Histoire des plus célèbres amateurs italiens et de leurs relations avec les artistes
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Title: Histoire des plus célèbres amateurs italiens et de leurs relations avec les artistes
Author: Antoine Jules Dumesnil
Release date: November 4, 2005 [eBook #17004]
Most recently updated: December 12, 2020
Language: French
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Produced by Chuck Greif
ISBN 2-8266-0072-9 ÉDITION COMPLÈTE
ISBN 2-8266-0076-1
Réimpression de l'édition de Paris, 1853
HISTOIRE DES PLUS CÉLÈBRES AMATEURS ITALIENS
ET DE LEURS RELATIONS AVEC LES ARTISTES
J.-G. DUMESNIL
TOME IV
MINKOFF REPRINT
GENÈVE
1973
* * * * *
LE COMTE BALTHASAR CASTIGLIONE.
1478-1529.
La cour d'Urbin; Jules II et Léon X; le Bramante; Giuliano da San Gallo;
Découverte du Laocoon; fondation de Saint-Pierre.
Agostino Chigi; Balthasar Peruzzi; Sebastiano del Piombo.
Raphaele Sanzio; La villa Chigi; Sainte-Marie-de-la-paix;
Sainte-Marie-du-Peuple. Le Bibbiena; le Bembo;
première représentation de _la Calandria_; Jules Romain;
le marquis de Mantoue; Adrien VI; Clément VII; Charles-Quint;
École romaine.
PIETRO ARETINO.
1492-1557.
Le Titien; le Sansovino; Lione Lioni; Vasari; le Salviati; Enea Vico;
Andréa Schiavoni; Bonifazio; le Danese; Tiziano Aspetti;
Le Tribolo; Simone Bianco; Lorenzo Lotto;
Fra Sebastiano; le Tintoretto; Gio. da Udine; Jules Romain;
Michel-Ange; Baccio Bandinelli.
André Doria; le marquis du Guast; le doge André Gritti;
Paul III; Charles-Quint; le duc Alexandre de Médicis.
École vénitienne.
DON FERRANTE CARLO.
1575-1641.
Gio. Luigi Valesio; Giulio Cesare Procaccino;
Lavinia Fontana Zappi;
Louis Carrache; le Dominiquin; Lanfranc.
Ecole bolonaise.
LE COMMANDEUR CASSIANO DEL POZZO.
1590-1065.
Simon Vouët; le Dominiquin; Peiresc;
Le Bernin; Pierre de Cortone; Corneille Bloemaert; Pietro Testa;
Artemisia Gentileschi; Giovanna Gazzoui; le jésuite Fra Giov. Saliano;
Pierre Mignard; C. A. Dufresnoy; Nicolas Poussin; Paul V; Urbain VIII;
Paul Fréart de Chantelou; M. de Noyers; Le cardinal de Richelieu.
AVIS IMPORTANT.
L'auteur et l'éditeur de cet ouvrage se réservent le droit de le
traduire ou de le faire traduire en toutes les langues. Ils
poursuivront, en vertu des lois, décrets et traités internationaux,
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Le dépôt légal de l'ouvrage a été fait à Paris, au ministère de la
police générale, et toutes les formalités prescrites par les traités
sont remplies dans les divers états avec lesquels la France a conclu des
conventions littéraires.
HISTOIRE DES PLUS CÉLÈBRES AMATEURS ITALIENS
ET DE LEURS RELATIONS AVEC LES ARTISTES
PAR
M. J. DUMESNIL
Membre du Conseil général du Loiret, de la Société archéologique de
l'Orléanais et de la Légion d'honneur.
Vitam excoluere per artes. VIRG.
TOME IV
PARIS
JULES RENOUARD ET Cie
Éditeurs de l'Histoire des Peintres de toutes les Écoles
6, RUE DE TOURNON
* * * * *
1853
AVERTISSEMENT.
On a beaucoup écrit sur les artistes, et il existe, dans presque toutes
les langues, un grand nombre de livres sur leurs vies et sur leurs
ouvrages; mais on en chercherait vainement un seul sur les amateurs.
C'est à peine si, dans les biographies des artistes, les noms des
amateurs sont cités en passant, comme dans un catalogue, pour indiquer
les oeuvres qu'ils ont commandées ou qu'ils possèdent. Cet oubli n'est
pas juste; car combien d'artistes ont dû leur renommée et leur fortune
aux premiers encouragements qu'ils ont reçus d'amateurs aussi généreux
qu'éclairés. Il est même vrai de dire que le goût des amateurs a souvent
réagi sur celui des artistes, et que les plus grands maîtres n'ont pas
échappé à leur influence. Pour ne citer ici qu'un seul exemple, Raphaël,
de son propre aveu, consultait souvent Balthasar Castiglione sur les
sujets de ses compositions. Les amateurs méritent donc d'occuper, dans
l'histoire de l'art, une place plus considérable que celle qui leur a
été accordée jusqu'ici par les historiens et les biographes.
Mais pour qu'il n'y ait ici aucune équivoque, il faut bien s'entendre
sur cette qualification d'amateur.
Il ne suffit pas d'aimer les arts, pour être un amateur dans le sens que
nous attachons à ce mot; il suffit encore moins d'avoir la manie des
collections d'antiquités, de statues, de dessins et de tableaux.
Aimer les arts annonce sans doute une heureuse disposition à les
comprendre; mais il n'y a que l'amour joint à l'intelligence de l'art
qui constitue le véritable amateur. Or, l'intelligence de l'art ne
s'acquiert pas seulement en voyant ou en collectionnant des oeuvres de
sculpture ou de peinture. Elle exige de longues et profondes études, des
connaissances variées, un goût délicat, un jugement sûr. Le Poussin
semblait avoir en vue de définir le véritable amateur, lorsqu'écrivant à
son ami, M. de Chantelou, il lui disait: «Les oeuvres èsquelles il y a
de la perfection ne se doivent pas voir à la hâte, mais avec temps,
jugement et intelligence; il faut user des mêmes moyens à les bien juger
comme à les bien faire[1].» Ailleurs il ajoute: «Le bien juger est
très-difficile, si l'on n'a en cet art, grande théorie et pratique
jointes ensemble: nos appétits n'en doivent pas juger seulement, mais la
raison[2].» Le véritable amateur est donc celui qui joint, à l'amour de
l'art, le jugement et l'intelligence.
[Note 1: _Recueil des lettres du Poussin_.--Lettre du 20 mars 1642,
p. 75.]
[Note 2: _Id._--Lettre du 24 novembre 1647, p. 275.]
Telles sont les qualités qu'ont possédées, à un degré remarquable, le
comte Balthasar Castiglione, Pietro Aretino, Don Ferrante Carlo, et le
Commandeur Cassiano del Pozzo, dont nous avons cherché à apprécier
l'influence sur les artistes de leur temps.
Si nous avons choisi ces quatre personnages, ce n'est pas, assurément,
qu'ils soient les seuls que l'Italie puisse revendiquer comme de
véritables _dilettanti_. Dans ce beau pays, où les arts ont brillé
pendant longtemps d'un si vif éclat, il serait facile de citer un
très-grand nombre d'autres excellents connaisseurs, surtout parmi les
membres du clergé, particulièrement parmi les prélats, les évêques et
les cardinaux. Mais il n'en est aucun qui ait exercé autant d'influence
sur les artistes que ceux auxquels nous nous sommes déterminé à
consacrer plus spécialement nos recherches. Chacun d'eux a été, de son
temps, en relations suivies, pendant un très-grand nombre d'années, avec
les principaux maîtres; et si leur amitié a été recherchée par les
artistes, c'est qu'à l'amour et à l'intelligence du beau, ils joignaient
la bienveillance, le désir d'obliger avec discrétion, et toutes les
autres qualités qui appellent la confiance et qui font le charme de
l'intimité.
Un autre motif nous a engagé à étudier la vie et l'influence de ces
quatre personnages; c'est que chacun d'eux se rattache à l'histoire
d'une école différente: Balthasar Castiglione à l'école romaine, Pietro
Aretino à l'école vénitienne, Don Ferrante Carlo à celle de Bologne, et
le Commandeur au plus grand artiste français, Nicolas Poussin, que
l'Italie n'admire pas moins que la France.
En racontant la vie de Balthasar Castiglione et l'amitié qui l'unissait
à Raphaël, il nous aurait été impossible de ne pas parler d'Agostino
Chigi, le riche banquier Siennois, l'un des hommes qui ont le plus
contribué à procurer au Sanzio les occasions d'exercer son génie. De
même, la biographie du commandeur Cassiano del Pozzo se mêle à celle de
Paul Fréart, sieur de Chantelou; puisque ces deux illustres amateurs
étaient liés au même degré avec notre Poussin, qui était comme leur
centre commun d'attraction. Nous avons donc cru ne pas pouvoir séparer
Agostino Chigi de Balthasar Castiglione et de Raphaël, pas plus que M.
de Chantelou du Commandeur del Pozzo et du Poussin.
Les détails donnés sur M. de Chantelou serviront, d'ailleurs, de
transition naturelle à la suite que nous nous proposons de publier sur
les amateurs français.
Ce premier volume est le résultat de plusieurs années d'études et de
recherches, tant en France qu'en Italie. On trouvera peut-être qu'il
renferme un trop grand nombre de citations et de traductions: j'aurais
désiré pouvoir m'effacer plus complètement encore, et laisser
entièrement les artistes se faire connaître par eux-mêmes. Je n'ai pas
la prétention d'apprendre quoi que ce soit à ceux qui savent; j'ai voulu
seulement épargner aux artistes, qui me feront l'honneur de lire cet
ouvrage, des recherches qui font perdre beaucoup de temps, et qui sont
souvent incompatibles avec le courant de leurs occupations.
En terminant, qu'il me soit permis de témoigner publiquement ma
reconnaissance à M. Le Go, secrétaire, depuis près de vingt années, de
l'Académie de France à Rome, possesseur d'une admirable bibliothèque sur
les arts, formée par ses soins, qu'il a bien voulu mettre à ma
disposition; à M. Cailloué, fixé à Rome depuis longtemps par son goût
pour les arts, et qui s'est acquis dans la statuaire une réputation
justement méritée; à MM. Paul et Raymond Balze et Michel Dumas, élèves
de M. Ingres, ainsi qu'à MM. Matout, Français, Célestin Nanteuil,
Lebouys et Troyon, pour les excellents conseils et les encouragements
qu'ils ont bien voulu me donner.
LE COMTE BALTHASAR CASTIGLIONE
* * * * *
De tous les amateurs célèbres qui vécurent sous les pontificats de Jules
II et de Léon X, il n'en est aucun qui exerça une plus grande influence
sur l'école romaine que Balthasar Castiglione. Intimement lié avec
Raphaël, il lui fournit plus d'une fois les sujets de ses compositions,
et prit part au grand travail que le Sanzio avait entrepris pour la
reconnaissance et la restauration des précieux restes de l'antiquité qui
existaient encore dans la ville éternelle. Après la mort de l'Urbinate,
son amitié valut à Jules Romain la protection du marquis de Mantoue.
Ce prince, grâce à la recommandation du Castiglione, accueillit dans sa
capitale, avec la plus éclatante distinction, l'héritier de Raphaël, et
l'on peut dire avec vérité que Mantoue est principalement redevable au
Castiglione des immenses et magnifiques ouvrages d'architecture et de
peinture qu'y a laissés le génie de Jules Romain. Le Castiglione avait
puisé l'amour du beau dans l'étude approfondie des oeuvres d'Homère, de
Platon, de Cicéron et de Virgile, ces maîtres de ceux qui savent. Aussi,
malgré les agitations d'une vie mêlée aux intrigues des cours, aux chances
des combats et aux négociations de la politique, il ne négligea aucune
occasion de s'occuper des arts, de se lier avec les grands maîtres, ses
contemporains, et d'admirer leurs chefs-d'oeuvre. Il fut peut-être le seul
homme de son temps qui pût entretenir des relations d'amitié aussi
intimement avec Michel-Ange qu'avec Raphaël: il dut cet heureux privilège
non-seulement à l'aménité de ses manières et à la bienveillance de son
caractère, mais encore à ses connaissances profondes et variées, à la
solidité de son jugement, à son goût si délicat et si sûr que Raphaël
lui-même craignait de ne pouvoir le satisfaire; enfin, à son amour dû beau
qui ne l'abandonna jamais et qui lui faisait constamment rechercher le
séjour de Rome. Cette préférence qu'il accorda toujours à la ville que le
Bramante, Raphaël et ses élèves, Michel-Ange, Sebastiano-del-Piombo,
Daniel de Volterre et tant d'autres avaient choisie comme une commune
patrie, ne se démentit jamais. Aussi, lorsque du fond de l'Espagne, où il
suivait, comme nonce de Clément Vil auprès de Charles-Quint, des
négociations fort importantes, il apprit la prise de cette ville par les
bandes indisciplinées du connétable de Bourbon, la dispersion des élèves
de Raphaël, les ravages exercés dans le Vatican et la basilique de
Saint-Pierre, la destruction d'un grand nombre de chefs-d'oeuvre et tant
d'autres malheurs irréparables, il fut tellement frappé de ces désastres,
qu'au témoignage de tous ses contemporains, la douleur qu'il en ressentit
ne tarda pas à le conduire au tombeau.
Pour apprécier l'influence que le Castiglione a pu exercer sur les
artistes de son temps, et en particulier sur Raphaël et Jules Romain, il
est nécessaire de le suivre dans les diverses situations de sa vie.
C'est ce que nous allons essayer de faire, en nous appuyant surtout sur
ses propres lettres qui équivalent presque à des mémoires[3].
[Note 3: Ces lettres ont été publiées par l'abbé Serassi en deux
volumes petit in-4, in Padova, 1769, presse Giuseppe Comino.--Ce savant
éditeur a également publié une édition du _Cortegiano_, du Castiglione,
qu'il a fait précéder de la vie de l'auteur. Cette biographie m'a fourni
des renseignements précieux.]
Balthasar Castiglione naquit à Casatico, maison de campagne de sa
famille dans le Mantouan, le 6 décembre 1478. Son père, Christophe de
Castiglione, était un noble et brave gentilhomme et sa mère, Louise de
Gonzague, était une femme aussi distinguée par son esprit que par sa
beauté. Elle appartenait à l'une des branches des Gonzague, dont le chef
était marquis de Mantoue.
C'était alors l'époque de la renaissance des lettres, et le goût des
oeuvres de l'antiquité agitait tous les esprits. Les découvertes
d'ouvrages grecs et latins faites en Italie, et leur publication à
Florence, sous les auspices de Laurent de Médicis; les travaux de
Politien et de beaucoup d'autres savants illustres avaient dirigé les
esprits vers l'étude des écrivains de l'antiquité. Les nobles et riches
Italiens de ce siècle, bien supérieurs en cela aux seigneurs des nations
ultramontaines, avaient en honneur la culture des lettres, et ne
faisaient pas consister exclusivement le mérite d'un chevalier dans la
force corporelle et dans l'adresse à manier les armes. L'étude des
lettres grecques et latines entrait nécessairement dans l'éducation d'un
jeune homme que sa naissance ou sa fortune appelait à jouer un rôle dans
le monde. Les parents du Castiglione n'eurent garde de manquer à ce
devoir. Malgré les embarras d'une famille nombreuse[4] et d'une fortune
médiocre, ils n'hésitèrent pas à lui donner les meilleurs maîtres, afin
de lui procurer des connaissances solides et brillantes.
[Note 4: Le Castiglione avait deux soeurs et deux frères, dont l'un
mourut très-jeune.]
La ville de Milan était alors gouvernée par Louis Sforce, prince aussi
distingué par son amour des lettres que par ses qualités guerrières. Sa
cour était le rendez-vous des littérateurs, des savants et des
artistes[5]. C'est là que Balthasar Castiglione fut envoyé dans sa
jeunesse, non-seulement pour y apprendre les exercices du corps,
l'équitation, le maniement des armes, mais surtout pour y étudier les
écrivains de l'antiquité. Georges Merla ou Merula, ce rival de Politien,
l'initia à la connaissance de la langue latine. Démétrius Chalcondyles
lui apprit les lettres grecques, et plus tard, sous la direction de
Béroalde le vieux, il se livra à l'étude approfondie des auteurs grecs
et latins, consignant par écrit ses observations et ses commentaires, et
montrant ainsi la finesse et la sagacité de son esprit, qui savait
découvrir les beautés les plus cachées de ses modèles. Les écrivains
auxquels il donnait la préférence et qu'il se rendit familiers furent,
en grec, Homère et Platon, types de la pureté antique; en latin,
Virgile, Cicéron et Tibulle, non moins dignes d'être admirés. Le goût
décidé qu'il conserva toute sa vie pour ces grands génies de l'antiquité
ne le détourna pas d'étudier également les ouvrages les plus
remarquables de sa langue naturelle. Il aimait particulièrement Dante,
Pétrarque, Laurent de Médicis et Politien: il admirait dans l'auteur de
la _Divine Comédie_ l'énergie et la science; chez le chantre de Laure la
tendresse et l'élégance; et chez Laurent de Médicis et Politien le feu
naturel et la facilité.
[Note 5: Notamment du grand Léonard de Vinci.]
Il n'est pas douteux que le Castiglione dut à l'influence de ces fortes
études, continuées pendant sa vie entière, l'amour du beau, et par suite
cette pureté de goût et cette rectitude de jugement que lui enviait
Raphaël, le maître de la beauté idéale. Il fut également redevable à
cette instruction, acquise au contact d'hommes supérieurs, de cette
bienveillance, de cette philosophie pratique qui ne l'abandonna jamais
dans tout le cours de sa carrière. On reconnaît cette disposition de son
esprit en parcourant ses lettres: on y voit que s'il eût été libre de
vivre à sa manière, il aurait préféré le séjour de Rome et la société
des artistes et des gens de lettres au bruit des camps et aux intrigues
de la politique.
La longue résidence qu'il avait faite à Milan, son habileté dans tous
les exercices du corps, la connaissance des langues anciennes et de la
littérature italienne, et par-dessus tout l'amabilité de son caractère
lui avaient attiré l'estime de toute la cour du duc Louis Sforce. Il
désirait entrer au service du ce prince, et il aurait vu se réaliser ses
espérances sans l'invasion des Français en Italie, qui vint ruiner tous
ses projets. Son père, blessé à la bataille du Taro, mourut quelques
jours après. Louis Sforce fut dépouillé de ses États, et Balthasar
obligé de se retirer à Mantoue. Il y fut reçu avec beaucoup de
bienveillance par le marquis Francesco, parent de sa mère; ce prince se
proposant, peu de temps après, d'aller à Pavie à la rencontre du roi de
France, voulut que le Castiglione l'accompagnât dans ce voyage, et fit
partie des gentilshommes de sa suite. C'est ainsi qu'il put assister à
l'entrée du roi Louis XII, à Milan, le 5 octobre 1499.
Dans une lettre adressée de Milan, le 8 octobre 1499, à messere Jacques
Boschetto de Gonzague, son beau-frère[6], le Castiglione fait de cette
entrée la description suivante, qui nous a paru digne d'être
rapportée[7]:
[Note 6: Il avait épousé sa soeur Polixène.]
[Note 7: _Lettres du Castiglione_, t. Ier, p. 3, in-4.]
«Vous aurez sans doute appris l'entrée de S. M. le roi de France à
Pavie. Notre très-illustre seigneur[8] resta jusqu'à samedi dernier à
Pavie avec Sa Majesté, et ce soir vint à Milan. Le dimanche, après le
déjeuner, il alla à la rencontre du roi qui vint à Saint-Eustorgio,
église située hors la ville, à la porte du Tésin, et y resta un bon bout
de temps. Le roi y reçut de la main de messere Jean-Jacques (Trivulce)
le bâton de commandement de l'État et une épée. Le roi donna l'épée à
monseigneur de Lignino, qui est grand chambellan et maréchal du royaume
de France. Il rendit le bâton à messere Jean-Jacques. Ceci se passa dans
le couvent de Saint-Eustorgio; je ne l'ai pas vu, mais on me l'a dit.
Pendant ce temps entraient dans la ville plusieurs compagnies d'archers
et d'autres Français confusément et sans ordre, des bagages, des
prélats, des chevaliers; tandis qu'un grand nombre de gentilshommes
milanais sortaient de la ville en s'efforçant de garder le meilleur
ordre. On vit entrer dans la ville environ douze voitures du fils du
pape[9]; les unes étaient couvertes de velours noir, les autres de
brocart d'or. Elles étaient accompagnées d'autant de pages, montés sur
de forts chevaux et très-bien habillés à la française, ce qui était beau
à voir. Ensuite s'avancèrent à la rencontre de S. M. le roi les
cardinaux Borgia, légat[10], de Saint-Pierre-aux-Liens[11], et de
Rouen[12], tous les trois ensemble. Cependant des gentilshommes, des
seigneurs et des chevaliers français ne cessaient d'aller et venir dans
cette rue, regardant les dames et faisant faire des gambades à leurs
chevaux, beaux chevaux, mais mal manoeuvres. La plupart de ces
chevaliers étaient armés, et ils heurtaient les personnes qui se
trouvaient sur leur passage. Il y eut un archer qui prit en main son
coutelas et en frappa violemment du plat le cou du messire Évangélista,
notre maître de manége, qui ne lui avait dit ni fait chose au monde.
Quand il plut à Dieu, le roi parut. On entendit d'abord sonner les
trompettes, puis on vit s'avancer les fantassins allemands[13] avec leur
capitaine en avant à cheval, eux à pieds avec leurs lances sur l'épaule,
suivant leur coutume, tous avec une grande veste verte et rouge et les
bas de même. Ils étaient une centaine d'hommes, les plus beaux qu'on
puisse voir: on les nomme l'avant-garde. Venait ensuite la garde du roi
que l'on dit n'être composée que de gentilshommes; ils étaient cinq
cents archers à pied, sans arcs, mais chacun tenait une hallebarde à la
main avec un casque en forme de coupe, un vêtement rouge et vert depuis
les épaules jusqu'au bas du dos, avec une broderie sur la poitrine et
sur les cuisses.
[Note 8: Le marquis de Mantoue, Jean-François Gonzague.]
[Note 9: César Borgia, duc de Valentinois, fils du pape Alexandre
VI.]
[Note 10: Jean Borgia, archevêque de Montréal, neveu du pape
Alexandre VI.]
[Note 11: Julien de la Rovère, qui fut ensuite Jules II.]
[Note 12: Georges d'Amboise, archevêque de Rouen, premier ministre
de Louis XII.]
[Note 13: Les Suisses de la garde du roi.]
Cette broderie représentait un porc-épic secouant et lançant ses
dards[14]. Venaient après les trompettes du roi; ensuite les nôtres avec
un vêtement comme celui des arbalétriers, en satin. Immédiatement après
était le roi, précédé de seigneur messere Jean-Jacques Trivulce, tenant
en main le bâton de commandement. De chaque côté de Sa Majesté,
quelques-uns de ses barons, savoir: monseigneur d'Obigni[15], de Ligne
et d'autres que je ne connais pas. Par derrière étaient les cardinaux
ci-dessus nommés, chacun selon son rang, et le duc de Ferrare; notre duc
était placé entre le duc de Montpensier et un autre dont je ne me
rappelle pas le nom. Le fils du pape était mis très-galamment. Ils
marchaient tous en ordre selon le rang de leur dignité. Venaient ensuite
beaucoup d'autres seigneurs et une foule de gentilshommes, et des
prélats tant milanais qu'étrangers. Fermaient la marche deux cents
gentilshommes français, hommes d'armes, tous armés et galamment
habillés.
[Note 14: On sait que Louis XII avait pris le porc-épic pour
emblème, avec cette devise: _Cominus_ et _Eminùs_, voulant faire
entendre que ses armes étaient aussi redoutables de loin que de près;
par allusion au porc-épic, qui perce de ses dards celui qui veut le
prendre, et les lance au loin, on le croyait alors, contre ceux qui
l'irritent.]
[Note 15: Grand connétable, un des meilleurs capitaines que Charles
VIII eût conduits avec lui en Italie. Il périt dans l'expédition de
Louis XII, en combattant contre les Espagnols en Calabre, en 1503, mis
en déroute et fait prisonnier dans, les lieux mêmes où peu d'années
auparavant il avait vaincu si glorieusement le roi Ferdinand et Gonsalve
de Cordoue. Son nom était Edouard Stuart, de la famille royale d'Ecosse.
Voy. _Guicciardini_, lib. V.]
Tel était le cortège qui accompagnait le roi dans toute l'étendue de
cette rue qui, à partir du château, était couverte de draps et ornée de
chaque côté de damas, de tapisseries et d'autres décorations. Un
habitant, voulant montrer qu'il était attaché au roi, avait placé les
armes de S. M. au-dessus de sa porte avec les plus beaux ornements qu'il
avait pu imaginer. La rue était toute remplie de monde, et le roi allait
regardant les dames que, dit-on, il aime assez. Au-dessus de sa tête, un
dais de brocart d'or était porté par des docteurs vêtus de robes rouges,
avec le collet et le bonnet brodés de vair. Autour du cheval marchaient
quelques gentilshommes milanais, de la première noblesse, en bon ordre.
Le cheval du roi a les jambes fines comme un cerf; il est d'une taille
moyenne, mais c'est un joli cheval, bien qu'il remue trop sa tête. Sa
Majesté avait sur les épaules un manteau ducal de damas blanc. Il
portait un bonnet ducal de la même-étoffe, brodé de vair. Il s'avança
dans cet ordre jusqu'au château. La place était pleine de monde, et,
pour le passage du roi, les arbalétriers gascons à pied, le casque à
coupe en tête et vêtus de ces grandes vestes que j'ai décrites, mais non
brodées, étaient obligés de faire place. Ces Gascons sont hommes de
petite taille; les archers, au contraire, sont d'une forte corpulence.
C'est dans cette pompe que S. M. le-roi de France fit son entrée dans le
château de Milan, ouvert auparavant par le duc (Louis Sforce) à la fine
fleur des talents et de tous les hommes distingués, et maintenant rempli
de cantines et plein de l'odeur des cuisines. On dit qu'en entrant dans
son enceinte, le roi mit encore l'épée à la main et fit peur à
quelques-uns qui voulaient enlever le dais. Cependant il n'y eut pas de
sang de répandu, mais seulement un peu de tumulte. Le lundi matin, nous
allâmes à la cour, accompagnant notre illustre duc. Le roi sortit pour
entendre la messe à Saint-Ambroise, toujours escorté par ses
hallebardiers et accompagné de tous les seigneurs ci-dessus nommés. La
messe fut chantée par l'évêque de Plaisance[16]. La messe dite, et après
avoir reconduit le roi au château, nous allâmes dîner, et ensuite nous
revînmes à la cour. Mardi matin, notre duc, à la pointe du jour, se
rendit à la cour avec deux ou trois cavaliers portant un faucon au
poing, car ainsi le roi l'avait ordonné, et ils sortirent dans la
campagne. Cette matinée, je n'ai pas quitté la maison. Je ne vous écris
pas en quel état sont les affaires de notre illustre maître, parce que
vous recevrez la visite de personnes qui sont mieux instruites que moi;
mais aux grandes démonstrations d'amitié que j'ai vues, et à la grande
intimité qui s'est établie entre le roi et notre illustre duc, il m'a
semblé comprendre qu'il y avait entre eux une grande conformité
d'inclinations, de telle sorte que j'ai bon espoir que les choses
s'arrangent au mieux de nos désir.»
[Note 16: Fabricio Marliano, de Milan, premier évêque de Tortone
prélat célèbre.--Voy. sur ce personnage, _L'Ughelli, Ital. sacr.,_ II,
p. 233.]
Les prévisions du Castiglione nef le trompaient pas: le marquis de
Mantoue, bien qu'il eût combattu peu de temps auparavant contre Charles
VIII, sut si bien se faire agréer par son successeur, que ce prince le
nomma son lieutenant pour l'entreprise qu'il méditait de la conquête du
royaume de Naples.
Le Castiglione se trouva, en 1503, à la bataille du Garigliano, que le
marquis de Mantoue livra aux Espagnols et qu'il perdit, suivant les
historiens italiens, parce que les troupes françaises et leurs chefs
refusèrent de lui obéir. Dégoûté par cet échec du service de la France,
le marquis abandonna l'armée, accordant au Castiglione, ainsi qu'il le
désirait, la permission de venir à Rome.
Jules II venait d'être élu pape à la place de Pie III, qui n'avait
occupé là chaire de saint Pierre que pendant vingt-six jours. Témoin des
malheurs de l'Italie, qui servait comme d'enjeu aux prétentions des
Français et des Espagnols, ce grand pontife voulait augmenter la force
et l'importance des États de l'Église, afin de pouvoir plus facilement
assurer leur indépendance. Dans ce but, il avait appelé à Rome
Guidobaldo da Montefeltro, duc d'Urbin, qui venait de recouvrer ses
États, grâce à l'appui de la république de Venise, grâce surtout à la
mort d'Alexandre VI et à la haine qu'inspirait son fils le duc de
Valentinois, son implacable ennemi. Guidobaldo, marié depuis longtemps à
Elisabeth de Gonzague, soeur du marquis de Mantoue, n'avait pas
d'enfants. Il souffrait cruellement de la goutte, et tout annonçait
qu'il ne fournirait pas une longue carrière.
Jules II, en lui rendant l'investiture du duché d'Urbin, dont l'avait
dépouillé Alexandre VI au profit de César Borgia, son fils, et en lui
accordant le généralat des troupes de l'Église, avait obtenu de
Guidobaldo qu'il adopterait son neveu, Francesco Maria della Rovère. Ces
importantes négociations se poursuivaient à Rome vers la fin de 1503,
lorsque le Castiglione se rendit en cette ville, après la bataille du
Garigliano[17].
Tous les historiens contemporains s'accordent à reconnaître que
Guidobaldo était un prince ami des sciences et des arts, et versé dans
les lettres grecques et latines. Parmi les courtisans qu'il avait amenés
à Rome à sa suite, se trouvait César Gonzague, cousin germain de
Balthazar, chevalier de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, et comme lui
très-amateur des belles-lettres[18]. Ils étaient liés, depuis leur
enfance, non moins par les liens de l'amitié que par ceux du sang. Par
son entremise, le Castiglione fit facilement la connaissance du duc
d'Urbin, et il fut si satisfait de son accueil, qu'il désira s'attacher
à sa fortune et se fixer à son service. Mais il lui fallait obtenir la
permission du marquis de Mautoue, son seigneur suzerain; il quitta donc
Rome, et se rendit en cette ville pour la solliciter.
[Note 17: Baldi, _dellia Fita e di fatti di Guidobaldo da
Montefeltro, duca d'Urbino_, t. II, lib. X, p. 148 et suiv.--Milano,
Silvestri, 1821, in-8.]
[Note 18: César Gonzague joignait à la gloire des armes le goût des
lettres, et il était doué d'un jugement si prompt et si sûr, qu'il
réussit aussi bien dans la poésie et le maniement des affaires que dans
la guerre. Après la mort du duc Guidobaldo, il passa au service de son
successeur, Francesco della Rovère, auquel il rendit des services
signalés. Ayant réduit, en 1512, la ville de Bologne sous l'obéissance
de Jules II, il y fut pris de la fièvre et y mourut à la fleur de l'âge.
Le Castiglione déplore sa perle dans Je quatrième livre de son
_Cortegiano_, dont César Gonzague est un des interlocuteurs. Ses poésies
ont été publiées à Rome en 1760, avec celles du Castiglione, et sont
précédées de sa vie par l'abbé Pietro Antonio Serassi, qui a publié
également le _Recueil des lettres du Castiglione_.]
Il paraît que le marquis se trouva blessé de cette résolution du
Castiglione: bien qu'il n'osât pas lui refuser l'autorisation d'entrer
au service de son beau-frère, il en garda rancune pendant très-longtemps
à notre chevalier, à ce point de lui interdire l'entrée de ses États et
de ne pas vouloir qu'il y pénétrât même pour voir sa mère. On ignore le
motif véritable de ce mécontentement. Peut-être prenait-il sa source
dans le regret qu'éprouvait le marquis de Mantoue de voir un de ses
parents, un de ses sujets, un courtisan accompli, auquel il avait déjà
donné des témoignages nombreux de sa bienveillance, l'abandonner sans
cause apparente pour servir un autre prince. Quoi qu'il en soit, il est
certain que le ressentiment de Francesco de Gonzague ne fut pas sans
influence sur l'avenir du Castiglione.
Son nouveau seigneur, le duc d'Urbin, était alors en campagne dans la
Romagne, pour reconquérir les châteaux et les villes fortifiées que le
duc de Valentinois y avait encore conservés. Le Castiglione quitta
Mantoue au milieu de l'été 1504, pour se rendre au camp sous les murs
de Cesène. Il fut accueilli avec beaucoup d'empressement par Guidobalde,
qui lui confia sur-le-champ le commandement de cinquante hommes d'armes,
avec une solde de quatre cents ducats par an. Mais il ne fut pas heureux
dans cette première campagne; car son cheval s'étant abattu sous lui, il
se fractura un pied d'une manière si grave, qu'il eut beaucoup de peine
à se remettre de cette blessure. Il en souffrit longtemps et ne se
rétablit complètement que l'année suivante, après avoir été prendre les
bains de San Casciario, près de Sienne.
Cependant Guidobaldo, après avoir recouvré les villes de Cesène, d'Imola
et de Forli, se disposa à rentrer, avec ses troupes, dans la capitale de
ses États.
Située sur les pentes de l'Apennin, du côté de l'Adriatique et vers le
centre de l'Italie, la petite ville d'Urbin, bien que placée au milieu
de montagnes escarpées, est entourée d'un pays fertile et qui produit
tout ce qui est nécessaire à la vie. De nos jours, cette ville est
complètement oubliée; elle est même, le plus souvent, négligée par les
voyageurs qui visitent l'Italie, et le nom seul du plus illustre de ses
enfants, l'immortel Raphaël Sanzio, la défend à peine contre
l'indifférence des touristes. Vers le commencement du seizième siècle,
il n'en était point ainsi. Elle avait eu le bonheur d'être gouvernée par
un prince sage, ami de la paix et des lettres, Frédéric della Rovère,
père de Guidobaldo. Ce prince, malgré les agitations de sa vie et les
vicissitudes auxquelles son règne fut exposé, avait montré en toute
occasion un goût prononcé pour les arts et pour les lettres. Il avait
fait élever dans sa petite capitale un magnifique palais qui passait
alors pour le plus remarquable qu'il y eût en Italie: et non-seulement
il l'avait rempli des objets les plus riches, comme c'est l'usage dans
les habitations des souverains, tels que vases d'argent, meubles de
chambre, des plus belles étoffes de drap d'or, de soie et autres
semblables; mais il s'était surtout efforcé de l'orner d'un grand nombre
de statues antiques de marbre et de bronze, de peintures excellentes et
d'instruments de musique de toutes espèces; n'admettant dans ce palais
rien qui ne fût très-rare et très-beau. Ce n'est pas tout: il réunit à
grands frais une quantité considérable d'excellents ouvrages hébreux,
grecs et latins, qu'il fit garnir d'ornements d'or et d'argent, étant
persuadé que sa bibliothèque était ce que son palais renfermait de plus
précieux. Il eut pour successeur son fils Guidobaldo, héritier de ses
goûts et de ses vertus, et qu'une éducation distinguée, sous la
direction des meilleurs maîtres, avait initié à tous les trésors de
l'antiquité grecque et latine. Malheureusement, ce prince, dès sa
vingtième année, fut atteint d'affreuses douleurs de goutte qui ne
tardèrent pas à le priver de l'usage de ses jambes et le conduisirent au
tombeau, étant encore à la fleur de l'âge. Mais cette infirmité même
contribua probablement à rendre le séjour d'Urbin plus agréable pour
les hôtes qu'il y attirait. Car obligé de chercher des distractions dans
d'autres plaisirs que la chasse, ou les exercices du corps, alors fort
en vogue, Guidobalde passait tous les loisirs que lui laissait la guerre
ou la politique dans les réunions de savants, d'artistes et de
courtisans accomplis, qui de toutes les parties de l'Italie se donnaient
rendez-vous à la cour d'Urbin. La duchesse, Elisabeth Gonzague, n'était
pas moins distinguée par son esprit que par sa beauté. Elle avait pour
amie et compagne la signera Emilia Pia da Carpi, veuve du comte Antonio
da Montefeltro, frère naturel du duc, dame dont le Castiglione, le
Bembo, le Bibbiena et d'autres encore vantent les qualités brillantes et
le sens exquis. La présence d'autres femmes également distinguées
ajoutait encore à l'agrément de ces réunions: on y remarquait Marguerite
et Constance Fregose, filles de Gentile da Montefeltro, soeur du duc,
Marguerite et Hippolyte Gonzague, fort recherchées du Bembo, qui a dit
de cette dernière dans une de ses lettres latines à Frédéric Fregose:
_Ducibus ambobus_, _et Aemilioe meis verbis multam salutem_, _et
lepidissimoe Margaritoe_, _et multorum amantium Hippolitoe_[19]. Il y
avait encore une certaine signora Rafaella, dame d'honneur de la
duchesse, qui paraît avoir été fort avant dans les bonnes grâces du
Castiglione[20].
[Note 19: Noies de l'abbé Serassi, à la suite des _Lettres du
Castiglione_, t. 11, p. 339.]
[Note 20: _Id._, _ibid._, p. 268.]
Il régnait à la cour d'Urbin une douce liberté que la seule présence de
la duchesse suffisait pour contenir dans les bornes de la discrétion et
de la politesse, tant était grand le respect, qu'elle inspirait. Ces
assemblées n'étaient pas seulement consacrées aux danses, à la musique
et aux autres divertissements qui d'ordinaire occupent la vie des
personnages de haut rang; mais, ce qui fait l'éloge de la cour d'Urbin,
et ce qui la distingue parmi tant d'autres à cette époque et depuis,
c'est que souvent, dans ces réunions, on agitait des questions
intéressantes sur les arts, les lettres, les usages des cours, et même
les différentes formes de gouvernement.
Parmi les hôtes habituels de la cour d'Urbin[21], on distinguait les
deux frères Frégose, Ottaviano et Federico, nobles Génois, alors bannis
de leur patrie. Ottaviano, accueilli avec bienveillance, dès sa
jeunesse, par Guidobalde, s'était exercé au métier des armes sous sa
conduite, et se faisait remarquer par son courage. Après la mort du duc,
appelé à faire de grandes choses, il délivra la ville de Gènes, sa
patrie, de la domination française, et nommé doge, il donna des preuves
éclatantes de sa valeur; particulièrement lorsque les Fieschi et les
Adorai, chefs de la faction qui lui était opposée, ayant pénétré une
nuit dans la ville avec l'espoir de le surprendre, il les repoussa avec
tant de vigueur, qu'ayait fait prisonniers Sciribaldo et Girolamo, l'un
Fiesque et l'autre Adorno, il mit en fuite les partisans armés qui les
suivaient. Son courage le rendit cher au pape Léon X, lequel, comme on
peut le voir dans ses brefs écrits en son nom par le Bembo, en fit de
grands éloges, et le confirma dans l'investiture du fief de sainte
Agathe, qui lui avait été conféré par Guidobalde. Au milieu du bruit des
armes, il ne méprisa pas les lettres: ce qui lui valut l'éloge et
l'amitié du Bembo et du Castiglione.
[Note 21: J'emprunte ces détails à l'historien Baldi, _Vita di
Guidobaldo_, lib. undº, t. II, p. 206 et suiv.]
Frédéric Frégose, son frère, ne fut pas moins remarquable par sa
grandeur d'âme et par son courage. Toutefois, il eut moins d'occasions
de montrer sa valeur, ayant embrassé, dès sa jeunesse, la carrière
pacifique de l'Église. Le pape Jules II, qui appréciait les qualités de
son esprit, le fit archevêque de Salerne. Il sut si bien se distinguer
dans le gouvernement de cette Église, qu'il reçut, comme récompense de
Paul III, le chapeau de cardinal. Mais ce qu'il y a de plus remarquable
dans sa vie, c'est qu'ayant' été fait amiral de la flotte génoise contre
Cortogli, audacieux corsaire qui infestait toutes ces mers,
non-seulement il le mit en fuite après avoir coulé à fond une partie de
ses navires, mais l'ayant poursuivi avec la plus grande vigueur jusque
sur les côtes d'Afrique, il dévasta et brûla les forêts de Biserte,
refuge et résidence de cet écumeur de mer. Il était doué d'une grande
éloquence, et profondément versé dans les lettres sacrées et profanes.
La lettre qu'il écrivit au pape Jules II sur la maladie et la mort de
Guidobalde, est un monument qui atteste le degré de perfection avec
lequel il savait se servir de la langue latine.
Parmi les autres familiers du duc, on distinguait Julien de Médicis,
alors banni de Florence, que la noblesse de son esprit et sa générosité
ont fait surnommer le Magnifique comme son père Laurent. Il était frère
du cardinal Jean de Médicis, qui fut élu pape quelques années plus tard,
après la mort de Jules II, et qui prit le nom de Léon X. Julien était
très-aimé de Guidobalde qui faisait le plus grand cas de l'élévation de
son coeur, de la noblesse de ses manières et de la vivacité de son
esprit.
L'auteur des _Asolani_, le Vénitien Pietro Bembo, qui devint plus tard
un des secrétaires des brefs de Léon X, et cardinal sous Paul III,
quitta Venise pour venir habiter Urbin, lorsque le duc eut reconquis ses
États. Il avait été attiré dans cette cour par l'amabilité de la
duchesse, par l'espoir d'y trouver une carrière, et surtout par l'amour
des lettres qu'il mettait au-dessus de tout, ainsi qu'il l'explique
lui-même dans plusieurs passages de sa correspondance[22].
[Note 22: Voir entre autres sa lettre à la duchesse Elisabeth
d'Urbin et a madame Emilia Pia, t. VIII, p. 43 de ses _Oeuvres_, édit.
des _Classiques de Milan_, 1810, dans laquelle il dit: _Gli studj che
sono il cibo della mia vita_.]
Il y avait aussi le comte Louis de Canossa, d'une très-illustre
noblesse, et non moins distingué par ses connaissances, qui lui valurent
la protection et l'amitié de Jules II, bon juge des bons esprits.
S'étant fait homme d'Église, il obtint plus tard l'évêché de Tricarico;
et ayant été envoyé nonce apostolique auprès du roi François Ier, il
sut si bien s'acquitter de sa mission, que le pape, pour le récompenser,
le nomma évêque de Baiussa.
Bernardo da Bibbiena de'Divizj avait été amené à la cour d'Urbin par
Julien de Médicis, dont il était un des serviteurs les plus dévoués. La
nature l'avait doué d'un esprit vif et fin, et il sut si bien l'exercer
tant à Urbin qu'à Rome, qu'il devint un des hommes les plus habiles de
son siècle à traiter les grandes affaires. La facilité qu'il avait à
assaisonner du sel piquant de son esprit les questions les plus graves,
et l'amabilité de ses manières lui acquirent la bienveillance de
Guidobalde et du cardinal Jean de Médicis. Lorsque ce dernier fut élu
pape, non-seulement il voulut l'employer à son service, mais il l'honora
de la dignité de cardinal. Il a laissé lui-même l'idée de son caractère,
dans cette pièce _de la Calandria_, par laquelle il a montré combien la
comédie peut procurer de plaisir, à l'aide du charme d'agréables
plaisanteries[23].
[Note 23: «E lasciô egli quasi che un ritralto di se medesimo, in
quella commedia, che intitolô _La Calandria_, nella quale mostrò con le
piacevolezze e con gli schezzj, quanto possa darci la scena.»--Baldi,
_ut suprà_, p. 209.]
Alexandre Trivulce était encore un des hôtes d'Urbin. Il s'était adonné
à la profession des armes, et fut employé à des expéditions importantes
par le roi François Ier, dont il reçut l'ordre de Saint-Michel.
Il exerça en outre d'autres charges honorables, fut sénateur de Milan et
général de la république de Florence. Il fut tué sous les murs de
Reggio, au grand déplaisir du roi de France, pendant qu'il parlementait
avec Guichardin, gouverneur de cette place.
On comptait encore à cette cour, Sigismondo Morello, de la famille de
Riccardi, seigneur d'Ortona et d'autres lieux, tant en Calabre qu'en
Sicile; Gaspard Pallavicino, Pietro da Napoli, Roberto da Bari, et
d'autres capitaines, barons et chevaliers du plus grand mérite. Les
hommes de lettres et les artistes étaient représentés par L'unico
Aretino, Giovanni Christoforo, Romano, Pietro Monti, Niccolò Frisio et
Terpandro.
C'est au milieu de tous ces hommes distingués que le Castiglione passa
les plus belles années de sa jeunesse. Il n'avait pas encore atteint sa
vingt-sixième année, lorsqu'il arriva pour la première fois à Urbin, le
6 septembre 1504. Il y fut accueilli avec la plus grande bienveillance
et beaucoup d'empressement par toute la cour, et en particulier par la
duchesse et par madame Emilia Pia, qui connaissaient déjà les qualités
brillantes de son esprit et la sûreté de ses relations.
Il est probable que c'est pendant ce premier séjour à Urbin que le
Castiglione eut l'occasion de connaître Raphaël et de nouer avec lui ces
relations qui, plus tard à Rome, devinrent si intimes, et ne furent
rompues que par la mort prématurée de l'Urbinate.
Le jeune artiste avait été appelé dans sa patrie par des affaires de
famille[24]. Pendant le peu de temps qu'il y passa, il exécuta pour le
due d'Urbin plusieurs petits tableaux, savoir: deux madones, dont l'une,
représentant la Vierge avec l'enfant Jésus, fut donnée par le duc au roi
d'Espagne, par celui-ci à Gustave-Adolphe, roi de Suède, père de la
reine Christine, et par cette dernière au duc d'Orléans, Gaston. On
suppose qu'elle aura été vendue avec les autres tableaux de la galerie
d'Orléans, et qu'elle doit être en Angleterre[25]. On ignore ce que
l'autre madone est devenue.
[Note 24: L'époque précise du retour de Raphaël dans sa ville natale
est un sujet de controverse entre un grand nombre de critiques et
d'historiens. M. Quatremère de Quincy, suivant en cela Vasari, dit qu'il
revint en 1505 à Urbin, où le rappelaient la mort de son père et celle
de sa mère. Mais Longhena, en traduisant ce passage, fait remarquer, p.
36, que, suivant le, père Pungileoni, le père de Raphaël serait mort le
1er août 1494, et sa mère le 7 octobre 1491. D'un autre côté,
l'archiprêtre D. Andrea Lazzari, dans ses _Mémoires sur Raphaël_,
imprimés à Urbin en 1800, affirme que la lettre de la duchesse d'Urbin
au gonfalonier Soderini, en date du 1er octobre 1504, aurait été
accordée au jeune Sanzio sur la demande de son père, lequel, d'après les
termes de la lettre, était alors encore vivant. Je trouve cette
explication décisive: il me paraît en effet impossible de donner un
autre sens à ce passage de la lettre en question: _E perchè il padre sa
che è molto virtuoso_, _ed è mio affezionato_. Le père de Raphaël
n'était donc pas mort à cette époque. De tout ce qui précède, il faut
conclure que Vasari a voulu seulement dire que Raphaël avait été rappelé
à Urbin par des affaires de famille, ainsi que le présume Longhena.]
[Note 25: Longhena, p. 37, note 10.]
Raphaël peignit aussi pour le duc d'Urbin un christ dans le jardin des
Oliviers. Dans le fond, on voyait les trois apôtres endormis.--Vasari,
parlant de la délicatesse de ces peintures, dit que la miniature ne
pourrait faire mieux ni autrement[26].
[Note 26: Vasari, t. III, p. 165.]
On peut facilement juger à Paris que cet éloge n'a rien d'exagéré, si
l'on examine deux autres petits tableaux du Sanzio, faits également pour
le duc d'Urbin à cette époque, et qui, maintenant, font partie de la
collection du Louvre. L'un est le saint Georges, et l'autre le saint
Michel; tous deux de très-petite dimension, bien que ce dernier soit
évidemment l'idée première du grand saint Michel, exécuté plus tard pour
François Ier[27].
[Note 27: Ces deux petits tableaux sont actuellement placés dans le
grand salon carré, de chaque côté de la grande _Sainte-Famille_, aussi
de Raphaël, dans l'angle à. droite au tond, en entrant par la galerie
d'Apollon.]
Le saint Georges est armé à la manière des chevaliers de ce siècle; il
est occupé à combattre le dragon: il a déjà brisé sa lance sur le
monstre, et il s'apprête à l'abattre d'un coup du revers de son glaive.
Le cheval qui le porte respire la vie et le mouvement; dans le fond, à
droite du spectateur, on voit une femme couronnée qui semble fuir au
milieu des montagnes, tandis qu'à gauche, des arbres aux troncs élancés,
au feuillage rare et délicat rappelant bien le type des arbres
raphaélesques, apparaissent dans une campagne riante avec ses lointains
horizons bleuâtres. Toute cette composition est pleine d'action, et
exécutée avec une pureté de style, une facilité qui indiquent que déjà
le jeune Sanzio n'en était plus à copier servilement la manière de son
maître Pérugin.
Le petit saint Michel, qui sert de pendant au saint Jacques, n'est pas
moins remarquable. L'archange foule aux pieds le démon ailé qu'il a
renversé; et, bien que le monstre cherche à entortiller sa queue autour
d'une des jambes du messager céleste, on voit à l'épée que l'archange
tient levée, que le monstre ne tardera pas à recevoir le dernier coup.
Autour du groupe principal, Raphaël, par un caprice d'artiste, a disposé
différents animaux à formes bizarres et fantastiques. Dans le lointain,
une cité en flammes, et une procession d'hommes vêtus d'habits de
religieux, d'une couleur grisâtre.
Si nous osions hasarder une conjecture historique sur ces deux petites
compositions, nous dirions qu'elles semblent faire allusion aux succès
de Guidobalde, et au triomphe qu'il venait de remporter sur César
Borgia. En effet, à cette époque, Guidobalde, avec le secours de la
république de Venise, personnifiée dans le saint Georges, un de ses
patrons, venait de recouvrer toute la Piomagne et tout le duché d'Urbin,
dont le duc de Valentinois l'avait dépouillé quelques années auparavant.
La procession des moines pourrait signifier les funérailles d'Alexandre
VI, qui était mort l'année précédente.
Quoi qu'il en soit de ces explications, les tableaux exécutés pour le
duc d'Urbin prouvent que la reputation de Raphaël commençait à
s'établir, et que son talent était goûté dans sa patrie.
Les peintures dont nous venons de parler ne paraissent pas avoir été les
seules que le Sanzio ait exécutées dans sa ville natale. Louis Crespi,
dans une lettre écrite d'Urbin à monseigneur Bottari le 28 juin
1760[28], raconte que visitant le palais Albani, à Urbin, il y vit le
portrait de Raphaël peint par lui-même et véritablement merveilleux.
«C'est, dit-il, la seule chose de Raphaël qui se voie à Urbin»; et il
ajoute dans une autre lettre du 16 juillet 1760[29] adressée au même
personnage: «Le portrait de Raphaël au palais Albani, à Urbin, est peint
sur mur, avec un verre devant et un grand cadre à feuillures, fort
épais.»--Depuis longtemps ce portrait a disparu du palais Albani: on
croit que c'est celui qu'on voit à la galerie de Florence, dans la
collection, des portraits des peintres peints par eux-mêmes. Telle est,
du moins, l'opinion de M. Quatremère de Quincy, qui a donné la gravure
de ce portrait en tête de son ouvrage sur la vie de Raphaël.--Il est
certain que ce portrait se rapporte parfaitement à l'âge de vingt ans,
que Raphaël avait pendant son séjour à Urbin en 1504: on ignore à quelle
occasion il fut fait; si c'est pour le duc d'Urbin, ou, ce qui paraît
plus probable, pour quelque personne de la famille de l'artiste.
[Note 28: _Recueil de lettres_ publiées par Bottari, t. IV,
p.-426-428, édit. Silvestri de Milan. 1822, in-12.]
[Note 29: _Ibid._, p. 430.]
Plusieurs écrivains ont prétendu qu'avant de suivre les leçons du
Pérugin, Raphaël s'était exercé à peindre sur des vases de faïence,
_majolica_; et dans ses notices sur les arts, etc., le savant Heinecke
va même jusqu'à lui créer un nouveau parent, un certain Guido Durantino,
possesseur d'une fabrique de faïence à Urbin; voulant faire entendre par
là que le Sanzio y aurait peint des vases dans sa jeunesse. Enfin, on
sait la tempête soulevée par le chanoine comte Malvasia, l'auteur delà
_Felsina pittrice_. Dans sa prédilection pour les Carraches et les
peintres de Bologne, il avait osé, dans la première édition de cet
ouvrage, appeler Raphaël: _Quel boccalajo d'Urbino_,--_ce faiseur de
pots d'Urbin_, expressions qu'il regretta plus tard, et qu'il fut obligé
de rétracter en présence de l'explosion d'indignation qu'elle avait
soulevée dans toutes les parties de l'Italie et particulièrement à Rome.
Sans doute, la qualification donnée au Sanzio par l'apologiste de
l'école de Bologne était prise en mauvaise part, et pour rabaisser le
génie de l'auteur de l'_École d'Athènes_, de la _Transfiguration_ et de
tant d'autres chefs-d'oeuvre, en le comparant au simple ouvrier potier
qui modèle ou vernit les vases les plus vulgaires. Néanmoins, nous ne
voyons pas en quoi la gloire de Raphaël serait moins grande, s'il avait,
dans sa première jeunesse, modelé, peint ou dessiné des vases en
faïence, et nous ne comprenons pas qu'on lui en eût fait un reproche.
L'aptitude à traiter d'une manière remarquable toutes les branches des
arts du dessin n'est-elle pas l'indice le plus certain de la supériorité
qui annonce le génie? Qui n'admire, presque à l'égal des plus belles
statues et des plus beaux tableaux, les fameux vases antiques du
Vatican, des villas Borghèse et Albani, des musées de Naples et du
Louvre? Raphaël n'a donc rien à redouter de la qualification
malveillante qu'a voulu lui donner le chanoine Malvasia. Nous verrons
plus tard qu'à l'exemple de Benvenuto Cellini, son contemporain, il
n'hésitait pas à composer des dessins pour des vases et plats en bronze
et en argent. Pourquoi n'en aurait-il pas fait pour des vases en
faïence? Si la matière en est moins durable, la forme peut en être aussi
pure, aussi gracieuse, et de plus, la pâte comporte des dessins, des
émaux et des peintures, sortes d'arabesques d'un style particulier, qui
peuvent lutter avec ce que l'art étrusque nous a laissé de plus parfait.
Aussi, c'est un fait certain, que dans sa fantaisie d'artiste, le Sanzio
a fait un grand nombre de modèles et de dessins pour des vases en
faïence. Vasari, ordinairement bien informé, et qui n'est pas partial en
faveur de Raphaël, a consigné ce fait en ces termes dans la vie de
Battista Franco, peintre vénitien: «Avant Franco, dit-il, les ouvriers
potiers s'étaient beaucoup servis des dessins de Raphaël, et de ceux
d'autres artistes distingués[30].»
[Note 30: T. VIII, p. 368, traduction par MM. Jeanron et Léopold
Leclanché.]
On lui a attribué pendant longtemps les peintures des vases de là
fameuse collection de Lorette, présent du duc Francesco Maria II à la
Santa-Gasa. Mais la plupart de ces vases portent une date postérieure à
la mort de l'Urbinate, et ils paraissent avoir été exécutés sur ses
dessins, de 1540 à 1550[31].
[Note 31: Voy. dans Longhena, p. 288 et suiv., notes, une savante
dissertation sur cette question, où toutes les autorités sont analysées
et citées avec une judicieuse critique.]
Ce qui paraît certain, c'est que, pendant son séjour à Urbin en 1504,
Raphaël ne s'occupa pas de peinture sur des vases en faïence; il n'y fit
que son portrait et les petits tableaux dont nous avons donné la
description.
La ville d'Urbin, qui a eu la gloire de donner naissance au plus grand
peintre des temps modernes, ne possède plus rien de lui; mais elle
entretient avec un soin religieux la petite maison dans laquelle cet
illustre enfant a reçu le jour, et l'on peut encore lire sur sa façade
l'inscription suivante:
Numquam moriturus,
Exiguis hisce in aedibus
Eximius ille pietor
RAPHAEL
Natus est
Oct. id. april. an
M. CDXXCIII.
Venerare igitur hospes
Nomen et genium loci;
Ne mirere:
Ludit in humanis divina potentia rébus,
Et saepe in paucis claudere magna solet.
Malgré la protection que lui accordait le duc Guidobalde, Raphaël,
emporté par le désir de perfectionner sa manière et d'agrandir son
style, prit la résolution de se rendre à Florence, alors le centre des
arts et des lettres. Il obtint facilement de la duchesse d'Urbin une
lettre pour le gonfalonier Soderini. Muni de cette recommandation, le
Sanzio quitta sa ville natale, dans laquelle il ne devait plus revenir,
au commencement d'octobre 1504: c'est du moins ce qui paraît probable,
d'après la date de cette lettre, qui est du 1er de ce mois[32]. Il ne
devait retrouver le Castiglione que quelques années plus tard, à Rome.
[Note 32: Cette lettre est rapportée dans le _Recueil_ de Bottari,
t. 1er, p. 1, nº 1, et dans la traduction de la _Vie de Raphaël_, de
Longhena, p. 518, nº2, appendice.]
Le Castiglione lui-même ne fit pas non plus, à cette époque, un long
séjour à Urbin. Au commencement de décembre 1504, il se rendit à
Ferrare, où le duc Hercule d'Est était à toute extrémité. Il eut
beaucoup à se louer de l'accueil que lui firent Alphonse d'Est et sa
femme, la célèbre Lucrèce Borgia, dont on a fait en France et en
Angleterre le type de tous les vices, mais à laquelle ses plus illustres
contemporains, le Bembo, le Bibbiena, le Castiglione, accordent sans
hésiter, non-seulement les dons brillants de l'esprit, mais encore les
qualités du coeur[33].
[Note 33: La correspondance de Bembo avec cette princesse est une
preuve éclatante de ce que j'avance.--Voy. _Oeuvres de Bembo_, édit. des
_Classiques de Milan_, 1810, in-8º, t. IV, p. 5 à 37.--Cette
correspondance commence en août 1503, et se termine en octobre 1517.]
Rentré à Urbin vers le milieu de décembre, le Castiglione n'y demeura
que quelques jours: il dut accompagner le duc d'Urbin, qui se rendait à
Rome, pour prendre possession de sa charge de général des troupes de
l'Église et pouf y passer la revue de son armée. Il arriva la veille de
Noël à la Porte du Peuple, mais il n'entra dans la ville que le 4
janvier 1505, le duc ayant été obligé de s'arrêter à Narni, par suite
d'une attaque de goutte. L'entrée de Guidobalde se fit solennellement,
en compagnie de Francesco Maria della Rovère, son fils adoptif et neveu
de Jules II, et au milieu d'un grand concours de gentilshommes, des
capitaines de la garde du pape et de la suite des cardinaux. «Le duc,
écrit le Castiglione à sa mère[34] se fit beaucoup d'honneur par ses
gentilshommes, qui étaient montés sur de beaux chevaux et vêtus de
justaucorps de brocart d'or. J'en avais également un dont je suis
redevable envers le duc. Arrivé au palais, Sa Sainteté le reçut avec
beaucoup de distinction, et nous tous lui baisâmes le saint pied. Le duc
tient une cour brillante; il est fort satisfait et fort aimable.»
[Note 34: Le 8 janvier 1505, lettre IX, t. 1er, p.
11-12.]
Le Castiglione alla se loger, avec son ami César Gonzague, près de
Saint-Pierre, dans le palais du cardinal d'Est. C'est pendant ce voyage,
qui se prolongea jusqu'au mois d'août 1505, que le Castiglione établit
des liaisons avec tout ce que la cour pontificale renfermait d'hommes
distingués, et qu'il commença à se former aux grandes affaires.
L'historien Baldi[35] raconte que Jules II, voulant augmenter sa
puissance en alliant sa famille aux plus grandes maisons de Rome, donna
en mariage sa nièce Lucrezia, fille de sa soeur Lucchina, à Marc-Antoine
Colonna; et sa fille naturelle Felice, à Jean Jordan Orsini, veuf de
Marie d'Aragon. Pour consolider l'influence de son neveu, Francesco
Maria della Rovère, qu'il venait de faire adopter au duc d'Urbin, il lui
fit obtenir en mariage Léonore Gonzague, fille du marquis Francesco de
Mantoue et nièce de la duchesse Elisabeth Gonzague, femme du duc
d'Urbin[36]. L'historien ajoute: «On dit que cette alliance fut négociée
par Balthazar Castiglione, homme aussi distingué par sa noblesse que par
sa valeur, et que ses brillantes qualités avaient rendu cher au pontife,
lorsque, s'étant arrêté à Rome après la bataille du Garigliano, il sut
si bien gagner les bonnes grâces de Jules II, qu'il le traita toujours
comme un de ses serviteurs les plus dévoués et les plus intimes.»
[Note 35: Ib., lib. dec., t. II, p. 277.]
[Note 36: Les fiançailles seules furent alors célébrées: mais eu
égard à l'âge des deux futurs, le mariage n'eut lieu que le 25 novembre
1509, comme on le voit par une lettre du Bembo, t. IV, p. 166, de ses
lettres écrites en latin.]
Au milieu de ces alliances, les plaisirs ne manquaient pas à Rome:
c'était le temps du carnaval, et il y avait alors, comme de nos jours,
des divertissements de toutes sortes et des mascarades auxquelles le
Castiglione n'aimait pas beaucoup à prendre part. Mais il n'en était pas
de même des cardinaux, qui, dit-il[37], n'en perdent pas une once.
Voici, en effet, ce que raconte, dans le _Cortegiano_[38] Bernardo da
Bibbiena, qui devait être, quelques années plus tard, cardinal lui-même:
«Pendant le dernier carnaval, monseigneur de San Pietro _ad Vincula_,
mon maître[39], qui sait combien j'aime, lorsque je suis masqué, à
berner des moines, ayant bien préparé ce qu'il voulait faire, vint un
jour en compagnie de monseigneur d'Aragon et de plusieurs autres
cardinaux, se placer aux fenêtres d'une maison, rue de' Banchi[40],
témoignant ainsi l'intention de rester à ce poste pour voir passer les
masques, comme c'est l'usage à Rome. Étant déguisé et masqué, j'aperçus
un frère non loin de là, qui paraissait comme honteux d'être mêlé à
cette foule. Je crus avoir trouvé mon homme, et je lui courus sus comme
un faucon affamé se précipite sur sa proie. Lui ayant d'abord demandé
qui il était, sur sa réponse je feignis de le connaître, et, avec
beaucoup de paroles, je m'efforçai de lui persuader que le chef des
sbires était à sa recherche, par suite de dénonciations faites contre
lui, et je l'engageai à venir avec moi jusqu'à la chancellerie, lui
promettant de le tirer d'affaire.
[Note 37: Lettre à sa mère, du 22 janvier 1503, t. Ier, p. 12-13,
x.]
[Note 38: Lib. II, p. 223; édit, in-8 des _Classiques de Milan_, t.
Ier.]
[Note 39: Galeotto Franciollo, neveu de Jules II, cardinal du titre
de Saint-Pierre-aux-Liens, et dont le Bibbiena était secrétaire.]
[Note 40: Ce passage prouve qu'au commencement du XVI[e] siècle, le
carnaval ne se passait pas dans le Corso, comme aujourd'hui.]
Le _frate_, tout tremblant et frappé de frayeur, semblait ne savoir quel
parti prendre, et disait qu'il craignait, s'il s'éloignait de
San-Celso[41], d'être arrêté. Cependant, je lui réitérai avec tant de
chaleur mes offres de service, qu'il se décida à monter en croupe
derrière moi. Je crus alors avoir complètement atteint mon but. Je
commençai donc à pousser mon cheval au milieu de la rue de'Banchi, et à
le faire sauter et jouer des jambes. Imaginez-vous maintenant la belle
figure que faisait un _frate_ en croupe derrière un masque: son froc
s'envolait, sa tête penchait tantôt en avant, tantôt en arrière, et
lui-même paraissait souvent près de tomber. A ce beau spectacle, les
seigneurs commencèrent à lancer des oeufs des fenêtres, et de même
firent tous les spectateurs, ainsi que toutes les autres personnes qui
se trouvaient aux fenêtres, de telle sorte que jamais grêle ne tomba du
ciel plus rapide et plus serrée que les oeufs qui pleuvaient de ces
fenêtres, et qui tombaient sur moi pour la plupart. Je n'y faisais pas
attention, et je croyais que tous les rires étaient non pas pour moi,
mais pour le _frate_. Dans cette persuasion, j'allai et revins plusieurs
fois d'un bout à l'autre de la rue de'Banchi, recevant chaque fois cette
grêle sur les épaules, bien que le moine, comme en pleurant, me priât de
le laisser descendre et de ne pas faire cet affront à sa robe. Mais le
coquin se faisait donner en cachette des oeufs par des laquais apostés à
cet effet, et faisant semblant de me tenir à bras-le-corps pour ne pas
tomber, il me les écrasait sur la poitrine, souvent aussi sur la tête
et même sur le front; tellement que j'en étais tout abîmé, et ne savais
plus comment m'en garantir. A la fin, lorsque tout le monde fut las de
rire et de jeter des oeufs, il sauta du cheval, et s'étant caché
derrière son capuchon, il me montra une longue chevelure et me dit:
«Messire Bernardo, je suis un domestique d'écurie de San Pietro ad
Vincula, et c'est moi qui gouverne votre mulet.» A ces mots, je ne sais
si c'est la douleur, la colère ou la honte qui s'empara de moi, mais,
pour moins souffrir, je me mis à fuir vers ma demeure, et le lendemain
je n'osais pas me montrer. Mais les rires excités par cette plaisanterie
recommencèrent le jour suivant et durent encore maintenant.»
[Note 41: Église située dans la rue de' Banchi, près la place du
pont Saint-Ange.]
Tels étaient les amusements du carnaval à Rome au commencement du
seizième siècle; et ce récit, placé parle Castiglione dans la bouche du
Bibbiena, son ami, secrétaire d'un cardinal, donne, mieux que tous les
commentaires, une idée du caractère de l'auteur de _la Calandria_ et des
moeurs de cette époque.
La revue des troupes de l'Église que devait faire le duc Guidobaldo
était remise de jour en jour; elle n'eut lieu que vers la fin de juillet
1505. Le Castiglione mit à profit tout le temps que lui laissaient son
service auprès de son maître et les obligations que lui imposait son
rang à la cour pontificale, pour se lier avec les artistes et les
littérateurs. Déjà l'on voit qu'il considérait la résidence de Rome
comme un séjour privilégié, et comme la source où les savants pouvaient
puiser toutes leurs connaissances[42].
[Note 42: «Qui (in Roma) è il fonte degli uomini dotti.»--Lettre à,
sa mère, du 24 mars 1503, t. Ier, p. 18, XV.]
Vers la fin de son séjour à Rome, il apprit la mort de son ami
d'enfance, Falcone, qui dirigeait l'éducation de son frère Girolamo, et
qui mourut à Mantoue dans la maison des Castiglione. Lié tendrement avec
ce jeune littérateur, qui donnait les plus belles espérances, il éprouva
le plus vif chagrin de sa perte. Dans une lettre du 30 juillet 1505, il
déplore cette mort prématurée de la manière la plus touchante: «Il n'y a
rien autre chose de nouveau ici que la triste mort de ce pauvre Falcone,
qui pour moi sera toujours nouvelle, et je ne sais quand je pourrai
étouffer la douleur que j'en ai ressentie, me figurant que le sort
s'acharne après moi comme un ennemi. Lorsque je pense combien j'ai peu
d'amis dans ce monde, et comme je pouvais disposer de ce pauvre
infortuné, comme nous avions été pour ainsi dire nourris ensemble depuis
notre enfance, de telle sorte qu'il n'y avait aucune autre personne au
monde qui connût aussi entièrement le fond de mon coeur, si ce n'est
lui. En outre, il était rempli de bonnes qualités, il avait un esprit
orné des dons les plus rares; nous avons été constamment compagnons dans
toutes nos études, et le pauvre camarade commençait à en retirer quelque
fruit. C'est à ce moment que, dans la fleur de la jeunesse, il m'a
laissé sur cette terre sans me faire ses derniers adieux, ce qui a dû
lui être aussi pénible que de mourir. Si je viens à penser à cette
triste fin, je crois que je mérite bien d'être plaint et excusé, car je
suis sûr et certain de ne jamais remplacer une telle perte.» La douleur
qu'il ressentit de la mort de ce camarade de sa jeunesse s'exhala dans
une pièce de vers latins, intitulée _Alcon_, qui est empreinte d'une
grande sensibilité unie à une remarquable élégance[43].
[Note 43: Elle est rapportée par Serassi, à la suite du 2em
volume des _Lettres du Castiglione_, p. 289.]
Quoique le Castiglione n'eût pas encore atteint sa vingt-septième année,
sa réputation de prudence était si grande, sa sagacité dans les affaires
si bien établie, et fia distinction de ses manières si bien reconnue
comme le modèle des courtisans de cette époque, que Guidobalde résolut
de l'envoyer en ambassade auprès du roi d'Angleterre. Voici à quelle
occasion[44].
[Note 44: Baldi, t. II, lib. undº, p. 189.]
Henri VII régnait alors dans ce pays, après avoir abattu tous ses
rivaux. Ce prince, dont les historiens font l'éloge, se souvenant que
son prédécesseur, Edouard IV, avait envoyé à Frédéric, duc d'Urbin
l'ordre de la Jarretière, et sachant que Guidobalde, son fils, dont il
entendait vanter les brillantes qualités, désirait obtenir la même
distinction, résolut de le lui octroyer. Profitant de l'ambassade qu'il
envoyait au nouveau pape, Jules II, pour le féliciter sur son exaltation
à la chaire de Saint-Pierre, il fit remettre à Guidobalde la décoration
et l'habit de l'ordre, dont le duc se revêtit avec la plus grande
satisfaction, le jour de la fête de saint Georges, 1505, patron de ces
chevaliers. Le duc voulut témoigner d'une manière éclatante ses
remercîments au roi d'Angleterre: il résolut donc de lui envoyer un
ambassadeur spécialement chargé d'offrir à ce monarque ses compliments
de gratitude. C'est pendant son séjour à Rome qu'il avait reçu l'ordre
de la Jarretière, ce fut aussi pendant ce séjour qu'il fit choix, pour
le représenter en Angleterre, du Castiglione, comme de l'homme de cour
le mieux fait pour donner à Henri VII et aux barons anglais la plus
haute idée des gentilshommes italiens, et particulièrement de ceux
attachés à la cour d'Urbin. Une pouvait pas faire un meilleur choix:
outre une habileté consommée dans tous les exercices du corps, et une
brillante valeur déjà éprouvée en beaucoup de rencontres, le Castiglione
n'était pas moins remarquable parles qualités de l'esprit, par une
bienveillance naturelle qui lui attirait partout des amitiés, enfin par
ce tact et cette connaissance des hommes si nécessaires dans toutes les
positions, mais plus indispensables encore au milieu des cours.
On ignore les motifs qui firent ajourner le départ du Castiglione pour
l'Angleterre. Revenu à Urbin avec le duc en août 1505, et souffrant
encore des suites de sa blessure au pied, il fut obligé d'aller aux
bains de San-Casciano, et il y passa une partie du mois de septembre.
Quelque temps après, Guidobalde voulut l'envoyer au marquis de Mantoue,
son beau-frère, comme son représentant dans des affaires importantes.
Mais, arrivé à Ferrare, vers la fin de décembre 1505, le Castiglione
apprit que Francesco de Gonzague ne voulait pas le recevoir et
paraissait disposé à le faire arrêter, nonobstant son caractère d'envoyé
qui aurait dû le protéger. Guidobalde, à ce qu'il paraît, ne voulut pas
se brouiller avec son beau-frère à cette occasion, et, agissant avec sa
prudence habituelle, il rappela le Castiglione à sa cour.
Il y rentra vers la fin de janvier 1506, et prit part, avec les autres
courtisans du duc, aux divertissements du carnaval qui furent
très-brillants à Urbin.
Le Castiglione y fit paraître le talent qu'il possédait de faire des
vers dans sa langue naturelle non moins bien que dans l'idiome latin. Il
composa, en compagnie de son ami César Gonzague, une pastorale de
cinquante-cinq stances ou octaves de huit vers chacune, et ils la
récitèrent ensemble en présence de la duchesse Elisabeth et de toute la
cour d'Urbin. Trois bergers, Iola, Tirsis et Dameta, s'entretiennent de
leurs peines d'amour et font l'éloge des nymphes dont ils sont épris. On
croit que le Castiglione se cache sous le nom de Iola, et César Gonzague
sous celui de Dameta. Quant à Tirsis, il représente un berger étranger
qui, attiré par la renommée de la cour d'Urbin, est venu pour admirer
les vertus qui brillent à cette cour, et se décide à y rester pour
réparer les pertes que le destin, qui le poursuit, lui a fait éprouver.
En passant, les poètes louent adroitement les personnages distingués qui
composaient toute cette réunion. Mais les pensées d'amour, aussi bien
que les voeux et les désirs exprimés, s'adressent toutes à la duchesse,
que les poètes représentent d'abord sous le nom supposé de Galathée,
ensuite, plus clairement, sous le titre de déesse de ces contrées. On
prétend que la beauté et l'amabilité de cette princesse étaient telles
qu'elles faisaient naître l'attachement le plus vif et le plus chaste
chez les personnes qui avaient seulement une fois l'occasion de la voir.
Il n'est donc pas étonnant que le Castiglione se soit enflammé pour la
duchesse d'une passion profonde. Il paraît certain que, de son côté,
cette princesse n'était pas insensible aux hommages de notre héros, et
qu'elle avait su le distinguer au milieu des autres courtisans dont elle
était entourée.
Il n'appartient pas à un étranger de se prononcer sur le mérite de la
pastorale de Tirsis. Les Italiens les plus compétents l'ont toujours
trouvée très-belle, et remplie d'imitations, les mieux appropriées au
sujet, des passages les plus remarquables des poètes bucoliques grecs et
latins. Ils en trouvent, en outre, le style simple et coulant, en même
temps qu'agréable et léger, et la composition judicieuse et bien
conduite. On croit que le Castiglione et César Gonzague ont voulu imiter
Politien dans sa pastorale d'Orphée. Quant au rhythme, il est _in ottava
rima_, mode généralement employé à cette époque.
Les éloges que reçurent les deux amis excitèrent, dit-on, le Bembo à
composer l'année suivante les célèbres stances qu'il récita lui-même
avec Ottaviano Fregoso, devant la duchesse et madame Emilia Pia, dans
les fêtes du carnaval, en 1507[45].
[Note 45: Voy, le texte de la pastorale de Tirsis, dans le _Recueil
des lettres du Castiglione_, t. II, p. 206; et les _Notes_ de l'abbé
Serassi, p. 244, même vol.]
Cependant, l'époque fixée pour l'ambassade du Castiglione en Angleterre
approchait; mais un triste événement vint l'affliger peu de temps avant
son départ. Il perdit son jeune frère Girolamo, celui dont son ami
Falcone avait commencé l'éducation, et qu'il regrette comme ce fidèle
ami dans son idylle latine.
Le Castiglione quitta Urbin pour se rendre à Londres, le 10 juillet
1506. Il était arrivé à Lyon, où il s'arrêta quatre jours, le 20
septembre, et à Londres le 1er novembre suivant. Présenté au roi
Henri VII, il lui remit les lettres et les présents du duc son maître,
et lui exposa le motif de son ambassade dans un discours latin fort
éloquent. Il rendit ensuite visite, au nom de Guidobalde, à tous les
chevaliers de la Jarretière, et reçut, par procuration de son maître,
l'investiture de cet ordre. Le roi Henri VII lui fit la plus
bienveillante réception; il le créa chevalier, lui fit don d'un
très-riche collier d'or, de chiens de chasse et de magnifiques chevaux
anglais. Ce brillant accueil ne le retint néanmoins pas longtemps en
Angleterre; il se remit en route presque aussitôt, parvint à Milan le 9
février 1507, et alla passer quelques jours à Casatico avec sa mère,
n'ayant pu obtenir du marquis de Mantoue la permission de passer par
cette ville. Il était de retour à Urbin dans les premiers jours de mars
1507. Son arrivée y était attendue avec impatience, non-seulement par
Guidobalde qui désirait recevoir les lettres de Henri II et la
confirmation de l'ordre royal d'Angleterre, ainsi que les riches
présents à lui offerts, mais par toute la cour qui espérait entendre le
récit de cette ambassade.
Il est à regretter que le Castiglione n'ait pas mis par écrit la
relation de ce voyage: avec l'esprit d'observation qui le distingue,
cette relation aurait offert un grand intérêt.
Le pape Jules II, accompagné de onze cardinaux, passait à Urbin pour la
seconde fois, en même temps que le Castiglione y rentrait. Le pontife
venait de recouvrer l'importante ville de Bologne. Les fêtes
recommencèrent à la cour de Guidobalde, et le Castiglione en fut un des
principaux ornements. Mais cette année, il ne récita aucune pièce de
vers pour ces divertissements. Pendant le carnaval qui précéda son
retour, le Bembo avait composé les célèbres stances qu'il récita devant
toute la cour avec Ottaviano Fregoso, tous deux masqués et déguisés en
ambassadeurs de Vénus, envoyés à la duchesse Elisabeth et à madame
Emilia Pia. Ces stances, comme le dit Bembo lui-même, dans une lettre
écrite quelques jours après à son ami Fregoso, n'étaient pas destinées
à être publiées; il regrette même d'être obligé de les faire connaître
au public, «parce que, dit-il, de même que le poisson hors de l'eau perd
toute sa grâce et sa beauté, de même ces stances, lues en dehors du
temps et des circonstances dans lesquelles elles ont été récitées, ne
plairont plus à personne.» Mais ce n'est là que le jugement d'un auteur
qui _s'écoute et qui s'aime_; et la postérité a été plus juste, en
sauvant de l'oubli un des morceaux les plus gracieux de la poésie
italienne du commencement du seizième siècle[46].
[Note 46: Voy. ces stances dans les _Oeuvres de Bembo_, édit. de
Milan, t. II, p. 111.--La lettre à Fregoso est dans le tome VII, p. 57.]
Peu après, vers la fin du mois de mai, le Castiglione fut envoyé à Milan
auprès du roi Louis XII; mais il n'y resta que peu de temps, car il
était de retour à Urbin le 16 juillet suivant. A partir de cette époque
jusqu'au mois de mars 1509, il séjourna dans cette ville ou dans les
pays voisins. C'est pendant cet intervalle, dans le mois d'avril 1508,
qu'il perdit son protecteur Guidobalde, enlevé à la fleur de l'âge par
les affreuses douleurs de goutte dont il était atteint depuis sa
première jeunesse.
L'historien Baldi[47], et le Castiglione lui-même[48] dans une éloquente
lettre écrite en latin à Henri VII, ont retracé les derniers moments de
ce prince, qui mourut avec beaucoup de courage et une grande
résignation.
[Note 47: T. II, p. 219 et suiv., liv. XII.]
[Note 48: _Lettres_, t. II, p. 348 et suiv. 355-356.]
Se sentant très-malade, le duc s'était fait transporter à Fossombrone,
petite ville de ses États, dont il trouvait le séjour plus sain que
celui de sa capitale. Il allait mieux en y arrivant; mais bientôt, le
mal augmentant, il vit que sa fin était proche, et se félicita
d'échapper enfin par la mort aux atroces douleurs qu'il endurait depuis
si longtemps. Et comme les personnes qui l'entouraient paraissaient
mornes et consternées, se tournant vers le Castiglione qui se tenait
auprès de son lit, il lui récita, avec une fermeté d'âme remarquable,
ces vers de Virgile, son poète favori:
Me circùm limus niger et deformis arundo Cocyti, tardaque palus,
inatnabilis unda, Alligat, et novies Styx interfusa coercet.
Il expira peu après, non sans avoir recommandé à son fils adoptif tous
ses serviteurs[49].
[Note 49: Baldi met dans la bouche de Guidobalde un très-long
discours à son fils adoptif, composé dans le goût des _Seicentistes_, et
tout à fait hors de propos. Voy. t. II, p. 219 et suiv.]
Aussitôt après la mort de Guidobalde, le Castiglione fut envoyé à Gubbio
pour empêcher les inimitiés particulières d'éclater et pour réprimer
toute tentative de soulèvement contre le nouveau duc. Il n'y resta que
quelques jours, les habitants lui ayant témoigné beaucoup de respect et
de soumission.
Rentré à Urbin au commencement de mai 1508, il y manqua une alliance qui
l'aurait certainement élevé en très-peu d'années aux plus hautes
dignités. Depuis l'année 1494, les Médicis avaient été bannis de
Florence, et, malgré tous leurs efforts, ils n'avaient pu jusqu'alors
parvenir à y rentrer. Ils vivaient dans les différentes cours d'Italie,
et Julien de Médicis avait choisi pour sa résidence celle d'Urbin:
Ové, dit l'Arioste[50], col formator del _Cortegiano_,
Col Bembo e gli altri sacri al divo Apollo,
Facea l'esiglio suo men duro e strano.
[Note 50: Satire IV.]
Julien avait pris en amitié le Castiglione, déjà lié avec son frère le
cardinal Jean de Médicis. Ce dernier avait fait écrire de Rome à Julien
par son secrétaire Bernardo da Bibbiena, l'un des plus intimes amis du
Castiglione, pour témoigner le désir de voir le comte épouser leur nièce
Clarisse, fille de Pierre Laurent de Médicis, alliance qui convenait
également à la mère, issue de la noble famille romaine Orsini. Le
Castiglione, dans sa correspondance intime avec sa mère, paraît flatté
de ce projet de mariage, qui l'aurait rapproché des plus puissantes
familles d'Italie. Les Médicis étant rentrés à Florence quatre ans
après, le 31 août 1512, et presque aussitôt, en mars 1513, le cardinal
Jean ayant été élu pape sous le nom de Léon X, le Castiglione aurait
probablement vu sa carrière politique s'agrandir. Il se serait trouvé
d'abord neveu de Léon X, puis plus tard de Clément VII, et oncle de
Catherine de Médicis. Mais il n'était pas réservé à tant d'honneur: le
mariage manqua par des raisons politiques. Lucrèze de Médicis, soeur du
cardinal Jean, et femme de Jacopo Salviati, désirait marier sa nièce
Clarisse à Florence, à l'un des partisans de leur famille, afin
d'entretenir plus facilement des intrigues dans cette ville et de
ménager les moyens d'y faire rappeler ses frères et ses neveux. Une
occasion favorable s'offrit dans la personne de Philippe Strozzi. Le
cardinal Jean, bien qu'engagé avec le Castiglione, qui considérait ce
mariage comme fait[51], n'hésita pas à rompre le projet que lui-même
avait fait proposer: préférant ainsi, comme presque tous les hommes
d'État, la politique à l'amitié. Déçu de cet espoir, le Castiglione eut
pendant longtemps de la peine à se consoler de cet échec imposé à son
amour-propre. Il n'en conserva pas moins les bonnes grâces du cardinal,
qui lui en donna de nombreux témoignages lorsqu'il fut devenu pape.
[Note 51: «Io tengo questo parentado co'Medici per fatto; così N.S.
Dio lo faccia essere felice.»--Lettre à sa mère du 9 août 1508. T.
Ier, p. 44, XLVIII.]
On peut supposer, d'après une lettre à sa mère, du 22 août 1508[52]
qu'il se rendit à Rome vers le mois de septembre ou d'octobre 1508 pour
assister à la revue que Jules II voulait faire de l'armée pontificale,
dont son neveu, Francesco Maria della Rovère, nouveau duc d'Urbin, avait
conservé le commandement. Cependant on ne trouve pas dans sa
correspondance de preuve positive de ce voyage; mais il paraît probable,
si l'on considère que dès le commencement de l'année suivante, le pape
se mit en campagne contre les Vénitiens pour reprendre les villes de la
Romagne qu'ils avaient conservées.
[Note 52: _Ib._, T. Ier, p. 44, XLVIII.]
Bien qu'il n'aimât pas la guerre, le Castiglione fit bravement son
devoir dans cette campagne, et donna des preuves éclatantes de sa
valeur. Il se distingua particulièrement au siège de Ravenne. Voici en
quels termes il raconte lui-même à sa mère[53] le combat qui se donna
sous les murs de cette place, le 15 mai 1509:
«Nous sommes ici à Russi, qui est une forte place, depuis huit ou
neuf jours; nous étant préparés avant-hier à présenter le combat,
la garnison de Ravenne, ville éloignée d'ici seulement de dix
milles, fit une sortie composée d'environ trois cents chevaux et
deux mille fantassins, et s'avança pour nous inquiéter, afin de
nous empêcher de livrer combat. Notre cavalerie légère courut
aussitôt à sa rencontre, et, à sa suite, notre illustre duc avec
huit gentilshommes, pas plus. Gio, Vitelli et Chiappino formaient
l'arrière-garde avec soixante hommes d'armes. On s'avança ainsi
au-devant de l'ennemi. Bien qu'il fût placé dans une position
très-forte, nous nous précipitâmes à sa rencontre, et nous le
rompîmes avec grande furie. Même quelques-uns des nôtres le
poursuivirent jusque dans Ravenne. Nous fîmes prisonniers environ
trois cents fantassins et cinquante cavaliers, avec beaucoup de
bétail, au grand honneur de notre illustre duc.»
[Note 53: Lettre LIV, du 17 mai 1509, t. Ier, p. 49.]
Au milieu de ces combats, le Castiglione conservait toujours la plus
grande modération, ne voulant pas faire comme tant d'autres, qui ne
voyaient dans la guerre qu'un moyen facile de s'enrichir. Aussi, lorsque
le duc fut devenu maître de toute la Romagne, et qu'il eut fait un
accord avec les Vénitiens, le Castiglione, écrivant à sa mère pour lui
apprendre que la campagne était terminée, déplorait tout le mal qu'on
avait fait à la pauvre ville de Ravenne. Il ajoutait: «Le moins de mal
que j'ai pu faire, je l'ai fait; et l'on voit que tout le monde a gagné
quelque chose, excepté moi; mais je ne m'en repens pas[54].»
[Note 54: Lettre du 31 mai 1509, t. Ier, p. 50, LV.]
Ce désintéressement est d'autant plus remarquable, que notre héros,
non-seulement n'était pas riche, mais se trouvait souvent fort gêné. Sa
correspondance intime avec sa mère montre, presque à chaque lettre,
qu'il avait contracté des dettes et qu'il s'efforçait de les acquitter
honorablement. Mais son âme chevaleresque eût rougi de se procurer les
moyens de se libérer par la violence, ou par les autres voies que le
droit de la guerre, si la guerre a un droit, autorisait alors comme de
nos jours. Lorsqu'il se trouvait sans argent, ce qui lui arrivait assez
fréquemment, il se contentait d'en demander a sa mère d'une manière
pressante[55]; et cette excellente femme ne manquait pas de lui envoyer
de suite tous les fonds dont elle pouvait disposer.
[Note 55: «Se ella mi polesse soccorrere di qualche denari, mi faria
singolarissimo piacere, et così la prego che la voglia fare, o pochi
o-assai, che tutti saranno a proposito: e mandarli più presto che la
può.» Lett. du 18 mai 1509, LIV, t. Ier, p. 49.--Ailleurs:
«lo sono leggerissimo e viver non si puô senza.» Lettre
LXXXIX.]
Les fatigues qu'il avait éprouvées dans cette campagne le firent tomber
gravement malade après sa rentrée à Urbin. La duchesse et la signora
Emilia Pia lui donnèrent dans cette circonstance des marques non
équivoques de leur affection, en lui prodiguant les soins les plus
affectueux. Dans une lettre à sa mère, du 19 novembre 1509[56], en lui
annonçant que la duchesse, madame Emilia et leur suite vont se rendre à
Mantoue pour y chercher Éléonore Gonzague, la fiancée du nouveau duc, il
l'engage vivement à remercier ces deux princesses de toutes les bontés
qu'il en a reçues. «Il serait convenable, écrit-il, que vous rendissiez
grâce à madame la duchesse des bontés infinies qu'elle m'a témoignées
durant ma maladie: certes, sa seigneurie m'en a donné assez de preuves;
il en est de même de la signora Emilia. Si j'avais été son fils ou son
père, elle n'aurait pu faire davantage; et les voeux qui ont été faits
pour moi ne seront pas exaucés d'ici à longtemps.»
[Note 56: _Ib._, t. Ier, p. 51, LVII.]
La jeune épouse du duc Francesco Maria, Léonore de Gonzague, qui lui
avait été fiancée à Rome en 1505, ainsi que nous l'avons dit, fut
conduite à Urbin vers la fin de 1509. La mère du Castiglione accompagna
cette princesse, qui fut accueillie dans la capitale de ses États avec
les plus grandes démonstrations d'allégresse. Mais, comme la guerre se
continuait malgré les rigueurs de l'hiver, les fêtes furent remises
après la fin de cette campagne qui se termina vers le milieu de janvier
1510, par la prise de la Mirandole. Le comte Alexandre Trivulze,
gouverneur de cette place, fut contraint de la rendre à Jules II, qui se
trouva en personne à l'assaut de cette forteresse, et obligea Trivulze,
après une défense désespérée, à capituler en restant son prisonnier. Le
Castiglione prit part aux combats de ce siège, et nous voyons, par une
lettre à sa mère, du 24 janvier 1510[57], qu'il lui envoya les bagages
que Trivulze, son ami, avait sans doute obtenu la permission de
conserver.
[Note 57: Lett. LIX, t. Ier, p. 52.]
Rentré à Urbin, le Castiglione ne tarda pas à accompagner le duc qui,
suivi de toute sa cour, se rendit à Rome pour présenter Éléonore de
Gonzague à Jules II, son oncle. La cour d'Urbin passa le carnaval à
Rome, et y resta jusqu'au 9 avril 1510[58].
[Note 58: Bembo, lettre du 15 avril 1510 à Gaspardo Pallavicino,
dans ses _Oeuvres_, t. VII, p. 59, édit. des _Classiques de
Milan_.]
Les fêtes se succédèrent pendant cet intervalle; mais, tout en y prenant
part, le Castiglione employait les moments dont il pouvait disposer à
suivre les travaux de Raphaël au Vatican et à la villa Chigi. C'est
probablement de ce voyage que date sa liaison intime avec le grand
artiste. Il le trouva tout absorbé par son amour pour cette belle
_Fornarina_ qui lui à servi tant de fois de modèle, et qu'il a
immortalisée, en plaçant dans plusieurs de ses chefs-d'oeuvre son
portrait idéalisé, comme le type de la beauté dans sa plus admirable
expression: suivant en cela les préceptes de Michel Ange, le platonique
adorateur de la marquise de Pescaire, qui dit que l'amant, pour trouver
l'idée de celle qu'il aime:
Non pure intende al bel che agli occhi piace,
Ma perche è troppo debile e fallace
Trascende in ver la forma universale[59].
[Note 59: Vers cités par Missirini, dans son _Discours sur la
suprématie de Raphaël_, à la suite de la description des peintures du
Vatican par Bellori, p. 233.--Sur la _Fornarina_, voy. à l'appendice, nº
I, une dissertation du même Missirini.]
Le Castiglione prolongea son séjour à Rome jusqu'au 20 avril 1510[60].
Il retourna ensuite à Urbin où l'arrivée de la cour fut le signal de
divertissements de toutes sortes.
[Note 60: Lettre au comte de Canossa, t. Ier, p. 156, _delle
Lettere di Negozj_.]
Parmi les fêtes qui furent données en cette circonstance, nous
remarquons la première représentation de la comédie _la Calandria_, de
Bernardo Dovizj da Bibbiena, secrétaire du cardinal Jean de Médicis,
depuis Léon X, et l'un des habitués de la cour d'Urbin.
Le Castiglione, dans une lettre sans date adressée d'Urbin à son ami le
comte Ludovico de Canossa, évêque de Tricarico, nous a transmis sur
cette solennité dramatique des détails qui méritent d'être
rapportés[61].
[Note 61: Lettres, t. Ier, p. 156, _Lett. di Negozj_.--Le savant
Tiraboschi, dans son _Histoire de la littérature italienne_, t.
VII, p. 144, dit que la _Calandria_ fut représentée à Urbin
avant 1508; et Ginguené, t. VI, p. 169, adopte cette date sans la
discuter. Mais le commencement de la lettre du Castiglione au comte de
Canossa prouve que la première représentation de la _Calandria_ eut lieu
à Urbin, en présence des deux duchesses et après leur retour de Rome,
c'est-à-dire vers la fin d'avril ou le commencement de mai 1510. D'un
autre côté, on voit par les lettres adressées d'Urbin au Bibbiena, par
son ami Bembo, que l'auteur de la _Calandria_ passa toute l'année 1507 à
Rome, où il était encore le 19 mai 1508. Ce séjour, loin d'Urbin, rend
peu probable la première représentation de cette comédie dans cette
ville avant 1508, en l'absence de l'auteur. Le Bibbiena dut revenir à
Urbin, avec toute la cour, pour présider aux préparatifs de la
représentation de sa comédie, préparatifs auxquels le Castiglione prit
une bonne part, comme on le voit dans le récit qu'il en donne.--Voyez
les lettres du Bembo au Bibbiena, t. VII, liv. Ier, p. 7 à
41.]
«Nos comédies, écrit-il, ont très-bien réussi, surtout le _Calandro_,
qui a été honoré d'une grande pompe. Je ne prends pas la peine de vous
rendre compte de la représentation, parce que votre seigneurie en aura
sans doute entendu parler par bon nombre de personnes qui l'ont vue. Je
veux seulement raconter ceci: La scène était censée se passer dans une
rue située à l'extrémité d'une ville, entre le mur d'enceinte et les
dernières maisons. Du plancher du théâtre jusqu'à terre on avait figuré
au naturel le mur de la cité avec deux grosses tours. Aux deux entrées
de la salle étaient placés d'un côté les joueurs de haut-bois
(_pifferi_), et d'un autre les trompettes: au milieu était un autre
passage magnifiquement décoré. La salle était disposée comme si elle eût
été le fossé de la ville, traversé par deux murailles comme celles qui
soutiennent des aqueducs. Le côté où étaient placés les gradins pour
s'asseoir était orné de drap de Troie (_Troja_?) au-dessus, un grand
entablement en saillie sur lequel une inscription en grandes lettres
blanches, sur un champ d'azur, qui garnissaient toute cette moitié de
la salle, disait:
Bella foris, ludosque domi exercebat et ipse
Caesar: magni etenim est utraque cura animi.
Au ciel de la salle étaient attachées de très-grandes guirlandes de
verdure; elles garnissaient presque la voûte entière, de laquelle
pendaient des fils de fer, par les trous des rosaces qui ornent cette
voûte, et ces fils portaient deux rangs de candélabres d'un côté à
l'autre de la salle, avec treize lettres, correspondant au même nombre
de trous percés dans la voûte. Ces lettres étaient disposées de la
manière suivante:
DELICIAE POPULI.
Et elles étaient tellement grandes, que sur chacune d'elles on avait
fait tenir depuis sept jusqu'à dix torches qui répandaient une
très-grande lumière. La scène représentait une très-belle ville, avec
des rues, des palais, des églises, des tours;--rues véritables ainsi que
les autres choses en relief, mais exécutées en outre avec le secours
d'une très-bonne peinture et d'une perspective bien entendue. Entre
autres choses, on y voyait un temple à huit faces en demi-relief, si
bien achevé, qu'avec toutes les ressources que possède l'État d'Urbin,
il paraissait impossible qu'il eût été exécuté en quatre mois. Il était
entièrement travaillé en stuc, avec de beaux bas-reliefs représentant
divers traits d'histoire. Les fenêtres imitaient l'albâtre, et toutes
les architraves et les corniches étaient en or fin et azur d'outre-mer:
à certaines places, des vitres imitant des pierreries qui paraissaient
naturelles; autour, des figures en relief imitant le marbre, des
colonnettes découpées; il serait trop long d'énumérer surplus. Ce temple
était placé comme au milieu. D'un côté, était un arc de triomphe,
éloigné du mur d'au moins une canne[62], exécuté au mieux. Entre
l'architrave et la voussure de l'arc était représentée admirablement,
imitant le marbre, mais en peinture, l'histoire des trois Horaces. Dans
deux niches, au-dessus des deux pilastres, soutenant l'arc, on avait
placé deux statuettes sculptées, représentant deux Victoires tenant à la
main deux trophées, en stuc. Au sommet de l'arc était une figure
également très-belle, entièrement sculptée, revêtue de son armure, dans
la plus belle pose, et frappant avec une lance un homme nu étendu à ses
pieds.
[Note 62: _Canna_, mesure de longueur d'environ huit palmes, à Rome,
selon _l'Annuaire des longitudes pour_ 1852, p. 70, représentant 1 mètre
99 cent. 27 mill.]
De chaque côté du cheval, on avait élevé comme de petits autels sur
chacun desquels était un vase de feu très-ardent qui dura pendant toute
la comédie. Je ne vous raconte pas tout, parce que je crois que vous en
aurez entendu parler. Ainsi, je ne vous dis pas que, parmi les pièces
représentées, il y eut une comédie composée par un enfant et récitée par
des enfants qui, en vérité, firent honte à des acteurs plus âgés. Ce
qu'il y a de certain, c'est qu'ils jouèrent admirablement; et c'était
une chose étonnante par sa nouveauté de voir ces petits vieillards,
hauts d'une palme, conserver une gravité, accompagnée de gestes
empruntés, mais parfaitement adaptés à ce que Ménandre aurait pu faire
de mieux. Je ne veux pas non plus parler de la musique bizarre exécutée
pendant cette comédie, éclatant de divers côtés, sans qu'on pût voir
d'où elle sortait. Mais je viens au _Calandro_ de notre Bernardo, qui a
fait le plus grand plaisir. Comme son prologue fut composé très-tard, et
que les acteurs qui devaient le réciter n'avaient pas le temps de
l'apprendre, il en fut récité un de ma composition qui réussit assez
bien. Du reste, on ne changea presque rien à la pièce, seulement
quelques scènes qui ne pouvaient pas être représentées; mais ce fut peu
de chose, presque rien, et on ne toucha presque pas aux situations. Les
intermèdes furent ainsi: Le premier fut une moresque dansée par Jason
qui parut du côté de la scène, dansant, armé à l'antique, dans un
très-beau costume, avec une épée et une très-belle targe. De l'autre
côté, parurent à l'instant deux taureaux imitant tellement bien les
animaux de cette espèce, que plusieurs des assistants croyaient voir de
vrais taureaux. Ils jetaient le feu par les naseaux, etc. Le brave Jason
s'en approcha, leur imposa le joug et la charrue, et les fit labourer.
Il sema ensuite les dents du Dragon, et peu à peu des hommes armés à
l'antique parurent naître et sortir du plancher de la scène, mais si
bien, que je crois qu'il n'est guère possible de faire mieux. Les hommes
se mirent à danser une moresque terrible pour tuer Jason; mais ensuite,
au fur et à mesure qu'ils faisaient leur entrée, ils s'entretuaient l'un
après l'autre; mais on ne les voyait pas mourir. Derrière eux, Jason fit
son entrée, et il sortit aussitôt avec un voile d'or sur les épaules, en
exécutant une très-belle danse à la moresque. Tel fut le premier
intermède. Le second fut un char de Vénus parfaitement beau, sur lequel
la déesse était assise, portant sur sa main nue un flambeau. Le char
était traîné par deux colombes qui paraissaient réellement vivantes:
elles portaient deux petits amours tenant leurs flambeaux allumés à la
main, avec leurs arcs et leurs carquois sur les épaules. En avant du
char, quatre petits amours, et en arrière, quatre autres, avec des
flambeaux allumés de la même manière, dansaient une moresque autour du
char, battant la mesure avec leurs flambeaux allumés. Arrivés à
l'extrémité de la scène, les amours mirent le feu à une porte de
laquelle sortirent en un instant neuf galants (_galanti_), tout
environnés de flammes, qui se mirent à danser une autre moresque aussi
belle que possible. Le troisième intermède fut un char de Neptune
traîné par deux chevaux, dont les extrémités se terminaient en nageoires
couvertes d'écaillés très-bien imitées. Sur le haut du char, Neptune
avec son trident; par derrière, huit monstres marins, quatre d'un rang
et quatre d'un autre, mais si bien représentés que je ne saurais le
dire. Ils dansaient un branle, et le char était tout rempli de feu: ces
monstres étaient la chose la plus fantastique du monde, mais on ne
pourrait en faire la description à qui ne les a pas vus. Le quatrième
intermède fut un char de Junon, également rempli de, feu, la déesse au
sommet, avec une couronne sur la tête et un sceptre à la main, assise
sur un nuage qui environnait tout le char, avec une infinité de bouches
de vents. Le char était tiré par deux paons, tellement beaux et si
naturels que moi-même je ne savais comment cela était possible; et
cependant je les avais vus et fait faire. En avant, deux aigles et deux
autruches; derrière, deux oiseaux marins et deux grands perroquets, de
ceux qui sont tachetés de diverses couleurs. Tous ces oiseaux étaient si
bien imités, mon cher seigneur, que je ne crois pas que l'imitation ait
jamais aussi bien approché de la nature. Ces oiseaux dansaient également
entre eux un branle avec autant de grâce qu'il est possible de le dire
ou de l'imaginer. La comédie étant achevée, il sortit du plancher de la
scène, à l'improviste, un petit amour, de ceux qui avaient paru
précédemment et dans le même costume, lequel expliqua, dans un petit
nombre de stances, la signification des intermèdes qui, bien
qu'interrompus par la comédie, avaient un sens suivi. Voici cette
explication: Le combat entre les frères issus de la même origine voulait
montrer, comme nous le voyons aujourd'hui, que les guerres naissent
souvent entre parents, et entre ceux qui devraient faire la paix. C'est
ce que prouvait la fable de Jason. Ensuite vint l'Amour qui, de son
flambeau sacré, enflamma d'abord les hommes et la terre, ensuite la mer
et l'air, pour, chasser la guerre et la discorde, et unir le monde dans
des sentiments fraternels. Ceci fut plutôt une espérance et un présage;
car, en réalité, la guerre n'a été que trop vraie, pour notre malheur.
Je ne voulais pas vous envoyer les stances que récita le petit amour;
cependant je me décide à vous les adresser: que votre seigneurie en
fasse ce qu'il lui plaira. Elles ont été composées à la hâte et au
milieu des discussions avec les peintres, les sculpteurs en bois, les
acteurs, musiciens et danseurs de moresques. Les stances récitées et
l'amour ayant disparu, on entendit une musique cachée de quatre violes,
et ensuite de quatre voix avec des violes, qui chantaient une stance sur
un bel air, comme une prière à l'amour. Et c'est ainsi que se termina la
fête, au grand plaisir et à la grande satisfaction de ceux qui purent y
assister. Si je n'avais pas tant fait l'éloge de toutes choses, j'aurais
dit la part que j'ai prise à tout cela; mais je ne voudrais pas que
votre seigneurie pût croire que je veux me flatter moi-même.»
Malgré la modestie dont s'enveloppe le Castiglione, on voit qu'il fut un
des principaux organisateurs de cette fête, et qu'il en avait composé le
prologue, les intermèdes et les stances qu'on y récita. Ces intermèdes
ont évidemment servi de modèles à un grand nombre de ballets qui étaient
à la mode sous le règne de Louis XIV, et dont Lulli avait sans doute
rapporté l'idée de l'Italie. Il est probable que l'auteur du _Calandro_
assista à la première représentation de sa comédie; elle eut un si grand
succès, que Léon X, comme on sait, voulut quelques années plus tard la
faire représenter à Rome en sa présence et devant la cour pontificale.
Mais c'est au duc d'Urbin, ou, pour parler plus exactement, aux hommes
distingués qui brillaient à sa cour, que revient l'honneur d'avoir fait
représenter la première comédie régulière composée depuis l'antiquité,
honneur qui vaut bien une bataille gagnée.
Peu de temps après cette représentation, le Castiglione retourna à Rome,
où il resta jusqu'au mois d'août 1510. On ignore le motif de ce voyage;
il revoyait toujours cette ville avec le plaisir le plus vif; mais à
l'enthousiasme des arts qui l'attirait à Rome, il se mêlait sans doute
une passion d'une autre nature. C'est du moins ce qu'on peut supposer
par le sonnet suivant qu'il paraît avoir composé à cette époque, et qui,
tout en peignant son admiration pour la ville éternelle, dévoile aussi
l'état de son coeur, à la manière de Pétrarque[63].
[Note 63: L'abbé Serassi, t. II, p. 286, croit, d'après Nigrine, que
ce sonnet a été inspiré au Castiglione par son amour pour la duchesse
d'Urbin.]
Superbi colli, et voi sacre ruine,
Che'l nome sol di Roma ancor tenete,
Ahi che reliquie miserande avete
Di tant, anime, eccelse e pellegrine!
Colossi, archi, teatri, opre divine,
Trionfal pompe gloriose e liete,
In poco cener pur converse siete,
E fatte al vulgo vii favola al fine.
Così, se ben un tempo al tempo guerra
Fanno l'opre famose, a passo lento
E l'opre e i nomi il tempo invido atterra:
Vivrò dunque fra'miei martiri contento;
Che se'l tempo da fine a ciò ch'è in terra,
Darà forse ancor fine al mio tormento[64].
Superbes collines, et vous ruines sacrées, qui seules gardez encore
le nom de Rome, hélas! quels restes touchants vous conservez de
tant de grands hommes, de tant d'âmes illustres. Cirques, arcs,
théâtres, oeuvres dignes des dieux, élevés pour orner la pompe des
plus glorieux triomphes, vous êtes aujourd'hui convertis en un peu
de poussière, et bientôt vous servirez de sujets aux vils récits du
vulgaire. Ainsi, bien que pendant quelques années les monuments
fameux résistent aux atteintes du temps, le terme arrive où le
temps, qui détruit tout, emporte à la fois et les noms et les
oeuvres des hommes. Je vivrai donc sans me plaindre au milieu de
mon martyre; car puisque le temps amène la fin de tout ce qui est
sur la terre, il amènera sans doute aussi la fin de mes tourments.
Le Castiglione gagna la fièvre à Rome, dans ce voyage: il n'en était pas
encore entièrement guéri, lorsqu'il revint à Urbin le 8 août 1510. Il ne
resta dans cette ville que le temps strictement nécessaire a son
rétablissement, et repartit vers la fin de ce mois pour se remettre en
campagne.
[Note 64: Ce sonnet, un des plus beaux de la langue italienne, a été
traduit et imité en latin et en italien par un grand nombre d'écrivains
cités par Serassi, t. II, p. 283.--Ce sonnet porte le nº VI et
se trouve à la page 225, t. II.]
Le duc d'Urbin était alors occupé à guerroyer pour le compte du pape
Jules II, son oncle, contre Alphonse d'Est, duc de Ferrare, allié des
Français. Cette campagne s'ouvrit sous d'heureux auspices pour l'armée
pontificale. Dès l'automne, Francesco Maria s'était emparé de plusieurs
places fortes; au printemps suivant, il avait porté la guerre près de
Ferrare. Mais, le 11 mai 1511, ayant perdu la ville de Bologne, le sort
des armes lui devint contraire; il fut mis en pleine déroute, et ses
troupes furent obligées de se débander et de se réfugier à grand'peine
jusqu'au milieu de ses États. Le Castiglione, dans une lettre à sa mère
du 1er juin 1511, lui apprend ces tristes nouvelles: «Je vous fais
savoir, lui écrit-il, que nous sommes sains et saufs à Urbin, mais sans
bagages; j'ai perdu mes chevaux et tout ce que j'avais[65].»
[Note 65: Lettre LXXIII, p. 59, t. Ier.]
Le duc Francesco Maria ne pouvait se consoler de ces revers: il était
furieux contre le cardinal de Pavie, Alidosio, légat à Bologne, qui
l'avait accusé auprès du pape d'avoir causé la perte de cette ville.
D'un caractère ardent, emporté, ce jeune prince résolut de se venger sur
la personne même du cardinal. L'ayant rencontré dans une rue à Ravenne,
il se précipita sur lui et le tua de sa propre main, en le perçant de
plusieurs coups de poignard, avant que la garde qui accompagnait le
légat, surprise de cette attaque, pût venir le défendre. Telles étaient
les moeurs de ce siècle: il n'était pas rare alors de voir les princes
et les plus grands seigneurs se défaire eux-mêmes de leurs ennemis. Il y
avait quelques années à peine que César Borgia, ce héros du _Prince_ de
Machiavel, avait commis bien d'autres crimes. Mais ce qui rendait le
meurtre exécuté par le duc d'Urbin plus grave, c'est que la victime
était un prince de l'Église, un légat du pape Jules II. Ce pontife, dans
les premiers moments, ne voulut entendre aucune excuse. Révolté de la
violence de son neveu, il quitta Ravenne sur-le-champ, courut à Rome,
fit faire le procès du duc, l'excommunia et le priva de tous ses
honneurs et dignités. Cependant, après un mois de négociations,
Francesco Maria obtint de son oncle la permission de venir se justifier
à Rome. Le Castiglione l'accompagna dans ce voyage qui eut lieu vers la
fin de juin de 1511. On rapporte[66] que, pendant que le pape était
occupé à examiner cette grave affaire, il tomba tout à coup malade, et
que, le quatrième jour, il eut un très-long évanouissement pendant
lequel on crut qu'il était mort. Le bruit s'en étant répandu dans la
ville, quelques' jeunes gens des premières familles de Rome appelèrent
le peuple au Capitule, cherchant à l'exciter à secouer le joug et à se
déclarer libre. Mais le pape ayant recouvré l'usage de ses sens, fit
sur-le-champ dissiper le rassemblement, et le lendemain, en présence des
cardinaux, il donna à son neveu l'absolution de l'homicide par lui
commis, le réintégra dans ses États et ajouta même à ses possessions la
ville de Pesaro qu'il lui concéda comme fief, à la condition de payer
chaque année une très-légère redevance au saint-siège. Le Castiglione
prit une part active à toute cette négociation: de retour à Urbin, il
écrivait à sa mère, le 17 septembre 1511: «Nous sommes revenus sains et
saufs de Rome, avec l'absolution et la réintégration dans l'État de
nôtre illustre seigneur, ayant néanmoins passé par une infinité de
désagréments et d'inquiétudes, autant et plus qu'on ne pourrait se le
figurer, principalement à cause de la grave maladie dont a souffert
notre saint-père; lequel, on peut le dire, a dû son rétablissement à un
miracle, pour le salut de notre seigneur duc et de l'Église de
Dieu[67].» Dans cette même lettre, il annonçait à sa mère qu'il allait
se remettre en campagne; mais qu'auparavant il se rendrait à
Notre-Dame-de-Lorette, «à laquelle, dit-il, je suis engagé par voeu;»
passage qui témoigne de sa piété et des idées de ce siècle.
[Note 66: Serassi, _Lett. del Castiglione_, t. Ier, p. 60, _ad
notam_.]
[Note 67: Lettre LXXV, p. 60, t. Ier.]
Il avait promis à sa mère d'aller la voir: mais le duc n'ayant pas voulu
lui accorder de congé, il fut obligé de retarder cette visite. Sa mère,
qui venait d'être malade, en conçut un vif chagrin. Elle se figurait
qu'il avait pris la résolution de renoncer au mariage, et qu'il n'osait
lui faire connaître cette grave détermination. Il n'en était rien
cependant, et, pour la rassurer complètement, il pria son beau-frère
Tommaso Strozza de lui expliquer les véritables motifs qui l'avaient
empêché de se rendre près d'elle. Ces motifs font le plus grand honneur
à la loyauté du Castiglione, et donnent la mesure de la délicatesse de
ses sentiments.
«Depuis le commencement de cette guerre, écrit-il[68], le pape a
toujours pensé et dit que le duc non-seulement ne faisait pas contre le
duc de Ferrare et les Français ce qu'il pouvait, mais qu'il s'entendait
avec eux, qu'il était un traître, qu'il le ferait écarteler, et autres
paroles semblables. Il les a répétées mille fois, et maintenant encore
il les répète plus que jamais. Ayant résolu actuellement d'attaquer
Bologne, il a pris soixante hommes d'armes au duc d'Urbin, de sa vieille
compagnie, et il a établi le duc de Termine chef de deux cents hommes
d'armes de conduite, avec des chevau-légers à sa solde, et le titre de
lieutenant, lequel est plus élevé que celui de capitaine: de telle sorte
que, marchant ensemble, le duc d'Urbin aurait l'air d'être sous les
ordres du duc de Termine; chose tellement humiliante, que Son Excellence
paraît résolue à mourir plutôt que de supporter cet affront, et cela
pour beaucoup de motifs qu'il serait trop long d'exposer ici. Notre
seigneur duc a toujours cherché et cherche encore aujourd'hui à effacer
cette mauvaise impression que le pape a de lui et à lui faire
reconnaître son innocence; cette voie lui paraissant la meilleure pour
rentrer en grâce auprès de sa sainteté. C'est pourquoi il ne néglige
aucune occasion de combattre et éloigner ces soupçons imaginaires.
[Note 68: De Sinigaglia, le 6 novembre 1511; LXSVII, p. 61,
t. Ier.]
Le pape a dit plusieurs fois que j'étais l'émissaire dont le duc se
servait pour négocier avec les Français. Cette idée qu'il a de moi lui
fut donnée, à ce que je crois, par un homme qui me voulait peu de bien,
et qui fut le comte Giov. Francesco della Mirandola. Le pape s'est
confirmé dans cette idée, lorsque étant allé à Parme conduire le
capitaine Peralte, je fus accueilli par ces Français avec les plus
grandes politesses et avec beaucoup de distinction: tellement que le
pape dit un jour à l'évêque de Tricarico (le comte Fred. di Canossa),
qu'il savait de source certaine que j'étais allé à Mantoue, lorsque
l'évêque de Gurg[69] y vint, pour m'entendre avec lui, même pour le
compte des Français; et il ne fut pas possible de le détromper, même
après que l'évêque lui eut fait affirmer par trois ou quatre personnes
que je n'avais pu aller à Mantoue. Les choses étaient en cet état,
lorsque je demandai au duc la permission de me rendre en Lombardie. Mais
le duc, dans la disposition où il est, n'a pas voulu me l'accorder et
m'a prié d'attendre jusqu'à ce que le pape ait décidé ce qu'il veut
faire de lui. Il est certain que si le pape m'avait vu aller en
Lombardie, personne au monde n'aurait pu l'empêcher de croire que j'y
étais allé pour ces menées. C'est pourquoi j'ai trouvé le refus du duc
très-raisonnable et très à propos; et il m'a semblé que le moment aurait
été mal choisi pour rompre les liens qui m'attachent à cette cour
depuis tant d'années.»
[Note 69: Mathieu Lange, évêque de Gurg, négociateur de l'empereur
Charles-Quint en Italie.]
Cette lettre qui n'était pas destinée à la publicité, puisqu'elle a été
écrite comme la confidence la plus intime versée dans le sein d'une
mère, prouve combien l'âme du Castiglione était pure et délicate. Jules
II n'est pas le seul, parmi ses contemporains, qui l'ait accusé de
trahison. Guichardin a cru également à cette calomnie: «Le duc d'Urbin,
dit-il (lib. X), avait envoyé longtemps auparavant Balthasar Castiglione
au roi de France; il avait des hommes à sa discrétion auprès de Gaston
de Fois, et l'on croyait qu'il avait fait un secret accord avec les
Français contre son oncle» L'historien florentin aura sans doute fondé
son opinion sur les _on dit_ de son époque et sur la fréquence des
trahisons, conduites, ordinairement, avec une perfidie cachée sous les
apparences de la plus grande loyauté. Mais le Castiglione, on le voit,
était incapable de ces sentiments bas; tant qu'il resta attaché à la
cour d'Urbin, il n'y joua qu'un rôle très-inférieur à son mérite:
cependant il n'aurait certainement pas été possible de le gagner à prix
d'argent. Toutes ses lettres font foi de son désintéressement, malgré
les dettes qu'il avait contractées et les embarras pécuniaires causés
par sa médiocre fortune. D'ailleurs, il n'aimait pas les Français: ils
lui avaient enlevé son père, tué à la bataille du Taro; il les avait
abandonnés lui-même après la bataille du Garigliano, et depuis, dans
toute sa carrière, il ne paraît pas avoir désiré se rapprocher des
intérêts de la France.
Toutefois, dans son livre _del Cortegiano_, il a rendu justice aux
brillantes qualités des seigneurs et chevaliers français de cette
époque, et il montre que dès lors ils étaient en possession d'imposer
leurs modes et leurs manières en Italie, et de se faire imiter tant bien
que mal. En énumérant les qualités que doit avoir un parfait
gentilhomme, il lui souhaite l'adresse des Français pour lutter dans un
tournois', soutenir une passe-d'armes et combattre en champ clos: il
voudrait que dans ces exercices il fût l'égal des meilleurs chevaliers
français[70].--Plus loin, après avoir fait l'éloge de la bonté, et dit
que le principal et véritable ornement de l'esprit est l'amour et la
connaissance des lettres, il ajoute: «Les Français n'admettent que la
seule noblesse des armes et méprisent souverainement le reste; de telle
sorte que non-seulement ils font fi des lettres, mais les abhorrent, et
considèrent les littérateurs comme les hommes les plus méprisables; à ce
point, qu'à leur sens, c'est adresser une grande injure à un homme que
de l'appeler clerc.» Mais à ces reproches d'ignorance et de grossièreté,
généralement mérités à cette époque par la noblesse française, il oppose
le portrait du duc d'Angoulême, depuis François 1er, dont il met
l'éloge dans la bouche de Julien le Magnifique. «Si la fortune, dit
Julien, veut que monseigneur d'Angoulême succède, comme on doit
l'espérer, au roi de France, je suis fermement convaincu que de même
que la gloire des armes fleurit et brille en France, de même celle des
lettres devra également resplendir du plus vif éclat. Il n'y a pas
longtemps que, me trouvant à la cour, je vis ce seigneur, et il me parut
qu'indépendamment de la remarquable tournure de sa personne et de l'a
beauté de son visage, il avait dans sa physionomie tant de grandeur,
unie à un air de bonté si gracieux, que le royaume de France devait lui
sembler au-dessous de son mérite. J'appris ensuite d'un grand nombre de
gentilshommes tant français qu'italiens, quelles étaient ses nobles
qualités: sa grandeur d'âme, sa valeur, sa libéralité; et l'on me dit,
entre autres choses, qu'il aimait et qu'il estimait extrêmement les
lettres, qu'il avait en grand honneur tous ceux qui les cultivaient, et
qu'il reprochait aux Français d'être si étrangers à ces nobles études,
eu égard surtout à ce qu'ils ont à leur disposition une université aussi
célèbre que celle de Paris, où l'on vient étudier de toutes les parties
du monde.... C'est grande merveille que, dès sa jeunesse, ce prince,
formé seulement par l'instinct de sa nature, contre l'usage de son pays,
se soit dirigé de lui-même dans une si bonne voie. Et comme les
inférieurs suivent toujours les exemples des supérieurs, il peut arriver
que les Français finissent par estimer les lettres ainsi qu'elles le
méritent; ce qu'il ne sera pas difficile de leur persuader, s'ils
veulent seulement prêter l'oreille à ses conseils: car il est certain
qu'il n'y a rien de si désirable pour les hommes, rien qui s'identifie
mieux avec eux-mêmes que le savoir: d'où il résulte que c'est une grande
folie de dire ou de croire que le savoir n'a pas toujours son prix[71].»
[Note 70: Liv. Ier, p. 37.]
Cette espérance conçue par le Castiglione de l'adoucissement des moeurs,
en France, et de l'initiation des Français à l'amour des lettres, sous
les auspices du roi François 1er, s'est heureusement réalisée
quelques années plus tard. Mais les Français ne se sont pas corrigés
aussi vite d'un autre défaut qu'il leur reproche[72] la vanité
présomptueuse, qui était alors, et qui est encore aujourd'hui, suivant
l'expression du naïf La Fontaine, _proprement le mal français_. Le
Castiglione n'épargne pas non plus les Italiens, qui, pour se faire
remarquer, s'empressaient d'imiter les manières françaises, et, comme
tous les imitateurs, n'en prenaient le plus souvent que les ridicules.
«La gravité particulière aux Espagnols, dit-il, me paraît bien mieux
convenir à nous autres Italiens que cette extrême vivacité qui se fait
remarquer dans les Français presque à chaque moment. Cette vivacité
n'est pas désagréable dans un Français; elle a même de la grâce, parce
qu'elle leur est, pour ainsi dire, propre et naturelle, et qu'on n'y
saurait voir aucune affectation. On trouve bien beaucoup d'Italiens qui
voudraient s'efforcer d'imiter cette manière, mais ils ne savent faire
autre chose que remuer la tête en parlant, saluer gauchement et de
mauvaise grâce, et lorsqu'ils se promènent, marcher si vite que leurs
valets ont peine à les suivre. Avec ces manières, il leur semble qu'ils
doivent être pris pour de véritables Français, et qu'ils en ont toute
l'aisance, mais la vérité est qu'ils réussissent rarement: ceux-là seuls
y parviennent, qui ont été élevés en France, et qui, dès leur enfance,
ont pris l'habitude de ces manières[73].» Il n'y a rien que de très-vrai
dans ces diverses observations, et l'on voit que le Castiglione juge les
étrangers et ses compatriotes avec la plus grande impartialité.
[Note 71: Liv. Ier, p. 75.]
[Note 72: _Ibid._, liv. II, p. 134.]
[Note 73: Liv. Ier, p. 159.]
Le commencement de la campagne, en l'année 1512. fut assez funeste aux
armes pontificales: les Français avaient gagné, le 11 avril, la bataille
de Ravenne, mais la mort de Gaston de Foix mit fin à leurs succès. Le
duc d'Urbin ne tarda pas à recouvrer les villes qui s'étaient rendues
aux Français: il reprit même l'importante place de Bologne, dont la
perte avait été pour lui l'occasion du meurtre du cardinal de Pavie, et,
le 13 juin 1512, il y fit solennellement son entrée, avec le cardinal
Sigismond Gonzague, legat du pape.
Le Castiglione prit une part active à cette campagne; il ne quitta le
théâtre de la guerre que momentanément, pour aller, au commencement de
juillet, recevoir à Urbin le duc de Ferrare, Alphonse d'Est, qui se
rendait à Rome, muni d'un sauf-conduit de Jules II, pour tâcher de
rentrer en grâce auprès du pontife et de se disculper de son alliance
avec les Français; ce qu'il ne put obtenir, le pape exigeant que le duc
lui remît le duché de Ferrare, qu'il prétendait appartenir aux États de
l'Église, et lui offrant, par une sorte de compensation dérisoire, la
ville et le territoire d'Asti qui venaient d'être enlevés aux Français,
Le malheureux prince dut donc se résigner à voir ses États ravagés par
les troupes pontificales, et le Castiglione, comme les autres
capitaines, se mit à vivre aux dépens des pauvres habitants du
Ferrarais[74].
[Note 74: Lettre à sa mère, du 29 septembre 1512, LXXXV, p.
68, t. Ier.]
Quelques mois après, au commencement d'octobre, il fut envoyé par le duc
d'Urbin à Modène, pour conférer avec l'évêque de Gurg, le négociateur de
Charles-Quint.
C'est pendant le cours de ces négociations qu'il reçut du duc la
récompense de ses longs et loyaux services à la cour d'Urbin. Ce prince,
on l'a vu, lorsqu'il obtint de Jules II son absolution du meurtre du
cardinal de Pavie et sa réintégration dans ses honneurs et dignités,
avait, en outre, reçu l'investiture de la ville de Pesaro et de son
territoire, comme fief héréditaire, à la seule condition d'acquitter une
légère redevance à la chambre apostolique. Le duc, voulant donner au
Castiglione un éclatant témoignage de son estime, avait détaché de ce
fief et lui avait donné un château appelé Ginestreto, situé «dans un
lieu plaisant et agréable, avec la vue de la mer, entouré de
très-belles possessions, et dont on pouvait tirer deux cents ducats de
revenu par an.» Dans une lettre à sa mère, du 47 octobre 1512[75], le
Castiglione laisse échapper toute la joie que lui cause cette donation:
«Il prie, en plaisantant, sa mère, d'avertir sa soeur Polixène de dire à
la signora Camilla Gonzaga[76], l'une des plus riches et des plus belles
femmes de Mantoue, qui était à marier, qu'il a son château à lui, qu'il
ne lui manque que cinq mille ducats de dot et que, si le mariage lui
plaît, ils seront bientôt d'accord.»
[Note 75: L. LXXXVII, p. 69, Ier.]
[Note 76: Ses vertus et sa beauté ont été célébrées par Le Molza.]
Dans le mois de janvier 1513, le duc prit possession de l'État de
Pesaro, dont il ne reçut néanmoins l'investiture de Léon X que quelques
mois plus tard. Le Castiglione l'accompagna, et reçut des mains de son
maître le château qu'il lui avait donné; mais, par des motifs qu'il
n'explique pas à sa mère, il en opéra l'échange, avec l'agrément du duc,
contre le domaine de Nuvilara, qui lui convenait mieux, celui-ci n'étant
qu'à deux milles de Pesaro, dans un très-bon air, avec une très-belle
vue de terre et de mer, à cinq milles de Fano, dans un pays
très-fertile. «Il y a, dit-il, un beau palais qui est mien, et la terre
est du même revenu que Ginestreto, ce qui me contente fort; et Dieu
m'accorde la grâce d'en jouir avec contentement[77].»
[Note 77: Lett. d'Urbin, du 28 janvier 1513, XC, p. 72, t.
Ier.]
Le Castiglione était encore à Pesaro, tout occupé de la joie que lui
donnait l'investiture de son château de Nuvilara, lorsque le duc reçut
la nouvelle de la mort de Jules II, son oncle. Cet événement inattendu
devait exercer une grande influence sur les destinées de l'Italie, et
particulièrement sur le sort d'un prince qui était attaché au chef de
l'Église par les liens du sang et par les plus étroites relations
politiques. Aussi, comprenant toute la portée de la perte qu'il venait
de faire, et voulant, autant qu'il dépendait de lui, se ménager la
protection de son successeur, le duc résolut d'envoyer sur-le-champ à
Rome un chargé d'affaires d'une fidélité à toute épreuve et d'une
habileté consommée, afin de veiller à ses intérêts et de les défendre
s'ils étaient menacés. Le Castiglione était, mieux que tout autre, en
position de rendre au duc ces services. Lié, de longue date, avec
presque tous les cardinaux, il jouissait de leur estime et était
très-avant dans l'intimité des chefs les plus influents du sacré
collège. Il pouvait donc exercer, à l'occasion, une influence favorable
à son maître, et l'événement prouva que le duc ne s'était point trompé
en lui confiant cette délicate mission. En effet, Jules II était mort
dans la nuit du 20 février 1513, et, le 11 mars suivant, le cardinal
Jean de Médicis, grand ami du comte et très-attaché à la maison d'Urbin,
au moins il le paraissait à cette époque, fut élu pape sous le nom de
Léon X.
Le Castiglione assista, avec le duc d'Urbin, à la prise de possession de
ce pontife dans l'église Saint-Jean-de-Latran, le 11 avril, un mois
juste après son élection. A cette occasion, les principaux habitants de
Rome se distinguèrent par les décorations dont ils ornèrent leurs palais
et leurs maisons, ainsi que les rues et les places publiques. Un témoin
oculaire, le médecin florentin Jean-Jacques Penni, nous a conservé un
curieuse description des fêtes et des cérémonies qui eurent lieu dans
cette circonstance, et sur lesquelles nous reviendrons.
Une preuve éclatante de l'amitié dont le nouveau pontife honorait le
Castiglione apparaît dans la ratification qu'il lui accorda, dès le 11
mai suivant, de la donation du château de Nuvilara qui lui avait été
faite par le duc d'Urbin. Le bref qui contient la confirmation de ce don
renferme l'éloge de la valeur, de la science et des autres qualités du
comte. Sur ses instances, le pape maintint Francesco-Maria dans la
charge de préfet de Rome, et voulut que la chambre apostolique lui payât
tout ce qui lui était dû pour la solde de ses troupes pendant la
dernière campagne; ce qui n'était point une médiocre faveur obtenue pour
ce prince.
Vers la fin d'août, le Castiglione revint à Urbin, mais il y resta peu
de temps, parce que le duc, comprenant combien il pouvait lui être utile
à Rome, ne tarda pas à l'y renvoyer avec le titre d'ambassadeur, à la
grande satisfaction du comte et de toute la cour. Il fut accueilli dans
cette ville avec le plus grand empressement, non-seulement par le
souverain pontife, les cardinaux et les prélats qu'il connaissait depuis
longtemps, mais surtout par les savants, les artistes et les amateurs
des lettres et des arts qui, dans ses précédents voyages à Rome, avaient
pu apprécier son caractère aimable, la solidité et la variété de ses
connaissances, la pureté de son goût et la sûreté de son jugement.
On croit communément qu'avant l'avènement de Léon X, les sciences, les
lettres et les arts n'étaient que médiocrement cultivés à Rome; que
Jules II, absorbé par les grandes questions politiques, et plus porté à
la guerre qu'aux arts de la paix, n'encourageait point les artistes et
les littérateurs. C'est là une erreur et une injustice; il est certain,
au contraire, que, malgré les agitations d'un pontificat continuellement
exposé aux commotions les plus graves, ce pape ne fit pas moins pour les
lettres et pour les arts que son successeur Léon X, dont ce siècle a
pris le nom.
Le savant Carlo Fea[78], commissaire des antiquités à Rome, sous le
pontificat de Pie VII, et l'un des archéologues les plus instruits et
les plus distingués de cette époque, a tracé le parallèle de Jules II et
de Léon X, et il n'hésite pas à donner le premier rang au neveu de Sixte
IV[79].
[Note 78: Il est à remarquer que G. Fea fut, pendant une bonne
partie de sa vie, attaché, en qualité de bibliothécaire, à la famille
Chigi. Or, cette illustre famille fut, pour ainsi dire, adoptée par le
pape Jules II, dans la personne d'Agostino Chigi, ainsi qu'on le verra
ci-après. Le savant archéologue ne s'est pas assez défendu de ce
souvenir lorsqu'il traçait le parallèle de Jules II et de Léon X, et
qu'il rabaissait les qualités de ce dernier pontife pour faire mieux
ressortir celles de son prédécesseur.]
[Note 79: Ce parallèle se trouve dans les _Notizie intorno Raffaele
Sanzio_ _da Urbino_, etc. Roma MDCCCXXII, presso Vincenzo
Poggioli, stampatore della R. C. a.]
«Sous tous les rapports, dit-il à la fin de ce parallèle[80], je ferai
une dernière fois constater que le pontificat de Jules fut la véritable
époque de la résurrection et de l'établissement stable de la grandeur de
Rome; tandis que celui de Léon, suivi bientôt après du pontificat de son
cousin Clément VII, fut le commencement d'une prompte décadence, après
une splendeur et une magnificence éphémère, il suffira de dire que la
population, qui était de quatre-vingt-cinq mille âmes du temps de Jules
II et de Léon X, fut réduite, selon les calculs de Paul Jove, après le
sac de Rome et la désolation de 1527, à trente-deux mille habitants:
beau siècle d'or! ne serait-il pas plus juste de l'appeler siècle de
Titan, dévoré par Saturne! Il me suffira de terminer ce trop long
parallèle par cette citation de Marcus Tullius (Pro Quinctio): _Est
interdum ita perspicua veritas, ut eam_ _infirmare nulla res possit;
tamen est adhibenda interdum_«_vis veritati, ut eruatur_.»
[Note 80: P. 80.]
Cette préférence accordée par le savant archéologue à Jules II sur Léon
X, ne fera sans doute pas changer le jugement de la postérité, et
n'enlèvera pas à Léon le premier rang, comme protecteur des sciences et
des arts, suprématie qui lui fut décernée par l'illustre Érasme, son
contemporain[81], et qui a été confirmée depuis plus de trois siècles
par tant d'écrivains éminents de toutes les nations de l'Europe. Disons
aussi qu'il est peu juste de reprocher à la mémoire de Léon X et à
Clément VII les malheurs qui suivirent la prise de Home en 1527 par les
soldats du connétable de Bourbon; car tout le monde sait que cet
événement ne fut nullement provoqué par ce dernier pontife, qui en fut
la première victime.
[Note 81: «Quantum romani pontificis fastigium inter reliques
mortales eminet, tantum Leo inter romanos pontifices.» Erasmi epist.,
lib. 1º, epist. 30.]
Mais en faisant la part des exagérations contenues dans le parallèle de
Fea pour soutenir sa thèse, on est forcé de reconnaître que, sous
beaucoup de rapports, Jules II à tout autant fait pour les lettres et
les arts que son successeur.
Nonobstant les chances diverses des guerres qu'il eut à soutenir presque
constamment pendant les dix années de son pontificat, Jules ne cessa pas
d'attirer à Rome et de protéger les artistes et les savants.
Parmi les premiers, il sut distinguer et honorer d'une protection toute
particulière Bramante, Michel-Ange et Raphaël; ce qui suffirait seul
pour sa gloire.
Dès l'époque où il était cardinal sous le titre de
Saint-Pierre-aux-Liens, il avait fait élever, de concert avec le
cardinal Raphaël Riario de Saint-Georges, et sous la direction de
Bramante, l'imposant palais de la grande chancellerie et l'église
annexée de Saint-Laurent _in Damaso_.
Devenu pape, il ouvrit la longue et belle rue Julia, qu'il voulait faire
aboutir à l'ancien pont triomphal, dont il avait résolu la
reconstruction. Il fit ouvrir aussi la rue de'Banchi, et y fit élever la
Monnaie où furent frappés, en 1508, les _Jules_, premières pièces qui
aient porté l'effigie d'un pape.
On lui doit la magnifique cour du Vatican, dite _il Cortile di
Bramante_, et la jonction du Vatican au Belvédère, cause première de la
nouvelle bibliothèque érigée par Sixte-Quint, du nouveau musée, et des
autres magniques galeries, salles et dépendances qui existent
aujourd'hui. Il fit creuser le conduit souterrain qui, de Saint-Antoine,
dans une étendue d'environ deux milles et à la profondeur de plus de
cinquante palmes romaines[82], apporte l'eau dans le jardin du Vatican,
ensuite au Belvédère et à la cour de Saint-Damas. Enfin il restaura une
grande quantité d'églises, de monastères et d'autres édifices publics,
parmi lesquels nous citerons seulement les églises de
Saint-Pierre-aux-Liens, où il voulut placer son tombeau, monument du
génie de Michel-Ange; des Saints-Apôtres, de Sainte-Agnès hors les murs
et de Notre-Dame de Lorette; la forteresse de Civita-Vecchia, réparée en
1508 sur les dessins du Buonarotti; celle d'Ostie, qu'il avait fait
reconstruire par Giuliano Giamberti, dit San-Gallo, lorsqu'il n'était
que cardinal[83].
[Note 82: La palme romaine équivaut a 21 cent. 20 mill, environ,
suivant l'_Annuaire des Longitudes_.]
[Note 83: Vasari, _Vie de Giuliano di San-Gallo_.]
Tous ces travaux, tous ces embellissements avaient été exécutés par
Jules II dans l'espace de moins de dix années; aussi Thomas Inghirami,
en prononçant son oraison funèbre devant le sacré collège, put-il dire
avec l'assentiment de l'auguste assemblée: «Cette ville, de fangeuse,
sale et humble qu'elle était, il l'a rendue brillante, magnifique,
superbe et digne entièrement du nom romain; de telle sorte que si l'on
pouvait enfermer dans une seule enceinte tous les édifices élevés depuis
quarante ans dans cette ville par les Liguriens originaires de Savone
(Sixte IV, le cardinal Riario et Jules II), ce serait là seulement qu'on
trouverait la véritable ville de Rome: le reste, sans vouloir en dire du
mal, pourrait passer pour un amas de cabanes et de misérables échoppes.»
C'est grâce à la protection de Jules II, que Raphaël, présenté au
pontife par son oncle Bramante, put donner l'essor à son génie, en
commençant les fresques des Stanze du Vatican. Depuis 1508, époque où il
vint se fixer à Rome, jusqu'au mois de février 1513, date de la mort du
pontife, le Sanzio travailla presque continuellement à ces fresques avec
une ardeur sans égale, et avec un progrès marqué dans chaque oeuvre.
Pendant ces cinq années, il exécuta la _Dispute du Saint-Sacrement_,
l'_École d'Athènes_, la _Jurisprudence_, le _Parnasse_, l'_Héliodore_ et
la _Messe de Bolsène_; compositions qui suffiraient à elles seules pour
remplir la carrière de plusieurs peintres de nos jours.
Michel-Ange ne fut pas moins occupé par Jules II: il travailla d'abord à
son tombeau, dont l'admirable statue de Moïse ne devait former que la
moindre partie. Plus tard, il peignit la voûte de la chapelle Sixtine,
qui fut découverte et livrée aux regards du public le 1er novembre
1512[84]. Il est donc vrai de dire que Léon X n'eut qu'à continuer, aux
deux grands maîtres de l'art, la protection que leur accordait son
illustre prédécesseur.
[Note 84: _Le Jugement dernier_, peint par le Buonarotti, au fond,
sur l'abside de la même chapelle, ne fut commencé que sous Paul III et
terminé en 1547.]
Jules II fut le véritable fondateur du musée du Vatican; car c'est à lui
qu'on doit la réunion des premières statues antiques qui furent
découvertes et placées, sous son pontificat, dans la cour du Belvédère.
Le pontife encourageait la recherche de ces antiques, et les achetait,
en récompensant généreusement ceux qui les avaient découvertes. Le
groupe du Laocoon en est un célèbre exemple.
Le savant Fea[85] rapporte un passage d'une lettre écrite par Francesco
di San-Gallo, fils de Giuliano, le célèbre architecte, de laquelle il
résulte que Giuliano et Michel-Ange se trouvèrent présents à la fouille
faite, en juin 1506, dans les Thermes de Titus, au moment où fut
retrouvé par hasard le groupe du Laocoon. Giuliano fut envoyé par ordre
de Jules II pour reconnaître cette découverte. Voici le passage de cette
lettre:
[Note 85: _Ut suprà_, p. 20, nº 18.]
«J'étais, écrit Francesco, encore fort jeune, la première fois que je
vins à Rome, lorsqu'il fut rapporté au pape que, dans une vigne près
Sainte-Marie-Majeure, on avait trouvé certaines statues fort belles. Le
pape dit à un palefrenier: «Va dire à Giuliano da San Gallo que
sur-le-champ il aille les voir.» Et il partit sur-le-champ. Et comme
Michel-Ange Buonarotti se trouvait constamment à la maison, parce que
mon père l'avait fait venir et lui avait donné à faire le tombeau du
pape, il voulut qu'il vînt avec lui: je montai en croupe sur le cheval
de mon père, et nous partîmes. Descendus là où étaient les statues, mon
père dit aussitôt: «C'est le Laocoon dont Pline fait mention.» Il fit
agrandir le trou, afin de pouvoir le tirer dehors, et, après l'avoir
examiné, nous retournâmes dîner.»
«Le Laocoon, ajoute Fea, fut découvert dans la vigne de Felice de
Fredis, qui s'étendait au-dessus des Thermes de Titus: _Dum arcum diu
obstructum recluderet_. Aujourd'hui, l'intérieur des Thermes ayant été
déblayé, on peut voir même la niche dans laquelle était le groupe. Il en
fut enlevé dans le mois de janvier 1506, 3e du pontificat de Jules
II, comme je le trouve dans l'histoire de Sigismond Tizio. Le pontife le
fit placer dans le palais du Vatican, dans le lieu dit le Belvédère, où
il fit faire exprès comme une chapelle pour l'exposer[86].»
[Note 86: «Dopo poi, il sommo pontificè l'ha voluto mettere nella
villetta di Belvédère, evi ha fatto fare per essa a posta, come una
capella.»--Lettre de Cesare Trivulzio; Bottari, t. III, p. 474-75.]
Pline affirme[87] que le groupe du Laocoon a été exécuté dans un seul
bloc de marbre par Agesander, Polydorus et Athenodorus, Rhodiens:
[Note 87: Liv, XXXVI, chap. 5.]
«_Ex uno lapide eum et libères draconumque mirabiles nexus de consilii
sententia fecere summi artifices Agesander, Polydorus et Athenodorus
Rhodii_.» Il paraît que cette opinion n'est pas tout à fait exacte;
voici ce que dit à ce sujet Cesare Trivulzio dans sa lettre précédemment
citée: «Cette statue de Laocoon et ses fils, que Pline dit être d'un
seul bloc, Giovanni Cristofano, Romain, et Michel-Ange, Florentin[88],
qui sont les premiers sculpteurs de Rome, nient qu'elle soit d'un seul
morceau de marbre, et montrent environ quatre assemblages, mais joints
ensemble à une place si cachée, et si bien ajustés et soudés, qu'ils ne
peuvent être aperçus que par des personnes très-habiles dans l'art de la
sculpture. A cause de cela, ils disent que Pline se trompe ou a voulu
tromper les autres, afin de rendre cet ouvrage plus digne d'admiration;
car on n'aurait pu faire tenir solidement, sans le secours d'aucun lien,
trois statues de grandeur naturelle, taillées dans un seul bloc de
marbre, avec un si admirable groupe de serpents. L'autorité de Pline est
grande, sans doute, mais nos artistes ont leurs raisons, et l'on ne doit
pas faire fi du vieux dicton: _«Felices fore artes, si de iis soli
artifices indicarent_: Heureux les arts, si les seuls artistes pouvaient
en décider.» D'où je conclus que je ne sais que dire, ni à quelle
opinion me ranger. Quoi qu'il en soit, les statues sont admirables et
dignes des plus grands éloges. Vous pourrez vous en convaincre par la
seule lecture des vers de Jacques Sadolet, l'homme le plus docte de
cette ville, lequel, à on avis, a décrit le Laocoon et ses fils non
moins élégamment avec sa plume, que les sculpteurs ne l'ont taillé avec
leur ciseau.»
[Note 88: Le texte porte: «Giovan Angelo, Romano, e Michel
Cristofano, «Florentino,» Mais le docte Fea, avec sa sagacité ordinaire,
prouve que Trivulzio veut désigner ici Giovanni Cristofano, Romain, et
Michel-Ange, Florentin.--Voy. _Notizie_, X, p. 23, nº 19.]
Jules II fit sur-le-champ l'acquisition de ce merveilleux monument de la
statuaire antique, et, suivant Fea[89], on-seulement il le paya
généreusement, mais il donna en outre à Felice de Fredis, le
propriétaire de la vigne dans laquelle ce groupe avait été retrouvé, un
emploi lucratif à la cour pontificale.
[Note 89: _Notizie_, p. 22.]
Ce chef-d'oeuvre de la sculpture antique ne fut pas le seul dont Jules
II enrichit le Belvédère: il y fit placer également l'Apollon, le Torse,
l'Hercule, l'Ariane abandonnée par Thésée, célébrée sous le nom de
Cléopâtre par le Castiglione en beaux vers latins qu'il composa sous
Léon X[90], l'Hercule Commode, Salustia Barbia Orbiana, femme
d'Alexandre Sévère, en Vénus, toutes statues des plus admirables et des
plus précieuses, et dont l'acquisition dénote chez le pontife un goût
décidé pour les belles choses[91].
[Note 90: Voy. à l'appendice, nº II.]
[Note 91: Fea, _Notizie_, _ut suprà_.]
Mais l'entreprise qui honore le plus ce grand pape,
«lequel, suivant le jugement d'un de ses contemporains[92], «était
doué d'un esprit élevé et vaste dans lequel «il n'y avait point
place pour les petites choses,»
c'est la construction de Saint-Pierre.
[Note 92: Panvinius, dans son _Traité inédit sur la basilique de
Saint-Pierre_, cité par Fea, _Notizie_, p. 41.]
Nicolas V avait songé à réparer la basilique du prince des apôtres, et,
dans ce but, il avait fait étudier un plan de cette restauration par
l'architecte Bernardo Rossellini. Mais la mort l'empêcha de donner suite
à ce projet, et on ne voit pas que ses successeurs aient eu l'intention
de le reprendre. A l'avènement de Jules II, l'ancienne basilique
menaçait ruine, et la nécessité de sa reconstruction ne pouvait être
mise en doute. Cependant, les cardinaux se montrèrent opposés à la
démolition de la vieille église; non qu'ils ne désirassent voir s'élever
une nouvelle basilique, construite sur un plan plus vaste et plus
magnifique, mais parce qu'ils ne pouvaient, sans gémir, se résigner à
voir détruire de fond en comble l'ancienne église vénérée dans toutes
les parties de la terre, rendue auguste par les tombeaux de tant de
saints et de martyrs, et célèbre par tant d'événements remarquables qui
s'étaient accomplis dans son enceinte.
Cependant Bramante ne cessait d'exciter le pontife à attacher son nom à
un monument digne de la puissance de l'Église et de sa propre grandeur.
Le pape avait consulté Giuliano da San Gallo, en qui depuis longtemps il
avait grande confiance[93]. De son côté, Bramante avait résolu de
repousser tout projet petit et mesquin, de ne rien entreprendre qui
ressemblât à ce qui était alors connu, mais d'aborder une oeuvre ardue,
périlleuse, qui fit un jour à venir l'admiration de la postérité, en
excitant un étonnement mêlé de terreur[94]. Pour vaincre les derniers
scrupules du pontife et le déterminer à approuver son projet, Bramante
fit exécuter un plan en bois de la nouvelle basilique. Jules II, frappé
de la beauté du plan, ordonna sur-le-champ de démolir la moitié de
l'ancienne église, afin qu'on pût jeter les fondements du nouvel
édifice[95].
[Note 93: Fea, _Notizie_, p. 38.]
[Note 94: _Ferdinando Caroli_, description manuscrite de
Saint-Pierre, en 1621, cité par Fea, _Notizie_, p. 39.]
[Note 95: Panvinius, cité par Fea, _ut suprà_, p. 42.]
La première pierre de la basilique actuelle fut posée par le pontife, le
samedi 18 avril 1506, après une messe solennelle, en présence des
cardinaux et d'un grand nombre de prélats.--«Après des prières et des
cérémonies, Jules bénit la première pierre, fit dessus le signe de la
croix, et la posa de ses propres mains, dans la ferme espérance que
Dieu, par l'avertissement duquel il avait entrepris de reconstruire dans
une forme plus vaste cette antique basilique, qui était sur le point de
périr de vétusté, lui donnerait, par le mérite des saints apôtres et par
ses prières, les moyens de mener à bonne fin ce qu'il avait
commencé[96].»
[Note 96: _Vide_ dans le _Bullarium Romanum_, à sa date, la bulle
_Hoc die_, du 18 avril 1506.]
Jules II ne se contenta pas de donner dans la ville de Rome le plus
grand éclat à cette cérémonie. Vivant dans la meilleure intelligence
avec le roi d'Angleterre, Henri VII, qui n'avait pris aucune part aux
expéditions conduites en Italie par les rois de France et d'Espagne, il
ordonna par sa bulle _Hoc die_, du 18 avril 1506, dont nous venons de
traduire le préambule, qu'il serait fait part à Henri de la pose de la
première pierre de la basilique du prince des apôtres.--Ainsi, ce grand
pontife, plein de confiance dans l'oeuvre qu'il avait commencée, et
persuadé que le monument élevé par Bramante exciterait l'admiration de
la postérité, n'hésitait pas à signaler au monde entier la main mise à
cette colossale entreprise comme un des événements les plus remarquables
de son pontificat. Cette prévision du protecteur de Bramante, de
Michel-Ange et de Raphaël n'a point été déçue. La basilique de
Saint-Pierre, malgré les modifications introduites plus tard dans le
plan primitif, aussi simple que grandiose de l'architecte d'Urbin,
domine de sa masse imposante tous les monuments de la ville éternelle,
et tant qu'elle existera, cette église sera reconnue pour le plus
merveilleux édifice des temps modernes.
Les grands travaux entrepris par Jules II, le goût décidé du pontife
pour les antiques, les encouragements qu'il accordait aux lettres et aux
sciences, avaient attiré à Rome un grand nombre de savants, de
littérateurs et d'artistes. Les premiers vivaient entre eux, sous le
patronage des cardinaux les plus influents, parmi lesquels le cardinal
Jean de Médicis se faisait remarquer, Lien avant son avènement au
pontificat. Ils avaient formé des réunions, modèles des académies qui
se formèrent plus tard, dans lesquelles ils traitaient toutes sortes de
sujets. La maison de Léon X, lorsqu'il n'était encore que cardinal,
située dans le _forum Agonale_, aujourd'hui place Navone, était
fréquentée par ces littérateurs, parmi lesquels on comptait Ange
Colocci, Paul Cortesi, Jacques Sadolet, Béroalde le jeune, Fedor
Inghirami, le poëte Tebaldeo, le Bibbiena, le Bembo, Jérôme Vida,
Marc-Antoine Casanova, Pierre Valeriano, Blosio Palladio, Jérôme Niger
et beaucoup d'autres. Balthasar Castiglione, lorsqu'il venait à Rome, ne
manquait pas d'assister à ces réunions, dans lesquelles, suivant les
expressions d'un des assistants[97], «il se faisait remarquer
non-seulement par la noblesse et la dignité de ses manières, mais
surtout par l'élévation de son esprit, les qualités de son coeur, et par
des connaissances dignes d'un homme supérieur qui avait étudié toutes
les parties des sciences.»
[Note 97: Sadolet, _Lettres_, liv. V, lett. XVIII à Ange
Colocci.]
La vie littéraire, à cette époque, s'efforçait de ramener les moeurs à
l'imitation de celles de l'ancienne Rome, du temps d'Auguste. Et de même
qu'on trouve dans les pièces de vers adressées par Béroalde et Sadolet
aux courtisanes les plus en vogue de leur temps, des inspirations prises
dans Horace, Tibulle et Properce, de même aussi l'on rencontre, dans les
habitudes de la vie, des usages et des vices empruntés aux Romains
contemporains de ces poètes. Paul Jove nous en fournit la preuve dans
une anecdote qui mérite d'être rapportée.
Il paraît que lorsque les pêcheurs prenaient dans e Tibre un _hombre_,
ou tout autre poisson remarquable par sa grosseur, ils étaient dans
l'usage d'en offrir la tête, comme un tribut, aux trois conservateurs de
la ville. «Il y avait alors à Rome, dit Paul Jove, un certain Tamisius,
célèbre par son esprit, ses mordantes saillies et ses bons mots, mais
complètement méprisé à cause des bassesses qu'il ne craignait pas de
faire pour satisfaire sa gourmandise. Ce parasite avait un valet
constamment aposté au marché aux poissons, et dès qu'il apprenait que la
tête d'un hombre monstrueux venait d'être portée aux triumvirs, il
s'acheminait aussitôt vers le Capitole. Là, feignant d'être retenu par
une affaire importante, il s'efforçait adroitement, par d'habiles
flatteries, de se faire inviter à dîner. Une fois, comme il accourait au
Capitole, il arriva que les conservateurs décidèrent que la tête de
l'hombre serait envoyée en cadeau au cardinal Riario. Tamisius
apercevant à l'entrée du palais des conservateurs cette noble tête
placée sur un grand plat orné de guirlandes, comprit qu'il avait manqué
sa proie. Mais, sans se décourager, il se mit à la suivre à une certaine
distance, envoyant son valet en avant, avec ordre de ne pas perdre de
vue les porteurs. Apprenant peu après qu'on avait porté ce mets
succulent au palais du cardinal Riario (à la grande chancellerie):
«C'est bon, dit-il, il n'y a rien de perdu; nous serons reçus à bras
ouverts;» car il était depuis longtemps un des habitués de la table du
cardinal, table qui l'emportait, par sa délicatesse, sur toutes les
autres maisons de Rome. Mais le cardinal Riario, qui était de sa nature
grand et généreux, à la vue du présent que lui envoyaient les
conservateurs, s'écrie: «Cette tête triumvirale, la plus grande qui ait
été trouvée dans le Tibre, doit être réservée pour le plus grand des
cardinaux.» Et sur-le-champ, il la renvoie au cardinal Frédéric San
Severino, célèbre par sa prodigalité. Tamisius se remet aussitôt en
route, maudissant la générosité inopportune du cardinal Riario: il
remonte sur sa mule, accompagnant le cadeau jusqu'au palais de San
Severino. Celui-ci, ne se montrant pas moins désintéressé, donne ordre
de porter la tête de l'hombre, ornée de fleurs et d'herbes fraîches et
placée sur un plat doré, au riche banquier Chigi, auquel il devait de
grosses sommes et des intérêts énormes. Tamisius, déçu pour la troisième
fois de l'espoir de satisfaire sa gourmandise, traverse de nouveau les
rues de Rome, accablé de chaleur, et hâtant le pas de sa monture, car le
soleil était dans toute sa force. Il parvient ainsi aux superbes jardins
situés dans le Trastevère, que Chigi faisait alors décorer avec la plus
grande magnificence. Arrivé là, tout haletant et mouillé de sueur, à
cause de son embonpoint, il est pour la quatrième fois trompé par la
fortune: il trouve Chigi occupé à parer de fleurs la tête de l'hombre,
et donnant l'ordre de la porter de suite à une courtisane dont il était
épris, et à laquelle sa beauté, ses charmes rehaussés de la
connaissance de l'antiquité avaient fait donner le surnom d'_Imperia_.
Tamisius, maudissant son destin, tourne bride, n'ayant pas honte de sa
gourmandise, qui lui faisait supporter ces travaux d'Hercule. Il
s'achemine vers la demeure d'_Imperia_, bravant un soleil ardent qui
brûlait la rue conduisant au pont Sixte. En résumé, telles furent la
persistance de sa gourmandise et sa passion pour les bons morceaux,
qu'après avoir été ainsi ballotté par toute la ville, ce savant en robe,
ce vieillard finit par souper, sans nulle vergogne, avec une courtisane,
étonnée de l'arrivée d'un hôte si peu attendu[98].»
[Note 98: Paul Jove, _De Piscibus romanis_, cap. V, p. 49
et seq. Édit. Frobeniana, 15-1. Bayle, art. Chigi, 1, 867, _ad
notam_.]
Cette courtisane Imperia était alors la femme à la mode, _la lionne_,
_la dame aux camélias_ de la ville de Rome. Mais, vivant au milieu de
savants qui lui offraient l'hommage de leur admiration et de leur amour
dans des odes latines, comme Sadolet, ou dans des vers saphiques, comme
Béroalde le jeune, elle s'efforçait de vivre comme avaient pu faire
quinze cents ans plus tôt Lesbie, Glycère ou Lydie. Elle cultivait la
poésie: des livres latins et italiens ornaient son boudoir, et c'était
_pour l'amour du grec_ qu'elle recevait les compliments et les caresses
de ses adorateurs.
C'est probablement à cette courtisane que le Castiglione adressa ces
distiques, à l'imitation d'Horace et de Properce:
Me miserum quisnam haec tam bella Labella momordit?
Improbus et verè rusticus ille fuit.
Non aliter leporem canis, accipiter ve columbam
Maudit: adue fluit in turgidulo ore cruor.
Quid nectis, malesana, dolos? quid, perfida, juras?
Lividam ab impresso agnosco ego dente notam.
Atque utinam non ulteriora etiam malus ille
Sumserit. Heu duras in amore vices[99]!
[Note 99: A la suite des _Lettres du Castiglione_, t. II, p. 306,
XI.]
Le savant Nicolas Campano, surnommé Strasimo, donnait à Imperia des
leçons de versification: mais ces études ne l'empêchaient pas de
rechercher toutes les jouissances du luxe le plus raffiné, et
d'exploiter ses adorateurs. Bandello, dans ses _Nouvelles_[100], parle
de la manière somptueuse avec laquelle elle recevait ceux qui lui
faisaient visite. Tels étaient l'éclat et la magnificence de ses
appartements, que l'ambassadeur d'Espagne étant chez elle, cracha au
visage d'un domestique, en disant qu'il n'y avait pas d'autre place que
celle-là. Imperia mourut à vingt-six ans, dans tout l'éclat de sa vogue
et de sa beauté. Elle fut inhumée dans l'église de Saint-Grégoire, et
l'on grava sur sa tombe l'inscription suivante:
Imperia, cortisana romana, quae digna tanto nomine, Rarae inter
homines formea specimen dedit. Vixit annos XXVI, dies
XII; obiit 1511, die 15a augusti[101].
[Note 100: Part. III, nov. 42.]
[Note 101: Roscoë, _Vie de Léon X_, t. II, p. 237, _ad notam_.]
Ainsi, dans ce siècle, la beauté, la forme, était publiquement honorée
presque à l'égal de la vertu, et à l'exemple des Athéniens du temps de
Périclès, les Italiens du seizième siècle assuraient à la beauté, même
couverte de vices, les honneurs de l'immortalité! En présence de ces
faits, attestés de la manière la plus authentique, on doit moins
s'étonner de la licence de moeurs qui régnait alors dans tous les rangs
de la société, et principalement dans les plus hautes classes[102].
[Note 102: Imperia laissa une fille qui, dit-on, racheta par sa
haute sagesse l'impudicité de sa mère, et qui périt par le poison,
auquel elle eut recours pour se soustraire à la brutalité du cardinal
Petrucci, le même qui fut étranglé en prison quelques années plus tard,
pour avoir voulu faire empoisonner Léon X.--_Vide_ Roscoë, _ut suprà_.
Il cite Colocci, _Poésie ital._, p. 29, note, édit. Iesi, 1772.]
Si le banquier Chigi, le protecteur de la belle Imperia, n'eût fait
servir son immense fortune qu'à satisfaire les caprices de cette
courtisane, sa mémoire, aujourd'hui, serait ensevelie, comme celle de
tant d'autres grands de ce monde, dans l'oubli le plus profond et le
mieux mérité: mais son amour pour les arts, les généreux encouragements
qu'il leur accorda, l'amitié qui l'attacha aux plus grands maîtres de
son temps ont fait surnager son nom sur l'océan des âges, et l'ont
entouré d'une brillante auréole. Lié intimement avec le Castiglione
qu'il avait connu à la cour d'Urbin, il ne l'était pas moins avec
Raphaël; à ce double titre, sa biographie mérite d'être rapportée avec
développement. C'est ce que nous allons essayer de faire, en nous aidant
des recherches les plus récentes, publiées à Rome, et particulièrement
de celles du docte Fea, qui, comme bibliothécaire de l'illustre maison
Chigi, eut pendant très-longtemps à sa disposition les titres et les
documents particuliers à cette famille, et toutes les richesses
manuscrites et imprimées de cette vaste collection rassemblée depuis
plusieurs siècles.
Agostino Chigi est un de ces amateurs illustres que le goût des arts et
l'amitié des grands artistes, non moins que le désir d'assurer sa
fortune, paraissent avoir déterminé à venir se fixer à Rome.
Né à Sienne vers 1465, il descendait d'une ancienne famille adonnée au
commerce et chez laquelle, à l'exemple des Médicis, et sans doute par un
heureux privilège de cette contrée, le désir du lucre n'excluait pas
l'amour du beau. Les vastes spéculations de son commerce, qui comprenait
la banque, l'exploitation des mines de sel et d'alun et le trafic
maritime, l'amenèrent souvent à Rome sous les pontificats de Sixte IV et
d'Alexandre VI. On dit même que, sous ce dernier pape, il convertit en
monnaie sa propre argenterie, pour fournir à César Borgia les moyens
d'assurer la conquête de la Romagne, que ce prince désirait vivement
acquérir. Quelque temps après, lorsque Charles VIII se mit en campagne
avec une puissante armée pour s'emparer du royaume de Naples, il lui
avança une grosse somme d'argent. Ce n'est, toutefois, que sous le
pontificat de Jules II qu'il fixa définitivement sa résidence à Rome. Ce
pontife l'honora d'une protection toute spéciale; il le nomma trésorier
général de ses finances, lui concéda le bail des principaux produits de
ses États et particulièrement des mines d'alun de la Tolfa, et dans
toutes les circonstances lui accorda une confiance sans bornes. Il est
vrai que Chigi n'en abusa pas: il se montra même souvent désintéressé,
car il alla jusqu'à prêter au pape, en une seule fois, quatre cent mille
ducats d'or, sans intérêt, ainsi que le raconte le Buonafede, cité par
Fea[103], c'est-à-dire plus de quatre millions de francs, qui en
représenteraient aujourd'hui le triple. Jules II, qui savait apprécier
les hommes, voulut prouver d'une manière éclatante le prix qu'il
attachait aux services rendus au saint-siège par la famille Chigi. Par
un bref de septembre 1509, il admit Agostino et son frère Sigismond
Chigi dans sa propre famille della Rovère, dont il les autorisa à
prendre le nom et les armes[104].
[Note 103: Fea, _Notizi intorno Raffaele Sanzio_, p. 53, note 1.]
[Note 104: _Ibid._, Appendice, p. 88.]
Après la mort de Jules II, Agostino sut conserver la faveur de Léon X. A
son élection, ce pontife avait donné à son neveu Laurent de Médicis le
bail des mines d'alun que Chigi tenait de son prédécesseur: mais, à la
suite d'une longue négociation, dans laquelle Agostino se conduisit avec
beaucoup de générosité, Léon X lui renouvela la concession des mines et
le monopole de la vente de cette denrée. A partir de cette époque, il
est souvent fait mention, de la manière la plus honorable, d'Agostino
Chigi dans la correspondance des Médicis, et il y est considéré comme
un associé et comme un ami.
Sa fortune était immense: il passait pour le marchand le plus riche
qu'il y eut alors en Italie[105]. Sigismond Tizio, son compatriote, dans
une histoire manuscrite de Sienne, citée par Fea[106], dit qu'il
possédait un revenu annuel de soixante-dix mille ducats d'or, somme
énorme pour cette époque, et qui constituerait encore aujourd'hui une
fortune colossale. Heureusement pour les arts et pour la postérité,
Chigi sut faire un noble emploi de cette fortune. Que resterait-il de sa
mémoire, si, au lieu d'avoir appliqué une partie de ses revenus à
encourager les grands artistes de son temps, en leur offrant les moyens
de faire valoir leur génie, il eût augmenté ses richesses en accumulant
ses économies, ou dissipé ses revenus en dépenses d'un vain luxe? Son
nom, depuis longtemps oublié, serait pour jamais enseveli dans la nuit
des temps: tandis que, grâce à la protection éclairée qu'il sut accorder
à l'art, sa mémoire, associée aux noms immortels de Balthasar Peruzzi,
de Sebastiano del Piombo et de Raphaël, se perpétuera d'âge en âge, et
vivra autant que la gloire de ces grands maîtres. Remarquable exemple de
la supériorité de l'art sur la richesse[107]!
[Note 105: _Lettere de'principi_, t. Ier, p. 6.--Lettera di
Leonardo da Porto ad Antonio Savorgnano.]
[Note 106: _Ut suprà_, p. 7, note 1.]
[Note 107: Le chanoine Domenico Moreni, dans l'explication qu'il a
donnée d'une médaille représentant Bindo Altoviti, _Florence_, 1824, p.
36 (citée par Longhena dans sa traduction italienne de la _Vie de
Raphaël_, par M. Quatremère de Quincy, p. 33, note), rapporte une
anecdote curieuse qui vient à, l'appui de l'opinion que nous émettons:
il raconte que le prince Marc-Antoine Borghèse, grand seigneur
très-riche, eut l'idée de voyager en France et en Angleterre, espérant
que son opulence et son luxe le feraient remarquer et lui attireraient
l'admiration publique. Mais, arrivé à Paris et surtout à Londres, il ne
tarda pas à reconnaître qu'il n'était qu'un personnage peu important, eu
égard à tant d'autres nobles seigneurs et lords, beaucoup plus riches
que lui. Cependant, toutes les fois qu'on l'annonçait pour un Borghèse,
chacun s'empressait de le féliciter pour _le Gladiateur_, pour
l'_Apollon_, pour _le Groupe de Daphné_, pour le tableau des _Grâces_ du
Titien, pour _la Mise au Tombeau_ de Raphaël, et pour les autres
précieux monuments de l'art qu'il possédait dans son palais et dans sa
villa; ce qui faisait dire à tout le monde qu'il était heureux. Il avoua
depuis avoir ainsi appris pour la première fois qu'il était possesseur
de tant de chefs-d'oeuvre qu'il ne connaissait réellement pas
auparavant. Aussi, revenu de sa première illusion, et convaincu que le
seul mérite et la seule vertu ont dans le monde une supériorité
incontestable, il changea complétement de manière de vivre. De retour à
Rome, il s'appliqua constamment à protéger les arts, fit faire des
fouilles, élever des palais, acquit des objets d'art précieux, et
employa une grande partie de sa fortune, à la gloire immortelle de son
nom, a élever et embellir sa magnifique villa située près de la porte du
Peuple, et qui est un des plus beaux ornements de la banlieue de Rome.]
Il serait difficile d'affirmer si Chigi avait connu Raphaël avant
l'arrivée de ce dernier à Rome, dans le cours de l'année 1508. On peut
bien admettre qu'il avait entendu parler du jeune peintre lorsqu'il
travaillait, avec son condisciple Pinturicchio, aux fresques de la
sacristie de la cathédrale de Sienne. Mais ce n'est là qu'une
supposition qu'aucune preuve historique n'a jusqu'ici confirmée.
Agostino Chigi, au dire de ses contemporains, savait se concilier, par
ses manières affables, l'affection de toutes les personnes qui
l'approchaient; il n'est donc pas surprenant que, vivant dans l'intimité
de Jules II, le protecteur éclairé du jeune Sanzio, il n'ait pas tardé à
reconnaître la supériorité de son génie et à se lier avec l'artiste
d'une étroite amitié. C'est sans doute pendant que Raphaël exécutait les
fresques de la salle de la _Signature_, que s'établirent entre eux ces
relations, basées d'un côté sur l'admiration qu'inspirait l'artiste, et
de l'autre sur le goût éclairé de l'homme riche, relations qui ne
devaient finir qu'à leur mort. Le premier témoignage historique de cette
intimité est rapporté par le savant Fea[108]. Il paraît qu'au milieu de
ses grands travaux, Raphaël ne dédaigna pas, à la demande de l'opulent
banquier siennois, de faire des dessins de vases, et comme on dit
aujourd'hui, _de plateaux_ destinés à porter des rafraîchissements,
selon l'usage de cette époque. Le Sanzio en avait ainsi commandé à
l'orfèvre Cesarino di Francesco, de Pérouse, et il fut chargé par Chigi
de lui en faire payer le prix. Voici la quittance qui constate ce fait:
«Du 10 novembre 1510, maître Cesarino di Francesco, de Pérouse, orfèvre
dans cette ville (Rome), dans le quartier du Pont, reconnaît avoir reçu
du seigneur Agostino Chisio[109], marchand siennois, par les mains du
seigneur Angelo Griducci, vingt-cinq ducats d'or de chambre, pour la
composition et façon de deux plateaux de bronze, de la grandeur de
quatre palmes environ, avec plusieurs fleurs en relief, selon l'ordre et
conformément au dessin qui devra lui en être donné par maître Raphaël
Joannis Santi d'Urbin, peintre: lesquels j'ai promis de terminer dans le
délai de six mois à partir de ce jour, sans retard. Et, par suite, ledit
Angelo a promis de solder ce qui restera dû, d'après l'estimation des
experts en cette matière, sans aucune opposition, et au nom dudit
seigneur il s'oblige principalement et solidairement.--Fait à Rome, à
la banque des Chigi, etc.»
[Note 108: _Notizie_, etc., Appendice, p. 81.]
[Note 109: Agostino Chigi est également appelé Chisi, Chisio,
Ghisio.]
Cet acte prouve combien Agostino avait confiance dans les artistes,
puisqu'il ne faisait pas de prix avec l'orfèvre Cesarino, mais déclarait
s'en rapporter à l'estimation qui serait faite de son travail par des
experts.
Lorsque le négociant siennois vint se fixer à Rome, il établit sa
résidence, ou, comme on dirait encore aujourd'hui, sa maison de banque,
dans un palais situé rue de'Banchi, à main gauche en allant au pont
Saint-Ange, et à l'endroit où l'on traverse dans la rue. Julia[110].
Mais, comme tous les riches Romains, il voulut avoir une maison de
campagne, une _villa_, _viridarium_, _suburbanum_, qui, sans l'éloigner
trop des affaires, lui permettrait néanmoins d'avoir de l'espace et de
jouir d'une vue agréable. Il fit choix, à cet effet, d'un vaste jardin
situé dans le Trastevère, et il ne négligea rien pour faire de ce lieu
un délicieux séjour.
[Note 110: Fea, p. 5.]
La villa Chigi, appelée la _Farnesina_, du nom des Farnèse, qui en sont
devenus possesseurs vers la fin du seizième siècle, est dans un des plus
beaux sites de Rome. A l'orient, elle regarde les collines et les
monuments de la ville, et s'étend en pente douce, avec ses jardins
d'orangers toujours verts et chargés de pommes d'or, jusque sur la rive
droite du Tibre. Du côté du couchant, la vue embrasse le sommet du
Janicule, couvert de délicieux ombrages[111]. Agostino Chigi connaissait
déjà depuis longtemps le talent de Balthazar Peruzzi, son compatriote:
il le fit venir, et lui confia le soin non-seulement de construire la
villa, mais de la décorer magnifiquement. L'architecte éleva un élégant
palais, avec une loge ou portique, divisé en cinq arcades, avec
pilastres qui soutiennent la voûte. Comme il excellait également dans la
peinture, Balthazar Peruzzi peignit dans la voûte du portique l'histoire
de Méduse changeant les hommes en pierres, et représenta Persée au
moment où il vient de lui couper la tête. Dans les retombées de la
voûte, il figura une perspective de stucs et de fleurs tellement bien
imitée, que les artistes les plus habiles la prenaient pour de
véritables reliefs. Vasari raconte qu'ayant mené le Titien voir cette
décoration, le maître vénitien ne voulait pas croire que ce fût de la
peinture; il fallut, pour s'en convaincre, qu'il changeât de place, et
il en resta stupéfait. Agostino, voulant faire décorer sa villa par les
premiers artistes de son temps, fit venir de Venise Sebastiano, célèbre
par son admirable coloris. Il le mit de suite à l'oeuvre, et lui fit
faire les arceaux de la loge dont Balthazar Peruzzi avait peint la
voûte: là, Sebastiano peignit des sujets poétiques à la manière
vénitienne, très-différente de celle adoptée alors par les artistes de
l'école romaine. Il paraît qu'Agostino voulait confier à Sebastiano
toute la décoration de l'intérieur. Au moins c'est ce qu'on peut
supposer, lorsqu'on voit ce que cet artiste avait déjà exécuté au
rez-de-chaussée de la loge[112]. Peut-être changea-t-il d'avis lorsqu'il
eut admiré les premières fresques de Raphaël au Vatican. Quoi qu'il en
soit, c'est dans les espaces restés libres de la loge que Raphaël a
représenté la fable de Psyché, le triomphe de Cupidon, le conseil des
Dieux et les noces de l'Amour[113].
[Note 111: Cette vue est aujourd'hui gênée par le palais Corsini,
élevé depuis cette description de la Farnesina par Bellori
_Descrizioni_, etc., p. 128.]
[Note 112: Notice sur Agostino Chigi, par Michèle Sartorio, dans le
recueil _de gli Opuscoli sopra argomento d'arti belle_, Rome, Menicanti,
1845, t. II, p. 368 et suiv.]
[Note 113: Voy. Bellori, _Descrizioni delle immagini dipinte da
Raffaello d'Urbino_, etc., p. 128. Roma, 1821, nella stamperia de
Romanis.]
La villa, outre la loge ou portique, comprend encore une galerie d'égale
longueur, et disposée, par l'architecte de manière à recevoir une série
de peintures dans divers compartiments de grandeur moyenne. Une seule
fut exécutée par Raphaël: c'est celle qui représente le triomphe de
Galatée. Cette composition, dans le goût antique, rappelle, par les
accessoires, les peintures et les mosaïques échappées à la destruction
des barbares et du temps. La Galatée est un modèle inimitable de goût et
de beauté.
Balthazar Castiglione, dans une lettre qui malheureusement est perdue,
ayant exprimé à son ami toute son admiration de ce chef-d'oeuvre, le
Sanzio lui répondit:
«Seigneur comte, j'ai fait des dessins de différentes manières sur les
sujets que vous m'avez donnes, et ils plaisent à tous ceux qui les ont
vus, si tous ne sont pas des flatteurs; mais ils ne contentent pas mon
jugement, parce que je crains bien de ne pas contenter le vôtre. Je vous
les envoie: que votre seigneurie en choisisse un, s'il en est un qu'elle
en juge digne.--Notre Saint-Père, pour m'honorer, m'a mis un grand poids
sur les épaules: c'est la charge de construire Saint-Pierre. J'espère
bien ne pas succomber sous ce fardeau: je l'espère d'autant plus, que le
plan que j'en ai fait plaît à Sa Sainteté, et a reçu les éloges de
beaucoup d'hommes distingués. Mais je m'élève à de plus hautes pensées:
je voudrais retrouver les belles formes des édifices antiques, et je ne
sais trop si ce ne sera pas le vol d'Icare. Vitruve m'apporte une grande
lumière, mais pas encore autant qu'il le faudrait.--Quant à la Galatée,
je me tiendrais pour un grand maître, s'il y avait dans cette oeuvre la
moitié de toutes les belles choses que votre seigneurie m'écrit. Mais,
dans ses paroles, je reconnais l'amitié qu'elle me porte, et je lui dis
que, pour peindre une belle femme, il me faudrait en voir plusieurs,
avec cette condition que votre seigneurie se trouverait avec moi pour
faire choix de ce qu'il y aurait de mieux dans chacune d'elles. Mais, en
l'absence de bons juges et de belles femmes, je suis une certaine idée
qui me vient à l'esprit: si cette idée porte en soi un sentiment élevé
de l'art, je ne le sais; mais je fais tous mes efforts pour y parvenir.
--Je suis aux ordres de votre seigneurie[114].»
Cette lettre est une nouvelle preuve de l'amitié qui unissait le Sanzio
et le Castiglione; elle montre aussi l'influence que ce dernier exerçait
sur le génie de l'artiste. On voit, en effet, que le Castiglione lui
donnait des sujets, _invenzioni_, pour ses compositions, et que Raphaël
les exécutait de plusieurs manières différentes, sans être certain de
satisfaire le goût éclairé de l'illustre connaisseur. Nous admettons
donc volontiers, avec M. Quatremère de Quincy[115], qu'il est possible
que ce soit le Castiglione qui ait donné à son ami le sujet de Psyché
tiré de l'_Ane d'or_ d'Apulée. Nous ferons toutefois remarquer, avec le
judicieux Longhena[116], que Raphaël peut bien avoir à lui seul le
mérité de l'invention de ce sujet, puisque, plusieurs années auparavant,
il avait aidé le Pinturicchio à composer les grandes fresques de la
cathédrale de Sienne; d'un autre côté, on peut supposer que Raphaël
connaissait par lui-même la fable inventée par l'écrivain latin,
lorsqu'on voit, dans la lettre que nous venons de rapporter, qu'il
lisait et jugeait Vitruve, et qu'il le jugeait, au dire de Coelio
Calcagnini, son contemporain, non-seulement en le traduisant, mais en le
critiquant ou en le défendant par les meilleures raisons; et cela avec
tant d'agrément, que sa critique était exempte de toute espèce de fiel.
«_Ille non enarrat solum, sed certissimis rationibus aut defendit, aut
accusat, tam lepide, ut omnis livor absit ab accusations_[117].»
[Note 114: Cette lettre est rapportée par Bottari. Elle est tronquée
dans le Ier vol., p. 116, lettre LII: le texte est complété
dans le t. II, p. 23; édit, des _Classiques de Milan_.--Elle se trouve
aussi dans la traduction de Longhena, Appendice nº.6, p. 927.]
[Note 115: Traduct. de Longhena, p. 317.]
[Note 116: _Ibid._, note.]
[Note 117: _Coelii Calcagnini opera aliquot_, Basileae. 1544, lib.
VII, p. 101.--Cette lettre est rapportée par Longhena, appendice nº
V, p. 547 et suiv.]
Quoi qu'il en soit, il est certain que la Galatée fut commencée et
terminée bien avant la Psyché. Si l'on devait s'en rapporter au savant
Fea et aux autorités qu'il cite, _toutes_ les peintures de la Farnésine
commandées par Agostino Chigi à Raphaël auraient été _entièrement_
achevées dans l'année 1511. A l'appui de son opinion, Fea[118] invoque
l'autorité de Blosio Palladio et de Gallo Egidio, dont les ouvrages sur
la Farnésine, publiés à Rome, le premier le 27 janvier 1512, et le
second dès 1511, célèbrent et louent ces peintures. Nous avouerons qu'il
nous paraît peu probable que Raphaël ait terminé _toutes_ les peintures
de la Farnésine en 1511. D'abord, pour ce qui est de la Psyché, tout le
monde sait que cette composition a été commencée beaucoup plus tard,
qu'elle a été interrompue à plusieurs reprises[119], qu'elle n'était pas
terminée à la mort de Raphaël, et qu'elle ne fut pas même achevée par
ses élèves[120]; elle ne pouvait donc pas être décrite ni même indiquée
dans des ouvrages qui auraient été publiés en 1511 et 1512.
[Note 118: _Notizie_, p. 4, nº 2, et notes 1 et 2.]
[Note 119: M. Quatremère de Quincy, traduct. de Longhena, p. 31 S.]
[Note 120: Bellori, _Descrizioni_, etc., p. 169.]
Quant à la Galatée, la lettre de Raphaël au Castiglione porte à penser
qu'elle aurait été terminée peu de temps avant la nomination de
l'Urbinate à l'emploi d'architecte de Saint-Pierre; c'est-à-dire avant
le 1er avril 1514, puisque Fea[121] rapporte les quittances du
traitement de 300 ducats d'or par an alloué à Raphaël, à partir du
1er avril 1514, en sa qualité d'architecte de cette basilique. La
Galatée aurait donc été terminée vers 1514, ainsi que l'admet M.
Quatremère de Quincy[122]; et cette date nous paraît la plus probable.
[Note 121: _Ib._, p. 8, nº 7, et p. 9.]
[Note 122: Trad. de Longhena, p. 315.]
En adoptant cette époque, il est impossible de ne pas être frappé de la
prodigieuse variété de génie du grand artiste, qui pouvait en même temps
exécuter au Vatican les sublimes fresques de l'_Héliodore_, de la _Messe
de Bolsène_, de l'_Attila_, et de l'_Emprisonnement de saint
Pierre_[123]; et qui, descendant avec une facilité merveilleuse de la
hauteur de ces grandes et sévères compositions, savait, comme en se
jouant, faire sortir des ondes transparentes de la mer cette Galatée si
gracieuse et si poétique, rappelant, avec son cortège de nymphes, de
tritons et de néréides, la voluptueuse Vénus née de l'écume de la mer,
la déesse célébrée par Lucrèce.
[Note 123: Bellori, _ut suprà_, p. 185.]
...Hominum divumque voluptas Alma Venus.
La mère de Cupidon:
Che fa spesso cadere di mano a Marte La sanguinosa spada, ed a
Nettuno Scuotitor della terra, il gran tridente, Ed il folgore
eterno al sommo Giove[124].
[Note 124: Le Tasse, _nell'Aminta_, cité par Bellori.]
Il est juste que la postérité se montre reconnaissante de la part que le
Castiglione et Agostino Chigi ont pu avoir dans l'invention et
l'exécution des peintures de la Farnésine; le premier, en indiquant à
son ami les sujets de la fable de Psyché; le second, en préférant, pour
orner son palais, des compositions poétiques et tout empreintes du génie
de l'antiquité grecque et romaine.
On a souvent remarqué que jusqu'à la fin du quinzième siècle, la
peinture fut presque exclusivement religieuse; c'est-à-dire que les
artistes traitaient constamment des sujets tirés de l'Ancien ou du
Nouveau Testament, de la vie des saints et des légendes des martyrs.
Raphaël, à l'exemple de son maître Pérugin, employa ses premières années
à peindre des compositions pour des églises et des couvents. Sa première
grande fresque au Vatican, _la Dispute du Saint-Sacrement_, se ressent
encore des inspirations de son maître, et par sa disposition symétrique
et traditionnelle, par la roideur des personnages dont les figures sont
peintes comme autant de portraits pris séparément, elle rappelle les
tableaux de l'ancienne école florentine. Mais quel progrès marque
l'_École d'Athènes_, la seconde fresque par ordre de date que le Sanzio
ait exécutée au Vatican! Dans cette oeuvre, la pensée comme l'exécution
attestent qu'une idée nouvelle est venue illuminer l'âme de l'artiste.
Ce n'est plus dans les saintes Écritures, dans les nécrologes des saints
et des martyrs qu'il a été chercher ses inspirations; mais, remontant à
la plus brillante époque de l'antiquité païenne, il ne craint pas, dans
le palais du vicaire de J.-C., de représenter les chefs de la sagesse
antique et leurs principaux adeptes. En contemplant cette _École
d'Athènes_, où règne dans la disposition des lieux une perspective si
bien entendue, où la gravité, la sérénité des personnages se répand sur
la composition tout entière et l'élève jusqu'à la sublimité des plus
beaux préceptes de Socrate et de Platon, on se demande si c'est bien le
jeune peintre d'Urbin qui a, de lui-même, trouvé ce magnifique sujet?
N'est-il pas permis de supposer que là, comme plus tard pour la Psyché,
le Castiglione, nourri de la lecture de Platon, lui sera venu en aide en
l'initiant aux beautés des plus sublimes maximes du maître d'Alcibiade,
de Xénophon et d'Aristote? Quoi qu'il en soit, l'_École d'Athènes_ est
la première grande composition qui ait été puisée à une autre source
que l'art chrétien du moyen âge, et qui soit un reflet de la philosophie
païenne, comme la fresque du Parnasse et celles de la Galatée et de la
Psyché sont des souvenirs et des représentations de la théogonie
d'Homère.
Les fresques de la Farnésine ne sont pas les seules que la postérité
doive au goût d'Agostino Chigi et au généreux emploi qu'il savait faire
de ses richesses. On a vu qu'il avait été admis dans la famille Délia
Rovère par Jules II; désirant, sans doute en considération du pape Sixte
IV, chef de cette famille et oncle de Jules II, décorer l'église de
Sainte-Marie-de-la-paix, restaurée par le premier de ces pontifes, et
voulant choisir sa sépulture dans l'église de Sainte-Marie-du-Peuple,
reconstruite également par Sixte IV[125], il confia au Sanzio
l'exécution des travaux d'art à faire pour l'accomplissement de ses
desseins.
[Note 125: Fea, p. 79, note 1.]
A l'église de Sainte-Marie-de-la-paix, on admire cette fameuse fresque
des Sibylles, peinte dans les voûtes de la première chapelle à main
droite en entrant. Là, dans un espace étroit, Raphaël a représenté
quatre sibylles et sept anges ailés. La première sibylle se fait
facilement reconnaître, à l'air grave que lui donne une extrême
vieillesse, pour la sibylle de Cumes; les autres, brillantes de jeunesse
et de beauté, sont: la Delphique, la Samienne et la Tiburline. Les
anges, entremêlés aux sibylles, les uns grands, les autres plus petits,
sont réellement vivants; ils ont les figures les plus gracieuses, et
leurs attitudes sont merveilleusement appropriées à la place qu'occupé
cette composition.
Les anciens ont supposé que les sibylles étaient inspirées par les dieux
infernaux:
...Deo furibunda recepto,
dit Ovide. Aussi, dans leurs descriptions, les poëtes les représentent
comme des êtres terribles et semant l'épouvante:
...Subito non vultus, non color unus, Non comptae mansere comae;
sed pectus anhelum Et rabie fera corda tument.
On remarque au contraire que les sibylles de Raphaël sont calmes et
pleines de sérénité. Missirini[126], auquel nous empruntons la
description de cette fresque, explique cette différence en disant que le
caractère attribué par Raphaël à ses sibylles convenait à la nature de
leurs oracles, qui doivent remplir le monde de confiance et de
consolation, en lui annonçant la rédemption du genre humain.--Il est
possible que cette considération ait été la raison déterminante de
l'artiste: on peut aussi supposer que, nourri du goût des anciens, il
aura préféré exprimer le calme et la sérénité de l'expression, plutôt
que la contorsion des gestes et des traits, contorsion dont le jeune
possédé de la _Transfiguration_ est le seul exemple dans tous ses
ouvrages. Les anges qui accompagnent les sibylles sont d'une beauté
singulière; on voit qu'ils sont véritablement inspirés de l'esprit
divin: enfin, toute cette fresque est exécutée avec une merveilleuse
perfection. Mais ce qu'il y a de plus admirable dans cette composition,
c'est l'ordre et la symétrie. «En effet, dit Missirini, c'est une chose
surprenante que, dans un espace aussi restreint et même irrégulier, cet
esprit ingénieux ait su placer onze figures, dont quatre de grandeur
colossale, tellement bien ordonnées et séparées par des vides si bien
ménagés, que l'oeil s'y repose facilement, et comprenant du premier coup
tout l'ensemble, s'y attache avec un indicible plaisir.»--C'est ici le
cas de répéter avec l'abbé Lanzi que, pour la composition, Raphaël est
le maître de ceux qui savent; et, avec Raphaël Mengs, que, dans la
composition, il fut non-seulement excellent, mais prodigieux[127].
[Note 126: A la suite de l'ouvrage de Bellori, _Descrizioni_, etc.,
p. 209.]
[Note 127: Missirini, à la suite de Bellori, p. 207, 210,--Fea
prétend que _la Sibylle de Cumes_, de Raphaël, est imitée de celle que
Andréa Aluigi d'Assisi, dit l'Ingegno, a peinte à fresque dans une des
voûtes de la basilique de Saint-François, de la ville d'Assises. Voy.
_Notizie_, p. 2, et note.]
Ces éminentes qualités se rencontrent avec le même degré de perfection
dans la fresque des _Prophètes_, qui se trouve dans la même église à
côté de celle _des Sibylles_. Cette composition, placée dans un espace
très-irrégulier, et presque partagée en deux parties, comprend deux
groupes de trois figures chacun, plus deux petits anges dans la partie
supérieure. Les prophètes choisis par Raphaël sont, d'un côté, le roi
David dans la force de l'âge, et le jeune Samuel, avec un ange de
grandeur presque naturelle qui paraît les inspirer de l'esprit divin; et
de l'autre côté, Jonas dans l'âge mûr, et Habaccuc, sous les traits d'un
vieillard, également avec un ange. Les prophètes ont l'air calme et
grave comme les sibylles; leurs têtes sont d'une beauté d'expression
merveilleuse et parfaitement appropriée au sujet. On admire surtout le
Samuel dont la jeunesse, la grâce et la candeur présentent le plus
heureux contraste avec les autres prophètes. Les vêtements dont il a plu
au Sanzio d'envelopper ses personnages ne sont pas moins remarquables
par leur disposition et leur ajustement. Enfin, les _Prophètes_ ne le
cèdent en rien aux _Sibylles_, et doivent, comme elles, occuper le
premier rang dans les compositions du grand maître; Vasari ayant raison
de dire que «cette oeuvre le fit grandement estimer pendant sa vie et
après sa mort, étant la plus rare et la plus parfaite que Raphaël ait
exécutée de son vivant.»
A l'occasion de cette fresque des _Prophètes_, on raconte une anecdote
qui, pour son originalité, mérite d'être rapportée. Le Bocchi, dans son
livre intitulé: _Le bellezze della città di Firenze_, etc., _ampliute ed
accresciute da Giovanni Cinelli, Firenze_, 1677, p. 277, raconte que
Raphaël, après avoir reçu 500 écus à compte sur cette peinture, aurait
demandé au caissier d'Agostino Chigi, Jules Borghèse, le surplus de la
somme qu'il croyait lui être due. On aurait appelé Michel-Ange pour
juger du mérite de l'oeuvre, et rempli d'admiration, il aurait répondu
que chaque tête valait 100 écus. Fea, qui reproduit cette anecdote[128]
sans paraître en contester l'authenticité, ajoute que cette admiration
naturelle et cette louange sincère du Buonarotti prouvent la supériorité
qu'il attribuait à Raphaël sur lui-même: car, dit-il, Michel-Ange
n'aurait certainement pas fait tant d'éloges de cette peinture, il ne
l'aurait pas examinée avec tant d'attention, s'il y avait reconnu
seulement une imitation de sa propre manière, et si, en définitive, il
avait pu se considérer, comme le véritable inspirateur de cette
oeuvre[129]. Sans vouloir rechercher ici jusqu'à quel point cette
anecdote peut être vraie, et en admettant qu'en effet Michel-Ange ait
été appelé par ordre d'Agostino Ghigi pour apprécier le mérite et la
valeur de la fresque des _Prophètes_, nous ne saurions admettre que
l'expression naturelle et réfléchie de l'admiration du Buonarotti dût
constater qu'il reconnaissait la supériorité de Raphaël sur lui-même.
Cette admiration témoignait à coup sûr de son impartialité; et Raphaël,
en acceptant un tel arbitre, s'honorait également lui-même. Mais, malgré
tout ce qu'ont écrit les biographes et les critiques, nous ne pouvons
croire qu'un vil sentiment d'envie et de jalousie se soit glissé dans
les coeurs de ces deux hommes de génie; et nous n'avons jamais compris
qu'on se soit efforcé de les élever ou de les rabaisser tour à tour, au
préjudice de l'un ou de l'autre. Raphaël et Michel-Ange, ces deux grands
maîtres de l'art, ont des qualités tellement différentes, qu'on ne
saurait comparer leur génie[130]. Nous admirons le beau, le sublime même
dans les oeuvres de l'un et de l'autre artiste, et la variété de leurs
oeuvres est pour nous un nouveau sujet d'étonnement et de plaisir. Nous
ne chercherons donc pas si Raphaël, dans ses _Sibylles_ et dans ses
_Prophètes_, a pu agrandir et améliorer sa manière, d'après le style de
Michel-Ange, comme le prétend Vasari, en cela répété et combattu par
bien d'autres. Nous aimons mieux reconnaître l'immense supériorité de
l'un et de l'autre artiste, chacun dans un genre différent, et dire avec
le célèbre Mariette[131], bon juge en cette matière: «Michel-Ange et
Raphaël partagent la gloire d'avoir été les deux plus grands
dessinateurs qui aient paru depuis le renouvellement des arts. Si l'un
est dans son dessin d'une sagesse et d'une simplicité qui gagnent le
coeur, l'autre est fier et montre un fond de science où Raphaël lui-même
n'a pas eu honte de puiser..... L'un et l'autre étaient nés deux hommes
supérieurs: mais Michel-Ange est venu le premier; et c'aurait été une
mauvaise vanité à Raphaël, dont il n'était pas capable, que de négliger
d'étudier avec tous les autres jeunes peintres de son temps d'après un
ouvrage[132] qui, de l'aveu de tous, était supérieur à tout ce qui avait
paru.»
[Note 128: _Prodromi di nuove ossenazioni e scoperte fatte nette
antichità di Roma_.--1816, p. 34 et seg.]
[Note 129: «_Michel Angelo.... Certamente non avrebbe fatto elogii
tali semplicemente, e tanta meditazione sul dipinto, se vi si fosse
veduto imitato o riconoscwto in sostanza per quel modo vero maestro_.»]
[Note 130: M. Quatremère de Quincy, traduct, de Longhena, p. 104 et
suiv.]
[Note 131: _Abecedario_, art. Buonarotti, p. 216-220, à la suite des
_Archives de l'art français_, publiées par M. de Chenevières.]
[Note 132: Le Carton de Florence, dessiné en concours avec Léonard
de Vinci.]
M. Quatremère de Quincy fait remonter l'achèvement des fresques de
Sainte-Marie-de-la-Paix à l'année 1511[133]: Missirini pense qu'elles
durent être exécutées à la même époque que l'Héliodore, c'est-à-dire en
1512[134]. Mais Fea, s'appuyant sur le testament d'Agostino Chigi et sur
l'inscription placée derrière la chapelle où sont les fresques, et qui
constate qu'elle fut dédiée à la Vierge en 1519, nous paraît décider,
avec raison, que cette composition doit être des derniers temps de
Raphaël, alors que son génie avait atteint la plus grande
élévation[135].
[Note 133: Longhena, p. 101.]
[Note 134: A la suite des _Descrizioni_ de Bellori, p. 211.]
[Note 135: Fea, _Notizie_, p. 3, 4.]
Les travaux que Raphaël exécuta par ordre d'Agostino Chigi à l'église de
Sainte-Marie-du-Peuple, sont d'un tout autre ordre que les fresques de
Sainte-Marie-de-la-Paix. A l'exemple de Jules II, le chef de la famille
Chigi avait voulu de son vivant se faire préparer un tombeau, et il
avait choisi pour sa sépulture une des chapelles de
Sainte-Marie-du-Peuple. On n'a pas de preuves positives que la chapelle
ait été construite sur le plan de Raphaël, comme on le croit
généralement: il est également incertain s'il a donné les dessins des
peintures de l'attique, des quatre lunettes et des mosaïques qui
décorent la voûte et le tableau de l'autel[136], bien que le goût si pur
de l'Urbinate se fasse sentir dans toute cette chapelle qui ne fut
terminée que longtemps après sa mort. Mais il est positif que ce fut sur
le dessin de Raphaël que Lorenzo Lotti, dit le Lorenzetto, son élève,
exécuta la fameuse statue de Jonas qui, avec celle d'Élie, restée
inachevée, décore cette chapelle. Suivant ce que rapporte Pirro Ligorio,
auteur contemporain[137], cette statue aurait été taillées dans un
morceau de corniche tombé du temple de Castor et Pollux dans le Forum
Romanum; duquel temple, il reste encore debout trois magnifiques
colonnes. Cette statue de Jonas est la plus belle du Lorenzetto, et si
l'on vient à la comparer à celle de, la Vierge qui est dans l'une des
chapelles du Panthéon, et qui ne fut exécutée par le même artiste
qu'après la mort de Raphaël, on voit combien les conseils du maître ont
fait défaut à l'élève. Toutefois, nous ne sommes pas de ceux qui
regrettent de ne point trouver dans la statuaire des oeuvres dues au
ciseau de Raphaël. On peut supposer, d'après une lettre du Castiglione,
adressée de Mantoue, le 8 mai 1523, à Andréa Piperario, à Rome[138], que
Raphaël avait essayé de se livrer à l'art que possédait si bien son
rival. Dans cette lettre, le Castiglione prie son ami de demander à
Jules Romain «si le dataire du pape (Gio. Matteo Ghiberti) a encore ce
petit enfant de marbre de la main de Raphaël, et à quel prix il
consentirait à le céder[139].» On ignore ce qu'est devenue cette petite
statue. Tout en regrettant la perte de cet objet d'art, ou l'oubli dans
lequel il est tombé, nous pensons que la vie de Raphaël a été trop bien
remplie pour laisser rien à désirer. Si Michel-Ange a pu mener de front
et soutenir à une égale hauteur les arts de la peinture, de la sculpture
et de l'architecture, dans lesquels il a laissé d'égales preuves de son
génie, c'est, il faut le remarquer, qu'il poursuivit sa carrière
jusqu'aux dernières limites de la vie humaine. Il mourut à l'âge de
quatre-vingt-quatorze ans, et survécut quarante-quatre ans à
Raphaël[140]. Mais si ce dernier, parvenu au plus haut degré de la
perfection, comme peintre, eût voulu, dans les dernières années de sa
trop courte existence, se livrer aux études pratiques que demande la
statuaire, il aurait été forcé de négliger son pinceau, et la postérité
aurait été privée de plus d'un chef-d'oeuvre. On peut néanmoins
supposer, surtout en admirant la statue de Jonas par son élève
Lorenzetto, que Raphaël, avec cette merveilleuse aptitude de génie qui
s'appliquait à tous les arts, aurait pu laisser dans la statuaire des
oeuvres remarquables. Il existe encore à Rome plusieurs monuments
d'architecture, élevés d'après ses dessins; le banquier siennois lui
avait confié le soin de construire les célèbres écuries qui portaient
son nom et qui étaient situées dans la Longara, non loin de la villa
Chigi: malheureusement, ces écuries ont. été détruites; mais les
descriptions et les plans qui en sont parvenus jusqu'à nous signalent la
grâce et la beauté de cet édifice.
[Note 136: M. Quatremère de Quincy, traduct. de Longhena, p. 285,
note.]
[Note 137: Cité par Fea, p. 6, note 3.]
[Note 138: _Lettere di Negozj_, Ier, p. 107-108, à la fin de la
lettre LXIV.]
[Note 139: Voici le passage de cette lettre:
«Dite a Giulio (Romano), «che mi ricordo che Raffaello, di buona
memoria, mi disse che «il datario aveva un satiretto il quale
versava acqua da un'otre, «che leneain spalla. Io sarei contento
sapere se lo ha più; e se «pensa di seguitare l'edificar là nella
sua vigna; e quando no, «s'egli non riputasse troppo gran perdita
il dar via quelli tre «pezzi di pili, che erano nella stalla
de'cardinali di Ferrara, io «gli farei pagare ed ancor dire gran
mercè messere. È però «Giulio fara bene a venire perche io forse
gli farei dar via delli «suoi marmi: _Desidero ancora sapere s'egli
ha più quel puttino_ «_di marmo di mano di Raffaello_, _e quanto si
daria all'ullimo_.»
]
[Note 140: Michel-Ange, né en 1474, mourut en 1564.--Raphaël, né le
8 avril 1483, était mort le 6 avril 1520.]
Agostino Chigi n'était pas seulement le protecteur, l'ami, le Mécène des
artistes; mais, au vif amour qu'il portait aux arts, il joignait le goût
des belles-lettres. Sigismondo Tizio, dans son histoire manuscrite de la
ville de Sienne[141], dit de lui: «_Litteris modicè conspersus fuit;
multos tamen historicos legerat; naturali pollebat ingenio_; _vir
sagax_, _et apud pontifices et cardinales ob divitias quantivis
pretii_.» «Il était médiocrement versé dans les lettres; il avait lu
cependant beaucoup d'historiens; il brillait par son esprit naturel, se
faisait remarquer par sa sagacité, et était fort considéré, à cause de
ses richesses, par les pontifes et par les cardinaux.» Sous les
auspices du riche Siennois, Cornelio Benigno de Viterbe s'appliqua à
publier les oeuvres de Pindare, avec les commentaires des scoliastes.
L'imprimeur choisi fut Zacharie Caliergi, natif de Crète, qu avait vécu
longtemps à Venise, où, avec l'assistance de Mussurus, il avait publié,
en 1497, un grand dictionnaire de la langue grecque, ouvrage qui lui
valut beaucoup d'éloges. Une imprimerie fut établie dans la maison
d'Agostino Chigi, qui fit les dépenses nécessaires; en 1515, il en
sortit une magnifique édition des oeuvres de Pindare, fort recherchée
pour l'exactitude et la beauté de l'impression, ainsi que pour les
scolies qui accompagnent le texte, et qui virent alors le jour pour la
première fois. La même imprimerie publia, vers 1516, une édition
très-correcte des idylles et des épigrammes de Théocrite. Le célèbre
Reiske s'en servit comme de la plus complète et de la plus exacte,
étant, à son avis, celle sur laquelle on doit principalement s'appuyer
lorsqu'on veut éviter les erreurs commises par l'ignorance des éditeurs
subséquents[142].
[Note 141: T. VII, anno 1518; citée par Fea, p. 7,--Manuscrits de la
bibliothèque Chigi, G, 11, 37.]
[Note 142: Roscoë, _Vie de Léon X_, traduct. française, t. II, p.
253 et suiv.]
Nous avons dit qu'Agostino Chigi avait été admis par Jules II dans la
famille della Rovère; il était également lié avec la famille des
Médicis; aussi voulut-il se distinguer pour célébrer l'avènement du
cardinal Jean de Médicis, qui, sous le nom de Léon X, remplaça Jules II
au pontificat.
Le médecin florentin Jean-Jacques Penni, dans une lettre adressée de
Rome à la comtesse Pierro Ridolfi, soeur germaine du nouveau pape, nous
a conservé la description des cérémonies magnifiques qui eurent lieu,
lorsque ce pontife se rendit processionnellement de Saint-Pierre à
l'église Saint-Jean-de-Latran, pour prendre possession-de son
titre[143]. Cette fête fut célébrée le 11 avril 1513, un mois juste
après son élection. Dans cet intervalle, les places et les rues que
devait parcourir le cortège avaient été décorées avec un grand luxe, et
ornées d'arcs de triomphe, de fontaines et d'autres monuments exécutés
par les premiers, artistes de Rome, dans le goût du temps. Agostino
Chigi se fit remarquer par la magnificence des décorations qu'il avait
fait élever devant la façade de sa maison, dans la rue de'Banchi, à côté
de la Monnaie, qui avait été non moins bien décorée par les soins de
Jean Zincha, Allemand, directeur de la _zecca_ et membre de la chambre
apostolique.
[Note 143: Cette description se trouve dans l'appendice du IIe
vol. de la _Vie de Léon X_, par Roscoë, trad. franc., p. 351, 353 et
suiv.]
On ne lira peut-être pas sans intérêt la description que le médecin
Penni donne de ces décorations: elles font connaître l'esprit du temps,
et montrent combien le goût des arts était déjà répandu à l'avènement de
Léon X, grâce aux encouragements accordés aux artistes par le grand
Jules II, son prédécesseur, qui, en cela, n'avait fait que suivre
l'exemple à lui laissé par son oncle Sixte IV, le véritable
restaurateur des lettres et des arts à Rome.
Après avoir donné des détails très-curieux sur la composition du cortège
qui accompagnait le pape, et avoir indiqué _l'ordre et la marche_,
depuis le Vatican jusqu'au delà du pont Saint-Ange, le naïf narrateur
continue ainsi:
«Notre très-saint Père suivit la rue (de'Banchi); il y avait devant la
maison du noble messire Agostino Chigi, Siennois, un arc remarquable,
construit en la forme suivante. On avait disposé sur huit colonnes, en
carré, de chaque côté Une façade qua-drangulaire, et en dedans une
plate-forme circulaire; au-dessus, une esplanade, avec architrave, frise
et entablemen't. Sur la frise, du coté qui regarde le château
(Saint-Ange), étaient ces deux vers écrits en lettres d'or:
Olim habuit Cypris sua tempora, tempora Mavors Olim habuit; sua
nunc tempora Pallas habet.
«Au-dessus était l'entablement avec cette inscription:
Leoni X, Pont. Max. pacis restitutort felicissimo.
«De chaque côté de l'inscription était un tabernacle, c'est-à-dire une
demi-niche: dans l'une, du côté droit, se tenait un personnage vivant
qui représentait Apollon; et dans l'autre, du côté gauche, un autre
personnage représentant Mercure. Au-dessus de ces niches régnait un
entablement décoré, à l'angle à droite, d'une statue en relief, moitié
homme et moitié serpent, tenant dans la main un sablier; à l'autre
angle à gauche, d'une statue de centaure. Un lion assis avait été placé
au milieu de l'arc. En dedans du plancher du milieu, au-dessus de l'arc,
flottait l'étendard du pape, et de chaque côté celui d'Agostino Chigi.
Sur chaque façade, un très-beau tableau peint de diverses couleurs, et
sous les tableaux de chaque côté, trois demi-niches: dans celle du
milieu était une nymphe, et à ses côtés, à droite comme à gauche, deux
petits Maures vivants. Il y en avait autant d'un côté que de l'autre. La
nymphe qui était à main droite récita (au passage du pape) quelques vers
avec beaucoup d'assurance. Sur les tableaux, et particulièrement sur
celui qui était à main droite, était représentée, au milieu de deux
monticules, une femme qui tirait une épine du pied d'un lion: cette
femme figurait la Vertu. Assaillie par toutes sortes de reptiles
venimeux, elle paraissait sur le point de succomber; mais le lion, la
défendant, se jetait avec grande furie sur ces monstres et la délivrait
du péril; et il y en avait plusieurs de morts à ses pieds. Il y avait
encore un ange qui couronnait le lion de trois couronnes pontificales.
Dans le tableau à main gauche, on voyait aussi une femme figurant
également la Vertu: quatre Vices paraissaient déchaînés après elle. L'un
d'eux, étendu à terre sous la forme d'un homme d'une forte corpulence,
tenait à la main un mélange démets. Les trois autres Vices étaient
représentés sous les traits de trois femmes s'efforçant de fuir: l'une
d'elles, jeune et belle, portait une bourse à la main; l'autre, plus
belle encore, semblait se déchirer les bras, et la troisième avait les
traits d'une vieille. Ces figures représentaient la Gourmandise,
l'Avarice, la Luxure et l'Envie. Celle qui représentait la Vertu était
placée dans un endroit plus élevé que les autres: elle figurait dans le
Zodiaque, entre les signes de la Vierge, du Lion, de l'Écrevisse, des
Gémeaux et de la Balance. L'autre façade de l'arc, regardant la Zecca,
était décorée de la même manière que du côté du château Saint-Ange; il
n'y avait d'autre différence que dans la devise suivante, écrite en
lettres d'or sur la frise:
Vota Deum Leo ut absolvas hominumque secundes, Vive piè ut solitus,
vive diù ut meritus.
«Les figures qui étaient placées dans les niches représentaient, l'une
la Libéralité, l'autre la déesse Pallas. Des figures placées aux angles,
l'une était une femme tenant à la main un mors de cheval, et l'autre
représentait un homme dirigeant un timon. Il y avait encore beaucoup
d'autres choses que je passe sous silence, pour ne pas être trop
prolixe, et parce que, voulant tout voir, il me faut avancer. Cela
suffit pour prouver que messire Agostino sut se montrer grand et
généreux en toutes choses.
«Je ne crois pas devoir omettre qu'après avoir passé sous l'arc que je
viens de décrire, il y avait sur la boutique de maître Antonio de San
Marino, orfévre, une statue de Vénus en marbre, dont le socle portait
écrit en lettres d'or ce vers qui paraissait faire allusion à ceux
adoptés par messire Chigi, _Olim habuit Cypris_:
Mars fuit et Pallas, Cypria semper ero.
«Et cette statue versait constamment une eau très-limpide.»
Penni ne dit pas si cette statue de Vénus, dont l'orfévre Antonio ne
craignit pas, en présence du pape et de son cortège de cardinaux, de
placer l'empire au-dessus de ceux de Mars et de Pallas, était un
précieux reste de l'antiquité, récemment retrouvé. Mais, plus loin, on
voit que le goût pour les statues antiques était déjà fort répandu, et
que leur beauté était fort appréciée par un grand nombre de
connaisseurs.
Le médecin florentin raconte que «dans la rue qui fait suite à la place
_di Parione_ et devant la maison de l'évêque della Valle, on avait élevé
un arc de triomphe digne des anciens Romains, non pas seulement par son
admirable architecture, mais plus encore par les souvenirs de
l'antiquité qu'il rappelait. Il était construit de cette manière: la
façade tournée vers le Parione se composait de deux pyramidions de
chaque côté de l'arc, avec pilastres et chapiteaux; au sommet de chaque
pyramidion était un faune en marbre de la grandeur naturelle d'un homme;
chaque faune portait sur sa tête une corbeille pleine de différents
fruits. Ces faunes étaient deux statues antiques, les plus belles qu'on
puisse voir. Sur les chapiteaux des pilastres étaient une architrave,
une frise et un entablement, et au-dessus les armes pontificales. Le
ciel de l'arc était en drap de soie le plus beau. Du côté d'une des
faces, on avait placé sur l'arc un Ganymède, un Apollon et un Bacchus,
statues de marbre, antiques, avec plusieurs bustes très-beaux, également
antiques. De l'autre côté étaient une Vénus et un autre Bacchus, avec
d'autres têtes antiques comme les premières. L'autre façade de l'arc,
tournée vers Saint-Marc, était semblable à celle regardant le Parione, à
l'exception que les statues de marbre placées sur des pyramidions
étaient, l'une un Mercure, l'autre un Hercule, antiques comme toutes les
autres. Toute cette décoration fut trouvée très-belle, uniquement à
cause de l'admiration qu'excitaient les monuments de l'antiquité.... Le
cortège ayant continué sa marelle, trouva devant la maison d'Évangelistà
de'Rossi, noble patricien romain, un grand nombre de statues de marbre,
d'albâtre et de porphyre qui Valaient un trésor; et, parce qu'elles sont
antiques, il m'a paru que je devais vous en faire une description
abrégée. Je vis d'abord une Diane d'albâtre qui me paraissait vouloir
parler; ensuite un Neptune avec son trident; un Apollon avec son cheval
ailé assez gracieux; un Marsyas qui, tout joyeux, jouait de la flûte;
une Latone avec deux petits enfants dans les bras; un Mercure aux
mouvements agiles; un fidèle Achates, un Bacchus joyeux, un admirable
Phébus, un beau Narcisse, un Pluton et un Triptolème, avec deux autres
statues sans noms, toutes intactes, très-antiques et très-belles, avec
douze têtes d'empereurs et de vieux et illustres Romains. Il aurait été
nécessaire de revenir plusieurs fois pour admirer tous ces
chefs-d'oeuvre.»
Le narrateur florentin ne nomme pas malheureusement les artistes sous la
direction desquels toutes ces décorations avaient été disposées; mais,
si l'on réfléchit que Rome était alors le séjour des plus grands maîtres
dans toutes les branches de l'art, il ne restera aucun doute que les
monuments éphémères élevés en l'honneur de Léon X n'aient dû être
exécutés sur les plans et d'après les dessins des plus illustres
architectes, peintres et sculpteurs. Cet usage de décorer les rues et
places publiques, dans les occasions solennelles, remonte, à Rome, à une
époque reculée; il prend son origine dans les pompes publiques des
anciens Romains dont il est comme la continuation: preuve frappante que,
de tout temps, ce peuple si intelligent et si vivement impressionable a
été sensible aux représentations et aux spectacles des cérémonies
publiques. Mais ce qui frappe le plus dans la description du médecin
florentin, c'est l'admiration excitée au milieu de la foule par les
statues et les bustes antiques, exposés dans les rues aux regards de
tout le monde. C'est, en grande partie, à ces précieux débris de l'art
antique, ainsi qu'aux restes des monuments d'architecture grecque et
romaine, qu'on doit la tradition du beau dans toute, sa pureté,
tradition que, p
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