L'Œuvre
by Émile Zola · French · Gutenberg #17517 · 813,055 chars · public domain (US)
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Title: L'Œuvre
Author: Émile Zola
Release date: January 15, 2006 [eBook #17517]
Most recently updated: April 22, 2007
Language: French
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Émile Zola
L'OEUVRE
(1886)
I
Claude passait devant l'Hôtel de ville, et deux heures du matin
sonnaient à l'horloge, quand l'orage éclata. Il s'était oublié à rôder
dans les Halles, par cette nuit brûlante de juillet, en artiste flâneur,
amoureux du Paris nocturne: Brusquement, les gouttes tombèrent si
larges, si drues, qu'il prit sa course, galopa dégingandé, éperdu, le
long du quai de la Grève. Mais, au pont Louis-Philippe, une colère de
son essoufflement l'arrêta: il trouvait imbécile cette peur de l'eau;
et, dans les ténèbres épaisses, sous le cinglement de l'averse qui
noyait les becs de gaz, il traversa lentement le pont, les mains
ballantes.
Du reste, Claude n'avait plus que quelques pas à faire.
Comme il tournait sur le quai de Bourbon, dans l'île Saint-Louis, un vif
éclair illumina la ligne droite et plate des vieux hôtels rangés devant
la Seine, au bord de l'étroite chaussée. La réverbération alluma les
vitres des hautes fenêtres sans persiennes, on vit le grand air triste
des antiques façades, avec des détails très nets, un balcon de pierre,
une rampe de terrasse, la guirlande sculptée, d'un fronton. C'était là
que le peintre avait son atelier, dans les combles de l'ancien hôtel du
Martoy, à l'angle de la rue de la Femme-sans-Tête. Le quai entrevu était
aussitôt retombé aux ténèbres, et un formidable coup de tonnerre avait
ébranlé le quartier endormi.
Arrivé devant sa porte, une vieille porte ronde et basse, bardée de fer,
Claude, aveuglé par la pluie, tâtonna pour tirer le bouton de la
sonnette; et sa surprise fut extrême, il eut un tressaillement en
rencontrant dans l'encoignure, collé contre le bois, un corps vivant.
Puis, à la brusque lueur d'un second éclair, il aperçut une grande jeune
fille, vêtue de noir, et déjà trempée, qui grelottait de peur.
Lorsque le coup de tonnerre les eut secoués tous les deux, il s'écria:
«Ah bien, si je t'attendais...! Qui êtes-vous? que voulez-vous?» Il ne
la voyait plus, il l'entendait seulement sangloter et bégayer.
«Oh! monsieur, ne me faites pas du mal... C'est le cocher que j'ai pris
à la gare, et qui m'a abandonnée près de cette porte en me
brutalisant... Oui, un train a déraillé, du côté de Nevers. Nous avons
eu quatre heures de retard, je n'ai plus trouvé la personne qui devait
m'attendre... Mon Dieu! c'est la première fois que je viens à Paris,
monsieur, je ne sais pas où je suis...» Un éclair éblouissant lui coupa
la parole; et ses yeux dilatés parcoururent avec effarement ce coin de
ville inconnue, l'apparition violâtre d'une cité fantastique. La pluie
avait cessé. De l'autre côté de la Seine, le quai des Ormes alignait ses
petites maisons grises, bariolées en bas par les boiseries des
boutiques, découpant en haut leurs toitures inégales; tandis que
l'horizon élargi s'éclairait, à gauche, jusqu'aux ardoises bleues des
combles de l'Hôtel de ville, à droite jusqu'à la coupole plombée de
Saint-Paul. Mais ce qui la suffoquait surtout, c'est l'encaissement de
la rivière, la fosse profonde où la Seine coulait à cet endroit,
noirâtre, des lourdes piles du pont Marie aux arches légères du nouveau
pont Louis-Philippe.
D'étranges masses peuplaient l'eau, une flottille dormante de canots et
d'yoles, un bateau-lavoir et une dragueuse, amarrés au quai; puis,
là-bas, contre l'autre berge, des péniches pleines de charbon, des
chalands chargés de meulière, dominés par le bras gigantesque d'une grue
de fonte. Tout disparut.
«Bon! une farceuse, pensa Claude, quelque gueuse flanquée à la rue et
qui cherche un homme.» Il avait la méfiance de la femme: cette histoire
d'accident, de train en retard, de cocher brutal, lui paraissait une
invention ridicule. La jeune fille, au coup de tonnerre, s'était
renfoncée dans le coin de la porte, terrifiée.
«Vous ne pouvez pourtant pas coucher là», reprit-il tout haut.
Elle pleurait plus fort, elle balbutia: «Monsieur, je vous en prie,
conduisez-moi à Passy!...
C'est à Passy que je vais.» Il haussa les épaules: le prenait-elle pour
un sot?
Machinalement, il s'était tourné vers le quai des Célestins, où se
trouvait une station de fiacres. Pas une lueur de lanterne ne luisait.
«À Passy, ma chère, pourquoi pas Versailles?... Où diable voulez-vous
qu'on pêche une voiture, à cette heure, et par un temps pareil?»
Mais elle jeta un cri, un nouvel éclair l'avait aveuglée; et, cette
fois, elle venait de revoir la ville tragique dans un éclaboussement de
sang. C'était une trouée immense, les deux bouts de la rivière
s'enfonçant à perte de vue, au milieu, des braises rouges d'un incendie.
Les plus minces détails apparurent, on distingua les petites persiennes
fermées du quai des Ormes, les deux fentes des rues de la Masure et du
Paon-Blanc, coupant la ligne des façades; près du pont Marie, on aurait
compté les feuilles des grands platanes, qui mettent là un bouquet de
superbe verdure; tandis que, de l'autre côté, sous le pont
Louis-Philippe, au Mail, les toues alignées sur quatre rangs avaient
flambé, avec les tas de pommes jaunes dont elles craquaient. Et l'on vit
encore les remous de l'eau, la cheminée haute du bateau-lavoir, la
chaîne immobile de la dragueuse, des tas de sable sur le port, en face,
une complication extraordinaire de choses, tout un monde emplissant
l'énorme coulée, la fosse creusée d'un horizon à l'autre. Le ciel
s'éteignit, le flot ne roula plus que des ténèbres, dans le fracas de la
foudre.
«Oh! mon Dieu! c'est fini... Oh! mon Dieu! que vais-je devenir?» La
pluie, maintenant, recommençait, si raide, poussée par un tel vent,
qu'elle balayait le quai, avec une violence d'écluse lâchée.
«Allons, laissez-moi rentrer, dit Claude, ce n'est pas tenable.» Tous
deux se trempaient. À la clarté vague du bec de gaz scellé au coin de la
rue de la Femme-sans-Tête, il la voyait ruisseler, la robe collée à la
peau, dans le déluge qui battait la porte. Une pitié l'envahit: il avait
bien, un soir d'orage, ramassé un chien sur un trottoir!... Mais cela le
fâchait de s'attendrir, jamais il n'introduisait de fille chez lui, il
les traitait toutes en garçon qui les ignorait, d'une timidité
souffrante qu'il cachait sous une fanfaronnade de brutalité; et
celle-ci, vraiment, le jugeait trop bête, de le raccrocher de la sorte,
avec son aventure de vaudeville. Pourtant, il finit par dire:
«En voilà assez, montons... Vous coucherez chez moi.» Elle s'effara
davantage, elle se débattait.
«Chez vous, oh! mon Dieu! Non, non; c'est impossible... Je vous en
prie, monsieur, conduisez-moi à Passy, je vous en prie à mains jointes.»
Alors, il s'emporta. Pourquoi ces manières, puisqu'il la recueillait?
Déjà, deux fois, il avait tiré la sonnette.
Enfin, la porte céda, et il poussa l'inconnue.
«Non, non, monsieur, je vous dis que non...» Mais un éclair l'éblouit,
encore, et quand le tonnerre gronda, elle entra d'un bond, éperdue. La
lourde porte s'était refermée, elle se trouvait sous un vaste porche,
dans une obscurité complète.
«Madame Joseph, c'est moi!» cria Claude à la Concierge.
Et, à voix basse, il ajouta:
«Donnez-moi la main, nous avons la cour à traverser.» Elle lui donna la
main, elle ne résistait plus, étourdie, anéantie. De nouveau, ils
passèrent sous la pluie diluvienne, courant côte à côte, violemment.
C'était une cour seigneuriale, énorme, avec des arcades de pierre,
confuses dans l'ombre. Puis, ils abordèrent à un vestibule, étranglé,
sans porte; et il lui lâcha la main, elle l'entendit frotter des
allumettes en jurant. Toutes étaient mouillées; il fallut monter à
tâtons.
«Prenez la rampe, et méfiez-vous, les marches sont hautes.» L'escalier,
très étroit, un ancien escalier de service, avait trois étages
démesurés, qu'elle gravit en butant, les jambes cassées et maladroites.
Ensuite, il la prévint qu'ils devaient suivre un long corridor; et elle
s'y engagea derrière lui, les deux mains filant contre les murs, allant
sans fin dans ce couloir, qui revenait vers la façade, sur le quai.
Puis, ce fut de nouveau un escalier, mais dans le comble celui-là, un
étage de marches en bois qui craquaient, sans rampe, branlantes et
raides comme les planches mal dégrossies d'une échelle de meunier. En
haut, le palier était si petit, qu'elle se heurta dans le jeune homme,
en train de chercher sa clef. Il ouvrit enfin.
«N'entrez pas, attendez. Autrement, vous vous cogneriez encore.» Et elle
ne bougea plus. Elle soufflait, le coeur battant les oreilles
bourdonnant, achevée par cette montée dans le noir. Il lui semblait
qu'elle montait depuis des heures, au milieu d'un tel dédale, parmi une
telle complication d'étages et de détours, que jamais elle ne
redescendrait.
Dans l'atelier, de gros pas marchaient, des mains frôlaient, il y eut
une dégringolade de choses, accompagnée d'une sourde exclamation. La
porte s'éclaira.
«Entrez donc, ça y est.» Elle entra, regarda sans voir. L'unique bougie
pâlissait dans ce grenier, haut de cinq mètres, empli d'une confusion
d'objets, dont les grandes ombres se découpaient bizarrement contre les
murs peints en gris. Elle ne reconnut rien, elle leva les yeux vers la
baie vitrée, sur laquelle la pluie battait avec un roulement
assourdissant de tambour.
Mais, juste à ce moment, un éclair embrasa le ciel, et le coup de
tonnerre suivit de si près, que la toiture sembla se fendre. Muette,
toute blanche, elle se laissa tomber sur une chaise. «Bigre! murmura
Claude, un peu pâle lui aussi, en voilà un qui n'a pas tapé loin... Il
était temps, on est mieux ici que dans la rue, hein?» Et il retourna
vers la porte qu'il ferma bruyamment, à double tour, pendant qu'elle le
regardait faire, de son air stupéfié.
«Là! nous sommes chez nous.»
D'ailleurs, c'était la fin, il n'y eut plus que des coups là, éloignés,
bientôt le déluge cessa. Lui, qu'une gêne gagnait à présent, l'avait
examinée d'un regard oblique. Elle ne devait pas être trop mal, et jeune
à coup sûr, vingt ans au plus. Cela achevait de le mettre en méfiance,
malgré un doute inconscient qui le prenait, une sensation vague qu'elle
ne mentait peut-être pas absolument. En tout cas, elle avait beau être
maligne, elle se trompait, si elle croyait le tenir. Il exagéra son
allure bourrue, il dit d'une grosse voix:
«Hein? couchons-nous, ça nous séchera.» Une angoisse la fit se lever.
Elle aussi l'examinait, sans le regarder en face, et ce garçon maigre,
aux articulations noueuses, à la forte tête barbue, redoublait sa peur,
comme s'il était sorti d'un conte de brigands, avec son chapeau de
feutre noir et son vieux paletot marron, verdi par les pluies. Elle
murmura:
«Merci, je suis bien, je dormirai habillée.
--Comment, habillée, avec ces vêtements qui ruissellent!... Ne faites
donc pas la bête, déshabillez-vous tout de suite.» Et il bousculait des
chaises, il écartait un paravent à moitié crevé. Derrière, elle aperçut
une table de toilette et un tout petit lit de fer, dont il se mit à
enlever le couvre-pieds.
«Non, non, monsieur, ce n'est pas la peine, je vous jure que je resterai
là.» Du coup, il entra en colère, gesticulant, tapant des poings. «la
fin, allez-vous me ficher la paix! Puisque je vous donne mon lit,
qu'avez-vous à vous plaindre?... Et ne faites pas l'effarouchée, c'est
inutile. Moi, je coucherai sur le divan.» Il était revenu sur elle,
d'un air de menace. Saisie, croyant qu'il voulait la battre, elle ôta
son chapeau en tremblant. Par terre, ses jupes s'égouttaient. Lui,
continuait de grogner. Pourtant, un scrupule parut le prendre; et il
lâcha enfin, comme une concession: «Vous savez, si je vous répugne, je
veux bien changer les draps.» Déjà, il les arrachait, il les lançait sur
le divan, à l'autre bout de l'atelier. Puis, il en tira une paire d'une
armoire, et il refit lui-même le lit, avec une adresse de garçon habitué
à cette besogne. D'une main soigneuse, il bordait la couverture du côté
de la muraille, il tapait l'oreiller, ouvrait les draps.
«Vous y êtes, au dodo, maintenant!» Et, comme elle ne disait rien,
toujours immobile, promenant ses doigts égarés sur son corsage, sans se
décider à le déboutonner, il l'enferma derrière le paravent.
Mon Dieu! que de pudeur! Vivement, il se coucha lui-même: les draps
étalés sur le divan, ses vêtements pendus à un vieux chevalet, et lui
tout de suite allongé sur le dos. Mais, au moment de souffler la bougie,
il songea qu'elle ne verrait plus clair, il attendit. D'abord, il ne
l'avait pas entendue remuer: sans doute elle était demeurée toute droite
à la même place, contre le lit de fer. Puis, à présent, il saisissait un
petit bruit d'étoffe, des mouvements lents et étouffés, comme si elle
s'y était reprise à dix fois, écoutant elle aussi, dans l'inquiétude de
cette lumière qui ne s'éteignait pas. Enfin, après de longues minutes,
le sommier cria faiblement, il se fit un grand silence.
«Êtes-vous bien, mademoiselle?» demanda Claude d'une voix très adoucie.
Elle répondit d'un souffle à peine distinct, encore chevrotant
d'émotion.
«Oui, monsieur, très bien.
--Alors, bonsoir.
--Bonsoir.» Il souffla la lumière, le silence retomba, plus profond.
Malgré sa lassitude, ses paupières bientôt se rouvrirent, une insomnie
le laissa les yeux en l'air, sur la baie vitrée.
Le ciel était redevenu très pur, il voyait les étoiles étinceler, dans
l'ardente nuit de juillet; et, malgré l'orage, la chaleur restait si
forte, qu'il brûlait, les bras nus, hors du drap.
Cette fille l'occupait, un sourd débat bourdonnait en lui, le mépris
qu'il était heureux d'afficher, la crainte d'encombrer son existence,
s'il cédait, la peur de paraître ridicule, en ne profitant pas de
l'occasion; mais le mépris finissait par l'emporter, il se jugeait très
fort, il imaginait un roman contre sa tranquillité, ricanant d'avoir
déjoué la tentation. Il étouffa davantage et sortit ses jambes, pendant
que, la tête lourde, dans l'hallucination du demi-sommeil, il suivait,
au fond du braisillement des étoiles, des nudités amoureuses de femmes,
toute la chair vivante de la femme, qu'il adorait.
Puis, ses idées se brouillèrent davantage. Que faisait-elle? Longtemps,
il l'avait crue endormie, car elle ne soufflait même pas; et,
maintenant, il l'entendait se retourner, comme lui, avec d'infinies
précautions, qui la suffoquaient. Dans son peu de pratique des femmes,
il tâchait de raisonner l'histoire qu'elle lui avait contée, frappé à
cette heure de petits détails, devenu perplexe; mais toute sa logique
fuyait, à quoi bon se casser le crâne inutilement? Qu'elle eût dit la
vérité ou qu'elle eût menti, pour ce qu'il voulait faire d'elle, il s'en
moquait! Le lendemain, elle reprendrait la porte: bonjour, bonsoir, et
ce serait fini, on ne se reverrait jamais plus.
Au jour seulement, comme les étoiles pâlissaient, il parvint à
s'endormir. Derrière le paravent, elle, malgré la fatigue écrasante du
voyage, continuait à s'agiter, tourmentée par la lourdeur de l'air, sous
le zinc chauffé du toit; et elle se gênait moins, elle eut une brusque
secousse d'impatience nerveuse, un soupir irrité de vierge, dans le
malaise de cet homme, qui dormait là, près d'elle.
Le matin, Claude, en ouvrant les yeux, battit des paupières. Il était
très tard, une large nappe de soleil tombait de la baie vitrée. C'était
une de ses théories, que les jeunes peintres du plein air devaient louer
les ateliers dont ne voulaient pas les peintres académiques, ceux que le
soleil visitait de la flamme vivante de ses rayons.
Mais un premier ahurissement l'avait fait s'asseoir, les jambes nues.
Pourquoi diable se trouvait-il couché sur son divan? et il promenait ses
yeux, encore troubles de sommeil, quand il aperçut, à moitié caché par
le paravent, un paquet de jupes. Ah! oui, cette fille, il se souvenait!
Il prêta l'oreille, il entendit une respiration longue et régulière,
d'un bien-être d'enfant. Bon! elle dormait toujours, et si calme, que ce
serait dommage de la réveiller.
Il restait étourdi, il se grattait les jambes, ennuyé de cette aventure
dans laquelle il retombait, et qui allait lui gâter sa matinée de
travail. Son coeur tendre l'indignait, le mieux était de la secouer,
pour qu'elle filât tout de suite.
Cependant, il passa un pantalon doucement, chaussa des pantoufles,
marcha sur la pointe des pieds.
Le coucou sonna neuf heures, et Claude eut un geste inquiet. Rien
n'avait bougé, le petit souffle continua.
Alors, il pensa que le mieux était de se remettre à son grand tableau:
il ferait son déjeuner plus tard, quand il pourrait remuer. Mais il ne
se décidait point. Lui qui vivait là, dans un désordre abominable, était
gêné par le paquet des jupes, glissées à terre. De l'eau avait coulé,
les vêtements étaient trempés encore. Et, tout en étouffant des
grognements, il finit par les ramasser, un à un, et par les étendre sur
des chaises, au grand soleil. S'il était permis de tout jeter ainsi à la
débandade! Jamais ça ne serait sec, jamais elle ne s'en irait! Il
tournait et retournait maladroitement ces chiffons de femme,
s'embarrassait dans le corsage de laine noire, cherchait à quatre pattes
les bas, tombés derrière une vieille toile. C'étaient des bas de fil
d'Écosse, d'un gris cendré, longs et fins, qu'il examina, avant de les
pendre. Le bord de la robe les avait mouillés, eux aussi; et il les
étira, il les passa entre ses mains chaudes, pour la renvoyer plus vite.
Depuis qu'il était debout, Claude avait envie d'écarter le paravent et
de voir. Cette curiosité, qu'il jugeait bête, redoublait sa mauvaise
humeur. Enfin, avec son haussement d'épaules habituel, il empoignait ses
brosses, lorsqu'il y eut des mots balbutiés, au milieu d'un grand
froissement de linges; et l'haleine douce reprit, et il céda cette fois,
lâchant les pinceaux, passant la tête. Mais ce qu'il aperçut
l'immobilisa, grave, extasié, murmurant:
«Ah! fichtre!... Ah! fichtre!...» La jeune fille; dans la chaleur de
serre qui tombait des vitres, venait de rejeter le drap; et, anéantie
sous l'accablement des nuits sans sommeil, elle dormait, baignée de
lumière, si inconsciente, que pas une onde ne passait sur sa nudité
pure. Pendant la fièvre d'insomnie, les boutons des épaulettes de sa
chemise avaient dû se détacher, toute la manche gauche glissait,
découvrant la gorge. C'était une chair dorée, d'une finesse de soie, le
printemps de la chair, deux petits seins rigides, gonflés de sève, où
pointaient deux roses pâles. Elle avait passé le bras droit sous sa
nuque, sa tête ensommeillée se renversait, sa poitrine confiante
s'offrait, dans une adorable ligne d'abandon; tandis que ses cheveux
noirs, dénoués, la vêtaient encore d'un manteau sombre.
«Ah! fichtre! elle est bigrement bien!» C'était ça, tout à fait ça, la
figure qu'il avait inutilement cherchée pour son tableau, et presque
dans la pose. Un peu mince, un peu grêle d'enfance, mais si souple,
d'une jeunesse si fraîche! Et, avec ça, des seins déjà mûrs. Où diable
la cachait-elle, la veille, cette gorge-là, qu'il ne l'avait pas
devinée? Une vraie trouvaille! Légèrement, Claude courut prendre sa
boîte de pastel et une grande feuille de papier. Puis, accroupi au bord
d'une chaise basse, il posa sur ses genoux un carton, il se mit à
dessiner, d'un air profondément heureux. Tout son trouble, sa curiosité
charnelle, son désir combattu aboutissaient à cet émerveillement
d'artiste, à cet enthousiasme pour les beaux tons et les muscles bien
emmanchés.
Déjà, il avait oublié la jeune fille, il était dans le ravissement de la
neige des seins, éclairant l'ambre délicat des épaules. Une modestie
inquiète le rapetissait devant la nature, il serrait les coudes, il
redevenait un petit garçon, très sage, attentif et respectueux. Cela
dura près d'un quart d'heure, il s'arrêtait parfois, clignait les jeux.
Mais il avait peur qu'elle ne bougeât, il se remettait vite à la
besogne, en retenant sa respiration, par crainte de l'éveiller.
Cependant, de vagues raisonnements recommençaient à bourdonner en lui,
dans son application au travail. Qui pouvait-elle être? À coup sûr, pis
une gueuse, comme il l'avait pensé, car elle était trop fraîche. Mais
pourquoi lui avait-elle conté une histoire si peu croyable? Et il
imaginait d'autres histoires: une débutante tombée à Paris avec un
amant, qui l'avait lâchée; ou bien une petite bourgeoise débauchée par
une amie, n'osait rentrer chez ses parents; ou encore un drame plus
compliqué, des perversions ingénues et extraordinaires, des choses
effroyables qu'il ne saurait jamais. Ces hypothèses augmentaient son
incertitude, il passa à l'ébauche du visage, en l'étudiant avec soin. Le
haut était d'une grande bonté, d'une grande douceur, le front limpide,
uni comme un clair miroir, le nez petit, aux fines ailes nerveuses; et
l'on sentait le sourire des yeux sous les paupières, un sourire qui
devait illuminer toute la face. Seulement, le bas gâtait ce rayonnement
de tendresse, la mâchoire avançait, les lèvres trop fortes saignaient,
montrant des dents solides et blanches. C'était comme un coup de
passion, la puberté grondante et qui s'ignorait, dans ces traits noyés,
d'une délicatesse enfantine.
Brusquement, un frisson courut, pareil à une moire sur le satin de sa
peau. Peut-être avait-elle senti enfin ce regard d'homme qui la
fouillait. Elle ouvrit les paupières toutes grandes, elle poussa un cri.
«Ah! mon Dieu!» Et une stupeur la paralysa, ce lieu inconnu, ce garçon
en manches de chemise, accroupi devant elle, la mangeant des yeux. Puis,
dans un élan éperdu, elle ramena la couverture, elle l'écrasa de ses
deux bras sur sa gorge, le sang fouetté d'une telle angoisse pudique,
que la rougeur ardente de ses joues coula jusqu'à la pointe de ses
seins, en un flot rose.
«Eh bien, quoi donc? cria Claude, mécontent, le crayon en l'air, que
vous prend-il?» Elle ne parlait plus, elle ne bougeait plus, le drap
serré au cou, pelotonnée, repliée sur elle-même, bossuant à peine le
lit.
«Je ne vous mangerai pas peut-être... Voyons, soyez gentille,
remettez-vous comme vous étiez.» Un nouveau flot de sang lui rougit les
oreilles. Elle finit par bégayer. «Oh! non, oh! non, monsieur!...» Mais lui
se fâchait peu à peu, dans une de ces brusques poussées de colère dont
il était coutumier. Cette obstination lui semblait stupide.
«Dites, qu'est-ce que ça peut vous faire? En voilà un grand malheur, si
je sais comment vous êtes bâtie!... J'en ai vu d'autres.» Alors, elle
sanglota, et il s'emporta tout à fait, désespéré devant son dessin, jeté
hors de lui par la pensée qu'il ne l'achèverait pas, que la pruderie de
cette fille l'empêcherait d'avoir une bonne étude pour son tableau.
«Vous ne voulez pas, hein? mais c'est imbécile! Pour qui me
prenez-vous?... Est-ce que je vous ai touchée, dites? Si j'avais songé à
des bêtises, j'aurais eu l'occasion belle, cette nuit... Ah! ce que je
m'en moque, ma chère!... Vous pouvez bien tout montrer... Et puis,
écoutez, ce n'est pas très gentil de me refuser ce service, car enfin je
vous ai ramassée, vous avez couché dans mon lit.» Elle pleurait plus
fort, la tête cachée au fond de l'oreiller.
«Je vous jure que j'en ai besoin, autrement je ne vous tourmenterais
pas.» Tant de larmes le surprenaient, une honte lui venait de sa
rudesse; et il se tut, embarrassé, il la laissa se calmer un peu;
ensuite, il recommença, d'une voix très douce:
«Voyons, puisque ça vous contrarie, n'en parlons plus...
Seulement, si vous saviez! J'ai là une figure de mon tableau qui
n'avance pas du tout, et vous étiez si bien dans la note! Moi, quand il
s'agit de cette sacrée peinture; j'égorgerais père et mère. N'est-ce
pas? vous m'excusez...
Et, tenez! si vous étiez aimable, vous me donneriez encore quelques
minutes. Non, non, restez donc tranquille! pas le torse, je ne demande
pas le torse! La tête, rien que la tête! Si je pouvais finir la tête, au
moins!... De grâce, soyez aimable, remettez votre bras comme il était,
et je vous en serai reconnaissant, voyez-vous, oh! reconnaissant toute
ma vie!» À cette heure, il suppliait, il agitait pitoyablement son
crayon, dans l'émotion de son gros désir d'artiste. Du reste, il n'avait
pas bougé, toujours accroupi sur la chaise basse, loin d'elle. Alors,
elle se risqua, découvrit son visage apaisé. Que pouvait-elle faire?
Elle était à sa merci, et il avait l'air si malheureux! Pourtant elle
eut une hésitation, une dernière gêne. Et, lentement, sans dire un mot,
elle sortit son bras nu, elle le glissa de nouveau sous sa tête, en
ayant bien soin de tenir, de son autre main, restée cachée, la
couverture tamponnée autour de son cou. «Ah! que vous êtes bonne!... Je
vais me dépêcher, vous serez libre tout de suite.» Il s'était courbé sur
son dessin, il ne lui jetait plus que ces clairs regards du peintre,
pour qui la femme a disparu, et qui ne voit que le modèle. D'abord, elle
était redevenue rose, la sensation de son bras nu, de ce peu d'elle-même
qu'elle aurait montré ingénument dans un bal, l'emplissait là de
confusion. Puis, ce garçon lui parut si raisonnable, qu'elle se
tranquillisa, les joues refroidies, la bouche détendue en un vague
sourire de confiance. Et, entre ses paupières mi-closes, elle l'étudiait
à son tour.
Comme il l'avait terrifiée depuis la veille, avec sa forte barbe, sa
grosse tête, ses gestes emportés! Il n'était pas laid pourtant, elle
découvrait au fond de ses yeux bruns une grande tendresse, tandis que
son nez la surprenait, lui aussi, un nez délicat de femme, perdu dans
les poils hérissés des lèvres. Un petit tremblement d'inquiétude
nerveuse le secouait, une continuelle passion qui semblait faire vivre
le crayon au bout de ses doigts minces, et dont elle était très touchée,
sans savoir pourquoi. Ce ne pouvait être un méchant. Il ne devait avoir
que la brutalité des timides. Tout cela, elle ne l'analysait pas très
bien, mais elle le sentait, elle se mettait à l'aise, comme chez un ami.
L'atelier, il est vrai, continuait à l'effarer un peu. Elle y jetait des
regards prudents, stupéfaite d'un tel désordre et d'un tel abandon.
Devant le poêle, les cendres du dernier hiver s'amoncelaient encore.
Outre le lit, la petite table de toilette et le divan, il n'y avait
d'autres meubles qu'une vieille armoire de chêne disloquée, et qu'une
grande table de sapin, encombrée de pinceaux, de couleurs, d'assiettes
sales, d'une lampe à esprit-de-vin, sur laquelle était restée une
casserole, barbouillée de vermicelle. Des chaises dépaillées se
débandaient, parmi des chevalets boiteux. Près du divan, la bougie de la
veille traînait par terre, dans un coin du parquet, qu'on devait balayer
tous les mois; et il n'y avait que le coucou, un coucou énorme, enluminé
de fleurs rouges, qui parût gai et propre, avec son tic-tac sonore. Mais
ce dont elle s'effrayait surtout, c'était des esquisses pendues aux
murs, sans cadres, un flot épais d'esquisses qui descendait jusqu'au
sol, où il s'amassait en un éboulement de toiles jetées pêle-mêle.
Jamais elle n'avait vu une si terrible peinture, rugueuse, éclatante,
d'une violence de tons qui la blessait comme un juron de charretier,
entendu sur la porte d'une auberge.
Elle baissait les yeux, attirée pourtant par un tableau retourné, le
grand tableau auquel travaillait le peintre, et qu'il poussait chaque
soir vers la muraille, afin de le mieux juger le lendemain, dans la
fraîcheur du premier coup d'oeil. Que pouvait-il cacher, celui-là, pour
qu'on n'osât même pas le montrer? Et, au travers de la vaste pièce, la
nappe de brûlant soleil, tombée des vitres, voyageait, sans être
tempérée par le moindre store, coulant ainsi qu'un or liquide sur tous
ces débris de meuble, dont elle accentuait l'insoucieuse misère.
Claude finit par trouver le silence lourd. Il voulut dire un mot,
n'importe quoi, dans l'idée d'être poli, et surtout pour la distraire de
la pose. Mais il eut beau chercher, il n'imagina que cette
question: «Comment vous nommez-vous?» Elle ouvrit les yeux qu'elle avait
fermés, comme reprise de sommeil.
«Christine.» Alors, il s'étonna. Lui non plus n'avait pas dit son nom:
Depuis la veille, ils étaient là, côte à côte, sans se connaître.
«Moi, je me nomme Claude.» Et, l'ayant regardée à ce moment, il la vit
qui éclatait d'un joli rire. C'était l'échappée joueuse d'une grande
fille encore gamine. Elle trouvait drôle cet échange tardif de leurs
noms. Puis une autre idée l'amusa.
«Tiens! Claude, Christine, ça commence par la même lettre.» Le silence
retomba. Il clignait les paupières, s'oubliait, se sentait à bout
d'imagination. Mais il crut remarquer en elle un malaise d'impatience,
et dans la terreur qu'elle ne bougeât, il reprit au hasard, pour
l'occuper:
«Il fait un peu chaud.» Cette fois, elle étouffa son rire, cette gaieté
native qui renaissait et partait malgré elle, depuis qu'elle se
rassurait.
La chaleur devenait si forte, qu'elle était dans le lit comme dans un
bain, la peau, moite et pâlissante, de la pâleur laiteuse des camélias.
«Oui, un peu chaud», répondit-elle sérieusement, tandis que ses yeux
s'égayaient.
Claude, alors, conclut de son air bonhomme:
«C'est ce soleil qui entre. Mais, bah! ça fait du bien, un bon coup de
soleil dans la peau... Dites donc, cette nuit, nous aurions eu besoin
de ça, sous la porte.» Tous deux éclatèrent, et lui, enchanté d'avoir
découvert enfin un sujet de conversation, la questionna sur son
aventure, sans curiosité, se souciant peu au fond de savoir la vérité
vraie, uniquement désireux de prolonger la séance.
Christine, simplement, en quelques paroles, conta les choses. C'était la
veille au matin qu'elle avait quitté Clermont, pour venir à Paris, où
elle allait entrer comme lectrice chez la veuve d'un général, Mme
Vanzade, une vieille dame très riche, qui habitait Passy. Le train,
réglementairement, arrivait à neuf heures dix, et toutes les précautions
étaient prises, une femme de chambre devait l'attendre, on avait même
fixé par lettres un signe de reconnaissance, une plume grisé à son
chapeau noir.
Mais voilà que son train était tombé, un peu au-dessus de Nevers, sur
un train de marchandises dont les voitures déraillées et brisées
obstruaient la voie. Alors avait commencé une série de contretemps et de
retards, d'abord une interminable pause dans les wagons immobiles, puis
l'abandon forcé de ces wagons, les bagages, laissés là en arrière, les
voyageurs obligés de faire trois kilomètres à pied pour atteindre une
station, où l'on s'était décidé à former un train de sauvetage. On avait
perdu deux heures, et deux autres furent perdues encore, dans le trouble
que l'accident occasionnait, d'un bout à l'autre de la ligne; si bien
qu'on était entré en gare avec quatre heures de retard, à une heure du
matin seulement.
«Pas de chance! interrompit Claude, toujours incrédule, combattu
pourtant, surpris de la façon aisée dont s'arrangeaient les
complications de cette histoire. Et, naturellement, personne ne vous
attendait plus?» En effet, Christine n'avait pas trouvé la femme de
chambre de Mme Vanzade, qui sans doute s'était lassée.
Et elle disait son émoi dans la gare de Lyon, cette grande halle
inconnue, noire, vide, bientôt déserte, à cette heure avancée de la
nuit. D'abord, elle n'avait point osé prendre une voiture, se promenant
avec son petit sac, espérant que quelqu'un viendrait. Puis, elle s'était
décidée, mais trop tard, car il n'y avait plus là qu'un cocher très
sale, empestant le vin, qui rôdait autour d'elle, en s'offrant d'un air
goguenard.
«Oui, un rouleur, reprit Claude, intéressé maintenant, comme s'il eût
assisté à la réalisation d'un conte bleu.
Et vous êtes montée dans sa voiture?» Les yeux au plafond, Christine
continua, sans quitter la pose:
«C'est lui qui m'a forcée. Il m'appelait sa petite, il me faisait
peur... Quand il a su que j'allais à Passy, il s'est fâché, il a
fouetté son cheval si fort, que j'ai dû me cramponner aux portières.
Puis, je me suis rassurée un peu, le fiacre roulait doucement dans des
rues éclairées, je voyais du monde sur les trottoirs. Enfin, j'ai
reconnu la Seine. Je ne suis jamais venue à Paris, mais j'avais regardé
un plan... Et je pensais qu'il filerait tout le long des quais, lorsque
j'ai été reprise de peur, en m'apercevant que nous passions sur un pont.
Justement, la pluie commençait, le fiacre, qui avait tourné dans un
endroit très noir, s'est brusquement arrêté. C'était le cocher qui
descendait de son siège et qui voulait entrer avec moi dans la
voiture... Il disait qu'il pleuvait trop...» Claude se mit à rire. Il
ne doutait plus, elle ne pouvait inventer ce cocher-là. Comme elle se
taisait, embarrassée:
«Bon! bon! le farceur plaisantait.--Tout de suite, j'ai sauté sur le
pavé, par l'autre portière. Alors, il a juré, il m'a dit que nous étions
arrivés et qu'il m'arracherait mon chapeau, si je ne le payais pas...
La pluie tombait à torrents, le quai était absolument désert. Je perdais
la tête, j'ai sorti une pièce de cinq francs, et il a fouetté son
cheval, et il est parti en emportant mon petit sac, où il n'y avait
heureusement que deux mouchoirs, une moitié de brioche et la clef de ma
malle, restée en route.
--Mais on prend le numéro de la voiture!» cria le peintre indigné.
Maintenant, il se souvenait d'avoir été frôlé par un fiacre fuyant à
toutes roues, comme il traversait le pont Louis-Philippe, dans le
ruissellement de l'orage. Et il s'émerveillait de l'invraisemblance de
la vérité, souvent. Ce qu'il avait imaginé, pour être simple et logique,
était tout bonnement stupide, à côté de ce cours naturel des infinies
combinaisons de la vie.
«Vous pensez si j'étais heureuse, sous cette porte! acheva Christine. Je
savais bien que je n'étais pas à Passy, j'allais donc coucher la nuit
là, dans ce Paris terrible. Et ces tonnerres, et ces éclairs, oh! ces
éclairs tout bleus, tout rouges, qui me montraient des choses à faire
trembler!» Ses paupières de nouveau s'étaient closes, un frisson pâlit
son visage, elle revoyait la cité tragique, cette trouée des quais
s'enfonçant dans des rougeoiements de fournaise, ce fossé profond de la
rivière roulant des eaux de plomb, encombré de grands corps noirs, de
chalands pareils à des baleines mortes, hérissé de grues immobiles, qui
allongeaient des bras de potence. Était-ce donc là une bienvenue? Il y
eut un silence. Claude s'était remis à son dessin.
Mais elle remua, son bras s'engourdissait.
«Le coude un peu rabattu, je vous prie.» Puis, d'un air d'intérêt, pour
s'excuser:
«Ce sont vos parents qui doivent être dans la désolation, s'ils ont
appris la catastrophe.
--Je n'ai pas de parents.
--Comment! ni père ni mère... Vous êtes seule?
--Oui, toute seule.» Elle avait dix-huit ans, et elle était née à
Strasbourg, par hasard, entre deux changements de garnison de son père,
le capitaine Hallegrain. Comme elle entrait dans sa douzième année, ce
dernier, un Gascon de Montauban, était mort à Clermont, où une paralysie
des jambes l'avait forcé de prendre sa retraite. Pendant près de cinq
ans, sa mère, qui était Parisienne, avait vécu là-bas, en province,
ménageant sa maigre pension, travaillant, peignant des éventails, pour
achever d'élever sa fille en demoiselle; et, depuis quinze mois, elle
était morte à son tour, la laissant seule au monde, sans un sou, avec
l'unique amitié d'une religieuse, la supérieure des Soeurs de la
Visitation, qui l'avait gardée dans son pensionnat. C'était du couvent
qu'elle arrivait tout droit, la supérieure ayant fini par lui trouver
cette place de lectrice, chez sa vieille amie, Mme Vanzade, devenue
presque aveugle.
Claude restait muet, à ces nouveaux détails. Ce couvent, cette orpheline
bien élevée, cette aventure qui tournait au romanesque le rendaient à
son embarras, à sa maladresse de gestes et de paroles. Il ne travaillait
plus, les yeux baissés sur son croquis.
«C'est joli, Clermont? demanda-t-il enfin.
--Pas beaucoup, une ville noire... Puis, je ne sais guère, je sortais à
peine.» Elle s'était accoudée, elle continua très bas, comme se parlant
à elle-même, d'une voix encore brisée des sanglots de son deuil:
«Maman, qui n'était pas forte, se tuait à la besogne...
Elle me gâtait, il n'y avait rien de trop beau pour moi, j'avais des
professeurs de tout; et je profitais si peu, d'abord j'étais tombée
malade, puis je n'écoutais pas, toujours à rire, le sang à la tête...
La musique m'ennuyait, des crampes me tordaient les bras au piano. C'est
encore la peinture qui allait le mieux...» Il leva la tête, il
l'interrompit d'une exclamation.
«Vous savez peindre!--Oh! non, je ne sais rien, rien du tout... Maman,
qui avait beaucoup de talent, me faisait faire un peu d'aquarelle, et je
l'aidais parfois pour les fonds de ses éventails...
Elle en peignait de si beaux!» Elle eut, malgré elle, un regard autour
de l'atelier, sur les esquisses terrifiantes, dont les murs flambaient;
et, dans ses yeux clairs, un trouble reparut, l'étonnement inquiet de
cette peinture brutale. De loin, elle voyait à l'envers l'étude que le
peintre avait ébauchée d'après elle, si consternée des tons violents,
des grands traits de pastel sabrant les ombres, qu'elle n'osait demander
à la regarder de près. D'ailleurs, mal à l'aise dans ce lit où elle
brûlait, elle s'agitait, tourmentée de l'idée de s'en aller, d'en finir
avec ces choses qui lui semblaient un songe depuis la veille.
Sans doute, Claude eut conscience de cet énervement.
Une brusque honte l'emplit de regret. Il lâcha son dessin inachevé, il
dit très vite:
«Merci bien de votre complaisance, mademoiselle...
Pardonnez-moi, j'ai abusé, vraiment... Levez-vous, levez-vous, je vous
en prie. Il est temps d'aller à vos affaires.»
Et, sans comprendre pourquoi elle ne se décidait pas, rougissante,
renfonçant au contraire son bras nu, à mesure qu'il s'empressait devant
elle, il lui répétait de se lever.
Puis, il eut un geste de fou, il replaça le paravent et gagna l'autre
bout de l'atelier, en se jetant à une exagération de pudeur, qui lui fit
ranger bruyamment sa vaisselle, pour qu'elle pût sauter du lit et se
vêtir, sans craindre d'être écoutée.
Au milieu du tapage qu'il déchaînait, il n'entendait pas une voix
hésitante.
«Monsieur, monsieur...»! Enfin, il tendit l'oreille.
«Monsieur, si vous étiez assez Obligeant... Je ne trouve pas mes bas.»
Il se précipita. Où avait-il la tête? que voulait-il qu'elle devînt, en
chemise derrière ce paravent, sans les bas et les jupes qu'il avait
étendus au soleil? Les bas étaient secs, il s'en assura en les frottant
doucement; puis, il les passa par-dessus la mince cloison, et il aperçut
une dernière fois le bras nu, frais et rond, d'un charme d'enfance. Il
lança ensuite les jupes sur le pied du lit, poussa les bottines, ne
laissa que le chapeau pendu à un chevalet.
Elle avait dit merci, elle ne parlait plus, il distinguait à peine des
frôlements de linges, des bruits discrets d'eau remuée. Mais lui,
continuait de s'occuper d'elle.
«Le savon est dans une soucoupe, sur la table... Ouvrez le tiroir,
n'est-ce pas? et prenez une serviette propre...
Voulez-vous de l'eau davantage? Je vous passerai le broc.» L'idée qu'il
retombait dans ses maladresses l'exaspéra tout à coup.
«Allons, voilà que je vous embête encore! Faites comme chez vous.» Il
retourna à son ménage. Un débat l'agitait. Devait-il lui offrir à
déjeuner? Il était difficile de la laisser partir ainsi. D'autre part,
ça n'en finirait plus, il allait perdre décidément sa matinée de
travail. Sans rien résoudre, après avoir allumé sa lampe à
esprit-de-vin, il lava la casserole et se mit à faire du chocolat, ce
qu'il jugeait plus distingué, sourdement honteux de son vermicelle, une
pâtée où il coupait du pain et qu'il baignait d'huile à la mode du Midi.
Mais il émiettait encore le chocolat dans la casserole, lorsqu'il eut
une exclamation! «Comment! déjà!» C'était Christine qui repoussait le
paravent et qui apparaissait, nette et correcte dans ses vêtements
noirs, lacée, boutonnée, équipée en un tour de main. Son visage rosé ne
gardait même pas l'humidité de l'eau; son lourd chignon se tordait sur
sa nuque, sans qu'une mèche dépassât. Et Claude restait béant devant ce
miracle de promptitude, cet entrain de petite ménagère à s'habiller vite
et bien.
«Ah! fichtre, si vous faites tout comme ça!» Il la trouvait plus grande
et plus belle qu'il n'aurait cru. Ce qui le frappait surtout, c'était
son air de tranquille décision. Elle ne le craignait plus, évidemment.
Il semblait qu'au sortir de ce lit défait, où elle se sentait sans
défense, elle eût remis son armure, avec ses bottines et sa robe.
Elle soudait, le regardait droit dans les yeux. Et il dit ce qu'il
hésitait encore à dire! «Vous allez déjeuner avec moi, n'est-ce pas?»
Mais elle refusa.
«Non, merci... Je vais courir à la gare, où ma malle est sûrement
arrivée, et je me ferai conduire ensuite à Passy.» Vainement, il lui
répéta qu'elle devait avoir faim, que ce n'était guère raisonnable de
sortir ainsi sans manger.
«Alors, je descends vous chercher un fiacre.
--Non, je vous en prie, ne vous donnez pas cette peine.
--Voyons, vous ne pouvez faire un pareil voyage à pied. Permettez-moi,
au moins, de vous accompagner jusqu'à la station de voitures, puisque
vous ne connaissez point Paris.
--Non, non, je n'ai, pas besoin de vous... Si vous voulez être aimable,
laissez-moi m'en aller toute seule.» C'était un parti pris. Sans doute,
elle se révoltait à l'idée d'être rencontrée avec un homme, même par des
inconnus: elle tairait sa nuit, elle mentirait et garderait pour elle le
souvenir de l'aventure. Lui, d'un geste de colère, affecta de l'envoyer
au diable. Bon débarras! ça l'arrangeait de ne pas descendre. Et il
demeurait blessé au fond, il la trouvait ingrate.
«Comme il vous plaira, après tout. Je n'emploierai pas la force.»
À cette phrase, le sourire vague de Christine augmenta, abaissa
finement les coins délicats de ses lèvres. Elle ne dit rien; elle prit
son chapeau, chercha du regard une glace; puis, n'en trouvant pas, elle
se décida à nouer les brides au petit bonheur des doigts. Les coudes
levés, elle roulait, tirait les rubans sans hâte, le visage dans le
reflet doré du soleil. Surpris, Claude ne reconnaissait plus les traits
d'une douceur enfantine qu'il venait de dessiner, le haut semblait noyé,
le front limpide, les yeux tendres, c'était à présent le bas qui
avançait, la mâchoire passionnée, la bouche saignante, aux belles dents.
Et toujours ce sourire énigmatique des jeunes filles, qui raillait
peut-être.
«En tout cas, reprit-il, agacé, je ne pense pas que vous ayez un
reproche à me faire.»
Alors, elle ne put retenir son rire, un léger rire nerveux.
«Non, non, monsieur, pas le moindre.» Il continuait à la regarder, rendu
au combat de ses timidités et de ses ignorances, craignant d'avoir été
ridicule.
Que savait-elle donc, cette grande demoiselle? Sans doute ce que les
filles savent en pension, tout et rien. C'est l'insondable, l'obscure
éclosion de la chair et du coeur, où personne ne descend. Dans ce lieu
libre d'artiste, cette pudique sensuelle venait-elle de s'éveiller, avec
sa curiosité et sa crainte confuses de l'homme? Maintenant qu'elle ne
tremblait plus, avait-elle la surprise un peu méprisante d'avoir tremblé
pour rien? Quoi! pas une galanterie, pas même un baiser sur le bout des
doigts! L'indifférence bourrue de ce garçon, qu'elle avait sentie,
devait irriter en elle la femme qu'elle n'était pas encore, et elle s'en
allait ainsi, changée, énervée, faisant la brave dans son dépit,
emportant le regret inconscient des choses inconnues et terribles qui
n'étaient pas arrivées.
«Vous dites, reprit-elle en redevenant grave, que la station de voitures
est au bout du pont, sur l'autre quai?
--Oui, à l'endroit où il y a un bouquet d'arbres.» Elle avait achevé de
nouer ses brides, elle était prête, gantée, les mains ballantes, et
elle ne partait pas, regardant devant elle. Ses yeux ayant rencontré la
grande toile tournée contre le mur, elle eut envie de demander à la
voir, puis elle n'osa pas. Rien ne la retenait plus, elle avait pourtant
l'air de chercher encore, comme si elle avait eu la sensation de laisser
là quelque chose, une chose qu'elle n'aurait pu nommer. Enfin, elle se
dirigea vers la porte.
Claude l'ouvrit, et un petit pain, posé debout, tomba dans l'atelier.
«Vous voyez, dit-il, vous auriez dû déjeuner avec moi.
C'est ma concierge qui me monte ça tous les matins.» Elle refusa de
nouveau d'un signe de tête. Sur le palier, elle se retourna, se tint un
instant immobile. Son gai sourire était revenu, elle tendit la main la
première.
«Merci, merci bien.» Il avait pas la petite main gantée dans sa main
large, tachée de pastel. Toutes deux demeurèrent ainsi quelques
secondes, serrées étroitement, se secouant en bonne amitié.
La jeune fille lui souriait toujours, il avait sur les lèvres une
question! «Quand vous reverrai-je?» Mais une honte l'empêcha de parler.
Alors, après avoir attendu, elle dégagea sa main. «Adieu, monsieur.
--Adieu, mademoiselle.» Christine, déjà, sans lever la tête, descendait
l'échelle de meunier, dont les marches craquaient; et Claude,
brutalement, rentra chez lui, referma la porte à la volée, en disant
très haut! «Ah! ces tonnerres de Dieu de femmes!» Il était furieux,
enragé contre lui, enragé contre les autres. Tout en bousculant du pied
les meubles qu'il rencontrait, il continuait de se soulager, à pleine
voix.
Comme il avait raison de ne jamais en laisser monter une! Ces gueuses-là
n'étaient bonnes qu'à vous faire tourner en bourrique. Ainsi, qui lui
assurait que celle-ci, avec son air innocent, ne s'était pas
abominablement fichue de lui? Et il avait eu la bêtise de croire des
contes à dormir debout: tous ses doutes revenaient, jamais on ne lui
ferait avaler la veuve du général, ni l'accident de chemin de fer, ni
surtout le cocher. Est-ce que des histoires pareilles arrivaient?
D'ailleurs, elle avait une bouche qui en disait long, son air était
drôle, au moment de filer.
Encore, s'il eût compris pourquoi elle mentait! mais non, des mensonges
sans profit, inexplicables, l'art pour l'art! Ah! elle riait bien, à
cette heure! Violemment, il replia le paravent et l'envoya dans un coin.
Elle avait dû lui en laisser un désordre! Et, quand il constata que tout
se trouvait rangé, très propre, la cuvette, la serviette, le savon, il
s'emporta parce qu'elle n'avait pas fait le lit. Il se mit à le faire,
d'un effort exagéré, saisit à pleins bras le matelas tiède encore, tapa
des deux poings l'oreiller odorant, étouffé par cette tiédeur, cette
odeur pure de jeunesse qui montaient des linges.
Ensuite, il se débarbouilla à grande eau, pour se rafraîchir les tempes
et, dans la serviette humide, il retrouva le même étouffement, cette
haleine de vierge dont la douceur éparse, errante par l'atelier,
l'oppressait. Ce fut en jurant qu'il mangea son chocolat dans la
casserole, si enfiévré, si enragé de peindre, qu'il avalait en hâte de
grosses bouchées de pain.
«Mais on meurt ici! cria-t-il brusquement. C'est la chaleur qui me rend
malade.» Le soleil s'en était allé, il faisait moins chaud.
Et Claude, ouvrant une petite fenêtre, au ras du toit, respira d'un air
de profond soulagement la bouffée de vent embrasé qui entrait. Il avait
pris son dessin, la tête de Christine, et il s'oublia longtemps à la
regarder.
II
Midi était sonné, Claude travaillait à son tableau lorsqu'une main
familière tapa rudement contre la porte.
D'un mouvement instinctif, et dont il ne fut pas le maître, le peintre
glissa dans un carton la tête de Christine, d'après laquelle il
retouchait sa grande figure de femme.
Puis, il se décida à ouvrir.
«Pierre! cria-t-il. Déjà toi?» Pierre Sandoz, un ami d'enfance, était un
garçon de vingt-deux ans, très brun, à la tête ronde et volontaire, au
nez carré, aux yeux doux, dans un masque énergique, encadré d'un collier
de barbe naissante.
«J'ai déjeuné plus tôt, répondit-il, j'ai voulu te donner une bonne
séance... Ah! diable! ça marche!» Il s'était planté devant le tableau,
et il ajouta tout de suite! «Tiens! tu changes le type de la femme?» Un
long silence se fit, tous deux regardaient, immobiles.
C'était une toile de cinq mètres sur trois, entièrement couverte, mais
dont quelques morceaux à peine se dégageaient de l'ébauche. Cette
ébauche, jetée d'un coup, avait une violence superbe, une ardente vie de
couleurs.
Dans un trou de forêt, aux murs épais de verdure, tombait une ondée de
soleil; seule, à gauche, une allée sombre s'enfonçait, avec une tache de
lumière, très loin. Là, sur l'herbe, au milieu des végétations de juin,
une femme nue était couchée, un bras sous la tête, enflant la gorge; et
elle souriait, sans regard, les paupières closes, dans la pluie d'or qui
la baignait. Au fond, deux autres petites femmes, une brune, une blonde,
également nues, luttaient en riant, détachaient, parmi les verts des
feuilles, deux adorables notes de chair. Et, comme au premier plan, le
peintre avait eu besoin d'une opposition noire, il s'était bonnement
satisfait, en y asseyant un monsieur, vêtu d'un simple veston de
velours. Ce monsieur tournait le dos, on ne voyait de lui que sa main
gauche, sur laquelle il s'appuyait, dans l'herbe.
«Très belle d'indication, la femme! reprit enfin Sandoz.
Mais, sapristi! tu auras joliment du travail, dans tout ça!» Claude, les
yeux allumés sur son oeuvre, eut un geste de confiance.
«Bah! j'ai le temps d'ici au Salon. En six mois, on en abat, de la
besogne! Cette fois, peut-être, je finirai par me prouver que je ne
suis pas une brute.» Et il se mit à siffler fortement, ravi sans le dire
de l'ébauche qu'il avait faite de la tête de Christine, soulevé par un
de ces grands coups d'espoir, d'où il retombait plus rudement dans ses
angoisses d'artiste, que la passion de la nature dévorait. «Allons, pas
de flânerie! cria-t-il. Puisque tu es là, commençons.» Sandoz, par
amitié, et pour lui éviter les frais d'un modèle, avait offert de lui
poser le monsieur du premier plan. En quatre ou cinq dimanches, le seul
jour où il fût libre, la figure se trouverait établie. Déjà, il
endossait le veston de velours, lorsqu'il eut une brusque réflexion.
«Dis donc, tu n'as pas déjeuné sérieusement, toi, puisque tu
travaillais... Descends manger une côtelette, je t'attends ici.» L'idée
de perdre du temps indigna Claude,«Mais si, j'ai déjeuné, regarde la
casserole!... Et puis, tu vois qu'il reste une croûte de pain. Je la
mangerai...
Allons,--allons, à la pose, paresseux!» Vivement, il reprenait sa
palette, il empoignait ses brosses, en ajoutant! «Dubuche vient nous
chercher ce soir, n'est-ce pas?
--Oui, vers cinq heures.
--Eh bien, c'est parfait, nous descendrons dîner tout de suite... Y
es-tu à la fin? La main plus à gauche, la tête penchée davantage.» Après
avoir disposé les coussins, Sandoz s'état installé sur le divan, tenant
la pose. Il tournait le dos, mais la conversation n'en continua pas
moins un moment encore, car il avait reçu le matin même une lettre de
Plassans, la petite ville provençale où le peintre et lui s'étaient
connus, en huitième, dès leur première culotte usée sur les bancs du
collège. Puis, tous deux se turent. L'un travaillait, hors du monde,
l'autre s'engourdissait, dans la fatigue somnolente des longues
immobilités.
C'était à l'âge de neuf ans que Claude avait eu l'heureuse chance de
pouvoir quitter Paris, pour retourner dans le coin de Provence où il
était né. Sa mère, une brave femme de blanchisseuse, que son fainéant de
père avait lâchée à la rue, venait d'épouser un bon ouvrier, amoureux
fou de sa jolie peau de blonde. Mais, malgré leur courage, ils
n'arrivaient pas à joindre les deux bouts. Aussi avaient-ils accepté de
grand coeur, lorsqu'un vieux monsieur de là-bas s'était présenté, en
leur demandant Claude, qu'il voulait mettre au collège, près de lui: la
toquade généreuse d'un original, amateur de tableaux, que des bonshommes
barbouillés autrefois par le mioche avaient frappé. Et, jusqu'à sa
rhétorique, pendant sept ans, Claude était donc resté dans le Midi,
d'abord pensionnaire, puis externe, logeant chez son protecteur. Un
matin, on avait trouvé ce dernier mort en travers de son lit, foudroyé.
Il laissait par testament une rente de mille francs au jeune homme, avec
la faculté de disposer du capital, à l'âge de vingt-cinq ans. Celui-ci,
que l'amour de la peinture enfiévrait déjà, quitta immédiatement le
collège, sans vouloir même tenter de passer son baccalauréat, et
accourut à Paris, où son ami Sandoz l'avait précédé.
Au collège de Plassans, dès leur huitième, il y avait eu les trois
inséparables, comme on les nommait, Claude Lantier, Pierre Sandoz et
Louis Dubuche. Venus de trois mondes différents, opposés de natures, nés
seulement la même année, à quelques mois de distance, ils s'étaient liés
d'un coup et à jamais, entraînés par des affinités secrètes, le tourment
encore vague d'une ambition commune, l'éveil d'une intelligence
supérieure, au milieu de la cohue brutale des abominables cancres qui
les battaient. Le père de Sandoz, un Espagnol réfugié en France à la
suite d'une bagarre politique, avait installé près de Plassans une
papeterie, où fonctionnaient de nouveaux engins de son invention; puis,
il était mort, abreuvé d'amertume, traqué par la méchanceté locale, en
laissant à sa veuve une situation si compliquée, toute une série de
procès si obscurs, que la fortune entière avait coulé dans le désastre!
et la mère, une Bourguignonne, cédant à sa rancune contre les
Provençaux, souffrant d'une paralysie lente dont elle les accusait
d'être aussi la cause, s'était réfugiée à Paris avec son fils, qui la
soutenait maintenant d'un maigre emploi, la cervelle hantée de gloire
littéraire. Quant à Dubuche, l'aîné d'une boulangère de Plassans, poussé
par celle-ci, très âpre, très ambitieuse, il était venu rejoindre ses
amis, plus tard, et il suivait les cours de l'École comme élève
architecte, vivant chichement des dernières pièces de cent sous que ses
parents plaçaient sur lui, avec une obstination de juifs qui
escomptaient l'avenir à trois dents pour cent.
«Sacredié! murmura Sandoz dans le grand silence, elle n'est pas commode,
ta pose! elle me casse le poignet...
Est-ce qu'on peut bouger, hein?» Claude le laissa s'étirer, sans
répondre. Il attaquait le veston de velours, à larges coups de brosse.
Puis, se reculant, clignant les yeux, il eut un rire énorme, égayé par
un brusque souvenir.
«Dis donc, tu te rappelles, en sixième, le jour où Pouillaud alluma les
chandelles dans l'armoire de ce crétin de Lalubie? Oh! la terreur de
Lalubie, avant de grimper à sa chaire, quand il ouvrit son armoire pour
prendre ses livres, et qu'il aperçut cette chapelle ardente!... Cinq
cents vers à toute la classe!» Sandoz, gagné par cet accès de gaieté,
s'était renversé sur le divan. Il reprit la pose, en disant «Ah! l'animal
de Pouillaud!... Tu sais que, dans sa lettre de ce matin, il m'annonce
justement le mariage de Lalubie. Cette vieille rosse de professeur
épouse une jolie fille. Mais tu la connais, la fille de Galissard, le
mercier, la petite blonde à qui nous allions donner des sérénades!» Les
souvenirs étaient lâchés. Claude et Sandoz ne tarirent plus, l'un
fouetté et peignant avec une fièvre croissante, l'autre tourné toujours
vers le mur, parlant du dos, les épaules secouées de passion.
Ce fut d'abord le collège, l'ancien couvent moisi qui s'étendait
jusqu'aux remparts, les deux cours plantées d'énormes platanes, le
bassin vaseux, vert de mousse, où ils avaient appris à nager, et les
classes du bas dont les plâtres ruisselaient, et le réfectoire
empoisonné du continuel graillon des eaux de vaisselle, et le dortoir
des petits, fameux par ses horreurs, et la lingerie, et l'infirmerie,
peuplées de soeurs délicates, des religieuses en robe noire, si douces
sous leur coiffe blanche! Quelle affaire, lorsque soeur Angèle, celle
dont la figure de vierge révolutionnait la cour des grands, avait
disparu un beau matin avec Hermeline, un gros de la rhétorique, qui, par
amour, se faisait sur les mains des entailles au canif, pour monter et
pour qu'elle lui posât des bandes de taffetas d'Angleterre! Puis, le
personnel entier défila, une chevauchée lamentable, grotesque et
terrible, des profils de méchanceté et de souffrance: le proviseur qui
se ruinait en réception pour marier ses filles, deux grandes belles
filles élégantes, que des dessins et des inscriptions abominables
insultaient sur tous les murs; le censeur, Pifard, dont le nez fameux
s'embusquait derrière les portes, pareil à une couleuvrine, décelant au
loin sa présence; la kyrielle des professeurs, chacun éclaboussé de
l'injure d'un surnom, le sévère Rhadamante qui n'avait jamais ri, la
Crasse qui teignait les chaires en noir, du continuel frottement de sa
tête, Tu-m'as-trompé-Adèle, le maître de physique, un cocu légendaire,
auquel dix générations de galopins jetaient le nom de sa femme, jadis
surprise, disait-on, entre les bras d'un carabinier; d'autres, d'autres
encore, Spontini, le pion féroce, avec son couteau corse qu'il montrait
rouillé du sang de trois cousins, le petit Chantecaille, si bon enfant,
qu'il laissait fumer en promenade; jusqu'à un marmiton de la cuisine et
à la laveuse d'assiettes, deux monstres, qu'on avait surnommés
Paraboulomenos et Paralleluca, et qu'on accusait d'une idylle dans les
épluchures.
Ensuite arrivaient les farces, les soudaines évocations des bonnes
blagues, dont on se tordait après des années.
Oh! le matin où l'on avait brûlé dans le poêle les souliers de
Mimi-la-Mort, autrement dit le Squelette-Externe, un maigre garçon qui
apportait en contrebande le tabac à priser de toute la classe! Et le
soir d'hiver où l'on était allé voler des allumettes à la chapelle, près
de la veilleuse, pour fumer des feuilles sèches de marronnier dans des
pipes de roseau! Sandoz, qui avait fait le coup, avouait maintenant son
épouvante, sa sueur froide, en dégringolant du choeur noyé de ténèbres.
Et le jour où Claude, au fond de son pupitre, avait eu la belle idée de
griller des hannetons, pour voir si c'était bon à manger, comme on le
disait! Une puanteur si âcre, une fumée si épaisse s'était échappée du
pupitre, que le pion avait saisi la cruche, croyant à un incendie. Et la
maraude, le pillage des champs d'oignons en promenade; les pierres
jetées dans les vitres, où le grand chic était d'obtenir, avec les
cassures, des cartes de géographie connues; les leçons de grec écrites à
l'avance, en gros caractères, sur le tableau noir, et lues couramment
par tous les cancres, sans que le professeur s'en aperçût; les bancs de
la cour sciés, puis portés autour du bassin comme des cadavres d'émeute,
en long cortège, avec des chants funèbres. Ah! oui, fameuse, celle-ci!
Dubuche, qui faisait le clergé, s'était fichu au fond du bassin, en
voulant prendre de l'eau dans sa casquette, pour avoir un bénitier. Et
la plus drôle, la meilleure, la nuit où Pouillaud avait attaché tous les
pots de chambre du dortoir à une même corde qui passait sous les lits,
puis au matin, un matin de grandes vacances, s'était mis à tirer en
fuyant par le corridor et par les trois étages de l'escalier, avec cette
effroyable queue de faïence, qui bondissait et volait en éclats derrière
lui! Claude resta un pinceau en l'air, la bouche fendue d'hilarité,
criant; «Cet animal de Pouillaud!... Et il t'a écrit? qu'est-ce qu'il
fabrique maintenant, Pouillaud?
--Mais rien du tout, mon vieux! répondit Sandoz, en se remontant sur
les coussins. Sa lettre est d'un bête!...
Il finit son droit, il reprendra ensuite l'étude d'avoué de son père. Et
si tu voyais le ton qu'il a déjà, toute la gourme imbécile d'un
bourgeois qui se range!» Il y eut un nouveau silence. Et il ajouta:
«Ah! nous, vois-tu, mon vieux, nous avons été protégés.» Alors, d'autres
souvenirs leur vinrent, ceux dont les coeurs battaient à grands coups,
les belles journées de plein air et de plein soleil qu'ils avaient
vécues là-bas, hors du collège. Tout petits, dès leur sixième les trois
inséparables s'étaient pas de la passion des longues promenades. Ils
profitaient des moindres congés, ils s'en allaient à des lieues,
s'enhardissant à mesure qu'ils grandissaient, finissant par courir le
pays entier, des voyages qui duraient souvent plusieurs jours. Et ils
couchaient au petit bonheur de la route, au fond d'un trou de rocher,
sur l'aire pavée, encore brûlante, où la paille du blé battu leur
faisait une couche molle, dans quelque cabanon désert, dont ils
couvraient le carreau d'un lit de thym et de lavande. C'étaient des
fuites loin du monde, une absorption instinctive au sein de la bourre
nature, une adoration irraisonnée de gamins pour les arbres, les eaux,
les monts, pour cette joie sans limite d'être seuls et d'être libres.
Dubuche, qui était pensionnaire, se joignait seulement aux deux autres
les jours de vacances. Il avait du reste les jambes lourdes, la chair
endormie du bon élève piocheur. Mais Claude et Sandoz ne se lassaient
pas, allaient chaque dimanche s'éveiller dès quatre heures du matin, en
jetant des cailloux dans leurs persiennes. L'été surtout, ils rêvaient
de la Viorne, le torrent dont le mince filet arrose les prairies basses
de Plassans. Ils avaient douze ans à peine, qu'ils savaient nager et
c'était une rage de barboter au fond des trous, où l'eau s'amassait, de
passer là des journées entières, tout nus, à se sécher sur le sable
brûlant pour replonger ensuite, à vivre dans la rivière, sur le dos, sur
le ventre, fouillant les herbes des berges, s'enfonçant jusqu'aux
oreilles et guettant pendant des heures les cachettes des anguilles. Ce
ruissellement d'eau pure qui les trempait au grand soleil prolongeait
leur enfance, leur donnait des rires frais de galopins échappés, lorsque
jeunes hommes déjà, ils rentraient à la ville, par les ardeurs
troublantes des soirées de juillet. Plus tard, la chasse les avait
envahis, mais la chasse telle qu'on la pratique dans ce pays sans
gibier, six lieues faites pour tuer une demi-douzaine de becfigues, des
expéditions formidables dont ils revenaient souvent les carniers vides;
avec une chauve souris imprudente, abattue à l'entrée du faubourg, en
déchargeant les fusils.
Leurs yeux se mouillaient au souvenir de ces débauches de marche! ils
revoyaient les routes blanches, à l'infini, couvertes d'une couche de
poussière, comme d'une tombée épaisse de neiger ils les suivaient
toujours, toujours, heureux d'y entendre craquer leurs gros souliers,
puis ils coupaient à travers champs, dans des terres rouges, chargées de
fer, où ils galopaient encore, encore; et un ciel de plomb, pas une
ombre, rien que des oliviers nains, que des amandiers au grêle
feuillage; et, à chaque retour, une délicieuse hébétude de fatigue, la
forfanterie triomphante d'avoir marché encore plus que l'autre fois, le
ravissement de ne plus se sentir aller, d'avancer seulement par la force
acquise, en se fouettant de quelque terrible chanson de troupier, qui
les berçait comme du fond d'un rêve.
Déjà, Claude, entre sa poire à poudre et sa boîte de capsules, emportait
un album où il crayonnait des bouts d'horizon; tandis que Sandoz avait
toujours dans sa poche le livre d'un poète. C'était une frénésie
romantique, des strophes ailées alternant avec les gravelures de
garnison, des odes jetées au grand frisson lumineux de l'air qui
brûlait; et, quand ils avaient découvert une source, quatre saules
tachant de gris la terre éclatante, ils s'y oubliaient jusqu'aux
étoiles, ils y jouaient les drames qu'ils savaient par coeur, la voix
enflée pour les héros toute mince et réduite à un chant de fifre pour
les ingénues et les reines.
Ces jours-là, ils laissaient les moineaux tranquilles. Dans cette
province reculée, au milieu de la bêtise somnolente des petites villes,
ils avaient ainsi, dès quatorze ans, vécu isolés, enthousiastes, ravagés
d'une fièvre de littérature et d'art. Le décor énorme d'Hugo, les
imaginations géantes qui s'y promènent parmi l'éternelle bataille des
antithèses, les avaient d'abord ravis en pleine épopée, gesticulant,
allant voir le soleil se coucher derrière des ruines, regardant passer
la vie sous un éclairage faux et superbe de cinquième acte. Puis, Musset
était venu les bouleverser de sa passion et de ses larmes, ils
écoutaient en lui battre leur propre coeur, un monde s'ouvrait plus
humain, qui les conquérait par la pitié, par l'éternel cri de misère
qu'ils devaient désormais entendre monter de toutes choses. Du reste,
ils étaient peu difficiles, ils montraient une belle gloutonnerie de
jeunesse, un furieux appétit de lecture, où s'engouffraient l'excellent
et le pire, si avides d'admirer, que souvent des oeuvres exécrables les
jetaient dans l'exaltation des purs chefs-d'oeuvre.
Et, comme Sandoz le disait à présent, c'était l'amour des grandes
marches, c'était cette fringale de lecture, qui les avaient protégés de
l'engourdissement invincible du milieu. Ils n'entraient jamais dans un
café, ils professaient l'horreur des rues, posaient même pour y dépérir
comme des aigles mis en cage, lorsque déjà des camarades à eux
traînaient leurs manches d'écoliers sur les petites tables de marbre, en
jouant aux cartes la consommation. Cette vie provinciale qui prenait les
enfants tout jeunes dans l'engrenage de son manège, l'habitude du
cercle, le journal épelé jusqu'aux annonces, la partie de dominos sans
cesse recommencée, la même promenade à la même heure sur la même
avenue, l'abrutissement final sous cette meule qui aplatit les cervelles
les indignait, les jetait à des protestations, escaladant les collines
voisines pour y découvrir des solitudes ignorées, déclamant des vers
sous des pluies battantes, sans vouloir d'abri, par haine des cités. Ils
projetaient de camper au bord de la Viorne, d'y vivre en sauvages, dans
la joie d'une baignade continuelle, avec cinq ou six livres, pas plus,
qui auraient suffi à leurs besoins. La femme elle-même était bannie, ils
avaient des timidités, des maladresses, qu'ils érigeaient en une
austérité de gandins supérieurs. Claude, pendant deux ans, s'était
consumé d'amour pour une apprentie chapelière, que chaque soir il
accompagnait de loin; et jamais il n'avait eu l'audace de lui adresser
la parole. Sandoz nourrissait des rêves, des dames rencontrées en
voyage, des filles très belles qui surgiraient dans un bois inconnu, qui
se livreraient tout un jour, puis qui se dissiperaient comme des ombres,
au crépuscule. Leur seule aventure galante les égayait encore, tant elle
leur semblait sotte; des sérénades données à deux petites demoiselles,
du temps où ils faisaient partie de la musique du collège; des nuits
passées sous une fenêtre, à jouer de la clarinette et du cornet à
pistons; des cacophonies affreuses effarant les bourgeois du quartier,
jusqu'au soir mémorable où les parents révoltés avaient vidé sur eux
tous les pots à eau de la famille.
Ah! l'heureux temps, et quels rires attendris, au moindre souvenir! Les
murs de l'atelier étaient justement couverts d'une série d'esquisses,
faites là-bas par le peintre, dans un récent voyage. C'était comme s'ils
avaient eu, autour d'eux, les anciens horizons, l'ardent ciel bleu sur
la campagne rousse. Là, une plaine s'étendait, avec le moutonnement des
petits oliviers grisâtres, jusqu'aux dentelures roses des collines
lointaines. Ici, entre des coteaux brûlés, couleur de rouille, l'eau
tarie de la Viorne se desséchait sous l'arche d'un vieux pont, enfariné
de poussière, sans autre verdure que des buissons morts de soif. Plus
loin, la gorge des Infernets ouvrait son entaille béante, au milieu de
ses écroulements de roches foudroyées, un immense chaos, un désert
farouche, roulant à l'infini ses vagues de pierre. Puis, toutes sortes
de coins bien connus: le vallon de Repentance, si resserré, si ombreux,
d'une fraîcheur de bouquet parmi les champs calcinés; le bois des
Trois-Bons-Dieux, dont les pins, d'un vert dur et verni, pleuraient leur
résine sous le grand soleil; le Jas de Bouffan, d'une blancheur de
mosquée, au centre de ses vastes terres, pareilles à des mares de sang;
d'autres, d'autres encore, des bouts de routes aveuglantes qui
tournaient, des ravins où la chaleur semblait faire monter des bouillons
à la peau cuite des cailloux, des langues de sable altérées et achevant
de boire goutte à goutte la rivière, des trous de taupe, des sentiers de
chèvre, des sommets dans l'azur.
«Tiens! s'écria Sandoz en se tournant vers une étude, où est-ce donc,
ça?» Claude, indigné, brandit sa palette.
«Comment! tu ne te souviens pas?... Nous avons failli nous y casser les
os. Tu sais bien, le jour où nous avons grimpé avec Dubuche, du fond de
Jaumegarde. C'était lisse comme la main, nous nous cramponnions avec les
ongles; tellement qu'au beau milieu, nous ne pouvions plus ni monter ni
descendre... Puis, en haut, quand il s'est agi de faire cuire les
côtelettes, nous nous sommes presque battus, toi et moi.» Sandoz,
maintenant, se rappelait.
«Ah! oui, ah! oui, chacun devait faire cuire la sienne, sur des
baguettes de romarin, et comme mes baguettes brûlaient, tu m'exaspérais
à blaguer ma côtelette qui se réduisait en charbon.» Un fou rire les
secouait encore. Le peintre se renaît à son tableau, et il conclut
gravement: «Fichu tout ça, mon vieux! Ici, maintenant, il n'y a plus à
flâner.» C'était vrai, depuis que les trois inséparables avaient réalisé
leur rêve de se retrouver ensemble à Paris, pour le conquérir,
l'existence se faisait terriblement dure. Ils essayaient bien de
recommencer les grandes promenades d'autrefois, ils partaient à pied,
certains dimanches, par la barrière de Fontainebleau, allaient battre
les taillis de Verrières, poussaient jusqu'à Bièvre, traversaient les
bois de Bellevue et de Meudon; puis rentraient par Grenelle.
Mais ils accusaient Paris de leur gâter les jambes, ils n'en quittaient
plus guère le pavé, tout entiers à leur bataille. Du lundi au samedi,
Sandoz s'enrageait à la mairie du cinquième arrondissement, dans un coin
sombre du bureau des naissances, cloué là par l'unique pensée de sa
mère, que ses cent cinquante francs nourrissaient mal.
De son côté, Dubuche, pressé de payer à ses parents les intérêts des
sommes placées sur sa tête, cherchait de basses besognes chez des
architectes, en dehors de ses travaux de l'École. Claude, lui, avait sa
liberté, grâce aux mille francs de rente; mais quelles fins de mois
terribles, surtout lorsqu'il partageait le fond de ses poches!
Heureusement, il commençait à vendre de petites toiles achetées des dix
et douze francs par le père Malgras, un marchand rusé; et, du reste, il
aimait mieux crever la faim, que de recourir au commerce, à la
fabrication des portraits bourgeois, des saintetés de pacotille, des
stores de restaurant et des enseignes de sage-femme. Lors de son retour,
il avait eu, dans l'impasse des Bourdonnais, un atelier très vaste;
puis, il était venu au quai de Bourbon, par économie.
Il y vivait en sauvage, d'un absolu dédain pour tout ce qui n'était pas
la peinture, brouillé avec sa famille qui le dégoûtait, ayant rompu avec
sa tante, charcutière aux Halles, parce qu'elle se portait trop bien,
gardant seulement au coeur la plaie secrète de la déchéance de sa mère,
que des hommes mangeaient et poussaient au ruisseau.
Brusquement, il cria à Sandoz:
«Hé! dis donc, si tu voulais bien ne pas t'avachir!» Mais Sandoz
déclara qu'il s'ankylosait, et il sauta du canapé, pour se dérouiller
les jambes. Il y eut un repos de dix minutes. On parla d'autre chose.
Claude se montrait débonnaire. Quand son travail marchait, il s'allumait
peu à peu, il devenait bavard, lui qui peignait les dents serrées,
rageant à froid, dès qu'il sentait la nature lui échapper.
Aussi, à peine son ami eut-il repris la pose, qu'il continua d'un flot
intarissable, sans perdre un coup de pinceau.
«Hein? mon vieux, ça marche? Tu as une crâne tournure, là-dedans... Ah!
les crétins, s'ils me refusent celui-ci, par exemple! Je suis plus
sévère pour moi qu'ils ne le sont pour eux, bien sûr: et, lorsque je me
reçois un tableau, vois-tu, c'est plus sérieux que s'il avait passé
devant tous les jurys de la terre... Tu sais, mon tableau des Halles,
mes deux gamins sur des tas de légumes, eh bien, je l'ai gratté,
décidément: ça ne venait pas, je m'étais fichu là dans une sacrée
machine, trop lourde encore pour mes épaules. Oh! je reprendrai ça un
jour, quand je saurai, et j'en ferai d'autres, oh! des machines à les
flanquer tous par terre d'étonnement!» Il eut un grand geste, comme pour
balayer une foule; il vida un tube de bleu sur sa palette, puis, il
ricana en demandant quelle tête aurait devant sa peinture son premier
maître, le père Belloque, un ancien capitaine manchot, qui, depuis un
quart de siècle, dans une salle du Musée, enseignait les belles hachures
aux gamins de Plassans.
D'ailleurs, à Paris, Berthou, le célèbre peintre de Néron au cirque,
dont il avait fréquenté l'atelier pendant six mois, ne lui avait-il pas
répété, à vingt reprises, qu'il ne ferait jamais rien! Ah! qu'il les
regrettait aujourd'hui, ces six mois d'imbéciles tâtonnements,
d'exercices niais sous la férule d'un bonhomme dont la caboche différait
de la sienne! Il en arrivait à déclamer contre le travail au Louvre, il
se serait, disait-il, coupé le poignet, plutôt que d'y retourner gâter
son oeil à une de ces copies, qui encrassent pour toujours la vision du
monde où l'on vit.
Est-ce que, en art, il y avait autre chose que de donner ce qu'on avait
dans le ventre? est-ce que tout ne se réduisait pas à planter une bonne
femme devant soi, puis à la rendre comme on la sentait? est-ce qu'une
botte de carottes, oui, une botte de carottes! étudiée directement,
peinte naïvement, dans la note personnelle où on la voit, ne valait pas
les éternelles tartines de l'École, cette peinture au jus de chique,
honteusement cuisinée d'après les recettes? Le jour venait où une seule
carotte originale serait grosse d'une révolution. C'était pourquoi,
maintenant, il se contentait d'aller peindre, à l'atelier Boutin, un
atelier libre qu'un ancien modèle tenait rue de la Huchette.
Quand il avait donné ses vingt francs au massier, il trouvait là du nu,
des hommes, des femmes, à en faire une débauche, dans son coin; et il
s'acharnait, il y perdait le boire et le manger, luttant sans repos avec
la nature, fou de travail, à côté des beaux fils qui l'accusaient de
paresse ignorante, et qui parlaient arrogamment de leurs études, parce
qu'ils copiaient des nez et des bouches, sous l'oeil d'un maître. «Écoute
ça, mon vieux, quand un de ces cocos-là aura bâti un torse comme
celui-ci, il montera me le dire, et nous causerons.» Du bout de sa
brosse, il indiquait une académie peinte, pendue au mur, près de la
porte. Elle était superbe, enlevée avec une largeur de maître; et, à
côté, il y avait encore d'admirables morceaux, des pieds de fillette,
exquis de vérité délicate, un ventre de femme surtout, une chair de
satin, frissonnante, vivante du sang qui coulait sous la peau. Dans ses
rares heures de contentement, il avait la fierté de ces quelques études,
les seules dont il fût satisfait, celles qui annonçaient un grand
peintre, doué admirablement, entravé par des impuissances soudaines et
inexpliquées.
Il poursuivit avec violence, sabrant à grands coups le veston de
velours, se fouettant dans son intransigeance qui ne respectait
personne;«Tous des barbouilleurs d'images à deux sous, des réputations
volées, des imbéciles ou des malins à genoux devant la bêtise publique!
Pas un gaillard qui flanque une gifle aux bourgeois!... Tiens! le père
Ingres, tu sais s'il me tourne sur le coeur, celui-là, avec sa peinture
glaireuse? Eh bien! c'est tout de même un sacré bonhomme, et je le
trouve très crâne, et je lui tire mon chapeau, car il se fichait de
tout, il avait un dessin du tonnerre de Dieu, qu'il a fait avaler de
force aux idiots, qui croient aujourd'hui le comprendre... Après ça,
entends-tu! ils ne sont que deux, Delacroix et Courbet. Le reste, c'est
de la fripouille... Hein? le vieux lion romantique, quelle fière
allure! En voilà un décorateur qui faisait flamber les tons! Et quelle
poigne! Il aurait couvert les murs de Paris, si on les lui avait donnés:
sa palette bouillait et débordait. Je sais bien, ce n'était que de la
fantasmagorie; mais, tant pis! ça me gratte, il fallait ça, pour
incendier l'École... Puis, l'autre est venu, un rude ouvrier, le plus
vraiment peintre du siècle, et d'un métier absolument classique, ce que
pas un de ces crétins n'a senti. Ils ont hurlé, parbleu! ils ont crié à
la profanation, au réalisme, lorsque ce fameux réalisme n'était guère
que dans les sujets; tandis que la vision restait celle des vieux
maîtres et que la facture reprenait et continuait les beaux morceaux de
nos musées... Tous les deux, Delacroix et Courbet, se sont produits à
l'heure voulue. Ils ont fait chacun son pas en avant. Et maintenant,
oh! maintenant...» Il se tut, se recula pour juger l'effet, s'absorba
une minute dans la sensation de son oeuvre, puis repartit;«Maintenant,
il faut autre chose... Ah! quoi? je ne sais pas au juste! Si je savais
et si je pouvais, je serais très fort. Oui, il n'y aurait plus que
moi... Mais ce que je sens, c'est que le grand décor romantique de
Delacroix craque et s'effondre; et c'est encore que la peinture noire de
Courbet empoisonne déjà le renfermé, le moisi de l'atelier où le soleil
n'entre jamais... Comprends-tu, il faut peut-être le soleil, il faut le
plein air, une peinture claire et jeune, les choses et les êtres tels
qu'ils se comportent dans de la vraie lumière, enfin je ne puis pas
dire, moi! notre peinture à nous, la peinture que nos yeux d'aujourd'hui
doivent faire et regarder.» Sa voix s'éteignit de nouveau, il bégayait,
n'arrivait pas à formuler la sourde éclosion d'avenir qui montait en
lui. Un grand silence tomba, pendant qu'il achevait d'ébaucher le veston
de velours, frémissant.
Sandoz l'avait écouté, sans lâcher là pose. Et, le dos tourné, comme
s'il eût parlé au mur, dans un rêve; il dit alors à son tour «Non, non,
on ne sait pas, il faudrait savoir... Moi, chaque fois qu'un professeur
a voulu m'imposer une vérité, j'ai eu une révolte de défiance, en
songeant;«Il se trompe ou il me trompe.» Leurs idées m'exaspèrent, il me
semble que la vérité est plus large... Ah! que ce serait beau, si l'on
donnait son existence entière à une oeuvre, où l'on tâcherait de mettre
les choses, les bêtes, les hommes, l'arche immense! Et pas dans l'ordre
des manuels de philosophie, selon la hiérarchie imbécile dont notre
orgueil se berce; mais en pleine coulée de la vie universelle, un monde
où nous ne serions qu'un accident, où le chien qui passe, et jusqu'à la
pierre des chemins, nous compléteraient, nous expliqueraient; enfin, le
grand tout, sans haut ni bas, ni sale ni propre, tel qu'il
fonctionne...
Bien sûr, c'est à la science que doivent s'adresser les romanciers et
les poètes, elle est aujourd'hui l'unique source possible. Mais, voilà!
que lui prendre, comment marcher avec elle? Tout de suite, je sens que
je patauge...
Ah! si je savais, si je savais, quelle série de bouquins je lancerais à
la tête de la foule!» Il se tut, lui aussi. L'hiver précédent, il avait
publié son premier livre, une suite d'esquisses aimables, rapportées de
Plassans, parmi lesquelles quelques notes plus rudes indiquaient seules
le révolté, le passionné de vérité et de puissance. Et, depuis, il
tâtonnait, il s'interrogeait dans le tourment des idées, confuses
encore, qui battaient son crâne. D'abord, épris des besognes géantes, il
avait eu le projet d'une genèse de l'univers, en trois phases: la
création, rétablie d'après la science; l'histoire de l'humanité,
arrivant à son heure jouer son rôle, dans la chaîne des êtres; l'avenir,
les êtres se succédant toujours, achevant de créer le monde, par le
travail sans fin de la vie. Mais il s'était refroidi devant les
hypothèses trop hasardées de cette troisième phase; et il cherchait un
cadre plus resserré, plus humain, où il ferait tenir pourtant sa vaste
ambition.
«Ah! tout voir et tout peindre! reprit Claude, après un long intervalle.
Avec des lieues de murailles à couvrir, décorer les gares, les halles,
les mairies, tout ce qu'on bâtira, quand les architectes ne seront plus
des crétins! Et il ne faudra que des muscles et une tête solides, car ce
ne sont pas les sujets qui manqueront... Hein? la vie telle qu'elle
passe dans les rues, la vie des pauvres et des riches, aux marchés, aux
courses, sur les boulevards, au fond des ruelles populeuses; et tous les
métiers en branle; et toutes les passions remises debout, sous le plein
jour; et les paysans, et les bêtes, et les campagnes!...
On verra, on verra, si je ne suis pas une brute! J'en ai des
fourmillements dans les mains. Oui! toute la vie moderne! Des fresques
hautes comme le Panthéon! Une sacrée suite de toiles à faire éclater le
Louvre!» Dès qu'ils étaient ensemble, le peintre et l'écrivain en
arrivaient d'ordinaire à cette exaltation. Ils se fouettaient
mutuellement, ils s'affolaient de gloire; et il y avait là une telle
envolée de jeunesse, une telle passion du travail, qu'eux-mêmes
souriaient ensuite de ces grands rêves d'orgueil, ragaillardis, comme
entretenus en souplesse et en force.
Claude, qui se reculait maintenant jusqu'au mur, y demeura adossé,
s'abandonnant. Alors, Sandoz, basé par la pose, quitta le divan et alla
se mettre près de lui. Puis, tous deux regardèrent, de nouveau muets. Le
monsieur en veston de velours était ébauché entièrement; la main, plus
poussée que le reste, faisait dans l'herbe une note très intéressante,
d'une jolie fraîcheur de ton; et la tache sombre du dos s'enlevait avec
tant de vigueur, que les petites silhouettes du fond, les deux femmes
luttant au soleil, semblaient s'être éloignées, dans le frisson lumineux
de la clairière; tandis que la grande figure, la femme nue et couchée, à
peine indiquée encore, flottait toujours, ainsi qu'une chair de songe,
une Ève désirée naissant de la terre, avec son visage qui soudait, sans
regard, les paupières closes.
«Décidément, comment appelles-tu ça? demanda Sandoz.
--_Plein air_», répondit Claude d'une voix brève.
Mais ce titre parut bien technique à l'écrivain, qui, malgré lui, était
parfois tenté d'introduire de la littérature dans la peinture.
«_Plein air_, ça ne dit rien.
--Ça n'a besoin de rien dire... Des femmes et un homme se reposent dans
une forêt, au soleil. Est-ce que ça ne suffit pas? Va, il y en a assez
pour faire un chef-d'oeuvre.»
Il renversa la tête, il ajouta entre ses dents;«Nom d'un chien, c'est
encore noir! J'ai ce sacré Delacroix dans l'oeil. Et ça, tiens! cette
main-là, c'est du Courbet... Ah! nous y trempons tous, dans la sauce
romantique. Notre jeunesse y a trop barboté, nous en sommes barbouillés
jusqu'au menton. Il nous faudra une fameuse lessive.» Sandoz haussa
désespérément les épaules: lui aussi se lamentait d'être né au
confluent d'Hugo et de Balzac.
Cependant, Claude restait satisfait, dans l'excitation heureuse d'une
bonne séance. Si son ami pouvait lui donner deux ou trois dimanches
pareils, le bonhomme y serait, et carrément. Pour cette fois, il y en
avait assez. Tous deux plaisantèrent, car d'habitude il tuait ses
modèles, ne les lâchant qu'évanouis, morts de fatigue. Lui-même
attendait de tomber, les jambes rompues, le ventre vide.
Et, comme cinq heures sonnaient au coucou, il se jeta sur son reste de
pain, il le dévora. Épuisé, il le cassait de ses doigts tremblants, il
le mâchait à peine, revenu devant son tableau, repris par son idée, au
point qu'il ne savait même pas qu'il mangeait.
«Cinq heures, dit Sandoz qui s'étirait, les bras en l'air.
Nous allons dîner... Justement, voici Dubuche.» On frappait, et Dubuche
entra. C'était un gros garçon brun, au visage correct et bouffi, le
cheveux ras, les moustaches déjà fortes. Il donna des poignées de main,
il s'arrêta d'un air interloqué devant le tableau. Au fond, cette
peinture déréglée le bousculait, dans la pondération de sa nature, dans
son respect de bon élève pour les formules établies; et sa vieille
amitié seule empêchait d'ordinaire ses critiques. Mais, cette fois, tout
son être se révoltait, visiblement.
«Eh bien! quoi donc? Ça ne te va pas? demanda Sandoz qui le guettait.
--Si, si, oh! très bien peint... Seulement...
--Allons, accouche. Qu'est-ce qui te chiffonne?
--Seulement, c'est ce monsieur, tout habillé, là, au milieu de ces
femmes nues... On n'a jamais vu ça.» Du coup, les deux autres
éclatèrent. Est-ce qu'au Louvre, il n'y avait pas cent tableaux composés
de la sorte? Et puis, si l'on n'avait jamais vu ça, on le verrait. On
s'en fichait bien, du public! Sans se troubler sous la furie de ces
réponses, Dubuche répétait tranquillement:
«Le public ne comprendra pas... Le public trouvera ça cochon... Oui,
c'est cochon:
--Sale bourgeois! cria Claude exaspéré. Ah! ils te crétinisent raide à
l'École, tu n'étais pas si bête!» C'était la plaisanterie courante de
ses deux amis, depuis qu'il suivait les cours de l'École des
Beaux-Arts. Il battit alors en retraite, un peu inquiet de la violence
que prenait la querelle; et il se sauva, en tapant sur les peintres. Ça,
on avait raison de le dire, les peintres étaient de jolis crétins, à
l'École. Mais, pour les architectes, la question changeait. Où
voulait-on qu'il fît ses études? Il se trouvait bien forcé de passer par
là. Plus tard, ça ne l'empêcherait pas d'avoir ses idées à lui. Et il
affecta, une allure très révolutionnaire.
«Bon! dit Sandoz, du moment que tu fais des excuses, allons dîner.»
Mais Claude, machinalement, avait repris un pinceau, et il s'était remis
au travail. Maintenant, à côté du monsieur en veston, la figure de la
femme ne tenait plus. Énervé, impatient, il la cernait d'un trait
vigoureux, pour la rétablir au plan qu'elle devait occuper.
«Viens-tu? répéta son ami.
--Tout à l'heure, que diable! rien ne presse... Laisse-moi indiquer ça,
et je suis à vous.» Sandoz hocha la tête; puis, doucement, de peur de
l'exaspérer davantage:
«Tu as tort de t'acharner, mon vieux... Oui, tu es éreinté, tu crèves
de faim, et tu vas encore gâter ton affaire, comme l'autre jour.» D'un
geste irrité, le peintre lui coupa la parole. C'était sa continuelle
histoire: il ne pouvait lâcher à temps la besogné, il se grisait de
travail, dans le besoin d'avoir une certitude immédiate, de se prouver
qu'il tenait enfin son chef-d'oeuvre. Des doutes venaient de le
désespérer, au milieu de sa joie d'une bonne séance; avait-il eu raison
de donner une telle puissance au veston de velours? retrouverait-il la
note éclatante qu'il voulait pour sa figure nue? Et il serait plutôt
mort là, que de ne pas savoir tout de suite. Il tira fiévreusement la
tête de Christine du carton où il l'avait cachée, comparant, s'aidant de
ce document pris sur nature.
«Tiens! s'écria Dubuche, où as-tu dessiné ça?... Qui est-ce?» Claude,
saisi de cette question, ne répondit point; puis, sans raisonner, lui
qui leur disait tout, il mentit, cédant à une pudeur singulière, au
sentiment délicat de garder pour lui seul son aventure.
«Hein! qui est-ce? répétait l'architecte.
--Oh! personne, un modèle.
--Vrai, un modèle! Toute jeune, n'est-ce pas? Elle est très bien... Tu
devrais me donner l'adresse, pas pour moi, pour un sculpteur qui cherche
une Psyché. Est-ce que tu as l'adresse, là?» Et Dubuche s'était tourné
vers un pan de mur grisâtre, où se trouvaient, écrites à la craie,
jetées dans tous les sens, des adresses de modèles. Les femmes surtout
laissaient là, en grosses écritures d'enfant, leurs cartes de visite.
Zoé Piédefer, rue Campagne-Première, 7, une grande brune dont le ventre
s'abîmait, coupait en deux la petite Flore Beauchamp, rue de Laval, 32,
et Judith Vaquez, rue du Rocher, 69, une juive, l'une et l'autre assez
fraîches, mais trop maigres.
«Dis, as-tu l'adresse?» Alors, Claude s'emporta. «Eh! fiche-moi la
paix!... Est-ce que je sais?... Tu es agaçant, à vous déranger toujours,
quand on travaille!» Sandoz n'avait rien dit, étonné d'abord, puis
souriant.
Il était plus subtil que Dubuche, il lui fit un signe d'intelligence, et
ils se mirent à plaisanter. Pardon! excuse! du moment que monsieur la
gardait pour son usage intime, on ne lui demandait pas de la prêter. Ah!
le gaillard, qui se payait les belles filles! Et où l'avait-il ramassée?
Dans un bastringue de Montmartre ou sur un trottoir de la place
Maubert?
De plus en plus gêné, le peintre s'agitait.
«Que vous êtes bêtes, mon Dieu! Si vous saviez comme vous êtes bêtes!...
En voilà assez, vous me faites de la peine.»
Sa voix était si altérée, que les deux autres, immédiatement, se
turent; et lui, après avoir gratté de nouveau la tête de la figure nue,
la redessina et la repeignit, d'après la tête de Christine, d'une main
emportée, mal assurée, qui s'égarait. Puis, il attaqua la gorge,
indiquée à peine sur l'étude. Son excitation augmentait, c'était sa
passion de chaste pour la chair de la femme, un amour fou des nudités
désirées et jamais possédées, une impuissance à se satisfaire, à créer
de cette chair autant qu'il rêvait d'en étreindre, de ses deux bras
éperdus. Ces filles qu'il chassait de son atelier, il les adorait dans
ses tableaux, il les caressait et les violentait, désespéré jusqu'aux
larmes de ne pouvoir les faire assez belles, assez vivantes.
«Hein! dix minutes, n'est-ce pas? répéta-t-il. J'établis les épaules
pour demain, et nous descendons.» Sandoz et Dubuche, sachant qu'il n'y
avait pas à l'empêcher de se tuer ainsi, se résignèrent. Le second
alluma une pipe et s'étala sur le divan: lui seul fumait, les deux
autres ne s'étaient jamais bien accoutumés au tabac, toujours menacés
d'une nausée, pour un cigare trop fort. Puis, lorsqu'il fut sur le dos,
les regards perdus dans les jets de fumée qu'il soufflait, il parla de
lui, longuement, en phrases monotones. Ah! ce sacré Paris, comme il
fallait s'y user la peau, pour arriver à une position! Il rappelait ses
quinze mois d'apprentissage, chez son patron, le célèbre Dequersonnière,
l'ancien grand prix, aujourd'hui architecte des bâtiments civils,
officier de la Légion d'honneur, membre de l'Institut, dont le
chef-d'oeuvre, l'église Saint-Mathieu, tenait du moule à pâté et de la
peinture Empire: un bon homme au fond, qu'il blaguait, tout en
partageant son respect des vieilles formules classiques. Sans les
camarades, d'ailleurs, il n'aurait pas appas grand chose à leur atelier
de la rue du Four, où le patron passait en courant, trois fois par
semaine; des gaillards féroces, les camarades, qui lui avaient rendu la
vie joliment dure, au début, mais, qui au moins lui avaient enseigné à
coller un châssis, à dessiner et à laver un projet. Et que de déjeuners
faits d'une tasse de chocolat et d'un petit pain, pour pouvoir donner
les vingt-cinq francs au massier! et que de feuilles barbouillées
péniblement, que d'heures passées chez lui sur des bouquins, avant
d'oser se présenter à l'École! Avec ça, il avait failli être retoqué,
malgré son effort de gros travailleur: l'imagination écrite, une
cariatide et une salle à manger d'été, très médiocres, l'avaient
classé tout au bout; il est vrai qu'il s'était relevé à l'oral, avec
son calcul de logarithmes, ses épures de géométrie et l'examen
d'histoire, car il était très ferré sur la partie scientifique.
Maintenant qu'il se trouvait à l'École, comme élève de seconde classe,
il devait se décarcasser pour, enlever son diplôme de première classe.
Quelle chienne de vie! Jamais ça ne finissait! Il écarta les jambes,
très haut, sur les coussins, fuma plus fort, régulièrement.
«Cours de perspective, cours de géométrie descriptive, cours de
stéréotomie, cours de construction, histoire de l'art. Ah! ils vous en
font noircir du papier, à prendre des notes... Et, tous les mois, un
concours d'architecture, tantôt une simple esquisse, tantôt un projet.
Il n'y a point à s'amuser, si l'on veut passer ses examens et décrocher
les mentions nécessaires, surtout lorsqu'on doit, en dehors de ces
besognes, trouver le temps de gagner son pain...
Moi, j'en crève...» Un coussin ayant glissé par terre, il le repêcha à
l'aide de ses deux pieds.
«Tout de même, j'ai de la chance. Il y a tant de camarades qui
cherchent à faire la place, sans rien dénicher! Avant-hier, j'ai
découvert un architecte qui travaille pour un grand entrepreneur, oh!
non, on n'a pas idée d'un architecte de cette ignorance; un vrai goujat,
incapable de se tirer d'un décalque; et il me donne vingt-cinq sous de
l'heure, je lui remets ses maisons debout... Ça tombe joliment bien, la
mère m'avait signifié qu'elle était complètement à sec. Pauvre mère, en
ai-je de l'argent à lui rendre!».
Comme Dubuche parlait évidemment pour lui, remâchant ses idées de tous
les jours, sa continuelle préoccupation d'une fortune prompte, Sandoz ne
prenait pas la peine de l'écouter. Il avait ouvert la petite fenêtre,
il s'était assis au ras du toit, souffrant à la longue de la chaleur qui
régnait dans l'atelier. Mais il finit par interrompre l'architecte.
«Dis donc, est-ce que tu viens dîner jeudi?... Ils y seront tous,
Fagerolles, Mahoudeau, Jory, Gagnière.» Chaque jeudi, on se réunissait
chez Sandoz, une bande, les camarades de Plassans, d'autres connus à
Paris, tous révolutionnaires, animés de la même passion de l'art.
«Jeudi prochain, je ne crois pas, répondit Dubuche. Il faut que j'aille
dans une famille, où l'on danse.
--Est-ce que tu espères y carotter une dot?...
--Tiens! ce ne serait déjà pas si bête!» Il tapa sa pipe sur la paume de
sa main gauche, pour la vider; et, avec un soudain éclat de
voix! «J'oubliais... J'ai reçu une lettre de Pouillaud.
Toi aussi!... Hein? est-il assez vidé, Pouillaud! En voilà un qui a mal
tourné!
--Pourquoi donc? Il succédera à son père, il mangera tranquillement son
argent, là-bas. Sa lettre est très raisonnable, j'ai toujours dit qu'il
nous donnerait une leçon à tous, avec son air de farceur... Ah! cet
animal de Pouillaud!» Sandoz allait répliquer, furieux, lorsqu'un juron
désespéré de Claude les interrompit. Ce dernier, depuis qu'il
s'obstinait au travail, n'avait plus desserré les dents. Il semblait
même ne pas les entendre.
«Nom de Dieu! c'est encore raté... Décidément, je suis une brute,
jamais je ne ferai dent» Et, d'un élan, dans une crise de folle rage, il
voulut se jeter sur sa toile, pour la crever du poing. Ses amis le
retinrent. Voyons, était-ce enfantin, une colère pareille! il serait
bien avancé ensuite, quand il aurait le mortel regret d'avoir abîmé son
oeuvre. Mais lui, tremblant encore, retombé à son silence, regardait le
tableau sans répondre, d'un regard ardent et fixe, où brûlait l'affreux
tourment de son impuissance. Rien de clair ni de vivant ne venait plus
sous ses doigts, la gorge de la femme s'empâtait de tons lourds; cette
chair adorée qu'il rêvait éclatante, il la salissait, il n'arrivait même
pas à la mettre à son plan.
Qu'avait-il donc dans le crâne, pour l'entendre ainsi craquer de son
effort inutile? Était-ce une lésion de ses yeux qui l'empêchait de voir
juste? Ses mains cessaient-elles d'être à lui, puisqu'elles refusaient
de lui obéir? Il s'affolait davantage, en s'irritant de cet inconnu
héréditaire, qui parfois lui rendait la création si heureuse, et qui
d'autres fois l'abêtissait de stérilité, au point qu'il oubliait les
premiers éléments du dessin. Et sentir son être tourner dans une nausée
de vertige, et rester là quand même avec la fureur de créer, lorsque
tout fuit, tout coule autour de soi, l'orgueil du travail, la gloire
rêvée, l'existence entière! «Écoute, mon vieux, reprit Sandoz, ce n'est
pas pour te le reprocher, mais il est six heures et demie, et tu nous
fais crever de faim... Sois sage, descends avec nous.» Claude nettoyait
à l'essence un coin de sa palette. Il y vida de nouveaux tubes, il
répondit d'un seul mot, la voix tonnante:
«Non!».
Pendant dix minutes, personne ne parla plus, le peintre hors de lui, se
battant avec sa toile, les deux autres troublés et chagrins de cette
crise, qu'ils ne savaient de quelle façon calmer. Puis, comme on
frappait à la porte; ce fut l'architecte qui alla ouvrir.
«Tiens! le père Malgras!» Le marchand de tableaux était un gros homme,
enveloppé dans une vieille redingote verte, très sale, qui lui donnait
l'air d'un cocher de fiacre mal tenu, avec ses cheveux blancs coupés en
brosse et sa face rouge, plaquée de violet. Il dit, d'une voix de
rogomme:
«Je passais par hasard sur le quai, en face... J'ai vu monsieur à la
fenêtre, et je suis monté...» Il s'interrompit, devant le silence du
peintre, qui s'était retourné vers sa toile, avec un mouvement
d'exaspération.
Du reste, il ne se troublait pas, très à l'aise, carrément planté sur
ses fortes jambes, examinant de ses yeux tachés de sang le tableau
ébauché. Il le jugea sans gêne, d'une phrase où il y avait de l'ironie
et de la tendresse.
«En voilà une machine!» Et, comme personne encore ne soufflait mot, il
se promena tranquillement à petits pas dans l'atelier, regardant le long
des murs. Le père Malgras, sous l'épaisse couche de sa crasse, était un
gaillard très fin, qui avait le goût et le flair de la bonne peinture.
Jamais il ne s'égarait chez les barbouilleurs médiocres, il allait
droit, par instinct, aux artistes personnels, encore contestés, dont son
nez flamboyant d'ivrogne sentait de loin le grand avenir. Avec cela, il
avait le marchandage féroce, il se montrait d'une ruse de sauvage, pour
emporter à bas prix la toile qu'il convoitait.
Ensuite, il se contentait d'un bénéfice de brave homme, vingt pour cent,
trente pour cent au plus, ayant basé son affaire sur le renouvellement
rapide de son petit capital, n'achetant jamais le matin sans savoir
auquel de ses amateurs il vendrait le soir. Il mentait d'ailleurs
superbement.
Arrêté près de la porte, devant les académies peintes à l'atelier
Boutin, il les contempla quelques minutes en silence, les yeux luisant
d'une jouissance de connaisseur, qu'il éteignait sous ses lourdes
paupières. Quel talent, quel sentiment de la vie, chez ce grand toqué
qui perdait son temps à d'immenses choses dont personne ne voulait! Les
jolies jambes de la fillette, l'admirable ventre de la femme surtout, le
ravissaient. Mais cela n'était pas de vente, et il avait déjà fait son
choix, une petite esquisse, un coin de la campagne de Plassans, violente
et délicate, qu'il affectait de ne pas voir. Enfin, il s'approcha, il
dit négligemment:
«Qu'est-ce que c'est que ça? Ah! oui, une de vos affaires du Midi...
C'est trop cru, j'ai encore les deux que je vous ai achetées.» Et il
continua en phrases molles, interminables;«Vous refuserez peut-être de
me croire, monsieur Lantier, ça ne se vend pas du tout, pas du tout.
J'en ai plein un appartement, je crains toujours de crever quelque
chose, quand je me retourne. Il n'y a pas moyen que je continue, parole
d'honneur! il faudra que je liquide, et je finirai à l'hôpital...
N'est-ce pas? vous me connaissez, j'ai le coeur plus grand que la poche,
je ne demande qu'à obliger les jeunes gens de talent comme vous. Oh!
pour ça, vous avez du talent, je ne cesse de le leur crier. Mais, que
voulez-vous? ils ne mordent pas, ah! non, ils ne mordent pas!» Il jouait
l'émotion; puis, avec l'élan d'un homme qui fait une folie:
«Enfin, je ne serai pas venu pour rien... Qu'est-ce que vous me
demandez de cette pochade?» Claude, agacé, peignait avec des
tressaillements nerveux.
Il répondit d'une voix sèche, sans tourner la tête «Vingt francs.
--Comment! Vingt francs! Vous êtes fou! Vous m'avez vendu les autres dix
francs pièce... Aujourd'hui, je ne donnerai que huit francs, pas un sou
de plus!».
D'habitude, le peintre cédait tout de suite, honteux et excédé de ces
querelles misérables, bien heureux, au fond, de trouver ce peu d'argent.
Mais, cette fois, il s'entêta, il vint crier des insultes dans la face
du marchand de tableaux, qui se mit à le tutoyer, lui retira tout
talent, l'accabla d'invectives, en le traitant de fils ingrat. Ce
dernier avait fini par sortir de sa poche, une à une, trois pièces de
cent sous; et il les lança de loin comme des palets, sur la table, où
elles sonnèrent parmi les assiettes.
«Une, deux, trois... Pas une de plus, entends-tu! car il y en a déjà
une de trop, et tu me la rendras, je te la retiendrai sur autre chose,
parole d'honneur!... Quinze francs, ça! Ah! mon petit, tu as tort, voilà
un sale tour dont tu te repentirai!» Épuisé, Claude le laissa décrocher
la toile. Elle disparut comme par enchantement, dans la grande redingote
verte.
Avait-elle glissé au fond d'une poche spéciale? dormait-elle sous le
revers? Aucune bosse ne l'indiquait.
Son coup fait, le père Malgras se dirigea vers la porte, subitement
calmé. Mais il se ravisa et revint dire, de son air bonhomme:
«Écoutez donc Lantier, j'ai besoin d'un homard... Hein? vous me devez
bien ça, après m'avoir étrillé... Je vous apporterai le homard; vous
m'en ferez une nature morte, et vous le garderez pour la peine, vous le
mangerez avec des amis... Entendu, n'est-ce pas?».
À cette proposition, Sandoz et Dubuche, qui avaient jusque-là écouté
curieusement, éclatèrent d'un si grand rire, que le marchand s'égaya,
lui aussi. Ces rosses de peintres, ça ne fichait rien de bon, ça crevait
la faim; Qu'est-ce qu'ils seraient devenus, les sacrés fainéants, si le
père Malgras, de temps à autre, ne leur avait pas apporté un beau gigot,
une barbue bien fraîche, ou un homard avec son bouquet de persil?
«J'aurai mon homard, n'est-ce pas? Lantier... Merci bien.» De nouveau,
il restait planté devant l'ébauche de la grande toile, avec son souffre
d'admiration railleuse. Et il partit enfin, en répétant:
--«En voilà une machine!» Claude voulut reprendre encore sa palette et
ses brosses.
Mais ses jambes fléchissaient, ses bras retombaient, engourdis comme
liés à son corps par une force supérieure.
Dans le grand silence morne qui s'était fait, après l'éclat de la
dispute, il chancelait, aveuglé, égaré, devant son oeuvre informe.
Alors, il bégaya:
«Ah! je ne peux plus, je ne peux plus... Ce cochon m'a achevé!» Sept
heures venaient de sonner au coucou, il avait travaillé là huit longues
heures, sans manger autre chose qu'une croûte, sans se reposer une
minute, debout, secoué de fièvre. Maintenant, le soleil se couchait, une
ombre commençait à assombrir l'atelier, où cette fin de jour prenait une
mélancolie affreuse. Lorsque la lumière s'en allait ainsi, sur une
crise de mauvais travail, c'était comme si le soleil ne devait jamais
reparaître, après avoir emporté la vie, la gaieté chantante des
couleurs.
«Viens, supplia Sandoz, avec l'attendrissement d'une pitié fraternelle.
Viens, mon vieux.» Dubuche lui-même ajouta:
«Tu verras plus clair demain. Viens dîner.» Un moment, Claude refusa de
se rendre. Il demeurait cloué au parquet, sourd à leurs voix amicales,
farouche dans son entêtement. Que voulait-il faire, maintenant que ses
doigts raidis lâchaient le pinceau? Il ne savait pas; mais il avait beau
ne plus pouvoir, il était ravagé par un désir furieux de pouvoir encore,
de créer quand même.
Et, s'il ne faisait rien, il resterait au moins, il ne quitterait pas la
place. Puis, il se décida, un tressaillement le traversa comme d'un
grand sanglot. À pleine main, il avait pris un couteau à palette très
large; et, d'un seul coup, lentement, profondément, il gratta la tête et
la gorge de la femme. Ce fut un meurtre véritable, un écrasement: tout
disparut dans une bouillie fangeuse. Alors, à côté du monsieur au veston
vigoureux, parmi les verdures éclatantes où se jouaient les deux petites
lutteuses si claires, il n'y eut plus, de cette femme nue, sans poitrine
et sans tête, qu'un tronçon mutilé, qu'une tache vague de cadavre, une
chair de rêve évaporée et morte.
Déjà, Sandoz et Dubuche descendaient bruyamment l'escalier de bois. Et
Claude les suivit, s'enfuit de son oeuvre, avec la souffrance abominable
de la laisser ainsi, balafrée d'une plaie béante.
III
Le commencement de la semaine fut désastreux pour Claude. Il était
tombé dans un de ces doutes qui lui faisaient exécrer la peinture, d'une
exécration d'amant trahi, accablant l'infidèle d'insultes, torturé du
besoin de l'adorer encore; et, le jeudi, après trois horribles journées
de lutte vaine et solitaire, il sortit dès huit heures du matin, il
referma violemment sa porte, si écoeuré de lui-même qu'il jurait de ne
plus toucher un pinceau.
Quand une de ces crises le détraquait, il n'avait qu'un remède:
s'oublier, aller se prendre de querelle avec des camarades, marcher
surtout, marcher au travers de Paris, jusqu'à ce que la chaleur et
l'odeur de bataille des pavés lui eussent remis du coeur au ventre.
Ce jour-là, comme tous les jeudis, il dînait chez Sandoz, où il y avait
réunion. Mais que faire jusqu'au soir?
L'idée de rester seul, à se dévorer, le désespérait. Il aurait couru
tout de suite chez son ami, s'il ne s'était dit que ce dernier devait
être à son bureau. Puis, la pensée de Dubuche lui vint, et il hésita,
car leur vieille camaraderie se refroidissait depuis quelque temps. Il
ne sentait pas entre eux la fraternité des heures nerveuses, il le
devinait inintelligent, sourdement hostile, engagé dans d'autres
ambitions. Pourtant, à quelle porte frapper? Et il se décida, il se
rendit rue Jacob, où l'architecte habitait une étroite chambre, au
sixième étage d'une grande maison froide.
Claude était au second, lorsque la concierge, le rappelant, cria d'un
ton aigre que M. Dubuche n'était pas chez lui, et qu'il avait même
découché. Lentement, il se retrouva sur le trottoir, stupéfié par cette
chose énorme, une escapade de Dubuche. C'était une malchance
incroyable.
Il erra un moment sans but. Mais, comme il s'arrêtait au coin de la rue
de Seine, ne sachant de quel côté tourner, il se souvint brusquement de
ce que lui avait conté son ami: certaine nuit passée à l'atelier
Dequersonnière, une dernière nuit de terrible travail, la veille du jour
où les projets des élèves devaient être déposés à l'École des
Beaux-Arts. Tout de suite, il monta vers la rue du Four, dans laquelle
était l'atelier. Jusque-là, il avait évité d'y aller jamais prendre
Dubuche, par crainte des huées dont on y accueillait les profanes. Et il
y allait carrément, sa timidité s'enhardissait dans son angoisse d'être
seul, au point qu'il se sentait prêt à subir des injures, pour conquérir
un compagnon de misère.
Rue du Four, à l'endroit le plus étroit, l'atelier se trouvait au fond
d'un vieux logis lézardé. Il fallait traverser deux cours puantes, et
l'on arrivait enfin dans une troisième, où était plantée de travers une
sorte de hangar fermé, une vaste salle de planches et de plâtras, qui
avait servi jadis à un emballeur. Du dehors, par les quatre grandes
fenêtres, dont les vitres inférieures étaient barbouillées de céruse,
on ne voyait que le plafond nu, blanchi à la chaux.
Mais Claude, ayant poussé la porte, demeura immobile sur le seuil. La
vaste salle s'étendait, avec ses quatre longues tables, perpendiculaires
aux fenêtres, des tables doubles, très larges, occupées des deux côtés
par des files d'élèves, encombrées d'éponges mouillées, de godets, de
vases d'eau, de chandeliers de fer, de caisses de bois, les caisses où
chacun serrait sa blouse de toile blanche, ses compas et ses couleurs.
Dans un coin, le poêle oublié du dernier hiver se rouillait, à côté d'un
reste de coke, qu'on n'avait même pas balayé; tandis que, à l'autre
bout, une grande fontaine de zinc était pendue, entre deux serviettes.
Et, au milieu de cette nudité de halle mal soignée, les murs surtout
tiraient l'oeil, alignant en haut, sur des étagères, une débandade de
moulages, disparaissant plus bas sous une forêt de tés et d'équerres,
sous un amas de planches à laver, retenues en paquets par des bretelles.
Peu à peu, tous les pans restés libres s'étaient salis d'inscriptions,
de dessins, d'une écume montante, jetée là, comme sur les marges d'un
livre toujours ouvert. Il y avait des charges de camarades, des profils
d'objets déshonnêtes, des mots à faire pâlir des gendarmes, puis des
sentences, des additions, des adresses; le tout dominé, écrasé par cette
ligne laconique de procès-verbal, en grosses lettres, à la plus belle
place:
«Le 7 juin, Gorju a dit qu'il se foutait de Rome. Signé: Godemard.»
Un grognement avait accueilli le peintre, le grognement des fauves
dérangés chez eux. Ce qui l'immobilisait, c'était l'aspect de la salle;
au matin de «la nuit de charrette», ainsi que les architectes nomment
cette nuit suprême de travail. Depuis la veille, tout l'atelier,
soixante élèves, étaient enfermés là, ceux qui n'avaient pas de projets
à déposer,«les nègres», aidant les autres, les concurrents en retard,
forcés d'abattre en douze heures la besogne de huit jours. Dès minuit,
on s'était empiffré de charcuterie et de vin au litre. Vers une heure,
comme dessert, on avait fait venir trois dames d'une maison voisine. Et
sans que le travail se ralentît, la fête avait tourné à l'orgie romaine,
au milieu de la fumée des pipes.
Il en restait, par terre, une jonchée de papiers gras, de culs de
bouteilles cassées, de mares louches, que le parquet achevait de boire;
pendant que l'air gardait l'âcreté des bougies noyées dans les
chandeliers de fer, l'odeur sure du musc des dames, mêlée à celle des
saucisses et du vin bleu. Des voix hurlèrent, sauvages: «À la porte!...
Oh! cette gueule!... Qu'est-ce qu'il veut, cet empaillé?... À la porte!
à la porte!» Claude, sous la rudesse de cette tempête, chancela un
instant, étourdi. On en arrivait aux mots abominables, la grande
élégance, même pour les natures les plus distinguées, étant de rivaliser
d'ordures. Et il se remettait, il répondait, lorsque Dubuche le
reconnut. Ce dernier devint très rouge, car il détestait ces aventures.
Il eut honte de son ami, il accourut, sous les huées, qui se tournaient
contre lui, maintenant; et il bégaya:
«Comment! c'est toi!... Je t'avais dit de ne jamais entrer...
Attends-moi un instant dans la cour.» À ce moment, Claude, qui reculait,
manqua d'être écrasé par une petite charrette à bras, que deux gaillards
très barbus amenaient au galop. C'était de cette charrette que la nuit
de gros travail tirait son nom; et, depuis huit jours, les élèves,
retardés par les basses besognes payées du dehors, répétaient le
cri: «Oh! que je suis en charrette!» Dès qu'elle parut, une clameur
éclata. Il était neuf heures moins un quart, on avait le temps bien
juste d'arriver à l'École. Une débandade énorme vida la salle; chacun
sortait ses châssis, au milieu des coudoiements; ceux qui voulaient
s'entêter à finir un détail étaient bousculés, emportés. En moins de
cinq minutes, les châssis de tous se trouvèrent empilés dans la voiture,
et les deux gaillards barbus, les derniers nouveaux de l'atelier,
s'attelèrent comme des bêtes, tirèrent au pas de course; tandis que le
flot des autres vociférait et poussait par-derrière.
Ce fut une rupture d'écluse, les deux cours franchies dans un fracas de
torrent, la rue envahie, inondée de cette cohue hurlante.
Claude, cependant, s'était mis à courir, près de Dubuche, qui venait à
la queue, très contrarié de n'avoir pas eu un quart d'heure de plus,
pour soigner un lavis.
«Qu'est-ce que tu fais ensuite?
--Oh! j'ai des courses toute la journée.»
Le peintre fut désespéré de voir que cet ami lui échappait encore.
«C'est bon, je te laisse... Et tu en es, ce soir, chez Sandoz?
--Oui, je crois, à moins qu'on ne me retienne à dîner ailleurs.» Tous
deux s'essoufflaient. La bande, sans se ralentir, allongeait le chemin,
pour promener davantage son vacarme. Après avoir descendu la rue du
Four, elle s'était ruée à travers la place Gozlin, et elle se jetait
dans la rue de l'Échaudé. En tête, la charrette à bras, tirée, poussée
plus fort, bondissait sur les pavés inégaux, avec la danse lamentable
des châssis dont elle était pleine; puis, la queue galopait, forçant les
passants à se coller contre les maisons, s'ils ne voulaient pas être
renversés; et les boutiquiers, béants sur leurs portes, croyaient à une
révolution. Tout le quartier était dans le bouleversement.
Rue Jacob, la débâcle devint telle, au milieu de cris si affreux, que
des persiennes se fermèrent. Comme on entrait enfin rue Bonaparte, un
grand blond fit la farce de saisir une petite bonne, ahurie sur le
trottoir, et de l'entraîner. Une paille dans le torrent. «Eh bien, adieu,
dit Claude. À ce soir!--Oui, à ce soir!» Le peintre, hors d'haleine,
s'était arrêté au coin de la rue des Beaux-Arts. Devant lui, la cour de
l'École se trouvait grande ouverte. Tout s'y engouffra.
Après avoir soufflé un moment, Claude regagna la rue de Seine. Sa
malchance s'aggravait, il était dit qu'il ne débaucherait pas un
camarade, ce matin-là; et il remonta la rue, il marcha lentement jusqu'à
la place du Panthéon, sans idée nette; puis, il pensa qu'il pouvait
toujours entrer à la mairie, pour serrer la main de Sandoz. Ce serait
dix bonnes minutes. Mais il demeura suffoqué, quand un garçon lui
répondit que M. Sandoz avait demandé un jour de congé, pour un
enterrement. Il connaissait cependant l'histoire, son ami alléguait ce
motif, chaque fois qu'il voulait avoir, chez lui, toute une journée de
bon travail.
Et il prenait défi sa course, lorsqu'une fraternité d'artiste, un
scrupule de travailleur honnête, l'arrêta: c'était un crime que d'aller
déranger un brave homme, de lui apporter le découragement d'une oeuvre
rebelle, au moment où il abattait sans doute gaillardement la sienne.
Dès lors, Claude dut se résigner. Il traîna sa mélancolie noire sur les
quais jusqu'à midi, la tête si lourde, si bourdonnante de la pensée
continue de son impuissance, qu'il ne voyait plus que dans un brouillard
les horizons aimés de la Seine. Puis, il se retrouva rue de la
Femme-sans-Tête, il y déjeuna chez Gomard, un marchand de vin, dont
l'enseigne: Au Chien de Montargis, l'intéressait. Des maçons, en blouse
de travail, éclaboussés de plâtre, étaient là, attablés; et, comme eux,
avec eux, il mangea son «ordinaire» de huit sous, le bouillon dans un
bol, où il trempa une soupe, et la tranche de bouilli, garnie de
haricots, sur une assiette humide des eaux de vaisselle. C'était encore
trop bon, pour une brute qui ne savait pas son métier: quand il avait
manqué une étude, il se ravalait, il se mettait plus bas que les
manoeuvres, dont les gros bras au moins faisaient leur besogne. Pendant
une heure, il s'attarda, il s'abêtit, dans les conversations des tables
voisines. Et, dehors, il reprit sa marche lente, au hasard.
Mais, place de l'Hôtel-de-Ville, une idée lui fit hâter le pas. Pourquoi
n'avait-il point songé à Fagerolles? Il était gentil, Fagerolles, bien
qu'il fût élève de l'École des Beaux-Arts; et gai, et pas bête. On
pouvait causer avec lui, même lorsqu'il défendait la mauvaise peinture.
S'il avait déjeuné chez son père, rue Vieille-du-Temple, pour sûr il s'y
trouvait encore.
Claude, en entrant dans cette rue étroite, éprouva une sensation de
fraîcheur. La journée devenait très chaude, et une humidité montait du
pavé, qui, malgré le ciel pur, restait mouillé et gras, sous le
continuel piétinement des passants. À chaque minute, des camions, des
tapissières manquaient de l'écraser, lorsqu'une bousculade le forçait à
quitter le trottoir. Pourtant, la rue l'amusait, avec la débandade mal
alignée de ses maisons, des façades plates, bariolées d'enseignes
jusqu'aux gouttières, trouées de minces fenêtres, où l'on entendait
bruire tous les métiers en chambre de Paris. À un des passages les plus
étranglés, une petite boutique de journaux le retint: c'était, entre un
coiffeur et un tripier, un étalage de gravures imbéciles, des suavités
de romance mêlées à des ordures de corps de garde. Plantés devant les
images, un grand garçon pâle rêvait, deux gamines se poussaient en
ricanant. Il les aurait giflés tous les trois, il se hâta de traverser
la rue, car la maison de Fagerolles se trouvait juste en face, une
vieille demeure sombre qui avançait sur les autres, mouchetée des
éclaboussures boueuses du ruisseau. Et, comme un omnibus arrivait, il
n'eut que le temps de sauter sur le trottoir, réduit là à une simple
bordure: les roues lui frôlèrent la poitrine, il fut inondé jusqu'aux
genoux.
M. Fagerolles, le père, fabricant de zinc d'art, avait ses ateliers au
rez-de-chaussée; et, au premier étage, pour abandonner à ses magasins
d'échantillons les deux grandes pièces éclairées sur la rue, il
occupait, sur la cour, un petit logement obscur, d'un étouffement de
cave. C'était là que son fils Henri avait poussé, en vraie plante du
pavé parisien, au bord de ce trottoir mangé par les roues, trempé par le
ruisseau, en face de la boutique à images, du tripier et du coiffeur.
D'abord, son père avait fait de lui un dessinateur d'ornements, pour son
usage personnel.
Puis, lorsque le gamin s'était révélé avec des ambitions plus hautes,
s'attaquant à la peinture, parlant de l'École, il y avait eu des
querelles, des gifles, une série de brouilles et de réconciliations.
Aujourd'hui encore, bien qu'Henri eût remporté de premiers succès, le
fabricant de zinc d'art, résigné à le laisser libre, le traitait
durement, en garçon qui gâtait sa vie.
Après s'être secoué, Claude enfila le porche de la maison, une voûte
profonde, béante sur une cour qui avait le jour verdâtre, l'odeur fade
et moisie d'un fond de citerne. L'escalier s'ouvrait sous une marquise,
au plein air, un large escalier, à vieille rampe dévorée de rouille.
Et, comme le peintre passait devant les magasins du premier étage, il
aperçut, par une porte vitrée, M. Fagerolles en train d'examiner ses
modèles. Alors, voulant être poli, il entra, malgré son écoeurement
d'artiste pour tout ce zinc peinturluré en bronze, tout ce joli affreux
et menteur de l'imitation.
«Bonjour, monsieur... Est-ce qu'Henri est encore là?» Le fabricant, un
gros homme blême, se redressa au milieu de ses porte-bouquet, de ses
buires et de ses statuettes. Il tenait à la main un nouveau modèle de
thermomètre, une jongleuse accroupie, qui portait sur son nez le léger
tube, de verre.
... «Henri n'est pas rentré déjeuner», répondit-il sèchement.
Cet accueil troubla le jeune homme.
«Ah! il n'est pas rentré... Je vous demande pardon.
Bonsoir, monsieur.
--Bonsoir.» Dehors, Claude jura entre ses dents. Déveine complète,
Fagerolles aussi lui échappait. Il s'en voulait maintenant d'être venu
et de s'être intéressé à cette vieille rue pittoresque, furieux de la
gangrène romantique qui repoussait quand même en lui: c'était son mal
peut-être, l'idée fausse dont il se sentait parfois la barre en travers
du crâne. Et lorsque, de nouveau, il retomba sur les quais, la pensée
lui vint de rentrer, pour voir si son tableau était vraiment très
mauvais. Mais cette pensée seule le secoua d'un tremblement. Son atelier
lui semblait un lieu d'horreur, où il ne pouvait plus vivre, comme s'il
y avait laissé le cadavre d'une affection morte. Non, non, monter les
trois étages, ouvrir la porte, s'enfermer en face de ça: il lui aurait
fallu une force au-dessus de son courage! Il traversa la Seine, il
suivit toute la rue Saint-Jacques.
Tant pis! il était trop malheureux; il allait, rue d'Enfer, débaucher
Sandoz.
Le petit logement, au quatrième, se composait d'une salle à manger,
d'une chambre à coucher et d'une étroite cuisine, que le fils occupait;
tandis que la mère, clouée par la paralysie, avait, de l'autre côté du
palier, une chambre où elle vivait dans une solitude chagrine et
volontaire. La rue était déserte, les fenêtres ouvraient sur le vaste
jardin des Sourds-Muets, que dominaient la tête arrondie d'un grand
arbre et le clocher carré de Saint-Jacques du Haut-Pas.
Claude trouva Sandoz dans sa chambre, courbé sur sa table, absorbé
devant une page écrite.
«Je te dérange?
--Non, je travaille depuis ce matin, j'en ai assez... imagine toi,
voici une heure que je m'épuise à retaper une phrase mal bâtie, dont le
remords m'a torturé pendant tout mon déjeuner.» Le peintre eut un geste
de désespoir; et, à le voir si lugubre, l'autre comprit.
«Hein? toi, ça ne va guère... Sortons. Un grand tour pour nous
dérouiller un peu, veux-tu?» Mais, comme il passait devant la cuisine,
une vieille femme l'arrêta. C'était sa femme de ménage, qui d'habitude
venait deux heures le matin et deux heures le soir; seulement, le jeudi,
elle restait l'après-midi entier, pour le dîner.
«Alors, demanda-t-elle, c'est décidé, monsieur: de la raie et un gigot
avec des pommes de terre?
--Oui, si vous voulez.
--Et combien faut-il que je mette de couverts?
--Ah! ça, on ne sait jamais... Mettez toujours cinq couverts, on verra
ensuite. Pour sept heures, n'est-ce pas? Nous tâcherons d'y être».
Puis, sur le palier, pendant que Claude attendait un instant, Sandoz se
glissa chez sa mère; et, quand il en fut ressorti, du même mouvement
discret et tendre, tous deux descendirent, silencieux. Dehors, après
avoir flairé à gauche et à droite, comme pour prendre le vent, ils
finirent par remonter la rue, tombèrent sur la place de l'Observatoire,
enfilèrent le boulevard du Montparnasse.
C'était leur promenade ordinaire, ils y aboutissaient quand même,
aimant ce large déroulement des boulevards extérieurs, où leur flânerie
vaguait à l'aise. Ils ne parlaient toujours pas, la tête lourde encore,
rassérénés peu à peu d'être ensemble. Devant la gare de l'Ouest
seulement, Sandoz eut une idée.
«Dis donc, si nous allions chez Mahoudeau voir où en est sa grande
machine? Je sais qu'il a lâché ses bons dieux aujourd'hui.
--C'est ça, répondit Claude. Allons chez Mahoudeau.» Ils s'engagèrent
tout de suite dans la rue du Cherche-Midi. Le sculpteur Mahoudeau avait
loué, à quelques pas du boulevard, la boutique d'une fruitière tombée en
faillite; et il s'y était installé, en se contentant de barbouiller les
vitres d'une couche de craie. À cet endroit, large et déserte, la rue
est d'une bonhomie provinciale, adoucie encore d'une pointe d'odeur
ecclésiastique: des portes charretières restent béantes, montrant des
enfilades de cours, très profondes; une vacherie exhale des souffles
tièdes de litière, un mur de couvent s'allonge, interminable.
Et c'était là, flanquée de ce couvent et d'une herboristerie, que se
trouvait la boutique, devenue un atelier, et dont l'enseigne portait
toujours les mots: Fruits et légumes, en grosses lettres jaunes.
Claude et Sandoz faillirent être éborgnés par des petites filles qui
sautaient à la cordé. Il y avait, su les trottoirs, des familles
assises, dont les barricades de chaises les forçaient à prendre la
chaussée. Pourtant, ils arrivaient, lorsque la vue de l'herboristerie
les attarda un moment.
Entre les deux vitrines, décorées d'irrigateurs, de bandages, de toutes
sortes d'objets intimes et délicats, sous les herbes séchées de la
porte, d'où sortait une continuelle haleine d'aromates, une femme maigre
et brune, debout, les dévisageait; pendant que, derrière elle, dans
l'ombre, apparaissait le profil noyé d'un petit homme pâlot, en train de
cracher ses poumons. Ils se poussèrent du coude, les yeux égayés d'un
rire farceur; puis, ils tournèrent le bec-de-cane de la boutique à
Mahoudeau.
La boutique, assez grande, était comme emplie par un tas d'argile, une
Bacchante colossale, à demi renversée sur une roche. Les madriers qui la
portaient, pliaient sous le poids de cette masse encore informe, où l'on
ne distinguait que des seins de géante et des cuisses pareilles à des
tours. De l'eau avait coulé, des baquets boueux traînaient, un gâchis de
plâtre salissait tout un coin; tandis que, sur les planches de
l'ancienne fruiterie restées en place, se débandaient quelques moulages
d'antiques, que la poussière amassée lentement semblait ourler de cendre
fine. Une humidité de buanderie, une odeur fade de glaise mouillée
montait du sol. Et cette misère des ateliers de sculpteur, cette saleté
du métier s'accusaient davantage, sous la clarté blafarde des vitres
barbouillées de la devanture.
«Tiens! c'est vous!» cria Mahoudeau, assis devant sa bonne femme, en
train de fumer une pipe.
Il était petit, maigre, la figure osseuse, déjà creusée de rides à
vingt-sept ans; ses cheveux de crin noir s'embroussaillaient sur un
front très bas; et, dans ce masque jaune, d'une laideur féroce,
s'ouvraient des yeux d'enfant, clairs et vides, qui souriaient avec une
puérilité charmante. Fils d'un tailleur de pierres de Plassans, il avait
remporté là-bas de grands succès, aux concours du Musée; puis, il était
venu à Paris comme lauréat de la ville, avec la pension de huit cents
francs, qu'elle servait pendant quatre années. Mais à Paris, il avait
vécu dépaysé, sans défense, ratant l'École des Beaux-Arts, mangeant sa
pension à ne rien faire; si bien que, au bout des quatre ans, il s'était
vu forcé, pour vivre, de se mettre aux gages d'un marchand de bons
dieux, où il grattait dix heures par jour des Saint-Joseph, des
Saint-Roch, des Madeleine, tout le calendrier des paroisses. Depuis six
mois seulement, l'ambition l'avait repris, en retrouvant des camarades
de Provence, des gaillards dont il était l'aîné, connus autrefois chez
tata Giraud, un pensionnat de mioches, devenus aujourd'hui de farouches
révolutionnaires; et cette ambition tournait au gigantesque, dans cette
fréquentation d'artistes passionnés, qui lui troublaient la cervelle
avec l'emportement de leurs théories.
«Fichtre!, dit Claude, quel morceau!» Le sculpteur, ravi, tira sur sa
pipe, lâcha un nuage de fumée. «Hein! n'est-ce pas?... Je vais leur en
coller, de la chair, et de la vraie, pas du saindoux comme ils en font!
--C'est une baigneuse? demanda Sandoz.
--Non, je lui mettrai des pampres... Une bacchante, tu comprends!».
Mais, du coup, violemment, Claude s'emporta.
«Une bacchante! est-ce que tu te fiches de nous! est-ce que ça existe,
une bacchante?... Une vendangeuse, hein? et une vendangeuse moderne,
tonnerre de Dieu! Je sais bien, il y a le nu. Alors, une paysanne qui se
serait déshabillée. Il faut qu'on sente ça, il faut que ça vive!»
Mahoudeau, interdit, écoutait avec un tremblement. Il le redoutait, se
pliait à son idéal de force et de vérité.
Et, renchérissant:
«Oui, oui, c'est ce que je voulais dire... Une vendangeuse. Tu verras
si ça pue la femme!» À ce moment, Sandoz, qui faisait le tour de
l'énorme bloc d'argile, eut une légère exclamation.
«Ah! ce sournois de Chaîne qui est là!»
En effet, derrière le tas, Chaîne, un gros garçon, peignait en silence,
copiant sur une petite toile le poêle éteint et rouillé. On
reconnaissait un paysan à ses allures lentes, à son cou de taureau,
halé, durci, en cuir. Seul, le front se voyait, bombé d'entêtement, car
son nez était si court, qu'il disparaissait entre les joues rouges, et
une barbe dure cachait ses fortes mâchoires. Il était de Saint-Firmin, à
deux lieues de Plassans, un village où il avait gardé les troupeaux
jusqu'à son tirage au sort; et son malheur était né de l'enthousiasme
d'un bourgeois du voisinage, pour les pommes de canne qu'il sculptait
avec son couteau, dans des racines. Dès lors, devenu le pâtre de génie,
le grand homme en herbe du bourgeois amateur, qui se trouvait être
membre de la Commission du Musée, poussé par lui, adulé, détraqué
d'espérances, il avait tout manqué successivement, les études, les
concours, la pension de la ville; et il n'en était pas moins parti pour
Paris, après avoir exigé de son père, un paysan misérable, sa part
anticipée d'héritage, mille francs, avec lesquels il comptait vivre un
an, en attendant le triomphe promis. Les mille francs avaient duré
dix-huit mois. Puis, comme il ne lui restait que vingt francs, il venait
de se mettre avec son ami Mahoudeau, dormant tous les deux dans le même
lit, au fond de l'arrière-boutique sombre, coupant l'un après l'autre
au même, pain, du pain dont ils achetaient une provision quinze
jours--d'avance, pour qu'il fût très dur et qu'on n'en pût manger
beaucoup.
«Dites donc, Chaîne, continua Sandoz, il est joliment exact, votre
poêle!» Chaîne, sans parler, eut dans sa barbe un rire silencieux de
gloire, qui lui éclaira la face comme d'un coup de soleil. Par une
imbécillité dernière, et pour que l'aventure fit complète, les conseils
de son protecteur l'avaient jeté dans la peinture, malgré le goût
véritable qu'il montrait à tailler le bois; et il peignait en maçon,
gâchant les couleurs, réussissant à rendre boueuses les plus claires et
les plus vibrantes. Mais son triomphe était l'exactitude dans la
gaucherie, il avait les minuties naïves d'un primitif, le souci du petit
détail, où se complaisait l'enfance de son être, à peine dégagé de la
terre. Le poêle, avec une perspective de guingois, était sec et précis,
d'un ton lugubre de vase. Claude s'approcha, fut pris de pitié devant
cette peinture; et lui, si dur aux mauvais peintres, trouva un éloge.
«Ah! vous, on ne peut pas dire que vous êtes un ficeleur! Vous faites
comme vous sentez, au moins. C'est très bien, ça!» Mais la porte de la
boutique s'était rouverte, et un beau garçon blond, avec un grand nez
rose et de gros yeux bleus de myope, entrait en criant:
«Vous savez, l'herboriste d'à côté, elle est là qui raccroche... La
sale tête!» Tous rirent, sauf Mahoudeau, qui parut très gêné.
«Jory, le roi des gaffeurs, déclara Sandoz en serrant la main au nouveau
venu.
--Hein? quoi? Mahoudeau couche avec, reprit Jory, lorsqu'il eut fini
par comprendre. Eh bien! qu'est-ce que ça fiche? Une femme, ça ne se
refuse jamais.
--Toi, se contenta de dire le sculpteur, tu es encore tombé sur les
ongles de la tienne, elle t'a emporté un morceau de la joue.» De
nouveau, tous éclatèrent, et ce fut Jory qui devint rouge à son tour. Il
avait, en effet, la face griffée, deux entailles profondes. Fils d'un
magistrat de Plassans, qu'il désespérait par ses aventures de beau mâle,
il avait comblé la mesure de ses débordements, en se sauvant avec une
chanteuse de café-concert, sous le prétexte d'aller à Paris faire de la
littérature; et, depuis six mois qu'ils campaient ensemble dans un hôtel
borgne du quartier Latin, cette fille l'écorchait vif, chaque fois qu'il
la trahissait pour le premier jupon crotté, suivi sur un trottoir. Aussi
montrait-il toujours quelque nouvelle balafre, le nez en sang, une
oreille fendue, un oeil entamé, enflé et bleu.
On causa enfin, il n'y eut plus que Chaîne qui continuât à peindre, de
son air entêté de boeuf au labour. Tout de suite, Jory s'était extasié
sur l'ébauche de la Vendangeuse.
Lui aussi adorait les grosses femmes. Il avait débuté, là-bas, en
écrivant des sonnets romantiques, célébrant la gorge et les hanches
ballonnées d'une belle charcutière qui troublait ses nuits; et, à Paris,
où il avait rencontré la bande, il s'était fait critique d'art, il
donnait, pour vivre, des articles à vingt francs, dans un petit journal
tapageur, le Tambour. Même un de ces articles, une étude sur un tableau
de Claude, exposé chez le père Malgras, venait de soulever un scandale
énorme, car il y sacrifiait à son ami les peintres «aimés du public», et
il le posait comme chef d'une école nouvelle, l'école du plein air. Au
fond, très pratique, il se moquait de tout ce qui n'était pas sa
jouissance, il répétait simplement les théories entendues dans le
groupe. «Tu sais, Mahoudeau, cria-t-il, tu auras ton article, je vais
lancer ta bonne femme... Ah! quelles cuisses! Si l'on pouvait se payer
des cuisses comme ça!» Puis, brusquement, il parla d'autre chose.
«À propos, mon avare de père m'a fait des excuses.
Oui, il craint que je ne le déshonore, il m'envoie cent francs par
mois... Je paie mes dettes.
--Des dettes, tu es trop raisonnable!» murmura Sandoz en souriant.
Jory montrait en effet une hérédité d'avarice, dont on s'amusait. Il ne
payait pas les femmes, il arrivait à mener une vie désordonnée, sans
argent et sans dettes; et cette science innée de jouir pour rien
s'alliait en lui à une duplicité continuelle, à une habitude de mensonge
qu'il avait contractée dans le milieu dévot de sa famille, où le souci
de cacher ses vices le faisait mentir sur tout, à toute heure, même
inutilement. Il eut une réponse superbe, le cri d'un sage qui aurait
beaucoup vécu.
«Oh! vous autres, vous ne savez pas le prix de l'argent.» Cette fois, il
fut hué. Quel bourgeois! Et les invectives s'aggravaient, lorsque de
légers coups, frappés contre une vitre, firent cesser le vacarme.
«Ah! elle est embêtante à la fin! dit Mahoudeau avec un geste d'humeur.
--Hein! qui est-ce? l'herboriste? demanda Jory.
Laisse-la entrer, ce sera drôle.» D'ailleurs, la porte s'était ouverte
sans attendre, et la voisine, Mme Jabouille, Mathilde comme on la
nommait familièrement, parut sur le seuil. Elle avait trente ans, la
figure plate, ravagée de maigreur, avec des yeux de passion, aux
paupières violâtres et meurtries. On racontait que les prêtres l'avaient
mariée au petit Jabouille, un veuf dont l'herboristerie prospérait
alors, grâce à la clientèle pieuse du quartier. La vérité était qu'on
apercevait parfois de vagues ombres de soutanes, traversant le mystère
de la boutique, embaumée par les aromates d'une odeur d'encens. Il y
régnait une discrétion de cloître, une onction de sacristie, dans la
vente des canules; et les dévotes qui entraient, chuchotaient comme au
confessionnal, glissaient des injecteurs au fond de leur sac, puis s'en
allaient, les yeux baissés. Par malheur, des bruits d'avortement avaient
couru: une calomnie du marchand de vin d'en face, disaient les
personnes bien-pensantes. Depuis que le veuf s'était remarié,
l'herboristerie dépérissait. Les bocaux semblaient pâlir, les herbes
séchées du plafond tombaient en poussière, lui-même toussait à rendre
l'âme, réduit à rien, la chair finie. Et, bien que Mathilde eût de la
religion «la clientèle pieuse l'abandonnait peu à peu, trouvant qu'elle
s'affichait trop avec des jeunes gens, maintenant que Jabouille était
mangé.
Un instant, elle resta immobile, fouillant les coins d'un rapide coup
d'oeil. Une senteur forte s'était répandue, la senteur des simples dont
sa robe se trouvait imprégnée, et qu'elle apportait dans sa chevelure
grasse, défrisée toujours: le sucre fade des mauves, l'âpreté du sureau,
l'amertume de la rhubarbe, mais surtout la flamme de la menthe poivrée,
qui était comme son haleine propre, l'haleine chaude qu'elle soufflait
au nez des hommes.
D'un geste, elle feignit la surprise.
«Ah! mon Dieu! Vous avez du monde!... je ne savais pas, je reviendrai.
--C'est ça, dit Mahoudeau, très contrarié. Je vais sortir d'ailleurs.
Vous me donnerez une séance dimanche.» Claude, stupéfait, regarda
Mathilde, puis la Vendangeuse.
«Comment! cria-t-il, c'est madame qui te pose ces muscles-là? Bigre, tu
l'engraisses!».
Et les rires recommencèrent, pendant que le sculpteur bégayait des
explications: oh! non, pas le torse, ni les jambes; rien que la tête et
les mains; et encore quelques indications, pas davantage.
Mais Mathilde riait avec les autres, d'un rire aigu d'impudeur.
Carrément, elle était entrée, elle avait refermé la porte. Puis, comme
chez elle, heureuse au milieu de tous ces hommes, se frottant à eux,
elle les flaira. Son rire avait montré les trous noirs de sa bouche, où
manquaient plusieurs dents; et elle était ainsi laide à inquiéter,
dévastée déjà, la peau cuite, collée sur les os.
Jory, qu'elle voyait pour la première fois, devait la tenter, avec sa
fraîcheur de poulet gras, son grand nez rose qui promettait. Elle le
poussa du coude, finit brusquement, voulant l'exciter sans doute, par
s'asseoir sur les genoux de Mahoudeau, dans un abandon de fille.
«Non, laisse, dit celui-ci en se levant. J'ai affaire... N'est-ce pas?
vous autres, on nous attend là-bas.» Il avait cligné les paupières,
désireux d'une bonne flânerie. Tous répondirent qu'on les attendait, et
ils l'aidèrent à couvrir son ébauche de vieux linges, trempés dans un
seau.
Cependant, Mathilde, l'air soumis et désespéré, ne s'en allait point.
Debout, elle se contentait de changer de place, quand on la bousculait;
tandis que Chaîne, qui ne travaillait plus, la couvait de ses gros yeux,
par-dessus sa toile, plein d'une convoitise gloutonne de timide.
Jusque-là, il n'avait pas desserré les lèvres. Mais, comme Mahoudeau
partait enfin avec les trois camarades, il se décida, il dit de sa voix
sourde, empâtée de longs silences:
«Tu rentreras?...
--Très tard. Mange et dors... Adieu.» Et Chaîne demeura seul avec
Mathilde, dans la boutique humide, au milieu des tas de glaise et des
flaques d'eau, sous le grand jour crayeux des vitres barbouillées, qui
éclairait crûment ce coin de misère mal tenu.
Dehors, Claude et Mahoudeau marchèrent les premiers, pendant que les
deux autres les suivaient; et Jory se récria, lorsque Sandoz l'eut
plaisanté, en lui affirmant qu'il avait fait la conquête de
l'herboriste. «Ah! non, elle est affreuse, elle pourrait être notre mère
à tous. En voilà une gueule de vieille chienne qui n'a plus de crocs!...
Avec ça, elle empoisonne la pharmacie.» Cette exagération fit rire
Sandoz. Il haussa les épaules.
«Laisse donc, tu n'es pas si difficile, tu en prends qui ne valent guère
frileux.
--Moi! où ça?... Et tu sais que, derrière notre dos, elle a sauté sur
Chaîne. Ah! les cochons, ils doivent s'en payer ensemble!» Vivement,
Mahoudeau, qui semblait enfoncé dans une forte discussion avec Claude,
se retourna au milieu d'une phrase, pour dire:
«Ce que je m'en fiche!» Il acheva sa phrase à son compagnon; et, dix pas
plus loin, il lança de nouveau, par-dessus son épaule: «Et, d'abord,
Chaîne est trop bête!» On n'en parla plus. Tous quatre, flânant,
semblaient tenir la largeur du boulevard des Invalides. C'était
l'expansion habituelle, la bande peu à peu accrue des camarades racolés
en chemin, la marche libre d'une horde partie en guerre. Ces gaillards,
avec la belle carrure de leurs vingt ans, prenaient possession du pavé.
Dès qu'ils se trouvaient ensemble, des fanfares sonnaient devant eux,
ils empoignaient Paris d'une main et le mettaient tranquillement dans
leurs poches. La victoire ne faisait plus un doute, ils promenaient
leurs vieilles chaussures et leurs paletots fatigués, dédaigneux de ces
misères, n'ayant du reste qu'à vouloir pour être les maîtres. Et cela
n'allait point sans un immense mépris de tout ce qui n'était pas leur
art, le mépris de la fortune, le mépris du monde, le mépris de la
politique surtout. À quoi bon, ces saletés-là?
Il n'y avait que des gâteux, là-dedans! Une injustice superbe les
soulevait, une ignorance voulue des nécessités de la vie sociale, le
rêve fou de n'être que des artistes sur la terre. Ils en étaient
stupides parfois, mais cette passion les rendait braves et forts.
Claude, alors, s'anima. Il recommençait à croire dans cette chaleur des
espérances mises en commun. Ses tortures de la matinée ne lui laissaient
qu'un engourdissement vague, et il en était de nouveau à discuter sa
toile avec Mahoudeau et Sandoz, en jurant, il est vrai, de la crever le
lendemain. Jory, très myope, regardait les vieilles dames sous le nez,
se répandait en théories sur la production artistique: on devait se
donner tel qu'on était, dans le premier jet de l'inspiration; lui,
jamais ne se raturait. Et, tout en discutant, les quatre continuaient à
descendre le boulevard, dont la demi-solitude, les rangées de beaux
arbres, à l'infini, paraissaient être faites pour leurs disputes.
Mais, quand ils eurent débouché sur l'Esplanade, la querelle devint si
violente, qu'ils s'arrêtèrent, au milieu de la vaste étendue. Hors de
lui, Claude traita Jory de crétin: est-ce qu'il ne valait pas mieux
détruire cette oeuvre que de la livrer médiocre? Oui, c'était dégoûtant,
ce bas intérêt de commerce! De leur côté, Sandoz et Mahoudeau parlaient
à la fois, très fort. Des bourgeois, inquiets, tournaient la tête,
finissaient pas s'attrouper autour de ces jeunes gens si furieux, qui
semblaient vouloir se mordre. Puis, les passants s'en allèrent, vexés,
croyant à une farce, lorsqu'ils les virent brusquement, très bons amis,
s'émerveiller ensemble, au sujet d'une nourrice vêtue de clair, avec de
longs rubans cerise. Ah! sacré bon sort, quel ton! c'est ça qui fichait
une note! Ravis, ils clignaient les yeux, ils suivaient la nourrice sous
les quinconces, comme réveillés en sursaut, étonnés d'être déjà là.
Cette Esplanade, ouverte de partout sous le ciel, bornée seulement au
sud par la perspective lointaine des Invalides, les enchantait, si
grande, si calme; car ils y avaient suffisamment de place pour les
gestes; et ils reprenaient un peu haleine, eux qui déclaraient trop
étroit Paris, où l'air manquait à l'ambition de leur poitrine.
«Est-ce que vous allez quelque part? demanda Sandoz à Mahoudeau et à
Jory.
--Non, répondit ce dernier, nous allons avec vous... Où allez-vous?»
Claude, les regards perdus, murmura:
«Je ne sais pas... Par là.» Ils tournèrent sur le quai d'Orsay, ils le
remontèrent jusqu'au pont de la Concorde. Et, devant le Corps
législatif, le peintre reprit, indigné:
«Quel sale monument!...
--L'autre jour, dit Jory, Jules Favre a fait un fameux discours... Ce
qu'il a embêté Rouher!» Mais les trois autres ne le laissèrent pas
continuer, la querelle recommença. Qui ça, Jules Favre? qui ça, Rouher?
Est-ce que ça existait! Des idiots, dont personne ne parlerait plus, dix
ans après leur mort! Ils s'étaient engagés sur le pont, ils haussaient
les épaules de pitié. Puis, lorsqu'ils se trouvèrent au milieu de la
place de la Concorde, ils se turent.
«Ça, finit par déclarer Claude, ça, ce n'est pas bête du tout.» Il était
quatre heures, la belle journée s'achevait dans un poudroiement glorieux
de soleil. À droite et à gauche, vers la Madeleine et vers le Corps
législatif, des lignes d'édifices filaient en lointaines perspectives,
se découpaient nettement au ras du ciel; tandis que le jardin des
Tuileries étageait les cimes rondes de ses grands marronniers. Et, entre
les deux bordures vertes des contre-allées, l'avenue des Champs-Élysées
montait tout là-haut, à perte de vue, terminée par la porte colossale de
l'Arc de Triomphe, béante sur l'infini. Un double courant de foule, un
double fleuve y roulait, avec les remous vivants des attelages, les
vagues fuyantes des voitures, que le reflet d'un panneau, l'étincelle
d'une vitre de lanterne semblaient blanchir d'une écume. En bas, la
place, aux trottoirs immenses, aux chaussées larges comme des lacs,
s'emplissait de ce flot continuel, traversée en tous sens du rayonnement
des roues, peuplée de points noirs qui étaient des hommes; et les deux
fontaines ruisselaient, exhalaient une fraîcheur, dans cette vie
ardente.
Claude, frémissant, cria:
«Ah! ce Paris... Il est à nous, il n'y a qu'à le prendre.» Tous quatre
se passionnaient, ouvraient des yeux luisants de désir. N'était-ce pas
la gloire qui soufflait, du haut de cette avenue, sur la ville entière?
Paris tenait là, et ils le voulaient. «Eh bien, nous le prendrons!
affirma Sandoz de son air têtu.
--Parbleu!» dirent simplement Mahoudeau et Jory.
Ils s'étaient remis à marcher, ils vagabondèrent encore, se trouvèrent
derrière la Madeleine, enfilèrent la rue Tronchet. Enfin, ils arrivaient
à la place du Havre, lorsque Sandoz s'exclama:
«Mais c'est donc chez Baudequin que nous allons?» Les autres
s'étonnèrent. Tiens! ils allaient chez Baudequin.
«Quel jour sommes-nous? demanda Claude. Hein? jeudi... Fagerolles et
Gagnière doivent y être alors... Allons chez Baudequin.» Et ils
gravirent la rue d'Amsterdam. Ils venaient de traverser Paris, c'était
là une de leurs grandes tournées favorites; mais ils avaient d'autres
itinéraires, d'un bout à l'autre des quais parfois, ou bien un morceau
des fortifications, de la porte Saint-Jacques aux Moulineaux, ou encore
une pointe sur le Père-La-Chaise, suivie d'un crochet par les boulevards
extérieurs. Ils couraient les rues, les places, les carrefours, ils
vaguaient des journées entières, tant que leurs jambes pouvaient les
porter, comme s'ils avaient voulu conquérir les quartiers les uns après
les autres, en jetant leurs théories retentissantes aux façades des
maisons; et le pavé semblait à eux, tout le pavé battu par leurs
semelles, ce vieux sol de combat d'où montait une ivresse qui grisait
leur lassitude.
Le café Baudequin était situé sur le boulevard des Batignolles à l'angle
de la rue Darcet. Sans qu'on sût pourquoi, la bande l'avait choisi comme
lieu de réunion, bien que Gagnière seul habitât le quartier. Elle s'y
réunissait régulièrement le dimanche soir; puis, le jeudi, vers cinq
heures, ceux qui étaient libres avaient pris l'habitude d'y paraître un
instant. Ce jour-là, par ce beau soleil, les petites tables du dehors,
sous la tente, se trouvaient toutes occupées d'un double rang de
consommateurs barrant le trottoir. Mais eux avaient l'horreur de ce
coudoiement, de cet étalage en public: et ils bousculèrent le monde,
pour entrer dans la salle déserte et fraîche.
«Tiens! Fagerolles qui est seul!» cria Claude.
Il avait marché à leur table accoutumée, au fond, à gauche, et il
serrait la main d'un garçon mince et pâle, dont la figure de fille était
éclairée par des yeux gris, d'une câlinerie moqueuse, où passaient des
étincelles d'acier.
Tous s'assirent, on commanda des bocks, et le peintre reprit:
«Tu sais que je suis allé te chercher chez ton père... Il m'a joliment
reçut» Fagerolles, qui affectait des airs de casseur et de voyou, se
tapa sur les cuisses.
«Ah! il m'embête, le vieux!... J'ai filé ce matin, après un attrapage.
Est-ce qu'il ne veut pas me faire dessiner des choses pour ses
cochonneries en zinc! C'est bien assez du zinc de l'École.» Cette
plaisanterie aisée sur ses professeurs enchanta les camarades. Il les
amusait, il se faisait adorer par cette continuelle lâcheté de gamin
flatteur et débineur. Son sourire inquiétant allait des uns aux autres,
tandis que ses longs doigts souples, d'une adresse native, ébauchaient
sur la table des scènes compliquées, avec des gouttes de bière
répandues. Il avait l'art facile, un tour de main à tout réussir.
«Et Gagnière, demanda Mahoudeau, tu ne l'as pas vu?
--Non, il y a une heure que je suis là.» Mais Jory, silencieux, poussa
du coude Sandoz, en lui montrant de la tête une jeune fille qui
occupait une table avec son monsieur, dans le fond de la salle. Il n'y
avait, du reste, que deux autres consommateurs, deux sergents jouant aux
cartes. C'était presque une enfant, une de ces galopines de Paris qui
gardent à dix-huit ans la maigreur du fruit vert. On aurait dit un chien
coiffé, une pluie de petits cheveux blonds sur un nez délicat, une
grande bouche rieuse dans un museau rose. Elle feuilletait un journal
illustré, tandis que le monsieur, sérieusement, buvait un madère; et,
par-dessus le journal, elle lançait de gais regards vers la bande, à
toute minute.
«Hein? gentille! murmura Jory, qui s'allumait. À qui diable en
a-t-elle?... C'est moi qu'elle regarde.» Vivement, Fagerolles intervint.
«Eh! dis donc, pas d'erreur, elle est à moi!... Si tu crois que je suis
là depuis une heure pour vous attendre!» Les autres rirent. Et, baissant
la voix, il leur parla d'Irma Bécot. Oh! une petite d'un drôle! Il
connaissait son histoire, elle était fille d'un épicier de la rue
Montorgueil. Très instruite d'ailleurs, histoire sainte, calcul,
orthographe, car elle avait suivi jusqu'à seize ans les cours d'une
école du voisinage. Elle faisait ses devoirs entre deux sacs de
lentilles, et elle achevait son éducation, de plain-pied avec la rue,
vivant sur le trottoir, au milieu des bousculades, apprenant la vie dans
les continuels commérages des cuisinières en cheveux, qui déshabillaient
les abominations du quartier, pendant qu'on leur pesait cinq sous de
gruyère. Sa mère était morte, le père Bécot avait fini par coucher avec
ses bonnes, très raisonnablement, pour éviter de courir dehors; mais
cela lui donnait le goût des femmes, il lui en avait fallu d'autres,
bientôt il s'était lancé dans une telle noce, que l'épicerie y passait
peu à peu, les légumes secs, les bocaux, les tiroirs aux sucreries.
Irma allait encore à l'école, lorsque, un soir, en fermant la boutique,
un garçon l'avait jetée en travers d'un panier de figues. Six mois plus
tard, la maison était mangée, son père mourait d'un coup de sang, elle
se réfugiait chez une tante pauvre qui la battait, en partait avec un
jeune homme d'en face, y revenait à trois reprises, pour s'envoler
définitivement un beau jour dans tous les bastringues de Montmartre et
des Batignolles. «Une roulure!» murmura Claude de son air de mépris.
Tout d'un coup, comme son monsieur se levait et sortait; après lui avoir
parlé bas, Irma Bécot le regarda disparaître; puis, avec une violence
d'écolier échappé, elle accourut s'asseoir sur les genoux de Fagerolles.
«Hein? crois-tu, est-il assez crampon!... Baise-moi vite, il va
revenir.» Elle le baisa sur les lèvres, but dans son verre; et elle se
donnait aussi aux autres, leur riait d'une façon engageante, car elle
avait la passion des artistes, en regrettant qu'ils ne fussent pas assez
riches pour se payer des femmes à eux tout seuls.
Jory surtout semblait l'intéresser, très excité, fixant sur elle des
yeux de braise. Comme il fumait, elle lui enleva sa cigarette de la
bouche et la mit à la sienne; cela, sans interrompre son bavardage de
vie polissonne.
«Vous êtes tous des peintres, ah! c'est amusant!... Et ces trois-là,
pourquoi ont-ils l'air de bouder? Rigolez donc, je vas vous chatouiller,
moi! vous allez voir!» En effet, Sandoz, Claude et Mahoudeau,
interloqués, la contemplaient d'un air sérieux. Mais elle restait
l'oreille aux aguets, elle entendit revenir son monsieur, et elle jeta
vivement dans le nez de Fagerolles:
«Tu sais, demain soir, si tu veux. Viens me prendre à la brasserie
Bréda.» Puis, après avoir replacé la cigarette tout humide aux lèvres de
Jory, elle se cavala à longues enjambées, les bras en l'air, dans une
grimace d'un comique extravagant; et, lorsque le monsieur reparut, la
mine grave, un peu pâle, il la retrouva immobile, les yeux sur la même
gravure du journal illustré. Cette scène s'était passée si rapidement,
au galop d'une telle drôlerie, que les deux sergents, de bons diables,
se remirent à battre leurs cartes, en crevant de rire.
Du reste, Irma les avait tous conquis. Sandoz déclarait son nom de Bécot
très bien pour un roman; Claude demandait si elle voudrait lui poser une
étude; tandis que Mahoudeau la voyait en gamin, une statuette qu'on
vendrait pour sûr. Bientôt, elle s'en alla, en envoyant du bout des
doigts, derrière le dos du monsieur, des baisers à toute la table, une
pluie de baisers, qui achevèrent d'enflammer Jory. Mais Fagerolles ne
voulait pas la prêter encore, très amusé inconsciemment de retrouver en
elle une enfant du même trottoir que lui, chatouillé par cette
perversion du pavé, qui était la sienne.
Il était cinq heures, la bande fit revenir de la bière.
Des habitués du quartier avaient envahi les tables voisines, et ces
bourgeois jetaient sur le coin des artistes des regards obliques, où le
dédain se mêlait à une déférence inquiète. On les connaissait bien, une
légende commençait à se former. Eux, causaient maintenant de choses
bêtes, la chaleur qu'il faisait, la difficulté d'avoir de la place dans
l'omnibus de l'Odéon, la découverte d'un marchand de vin chez qui on
mangeait de la vraie viande. Un d'eux voulut entamer une discussion sur
un lot de tableaux infects qu'on venait de mettre au musée du
Luxembourg; mais tous étaient du même avis: les toiles ne valaient pas
les cadres. Et ils ne parlèrent plus, ils fumèrent en échangeant des
mots rares et des rires d'intelligence. «Ah! çà, demanda enfin Claude,
est-ce que nous attendons Gagnière?».
On protesta. Gagnière était assommant; et, d'ailleurs, il arriverait
bien à l'odeur de la soupe.
«Alors, filons, dit Sandoz. Il y a un gigot ce soir, tâchons d'être à
l'heure.» Chacun paya sa consommation, et tous sortirent. Cela émotionna
le café. Des jeunes gens, des peintres sans doute, chuchotèrent en se
montrant Claude, comme s'ils avaient vu passer le chef redoutable d'un
clan de sauvages.
C'était le fameux article de Jory qui produisait son effet, le public
devenait complice et allait créer de lui-même l'école du plein air, dont
la bande plaisantait encore.
Ainsi qu'ils le disaient gaiement, le café Baudequin ne s'était pas
douté de l'honneur qu'ils lui faisaient, le jour où ils l'avaient choisi
pour être le berceau d'une révolution.
Sur le boulevard, ils se retrouvèrent cinq, Fagerolles avait renforcé le
groupe; et lentement, ils retraversèrent Paris, de leur air tranquille
de conquête. Plus ils étaient, plus ils barraient largement les rues,
plus ils emportaient à leurs talons de la vie chaude des trottoirs.
Quand ils eurent descendu la rue de Clichy, ils suivirent la rue de la
Chaussée-d'Antin, allèrent prendre la rue Richelieu, traversèrent la
Seine au pont des Arts pour insulter l'Institut, gagnèrent enfin le
Luxembourg par la rue de Seine, où une affiche tirée en trois couleurs,
la réclame violemment enluminée d'un cirque forain, les fit crier
d'admiration. Le soir venait, le flot des passants coulait ralenti,
c'était la ville lasse qui attendait l'ombre, prête à se livrer au
premier mâle assez vigoureux pour la prendre.
Rue d'Enfer, lorsque Sandoz eut fait entrer les quatre autres chez lui,
il disparut dans la chambre de sa mère; il y resta quelques minutes,
puis revint sans dire un mot, avec le souffre discret et attendri qu'il
avait toujours en en sortant. Et ce fut aussitôt, dans son étroit logis,
un vacarme terrible, des fiées, des discussions, des clameurs.
Lui-même donnait l'exemple, aidait au service la femme de ménage, qui
s'emportait en paroles amères, parce qu'il était sept heures et demie,
et que son gigot se desséchait. Les cinq, attablés, mangeaient déjà la
soupe, une soupe à l'oignon très bonne, quand un nouveau convive
parut. «Oh! Gagnière!» hurla-t-on en choeur.
Gagnière, petit, vague, avec sa figure poupine et étonnée, qu'une barbe
follette blondissait, demeura un instant sur le seuil à cligner ses yeux
verts. Il était de Melun, fils de gros bourgeois qui venaient de lui
laisser là-bas deux maisons, et il avait appris la peinture tout seul
dans la forêt de Fontainebleau, il peignait des paysages consciencieux,
d'intentions excellentes; mais sa vraie passion était la musique, une
folie de musique, une flambée cérébrale qui le mettait de plain-pied
avec les plus exaspérés de la bande.
«Est-ce que je suis de trop? demanda-t-il doucement.
--Non, non, entre donc!» cria Sandoz.
Déjà, la femme de ménage apportait un couvert.
«Si l'on ajoutait tout de suite une assiette pour Dubuche? dit Claude.
Il m'a dit qu'il viendrait sans doute.» Mais on conspua Dubuche, qui
fréquentait des femmes du monde. Jory raconta qu'il l'avait rencontré en
voiture avec une vieille dame et sa demoiselle, dont il tenait les
ombrelles sur les genoux.
«D'où sors-tu, pour être si en retard?» reprit Fagerolles, en
s'adressant à Gagnière.
Celui-ci, qui allait avaler sa première cuillerée de soupe, la reposa
dans son assiette.
«J'étais rue de Lancry, tu sais, où ils font de la musique de
chambre... Oh! mon cher, des machines de Schumann, tu n'as pas idée! Ça
vous prend là, derrière la tête, c'est comme si une femme vous soufflait
dans le cou. Oui, oui, quelque chose de plus immatériel qu'un baiser,
l'effleurement d'une haleine... Parole d'honneur, on se sent
mourir...» Ses yeux se mouillaient, il pâlissait comme dans une
jouissance trop vive.
«Mange ta soupe, dit Mahoudeau, tu nous raconteras ça après.» La raie
fut servie, et l'on fit apporter la bouteille de vinaigre sur la table,
pour corser le beurre noir, qui semblait fade. On mangeait dur, les
morceaux de pain disparaissaient. D'ailleurs, aucun raffinement, du vin
au litre, que les convives mouillaient beaucoup, par discrétion, pour ne
pas pousser à la dépense. On venait de saluer le gigot d'un hourra, et
le maître de la maison s'était mis à le découper, lorsque de nouveau la
porte s'ouvrit.
Mais, cette fois, des protestations furieuses s'élevèrent.
«Non, non, plus personne!... À la porte, le lâcheur!» Dubuche, essoufflé
d'avoir couru, ahuri de tomber au milieu de ces hurlements, avançait sa
grosse face pâle, en bégayant des explications. «Vrai, je vous assure,
c'est la faute de l'omnibus...
J'en ai attendu cinq aux Champs-Élysées.
--Non, non, il ment!... Qu'il s'en aille, il n'aura pas de gigot!... À
la porte, à la porte!» Pourtant, il avait fini par entrer, et l'on
remarqua alors qu'il était très correctement mis, tout en noir, pantalon
noir, redingote noire, cravaté, chaussé, épinglé, avec la raideur
cérémonieuse d'un bourgeois qui dîne en ville.
«Tiens! il a raté son invitation, cria plaisamment Fagerolles. Vous ne
voyez pas que ses femmes du monde l'ont laissé partir, et qu'il accourt
manger notre gigot, parce qu'il ne sait plus où aller!» Il devint rouge,
il balbutia:
«Oh! quelle idée! Êtes-vous méchants!... Fichez-moi la paix à la fin!»
Sandoz et Claude, placés côte à côte, soudaient; et le premier appela
Dubuche d'un signe, pour lui dire:
«Mets ton couvert toi-même, prends là un verre et une assiette, et
assieds-toi entre nous deux... Ils te laisseront tranquille.» Mais,
tout le temps qu'on mangea le gigot, les plaisanteries continuèrent.
Lui-même, quand la femme de ménage lui eut retrouvé une assiettée de
soupe et une part de raie, se blagua, en bon enfant. Il affectait d'être
affamé, torchait goulûment son assiette, et il racontait une histoire,
une mère qui lui avait refusé sa fille, parce qu'il était architecte. La
fin du dîner fut ainsi très bruyante, tous parlaient à la fois. Un
morceau de brie, l'unique dessert, eut un succès énorme. On n'en laissa
pas. Le pain faillit manquer. Puis; comme le vin manquait réellement,
chacun avala une claire lampée d'eau, en faisant claquer sa langue, au
milieu des grands rires. Et, la face fleurie, le ventre rond, avec la
béatitude de gens qui viennent de se nourrir très richement, ils
passèrent dans la chambre à coucher.
C'étaient les bonnes soirées de Sandoz. Même aux heures de misère, il
avait toujours eu un pot-au-feu à partager avec les camarades. Cela
l'enchantait d'être en bande, tous amis, tous vivant de la même idée.
Bien qu'il fût de leur âge; une paternité l'épanouissait, une bonhomie
heureuse, quand il les voyait chez lui, autour de lui, la main dans la
main, ivres d'espoir. Comme il n'avait qu'une pièce, sa chambre à
coucher était à eux; et, la place manquant, deux ou trois devaient
s'asseoir sur le lit. Par ces chaudes soirées d'été, la fenêtre restait
ouverte au grand air du dehors, on apercevait dans la nuit claire deux
silhouettes noires, dominant les maisons, la tour de Saint-Jacques du
Haut-Pas et l'arbre des Sourds-Muets.
Les jours de richesse, il y avait de la bière. Chacun apportait son
tabac, la chambre s'emplissait vite de fumée, on finissait par causer
sans se voir, très tard dans la nuit, au milieu du grand silence
mélancolique de ce quartier perdu.
Ce jour-là, dès neuf heures, la femme de ménage vint dire:
«Monsieur, j'ai fini, puis-je m'en aller?
--Oui, allez-vous-en... Vous avez laissé de l'eau au feu, n'est-ce pas?
Je ferai le thé moi-même.» Sandoz s'était levé. Il disparut derrière la
femme de ménage, et ne rentra qu'au bout d'un quart d'heure. Sans doute,
il était allé embrasser sa mère, dont il bordait le lit chaque soir,
avant qu'elle s'endormit:
Mais le bruit des voix montait déjà, Fagerolles racontait une histoire.
«Oui, mon vieux, à l'École, ils corrigent le modèle...
L'autre jour, Mazel s'approche et me dit: «Les deux cuisses ne sont pas
d'aplomb.» Alors, je lui dis: «Voyez, monsieur, elle les a comme ça.»
C'était la petite Flore Beauchamp, vous savez. Et il me dit, furieux: «Si
elle les a comme ça, elle a tort.» On se roula, Claude surtout, à qui
Fagerolles contait l'histoire, pour lui faire sa cour. Depuis quelque
temps, il subissait son influence; et, bien qu'il continuât de peindre
avec une adresse d'escamoteur, il ne parlait plus que de peinture grasse
et solide, que de morceaux de nature, jetés sur la toile, vivants,
grouillants, tels qu'ils étaient; ce qui ne l'empêchait pas de blaguer
ailleurs ceux du plein air, qu'il accusait d'empâter leurs études avec
une cuiller à pot.
Dubuche, qui n'avait pas ri, froissé dans son honnêteté, osa répondre:
«Pourquoi restes-tu à l'École, si tu trouves qu'on vous y abrutit? C'est
bien simple, on s'en va... Oh! je sais, vous êtes tous contre moi,
parce que je défends l'École. Voyez-vous, mon idée est que, lorsqu'on
veut faire un métier, il n'est pas mauvais d'abord de l'apprendre.» Des
cris féroces s'élevèrent, et il fallut à Claude toute son autorité pour
dominer les voix.
«Il a raison, on doit apprendre son métier. Seulement, ce n'est guère
bon de l'apprendre sous la férule de professeurs qui vous entrent de
force dans la caboche leur vision à eux... Ce Mazel, quel idiot! dire
que les cuisses de Flore Beauchamp ne sont pas d'aplomb! Et des cuisses
si étonnantes, hein? vous les connaissez, des cuisses qui la disent
jusqu'au fond, cette enragée noceuse.
Là!» Il se renversa sur le lit, où il se trouvait; et, les yeux en
l'air, il continua d'une voix ardente:
«Ah! la vie, la vie! la sentir et la rendre dans sa réalité, l'aimer
pour elle, y voir la seule beauté vraie, éternelle et changeante, ne pas
avoir l'idée bête de l'anoblir en la châtrant, comprendre que les
prétendues laideurs ne sont que les saillies des caractères, et faire
vivre, et faire des hommes, la seule façon d'être Dieu!» Sa foi
revenait, la course à travers Paris l'avait fouetté, il était repris de
sa passion de la chair vivante. On l'écoutait en silence. Il eut un
geste fou, puis il se calma.
«Mon Dieu! chacun ses idées; mais l'embêtant, c'est qu'ils sont encore
plus intolérants que nous à l'Institut...
Le jury du Salon est à eux, je suis sûr que cet idiot de Mazel va me
refuser mon tableau.» Et, là-dessus, tous partirent en imprécations, car
cette question du jury était un éternel sujet de colère. On exigeait des
réformes, chacun avait une solution prête, depuis le suffrage universel
appliqué à l'élection d'un jury largement libéral, jusqu'à la liberté
entière, le Salon libre pour tous les exposants.
Devant la fenêtre ouverte, pendant que les autres discutaient, Gagnière
avait attiré Mahoudeau, et il murmurait d'une voix éteinte, les regards
perdus dans la nuit:
«Oh! ce n'est rien, vois-tu, quatre mesures, une impression jetée. Mais
ce qu'il y a là-dedans!... Pour moi, d'abord, c'est un paysage qui fuit,
un coin de route mélancolique, avec l'ombre d'un arbre qu'on ne voit
pas; et puis, une femme passe, à peine un profil; et puis, elle s'en va,
et on ne la rencontrera jamais, jamais plus...» À ce moment, Fagerolles
cria: «Dis donc, Gagnière, qu'est-ce que tu envoies au Salon, cette
année?» Il n'entendit pas, il poursuivait, extasié:
«Dans Schumann, il y a tout, c'est l'infini... Et Wagner qu'ils ont
encore sifflé dimanche!» Mais un nouvel appel de Fagerolles le fit
sursauter.
«Hein? quoi? ce que j'enverrai au Salon?... Un petit paysage peut-être,
un coin de Seine. C'est si difficile, il faut avant tout que je sois
content.» Il était redevenu brusquement timide et inquiet. Ses scrupules
de conscience artistique le tenaient pendant des mois sur une toile
grande comme la main. À la suite des paysagistes français, ces maîtres
qui ont les premiers conquis la nature, il se préoccupait de la justesse
du ton, de l'exacte observation des valeurs, en théoricien dont
l'honnêteté finissait par alourdir la main. Et, souvent, il n'osait plus
risquer une note vibrante, d'une tristesse grise qui étonnait, au milieu
de sa passion révolutionnaire.
«Moi, dit Mahoudeau, je me régale à l'idée de les faire loucher, avec ma
bonne femme.» Claude haussa les épaules.
«Oh! toi, tu seras reçu: les sculpteurs sont plus larges que les
peintres. Et du reste, tu sais très bien ton affaire, tu as dans les
doigts quelque chose qui plût... Elle sera pleine de jolies choses, ta
Vendangeuse.» Ce compliment laissa Mahoudeau sérieux, car il posait pour
la force, il s'ignorait et méprisait la grâce, une grâce invincible qui
repoussait quand même de ses gros doigts d'ouvrier sans éducation, comme
une fleur qui s'entête dans le dur terrain où un coup de vent l'a semée.
Fagerolles, très malin, n'exposait pas, de peur de mécontenter ses
maîtres; et il tapait sur le Salon, un bazar infect où la bonne peinture
tournait à l'aigre avec la mauvaise. En secret, il rêvait le prix de
Rome, qu'il plaisantait d'ailleurs comme le reste.
Mais Jory se planta au milieu de la chambre, son verre de bière au
poing. Tout en le vidant à petits coups, il déclara:
«À la fin, il m'embête, le jury... Dites donc, voulez-vous que je le
démolisse? Dès le prochain numéro, je commence, je le bombarde. Vous me
donnerez des notes, n'est-ce pas? et nous le flanquerons par terre...
Ce sera rigolo.» Claude acheva de se monter, ce fut un enthousiasme
général. Oui, oui, il fallait faire campagne! Tous en étaient, tous se
pressaient pour se mieux sentir les coudes et marcher au feu ensemble.
Il n'y en avait pas un, à cette minute, qui réservât sa part de gloire,
car rien ne les séparait encore, ni leurs profondes dissemblances qu'ils
ignoraient, ni les rivalités qui devaient les heurter un jour. Est-ce
que le succès de l'un n'était pas le succès des autres? Leur jeunesse
fermentait, ils débordaient de dévouement, ils recommençaient l'éternel
rêve de s'enrégimenter pour la conquête de la terre, chacun donnant son
effort, celui-ci poussant celui-là, la bande arrivant d'un bloc, sur le
même rang. Déjà Claude, en chef accepté, sonnait la victoire,
distribuait des couronnes. Fagerolles lui-même, malgré sa blague de
Parisien, croyait à la nécessité d'être une armée; tandis que, plus
épais d'appétits, mal débarbouillé de sa province, Jory se dépensait en
camaraderie utile, prenant au vol des phrases, préparant là ses
articles. Et Mahoudeau exagérait ses brutalités voulues, les mains
convulsées, ainsi qu'un geindre dont les poings pétriraient un monde; et
Gagnière, pâmé, dégagé du gris de sa peinture, raffinait la sensation
jusqu'à l'évanouissement final de l'intelligence; et Dubuche, de
conviction pesante, ne jetait que des mots, mais des mots pareils à des
coups de massue, en plein milieu des obstacles. Alors, Sandoz, bien
heureux, riant d'aise à les voir si unis, tous dans la même chemise,
comme il disait, déboucha une nouvelle bouteille de bière.
Il aurait vidé la maison, il cria:
«Hein? nous y sommes, ne lâchons plus... Il n'y a que ça de bon,
s'entendre quand on a des choses dans la caboche, et que le tonnerre de
Dieu emporte les imbéciles!» Mais, à ce moment, un coup de sonnette le
stupéfia.
Au milieu du silence brusque des autres, il reprit:
«À onze heures! qui diable est-ce donc?» Il courut ouvrir, on l'entendit
jeter une exclamation joyeuse. Déjà, il revenait, ouvrant la porte toute
grande, disant:
«Ah! que c'est gentil de nous aimer un peu et de nous surprendre!...
Bongrand, messieurs!» Le grand peintre, que le maître de la maison
annonçait ainsi, avec une familiarité respectueuse, s'avança, les mains
tendues. Tous se levèrent vivement, émotionnés, heureux de cette poignée
de main si large et si cordiale. C'était un gros homme de quarante-cinq
ans, la face tourmentée, sous de longs cheveux gris. Il venait d'entrer
à l'Institut, et le simple veston d'alpaga qu'il portait avait à la
boutonnière une rosette d'officier de la Légion d'honneur.
Mais il aimait la jeunesse, ses meilleures escapades étaient de tomber
là, de loin en loin, pour fumer une pipe, au milieu de ces débutants,
dont la flamme le réchauffait.
«Je vais faire le thé», cria Sandoz.
Et, quand il revint de la cuisine avec la théière et les tasses, il
trouva Bongrand installé, à califourchon sur une chaise, fumant sa
courte pipe de terre, dans le vacarme qui avait repris. Bongrand
lui-même parlait d'une voix de tonnerre, petit-fils d'un fermier
beauceron, fils d'un père bourgeois, de sang paysan, affiné par une mère
très artiste. Il était riche, n'avait pas besoin de vendre, et gardait
des goûts et des opinions de bohème. «Leur jury, ah bien! j'aime mieux
crever que d'en être! disait-il Avec de grands gestes. Est-ce que je
suis un bourreau pour flanquer dehors de pauvres diables, qui ont
souvent leur pain à gagner?--Cependant, fit remarquer Claude, vous
pourriez nous rendre un fameux service, en y défendant nos tableaux.
--Moi, laissez donc! je vous compromettrais... Je ne compte pas, je ne
suis personne.» Il y eut une clameur de protestation, Fagerolles lança
d'une voix aiguë:
«Alors, si le peintre de la _Noce au village_ ne compte pas!» Mais
Bongrand s'emportait, debout, le sang aux joues.
«Fichez-moi la paix, hein! avec la _Noce_. Elle commence à m'embêter, la
_Noce_, je vous en avertis... Vraiment, elle tourne pour moi au
cauchemar, depuis qu'on l'a mise au musée du Luxembourg.» Cette _Noce_ au
village restait jusque-là son chef-d'oeuvre: une noce débandée à travers
les blés, des paysans étudiés de près, et très vrais, qui avaient une
allure épique de héros d'Homère. De ce tableau datait une évolution, car
il avait apporté une formule nouvelle. À la suite de Delacroix, et
parallèlement à Courbet, c'était un romantisme tempéré de logique, avec
plus d'exactitude dans l'observation, plus de perfection dans la
facture, sans que la nature y fût encore abordée de front, sous les
crudités du plein air. Pourtant, toute la jeune école se réclamait de
cet art.
«Il n'y a rien de beau, dit Claude, comme les deux premiers groupes, le
joueur de violon, puis la mariée avec le vieux paysan.
--Et la grande paysanne, donc, s'écria Mahoudeau, celle qui se retourne
et qui appelle d'un geste!... J'avais envie de la prendre pour une
statue.
--Et le coup de vent dans les blés, ajouta Gagnière, et les deux tâches
si jolies de la fille et du garçon qui se poussent, très loin!».
Bongrand écoutait d'un air gêné, avec un sourire de souffrance. Comme
Fagerolles lui demandait ce qu'il faisait en ce moment, il répondit avec
un haussement d'épaules:
«Mon Dieu! rien, des petites choses... Je n'exposerai pas, je voudrais
trouver un coup... Ah! que vous êtes heureux, vous autres, d'être
encore au pied de la montagne! On a de si bonnes jambes, on est si
brave, quand il s'agit de monter là-haut! Et puis, lorsqu'on y est, va
te faire fiche! les embêtements commencent. Une vraie torture, et des
coups de poing, et des efforts sans cesse renaissants, dans la crainte
d'en dégringoler trop vite!... Ma parole! on préférerait être en bas,
pour avoir tout à faire... Riez, vous verrez, vous verrez un jour!» La
bande riait, en effet, croyant à un paradoxe, à une pose d'homme
célèbre, qu'elle excusait d'ailleurs. Est-ce que la suprême joie n'était
pas d'être salué comme lui du nom de maître? Les deux bras appuyés au
dossier de sa chaise, il renonça à se faire comprendre, il les écouta,
silencieux, en tirant de sa pipe de lentes fumées.
Cependant, Dubuche, qui avait des qualités d'homme de ménage, aidait
Sandoz à servir le thé. Et le vacarme continua. Fagerolles racontait une
histoire impayable du père Malgras, une cousine à sa femme, qu'il
prêtait, quand on voulait bien lui en faire une académie. Puis, la
conversation tomba sur les modèles, Mahoudeau était furieux, parce que
les beaux ventres s'en allaient: impossible d'avoir une fille avec un
ventre propre. Mais, brusquement, le tumulte grandit, on félicitait
Gagnière au sujet d'un amateur qu'il avait connu à la musique du
Palais-Royal, un petit rentier maniaque dont l'unique débauche était
d'acheter de la peinture. En riant, les autres demandaient l'adresse.
Tous les marchands furent conspués, il était vraiment fâcheux que
l'amateur se défiât du peintre, au point de vouloir absolument passer
par un intermédiaire, dans l'espoir d'obtenir un rabais. Cette question
du pain les excitait encore. Claude montrait un beau mépris: on était
volé, eh bien! qu'est-ce que ça fichait, si l'on avait fait un
chef-d'oeuvre, et que l'on eût seulement de l'eau à boire? Jory, ayant
de nouveau exprimé des idées basses de lucre, souleva une indignation. À
la porte, le journaliste! On lui posait des questions sévères: est-ce
qu'il vendrait sa plume? est-ce qu'il ne se couperait pas le poignet,
plutôt que d'écrire le contraire de sa pensée? Du reste, on n'écouta pas
sa réponse, la fièvre montait toujours, c'était maintenant la belle
folie des vingt ans, le dédain du monde entier, la seule passion de
l'oeuvre, dégagée des infirmités humaines, mise en l'air comme un
soleil.
Quel désir! se perdre, se consumer dans ce brasier qu'ils allumaient!
Bongrand, jusque-là immobile, eut un geste vague de souffrance, devant
cette confiance illimitée, cette joie bruyante de l'assaut. Il oubliait
les cent toiles qui avaient fait sa gloire, il pensait à l'accouchement
de l'oeuvre dont il venait de laisser l'ébauche sur son chevalet. Et,
retirant de la bouche sa petite pipe, il murmura, les yeux mouillés
d'attendrissement: «Oh! jeunesse, jeunesse!» Jusqu'à deux heures du
matin, Sandoz, qui se multipliait, remit de l'eau chaude dans la
théière. On n'entendait plus monter du quartier, anéanti de sommeil, que
les jurements d'une chatte en folie. Tous divaguaient, grisés de
paroles, la gorge arrachée, les yeux brûlés; et lui, lorsqu'ils se
décidèrent enfin à partir, prit la lampe, les éclaira par-dessus la
rampe de l'escalier, en disant très bas:
«Ne faites pas de bruit, ma mère dort.» La dégringolade assourdie des
souliers le long des marches alla en s'affaiblissant, et la maison
retomba dans un grand silence. Quatre heures sonnaient. Claude, qui
accompagnait Bongrand, causait toujours, à travers les rues désertes. Il
ne voulait pas se coucher, il attendait le soleil, avec une rage
d'impatience, pour se remettre à son tableau. Cette fois, il était
certain de faire un chef-d'oeuvre, exalté par cette bonne journée de
camaraderie, la tête douloureuse et grosse d'un monde. Enfin, il avait
trouvé la peinture, il se voyait rentrant dans son atelier comme on
retourne chez une femme adorée, le coeur battant à grands coups,
désespéré maintenant de cette absence d'un jour, qui lui semblait un
abandon sans fin; et il allait droit à sa toile, et en une séance il
réalisait son rêve. Cependant, tous les vingt pas, à la clarté
vacillante des becs de gaz, Bongrand l'arrêtait par un bouton de son
paletot, en lui répétant que cette sacrée peinture était un métier du
tonnerre de Dieu. Ainsi, lui, Bongrand, avait beau être un malin, il n'y
entendait rien encore. À chaque oeuvre nouvelle, il débutait, c'était à
se casser la tête contre les murs. Le ciel s'éclairait, des maraîchers
commençaient à descendre vers les Halles. Et l'un et l'autre
continuaient à vaguer, chacun parlant pour lui, très haut, sous les
étoiles pâlissantes.
IV
Six semaines plus tard, Claude peignait un matin dans un flot de soleil
qui tombait par la baie vitrée de l'atelier.
De pluies continues avaient attristé le milieu d'août, et le courage au
travail lui revenait avec le ciel bleu. Son grand tableau n'avançait
guère, il s'y appliquait pendant de longues matinées silencieuses, en
artiste combattu et obstiné.
On frappa. Il crut que c'était Mme Joseph, la concierge, qui lui montait
son déjeuner; et, comme la clef restait toujours sur la porte, il cria
simplement:
«Entrez!» La porte s'était ouverte, il y eut un remuement léger, puis
tout cessa. Lui, continuait de peindre, sans même tourner la tête. Mais
ce silence frissonnant, une vague haleine qui palpitait, finirent par
l'inquiéter. Il regarda, il demeura stupéfait: une femme était là, vêtue
d'une robe claire, le visage à demi caché sous une voilette blanche; et
il ne la connaissait point, et elle tenait une botte de roses qui
achevait de l'ahurir.
Tout d'un coup, il la reconnut.
«Vous, mademoiselle!... Ah bien! si je songeais à vous!» C'était
Christine. Il n'avait pu rattraper à temps ce cri peu aimable, qui était
le cri même de la vérité. D'abord, elle l'avait préoccupé de son
souvenir; ensuite, à mesure que les jours s'écoulaient, depuis près de
deux mois qu'elle ne donnait pas signe de vie, elle était passée à
l'état de vision fuyante et regrettée, de profil charmant qui se perd et
qu'on ne doit jamais revoir.
«Oui, c'est moi, monsieur... J'ai pensé que c'était mal de ne pas vous
remercier...» Elle rougissait, elle balbutiait, ne pouvant trouver les
mots. Sans doute la montée de l'escalier l'avait essoufflée, car son
coeur battait très fort. Eh quoi? était-ce donc déplacé, cette visite,
raisonnée si longtemps, et qui avait fini par lui sembler toute
naturelle? Le pis était qu'en passant sur le quai, elle venait d'acheter
cette botte de roses, dans l'intention délicate de témoigner sa
gratitude à ce garçon; et ces fleurs la gênaient horriblement.
Comment les lui donner? Qu'allait-il penser d'elle?
L'inconvenance de toutes ces choses ne lui était apparue qu'en ouvrant
la porte.
Mais Claude, plus troublé encore, se jetait à une exagération de
politesse. Il avait lâché sa palette, il bouleversait l'atelier pour
débarrasser une chaise.
«Mademoiselle, je vous en prie, asseyez-vous... Vraiment, c'est une
surprise... Vous êtes trop charmante...»
Alors, quand elle fut assise, Christine se calma. Il était si drôle avec
ses grands gestes éperdus, elle le sentait lui-même si timide, qu'elle
eut un souffre. Et elle lui tendit les roses, bravement.
«Tenez! c'est pour que vous sachiez que je ne suis pas une ingrate.» Il
ne dit rien d'abord, la contempla, saisi. Lorsqu'il eut vu qu'elle ne se
moquait pas, il lui serra les deux mains, à les briser; puis, il mit
tout de suite le bouquet dans son pot à eau, en répétant:
«Ah! par exemple, vous êtes un bon garçon, vous!...
C'est la première fois que je fais ce compliment à une femme, parole
d'honneur!».
Il revint, il lui demanda, ses yeux dans les siens:
«Vrai, vous ne m'avez pas oublié?
--Vous le voyez bien, répondit-elle en riant.
--Pourquoi alors avez-vous attendu deux mois?» De nouveau, elle rougit.
Le mensonge qu'elle faisait, lui rendit un instant son embarras.
«Mais je ne suis pas libre, vous le savez... Oh! Mme Vanzade est très
bonne pour moi; seulement, elle est impotente, elle ne sort jamais; et
il a fallu qu'elle-même, inquiète de ma santé, me forçât à prendre
l'air.» Elle ne disait pas la honte où son aventure du quai de Bourbon
l'avait jetée, les premiers jours. En se retrouvant à l'abri, dans la
maison de la vieille dame, le souvenir de la nuit passée chez un homme
l'avait tracassée de remords, comme une faute; et elle croyait être
parvenue à chasser cet homme de sa mémoire, ce n'était plus qu'un
mauvais rêve dont les contours s'effaçaient. Puis, sans qu'elle sût
comment, au milieu du grand calme de son existence nouvelle, l'image
était ressortie de l'ombre, en se précisant, en s'accentuant, jusqu'à
devenir l'obsession de toutes ses heures. Pourquoi donc l'aurait-elle
oublié?
Elle ne trouvait à lui faire aucun reproche? au contraire, ne lui
devait-elle pas de la gratitude? La pensée de le revoir, repoussée
d'abord, longtemps combattue ensuite, avait ainsi tourné en elle à
l'idée fixe. Chaque soir, la tentation la reprenait dans la solitude de
sa chambre, un malaise dont elle s'irritait, un désir ignoré
d'elle-même; et elle ne s'était apaisée un peu qu'en s'expliquant ce
trouble par son besoin de reconnaissance. Elle était si seule, si
étouffée, dans cette demeure somnolente! le flot de sa jeunesse
bouillonnait si fort, son coeur avait une si grosse envie
d'amitié! «Alors, continua-t-elle, j'ai profité de ma première sortie...
Et puis, il faisait tellement beau, ce matin, après toutes ces averses
maussades!» Claude, heureux, debout devant elle, se confessa lui aussi,
mais sans avoir rien à cacher.
«Moi, je n'osais plus songer à vous... N'est-ce pas? vous êtes comme
ces fées des contes qui sortent du plancher et qui rentrent dans les
murs, toujours au moment où l'on ne s'y attend pas. Je me disais: C'est
fini, ce n'est peut-être pas vrai qu'elle a traversé cet atelier... Et
vous voilà, et ça me fait un plaisir, oh! un fier plaisir!» Souriante et
gênée, Christine tournait la tête, affectait maintenant de regarder
autour d'elle. Son sourire disparut, la peinture féroce qu'elle
retrouvait là, les flamboyantes esquisses du Midi, l'anatomie
terriblement exacte des études, la glaçaient comme la première fois.
Elle fut reprise d'une véritable crainte, elle dit, sérieuse, la voix
changée:
«Je vous dérange, je m'en vais.
--Mais non! mais non! cria Claude en l'empêchant de quitter sa chaise.
Je m'abrutissais au travail, ça me fait du bien de causer avec vous...
Ah! ce sacré tableau, il me torture assez déjà!» Et Christine, levant
les yeux, regarda le grand tableau, cette toile, tournée l'autre fois
contre le mur, et qu'elle avait eu en vain le désir de voir. Les fonds,
la clairière sombre trouée d'une nappe de soleil, n'étaient toujours
qu'indiqués à larges coups. Mais les deux petites lutteuses, la blonde
et la brune, presque terminées, se détachaient dans la lumière, avec
leurs deux notes si fraîches. Au premier plan, le monsieur, recommencé
trois fois, restait en détresse. Et c'était surtout à la figure
centrale, à la femme couchée, que le peintre travaillait: il n'avait
plus repris la tête, il s'acharnait sur le corps, changeant le modèle
chaque semaine, si désespéré de ne pas se satisfaire, que, depuis deux
jours, lui qui se flattait de ne pouvoir inventer, il cherchait sans
document, en dehors de la nature. Christine, tout de suite, se reconnut.
C'était elle, cette fille, vautrée dans l'herbe, un bras sous la nuque,
souriant sans regard, les paupières closes. Cette fille nue avait son
visage, et une révolte la soulevait, comme si elle avait eu son corps,
comme si, brutalement, l'on eût déshabillé là toute sa nudité de vierge.
Elle était surtout blessée par l'emportement de la peinture, si rude
qu'elle s'en trouvait violentée, la chair meurtrie. Cette peinture, elle
ne la comprenait pas, elle la jugeait exécrable, elle se sentait contre
elle une haine, la haine instinctive d'une ennemie.
Elle se mit debout, elle répéta d'une voix brève:
«Je m'en vais.» Claude la suivait des yeux, étonné et chagriné de ce
changement brusque.
«Comment, si vite?
--Oui, l'on m'attend. Adieu!» Et elle était à la porte déjà, lorsqu'il
put lui prendre la main. Il osa lui demander:
«Quand vous reverrai-je?» Sa petite main mollissait dans la sienne. Un
moment, elle parut hésitante.
«Mais je ne sais pas. Je suis si occupée!» Puis, elle se dégagea, elle
s'en alla, en disant très vite:
«Quand je le pourrai, un de ces jours... Adieu!» Claude était resté
planté sur le seuil. Quoi? qu'avait-elle eu encore, cette subite
réserve, cette irritation sourde? Il referma la porte, il marcha, les
bras ballants, sans comprendre, cherchant en vain la phrase, le geste
qui avait pu la blesser. La colère le prenait à son tour, un juron jeté
dans le vide, un terrible haussement d'épaules, comme pour se
débarrasser de cette préoccupation imbécile.
Est-ce qu'on savait jamais, avec les femmes! Mais la vue du bouquet de
roses, débordant du pot à eau, l'apaisa, tant il sentait bon. Toute la
pièce en était embaumée; et, silencieux, il se remit au travail, dans ce
parfum.
Deux nouveaux mois se passèrent. Claude, les premiers jours, au moindre
bruit, le matin lorsque Mme Joseph lui apportait son déjeuner ou des
lettres, tournait vivement la tête, avait un geste involontaire de
désappointement.
Il ne sortait plus avant quatre heures, et la concierge lui ayant dit,
un soir, comme il rentrait, qu'une jeune fille était venue le demander
vers cinq heures, il ne s'était calmé qu'en reconnaissant un modèle, Zoé
Piédefer, dans la visiteuse. Puis, les jours suivant les jours, il avait
eu une crise furieuse de travail, inabordable pour tous, d'une violence
de théories telle que ses amis eux-mêmes n'osaient le contrarier. Il
balayait le monde d'un geste, il n'y avait plus que la peinture, on
devait égorger les parents, les camarades, les femmes surtout! De cette
fièvre chaude, il était tombé dans un abominable désespoir, une semaine
d'impuissance et de doute, toute une semaine de torture, à se croire
frappé de stupidité. Et il se remettait, il avait repris son train
habituel, sa lutte résignée et solitaire contre son tableau, lorsque,
par une matinée brumeuse de la fin d'octobre, il tressaillit et posa
rapidement sa palette.
On n'avait pas frappé, mais il venait de reconnaître un pas qui montait.
Il ouvrit, et elle entra. C'était elle enfin.
Christine, ce jour-là, portait un large manteau de laine grise qui
l'enveloppait tout entière. Son petit chapeau de velours était sombre,
et le brouillard du dehors avait emperlé sa voilette de dentelle noire.
Mais il la trouva très gaie, dans ce premier frisson de l'hiver. Elle
s'excusa d'avoir tardé si longtemps à revenir; et elle souriait de son
air franc, elle avouait qu'elle avait hésité, qu'elle avait bien failli
ne plus vouloir: oui, des idées à elle, des choses qu'il devait
comprendre. Il ne comprenait pas, il ne demandait pas à comprendre,
puisqu'elle était là.
Cela suffisait qu'elle ne fût point fâchée, qu'elle consentit à monter
de temps à autre, en bonne camarade. Il n'y eut pas d'explication,
chacun garda le tourment et le combat des jours passés. Pendant près
d'une heure, ils causèrent, très d'accord, sans rien de caché ni
d'hostile désormais, comme si l'entente s'était faite à leur insu, loin
l'un de l'autre. Elle ne sembla même pas voir les esquisses et les
études des murs. Un instant, elle regarda fixement la grande toile, la
figure de femme nue, couchée dans l'herbe, sous l'or flambant du soleil.
Non, ce n'était pas elle, cette fille n'avait ni son visage ni son
corps: comment avait-elle pu se reconnaître dans cet épouvantable gâchis
de couleurs? Et son amitié s'attendrit d'une pointe de pitié pour ce
brave garçon, qui ne faisait pas même ressemblant. Au départ, sur le
seuil, ce fut elle qui lui tendit cordialement la main.
«Vous savez, je reviendrai.
--Oui, dans deux mois.
--Non, la semaine prochaine... Vous verrez bien. À jeudi.» Le jeudi,
elle reparut, très exacte. Et, dès lors, elle ne cessa plus de venir,
une fois par semaine, d'abord sans date régulière, au hasard de ses
jours libres; puis, elle choisit le lundi, Mme Vanzade lui ayant accordé
ce jour-là, pour marcher et respirer au plein air du bois de Boulogne.
Elle devait être rentrée à onze heures, elle se hâtait à pied, elle
arrivait toute rose d'avoir couru, car il y avait une bonne course de
Passy au quai de Bourbon. Pendant quatre mois d'hiver, d'octobre à
février, elle s'en vint ainsi sous les pluies battantes, sous les
brouillards de la Seine, sous les pâles soleils qui attiédissaient les
quais.
Même, dès le deuxième mois, elle arriva parfois à l'improviste, un autre
jour de la semaine, profitant d'une course dans Paris pour monter; et
elle ne pouvait s'attarder plus de deux minutes, on avait tout juste le
temps de se dire bonjour: déjà, elle redescendait l'escalier, en criant
bonsoir.
Maintenant, Claude commençait à connaître Christine.
Dans son éternelle méfiance de la femme, un soupçon lui était resté,
l'idée d'une aventure galante en province; mais les yeux doux, le rire
clair de la jeune fille, avaient tout emporté, il la sentait d'une
innocence de grande enfant. Dès qu'elle arrivait, sans un embarras, à
l'aise comme chez un ami, c'était pour bavarder, d'un flot intarissable.
Vingt fois, elle lui avait raconté son enfance à Clermont, et elle y
revenait toujours. Le soir où son père, le capitaine Hallegrain, avait
eu sa dernière attaque, foudroyé, tombé de son fauteuil ainsi qu'une
masse, sa mère et elle étaient à l'église. Elle se rappelait
parfaitement leur retour, puis la nuit affreuse, le capitaine très gros,
très fort, allongé sur un matelas, avec sa mâchoire inférieure qui
avançait; si bien que, dans sa mémoire de gamine, elle ne pouvait le
revoir autrement. Elle aussi avait cette mâchoire-là, sa mère lui
criait, quand elle ne savait de quelle façon la dompter: «Ah! menton de
galoche, tu te mangeras le sang comme ton père!» Pauvre mère!
l'avait-elle assez étourdie de ses jeux violents, de ses crises folles
de tapage! Aussi loin qu'elle pouvait remonter, elle la trouvait devant
la même fenêtre, petite, fluette, peignant sans bruit ses éventails,
avec des yeux doux, tout ce qu'elle tenait d'elle aujourd'hui. On le lui
disait parfois, à la chère femme, voulant lui faire plaisir: «Elle a vos
yeux.» Et elle souriait, elle était heureuse d'être au moins pour ce
coin de douceur, dans le visage de sa fille. Depuis la mort de son mari,
elle travaillait si tard, que sa vue se perdait. Comment vivre? la
pension de veuve, les six cents francs qu'elle touchait suffisait à
peine aux besoins de l'enfant. Pendant cinq années, celle-ci avait vu sa
mère pâlir et maigrir, s'en aller un peu chaque jour, jusqu'à n'être
plus qu'une ombre; et elle gardait le remords de n'avoir pas été très
sage, la désespérant par son manque d'application au travail,
recommençant tous les lundis de beaux projets, jurant de l'aider bientôt
à gagner de l'argent; mais ses jambes et ses bras partaient malgré son
effort, elle tombait malade dès qu'elle restait tranquille. Alors, un
matin, sa mère n'avait pu se lever, et elle était morte, la voix
éteinte, les yeux pleins de grosses larmes. Toujours, elle l'avait ainsi
présente, morte déjà, les yeux grands ouverts et pleurant encore, fixés
sur elle.
D'autres fois, Christine, questionnée par Claude sur Clermont, oubliait
tout ce deuil, pour lâcher les gais souvenirs. Elle riait à belles dents
de leur campement, rue de l'Éclache, elle, née à Strasbourg, le père
Gascon, la mère Parisienne, tous les trois jetés dans cette Auvergne,
qu'ils abominaient. La rue de l'Éclache, qui descend au Jardin des
Plantes, étroite et humide, était d'une mélancolie de caveau; pas une
boutique, jamais un passant, rien que les façades mornes, aux volets
toujours fermés; mais, vers le midi, dominant des cours intérieures, les
fenêtres de leur logement avaient la joie du grand soleil. Même la salle
à manger ouvrait sur un large balcon, une sorte de galerie de bois, dont
les arcades étaient garnies d'une glycine géante, qui les enfouissait
dans sa verdure. Et elle y avait grandi, d'abord près de son père
infirme, ensuite cloîtrée avec sa mère que la moindre sortie épuisait;
elle ignorait si complètement la ville et les environs, qu'elle et
Claude finissaient par s'égayer lorsqu'elle accueillait ses questions
d'un éternel: Je ne sais pas. Les montagnes? oui, il y avait des
montagnes d'un côté, on les apercevait au bout des rues. Tandis que, de
l'autre côté, en enfilant d'autres rues, on voyait des champs plats, à
l'infini; mais on n'y allait pas, c'était trop loin. Elle reconnaissait
seulement le Puy-de-Dôme, tout rond, pareil à une bosse. Dans la ville,
elle se serait rendue à la cathédrale, les yeux fermés: on faisait le
tour par la place de Jaude, on prenait la rue des Gras; et il ne fallait
point lui en demander davantage, le reste s'enchevêtrait, des ruelles et
des boulevards en pente, une cité de lave noire qui dévalait, où les
pluies d'orage roulaient comme des fleuves, sous de formidables éclats
de foudre. Oh! les orages de là-bas, elle en frissonnait encore! Dans sa
chambre, au-dessus des toits, le paratonnerre du musée était toujours
en feu. Elle avait, dans la salle à manger qui servait aussi de salon,
une fenêtre à elle, une profonde embrasure, grande comme une pièce, où
se trouvaient sa table de travail et ses petites affaires.
C'était là que sa mère lui avait appris à lire; c'était là que, plus
tard, elle s'endormait en écoutant ses professeurs, tellement la fatigue
des leçons l'étourdissait. Aussi, maintenant, se moquait-elle de son
ignorance: Ah! une demoiselle bien instruite, qui n'aurait pas su dire
seulement tous les noms des rois de France, avec les dates! une
musicienne fameuse qui en était restée aux Petits bateaux; une
aquarelliste prodige, qui ratait les arbres, parce que les feuilles
étaient trop difficiles à imiter! Brusquement, elle sautait aux quinze
mois qu'elle avait passés à la Visitation, après la mort de sa mère, un
grand couvent, hors de la ville, avec des jardins magnifiques; et les
histoires de bonnes soeurs ne tarissaient plus, des jalousies, des
niaiseries, des innocences à faire trembler. Elle devait entrer en
religion, elle suffoquait à l'église. Tout lui semblait fini, lorsque la
supérieure qui l'aimait beaucoup l'avait elle-même détournée du cloître,
en lui procurant cette place chez Mme Vanzade. Une surprise lui en
restait, comment la mère des Saints-Anges avait-elle lu si clairement en
elle? car, depuis qu'elle habitait Paris, elle était en effet tombée à
une complète indifférence religieuse.
Alors, quand les souvenirs de Clermont se trouvaient épuisés, Claude
voulait savoir quelle était sa vie chez Mme Vanzade; et, chaque semaine,
elle lui donnait de nouveaux détails. Dans le petit hôtel de Passy,
silencieux et fermé, l'existence passait régulière, avec le tic-tac
affaibli des vieilles horloges. Deux serviteurs antiques, une cuisinière
et un valet de chambre, depuis quarante ans dans la famille,
traversaient seuls les pièces vides, sans un bruit de leurs pantoufles,
d'un pas de fantômes. Parfois, de loin en loin, venait une visite,
quelque général octogénaire, si desséché, qu'il pesait à peine sur les
tapis.
C'était la maison des ombres, le soleil s'y mourait en lueurs de
veilleuse, à travers les lames des persiennes.
Depuis que Madame, prise par les genoux et devenue aveugle, ne quittait
plus sa chambre, elle n'avait d'autre distraction que de se faire lire
des livres de piété, interminablement. Ah! ces lectures sans fin, comme
elles pesaient à la jeune fille! Si elle avait su un métier, avec quelle
joie elle aurait coupé des robes, épinglé des chapeaux, gaufré des
pétales de fleurs! Dire qu'elle n'était capable de rien, qu'elle avait
tout appris, et qu'il n'y avait en elle que l'étoffe d'une fille à
gages, d'une demi-domestique! Et puis, elle souffrait de cette demeure
close, rigide, qui sentait la mort; elle était reprise des
étourdissements de son enfance, quand jadis elle voulait se forcer au
travail, pour faire plaisir à sa mère; une rébellion de son sang la
soulevait, elle aurait crié et sauté, ivre du besoin de vivre. Mais
Madame la traitait si doucement, la renvoyant de sa chambre, lui
ordonnant de longues promenades, qu'elle était pleine de remords,
lorsque, au retour du quai de Bourbon, elle devait mentir, parler du
bois de Boulogne, inventer une cérémonie à l'église, où elle ne mettait
plus les pieds. Chaque jour, Madame semblait éprouver pour elle une
tendresse plus grande; c'étaient sans cesse des cadeaux, une robe de
soie, une petite montre ancienne, jusqu'à du linge; et elle-même aimait
beaucoup Madame, elle avait pleuré un soir que celle-ci l'appelait sa
fille, elle jurait de ne la quitter jamais maintenant, le coeur noyé de
pitié, à la voir si vieille et si infirme.
«Bah! dit Claude un matin, vous serez récompensée, elle vous fera son
héritière.» Christine demeura saisie.
«Oh! pensez-vous?... On dit qu'elle a trois millions...
Non, non, je n'y ai jamais songé, je ne veux pas, qu'est-ce que je
deviendrais?» Claude s'était détourné, et il ajouta d'une voix brusque:
«Vous deviendriez riche, parbleu!... D'abord, sans doute, elle vous
mariera.»
Mais, à ce mot, elle l'interrompit d'un éclat de rire.
«Avec un de ses vieux amis, le général qui a un menton en argent... Ah!
la bonne folie!» Tous deux en restaient à une camaraderie de vieilles
connaissances. Il était presque aussi neuf qu'elle en toutes choses,
n'ayant connu que des filles de hasard, vivant au-dessus du réel, dans
des amours romantiques. Cela leur semblait naturel et très simple, à
elle comme à lui, de se voir de la sorte en secret, par amitié, sans
autre galanterie qu'une poignée de main à l'arrivée et qu'une poignée de
main au départ. Lui, ne se questionnait même plus sur ce qu'elle pouvait
savoir de la vie et de l'homme, dans ses ignorances de demoiselle
honnête; et c'était elle qui le sentait timide, qui le regardait
fixement parfois, avec le vacillement des yeux, le trouble étonné de la
passion qui s'ignore. Mais rien encore de brûlant ni d'agité ne gâtait
le plaisir qu'ils éprouvaient à être ensemble.
Leurs mains demeuraient fraîches, ils parlaient de tout gaiement, ils se
disputaient parfois, en amis certains de ne jamais se fâcher. Seulement,
cette amitié devenait si vive, qu'ils ne pouvaient plus vivre l'un sans
l'autre.
Dès que Christine était là, Claude enlevait la clef de la porte.
Elle-même l'exigeait: de cette façon, personne ne viendrait les
déranger. Au bout de quelques visites, elle avait pris possession de
l'atelier, elle y semblait chez elle. Une idée d'y mettre un peu d'ordre
la tourmentait, car elle souffrait nerveusement, au milieu d'un pareil
abandon; mais ce n'était point besogne facile, le peintre défendait à
Mme Joseph de balayer, de peur que la poussière ne couvrît ses toiles
fraîches; et, les premières fois, lorsque son amie tentait un bout de
nettoyage, il la suivait d'un regard inquiet et suppliant. À quoi bon
changer les choses de place? est-ce qu'il ne suffisait pas de les avoir
sous la main? Pourtant, elle montrait une obstination si gaie, elle
paraissait si heureuse de jouer à la ménagère, qu'il avait fini par la
laisser libre. Maintenant, à peine arrivée, dégantée, la jupe épinglée
pour ne pas la salir, elle bousculait tout; elle rangeait la vaste pièce
en trois tours. Devant le poêle, on ne voyait plus un tas de cendre
accumulée; le paravent cachait le lit et la toilette; le divan était
brossé, l'armoire frottée et luisante, la table de sapin désencombrée de
la vaisselle, nette de taches de couleurs; et, au-dessus des chaises
posées en belle symétrie, des chevalets boiteux appuyés aux murs, le
coucou énorme, épanouissant ses fleurs de carmin, avait l'air de battre
d'un tic-tac plus sonore. C'était magnifique, on n'aurait pas reconnu la
pièce. Lui, stupéfait, la regardait aller, venir, tourner en chantant.
Était-ce donc cette paresseuse qui avait des migraines intolérables, au
moindre travail? Mais elle riait: le travail de tête, oui; tandis que le
travail des pieds et des mains, au contraire, lui faisait du bien, la
redressait comme un jeune arbre. Elle avouait, ainsi qu'une dépravation,
son goût pour les soins bas du ménage, ce goût qui désespérait sa mère,
dont l'idéal d'éducation était l'art d'agrément, l'institutrice aux
mains fines, ne touchant à rien. Aussi que de remontrances, quand on la
surprenait, toute petite, balayant, torchonnant, jouant à la cuisinière
avec délices! Encore aujourd'hui, si elle avait pu se battre contre la
poussière, chez Mme Vanzade, elle se serait moins ennuyée. Seulement,
qu'aurait-on dit? Du coup, elle n'aurait plus été une dame.
Et elle venait se satisfaire quai de Bourbon, essoufflée de tant
d'exercice, avec des yeux de pécheresse qui mord au fruit défendu.
Claude, à cette heure, sentait autour de lui les bons soins d'une femme.
Pour la faire asseoir et causer tranquillement, il lui demandait parfois
de recoudre un poignet arraché, un pan de veston déchiré. D'elle-même,
elle avait bien offert de visiter son linge. Mais ce n'était plus sa
belle flamme de ménagère qui s'agite. D'abord, elle ne savait pas, elle
tenait son aiguille en fille élevée dans le mépris
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