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Germinie Lacerteux

by Edmond de Goncourt · French · Gutenberg #17285 · 405,150 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Germinie Lacerteux
    
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Title: Germinie Lacerteux

Author: Edmond de Goncourt
        Jules de Goncourt


        
Release date: December 11, 2005 [eBook #17285]
                Most recently updated: December 13, 2020

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/17285

Credits: Produced by Mireille Harmelin, Pierre Lacaze and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK GERMINIE LACERTEUX ***




Produced by Mireille Harmelin, Pierre Lacaze and the Online
Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
This file was produced from images generously made available
by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)







ROMANS

DE

EDMOND ET JULES DE GONCOURT



GERMINIE LACERTEUX





PARIS
G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS
11, RUE DE GRENELLLE, 11

1889




PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION


Il nous faut demander pardon au public de lui donner ce livre, et
l'avertir de ce qu'il y trouvera.

Le public aime les romans faux: ce roman est un roman vrai.

Il aime les livres qui font semblant d'aller dans le monde: ce livre
vient de la rue.

Il aime les petites œuvres polissonnes, les mémoires de filles, les
confessions d'alcôves, les saletés érotiques, le scandale qui se
retrousse dans une image aux devantures des libraires: ce qu'il va lire
est sévère et pur. Qu'il ne s'attende point à la photographie décolletée
du Plaisir: l'étude qui suit est la clinique de l'Amour.

Le public aime encore les lectures anodines et consolantes, les
aventures qui finissent bien, les imaginations qui ne dérangent ni sa
digestion ni sa sérénité: ce livre, avec sa triste et violente
distraction, est fait pour contrarier ses habitudes et nuire à son
hygiène.

Pourquoi donc l'avons-nous écrit? Est-ce simplement pour choquer le
public et scandaliser ses goûts?

Non.

Vivant au dix-neuvième siècle, dans un temps de suffrage universel, de
démocratie, de libéralisme, nous nous sommes demandé si ce qu'on appelle
«les basses classes» n'avait pas droit au Roman; si ce monde sous un
monde, le peuple, devait rester sous le coup de l'interdit littéraire et
des dédains d'auteurs qui ont fait jusqu'ici le silence sur l'âme et le
cœur qu'il peut avoir. Nous nous sommes demandé s'il y avait encore,
pour l'écrivain et pour le lecteur, en ces années d'égalité où nous
sommes, des classes indignes, des malheurs trop bas, des drames trop mal
embouchés, des catastrophes d'une terreur trop peu noble. Il nous est
venu la curiosité de savoir si cette forme conventionnelle d'une
littérature oubliée et d'une société disparue, la Tragédie, était
définitivement morte; si, dans un pays sans caste et sans aristocratie
légale, les misères des petits et des pauvres parleraient à l'intérêt,
l'émotion, à la pitié, aussi haut que les misères des grands et des
riches; si, en un mot, les larmes qu'on pleure en bas pourraient faire
pleurer comme celles qu'on pleure en haut.

Ces pensées nous avaient fait oser l'humble roman de _Sœur Philomène_,
en 1861; elles nous font publier aujourd'hui _Germinie Lacerteux_.

Maintenant, que ce livre soit calomnié: peu lui importe. Aujourd'hui que
le Roman s'élargit et grandit, qu'il commence à être la grande forme
sérieuse, passionnée, vivante, de l'étude littéraire et de l'enquête
sociale, qu'il devient, par l'analyse et par la recherche psychologique,
l'Histoire morale contemporaine, aujourd'hui que le Roman s'est imposé
les études et les devoirs de la science, il peut en revendiquer les
libertés et les franchises. Et qu'il cherche l'Art et la Vérité; qu'il
montre des misères bonnes à ne pas laisser oublier aux heureux de Paris;
qu'il fasse voir aux gens du monde ce que les dames de charité ont le
courage de voir, ce que les reines autrefois faisaient toucher de l'œil
à leurs enfants dans les hospices: la souffrance humaine, présente et
toute vive, qui apprend la charité; que le Roman ait cette religion que
le siècle passé appelait de ce large et vaste nom: _Humanité_;--il lui
suffit de cette conscience: son droit est là.




GERMINIE

LACERTEUX




I.


--Sauvée! vous voilà donc sauvée, mademoiselle! fit avec un cri de joie
la bonne qui venait de fermer la porte sur le médecin, et, se
précipitant vers le lit où était couchée sa maîtresse, elle se mit avec
une frénésie de bonheur et une furie de caresses à embrasser, par-dessus
les couvertures, le pauvre corps tout maigre de la vieille femme, tout
petit dans le lit trop grand comme un corps d'enfant.

La vieille femme lui prit silencieusement la tête dans ses deux mains,
la serra contre son cœur, poussa un soupir, et laissa échapper:--Allons!
il faut donc vivre encore!

Ceci se passait dans une petite chambre dont la fenêtre montrait un
étroit morceau de ciel coupé de trois noirs tuyaux de tôle, des lignes
de toits, et au loin, entre deux maisons qui se touchaient presque, la
branche sans feuilles d'un arbre qu'on ne voyait pas.

Dans la chambre, sur la cheminée, posait dans une boîte d'acajou carrée
une pendule au large cadran, aux gros chiffres, aux heures lourdes. À
côté deux flambeaux, faits de trois cygnes argentés tendant leur col
autour d'un carquois doré, étaient sous verre. Près de la cheminée, un
fauteuil à la Voltaire, recouvert d'une de ces tapisseries à dessin de
damier que font les petites filles et les vieilles femmes, étendait ses
bras vides. Deux petits paysages d'Italie, dans le goût de Berlin, une
aquarelle de fleurs avec une date à l'encre rouge au bas, quelques
miniatures, pendaient accrochés au mur. Sur la commode d'acajou, d'un
style Empire, un Temps en bronze noir et courant, sa faux en avant,
servait de porte-montre à une petite montre au chiffre de diamants sur
émail bleu entouré de perles. Sur le parquet, un tapis flammé allongeait
ses bandes noires et vertes. À la fenêtre et au lit, les rideaux étaient
d'une ancienne perse à dessins rouges sur fond chocolat. À la tête du
lit, un portrait s'inclinait sur la malade, et semblait du regard peser
sur elle. Un homme aux traits durs y était représenté, dont le visage
sortait du haut collet d'un habit de satin vert, et d'une de ces
cravates lâches et flottantes, d'une de ces mousselines mollement nouées
autour des têtes par la mode des premières années de la Révolution. La
vieille femme couchée dans le lit ressemblait à cette figure. Elle avait
les mêmes sourcils épais, noirs, impérieux, le même nez aquilin, les
mêmes lignes nettes de volonté, de résolution, d'énergie. Le portrait
semblait se refléter sur elle comme le visage d'un père sur le visage
d'une fille. Mais chez elle la dureté des traits était adoucie par un
rayon de rude bonté, je ne sais quelle flamme de mâle dévouement et de
charité masculine.

Le jour qui éclairait la chambre était un de ces jours que le printemps
fait, lorsqu'il commence, le soir vers les cinq heures, un jour qui a
des clartés de cristal et des blancheurs d'argent, un jour froid,
virginal et doux, qui s'éteint dans le rose du soleil avec des pâleurs
de limbes. Le ciel était plein de cette lumière d'une nouvelle vie,
adorablement triste comme la terre encore dépouillée, et si tendre
qu'elle pousse le bonheur à pleurer.

--Eh bien! voilà ma bête de Germinie qui pleure? dit au bout d'un
instant la vieille femme en retirant ses mains mouillées sous les
baisers de sa bonne.

--Ah! ma bonne demoiselle, je voudrais toujours pleurer comme ça! c'est
si bon! ça me fait revoir ma pauvre mère... et tout!... si vous saviez!

--Va, va... lui dit sa maîtresse en fermant les yeux pour écouter,
dis-moi ça...

--Ah! ma pauvre mère!... La bonne s'arrêta. Puis, avec le flot de
paroles qui jaillit des larmes heureuses, elle reprit, comme si, dans
l'émotion et l'épanchement de sa joie, toute son enfance refluait à son
cœur:--La pauvre femme! Je la revois la dernière fois qu'elle est
sortie... pour me mener à la messe... un 21 janvier, je me rappelle...
On lisait dans ce temps-là le testament du roi... Ah! elle en a eu des
maux pour moi, maman! Elle avait quarante-deux ans, quand elle a été
pour m'avoir... papa l'a fait assez pleurer! Nous étions déjà trois, et
il n'y avait pas tant de pain à la maison... Et puis il était fier comme
tout... Nous n'aurions eu qu'une cosse de pois, qu'il n'aurait jamais
voulu des secours du curé... Ah! on ne mangeait pas tous les jours du
lard chez nous... Ça ne fait rien: pour tout ça, maman m'aimait un peu
plus, et elle trouvait toujours dans des coins un peu de graisse ou de
fromage pour mettre sur mes tartines... Je n'avais pas cinq ans quand
elle est morte... Ce fut notre malheur à tous. J'avais un grand frère
qui était blanc comme un linge, avec une barbe toute jaune... et bon!
vous n'avez pas d'idée... Tout le monde l'aimait. On lui avait donné des
noms... Les uns l'appelaient Boda, je ne sais pas pourquoi... Les autres
Jésus-Christ... Ah! c'était un ouvrier, celui-là! Il avait beau avoir
une santé de rien du tout... au petit jour il était toujours à son
métier... parce que nous étions tisserands, faut vous dire... et il ne
démarrait pas avec sa navette, jusqu'au soir... Et honnête avec ça, si
vous saviez! On venait de partout lui apporter son fil, et toujours sans
peser... Il était très-ami avec le maître d'école, et c'était lui qui
faisait les sentences au carnaval. Mon père, lui, c'était autre chose:
il travaillait un moment, une heure, comme ça... et puis il s'en allait
dans les champs... et puis quand il rentrait, il nous battait, et
fort... Il était comme fou... on disait que c'était d'être poitrinaire.
Heureusement qu'il y avait là mon frère: il empêchait ma seconde sœur de
me tirer les cheveux, de me faire du mal... parce qu'elle était jalouse.
Il me prenait toujours par la main pour aller voir jouer aux quilles...
Enfin il soutenait à lui seul la maison... Pour ma première communion,
en donna-t-il de ces coups de battant! Ah! il en abattit de l'ouvrage
pour que je fusse comme les autres avec une petite robe blanche où il y
avait un tuyauté, et un petit sac à la main, on portait alors de ça...
Je n'avais pas de bonnet: je m'étais fait, je me souviens, une jolie
couronne avec des faveurs et de la moelle blanche qu'on retire en
écorçant de la canette: il y en a beaucoup chez nous dans les places où
on met rouir le chanvre... Voilà un de mes bons jours ce jour-là... avec
le tirage des cochons à Noël... et les fois où j'allais aider pour
accoler la vigne... c'est au mois de juin, vous savez... Nous en avions
une petite au haut de Saint-Hilaire... Il y eut ces années-là une année
bien dure... vous vous rappelez, mademoiselle?... la grêle de 1828 qui
perdit tout... Ça alla jusqu'à Dijon, et plus loin... on fut obligé de
faire du pain avec du son... Mon frère alors s'abîma de travail... Mon
père, qui était à présent toujours dehors à courir dans les champs, nous
rapportait quelquefois des champignons... C'était de la misère tout de
même... on avait plus souvent faim qu'autre chose... Moi, quand j'étais
dans les champs, je regardais si on ne me voyait pas, je me coulais tout
doucement sur les genoux, et quand j'étais sous une vache, j'ôtais un de
mes sabots, et je me mettais à la traire... Dam! il n'aurait pas fallu
qu'on me prît!... Ma plus grande sœur était en service chez le maire de
Lenclos, et elle envoyait à la maison ses quatre-vingts francs de
gages... c'était toujours autant. La seconde travaillait à la couture
chez les bourgeois; mais ce n'étaient pas les prix d'à présent alors: on
allait de six heures du matin jusqu'à la nuit pour huit sous. Avec ça
elle voulait mettre de côté pour s'habiller à la fête le jour de
Saint-Rémi... Ah! voilà comme on est chez nous: il y en a beaucoup qui
mangent deux pommes de terre par jour pendant six mois pour s'avoir une
robe neuve ce jour-là... Les mauvaises chances nous tombaient de tous
les côtés... Mon père vint à mourir... Il avait fallu vendre un petit
champ et un _homme_ de vigne qui tous les ans nous donnait un tonneau de
vin... Les notaires, ça coûte... Quand mon frère fut malade, il n'y
avait rien à lui donner à boire que du _râpé_ sur lequel on jetait de
l'eau depuis un an... Et puis il n'y avait plus de linge pour le
changer: tous nos draps de l'armoire, où il y avait une croix d'or
dessus, du temps de maman, c'était parti... et la croix aussi...
Là-dessus, avant d'être malade alors, mon frère s'en va à la fête de
Clermont. Il entend dire que ma sœur a fait sa faute avec le maire où
elle était: il tombe sur ceux qui disaient cela... il n'était guère
fort... Eux, ils étaient beaucoup, ils le jetèrent par terre, et quand
il fut par terre, ils lui donnèrent des coups de sabot dans le creux de
l'estomac... On nous le rapporta comme mort... Le médecin le remit
pourtant sur pied, et nous dit qu'il était guéri. Mais il ne fit plus
que traîner... Je voyais qu'il s'en allait, moi, quand il
m'embrassait... Quand il fut mort, le pauvre cher pâlot, il fallut que
Cadet Ballard y mît toutes ses forces pour m'enlever de dessus le corps.
Tout le village, le maire et tout, alla à son enterrement. Ma sœur
n'ayant pu garder sa place chez ce maire à cause des propos qu'il lui
tenait, et étant partie se placer à Paris, mon autre sœur la suivit...
Je me trouvai toute seule... Une cousine de ma mère me prit alors avec
elle à Damblin; mais j'étais toute déplantée là, je passais les nuits
pleurer, et quand je pouvais me sauver, je retournais toujours à notre
maison. Rien que de voir, de l'entrée de notre rue, la vieille vigne
notre porte, ça me faisait un effet! il me poussait des jambes... Les
braves gens qui avaient acheté la maison me gardaient jusqu'à ce qu'on
vînt me chercher: on était toujours sûr de me retrouver là. À la fin, on
écrivit à ma sœur de Paris, que si elle ne me faisait pas venir auprès
d'elle, je pourrais bien ne pas faire de vieux os... Le fait que j'étais
comme de la cire... On me recommanda au conducteur d'une petite voiture
qui allait tous les mois de Langres à Paris; et voilà comme je suis
venue à Paris. J'avais alors quatorze ans... Je me rappelle que, pendant
tout le voyage, je couchai tout habillée, parce que l'on me faisait
coucher dans la chambre commune. En arrivant j'étais couverte de poux...




II.


La vieille femme resta silencieuse: elle comparait sa vie à celle de sa
bonne.

Mlle de Varandeuil était née en 1782. Elle naissait dans un hôtel de la
rue Royale, et Mesdames de France la tenaient sur les fonts baptismaux.
Son père était de l'intimité du comte d'Artois, dans la maison duquel il
avait une charge. Il était de ses chasses et des familiers devant
lesquels, à la messe qui précédait les chasses, celui qui devait être
Charles X pressait l'officiant en lui disant à mi-voix:--«Psit! psit!
curé, avale vite ton bon Dieu!» M. de Varandeuil avait fait un de ces
mariages auxquels son temps était habitué: il avait épousé une façon
d'actrice, une cantatrice qui, sans grand talent, avait réussi au
Concert Spirituel, à côté de Mme Todi, de Mme Ponteuil et de Mlle
Saint-Huberti. La petite fille, née de ce mariage en 1782, était de
pauvre santé, laide avec un grand nez déjà ridicule, le nez de son père,
dans une figure grosse comme le poing. Elle n'avait rien de ce qu'aurait
voulu d'elle la vanité de ses parents. Sur un fiasco qu'elle fit à cinq
ans au forté-piano à un concert donné par sa mère dans son salon, elle
fut reléguée parmi la domesticité. Elle n'approchait qu'une minute, le
matin, sa mère qui se faisait embrasser par elle sous le menton, pour
qu'elle ne dérangeât pas son rouge. Quand la Révolution arrivait, M. de
Varandeuil était, grâce à la protection du comte d'Artois, payeur des
rentes. Mme de Varandeuil voyageait en Italie, où elle s'était fait
envoyer sous le prétexte de soigner sa santé, abandonnant à son mari le
soin de sa fille et d'un tout jeune fils. Les soucis sévères du temps,
les menaces grondant contre l'argent et les familles maniant
l'argent,--M. de Varandeuil avait un frère fermier général,--ne
laissaient guère à ce père très-égoïste et très-sec le loisir de cœur
nécessaire pour s'occuper de ses enfants. Par là-dessus, la gêne
commençait à entrer dans son intérieur. Il quittait la rue Royale et
venait habiter l'hôtel du Petit-Charolais, appartenant à sa mère encore
vivante, qui le laissait s'y établir. Les événements marchaient; on
était au commencement des années de guillotine, lorsqu'un soir, dans la
rue Saint-Antoine, il marchait derrière un colporteur criant le journal
_Aux voleurs! Aux voleurs!_ Le colporteur, selon l'habitude du temps,
faisait l'annonce des articles du numéro: M. de Varandeuil entendit son
nom mêlé à des b... et à des j... f... Il acheta le journal et y lut une
dénonciation révolutionnaire.

Quelque temps après, son frère était arrêté et enfermé à l'hôtel Talaru
avec les autres fermiers généraux. Sa mère, prise de terreur, avait
vendu follement, pour le prix des glaces, l'hôtel du Petit-Charolais où
il logeait: payée en assignats, elle était morte de désespoir devant la
baisse croissante du papier. Heureusement, M. de Varandeuil obtenait des
acquéreurs, qui ne trouvaient pas à louer, la permission d'habiter les
chambres servant autrefois aux gens d'écurie. Il se réfugiait là, sur
les derrières de l'hôtel, dépouillait son nom, affichait à la porte,
selon qu'il était ordonné, son nom patronymique de Roulot, sous lequel
il enterrait le _de Varandeuil_ et l'ancien courtisan du comte d'Artois.
Il y vécut solitaire, effacé, enfoui, cachant sa tête, ne sortant pas,
rasé dans son trou, sans domestique, servi par sa fille et lui laissant
tout faire. La Terreur se passa pour eux dans l'attente, le
tressaillement, l'émotion suspendue de la mort. Tous les soirs, la
petite allait écouter par une lucarne grillée les condamnations du jour,
la _Liste des gagnants à la loterie de sainte Guillotine_. À chaque coup
frappé à la porte, elle allait ouvrir, en croyant qu'on venait prendre
son père pour le mener sur la place de la Révolution, où son oncle avait
été déjà mené. Vint le moment où l'argent, l'argent si rare, ne donna
plus le pain: il fallut l'enlever presque de force à la porte des
boulangers; il fallut le conquérir par des heures passées dans le froid
et le vif des nuits, dans la presse et l'écrasement des foules, faire
queue dès trois heures du matin. Le père ne se souciait pas de se
risquer dans cet amas de peuple. Il avait peur d'être reconnu, de se
compromettre avec une de ces foucades qui auraient échappé n'importe où
à la fougue de son caractère. Puis il reculait devant l'ennui et la
dureté de la corvée. Le petit garçon était encore trop petit, on l'eût
écrasé: ce fut à la fille que revint la charge de gagner chaque jour le
pain des trois bouches. Elle le gagna. Son petit corps maigre perdu dans
un grand gilet de tricot à son père, un bonnet de coton enfoncé
jusqu'aux yeux, les membres serrés pour retenir un reste de chaleur,
elle attendait en grelottant, les yeux meurtris de froid, au milieu des
bousculades et des poussées, jusqu'au moment où la boulangère de la rue
des Francs-Bourgeois lui mettait dans les mains un pain que ses petits
doigts, raides d'onglée, avaient peine à saisir. À la fin, cette pauvre
petite fille qui revenait tous les jours, avec sa figure de souffrance
et sa maigreur qui tremblait, apitoyait la boulangère. Avec la bonté
d'un cœur de peuple, aussitôt que la petite apparaissait dans la longue
queue, elle lui envoyait par son garçon le pain qu'elle venait chercher.
Mais un jour, comme la petite allait le prendre, une femme jalouse du
passe-droit et de la préférence donnait à l'enfant un coup de sabot qui
la retint près d'un mois au lit: Mlle de Varandeuil en porta la marque
toute sa vie.

Pendant ce mois, la famille fût morte de faim, sans une provision de riz
qu'avait eue la bonne idée de faire une de leurs connaissances, la
comtesse d'Auteuil, et qu'elle voulut bien partager avec le père et les
deux enfants.

M. de Varandeuil se sauvait ainsi du Tribunal révolutionnaire, par
l'obscurité d'une vie enterrée. Il y échappait encore par les comptes de
sa place qu'il devait rendre, et qu'il avait eu le bonheur de faire
ajourner et remettre de mois en mois. Puis aussi, il repoussait la
suspicion par des animosités personnelles contre de grands personnages
de la cour, par des haines que beaucoup de serviteurs de princes avaient
puisées auprès des frères du Roi contre la Reine. Toutes les fois qu'il
avait eu occasion de parler de la malheureuse femme, il avait eu des
paroles violentes, amères, injurieuses, d'un accent si passionné et si
sincère qu'elles lui avaient presque donné l'apparence d'un ennemi de la
royauté; en sorte que ceux pour lesquels il n'était que le citoyen
Roulot le regardaient comme un patriote, et que ceux qui le
connaissaient sous son ancien nom, l'excusaient presque d'avoir été ce
qu'il avait été: un noble, l'ami d'un prince du sang, et un homme en
place.

La République en était aux soupers patriotiques, à ces repas de toute
une rue dans la rue, dont Mlle de Varandeuil, dans ses souvenirs
brouillés qui mêlaient leurs terreurs, voyait les tables rue Pavée, le
pied dans le ruisseau de sang de Septembre sorti de la Force! Ce fut
un de ces soupers que M. de Varandeuil eut une invention qui acheva de
lui assurer la vie sauve. Il raconta à deux de ses voisins de table,
chauds patriotes, dont l'un était lié avec Chaumette, qu'il se trouvait
dans un grand embarras, que sa fille n'avait été qu'ondoyée, qu'elle
manquait d'état civil, qu'il serait bien heureux si Chaumette voulait la
faire inscrire sur les registres de la municipalité et l'honorer d'un
nom choisi par lui dans le calendrier républicain de la Grèce ou de
Rome. Chaumette fixait bientôt un rendez-vous à ce père qui était «si
bien à la hauteur,» comme on disait alors. Séance tenante, on faisait
entrer Mlle de Varandeuil dans un cabinet où elle trouvait deux matrones
chargées de s'assurer de son sexe, et auxquelles elle montrait sa
poitrine. On la ramenait alors dans la grande salle des Déclarations, et
là, après une allocution métaphorique, Chaumette la baptisait
_Sempronie_; un nom que l'habitude devait conserver à Mlle de Varandeuil
et qu'elle ne quitta plus.

Un peu couverte et rassurée par là, la famille traversa les terribles
jours qui précédèrent la chute de Robespierre. Enfin arrivait le 9
Thermidor et la délivrance. Mais la pauvreté restait grande et pressante
au logis. On n'avait vécu tout ce dur temps de la Révolution, on
n'allait vivre tout le misérable temps du Directoire qu'avec une
ressource bien inattendue, un argent de Providence envoyé par la Folie.
Les deux enfants et le père n'avaient guère subsisté qu'avec le revenu
de quatre actions du Vaudeville, un placement que M. de Varandeuil avait
eu l'inspiration de faire en 1791 et qui se trouva être la meilleure
affaire de ces années de mort où l'on avait besoin d'oublier la mort
tous les soirs, de ces jours suprêmes où chacun voulait rire de son
dernier rire à la dernière chanson. Bientôt ces actions, se joignant au
recouvrement de quelques créances, donnèrent mieux que du pain à la
famille. La famille sortait alors des combles de l'hôtel du
Petit-Charolais et prenait un petit appartement dans le Marais, rue du
Chaume.

Du reste, rien n'était changé aux habitudes de l'intérieur. La fille
continuait à servir son père et son frère. M. de Varandeuil s'était peu
à peu accoutumé à ne plus voir en elle que la femme de son costume et de
l'ouvrage qu'elle faisait. Les yeux du père ne voulaient plus
reconnaître une fille sous l'habit et les basses occupations de cette
servante. Ce n'était plus quelqu'un de son sang, quelqu'un qui avait
l'honneur de lui appartenir: c'était une domestique qu'il avait là sous
la main; et son égoïsme se fortifiait si bien dans cette dureté et cette
idée, il trouvait tant de commodités à ce service filial, affectueux,
respectueux, et ne coûtant rien, qu'il eut toutes les peines du monde
y renoncer plus tard, quand un peu plus d'argent fit retour à la maison:
il fallut des batailles pour lui faire prendre une bonne qui remplaçât
son enfant et épargnât à la jeune fille les travaux les plus humiliants
de la domesticité.

On était sans nouvelles de Mme de Varandeuil, qui s'était refusée
venir retrouver son mari à Paris pendant les premières années de la
Révolution; bientôt l'on apprenait qu'elle s'était remariée en
Allemagne, en produisant comme l'acte de décès de son mari l'acte de
décès de son beau-frère guillotiné, dont le prénom avait été changé. La
jeune fille grandit donc, abandonnée, sans caresses, sans autre mère
qu'une femme morte à tous les siens et dont son père lui enseignait le
mépris. Son enfance s'était passée dans une anxiété de tous les
instants, dans les privations qui rognent la vie, dans la fatigue d'un
travail épuisant ses forces d'enfant malingre, dans une attente de la
mort qui devenait à la fin une impatience de mourir: il y avait eu des
heures où la tentation était venue à cette fille de treize ans de faire
comme des femmes de ce temps, d'ouvrir la porte de l'hôtel et de crier
dans la rue: Vive le Roi! pour en finir. Sa jeunesse continuait son
enfance avec des ennuis moins tragiques. Elle avait à subir les
violences d'humeur, les exigences, les âpretés, les tempêtes de son
père, un peu matées et contenues jusque-là par le grand orage du temps.
Elle restait vouée aux fatigues et aux humiliations d'une servante. Elle
demeurait comprimée et rabaissée, isolée auprès de son père, écartée de
ses bras, de ses baisers, le cœur gros et douloureux de vouloir aimer et
de n'avoir rien à aimer. Elle commençait à souffrir du vide et du froid
que fait autour d'une femme une jeunesse qui n'attire pas et ne séduit
pas, une jeunesse déshéritée de beauté et de grâce sympathique. Elle se
voyait inspirer une espèce de commisération avec son grand nez, son
teint jaune, sa sécheresse, sa maigreur. Elle se sentait laide et d'une
laideur pauvre dans ses misérables costumes, ses tristes robes de
lainage qu'elle faisait elle-même et dont son père lui payait l'étoffe
en rechignant: elle ne put obtenir de lui une petite pension pour sa
toilette qu'à l'âge de trente-cinq ans.

Que de tristesses, que d'amertumes, que de solitude pour elle, dans
cette vie avec ce vieillard morose, aigri, toujours grondant et
bougonnant au logis, n'ayant d'amabilité que pour le monde, et qui la
laissait tous les soirs pour aller dans les maisons rouvertes sous le
Directoire et au commencement de l'Empire! À peine s'il la sortait de
loin en loin, et quand il la sortait, c'était toujours pour la mener
cet éternel Vaudeville où il avait des loges. Encore sa fille avait-elle
une terreur de ces sorties. Elle tremblait tout le temps qu'elle était
avec lui; elle avait peur de son caractère si violent, du ton que ses
colères avaient gardé de l'ancien régime, de sa facilité à lever sa
canne sur l'insolence de la canaille. Presque chaque fois, c'étaient des
scènes avec le contrôleur, des prises de langue avec des gens du
parterre, des menaces de coups de poing qu'elle arrêtait en faisant
tomber dessus la grille de la loge. Cela continuait dans la rue, jusque
dans le fiacre, avec le cocher qui ne voulait pas rouler pour le prix de
M. de Varandeuil, le laissait attendre une heure, deux heures, sans
marcher, parfois d'impatience dételait et le laissait dans la voiture
avec sa fille qui le suppliait vainement de céder et de payer.

Jugeant que ces plaisirs devaient suffire à Sempronie, jaloux d'ailleurs
de l'avoir toute à lui et toujours sous la main, M. de Varandeuil ne la
laissait se lier avec personne. Il ne l'emmenait pas dans le monde; il
ne la menait chez leurs parents revenus de l'émigration qu'aux jours de
réception officielle et d'assemblée de famille. Il la tenait liée à la
maison: ce fut seulement à quarante ans qu'il la jugea assez grande
personne pour lui donner la permission de sortir seule. Ainsi nulle
amitié, nulle relation pour soutenir la jeune fille: elle n'avait plus
même à côté d'elle son jeune frère parti pour les États-Unis et engagé
au service de la marine américaine.

Le mariage lui était défendu par son père, qui n'admettait pas qu'elle
eût seulement l'idée de se marier, de l'abandonner: tous les partis qui
auraient pu se présenter, il les combattait et les repoussait d'avance,
de façon à ne pas même laisser à sa fille le courage de lui parler, si
jamais une occasion s'offrait à elle.

Cependant nos victoires étaient en train de déménager l'Italie. Les
chefs-d'œuvre de Rome, de Florence, de Venise, se pressaient à Paris.
L'art italien effaçait tout. Les collectionneurs ne s'honoraient plus
que de tableaux de l'école italienne. L'occasion d'une fortune apparut
là, dans ce mouvement de goût, à M. de Varandeuil. Lui aussi avait été
pris de ce dilettantisme artistique qui fut une des délicates passions
de la noblesse avant la Révolution. Il avait vécu dans la société des
artistes, des curieux; il aimait les tableaux. Il songea à rassembler
une galerie d'italiens et à la vendre. Paris était encore plein des
ventes et des dispersions d'objets d'art faites par la Terreur. M. de
Varandeuil se mit à battre le pavé,--c'était alors le marché des grandes
toiles,--et à chaque pas il trouva; chaque jour, il acheta. Bientôt le
petit appartement s'encombra, à ne pas laisser la place aux meubles, de
vieux tableaux noirs si grands pour la plupart qu'ils ne pouvaient tenir
aux murs avec leurs cadres. Tout cela était baptisé Raphaël, Vinci,
André del Sarte; ce n'étaient que chefs-d'œuvre devant lesquels le père
tenait souvent sa fille pendant des heures, lui imposait ses
admirations, la lassait de ses extases. Il montait d'épithètes en
épithètes, se grisait, délirait, finissait par croire qu'il était en
marché avec un acheteur idéal, débattait le prix du chef-d'œuvre,
criait:--Cent mille livres, mon Rosso! oui, monsieur, cent mille
livres!... Sa fille, effrayée de tout l'argent que ces grandes vilaines
choses, où étaient de grands affreux hommes tout nus, prenaient au
ménage, essayait des représentations, voulait arrêter cette ruine: M. de
Varandeuil s'emportait, s'indignait en homme honteux de trouver si peu
de goût dans son sang, lui disait que plus tard ce serait sa fortune,
qu'elle verrait s'il était un imbécile. À la fin, elle le décidait
réaliser. La vente eut lieu: ce fut un désastre, un des plus grands
écroulements d'illusions qu'ait vus la salle vitrée de l'hôtel Bullion.
Blessé à fond, furieux de cet échec qui n'était pas seulement une perte
d'argent, un accroc à sa petite fortune, mais une défaite du
connaisseur, un soufflet donné à ses connaissances sur la joue de ses
Raphaël, M. de Varandeuil déclara à sa fille qu'ils étaient désormais
trop pauvres pour rester à Paris et qu'il fallait aller vivre en
province. Élevée et bercée par un siècle qui formait peu les femmes
l'amour de la campagne, Mlle de Varandeuil essaya vainement de combattre
la résolution de son père: elle fut obligée de le suivre où il voulait
aller et de perdre, en quittant Paris, la société, l'amitié de deux
jeunes parentes auxquelles, dans de trop rares entrevues, elle s'était
demi ouverte et dont elle avait senti le cœur venir à elle comme à une
sœur aînée.

C'était à l'Isle-Adam que M. de Varandeuil louait une petite maison. Il
se trouvait là près d'anciens souvenirs, dans l'air d'une ancienne
petite cour, à proximité de deux ou trois châteaux qui commençaient à se
repeupler et dont il connaissait les maîtres. Puis sur cette terre des
Conti était venu s'établir, depuis la Révolution, un petit monde de gros
bourgeois, de commerçants enrichis. Le nom de M. de Varandeuil sonnait
haut à l'oreille de tous ces braves gens. On le saluait très-bas, on se
disputait l'honneur de l'avoir, on écoutait respectueusement, presque
religieusement, les histoires qu'il contait de l'ancienne société. Et
flatté, caressé, honoré comme un reste de Versailles, il avait le haut
bout et la place d'un seigneur dans ce monde. Quand il dînait chez Mme
Mutel, une ancienne boulangère, riche de quarante mille livres de
rentes, la maîtresse de maison se levait de table, en robe de soie, pour
aller frire elle-même les salsifis: M. de Varandeuil ne les aimait que
de sa façon. Mais ce qui avait décidé avant tout la retraite de M. de
Varandeuil à l'Isle-Adam, ce n'étaient point ces agréments, c'était un
projet. Il y était venu chercher le loisir d'un grand travail. Ce qu'il
n'avait pu faire pour l'honneur et la gloire de l'art italien par sa
collection, il voulait le faire par l'histoire. Il avait appris un peu
d'italien avec sa femme; il se mit en tête de donner la Vie des peintres
de Vasari au public français, de la traduire en se faisant aider par sa
fille qui, toute petite, avait entendu parler italien à la femme de
chambre de sa mère et retenu quelques mots. Il enfonça la jeune fille
dans Vasari, enferma son temps et sa pensée dans les grammaires, les
dictionnaires, les commentateurs, tous les scholiastes de l'art italien,
la tint voûtée sur l'ingrat travail, sur l'ennui et la fatigue de
traduire des mots à tâtons. Tout le livre retomba sur elle; quand il lui
avait taillé sa besogne, la laissant en tête à tête avec les volumes
reliés en vélin blanc, il partait se promener, rendait des visites aux
environs, allait jouer dans un château ou dîner chez les bourgeois de sa
connaissance, auxquels il se plaignait pathétiquement de l'effort et du
labeur que lui coûtait l'énorme entreprise de sa traduction. Il
rentrait, écoutait la lecture du morceau traduit, faisait ses
observations, ses critiques, dérangeait une phrase pour y mettre un
contre-sens que sa fille ôtait quand il était parti; puis il reprenait
sa promenade, ses courses, comme un homme qui a bien gagné sa journée,
portant haut, marchant, son chapeau sous le bras, en fins escarpins,
jouissant de lui-même, du ciel, des arbres, du Dieu de Rousseau, doux
la nature et tendre aux plantes. De temps en temps des impatiences
d'enfant et de vieillard le prenaient: il voulait tant de pages pour le
lendemain, et il forçait sa fille à veiller une partie de la nuit.

Deux ou trois ans se passèrent dans ce travail, où finirent par s'abîmer
les yeux de Sempronie. Elle vivait ensevelie dans le Vasari de son père,
plus seule que jamais, éloignée par une native répugnance hautaine des
bourgeoises de l'Isle-Adam et de leurs façons à la Mme Angot, trop
misérablement vêtue pour aller dans les châteaux. Point de plaisir,
point d'amusement pour elle qui ne fût traversé et tourmenté par les
singularités et les taquineries de son père. Il arrachait les fleurs
qu'elle plantait en cachette dans le jardinet. Il n'y voulait que des
légumes et les cultivait lui-même en débitant de grandes théories
utilitaires, des arguments qui auraient pu servir à la Convention pour
convertir les Tuileries en champ de pommes de terre. Tout ce qu'elle
avait de bon, c'était de loin en loin une semaine pendant laquelle son
père lui accordait la permission de recevoir une de ses deux jeunes
amies, une semaine qui aurait été huit jours de paradis pour Sempronie,
si son père n'en avait empoisonné les joies, les distractions, les
fêtes, avec ses manies toujours menaçantes, ses humeurs toujours armées,
des difficultés à propos d'un rien, d'un flacon d'eau de Cologne que
Sempronie demandait pour la chambre de son amie, d'un entremets pour son
dîner, d'un endroit où elle voulait la mener.

À l'Isle-Adam, M. de Varandeuil avait pris une domestique qui presque
aussitôt était devenue sa maîtresse. De cette liaison un enfant était né
que le père, dans le cynisme de son insouciance, avait l'impudeur de
faire élever sous les yeux de sa fille. Avec les années, cette bonne
avait pris pied dans la maison. Elle finissait par gouverner
l'intérieur, le père et la fille. Un jour arriva où M. de Varandeuil
voulut la faire asseoir à sa table, et la faire servir par Sempronie.
C'en était trop, Mlle de Varandeuil se révolta sous l'outrage et se
redressa de toute la hauteur de son indignation. Sourdement,
silencieusement, dans le malheur, l'isolement, la dureté des choses et
des gens autour d'elle, la jeune fille s'était formée une âme droite et
forte; les larmes l'avaient trempée au lieu de l'amollir. Sous la
docilité et l'humilité filiales, sous l'obéissance passive, sous une
douceur apparente, elle cachait un caractère de fer, une volonté
d'homme, un de ces cœurs que rien ne plie et qui ne fléchissent pas. À
la bassesse que son père exigeait d'elle, elle se releva sa fille,
ramassa toute sa vie, lui en jeta, en un flot de paroles, la honte et le
reproche à la face, et finit en lui disant que si cette femme ne sortait
pas de la maison le soir même, ce serait elle qui en sortirait, et que,
Dieu merci! elle ne serait pas embarrassée de vivre n'importe où, avec
les goûts simples qu'il lui avait donnés. Le père, stupéfait et tout
abasourdi de la révolte, cédait et renvoyait la domestique, mais il
gardait à sa fille une lâche rancune du sacrifice qu'elle lui avait
arraché. Son ressentiment se trahissait en mots aigres, en paroles
agressives, en remerciements ironiques, en sourires d'amertume.
Sempronie le soignait mieux, plus doucement, plus patiemment, pour toute
vengeance. Une dernière épreuve attendait son dévouement; le vieillard
était frappé d'une attaque d'apoplexie qui lui laissait tout un côté du
corps raidi et mort, une jambe boiteuse, l'intelligence endormie avec la
conscience vivante de son malheur et de sa dépendance vis-à-vis de sa
fille. Alors, tout ce qu'il y avait de mauvais au fond de lui s'exaspéra
et se déchaîna. Il eut des férocités d'égoïsme. Sous le tourment de sa
souffrance et de sa faiblesse, il devint une espèce de fou méchant. Mlle
de Varandeuil voua ses jours et ses nuits à ce malade qui semblait lui
en vouloir de ses attentions, être humilié de ses soins comme d'une
générosité et d'un pardon, souffrir au fond de lui de voir toujours
ses côtés, infatigable et prévenante, cette figure du Devoir. Quelle vie
pourtant! Il fallait combattre l'incurable ennui du malheureux, être
toujours à lui tenir compagnie, le promener, le soutenir toute la
journée. Il fallait le faire jouer quand il était à la maison, et ne le
faire ni trop perdre ni trop gagner. Il fallait se disputer avec ses
envies, ses gourmandises, lui retirer les plats, essuyer pour tout ce
qu'il voulait, des plaintes, des reproches, des injures, des larmes, des
désespoirs furieux, les rages d'enfant colère qu'ont les vieux
impotents. Et cela dura dix ans! dix ans, pendant lesquels Mlle de
Varandeuil n'eut d'autre récréation et d'autre soulagement que de
laisser aller les tendresses, les chaleurs d'une affection maternelle,
sur une de ses deux jeunes amies et parentes nouvellement mariée, sa
_poule_, comme elle l'appelait. Le bonheur de Mlle de Varandeuil fut
d'aller tous les quinze jours passer un peu de temps dans l'heureux
ménage. Elle embrassait dans son berceau le joli enfant que le sommeil
embrassait déjà; elle dînait au pas de course; au dessert elle envoyait
chercher une voiture, et se sauvait avec la hâte d'un collégien en
retard. Encore, aux dernières années de la vie de son père, n'eut-elle
plus la permission du dîner: le vieillard n'autorisait plus une si
longue absence et la retenait presque continuellement auprès de lui, en
lui répétant qu'il savait bien que ce n'était pas amusant de garder un
vieil infirme comme lui, mais qu'elle en serait bientôt débarrassée. Il
mourait en 1818, et ne trouvait, avant de mourir, que ces mots pour dire
adieu à celle qui avait été sa fille pendant quarante ans: «Va, je sais
bien que tu ne m'as jamais aimé!»

Deux ans avant la mort de son père, le frère de Sempronie était revenu
d'Amérique. Il en ramenait une femme de couleur qui l'avait soigné et
sauvé de la fièvre jaune, et deux filles déjà grandes qu'il avait eues
de cette femme avant de l'épouser. Tout en ayant les idées de l'ancien
régime sur les noirs, et quoiqu'elle regardât cette femme de couleur
sans instruction, avec son parler nègre, ses rires de bête, sa peau qui
graissait son linge, absolument comme une singesse, Mlle de Varandeuil
avait combattu l'horreur et la résistance de son père à recevoir sa bru;
et c'était elle qui l'avait décidé, dans les derniers jours de sa vie,
laisser son frère lui présenter sa femme. Son père mort, elle songea que
ce ménage était tout ce qui lui restait de famille.

M. de Varandeuil, auquel le comte d'Artois avait fait payer, à la
rentrée des Bourbons, les arrérages de sa place, laissait à peu près dix
mille livres de rentes à ses enfants. Le frère n'avait, avant cette
succession, qu'une pension de quinze cents francs des États-Unis. Mlle
de Varandeuil estima que cinq à six mille livres de rentes ne
suffiraient pas à l'aisance de ce ménage où il y avait deux enfants, et
tout de suite il lui vint la pensée de mettre là sa part de succession.
Elle proposa cet apport le plus naturellement et le plus simplement du
monde. Son frère accepta; et elle vint habiter avec lui un joli petit
appartement du haut de la rue de Clichy, au quatrième d'une des
premières maisons bâties sur le terrain, presque vague encore, où l'air
de la campagne passait gaiement à travers l'ébauche des constructions
blanches. Elle continua là sa vie modeste, ses toilettes humbles, ses
habitudes d'épargne, contente de la plus mauvaise chambre de
l'appartement et ne dépensant pour elle pas plus de dix-huit cents
deux mille francs par an. Mais bientôt une sourde jalousie, lentement
couvée, perçait chez la mulâtresse. Elle prenait ombrage de cette amitié
du frère et de la sœur, qui semblait lui retirer son mari des bras. Elle
souffrait de cette communion que faisaient entre eux la parole,
l'esprit, le souvenir; elle souffrait de ces causeries auxquelles elle
ne pouvait se mêler, de ce qu'elle entendait dans leurs voix sans le
comprendre. Le sentiment de son infériorité lui mettait au cœur les
colères et le feu des haines qui brûlent sous le tropique. Elle prit ses
enfants pour se venger, les poussa, les excita, les aiguillonna contre
sa belle-sœur. Elle les encouragea à en rire, à s'en moquer. Elle
applaudit à cette mauvaise petite intelligence d'enfants chez qui
l'observation commence par la méchanceté. Une fois lâchées, elle les
laissa rire de tous les ridicules de leur tante, de son physique, de son
nez, de ses toilettes dont la misère pourtant faisait leur élégance,
toutes deux. Ainsi dressées et soutenues, les petites arrivèrent vite
l'insolence. Mlle de Varandeuil avait la vivacité de sa bonté. Chez
elle, la main appartenait, aussi bien que le cœur, au premier mouvement.
Puis sur la manière d'élever les enfants, elle pensait comme son temps.
Elle toléra bien sans rien dire deux ou trois impertinences, mais, à la
quatrième, elle empoigna la rieuse et, lui troussant les jupes, elle lui
donna, malgré ses douze ans, la plus belle fessée qu'elle eut jamais
reçue. La mulâtresse jeta les hauts cris, dit à sa belle-sœur qu'elle
avait toujours détesté ses enfants, qu'elle voulait les lui tuer. Le
frère s'interposa entre les deux femmes et parvint à les rapatrier tant
bien que mal. Mais il arriva de nouvelles scènes où les petites filles,
enragées contre la femme qui faisait pleurer leur mère, torturèrent leur
tante avec des raffinements d'enfants terribles mêlés à des cruautés de
petites sauvagesses. Après plusieurs replâtrages, il fallut se séparer.
Mlle de Varandeuil se décida à quitter son frère qu'elle voyait trop
malheureux dans ce tiraillement journalier de ses plus chères
affections. Elle le laissa à sa femme, à ses enfants. Cette séparation
fut un des grands déchirements de sa vie. Elle qui était si forte contre
l'émotion, si concentrée, et que l'on voyait mettre comme un orgueil
souffrir, manqua faiblir quand il lui fallut quitter cet appartement où
elle avait rêvé un peu de bonheur dans son petit coin à côté du bonheur
des autres: ses dernières larmes lui montèrent aux yeux.

Elle ne s'éloigna pas trop, pour être encore à la portée de son frère,
le soigner s'il était malade, le voir, le rencontrer. Mais il lui
restait un vide au cœur et dans la vie. Elle avait commencé à voir sa
famille, depuis la mort de son père: elle s'en rapprocha, laissa revenir
à elle les parents que la Restauration remettait en haute et puissante
position, alla à ceux que le nouveau pouvoir laissait petits et pauvres.
Mais surtout elle revint à sa chère _poule_ et à une autre petite
cousine, mariée elle aussi, et devenue la belle-sœur de la _poule_. Son
existence alors, avec ses relations, se régla singulièrement. Jamais
Mlle de Varandeuil n'allait dans le monde, en soirée, au spectacle. Il
fallut l'éclatant succès de Mlle Rachel pour la décider à mettre les
pieds dans un théâtre; encore ne s'y risqua-t-elle que deux fois. Jamais
elle n'acceptait un grand dîner. Mais il y avait deux ou trois maisons
où, comme chez la _poule_, elle s'invitait à l'improviste quand il n'y
avait personne. «Bichette, disait-elle sans façon, ton mari et toi, vous
ne faites rien ce soir? Je reste à manger votre fricot.» À huit heures
régulièrement, elle se levait; et quand le mari prenait son chapeau pour
la reconduire, elle le lui faisait tomber des mains avec un: «Allons
donc! mon cher, une vieille bique comme moi!... Mais c'est moi qui fais
peur aux hommes dans la rue...» Et puis on restait dix jours, quinze
jours sans la voir. Mais arrivait-il un malheur, une nouvelle de mort,
une tristesse dans la maison; un enfant tombait-il malade, Mlle de
Varandeuil l'apprenait toujours à la minute, on ne savait d'où; elle
arrivait en dépit de tout, du temps et de l'heure, donnait un grand coup
de sonnette à elle,--on avait fini par l'appeler «le coup de sonnette de
la cousine,»--et en une minute débarrassée de son parapluie qui ne la
quittait pas, dépêtrée de ses socques, son chapeau jeté sur une chaise,
elle était toute à ceux qui avaient besoin d'elle. Elle écoutait, elle
parlait, elle relevait les courages avec je ne sais quel accent martial,
une langue énergique à la façon des consolations militaires et chaude
comme un cordial. Si c'était un petit qui n'allait pas bien, elle
arrivait droit à son lit, riait à l'enfant qui n'avait plus peur,
bousculait le père et la mère, allait, venait, ordonnait, prenait la
direction de tout, maniait les sangsues, arrangeait les cataplasmes,
ramenait l'espérance, la gaieté, la santé au pas de charge. Dans toute
sa famille, la vieille demoiselle tombait ainsi providentiellement,
soudainement, aux jours de peine, d'ennui, de chagrin. On ne la voyait
que quand il fallait ses mains pour guérir, son dévouement pour
consoler. C'était une femme impersonnelle pour ainsi dire à force de
cœur, une femme qui ne s'appartenait point: Dieu ne semblait l'avoir
faite que pour la donner aux autres. Son éternelle robe noire qu'elle
s'obstinait à porter, son châle usé et reteint, son chapeau ridicule, sa
pauvreté de mise était pour elle le moyen d'être, avec sa petite
fortune, riche à faire le bien, dépensière en charités, la poche
toujours pleine pour donner aux pauvres, non de l'argent, elle craignait
le cabaret, mais un pain de quatre livres qu'elle leur payait chez le
boulanger. Et puis avec cette misère-là, elle se donnait encore son plus
grand luxe: la joie des enfants de ses amies qu'elle comblait
d'étrennes, de cadeaux, de surprises, de plaisirs. Y en avait-il un par
exemple que sa mère, absente de Paris, avait laissé à la pension, par un
beau dimanche d'été, et le gamin, de dépit, s'était-il fait mettre en
retenue? Il était tout étonné de voir au coup de neuf heures déboucher
dans la cour la cousine, la cousine agrafant encore la dernière agrafe
de sa robe, tant elle s'était pressée. Et quelle désolation en la
voyant!--Ma cousine, disait-il piteusement avec une de ces rages où l'on
a à la fois l'envie de pleurer et de tuer son pion, c'est... c'est que
je suis en retenue...--En retenue? Ah! bien oui, en retenue! Et tu crois
que je me serai décarcassée comme ça... Est-ce qu'il se fiche de moi,
ton maître de pension? Où est-il ce magot-là que je lui parle? Tu vas
t'habiller en attendant... Et vite. Et l'enfant n'osait encore espérer
qu'une femme aussi mal mise eût la puissance de faire lever une retenue,
quand il se sentait pris par le bras: c'était la cousine qui l'enlevait,
le jetait en voiture, tout étourdi et confondu de joie, et l'emmenait au
bois de Boulogne. Elle l'y faisait promener à âne toute la journée, en
poussant la bête avec une branche cassée, et en criant: Hue! Puis, après
un bon dîner chez Borne, elle le ramenait, et sous la porte cochère de
la pension, en l'embrassant, elle lui mettait dans la main une large
pièce de cent sous.

Étrange vieille fille! Les épreuves de toute son existence, le mal de
vivre, les éternelles souffrances de son corps, une si longue torture
physique et morale l'avaient comme détachée et mise au-dessus de la vie.
Son éducation, ce qu'elle avait vu, le spectacle de l'extrémité des
choses, la Révolution l'avait formée au dédain des misères humaines. Et
cette vieille femme à laquelle ne restait que le souffle, s'était élevée
à une sereine philosophie, à un stoïcisme mâle, hautain, presque
ironique. Quelquefois elle commençait à s'emporter contre une douleur un
peu trop vive; puis brusquement, au milieu de sa plainte, elle se jetait
à elle-même un mot de colère et de raillerie sur lequel sa figure même
s'apaisait. Elle était gaie d'une gaieté de source, jaillissante et
profonde, la gaieté des dévouements qui ont tout vu, du vieux soldat ou
de la vieille sœur d'hôpital. Excellemment bonne, quelque chose pourtant
manquait à sa bonté: le pardon. Jamais elle n'avait pu fléchir ni plier
son caractère jusque-là. Un froissement, un mauvais procédé, un rien qui
atteignait son cœur, la blessait pour toujours. Elle n'oubliait pas. Le
temps, la mort même ne désarmait pas sa mémoire.

De religion, elle n'en avait pas. Née à une époque où la femme s'en
passait, elle avait grandi dans un temps où il n'y avait plus d'église.
La messe n'existait pas, quand elle était jeune fille. Rien ne lui avait
donné l'habitude ni le besoin de Dieu; et elle avait toujours gardé pour
les prêtres une espèce de répugnance haineuse qui devait tenir à quelque
secrète histoire de famille dont elle ne parlait jamais. Pour toute foi,
toute force et toute piété, elle avait l'orgueil de sa conscience; elle
jugeait qu'il suffisait de tenir à l'estime de soi-même, pour bien faire
et ne jamais faillir. Elle était tout entière formée ainsi
singulièrement par les deux siècles ou elle avait vécu, mélangée de l'un
et de l'autre, trempée aux deux courants de l'ancien régime et de la
Révolution. Depuis Louis XVI qui n'était pas monté à cheval au 10 août,
elle n'estimait plus les rois; mais elle détestait la canaille. Elle
voulait l'égalité, et elle avait horreur des parvenus. Elle était
républicaine et aristocrate, mêlait le scepticisme aux préjugés,
l'horreur de 93 qu'elle avait vu aux vagues et généreuses idées
d'humanité qui l'avaient bercée.

Ses dehors étaient tout masculins. Elle avait la voix brusque, la parole
franche, la langue des vieilles femmes du dix-huitième siècle, relevée
d'un accent de peuple, une élocution à elle, garçonnière et colorée,
passant par-dessus la pudeur des mots et hardie à appeler les choses par
leur nom cru.

Cependant, les années passaient emportant la Restauration et la
monarchie de Louis-Philippe. Elle voyait, un à un, tous ceux qu'elle
avait aimés s'en aller, toute sa famille prendre le chemin du cimetière.
La solitude se faisait autour d'elle, et elle restait étonnée et triste
que la mort l'oubliât, elle qui y aurait si peu résisté, elle déjà tout
inclinée vers la tombe, et obligée de baisser son cœur vers les petits
enfants amenés à elle par les fils et les filles des amies qu'elle avait
perdues. Son frère était mort. Sa chère _poule_ n'était plus. La
belle-sœur de la _poule_ seule lui restait. Mais c'était une existence
qui tremblait, prête à s'envoler. Foudroyée par la mort d'un enfant
attendu pendant des années, la pauvre femme se mourait de la poitrine.
Mlle de Varandeuil se chambra avec elle tous les jours, de midi à six
heures, pendant quatre ans. Elle vécut à côté d'elle, tout ce temps,
dans l'air renfermé et l'odeur des fumigations. Sans se laisser arrêter
une heure par la goutte, les rhumatismes, elle apporta son temps, sa vie
à cette agonie si douce qui regardait le ciel où sont les enfants morts.
Et quand au cimetière Mlle de Varandeuil eut baisé le cercueil de la
morte pour l'embrasser une dernière fois, il lui sembla qu'il n'y avait
plus personne autour d'elle et qu'elle était toute seule sur la terre.

De ce jour, cédant aux infirmités qu'elle n'avait plus de raison pour
secouer, elle s'était mise à vivre de la vie étroite et renfermée des
vieillards qui usent à la même place le tapis de leur chambre, ne
sortant plus, ne lisant plus guère à cause de la fatigue de ses yeux, et
restant le plus souvent enfoncée dans son fauteuil à revoir et à revivre
le passé. Elle gardait des journées la même position, les yeux ouverts
et rêvant, loin d'elle-même, loin de la chambre et de l'appartement,
allant où ses souvenirs la menaient, à des visages lointains, à des
lieux effacés, à des têtes chéries et pâles, perdue dans une somnolence
solennelle que Germinie respectait en disant:--Mademoiselle est dans ses
réflexions...

Un jour pourtant toutes les semaines, elle sortait. C'était même pour
cette sortie, pour être plus près de l'endroit où elle voulait aller ce
jour-là, qu'elle avait quitté son appartement de la rue Taitbout et
qu'elle était venue se loger rue de Laval. Un jour chaque semaine, sans
que rien pût l'en empêcher, même la maladie, elle allait au cimetière
Montmartre, là où reposaient son père, son frère, les femmes qu'elle
regrettait, tous ceux qui avaient fini de souffrir avant elle. Des morts
et de la Mort, elle avait un culte presque antique. La tombe lui était
sacrée, chère, et amie. Elle aimait, pour l'attendre et être prête à son
corps, la terre d'espérance et de délivrance où dormaient les siens. Ce
jour-là, elle partait de bonne heure avec sa bonne qui lui donnait le
bras et portait un pliant. Près du cimetière, elle entrait chez une
marchande de couronnes qui la connaissait depuis de longues années, et
qui l'hiver lui apportait sa chaufferette sous les pieds. Là, elle se
reposait quelques instants; puis, chargeant Germinie de couronnes
d'immortelles, elle passait la porte du cimetière, prenait l'allée
gauche du cèdre de l'entrée, et faisait lentement son pèlerinage de
tombe en tombe. Elle jetait les fleurs flétries, balayait les feuilles
mortes, nouait les couronnes, s'asseyait sur son pliant, regardait,
songeait, détachait du bout de son ombrelle, distraitement, une
moisissure de mousse sur la pierre plate. Puis elle se levait, se
retournait comme pour dire à revoir à la tombe qu'elle quittait, allait
plus loin, s'arrêtait encore, causait tout bas, comme elle avait déj
fait, avec ce qui dormait de son cœur sous cette pierre; et sa visite
ainsi faite à tous les morts de ses affections, elle revenait lentement,
religieusement, s'enveloppant de silence et comme ayant peur de parler.




III.


Dans sa rêverie, Mlle de Varandeuil avait fermé les yeux.

La parole de la bonne s'arrêta, et le reste de sa vie, qui était sur ses
lèvres ce soir-là, rentra dans son cœur.

La fin de son histoire était ceci.

Lorsque la petite Germinie Lacerteux était arrivée à Paris, n'ayant pas
encore quinze ans, ses sœurs, pressées de lui voir gagner sa vie et de
lui mettre son pain à la main, l'avaient placée dans un petit café du
boulevard où elle servait à la fois de femme de chambre à la maîtresse
du café et d'aide aux garçons pour les gros ouvrages de l'établissement.
L'enfant, sortie de son village et tombée là brusquement, se trouva
dépaysée, tout effarouchée dans cette place, dans ce service. Elle
sentait le premier instinct de ses pudeurs et la femme qu'elle allait
être frissonner à ce contact perpétuel avec les garçons, à cette
communauté de travail, de repas, d'existence avec des hommes; et chaque
fois qu'elle avait une sortie et qu'elle allait chez ses sœurs,
c'étaient des pleurs, des désespoirs, des scènes où, sans se plaindre
précisément de rien, elle montrait comme une terreur de rentrer, disant
qu'elle ne voulait plus rester là, qu'elle s'y déplaisait, qu'elle
aimait mieux retourner chez eux. On lui répondait qu'elle avait déj
coûté assez d'argent pour venir, que c'étaient des caprices, qu'elle
était très-bien où elle était, et on la renvoyait au café tout en
larmes. Elle n'osait dire tout ce qu'elle souffrait à côté de ces
garçons de café, effrontés, blagueurs, cyniques, nourris de restes de
débauche, salis de tous les vices qu'ils servent, et mêlant au fond
d'eux les pourritures d'un _arlequin_ d'orgie. À toute heure, elle avait
à subir les lâches plaisanteries, les mystifications cruelles, les
méchancetés de ces hommes heureux d'avoir leur petit martyr dans cette
petite fillette sauvage, ne sachant rien, l'air malingre et opprimé,
peureuse et ombrageuse, maigre et pitoyablement vêtue de ses mauvaises
petites robes de campagne. Étourdie, comme assommée sous ce supplice de
toutes les heures, elle devint leur souffre-douleur. Ils

se jouaient de ses ignorances, ils la trompaient et l'abusaient par des
farces, ils l'accablaient sous la fatigue, ils l'hébétaient de risées
continues et impitoyables qui poussaient presque à l'imbécillité cette
intelligence ahurie. Puis encore ils la faisaient rougir de choses
qu'ils lui disaient et dont elle se sentait honteuse, sans les
comprendre. Ils touchaient avec des demi-mots d'ordure à la naïveté de
ses quatorze ans. Et ils s'amusaient à mettre les yeux de sa curiosité
d'enfant à la serrure des cabinets.

La petite voulait se confier à ses sœurs, elle n'osait. Comme, avec la
nourriture, il lui venait un peu de chair au corps, un peu de couleur
aux joues, une apparence de femme, les libertés augmentaient et
s'enhardissaient. Il y avait des familiarités, des gestes, des
approches, auxquels elle échappait et dont elle se sauvait pure, mais
qui altéraient sa candeur en effleurant son innocence. Rudoyée, grondée,
brutalisée par le maître de l'établissement, habitué à abuser de ses
bonnes, et qui lui en voulait de n'avoir ni l'âge ni l'étoffe d'une
maîtresse, elle ne trouvait un peu d'appui, un peu d'humanité qu'auprès
de sa femme. Elle se mit à aimer cette femme avec une sorte de
dévouement animal et à lui obéir avec des docilités de chien. Elle
faisait toutes ses commissions, sans réflexion ni conscience. Elle
allait porter ses lettres à ses amants, et elle était adroite à les
porter. Elle se faisait agile, leste, ingénument rusée, pour passer,
glisser, filer entre les soupçons éveillés du mari, et sans trop savoir
ce qu'elle faisait, ce qu'elle cachait, elle avait une méchante petite
joie d'enfant et de singe à se dire vaguement qu'elle faisait un peu de
mal à cet homme et à cette maison qui lui en faisaient tant. Il se
trouvait aussi parmi ses camarades un vieux garçon du nom de Joseph qui
la défendait, la prévenait des méchants tours complotés contre elle, et
arrêtait, quand elle était là, les conversations trop libres avec
l'autorité de ses cheveux blancs et d'un intérêt paternel. Cependant
l'horreur de cette maison croissait chaque jour pour Germinie. Une
semaine ses sœurs furent obligées de la ramener de force au café.

À quelques jours de là, comme il y avait une grande revue au Champ de
Mars, les garçons eurent congé pour la journée. Il ne resta que Germinie
et le vieux Joseph. Joseph était occupé dans une petite pièce noire
ranger du linge sale. Il dit à Germinie de venir l'aider. Elle entra,
cria, tomba, pleura, supplia, lutta, appela désespérément... La maison
vide resta sourde.

Revenue à elle, Germinie courut s'enfermer dans sa chambre. On ne la
revit plus de la journée. Le lendemain, quand Joseph voulut lui parler
et s'avança vers elle, elle eut un recul de terreur, un geste égaré, une
épouvante de folle. Longtemps toutes les fois qu'un homme s'approchait
d'elle, elle se retirait involontairement d'un premier mouvement
brusque, frémissant et nerveux, comme frappée de la peur d'une bête
éperdue qui cherche par où se sauver. Joseph, qui craignait qu'elle ne
le dénonçât, se laissa tenir à distance et respecta l'affreux dégoût
qu'elle lui montrait.

Elle devint grosse. Un dimanche, elle avait été passer la soirée chez sa
sœur la portière; après des vomissements, elle se trouva mal. Un
médecin, locataire de la maison, prenait sa clef dans la loge: les deux
sœurs apprirent par lui la position de leur cadette. Les révoltes
d'orgueil intraitables et brutales qu'a l'honneur du peuple, les
sévérités implacables de la dévotion, éclatèrent chez les deux femmes en
colères indignées. Leur confusion se tourna en rage. Germinie reprit
connaissance sous leurs coups, sous leurs injures, sous les blessures de
leurs mains, sous les outrages de leur bouche. Il y avait là son
beau-frère, qui ne lui pardonnait pas l'argent qu'avait coûté son voyage
et qui la regardait d'un air goguenard avec une joie sournoise et féroce
d'Auvergnat, avec un rire qui mit aux joues de la jeune fille plus de
rouge encore que les soufflets de ses sœurs.

Elle reçut les coups, elle ne repoussa pas les injures. Elle ne chercha
ni à se défendre, ni à s'excuser. Elle ne raconta point comment les
choses s'étaient passées, et combien peu il y avait de sa volonté dans
son malheur. Elle resta muette: elle avait une vague espérance qu'on la
tuerait. Sa sœur aînée lui demandant s'il n'y avait pas eu de violence,
lui disant qu'il y avait des commissaires de police, des tribunaux, elle
ferma les yeux devant l'idée horrible d'étaler sa honte. Un instant
seulement, lorsque le souvenir de sa mère lui fut jeté à la face, elle
eut un regard, un éclair des yeux dont les deux femmes se sentirent la
conscience traversée: elles se souvinrent que c'étaient elles qui
l'avaient placée, retenue dans cette place, exposée, presque forcée à sa
faute.

Le soir même, la plus jeune sœur de Germinie l'emmenait dans la rue
Saint-Martin, chez une repriseuse de cachemires, avec laquelle elle
logeait, et qui, presque folle de religion était porte-bannière d'une
confrérie de la Vierge. Elle la mit à coucher avec elle, par terre, sur
un matelas, et l'ayant là toute la nuit sous la main, elle soulagea sur
elle ses longues et venimeuses jalousies, le ressentiment des
préférences, des caresses données à Germinie par sa mère, par son père.
Ce furent mille petits supplices, des méchancetés brutales ou
hypocrites, des coups de pied dont elle lui meurtrissait les jambes, des
avancements de corps avec lesquels peu à peu elle poussait sa compagne
de lit, par le froid de l'hiver, sur le carreau de la chambre sans feu.
Dans la journée, la repriseuse s'emparait de Germinie, la catéchisait,
la sermonnait et lui faisait, avec le détail des supplices de l'autre
vie, une épouvantable peur matérielle de l'enfer dont elle lui faisait
toucher les flammes.

Elle vécut là quatre mois, enfermée, sans qu'on lui permît de sortir. Au
bout de quatre mois, elle accouchait d'un enfant mort. Quand elle fut
rétablie, elle entra chez une épileuse de la rue Laffitte, et elle y
eut, les premiers jours, la joie d'une sortie de prison.

Deux ou trois fois, dans ses courses, elle rencontra le vieux Joseph qui
voulait l'épouser, courait après elle; elle se sauva de lui: le
vieillard ne sut jamais qu'il avait été père.

Cependant, dans sa nouvelle place, Germinie dépérissait. La maison où on
l'avait prise pour bonne à tout faire, était ce que les domestiques
appellent «une baraque». Gaspilleuse et mangeuse, sans ordre et sans
argent, comme il arrive aux femmes dans les commerces de hasard et les
métiers problématiques de Paris, l'épileuse, presque toujours entre une
saisie et une partie, ne s'occupait guère de la façon dont se
nourrissait sa petite bonne. Elle partait souvent pour toute la journée
sans lui laisser de quoi dîner. La petite se rassasiait tant bien que
mal de crudités quelconques, de salades, des choses vinaigrées qui
trompent l'appétit des jeunes femmes, de charbon même qu'elle grignotait
avec les goûts dépravés et les caprices d'estomac de son âge et de son
sexe. Ce régime, au sortir d'une couche, dans un état de santé mal
raffermi et demandant des fortifiants, maigrissait, épuisait, minait la
jeune fille. Elle arrivait à faire peur. Son teint devenait de ce blanc
qui paraît verdir au plein jour. Ses yeux gonflés se cernaient d'une
grande ombre bleuâtre. Ses lèvres décolorées prenaient un ton de
violettes fanées. Elle était essoufflée pour la moindre montée, et l'on
souffrait auprès d'elle de cette incessante vibration qui s'échappait
des artères de sa gorge. Les pieds lents, le corps affaissé, elle allait
en se traînant, comme trop faible et pliant sous la vie. Les facultés et
les sens à demi sommeillants, elle s'évanouissait pour un rien, pour la
fatigue de peigner sa maîtresse.

Elle s'éteignait là tout doucement, quand sa sœur lui trouvait une autre
place, chez un ancien acteur, un comique retiré, vivant de l'argent que
lui avait apporté le rire de tout Paris. Le brave homme était vieux, et
n'avait jamais eu d'enfant. Il prit en pitié la misérable fille,
s'occupa d'elle, la soigna, la choya. Il la menait à la campagne. Il se
promenait avec elle, sur les boulevards, au soleil, et se sentait mieux
réchauffé à son bras. Il était heureux de la voir gaie. Souvent, pour
l'amuser, il décrochait de sa garde-robe un costume à demi mangé, et
tâchait de retrouver un bout de rôle qu'il ne se rappelait plus. Rien
que la vue de cette petite bonne, son bonnet blanc, était un rayon de
jeunesse qui lui revenait. La vieillesse du Jocrisse s'appuyait sur elle
avec la camaraderie, les plaisirs et les enfances d'un cœur de
grand-père. Mais il mourait au bout de quelques mois; et Germinie
retombait à servir des femmes entretenues, des maîtresses de pensionnat,
des boutiquières de passage, quand la mort subite d'une bonne la faisait
entrer chez Mlle de Varandeuil, logée alors rue Taitbout, dans la maison
dont sa sœur était portière.




IV.


Ceux qui voient la fin de la religion catholique dans le temps où nous
sommes, ne savent pas quelles racines puissantes et infinies elle pousse
encore dans les profondeurs du peuple. Ils ne savent pas les enlacements
secrets et délicats qu'elle a pour la femme du peuple. Ils ne savent pas
ce qu'est la confession, ce qu'est le confesseur pour ces pauvres âmes
de pauvres femmes. Dans le prêtre qui l'écoute et dont la voix lui
arrive doucement, la femme de travail et de peine voit moins le ministre
de Dieu, le juge de ses péchés, l'arbitre de son salut, que le confident
de ses chagrins et l'ami de ses misères. Si grossière qu'elle soit, il y
a toujours en elle un peu du fond de la femme, ce je ne sais quoi de
fiévreux, de frissonnant, de sensitif et de blessé, une inquiétude et
comme une aspiration de malade qui appelle les caresses de la parole
ainsi que les bobos d'un enfant demandent le chantonnement d'une
nourrice. Il lui faut, aussi bien qu'à la femme du monde, des
soulagements d'expansion, de confidence, d'effusion. Car il est de la
nature de son sexe de vouloir se répandre et s'appuyer. Il existe en
elle des choses qu'elle a besoin de dire et sur lesquelles elle voudrait
être interrogée, plainte, consolée. Elle rêve, pour des sentiments
cachés et dont elle a la pudeur, un intérêt apitoyé, une sympathie. Que
ses maîtres soient les meilleurs, les plus familiers, les plus
rapprochés même, de la femme qui les sert: ils n'auront pour elle que
les bontés qu'on laisse tomber sur un animal domestique. Ils
s'inquiéteront de la façon dont elle mange, dont elle se porte; ils
soigneront la bête en elle, et ce sera tout. Ils n'imagineront pas
qu'elle ait une autre place pour souffrir que son corps; et ils ne lui
supposeront pas les malaises d'âme, les mélancolies et les douleurs
immatérielles dont ils se soulagent par la confidence à leurs égaux.
Pour eux, cette femme qui balaye et fait la cuisine n'a pas d'idées
capables de la faire triste ou songeuse; et ils ne lui parlent jamais de
ses pensées. À qui donc les portera-t-elle? Au prêtre qui les attend,
les demande, et les accueille, à l'homme d'église qui est un homme du
monde, un supérieur, un monsieur bien élevé, savant, parlant bien,
toujours doux, accessible, patient, attentif et ne semblant rien
mépriser de l'âme la plus humble, de la pénitente la plus mal mise.
Seul, le prêtre est l'écouteur de la femme en bonnet. Seul, il
s'inquiète de ses souffrances secrètes, de ce qui la trouble, de ce qui
l'agite, de ce qui fait passer tout à coup dans une bonne, aussi bien
que dans sa maîtresse, une envie de pleurer ou des lourdeurs d'orage. Il
est seul à solliciter ses épanchements, à tirer d'elle ce que l'ironie
de chaque jour y refoule, à s'occuper de sa santé morale; le seul qui
l'élève au-dessus de sa vie de matière, le seul qui la touche avec des
mots d'attendrissement, de charité, d'espérance,--des mots du ciel tels
qu'elle n'en a jamais entendus dans la bouche des hommes de sa famille
et des mâles de sa classe.

Entrée chez Mlle de Varandeuil, Germinie tomba dans une dévotion
profonde et n'aima plus que l'église. Elle s'abandonna peu à peu à cette
douceur de la confession, à cette voix de prêtre égale, sereine et
basse, qui venait de l'ombre, à ces consultations qui ressemblaient à un
attouchement de paroles caressantes, et dont elle sortait rafraîchie,
légère, délivrée, heureuse, avec le chatouillement et le soulagement
d'un pansement dans toutes les parties tendres, douloureuses et
comprimées de son être.

Elle ne s'ouvrait et ne pouvait s'ouvrir que là. Sa maîtresse avait une
certaine rudesse masculine qui repoussait l'expansion. Elle avait des
brusqueries d'apostrophes et de phrases qui renfonçaient ce que Germinie
eût voulu lui confier. Il était dans sa nature d'être brutale à toutes
les jérémiades qui ne venaient point d'un mal ou d'un chagrin. Sa bonté
virile n'était point miséricordieuse aux malaises de l'imagination,
ces tourments que se crée la pensée, à ces ennuis qui s'élèvent des
nerfs de la femme et des troubles de son organisme. Souvent Germinie la
trouvait insensible: la vieille femme avait été seulement bronzée par
son temps et par son existence. Elle avait l'écorce du cœur dure comme
le corps. Ne se plaignant jamais, elle n'aimait pas les plaintes autour
d'elle. Et du droit de toutes les larmes qu'elle n'avait pas versées,
elle détestait les pleurs d'enfant chez les grandes personnes.

Bientôt le confessionnal fut comme un lieu de rendez-vous adorable et
sacré pour la pensée de Germinie. Il eut tous les jours sa première
idée, sa dernière prière. Dans la journée, elle s'y agenouillait comme
en songe; et tout en travaillant il lui revenait dans les yeux avec son
bois de chêne à filets d'or, son fronton à tête d'ange ailée, son rideau
vert aux plis immobiles, le mystère d'ombre de ses deux côtés. Il lui
semblait que maintenant toute sa vie aboutissait là, et que toutes ses
heures y tendaient. Elle vivait la semaine pour être à ce jour désiré,
promis, appelé. Dès le jeudi, des impatiences la prenaient; elle
sentait, dans le redoublement d'une angoisse délicieuse, comme
l'approche matérielle du bienheureux samedi soir; et le samedi venu, le
service bâclé, le petit dîner de mademoiselle servi à la hâte, elle se
sauvait et courait à Notre-Dame de Lorette, allant à la pénitence comme
on va à l'amour. Les doigts mouillés à l'eau bénite, une génuflexion
faite, elle passait entre les rangs de chaises, sur les dalles, avec le
glissement d'une chatte qui se coule sur un tapis. Inclinée, presque
rampante, elle avançait sans bruit, dans l'ombre des bas-côtés, jusqu'au
confessionnal mystérieux et voilé qu'elle reconnaissait, et auprès
duquel elle attendait son tour, perdue dans l'émotion d'attendre.

Le jeune prêtre qui la confessait se prêtait à ses fréquentes
confessions. Il ne lui ménageait ni le temps, ni l'attention, ni la
charité. Il la laissait longuement causer, longuement lui raconter
toutes ses petites affaires. Il était indulgent à ses bavardages d'âme
en peine, et lui permettait d'épancher ses plus petites amertumes. Il
acceptait l'aveu de ses inquiétudes, de ses désirs, de ses troubles; il
ne repoussait et ne dédaignait rien de cette confiance d'une servante
qui lui parlait de toutes les choses délicates et secrètes de son être
comme on en parlerait à une mère et à un médecin.

Ce prêtre était jeune. Il était bon. Il avait vécu de la vie du monde.
Un grand chagrin l'avait jeté, brisé, dans cette robe où il portait le
deuil de son cœur. Il restait de l'homme au fond de lui, et il écoutait,
avec une pitié triste, ce malheureux cœur d'une bonne. Il comprenait que
Germinie avait besoin de lui, qu'il la soutenait, qu'il l'affermissait,
qu'il la sauvait d'elle-même et la retirait des tentations de sa nature.
Il se sentait une mélancolique sympathie pour cette âme toute faite de
tendresse, pour cette jeune fille à la fois ardente et molle, pour cette
malheureuse, inconsciente d'elle-même, promise à la passion par tout son
cœur; par tout son corps, et accusant dans toute sa personne la vocation
du tempérament. Éclairé par l'expérience de son passé, il s'étonnait, il
s'effrayait quelquefois des lueurs qui se levaient d'elle, de la flamme
qui passait dans ses yeux à l'élancement d'amour d'une prière, de la
pente où ses confessions glissaient, de ses retours vers cette scène de
violence, cette scène où sa très-sincère volonté de résistance
paraissait au prêtre avoir été trahie par un étourdissement des sens
plus fort qu'elle.

Cette fièvre de religion dura plusieurs années pendant lesquelles
Germinie vécut concentrée, silencieuse, rayonnante, toute à Dieu,--au
moins elle le croyait. Cependant peu à peu son confesseur avait cru
s'apercevoir que toutes ses adorations se tournaient vers lui. À des
regards, à des rougeurs, à des paroles qu'elle ne lui disait plus,
d'autres qu'elle s'enhardissait à lui dire pour la première fois, il
comprit que la dévotion de sa pénitente s'égarait et s'exaltait en se
trompant elle-même. Elle l'épiait à la sortie des offices, le suivait
dans la sacristie, s'attachait à lui, courait dans l'église après sa
soutane. Le confesseur essaya d'avertir Germinie, de détourner de lui
cette ferveur amoureuse. Il devint plus réservé et s'arma de froideur.
Désolée de ce changement, de cette indifférence, Germinie, aigrie et
blessée, lui avoua un jour, en confession, les sentiments de haine qui
lui venaient contre deux jeunes filles, les pénitentes préférées de
l'abbé. Le prêtre alors, l'éloignant sans explication, la renvoya à un
autre confesseur. Germinie alla se confesser une ou deux fois à cet
autre confesseur; puis elle n'y alla plus; puis elle ne pensa plus même
à y aller; et de toute sa religion, il ne lui resta plus à la pensée
qu'une certaine douceur lointaine et comme l'affadissement d'une odeur
d'encens éteint.

Elle en était là quand mademoiselle était tombée malade. Pendant tout le
temps de sa maladie, ne voulant pas la quitter, Germinie n'alla pas à la
messe. Et le premier dimanche où mademoiselle tout à fait remise n'eut
plus besoin de ses soins, elle fut tout étonnée de voir «sa dévote»
rester et ne pas se sauver à l'église.

--Ah! çà, lui dit-elle, tu ne vas donc plus voir tes curés à présent?
Qu'est-ce qu'ils t'ont fait, hein?

--Rien, fit Germinie.




V.


--Voilà, mademoiselle!... Regardez-moi, dit Germinie.

C'était à quelques mois de là. Elle avait demandé à sa maîtresse la
permission d'aller ce soir-là au bal de noce de la sœur de son épicier
qui l'avait prise pour demoiselle d'honneur, et elle venait se faire
voir en grande toilette dans sa robe de mousseline décolletée.

Mademoiselle leva la tête du vieux volume, imprimé gros, où elle lisait,
ôta ses lunettes, les mit dans le livre pour marquer la page, et fit:

--Toi, ma bigote, toi, au bal! Sais-tu, ma fille... ça me paraît tout
farce! Toi et le rigodon... Ma foi, il ne te manque plus que d'avoir
envie de te marier! Une chienne d'envie!... Mais si tu te maries, je te
préviens: je ne te garde pas... oust! Je n'ai pas envie de devenir la
bonne de tes mioches!... Approche un peu... Oh! oh! mais... sac
papier! mademoiselle Montre-tout! On est bien coquette, je trouve,
depuis quelque temps...

--Mais non, mademoiselle, essaya de dire Germinie.

--Avec cela que chez vous autres, reprit Mlle de Varandeuil en suivant
son idée, les hommes sont de jolis cadets! Ils te grugeront ce que tu
as... sans compter les tapes... Mais le mariage... je suis sûre que ça
te trotte la cervelle, cette histoire-là, de te marier quand tu vois les
autres... C'est ça qui te donne cette frimousse-là, je parie? Bon Dieu
de Dieu! Maintenant tourne un peu qu'on te voie, dit Mlle de Varandeuil
avec son ton de caresse brusque; et, mettant ses deux mains maigres aux
deux bras de son fauteuil, croisant ses deux jambes l'une sur l'autre,
et remuant le bout de son pied, elle se mit à inspecter Germinie et sa
toilette.

--Que diable! dit-elle au bout de quelques instants d'attention muette,
comment, c'est toi?... Je n'ai donc jamais mis mes yeux pour te
regarder... Bon Dieu, oui!... Ah! mais... ah! mais... Elle mâchonna
encore quelques vagues exclamations entre ses dents.--Où diantre as-tu
pris ce museau de chatte amoureuse? fit-elle à la fin; et elle se mit
la regarder.

Germinie était laide. Ses cheveux, d'un châtain foncé et qui
paraissaient noirs, frisottaient et se tortillaient en ondes revêches,
en petites mèches dures et rebelles, échappées et soulevées sur sa tête
malgré la pommade de ses bandeaux lissés. Son front petit, poli, bombé,
s'avançait de l'ombre d'orbites profondes où s'enfonçaient et se
cavaient presque maladivement ses yeux, de petits yeux éveillés,
scintillants, rapetissés et ravivés par un clignement de petite fille
qui mouillait et allumait leur rire. Ces yeux on ne les voyait ni bruns
ni bleus: ils étaient d'un gris indéfinissable et changeant, d'un gris
qui n'était pas une couleur, mais une lumière. L'émotion y passait dans
le feu de la fièvre, le plaisir dans l'éclair d'une sorte d'ivresse, la
passion dans une phosphorescence. Son nez court, relevé, largement
troué, avec les narines ouvertes et respirantes, était de ces nez dont
le peuple dit qu'il pleut dedans: sur l'une de ses ailes, à l'angle de
l'œil, une grosse veine bleue se gonflait. La carrure de tête de la race
lorraine se retrouvait dans ses pommettes larges, fortes, accusées,
semées d'une volée de grains de petite vérole. La plus grande disgrâce
de ce visage était la trop large distance entre le nez et la bouche.
Cette disproportion donnait un caractère presque simiesque au bas de la
tête, où une grande bouche, aux dents blanches, aux lèvres pleines,
plates et comme écrasées, souriait d'un sourire étrange et vaguement
irritant.

Sa robe décolletée laissait voir son cou, le haut de sa poitrine, ses
épaules, la blancheur de son dos, contrastant avec le hâle de son
visage. C'était une blancheur de lymphatique, la blancheur à la fois
malade et angélique d'une chair qui ne vit pas. Elle avait laissé tomber
ses bras le long d'elle, des bras ronds, polis, avec le joli trou d'une
fossette au coude. Ses poignets étaient délicats; ses mains, qui ne
sentaient pas le service, avaient des ongles de femme. Et mollement,
dans une paresse de grâce, elle laissait jouer et rondir sa taille
indolente, une taille à tenir dans une jarretière et que faisaient plus
fine encore à l'œil le ressaut des hanches et le rebondissement des
rondeurs ballonnant la robe, une taille impossible, ridicule de minceur,
adorable comme tout ce qui, chez la femme, a la monstruosité de la
petitesse.

De cette femme laide, s'échappait une âpre et mystérieuse séduction.
L'ombre et la lumière, se heurtant et se brisant à son visage plein de
creux et de saillies, y mettait ce rayonnement de volupté jeté par un
peintre d'amour dans la pochade du portrait de sa maîtresse. Tout en
elle, sa bouche, ses yeux, sa laideur même, avait une provocation et une
sollicitation. Un charme aphrodisiaque sortait d'elle, qui s'attaquait
et s'attachait à l'autre sexe. Elle dégageait le désir et en donnait la
commotion. Une tentation sensuelle s'élevait naturellement et
involontairement d'elle, de ses gestes, de sa marche, du moindre de ses
remuements, de l'air où son corps avait laissé une de ses ondulations. À
côté d'elle, on se sentait près d'une de ces créatures troublantes et
inquiétantes, brûlantes du mal d'aimer et l'apportant aux autres, dont
la figure revient à l'homme aux heures inassouvies, tourmente ses
pensées lourdes de midi, hante ses nuits, viole ses songes.

Au milieu de l'examen de Mlle de Varandeuil, Germinie se baissa, se
pencha sur elle, et lui embrassa la main à baisers pressés.

--Bon.... bon.... assez de lichades, dit mademoiselle. Tu vous userais
la peau... avec ta façon d'embrasser... Allons, pars, amuse-toi, et
tâche de ne pas rentrer trop tard... ne t'éreinte pas.

Mlle de Varandeuil resta seule. Elle mit ses coudes sur ses genoux,
regarda dans le feu, donna des coups de pincette sur les tisons. Puis,
comme elle avait l'habitude de faire dans ses grandes préoccupations, du
plat de sa main elle se frappa sur la nuque deux ou trois petits coups
secs qui mirent tout de travers son serre-tête noir.




VI.


En parlant mariage à Germinie, Mlle de Varandeuil touchait la cause du
mal de Germinie. Elle mettait la main sur son ennui. L'irrégularité
d'humeur de sa bonne, les dégoûts de sa vie, les langueurs, le vide et
le mécontentement de son être, venaient de cette maladie que la médecine
appelle _la mélancolie des vierges_. La souffrance de ses vingt-quatre
ans était le désir ardent, irrité, poignant du mariage, de cette chose
trop saintement honnête pour elle et qui lui semblait impossible devant
l'aveu que sa probité de femme voulait faire de sa chute, de son
indignité. Des pertes, des malheurs de famille venaient l'arracher à ses
idées.

Son beau-frère, le mari de sa sœur la portière, avait fait le rêve des
Auvergnats: il avait voulu joindre aux profits de sa loge les gains du
commerce de bric-à-brac. Il avait commencé modestement par cet étal dans
la rue, aux portes des ventes après décès, où l'on voit, rangés sur du
papier bleu, des flambeaux en plaqué, des ronds de serviette en ivoire,
des lithographies coloriées, encadrées d'une dentelle d'or sur fond
noir, et trois ou quatre volumes dépareillés de Buffon. Ce qu'il gagna
sur les flambeaux en plaqué le grisa. Il loua dans une allée de passage,
en face d'un raccommodeur de parapluies, une boutique noire, et il se
mit à faire là le commerce de cette curiosité qui va et vient dans les
salles basses de l'Hôtel des Commissaires-priseurs. Il vendit des
assiettes à coq, des morceaux du sabot de Jean-Jacques Rousseau, et des
aquarelles de Ballue signées Watteau. À ce métier, il mangea ce qu'il
avait gagné, puis s'endetta de quelques mille francs. Sa femme, pour
remonter un peu le ménage et tâcher de sortir des dettes, demandait et
obtenait une place d'ouvreuse de loges au Théâtre-Historique. Elle
faisait garder le soir sa porte par sa sœur la couturière, se couchait
une heure, se levait à cinq. Au bout de quelques mois, elle attrapa dans
les corridors du théâtre une pleurésie qui traîna et l'enleva au bout de
six semaines. La pauvre femme laissait une petite fille de trois ans,
attaquée d'une rougeole qui avait pris le caractère le plus pernicieux
dans l'empuantissement de la soupente et dans l'air où l'enfant
respirait depuis plus d'un mois la mort de sa mère. Le père était parti
au pays pour tâcher d'emprunter de l'argent. Il se remariait là-bas. On
n'en eut plus de nouvelles.

En sortant de l'enterrement de sa sœur, Germinie courut chez une vieille
femme vivant de ces curieuses industries qui empêchent à Paris la Misère
de mourir complètement de faim. Cette vieille femme faisait plusieurs
métiers. Tantôt elle coupait d'égale grandeur des crins de brosse,
tantôt elle séparait des morceaux de pain d'épice. Quand cela chômait,
elle faisait la cuisine et débarbouillait les enfants de petits
marchands ambulants. Dans le Carême, elle se levait à quatre heures du
matin, et allait prendre à Notre-Dame une chaise qu'elle revendait,
lorsque le monde arrivait, dix ou douze sous. Pour se chauffer, dans le
trou où elle logeait rue Saint-Victor, elle allait, à l'heure où le jour
tombe, arracher en se cachant de l'écorce aux arbres du Luxembourg.
Germinie, qui la connaissait pour lui donner toutes les semaines les
croûtes de la cuisine, lui louait une chambre de domestique dans la
maison au sixième, et l'y installait avec la petite-fille. Elle fit cela
d'un premier mouvement, sans réfléchir. Les duretés de sa sœur, lors de
sa grossesse, elle ne se les rappelait plus: elle n'avait pas même eu
besoin de les pardonner.

Germinie n'eut plus alors qu'une pensée: sa nièce. Elle voulait la faire
revivre, et l'empêcha de mourir à force de la soigner. Elle s'échappait
à tout moment de chez mademoiselle, grimpait quatre à quatre au sixième,
courait embrasser l'enfant, lui donner de la tisane, l'arranger dans son
lit, la voir, redescendait essoufflée et toute rouge de plaisir. Les
soins, les caresses, ce souffle du cœur dont on ranime un petit être
prêt à s'éteindre, les consultations, les visites de médecin, les
médicamentations coûteuses, les remèdes des riches, Germinie n'épargna
rien pour la petite et lui donna tout. Ses gages passaient à cela.
Pendant près d'un an, elle lui fit prendre tous les matins du jus de
viande: elle qui était dormeuse, se levait à cinq heures du matin pour
le faire, et elle se réveillait toute seule, comme les mères. L'enfant
était enfin sauvée, quand un matin Germinie reçut la visite de sa sœur
la couturière, qui était mariée depuis deux ou trois ans avec un ouvrier
mécanicien, et qui venait lui faire ses adieux: son mari suivait des
camarades qu'on venait d'embaucher pour aller en Afrique. Elle partait
avec lui et proposait à Germinie de lui prendre la petite et de
l'emmener là-bas avec son enfant. Ils s'en chargeaient. Germinie
n'aurait qu'à payer le voyage. C'était une séparation à laquelle il lui
faudrait toujours se résoudre, à cause de sa maîtresse. Puis elle était
sa tante aussi. Et elle ajoutait paroles sur paroles pour se faire
donner l'enfant avec lequel, elle et son mari, comptaient, une fois en
Afrique, apitoyer Germinie, lui attraper ses gages, lui carotter le cœur
et la bourse.

Se séparer de sa nièce, cela coûtait beaucoup à Germinie. Elle avait mis
un peu de son existence sur cette enfant. Elle s'y était attachée par
les inquiétudes et les sacrifices. Elle l'avait disputée et reprise à la
maladie: cette vie de la petite fille était son miracle. Cependant elle
comprenait qu'elle ne pourrait jamais la prendre chez mademoiselle; que
mademoiselle, à son âge, avec la fatigue de ses années et le besoin de
tranquillité des vieilles gens, ne supporterait jamais le bruit toujours
remuant d'un enfant. Puis, cette petite fille dans la maison prêtait aux
cancans et faisait causer toute la rue: on disait que c'était sa fille.
Germinie s'en ouvrit à sa maîtresse. Mlle de Varandeuil savait tout.
Elle savait qu'elle avait pris sa nièce; mais elle avait fait semblant
de l'ignorer, elle avait voulu fermer les yeux et ne rien voir pour tout
permettre. Elle conseilla à Germinie de confier sa nièce à sa sœur, en
lui montrant toutes les impossibilités de la garder, et lui donna
l'argent pour payer le voyage du ménage.

Ce départ fut un déchirement pour Germinie. Elle se trouva isolée et
inoccupée. N'ayant plus cette enfant, elle ne sut plus quoi aimer; son
cœur s'ennuya, et, dans le vide d'âme où elle se trouvait sans cette
petite, elle revint à la religion et reporta ses tendresses à l'église.

Au bout de trois mois, elle reçut la nouvelle de la mort de sa sœur. Le
mari, qui était de la race des ouvriers geignards et pleurards, lui
faisait dans sa lettre, avec de grosses phrases émues et des ficelles
d'attendrissement, un tableau désolant de sa position, avec
l'enterrement à payer, des fièvres qui l'empêchaient de travailler, deux
enfants en bas âge, sans compter la petite, une maison sans femme pour
faire chauffer la soupe. Germinie pleura sur la lettre; puis sa pensée
se mit à vivre dans cette maison, à côté de ce pauvre homme, au milieu
des pauvres enfants, dans cet affreux pays d'Afrique; et une vague envie
de se dévouer commença à s'éveiller en elle. D'autres lettres suivaient
où, en la remerciant de ses secours, son beau-frère donnait à sa misère,
à l'abandon où il se trouvait, au malheur qui l'enveloppait, une couleur
encore plus dramatique, la couleur que le peuple donne aux choses avec
ses souvenirs du boulevard du Crime et ses lambeaux de mauvaises
lectures. Une fois prise à la blague de ce malheur, Germinie ne put s'en
détacher. Elle croyait entendre, là-bas, des cris d'enfants l'appeler.
Elle s'enfonçait, s'absorbait dans la résolution et le projet de partir.
Elle était poursuivie de cette idée et de ce mot d'Afrique qu'elle
remuait et retournait sans cesse au fond d'elle, sans une parole. Mlle
de Varandeuil, la voyant si rêveuse et si triste, lui demanda ce qu'elle
avait, mais en vain: Germinie ne parla pas. Elle était tiraillée,
torturée entre ce qui lui semblait un devoir et ce qui lui paraissait
une ingratitude, entre sa maîtresse et le sang de ses sœurs. Elle
pensait qu'elle ne pouvait pas quitter mademoiselle. Et puis elle se
disait que Dieu ne voulait pas qu'elle abandonnât sa famille. Elle
regardait l'appartement en se disant: il faut pourtant que je m'en
aille! Et puis elle avait peur que mademoiselle ne fût malade quand elle
ne serait plus là. Une autre bonne! A cette idée, elle était prise de
jalousie, et elle croyait déjà voir quelqu'un lui voler sa maîtresse. À
d'autres moments, ses idées de religion la jetant à des idées
d'immolation, elle était toute prête à vouer son existence à celle de ce
beau-frère. Elle voulait aller habiter avec cet homme qu'elle détestait,
avec lequel elle avait toujours été mal, qui avait à peu près tué sa
sœur de chagrin, qu'elle savait ivrogne et brutal; et tout ce qu'elle en
attendait, tout ce qu'elle en craignait, la certitude et la peur de tout
ce qu'elle aurait à souffrir, ne faisait que l'exalter, l'enflammer, la
pousser au sacrifice avec plus d'impatience et d'ardeur. Tout cela
souvent en un instant tombait: à un mot, à un geste de mademoiselle,
Germinie revenait à elle-même et ne se reconnaissait plus. Elle se
sentait tout entière et pour toujours rattachée à sa maîtresse, et elle
éprouvait comme une horreur d'avoir seulement pensé à détacher sa vie de
la sienne. Elle lutta ainsi deux ans. Puis un beau jour, par un hasard,
elle apprit que sa nièce était morte quelques semaines après sa sœur:
son beau-frère lui avait caché cette mort, pour la tenir et l'attirer
lui, avec ses quelques sous, en Afrique. À cette révélation, Germinie,
perdant toute illusion, fut guérie d'un seul coup. À peine si elle se
rappela qu'elle avait voulu partir.




VII.


Vers ce temps, au bout de la rue, une petite crémerie sans affaires
changeait de propriétaire, à la suite de la vente du fonds par autorité
de justice. La boutique était restaurée. On la repeignait. Les vitres de
la devanture s'ornaient d'inscriptions en lettres jaunes. Des pyramides
de chocolat de la Compagnie coloniale, des bols de café à fleurs,
espacés de petits verres à liqueur, garnissaient les planches de
l'étalage. À la porte brillait l'enseigne d'un pot au lait de cuivre
coupé par le milieu.

La femme qui essayait de remonter ainsi la maison, la nouvelle crémière,
était une personne d'une cinquantaine d'années, débordante d'embonpoint
et gardant encore quelques restes de beauté à demi submergés sous sa
graisse. On disait dans le quartier qu'elle s'était établie avec
l'argent d'un vieux monsieur qu'elle avait servi jusqu'à sa mort dans
son pays, près de Langres; car il se trouvait qu'elle était payse de
Germinie, non du même village, mais d'un petit endroit à côté; et sans
s'être jamais rencontrées ni vues là-bas, elle et la bonne de
mademoiselle se connaissaient de nom, et avaient le rapprochement de
connaissances communes, de souvenirs des mêmes lieux. La grosse femme
était complimenteuse, doucereuse, caressante. Elle disait: Ma belle,
tout le monde, faisait la petite voix, et jouait l'enfant avec la
langueur dolente des personnes corpulentes. Elle détestait les gros
mots, rougissait, s'effarouchait pour un rien. Elle adorait les secrets,
tournait tout en confidence, faisait des histoires, parlait toujours
l'oreille. Sa vie se passait à bavarder et à gémir. Elle plaignait les
autres, elle se plaignait elle-même; elle se lamentait sur ses malheurs,
et sur son estomac. Quand elle avait trop mangé, elle disait
dramatiquement: Je vais mourir. Et rien n'était aussi pathétique que ses
indigestions. C'était une nature perpétuellement attendrie et
larmoyante: elle pleurait indistinctement pour un cheval battu, pour
quelqu'un qui était mort, pour du lait qui avait tourné. Elle pleurait
sur les faits divers des journaux, elle pleurait en voyant passer des
passants.

Germinie fut bien vite séduite et apitoyée par cette crémière câline,
bavarde, toujours émue, appelant à elle l'expansion des autres et
paraissant si tendre. Au bout de trois mois, presque rien n'entrait chez
mademoiselle qui ne vînt de chez la mère Jupillon. Germinie s'y
fournissait de tout ou à peu près. Elle passait des heures dans la
boutique. Une fois là, elle avait peine à s'en aller, elle restait et ne
pouvait se lever. Une lâcheté machinale la retenait. Sur la porte, elle
causait encore, pour n'être pas encore partie. Elle se sentait attachée
chez la crémière par l'invisible charme des endroits où l'on revient
sans cesse et qui finissent par vous étreindre comme des choses qui vous
aimeraient. Et puis la boutique, pour elle, c'étaient les trois chiens,
les trois vilains chiens de Mlle Jupillon; elle les avait toujours sur
les genoux, elle les grondait, elle les embrassait, elle leur parlait;
et quand elle avait chaud de leur chaleur, il lui passait dans le bas du
cœur les contentements d'une bête qui se frotte à ses petits. La
boutique, c'était encore pour elle toutes les histoires du quartier, le
rendez-vous des cancans, la nouvelle du billet non payé par celle-ci, de
la voiture de fleurs apportée à celle-là, un endroit à l'affût de tout,
et où tout entrait, jusqu'au peignoir de dentelle allant en ville sur le
bras d'une bonne.

Tout, à la longue, la liait là. Son intimité avec la crémière se
resserrait par tous les liens mystérieux des amitiés de femmes du
peuple, par le bavardage continuel, l'échange journalier des riens de la
vie, les conversations pour parler, le retour du même bonjour et du même
bonsoir, le partage des caresses aux mêmes animaux, les sommeils côte
côte et chaise contre chaise. La boutique finit par devenir son lieu
d'acoquinement, un lieu où sa pensée, sa parole, ses membres même et son
corps trouvaient des aises merveilleuses. Le bonheur arriva à être, pour
elle, ce moment où le soir, assise et somnolente, dans un fauteuil de
paille, auprès de la mère Jupillon endormie ses lunettes sur le nez,
elle berçait les chiens roulés en boule dans la jupe de sa robe; et
tandis que la lampe, prête à mourir, pâlissait sur le comptoir, elle
restait, laissant son regard se perdre et s'éteindre doucement, avec ses
idées, au fond de la boutique, sur l'arc de triomphe en coquilles
d'escargot, reliées de vieille mousse, sous l'arc duquel était un petit
Napoléon de cuivre.




VIII.


Mme Jupillon, qui disait avoir été mariée et signait _Veuve Jupillon_,
avait un fils. C'était encore un enfant. Elle l'avait mis
Saint-Nicolas, dans cette grande maison d'éducation religieuse où, pour
trente francs par mois, une instruction rudimentaire et un métier sont
donnés aux enfants du peuple, à beaucoup d'enfants naturels. Germinie
prit l'habitude d'accompagner le jeudi madame Jupillon lorsqu'elle
allait voir _Bibi_. Cette visite devint pour elle une distraction et une
attente. Elle faisait dépêcher la mère, arrivait en avance à l'omnibus,
et elle était toute contente d'y monter avec un gros panier de
provisions sur lequel elle croisait ses bras pendant la route.

Là-dessus, il arriva à la mère Jupillon un mal à la jambe, un anthrax
qui l'empêcha de marcher pendant près de dix-huit mois. Germinie alla
seule à Saint-Nicolas, et comme elle était prompte et facile à se donner
aux autres, elle s'occupa de cet enfant comme s'il lui tenait par
quelque chose. Elle ne manquait pas un jeudi, et arrivait toujours les
mains pleines de la desserte de la semaine, de gâteaux, de fruits, de
sucreries qu'elle achetait. Elle embrassait le gamin, s'inquiétait de sa
santé, tâtait s'il avait son gilet de tricot sous sa blouse, le trouvait
trop rouge d'avoir couru, lui essuyait la figure avec son mouchoir, et
lui faisait montrer le dessous de ses souliers pour voir s'ils n'étaient
pas troués. Elle lui demandait si on était content de lui, s'il faisait
bien ses devoirs, s'il avait eu beaucoup de bons points. Elle lui
parlait de sa mère, et lui recommandait de bien aimer le bon Dieu; et
jusqu'à ce que la cloche de deux heures sonnât, elle se promenait avec
lui dans la cour: l'enfant lui donnait le bras, tout fier d'être avec
une femme mieux habillée que la plupart de celles qui venaient, avec une
femme en soie. Il avait envie d'apprendre le flageolet: cela ne coûtait
que cinq francs par mois. Mais sa mère ne voulait pas les donner.
Germinie, en cachette, lui apporta chaque mois les cent sous. C'était
une humiliation pour lui, quand il sortait en promenade, et les deux ou
trois fois par an qu'il venait chez sa mère, de porter la petite blouse
d'uniforme. À sa fête, une année, Germinie déplia devant lui un gros
paquet: elle lui avait fait faire une tunique; à peine si, dans toute la
pension, vingt de ses camarades étaient de famille assez aisée pour en
porter.

Elle le gâta ainsi quelques années, ne le laissant souffrir du désir de
rien, flattant, dans l'enfant pauvre, les caprices et les orgueils de
l'enfant riche, lui adoucissant les privations et les duretés de cette
école professionnelle qui forme à la vie ouvrière, porte la blouse,
mange à l'assiette de faïence brune, et trempe à son mâle apprentissage
le peuple pour le travail. Cependant le garçon grandissait. Germinie ne
s'en apercevait pas: elle le voyait toujours enfant. Par habitude, elle
se baissait toujours pour l'embrasser. Un jour elle fut appelée devant
l'abbé qui dirigeait la pension. L'abbé lui parla de renvoyer le jeune
Jupillon. Il s'agissait de mauvais livres surpris entre ses mains.
Germinie, tremblante à l'idée des coups qui attendaient l'enfant chez sa
mère, pria, supplia, implora: elle finit par obtenir de l'abbé la grâce
du coupable. En redescendant, elle voulut gronder Jupillon; mais au
premier mot de sa morale, Bibi lui jeta tout à coup en plein visage un
regard et un sourire où il n'y avait plus rien de l'enfant qu'il était
hier. Elle baissa les yeux, et ce fut elle qui rougit. Quinze jours se
passèrent sans qu'elle revînt à Saint-Nicolas.




IX.


Dans le temps où le fils Jupillon sortit de pension, la bonne d'une
femme entretenue qui demeurait au-dessous de mademoiselle venait
quelquefois passer la soirée chez Mme Jupillon avec Germinie. Originaire
de ce grand-duché de Luxembourg qui fournit Paris de cochers de coupé et
de bonnes de lorettes, cette fille était ce que l'on appelle
populacièrement «une grande bringue;» elle avait un air de cavale, des
sourcils de porteur d'eau, des yeux fous. Elle se mit bientôt à venir
tous les soirs. Elle payait des gâteaux et des petits verres à tout le
monde, s'amusait à faire gaminer le petit Jupillon, jouait avec lui
des jeux de main, s'asseyait sur lui, lui jetait au nez qu'il était
beau, le traitait en enfant, et le plaisantait, en polissonnant, de
n'être pas encore un homme. Le jeune garçon, heureux et tout fier de ces
attentions de la première femme qui s'occupait de lui, laissait voir au
bout de peu de temps ses préférences pour Adèle: ainsi s'appelait la
nouvelle venue.

Germinie était passionnément jalouse. La jalousie était le fond de sa
nature; c'était la lie et l'amertume de ses tendresses. Ceux qu'elle
aimait, elle voulait les avoir tout à elle, les posséder absolument.
Elle exigeait qu'ils n'aimassent qu'elle. Elle ne pouvait admettre
qu'ils pussent distraire et donner à d'autres la moindre parcelle de
leur affection: cette affection, depuis qu'elle l'avait méritée, n'était
plus à eux; ils n'étaient plus maîtres d'en disposer. Elle détestait les
gens que sa maîtresse avait l'air de recevoir mieux que les autres, et
d'accueillir intimement. Par sa mine de mauvaise humeur et son air
rechigné, elle avait éloigné, à peu près chassé de la maison, deux ou
trois vieilles amies de mademoiselle dont les visites la faisaient
souffrir comme si ces vieilles femmes venaient dérober quelque chose
dans l'appartement, lui prendre un peu de sa maîtresse. Des gens qu'elle
avait aimés lui étaient devenus odieux: elle n'avait pas trouvé qu'ils
l'aimassent assez; elle les haïssait pour tout l'amour qu'elle avait
voulu d'eux. En tout, son cœur était exigeant et despote. Donnant tout,
il demandait tout. Dans ses affections, au moindre indice de
refroidissement, au moindre signe de partage, elle éclatait et se
dévorait, passait des nuits à pleurer, prenait le monde en exécration.

Voyant cette femme s'installer dans la boutique, se familiariser avec le
jeune homme, toutes les jalousies de Germinie s'inquiétèrent et se
tournèrent en rage. Sa haine se souleva et se révolta, avec son dégoût,
contre cette créature affichée, éhontée, que l'on voyait le dimanche
attablée sur les boulevards extérieurs avec des militaires, et qui avait
le lundi des bleus au visage. Elle employa tout pour la faire éloigner
par Mme Jupillon; mais c'était une des meilleures pratiques de la
crémerie, et la crémière se refusa tout doucement à l'écarter. Germinie
se retourna vers le fils, lui dit que c'était une malheureuse. Mais cela
ne fit qu'attacher le jeune homme à cette vilaine femme dont la mauvaise
réputation le flattait. D'ailleurs, il avait les cruelles taquineries de
la jeunesse, et il redoublait d'amabilité auprès d'elle, rien que pour
voir «le nez» que faisait Germinie, et jouir de la désoler. Bientôt
Germinie s'aperçut que cette femme avait des intentions plus sérieuses
qu'elle ne se l'était d'abord imaginé: elle comprit ce qu'elle voulait
de cet enfant, car c'était toujours un enfant pour elle que ce grand
jeune homme de dix-sept ans. Dès lors, elle s'attacha à leurs pas; elle
ne les quitta plus, elle ne les laissa pas un moment seuls, elle se mit
de leurs parties, au théâtre, à la campagne, entra dans toutes leurs
promenades, fut toujours là, présente et gênante, essayant de retenir la
bonne et de lui rendre la pudeur avec un mot à voix basse:--Un enfant!
tu n'as pas honte? lui disait-elle. L'autre, comme à une bonne farce,
partait d'un gros rire. Dans ces sorties du spectacle, animées,
échauffées par la fièvre de la représentation et l'excitation du
théâtre, dans ces retours de la campagne, chargés du soleil de tout le
jour, grisés de ciel et de grand air, fouettés du vin du dîner, au
milieu des jeux et des libertés auxquels s'enhardissent à la nuit les
ivresses de plaisir, les joies de ripaille et les sens en goguette de la
femme du peuple, Germinie essayait d'être toujours entre la bonne et
Jupillon. Elle tâchait à chaque minute de rompre ces amours bras dessus,
bras dessous, de les délier, de les désaccoupler. Sans se lasser, elle
les séparait, les retirait continuellement l'un de l'autre. Elle mettait
son corps entre ces corps qui se cherchaient. Elle se glissait entre ces
gestes qui voulaient se toucher; elle se glissait entre ces lèvres
tendues et ces bouches qui s'offraient. Mais de tout ce qu'elle
empêchait, elle avait l'effleurement et l'atteinte. Elle sentait le
frôlement de ces mains qu'elle séparait, de ces caresses qu'elle
arrêtait au passage et qui se trompaient en s'égarant sur elle. Des
baisers qu'elle dénouait, il lui passait contre la joue le souffle et
l'haleine. Sans le vouloir, et troublée d'une certaine horreur, elle se
mêlait aux étreintes, elle prenait une part des désirs dans ce
frottement et cette lutte qui diminuaient chaque jour autour de sa
personne le respect et la retenue du jeune homme.

Il arriva qu'un jour elle fut moins forte contre elle-même qu'elle
n'avait été jusque-là. Cette fois, elle ne se déroba pas si brusquement
aux avances. Jupillon sentit qu'elle s'y arrêtait. Germinie le sentit
mieux que lui; mais elle était à bout d'efforts et de tourments, épuisée
de souffrir. Cet amour d'une autre, qu'elle avait détourné de Jupillon,
elle se l'était lentement entré tout entier dans le cœur. Maintenant, il
y était enfoncé, et toute saignante de jalousie, elle se trouvait
affaiblie, sans résistance, défaillante comme une personne blessée
mort devant le bonheur qui lui venait.

Pourtant elle repoussa les tentatives, les hardiesses du jeune homme,
sans rien dire, sans parler. Elle ne songeait pas à lui appartenir
autrement ni à se livrer davantage. Elle vivait de la pensée d'aimer,
croyant qu'elle en vivrait toujours. Et dans le ravissement qui lui
soulevait l'âme, elle écartait sa chute et repoussait ses sens. Elle
demeurait frémissante et pure, perdue et suspendue dans des abîmes de
tendresse, ne goûtant et ne voulant de l'amant que la caresse, comme si
son cœur n'était fait que pour la douceur d'embrasser.




X.


Cet amour heureux et non satisfait produisit dans l'être physique de
Germinie un singulier phénomène physiologique. On aurait dit que la
passion qui circulait en elle renouvelait et transformait son
tempérament lymphatique. Il ne lui semblait plus puiser la vie comme
autrefois, goutte à goutte, à une source avare; une force généreuse et
pleine lui coulait dans les veines; le feu d'un sang riche lui courait
dans le corps. Elle sentait une chaude santé la remplir, et il lui
passait des joies de vivre qui battaient des ailes dans sa poitrine
comme un oiseau dans du soleil.

Une merveilleuse animation lui était venue. La misérable énergie
nerveuse qui la soutenait avait fait place à une activité bien portante,
à une allégresse bruyante, remuante, débordante. Elle ne connaissait
plus ses anciennes faiblesse, l'accablement, la prostration,
l'assoupissement, les molles paresses. Ses matins si lourds et si
engourdis étaient aujourd'hui des réveils vifs et clairs qui s'ouvraient
en une seconde à la gaieté du jour. Elle s'habillait en hâte,
folâtrement; ses doigts prestes allaient tout seuls, et elle s'étonnait
d'être si vive, si pleine d'entrain à ces heures défaillantes de
l'avant-déjeuner où elle s'était senti si souvent le cœur sur les
lèvres. Et toute la journée c'était en elle la même bonne humeur du
corps, la même gaieté dans le mouvement. Il lui fallait toujours aller,
marcher, courir, agir, se dépenser. Par instant, ce qu'elle avait vécu
lui paraissait éteint; les sensations d'être qu'elle avait éprouvées
jusque-là se reculaient pour elle dans le lointain d'un songe et dans le
fond d'une mémoire endormie. Le passé était derrière elle, comme si elle
l'avait traversé avec le voile d'un évanouissement et l'inconscience
d'une somnambule. C'était la première fois qu'elle avait le sentiment,
l'impression à la fois âpre et douce, violente et divine, du jeu de la
vie éclatant dans sa plénitude, sa régularité, sa puissance.

Elle montait et descendait pour un rien. Sur un mot de mademoiselle,
elle dégringolait les cinq étages. Quand elle était assise, ses pieds
dansaient sur le parquet. Elle frottait, nettoyait, rangeait, battait,
secouait, lavait, sans repos ni trêve, toujours à l'ouvrage, remplissant
l'appartement de ses allées, de ses venues, du tapage incessant de sa
personne.

--Mon Dieu! lui disait sa maîtresse étourdie comme par le bruit d'un
enfant, es-tu bousculante, Germinie! l'es-tu assez!

Un jour, en entrant dans la cuisine de Germinie, mademoiselle vit un peu
de terre dans une boîte à cigares posée dans le plomb.--Qu'est-ce que
c'est ça? lui dit-elle.--C'est du gazon... que j'ai semé... pour voir,
fit Germinie.--Tu aimes donc le gazon maintenant?... Il ne te manque
plus que d'avoir des serins!




XI.


Au bout de quelques mois, la vie, toute la vie de Germinie appartint
la crémière. Le service de mademoiselle n'était guère assujettissant et
lui prenait bien peu de temps. Un merlan, une côtelette, c'était toute
la cuisine à faire. Le soir, mademoiselle aurait pu la garder auprès
d'elle pour lui tenir compagnie: elle aimait mieux l'envoyer promener,
la pousser dehors, lui faire prendre un peu d'air, de distraction. Elle
ne lui demandait que d'être rentrée à dix heures pour l'aider à se
mettre au lit; et encore quand Germinie se trouvait en retard,
mademoiselle se déshabillait et se couchait fort bien toute seule.
Toutes ces heures que lui laissait sa maîtresse, Germinie vint les vivre
et les passer dans la boutique. Elle descendait maintenant à la
crémerie, dès le matin, à l'ouverture des volets que la plupart du temps
elle rentrait, prenait son café au lait, restait jusqu'à neuf heures,
remontait pour le chocolat de mademoiselle, et du déjeuner au dîner elle
trouvait moyen de revenir deux ou trois fois, s'attardant et bavardant
dans l'arrière-boutique pour la moindre commission.--Quelle pie borgne
tu fais! lui disait mademoiselle avec une voix qui grognait et un regard
qui souriait.

À cinq heures et demie, le petit dîner desservi, elle descendait quatre
à quatre les escaliers, s'installait chez la mère Jupillon, y attendait
dix heures, regrimpait les cinq étages, et en cinq minutes déshabillait
sa maîtresse qui se laissait faire, tout en étant un peu étonnée de la
voir si pressée d'aller se coucher: elle se rappelait le temps où
Germinie avait la manie de porter son sommeil de fauteuil en fauteuil,
et de ne jamais vouloir monter à sa chambre. La bougie soufflée fumait
encore sur la table de nuit de mademoiselle que Germinie était déjà chez
la crémière, cette fois pour jusqu'à minuit, une heure: elle ne partait
souvent que quand un sergent de ville, voyant de la lumière, cognait aux
volets et faisait fermer.

Pour être toujours là et avoir le droit de toujours y être, pour
s'incruster dans cette boutique, ne jamais quitter des yeux l'homme de
son amour, le couver, le garder, se frotter perpétuellement à lui, elle
s'était faite la domestique de la maison. Elle balayait la boutique,
elle préparait la cuisine de la mère et la pâtée des chiens. Elle
servait le fils; elle faisait son lit, elle brossait ses habits, elle
cirait ses chaussures, heureuse et fière de toucher à ce qu'il touchait,
émue de mettre la main où il mettait son corps, prête à baiser sur le
cuir de ses bottes la boue qui venait de lui!

Elle faisait l'ouvrage, elle tenait la boutique, elle servait les
pratiques: Mme Jupillon se reposait de tout sur elle; et tandis que la
bonne fille travaillait et suait, la grosse femme, se donnant sur sa
porte de majestueux loisirs de rentière, échouée sur une chaise en
travers du trottoir, humant la fraîcheur de la rue, tâtait et retâtait
sous son tablier, dans sa poche de marchande, ce délicieux argent de
gain, l'argent de la vente qui sonne si doux à l'oreille du petit
commerce de Paris que le boutiquier retiré reste tout mélancolique aux
premiers jours de n'en avoir plus sous les doigts le tintement et le
frétillement.




XII.


Quand le printemps fut venu:--Si nous allions à l'entrée des champs?
disait presque tous les soirs Germinie à Jupillon.

Jupillon mettait sa chemise de flanelle à carreaux rouges et noirs, sa
casquette en velours noir; et ils partaient pour ce que les gens du
quartier appellent «l'entrée des champs.»

Ils montaient la chaussée Clignancourt, et avec le flot des Parisiens de
faubourg se pressant à aller boire un peu d'air, ils marchaient vers ce
grand morceau de ciel se levant tout droit des pavés, au haut de la
montée, entre les deux lignes des maisons, et tout vide quand un omnibus
n'en débouchait pas. La chaleur tombait, les maisons n'avaient plus de
soleil qu'à leur faîte et à leurs cheminées. Comme d'une grande porte
ouverte sur la campagne, il venait du bout de la rue, du ciel, un
souffle d'espace et de liberté.

Au Château-Rouge, ils trouvaient le premier arbre, les premières
feuilles. Puis, à la rue du Château, l'horizon s'ouvrait devant eux dans
une douceur éblouissante. La campagne, au loin, s'étendait, étincelante
et vague, perdue dans le poudroiement d'or de sept heures. Tout flottait
dans cette poussière de jour que le jour laisse derrière lui sur la
verdure qu'il efface et les maisons qu'il fait roses.

Ils descendaient, suivaient le trottoir charbonné de jeux de _marelle_,
de longs murs par-dessus lesquels passait une branche, des lignes de
maisons brisées, espacées de jardins. À leur gauche, se levaient des
têtes d'arbres toutes pleines de lumière, des bouquets de feuilles
transpercés du soleil couchant qui mettait des raies de feu sur les
barreaux des grilles de fer. Après les jardins, ils passaient les
palissades, les enclos à vendre, les constructions jetées en avant dans
les rues projetées et tendant au vide leurs pierres d'attente, les
murailles pleines à leur pied de tas de culs de bouteille, de grandes et
plates maisons de plâtre, aux fenêtres encombrées de cages et de linges,
avec l'Y d'un plomb à chaque étage, des entrées de terrains aux
apparences de basse-cour avec des tertres broutés par des chèvres.

Çà et là, ils s'arrêtaient, sentaient les fleurs, l'odeur d'un maigre
lilas poussant dans une étroite cour. Germinie cueillait une feuille en
passant et la mordillait.

Des vols d'hirondelles, joyeux, circulaires et fous, tournaient et se
nouaient sur sa tête. Les oiseaux s'appelaient. Le ciel répondait aux
cages. Elle entendait tout chanter autour d'elle, et elle regardait d'un
œil heureux les femmes en camisole aux fenêtres, les hommes en manches
de chemise dans les jardinets, les mères, sur le pas des portes, avec de
la marmaille entre les jambes.

La descente finissait, le pavé cessait. À la rue succédait une large
route, blanche, crayeuse, poudreuse, faite de débris, de platras,
d'émiettements de chaux et de briques, effondrée, sillonnée par les
ornières, luisantes au bord, que font le fer de grosses roues et
l'écrasement des charrois de pierres de taille. Alors commençait ce qui
vient où Paris finit, ce qui pousse où l'herbe ne pousse pas, un de ces
paysages d'aridité que les grandes villes créent autour d'elles, cette
première zone de banlieue _intra muros_ où la nature est tarie, la terre
usée, la campagne semée d'écailles d'huîtres. Ce n'était plus que des
terrains à demi clos, montrant des charrettes et des camions les
brancards en l'air sur le ciel, des chantiers à scier des pierres, des
usines en planches, des maisons d'ouvriers en construction, trouées et
tout à jour, portant le drapeau des maçons, des landes de sable gris et
blanc, des jardins de maraîchers tirés au cordeau tout en bas des
fondrières vers lesquelles descend, en coulées de pierrailles, le
remblayage de la route.

Bientôt se dressait, le dernier réverbère pendu à un poteau vert. Du
monde allait et venait toujours. La route vivait et amusait l'œil.
Germinie croisait des femmes portant la canne de leur mari, des lorettes
en soie au bras de leurs frères en blouse, des vieilles en madras se
promenant, avec le repos du travail, les bras croisés. Des ouvriers
tiraient leurs enfants dans de petites voitures, des gamins revenaient,
avec leurs lignes, de pêcher à Saint-Ouen, des gens traînaient au bout
d'un bâton des branches d'acacia en fleur.

Quelquefois une femme enceinte passait tendant les bras devant elle à un
tout petit enfant, et mettait sur un mur l'ombre de sa grossesse.

Tous allaient tranquillement, bienheureusement, d'un pas qui voulait
s'attarder, avec le dandinement allègre et la paresse heureuse de la
promenade. Personne ne se pressait, et sur la ligne toute plate de
l'horizon, traversée de temps en temps par la fumée blanche d'un train
de chemin de fer, les groupes de promeneurs faisaient des taches noires,
presque immobiles, au loin.

Ils arrivaient derrière Montmartre à ces espèces de grands fossés, à ces
carrés en contre-bas où se croisent de petits sentiers foulés et gris.
Un peu d'herbe était là frisée, jaunie et veloutée par le soleil qu'on
apercevait se couchant tout en feu dans les entre-deux des maisons. Et
Germinie aimait à y retrouver les cardeuses de matelas au travail, les
chevaux d'équarrissage pâturant la terre pelée, les pantalons garance
des soldats jouant aux boules, les enfants enlevant un cerf-volant noir
dans le ciel clair. Au bout de cela, l'on tournait, pour aller traverser
le pont du chemin de fer, par ce mauvais campement de chiffonniers, le
quartier des limousins du bas de Clignancourt. Ils passaient vite contre
ces maisons bâties de démolitions volées, et suant les horreurs qu'elles
cachent; ces huttes, tenant de la cabane et du terrier, effrayaient
vaguement Germinie: elle y sentait tapis tous les crimes de la Nuit.

Mais aux fortifications, son plaisir revenait. Elle courait s'asseoir
avec Jupillon sur le talus. À côté d'elle, étaient des familles en tas,
des ouvriers couchés à plat sur le ventre, de petits rentiers regardant
les horizons avec une lunette d'approche, des philosophes de misère,
arc-boutés des deux mains sur leurs genoux, l'habit gras de vieillesse,
le chapeau noir aussi roux que leur barbe rousse. L'air était plein de
bruits d'orgue. Au-dessous d'elle, dans le fossé, des sociétés jouaient
aux quatre coins. Devant les yeux, elle avait une foule bariolée, des
blouses blanches, des tabliers bleus d'enfants qui couraient, un jeu de
bague qui tournait, des cafés, des débits de vin, des fritureries, des
jeux de macarons, des tirs à demi cachés dans un bouquet de verdure d'où
s'élevaient des mâts aux flammes tricolores; puis au-delà, dans une
vapeur, dans une brume bleuâtre, une ligne de têtes d'arbres dessinait
une route. Sur la droite, elle apercevait Saint-Denis et le grand
vaisseau de sa basilique; sur la gauche, au-dessus d'une file de maisons
qui s'effaçaient, le disque du soleil se couchant sur Saint-Ouen était
d'un feu couleur cerise et laissait tomber dans le bas du ciel gris
comme des colonnes rouges qui le portaient en tremblant. Souvent le
ballon d'un enfant qui jouait passait une seconde sur cet éblouissement.

Ils descendaient, passaient la porte, longeaient les débits de saucisson
de Lorraine, les marchands de gaufres, les cabarets en planches, les
tonnelles sans verdure et au bois encore blanc où un pêle-mêle d'hommes,
de femmes, d'enfants, mangeaient des pommes de terre frites, des moules
et des crevettes, et ils arrivaient au premier champ, à la première
herbe vivante: sur le bord de l'herbe, il y avait une voiture à bras
chargée de pain d'épice et de pastilles de menthe, et une marchande de
coco vendait à boire sur une table dans le sillon... Étrange campagne où
tout se mêlait, la fumée de la friture à la vapeur du soir, le bruit des
palets d'un jeu de tonneau au silence versé du ciel, l'odeur de la
poudrette à la senteur des blés verts, la barrière à l'idylle, et la
Foire à la Nature! Germinie en jouissait pourtant; et poussant Jupillon
plus loin, marchant juste au bord du chemin, elle se mettait à passer,
en marchant, ses jambes dans les blés pour sentir sur ses bas leur
fraîcheur et leur chatouillement.

Quand ils revenaient, elle voulait remonter sur le talus. Il n'y avait
plus de soleil. Le ciel était gris en bas, rose au milieu, bleuâtre en
haut. Les horizons s'assombrissaient; les verdures se fonçaient,
s'assourdissaient, les toits de zinc des cabarets prenaient des lumières
de lune, des feux commençaient à piquer l'ombre, la foule devenait
grisâtre, les blancs de linge devenaient bleus. Tout peu à peu
s'effaçait, s'estompait, se perdait dans un reste mourant de jour sans
couleur, et de l'ombre qui s'épaississait commençait à monter, avec le
tapage des crécelles, le bruit d'un peuple qui s'anime à la nuit, et du
vin qui commence à chanter. Sur le talus, le haut des grandes herbes se
balançait sous la brise qui les inclinait. Germinie se décidait
partir. Elle revenait, toute remplie de la nuit tombante, s'abandonnant
à l'incertaine vision des choses entrevues, passant les maisons sans
lumière, revoyant tout sur son chemin comme pâli, lassée par la route
dure à ses pieds, et contente d'être lasse, lente, fatiguée, défaillante
à demi, et se trouvant bien.

Aux premiers réverbères allumés de la rue du Château, elle tombait d'un
rêve sur le pavé.




XIII.


Mme Jupillon avait, quand elle voyait Germinie, une physionomie de
bonheur, quand elle l'embrassait des effusions, quand elle lui parlait
des caresses de la voix, quand elle la regardait des douceurs de regard.
La bonté de l'énorme femme semblait, avec elle, s'abandonner
l'émotion, à la tendresse, à la confiance d'une sorte de tendresse
maternelle. Elle faisait entrer Germinie dans la confidence de ses
comptes de marchande, de ses secrets de femme, du fond le plus intime de
sa vie. Elle semblait se livrer à elle comme à une personne de son sang
qu'on initie à des intérêts de famille. Quand elle parlait d'avenir, il
était toujours question de Germinie comme de quelqu'un dont elle ne
devait être jamais séparée et qui faisait partie de la maison. Souvent,
elle laissait échapper de certains sourires discrets et mystérieux, des
sourires qui avaient l'air de tout voir et de ne pas se fâcher.
Quelquefois aussi, quand son fils était assis à côté de Germinie,
arrêtant tout à coup sur eux des yeux qui se mouillaient, des yeux de
mère, elle embrassait le couple d'un regard qui semblait unir et bénir
les deux têtes de ses enfants.

Sans jamais parler, sans prononcer un mot qui pût être un engagement,
sans s'ouvrir ni se lier, et tout en répétant que son fils était encore
bien jeune pour entrer en ménage, elle encouragea les espérances et les
illusions de Germinie par l'attitude de toute sa personne, ses airs de
secrète indulgence et de complicité de cœur, par ces silences où elle
semblait lui ouvrir les bras d'une belle-mère. Et déployant tous ses
talents de fausseté, usant de ses mines de sentiment, de sa finesse bon
enfant, de cette ruse ronde et enveloppée qu'ont les gens gras, la
grosse femme arrivait à faire tomber devant l'assurance, la promesse
tacite de ce mariage, les dernières résistances de Germinie qui à la fin
se laissait arracher par l'ardeur du jeune homme ce qu'elle croyait
donner d'avance à l'amour du mari.

Dans tout ce jeu, la crémière n'avait voulu qu'une chose: s'attacher et
conserver une domestique qui ne lui coûtait rien.




XIV.


Comme Germinie descendait un jour l'escalier de service, elle entendit
une voix l'appeler par-dessus la rampe, et Adèle lui crier de lui
remonter deux sous de beurre et dix sous d'absinthe.

--Ah! tu t'assiéras bien une minute, par exemple, lui dit Adèle quand
elle lui rapporta l'absinthe et le beurre. On ne te voit plus, tu
n'entres plus... Voyons! tu as bien le temps d'être avec ta vieille...
C'est moi qui ne pourrais pas vivre avec une figure d'antéchrist comme
ça! Reste donc... C'est la maison sans ouvrage ici aujourd'hui... Il n'y
a pas le sou... Madame est couchée... Toutes les fois qu'il n'y a pas
d'argent, elle se couche, madame; elle reste au lit toute la journée
lire des romans. Veux-tu de ça? Et elle lui offrit son verre
d'absinthe.--Non? c'est vrai, toi, tu ne bois pas... C'est drôle de ne
pas boire... T'as bien tort... Dis donc, tu serais bien gentille de me
faire un mot pour mon chéri... Labourieux... tu sais bien, je t'en ai
parlé... Tiens, v'la la plume à madame... et de son papier, qui sent
bon... Y es-tu?... En v'la un vrai, ma chère, c't' homme-là! Il est dans
la boucherie, je t'ai dit... Ah! par exemple, il ne faut pas le
contrarier!... Quand il vient de boire un verre de sang, après avoir tué
ses bêtes, il est comme fou... et si vous l'obstinez... ah! dame, il
cogne!... Mais qu'est-ce que tu veux? C'est d'être fort qu'il est comme
ça... Si tu le voyais se taper sur la poitrine des coups à tuer un bœuf,
et vous dire: Ça, c'est un mur!... Ah! c'est un monsieur, celui-là!...
Soignes-y sa lettre, hein? Que ça l'entortille... Dis-lui des choses
gentilles, tu sais... et un peu tristes... Il adore ça... Au spectacle,
il n'aime que quand on pleure... Tiens! mets que c'est toi qui écrives
un amoureux...

Germinie se mit à écrire.

--Dis donc, Germinie! Tu ne sais pas? Une drôle d'idée qui a passé par
la tête de madame... Est-ce curieux des femmes comme ça, qui peuvent
aller dans le plus grand, qui peuvent tout avoir, se payer des rois si
ça leur va! Et il n'y a pas à dire... c'est que quand on est comme
madame, quand on a ce corps-là!... Et puis avec des affutiots comme
elles s'en mettent tout plein, tout leur tralala de robes, de la
dentelle partout, enfin tout, qu'est-ce que tu veux qu'on y résiste? Et
si ce n'est pas un monsieur, si c'est quelqu'un comme nous... juge comme
cela le pince encore plus: c'est ça qui lui monte le coco, une femme en
velours... Oui, ma chère, figure-toi, v'la t'il pas que madame est
toquée de ce gamin de Jupillon! Il ne nous manquait plus que ça pour
crever de faim, ici!

Germinie, la plume levée sur la lettre commencée, regardait Adèle en la
dévorant des yeux.

--Tu en restes de là, n'est-ce pas? dit Adèle en lampant et savourant
l'absinthe à petites gorgées, la figure allumée de joie devant le visage
décomposé de Germinie. Ah! le fait est que c'est cocasse; mais pour
vrai, c'est vrai, je t'en flanque mon billet... Elle a remarqué le gamin
sur le pas de la boutique, l'autre jour en revenant des Courses... Elle
est entrée deux ou trois fois sous prétexte d'acheter quelque chose.
Elle doit se faire apporter de la parfumerie... je crois, demain... Ah!
bast, n'est-ce pas? Ça les regarde... Eh bien! et ma lettre? Ça t'embête
ce que je t'ai dit? Tu faisais ta bégueule... Moi je ne savais pas...
Ah! bien, c'est ça, nous y sommes... Ce que tu me disais pour le
petit... je crois bien que tu ne voulais pas qu'on y touche! Farceuse!

Et sur un geste de dénégation de Germinie:

--Va donc, va donc! reprit Adèle. Qué que ça me fait? Un enfant que, si
on le mouchait, il lui sortirait du lait! Merci! Ce n'est pas mon
genre... Enfin, ce sont tes affaires... Voyons maintenant ma lettre,
hein?

Germinie se pencha sur la feuille de papier. Mais elle avait la fièvre;
ses doigts nerveux faisaient cracher la plume.--Tiens, fit-elle en la
rejetant au bout de quelques instants, je ne sais pas ce que j'ai
aujourd'hui... Je t'écrirai cela un autre jour...

--Comme tu voudras, ma petite... mais j'y compte. Viens donc demain...
Je te raconterai les farces de madame... Nous rirons!

Et, la porte fermée, Adèle se mit à pouffer de rire: il ne lui en avait
coûté qu'une blague pour avoir le secret de Germinie.




XV.


L'amour n'avait été pour le jeune Jupillon que la satisfaction d'une
certaine curiosité du mal, cherchant dans la connaissance et la
possession d'une femme le droit et le plaisir de la mépriser. Cet homme,
sortant de l'enfance, avait apporté à sa première liaison, pour toute
ardeur et toute flamme, les froids instincts de polissonnerie
qu'éveillent chez les enfants les mauvais livres, les confidences de
camarades, les conversations de pension, le premier souffle d'impureté
qui déflore le désir. Ce que le jeune homme met autour de la femme qui
lui cède, ce dont il la voile, les caresses, les mots aimants, les
imaginations de tendresse, rien de cela n'existait pour Jupillon. La
femme n'était pour lui qu'une image obscène; et une passion de femme lui
paraissait uniquement je ne sais quoi de défendu, d'illicite, de
grossier, de cynique et de drôle, une chose excellente pour la
désillusion et l'ironie.

L'ironie,--l'ironie basse, lâche et mauvaise du bas peuple,--c'était
tout ce garçon. Il incarnait le type de ces Parisiens qui portent sur la
figure le scepticisme gouailleur de la grande ville de blague où ils
sont nés. Le sourire, cet esprit et cette malice de la physionomie
parisienne, était toujours chez lui moqueur, impertinent. Jupillon avait
la gaieté de la bouche méchante, presque de la cruauté aux deux coins
des lèvres retroussées et tressaillantes de mouvements nerveux. Sur son
visage pâle des pâleurs que renvoie au teint l'eau-forte mordant le
cuivre, dans ses petits traits nets, décidés, effrontés, se mêlaient la
crânerie, l'énergie, l'insouciance, l'intelligence, l'impudence, toutes
sortes d'expressions coquines qu'adoucissait chez lui, à de certaines
heures, un air de câlinerie féline. Son état de coupeur de gants,--il
s'était arrêté à la ganterie après deux ou trois essais malheureux
d'apprentissages divers,--l'habitude de travailler à la vitrine, d'être
un spectacle pour les passants, avaient donné à toute sa personne un
aplomb et des élégances de poseur. À l'atelier sur la rue, avec sa
chemise blanche, sa petite cravate noire à la Colin, son pantalon serré
sur les reins, il avait pris les dandinements, les prétentions de tenue,
les grâces «canaille» de l'ouvrier regardé. Et de douteuses élégances,
la raie au milieu de la tête, les cheveux sur les tempes, des cols de
chemise rabattus, lui découvrant tout le cou, la recherche des
apparences et des coquetteries féminines, lui donnaient une tournure
incertaine, que faisaient plus ambiguë sa figure imberbe et seulement
tachée de deux petits pinceaux de moustache, ses traits sans sexe où la
passion et la colère mettaient tout le mauvais d'une mauvaise petite
tête de femme. Mais pour Germinie tous ces airs et ce genre de Jupillon
étaient de la distinction.

Ainsi fait, n'ayant rien en lui pour aimer, incapable de se laisser
attacher même par ses sens, Jupillon se trouva tout embarrassé et tout
ennuyé devant cette adoration qui s'enivrait d'elle-même et dont la
fureur allait toujours croissant. Germinie l'assommait. Il la trouvait
ridicule dans l'humiliation, comique dans le dévouement. Il en était
las, dégoûté, insupporté. Il avait assez de son amour, assez de sa
personne. Et il ne tarda pas à s'en écarter, sans charité, sans pitié.
Il se sauva d'elle. Il échappa à ses rendez-vous. Il prétexta des
contretemps, des courses à faire, un travail pressé. Le soir, elle
l'attendait, il ne venait pas; elle le croyait occupé: il était
quelque billard borgne, à quelque bal de barrière.




XVI.


C'était bal à la _Boule-Noire_, un jeudi. On dansait.

La salle avait le caractère moderne des lieux de plaisir du peuple. Elle
était éclatante d'une richesse fausse et d'un luxe pauvre. On y voyait
des peintures et des tables de marchands de vin, des appareils de gaz
dorés et des verres à boire un _poisson_ d'eau-de-vie, du velours et des
bancs en bois, les misères et la rusticité d'une guinguette dans le
décor d'un palais de carton.

Des lambrequins de velours grenat avec un galon d'or, pendus aux
fenêtres, se répétaient économiquement en peinture sous les glaces
éclairées d'un bras à trois lumières. Aux murs, dans de grands panneaux
blancs, des pastorales de Boucher, cerclées d'un cadre peint,
alternaient avec les Saisons de Prudhon, étonnées d'être là; et sur les
dessus des fenêtres et des portes, des Amours hydropiques jouaient entre
cinq roses décollées d'un pot de pommade de coiffeur de banlieue. Des
poteaux carrés, tachés de maigres arabesques, soutenaient le milieu de
la salle, au centre de laquelle une petite tribune octogone portait
l'orchestre. Une barrière de chêne à hauteur d'appui et qui servait de
dossier à une maigre banquette rouge, enfermait la danse. Et contre
cette barrière, en dehors, des tables peintes en vert, avec des bancs de
bois se serraient sur deux rangs, et entouraient le bar avec un café.

Dans l'enceinte de la danse, sous le feu aigu et les flammes dardées du
gaz, étaient toutes sortes de femmes vêtues de lainages sombres, passés,
flétris, des femmes en bonnet de tulle noir, des femmes en paletot noir,
des femmes en caracos élimés et râpés aux coutures, des femmes engoncées
dans la palatine en fourrure des marchandes en plein vent et des
boutiquières d'allées. Au milieu de cela pas un col qui encadrât la
jeunesse des visages, pas un bout de jupon clair s'envolant du
tourbillon de la danse, pas un réveillon de blanc dans ces femmes
sombres jusqu'au bout de leurs bottines ternes, et tout habillées des
couleurs de la misère. Cette absence de linge mettait dans le bal un
deuil de pauvreté; elle donnait à toutes ces figures quelque chose de
triste et de sale, d'éteint, de terreux, comme un vague aspect sinistre
où se mêlait le retour de l'Hôpital au retour du Mont-de-piété!

Une vieille en cheveux, la raie sur le côté de la tête, passait, devant
les tables, une corbeille remplie de morceaux de gâteau de Savoie et de
pommes rouges. De temps en temps la danse, dans son branle et son
tournoiement, montrait un bas sale, le type juif d'une vendeuse
d'éponges de la rue, des doigts rouges au bout de mitaines noires, une
figure bise à moustache, une sous-jupe tachée de la crotte de
l'avant-veille, une crinoline d'occasion forcée et toute bossue, de
l'indienne de village à fleurs, un morceau de défroque de femme
entretenue.

Les hommes avaient le paletot, la petite casquette flasque rabattue par
derrière, le cache-nez de laine dénoué et pendant dans le dos. Ils
invitaient les femmes en les tirant par les rubans de leurs bonnets,
volant derrière elles. Quelques-uns, en chapeaux, en redingotes, en
chemises de couleur avaient un air de domesticité insolente et d'écurie
de grande maison.

Tout sautait et s'agitait. Les danseuses se démenaient, tortillaient,
cabriolaient, animées, pataudes et déchaînées sous le coup de fouet
d'une joie bestiale. Et dans les avant-deux, l'on entendait des adresses
se donner: Impasse du Dépotoir.

Ce fut là que Germinie entra, au moment où finissait le quadrille sur
l'air de la _Casquette du père Bugeaud_, dans lequel les cymbales, les
grelots de poste, le tambour, avaient donné à la danse l'étourdissement
et la folie de leur bruit. D'un regard elle embrassa la salle, tous les
hommes ramenant leurs danseuses à la place marquée par leurs casquettes:
on l'avait trompée; _il_ n'y était pas, elle ne le vit pas. Cependant
elle attendit. Elle entra dans l'enceinte du bal, et s'assit, en tâchant
de ne pas avoir l'air trop gêné, sur le bord d'une banquette. À leurs
bonnets de linge, elle avait jugé que les femmes assises en file à côté
d'elle étaient des domestiques comme elle: des camarades l'intimidaient
moins que ces petites filles du bal, en cheveux et en filet, les mains
dans les poches de leur paletot, l'œil effronté, la bouche chantonnante.
Mais bientôt elle éveilla, même sur son banc, une attention
malveillante. Son chapeau,--une douzaine de femmes seulement dans le bal
portaient chapeau,--son jupon à dents dont le blanc passait sous sa
robe, la broche d'or de son châle, firent autour d'elle une curiosité
hostile. On lui jeta des regards, des sourires qui lui voulaient du mal.
Toutes les femmes avaient l'air de se demander d'où sortait cette
nouvelle venue, et de se dire qu'elle venait prendre les amants des
autres. Des amies qui se promenaient dans la salle, nouées comme pour
une valse, avec leurs mains glissées à la taille, en passant devant
elle, lui faisaient baisser les yeux, puis s'éloignaient avec des
haussements d'épaule, en tournant la tête.

Elle changeait de place: elle retrouvait les mêmes sourires, la même
hostilité, les mêmes chuchotements. Elle alla jusqu'au fond de la salle:
tous ces yeux de femmes l'y suivaient; elle se sentait enveloppée de
regards de méchanceté et d'envie, depuis le bas de sa robe jusqu'aux
fleurs de son chapeau. Elle était rouge. Par moments elle craignait de
pleurer. Elle voulait s'en aller, mais le courage lui masquait pour
traverser la salle toute seule.

Elle se mit à regarder machinalement une vieille femme faisant lentement
le tour de la salle d'un pas silencieux comme le vol d'un oiseau de nuit
qui tourne. Un chapeau noir, couleur de papier brûlé, enfermait ses
bandeaux de cheveux grisonnants. De ses épaules d'homme, carrées et
remontées, pendait un tartan écossais aux couleurs mortes. Arrivée à la
porte, elle jeta un dernier regard dans la salle, et l'embrassa toute de
l'œil d'un vautour qui cherche de la viande, et n'en trouve pas.

Tout à coup, on cria: c'était un garde de Paris, qui jetait à la porte
un petit jeune homme essayant de lui mordre les mains, et se cramponnant
aux tables contre lesquelles, en tombant, il faisait le bruit sec d'une
chose qui se casse...

Comme Germinie détournait la tête, elle aperçut Jupillon: il était là,
dans un rentrant de fenêtre, à une table verte, fumant, entre deux
femmes. L'une était une grande blonde, aux cheveux de chanvre rares et
frisotés, la figure plate et bête, les yeux ronds. Une chemise de
flanelle rouge lui plissait au dos, et elle faisait sauter avec les deux
mains les deux poches d'un tablier noir sur sa jupe marron. L'autre,
petite, noireaude, toute rouge de s'être débarbouillée au savon, était
encapuchonnée, avec une coquetterie de harangère, dans une capeline de
tricot blanc à bordure bleue.

Jupillon avait reconnu Germinie. Quand il la vit se lever et venir
lui, les yeux fixes, il se pencha à l'oreille de la femme à la capeline,
et se carrant dans sa pose, les deux coudes sur la table, il attendit.

--Tiens! te v'la, fit-il quand Germinie fut devant lui immobile, droite,
muette. En voilà une, de surprise!... Garçon! un autre saladier!

Et vidant le saladier de vin sucré dans le verre des deux
femmes:--Voyons, reprit-il, ne fais pas ta tête... Mets-toi là...

Et comme Germinie ne bougeait pas;--Va donc! C'est des dames à mes
amis... demande-leur!--Mélie, dit à l'autre femme la femme à la
capeline, avec sa voix de _mauvaise gale_, tu ne vois donc pas? C'est la
mère à monsieur! Fais y donc place à c'te dame, puisqu'elle veut bien
boire avec nous...

Germinie jeta à la femme un regard d'assassin.

--Eh bien! quoi? reprit la femme; ça vous vexe, madame? Excusez! fallait
prévenir... Quel âge donc qu'elle se croit, hein, Mélie? Sapristi! Tu
les choisis jeunes, toi, tu ne te gênes pas!...

Jupillon souriait en dessous, se dandinait, ricanait en dedans. Toute sa
personne laissait percer la joie lâche qu'ont les méchants à voir
souffrir ceux qui souffrent de les aimer.

--J'ai à te parler... à toi... pas ici... en bas, lui dit Germinie.

--Bien de l'agrément! Arrives-tu, Mélie? dit la femme à la capeline en
rallumant un bout de cigare éteint, oublié par Jupillon sur la table,
près d'un rond de citron.

--Qu'est-ce que tu veux? fit Jupillon remué malgré lui par l'accent de
Germinie.

--Viens!

Et elle se mit à marcher devant lui. Sur son passage, on se pressait, on
riait. Elle entendait des voix, des phrases, un murmure de huées.




XVII.


Jupillon promit à Germinie de ne plus retourner au bal. Mais le jeune
homme avait un commencement de réputation à la Brididi, dans ces
bastringues de barrière, à la _Boule-Noire_, à la _Reine Blanche_,
l'_Ermitage_. Il était devenu le danseur qui fait lever les
consommateurs des tables, le danseur qui suspend toute une salle à la
semelle de sa botte jetée à deux pouces au-dessus de sa tête, le danseur
qu'invitent et que rafraîchissent quelquefois, pour danser avec elles,
les danseuses de l'endroit. Le bal pour lui n'était plus seulement le
bal, c'était un théâtre, un public, une popularité, des
applaudissements, le murmure flatteur de son nom dans des groupes,
l'ovation d'une gloire de cancan dans le feu des quinquets.

Le dimanche, il n'alla pas à la _Boule-Noire_; mais le jeudi qui suivit
ce dimanche, il y retourna; et Germinie, voyant bien qu'elle ne pouvait
l'empêcher d'y aller, se décida à l'y suivre et à y rester tout le temps
qu'il y restait. Assise à une table, au fond, dans le coin le moins
éclairé de la salle, elle le suivait et le guettait des yeux pendant
toute la contre-danse; et le quadrille fini, s'il tardait, elle allait
le reprendre, le retirer presque de force des mains et des caresses des
femmes s'obstinant à le tirailler, à le retenir par un jeu de
méchanceté.

Comme bientôt on la connut, l'injure autour d'elle ne fut plus vague,
sourde, lointaine, comme au premier bal. Les paroles l'attaquèrent en
face, les rires lui parlèrent tout haut. Elle fut obligée de passer ses
trois heures dans des risées qui la désignaient, la montraient du doigt,
la nommaient, lui clouaient son âge sur la figure. Elle était à tout
moment obligée d'essuyer ce mot: la vieille! que les jeunes drôlesses
lui crachaient en passant, par-dessus l'épaule. Encore celles-là la
regardaient-elles; mais souvent des danseuses invitées à boire par
Jupillon, amenées par lui à la table où était Germinie, buvant le
saladier de vin chaud qu'elle payait, restaient accoudées, la joue sur
la main, paraissant ne pas voir qu'il y avait une femme là, avançant sur
sa place comme sur une place vide, et ne lui répondant pas quand elle
leur parlait. Germinie eût tué ces femmes que Jupillon lui faisait
régaler et qui la méprisaient tant qu'elles ne s'apercevaient pas
seulement de sa présence.

Il arriva qu'à bout de souffrances, révoltée de tout ce qu'elle buvait
là d'humiliations, elle eut l'idée de danser, elle aussi. Elle ne voyait
que ce moyen de ne pas laisser son amant à d'autres, de le tenir toute
la soirée, peut-être de l'attacher à son succès si elle avait la chance
de réussir. Tout un mois elle travailla, en cachette, pour arriver
danser. Elle répéta les figures, les pas. Elle força son corps, elle sua
à chercher ces coups de reins, ces tours de jupe qu'elle voyait
applaudir. Au bout de cela, elle se risqua: mais tout la démonta et
ajouta à sa gaucherie, le milieu hostile dans lequel elle se sentait,
les sourires d'étonnement et de pitié qui avaient couru sur les lèvres
lorsqu'elle avait pris place dans l'enceinte de la danse. Elle fut si
ridicule et si moquée qu'elle n'eut pas le courage de recommencer. Elle
se renfonça sombrement dans son coin obscur, n'en sortant que pour aller
chercher et ramener Jupillon avec la muette violence d'une femme qui
arrache son homme au cabaret et le remporte par le bras.

Le bruit se répandit bientôt dans la rue que Germinie allait à ces bals,
qu'elle n'en manquait pas un. La fruitière, chez laquelle Adèle avait
déjà bavardé, envoya son fils «pour voir;» il revint en disant que
c'était vrai, et raconta toutes les misères qu'on faisait à Germinie et
qui ne l'empêchaient pas de revenir. Alors il n'y eut plus de doute dans
le quartier sur les relations de la domestique de mademoiselle avec
Jupillon, relations que quelques âmes charitables contestaient encore.
Le scandale éclata, et, en une semaine, la pauvre fille, traînée dans
toutes les médisances du quartier, baptisée et saluée des plus sales
noms de la langue des rues, tomba d'un coup, de l'estime la plus
hautement témoignée, au mépris le plus brutalement affiché.

Jusque-là son orgueil--et il était grand--avait joui de ce respect, de
cette considération qui entoure, dans les quartiers de lorettes, la
domestique qui sert honnêtement une personne honnête. On l'avait
habituée à des égards, à des déférences, à des attentions. Elle était
part de ses camarades. Sa probité insoupçonnable, sa conduite dont il
n'y avait rien à dire, sa position de confiance chez mademoiselle, ce
qui rejaillissait sur elle de l'honorabilité de sa maîtresse, faisaient
que les marchands la traitaient sur un autre pied que les autres bonnes.
Ou lui parlait la casquette à la main; on lui disait toujours:
_mademoiselle Germinie_. On se dépêchait de la servir; on lui avançait
l'unique chaise de la boutique pour la faire attendre. Lors même qu'elle
marchandait, on restait poli avec elle, et on ne l'appelait pas râleuse.
Les plaisanteries un peu trop vives s'arrêtaient devant elle. Elle était
invitée aux grands repas, aux fêtes de famille, consultée sur les
affaires.

Tout changea dès que furent connues ses relations avec Jupillon, ses
assiduités à la _Boule-Noire_. Le quartier se vengea de l'avoir
respectée. Les bonnes éhontées de la maison s'approchèrent d'elle comme
d'une semblable. Une, dont l'amant était à Mazas, lui dit: «Ma chère.»
Les hommes l'abordèrent avec familiarité, la tutoyèrent du regard, du
ton, du geste, de la main. Les enfants mêmes, sur le trottoir, autrefois
dressés à lui faire «un beau serviteur,» se sauvèrent d'elle comme d'une
personne dont on leur avait dit d'avoir peur. Elle se sentait traitée
sous la main, servie à la diable. Elle ne pouvait faire un pas sans
marcher dans le mépris, et recevoir sa honte sur la joue.

Ce fut pour elle une horrible déchéance d'elle-même. Elle souffrit comme
si on lui arrachait, lambeau à lambeau, son honneur dans le ruisseau.
Mais à mesure qu'elle souffrait, elle se serrait contre son amour et se
cramponnait à lui. Elle ne lui en voulait pas, elle ne lui reprochait
rien. Elle s'y attachait par toutes les larmes qu'il faisait pleurer
son orgueil. Et toute repliée, resserrée sur sa faute, on la voyait dans
cette rue où elle passait tout à l'heure fière, et le front haut, aller
furtive et fuyante, l'échine basse, le regard oblique, inquiète d'être
reconnue, pressant le pas devant les boutiques qui lui balayaient leurs
médisances sur les talons.




XVIII.


Jupillon se plaignait sans cesse de l'ennui de travailler pour les
autres, de ne pas être «à ses pièces,» de ne pouvoir trouver dans la
bourse de sa mère quinze ou dix-huit cents francs. Il ne demandait pas
une plus grosse somme pour louer deux chambres, au rez-de-chaussée et
monter un petit fonds de ganterie. Et déjà il faisait ses plans et ses
rêves: il s'établirait dans le quartier, quartier excellent pour son
commerce, plein d'acheteuses et de gâcheuses de chevreaux à cinq francs.
Aux gants, il joindrait bientôt la parfumerie, les cravates; puis avec
de gros bénéfices, son fonds revendu, il irait prendre un magasin rue
Richelieu.

Chaque fois qu'il parlait de cela, Germinie lui demandait mille
explications. Elle voulait savoir tout ce qu'il faut pour s'établir.
Elle se faisait nommer les outils, les accessoires, indiquer leurs prix,
leurs débitants. Elle l'interrogeait sur son état, son travail, si
curieusement, si longuement, qu'à la fin Jupillon impatienté finissait
par lui dire:--Qu'est-ce que ça te fait tout ça? L'ouvrage m'embête déj
assez; ne m'en parle pas!

Un dimanche, elle montait avec lui vers Montmartre. Au lieu de prendre
par la rue Frochot, elle prit par la rue Pigalle.

--Mais ce n'est pas par là, lui dit Jupillon.--Je sais bien, dit-elle,
viens toujours.

Elle lui avait pris le bras et marchait en se détournant un peu de lui
pour qu'il ne vît pas ce qui passait sur son visage. Au milieu de la rue
Fontaine-Saint-Georges, elle l'arrêta brusquement devant deux fenêtres
de rez-de-chaussée, et lui dit:

--Tiens! Elle tremblait de joie.

Jupillon regarda: il vit entre les deux fenêtres sur une plaque
lettres de cuivre qui brillaient:

_Magasin de Ganterie_.

JUPILLON.

Il vit des rideaux blancs à la première fenêtre. À travers les carreaux
de la seconde, il aperçut des casiers, des cartons, et devant, le petit
établi de son état, avec les grands ciseaux, le pot à _retailles_, et le
couteau à _piquer_ pour _déborder_ les peaux.

--Ta clef est chez le portier, lui dit-elle.

Ils entrèrent dans la première pièce, dans le magasin.

Elle se mit à vouloir tout lui montrer. Elle lui ouvrait les cartons, et
elle riait. Puis poussant la porte de l'autre chambre:--Vois-tu, tu
n'étoufferas pas là comme dans la soupente de ta mère... Ça te plaît-il?
Oh! ce n'est pas beau, mais c'est propre... Je t'aurais voulu de
l'acajou.... Ça te plaît-il, cette descente de lit là?... Et le
papier... je je n'y pensais plus... Elle lui mit dans la main une
quittance de loyer.--Tiens! c'est pour six mois... Ah! dame, il faut que
tu te mettes tout de suite à gagner de l'argent... Voilà mes quatre sous
de la caisse d'épargne finis du coup... Ah! tiens, laisse-moi
m'asseoir... T'as l'air si content... ça me fait un effet... ça me
tourne... je n'ai plus de jambes....

Et elle se laissa glisser sur une chaise. Jupillon se pencha sur elle
pour l'embrasser.

--Ah! oui, il n'y en a plus, lui dit-elle, en lui voyant chercher de
l'œil ses boucles d'oreilles, c'est comme mes bagues... Tiens, vois-tu,
plus rien...

Et elle lui montra ses mains dégarnies des pauvres bijoux qu'elle avait
travaillé si longtemps à s'acheter.--Ç'a été le fauteuil, tout ça,
vois-tu... mais il est tout crin...

Et comme Jupillon restait devant elle avec l'air d'un homme embarrassé
qui cherche les phrases d'un remerciement:

--Mais tu es tout drôle... Qu'est-ce que tu as?... Ah! c'est pour ça?...
Et elle lui montra la chambre.--T'es bête!... je t'aime, n'est-ce pas?
Eh bien?

Germinie dit cela simplement, comme le cœur dit les choses sublimes.




XIX.


Elle devint enceinte.

D'abord elle douta, elle n'osait le croire. Puis, quand elle fut
certaine d'être grosse, une immense joie la remplit, une joie qui lui
noya l'âme. Son bonheur fut si grand et si fort qu'il étouffa d'un seul
coup les angoisses, les craintes, le tremblement de pensées qui se mêle
d'ordinaire à la maternité des femmes non mariées et leur empoisonne
l'attente de l'enfantement, la divine espérance vivante et remuante en
elles. L'idée du scandale de sa liaison découverte, de l'éclat de sa
faute dans le quartier, l'idée de cette chose abominable qui l'avait
fait toujours penser au suicide: le déshonneur, même la peur de se voir
découverte par mademoiselle, d'être chassée par elle, rien de tout cela
ne put toucher à sa félicité. Comme si elle l'eût déjà soulevé dans ses
bras devant elle, l'enfant qu'elle attendait ne lui laissait rien voir
que lui; et se cachant à peine, elle portait presque fièrement, sous les
regards de la rue, sa honte de femme dans l'orgueil et le rayonnement de
la mère qu'elle allait être.

Elle se désolait seulement d'avoir dépensé toutes ses économies, d'être
sans argent et en avance de plusieurs mois sur ses gages avec sa
maîtresse. Elle regrettait amèrement d'être pauvre pour recevoir son
enfant. Souvent, en passant rue Saint-Lazare, elle s'arrêtait devant un
magasin de blanc à l'étalage duquel étaient exposées des layettes
d'enfants riches. Elle dévorait des yeux tout ce joli linge ouvragé et
coquet, les bavettes de piqué, la longue robe à courte taille garnie de
broderies anglaises, toute cette toilette de chérubin et de poupée. Une
terrible envie, l'envie d'une femme grosse, la prenait de briser la
glace et de voler tout cela: derrière l'échafaudage de l'étalage, les
commis habitués à la voir stationner se la montraient en riant.

Puis encore par instants, dans ce bonheur qui l'inondait, dans ce
ravissement de joie qui soulevait tout son être, une inquiétude la
traversait. Elle se demandait comment le père accepterait son enfant.
Deux ou trois fois, elle avait voulu lui annoncer sa grossesse, et
n'avait pas osé. Enfin un jour, lui voyant la figure qu'elle attendait
depuis si longtemps pour lui tout dire, une figure où il y avait un peu
de tendresse, elle lui avoua, en rougissant et comme en lui demandant
pardon, ce qui la rendait si heureuse.--En voilà une idée! fit Jupillon.

Puis, quand elle l'eut assuré que ce n'était pas une idée, qu'elle était
positivement grosse de cinq mois:--De la chance! reprit le jeune
homme.--Merci! Et il jura.--Veux-tu me dire un peu, qu'est-ce qui lui
donnera la becquée, à ce moineau-là?

--Oh! sois tranquille!... il ne pâtira pas, ça me regarde... Et puis ça
sera si gentil!... N'aie pas peur, on ne saura rien... Je
m'arrangerai... Tiens! les derniers jours, je marcherai comme ça, la
tête en arrière... je ne porterai plus de jupons... je me serrerai, tu
verras!... On ne s'apercevra de rien, je te dis.... Un petit enfant,
nous deux, songe donc!

--Enfin puisque ça y est, ça y est, n'est-ce pas? fit le jeune homme.

--Dis donc, hasarda timidement Germinie, si tu le disais à ta mère?

--À m'man?.... Ah! non, par exemple... Il faut que tu accouches....
Ensuite de ça, nous apporterons le moutard à la maison... Ça lui donnera
un coup, et peut-être qu'elle nous lâchera son consentement.




XX.


Le jour des Rois arriva. C'était le jour d'un grand dîner donné
régulièrement chaque année par Mlle de Varandeuil. Elle invitait ce
jour-là tous les enfants de sa famille, ou de ses amitiés, petits ou
grands. À peine si le petit appartement pouvait les contenir. On était
obligé de mettre une partie des meubles sur le carré. Et l'on dressait
une table dans chacune des deux pièces qui formaient tout l'appartement
de mademoiselle. Pour les enfants, ce jour était une grande joie qu'ils
se promettaient huit jours d'avance. Ils montaient en courant
l'escalier, derrière les garçons pâtissiers. À table, ils mangeaient
trop sans être grondés. Le soir ils ne voulaient pas se coucher,
grimpaient sur les chaises, et faisaient un tapage qui donnait toujours
à Mlle de Varandeuil une migraine le lendemain; mais elle ne leur en
voulait pas: elle avait eu les bonheurs d'une fête de grand'mère à les
entendre, à les voir, à leur nouer par derrière la serviette blanche qui
les faisait paraître si roses. Et pour rien au monde elle n'eût manqué
de donner ce dîner, qui remplissait son appartement de vieille fille de
toutes ces petites têtes blondes de petits diables, et y mettait en un
jour du bruit, de la jeunesse et des rires pour un an.

Germinie était en train de faire ce dîner. Elle fouettait une crème dans
une terrine sur ses genoux, quand tout à coup elle sentit les premières
douleurs. Elle se regarda dans le bout de glace cassée qu'elle avait
au-dessus de son buffet de cuisine: elle se vit pâle. Elle descendit
chez Adèle:--Donne-moi le rouge à ta maîtresse, lui dit-elle. Et elle
s'en mit sur les joues. Puis elle remonta, et ne voulant pas s'écouter
souffrir, elle finit son dîner. Il fallait le servir, elle le servit. Au
dessert, pour donner des assiettes, elle s'appuyait aux meubles, se
retenait au dossier des chaises, cachant sa torture avec l'horrible
sourire crispé des gens dont les entrailles se tordent.

--Ah! çà, tu es malade?... lui dit sa maîtresse en la regardant.

--Oui, mademoiselle un peu... c'est peut-être le charbon, la cuisine...

--Allons, va te coucher... on n'a plus besoin de toi, tu desserviras
demain.

Elle redescendit chez Adèle.

--Ça y est, lui dit-elle, vite un fiacre... C'est rue de la Huchette,
que tu m'as dit, en face d'un planeur de cuivre, ta sage-femme, n'est-ce
pas? Tu n'as pas une plume, du papier?

Et elle se mit à écrire un mot pour sa maîtresse. Elle lui disait
qu'elle était trop souffrante, qu'elle allait à l'hôpital, qu'elle ne
lui disait pas où, parce qu'elle se fatiguerait à venir la voir, que
dans huit jours elle serait revenue.

--Voilà! fit Adèle essoufflée en lui donnant le numéro du fiacre.

--Je peux y rester... lui dit Germinie, pas un mot à mademoiselle...
Voilà tout... Jure-moi, pas un mot!

Elle descendait l'escalier, lorsqu'elle rencontra Jupillon:

--Tiens! fit-il, où vas-tu? tu sors?

--Je vais accoucher... Ça m'a pris dans la journée... Il y avait un
grand dîner... Ah! ç'a été dur!... Pourquoi viens-tu? Je t'avais dit de
ne jamais venir, je ne veux pas!

--C'est que... je vais te dire... dans ce moment-ci j'ai absolument
besoin de quarante francs. Mais là, vrai, absolument besoin.

--Quarante francs! Mais je n'ai que juste pour la sage-femme...

--C'est embêtant... voilà! Que veux-tu? Et il lui donna le bras pour
l'aider à descendre.--Cristi! je vais avoir du mal à les avoir tout de
même.

Il avait ouvert la portière de la voiture:--Où faut-il qu'il te mène?

--À la Bourbe... lui dit Germinie. Et elle lui glissa les quarante
francs dans la main.

--Laisse donc, fit Jupillon.

--Ah! va... là ou autre part! Et puis j'ai encore sept francs.

Le fiacre partit.

Jupillon resta un moment immobile sur le trottoir, regardant les deux
napoléons dans sa main. Puis il se mit à courir après le fiacre, et,
l'arrêtant, il dit à Germinie par la portière:

--Au moins, je vais te conduire?

--Non, je souffre trop... J'aime mieux être seule, lui répondit
Germinie, en se tortillant sur les coussins du fiacre.

Au bout d'une éternelle demi-heure, le fiacre s'arrêta rue de
Port-Royal, devant une porte noire surmontée d'une lanterne violette qui
annonçait aux étudiants en médecine de passage dans la rue qu'il y
avait, cette nuit-là et dans ce moment-là, la curiosité et l'intérêt
d'un accouchement laborieux à la Maternité.

Le cocher descendit de son siège et sonna. Le concierge, aidé d'une
fille de salle, prenant Germinie sous les bras, la monta à l'un des
quatre lits de la salle d'accouchement. Une fois dans le lit, ses
douleurs se calmèrent un peu. Elle regarda autour d'elle, vit les autres
lits vides, et au fond de l'immense pièce, une grande cheminée de
campagne flambante d'un grand feu devant lequel, accrochés à une barre
de fer, séchaient des langes, des draps, des alèses.

Une demi-heure après, Germinie accouchait; elle mit au monde une petite
fille. On roula son lit dans une autre salle. Elle était là depuis
plusieurs heures, abîmée dans ce doux affaissement de la délivrance qui
suit les épouvantables déchirements de l'enfantement, tout heureuse et
tout étonnée de vivre encore, nageant dans le soulagement et
profondément pénétrée du vague bonheur d'avoir créé. Tout à coup, un
cri:--Je me meurs! lui fit regarder à côté d'elle: elle vit une de ses
voisines jeter ses bras autour du cou d'une élève sage-femme de garde,
retomber presque aussitôt, remuer un instant sous les draps, puis ne
plus bouger. Presque au même instant, d'un lit à côté, il s'éleva un
autre, cri horrible, perçant, terrifié, le cri de quelqu'un qui voit la
mort: c'était une femme qui appelait avec des mains désespérées la jeune
élève; l'élève accourut, se pencha, et tomba raide évanouie par terre.

Alors le silence revint; mais entre ces deux mortes et cette demi-morte
que le froid du carreau mit plus d'une heure à faire revenir, Germinie
et les autres femmes encore vivantes dans la salle restèrent sans même
oser tirer la sonnette d'appel et de secours pendue dans chaque lit.

Il y avait alors à la Maternité une de ces terribles épidémies
puerpérales qui soufflent la mort sur la fécondité humaine, un de ces
empoisonnements de l'air qui vident, en courant, par rangées, les lits
des accouchées, et qui autrefois faisaient fermer la Clinique: on
croirait voir passer la peste, une peste qui noircit les visages en
quelques heures, enlève tout, emporte les plus fortes, les plus jeunes,
une peste qui sort des berceaux, la Peste noire des mères! C'était tout
autour de Germinie, à toute heure, la nuit surtout, des morts telles
qu'en fait la fièvre de lait, des morts qui semblaient violer la nature,
des morts tourmentées, furieuses de cris, troublées d'hallucination et
de délire, des agonies auxquelles il fallait mettre la camisole de force
de la folie, des agonies qui s'élançaient tout à coup, hors d'un lit, en
emportant les draps, et faisaient frissonner toute la salle de l'idée de
voir revenir les mortes de l'amphithéâtre! La vie s'en allait là comme
arrachée du corps. La maladie même y avait une forme d'horreur et une
monstruosité d'apparence. Dans les lits, aux lueurs des lampes, les
draps se soulevaient vaguement et horriblement, au milieu, sous les
enflures de la péritonite.

Pendant cinq jours, Germinie, pelotonnée et se ramassant dans son lit,
fermant comme elle pouvait les yeux et les oreilles, eut la force de
combattre toutes ces terreurs et de n'y céder que par moments. Elle
voulait vivre et elle se rattachait à ses forces par la pensée de son
enfant, par le souvenir de mademoiselle. Mais le sixième jour, elle fut
à bout d'énergie, son courage l'abandonna. Un froid lui passa dans
l'âme. Elle se dit que tout était fini. Cette main que la mort vous pose
sur l'épaule, le pressentiment de mourir, la touchait déjà. Elle sentait
cette première atteinte de l'épidémie, la croyance de lui appartenir et
l'impression d'en être déjà à demi possédée. Sans se résigner, elle
s'abandonnait. À peine si sa vie, vaincue d'avance, faisait encore
l'effort de se débattre. Elle en était là, lorsqu'une tête se pencha,
comme une lumière, sur son lit.

C'était la tête de la plus jeune des élèves, une tête blonde, aux grands
cheveux d'or, aux yeux bleus si doux que les mourantes voyaient le ciel
s'y ouvrir. En l'apercevant, les femmes dans le délire disaient:--Tiens!
la sainte Vierge!

--Mon enfant, dit l'élève à Germinie, vous allez demander tout de suite
votre permis. Il faut vous en aller. Vous vous mettrez bien chaudement.
Vous vous garnirez bien... Aussitôt que vous serez chez vous couchée,
vous prendrez quelque chose de bouillant, de la tisane, du tilleul...
Vous tâcherez de suer... Comme ça, vous n'aurez pas de mal... Mais
allez-vous-en... Ici, cette nuit, fit-elle en promenant son regard sur
les lits, il ne ferait pas bon pour vous... Ne dites pas que c'est moi
qui vous fais partir: vous me feriez mettre à la porte...




XXI.


Germinie se rétablit en quelques jours. La joie et l'orgueil d'avoir
donné le jour à une petite créature où sa chair était mêlée à la chair
de l'homme qu'elle aimait, le bonheur d'être mère, la sauvèrent des
suites d'une couche mal soignée. Elle revint à la santé, et elle eut
vivre un air de plaisir que sa maîtresse ne lui avait jamais vu.

Tous les dimanches, quelque temps qu'il fît, elle s'en allait sur les
onze heures: mademoiselle croyait qu'elle allait voir une amie à la
campagne, et elle était enchantée du bien que faisaient à sa bonne ces
journées au grand air. Germinie prenait Jupillon qui se laissait emmener
sans trop rechigner, et ils partaient pour Pommeuse où était l'enfant,
et, où les attendait un bon déjeuner commandé par la mère. Une fois dans
le wagon du chemin de fer de Mulhouse, Germinie ne parlait plus, ne
répondait plus. Penchée à la portière, elle semblait avoir toutes ses
pensées devant elle. Elle regardait, comme si son désir voulait dépasser
la vapeur. Le train à peine arrêté, elle sautait, jetait son billet
l'homme des billets, et courait dans le chemin de Pommeuse, laissant
Jupillon derrière elle. Elle approchait, elle arrivait, elle y était:
c'était là! Elle fondait sur son enfant, l'enlevait des bras de la
nourrice avec des mains jalouses,--des mains de mère!--le pressait, le
serrait, l'embrassait, le dévorait de baisers, de regards, de rires!
Elle l'admirait un instant, puis égarée, bienheureuse, folle d'amour, le
couvrait jusqu'au bout de ses petits pieds nus des tendresses de sa
bouche. On déjeunait. Elle s'attablait, l'enfant sur ses genoux, et ne
mangeait pas: elle l'avait tant embrassé qu'elle ne l'avait pas encore
vu, et elle se mettait à chercher, à détailler la ressemblance de la
petite avec eux deux. Un trait était à lui, un autre à elle:--C'est ton
nez... c'est mes yeux... Elle aura les cheveux comme les tiens avec le
temps... Ils friseront!... Vois-tu, voilà tes mains... c'est tout toi...
Et c'était pendant des heures ce radotage intarissable et charmant des
femmes qui veulent faire à un homme la part de leur fille. Jupillon se
prêtait à tout cela sans trop d'impatience, grâce à des cigares à trois
sous que Germinie tirait de sa poche et qu'elle lui donnait un à un.
Puis il avait trouvé une distraction: au bout du jardin passait le
Morin. Jupillon était parisien: il aimait la pêche à la ligne.

Et l'été venu, ils se tenaient là toute la journée, au fond du jardin,
au bord de l'eau, Jupillon sur une planche à laver jetée sur deux
piquets, sa ligne à la main, Germinie, son enfant dans sa jupe, assise
par terre sous le néflier penché sur la rivière. Le jour étincelait; le
soleil brûlait la grande eau courante d'où se levaient des éclairs de
miroir. C'était comme une joie de feu du ciel et de la rivière, au
milieu de laquelle Germinie tenait sa fille debout et la faisait
piétiner sur elle, nue et rose, avec sa brassière écourtée, la peau
tremblante de soleil par places, la chair frappée de rayons comme de la
chair d'ange qu'elle avait vue dans les tableaux. Elle ressentait de
divines douceurs, quand la petite, avec ces mains tâtillonnantes des
enfants qui ne parlent pas encore, lui touchait le menton, la bouche,
les joues, s'obstinait à lui mettre les doigts dans les yeux, les
arrêtait, en jouant, sur son regard, et promenait sur tout son visage le
chatouillement et le tourment de ces chères petites menottes qui
semblent chercher à l'aveuglette la face d'une mère: c'était comme si la
vie et la chaleur de son enfant lui erraient sur la figure. De temps en
temps, envoyant par-dessus la tête de la petite la moitié de son sourire
à Jupillon, elle lui criait:--Mais regarde-la donc!

Puis, l'enfant s'endormait avec cette bouche ouverte qui rit au sommeil.
Germinie se penchait sur son souffle; elle écoutait son repos. Et peu
peu bercée à cette respiration d'enfant, elle s'oubliait délicieusement
à regarder ce pauvre lieu de son bonheur, le jardin agreste, les
pommiers aux feuilles garnies de petits escargots jaunes, aux pommes
rosées du côté du midi, les _rames_ où s'enroulaient, au pied, tordues
et grillées, les tiges de pois, le carré de choux, les quatre tournesols
dans le petit rond au milieu de l'allée; puis, tout près d'elle, au bord
de la rivière, les places d'herbe remplies de _foirolle_, les têtes
blanches des orties contre le mur, les boîtes de laveuses et les
bouteilles d'eau de lessive, la botte de paille éparpillée par la folie
d'un jeune chien sortant de l'eau. Elle regardait et rêvait. Elle
songeait au passé, en ayant son avenir sur les genoux. De l'herbe, des
arbres, de la rivière qui étaient là, elle refaisait, avec le souvenir,
le rustique jardin de sa rustique enfance. Elle revoyait les deux
pierres descendant à l'eau où sa mère, avant de la coucher, l'été, lui
lavait les pieds quand elle était toute petite...

--Dites donc, père Remalard, dit, par une des plus chaudes journées
d'août, Jupillon, posté sur sa planche, au bonhomme qui le
regardait,--savez-vous que ça ne pique pas pour un liard avec le ver
rouge?

--Y faudrait de l'asticot, dit sentencieusement le paysan.

--Eh bien! on se payera de l'asticot! Père Remalard, faut avoir un mou
de veau jeudi, vous m'accrocherez ça dans c't arbre... et dimanche nous
verrons bien.

Le dimanche, Jupillon fit une pêche miraculeuse, et Germinie entendit la
première syllabe sortir de la bouche de sa fille.




XXII.


Le mercredi matin, en descendant, Germinie trouva une lettre pour elle.
Dans cette lettre, écrite au revers d'une quittance de blanchisseur, la
femme Remalard lui disait que son enfant était tombée malade presque
aussitôt qu'elle était partie; que depuis elle allait toujours plus mal;
qu'elle avait consulté le docteur; qu'il lui avait parlé d'une mauvaise
mouche qui avait piqué la petite; qu'elle avait été la faire voir une
seconde fois; qu'elle ne savait plus que faire; qu'elle avait fait faire
des pèlerinages pour elle. La lettre finissait: «Si vous voyiez comme
j'ai de l'embarras pour votre petite... si vous voyiez comme elle est
gentille quand elle n'endure pas de mal!»

Cette lettre fit à Germinie l'effet d'un grand coup qui vous pousse en
avant. Elle sortit et se dirigea machinalement du côté du chemin de fer
qui menait chez sa petite. Elle était en cheveux et en pantoufles; mais
elle n'y songeait pas. Il fallait qu'elle vît son enfant, qu'elle le vît
tout de suite. Après, elle reviendrait. Elle pensa un moment au déjeuner
de mademoiselle, puis l'oublia. Tout à coup, à mi-chemin dans la rue,
elle vit l'heure à l'horloge d'un bureau de fiacres: elle se rappela
qu'il n'y avait pas de départ à cette heure-là. Elle retourna sur ses
pas, se dit qu'elle allait bâcler le déjeuner, puis qu'elle trouverait
un prétexte pour être libre le reste de la journée. Mais le déjeuner
servi, elle ne trouva rien: elle avait la tête si pleine de son enfant
qu'elle ne put inventer un mensonge; son imagination était stupide. Et
puis, si elle avait parlé, demandé, elle aurait éclaté; elle se sentait
sur les lèvres: C'est pour voir ma petite! La nuit, elle n'osa se
sauver; mademoiselle avait été un peu souffrante la nuit précédente:
elle avait peur qu'elle n'eût besoin d'elle.

Le lendemain, quand elle entra chez mademoiselle avec une histoire
imaginée la nuit, toute prête à lui demander à sortir, mademoiselle lui
dit, en lisant la lettre qu'elle lui avait remontée de chez le
portier:--Ah! c'est ma vieille de Belleuse qui a besoin de toi toute la
journée pour l'aider à ses confitures... Allons, mes deux œufs, en
poste, et décampe... Hein, quoi, ça te chiffonne?.. Qu'est-ce qu'il y a?

--Moi?.. mais pas du tout, eut la force de dire Germinie.

Tout ce long jour, elle le passa au feu des bassines, au ficèlement des
pots, dans la torture des gens que la vie cloue loin du mal de ceux
qu'ils aiment. Elle eut le déchirement des malheureux qui ne peuvent
aller où sont leurs inquiétudes, et creusant jusqu'au fond le désespoir
de l'éloignement et de l'incertitude, se figurent à toute minute qu'on
va mourir sans eux.

En ne trouvant pas de lettre le jeudi soir, pas de lettre le vendredi
matin, elle se rassura. Si la petite allait plus mal, la nourrice lui
aurait écrit. La petite allait mieux; elle se la figurait sauvée,
guérie. Cela manque toujours de mourir, et cela reprend si vite, les
enfants! Et puis la sienne était forte. Elle se décida à attendre,
patienter jusqu'au dimanche dont elle n'était plus séparée que par
quarante-huit heures, trompant le reste de ses craintes avec les
superstitions qui disent oui à l'espérance, se persuadant que sa fille
était «réchappée,» parce que le matin la première personne qu'elle avait
rencontrée était un homme, parce qu'elle avait vu dans la rue un cheval
rouge, parce qu'elle avait deviné qu'un passant tournerait à telle rue,
parce qu'elle avait remonté un étage en tant d'enjambées.

Le samedi, dans la matinée, en entrant chez la mère Jupillon, elle la
trouva en train de pleurer de grosses larmes sur une motte de beurre
qu'elle recouvrait d'un linge mouillé.

--Ah! c'est vous, fit la mère Jupillon. Cette pauvre charbonnière!...
J'en pleure, tenez! Elle sort d'ici... C'est que vous ne savez pas...
Ils ne peuvent se faire la figure propre dans leur état qu'avec du
beurre... Et voilà que son amour de petite fille... Elle est à la mort,
vous savez, ce chéri d'enfant... Ce que c'est que de nous! Ah! mon Dieu,
oui... Eh bien! elle lui a dit comme ça tout à l'heure: Maman, je veux
que tu me débarbouilles au beurre, tout de suite... pour le bon Dieu...
Hi! hi!

Et la mère Jupillon se mit à sangloter.

Germinie s'était sauvée. De la journée elle ne put tenir en place. À
tout moment, elle montait dans sa chambre préparer les petites affaires
qu'elle voulait apporter à sa petite le lendemain, pour la mettre
«blanchement,» lui faire une petite toilette de ressuscitée. Comme elle
redescendait le soir pour aller coucher mademoiselle, Adèle lui remit
une lettre qu'elle avait trouvée pour elle en bas.




XXIII.


Mademoiselle avait commencé à se déshabiller, quand Germinie entra dans
sa chambre, fît quelques pas, se laissa tomber sur une chaise, et
presque aussitôt, après deux ou trois soupirs, longs, profonds, arrachés
et douloureux, mademoiselle la vit, se renversant et se tordant, rouler
à bas de la chaise et tomber à terre. Elle voulut la relever; mais
Germinie était agitée de mouvements convulsifs si violents que la
vieille femme fut obligée de laisser retomber sur le parquet ce corps
furieux dont tous les membres contractés et ramassés un moment sur
eux-mêmes se lançaient à droite, à gauche, au hasard, partaient avec le
bruit sec de la détente d'un ressort, jetaient à bas tout ce qu'ils
cognaient. Aux cris de mademoiselle sur le carré, une bonne courut chez
un médecin d'à côté qu'elle ne trouva pas; quatre autres femmes de la
maison aidèrent mademoiselle à enlever Germinie et à la porter sur le
lit de sa chambre, où on l'étendit, après lui avoir coupé les lacets de
son corset.

Les terribles secousses, les détentes nerveuses des membres, les
craquements de tendons avaient cessé; mais sur le cou, sur la poitrine
que découvrait la robe dégrafée, passaient des mouvements ondulatoires
pareils à des vagues levées sous la peau et que l'on voyait courir
jusqu'aux pieds, dans un frémissement de jupe. La tête renversée, la
figure rouge, les yeux pleins d'une tendresse triste, de cette angoisse
douce qu'ont les yeux des blessés, de grosses veines se dessinant sous
le menton, haletante et ne répondant pas aux questions, Germinie portait
les deux mains à sa gorge, à son cou, et les égratignait; elle semblait
vouloir arracher de là la sensation de quelque chose montant et
descendant au dedans d'elle. Vainement on lui faisait respirer de
l'éther, boire de l'eau de fleur d'oranger: les ondes de douleur qui
passaient dans son corps continuaient à le parcourir; et dans son visage
persistait cette même expression de douceur mélancolique et d'anxiété
sentimentale qui semblait mettre une souffrance d'âme sur la souffrance
de chair de tous ses traits. Longtemps, tout parut blesser ses sens et
les affecter douloureusement, l'éclat de la lumière, le bruit des voix,
le parfum des choses. Enfin, au bout d'une heure, tout à coup des
pleurs, un déluge s'échappant de ses yeux, emportait la terrible crise.
Ce ne fut plus qu'un tressaillement de loin en loin, dans ce corps
accablé, bientôt apaisé par la lassitude, par un brisement général. Il
fallut porter Germinie dans sa chambre.

La lettre que lui avait remise Adèle, était la nouvelle de la mort de sa
fille.




XXIV.


À la suite de cette crise, Germinie tomba dans un abrutissement de
douleur. Pendant des mois, elle resta insensible à tout; pendant des
mois, envahie et remplie tout entière par la pensée du petit être qui
n'était plus, elle porta dans ses entrailles la mort de son enfant comme
elle avait porté sa vie. Tous les soirs, quand elle remontait dans sa
chambre, elle tirait de la malle placée au pied de son lit le béguin et
la brassière de sa pauvre chérie. Elle les regardait, elle les touchait;
elle les étendait sur sa couverture; elle restait des heures à pleurer
dessus, à les baiser, à leur parler, à leur dire les mots qui font
causer le chagrin d'une mère avec l'ombre d'une petite fille.

Pleurant sa fille, la malheureuse se pleurait elle-même. Une voix lui
murmurait que, cet enfant vivant, elle était sauvée; que cet enfant
aimer, c'était sa Providence; que tout ce qu'elle redoutait d'elle-même
irait sur cette tête et s'y sanctifierait, ses tendresses, ses
élancements, ses ardeurs, tous les feux de sa nature. Il lui semblait
sentir d'avance son cœur de mère apaiser et purifier son cœur de femme.
Dans sa fille, elle voyait je ne sais quoi de céleste qui la rachèterait
et la guérirait, comme un petit ange de délivrance, sorti de ses fautes
pour la disputer et la reprendre aux influences mauvaises qui la
poursuivaient et dont elle se croyait parfois possédée.

Quand elle commença à sortir de ce premier anéantissement de son
désespoir, quand, la perception de la vie et la sensation des choses lui
revenant, elle regarda autour d'elle avec des yeux qui voyaient, elle
fut réveillée de sa douleur par une amertume plus aiguë.

Devenue trop grosse, trop lourde pour le service de sa crémerie, et
trouvant qu'elle avait encore trop à faire malgré tout ce que faisait
Germinie, Mme Jupillon avait fait venir pour l'aider une nièce de son
pays. C'était la jeunesse de la campagne que cette petite, une femme où
il y avait encore de l'enfant, vive et vivace, les yeux noirs et pleins
de soleil, les lèvres comme une chair de cerise, pleines, rondes et
rouges, l'été de son pays dans le teint, la chaleur de la santé dans le
sang. Ardente et naïve, la jeune fille était allée, aux premiers jours,
vers son cousin, simplement, naturellement, par cette pente d'un même
âge qui fait chercher la jeunesse à la jeunesse. Elle s'était jetée
au-devant de lui avec l'impudeur de l'innocence, une effronterie
candide, les libertés qu'apprennent les champs, la folie heureuse d'une
riche nature, toutes sortes d'audaces, d'ignorances, d'ingénuités
hardies et de coquetteries rustiques contre lesquelles la vanité de son
cousin n'avait point su se défendre. À côté de cette enfant, Germinie
n'eut plus de repos. La jeune fille la blessait à toutes les minutes,
par sa présence, son contact, ses caresses, tout ce qui avouait l'amour
dans son corps amoureux. L'occupation qu'elle avait de Jupillon, le
service qui l'approchait de lui, les émerveillements de provinciale
qu'elle lui montrait, les demi-confidences qu'elle laissait venir à ses
lèvres, le jeune homme sorti, sa gaîté, ses plaisanteries, sa bonne
humeur bien portante, tout exaspérait Germinie, tout soulevait en elle
de sourdes colères; tout blessait ce cœur entier et si jaloux que les
animaux mêmes le faisaient souffrir en paraissant aimer quelqu'un qu'il
aimait.

Elle n'osait parler à la mère Jupillon, lui dénoncer la petite, de peur
de se trahir; mais toutes les fois qu'elle se trouvait seule avec
Jupillon, elle éclatait en récriminations, en plaintes, en querelles.
Elle lui rappelait une circonstance, un mot, quelque chose qu'il avait
fait, dit, répondu, un rien oublié par lui, et qui saignait toujours en
elle.--Es-tu folle? lui disait Jupillon, une gamine!...--Une gamine,
ça?... laisse donc! qu'elle a des yeux que tous les hommes la regardent
dans la rue!.. L'autre jour je suis sortie avec elle... j'étais
honteuse... Je ne sais pas comment elle a fait, nous avons été suivies
tout le temps par un monsieur...--Eh bien! qu'est-ce qu'il y a? Elle est
jolie, voilà!--Jolie! jolie! Et sur ce mot Germinie se jetait, comme
coups de griffes, sur la figure de la jeune fille, et la déchirait en
paroles enragées.

Souvent elle finissait par dire à Jupillon:--Tiens! tu l'aimes!--Eh
bien! après? répondait Jupillon auquel ne déplaisaient pas ces disputes,
la vue et le jeu de cette colère qu'il piquait avec des taquineries,
l'amusement de cette femme qu'il voyait, sous ses sarcasmes et son
sang-froid, perdre à demi la raison, s'égarer, trébucher dans un
commencement de folie, donner de la tête contre les murs.

À la suite de ces scènes, qui se répétaient, revenaient presque chaque
jour, une révolution se faisait dans ce caractère mobile, extrême et
sans milieu, dans cette âme où les violences se touchaient. Longuement
empoisonné, l'amour se décomposait et se tournait en haine. Germinie se
mettait à détester son amant, à chercher tout ce qui pouvait le lui
faire détester davantage. Et sa pensée revenant à sa fille, à la perte
de son enfant, à la cause de sa mort, elle se persuadait que c'était lui
qui l'avait tuée. Elle lui voyait des mains d'assassin. Elle le prenait
en horreur, elle s'éloignait, se sauvait de lui comme de la malédiction
de sa vie, avec l'épouvante qu'on a de quelqu'un qui est votre Malheur!




XXV.


Un matin, après une nuit où elle avait retourné en elle toutes ses idées
de désolation et de haine, entrant chez la crémière prendre ses quatre
sous de lait, Germinie trouva dans l'arrière-boutique deux ou trois
bonnes de la rue qui «tuaient le ver.» Attablées, elles sirotaient des
cancans et des liqueurs.

--Tiens! dit Adèle, en frappant de son verre contre la table, te v'l
déjà, mademoiselle de Varandeuil?

--Qu'est-ce que c'est que ça? fit Germinie en prenant le verre d'Adèle.
J'en veux...

--T'as si soif que ça à ce matin?... De l'eau-de-vie et de l'absinthe,
rien que ça!... le _mélo_ de mon _piou_, tu sais bien? le militaire...
il ne buvait que ça... C'est raide, hein?

--Ah! oui, dit Germinie avec le mouvement de lèvres et le plissement
d'yeux d'un enfant auquel on donne un verre de liqueur au dessert d'un
grand dîner.

--C'est bon tout de même...--Son cœur se levait.--Madame Jupillon... la
bouteille par ici... je paye.

Et elle jeta de l'argent sur la table. Au bout de trois verres, elle
cria:--Je suis _paf_! Et elle partit d'un éclat de rire.

Mlle de Varandeuil avait été ce matin-là toucher son petit semestre de
rentes. Quand elle rentra à onze heures, elle sonna une fois, deux fois:
rien ne vint. Ah! se dit-elle, elle sera descendue. Elle ouvrit avec sa
clef, alla à sa chambre, entra: les matelas et les draps de son lit en
train d'être fait retombaient jetés sur deux chaises; et Germinie était
étendue en travers de la paillasse, dormant inerte, comme une masse,
dans l'avachissement d'une soudaine léthargie.

Au bruit de mademoiselle, Germinie se releva d'un bond, passa sa main
sur ses yeux:--Hein? fit-elle, comme si on l'appelait; son regard
rêvait.

--Qu'est-ce qu'il y a? fit Mlle de Varandeuil effrayée. Tu es tombée?
As-tu quelque chose?

--Moi! non, répondit Germinie, j'ai dormi... Quelle heure est-il? Ce
n'est rien... Ah! c'est bête...

Et elle se mit à fourrager la paillasse en tournant le dos à sa
maîtresse pour lui cacher le rouge de la boisson sur son visage.




XXVI.


Un dimanche matin, Jupillon s'habillait dans la chambre que lui avait
meublée Germinie. Sa mère assise le contemplait avec cet ébahissement
d'orgueil qu'ont les yeux des mères du peuple devant un fils qui se met
en _monsieur_.--C'est que t'es mis comme le jeune homme du premier! lui
dit-elle. On dirait son paletot... C'est pas pour dire, mais le riche te
va joliment, à toi...

Jupillon, en train de faire le nœud de sa cravate, ne répondit pas.

--Tu vas en faire, de ces malheureuses! reprit la mère Jupillon, et
donnant à sa voix un ton d'insinuation caressante:--Dis donc, bibi, que
je te dise, grand mauvais sujet: les jeunesses qui fautent, tant pis
pour elles! ça les regarde, c'est leur affaire... Tu es un homme,
n'est-ce pas?... t'as l'âge, t'as le physique, t'as tout... Moi je peux
pas toujours te tenir à l'attache... Alors, que je m'ai dit, autant
l'une que l'autre... Va pour celle-là... Et j'ai fait celle qui ne voit
rien... Eh bien! oui, pour Germinie... Comme t'avais là ton agrément...
Ça t'empêchait de manger ton argent avec de mauvaises femmes... et puis
je n'y voyais pas d'inconvénients à cette fille, jusqu'à maintenant...
Mais c'est plus ça à c't'heure... Ils font des histoires dans le
quartier... un tas d'horreurs qu'ils disent sur nous... Des vipères,
quoi!... Tout ça, nous sommes au-dessus, je sais bien... Quand on a été
honnête toute sa vie, Dieu merci!... Mais on ne sait jamais ce qui
retourne: mademoiselle n'aurait qu'à mettre le nez dans les affaires de
sa bonne... Moi d'abord la justice, rien que l'idée, ça me retourne les
sens... Qu'est-ce que tu dis de ça, hein, bibi?

--Dame, maman... ce que tu voudras.

--Ah! je savais bien que tu l'aimais, ta bonne chérie de maman! fit en
l'embrassant la monstrueuse femme.--Eh bien! invite-la à dîner ce
soir... Tu monteras deux bouteilles de notre Lunel... du deux francs...
de celui qui tape... Et qu'elle vienne sûr... Fais-lui des yeux...
qu'elle croie que c'est aujourd'hui le grand jour... Mets tes beaux
gants: tu seras plus révérend...

Le soir Germinie arriva sur les sept heures, tout heureuse, toute gaie,
tout espérante, la tête remplie de rêves par l'air de mystère mis par
Jupillon à l'invitation de sa mère. L'on dîna, l'on but, l'on rit. La
mère Jupillon commença à laisser tomber des regards émus, mouillés,
noyés sur le couple assis en face d'elle. Au café, elle dit, comme pour
rester seule avec Germinie:--Bibi, tu sais que tu as une course à faire
ce soir...

Jupillon sortit. Mme Jupillon, tout en prenant son café à petites
gorgées, tourna alors vers Germinie le visage d'une mère qui demande le
secret d'une fille, et enveloppe d'avance sa confession du pardon de ses
indulgences. Un instant, les deux femmes restèrent ainsi, silencieuses,
l'une attendant que l'autre parlât, l'autre ayant le cri de son cœur au
bord de ses lèvres. Tout à coup Germinie s'élança de sa chaise et se
précipita dans les bras de la grosse femme:--Si vous saviez, Mme
Jupillon!...

Elle parlait, pleurait, embrassait.--Oh! vous ne m'en voudrez pas!... Eh
bien! oui, je l'aime... j'en ai eu un enfant... C'est vrai, je l'aime...
Voilà trois ans...

À chaque mot, la figure de Mme Jupillon s'était refroidie et glacée.
Elle écarta sèchement Germinie, et de sa voix la plus dolente, avec un
accent de lamentation et de désolation désespérée, elle se mit à dire
comme une personne qui suffoque:--Oh! mon Dieu!... vous!... me dire des
choses comme ça!... à moi!... à sa mère!... en face! Mon Dieu,
faut-il!... Mon fils... un enfant... un innocent d'enfant! Vous avez eu
le front de me le débaucher!... Et vous me dites encore que c'est vous!
Non, ce n'est pas Dieu possible!... Moi qui avais si confiance... C'est
à ne plus pouvoir vivre... Il n'y a donc plus de sûreté en ce monde!...
Ah! mademoiselle, tout de même, je n'aurais jamais cru ça de vous!...
Bon! voilà des choses qui me tournent... Ah! tenez, ça me fait une
révolution... je me connais, je suis capable d'en faire une maladie!

--Madame Jupillon! madame Jupillon! murmurait d'un ton d'imploration
Germinie en se mourant de honte et de douleur sur la chaise où elle
était retombée. Je vous demande pardon... Ç'a été plus fort que moi...
Et puis je pensais... j'avais cru...

--Vous aviez cru!... Ah! mon Dieu, vous aviez cru! Qu'est-ce que vous
aviez cru? Vous la femme de mon fils, n'est-ce pas? Ah! Seigneur Dieu!
c'est-il possible, ma pauvre enfant?

Et prenant, à mesure qu'elle lançait à Germinie de ces mots qui font
plaie, une voix plus plaintive et plus gémissante, la mère Jupillon
reprit:--Mais, ma pauvre fille, voyons, faut une raison... Qu'est-ce que
j'ai toujours dit? Que ça serait à faire, si vous aviez dix ans de moins
sur votre naissance. Voyons, votre date, c'est 1820 que vous m'avez
dit... et nous voilà en 49... Vous marchez sur vos trente ans,
savez-vous, ma brave enfant... Tenez! ça me fait mal de vous dire ça...
Je voudrais tant ne pas vous faire de la peine... Mais il n'y a qu'
vous voir, ma pauvre demoiselle... Que voulez-vous? C'est l'âge... Vos
cheveux... on mettrait un doigt dans votre raie...

--Mais, dit Germinie en qui une noire colère commençait à gronder, ce
qu'il me doit, votre fils?... Mon argent? L'argent que j'ai retiré de la
caisse d'épargne, l'argent que j'ai emprunté pour lui, l'argent que
j'ai...

--Ah! de l'argent? il vous doit? Ah! oui, ce que vous lui avez prêté
pour commencer à travailler... Eh bien! v'la-t-il pas! Est-ce que vous
croyez avoir affaire à des voleurs? Est-ce qu'on a envie de vous le
nier, votre argent, quoiqu'il n'y ait pas de papier... à preuve que
l'autre jour... ça me revient... cet honnête homme d'enfant voulait
faire l'écrit de ça, au cas qu'il viendrait à mourir... Mais tout de
suite, on est des filous, voilà, ça ne fait pas un pli! Ah! mon Dieu, si
c'est la peine de vivre dans un temps comme ça! Ah! je suis bien punie
de m'être attachée à vous! Mais tenez, voilà que j'y vois clair
présent... Ah! vous êtes politique, vous!... Vous avez voulu vous payer
mon fils, et pour toute la vie!... Excusez! Ah! bien merci... C'est
moins cher de vous le rendre, votre argent... Le reste d'un garçon de
café!... mon pauvre cher enfant!... Dieu l'en préserve!

Germinie avait arraché de la patère son châle et son chapeau. Elle était
dehors.




XXVII.


Mademoiselle était assise dans son grand fauteuil au coin de la cheminée
où dormait toujours un peu de braise sous les cendres. Son serre-tête
noir, abaissé sur les rides de son front, lui descendait presque
jusqu'aux yeux. Sa robe noire, en forme de fourreau, laissait pointer
ses os, plissait maigrement sur la maigreur de son corps et tombait tout
droit de ses genoux. Un petit châle noir croisé était noué derrière son
dos à la façon des petites filles. Elle avait posé sur ses cuisses ses
mains retournées et à demi ouvertes, de pauvres mains de vieille femme,
gauches et raidies, enflées aux articulations et aux nœuds des doigts
par la goutte. Enfoncée dans la pose fléchie et cassée qui fait soulever
la tête aux vieillards pour vous voir et vous parler, elle se tenait
ramassée et comme enterrée dans tout ce noir d'où ne sortaient que son
visage jauni par la bile des tons du vieil ivoire, et la flamme chaude
de son regard brun. À la voir, à voir ces yeux vivants et gais, ce corps
misérable, cette robe de pauvreté, cette noblesse à porter l'âge en tous
ses deuils, on eût cru voir une fée aux Petits-Ménages.

Germinie était à côté d'elle. La vieille demoiselle se mit à lui
dire:--Il y est toujours le bourrelet sous la porte, hein, Germinie?

--Oui, mademoiselle.

--Sais-tu, ma fille, reprit Mlle de Varandeuil après un silence, sais-tu
que quand on est né dans un des plus beaux hôtels de la rue Royale...
qu'on a dû posséder le Grand et le Petit-Charolais... qu'on a dû avoir
pour campagne le château de Clichy-la-Garenne... qu'il fallait deux
domestiques pour porter le plat d'argent sur lequel on servait le rôti
chez votre grand'mère... sais-tu qu'il faut encore pas mal de
philosophie,--et mademoiselle se passa avec difficulté une main sur les
épaules,--pour se voir finir ici... dans ce diable de nid à rhumatismes
où, malgré tous les bourrelets du monde, il vous passe de ces gueux de
courants d'air... C'est cela, ranime un peu le feu...

Et allongeant ses pieds vers Germinie agenouillée devant la cheminée,
les lui mettant, en riant, sous le nez:--Sais-tu qu'il en faut pas mal
de cette philosophie-là... pour porter des bas percés!... Bête! ce n'est
pas pour te gronder; je sais bien, tu ne peux tout faire... Par exemple,
tu pourrais bien faire venir une femme pour raccommoder... Ce n'est pas
bien difficile... Pourquoi ne dis-tu pas à cette petite qui est venue
l'année dernière? Elle avait une figure qui me revenait.

--Oh! elle était noire comme une taupe, mademoiselle.

--Bon! j'étais sûre... Toi d'abord, tu ne trouves jamais personne de
bien... Ce n'est pas vrai ça? Mais est-ce que ce n'était pas une nièce
la mère Jupillon? On pourrait la prendre un jour... deux jours par
semaine...

--Jamais cette traînée-là ne remettra les pieds ici.

--Allons, encore des histoires! Tu es étonnante toi pour adorer les
gens, et puis ne plus pouvoir les voir... Qu'est-ce qu'elle t'a fait?

--C'est une perdue, je vous dis.

--Bah! qu'est-ce que ça fait à mon linge!

--Mais, mademoiselle...

--Eh bien! trouves-m'en une autre... Je n'y tiens pas à celle-là... Mais
trouves-m'en une.

--Oh! les femmes qu'on fait venir ne travaillent pas... Je vous
raccommoderai, moi... Il n'y a besoin de personne.

--Toi?... Oh! si nous comptons sur ton aiguille!... dit gaiement
mademoiselle; et puis est-ce que la mère Jupillon te laissera jamais le
temps...

--Madame Jupillon?... Ah! pour la poussière que je ferai maintenant chez
elle!...

--Bah! Comment? Elle aussi! la voilà dans les lanlaire?... Oh! oh!
Dépêche-toi de faire une autre connaissance, car sans cela, bon Dieu de
Dieu! nous allons avoir de vilains jours!




XXVIII.


L'hiver de cette année dut assurer à Mlle de Varandeuil une part de
paradis. Elle eut à subir tous les contre-coups du chagrin de sa bonne,
le tourment de ses nerfs, la vengeance de ses humeurs contrariées,
aigries, et où les approches du printemps allaient bientôt mettre cette
espèce de folie méchante que donnent aux sensibilités maladives la
saison critique, le travail de la nature, la fécondation inquiète et
irritante de l'été.

Germinie se mit à avoir des yeux essuyés qui ne pleuraient plus, mais
qui avaient pleuré. Elle eut un éternel:--Je n'ai rien,
mademoiselle,--dit de cette voix sourde qui étouffe un secret. Elle prit
des poses muettes et désolées, des attitudes d'enterrement, de ces airs
avec lesquels le corps d'une femme dégage de la tristesse et fait un
ennui de son ombre. Avec sa figure, son regard, sa bouche, les plis de
sa robe, sa présence, avec le bruit qu'elle faisait en travaillant dans
la pièce à côté, avec son silence même, elle enveloppait mademoiselle du
désespoir de sa personne. Au moindre mot, elle se hérissait.
Mademoiselle ne pouvait plus lui adresser une observation, lui demander
la moindre chose, témoigner une volonté, un désir: tout était pris par
elle comme un reproche. Elle avait là-dessus des sorties farouches. Elle
grognait en pleurant:--Ah! je suis bien malheureuse! Je vois bien que
mademoiselle ne m'aime plus! Sa _grippe_ contre les gens trouvait des
bougonnements sublimes:--Elle vient toujours quand il pleut, celle-là!
disait-elle, pour un peu de crotte laissé sur le tapis par Mme de
Belleuse. La semaine du jour de l'an, cette semaine où tout ce qui
restait de parents et d'alliés à Mlle de Varandeuil montait sans
exception, les plus riches comme les plus pauvres, ses cinq étages, et
attendait à sa porte, sur le carré, pour se relayer sur les six chaises
de sa chambre, Germinie redoubla de mauvaise humeur, de remarques
impertinentes, de plaintes maussades. À tout moment, forgeant des torts
à sa maîtresse, elle la punissait par un mutisme que rien ne pouvait
rompre. Alors c'étaient des rages d'ouvrage. Tout autour d'elle,
mademoiselle entendait à travers les cloisons des coups de balai et de
plumeau furieux, des frottements, des battements saccadés, le travail
nerveux de la domestique qui semble dire en malmenant les meubles:--Eh
bien, on le fait ton ouvrage!

Les vieilles gens sont patients avec les anciens domestiques.
L'habitude, la volonté qui s'éteint, l'horreur du changement, la crainte
des nouveaux visages, tout les dispose à des faiblesses, à des
concessions, à des lâchetés. Malgré sa vivacité, sa facilité
s'emporter, à éclater, à jeter feu et flamme, mademoiselle ne disait
rien. Elle avait l'air de ne rien voir. Elle faisait semblant de lire
quand Germinie entrait. Elle attendait, racoquinée dans son fauteuil,
que l'humeur de sa bonne se passât ou crevât. Elle baissait le dos sous
l'orage; elle n'avait contre sa bonne, ni un mot, ni une pensée
d'amertume. Elle la plaignait seulement, pour la faire autant souffrir.

C'est que Germinie n'était pas une bonne pour Mlle de Varandeuil, elle
était le Dévouement qui devait lui fermer les yeux. Cette vieille femme
isolée et oubliée par la mort, seule au bout de sa vie, traînant ses
affections de tombe en tombe, avait trouvé sa dernière amie dans sa
domestique. Elle avait mis son cœur sur elle comme sur une fille
d'adoption, et elle était malheureuse surtout de ne pouvoir la consoler.
D'ailleurs, par instants, du fond de ses mélancolies sombres et de ses
humeurs mauvaises, Germinie lui revenait et se jetait à genoux devant sa
bonté. Tout à coup, pour un rayon de soleil, pour une chanson de
mendiant, pour un de ces riens qui passent dans l'air et détendent
l'âme, elle fondait en larmes et en tendresses; c'étaient des effusions
brûlantes, un bonheur d'embrasser, comme une joie de revivre qui
effaçait tout. D'autres fois, c'était pour un bobo de mademoiselle; la
vieille bonne se retrouvait aussitôt avec le sourire de son visage et la
douceur de ses mains. Quelquefois, dans ces moments-là, mademoiselle lui
disait:--Voyons, ma fille... tu as quelque chose... Voyons, dis? Et
Germinie répondait:--Non, mademoiselle, c'est le temps...--Le temps!
répétait mademoiselle d'un air de doute, le temps...




XXIX.


Par une soirée de mars, la mère et le fils Jupillon causaient, au coin
du poêle de leur arrière-boutique.

Jupillon venait de tomber au sort. L'argent que la mère avait mis de
côté pour le racheter avait été mangé par six mois de mauvaises
affaires, par des crédits à des lorettes de la rue, qui avaient mis un
beau matin la clef sous le paillasson de leur porte. Lui-même, en
mauvaises affaires, était sous le coup d'une saisie. Dans la journée, il
était allé demander à un ancien patron de lui avancer de quoi s'acheter
un homme. Mais le vieux parfumeur ne lui pardonnait pas de l'avoir
quitté et de s'être établi: il avait refusé net.

La mère Jupillon désolée se lamentait en larmoyant. Elle répétait le
numéro tiré par son fils:--Vingt-deux! vingt-deux!... Et elle
disait:--Je t'avais pourtant cousu dans ton paletot une araignée noire,
_velouteuse_, avec sa toile!... Ah! j'aurais bien plutôt dû faire comme
on m'avait dit, te mettre ton béguin avec lequel on t'a baptisé... Ah!
le bon Dieu n'est pas juste!... Et le fils de la fruitière qui en a eu
un de bon!... Soyez donc honnête!... Et ces deux coquines du 18 qui
lèvent justement le pied avec mon argent!... Je crois bien qu'elles m'en
donnaient de ces poignées de main... Elles me refont de plus de sept
cents francs, sais-tu? Et la moricaude d'en face... et cette affreuse
petite qui avait le front de manger des pots de fraises de vingt
francs... ce qu'elles m'en emportent encore, celles-là! Mais va, tu n'es
pas encore parti, tout de même... Je vendrai plutôt la crémerie... je me
remettrai en service, je ferai la cuisine, je ferai des ménages, je
ferai tout!... Pour toi, mais je tirerais de l'argent d'un caillou!

Jupillon fumait et laissait dire sa mère. Quand elle eut fini:--Assez
causé! maman... tout ça, c'est des mots, fit-il. Tu te tourmentes la
digestion, ce n'est pas la peine... Tu n'as besoin de rien vendre...
t'as pas besoin de te fouler... je me rachèterai et sans que ça te coûte
un sou, veux-tu parier?

--Jésus! fit Mme Jupillon.

--J'ai mon idée.

Et après un silence, Jupillon reprit: Je n'ai pas voulu te contrarier,
cause de Germinie... tu sais, lors des histoires... t'as cru qu'il était
temps de me la casser avec elle... qu'elle nous ferait des affaires...
et tu l'as flanquée à la porte, raide... Moi, ce n'était pas mon plan...
je trouvais qu'elle n'était pas si mauvaise que cela pour le beurre de
la maison... Mais enfin, t'as cru bien faire... Et puis, peut-être, au
fait, tu as bien fait: au lieu de la calmer, tu l'as chauffée pour
moi.... mais chauffée... je l'ai rencontrée une ou deux fois... elle est
d'un changé... Elle sèche, quoi!

--Mais tu sais bien, elle n'a plus le sou...

--À elle, je ne dis pas... Mais què que ça fait? Elle trouvera... Elle
est encore bonne pour 2,300 balles, va!

--Et si tu es compromis?

--Oh! elle ne les volera pas...

--Savoir!

--Eh bien! ça ne sera qu'à sa maîtresse... Est-ce que tu crois que sa
Mademoiselle la fera pincer pour ça? Elle la chassera, et puis ça
restera là... Nous lui conseillerons de prendre l'air d'un autre
quartier... voilà.... et nous ne la verrons plus... Mais ce serait trop
bête qu'elle vole... Elle s'arrangera, elle cherchera, elle se
retournera... je ne sais pas comment, par exemple, mais tu comprends, ça
la regarde. C'est le moment de montrer ses talents... Au fait, tu ne
sais pas, on dit que sa vieille est souffrante... Si elle venait à s'en
aller, cette bonne demoiselle, et qu'elle lui laisse tout le bibelot,
comme ça court dans le quartier... hein? m'man, ça serait encore pas mal
bête de l'avoir envoyée à la balançoire? Il faut mettre des gants,
vois-tu, m'man, quand c'est des personnes auxquelles il peut tomber
comme ça quatre ou cinq mille livres de rente sur le casaquin...

--Ah! mon Dieu... qu'est-ce que tu me dis! Mais après la scène que je
lui ai faite... oh! non, elle ne voudra jamais revenir ici.

--Eh bien! moi je te la ramènerai... et pas plus tard que ce soir, fit
Jupillon en se levant, et roulant une cigarette entre les doigts:--Tu
sais, dit-il à sa mère, pas d'excuses, c'est inu

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