L'Argent
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Title: L'Argent
Author: Émile Zola
Release date: January 15, 2006 [eBook #17516]
Most recently updated: February 17, 2011
Language: French
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Émile Zola
L'ARGENT
(1891)
I
Onze heures venaient de sonner à la Bourse, lorsque Saccard entra chez
Champeaux, dans la salle blanc et or, dont les deux hautes fenêtres
donnent sur la place. D'un coup d'oeil, il parcourut les rangs de
petites tables, où les convives affamés se serraient coude à coude; et
il parut surpris de ne pas voir le visage qu'il cherchait.
Comme, dans la bousculade du service, un garçon passait, chargé de
plats:
«Dites donc, M. Huret n'est pas venu?
--Non, monsieur, pas encore.»
Alors, Saccard se décida, s'assit à une table que quittait un client,
dans l'embrasure d'une des fenêtres. Il se croyait en retard; et, tandis
qu'on changeait la serviette, ses regards se portèrent au-dehors, épiant
les passants du trottoir. Même, lorsque le couvert fut rétabli, il ne
commanda pas tout de suite, il demeura un moment les yeux sur la place,
toute gaie de cette claire journée des premiers jours de mai. A cette
heure où le monde déjeunait, elle était presque vide: sous les
marronniers, d'une verdure tendre et neuve, les bancs restaient
inoccupés; le long de la grille, à la station des voitures, la file des
fiacres s'allongeait, d'un bout à l'autre; et l'omnibus de la Bastille
s'arrêtait au bureau, à l'angle du jardin, sans laisser ni prendre de
voyageurs. Le soleil tombait d'aplomb, le monument en était baigné, avec
sa colonnade, ses deux statues, son vaste perron, en haut duquel il n'y
avait encore que l'armée des chaises, en bon ordre.
Mais Saccard, s'étant tourné, reconnut Mazaud, l'agent de change, à la
table voisine de la sienne: Il tendit la main.
«Tiens! c'est vous. Bonjour!
--Bonjour!» répondit Mazaud, en donnant une poignée de main distraite.
Petit, brun, très vif, joli homme, il venait d'hériter de la charge d'un
de ses oncles, à trente-deux ans. Et il semblait tout au convive qu'il
avait en face de lui, un gros monsieur à figure rouge et rasée, le
célèbre Amadieu, que la Bourse vénérait, depuis son fameux coup sur les
Mines de Selsis. Lorsque les titres étaient tombés à quinze francs, et
que l'on considérait tout acheteur comme un fou, il avait mis dans
l'affaire sa fortune, deux cent mille francs, au hasard, sans calcul ni
flair, par un entêtement de brute chanceuse. Aujourd'hui que la
découverte de filons réels et considérables avait fait dépasser aux
titres le cours de mille francs, il gagnait une quinzaine de millions;
et son opération imbécile qui aurait dû le faire enfermer autrefois, le
haussait maintenant au rang des vastes cerveaux financiers. Il était
salué, consulté surtout. D'ailleurs, il ne donnait plus d'ordres, comme
satisfait, trônant désormais dans son coup de génie unique et
légendaire. Mazaud devait rêver sa clientèle.
Saccard, n'ayant pu obtenir d'Amadieu même un sourire, salua la table
d'en face, où se trouvaient réunis trois spéculateurs de sa
connaissance, Pillerault, Moser et Salmon.
«Bonjour! ça va bien?
--Oui, pas mal.... Bonjour!»
Chez ceux-ci encore, il sentit la froideur, l'hostilité presque.
Pillerault pourtant, très grand, très maigre, avec des gestes saccadés
et un nez en lame de sabre, dans un visage osseux de chevalier errant,
avait d'habitude la familiarité d'un joueur qui érigeait en principe le
casse-cou, déclarant qu'il culbutait dans des catastrophes, chaque fois
qu'il s'appliquait à réfléchir. Il était d'une nature exubérante de
haussier, toujours tourné à la victoire, tandis que Moser, au contraire,
de taille courte, le teint jaune, ravagé par une maladie de foie, se
lamentait sans cesse, en proie à de continuelles craintes de cataclysme.
Quant à Salmon, un très bel homme luttant contre la cinquantaine,
étalant une barbe superbe, d'un noir d'encre, il passait pour un
gaillard extraordinairement fort. Jamais il ne parlait, il ne répondait
que par des sourires, on ne savait dans quel sens il jouait, ni même
s'il jouait; et sa façon d'écouter impressionnait tellement Moser, que
souvent celui-ci, après lui avoir fait une confidence, courait changer
un ordre, démonté par son silence.
Dans cette indifférence qu'on lui témoignait, Saccard était resté les
regards fiévreux et provocants, achevant le tour de la salle. Et il
n'échangea plus un signe de tête qu'avec un grand jeune homme, assis a
trois tables de distance, le beau Sabatani, un Levantin, à la face
longue et brune, qu'éclairaient des yeux noirs magnifiques, mais qu'une
bouche mauvaise, inquiétante, gâtait. L'amabilité de ce garçon acheva de
l'irriter: quelque exécuté d'une Bourse étrangère, un de ces gaillards
mystérieux aimé des femmes, tombé depuis le dernier automne sur le
marché, qu'il avait déjà vu à l'oeuvre comme prête-nom dans un désastre
de banque, et qui peu à peu conquérait la confiance de la corbeille et
de la coulisse, par beaucoup de correction et une bonne grâce
infatigable, même pour les plus tarés.
Un garçon était debout devant Saccard.
«Qu'est-ce que monsieur prend?
--Ah! oui.... Ce que vous voudrez, une côtelette, des asperges.»
Puis, il rappela le garçon.
«Vous êtes sûr que M. Huret n'est pas venu avant moi et n'est pas
reparti?
--Oh! absolument sûr!»
Ainsi, il en était là, après la débâcle qui, en octobre, l'avait forcé
une fois de plus à liquider sa situation, à vendre son hôtel du parc
Monceau, pour louer un appartement les Sabatanis seuls le saluaient, son
entrée dans un restaurant, où il avait régné, ne faisait plus tourner
toutes les têtes, tendre toutes les mains. Il était beau joueur, il
restait sans rancune, à la suite de cette dernière affaire de terrains,
scandaleuse et désastreuse, dont il n'avait guère sauvé que sa peau.
Mais une fièvre de revanche s'allumait dans son être; et l'absence
d'Huret qui avait formellement promis d'être là, dès onze heures, pour
lui rendre compte de la démarche dont il s'était chargé près de son
frère Rougon, le ministre alors triomphant, l'exaspérait surtout contre
ce dernier. Huret, député docile, créature du grand homme, n'était qu'un
commissionnaire. Seulement, Rougon, lui qui pouvait tout, était-ce
possible qu'il l'abandonnât ainsi? Jamais il ne s'était montré bon
frère. Qu'il se fût fâché après la catastrophe, qu'il eût rompu
ouvertement pour n'être point compromis lui-même, cela s'expliquait;
mais, depuis six mois, n'aurait-il pas dû lui venir secrètement en aide
et, maintenant, allait-il avoir le coeur de refuser le suprême coup
d'épaule qu'il lui faisait demander par un tiers, n'osant le voir en
personne, craignant quelque crise de colère qui l'emporterait? Il
n'avait qu'un mot à dire, il le remettrait debout, avec tout ce lâche et
grand Paris sous les talons.
«Quel vin désire monsieur? demanda le sommelier.
--Votre bordeaux ordinaire.»
Saccard, qui laissait refroidir sa côtelette, absorbé, sans faim, leva
les yeux, en voyant une ombre passer sur la nappe. C'était Massias, un
gros garçon rougeaud, un remisier qu'il avait connu besogneux, et qui se
glissait entre les tables, sa cote à la main. Il fut ulcéré de le voir
filer devant lui, sans s'arrêter, pour aller tendre la cote à Pillerault
et à Moser. Distraits, engagés dans une discussion, ceux-ci y jetèrent à
peine un coup d'oeil non, ils n'avaient pas d'ordre à donner, ce serait
pour une autre fois, Massias, n'osant s'attaquer au célèbre Amadieu,
penché au-dessus d'une salade de homard, en train de causer à voix basse
avec Mazaud, revint vers Salmon, qui prit la cote, l'étudia longuement,
puis la rendit, sans un mot. La salle s'animait. D'autres remisiers, à
chaque minute, en faisaient battre les portes. Des paroles hautes
s'échangeaient de loin, toute une passion d'affaires montait, à mesure
que s'avançait l'heure. Et Saccard, dont les regards retournaient sans
cesse au-dehors, voyait aussi la place se remplir peu à peu, les
voitures et les piétons affluer; tandis que, sur les marches de la
Bourse, éclatantes de soleil, des taches noires, des hommes se
montraient déjà, un à un.
«Je vous répète, dit Moser de sa voix désolée, que ces élections
complémentaires du 20 mars sont un symptôme des plus inquiétants...
Enfin, c'est aujourd'hui Paris tout entier acquis à l'opposition.»
Mais Pillerault haussait les épaules. Carnot et Garnier-Pagés de plus
sur les bancs de la gauche, qu'est-ce que ça pouvait faire?
«C'est comme la question des duchés, reprit Moser, eh bien, elle est
grosse de complications.... Certainement! vous avez beau rire. Je ne dis
pas que nous devions faire la guerre à la Prusse, pour l'empêcher de
s'engraisser aux dépens du Danemark; seulement, il y avait des moyens
d'action.... Oui, oui, lorsque les gros se mettent à manger les petits,
on ne sait jamais où ça s'arrête.... Et, quant au Mexique...»
Pillerault, qui était dans un de ses jours de satisfaction universelle,
l'interrompit d'un éclat de rire:
«Ah! non, mon cher, ne vous ennuyez plus, avec vos terreurs sur le
Mexique.... Le Mexique, ce sera la page glorieuse du règne.... Où diable
prenez-vous que l'empire soit malade? Est-ce qu'en janvier l'emprunt de
trois cents millions n'a pas été couvert plus de quinze fois? Un succès
écrasant!... Tenez! je vous donne rendez-vous en 67, oui, dans trois ans
d'ici, lorsqu'on ouvrira l'Exposition universelle que l'empereur vient
de décider.
--Je vous dis que tout va mal! affirma désespérément Moser.
--Eh! fichez-nous la paix, tout va bien!»
Salmon les regardait l'un après l'autre, en souriant de son air profond.
Et Saccard, qui les avait écoutés, ramenait aux difficultés de sa
situation personnelle cette crise où l'empire semblait entrer. Lui, une
fois encore, était par terre est-ce que cet empire, qui l'avait fait,
allait comme lui culbuter, croulant tout d'un coup de la destinée la
plus haute à la plus misérable? Ah! depuis douze ans, qu'il l'avait aimé
et défendu, ce régime où il s'était senti vivre, pousser, se gorger de
sève, ainsi que l'arbre dont les racines plongent dans le terreau qui
lui convient. Mais, si son frère voulait l'en arracher, si on le
retranchait de ceux qui épuisaient le sol gras des jouissances, que tout
fût donc emporté, dans la grande débâcle finale des nuits de fête!
Maintenant, il attendait ses asperges, absent de la salle où l'agitation
croissait sans cesse, envahi par des souvenirs. Dans une large glace, en
face, il venait d'apercevoir son image; et elle l'avait surpris. L'âge
ne mordait pas sur sa petite personne, ses cinquante ans n'en
paraissaient guère que trente-huit, il gardait une maigreur, une
vivacité de jeune homme. Même, avec les années, son visage noir et
creusé de marionnette, au nez pointu, aux minces yeux luisants, s'était
comme arrangé, avait pris le charme de cette jeunesse persistante, si
souple, si active, les cheveux touffus encore, sans un fil blanc. Et,
invinciblement, il se rappelait son arrivée à Paris, au lendemain du
coup d'État, le soir d'hiver où il était tombé sur le pavé, les poches
vides, affamé, ayant toute une rage d'appétits à satisfaire. Ah! cette
première course à travers les rues, lorsque, avant même de défaire sa
malle, il avait eu le besoin de se lancer par la ville, avec ses bottes
éculées, son paletot graisseux, pour la conquérir! Depuis cette soirée,
il était souvent monté très haut, un fleuve de millions avait coulé
entre ses mains, sans que jamais il eût possédé la fortune en esclave,
ainsi qu'une chose à soi, dont on dispose, qu'on tient sous clef,
vivante, matérielle. Toujours le mensonge, la fiction avait habité ses
caisses, que des trous inconnus semblaient vider de leur or. Puis, voilà
qu'il se retrouvait sur le pavé, comme à l'époque lointaine du départ,
aussi jeune, aussi affamé, inassouvi toujours, torturé du même besoin
de jouissances et de conquêtes. Il avait goûté à tout, et il ne s'était
pas rassasié, n'ayant pas eu l'occasion ni le temps, croyait-il, de
mordre assez profondément dans les personnes et dans les choses. A cette
heure, il se sentait cette misère d'être, sur le pavé, moins qu'un
débutant, qu'auraient soutenu l'illusion et l'espoir. Et une fièvre le
prenait de tout recommencer pour tout reconquérir, de monter plus haut
qu'il n'était jamais monté, de poser enfin le pied sur la cité conquise.
Non plus la richesse menteuse de la façade, mais l'édifice solide de la
fortune, la vraie royauté de l'or trônant sur des sacs pleins!
La voix de Moser qui s'élevait de nouveau, aigre et très aiguë, tira un
instant Saccard de ses réflexions.
«L'expédition du Mexique coûte quatorze millions par mois, c'est Thiers
qui l'a prouvé... Et il faut vraiment être aveugle pour ne pas voir que,
dans la Chambre, la majorité est ébranlée. Ils sont trente et quelques
maintenant, à gauche. L'empereur lui-même comprend bien que le pouvoir
absolu devient impossible, puisqu'il se fait le promoteur de la
liberté.»
Pillerault ne répondait plus, se contentait de ricaner d'un air de
mépris.
«Oui, je sais, le marché vous paraît solide, les affaires marchent. Mais
attendez la fin.... On a trop démoli et trop reconstruit, à Paris,
voyez-vous! Les grands travaux ont épuisé l'épargne. Quant aux
puissantes maisons de crédit qui vous semblent si prospères, attendez
qu'une d'elles fasse le saut, et vous les verrez toutes culbuter à la
file.... Sans compter que le peuple se remue. Cette Association
internationale des travailleurs, qu'on vient de fonder pour améliorer la
condition des ouvriers, m'effraie beaucoup, moi. Il y a, en France, une
protestation, un mouvement révolutionnaire qui s'accentue chaque jour...
Je vous dis que le ver est dans le fruit. Tout crèvera.»
Alors ce fut une protestation bruyante. Ce sacré Moser avait sa crise de
foie, décidément. Mais lui-même, en parlant, ne quittait pas des yeux la
table voisine, où Mazaud et Amadieu continuaient, dans le bruit, à
causer très bas. Peu à peu, la salle entière s'inquiétait de ces
longues confidences. Qu'avaient-ils à se dire, pour chuchoter ainsi?
Sans doute, Amadieu donnait des ordres, préparait un coup. Depuis trois
jours, de mauvais bruits couraient sur les travaux de Suez. Moser cligna
les yeux, baissa également la voix.
«Vous savez, les Anglais veulent empêcher qu'on travaille là-bas. On
pourrait bien avoir la guerre.»
Cette fois, Pillerault fut ébranlé, par l'énormité même de la nouvelle.
C'était incroyable, et tout de suite le mot vola de table en table,
acquérant la force d'une certitude l'Angleterre avait envoyé un
ultimatum, demandant la cessation immédiate des travaux. Amadieu,
évidemment, ne causait que de ça avec Mazaud, à qui il donnait l'ordre
de vendre tous ses Suez. Un bourdonnement de panique s'éleva dans l'air
chargé d'odeurs grasses, au milieu du bruit croissant des vaisselles
remuées. Et, à ce moment, ce qui porta l'émotion à son comble, ce fut
l'entrée brusque d'un commis de l'agent de change, le petit Flory, un
garçon à figure tendre, mangée d'une épaisse barbe châtaine. Il se
précipita, un paquet de fiches à la main, et les remit au patron, en lui
parlant à l'oreille.
«Bon!» répondit simplement Mazaud, qui classa les fiches dans son
carnet.
Puis, tirant sa montre:
«Bientôt midi! Dites à Berthier de m'attendre. Et soyez là vous-même,
montez chercher les dépêches.»
Lorsque Flory s'en fut allé, il reprit sa conversation avec Amadieu,
tira d'autres fiches de sa poche, qu'il posa sur la nappe, à côté de son
assiette; et, à chaque minute, un client qui partait se penchait au
passage, lui disait un mot, qu'il inscrivait rapidement sur un des bouts
de papier, entre deux bouchées. La fausse nouvelle, venue on ne savait
d'où, née de rien, grossissait comme une nuée d'orage.
«Vous vendez, n'est-ce pas?» demanda Moser à Salmon..
Mais le muet sourire de ce dernier fut si aiguisé de finesse, qu'il en
resta anxieux, doutant maintenant de cet ultimatum de l'Angleterre,
qu'il ne savait même pas avoir inventé.
«Moi, j'achète tant qu'on voudra», conclut Pillerault, avec sa témérité
vaniteuse de joueur sans méthode.
Les tempes chauffées par la griserie du jeu, que fouettait cette fin
bruyante de déjeuner, dans l'étroite salle, Saccard s'était décidé à
manger ses asperges, en s'irritant de nouveau contre Huret, sur lequel
il ne comptait plus. Depuis des semaines, lui, si prompt à se résoudre,
il hésitait, combattu d'incertitudes. Il sentait bien l'impérieuse
nécessité de faire peau neuve, et il avait rêvé d'abord une vie toute
nouvelle, dans la haute administration ou dans la politique. Pourquoi le
Corps législatif ne l'aurait-il pas mené au conseil des ministres, comme
son frère? Ce qu'il reprochait à la spéculation, c'était la continuelle
instabilité, les grosses sommes aussi vite perdues que gagnées: jamais
il n'avait dormi sur le million réel, ne devant rien à personne. Et, à
cette heure où il faisait son examen de conscience, il se disait qu'il
était peut-être trop passionné pour cette bataille de l'argent, qui
demandait tant de sang-froid. Cela devait expliquer comment, après une
vie si extraordinaire de luxe et de gêne, il sortait vidé, brûlé, de ces
dix années de formidables trafics sur les terrains du nouveau Paris,
dans lesquels tant d'autres, plus lourds, avaient ramassé de colossales
fortunes. Oui, peut-être s'était-il trompé sur ses véritables aptitudes,
peut-être triompherait-il d'un bond, dans la bagarre politique, avec son
activité, sa foi ardente. Tout allait dépendre de la réponse de son
frère. Si celui-ci le repoussait, le rejetait au gouffre de l'agio, eh
bien! ce serait sans doute tant pis pour lui et les autres, il
risquerait le grand coup dont il ne parlait encore à personne, l'affaire
énorme qu'il rêvait depuis des semaines et qui l'effrayait lui-même,
tellement elle était vaste, faite, si elle réussissait ou si elle
croulait, pour remuer le monde.
Pillerault élevait la voix.
«Mazaud, est-ce fini, l'exécution de Schlosser?
--Oui, répondit l'agent de change, l'affiche sera mise aujourd'hui...
Que voulez-vous? c'est toujours ennuyeux, mais j'avais reçu les
renseignements les plus inquiétants et je l'ai escompté le premier. Il
faut bien, de temps à autre, donner un coup de balai.
--On m'a affirmé, dit Moser, que vos collègues, Jacoby et Delarocque, y
étaient pour des sommes rondes.»
L'agent eut un geste vague.
«Bah! c'est la part du feu.... Ce Schlosser devait être d'une bande, et
il en sera quitte pour aller écumer la Bourse de Berlin ou de Vienne.»
Les yeux de Saccard s'étaient portés sur Sabatani, dont un hasard lui
avait révélé l'association secrète avec Schlosser: tous deux jouaient le
jeu connu, l'un à la hausse, l'autre à la baisse sur une même valeur,
celui qui perdait en étant quitte pour partager le bénéfice de l'autre,
et disparaître. Mais le jeune homme payait tranquillement l'addition du
déjeuner fin qu'il venait de faire. Puis, avec sa grâce caressante
d'Oriental mâtiné d'Italien, il vint serrer la main de Mazaud, dont il
était le client. Il se pencha, donna un ordre, que celui-ci écrivit sur
une fiche.
«Il vend ses Suez», murmura Moser.
Et, tout haut, cédant à un besoin, malade de doute:
«Hein? que pensez-vous du Suez?»
Un silence se fit dans le brouhaha des voix, toutes les têtes des tables
voisines se tournèrent. La question résumait l'anxiété croissante. Mais
le dos d'Arnadieu qui avait simplement invité Mazaud pour lui
recommander un de ses neveux, restait impénétrable, n'ayant rien à dire;
tandis que l'agent, que les ordres de vente qu'il recevait commençaient
à étonner, se contentait de hocher la tête, par une habitude
professionnelle de discrétion.
«Le Suez, c'est très bon!» déclara de sa voix chantante Sabatani, qui,
avant de sortir, se dérangea de son chemin, pour serrer galamment la
main de Saccard.
Et Saccard garda un moment la sensation de cette poignée de main, si
souple, si fondante, presque féminine.. Dans son incertitude de la route
à prendre, de sa vie à refaire, il les traitait tous de filous, ceux qui
étaient là. Ah! si on l'y forçait, comme il les traquerait, comme il les
tondrait, les Moser trembleurs, les Pillerault vantards, et ces Salmon
plus creux que des courges, et ces Amadieu dont le succès a fait le
génie! Le bruit des assiettes et des verres avait repris, les voix
s'enrouaient, les portes battaient plus fort, dans la hâte qui les
dévorait tous d'être là-bas, au jeu, si une débâcle devait se produire
sur le Suez. Et, par la fenêtre, au milieu de la place sillonnée de
fiacres, encombrée de piétons, il voyait les marches ensoleillées de la
Bourse comme mouchetées maintenant d'une montée continue d'insectes
humains, des hommes correctement vêtus de noir, qui peu à peu
garnissaient la colonnade; pendant que, derrière les grilles,
apparaissaient quelques femmes, vagues, rôdant sous les marronniers.
Brusquement, au moment où il entamait le fromage qu'il venait de
commander, une grosse voix lui fit lever la tête.
«Je vous demande pardon, mon cher. Il m'a été impossible de venir plus
tôt.»
Enfin, c'était Huret, un normand du Calvados, une figure épaisse et
large de paysan rusé, qui jouait l'homme simple. Tout de suite, il se
fit servir n'importe quoi, le plat du jour, avec un légume.
«Eh bien» demanda sèchement Saccard, qui se contenait.
Mais l'autre ne se pressait pas, le regardait en homme finassier et
prudent. Puis, en se mettant à manger, avançant la face et baissant la
voix:
«Et bien, j'ai vu le grand homme.... Oui, chez lui, ce matin.... Oh! il a
été très gentil, très gentil pour vous.»
Il s'arrêta, but un grand verre de vin, se mit une pomme de terre dans
la bouche.
«Alors?
--Alors, mon cher, voici.... Il veut bien faire pour vous tout ce qu'il
pourra, il vous trouvera une très jolie situation, mais pas en France...
Ainsi, par exemple, gouverneur dans une de nos colonies, une des bonnes.
Vous y seriez le maître, un vrai petit prince.»
Saccard était devenu blême.
«Dites donc, c'est pour rire, vous vous fichez du monde!... Pourquoi pas
tout de suite la déportation!... Ah! Il veut se débarrasser de moi.
Qu'il prenne garde que je finisse par le gêner pour de bon!»
Huret restait la bouche pleine, conciliant.
«Voyons, voyons, on ne veut que votre bien, laissez-nous faire.
--Que je me laisse supprimer, n'est-ce pas?... Tenez! tout à l'heure, on
disait que l'empire n'aurait bientôt plus une faute à commettre. Oui, la
guerre d'Italie, le Mexique, l'attitude vis-à-vis de la Prusse. Ma
parole, c'est la vérité!... Vous ferez tant de bêtises et de folies, que
la France entière se lèvera pour vous flanquer dehors.»
Du coup, le député, la fidèle créature du ministre, s'inquiéta,
palissant, regardant autour de lui.
«Ah! permettez, permettez, je ne peux pas vous suivre.... Rougon est un
honnête homme, il n'y a pas de danger, tant qu'il sera là... Non,
n'ajoutez rien, vous le méconnaissez, je tiens à le dire.»
Violemment, étouffant sa voix entre ses dents serrées, Saccard
l'interrompit.
«Soit, aimez-le, faites votre cuisine ensemble.... Oui ou non, veut-il me
patronner ici, à Paris?
--A Paris, jamais!»
Sans ajouter un mot, il se leva, appela le garçon, pour payer, tandis
que, très calme, Huret, qui connaissait ses colères, continuait à avaler
de grosses bouchées de pain et le laissait aller, de peur d'un
esclandre. Mais, à ce moment, dans la salle, il y eut une forte émotion.
Gundermann venait d'entrer, le banquier roi, le maître de la Bourse et
du monde, un homme de soixante ans, dont l'énorme tête chauve, au nez
épais, aux yeux ronds, à fleur de tête, exprimait un entêtement et une
fatigue immenses. Jamais il n'allait à la Bourse, affectant même de n'y
pas envoyer de représentant officiel; jamais non plus il ne déjeunait
dans un lieu public. Seulement, de loin en loin, il lui arrivait, comme
ce jour-là, de se montrer au restaurant Champeaux, où il s'asseyait à
une des tables pour se faire simplement servir un verre d'eau de Vichy,
sur une assiette. Souffrant depuis vingt ans d'une maladie d'estomac, il
ne se nourrissait absolument que de lait.
Tout de suite, le personnel fut en l'air pour apporter le verre d'eau,
et tous les convives présents s'aplatirent. Moser, l'air anéanti,
contemplait cet homme qui savait les secrets, qui faisait à son gré la
hausse ou la baisse, comme Dieu fait le tonnerre. Pillerault lui-même le
saluait, n'ayant foi qu'en la force irrésistible du milliard. Il était
midi et demi, et Mazaud, qui lâchait vivement Amadieu, revint, se courba
devant le banquier, dont il avait parfois l'honneur de recevoir un
ordre. Beaucoup de boursiers étaient ainsi en train de partir, qui
restèrent debout, entourant le dieu, lui faisant une cour d'échines
respectueuses, au milieu de la débandade des nappes salies; et ils le
regardaient avec vénération prendre le verre d'eau, d'une main
tremblante, et le porter à ses lèvres décolorées.
Autrefois, dans les spéculations sur les terrains de la plaine Monceau;
Saccard avait eu des discussions, toute une brouille même avec
Gundermann. Ils ne pouvaient s'entendre, l'un passionné et jouisseur,
l'autre sobre et d'une froide logique. Aussi le premier, dans sa colère,
exaspéré encore par cette entrée triomphale, s'en allait-il, lorsque
l'autre l'appela.
«Dites donc, mon bon ami, est-ce vrai? vous quittez les affaires.... Ma foi, vous
faites bien, ça vaut mieux.»
Ce fut, pour Saccard, un coup de fouet en plein visage. Il redressa sa
petite taille, il répliqua d'une voie aiguë comme une épée:
«Je fonde une maison de crédit au capital de vingt-cinq millions, et je
compte aller vous voir bientôt.»
Et il sortit, laissant derrière lui le brouhaha ardent de la salle, où
tout le monde se bousculait, pour ne pas manquer l'ouverture de la
Bourse. Ah! réussir enfin, remettre le talon sur ces gens qui lui
tournaient lui tournaient le dos, et lutter de puissance avec ce roi de
l'or, et l'abattre peut-être un jour! Il n'était pas décidé à lancer sa
grande affaire, il demeurait surpris de la phrase que le besoin de
répondre lui avait tirée. Mais pourrait-il tenter la fortune ailleurs,
maintenant que son frère l'abandonnait et que les hommes et les choses
le blessaient pour le rejeter à la lutte, comme le taureau saignant est
ramené dans l'arène?
Un instant, il resta frémissant, au bord du trottoir. C'était l'heure
active où la vie de Paris semble affluer sur cette place centrale, entre
la rue Montmartre et la rue Richelieu, les deux artères engorgées qui
charrient la foule. Des quatre carrefours, ouverts aux quatre angles de
la place, des flots ininterrompus de voitures coulaient, sillonnant le
pavé, au milieu des remous d'une cohue de piétons. Sans arrêt, les deux
files de fiacres de la station, le long des grilles, se rompaient et se
reformaient; tandis que, sur la rue Vivienne, les victorias des
remisiers s'allongeaient en un rang pressé, que dominaient les cochers,
guides en main, prêts à fouetter au premier ordre. Envahis, les marches
et le péristyle étaient noirs d'un fourmillement de redingotes; et, de
la coulisse, installée déjà sous l'horloge et fonctionnant, montait la
clameur de l'offre et de la demande, ce bruit de marée de l'agio,
victorieux du grondement de la ville. Des passants tournaient la tête,
dans le désir et la crainte de ce qui se faisait là, ce mystère des
opérations financières où peu de cervelles françaises pénètrent, ces
ruines, ces fortunes brusques, qu'on ne s'expliquait pas, parmi cette
gesticulation et ces cris barbares. Et lui, au bord du ruisseau,
assourdi par les voix lointaines, coudoyé par la bousculade des gens
pressés, il rêvait une fois de plus la royauté de l'or, dans ce quartier
de toutes les fièvres, où la Bourse, d'une heure à trois, bat comme un
coeur énorme, au milieu.
Mais, depuis sa déconfiture, il n'avait point osé rentrer à la Bourse;
et, ce jour-là encore, un sentiment de vanité souffrante, la certitude
d'y être accueilli, en vaincu, l'empêchait de monter les marches. Comme
les amants chassés de l'alcôve d'une maîtresse, qu'ils désirent
davantage, même en croyant l'exécrer, il revenait fatalement là, il
faisait le tour de la colonnade sous des prétextes, traversant le
jardin, marchant d'un pas de promeneur, à l'ombre des marronniers. Dans
cette sorte de square poussiéreux, sans gazon ni fleurs, où grouillait
sur les bancs, parmi les urinoirs et les kiosques à journaux, un mélangé
de spéculateurs louches et de femmes du quartier, en cheveux, allaitant
des poupons, il affectait une flânerie désintéressée, levait les yeux,
guettait, avec la furieuse pensée qu'il faisait le siège du monument,
qu'il l'enserrait d'un cercle étroit, pour y rentrer un jour en
triomphateur.
Il pénétra dans l'angle de droite, sous les arbres qui font face à la
rue de la Banque, et tout de suite il tomba sur la petite bourse des
valeurs déclassées: les «Pieds humides», comme on appelle avec un
ironique mépris ces joueurs de la brocante, qui cotent en plein vent,
dans la boue des jours pluvieux, les titres des compagnies mortes. Il y
avait là, en un groupe tumultueux, toute une juiverie malpropre, de
grasses faces luisantes, des profils desséchés d'oiseaux voraces, une
extraordinaire réunion de nez typiques, rapprochés les uns des autres,
ainsi que sur une proie, s'acharnant au milieu de cris gutturaux, et
comme près de se dévorer entre eux. Il passait, lorsqu'il aperçut un
peu à l'écart un gros homme, en train de regarder au soleil un rubis,
qu'il levait en l'air, délicatement, entre ses doigts énormes et sales.
«Tiens, Busch!... Vous me faites songer que je voulais monter chez
vous.»
Busch, qui tenait un cabinet d'affaires, rue Feydeau, au coin de la rue
Vivienne, lui avait, à plusieurs reprises, été d'une utilité grande, en
des circonstances difficiles. Il restait extasié, à examiner l'eau de la
pierre précieuse, sa large face plate renversée, ses gros yeux gris
comme éteints par la lumière vive; et l'on voyait, roulée en corde, la
cravate blanche qu'il portait toujours; tandis que sa redingote
d'occasion, anciennement superbe, mais extraordinairement râpée et,
maculée de taches, remontait jusque dans ses cheveux pâles, qui
tombaient en mèches rares et rebelles de son crâne nu. Son chapeau,
roussi par le soleil, lavé par les averses, n'avait plus d'âge.
Enfin, il se décida à redescendre sur terre.
«Ah! monsieur Saccard, vous faites un petit tour par ici..
--Oui.... C'est une lettre en langue russe, une lettre d'un banquier
russe, établi à Constantinople. Alors, j'ai pensé à votre frère, pour me
la traduire.»
Busch, qui, d'un mouvement inconscient et tendre, roulait toujours le
rubis dans sa main droite, tendit la gauche, en disant que, le soir
même, la traduction serait envoyée. Mais Saccard expliqua qu'il
s'agissait seulement de dix lignes.
«Je vais monter, votre frère me lira ça tout de suite...»
Et il fut interrompu par l'arrivée d'une femme énorme, Mme Méchain, bien
connue des habitués de la Bourse, une de ces enragées et misérables
joueuses, dont les mains grasses tripotent dans toutes sortes de louches
besognes. Son visage de pleine lune, bouffi et rouge, aux minces yeux
bleus, au petit nez perdu, à la petite bouche d'où sortait une voix
flûtée d'enfant, semblait déborder du vieux chapeau mauve, noué de
travers par des brides grenat; et la gorge géante, et le ventre
hydropique, crevaient la robe de popeline verte, mangée de boue, tournée
au jaune. Elle tenait au bras un antique sac de cuir noir, immense,
aussi profond qu'une valise, qu'elle ne quittait jamais. Ce jour-là, le
sac gonflé, plein à crever, la tirait à droite, penchée comme un arbre.
«Vous voilà, dit Busch qui devait l'attendre.
--Oui, et j'ai reçu les papiers de Vendôme, je les apporte.
--Bon! filons chez moi.... Rien à faire aujourd'hui, ici «
Saccard avait eu un regard vacillant sur le vaste sac de cuir. Il savait
que, fatalement, allaient tomber là les titres délassés, les actions des
sociétés mises en faillite, sur lesquelles les Pieds humides agiotent
encore, des actions de cinq cents francs qu'ils se disputent à vingt
sous, à dix sous, dans le vague espoir d'un relèvement improbable, ou
plus pratiquement comme une marchandise scélérate, qu'ils cèdent avec
bénéfice aux banquiers désireux de gonfler leur passif. Dans les
batailles meurtrières de la finance, la Méchain était le corbeau qui
suivait les armées en marche; pas une compagnie, pas une grande maison
de crédit ne se fondait, sans qu'elle apparût, avec son sac, sans
qu'elle flairât l'air, attendant les cadavres, même aux heures prospères
des émissions triomphantes; car elle savait bien que la déroute était
fatale, que le jour du massacre viendrait, où il y aurait des morts à
manger, des titres à ramasser pour rien dans la boue et dans le sang. Et
lui, qui roulait son grand projet d'une banque, eut un léger frisson,
fut traversé d'un pressentiment, à voir ce sac, ce charnier des valeurs
dépréciées, dans lequel passait tout le sale papier balayé de la Bourse.
Comme Busch emmenait la vieille femme, Saccard le retint.
«Alors, je puis monter, je suis certain de trouver votre frère?»
Les yeux du juif s'adoucirent, exprimèrent une surprise inquiète.
«Mon frère, mais certainement! Où voulez-vous qu'il soit?
--Très bien, à tout à l'heure!»
Et, Saccard, les laissant s'éloigner, poursuivit sa marche lente, le
long des arbres, vers la rue Notre-Dame des Victoires. Ce côté de la
place est un des plus fréquentés, occupé par des fonds de commerce, des
industries en chambre, dont les enseignes d'or flambaient sous le
soleil. Des stores battaient aux balcons, toute une famille de province
restait béante, à la fenêtre d'un hôtel meublé. Machinalement, il avait
levé la tête, regardé ces gens dont l'ahurissement le faisait sourire,
en le réconfortant par cette pensée qu'il y aurait toujours, dans les
départements, des actionnaires. Derrière son dos, la clameur de la
Bourse, le bruit de la marée lointaine continuait, l'obsédait, ainsi
qu'une menace d'engloutissement qui allait le rejoindre.
Mais une nouvelle rencontre l'arrêta.
«Comment, Jordan, vous à la Bourse?» s'écria-t-il, en serrant la main
d'un grand jeune homme brun, aux petites moustaches, à l'air décidé et
volontaire.
Jordan, dont le père, un banquier de Marseille, s'était autrefois
suicidé, à la suite de spéculations désastreuses, battait depuis dix ans
le pavé de Paris, enragé de littérature, dans une lutte brave contre la
misère noire. Un de ses cousins, installé à Plassans, où il connaissait
la famille de Saccard, l'avait autrefois recommandé à ce dernier,
lorsque celui-ci recevait tout Paris, dans son hôtel du parc Monceau.
«Oh! à la Bourse, jamais!» répondît le jeune homme, avec un geste
violent, comme s'il chassait le souvenir tragique de son père.
Puis, se remettant à sourire:
«Vous savez que je me suis marié... Oui, avec une petite amie d'enfance.
On nous avait fiancés aux jours où j'étais riche, et elle s'est entêtée
à vouloir quand même du pauvre diable que je suis devenu.
--Parfaitement, j'ai reçu la lettre de faire part, dit Saccard. Et
imaginez-vous que j'ai été en rapport, autrefois, avec votre beau-père,
M. Maugendre, lorsqu'il avait sa manufacture de bâches, à la Villette.
Il a dû y gagner une jolie fortune.»
Cette conversation avait lieu prés d'un banc, et Jordan l'interrompit,
pour présenter un monsieur gros et court, à l'aspect militaire, qui se
trouvait assis, et avec lequel il causait, lors de la rencontre.
«Monsieur le capitaine Chave, un oncle de ma femme.... Mme Maugendre, ma
belle-mère, est une Chave, de Marseille.»
Le capitaine s'était levé, et Saccard salua. Celui-ci connaissait de vue
cette figure apoplectique, au cou raidi par l'usage du col de crin, un
de ces types d'infimes joueurs au comptant, qu'on était certain de
rencontrer tous les jours là, d'une heure à trois. C'est un jeu de
gagne-petit, un gain presque assuré de quinze à vingt francs, qu'il faut
réaliser dans la même Bourse.
Jordan avait ajouté avec son bon rire expliquant sa présence:
«Un boursier féroce, mon oncle, dont je ne fais, parfois, que serrer la
main en passant.
--Dame! dit simplement le capitaine, il faut bien jouer, puisque le
gouvernement, avec sa pension, me laisse crever de faim.»
Ensuite, Saccard, que le jeune homme intéressait par sa bravoure à
vivre, lui demanda si les choses de la littérature marchaient. Et
Jordan, s'égayant encore, raconta l'installation de son pauvre ménage à
un cinquième de l'avenue de Clichy; car les Maugendre, qui se défiaient
d'un poète, croyant avoir beaucoup fait en consentant au mariage,
n'avaient rien donné, sous le prétexte que leur fille, après eux, aurait
leur fortune intacte, engraissée d'économies. Non, la littérature ne
nourrit pas son homme, il avait en projet un roman qu'il ne trouvait pas
le temps d'écrire, et il était entré forcément dans le journalisme, où
il bâclait tout ce qui concernait son état, depuis des chroniques,
jusqu'à des comptes rendus de tribunaux et même des faits divers.
«Eh bien, dit Saccard, si je monte ma grande affaire, j'aurai peut-être
besoin de vous. Venez donc me voir.»
Après avoir salué, il tourna derrière la Bourse. Là, enfin, la clameur
lointaine, les abois du jeu cessèrent, ne furent qu'une rumeur vague,
perdue dans le grondement de la place. De ce côté, les marches étaient
également envahies de monde; mais le cabinet des agents de change, dont
on voyait les tentures rouges par les hautes fenêtres, isolait du
vacarme de la grande salle la colonnade, où des spéculateurs, les
délicats, les riches, s'étaient assis commodément à l'ombre,
quelques-uns seuls, d'autres par petits groupes, transformant en une
sorte de club ce vaste péristyle ouvert au plein ciel. C'était un peu,
ce derrière du monument, comme l'envers d'un théâtre, l'entrée des
artistes, avec la rue louche et relativement tranquille, cette rue
Notre-Dame-des-Victoires, occupée toute par des marchands de vin, des
cafés, des brasseries, des tavernes, grouillant d'une clientèle
spéciale, étrangement mêlée. Les enseignes indiquaient aussi la
végétation mauvaise, poussée au bord d'un grand cloaque voisin des
compagnies d'assurances mal famées, des journaux financiers de
brigandage, des sociétés, des banques, des agences, des comptoirs, la
série entière des modestes coupe-gorge, installés dans des boutiques ou
à des entresols, larges comme la main. Sur les trottoirs, au milieu de
la chaussée partout, des hommes rôdaient, attendaient, ainsi qu'à la
corne d'un bois.
Saccard s'était arrêté à l'intérieur des grilles, levant les yeux sur la
porte qui conduit au cabinet des agents de d'ange, avec le regard aigu
d'un chef d'armée examinant sous toutes ses faces la place dont il veut
tenter l'assaut, lorsqu'un grand gaillard, qui sortait d'une taverne,
traversa la rue et vint s'incliner très bas.
«Ah! monsieur Saccard, n'avez-vous rien pour moi? J'ai quitté
définitivement le Crédit mobilier, je cherche une situation.»
Jantrou était un ancien professeur, venu de Bordeaux à Paris, à la
suite d'une histoire restée louche. Obligé de quitter l'Université,
déclassé, mais beau garçon avec sa barbe noire en éventail et sa
calvitie précoce, d'ailleurs lettré, intelligent et aimable, il était
débarqué à la Bourse vers vingt-huit ans, s'y était traîné et sali
pendant dix années comme remisier, en n'y gagnant guère que l'argent
nécessaire a ses vices. Et, aujourd'hui, tout à fait chauve, se désolant
ainsi qu'une fille dont les rides menacent le gagne-pain, il attendait
toujours l'occasion qui devait le lancer au succès, à la fortune.
Saccard, à le voir si humble, se rappela avec amertume, le salut de
Sabatani, chez Champeaux: décidément, les tarés et les ratés seuls lui
restaient. Mais il n'était pas sans estime pour l'intelligence vive de
celui-ci, et il savait bien qu'on fait les troupes les plus braves avec
les désespérés, ceux qui osent tout, ayant tout à gagner. Il se montra
bonhomme.
«Une situation, répéta-t-il. Eh! ça peut se trouver. Venez me voir.
--Rue Saint-Lazare, maintenant, n'est-ce pas?
--Oui, rue Saint-Lazare. Le matin.»
Ils causèrent. Jantrou était très animé contre la Bourse, répétant qu'il
fallait être un coquin pour y réussir, avec la rancune d'un homme qui
n'avait pas eu la coquinerie chanceuse. C'était fini, il voulait tenter
autre chose, il lui semblait que, grâce à sa culture universitaire, à sa
connaissance du monde, il pouvait se faire une belle place dans
l'administration. Saccard l'approuvait d'un hochement de tête. Et, comme
ils étaient sortis des grilles, longeant le trottoir jusqu'à la rue
Brongniart, tous deux s'intéressèrent à un coupé sombre, d'un attelage
très correct, qui était arrêté dans cette rue, le cheval tourné vers la
rue Montmartre. Tandis que le dos du cocher, haut perché, demeurait
d'une immobilité de pierre, ils avaient remarqué qu'une tête de femme, à
deux reprises, paraissait a la portière et disparaissait, vivement. Tout
d'un coup, la tête se pencha, s'oublia, avec un long regard d'impatience
en arrière, du côté de la Bourse.
«La baronne Sandorff», murmura Saccard.
C'était une tête brune très étrange, des yeux noirs brûlants sous des
paupières meurtries, un visage de passion à la bouche saignante, et que
gâtait seulement un nez trop long. Elle semblait fort jolie, d'une
maturité précoce, pour ses vingt-cinq ans, avec son air de bacchante
habillée par les grands couturiers du règne.
«Oui, la baronne, répéta Jantrou. Je l'ai connue, quand elle était jeune
fille, chez son père, le comte de Ladricourt. Oh! un enragé joueur, et
d'une brutalité révoltante. J'allais prendre ses ordres chaque matin, il
a failli me battre un jour. Je ne l'ai pas pleuré, celui-là, quand il
est mort d'un coup de sang, ruiné, à la suite d'une série de
liquidations lamentables.... La petite alors à dû se résoudre à épouser
le baron Sandorff, conseiller à l'ambassade d'Autriche, qui avait
trente-cinq ans de plus qu'elle, et qu'elle avait positivement rendu
fou, avec ses regards de feu.
--Je sais», dit simplement Saccard.
De nouveau, la tête de la baronne avait replongé dans le coupé. Mais,
presque aussitôt, elle reparut, plus ardente, le cou tordu pour voir au
loin, sur la place.
«Elle joue, n'est-ce pas?
--Oh! comme une perdue! Tous les jours de crise, on peut la voir la,
dans sa voiture, guettant les cours, prenant fiévreusement des notes sur
son carnet, donnant des ordres.... Et, tenez! c'était Massias qu'elle
attendait le voici qui la rejoint.»
En effet, Massias courait de toute la vitesse de ses jambes courtes, sa
cote a la main, et ils le virent qui s'accoudait a la portière du coupé,
y plongeant la tête a son tour, en grande conférence avec la baronne.
Puis, comme ils s'écartaient un peu, pour ne pas être surpris dans leur
espionnage, et comme le remisier revenait, toujours courant, ils
l'appelèrent. Lui, d'abord, jeta un regard de côté, s'assurant que le
coin de la rue le cachait; ensuite, il s'arrêta net, essoufflé, son
visage fleuri congestionné, gai quand même, avec ses gros yeux bleus
d'une limpidité enfantine.
«Mais qu'est-ce qu'ils ont? cria-t-il. Voilà le Suez qui dégringole. On
parle d'une guerre avec l'Angleterre. Une nouvelle qui les révolutionne,
et qui vient on ne sait d'où... Je vous le demande un peu, la guerre!
qui est-ce qui peut bien avoir inventé ça? A moins que ça ne se soit
inventé tout seul.... Enfin, un vrai coup de chien.»
Jantrou cligna des yeux.
«La dame mord toujours?
--Oh! enragée! Je porte ses ordres a Nathansohn.»
Saccard, qui écoutait, fit tout haut une réflexion.
«Tiens! c'est vrai, on m'a dit que Nathansohn était entré à la coulisse.
--Un garçon très gentil, Nathansohn, déclara Jantrou, et qui mérite de
réussir. Nous avons été ensemble au Crédit mobilier.... Mais il arrivera,
lui, car il est juif. Son père, un Autrichien, est établi à Besançon,
horloger, je crois.... Vous savez que ça l'a pris un jour, là-bas, au
Crédit, en voyant comment ça se manigançait. Il s'est dit que ce n'était
pas si malin, qu'il n'y avait qu'à avoir une chambre et à ouvrir un
guichet; et il a ouvert un guichet.... Vous êtes content, vous, Massias?
--Oh! content! Vous y avez passé, vous avez raison de dire qu'il faut
être juif; sans ça, inutile de chercher à comprendre, on n'y a pas la
main, c'est la déveine noire.... Quel sale métier! Mais on y est, on y
reste. Et puis, j'ai encore de bonnes jambes, j'espère tout de même.»
Et il repartit, courant et riant. On le disait fils d'un magistrat de
Lyon, frappé d'indignité, tombé lui-même à la Bourse, après la
disparition de son père, n'ayant pas voulu continuer ses études de
droit.
Saccard et Jantrou, à petits pas, revinrent vers la rue Brongniart; et
ils y retrouvèrent le coupé de la baronne; mais les glaces étaient
levées, la voiture mystérieuse paraissait vide, tandis que l'immobilité
du cocher semblait avoir grandi, dans cette attente qui se prolongeait
souvent jusqu'au dernier cours.
«Elle est diablement excitante, reprit brutalement Saccard. Je comprends
le vieux baron.»
Jantrou eut un sourire singulier.
«Oh! le baron, il y a longtemps qu'il en a assez, je crois. Il est très
ladre, dit-on.... Alors, vous savez avec qui elle s'est mise, pour payer
ses factures, le jeu ne suffisant jamais?
--Non.
--Avec Delcambre.
--Delcambre, le procureur général! ce grand homme sec, si jaune, si
rigide!... Ah! je voudrais bien les voir ensemble!»
Et tous deux, très égayés, très allumés, se séparèrent avec une
vigoureuse poignée de main, après que l'un ait rappelé à l'autre qu'il
se permettrait d'aller le voir prochainement.
Dès qu'il se retrouva seul, Saccard fut repris par la voix haute de la
Bourse, qui déferlait avec l'entêtement du flux à son retour. Il avait
tourné le coin, il descendait vers la rue Vivienne, par ce côté de la
place que l'absence de cafés rend sévère. Il longea commerce, le bureau
de poste, les grandes agences d'annonces, de plus en plus assourdi et
enfiévré, à mesure qu'il revenait devant la façade principale; et, quand
il put enfiler le péristyle d'un regard oblique, il fit une nouvelle
pause comme s'il ne voulait pas encore achever le tour de la colonnade,
cette sorte d'investissement passionné dont il l'enserrait. Là, sur cet
élargissement du pavé, la vie s'étalait, éclatait un flot de
consommateurs envahissait les cafés, la boutique du pâtissier ne
désemplissait pas, les étalages attroupaient la foule, celui d'un
orfèvre surtout, flambant de grosses pièces d'argenterie. Et, par les
quatre angles, les quatre carrefours, il semblait que le fleuve des
fiacres et des piétons augmentât, dans un enchevêtrement inextricable;
tandis que le bureau des omnibus aggravait les embarras et que les
voitures des remisiers, en ligne, barraient le trottoir presque d'un
bout à l'autre de la grille. Mais ses yeux s'étaient fixés sur les
marches hautes, où des redingotes s'égrenaient au plein soleil. Puis,
ils remontèrent vers les colonnes dans la masse compacte, un
grouillement noir, à peine éclairé par les taches pâles des visages.
Tous étaient debout, on ne voyait pas les chaises, le rond que faisait
la coulisse, assise sous l'horloge, ne se devinait qu'à une sorte de
bouillonnement, une furie de gestes et de paroles dont l'air frémissait.
Vers la gauche, le groupe des banquiers occupés à des arbitrages, à des
opérations sur le change et sur les chèques anglais, restait plus calme,
sans cesse traversé par la queue de monde qui entrait, allant au
télégraphe. Jusque sous les galeries latérales, les spéculateurs
débordaient, s'écrasaient; et, entre les colonnes, appuyés aux rampes de
fer, il y en avait qui présentaient le ventre ou le dos, comme chez eux,
contre le velours d'une loge. La trépidation, le grondement de machine
sous vapeur, grandissait, agitait la Bourse entière, dans un vacillement
de flamme. Brusquement, il reconnut le remisier Massias qui descendait
les marches à toutes jambes, puis qui sauta dans sa voiture, dont le
cocher lança le cheval au galop.
Alors, Saccard sentit ses poings se serrer. Violemment, il s'arracha, il
tourna dans la rue Vivienne, traversant la chaussée pour gagner le coin
de la rue Feydeau, où se trouvait la maison de Busch. Il venait de se
rappeler la lettre russe qu'il avait à se faire traduire. Mais, comme il
entrait, un jeune homme, planté devant la boutique du papetier qui
occupait le rez-de-chaussée, le salua; et il reconnut Gustave Sédille,
le fils d'un fabricant de soie de la rue des Jeûneurs, que son père
avait placé chez Mazaud, pour étudier le mécanisme des affaires
financières. Il sourit paternellement à ce grand garçon élégant, se
doutant bien de ce qu'il faisait là, en faction. La papeterie Conin
fournissait de carnets toute la Bourse, depuis que la petite Mme Conin y
aidait son mari, le gros Conin, qui, lui, ne sortait jamais de son
arrière-boutique, s'occupait de la fabrication, tandis qu'elle,
toujours, allait et venait, servant au comptoir, faisant les courses
dehors. Elle était grasse, blonde, rose, un vrai petit mouton frisé,
avec des cheveux de soie pâle, très gracieuse, très câline, et d'une
continuelle gaieté. Elle aimait bien son mari, disait-on, ce qui ne
l'empêchait pas, quand un boursier de la clientèle lui plaisait, d'être
tendre; mais pas pour de l'argent, uniquement pour le plaisir, et une
seule fois, dans une maison amie du voisinage, à ce que racontait la
légende. En tout cas, les heureux qu'elle faisait devaient se montrer
discrets et reconnaissants, car elle restait adorée, fêtée, sans un
vilain bruit autour d'elle. Et la papeterie continuait de prospérer,
c'était un coin de vrai bonheur. En passant, Saccard aperçut Mme Conin
qui souriait à Gustave à travers les vitres. Quel joli petit mouton! Il
en eut une sensation délicieuse de caresse. Enfin; il monta.
Depuis vingt ans, Busch occupait tout en haut, au cinquième étage, un
étroit logement composé de deux chambres et d'une cuisine. Né à Nancy,
de parents allemands, il était débarqué là de sa ville natale, il y
avait peu à peu étendu son cercle d'affaires, d'une extraordinaire
complication, sans éprouver le besoin d'un cabinet plus grand,
abandonnant à son frère Sigismond la pièce sur la rue, se contentant de
la petite pièce sur la cour, où les paperasses; les dossiers, les
paquets de toutes sortes s'empilaient tellement, que la place d'une
unique chaise, contre le bureau, se trouvait réservée. Une de ses
grosses affaires était bien le trafic sur les valeurs dépréciées; il les
centralisait, il servait d'intermédiaire entre la petite Bourse et les
«Pieds humides» et les banqueroutiers, qui ont des trous à combler dans
leur bilan; aussi suivait-il les cours, achetant directement parfois,
alimenté surtout par les stocks qu'on lui apportait. Mais, outre l'usure
et tout un commerce caché sur les bijoux et les pierres précieuses, il
s'occupait particulièrement de l'achat des créances. C'était là ce qui
emplissait son cabinet à en faire craquer les murs, ce qui le lançait
dans Paris, aux quatre coins, flairant, guettant, avec des intelligences
dans tous les mondes. Dès qu'il apprenait une faillite, il accourait,
rôdait autour du syndic, finissait par acheter tout ce dont on ne
pouvait rien tirer de bon immédiatement. Il surveillait les études de
notaire, attendait les ouvertures de successions difficiles, assistait
aux adjudications des créances désespérées. Lui-même publiait des
annonces, attirait les créanciers impatients qui aimaient mieux toucher
quelques sous tout de suite que de courir le risque de poursuivre leurs
débiteurs. Et, de ces sources multiples, du papier arrivait, de
véritables hottes, le tas sans cesse accru d'un chiffonnier de la dette:
billets impayés, traités inexécutés, reconnaissances restées vaines,
engagements non tenus. Puis, là-dedans, commençait le triage, le coup de
fourchette dans cet arlequin gâté, ce qui demandait un flair spécial,
très délicat. Dans cette mer de créanciers disparus ou insolvables, il
fallait faire un choix, pour ne pas trop éparpiller son effort. En
principe, il professait que toute créance, même la plus compromise, peut
redevenir bonne, et il avait une série de dossiers admirablement
classés, auxquels correspondait un répertoire des noms, qu'il relisait
de temps à autre, pour s'entretenir la mémoire. Mais, parmi les
insolvables, il suivait naturellement de plus près ceux qu'il sentait
avoir des chances de fortune prochaine: son enquête dénudait les gens,
pénétrait les secrets de famille, prenait note des parentés riches, des
moyens d'existence, des nouveaux emplois surtout, qui permettaient de
lancer des oppositions. Pendant des années souvent, il laissait ainsi
mûrir un homme, pour l'étrangler au premier succès. Quant aux débiteurs
disparus, ils le passionnaient plus encore, le jetaient dans une fièvre
de recherches continuelles, l'oeil sur les enseignes et sur les noms que
les journaux imprimaient, quêtant les adresses comme un chien quête le
gibier. Et, dès qu'il les tenait, les disparus et les insolvables, il
devenait féroce, les mangeait de frais, les vidait jusqu'au sang, tirant
cent francs de ce qu'il avait payé dix sous, en expliquant brutalement
ses risques de joueur, forcé de gagner avec ceux qu'il empoignait ce
qu'il prétendait perdre sur ceux qui lui filaient entre les doigts,
ainsi qu'une fumée.
Dans cette chasse aux débiteurs, la Méchain était une des aides que
Busch aimait le mieux à employer; car, s'il devait avoir ainsi une
petite troupe de rabatteurs à ses ordres, il vivait dans la défiance de
ce personnel, mal famé et affamé; tandis que la Méchain avait pignon sur
rue, possédait derrière la butte Montmartre toute une cité, la Cité de
Naples, un vaste terrain planté de huttes branlantes qu'elle louait au
mois un coin d'épouvantable misère, des meurt-de-faim en tas dans
l'ordure, des trous à pourceau qu'on se disputait et dont elle balayait
sans pitié les locataires avec leur fumier, dès qu'ils ne payaient plus.
Ce qui la dévorait, ce qui lui mangeait les bénéfices de sa cité,
c'était sa passion malheureuse du jeu. Et elle avait aussi le goût des
plaies d'argent, des ruines, des incendies, au milieu desquels on peut
voler des bijoux fondus. Lorsque Busch la chargeait d'un renseignement à
prendre, d'un débiteur à déloger, elle y mettait parfois du sien, se
dépensait pour le plaisir. Elle se disait veuve, mais personne n'avait
connu son mari. Elle venait on ne savait d'où, et elle paraissait avoir
eu toujours cinquante ans, débordante, avec sa mince voix de petite
fille.
Ce jour-là, dès que la Méchain se trouva assise sur l'unique chaise, le
cabinet fut plein, comme bouché par ce dernier paquet de chair, tombé à
cette place. Devant son bureau, Busch, prisonnier, semblait enfoui, ne
laissant émerger que sa tête carrée, au-dessus de la mer des dossiers.
«Voici, dit-elle en vidant son vieux sac de l'énorme tas de papiers qui
le gonflait, voici ce que Fayeux m'envoie de Vendôme.... Il a tout acheté
pour vous, dans cette faillite Charpier, que vous m'aviez dit de lui
signaler.... Cent dix francs.»
Fayeux, qu'elle appelait son cousin, venait d'installer là-bas un bureau
de receveur de rentes. Il avait pour négoce avoué de toucher les coupons
des petits rentiers du pays; et, dépositaire de ces coupons et de
l'argent, il jouait frénétiquement.
«Ça ne vaut pas grand-chose, la province, murmura Busch, mais on y fait
des trouvailles tout de même.»
Il flairait les papiers, les triait déjà d'une main experte, les
classait en gros d'après une première estimation, à l'odeur. Sa face
plate se rembrunissait, il eut une moue désappointée.
«Hum! il n'y a pas gras, rien à mordre. Heureusement que ça n'a pas
coûté cher.... Voici des billets.... Encore des billets.... Si ce sont des
jeunes gens, et s'ils sont venus à Paris, nous les rattraperons
peut-être...»
Mais il eut une légère exclamation de surprise.
«Tiens! qu'est-ce que c'est que ça?»
Il venait de lire, au bas d'une feuille de papier timbre, la signature
du comte de Beauvilliers, et la feuille ne portait que trois lignes,
d'une grosse écriture sénile.
«Je m'engage à payer la somme de dix mille francs mademoiselle Léonie
Cron, le jour de sa majorité.»
«Le comte de Beauvilliers, reprit-il lentement, réfléchissant tout haut,
oui, il a eu des fermes, tout un domaine, du côté de Vendôme.... Il est
mort d'un accident de chasse, il a laissé une femme et deux enfants dans
la gêne. J'ai eu des billets autrefois, qu'ils ont payés
difficilement.... Un farceur, un pas-grand-chose...»
Tout d'un coup, il éclata d'un gros rire, reconstruisant l'histoire.
«Ah! le vieux filou, c'est lui qui a fichu dedans la petite!... Elle ne
voulait pas, et il l'aura décidée avec ce chiffon de papier, qui était
légalement sans valeur. Puis, il est mort.... Voyons, c'est daté de 1854,
il y a dix ans. La fille doit être majeure, que diable! Comment cette
reconnaissance pouvait-elle se trouver entre les mains de Charpier?...
Un marchand de grains, ce Charpier, qui prêtait à la petite semaine.
Sans doute la fille lui a laissé ça en dépôt pour quelques écus; ou bien
peut-être s'était-il chargé du recouvrement...
--Mais, interrompit la Méchain, c'est très bon, ça, un vrai coup!»
Busch haussa dédaigneusement les épaules.
«Eh! non, je vous dis qu'en droit ça ne vaut rien.... Que je présente ça
aux héritiers, et ils peuvent m'envoyer promener, car il faudrait faire
la preuve que l'argent est réellement dû... Seulement, si nous
retrouvons la fille, j'espère les amener à être gentils et à s'entendre
avec nous, pour éviter un tapage désagréable.... Comprenez-vous? cherchez
cette Léonie Cron, écrivez à Fayeux pour qu'il nous déniche là-bas.
Ensuite, nous verrons à rire.»
Il avait fait des papiers deux tas qu'il se promettait d'examiner à
fond, quand il serait seul, et il restait immobile, les mains ouvertes,
une sur chaque tas.
Après un silence, la Méchain reprit:
«Je me suis occupée des billets Jordan.... J'ai bien cru que j'avais
retrouvé notre homme. Il a été employé quelque part, il écrit maintenant
dans les journaux. Mais on vous reçoit si mal, dans les journaux; on
refuse de vous donner les adresses. Et puis, je crois qu'il ne signe
pas ses articles de son vrai nom.»
Sans une parole, Busch avait allongé le bras pour prendre, à sa place
alphabétique, le dossier Jordan. C'étaient six billets de cinquante
francs, datés de cinq années déjà et échelonnés de mois en mois, une
somme totale de trois cents francs, que le jeune homme avait souscrite à
un tailleur, aux jours de misère. Impayés à leur présentation, les
billets s'étaient grossis de frais énormes, et le dossier débordait
d'une formidable procédure. A cette heure, la dette atteignait sept cent
trente francs quinze centimes.
«Si c'est un garçon d'avenir, murmura Busch, nous le pincerons
toujours.»
Puis, une liaison d'idées se faisant sans doute en lui, il s'écria:
«Et dites donc, l'affaire Sicardot, nous l'abandonnons?»
La Méchain leva au ciel ses gros bras éplorés. Toute sa monstrueuse
personne en eut un remous de désespoir.
«Ah! Seigneur Dieu! gémit-elle de sa voix de flûte, j'y laisserai ma
peau!»
L'affaire Sicardot était toute une histoire romanesque qu'elle aimait
conter. Une petite-cousine à elle, Rosalie Chavaille, la fille tardive
d'une soeur de son père avait été prise à seize ans, un soir, sur les
marches de l'escalier, dans une maison de la rue de la Harpe, où elle et
sa mère occupaient un petit logement au sixième. Le pis était que le
monsieur, un homme marié, débarqué depuis huit jours à peine, avec sa
femme, dans une chambre que sous-louait une dame du second, s'était
montré si amoureux, que la pauvre Rosalie, renversée d'une main trop
prompte contre l'angle d'une marche, avait eu l'épaule démise. De là,
juste colère de la mère, qui avait failli faire un esclandre affreux,
malgré les larmes de la petite, avouant qu'elle avait bien voulu, que
c'était un accident et qu'elle aurait trop de peine, si l'on envoyait le
monsieur en prison. Alors, la mère, se taisant, s'était contentée
d'exiger de celui-ci une somme de six cents francs, répartie en douze
billets, cinquante francs par mois, pendant une année; et il n'avait pas
eu de marché vilain, c'était même modeste, car sa fille, qui finissait
son apprentissage de couturière, ne gagnait plus rien, malade, au lit,
coûtant gros, si mal soignée d'ailleurs, que, les muscles de son bras
s'étant rétractés, elle devenait infirme.
Avant la fin du premier mois, le monsieur avait disparu, sans laisser
son adresse. Et les malheurs continuaient, tapaient dru comme grêle:
Rosalie accouchait d'un garçon, perdait sa mère, tombait à une sale vie,
à une misère noire. Échouée à la Cité de Naples, chez sa petite-cousine,
elle avait traîné les rues jusqu'à vingt-six ans, ne pouvant se servir
de son bras, vendant parfois des citrons aux Halles, disparaissant
pendant des semaines avec des hommes, qui la renvoyaient ivre et bleue
de coups. Enfin, l'année d'auparavant, elle avait eu la chance de
crever, des suites d'une bordée plus aventureuse que les autres. Et la
Méchain avait dû garder l'enfant, Victor; et il ne restait de toute
cette aventure que les douze billets impayés, signés Sicardot. On
n'avait jamais pu en savoir davantage: le monsieur s'appelait Sicardot.
D'un nouveau geste, Busch prit le dossier Sicardot, une mince chemise
de papier gris. Aucun frais n'avait été fait, il n'y avait là que les
douze billets.
«Encore si Victor était gentil! expliquait lamentablement la vieille
femme. Mais imaginez-vous, un enfant épouvantable.... Ah! c'est dur de
faire des héritages pareils, un gamin qui finira sur l'échafaud, et ces
morceaux de papier dont jamais je ne tirerai rien!»
Busch tenait ses gros yeux pâles obstinément fixés sur les billets. Que
de fois il les avait étudiés ainsi, espérant, dans un détail inaperçu,
dans la forme des lettres, jusque dans le grain du papier timbré,
découvrir un indice. Il prétendait que cette écriture pointue et fine ne
devait pas lui être inconnue.
«C'est curieux, répétait-il une fois encore, j'ai certainement vu déjà
des _a_ et des _o_ pareils, si allongés, qu'ils ressemblent à des _i_.»
Juste à ce moment, on frappa; et il pria la Méchain d'allonger la main
pour ouvrir; car la pièce donnait directement sur l'escalier. Il fallait
la traverser si l'on voulais gagner l'autre, celle qui avait vue sur la
rue. Quant à la cuisine, un trou sans air, elle se trouvait de l'autre
côté du palier.
«Entrez, monsieur.»
Et ce fut Saccard qui entra. Il souriait, égayé intérieurement par la
plaque de cuivre, vissée sur la porte et portant en grosses lettres
noires le mot Contentieux.
«Ah! oui, monsieur Saccard, vous venez pour cette traduction.... Mon
frère est là, dans l'autre pièce.... Entrez, entrez donc.»
Mais la Méchain bouchait absolument le passage, et elle dévisageait le
nouveau venu, l'air de plus en plus surpris. Il fallut tout une
manoeuvre lui recula dans l'escalier, elle-même sortit, s'effaçant sur
le palier, de façon qu'il pût entrer et gagner enfin la chambre voisine,
où il disparut. Pendant ces mouvements compliqués, elle ne l'avait pas
quitté des yeux.
«Oh! souffla-t-elle, oppressée, ce M. Saccard, je ne l'avais jamais tant
vu.... Victor est tout son portrait.»
Busch sans comprendre d'abord, la regardait. Puis, une brusque
illumination se fit, il eut un juron étouffé.
«Tonnerre de Dieu! c'est ça, je savais bien que j'avais vu ça quelque
part!»
Et, cette fois, il se leva, bouleversa les dossiers, finit par trouver
une lettre que Saccard lui avait écrite, l'année précédente, pour lui
demander du temps en faveur d'une dame insolvable. Vivement, il compara
l'écriture des billets à celle de cette lettre c'étaient bien les mêmes
_a_ et les mêmes _o_, devenus avec le temps plus aigus encore et il y
avait aussi une identité de majuscules évidente.
«C'est lui, c'est lui, répétait-il. Seulement, voyons, pourquoi
Sicardot, pourquoi pas Saccard?»
Mais, dans sa mémoire, une histoire confuse s'éveillait, le passé de
Saccard, qu'un agent d'affaires Larsonneau, millionnaire aujourd'hui,
lui avait conté. Saccard tombant à Paris au lendemain du coup d'État,
venant exploiter la puissance naissante de son frère Rougon, et d'abord
sa misère dans les rues noires de l'ancien Quartier latin, et ensuite sa
fortune rapide, à la faveur d'un louche mariage quand il avait eu la
chance d'enterrer sa femme. C'était lors de ces débuts difficiles qu'il
avait changé son nom de Rougon contre celui de Saccard, en transformant
simplement le nom de cette première femme, qui se nommait Sicardot.
«Oui, oui, Sicardot, je me souviens parfaitement, murmura Busch. Il a eu
le front de signer le nom du nom de sa femme. Sans doute le ménage avait
donné ce nom, en descendant rue de la Harpe. Et puis, le bougre prenait
toutes sortes de précautions, devait déménager à la moindre alerte...
Ah! il ne guettait pas que les écus, il culbutait aussi les gamines dans
les escaliers! C'est bête, ça finira par lui jouer un vilain tour.
--Chut! chut, reprit la Méchain. Nous le tenons, et on peut bien dire
qu'il y a un bon Dieu. Enfin, je vas donc être récompensée de tout ce
que j'ai fait pour ce pauvre petit Victor, que j'aime bien tout de même,
allez, quoiqu'il soit indécrottable.»
Elle rayonnait, ses yeux minces pétillaient dans la graisse fondante de
son visage.
Mais Busch, après le coup de fièvre de cette solution longtemps
cherchée, que le hasard lui apportait, se refroidissait à la réflexion,
hochait la tête. Sans doute Saccard, bien que ruiné pour le moment,
était encore bon à tondre. On pouvait tomber sur un père moins
avantageux. Seulement, il ne se laisserait pas ennuyer, il avait la dent
terrible. Et puis, quoi? il ne savait certainement pas lui-même qu'il
avait un fils, il pourrait nier, malgré cette ressemblance
extraordinaire qui stupéfiait la Méchain. Du reste, il était une seconde
fois veuf, libre, il ne devait compte de son passé à personne, de sorte
que, même s'il acceptait le petit, aucune peur, aucune menace n'était à
exploiter contre lui. Quant à ne tirer de sa paternité que les six cents
francs des billets, c'était en vérité trop misérable, ça ne valait pas
la peine d'avoir été si miraculeusement aidé par le hasard. Non, non! il
fallait réfléchir, nourrir ça, trouver le moyen de couper la moisson en
pleine maturité.
«Ne nous pressons pas, conclut Busch. D'ailleurs, il est par terre,
laissons-lui le temps de se relever.»
Et, avant de congédier la Méchain, il acheva d'examiner avec elle les
menues affaires dont elle était chargée, une jeune femme qui avait
engagé ses bijoux pour un amant, un gendre dont la dette serait payée
par sa belle-mère, sa maîtresse, si l'on savait s'y prendre, enfin les
variétés les plus délicates du recouvrement si complexe et si difficile
des créances.
Saccard, en entrant dans la chambre voisine, était resté quelques
secondes ébloui par la clarté blanche de la fenêtre, aux vitres
ensoleillées, sans rideaux. Cette pièce, tapissée d'un papier pâle à
fleurettes bleues, était nue simplement un petit lit de fer dans un
coin, une table de sapin au milieu, et deux chaises de paille. Le long
de la cloison de gauche, des planches à peine rabotées servaient de
bibliothèque, chargées de livres, de brochures, de journaux, de papiers
de toutes sortes. Mais la grande lumière du ciel, à ces hauteurs,
mettait dans cette nudité comme une gaieté de jeunesse, un rire de
fraîcheur ingénue. Et le frère de Busch, Sigismond, un garçon de
trente-cinq ans, imberbe, aux cheveux châtains, longs et rares, se
trouvait là, assis devant la table, son vaste front bossu dans sa
maigre main, si absorbé par la lecture d'un manuscrit, qu'il ne tourna
point la tête, n'ayant pas entendu la porte s'ouvrir.
C'était une intelligence, ce Sigismond, élevé dans les universités
allemandes, qui, outre le français, sa langue maternelle, parlait
l'allemand, l'anglais et le russe. En 1849, à Cologne, il avait connu
Karl Marx, était devenu le rédacteur le plus aimé de sa Nouvelle Gazette
rhénane; et, dès ce moment, sa religion s'était fixée, il professait le
socialisme avec une foi ardente, ayant fait le don de sa personne
entière à l'idée d'une prochaine rénovation sociale, qui devait assurer
le bonheur des pauvres et des humbles. Depuis que son maître, banni
d'Allemagne, forcé de s'exiler de Paris à la suite des journées de Juin,
vivait à Londres, écrivait, s'efforçait d'organiser le parti, lui
végétait de son côté, dans ses rêves, tellement insoucieux de sa vie
matérielle, qu'il serait sûrement mort de faim, si son frère ne l'avait
recueilli, rue Feydeau, près de la Bourse, en lui donnant la pensée
d'utiliser sa connaissance des langues pour s'établir traducteur. Ce
frère aîné adorait son cadet, d'une passion maternelle, loup féroce aux
débiteurs, très capable de voler dix sous dans le sang d'un homme, mais
tout de suite attendri aux larmes, d'une tendresse passionnée et
minutieuse de femme, dès qu'il s'agissait de ce grand garçon distrait,
resté enfant. Il lui avait donné la belle chambre sur la rue, il le
servait comme une bonne, menait leur étrange ménage, balayant, faisant
les lits, s'occupant de la nourriture qu'un petit restaurant du
voisinage montait deux fois par jour. Lui, si actif, la tête bourrée de
mille affaires, le tolérait oisif, car les traductions ne marchaient
pas, entravées de travaux personnels; et il lui défendait même de
travailler, inquiet d'une petite toux mauvaise; et malgré son dur amour
de l'argent, sa cupidité assassine qui mettait dans la conquête de
l'argent l'unique raison de vivre, il souriait indulgemment des théories
du révolutionnaire, il lui abandonnait le capital comme un joujou à un
gamin, quitte à le lui voir briser.
Sigismond, de son côté, ne savait même pas ce que son frère faisait dans
la pièce voisine. Il ignorait tout de cet effroyable négoce sur les
valeurs déclassées et sur l'achat des créances, il vivait plus haut,
dans un songe souverain de justice. L'idée de charité le blessait, le
jetait hors de lui: la charité, c'était l'aumône, l'inégalité consacrée
par la bonté; et il n'admettait que la justice; les droits de chacun
reconquis, posés en immuables principes de la nouvelle organisation
sociale. Aussi, à la suite de Karl Marx, avec lequel il était en
continuelle correspondance, épuisait-il ses jours à étudier cette
organisation, modifiant, améliorant sans cesse sur le papier la société
de demain, couvrant de chiffres d'immenses pages, basant sur la science
l'échafaudage compliqué de l'universel bonheur. Il retirait le capital
aux uns pour le répartir entre tous les autres, il remuait les
milliards, déplaçait d'un trait de plume la fortune du monde; et cela,
dans cette chambre nue, sans une autre passion que son rêve, sans un
besoin de jouissance à satisfaire, d'une frugalité telle, que son frère
devait se fâcher pour qu'il bût du vin et mangeât de la viande. Il
voulait que le travail de tout homme, mesuré selon ses forces, assurât
le contentement de ses appétits lui, se tuait à la besogne et vivait de
rien. Un vrai sage, exalté dans l'étude, dégagé de la vie matérielle,
très doux et très pur. Depuis le dernier automne, il toussait de plus en
plus, la phtisie l'envahissant qu'il daignât même s'en apercevoir et se
soigner.
Mais Saccard ayant fait un mouvement, Sigismond enfin leva ses grands
yeux vagues, et s'étonna, bien qu'il connût le visiteur.
«C'est pour une lettre à traduire.»
La surprise du jeune homme augmentait, car il avait découragé les
clients, les banquiers, les spéculateurs, les agents de change, tout ce
monde de la Bourse, qui reçoit particulièrement d'Angleterre et
d'Allemagne, une correspondance nombreuse, des circulaires, des statuts
de société.
«Oui, une lettre en langue russe. Oh! dix lignes seulement.»
Alors, il tendit la main, le russe étant resté sa spécialité, lui seul
le traduisant couramment, au milieu des autres traducteurs du quartier,
qui vivaient de l'allemand et de l'anglais. La rareté des documents
russes, sur le marché de Paris, expliquait ses longs chômages.
Tout haut, il lut la lettre, en français. C'était, en trois phrases, une
réponse favorable d'un banquier de Constantinople, un simple oui, dans
une affaire.
«Ah! merci», s'écria Saccard, qui parut enchanté.
Et il pria Sigismond d'écrire les quelques lignes de la traduction au
revers de la lettre. Mais celui-ci fut pris d'un terrible accès de toux,
qu'il étouffa dans son mouchoir, pour ne pas déranger son frère, qui
accourait, dès qu'il l'entendait tousser ainsi. Puis, la crise passée,
il se leva, alla ouvrir la fenêtre toute grande, étouffant, voulant
respirer l'air. Saccard, qui l'avait suivi, jeta un coup d'oeil dehors,
eut une légère exclamation.
«Tiens! vous voyez la Bourse. Oh! qu'elle est drôle, d'ici.»
Jamais, en effet, il ne l'avait vue sous un si singulier aspect, à vol
d'oiseau, avec les quatre vastes pentes de zinc de sa toiture,
extraordinairement développées, hérissées d'une forêt de tuyaux. Les
pointes des paratonnerres se dressaient, pareilles à des lances
gigantesques menaçant le ciel. Et le monument lui-même n'était plus
qu'un cube de pierre, strié régulièrement par les colonnes, un cube d'un
gris sale, nu et laid, planté d'un drapeau en loques. Mais, surtout, les
marches et le péristyle l'étonnaient, piquetés de fourmis noires, toute
une fourmilière en révolution, s'agitant, se donnant un mouvement
énorme, qu'on ne s'expliquait plus, de si haut, et qu'on prenait en
pitié.
«Comme ça rapetisse! reprit-il. On dirait qu'on va tous les prendre dans
la main, d'une poignée.»
Puis, connaissant les idées de son interlocuteur, il ajouta en riant:
«Quand balayez-vous tout ça, d'un coup de pied?»
Sigismond haussa les épaules.
«A quoi bon? vous vous démolissez bien vous-mêmes.»
Et, peu à peu, il s'anima, il déborda du sujet dont il était plein. Un
besoin de prosélytisme le lançait, au moindre mot, dans l'exposition de
son système.
«Oui, oui, vous travaillez pour nous, sans vous en douter.... Vous êtes
là quelques usurpateurs, qui expropriez la masse du peuple; et quand
vous serez gorgés, nous n'aurons qu'à vous exproprier à notre tour...
Tout accaparement, toute centralisation conduit au collectivisme. Vous
nous donnez une leçon pratique, de même que les grandes propriétés
absorbant les lopins de terre, les grands producteurs dévorant les
ouvriers en chambre, les grandes maisons de crédit et les grands
magasins tuant toute concurrence, s'engraissant de la ruine des petites
banques et des petites boutiques, sont un acheminement lent, mais
certain, vers le nouvel état social.... Nous attendons que tout craque,
que le mode de production actuelle ait abouti au malaise intolérable des
ses dernières conséquences. Alors, les bourgeois et les paysans
eux-mêmes nous aideront.»
Saccard, intéressé, le regardait avec une vague inquiétude, bien qu'il
le prît pour un fou.
«Mais enfin, expliquez-moi, qu'est-ce que c'est que votre
collectivisme?
Le collectivisme, c'est la transformation des capitaux privés, vivant
des luttes de la concurrence, en un capital social unitaire, exploité
par le travail de tous.... Imaginez une société où les instruments de la
production sont la propriété de tous, où tout le monde travaille selon
son intelligence et sa vigueur, et où les produits de cette coopération
sociale sont distribués à chacun, au prorata de son effort. Rien n'est
plus simple, n'est-ce pas? une production commune dans les usines, les
chantiers et les ateliers de la nation; puis, un échange, un paiement en
nature. Si il y a surcroît de production, on le met dans des entrepôts
publics, d'où il est repris pour combler les déficits qui peuvent se
produire. C'est une balance à faire.... Et cela, comme d'un coup de
hache, abat l'arbre pourri. Plus de concurrence, plus de capital privé,
donc plus d'affaires d'aucune sorte, ni commerce, ni marchés, ni
Bourses. L'idée de gain n'a plus aucun sens. Les sources de la
spéculation, les rentes gagnées sans travail, sont taries.
Oh! oh! interrompit Saccard, ça changerait diablement les habitudes de
bien du monde! Mais ceux qui ont des rentes aujourd'hui, qu'en faite
vous? Ainsi, Gundermann, vous lui prenez son milliard?
--Nullement, nous ne sommes pas des voleurs. Nous le rachèterions son
milliard, toutes ses valeurs, ses titres de rente, par de bons de
jouissance, divisés en annuités. Et vous imaginez-vous ce capital
immense remplacé ainsi par une richesse suffocante de moyens de
consommation en moins de cent années, les descendants de votre
Gundermann seraient réduits, comme les autres citoyens, au travail
personnel; car les annuités finiraient bien par s'épuiser, et ils
n'auraient pu capitaliser leurs économies forcées, le trop-plein de cet
écrasement de provisions, en admettant même qu'on conserve intact le
droit d'héritage.... Je vous dis que cela balaie d'un coup, non seulement
les affaires individuelles, les sociétés d'actionnaires, les
associations de capitaux privés, mais encore toutes les sources
indirectes de rentes, tous les systèmes de crédit, prêts, loyers,
fermages.... Il n'y a plus, comme mesure de la valeur, que le travail. Le
salaire se trouve naturellement supprimé, n'étant pas, dans l'état
capitaliste actuel, équivalent au produit exact du travail, puisqu'il ne
représente jamais que ce qui est strictement nécessaire au travailleur
pour son entretien quotidien. Et il faut reconnaître que l'état actuel
est seul coupable, que le patron le plus honnête est bien forcé de
suivre la dure loi de la concurrence, d'exploiter ses ouvriers, s'il
veut vivre. C'est notre système social entier à détruire.... Ah!
Gundermann étouffant sous l'accablement de ses bons de jouissance! les
héritiers de Gundermann n'arrivant pas à tout manger, obligés de donner
aux autres et de reprendre la pioche ou l'outil, comme les camarades!»
Et Sigismond éclata d'un bon rire d'enfant en récréation, toujours
debout près de la fenêtre, les regards sur la Bourse, où grouillait la
noire fourmilière du jeu. Des rougeurs ardentes montaient à ses
pommettes, il n'avait d'autre amusement que de s'imaginer ainsi les
plaisantes ironies de la justice de demain.
Le malaise de Saccard avait grandi. Si ce rêveur éveillé disait vrai,
pourtant? s'il avait deviné l'avenir? Il expliquait des choses qui
semblaient très claires et sensées.
«Bah! murmura-t-il pour se rassurer, tout ça n'arrivera pas l'année
prochaine.
--Certes! reprit le jeune homme, redevenu grave et las. Nous sommes dans
la période transitoire, la période d'agitation. Peut-être y aura-t-il
des violences révolutionnaires, elles sont souvent inévitables. Mais les
exagérations, les emportements sont passagers.... Oh! je ne me dissimule
pas les grandes difficultés immédiates. Tout cet avenir rêvé semble
impossible, on n'arrive pas à donner aux gens une idée raisonnable de
cette société future, cette société de juste travail, dont les moeurs
seront si différentes des nôtres. C'est comme un autre monde dans une
autre planète.... Et puis, il faut bien le confesser, la réorganisation
n'est pas prête, nous cherchons encore. Moi, qui ne dors plus guère, j'y
épuise mes nuits. Par exemple, il est certain qu'on peut nous dire: "Si
les choses sont ce qu'elles sont, c'est que la logique des faits humains
les a faites ainsi." Dès lors, quel labeur pour ramener le fleuve à sa
source et le diriger dans une autre vallée!... Certainement, l'état
social actuel a dû sa prospérité séculaire au principe individualiste,
que l'émulation, l'intérêt personnel rend d'une fécondité de production
sans cesse renouvelée. Le collectivisme arrivera-t-il jamais à cette
fécondité, et par quel moyen activer la fonction productive du
travailleur, quand l'idée de gain sera détruite? Là est, pour moi, le
doute, l'angoisse, le terrain faible où il faut que nous nous battions,
si nous voulons que la victoire du socialisme s'y décide un jour.... Mais
nous vaincrons, parce que nous sommes la justice. Tenez! vous voyez ce
monument devant vous.... Vous le voyez?
--La Bourse? dit Saccard. Parbleu! oui, je la vois!
--Eh bien, ce serait bête de la faire sauter, qu'on la rebâtirait
ailleurs.... Seulement, je vous prédis qu'elle sautera d'elle-même, quand
l'État l'aura expropriée, devenu logiquement l'unique et universelle
banque de la nation; et, qui sait? elle servira alors d'entrepôt public
à nos richesses trop grandes, un des greniers d'abondance où nos
petits-fils trouveront le luxe de leurs jours de fête!»
D'un geste large, Sigismond ouvrait cet avenir de bonheur général et
moyen. Et il s'était tellement exalté, qu'un nouvel accès de toux le
secoua, revenu à sa table, les coudes parmi ses papiers, la tête entre
les mains, pour étouffer le râle déchiré de sa gorge. Mais, cette fois,
il ne se calmait pas. Brusquement, la porte s'ouvrit, Busch accourut,
ayant congédié la Méchain, l'air bouleversé, souffrant lui-même de cette
toux abominable. Tout de suite, il s'était penché, avait pris son frère
dans ses grands bras, comme un enfant dont on berce la douleur.
«Voyons, mon petit, qu'est-ce que tu as encore, à t'étrangler? Tu sais,
je veux que tu fasses venir un médecin. Ce n'est pas raisonnable.... Tu
auras trop causé, c'est sûr.»
Et il regardait d'un oeil oblique Saccard, resté au milieu de la pièce,
décidément bousculé par ce qu'il venait d'entendre, dans la bouche de ce
grand diable, si passionné et si malade, qui, de sa fenêtre, là-haut,
devait jeter un sort sur la Bourse, avec ses histoires de tout balayer
pour tout reconstruire.
«Merci, je vous laisse, dit le visiteur, ayant hâte d'être dehors.
Envoyez-moi ma lettre, avec les dix lignes de traduction.... J'en attends
d'autres, nous réglerons le tout ensemble.»
Mais, la crise étant finie, Busch le retint un instant encore.
«A propos, la dame qui était là tout à l'heure vous a connu autrefois,
oh, il y a longtemps.
--Ah! Où donc?
--Rue de la harpe, en 52.»
Si maître qu'il fût de lui, Saccard devint pâle. Un tic nerveux tira sa
bouche. Ce n'était point qu'il se rappelât à cette minute, la gamine
culbutée dans l'escalier: il ne l'avait même pas sue enceinte, il
ignorait l'existence de l'enfant. Mais le rappel des misérables années
de ses débuts lui était toujours désagréable.
«Rue de la Harpe, oh! je n'y ai habité que huit jours lors de mon
arrivée à Paris, le temps de rechercher un logement.... Au revoir!!
--Au revoir!» accentua Busch, qui se trompa, voyant un aveu dans cet
embarras, et qui déjà cherchait de quelle façon large il exploiterait
l'aventure.
De nouveau dans la rue, Saccard retourna machinalement vers la place de
la Bourse. Il était tout frissonnant, il ne regarda même pas la petite
Mme Conin, dont la jolie figure blonde souriait, à la porte de la
papeterie. Sur la place, l'agitation avait grandi, la clameur du jeu
venait battre les trottoirs grouillant de monde, avec la violence
débridée d'une marée haute. C'était le coup de gueule de trois heures
moins un quart, la bataille des derniers cours, l'enragement à savoir
qui s'en irait les mains pleines. Et, debout à l'angle de la rue de la
Bourse en face du péristyle, il croyait reconnaître, dans la bousculade
confuse, sous les colonnes, le baissier Moser et le haussier Pillerault,
tous les deux aux prises; tandis qu'il s'imaginait entendre, sortie du
fond de la grande salle, la voix aiguë de l'agent de change Mazaud, que
couvraient par moments les éclats de Nathansohn, assis sous l'horloge,
à la coulisse. Mais une voiture, qui rasait le ruisseau, faillit
l'éclabousser. Massias sauta, avant même que le cocher eût arrêté, monta
les marches d'un bond, apportant, hors d'haleine, le dernier ordre d'un
client.
Et lui, toujours immobile et debout, les yeux sur la mêlée, là-haut,
remâchait sa vie, hanté par le souvenir de ses débuts, que la question
de Busch venait de réveiller.
Il se rappelait la rue de la Harpe, puis la rue Saint-Jacques, où il
avait traîné ses bottes éculées d'aventurier conquérant, débarqué à
Paris pour le soumettre; et une fureur le reprenait, à l'idée qu'il ne
l'avait pas soumis encore, qu'il était de nouveau sur le pavé, guettant
la fortune, inassouvi, torturé d'une faim de jouissance telle, que
jamais il n'en avait souffert davantage. Ce fou de Sigismond le disait
avec raison: le travail ne peut faire vivre, les misérables et les
imbéciles travaillent seuls, pour engraisser les autres. Il n'y avait
que le jeu, le jeu qui, du soir au lendemain, donne d'un coup le
bien-être, le luxe, la vie large, la vie tout entière. Si ce vieux monde
social devait crouler un jour, est-ce qu'un homme comme lui n'allait pas
encore trouver le temps et la place de combler ses désirs, avant
l'effondrement?
Mais un passant le coudoya, qui ne se retourna même pas pour s'excuser.
Il reconnut Gundermann faisant sa petite promenade de santé, il le
regarda entrer chez un confiseur, d'où ce roi de l'or rapportait parfois
une boîte de bonbons d'un franc à ses petites-filles. Et ce coup de
coude, à cette minute, dans la fièvre dont l'accès montait en lui,
depuis qu'il tournait ainsi autour de la Bourse, coude, à cette minute,
dans la fièvre dont l'accès montait fut comme le cinglement, la poussée
dernière qui le décida. Il avait achevé d'enserrer la place, il
donnerait l'assaut. C'était le serment d'une lutte sans merci: il ne
quitterait pas la France, il braverait son frère, il jouerait la partie
suprême, une bataille de terrible audace, qui lui mettrait Paris sous
les talons, ou qui le jetterait au ruisseau, les reins cassés.
Jusqu'à la fermeture, Saccard s'entêta, debout à son poste d'observation
et de menace. Il regarda le péristyle se vider, les marches se couvrir
de la lente débandade de tout ce monde échauffé et las. Autour de lui,
l'encombrement du pavé et des trottoirs continuait, un flot ininterrompu
de gens, l'éternelle foule à exploiter, les actionnaires de demain, qui
ne pouvaient passer devant cette grande loterie de la spéculation, sans
tourner la tête, dans le désir et la crainte de ce qui se faisait là, ce
mystère des opérations financières, d'autant plus attirant pour les
cervelles françaises, que très peu d'entre elles le pénètrent.
II
Après sa dernière et désastreuse affaire de terrains, lorsque Saccard
dut quitter son palais du parc Monceau, qu'il abandonnait à ses
créanciers, pour éviter une catastrophe plus grande, son idée fut
d'abord de se réfugier chez son fils Maxime. Celui-ci, depuis la mort de
sa femme, qui dormait dans un petit cimetière de la Lombardie, occupait
seul un hôtel de l'avenue de l'Impératrice, où il avait organisé sa vie
avec un sage et féroce égoïsme; il y mangeait la fortune de la morte
sans une faute, en garçon de faible santé que le vice avait précocement
mûri; et, d'une voix nette, il refusa à son père de le prendre chez lui,
pour continuer à vivre tous deux en bon accord, expliquait-il de son air
souriant et avisé.
Dès lors, Saccard songea à une autre retraite. Il allait louer une
petite maison à Passy, un asile bourgeois de commerçant retiré,
lorsqu'il se souvint que le rez-de-chaussée et le premier étage de
l'hôtel d'Orviedo, rue Saint-Lazare, n'étaient toujours pas occupés,
portes et fenêtres closes. La princesse d'Orviedo, installée dans trois
chambres du second depuis la mort de son mari, n'avait pas même fait
mettre d'écriteau à la porte cochère, que les herbes envahissaient. Une
porte basse, à l'autre bout de la façade, menait au deuxième étage, par
un escalier de service. Et, souvent en rapport d'affaires avec la
princesse, dans les visites qu'il lui rendait, il s'était étonné de la
négligence qu'elle apportait à tirer un parti convenable de son
immeuble. Mais elle hochait la tête, elle avait sur les choses de
l'argent des idées à elle. Pourtant, lorsqu'il se présenta pour louer en
son nom, elle consentit tout de suite, elle lui céda, moyennant un loyer
dérisoire de dix mille francs, ce rez-de-chaussée et ce premier étage
somptueux, d'installation princière, qui en valait certainement le
double.
On se souvenait du faste affiché par le prince d'Orviedo. C'était dans
le coup de fièvre de son immense fortune financière, lorsqu'il était
venu d'Espagne, débarquant à Paris au milieu d'une pluie de millions,
qu'il avait acheté et fait réparer cet hôtel, en l'attendant le palais
de marbre et d'or dont il rêvait d'étonner le monde. La construction
datait du siècle dernier, une de ces maisons de plaisance, bâties au
milieu de vastes jardins par des seigneurs galants; mais, démolie en
partie, rebâtie dans de plus sévères proportions, elle n'avait gardé, de
son parc d'autrefois, qu'une large cour bordée d'écuries et de remises,
que la rue projetée du Cardinal-Fesch allait sûrement emporter. Le
prince la tenait de la succession d'une demoiselle Saint-Germain, dont
la propriété s'étendait jadis jusqu'à la rue des Trois-Frères, l'ancien
prolongement de la rue Taitbout. D'ailleurs, l'hôtel avait conservé son
entrée sur la rue Saint-Lazare, côte à côte avec une grande bâtisse de
la même époque, la Folie-Beauvilliers d'autrefois, que les Beauvilliers
occupaient encore, à la suite d'une ruine lente; et eux possédaient un
reste d'admirable jardin, des arbres magnifiques, condamnés aussi à
disparaître, dans le bouleversement prochain du quartier.
Au milieu de son désastre, Saccard traînait une queue de serviteurs, les
débris de son trop nombreux personnel un valet de chambre, un chef de
cuisine et sa femme, chargée de la lingerie, une autre femme restée on
ne savait pourquoi, un cocher et deux palefreniers; et il encombra les
écuries et les remises, y mit deux chevaux, trois voitures, installa au
rez-de-chaussée un réfectoire pour ses gens. C'était l'homme qui n'avait
pas cinq cents francs solides dans sa caisse, mais qui vivait sur un
pied de deux ou trois cent mille francs par an. Aussi trouva-t-il le
moyen de remplir de sa personne les vastes appartements du premier
étage, les trois salons, les cinq chambres à coucher, sans compter
l'immense salle à manger, où l'on dressait une table de cinquante
couverts. Là, autrefois, une porte ouvrait sur un escalier intérieur,
conduisant au second étage, dans une autre salle à manger, plus petite;
et la princesse, qui avait récemment loué cette partie du second à un
ingénieur, M. Hamelin, un célibataire vivant avec sa soeur, s'était
contentée de faire condamner la porte, à l'aide de deux fortes vis. Elle
partageait ainsi l'ancien escalier de service avec ce locataire, tandis
que Saccard avait seul la jouissance du grand escalier. Il meubla en
partie quelques pièces de ses dépouilles du parc Monceau, laissa les
autres vides, parvint quand même à rendre la vie à cette enfilade de
murailles tristes et nues, dont une main obstinée semblait avoir arraché
jusqu'aux moindres bouts de tenture, dès le lendemain de la mort du
prince. Et il put recommencer le rêve d'une grande fortune.
La princesse d'Orviedo était alors une des curieuses physionomies de
Paris. Il y avait quinze ans, elle s'était résignée à épouser le prince,
qu'elle n'aimait point, pour obéir à un ordre formel de sa mère, la
duchesse de Combeville. A cette époque, cette jeune fille de vingt ans
avait un grand renom de beauté et de sagesse, très religieuse, un peu
trop grave, bien qu'aimant le monde avec passion. Elle ignorait les
singulières histoires qui couraient sur le prince, les origines de sa
royale fortune évaluée à trois cents millions, toute une vie de vols
effroyables, non plus au coin des bois, à main armée, comme les nobles
aventuriers de jadis, mais en correct bandit moderne, au clair soleil de
la Bourse, dans la poche du pauvre monde crédule, parmi les
effondrements et la mort. Là-bas en Espagne, ici en France, le prince
s'était, pendant vingt années, fait sa part du lion dans toutes les
grandes canailleries restées légendaires. Bien que ne soupçonnant rien
de la boue et du sang où il venait de ramasser tant de millions, elle
avait éprouvé pour lui, dès la première rencontre, une répugnance que sa
religion devait rester impuissante à vaincre; et, bientôt, une rancune
sourde, grandissante, s'était jointe à cette antipathie, celle de
n'avoir pas un enfant de ce mariage subi par obéissance. La maternité
lui aurait suffi, elle adorait les enfants, elle en arrivait à la haine
contre cet homme qui, après avoir désespéré l'amante, ne pouvait même
contenter la mère. C'était à ce moment qu'on avait vu la princesse se
jeter dans un luxe inouï, aveugler Paris de l'éclat de ses fêtes, mener
un train fastueux, que les Tuileries, disait-on, jalousaient. Puis,
brusquement, au lendemain de la mort du prince, foudroyé par une
apoplexie, l'hôtel de la rue Saint-Lazare était tombé à un silence
absolu, à une nuit complète. Plus une lumière, plus un bruit, les portes
et les fenêtres demeuraient closes, et la rumeur se répandait que la
princesse, après avoir déménagé violemment le rez-de-chaussée et le
premier étage, s'était retirée comme une recluse, dans trois petites
pièces du second, avec une ancienne femme de chambre de sa mère, la
vielle Sophie, qui l'avait élevée. Quand elle avait reparu, elle était
vêtue d'une simple robe de laine noire, les cheveux cachés sous un fichu
de dentelle, petite et grasse toujours, avec son front étroit, son joli
visage rond aux dents de perles entre des lèvres serrées, mais ayant
déjà le teint jaune, le visage muet, enfoncé dans une volonté unique,
d'une religieuse cloîtrée depuis longtemps. Elle venait d'avoir trente
ans, elle n'avait plus vécu depuis lors que pour des oeuvres immenses de
charité.
Dans Paris, la surprise était grande, et il circula toutes sortes
d'histoires extraordinaires. La princesse avait hérité de la fortune
totale, les fameux trois cents millions dont la chronique des journaux
eux-mêmes s'occupait. Et la légende qui finit par s'établir fut
romantique. Un homme, un inconnu vêtu de noir, racontait-on, comme la
princesse allait se mettre au lit, était un soir apparu tout d'un coup
dans sa chambre, sans qu'elle eût jamais compris par quelle porte
secrète il avait pu entrer; et ce que cet homme lui avait dit, personne
au monde ne le savait; mais il devait lui avoir révélé l'origine
abominable des trois cents millions, en exigeant peut-être d'elle le
serment de réparer tant d'iniquités, si elle voulait éviter d'affreuses
catastrophes. Ensuite, l'homme avait disparu. Depuis cinq ans qu'elle se
trouvait veuve, était-ce en effet pour obéir à un ordre venu de
l'au-delà, était-ce plutôt dans une simple révolte d'honnêteté,
lorsqu'elle avait eu en main le dossier de sa fortune? la vérité était
qu'elle ne vivait plus que dans une ardente fièvre de renoncement et de
réparation. Chez cette femme qui n'avait pas été amante et qui n'avait
pu être mère, toutes les tendresses refoulées, surtout l'amour avorté
de l'enfant, s'épanouissaient en une véritable passion pour les pauvres,
pour les faibles, les déshérités, les souffrants, ceux dont elle croyait
détenir les millions volés, ceux à qui elle jurait de les restituer
royalement, en pluie d'aumônes.
Dès lors, l'idée fixe s'empara d'elle, le clou de l'obsession entra dans
son crâne elle ne se considéra plus que comme un banquier, chez qui les
pauvres avaient déposé trois cents millions, pour qu'ils fussent
employés au mieux de leur usage; elle ne fut plus qu'un comptable, un
homme d'affaires, vivant dans les chiffres, au milieu d'un peuple de
notaires, d'ouvriers et d'architectes. Au-dehors, elle avait installé
tout un vaste bureau avec une vingtaine d'employés. Chez elle, dans ses
trois pièces étroites, elle ne recevait que quatre ou cinq
intermédiaires, ses lieutenants; et elle passait là ses journées, à un
bureau, comme un directeur de grandes entreprises, cloîtrée loin des
importuns, parmi un amoncellement paperasses qui la débordait. Son rêve
était de soulager toutes les misères, depuis l'enfant qui souffre d'être
né jusqu'au vieillard qui ne peut mourir sans souffrance. Pendant ces
cinq années, jetant l'or à pleines mains, elle avait fondé, à la
Villette, la Crèche Sainte-Marie, avec des berceaux blancs pour les
tout-petits, des lits bleus pour les plus grands, une vaste et claire
installation que fréquentaient déjà trois cents enfants; un orphelinat à
Saint-Mandé, l'Orphelinat Saint-Joseph, où cent garçons et cent filles
recevaient une éducation et une instruction telles qu'on les donne dans
les familles bourgeoises; enfin, un asile pour les vieillards à
Châtillon, pouvant admettre cinquante hommes et cinquante femmes, et un
hôpital de deux cents lits dans un faubourg, l'Hôpital Saint-Marceau,
dont on venait seulement d'ouvrir les salles. Mais son oeuvre préférée,
celle qui absorbait en ce moment tout son coeur, était l'Oeuvre du
Travail, une création à elle, une maison qui devait remplacer la maison
de correction, où trois cents enfants, cent cinquante filles et cent
cinquante garçons, ramassés sur le pavé de Paris, dans la débauche et
dans le crime, étaient régénérés par de bons soins et par
l'apprentissage d'un métier. Ces diverses fondations, des dons
considérables, une prodigalité folle dans la charité, lui avaient dévoré
près de cents millions en cinq ans. Encore quelques années de ce train,
et elle serait ruinée, sans avoir réservé même la petite rente
nécessaire au pain et au lait dont elle vivait maintenant. Lorsque sa
vieille bonne, Sophie, sortant de son continuel silence, la grondait
d'un mot rude, en lui prophétisant qu'elle mourrait sur la paille, elle
avait un faible sourire, le seul qui parût désormais sur ses lèvres
décolorées, un divin sourire d'espérance.
Ce fut justement à l'occasion de l'Oeuvre du Travail que Saccard fit la
connaissance de la princesse d'Orviedo. Il était un des propriétaires du
terrain qu'elle acheta pour cette oeuvre, un ancien jardin planté de
beaux arbres, qui touchait au parc de Neuilly et qui se trouvait en
bordure, le long du boulevard Bineau. Il l'avait séduite par la façon
vive dont il traitait les affaires, elle voulut le revoir, à la suite de
certaines difficultés avec ses entrepreneurs. Lui-même s'était intéressé
aux travaux, l'imagination prise, charmé du plan grandiose qu'elle
imposait à l'architecte deux ailes monumentales, l'une pour les garçons,
l'autre pour les filles, reliées entre elles par un corps de logis,
contenant la chapelle, la communauté, l'administration, tous les
services; et chaque aile avait son préau immense, ses ateliers, ses
dépendances de toutes sortes. Mais surtout ce qui le passionnait, dans
son propre goût du grand et du fastueux, c'était le luxe déployé, la
construction énorme et faite de matériaux à défier les siècles, les
marbres prodigués, une cuisine revêtue de faïence où l'on aurait fait
cuire un boeuf, des réfectoires gigantesques aux riches lambris de
chêne, des dortoirs inondés de lumière, égayés de claires peintures, une
lingerie, une salle de bains, une infirmerie installées avec des
raffinements excessifs; et, partout, des dégagements vastes, des
escaliers, des corridors, aérés l'été, chauffés l'hiver; et la maison
entière baignant dans le soleil, une gaieté de jeunesse, un bien-être de
grosse fortune. Quand l'architecte, inquiet, trouvant toute cette
magnificence inutile, parlait de la dépense, la princesse l'arrêtait
d'un mot elle avait eu le luxe, elle voulait le donner aux pauvres, pour
qu'ils en jouissent à leur tour, eux qui font le luxe des riches. Son
idée fixe était faite de ce rêve: combler les misérables, les coucher
dans les lits, les asseoir à la table des heureux de ce monde, non plus
l'aumône d'une croûte de pain, d'un grabat de hasard, mais la vie large
au travers de palais où ils seraient chez eux, prenant leur revanche,
goûtant les jouissances des triomphateurs. Seulement, dans ce
gaspillage, au milieu des devis énormes, elle était abominablement
volée; une nuée d'entrepreneurs vivaient d'elle, sans compter les pertes
dues à la mauvaise surveillance; on dilapidait le bien des pauvres. Et
ce fut Saccard qui lui ouvrit les yeux, en la priant de le laisser tirer
les comptes au clair, absolument désintéressé d'ailleurs, pour l'unique
plaisir de régler cette folle danse de millions qui l'enthousiasmait.
Jamais il ne s'était montré si scrupuleusement honnête. Il fut, dans
cette affaire colossale et compliquée, le plus actif, le plus probe des
collaborateurs, donnant son temps, son argent même, simplement
récompensé par cette joie des sommes considérables qui lui passaient
entre les mains. On ne connaissait guère que lui à l'Oeuvre du Travail,
où la princesse n'allait jamais, pas plus qu'elle n'allait visiter ses
autres fondations, cachée au fond de ses trois petites pièces, comme la
bonne déesse invisible; et lui, adoré, il y était béni, accablé de toute
la reconnaissance dont elle semblait ne pas vouloir.
Sans doute, depuis cette époque, Saccard nourrissait un vague projet,
qui, tout d'un coup, lorsqu'il fut installé dans l'hôtel d'Orviedo comme
locataire, prit la netteté aiguë d'un désir. Pourquoi ne se
consacrerait-il pas tout entier à l'administration des bonnes oeuvres de
la princesse? Dans l'heure de doute où il était, vaincu de la
spéculation, ne sachant quelle fortune refaire, cela lui apparaissait
comme une incarnation nouvelle, une brusque montée d'apothéose: devenir
le dispensateur de cette royale charité, canaliser ce flot d'or qui
coulait sur Paris. Il restait deux cents millions, quelles oeuvres à
créer encore, quelle cité du miracle à faire sortir du sol! Sans compter
que, lui, les ferait fructifier, ces millions, les doublerait, les
triplerait, saurait si bien les employer qu'il en tirerait un monde.
Alors, avec sa passion, tout s'élargit, il ne vécut plus que de cette
pensée grisante, les répandre en aumônes sans fin, en noyer la France
heureuse; et il s'attendrissait, car il était d'une probité parfaite,
pas un sou ne lui demeurait aux doigts. Ce fut, dans son crâne de
visionnaire, une idylle géante, l'idylle d'un inconscient, où ne se
mêlait aucun désir de racheter ses anciens brigandages financiers.
D'autant plus que, tout de même, au bout, il y avait le rêve de sa vie
entière, sa conquête de Paris. Être le roi de la charité, le Dieu adoré
de la multitude des pauvres, devenir unique et populaire, occuper de lui
le monde, cela dépassait son ambition. Quels prodiges ne réaliserait-il
pas, s'il employait à être bon ses facultés d'homme d'affaires, sa ruse,
son obstination, son manque complet de préjugés! Et il aurait la force
irrésistible qui gagne les batailles, l'argent, l'argent à pleins
coffres, l'argent qui fait tant de mal souvent et qui ferait tant de
bien, le jour où l'on mettrait à donner son orgueil et son plaisir!
Puis, agrandissant encore son projet, Saccard en arriva à se demander
pourquoi il n'épouserait pas la princesse d'Orviedo. Cela fixerait les
positions, empêcherait les interprétations mauvaises. Pendant un mois,
il manoeuvra adroitement, exposa des plans superbes, crut se rendre
indispensable; et un jour, d'une voix tranquille, redevenu naïf, il fit
sa proposition, développa son grand projet. C'était une véritable
association qu'il offrait, il se donnait comme le liquidateur des sommes
volées par le prince, il s'engageait à les rendre aux pauvres,
décuplées. D'ailleurs, la princesse, dans son éternelle robe noire, avec
son fichu de dentelle sur la tête, l'écouta attentivement, sans qu'une
émotion quelconque animât sa face jaune. Elle était très frappée des
avantages que pourrait avoir une association pareille, indifférente, du
reste, aux autres considérations. Puis, ayant remis sa réponse au
lendemain, elle finit par refuser: sans doute elle avait réfléchi
qu'elle ne serait plus seule maîtresse de ses aumônes, et elle entendait
en disposer en souveraine absolue, même follement. Mais elle expliqua
qu'elle serait heureuse de le garder comme conseiller, elle montra
combien précieuse elle estimait sa collaboration, en le priant de
continuer à s'occuper de l'Oeuvre du Travail, dont il était le véritable
directeur.
Toute une semaine, Saccard éprouva un violent chagrin, ainsi qu'à la
perte d'une idée chère; non pas qu'il se sentît retomber au gouffre du
brigandage; mais, de même qu'une romance sentimentale met des larmes aux
yeux des ivrognes les plus abjects, cette colossale idylle du bien fait
à coups de millions avait attendri sa vieille âme de corsaire. Il
tombait une fois encore, et de très haut il lui semblait être détrôné.
Par l'argent, il avait toujours voulu, en même temps que la satisfaction
de ses appétits, la magnificence d'une vie princière; et jamais il ne
l'avait eue, assez haute. Il s'enrageait, à mesure que chacune de ses
chutes emportait un espoir. Aussi, lorsque son projet croula devant le
refus tranquille et net de la princesse, se trouva-t-il rejeté à une
furieuse envie de bataille. Se battre, être le plus fort dans la dure
guerre de la spéculation, manger les autres pour ne pas qu'ils vous
mangent, c'était, après sa soif de splendeur et de jouissance, la grande
cause, l'unique cause de sa passion des affaires. S'il ne thésaurisait
pas, il avait l'autre joie, la lutte des gros chiffres, les fortunes
lancées comme des corps d'armée, les chocs des millions adverses, avec
les déroutes, avec les victoires, qui le grisaient. Et tout de suite
reparut sa haine de Gundermann, son effréné besoin de revanche: abattre
Gundermann, cela le hantait d'un désir chimérique, chaque fois qu'il
était par terre, vaincu. S'il sentait l'enfantillage d'une pareille
tentative, ne pourrait-il du moins l'entamer, se faire une place en face
de lui, le forcer au partage, comme ces monarques de contrées voisines
et d'égale puissance, qui se traitent de cousins? Ce fut alors que, de
nouveau, la Bourse l'attira, la tête emplie d'affaires à lancer,
sollicité en tous sens par des projets contraires, dans une telle
fièvre, qu'il ne sut que décider, jusqu'au jour où une idée suprême,
démesurée, se dégagea des autres et s'empara peu à peu de lui tout
entier.
Depuis qu'il habitait l'hôtel d'Orviedo, Saccard apercevait parfois la
soeur de l'ingénieur Hamelin qui habitait le petit appartement du
second, une femme d'une taille admirable, Mme Caroline, comme on la
nommait familièrement. Surtout, ce qui l'avait frappé, à la première
rencontre, c'était ses cheveux blancs superbes, une royale couronne de
cheveux blancs, d'un si singulier effet sur ce front de femme jeune
encore, âgée de trente-six ans à peine. Dès vingt-cinq ans, elle était
ainsi devenue toute blanche. Ses sourcils, restés noirs et très fournis,
gardaient une jeunesse, une étrangeté vive à son visage encadré
d'hermine. Elle n'avait jamais été jolie, avec son menton et son nez
trop forts, sa bouche large dont les grosses lèvres exprimaient une
bonté exquise. Mais, certainement, cette toison blanche, cette blancheur
envolée de fins cheveux de soie, adoucissait sa physionomie un peu dure,
lui donnait un charme souriant de grand-mère, dans une fraîcheur et une
force de belle amoureuse. Elle était grande, solide, la démarche franche
et très noble.
Chaque fois qu'il la rencontrait, Saccard, plus petit qu'elle, la
suivait des yeux, intéressé, enviant sourdement cette taille haute,
cette carrure saine. Et, peu à peu, par l'entourage, il connut toute
l'histoire des Hamelin. Ils étaient, Caroline et Georges, les enfants
d'un médecin de Montpellier, savant remarquable, catholique exalté, mort
sans fortune. Lorsque le père s'en alla, la fille avait dix-huit ans,
le garçon dix-neuf; et, comme celui-ci venait d'entrer à l'École
polytechnique, elle le suivit à Paris, où elle se plaça institutrice. Ce
fut elle qui lui glissa des pièces de cent sous, qui l'entretint
d'argent de poche, pendant les deux années de cours; plus tard, lorsque,
sorti dans un mauvais rang, il dut battre le pavé, ce fut elle encore
qui le soutint, en attendant qu'il trouvât une situation. Ces deux
enfants s'adoraient, faisaient le rêve de ne se quitter jamais.
Pourtant, un mariage inespéré s'étant présenté, la bonne grâce et
l'intelligence vive de la jeune fille ayant conquis un brasseur
millionnaire, dans la maison où elle était en place, Georges voulut
qu'elle acceptât: ce dont il se repentit cruellement, car, au bout de
quelques années de ménage, Caroline fut obligée d'exiger une séparation
pour ne pas être tuée par son mari, qui buvait et la poursuivait avec un
couteau, dans des crises d'imbécile jalousie. Elle était alors âgée de
vingt-six ans, elle se retrouvait pauvre, s'étant obstinée à ne
réclamer aucune pension de l'homme qu'elle quittait. Mais son frère
avait enfin, après bien des tentatives, mis la main sur une besogne qui
lui plaisait: il allait partir pour l'Égypte, avec la Commission chargée
des premières études du canal de Suez; et il emmena sa soeur, elle
s'installa vaillamment à Alexandrie, recommença à donner des leçons,
pendant que lui courait le pays. Ils restèrent ainsi en Égypte jusqu'en
1859, ils assistèrent aux premiers coups de pioche sur la plage de
Port-Saïd: une maigre équipe de cent cinquante terrassiers à peine,
perdue au milieu des sables, commandée par une poignée d'ingénieurs.
Puis, Hamelin, envoyé en Syrie pour assurer les approvisionnements, y
resta, à la suite d'une fâcherie avec ses chefs. Il fit venir Caroline à
Beyrouth, où d'autres élèves l'attendaient, il se lança dans une grosse
affaire, patronnée par une compagnie française, le tracé d'une route
carrossable de Beyrouth à Damas, la première, l'unique voie ouverte à
travers les gorges du Liban; et ils vécurent encore trois années là,
jusqu'à l'achèvement de la route, lui visitant les montagnes,
s'absentant deux mois pour un voyage à Constantinople, à travers le
Taurus, elle le suivant dès qu'elle pouvait s'échapper, épousant les
projets de réveil qu'il faisait, à battre cette vieille terre endormie
sous la cendre des civilisations mortes. Il avait amassé tout un
portefeuille débordant d'idées et de plans, il sentait l'impérieuse
nécessité de rentrer en France, s'il voulait donner un corps à ce vaste
ensemble d'entreprises, former des sociétés, trouver des capitaux. Et,
après neuf années de séjour en Orient, ils partirent, ils eurent la
curiosité de repasser par l'Égypte, où les travaux du canal de Suez les
enthousiasmèrent: une ville avait poussé en quatre ans dans les sables
de la plage de Port-Saïd, tout un peuple s'agitait là, les fourmis
humaines s'étaient multipliées, changeaient la face de la terre. Mais, à
Paris, une malchance noire attendait Hamelin. Depuis quinze mois, il
s'y débattait avec ses projets, sans pouvoir communiquer sa foi à
personne, trop modeste, peu bavard, échoué à ce deuxième étage de
l'hôtel d'Orviedo, dans un petit appartement de cinq pièces qu'il louait
douze cents francs, plus loin du succès que lorsqu'il courait les monts
et les plaines de l'Asie. Leurs économies s'épuisaient rapidement, le
frère et la soeur en arrivaient à une grande gêne.
Ce fut même ce qui intéressa Saccard, cette tristesse croissante de Mme
Caroline, dont la belle gaieté s'assombrissait du découragement où elle
voyait tomber son frère. Dans leur ménage, elle était un peu l'homme.
Georges, qui lui ressemblait beaucoup physiquement, en plus frêle, avec
des facultés de travail rares; mais il s'absorbait dans ses études, il
ne fallait point l'en sortir. Jamais il n'avait voulu se marier, n'en
éprouvant pas le besoin, adorant sa soeur, ce qui lui suffisait. Il
devait avoir des maîtresses d'un jour, qu'on ne connaissait pas. Et cet
ancien piocheur de l'École polytechnique, aux conceptions si vastes,
d'un zèle si ardent pour tout ce qu'il entreprenait, montrait parfois
une telle naïveté, qu'on l'aurait jugé un peu sot. Élevé dans le
catholicisme le plus étroit, il avait gardé sa religion d'enfant, il
pratiquait, très convaincu; tandis que sa soeur s'était reprise par une
lecture immense, par toute la vaste instruction qu'elle se donnait à son
côté, aux longues heures où il s'enfonçait dans ses travaux techniques.
Elle parlait quatre langues, elle avait lu les économistes, les
philosophes, passionnée un instant pour les théories socialistes et
évolutionnistes; mais elle s'était calmée, elle devait surtout à ses
voyages, à son long séjour parmi des civilisations lointaines, une
grande tolérance, un bel équilibre de sagesse. Si elle ne croyait plus,
elle demeurait très respectueuse de la foi de son frère. Entre eux, il y
avait eu une explication, et jamais ils n'en avaient reparlé. Elle était
une intelligence, dans sa simplicité et sa bonhomie; et, d'un courage à
vivre extraordinaire, d'une bravoure joyeuse qui résistait aux cruautés
du sort, elle avait coutume de dire qu'un seul chagrin était resté
saignant en elle, celui de n'avoir pas eu d'enfant.
Saccard put rendre à Hamelin un service, un petit travail qu'il lui
procura, des commanditaires qui avaient besoin d'un ingénieur pour un
rapport sur le rendement d'une machine nouvelle. Et il força ainsi
l'intimité du frère et de la soeur, il monta fréquemment passer une
heure entre eux, dans leur salon, leur seule grande pièce, qu'ils
avaient transformée en cabinet de travail. Cette pièce restait d'une
nudité absolue, meublée seulement d'une longue table à dessiner, d'une
autre table plus petite, encombrée de papiers, et d'une demi-douzaine de
chaises. Sur la cheminée, des livres s'empilaient. Mais, aux murs, une
décoration improvisée égayait ce vide, une série de plans, une suite
d'aquarelles claires, chaque feuille fixée avec quatre clous. C'était
son portefeuille de projets qu'Hamelin avait ainsi étalé, les notes
prises en Syrie, toute sa fortune future; et les aquarelles étaient de
Mme Caroline, des vues de là-bas, des types, des costumes, ce qu'elle
avait remarqué et croqué en accompagnant son frère, avec un sens très
personnel de coloriste, sans aucune prétention d'ailleurs. Deux larges
fenêtres, ouvrant sur le jardin de l'hôtel Beauvilliers, éclairaient
d'une lumière vive cette débandade de dessins, qui évoquait une vie
autre, le rêve d'une antique société tombant en poudre, que les épures,
aux lignes fermes et mathématiques, semblaient vouloir remettre debout,
comme sous l'étayement du solide échafaudage de la science moderne. Et
quand il se fut rendu utile, avec cette dépense d'activité qui le
faisait charmant, Saccard s'oublia surtout devant les plans et les
aquarelles, séduit, demandant sans cesse de nouvelles explications. Dans
sa tête, tout un vaste lançage germait déjà.
Un matin, il trouva Mme Caroline seule, assise à la petite table dont
elle avait fait son bureau. Elle était mortellement triste, les mains
abandonnées parmi les papiers.
«Que voulez-vous? cela tourne décidément mal... je suis brave pourtant.
Mais tout va nous manquer à la fois; et ce qui me navre, c'est
l'impuissance ou le malheur réduit mon pauvre frère, car il n'est
vaillant, il n'a de force qu'au travail.... J'avais songé à me replacer
institutrice quelque part, pour l'aider au moins. J'ai cherché et je
n'ai rien trouvé... Pourtant, je ne puis pas me mettre à faire des
ménages.»
Jamais Saccard ne l'avait vue ainsi démontée, abattue.
«Que diable! vous n'en êtes pas là!» cria-t-il.
Elle hocha la tête, elle se montrait amère contre la vie, qu'elle
acceptait d'habitude si gaillardement, même mauvaise. Et Hamelin étant
rentré à ce moment, rapportant la nouvelle d'un dernier échec, elle eut
de grosses larmes lentes, elle ne parla plus, les poings serrés, à sa
table, les yeux perdus devant elle.
«Et dire, laissa échapper Hamelin, qu'il y a, là-bas, des millions qui
nous attendent, si quelqu'un voulait seulement m'aider à les gagner!»
Saccard s'était planté devant une épure représentant l'élévation d'un
pavillon construit au centre de vastes magasins.
«Qu'est-ce donc? demanda-t-il.
--Oh! je me suis amusé, expliqua l'ingénieur. C'est un projet
d'habitation là-bas, à Beyrouth, pour le directeur de la Compagnie que
j'ai rêvée, vous savez, la Compagnie générale des Paquebots réunis.»
Il s'animait, il donna de nouveaux détails. Pendant son séjour en
Orient, il avait constaté combien le service des transports était
défectueux. Les quelques sociétés, installées à Marseille, se tuaient
par la concurrence, n'arrivaient pas à avoir le matériel suffisant et
confortable; et une de ses premières idées, à la base même de tout
l'ensemble de ses entreprises, était de syndiquer ces sociétés, de les
réunir en une vaste Compagnie, pourvue de millions, qui exploiterait la
Méditerranée entière et s'en assurerait la royauté, en établissant des
lignes pour tous les ports de l'Afrique, de l'Espagne, de l'Italie, de
la Grèce, de l'Égypte, de l'Asie, jusqu'au fond de la mer Noire. Rien
n'était à la fois, d'un organisateur de plus de flair, ni d'un meilleur
citoyen: c'était l'Orient conquis, donné à la France, sans compter qu'il
rapprochait ainsi la Syrie, où allait s'ouvrir le vaste champ de ses
opérations.
«Les syndicats, murmura Saccard, l'avenir semble être là, aujourd'hui...
C'est une forme si puissante de l'association! Trois ou quatre petites
entreprises, qui végètent isolément, deviennent d'une vitalité et d'une
prospérité irrésistibles, si elles se réunissent.... Oui, demain est aux
gros capitaux, aux efforts centralisés des grandes masses. Toute
l'industrie, tout le commerce finiront par n'être qu'un immense bazar
unique, où l'on s'approvisionnera de tout.»
Il s'était arrêté encore, debout cette fois devant une aquarelle qui
représentait un site sauvage, une gorge aride, que bouchait un
écroulement gigantesque de rochers, couronnés de broussailles.
«Oh! oh! reprit-il, voici le bout du monde. On ne doit pas être coudoyé
par les passants dans ce coin-là.
--Une gorge du Carmel, répondit Hamelin Ma soeur a pris ça, pendant les
études que j'ai faites de ce côté.»
Et il ajouta simplement:
«Tenez! entre les calcaires crétacés et les porphyres qui ont relevé ces
calcaires, sur tout le flanc de la montagne, il y a là un filon d'argent
sulfuré considérable, oui! une mine d'argent dont l'exploitation,
d'après mes calculs, assurerait des bénéfices énormes.
--Une mine d'argent», répéta vivement Saccard.
Mme Caroline, les yeux toujours au loin, dans sa tristesse, avait
entendu; et, comme si une vision se fût évoquée:
«Le Carmel, ah! quel désert, quelles journées de solitude! C'est plein
de myrtes et de genêts, cela sent bon l'air tiède en est embaumé. Et il
y a des aigles, sans cesse, qui planent très haut.... Mais tout cet
argent qui dort dans ce sépulcre, à côté de tant de misère. On voudrait
des foules heureuses, des chantiers, des villes naissantes, un peuple
régénéré par le travail.
--Une route serait facilement ouverte du Carmel à Saint-Jean-d'Acre,
continua Hamelin. Et je crois bien qu'on découvrirait également du fer,
car il abonde dans les montagnes du pays.... J'ai aussi étudié un nouveau
mode d'extraction, qui réaliserait d'importantes économies. Tout est
prêt, il ne s'agit plus que de trouver des capitaux.
--La Société des mines d'argent du Carmel!» murmura Saccard.
Mais c'était maintenant l'ingénieur qui, les regards levés, allait d'un
plan à l'autre, repris par le labeur de toute sa vie, enfiévré à la
pensée de l'avenir éclatant qui dormait là, pendant que la gêne le
paralysait.
«Et ce ne sont que les petites affaires du début, reprit-il. Regardez
cette série de plans, c'est ici le grand coup, tout un système de
chemins de fer traversant l'Asie Mineure, de part en part.... Le manque
de communications commodes et rapides, telle est la cause première de la
stagnation où croupit ce pays si riche. Vous n'y trouveriez pas une voie
carrossable, les voyages et les transports s'y font toujours à dos de
mulet ou de chameau.... Imaginez alors quelle révolution, si des lignes
ferrées pénétraient jusqu'aux confins du désert! Ce serait l'industrie
et le commerce décuplés, la civilisation victorieuse, l'Europe s'ouvrant
enfin les portes de l'Orient.... Oh! pour peu que cela vous intéresse,
nous en causerons en détail. Et vous verrez, vous verrez!»
Tout de suite, du reste, il ne put s'empêcher d'entrer dans des
explications. C'était surtout pendant son voyage à Constantinople, qu'il
avait étudié le tracé de son système de chemins de fer. La grande,
l'unique difficulté se trouvait dans la traversée des monts Taurus; mais
il avait parcouru les différents cols, il affirmait la possibilité d'un
tracé direct et relativement peu dispendieux. D'ailleurs, il ne songeait
pas à exécuter d'un coup le système complet. Lorsqu'on aurait obtenu du
sultan la concession totale, il serait sage de n'entreprendre d'abord
que la branche mère, la ligne de Brousse à Beyrouth par Angora et Alep.
Plus tard, on songerait à l'embranchement de Smyrne à Angora, et à celui
de Trébizonde à Angora, par Erzeroum et Sivas.
«Plus tard, plus tard encore...», continua-t-il.
Et il n'acheva pas, il se contentait de sourire, n'osant dire jusqu'où
il avait poussé l'audace de ses projets. C'était le rêve.
«Ah! les plaines au pied du Taurus, reprit Mme Caroline de sa voix lente
de dormeuse éveillée, quel paradis délicieux! On n'a qu'à gratter la
terre, les moissons poussent, débordantes. Les arbres fruitiers, les
pêchers, les cerisiers, les figuiers, les amandiers, cassent sous les
fruits. Et quels champs d'oliviers et de mûriers, pareils à de grands
bois! Et quelle existence naturelle et facile, dans cet air léger,
constamment bleu!»
Saccard se mit à rire, de ce rire aigu de bel appétit, qu'il avait
lorsqu'il flairait la fortune. Et, comme Hamelin parlait encore d'autres
projets, notamment de la création d'une banque à Constantinople, en
disant un mot des relations toutes-puissantes qu'il y avait laissées,
surtout près du grand vizir, il l'interrompit gaiement.
«Mais c'est un pays de cocagne, on en vendrait!»
Puis, très familier, appuyant les deux mains aux épaules de Mme
Caroline, toujours assise:
«Ne vous désespérez donc pas, madame! Je vous aime bien, vous verrez que
je ferai avec votre frère quelque chose de très bon pour nous tous...
Ayez de la patience. Attendez.»
Pendant le mois qui suivit, Saccard procura de nouveau à l'ingénieur
quelques petits travaux; et, s'il ne reparlait plus des grandes
affaires, il devait y penser constamment, préoccupé, hésitant devant
l'ampleur écrasante des entreprises. Mais ce qui resserra davantage le
lien naissant de leur intimité, ce fut la façon toute naturelle dont Mme
Caroline vint à s'occuper de son intérieur d'homme seul, dévoré de frais
inutiles, d'autant plus mal servi qu'il avait davantage de serviteurs.
Lui, si habile au-dehors, réputé pour sa main vigoureuse et adroite dans
le gâchis des grands vols, laissait aller chez lui tout à la débandade,
insoucieux du coulage effrayant qui triplait ses dépenses; et l'absence
d'une femme se faisait aussi cruellement sentir, jusque dans les plus
petites choses. Lorsque Mme Caroline s'aperçut du pillage, elle lui
donna d'abord des conseils, puis finit par s'entremettre et lui faire
réaliser deux ou trois économies; si bien qu'en riant, un jour, il lui
offrit d'être son intendante pourquoi pas? elle avait cherché une place
d'institutrice, elle pouvait bien accepter une situation honorable pour
elle, qui lui permettrait d'attendre. L'offre, faite en manière de
plaisanterie, devint sérieuse. N'était-ce pas une façon de s'occuper, de
soulager son frère, avec les trois cents francs que Saccard voulait
donner par mois? Et elle accepta, elle réforma la maison en huit jours,
renvoya le chef et sa femme pour ne prendre qu'une cuisinière, qui, avec
le valet de chambre et le cocher, devait suffire au service. Elle ne
garda aussi qu'un cheval et une voiture, prit la haute main sur tout,
examina les comptes avec un soin si scrupuleux, qu'à la fin de la
première quinzaine elle avait obtenu une réduction de moitié. Il était
ravi, il plaisantait en disant que c'était lui qui la volait maintenant,
et qu'elle aurait dû exiger un tant pour cent sur tous les bénéfices
qu'elle lui faisait faire.
Alors, une vie très étroite avait commencé. Saccard venait d'avoir
l'idée de faire enlever les vis qui condamnaient la porte de
communication entre les deux appartements, et l'on remontait librement,
d'une salle à manger dans l'autre, par l'escalier intérieur; de sorte
que, pendant que son frère travaillait en haut, enfermé du matin au soir
pour mettre en ordre ses dossiers d'Orient, Mme Caroline, laissant son
propre ménage aux soins de l'unique bonne qui les servait, descendait à
chaque heure de la journée, donner des ordres, comme chez elle. C'était
devenu la joie de Saccard, la continuelle apparition de cette grande
belle femme, qui traversait les pièces de son pas solide et superbe,
avec la gaieté toujours inattendue de ses cheveux blancs, envolés autour
de son jeune visage. Elle était de nouveau très gaie, elle avait
retrouvé sa bravoure à vivre, depuis qu'elle se sentait utile, occupant
ses heures, continuellement debout. Sans affectation de simplicité, elle
ne portait plus qu'une robe noire, dans la poche de laquelle on
entendait la sonnerie claire du trousseau de clefs; et cela l'amusait
certainement, elle la savante, la philosophe, de n'être plus qu'une
bonne femme de ménage, la gouvernante d'un prodigue, qu'elle se mettait
à aimer, comme on aime les enfants mauvais sujets. Lui, un instant très
séduit, calculant qu'il n'y avait après tout qu'une différence de
quatorze ans entre eux, s'était demandé ce qu'il arriverait, s'il la
prenait un beau soir entre ses bras. Était-il admissible que, depuis dix
ans, depuis sa fuite forcée de chez son mari, dont elle avait reçu
autant de coups que de caresses, elle eût vécu en guerrière voyageuse,
sans voir un homme? Peut-être les voyages l'avaient-ils protégée.
Cependant, il savait qu'un ami de son frère, un M. Beaudoin, un
négociant resté à Beyrouth, et dont le retour était prochain, l'avait
beaucoup aimée, au point d'attendre pour l'épouser la mort de son mari,
qu'on venait d'enfermer dans une maison de santé, fou d'alcoolisme.
Évidemment, ce mariage n'aurait fait que régulariser une situation bien
excusable, presque légitime. Dès lors, puisqu'il devait y en avoir eu
un, pourquoi n'aurait-il pas été le second? Mais Saccard en restait au
raisonnement, la trouvant si bonne camarade, que la femme souvent
disparaissait. Lorsque, à la voir passer, avec sa taille admirable, il
se posait sa question: savoir ce qu'il arriverait s'il l'embrassait, il
se répondait qu'il arriverait des choses fort ordinaires, ennuyeuses
peut-être; et il remettait l'expérience à plus tard, il lui donnait des
poignées de main vigoureuses, heureux de sa cordialité.
Puis, tout d'un coup, Mme Caroline retomba à un grand chagrin. Un matin,
elle descendit abattue, très pâle, les yeux gros; et il ne put rien
apprendre d'elle; il cessa de l'interroger devant son obstination à
dire qu'elle n'avait rien, qu'elle était comme tous les jours. Ce fut le
lendemain seulement qu'il comprit, en trouvant en haut une lettre de
faire part, la lettre qui annonçait le mariage de M. Beaudoin avec la
fille d'un consul anglais, très jeune et immensément riche. Le coup
avait dû être d'autant plus dur, que la nouvelle était arrivée par cette
lettre banale, sans aucune préparation, sans même un adieu. C'était tout
un écroulement dans l'existence de la malheureuse femme, la perte de
l'espoir lointain où elle se raccrochait, aux heures de désastre. Et, le
hasard ayant, lui aussi, des cruautés abominables, elle avait justement
appris, l'avant-veille, que son mari était mort, elle venait enfin de
croire, pendant quarante-huit heures, à la réalisation prochaine de son
rêve. Sa vie s'effondrait, elle en restait anéantie. Le soir même, une
autre stupeur l'attendait: comme, à son habitude, avant de remonter se
coucher, elle entrait chez Saccard causer des ordres du lendemain, il
lui parla de son malheur, si doucement, qu'elle éclata en sanglots;
puis, dans cet attendrissement invincible, dans une sorte de paralysie
de sa volonté, elle se trouva entre ses bras, elle lui appartint, sans
joie ni pour l'un ni pour l'autre. Quand elle se reprit, elle n'eut pas
de révolte, mais sa tristesse en fut accrue, à l'infini. Pourquoi
avait-elle laissé s'accomplir cette chose? elle n'aimait pas cet homme,
lui-même ne devait pas l'aimer. Ce n'était point qu'il lui parût d'un
âge et d'une figure indignes de tendresse; sans beauté certes, et vieux
déjà, il l'intéressait par la mobilité de ses traits, par l'activité de
toute sa petite personne noire; et, l'ignorant encore, elle voulait le
croire serviable, d'une intelligence supérieure, capable de réaliser les
grandes entreprises de son frère, avec l'honnêteté moyenne de tout le
monde. Seulement, quelle chute imbécile! Elle, si sage, si instruite par
la dure expérience, si maîtresse d'elle-même, avoir ainsi succombé, sans
savoir pourquoi ni comment, dans une crise de larmes, en grisette
sentimentale! Le pis était qu'elle le sentait, autant qu'elle, étonné,
presque fâché de l'aventure. Lorsque, cherchant à la consoler, il lui
avait parlé de M. Beaudoin comment d'un amant ancien, dont la basse
trahison ne méritait que l'oubli, et qu'elle s'était récriée, en jurant
que jamais rien ne s'était passé entre eux, il avait d'abord cru qu'elle
mentait, par une fierté de femme; mais elle était revenue sur ce serment
avec tant de force, elle montrait des yeux si beaux, si clairs de
franchise, qu'il avait fini par être convaincu de la vérité de cette
histoire, elle par droiture et dignité se gardant pour le jour des
noces, l'homme patientant deux années, puis se lassant et en épousant
une autre, quelque occasion trop tentante de jeunesse et de richesse. Et
le singulier était que cette découverte, cette conviction qui aurait dû
passionner Saccard, l'emplissait au contraire d'une sorte d'embarras,
tellement il comprenait la fatalité sotte de sa bonne fortune. Du reste,
ils ne recommencèrent pas, puisque ni l'un ni l'autre ne paraissait en
avoir l'envie.
Pendant quinze jours, Mme Caroline resta ainsi affreusement triste. La
force de vivre, cette impulsion qui fait de la vie une nécessité et une
joie, l'avait abandonnée. Elle vaquait à ses occupations si multiples,
mais comme absente, sans s'illusionner même sur la raison et l'intérêt
des choses. C'était la machine humaine travaillant dans le désespoir du
néant de tout. Et, au milieu de ce naufrage de sa bravoure et de sa
gaieté, elle ne goûtait qu'une distraction, celle de passer toutes ses
heures libres le front aux vitres d'une fenêtre du grand cabinet de
travail, les regards fixés sur le jardin de l'hôtel voisin, cet hôtel
Beauvilliers, où, depuis les premiers jours de son installation, elle
devinait une détresse, une de ces misères cachées, si navrantes dans
leur effort à sauvegarder les apparences. Il y avait là aussi des êtres
qui souffraient, et son chagrin était comme trempé de ces larmes, elle
agonisait de mélancolie, jusqu'à se croire insensible et morte dans la
douleur des autres.
Ces Beauvilliers, qui autrefois, sans compter leurs immenses domaines de
la Touraine et de l'Anjou, possédaient, rue de Grenelle, un hôtel
magnifique, n'avaient plus à Paris que cette ancienne maison de
plaisance, bâtie en dehors de la ville au commencement du siècle
dernier, et qui se trouvait aujourd'hui enclavée parmi les constructions
noires de la rue Saint-Lazare. Les quelques beaux arbres du jardin
restaient là comme au fond d'un puits, la mousse mangeait les marches du
perron, émietté et fendu. On eût dit un coin de nature mis en prison, un
coin doux et morne, d'une muette désespérance, où le soleil ne
descendait plus qu'en un jour verdâtre, dont le frisson glaçait les
épaules. Et, dans cette paix humide de cave, en haut de ce perron
disjoint, la première personne que Mme Caroline avait aperçue était la
comtesse de Beauvilliers, une grande femme maigre de soixante ans, toute
blanche, l'air très noble, un peu surannée. Avec son grand nez droit,
ses lèvres minces, son cou particulièrement long, elle avait l'air d'un
cygne très ancien, d'une douceur désolée. Puis, derrière elle, presque
aussitôt, s'était montrée sa fille, Alice de Beauvilliers, âgée de
vingt-cinq ans, mais si appauvrie, qu'on l'aurait prise pour une
fillette, sans le teint gâté et les traits déjà tirés du visage. C'était
la mère encore, chétive, moins l'aristocratique noblesse, le cou allongé
jusqu'à la disgrâce, n'ayant plus que le charme pitoyable d'une fin de
grande race. Les deux femmes vivaient seules, depuis que le fils,
Ferdinand de Beauvilliers, s'était engagé dans les zouaves pontificaux,
à la suite de la bataille de Castelfidardo, perdue par Lamoricière. Tous
les jours, lorsqu'il ne pleuvait pas, elles apparaissaient ainsi, l'une
derrière l'autre, elles descendaient le perron, faisaient le tour de
l'étroite pelouse centrale, sans échanger une parole; il n'y avait que
des bordures de lierre, les fleurs n'auraient pas poussé, ou peut-être
auraient-elles coûté trop cher. Et cette promenade lente, sans doute une
simple promenade de santé, par ces deux femmes si pâles, sous ces arbres
centenaires qui avaient vu tant de fêtes et que les bourgeoises maisons
du voisinage étouffaient, prenait une mélancolique douleur, comme si
elles eussent promené le deuil des vieilles choses mortes.
Alors, intéressée, Mme Caroline avait guetté ses voisines par une
sympathie tendre, sans curiosité mauvaise; et, peu à peu, dominant le
jardin, elle pénétra leur vie, qu'elles cachaient avec un soin jaloux,
sur la rue. Il y avait toujours un cheval dans l'écurie, une voiture
sous la remise, que soignait un vieux domestique, à la fois valet de
chambre, cocher et concierge; de même qu'il y avait une cuisinière, qui
servait aussi de femme de chambre; mais, si la voiture sortait de la
grand-porte, correctement attelée, menant ces dames à leurs courses, si
la table gardait un certain luxe, l'hiver, aux dîners de quinzaine où
venaient quelques amis, par quels longs jeûnes, par quelles sordides
économies de chaque heure était achetée cette apparence menteuse de
fortune! Dans un petit hangar, à l'abri des yeux, c'étaient de
continuels lavages, pour réduire la note de la blanchisseuse, de pauvres
nippes usées par le savon, rapiécées fil à fil; c'étaient quatre légumes
épluchés pour le repas du soir, du pain qu'on faisait rassir sur une
planche, afin d'en manger moins; c'étaient toutes sortes de pratiques
avaricieuses, infimes et touchantes, le vieux cocher recousant les
bottines trouées de mademoiselle, la cuisinière noircissant a l'encre
les bouts de gants trop défraîchis de madame; et les robes de la mère
qui passaient à la fille après d'ingénues transformations, et les
chapeaux qui duraient des années, grâce à des échanges de fleurs et de
rubans. Lorsqu'on n'attendait personne, les salons de réception, au
rez-de-chaussée, étaient fermés soigneusement, ainsi que les grandes
chambres du premier étage; car, de toute cette vaste habitation, les
deux femmes n'occupaient plus qu'une étroite pièce, dont elles avaient
fait leur salle à manger et leur boudoir. Quand la fenêtre
s'entrouvrait, on pouvait apercevoir la comtesse raccommodant son linge,
comme une petite bourgeoise besogneuse; tandis que la jeune fille, entre
son piano et sa boîte d'aquarelle, tricotait des bas et des mitaines
pour sa mère. Un jour de gros orage, toutes deux furent vues descendant
au jardin, ramassant le sable que la violence de la pluie emportait.
Maintenant, Mme Caroline savait leur histoire. La comtesse de
Beauvilliers avait beaucoup souffert de son mari, qui était un débauché,
et dont elle ne s'était jamais plainte. Un soir, on le lui avait
rapporté, à Vendôme, râlant, avec un coup de feu au travers du corps. On
avait parlé d'un accident de chasse quelque balle envoyée par un garde
jaloux, dont il devait avoir pris la femme ou la fille. Et le pis était
que s'anéantissait avec lui cette fortune des Beauvilliers, autrefois
colossale, assise sur des terres immenses, des domaines royaux, que la
Révolution avait déjà trouvée amoindrie, et que son père et lui venaient
d'achever. De ces vastes biens fonciers, une seule ferme demeurait, les
Aublets, à quelques lieues de Vendôme, rapportant environ quinze mille
francs de rente, l'unique ressource de la veuve et de ses deux enfants.
L'hôtel de la rue de Grenelle était depuis longtemps vendu, celui de la
rue Saint-Lazare mangeait la grosse part des quinze mille francs de la
ferme, écrasé d'hypothèques, menacé d'être mis en vente à son tour, si
l'on ne payait pas les intérêts; et il ne restait guère que six ou sept
mille francs pour l'entretien de quatre personnes, ce train d'une noble
famille qui ne voulait pas abdiquer. Il y avait déjà huit ans,
lorsqu'elle était devenue veuve, avec un garçon de vingt ans et une
fille de dix-sept, au milieu de l'écroulement de sa maison, la comtesse
s'était raidie dans son orgueil nobiliaire, en se jurant qu'elle vivrait
de pain plutôt que de déchoir. Dès lors, elle n'avait plus eu qu'une
pensée, se tenir debout à son rang, marier sa fille à un homme d'égale
noblesse, faire de son fils un soldat. Ferdinand lui avait causé d'abord
de mortelles inquiétudes, à la suite de quelques folies de jeunesse, des
dettes qu'il fallut payer; mais, averti de leur situation en un solennel
entretien, il n'avait pas recommencé, coeur tendre au fond, simplement
oisif et nul, écarté de tout emploi, sans place possible dans la société
contemporaine. Maintenant, soldat du pape, il était toujours pour elle
une cause d'angoisse secrète, car il manquait de santé, délicat sous son
apparence fière, de sang épuisé et pauvre, ce qui lui rendait le climat
de Rome dangereux. Quant au mariage d'Alice, il tardait tellement, que
la triste mère en avait les yeux pleins de larmes, quand elle la
regardait, vieillie déjà, se flétrissant à attendre. Avec son air
d'insignifiance mélancolique, elle n'était point sotte, elle aspirait
ardemment à la vie, à un homme qui l'aurait aimée, à du bonheur; mais,
ne voulant pas désoler davantage la maison, elle feignait d'avoir
renoncé à tout, plaisantant le mariage, disant qu'elle avait la vocation
d'être vieille fille; et, la nuit, elle sanglotait dans son oreiller,
elle croyait mourir de la douleur d'être seule. La comtesse, par ses
miracles d'avarice, était pourtant arrivée à mettre de côté vingt mille
francs, toute la dot d'Alice; elle avait également sauvé du naufrage
quelques bijoux, un bracelet, des bagues, des boucles d'oreilles, qu'on
pouvait estimer à une dizaine de mille francs; dot bien maigre,
corbeille de noces dont elle n'osait même parler, à peine de quoi faire
face aux dépenses immédiates, si l'épouseur attendu se présentait. Et,
cependant, elle ne voulait pas désespérer, luttant quand même,
n'abandonnant pas un des privilèges de sa naissance, toujours aussi
haute et de fortune convenable, incapable de sortir à pied et de
retrancher un entre-mets un soir de réception, mais rognant sur sa vie
cachée, se condamnant à des semaines de pommes de terre sans beurre,
pour ajouter cinquante francs à la dot éternellement insuffisante de sa
fille. C'était un douloureux et puéril héroïsme quotidien, tandis que,
chaque jour, la maison croulait un peu plus sur leurs têtes.
Cependant, jusque-là, Mme Caroline n'avait point eu l'occasion de parler
à la comtesse et à sa fille. Elle finissait par connaître les détails
les plus intimes de leur vie, ceux qu'elles croyaient cacher au monde
entier, et il n'y avait eu encore entre elles que des échanges de
regards, ces regards qui se tournent dans une brusque sensation de
sympathie, derrière soi. La princesse d'Orviedo devait les rapprocher.
Elle avait eu l'idée de créer, pour son Oeuvre du Travail, une sorte de
commission de surveillance, composée de dix dames, qui se réunissaient
deux fois par mois, visitaient l'Oeuvre en détail, contrôlaient tous les
services. Comme elle s'était réservé de choisir elle-même ces dames,
elle avait désigné, parmi les premières, Mme de Beauvilliers, une de ses
grandes amies d'autrefois, devenue simplement sa voisine, aujourd'hui
qu'elle s'était retirée du monde. Et il était arrivé que, la commission
de surveillance ayant brusquement perdu son secrétaire, Saccard, qui
gardait la haute main sur l'administration de l'établissement, venait
d'avoir l'idée de recommander Mme Caroline, comme un secrétaire modèle,
qu'on ne trouverait nulle part: en effet, la besogne était assez
pénible, il y avait beaucoup d'écritures, même des soins matériels qui
répugnaient un peu à ces dames; et, dès le début, Mme Caroline s'était
révélée une hospitalière admirable, que sa maternité inassouvie, son
amour désespéré des enfants, enflammait d'une tendresse active pour
tous ces pauvres êtres, qu'on tâchait de sauver du ruisseau parisien.
Donc, à la dernière séance de la commission, elle s'était rencontrée
avec la comtesse de Beauvilliers; mais celle-ci ne lui avait adressé
qu'un salut un peu froid, cachant sa secrète gêne, ayant sans doute la
sensation qu'elle avait en elle un témoin de sa misère. Toutes deux,
maintenant, se saluaient, chaque fois que leurs yeux se rencontraient et
qu'il y aurait eu une trop grosse impolitesse à feindre de ne pas se
reconnaître.
Un jour, dans le grand cabinet, pendant qu'Hamelin rectifiait un plan
d'après de nouveaux calculs, et que Saccard, debout, suivait son
travail, Mme Caroline, devant la fenêtre, comme à son habitude,
regardait la comtesse et sa fille faire leur tour de jardin. Ce
matin-là, elle leur voyait, aux pieds, des savates qu'une chiffonnière
n'aurait pas ramassées contre une borne.
«Ah! les pauvres femmes! murmura-t-elle, que cela doit être terrible,
cette comédie du luxe qu'elles se croient forcées de jouer.»
Et elle se reculait, se cachait derrière le rideau de vitrage, de peur
que la mère ne l'aperçût et ne souffrit davantage d'être ainsi guettée.
Elle-même s'était apaisée, depuis trois semaines qu'elle s'oubliait,
chaque matin, à cette fenêtre: le grand chagrin de son abandon
s'endormait, il semblait que la vue du désastre des autres lui fit
accepter plus courageusement le sien, cet écroulement qu'elle avait cru
être celui de toute sa vie. De nouveau, elle se surprenait à rire.
Un instant encore, elle suivit les deux femmes dans le jardin vert de
mousse, d'un air de profonde songerie. Puis, se retournant vers
Saccard, vivement:
«Dites-moi donc pourquoi je ne peux pas être triste.... Non, ça ne dure
pas, ça n'a jamais duré, je ne peux pas être triste, quoi qu'il
m'arrive.... Est-ce de l'égoïsme? Vraiment, je ne crois pas. Ce serait
trop vilain, et d'ailleurs j'ai beau être gaie, j'ai le coeur fendu tout
de même au spectacle de la moindre douleur. Arrangez cela, je suis gaie
et je pleurerais sur tous les malheurs qui passent, si je ne me
retenais, comprenant que le moindre morceau de pain ferait bien mieux
leur affaire que mes larmes inutiles.»
En disant cela, elle riait de son beau rire de bravoure, en vaillante
qui préférait l'action aux apitoiements bavards.
«Dieu sait pourtant, continua-t-elle, si j'ai eu lieu de désespérer de
tout. Ah! la chance ne m'a pas gâtée jusqu'ici.... Après mon mariage,
dans l'enfer où je suis tombée, injuriée, battue, j'ai bien cru qu'il ne
me restait qu'à me jeter à l'eau. Je ne m'y suis pas jetée, j'étais
vibrante d'allégresse, gonflée d'un espoir immense, quinze jours après,
quand je suis partie avec mon frère pour l'Orient.... Et, lors de notre
retour à Paris, lorsque tout a failli nous manquer, j'ai eu des nuits
abominables, où je nous voyais mourant de faim sur nos beaux projets.
Nous ne sommes pas morts, je me suis remise à rêver des choses énormes,
des choses heureuses qui me faisaient rire parfois toute seule.... Et,
dernièrement, quand j'ai reçu ce coup affreux dont je n'ose parler
encore, mon coeur a été comme déraciné; oui, je l'ai positivement senti
qui ne battait plus; je l'ai cru fini, je me suis crue finie, anéantie
moi-même. Puis, pas du tout! voici que l'existence me reprend, je ris
aujourd'hui, demain, j'espérerai! je voudrai vivre encore, vivre
toujours.... Est-ce extraordinaire, de ne pas pouvoir être triste
longtemps!»
Saccard, qui riait lui aussi, haussa les épaules.
«Bah! vous êtes comme tout le monde. C'est l'existence, ça.
--Croyez-vous, s'écria-t-elle, étonnée. Il me semble, à moi, qu'il y a
des gens si tristes, qui ne sont jamais gais, qui se rendent la vie
impossible, tellement ils se la peignent en noir.... Oh! ce n'est pas que
je m'abuse sur la douceur et la beauté qu'elle offre. Elle a été trop
dure, je l'ai trop vue de près, partout et librement. Elle est
exécrable, quand elle n'est pas ignoble. Mais, que voulez-vous! je
l'aime. Pourquoi? je n'en sais rien. Autour de moi, tout a beau
péricliter, s'effondrer, je suis quand même, dès le lendemain, gaie et
confiante sur les ruines.... J'ai pensé souvent que mon cas est, en
petit, celui de l'humanité, qui vit, certes, dans une misère affreuse,
mais que ragaillardit la jeunesse de chaque génération. A la suite de
chacune des crises qui m'abattent, c'est comme jeunesse nouvelle, un
printemps dont les promesses de sève me réchauffent et me relèvent le
coeur. Cela est tellement vrai, que, après une grosse peine, si je sors
dans la rue, au soleil, tout de suite je me remets à aimer, à espérer, à
être heureuse. Et l'âge n'a pas de prise sur moi, j'ai la naïveté de
vieillir sans m'en apercevoir.... Voyez-vous, j'ai beaucoup trop lu pour
une femme, je ne sais plus du tout où je vais, pas plus, d'ailleurs, que
ce vaste monde ne le sait lui-même. Seulement, c'est malgré moi, il me
semble que je vais, que nous allons tous à quelque chose de très bien et
de parfaitement gai.»
Elle finissait par tourner à la plaisanterie, émue pourtant, voulant
cacher l'attendrissement de son espoir; tandis que son frère, qui avait
levé la tête, la regardait avec une adoration pleine de gratitude.
«Oh! toi, déclara-t-il, tu es faite pour les catastrophes, tu es l'amour
de la vie!»
Dans ces quotidiennes causeries du matin, une fièvre s'était peu à peu
déclarée, et si Mme Caroline retournait à cette joie naturelle,
inhérente à sa santé même, cela provenait du courage que leur apportait
Saccard, avec sa flamme active des grandes affaires. C'était chose
presque décidée, on allait exploiter le fameux portefeuille. Sous les
éclats de sa voix aiguë, tout s'animait, s'exagérait. D'abord, on
mettait la main sur la Méditerranée, on la conquérait, par la Compagnie
générale des Paquebots réunis; et il énumérait les ports de tous les
pays du littoral où l'on créerait des stations, et il mêlait des
souvenirs classiques effacés à son enthousiasme d'agioteur, célébrant
cette mer, la seule que le monde ancien eût connue, cette mer bleue
autour de laquelle la civilisation a fleuri, dont les flots ont baigné
les antiques villes, Athènes, Rome, Tyr, Alexandrie, Carthage,
Marseille, toutes celles qui ont fait l'Europe. Puis, lorsqu'on s'était
assuré ce vaste chemin de l'Orient, on débutait là-bas, en Syrie, par la
petite affaire de la Société des mines d'argent du Carmel, rien que
quelques millions à gagner en passant, mais un excellent lançage, car
cette idée d'une mine d'argent, de l'argent trouvé dans la terre,
ramassé à la pelle, était toujours passionnante pour le public, surtout
quand on pouvait y accrocher l'enseigne d'un nom prodigieux et
retentissant comme celui du Carmel. Il y avait aussi là-bas des mines de
charbon, du charbon à fleur de roche, qui vaudrait de l'or, lorsque le
pays se couvrirait d'usines; sans compter les autres menues entreprises
qui serviraient d'entractes, des créations de banques, des syndicats
pour les industries florissantes, une exploitation des vastes forêts du
Liban, dont les arbres géants pourrissent sur place, faute de routes.
Enfin, il arrivait au gros morceau, à la Compagnie des chemins de fer
d'Orient, et là, il délirait, car ce réseau de lignes ferrées, jeté d'un
bout à l'autre sur l'Asie Mineure, comme un filet, c'était pour lui la
spéculation, la vie de l'argent, prenant d'un coup ce vieux monde, ainsi
qu'une proie nouvelle, encore intacte, d'une richesse incalculable,
cachée sous l'ignorance et la crasse des siècles. Il en flairait le
trésor, il hennissait comme un cheval de guerre, à l'odeur de la
bataille.
Mme Caroline, d'un bon sens si solide, très réfractaire d'habitude aux
imaginations trop chaudes, se laissait pourtant aller à cet
enthousiasme, n'en voyait plus nettement l'outrance. A la vérité, cela
caressait en elle sa tendresse pour l'Orient, son regret de cet
admirable pays, où elle s'était crue heureuse; et, sans calcul, par un
contre-effet logique, c'était elle, ses descriptions colorées, ses
renseignements débordants, qui fouettaient de plus en plus la fièvre de
Saccard. Quand elle parlait de Beyrouth, elle avait habité trois ans,
elle ne tarissait pas: Beyrouth, au pied du Liban, sur sa langue de
terre, entre des grèves de sable rouge et des écroulements de rochers,
Beyrouth avec ses maisons en amphithéâtre, au milieu de vastes jardins,
un paradis délicieux planté d'orangers, de citronniers et de palmiers.
Puis, c'étaient toutes les villes de la côte, au nord Antioche, déchue
de sa splendeur, au sud Saida, l'ancienne Sidon, Saint-Jean-d'Acre,
Jaffa et Tyr, la Sour actuelle, qui les résume toutes, Tyr dont les
marchands étaient des rois, dont les marins avaient fait le tour de
l'Afrique, et qui, aujourd'hui, avec son port comblé par les sables,
n'est plus qu'un champ de ruines, une poussière de palais, où ne se
dressent, misérables et éparses, que quelques cabanes de pécheurs. Elle
avait accompagné son frère partout, elle connaissait Alep, Angora,
Brousse, Smyrne, jusqu'à Trébizonde; elle avait vécu un mois à
Jérusalem, endormie dans le trafic des lieux saints, puis deux autres
mois à Damas, la reine de l'Orient, au centre de sa vaste plaine, la
ville commerçante et industrielle, dont les caravanes de La Mecque et de
Bagdad font un centre grouillant de foule. Elle connaissait aussi les
vallées et les montagnes, les villages des Maronites et des Druses
perchés sur les plateaux, perdus au fond des gorges, les champs cultivés
et les champs stériles. Et, des moindres coins, des déserts muets comme
des grandes villes, elle avait rapporté la même admiration pour
l'inépuisable, la luxuriante nature, la même colère contre les hommes
stupides et mauvais. Que de richesses naturelles dédaignées ou gâchées!
Elle disait les charges qui écrasent le commerce et l'industrie, cette
loi imbécile qui empêche de consacrer les capitaux à l'agriculture,
au-delà d'un certain chiffre, et la routine qui laisse aux mains du
paysan la charrue dont on se sert avant Jésus-Christ, et l'ignorance où
croupissent encore de nos jours ces millions d'hommes, pareils à des
enfants idiots, arrêtés dans leur croissance. Autrefois, la côte se
trouvait trop petite, les villes se touchaient; maintenant, la vie s'en
est allée vers l'Occident, il semble qu'on traverse un immense cimetière
abandonné. Pas d'écoles, pas de routes, le pire des gouvernements, la
justice vendue, un personnel administratif exécrable, des impôts trop
lourds, des lois absurdes, la paresse, le fanatisme; sans compter les
continuelles secousses des guerres viles, des massacres qui emportent
des villages entiers. Alors, elle se fâchait, elle demandait s'il était
permis de gâter ainsi l'oeuvre de la nature, une terre bénie, d'un
charme exquis, où tous les climats se retrouvaient, les plaines
ardentes, les flancs tempérés des montagnes, les neiges éternelles des
hauts sommets. Et son amour de la vie, sa vivace espérance la faisaient
se passionner, à l'idée du coup de baguette tout-puissant dont la
science et la spéculation pouvaient frapper cette vieille terre
endormie, pour la réveiller.
«Tenez! criait Saccard, cette gorge du Carmel, que vous avez dessinée
là, où il n'y a que des pierres et des lentisques, eh bien, dès que la
mine d'argent sera en exploitation, il y poussera d'abord un village,
puis une ville.... Et tous ces ports encombrés de sable, nous les
nettoierons, nous les protégerons de fortes jetées. Des navires de haut
bord stationneront où des barques n'osent s'amarrer aujourd'hui.... Et,
dans ces plaines dépeuplées, ces cols déserts, que nos lignes ferrées
traverseront, vous verrez toute une résurrection, oui! les champs se
défricher, des routes et des canaux s'établir, des cités nouvelles
sortir du sol, la vie enfin revenir comme elle revient à un corps
malade, lorsque, dans les veines appauvries, on active la circulation
d'un sang nouveau.... Oui! l'argent fera des prodiges.»
Et, devant l'évocation de cette voix perçante, Mme Caroline voyait
réellement se lever la civilisation prédite. Ces épures sèches, ces
tracés linéaires s'animaient, se peuplaient: c'était le rêve qu'elle
avait fait parfois d'un Orient débarbouillé de sa crasse, tiré de son
ignorance, jouissant du sol fertile, du ciel charmant, avec tous les
raffinement de la science. Déjà, elle avait assisté au miracle, ce
Port-Saïd qui, en si peu d'années, venait de pousser sur une plage nue,
d'abord des cabanes pour abriter les quelques ouvriers de la première
heure, puis la cité de deux mille âmes, la cité de dix mille âmes, des
maisons, des magasins immenses, une jetée gigantesque, de la vie et du
bien-être créés avec entêtement par les fourmis humaines. Et c'était
bien cela qu'elle voyait se dresser de nouveau, la marche en avant,
irrésistible, la poussée sociale qui se rue au plus de bonheur
possible, le besoin d'agir, d'aller devant soi, sans savoir au juste où
l'on va, mais d'aller plus à l'aise, dans des conditions meilleures; et
le globe bouleversé par la fourmilière qui refait sa maison, et le
continuel travail, de nouvelles jouissances conquises, le pouvoir de
l'homme décuplé, la terre lui appartenant chaque jour davantage.
L'argent, aidant la science, faisait le progrès.
Hamelin, qui écoutait en souriant, avait eu alors un mot sage.
«Tout cela, c'est la poésie des résultats, et nous n'en sommes même pas
à la prose de la mise en oeuvre.»
Mais Saccard ne s'échauffait que par l'outrance de ses conceptions, et
ce fut pis le jour où, s'étant mis à lire des livres sur l'Orient, il
ouvrit une histoire de l'expédition d'Égypte. Déjà, le souvenir des
Croisades le hantait, ce retour de l'Occident vers l'Orient, son
berceau, ce grand mouvement qui avait ramené l'extrême Europe aux pays
d'origine, en pleine floraison encore, et où il y avait tant à
apprendre. Seulement, la haute figure de Napoléon le frappa davantage,
allant guerroyer là-bas, dans un but grandiose et mystérieux. S'il
parlait de conquérir l'Égypte, d'y installer un établissement français,
de donner ainsi à la France le commerce du Levant, il ne disait
certainement pas tout; et Saccard voulait voir, dans le côté de
l'expédition qui est resté vague et énigmatique, il ne savait au juste
quel projet de colossale ambition, un immense empire reconstruit,
Napoléon couronné à Constantinople, empereur d'Orient et des Indes,
réalisant le rêve d'Alexandre, plus grand que César et Charlemagne. Ne
disait-il pas, à Sainte-Hélène, en parlant de Sidney, le général anglais
qui l'avait arrêté devant Saint-Jean-d'Acre: «Cet homme m'a fait manquer
ma fortune?» Et ce que les Croisades avaient tenté, ce que Napoléon
n'avait pu accomplir, c'était cette pensée gigantesque de la conquête de
l'Orient qui enflammait Saccard, mais une conquête raisonnée, réalisée
par la double force de la science et de l'argent. Puisque la
civilisation était allée de l'est en l'ouest, pourquoi donc ne
reviendrait-elle pas vers l'est, retournant au premier jardin de
l'humanité, à cet Eden de la presqu'île hindoustanique, qui dormait dans
la fatigue des siècles? Ce serait une nouvelle jeunesse, il galvanisait
le paradis terrestre, le refaisait habitable par la vapeur et
l'électricité, replaçait l'Asie Mineure comme centre du vieux monde,
comme point de croisement des grands chemins naturels qui relient les
continents. Ce n'étaient plus des millions à gagner, mais des milliards
et des milliards.
Dès lors, chaque matin, Hamelin et lui eurent de longues conférences. Si
l'espoir était vaste, les difficultés se présentaient, nombreuses,
énormes. L'ingénieur, qui justement était à Beyrouth, en 1862, pendant
l'horrible boucherie que les Druses firent des chrétiens maronites, et
qui nécessita l'intervention de la France, ne cachait pas les obstacles
qu'on rencontrerait parmi ces populations en continuelle bataille,
livrées au bon plaisir des autorités locales. Seulement, il avait, à
Constantinople, de puissantes relations, il s'était assuré l'appui du
grand vizir, Fuad-Pacha, homme de réel mérite, partisan déclaré des
réformes; et il se flattait d'obtenir de lui toutes les concessions
nécessaires. D'autre part, bien qu'il prophétisât la banqueroute fatale
de l'empire Ottoman, il voyait plutôt une circonstance favorable dans ce
besoin effréné d'argent, ces emprunts qui se suivaient d'année en année:
un gouvernement besogneux, s'il n'offre pas de garantie personnelle, est
tout prêt à s'entendre avec les entreprises particulières, dès qu'il y
trouve le moindre bénéfice. Et n'était-ce pas une manière pratique de
trancher l'éternelle et encombrante question d'Orient, en intéressant
l'empire à de grands travaux civilisateurs, en l'amenant au progrès,
pour qu'il ne fût plus cette monstrueuse borne, plantée entre l'Europe
et l'Asie? Quel beau rôle patriotique joueraient là des compagnies
françaises!
Puis, un matin, tranquillement, Hamelin aborda le programme secret
auquel il faisait parfois allusion, ce qu'il appelait, en souriant, le
couronnement de l'édifice.
«Alors, quand nous serons les maîtres, nous referons le royaume de
Palestine, et nous y mettrons le pape.... D'abord, on pourra se contenter
de Jérusalem, avec Jaffa comme port de mer. Puis, la Syrie sera déclarée
indépendante, et on la joindra.... Vous savez que les temps sont proches
où la papauté ne pourra rester dans Rome, sous les révoltantes
humiliations qu'on lui prépare. C'est pour ce jour-là qu'il nous faudra
être prêts.»
Saccard, béant, l'écoutait dire ces choses d'une voix simple, avec sa
foi profonde de catholique. Lui-même ne reculait pas devant les
imaginations extravagantes, mai jamais il ne serait allé jusqu'à
celle-ci. Cet homme de science, d'apparence si froide, le stupéfiait. Il
cria:
«C'est fou! La Porte ne donnera pas Jérusalem.
--Oh! pourquoi? reprit paisiblement Hamelin. Elle a tant besoin
d'argent! Jérusalem l'ennuie, ce sera un bon débarras. Souvent, elle ne
sait quel parti prendre, entre les diverses communions qui se disputent
la possession des sanctuaires.... D'ailleurs, le pape aurait en Syrie un
véritable appui parmi les Maronites, car vous n'ignorez pas qu'il a
installé, à Rome, un collège pour leurs prêtres.... Enfin, j'ai bien
réfléchi, j'ai tout prévu, et ce sera l'ère nouvelle, l'ère triomphale
du catholicisme. Peut-être dira-t-on que c'est aller trop loin, que le
pape se trouvera comme séparé, désintéressé des affaires de l'Europe.
Mais de quel éclat, de quelle autorité ne rayonnera-t-il pas, lorsqu'il
trônera aux lieux saints, parlant au nom du Christ, de la terre sacrée
où le Christ a parlé! C'est là qu'est son patrimoine, c'est là que doit
être son royaume. Et, soyez tranquille, nous le ferons puissant et
solide, ce royaume, nous le mettrons à l'abri des perturbations
politiques, en basant son budget, avec la garantie des ressources du
pays, sur une vaste banque dont les catholiques du monde entier se
disputeront les actions.»
Saccard, qui s'était mis a sourire, déjà séduit par l'énormité du
projet, sans être convaincu, ne put s'empêcher de baptiser cette banque,
dans un cri joyeux de trouvaille.
«Le trésor du Saint-Sépulcre, hein? superbe! l'affaire est là!»
Mais il rencontra le regard raisonnable de Mme Caroline, qui souriait
elle aussi, sceptique, un peu fâchée même; et il eut honte de son
enthousiasme.
«N'importe, mon cher Hamelin, nous ferons bien de tenir secret ce
couronnement de l'édifice, comme vous dites. On se moquerait de nous. Et
puis, notre programme est déjà terriblement chargé, il est bon d'en
réserver les conséquences extrêmes, la fin glorieuse, aux seuls initiés.
--Sans doute, telle a toujours été mon intention, déclara l'ingénieur.
Ceci sera le mystère.»
Et ce fut sur ce mot, ce jour-là, que l'exploitation du portefeuille,
la mise en oeuvre de toute l'énorme série des projets fut définitivement
résolue. On commencerait par créer une modeste maison de crédit pour
lancer les premières affaires; puis, le succès aidant, peu à peu on se
rendrait maître du marché, on conquerrait le monde.
Le lendemain, comme Saccard était monté chez la princesse d'Orviedo,
pour prendre un ordre au sujet de l'Oeuvre du Travail, le souvenir lui
revint du rêve qu'il avait caressé un moment, d'être le prince époux de
cette reine de l'aumône, simple dispensateur et administrateur de la
fortune des pauvres. Et il sourit, car il trouvait cela un peu niais, à
cette heure. Il était bâti pour faire de la vie et non pour panser les
blessures que la vie a faites. Enfin, il allait se retrouver sur son
chantier, en plein dans la bataille des intérêts, dans cette course au
bonheur qui a été la marche même de l'humanité, de siècle en siècle,
vers plus de joie et plus de lumière.
Ce même jour, il trouva Mme Caroline seule, dans le cabinet aux épures.
Elle était debout devant une des fenêtres, retenue là par une apparition
de la comtesse de Beauvilliers et de sa fille, dans le jardin voisin, à
une heure inaccoutumée. Les deux femmes lisaient une lettre, d'un air de
grande tristesse sans doute une lettre du fils, de Ferdinand, dont la
situation ne devait pas être brillante, à Rome.
«Regardez, dit Mme Caroline, en reconnaissant Saccard. Encore quelque
chagrin pour ces malheureuses. Les pauvresses, dans la rue, me font
moins de peine.
--Bah! s'écria-t-il gaiement, vous les prierez de venir me voir. Nous
les enrichirons, elles aussi, puisque nous allons faire la fortune de
tout le monde.»
Et, dans sa fièvre heureuse, il chercha ses lèvres, pou les baiser.
Mais, d'un mouvement brusque, elle avait retiré la tête, devenue grave
et pâlie d'un involontaire malaise.
«Non, je vous en prie.»
C'était la première fois qu'il tentait de la reprendre, depuis qu'elle
s'était abandonnée à lui, dans une minute de complète inconscience. Les
affaires sérieuses arrangées, il pensait à sa bonne fortune, voulant
aussi, de ce côté, régler la situation. Ce vif mouvement de recul
l'étonna.
«Bien vrai, cela vous ferait de la peine?
--Oui, beaucoup de peine.»
Elle se calmait, elle souriait à son tour.
«D'ailleurs, avouez que vous-même n'y tenez guère.
--Oh! moi, je vous adore.
--Non, ne dites pas ça, vous allez être si occupé! Et puis, je vous
assure que je suis prête à avoir de la vraie amitié pour vous, si vous
êtes l'homme actif que je crois, et si vous faites toutes les grandes
choses que vous dites.... Voyons, c'est bien meilleur, l'amitié!»
Il l'écoutait, souriant toujours, gêné et combattu pourtant. Elle le
refusait, c'était ridicule de ne l'avoir eue qu'une fois, par surprise.
Mais sa vanité seule en souffrait.
«Alors? amis seulement?
--Oui, je serai votre camarade, je vous aiderai.... Amis, grands amis!»
Elle tendit ses joues, et, conquis, trouvant qu'elle avait raison, il y
posa deux gros baisers.
III
La lettre du banquier russe de Constantinople, que Sigismond avait
traduite, était une réponse favorable, attendue pour mettre à Paris
l'affaire en branle; et, dès le sur-lendemain, Saccard, à son réveil,
eut l'inspiration qu'il fallait agir ce jour-là même, qu'il devait
avoir, d'un, coup, avant la nuit, formé le syndicat dont il voulait être
sûr, pour placer à l'avance les cinquante mille actions de cinq cents
francs de sa société anonyme, lancée au capital de vingt-cinq millions.
En sautant du lit, il venait de trouver enfin le titre de cette société,
l'enseigne qu'il cherchait depuis longtemps. Les mots: la Banque
universelle, avaient brusquement flambé devant lui, comme en caractères
de feu, dans la chambre encore noire.
«La Banque universelle, ne cessa-t-il de répéter, tout en s'habillant,
la Banque universelle, c'est simple, c'est grand, ça englobe tout, ça
couvre le monde.... Oui, oui, excellent! la Banque universelle!»
Jusqu'à neuf heures et demie, il marcha à travers les vastes pièces,
absorbé, ne sachant par où il commencerait sa chasse aux millions, dans
Paris. Vingt-cinq millions, cela se trouve encore au tournant d'une rue;
même, c'était l'embarras du choix qui le faisait réfléchir, car il y
voulait mettre quelque méthode. Il but une tasse de lait, il ne se fâcha
pas, lorsque le cocher monta lui expliquer que le cheval n'était pas
bien, à la suite d'un refroidissement sans doute, et qu'il serait plus
sage de faire venir le vétérinaire.
«C'est bon, faites.... Je prendrai un fiacre.»
Mais, sur le trottoir, il fut surpris par le vent aigre qui soufflait un
brusque retour de l'hiver, dans ce mai si doux la veille encore. Il ne
pleuvait pourtant pas, de gros nuages montaient à l'horizon. Et il ne
prit pas de fiacre, pour se réchauffer en marchant; il se dit qu'il
descendrait d'abord à pied chez Mazaud, l'agent de change, rue de la
Banque; car l'idée lui était venue de le sonder sur Daigremont, le
spéculateur bien connu, l'homme heureux de tous les syndicats,
seulement, rue Vivienne, du ciel envahi de nuées livides, une telle
giboulée creva, mêlée de grêle, qu'il se réfugia sous une porte cochère.
Depuis une minute, Saccard était là, à regarder tomber l'averse,
lorsque, dominant le roulement de l'eau, une claire sonnerie de pièces
d'or lui fit dresser l'oreille. Cela semblait sortir des entrailles de
la terre, continu, léger et musical, comme dans un conte des _Mille et
une Nuits_. Il tourna la tête, se reconnut, vit qu'il se trouvait sous
la porte de la maison Kolb, un banquier qui s'occupait surtout
d'arbitrages sur l'or, achetant le numéraire dans les États où il était
à bas cours, puis le fondant, pour vendre les lingots ailleurs, dans les
pays où l'or était en hausse; et, du matin au soir, les jours de fonte,
montait du sous-sol ce bruit cristallin des pièces d'or, remuées à la
pelle, prises dans des caisses, jetées dans le creuset. Les passants du
trottoir en ont les oreilles qui tintent, d'un bout de l'année à
l'autre. Maintenant, Saccard souriait complaisamment à cette musique,
qui était comme la voix souterraine de ce quartier de la Bourse, il y
vit un heureux présage.
La pluie ne tombait plus, il traversa la place, se trouva tout de suite
chez Mazaud. Par une exception, le jeune agent de change avait son
domicile personnel, au premier étage, dans la maison même où les bureaux
de sa charge étaient installés, occupant tout le second. Il avait
simplement repris l'appartement de son oncle, lorsque, à la mort de
celui-ci, il s'était entendu avec ses cohéritiers pour racheter la
charge.
Dix heures sonnaient, et Saccard monta directement aux bureaux, à la
porte desquels il se rencontra avec Gustave Sédille.
«Est-ce que M. Mazaud est là?
--Je ne sais pas, monsieur, j'arrive.»
Le jeune homme souriait, toujours en retard, prenant à l'aise son emploi
de simple amateur, qu'on ne payait pas, résigné à passer là un an ou
deux pour faire plaisir à son père, le fabricant de soie de la rue des
Jeûneurs. Saccard traversa la caisse, salué par le caissier d'argent et
par le caissier des titres; puis, il entra dans le cabinet des deux
fondés de pouvoirs, où il ne trouva que Berthier, celui des deux qui
était chargé des relations avec les clients et qui accompagnait le
patron à la Bourse.
«Est-ce que M. Mazaud est là?
--Mais je le pense, je sors de son cabinet.... Tiens non, il n'y est
plus.... C'est qu'il est dans le bureau du comptant.»
Il avait poussé une porte voisine, il faisait du regard le tour d'une
assez vaste pièce, où cinq employés travaillaient, sous les ordres du
premier commis.
«Non, c'est particulier!... Voyez donc vous-même à la liquidation, là, à
côté.»
Saccard entra dans le bureau de la liquidation. C'était là que le
liquidateur, le pivot de la charge, aidé de sept employés, dépouillait
le carnet que lui remettait l'agent chaque jour, après la Bourse, puis
appliquait aux clients les affaires faites selon les ordres reçus, en
s'aidant de fiches, conservées pour savoir les noms; car le carnet ne
porte pas les noms, ne contient que l'indication brève de l'achat ou de
la vente telle valeur, telle quantité, tel cours, de tel agent.
«Est-ce que vous avez vu M. Mazaud?» demanda Saccard.
Mais on ne lui répondit même pas. Le liquidateur étant sorti, trois
employés lisaient leur journal, deux autres regardaient en l'air; tandis
que l'entrée de Gustave Sédille venait d'intéresser vivement le petit
Flory, qui, le matin, faisait des écritures, échangeait des engagements,
et qui, l'après-midi, à la Bourse, était chargé des télégrammes. Né à
Saintes, d'un père employé à l'enregistrement, d'abord commis à Bordeaux
chez un banquier, tombé ensuite à Paris chez Mazaud, vers la fin du
dernier automne, il n'y avait d'autre avenir que d'y doubler peut-être
ses appointements, en dix années. Jusque-là, il s'y était bien conduit,
régulier, consciencieux. Seulement depuis un mois que Gustave était
entré à la charge, il se dérangeait, entraîné par son nouveau camarade,
très élégant, très lancé, pourvu d'argent, et qui lui avait fait
connaître des femmes. Flory, le visage mangé de barbe, avait là-dessous
un nez à passions, une bouche aimable, des yeux tendres; et il en était
aux petites parties fines, pas chères, avec Mlle Chuchu, une figurante
des Variétés, une maigre sauterelle du pavé parisien, la fille ensauvée
d'une concierge de Montmartre, amusante avec sa figure de papier mâché,
où luisaient de grands yeux bruns admirables.
Gustave, avant même d'ôter son chapeau, lui contait sa soirée.
«Oui, mon cher, j'ai bien cru que Germaine me flanquerait dehors, parce
que Jacoby est venu. Mais c'est lui qu'elle a trouvé le moyen de mettre
à la porte, ah! je ne sais comment, par exemple! Et je suis resté.»
Tous deux s'étouffèrent de rire. Il s'agissait de Germaine Coeur, une
superbe fille de vingt-cinq ans, un peu indolente et molle, dans
l'opulence de sa gorge, qu'un collègue de Mazaud, le juif Jacoby,
entretenait au mois. Elle avait toujours été avec des boursiers, et
toujours au mois, ce qui est commode pour des hommes très occupés, la
tête embarrassée de chiffres, payant l'amour comme le reste, sans
trouver le temps d'une vraie passion. Elle était agitée d'un souci
unique, dans son petit appartement de la rue de la Michodière, celui
d'éviter les rencontres entre les messieurs qui pouvaient se connaître.
«Dites donc, questionna Flory, je croyais que vous vous réserviez pour
la jolie papetière?»
Mais cette allusion à Mme Conin rendit Gustave sérieux. Celle-ci, on la
respectait c'était une femme honnête; et, quand elle voulait bien, il
n'y avait pas d'exemple qu'un homme se fût montré bavard, tellement on
restait bons amis. Aussi, ne voulant pas répondre, Gustave posa-t-il à
son tour une question.
«Et Chuchu, vous l'avez menée à Mabille?
--Ma foi, non! c'est trop cher. Nous sommes rentrés, nous avons fait du
thé.»
Derrière les jeunes gens, Saccard avait entendu ces noms de femme,
qu'ils chuchotaient d'une voix rapide.
Il eut un sourire. Il s'adressa à Flory.
«Est-ce que vous n'avez pas vu M. Mazaud?
--Si, monsieur, il est venu me donner un ordre, et il est redescendu à
son appartement.... Je crois que son petit garçon est malade, on l'a
averti que le docteur était là... Vous devriez sonner chez lui, car il
peut très bien sortir, sans remonter.»
Saccard remercia, se hâta de descendre un étage. Mazaud était un des
plus jeunes agents de change, comblé par le sort, ayant eu cette chance
de la mort de son oncle, qui l'avait rendu titulaire d'une des plus
fortes charges de Paris, à un âge où l'on apprend encore les affaires.
Dans sa petite taille, il était de figure agréable, avec de minces
moustaches brunes, des yeux noirs perçants; et il montrait une grande
activité, l'intelligence très alerte, elle aussi. On le citait déjà, à
la corbeille, pour cette vivacité d'esprit et de corps, si nécessaire
dans le métier, et qui, jointe à beaucoup de flair, à une intuition
remarquable, allait le mettre au premier rang; sans compter qu'il avait
une voix aiguë, des renseignements de Bourses étrangères de première
main, des relations chez tous les grands banquiers, enfin un
arrière-cousin, disait-on, à l'agence Havas. Sa femme, épousée par
amour, lui avait apporté douze cent mille francs de dot, une jeune femme
charmante dont il avait déjà deux enfants, une fillette de trois ans et
un petit garçon de dix-huit mois.
Justement, Mazaud reconduisait jusqu'au palier le docteur, qui le
rassurait, en riant.
«Entrez donc, dit-il à Saccard. C'est vrai, avec ces petits êtres, on
s'inquiète tout de suite, on les croit perdus pour le moindre bobo.»
Et il l'introduisit ainsi dans le salon, où sa femme se trouvait encore,
tenant le bébé sur ses genoux, tandis que la petite fille, heureuse de
voir sa mère gaie, se haussait pour l'embrasser. Tous les trois étaient
blonds, d'une fraîcheur de lait, la jeune mère d'air aussi délicat et
ingénu que les enfants. Il lui mit un baiser sur les cheveux.
«Tu vois bien que nous étions fous.
--Ah! ça ne fait rien, mon ami, je suis si contente qu'il nous ait
rassurés!»
Devant ce grand bonheur, Saccard s'était arrêté, en saluant. La pièce,
luxueusement meublée, sentait bon la vie heureuse de ce ménage, que rien
encore n'avait désuni; à peine, depuis quatre ans qu'il était marié,
donnait-on à Mazaud une courte curiosité pour une chanteuse de
l'opéra-Comique. Il restait un mari fidèle, de même qu'il avait la
réputation de ne pas encore trop jouer pour son compte, malgré la fougue
de sa jeunesse. Et cette bonne odeur de chance, de félicité sans nuage,
se respirait réellement dans la paix discrète des tapis et des tentures,
dans le parfum dont un gros bouquet de roses, débordant d'un vase de
Chine, avait imprégné toute la pièce.
Mme Mazaud, qui connaissait un peu Saccard, lui dit gaiement:
«N'est-ce pas, monsieur, qu'il suffit de le vouloir pour être toujours
heureux?
--J'en suis convaincu, madame, répondit-il. Et puis, il y a des
personnes si belles et si bonnes, que le malheur n'ose jamais les
toucher.»
Elle s'était levée, rayonnante. Elle embrassa à son tour son mari, elle
s'en alla, emportant le petit garçon, suivie de la fillette, qui s'était
pendue au cou de son père. Celui-ci, voulant cacher son émotion, se
retourna vers le visiteur, avec un mot de blague parisienne.
«Vous voyez, on ne s'embête pas, ici.»
Puis, vivement:
«Vous avez quelque chose à me dire?... Montons, voulez-vous? nous serons
mieux.»
En haut, devant la caisse, Saccard reconnut Sabatani, qui venait toucher
des différences; et il fut surpris de la poignée de main cordiale que
l'agent échangea avec son client. D'ailleurs, dès qu'il fut assis dans
le cabinet, il expliqua sa visite, en le questionnant sur, les
formalités, pour faire admettre une valeur à la cote officielle.
Négligemment, il dit l'affaire qu'il allait lancer, la Banque
universelle, au capital de vingt-cinq millions. Oui, une maison de
crédit créée surtout dans le but de patronner de grandes entreprises,
qu'il indiqua d'un mot. Mazaud l'écoutait, ne bronchait pas; et, avec
une obligeance parfaite, il expliqua les formalités à remplir. Mais il
n'était pas dupe, il se doutait que Saccard ne se serait pas dérangé
pour si peu. Aussi, lorsque ce dernier prononça enfin le nom de.
Daigremont, eut-il un sourire involontaire. Certes, Daigremont avait
l'appui d'une fortune colossale; on disait bien qu'il n'était pas d'une
fidélité très sûre; seulement, qui était fidèle, en affaires et en
amour? personne! Du reste, lui, Mazaud, se serait fait un scrupule de
dire la vérité sur Daigremont, après leur rupture, qui avait occupé
toute la Bourse. Celui-ci, maintenant, donnait la plupart de ses ordres
à Jacoby, un juif de Bordeaux, un grand gaillard de soixante ans, à
large figure gaie, dont la voix mugissante était célèbre, mais qui
devenait lourd, le ventre empâté; et c'était comme une rivalité qui se
posait entre les deux agents, le jeune favorisé par la chance, le vieux
arrivé à l'ancienneté, ancien fondé de pouvoirs à qui des commanditaires
avaient enfin permis d'acheter la charge de son patron, d'une pratique
et d'une ruse extraordinaires, perdu malheureusement par une passion du
jeu, toujours à la veille d'une catastrophe, malgré des gains
considérables. Tout se fondait dans les liquidations. Germaine Coeur ne
lui coûtait que quelques billets de mille francs, et on ne voyait jamais
sa femme.
«Enfin, dans cette affaire de Caracas, conclut Mazaud, cédant à la
rancune malgré sa grande correction, il est certain que Daigremont a
trahi et qu'il a raflé les bénéfices.... Il est très dangereux.»
Puis, après un silence:
«Mais pourquoi ne vous adressez-vous pas à Gundermann?
--Jamais!» cria Saccard, que la passion emportait. A ce moment,
Berthier, le fondé de pouvoirs, entra et chuchota quelques mots à
l'oreille de l'agent. C'était la baronne Sandorff qui venait payer des
différences et qui soulevait toutes sortes de chicanes, pour réduire son
compte. D'habitude, Mazaud s'empressait, recevait lui-même la baronne;
mais, quand elle avait perdu, il l'évitait comme la peste, certain d'un
trop rude assaut à sa galanterie. Il n'y a pires clientes que les
femmes, d'une mauvaise foi plus absolue, dès qu'il s'agit de payer.
«Non, non, dites que je n'y suis pas, répondit-il avec humeur. Et ne
faites pas grâce d'un centime, entendez-vous!»
Et, lorsque Berthier fut parti, voyant au sourire de Saccard qu'il avait
entendu.
«C'est vrai, mon cher, elle est très gentille, celle-là, mais vous
n'avez pas idée de cette rapacité... Ah! les clients, comme ils nous
aimeraient, s'ils gagnaient toujours! Et plus ils sont riches, plus ils
sont du beau monde, Dieu me pardonne! plus je me méfie, plus je tremble
de n'être pas payé... Oui, il y a des jours où, en dehors des grandes
maisons, j'aimerais mieux n'avoir qu'une clientèle de province.»
La porte s'était rouverte, un employé lui remit un dossier qu'il avait
demandé le matin, et sortit.
«Tenez! ça tombe bien. Voici un receveur de rentes, installé à Vendôme,
un sieur Fayeux.... Eh bien, vous n'avez pas idée de la quantité d'ordres
que je reçois de ce correspondant. Sans doute, ces ordres sont de peu
d'importance, venant de petits bourgeois, de petits commerçants, de
fermiers. Mais il y a le nombre.... En vérité, le meilleur de nos
maisons, le fond même est fait des joueurs modestes, de la grande foule
anonyme qui joue.»
Une association d'idées se fit, Saccard se rappela Sabatani au guichet
de la caisse.
«Vous avez donc Sabatani, maintenant? demanda-t-il.
--Depuis un an, je crois, répondit l'agent d'un air d'aimable
indifférence. C'est un gentil garçon, n'est-ce pas? il a commencé
petitement, il est très sage et il fera quelque chose.»
Ce qu'il ne disait point, ce dont il ne se souvenait même plus, c'était
que Sabatani avait seulement déposé chez lui une couverture de deux
mille francs. De là le jeu si modéré du début. Sans doute, comme tant
d'autres, le Levantin attendait que la médiocrité de cette garantie fût
oubliée; et il donnait des preuves de sagesse, il n'augmentait que
graduellement l'importance de ses ordres, en attendant le jour où,
culbutant dans une grosse liquidation, il disparaîtrait. Comment montrer
de la défiance vis-à-vis d'un charmant garçon dont on est devenu l'ami?
comment douter de sa solvabilité, lorsqu'on le voit gai, d'apparence
riche, avec cette tenue élégante qui est indispensable, comme l'uniforme
même du vol à la Bourse?
«Très gentil, très intelligent» répéta Saccard, qui prit soudain la
résolution de songer à Sabatani, le jour où il aurait besoin d'un
gaillard discret et sans scrupules. Puis, se levant et prenant congé:
«Allons, adieu!... Lorsque nos titres seront prêts, je vous reverrai,
avant de tâcher de les faire admettre à la cote.»
Et comme Mazaud, sur le seuil du cabinet, lui serrait la main, en
disant:
«Vous avez tort, voyez donc Gundermann pour votre syndicat.
--Jamais!» cria-t-il de nouveau, l'air furieux.
Enfin, il sortait, lorsqu'il reconnut devant le guichet de la caisse
Moser et Pillerault: le premier empochait d'un air navré son gain de la
quinzaine, sept ou huit billets de mille francs; tandis que l'autre, qui
avait perdu, payait une dizaine de mille francs, avec des éclats de
voix, l'air agressif et superbe, comme après une victoire. L'heure du
déjeuner et de la Bourse approchait, la charge allait se vider en
partie; et, la porte du bureau de la liquidation s'étant entrouverte,
des rires s'en échappèrent, le récit que Gustave faisait à Flory d'une
partie de canot, dans laquelle la barreuse, tombée à la Seine, avait
perdu jusqu'à ses bas.
Dans la rue, Saccard regarda sa montre. Onze heures, que de temps perdu!
Non, il n'irait pas chez Daigremont; et, bien qu'il se fût emporté au
seul nom de Gundermann, il se décida brusquement à monter le voir.
D'ailleurs, ne l'avait-il pas prévenu de sa visite, chez Champeaux, en
lui annonçant sa grande affaire, pour lui clouer aux lèvres son mauvais
rire? Il se donna même comme excuse qu'il n'en voulait rien tirer, qu'il
désirait seulement le braver, triompher de lui, qui affectait de le
traiter en petit garçon. Et, une nouvelle giboulée s'étant mise à battre
le pavé d'un ruissellement de fleuve, il sauta dans un fiacre, il cria
l'adresse au cocher, rue de Provence.
Gundermann occupait là un immense hôtel, tout juste assez grand pour son
innombrable famille. Il avait cinq filles et quatre garçons, dont trois
filles et trois garçons mariés, qui lui avaient déjà donné quatorze
petits-enfants. Lorsque, au repas du soir, cette descendance se trouvait
réunie, ils étaient, en les comptant, sa femme et lui, trente et un à
table. Et, à part deux de ses gendres qui n'habitaient pas l'hôtel, tous
les autres avaient là leurs appartements, dans les ailes de gauche et de
droite, ouvertes sur le jardin; tandis que le bâtiment central était
pris entièrement par l'installation des vastes bureaux de la banque. En
moins d'un siècle, la monstrueuse fortune d'un milliard était née, avait
poussé, débordé dans cette famille, par l'épargne, par l'heureux
concours aussi des événements. Il y avait là comme une prédestination,
aidée d'une intelligence vive, d'un travail acharné, d'un effort prudent
et invincible, continuellement tendu vers le même but. Maintenant, tous
les fleuves de l'or allaient à cette mer, les millions se perdaient dans
ces millions, c'était un engouffrement de la richesse publique au fond
de cette richesse d'un seul, toujours grandissante; et Gundermann était
le vrai maître, le roi tout-puissant, redouté et obéi de Paris et du
monde.
Pendant que Saccard montait le large escalier de pierre, aux marches
usées par le continuel va-et-vient de la foule, plus usées déjà que le
seuil des vieilles églises, il se sentait contre cet homme un
soulèvement d'une inextinguible haine. Ah! le juif! il avait contre le
juif l'antique rancune de race, qu'on trouve surtout dans le midi de la
France; et c'était comme une révolte de sa chair même, une répulsion de
peau qui, à l'idée du moindre contact, l'emplissait de dégoût et de
violence, en dehors de tout raisonnement, sans qu'il pût se vaincre.
Mais le singulier était que lui, Saccard, ce terrible brasseur
d'affaires, ce bourreau d'argent aux mains louches, perdait la
conscience de lui-même, dès qu'il s'agissait d'un juif, en parlait avec
une âpreté, avec des indignations vengeresses d'honnête homme, vivant du
travail de ses bras, pur de tout négoce usuraire. Il dressait le
réquisitoire contre la race, cette race maudite qui n'a plus de patrie,
plus de prince, qui vit en parasite chez les nations, feignant de
reconnaître les lois, mais en réalité n'obéissant qu'à son Dieu de vol,
de sang et de colère; et il la montrait remplissant partout la mission
de féroce conquête que ce Dieu lui a donnée, s'établissant chez chaque
peuple, comme l'araignée au centre de sa toile, pour guetter sa proie,
sucer le sang de tous, s'engraisser de la vie des autres. Est-ce qu'on a
jamais vu un juif faisant oeuvre de ses dix doigts? est-ce qu'il y a des
juifs paysans, des juifs ouvriers? Non, le travail déshonore, leur
religion le défend presque, n'exalte que l'exploitation du travail
d'autrui. Ah! les gueux! Saccard semblait pris d'une rage d'autant plus
grande, qu'il les admirait, qu'il leur enviait leurs prodigieuses
facultés financières, cette science innée des chiffres, cette aisance
naturelle dans les opérations les plus compliquées, ce flair et cette
chance qui assurent le triomphe de tout ce qu'ils entreprennent. A ce
jeu de voleurs, disait-il, les chrétiens ne sont pas de force, ils
finissent toujours par se noyer; tandis que prenez un juif qui ne sache
même pas la tenue des livres, jetez-le dans l'eau trouble de quelque
affaire véreuse, et il se sauvera, et il emportera tout le gain sur son
dos. C'est le don de la race, sa raison d'être à travers les
nationalités qui se font et se défont. Et il prophétisait avec
emportement la conquête finale de tous les peuples par les juifs, quand
ils auront accaparé la fortune totale du globe, ce qui ne tarderait pas,
puisqu'on leur laissait chaque jour étendre librement leur royauté, et
qu'on pouvait déjà voir, dans Paris, un Gundermann régner sur un trône
plus solide et plus respecté que celui de l'empereur.
En haut, au moment d'entrer dans la vaste antichambre, Saccard eut un
mouvement de recul, en la voyant pleine de remisiers, de solliciteurs,
d'hommes, de femmes, de tout un grouillement tumultueux de foule. Les
remisiers surtout luttaient à qui arriverait le premier, dans l'espoir
improbable d'emporter un ordre; car le grand banquier avait ses agents à
lui; mais c'était déjà un honneur, une recommandation que d'être reçu,
et chacun d'eux voulait pouvoir s'en vanter. Aussi l'attente
n'était-elle jamais longue, les deux garçons de bureau ne servaient
guère qu'à organiser le défilé, un défilé incessant, un véritable galop,
par les portes battantes. Et, malgré la foule, Saccard presque tout de
suite fut introduit dans le flot.
Le cabinet de Gundermann était une immense pièce, dont il n'occupait
qu'un petit coin, au fond, près de la dernière fenêtre. Assis devant un
simple bureau d'acajou, il se plaçait de façon à tourner, le dos à la
lumière, il avait le visage complètement dans l'ombre. Levé dès cinq
heures, il était au travail, lorsque Paris dormait encore; et quand,
vers neuf heures, la bousculade des appétits se ruait, galopant devant
lui, sa journée déjà était faite. Au milieu du cabinet, à des bureaux
plus vastes, deux de ses fils et un de ses gendres l'aidaient, rarement
assis, s'agitant au milieu des allées et venues d'un monde d'employés.
Mais c'était là le fonctionnement intérieur de la maison. La rue
traversait toute la pièce, n'allait qu'à lui, au maître, dans son coin
modeste; tandis que, durant des heures, jusqu'au déjeuner, l'air
impassible et morne, il recevait, souvent d'un signe, parfois d'un mot,
s'il voulait se montrer très aimable.
Dès que Gundermann aperçut Saccard, sa figure s'éclaira d'un faible
sourire goguenard.
«Ah! c'est vous, mon bon ami.... Asseyez-vous donc un instant, si vous
avez quelque chose à me dire. Je suis à vous tout à l'heure.»
Ensuite, il affecta de l'oublier. Saccard, du reste, ne s'impatientait
pas, intéressé par le défilé des remisiers, qui, les uns sur les talons
des autres, entraient avec le même salut profond, tiraient de leur
redingote correcte le même petit carton, leur cote portant les cours de
la Bourse, qu'ils présentaient au banquier du même geste suppliant et
respectueux. Il en passait dix, il en passait vingt. Le banquier, chaque
fois, prenait la cote, y jetait un coup d'oeil, puis la rendait; et rien
n'égalait sa patience, si ce n'était son indifférence complète, sous
cette grêle d'offres.
Mais Massias se montra, avec son air gai et inquiet de bon chien battu.
On le recevait si mal parfois, qu'il en aurait pleuré. Ce jour-là, sans
doute il était à bout d'humilité, car il se permit une insistance
inattendue.
«Voyez donc, monsieur, le Mobilier est très bas.... Combien faut-il que
je vous en achète?»
Gundermann, sans prendre la cote, leva ses yeux glauques sur ce jeune
homme si familier. Et, rudement:
«Dites donc, mon ami, croyez-vous que ça m'amuse de vous recevoir?
--Mon Dieu! monsieur, reprit Massias devenu pâle, ça m'amuse encore
moins de venir chaque matin pour rien, depuis trois mois.
--Eh bien, ne revenez pas.»
Le remisier salua et se retira, après avoir échangé, avec Saccard, le
coup d'oeil furieux et navré d'un garçon qui avait la brusque conscience
qu'il ne ferait jamais fortune.
Saccard se demandait, en effet, quel intérêt Gundermann pouvait avoir à
recevoir tout ce monde. Évidemment, il avait une faculté d'isolement
spéciale, il s'absorbait, il continuait de penser; sans compter qu'il
devait y avoir là une discipline, une façon de procéder chaque matin à
une revue du marché, dans laquelle il trouvait toujours un gain à faire,
si minime fut-il. Très âprement, il rabattit quatre-vingts francs à un
coulissier, qu'il avait chargé d'un ordre la veille, et qui le volait
d'ailleurs. Puis, un marchand de curiosités arriva, avec une boite en or
émaillé du dernier siècle, un objet refait en partie, dont le banquier
flaira immédiatement le truquage. Ensuite, ce furent deux dames, une
vieille à nez d'oiseau de nuit, une jeune, brune, très belle, qui
avaient à lui montrer, chez elles, une commode Louis XV, qu'il refusa
nettement d'aller voir. Il vint encore un bijoutier avec des rubis, deux
inventeurs, des Anglais, des Allemands, des Italiens, toutes les
langues, tous les sexes. Et le défilé des remisiers se poursuivait quand
même, coupant les autres visites, s'éternisant, avec la reproduction du
même geste, la présentation mécanique de la cote; pendant que le flot
des employés, à mesure que l'heure de la Bourse approchait, traversait
la pièce plus nombreux, apportant des dépêches, venant demander des
signatures.
Mais ce fut le comble au tapage un petit garçon de cinq ou six ans, à
cheval sur un bâton, fit irruption dans le cabinet en jouant de la
trompette; et, coup sur coup, il vint encore deux enfants, deux
fillettes, l'une de trois ans, l'autre de huit, qui assiégèrent le
fauteuil du grand-père, lui tirèrent les bras, se pendirent à son cou;
ce qu'il laissa faire placidement, les baisant lui-même avec cette
passion juive de la famille, de la lignée nombreuse qui fait la force et
qu'on défend.
Tout d'un coup, il parut se souvenir de Saccard.
«Ah! mon bon ami, vous m'excuserez, vous voyez que je n'ai pas une
minute à moi.... Vous allez m'expliquer votre affaire.»
Et il commençait à l'écouter, lorsqu'un employé qui avait introduit un
grand monsieur blond, vint lui dire un nom à l'oreille, il se leva
aussitôt, sans hâte pourtant, alla conférer avec le monsieur devant une
autre des fenêtres, tandis qu'un de ses fils continuait à recevoir les
remisiers et les coulissiers à sa place.
Malgré sa sourde irritation, Saccard commençait à être envahi d'un
respect. Il avait reconnu le monsieur blond, le représentant d'une des
grandes puissances, plein de morgue aux Tuileries, ici la tête
légèrement inclinée, souriant en solliciteur. D'autres fois, c'étaient
de hauts administrateurs, des ministres de l'empereur eux-mêmes, qui
étaient reçus ainsi debout dans cette pièce, publique comme une place,
emplie d'un vacarme d'enfants. Et là s'affirmait la royauté universelle
de cet homme qui avait des ambassadeurs à lui dans toutes les cours du
monde, des consuls dans toutes les provinces, des agences dans toutes
les villes et des vaisseaux sur toutes les mers. Il n'était point un
spéculateur, un capitaine d'aventures, manoeuvrant les millions des
autres, rêvant, à l'exemple de Saccard, des combats héroïques où il
vaincrait, où il gagnerait pour lui un colossal butin, grâce à l'aide de
l'or mercenaire, engagé sous ses ordres; il était, comme il le disait
avec bonhomie, un simple marchand d'argent, le plus habile, le plus zélé
qui pût être. Seulement, pour asseoir sa puissance, il lui fallait bien
dominer la Bourse; et c'était ainsi, à chaque liquidation, une nouvelle
bataille, où la victoire lui restait infailliblement, par la vertu
décisive des gros bataillons. Un instant, Saccard, qui le regardait,
resta accablé sous cette pensée que tout cet argent qu'il faisait
mouvoir était à lui, qu'il avait à lui, dans ses caves, sa marchandise
inépuisable, dont il trafiquait en commerçant rusé et prudent, en maître
absolu, obéi sur un coup d'oeil, voulant tout entendre, tout voir, tout
faire par lui-même. Un milliard à soi, ainsi manoeuvré, est une force
inexpugnable.
«Nous n'aurons pas une minute, mon bon ami, revint dire Gundermann.
Tenez! je vais déjeuner, passez donc avec moi dans la salle voisine. On
nous laissera tranquilles peut-être.»
C'était la petite salle à manger de l'hôtel celle du matin, où la
famille ne se trouvait jamais au complet. Ce jour-là, ils n'étaient que
dix-neuf à table, dont huit enfants. Le banquier occupait le milieu, et
il n'avait devant lui qu'un bol de lait.
Il resta un instant les yeux fermés, épuisé de fatigue, la face très
pâle et contractée, car il souffrait du foie et des reins; puis,
lorsqu'il eut, de ses mains tremblantes porté le bol à ses lèvres et bu
une gorgée, il soupira:
«Ah! je suis éreinté, aujourd'hui!
--Pourquoi ne vous reposez-vous pas?» demanda Saccard.
Gundermann tourna vers lui des yeux stupéfaits; et, naïvement:
«Mais je ne peux pas!»
En effet, on ne le laissait pas même boire son lait tranquille, car la
réception des remisiers avait repris, le galop maintenant traversait la
salle à manger, tandis que les personnes de la famille, les hommes, les
femmes, habitués à cette bousculade, riaient, mangeaient fortement des
viandes froides et des pâtisseries, et que les enfants excités par deux
doigts de vin pur, menaient un vacarme assourdissant.
Et Saccard, qui le regardait toujours, s'émerveillait de le voir avaler
son lait à lentes gorgées, d'un tel effort, qu'il semblait ne devoir
jamais atteindre le fond du bol. On l'avait mis au régime du lait, il ne
pouvait même plus toucher à une viande, ni à un gâteau. Alors, à quoi
bon un milliard? Jamais non plus les femmes ne l'avaient tenté: durant
quarante ans, il était resté d'une fidélité stricte à la sienne, et,
aujourd'hui, sa sagesse était forcée, irrévocablement définitive.
Pourquoi donc se lever dès cinq heures, faire ce métier abominable,
s'écraser de cette fatigue immense, mener une vie de galérien que pas un
loqueteux n'aurait acceptée, la mémoire bourrée de chiffres, le crâne
éclatant de tout un monde de préoccupations? Pourquoi cet or inutile
ajouté à tant d'or, lorsqu'on ne peut acheter et manger dans la rue une
livre de cerises, emmener à une guinguette au bord de l'eau la fille qui
passe, jouir de tout ce qui se vend, de la paresse et de la liberté? Et
Saccard, qui, dans ses terribles appétits, faisait cependant la part de
l'amour désintéressé de l'argent, pour la puissance qu'il donne, se
sentait pris d'une sorte de terreur sacrée, à voir se dresser cette
figure, non plus de l'avarice classique qui thésaurise, mais de
l'ouvrier impeccable, sans besoin de chair, devenu comme abstrait dans
sa vieillesse souffreteuse, qui continuait à édifier obstinément sa tour
de millions, avec l'unique rêve de la léguer aux siens pour qu'ils la
grandissent encore, jusqu'à ce qu'elle dominât la terre.
Enfin, Gundermann se pencha, se fit expliquer à demi-voix la création
projetée de la Banque universelle. D'ailleurs, Saccard fut sobre de
détails, ne fit qu'une allusion aux projets du portefeuille d'Hamelin,
ayant senti, dès les premiers mots, que le banquier cherchait à le
confesser, résolu d'avance à l'éconduire ensuite.
«Encore une banque, mon bon ami, encore une banque! répéta-t-il de son
air narquois. Mais une affaire où je mettrais plutôt de l'argent, ce
serait dans une machine, oui, une guillotine à couper le cou à toutes
ces banques qui se fondent.... Hein? un râteau à nettoyer la Bourse.
Votre ingénieur n'a pas ça, dans ses papiers?»
Puis, affectant de se faire paternel, avec une cruauté tranquille:
«Voyons, soyez raisonnable, vous savez ce que je vous ai dit.... Vous
avez tort de rentrer dans les affaires, c'est un vrai service que je
vous rends, en refusant de lancer votre syndicat.... Infailliblement,
vous ferez la culbute, c'est mathématique, ça; car vous êtes beaucoup
trop passionné, vous avez trop d'imagination; puis, ça finit toujours
mal, quand on trafique avec l'argent des autres.... Pourquoi votre frère
ne vous trouve-t-il pas une bonne place, hein? une préfecture, ou bien
une recette; non, pas une recette, c'est trop dangereux.... Méfiez-vous,
méfiez-vous, mon bon ami.»
Saccard s'était levé, frémissant.
«C'est bien décidé, vous ne prendrez pas d'actions, vous ne voulez pas
être avec nous?
--Avec vous, jamais de la vie!... Vous serez mangé avant trois ans.»
Il y eut un silence, gros de batailles, un échange aigu de regards qui
se défiaient.
«Alors, bonsoir.... Je n'ai pas encore déjeuné et j'ai très faim. Faudra
voir qui est-ce qui sera mangé.»
Et il le laissa, au milieu de sa tribu qui finissait de se bourrer
bruyamment de pâtisseries, recevant les derniers courtiers attardés,
fermant par instants les yeux de lassitude, pendant qu'il achevait son
bol à petits coups, les lèvres toutes blanches de lait.
Saccard se jeta dans son fiacre, en donnant l'adresse de la rue
Saint-Lazare. Une heure sonnait, c'était une journée perdue, il rentrait
déjeuner, hors de lui. Ah! le sale juif! en voilà un, décidément, qu'il
aurait eu du plaisir à casser d'un coup de dents, comme un chien casse
un os! Certes, le manger, c'était un morceau terrible et trop gros. Mais
est-ce qu'on savait? les plus grands empires s'étaient bien écroulés, il
y a toujours une heure où les puissants succombent. Non, pas le manger,
l'entamer d'abord, lui arracher des lambeaux de son milliard; ensuite,
le manger, oui! pourquoi pas? les détruire, dans leur roi incontesté,
ces juifs qui se croyaient les maîtres du festin! Et ces réflexions,
cette colère qu'il emportait de chez Gundermann, soulevaient Saccard
d'un furieux zèle, d'un besoin de négoce, de succès immédiat: il aurait
voulu bâtir d'un geste sa maison de banque, la faire fonctionner,
triompher, écraser les maisons rivales. Brusquement, le souvenir de
Daigremont lui revint; et, sans discuter, d'un mouvement irrésistible,
il se pencha, il cria au cocher de monter la rue La Rochefoucauld. S'il
voulait voir Daigremont, il devait se hâter, quitte à déjeuner plus
tard, car il savait que celui-ci sortait vers une heure. Sans doute, ce
chrétien-là valait deux juifs, et il passait pour un ogre dévorateur des
jeunes affaires qu'on mettait en garde chez lui. Mais, à cette minute,
Saccard aurait traité avec Cartouche, pour la conquête, même à la
condition de partager. Plus tard, on verrait bien, il serait le plus
fort.
Cependant, le fiacre, qui montait avec peine la rude côte de la rue,
s'arrêta devant la haute porte monumentale d'un des derniers grands
hôtels de ce quartier, qui en a compté de fort beaux. Le corps de
bâtiments, au fond d'une vaste cour pavée, avait un air de royale
grandeur; et le jardin qui le suivait, planté encore d'arbres
centenaires, restait un véritable parc, isolé des rues populeuses. Tout
Paris connaissait c
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