La conquête d'une cuisinière I
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Title: La conquête d'une cuisinière I
Author: Eugène Chavette
Release date: October 3, 2005 [eBook #16795]
Most recently updated: December 12, 2020
Language: French
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Credits: Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
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LA CONQUÊTE D'UNE CUISINIÈRE I
[Illustration]
SEUL
CONTRE TROIS BELLES-MÈRES
PAR
EUGÈNE CHAVETTE
I
--Des femmes, parbleu! aies-en dix à la fois, vingt... cent même!... Ce
n'est pas moi qui t'en blâmerai, puisque je te prêche d'exemple. Mais
ce que je ne veux pas, ce que je t'interdis formellement, c'est ce qu'on
appelle vulgairement un _collage_.
Ainsi s'exprimait le plus vieux de deux déjeuneurs attablés dans un
cabinet du café Anglais, ayant vue sur le boulevard. Après un succulent
repas, ils en étaient au moment du moka.
Après s'être humecté le palais d'une gorgée de café, le parleur reprit
la parole:
--Non, non, cher neveu, pas de concubinage! Pas de cette liaison bête
à ton âge, qui vous endort à l'heure d'être frétillant, qui abrutit ces
belles années de la jeunesse qu'un homme doit employer à jeter sa gourme
afin de faire, plus tard, un bon mari!
Le second convive, un fort beau garçon de vingt-cinq ans, allait
répliquer, mais son morigéneur ne lui en laissa pas le temps.
--Quand ta mère, ma bonne et chère soeur, est morte, reprit-il, elle te
laissait une quarantaine de mille francs. J'ai eu la main heureuse à
te placer cette somme qui te donne, aujourd'hui, 3,000 francs de rente.
Ajoutons-y les trois autres mille francs de ta place, puis, enfin, les
quatre mille que, bon an mal an, tu me soutires à l'aide de carottes
plus ou moins longues; c'est donc un total d'une dizaine de mille
francs, plus que suffisants pour un jeune homme qui, comme toi, n'est
pas complètement oisif... Que, ces dix mille francs, tu les manges à
droite et à gauche, avec la brune et la blonde, bravo!... mais qu'ils ne
te servent qu'à lutter stupidement contre la gêne d'un collage, pouah!
pouah! mon très cher neveu!
Et, après cette tirade, l'ennemi du concubinage huma une nouvelle gorgée
de café.
Le neveu, puisque neveu il y avait, prit un petit air étonné pour
demander:
--Mais, mon oncle, à propos de quoi me dites-vous cela?
Sans abaisser sa tasse qu'il se passait et repassait sous le nez pour
régaler ses narines de l'arôme du moka, l'oncle regarda son neveu en
face et répliqua d'un ton doucement grondeur:
--Ne fais donc pas la bête, Gontran! As-tu, par hasard, la prétention
de rouler un vieux singe de ma sorte?... Jadis, neuf fois sur dix, je te
trouvais chez toi quand j'allais t'y voir. Depuis trois mois, à chaque
visite, j'ai beau sonner à tour de bras, tu me laisses le nez devant la
porte fermée après que, j'en suis certain, tu m'as reconnu par quelque
trou invisible, donnant sur le carré... Je la connais, cette blague-là;
je la faisais autrefois à mon bottier. Or, si tu ne me laisses plus
mettre le pied dans ton domicile, c'est parce que tu y vis maritalement
avec une donzelle... Voyons, Gontran, regarde-moi bien en face et
soutiens-moi le contraire!
N'osant pas nier, le neveu tenta d'atténuer sa faute:
--Ah! mon oncle, si vous la connaissiez! Jolie, distinguée, bien élevée,
avança-t-il.
--Ta! ta! fit moqueusement l'oncle; si je la connaissais, je trouverais
qu'elle ressemble à beaucoup d'autres de ma connaissance... Je la vois
d'ici ta perle. Une monteuse de coups qui pose à l'élève de Saint-Denis,
à la princesse en sucre, grimaçant au moindre mot de gaudriole, faisant
ses yeux sur le plat en broyant sur le piano la _Dernière Pensée de
Weber_... Ah! si tu savais comme, à moi aussi, on a tenté de me pousser
la _Dernière Pensée de Weber_! Mais je ne me laissais pas engluer,
attendu que ce n'est pas de ce côté-là que je cherche, avec les femmes,
d'où vient le vent. Aussi, dès la seconde séance de piano, je filais à
la sourdine en me disant: «A un autre la mijaurée! Je ne la prête pas,
je la donne!»
Après cette profession de foi, débitée d'une voix railleuse et pleine
d'une fatuité passablement ridicule, l'oncle reposa sur la table sa
tasse vidée, en ajoutant d'un ton un peu sec:
--Donc, neveu, tu me feras le plaisir de lâcher ta belle et de courir
à d'autres amours moins collantes. Je tiens à te trouver libre du plus
petit lien quand viendra le jour où je t'aurai obtenu la fiancée que je
guette depuis longtemps pour toi.
Puis, en appuyant sur les mots:
--C'est dit, Gontran, n'est-ce pas? Dès demain, plus de collage,
ajouta-t-il.
Cette fois, le jeune homme tenta, sinon de gagner sa cause, au moins
d'obtenir un délai.
--Mais, mon oncle, dit-il, je ne puis, du jour au lendemain, abandonner
une pauvre femme sans ressources.
--C'est juste! fit l'oncle.
Il fouilla dans sa poche, dont il tira un portefeuille qu'il ouvrit en
poursuivant:
--J'avais prévu ton objection et préparé ma réponse. Tiens, voici dix
mille francs que tu donneras à ta dulcinée en l'invitant à aller jouer
ailleurs sa _Dernière Pensée_ de Weber.
Et il posa sur la table, devant le jeune homme, un paquet de billets de
banque.
Ensuite, comme s'il regardait la question complètement vidée, il passa à
un autre sujet:
--Car, reprit-il, je veux te voir bel et bien marié, mon garçon, et si
mes espérances se réalisent, la fille que, je te le répète, j'ai en vue
pour toi, te fera des plus riches... Une dot énorme, mon cher!
--Oh! riche, répéta Gontran avec ironie, pensez-vous que les grosses
dots des filles aillent tout droit aux garçons sans le sou comme moi?
--Comment! sans le sou comme toi! Ah çà! est-ce que tu te figures que ma
succession ne te produira que des cailloux?... Sans parler des deux
cent mille francs que je te donnerai le jour du mariage, tu peux compter
encore, après moi, sur soixante mille livres de rente... Seulement,
neveu, je te préviens que je te les ferai attendre le plus tard
possible.
Ce disant, l'oncle avait redressé son torse vigoureux, qu'il se mit à
palper du plat de ses mains en continuant d'une voix joyeuse:
--Car le coffre est bon et durera longtemps... Une santé de fer... J'en
suis encore à connaître un simple mal de tête.
Le neveu vit le joint pour adresser une douce flatterie au péché mignon
de son oncle.
--Dame! fit-il avec une sorte d'admiration, il fallait que votre santé
fût vraiment de fer pour avoir résisté à tant de conquêtes... car vous
les comptez par centaines, vos conquêtes.
Agréablement chatouillé en son amour-propre d'homme à bonnes fortunes,
l'oncle dodelina la tête en disant d'une voix attendrie:
--Le fait est qu'elles ont été nombreuses, les brunes, blondes et
rousses qui ont égayé mon existence.
--Et nombreuses aussi seront celles qui l'égayeront encore.
--Heu! heu! j'ai cinquante-cinq ans! fit l'oncle d'un ton un peu
attristé.
--Allons donc! Qu'importe l'âge quand le coeur a toujours vingt ans et
que, comme vous disiez, on possède une santé de fer!... Vous êtes de la
même étoffe que le duc de Richelieu qui, à quatre-vingts ans, dit-on, ne
s'en tenait pas qu'au simple mot pour rire.
--Oh! oh! lâcha modestement le quinquagénaire, quatre-vingts ans! Je ne
suis pas aussi ambitieux.
--Mettons soixante-dix. Oui, vous avez encore quinze années sur la
planche à cueillir les myrtes.
--Je ne demande pas mieux que de te croire, Gontran, modula gentiment
l'oncle, caressé doucement par l'espérance.
Le neveu crut le moment propice pour plaider la cause de sa maîtresse,
condamnée par ce juge si plein d'indulgence pour lui-même. Il
allait entamer son exorde, quand l'oncle reprit d'une voix qui
s'enorgueillissait de son dire:
--Mais dans toutes ces conquêtes, que tu chiffres toi-même par
centaines, pas un seul collage!!! pas un seul collage! tu m'entends?
Et, ramené ainsi à la question, il montra au jeune homme le paquet de
billets de banque, restés sur la nappe, en ajoutant:
--Mets-moi ça dans ta poche et, dès demain, tu sais? ta demoiselle
dehors! que mon exemple te serve de leçon.
Ensuite, revenant à ses moutons, il reprit:
--Soixante-dix ans, c'est beaucoup dire... mais, baste! ça durera ce
que ça durera! Le jour où il me faudra dételer, alors j'userai de la
consolation que je me suis ménagée pour mes vieux jours.
--La consolation? répéta le neveu sans comprendre.
--Oui. Tout à l'heure je te disais que le coffre était solide... Et
l'estomac donc!!! Un estomac à digérer des cailloux! Jusqu'à ce jour
les femmes ont été ma seule pierre d'achoppement. Jamais je n'ai été
bâfreur, ni soiffeur. L'estomac a donc gardé ses forces vives. Quand
viendra l'heure où les femmes seront devenues des pommes trop vertes
pour mon âge, alors je m'abandonnerai à la bonne nourriture.
--Autrement dit la gourmandise.
--Oui, la gourmandise, ce réel et sérieux plaisir de la verte
vieillesse, plaisir qui ne trompe pas et qui se présente deux fois par
jour. Avec un bon estomac, partant un bel appétit, et soixante mille
livres de rente, la gourmandise vous conduit agréablement à la fin de
votre carrière.
--Alors vous cultiverez les petits plats?
--Je ne te dis que ça, mon neveu.
--Vous hanterez les grands restaurants?
--Du tout! du tout! fit l'oncle vivement.
--Où trouverez-vous donc alors vos fameux petits plats fins?
--Chez moi, parbleu! Oui, les grands restaurants flattent le palais,
j'en conviens... mais, à la longue, avec leurs sauces et leurs épices,
ils empâtent le goût et échauffent l'intestin... Une cuisine ne
peut-elle pas être à la fois saine et délicate, quand elle est
surveillée et bien dirigée?... Aussi, chez moi, aurai-je toujours un
oeil vigilant sur mes fourneaux, un nez inquiet dans mes casseroles.
A ce programme énoncé par son oncle, Gontran haussa les épaules en
disant:
--En vous y prenant de la sorte, vous ne mangerez que d'affreuses
ratatouilles.
--Pourquoi?
--Parce que tout bon chef ne vous tolérera pas ainsi perpétuellement sur
son dos... Vous ne pourrez conserver aucun artiste culinaire et vous en
serez réduit à des marmitons empoisonneurs.
L'oncle secoua la tête en disant:
--Pas plus un chef qu'un marmiton ne toucheront à mes casseroles,
attendu que jamais la main d'un homme, c'est mon avis, ne vaut, pour
certaines préparations, celle d'une femme.
--Ah! vous prendrez une cuisinière?
--Oui, j'aurai un cordon bleu de premier ordre.
--Heu! heu! fit ironiquement le neveu.
--Pourquoi ton heu! heu!
--Parce que vous dites tranquillement que vous aurez un cordon bleu de
premier ordre, et que vous n'avez pas l'air de vous douter qu'il vous
serait peut-être plus facile de dénicher un merle blanc.
--J'y mettrai le prix. Avec de l'argent, il n'est rien qu'on ne puisse
se procurer, déclara l'oncle avec l'aplomb d'un homme qui possède
soixante mille livres de rente.
En même temps qu'il faisait cette réponse, l'oncle avait machinalement
regardé, par la fenêtre, le trottoir du boulevard où se croisaient les
nombreux passants.
Tout à coup il se leva brusquement de table en s'écriant d'une voix
joyeuse:
--Eh! mais, c'est la belle Caroline Pistache qui passe là-bas! D'où
diable sort-elle? Voici un siècle que je ne l'ai vue... il faut que je
la rattrape.
Et, tendant la main à Gontran en guise d'adieu, il s'élança vers la
porte du cabinet à la poursuite de mademoiselle Pistache. Pourtant,
sur le seuil de la pièce, il se retourna pour lancer cette dernière
recommandation:
--Et, tu sais, lâche ton collage.
Puis il disparut, laissant le jeune homme avec la carte à payer, mais
ayant toujours devant lui, sur la table, le paquet des dix billets de
mille francs.
II
En arrivant sur le trottoir, l'oncle s'assura de l'avance qu'avait sur
lui le gibier qu'il allait chasser.
Cent mètres au plus le séparaient de la demoiselle Pistache qui filait,
trottant menu et découvrant un fort joli bas de jambe, car l'asphalte un
peu boueux du trottoir l'obligeait à retrousser ses jupes.
--Demeure-t-elle toujours rue Rougemont ou va-t-elle me mener au diable?
Bast! j'en ai vu bien d'autres! se dit-il en se lançant sur la piste.
Oui, il en avait vu bien d'autres, car c'était un ardent et infatigable
suiveur de femmes que cet aimable homme qui, de ses nom et prénom,
s'appelait Athanase Fraimoulu.
Quand son neveu, en évaluant ses conquêtes par centaines, avait trouvé
en lui l'étoffe d'un Richelieu, il avait eu tort et raison. S'il fallait
s'en tenir à la quantité, oui, un Richelieu. Mais si l'on jugeait par
la qualité, ce n'était plus qu'un Richelieu _à l'échalote_ (qu'on nous
permette le mot), car Athanase Fraimoulu n'était pas difficile sur
la catégorie de ses victimes. D'où qu'elle vînt et quelle que fût sa
position, sous le chapeau ou sous le bonnet, toute belle fille attirait
son hommage. Commune viande de boucherie lui plaisait mieux que fines
cailles et, comme il avait argent en poche et qu'il n'aimait pas
soupirer longtemps aux étoiles, il triomphait uniquement des vertus
de composition facile. «Mon beau Nanase, mon Tatase chéri,» double
abréviatif de son petit nom, que lui murmuraient au passage, sur le
boulevard, les prêtresses du plaisir, le faisait se rengorger tout
superbe comme un dompteur au milieu des bêtes féroces qu'il a vaincues.
Une passion aussi absorbante aurait dû le conduire à l'égoïsme le plus
parfait. Pourtant, il n'en était rien. Tant qu'un jupon n'était pas sous
les yeux de Fraimoulu, on trouvait en lui un homme bon, serviable et,
surtout, intelligent. Il avait reporté sur son neveu Gontran Lambert,
l'affection profonde qu'il avait eue pour sa soeur, la mère du jeune
homme, morte veuve d'un inventeur qui l'avait ruinée en poursuivant les
plus stupides recherches. Fraimoulu avait placé le peu de la succession
maternelle qui revenait à Gontran et, de ses propres deniers, il avait
pourvu à l'éducation de son neveu. Au sortir du collège, il avait placé
le jeune homme chez un architecte. «Quand le bâtiment marche, tout
marche», s'était-il dit, en poussant son neveu vers une profession qu'il
comptait lui faciliter avec ses écus. La preuve en était dans ces deux
cent mille francs, mis, par lui, de côté pour la dot de Gontran qu'il
voulait marier et bien marier.
Depuis deux ans, Athanase Fraimoulu avait en vue, pour son neveu, un
excellent parti. Il le couvait avec soin, le surveillait, l'isolait de
toute compétition dangereuse. Deux fois, il était parti pour entamer
l'affaire avec les parents de la jeune fille, mais la fatalité avait
voulu que ces deux fois-là fussent par un jour de pluie et l'amoureux
Athanase, l'une et l'autre fois, avait été détourné de son droit chemin
par une jolie jambe de femme à suivre.
A cette double distraction, il s'était donné pour excuse que cette poire
de mariage à cueillir n'était pas encore tout à fait mûre. De plus,
Gontran, un peu trop jeune pour le ménage, n'avait pas eu le temps,
suivant son expression, de «jeter ses gourmes».
Mais, aujourd'hui, tout était à point. L'heure était venue. Aussi
Fraimoulu s'était-il bien promis, tout aussitôt après avoir déjeuné avec
son neveu, de se rendre d'une seule traite chez le papa de la demoiselle
visée par lui, et, séance tenante, de lui bâcler l'affaire.
Par malheur on l'a vu, Fraimoulu avait proposé, mais le mollet de
Caroline Pistache, qui passait, avait disposé.
Nous suivrons donc Fraimoulu qui, pour oublier son neveu, n'avait pas
cette fois à se donner l'excuse qu'il ambitionnait du fruit nouveau, car
il avait été déjà le «petit Tatase» de mademoiselle Pistache.
Arrivé à vingt mètres de celle qu'il poursuivait, il maintint cette
distance, réglant son pas sur celui de la belle dont son regard admirait
les rondeurs du bas de la jambe que les jupes retroussées mettaient à
découvert.
--Elle demeure toujours rue Rougemont, pensa-t-il en voyant sa prochaine
proie dépasser le faubourg Montmartre.
Il pressa le pas, et, déjà il avait raccourci la distance de moitié
quand, soudain, il fit un brusque arrêt en murmurant, tout ébahi
d'admiration:
--Sapristi! la magnifique créature!!! D'où diable Pistache la
connaît-elle?
En effet, mademoiselle Pistache avait suspendu sa marche, arrêtée au
passage par une autre femme marchant à sa rencontre.
Quiconque aime les beautés plantureuses aurait partagé l'admiration de
Fraimoulu pour celle qu'il traitait de créature magnifique. C'était
une femme d'une trentaine d'années, aux robustes formes, aux traits
réguliers, mais massifs, à l'opulente chevelure, tout éclatante de force
et de santé... un Rubens! comme on dit.
Vêtue d'une robe de laine, bien ajustée sur ses formes rebondies et
fermes, elle portait un tablier de soie noire et, sur ses cheveux un peu
ébouriffés, s'étalait un bonnet de linge dont les rubans flottaient sur
son dos. A son bras était passé un panier à carré long, muni d'un double
couvercle.
C'était elle, à ce moment, qui parlait et ce qu'elle racontait devait
être du dernier drôle, car Pistache, en l'écoutant, pouffait de rire...
Cependant, Athanase, arrêté sur place et les yeux dardés étincelants sur
la femme au panier, se disait en interrogeant sa mémoire:
--Mais je la connais, cette superbe brune. Je l'ai déjà vue... Oui, mais
où ça?... Je demanderai tout à l'heure à Pistache des renseignements qui
m'éclaireront sur l'endroit où je me suis rencontré avec ce morceau de
roi.
Et, tout curieux de savoir ce que le morceau de roi pouvait conter de si
cocasse à Pistache, qui s'en tenait les côtes, Athanase, tournant le dos
aux deux femmes et feignant d'admirer les oeuvres en montre du fameux
marchand de bronzes Barbedienne, s'approcha des causeuses à petits pas
de côté.
--Ah! quelle roublarde tu fais! bégayait Pistache, secouée par le rire.
Alors tu lui as flanqué un béguin?
--De premier choix. A ce point qu'il s'est débarrassé de sa femme...
Je le tiens sous le boisseau, mon cher bourgeois. Je ne lui laisse voir
qu'une seule personne, son docteur.
--Mais si ce médecin allait se tourner contre toi?
--Pas moyen, ma chère.
--Pourquoi?
--Parce que le docteur en question est Gustave, que je lui ai fait
prendre pour médecin.
--Et il en tient toujours pour toi, le beau Gustave?
--Un véritable enragé.
Sans doute que Pistache se crut suffisamment éclairée sur ce point, car
elle aborda un autre sujet.
--Mais que devient la jeune fille dans tout ça? Elle est d'âge à être
mariée?
--Aussi est-il question de lui chercher un mari. Au fond, je ne lui en
veux pas, moi, à cette petite. Je pousse d'autant mieux à son mariage
que ça lui fera quitter la boîte. Alors j'aurai l'autre bien entièrement
sous la patte.
Puis, après un temps d'une seconde:
--Avant quatre ans, j'aurai des plumes dans mon édredon, je te le
promets, ajouta la belle au panier.
--Il a donc un fort sac?
--Un sac monstre.
En plus que tout ce qui venait d'être dit entre les deux femmes
demeurait inintelligible pour Fraimoulu aux écoutes, il lui était
impossible, même avec la clef du mystère, d'y comprendre goutte, car,
tout le temps, il avait été distrait par la question qui se dressait en
son cerveau.
--Où donc ai-je déjà rencontré cette remarquable bacchante?
Et, avec l'espoir que sa mémoire s'éclaircirait par une nouvelle
contemplation du visage de ladite bacchante, Athanase se retourna.
Alors Pistache le reconnut.
Sans doute que c'était conviction intime chez Pistache que l'agréable
doit toujours céder le pas à l'utile. Si grand plaisir qu'elle trouvât
aux confidences de son amie, elle rompit l'entretien par une courte
phrase, à voix basse, qui, malgré son laconisme, devait désigner
Fraimoulu, car la femme au panier, après un court regard sur Athanase,
prit congé de sa camarade par cette simple phrase:
--Alors, bonne chance.
Puis, en même temps que Pistache s'éloignait, elle continua sa route en
sens inverse, se croisant avec Fraimoulu qu'elle toisa, au passage, d'un
second regard.
--Quels yeux! de vrais diamants! pensa Athanase en se remettant en
marche sur la piste de Pistache.
Mais dans l'estimation amoureuse de celui qui la suivait, l'aimable
fille, dont le mollet, pourtant, se montrait découvert de dix
centimètres plus haut, avait perdu soixante-quinze pour cent.
Tout enthousiasmé par sa rencontre avec la femme au panier, Fraimoulu,
en suivant Pistache, ne marchait plus poussé par l'unique désir de
s'entendre appeler «mon petit Nanase» par la nymphe qui le précédait.
--Il faudra qu'elle m'apprenne le nom de cette épatante Erigone... A
coup sûr, un mot de Pistache me rappellera où je l'ai vue... car, c'est
certain, je me suis déjà rencontré avec cette splendidissime créature...
oui, splendidissime, je maintiens le mot, faute d'en trouver un plus
fort, se disait-il, en proie à un frisson qui lui montait le long de la
colonne vertébrale.
Mademoiselle Pistache tourna dans la rue Rougemont après un
imperceptible mouvement de tête qui lui fit voir Athanase toujours sur
la piste.
A son tour, celui-ci doubla l'angle en maintenant une distance de vingt
pas entre lui et celle que, naguère encore, il appelait sa proie.
Arrivée devant sa porte, mademoiselle Pistache, avant de pénétrer
sous la voûte, crut devoir adresser à son poursuivant le plus aimable
sourire.
Vingt pas, nous l'avons dit, séparaient Fraimoulu de la porte où venait
d'entrer la belle.
Sur ces vingt pas, notre héros en fit cinq, puis, tout à coup, il
s'arrêta, la figure convulsée par l'effroi, l'oeil hagard, les pieds
comme cloués sur le trottoir.
--Sacrebleu! sacrebleu! sacrebleu! murmura-t-il d'une voix saccadée par
une vive et désagréable émotion.
Néanmoins, après une minute d'attente, il se remit et voulut continuer
sa marche.
Mais, à son huitième pas, à cinq mètres tout au plus de la porte de
Pistache, il s'arrêta plus brusquement que la première fois.
--Encore!!! bégaya-t-il d'un ton désespéré.
Et comme, à ce moment, Pistache, inquiète du retard de celui qu'elle
comptait voir arriver sur ses talons, montrait sa tête à une fenêtre de
l'entresol, il se produisit un fait extraordinaire.
Ce grand suiveur de femmes, cet adorateur des belles, ce fanatique du
beau sexe montra le poing à Pistache en grondant avec fureur:
--Va-t'en au diable! satanée femelle! Engeance maudite!
Et, tournant le dos, il remonta la rue.
Était-il bien possible que, pour Fraimoulu, le sexe charmant fût
subitement devenu une engeance maudite? Quelle cause terrible avait
motivé l'effroi et la colère du galant chevalier des belles au point de
lui faire renier sa devise: «Tout pour les dames»? Ce devrait être,
tout à la fois, bien sérieux et bien désespérant, car lui qui, naguère,
arpentait le trottoir d'une allure si délibérée, s'en allait maintenant,
d'un pas mou, en murmurant tout navré:
--Toisé! fini!! ratiboisé!!!
Cette marche ne le conduisit pas loin. Dès qu'il eut tourné sur le
boulevard, il pénétra dans la première maison d'angle, monta deux étages
et sonna à une porte sur laquelle se voyait une plaque portant ces mots:
_Cabillaud, docteur-médecin_.
A son coup de sonnette vint ouvrir une sémillante blonde d'une vingtaine
d'années, à l'oeil gai, au nez en trompette et qu'à son tablier blanc,
maculé de quelques gouttes de sang qui devait être celui d'une volaille,
il était facile de reconnaître pour la cuisinière de céans.
Vingt minutes auparavant, Athanase serait tombé en arrêt devant cette
accorte fille. Il n'y fit pas plus attention qu'un chien mis en présence
d'une toile de Raphaël et demanda, d'une voix anxieuse de recevoir une
réponse négative:
--M. Cabillaud est-il chez lui?
--Lequel? Ils sont deux, dit la cuisinière.
--Le médecin.
--Tous deux sont médecins.
--Celui qui a une verrue sur le nez.
--Ah! bon! Le père, alors.
La cuisinière dégagea l'entrée et, quand Fraimoulu eut pénétré dans
l'antichambre, elle lui montra une porte en ajoutant:
--Tenez, frappez sans crainte de les déranger. Voici plus d'un quart
d'heure que je les entends rire là dedans comme des bossus. Je serais
bien venue pour les écouter; mais, par malheur, j'ai à plumer un poulet,
et je ne puis quitter ma bête pendant que le corps est encore chaud.
Après ce double renseignement donné sur son habitude d'écouter aux
portes et sur le moment opportun pour plumer une volaille, la cuisinière
quitta le visiteur pour retourner à son poulet.
Ils riaient si bien comme des bossus qu'ils n'entendirent pas les trois
coups frappés à la porte par Athanase qui, faute de réponse, se décida à
ouvrir.
A son entrée, un vieux monsieur, au nez enrichi d'une monstrueuse
verrue, se tordait de rire sur un fauteuil en bégayant:
--Ah! elle est bonne celle-là! Comment as-tu pu l'inventer d'une
pareille force? Moi, dans ma longue carrière de médecin, j'ai dû
quelquefois en pousser à mes malades, mais, au grand jamais, je ne...
S'il n'acheva pas sa phrase, c'est que la vue de son visiteur,
apparaissant sur le seuil du cabinet, lui coupa la parole. En une
seconde, il fut sur pied, le visage redevenu grave, s'écriant d'une voix
aimable:
--Eh! bonjour, mon cher client! Entrez donc, je vous prie!...
Aujourd'hui ou demain, je me proposais justement de passer chez vous.
Et comme, après avoir fait deux pas, le client s'était arrêté en
regardant le deuxième individu qui se trouvait dans le cabinet, le
docteur s'empressa d'ajouter, en montrant le personnage:
--Oui, de passer chez vous pour vous présenter mon fils Gustave, reçu
médecin depuis six mois, auquel je cède ma clientèle, car l'âge est venu
pour moi de prendre du repos.
Pendant que le fils Gustave, qui était un garçon taillé en forces,
s'inclinait devant Athanase, le père continua en riant:
--Oui, je veux vous céder à mon fils, cher monsieur Fraimoulu, quoique,
permettez-moi le reproche, vous soyez un bien mince client, car votre
santé de fer défie tous les médecins de la terre.
Ensuite, avant que Fraimoulu pût répliquer:
--Tenez, continua-t-il, je sais si bien qu'avec vous la médecine perd
son temps, que, tout à l'heure à votre entrée, l'idée m'est venue que
vous vous présentiez en ami qui veut me faire le plaisir d'accepter mon
dîner... Hein! n'est-ce pas que j'ai deviné?
Sur ce, toujours sans attendre de réponse, le médecin réunit le bout de
ses doigts sur sa bouche et envoya un baiser au plafond en s'écriant:
--J'ai une cuisinière, voyez-vous? un cordon bleu hors ligne!!! La
déesse des fritures!!!
--La fée des sauces! ajouta le docteur Cabillaud fils, renchérissant sur
l'admiration paternelle.
--Qui n'a pas sa pareille au monde pour les poulets à la thurgovienne!!!
appuya le père.
--Ni pour le soufflé d'andouilles!!! insista Gustave.
A cet éloge, Fraimoulu répondit par un mouvement triste de la tête et
cette phrase débitée d'une voix émue:
--Vous vous trompez, docteur.
--Quoi! vous connaissez quelqu'un plus fort que Clarisse sur le soufflé
d'andouilles? fit Cabillaud père comprenant à tort.
--Non, docteur, je veux dire que vous vous trompez à propos de ma santé
que vous prônez à M. votre fils... Elle s'est détraquée!
--Pas possible! fit sincèrement Cabillaud.
--Comme je vous l'affirme.
--Détraquée... depuis longtemps?
--Il y a vingt minutes à peine.
Et, toujours de sa voix émue, Fraimoulu continua en traînant ses mots:
--Je viens d'être prévenu, comme vous m'en aviez averti jadis, par
ce que vous appelez le signal d'alarme. Il y a vingt minutes, dis-je,
j'étais dans la rue, foulant le trottoir dont je sentais, sous mon pied,
le dur de la dalle en granit. Tout à coup cette sensation a disparu et,
alors, il m'a semblé que...
--... Que vous marchiez sur du gazon? dit vivement Cabillaud père.
--... Que vous fouliez un tapis? demanda en même temps Cabillaud fils.
--Précisément! avoua le pauvre Fraimoulu en soupirant.
Après cet aveu, les deux docteurs se regardèrent, puis le papa, en
grattant sa verrue, prononça gravement:
--Mauvais signe!
--Vilain pronostic! déclara Gustave.
Et les deux médecins s'unirent en choeur pour dire:
--Première menace de la paralysie générale!!! Il faut renoncer au beau
sexe!... Dételez, dételez vite.
--Je le sais, accentua piteusement Athanase. Au moment où j'ai éprouvé
cette singulière sensation, je me suis aussitôt souvenu de ce que vous
m'avez dit, docteur, il y a deux ans, à propos de mon intrépidité avec
les dames: «Tant mieux pour vous si vous faites feu qui dure. Seulement
soyez prévenu que si, un jour, tout à coup, vous vous sentez marcher sur
un tapis, cela vous sera un sérieux avertissement qu'il faut mettre les
amours au rancart.»
--Oui, et j'ai même ajouté: «Charmant joujou que la femme! mais, au
contraire des autres joujoux que finissent par casser ceux qui s'en
amusent, c'est elle qui, un beau jour, démolit son joueur.»
--Alors je suis démoli?
--Pas encore, mais vous êtes prévenu qu'il est urgent de donner votre
démission. Quand on ne tient pas compte de l'avis, on ne tarde pas à
devenir gâteux... Voyons, là, dites-le franchement, avez-vous un intérêt
quelconque à devenir gâteux? Y tenez-vous?
--Mais non! mais non! fit naïvement Athanase.
--Alors, de la sagesse.
--Tout de même, geignit Fraimoulu, une existence de Caton, c'est bien
triste!
--Vous remplacerez vos amours par la menuiserie, avança Cabillaud père
d'un ton consolateur.
--Ou le cor de chasse, proposa Gustave.
Athanase secoua la tête en homme qui ne trouvait pas de son goût les
compensations offertes et, bien timidement, répliqua:
--Sans penser qu'il m'en faudrait user si tôt, je m'étais réservé une
consolation pour mes vieux jours.
--Laquelle?
--La boustifaille.
Cabillaud eut un brusque sursaut d'admiration qui donna à sa verrue des
tremblements de gélatine secouée, et croisant les mains:
-Oh! comme vous êtes dans le vrai! La table, il n'y a que ça de sérieux
en ce bas monde! s'écria-t-il, les lèvres humides et l'oeil pétillant
de gourmandise. Il parut que c'était le péché de famille, car Gustave
s'empressa d'ajouter:
--Vénus en personne serait devant moi que j'hésiterais à lui donner
la préférence sur le soufflé aux andouilles de Clarisse et le canard à
l'andalouse de...
Au moment de prononcer le nom de la personne qui excellait dans la
confection du canard à l'andalouse, le jeune docteur s'arrêta et, bien
vite, remplaça le nom par cette conclusion:
--Bref, avec un bon estomac, la vie sera encore pleine de charmes pour
vous.
Ainsi doucement poussé vers la voie qui lui restait à suivre, Fraimoulu
se montra reconnaissant:
--Aussi, dit-il, j'espère que, dès aujourd'hui, vous me permettrez de
vous compter au nombre de mes convives futurs.
--Nous répondrons à votre premier appel, promit Cabillaud père qui, pour
un bon repas, aurait refusé d'être cité dans les journaux comme étant
mort victime du devoir, par un temps d'épidémie.
--Appel que je vous adresserai aussitôt que j'aurai trouvé un bon cordon
bleu, acheva Fraimoulu.
A ces mots, Cabillaud avança les lèvres en moue, secoua la tête d'un air
de doute et prononça:
--Trouver un bon cordon bleu! voilà le _hic_... Ça n'est pas facile!!!
Athanase eut la même réponse qu'il avait faite à son neveu, quand ce
dernier, lui aussi, avait émis le doute qu'une bonne cuisinière fût
d'une découverte facile.
--En y mettant le prix, on y arrive.
Mais cette réponse parut peu rassurer le docteur à la verrue qui
s'adressant à son fils:
--Chez qui pourrions-nous bien, dans nos connaissances, débaucher une
bonne cuisinière pour monsieur?
Il se consulta:
--Parbleu! ajouta-t-il, chez le bon Camuflet qui en possède trois.
--Trois!!! Ce monsieur a donc une bien nombreuse famille à nourrir!
s'exclama Athanase.
--Non, il est tout seul et ne mange, jamais qu'au restaurant.
Fraimoulu avait belle occasion de s'étonner encore sur le compte de ce
M. Camuflet, mais il en fut détourné par un souvenir qui lui traversa
l'esprit.
--Ne vous donnez pas tant de peine pour moi, dit-il, car, au nombre
de mes amis, je compte un homme qui me choisira ce phénix de main de
maître.
Devant cette assurance, les deux docteurs s'inclinèrent, et, après
avoir insisté inutilement pour qu'il restât à dîner, afin d'apprécier le
poulet à la thurgovienne et le soufflé d'andouilles de leur cuisinière
Clarisse, ils le laissèrent partir.
En sortant de la maison, Fraimoulu alla se jeter en fou sur un monsieur
qui, la bedaine tendue, le nez en l'air, passait tout mélancolique.
--Ah! mon brave Ducanif, c'est le ciel qui t'envoie! s'écria-t-il en
reconnaissant le monsieur qu'il avait failli renverser.
III
M. Ducanif, qui frisait la cinquantaine, était un petit homme
grassouillet, rougeaud à lunettes en or.
Du moment que quelqu'un vous aborde en s'écriant: «C'est Dieu qui
t'envoie!» il y a toujours gros à parier que ce quelqu'un doit avoir
quelque chose, voire un service, à vous demander. Or Ducanif, qui était
d'avis que tout ici-bas se paye, prit la balle au bond et, comme c'était
à l'approche de l'heure du dîner, répliqua par cette demande:
--Offres-tu un verre de vermouth? Nous causerons plus à l'aise, assis
dans un café.
--Dix verres de vermouth, s'ils te sont agréables! s'écria Fraimoulu en
lui montrant les tables de la devanture d'un café situé à dix pas d'eux.
--Je t'écoute, débuta Ducanif aussitôt que les deux consommations leur
eurent été servies.
--Mon vieux camarade, il me faut une bonne cuisinière... Bonne n'est pas
assez; une excellente... ou plutôt un cordon bleu de premier mérite...
Bref, une artiste hors ligne!!! Je paierai, sans barguigner, les
appointements qu'on exigera.
A mesure qu'Athanase avait formulé son désir, Ducanif avait écouté d'un
air ahuri, et lorsque son ami eut cessé de parler, il demanda sur le ton
du plus profond étonnement:
--Pourquoi diable t'adresses-tu à moi pour te procurer une bonne
cuisinière?
Ce fut au tour de Fraimoulu d'avoir la voix prodigieusement étonnée
quand il répondit:
--A qui, pour avoir un cordon bleu, puis-je mieux m'adresser qu'à toi?
--Parce que?
--Mais, dame! parce que, dans Paris, tu tiens le plus achalandé de tous
les bureaux de placement de domestiques des deux sexes.
--Bureau où j'ai déjà gagné plus de trente mille livres de rente, appuya
complaisamment Ducanif.
Puis, revenant à la question.
--En quoi cela concerne-t-il ta demande? reprit-il en ayant l'air de
chercher une concordance.
--Ah ça! fit Athanase dérouté, est-ce que, parmi les domestiques des
deux sexes que tu places, tu ne comprends pas les cuisinières?
--Si bien, au contraire, mon vieux. Bon an, mal an, j'en place environ
deux mille... Ah! fichtre! les cuisinières, c'est le meilleur article de
mon métier!... De mes trente mille livres de rente, j'en dois les trois
quarts aux cuisinières!
--Et, sur ces deux mille cuisinières, tu ne peux m'en fournir une?
--Ah! distinguons! Tu m'en demandes une bonne, toi!... Oui, j'en place
deux mille par an, mais des mauvaises, rien que des mauvaises, des
archi-mauvaises! Avec des bonnes, il n'y a pas d'eau à boire. Il y a
belle lurette que j'aurais fermé boutique si je m'étais bêtement mis à
placer de bonnes cuisinières.
Et comme Fraimoulu ouvrait les yeux hébétés de l'homme qui ne comprend
pas:
--Ecoute bien et suis mon raisonnement, reprit-il.
Ensuite, se rengorgeant superbe:
--Moi, poursuivit-il, je ne procède pas comme mes confrères...
c'est-à-dire naïvement. Je traite la question sévère, logique... A
Paris, la moyenne des appointements d'une cuisinière est de 50 francs
par mois, 600 francs par an. Or toute fille que je place me doit une
prime de 3% sur les émoluments de la première année, c'est-à-dire 18
francs, prime qui devient exigible au bout de quinze jours passés dans
la place. Jusqu'à ce délai, elle ne me doit rien. Quand la maison ne lui
convient pas et qu'elle la quitte avant la quinzaine, je la replace...
Tu comprends, hein?
--Parfaitement.
--Donc, que j'envoie une bonne cuisinière, la voici qui s'installe
dans la maison du bourgeois; elle y jette des racines, elle y vit et
y meurt... me bouchant un trou pendant des années, et tout ça pour ses
misérables 18 francs une fois donnés... mettons 20 francs, attendu que
depuis peu j'ai inventé de faire aussi payer 2 fr. au bourgeois qui se
fait inscrire pour l'envoi d'un domestique.
Alors, se croisant les bras, et de la voix d'un homme qui sait avoir
cent fois raison, Ducanif continua:
--Voyons, je t'en fais juge... Est-ce que si je ne plaçais que de bonnes
cuisinières, tous les débouchés, au bout d'un certain temps, ne seraient
pas fermés?... Alors que deviendrait mon bureau de placement???
Cela dit en adressant au ciel un regard désespéré, Ducanif retrouva un
joyeux sourire pour ajouter:
--Tandis qu'en ne fournissant que de mauvaises cuisinières, c'est autre
chose... Un nanan, un vrai et copieux nanan pour celui qui est dans ma
peau.
--Ah! vraiment! fit Athanase.
--Suis toujours mon raisonnement et sois toujours juge. Dans les deux
milliers d'indignes fricoteuses que je colloque, chaque année, à la
bourgeoisie, il en est trois cents qui forment mon meilleur bataillon.
Celles-là, avant la fin du mois, on les fiche à la porte en leur payant
les _huit jours_, afin de s'en débarrasser plus vite. Vingt jours
d'appointements, les huit jours de congé et le denier à Dieu reçu en
entrant leur complètent plus que leur mois, même après défalcation faite
des 18 francs de ma prime. Tu comprends encore, n'est-ce pas?
--Parbleu! lâcha Fraimoulu de plus en plus abasourdi par ce nouveau jour
sous lequel son ami lui faisait entrevoir son industrie de placeur.
--Dans mon bataillon d'élite, continua Ducanif, chacune fait en moyenne
dix places par an. Multiplie les 18 francs de prime par ces dix places,
c'est donc une somme de 180 francs que me rapporte annuellement
chaque mauvaise cuisinière; ajoutes-y dix fois 2 francs que me paye le
bourgeois qui vient se faire inscrire pour avoir une autre maritorne.
Total: 200 francs.--Mettons dix années consécutives de ce manège, et
nous arrivons au chiffre de _deux mille francs_ que m'aura produit
chacune de ces gaillardes.
Ensuite, en appuyant:
--Et mon bataillon, je le répète, compte trois cents de ces drôlesses
d'élite! continua Ducanif radieux.
Puis, avec le ton du plus souverain mépris:
--Oui, chacune deux mille francs en dix années... tandis que celle que
tu appelles «une bonne cuisinière», que j'ai placée, il y a dix ans,
n'a pas quitté sa place et ne m'a rapporté que sa misérable prime de 18
francs.
Et avec une profonde conviction:
--Hein! fit-il avec force, dis-moi à présent s'il est de mon intérêt,
à moi qui veux amasser une honnête fortune, de coller de bonnes
cuisinières aux bourgeois???
Athanase était si bien convaincu qu'il se contenta de dire:
--Alors une chose m'étonne.
--Laquelle?
--C'est qu'avec ton fameux bataillon... et au bout de vingt-deux années
d'exercice... tu n'aies encore amassé que trente mille livres de rente.
Sans doute que, dans l'existence de Ducanif, il existait une fissure par
laquelle s'échappait une grande partie de son argent, car il demeura une
seconde interdit. Mais évitant de répondre à l'observation, il revint
vivement à son sujet:
--Maintenant, reprit-il, je crois inutile de te dire, cher ami, que je
suis complètement à ta disposition s'il te plaît d'avoir une servante
voleuse, coureuse, gourmande ou malpropre, etc., etc... Dis un mot et,
dès demain, je t'en enverrai de quart d'heure en quart d'heure.
Au lieu d'accepter la proposition, Fraimoulu soupira tristement.
--Bigre de bigre! maugréa-t-il tout découragé et commençant à comprendre
qu'un cordon bleu habile, honnête et de conduite, n'était pas d'une
découverte facile.
Tout à coup, il regarda Ducanif en face.
--Mais alors, fit-il, pour toi-même, c'est donc une ratatouilleuse
infecte qui manipule ta cuisine?
Une seconde fois, Ducanif, à cette question, parut interloqué; mais,
surmontant vite son trouble, il répondit d'un ton de prêche:
--L'homme, dit-on, passe deux fois, dans sa vie, à côté de son bonheur.
C'est à lui de le saisir!... Il faut croire que c'est une de ces deux
fois-là que j'ai eu la chance de rencontrer Héloïse.
Et, sur ce nom, ainsi que Fraimoulu l'avait vu faire une heure
auparavant au docteur Cabillaud père à propos de sa cuisinière Clarisse,
Ducanif envoya du bout de ses doigts un baiser dans les airs en disant:
--Mon Héloïse vous fait des fricots que c'est à se mettre à genoux
devant... Tiens! accepte mon dîner aujourd'hui et tu pourras te vanter
d'avoir mangé des mets des dieux.
--Non. Pas aujourd'hui, mais demain si tu veux, répondit Athanase.
--Demain, c'est dit. Héloïse nous fera un canard aux ananas dont tu te
lécheras les babines jusqu'aux oreilles.
--Est-ce qu'elle confectionne aussi le soufflé d'andouilles comme le
cordon bleu d'une de mes connaissances? demanda Fraimoulu, voulant
un peu rabattre l'orgueil de Ducanif en mettant son Héloïse en défaut
devant un plat inconnu.
Mais à cette question Ducanif s'écria:
--Tiens! tu connais donc le docteur Cabillaud?... Une fine mouche, le
gaillard.
--Il est mon médecin depuis plus de trente-cinq ans.
--Trente-cinq ans! Alors ce n'est pas le mien. C'est, au plus, si ce
cher Gustave a atteint la trentaine.
--Tu parles alors du fils... Ah! Gustave Cabillaud est ton médecin?
--Mon médecin et mon ami... Il vient dîner à la maison deux fois par
semaine... C'est sur sa demande que mon Héloïse a bien voulu apprendre à
sa Clarisse le secret du soufflé d'andouilles. En revanche, celle-ci lui
a révélé le poulet à la thurgovienne.
Et, en garçon qui sait rendre justice à qui de droit, Ducanif continua
avec de petits hochements de tête approbateurs:
--Le fait est que la Clarisse de la maison Cabillaud est aussi une
grande artiste culinaire. Pour le mal que je te veux, je te souhaite de
trouver la pareille de Clarisse ou d'Héloïse.
--Il n'y a donc vraiment pas moyen de se procurer cette pareille? lâcha
Athanase agacé. Du moment que Cabillaud et toi avez trouvé chacun le
vôtre, pourquoi ne dénicherais-je pas aussi cet oiseau rare?
--Alors par un miracle... Adresse-toi au ciel... Va-t'en faire un tour à
Lourdes... Ou bien fais...
Au lieu de continuer, Ducanif s'arrêta soudainement, les yeux
écarquillés, la bouche ouverte, en homme surpris par une idée subite;
puis après s'être secoué pour se débarrasser de cette sorte de torpeur,
il s'écria joyeusement:
--Saperlipopette! J'ai ton affaire! Je ne pensais pas à Cydalise!... Une
perle aussi, celle-là! Une vraie perle! Médaillée d'Angleterre, au club
des Gourmands, pour sa sauce «prince de Galles» et ses «queues de boeuf
Victoria»... deux merveilles! En voilà une qui te ganterait bien.
--Je la retiens! je la retiens! je la couvrirai d'or! bégaya Fraimoulu
palpitant d'émotion et qui s'était senti lui venir l'eau à la bouche en
écoutant l'éloge de ladite Cydalise.
Mais l'enthousiasme venait de s'éteindre chez Ducanif qui reprit avec
hésitation:
--Seulement, reste à savoir si Cydalise est définitivement partie de
chez M. Grandvivier.
--Qu'est-ce que M. Grandvivier?
--Un honorable magistrat chez lequel Cydalise est entrée il y a environ
deux ans et où elle vit heureuse comme le poisson dans l'eau... C'est
cela qui me fait dire: Reste à savoir si elle est sortie de cette maison
qui, pour elle, est un vrai paradis.
Après avoir cru toucher au but, se voir ainsi le nez cassé, cela
suffisait pour motiver le ton hargneux d'Athanase, qui gronda:
--Alors, pourquoi venir me prôner les médailles de ta fameuse Cydalise?
Ducanif parut ne pas s'apercevoir de cette mauvaise humeur, et baissant
la voix:
--Voici la chose, dit-il mystérieusement. Il y a environ deux mois,
Cydalise est venue à mon bureau pour me demander de lui trouver une
autre place. Comme je m'étonnais de ce désir de quitter une maison où
elle taille et rogne en maîtresse absolue, où son maître qui, jamais,
ne met le nez dans ses comptes, lui témoigne un intérêt qui se traduit
à chaque instant par des cadeaux ou une augmentation d'appointements...
car elle gagne le traitement d'un chef de division de ministère... bref,
comme je lui faisais ressortir tous les avantages de cette place qu'elle
voulait quitter, elle a longtemps hésité à me répondre; puis, tout à
coup, paraissant vouloir se soulager d'un secret qui l'étouffait, elle
m'a fait cette singulière réponse: «Oui, mais, dans cette boîte-là, j'ai
peur!!!» Puis, pâle comme une morte et frissonnant de tous ses membres,
elle a répété: «Oh! oui, j'ai peur... et grand'peur!... Pour sûr, j'y
laisserai mes os!... Je sens ça d'avance!» Et, après ces mots, elle se
remit à trembler de plus belle.
--Eh! eh! dis donc, est-ce que ton honorable magistrat, M. Grandvivier,
le maître de Cydalise, serait un sombre coquin? demanda Fraimoulu qui
avait écouté de toutes oreilles.
--Non, fit carrément Ducanif; sur le compte de M. Grandvivier, pas un
seul mot à dire. C'est un homme froid... ou, plutôt, triste... de moeurs
austères, de la plus irréprochable conduite et dont je répondrais sur ma
tête.
--Alors, c'est sans doute quelque autre membre de la famille qui fait
ainsi peur à Cydalise? avança Fraimoulu.
--Non, pour cette raison que le magistrat vit seul. Il a bien une fille,
mais, il y a un an, la jeune fille, qui a seize ans environ, ayant paru
faible de la poitrine, son père l'a envoyée dans le midi de la France,
où habite sa famille.
--Mais alors d'où vient cette terreur de Cydalise qui la pousse à
quitter la place? insista Fraimoulu.
--Ah! là-dessus, mon vieux, je n'en sais pas plus que toi! J'ai eu beau
tourner et retourner la belle pour lui faire achever sa confession,
j'y ai perdu mon latin. Probablement qu'elle se repentait de ce qu'elle
avait lâché, aussi n'ai-je pu lui arracher un seul autre mot.
--Et tu l'as revue?
--Non... et comme voici deux mois que la scène s'est passée sans
qu'elle ait reparu, c'est ce qui fait dire qu'elle sera restée chez M.
Grandvivier.
La conquête de Cydalise devait tenir au coeur de Fraimoulu, car il
proposa:
--Si demain j'allais m'assurer de ce qui en est? Où demeure le
magistrat?
--Rue de Turenne, 174.
Athanase qui aimait mieux, dans son intérieur, avoir journellement sous
les yeux un visage agréable qu'un museau de dogue, demanda, tout en
inscrivant l'adresse sur son carnet:
--Quel genre de femme, ta Cydalise?
--Une brune, jeune, bien en point, de la plus complète fraîcheur.
Ces renseignements donnés, Ducanif revint à la charge en disant:
--Je crois que tu en seras pour une démarche inutile.
De ces transitions successives de l'espérance au découragement, il était
résulté pour Fraimoulu un agacement nerveux dont les dernières paroles
du placeur amenèrent l'explosion. Pourquoi, tout comme un autre, ne
mettrait-il pas la main sur un cordon bleu? Non, ce ne devait pas être
impossible à découvrir. Est-ce que Ducanif n'avait pas Héloïse? MM.
Cabillaud père et fils ne jouissaient-ils pas de leur Clarisse? M.
Grandvivier ne possédait-il pas Cydalise?... Non, le cordon bleu n'était
pas introuvable! La preuve en était qu'à lui, Fraimoulu, on avait cité
tantôt un monsieur qui, pour lui tout seul, en avait trouvé trois...
Oui, trois!
En entendant cela, Ducanif tressauta de surprise.
--Trois! répéta-t-il; ce monsieur-là s'est donc chargé de nourrir tout
un arrondissement?
--Non, il vit seul avec ses trois cuisinières et, le plus drôle, c'est
qu'il va prendre tous ses repas au restaurant.
--Que me chantes-tu là? fit Ducanif en ouvrant des yeux énormes.
--Je puis même te dire le nom du monsieur qui m'a été cité par Cabillaud
père... il se nomme Camuflet... Le connais-tu?
--Non, dit Ducanif après avoir interrogé sa mémoire, et je regrette de
ne pas le connaître... Avoir trois cuisinières et ne pas s'en servir!...
Il doit y avoir là-dessous un motif curieux à apprendre.
--Et que j'apprendrai peut-être, car mon intention est d'aller dire à
ce M. Camuflet: «Puisque vous en avez trois dont vous ne faites rien,
cédez-m'en au moins une.»
Encore une fois, Ducanif lui jeta un bâton dans les roues.
--Oui, fit-il, mais qui sait si ces femmes ne sont pas des
gargoteuses?... Ce qui donne à le croire, c'est que le maître mange en
ville.
--Si elles étaient des gargoteuses, il ne les garderait pas à son
service. Du moment qu'il les conserve, c'est qu'il reconnaît leur
talent.
--Alors, pourquoi ce Camuflet ne mange-t-il pas chez lui?
Ils auraient pu tourner longtemps dans ce cercle vicieux, si Ducanif
n'en était sorti en disant:
--Le motif inconnu qui fait que ce M. Camuflet garde trois cuisinières
s'opposera peut-être, si tu lui en demandes une, à ce qu'il n'en possède
plus que deux... Aussi te répéterai-je, à ce sujet, ce que je te disais
à propos de Cydalise: Je crains que tu ne fasses une démarche inutile.
Décidément Ducanif était un taquin qui se plaisait à décourager les
gens. La bile se remua donc encore chez Fraimoulu qui répliqua avec
aigreur qu'il se faisait fort de trouver facilement--et il appuya sur
le «facilement»--une bonne cuisinière sans avoir à vaincre tous
ces obstacles dont des mauvais plaisants voulaient l'effrayer. Il
connaissait des vingt et trente bourgeois de ses amis qui s'étaient
procuré des cuisinières excellentes--et il appuya aussi sur le
«excellentes» par le moyen le plus simple: ils s'étaient tout
bonifacement adressés à leurs fournisseurs, au boucher, à l'épicier, au
fruitier, etc., etc.
Pour ce qui l'avait concerné, la sortie rageuse de Fraimoulu avait
laissé Ducanif impassible; mais, en entendant parler des cuisinières
procurées par les fournisseurs, il se tordit sur sa chaise en riant à
ventre déboutonné au nez de son ami déconcerté.
--Je les vois d'ici tes perles de talent, d'ordre, d'économie et
de propreté fournies à leurs clients par le boucher ou l'épicier!
balbutiait-il d'une voix que saccadait son hilarité.
Il finit par se calmer et consulta sa montre, ce qui lui fit faire un
saut de surprise en s'écriant:
--Six heures passées! C'est Héloïse qui va me montrer un nez long, elle
qui m'avait recommandé l'exactitude en m'annonçant, pour le dîner, deux
plats qui n'aiment pas attendre... C'est bien décidé, tu ne veux pas
venir dîner ce soir à la maison?
--Non; c'est dit pour demain.
Sur ce, les deux amis quittèrent le café, et comme c'était en partie le
chemin de Fraimoulu, il fit un bout de conduite à son ami.
Trente mètres plus loin Ducanif s'arrêta devant la boutique d'un boucher
en disant:
--Entrons là, mon vieux. Je veux que tu juges des cuisinières modèles
que certains fournisseurs coulent aux bourgeois, leurs clients.
La bouchère, une gaillarde haute en couleur, se tenait dans la vitrine
lui servant de comptoir, ce qui lui donnait l'air d'une pendule sous
globe.
Le maître boucher et son garçon s'occupaient, chacun, de servir sa
pratique, représentée par deux filles en bonnet.
--Je suis à vous, mon cher Ducanif, cria le maître boucher, ne voulant
pas quitter son acheteuse.
--Faites, mon bon, faites, répondit le placeur en poussant Fraimoulu du
côté des balances dans lesquelles le garçon boucher était en train de
peser un morceau de viande pour la cliente qu'il servait.
--Heu! heu! fit la cuisinière, elle a un fier évent, votre marchandise,
mon gros.
--Bah! vous leur accommoderez ça à la provençale, ma belle! Sans l'ail,
les bouchers ne s'en tireraient pas.
Tout en enveloppant la viande dans un papier, il cria au comptoir:
--Un kilo huit hectos!
--Comment, huit hectos!... il n'y en a que deux! souffla au placeur
Athanase, qui avait suivi le pesage.
Cependant la cuisinière avait gagné le comptoir où par le guichet, elle
échangeait son argent contre la facture que lui passait la bouchère en
disant:
--Vous savez, mon enfant, que si vous ne vous trouvez pas bien dans la
place que nous vous avons procurée, il ne faudra pas craindre de vous
adresser encore à nous.
Et, ce disant, après lui avoir rendu sa monnaie, que la cuisinière avait
enfermée dans sa bourse, elle lui glissa encore une poignée de sous que
la fille, cette fois, fit disparaître dans une autre poche.
--Sa remise sur les six hectos comptés en trop, sans parler du _sou par
livre_ qui se règle à la fin du mois... Et les bourgeois vont manger une
viande bien fraîche! murmura à son tour le placeur à Athanase.
Cependant, au fond de la boutique, où le maître boucher servait sa
cliente, s'éleva une voix criarde et mécontente qui disait:
--Mais elle est dégoûtante, votre côtelette! Rien que de la graisse!...
Je n'en voudrais pas pour mon chien.
--Oh! oh! ma gentille Clara, faisait le boucher d'un ton de doux
reproche, comme vous devenez difficile! Vous avez pourtant déjà accepté
bien d'autres morceaux de viande!
--Ah! je vous trouve bon dans ce rôle-là, père Charot. Oui, j'en ai
accepté bien d'autres... mais c'était pour mes bourgeois... tandis que
cette côtelette est pour moi.
La voix du boucher vibra d'un immense et sincère repentir en répondant
aussitôt:
--Que ne le disiez-vous d'abord, ma gracieuse! Venez par ici, je vais
vous en choisir une dont vous me donnerez des nouvelles. Hein! est-ce
assez beau et riche en chair?
Comme d'autres chalands entraient, Ducanif fit filer Athanase, après
avoir crié à la maîtresse bouchère:
--Nous revenons à l'instant. Nous allons jusqu'au marchand de tabac.
Quand ils furent sur le trottoir:
--Eh bien! demanda le placeur, qu'en dis-tu? Voici deux échantillons
des perles procurées aux bourgeois par les fournisseurs. Si tu veux
continuer l'étude, je connais un épicier chez lequel nous pouvons
entrer.
--J'y renonce! articula lugubrement Athanase.
Après quoi, d'une voix désespérée:
--Est-il donc vraiment impossible de se procurer une bonne cuisinière?
gémit-il.
--Je te l'ai déjà dit: espère en un miracle... Adresse-toi au ciel.
Va-t'en faire un pèlerinage à Lourdes, goguenarda Ducanif.
Il tendit la main à son ami.
--Adieu jusqu'à demain. N'oublie pas que nous nous mettrons à table à
six heures.
Avec l'insouciance de l'homme heureux, sans se douter qu'il retournait
le poignard dans la plaie d'Athanase, il prit son congé par cette
phrase:
--Quand tu aura tâté de la cuisine de mon Héloïse, alors tu comprendras
ce que c'est qu'un cordon bleu!
Fraimoulu remonta vers les boulevards et entra pour dîner dans un des
plus célèbres restaurants. A chaque plat qui lui fut servi, il murmura
sous l'empire de son idée fixe:
--Ce mets aurait gagné cent pour cent à être apprêté par la main d'une
femme.
Il regagna son domicile, sombre et rêveur, les poings serrés, la tête en
feu. Devant la porte de sa maison, la crise éclata.
--Oui, oui, accentua-t-il rageusement, j'aurai un cordon bleu!... me
fallût-il, pour cela, déclarer la guerre aux Ducanif, Grandvivier,
Cabillaud et... surtout... à cet égoïste nommé Camuflet, qui a l'audace
d'en avoir trois pour lui tout seul... et de ne pas s'en servir!!!
Sur les dix heures, quand il fut couché, le calme se fit un peu en son
cerveau. Alors un souvenir lui revint à l'esprit et il murmura:
--Dire que j'ai passé deux heures avec Ducanif et que j'ai complètement
oublié de lui parler de mon neveu Gontran! Au fait, demain, je dîne chez
lui. Devant sa femme et sa fille, j'entamerai la question du mariage et
nous terminerons l'affaire en famille.
Là-dessus, il s'endormit.
Mais l'obsession vint hanter son sommeil. Il se vit sur le bord d'un
vaste fleuve de sauce qui charriait des poulets à la thurgovienne et des
soufflés d'andouilles, tandis qu'une voix aiguë et gouailleuse répétait
ces mots:
--Pas de cordon bleu!!!
IV
Athanase Fraimoulu habitait, rue Vivienne, un immeuble à lui
appartenant, fort belle maison qui contribuait pour une grosse part aux
soixante mille livres de rente qu'il possédait.
Jusqu'à ce jour, un fort modeste logement de garçon, composé de deux
pièces, avait suffi au célibataire qui ne mangeait pas chez lui.
Maintenant que sa santé lui ordonnait impérieusement la vie d'intérieur,
le local devenait trop exigu.
Donc, en ouvrant les yeux après sa nuit secouée par le cauchemar, la
première pensée qui vint à l'esprit d'Athanase, homme logique, fut que
tout d'abord, avant de se procurer une cuisinière, il fallait avoir une
cuisine.
Chaque matin, il était d'usage que le concierge montât chez le
propriétaire pour lui offrir ses services au saut du lit. Cette fois,
quand le fonctionnaire se présenta, Fraimoulu l'accueillit par cette
question:
--L'appartement du second sur le devant est-il toujours vacant?
--Cela dépend de monsieur, répondit obséquieusement le portier.
--En quoi?
--Après être resté longtemps sans amateurs, le local a fini par en
trouver un. Hier, sur les deux heures, s'est présenté un monsieur. Il a
dit qu'il s'en accommoderait, si le propriétaire lui accordait
quelques petits changements qu'il compte demander. Il m'a prévenu qu'il
reviendrait aujourd'hui pour s'entendre avec vous.
La veille encore, Fraimoulu se serait réjoui d'avoir trouvé un locataire
pour son appartement inoccupé; mais aujourd'hui le local convenait trop
bien à la réalisation du nouveau mode de vie qu'il allait mener pour
qu'il se souciât du preneur qui s'offrait. Il ouvrait la bouche pour
refuser le locataire en question, quand il en fut empêché par le
concierge qui poursuivit:
--Le malheur veut que ce soit boucher un trou pour en voir s'ouvrir un
autre; car en même temps que je louais presque le second étage, j'étais
prévenu par M. Picador, le locataire du premier, qu'il renonçait à son
appartement. Telle est même sa hâte de s'en aller qu'il m'a prévenu que,
si vous consentez à la résiliation du bail, il abandonnerait ses six
mois de loyer d'avance.
Ce M. Picador était un trop bon locataire pour que Fraimoulu lâchât le
personnage, qui avait encore quatre années de bail. De plus, le logement
du second lui convenait en tous points. Mieux valait donc tout à la
fois s'y installer et d'un autre côté laisser l'appartement du premier,
pendant quatre années encore, sur les reins de M. Picador.
La résolution d'Athanase était arrêtée.
--Je prends l'appartement du second étage pour moi, annonça-t-il au
portier. En conséquence, vous annoncerez au visiteur d'hier qu'il doit
renoncer à cette location... Quant à M. Picador, vous l'avertirez que je
lui refuse de rompre son bail.
Puis curieusement, il demanda:
--Mais à propos de quoi M. Picador, qui se plaisait si fort hier
encore dans son appartement, veut-il donc, à cette heure, si prestement
décamper?
--Autant que j'ai pu comprendre par le peu qu'en a dit le valet de
chambre, qui n'est pas grand causeur, il paraît que c'est à propos de la
cuisinière.
A ce mot, Fraimoulu dressa l'oreille.
--La cuisinière? répéta-t-il. Cette fille est-elle experte en son
état?... Est-ce qu'il la congédie?
--Non, il la garde... Quant à son talent, le valet de chambre dit
qu'elle en sait juste assez pour apprêter de la mort aux rats.
Pourquoi M. Picador, au prix de l'abandon de six mois d'avance,
quittait-il son appartement à propos d'une cuisinière qu'il conservait,
bien qu'elle cuisinât si mal? Il y avait là un mystère qui allait
intriguer le propriétaire, s'il n'eût été distrait par cette phrase du
portier:
--Il est un moyen qui concilierait tout en vous permettant d'empocher
les six mois d'avance de M. Picador.
--Quel moyen?
--Que monsieur laisse partir M. Picador et prenne son local en laissant
l'appartement du deuxième étage à M. Grandvivier.
--Hein! Grandvivier!!! fit le propriétaire en tressaillant à ce nom.
--Oui, c'est ainsi que se nomme le locataire venu hier pour la location
du deuxième étage.
--N'a-t-il pas une tournure de magistrat? insista Fraimoulu ayant en
tête le maître de la fameuse Cydalise.
--J'ignore si c'est la tournure d'un magistrat, mais elle est celle
d'un monsieur qui ne rit pas tous les jours. Un grand sécot à favoris
grisonnants et menton rasé, froid comme un marbre, triste comme la
pluie.
--Et il s'appelle Grandvivier?
--C'est le nom qu'il m'a donné, ainsi que son adresse, pour que j'aille
aux références... Il demeure rue de Turenne, 174.
--C'est bien le maître de Cydalise! pensa Fraimoulu, heureux de voir
venir sous sa main celui dont il voulait conquérir la cuisinière.
Cependant le concierge avait continué:
--Ah! par exemple, ce monsieur, avec son air de porter le bon Dieu
en terre, m'a rudement étonné en me parlant de ses projets pour
l'appartement... Il compte y donner des dîners, des fêtes, des bals...
Il n'a pourtant pas l'allure d'un enragé meneur de cotillons.
A ce qui étonnait tant son portier, Fraimoulu, en se rappelant les
détails fournis par Ducanif, trouva facilement une explication:
--Sans doute, se dit-il, que le magistrat va faire revenir près de lui
sa fille qu'il avait envoyée dans le Midi à cause de sa poitrine faible.
Afin de la marier, il veut la produire dans ces bals qu'il projette de
donner.
A ce moment une voix cria du dehors:
--Anatole! Anatole!
--C'est mon épouse qui m'appelle du bas de l'escalier. Sans doute
affaire de service. Monsieur permet-il que j'aille me montrer par-dessus
la rampe? demanda le portier.
--Faites, dit Fraimoulu.
Et, deux secondes après, on entendit la voix de l'épouse d'Anatole qui
criait:
--Dis au propriétaire que c'est le monsieur qui est venu hier pour
l'appartement à louer. Il attend dans la cour. Dois-je le laisser
monter?
--Allez le chercher, Anatole, commanda le propriétaire accouru sur le
carré.
Au bout de cinq minutes, M. Grandvivier fit son entrée, conduit par le
concierge qui se retira aussitôt.
--Bigre! on peut le mettre derrière n'importe quel corbillard, il aura
toujours l'air d'être de la famille du mort conduit en terre! pensa
Athanase à la vue de l'air profondément triste du magistrat.
L'appartement convenait parfaitement à M. Grandvivier qui, sans
marchander sur le prix, était tout disposé à le louer si le propriétaire
consentait à modifier la disposition de certaines pièces. Il s'agissait
de deux cloisons à déplacer. Elles étaient pour ainsi dire, volantes.
Cela ne nuirait en rien à la solidité des plafonds. Du reste,
le locataire prendrait à sa charge tous les frais et le travail
s'exécuterait sous les yeux de l'architecte du propriétaire.
--Je n'ai pas d'architecte, avoua Athanase.
--Alors je me permettrai, pour notre mutuelle tranquillité, de vous
présenter un de mes amis, très compétent dans la partie, un ancien
entrepreneur, retiré des affaires après grosse fortune faite, du nom de
Camuflet, proposa le magistrat.
En entendant ce nom, le propriétaire eut peine à retenir sa surprise.
Était-ce le Camuflet qui avait trois cuisinières dont il ne se servait
pas??? Où demeurait-il?
M. Grandvivier ajouta qu'une importante affaire judiciaire dont il
s'occupait actuellement, retarderait de quinze jours au moins son
emménagement. Cela ferait que les travaux auraient le temps d'être
exécutés. Fraimoulu, impatient de savoir à quoi s'en tenir à propos de
Camuflet, plaida le faux pour savoir le vrai.
--Camuflet? répéta-t-il, mais j'ai un ami de collège s'appelant ainsi...
Il demeure rue Bossuet.
--Le mien habite la rue Méhul.
--Oui, Méhul! Bossuet! je me trompais de musicien... Oui, rue Méhul, 18.
--Mon ami est au 29.
--Alors, ce n'est pas le même, avoua Fraimoulu sachant, maintenant, la
rue et le numéro.
Et, tout joyeux de sa ruse, il se promit d'aller au plus vite, à
l'adresse indiquée, s'assurer si ce Camuflet était le même qui se payait
trois cordons bleus inutiles.
Entre le propriétaire et le magistrat, l'affaire de la location fut
conclue séance tenante et M. Grandvivier partit avec son bail en poche.
--Au lieu du deuxième étage, j'habiterai le logement de M. Picador. Le
magistrat, qui se propose de donner des bals, fera danser sur ma tête...
Pour me consoler de ce futur désagrément, je bénéficie des six mois de
loyer d'avance abandonnés par M. Picador, se dit Fraimoulu en quittant
son immeuble sur les onze heures pour aller déjeuner.
Quitter son logement pour prendre le vaste local de M. Picador
nécessitait pour Athanase un supplément notoire de meubles et, surtout,
une batterie de cuisine. De là vint qu'après son déjeuner, pris au
restaurant, Fraimoulu entra chez son tapissier, habile homme qui
s'engagea, en quarante-huit heures, à lui monter son appartement au
complet.
--Cuisine comprise? appuya le propriétaire.
--Cuisine, et même, si vous le désirez, cuisinière comprise... Cela ne
rentre pas dans mon assortiment; mais, pour vous être agréable, je puis
m'en charger... Je m'adresserai à mon boucher qui...
--Non! non! s'écria Fraimoulu avec terreur en se rappelant quels
échantillons de cuisinières fournissaient les bouchers.
Quand Athanase sortit de chez son tapissier, il était environ deux
heures. Jusqu'à six heures, moment où il irait dîner chez Ducanif, il
avait un long temps à tuer... Que ferait-il?... Alors le démon de la
curiosité vint le tenter en lui rappelant cette adresse de Camuflet
qu'il avait surprise à M. Grandvivier.
--Si j'allais le voir? se demanda-t-il.
Le mystère du monsieur aux trois cuisinières dont il n'usait pas
intriguait trop Athanase pour qu'il pût résister à son désir.
Vingt minutes après, il était devant le numéro 29 de la rue Méhul.
En somme, il avait son entrée toute faite chez ce monsieur. Il se
présenterait pour parler des cloisons à changer, dont M. Grandvivier
devait confier la surveillance à son ami.
--M. Camuflet est-il chez lui? s'informa-t-il à la loge qui, en ce
moment, contenait portier et portière.
Le mari regarda sa femme en demandant:
--A-t-il rompu sa laisse?
--Non, il n'a pu encore décamper, répondit la portière.
--Au troisième, la porte en face, enseigna le concierge après cette
réponse.
En arrivant sur le carré du troisième étage, Athanase hésita fort à
sonner. Derrière la porte qui lui avait été désignée retentissait une
tempête de piailleries féminines. Deux cents pintades n'auraient pu
arriver ensemble à produire un pareil tintamarre.
Au bruit de la sonnette que Fraimoulu s'était décidé à agiter, le
silence se fit tout à coup, puis un pas traînant résonna et la porte fut
ouverte par un petit homme d'une quarantaine d'années.
C'était M. Camuflet en personne.
A la demande d'un entretien adressée par son visiteur, il marcha en
avant pour le guider vers la pièce qui lui servait de bureau.
Sur leur passage, plus l'ombre d'une femme! C'était à croire, pour
Fraimoulu, que ses oreilles l'avaient trompé.
Seulement, l'air qu'on respirait dans le local était saturé des senteurs
culinaires les plus disparates. Cela vous prenait au nez et à la gorge
et vous soulevait le coeur. Un affamé de _la Méduse_, en respirant ce
composé étrange, aurait immédiatement perdu l'appétit.
En vingt mots, Athanase eut expliqué l'affaire des cloisons, et ce que
M. Grandvivier attendait de la complaisance de M. Camuflet.
--Croyez que je surveillerai ce travail au mieux de votre intérêt
commun, promit le petit homme.
Fraimoulu, qui suffoquait, avait hâte de s'en aller sans plus rien
demander. Il se leva donc en disant:
--Je pars, car je crains de vous avoir dérangé au moment où vous alliez
vous mettre à table.
--Ah! oui, vous dites cela à cause de l'infection qui règne ici... En ce
moment, il y a sur le feu, une soupe aux choux, une autre à la bière, et
une troisième à l'oignon.
Et, après avoir ouvert une fenêtre pour faire rentrer un peu d'air
respirable, Camuflet ajouta d'un ton tranquille:
--Ça empoisonne, c'est la vérité, mais ça possède aussi son bon côté.
Par ces fortes chaleurs, je n'ai pas une seule mouche ici... Elle n'y
vivrait pas!
V
Fraimoulu, tout à l'heure si pressé de s'en aller, avait, maintenant,
deux bonnes raisons pour rester. La fenêtre, qui venait d'être ouverte,
lui rendait l'atmosphère moins suffocante, et puis il se sentait pris
par le désir d'étudier le personnage qu'il avait sous les yeux. Alors
seulement il remarqua que Camuflet, en tenue complète d'homme prêt à
sortir, était en grand deuil. A portée de sa main, sur un bureau, se
trouvait son chapeau entièrement entouré d'un crêpe.
La mine, pourtant, ne répondait pas aux vêtements, car, sous ce costume
funèbre, Camuflet montrait une face souriante et il y avait un accent
d'ironie dans sa voix quand il reprit:
--Oui, monsieur, en ce moment, sur trois feux, en trois pièces
différentes, cuisent trois soupes diverses sous l'oeil de trois
surveillantes... Et, après ces trois soupes, viendront trois fricots...
Et à ces fricots succéderont d'autres ratatouilles... Quotidiennement,
il en est ainsi du matin au soir pendant la semaine.
--Et le dimanche? demanda à tout hasard Fraimoulu, un peu démonté par
cette confidence.
--Le dimanche, c'est pis encore!... car c'est le jour réservé aux
fritures. C'est à n'y pas tenir, même avec toutes les fenêtres
ouvertes!!!
Que Fraimoulu voulût encore détourner une des trois cuisinières
de Camuflet! Oh! non! Le désir lui en était bien passé en sentant
l'horrible fumet de leurs préparations. Mais il ne lui en restait pas
moins à savoir pourquoi le petit homme avait trois personnes attachées à
ses fourneaux.
Il lâcha donc son plomb de sonde en disant:
--Il paraît que vous avez un bel appétit, puisque, pour le contenter, il
vous faut une triple cuisine en permanence.
--Jamais, jamais vous ne me feriez goûter, même du bout du doigt, aux
abominables préparations qui se confectionnent ici! appuya Camuflet avec
une profonde répulsion.
Et, pour mieux affirmer son dire:
--Tenez, ajouta-t-il, la dépense pour la cuisine, depuis seize mois...
j'ai fait le compte ce matin... a dépassé vingt-trois mille francs!
Eh bien! de cette énorme somme, il ne m'est pas entré un sou dans
l'estomac... Un seul sou, vous m'entendez?
Certes, oui, Athanase Fraimoulu entendait, mais il n'en comprenait pas
plus ces trois cuisines séparées.
Cependant Camuflet continuait:
--Et j'aurais ici des chats, que j'aimerais mieux les conduire dîner
avec moi au restaurant, que les laisser manger de pareilles drogues.
--Mais alors, qui les mange, ces drogues? se risqua à demander Athanase.
--Celles-là mêmes qui les préparent, répondit Camuflet avec un sourire
féroce.
Une question bien simple vint aux lèvres de Fraimoulu qui la lâcha:
--Puisque ces trois femmes ne font pas votre affaire, pourquoi ne pas
les congédier?
A cette demande, Camuflet secoua tristement la tête et d'une voix
désespérée:
--Impossible! murmura-t-il.
Comme Athanase ouvrait ses yeux tout grands étonnés, il continua en
débitant:
--Voilà où conduit une nature trop sensible... comme la mienne... Voilà
où amène l'abus trop immodéré du mariage.
--Ah! bah! fit Fraimoulu qui, faute de comprendre, se permit cette
exclamation peu compromettante.
Mais l'étonnement d'Athanase devint aussitôt de la stupéfaction;
car, après n'avoir rien compris, il comprit tout à coup trop bien en
entendant Camuflet ajouter, tranquille comme Baptiste, cette phrase
renversante:
--Oui, il m'est impossible de renvoyer de chez moi ces trois femmes, qui
y sont entrées chacune à la suite d'un légitime mariage.
--Un légitime mariage!... répéta Athanase, tressautant à cette
révélation.
--Tout ce qu'il y a de plus légitime.
--Toutes les trois!...
--Oui, toutes les trois, insista Camuflet.
Sur ce, il poussa un énorme soupir, qu'il fit suivre de cet aveu:
--Oui, monsieur, je me suis marié trois fois.
Pendant que Fraimoulu contemplait ce petit homme qui, comme la chose la
plus naturelle du monde, lui avouait être _trigame_, Camuflet continua:
--Si jamais vous commettez l'imprudence de vous marier trois fois,
gardez-vous bien de la monstrueuse bêtise dont je me suis rendu coupable
celle de...
Au lieu d'achever il s'arrêta brusquement, le regard tendu par-dessus
l'épaule d'Athanase.
Ce dernier, du reste, sentait, depuis un instant, un courant d'air lui
chatouiller la nuque. En plus de la fenêtre ouverte devant lui, une
autre ouverture avait dû s'opérer derrière lui. Le silence subit et le
regard de Camuflet, joints à ce courant d'air, firent donc que Athanase
tourna la tête pour se rendre compte de ce qui se passait dans son dos.
Alors, sur le pas d'une porte, qui s'était doucement ouverte, il aperçut
une vieille dame, au nez crochu, à l'oeil mauvais, à la bouche mince et
pincée, qui, si elle était d'une bonne nature, ne payait vraiment pas de
mine.
Et, au même moment, sur le pas de deux autres portes, apparurent deux
autres dames, ni moins vieilles, ni moins renfrognées.
--Le pauvre diable est trigame à bien laid marché! pensa Fraimoulu qui,
après une courte inspection des charmes du trio, ramena son regard tout
apitoyé sur Camuflet.
Mais ce dernier avait quitté son siège et, grave au possible, il prenait
son chapeau en disant:
--Je vous le répète, monsieur le commissaire de police, la justice se
trompe à mon égard. Je suis innocent de ce crime dont M. Grandvivier, le
juge d'instruction, me soupçonne... Quand et pourquoi aurais-je caché
le cadavre de cette malheureuse sous les feuilles du parquet?... Mon
arrestation, c'est certain, ne saurait être longtemps maintenue... Je
suis prêt à vous suivre... Marchons!
Sur ce «Marchons», Camuflet se dirigea prestement vers la quatrième
porte qui conduisait à la sortie de l'appartement et disparut avant que
les trois femmes, stupéfaites en entendant parler d'arrestation, pussent
faire la plus petite tentative pour le retenir.
Du premier coup, Athanase avait compris que cette scène n'avait d'autre
motif, pour Camuflet, que de se soustraire à quelque désagréable assaut
dont les trois harpies allaient l'assaillir. En conséquence, il suivit
le petit homme, après lui avoir donné la réplique en répétant:
--Marchons!
Sur le carré de l'étage inférieur, il rejoignit Camuflet qui l'attendait
en riant de tout son coeur.
--Hein! fit-il, croyez-vous que j'ai bien pris la poudre
d'escampette?... Je me suis rappelé à temps l'affaire que mon ami
Grandvivier instruit en ce moment et j'en ai tiré parti.
Ensuite, avec une sorte de terreur:
--Filons vite, ajouta-t-il, car l'idée pourrait leur venir de me
poursuivre!
Bien lui en avait pris de détaler, car, pendant qu'il descendait à la
hâte, Fraimoulu, qui le suivait d'un pas plus compté, aperçut, en levant
les yeux, les têtes des trois mégères, avancées par-dessus la rampe,
qui suivaient Camuflet, leur échappant, de ce regard que doit avoir le
requin pour la proie qui s'est soustraite à sa voracité.
Sur le trottoir, à vingt pas de la maison, Athanase retrouva son homme
qui lui tendit joyeusement la main en disant:
--Encore une fois, merci d'avoir bien voulu contribuer à ma délivrance!
Et il ponctua sa phrase d'un «ouf!» tellement gonflé de satisfaction,
qu'il suffisait pour faire comprendre à quel point le malheureux
appréciait cette délivrance.
Fraimoulu, avant de quitter l'homme aux trois femmes, crut bon de faire
un petit bout de morale qui prouvât du moins que, sur l'article mariage,
il ne partageait pas les vues larges de Camuflet.
--Vous me semblez mener une bien triste existence, avança-t-il d'un ton
grave.
--Une existence de damné.
--Moi, à votre place, je n'hésiterais pas à aller vivre à l'étranger...
ce qui aurait pour vous deux avantages.
--Oui, dont le premier serait de me délivrer des trois diablesses qui me
tourmentent, approuva Camuflet.
Cela dit, il devint subitement pensif, puis, au bout d'une minute, il
demanda:
--Mais quel est donc le second avantage que, selon vous, me procurerait
mon passage à l'étranger?
--Est-ce que vous ne vous en doutez pas un peu? fit Fraimoulu étonné par
la question.
--Non, sur mon honneur!
Athanase vit qu'avec ce coupable endurci il fallait mettre les points
sur les _i_. Alors, traînant sa phrase il débita d'un ton sévère:
--Quand ce second avantage ne consisterait qu'à vous soustraire à
une condamnation aux travaux forcés, il vaut la peine qu'on en tienne
compte.
Camuflet leva les yeux au ciel et se gratta le nez pantomime assez
habituelle aux gens qui cherchent à deviner un problème, et finit par
dire:
--A propos de quoi cette condamnation aux travaux forcés!
--Mais à propos de ces trois créatures que, suivant ce que vous m'avez
avoué, trois mariages légitimes ont réunies sous votre toit.
--Oh! oh! accentua Camuflet d'un ton qui contestait, oui, ce que j'ai
fait là est idiot, archi-bête, d'une stupidité dont on trouve peu
d'exemples... Mais, en somme, cela prouve une nature sensible, un bon
coeur... qualité que je ne sache pas punissable des galères.
--Jadis, on vous eût pendu pour cela.
--Pendu! répéta Camuflet dont toute la physionomie attestait ses vains
efforts pour comprendre.
Devant cet individu qui paraissait n'avoir nulle conscience de sa faute,
Fraimoulu mit les pieds dans le plat.
--Ah çà! fit-il sèchement, parce que la bigamie est défendue,
pensez-vous donc que la trigamie soit autorisée?
--Où voyez-vous de la trigamie dans mon affaire? demanda naïvement
Camuflet qui, décidément, perdait pied.
--Ne m'avez-vous pas dit que vous vous étiez marié trois fois?
--Et je vous le répète encore... Tel que vous me voyez, à quarante ans,
je suis déjà trois fois veuf.
A cette révélation, Fraimoulu bondit de surprise en s'écriant:
--Alors, ça fait six fois!...
--Six fois quoi?
--Que vous vous êtes marié!... Trois femmes mortes... et les trois
autres que je viens de voir chez vous et qui, je répète encore ce que
vous m'avez dit, sont entrées sous votre toit par suite d'un mariage
légitime.
Ce fut au tour de Camuflet d'exécuter un bond d'étonnement. Mais à peine
fut-il retombé sur ses pieds qu'il éclata de rire en disant:
--Mais non! mais non! Vous m'avez mal compris!!! Oui, je me suis marié
trois fois.. Oui, je suis devenu trois fois veuf...
--Bon! bon!... mais les trois autres dames qui tout à l'heure, vous ont
fait fuir? insista Fraimoulu.
--Celles-là sont mes trois belles-mères que j'ai commis la faute de
garder.
Puis, avec un grand sérieux, Camuflet ajouta d'un ton repentant:
--Et, si grande que soit ma faute, je ne pense pas qu'elle se punisse
des travaux forcés!
Une sincère admiration, celle qu'on éprouve à contempler un phénomène
extraordinaire, s'empara de Fraimoulu.
--Vous vivez avec trois belles-mères, vous!!! s'exclama-t-il.
--Oh! je vis, je vis... le moins possible! confessa Camuflet.
Bonnes ou mauvaises, les émotions étaient de courte durée chez
l'infortuné qui, en adjoignant trois belles-mères à son existence,
s'était, pour ainsi dire, donné son purgatoire sur terre. En un clin
d'oeil, il passa du découragement à l'insouciance.
--Baste! dit-il, en faisant claquer ses doigts, on arrive encore à se
donner du bon temps!
--Oui, quand on parvient à rompre sa laisse, comme m'a dit votre
concierge, ajouta Fraimoulu se souvenant du propos.
--Seulement, reprit Camuflet en riant, il me faut imaginer bourdes sur
bourdes... comme, tout à l'heure, celle de me faire arrêter pour le
crime dont mon ami Grandvivier poursuit en ce moment l'enquête.
--Ce n'est donc pas de votre invention, ce crime dont vous avez parlé?
--Le crime révélé par la trouvaille d'un cadavre de femme sous un
parquet? Non, je ne l'ai pas inventé; il est bien véritable... Voici
plus de cinq semaines que ce cher juge d'instruction s'occupe de
l'affaire... Ah! elle le tracasse fort, allez!
Un souvenir revint alors à l'esprit de Fraimoulu. Il se rappela que,
le matin, quand M. Grandvivier s'était présenté pour lui louer son
appartement, il avait annoncé son intention de retarder de quinze jours
son installation dans le nouveau local afin de pouvoir, auparavant,
terminer une affaire judiciaire qui absorbait tout son temps.
--Il parlait, à coup sûr, de ce crime que les journaux ont appelé
«l'affaire du cadavre sous un parquet», affirma Camuflet.
--M. Grandvivier a-t-il trouvé le coupable? demanda Athanase.
--Voici un grand mois qu'il tient sur le gril un bateleur de foire,
paillasse, escamoteur, je ne sais quoi. Il faut croire que ce prévenu
est innocent ou qu'il ne se laisse pas engluer, car Grandvivier n'en
finit pas avec lui.
--Est-ce aux soucis que lui donne cette affaire qu'il faut attribuer
l'air profondément triste de ce magistrat? demanda Fraimoulu, qui se
souvint combien était lugubre, à sa visite du matin, celui qui allait
devenir son locataire.
--C'est pourtant vrai qu'il est la tristesse en personne, ce pauvre
vieil ami... Et dire que je l'ai connu gai comme un pinson!... Voici
près d'un an qu'il a tourné comme ça au noir.
--Ne se peut-il pas, d'après ce qu'on m'a dit, que cette humeur sombre
soit motivée par le mauvais état de santé de sa fille qu'il a été
obligé d'envoyer dans le Midi? avança Fraimoulu en tirant parti de la
confidence de Ducanif sur le juge d'instruction.
--C'est possible... Le coup a dû être d'autant plus terrible pour le
père que la maladie de sa fille est venue comme un coup de foudre. La
dernière fois que je vis Angèle, elle était fraîche et alerte... Huit
jours après, quand je revins chez Grandvivier, sa fille n'était plus
là, et il m'apprit qu'il avait été contraint de se séparer de son enfant
dont la santé avait exigé un séjour dans le Midi.
Fraimoulu crut devoir une consolation à Camuflet, dont la voix s'était
émue en parlant de la fille de son ami.
--Eh bien! fit-il, je vais vous annoncer une bonne nouvelle. En me
louant l'appartement, M. Grandvivier m'a fait part de son intention
d'y donner des bals... Donc il compte rappeler sa fille, qui doit avoir
recouvré sa complète santé.
--Ah! tant mieux! dit joyeusement Camuflet; alors le bon temps va
revenir! car, voyez-vous, on s'amusait chez Grandvivier, et surtout...
Il fit une pause pour se passer sensuellement la langue sur les lèvres,
puis:
--Et surtout, on y dînait bien.
--Oui, c'est vrai; on m'a beaucoup vanté la cuisinière du magistrat, une
nommée Cydalise qui, paraît-il, fait une cuisine remarquable.
Camuflet, à cet éloge, secoua la tête en disant d'un air un peu étonné:
--Cuisine dont elle ne profite guère, la brave fille... Depuis quelque
temps, elle maigrit, elle maigrit que ça fait pitié... Elle doit avoir
en tête quelque papillon noir qui la tarabuste... mais elle n'en souffle
mot... Et Grandvivier, auquel j'en ai parlé, n'en sait pas plus que moi
sur le secret qui tourmente sa cuisinière.
Fraimoulu l'avait belle à répéter ce que lui avait conté Ducanif sur
cette terreur mystérieuse qui poussait Cydalise à quitter une maison où,
disait-elle, elle «laisserait ses os», mais il jugea prudent de n'en pas
ouvrir la bouche.
--Peut-être Cydalise souffre-t-elle de quelque passion contrariée?
avança-t-il.
--Ou a-t-elle pris trop à coeur la maladie de sa jeune maîtresse?
supposa Camuflet plus moral.
Tout en causant, ils avaient, à petits pas comptés, gagné, par les
boulevards, l'entrée du passage des Panoramas. Alors Camuflet s'arrêta
et tendant la main à Athanase:
--Encore une fois merci, mon cher libérateur, dit-il en riant, car sans
vous je n'aurais pu me délivrer seul de mes trois belles-mères.
--Oh! ce soir, elles prendront leur revanche de votre prétendue
arrestation pour complicité dans le crime du «cadavre sous le
parquet»... Oui, ce soir, elles vous repinceront.
--Ce soir! répéta le triple veuf; mais je compte bien ne pas les revoir
avant trois ou quatre jours!... Oui, quatre jours que j'aurai censément
passés sur la paille humide des cachots avant de parvenir à faire
reconnaître mon innocence.
Et, poussant un gros soupir:
--Ah! fit-il, quel malheur que j'aie quarante ans! Comme je leur
aurais glissé la blague du volontariat d'un an... dans l'infanterie de
marine... en garnison au loin, en Cochinchine, par exemple!
Puis, se remettant à rire tout en secouant la main d'Athanase, il
ajouta:
--Adieu, mon libérateur... ou plutôt, au revoir, car je compte vous
rendre ma visite, quand j'irai dans votre immeuble, m'occuper de ces
cloisons dont votre locataire Grandvivier me charge de surveiller le
changement.
Sur ces derniers mots, l'homme aux trois belles-mères, tout frétillant
de satisfaction de s'être conquis quatre ou cinq jours de vacances,
entra dans le passage des Panoramas et disparut aux yeux d'Athanase.
Ce dernier interrogea sa montre. Il s'en fallait encore d'une heure
qu'il fût l'instant d'aller dîner chez Ducanif. Jusqu'à la rue Caumartin
où demeurait le placeur, il avait devant lui soixante minutes à flâner
de ce bon pas du badaud parisien qui fait ses quatorze lieues en quinze
jours.
Il partit donc tout rêvant, d'abord à Camuflet et à ses trois
belles-mères, puis à cette Cydalise qui, poussée par une épouvante
mystérieuse, voulait quitter la maison du magistrat Grandvivier, cette
place où elle faisait «ses choux gras».
En même temps que, mentalement, il employait cette locution, il lui en
revint une autre, synonyme et tout aussi figurée qu'il avait entendue
la veille. «Avant quatre ans, j'aurai des plumes dans mon édredon»,
dit cette belle fille, qu'il avait écoutée, quand elle causait, avec
Pistache, devant la la boutique de Barbedienne.
--J'avais déjà vu cette fille... mais où donc? se répéta-t-il en
interrogeant encore sa mémoire tout aussi inutilement que la veille.
Si lentement qu'il allât, Fraimoulu avait fini pourtant par faire du
chemin: il se trouvait sur le boulevard des Capucines, à la hauteur
du café de la Paix, dont la devanture s'étendait de l'autre côté de la
chaussée, le long du trottoir parallèle à celui qu'il suivait.
Alors l'idée lui vint que, pour faire honneur aux bonnes choses
qu'avait promises à son estomac son amphitryon Ducanif en lui prônant
sa cuisinière Héloïse, il était utile au préalable de bien nettoyer la
place par un verre d'absinthe ou de bitter ou de toute autre boisson
apéritive.
En conséquence, il se mit en devoir de traverser la chaussée afin de
gagner le café de la Paix.
A ce moment, le long de la bordure du trottoir, stationnait une voiture
de place, dont le cocher, assis sur son siège, était absorbé par la
lecture d'un journal.
--Oh! oh! fit Athanase étonné en reconnaissant la personne qui occupait
cette voiture immobile.
La surprise de Fraimoulu avait même le droit d'être double, d'abord à
propos de l'individu et puis à cause de l'emploi qu'il faisait de son
temps. Ce personnage était le magistrat Grandvivier. Par la fente du
store soigneusement baissé de la portière qui faisait face au café de la
Paix, le juge d'instruction dardait, sur les consommateurs attablés en
plein air, devant le café, un regard tellement dur, cruel, implacable,
qu'Athanase, qui l'examinait par l'autre portière restée entr'ouverte,
en fut presque effrayé.
--Mazette! il en veut solidement à celui qu'il guette! pensa-t-il.
Ensuite une idée lui venant:
--Est-ce qu'il est à l'affût de l'assassin de la femme cachée sous le
parquet? se demanda-t-il.
Mais cette supposition ne lui tint pas longtemps à l'esprit. M.
Grandvivier surveillant un assassin aurait eu le regard curieux,
inquiet peut-être, mais ses yeux n'auraient pas trahi cette haine féroce
qu'Athanase y lisait. Son visage, d'une pâleur livide, n'aurait pas été
si affreusement convulsé par une colère froide.
Non, ce n'était pas le magistrat qui épiait de la sorte, par la fente
du store... C'était l'homme, rien que l'homme, la vengeance au coeur,
surveillant un ennemi mortel.
--A qui, diable, en a-t-il ainsi? se demanda Fraimoulu qui, ayant passé
derrière la voiture, promenait de loin ses regards sur les nombreux
consommateurs assis devant le café.
Ils étaient là plus d'une centaine. Impossible donc était de deviner,
dans le nombre, celui qu'espionnait le magistrat.
Soudain, du milieu d'un groupe de buveurs, se leva un monsieur qui,
après coups de chapeau et poignées de main échangées avec ses voisins,
se faufila entre les tables et les chaises, gagna le milieu du trottoir
et, prenant le courant des promeneurs, suivit le boulevard dans la
direction de l'église de la Madeleine.
Machinalement, les yeux d'Athanase s'étaient fixés sur le partant,
qu'ils accompagnaient dans sa marche.
C'était un grand garçon d'une trentaine d'années, à la moustache blonde
fièrement retroussée, à la physionomie quelque peu effrontée, à l'allure
dégingandée. Il s'en allait droit devant lui, l'air bravache, en homme
qui croit le trottoir à lui seul, coudoyant, sans gêne ni la moindre
excuse, ceux qui ne lui dégageaient pas assez vite le passage.
Fraimoulu n'avait pas encore quitté son homme du regard, quand, derrière
lui, retentit une voix, brève et fébrile, qui disait:
--Cocher, suivez-moi de loin...
Cette voix était celle de M. Grandvivier qui venait de sortir de la
voiture.
Les yeux fixés sur le même jeune homme à moustache blonde, ce qui
l'empêcha de reconnaître Fraimoulu quand il passa près de lui, le juge
d'instruction traversa la chaussée et, à vingt pas de distance, se mit
sur la piste du marcheur.
--Voilà celui contre lequel mon magistrat me paraît avoir une bien
mauvaise dent, pensa Fraimoulu.
A nouveau, il interrogea sa montre. Vingt minutes le séparaient encore
de l'heure de se mettre à table chez Ducanif.
--Si à mon tour, je suivais le Grandvivier? se demanda-t-il.
Et, tout aussitôt, il se remit en marche, mais sans quitter son
trottoir, ce qui lui permettait de voir tout à la fois le magistrat et
celui dont ce dernier tenait la piste.
Arrivé à l'angle de la rue Caumartin, le jeune homme tourna dans la rue.
Sans doute que le juge d'instruction, coutumier des habitudes de son
gibier, savait qu'il n'allait pas loin dans la rue, car, au lieu de
doubler le coin, il s'arrêta à l'angle, avançant un peu la tête pour
regarder où allait entrer celui qui s'éloignait.
Quant à Fraimoulu, du point où il se trouvait sur le trottoir, la rue
Caumartin lui apparaissant toute en enfilade, il vit le jeune homme
pénétrer dans la seconde maison à droite.
--Tiens! fit-il, juste là où habite Ducanif.
M. Grandvivier était remonté dans sa voiture, qui s'éloignait, quand
Athanase entra aussi dans la maison, se proposant de demander à son ami
si, par hasard, il ne connaissait pas le jeune homme blond.
Au troisième étage, il sonna.
A la vue de la personne qui lui ouvrit, il sursauta de surprise. C'était
la splendide créature, cette même Erigone qui, la veille, se promettait,
avant quatre ans, d'avoir de la plume dans son édredon.
Son ébahissement parut avoir échappé à la belle fille. Elle lui fit
passage en disant:
--M. Ducanif va revenir tout de suite. Il est chez un locataire de la
maison. Il remonte dans un instant.
Quand Fraimoulu, derrière la servante qui le conduisait au salon,
traversa la salle à manger, la vue de la table préparée lui fit se dire:
--Bon! rien que quatre couverts: Ducanif, sa femme, sa fille et moi. Pas
d'étranger qui m'aurait gêné pour plaider la cause de mon neveu Gontran
devant la famille.
Il fut un peu étonné, à son entrée dans le salon où l'avait introduit la
cuisinière, de le trouver désert.
--Ces dames sont sans doute encore à leur toilette, se dit-il en
excusant les maîtresses de la maison de ne pas être là pour recevoir
leurs invités.
Il n'eut pas le temps de s'impatienter, car, tout aussitôt, retentit la
voix de Ducanif qui criait:
--Il est au salon? Très bien! Je vais l'y rejoindre... Héloïse, je n'ai
pas besoin de vous recommander de déployer tous vos talents pour mon ami
Fraimoulu qui, je vous en avertis, est une fine fourchette.
Une demi-seconde après cette recommandation, le placeur entrait dans le
salon.
Au lieu de remarquer d'abord que sa femme et sa fille avaient manqué
pour accueillir son hôte, il vint droit, la main tendue, à Athanase en
disant:
--J'étais à la fenêtre quand tu as traversé la chaussée du boulevard
devant la rue Caumartin. En te voyant arriver, je me suis aperçu que
j'avais complètement oublié de te prier d'amener ton neveu.
--Tu m'aurais dit d'inviter Gontran que je me serais bien gardé de faire
ta commission, répliqua Fraimoulu saisissant le joint pour planter le
premier jalon du mariage qu'il projetait pour son neveu.
--Pourquoi n'aurais-tu pas amené ce brave Gontran? demanda Ducanif
surpris.
--Parce que j'aime mieux qu'il ne soit pas là pour assister à la demande
que, tout à l'heure, à propos de ta fille, j'ai l'intention de vous
adresser à toi et à ta femme.
Au dernier mot, la figure de Ducanif devint subitement penaude.
--Ah! oui, ma femme, dit-il avec embarras... Tu ne sais donc pas?...
C'est vrai, j'ai omis de t'avertir...
--M'avertir de quoi? fit Fraimoulu dressant l'oreille à ce ton qui
sonnait mal pour ses espérances.
--Que je ne vis plus avec ma femme, continua Ducanif avec effort.
Oh! une séparation sans scandale... toute à l'amiable... pour cause
d'incompatibilité d'humeur.
Athanase se trouvait là devant un de ces cas pour lesquels a été inventé
le proverbe: «Entre l'arbre et l'écorce, il ne faut pas mettre le
doigt.» Il n'insista donc pas au sujet de l'épouse.
--Mais, fit-il, et ta fille?
--Je l'ai laissée à sa mère... mais crois bien que ma tendresse
paternelle ne l'oublie pas un seul instant... je m'occupe d'elle, je
veille sur son avenir.
--Oui, car elle est à l'âge d'être mariée, dit Athanase prenant ce biais
pour revenir à son but.
--Je le sais, je le sais, répéta Ducanif.
Fraimoulu jugea l'instant opportun pour donner l'assaut.
--Aussi, reprit-il, avais-je pensé que mon neveu Gontran ferait pour toi
un excellent gendre.
--Un gendre! répéta Ducanif dont le visage exprima un nouveau trouble.
--Ou, si tu l'aimes mieux, un mari pour ta fille... Je lui donne deux
cent mille francs de dot... et après moi, il trouvera un joli magot de
soixante mille livres de rente.
L'oncle avait attribué le trouble du placeur à la joie que devait lui
causer ce parti qu'on lui offrait pour sa fille. Il tendit donc la main
à Ducanif en disant:
--Allons! tope là! C'est convenu, n'est-ce pas? Nous consulterons les
enfants pour la date du mariage.
Mais, au lieu de «toper» comme il y était invité, Ducanif se prit les
cheveux à poigne-main en s'écriant tout désespéré:
--Sapristi! vieux camarade, pourquoi viens-tu si tard!!! Voici trois
jours que ma parole est engagée.
--Tu as fait choix d'un gendre?
--Oui, un jeune et charmant garçon.
--Aussi bon parti que l'est mon neveu... et aimé de ta fille? insista
Fraimoulu.
Était-ce que Ducanif n'avait pas entendu cette double question ou qu'il
n'y voulait pas répondre? Toujours est-il qu'après avoir regardé à
droite et à gauche dans le salon il s'écria tout à coup:
--Eh! mais, j'y pense! Où est donc Gustave?
--Quel Gustave?
--Gustave Cabillaud, mon médecin... le fils du vieux Cabillaud, ton
docteur... car il est des nôtres, ce soir, à dîner.
Fraimoulu n'était pas homme à jeter le manche après la cognée. Il revint
donc à la charge en demandant:
--Ainsi, il n'y a plus de chance pour Gontran?
Mis de la sorte au pied du mur, Ducanif parut hésiter. Puis, avec cette
espèce d'emportement que mettent certaines gens à se tirer d'un mauvais
cas, il répliqua:
--Eh! mon cher, pouvais-je supposer que ton neveu voulait de ma fille...
lui qui vit maritalement avec une maîtresse!
--Cette liaison est rompue! affirma l'oncle, ne doutant pas que Gontran
eût obéi à un ordre qu'il avait appuyé de dix beaux billets de mille
francs.
--Rompue! répéta Ducanif. Alors, pas depuis longtemps, car il y a tout
au plus deux heures que j'ai rencontré ton neveu avec sa particulière au
bras... une personne fort jolie et des plus distinguées, ma foi!
Cette nouvelle, loin d'émouvoir Athanase, le confirma dans sa certitude
que Gontran s'était résigné. Il pensa que, lors de la rencontre de
Ducanif, son neveu devait conduire son Ariane à quelque gare de chemin
de fer où il allait l'emballer pour la province.
Il revint donc, plus entêté, à ses moutons.
--Après tout, dit-il, un mariage convenu n'aboutit pas toujours à se
conclure. Et maintenant que je t'ai parlé de Gontran, tu réfléchiras.
Ducanif, parut-il, était décidé à ne pas éterniser la question, car, une
fois encore, il rompit les chiens en disant:
--C'est bien drôle que tu n'aies pas trouvé Gustave en entrant au salon!
Je l'y avais laissé quand après avoir reconnu, par la fenêtre, que tu
m'amenais pas ton neveu, je suis descendu à l'étage en dessous pour
inviter le baron.
--Quel baron?
--Monsieur de Walhofer, un baron belge qui habite ma maison... Tu vas le
voir... je te le recommande comme un vrai type! En voilà un auquel il ne
faudrait pas marcher sur le pied! Il compte ses duels par centaines!
--Et comment as-tu fait la connaissance de ce Belge si friand de la
lame?
Ducanif fut empêché de répondre par l'entrée du docteur Cabillaud fils
qui arriva en rabattant sur ses mains l'extrémité des manches de son
habit.
--Qu'étiez-vous donc devenu, mon cher Gustave? s'écria Ducanif tout
aimable.
--Je reviens de la cuisine où j'ai été me passer un peu d'eau sur les
mains... et m'enquérir des plats miraculeux que nous prépare votre
Héloïse, répondit tranquillement le docteur.
--Mazette! il a mis le temps à se passer de l'eau sur les mains! pensa
Fraimoulu.
Soudain, sans qu'il pût se rendre compte pourquoi le souvenir
s'éveillait en lui, lui revint encore à la mémoire, nette, précise, la
conversation, sur le boulevard, entre Héloïse et mademoiselle Pistache
où la cuisinière se vantait d'avoir englué son maître avec l'aide d'un
médecin, du petit nom de Gustave, qui était fou d'elle. Athanase croyait
toujours entendre les gorges chaudes que faisaient les deux filles sur
ce patron crédule et berné, dont la fortune était visée par Héloïse.
En pensant que Ducanif, séparé de sa femme et de sa fille, était, pour
ainsi dire, au pouvoir de cette servante et de ce grand gas dont le
visage trahissait les appétits de toutes sortes, Fraimoulu sentit un
petit frisson lui courir dans le dos et, inquiet sans savoir pourquoi,
se posa cette question:
--Est-ce que mon vieux Ducanif n'est pas dans de mauvais draps?
Cependant le docteur, qui l'avait reconnu, était venu à lui avec un
empressement joyeux.
--Eh! fit-il, c'est mon cher malade... car vous êtes mon malade, attendu
que mon père vous a donné à moi en me cédant sa clientèle... Eh bien!
êtes-vous toujours décidé à vous abandonner uniquement au régime de
la gourmandise? Oui, n'est-ce pas? puisque je vous trouve près de vous
asseoir à l'excellente table de Ducanif... Bon début de traitement!...
Excellent début en vérité!
Si gaiement qu'eût été débitée cette tirade, elle sonna faux à l'oreille
de Fraimoulu, troublé par ses préventions.
--Vous êtes-vous assuré d'un bon cordon bleu? continua Gustave. Hein!
mon père vous a-t-il trompé en vous affirmant que c'était fruit rare?...
Mais vous y arriverez, j'en ai le pressentiment.
Après un petit coup d'oeil donné à la pendule, le docteur éprouva le
besoin de jeter une pierre dans le jardin de Ducanif en formulant ce
conseil:
--Et quand vous aurez votre cordon bleu, tenez la main à la plus grande
exactitude pour l'heure des repas.
Ensuite, comme si cela ne suffisait pas, il fixa la pendule en ajoutant:
--Six heures huit minutes! Est-ce que vous avancez, mon bon Ducanif?
Le placeur avait tout d'abord deviné le reproche sous-entendu sur le
retard à se mettre à table.
--Mon cher Gustave, répliqua-t-il, je vous demande un peu d'indulgence
pour mon dernier convive, le baron de Walhofer.
--Le baron de Walhofer? répéta le docteur d'un ton qui interrogeait sur
le personnage dont il semblait entendre le nom pour la première fois.
--Ils ne se connaissent pas, pensa Fraimoulu.
--Un Belge du meilleur monde, dont, tout dernièrement, j'ai fait
connaissance et que je vous présenterai dans un instant... Un parfait
garçon.
--Oui, mais peu exact! prononça sèchement Gustave après un nouveau coup
d'oeil à la pendule.
--Il faut dire que je l'ai invité il y a un quart d'heure... et comme
bouche-trou, riposta le placeur à l'excuse du retardataire.
La figure du médecin parut s'étonner de cette invitation qui datait d'un
quart d'heure.
--J'ai oublié de vous apprendre que M. de Walhofer habite dans la maison
même, ajouta Ducanif.
Fraimoulu n'avait cessé de surveiller le docteur.
--Décidément, ils ne se connaissent pas, se répéta-t-il.
Un coup de sonnette se fit entendre.
--Le voici! annonça Ducanif qui alla attendre l'arrivant sur le seuil de
la porte du salon.
Effectivement, c'était le baron. Il entra, raide, plein de morgue,
sans le plus petit mot qui plaidât pour son inexactitude, se contentant
d'adresser un fort bref salut aux deux invités de son amphitryon.
--Oh! voilà un déplaisant bonhomme, souffla le docteur à Fraimoulu qu'à
son air ahuri il jugeait partager son impression première au sujet de
l'arrivant.
Le médecin se trompait sur le motif de l'ébahissement d'Athanase. Si
ce dernier s'était troublé à la vue du baron, c'est qu'il venait de
reconnaître en lui ce même jeune homme que M. Grandvivier, une heure
auparavant, épiait du fond de sa voiture, d'un regard si plein de haine,
et qu'il avait, au départ du café, suivi jusqu'à l'entrée de la rue
Caumartin.
--A table! et rattrapons le temps perdu! cria gaiement Ducanif après
qu'il eut achevé les présentations.
Et, montrant le chemin, il passa dans la salle à manger, suivi par le
baron et le docteur, marchant de front, qui laissaient Athanase un peu
en arrière.
Au moment de passer la porte, les deux hommes s'arrêtèrent, l'un et
l'autre voulant, par politesse, se céder le pas: il y eut entre eux,
pour ce fait, un rapprochement.
--Oh! oh! pensa, tout tressaillant, Fraimoulu qui marchait derrière eux.
Si prestement qu'eut été exécuté le geste, il avait vu le docteur
glisser un petit papier dans la poche du gilet de celui que, cinq
minutes auparavant, il avait paru ne connaître nullement et pour lequel
il avait, tout bas, exprimé à Fraimoulu son sentiment d'antipathie.
--Ducanif est joué par un trio de coquins, pensa-t-il en réunissant
dans sa pensée Gustave, le baron et Héloïse qui, à ce moment, posait la
soupière sur la table.
Le médecin s'était chargé de servir. Il tendit à Athanase la première
assiette de potage en disant:
--A l'oeuvre on reconnaît l'artisan. Cher monsieur, goûtez cela: on
a prévenu Héloïse que vous étiez fin connaisseur, et elle a répondu
qu'elle attendait sans crainte votre jugement.
--Excellent! déclara Fraimoulu après sa cuillerée avalée en adressant un
regard de félicitation à Héloïse qui, debout derrière Ducanif, faisait
face au docteur.
--Ah! voyez-vous, reprit Gustave, l'Héloïse de notre excellent Ducanif
n'a pas sa pareille pour la bisque.
--En exceptant la Clarisse des MM. Cabillaud, riposta le placeur en
renvoyant à la cuisinière du docteur l'éloge qui était adressé à la
sienne.
--Disons tout de suite que Clarisse et Héloïse sont sans rivales,
accorda le médecin.
Au souvenir de Grandvivier et de son affût en voiture, la curiosité
poussa Fraimoulu à voir quel effet produirait sur M. de Walhofer le nom
du magistrat.
--Sans rivales! sans rivales! répéta-t-il en riant, on m'a pourtant cité
un autre grand cordon bleu, dont on m'a fort vanté le mérite.
Sans regarder Ducanif qui, après avoir fourni des renseignements tout
confidentiels, ne devait pas se soucier d'être mis en cause, il ajouta
en guettant en dessous le baron:
--C'est une certaine Cydalise, actuellement au service d'un magistrat
appelé Grandvivier.
M. de Walhofer, penché sur son assiette, allait porter sa cuillère à
ses lèvres. Au nom de Cydalise, il avait suspendu son geste. A celui du
juge, il avait reposé la cuillère, écoutant de toutes ses oreilles, mais
sans lever le front.
--Et, pour entrer chez vous, cette fille quittera la maison du
magistrat?... Elle y est donc mal? demanda naïvement le docteur.
Tout doucettement, et sans autre but que de poursuivre son épreuve en
répétant le nom du magistrat, Fraimoulu répondit:
--Elle y est très bien, paraît-il. Seulement j'ignore quel chagrin ou
remords tourmente cette Cydalise, mais elle a peur chez M. Grandvivier.
Cette fois, l'effet fut immédiat. Le baron releva brusquement sa face
devenue livide, et son regard, aigu comme une pointe d'acier, alla se
poser sur Fraimoulu.
--Oh! mauvais oeil! pensa ce dernier qui, sous cet examen, montrait sa
physionomie la plus paterne.
VI
S'il est vrai, quand on parle d'eux, que les oreilles «cornent» aux
absents, celles de M. Grandvivier devaient lui bruire fortement à
l'heure du dîner chez Ducanif.
Quel était cet homme taciturne, grave, triste qui pourtant, sous son
apparence glaciale, était susceptible d'une passion violente, s'il
faut croire la férocité haineuse qui convulsait son visage alors que,
derrière le store de sa voiture, il surveillait le baron de Walhofer?
Que s'était-il passé entre ces deux hommes?
Pour le savoir, il faut, momentanément, quitter Ducanif et ses convives
et remonter de quelques années dans la vie du magistrat.
M. Grandvivier était riche et même fort riche. Son père, gros
manufacturier de Lille, lui avait laissé un fort bel héritage qu'il
avait quintuplé, il ne s'en cachait pas du reste, par d'heureuses
spéculations ou plutôt par une bonne action alors que Paris, bouleversé
par d'immenses travaux, était une mine d'or pour toute industrie qui
touchait au bâtiment.
M. Grandvivier s'était intéressé au sort de deux Lillois, ses
compatriotes, hardis et courageux garçons, venus à Paris en quête de la
fortune et auxquels, pour réussir, il ne manquait qu'une seule chose:
l'argent des débuts.
Le magistrat leur fournit largement les fonds utiles pour commencer en
grand, et bientôt, grâce à l'activité des associés, la maison _Camuflet
et Bazart_ fut des mieux connues sur la place.
Rien n'était plus disparate que le caractère des deux associés.
Camuflet, petit homme actif, ingénieux, jovial, s'était chargé des
comptes, des travaux à obtenir, des marchés à débattre. Bazart, peu
parleur, tête froide, résolu, conduisait les ouvriers et surveillait
les travaux. De ces deux caractères opposés était résultée une entente
parfaite qui, jointe à la probité et à l'intelligence des deux Lillois,
les mit promptement en possession d'une grosse fortune. Reconnaissants
envers celui qui leur avait facilité cette réussite, ils avaient fait la
part de M. Grandvivier qui, après l'avoir longtemps refusée, finit par
l'accepter.
Une fois riche, les associés pensèrent à se marier. Camuflet se laissa
prendre aux charmes de la fille d'une fruitière et, se disant qu'au
lieu de demander au mariage une dot que sa fortune le mettait en droit
d'exiger, il valait mieux employer son argent à faire une heureuse, il
épousa la jeune fille.
Bazart fut plus ambitieux: il visa une fille de la bourgeoisie,
petite princesse élevée dans du coton, fort jolie, il est vrai, mais
volontaire, coquette, légère et qui, en épousant l'entrepreneur enrichi,
ne vit que ses écus et pensa qu'elle aurait facilement raison de cet
homme rude et un peu farouche.
Dans de pareilles conditions, le bonheur, on le comprend, n'était pas
possible entre les époux. Le ménage alla de mal en pis jusqu'au moment
d'une violente scène qui fit brusquement tout éclater.
Quand il s'était marié, Bazart s'était promis, au bout d'une année, de
se retirer des affaires pour se consacrer tout entier à sa femme. Dans
ce but, il avait fait venir de Lille un sien neveu dont il voulait faire
son successeur.
Par malheur, il connaissait mal ce jeune homme qui avait grandi loin
de ses yeux. Dire que ce neveu avait une mauvaise nature, capable de
vilaines actions, serait beaucoup s'avancer. C'était un composé de
qualités et de défauts: il était courageux, serviable, bon coeur; mais,
par contre, il était ivrogne, coureur et surtout paresseux à l'extrême.
Bref, il justifiait en tous points le sobriquet de _la Godaille_ qui lui
avait été octroyé par ses compagnons de chantier.
Du reste, la Godaille était fort aimé par les pratiques de cabaret qu'il
régalait généreusement, grâce à l'argent de l'oncle Bazart, et qu'il
amusait par son esprit loustic, grandement trivial, mais des mieux
variés.
Quand il avait sa pointe de vin en tête, la Godaille grimpait sur une
table et, d'abondance et d'improvisation, débitait à ses auditeurs, qui
se tordaient de rire, une série de calembredaines que le plus difficile
bateleur de foire aurait été fort heureux, pour sa parade, de pouvoir
réciter du haut de ses tréteaux. Ajoutons que la Godaille était un
fort bel homme de vingt-quatre ans, ce qui contribuait pour beaucoup à
encourager son humeur libertine.
Tel était le garçon que Bazart avait voulu se donner pour successeur et
que, alors qu'il ne le connaissait pas encore bien, il avait amené sous
son toit pour lui faire partager la vie de famille.
Avant d'en dire plus long sur l'existence conjugale de Bazart, qu'on
sache que Camuflet, de son côté, était parfaitement heureux avec son
épouse, la fille d'une fruitière. Elle lui faisait une telle vie de coq
en pâte que quand elle mourut au bout d'une année de mariage, le cher
homme avait si bien pris goût aux douces dorloteries du ménage, qu'il
s'empressa de se remarier. Toujours imbu que sa fortune suffisait
pour deux; il ne regarda pas encore à la dot, et, comme la fille de sa
portière lui alla à l'âme avec son nez en trompette, il épousa la fille
de sa portière.
Le désintéressement de Camuflet eut sa récompense, car sa deuxième
épouse fit son bonheur... Hélas! bonheur fort court! Six mois, après,
elle mourut d'une indigestion de choucroute.
C'était vraiment du guignon. Aussi Camuflet en fit-il une maladie. Faute
d'une compagne dévouée pour veiller sur lui, il fallut demander des
soins à une personne étrangère. Le médecin du veuf éploré lui amena donc
une garde-malade.
A entendre cette dame, le malheur l'avait conduite à administrer des
tisanes, à manipuler des cataplasmes et à poser des sangsues. Elle avait
connu de hautes destinées, alors qu'elle s'appelait madame Buffard des
Palombes, du nom de son noble époux, mort général en chef au service
de M. de Tonneins, ancien avoué de Périgueux qui était devenu roi
d'Araucanie.
Aussi l'illustre dame répétait-elle à satiété qu'elle n'était pas née
pour son métier, et, lorsque le besoin d'une irrigation émolliente
s'imposait au malade, elle lui mettait au préalable un bandeau sur
les yeux, tant elle rougissait d'être vue dans l'exercice de certaines
pratiques de sa profession.
Quand Camuflet alla un peu mieux, madame Buffard des Palombes se
déchargea de bien des petits soins à donner sur sa fille qu'elle
s'adjoignit. Il faut croire que le chemin pour aller à l'âme de
Camuflet était praticable pour toutes les formes de nez, car celui de la
demoiselle, qui était aquilin, lui alla encore à l'âme. Aussi deux mois
plus tard, Camuflet, redevenu solide et vaillant, épousa la fille de sa
garde-malade.
Décidément, l'ex-entrepreneur avait la main heureuse, car la troisième
madame Camuflet ne fut pas inférieure à ses devancières dans la tâche
de créer à à son mari des jours de miel. Il eût été parfaitement heureux
sans deux chagrins qui vinrent l'atteindre. Bien qu'un moraliste ait dit
qu'il y a toujours dans le malheur d'autrui quelque chose qui nous fait
plaisir, Camuflet qui n'était pas égoïste, fut profondément affecté
du malheur qui fondit sur les deux hommes qu'il aimait le plus: son
bienfaiteur M. Grandvivier et son ancien associé Bazart.
Le magistrat, veuf depuis quinze années, avait une fille qu'il
chérissait. Tout à coup une maladie, sorte de coup de foudre qui frappa
son enfant, contraignit le père, du jour au lendemain, à s'en séparer
en l'envoyant au loin, sous un climat plus chaud. Était-ce l'angoisse
de son coeur paternel et la douleur de la séparation qui affectaient le
moral du juge? Toujours fut-il que cet homme gai, aimable, de relations
charmantes, dont la maison s'ouvrait joyeusement aux visiteurs, dont
la table s'offrait fréquemment aux intimes, devint sombre et triste.
Ce devait être, à coup sûr, la pensée de sa fille qui lui torturait
incessamment le cerveau, car, chaque fois qu'il lui était parlé de son
enfant, son visage se faisait plus morne.
Quant à Bazart, son ménage était devenu un enfer dont la Godaille était
le diable qui fit éclater la chaudière. Il avait la réputation d'un
casse-coeur, et nous le répétons, il était beau garçon, ce cher la
Godaille. D'un autre côté, la femme de son oncle était jolie, coquette
et légère. De plus, elle jouait à la femme incomprise, dont les
aspirations ne trouvaient pas à se satisfaire devant la nature inculte
et grossière de son mari. Le fait était que Bazart s'entendait mieux à
conduire un chantier de cinq cents compagnons qu'à mener la seule femme
qui fût entrée dans sa vie. Sa parole rude et peu châtiée, qui faisait
obéir les ouvriers, détonnait d'une façon agaçante aux oreilles de sa
femme rebelle. Pour elle, son mari était une brute, et de ce que Bazart,
patient comme toutes les natures énergiques, rongeait son frein, elle
avait conclu que cette brute était de celles qu'on arrive à museler.
--Mon ours! disait-elle quand elle avait à parler de son mari.
Mais il n'est ours si bien apprivoisé qui ne gronde quand il est par
trop aguiché.
A propos de la Godaille, la jalousie fit éclater Bazart. Il y eut une
scène terrible qui offrit cette particularité qu'à mesure qu'elle se
prolongea, le mari, qui avait débuté par la fureur, calma le ton de sa
voix qui ne vibra plus que sèche, froide, résolue, trahissant une
colère sourde et contenue, vingt fois plus terrible que celle qui fait
explosion.
Alors madame Bazart eut peur.
Une heure après, comme l'entrepreneur était dans son bureau, on frappa à
la porte.
C'était la Godaille, portant un paquet qui contenait ses hardes.
--Mon oncle, puis-je vous parler? demanda-t-il d'une voix franchement
émue.
Bazart le regarda dans les yeux pendant une seconde, parut réfléchir,
puis d'un ton sec:
--J'écoute, dit-il.
--Il y a dans ma peau un bambocheur, un ivrogne, un paresseux, un propre
à rien, oui, tout cela est vrai et je n'y contredis point.
Il fit une petite pause, puis continua:
--Mais il y aussi un honnête garçon qui ne toucherait pas au bien
d'autrui et qui garde sa reconnaissance à qui lui a voulu du bien... et
vous m'avez voulu du bien, mon oncle, vous qui pensiez à faire de moi
votre successeur... Fichue idée, entre nous, que vous aviez eue là, car
tout aurait été bien vite bu et mangé!... Aussi, mon oncle, je vous ai
aimé et je vous aime du plus profond de mon coeur. J'aurais eu dans le
coco une pocharderie de huit jours que je me serais dégrisé subitement
rien qu'à vous entendre me souffler: «J'ai un service à te demander.»
Croyez-vous à tout ce que je vous dis là, mon oncle?
--Oui, articula Bazart.
--Eh bien, je vous jure qu'avec votre femme, nix de nix, vous me
comprenez? Pour moi, elle était sacrée.
Était-ce un piège que tendait Bazart au jeune homme, pour mieux se
renseigner? Il haussa les épaules et riposta ironiquement:
--Oh! toi ou d'autres!
--Des autres, je n'en dis rien, attendu que je n'en sais rien, reprit
la Godaille évitant le piège; je ne parle que pour moi. Je n'ai eu qu'un
tort à me reprocher... celui, me sachant un vaurien, de ne pas avoir
détalé en vous plantant là avec vos bonnes intentions à mon égard.
Et il montra son paquet de hardes en ajoutant:
--Il n'est jamais trop tard pour bien faire. Voyez mon baluchon.
--Alors tu me quittes? demanda Bazart dont un éclair étrange alluma
l'oeil.
--Inutile de me garder ma soupe au chaud ce soir.
--Sans argent?
--J'ai encore vingt francs gagnés avant-hier au billard.
--Que vas-tu devenir?
--Ni plus mauvais ni meilleur; de cela je réponds. Quant au reste, va
comme je te pousse! Je trouverai toujours bien à me mettre un morceau de
pain sous la dent.
--Tu ne me demandes rien?
--Si, mon oncle. Je vous demande de me donner une bonne grosse poignée
qui me prouve que vous ne gardez rien sur le coeur contre le fils de
votre soeur.
--Adieu! dit Bazart en lui tendant la main.
La poignée de main fut échangée et, sans un mot de plus, la Godaille
s'éloigna, suivi du regard par son oncle qui, en même temps, eut un
singulier sourire.
Le lendemain, Bazart, tout désolé, se présenta chez le commissaire de
police pour lui déclarer que, depuis la veille au soir, sa femme avait
disparu du domicile conjugal.
Il fut franc dans le récit de la scène qui avait eu lieu, avoua sa
jalousie, confessa la brutalité de son langage dans ses reproches,
conta le départ de la Godaille et, tout pleurant de repentir, finit sa
déposition en s'écriant:
--Où est-elle allée?
A quoi le commissaire de police qui en avait vu bien d'autres et qui
n'était pas tenu d'être sensible, répondit tout crûment:
--Parbleu! Elle est allée rejoindre la Godaille dont elle est folle...
Ces mauvais sujets-là font souvent commettre pis que pendre aux femmes.
Et en guise de péroraison:
--Vérifiez votre caisse. Je serais fort étonné qu'elle fût partie les
mains vides, conseilla-t-il.
De retour chez lui, Bazart ouvrit sa caisse en présence de deux témoins
et constata qu'il lui manquait vingt-cinq mille francs.
A la seconde visite du mari abandonné chez le commissaire de police pour
lui dénoncer le vol des vingt-cinq mille francs, ce dernier sourit. Le
cas n'était pas de ceux où il est dit: «Cherchez la femme.» Cette fois,
il s'agissait de chercher l'homme.
--On le cherchera et, soyez-en certain, on vous le trouvera. Avant peu,
nous aurons des nouvelles de maître la Godaille, promit-il.
Mais, en secouant la tête d'un air de doute, Bazart avoua ne pouvoir
se décider à croire le jeune homme coupable. Non, la scène des adieux
n'était pas une comédie qu'il jouait. Il voyait encore son neveu tout
ému quand, après s'être jeté son paquet sur l'épaule, il s'était éloigné
en fredonnant, pour cacher son trouble, l'air de: _Viens, gentille
dame_.
A ces mots, le commissaire éclata de rire.
--«_Viens, gentille dame. Viens, je t'attends_», récita-t-il
gouailleusement. Il me semble que le gaillard ne pouvait mieux choisir
son air pour inviter votre femme à le suivre.
Ensuite, rentrant dans le vif de la question, il demanda à quelle heure
madame Bazart pouvait avoir filé avec l'argent volé!
Sur ce, Bazart recommença tristement le récit que, la veille, son
désespoir avait rendu incomplet. Tout de suite après le départ de la
Godaille, il avait voulu aller retrouver sa femme pour s'efforcer de
raccommoder les choses. Mais, la main sur le bouton de la porte de son
épouse, le courage lui avait manqué. Alors il s'était dit que mieux
valait laisser quelques heures à l'apaisement de sa femme qui, furieuse
d'avoir été malmenée, ne voudrait, sur le moment, entendre à rien. En
conséquence, il avait quitté la maison et dîné en ville. Après avoir
vagué par les rues pour tuer le temps, il était rentré chez lui sur les
onze heures du soir. Alors il avait trouvé son domicile vide, mais le
soupçon ne lui était pas encore venu que sa femme se fût enfuie. Il
avait pensé que, comme cela était arrivé pour plusieurs brouilles,
elle avait été conter ses peines chez Camuflet, un de leurs bons amis,
lequel, après l'avoir calmée, allait la lui ramener.
--Chez vous, personne, à votre retour, n'a pu vous renseigner sur
l'heure du départ de votre épouse? demanda le commissaire.
--Personne.
--Vous n'avez pas de domestique?
--Si; mais ma cuisinière m'avait demandé le matin même une permission de
spectacle. Elle était donc absente quand je revins chez moi.
Après ce renseignement donné, Bazart essuya ses yeux mouillés de larmes
et continua:
--Décidé à ne pas laisser la nuit passer sur notre brouille, je
m'installai dans la chambre de ma femme pour y attendre son retour. Par
malheur, la journée avait été rude pour moi; j'étais harassé de
fatigue. Un sommeil lourd vint me surprendre sur mon fauteuil. Quand je
m'éveillai, la pendule marquait quatre heures et ma femme n'était pas
encore revenue. Jusqu'au moment où je vins vous faire ma déclaration,
j'errai comme un corps sans âme, dédaignant de répondre à la cuisinière
dont une exclamation m'avait pourtant mis à même de pouvoir à peu près
préciser le moment où ma femme avait dû partir. Je vous l'ai dit,
nous avions accordé à ma servante une permission de spectacle et, pour
qu'elle fût libre plus tôt, nous étions convenus qu'elle disposerait sur
la table les restes froids de notre déjeuner du matin. Cette exemption
d'une cuisine à faire lui avait donc permis de s'en aller à six heures.
Or, le lendemain matin, quand cette fille, descendue de sa chambre,
voulut desservir la salle à manger, elle s'aperçut aussitôt d'un détail
que mon trouble m'avait empêché de remarquer, c'est-à-dire que les plats
étaient restés intacts sur la table... Donc ma femme n'avait pas dîné.
--Alors, fit le commissaire, suivant votre estime, madame Bazart a dû
quitter la maison aussitôt après le départ de votre cuisinière pour le
spectacle?
--Je le crois.
--Et quand la Godaille était-il venu pour vous faire ses adieux?
--Trois quarts d'heure environ auparavant.
--Tout de suite après, vous, n'osant pas affronter la scène du
raccommodement, vous êtes alors parti de chez vous pour n'y rentrer qu'à
onze heures du soir?
--Oui.
--C'est donc entre sept et onze heures que votre femme, soit seule, soit
aidée par la Godaille, qui serait rentré après vous avoir vu partir,
a fait le coup des 25,000 francs et a décampé avec cette poire pour la
soif... de son cher la Godaille?
Malgré cette preuve des 25,000 francs, la conviction ne s'était pas
faite en l'âme du pauvre Bazart, qui balbutia en larmoyant:
--Si la malheureuse avait été se jeter dans la Seine!
--Alors les 25,000 francs ont dû être volés en pièces de cent sous, afin
de se donner du poids pour aller au fond de l'eau, dit, avec une ironie
sèche, le commissaire, froissé qu'on ne prît pas son dire pour parole
d'évangile.
--Repassez dans huit jours, finit-il en forme de congé.
Pendant ces huit jours, Bazart fatigua tous les échos à leur réclamer sa
femme. Vingt fois, il se présenta chez M. Grandvivier pour lui demander
un moyen de retrouver la fugitive.
Soit qu'il eût assez déjà de la peine secrète qui le rongeait sans se
mêler de celle d'un autre, soit qu'il pensât que c'était un mauvais
moyen que faire rentrer de force au domicile conjugal celle qui s'en
était si carrément éloignée, M. Grandvivier lui donna ce conseil banal:
--De la patience! Attendez! Elle reviendra d'elle-même.
Bazart avait aussi été chez Camuflet. Mais celui-ci pouvait-il compatir
à l'infortune de son ex-associé, quand, lui-même, il venait d'être
frappé par un terrible malheur... La veille, il avait perdu sa troisième
femme! Le dernier rejeton de la grande race des Buffard de Palombes,
après avoir plongé son mari, pendant huit mois, dans un océan de
félicités, avait quitté ce bas monde à la suite d'un refroidissement.
Trois femmes en trois ans!!!
Si les femmes, on l'a vu, faisaient le bonheur de Camuflet, lui, par
contre, il faut le reconnaître, portait la guigne aux femmes.
Après les huit jours écoulés, Bazart retourna tout droit chez le
commissaire, qui, en le voyant, s'écria:
--Nous avons fini par avoir des nouvelles de votre la Godaille... Il
avait fait un fier chemin quand on l'a rejoint. On n'a pu le rattraper
qu'au bout de la France, à Perpignan, dans une troupe de saltimbanques
de foire où il s'était engagé... On dit que ce garçon n'a pas son pareil
pour faire la parade!
L'éloge de la Godaille ne suffisait pas à Bazart qui demanda vivement:
--Et ma femme?
Le commissaire se gratta l'oreille.
--Ah! oui, votre femme? fit-il. Sur ce point, j'ai de regret de vous
annoncer que nous sommes sans la plus petite notion.
--Mais vous m'aviez dit qu'en retrouvant la Godaille vous auriez
infailliblement la piste de mon épouse... Il fallait arrêter mon neveu,
l'interroger.
--Eh! eh! arrêter!!! Comme vous y allez, vous! On a usé d'abord du moyen
le plus prudent, c'est-à-dire qu'on a mis le garçon en surveillance avec
l'espoir qu'on le pincerait allant, en tapinois, rendre visite à madame
Bazart enfouie dans quelque cachette des environs... Peine inutile!
Notre paillasse, et toujours au grand jour, ne s'est jamais éloigné de
plus de deux cents mètres de la baraque des saltimbanques... Devant cet
insuccès, on a changé de batteries.
--Ah! fit Bazart, se reprenant à l'espérance que lui avaient enlevée ces
premiers renseignements.
Le commissaire continua:
--A défaut de la femme, on tâcha de retrouver l'argent. Si la Godaille
se livrait à des dépenses exagérées, c'était la preuve qu'à un moment
ou à un autre il avait été rejoint par madame Bazart qui, grâce à
vos vingt-cinq mille francs, lui avait ravitaillé les poches... De ce
côté-là, on s'est cassé le nez. Le paillasse est endetté chez plusieurs
aubergistes et il est en retard, avec ses camarades, d'une assez forte
somme perdue au jeu... J'insiste sur ce détail, car il est tout à son
honneur.
--A son honneur! répéta Bazart étonné.
--Oui, à son honneur! appuya le commissaire. Cette perte au jeu prouve
chez le saltimbanque un fonds de probité, car, paraît-il, à manier
les cartes, il possède une habileté de prestidigitateur qui, s'il le
voulait, lui rendrait le gain au jeu des plus faciles... Le chef de la
troupe de saltimbanques, qu'on a interrogé adroitement, a avoué qu'à
je ne sais plus quelle ville d'eau du Midi, où il s'était arrêté pour
donner une représentation, son paillasse la Godaille avait vertement
envoyé promener une société de _Grecs_ qui lui offraient une forte somme
s'il voulait mettre à leur service son adresse aux cartes.
--Le fait est que souvent il a exécuté, devant moi, les plus étonnants
tours de cartes. Il me prévenait; j'avais le nez dessus, et, malgré ça,
je n'y voyais que du feu, avoua Bazart.
Et, revenant vite à son cruel souci:
--Mais ma femme?... insista-t-il.
--Nous en sommes réduits à cette supposition que madame aura filé droit
sur l'Espagne avec le magot. Pour dérouter les soupçons, la Godaille se
sera engagé dans cette troupe qu'il savait s'en aller à l'autre bout de
la France. Aujourd'hui qu'il est à Perpignan, un beau matin il sautera
par-dessus la frontière pour aller rejoindre la belle et ses écus.
Cela dit, le commissaire termina la séance en répétant sa phrase:
--Repassez dans huit jours.
A la fin de cette autre huitaine, quand Bazart reparut, le commissaire
secoua la tête en disant avec une franchise un peu crue:
--Nous avons fait fausse route. C'est pour un autre pigeon que le
paillasse que votre colombe a déserté son colombier... En ce moment, la
Godaille est à Toulouse. Loin de filer en Espagne, il s'est attaché à
la troupe qui peu à peu remonte la France. Quant à madame Bazart, pas
l'ombre d'une nouvelle!
Le mari abandonné fut immédiatement repris par ses idées noires et
éclatant en sanglots:
--Elle se sera suicidée! gémit-il.
Pendant cette quinzaine de jours écoulés, le commissaire avait appris,
par ses informations, bien des frasques de l'épouse en fuite. Il chercha
donc à consoler son homme, qui prenait le cas trop au tragique.
--Les vingt-cinq mille francs emportés sont loin de prouver des idées de
suicide.
Malgré cet argument péremptoire, Bazart n'en prit nullement son parti.
Pendant plus de quatre mois, il fit insérer dans tous les journaux une
note qui promettait le pardon le plus complet à l'épouse rentrée au
bercail. Grâce à cette publicité, son infortune conjugale fut connue
de ses nombreuses connaissances qui, en le voyant passer triste, jaune,
amaigri, ne se faisaient pas faute d'en gouailler:
--Est-il bête d'aimer ainsi une rien du tout!
--Pour sûr, il a du plomb dans l'aile; un de ces matins, on nous
annoncera qu'il est mort.
--Ou qu'il est devenu fou.
Seul, M. Grandvivier n'abandonna pas l'infortuné. Faisant trêve au
chagrin secret qui, lui-même, le dévorait, il cherchait à relever le
moral de Bazart. Seulement, chose étrange, ce n'était pas la résignation
ni la clémence qu'il lui prêchait:
--On attend son heure et, tôt ou tard, on se venge! lui disait-il d'un
ton sec.
Attendait-il aussi son heure? Avait-il donc à se venger, lui, ce
magistrat qui employait tout le temps que ne réclamaient pas
ses fonctions en de longues promenades où, obsédé par une sombre
préoccupation, il marchait, tête baissée, semblant chercher une idée qui
le fuyait toujours?
C'est ainsi qu'un jour, se trouvant à Saint-Mandé où l'avait conduit
une de ses longues courses à l'aventure, le juge voulut revenir par la
barrière du Trône et le faubourg Saint-Antoine. A mesure qu'il avançait
vers la barrière, M. Grandvivier aurait pu entendre un vacarme qui
allait toujours grandissant, s'il n'eût été absorbé par ses lugubres
méditations.
On était aux environs de la fête de Pâques. Ce monstrueux charivari
était causé par les musiques discordantes des nombreuses baraques de
saltimbanques que la fameuse foire au pain d'épice avait amoncelées sur
la place.
Il était trop tard pour revenir sur ses pas, quand le magistrat reconnut
l'obstacle qui se dressait sur son passage. Sa route était obstruée par
la cohue des badauds figés devant les différents tréteaux à écouter les
boniments des bateleurs.
M. Grandvivier s'engagea dans la foule.
Il avait franchi la moitié de la place quand, soudain, il s'arrêta et
releva la tête au son d'une voix, de lui connue, qui criait:
--«Supposons que vous soyez dans une soirée du grand monde où on
s'embête à vingt francs par tête. Tout à coup vous vous rappelez que
vous avez un jeu de cartes dans la poche de votre habit. Alors vous vous
approchez de la maîtresse de la maison et vous lui dites: Duchesse, je
vous parie dix litres que je vais distraire tous ces mufles qui sont là
bâillant, chez vous, comme des merlans sur le sable...»
Dans ce saltimbanque, costumé en paillasse, M. Grandvivier, du premier
coup d'oeil, reconnut la Godaille, le neveu de son ami Bazart.
Tout en donnant ainsi à la foule un échantillon du langage du grand
monde pour engager un pari, la Godaille tenait un jeu de cartes que,
par le pincement des doigts, il faisait voler, en une sorte de
demi-guirlande arrondie, d'une main à l'autre.
A cette vue, M. Grandvivier tressaillit. Son oeil s'éclaira joyeux, un
sourire parut sur ses lèvres, et il murmura:
--Oh! l'idée tant cherchée!!!
VII
Était-ce la vue du bateleur qui avait causé à M. Grandvivier l'éclair de
sa satisfaction dont, un instant, s'était illuminé son visage assombri?
Était-ce... ce qui eût alors complètement dérouté quiconque connaissait
le juge... la grâce et la prestesse avec lesquelles la Godaille maniait
ses cartes? Un observateur eût été d'autant plus embarrassé de préciser
que, subitement, la physionomie du magistrat reprit son expression
navrée et qu'il murmura d'un ton découragé ces mots mystérieux:
--Oui, mais comment?
Tant que dura la parade du paillasse, dont il parut ne pas entendre un
mot, il resta immobile, comme cloué au sol, et le regard obstinément
fixé sur le jeune homme.
Lorsque, après son boniment terminé, le paillasse fut rentré dans la
baraque et que le public se mit à escalader les marches de l'estrade
pour assister à la représentation, M. Grandvivier, au lieu de continuer
sa route, demeura encore sur place. Du saltimbanque disparu, son regard
s'était reporté sur les toiles dont la peinture grotesque avait la
prétention de retracer toutes les séductions qui attendaient les curieux
à chaque séance. Parmi ces tableaux grossiers, il en était un montrant
une table garnie de gobelets, de muscades, de cartes éparpillées et
laissant voir à mi-corps un monsieur en habit noir et cravate blanche.
Au-dessus de la tête de ce monsieur si bien mis s'étalait une banderole
portant ces mots: _Séance de tours de cartes et de prestidigitation
amusante par M. la Godaille, le célèbre escamoteur dont la plus haute
société a su apprécier le talent_.
--Oui, mais comment? se répéta encore le juge, quand, après cinq minutes
passées devant ce tableau, il se remit en marche.
Il voulait sans doute apprendre à Bazart sa rencontre avec la Godaille,
car il se rendit chez son ancien protégé. La servante qui vint ouvrir
lui annonça que son maître était absent et, comme elle avait la
langue bien pendue, elle dauba sur son bourgeois avec une brusquerie
affectueuse. Ah! la vie lui était bien triste, au cher homme, depuis la
fuite de madame, c'est-à-dire depuis une année. Plus il allait, plus il
devenait morose et renfrogné... Il en deviendrait fou... il l'était même
déjà un brin.
Oui, il était un tantinet détraqué.
Est-ce qu'il n'allait pas, deux ou trois fois par jour, fumer sa pipe
dans la chambre de sa femme? Devinez dans quelle position... Couché tout
de son long sur le parquet, et toujours à la même place, devant la dalle
du foyer. Alors, sans doute dans sa rêverie de fumeur, il croyait
revoir l'épouse disparue, car il souriait et poussait de petits cris de
satisfaction en se vautrant de plus belle sur son parquet.
Grandvivier laissait bavarder la servante, écoutant avec surprise cette
révélation de la fantasque lubie du mari délaissé.
Et la fille continuait sur le compte de son maître. Ah! oui, il
l'aimait, la chambre de celle qui l'avait tant trompé avec le tiers et
le quart!... Elle lui coûtait cher, cette chambre! Pour elle il avait
refusé bien des cent mille francs... trois fois le prix de la maison,
véritable masure dont il était propriétaire et dont, malgré sa
résistance, il allait être délogé par une expropriation pour cause
d'utilité publique qui, sur l'emplacement de la bicoque, devait faire
passer une grande voie. Il avait plaidé et archiplaidé pour garder sa
baraque debout. S'il était absent aujourd'hui, c'était parce que, en
ce moment même, l'affaire se jugeait en dernier ressort. Une fois le
jugement rendu, l'expropriation lui laisserait tout au plus une semaine
pour déguerpir.
Là, vrai! la main sur la conscience, ne fallait-il pas qu'il fût déjà un
peu fou, ce pauvre monsieur, pour s'obstiner, quand on lui en offrait
un si grand prix, à vouloir garder une aussi vieille cassine qui ne se
tenait encore debout que par miracle, malsaine, sombre, construite
à l'ancienne mode, avec moitié des chambres en contre-bas et moitié
exhaussées d'une marche; de quoi se casser vingt fois le cou?
La domestique disait la vérité et le juge, pendant qu'elle jacassait,
se souvint qu'avant de se marier, Bazart, au premier étage où il
voulait loger sa future épouse, avait fait poser un second parquet, en
surélévation sur le premier, afin de mettre les chambres de plain-pied,
et aussi pour diminuer la hauteur des pièces, véritables halles
impossibles, à chauffer en hiver.
--Alors c'est aujourd'hui que votre maître va définitivement être
contraint par jugement à déguerpir? dit le magistrat pendant que la
bavarde reprenait haleine.
--Oui, l'expropriation va nous mettre sur le pavé... Avec ça que nous
serons bien à plaindre quand nous serons installés dans un logement
salubre et plus gai, ajouta la servante en reconduisant le juge.
A cent mètres de la demeure de Bazart, M. Grandvivier ne pensait plus à
l'entrepreneur. Il avait été repris par cette idée qui lui était montée
au cerveau à la vue de la Godaille.
--C'est là le moyen! Oui, mais comment? se disait-il.
Et cette même phrase, il se la répéta pour la vingtième fois, le soir,
la tête sur l'oreiller avant de s'endormir.
Le lendemain, à l'aube, il fut brusquement tiré de son sommeil par son
valet de chambre qui lui disait d'une voix altérée:
--Monsieur, Clarisse est là qui veut vous parler.
--Quelle Clarisse? fit le juge encore à demi endormi.
--La servante de M. Bazart.
--Ne pouvait-elle remettre sa visite à une heure moins matinale? Ce
qu'elle veut me dire ne doit pas être tant pressé. Sans doute quelque
commission de son maître.
En voyant le juge si rétif à s'éveiller tout à fait, son valet de
chambre n'usa plus de précaution, et dit vivement:
--M. Bazart a été assassiné cette nuit!...
En un clin d'oeil, M. Grandvivier fut sur pied et s'habilla à la hâte
pour recevoir Clarisse.
Bien que complètement affolée, cette fille, avant d'avertir la police,
avait voulu d'abord consulter celui qu'elle savait être le meilleur ami
de son maître défunt.
Ce matin, en pénétrant dans la chambre de M. Bazart pour lui apporter
la tasse de tilleul qu'il avait l'habitude de boire à son réveil, elle
avait trouvé la chambre vide et le lit non foulé. Certaine que son
maître était rentré la veille, elle avait cherché ailleurs et dans
l'ancienne chambre de madame, juste à cette même place du parquet où il
avait l'habitude de s'étendre pour fumer sa pipe, elle l'avait vu couché
au milieu d'une mare de sang et le coeur percé d'un couteau laissé dans
la blessure. Ce couteau, long et affilé, était une pièce du service à
découper. Il avait été pris dans un des tiroirs du buffet de la salle à
manger.
L'assassin, d'un seul coup, avait eu raison de sa victime, car aucune
trace de lutte n'apparaissait dans la chambre.
La secousse que lui avait donnée la vue de ce cadavre ébranlait
encore tout le système nerveux de la cuisinière Clarisse, qui parlait
fébrilement et à mots précipités.
La veille, quand M. Bazart était revenu du tribunal, il avait perdu
son procès. Au lieu de s'emporter, il était calme; mais, sous cette
apparence tranquille, la domestique avait deviné une rage sourde contre
ceux qui l'expropriaient.
--Dans dix jours, les maudits auront le droit de jeter bas cette maison!
avait-il dit.
--Avec le prix qu'on vous en donne, vous aurez de quoi en acheter deux
autres plus belles, avait répliqué Clarisse.
Au lieu de répondre, il avait bourré et allumé sa pipe, puis il avait
été s'étendre sur le parquet à sa place accoutumée, et s'était mis à
fumer.
M. Grandvivier, curieux de connaître tout ce qui avait précédé la mort
de son ami, interrompit le récit de la servante pour demander:
--Et, pendant qu'il fumait, vous a-t-il paru jouir de cette satisfaction
qui, m'avez-vous dit hier, triomphait de sa tristesse habituelle et lui
faisait pousser de petits cris de joie en se roulant sur le parquet?
--Oui, il riait, mais pas comme les autres jours. Son rire était
nerveux, saccadé. De plus, il parlait tout haut, si haut même que je
l'entendais de la salle à manger où je me tenais, inquiète de son état.
--Et que disait-il?
--Cela se rapportait à l'expropriation.
--Précisez.
--Il disait comme cela: «Moi qui croyais que ça durerait jusqu'après ma
mort!» Alors il ricanait lentement, puis il ajoutait: «Baste! quand ils
démoliront, je ne serai plus là pour les voir. Je serai au diable!» Ce
qui me prouva que la démolition de la bicoque lui tenait tant au coeur
qu'il s'en irait au loin pour ne pas assister à son renversement.
--Cet état d'irritation a-t-il duré jusqu'au soir?
--Oh! non, car une heure après, du fond de ma cuisine, je les entendais
rire l'un et l'autre à qui mieux mieux.
--L'un et l'autre? Quel était donc cet autre?
--M. Frédéric, parbleu!
--Quel est ce M. Frédéric?
--Le neveu de M. Bazart.
--Celui qui porte le sobriquet de la Godaille et qui fait partie d'une
troupe de saltimbanques? demanda vivement le juge.
--Lui-même! Il paraît qu'il travaille, en ce moment, à la foire au pain
d'épice. Alors il avait pensé à rendre visite à M. Bazart qu'il n'avait
pas vu depuis un an.
--Comment votre maître a-t-il reçu son neveu? dit M. Grandvivier après
un tressaillement causé par cette entrée en scène de la Godaille.
--A bras ouverts et en s'écriant: «Tu arrives à propos, tu tombes à pic,
garçon!» Cela était dit convulsivement et, coup sur coup, il le répéta
tant et tant que M. Frédéric, étonné, finit par lui demander: «Pourquoi
donc trouvez-vous que je tombe si bien à pic?» Un instant, mon maître
eut la vraie réponse sur les lèvres... De ça, j'en suis certaine...
puis, il hésita une seconde et enfin répondit; «Mais pour prendre ta
part d'un excellent dîner que Clarisse va nous préparer.» Après quoi,
brusquement, il montra une chaise à son neveu, en ajoutant: «Mets-toi
là, garçon, et tiens-toi tranquille pendant que je vais écrire deux
lettres pressées.--Faites, mon oncle, dit M. Frédéric. Tout en écrivant,
l'oncle disait: «J'ai eu des torts à ton égard, neveu, et je tiens à les
réparer.» Là-dessus, le jeune homme se mit à rire en répondant: «Oh! des
torts! Pas le moins du monde!» Et mon maître, qui avait fini sa première
lettre et était en train de la mettre dans sa poche, riposta: «Si, si,
j'ai eu des torts et, je le répète, je tiens à les réparer.» Il faisait
allusion à la vieille histoire qui avait eu lieu entre eux à propos de
madame Bazart. Cependant, cette fois en silence, il écrivait sa seconde
lettre. Assis devant son bureau, il nous tournait le dos. Quand il eut
fini, il plia le papier, le glissa dans une enveloppe sur laquelle il
écrivit une courte ligne. Seulement, cette lettre, au lieu de la glisser
dans sa poche, il la serra dans un tiroir de son bureau qu'il repoussa
en disant: «Au besoin, Frédéric, il faudra te souvenir du papier que je
viens de placer dans ce tiroir.» Et, sans laisser à M. Frédéric le temps
de demander une explication, il s'écria:
--Maintenant, garçon, pendant que Clarisse va nous fricoter à la hâte un
bon dîner, raconte-moi tes aventures depuis le jour de notre séparation.
Une heure après, ils étaient à table. Gai comme autrefois, M. Frédéric,
sans pour cela en perdre une bouchée, débitait un tas de cocasseries à
M. Bazart qui en riait à ventre déboutonné.
Sur les dix heures, mon maître m'appela. Il tira de sa poche celle des
deux lettres qu'il y avait mise et me dit gaiement:
--Tu vas aller porter cette lettre à la poste. En revenant, tu monteras
te coucher! Il est inutile que tu veilles à nous attendre. Histoire de
vider encore une ou deux bouteilles et, après, Frédéric est assez grand
garçon pour s'en aller sans qu'on le reconduise. Là-dessus, je partis
porter la lettre à la poste...
M. Grandvivier interrompit encore le récit de Clarisse pour demander:
--A qui était adressée cette lettre?
--Voilà ce qu'il me serait difficile de vous apprendre, attendu que je
ne sais pas lire, avoua la servante.
--Et puis? prononça le juge en l'invitant à achever son histoire.
--Et c'est ce matin, en descendant de ma chambre, que j'ai trouvé mon
maître mort, avec son couteau dans le coeur... Alors je suis accourue
ici pour demander ce que j'avais à faire.
--Il faut, mon enfant, aller tout droit chez le commissaire de votre
quartier et lui répéter mot pour mot ce que vous venez de me conter.
--Bon! fit Clarisse en marchant vers la porte.
Mais elle s'arrêta pour se retourner.
--J'y pense, dit-elle. On ne va pas inquiéter M. Frédéric, n'est-ce pas?
Il est bien évident que le brave jeune homme est tout à fait innocent de
l'assassinat de son oncle.
Au lieu de répondre franchement, M. Grandvivier la poussa vers la porte
en disant:
--Puisque je vous recommande de tout répéter au commissaire!
Quand il fut seul, cet homme si profondément attristé d'habitude éclata
d'un long rire de joie immense.
--Ils vont arrêter la Godaille!!! se dit-il tout frissonnant de bonheur.
Un coup frappé à la porte lui fit retrouver son calme. C'était son
domestique qui lui apportait les lettres arrivées par la première
distribution du matin.
VIII
Quand la police tient sa proie à portée, elle profite de l'occasion avec
un notable empressement. Elle commença donc par étendre la main sur la
cuisinière Clarisse après qu'elle eut achevé sa déposition sur la mort
violente de son maître Bazart et, une heure après, la Godaille, arrêté
à sa baraque, était bel et bien coffré.--En somme, neveu et servante
étaient les deux dernières personnes qui avaient approché de la victime.
A la même heure, M. Grandvivier se trouvait en visite chez le procureur
général qui, en même temps qu'il était son chef, comptait au nombre de
ses bons amis. Le juge se plaignait un peu qu'on eût négligé, depuis
quatre mois, de lui confier une cause à instruire. A ce reproche, son
supérieur répondait que, le sachant fort affecté par le mauvais état de
santé de sa fille, il avait cru lui être agréable en ne compliquant pas
ses inquiétudes paternelles d'un travail à suivre.
Comme il s'excusait ainsi, on remit au procureur un pli dont la
suscription portait à l'angle ce seul mot qui résumait la teneur de la
lettre: _Assassinat_.
--Puisque tu te plains d'être laissé au repos, voici une affaire qui
se présente bien à point pour t'en faire sortir, dit le procureur en
ouvrant la lettre, dont le contenu n'était autre que le rapport, rédigé
par le commissaire de police, sur l'assassinat de Bazart.
Et, séance tenante, il lui confia l'instruction de cette dramatique
affaire.
M. Grandvivier, coutumier des habitudes du Palais n'avait-il rendu à son
chef cette visite matinale que pour se trouver juste là quand arriverait
le rapport sur le meurtre et s'en faire donner l'instruction? Il faut
le supposer, car, en s'en allant de chez le procureur, son regard
trahissait une satisfaction farouche.
--Le saltimbanque me fournira ma vengeance, pensait-il avec un frisson
de haine en joie.
En magistrat actif qu'il était, il décida pour le jour même, sur le lieu
du crime, de confronter les prévenus avec le cadavre de la victime. Pour
cette confrontation, suivant l'usage, afin qu'il examinât la blessure et
la position du corps, il s'adjoignit un certain docteur Cabillaud père
qui, du vivant de Bazart, avait été son médecin.
En attendant l'arrivée des prévenus, le juge et le médecin avaient
à faire l'examen préparatoire d'où résulterait le procès-verbal du
docteur.
Cabillaud étudia la position du cadavre, inspecta longuement la
blessure, considéra le couteau qu'il avait retiré du corps, puis promena
lentement son regard dans la chambre, cherchant une trace quelconque de
lutte entre Bazart et son meurtrier.
Tout cela, sans mot dire et en caressant l'énorme verrue qui ornait une
des ailes de son nez.
Quand, pour y déposer le couteau ensanglanté, il s'approcha de la table
près de laquelle se tenait le juge qui, un pli au front, l'avait regardé
agir, ce dernier lui dit en montrant l'arme:
--Un seul coup a suffi. Il est certain que Bazart a dû être surpris par
son assassin.
Le médecin, à ces mots, regarda le juge et, se remettant à caresser sa
verrue:
--Euh! euh! fit-il. Etes-vous sûr, mon magistrat, qu'il y ait eu un
assassin?
Pour toute réponse, M. Grandvivier lui montra du doigt le cadavre étendu
à leurs pieds.
--Oui, oui, je sais bien, reprit le docteur; voici, là, un corps dont
le coeur a été traversé par un couteau; mais, je le répète, cela
prouve-t-il qu'il y ait eu un assassin?
Et, lentement:
--Telle n'est pas mon opinion, ajouta-t-il.
--Alors, suivant vous?... interrogea le juge.
--Selon moi, il n'y a pas eu assassinat... il y a eu simplement suicide.
Une lueur de mécontentement brilla dans l'oeil du juge, mais elle fut de
trop courte durée pour avoir été surprise par Cabillaud. Celui-ci reprit
d'un ton qui affirmait:
--Oui, mon opinion est que M. Bazart s'est tué.
--Pourquoi ce suicide alors?
--Ah! voilà ce qui est à chercher. Peut-être est-ce par suite du chagrin
que lui causait l'abandon de sa femme... chagrin noir, incessant, qui,
pour peu qu'il s'y soit joint quelque vive contrariété, l'a conduit au
suicide.
M. Grandvivier, à l'appui de ce que le docteur avançait, aurait pu
se souvenir combien Bazart avait été exaspéré par l'expropriation qui
allait renverser sa maison, mais il n'en fit rien. Comme, à ce moment,
un grand bruit, se produisant au rez-de-chaussée, annonça l'arrivée des
prévenus et de leurs gardiens, il fit un salut de tête au médecin en
disant d'un ton sec:
--Jusqu'à ce que j'aie interrogé les prévenus, vous me permettrez de ne
pas être de votre avis.
Avec Clarisse, la Godaille et les agents, était arrivé aussi le greffier
du juge, un vieux bonhomme auquel une bronchite mal soignée faisait
cracher ses poumons dans les crises répétées d'une toux horrible à
entendre.
--Vous auriez pu vous dispenser de venir, mon brave Seuffray, lui dit
affectueusement le juge.
Mais il avait affaire à un maniaque du devoir qui posa sa serviette sur
la table, étala ses papiers et prépara plume et encre en disant:
--Un petit rhume, monsieur Grandvivier, un simple petit rhume.
Suivant la différence de leur tempérament, l'attitude des prévenus
n'était pas la même. Clarisse, à demi hébétée, pleurait à chaudes
larmes. La Godaille, tout fiévreux, était muet et dédaigneux, mais on
devinait en lui une colère contenue qui ferait explosion au premier mot.
Grandvivier commença l'interrogatoire par la femme à laquelle il
demanda, en lui montrant le cadavre:
--Reconnaissez-vous le mort?
--Oui, c'est mon pauvre maître, balbutia-t-elle. Dire que le voilà
trépassé, lui qui riait hier de si bon coeur!
A cette réponse, le juge lança un coup d'oeil au docteur qui avait parlé
de suicide motivé par un chagrin profond et, pour qu'il fût bien appuyé
sur ce point, il reprit:
--Ah! il riait, dites-vous?
--Comme un bienheureux. C'était à croire qu'il ne songeait plus à cette
expropriation qui, depuis deux mois, ne lui avait pas permis de dérager.
C'était donc là cette contrariété, vive et persistante qui, jointe à son
désespoir de mari abandonné, devait, suivant le docteur, avoir poussé
Bazart à se tuer. A son tour, Cabillaud père adressa au magistrat un
regard qui semblait lui demander d'insister sur cet autre point d'où
sortirait la preuve qu'il avait raison. Mais Grandvivier, au lieu de
comprendre, prit comme on dit, le taureau par les cornes en disant d'une
voix sévère:
--Fille Clarisse Pommier, vous êtes prévenue de complicité dans
l'assassinat de votre maître.
Le juge d'instruction était de ceux qui procèdent par un coup de foudre,
ne laissant pas aux prévenus pour échafauder leur défense en préparant
les réponses, le temps que leur fourniraient trop de questions
préparatoires. Mais, quoi qu'il fît, il ne pouvait empêcher que
Clarisse, au lieu de penser qu'elle était devant un juge, ne vît en lui
que l'ami de son maître, ami auquel, le matin même, elle était venue
conter, en toute franchise, comment les choses s'étaient passées.
Il arriva donc que l'effet qui aurait dû résulter de cette attaque
_ex abrupto_ fut tout contraire de celui attendu. La servante, loin
de prendre l'accusation au sérieux, crut à une plaisanterie et, son
désespoir s'apaisant, elle s'écria naïvement:
--Est-ce que je ne vous ai pas tout conté? Vous savez bien que j'étais
montée pour me coucher, en revenant de porter la lettre que mon
maître m'avait envoyée mettre à la poste... Où donc aurais-je vu votre
assassin, puisque je n'ai quitté ma chambre que ce matin?...
En entendant parler de la lettre, un imperceptible tressaillement avait
agité M. Grandvivier. Sans répondre à la servante, et comme c'était
d'une confrontation et non pas encore d'un véritable interrogatoire en
règle qu'il s'agissait, il fit un signe aux agents de police en disant:
--Emmenez cette femme dans une pièce du rez-de-chaussée et attendez mes
ordres.
--Je n'en aurai pas pour longtemps, n'est-ce pas, mon bon monsieur
Grandvivier? demanda Clarisse, dont l'épouvante première s'était
dissipée depuis qu'elle avait vu qu'elle avait affaire au vieil ami de
son maître.
Puis, sans se douter de la gravité de sa situation, elle suivit ses
gardiens.
Alors M. Grandvivier se tourna vers le saltimbanque.
--Frédéric Bazart, demanda-t-il, reconnaissez-vous ce cadavre?
--Oui, c'est celui de mon oncle que j'ai quitté hier plein de vie et de
gaieté?
--A quelle heure?
Cette question fit éclater l'indignation du jeune homme qui s'écria:
--Ah ça! vous allez donc la continuer, votre sinistre plaisanterie de
prétendre que j'ai tué le pauvre cher homme? Quand l'aurais-je frappé?
Est-ce que je ne puis pas rendre compte de mon temps minute par minute.
Je suis parti à onze heures. J'ai pris mes jambes à mon cou et, vingt
minutes après, j'arrivais à ma baraque sur le champ de foire où dix
témoins vous attesteront que j'ai passé la nuit.
Il y allait aussi tout naïvement, le brave garçon, et ne s'attendait
guère à cette question:
--De neuf heures, moment où la domestique est allée se coucher, jusqu'à
onze heures, instant que vous avouez pour celui de votre départ, vous
reconnaissez être resté seul, absolument seul, avec votre oncle?
--Oui... et Dieu sait si nous avons ri!...
Sans tenir compte de cette réponse, le magistrat posa cette question:
--N'y avait-il pas eu, il y a une année, une cause de brouille entre
vous et le défunt?
--Ah! oui, à propos de sa femme... Mais cela était si bien tombé à l'eau
que mon oncle, pas plus tard qu'hier, en reconnaissant combien, jadis,
ses soupçons avaient été injustes à mon égard, m'a répété qu'il avait,
envers moi, des torts à réparer.
Pas plus que la première fois, le juge ne s'arrêta sur cette réponse et,
continuant:
--Savez-vous ce qu'est devenue madame Bazart? demanda-t-il lentement.
La question parut à la Godaille si peu intéresser sa situation, qu'il
répondit gouailleusement:
--On ne me l'avait pas donnée à garder.
--Vous persistez à nier?
--A nier quoi?
--Que, dans la soirée d'hier, alors que, la servante partie, vous êtes
resté seul avec M. Bazart, il ne s'est pas rallumé, entre vous, une
querelle au sujet du passé?
Par une inspiration subite, le saltimbanque se redressa en répondant, le
doigt tendu vers le bureau du défunt:
--J'ai le pressentiment que vous trouverez là une preuve que mon oncle
n'avait plus contre moi l'ombre d'une rancune. Hier, devant moi, mon
oncle a tracé un écrit qu'il a, ensuite, mis sous une enveloppe sur
laquelle il a encore écrit quatre ou cinq mots; puis il l'a serrée dans
le bureau en me disant:
--Au besoin, garçon, tu te souviendras que je place ce papier dans ce
tiroir à ton intention. C'est le deuxième tiroir à gauche.
M. Grandvivier se leva, ouvrit le tiroir désigné, en tira l'enveloppe
et, à haute voix, lut la suscription suivante:
--«_Ceci est mon testament_», prononça-t-il.
Puis, en vertu de son pouvoir discrétionnaire, il décacheta l'enveloppe
dont il fit sortir le papier et, cette fois, il lut en silence.
Après avoir passé l'écrit à son greffier pour qu'il le joignît au
dossier, le juge adressa au jeune homme cette question qui, en somme,
résumait la teneur du papier:
--Saviez-vous que, par cet écrit, M. Bazart vous nommait son héritier?
--Ah! le brave cher homme! s'exclama la Godaille avec un attendrissement
qui ne contenait aucune intonation de cupidité satisfaite.
Cependant le docteur Cabillaud avait écouté de toutes ses oreilles.
Quand il avait été question du testament, il avait légèrement secoué la
tête.
--J'en suis pour ce que j'ai dit, pensa-t-il. Le Bazart s'est tué... son
testament, fait hier, est une preuve à l'appui du suicide. Pour que ce
juge, que j'ai prévenu, ne s'en aperçoive pas, il faut qu'il sache bien
peu son métier... Un âne, quoi!
Comme si le juge craignait que certaine réponse fût faite à la question
qu'il allait poser, il y eut une petite hésitation dans sa voix quand il
demanda:
--Avant le testament, votre oncle, suivant la déclaration de la fille
Clarisse, a écrit aussi une lettre que, deux heures plus tard, il lui a
donnée à porter à la poste.
--C'est vrai.
--La fille Clarisse, ayant déclaré ne pas savoir lire n'a pu dire à qui
cette lettre était destinée. Pouvez-vous désigner ce destinataire?
--Non.
Quand la Godaille fit cette réponse, le docteur Cabillaud était en train
d'examiner la figure du juge.
--Tiens! pensa-t-il, on dirait que voilà un «non» qui lui fait plaisir!
Dans le but d'amener le prévenu à se troubler quand il entendrait
réitérer la même question, M. Grandvivier redemanda lentement:
--Vous reconnaissez bien que, de neuf heures, instant où la cuisinière
est partie, jusqu'à onze heures, moment de votre prétendu départ, vous
êtes resté seul avec M. Bazart?
Si le juge s'était proposé de démonter le saltimbanque du sang-froid
qu'il avait recouvré, il obtint réussite complète, car le jeune homme
s'écria furieusement:
--De quoi? mon prétendu départ? Est-ce que vous allez prétendre que
c'est pendant que nous étions seuls que j'ai assassiné mon oncle!!!
Et, avec une ironie amère:
--Ah! fit-il, si, quand le bonhomme me répétait que je tombais à pic,
il voulait dire que j'arrivais à propos pour être accusé d'être son
assassin, il ne se trompait guère!
Puis, avec exaspération:
--Mais, enfin, à tout il faut une raison. Dites-moi un peu pourquoi
j'aurais tué mon oncle?
Le jeu du magistrat devait être d'irriter son homme à l'extrême, car en
posant le doigt sur le testament il répondit:
--Peut-être par impatience d'hériter.
Le motif allégué manqua son effet. Au lieu de redoubler la colère du
bateleur, elle le fit éclater d'un long rire méprisant.
--Pour ses écus! Je m'en souciais bien de ses écus!... Et puis,
est-ce que je savais, quand il l'a écrit devant moi, qu'il faisait son
testament en ma faveur?
--Il a pu vous l'apprendre pendant ces deux heures durant lesquelles
vous êtes resté seul avec lui.
La colère de la Godaille s'était changée en une moquerie amère et
provocante.
--Et c'est en l'apprenant que, selon vous, j'ai été pris de cette
fameuse impatience!
Au lieu de répondre directement, le juge, en le regardant en face,
articula, à mots pesés, cette phrase qui, tout en paraissant ne pas se
lier à ce qui précédait, contenait une accusation:
--Et, à défaut que vous étiez prévenu de la teneur du testament, ne
saviez-vous pas que vous restiez son seul héritier, après l'étrange
disparition de la personne à laquelle la tendresse de M. Bazart aurait
pu laisser l'héritage?
L'irritation nerveuse du saltimbanque lui fit encore pousser un long
éclat de rire convulsif.
--Ouais! fit-il avec une amertume narquoise, n'allez-vous pas aussi
m'accuser d'avoir tué madame Bazart!!! Allez-y, pendant que vous y êtes!
Ensuite, se calmant:
--Oh! non, continua-t-il, la poupée a filé bien tranquillement, au grand
jour, sans se cacher... Et si mon oncle, au lieu de s'en aller promener
pour ne pas affronter la colère de la particulière, était entré chez
elle, il l'aurait trouvée en train de faire ses malles et ses caisses...
Si je dis ses caisses, c'est qu'elle a dû les clouer, car c'étaient des
poum! poum! qui ont retenti pendant une demi-heure. Que mon oncle fût
resté à la maison au lieu de fuir devant l'orage, il eût entendu le
vacarme... ça s'entendait même des chambres de bonnes.
A mesure que la Godaille parlait, le magistrat, l'oreille tendue,
l'avait écouté, immobile comme l'araignée qui guette la mouche
s'empêtrant dans sa toile. Comment la Godaille, qui était parti avant
que Bazart quittât la maison, savait-il ce qui s'était passé après
la sortie de l'oncle? Il était donc revenu en l'absence de Bazart?
Pourquoi? Dans quel but? Il avait donc vu partir son oncle et savait
trouver sa femme seule au logis, puisque, ce jour-là, la cuisinière
Clarisse, qui avait la permission de spectacle et qu'on avait exemptée
d'un dîner à faire, avait déjà pris le large?
--Oui, avait continué le jeune homme, je crois les entendre encore
ses poum! poum! C'était à croire qu'au lieu de clouer ses caisses elle
démolissait la cassine... Il est vrai que, si elle avait vu décamper son
mari, elle n'avait pas à se gêner puisqu'elle se savait seule au logis.
--Alors, comment vous y trouviez-vous? demanda brusquement M.
Grandvivier, jugeant que le prévenu s'était suffisamment enferré.
A cette question, la Godaille resta bouche béante, l'oeil troublé, jeté
hors de garde.
--Eh! eh! pensa le docteur Cabillaud qui avait suivi la scène, pas si
bête que je le croyais, ce juge... S'il voulait conduire son homme à
se couper, il y est parvenu... Est-ce que, vraiment, il n'y aurait pas
suicide? La suite va me le dire.
Mais le médecin n'était pas destiné à entendre cette suite, car le juge,
soit qu'il fût sincère, soit qu'il jugeât utile de se débarrasser de
l'écouteur, se tourna vers lui en disant:
--Mille pardons, docteur, de vous avoir oublié! Au lieu de vous laisser
captif dans ce coin, j'aurais dû vous rendre la liberté qui vous est
nécessaire pour aller écrire votre rapport. Je compte que vous me
l'adresserez ce soir... Adieu donc, et, encore une fois, excusez-moi!
Devant ce congé en règle, Cabillaud père ne pouvait résister. Il se leva
en disant:
--Dans deux heures, vous aurez ce rapport.
L'opinion du médecin devait importer au juge. Un peu imprudemment, il
demanda:
--Avez-vous changé d'avis, docteur?
Il est supposable que Cabillaud voulut se venger d'être ainsi remercié
en indiquant au prévenu le système de défense qu'il avait à suivre, car
il riposta d'un ton sec:
--Changé d'avis? Non, mon rapport conclura toujours au suicide.
Sur cette pichenette moralement administrée à l'amour-propre du juge,
Cabillaud sortit en caressant sa verrue.
L'incident avait donné au saltimbanque le temps de retrouver son
sang-froid. C'était un avantage sur lui que le juge venait de perdre.
Aussi, pour le regagner, il allait reprendre l'interrogatoire, quand son
greffier Seuffray fut pris d'une épouvantable quinte de toux qui le plia
en deux sur son procès-verbal.
--Un petit rhume! un simple petit rhume! répétait encore ce fanatique du
devoir que deux mois à peine séparaient du tombeau et qui voulait mourir
sur son papier timbré.
Cette crise décida le juge à en finir.
--Emmenez le prévenu, commanda-t-il aux agents qui surveillaient le
bateleur.
Le lendemain, avec l'autorisation du juge d'instruction, le corps de
Bazart fut conduit au cimetière.
Parmi ceux qui suivaient le corbillard se trouvait la cuisinière
Clarisse qu'une ordonnance de non-lieu avait remise, le matin même, en
liberté. La malheureuse fille pleurait à chaudes larmes.
Aussitôt le corps descendu dans le trou, le docteur Cabillaud, qui avait
tenu à conduire à sa demeure dernière ce client dont il n'avait pas la
mort à se reprocher, rattrapa la cuisinière qui s'éloignait.
--Vous voici sans place, ma chère fille? débuta-t-il en taquinant sa
verrue.
--Hélas! soupira la cuisinière.
--J'ai dîné une fois chez votre défunt maître, et il me souvient encore
de certain délicieux soufflé d'andouilles... En avez-vous toujours la
recette, mon enfant?
--Oui, monsieur.
--Et aussi celle des foies de canard à la Voltaire?
--Aussi.
Alors Cabillaud se redressa, tout grave, pour donner du sérieux à
sa proposition, puis, en homme qui accepte les exigences de la vie
parisienne, modula de sa voix la plus persuasive:
--Quatre-vingts francs par mois et on ne chicanera pas sur le beurre...
Au besoin, un cousin dans les pompiers... et vous ferez vous-même le
marché!!! Est-ce là une place qui vous convienne?
Clarisse tourna vers lui ses yeux encore humides de larmes et demanda:
--Et le café au lait le matin?
--Une soupière de café au lait! promit Cabillaud en veine de générosité.
--Alors, c'est dit.
Tout peureux que quelque roi, qui passerait, lui enlevât la perle qu'il
venait de conquérir, le gourmand docteur la fit aussitôt monter dans le
fiacre qui allait les conduire tous deux à son logis.
* * * * *
La société d'expropriation n'avait plus besoin d'attendre jusqu'à la fin
du délai de dix jours qu'elle avait accordé à Bazart pour déménager.
Donc, le lendemain même de l'enterrement, une bande de démolisseurs
s'abattit sur la masure que le défunt Bazart avait si énergiquement
défendue contre la mise à bas.
Au bout de huit jours, une sinistre nouvelle, qui fut confirmée par la
hâte que mirent les gens de police et de justice à accourir, se répandit
dans tout le quartier.
En déposant le parquet du premier étage, les ouvriers avaient reconnu
que ce parquet avait été rapporté après coup pour diminuer la hauteur
des pièces. Entre ce nouveau parquet et l'ancien se trouvait un vide
d'une profondeur de plus d'un mètre. De ce vide, les ouvriers avaient
tiré une longue caisse d'un poids tel qu'il avait fallu deux hommes pour
la soulever. Le contenu de cette caisse devait craindre fort l'évent,
car elle était faite en feuilles de zinc très épais et soigneusement
soudée sur tous les points.
Après avoir détaché, à coups de hachettes et de pioches, la feuille de
zinc supérieure, ceux qui venaient d'exécuter cette opération reculèrent
d'horreur en reconnaissant ce que contenait ce coffre.
C'était le cadavre d'une jeune et jolie femme que l'absence d'air, sous
son enveloppe métallique, avait assez préservée de la décomposition pour
qu'on pût constater que la victime, avant d'être enfermée là, avait été
tuée à l'aide d'un instrument contondant, soit un lourd marteau, qui lui
avait brisé le côté gauche du crâne.
Entre les deux parquets, on découvrit, encore déchiquetés par les rats,
des monceaux de robes, chaussures, chapeaux, linge de corps, bref, tout
un trousseau de femme.
Et dans la victime, on ne tarda pas à reconnaître la belle madame Bazart
que, depuis plus d'une année, on accusait d'avoir déserté, avec ses
malles pleines, le toit conjugal pour suivre un amant.
IX
Cependant la Godaille était toujours en prison, où il était tenu au
secret le plus sévère.
Deux fois, à une semaine d'intervalle, il avait été amené dans le
cabinet du juge d'instruction qui, à chacune de ces séances de deux
heures, l'avait tourné et retourné sans pouvoir lui tirer rien qui le
trahît comme coupable du meurtre de Bazart.
Le mot de «suicide», prononcé par Cabillaud, n'était pas tombé dans
l'oreille d'un sourd. Le saltimbanque s'était d'autant mieux accroché à
ce moyen de défense que, dans les longues heures de sa captivité, où son
cerveau travaillait sans cesse, sa mémoire avait coordonné une série de
souvenirs qui, de cette supposition première, faisaient une réalité.
Oui, son oncle songeait à se tuer quand, à son arrivée, il s'écriait:
«Tu tombes à pic!» Cela ne signifiait-il pas qu'il avait dû se dire
qu'il fallait songer, avant de sauter le pas, à léguer son bien? Le «Tu
tombes à pic!» devait répondre, dans l'esprit de l'oncle, à cette autre
phrase: «Je ne savais de qui faire mon héritier, je ne songeais pas à
toi; mais te voici pour te rappeler en personne à mon souvenir... Tu
tombes à pic!» Et, là-dessus, l'oncle s'était mis à écrire le testament
en sa faveur... et cela, d'autant mieux que, pour s'exciter à cette
générosité, il répétait en écrivant: «J'ai eu des torts envers toi, mon
garçon; je tiens à les réparer.»
Puis, encore, il se rappelait cette lettre que l'oncle avait fait mettre
à la poste par Clarisse. Est-ce qu'il n'était pas possible que, dans cet
écrit, Bazart prévînt un ami de son suicide, afin que personne ne fût
inquiété quand, le lendemain, il serait découvert avec son couteau dans
le coeur? Quel était cet ami? Pourquoi ne venait-il pas avec la lettre à
la main? Ne l'avait-il pas reçue? S'était-elle perdue?
Bref, le saltimbanque s'était si bien persuadé du suicide de Bazart,
qu'il avait échafaudé sur ce point tout son système de défense pour le
jour où il comparaîtrait encore devant le juge d'instruction.
Ce jour vint le lendemain.
Aussitôt en présence de M. Grandvivier, la Godaille, avec son thème tout
prêt, attendit la première phrase du juge pour produire ses arguments.
On comprendra donc facilement combien grande et terrible fut sa
surprise, quand, au lieu du début attendu, le magistrat commença par
cette terrifiante question:
--Niez-vous avoir eu connaissance du meurtre de madame Bazart, dont on
vient de découvrir le cadavre caché sous un parquet.
A ce nouveau coup de massue, le malheureux bateleur, l'oeil hagard,
pantelant de tous ses membres, étranglé par l'émotion qui lui serrait la
gorge, retomba lourdement sur le siège qu'il venait de quitter.
Le magistrat allait continuer. Il en fut empêché par une crise de toux
si violente du greffier que, tout ému de l'état de son employé, qui
semblait près de mourir suffoqué, il souleva doucement le vieillard
qu'il conduisit vers la porte en disant:
--Il faut être raisonnable, mon cher Seuffray. Allez vous reposer
aujourd'hui... Demain, vous serez des mieux portants... Oh! ne craignez
pas de me laisser seul avec le prévenu! Les gardes ne veillent-ils pas
dans le couloir, à la portée de ma voix?
Certes, il n'était guère à craindre, l'infortuné bateleur, tout brisé
par la terreur, affolé par cette nouvelle accusation qui se dressait
contre lui.
Quand il eut reconduit son greffier, le juge revint se remettre de
l'autre côté de la table en face de la Godaille.
C'était la première fois qu'ils se trouvaient seuls en présence.
La vue de celui qu'il regardait comme son bourreau galvanisa le
jeune homme qui, serrant entre ses mains son crâne où bourdonnait un
commencement de folie, tomba à genoux en bégayant d'une voix désespérée:
--Par pitié, cessez de me torturer ainsi! Que me voulez-vous? Que me
voulez-vous?
--Ce que je vous veux? répéta le juge après un silence pendant lequel,
en regardant le saltimbanque, il avait semblé hésiter.
Alors il porta la main sous le revers de son habit et de sa poche il
tira un jeu de cartes qu'il jeta sur la table en ajoutant:
--Je veux, la Godaille, que vous m'appreniez à faire sauter la coupe.
Paralysé par une stupéfaction indicible, La Godaille, pendant vingt
secondes, demeura muet, fixant sur le juge des yeux égarés, croyant
avoir mal entendu, ou, plutôt, se demandant si la folie qui, tout à
l'heure, lui battait aux tempes, ne s'était pas déclarée. Mais non,
le jeu de cartes était bien là, devant lui, sur la table, et,
instinctivement, il avança la main pour le toucher.
Au contact de cet engin de son métier, il éprouva un frémissement dans
les doigts et, sans qu'il eût conscience de son acte, il se mit à manier
et à battre les cartes avec une surprenante adresse.
Alors il releva la tête et vit le regard du magistrat fixement attaché
sur ses mains. A cette vue, la frayeur le reprit et, comme si les cartes
lui brûlaient les doigts, il les rejeta sur la table en s'écriant:
--Non! non! c'est encore un piège que vous me tendez... Un traquenard
comme celui de l'autre jour quand vous m'avez conduit à avouer que,
revenu dans la maison de mon oncle, après lui avoir fait mes adieux,
j'avais entendu le vacarme des coups de marteau de madame Bazart clouant
ses caisses.
Et avec l'accent d'une sincérité indéniable:
--Pourtant, reprit-il, mon retour n'était pas un bien gros crime. Si
j'ai entendu les poum! poum! de madame Bazart, c'est parce que j'étais
revenu pour chercher Clarisse que je devais conduire à ce spectacle
que lui avaient permis ses maîtres. C'était une partie carrée projetée
depuis longtemps avec Adèle, la cuisinière d'une dame Badubois, et
son bon ami, un grand diable qui, le lendemain, entrait dans les
cuirassiers.
Ensuite de cet aveu, la Godaille, repris d'exaspération sourde, serra
les poings en grondant.
--Et c'est parce que j'ai parlé de ces coups de marteau entendus que
vous m'accusez aussi de la mort de madame Bazart dont, me dites-vous, on
vient de retrouver le cadavre.
Quand le jeune homme eut fini de parler, M. Grandvivier vint se placer
devant lui et, après lui avoir doucement posé ses mains sur les épaules,
il le regarda dans les yeux en disant d'une voix attendrie:
--Mon cher la Godaille, je vous reconnais pour un bon et honnête
garçon... Je vous sais innocent des deux crimes dont vous êtes prévenu.
Avant que le bateleur fût revenu de l'ébahissement causé par ces
paroles, le juge avait continué:
--Ces coups de marteau, que vous attribuiez à madame Bazart étaient
donnés par votre oncle qui venait de tuer sa femme et qui, se croyant
seul au logis, s'occupait à faire disparaître le cadavre sous le
plancher. Durant plus d'une année, pendant qu'on croyait madame Bazart
au loin, son mari, avec la joie féroce de la vengeance satisfaite,
allait s'étendre chaque jour sur cette partie du parquet qui recouvrait
le cadavre de celle qui l'avait si souvent trompé... Ce crime, je l'ai
connu avant la découverte du corps.
--Alors, pourquoi m'accusiez-vous de ce..., commença la Godaille qui
n'acheva pas, car le magistrat, après un geste de main pour lui imposer
silence avait continué:
--De là venait la résistance faite par votre oncle à la Société
d'expropriation qui voulait démolir sa maison. En jetant la masure à
bas, on trouvait la preuve de son crime. Quand il eut perdu tout espoir
de garder sa maison, alors il se tua... J'ai été le premier à connaître
son suicide.
Comme le bateleur ouvrait la bouche, M. Grandvivier lui interdit la
parole d'un nouveau geste:
--Car, poursuivit-il, c'était à moi qu'était adressée la lettre écrite
devant vous par Bazart et qu'il avait chargé Clarisse de mettre à la
poste. Cette lettre, par laquelle votre oncle m'annonce son suicide, en
m'en avouant le motif, est la meilleure preuve de votre innocence.
--Puisque vous me saviez innocent, pourquoi... commença encore la
Godaille.
Il fut interrompu à nouveau par le juge qui, en lui montrant le jeu de
cartes, répéta:
--Parce que je veux que vous m'appreniez à faire sauter la coupe.
Pour avoir changé de cause, l'ébahissement de la Godaille n'en était pas
moins grand. De ses deux yeux surpris, il contemplait cet homme, sévère
et sérieux, qui voulait être initié à la science coupable de tricher au
jeu et se demandait si, subitement quelque chose ne s'était pas détraqué
en son intelligence.
M. Grandvivier comprit ce qui devait se passer dans l'esprit du
saltimbanque. Alors, d'une voix sèche et dure, il demanda:
--La Godaille, savez-vous ce que c'est que la haine... celle qui vous
mord sans cesse au coeur... celle qui ne connaît ni pitié ni merci!
--Oh! oui! fit le bateleur dont l'oeil s'alluma.
--Vous avez donc un ennemi mortel?
--Oui, oui, répéta le jeune homme. Il y a, de par le monde, un chenapan
qui peut prier le bon Dieu de ne jamais se rencontrer avec moi dans un
petit coin, car je le tuerais sans miséricorde, aussi froidement qu'il a
égorgé mon pauvre Carambol, un doux garçon, qui n'aurait pas fait de mal
à une puce.
Et, avec une fureur subite, le saltimbanque tendit en avant ses poings
crispés et grinça entre ses dents:
--Que je le tienne jamais sous ma coupe, le Belge maudit! Il apprendra
si le bâton et la savate ont été inventés pour battre le beurre!!!
Au mot de «Belge», un nuage avait passé sur le front de M. Grandvivier,
mais si promptement qu'il avait déjà disparu quand le juge demanda:
--Combien faudra-t-il de temps pour apprendre ce que je vous demande?
La Godaille prit dans ses mains celles du juge et les examina:
--Bonnes mains! longs doigts bien effilés! Avec du zèle, vous en saurez
autant que le maître en trois leçons... Il ne vous restera plus qu'à
vous exercer dans le silence du cabinet.
--Alors, mon brave la Godaille, s'il me faut trois leçons, j'ai un
second service à vous demander, prononça le magistrat.
--Quel service?
--Celui de vous garder encore trois jours en prison.
--Hum! hum! fit d'abord le bateleur.
Puis, brusquement:
--Va comme il est dit! s'écria-t-il. Tenez, mon magistrat, il y a une
heure, pour moi, vous ne valiez pas un clou... A présent, je vous aime
parce que je me rappelle tout le bien que, maintes fois, mon oncle m'a
dit de vous qui avez été son protecteur, de vous qu'il voyait en proie
à une souffrance secrète, dont il ignorait la cause... Eh! eh! j'en ai
doutance de cette cause, moi auquel vous venez d'avouer la bonne haine
qui vous tient au coeur!... Contre qui? Ça ne me regarde pas, mais je
parierais contre un coquin, contre un sacripant à punir... le pareil de
mon Belge... Or, comme pour arriver à se venger d'un gredin, tous les
moyens sont bons, et qu'il vous plaît de savoir faire sauter la coupe...
en vous donnant ma leçon, j'ai l'intime conviction que, si étrange
qu'elle soit, je rends service à un honnête homme dont je n'ai pas
besoin de connaître le secret qui le fait agir.
Là-dessus, la Godaille prit les cartes et, faisant allusion à ce que lui
avait encore demandé le juge, il ajouta en riant:
--Baste! trois jours de prison de plus, je n'en serai ni plus gras ni
plus maigre.
Là-dessus il tendit le paquet au juge:
--Attention! commanda-t-il.
Cependant, en dehors du cabinet, dans le couloir se trouvaient les
gardes, l'oreille tendue, tout prêts à accourir au premier appel du
magistrat qui, privé de son greffier, était resté seul avec un bandit
coupable de deux assassinats.
Et il était heureux qu'ils fissent si bonne garde, car, sans eux, un
indiscret, qui aurait pu s'approcher de la porte et l'entr'ouvrir pour
écouter, aurait été diantrement étonné d'entendre la voix du prévenu qui
disait, en hachant ses phrases:
--De la souplesse dans le poignet, un doigté agile, pas de raideur dans
les articulations... Là, répétez la première position... Attention!
Cartes dans la main gauche... Divisez le jeu en deux paquets, en serrant
le paquet supérieur entre la jointure du pouce et la partie du métacarpe
qui répond à la naissance de l'index... Votre paquet inférieur également
serré entre le même point de métacarpe et la première jointure du doigt
médium et du doigt annulaire... L'index et le petit doigt doivent
rester seuls parfaitement libres... Bravo! Parfait!... Vous tenez votre
première position.
Et l'indiscret, que nous supposons écoutant à la porte entre-bâillée,
aurait, si grande qu'elle fût, senti sa surprise se doubler, en
entendant la voix grave du juge répliquer:
--Oui, mais c'est le passage de la première à la deuxième position qui
m'est difficile.
--Vous êtes trop modeste. A juger par votre début et en vous exerçant un
peu, avant huit jours vous pourrez faire sauter la carte sous le nez du
préfet de police... Voyons, répétons-le, ce passage qui vous semble si
difficile. Nous disions donc que nous avons l'index et le petit
doigt libres... Repliez-les maintenant et glissons-les sous le paquet
inférieur.
Grandvivier, paraît-il, fautait à ce difficile passage, car la voix de
la Godaille reprenait vivement:
--Sous le paquet inférieur, vous dis-je!... Tenez, comme cela.
Pour mieux indiquer la glissade en question, le professeur avait dû
prendre la main gauche de l'élève entre les deux siennes pour guider le
mouvement des deux doigts malhabiles.
--Là, de cette manière! pas de raideur! disait-il.
Et il ajouta avec impatience:
--Mais allez donc!
Puis, après une petite pause:
--Ah! bon! je vois ce qui vous arrête. Vous regardez la cicatrice que
j'ai à la main gauche... c'est un souvenir de mon Belge! un joli coup
de couteau. Mais c'est du bien de sa grand'mère: tôt ou tard, ça lui
reviendra, je vous le jure!
Après ces mots, prononcés d'un ton qui sonnait la haine, la voix du
saltimbanque redevint calme pour ajouter:
--Conserver le pouce dans la même position, déployer les quatre autres
doigts pour donner au paquet la position renversée!
Et la leçon continua:
Au bout d'une heure, un coup de sonnette appela les gardes dans le
cabinet du juge.
--Emmenez cet homme, commanda le magistrat en leur désignant le prévenu
qui se tenait tellement abattu sur son siège qu'il fallut le soulever
sous les bras.
Il s'en allait morne et désespéré entre ses deux gardiens quand, tout à
coup, il s'arrêta pour dire:
--Reconduisez-moi au juge.
--Remettez la causette à demain, conseilla le brigadier dont l'estomac
sonnait l'heure de la soupe.
--Non, j'ai un aveu à faire, déclara le prisonnier en poussant un énorme
soupir qui prouvait que cet aveu l'étouffait.
Les deux gardes ramenèrent leur homme au cabinet du juge qui se
préparait à partir.
--C'est le prévenu qui veut avouer, annonça le brigadier en poussant la
Godaille dans la chambre dont il referma la porte.
Quand il fut seul avec le magistrat, le saltimbanque dit en riant:
--Je me suis fait ramener parce que j'avais oublié de vous donner un bon
conseil. Ayez toujours au fond de votre poche une bille ou une noix
que vous ne cesserez de rouler entre vos doigts... Rien ne vaut ça pour
délier les articulations et donner de la souplesse au doigté.
Un coup de sonnette fit reparaître les gardes qui reprirent leur
prisonnier.
--Il n'était pas long, votre aveu, dit le brigadier quand on se fut
remis en marche.
--Et pourtant il a fâché le juge tout rouge, déclara le prisonnier d'un
air étonné.
--Que lui avez-vous donc avoué?
--Que je préférais la liberté à la prison.
--Il ne faut jamais plaisanter avec les juges ni avec les chevaux qu'on
ne connaît pas. On s'en trouve toujours mal, conseilla gravement le
brigadier.
Après la seconde sortie de la Godaille, le magistrat avait rassemblé ses
papiers et il allait partir, quand une voix se fit entendre à la porte
entre-bâillée du cabinet:
--Puis-je entrer? Êtes-vous seul? Je ne vous dérange pas? S'il en est
autrement, j'attendrai.
A cette voix, Grandvivier avait reconnu celui qui parlait sans se
montrer.
--Entrez, mon cher Camuflet, répondit-il.
C'était, en effet, l'ancien associé de Bazart, l'homme triplement veuf.
Il se laissa tomber lourdement sur un siège et, avec un accent qui
aurait attendri les pierres les plus dures, il s'écria en se prenant les
cheveux à poigne-mains:
--Que le ciel vous préserve de jamais vivre avec trois belles-mères!!
X
Le magistrat n'avait pas vu Camuflet depuis un grand mois. Après l'avoir
connu boulot, joufflu et coloré, il le retrouvait plus jaune qu'un
coing, les joues pendantes, la mine penaude. L'aspect lamentable
du petit homme, et l'exclamation navrée dont il avait ponctué son
apparition, firent comprendre au juge qu'il allait être pris pour
confident, et il accepta cet emploi.
--Je partais, dit-il. Vous allez me faire un pas de conduite à mon
domicile et, chemin faisant, vous me conterez vos petites peines.
--Petites peines! Dites mes tortures! s'exclama Camuflet en le suivant.
Et ils n'étaient pas encore à plus de vingt pas du cabinet que le petit
homme commençait ainsi:
--Vous savez que le mariage ne m'a pas du tout réussi?
Grandvivier aurait pu objecter au triplement veuf que c'était plutôt à
ses trois femmes défuntes que le mariage n'avait pas réussi, mais il se
contenta de répondre par cette banale consolation qui rimait bien avec
le ton désolé de Camuflet.
--Les plus malheureux sont ceux qui restent.
--Oui, geignit Camuflet, surtout ceux qui restent avec trois
belles-mères!
Et, les yeux au ciel, les dents serrées, les poings fermés, tout crispé
de la tête aux pieds, il articula rageusement:
--Oh! comme Fénelon était dans le vrai!
--Qu'a dit Fénelon à propos de belles-mères? Rafraîchissez-moi la
mémoire.
--Si ce n'est Fénelon, c'est Bourdaloue... je ne sais plus au juste
lequel... mais l'un d'eux a dit: «Faites-vous faire une belle-mère en
sucre, rien qu'en sucre, toute en sucre, et passez-lui votre langue sur
la joue, vous la trouverez toujours amère!!!»
Jugeant oiseux de défendre Fénelon d'avoir énoncé une pareille opinion,
Grandvivier, gardant son sérieux, reprit:
--Trois belles-mères! Permettez-moi de vous demander pourquoi vous vous
êtes mis dans une position aussi...
Comme le juge cherchait un mot poli, Camuflet s'écria aussitôt:
--Aussi phénoménale... car je suis un phénomène!... Ainsi m'a appelé
un ami auquel je demandais ce que j'avais à faire et qui m'a répondu:
«Fais-toi voir au cirque.» Quand j'ai consulté le commissaire de police
pour qu'il m'aidât à retrouver ma liberté, il m'a dit qu'il ne voyait
pas d'autre moyen que de me faire enfermer dans une maison de fous, et
il a ajouté: «Pas n'est besoin que vous alliez chercher des docteurs
aliénistes; le premier médecin venu n'hésitera pas à vous délivrer un
certificat de folie...»
Le magistrat écoutait, évitant un geste ou un mot qui montrât qu'il
était de l'avis du commissaire de police. Du reste, mot ou geste,
Camuflet ne lui aurait pas laissé le temps de l'exprimer, car il
repartit de plus belle:
--Ah! j'en endure de raides! Trois mariages dans la vie, cela établit
des dates, n'est-ce pas? Eh bien, quand le souvenir du passé me remet en
mémoire un fait quelconque d'un de mes trois ménages, si je m'avise de
dire:
--«C'était du temps de ma chère Sophie.»
Aussitôt les deux autres belles-mères se redressent jalouses, et
glapissantes, les doigts crochus:
--«Vous avez donc oublié ma pauvre Agathe?» hurle l'une.
--«Ne vous souvient-il plus de ma Perpétue?» beugle l'autre.
Et ce sont des avalanches de reproches d'ingratitude, accompagnés de
déluges de larmes pendant lesquels verres, vaisselle, glaces valsent à
ce point que mon faïencier, chez qui je vais en ravitaillement tous les
mois, me fait la même remise que pour les colonies.
Une question vint naturellement aux lèvres du juge:
--Alors, pourquoi avez-vous gardé ces dames?
Camuflet secoua la tête et avec un lyrisme larmoyant:
--Quand on a cueilli l'orange, est-ce une raison pour délaisser
l'oranger? répondit-il.
Sans s'arrêter à cette poétique métamorphose de belles-mères en
orangers, le juge continua:
--Était-ce délaisser ces dames que les envoyer vivre à part avec une
pension?
--Quand j'y ai pensé, il était trop tard. Elles étaient à même le
râtelier et ne voulaient plus le quitter... Tenez! écoutez l'histoire
de mes trois mariages... Quand j'ai demandé ma première femme à sa mère:
«Jamais je ne me séparerai de ma fille!!!» s'est écriée la maman, qui
tenait une fruiterie-crémerie. J'étais donc dans l'alternative, pour
épouser, ou de me mettre fruitier, ou de faire vendre son fonds à la
belle-mère. J'ai opté pour le dernier parti.
Camuflet s'arrêta pour envoyer un soupir à la mémoire de sa première
femme, puis continua:
--Quand une indigestion de choucroute me fit veuf, je dis à la maman:
«Restons ensemble pour la pleurer!» Pour ne pas l'humilier par cet
hospitalité gratuitement offerte, comme je me trouvais sans cuisinière,
j'ajoutai: «Engourdissez votre douleur en faisant des ratas,» et elle
alla pleurer dans ses casseroles.
«Ce serait vouloir ma mort que de me séparer de mon enfant!» me répondit
pareillement la portière à laquelle je demandai la main de sa fille pour
en faire ma seconde femme. Autre alternative: ou de partager la loge de
ma belle-mère ou de lui arracher le cordon des mains pour l'installer
chez moi... où elle rencontra la belle-mère numéro 1 ... Elles
n'avaient pas encore eu le temps de se prendre aux cheveux quand un
refroidissement, attrapé sur les chevaux de bois, me replongea dans le
veuvage. Je dis alors aux mamans de mes défuntes: «Le malheur vous
fait soeurs. Aimez-vous en vous aidant l'une l'autre à cuisiner.» Je me
trouvai donc ainsi avec deux belles-mères.
--Et deux cuisinières, appuya le juge.
--Oui, mais nul calcul d'égoïsme n'avait dicté ma conduite, car je
partageais mon dégoût entre les ratas de la crémière et les ratatouilles
de la portière. Je dus même à cette circonstance de constater combien
est fausse cette croyance populaire que le meilleur ragoût de mouton est
celui fait par une portière.
Content d'avoir éclairé la religion de son ami sur cette fausse
réputation accordée aux portières, Camuflet poursuivit:
--Quand l'amour m'incita à rallumer pour la troisième fois les flambeaux
de l'hymen, j'ai cru que les grands airs de ma nouvelle belle-mère,
haute dame belge Buffard des Palombes, imposeraient aux deux
premières... Huit jours après, elles l'appelaient: «la mère Tisane», et
la guerre était allumée.
--Et elle s'est continuée à votre troisième veuvage, interrompit
Grandvivier qui voulait s'être débarrassé du narrateur avant d'atteindre
sa maison.
--Oui, guerre d'autant plus acharnée que c'est, entre ces trois harpies
qui se cramponnent à la place, à qui fera déguerpir les autres. Et, fait
inouï, ces créatures qui se craignent et se haïssent au point de ne pas
oser manger la même pitance... ce qui fait que toute l'année, j'ai trois
cuisines différentes sur le feu... ces mégères, dis-je, ne s'entendent
que sur un seul point: faire de ma vie un long martyre... Six fois j'ai
pris un autre domicile; six fois, le lendemain, en rentrant sous mon
nouveau toit, je les ai retrouvées installées, elles et leur triple
cuisine, m'attendant pour m'accuser d'ingratitude... Pour moi, elles ont
sacrifié leur avenir.
«J'ai perdu l'habitude de la fruiterie pour vous suivre. A mes fruits
j'allais joindre la marée. Sans vous, à cette heure, je serais riche?»
me dit le numéro 1.
«Pour mon malheur, j'ai quitté ma loge. Celle qui m'a succédé a épousé
le propriétaire!» gémit le numéro 2.
Quant à la noble Belge Buffard des Palombes, elle se redresse grave et
triste en me disant:
«A quoi bon rentrer dans la carrière des sangsues et des irrigations
émollientes? J'ai perdu, grâce à vous, ma main et mon coup d'oeil.»
Alors devant ces trois femmes, dont, à leur dire, j'ai causé
l'infortune, je baisse la tête et je me tais. Ayant renoncé à la lutte,
je me contente de profiter de toutes les occasions qui s'offrent de
faire des fugues de trois ou quatre jours.
Après ce récit de son infortune débité sur un ton tragique, Camuflet
baissa la voix comme pour demander:
--Et voulez-vous que je vous fasse un aveu, monsieur Grandvivier?
--Faites, mon ami.
--Eh bien! après mes quelques jours de liberté, quand je rentre à la
maison où j'ai laissé ces trois femmes enfermées, nez à nez, savez-vous
la pensée qui m'obsède?
--Non, dites.
--Je regrette qu'il n'en soit pas des belles-mères comme des rats! Vous
savez ce qu'on dit? On prend trois rats qu'on enferme dans une boîte. Le
lendemain on ouvre la boîte et, au lieu des rats, on ne trouve plus que
les trois queues... ils se sont entre-dévorés.
Cela confessé, Camuflet, reconnaissant que la plus grande part de son
malheur pouvait s'attribuer à lui-même, termina en répétant sa jolie
phrase:
--J'ai eu tort de les garder, me dira-t-on; mais, quand on a cueilli
l'orange, est-ce une raison pour délaisser l'oranger?
Dans le narré du petit homme, une particularité avait intrigué le
magistrat.
--Mais, dit-il, ces trois dames sont donc seules au monde, sans aucune
famille, sans le moindre parent que vous les enverriez rejoindre avec
une belle pension?
--Seules! seules! seules! articula Camuflet.
--Toutes trois veuves, alors?
--Toutes trois veuves. Le n° 1 a vu son époux le fruitier écrasé par une
voiture de choux. Le n° 2, en se réveillant le matin, a trouvé son
mari pendu au cordon de sa loge... Les étrennes avaient été mauvaises,
paraît-il... Quant au n° 3, noble dame Buffard des Palombes, son époux
le général est mort au champ d'honneur, là-bas, en Araucanie.
--Et aucune n'avait d'autre enfant que la fille épousée par vous?
--Toutes n'avaient qu'un enfant.
--Et elles ne se connaissent plus de parents?
--Seules! seules! Plus de famille! Pas l'ombre d'une relation! affirma
Camuflet.
Néanmoins, après une courte réflexion, il ajouta ce mot plein
d'hésitation:
--Pourtant...
--Pourtant... quoi? insista le juge.
--Pourtant, se décida à dire le triple veuf, trois découvertes, que
j'aie récemment faites, devraient me faire hésiter à certifier qu'elles
n'ont pas l'ombre d'une relation.
--Trois découvertes? répéta le juge tendant l'oreille à quelque
révélation qu'il prévoyait burlesque.
Camuflet prit un air mystérieux:
--Oui, trois découvertes étranges. L'autre matin, en entrant dans la
chambre de madame Craquefert... c'est le n° 1... il m'a semblé sentir
comme une odeur de pipe. Et, notez-le, chez moi, il n'y a que les
cheminées qui fument.
Camuflet de plus en plus mystérieux, baissa encore la voix pour
continuer:
--Avant-hier, à mon retour d'une caravane de trois jours, devinez ce que
je trouve sur le parquet, devant la cheminée de madame Giraudon, le n°
2? Devinez un peu... Hein! vous ne devinez pas? Vous donnez votre langue
au chat? Sachez donc que j'ai trouvé l'empreinte, en boue noire et
épaisse, d'un pied d'une taille... Oh! mais d'une taille!... Avec un
second de cette taille, on ferait un pont.
Après avoir un peu respiré, Camuflet continua:
--Quant à la grande dame belge, madame Buffard des Palombes, pas plus
tard que ce matin, comme elle avait étendu son tablier mouillé à sécher
sur la pendule du salon, le hasard a fait que j'ai regardé dans une des
poches. J'y ai vu une carte de visite dont j'ai lu le nom... attendez
que je me le rappelle... un nom baroque, ma foi!... C'est drôle! je l'ai
sur le bout de la langue et il ne me revient pas.
Les fort longues confidences de Camuflet, faites en marchant, avaient
fini par amener les deux causeurs à cent mètres de la demeure de
Grandvivier. Désireux de se séparer du petit homme qui, le nez en l'air,
cherchait toujours le nom, le juge lui secoua la main en disant:
--Me voici à ma porte. Pardon, cher ami, de vous avoir tant détourné de
votre retour. Merci et adieu!
--Attendez donc! je vais me souvenir du nom de la carte, insista
Camuflet gardant dans la sienne la main que lui avait tendue le
magistrat.
--Si vous le trouvez, vous me le direz à votre première rencontre; rien
ne presse, dit Grandvivier, en cherchant à dégager ses doigts.
Camuflet poussa un cri de joie.
--Je le tiens! dit-il. C'est le baron de Walhofer.
A son cri de joie, le petit homme fit presque aussitôt succéder un
hurlement de douleur.
--Eh! eh! vous m'écrasez la main... Mazette! Vous avez la poignée de
main vigoureuse!
--Pardon! fit le juge en souriant. C'est un mouvement nerveux qui m'a
pris quand j'ai reconnu tout à coup mon impolitesse à votre égard...
Dire que vous m'avez reconduit jusqu'à ma porte et que je vous laissais
partir sans vous avoir seulement offert de partager mon dîner.
Tout en secouant sa main, que le juge avait broyée au nom de Walhofer,
Camuflet ouvrit des yeux étincelants de gourmandise.
--Ce n'est pas de refus, dit-il. Avec votre fameuse cuisinière Cydalise,
on peut d'avance compter sur une vraie gobichonnade.
XI
L'immeuble de la rue de Turenne, où demeurait M. Grandvivier, possédait,
entre cour et jardin, un pavillon, composée d'un rez-de-chaussée et d'un
étage, surmonté de combles, que le juge louait en totalité.
Jadis soigné et tout fleuri, le jardin, où la fille du magistrat avait
tant couru en ses premières années, était devenu inculte depuis le
départ de la jeune malade.
Du reste, la satisfaction d'avoir un jardin au coeur de Paris était
malheureusement payée par les désagréments du voisinage. Sur les
trois faces de ce carré verdoyant prenait vue le derrière des maisons
mitoyennes, masures à la façade noire et délabrée, aux plombs infects,
aux fenêtres ignobles, où s'étalaient, séchant au soleil, les loques
des habitants de ces taudis. Mettait-on le pied dans le jardin, on était
aussitôt épié par ces locataires curieux.
A ces contrariétés, il fallait joindre l'inquiétude de ne pas se savoir
en parfaite sécurité contre un voisin mal intentionné, car le mur, qui
séparait le jardin des cours de ces habitations, était si peu élevé
qu'il n'aurait même pu être un obstacle pour le malfaiteur le moins
ingambe.
Au prix exorbitant où se taxe le terrain à Paris, ce jardin représentait
un gros capital improductif. Longtemps il avait appartenu à un
propriétaire assez riche pour dédaigner la spéculation, mais tout
dernièrement l'immeuble et ses dépendances avaient passé aux mains
d'un acquéreur qui se proposait d'utiliser le jardin en y élevant des
constructions de rapport. En conséquence, M. Grandvivier avait reçu un
congé qui l'obligeait, sous peu à changer de résidence.
Sans s'étonner de cette invitation à dîner faite après coup, Camuflet
avait suivi le magistrat jusqu'au pavillon où un perron de trois marches
donnait accès dans le vestibule.
--Vous permettez que je vous laisse seul un moment? dit M. Grandvivier à
son hôte en lui ouvrant la porte d'un petit salon du rez-de-chaussée où
ce dernier l'attendrait pendant qu'il irait déposer dans son cabinet la
serviette gonflée de papiers qu'il rapportait du Palais.
Mais Camuflet refusa l'attente et, avec la familiarité d'un habitué de
la maison, il répondit gaiement:
--Non, non. J'aime mieux descendre à la cuisine faire à Cydalise une
petite visite intéressée, car, en lui apprenant que je suis votre
convive, cela stimulera son amour-propre de grande artiste culinaire.
Au fond, le veuf, plus gourmand que deux chattes, désirait connaître le
menu afin de décider à l'avance sur quels plats il aurait à restreindre
son appétit pour pouvoir le faire charger à fond sur d'autres.
Pendant que le magistrat montait à l'étage supérieur, il enfila donc
l'escalier qui conduisait à la cuisine installée dans le sous-sol.
--Il y a un siècle qu'on vous a vu, monsieur Camuflet. s'écria Cydalise
en saluant le familier de la maison. Restez-vous à dîner aujourd'hui?
--Oui, ma toute belle; aussi suis-je venu pour me recommander à vos
meilleures sauces.
Mais tout à coup:
--Oh! oh! lâcha-t-il avec étonnement après avoir examiné la cuisinière,
qui s'offrait à lui bien éclairée par une des fenêtres du sous-sol.
--Quoi, monsieur Camuflet? fit Cydalise.
--Etes-vous ou avez-vous été malade, mon enfant? demanda le petit homme.
--Est-ce que vous me trouvez changée?
--Que sont devenues vos joues fraîches et vos belles couleurs?
Cydalise sembla chercher un peu sa réponse, puis elle finit par dire:
--Je souffre, depuis un mois, de migraines atroces. C'est le charbon de
mes fourneaux qui me vaut ça... M. Grandvivier devrait bien me laisser
partir... Un peu de campagne me remettrait... J'ai besoin de m'éloigner
d'ici.
Pendant qu'elle prononçait les derniers mots, elle eut un léger frisson
et son regard, passant par le soupirail du sous-sol, alla se poser sur
le haut d'une des masures du fond du jardin dont l'étroite ouverture
laissait apercevoir le dernier étage.
--Avant peu, M. Grandvivier va déménager. Peut-être le nouveau domicile
vous donnera-t-il une cuisine mieux aérée que ce sous-sol, avança
Camuflet qui, en gourmand intéressé, ne tenait pas à voir partir d'une
maison où il avait son couvert la cuisinière qui faisait tant de plats
délicieux.
--Non, rien ne me vaudra l'air de la campagne, affirma Cydalise en
secouant la tête.
Il y avait dans sa voix un tremblement qui fit croire à Camuflet que la
fille se sentait plus malade qu'il ne la voyait; son égoïsme de goinfre
se laissa donc attendrir et il demanda avec empressement:
--Voulez-vous que je fasse part à M. Grandvivier de votre désir de
quitter son service?
--Il le connaît.
--Ah! fit Camuflet étonné, et il refuse de vous rendre la liberté...
vous sachant malade?
--Il dit que je m'écoute trop, fit Cydalise avec une hésitation qui
donnait à douter que ce fût bien là ce qu'avait répondu son maître.
Mais ce détail échappa au triple veuf qui s'empressa d'avancer cette
proposition:
--Voulez-vous que je me fasse votre avocat près de M. Grandvivier pour
appuyer une nouvelle requête?
--Je vous en serai obligée, dit la cuisinière après une pause durant
laquelle elle avait semblé se consulter.
Dans son désir d'obliger celle qui voyait sa santé menacée sérieusement
si son congé ne lui était accordé, Camuflet passa à l'ennemi en disant:
--Et puis, ma belle, après que votre maître vous aura encore refusé, il
vous restera toujours une ressource.
--Laquelle?
--De prendre, un beau matin, la clef des champs.
--Ah! oui... m'enfuir? dit Cydalise dont un nouveau frisson secoua tout
le corps comme si, à prendre la fuite, elle voyait un terrible danger.
Craignant que le juge, redescendu de son cabinet, fût là-haut à
l'attendre dans le petit salon, Camuflet, qui n'avait rien vu du trouble
de la cuisinière, se résuma en ces mots:
--C'est convenu. Entre la poire et le fromage, je demanderai votre
liberté à M. Grandvivier.
Et il s'empressa de remonter l'escalier après avoir lancé cette
recommandation dernière, qui exigea
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