Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Première Partie
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Title: Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Première Partie
Author: Alfred Assollant
Illustrator: Alphonse Marie de Neuville
Release date: September 24, 2005 [eBook #16743]
Most recently updated: December 12, 2020
Language: French
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Credits: Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK AVENTURES MERVEILLEUSES MAIS AUTHENTIQUES DU CAPITAINE CORCORAN, PREMIÈRE PARTIE ***
Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
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AVENTURES
MERVEILLEUSES MAIS AUTHENTIQUES
DU CAPITAINE
CORCORAN
[Illustration: Le capitaine Corcoran.]
PAR
A. ASSOLLANT
ILLUSTRÉE DE 25 VIGNETTES DESSINÉES SUR BOIS
PAR A. DE NEUVILLE
PREMIÈRE PARTIE
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
1898
PROLOGUE
I
L'Académie des sciences (de Lyon) et le capitaine Corcoran.
Ce jour-là,--le 29 septembre 1856,--vers trois heures de l'après-midi,
l'Académie des sciences de Lyon était en séance et dormait unanimement.
Il faut dire, pour l'excuse de messieurs les académiciens, qu'on leur
lisait depuis midi le _Résumé_ succinct des travaux du célèbre docteur
Maurice Schwartz, de Schwartzhausen, sur l'empreinte que laisse dans la
poussière la patte gauche d'une araignée qui n'a pas déjeuné. Du reste,
aucun des dormeurs ne s'était rendu sans combat. L'un, avant d'appuyer
ses coudes sur la table et sa tête sur ses coudes, avait essayé
d'esquisser à la plume le profil d'un sénateur romain, mais le sommeil
l'avait surpris au moment où sa main savante traçait les plis de la
toge; un autre avait construit un vaisseau de ligne avec une feuille de
papier blanc, et le doux ronflement qu'il faisait entendre semblait un
vent léger destiné à enfler les voiles du navire. Le président seul,
penché en arrière et appuyé sur le dossier de son fauteuil, dormait
avec dignité, et,--la main sur la sonnette, comme un soldat sous les
armes,--gardait une attitude imposante.
Pendant ce temps, le flot coulait toujours, et M. le docteur Maurice
Schwartz, de Schwartzhausen, se perdait en considérations infinies sur
l'origine et les conséquences probables de ses découvertes. Tout à
coup l'horloge sonna trois coups et tout le monde s'éveilla. Alors le
président prit la parole:
«Messieurs, dit-il, les quinze premiers chapitres du beau livre dont
nous venons d'entendre la lecture contiennent tant de vérités nouvelles
et fécondes, que l'Académie, tout en rendant hommage au génie de M. le
docteur Schwartz, ne sera pas fâchée, je crois, de remettre à la semaine
prochaine la lecture des quinze chapitres suivants. Par là, chacun de
nous aura plus de temps pour creuser et approfondir ce magnifique sujet
et pour proposer, s'il y a lieu, ses objections à l'auteur.»
M. Schwartz ayant donné son consentement, on se hâta de remettre la
lecture à un autre jour et de parler d'autre chose.
Alors un petit homme se leva, qui avait la barbe et les cheveux blancs,
les yeux vifs, le menton pointu, et dont la peau semblait collée sur les
os, tant il était maigre et décharné. Il fit signe qu'il allait parler,
et tout le monde aussitôt garda le silence, car il était de ceux qu'on
écoute et qu'on se garde d'interrompre.
«Messieurs, dit-il, notre très-honorable et très-regretté collègue,
M. Delaroche, est mort à Suez le mois dernier, au moment où il allait
s'embarquer pour l'Inde, et chercher dans les montagnes des Ghâtes, vers
la source du Godavery, le Gouroukaramtâ, premier livre sacré des Indous,
antérieur même aux Védas, qu'on dit être caché par les indigènes à
la vue des Européens. Cet homme généreux, dont le souvenir restera
éternellement cher à tous les amis de la science, se voyant mourir, n'a
pas voulu laisser son oeuvre imparfaite. Il a légué cent mille francs
à celui qui voudra se charger de la recherche de ce beau livre, dont
l'existence, si l'on en croit les dires des brames, ne peut pas être
mise en doute. Par son testament il institue votre illustre Académie
son exécutrice testamentaire, et vous prie de choisir vous-mêmes le
légataire. Ce choix offre d'ailleurs plus d'une difficulté, car le
voyageur que vous enverrez dans l'Inde doit être robuste pour résister
au climat, courageux pour braver la dent des tigres, la trompe des
éléphants et les piéges des brigands indous; il doit même être rusé
pour tromper la jalousie des Anglais, car la Société royale asiatique
de Calcutta a fait d'inutiles recherches et ne voudrait pas laisser à un
Français l'honneur de découvrir le livre sacré. De plus, il faut qu'il
connaisse le sanscrit, le parsi et toutes les langues vulgaires ou
sacrées de l'Inde. Ce n'est donc pas une petite affaire, et je propose à
l'Académie de mettre ce choix au concours.»
Ce qui fut fait sur l'heure, et chacun alla dîner.
Les concurrents se présentèrent en foule et briguèrent les suffrages
de l'Académie; mais l'un était faible de complexion, l'autre était
ignorant, un troisième ne connaissait des langues orientales que
le chinois ou le turcoman, ou le pur japonais. Bref, plusieurs mois
s'écoulèrent sans que l'Académie eût fait un choix entre les candidats.
Enfin, le 26 mai 1857, l'Académie étant en séance, on remit au président
la carte d'un étranger qui demandait à être admis sur-le-champ.
Sur cette carte était le nom: Le capitaine Corcoran.
«Corcoran! dit le président. Corcoran! Quelqu'un connaît-il ce nom-là?»
Personne ne le connaissait. Mais l'assemblée, qui était curieuse comme
toutes les assemblées, voulut voir l'étranger.
La porte s'ouvrit et le capitaine Corcoran parut.
C'était un grand jeune homme de vingt-cinq ans à peine, qui se présenta
simplement, sans modestie et sans orgueil. Son visage était blanc et
sans barbe. Dans ses yeux, d'un vert de mer, se peignaient la franchise
et l'audace. Il était vêtu d'un paletot de laine alpaga, d'une chemise
rouge et d'un pantalon de coutil blanc. Les deux bouts de sa cravate,
nouée à la _colin_, pendaient négligemment sur sa poitrine.
«Messieurs, dit-il, j'ai appris que vous étiez dans l'embarras, et je
viens vous offrir mes services.
--Dans l'embarras! interrompit le président d'un air hautain, vous vous
trompez, monsieur. L'Académie des sciences de Lyon n'est jamais dans
l'embarras, non plus qu'aucune autre académie. Je voudrais bien savoir
ce qui embarrasse une société savante qui compte parmi ses membres,
j'ose le dire,--mettant à part l'homme qui a l'honneur de la
présider,--tant de beaux génies, de belles âmes et de nobles coeurs....»
Ici l'orateur fut interrompu par trois salves d'applaudissements.
«Puisqu'il en est ainsi, répliqua Corcoran, et que vous n'avez besoin de
personne, j'ai l'honneur de vous saluer.»
Il fit demi-tour à gauche et s'avança vers la porte.
«Eh! monsieur, lui dit le président, que de vivacité! Dites-nous au
moins le sujet de votre visite.
--Voici, répondit Corcoran, vous cherchez le Gouroukaramtâ, n'est-ce
pas?»
Le président sourit d'un air ironique et bienveillant à la fois.
«Et c'est vous, monsieur, dit-il, qui voulez découvrir ce trésor?
--Oui, c'est moi.
--Vous connaissez les conditions du legs de M. Delaroche, notre savant
et regretté confrère?
--Je les connais.
--Vous parlez anglais?
--Comme un professeur d'Oxford.
--Et vous pouvez en donner une preuve sur-le-champ?
--_Yes sir_, dit Corcoran. _You are a stupid fellow_. Voulez-vous
quelque autre échantillon de ma science?
--Non, non, se hâta de dire le président, qui n'avait de sa vie entendu
parler la langue de Shakspeare, excepté au théâtre du Palais-Royal.
C'est fort bien, cher monsieur.... Et vous connaissez aussi le sanscrit,
je suppose?
--Quelqu'un de vous, messieurs, serait-il assez bon pour demander un
volume de Baghavatâ Pouranâ? J'aurai l'honneur de l'expliquer à livre
ouvert.
--Oh! oh! dit le président. Et le parsi? et l'indoustani?»
Corcoran haussa les épaules.
«Un jeu d'enfant!» dit-il.
Et tout de suite, sans hésiter, il commença dans une langue inconnue
un discours qui dura dix minutes. Toute l'assemblée le regardait avec
étonnement.
Quand il eut fini de parler:
«Savez-vous, dit-il, ce que j'ai eu l'honneur de vous raconter là?
--Par la planète que M. Le Verrier a découverte! répondit le président,
je n'en sais pas le premier mot.
--Eh bien! dit Corcoran, c'est de l'indoustani. C'est ainsi qu'on parle
à Kachmyr, dans le Nepâl, le royaume de Lahore, le Moultan, l'Aoude, le
Bengale, le Dekkan, le Carnate, le Malabar, le Gandouna, le Travancor,
le Coïmbetour, le Maissour, le pays des Sikhs, le Sindhia, le Djeypour,
l'Odeypour, le Djesselmire, le Bikanir, le Baroda, le Banswara, le
Noanagar, l'Holkar, le Bopal, le Baitpour, le Dolpour, le Satarah et
tout le long de la côte de Coromandel.
--Très-bien! monsieur. Très-bien! s'écria le président. Il ne nous reste
plus qu'une question à vous faire. Excusez mon indiscrétion. Nous sommes
chargés, par le testament de notre regrettable ami, d'une si lourde
responsabilité, que nous ne saurions trop....
--Bon! dit Corcoran. Parlez librement, mais vite, car Louison m'attend.
--Louison! reprit le président avec dignité. Qui est cette jeune
personne?
--C'est une amie qui me suit dans tous mes voyages.»
A ces mots, on entendit un bruit de pas précipités dans la salle
voisine. Puis une porte fut fermée avec un grand fracas.
«Qu'est cela? demanda le président.
--C'est Louison qui s'impatiente.
--Eh bien, qu'elle attende, continua le président. Notre Académie n'est
pas, je suppose, aux ordres de Mme ou Mlle Louison.
--Comme il vous plaira,» dit Corcoran.
Et, prenant un fauteuil que personne n'avait eu la politesse de lui
offrir, il s'assit, commodément appuyé pour écouter le discours de
l'académicien.
Or, le savant homme était fort en peine pour trouver un exorde, car on
avait oublié de mettre sur la table de l'eau et du sucre, et chacun
sait que le sucre et l'eau sont les deux mamelles de l'éloquence. Pour
réparer cet oubli impardonnable, il tira le cordon de la sonnette.
Mais personne ne parut.
«Ce garçon de salle est bien négligent, dit-il enfin; je le ferai
renvoyer.»
Et il sonna deux fois, trois fois, cinq fois, mais toujours inutilement.
«Monsieur, dit Corcoran qui eut pitié de son martyre, ne sonnez plus. Ce
garçon se sera pris de querelle avec Louison et aura quitté la salle.
--Avec Louison! s'écria le président. Mais cette jeune personne est donc
d'un bien mauvais caractère?
--Non. Pas trop mauvais. Mais il faut savoir la prendre. Il aura voulu
la brusquer. Elle est si jeune, elle se sera emportée, probablement.
--Si jeune! Quel âge a donc Mlle Louison?
--Cinq ans tout au plus, dit Corcoran.
--Oh! à cet âge-là, il est facile d'en venir à bout.
--Je ne sais pas. Elle égratigne quelquefois, elle mord....
--Mais, monsieur, dit le président, il n'y a qu'à la transporter dans
une autre salle.
--C'est difficile, répliqua Corcoran. Louison est volontaire; elle n'est
pas habituée à se voir contrariée. Elle est née sous les tropiques,
et ce climat brûlant a excité encore l'ardeur naturelle de son
tempérament....
--Voyons, dit le président, c'est assez causer de Mlle Louison.
L'Académie a quelque chose de plus important à faire. Je reviens à notre
interrogatoire. Vous êtes d'une santé robuste, monsieur?
--Je le suppose, répliqua Corcoran. J'ai eu deux fois le choléra, une
fois la fièvre jaune, et me voilà. J'ai mes trente-deux dents, et
quant à mes cheveux, touchez vous-même et voyez s'ils ressemblent à une
perruque.
--C'est bien. Et vous êtes vigoureux, j'espère?
--Euh! dit Corcoran, un peu moins que mon défunt père, mais assez pour
ma consommation journalière.»
En même temps, il regarda autour de lui, et, voyant que la fenêtre était
scellée de gros barreaux de fer, il prit d'une main l'un des barreaux
et, sans effort apparent, il le tordit comme un bâton de cire rouge
ramolli par le feu.
«Diable! voilà un vigoureux gaillard, s'écria un des académiciens.
--Oh! répliqua Corcoran d'un air tranquille ceci n'est rien. Mais si
vous me montrez un canon de 36, je m'engagerai volontiers à le porter
sur la montagne de Fourvières.»
L'admiration des assistants commençait à devenir de l'épouvante.
«Et, continua le président, vous avez vu le feu, je suppose?
--Une douzaine de fois, dit Corcoran. Pas davantage. Dans les mers de
la Chine et de Bornéo, vous savez, un capitaine marchand doit toujours
avoir quelques caronades à bord pour se défendre des pirates.
--Vous avez tué des pirates?
--A mon corps défendant, répliqua le marin, et deux ou trois cents tout
au plus. Oh! je n'étais pas seul à la besogne, et sur ce nombre, je n'en
ai guère tué plus de vingt-cinq ou trente pour ma part. Mes matelots ont
fait le reste.»
A ce moment, la séance fut interrompue.
On entendit dans la salle voisine le bruit d'une et de plusieurs
chaises, qu'une personne inconnue venait de renverser.
«C'est insupportable! s'écria le président. Il faut voir ce que c'est.
--Quand je vous disais qu'il ne fallait pas impatienter Louison! dit
Corcoran. Voulez-vous que je l'amène ici pour la calmer? Elle ne peut
pas vivre sans moi.
--Monsieur, répliqua assez aigrement un académicien, quand on a chez soi
un enfant morveux, on le mouche; ou quinteux, on le corrige; ou criard,
on le met au lit; mais on ne l'amène pas dans l'antichambre d'une
société savante!
--Vous n'avez plus de questions à faire? demanda Corcoran sans
s'émouvoir.
--Pardon! une encore, monsieur, dit le président en raffermissant sur
son nez ses lunettes d'or avec l'index de la main droite. Êtes-vous?...
voyons, vous êtes brave, fort et bien portant, cela se voit. Vous
êtes savant, et vous nous l'avez prouvé en nous parlant couramment
l'indoustani, qu'aucun de nous ne comprend; mais, voyons, êtes-vous....
comment dirai-je?... fin et rusé, car vous savez qu'il faut l'être
pour voyager chez ces peuples perfides et cruels. Et, quelque désir que
l'Académie ait de vous décerner le prix proposé par notre illustre
ami Delaroche, quelque passion qu'elle ait de retrouver le fameux
Gouroukaramtâ que les Anglais ont cherché vainement dans toute la
presqu'île de l'Inde, cependant nous nous ferions un cas de conscience
d'exposer une vie aussi précieuse que la vôtre, et....
--Si je suis ou non rusé, interrompit Corcoran, je l'ignore. Mais
je sais que mon crâne étant celui d'un Breton de Saint-Malo, et
les poignets qui pendent au bout de mes deux bras étant d'une rare
pesanteur, et mon revolver étant de bonne fabrique, et mon dirk écossais
étant d'une trempe sans pareille, je n'ai encore vu nul être vivant qui
ait mis impunément la main sur moi. C'est aux poltrons d'être rusés.
Dans la famille des Corcoran, on fait son trou devant soi, comme un
boulet de canon, et l'on passe.
--Mais, dit encore le président, quel est donc cet affreux vacarme?
C'est encore, je suppose, Mlle Louison qui s'amuse? Allez la calmer un
instant, monsieur, ou la menacer du fouet, car on n'y peut plus tenir.
--Ici, Louison, ici!» s'écria Corcoran sans quitter son fauteuil.
A cet appel, la porte s'ouvrit comme enfoncée par une catapulte, et
l'on vit apparaître un tigre royal d'une grandeur et d'une beauté
extraordinaires. D'un bond, l'animal s'élança par-dessus la tête des
académiciens et vint tomber aux pieds du capitaine Corcoran.
«Eh bien! Louison, eh bien! ma chère! dit le capitaine, vous faites
du bruit dans l'antichambre, vous dérangez la société! C'est fort mal;
couchez-vous! Si vous continuez, je ne vous mènerai plus dans le monde.»
Cette menace parut causer une terrible frayeur à Louison.
II
Comment l'Académie des sciences (de Lyon) fit connaissance avec Louison.
Mais quelle que fût l'émotion de Louison lorsque le capitaine Corcoran
l'eut menacée de ne plus la conduire dans le monde, à coup sûr cette
émotion n'approchait pas de celle dont furent saisis les membres
de l'illustre Académie des sciences (de Lyon). Et si l'on veut bien
réfléchir que leur profession habituelle étant d'être savants et non
de jongler avec les tigres du Bengale, peut-être ne leur saura-t-on pas
mauvais gré d'avoir eu leur part de faiblesse humaine.
Leur première pensée fut de regarder du côté de la porte et de
se précipiter dans la salle voisine, d'où ils comptaient gagner
l'antichambre qui aboutit à un bel escalier par où l'on descend dans la
rue.
Là, il ne leur serait pas difficile de gagner du terrain, car un bon
fantassin, lorsqu'il ne porte sur son dos ni vivres ni bagages, peut
faire aisément douze kilomètres à l'heure.
Or, l'académicien le plus éloigné de son domicile n'avait guère plus
d'un kilomètre ou deux à mesurer avant d'arriver au but, c'est-à-dire
au coin de sa cheminée. Il avait donc de grandes chances d'échapper en
quelques minutes à la société de Louison.
Quelque long que semble ce raisonnement lorsqu'on l'écrit sur le papier,
il fut fait avec une rapidité si grande et si unanime, qu'en un clin
d'oeil tous les académiciens se levèrent et voulurent prendre la fuite.
Le président lui-même, bien qu'en toute circonstance il dût donner
l'exemple, et qu'en celle-ci il eût montré tout le zèle imaginable,
n'arriva pourtant que le dix-neuvième à la porte d'entrée brisée par le
choc de Louison.
Mais personne ne s'avisa de franchir le seuil. Louison, qui s'ennuyait
d'être enfermée, devina leur dessein, et voulut, elle aussi, prendre
l'air.
En un clin d'oeil et d'un bond elle passa pour la deuxième fois
par-dessus leurs têtes et tomba justement devant M. le secrétaire
perpétuel, qui se hâtait de sortir le premier. Cet homme vénérable fit
un pas en arrière, et en aurait fait volontiers plusieurs autres, si les
pieds de ceux qui le suivaient n'avaient été un obstacle insurmontable.
A la vérité, quand on vit que Louison servait d'avant-garde, tout le
monde se hâta de reculer, et le secrétaire perpétuel fut dégagé. Sa
perruque seule eut quelques faux plis.
Cependant Louison, toute joyeuse, avait pris le grand trot et se
promenait dans la salle d'attente comme un jeune lévrier qui va partir
pour la chasse. Elle regardait les académiciens avec des yeux vifs
et pleins de malice, et paraissait attendre les ordres du capitaine
Corcoran.
L'Académie fut fort indécise. Sortir n'était pas sûr à cause des
caprices de Louison. Rester était moins sûr encore.
On se groupait, on se pelotonnait dans un coin de la salle. On entassait
fauteuils sur fauteuils pour former une barricade.
Enfin le président, qui était un homme sage, ainsi qu'on a pu en juger
par ses discours, émit tout haut l'avis que le capitaine Corcoran ferait
honneur et plaisir à tous les membres présents de l'honorable assemblée,
s'il consentait à «filer par le chemin le plus direct et le plus court.»
Bien que le mot _filer_ ne fût pas très-parlementaire, Corcoran ne s'en
offensa point, sachant bien qu'il est des minutes où l'on n'a pas le
temps de choisir ses mots.
«Messieurs, dit-il, je regrette bien vivement que....
--Ne regrettez rien, au nom de Dieu! et partez! s'écria le secrétaire
perpétuel. Je ne sais ce que votre Louison regarde en moi, mais elle me
donne froid dans le dos.»
Effectivement, Louison était fort intriguée. Dans la confusion de la
mêlée, M. le secrétaire avait, sans y prendre garde, laisser glisser sa
perruque sur son épaule droite; de sorte que le crâne paraissait tout nu
aux yeux de Louison, et ce spectacle nouveau l'étonnait beaucoup.
Corcoran s'en aperçut, et, sans dire un mot, il montra le chemin à
Louison et s'avança vers la seconde porte d'entrée.
Mais cette porte était solidement barricadée en dehors. Et, pour comble
de malheur, comme elle était en bronze, Corcoran lui-même n'aurait pu
l'ébranler. Cependant il fit un effort et donna un tel coup d'épaule,
que la porte et la muraille tremblèrent et que la maison tout entière
en parut ébranlée. Il allait en donner un second, mais le président
l'arrêta.
«Ce serait bien pire, dit-il, si vous faisiez tomber la maison sur nos
têtes.
--Que faire? dit alors le capitaine.... Ah! je vois un moyen.... Nous
allons passer par la fenêtre, Louison et moi.»
[Illustration: M. le secrétaire avait laissé glisser sa perruque. (Page
18.)]
Le président eut un mouvement de générosité.
«Capitaine, dit-il, prenez garde. D'abord, il faut desceller les
barreaux de fer. De plus, il y a trente pieds depuis la fenêtre jusqu'au
pavé de la rue. Vous aller vous casser le cou. Quant à votre vilain
animal....
--Chut! répondit Corcoran. Ne dites pas de mal de Louison. Elle est
très-susceptible. Elle se fâcherait.... Quant aux barreaux, c'est peu de
chose.»
Et, en effet, il en arracha trois presque sans effort apparent.
«Maintenant, ajouta-t-il, on peut passer.»
A vrai dire, l'Académie était partagée entre la crainte de le voir se
casser le cou et le plaisir de dire adieu à Louison.
Corcoran s'assit sur la fenêtre et se disposa à descendre dans la rue
en s'aidant des sculptures et des saillies de la muraille. Mais, tout à
coup, le président le rappela.
«Eh! dit-il, capitaine, est-ce que vous allez nous laisser seuls avec
Louison?
--Ma foi! répliqua Corcoran, il faut bien que quelqu'un passe le
premier, et jamais Louison ne sautera si je ne lui donne pas l'exemple.
--Oui, reprit le président; mais si, quand vous serez descendu, Louison
refuse de sauter?
--Ah! si le ciel tombait, répliqua Corcoran, bien des allouettes
seraient prises. Une dernière fois, faut-il descendre, oui ou non?
--Faites descendre Louison d'abord, dit le président.
--C'est juste! reprit Corcoran. Mais si je prends Louison par la peau
du cou et si je la jette par la fenêtre, Louison, qui est fantasque,
ne m'attendra pas, et se mettra à courir dans les rues, et dévorera
peut-être dix ou douze personnes avant que j'aie pu venir à leur
secours. Vous ne connaissez pas l'appétit de Louison! Et justement il
est quatre heures, et elle n'a pas fait son _lunch_. Car elle fait son
lunch tous les jours à une heure après-midi, comme la reine Victoria.
Sabre et mitraille! elle n'a pas pris son lunch aujourd'hui! Ah! maudite
étourderie!»
Au mot de _lunch_, les yeux de Louison étincelèrent de plaisir.
Elle regarda l'un des académiciens, brave homme, bien portant, gros,
gras, frais et rose, ouvrit et ferma deux ou trois fois les mâchoires
et fit claquer sa langue d'un air de satisfaction. De l'académicien, son
regard se porta sur Corcoran. Elle paraissait lui demander si le moment
était venu de _luncher_. L'académicien vit ces deux regards et pâlit.
«Allons, dit Corcoran, je reste.... Et toi, ma belle, ajouta-t-il
en caressant Louison, tiens-toi tranquille. Si tu ne lunches pas
aujourd'hui, tu luncheras demain, parbleu! Il ne faut pas être sur sa
bouche.»
Ici Louison gronda légèrement.
«Silence, mademoiselle, dit Corcoran en levant sa cravache. Silence ou
vous aurez affaire à Sifflante!»
Est-ce le discours du capitaine? est-ce la vue de Sifflante qui calma la
tigresse? Elle se coucha à plat ventre en frottant sa belle tête contre
la jambe de son ami en imitant le ron ron des chats.
«Messieurs, dit le président, je vous invite à vous rasseoir. Si la
porte est fermée et barricadée c'est sans doute parce que le portier est
allé chercher du secours. Prenons patience en l'attendant, et si vous
voulez, pour ne pas perdre de temps, examinons sur-le-champ le beau
travail de notre savant confrère M. Crochet sur l'origine et la
formation de la langue mandchoue.
--Il s'agit bien de mandchou, interrompit en grognant un des
académiciens. Je donnerais le mandchou, tous ses composés, tous ses
dérivés, et par-dessus le marché le japonais et le thibétain, pour me
chauffer à l'heure qu'il est les pieds au coin de mon feu. A-t-on jamais
vu un coquin de portier comme celui-là? Brigand! je lui casserai ma
canne sur les épaules!
--Je crois, suggéra le secrétaire perpétuel, que l'honorable assemblée
ne jouit pas tout à fait du calme moral qui est si propre à favoriser
les investigations de la science, en sorte qu'il paraîtra peut-être
convenable de remettre à un autre jour l'affaire des Mandchous. En
revanche, s'il plaisait au capitaine de nous raconter par suite de
quelles aventures nous nous trouvons aujourd'hui face à face avec Mlle
Louison....
--Oui, reprit le président, capitaine, racontez-nous vos aventures et
surtout l'histoire de votre jeune amie.»
Corcoran s'inclina d'un air respectueux et commença son discours en ces
termes:
III
D'un tigre, d'un crocodile et du capitaine Corcoran.
«Peut-être avez-vous entendu parler, messieurs, du célèbre Robert
Surcouf, de Saint-Malo. Son père était le propre neveu du beau-frère
de mon bisaïeul. Le très-illustre et très-savant Yves Quaterquem[1],
aujourd'hui membre de l'Institut de Paris, et qui a découvert, comme
chacun sait, le moyen de diriger les ballons, est mon cousin germain.
Mon grand-oncle Alain Corcoran, surnommé Barberousse était au collége
en même temps que feu M. le vicomte François de Chateaubriand, et eut
l'honneur, le 23 juin 1782, d'appliquer son poing fermé sur l'oeil du
vicomte, pendant la récréation, entre quatre heures et demie et cinq
heures de l'après-midi. Vous voyez, messieurs, que je suis de bonne
maison, et que les Corcoran peuvent lever haut la tête et regarder le
soleil en face.
[Note 1: Voir _les Amours de Quaterquem_.]
De moi-même j'ai peu de chose à dire. Je suis né une ligne de pêche à la
main. Je montais seul dans la barque de mon père à l'âge où les autres
enfants connaissent à peine l'alphabet, et quand mon père eut péri en
portant secours à un bateau pêcheur en détresse, je m'embarquai sur _la
Chaste Suzanne_, de Saint-Malo, qui allait pêcher la baleine vers le
détroit de Behring; après trois ans de courses vers le pôle nord et le
pôle sud, je passai de _la Chaste Suzanne_ sur _la Belle-Émilie_, de _la
Belle-Émilie_ sur le _Fier-Artaban_ et du _Fier-Artaban_ sur le _Fils
de la Tempête_, un brick ailé qui file ses dix-huit noeuds à l'heure,
toutes voiles dehors.
--Monsieur, interrompit le secrétaire perpétuel de l'Académie, vous nous
avez promis l'histoire de Louison.
--Prenez patience, répliqua Corcoran, la voici.»
Mais un bruit lointain de tambours lui coupa la parole. On battait le
rappel.
--Qu'est ceci? demanda le président avec inquiétude.
--Je devine, répondit Corcoran. C'est le portier effrayé qui a barricadé
la porte et qui est allé demander du secours au poste voisin. Poltron,
va!
--Parbleu! dit un académicien, il aurait bien mieux fait de laisser
la porte ouverte. Je ne perdrais pas mon temps à écouter l'histoire de
Louison.
--Attention! dit le capitaine. Voici qui devient sérieux. On sonne le
tocsin.»
Effectivement le tocsin retentit au clocher le plus voisin, et se
communiqua bientôt à tous les autres avec la rapidité de la flamme
poussée par le vent.
«Bombes et mitraille! dit en riant le capitaine. L'affaire sera chaude,
ma pauvre Louison, car je vois qu'on va t'assiéger comme une place
forte....»
Pour revenir à mon histoire, messieurs, c'était vers la fin de
l'année de 1853, j'avais fait construire _le Fils de la Tempête_ à
Saint-Nazaire, et je venais de décharger dans le port de Batavia sept
ou huit cents barriques de vin de Bordeaux. L'affaire était bonne. Donc,
content de moi, de mon prochain, de la divine Providence et de l'état
de mes affaires, je résolus un jour de prendre un plaisir qu'on n'a pas
souvent sur mer: c'est celui de la chasse au tigre.
Vous n'ignorez pas, messieurs, que le tigre, qui est, d'ailleurs,
le plus bel animal de la création,--regardez Louison,--a reçu
malheureusement du ciel un appétit extraordinaire. Il aime le boeuf,
l'hippopotame, la perdrix, le lièvre; mais ce qu'il préfère à tout,
c'est le singe, à cause de sa ressemblance avec l'homme; et l'homme,
à cause de sa supériorité sur le singe. De plus, il est délicat, il ne
mange jamais deux fois du même morceau, et par exemple, si Louison avait
dévoré à déjeuner une épaule de M. le secrétaire perpétuel, rien ne
pourrait l'obliger à goûter de l'autre épaule à l'heure du _lunch_. Elle
est friande comme un chat d'évêque. (Ici le secrétaire fit la grimace.)
«Mon Dieu, monsieur, continua Corcoran, je sais bien que Louison aurait
tort, et que les deux épaules se valent: mais c'est son caractère; on ne
se refait pas.»
Je partis de Batavia, portant mon fusil sur l'épaule, et chaussé de
grandes bottes comme un Parisien qui va chercher un lièvre dans la
plaine Saint-Denis. Mon armateur, M. Cornélius Van Crittenden, voulait
me faire accompagner par deux Malais chargés de dépister le tigre et de
se faire manger à ma place, si par hasard le tigre était plus habile que
moi. Vous entendez bien que moi, René Corcoran, dont le bisaïeul était
l'oncle du père de Robert Surcouf, je me mis à rire en entendant cette
proposition. On est Malouin, ou l'on n'est pas Malouin, n'est-ce pas?
Or, je suis Malouin, et, de mémoire d'homme, on n'a jamais entendu
parler d'un Malouin mangé par un tigre. Du reste, la réciproque est
vraie, et l'on ne sert pas souvent de tigres sur la table des Malouins.
Cependant, comme, après tout, il me fallait des aides pour transporter
ma tente et mes provisions, les deux Malais me suivirent, conduisant un
chariot.
Je rencontrai d'abord, à quelques lieues de Batavia, une rivière assez
profonde qui traversait la forêt des singes, aussi grande et plus
peuplée d'animaux carnassiers que le département même de la Seine.
C'est dans ces épais fourrés qu'on trouve le lion, le tigre, le boa
constrictor, la panthère et le caïman, les plus féroces de toutes les
bêtes de la création,--l'homme seul excepté, qui tue sans besoin et pour
le plaisir de tuer.
Dès qu'il fut dix heures du matin, la chaleur devint si forte, que les
Malais eux-mêmes, accoutumés pourtant à leur propre climat, demandèrent
grâce et se couchèrent à l'ombre. Pour moi, je m'étendis dans le
chariot, la main sur ma carabine, car je craignais quelque surprise, et
dormis profondément.
Un spectacle étrange m'attendait au réveil.
La rivière sur le bord de laquelle j'avais établi mon campement était
appelée Mackintosh, du nom d'un jeune Écossais qui était venu chercher
fortune à Batavia. Un jour, comme il la remontait en bateau avec
quelques amis, un coup de vent jeta son chapeau dans la rivière.
Mackintosh étendit le bras pour le ressaisir, mais au moment où il le
touchait, une gueule effroyable et qui semblait appartenir à quelque
tronc d'arbre flottant sur l'eau se referma sur sa main, la saisit et
l'entraîna au fond de l'eau.
Cette gueule était celle d'un caïman qui n'avait pas déjeuné.
On fit d'inutiles efforts pour repêcher Mackintosh et pour le venger;
mais la Providence se chargea de châtier le meurtrier.
La longue-vue de l'Écossais pendait en bandoulière sur sa poitrine. Soit
que le caïman fut trop vorace ou trop affamé pour bien distinguer ce
qu'il avalait, la longue-vue de Mackintosh se mit, à ce qu'il paraît, en
travers du gosier de l'amphibie, de manière qu'il ne put ni avaler tout
à fait cet infortuné jeune homme, ni remonter du fond de l'eau à la
surface pour respirer plus à l'aise, et qu'il mourut victime de sa
gloutonnerie. On le retrouva quelques jours après noyé, étendu sur le
rivage, et n'ayant pas lâché Mackintosh.
«Monsieur, interrompit le président de l'Académie, il me semble que vous
vous écartez sensiblement de votre sujet; vous nous aviez promis de
nous donner l'histoire de Louison et non pas celle de la longue-vue de
monsieur Mackintosh.
--Monsieur le président, répliqua Corcoran avec déférence, je reviens à
Louison.»
Il était donc à peu près deux heures de l'après-midi lorsque je fus
éveillé tout à coup par des cris horribles. Je me mets sur mon séant,
j'arme ma carabine, et j'attends avec patience l'ennemi.
Ces cris étaient poussés par mes deux Malais, qui accouraient tout
effrayés, pour chercher un asile sur le chariot.
«Maître! maître! dit l'un des deux, voici le seigneur qui s'avance!
Prenez garde!
--Quel seigneur? dis-je.
--Le seigneur tigre!
--Eh bien, il m'épargnera la moitié du chemin. Voyons donc ce terrible
seigneur!»
Tout en parlant, je sautai à terre et j'allai à la rencontre de
l'ennemi. On ne le voyait pas encore, mais on pouvait deviner son
approche à la frayeur et à la fuite de tous les autres animaux. Les
singes se hâtaient de remonter sur les arbres, et du haut de ces
observatoires, lui faisaient des grimaces pour le braver. Quelques-uns
même, plus hardis, lui jetaient à la tête des noix de cocos. Pour moi,
je ne devinai la direction dans laquelle il marchait qu'au bruit des
feuilles qu'il foulait et froissait sous ses pieds. Peu à peu, ce bruit
se rapprocha de moi, et comme le chemin était à peine assez large pour
laisser passer deux chariots, je commençai à craindre de l'apercevoir
trop tard, et de n'avoir pas le temps de l'ajuster, car l'épaisseur du
fourré le cachait entièrement.
Heureusement, je reconnus bientôt qu'il devait passer près de moi, mais
sans me voir, et qu'il allait tout simplement boire dans la rivière.
Enfin je l'aperçus, mais seulement de profil. Sa gueule était
ensanglantée; il avait l'air satisfait et les jambes écartées, comme un
rentier qui va fumer son cigare sur le boulevard des Italiens après un
bon déjeuner.
A dix pas de moi, le bruit sec du chien de ma carabine que j'armais
parut lui causer quelque inquiétude. Il tourna la tête à demi, m'aperçut
à travers un buisson qui nous séparait et s'arrêta pour réfléchir.
Je le suivais de l'oeil; mais pour le tuer d'un coup, il aurait fallu
l'ajuster au front ou au coeur et il s'était posé de trois quarts, comme
un tigre de qualité qui fait faire son portrait par le photographe.
Quoi qu'il en soit, la divine Providence m'épargna ce jour-là un meurtre
déplorable; car ce tigre, ou plutôt cette tigresse, n'était autre que ma
belle et charmante amie, cette douce Louison que vous voyez et qui nous
écoute d'une oreille si attentive.
Louison (je puis bien à présent lui donner ce nom) avait déjeuné, comme
je vous l'ai dit, et ce fut un grand bonheur pour moi et pour elle.
Elle ne pensait qu'à digérer en paix. Aussi, après m'avoir regardé
obliquement pendant quelques secondes.... tenez, à peu près comme elle
regarde à présent le secrétaire perpétuel....
(Ici le secrétaire changea de place et alla s'asseoir derrière le
président.)
Elle continua lentement son chemin et s'avança vers la rivière qui
coulait à quelques pas de là.
Tout à coup je vis un curieux spectacle. Louison, qui marchait jusque-là
d'un air indifférent et superbe, ralentit tout à coup son pas, et,
allongeant son beau corps, si long déjà, elle s'avança, en rasant le sol
et prenant les plus grandes précautions pour n'être ni vue ni entendue,
auprès d'un large et long tronc d'arbre qui était étendu sur le sable,
au bord de la rivière Mackintosh.
Je marchais derrière elle, la carabine à l'épaule, toujours prêt à
tirer, attendant une occasion favorable.
Mais je fus bien étonné. En approchant du tronc d'arbre, je vis qu'il
avait des pattes et des écailles qui brillaient au soleil; les yeux
étaient fermés et la gueule était ouverte.
C'était un crocodile qui dormait sur le sable, au soleil, comme un
juste. Aucun rêve ne troublait ce tranquille sommeil. Il ronflait
paisiblement, comme ronflent les crocodiles qui n'ont pas de mauvaise
action sur la conscience.
Ce sommeil, cette pose pleine de grâce et d'abandon, je ne sais quoi
encore, probablement quelque inspiration de l'esprit malin, tout parut
tenter Louison. Je vis ses lèvres s'écarter. Elle riait comme un jeune
polisson qui va jouer un bon tour à son maître d'école.
Elle avança doucement la patte et l'enfonça tout entière dans la gueule
du crocodile. Elle essayait d'arracher la langue du dormeur pour la
manger en guise de dessert, car Louison est très-friande; c'est le
défaut de son sexe et de son âge.
Mais elle fut bien sévèrement punie de sa mauvaise pensée.
Elle n'eut pas plutôt touché la langue du crocodile, que la gueule de
celui-ci se referma. Il ouvrit les yeux,--de grands yeux couleur vert
de mer, que je vois encore,--et regarda Louison d'un air de surprise, de
colère et de douleur qu'il est impossible de peindre.
De son côté, Louison n'était pas à la noce. La pauvre chérie se
débattait comme un diable entre les dents aiguës du crocodile.
Heureusement, elle serrait si fort la langue de celui-ci avec ses
griffes, que le malheureux n'osait user de toutes ses forces et lui
couper la patte, comme il l'aurait fait aisément si sa langue avait été
libre.
Jusque-là le combat était égal, et je ne savais pour qui faire des
voeux, car enfin l'intention de Louison n'était pas bonne, et sa
plaisanterie était fort désagréable pour son adversaire; mais Louison
était si belle! Elle avait tant de grâces dans les formes, tant de
souplesse dans les membres, tant de variété dans les mouvements! Elle
ressemblait à une jeune chatte, à peine en sevrage, qui joue au soleil
sous les yeux de sa mère.
Mais, hélas! ce n'était pas pour jouer qu'elle se tordait sur le sable
en poussant des cris rauques qui faisaient retentir la forêt. Les
singes, perchés en sûreté sur les cocotiers, regardaient en riant ce
terrible combat. Les babouins montraient Louison aux macaques et
lui faisaient, le petit doigt posé sur le nez et la main déployée en
éventail, le geste moqueur des gamins de Paris. L'un d'eux même, plus
hardi que les autres, descendit de branche en branche jusqu'à six ou
sept pieds de terre, et là, se suspendant par la queue, il osa du bout
de ses ongles gratter légèrement le mufle de la redoutable tigresse.
A cette plaisanterie, tous les babouins poussèrent de grands éclats de
rire; mais Louison fit un geste si prompt et si menaçant, que le jeune
babouin qui l'avait essayée n'osa pas la recommencer, et se tint pour
très-heureux d'avoir échappé aux dents meurtrières de son ennemie.
Cependant le crocodile entraînait la pauvre tigresse dans la rivière.
Elle leva les yeux au ciel, comme pour implorer sa pitié ou le prendre à
témoin de son martyre, et les abaissa sur moi par hasard.
Quels beaux yeux! Quel mélancolique et doux regard où se peignaient
toutes les angoisses de la mort! Pauvre Louison!
Au même instant le crocodile plongea, entraînant Louison sous l'eau. A
cette vue je me décidai.
Le bouillonnement de la rivière indiquait les efforts de Louison pour se
dégager. J'attendis pendant une demi-minute, la carabine à l'épaule, le
doigt sur la détente, l'oeil fixe.
Heureusement, Louison, qui est un animal, si vous voulez, mais qui n'est
pas une bête, s'était dans son désespoir accrochée fortement à un tronc
d'arbre qui pendait sur le bord de l'eau.
Cette précaution lui sauva la vie.
A force de se débattre, elle parvint à élever sa tête au-dessus de la
rivière et à se tirer par là du danger le plus pressant, celui de se
noyer.
Peu à peu le crocodile lui-même sentit le besoin de respirer, et, moitié
de gré, moitié de force, revint avec elle au rivage.
C'est là que je l'attendais. En un clin d'oeil son sort fut décidé.
L'ajuster, tirer mon coup de carabine, lui envoyer une balle dans l'oeil
gauche et lui briser le crâne, ce fut l'affaire de deux secondes. Le
malheureux ouvrit la gueule et voulut gémir. Il battit le sable de ses
quatre pieds et expira.
[Illustration: Cependant le crocodile entraînait la tigresse dans la
rivière. (P. 35.)]
La tigresse, plus prompte encore que moi, avait déjà retiré de la gueule
de son ennemi sa patte à demi déchirée.
Son premier mouvement, je dois le dire, ne fut pas un témoignage de
confiance ou de reconnaissance. Peut-être pensait-elle avoir plus à
craindre de moi que du crocodile. Elle essaya d'abord de fuir; mais
la pauvre bête, réduite à trois pattes et presque estropiée de
la quatrième, ne pouvait aller bien loin. Au bout de dix pas, je
l'atteignis.
Je vous avouerai, messieurs, que je me sentais déjà beaucoup d'amitié
pour elle. D'abord je lui avais rendu un grand service, et vous savez
qu'on s'attache bien plus à ses amis par les services qu'on leur rend
que par ceux qu'on reçoit d'eux. De plus, elle me paraissait d'un
très-bon caractère, car la plaisanterie même qu'elle avait voulu faire
au crocodile indiquait un naturel porté à la joie; or, la joie, vous le
savez, messieurs, quand elle n'est pas feinte, est le symptôme d'un bon
coeur et d'une bonne conscience.
Enfin j'étais seul, en pays étranger, à cinq mille lieues de Saint-Malo,
sans amis, sans parents, sans famille. Il me sembla que la société d'un
ami qui me devrait la vie,--cet ami eût-il quatre pattes, des griffes
redoutables et des dents terribles,--vaudrait toujours mieux que rien.
Avais-je tort?
Non, messieurs. Et la suite l'a bien prouvé.
Mais, pour ne pas anticiper sur mon histoire, je dois dire que Louison
ne me parut pas avoir besoin d'un ami autant que moi.
Quand je m'approchai d'elle, je la vis, ne pouvant se soutenir qu'avec
peine sur trois pattes, se coucher sur le dos, et là, attendre mon
attaque en désespérée. Elle poussait le cri rauque qui lui est habituel
quand elle se met en colère, elle grinçait des dents, elle me montrait
ses griffes et semblait prête à me dévorer, ou tout au moins à vendre
chèrement sa vie.
Mais je sais apprivoiser les êtres les plus féroces.
Je m'avançai donc d'un air paisible. Je déposai ma carabine sur le
sable, à portée de la main, je me penchai sur la tigresse, et je lui
caressai doucement la tête comme à un enfant.
D'abord elle me regarda obliquement, comme pour m'interroger. Mais quand
elle vit que mes intentions étaient bonnes, elle se remit sur le ventre,
lécha doucement ma main, et d'un air triste me présenta sa patte malade.
Je sentis à mon tour tout le prix de cette marque de confiance, et
je regardai cette patte avec soin. Rien n'était brisé. Les dents du
crocodile n'avaient même pas pénétré fort avant, à cause de la manière
dont Louison lui serrait la langue.
Je me contentai de laver la plaie avec soin. Je tirai de ma carnassière
un flacon d'alcali dont je versai une ou deux gouttes sur la blessure,
et je fis signe à Louison de me suivre.
Soit reconnaissance, soit désir d'être pansée avec soin, elle se
laissa conduire et me suivit jusqu'au chariot, où les deux Malais
qui m'accompagnaient faillirent mourir de peur en l'apercevant. Ils
sautèrent à bas du chariot et rien ne put les décider à y remonter.
Le jour suivant nous retournâmes à Batavia. Cornélius van Crittenden
fut bien étonné de me voir arriver avec ma nouvelle amie, à qui j'avais
donné tout de suite le nom de Louison, et qui me suivait dans les rues
comme un jeune chien.
Huit jours après je levai l'ancre, emmenant la tigresse, qui n'a jamais
cessé de me tenir fidèle compagnie. Une nuit même, dans les parages de
Bornéo, elle m'a sauvé la vie.
Mon brick fut surpris par un temps calme à trois lieues de l'île. Vers
minuit, comme mon équipage, composé de douze hommes seulement, s'était
endormi, une centaine de pirates malais monta tout à coup à bord et jeta
dans la mer le matelot qui tenait le gouvernail.
Ce meurtre fut commis si promptement, que personne n'entendit le moindre
bruit et ne put défendre le malheureux matelot.
De là on courut à la porte de ma chambre pour l'enfoncer. Mais Louison
dormait à l'intérieur, au pied de mon lit.
Elle s'éveille au bruit, et commence à grogner d'une manière terrible.
En deux secondes je fus debout, un pistolet dans chaque main, ma hache
d'abordage entre les dents.
Au même instant, les pirates enfoncent la porte et se précipitent dans
ma cabine. Le premier qui s'avança eut la cervelle brisée d'un coup de
pistolet. Le second tomba frappé d'une balle. Le troisième fut jeté à
terre par Louison, qui, d'un coup de dent, lui brisa la nuque.
Je fendis la tête au quatrième d'un coup de hache, et je montai sur le
pont en appelant mes matelots à l'aide.
Pendant ce temps, Louison faisait merveille. D'un bond elle renversa
trois Malais qui voulaient me poursuivre. D'un autre bond elle fut au
milieu de la mêlée. Ses mouvements avaient la promptitude de l'éclair.
En deux minutes elle tua six des pirates. Les ongles de ses griffes
pénétraient comme des pointes d'épée dans la chair de ces malheureux.
Quoiqu'elle perdit son sang par trois blessures, elle n'en paraissait
que plus ardente à la bataille et me couvrait de son corps.
[Illustration: Je versai deux gouttes d'alcali sur la blessure. (Page
41.)]
Enfin mes matelots arrivèrent, armés de revolvers et de barres de fer.
Dès lors la victoire fut décidée. Une vingtaine de pirates furent jetés
à l'eau. Les autres s'y jetèrent eux-mêmes pour regagner leurs barques
à la nage, et nous ne perdîmes qu'un seul homme, celui qui avait été
égorgé d'abord.
Je vous laisse à deviner si Louison fut bien pansée. Depuis cette
nuit-là, où elle m'avait payé sa dette, entre elle et moi, c'est à la
vie, à la mort. Nous ne nous quittons jamais.
Je vous prie donc, messieurs, d'excuser la liberté que j'ai prise de
l'amener jusqu'ici.
Je l'avais laissée dans l'antichambre, mais le portier l'aura vue, aura
pris peur, aura fermé la porte, et fait sonner le tocsin pour venir à
votre secours.
--Tout ceci, monsieur, dit doucement le président, n'empêche pas que par
votre faute, ou par la faute de Mlle Louison et du portier, nous avons
passé l'après-midi dans la société d'une bête féroce, et que notre dîner
en sera refroidi.»
Ici M. le président de l'Académie des sciences de Lyon fut interrompu
par un grand bruit. On entendit les tambours battre, et l'on mit la tête
aux fenêtres.
«Dieu soit loué! s'écria le secrétaire perpétuel, voici la force
publique qui arrive. Nous touchons à la délivrance.»
En effet, trois mille personnes remplissaient la place et les rues
environnantes. Une compagnie d'infanterie était à l'avant-garde et
chargeait ses fusils en face du palais de l'Académie.
Tout à coup un commissaire de police, ceint d'une écharpe tricolore,
s'avança, fit signe aux tambours de se taire et dit d'une voix forte:
«Au nom de la loi, rendez-vous!
--Monsieur le commissaire, cria le président par la fenêtre, il ne
s'agit pas de nous rendre, mais d'ouvrir la porte.»
Le commissaire fit signe alors à des ouvriers serruriers, qu'il avait
amenés par précaution, de débarrasser la porte d'entrée de tous les
obstacles que le portier de l'Académie avait accumulés pour barrer le
passage à Louison.
Quand ses ordres eurent été exécutés, l'officier qui commandait la
compagnie d'infanterie cria:
«Apprêtez vos armes! En joue!»
Et se tint prêt à faire fusiller Louison dès qu'elle paraîtrait.
«Messieurs, dit Corcoran aux académiciens, vous pouvez sortir. Quand
vous serez en sûreté, je sortirai moi-même du palais, et Louison ne
quittera la place qu'après moi. N'ayez donc aucune crainte.
[Illustration: Tout à coup un commissaire de police.... (Page 46.)]
--Surtout, capitaine, pas d'imprudence!» dit le président en lui serrant
la main et lui disant adieu.
Les académiciens se hâtèrent de sortir. Louison les regardait d'un oeil
étonné, et paraissait prête à s'élancer sur leurs traces; mais Corcoran
la retint.
Aussitôt qu'ils furent tous deux seuls dans le palais, Corcoran fit
signe à la tigresse de rentrer dans la salle des séances, et s'avança
sur le perron pour parler au commissaire.
«Monsieur le commissaire, dit-il, je suis prêt à emmener mon tigre
paisiblement, si l'on veut bien me promettre de ne pas lui faire de mal.
Nous irons droit au bateau à vapeur qui est sur le Rhône, et je m'engage
à enfermer Louison dans ma cabine de manière qu'elle ne pourra gêner ni
effrayer personne.
--Non! non! à mort le tigre! cria la foule, qui se réjouissait déjà de
la pensée de voir une chasse au tigre.
--Écartez-vous, monsieur,» cria le commissaire.
Corcoran essaya un nouvel effort, mais rien ne put persuader
l'inflexible magistrat.
Alors le Malouin parut prendre son parti. Il se pencha vers Louison et
l'embrassa tendrement. On eût dit qu'il lui parlait à l'oreille.
«Voyons, dit l'officier, toutes ces tendresses sont-elles finies?»
Corcoran le regarda d'un air qui n'annonçait rien de bon.
«Je suis prêt, dit-il enfin, mais ne tirez pas, je vous prie, avant
que je sois hors de portée. Je ne veux pas avoir la douleur de voir mon
unique ami assassiné sous mes yeux.»
On trouva sa demande raisonnable, et quelques personnes commencèrent
même à s'intéresser au sort de Louison. Corcoran eut donc toute liberté
de descendre l'escalier. Louison, tapie derrière la porte de la salle,
le regardait s'éloigner, mais ne montrait pas la tête et semblait
soupçonner le danger qui la menaçait. Il y eut un moment de terrible
attente.
Tout à coup Corcoran, qui avait déjà dépassé la compagnie d'infanterie,
se retourna brusquement et cria trois fois:
«Louison! Louison! Louison!»
A ce cri, à cet appel, le tigre fit un bond terrible et tomba au pied de
l'escalier.
Avant que l'officier eût ordonné de faire feu, Louison s'élança d'un
second bond par-dessus la tête des soldats et se mit à suivre au grand
trot le capitaine Corcoran.
«Tirez! tirez donc!» criait la foule épouvantée.
Mais l'officier fit désarmer les fusils. Pour atteindre le tigre, on
aurait tué ou blessé cinquante personnes. On se contenta donc de suivre
Corcoran et Louison jusqu'au port, où ils s'embarquèrent paisiblement,
suivant la promesse du capitaine.
Le lendemain, le capitaine Corcoran arriva à Marseille, et attendit
les instructions de l'Académie des sciences de Lyon. Ces instructions,
rédigées par le secrétaire perpétuel lui-même, étaient dignes de passer
à la postérité la plus reculée; mais un malheureux accident obligea plus
tard le capitaine à les jeter au feu, de sorte qu'on est réduit à en
deviner le contenu par le récit même des actions du célèbre Malouin. Au
reste, il suffira de dire qu'elles étaient dignes de la savante Académie
qui les avait envoyées et de l'illustre voyageur à qui elles étaient
destinées.
IV
_Lord Henri Braddock, gouverneur général de l'Indoustan, au colonel
Barclay, résident, attaché à la personne d'Holkar, prince des Mahrattes,
à Bhagavapour, sur la Nerbuddah._
Calcutta, 1er janvier 1857.
«On m'informe de divers côtés qu'il se prépare quelque chose contre
nous, qu'on a surpris des signes mystérieux échangés entre les
indigènes, à Luknow, à Patna, à Bénarès, à Delhi, chez les Radjpoutes et
jusque chez les Sikhs.
«Si quelque révolte venait à éclater et à gagner les pays des Mahrattes,
l'Inde entière serait en feu dans l'espace de trois semaines. C'est ce
qu'il faut éviter à tout prix.
«Vous aurez donc soin, aussitôt la présente reçue, d'obliger, sous un
prétexte quelconque, Holkar à désarmer ses forteresses et à remettre
dans nos mains ses canons, ses fusils, ses munitions et son trésor. Par
là, il sera hors d'état de nuire, et son trésor nous servira d'otage
dans le cas où, malgré nos précautions, il voudrait faire quelque
tentative désespérée. Justement, les coffres de la Compagnie sont vides,
et ce renfort d'argent viendrait fort à propos.
«S'il refuse, c'est parce qu'il a de mauvais desseins, et dans ce
cas, il ne doit mériter aucun pardon. Vous irez prendre aussitôt le
commandement des 13e, 15e et 31e régiments d'infanterie européenne, que
sir William Maxwell, gouverneur de Bombay, mettra sous vos ordres avec
quatre ou cinq régiments de cavalerie indigène et d'infanterie cipaye.
Vous ferez le siége de Bhagavapour, et, quelques conditions que vous
demande Holkar, vous ne le recevrez qu'à discrétion. Le meilleur serait
qu'il pérît dans l'assaut, comme Tippoo Saheb, car la Compagnie des
Indes n'a que trop de ces vassaux indociles, et nous serions délivrés de
l'ennui de faire une pension à des gens qui nous détesteront jusqu'à la
fin des siècles.
«Au reste je m'en rapporte à votre prudence; mais hâtez-vous, car on
commence à craindre une explosion, et il faut ôter d'avance aux insurgés
(s'il doit y avoir insurrection) leurs chefs et leurs armes.
«BRADDOCK, gouverneur général.»
_Le colonel Barclay, résident anglais,
au prince Holkar._
Bhagavapour, 18 janvier 1857.
«Le soussigné se fait un devoir de prévenir Son Altesse le prince
Holkar qu'il est venu à sa connaissance que ledit prince a fait donner
cinquante coups de bâton à son premier ministre Rao, sans qu'aucune
action, connue du soussigné, ait pu valoir un traitement aussi cruel;
«Le soussigné doit aussi prévenir Son Altesse que, à plusieurs reprises,
des charrettes pesamment chargées sont entrées pendant la nuit dans la
forteresse de Bhagavapour, et que, à divers indices sur lesquels il
ne croit pas nécessaire de s'expliquer, il a cru reconnaître des amas
d'armes, de vivres et de munitions, ce qui est contraire aux traités
et ne peut qu'exciter les justes soupçons de la très-haute et
très-puissante Compagnie des Indes;
«En conséquence et après avoir pris les ordres du gouverneur général,
le soussigné,--sans vouloir dépouiller le prince Holkar d'une autorité
contre laquelle s'élève cependant tout le pays,--le soussigné, dis-je,
veut bien pour cette fois fermer l'oreille à des rapports peut-être trop
fidèles, et, pour offrir au prince Holkar une éclatante occasion de se
justifier, se contentera aujourd'hui de demander à Son Altesse qu'elle
remette ses armes, ses canons, ses fusils et son trésor particulier aux
mains du soussigné, qui les enverra à Calcutta, où le gouverneur général
gardera le tout provisoirement, jusqu'à ce qu'il ait acquis la preuve
certaine de l'innocence d'Holkar.
«En outre, ledit prince Holkar est invité à remettre aux mains du
soussigné sa fille unique Sita, qui sera conduite à Calcutta avec une
suite nombreuse, et qui recevra tous les honneurs dus à son rang.
«Moyennant quoi Son Altesse conservera éternellement la bienveillante
protection de la très-haute et très-puissante Compagnie des Indes.
«Colonel BARCLAY.»
_Le prince Holkar au colonel Barclay, résident._
«Le soussigné se fait un devoir d'inviter le colonel Barclay à sortir
immédiatement de Bhagavapour, s'il ne veut avoir la tête coupée avant
vingt-quatre heures par ordre du soussigné.»
_Le colonel Barclay à lord Henri Braddock,
gouverneur général._
«Mylord,
«J'ai l'honneur d'envoyer à Votre Seigneurie une copie de la lettre
que, suivant vos instructions, j'ai adressée au prince Holkar, et de la
réponse dudit Holkar.
«Je pars à l'instant même pour Bombay, où je vais, conformément aux
ordres de Votre Seigneurie, prendre le commandement du corps d'armée qui
doit réduire Holkar à la raison.
«Agréez, mylord, etc.
«Colonel BARCLAY.»
Or, six semaines environ après que les lettres qu'on vient de lire
eurent été échangées entre le seigneur Holkar, le colonel Barclay et
lord Henri Braddock, Holkar était assis, tout pensif, sur un tapis
de Perse, au sommet de la plus haute tour de son palais que baigne
la Nerbuddah, et regardait mélancoliquement la haute cime des monts
Vindhyâ, contemporains de Brahma. A côté de lui se tenait sa fille
unique, la belle Sita, qui cherchait à lire dans les yeux de son père
toutes ses pensées.
Holkar était un noble vieillard, de pure race indoue, et le descendant
de ces princes mahrattes qui ont disputé la possession de l'Inde aux
Anglais.
Par une exception assez rare, ses aïeux avaient échappé à la conquête
des Persans et des Mogols, et gardaient derrière leurs montagnes la foi
de Brahma. Holkar lui-même se vantait de descendre en droite ligne du
célèbre Rama, le plus illustre des anciens héros et le vainqueur de
Ravana. C'est en l'honneur de cette glorieuse origine qu'il avait donné
à sa fille le nom de Sita.
Il avait autrefois combattu les Anglais. Son père avait été tué dans
la bataille, et lui, bien jeune encore, avait gardé son héritage à
condition de payer tribut. Pendant trente ans, il avait espéré se venger
un jour; mais sa barbe avait blanchi, ses deux fils étaient morts sans
postérité, et il ne songeait plus qu'à vivre en paix et à laisser sa
principauté à sa fille unique, la belle Sita.
Il était environ cinq heures du soir. On n'entendait aucun bruit dans
Bhagavapour, la capitale d'Holkar. Les sentinelles veillaient à leur
poste, les yeux fixés sur l'horizon. Les soldats, accroupis sur leurs
talons, jouaient aux échecs sans dire un seul mot. Quelques officiers à
cheval, armés de longs cimeterres, parcouraient les rues et veillaient
au maintien de l'ordre. Sur leur passage, tout le monde s'inclinait
en silence. Une tristesse mortelle semblait avoir envahi Bhagavapour.
Holkar lui-même était abattu. Il voyait venir la tempête. Il savait
depuis longtemps que les Anglais voulaient le dépouiller, et il se
désespérait en songeant à l'avenir de sa fille. Résigné pour lui-même à
la volonté de Brahma, prêt à rentrer dans le grand Être et à retrouver
la «Substance Éternelle,» il ne pouvait se résoudre à laisser Sita sans
appui.
[Illustration: Holkar était assis sur un tapis de Perse. (Page 57.)]
«Que la volonté de Brahma s'accomplisse!» dit-il enfin en répondant à sa
pensée intérieure.
«Mon père, dit la belle Sita, à quoi songez-vous?»
On chercherait vainement entre le cap Comorin et les monts Himalaya une
jeune fille plus charmante que Sita. Elle était droite comme un palmier,
et ses yeux étaient comme la fleur du lotus. De plus, elle avait quinze
ans à peine, ce qui est, dans l'Inde, l'âge de la suprême beauté.
«Je pense, dit Holkar, que maudit est le jour où je t'ai vue naître,
toi, la joie de mes yeux et mon dernier amour sur la terre, puisque je
vais mourir en te laissant aux mains de ces barbares roux!
--Mais, dit Sita, n'avez-vous aucun espoir de vaincre?
--Et quand j'aurais cet espoir, crois-tu que je pourrais le donner à mes
soldats? La vue seule de ces hommes impurs, qui dévorent la vache sacrée
et qui se repaissent de viande crue et de sang, épouvante nos brahmines.
Ah! pourquoi ne suis-je pas mort avec mon dernier fils? Je n'aurais pas
vu la ruine de tout ce qui m'est cher.
--Vous m'oubliez, dit Sita en se levant et entourant de ses bras le cou
du vieillard.
--Je ne t'oublie pas, ma chère fille, mais je crains tout pour toi; et
pour tes frères je ne craignais que la mort.... J'ai reçu aujourd'hui la
nouvelle que le colonel Barclay s'avance dans la vallée de la Nerbuddah
avec une armée. Il est à sept lieues d'ici, c'est-à-dire à deux jours
de marche; car cette race pesante traîne avec elle tant d'animaux,
de fourrages, de chariots, de canons et de munitions de toute
espèce, qu'elle ne fait jamais plus de deux ou trois lieues par jour.
Malheureusement, je n'ose leur livrer bataille le long de la rivière,
n'étant pas assez sûr de mon armée. Je soupçonne ce misérable Rao de
vouloir me trahir. Si j'en ai la preuve, le misérable me payera cher
sa trahison!... Mais.... continua-t-il en regardant avec une longue-vue
l'horizon, que signifie ce steamer que j'aperçois au détour de la
rivière? Serait-ce déjà l'avant-garde de Barclay?»
Au même instant, un coup de canon retentit: c'était un artilleur de la
forteresse qui faisait feu sur le bateau à vapeur et qui l'avertissait
de s'arrêter. Le boulet passa par-dessus le bateau et s'enfonça en
sifflant dans la rivière.
[Illustration: Arrivée du capitaine Corcoran à Bhagavapour. (Page 65.)]
A ce signal, le capitaine du bateau à vapeur arbora le drapeau tricolore
et s'avança, sans riposter, vers le rivage. Les Indous, étonnés, ne
cherchèrent pas à contrarier sa manoeuvre, et le capitaine Corcoran (car
c'était lui) mit pied à terre et s'avança d'un air assuré vers la porte
du fort. Un sergent et quelques soldats voulurent croiser la baïonnette
et lui barrer le passage; mais Corcoran, sans répondre à leurs questions
et à leurs menaces (quoi qu'il entendît très-bien la langue du pays),
se retourna lentement et appliqua à ses lèvres un sifflet qui était
suspendu à sa ceinture.
Le coup de sifflet retentit, aigu comme la pointe d'une épée, et fit
frémir tous les assistants. Mais leur frémissement devint de l'épouvante
lorsqu'une magnifique tigresse se montra sur le pont du bateau et
répondit au coup de sifflet par un «ronron» formidable.
«Ici, Louison!» cria Corcoran.
Et il siffla pour la seconde fois.
A ce second appel, Louison bondit hors du bateau à vapeur et se trouva
sur la rive, où déjà Corcoran avait fait amarrer son bateau. Une minute
après, les officiers, les soldats, les canonniers, les fantassins, les
curieux, les hommes, les femmes et les petits enfants avaient pris
la fuite dans toutes les directions et laissé là Corcoran, excepté un
malheureux chef de poste, celui-là même qui avait fait tirer le coup de
canon, et que notre ami le capitaine venait de saisir par la nuque.
«Lâchez-moi, disait l'Indou en se débattant de toutes ses forces;
lâchez-moi, ou je vais appeler la garde!
--Et toi, dit Corcoran, si tu fais un pas sans ma permission, je vais te
donner pour souper à Louison.»
Cette menace rendit le pauvre officier plus docile et plus doux qu'un
agneau.
«Hélas! dit-il, seigneur tout-puissant que je ne connais pas, retenez
votre tigresse, ou je suis un homme mort!»
Effectivement, Louison, privée depuis longtemps de chair fraîche,
tournait autour de l'Indou d'un air affamé. Elle le trouvait
appétissant, ni trop jeune, ni trop vieux, ni trop gras, ni trop maigre,
mais tendre, dodu et bien à point.
Heureusement Corcoran le rassura.
«Quel est ton grade? demanda-t-il.
--Lieutenant, seigneur, répondit l'Indou.
--Mène-moi au palais du prince Holkar.
--Avec votre.... amie? demanda l'Indou qui hésitait.
--Parbleu! répliqua Corcoran, crois-tu que je rougis de mes amis quand
je vais à la cour?
--O Brahma et Bouddah! pensait le pauvre Indou, quelle fâcheuse idée
ai-je eue de faire tirer un coup de canon sur ce bateau à vapeur qui ne
pensait à rien! Quel besoin avais-je de demander son nom à ce passant
qui ne me disait rien? O Rama, héros invincible, prête-moi ta force
et ton arc pour que je perce Louison de mes flèches, ou prête-moi ton
agilité pour que je puisse prendre mes jambes à mon cou et trouver un
asile dans ma maison.
--Eh bien, dit Corcoran, as-tu terminé tes réflexions? Louison
s'impatiente.
--Mais, seigneur, répliqua l'Indou, si je vous mène au palais du prince
Holkar avec une tigresse sur vos talons,--ou plutôt, hélas! sur les
miens,--Holkar vous fera couper le cou.
--Le crois-tu? demanda Corcoran.
--Si je le crois, seigneur! si je le crois! Mais le prince Holkar
ne fait jamais sa prière du soir sans avoir fait empaler cinq ou six
personnes dans la journée.
--Ah! ah! cet Holkar me plaît.... Je me décide; nous verrons lequel de
lui ou de moi empalera l'autre.
--Mais, seigneur, il commencera par moi, certainement.
--Ah! que de raisons! Marche devant, ou je mets Louison à tes trousses.»
Cette menace rendit le courage à l'Indou. Après tout, il n'était pas
bien sûr qu'Holkar le fît empaler, tandis qu'il voyait à six pouces de
distance les dents et les griffes de Louison.
Il adressa donc intérieurement une dernière prière à Brahma, «Père de
tous les êtres,» et marcha d'un pas rapide vers la porte du palais.
Corcoran le suivait de près, et Louison, toute joyeuse, bondissait à
côté de son maître comme un lévrier caressant.
Grâce à cette double escorte, Corcoran entra sans peine dans le palais.
Tout le monde s'écartait sur son passage. Mais lorsqu'il fut arrivé au
pied de la tour où le prince Holkar était assis avec sa fille, l'Indou
refusa d'aller plus loin.
«Seigneur, dit-il, si je monte avec vous, ma mort est certaine. Avant
que j'aie pu dire un seul mot pour me justifier, Holkar me fera couper
la tête; et vous-même, seigneur, si vous persistez dans ce dessein
téméraire, vous ferez bien....
--Bon! bon! répliqua Corcoran, Holkar n'est pas si méchant qu'on le
dit, et j'en suis sûr. il ne refusera rien à mon amie Louison. Pour toi,
c'est autre chose. Va-t'en, poltron!
--Seigneur, dit humblement l'Indou, aucune tête ne va aussi bien à mes
épaules que la mienne propre, et s'il plaisait à ce grand prince de
l'abattre, je ne connais aucun onguent qui pût la recoller.... Que
Brahma et Bouddah soient avec vous!»
En même temps il s'enfuit.
Corcoran ne chercha pas à le retenir et monta sans s'arrêter les deux
cent soixante marches qui conduisaient à la terrasse d'où le prince
Holkar contemplait en silence la vallée de la Nerbuddah.
Louison précédait son maître et parut la première sur la terrasse.
A cette vue, la belle Sita poussa un cri de frayeur et le prince Holkar
se leva brusquement, prit à sa ceinture un pistolet et fit feu sur
Louison.
Heureusement la balle frappa sur le mur, s'aplatit et ricocha sur
Corcoran, qui suivait de près son amie et qui reçut une légère contusion
à la main.
«Vous êtes vif, seigneur Holkar! s'écria le capitaine sans s'étonner de
l'accident.... Ici, Louison!»
Il était temps de retenir la tigresse, qui allait bondir sur son ennemi
et le mettre en pièces.
«Ici, mon enfant! continua Corcoran. Là, c'est bien!... Couchez-vous à
mes pieds!... Très-bien!... Et maintenant, allez, en rampant, présenter
vos respects à la princesse.... Ne craignez rien, madame, Louison est
douce comme un agneau.... Elle va vous demander pardon de vous avoir
effrayée.... Va, Louison, va, ma chérie, demander pardon à cette belle
princesse....»
Louison obéit, et Sita, rassurée, la caressa doucement de la main, ce
qui parut flatter beaucoup la tigresse.
Cependant Holkar se tenait toujours sur la défensive.
«Qui êtes-vous? demanda-t-il avec hauteur. Comment avez-vous pénétré
jusqu'ici? Suis-je déjà trahi par mes propres esclaves et livré aux
Anglais?
--Seigneur, répliqua Corcoran d'un ton doux, vous n'êtes pas trahi; et
s'il est une chose dont je remercie Dieu, après la bonté qu'il a eue de
me faire Breton et de m'appeler Corcoran, c'est surtout de ne m'avoir
pas fait Anglais.»
Holkar, sans lui répondre, prit un petit marteau d'argent et frappa sur
un gong.
Personne ne parut.
«Seigneur Holkar, dit Corcoran en souriant, personne n'est à portée de
vous entendre. A la vue de Louison, tout le monde a pris la fuite.
Mais rassurez-vous. Louison est une fille bien élevée et qui sait se
conduire.... Et maintenant, seigneur, quelle trahison craignez-vous?
--Si vous n'êtes pas Anglais, répliqua Holkar, qui êtes-vous et d'où
venez-vous?
--Seigneur, dit Corcoran, il y a dans ce vaste univers deux espèces
d'hommes, ou, si vous le voulez, deux races principales,--sans compter
la vôtre,--c'est le Français et l'Anglais, qui sont l'un à l'autre
ce que le dogue est au loup, ce que le tigre est au buffle, ce que la
panthère est au serpent à sonnettes. Ce sont deux races affamées, l'une
de louanges, l'autre d'argent,--mais toutes deux également batailleuses
et prêtes à se mêler des affaires d'autrui sans y être invitées.
J'appartiens à la première de ces deux races. Je suis le capitaine
Corcoran....
--Quoi! dit Holkar, vous êtes ce célèbre capitaine qui commandait le
brick du _Fils de la Tempête_?....
--Célèbre ou non, dit le Breton, je suis ce capitaine Corcoran.
--Et c'est vous, demanda encore Holkar, qui avez, surpris près de
Singapore par deux cents pirates malais et n'ayant avec vous que sept
hommes d'équipage, jeté ces brigands à la mer?
--C'est moi, dit Corcoran. Où donc avez-vous lu cette histoire?
--Dans le _Bombay-Times_. Car ces coquins d'Anglais sont instruits les
premiers de tout ce qui se fait sur l'Océan, et même ils avaient pendant
quelque temps essayé de faire croire que ce Corcoran était un Anglais.
--Un Anglais! Moi! s'écria le capitaine avec indignation.
--Oui, mais l'erreur n'a pas duré longtemps. On pendit, comme vous devez
le savoir, une douzaine de ces coquins de Malais.... Mais un treizième
échappa pendant qu'on le conduisait à la potence, se glissa dans les
rues de Singapore, y resta caché quelque temps et trouva moyen de
s'embarquer sur un bateau chinois, d'où il passa à Calcutta, et de
Calcutta il est venu chercher un asile ici. C'est un Indou musulman.
C'est lui qui a raconté par quelle aventure il s'était rencontré face à
face avec vous, et.... tenez.... le voici....»
En effet, un esclave paraissait en ce moment sur le seuil de la
terrasse. C'était un homme assez grand, bien fait et même beau à la
manière des Européens, mais avec des membres un peu grêles et qui
indiquaient plus d'agilité que de force.
A la vue de Corcoran et surtout de Louison qui poussa un rugissement
formidable, l'esclave parut prêt à fuir, mais Holkar le rappela.
«Ali! dit-il.
--Seigneur!
--Regarde bien cet étranger au teint blanc. Le connais-tu?»
Ali s'avança d'un air indécis; mais à peine eut-il regardé Corcoran,
qu'il s'écria:
«Maître, c'est lui!
--Qui? lui!
--Le capitaine! Et c'est elle! ajouta-t-il en montrant la tigresse....
Seigneur, seigneur, ne me perdez pas!
--Bon! dit gaiement Corcoran, est-ce que nous avons de la rancune,
Louison et moi? Va, mon brave, tu aurais pu être pendu; tu as su retirer
à temps ta tête du noeud coulant qui déjà serrait ton cou. Je ne t'en
veux pas; et le prince Holkar a bien fait de te prendre à son service,
s'il aime les gens de sac et de corde.
--Mais, dit Holkar, d'où vient ce désordre que je vois d'ici dans les
rues de Bhagavapour? Qu'est-ce que tous ces cris que j'entends, ces
coups de fusil et ces roulements de tambour?
--Seigneur, dit Ali, c'est pour vous en avertir que je suis venu ici
sans y être appelé. Quand le capitaine Corcoran a mis pied à terre
sur le quai, on a cru que c'était un envoyé des Anglais. Votre ancien
ministre Rao a répandu le bruit que vous aviez été tué d'un coup de
pistolet et que l'armée anglaise était à deux lieues de la ville. Il a
soulevé une partie des troupes et parle de ses droits à la couronne.
--Ah! le traître! dit Holkar. Je vais le faire empaler.
--En attendant, il assure qu'il a l'appui des Anglais, et il a commencé
le siége du palais.
--Ah! ah! fit Corcoran, la situation devient intéressante.»
Jusque-là la belle Sita avait gardé le plus profond silence; mais
en voyant le danger que courait son père, elle s'élança au-devant du
capitaine Corcoran, et lui prenant les mains:
«Ah! seigneur! dit-elle en pleurant, sauvez-le!
--Parbleu! dit Corcoran, il ne sera pas dit que j'aurai résisté
aux prières et aux larmes de deux si beaux yeux! Seigneur Holkar,
pouvez-vous me faire donner un revolver et une cravache?... Avec ces
deux armes, je réponds de tout et en particulier du traître Rao.
Ali se hâta d'apporter le revolver et la cravache. Puis le prince,
Corcoran et Ali descendirent les marches de l'escalier, pendant que la
belle Sita, prosternée, invoquait pour ses défenseurs la protection de
Brahma.
Un petit nombre de soldats défendaient l'entrée du palais et
paraissaient près de céder à l'effort de la foule. Trois régiments
de cipayes assiégeaient les portes et faisaient entendre des cris
séditieux. Rao à cheval les commandait et les excitait à tenter
l'assaut. Les balles sifflaient de tous côtés et les rebelles amenaient
des canons pour enfoncer les portes. Corcoran jugea qu'il n'y avait pas
une minute à perdre.
«Ouvrez les portes! dit-il, je réponds de tout.»
L'air assuré du capitaine rendit la confiance à son hôte. Il fit
ouvrir les portes, et cette action étonna tellement les cipayes, qui
craignaient un piége, qu'ils reculèrent instinctivement. La fusillade
cessa aussitôt et un grand silence se fit sur la place.
Corcoran demanda d'une voix forte:
«Où est le seigneur Rao?
--Me voici, répliqua Rao qui s'avança à cheval, suivi de son état-major.
Est-ce que Holkar se rend à discrétion?
--Parbleu! dit Corcoran, voilà un impudent drôle!»
En même temps, il siffla légèrement.
A ce coup de sifflet, Louison parut.
«Ma chérie, dit Corcoran, va me cueillir ce coquin sur son cheval; ne
lui fais aucun mal. Prends-le délicatement entre la mâchoire supérieure
et l'inférieure, sans le casser ni le déchirer, et apporte-le-moi
ici.... Tu m'entends bien, chérie?...»
Et du geste, il désignait le malheureux Rao.
Aussitôt celui-ci voulut tourner bride; malheureusement son cheval se
cabra et se mit à ruer. Les chevaux de l'état-major ne montrèrent pas
plus de calme. Les officiers généraux tournèrent le dos promptement et
se mirent à galoper en désordre au travers des rangs de l'infanterie, de
peur d'être confondus par Louison avec le traître Rao.
Celui-ci aurait bien voulu suivre cet exemple, mais le destin ne le
permit pas. Déjà Louison avait bondi sur la croupe de son cheval.
Elle saisit le malheureux par la ceinture et sauta à terre en le
désarçonnant. Puis, comme un chat qui tient dans sa gueule une souris,
et qui ne veut pas la tuer tout de suite, elle le déposa à demi évanoui
aux pieds du capitaine.
«C'est bien, mon enfant, dit affectueusement Corcoran.... Je te donnerai
du sucre à souper.... Ali, désarme-moi ce vieux coquin et garde-le
prisonnier, pendant que je vais parler à ces imbéciles.»
Puis, s'avançant, cravache en main, à cinq pas du premier rang des
cipayes, dont les fusils étaient chargés et prêts à faire feu:
«Est-il quelqu'un de vous, dit-il, qui veuille être pendu, ou empalé, ou
décapité, ou écorché vif, ou livré à Louison... Personne ne répond?»
En effet, la frayeur était générale. La seule vue du capitaine, qui
semblait tomber du ciel, étonnait les superstitieux Indous. Les griffes
et les dents de Louison les effrayaient encore davantage. Et enfin
pourquoi et pour qui se révolter, Rao étant aux mains d'Holkar?
Aussi tout le monde s'empressa de crier «Vive le prince Holkar!»
«C'est bien! dit Corcoran. Je vois que vous êtes restés fidèles à votre
prince légitime.... Maintenant désarmez-moi les trois colonels, les
trois lieutenants colonels et les trois majors....
--C'est bien.... attachez-leur les pieds et les mains et couchez-les
sur ce pavé.... C'est parfait.... Et vous, mes enfants, retournez
tranquillement dans vos casernes, et si j'entends dire qu'un seul de
vous a murmuré, je le donnerai pour déjeuner à Louison.... Bonne nuit,
mes enfants; et nous, seigneur Holkar, allons souper.»
[Illustration: Elle saisit le malheureux par la ceinture. (Page 75.)]
V
La table était dressée dans une cour intérieure, près d'un jet d'eau qui
rafraîchissait l'air sous la voûte étoilée du ciel. Holkar, sa fille
aux yeux de lotus et le capitaine Corcoran étaient seuls assis à la mode
européenne. Une vingtaine de serviteurs servaient et desservaient autour
d'eux. Les convives mangeaient en silence avec la gravité des souverains
d'Asie.
A côté d'eux, Louison, couchée entre son maître et la belle Sita,
recevait d'eux sa nourriture et promenait de l'un à l'autre ses regards
caressants.
Sita, reconnaissante du service rendu et fière de l'obéissance de la
tigresse, la traitait comme un lévrier favori, lui prodiguant le sucre
et les flatteries; et Louison, trop intelligente pour ne pas comprendre
les bonnes intentions de Sita, lui témoignait sa reconnaissance en
remuant doucement la queue et en allongeant voluptueusement le cou
lorsque la jeune fille posait sa main sur la tête de sa nouvelle amie.
Enfin Holkar fit un signe; les esclaves se retirèrent et le laissèrent
seul avec sa fille et Corcoran.
«Capitaine, dit Holkar en tendant la main à celui-ci, vous venez de
sauver ma vie et mon trône. Comment pourrai-je vous en témoigner ma
reconnaissance?»
Corcoran leva la tête d'un air étonné:
«Seigneur Holkar, dit-il, le service que je vous ai rendu est si peu de
chose, qu'en vérité nous ferons mieux, vous et moi, de n'en rien dire.
Dans tous les cas, la meilleure part en revient à Louison, qui a montré
dans toute cette affaire un tact et une délicatesse qu'on ne saurait
trop louer. Elle avait mal déjeuné. Elle avait faim. Elle était, quoique
tigresse, d'une humeur de dogue. Vous veniez de tirer sur elle un coup
de pistolet.... Je ne vous le reproche pas. C'est l'effet d'une erreur
bien excusable.... Vous l'aviez manquée; elle aurait pu ne faire de vous
qu'une bouchée. Elle a su contenir son appétit, réprimer ses passions
brutales. C'est beaucoup, si vous songez à la mauvaise éducation qu'elle
avait reçue dans les forêts de Java.... Sur ces entrefaites, un coquin
ameute vos cipayes, ce qui, entre nous, ne me paraît pas difficile, et
les lance contre vous. Là-dessus, vous voulez sortir du palais et vous
faire égorger comme un poulet; mais Louison devine votre dessein; elle
s'élance, elle saisit le malheureux Rao par derrière, aux environs de
la ceinture...... (hélas! je crains bien qu'il ne puisse plus jamais
s'asseoir) et elle le dépose à vos pieds.... Franchement, s'il y a un
bienfaiteur ici, c'est Louison. Pour moi, je n'ai fait que suivre le
chemin tracé par elle.
--Seigneur Corcoran, dit la belle Sita, je vous dois la vie et
l'honneur. Je ne l'oublierai jamais.»
Et elle tendit la main au capitaine, qui la prit et la baisa avec
respect.
«Je sais, capitaine, dit Holkar, que vous êtes d'une nation généreuse et
que vous ne faites point payer vos services; mais ne puis-je à mon tour
vous être utile en rien?
--Utile, cher seigneur! s'écria Corcoran; mais vous m'êtes tout à
fait nécessaire.... Savez-vous que je suis venu chercher ici un vieux
manuscrit dont la seule pensée fait tressaillir de joie tous les
docteurs de France et d'Angleterre! Savez-vous que l'Académie des
sciences de Lyon a fait les frais de mon voyage, de sorte que Louison et
moi nous voyageons dans l'intérêt de la science, sous la protection du
gouvernement français; que nous avons des lettres de recommandation pour
tous les hauts fonctionnaires du gouvernement anglais dans l'Inde, et
que j'ai pour vous-même une lettre du célèbre sir William Barrowlinson,
président de la _Geographical, colonial, statistical, geological,
orographical, hydrographical and photographical Society_, dont le siége
est à Londres, dans Oxford street, 183! Tenez, la voici.»
En même temps, il tira de son portefeuille une lettre fermée par un
large cachet rouge, orné des armoiries du savant baronnet et de sa
devise, qui date (il l'assure du moins) de son grand-père, compagnon
d'armes de Guillaume le Conquérant: _Regi meo fidus_.
(Et, en effet, sir William Barrowlinson avait mille raisons d'être
_fidèle à son roy_, comme l'annonçait la devise, car ledit roi avait
fait dudit Barrowlinson, dès l'âge de vingt ans, l'un des plus grands
seigneurs de la Compagnie des Indes, et avait accumulé sur lui de tels
honoraires et des fonctions si importantes, que, si une déplorable
gastrite ne s'était pas jetée au travers et n'avait pas entravé
l'avancement de sir William, on l'aurait vu, vers trente-deux ou
trente-trois ans, vice roi de l'Inde, c'est-à-dire maître à peu près
absolu de cent millions d'hommes. Mais la gastrite le força de retourner
en Angleterre avec une pension viagère de trois cent mille francs.
Moyennant quoi, il fut membre du Parlement, traduisit tant bien que mal
quinze ou dix-huit pages des Védas, fit continuer la traduction sous
son nom par un secrétaire, daigna présider la _Geographical, colonial,
statistical, orographical, hydrographical and photographical Society_ et
devint membre correspondant de l'Institut de France.)
C'est de ce puissant seigneur que venait la lettre de recommandation
présentée au prince Holkar par le capitaine Corcoran. Elle était conçue
en ces termes:
«Londres.... 1857.
«Le soussigné, sir William Barrowlinson, a l'honneur de prévenir Son
Altesse le prince Holkar du passage d'un jeune savant français, M.
Corcoran, qui se propose, sur les indications de l'Académie des sciences
de Lyon et sur les nôtres, de rechercher le manuscrit original du
Ramabagavattanâ, qu'on croit avoir été déposé vers les sources de la
Nerbuddah, dans un asile que Son Altesse le prince Holkar (c'est
du moins l'avis du soussigné) doit connaître mieux que personne. Le
soussigné ose se flatter que les relations intimes de bonne amitié et
de bon voisinage qui ont toujours existé et qui ne cesseront jamais
d'exister (du moins c'est la ferme espérance du soussigné) entre Son
Altesse Sérénissime le prince Holkar et la très-haute, très-sublime,
très-puissante et très-invincible Compagnie des Indes, engageront
Son Altesse à favoriser par tous les moyens possibles les recherches
scientifiques dont le capitaine Corcoran a été chargé par l'Académie
des sciences de Lyon et avec l'autorisation de Sa très-gracieuse et
très-noble Majesté Victoria, première du nom, souveraine des trois
royaumes unis d'Angleterre, d'Écosse et d'Irlande.
«A cet effet, le soussigné, sir William Barrowlinson, président de
la _Geographical, colonial, statistical, geological, orographical,
hydrographical and photographical Society_, se fait un devoir de prier
Son Altesse Sérénissime de mettre à la disposition dudit capitaine tous
les moyens matériels, tels que chevaux, éléphants, palanquins, ouvriers,
cavaliers, sowars, cipayes, et généralement tous les instruments dont il
croira avoir besoin pour son expédition;--s'engageant, ledit sir William
Barrowlinson, tant en son nom qu'au nom de l'Académie des sciences de
Lyon, à couvrir les frais et rembourser les sommes dont Son Altesse
pourra, grâce à sa complaisance, créditer le jeune et savant voyageur.
«Le soussigné croit devoir, en outre, prévenir Son Altesse que la
mission du capitaine Corcoran (il en répond sur son honneur) est et
demeurera étrangère à la politique.
«Enfin le soussigné a la confiance que le gentleman qu'il demande
respectueusement la permission de présenter à Son Altesse, fera de
toute manière honneur à la noble nation dont il est citoyen, à la nation
glorieuse qui le protège, à la science qu'il sert, à l'illustre et
savante assemblée qui l'envoie, au soussigné qui le recommande.
«C'est dans ces sentiments que le soussigné se rappelle respectueusement
et affectueusement au souvenir de Son Altesse, espérant que le temps
n'a pas affaibli l'amitié dont le prince Holkar a bien voulu autrefois
favoriser le soussigné, et dont le soussigné a gardé et gardera
éternellement au fond du coeur le plus reconnaissant souvenir.
«Sir WILLIAM BARROWLINSON, baronnet, M.P.»
Dès que le prince Holkar eut terminé sa lecture, il tendit la main à
Corcoran et lui dit:
«Mon cher ami, entre nous il n'est plus besoin de ces lettres, et celle
de sir William Barrowlinson, dans les termes où j'en suis aujourd'hui
avec les Anglais, ne vous aurait pas rendu grand service, si je ne
savais d'ailleurs qui vous êtes et si je n'avais vu avec quel courage
vous m'avez sauvé la vie. Par malheur, le colonel Barclay est en marche,
je le sais, sur Bhagavapour, et, si je l'ignorais, la trahison déclarée
de Rao me l'aurait appris ce soir; en sorte que je ne puis pas vous
aider beaucoup dans vos recherches. Je crains même que mon amitié ne
vous nuise auprès des anglais.
--Seigneur Holkar, dit le capitaine, ne vous occupez ni de moi ni des
Anglais. Si le colonel Barclay me traite autrement qu'en ami, fût-il au
milieu de trente régiments, il apprendra de quelle pesanteur est ma
main quand elle frappe. N'ayez donc aucun souci de moi; peut-être, au
contraire, pourrai-je vous servir et faire votre paix....
--Faire ma paix avec ces barbares! s'écria Holkar dont les yeux
brillèrent de fureur. Ils ont tué mon père et mes deux frères; ils ont
pris la moitié de mes États et pillé l'autre; par le resplendissant
Indra, dont le char traverse le firmament et porte la lumière aux
extrémités les plus reculées de l'univers, s'il ne fallait que donner
mes trésors et ma vie pour jeter le dernier de ces barbares roux au fond
de la mer, je n'hésiterais pas une minute; oui, je le jure, et j'irais
dès aujourd'hui rejoindre comme mes aïeux la Substance éternelle et
incorruptible.
--Et tu me laisserais seule sur la terre! interrompit la belle Sita avec
un accent de doux reproche.
--Ah! pardonne, mon enfant chérie, dit le vieillard en serrant sa fille
sur son coeur. Le nom seul de ces Anglais me cause de l'horreur. Je prie
le capitaine de m'excuser....
--Faites, mon cher hôte, dit Corcoran, et ne vous gênez pas pour maudire
les Anglais. Pour moi, excepté sir William Barrowlinson, qui m'a paru
un fort brave homme, bien qu'un peu prolixe dans ses explications, je ne
fais pas plus de cas d'un Anglais que d'un hareng saur ou d'une sardine
à l'huile. Je suis Breton et marin, c'est tout dire. Entre la race
saxonne et moi, il n'y a pas de tendresse perdue.
--Ah! vous me faites plaisir, capitaine, dit Holkar; j'avais peur
d'abord que vous ne fussiez de leurs amis, et quand je pense à l'avenir
qu'ils réservent à ma pauvre Sita, mon sang bout de fureur dans mes
vieilles veines, et je voudrais couper la tête de tous les Anglais qui
sont dans l'Inde.... Mais n'en parlons plus, et toi, ma chère Sita, pour
calmer cet emportement, lis-moi, je te prie, quelques passages de l'un
de ces beaux livres qui ont célébré la gloire et charmé les loisirs de
nos ancêtres.
--Veux-tu, dit Sita, que je te lise un passage du Ramayana, et les
plaintes si touchantes du roi Daçaratha, lorsque, étant à son lit de
mort, il s'affligeait de n'avoir pas près de lui Rama, son fils chéri,
ce héros invincible, et qu'il s'accusait lui-même d'avoir mérité ce
châtiment des dieux pour avoir commis dans sa jeunesse un meurtre
involontaire?
--Eh bien, lis,» répliqua Holkar.
Aussitôt Sita se leva, alla chercher le livre et lut:
«J'arrivai sur les rives désertes de la rivière Carayou où m'attirait
le désir de tirer sur une bête, sans la voir, au bruit seul, grâce à ma
grande habitude des exercices de l'arc. Là, je me tenais caché dans les
ténèbres, mon arc toujours bandé en main, près de l'abreuvoir solitaire
où la soif amenait, pendant la nuit, les quadrupèdes habitants des
forêts.
«Alors, j'entendis le son d'une cruche qui se remplissait d'eau,
bruit tout semblable au bruit que murmure un éléphant. Moi, aussitôt
d'encocher à mon arc une flèche perçante, bien empennée, et de l'envoyer
rapidement, l'esprit aveuglé par le destin, sur le point d'où m'était
venu ce bruit.
«Dans le moment que mon trait lancé toucha le but, j'entendis une voix
jetée par un homme qui s'écria sur un ton lamentable: «Ah! je suis mort!
Comment se peut-il qu'on ait décoché une flèche sur un ascète de ma
sorte? A qui est la main si cruelle qui a dirigé son dard contre moi?
J'étais venu puiser de l'eau pendant la nuit dans le fleuve solitaire. A
qui donc ai-je fait ici une offense?»
«Il dit, et moi, à ces lamentables paroles, l'âme troublée et tremblant
de la crainte que m'inspirait cette faute, je laissai échapper les armes
que je tenais à la main. Je me précipitai vers lui, et je vis, tombé
dans l'eau, frappé au coeur, un jeune infortuné, portant la peau
d'antilope et le djatâ des panthères.
«Lui, profondément blessé, il fixa les yeux sur moi, comme s'il eût
voulu me consumer par le feu de sa rayonnante sainteté:
«Quelle offense ai-je commise envers toi, dit-il, Kchatriya, moi
solitaire, habitant des bois, pour mériter que tu me frappasses d'une
flèche, quand je voulais prendre ici de l'eau pour mon père? Les vieux
auteurs de mes jours, sans appui dans la forêt déserte, ils attendent
maintenant, ces deux pauvres aveugles, dans l'espérance de mon retour.
Tu as tué par ce trait seul et du même coup trois personnes à la fois,
mon père, ma mère et moi: pour quelle raison?
«Va promptement, fils de Raghon, va trouver mon père et raconte-lui cet
événement fatal, de peur que sa malédiction ne te consume, comme le
feu dévore un bois sec! Le sentier que tu vois mène à l'ermitage de mon
père; hâte-toi de t'y rendre, mais avant retire-moi vite la flèche.»
«Voilà en quels termes me parla ce jeune homme. A sa vue j'étais tombé
dans un extrême abattement.
«Ensuite, hors de moi, je retirai à contre-coeur, mais avec un soin égal
en mon désir extrême de lui conserver la vie, cette flèche entrée
dans le sein du jeune ermite; mais à peine mon trait fut-il ôté de
la blessure, que le fils de l'anachorète, épuisé de souffrances, et
respirant d'un souffle qui s'échappait en douloureux sanglots, eut
quelques convulsions, roula ses yeux et rendit le dernier soupir.
«Alors je pris sa cruche, et je me dirigeai vers l'ermitage de son père.
«Là, je vis ses deux parents, vieillards infortunés, aveugles, n'ayant
personne qui les servît, et semblables à deux oiseaux les ailes coupées.
Assis, désirant leur fils, ces deux vieillards affligés s'entretenaient
de lui.
«Comme il entendit le bruit de mes pas, l'anachorète m'adressa la
parole: «Pourquoi as-tu tardé si longtemps, mon fils? ta bonne mère, et
moi aussi, nous étions affligés d'une si longue absence. Si j'ai fait,
ou même si ta mère a fait une chose qui te déplaise, pardonne et ne sois
plus désormais si longtemps, en quelque lieu que tu ailles. Tu es le
pied de moi, qui ne peux marcher; tu es l'oeil de moi, qui ne peux voir;
mais pourquoi ne me parles-tu pas?»
«A ces mots, m'étant approché doucement de ce vieillard, les mains
jointes, la gorge pleine de sanglots, tremblant et d'une voix que la
terreur faisait balbutier:
«Je suis un Kchatriya, lui dis-je. On m'appelle Daçaratha, je ne
suis pas ton fils, je viens chez toi parce que j'ai commis un forfait
épouvantable.» Et je lui racontai le meurtre du jeune anachorète.
«A ces paroles, le vieillard demeura un instant comme pétrifié; mais
quand il eut repris l'usage de ses sens:
«Si, devenu coupable d'une mauvaise action, me dit-il, tu ne me l'avais
confessée d'un mouvement spontané, ton peuple même en eût porté le
châtiment, et je l'eusse consumé par le feu d'une malédiction!
«Ce crime eût bientôt précipité Brahma de son trône, où il est cependant
fermement assis. Dans ta famille, le paradis fermerait ses portes à sept
de tes descendants et à sept de tes ancêtres.
«Mais tu as frappé celui-ci à ton insu, c'est pour cela que tu n'as pas
cessé d'être. Allons, cruel! conduis-moi au lieu où ta flèche a tué cet
enfant, où tu as brisé le bâton d'aveugle qui servait à me guider!»
«Alors, seul, je conduisis les deux aveugles à ce lieu funèbre, où je
fis toucher à l'anachorète comme à son épouse le corps gisant de leur
fils.
«Impuissants à soutenir le poids de ce chagrin, à peine ont-ils porté
la main sur lui que, poussant l'un et l'autre un cri de douleur, ils se
laissent tomber sur leur fils étendu par terre. La mère, baisant le pâle
visage de son enfant, se met à gémir, comme une tendre vache à qui l'on
vient d'arracher son jeune veau.
«Yadjnadatta, ne te suis-je pas, disait-elle, plus chère que la vie?
Comment ne me parles-tu pas au moment où tu pars, auguste enfant, pour
un si long voyage? Donne à ta mère un baiser maintenant, et tu partiras
après que tu m'auras embrassée; est-ce que tu es fâché contre moi, ami,
que tu ne me parles pas?»
«Et le père affligé, et tout malade même de sa douleur, tint à son fils
mort, comme s'il était vivant, ce triste langage, en touchant çà et là
ses membres glacés:
«Mon fils, ne reconnais-tu pas ton père, venu ici avec ta mère? Lève-toi
maintenant. Viens, prends, mon ami, nos cous réunis dans tes bras. Qui
désormais nous apportera des bois la racine et le fruit sauvage? Et
cette pénitente aveugle, courbée sous le poids des années, ta mère, mon
fils, comment la nourrirai-je, moi qui suis aveugle comme elle?
[Illustration: C'était un fakir à demi nu. (Page 97.)]
«Ne veuille donc pas encore t'en aller de ces lieux: demain tu partiras,
mon fils, avec ta mère et moi.»
Ici la belle Sita interrompit sa lecture. Holkar l'écoutait d'un air
pensif. Corcoran lui-même se sentait ému et regardait avec admiration le
visage doux et charmant de la jeune fille.
Cependant il était déjà minuit, et Holkar allait congédier son hôte,
lorsqu'Ali entra dans la cour et, sans dire une parole, s'avança vers
son maître, les mains élevées en forme de coupe.
«Qui est là? Que veux-tu? demanda Holkar
--Puis-je parler?» répliqua l'esclave en désignant Corcoran d'un regard.
Celui-ci allait se retirer par discrétion, mais Holkar le retint.
«Restez, dit-il, vous n'êtes pas de trop.... Et toi, parle vite.
--Seigneur, dit Ali, il vient d'arriver un message de Tantia Topee.
--De Tantia Topee! s'écria Holkar, dans les yeux de qui brilla une lueur
de joie. Qu'il vienne!»
Le messager entra dans la cour. C'était un fakir, à demi nu, de la
couleur du bronze, et dont la physionomie impassible semblait ne
connaître ni la douleur ni le plaisir.
Il se prosterna devant Holkar et attendit en silence que celui-ci lui
eût donné l'ordre de se relever.
«Qui es-tu? dit Holkar.
--Je m'appelle Sougriva.
--Brahmine, ou non?
--Brahmine. C'est Tantia Topee qui m'envoie.
--Quel est le signe de ta mission demanda Holkar.
--Le voici,» répondit le fakir.
En même temps il retira, de la pagne qui lui servait de vêtement, une
sorte de mouchoir bizarrement découpé, sur lequel étaient tracés des
mots sanscrits.
«Ah! Ah! s'écria Holkar après avoir regardé le mouchoir avec attention,
le moment approche.
--Oui, dit le fakir. L'affaire doit être commencée dès aujourd'hui à
Meerut.
--Capitaine, dit Holkar, vous m'aviez dit que vous n'aimiez pas les
Anglais?
--Je ne les déteste pas non plus, dit Corcoran, mais je ne me soucie
guère de ce qui peut leur arriver.
--Eh bien! capitaine, avant peu vous verrez du nouveau, et le colonel
Barclay pourrait bien tourner bride avec son armée avant la fin du mois.
--En vérité! dit Corcoran, et c'est de ce moricaud que vous tenez ces
nouvelles?
[Illustration: Il alla tranquillement se coucher. (Page 102.)]
--Oui, dit Holkar. Ce moricaud est un homme sûr qui sert de messager à
mon ami Tantia Topee.
--Et qu'est-ce que votre ami Tantia Topee?
--Je vous le dirai demain. Le colonel Barclay ne sera pas ici avant
trois jours; nous avons donc encore deux jours de liberté. Demain, si
vous voulez, nous irons à la chasse du rhinocéros. Le rhinocéros est un
gibier de prince, et l'on n'en trouverait peut-être pas deux cents dans
toute l'Inde. Au revoir, capitaine.
--A propos, dit Corcoran, qu'avez-vous fait de ce Rao? Ne voulez-vous
pas le faire juger?
--Rao! dit Holkar. Il est jugé, capitaine. Avant souper, j'ai donné des
ordres pour qu'il fût empalé.
--Peste! s'écria Corcoran, vous êtes expéditif, seigneur Holkar.
--Mon ami, dit Holkar, aussitôt pris, aussitôt empalé; c'est ma maxime.
Ne voudriez-vous pas que j'eusse assemblé une Cour de justice comme
celle de Calcutta? Avant que le procureur eût parlé, que l'avocat eût
répliqué, que les juges eussent délibéré, les Anglais seraient peut-être
entrés dans Bhagavapour et auraient sauvé la vie à ce coquin, leur
complice. Non, non, il s'est laissé prendre; il paye pour tous.
--Après tout, dit Corcoran en étendant les bras, car il avait une grande
envie de dormir, je n'en parlais que par curiosité. Au revoir, seigneur
Holkar.»
Et suivant Ali qui lui montrait le chemin, il alla tranquillement se
coucher.
VI
Mais il était décidé que le brave capitaine ne dormirait pas
tranquillement cette nuit-là, car à peine était-il étendu sur son lit,
lorsqu'un grand bruit se fit entendre. Corcoran se leva, s'appuya sur un
coude, siffla légèrement Louison et lui dit tout bas:
«Attention! Louison! Debout, paresseuse!»
Louison le regarda à son tour, prêta l'oreille, remua la queue doucement
pour faire voir qu'elle avait compris l'appel du capitaine, se leva
lentement sur ses pattes, alla droit à la porte de la chambre, écouta
encore et revint tranquillement vers Corcoran, comme si elle avait
attendu ses ordres.
«Bien! dit celui-ci, je t'entends, ma chérie. Tu veux dire que le danger
n'est pas pressant? Tant mieux, car j'aimerais à dormir un peu. Et toi?»
La tigresse écarta légèrement ses lèvres surmontées de moustaches plus
rudes que la pointe des épées: c'était sa manière de sourire.
Enfin des pas se firent entendre dans la galerie, et Louison retourna
vers la porte; mais le danger ne lui parut sans doute pas digne d'elle,
car elle revint se coucher aux pieds de son maître. On frappa à la
porte.
Corcoran se leva à demi vêtu, prit son revolver et alla ouvrir. C'était
Ali qui venait l'éveiller.
«Seigneur, dit celui-ci d'un air effrayé, le prince Holkar vous prie de
descendre. Il est arrivé un grand malheur. Rao, qu'on croyait empalé, a
corrompu ses gardiens, et a pris la fuite avec eux.
--Tiens, dit Corcoran, il n'est pas bête, ce Rao!»
Et tout en parlant, il finissait de s'habiller.
«Eh bien, seigneur, dit Ali, Son Altesse croit qu'il va rejoindre les
Anglais, qui sont déjà dans le voisinage. Sougriva les a rencontrés.
--C'est bien, montre-moi le chemin. Je te suis.»
Holkar était assis sur un magnifique tapis de Perse et paraissait
absorbé par ses réflexions. A l'entrée du capitaine, il leva la tête
et lui fit signe de venir s'asseoir à côté de lui. Puis il ordonna aux
esclaves de se retirer.
«Mon cher hôte, dit-il enfin, vous connaissez le malheur qui m'arrive?
--On me l'a dit, répondit Corcoran. Rao s'est échappé; mais ce n'est
pas un malheur, cela. Rao est un coquin qui est allé se faire pendre
ailleurs.
--Oui, mais il a emmené avec lui deux cents cavaliers de ma garde, et
tous ensemble sont allés rejoindre les Anglais.
--Hum! Hum!» fit Corcoran d'un air pensif.
Et comme il vit que Holkar était fort abattu par cette trahison, il
jugea nécessaire de lui rendre le courage.
«Eh bien, après tout, dit-il en souriant, ce sont deux cents traîtres de
moins. Bonne affaire! Aimeriez-vous mieux qu'ils fussent avec vous dans
Bhagavapour, tout prêts à vous livrer au colonel Barclay?
--Et dire, s'écria Holkar, qu'une heure auparavant j'avais reçu de si
bonnes nouvelles!
--De votre Tantia Topee?
--De lui-même; écoutez-moi, capitaine.... après le service que vous
m'avez rendu hier au soir, je ne puis plus avoir de secret pour vous....
Eh bien, l'Inde tout entière est prête à prendre les armes.
--Pourquoi faire?
--Pour chasser les Anglais.
--Ah! dit Corcoran, comme je comprends cette idée! Chasser les
Anglais!... c'est-à-dire, seigneur Holkar, que s'ils étaient dans ma
vieille Bretagne comme ils sont ici, je les prendrais un par un, au
collet et à la ceinture, et je les jetterais à la mer pour engraisser
les marsouins! Chasser les Anglais! mais j'en suis, seigneur Holkar,
moi aussi j'en suis et je vous donnerai un bon coup de main.... Bon!
j'oublie mes fonctions scientifiques et la lettre de sir William
Barrowlinson.... et ma promesse de ne pas me mêler de politique tant que
je serai entre les monts Himalaya et le cap Comorin. C'est égal, c'est
une fameuse idée.... Et de qui vient-elle cette idée?
--De tout le monde, répondit Holkar, de Tantia Topee, de Nana-Sahib, de
moi, de tout le monde enfin...
--De tout le monde! s'écria le Breton en riant. J'en étais sûr.... et
vous dites qu'on va les mettre dehors?
--Nous l'espérons du moins, dit Holkar, mais j'ai peur de ne pas en
être témoin. Ce Rao, il y a trois mois encore, mon premier ministre, a
prévenu le colonel Barclay, dans l'espérance d'obtenir, pour prix de sa
trahison, mes États et ma fille. J'ai eu quelque soupçon de l'histoire
et je lui ai fait donner cinquante coups de bâton.... Voilà comment
l'affaire s'est engagée....
--Comment! ce hideux magot espérait devenir votre gendre! demanda
Corcoran indigné.
--Oui, dit Holkar, ce fils de chienne, qui a eu pour père un marchand
parsi de Bombay, voulait épouser la fille du dernier des Raghouides, la
plus noble race de l'Asie.»
Il faut avouer que le capitaine, qui jusque-là ne s'intéressait pas
beaucoup au récit d'Holkar, commença à devenir très-attentif.
Dès lors il n'eut plus qu'un désir, celui de rattraper Rao et de
l'asseoir sur un pal.... Aspirer à la main de Sita!... la plus belle
fille de l'Inde!... un ange de grâce, de beauté, de candeur!... Ce Rao
n'échapperait au pal que pour rencontrer la potence.
Telles furent les réflexions du capitaine. Et si vous vous étonnez
de l'intérêt qu'il prenait à une jeune fille dont, la veille, il ne
connaissait encore ni la figure ni le nom, je vous dirai qu'il était
homme de premier mouvement, qu'il adorait les aventures (sans être un
aventurier), et qu'il ne lui déplaisait pas de protéger une jeune et
belle princesse opprimée, et surtout opprimée par les Anglais.
«Seigneur Holkar, dit-il enfin, il n'y a qu'un parti à prendre, remettre
à un autre jour notre chasse au rhinocéros et poursuivre Rao jusqu'à la
mort. Le coquin ne doit pas être bien loin.
--Hélas! dit Holkar, j'y avais pensé, mais il a huit heures d'avance
sur nous, et il aura rejoint sans doute l'armée anglaise.... Faisons
mieux.... ne retardons rien... mes ordres pour la chasse sont donnés.
Nous allons partir vers six heures, car c'est l'heure où le soleil se
lève, et plus tard la chaleur est insupportable. Nous laisserons
ma fille au palais, sous bonne garde, car Rao pourrait avoir des
intelligences dans la place, et nous reviendrons vers dix heures....
Pendant ce temps Ali restera au palais, et Sougriva ira chercher des
nouvelles et rôder dans le voisinage.
--Mais, dit Corcoran, qui nous force à chasser le rhinocéros
aujourd'hui, si vous craignez quelque danger?
--Mon cher hôte, répliqua Holkar, le dernier des Raghouides ne veut pas
périr, s'il doit périr, enfumé et caché dans son palais comme un ours
dans sa tanière. Ce n'est pas l'exemple que m'a donné mon aïeul Rama, le
vainqueur de Ravana, prince des démons.
--Eh bien, dit Corcoran, qui ne pouvait s'empêcher d'avoir des
pressentiments fâcheux, voulez-vous au moins que je laisse à votre fille
un garde du corps plus sûr et plus redoutable qu'Ali et que toute la
garnison de Bhagavapour?
--Quel est cet ami si sûr et si redoutable?
--Louison, parbleu!»
En même temps la tigresse, qui vit qu'on parlait d'elle, se dressa
debout sur ses pattes de derrière et appuya ses pattes de devant sur les
épaules de Corcoran.
Sita arriva en ce moment.
«Ma chère enfant, dit Holkar, nous irons demain à la chasse du
rhinocéros....
--Avec moi? interrompit la jeune fille.
--Non, tu resteras au palais. Ce traître Rao peut courir la campagne
avec ses cavaliers, et je ne veux pas t'exposer à une rencontre....
--Mais, mon père, dit Sita, qui se promettait évidemment les plaisirs
de la chasse, je monte très-bien à cheval, vous le savez, et je ne vous
quitterai pas un instant.
--Peut-être, ajouta Corcoran, serait-elle plus en sûreté avec nous....
Je vous promets de veiller sur elle, et si Rao vient à portée, je le
remettrai aux dents de Louison.
--Non, dit le vieillard, une rencontre est toujours hasardeuse.... et
j'aime mieux accepter l'offre que vous m'avez faite de Louison.
--Comment! monsieur, dit Sita en frappant des mains avec joie, vous me
donnez Louison pour toute la journée?
--Je vous la donnerais pour toujours, répliqua le Breton, si je
pouvais croire qu'elle voulût se laisser donner; mais elle est un peu
capricieuse et n'a jamais voulu écouter que moi.... Çà, Louison, vous
n'êtes plus à moi, jusqu'à mon retour.... Vous veillerez sur cette belle
princesse.... si quelqu'un lui parle, vous grognerez; si quelqu'un lui
déplaît, vous en ferez votre déjeuner. Si elle veut se promener dans le
jardin, vous l'accompagnerez, et vous la regarderez en tout temps
comme votre maîtresse et souveraine.... connaissez-vous bien tous vos
devoirs?»
Louison regardait alternativement son maître et Sita, et poussait de
petits cris de joie.
«Vous m'avez compris, continua Corcoran. Montrez-le en vous couchant aux
pieds de la princesse et en lui baisant la main.»
Louison n'hésita pas. Elle se coucha et répondit aux caresses de Sita en
lui léchant les mains de sa langue un peu rude.
«Un tel gardien, dit Corcoran, vaut un escadron de cavalerie pour la
vigilance et le courage; quant à l'intelligence, il n'y a personne qui
l'égale.... elle ne commet jamais aucune indiscrétion.... elle n'aime
pas les vaines flatteries.... elle sait distinguer ses vrais amis
de ceux qui ne veulent que la tromper; elle n'est pas friande, et la
moindre viande crue lui suffit.... Enfin elle a un tact particulier
pour reconnaître les gens, et je l'ai vue cent fois me débarrasser des
questions indiscrètes par un seul rugissement poussé à propos.
--Seigneur Corcoran, dit Sita, il n'y a pas de trésor qui puisse payer
une telle amitié. Mais je l'accepte en échange de la mienne.»
Pendant qu'on délibérait, le jour était venu. Corcoran baisa une
dernière fois le front de Louison, s'inclina respectueusement devant
Sita et monta à cheval avec Holkar, suivi d'une troupe de quatre ou cinq
cents hommes. Louison les regarda partir avec regret, mais enfin elle
parut se résigner. Sur l'appel de Sita, elle rentra dans le palais,
et, nonchalamment couchée sous la vérandah, elle attendit, comme la
princesse, le retour des chasseurs.
VII
La chasse au rhinocéros.
Par malheur, Louison, malgré toutes ses belles qualités, était du sexe
auquel les tigres doivent leurs mères, en sorte qu'elle n'eut pas
plutôt vu disparaître à l'horizon la troupe des chasseurs et respiré
le délicieux parfum des forêts que lui apportait la brise, qu'elle eut
envie de partir au triple galop et de rejoindre le capitaine Corcoran,
laissant là le palais et ses fonctions de garde du corps, dont elle ne
devinait pas l'importance.
En deux mots, elle était capricieuse, vaniteuse, légère et amoureuse du
plaisir. Peut-être rêvait-elle aussi de chasser le rhinocéros; c'est
ce qu'on n'a jamais su, car parmi ses défauts elle n'avait pas celui de
raconter ses pensées au premier venu.
Quoi qu'il en soit, elle bâilla si fortement, s'étira dans tous les
sens avec tant de langueur, et commença même de petits rugissements qui
laissaient voir un ennui si profond, que Sita, malgré tout son désir de
la garder près d'elle, commença à s'inquiéter de ce voisinage, et finit
par lui rendre la liberté.
A peine la porte du palais était-elle ouverte lorsque la tigresse
s'élança d'un bond, franchit la haie qui séparait le jardin du reste de
la ville, passa par-dessus la tête du factionnaire épouvanté, traversa
deux ou trois rues, renversa, sans dire gare, deux ou trois douzaines
de bourgeois paisibles qui flânaient devant leurs boutiques, et arriva
enfin à la porte principale de Bhagavapour, où les soldats du poste se
gardèrent bien de l'arrêter, et lui rendirent les mêmes honneurs qu'à un
officier supérieur, car ils se hâtèrent de rentrer dans leur caserne
et de saisir leurs fusils pour faire une décharge générale, à laquelle
Louison ne daigna pas répondre.
Tout en courant, elle ne négligeait pas de prendre des informations,
regardant avec attention la piste des chevaux, et levant le nez en
l'air, comme un bon chien de chasse qui cherche le gibier.
Pendant ce temps, le prince Holkar et le capitaine Corcoran étaient
en chasse, et quoiqu'ils eussent bien des sujets d'inquiétude, ils
causaient fort gaiement et semblaient ne penser qu'au rhinocéros.
«Avez-vous chassé quelquefois le rhinocéros? demanda Holkar au Breton.
--Jamais, répondit l'autre. J'ai chassé le tigre, l'éléphant,
l'hippopotame, le lion, la panthère; mais le rhinocéros est un animal
inconnu pour moi. Je ne l'ai jamais rencontré, même dans les ménageries.
--C'est un gibier très-rare et très-précieux, dit Holkar. Il est fort
grand, lorsqu'il a atteint toute sa croissance. J'en ai vu deux ou trois
qui n'avaient guère moins de six pieds de haut et de douze ou quinze
pieds de long.
«Le rhinocéros est lourd, massif, il a la peau rugueuse et plus dure
qu'une cuirasse, la tête courte, les oreilles droites et mobiles comme
celles du cheval, le museau tronqué et surmonté d'une corne qui est son
arme principale. Vous verrez avant une heure comme il s'en sert. Si nous
sommes heureux dans cette chasse, ce qui n'est pas bien sûr, car sa peau
est à l'épreuve de la balle, et il est plus robuste que tous les autres
animaux, y compris même les éléphants, je vous promets à dîner un
bifteck de rhinocéros, ce qui n'est pas à dédaigner. On n'en mange qu'à
la table des princes....»
Tout en causant, Holkar et Corcoran arrivèrent à un carrefour qui se
trouvait à l'entrée de la forêt.
Ce carrefour portait le nom de _Carrefour des Quatre Palmiers_.
«Arrêtons-nous ici, dit Holkar en descendant de cheval. Nos chevaux ne
supporteraient ni la vue, ni l'odeur, ni le choc du rhinocéros; nous
allons monter sur des éléphants.»
En effet, un relai d'éléphants tout préparés et harnachés d'avance
attendait les principaux chasseurs.
«A quoi sert, demanda le capitaine, cet homme qui est là sur le devant
et presque sur les oreilles de l'éléphant?
--C'est le conducteur, répliqua Holkar. Lui seul peut se faire entendre
et obéir de l'animal.
--Et cet autre, continua le capitaine, qui se tient respectueusement
derrière moi, et semble attendre mes ordres?
--Mon cher hôte, c'est celui qui doit être mangé.
--Mangé par qui? Je n'ai pas faim, et ce n'est pas le déjeuner que vous
m'avez réservé, je pense?
--Mangé par le tigre, capitaine.
--Par le tigre! Quel tigre? Nous allons à la chasse du rhinocéros, je
pense, et non à celle du tigre.
--Mon cher ami, dit Holkar en riant, c'est un usage anglais que nous
avons adopté, et qui est excellent, comme vous allez voir. Les Anglais
ont remarqué que l'on fait souvent dans nos forêts des rencontres
auxquelles on ne s'attend pas,--celle d'un tigre, par exemple, ou d'un
jaguar, ou d'une panthère. Or, cet animal qui se lève de grand matin,
comme nous, qui a faim comme nous et plus que nous, qui vit de sa chasse
et qui n'a pas d'autre moyen d'existence, attend souvent le voyageur au
coin d'un sentier, dans l'espérance de déjeuner.... De plus, comme il
n'aime pas à attaquer les gens en face, il saute presque toujours sur
eux par derrière, au moment où on l'attend le moins, et vous emporte
dans le jungle pour vous dévorer à son aise.
Or les Anglais, qui sont des gens très-sensés, très-prudents, vrais
gentlemen, et qui regardent leur peau comme plus précieuse aux yeux
de l'Éternel que celle de tous les autres individus de la race
humaine,--les Anglais, dis-je, ont inventé de mettre à califourchon
sur l'éléphant, quand ils vont à la chasse ou à la promenade, outre le
cornac chargé de conduire l'animal, un pauvre diable qui doit servir de
proie au tigre, si par hasard quelque malheureux rôde dans les environs,
car enfin, disent-ils, il n'est pas juste qu'un gentlemen s'expose à
être mangé comme un pauvre diable, et la divine Providence a dû créer
les pauvres diables pour les faire manger à la place des gentlemen.
N'est-ce pas admirablement raisonné, mon cher ami, et ne serez-vous pas
bien aise vous-même que ce garçon, qui est là derrière, serve de bifteck
au tigre au lieu de vous?
--Ma foi non! dit Corcoran, et je le prie de descendre tout de suite
et de retourner à Bhagavapour par le chemin le plus court. Si je
dois servir de pâture à quelqu'un, homme ou bête, ce ne sera pas, je
l'espère, sans m'être défendu, et.... Mais que veut dire ceci?»
Les éléphants élevaient leurs trompes et donnaient des signes d'une
violente frayeur. Bientôt même les cornacs annoncèrent qu'ils n'en
étaient plus maîtres.
«Ceci veut dire, répondit Holkar, qu'il y a près d'ici dans le jungle
une chose que nous ne voyons pas encore, mais qui doit être fort
dangereuse, à en juger par l'épouvante de nos éléphants. Tenez-vous
prêt, capitaine, et regardez autour de vous.»
Au même instant les chevaux se cabrèrent avec violence, plusieurs
cavaliers de l'escorte furent jetés par terre, et les éléphants prirent
la fuite, malgré tous les efforts de leurs conducteurs.
C'est Louison qui était cause de tout ce désordre. Elle arrivait au
grand galop, franchissant les fossés, les haies, les broussailles, avec
la vitesse d'une locomotive lancée à toute vapeur.
A cette vue chacun mit la main à ses armes, mais Corcoran rassura tout
le monde:
«Eh! n'ayez peur de rien, dit-il, c'est ma chère Louison.... C'est vous,
mademoiselle, ajouta-t-il en la regardant d'un air qu'il voulait rendre
sévère, que venez-vous faire ici?»
Louison ne répondit pas, mais remua la queue d'une manière
très-significative.
«Oui, je le vois bien.... vous vous ennuyiez au palais.... mademoiselle
voulait chasser le rhinocéros.... Eh bien! à bas, Louison, je n'aime pas
ces manières si familières quand on est en faute.... n'est-ce pas?...
oui, je le lis dans vos yeux... Voyons, venez avec moi, suivez la
chasse, soyez sage, et tâchez de n'effrayer personne.»
Ravie de cette permission et d'un accueil si favorable, Louison ne tarda
pas à se faire pardonner son arrivée subite, et devint en peu de temps
l'amie intime de toute l'escorte d'Holkar, bêtes et gens, ou du moins
personne n'osa lui témoigner le plaisir qu'on aurait eu d'apprendre
qu'elle était enfermée dans une bonne et solide cage, à quinze cents
lieues marines de Bhagavapour.
Bientôt après, les cris des rabatteurs annoncèrent qu'on avait retrouvé
la piste du rhinocéros, et qu'il allait déboucher bientôt par un sentier
à l'entrée duquel se trouvaient plusieurs des chasseurs, et entre autres
Holkar et le capitaine Corcoran.
En effet, l'animal ne tarda pas à paraître, poursuivi par les traqueurs
qui jetaient des pierres sans lui faire, d'ailleurs, aucun mal. Ces
pierres, si grosses qu'elles fussent, rebondissaient sur son épaisse
cuirasse, comme des boulettes de mie de pain sur le casque d'un
carabinier. Il s'avançait au petit trot sans paraître ému ou intimidé
par le nombre de ses adversaires.
«Attention! rangez-vous, dit Holkar, le voici. Le seul endroit où
vous puissiez le blesser est l'oeil ou l'oreille, et vous ne pouvez le
frapper que par côté, car de face il est partout à couvert.»
Il avait à peine fini de parler lorsqu'une décharge générale de coups de
fusil se fit entendre. Plus de soixante balles frappèrent à la fois le
corps de l'animal sans entamer sa peau. Corcoran seul avait réservé son
feu, et bien lui en prit.
Le rhinocéros, ébranlé enfin ou irrité par cette attaque, leva la tête,
et se précipitant avec une promptitude et une roideur épouvantables,
alla frapper de sa corne l'éléphant que montait Corcoran.
Sous ce choc imprévu, l'éléphant blessé chancela et essaya de saisir
son ennemi avec sa trompe pour l'enlever de terre et le briser contre
un arbre ou un rocher; mais le rhinocéros ne laissait aucune prise,
et, d'un second coup de corne qui pénétra jusqu'au coeur, il renversa
l'éléphant, qui tomba lourdement à terre comme un chêne déraciné.
En même temps le rhinocéros se dégagea de son adversaire et s'élança
pour frapper Corcoran, qui venait d'être renversé comme sa monture.
La situation du capitaine était terrible. Les plus braves chasseurs
n'osaient s'approcher, lui-même avait le pied engagé dans les harnais de
l'éléphant et ne pouvait se tenir debout.
«A moi, Louison!» cria-t-il.
Heureusement la tigresse n'avait pas attendu cet appel. Elle suivait
la chasse en amateur, et semblait venue seulement pour juger des coups.
Mais dès qu'elle vit le danger où se trouvait son ami, elle s'élança
d'un bond, tourna autour du rhinocéros, le saisit par les oreilles et le
maintint presque immobile malgré tous ses efforts.
Grâce à ce prompt secours, Corcoran put se dégager et se trouva debout
en face de son ennemi.
«Bravo! ma Louison, dit-il. Tiens-le bien.... c'est cela.... attends,
laisse-moi chercher l'endroit vulnérable.... Ah! le voici.»
En même temps, il plaça le bout du canon de sa carabine dans l'oreille
du rhinocéros et fit feu. L'animal, blessé à mort, eut une convulsion
suprême, fit un effort qui rejeta Louison à quinze pas de là, sur les
épaules de l'un des chasseurs, et tomba roide mort.
«Mon cher hôte, dit Holkar, vous avez tous les bonheurs, et je donnerais
la moitié de mes États pour posséder un ami aussi attaché, aussi fidèle,
aussi brave et aussi adroit que Louison.... Pour aujourd'hui la chasse
est terminée. Demain nous vous trouverons peut-être quelque chose de
meilleur.... En route.»
On releva le rhinocéros, on le plaça sur un chariot, et l'on reprit le
chemin de Bhagavapour.
Pendant ce temps Louison recevait les remercîments de son maître et
témoignait par ses bonds la joie qu'elle avait eue de le sauver.
Cependant le retour ne fut pas aussi gai qu'on s'y attendait. Chacun
semblait avoir le pressentiment de quelque grand malheur. Corcoran,
sans le dire, se reprochait d'avoir consenti à cette chasse; Holkar se
reprochait encore davantage de l'avoir proposée et tous deux craignaient
pour Sita.
Tout à coup, à une demi-lieue environ de Bhagavapour, du haut d'une
colline d'où l'on voyait la vallée de Nerbuddah et la ville, on aperçut
une épaisse fumée qui s'élevait des faubourgs, et l'on entendit un bruit
confus, lointain et sourd, où dominaient le tonnerre de l'artillerie, la
fusillade et les cris des femmes et des enfants.
«Seigneur Holkar, dit Corcoran, entendez-vous et voyez-vous? Bhagavapour
brûle ou a été prise d'assaut.»
A cette vue, Holkar pâlit.
«Et ma fille, s'écria-t-il, ma pauvre Sita!»
En même temps il enfonça ses éperons dans le ventre de son cheval et
partit au grand galop. Corcoran le suivit avec une vitesse égale. Le
reste de l'escorte, quoique lancé à toute bride, demeura fort loin en
arrière.
Ils arrivèrent à la porte la plus voisine et voulurent interroger un
officier.
«Seigneur, dit-il à Holkar, j'ignore ce qui s'est passé. Le feu s'est
déclaré dans cinq ou six endroits à la fois, et jusque dans le palais de
Votre Altesse, mais....»
Il allait continuer, Holkar ne l'écoutait plus.
«Dans mon palais!» s'écria-t-il, et piquant des deux, il s'élança
avec plus de furie que jamais dans cette direction. Sans dire un mot,
Corcoran le suivait, et Louison courait à côté d'eux.
Tout était en désordre dans le palais. Sur les marches du grand escalier
on voyait de larges flaques de sang répandu. Des cadavres étaient
étendus dans les galeries. Presque tous les serviteurs d'Holkar étaient
morts.
A cette vue le vieillard s'arracha les cheveux.
«Hélas! dit-il, où est Sita?»
Tout à coup Ali parut. Il avait reçu un coup de poignard dans la
poitrine, mais le coup n'était pas mortel.
«Ali! Ali! qu'as-tu fait de ma fille? demanda Holkar d'une voix
éclatante.
--Seigneur! s'écria Ali en se prosternant, faites grâce à votre esclave.
Ils l'ont enlevée!
--On a enlevé ma fille! dit Holkar, et toi, face de chien, tu n'as rien
fait pour la sauver! malheureux! Où est-elle? Qui l'a enlevée? Parle,
mais parle donc!
--Seigneur, dit Ali, c'est Rao. Il avait des intelligences dans le
palais. La princesse a été saisie par des hommes embusqués qui ont
poignardé la plupart de vos serviteurs, et qui l'ont emportée malgré ses
cris et ses pleurs dans un bateau tout prêt. Ils l'ont transportée sur
la rive opposée du fleuve, où Rao les attendait avec ses cavaliers, et
tous ensemble sont partis, on ne sait dans quelle direction, car ils
avaient eu la précaution d'amarrer à l'autre rive toutes les barques, de
sorte qu'on n'a pas pu les poursuivre.»
Holkar, accablé par son malheur, n'écoutait plus rien; mais Corcoran,
quoique vivement ébranlé par ce coup inattendu, ne songeait qu'aux
moyens de reprendre Sita.
«Et, dit-il, d'où vient cette fumée que nous avons aperçue au-dessus de
Bhagavapour?
--Hélas! seigneur Corcoran, répondit Ali, ces bandits, pour assurer le
succès de leur crime, avaient mis le feu dans cinq ou six quartiers de
la ville; mais on l'a bientôt éteint.
[Illustration: Les escaliers et les galeries étaient jonchés de
cadavres. (Page 123.)]
--Eh bien, dit Corcoran, il faut aller à la nage chercher des
barques sur la rive opposée, et nous nous mettrons à la poursuite des
ravisseurs.
--Seigneur capitaine, le mal est encore plus grand que vous ne croyez,
dit Ali. Nous venons d'apprendre en même temps que l'avant-garde de
l'armée anglaise est à cinq lieues d'ici, et c'est probablement ce
qui donne à ce misérable Rao l'audace de venir nous braver jusque
dans Bhagavapour. Déjà l'on a vu un détachement de cavalerie dans les
environs.
--Eh! qu'ils viennent maintenant! s'écria Holkar désespéré, qu'ils
prennent ma ville, mon trésor et ma vie. J'ai perdu ma fille chérie, qui
seule donnait du prix à tout cela. J'ai tout perdu.»
Corcoran lui prit la main et d'un ton ferme:
«Soyez homme, mon hôte, dit-il, et reprenez courage. Votre fille est
enlevée; mais elle n'est ni morte, ni déshonorée. Nous la retrouverons,
je vous le garantis. Ah! pourquoi Louison n'est-elle pas restée près
d'elle?... ce n'est pas elle qu'on aurait poignardée, effrayée ou
corrompue comme ces malheureux esclaves.... Ce qui devait arriver est
arrivé.... Holkar, je vous quitte.
--Vous me quittez! Et dans quel moment!
--Mon cher hôte, je vous pardonne cet injuste soupçon. Je vais
poursuivre le misérable Rao, le prendre et de ma propre main le pendre
au premier arbre du chemin.
--Oui, vous avez raison, fit Holkar ranimé par l'espérance de retrouver
sa fille, et je vais partir avec vous.
--Non! Restez ici! dit Corcoran, restez pour diriger les recherches et
pour tenir tête aux Anglais qui vont assiéger votre ville. Moi, que rien
ne retient, je vais chercher Sita et vous la ramener, je l'espère....
Allons, Louison, ma chère, c'est par ta faute que nous l'avons perdue;
c'est à toi de la retrouver.... Va, cherche...»
En même temps il prit le voile de Sita, encore tout parfumé des senteurs
de l'iris, et le fit flairer à la tigresse.
«C'est elle, c'est Sita qu'il faut retrouver, dit Corcoran, cherche!»
En même temps des bateliers qui s'étaient jetés à la nage ramenèrent
le bateau même dans lequel on avait placé Sita. Sans hésiter, Louison
s'embarqua avec son maître, un cheval et deux bateliers.
Corcoran, après avoir traversé la Nerbuddah, prit terre avec Louison
et lui présenta de nouveau le voile de Sita. Ce second appel fait à
l'intelligence de la tigresse fut parfaitement entendu, et sans hésiter
elle s'engagea dans un sentier peu fréquenté qui aboutissait à une vaste
clairière où il était aisé, aux piétinements qui avaient marqué le sol,
de reconnaître le passage d'une troupe nombreuse de cavaliers.
De là, elle prit une route assez large et assez bien entretenue.
Corcoran suivait toujours la tigresse au grand trot de son cheval.
A une lieue plus loin, Louison retrouva un morceau de la robe de Sita
qui s'était sans doute accroché au buisson, et le désigna d'un coup
d'oeil aux regards du capitaine. Celui-ci mit pied à terre, ramassa le
précieux débris, le plaça sur son coeur, et continua sa route.
Enfin il entendit le bruit d'une troupe de cavaliers qui s'avançaient
de son côté, et il espéra retrouver tout de suite Sita et son ravisseur.
Mais il s'était trompé. C'était un escadron du 25e régiment de cavalerie
anglaise qui battait la campagne.
Corcoran fit signe à Louison de rester immobile et s'avança à la
rencontre des nouveaux venus.
«Qui vive? cria l'officier d'une voix forte.
--Ami! répondit Corcoran.
--Qui êtes-vous?» demanda l'officier anglais.
Cet officier était un grand jeune homme aux cheveux et aux favoris roux,
aux épaules larges, qui avait tout l'air d'un excellent cavalier, d'un
vigoureux boxeur et d'un bon joueur de cricket.
«Je suis Français, dit Corcoran.
--Que faites-vous ici?» demanda l'officier.
Le ton impérieux et brusque de l'Anglais ne plut pas au Breton, qui
répondit sèchement:
«Je me promène.
--Monsieur, dit l'Anglais, je ne plaisante pas. Nous sommes en pays
ennemi, et j'ai droit de savoir qui vous êtes.
--C'est trop juste, répliqua Corcoran. Eh bien, je suis venu chercher
ici le fameux manuscrit des lois de Manou, le Gouroukamtâ, qu'on m'a dit
être caché au fond d'un temple inconnu. Pourriez-vous m'indiquer où il
est?»
L'Anglais le regarda d'un air indécis, ne sachant si Corcoran parlait
sérieusement ou se moquait de lui.
«Vous avez sans doute des papiers qui attestent votre identité?
demanda-t-il.
--Connaissez-vous ce cachet? dit Corcoran.
--Non.
--Eh bien, c'est celui de sir William Barrowlinson, directeur de
la Compagnie des Indes et président de la _Geographical, colonial,
orographical, and photographical Society_, et que vous devez connaître
sans doute.
--Si je le connais! c'est lui qui m'a fait obtenir ma commission de
lieutenant dans l'armée des Indes.
--Eh bien, reprit Corcoran, ceci est une lettre de recommandation que ce
gentleman...
--Ce baronnet, voulez-vous dire, interrompit l'officier.
--Ce baronnet,--si cela vous plaît davantage,--m'a donnée pour le
gouverneur général de Calcutta.
--C'est bien, dit l'officier. Et d'où venez-vous?
--De Bhagavapour.
--Ah! vous avez vu le rebelle Holkar? Eh bien, est-il prêt à se
soumettre? est-il prêt à se battre?
--Monsieur, dit Corcoran, vous en jugerez mieux que moi quand vous serez
plus près de Bhagavapour.
--Mais a-t-il au moins une armée nombreuse et bien disciplinée?
--Je n'entends rien à ces choses-là.... Et maintenant, messieurs,
voulez-vous, je vous prie, me laisser continuer ma route?
--Patience, monsieur, dit l'officier; qui nous dit que vous n'êtes pas
un espion d'Holkar?»
Corcoran regarda froidement et fixement l'Anglais.
«Monsieur, dit-il, si vous étiez en rase campagne seul avec moi,
peut-être seriez-vous plus poli.
--Monsieur, dit l'Anglais à son tour, je ne m'inquiète pas d'être poli,
mais de faire mon devoir. Suivez-nous au quartier général.
--J'allais vous prier de m'y conduire,» dit le Breton.
Et, en effet, il pensa que le meilleur moyen de voir où l'on avait
transporté Sita était d'aller au quartier général de l'armée anglaise,
où certainement Rao avait dû chercher un asile.
«Mais, ajouta-t-il, vous voudrez bien me permettre d'amener un ami.
--Assurément, monsieur, dit l'Anglais, tous les amis qu'il vous plaira
amener.»
Corcoran siffla; au même instant Louison parut. Voir Corcoran, se
précipiter et le rejoindre fut l'affaire d'un instant. Les chevaux de
l'escadron, saisis d'une terreur presque insurmontable, s'agitèrent pour
échapper à leurs cavaliers et courir à travers la plaine.
Quant aux cavaliers, aussi émus que leurs chevaux, mais retenus par
l'honneur militaire, ils eurent beaucoup de peine à ne pas prendre la
fuite.
Cependant ils firent assez bonne contenance.
«Monsieur, dit l'officier, la plaisanterie est un peu forte.... Où
avez-vous choisi cet ami-là?
--Je m'étonne de votre étonnement, répliqua le Breton. Vous autres,
Anglais, qui croyez connaître tous les genres de sport, vous courez
après les chevaux, les chiens, les renards, les coqs et toutes les bêtes
de la création.... moi, je préfère les tigres.... chacun son goût....
Est-ce que vous auriez peur d'un pareil compagnon, par hasard?
--Monsieur, dit l'Anglais en colère, un gentleman anglais n'a peur de
rien; mais je me demande si la société d'un tigre est bien convenable
pour un gentleman.
--Louison se fait peut-être en ce moment la même question, dit à son
tour Corcoran, et se demande si la société d'un gentleman anglais est
bien convenable pour elle. Mais enfin, faisons régulièrement les choses.
Monsieur le lieutenant, quel est votre nom?
--John Robarts, monsieur, répondit l'Anglais d'un ton rogue et gourmé.
--Très-bien, continua Corcoran. Attention, Louison! Je vous présente
le très-honorable John Robarts, lieutenant au 25e des hussards de la
reine.... vous entendez.... et vous aurez soin de ne mettre sur lui ni
la dent ni la griffe, excepté dans le cas de légitime défense....
--Monsieur, dit l'Anglais, aurez-vous bientôt terminé cette inconvenante
comédie!
--Et à vous, lieutenant John Robarts, dit Corcoran sans s'émouvoir, j'ai
l'honneur de présenter miss Louison, ma meilleure amie.... Maintenant,
capitaine, s'il vous plaît de trouver que j'ai manqué de respect envers
votre uniforme, je suis votre homme et tout prêt à vous en rendre raison
ici même.
--C'est bon, monsieur, dit Robarts, nous verrons cela plus tard.... En
route, et suivez-nous.»
Le voyage ne fut pas long.
A un quart de lieue de là se trouvait le camp anglais, au bord d'une
petite rivière qui se jette un peu plus loin dans la Nerbuddah. Les
chevaux, les soldats, les vivandières et tout l'attirail qui accompagne
une armée dans l'Inde étaient groupés dans un désordre pittoresque.
John Robarts, accompagné de Corcoran et de Louison, entra dans la tente
du colonel Barclay.
VIII
Conversation émouvante de Louison et du capitaine Corcoran avec le
colonel Barclay.
Le colonel Barclay, qui faisait ce jour-là les fonctions de brigadier
général, était l'un des plus braves officiers de toute l'armée des
Indes. Il avait gagné fort péniblement tous ses grades, et n'avait
jamais cessé, soit en paix, soit en guerre, d'être employé dans les
missions les plus difficiles. Tantôt commandant un régiment sur la
frontière, tantôt surveillant, avec le titre de résident, les démarches,
le gouvernement et les préparatifs des princes tributaires de la
Compagnie comme Holkar, il possédait la confiance des soldats, et il
connaissait à fond tous les ressorts de la politique anglaise dans
l'Inde. Mais n'étant frère, oncle, ou fils ou neveu d'aucun des
directeurs de la Compagnie, il ne recevait que les missions rebutantes
ou périlleuses.
C'est à ce titre qu'on l'avait chargé d'attaquer Holkar.
S'il réussissait, on tenait tout prêt un général de parade, bien
apparenté, qui devait venir prendre le commandement de l'armée et
recueillir le fruit de la victoire de Barclay. De là, chez le colonel,
une mauvaise humeur continuelle et un juste ressentiment contre les
favoris de la très-haute et très-puissante Compagnie des Indes, qui ne
l'empêchait pas néanmoins de remplir rigoureusement tous ses devoirs
militaires.
Lorsque John Robarts entra dans sa tente, le vieux Barclay se retourna
et dit:
«Qu'y a-t-il de nouveau, Robarts?
--Nous avons fait une capture importante, colonel. C'est un Français,
qui est, je crois, l'espion d'Holkar.
--C'est bien. Faites entrer.
--Mais, dit Robarts, il n'est pas seul.
--C'est bien. Faites entrer aussi les autres et mettez deux
factionnaires à la porte de la tente.
--Mais, colonel....
--Faites ce que je vous dis, et ne répliquez pas.
--Après tout, pensa Robarts, puisqu'il ne veut pas entendre mes
explications, c'est son affaire.»
Et faisant signe à Corcoran:
«Entrez!» dit-il.
Corcoran entra, précédé de Louison, qui, sur un geste, alla se coucher
à ses pieds. Elle était cachée par la table qui séparait Corcoran du
colonel Barclay.
Celui-ci, le dos tourné, affectait de ne pas voir et de ne pas entendre
Corcoran. Par suite de cette affectation, il ne s'aperçut pas de la
présence de Louison.
Il y eut un instant de silence. Corcoran, voyant que le colonel ne
lui parlait pas et ne lui disait pas de s'asseoir, s'assit sans y être
invité, prit un livre sur la table et feignit de lire avec attention.
Enfin Barclay s'aperçut que le prisonnier n'était pas de ceux qu'on
intimide aisément, et se retournant vers lui:
«Qui êtes-vous? demanda-t-il d'une voix brève.
--Français.
--Votre nom?
--Corcoran.
--Votre profession?
--Marin et savant.
--Qu'appelez-vous savant?
--Je cherche le manuscrit des lois de Manou pour le compte de l'Académie
des sciences de Lyon.
--Où alliez-vous quand on vous a rencontré?
--A la recherche d'une jeune fille qu'un brigand a enlevée à son père.
--Est-ce une Indienne ou une Anglaise?
--C'est la fille d'Holkar, prince des Mahrattes.
Le colonel Barclay regarda Corcoran d'un oeil défiant.
«Quel intérêt prenez-vous aux affaires d'Holkar? demanda-t-il.
--Je suis son hôte, répondit Corcoran d'un ton ferme.
--Bien! dit Barclay. Avez-vous quelque papier qui vous recommande?»
Corcoran tendit la lettre de sir William Barrowlinson.
«C'est bien! dit Barclay après l'avoir lue. Je vois que vous êtes un
gentleman. Vous pouvez rassurer Holkar sur le sort de sa fille. Elle est
dans mon camp. Rao l'y a conduite, il y a deux heures à peine. C'est un
otage précieux pour nous; mais on ne lui a fait et on ne lui fera aucun
mal. L'honneur de l'armée anglaise en répond, d'ailleurs, Rao lui-même
la respecte, car il doit l'épouser, c'est le prix de son concours....
--Dites plutôt de son infâme trahison.
--Comme il vous plaira, je ne tiens pas aux mots.... Et maintenant,
monsieur Corcoran, si vous voulez voir vous-même la belle Sita et
annoncer à son père qu'elle est saine et sauve et dans des mains
loyales, je ne m'y oppose pas. Je vais la faire appeler.
--Je n'osais pas vous le demander, colonel, et je vous remercie de me
l'avoir offert.»
Le colonel frappa sur un gong. John Robarts parut aussitôt. Il attendait
avec impatience et curiosité la fin de l'entretien. Il fut très-surpris
de voir Corcoran paisiblement assis près de la table, en face du
colonel, et Louison entre les deux, cachée au colonel par le tapis qui
recouvrait la table.
«Robarts, dit Barclay, allez chercher miss Sita, et amenez-la ici avec
tous les égards qu'un gentleman anglais doit à une dame de la plus haute
naissance.
--Mais, colonel.... répondit Robarts, qui voulait prévenir Barclay de la
présence de Louison.
--Vous n'êtes pas encore parti, monsieur?» dit Barclay avec un flegme
hautain.
Robarts, forcé d'obéir, sortit la tête basse.
«Vous ne connaissez pas la vallée de la Nerbuddah, monsieur? demanda
Barclay du ton d'un touriste qui vante la beauté d'un paysage. C'est un
pays enchanteur. On y trouve des sites mille fois plus beaux que dans
les Alpes ou dans les Pyrénées.... Vous pouvez m'en croire, monsieur,
car j'y ai vécu neuf ans, sans autre société que les pierres des
montagnes et les espions qui me rendaient compte de toutes les actions
d'Holkar.... Ah! monsieur, quel ennuyeux métier que celui de recevoir,
d'analyser, de classer et d'apprécier des rapports de police. Si vous
êtes un peu géologue comme moi.... Êtes-vous géologue?--Non.--Tant
pis.... La géologie, c'est ma passion favorite.... Ah! si vous aviez été
géologue, quelles bonnes parties nous aurions faites ensemble dans huit
jours, car il ne me faudra pas plus de huit jours pour renverser Holkar.
Cela vous contrarie peut-être à cause de votre amitié pour lui. C'est
bien, n'en parlons plus.... J'espère, monsieur, que vous me ferez
l'honneur de dîner aujourd'hui avec moi.»
Corcoran s'excusa de ne pouvoir accepter cette invitation.
«Bon! Vous craignez de faire un mauvais dîner.... Je vois ce que
c'est.... Mais rassurez-vous... Nous avons d'excellent vin de France,
et des pâtés de France, et des puddings d'Angleterre, et tout ce que
le globe terrestre produit de délicat et d'exquis pour le plaisir des
gentlemen.... Allons, est-ce dit?
--Colonel, dit Corcoran, je regrette de ne pouvoir accepter une offre si
cordiale, mais je suis pressé de rassurer Holkar.
--Rassurer Holkar, cher monsieur! Vous n'y pensez pas! Je vous tiens; je
vous garde. Vous écrirez à Holkar, cela suffira. Croyez-vous que je vais
vous laisser retourner dans le camp ennemi après que vous avez vu le
mien?... Je vous rendrai la liberté quand nous aurons pris Bhagavapour.
--Et si vous ne le prenez jamais, colonel? demanda Corcoran, qui
commençait à s'indigner d'être traité en prisonnier de guerre.
--Si nous ne le prenons jamais, répliqua le colonel, eh bien, vous
n'y rentrerez jamais, c'est moi qui vous le dis, quand l'Académie
des sciences de Lyon et toutes les académies qui sont sous le soleil
devraient renoncer à lire le manuscrit des lois de Manou....
--Colonel, dit Corcoran, vous violez le droit des nations!
--Plaît-il?» demanda Barclay.
Au même instant Sita parut, et sa présence apaisa la querelle, qui
commençait à devenir très-vive.
«Ah! s'écria-t-elle en regardant Corcoran avec des yeux pleins de joie,
je savais bien que vous viendriez me chercher jusqu'ici!»
Cette première parole remplit d'une joie immense le coeur du capitaine
Corcoran. C'est donc sur lui qu'elle avait compté! c'est de lui qu'elle
attendait son salut!
Mais ce n'était pas le moment de s'expliquer. D'ailleurs Corcoran
craignait à tout moment que l'entrée de Robarts ou de quelque autre
importun de l'état-major n'empêchât l'exécution du projet de délivrance
qu'il venait de combiner.
«Colonel, dit-il enfin, vous refusez de me rendre la liberté?
--Je refuse, dit Barclay.
--Vous gardez contre toute justice la princesse Sita, enlevée à son père
par un coquin dont vous voulez faire son mari?
--Vous m'interrogez, je crois! dit Barclay d'un air hautain, et il
avança la main pour frapper sur le gong.
--Eh bien donc, s'écria Corcoran en se levant, qu'il en soit ce que le
ciel aura décidé.»
Et avant que Barclay eût pu appeler personne, Corcoran saisit le gong,
le mit hors de portée, tira de sa poche un revolver, et couchant en joue
le colonel, il s'écria:
«Si vous appelez, je vous brûle la cervelle.»
Barclay se croisa les bras d'un air de mépris.
«Ai-je affaire à un assassin? dit-il.
--Non, répliqua Corcoran; car si vous appelez, je serai tué, et, dans
ce cas, c'est moi qui serai l'assassiné et vous qui serez l'assassin.
Ce sont deux rôles également fâcheux.... Faisons un traité, si vous
voulez....
--Un traité! dit Barclay. Je ne traite pas avec un homme que j'ai reçu
en gentleman, presque en ami, et qui m'en récompense en menaçant de
m'assassiner.
[Illustration: La tigresse se leva et se montra. (Page 145.)]
--Encore ce mot-là, colonel! dit Corcoran. Eh bien, ne faisons aucun
traité, aussi bien n'en ai-je pas besoin. Debout, Louison!»
A ces mots, la tigresse se leva et se montra pour la première fois
aux yeux étonnés de Barclay. Mais l'étonnement fit bientôt place à la
frayeur.
«Louison, continua Corcoran, tu vois bien monsieur le colonel.... S'il
fait un pas hors de la tente avant que la princesse et moi nous soyons
en selle, je te le livre.»
La menace de Corcoran était fort sérieuse et Barclay le voyait bien. Il
se décida à capituler.
«Enfin que voulez-vous? demanda-t-il.
--Je veux, dit Corcoran, qu'on m'amène ici vos deux meilleurs chevaux.
Nous monterons à cheval, la princesse et moi. Quand nous aurons dépassé
les limites du camp, je sifflerai. A ce signal, la tigresse viendra
me rejoindre, et alors vous serez libre de lancer sur nous toute votre
cavalerie, y compris M. le lieutenant John Robarts, du 25e de hussards,
avec qui j'ai un petit compte à régler. Est-ce une affaire convenue?
--C'est convenu, dit Barclay.
--Et ne comptez pas manquer impunément à la foi jurée, ajouta Corcoran,
car Louison, qui est plus intelligente que beaucoup de chrétiens, s'en
apercevrait tout de suite et vous étranglerait en un clin d'oeil.
--Monsieur, dit Barclay avec hauteur, vous pouvez avoir confiance dans
l'honneur d'un gentleman anglais.»
Et en effet, sans quitter sa tente, il ordonna à Robarts de faire
seller, brider et amener deux beaux chevaux; il regarda Corcoran et Sita
se mettre en selle, reçut d'un air impassible le salut d'adieu qu'ils
lui firent, et attendit patiemment que le coup de sifflet eût retenti.
Mais alors, et aussitôt que Louison, qui faisait des bonds prodigieux et
qui épouvantait tout le camp, eut pris le même chemin que Corcoran, il
cria:
«Dix mille livres sterling pour celui qui me ramènera cet homme et cette
femme vivants!»
A ces mots, tout le camp fut en rumeur. Tous les cavaliers se hâtèrent
de brider leurs chevaux, sans prendre la peine de les seller, de peur de
perdre du temps. Quant aux fantassins, ils couraient déjà sur la trace
des fugitifs et semblaient avoir des ailes.
Seul, le lieutenant Robarts, tout en bridant son cheval comme les
autres, hasarda cette remarque séditieuse:
«Pourquoi donc le colonel Barclay les a-t-il laissés fuir, s'il tenait
tant à les reprendre?»
A quoi le colonel répliqua en infligeant à l'orateur des arrêts d'un
mois.
C'est bien fait. Quand le chef a fait une sottise, c'est aux subordonnés
de se taire. Il est toujours dangereux d'avoir plus d'esprit que son
chef.
IX
Au galop! Au galop! Hurrah!
Pendant que la moitié de la cavalerie anglaise partait au galop, à la
poursuite de Corcoran et de la belle Sita, le capitaine galopait aussi
sur la route de Bhagavapour, ayant à ses côtés la fille d'Holkar et
l'intrépide Louison.
Tous trois fort bien montés, les deux premiers sur les meilleurs chevaux
du colonel Barclay, et Louison sur ses pattes, franchissaient avec la
vitesse d'un train express les plaines, les collines, les vallées,
et commençaient déjà à espérer d'échapper à leurs ennemis, lorsqu'un
obstacle terrible, imprévu et presque insurmontable se dressa sur leur
route.
Tout à coup Corcoran aperçut un groupe de cinq ou six habits rouges qui
venaient à cheval au-devant de lui.
C'étaient des officiers anglais qui avaient quitté le camp pour aller
chasser, et qui revenaient tranquillement, suivis d'une trentaine de
serviteurs indiens et de plusieurs chariots chargés de gibier et de
provisions.
A cette vue Corcoran et Sita firent halte, et Louison s'assit gravement
sur ses pattes de derrière, toute prête à délibérer, puisqu'on
assemblait le conseil.
Le capitaine n'aurait pas hésité s'il avait été seul; il aurait
hardiment tenté l'aventure et passé au travers de cette petite troupe
avec Louison; mais il craignait de hasarder sur un coup de dés la vie ou
la liberté de Sita.
Peut-être Corcoran pensa-t-il aussi qu'il aurait mieux fait de
rechercher, comme on l'en avait prié, le manuscrit des lois de Manou que
de se mettre au service du pauvre Holkar, dont la cause paraissait tout
à fait désespérée; mais il rejeta bientôt cette réflexion comme indigne
de lui.
Cependant Sita le regardait avec une terrible anxiété.
«Eh bien, capitaine, qu'allons-nous faire? demanda-t-elle.
--Êtes-vous décidée à tout? répliqua Corcoran.
--Je le suis, dit Sita.
--Il s'agit, vous le savez, de passer par force ou par ruse. J'essayerai
de la ruse, mais si les Anglais s'en aperçoivent, il faudra en tuer
trois ou quatre ou périr. Êtes-vous prête? Ne craignez-vous rien?
--Capitaine, dit Sita en levant les yeux au ciel, je ne crains que de ne
plus voir mon père et de retomber dans les mains de cet infâme Rao.
--Eh bien, dit alors le Breton, nous sommes sauvés. Mettez votre
cheval au petit trot, sans affectation. Cela lui donnera le temps
de souffler..., et tenez-vous prête.... Quand je dirai: _Brahma
et Vishnou!_ il faudra piquer des deux. Louison et moi nous ferons
l'arrière-garde.»
Les trois fugitifs étaient alors dans une vallée assez large arrosée par
le Hanouvéry, ruisseau profond qui va rejoindre la Nerbuddah.
Les deux pentes de la vallée sont couvertes de jungles et de gros
palmiers où se cache tout le gros gibier de l'Inde,--les tigres y
compris. Aussi n'est-il pas aisé de quitter le grand chemin et de
s'enfoncer dans les rares sentiers, car on peut à tout moment
se rencontrer nez à mufle avec les plus redoutables de tous les
carnassiers, sans parler de ces terribles serpents dont le poison est
foudroyant comme le curare ou l'acide prussique.
Cependant les officiers anglais s'avançaient au petit trot, d'un air
nonchalant, comme des gens qui n'ont aucun ennemi à craindre ou à
poursuivre. Ils avaient bien dîné, ils fumaient des cigares de la
Havane, et commentaient paisiblement les articles du _Times_.
Ils ne parurent pas s'occuper de Corcoran, qui avait l'habit et la
mine flegmatique d'un _civilian_, c'est-à-dire d'un employé civil de la
Compagnie des Indes, mais ils furent éblouis de la rare beauté de Sita.
Quant à Louison, ils furent d'abord étonnés, mais comme ils
étaient Anglais et _sportsmen_, ils comprirent bien vite ce genre
d'excentricité, et l'un d'eux fut même tenté d'acheter la tigresse.
«Venez-vous du camp, monsieur? demanda-t-il à Corcoran.
--Oui, répliqua le Breton.
--Eh bien, a-t-on des nouvelles d'Angleterre? Les lettres de Londres
devaient arriver à midi.
--Elles sont arrivées en effet, répondit Corcoran.
--Que dit-on dans le West-End? continua l'Anglais. Est-ce toujours lady
Suzan Carpeth qui tient la corde dans Belgrave-square? ou bien a-t-elle
cédé la place à lady Margaret Cranmouth?
--A vous dire le vrai,--répliqua le Breton, qui ne voulut pas, de peur
d'exciter des soupçons, paraître se soucier peu de lady Suzan ou de lady
Margaret,--je crains que miss Belinda Charters ne l'emporte bientôt sur
ces deux dames.
--Oh! oh! dit le gentleman étonné. Miss Belinda Charters! quelle est
cette beauté nouvelle dont je n'ai jamais entendu parler?
--Cher monsieur, dit Corcoran, cela n'est pas étonnant. M. William
Charters est un gentleman qui a amassé en Australie, dans le commerce de
la laine et de la poudre d'or, soixante-quinze ou quatre-vingt millions
de francs et qui....
--Soixante-quinze ou quatre-vingt millions! s'écria le gentleman bavard
et curieux. C'est une jolie somme!
--Oui, ajouta le Breton, et vous concevez que miss Belinda Charters, qui
d'ailleurs est la beauté même, ne manque pas de soupirants! Au revoir,
messieurs...»
Et il allait s'éloigner avec Sita et Louison, lorsque le gentleman le
rappela.
«Monsieur, excusez, je vous prie, mon indiscrétion; mais je dois vous
avertir que vous êtes en pays ennemi, et que vous hasardez beaucoup en
suivant cette route.
--Je vous remercie de cet avis, monsieur.
--Les éclaireurs d'Holkar battent la campagne, et vous pourriez être
enlevé par eux.
--Ah! ah! En vérité! Eh bien, je serai prudent.»
Et Corcoran allait continuer sa route; mais l'Anglais, qui paraissait
décidé à ne pas le lâcher avant le coucher du soleil, essaya encore de
le retenir.
«Vous êtes sans doute, monsieur, employé au service de la Compagnie?
--Non, monsieur, je voyage pour mon plaisir.»
Le gentleman s'inclina respectueusement sur sa selle, persuadé qu'un
homme qui va de l'Europe dans l'Inde pour son seul plaisir devait être
un fort grand seigneur et pour le moins un lord, ou un membre influent
de la Chambre des communes.
Il allait encore ouvrir la bouche, mais Corcoran l'interrompit. Il
entendait derrière lui le bruit des cavaliers qui le poursuivaient et
qui allaient l'atteindre.
«Excusez-moi, dit-il, je suis pressé.
--Au moins, reprit l'Anglais, vous me permettrez bien de vous offrir un
cigare.
--Je ne fume pas en présence des dames,» répliqua Corcoran impatienté.
La conversation avait lieu en anglais, et le Breton connaissait fort
bien cette langue; malheureusement, l'ennui de se voir arrêté par un
bavard et de perdre des moments si précieux lui fit oublier son rôle, et
il prononça ces dernières paroles en français.
«Mais, par le diable! s'écria l'officier, vous êtes Français, monsieur,
et non pas Anglais! Que faites-vous sur cette route, et à cette heure?
Le moment décisif approchait. Corcoran jeta un coup d'oeil sur Sita pour
l'avertir de se tenir prête pour la fuite.
Celle-ci avait les yeux fixés sur un des Indiens qui suivaient l'escorte
et qui conduisaient les chariots anglais. Corcoran regarda du même
côté et s'aperçut avec étonnement que l'Indien et la fille d'Holkar
échangeaient, sans mot dire, des signes d'intelligence.
En regardant l'Indien avec plus d'attention, il reconnut Sougriva, ce
brahmine qui avait été envoyé à Holkar par Tantia Topee.
Au reste, il n'eut pas beaucoup de temps pour réfléchir, car les dix
officiers anglais l'entourèrent, et celui qui avait déjà parlé, ajouta:
«Monsieur, en attendant que votre présence dans le pays d'Holkar soit
expliquée, vous êtes notre prisonnier.
--Prisonnier! dit Corcoran. Vous voulez rire, messieurs. Place donc, ou
je vous tue!»
En même temps il tira de sa poche un revolver et l'arma en un clin
d'oeil.
Aussi prompt que lui, l'Anglais s'arma d'un revolver, et tous deux
allaient faire feu à bout portant, lorsqu'un incident inattendu décida
la victoire.
Au bruit sec des deux revolvers qu'on armait, Louison comprit qu'on
allait se battre. Elle bondit brusquement sur la croupe du cheval de
l'Anglais, qui se cabra et désarçonna son cavalier; grand bonheur pour
celui-ci et pour notre ami Corcoran, car à la distance où les deux
adversaires étaient l'un de l'autre, les deux cervelles risquaient
de sauter ensemble, comme les bouchons de deux bouteilles de vin de
Champagne.
Cependant l'Anglais tira son coup de pistolet, mais la balle, détournée
de son but par le bond prodigieux de Louison, emporta le chapeau d'un
autre gentleman qui s'était avancé pour saisir Corcoran.
«Brahma et Vishnou!» cria tout à coup celui-ci.
A ce signal, Sita donna un coup d'éperon à son cheval, qui partit lancé
comme une flèche. Corcoran la suivit en écartant rudement de la main
un Anglais qui voulait le retenir; et Louison, voyant ses deux amis en
fuite, s'élança sur leurs traces. A peine eut-on le temps de tirer sur
eux cinq ou six coups de pistolet, dont un seul blessa le cheval de
Corcoran.
Quant aux cipayes indiens qui conduisaient le chariot et qui étaient
armés comme leurs maîtres, pas un ne bougea, soit pour aider Corcoran,
soit pour le faire prisonnier.
Un seul, le brahmine Sougriva, à qui tous paraissaient obéir, fit faire
aux chariots une manoeuvre assez singulière, qui retarda pendant trois
ou quatre minutes la poursuite des Anglais. Il feignit de vouloir
détourner le chariot qui occupait la tête de la colonne, et, dans son
empressement, il le fit verser en travers du chemin.
Aussitôt les autres Indiens, comme s'ils avaient obéi à un mot d'ordre,
quittèrent leurs chariots et vinrent se grouper autour de celui qui
était renversé, remplissant l'étroit passage, enchevêtrant leurs
chariots et leurs chevaux de trait l'un dans l'autre, et forçant les
Anglais à s'arrêter devant ce mur vivant d'hommes et d'animaux.
Au même instant arrivaient les cavaliers partis du camp pour courir à la
poursuite des fugitifs. En tête galopait le bouillant John Robarts.
«Avez-vous vu le capitaine? s'écria John Robarts.
--Quel capitaine?
--Eh! le maudit Corcoran que le ciel confonde! Barclay est dans une
colère épouvantable. Il s'est laissé jouer comme un enfant, mais il n'en
veut pas convenir, et il a promis dix mille livres sterling à celui qui
lui ramènera le capitaine Corcoran et la fille d'Holkar.
--Comment s'écria l'un des gentlemen, c'était la fille d'Holkar et nous
ne l'avons pas deviné! Je l'avais prise, à demi cachée sous son voile,
pour une jeune miss anglaise qui fait le voyage de l'Inde en compagnie
de son futur mari.
--Allons! allons! En route! dit l'impatient Robarts. Mille guinées à
celui qui arrivera le premier.»
À ces mots, une ardeur magique s'empara de tous les coeurs. A coups de
fouet, on força les Indiens de ranger le long du chemin leurs attelages
disloqués, et l'on courut au triple galop sur les traces des fugitifs.
Le jour baissait rapidement, suivant l'usage des tropiques, et la
poursuite était d'autant plus vive qu'elle ne pouvait pas durer très
longtemps.
X
A l'assaut! A l'assaut!
De son côté, Corcoran ne s'endormait pas.
Il galopait à côté de Sita, maudissant la sotte curiosité de l'Anglais
qui lui avait fait perdre un temps si précieux.
Cependant il espérait que l'approche de la nuit, l'éloignement du
camp anglais, et quelque accident heureux, peut-être la rencontre
de l'avant-garde d'Holkar, lui donneraient le loisir de regagner
Bhagavapour. Ce qui le fâchait le plus, c'était d'être obligé de fuir.
«Fuir devant des Anglais! pensait-il, quelle honte! Que dirait mon père
s'il me voyait! Pauvre père, qui n'a jamais rencontré un Anglais sans
lui proposer une partie de boxe, ou de savate, ou de quelque autre
divertissement semblable à ceux qui réjouissent ces gentlemen!... Et
moi, je galope devant eux, et tout à l'heure, au lieu de prendre ce
maudit bavard à la cravate et de le jeter dans le fossé, comme j'en
avais envie et comme c'était mon devoir, je n'ai pensé qu'à lui laisser
croire que j'étais un _goddam_ comme lui! c'est à se briser la tête
contre la muraille.»
Pendant ces réflexions, il s'aperçut tout à coup que son cheval
faiblissait, que le galop se ralentissait et, malgré les coups d'éperon,
se changeait en simple trot. Il se retourna et vit que sa botte était
couverte de sang. Son cheval avait reçu une balle dans le flanc.
Ce nouveau malheur n'abattit pas le courage du Breton.
Il se hâta de mettre pied à terre.
«Que faites-vous? demanda Sita. Est-ce le moment de faire halte? Les
Anglais sont sur nos traces.
--Ce n'est rien, dit Corcoran, mon cheval est blessé par la décharge
que ces lâches coquins ont faite sur nous il y a un instant.... Sita,
si vous voulez fuir, partez seule, Louison vous accompagnera et vous
défendra....
--Oui, dit Sita, mais qui me défendra de Louison?...»
Corcoran parut frappé de cette réflexion.
«C'est vrai! dit-il, Louison n'a pas dîné; il est déjà tard. Je ne
crains rien pour vous sans doute, mais je ne répondrais pas de votre
cheval, ou peut-être Louison irait-elle chercher sa proie dans le
voisinage.
--Capitaine, dit Sita en descendant de cheval, je reste avec vous; quel
que soit le sort qui vous attend, nous le partagerons ensemble....
--Ah! dit Corcoran avec joie, voilà qui tranche toutes les difficultés!
Qu'ils viennent, maintenant, tous les Anglais, et John Robarts, et
Barclay, et les colonels, et les capitaines, et les majors, et tous les
habits rouges de la création!»
En même temps, il chercha dans les fontes des selles des deux chevaux,
et trouva deux revolvers tout chargés; celui qu'il avait à la ceinture
était le troisième, et Corcoran avait des cartouches dans ses poches.
«Nous avons des armes et des munitions, dit-il, pour trente ou quarante
coups de feu, et comme je compte bien ne tirer que de près et à coup
sûr, je crois que tout ira bien.... Venez avec moi, Sita; et toi,
Louison, va devant comme un éclaireur, et regarde s'il n'y a pas quelque
ennemi caché dans le jungle.»
Le plan de Corcoran était très-simple. De la route où il était, il
apercevait à quelque distance une petite pagode indienne abandonnée, à
laquelle paraissait aboutir un sentier assez large tracé dans le jungle.
C'est là qu'il voulait chercher un asile. Entrer dans la pagode, en
refermer la porte sur eux, et barricader l'entrée avec des poutres qui
se trouvaient par hasard dans le voisinage et percer des meurtrières à
travers la porte, ce fut pour les fugitifs l'affaire d'un instant.
Louison regardait ces préparatifs avec étonnement. Elle était même
un peu mécontente. Cela se comprend; elle adorait le grand air, les
prairies les vastes forêts, les hautes montagnes; elle n'aimait pas
à être enfermée, et surtout elle ne comprenait pas qu'on prît tant
de peine pour s'enfermer soi-même. Aussi Corcoran prit soin de lui
expliquer les raisons de sa conduite.
«Louison, ma chérie, lui dit-il, il n'est pas temps de vous livrer à vos
caprices et de courir les champs, suivant votre détestable habitude....
si vous aviez rempli votre devoir ce matin, nous ne serions pas, vous et
moi, à l'heure qu'il est, enfermés sans souper dans une méchante
pagode où il n'y a pas le moindre gibier.... vous avez fait le mal, ma
chérie.... il faut le réparer d'une façon éclatante. Donc, attention!...
tenez-vous derrière cette fenêtre ouverte, et si quelque gentleman
essaye de l'escalader, je vous le livre, ma chérie....»
Ayant donné ces ordres, que Louison promit d'exécuter ponctuellement, du
moins on pouvait le deviner à la vivacité de son regard, et à la manière
affectueuse dont elle remuait la queue et entr'ouvrait ses lèvres,
Corcoran se retourna vers Sita pour l'encourager.
«Oh! ne prenez pas la peine de me rassurer, capitaine, dit-elle en lui
tendant la main. Ce n'est pas pour ma vie que je crains..., c'est pour
vous, qui allez donner la vôtre avec tant de générosité, et pour mon
père qui ne survivrait pas, je le sais, au désespoir de me voir entre
les mains des Anglais. Mais, ajouta-t-elle, les yeux brillants de
fierté, soyez sûr que la fille d'Holkar ne sera pas reprise vivante
par ces barbares aux cheveux roux. Ou je serai libre avec vous, ou je
mourrai.»
Et elle tira de sa ceinture un petit flacon qui contenait un de ces
poisons subtils dont l'Inde est remplie.
«Voilà, dit-elle, ce qui me sauvera de la servitude et du déshonneur
d'épouser ce traître Rao.»
Comme elle finissait de parler, Corcoran entendit un bruit léger comme
le sifflement du _cobra capello_, ce terrible serpent de l'Inde. Il se
leva brusquement, mais Sita lui fit signe de se rasseoir.
À ce sifflement succéda le cri du colibri, puis un bruit de feuilles
froissées.
«Qu'est cela! dit Corcoran.
--Ne craignez rien. C'est un ami, répliqua Sita, je reconnais ce
signal.»
En effet, après un court instant, une voix d'homme chanta doucement ces
vers du Ramayanâ, par lesquels le roi Djanaka présenta la belle Sita la
Vidéhaine, sa fille, à Rama, son fiancé:
«.... J'ai une fille, belle comme les déesses et douée de toutes
les vertus; elle est appelée Sita, et je la réserve comme une digne
récompense à la force. Très-souvent, des rois sont venus me la demander
en mariage, et j'ai répondu à ces princes: Sa main est destinée en prix
à la plus grande vigueur....»
Sita se leva alors, et récita, comme une réponse à la question qui lui
venait du dehors, les belles paroles que la Vidéhaine adresse dans le
poëme de Valmiki à Rama, son époux, lorsque, par la perfidie de Kékegi,
ce héros invincible fut envoyé en exil et privé du trône:
«.... O toi, de qui les beaux yeux ressemblent aux pétales du lotus,
pourquoi ne vois-je pas le chasse-mouche et l'éventail récréer ton
visage, qui égale en splendeur le disque plein de l'astre des nuits?...»
--Ouvrez! cria alors la voix du dehors. Ouvrez, je suis Sougriva!»
Corcoran lui tendit la main par-dessus la fenêtre, et quand l'Indou,
s'accrochant aux saillies du mur, fut parvenu jusqu'à cette main, le
robuste Breton l'enleva comme une plume, et le déposa dans l'intérieur
de la pagode.
A peine arrivé, Sougriva se prosterna devant la fille d'Holkar.
«Relève-toi, dit Sita. Où sont les Anglais?
--A cinq cents pas d'ici.
--Ils nous cherchent toujours?
--Oui.
--Et ils ont retrouvé nos traces?
--Oui. L'un des deux chevaux que vous montiez s'est abattu, frappé d'une
balle. Ils en ont conclu que vous deviez être dans le voisinage.
--Et toi, qu'as-tu fait?»
L'Indou se mit à rire silencieusement.
«J'ai fait verser en travers de la route le chariot que je conduisais.
Les autres coolies en ont fait autant. C'est un quart d'heure de gagné.»
Ici, Corcoran s'aperçut que la figure de Sougriva était ensanglantée.
«Qui t'a fait cela? demanda-t-il.
--Le seigneur John Robarts, répliqua l'Indou. Quand il a vu le chariot
verser, il m'a donné un coup de cravache. Mais je le retrouverai, oh!
oui, je le retrouverai avant trois jours, ce chien d'Anglais!
--Sougriva, dit la belle Sita, mon père te donnera la récompense que tu
as si bien méritée....
--Oh! dit l'Indien, je ne donnerais pas ma vengeance pour tous les
trésors du prince Holkar.... Mais elle est proche, je le sais.»
Et comme il voyait quelque doute dans le regard de Corcoran:
«Seigneur capitaine, dit-il, vous êtes des nôtres, puisque vous êtes
l'ami d'Holkar. Avant trois mois il n'y aura plus un Anglais dans
l'Inde.
--Oh! oh! dit Corcoran, j'ai entendu déjà bien des prophéties, et
celle-là n'est pas plus sûre que toutes les autres.
--Sachez donc, dit Sougriva, que tous les cipayes de l'Inde ont fait
serment d'exterminer les Anglais, et que le massacre a dû commencer il y
a cinq jours à Meerut, à Lahore et à Bénarès.
--Qui te l'a dit?
--Je le sais. Je suis le messager de confiance de Nana-Sahib, le rajah
de Bithoor.
--Mais ne crains-tu pas que j'avertisse les Anglais?
--Il est trop tard, répliqua l'Indou.
--Mais, reprit Corcoran encore, qu'es-tu venu faire ici?
--Seigneur capitaine, répliqua Sougriva, je vais partout où je pourrai
nuire aux Anglais. Je ne voudrais pas que Robarts mourût d'une autre
main que la mienne....»
A ces mots, il s'interrompit tout à coup.
«J'entends le bruit des chevaux qui trottent dans le sentier, dit-il,
c'est la cavalerie anglaise qui arrive. Tenez-vous bien, car l'assaut
sera rude.
--Bon! bon! dit Corcoran, je ne suis pas à ma première affaire.... Toi,
charge les armes, et vous, Sita, invoquez pour nous la protection de
Brahma.»
Quelques instants après, cinquante ou soixante cavaliers entourèrent la
pagode et apprêtèrent leurs armes en silence. Tous les autres étaient
retournés au camp.
Robarts, qui commandait le détachement, s'avança et dit d'une voix
forte:
«Rendez-vous, capitaine, ou vous êtes mort!
--Et si je me rends, répliqua Corcoran, serai-je libre avec la fille
d'Holkar?
--Par le diable! cria Robarts, vous êtes en notre pouvoir.... allez-vous
nous dicter des conditions? Rendez-vous et vous aurez la vie sauve,
voilà tout ce que je puis vous promettre.
--Eh bien, dit Corcoran, faites ce qu'il vous plaira. Je ferai de mon
mieux. Et maintenant, commencez!»
A ce signal, les Anglais mirent pied à terre, attachèrent leurs chevaux
à des arbres et se préparèrent à enfoncer la porte de la pagode avec les
crosses de leurs carabines.
Au premier coup de crosse, la porte trembla et chancela sur ses gonds.
«Vous l'avez voulu, dit Corcoran; qu'il soit fait suivant votre plaisir!
En même temps, il tira un premier coup de revolver par la fenêtre
laissée entr'ouverte.
Un Anglais tomba, frappé mortellement.
Aussitôt Corcoran s'effaça contre le mur, et ce fut un grand bonheur
pour lui, car à peine l'eut-on aperçu qu'on tira sur la fenêtre quinze
ou vingt coups de carabine. Aucun ne l'atteignit.
«Mes enfants, dit-il, vous jetez votre poudre aux moineaux. Voici
comment il faut viser.»
Et d'un second coup, il blessa un autre des assaillants.
A ce coup de revolver, les Anglais ripostèrent par une seconde décharge,
qui fit aussi peu de mal à Corcoran que la première.
«Gentlemen, dit-il, vous ne faites rien ici que casser des vitres.
N'allez-vous pas essayer quelque chose de plus sérieux?»
C'était bien l'intention des Anglais.
Pendant que le gros de la troupe tiraillait contre la porte et la
fenêtre de la pagode, cinq ou six cavaliers étaient allés chercher un
tronc d'arbre dans le voisinage et l'apportaient en triomphe.
«Diable! ça devient sérieux,» pensa Corcoran.
Il se tourna vers Sougriva et lui dit:
«La porte va être enfoncée; c'est clair. On donnera l'assaut....
Personne ne sait ce qui peut arriver. Emmène Sita dans quelque coin de
la pagode à l'abri des balles.»
Sita, pleine d'admiration pour le courage de Corcoran, voulait rester
à côté de lui, mais Sougriva l'emmena malgré elle et la cacha dans une
encoignure.
Pendant ce temps, Louison ne disait rien.
L'intelligente bête devinait tous les désirs et toutes les pensées de
Corcoran. Elle savait qu'on lui avait confié la garde de la fenêtre,
et rien n'aurait pu la détourner de ce devoir. Du reste, suivant sa
consigne, elle se taisait, et restait couchée à plat ventre, les pattes
étendues, réfléchissant et attendant.
Cependant le tronc d'arbre qu'on avait apporté fut dirigé à grand
renfort de bras contre la porte de la pagode. Dès le premier coup, la
porte faillit s'écrouler. Au second, l'un des battants fut enfoncé et
laissa ouvert un espace qui pouvait suffire au passage d'un homme.
Corcoran vit que le danger pressait, et laissant à Louison le soin de
garder la fenêtre, il se précipita vers la brèche. Il était temps, car
déjà un Anglais montrait sa tête rousse et avait engagé ses épaules dans
l'ouverture. Heureusement, le passage était encore un peu étroit.
Quand l'Anglais vit approcher Corcoran, il voulut tirer sur lui un coup
de carabine, mais il était tellement gêné par les battants de la
porte, qu'il n'eut pas le temps d'ajuster et de faire feu. Corcoran,
au contraire, libre et maître de ses mouvements, appuya le canon de son
revolver sur le crâne de l'Anglais et lui brûla la cervelle.
Puis, comme il n'avait guère de munitions, il attira de son côté le
cadavre de l'Anglais, lui prit sa giberne, ses cartouches, sa carabine,
et, renfort plus précieux encore, une gourde d'eau-de-vie dont il avait
grand besoin.
Cela fait, il replaça l'Anglais devant la porte pour refermer la brèche
et attendit.
Cependant les assiégeants s'impatientaient.
Ils ne s'étaient pas attendus à rencontrer une résistance aussi
sérieuse; ils avaient déjà deux morts et un blessé, et ils craignaient
de faire des pertes plus considérables.
«Si nous mettions le feu à la pagode?» conseilla un lieutenant.
Heureusement, John Robarts n'entendait pas de cette oreille.
«Le colonel Barclay, dit-il, a promis dix mille livres sterling si on
lui ramène vivante la fille d'Holkar. Mais nous n'avons rien à gagner
si elle périt.... Allons! encore un effort, mes garçons! Est-ce qu'un
Français tiendrait en échec la vieille Angleterre?... Si vous n'entrez
point par la porte, entrez au moins par la fenêtre!»
On obéit aussitôt. Pendant que la moitié de la troupe continuait à
tirailler au travers de la porte, l'autre moitié se précipita vers la
fenêtre, qui était à douze pieds du sol.
Trois ou quatre soldats faisant la courte échelle à un sergent, celui-ci
mit la main sur le bord de la fenêtre, s'enleva à la force des poignets
et d'un élan vigoureux s'assit sur la fenêtre.
A cette vue, ses camarades crièrent:
«Hurrah!»
Mais le pauvre diable n'eut pas le temps de crier à son tour, car à
peine avait-il ouvert la bouche, lorsque Louison se dressa debout sur
ses pattes de derrière, appuya ses pattes de devant sur le bord de la
fenêtre, saisit avec les dents le cou du malheureux sergent, le brisa et
le rejeta sur ses camarades épouvantés.
Jusque-là, l'on avait oublié Louison; l'exploit de la tigresse refroidit
singulièrement l'ardeur des cavaliers.
«Après tout, dit un officier, que faisons-nous là? Nous devrions être
au camp. Si Barclay a laissé échapper la fille d'Holkar, c'est à lui
de réparer sa faute et de la rattraper s'il peut.... Nous sommes là
cinquante, occupés à canarder un gentleman que nous ne connaissons pas,
qui ne nous avait fait aucun mal et qui ne nous en ferait aucun si nous
consentions à le laisser tranquille. Franchement, cela n'a pas le sens
commun.
--Barclay veut reprendre la fille d'Holkar, dit John Robarts, et Barclay
doit avoir ses raisons. Je ne partirai pas sans avoir rempli ma mission.
--Eh bien, répliqua l'autre, rien ne presse. Nous prendrons la fille
d'Holkar et son chevalier aussi aisément et bien plus commodément demain
qu'aujourd'hui. La nuit va venir.... Faisons seulement bonne garde, la
main sur nos armes; soupons et dormons. Corcoran n'a pas de vivres. Il
sera bientôt forcé de se rendre.»
Le calcul était assez juste, et Corcoran, qui entendait la délibération,
était inquiet de l'avenir.
Il vit les Anglais s'éloigner un peu de la pagode, mais sans la perdre
de vue, poser des sentinelles de distance en distance et s'asseoir pour
souper, car les coolies indous les avaient suivis à distance avec des
chariots et venaient de déballer l'argenterie, les pâtés de venaison,
les viandes froides et les bouteilles de claret.
Cette vue redoublait le supplice de Corcoran et lui tordait les
entrailles, car il avait à peine déjeuné le matin, et la journée avait
été remplie de tant d'événements, qu'il ne lui était pas resté une
minute pour penser au dîner.
Mais ce n'était rien encore auprès de l'inquiétude qu'il avait pour sa
chère Sita, élevée jusqu'ici dans le luxe et l'abondance d'un palais, et
qui se trouvait tout à coup réduite aux extrémités de la fatigue et de
la faim.
Un sujet d'alarme encore plus redoutable était Louison.
Certes, la tigresse était une amie dévouée; mais son appétit était
encore plus grand que son dévouement.
Et qui pouvait le lui reprocher? Le ventre n'est-il pas, suivant les
physiologistes, le maître et le souverain de la nature entière? Peut-on
reprocher à une pauvre tigresse, à peine frottée de civilisation, de ne
pas être maîtresse de ses passions et de son appétit, quand on voit
tous les jours de très-grands princes, élevés avec soin par de savants
gouverneurs et nourris dès l'enfance de la sagesse des philosophes,
manquer d'une façon éclatante à tous les préceptes de la morale et de la
philosophie!
Corcoran s'inquiétait donc, et avec raison, de l'avenir. Il voyait les
yeux de Louison se tourner avec convoitise sur le malheureux Sougriva et
il craignait un accident irréparable.
Cependant il n'avait guère que le choix des victimes, car Louison
voulait souper à tout prix; elle s'agitait, elle bondissait sans motif
et sans but apparent. Évidemment, elle avait faim.
Enfin Corcoran prit son parti.
«Ma foi, pensa-t-il, il vaut mieux qu'elle soupe d'un Anglais que de ne
pas souper du tout ou de souper de mon malheureux ami Sougriva.»
Sur cette pensée, il appela l'Indou.
«As-tu faim? demanda Corcoran.
--Oh! oui.
--As-tu des vivres?
--Non.
--Veux-tu souper?»
Sougriva le regarda comme s'il ne comprenait pas.
«Oui, j'entends bien, dit Corcoran. Tu demandes où est le souper. Eh
bien, regarde.»
Et, de la main, il lui montra les Anglais qui déjà étaient assis sur des
tapis et qui avaient commencé à manger.
«Mon ami, continua Corcoran, Louison va sortir. Elle saisira une
sentinelle. L'autre criera. On courra aux armes. Tu te glisseras
adroitement dans l'herbe, tu prendras le souper des Anglais et tu
l'apporteras ici le plus vite qu'il te sera possible. Comprends-tu
maintenant? Moi, si c'est nécessaire, je ferai une sortie les armes à la
main pour protéger ton retour.... C'est une affaire décidée?....
--C'est décidé,» dit le brahmine.
Louison reçut à son tour ses instructions, que Corcoran lui donna à voix
basse, plus par gestes que par paroles.
Au reste, la tigresse était si intelligente, qu'elle devina tout de
suite le but de sa sortie; elle se coula joyeusement par la porte
entre-bâillée, et fut suivi de Sougriva.
[Illustration: La sentinelle anglaise veillait. (Page 177.)]
Les Anglais, ne s'attendant pas à une sortie et se fiant d'ailleurs au
nombre, n'étaient pas sur leurs gardes et buvaient joyeusement. La lune,
qui s'était déjà levée, éclairait pleinement tous ces mouvements.
Le factionnaire qui veillait devant la porte de la pagode, était à dix
pas environ de l'ouverture. En deux bonds, Louison sauta sur lui, le
désarma d'un coup de griffe et lui ouvrit la tête avec ses dents.
A ce bruit, au cri du factionnaire mourant, tous les Anglais prirent
leurs armes et se mirent à chercher l'ennemi. La vue de Louison fit
reculer un instant les plus braves. Mais pendant ce temps, Sougriva, qui
était presque nu, suivant la coutume des Indous, profitait du désordre
et de l'obscurité, se glissait à plat ventre jusqu'au lieu du festin,
se hâtait d'empiler le pain, la viande et quelques bouteilles de vin, et
revenait sans avoir été vu.
Pour attirer d'un autre côté l'attention des Anglais, Corcoran tira par
la fenêtre deux coups de revolver qui n'atteignirent personne. On lui
répondit par une décharge de quarante coups de carabine. Les balles
s'aplatirent sur le mur de la pagode. Aussitôt Sougriva traversa en
courant l'espace de cinquante pas environ qui le séparait de la porte,
et se glissa à travers l'ouverture avec son butin.
La sortie avait admirablement réussi, mais Louison ne voulait pas
rentrer. C'est en vain que le capitaine faisait entendre son sifflement
habituel; Louison tenait son Anglais et ne voulait pas lâcher prise.
Les autres Anglais firent sur elle une décharge générale, mais à
distance et dans l'obscurité; car aucun d'eux ne voulait se hasarder
la nuit à tirer à bout portant sur un tel adversaire. Corcoran frémit.
Outre la tendresse réciproque qui l'unissait à Louison, c'est d'elle
surtout qu'il attendait son salut.
XI
Sortie des assiégés.
Il y eut un moment de pénible anxiété. Louison avait poussé un
rugissement sourd en recevant la décharge et s'était aplatie le ventre
contre terre. Était-elle morte ou blessée? ou feignait-elle de l'être
pour rendre la sécurité à ses ennemis? Corcoran regardait par la fenêtre
et ne distinguait rien. De leur côté, les Anglais ne paraissaient pas
fort rassurés. Postés en cercle autour de la pagode, à cinq ou six pas
l'un de l'autre, ils rechargeaient leurs carabines, tout prêts à faire
feu de nouveau.
Tout à coup un cri de détresse retentit dans le silence de la nuit.
Louison, rampant dans les ténèbres, avait forcé la ligne des chasseurs,
renversé l'un d'eux, l'avait saisi par devant, et, enfonçant ses dents
au plus profond de la cuisse de l'Anglais, le rapportait à sa gueule
vers la pagode.
Aussitôt Corcoran se précipita vers la brèche, fit lâcher prise à
Louison, sur qui personne n'osait tirer, de peur de blesser ou de
tuer l'homme qu'elle emportait, et fit rentrer Louison, en rendant au
malheureux sa liberté.
Mais le pauvre diable ne fut pas d'abord très-sensible à la générosité
du vainqueur, car il avait la cuisse broyée par les dents de la
tigresse, et il était évanoui.
«Messieurs, cria Corcoran après l'avoir dépouillé de sa carabine, de son
revolver et de ses munitions, vous pouvez venir reprendre votre ami. Il
n'est que blessé.
--Chien de Français! cria John Robarts, qui envoya aussitôt chercher le
blessé par deux de ses compagnons et le fit transporter en sûreté, chien
de Français, sont-ce là des armes et des alliés dignes d'un gentleman?
--Mais, chien d'Anglais! répliqua Corcoran, pourquoi êtes-vous cinquante
ou soixante contre moi? Et pourquoi venez-vous me fusiller, quand je ne
demande qu'à vivre en paix avec vous et avec la terre entière?»
Tout en parlant il réparait la brèche faite à la porte, et entassait,
avec le secours de Sougriva, tout ce qui pouvait servir à former une
barricade.
«Or ça, dit ensuite Corcoran, voyons si le vin de ces hérétiques
est bon.... C'est du claret.... Remercions Brahma et Wichnou.... Je
craignais que ce ne fût une bouteille de _pale ale_ de la fabrique de M.
Alsopp.... Dieu soit loué! Le pâté est excellent.... mangez, Sita....
Et toi, Sougriva, ne ménage rien. Demain matin nous serons tués ou
délivrés....
--Seigneur capitaine, dit Sougriva, ayons bonne espérance.... je viens
de faire une découverte.
--Laquelle?
--Tout à l'heure, en cherchant une planche pour boucher cette maudite
brèche qu'ils ont faite à la porte d'entrée, j'ai senti que je mettais
le pied sur une trappe.
--Eh bien?
--Seigneur capitaine, cette trappe doit conduire à quelque souterrain,
et le souterrain a peut-être une issue sur la campagne. Dans ce cas,
nous sommes sauvés.
--Sauvés, dis-tu?.... Toi, oui; mais Sita, non. Tu vois bien que la
pauvre enfant est à bout de forces et hors d'état de marcher....
--Seigneur, si je trouve le souterrain comme j'ai trouvé la trappe, et
si ce souterrain aboutit, comme je l'espère, en rase campagne, Holkar
sera averti dès le milieu de la nuit.»
Corcoran se leva aussitôt.
Sougriva ne s'était pas trompé. Sous la trappe, qu'il souleva avec
beaucoup de peine, derrière l'autel de Wichnou, se trouvait un escalier
de trente marches.
«Descends seul, dit Corcoran, il faut que je veille.»
Par bonheur, il avait dans sa poche un briquet et il parvint à
allumer un des cierges de l'autel. Sougriva le prit et descendit avec
précaution. Au bout de quelques minutes il revint.
«Le souterrain est un corridor, dit-il, et ce corridor aboutit à une
grille, à cent pas d'ici, derrière le bivouac des Anglais. Je suis sûr
maintenant d'arriver à Bhagavapour, si quelque tigre ne rôde pas sur la
route.
--Souviens-toi, dit Corcoran, que si la nuit est tranquille, la matinée
sera orageuse, et dis à Holkar de se hâter.
--Sougriva, ajouta la belle Sita, dis à mon père, Holkar, que sa fille
est sous la garde du plus brave et du plus généreux des hommes. Et vous,
capitaine, dormez un instant, c'est à moi de veiller sur nous....»
Sougriva se prosterna, éleva ses mains en forme de coupe et partit.
Corcoran, resté seul avec la fille d'Holkar, s'assit près d'elle et lui
dit:
«Chère Sita, je me souviendrai longtemps du bonheur que je goûte ce soir
près de vous....
--Seigneur Corcoran, répondit la princesse, il me semble que j'ai
toujours vécu ainsi, et que ma vie passée, si paisible et si douce,
n'était qu'un rêve auprès de ce que j'ai vu et senti depuis hier.
--Et qu'avez-vous senti? demanda le Breton.
--Je ne sais, répondit-elle naïvement. J'ai eu peur. J'ai cru qu'on
voulait me tuer. J'ai cru que je me tuerais moi-même pour échapper à cet
infâme Rao; j'ai espéré vivre, en vous retrouvant dans le camp anglais,
et j'en ai été sûre quand j'ai vu avec quel courage et quel sang-froid
vous aviez bravé tous les dangers.»
Corcoran souriait en écoutant ces paroles naïves.
«Quelle fille charmante! pensait-il, et qu'il vaut mieux passer la
nuit dans cette pagode en causant paisiblement de Brahma, de Siva et
de Wichnou (malgré la présence des Anglais et leurs carabines), que de
chercher sottement le propre manuscrit du seigneur Manou, le plus sage
des Indiens, et celui que respecte le plus l'Académie des sciences de
Lyon.... Ah! il n'est rien de tel au monde que de sauver les belles
princesses ou de donner sa vie pour elles.»
Pendant ces réflexions le sommeil venait. Le danger ne paraissait pas
d'ailleurs très-grand, à cause de la fatigue des Anglais.
Enfin Louison veillait, ou si elle dormait c'était d'un oeil, comme les
chats, ses cousins germains; et l'autre oeil, à demi ouvert, distinguait
les plus petits objets dans l'épaisseur des ténèbres. Enfin, à défaut de
ses yeux, ses oreilles entendaient jusqu'au moindre son.
C'est pourquoi, voyant que tout était tranquille, et que Sita elle-même
succombait à la fatigue, Corcoran s'étendit sur une natte et dormit
jusqu'au jour.
XII
Donnez-moi cet Anglais.--Que veux-tu en faire? Le pendre.--Bien
volontiers.
Pendant qu'à l'intérieur de la pagode et à l'extérieur tout le monde
dormait, excepté Louison et deux factionnaires, Sougriva, suivant
toujours le corridor souterrain, arriva à la grille. Mais là, on ne
voyait point de serrure.
Il chercha longtemps par quel moyen on pouvait sortir, et enfin, à force
de tâtonner, il poussa du pied une petite statuette qui représentait
Brahma sans pieds ni mains, soutenant l'univers sur ses épaules.
La statuette grinça légèrement, tourna sur elle-même, et la grille
s'ouvrit. Aussitôt Sougriva éteignit son cierge, referma sans bruit la
grille, se glissa dans les broussailles et disparut pendant quelques
instants.
Il avait son projet. Il fit avec précaution le tour du bivouac des
Anglais qui dormaient négligemment, se fiant à la vigilance des deux
factionnaires.
En rampant comme un serpent dans les jungles, il fut aperçu par l'un des
coolies indiens. Celui-ci allait donner l'alarme, mais Sougriva lui fit,
avec deux doigts levés de la main droite, un signe cabalistique.
Aussitôt l'autre garda le silence.
Sougriva cherchait deux choses: un cheval pour remplir son message, et
John Robarts pour lui couper la tête.
Par bonheur, ce gentleman dormait paisiblement près du bivouac à demi
éteint, au milieu de dix ou douze autres gentlemen dont les bras et les
jambes étaient enchevêtrés de la plus pittoresque façon.
Sougriva tenait son ennemi; mais s'il l'avait tué, toute la troupe se
serait éveillée et sa mission aurait été manquée. Il consentit donc,
pour le moment, à prendre patience, se promettant bien d'ailleurs de
retrouver John Robarts un jour ou l'autre.
Puis il détacha avec précaution un des chevaux qui étaient entravés,
lui remit sa bride, accrochée négligemment à un arbre voisin, et pour
empêcher le bruit, lui enveloppa les pieds avec des morceaux d'une
couverture de feutre qui se trouva là par hasard. Ensuite il s'éloigna
lentement du bivouac en tenant son cheval par la bride.
Pendant ce temps le coolie indien, qui ne le perdait pas de vue,
s'approcha de lui et lui dit à voix basse:
«Quel jour?
--Bientôt! répondit Sougriva.
--Où vas-tu?
--Au camp d'Holkar.
--Veux-tu que je te suive?
--C'est inutile. Reste ici; quand j'aurai besoin de toi, je t'avertirai.
La grande nouvelle arrivera avant une semaine.
--Que Siva en soit louée!» répliqua l'Indou.
Là-dessus il retourna à son poste, se coucha tranquillement près de ses
camarades, et Sougriva, se mettant en selle, partit au pas d'abord, puis
au petit trot, puis, quand il crut être assez loin des Anglais, au grand
galop, se dirigeant vers Bhagavapour.
Il n'eut, grâce au ciel, aucun accident sur la route, et ne rencontra
même personne.
Comme on s'attendait à une bataille entre Holkar et les Anglais, tous
les habitants des villages situés entre le camp anglais et Bhagavapour
avaient abandonné leurs maisons de peur du pillage, du meurtre,
de l'incendie et de tous les autres exploits qui assaisonnent
habituellement la guerre et marquent le passage des héros.
Dès que Sougriva fut arrivé aux avant-postes, on l'interrogea avec
curiosité.
«Avant tout, dit-il, où est Holkar?»
On le conduisit au palais.
Le malheureux prince était à demi couché sur un tapis, mais il ne
dormait pas. Depuis l'enlèvement de sa fille il n'avait eu qu'une seule
pensée, et dans son désespoir il avait failli se poignarder lui-même;
mais le désir de la vengeance le soutenait encore.
«Qui es-tu? dit-il en soulevant sa tête appesantie. Quel nouveau malheur
viens-tu m'annoncer?
--Seigneur Holkar, dit le messager; reconnaissez-moi. Je suis Sougriva,
l'ami de Tantia-Topee et le vôtre.
--Ah! Tantia-Topee! Il arrivera trop tard!.... Et d'où viens-tu,
Sougriva?
--Du camp anglais.
--Tu as vu les Anglais! s'écria Holkar ranimé par la colère. Où
sont-ils? que font-ils? C'est à eux que je dois la perte de ma fille, de
ma pauvre Sita!»
De grosses larmes coulèrent des yeux du vieillard.
«Seigneur, dit Sougriva, votre fille est retrouvée.
--Où est-elle? Entre les mains du colonel Barclay, ou de cet infâme Rao?
--Elle est en sûreté, seigneur, du moins pour le moment. Ce brave
Français, votre hôte, l'a retrouvée et l'a prise sous sa garde.»
En même temps Sougriva fit en peu de mots le récit de la fuite de
Corcoran et de Sita.
«Il n'y a pas un moment à perdre pour les secourir, dit-il en terminant.
Demain matin les Anglais peuvent recevoir du renfort, et alors il
faudrait livrer une véritable bataille dont le succès est incertain.
--Bien! dit Holkar. Appelle Ali!»
Ali, qui veillait, le sabre nu, derrière la porte, entra sur-le-champ.
«Ali, dit le prince, fais sonner le boute-selle pour la cavalerie.
Qu'avant une demi-heure tout le monde soit prêt à partir.»
En un clin d'oeil l'ordre fut exécuté; la trompette retentit dans les
rues de la ville. Les cavaliers se rassemblèrent, et l'on se hâta de
harnacher l'éléphant favori d'Holkar.
«C'est celui sur lequel elle aimait à monter, dit le malheureux père....
Toi, Sougriva, prends un cheval et sers-nous de guide.
--Au moins, seigneur, dit l'Indou, en échange du service que je vous
rends, vous m'accorderez une grâce.
--Dix! cent! mille! la moitié de mes États si tu me fais retrouver ma
fille! s'écria Holkar.
--Non, seigneur, je n'ai pas tant d'ambition. Ce que je veux, c'est la
vie du lieutenant John Robarts.
--Tu veux sauver ce Feringhee?
--Moi! s'écria Sougriva en riant d'un rire sauvage, le sauver! Que je
sois à jamais privé de la vue de Wichnou, si j'ai pensé à sauver un
Anglais!
--Oh! alors, c'est facile, dit Holkar. Je te le donne, et dix autres
avec lui.»
En même temps, pendant qu'on achevait les préparatifs du départ, il fit
quelques questions à Sougriva sur la force et la position de l'armée
anglaise.
«Seigneur, dit l'Indien, j'ai tout vu. Avant-hier au soir, je sortis de
Bhagavapour afin de rendre visite au 2le régiment de cipayes, où j'ai
des amis et des intelligences. Comme j'étais sous l'habit d'un mendiant,
aucun des habits rouges ne s'occupa de moi. On me laissa tranquillement
errer dans le camp, et réciter mes prières à Wichnou. C'est alors que je
pus parler à plusieurs cipayes, dont l'un est sergent et affilié à notre
conspiration. Ah! seigneur, c'est un plaisir de voir comme ils haïssent
et méprisent ces maudits Anglais!... Tout en eux est horrible! Leurs
blasphèmes, leur voracité, leur habitude de manger des mets consacrés,
leur impiété, les sermons de leurs prêtres, la brutalité des chefs,
la sévérité de la discipline.... Croiriez-vous, seigneur, qu'ils font
fouetter des brahmines, des hommes de haute caste, comme de jeunes
enfants?...
«Enfin, en quelques heures, je fus au courant de tout, je donnai le mot
d'ordre à tout le monde, et j'allais partir, lorsque je vis arriver au
camp la princesse Sita, votre fille, enlevée par ce traître Rao.»
A ce souvenir, Holkar poussa un profond soupir.
«Oh! dit-il, quand je pense que j'ai tenu ce misérable à mes genoux,
que je pouvais le faire empaler, et que je ne l'ai pas fait! Partons!»
ajouta-t-il.
En même temps il se mit en selle et s'élança au grand trot, suivi de
deux régiments de cavalerie.
Comme la distance qui séparait Bhagavapour de la pagode où Corcoran
soutenait un siège était à peine de trois lieues de France, Holkar
arriva un peu après le point du jour sur le champ de bataille.
XIII
La toilette du capitaine.
Dès cinq heures du matin la fraîcheur de la nuit avait éveillé tout le
monde, et Corcoran le premier.
Il se leva, chargea ses armes avec soin, alla droit à la fenêtre où
Louison était toujours étendue, indécise entre la veille et le sommeil,
étendit les bras en bâillant et regarda l'horizon.
Il n'y avait pas un nuage au ciel; les étoiles seules brillaient encore
d'un vif éclat avant de disparaître. La lune était déjà couchée.
A quelque distance, un ruisseau, qui tombait en cascade dans les
rochers, faisait entendre le seul bruit qu'il y eût alors dans tout le
pays.
Toute la nature semblait pacifique, et les hommes eux-mêmes, qui
s'étiraient lentement les bras, ne paraissaient avoir aucune envie de se
battre.
Mais le bouillant John Robarts en jugea autrement.
Ce gentleman avait rêvé toute la nuit aux dix mille livres sterling
promises par le colonel Barclay. Il avait quelque part, en Écosse
peut-être, d'autres disent en Angleterre,--oui, c'est en Angleterre,
je m'en souviens maintenant,--à trois lieues de Cantorbéry, une tante
rousse et laide.
Mais cette tante rousse et laide avait une fille blonde et jolie, la
propre cousine de John Robarts, miss Julia, et cette cousine jouait du
piano. Oh! jouer du piano, quel talent! Et entendre des jeunes filles
blondes qui jouent du piano, quelle félicité!
Mais revenons à la cousine de John Robarts. Miss Julia chantait des
chansons admirables et des romances sans fin, où la lune, les petits
oiseaux, les hirondelles, les nuages, les sourires et les larmes
jouaient le premier rôle,--tout comme dans nos admirables romances
françaises,--ce qui fait qu'elle pensait toute la journée aux moustaches
rousses de John Robarts, qui de son côté, pensait trois fois par semaine
aux yeux bleus de Julia.
De cette coïncidence des pensées naquit, comme on devait s'y attendre,
une sympathie réciproque.
Mais comme miss Julia était une héritière de quinze mille livres
sterling, et comme Mme Robarts, tante de John, calculait fort bien, et
comme elle savait que John n'avait pas un shelling vaillant en dehors
du prix de son grade, mais qu'en revanche il devait cinq ou six cents
livres sterling à son tailleur, son bottier, son passementier et ses
autres fournisseurs,--John fut mis poliment à la porte du cottage
délicieux où miss Julia passait ses jours en compagnie de sa mère.
De désespoir, John demanda à passer dans l'Inde, espérant y faire
fortune, comme Clive, Hasting et tous les nababs.
Il obtint aisément cette faveur, grâce à la protection de sir Richard
Barrowlinson, baronnet, dont nous avons déjà parlé, et l'un des
directeurs de la compagnie.
Mais quoique John Robarts fut très-brave, il n'avait pas encore trouvé
l'occasion de montrer son courage, et il en était réduit à désirer
que tout l'Indoustan prît feu, afin que lui, Robarts, eût le plaisir
d'éteindre l'incendie et d'égaler la gloire d'Arthur Wellesley, duc de
Wellington. De là vient qu'il battait la campagne soir et matin avec
tant d'ardeur, espérant toujours rencontrer le trésor nécessaire pour
acheter le délicieux cottage qu'on voit près de Cantorbéry,--Robarts
House,--et, avec le cottage, la jeune propriétaire.
De là vient qu'il courut avec tant d'ardeur sur les traces de Corcoran
et de Sita.
Aussi fut-il sur pied en même temps que Corcoran.
«Allons, debout; paresseux! Inglis! Witworth! levez-vous! Le soleil va
paraître. Barclay nous attend, et nous ne pouvons pas retourner au camp
les mains vides.»
Son ardeur finit par éveiller tout le monde.
Chacun fit ses ablutions selon la mode ordinaire. On tira des
porte-manteaux toutes sortes de peignes, de brosses, de savons et
d'objets de parfumerie, et l'on fit sa toilette au grand jour, sous les
yeux de Corcoran.
Ce spectacle, qui aurait dû réjouir les yeux du Breton, le rendait de
fort mauvaise humeur.
«Sont-ils heureux, ces _goddem_, pensait-il, de pouvoir faire leur
toilette comme à l'ordinaire, et de se tenir prêts à paraître devant les
dames... Pour moi, je suis fagoté comme un chien crotté, sur ma parole.
Mes habits sont couverts de poussière, mes cheveux sont entortillés l'un
dans l'autre comme les phrases d'un roman de Balzac, et je dois avoir
une mine hâve, pâle et fatiguée comme si j'avais peur ou comme si je
m'ennuyais! Sita va s'éveiller tout à l'heure au bruit des coups de
fusil, et, si par malheur je suis tué, il ne lui restera de moi que le
souvenir d'un grand malpeigné.... Mais comment faire? comment éviter ce
malheur?»
Il la regarda quelque temps d'un air attendri.
«Qu'elle est belle! se disait-il. Elle rêve sans doute qu'elle est dans
le palais de son père, et qu'elle a cent esclaves à son service....
Pauvre Sita! qui m'aurait dit avant-hier matin que j'aurais tant de
bonheur à donner ma vie pour une femme?... Est-ce que je l'aime?... Bah!
à quoi cela me servirait-il?... Allons, j'aurais mieux fait de chercher
paisiblement le manuscrit des lois de Manou.»
Tout à coup, en regardant par la fenêtre, il lui vint une idée.
Les Anglais avaient déjà terminé leur toilette et allaient remettre
leurs peignes et leurs brosses dans les porte-manteaux, lorsque
Corcoran tira son mouchoir de sa poche et fit signe au factionnaire de
s'approcher.
Celui-ci vint sous la fenêtre.
«Appelez M. John Robarts, dit Corcoran, j'ai une demande importante à
lui faire.»
John Robarts s'approcha tout joyeux, croyant tenir ses dix mille livres
sterling.
«Eh bien, dit-il d'un air de triomphe, vous voulez capituler, capitaine?
Je savais bien que vous en viendriez là, tôt ou tard. Au reste, je ne
vous ferai pas de trop dures conditions. Ouvrez seulement la porte,
remettez-nous la fille d'Holkar et suivez-nous.... Je suis sûr que
Barclay vous remettra en liberté en vous priant seulement de vous
rembarquer pour l'Europe.... Au fond, Barclay est bon diable.»
Corcoran souriait.
«Ma foi, dit-il, mon cher Robarts, je suis bien aise de vous voir, vous
et Barclay, dans ces dispositions; mais ce n'est pas cela dont il s'agit
pour le moment. Vous avez ici-bas toutes vos aises, un clair ruisseau,
des domestiques pour cirer vos bottes et battre vos habits. Seriez-vous
assez bon pour me prêter....
--Parbleu! dit John Robarts, à qui l'aventure parut plaisante, tout ce
que vous voudrez.»
Et il lui porta lui-même son nécessaire de voyage.
«Quant à la capitulation, ajouta-t-il....
--Oh! oh! dit Corcoran, je vous demande un quart d'heure de trêve pour
réfléchir et prendre un parti.
--Rien n'est plus raisonnable, reprit l'Anglais.... Et, tenez,
capitaine, vous me plaisez, je ne sais pourquoi, car vous avez fait
dévorer cette nuit par votre tigre un de mes meilleurs amis, ce pauvre
Waddington.
--Vous savez, répliqua Corcoran, que ce n'est pas ma faute, si Louison
en a mangé. Cette pauvre bête n'avait pas encore dîné.
[Illustration: Préparatifs de combat de sir John Robarts. (Page 196.)]
--Rendez-vous, répondit Robarts. On ne vous fera aucun mal, non plus
qu'à la fille d'Holkar.... Est-ce que vous croyez que je fais la guerre
aux femmes?... Est-ce que les Français font la guerre aux femmes?...
--Mon cher Robarts, dit le Breton, ne dépensons pas en des conversations
inutiles le quart d'heure de trêve que vous m'avez accordé.»
Robarts s'éloigna. Aussitôt Corcoran commença sa toilette, qui fut assez
sommaire, comme on pense, car il veillait toujours sur les Anglais, de
peur de surprise.
Mais ses craintes étaient vaines. Personne n'essaya de l'attaquer par
trahison.
Enfin ses préparatifs étaient terminés. Il regarda sa montre, le délai
fixé expirait. Il voulut du moins, avant de mourir, dire un dernier
adieu à la fille d'Holkar.
Quand il s'approcha d'elle, Sita ouvrit les yeux:
«Où suis-je?» demanda-t-elle d'un air étonné. Puis, reconnaissant la
pagode et se rappelant les événements de la veille:
«Ah! dit-elle, mon rêve valait bien mieux.... j'étais à Bhagavapour, sur
le trône de mon père.... vous étiez à mes côtés....
--Sita, chère Sita, je suis sûr que Sougriva a tenu sa promesse et que
votre père va venir à votre secours... Puisse-t-il arriver assez tôt
pour vous délivrer! Mais s'il m'arrivait quelque... accident....
--Oh! ne parlez pas ainsi, Corcoran, je sais, je suis sûre que vous
serez vainqueur.... Mon songe me l'a dit, et les songes ne sont pas
menteurs....
--Eh bien, dit Corcoran, jurez-moi que vous garderez de moi un éternel
souvenir.
--Je jure, dit Sita, que je vous...»
Elle s'arrêta et reprit en rougissant:
«.... Que je ne vous oublierai jamais!»
Corcoran qui craignait de s'attendrir, courut à la fenêtre.
Déjà Robarts s'impatientait.
«Eh! capitaine, disait-il, la trêve est expirée, la fête va commencer.
Il faut que nous soyons de retour au camp avant dix heures du matin, et
il est déjà six heures.
--Je suis prêt.» cria Corcoran.
Et, en effet, il l'était, car il s'effaça très à propos pour éviter une
grêle de balles qui tomba tout autour de lui. Les balles s'aplatirent
contre le mur sans blesser personne.
Mais, comme les Anglais, pour l'ajuster, étaient forcés de se mettre
à découvert, Corcoran mit Robarts en joue, et tira. Le coup partit: la
balle fit un trou dans le chapeau de Robarts, et lui enleva une mèche de
cheveux.
Robarts recula instinctivement et chercha un abri derrière l'arbre le
plus voisin.
«Mon ami, lui cria Corcoran, voilà comment il faut viser quand on s'en
mêle, je n'ai voulu que trouer votre chapeau.»
Tout à coup un incident tragique faillit mettre fin à l'assaut et
introduire l'ennemi dans la place.
Un des Anglais, se glissant rapidement le long du mur, essaya de passer
par la brèche ouverte la veille, et comme Corcoran avait mal barricadé
l'entrée, faute de matériaux suffisants, l'Anglais aurait pénétré par là
dans la pagode, et, suivant toute apparence, aurait mis fin au combat en
frappant le Breton par derrière.
Heureusement, Louison veillait. Cachée derrière le battant de la porte,
elle attendait l'Anglais. Tout à coup, d'un violent effort il poussa la
barricade, renversa deux ou trois planches mal assujetties et pénétra
à moitié dans la place, mais la tigresse le renversa d'un seul coup de
patte et le mordit si furieusement à la gorge qu'il rendit le dernier
soupir.
Cette vue et le goût du sang avaient mis Louison en appétit, et elle
aurait peut-être sacrifié le plaisir de combattre au déjeuner, si un
coup de sifflet de Corcoran ne l'eût rappelée à son poste.
Il commençait à s'inquiéter. Aucune nouvelle d'Holkar. Sougriva avait-il
rempli sa mission?
Avec cela, ses munitions s'épuisaient.
Dès que Corcoran se montrait à la fenêtre, il était comme une cible
pour quarante ou quarante-cinq carabines dont le feu protégeait ceux
qui faisaient manoeuvrer la poutre; la grande porte allait céder tout
entière. Les gonds étaient à demi descellés.
Corcoran, à travers l'ouverture, tira dans la masse des assaillants cinq
coups de revolver. Aux malédictions qui s'élevèrent, il vit bien que les
coups avaient porté; mais sa position n'en devenait pas meilleure.
«Montez vite l'escalier! cria-t-il à Sita, et ne vous effrayez de rien.»
Elle obéit. Lui-même la suivit aussitôt. Louison faisait
l'arrière-garde.
Il était temps, la porte s'écroula avec un fracas immense, et par la
brèche ouverte entrèrent à la fois tous les assaillants.
Mais leur surprise fut grande lorsqu'ils virent Louison seule à
découvert sur l'escalier. Derrière elle on entendait le bruit du
revolver que Corcoran rechargeait dans l'ombre, car l'escalier était
tortueux et cachait Corcoran aux regards.
«Dieu me damne! s'écria Robarts en fureur, c'est un nouveau siége à
faire. Rendez-vous, capitaine! toute résistance est impossible.
--Le mot impossible n'est pas français.
[Illustration: Siège de l'escalier. (Page 201.)]
--Si l'on vous prend de force, vous serez fusillé.
--Fusillé! soit, dit le Breton. Et si je vous prends, moi, je vous
couperai les oreilles.
--Apprêtez les armes!» cria Robarts.
Les soldats obéirent.
«Chère Sita, dit Corcoran, montez, je vous prie, quelques marches de
plus, les balles pourraient frapper le mur et ricocher sur vous.»
Lui-même donna l'exemple et fut bientôt suivi de Louison. De cette
façon, grâce à la construction de l'escalier, ils se trouvèrent à l'abri
des balles, et quant à un combat corps à corps dans un espace aussi
resserré, tout l'avantage était évidemment pour Corcoran et Louison.
Mais un évènement inattendu changea la face des affaires.
Tout à coup un soldat anglais, qui était resté dehors pour empêcher la
fuite de Corcoran, entra brusquement dans la pagode en criant:
«Voici l'ennemi qui arrive!
--Quel ennemi! demanda Robarts. C'est le colonel Barclay qui nous envoie
du renfort.
--C'est Holkar, j'ai vu leurs drapeaux.»
Effectivement on entendait le galop pesant de la cavalerie.
«Que le diable l'emporte! pensa Robarts. Voilà dix mille livres sterling
jetées à l'eau, sans compter ce qu'Holkar nous réserve.»
Et tout haut:
«Hors d'ici tous! A cheval!»
Toute la troupe se hâta d'obéir.
«Et maintenant, dit Robarts, sabre en main et chargeons cette canaille!
En avant pour la vieille Angleterre!»
Puis il s'avança au grand trot dans la direction d'Holkar.
XIV
Comment l'assiégeant devint l'assiégé.
Quoique les deux troupes fussent fort inégales en nombre, les chances du
combat étaient assez partagées.
Outre que la cavalerie anglaise, toute composée d'Européens, était fort
supérieure dans les luttes d'homme à homme à la cavalerie d'Holkar,
la disposition du terrain ne permettait pas à Holkar d'envelopper les
Anglais et d'user de l'avantage du nombre.
La pagode était située sur une éminence, au milieu d'un jungle épais,
qui s'élevait fort au-dessus de la taille d'un homme ordinaire, et au
travers duquel il était impossible à un cavalier de pénétrer.
Trois chemins tracés à travers le jungle, aboutissaient à cette
éminence, et ces chemins, assez étroits, étaient faciles à défendre. Une
fois engagée dans ces défilés, la cavalerie d'Holkar se trouvait face
à face avec les Anglais, et l'issue du combat dépendait du courage
individuel plus que du nombre des combattants.
Holkar frémissait de rage en voyant ces obstacles que la nature et la
disposition du terrain lui opposaient.
Au reste, le premier choc des deux cavaleries n'était pas fait pour lui
donner grande confiance. Les Indiens soutinrent assez bien la
première décharge; mais quand ils virent les Anglais,--John Robarts
en t
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