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La conquête d'une cuisinière II

by Eugène Chavette · French · Gutenberg #16796 · 482,407 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of La conquête d'une cuisinière II
    
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Title: La conquête d'une cuisinière II

Author: Eugène Chavette


        
Release date: October 3, 2005 [eBook #16796]
                Most recently updated: December 12, 2020

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/16796

Credits: Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
        Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This
        file was produced from images generously made available
        by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CONQUÊTE D'UNE CUISINIÈRE II ***




Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This
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                  LA CONQUÊTE D'UNE CUISINIÈRE II

[Illustration]

                              LE

                      TOMBEUR-DES-CRÂNES[1]





                              PAR

                        EUGÈNE CHAVETTE

[Note 1: L'épisode qui précède a pour titre: _Seul Contre Trois
Belles-Mères_.]




                                  I


Qu'était devenu Gustave Cabillaud?

Tous les renseignements recueillis par le docteur Cabillaud père, à la
recherche de son fils, étaient de la plus exacte vérité. A la sortie de
chez M. Grandvivier, le groupe de ses invités, en arrivant au premier
étage, s'était d'abord séparé de Fraimoulu, qui rentrait dans son
appartement où il allait trouver Pietro se vautrant dans son lit
et recevoir de l'Auvergnat ivre la série de horions qui devait le
métamorphoser en tigre.

A la porte de la maison une autre scission avait eu lieu. Gontran, après
de brefs adieux, avait filé de son pied léger pour retourner au plus
vite auprès d'Henriette.

Puis Cabillaud père, qui comptait s'en aller de compagnie avec son fils,
était parti de son côté après que Gustave, qui se disait la tête lourde,
avait déclaré vouloir, avant de se coucher, faire un peu de promenade en
reconduisant ces messieurs.

Ils s'étaient trouvés réduits à trois quand, à mi-chemin, le baron de
Walhofer s'était séparé d'eux pour aller, disait-il, achever la soirée à
son cercle.

Gustave et Camuflet avaient d'abord reconduit Ducanif à son domicile où
ce dernier, en se séparant de Gustave, lui avait dit qu'il l'attendrait
demain à déjeuner, invitation que le jeune médecin avait acceptée en
promettant d'être exact.

Après quoi il s'était remis en route avec Camuflet, qu'il avait mené
jusqu'à sa porte, et dont il s'était séparé en annonçant qu'il allait
regagner son lit.

Et le lendemain matin il n'était pas encore rentré!

Quand son père, tout inquiet, dans sa tournée aux informations,
s'était présenté chez Ducanif, ce dernier, loin de partager les alarmes
paternelles, avait pensé qu'à l'heure dite il allait voir apparaître
Gustave pour prendre sa part du déjeuner auquel il l'avait invité la
veille.

Après le départ de Cabillaud père, il avait dit à sa cuisinière Héloïse
qui, muette et sombre, avait assisté à l'entretien:

--Ce farceur de Gustave, en revenant hier chez lui, aura sans doute
rencontré l'occasion de passer agréablement sa nuit... Il va nous
arriver affamé.

Mais, à l'heure du déjeuner, le jeune médecin n'avait pas fait acte de
présence.

--Il déjeune sans doute là où il a couché, avait supposé Ducanif sans
plus s'en étonner.

Mais il n'en avait pas été de même d'Héloïse, dont Gustave était
l'amant. Jalousie, d'une part; crainte d'un malheur, de l'autre; elle
avait obtenu de Ducanif qu'il l'envoyât s'informer chez Cabillaud père
si le disparu était revenu ou avait donné de ses nouvelles.

--Est-ce un mauvais tour du Walhofer? Lui seul peut avoir fait
disparaître Gustave, se disait-elle, la face contractée, en marchant
d'un pas pressé.

Chez Cabillaud père, qui n'était pas encore revenu de ses recherches,
elle n'avait trouvé que Clarisse, le cordon bleu du docteur, qui,
craintive au sujet de cette absence prolongée de son jeune maître,
n'avait pu lui donner que ce seul renseignement:

--Ce n'est pas à tort que le père s'effraye. Pas plus tard qu'hier, M.
Gustave lui a dit que s'il ne rentrait pas un beau jour, ce serait qu'il
lui serait arrivé un malheur.

Là-dessus Héloïse était repartie, retournant droit chez Ducanif et se
répétant:

--C'est du Walhofer que nous vient ce coup de Jarnac. J'en suis
certaine!

Arrivée à la maison de Ducanif, au lieu de monter chez son maître, elle
s'était arrêtée à l'étage au-dessous, où logeait M. de Walhofer, et
avait sonné à la porte du baron.

Comme il n'avait pas été répondu à plusieurs coups de sonnette
successifs, Héloïse redescendit chez le concierge, se disant envoyée par
Ducanif à son ami M. de Walhofer.

--M. le baron est parti ce matin en m'annonçant, suivant son habitude,
qu'il s'absentait pour quelques jours, déclara le concierge.

--Savez-vous où il est allé?

--Sans doute, comme il lui arrive souvent, faire un tour dans ses
terres.

--Où sont-elles, ses terres?

--En Belgique. Mais, par exemple, je ne saurais vous dire en quel coin
de la Belgique... Vous le savez, le baron n'est pas causeur et il n'aime
pas les questions, continua le concierge.

Loin de remonter chez Ducanif, sa cuisinière regagna la rue et se remit
en route.

--Je sais où elles sont situées, tes fameuses terres, et je vais aller
t'y relancer, se disait-elle en activant le pas.

Il fallait qu'elle fût bien certaine de ne pas confondre l'un avec
l'autre deux personnages dont la position sociale était, pourtant, bien
différente, car elle se dirigea vers la rue de Turenne.

--Gustave et moi, nous avons voulu le jouer. A son tour, il a pris sa
revanche, se disait-elle.

Aux deux tiers de la rue de Turenne, elle s'engagea dans une ruelle à
droite et, cent mètres plus loin, pénétra dans cette même allée puante
et obscure de la masure où, quelques jours auparavant, était entré
Camuflet.

Comme la première fois, le portier, dans la sorte de niche qui lui
servait de loge, ressemelait de vieux souliers.

--Où allez-vous, ma belle fille? cria-t-il à Héloïse qui filait devant
la loge sans rien demander.

--Chez le Tombeur-des-Crânes.

--Alors il est inutile de vous mettre cinq étages dans les mollets. Vous
trouveriez là-haut visage de bois, ma charmante, affirma le savetier.

Héloïse crut à une consigne donnée et qu'il lui fallait forcer.

--Mais il m'attend! avança-t-elle.

--Alors, pas si tôt, car il n'est pas encore arrivé, dit le portier.

Et, croyant à un rendez-vous galant, le pipelet fit une risette à
Héloïse en ajoutant:

--L'heureux drôle est vraiment inexcusable de n'être pas là pour vous
recevoir.

La cuisinière jugea utile de plaider le faux pour savoir le vrai.

--Peut-être, dit-elle, le Tombeur-des-Crânes est-il retenu par la cause
qui l'a forcé de sortir quand il savait que j'allais venir.

--Sortir? répéta le pipelet étonné.

--Oui, sortir ce matin, appuya Héloïse.

--Le Tombeur-des-Crânes n'est pas sorti ce matin pour cette bonne raison
que voici cinq jours qu'il n'a pas mis le pied ici.--Depuis qu'il est
attaché comme prévôt à une salle d'armes, par là-bas, dans les beaux
quartiers, il ne fait ici que de rares apparitions. Je ne sais même
pas pourquoi, puisqu'il est logé à sa salle d'armes, il garde ici sa
chambre.

Puis, se reprenant vite d'un ton badin:

--Si, si, je le sais, c'est pour recevoir la visite de Vénus.

Héloïse était difficile à persuader. Elle mit deux francs dans la main
du savetier en disant:

--Vrai! il n'est pas chez lui?

Alors, jouant la jalousie:

--Vous ne me laissez pas monter parce qu'il y a là-haut une autre femme,
j'en suis sûre.

Le savetier se redressa d'une seule pièce et une main sur son coeur,
pendant que l'autre s'avançait tenant une vieille botte, il prononça
gravement:

--Que le nez me tombe à l'instant du visage si je vous mens d'un seul
mot!

De ce que le nez lui restait planté au milieu de la face, cela n'aurait
pas suffi pour convaincre Héloïse, si le portier, charmé par le don des
quarante sous, n'avait ajouté:

--Mon locataire, pendant ses absences, me laisse sa clef. Voulez-vous
que je vous la confie? Vous monterez pour vous assurer par vous-même que
la chambre est vide de tout habitant de l'un ou de l'autre sexe.

A cette offre, la conviction se fit en Héloïse. Mais alors elle
s'alarma. Personne chez le baron de Walhofer. Personne chez Alfred, le
Tombeur-des-Crânes. Est-ce que la même cause qui avait fait disparaître
Gustave ne pouvait pas avoir aussi supprimé l'autre?

Elle était donc là pensive, debout devant la porte de la loge dont elle
empêchait l'entrée, quand, derrière elle, se fit entendre la voix d'une
femme qui demandait:

--Alfred est-il chez lui?

Héloïse se retourna brusquement. Mais son mouvement avait été moins
prompt que celui de l'arrivante qui, après s'être présentée, par oubli
sans doute, avec le visage découvert, venait de rabattre sur sa figure
un voile épais.

La cuisinière se trouva donc en présence d'une femme d'allure un peu
massive, d'une mise bourgeoise et dont le voile empêchait de deviner
l'âge. La voix, néanmoins, avait frappée Héloïse par son accent éraillé
et légèrement trivial.

Mais si le voile, rabattu à temps, avait caché à la cuisinière les
traits de la dame, il n'en était pas de même du portier auquel la
visiteuse s'était d'abord adressée à visage découvert.

--Où ai-je déjà vu cette face-là? était en train de se demander le digne
savetier.

Comme, tout ahuri, il ne répondait pas, la dame lâcha cette phrase qui
n'accusait pas positivement une princesse:

--Quand vous resterez là à me faire vos yeux de chat sur la cendre, vous
figurez-vous que je vais moisir à attendre votre réponse, grand daim?

Les traits de la dame devaient avoir frappé fort le portier, car, au
lieu de se rendre à cette invitation de parler, il resta bouche béante
et se disant:

--Pour sûr, j'ai déjà vu cette binette-là!

--Ah çà! il s'est donc fourré des bottes dans les oreilles en guise de
coton? gronda la dame.

Forçant la voix, elle cria en répétant sa demande:

--Eh! vieux pot! Alfred est-il chez lui?

--Non, madame, dit enfin le portier.

--Ah! fit la visiteuse déconcertée par cette absence. Quand
rentrera-t-il?

--Je l'ignore.

Elle parut se consulter, puis:

--Êtes-vous capable au moins de faire une commission, espèce de dévissé?
demanda-t-elle.

--J'y tâcherai, promit le savetier qui, s'il ne se formalisait pas de
cette familiarité, en était empêché par la préoccupation de se rappeler
où il avait vu cette dame.

--Alors vous direz à Alfred que je lui apportais l'avoine qu'il m'a
demandée. Vous comprenez?

--Si madame veut bien me laisser son nom? demanda le pipelet
insidieusement.

--Tiens! tiens! voyez-vous ça! ricana la dame. Il faut t'asseoir sur ta
curiosité, mon bonhomme, cela te tiendra chaud aux cheveux.

Et elle répéta:

--Son avoine, tu m'entends bien? Son avoine, et tu ajouteras que, s'il
veut la recevoir, il vienne la chercher où il sait.

Sur ce, elle jeta une pièce de cinq francs sur la table de la loge en
disant:

--Tiens! voilà pour te boucher un oeil!

Après quoi, sans un seul regard à Héloïse qui, muette et immobile, avait
assisté à la scène, elle suivit l'allée et disparut aux yeux du savetier
qui, du seuil de sa niche, la suivait du regard en se répétant:

--Je connais cette tête-là!

Soudain il se frappa le front en s'écriant:

--J'y suis! Je me souviens! Saperlotte! Elle est joliment décatie! Quel
dégommage!... C'est la Belle-Flamande!

--Et qu'est-ce que la Belle-Flamande? demanda Héloïse.

--L'ancienne reine de toutes les foires du Nord... Ah! j'ai été
fièrement toqué d'elle quand je faisais partie du cirque Balengrin où
j'étais clown!... On me citait pour mon exercice des six chaises sur le
nez.

Du passé du pipelet, la cuisinière de Ducanif ne se souciait guère. Un
seul point l'intéressait. Elle voulut en avoir le coeur net.

--Quel lien unit donc le Tombeur-des-Crânes à la Belle-Flamande?
demanda-t-elle.

--C'est sa mère.

A cette révélation, Héloïse tressauta.

A son tour, elle jeta une pièce de vingt francs sur la table en disant à
l'ancien clown:

--Voici de quoi vous boucher l'autre oeil.

Elle se lança aux trousses de la Belle-Flamande qu'à sa sortie de la
masure, elle aperçut marchant à une centaine de mètres devant elle.

--A suivre la jument, je finirai par trouver le poulain... ne fût-ce que
quand il viendra chercher l'avoine en question, pensa la cuisinière.

En conséquence, elle emboîta la piste de l'ex-reine des foires du Nord,
qui s'en allait de son pas lourd et traînant.

La Belle-Flamande, sans se douter qu'elle était suivie, gagna les
boulevards qu'elle se mit à suivre en vraie flâneuse. Elle s'arrêtait
aux devantures de boutiques, examinant les montres de lingerie, de
bijoux, de nouveautés.

Un moment, devant le magasin d'un miroitier, elle se posa en face d'une
glace de l'étalage, et se mit à rajuster le noeud de ses brides de
chapeau.

--Hue donc! vieille coquette! gronda Héloïse impatiente, attendant à
vingt pas qu'il plût à l'autre de reprendre sa marche.

La Belle-Flamande continua son chemin jusqu'au boulevard Saint-Martin
où, sur la droite, elle entra dans une maison de belle apparence.

--C'est là qu'elle demeure? Attendons un peu qu'elle soit remontée chez
elle avant que j'aille faire bavarder son concierge, pensa Héloïse.

Elle était là depuis cinq minutes, quand, de la maison, sortirent
deux hommes, porteurs de fardeaux dont l'un, en passant à côté de la
cuisinière, dit à l'autre:

--Hum! c'est commode, n'est-ce pas? Ça évite un rude détour.

--Grand merci de m'avoir indiqué cette maison à double issue, répondit
l'autre qui haletait sous sa charge.

Ces deux phrases suffirent à Héloïse.

--Je suis refaite! murmura-t-elle furieuse.

A son tour elle pénétra dans la maison. La cour avait une seconde sortie
sur la rue Meslay.

--Oui, je suis refaite! se répéta le cordon bleu quand, après être
arrivée rue Meslay, son regard eut vainement cherché au loin la
Belle-Flamande.

Il se pouvait que cette dernière fût passée par la maison sans y
entendre malice, simplement parce que cela lui raccourcissait le chemin.
Mais Héloïse, en fille rusée, ne pouvait s'arrêter à cette supposition.

--Comment cette finaude a-t-elle pu s'apercevoir qu'elle était suivie?
Pas une seule fois, pendant la route, elle n'a retourné la tête, se
demanda-t-elle.

Alors le souvenir lui revint de cette pause faite par la Belle-Flamande
devant le miroir qui lui avait servi à renouer les brides de son
chapeau.

--Elle m'a vue dans la glace, arrêtée à vingt pas derrière elle, et m'a
reconnue pour la femme qui venait d'assister à son entretien avec le
portier du Tombeur-des-Crânes, pensa Héloïse.

Comme rien ne l'écartait plus de sa voie, elle reprit le chemin de la
demeure de son maître Ducanif en se disant comme fiche de consolation:

--Quand ce ne serait que d'avoir appris que le Tombeur-des-Crânes,
le prétendu baron, a pour mère une ancienne illustration des foires,
appelée la Belle-Flamande, ça peut toujours servir à quelque chose.

Ensuite, ramenée à la situation:

--Où est passé ce gredin que je n'ai trouvé à aucun de ses deux
domiciles? se demanda-t-elle.

Puis, en sachant sans doute bien à fond tout ce dont était capable le
Tombeur-des-Crânes, elle ajouta avec un petit frisson de peur:

--Qu'est devenu Gustave?

Après quoi, elle poussa un soupir de désolation qu'elle fit suivre de
cette pensée n'annonçant pas une conscience des plus pures:

--Mettre la police sur le dos du baron, c'est cracher en l'air pour que
ça vous retombe sur le nez.

Mais, parut-il, sa série à la noire était terminée. Elle rentrait
dans la maison de Ducanif, quand le concierge l'arrêta au passage en
demandant:

--Ce matin, quand vous sortiez, ne vous êtes-vous pas informée du baron
de Walhofer?

--Oui, de la part de mon maître qui voulait lui parler, répondit la
cuisinière répétant son mensonge.

--Et je vous ai annoncé qu'il était parti pour ses terres, en Belgique?

--Oui. Après?

--Eh bien! il est revenu, il y a dix minutes.

--Allons donc! En trois heures, il est allé en Belgique et il en est
revenu! Que me contez-vous donc, mauvais farceur?

--Non, non; il a manqué le train.

--C'est lui qui vous l'a dit?

--Je l'ai entendu comme il en parlait au docteur Gustave Cabillaud avec
lequel il venait de se rencontrer devant ma loge... Le baron est, pour
ainsi dire, arrivé sur le dos du médecin.

Héloïse avait eu besoin de se remettre de son émotion de joie subite.

--Vous avez vu M. Gustave? fit-elle.

--Oui, tout à l'heure, il est monté en visite chez votre maître.

--Et il n'est pas encore parti?

--Il est toujours là-haut.

Quatre à quatre, la cuisinière escalada les marches de l'escalier.

Au moment où elle glissait sa clé dans la serrure de la porte d'entrée
du logement de Ducanif, une pensée troubla sa satisfaction.

--Pendant ces trois heures d'absence, qu'a donc fait le baron qui,
m'a dit le concierge, est arrivé sur les talons de Gustave? se
demanda-t-elle.

Quand elle pénétra dans le salon où se tenaient le jeune homme et
Ducanif, son maître, sans penser à lui demander d'où elle revenait ainsi
après une absence de trois heures, s'écria joyeusement:

--Il est retrouvé, Héloïse, il est retrouvé! N'est-ce pas que son
père avait vraiment perdu la tête, ce matin, quand il est venu nous le
demander?

--Mais enfin, pourquoi n'êtes-vous pas rentré au domicile paternel,
monsieur Gustave? dit Héloïse.

Un coup d'oeil du docteur l'avertit qu'il allait mentir.

--Je me suis laissé entraîner à une partie de baccarat par un camarade
rencontré hier soir quand je retournais chez moi. Ce matin, au grand
jour, nous avions encore les cartes en main. Nous ne les avons quittées
que pour nous asseoir devant un festin qui s'est prolongé jusqu'à midi.

--Et pendant ce temps-là, moi qui vous attendais pour déjeuner, j'ai dû
m'attabler devant votre place vide, prononça Ducanif d'un petit ton de
reproche.

--Aussi suis-je venu pour réparer ma faute en vous priant de m'inviter à
dîner ce soir.

--Est-ce sérieusement dit? s'écria Ducanif joyeux.

--Très sérieusement... Aussitôt que j'aurai visité quelques-uns de mes
malades, je vous reviendrai.

--Convenu! convenu! répéta Ducanif.

Et, après une courte pause:

--Dites donc, Gustave, si j'invitais le baron? proposa-t-il.

--Invitez.

--Et ce M. Camuflet avec lequel vous m'avez reconduit hier soir jusqu'à
ma porte. Je ne le connais que pour l'avoir rencontré hier à la table
de M. Grandvivier, mais il m'a plu tout de suite. Ce doit être un bon
vivant.

Un peu d'hésitation avait paru dans l'oeil du docteur en entendant
parler de Camuflet, mais la voix de Ducanif sonnait trop franche pour
qu'on pût soupçonner une arrière-pensée sous ses paroles.

--Va donc aussi pour M. Camuflet! dit Gustave.

--Je vais le prévenir par un petit mot. Il m'a donné hier son adresse
chez M. Grandvivier... il demeure au 29 de la rue... de la rue...

Et Ducanif s'arrêta devant son oubli de mémoire.

Mais, se souvenant d'un fait:

--Parbleu! fit-il, vous devez la connaître, cette rue, vous, Gustave,
puisque M. Camuflet est le dernier auquel, hier soir, vous ayez fait la
conduite.

Encore une fois, le médecin sembla hésiter.

--Rue Méhul, dit-il enfin.

Ducanif se leva et passa dans son cabinet en laissant la porte ouverte
derrière lui, ce qui permettait de l'entendre dire:

--Oui, rue Méhul, c'est bien cela. Je vais lui écrire mon mot
d'invitation que je vous serai très obligé, cher ami, quand vous
descendrez, de remettre à un commissionnaire qui le portera.

--Comptez sur moi.

Pendant qu'on entendait grincer la plume sur le papier, Héloïse se
rapprocha doucement de Gustave et lui souffla bien bas:

--As-tu couru quelque danger de la part du baron?

Sur le même ton, le docteur répondit:

--Non. Bien au contraire, j'ai passé ma nuit à lui préparer un mauvais
tour qui m'a été indiqué par le hasard.

Mais se reprenant:

--Ou plutôt par ce même Camuflet auquel ton maître est en train
d'écrire.

Nom et personnage étaient complètement inconnus à Héloïse, qui demanda:

--Quel homme est-ce?

--D'abord un imbécile, dit Gustave avec un sourire de mépris.

--Et ensuite?

--Ensuite, c'est l'homme que j'avais enfermé l'autre jour chez le baron
et qui en est sorti je ne sais comment. Je me suis trouvé hier nez à nez
avec lui au dîner du juge.

--T'a-t-il reconnu?

--Pour cela, il faudrait qu'il m'eût vu quand je lui ai joué le tour, ce
dont il a été empêché par le tapis que je lui avais jeté sur la tête.

Dites de bouche à oreille, ces phrases ne pouvaient parvenir à Ducanif,
qui faisait entendre un gai fredon tout en écrivant.

--Il faut absolument savoir de lui comment il est parvenu à sortir de
chez le baron.

--J'y tâcherai, ce soir, après le dîner, en le reconduisant encore
jusqu'à son domicile.

La curiosité tenait trop fort Héloïse pour qu'elle s'en tînt au peu
qu'avait dit Gustave sur l'emploi de sa nuit. Elle revint à la charge en
demandant:

--Quel est ce tour que tu prépares au baron?

Gustave, au lieu de répondre, porta vivement à ses lèvres un doigt qui
recommandait le silence, car Ducanif revenait à eux en disant:

--Là, c'est fait. Je compte que mon invitation sera acceptée par ce
joyeux luron... Ne vous a-t-il pas semblé tel, Gustave?... De quoi
avez-vous causé ensemble pendant que vous le reconduisiez?

--Des ennuis de la campagne.

--Ah! il ne savoure pas le calme des champs?

--Pour lui, la plus belle nature ne vaut pas le trottoir des boulevards.

--Absolument comme moi, dit Ducanif qui, tout en riant, tendait au
docteur le billet que celui-ci devait faire porter par le premier
commissionnaire qu'il rencontrerait sur sa route.

Il n'en fallait probablement pas beaucoup pour exciter la méfiance de
Cabillaud fils. Tout ce que venait de faire et de dire Ducanif était
bien simple, bien naïf, bien sincère. Pourtant le jeune médecin eut
cette pensée:

--C'est drôle! il ne me paraît plus aussi bête que par le passé!

Cependant Ducanif disait à sa cuisinière:

--Preste et leste! ma fille! il s'agit, ce soir, de se signaler et de
mettre les petits plats dans les grands.

--Je cours aux provisions, annonça Héloïse qui s'éloigna après avoir
jeté à Cabillaud fils un regard semblant l'inviter à partir avec elle.

--Moi, je vais visiter mes clients afin d'être libre ce soir, dit
Gustave en dessinant un départ.

Mais Ducanif lui passa son bras sur le sien pour le retenir, en disant:

--Je descends avec vous jusqu'à la porte du baron que je vais inviter de
vive voix.

Quand, après avoir vu Ducanif entrer chez M. de Walhofer, le docteur eut
continué sa route et qu'il eut atteint l'angle de la rue Caumartin et du
boulevard, il retrouva Héloïse qui l'attendait.

--Voyons, fit-elle, dis-moi quel vilain atout tu réserves au baron.

--Nix, ma fille! Je veux te laisser le plaisir de la surprise, refusa
Gustave.

Puis, en la regardant dans les yeux, il ajouta:

--Qu'il le suffise de savoir que, de ce coup-là, le baron...

Au lieu d'achever sa phrase, le docteur fendit l'air du coupant de sa
main en lâchant un: _Pfuii!!!_

Si certain de l'avenir que fût Cabillaud en faisant son sinistre
_Pfuii!_ sa confiance ne fut pas partagée par Héloïse.

--Méfie-toi! dit-elle.

--Me méfier de quoi?

--Ce matin le Tombeur-des-Crânes a disparu pendant trois heures. Où
est-il allé? à quoi a-t-il pu avoir employé ce temps? Peut-être est-ce
à éventer le piège que tu lui tends... Tout aussitôt il est rentré
derrière toi, sur tes talons, comme s'il te suivait à la piste.

Après avoir hoché la tête, Héloïse continua lentement, d'une voix un peu
alarmée, qui prêchait la prudence:

--Et puis encore... hier au soir, au retour du dîner chez le juge, quand
le baron vous a quittés en chemin en disant qu'il allait à son cercle,
es-tu certain qu'il s'y soit rendu?... Qui sait s'il ne t'a pas
suivi alors que tu reconduisais les autres, guettant le moment où tu
rentrerais seul?

--Tu! tu! tu! lâcha Gustave, en riant des craintes exagérées de sa
maîtresse.

Mais celle-ci persista à lui sonner la cloche d'alarme.

--Qui sait encore, poursuivit-elle, si, cette nuit, en cette occupation
qui t'a pris tes heures... et que tu refuses de m'apprendre... tu
n'avais pas derrière toi, dans l'ombre, notre ennemi épiant tes faits et
gestes?

Cabillaud fils, avec un sourire d'assurance aux lèvres, remua
négativement la tête en répondant:

--Calme-toi, ma belle. En l'endroit où je suis allé cette nuit, j'étais
seul, bien seul.

Puis, railleusement:

--Si le baron t'inspire une telle peur, je ne vois qu'un moyen bien
simple de n'avoir rien à redouter de lui.

--Quel moyen?

--C'est de lui donner loyalement son lot le jour où nous nous
partagerons la dépouille de Ducanif.

Ce moyen proposé parut n'être pas du goût d'Héloïse qui, oubliant sa
peur, se redressa en articulant:

--Non... Tout ou rien!

--Alors, ma bonne, si tu veux le «tout», il faut aussi vouloir les
moyens, débita Gustave en faisant subir cette variante au proverbe
connu.

--Méfie-toi! redit encore Héloïse.

Ce nouvel appel à la prudence agaça le docteur qui croyait l'avoir
convaincue.

--Tu te répètes, ma fille, tu n'auras que deux sous, dit-il d'un ton
sec.

Et, sur ce, plantant sa maîtresse en plein trottoir, il s'éloigna d'un
pas rapide.




                                  II


Héloïse n'avait pourtant pas tout à fait tort et, sur un point, elle
avait supposé juste.

Non, M. de Walhofer n'était pas monté à son cercle comme il l'avait
annoncé à Gustave, qui allait reconduire à leur porte Ducanif et
Camuflet.

--A coup sûr, c'est Camuflet que le docteur ramènera le dernier chez
lui... J'ai le temps d'arriver avant eux, s'était-il dit en regardant le
groupe s'éloigner.

Alors il avait pris sa course et, en quelques minutes, il avait atteint
la rue Méhul. Au pied de la maison de Camuflet, il avait lancé deux
longs et stridents coups de sifflet. Puis, allant se poster près de la
porte cochère, il avait attendu la personne que son signal allait faire
sortir de la maison.

Au lieu que la porte s'ouvrît, un petit _psitt_, tout prudent, se fit
entendre à travers les volutes des panneaux en fonte qui décoraient
chaque battant de la porte cochère.

Le baron, à ce _psitt_, vint se coller à la porte et s'adressant à la
personne qui, de derrière le panneau, l'appelait ainsi, il demanda:

--Pourquoi ne sors-tu pas?

--Pas moyen, fiston... Moi et les autres, depuis deux jours, nous sommes
à couteaux tirés avec ces canailles de concierges qui prétendent que
nous avons inondé leur escalier... On est presque à se manger le nez...
Je leur demanderais le cordon, que ces empotés feraient semblant de
dormir comme des loirs et que, demain, ils conteraient la chose à
Camuflet... car je crois qu'ils sont passés à son bord, les sagouins!

Et la voix qui disait cela ajouta hargneusement:

--Ah! si je connaissais le galapiat qui, avec son inondation, nous a
flanqué les pipelets à dos!!!

Le baron n'avait pas le temps d'écouter ces doléances. Il alla au plus
pressé en demandant:

--As-tu l'argent?

--Non, je ne l'aurai que demain. Alors, tout de suite, je te le porterai
chez toi, là-bas, au Marais.

--J'y compte, dit vivement le baron pressé de s'éloigner, car, dans le
silence de la nuit, il entendait résonner sur la dalle du trottoir des
pas qui se rapprochaient.

--C'est Gustave et Camuflet qui arrivent, pensa-t-il en franchissant la
rue d'un bond pour aller se blottir dans l'ombre d'un porche voisin.

C'était bien, en effet, le docteur ramenant à sa porte l'homme aux trois
belles-mères.

Il y eut échange de poignées de main, puis on se sépara sur cette
dernière phrase dite par Gustave au moment où Camuflet franchissait la
porte qui venait de s'ouvrir à son coup de sonnette:

--Dormez bien... Je vais en faire autant, car je gagne tout droit mon
lit.

Aussi le baron, qui avait entendu ces adieux, fut-il fort étonné de voir
le docteur, quand il fut seul, remonter la rue Méhul.

--Mais ce n'est pas du tout la route de son lit, se dit-il.

Et, quittant sa retraite, il prit curieusement la piste du jeune
médecin.

Ce dernier marchait d'un pas sec et pressé qui, claquant sur le granit
du trottoir, l'empêchait d'entendre la marche de celui qui le suivait.

Minuit, qui allait tinter, rendait rares les boutiques encore ouvertes.
Sur sa route, Gustave rencontra un magasin d'épicerie dont les employés
étaient en train de mettre les volets, dans lequel il entra.

Walhofer arriva à temps pour pouvoir, à travers une travée de la
devanture non encore fermée, plonger son regard dans le magasin, où
il vit un garçon servir au client retardataire l'engin d'éclairage
vulgairement appelé rat-de-cave.

Du coup, le baron resta penaud. Cet achat dénotait simplement la
précaution d'un homme qui, rentrant chez lui après minuit, s'attend à
trouver éteint le gaz de l'escalier et qui ne veut pas se casser le nez
dans l'obscurité.

--Quoi! pensa le baron surpris, il a fait un tel détour pour acheter
un rat-de-cave qu'il eût trouvé chez dix épiciers encore ouverts sur sa
route!

L'étonnement de Walhofer s'amoindrit à la vue de la direction prise par
Gustave en sortant de la boutique.

--Décidément, il tourne le dos à son lit et ce n'est pas pour s'éclairer
dans son escalier qu'il a fait cette acquisition, se dit-il en reprenant
la piste du médecin.

Bientôt le docteur atteignit la rue de Rivoli qu'il suivit dans la
direction des Champs-Elysées.

A cette heure avancée, beaucoup de fiacres, dont la remise était située
à Passy, remontaient à vide les Champs-Elysées.

En trois bonds, Walhofer fut derrière une de ces voitures que son cocher
venait d'arrêter sur un signe de Gustave. Ainsi caché, le baron tendit
l'oreille au dialogue entamé entre le docteur et le cocher.

--C'est pour aller du côté de mon remisage, pas vrai, bourgeois?
demandait l'automédon avant d'accepter son voyageur, car, si près de son
lit, il ne tenait pas à rentrer dans Paris.

--Pour aller à Billancourt, annonça le médecin.

--Oh! alors, ça peut encore se tirer. J'en serai quitte pour faire
attendre mon traversin un petit quart d'heure.

--Non, non, fit vivement Gustave. Une fois à Billancourt, il faudra
m'attendre pour me ramener au boulevard Poissonnière.

--Si c'est ça, impossible, bourgeois. La journée a été rude, voyez-vous.
Homme et cheval ont besoin de repos... Impossible, je vous le répète,
bourgeois...

--Dix francs de l'heure! articula Gustave.

Le cocher, qui avait déjà le fouet levé pour faire partir sa bête,
arrêta son geste.

--Et combien d'heures? demanda-t-il.

--Deux, trois... je ne saurais préciser le temps que me prendra
l'accouchement que je vais faire à Billancourt.

Etaient-ce les dix francs de l'heure promis? Fut-ce la galanterie qui
plaida dans le coeur du cocher? Toujours est-il qu'il s'écria:

--Ah! il s'agit d'un accouchement?... Alors, tout pour les dames!!!
Montez, docteur!

Aux paroles du médecin, le baron était resté déconfit. Etait-il bête
d'avoir cru à un mystère! Quoi de plus simple qu'un médecin se déplaçât,
à pareille heure, pour une cliente en mal d'enfant? C'était si simple,
si logique, si facile à soupçonner d'abord, qu'un enfant, au lieu de
chercher midi à quatorze heures, y eût pensé tout de suite!

Et le baron fit un pas pour s'éloigner du fiacre dans lequel Gustave
venait de monter.

Mais il y avait en lui un fond de méfiance qui lui faisait regarder à
trois fois un charbon avant de reconnaître qu'il est noir.

Au moment où la voiture allait s'ébranler, il s'accrocha aux ferrures de
l'arrière-train en se disant:

--Il y a neuf sur dix à parier que je fais une bêtise, mais je veux
savoir à quoi m'en tenir.

Et il se laissa emporter par le fiacre dont le cocher fouettait sa rosse
à tour de bras, en répétant:

--Tout pour les dames!!!

Il avait des poignets d'acier, le cher baron, car il ne lâcha prise qu'à
la voix de Gustave qui criait:

--Cocher, arrêtez-vous ici!

On était arrivé à Billancourt, sur la berge, en face du bac qui, l'été,
transporte sur l'autre rive les promeneurs qui veulent aller à Sèvres
en s'évitant le long détour à faire pour prendre par le pont de
Saint-Cloud.

Pendant que Gustave faisait jouer avec effort la poignée fort dure de la
portière du fiacre, Walhofer, franchit une haie formant la clôture d'une
propriété riveraine... propriété de bien mince valeur, consistant en
un étroit terrain qui, jadis, avait dû être un jardin, aujourd'hui
complètement inculte, au milieu duquel s'élevait une maisonnette dont le
délabrement attestait, que, depuis longtemps, elle était inhabitée.

Abrité derrière sa haie, Walhofer n'avait plus qu'à attendre, pour
continuer sa chasse, la direction qu'allait prendre Gustave descendu de
voiture.

--Allez stationner au pont de Saint-Cloud, commanda le médecin au cocher
après avoir mis pied à terre.

Au lieu d'entrer dans le village, il resta sur place, regardant la
voiture s'éloigner. Ce fut seulement quand le fiacre eut disparu dans la
nuit que Gustave se mit en marche, suivant la berge.

--Parbleu! c'est de la chance! dit-il à mi-voix quand quelques pas
l'eurent amené devant la haie de l'autre côté de laquelle était tapi le
baron.

Et Walhofer, immobile, l'entendit qui ajoutait:

--C'est à ne pas s'y tromper. Haie en clôture, jardin inculte, puits au
milieu, masure à trois fenêtres de façade avec petite tourelle sur la
gauche, servant de pigeonnier.

Puis il lâcha un petit rire joyeux, qu'il fit suivre de ces mots:

--Je n'aurai pas eu à chercher longtemps cette baraque!... Voyons,
maintenant si le reste est bien tel qu'il m'a été dit.

Une brusque secousse agita la haie.

C'était Gustave qui, à un mètre plus loin que la cachette du baron,
venait, à son tour, de franchir la clôture.

Sans tarder, il marchait droit à la maison.

Arrivé à un petit perron, il introduisit la main dans un trou de la
muraille, et il en tira une clé qui lui servit à ouvrir la porte de la
maison.

--Hé! hé! pensa gaiement le baron, c'est le second mouvement qui est
le bon!... Quand je pense que, tout d'abord, j'avais cru à la blague de
l'accouchement!

Ensuite, presque aussitôt:

--Bon! fit-il, je comprends pourquoi il a acheté son rat-de-cave!

En effet, à travers les fissures des volets délabrés, on voyait filtrer
la lumière du rat-de-cave que le docteur venait d'allumer.

--Ah çà! mais je suis aussi de la fête, moi! ricana le baron.

Alors, quittant sa cachette, il se dirigea d'une marche prudente vers la
maison.

Le baron avait le pas léger. Sans le moindre bruit, il se glissa dans la
maison dont Gustave avait laissé la porte entre-bâillée derrière lui.

Bien lui en prit d'avoir usé de précaution, car, pour un peu, il
tombait, pour ainsi dire, sur le dos du docteur qui, son rat-de-cave à
la main, suivait un couloir partageant l'habitation et conduisant à un
escalier dont la double évolution desservait l'étage supérieur et la
cave.

--Que va-t-il chercher en bas? se demanda le baron en voyant le médecin
s'engager dans la descente de la cave.

Avec une prestesse de chat maigre, il s'élança sur la trace de Gustave
avant que la lumière, qui disparaissait à la main de son porteur,
en s'enfonçant dans la profondeur de la cave, l'eût laissé en pleine
obscurité.

Sur les dernières marches, il s'arrêta dans l'ombre, sans dépasser
l'entrée d'un caveau où avait pénétré le médecin.

--Part à deux, s'il vient déterrer un trésor, pensa le baron en voyant
Gustave coller, à l'aide de suif fondu, son rat-de-cave sur une paroi
humide du caveau.

Délivré du soin de tenir sa lumière, le médecin promena son regard dans
le caveau. Se croyant bien seul, nulle méfiance ne l'empêchait de parler
tout haut.

--Maintenant, cherchons! prononça-t-il.

Dans un angle, sur le sol, se trouvait une courte solive en chêne qui
avait dû, jadis, faire partie du chantier sur lequel se plaçaient les
pièces de vin.

--Voici ce qui fera bien mon affaire, dit-il en ramassant le lourd
morceau de bois.

Et, du bout de cette solive qu'il soulevait et laissait ensuite
retomber, il se mit pas à pas, à faire sonner le sol du caveau.

Aux deux tiers de sa tâche, il s'arrêta.

--M'aurait-il trompé? dit-il d'un ton qui semblait se désespérer.

Immobile, retenant son souffle, le baron attendait, tout impatient de
savoir ce que cherchait le médecin.

Gustave s'était remis à l'oeuvre.

--Voici! voici! s'écria-t-il, quand, à la troisième tentative, son coup
retentit plus sonore qu'aux essais précédents.

Alors, se servant de son bois en guise de pelle, il se mit à creuser la
terre en se répétant:

--C'est là! c'est là!

Un moment le baron plia sur ses jarrets pour prendre son élan et fondre
sur le chercheur. Mais il se rappela que, tout à l'heure, l'expérience
lui avait prouvé que c'est toujours le second mouvement qui est le bon.
En conséquence, il suspendit son attaque.

--Sachons d'abord ce qu'il va déterrer, se dit-il.

Cependant le docteur avait continué son travail. Bientôt il se baissa
sur le trou qu'il venait de creuser; puis, en poussant un: Ouf! pénible,
il se releva avec effort, soulevant, au bout de ses bras tendus, par un
anneau qui s'y trouvait scellé, une lourde dalle carrée.

--Voilà le moment! pensa le baron qui se ramassa sur ses jambes, tout
prêt à s'élancer sur Gustave quand il s'accroupirait à nouveau pour
vider la cachette ainsi mise à découvert.

Mais, au lieu de se baisser, le docteur resta debout, regardant, de son
haut, le trou béant à ses pieds.

--Est-ce bien profond? prononça-t-il bientôt.

Alors, de son portefeuille, il tira une lettre qu'il déplia en son
entier. Il en approcha un coin de la lumière et, quand le papier eut
pris feu, il le laissa tomber dans le trou.

--Une jolie petite oubliette! murmura-t-il après que, penché sur
l'ouverture, il eut constaté, à la lueur du papier en flammes,
l'existence, sous ses pieds, d'un second caveau.

Il fit entendre un petit rire cruel, puis ajouta:

--Le fait est que celui qu'on descendrait là dedans cesserait d'être une
pratique pour le boulanger.

Et tout gaiement:

--Allons, fit-il, je n'ai pas perdu mon temps à écouter cet imbécile
bavard.

--Quel est celui qui lui a indiqué ce caveau? se demanda le baron,
revenu de son espérance que Gustave allait découvrir un trésor.

Oui, qui lui avait appris l'existence de ce caveau? Quel était, suivant
Gustave, l'imbécile bavard qui lui avait révélé cette cachette dans
laquelle on pouvait faire disparaître un homme?

Pour le savoir, il faut remonter au moment où Gustave, reconduisant
Ducanif et Camuflet, après avoir quitté le premier à sa porte, était
reparti avec l'homme aux trois belles-mères.

Depuis qu'à la table de M. Grandvivier le docteur avait reconnu Camuflet
pour l'individu que, certain jour, il avait enfermé chez le baron, il
n'avait plus eu qu'une seule préoccupation, celle de tenir sous sa coupe
le petit homme pour lui faire adroitement avouer comment il s'était
échappé du logis du baron où il était sous clé et, surtout, pour
apprendre s'il avait trouvé cette lettre que lui, Gustave, avait volée
dans l'appartement de Walhofer et qu'il avait perdue dans sa fuite.

Donc, ayant repris sa marche avec Camuflet qu'il ramenait à son
domicile, Gustave s'était mis à l'oeuvre pour sonder adroitement son
homme.

A tout hasard, il avait entamé la conversation par cette phrase:

--N'étiez-vous pas, monsieur Camuflet, l'associé de ce Bazart dont le
nom a retenti, naguère, si tristement dans les journaux et dont on a
constaté le suicide, après qu'on avait cru à son assassinat?

--Effectivement, Bazart était mon associé... Un excellent homme, je vous
l'affirme.

--Euh! euh! excellent!... Pas pour sa femme, dans tous les cas,
puisqu'il l'avait tuée...

--Madame Bazart lui en avait fait voir de trop grises, il faut tout
dire, insinua Camuflet à la décharge de son associé.

--Ce crime serait resté bien longtemps inconnu sans la Compagnie
d'expropriation qui, en abattant la maison, à découvert la cachette où
était enfermé le cadavre. Dire que si l'immeuble, au lieu d'être démoli,
était passé aux mains d'un acquéreur, celui-ci aurait pu vivre et mourir
dans la maison sans avoir le soupçon de cette cachette!

--Il aurait eu cela de commun avec bien des propriétaires, avança
Camuflet.

Tout en parlant, Gustave cherchait le joint pour arriver à l'affaire de
la lettre. Il fit une pause qui permit à Camuflet de continuer.

--Oui, reprit-il, bien des propriétaires. Au moment de nos grands
travaux, si vous saviez combien souvent, à Bazart et à moi, en jetant
à bas des masures, il nous est arrivé de mettre à jour des cachettes
ignorées! Jadis, il y a cent ou deux cents ans, elles avaient été faites
par quelqu'un qui, emporté, probablement, par une mort subite, n'avait
pas eu le temps d'en révéler le secret, et elles étaient restées
inconnues jusqu'au jour où notre pioche les découvrait.

Et, s'arrêtant pour mieux affirmer son dire, Camuflet poursuivit:

--Tenez, moi, dans une maison, je connais une cachette dont bien des
propriétaires successifs ont ignoré l'existence.

--Pourquoi n'en avoir pas averti le propriétaire actuel? demanda
Gustave, toujours à la recherche de son entrée en matière sur la lettre.

--Je ne l'ai pas averti pour l'excellente raison que ce propriétaire,
c'est moi... Et je puis bien dire que c'est le pur hasard qui amené ma
découverte... Voulez-vous que je vous conte la chose?

--Je suis tout oreilles, dit Gustave avec l'espoir que le récit lui
fournirait l'occasion guettée d'amener la lettre dans le dialogue.

--Figurez-vous, commença Camuflet, que ma seconde femme avait deux
goûts qui faisaient mon malheur. Elle aimait la campagne et adorait les
chats... Moi, j'exècre cet animal et ne prise nullement les plaisirs
des champs... Mais, à elle, rien ne semblait préférable au chant du
rossignol, au coucher du soleil, au bord de l'eau, au murmure des
peupliers caressés par la brise, etc., etc., etc... Bref ma femme
pour avoir une maison de campagne, me fit une guerre qui aurait duré
longtemps si l'occasion de la satisfaire ne m'avait été forcément
imposée par la faillite d'un de mes débiteurs dont l'actif ne m'offrit
qu'une masure à la campagne... D'une mauvaise créance, vous le savez,
on tire ce qu'on peut... Voilà donc comment je devins propriétaire à
Billancourt.

--A la porte de Paris.

--Heureusement! appuya Camuflet. Cette proximité me permit de venir
à mes affaires et de laisser ma femme au chant du rossignol et au
frémissement des peupliers dans ce qu'elle appelait son oasis et que,
moi, je traitais d'ignoble baraque.

--C'était donc bien laid?

--Un trou à rhumatismes, car c'était au bord de l'eau; n'offrant aucune
sûreté, vu qu'on n'était séparé de la berge que par une haie qu'un
cul-de-jatte eût facilement franchie... Un jardin potager, brûlé du
soleil, sans un arbre. Quand on voulait dîner en plein air, pour avoir
un peu d'ombre, il fallait se mettre sous la table... Et, avec ça, une
maison rongée par l'humidité, délabrée, étroite, car elle n'avait que
trois fenêtres de façade, et rendue ridicule par une tourelle gothique
qui servait de pigeonnier. Ajoutez, au milieu du potager, un puits qui,
faute d'avoir été curé depuis soixante ans, ne fournissait que de la
boue.

--Du moment que votre femme se plaisait en cette maison, c'était le
principal pour vous qui n'y veniez passer que de rares heures.

--Oui, mais ces rares heures étaient troublées par le chat, un vieil
animal puant, galeux, que ma femme adorait et qui me prenait pour son
oreiller. J'étais à peine assis que la sale bête sautait sur mes genoux.
Avec des frissons de dégoût dans le dos, j'étais obligé, en présence de
ma femme, de faire des mamours à son chéri.

--Je vois que vous n'aimez pas les chats.

--Pas même en gibelotte! Pour en finir, un jour que ma femme était sur
la berge à écouter le murmure de l'eau et le frémissement des peupliers,
j'attrapai le chat et couic!... mon intention était de jeter le cadavre
à l'eau. En attendant le moment propice, je le descendis à la cave, me
promettant de le faire disparaître le lendemain; car il faut vous dire
que si mon épouse aimait le coucher du soleil, son lever lui plaisait
moins, ce qui lui permettait de faire la grasse matinée.

Malgré lui, Gustave avait prêté attention au récit de l'ex-entrepreneur.

--Et la cachette? demanda-t-il.

--Attendez. J'y arrive. Donc, le lendemain, je descendis à la cave. En
présence du chat mort, je me demandai s'il était prudent de remonter
pour le jeter à la rivière. Je pouvais être vu. On en parlerait à ma
femme. J'en aurais pour un mois de larmes et de malédictions. Mieux
valait l'enterrer dans la cave, où mon épouse, dans sa sainte horreur
des rats, ne mettait jamais les pieds... J'allai chercher une bêche
au jardin et je revins creuser ma fosse. A mon dixième coup de bêche,
l'instrument heurta un corps dur. C'était une dalle munie d'un anneau.
Je la soulevai. Elle fermait l'entrée d'une cave creusée en dessous
de celle où j'étais. J'y lançai mon chat et je remis la dalle que
j'enterrai à nouveau.

--Et comment expliquez-vous l'existence de ce caveau? demanda Gustave,
pris d'un intérêt subit pour la découverte.

--Oh! bien simplement! En ma qualité d'ex-constructeur, la vérité m'a
été facile à deviner... Jadis la berge a dû être exhaussée. Alors, la
maison se trouvant en contre-bas, le propriétaire... qui, à coup sûr,
était un maçon... pour se soustraire à l'humidité, a surélevé sa maison,
c'est-à-dire que le rez-de-chaussée est devenu cave et que le premier
s'est transformé en rez-de-chaussée qu'on a coiffé d'un étage nouveau.
Puis on a remblayé le terrain à niveau de la berge... Admettez que ce
propriétaire-là... ou son successeur... soit mort tout à coup... Après
lui, un acquéreur est entré dans la maison sans se douter de l'existence
de ce caveau.

Et, en se mettant à rire, Camuflet ajouta:

--Caveau est le mot... et même caveau de famille... car les gens qu'on
enfermerait là dedans pourraient se regarder comme bel et bien enterrés.

Ces paroles durent éveiller une pensée subite en l'esprit de Cabillaud
fils, car il tressaillit et, d'une voix un peu hésitante, il demanda:

--Vous l'habitez en été, monsieur Camuflet, cette maison de Billancourt?

--Du tout! du tout! fit vivement le petit homme. Depuis la mort de ma
seconde femme, je n'y suis jamais retourné... J'ai pris en horreur cette
cahute que je laisse tomber en ruines... A ceux qui se présentent
pour l'acheter je réponds: «Voici mon prix, je n'en démordrai pas;
maintenant, allez la visiter si vous voulez; vous trouverez la clef
dans la muraille, à droite du perron...» Et comme mon prix est exagéré,
attendu que je veux rentrer dans l'argent que m'a fait perdre le failli
qui m'a cédé cette masure, je ne vois revenir aucun des amateurs.

Tout en écoutant l'ex-entrepreneur, Gustave entendait bourdonner dans sa
pensée cette phrase de Camuflet:

--Caveau est le mot... et même caveau de famille... car les gens
qu'on enfermerait là dedans, pourraient se regarder comme bel et bien
enterrés.

Ils n'étaient plus qu'à quelques pas du domicile de Camuflet quand le
docteur adressa cette dernière question:

--Et s'il se présente un acheteur pour votre maison, il va sans dire que
vous le préviendrez de l'existence de ce caveau?

Le petit homme se redressa tout étonné d'une pareille demande.

--A quoi bon? fit-il. Pourquoi irais-je apprendre à cet acheteur que je
lui vends un nid à rhumatismes, car, en hiver, quand la Seine monte, ce
caveau devient une citerne. Non, pas de ça, Lisette! Je plaiderais
trop contre mon saint!... J'ai acheté chat en poche, je vendrai chat en
poche.

--Alors, dit Gustave en appuyant sur ce point, votre acquéreur ne saura
rien de ce caveau?

--Absolument rien... à moins qu'il ne fasse comme moi... qu'il ne
le découvre, affirma l'homme aux trois belles-mères au moment où il
atteignait sa demeure.

Sur ce, il avait pris congé de Gustave, qui le quitta en annonçant,
ainsi que l'avait entendu le baron à l'affût sous une porte cochère
voisine, qu'il allait, tout droit, regagner son lit.

Quelque sinistre dessein avait probablement germé en l'esprit du
docteur, car, à peine Camuflet fut-il rentré dans sa maison, qu'il
murmura:

--Il faut que je m'assure si ce caveau existe.

Et, immédiatement, il était parti dans la direction dont s'était
étonné Walhofer venant de lui entendre affirmer qu'il retournait à son
domicile, circonstance qui, en éveillant les soupçons du baron, l'avait
mis aux trousses de Gustave.

On sait le reste.

Nous retournerons donc à la maison de Billancourt où nous avons laissé
le médecin, sans se douter du témoin qui l'épiait dans l'ombre, en
train de recouvrir de terre la dalle dont il avait refermé l'orifice du
caveau.

--Aussitôt qu'il aura fini ce travail, il va décamper. C'est donc pour
moi le vrai moment de filer, se dit le baron.

Aussi léger qu'une plume, il remonta l'escalier, sortit de la maison,
gagna la haie et, en un saut, se retrouva sur la berge.

--C'est de bonne guerre de profiter de son fiacre, pensa-t-il en prenant
sa course vers le pont de Saint-Cloud.

A l'endroit désigné stationnait la voiture dont le cocher, renversé sur
son siège, dormait à poings fermés.

En plus qu'il avait pris son voyageur dans l'obscurité, le cocher, que
Walhofer venait de secouer par le bras, n'était pas assez bien éveillé
pour que la substitution fût un tour difficile. Il crut donc toujours
avoir affaire au médecin revenant de son accouchement.

--Eh bien! docteur, fit-il, ça s'est-il bien passé?... Est-ce une fille
ou un garçon?

--Trois garçons! cria Walhofer du fond du fiacre.

--Mazette! Pas fainéante la dame!!! articula le cocher d'un ton
approbateur en lançant à sa bête le coup de fouet du départ.

Le fiacre était parti depuis vingt minutes quand, à son tour, arriva
Gustave. Pestant et jurant, il lui fallut, avec l'espoir qu'il
rencontrerait un autre véhicule sur sa route, regagner Paris à pied.
Ce fut seulement au bout d'une grosse demi-heure, en atteignant la
barrière, qu'il trouva une voiture pour se faire ramener dans le coeur
de Paris, car il se fit descendre place de la Bourse au moment où
l'horloge tintait quatre coups.

En route, il s'était dit que, pour n'avoir pas à justifier de ces quatre
heures, il fallait inventer un emploi de sa nuit entière. Le souvenir
lui revint que, cette nuit même, chez un de ses amis, se donnait
une partie monstre de baccarat que devait terminer un déjeuner
pantagruélique.

Dix minutes plus tard, Gustave, après s'être encore servi, pour
expliquer son arrivée tardive de son mensonge d'un accouchement,
s'asseyait devant la table de jeu.

On le voit, il n'avait donc pas positivement menti en disant à Ducanif,
quand il reparut chez ce dernier, qu'il revenait d'un déjeuner donné par
un ami, à la suite d'une partie de baccarat.

Il était donc enchanté de son expédition, ce brave Gustave... Il la
croyait parfaitement ignorée de tous. Peut-être sa satisfaction se
fût-elle amoindrie de beaucoup s'il avait connu les faits et gestes du
baron pendant que lui avait le verre en main à ce déjeuner qui s'était
terminé à midi.

Grâce au fiacre qui l'avait ramené, Walhofer, à trois heures du matin,
était dans son lit où il avait dormi jusqu'à neuf heures. A ce moment,
il avait quitté son domicile en se disant:

--A mon tour d'aller à Billancourt.

Pourquoi retournait-il à la masure? Qu'y avait-il fait quand, au bout
de trois heures, il reparut en disant à son concierge, auquel il avait
annoncé son départ pour ses terres, qu'il avait manqué le train de
Bruxelles?

Sans rien savoir de l'emploi de cette nuit, dont Gustave avait refusé
de lui rendre compte, Héloïse, sachant le départ matinal et le retour
du baron, était donc, à propos de cette absence de trois heures,
parfaitement dans la vérité quand, sous l'empire d'un pressentiment,
elle avait répété à son amant:

--Méfie-toi!!!

Voilà donc qu'elle avait été la cause de l'absence de Gustave, absence
dont s'était tant alarmé Cabillaud père, qu'il avait couru à la ronde,
en quête de nouvelles de son fils, chez tous ceux qui, la veille,
avaient été les convives de M. Grandvivier.

Personne, on le comprend, n'avait pu renseigner le père, que nous avons
vu terminer sa tournée par Gontran chez lequel il était arrivé pour
interrompre l'histoire du chien, dite par la Godaille, et retarder le
déjeuner que le jeune architecte allait offrir à son conteur.




                                 III


Sitôt que Gontran avait pu se débarrasser de Cabillaud père, la blonde
Henriette et La Godaille, que cette visite retenait prisonniers dans la
cuisine, avaient fait leur apparition dans la salle à manger, chacun son
plat à la main.

--A table! avait crié joyeusement la jeune femme.

Et, à belles dents, les jeunes gens avaient réparé le temps perdu. Bien
gai avait été ce repas où, d'un tacite et commun accord, il n'avait été
soufflé mot de ce passé, où figurait Henriette, dont La Godaille avait
entamé le récit.

L'aventure de l'oncle Fraimoulu, roué de coups par son domestique, fit
les frais de la conversation.

--Mon oncle métamorphosé en tigre, je voudrais bien voir cela! avança
Gontran.

--Garde-toi bien d'y aller! s'écria Henriette. Le conseil de M.
Cabillaud père est bon. Ta visite à ton oncle, en pareil moment,
froisserait son amour-propre.

--D'autant plus que le cher homme croyait avoir trouvé la perle des
cuisinières et le phénix des valets de chambre... et, de cette double
trouvaille, il n'est résulté pour lui qu'un tablier en pot-au-feu et une
raclée d'Auvergnat, dit Gontran.

Puis, en se rappelant un détail donné par Cabillaud père sur la
mésaventure de Fraimoulu, le jeune homme demanda:

--Mais pourquoi le charabia Pietro, en tambourinant ainsi la peau de mon
oncle, croyait-il, dans son ivresse, taper sur le dos de M. Camuflet?

La fin du déjeuner se passa, sans pouvoir trouver de solution, à
chercher le motif de cette singulière fantaisie d'ivrogne.

Enfin arriva le moment du café.

--Là! fit Henriette après avoir prestement vidé sa tasse, maintenant,
messieurs, je vous laisse faire la causette pendant que je vais monter
là-haut, dans les mansardes, faire ma visite à la mère Germot.

Et, s'adressant à La Godaille:

--Une pauvre vieille malade que je soigne, ajouta-t-elle.

Les deux jeunes gens comprirent que la gentille blonde, comme le matin,
voulait ne pas assister au récit d'une époque qui lui était pénible.

--Va, mignonne! dit Gontran.

Aussitôt que sa maîtresse fut partie, le jeune architecte se campa,
coudes sur table, en face de La Godaille et, tout curieux, prononça:

--Vous me disiez donc, monsieur Frédéric, que, quand Alfred, le fils de
la Belle-Flamande, ouvrit la caisse qui devait renfermer ce chien que le
Père aux écus voulait payer dix mille francs, il ne trouva qu'une bûche
entourée de chiffons.

Frédéric Bazart, autrement dit La Godaille, poursuivit donc:

--Je vivrais cent ans que toujours je me rappellerais l'expression de
férocité furieuse et de cupidité déçue qui convulsa la face d'Alfred
quand, se tournant vers moi, il me demanda:

--Ne m'avez-vous pas dit que, je ne sais pour quelle histoire de
vinaigre, le brigadier Vernot est revenu à l'auberge?

J'étais tellement saisi et par le coup de théâtre de la bûche et par
l'explosion de rage d'Alfred que, ne pouvant parler, je répondis par un
signe de tête.

--Alors c'est lui qui s'est emparé du chien, gronda le saltimbanque.

Sans un mot, nous laissant la caisse vide, il ouvrit la porte et
disparut.

J'étais resté tout ahuri, regardant encore l'issue par laquelle il
venait de sortir, quand je fus pour ainsi dire réveillé de cette sorte
d'engourdissement par la voix de mon oncle qui murmurait:

--Si c'était vraiment le brigadier!

Et dans la voix de mon parent il y avait un tel frémissement que moi,
qui ne le soupçonnais pas d'autre chose que de vouloir se venger de
l'aubergiste Trudent, j'attribuai cette émotion au déboire de l'occasion
perdue.

--Bah! fis-je, vous rattraperez Trudent un jour ou l'autre!

Il me regarda dans les yeux.

--Tu n'as donc rien compris? me demanda-t-il.

Je restai interdit, bouche ouverte. Compris quoi? Que voulait-il dire?

Ma physionomie, un peu idiote sans doute, arrêta probablement une
confidence sur les lèvres du Père aux écus, car sa voix changea de ton.

--Ce jeune homme va faire un mauvais coup, prononça-t-il en secouant la
tête.

Ce disant, je le vis se lever, étendre la main vers le râtelier aux
fusils et prendre une ce ces armes.

--Oui, répéta-t-il, il va faire un malheur.

Et il me mit le fusil dans la main en ajoutant cette phrase singulière:

--Il faut prévenir ce malheur.

Quoi! mon oncle croyait la vie de Vernot en péril et, pour conjurer une
catastrophe, pour empêcher un meurtre, il me fournissait un moyen de
tuer! Mon intelligence battait la breloque sans rien comprendre.

Il continua:

--Les deux canons sont chargés... Tu vas courir à la maison de Vernot.
Tu te mettras à l'affût pour voir arriver le jeune homme. S'il entre,
tu laisseras la dispute s'engager... Alors tu te présenteras comme pour
soutenir le brigadier.

--Bon! fis-je; mais pourquoi le fusil?

--Pour tirer.

--Sur qui? Sur Alfred attaquant Vernot?

--Non.

--Alors? sur le brigadier, m'écriai-je en tressautant d'horreur.

--Non, non, dit-il vivement; tout en défendant le brigadier, tu feindras
d'ajuster le jeune saltimbanque... Seulement, comme par un coup de
maladresse, tu tueras le chien si, par hasard, il se trouve dans la
salle du brigadier.

A cette chute inattendue, je me sentis la poitrine dégagée d'un poids
énorme. Mais à ma satisfaction succéda une surprise immense, qui me fit
m'écrier:

--Tuer un chien dont vous offriez tout à l'heure dix mille francs!!!

--Oh! ricana-t-il, je les offre aussi du chien mort... Vois, mon garçon,
si tu veux les gagner.

Notez que le Père aux écus me disait tout cela bien paisiblement,
avec ce bon flegme flamand qui ne s'émeut de rien. Mais sous ce calme
apparent couvait une émotion poignante qui brusquement lui incendia le
cerveau. Tout à coup je vis son visage se tirer, ses yeux s'agrandir
démesurés; il chancela sur ses jambes et finit par tomber dans mes bras
en prononçant ces mots inintelligibles:

--Les chiens!... la meute!... manger... seconde cave... cinq tonneaux...
manger! manger!

Il était frappé par une congestion cérébrale!

Mes cris firent accourir deux servantes, et pendant qu'on transportait
mon oncle sur son lit, un valet de la ferme sautait à cheval pour aller
chercher un médecin à une lieue de Montrel.

Il est inutile de vous dire que j'étais resté abasourdi. Tout se
confondait en ma tête: le brigadier, Alfred, les dix mille francs à
gagner d'un coup de fusil, et surtout les dernières paroles prononcées
par le Père aux écus au moment où le mal le terrassait.

Quand le médecin, arrivé au bout d'une heure, eut prodigué ses soins au
malade, qui n'avait pas repris ses sens, je l'interrogeai. Mon parent se
relèverait de cette attaque, mais de longues heures s'écouleraient
avant que son cerveau, complètement dégagé, lui rendît la raison et le
souvenir. Ce docteur connaissait à fond le tempérament de son malade.
Il s'étonna du coup qui avait abattu cet homme plus froid que l'orgeat,
plus apathique qu'un soliveau.

--A-t-il été surpris par quelque violente et soudaine contrariété? me
demanda-t-il.

--Pas que je sache, répondis-je prudemment.

Après le départ du médecin, j'étais inutile près du malade au chevet
duquel une servante, plus experte en ce cas que moi, s'était installée.
La nuit était avancée. Je crus que le sommeil m'arriverait facilement.
Sans même allumer de lumière, car un splendide clair de lune éclairait
le couloir, je gagnai ma chambre dont la fenêtre était restée ouverte.

Du fond de cette chambre obscure, je voyais se dresser devant moi, de
l'autre côté de la route, la façade de l'auberge de Trudent dont tous
les habitants devaient dormir, car aucune clarté n'apparaissait à ses
nombreuses croisées.

J'allais fermer la mienne lorsque, bien au loin, retentit un coup de
feu. Je tendais l'oreille, en attendant une seconde explosion, quand
m'arriva, dans la même direction, le bruit du pas d'un homme qui
accourait de mon côté à toute vitesse. En approchant du village, la
prudence conseilla probablement au coureur de modérer son allure, car
son pas se fit subitement moins bruyant et moins pressé. Bientôt je vis
apparaître un homme qui, se glissant le long de l'auberge, vint frapper
à la vitre d'une croisée du rez-de-chaussée. A ce signal, la fenêtre
lui fut immédiatement ouverte par une femme en toilette de nuit. L'homme
s'enleva à la force des poignets et escalada la croisée qui se referma
derrière lui.

Si promptement que se fût exécutée cette façon insolite de rentrer à
l'auberge, le clair de lune m'avait permis de reconnaître, dans l'homme,
le beau blond, Alfred, et, dans la femme qui avait ouvert, la grande
rousse, du nom le Cydalise, autrement dite, dans la troupe, la Fille du
Soleil.

D'où venait le gars à pareille heure? Était-ce sur lui qu'avait été tiré
le coup de feu? Il fallait le croire d'après le train de sa marche, au
retour, qui ressemblait diantrement à une fuite?

A ce point de l'histoire, Gontran interrompit le conteur.

--Pardon! dit-il, aviez-vous, à ce moment, oublié les paroles
incohérentes prononcées par le Père aux écus quand il avait perdu
connaissance entre vos bras?

--Bien au contraire, répondit La Godaille, elles me bourdonnaient encore
aux oreilles, mais toujours inintelligibles. Tant de faits s'étaient si
rapidement succédé pour moi que j'étais bien excusable d'avoir perdu un
sang-froid qui, du reste, dans cette solitude de ma chambre, commençait
à me revenir.

D'un geste de main, Gontran, tout curieux, invita Frédéric Bazart à
poursuivre.

--Oui, reprit La Godaille, ce coup de feu devait avoir été tiré sur
Alfred. Il avait été probablement rôder autour de la demeure de Vernot
qu'il accusait de lui avoir repris le chien blessé. Soit qu'il eût voulu
recouvrer sa bête par ruse, soit qu'il eût tenté d'exécuter la vengeance
qu'il couvait contre le brigadier, quelque tentative avortée lui avait
indubitablement valu ce coup de fusil.

Alors, par un revirement de ma pensée, j'oubliai le beau blond et ma
réflexion se rattacha au chien ou, pour mieux dire, à l'étrange conduite
de mon oncle qui, après avoir voulu acheter dix mille francs à Alfred
l'animal vivant, m'avait offert de me payer pareille somme si je tuais
la bête retombée au pouvoir du brigadier.

Je comprenais bien le premier cas, persuadé que j'étais que mon oncle,
pour se venger de l'aubergiste, achetait le moyen de faire pincer le
contrebandier Trudent.

Mais faire tuer la bête, c'est-à-dire donner dix mille francs pour
anéantir ce moyen de vengeance... Là, vrai, je ne comprenais plus!

Ce fut, précisément, en voulant m'expliquer cette contradiction que la
lumière se fit soudain en mon esprit.

Je sursautai, en me disant tout ébaubi:

--Mais c'est mon oncle lui-même qui est ce contrebandier que cherche
à découvrir Vernot!!! Des deux côtés, il voulait se tirer d'affaire...
soit en rachetant son chien de tête à Alfred qui le faisait chanter...
soit en supprimant par un coup de fusil, chez le brigadier, l'animal par
lequel ce dernier se serait fait conduire au chenil.

Alors, à ce mot de chenil, les dernières paroles du Père aux écus me
revinrent à la mémoire, mais, cette fois, parfaitement intelligibles.

C'était à lui qu'appartenait cette meute qui avait fait le coup de la
nuit dernière et cette meute devait être cachée dans quelque coin de la
vaste demeure.

En se sentant abattu par la congestion, la dernière pensée du Père aux
écus avait été pour ces animaux dont, seul, il connaissait la retraite
et qui, sans lui, allaient infailliblement mourir de faim.

Alors, bien imparfaitement à la vérité, il m'avait indiqué l'endroit du
chenil.

--Chiens! manger! seconde cave! cinq tonneaux! avait-il prononcé de sa
langue qui se paralysait.

Dès que j'eus compris le sens de ces mots, mon devoir était d'obéir à
l'ordre qu'il contenait.

Je sortis donc doucement de ma chambre pour passer dans celle de mon
oncle. Afin de procurer au malade cette fraîcheur recommandée par le
médecin, porte et croisée étaient restées ouvertes pour ménager un
courant d'air. Je n'eus donc qu'à avancer un peu la tête par la porte
pour juger de la situation. Le Père aux écus, devenu une masse inerte,
était tout raide étendu sur sa couche. La fille de ferme qui devait le
veiller, harassée par ses travaux de la journée, n'avait pu résister au
sommeil. Elle ronflait comme une bienheureuse, assise sur une chaise, au
pied du lit.

Pour moi, cette fille était seule à craindre, car, seule, elle pouvait
me surprendre dans l'expédition que j'allais tenter, attendu que nul
autre qu'elle, excepté le malade et moi, ne se trouvait dans la maison.
Quand le Père aux écus était en bonne santé, dans le but de défendre le
secret de la meute contre les curieux, il envoyait ses gens coucher à la
ferme et passait seul la nuit en sa vaste demeure.

Pleinement rassuré du côté de la dormeuse, je gagnai l'escalier de la
cave après avoir, au préalable, retourné dans ma chambre pour y prendre
une bougie. Je ne l'allumai qu'à mon arrivée dans la première cave. En
présentant la mèche à la flamme d'une allumette, un souvenir revint à
ma pensée. Dans la journée, quand, à la recherche de mon oncle, j'étais
descendu dans cette cave, je n'y avais trouvé personne, bien que je
fusse certain d'avoir entendu marcher. Mon oncle venait de disparaître
par cette issue secrète qu'il me fallait découvrir.

Découvrir! ce n'était plus tâche difficile, du moment qu'il m'avait
été parlé de ces cinq tonneaux que, à mon entrée dans la seconde cave,
j'aperçus gerbés le long du pied de voûte: trois en bas, les deux autres
superposés.

Quelque scellement dissimulé devait les retenir l'un à l'autre, car ils
résistèrent à mes efforts pour les ébranler et, à mon étonnement, l'idée
m'étant venue de les faire sonner sous mon doigt, je constatai qu'ils
étaient pleins... du moins quatre sur cinq, car celui du milieu de la
rangée du bas accusa le creux. J'eus bien vite découvert que le fond de
ce tonneau était mobile et se retirait comme un tampon.

A plat ventre, je me glissai dans ce tonneau au fond duquel la muraille
percée donnait entrée dans une autre cave. Et elle n'était pas seule,
car ce fut bien au loin qu'il me sembla entendre, très assourdi
pourtant, le bruit de la meute enragée de faim.

L'habitation du Père aux écus, je vous l'ai déjà dit, n'était que le
bien faible reste d'un vaste couvent qui avait été jadis démoli.

Mais ceux qui avaient renversé les bâtiments avaient ou oublié, ou,
pour s'éviter la peine de remblayer, jugé inutile d'effondrer les caves
situées sous les constructions renversées. Elles étaient donc restées en
toute leur étendue et, après tant d'années écoulées qui avaient emporté
ceux qui auraient pu s'en souvenir, mon oncle était resté seul à les
connaître.

Après deux autres caveaux traversés, j'arrivai dans celui où des
tonneaux étaient pleins d'abondantes provisions pour la nourriture des
chiens.

Derrière la dernière porte qui me restait à ouvrir, j'entendais les
rauques appels de la meute flairant qui leur apportait enfin à manger.

En une demi-heure, j'eus accompli ma tâche.

Quand je remontai de la cave, après avoir remis en l'état le tonneau qui
m'avait livré le passage, le jour était arrivé.

Je me rendis d'abord dans ma chambre. Je bouleversai mon lit pour
laisser croire que ma nuit avait été consacrée au sommeil, puis je
revins chez mon oncle, où je trouvai la servante réveillée.

--Il n'a pas plus bougé que notre auge à cochons, m'annonça cette fille
en parlant de son maître.

Je ne peux pas dire que j'avais grande affection pour ce parent que
je ne connaissais pas encore quarante-huit heures auparavant. Mais en
présence de cet homme que le mal rendait impuissant à se défendre contre
le danger qui le menaçait, je fus pris du désir ardent de le sauver.

--Il avait raison, pensai-je. Pour la sûreté de mon oncle, il faut
retrouver le chien ou le tuer, faute de pouvoir le reprendre.

Et, avec le sentiment bien net de la situation, j'ajoutai:

--Le plus pressé est de savoir si c'est Vernot qui a repincé l'animal au
saltimbanque... Donc, allons chez le brigadier.

En passant par le bureau de mon oncle, idée de donner à ma promenade
l'apparence d'un but de chasse, je me mis en bandoulière ce fusil que,
la veille, m'avait présenté le Père aux écus en m'annonçant que les deux
canons étaient chargés.

Au village, on est matinal et on y ouvre la bouche presque en même temps
que les yeux. En longeant l'auberge de Trudent, je pus voir, par une
fenêtre de la grande salle du rez-de-chaussée, les saltimbanques déjà
occupés à entonner le vin blanc.

La voix de la Belle-Flamande était en train de dire:

--J'ai dormi comme vingt pots... Et toi, Alfred?

--Je n'ai fait qu'un somme de neuf heures d'affilée, répondit le fils.

--Toi, mon bonhomme, tu mens! me dis-je en me rappelant le pas de course
du beau blond et sa rentrée à l'auberge par la fenêtre, au coup de deux
heures du matin.

A cent mètres sur la route, je trouvai, sur ma gauche, le sentier qui,
m'avait-on dit, conduisait à la demeure du brigadier. Je m'y engageai.

Cinq minutes après, au milieu d'une clairière, je vis se dresser
devant moi une maisonnette à un étage. Comme je passais devant la porte
ouverte, une voix sonore et amicale me cria:

--Bonne chasse, jeune homme!

C'était Vernot.

Il était encore tout sanglé dans son uniforme. A la poussière qui le
couvrait, il était facile de voir qu'il rentrait à l'instant d'une
expédition nocturne.

Au passage, il m'avait reconnu pour le neveu que le Père aux écus lut
avait présenté la veille, alors qu'il régalait de bière soldats et
brigadier.

Il arriva sur le pas de sa porte en me demandant:

--Voulez-vous que je vous rende la politesse que j'ai reçue, hier, de
votre oncle?

C'était mon entrée dans la place qu'il m'offrait. Aussi mon empressement
fut-il grand à répondre:

--Ce n'est pas de refus, monsieur Vernot.

Il s'effaça pour me livrer passage et je pénétrai dans la maisonnette où
je me trouvai subitement en présence d'une charmante jeune fille blonde.

--Henriette, je te présente le neveu de notre maire, annonça le
brigadier. Vite, mon enfant, ton meilleur faro.

Avant de m'asseoir, je retirai mon fusil de mon épaule et, comme je
cherchais un coin pour l'y placer, la jeune fille y porta la main pour
m'en débarrasser.

--Prenez garde, mademoiselle, il est chargé! m'écriai-je vivement.

Le brigadier se mit à rire.

--Oh! oh! fit-il, croyez bien, cher monsieur, que ma fille sait manier
un fusil... Et elle l'a prouvé pas plus tard que cette nuit.

Une voix un peu moqueuse se fit entendre à ce moment.

--Oui, disait-elle, mais elle a jeté sa poudre aux moineaux.

Je me retournai. C'était l'invalide Carambol qui entrait dans la maison.

Cependant mademoiselle Henriette avait disparu pour aller chercher
le faro offert par le brigadier. Pendant cette courte absence, Vernot
demanda vivement à l'invalide:

--Eh bien! vieux Carambol, qu'as-tu trouvé?

--A coup sûr, c'est bien sur un homme que mademoiselle Henriette a
tiré cette nuit... Les traces que j'ai relevées sont incontestables. Le
chenapan avait déjà franchi la haie du jardin quand votre fille a fait
feu.

--Que venait ici chercher cet homme? demanda Vernot devenu rêveur. En
admettant que ce fût un contrebandier qui voulait se venger de moi, il
devait savoir que mon service m'appelle la nuit hors de chez moi.

Et, cherchant à se rassurer:

--Rien ne dit qu'au lieu d'un homme, Henriette n'a pas eu affaire à un
animal malfaisant... un loup, par exemple, comme celui qui a été tué, il
y a trois jours, par des habitants de Reiseck... Peut-être même était-ce
un chien égaré de la meute qui, l'avant-dernière nuit, a franchi la
frontière.

--Heu! heu! lâcha Carambol en secouant la tête d'un air de doute, nous
avions, cette nuit, un trop beau clair de lune pour qu'on pût prendre un
chien pour un homme.

La conversation des deux hommes venait de me fournir le biais que je
cherchais pour parler du fameux chien de tête disparu. J'abondai donc
dans le sens de Vernot en avançant:

--Qui sait si ce n'est pas ce chien de tête de meute dont vous parliez
hier à mon oncle, monsieur Vernot, et que vous disiez avoir blessé à son
passage? L'animal rôde sans doute dans le pays, sans avoir encore été
recueilli.

--Oh! oh! recueilli, répéta Vernot avec ironie, il y a belle lurette que
l'animal a été ramassé... et par un malin encore... qui le soigne dans
un coin pour aller ensuite le revendre à son maître.

Il serra les poings avec rage.

--Non d'une pipe! jura-t-il, quand je pense que j'aurais pu mettre
la main dessus!... Ce n'est pas moi qui l'aurais rendu à son
propriétaire... ou plutôt, si; mais en lui rendant la bête je lui aurais
bien gentiment mis la main au collet, à ce gueux qui me fait droguer
depuis si longtemps.

La colère du brigadier me prouva combien Alfred était dans le faux en
supposant Vernot détenteur du chien. Mais, alors, qui donc avait
fait disparaître l'animal de la boîte? Je m'adressais d'autant plus
curieusement cette question que, tout à coup, je venais de me rappeler
que le bel Alfred, à l'auberge, avait refermé devant moi sa caisse au
cadenas et que, devant moi encore, au moment de livrer le chien à mon
oncle, je lui avais vu ouvrir le cadenas. Donc le vol ne pouvait avoir
été exécuté que par quelqu'un ayant eu, un instant, la clé en main.

Alors, pendant que je cherchais à deviner, dans l'entourage du beau
blond, quelle était cette personne, mon souvenir me retraça, comme si je
l'avais encore sous les yeux, la scène où, lorsque je conduisais Alfred
à mon oncle, était apparue à une fenêtre cette Cydalise, furieuse de
la raclée qu'elle venait de recevoir de son amant, qui avait crié au
brutal:

--Je me vengerai! sois-en certain, je me vengerai!

A ce souvenir, ma conviction se fit.

--C'est la grande rousse, c'est la Fille du Soleil qui lui a joué le
tour! pensai-je.

Cependant Henriette était revenue rapportant des verres et un cruchon
de bière. Après une première rasade, la conversation allait probablement
reprendre sur le coup de fusil tiré par la jeune fille pendant la nuit,
quand, soudain, Vernot tendit l'oreille.

--Tiens, le tambour! fit-il.

En effet, le son du tambour arrivait jusqu'à nous.

--Ce n'est pas la batterie qui appelle au feu, reprit le brigadier.

Au village, le tambour, ce moniteur de tout fait nouveau, a le don
d'exciter la curiosité de chacun.

--Si j'allais voir ce que veut cette peau d'âne? proposa Carambol.

--Oui, allez, vieil ami, accepta aussitôt Henriette.

Carambol gagna la porte, mais à son premier pas hors de la chaumière il
se retourna et revint sur ses pas en nous disant:

--Voici justement le tambourineur qui vient de notre côté, nous allons
l'interroger.

Nous n'eûmes pas besoin de l'interroger, car, en nous voyant tous les
quatre accourus sur la porte pour l'attendre au passage, l'homme cessa
son vacarme et se mit à débiter:

«Aujourd'hui, et par extraordinaire, la troupe de la Belle-Flamande
offrira une représentation aux habitants de Montrel, dans la grange de
l'auberge Trudent.

»A cette représentation, la Belle-Flamande, devant ce public d'élite,
mangera un lapin vivant et, pour le digérer, finira par l'exercice
des jeux étrusques.--Scène de ventriloquie par le vicomte de
Beaujunel.--Grande séance de seconde vue par la Fille du Soleil,
endormie par le fameux docteur Barnetti, dont je crois inutile de faire
ici l'éloge.»

Sur ce, le saltimbanque exécuta un roulement destiné, sans aucun doute,
à mieux appeler l'attention sur la seconde partie de son annonce, et
continua:

«La représentation sera terminée par M. Alfred, dit le
Tombeur-des-Crânes, qui offre de tenir l'assaut contre tout amateur qui
lui fera l'honneur de le provoquer soit au fleuret, soit au sabre ou
au bâton. Une somme de vingt francs sera comptée à l'amateur qui aura
touché le Tombeur-des-Crânes.»

Nouveau roulement de tambour que le crieur fit suivre de ces mots
hurlés:

--Qu'on se le dise!

Après quoi, il se préparait à reprendre sa marche en tambourinant de
plus belle, quand il fut arrêté par Vernot qui demanda:

--Votre Tombeur-des-Crânes, n'est-ce pas un grand blond à longues
moustaches?

--Oui, fit le tambour.

--Alors, dites-lui que le brigadier de douane Vernot accepte son défi.

Et, se tournant vers sa fille:

--Voilà une jolie occasion pour moi de t'offrir un bonnet qui ne
reviendra pas cher, ajouta-t-il avec une gaieté moqueuse, prouvant qu'il
regardait le prix de vingt francs comme déjà empoché par lui.

Il n'y avait, dans cette future lutte courtoise, rien dont on pût
s'effrayer et, pourtant, malgré moi, un pressentiment me fit frissonner
de peur. Il me sembla que Vernot allait de lui-même au-devant d'une
catastrophe.

--Ce n'est pas sérieux, brigadier, n'est-ce pas? m'écriai-je.

--Pourquoi non? dit-il en riant. Qu'est-je que je risque?... De gagner
vingt francs. Cela vaut la peine que je m'assure si, depuis ma sortie du
régiment, je ne me suis pas trop rouillé... Car il faut vous dire que,
avant d'entrer dans les douanes, j'étais «provost» d'armes au 3° de
ligne.

--Et un rude «provost» encore! appuya Carambol.

--Ensuite, continua Vernot, je ne serais pas fâché de donner une leçon
à ce jeune louveteau qui s'est avisé hier de m'appeler «méchant gabelou»
et de me faire les grosses dents.

Cela dit, il rentra dans la maison en ajoutant avec un petit bâillement
étouffé:

--Après ma nuit passée dehors, vous me pardonnerez si je vous quitte
pour aller dormir.

Et il se mit à monter l'escalier qui conduisait à sa chambre à coucher
en me disant encore:

--Vrai! ça me fera plaisir d'administrer sa leçon à ce blanc-bec!

Son pas, qui s'entendait au-dessus de nos têtes, résonna quelques
minutes; puis le silence se fit, preuve que le brigadier venait de
s'étendre sur son lit.

--Je vais aller arroser nos légumes, annonça Carambol, qui partit, me
laissant seul avec la jeune fille.

Comme bien des femmes, dans le Nord, Henriette faisait de la dentelle.
Je la suivis près de la fenêtre où était installé son tambour à canevas,
et pendant qu'elle maniait ses bobines et ses épingles, nous causâmes.

Ah! le bon et bien innocent bavardage qui dura plus de deux heures! Elle
me parla de son enfance, de sa mère perdue quand elle avait dix ans,
de sa vie heureuse près de son père dont elle me vanta la bonté et,
surtout, le courage... courage qui, parfois, la faisait trembler, car il
allait jusqu'à la témérité.

Puis, à son tour, elle m'interrogea. Pourquoi avais-je quitté ma
famille? Qu'étais-je venu faire en ce village perdu? Que savais-je
faire.

Ma foi! je fus franc. J'avouai qu'en fait d'état je ne savais que
baguenauder; que ma mère m'avait envoyé à Montrel pour me dépayser,
pour me soustraire à ces mauvaises connaissances de bas étage parmi
lesquelles j'avais déjà acquis une notoriété qui m'avait valu le
sobriquet de La Godaille.

Après tous ces aveux, elle me regarda de ses deux grands yeux doux,
pleins d'une anxiété qu'elle n'osait exprimer. Je compris sa pensée.

--Oui, La Godaille, repris-je, mais La Godaille qui n'a jamais eu une
mauvaise action ni un fait d'improbité à se reprocher.

--Alors il faut toujours rester ce La Godaille-là, me dit-elle avec le
sourire revenu sur ses lèvres.

Oh! oui, le bon et innocent bavardage! Ce qui me força de l'interrompre
fut le souvenir de mon oncle que je délaissais sur son lit de
souffrance.

--Courez vite près de votre malade! me dit Henriette en me congédiant,
aussitôt que je lui eus appris le mal qui avait abattu le Père aux écus.

Je revins donc à la hâte chez mon oncle. Ce fut en entrant dans sa
maison que je m'aperçus d'un oubli.

--J'ai laissé mon fusil chez Vernot, me dis-je.

A mon arrivée, je trouvai le médecin au chevet de son client.

--Toujours en prostration; mais il ne tardera pas à reprendre
connaissance, m'annonça-t-il.

Il avait dit vrai. Dans la journée, comme j'avais pris mon tour de garde
près du malade, il me sembla voir une lueur d'intelligence s'allumer
dans ses yeux. Ses lèvres s'agitèrent, tentant de prononcer des mots que
sa langue paralysée refusait d'articuler. Je devinai qu'elle devait être
la première pensée surgie en son cerveau qui se dégageait.

--Ne vous inquiétez pas, mon oncle, lui dis-je: j'ai pris soin de
la meute et je continuerai à m'en occuper jusqu'à votre parfait
rétablissement.

Son regard s'attacha sur moi plein de reconnaissance, puis il s'éteignit
et redevint morne. Mon oncle était retombé dans sa prostration.

Elle était bien profonde, cette prostration, car sur la fin du jour,
elle ne put être secouée par le vacarme qui se faisait sous les fenêtres
de la maison. Tout le village s'était réuni devant l'auberge de Trudent.
La représentation promettait d'être fructueuse, car la nouvelle s'était
répandue que le défi du Tombeur-des-Crânes avait été relevé par le
brigadier.

Sur un tonneau dressé devant la porte de l'auberge s'était juché
le pitre qui, pendant la représentation, devait être le vicomte de
Beaujunel. Il tambourinait à tour de bras, s'interrompant de temps à
autre pour hurler son boniment en dernière invite à ceux qui hésitaient
encore.

Enfin la porte fut ouverte à la foule qui pénétra chez Trudent.

Pourquoi n'aurais-je pas assisté à cette représentation? Une servante
pouvait tenir vingt fois mieux ma place auprès du malade. J'installai
donc une fille de ferme à mon poste et je filai sans tarder.

Dès que j'eus mis le pied sur la route, j'aperçus Vernot qui arrivait,
sa fille au bras, suivi de l'invalide Carambol. Ne voulant pas faire
apparaître son uniforme sur les tréteaux où il allait monter, il était
vêtu d'un costume de chasse.

J'allai au-devant de lui.

--Est-ce que ça tient toujours, brigadier? demandai-je en serrant la
main qu'il m'avait tendue.

--Plus que jamais! Henriette m'arracherait les yeux si je ne lui gagnais
pas le bonnet que je lui ai promis, me répondit-il en riant.

--Le défi du Tombeur-des-Crânes comporte le fleuret, le sabre ou le
bâton... Qu'avez-vous choisi?

--Oh! peu m'importe! je laisserai le choix au gringalet.

--Fichtre! fis-je, surpris par cette assurance.

--Mais oui. Vous verrez. Je sais agréablement patiner tous ces
outils-là.

--Alors, entrons, proposai-je.

--C'est-à-dire que ma fille et Carambol vont entrer avec vous... Quant
à moi, qui ne me soucie pas de voir dévorer des lapins vivants ou
d'entendre un monsieur parler du ventre, j'attendrai jusqu'au moment
voulu en fumant ma pipe sur la route.

Était-ce à cause de la fille? Je ne sais, mais je m'étais pris de
sympathie pour le père.

--Voulez-vous que je vous tienne compagnie? demandai-je.

--J'accepte, dit-il.

Henriette et l'invalide entrèrent chez Trudent. Je restai seul avec le
brigadier.




                                 IV


Je le vois encore, ce pauvre brigadier, bien découplé, bâti en homme qui
a de longues années à vivre.

Tout en nous promenant à petits pas devant l'auberge, il était si
certain de sa prochaine victoire qu'il se faisait un fête de ce bonnet
qu'il pourrait offrir à sa fille avec les vingt francs qu'il allait
gagner.

--Mais, lui dis-je, ce garçon n'a pas été surnommé sans motif le
Tombeur-des-Crânes. Il se peut qu'il soit un adversaire redoutable.

--Ta! ta! fit dédaigneusement Vernot, on n'est pas à craindre quand,
comme ce blondin, on est rageur. La moutarde qui lui monte trop vite
au nez lui retire son sang-froid et, voyez-vous, sous les armes, ce
défaut-là vous fait embrocher.

--Ne craignez-vous pas que sa défaite vous fasse un ennemi de cet Alfred
qui m'a tout l'air d'être un mauvais drôle?

Vernot haussa dédaigneusement les épaules.

--Allons donc! ricana-t-il; j'ai eu affaire à d'autres gars que ce jeune
coq, et ils ne peuvent se vanter de m'avoir effrayé... Tenez, parmi eux,
Chauffard...

--Qu'est-ce que ce Chauffard?

--Un de nos plus terribles contrebandiers... un condamné à mort par
contumace. Il en est à son cinquième douanier tué, car vous comprenez
qu'il ne tient pas à se faire prendre; la tête lui sauterait. Aussi le
gaillard y va-t-il bon jeu bon argent, et ce n'est pas avec des pruneaux
que sont chargées sa carabine et celles des hommes de sa bande... Eh
bien! ce Chauffard m'a tenu le bout de son arme sur la poitrine, en me
disant: «Laisse-moi passer.» Il n'avait plus que dix pas à faire pour
atteindre son cheval attaché à un arbre. «Non!» ai-je répondu. Alors il
a fait feu, mais le coup a raté. Par malheur le pied m'a glissé comme je
bondissais sur lui. Il a eu le temps de m'étourdir d'un coup de crosse
et d'enfourcher son cheval avant que mes hommes qui, ayant tout vu de
loin, accouraient à mon secours, pussent arriver pour le pincer... J'ai
été mis à l'ordre du jour... Aussi, dans la douane où chacun sait que
j'ai ma revanche à prendre, on répète que, si Chauffard ne m'a pas, le
premier, mis à bas, il sera descendu par moi... Entre nous, c'est une
espèce de duel à mort.

--Est-ce que, demandai-je, quand, l'arme de Chauffard sur la poitrine,
vous étiez à deux doigts de la mort, vous n'avez pas pensé à votre
fille?

A cette question, il me regarda:

--Tiens! fit-il surpris, qui vous a dit cela?... C'est la vérité!...
J'ai pensé à Henriette.

--La Providence, qui veillait sur vous, a voulu que l'arme fît long feu.

A ma phrase, le brigadier poussa un soupir et fit cette réponse étrange:

--Oui... malheureusement!

--Malheureusement? répétai-je des plus étonnés. Quoi! vous regrettez que
votre fille n'ait pas été privée de son père?

Encore une fois, il me regarda et, avec un sourire un peu triste, me
répliqua:

--Dame! si j'avais été tué au service, Henriette aurait eu droit à une
pension!... Voilà quelle a été ma pensée quand Chauffard me tenait au
bout de sa carabine.

Et, avant que je pusse dire un mot, il continua d'une voix émue:

--J'ai beau me répéter que j'ai bon pied, bon oeil, je me répète aussi
que de plus solides que moi ont brusquement défilé la parade... Aussi
suis-je sans cesse inquiet du sort de ma fille... Elle mérite de trouver
un brave garçon qui l'épouse, allez! je vous en réponds!

--Alors, mariez-la.

--Oui, la mettre dans la misère à deux, n'est-ce pas? Unir rien avec
rien. Jamais!... Je veux que mon enfant ait une petite dot... si petite
qu'elle serait, et avec le tout petit peu qu'apporterait le mari cela
ferait un commencement, un début dans la vie. Et j'en suis convaincu,
avec le travail, la conduite et la probité, les écus doivent toujours
finir par produire des petits. Est-ce qu'un grand troupeau ne peut pas
provenir d'une première et seule brebis?

--On m'a dit, je crois, que vous aviez déjà commencé une dot pour votre
fille? avançai-je.

--Oui, quatre pauvres malheureux sous, ricana Vernot avec une ironie
navrée; puis plus rien n'est entré dans le sac... A mon début dans les
douanes, j'étais tout feu, tout flamme. J'avais la main heureuse. Mes
primes sur les saisies abondaient. Alors j'ai commencé la dot... Puis un
satané guignon s'en est mêlé; plus un radis! D'un côté, ce contrebandier
dont la meute m'échappe; de l'autre, ce Chauffard que je ne puis
agrafer, m'ont apporté la déveine... Et ma gentille Henriette est d'âge
à se marier... Alors vous comprenez pourquoi j'ai regretté que le fusil
de Chauffard eût raté.

--Voulez-vous bien renoncer à de pareilles idées! m'écriai-je vivement.

--Eh! eh! fit Vernot, songez-y donc! Une pension de l'État, c'est, pour
une jeune fille, une jolie entrée en ménage.

J'allais répliquer, quand il s'écria tout à coup:

--Est-ce moi que tu cherches, Epin?

--Oui, mon brigadier. Je ne vous reconnaissais pas sous vos habits
bourgeois, répondit un douanier s'approchant à cet appel.

--Y a-t-il donc du neuf?

--Il vient d'arriver un ordre qui met sur pied, pour cette nuit, notre
brigade et celle de Jaudrais et Caljon... un mouvement combiné pour
pincer Chauffard qui, au dire des espions, doit tenter le passage par
Saugy-les-Ormeaux.

--Tiens! tiens! lâcha Vernot retrouvant sa gaieté.

--L'ordre assigne son emplacement à chaque brigade. La nôtre doit
couvrir le Chenest par la Sente-aux-Boeufs, ajouta le douanier.

--Nous n'aurons pas loin à aller, prononça le brigadier satisfait.

Et, se tournant vers moi, il me dit:

--Le Chenest commence à cent mètres tout au plus de ma maison.

--L'ordre commande d'être posté à onze heures, reprit le soldat.

--A onze heures? répéta Vernot en s'adressant à moi. J'ai grandement le
temps de donner sa leçon au gringalet blond.

Puis revenant au douanier:

--Comme je ne vous reverrai pas, je vais d'avance désigner les affûts
de notre brigade. Vous autres, vous occuperez la Croix-du-Biffe,
les Fonds-Tourteaux, la Chaussée Chatriat et le bois Charron... Moi,
j'attendrai au carrefour des Roches... Maintenant, file, mon brave Epin.

Au lieu d'obéir, le soldat ne bougea pas.

--Mais... mais, fit-il en hésitant.

--Mais quoi? mon garçon.

--Mais si, pour piquer sur Saugy, Chauffard débouche par les Roches,
c'est vous qu'il rencontrera le premier et, tout seul, à cet endroit,
vous serez bien exposé, mon brigadier.

--Je ferai feu pour vous donner l'éveil et, aussitôt, je vous
rejoindrai.

--Est-ce que ce ne serait pas plutôt à nous d'accourir? proposa le
douanier.

--Ouais! lâcha narquoisement Vernot, voyez-vous, le gros malin!... De
sorte que, si l'attaque de mon côté est une ruse, vous aurez, en venant
à moi, débouché une trouée par laquelle filera Chauffard.

Et, d'un ton sec de commandement qui n'admettait pas de réplique, le
brigadier articula:

--Donc, vous ne bougerez pas. Vous m'attendrez... C'est bien compris,
n'est-ce pas?

--Oui, mon Brigadier, fit le douanier qui s'éloigna.

Il n'était pas à plus de vingt mètres que nous étions rejoints par
l'invalide Carambol, sortant de l'auberge.

--Voilà le moment de caresser le Tombeur-des-Crânes, nous annonça-t-il.

--Ça ne va pas être long, dit Vernot.

Carambol et moi, nous pénétrâmes dans la grange et vînmes nous asseoir
près d'Henriette, au milieu du public. Vernot passa par une autre porte
conduisant aux planches, supportées par des tonneaux, qui formaient la
scène.

L'oeil insolent, campé sur ses jambes, faisant des effets de torse,
frisant de la main ses moustaches, le Tombeur-des-Crânes attendait déjà
son adversaire.

Vernot apparut, tranquille, le sourire aux lèvres, les mains dans ses
poches.

Bâtons, sabres de bois et tout un faisceau de fleurets mouchetés
s'étalaient sur une table vers laquelle se dirigea le brigadier qui,
après avoir regardé ces engins de lutte, demanda d'un petit ton moqueur:

--Auquel de ces jeux-là allons-nous jouer, mon jeune ami?

La salle se mit à rire.

C'était un fier poseur que cet Alfred. Il était habitué à une sorte
d'admiration de la part du public. Cette gaieté des assistants le
dépita.

--Choisissez votre arme, dit-il.

--Mais non, mais non, fit Vernot tout bonhomme, choisissez vous-même...
je tiens à vous gagner gentiment vos vingt francs.

Si le but de Vernot était d'irriter Alfred afin, comme il me l'avait
dit, de lui faire perdre son sang-froid, il y réussit, car les sourcils
du Tombeur-des-Crânes se froncèrent à cette réponse dédaigneuse.

Toujours gouailleur, le brigadier avait continué:

--Puisque vous tombez les crânes, je fais mon crâne... Allons, vite,
choisissez votre arme, ou je croirai que vous n'avez jamais lutté
qu'avec des compères.

Alfred était devenu blême. C'était un imbécile de rager ainsi, car on
la lui offrait belle en lui laissant le choix de l'arme à laquelle il
devait se savoir le plus habile.

--Oh! oh! il renâcle, le fameux Tombeur! ricana tout haut Carambol du
milieu de la salle.

L'oeil furibond d'Alfred alla se poser sur celui qui venait de le
ridiculiser. Loin de s'effrayer, l'invalide reprit en goguenardant:

--Eh bien! quoi? Quand vous me ferez des yeux de bouledogue!... Mieux
vaudrait choisir.

--Oui qu'il choisisse! cria le public.

Et, vu que dans une foule il se trouve toujours des gens pour jeter de
l'huile sur le feu, ils beuglèrent:

--C'est une mystification!... il ne sait peut-être manier que la
seringue!... Qu'on rende l'argent!

--Je choisis le bâton, déclara enfin Alfred hors de lui.

--Eh! allez donc, don, don, en avant le rigodon! chantonna le brigadier
qui, pendant que le jeune homme disparaissait derrière un rideau, vint à
la table pour choisir son bâton.

Alfred reparut, plastronné sur la poitrine, plastronné sur les cuisses,
la tête et le visage protégés par une sorte de casque en treillis de
fer.

--A votre tour, dit-il en montrant le rideau à Vernot.

--Mon tour de quoi? demanda ce dernier avec une naïveté trop profonde
pour être sincère.

Puis, comme s'il comprenait tout à coup:

--Ah! d'aller me matelasser comme vous?

Après ces mots, il haussa les épaules.

--Bah! fit-il, à quoi bon? Pour ce que vous me toucherez!...

Sous le masque qui lui cachait la face, le Tombeur-des-Crânes devait
grincer des dents.

Affolé de fureur devant ce persiflage, il tomba en garde et attaqua sans
avoir fait le salut d'usage... Ah! c'est une justice à lui rendre, il y
allait de tout coeur. Certes, il maniait bien son outil! Mais il avait à
faire à forte partie.

Les bâtons volaient, claquaient que c'était une vraie bénédiction.

Tout à coup, Vernot fit un pas de retraite en disant:

--J'ai touché!

--Non! grinça Alfred.

--Ah! ah! lâcha Vernot d'un ton qui me parut quelque peu indigné.

Dix secondes après, une nouvelle retraite du brigadier qui répéta:

--J'ai touché!

--Non! redit le Tombeur-des-Crânes d'une voix étranglée par la fureur.

Et il se lança sur son adversaire qui le reçut dans la garde haute.

Un bien bel assaut, je vous le jure! Mais cette nouvelle reprise fut de
très courte durée.

Soudain nous entendîmes un bruit sec et nous vîmes le Tombeur-des-Crânes
chanceler sous la violence du coup.

C'était Vernot qui venait de lui briser son bâton, sur le haut du masque
protégeant le crâne.

--Tiens! mâtin! dit-il; tu ne pourras pas soutenir, cette fois, que je
ne t'ai pas touché!

Les airs bravaches du Tombeur-des-Crânes lui avaient, dès le début,
aliéné son public. Aussi le triomphant coup de bâton de Vernot, et
surtout la phrase dont il l'avait fait suivre, furent-ils accueillis
par une tempête de bravos et de bruyants rires qui, en même temps qu'ils
consacraient le triomphe du brigadier, étaient une sorte d'insulte pour
le vaincu.

Aussi, lorsque, suffoquant de furie, Alfred retira son masque, il était
plus blanc qu'un linge, et ses yeux luisaient comme des escarboucles et
ses dents grinçaient.

--Là! il ne me reste plus, à présent, qu'à empocher mes vingt francs
qui, j'aime à le croire, sont bel et bien gagnés, dit le brigadier,
en rabattant, tout placide, les poignets de ses manches qu'il avait
retroussées au début de l'assaut.

C'était une parfaite canaille que le sire Alfred, mais il était loin
d'être un imbécile. Il faut croire que la rage d'avoir été vaincu lui
retirait la jugeotte, car au lieu d'accepter sa défaite devant ce public
que, peut-être, il ne reverrait plus jamais, je l'entendis, à ma grande
surprise, répliquer aussitôt d'une voix sèche:

--Bel et bien gagnés! Cela vous plaît à dire.

--Hein!!! lança le brigadier en se redressant de toute sa hauteur à ces
mots, qui donnaient à suspecter sa loyauté.

Au lieu de lui répondre directement, Alfred se tourna vers la salle en
disant:

--Je le demande au public: Pouvais-je user de toute mon adresse et de ma
force envers un homme qui avait refusé de se plastronner?... Ah! c'est
rudement malin, ce que vous avez fait là! Un bon moyen pour se faire
épargner!... Parbleu! A moi aussi s'est offerte l'occasion de vous
administrer le coup de tête, mais il m'a répugné d'abattre mon bâton sur
un front sans masque... J'ai cru que vous comprendriez ma générosité.

Ah! si vous aviez vu le brigadier!

Il avait pâli peu à peu en écoutant ces paroles perfides. Ses lèvres
frémissaient d'indignation.

D'un pas lent, il vint se camper devant Alfred, et lui parlant sous le
nez:

--Oh! oh! fit-il d'un ton vibrant de colère contenue, il paraît que vous
êtes mauvais joueur, mon garçon!... Eh bien! séance tenante, je vous
offre votre revanche, soit au bâton, soit à tout autre joujou.

Avec un court rugissement de bête féroce qui sent sa proie à portée de
ses griffes, Alfred bondit vers la table où étaient déposées les armes.

Il y prit, ou plutôt, il me parut y prendre au hasard deux fleurets dans
le faisceau et en présenta un à Vernot en répondant:

--Alors, à ce joujou-ci.

--En garde!... Cette fois, ne m'épargne pas, gringalet! dit le brigadier
sitôt qu'il eut l'arme en main.

Et, toujours sans plastron ni masque, il attaqua sur-le-champ le
Tombeur-des-Crânes sans lui donner le temps de se déplastronner.

Je vous laisse à deviner si le public était ravi de ce supplément de
représentation qu'on lui offrait gratis.

Sacrebleu! le bel assaut! Quelle ardeur! Si je n'avais pas su que les
deux fleurets étaient mouchetés et garnis d'un tampon, j'aurais tremblé
d'avance pour le premier qui allait recevoir le coup de bouton.

Un instant, je crus que Vernot avait étrenné. Je le vis sursauter
brusquement et rompre d'un pas, mais ce devait être une feinte pour
mieux prendre son élan, car il fondit sur son adversaire avec une telle
force que, le bouton du fleuret venant se planter en plein milieu du
plastron d'Alfred, l'arme ploya si fort qu'elle se rompit.

--Es-tu content cette fois? demanda alors le brigadier au
Tombeur-des-Crânes.

Et, dédaignant de prendre les vingt francs qu'il avait pourtant gagnés
deux fois, il quitta l'estrade au milieu d'un tonnerre de bravos, suivi
par le regard d'Alfred qui n'avait pas soufflé mot.

Henriette, Carambol et moi, nous fûmes des premiers sortis de l'auberge.
A la porte nous attendait le brigadier qui, devinant nos félicitations,
nous dit d'une voix qui me parut être encore essoufflée par l'assaut:

--A demain les compliments! Vite, en route, les enfants! Je n'ai que
bien juste le temps d'endosser mon uniforme et de courir à mon poste de
cette nuit... Diable! Je ne voudrais pas rater Chauffard!

Je lui tendais la main pour prendre congé quand il me demanda:

--Est-ce que vous ne venez pas jusqu'à la maison... quand ce ne serait
que pour en rapporter votre fusil que vous y avez oublié ce matin?

--Tiens! c'est vrai! fis-je, profitant de cette occasion qui m'était
offerte de rester plus longtemps avec Henriette à laquelle j'offris le
bras.

Nous marchâmes bon pas, car nous étions précédés par le brigadier qui
accélérait sa marche en répétant:

--Vite! vite! Je n'ai que juste le temps!

Et, cela, il nous le disait de sa voix toujours courte d'haleine, avec
sa main appliquée sur le flanc, en homme à qui l'essoufflement donne un
point de côté.

A ce train, nous atteignîmes la maisonnette en cinq minutes.

--Henriette, offre un verre de bière à monsieur pendant que je vais
mettre mon uniforme, commanda le père en prenant l'escalier qui montait
à sa chambre.

Ce fut à peine si j'eus le temps de boire, car le brigadier redescendit
presque aussitôt, costumé et son fusil à la main.

Il embrassa Henriette en disant de sa voix toujours haletante:

--Dors bien, chérie! A demain!

Comme sa fille le regardait un peu inquiète de cette haleine qui n'avait
pas encore régularisé son souffle, il s'appuya à nouveau la main sur le
flanc et nous dit avec un sourire:

--J'ai fait un tel effort pour en finir promptement avec le drôle que
je m'en suis foulé la rate... J'en suis resté cornard comme un vieux
cheval.

Et, après avoir ponctué sa plaisanterie d'un bon gros rire, il se remit
à embrasser sa fille en répétant:

--A demain, mignonne, à demain!

J'avais repris mon fusil que j'avais passé en bandoulière et j'attendais
pour faire mes adieux au brigadier. Il vint à moi et me demanda:

--Est-ce que vous n'allez pas me faire un petit bout de conduite jusqu'à
mon poste?... C'est, tout au plus, à cent mètres d'ici.

Puis, en supposant que sa demande pouvait m'effrayer:

--Oh! ne craignez rien, ajouta-t-il; si Chauffard est pour passer au
carrefour de Roches, j'ai l'oreille fine, je vous congédierai à temps...
Je ne vous laisserai pas faire votre apprentissage de gabelou.

Et, à nouveau, il éclata de rire.

--Je vous suis, brigadier, répondis-je.

Il tendit la main à l'invalide en disant:

--Bonsoir, vieux Carambol! Veille à la porte bien fermée, camarade.

--Soyez tranquille, promit l'invalide.

Nous nous dirigeâmes vers la porte. Sur le seuil, le brigadier se
retourna, ouvrit les bras et dit à sa fille:

--Viens encore m'embrasser, mon enfant.

Ses bras se refermèrent sur Henriette accourue sous ses lèvres.

--Oh! comme tu m'embrasses fort ce soir! dit la jeune fille étonnée.

--C'est probablement que je suis encore tout nerveux de ma lutte avec le
saltimbanque, répondit-il.

Enfin nous nous mîmes en route.

Il arrive souvent qu'un homme, en un seul et prodigieux effort, dépense
une telle somme de forces qu'il en reste anéanti. Tel me parut être le
cas de Vernot dont le pas, d'habitude tant alerte, était devenu lourd et
traînant.

Son point de côté devait avoir atteint l'état aigu, car, bien qu'il
appuyât toujours sa main sur l'endroit douloureux, sa respiration
sifflait.

Nous atteignîmes un petit bois qui, en le contournant, nous cacha la
maisonnette. Elle venait de disparaître à nos yeux, quand, au milieu du
silence, retentit la voix d'Henriette qui lançait à Vernot ce dernier
adieu:

--A demain, petit père!

Le brigadier se raidit, fit un effort pour dompter le râle de sa
respiration, et répondit d'une voix qui, subitement, s'était faite gaie:

--A demain, bichette!

Grande fut ma surprise quand je le vis, pendant que sonnait son accent
joyeux, essuyer une larme de sa main qui tremblait et que, tout aussitôt
après, je l'entendis murmurer:

--Je ne la reverrai plus jamais... jamais... jamais, ma fille
bien-aimée!

Et, à mesure qu'il répétait son «jamais», sa voix s'éteignait plus
désespérée.

Tout à coup, il poussa un sourd cri de douleur en appuyant plus fort
sur son flanc. Il trébucha sur ses jambes et il allait tomber si je ne
l'eusse soutenu dans mes bras.

--Vous souffrez? Il faut retourner chez vous! m'écriai-je tout d'abord.

--Non, non, non! répéta-t-il avec énergie.

Puis de sa voix qui haletait:

--Savez-vous pourquoi je vous ai demandé de m'accompagner? C'est que
j'ai un service à vous demander.

--Lequel?

--Vous êtes jeune et fort... Portez-moi jusqu'à mon poste, au carrefour
des Roches... c'est tout près.

Il devina que j'allais protester contre cette étrange demande.

--Je vous en conjure! balbutia-t-il d'un ton si suppliant que j'en
perdis la raison, car, au lieu de persister dans mon idée de le ramener
à sa demeure, je le chargeai sur mes épaules et je pris le chemin du
carrefour des Roches.

--Merci! merci! merci! murmura sans cesse à mon oreille, pendant ce
trajet, sa voix reconnaissante.

J'arrivai au carrefour.

--Couchez-moi sur ce talus, me commanda-t-il.

Aussitôt que je l'eus étendu, il fit entendre un soupir de satisfaction
immense, puis prononça:

--Ouf! j'y suis enfin!

Tout bouleversé d'abord par mon indicible surprise, j'avais obéi à
Vernot. Un peu de sang-froid me revint et je m'écriai:

--Mais d'où vient ce mal subit? Qu'avez-vous donc?

--Ce que j'ai? souffla-t-il; j'ai que je suis un homme fichu!... j'ai
que le Tombeur-des-Crânes m'a administré là, dans le flanc, un mauvais
coup dont je serai mort dans une heure.

La stupeur qui me rendit muet permit au brigadier de continuer:

--Pendant que je maniais un fleuret bien boutonné, celui du saltimbanque
était démoucheté...

Il s'arrêta pour rire faiblement, puis, il ajouta:

--Et je suis certain que le sacripant savait quelle arme il avait
en main... Dans sa colère d'avoir été vaincu au bâton, il m'a tout
gentiment assassiné.

--Et vous n'avez rien dit en vous sentant blessé?

--Baste! à quoi bon?

--Mais à faire arrêter le misérable!

--Ah! voilà qui m'aurait fait une belle jambe!

Tout épouvanté, je regardais avec stupéfaction cet homme si calme à
l'approche de la mort.

--Quand j'ai reçu l'atout, continua-t-il, j'ai compris que mon affaire
était dans le sac. Alors je me suis dit: Profitons-en!

--Profitons-en! répétai-je sans comprendre.

--Le plus difficile était pour moi que personne ne se doutât que j'étais
ratiboisé.

Encore une fois il se mit à rire.

--Hein! fit-il, avouez que vous, Henriette et Carambol, je vous ai
bien mis dedans avec l'histoire que je m'étais foulé la rate... Tout en
plaisantant, j'avais une rude peur, allez, dans ce moment-là... J'avais
le trac de ne pouvoir pas jouer ma comédie jusqu'au bout... Eh! eh! il
s'en est fallu de peu que je manque mon but. Sans vous, je n'aurais pu
arriver à venir mourir ici.

Il s'interrompit subitement, se souleva du sol sur ses poignets et
sembla écouter.

--N'avez-vous rien entendu? me demanda-t-il.

--Non, rien.

--La mort, qui vient, me fait sans doute tinter les oreilles... j'avais
cru entendre un cri de détresse.

De tout ce que venait de me dire Vernot, une phrase surtout était restée
dans mon cerveau éperdu. Que signifiait ce «Profitons-en» qu'il s'était
dit en se sentant blessé mortellement? Pourquoi avait-il joué cette
comédie sinistre de tromper sa fille?

J'en étais là de mes réflexions quand, à mon tour, je dressai l'oreille.

Un cri d'appel, affaibli par la distance, avait encore troublé le
silence de la nuit.

Était-ce que le sens de l'ouïe venait de s'émousser chez le mourant,
mais il ne fit pas attention à ce second cri.

Agenouillé près du malheureux, étendu sur le sol, je l'entendis qui
murmurait. Sa voix s'éteignait. Elle ne laissait plus arriver ses
paroles jusqu'à moi. Je me penchai vers lui pour l'écouter.

Le brigadier se parlait.

--Oui, soufflait-il, quand le gueusard m'a troué la peau, pas si bête
que de dire la vérité! Chacun se serait empressé autour de moi. Un
cortège de gens m'aurait porté sur mon lit où je serais mort une heure
après au vu et au su de tout le monde qui, le lendemain, se serait dit:
«Il a gobé cela dans son assaut»... et ma fille n'aurait rien eu après
moi.

Sa voix me sembla gaie quand, après une petite pause, il continua:

--Perdu pour perdu, c'était bien le vrai plan que ma mort profitât
à Henriette. Voilà pourquoi je n'ai soufflé mot... Demain, quand on
trouvera mon cadavre étendu ici, à mon poste, on mettra cela au compte
de Chauffard... Et, alors, la fille du brigadier Vernot, qu'on croira
mort au service, aura droit à la pension... Eh! allez donc! le tour sera
joué!

Inutile de vous dire que ces paroles venaient de m'expliquer le
«profitons-en» qui m'avait tant frappé quand il m'avait révélé sa
blessure.

Je le vis rassembler ses forces pour se mettre debout.

--Jeune homme, dit-il, aidez-moi à me relever et à m'appuyer sur cette
roche.

Tout en le soulevant, je fis une nouvelle tentative:

--Peut-être, monsieur Vernot, vous abusez-vous sur la gravité de votre
blessure... Des soins peuvent encore vous sauver. Laissez-moi vous
porter jusqu'à votre maison.

--Pas de ça! pas de ça! dit-il vivement. Vous gâteriez tout! Vous me
proposez de lâcher la partie quand j'ai gagné en main... Oui, et mon
gain sera une pension pour ma fille. Puisque je vous répète que je suis
un homme fichu, archi-fichu, autant que j'en tire avantage.

Quand, remis sur ses jambes, il se fut adossé à la roche:

--A présent, reprit-il, écoutez-moi... Et pas de sensiblerie bête!!!...
Vous allez me quitter.

--Y pensez-vous! m'écriai-je.

--Pas de sensiblerie bête! répéta-t-il.

Sans me donner le temps d'une nouvelle protestation, il continua:

--Vous avez votre fusil chargé, n'est-ce pas?

--Des deux coups.

--Bon! Vous allez donc détaler au pas de course, et, tout en fuyant,
vous ferez feu de vos deux coups. Mes hommes, qui sont postés à cinq
cents mètres d'ici, croiront que je suis aux prises avec Chauffard.

--Alors ils accourront à vous?

--Du tout! du tout! Ne vous souvient-il plus que je leur ait fait dire
par Epin qu'ils doivent rester à leur poste et attendre que je les
rejoigne?

Dans sa voix qui haletait, je crus pouvoir surprendre un accent de
satisfaction quand il ajouta:

--Quelle chance tout de même que je leur aie donné cette consigne-là!...
Ils ne viendront pas me déranger.

--Et puis? demandai-je après avoir un peu attendu.

--Et puis, c'est tout, dit-il.

Il se reprit aussitôt:

--Ah si! j'ai encore une chose à vous demander.

--Parlez.

--C'est, lorsque vous serez parti, de ne pas revenir sur vos pas... quoi
que vous entendiez... Est-ce convenu?...

Comme j'hésitais à répondre, il répéta:

--Vous savez? pas de sensiblerie bête!... Dites oui, je vous en supplie!

--C'est convenu! promis-je.

--Maintenant, ramassez mon fusil sur l'herbe et mettez-le-moi en main.

Quand j'eus obéi, il reprit d'une voix qui se hâtait:

--Dans dix minutes, le sang m'aura étouffé... Partez vite!... Que vos
deux coups de feu soient tirés dans les vingt premiers mètres de votre
fuite, là, tout près de moi.

Il s'arrêta, semblant chercher s'il oubliait quelque recommandation
dernière. Puis il me tendit la main et quand il eut saisi la mienne:

--Il ne me reste plus qu'un serment à vous réclamer... C'est un père qui
vous implore.

--Quel serment? demandai-je, comprenant que je ne devais rien refuser à
un mourant.

--Jurez-moi que d'aujourd'hui à un an, vous ne direz rien ni à ma fille
ni à personne de ce que vous avez appris et vu ce soir et que vous
laisserez Henriette croire à ma mort telle que la rapporteront les
événements.

--Je le jure!

Comme il l'avait dit, le sang commençait à l'étouffer. Ce fut avec
effort que, tout en me serrant la main, il put parvenir à prononcer ces
deux mots:

--Adieu!... Partez!

Pouvais-je hésiter, maintenant que j'avais tout compris? Non, n'est-ce
pas? Je pris donc ma course et, comme il m'avait été prescrit, avant
même d'être sorti du carrefour des Roches, je tirai les deux coups de
mon fusil.

Je n'avais pas franchi cinquante mètres que, derrière moi, retentit une
détonation.

Un instant, je restai cloué sur le sol par une douloureuse émotion. Mais
j'avais promis de ne pas revenir sur mes pas. Je repris mon élan dans
la direction de la maisonnette du brigadier qui, bientôt, au tournant du
bois dont je vous ai parlé, m'apparut avec une de ses fenêtres éclairée.
Une autre lumière, dans la salle d'en bas, me laissait apercevoir la
porte du logis toute béante.

Qui donc veillait dans cette demeure dont, à notre départ, les deux
habitants allaient se mettre au lit aussitôt la porte refermée derrière
Vernot et moi?

Immédiatement me revinrent au souvenir les deux cris de détresse que
j'avais entendus du carrefour des Roches et j'eus le pressentiment d'un
immense malheur.

J'activai ma course, l'oeil fixé sur cette double lueur de la maison.

Tout à coup un obstacle étendu sur la route se rencontra sous mes pas et
je roulai sur la chaussée. La nuit n'était pas si obscure qu'il me fût
impossible de me rendre compte, dès que je fus relevé, de la cause de ma
chute.

C'était le corps d'un homme.

Et quand je m'en fus approché, j'entendis une voix, que je reconnus
pour celle de Carambol, qui me dit, faible et saccadée par un hoquet
d'agonie:

--C'est vous, brigadier? Courez vite!... Henriette!... Le pendard m'a
logé son couteau dans la poitrine... Courez! courez!... Ne vous occupez
pas de moi... J'ai mon compte!... Pensez quelquefois à votre vieux
Carambol... Oh! oui, j'ai mon compte!... Adieu, brigad...

Le mot ne fut pas achevé et, sous ma main, qui cherchait à découvrir la
poitrine de l'invalide, je sentis le corps se raidir dans une dernière
convulsion.

Il n'y avait pas à m'attarder près du cadavre. Je me redressai en une
seconde et je repris ma course vers la maison où les dernières paroles
de Carambol m'avaient annoncé Henriette exposée à un danger.

Qui donc avait frappé l'invalide à mort? De quel «pendard» avait-il
voulu parler? N'était-ce pas le terrible contrebandier Chauffard qui,
pendant que Vernot l'attendait à l'affût, avait piqué droit sur la
maison du brigadier pour se venger, sur les siens, de l'ennemi acharné
qui ne lui laissait pas de trêve.

J'accusais Chauffard à tort. Car, lorsque je n'étais plus qu'à dix
mètres de la maison, la silhouette d'un homme qui sortait du logis
s'encadra en ombre dans la baie lumineuse de la porte grande ouverte.

Rien qu'aux contours de cette silhouette, je reconnus le misérable.

C'était le Tombeur-des-Crânes!

D'un bond, je franchis la moitié de la distance qui nous séparait pour
lui couper la retraite et, oubliant que mon fusil était déchargé, je
l'ajustai.

Pas un mot ne fut dit entre nous, Alfred avait compris que j'allais
le tuer comme un chien. Mon arme était à peine en joue, qu'il s'était
brusquement baissé, une main en terre, tout ramassé pour s'élancer sur
moi aussitôt le coup parti.

Le craquement de la batterie de mon fusil me rappela que j'étais
désarmé. Ce bruit avait été aussi entendu par Alfred. En un saut, il fut
sur moi, le couteau au poing. Mon fusil, que je pris des deux mains et
que j'opposai en travers à son élan ne lui permit pas de m'atteindre en
plein corps... Une de mes mains fut traversée par le couteau. Il recula
d'un pas pour s'élancer à nouveau, temps dont je me servis pour saisir
mon fusil par le canon: il était devenu une massue. Maintenant, j'étais
d'attaque.

Rien qu'à me voir brandir mon arme ainsi transformée, le
Tombeur-des-Crânes devina, comme on dit, que j'étais du bâtiment, et
qu'avec son seul couteau pour arriver à la parade, il allait se faire
assommer.

Il s'effaça d'un saut de côté et disparut dans les taillis qui bordaient
la route.

Mon plus pressé n'était pas de le poursuivre. Je m'élançai dans la
maisonnette dont, par prudence, je refermai la porte derrière moi.

                              * * * * *

La Godaille avait arrêté subitement son récit.

--Eh bien, monsieur Frédéric? dit vivement Gontran dont la curiosité
tendue s'accommodait peu de cette brusque interruption.

Frédéric Bazart se mit à rire.

--Je crois que c'est le vrai moment, monsieur Lambert, de vous dire: «La
route est belle!» débita-t-il.

Gontran le regarda sans comprendre.

--Oui, «la route est belle... On ne verse pas,» appuya la Godaille
expliquant sa plaisanterie. Je vous avouerai que, depuis que je parle,
mon gosier à eu le temps de se dessécher. Or, si on versait un peu... de
n'importe quoi... un grog, par exemple...

--Ah! mille pardons! fit Gontran qui alla chercher dans le buffet tout
ce qui était nécessaire à la confection d'un grog.

Et, quand il se fut désaltéré, La Godaille continua:

                              * * * * *

--Ce serait fièrement mentir, si je vous disais qu'après tous ces
tragiques événements, le sommeil, quand je fus étendu dans mon lit, vint
aussitôt me trouver. Je me tournai et retournai de longues heures durant
sur ma couche avant de m'endormir. Encore mon repos ne fut pas de longue
durée. Je fus réveillé par le vacarme des voix des habitants, qui, les
uns interrogeant, les autres répondant, se tenaient rassemblés devant la
porte de l'auberge de Trudent.

Il était question des événements de la nuit qu'on connaissait par les
douaniers.

En un clin d'oeil, je fus habillé. Je descendis me mêler aux villageois.
Dans le groupe où je me glissai, une commère était en train de dire:

--Cette fois, le pauvre brigadier Vernot a perdu la partie. On ne
peut pas avoir toujours le bon bout. Hier, il a triomphé du
Tombeur-des-Crânes; aujourd'hui c'est Chauffard qui lui a fait son
affaire... Et malheureusement, pour cette partie-là, le brigadier
ne peut pas demander sa revanche, comme il en a accordé une au
Tombeur-des-Crânes.

--Ah! à propos du Tombeur-des-Crânes, interrompit le facteur rural, il
faut croire qu'il aura eu peur d'être blagué dans le village pour sa
double défaite, car ce matin, à la pointe du jour, lui et les autres de
la troupe ont décampé... Ils en avaient le droit, du reste, car ils ont
payé Trudent rubis sur l'ongle.

--Mais qu'est-il donc arrivé au brigadier? demandai-je à mon voisin.

--Comment! vous ne savez pas le malheur de cette nuit?

--Je quitte mon lit à l'instant.

--M. Vernot a été tué par le contrebandier Chauffard... et à bout
portant, il faut le croire... car le cadavre avait au flanc une horrible
plaie d'arme à feu.

Je compris que le brigadier, en se lâchant son coup de fusil dans le
corps, avait appuyé le canon de son arme sur la piqûre du fleuret.
Les ravages de la balle avaient dû dénaturer la trace de la blessure
précédente.

Il était arrivé à son but, ce pauvre Vernot! car la commère, qui était
la femme d'un douanier, ce qui lui permettait de conter par le menu,
continua:

--Le brigadier a certainement reçu son atout dès le début, car mon
homme, qui était à son poste, m'a dit n'avoir entendu que trois coups
de fusil. Ça n'a pas été long, vous voyez? Mon homme et ses camarades
seraient bien venus à son secours, mais, par malheur, le brigadier leur
avait précisément donné la consigne de ne pas quitter leur affût.

Il y avait, parmi les péroreurs, un moraliste qui lâcha cette vérité
incontestable:

--Mieux vaut mourir à son poste pour le devoir, comme le brigadier, que
sur l'échafaud comme, tôt ou tard, nous verrons trépasser Chauffard...
On laisse ainsi un nom honorable à sa fille...

--Un nom honorable et une pension de l'Etat, appuya la commère.

Si épouvantable que soit un malheur qui vous frappe, la jalousie
trouvera toujours à mordre.

--C'est pourtant vrai que, ce matin, la fille Vernot s'est réveillée
rentière, dit une voix hargneuse.

A quoi la commère, pleine de compassion, répondit:

--Pour le moment, elle ne pense guère à la pension, la pauvrette! Elle
est à peu près folle de désespoir. Dame! la voilà seule au monde, à
cette heure! Personne pour la protéger... pas même le vieux Carambol,
qu'on a retrouvé mort d'un coup de couteau à quelque distance de la
maison.

Un assistant curieux posa cette question:

--Comment Carambol a-t-il été se faire tuer là où il n'avait que faire?

A quoi la femme du douanier répondit:

--A ce que m'a conté mon mari, le capitaine de douane qui est venu, ce
matin, faire l'enquête, a, tout de suite, deviné ce qui s'est passé. En
entendant les trois coups de feu, l'invalide a compris qu'on attaquait
le brigadier et a voulu courir au secours de son bienfaiteur... La
preuve en est dans le fusil tout chargé qu'on a ramassé près de son
cadavre... Une jambe de bois n'empêche pas de viser juste, pas vrai?
Et, à ce jeu-là, Carambol était un malin... Donc il est parti pour le
carrefour des Roches, afin de...

--Oui, il est parti, mais en abandonnant la jeune fille confiée à sa
garde, interrompit l'auditeur hargneux.

--Il avait pris d'abord la précaution de bien clore la maison, car, ce
matin, l'enquête a trouvé la porte fermée à double tour et elle n'a
pu être ouverte qu'après que la clé eût été trouvée dans une poche du
défunt invalide.

Seul de tout mon groupe je savais la vérité; mais je me gardai bien de
rien démentir de tous ces commentaires sur les événements de la nuit.
Bien au contraire, j'appuyai en disant:

--A coup sûr, le capitaine de douane a deviné juste. Avant d'avoir pu
faire usage de son arme, Carambol, en courant au secours de Vernot, aura
été surpris par la bande de Chauffard. Ces gredins, qui venaient de tuer
le brigadier, n'ont pas voulu donner l'éveil par de nouveaux coups de
feu et ils l'ont tué d'un coup de couteau.

--Oui, la chose a dû se passer de la sorte, se répétèrent les péroreurs
en se séparant.

Bientôt tout ce que je viens de vous dire passa à l'état de vérité dans
le pays.

Pas l'ombre d'un soupçon ne plana sur Alfred. Nul, dans le village,
ne se douta que ce chenapan était le véritable assassin de Vernot. Les
rares fois qu'on parla du saltimbanque, ce fut pour en rire en disant:

--N'empêche qu'il s'était fait tomber par le pauvre Vernot, ce fameux
Tombeur-des-Crânes.

Et on échangeait des plaisanteries sur le coup de bâton vigoureux dont
le brigadier lui avait caressé l'occiput, mais, je le répète, sans
que jamais un mot mêlât le saltimbanque au drame qui s'était passé.
Le départ précipité de la troupe, qui avait d'abord annoncé devoir
séjourner plusieurs jours à Montrel, trouvait même une explication des
plus simples. Le Tombeur-des-Crânes avait fui par peur d'être tourné en
ridicule.

Puis le temps s'écoula.

Six semaines plus tard, Henriette obtint la pension et la voix publique
trouva que ce n'était que juste.

Un seul homme, après moi, aurait pu démentir la fable adoptée sur la
mort du brigadier, c'était Chauffard.

Mais, trois jours après le trépas de Vernot, le terrible contrebandier,
dans une rencontre avec la douane, se fit tuer net d'un coup de
carabine... ce qui lui évita de monter sur l'échafaud.

Comme l'avait annoncé le médecin, mon oncle se rétablit.

Son premier soin fut de faire repasser en Belgique la meute dont j'avais
pris soin tant qu'il n'avait pu se retrouver sur pied.

La leçon, au lieu de lui profiter, ne le fit pas renoncer à la
contrebande. Un mois plus tard, les habitants de Montrel furent très
surpris de voir, au grand matin, une trentaine de chiens, tous avec un
collier rempli de dentelles, rôder autour de la maison du Père aux Écus.

Après avoir franchi la frontière, que la mort de Vernot laissait un
peu moins bien surveillée, les chiens étaient accourus au chenil où ils
allaient être si bien fêtés.

Par malheur, ils en avaient trouvé fermée l'entrée secrète. Si mon oncle
n'avait pas été là pour leur ouvrir, c'était que, deux heures avant
l'arrivée de la meute, et sans qu'il eût le temps d'appeler au secours,
il avait été tué par une seconde attaque d'apoplexie.

Il faut supposer que les habitants de Montrel étaient tous un peu
contrebandiers, car, de toute cette dentelle, que les chiens errants
promenèrent dans le village, pas un fifrelin ne tomba dans les mains des
douaniers.

Pendant le mois écoulé entre la mort du brigadier et celle du Père aux
Écus, j'allai vingt fois rendre visite à Henriette pour laquelle je
m'étais pris d'une affection de frère.

Quand ma mère, à qui j'avais appris le décès de mon oncle, m'enjoignit
par lettre de revenir à Lille, j'allai faire mes adieux à la fille du
brigadier. Je la trouvai en train de boucler ses malles. Le matin même,
elle avait traité avec un acquéreur de sa maison. Vingt-quatre heures
après mon départ, elle devait quitter le pays pour venir retrouver, à
Paris, une soeur de sa mère.

Notre séparation fut des plus tristes. Malgré l'engagement réciproque
que nous avions pris de nous écrire, je perdis toute nouvelle
d'Henriette. Les deux ou trois lettres qu'elle m'écrivit,--c'est elle
qui me l'a appris tout à l'heure quand la visite de M. Cabillaud, vous
redemandant son fils, nous tenait prisonniers dans la cuisine,--ces
lettres, dis-je, ne me parvinrent pas, par cette raison que ma mère,
chez qui elles m'étaient adressées, les ouvrit et les lut. Croyant à
une amourette qu'il était bon d'étouffer, elle jugea utile de ne pas
souffler mot de ces lettres. De là vient donc que, depuis mon départ de
Montrel, c'est, aujourd'hui, chez vous, pour la première fois après deux
ans écoulés, que je me suis retrouvé en présence d'Henriette.

Oui, deux ans déjà! et je crois qu'il y a tout au plus deux mois que
j'ai quitté Montrel. Il me semble encore voir et entendre Trudent,
lorsque j'entrai dans son auberge pour lui faire mes adieux.

Il était cramoisi de fureur.

--Vous connaissiez mon valet, cet Auvergnat ivrogne? me demanda-t-il à
brûle-pourpoint.

--Oui, le nommé Craquefer qui servait du vinaigre pour du vin à vos
clients... Eh bien?

--Eh bien! j'ai flanqué à la porte cet exécrable pochard... Savez-vous
ce qu'il m'avait encore fait?

--Non. Contez.

--Depuis quinze jours, mes pratiques me répétaient: «C'est drôle,
Trudent, comme votre vin empoisonne!» Je le flairai. C'était la vérité.
Les bouteilles se succédaient et toujours la même puanteur! C'était
d'autant plus étonnant que le vin que je garde pour ma propre
consommation n'avait aucune odeur, et pourtant, même marchand, même
année, pas même tonneau cependant. Ça m'intriguait ferme.

--Je le croîs.

--Si bien qu'à force de chercher, je finis par me dire: Si le vin que je
bois ne sent rien, tandis que celui de mon public sent mauvais, cela
ne peut provenir que de l'eau que je mets dans le tonneau destiné aux
clients.

--Bien raisonné! dis-je d'un ton calme qui ne pouvait effaroucher
Trudent sur l'aveu que sa colère contre l'Auverpin Craquefer avait
laissé échapper.

--Or, continua-t-il, comme je coupe mon vin avec l'eau de mon puits, je
la goûtai... Depuis mon baptême, c'était la première fois que je buvais
de l'eau. Vous comprenez que, pour ce liquide, je n'avais pas le palais
blasé.

--Le goût devait donc vous arriver dans toute sa saveur... Et quel a été
ce goût?

--Une infection!!!

--Alors?

--Alors j'ai pensé à curer mon puits.

La-dessus Trudent se croisa les bras, agita sa tête et repartit d'une
voix indignée:

--Devinez ce que j'ai trouvé dans mon puits?

--Je ne suis pas grand devineur. Dites-le-moi.

Rien ne saurait rendre l'organe furibond avec lequel l'aubergiste
exaspéré me hurla:

--Un chien crevé!!!... Il devait être là dedans depuis un grand mois au
moins.

--Et vous accusez le charabia de vous avoir joué ce tour?

--Qui donc alors, si ce n'est ce sac à vin dont l'ivrognerie n'en était
plus à compter ses exploits?... Il a eu beau nier, soutenir qu'il était
«innochent», ouste! je l'ai envoyé porter son «innochenche» ailleurs.

Du moment que l'Auvergnat était parti, je n'avais pas à plaider pour
lui. Quand j'eus quitté l'aubergiste, il me sembla entendre encore
retentir à mes oreilles la voix de la Belle-Flamande disant à son fils:
«Alfred, viens donc faire entendre raison à cette folle de Cydalise!»
Invitation d'où il était résulté pour la Fille du Soleil une danse des
mieux réussies. C'était donc la grande rousse qui, pour se venger comme
elle l'avait promis, après avoir pris à Alfred la clé du cadenas de la
caisse, avait jeté dans le puits l'animal que le Tombeur-des-Crânes,
le bec tout enfariné, avait été sur le point d'échanger contre les dix
mille francs offerts par le Père aux écus.

                              * * * * *

Sur ces derniers mots, la Godaille but ce qui restait de son grog et, en
reposant son verre sur la table, ajouta:

--Et quand j'aurai ajouté que deux mois après mon retour à Lille, ma
mère, toujours pour me dépayser, m'expédia à Paris, chez mon autre
oncle, l'entrepreneur Bazart, l'associé de la maison Camuflet et Bazart,
dont je suis l'héritier... après avoir été accusé d'être son assassin,
je vous aurai dit toute l'histoire de ma vie.

--Non, non! fit vivement Gontran.

--Pourquoi ce non?

--Parce que vous ne m'avez pas tout dit.

--Qu'ai-je donc oublié? demanda La Godaille en jouant la surprise.

--Vous avez omis justement de me renseigner sur le point qui m'intéresse
le plus.

--Bah! quel point?

--Ce qui vous arriva quand, après avoir lutté avec le Tombeur-des-Crânes
qui vous avait blessé à la main, vous entrâtes dans la maison de Vernot.

--Euh! euh! fit la Godaille avec hésitation, tenez-vous beaucoup à le
savoir?

Gontran comprit la délicatesse du sentiment qui rendait Frédéric Bazart
muet sur le point en question. Aussi, pour faire taire ce scrupule, il
s'empressa de dire:

--Je dois vous apprendre que, par Henriette elle-même, je sais ce qui
arriva.

--Eh bien, alors? fit La Godaille résistant toujours.

--Seulement je ne connais que le fait principal. Pour éviter à celle
que j'aime un récit trop pénible, je n'ai jamais voulu lui demander des
détails...

--Détails qu'elle ne connaît pas tous... car, aujourd'hui encore, elle
ignore que ce n'est pas Chauffard qui a tué son père et Carambol...
J'avais juré au brigadier de laisser Henriette croire à sa mort telle
que les événements la présenteraient... J'ai tenu mon serment.

Gontran revint donc à l'assaut:

--Ce sont ces détails, que je n'ai pas voulu entendre d'Henriette, que
je suis curieux d'apprendre par vous.

--Soit donc! dit La Godaille consentant enfin.

                              * * * * *

Et, tout aussitôt, reprenant son histoire à l'endroit voulu:

--Dès que le Tombeur-des-Crânes eut disparu, je pénétrai dans la
maisonnette dont, je vous l'ai dit, je refermai la porte derrière moi.
Elle était bien petite, cette demeure du brigadier! Une seule salle en
occupait tout le rez-de-chaussée. A l'étage au-dessus, deux chambres...
l'une occupée par Henriette... l'autre, un peu plus grande, où couchait
le père. Chaque soir, Carambol dressait son lit au rez-de-chaussée.

Quand j'entrai dans la salle d'en bas, éclairée par une lumière posée
sur la table, le premier objet qui frappa mon regard fut le lit de
l'invalide, simple lit de sangles qui ne supportait qu'un seul matelas.

Les couvertures et draps posés sur une chaise témoignaient que Carambol
n'avait pas encore achevé de préparer sa couche quand s'était produite
la cause qui avait fait au malheureux quitter le logis.

Dans l'émotion épouvantée qui me secouait à mon entrée en la maison,
deux détails qui, tout de suite, m'auraient appris l'horrible vérité,
échappèrent à mon attention.

Je fus surtout terrifié par le silence sinistre qui régnait en ce logis
d'où venait de sortir le Tombeur-des-Crânes.

--Henriette! appelai-je d'une voix que la peur étranglait dans ma gorge.

On ne répondit pas à mon appel.

Alors je pris la lumière sur la table et je m'engageai sur l'escalier.
A moitié de ma montée, je m'arrêtai, hésitant à poursuivre. Peut-être la
jeune fille croyait-elle au retour du misérable Alfred.

--Henriette! répétai-je pour la rassurer, c'est moi, La Godaille.

Toujours même silence.

Alors j'achevai de monter l'escalier qui m'amena à un petit palier sur
lequel s'ouvraient deux portes. J'en poussai une qui céda sous sa main.

C'était la chambre du brigadier.

Sur le lit était étalé le costume de chasse que portait Vernot, il y
avait à peine une heure, dans son assaut avec Alfred, et qu'il avait
retiré pour endosser l'uniforme avant de se rendre à son poste.

Je quittai vite cette chambre où ne devait plus revenir le brave soldat
et je frappai à l'autre porte du palier.

Personne ne répondit.

Devant ce silence effrayant, je n'hésitai plus à entrer dans la chambre
de la jeune fille.

Henriette, non plus vêtue qu'une femme surprise en son lit, était
étendue évanouie sur sa couche en désordre.

En une seconde, je devinai tout! Le misérable Tombeur-des-Crânes, usant
de la violence, l'avait rendue victime du dernier outrage.

J'eus peur que la jeune fille, en reprenant ses sens qui lui
ramèneraient le souvenir de son infortune, me trouvât devant elle.
Pour lui éviter de rougir en ma présence, je quittai précipitamment la
chambre et je redescendis en bas.

Pourquoi le Tombeur-des-Crânes était-il revenu rôder autour de la
maison? Comment avait-il su attirer sur la route le malheureux Carambol,
qui avait dû sortir de confiance, sans prendre son fusil que je voyais
sur la table, près de la lumière?

J'étais là, immobile, cherchant à reconstituer le drame, quand, là-haut,
la voix affaiblie de la jeune fille, revenue à elle, se fit entendre.

--Carambol! appelait-elle.

Un frisson me courut sur le corps. Elle ignorait donc le sort de
son vieil ami? Allais-je avoir à le lui apprendre? A tout hasard, je
répondis:

--Carambol n'est pas encore de retour, mademoiselle Henriette... Il m'a
envoyé pour garder la maison quand, tout à l'heure, je l'ai rencontré en
revenant, après avoir accompagné votre père... Voulez-vous que je monte?

Ignorant que, pendant son évanouissement, j'avais pénétré chez elle, la
jeune fille, pour me cacher le désordre de sa chambre qui était résulté
de la lutte, me répondit vivement:

--Non, ne montez pas. Je vous rejoins.

Et, tout aussitôt, je la vis apparaître, vêtue d'un peignoir, descendant
l'escalier.

Si grand effort qu'elle fît pour me dissimuler son accablement, elle
tremblait la fièvre, son pas chancelait. Elle s'approcha de la table
près de laquelle se trouvait un escabeau. Elle se laissa tomber sur ce
siège en me demandant:

--Quand vous l'avez rencontré, Carambol avait-il découvert de qui
venaient ces deux cris de souffrance qui ont retenti aux environs?

A ces mots, je me souvins des deux gémissements que le brigadier et moi
nous avions aussi entendus. Je cherchais une réponse à cette question
inattendue, quand Henriette me prit brusquement la main en s'écriant:

--Du sang! Vous êtes blessé!

Ma foi! je l'avais oublié, ce coup de couteau du Tombeur-des-Crânes! En
me le rappelant, Henriette réveilla soudainement ma fureur contre cet
homme et, sans réfléchir, je m'écriai:

--Oh! je le rattraperai, ce scélérat que je n'ai pu assommer à sa sortie
de cette maison!

J'aurais bien voulu ravaler mes paroles, mais il était trop tard:
Henriette s'était redressée, rouge de la pensée de son déshonneur,
attachant sur moi son regard désolé. D'une voix frémissante, elle me dit
lentement:

--Si vous avez vu sortir cet homme d'ici, alors vous savez tout.

Le courage me manqua pour répondre. J'attirai sous mes lèvres le front
d'Henriette et j'y déposai un baiser de frère. Au fond, c'était, à mon
insu, une réponse que comprit la jeune fille, car, sa fermeté factice
l'abandonnant, elle éclata en sanglots qui lui permirent à peine de
balbutier:

--Perdue! perdue!

Je profitai de l'égarement de son désespoir pour lui arracher peu à peu
le récit de ce qui s'était passé.

Les confidences de la jeune fille, jointes à tout ce que je savais de ce
qui avait précédé, me permirent alors de reconstituer le drame. Voici,
selon moi, les faits tels qu'ils devaient avoir eu lieu.

Soit pour reprendre ce chien perdu dont il lui était offert dix mille
francs et qu'il soupçonnait toujours le brigadier de lui avoir enlevé;
soit que, certain d'avoir touché en plein corps, il voulût savoir ce
qu'il allait advenir de celui qu'il avait traîtreusement blessé, le
Tombeur-des-Crânes, affolé par une haine furieuse, encore attisée par
sa double défaite devant le public, était accouru, derrière nous, à la
demeure de Vernot.

Peut-être qu'en voyant le brigadier partir pour aller à son poste il
l'eût assassiné si je n'eusse été là, faisant la conduite à Vernot.
Alors la haine avait fait place à la cupidité. Dix mille francs à palper
étaient une jolie fiche de consolation. Il avait donc pensé à reprendre
son chien dans cette maisonnette qui n'était plus gardée que par une
jeune fille et un invalide.

Trop prudent pour s'exposer à un coup de fusil comme celui dont il
avait été salué quand il était venu, la nuit précédente, rôder autour du
logis, il avait usé de ruse.

Carambol, après avoir soigneusement fermé porte et volets, comme le lui
avait recommandé le brigadier au départ, était en train de préparer son
lit dans la salle d'en bas quand, à vingt mètres de la maison, dans les
taillis, s'était élevé un long et désespéré cri d'appel.

Tout aussitôt, de sa chambre où elle se déshabillait, Henriette avait
demandé:

--As-tu entendu, Carambol?

L'invalide était un vieux renard au fait de bien des tours.

Dans sa carrière de douanier, il en avait tant et tant vu de grises,
qu'il eût rendu des points à saint Thomas.

--Connu! connu! ricana-t-il. Ne faites pas attention, ma petite
Henriette. Si Chauffard bat la campagne, c'est une frime pour attirer la
brigade par ici pendant qu'il fera sa trouée dans la direction du pavé
Lassaut. Connu! vous dis-je, archi-connu! J'y ai été pris dans le temps.

Il riait encore quand était parti le second appel, tant douloureux, que
la jeune fille émue avait repris:

--Mais si ce n'était pas une ruse?

Et, en pensant à moi:

--Qui sait si ce n'est pas M. La Godaille auquel il sera arrivé un
accident en revenant d'accompagner mon père?

Il m'avait pris à la bonne, le brave invalide. A mon nom, il fut
ébranlé.

--Ce serait tout de même bien possible, avoua-t-il.

Mais regimbant au souvenir de la consigne donnée par Vernot de bien
veiller sur sa fille:

--Je ne peux pas, pourtant, vous laisser seule, répliqua-t-il.

--Oh! c'est si près de la maison! Dix secondes te suffiront pour aller
et venir.

--Euh! euh! dix secondes! pas avec ma guibolle de bois, objecta
l'invalide dont la voix qui fléchissait indiqua à Henriette qu'il
fallait insister.

--Songe donc un peu! Si c'était M. la Godaille? appuya-t-elle.

--Allons! on y va! lâcha Carambol.

Comme l'avait dit Henriette, c'était tout près de la maison... si près
même que, par malheur, Carambol, croyant n'avoir pas à perdre la porte
de vue, négligea de la fermer. Il partit, laissant la lumière qui
brûlait sur la table.

J'en suis certain, le Tombeur-des-Crânes ne pensait pas à l'assassiner.
Il voulait le mettre dans l'impossibilité de regagner la maison. La
preuve en est dans un détail qui échappa le lendemain à l'enquête, quand
on releva le cadavre.

La jambe de bois était brisée!

On attribua cette rupture à la chute de l'invalide mortellement blessé.

Pour moi, il dut en être autrement. Je parierais que le
Tombeur-des-Crânes, accroupi dans un fossé de la route, sur le passage
de Carambol, bien au niveau du sol, a brisé la jambe de bois du coup
violent d'un gourdin qu'il s'était fait en arrachant un jeune arbre du
taillis. Cette sorte de massue, encore fraîche dans ses éclats, je l'ai
retrouvée le lendemain à dix mètres de l'endroit du crime.

L'idée de casser la jambe à Carambol était très adroite. C'était
immobiliser le brave homme sur place pendant tout le temps nécessaire au
Tombeur-des-Crânes pour visiter la maison à la recherche de son chien.

Pour ce qui est de la fin du drame, j'en suis réduit aux conjectures.
Carambol, malgré son âge, était encore un homme vigoureux. S'il manquait
par une jambe, il se rattrapait par des bras solides. Je suppose donc
que, dans sa chute, il sera tombé sur Alfred qu'il aura saisi de
ses mains de fer... Qui sait s'il ne l'étranglait pas!!! Alors le
Tombeur-des-Crânes aura demandé sa délivrance à son couteau.

Aussitôt libre, il s'élança vers la maison.

Pas plus qu'il n'avait projeté la mort de Carambol, je crois que le
misérable n'avait pensé à Henriette. Il comptait trouver le chien dans
la salle d'en bas ou dans les communs du jardin, et, après avoir visité
le rez-de-chaussée, il allait passer dans les dépendances extérieures
quand, au bruit de ses pas qu'il ne songeait pas à assourdir, Henriette,
croyant au retour de l'invalide, demanda d'en haut:

--Eh bien, Carambol, qu'était-ce, vieil ami?

A cette voix de la fille de son ennemi, la haine qu'il avait vouée au
brigadier se réveilla terrible et, dans son cerveau incendié, se dressa,
soudaine, furieuse, irrésistible, la pensée d'une atroce vengeance...
Vous savez le reste.

Voilà, je le répète, comment j'ai reconstruit le drame à l'aide de ce
que je savais et des confidences d'Henriette.

Je la vois encore, la pauvrette, lorsque, la tête cachée sur ma
poitrine, elle me fit, à grand'peine, le récit de la lutte où elle
avait succombé, s'affligeant moins sur elle que sur son père lorsqu'il
apprendrait la vérité.

--Pauvre père! pauvre père! sanglotait-elle.

Hélas! pouvais-je dire que celui pour qui elle redoutait une immense
douleur ne reviendrait jamais sous ce toit qui ne devait plus abriter
qu'elle seule?

Tout à coup elle me demanda:

--Où est donc Carambol?

Sa douleur lui avait accordé une trêve pour penser à son vieux
compagnon.

Alors, avec bien des ménagements, il me fallut lui apprendre la mort
de l'invalide, assassiné par celui qui avait été le bourreau de son
honneur.

A ce surcroît d'affliction qui attendrait, le lendemain, celui qu'elle
comptait revoir, elle répéta:

--Pauvre père! pauvre-père!

Une pensée me vint.

Ne se pouvait-il pas que le désespoir d'Henriette rendît nul l'espoir
emporté par Vernot que sa mort donnerait une pension à son enfant?
Il fallait que les événements justifiassent l'accusation contre le
contrebandier Chauffard en le faisant coupable de la mort du brigadier.
Un de plus encore n'ajouterait rien au compte de cet homme déjà six fois
meurtrier... Il était de toute nécessité de lui faire endosser aussi le
trépas de Carambol.

Je laissais impuni le véritable meurtrier, mais je devais ce sacrifice à
la réputation de la jeune fille.

Usant donc d'un subterfuge, je lui dis doucement:

--Il tient à vous de diminuer de moitié la douleur qui attend demain
votre père à son retour.

Et comme ses yeux, pleins de larmes, me regardaient sans comprendre,
j'ajoutai:

--Cachez-lui une partie de la vérité... Plus tard, vous lui apprendrez
ce qui vous regarde... Je sais qu'un obstacle s'oppose à ce que je
vous propose: c'est la mort de Carambol qu'il faudra expliquer à votre
père...

Sous ce prétexte de ménager Vernot qui, malheureusement, n'avait plus
besoin d'explications, j'amenai Henriette à un consentement qui, sans
qu'elle s'en doutât, assurait le secret de son malheur.

--Laissez-moi préparer les événements de telle sorte que l'assassinat de
Carambol ne soulève aucun soupçon qui remonte à vous.

Mon moyen fut bien simple. Quand j'eus fini par arracher le consentement
d'Henriette, j'enfermai la jeune fille à double tour dans la maison.
Puis j'allai glisser la clé dans une poche de l'invalide et, à côté du
cadavre, je plaçai son fusil que j'avais rapporté de la grande salle.
D'où il résulta que, le lendemain, l'enquête conclut que Carambol, après
avoir entendu les trois coups de fusil au carrefour des Roches, s'était
échappé du logis qu'il avait soigneusement refermé, pour courir au
secours du brigadier, et que, surpris par la bande de Chauffard, il
avait été tué avant d'avoir pu faire usage de son arme.

Au point du jour, Henriette apprit la mort de son père, tué, lui dit-on,
à son poste dans une attaque de Chauffard.

L'enquête avait expliqué le trépas de l'invalide. Le brigadier n'était
plus là pour l'aveu que voulait lui faire Henriette. La jeune fille
comprit que le mieux était de taire un secret qui n'était connu que de
moi.

--Et de moi à qui elle a tout dit, ajouta Gontran.

Ensuite, d'une voix triste:

--De vous, de moi... et du coupable, s'il vit encore.

A ces mots, La Godaille se redressa étincelant de colère et étendant
la main où se voyait la cicatrice du coup de couteau donné par le
Tombeur-des-Crânes:

--Oh! grinça-t-il, qu'il vive encore, le gueusard, et qu'il me tombe un
jour sous la coupe... Je ne vous dis que ça!!!

Il achevait quand reparut Henriette, arrivant de la mansarde où elle
avait été visiter sa malade.

Gontran prit entre ses mains la tête charmante de la gracieuse blonde
et, sur le front, il lui déposa un long et muet baiser.

Puis il la conduisit devant La Godaille.

--Monsieur Frédéric Bazart, dit-il, je vous demande d'être le témoin
d'Henriette que j'épouserai dans un mois.




                                  V


A cette annonce de leur mariage à si prochaine date faite par son amant,
Henriette secoua la tête d'un air de doute et objecta en riant:

--Oh! oh! nous marier dans un mois... si ton oncle, M. Fraimoulu, ne
vient pas mettre son holà!

Ne pas croire que le jeune homme fût indépendant, c'était donner de
l'éperon à Gontran qui s'écria:

--Ah! c'est ainsi! Eh bien! pas plus tard que tout de suite, je vais
aller annoncer notre mariage à mon oncle, en lui donnant cet avis qu'il
flûtera à vouloir s'y opposer.

--Rappelle-toi le conseil de M. Cabillaud... Ton oncle, dans l'état où
l'a mis son domestique Pietro, ne se soucie peut-être pas de ta visite.
Tu vas le prendre dans un mauvais moment. A sa peau de tigre, il joint
probablement l'humeur de cet animal.

--Bah! bah! qui sait si mon oncle n'est pas de la nature des côtelettes
qui s'attendrissent après avoir été battues? répondit le jeune homme en
riant.

Il tendit la main à La Godaille qu'il croyait disposé à rester avec
Henriette jusqu'à son retour. Mais ce dernier s'empressa de dire:

--Je vous accompagne. Pendant que vous entrerez chez M. Fraimoulu, je
monterai à l'étage au-dessus faire ma visite à M. Grandvivier.

Et les deux jeunes gens partirent.

Arrivés à destination, c'est-à-dire au moment où, sur le palier de son
oncle, Gontran allait se séparer de La Godaille qui avait encore un
étage à monter, un souvenir revint au neveu de Fraimoulu en pensant à ce
nom de Cydalise que portait la cuisinière du magistrat.

--Regardez donc bien le cordon bleu de M. Grandvivier, conseilla-t-il à
Frédéric Bazart.

--Ah! oui, fit ce dernier; qui s'appelle aussi Cydalise comme la
saltimbanque? Vous me l'avez déjà dit en me demandant si les deux, par
hasard, n'en feraient pas qu'une... A quoi je vous ai répondu que la
cuisinière est brune, tandis que l'autre, la Fille du Soleil, était d'un
roux ardent.

--Une perruque ou une teinture ne peuvent-elles pas métamorphoser une
brune en rousse? Examinez toujours avec attention, insista Gontran.

--C'est convenu! dit la Godaille qui continua l'ascension de l'escalier,
pendant que Gontran sonnait chez son oncle.

La porte lui fut ouverte par un grand diable, à la face soigneusement
rasée, dont les traits immobiles donnaient à croire qu'il était porteur
d'une tête en bois. Raide comme un piquet, mais la voix mielleuse, il
demanda:

--Monsieur désire?

--Je veux voir mon oncle, M. Fraimoulu, répondit Gontran devinant qu'il
était en présence du remplaçant de Pietro.

--Mille pardons de ma demande! Je n'avais pas encore l'honneur de
connaître monsieur, débita le valet toujours gourmé.

Et, en refermant la porte derrière le jeune homme, il annonça:

--M. _de_ Fraimoulu est dans son cabinet de travail.

--_De_, se répéta Gontran étonné de la particule; est-ce que mon oncle
s'est découvert des parchemins depuis hier?

Il trouva Fraimoulu emmitouflé dans une ample robe de chambre, avachi
sur un large fauteuil tout garni d'oreillers qui lui soutenaient les
reins.

--Êtes-vous donc indisposé, cher oncle? s'écria hypocritement le neveu.

--Oh! à peine! Je me suis trouvé dans un courant d'air, déclara
négligemment Fraimoulu tout en faisant une grimace arrachée par la
douleur que lui avait occasionnée le tout petit mouvement du cou dont il
avait salué Gontran.

Puis, pour ne pas laisser la conversation s'appesantir sur son état
maladif, il demanda brusquement:

--Hein! tu as vu Hilarion?

--Qui appelez-vous Hilarion?

--Mon nouveau valet de chambre.

--Comment! vous avez congédié Pietro! un sujet qui promettait tant!
Est-ce que c'est lui qui, en ouvrant une fenêtre, vous a fait attraper
votre courant d'air?... Vrai! je le regrette, ce garçon... il avait une
certaine allure!

Fraimoulu avança une lèvre dédaigneuse.

--Oh! fit-il, comme allure, il n'approchait pas du grand air d'Hilarion!
As-tu remarqué son grand air? Comme on voit tout de suite qu'il n'a
jamais servi que la plus haute aristocratie!... Il sort de chez le duc
Riaco del Punaisiados, la plus illustre famille d'Espagne. Elle a le
droit de s'asseoir sur une marche du trône.

--Alors, encore une perle, votre Hilarion?

--Oui. Puisque je faisais tant que de remplacer Pietro, j'ai voulu
trouver tout de suite le plus-que-parfait. Alors, ce matin, après le
départ de Pietro...

--Mais pourquoi est-il parti, ce remarquable Auvergnat?

Pris de court, Fraimoulu répondit:

--Pietro a opté pour une place de précepteur des enfants dans une riche
famille anglaise.

--Pour en revenir à Hilarion? appuya le neveu sans sourciller au
mensonge de son oncle.

--J'ai voulu, te disais-je, aller au plus-que-parfait. Alors, ce matin,
j'ai envoyé mon portier au plus célèbre bureau de placement du
quartier Saint-Germain... un bureau où la haute noblesse se fournit
de domestiques. J'avais bien recommandé à mon portier de dire qu'on ne
m'expédiât que la crème du bureau.

--Et on vous a envoyé Hilarion?

--Dont les certificats attestent qu'il n'a jamais servi que sur les plus
hauts sommets de l'aristocratie: des princes, des ducs, des marquis.

--Et, après tant de nobles maîtres, Hilarion a consenti à entrer chez un
simple bourgeois comme vous?

--Il a commencé par se faire tirer un peu l'oreille. J'ai fini par le
décider en lui accordant deux légères concessions. La première, que ses
gages seraient doublés.

--La seconde?

--Oh! celle-là est une concession uniquement faite à l'amour-propre de
ce brave garçon n'ayant jamais servi que la noblesse.

--C'est?

--C'est que, entre nous, tout à fait dans l'intimité, je le laisserais
m'appeler baron. Tu comprends? Pour ce que ça me coûtait, j'ai donc
cédé.

Gontran avait tout écouté sans broncher. Pendant qu'il était en train de
s'amuser, il voulut se faire la bonne mesure.

--Oui, dit-il tout sérieux; mais avec votre incomparable Hilarion vous
n'allez que sur une jambe. Il vous manque encore une cuisinière, cet
illustre cordon bleu que vous prétendiez conquérir.

--Erreur! mon neveu!... Je l'ai, ce phénix de la casserole! Sache donc
que j'ai fait coup double! En même temps qu'un valet de chambre, j'avais
demandé une cuisinière. «Un monstre de talent auquel l'art culinaire
ait révélé tous ses secrets,» avais-je écrit au directeur du bureau de
placement pour bien lui désigner le sujet qu'il fallait m'envoyer.

--Et vous avez reçu votre monstre?

--Une heure après, il arrivait.

--Bien garanti monstre?

--Tout ce qu'il y a de plus monstre... et je dirai même garanti fort
spirituellement par le directeur du bureau de placement qui, dans son
bulletin d'envoi, m'a écrit: «Je crois ne pas mieux vous recommander
Pétronille qu'en vous disant qu'elle est restée vingt-trois ans chez
un curé.» Or, tu le sais; on a le bec difficile dans le clergé. On se
connaît en bons morceaux... Qui nous a transmis les recettes culinaires
du moyen âge, si ce n'est les moines? Grosse abbaye, bonne marmite, dit
un proverbe.

Et, tout superbe, Athanase Fraimoulu articula avec un sourire de
triomphe:

--Grâce au talent de Pétronille, je compte, avant peu, prendre ma
revanche de l'échec que m'a valu cette misérable Nadèje... Dès demain,
j'enverrai de nouvelles invitations.

Gontran crut devoir prêcher un tantinet la prudence à son oncle.

--A votre place, j'attendrais, conseilla-t-il doucement.

--Attendre quoi? fit Fraimoulu.

--Que Pétronille m'ait bien prouvé son prodigieux talent.

--Mais elle me l'a prouvé ce matin même à déjeuner.

--Ah! elle vous a fait un fin déjeuner?

--Fin? Non. Et c'est là son mérite... Elle m'a servi le plat le plus
simple, le plus vulgaire. Dame! tu comprends? Cette fille arrivait.
Elle a employé le premier ingrédient qu'elle avait sous la main. J'avais
faim. Elle était donc pressée. Je lui ai laissé la bride sur le cou sans
rien commander. Je l'attendais là... Elle ne m'a servi qu'un plat, mais
je m'en suis fourré jusque-là, par exemple!... Donc, qui sait faire
pareil régal d'un si modeste plat doit opérer des miracles quand elle
s'attaque aux savantes combinaisons de l'art.

Et Fraimoulu, plein d'enthousiasme, répéta en se passant la main sous le
menton:

--Oui, je m'en suis fourré jusque-là.

--Peut-on savoir quel est ce plat? demanda Gontran.

--Des haricots au lard... Hein! c'est bien simple, n'est-ce pas? mais ça
m'a suffi pour la juger.

Voulant toujours inviter à la prudence, Gontran secoua la tête en
disant:

--C'est juger bien vite! J'en suis pour ce que j'ai avancé tout à
l'heure; j'attendrais encore.

Cette méfiance de son neveu froissa Fraimoulu, qui prononça d'un ton
sec:

--J'ai une proposition à te faire, monsieur Saint-Thomas. Voici bientôt
six heures. Reste à dîner. Tu apprécieras par toi-même.

Ensuite, en appuyant:

--Et je suis de bonne foi en t'offrant l'épreuve, car, pas plus que toi,
je ne sais ce que Pétronille nous réserve pour dîner... Afin de mieux
asseoir mon jugement, je suis décidé, pendant plusieurs jours, à
lui laisser, comme je te le disais, la bride sur le cou... Voyons,
acceptes-tu?

Gontran pensa qu'il obtiendrait plus facilement de la bouche de son
oncle, quand elle serait pleine, le «Oui» à son mariage, qu'il venait
chercher.

--J'accepte, dit-il.

Le mot était à peine lâché que la pendule tinta six heures. Le sixième
coup vibrait encore quand la porte s'ouvrit. Sur le seuil apparut
Hilarion, toujours raide, qui prononça:

--Monsieur le baron est servi.

Après quoi, venant se placer derrière le fauteuil à roulettes sur lequel
ses membres trop caressés par Pietro forçaient Fraimoulu à rester cloué,
l'ancien valet du duc Riaco del Punaisiados ajouta:

--Si monsieur le baron le permet, j'aurai l'honneur de le rouler devant
son couvert.

--Faites, Hilarion, accorda Fraimoulu dont la figure radieuse
semblait dire à son neveu: Quelle perle! Comme il sent son faubourg
Saint-Germain!

Au milieu de la table se dressait un plat couvert, sur lequel l'oeil de
Fraimoulu s'attacha gloutonnement. Curieux de savoir le mets délicat que
Pétronille offrait à son appétit, il porta la main au couvercle qu'il
souleva.

--Encore! s'écria-t-il.

C'était une nouvelle platée de haricots au lard!

Gontran avait retenu son envie de rire. Il y eut dans sa voix l'accent
d'une conviction profonde quand il dit à son oncle un peu penaud:

--Réchauffés, les haricots sont meilleurs, à ce qu'on prétend.

--Au fait, fit Fraimoulu reprenant son aplomb, je ne suis pas fâché que
Pétronille ait pensé à nous en resservir. Tu vas vérifier si mon éloge
était exagéré. Seulement, ne t'en gave pas trop. Réserve ton appétit
pour les autres plats.

A cette recommandation, la voix respectueuse d'Hilarion fit entendre un
conseil.

--J'aurai l'honneur d'inviter monsieur le neveu de M. le baron à en
prendre sa suffisance, attendu que ce plat compose tout le dîner.

--Hein! fit Fraimoulu ahuri.

Mais croyant à quelque malentendu.

--Allez me chercher Pétronille, commanda-t-il.

Derrière Hilarion arriva une grande femme, à solide charpente, de noir
vêtue.

--Comptez-vous, ma fille, me servir perpétuellement des haricots?
demanda sèchement le maître.

La cuisinière ouvrit des yeux étonnés.

--Est-ce qu'on n'a pas dit à monsieur que je sortais de chez un curé?
débita-t-elle avec le plus pur accent picard.

--Oui, et où vous êtes restée pendant vingt-trois ans. C'est même pour
cela que je vous ai acceptée.

--Eh bien, alors? fit la fille croyant avoir tout dit.

--Qu'entendez-vous par votre «eh bien, alors?» Vous ne comptez pas
prétendre que votre curé n'a jamais mangé que des haricots?

--Pardonnez-moi.

--Pendant vingt-trois ans!!! s'exclama Fraimoulu.

--Oui, monsieur.

Et d'une voix pleine de componction, Pétronille poursuivit:

--Monsieur le curé n'avait pas un sou à lui... Tout passait à ses
pauvres... Alors il économisait sur son estomac. Et il serait mort de
faim sans quelques cultivateurs, de ses paroissiens, qui lui remontaient
ses provisions, au moment de la récolte.

--Et où était sa paroisse?

--A côté de Soissons.

--Mais s'il mangeait toujours des haricots, que se réservait-il pour ses
vendredis et son carême? objecta Fraimoulu.

--Encore des haricots... mais sans lard... Je ne lui jamais fait que des
haricots pendant vingt-trois ans.

--Bigre! Je l'entends d'ici, votre curé! s'écria Gontran émerveillé.

Mais, subitement, il resta la bouche béante, tout surpris de
l'occupation singulière à laquelle se livrait Hilarion pendant ce
dialogue sur les haricots.

Elle était, en effet, bien étrange, cette occupation d'Hilarion pendant
l'aveu de Pétronille qu'en vingt-trois ans passés au service de son curé
elle ne lui avait jamais cuisiné que des haricots.

Placé derrière le fauteuil de Fraimoulu, le valet, à l'aide d'un mètre
à ruban, mesurait la hauteur du dos, la largeur des épaules, la distance
de l'épaule au coude que lui offrait le torse du «baron», trop absorbé
par son interrogatoire de la cuisinière pour se douter du métrage dont
il était l'objet. Le résultat donné par cette série de mesures prises
était vraisemblablement du goût d'Hilarion, car il avait des petits
coups de tête approbateurs et quelque chose comme un sourire, faisant
grimacer sa face de bois, lui donnait l'air d'un casse-noisette suisse.

D'abord étonné, Gontran qui se rappela de quels coups de poing
l'Auvergnat Pietro avait endolori l'échine de son oncle, finit par
s'expliquer l'acte d'Hilarion.

--Il lui prend mesure d'un cataplasme, se dit-il.

Cependant, s'était élevée la voix sévère d'Athanase Fraimoulu, qui
demandait à Pétronille:

--Donc, ma fille, vous ne connaissez que les haricots au lard?

--Et sans lard, dit la cuisinière plaidant sa cause.

--Bref, vous n'avez jamais servi autre chose à votre curé?

--Je lui ai aussi servi sa messe.

Ce n'était vraiment pas assez pour justifier le titre de cordon bleu que
Fraimoulu voulait entendre ses futurs invités octroyer à sa cuisinière.

En conséquence, il tira de la poche de son gilet deux louis qu'il tendit
à Pétronille, en articulant à mots pesés:

--Voici vos huit jours, ma fille.

Puis, d'un geste grave et même majestueux, il montra la porte à
Pétronille qui se retira, la joie dans l'âme, en se disant:

--Nous ne sommes encore qu'au 6 du mois et j'ai reçu neuf fois mes huit
jours!!! Bon état! J'ai bien eu raison de quitter le balayage des rues.

Après ce congé donné, Fraimoulu était resté mélancolique, le regard
attaché sur le plat de haricots, seule ressource du dîner.

--Sapristi! ce n'est vraiment pas le quart d'heure pour lui parler de
mon mariage! pensa Gontran.

Encore une fois se fit entendre la voix respectueuse d'Hilarion.

--Oserai-je donner un conseil à M. le baron? demandait-elle.

Mais Fraimoulu était baron de si fraîche date et il avait telle
préoccupation de son déboire qu'il était bien excusable de ne pas
s'apercevoir qu'Hilarion s'adressait à lui.

--Monsieur le baron? répéta le valet pour appeler son attention.

--Eh! mon oncle, c'est vous le baron, cria le neveu en lui poussant le
coude.

--Voici deux étranges dîners que je t'offre, mon garçon, confessa
Fraimoulu secouant sa torpeur.

Puis, prenant feu soudainement:

--Oui, je le jure, cria-t-il, coûte que coûte, je saurai conquérir la
cuisinière qu'il me faut!

--Je n'en doute pas, mon oncle... Mais, pour le moment, je crois que
vous feriez bien d'écouter Hilarion, qui paraît avoir quelque chose à
vous proposer pour corser un peu notre dîner.

--Est-il vrai, Hilarion?

--J'aurai l'honneur de dire à monsieur le baron qu'il me souvient que,
dans un cas tout semblable, mon dernier maître, le noble duc Riaco del
Punaisiados, m'envoya chercher du petit salé chez le charcutier.

--Eh! eh! je goûterais volontiers de ce manger de duc! fit Gontran pour
tirer son oncle d'embarras.

--Faites, Hilarion, commanda le maître.

Hilarion partit, mais tout aussitôt il reparut en disant:

--Dans sa précipitation à s'en aller, Pétronille a emporté la clé de la
cuisine. J'aurai l'honneur de demander à M. le baron la permission
de laisser la porte entr'ouverte derrière moi, afin de m'éviter la
confusion douloureuse d'avoir à faire lever M. le baron pour venir
m'ouvrir à mon retour.

Et, certain que sa requête lui était accordée, Hilarion s'éloigna sans
attendre de réponse.

--Hum! quel serviteur! Crois-tu que, pour lui, j'ai eu la main heureuse?
Quel langage! quelle tenue! Et comme c'est un garçon débrouillard, à en
juger par son idée du petit salé!

--Et combien payez-vous ce phénomène?

--Deux cents francs par mois et mes vieux habits... En plus, un
supplément de trente francs parce qu'il parle l'indien! Que, demain,
il me plaise de visiter l'Inde dans ses coins les plus reculés, grâce à
Hilarion, je ne serais pas plus embarrassé pour me faire comprendre que
si j'étais sur le boulevard des Italiens!

--C'est là un point important, dont vous avez bien fait de tenir compte,
déclara gravement le neveu.

--En somme, il me revient pour ainsi dire à rien, une misère! Songes-y
donc! 230 francs par mois!

--Et vos vieux habits... que vous oubliez.

--Oh! pour ce qui est de ça, Hilarion n'aura pas grand profit, car j'use
mes effets jusqu'à la corde.

Et, aussi convaincu que satisfait, Athanase Fraimoulu répéta:

--Oui, j'ai eu la main heureuse avec Hilarion! Cela me console de mes
déboires avec Pietro, Nadèje et Pétronille.

Puis, renfourchant son dada:

--Mais, je te le répète, j'aurai ma cuisinière... une perle comme
Hilarion... les deux feront la paire... dussé-je aller la chercher au
bout du monde!

--Dans l'Inde, par exemple. Ce serait une occasion pour vous de rentrer
dans vos trente francs par mois pour l'Indien que parle Hilarion,
conseilla Gontran qui étouffait de son rire contenu.

Ensuite, après une courte pause:

--Dites donc, mon oncle? reprit le neveu.

--Quoi, cher ami?

--Vous me faites l'effet de vouloir aller chercher bien loin ce que vous
avez sous la main. Je connais, moi, une fameuse cuisinière qui n'est pas
bien loin d'ici... une vraie merveille.

--Tu connais une merveille, toi?

--Oui, qui s'appelle Cydalise.

--La cuisinière de mon locataire, M. Grandvivier?

--Elle-même. Ne vous souvient-il plus de notre dîner chez le magistrat?
Avez-vous oublié l'évanouissement de cette fille en plein salon,
évanouissement que le docteur Cabillaud père a expliqué par un état
nerveux que calmerait un repos de deux ou trois mois à la campagne?...
Ce serait pour vous une affaire d'un peu de patience à avoir. Puisque M.
Grandvivier, devant nous tous, a rendu sa liberté à Cydalise, pourquoi
ne pas manoeuvrer pour que ce cordon bleu émérite entre chez vous après
le rétablissement de sa santé?

Athanase Fraimoulu eut un sourire malin.

--J'y ai bien pensé, mon garçon, dit-il. Je t'avouerai même que mon
intention était, ce matin, à son départ, de guetter Cydalise pour lui
faire les plus brillantes offres.

--Qui vous en a empêché?

--Le docteur Cabillaud père.

--Il vous a dit du mal de Cydalise?

--Pas le moins du monde!... Ah! mon cher, on a bien raison de dire qu'il
faut s'attendre à tout avec les femmes! Tu sais que Cydalise, se sentant
malade, avait accepté la clef des champs que lui offrait M. Grandvivier?
Ce matin, proutt! le vent avait tourné, ce n'était plus cela, Cydalise
refusait de s'en aller. Quand Cabillaud père, qui redemandait son fils à
tout le monde...

--Il est aussi venu chez moi.

--Et pareillement chez moi où, je le reconnais, il est arrivé bien à
propos pour me soigner... du coup d'air que j'ai attrapé cette nuit...

--Pauvre oncle! gémit hypocritement le neveu qui semblait ne s'être pas
aperçu du petit arrêt de Fraimoulu avant de parler de son coup d'air.

L'oncle, pour ne pas le laisser insister sur le coup d'air en question,
reprit vivement:

--Pour en revenir à Cydalise, je te dirai donc que Cabillaud père, tout
en me prodiguant ses soins, m'a conté qu'avant d'entrer chez moi il
était monté chez M. Grandvivier pour s'informer de son fils disparu.
Tout naturellement il a demandé des nouvelles de Cydalise, qu'il avait
soignée la veille, en insistant sur la nécessité d'envoyer cette fille
respirer l'air des champs. Là-dessus, le magistrat lui a répondu: «Alors
tâchez de lui faire entendre raison, car, moi, j'y renonce!» Puis il a
appelé Cydalise qui, quoiqu'ait pu dire Cabillaud et malgré l'insistance
du juge à lui rendre sa liberté, a positivement refusé de quitter sa
place. «Et le plus étonnant, m'a dit Cabillaud, c'est que, tout en
refusant, Cydalise avait l'air de ne pas demander mieux que de s'en
aller.»

--Cydalise est sans doute dévouée à son maître, avança Gontran.

--Il faut croire aussi que la place est bonne chez

M. Grandvivier, ajouta Fraimoulu.

Il avait à peine prononcé le nom du juge qu'il leva vivement les yeux au
plafond en s'écriant:

--A propos de M. Grandvivier, que se passe-t-il donc chez lui?
Entends-tu ce vacarme?

--Parbleu! il faudrait être sourd pour ne pas entendre, répondit
Gontran.

--Un vrai remue-ménage!

--Ils courent ou ils dansent.

En effet, un tapage de pas précipités résonnait à l'étage supérieur et,
à ce fracas, se mêlait le murmure de plusieurs voix.

A ce moment, leur attention fut détournée par le claquement de la porte
qui se refermait dans la cuisine de Fraimoulu.

--Ah! voici Hilarion qui rentre avec son petit salé! annonça Gontran.

--Ma foi! à la guerre comme à la guerre! Le petit salé, après tout,
n'est pas sans mérite. Pour une fois, on n'en meurt pas, déclara
Fraimoulu se préparant à faire fête à ce produit de la charcuterie.

Et ils attendirent, le nez braqué vers la porte, l'entrée d'Hilarion et
du petit salé.

Mais Hilarion ne parut pas.

--Probablement qu'il dispose sur un plat ses morceaux que le charcutier
lui a livrés dans un papier, avança Fraimoulu pour expliquer ce retard.

Hilarion aurait eu dix fois le temps d'étaler son petit salé sur un plat
quand Fraimoulu reprit étonné:

--Nous l'avons cependant bien entendu rentrer.

--Certes! Il a refermé assez fort la porte qu'il avait demandé, en
partant, de laisser entr'ouverte pour nous éviter la peine d'aller lui
ouvrir, appuya Gontran.

--Alors, que fait-il dans la cuisine?

--Il met sans doute de côté les morceaux qu'il se destine, supposa le
neveu.

--Qu'il ne s'en avise pas!!! fit Fraimoulu sévèrement.

--Peut-être que l'exigeait ainsi de lui le duc Riaco del Punaisiados.
Dans la haute aristocratie, ils ont de telles manies qu'ils ont
rapportées des croisades! débita Gontran qui s'amusait de l'impatience
de son oncle dont les mâchoires se remuaient comme si, déjà, elles
trituraient la viande désirée.

--A quoi perd-il ainsi son temps? gronda Fraimoulu n'osant pas faire
encore acte d'autorité envers un serviteur aussi rare.

--Il est si débrouillard, comme vous me l'avez dit, qu'il lui sera venue
l'idée de faire dessaler son petit salé. C'est une affaire de quatre
heures à attendre.

Mais la patience échappa à Fraimoulu qui hurla:

--Ah ça! Hilarion, pour quand?

Profond silence.

Cette fois, les hommes se regardèrent des plus étonnés.

--Quelqu'un est pourtant entré, dit Gontran.

--Et qui a refermé la porte derrière lui, continua l'oncle.

--Allons voir, proposa le neveu.

Ensemble ils gagnèrent la cuisine.

Sur le carreau de la cuisine, une femme évanouie était étendue.

Cette femme était Cydalise!




                                 VI


Rigide, froide, renversée sur le dos, Cydalise montrait aux regards de
l'oncle et du neveu un visage pâle, sur lequel l'évanouissement
avait immobilisé l'expression du sentiment qui lui avait fait perdre
connaissance. Ce sentiment était celui de l'épouvante.

Cette fille, à n'en pas douter, fuyant devant un danger qui l'affolait
de terreur, s'était précipitée au hasard dans la cuisine ouverte comme
dans un refuge, et s'était évanouie après en avoir machinalement refermé
la porte.

--Que vient-il donc de se passer chez M. Grandvivier? répéta Fraimoulu.
L'entrée de la cuisinière du juge dans ma cuisine a suivi presque
instantanément le vacarme de pas et de voix qui a retenti là-haut.

Le plus pressé était de rappeler à elle Cydalise étendue sur le carreau.

--Aidez-moi à la soulever pour l'asseoir sur une chaise, dit Gontran à
son oncle en se penchant vers la cuisinière.

Mais le pauvre Athanase était trop endolori par ses derniers rapports
avec Pietro pour être capable du moindre effort. Tout ce qu'il avait pu
faire avait été de se traîner jusqu'à la cuisine et, maintenant, il lui
tardait de regagner le fauteuil sur lequel il reposerait son individu
détérioré.

--Attends le retour d'Hilarion, conseilla-t-il.

Tout clopin clopant, avec des «hem!» douloureux, il quitta la cuisine.

L'aide de Fraimoulu n'était pas, après tout, bien nécessaire à Gontran,
vigoureux garçon, qui eut vite fait d'enlever Cydalise.

--Une belle fille tout de même, pensa-t-il en examinant la cuisinière,
après l'avoir assise sur une chaise.

Puis, comme il voulait lui mouiller le front d'eau fraîche, il retira le
bonnet de linge dont était coiffée le cordon bleu.

--Oh! oh! fit-il en fixant un oeil surpris sur la chevelure ainsi mise à
découvert.

Un secret de toilette venait de se révéler à lui. La brune Cydalise
empruntait à la teinture le noir de sa magnifique chevelure. La preuve
en était dans la nuance rouge qui pointait à chaque racine de cheveu.
Dame Nature, en créant cette fille, l'avait rangée dans la catégorie des
rousses.

--Ah ça! mais c'est la Fille du Soleil, la Cydalise du récit de la
Godaille! Eh! je n'avais pas tort en demandant si, par hasard, les deux
Cydalise n'en feraient pas qu'une, pensa le jeune homme au souvenir de
l'histoire de Frédéric Bazart.

Alors, en se rappelant ensuite qui s'était séparé de La Godaille, sur le
carré, au moment où ce dernier allait monter chez M. Grandvivier, il se
demanda:

--Est-ce que mon conseil à La Godaille, qui s'en tenait à la nuance des
cheveux, de bien examiner la Cydalise du magistrat, aurait produit son
effet?... Ne se peut-il pas que mon nouvel ami soit la cause, tout à la
fois, de la terreur du cordon bleu et du vacarme qui, tout à l'heure,
retentissait chez M. Grandvivier?

Tout en réfléchissant ainsi, Gontran, de ses doigts trempés dans un
bol rempli à la fontaine, avait cinglé des gouttes d'eau à la figure de
Cydalise. Un léger frémissement de la femme évanouie annonça qu'elle ne
tarderait pas à retrouver connaissance.

Bientôt, en effet, ses paupières remuèrent, puis ses yeux, qui
s'ouvrirent lentement, promenèrent autour d'elle un regard d'abord
vague, qui, peu à peu, s'emplit de terreur.

Avec la raison qui reparaissait, le souvenir de la cause de son
évanouissement était sans doute revenu, car elle se leva brusquement de
sa chaise, et d'une voix épouvantée elle bégaya:

--Est-il parti?

--Parti!... Qui? demanda Gontran.

Au son de la voix qu'elle entendait, il est à supposer que la prudence
fit regretter à Cydalise les quelques mots qui lui étaient échappés. Au
lieu de répondre à la question, elle se mit à réparer le désordre de sa
toilette et, tout en rajustant son bonnet, qu'elle avait ramassé sur le
carreau, elle débita d'une voix qui se raffermissait de plus en plus:

--Quel mal singulier! Je ne pense à rien et, tout à coup, vlan! j'ai
une syncope! Je passais sur le carré de votre étage, quand je me sentis
prise d'un étourdissement. J'ai cherché à me retenir. Ma main s'est
appuyée sur la porte de votre cuisine. Comme elle n'était pas fermée,
elle a cédé sous mon poids et, faute d'un point d'appui, je me suis
étalée sur le carreau où j'ai perdu connaissance.

Ce disant, Cydalise, tout en rajustant les brides de son bonnet,
guettait sur la physionomie de Gontran quel degré de croyance obtenait
son explication.

--Il faut vous soigner, ma belle fille, conseilla le jeune homme d'un
air attendri.

Mais, tout en jouant la compassion, Gontran était en train de se dire
que la cuisinière écorchait la vérité. Si son évanouissement avait eu
lieu tel qu'elle le racontait qui donc, alors, avait refermé la porte
derrière elle? Indubitablement un autre personnage avait été mêlé au
début de la scène et c'était de lui que Cydalise avait parlé lorsque, en
retrouvant ses sens, elle avait fort imprudemment demandé:

--Est-il parti?

En conséquence, Gontran avait aux lèvres trois ou quatre questions et
il allait entamer son interrogatoire quand, de l'autre côté de la porte,
sur le carré, une voix étonnée prononça:

--Tiens! fermée... Je suis pourtant bien sûr de l'avoir laissée ouverte.

Sans y réfléchir, il ouvrit au domestique Hilarion qui apparut tenant
entre ses deux mains, enveloppé dans un journal, un copieux tas de petit
salé.

Avant que le valet eût eu le temps de s'avancer, Cydalise profita de
l'issue ouverte. Elle sortit vivement sur le carré et, quand elle eut sa
retraite assurée, elle se retourna pour dire à Gontran:

--Grand merci, monsieur, de vos bons soins!

Puis elle monta l'étage qui menait au domicile de son maître.

Cependant Hilarion et son petit salé avaient pénétré dans la cuisine. En
trouvant le jeune homme enfermé avec une jolie fille, l'ex-valet du duc
Riaco del Punaisiados avait eu un sourire discret qui agaça Gontran.

De là vint que, sans daigner entrer dans une explication au sujet de
Cydalise, le jeune homme demanda d'un ton sec:

--Vous l'avez donc été chercher en Chine, votre petit salé?

--Monsieur trouve probablement que mon absence a été longue? dit
Hilarion sans se démonter.

--Dame! Près d'une heure, quand le charcutier est de l'autre côté de la
rue!

--C'est que le charcutier n'avait plus de petit salé tout prêt et
qu'il m'a fallu attendre qu'il en tirât de la marmite quand je m'y suis
présenté pour mon second achat.

--Votre second achat? Que voulez-vous dire?

Toujours respectueux, Hilarion répondit:

--Je me serais senti mourir de honte si j'avais eu l'honneur de servir
sur la table un petit salé ayant traîné dans la boue du ruisseau, ainsi
qu'il est advenu à ma première acquisition.

--Il vous est donc arrivé un accident?

--Oui, monsieur, mais, je vous supplie de le croire, nullement par ma
faute... Veuillez savoir que je revenais avec mon premier petit salé...
tous morceaux de rare choix, cueillis par moi dans la boîte du
comptoir avec une longue expérience acquise au service du noble duc
del Punaisiados... Je revenais donc, dis-je, tout heureux d'avance des
compliments qu'allait m'adresser M. le baron de Fraimoulu, quand, à mon
entrée sous la voûte de la maison, je fus brutalement renversé par un
animal lancé sur moi...

--Un animal? répéta Gontran. Un chien, alors, qui avait flairé votre
charcuterie?

--Non, monsieur. Un jeune homme, véritable oiseau fou, qui courait à
pleine volée en sortant de la maison. Tout en m'aidant à me relever, il
me débitait questions sur questions.

--L'avez-vous vu? Courait-il? De quel côté a-t-il tourné?

--Comme, tout à ma chute et à celle de mon petit salé, je n'avais pas
retrouvé la parole, il me bouscula encore pour se dégager le passage et
reprit sa course en disant:

--Au lieu de perdre mon temps à interroger des bourriques, mieux serait
de rattraper mon gueusard.

J'abandonnai donc mon petit salé que caressait, en murmurant, l'eau
boueuse du ruisseau, et je retournai chez le charcutier. Ainsi que j'ai
eu l'honneur de vous le dire, il me fallut attendre que la marmite
eût ravitaillé la boîte du comptoir. Je me tenais sur la porte de la
boutique, regardant passer le monde, quand je vis revenir mon jeune
homme. Il rentrait bredouille de sa chasse. Mine penaude, en proie à une
vive émotion, il gesticulait en se parlant. A son passage devant moi, je
l'entendis qui murmurait:

--C'est à croire qu'il n'a pas quitté la maison, car j'étais trop sur
ses talons pour qu'il ait eu le temps de prendre ainsi le large.

--Comment était ce jeune homme? demanda Gontran.

--Vêtu d'un costume bleu, de grande taille, une moustache hérissée en
chat.

--C'est La Godaille, pensa Gontran.

Et immédiatement il se demanda:

--Est-ce qu'il poursuivait ce même individu dont Cydalise, en reprenant
connaissance, s'est informée lorsqu'elle s'est écriée: Est-il parti?

A écouter Hilarion, le jeune homme avait complètement oublié le pauvre
Athanase Fraimoulu qui, ayant regagné son fauteuil, enrageait de faim,
en n'ayant à ronger que son impatience. Heureusement que l'oncle prit
soin de se rappeler au souvenir de son neveu. Du fond de la salle à
manger, on entendit arriver dans la cuisine sa voix qui demandait:

--Avec qui causes-tu donc, Gontran? Hilarion n'est-il pas encore de
retour?

--Si, si, mon oncle, il rentre à l'instant.

Puis, avant de rejoindre l'affamé:

--Mettez vite votre petit salé sur un plat et apportez-le sur la table.

Entré du matin, Hilarion était ignorant des aîtres du logis de son
nouveau maître.

--J'aurai l'honneur de demander à monsieur où je trouverai un plat?
s'informa-t-il.

--Là... dans l'office, dit le jeune homme en lui désignant une porte au
fond de la cuisine.

Et il vint rejoindre son oncle dans la salle à manger où il entra en
criant:

--Voici le petit salé!

--Merci, mon Dieu! prononça Fraimoulu qui avait un fond de religion.

Au bout d'une minute d'attente, qui dura un siècle pour Athanase, parut
enfin Hilarion.

Mais il n'était porteur d'aucun petit salé.

--Pas moyen d'ouvrir l'office. Pétronille en aura aussi emporté la clef
après avoir fermé la porte à double tour, annonça-t-il.

--Tu! tu! fit Fraimoulu. Que nous contez-vous là, Hilarion? La porte
ne peut être fermée à double tour, attendu que sa serrure est à simple
bouton.

--J'ai tourné le bouton, mais la porte a résisté à ma pesée, insista
Hilarion.

--C'est que le bois aura un peu joué. Poussez fort! conseilla Gontran.

Hilarion venait de disparaître que Fraimoulu lâchait un soupir de
satisfaction en disant:

--Enfin, je vais me régaler?

--Tout vient à point à qui sait attendre, débita le neveu.

Ce proverbe, parut-il, n'est pas toujours vrai, car l'apparition du
petit salé fut remplacée par des hurlements de douleur poussés par
Hilarion et qu'il entrecoupait de ces mots:

--Je suis aveugle! je suis aveugle!

En trois bonds, Gontran fut dans la cuisine.

Devant la porte de l'office, maintenant grande ouverte, se roulait à
terre Hilarion criant de plus belle:

--Je suis aveugle!

En relevant le valet pour le faire asseoir, Gontran lui regarda le
visage. Autour des yeux d'Hilarion s'étalaient des plaques d'une poudre
dont le jeune homme reconnut aussitôt la nature.

C'était du poivre!!!

--Que vous est-il donc arrivé? demanda-t-il au pauvre diable.

--J'ai poussé la porte qui a cédé tout à coup et, comme j'entrais dans
l'office, qui est sombre, je me suis senti atteint aux yeux d'une si
effroyable douleur que j'en suis tombé de mon haut, bégaya le valet.

Tout en bassinant d'eau les yeux de l'infortuné, Gontran crut avoir
deviné la vérité.

--Celui qui vient de s'échapper de l'office en jetant du poivre aux
yeux d'Hilarion est l'homme qui avait refermé la porte derrière Cydalise
évanouie. En m'entendant accourir au secours de la cuisinière, il
s'était caché dans l'office.

Mais à cette explication que se donnait Gontran il se présentait une
objection. Pourquoi, au lieu d'entrer avec la cuisinière évanouie,
l'homme, après avoir poussé la porte, n'avait-il pas poursuivi son
chemin?

Alors Gontran pensa au récit tout récent d'Hilarion sur La Godaille
lancé à la poursuite d'un individu. N'était-ce pas cet inconnu qui, ne
se sachant pas le temps de fuir l'ennemi qui lui brûlait les talons,
avait si subitement disparu de la piste qu'avait poursuivie Frédéric
Bazart.

En rassemblant tous ces détails et, surtout, en se remémorant l'histoire
de La Godaille, le jeune homme finit par se demander:

--Cet homme qui se trouvait avec Cydalise, l'ex-Fille du Soleil, comme
le prouve sa chevelure rousse... cet homme que voulait atteindre La
Godaille... est-ce que ce ne serait pas le fameux Tombeur-des-Crânes?

Cependant que le neveu réfléchissait ainsi, on entendait, désolée,
navrée, désespérée, la voix de l'oncle qui, cloué par la courbature sur
son fauteuil, criait du fond de la salle à manger:

--Pour quand, ce petit salé???




                                 VII


Que s'était-il passé chez M. Grandvivier? quelle cause avait motivé
cette série d'événements précipités dont un des pires résultats était,
à l'étage au-dessous, de laisser l'affamé Fraimoulu devant son assiette
vide?

Pour savoir à quoi s'en tenir, il faut revenir à La Godaille au moment
où, dans l'escalier, après avoir quitté Gontran près d'entrer chez son
oncle, il avait continué son ascension pour aller, à l'étage supérieur,
rendre visite à son protecteur, M. Grandvivier.

Il étendait la main pour sonner chez le magistrat, quand la porte
s'ouvrit pour donner passage à Augustin, le valet de chambre du juge,
qui sortait.

Depuis que La Godaille était sorti de prison, le vieux serviteur
l'avait déjà tant vu venir voir son maître, qui semblait lui porter un
affectueux et sincère intérêt, qu'il regardait le jeune homme comme un
familier de la maison.

--Monsieur Frédéric, avez-vous quelque chose de pressé à dire à M.
Grandvivier? demanda le domestique.

--Votre maître n'est-il pas chez lui, mon bon Augustin? s'informa La
Godaille, répondant à cette question par une autre question.

--Si, monsieur est chez lui. Seulement, il est en conférence sérieuse
avec quelqu'un dans son cabinet.

--Oh! qu'à cela ne tienne! J'attendrai.

--Alors vous savez le chemin du salon? il n'est pas besoin que je vous y
conduise, dit Augustin.

Et pour s'excuser de ce sans-gêne:

--Je vais faire pour mon maître une commission très pressée,
ajouta-t-il.

--Allez! allez! fit La Godaille; que je ne vous cause pas une minute de
retard.

Sur ce, il entra dans l'appartement pendant que le domestique en
sortait, disant avant de tirer la porte derrière lui:

--Du reste, vous trouverez au salon à qui parler en attendant.

Ainsi introduit dans le logis du magistrat sans qu'aucun coup de
sonnette eût prévenu de son entrée, La Godaille, dont le pas était
assourdi par l'épais tapis qui couvrait le parquet de toutes les pièces
du logement, se dirigea vers le salon.

Pour y arriver, il lui fallait suivre un couloir de dégagement qui
coupait au court, en évitant de passer par la salle à manger et un petit
fumoir. A l'entrée de ce couloir, Frédéric s'arrêta tout net, surpris
par le murmure de deux voix qui susurraient dans la salle à manger.

--Chut! chut! On pourrait t'entendre, soufflait une voix.

--Augustin est en course. Quant à ton maître, en venant ici du salon,
j'ai laissé, derrière moi, toutes les portes ouvertes. Au premier bruit
de fauteuils nous annonçant la retraite de son visiteur, nous nous
séparerons.

--Viens dans la cuisine.

--Un traquenard, ta cuisine, où je ne saurais expliquer ma présence si
je m'y faisais surprendre, tandis que dans cette salle à manger je puis
y être venu pour admirer les tableaux, ces natures mortes.

Si bas de ton que parlât cette dernière voix, La Godaille la reconnut
pour être celle d'un homme et il y surprit un accent impérieux
lorsqu'elle poursuivit:

--Ne perdons pas notre temps. Au plus pressé... Quand revient-elle?

--Crois-moi, ne persiste pas dans ce projet, il nous en arrivera
malheur! conseilla l'autre voix, celle d'une femme.

Cet appel à la prudence ne fut pas écouté par l'homme, qui répéta plus
sèchement:

--Quand revient-elle?

--Je l'ignore.

--Tu mens!

--Non. Il a annoncé plusieurs fois qu'il allait la rappeler près de lui,
mais il n'a pas encore précisé l'époque.

--Nul préparatif n'annonce donc un retour prochain?

--Il y a trois jours que le tapissier a fini de préparer la chambre qui
lui est destinée.

--Et puis encore? insista curieusement l'homme.

--Tu en demandes trop. Tu en sais à présent autant que moi, répondit la
femme dont la voix semblait se rebeller.

Il y eut un petit silence après lequel l'homme reprit d'un ton qui
menaçait:

--Écoute-moi, ma fille. Tu me connais et tu dois savoir qu'il ne fait
pas bon me trahir... En conséquence, charrie droit, je te le conseille!
Depuis quelque temps, tu n'es plus franche du collier.

--C'est que j'ai peur.

--Peur de quoi?

La femme hésita. Sans doute qu'au moment de faire un aveu la prudence
lui ferma la bouche, car l'homme, après avoir attendu, répéta avec
impatience:

--Peur de quoi?

--Je n'en sais rien, mais j'ai peur.

--Allons! tranquillise-toi, grande folle! Entendons-nous bien et tout
ira comme sur des roulettes, dit l'homme dont la voix s'adoucit.

Cependant La Godaille était resté immobile à l'entrée de son couloir,
tendant l'oreille à ce murmure des voix et se disant:

--C'est la cuisinière et son amoureux... Le torchon brûle à propos de
je ne sais quoi et qui n'est pas mon affaire. Laissons-les à leur
tête-à-tête et gagnons le salon sans qu'ils puissent se douter qu'ils
ont eu un écouteur.

Sur la pointe du pied, grâce au tapis, La Godaille put, sans le moindre
bruit, arriver au salon, qu'il trouva désert.

--Tiens! fit-il étonné de cette solitude; et Augustin qui m'avait
annoncé que je n'y serais pas seul!

Se persuadant que celui dont avait parlé le domestique du juge avait dû
se joindre au premier visiteur reçu dans le cabinet de M. Grandvivier,
le jeune homme, toujours silencieusement, se posa sur un fauteuil pour
attendre son tour de voir le magistrat.

L'homme que Frédéric Bazart venait d'appeler l'amoureux de la cuisinière
n'avait pas menti quand, tout à l'heure, pour calmer les craintes de sa
maîtresse, il avait dit que toutes les portes ouvertes lui permettraient
d'entendre le moindre bruit annonçant la fin de l'audience donnée par M.
Grandvivier.

La porte qui séparait le salon du cabinet se trouvait entre-bâillée. Il
devait en être ainsi bien à l'insu du juge et de son visiteur, car ils
causaient tout d'abandon sans se douter que leurs paroles arrivaient à
La Godaille.

--Que me dites-vous là, cher ami! s'écriait le magistrat.

--L'exacte vérité.

--Il vous a été volé dix mille francs?

--Dans un tiroir de mon bureau.

--Qu'on a forcé?

--Non, car j'avais laissé la clef dans la serrure. On n'a eu qu'à la
tourner.

--Vous avez payé cet oubli.

--Joignez à cela que j'avais un témoin quand j'ai mis bien
ostensiblement ces dix billets de mille francs dans mon tiroir.

--Avouez-le. C'était bien franchement vouloir être volé.

L'interlocuteur de M. Grandvivier fit entendre un léger rire, puis il
ajouta:

--Vous ne croyez pas si bien dire.

--Quoi! fit la voix étonnée du juge, vous avez vraiment voulu être volé?

--J'ai tout fait pour cela et j'ai eu le bonheur d'y réussir.

--Vous aviez donc besoin de tenter une probité sur laquelle vous aviez
des doutes? En ce cas, vous auriez pu faire l'essai à meilleur marché.

--Je n'avais pas le moindre doute sur la probité en question. Je savais
pertinemment que la somme me serait soustraite.

--Alors j'en reviens à dire: Pourquoi, puisque vous étiez certain du
vol, n'avoir pas mis cent francs au lieu de dix mille?

--Parce qu'on ne m'eût pas dérobé cent francs, attendu qu'on avait
besoin d'un plus gros butin.

--Que vous avez estimé à dix mille francs.

--Oui au jugé. J'ai évalué à cette somme certaine entrée en campagne
d'une expédition que je tiens d'autant plus à voir s'entreprendre que je
suis décidé à lui casser le cou au bon moment.

--Voyons, cher ami, expliquez-vous plus clairement, car vous ne parlez
que par énigmes? appuya M. Grandvivier dont la voix s'accentuait de plus
en plus surprise.

--Il est bien entendu que je parle à l'ami, rien qu'à l'ami, et pas au
magistrat! insista l'interlocuteur du juge.

--Pourquoi pas le magistrat?

--Parce que, derrière le magistrat, arriverait la justice qui,
peut-être... je dirai même: assurément, ne châtierait mes trois
misérables que d'une façon incomplète... en admettant même qu'elle ne
les laisserait pas partir sains et sains.

Et, lentement, d'un ton qui pesait sur chaque parole, celui qui parlait
continua:

--Tandis que je veux, pour les gredins que je vise, une punition sans
pitié ni merci, qui les frappe avant que la loi intervienne en rien dans
l'affaire.

Cette façon de procéder sommairement dut éveiller quelque sombre pensée
assoupie dans l'esprit du juge.

Brusquement, sans réfléchir, d'un élan tout involontaire, il prononça
d'une voix brève:

--Je comprends ainsi la vengeance.

A mesure que les deux causeurs avaient parlé, La Godaille s'était
trémoussé sur son siège, mécontent de lui, et se disant:

--Sapristi! j'en entends trop! Je n'aime pas le rôle d'écouteur aux
portes! c'est un vilain métier... Il faut les avertir que je suis là.

Il pensait à tousser, à renverser un fauteuil, à marcher lourdement, en
un mot à prévenir d'une façon quelconque de sa présence.

Une réflexion l'arrêta.

--N'est-il pas déjà trop tard! se demanda-t-il.

Et, tout en cherchant un parti à prendre, il lui fallut encore entendre
M. Grandvivier qui demandait:

--Vous dites qu'ils sont trois?

--Oui, deux hommes et une femme.

--Et vous ne craignez pas qu'ils vous échappent avant que vous ayez pu
les châtier?

--Je le crains si peu que je pourrais d'avance préciser l'endroit où ils
viendront se faire pincer.

A nouveau, le causeur se mit à rire en disant:

--Je vois d'ici leur figure quand ils se verront pris au traquenard par
moi qu'ils ont toujours cru vivre dans la peau d'un imbécile.

Cependant La Godaille se répétait:

--J'en entends trop! J'en entends trop! ma place n'est pas ici... Tout
n'est pas bon à écouter... Je paierais vingt francs trois grammes de
coton à me fourrer dans les oreilles.

Le brave garçon se désolait encore lorsqu'un souvenir l'éclaira. Est-ce
que, quand il l'avait introduit, le domestique du juge ne lui avait pas
annoncé qu'il trouverait quelqu'un l'ayant précédé au salon? Il avait
supposé d'abord que ce visiteur s'était fait admettre en tiers dans le
cabinet. Mais il était incontestable que, dans le cabinet du juge, ils
n'étaient que deux... Alors, qu'était devenu l'autre?... Est-ce que
ce serait celui-là qui, pour prendre patience, avait été rejoindre
Cydalise!

--Ce serait drôle de connaître l'ami de M. Grandvivier qui en pince pour
sa cuisinière, pensa le jeune homme.

Et, estimant que c'était être bien faiblement coupable et surtout qu'il
s'amuserait mieux en prêtant l'oreille à des chamailleries d'amants, il
se leva, et, toujours sur la pointe du pied, il reprit le chemin de la
salle à manger en se disant:

--Allons voir si mes amoureux se sont raccommodés.

Comme La Godaille sortait du salon, M. Grandvivier posait cette
question:

--Quel crime complotent vos gredins?

--Celui de tuer, après l'avoir dépouillé, un homme que vous connaissez,
car c'était un des convives de votre dîner.

--Vous l'appelez?

--Ducanif.

Après ce nom prononcé, l'interlocuteur du juge demanda:

--Voulez-vous que je vous conte tout par le menu sur ces bandits?

--Parlez, mon cher Camuflet, dit sérieusement M. Grandvivier.

D'un geste de main, M. Grandvivier arrêta Camuflet qui allait commencer
son histoire et demanda:

--Comment se fait-il que vous, cher ami, homme paisible, insouciant,
sédentaire, vous vous soyez lancé en pareille aventure?

A cette question, Camuflet fit entendre un léger rire ironique et
répondit:

--Rien n'inspire plus d'énergie à un homme que de posséder trois
belles-mères. Savez-vous pourquoi?

--Le soin de les rendre heureuses.

--Non, le désir ardent de s'en débarrasser! Pour y arriver, le plus
paresseux soulèverait le monde! Un beau jour, à moi qui avalais avec
résignation mes trois pilules quotidiennes, l'énergie en question est
venue subitement et d'une façon bien inattendue... entre quatre murs,
dans une chambre qui n'était pas la mienne et où je me trouvais mis sous
clé... en un mot, pour avoir été enfermé chez le baron de Walhofer.

A ce nom, le juge tressaillit imperceptiblement, mais sa voix n'eut
qu'une intonation de surprise quand il demanda:

--Ce même baron de Walhofer que M. Fraimoulu m'a présenté en amenant à
ma table ses convives que la frasque de sa cuisinière Nadéje laissait
devant des assiettes vides?

--Le même... et qui, je l'espère, ne remettra plus les pieds chez vous
quand je vous l'aurai fait connaître... car il est un des trois gueux
dont je poursuis le châtiment.

--Oh! oh! fit le juge d'une voix qui protestait, êtes-vous bien sûr de
ce que vous dites là, Camuflet? C'est bien grave.

Et se reprenant:

--Non pas que je veuille, croyez-le, défendre contre vous ce monsieur
qui, avant sa présentation par M. Fraimoulu, m'était parfaitement
inconnu.

--Pas de nom pourtant, objecta Camuflet.

Le magistrat parut consulter ses souvenirs.

--C'est vrai, reprit-il. Quand M. Fraimoulu m'a nommé le baron, il m'a
semblé avoir entendu déjà ce nom, mais je n'ai pu me rappeler où et
comment... Aidez-moi un peu à ce sujet.

--Ne vous souvient-il pas d'une carte de visite du baron de Walhofer
trouvée par moi dans la poche du tablier de ma belle-mère n° 3, noble
dame Buffard des Palombes, carte que je vous ai apportée?... Avez-vous
oublié que nous crûmes alors que ce baron était un sexagénaire qui
s'était énamouré des charmes défraîchis de noble dame des Palombes?
Supposition qui vous inspira le moyen, pour moi, de me dégrafer de mes
trois belles-mères en cherchant à les marier... Et, comme je ne savais
de quelle façon m'y prendre pour mettre votre conseil en pratique,
ne vous rappelez-vous pas non plus m'avoir cité un proverbe dont
l'application me mènerait à bon port?

--Quel proverbe?

--_Diviser pour régner_.

M. Grandvivier avait décidément la mémoire rebelle, car, après s'être
recueilli un instant, il prononça:

--Je n'ai gardé aucun souvenir de tout cela.

Ensuite, curieusement:

--Que je vous aie ou non cité le proverbe: _Diviser pour régner_,
avez-vous su en tirer profit? demanda-t-il.

--Oh! oui, et large profit! déclara Camuflet.

Puis, éclatant de rire au souvenir de son exploit:

--J'ai commencé par les «diviser» de la portière en inondant les
escaliers... déluge que cette femme a attribué à mes trois numéros!
Comme toutes ont nié, en s'accusant l'une l'autre de ce méfait, elles
ont été vite à couteaux tirés et entre elles et avec la portière...
Alors mon règne a commencé, règne que j'ai affermi par quelques billets
de cent francs glissés à la concierge qui, d'elle-même, s'est nommée mon
ministre de la police... Ah! je n'ai eu qu'à ouvrir les oreilles pour en
apprendre de belles!

Sur ces mots, Camuflet s'étendit sur son fauteuil, poussa un immense
soupir de délivrance, puis ajouta d'une voix joyeuse:

--D'où il résulte que, dans un laps de temps plus ou moins proche,
j'aurai la douce satisfaction d'être délivré de mes trois cauchemars.

--Vous avez donc trouvé à les marier toutes trois en leur fournissant
une petite dot?

--Une dot!... Dites donc du balai! car ma dernière fourniture à mes
belles-mères sera un balai... mettons trois balais, si je tiens à bien
faire les choses: «Eh! oust! ouste! déguerpissez, coquines! sauteuses!
aventurières!»

--Ah çà! qu'est-il arrivé? demanda M. Grandvivier étonné. Qu'avez-vous
donc à reprocher à ces dames, mon excellent ami!

Camuflet se croisa les bras et après s'être campé en face du juge, il
prononça:

--Regardez-moi bien.

--Bon! Je vous regarde.

--Ai-je l'air d'un Lazun, d'un Richelieu, d'un Faublas, d'un marquis de
Sade, d'un don Juan, enfin d'un de ces fameux coureurs de femmes, d'un
de ces célèbres débauchés que la morale publique réprouve et cite
avec un juste mépris?... Voyons! soyez franc, ai-je l'air d'un de ces
sacripants-là? Répondez.

Souriant tout à la fois de la question et du ton de Camuflet qui, peu à
peu, s'était monté à l'indignation, le magistrat répondit:

--Nullement, cher ami. Vous avez l'air de ce que vous êtes en réalité.

--C'est-à-dire?

--C'est-à-dire d'un homme casanier, sédentaire, de moeurs pures, qui
a demandé trois fois au mariage le calme et le bonheur d'une vie
honorable.

Le petit homme secoua la tête.

--Eh bien, voilà qui vous trompe! lâcha-t-il tout sérieux.

Avant que M. Grandvivier pût protester, il se redressa plus raide en
face du juge en disant:

--Oui, voilà qui vous trompe, car vous avez devant vous un exécrable
débauché qui, toute honte bue, n'a cessé d'être un sujet de monstrueux
scandale pour ses contemporains, affichant au grand jour ses amours
impures!

Telle était l'exagération des paroles de Camuflet que le magistrat crut
à une plaisanterie. Tout en souriant, il répondit:

--Ma foi! je ne l'aurais pas cru!

--Ni moi non plus, dit le petit homme.

Et s'expliquant:

--Pendant que je croyais avoir donné, par mes trois mariages successifs,
l'exemple d'une vie sans reproche, savez-vous ce que j'étais en réalité?

--Non, dites.

--J'étais un ignoble corrompu qui se vautrait dans un concubinage
d'autant plus éhonté que, trois fois, il s'est reproduit.

--Quoi! du vivant de vos trois épouses! dit le juge qui se demandait si
Camuflet avant de venir chez lui, n'avait pas fait précéder sa visite
d'un déjeuner trop copieusement arrosé.

Mais Camuflet répliqua d'un ton sec:

--Je n'ai jamais eu d'épouses!...

Puis, en articulant à mots pesés la fin de sa phrase:

--Attendu que je n'ai jamais été marié...

Et, après une petite pause:

--... Vu, ajouta-t-il, que mes trois mariages étaient nuls. Ce qui fait
que mes trois femmes n'ont été, en somme, que trois maîtresses!

Cela dit, Camuflet, pris de fureur, s'empoigna la chevelure à pleines
mains, en s'écriant:

--Et dire que moi, comme un imbécile, j'ai choyé, hébergé, mijoté ces
trois belles-mères de contrebande!

Alors, éclatant d'une joie rageuse:

--Ah! comme je vais me régaler d'un coup de balai qui fera la place
nette de ce trio de gourgandines!... «Ouste! ouste! dehors!!!»

--Ce n'est pas sérieux ce que vous me dites là, prononça le juge
toujours dans la croyance que le triple veuf avait plus que bien
déjeuné.

--Si, si, affirma Camuflet; chacun de mes mariages, de par la ruse
de mes belles-mères successives, est entaché des meilleures causes de
nullité... De sorte qu'après m'être trop marié il se trouve que je ne me
suis pas marié du tout.

--Comment l'avez-vous appris?

--En pratiquant le proverbe: «Diviser pour régner,» ce qui m'a mis sur
la trace de la vérité.

En somme, Camuflet jouait l'indignation.

Ce rôle de dupe qu'il affirmait avoir été le sien ne lui donnait, à
cette heure, que l'énorme contentement de pouvoir prendre sa revanche
contre les trois mégères qui l'avaient tant fait souffrir.

--Avec quelle joie féroce, quand l'heure sera venue, je flanquerai ces
trois sorcières à la borne! ricana-t-il tout jubilant de ravissement.

Après quoi, coupant court à toute explication, il retourna à ses moutons
en disant:

--Nous reviendrons à mes belles-mères. Comme disent les romanciers,
n'anticipons pas. Occupons-nous pour le moment du baron de Walhofer.

En écoutant les confidences du triple veuf, M. Grandvivier s'était
faiblement déridé. Au nom du baron, son visage se rembrunit.

--Ah! oui, fit-il, M. de Walhofer dont vous aviez trouvé la carte dans
la poche du tablier d'une de vos belles-mères et qu'il vous restait à
connaître... Comment y êtes-vous parvenu?

--D'abord en prenant une fausse piste à cause d'une bien étonnante
ressemblance.

--Vraiment? Le baron a-t-il donc son sosie dans quelque coin de Paris?
demanda le juge dont les yeux trahissaient une inquiétude secrète.

--Comme vous dites. Et ce coin de Paris est précisément celui que vous
avez habité avant de venir ici. L'homme en question demeurait si près,
si près de votre ancien domicile... oh! mais, si près, qu'on pourrait
dire qu'il habitait chez vous. Rien qu'un mur à franchir, et il avait le
pied dans votre demeure. En un mot, il occupait une chambre dans une
des bicoques qui fermaient le fond de votre jardin. Je l'avais remarqué
fumant à sa fenêtre, un jour que j'étais allé vous rendre visite.
N'aviez-vous jamais fait attention à ce jeune homme, vous, monsieur
Grandvivier?

--Jamais! dit sèchement le juge.

Puis, s'impatientant sans doute de la prolixité du conteur, il ajouta:

--Si nous revenions à M. de Walhofer?

--Attendez donc! j'y arrive.

Après avoir repris un peu haleine, Camuflet continua:

--Muni de la carte du baron et déterminé à trouver ce personnage que
je n'avais jamais vu, vous comprenez que je m'informais de lui à tous
venants. Le hasard me mit en présence de M. Fraimoulu à qui j'en parlai.
Justement il le connaissait pour avoir dîné avec lui, la veille, chez
un de ses amis, M. Ducanif. Ce monsieur et le baron habitaient la même
maison... Et M. Fraimoulu me donna l'adresse.

Ordinairement calme, froid et sachant écouter, M. Grandvivier n'était
plus le même. L'impatience dont il avait déjà fait preuve s'affirma
encore dans le ton avec lequel il demanda:

--Alors vous n'eûtes rien de plus pressé que de vous rendre chez le
baron?

--Attendez donc! répéta Camuflet. Étant dit que j'avais commencé mon
enquête sur M. de Walhofer en le supposant un sexagénaire épris des
appas surannés de noble dame Buffard des Palombes, vous comprendrez
combien je fus d'abord surpris en apprenant que le baron était un
jeune homme... Mais cette première surprise n'était pas comparable à
l'étonnement énorme dont je fus saisi en écoutant M. Fraimoulu me faire
le portrait du baron de Walhofer... Trait pour trait, à s'y méprendre,
il me dépeignait le jeune homme que, de chez vous, j'avais v

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