Gutenberg · eo1.org

← catalogue

Les stratagèmes

by Sextus Julius Frontinus · French · Gutenberg #16237 · 348,866 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Les stratagèmes
    
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States,
you will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.

Title: Les stratagèmes

Author: Sextus Julius Frontinus

Translator: C. Bailly


        
Release date: July 7, 2005 [eBook #16237]
                Most recently updated: December 11, 2020

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/16237

Credits: Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available at http://www.ebooksgratuits.com


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES STRATAGÈMES ***




Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also
available at http://www.ebooksgratuits.com






Sextus Julius Frontin


LES QUATRE LIVRES DES STRATAGÈMES


Traduction et notes
par
M. CH. BAILLY




Table des matières

NOTICE SUR FRONTIN ET SUR SES ÉCRITS.
PRINCIPALES ÉDITIONS DE FRONTIN.
PRÉFACE SUR LES TROIS PREMIERS LIVRES.
LIVRE PREMIER.
I. Cacher ses desseins.
II. Épier les desseins de l'ennemi.
III Adopter une manière de faire la guerre.
IV. Faire passer son armée à travers des lieux occupés par l'ennemi.
V. S'échapper des lieux désavantageux.
VI. Des embuscades dressées dans les marches.
VII. Comment on paraît avoir ce dont on manque, et comment on y supplée.
VIII. Mettre la division chez les ennemis.
IX. Apaiser les séditions dans l'armée.
X. Comment on refuse le combat aux soldats, quand ils le demandent
intempestivement.
XI. Comment l'armée doit être excitée au combat.
XII. Rassurer les soldats, quand ils sont intimidés par de mauvais présages.
LIVRE SECOND.
PRÉFACE.
I. Choisir le moment pour combattre.
II. Choisir le lien pour le combat.
III. De l'ordre de bataille.
IV. Déconcerter les dispositions de l'armée ennemie.
V. Des embûches.
VI. Laisser fuir l'ennemi, de peur que, se voyant enfermé, il ne
rétablisse le combat par désespoir.
VII. Cacher les événements fâcheux.
VIII. Rétablir le combat par un acte de fermeté.
IX. De ce qu'il convient de faire après le combat. Si l'on a été heureux,
il faut terminer la guerre.
X. Si l'on a essuyé des revers, il faut y remédier.
XI. Maintenir dans le devoir ceux dont la fidélité est douteuse.
XII. Ce qu'il faut faire pour la défense du camp, lorsqu'on n'a pas assez
de confiance en ses forces.
XIII. De la retraite.
LIVRE TROISIÈME.
PRÉFACE.
I. Des attaques soudaines.
II. Tromper les assiégés.
III. Avoir des intelligences dans la place.
IV. Des moyens de réduire l'ennemi par famine.
V. Comment on fait croire que l'on continuera le siège.
VI. Ruiner les garnisons ennemies.
VII. Détourner les rivières, et corrompre les eaux.
VIII. Jeter l'épouvante parmi les assiégés.
IX. Attaquer du côté où l'on n'est pas attendu.
X. Pièges dans lesquels on attire les assiégés.
XI. Des retraites simulées.
XII. De la défense des places. Exciter la vigilance des soldats.
XIII. Donner et recevoir des nouvelles.
XIV. Faire entrer des renforts et des vivres dans la place.
XV. Comment on paraît avoir en abondance les choses dont on manque.
XVI. Comment on prévient les trahisons et les désertions.
XVII. Des sorties.
XVIII. De la résolution des assiégés.
LIVRE QUATRIÈME.
PRÉFACE.
I De la discipline.
II. Effets de la discipline.
III. De la tempérance et du désintéressement.
IV. De la justice.
V. De la fermeté de courage.
VI. De la bonté et de la douceur.
VII. Instructions diverses sur la guerre.



NOTICE SUR FRONTIN ET SUR SES ÉCRITS.


Frontin [Sextus Julius Frontinus] était préteur à Rome (prætor
urbanus) l'an 70 de l'ère chrétienne, sous le règne de Vespasien,
823 ans après la fondation de la ville. Telle est, dans l'ordre
chronologique, la première donnée qui s'offre à nos recherches sur
la vie de l'auteur dont nous publions la traduction, et nous en
sommes redevables à Tacite. Toute la vie antérieure de Frontin
reste ignorée, même la date et le lieu de sa naissance. Sur la foi
du titre manuscrit d'un ouvrage qui lui a été attribué, des
critiques ont été tentés de croire qu'il était né en Sicile; mais
de pareils documents, qui n'ont pas la moindre valeur historique,
ne sauraient fixer un instant l'attention. Un point qui a encore
exercé les critiques, est celui de savoir si Frontin, en vertu de
son nom de Julius, appartenait à cette grande famille Jvlia, qui
faisait remonter son origine jusqu'à Iule, petit-fils d'Énée; ou
si, ne pouvant le rattacher à cette illustre race, on serait du
moins fondé à le comprendre dans les familles anoblies par les
empereurs. Le savant Poleni surtout, qui a commenté avec tant de
soin le de Aquæductibus de Frontin, paraît tenir beaucoup à ce que
son auteur ait été patricien. Verum nil tanti est, dirons-nous
avec Horace: nous nous contenterons d'avancer, sur de valides
témoignages, qu'il a été un des hommes les plus distingués de son
temps; et nous le reprendrons où nous l'avons d'abord trouvé,
c'est-à-dire au moment de sa préture.

On ignore depuis combien de temps il exerçait cette magistrature,
lorsque, en l'absence des deux consuls T. Fl. Vespasien et Titus
César, il convoqua le sénat aux calendes de janvier de l'an de
Rome 823. Il abdiqua peu de temps après, mais à une époque qu'on
ne saurait préciser, et Domitien lui succéda: «Calendis januariis
in senatu, quem Julius Frontinus, præetor urbanus, vocaverat,
legatis exercitibusque ac regibus, laudes gratesque decretæ... Et
mox, ejurante Frontino, Cæsar Domitianus præturam cepit[1].» Nous
n'avons rien de certain sur les causes de cette abdication. Les
circonstances étaient difficiles les révoltes récentes des Gaulois
et des Bataves n'étaient point apaisées; le parti des Vitelliens
remuait encore; d'un autre côté, on craignait l'ambition du
proconsul Pison, qui, gouvernant en Afrique, eût volontiers
émancipé à son profit cette province, d'où le peuple romain tirait
une grande partie de son approvisionnement. Frontin, sur qui
pesait toute la responsabilité des affaires, puisque les consuls
étaient loin de Rome, a-t-il reculé devant cette grave situation?
Ou bien a-t-il, dans le but de complaire à Vespasien, résigné ses
fonctions en faveur de Domitien, second fils de l'empereur? Ce
dernier motif nous paraît le plus probable. Il est même permis de
conjecturer que Domitien convoitait cette dignité: car, aussitôt
que le poste fut vacant, il s'en empara, selon l'expression de
Tacite; et, au dire de Suétone[2] il se fit donner en même temps la
puissance consulaire: «Honorem præturæ urbanæ cum potestate
consulari suscepit.»

Tout porte à croire que quelques années après, vers 827, Frontin
reçut le titre, sinon de consul ordinaire, du moins de consul
remplaçant, ou subrogé (suffectus). Son nom, il est vrai, ne
figure point dans les fastes; mais on sait que de tous les
consuls, dont le nombre dépendait souvent du caprice de
l'empereur, les deux premiers seuls donnaient leur nom à l'année,
et étaient inscrits sur ces monuments chronologiques. Élien le
tacticien, contemporain de notre auteur, lui donne, dans la
préface de son livre, le titre de personnage consulaire.
D'ailleurs, il fut envoyé en Bretagne comme gouverneur. Or
Petilius Cerialis, son prédécesseur immédiat dans ce gouvernement,
et Julius Agricola, son successeur également immédiat, avaient
tous deux été consuls avant d'être mis à la tête des armées
romaines dans cette province[3]; et leurs noms ne sont pas non plus
dans les fastes. Il est donc naturel de penser que Frontin, avant
de recevoir la même charge, avait été, lui aussi, promu à la
dignité de consul. Selon le calcul des chronologistes, Cerialis
serait allé en Bretagne en 824, et Frontin lui aurait succédé en
828. Voici comment Tacite s'exprime sur ces deux personnages: «Dès
qu'avec le reste du monde la Bretagne eut reconnu Vespasien, de
grands généraux, d'excellentes armées parurent, les espérances des
ennemis diminuèrent, et aussitôt Petilius Cerialis les frappa de
terreur en attaquant la cité des Brigantes, qui passe pour la plus
populeuse de toute la Bretagne: il livra beaucoup de combats, et
quelquefois de très sanglants; la victoire ou la guerre enchaîna
la plus grande partie de cette cité. Et lorsque Cerialis eût dû
accabler par ses services et sa renommée son successeur, Julius
Frontinus en soutint le fardeau: grand homme autant qu'on pouvait
l'être alors, il subjugua, par les armes, la nation vaillante et
belliqueuse des Silures, après avoir, outre la valeur des ennemis,
triomphé des difficultés des lieux[4].» Ce passage est assez
explicite sur le mérite de notre auteur comme homme de guerre,
pour nous dispenser de toute réflexion.

Remplacé en Bretagne par Agricola, vers 831, Frontin était sans
doute de retour à Rome depuis cette époque, et, mettant à profit
l'expérience qu'il avait acquise dans ses récentes expéditions, il
écrivait sur l'art militaire, lorsque l'empire échut à Domitien,
en 834. Sous ce règne parut le recueil des Stratagèmes: la preuve
en est dans la complaisance avec laquelle il signale, en termes
louangeurs, les excursions de ce prince sur les frontières des
Germains, et ses prétendues victoires. Mais, avant de mettre au
jour cet ouvrage, il en avait publié d'autres où étaient exposés
les principes de l'art militaire: sa pensée, qui avait été de
justifier ultérieurement chacune de ses théories par une série de
faits analogues, est nettement exprimée par les premiers mots de
sa préface. Dans le Mémoire sur les Aqueducs, il rappelle encore
qu'il est auteur de plusieurs ouvrages: «In aliis autera libris,
quos post expérimenta et usum composui, antecedentium res acta
est.» Végèce et Élien nous fournissent des indications tout aussi
précises. Le premier, après avoir parlé de l'art et de la
discipline militaires, qui ont assuré aux Romains la conquête du
monde, ajoute: «Necessitas compulit, evolutis auctoribus, ea me in
hoc opusculo fidelissime dicere, quæ Cato ille Censorius de
disciplina militari scripsit, quæ Cornélius Celsus, quæ Frontinus
perstringenda duxerunt.» On ne saurait trouver un éloge plus
complet en peu de mots, que dans cet autre passage du même
écrivain: «Unius ætatis sunt, quae fortiter fiunt; quæ vero pro
utilitate reipublicæ scribuntur, æterna sunt. Idem fecerunt alii
complures, sed præcipue Frontinus, divo Trajano ab ejusmodi
comprobatus industria.» Élien, dans son épître dédicatoire à
l'empereur Hadrien, rapporte «qu'il a passé quelques jours à
Formies, auprès de Nerva, et que là il s'est entretenu avec
Frontin, homme très versé dans la science des armes, s'appliquant
également à la tactique des Grecs et à celle des Romains.» On lit
encore quelques lignes plus bas: «L'art d'ordonner les troupes
suivant les préceptes tracés par Homère, est le sujet des ouvrages
de Stratoclès, d'Hermias, et de Frontin, personnage consulaire de
notre temps.»

Pline le Jeune, en rendant compte d'un procès important, dit que
Frontin était savant jurisconsulte, et qu'il lui demanda des avis:
«Adhibui in consilium duos, quos tunc civitas nostra
spectatissimos habuit, Cornelium et Frontinum.»

Tant que régna Domitien, alors qu'un homme distingué ne se mettait
pas impunément en lumière, Frontin vécut dans la retraite,
partageant son temps entre le séjour de Rome et celui d'une villa
qu'il possédait à Anxur (Terracine), lieu charmant, si nous en
croyons Martial, dont les vers suivants nous apprennent que notre
auteur n'était point étranger au culte des muses:

Anxuris aequorei placidos, Frontine, recessus,
Et propius Baias, litoreamque domum,
Et quod inhumanæ Cancro fervente cicadæ
Non novere nemus, flumineosque lacus;
Dum colui, doctas tecum celebrare vacabat
Pieridas: nunc nos maxima Roma terit.

(Lib. X, epigr. 58)

Grâce au même poète, nous savons que Frontin a été une seconde
fois consul:

De Nomentana vinum sine fæce lagena,
Quæ bis Frontino consule plena fuit.

(Ibid., epigr. 48)

Poleni conjecture que ce fut sous Nerva, en 850; il ne doute même
pas que Frontin n'ait obtenu une troisième fois cette dignité,
sous Trajan, et alors comme consul ordinaire, l'an 853. Il fonde
son opinion sur une dissertation du philologue et médecin
Morgagni, son collègue dans le professorat, à Padoue, qui s'est
livré aux plus laborieuses recherches pour prouver que dans les
fastes consulaires, au lieu de M. Cornelius Fronto, placé après
Ulp. Trajanus Augustus. on devrait lire Sex. J. Frontinus.
Tillemont, qui a lu et pesé les raisons et arguments
contradictoires du cardinal Noris et du P. Pagi sur ce sujet, a
laissé la question indécise. Nous ferons comme lui; car nous avons
hâte d'arriver aux derniers documents biographiques.

Nommé intendant des eaux (curator aquarum) par Nerva, Frontin
s'acquitta consciencieusement de sa charge, et améliora cette
partie du service public par la répression des abus et des
fraudes. Ce fut alors, sans doute, qu'il rédigea le Mémoire sur
les Aqueducs. On ignore s'il conserva longtemps ces fonctions sous
Trajan, et s'il les réunit à celles d'augure, dans lesquelles il
fut remplacé par Pline le Jeune, qui rend ainsi hommage au mérite
de son prédécesseur: «Gratularis mihi, quod acceperim auguratum;
mihi vero illud gratulatione dignum videtur, quod successi Julio
Frontino, principi viro: qui me nominationis die per hos continuos
annos inter sacerdotes nominabat, tanquam in locum suum
cooptaret.»

Les fonctions, ou tout au moins les prérogatives des augures
étaient perpétuelles: «Hoc sacrum plane et insigne est, quod non
adimitur viventi[5].» Il est donc certain que l'époque de l'entrée
de Pline dans ce collège sacerdotal, est celle de la mort de
Frontin. On s'accorde à la fixer à l'année 859 de Rome, 106 ans
après J.-C.

Il avait défendu qu'on lui élevât un tombeau: «La dépense d'un
monument est superflue, dit-il; la mémoire de mon nom durera, si
ma vie en a été digne.» Nous devons encore cette particularité à
Pline le Jeune[6], qui, en la rapportant, loue, mais avec
restriction, la modestie qu'elle fait paraître.

Poleni a trouvé dans les Mélanges d'antiquités de Jacob Spon une
petite médaille présentant une tête d'homme à longue barbe, et à
l'exergue de laquelle on lit
 (c'est-à-dire  ) et d'autres mots grecs qui
sembleraient indiquer que Frontin a été proconsul à Smyrne, sous
les ordres d'un certain Myrtus. Mais ce n'est point là un document
authentique: Poleni, Spon lui-même, n'osent rien en affirmer;
Facciolati fait observer que les Romains n'ont commencé à porter
de la barbe que sous Hadrien; enfin, bien que Gronovius ait foi en
cette médaille, Oudendorp, qui la reproduit, comme ornement, au
frontispice de son édition des Stratagèmes, pense que cette tête
est celle de Jupiter, ou d'Hercule, mais non celle de Frontin; et
il déclare que telle est l'opinion des plus célèbres numismates.

Si l'on veut apprécier à leur valeur les ouvrages de Frontin, il
faut se pénétrer de l'idée qu'il n'a nullement songé à se créer
une réputation d'écrivain. Homme de guerre et d'administration, il
a écrit dans l'unique but d'être utile à ceux qui suivraient la
même carrière que lui. Être lu, être consulté avec profit au point
de vue pratique des sciences qui ont occupé sa vie, c'est toute la
gloire qu'il ambitionne: il le déclare lui-même. Ce qui le
recommande surtout, c'est la netteté de ses idées, et l'ordre
méthodique auquel il sait les plier toutes. Ainsi, pour commencer
par ses Stratagèmes, l'antiquité ne nous a légué aucun monument
plus logique dans son ensemble. Recueillir dans l'histoire un
nombre aussi prodigieux de faits; les réunir selon leurs
analogies, et les séparer par leurs différences, abstraction faite
des personnages, des temps et des lieux; en un mot, se former un
plan au milieu de ce dédale, et y rester fidèle jusqu'à entier
épuisement des matériaux, voilà qui atteste une certaine puissance
d'analyse, de la justesse et de la profondeur dans les
conceptions. Quant au style, il a ses mérites et ses défauts.
Quoique Frontin appartienne à l'époque de la décadence,
l'expression, chez lui, porte presque toujours le cachet de la
bonne latinité. Habituellement même sa phrase a du nombre et de
l'harmonie; mais elle se présente trop souvent sous la même forme:
il y a de longues séries de faits dont les récits, composés chacun
de quelques lignes, commencent et finissent par les mêmes
constructions, et très souvent par des termes identiques, ce qui
en rend la lecture fastidieuse. Un autre reproche qu'on peut lui
faire, c'est qu'il affecte une brièveté qui va parfois jusqu'à la
sécheresse. Mais, nous le répétons, il n'a point visé à la phrase;
et on lui doit cette justice, que la concision l'a rarement
empêche d'être clair. Une fois qu'il s'est emparé d'un fait, il
veut que deux mots suffisent pour que ses lecteurs en saisissent
comme lui toute la portée, et qu'ils en fassent leur profit.
Enfin, on trouve dans ce livre de nombreuses erreurs à l'endroit
de l'histoire et de la géographie. Mais la plupart de ces fautes
sont si grossières, qu'on ne peut raisonnablement les attribuer
qu'à l'ignorance des copistes, gens qui n'ont épargné à notre
auteur ni omissions, ni transpositions, ni interpolations. C'est
ce que n'a pas observé Schoell[7], quand il a prétendu que
l'ouvrage qui nous occupe était «une compilation faite avec assez
de négligence, surtout dans la partie historique.»

À ce jugement d'un érudit, nous opposerons avec confiance celui
d'un savant[8]: «Un contemporain des deux Pline, Jules Frontin
composa quatre livres de stratagèmes militaires: c'est un tissu
d'exemples fournis par les grands capitaines grecs, gaulois,
carthaginois, romains et qui correspondent aux différentes
branches de l'administration et de la direction des armées. L'art
de cacher ses entreprises et de découvrir celles de l'ennemi, de
choisir et de disputer les postes, de dresser des embûches et d'y
échapper, d'apaiser les séditions et d'enflammer le courage, de se
ménager les avantages du temps et du lieu, de ranger les troupes
en bataille et de déconcerter les dispositions prises par son
adversaire, de dissimuler ses propres revers et de les réparer;
l'habileté nécessaire dans les retraites, dans les assauts, dans
les sièges, dans le passage des fleuves, dans les
approvisionnements; la conduite à tenir à l'égard des transfuges
et des traîtres; enfin le maintien de la discipline, et la
pratique des plus rigoureuses vertus, justice, modération et
constance, au sein des camps, des combats, des désastres et des
triomphes: tel est le plan de ce recueil. On a douté aussi de son
authenticité; mais Poleni a exposé les raisons de croire que Jules
Frontin l'a réellement rédigé sous le règne de Domitien. Dans tous
les cas, il serait fort préférable à celui de Valère Maxime, et
par la méthode, quoiqu'elle ne soit pas toujours parfaite, et par
la précision des idées, et surtout par le choix des faits. C'est
l'ouvrage d'un bien meilleur esprit: en général, Frontin puise aux
sources historiques les plus recommandables; et lorsqu'il ajoute
quelques notions à celles que renferment les grands corps
d'annales, elles sont claires, instructives, propres à compléter
ou à enrichir l'histoire militaire de l'antiquité.»

Le recueil des Stratagèmes, malgré quelques récits
invraisemblables et même absurdes qu'il renferme, et dont la
plupart tiennent aux superstitions des anciens, restera comme une
oeuvre utile. Nous pourrions dire tout le parti qu'en ont tiré les
écrivains militaires des temps modernes, Machiavel. Feuquières,
Folard, Gessac, Santa-Cruz, Jomini, etc. Le colonel Carion-Nisas,
qui a fait une consciencieuse étude de l'art stratégique chez les
anciens, dit[9] que Frontin est, comme écrivain, généralement homme
de grand sens, quelquefois homme de génie; et, ainsi que Daunou,
il le place bien au-dessus de Polyen, qui ne soumet à aucun ordre
méthodique les huit cent trente-trois faits qu'il rapporte, et
n'offre à ses lecteurs aucun enseignement, pas une seule
induction.

Pour donner une idée juste du traité des Aqueducs dans son
ensemble, et du but que se proposait l'auteur, nous ne pouvons
mieux faire que d'emprunter quelques lignes à un mémoire publié
par M. Naudet sur la Police chez les Romains. Après avoir dit dans
quelle circonstance le premier aqueduc fut établi à Rome, le
savant académicien ajoute[10]: «Cette création fut un trait de
lumière pour les Romains, qui eurent toujours, depuis, un soin
particulier de l'aménagement des eaux. J. Frontinus nous épargnera
toute recherche à ce sujet. Nerva[11] l'avait nommé intendant
général des eaux de la ville; le nouveau magistrat jugea qu'il
était de son devoir de se mettre en état de conduire ses
subalternes, au lieu de s'abandonner à leur conduite, et qu'ils
deviendraient tous des instruments utiles, s'il était lui-même
l'ordonnateur de fait, comme de nom. Pour cela, il voulut
s'instruire à fond de la matière; il l'étudia dans son état
actuel, il remonta aux origines, il recueillit les lois et les
usages, et de ce travail consciencieux et éclairé il résulta un
petit traité plein de curieux documents, un des livres les plus
précieux que l'antiquité nous ait laissés. Quels avantages dans la
pratique, et quelles richesses pour l'histoire, si les magistrats
avaient toujours pensé comme J. Frontinus!»

Divers commentateurs, entre autres Scriverius, Tennulius et
Keuchen, ont pensé que Frontin était encore l'auteur d'un petit
traité de Re agraria ou de Qualitate agrorum, et de quelques
fragments intitulés de Coloniis et de Limitibus; mais le contraire
a été démontré jusqu'à l'évidence par de Goes (Goesius). Nous
n'avons donc point à nous occuper de ces ouvrages.




PRINCIPALES ÉDITIONS DE FRONTIN.


1474. Selon le célèbre bibliographe Laire, l'édition princeps des
Stratagèmes aurait paru à Rome, à cette époque, dans le format in-
4°.

1478. Rome, in-4°. Réimpression de la précédente, avec Végèce et
Elien; citée par le même bibliographe.

...... L'édition princeps du Mémoire sur les Aqueducs a été donnée
à la suite de Vitruve, in-f°, par Pomponius Laetus et Sulpitius
Verulanus, sans indication de date ni de lieu. Elle a pour titre:
Sex. Julii Frontini, viri consularis, de aquis, quæ in Urbem
influunt, libellus mirabilis. Laire pense qu'elle parut en 1484;
Maittaire, de 1484 a 1492; M. Brunet, en 1486.

1486. Bologne, in-f°. Les Stratagèmes. Édition donnée par Phil.
Beroaldo, et que Maittaire regardait comme l'édition princeps.

1487. Rome, in-4°. Les Stratagèmes, avec Végèce et Élien, par
Euch. Silber, dans la collection intitulée Veteres de re militari
scriptores; réimprimée en 1494.

1495. Bologne, in-f°. Les Stratagèmes. Réimpression de celle de
1486; on y a réuni Végèce, Élien et Modeste.

1496. Florence, in-f°. Les Aqueducs, sans nom d'imprimeur, avec
Vitruve, et un opuscule d'Ange Politien, qui a pour titre
Panepistemon.

1513. Florence, in-8°. Les Aqueducs, de l'imprimerie de Ph, Junte,
avec Vitruve, édition donnée par Joconde, et bien meilleure que
les précédentes, quoiqu'il y ait encore de nombreuses
imperfections.

1515. Paris, in-4°. Les Stratagèmes, avec Végèce et Solin.

1524. Cologne, in-8°. Les Stratagèmes, avec Végèce, Elien et
Modeste.

1532. Paris, in-f°. Les mêmes, édition donnée par Guill. Budé, et
réimprimée en 1535.

1543. Strasbourg, in-4°. Les Aqueducs, de l'imprimerie de
Knobloch. C'est, à quelques corrections près, l'édition de
Joconde.

1585. Anvers, in-4°. Les Stratagèmes, de l'imprimerie de Plantin,
avec les notes de Modius et de Stewechius. On y a réuni Végèce,
Élien et Modeste.

1588. Paris, in-8°. Les Aqueducs, édition d'Onuphre Panvinio, avec
les notes d'Opsopaeus.

1607. Anvers, in-4°. Les Stratagèmes, et autres ouvrages de
Frontin, avec Végèce, etc., et les notes de Modius et de
Stewechius. Édition de Scriverius, qui a mieux profité des
manuscrits que ses devanciers, et a le premier recueilli les lois
ou constitutions impériales sur les aqueducs.

1661. Amsterdam, in-8°. Sexti Julii Frontini V. C. quæ exstant.
Édition de Robert Keuchen, qui a reproduit les notes de
Scriverius, en y ajoutant les siennes.

1675. Leyde et Amsterdam, in-12. Les Stratagèmes, édition de Sam.
Tennulius, dont les notes sont estimées.

1697. Le De aquæ ductibus a été imprimé dans le t. IV du Thesaurus
antiquitatum Romanarum de J.-G. Grave (Graevius). C'est la
reproduction du texte de l'édition Keuchen.

1722. Padoue, in-4°. Les Aqueducs, belle et excellente édition
donnée par Poleni, ornée de cartes et de figures, et suivie des
Constitutions, impériales.

1751. Leyde, in-8°. Les Stratagèmes. Notes réunies de Modius, de
Stewechius, de Scriverius et de Tennulius; très-bonne édition, due
aux soins de Fr. Ouedendorp, qui l'a enrichie de notes pleines
d'érudition.

1765. Paris, in-12. Les Stratagèmes, édition de Jos. Valart, sans
autres notes que des variantes de texte.

1772. Leipzig, in-8°. Les Stratagèmes, édition de N. Schwebel, qui
a ajouté ses notes à celles qu'il a choisies dans les
commentateurs précédents; observations critiques de J.-Fr.
Herelius.

1779. Leyde, in-8°. Réimpression de l'édition de 1731, avec
quelques notes de plus, par Corn. Oiidendorp.

1788. Deux-Ponts, in-8°. Les Stratagèmes et les Aqueducs, édition
qui réunit les textes d'Oudendorp et de Poleni, sans autres notes
que les restitutions souvent contestables de Gorradino
d'All'Aglio, qui avaient été imprimées séparément du texte, à
Venise, en 1742, in-4°.

1792. Altona, in-8°. Les Aqueducs, par G.-Ch. Adler, qui a
reproduit une partie des notes de Poleni et des autres
commentateurs, et en a donné lui-même quelques-unes.

1798. Goettingue, in-8°. Les Stratagèmes, édition de Ge. Frid.
Wiegmann, destinée aux écoles.

1841. Vesel, in-8°. Les Aqueducs, belle édition, due aux soins de
M. André Dederich, qui y a joint une traduction allemande. À
l'aide des travaux d'un savant allemand, Chr.-Lud.-Frid. Schultz,
travaux basés sur la collation des manuscrits, M. Dederich a donné
une édition qui peut, en plusieurs endroits, soutenir la
comparaison avec celle de Poleni. Il faut cependant reconnaître
que ses restitutions de texte, bien qu'elles prouvent une rare
sagacité, sont souvent trop hardies.




PRÉFACE SUR LES TROIS PREMIERS LIVRES.


Puisque j'ai entrepris d'établir les principes de l'art
militaire[12], étant du nombre de ceux qui en ont fait une étude,
et que ce but a paru atteint, autant que ma bonne volonté pouvait
y réussir, je crois devoir, pour compléter mon oeuvre, former un
recueil, en récits sommaires, des ruses de guerre que les Grecs
désignaient par le nom générique de ( )[13]
Ce sera fournir aux généraux des exemples de résolution et de
prévoyance, sur lesquels ils s'appuieront, et qui nourriront en
eux la faculté d'inventer et d'exécuter de semblables choses.
D'ailleurs, celui qui aura imaginé un expédient, pourra en
attendre l'issue sans inquiétude, s'il se trouve semblable à ceux
dont l'expérience a démontré le mérite. Je sais, et ne veux point
le nier, que les historiens ont compris dans leur travail la
partie que je traite, et que tous les exemples frappants ont été
rapportés par les auteurs; mais il est utile, selon moi, d'abréger
les recherches des hommes occupés: il faut, en effet, un temps
bien long pour trouver des faits isolés, et dispersés dans le
corps immense de l'histoire. Or, ceux même qui en ont extrait ce
qu'il y a de plus remarquable, n'ont donné qu'un amas de choses
sans ordre, où se perd le lecteur. Je m'appliquerai à présenter,
selon le besoin, le fait même que l'on demandera, de manière qu'il
réponde, pour ainsi dire, à l'appel: car, en ramenant ces exemples
à des genres déterminés, j'en ai fait comme un répertoire de
conseils pour toutes les circonstances; et afin qu'ils fussent
classés d'après la différence des matières, et disposés dans
l'ordre le plus convenable, je les ai partagés en trois livres:
dans le premier seront réunis les exemples de ce qu'il convient de
faire avant le combat; dans le second, ceux qui regardent le
combat et la terminaison de la guerre; le troisième présentera les
stratagèmes qui intéressent l'attaque ou la défense des places: à
chacun de ces genres sont rapportées les espèces qui leur
appartiennent. Je réclamerai, non sans quelque droit, de
l'indulgence pour ce travail, ne voulant pas être taxé de
négligence par ceux qui découvriront des faits que je n'aurai pas
mentionnés: car qui pourrait suffire à passer en revue tous les
monuments qui nous ont été laissés dans les deux langues? Si donc
je me suis permis quelques omissions, la cause en sera appréciée
par quiconque aura lu d'autres ouvrages dont les auteurs avaient
pris les mêmes engagements que moi. Au reste, il sera facile
d'ajouter des faits à chacune de mes catégories: ayant entrepris
cet ouvrage, ainsi que d'autres encore, plutôt pour me rendre
utile que pour me donner du relief, je regarderai toute addition
comme une aide, et non comme une critique. Ceux qui accueilleront
favorablement ce livre, voudront bien faire distinction entre les
mots   et  , quoiqu'ils
expriment des choses de même nature: tous les actes que la
prévoyance, la sagesse, la grandeur d'âme et la fermeté ont
inspirés aux généraux seront appelés  ; et ceux
qu'on entend par  [14] ne sont qu'une espèce des
premiers. Le mérite particulier de ceux-ci est dans la ruse et
l'habileté, quand il s'agit d'éviter ou de surprendre l'ennemi.
Comme, en guerre, certaines paroles ont produit aussi de
mémorables effets, j'en ai cité des exemples, comme j'ai fait pour
les actions.

Voici les espèces de faits qui peuvent instruire un général de ce
qui doit se pratiquer avant le combat:

Chapitres

I Cacher ses desseins.

II Épier les desseins de l'ennemi.

III Adopter une manière de faire la guerre.

IV Faire passer son armée à travers des lieux occupés par
l'ennemi.

V S'échapper des lieux désavantageux.

VI. Des embuscades dressées dans les marches.

VII. Comment on paraît avoir ce dont on manque, et comment on y
supplée.

VIII. Mettre la division chez les ennemis.

IX. Apaiser les séditions dans l'armée.

X. Comment on refuse le combat aux soldats, quand ils le demandent
intempestivement.

XI. Comment l'armée doit être excitée au combat.

XII. Rassurer les soldats, quand ils sont intimidés par de mauvais
présages.




LIVRE PREMIER.




I. Cacher ses desseins.


1 Marcus Porcius Caton, soupçonnant que les villes soumises par
lui en Espagne se révolteraient dans l'occasion, sur la confiance
qu'elles avaient en leurs murailles, leur prescrivit, à chacune en
particulier, de démolir leurs fortifications, les menaçant de la
guerre si elles n'obéissaient pas sur le champ; et il eut soin que
ses lettres leur fussent remises à toutes le même jour. Chacune
des villes crut que cet ordre n'était donné qu'à elle seule. Elles
auraient pu s'entendre et résister[15], si elles avaient su que
c'était une mesure générale.

2 Himilcon, chef d'une flotte carthaginoise, voulant aborder
inopinément en Sicile, ne fit point connaître le lieu de sa
destination; mais il remit à tous les pilotes des tablettes
cachetées[16] portant l'indication de la partie de l'île où il
voulait qu'on se rendît; et il leur défendit de les ouvrir, à
moins que la tempête ne les éloignât de la route du vaisseau
amiral.

3 Caïus Lélius, allant en ambassade près de Syphax[17], emmena avec
lui des centurions et des tribuns qui, sous l'habit d'esclaves et
de valets, lui servaient d'espions, entre autres L. Statorius, que
quelques-uns des ennemis semblaient reconnaître, parce qu'il était
venu souvent dans leur camp. Lélius, pour déguiser la condition de
cet officier, lui donna des coups de bâton comme à un esclave.

4 Tarquin le Superbe, jugeant qu'il fallait mettre à mort les
principaux citoyens de Gabies[18], et ne voulant confier ses ordres
à personne, ne fit aucune réponse au messager que son fils lui
avait envoyé à ce sujet; mais, comme il se promenait alors dans
son jardin, il abattit avec une baguette les têtes des pavots les
plus élevés. L'émissaire, congédié sans réponse, rendit compte au
jeune Tarquin de ce que son père avait fait en sa présence; et le
fils comprit qu'il devait immoler les premiers de la ville.

5 C. César, suspectant la fidélité des Égyptiens, visita avec une
feinte sécurité la ville d'Alexandrie et ses fortifications, se
livra en même temps à de voluptueux festins, et voulut paraître
épris des charmes de ces lieux, au point de s'abandonner aux
habitudes et au genre de vie des Alexandrins; et, tout en
dissimulant ainsi, il fit venir des renforts et s'assura de
l'Égypte.

6 Ventidius, dans la guerre contre les Parthes, qui avaient pour
chef Pacorus, n'ignorant pas qu'un certain Pharnée, de la ville de
Cyrrhus, et du nombre de ceux qui passaient pour alliés des
Romains, informait l'ennemi de tout ce qui se passait dans leur
camp, sut mettre à profit la perfidie de ce barbare. Il feignit de
craindre les événements qu'il désirait le plus, et de désirer ceux
qu'il redoutait. Ainsi, craignant que les Parthes ne franchissent
l'Euphrate avant qu'il eût reçu les légions qu'il avait en
Cappadoce, au delà du Taurus, il agit si habilement avec ce
traître, que celui-ci, avec sa perfidie accoutumée, alla
conseiller aux ennemis de faire passer leur armée par Zeugma,
comme par le chemin le plus court, et parce que l'Euphrate y
coulait paisiblement, n'étant plus encaissé dans ses rives.
Ventidius lui avait affirmé, disait-il, que si les Parthes se
dirigeaient de son côté, il gagnerait les hauteurs, pour éviter
leurs archers, tandis qu'il aurait tout à craindre s'ils se
jetaient dans le plat pays. Trompés par cette assurance, les
barbares descendent dans la plaine, et, par un long détour,
arrivent à Zeugma[19]. Là, les rives du fleuve étant plus écartées,
et rendant plus pénible la construction des ponts, ils perdent
plus de quarante jours à en établir, ou à mettre en oeuvre les
machines nécessaires à cette opération. Ventidius profita de ce
temps pour rassembler ses troupes, qui le rejoignirent trois jours
avant l'arrivée des Parthes, et, la bataille s'étant engagée,
Pacorus la perdit avec la vie.

7 Mithridate, cerné par Pompée, et se disposant à fuir le
lendemain, alla, pour cacher son projet, faire un fourrage au
loin, jusque dans les vallées voisines du camp des ennemis; et,
afin d'écarter tout soupçon, il fixa au jour suivant des
pourparlers avec plusieurs d'entre eux. Il fît encore allumer dans
tout son camp des feux plus nombreux qu'à l'ordinaire. Puis, dès
la seconde veille, passant sous les retranchements mêmes des
Romains, il s'échappa avec son armée.

8 L'empereur César Domitien Auguste Germanicus, voulant surprendre
les Germains, qui étaient en révolte, et n'ignorant pas que ces
peuples feraient de plus grands préparatifs de défense, s'ils se
doutaient de l'approche d'un si grand capitaine, partit sous le
prétexte de régler le cens dans les Gaules. Et bientôt, fondant à
l'improviste sur ces peuples farouches, il réprima leur insolence
et assura le repos des provinces.

9 Claudius Néron, désirant que l'armée d'Hasdrubal fût détruite
avant que celui-ci pût opérer sa jonction avec son frère Hannibal,
se hâta d'aller se réunir à son collègue Livius Salinator, qui
était opposé à Hasdrubal, et dans les forces duquel il n'avait pas
assez de confiance; mais, afin de cacher son départ à Hannibal,
qu'il avait lui-même en tête, il prit dix mille hommes d'élite, et
ordonna aux lieutenants qu'il laissait d'établir les mêmes postes
et les mêmes gardes, d'allumer autant de feux, et de donner au
camp la même physionomie que de coutume, de peur qu'Hannibal,
concevant des soupçons, ne fit quelque tentative contre le peu de
troupes qui restaient. Ensuite, étant arrivé par des chemins
détournés en Ombrie, près de son collègue, il défendit d'étendre
le camp, pour ne donner aucun indice de son arrivée au général
carthaginois, qui eût évité le combat, s'il se fût aperçu de la
réunion des consuls[20]. Ses forces ayant donc été doublées à
l'insu d'Hasdrubal, il attaqua celui-ci, le défit, et, plus prompt
qu'aucun courrier, revint en présence d'Hannibal. Ainsi, des deux
généraux les plus rusés de Carthage, le même stratagème trompa
l'un et anéantit l'autre.

10 Thémistocle avait exhorté ses concitoyens à reconstruire
promptement leurs murailles, que les Spartiates les avaient
obligés à démolir[21]. Ceux-ci ayant envoyé des députés pour
s'opposer à l'exécution d'un tel dessein, il leur répondit qu'il
irait lui-même à Sparte, pour détruire leurs soupçons, et il s'y
rendit. Là, il simula une maladie, dans le but de gagner un peu de
temps; et, lorsqu'il s'aperçut qu'on se défiait de ses lenteurs,
il soutint aux Spartiates qu'on leur avait apporté un faux bruit,
et les pria d'envoyer à Athènes quelques-uns de leurs principaux
citoyens, auxquels ils pussent s'en rapporter sur l'état des
fortifications. Puis il écrivit secrètement aux Athéniens de
retenir les envoyés de Sparte jusqu'à ce que, les travaux
terminés, il pût déclarer aux Lacédémoniens qu'Athènes était en
état de défense, et que leurs députés ne pourraient revenir
qu'autant qu'il serait lui-même rendu à sa patrie. Les Spartiates
acceptèrent facilement cette condition, pour ne pas payer par la
mort d'un grand nombre celle du seul Thémistocle.

11 L. Furius, s'étant engagé dans un lieu désavantageux, et
voulant cacher son inquiétude, pour ne point jeter l'alarme parmi
ses troupes, se détourna peu à peu en feignant de s'étendre pour
envelopper l'ennemi; puis, par un changement de front, il ramena
son armée intacte, sans qu'elle eût connu le danger qu'elle avait
couru.

12 Pendant que Metellus Pius était en Espagne, on lui demanda un
jour ce qu'il ferait le lendemain; il répondit: «Si ma tunique
pouvait le dire, je la brûlerais,»[22]

13 Quelqu'un priait M. Licinius Crassus de dire quand il lèverait
le camp: «Craignez-vous, répondit-il, de ne pas entendre la
trompette?»[23]



II. Épier les desseins de l'ennemi.


1 Scipion l'Africain, ayant saisi l'occasion d'envoyer une
ambassade à Syphax, députa Lélius, et le fit accompagner de
tribuns et de centurions d'élite, qui, déguisés en esclaves,
étaient chargés de reconnaître les forces du roi. Afin d'examiner
plus facilement la situation du camp, ils laissèrent à dessein
échapper un cheval, et, sous prétexte de chercher à l'atteindre,
parcoururent la plus grande partie des retranchements. D'après le
rapport qu'ils firent, on incendia le camp, et la guerre fut ainsi
terminée.

2 Pendant la guerre d'Étrurie, au temps où les généraux romains ne
connaissaient pas encore de moyens plus adroits pour observer
l'ennemi, Q. Fabius Maximus donna l'ordre à son frère Fabius
Céson, qui parlaient la langue des Étrusques, de prendre le
costume de ce peuple, et de s'avancer dans la forêt Ciminia, où
nos soldats n'avaient point encore pénétré. Il s'acquitta de sa
mission avec tant de prudence et d'habileté, que, parvenu de
l'autre côté de la forêt, il sut amener à une alliance les
Camertes Ombriens, ayant reconnu qu'ils n'étaient pas ennemis du
nom romain.

3 Les Carthaginois ayant remarqué que la puissance d'Alexandre
s'était accrue au point de devenir inquiétante même pour
l'Afrique, un des leurs, homme résolu, nommé Hamilcar Rhodinus,
alla, d'après leurs ordres, se réfugier auprès de ce roi, comme
s'il était exilé, et mit tous ses soins à gagner sa confiance.
Aussitôt qu'il y eut réussi, il fit connaître à ses concitoyens
les projets du monarque[24].

4 Les Carthaginois eurent à Rome des émissaires qui, sous le
prétexte d'une ambassade, devaient y séjourner longtemps et
surprendre nos desseins.

5 En Espagne, M. Caton, ne pouvant pénétrer les desseins de
l'ennemi par un autre moyen, ordonna à trois cents soldats de se
précipiter ensemble sur un poste espagnol, d'en enlever un homme,
et de l'amener au camp sain et sauf. Le prisonnier, mis à la
torture, révéla tous les secrets des siens.

6 Lors de la guerre des Cimbres et des Teutons, le consul C.
Marius, voulant éprouver la fidélité des Gaulois et des Liguriens,
leur envoya des lettres dont la première enveloppe leur défendait
d'ouvrir, avant une époque déterminée, l'intérieur, qui était
scellé; puis il réclama ces mêmes dépêches avant ce temps, et les
ayant trouvées décachetées, il comprit que ces peuples fomentaient
des projets hostiles.

Il y a encore, pour pénétrer les desseins de l'ennemi, des moyens
que les généraux emploient par eux-mêmes, sans aucun secours
étranger. En voici des exemples:

7 Pendant la guerre d'Étrurie, le consul Emilius Paullus allait
faire descendre son armée dans une plaine, près de Poplonie,
lorsqu'il vit de loin une multitude d'oiseaux s'élever d'une
forêt, en précipitant leur vol. Il pensa qu'il y avait là quelque
embuscade, parce que les oiseaux s'étaient envolés effarouchés et
en grand nombre. Des espions qu'il envoya lui apprirent, en effet,
que dix mille Boïens s'y disposaient à surprendre l'armée romaine.
Alors, tandis qu'il était attendu d'un côté, il fît passer ses
légions de l'autre, et enveloppa l'ennemi.

8 De même Tisamène, fils d'Oreste, averti que le sommet d'une
montagne fortifiée par la nature était occupé par l'ennemi, envoya
reconnaître les lieux. Ses éclaireurs lui ayant affirmé qu'il se
trompait, il se mettait déjà en marche, quand il vit que de cette
hauteur, dont il se méfiait, une grande quantité d'oiseaux
s'étaient envolés à la fois, et ne s'y reposaient pas. Il en
conclut qu'une troupe ennemie y était cachée, il tourna donc la
montagne avec son armée, et évita ainsi l'embuscade.

9 Hasdrubal, frère d'Hannibal, s'aperçut de la réunion des armées
de Livius et de Néron, malgré la précaution qu'ils avaient prise
de ne point étendre leur camp. Il avait remarqué de leur côté des
chevaux plus efflanqués, et des hommes dont le teint était plus
hâlé que de coutume, comme il arrive après une marche.



III Adopter une manière de faire la guerre.[25]


1 Alexandre, roi de Macédoine, ayant une armée pleine d'ardeur,
préféra toujours, comme manière de faire la guerre, la bataille
rangée.

2 Pendant la guerre civile, C. César, ayant une armée de vétérans,
et sachant que celle de l'ennemi était composée de recrues,
s'attacha continuellement à livrer des batailles.

3 Fabius Maximus, envoyé contre Hannibal, que ses victoires
avaient enorgueilli, résolut d'éviter les chances des combats, et
de mettre seulement à couvert l'Italie, ce qui lui valut le surnom
de Temporisateur et, par cela même, la réputation de grand
capitaine.

4 Les Byzantins, pour éviter les hasards des combats contre
Philippe, renoncèrent à la défense de leurs frontières, se
retirèrent dans l'enceinte fortifiée de leur ville, et réussirent
ainsi à éloigner ce roi, qui ne put supporter les lenteurs du
siège.

5 Dans la seconde guerre Punique, Hasdrubal, fils de Giscon, étant
vaincu en Espagne, et poursuivi par P. Scipion, partagea son armée
entre différentes villes. Il en résulta que Scipion, pour ne point
occuper ses troupes à faire plusieurs sièges à la fois, les ramena
dans leurs quartiers d'hiver.

6 À l'approche de Xerxès, Thémistocle, pensant que les Athéniens
ne pourraient ni livrer bataille, ni défendre leurs frontières,
pas même leurs remparts, leur conseilla d'envoyer leurs enfants et
leurs femmes à Trézène et dans d'autres villes, d'abandonner
Athènes, et de se disposer à combattre sur mer.

7 Périclès en fit autant, dans la même république, contre les
Lacédémoniens[26].

8 Tandis qu'Hannibal s'obstinait à rester en Italie, Scipion, en
faisant passer son armée en Afrique, mit les Carthaginois dans la
nécessité de rappeler leur général. Par ce moyen Scipion
transporta la guerre du territoire romain sur celui de l'ennemi.

9 Les Athéniens, souvent inquiétés par les Lacédémoniens, qui leur
avaient enlevé le château de Décélie, et s'y étaient fortifiés,
envoyèrent une flotte pour ravager le Péloponnèse, et réussirent à
faire rappeler l'armée lacédémonienne qui était à Décélie.

10 L'empereur César Domitien Auguste, voyant que du sein des bois
et de retraites cachées, les Germains, par une tactique qu'ils
avaient adoptée, venaient fréquemment assaillir nos troupes, et
trouvaient ensuite un refuge assuré dans la profondeur de leurs
forêts[27], recula de cent vingt milles les limites de l'empire;
par là, non seulement il changea la situation de la guerre, mais
il réduisit sous sa puissance ces ennemis, dont les retraites
furent mises à découvert.



IV. Faire passer son armée à travers des lieux occupés par
l'ennemi.


1 Pendant que le consul Emilius Paullus conduisait son armée en
Lucanie, par un chemin resserré le long du rivage, la flotte des
Tarentins, qui s'était mise en embuscade, lui lançait des flèches
empoisonnées: il couvrit le flanc de sa troupe avec des
prisonniers, et l'ennemi, craignant de les atteindre, cessa de
tirer.

2 Agésilas, roi de Lacédémone, revenant de Phrygie chargé de
butin, et poursuivi par les ennemis, qui le harcelaient partout où
le terrain leur donnait l'avantage, étendit de chaque côté de ses
troupes une file de prisonniers; et les ennemis, en épargnant
ceux-ci, donnèrent aux Lacédémoniens le temps de s'éloigner.

3 Le même roi, ayant à franchir un défilé qu'il trouva occupé par
les Thébains, changea de route, et feignit de se diriger sur
Thèbes. Les ennemis, effrayés, étant accourus à la défense de leur
ville, Agésilas reprit le chemin qu'il avait d'abord résolu de
suivre, et passa le défilé sans obstacle.

4 Nicostrate, général des Étoliens, marchant contre les Épirotes,
et ne pouvant entrer sur leur territoire que par deux passages
étroits, se présenta comme dans l'intention d'en forcer un. Tous
les Épirotes étant accourus pour le défendre, il laissa sur ce
point un détachement, pour faire croire que toute son armée y
était arrêtée; et il alla lui-même, avec le reste de ses troupes,
passer par l'autre défilé, où il n'était point attendu.

5 Le Perse Autophradate, conduisant son armée en Pisidie, et
trouvant un défilé gardé par les troupes de ce pays, feignit de
craindre la difficulté du passage, et commença à faire retraite.
Les Pisidiens s'étant fiés à cette manoeuvre, il envoya pendant la
nuit une troupe d'élite pour s'emparer du lieu, et le lendemain il
y fit passer toute son armée.

6 Philippe, roi de Macédoine[28], se dirigeant vers la Grèce, et
apprenant que les Thermopyles étaient occupées par les Étoliens,
retint leurs députés, qui étaient venus pour traiter de la paix;
puis, marchant lui-même à grandes journées vers les Thermopyles,
dont les gardiens, en pleine sécurité, attendaient le retour de
leur ambassade, il franchit inopinément le défilé.

7 Iphicrate, commandant l'armée athénienne contre le Lacédémonien
Anaxibius, près d'Abydos, sur l'Hellespont, avait à traverser avec
son armée des lieux occupés par des postes ennemis. Le passage
était, d'un côté, bordé de montagnes escarpées, et de l'autre,
baigné par la mer. Il s'arrêta quelque temps; et, profitant d'un
jour où il faisait plus froid qu'à l'ordinaire, ce qui inspirait
moins de méfiance à l'ennemi, il prit les soldats les plus,
robustes, les échauffa on les faisant frotter d'huile et en leur
donnant du vin, et leur ordonna de suivre l'extrémité même du
rivage, en passant à la nage les endroits impraticables. Au moyen
de cette ruse, il fondit à l'improviste, et par derrière, sur les
troupes qui gardaient ce défilé.

8 Cn. Pompée, ne pouvant traverser un fleuve dont l'autre rive
était gardée par l'ennemi, faisait continuellement sortir ses
troupes du camp, et les y ramenait; quand il eut par là persuadé
aux ennemis qu'ils n'avaient aucun mouvement à faire à l'approche
des Romains, il s'élança tout à coup vers le fleuve et le
traversa.

9 Alexandre le Grand, arrêté par Porus, qui lui disputait le
passage de l'Hydaspe[29], donna l'ordre à une partie de ses troupes
de se porter sans cesse vers le fleuve; et lorsqu'il eut réussi,
par cette manoeuvre, à fixer les craintes de Porus sur ce point de
la rive opposée, il fit subitement passer son armée plus haut.

Empêché par l'ennemi de traverser l'Indus, Alexandre fit entrer sa
cavalerie en différents endroits du fleuve, comme pour forcer le
passage; et pendant qu'il tenait les barbares dans cette attente,
il fit passer dans une île peu éloignée un détachement faible
d'abord, mais qui, bientôt renforcé, gagna de là l'autre rive. À
la vue de cette troupe, tous les ennemis s'élancèrent à la fois
pour l'anéantir; Alexandre eut alors le gué libre, passa le
fleuve, et réunit toute son armée.

10 Xénophon, voyant que les Arméniens occupaient l'autre rive d'un
fleuve qu'il devait traverser, fit chercher deux gués; et, se
voyant repoussé de celui du dessous, il gagna le gué supérieur.
Également chassé de celui-ci, où l'ennemi était accouru, il revint
au gué inférieur, laissant vers l'autre une partie de ses soldats,
avec ordre de traverser par là, pendant que l'ennemi retournerait
à la défense du gué inférieur. Persuadés que l'armée entière de
Xénophon redescendrait le fleuve, les Arméniens ne prirent point
garde aux troupes qui restaient sur l'autre point; alors celles-
ci, ayant traversé sans obstacle, vinrent protéger le passage des
autres.

11 Lors de la première guerre Punique, le consul Ap. Claudius,
étant dans l'impossibilité de faire passer son armée de Rhegium à
Messine, parce que les Carthaginois gardaient le détroit, répandit
le bruit qu'il ne pouvait continuer une guerre commencée sans
l'ordre du peuple, et feignit de ramener sa flotte du côté de
l'Italie. Les Carthaginois se retirèrent, croyant au départ du
consul, et celui-ci, revenant sur ses pas, aborda en Sicile.

12 Des généraux lacédémoniens, faisant voile pour Syracuse, et
redoutant la flotte des Carthaginois, qui était en croisière
devant cette ville, firent marcher à leur tête, comme en triomphe,
des vaisseaux carthaginois qu'ils avaient capturés, et au flanc ou
à l'arrière desquels ils avaient attaché leurs propres navires.
Trompés par cette apparence, les Carthaginois les laissèrent
passer.

13 Philippe, arrêté au détroit de Cyanée[30] par la flotte
athénienne, qui lui fermait le passage, écrivit à Antipater de
tout quitter pour le suivre chez les Thraces, qui étaient en
insurrection, et avaient fait prisonnières les garnisons laissées
dans leur pays; et il eut soin que sa lettre fût interceptée par
les Athéniens. Ceux-ci croyant avoir surpris les secrets des
Macédoniens, retirèrent leur flotte; et Philippe franchit le
détroit sans trouver de résistance.

14 Ce roi, ne pouvant s'emparer de la Chersonèse, alors au pouvoir
des Athéniens, parce que le passage de la mer lui était fermé,
tant par la flotte de Byzance que par celle des Rhodiens et des
habitants de Chio, sut gagner ces deux derniers peuples en leur
rendant les vaisseaux qu'il leur avait pris, comme si cette
restitution devait être un motif de médiation de leur part, pour
conclure la paix entre lui et les Byzantins, seuls auteurs de la
guerre. Puis traînant en longueur cette négociation, et apportant
toujours à dessein quelques changements aux conditions du traité,
il eut le temps de préparer sa flotte, qui passa le détroit sans
que l'ennemi s'y attendit.

15 H. Chabrias, général athénien, qu'une flotte ennemie empêchait
d'entrer dans le port de Samos, envoya quelques-uns de ses
vaisseaux en vue de ce port, avec ordre de prendre le large,
persuadé que les navires en station se mettraient à leur
poursuite. Cette ruse, en effet, ayant éloigné l'ennemi, Chabrias
ne trouva plus d'obstacle, et fit entrer dans le port le reste de
sa flotte.



V. S'échapper des lieux désavantageux.


1 Q. Sertorius, serré de près par l'ennemi en Espagne, et devant
traverser une rivière, creusa sur le bord un fossé en forme de
demi-lune, le remplit de bois, auquel il mit le feu; et, arrêtant
ainsi l'ennemi, il passa librement la rivière.

2 Pélopidas, général thébain, recourut à un semblable artifice,
dans la guerre de Thessalie, pour franchir une rivière. Ayant
donné à son camp une vaste étendue sur la rive, il fit son
retranchement avec des troncs d'arbres garnis de leurs branches,
et avec d'autres pièces de bois; puis il y mit le feu. Pendant que
les flammes tenaient l'ennemi à distance, il traversa la rivière.

3 Q. Lutatius Catulus, poursuivi par les Cimbres, et n'espérant
leur échapper qu'en passant un fleuve dont ils occupaient le bord,
fit paraître ses troupes sur une montagne voisine, comme dans
l'intention d'y camper; et il défendit aux soldats de délier les
bagages, de décharger les fardeaux, et de s'écarter des rangs et
des enseignes. Pour mieux tromper les ennemis, il fit dresser
quelques tentes qu'ils pussent apercevoir, allumer des feux,
construire le retranchement par quelques hommes, tandis que
d'autres allaient à la provision de bois, toujours à la vue des
Cimbres. Ceux-ci, croyant à la réalité de ce qu'ils voyaient,
choisirent aussi un lieu pour leur camp; et, pendant qu'ils se
dispersaient dans les environs pour se procurer les choses
nécessaires au séjour, Catulus, saisissant l'occasion, traversa le
fleuve, et dévasta même leur camp.

4 Crésus, ne pouvant passer à gué l'Halys, et n'ayant aucun moyen
de construire des bateaux ou un pont, fit creuser un canal qui, de
la partie supérieure du rivage, suivit la ligne de son camp, et
donna au fleuve un nouveau lit derrière l'armée.

5 Cn. Pompée, vivement poursuivi par César, et voulant transporter
la guerre hors de l'Italie, était à Brindes, sur le point de
s'embarquer. Il obstrua quelques rues, en mura d'autres, en coupa
quelques-unes par des fossés, qu'il couvrit en y dressant des
pieux qui supportaient des claies chargées de terre. Les avenues
qui menaient au port furent interceptées par des poutres serrées
les unes contre les autres et formant une puissante barrière. Ces
travaux terminés, il feignit de vouloir défendre la ville, en
laissant çà et là quelques archers sur les remparts. Ses troupes
s'embarquèrent sans bruit; et, dès qu'il fut en mer, les archers,
se retirant par des chemins qui leur étaient connus, le
rejoignirent à l'aide de petites embarcations.

6 Le consul C. Duilius, ayant pénétré imprudemment dans le port de
Syracuse[31], et s'y voyant enfermé par une chaîne tendue à
l'entrée, fit passer tous ses soldats de la poupe de ses
vaisseaux, qui, ayant par cette manoeuvre l'arrière incliné et la
proue relevée, furent lancés à force de rames, et s'engagèrent sur
la chaîne. Après quoi, les soldats s'étant portés vers la proue,
leur poids entraîna les vaisseaux de l'autre côté de l'obstacle.

7 Lysandre, de Lacédémone, enfermé avec toute sa flotte dans le
port d'Athènes, dont les étroites issues étaient gardées par les
vaisseaux ennemis, débarqua secrètement ses troupes sur le rivage,
et fit passer, à l'aide de rouleaux, ses vaisseaux dans le port de
Munychie, voisin de celui d'Athènes.

8 En Espagne, Hirtuleius, lieutenant de Sertorius, s'étant engagé
entre deux montagnes escarpées, dans un long et étroit défilé, et
n'ayant qu'un petit nombre de cohortes, apprit que l'ennemi
approchait avec des forces considérables. Aussitôt il fit creuser
un fossé d'une montagne à l'autre, le surmonta d'une palissade à
laquelle il mit le feu, et s'échappa en arrêtant ainsi l'ennemi.

9 Pendant la guerre civile, C. César, s'étant avancé avec ses
troupes pour présenter la bataille à Afranius, s'aperçut qu'il ne
pourrait se retirer sans danger. Il fit rester la première et la
seconde ligne sous les armes, dans l'ordre primitif de la
bataille, pendant que la troisième, travaillant derrière les deux
autres, à l'insu de l'ennemi, creusait un fossé de quinze pieds,
dans l'enceinte duquel ses soldats se retirèrent, au coucher du
soleil, et restèrent sons les armes.

10 Périclès. général athénien, poussé par les troupes du
Péloponnèse dans un lieu entouré de rochers escarpés qui
n'offraient que deux issues, coupa l'une par un fossé très large,
comme pour la fermer à l'ennemi, et étendit son camp vers l'autre,
feignant de vouloir sortir de ce côté. Les troupes qui le tenaient
investi, loin de croire que son armée s'échapperait par le fossé
qu'elle avait creusé elle-même, accoururent toutes en tête de
l'autre passage. Alors Périclès, qui avait préparé des ponts, les
jeta sur le fossé, et fit sortir ses soldats sans éprouver aucune
résistance.

11 Lysimaque, un des généraux qui se partagèrent l'empire
d'Alexandre, avait dessein de camper sur une haute colline; mais,
conduit sur une autre moins élevée, par la faute de ses guides, et
craignant que les ennemis, qui étaient postés plus haut, ne
vinssent fondre sur lui, il établit son retranchement, et fit
creuser en deçà trois fossés, ainsi que d'autres encore autour des
tentes, de sorte que le camp tout entier en était sillonné. Puis,
quand il eut ainsi coupé le passage à l'ennemi, il se fit des
ponts sur les fossés avec de la terre et des branchages, et gagna
en toute hâte des lieux plus élevés.

12 En Espagne, T. Fonteius Crassus, étant allé faire du butin avec
trois mille hommes, se trouva enfermé par Hasdrubal dans une
position dangereuse. À l'entrée de la nuit, n'ayant fait part de
sa résolution qu'aux premiers rangs, il s'échappa en traversant
les postes ennemis, au moment où l'on s'y attendait le moins.

13 L. Furius, s'étant engagé dans un lieu désavantageux, et
voulant cacher son inquiétude, afin de ne pas jeter l'alarme parmi
ses troupes, se détourna peu à peu, en feignant de s'étendre pour
attaquer l'ennemi; puis, par un changement de front, il ramena son
armée intacte, sans qu'elle eût connu le danger qu'elle avait
couru.

14 Pendant la guerre contre les Samnites, le consul Cornélius
Cossus étant surpris par l'ennemi dans un lieu où il courait du
danger, le tribun P. Decius lui conseilla de faire occuper une
hauteur qui était près de là, par un détachement qu'il s'offrit à
commander. L'ennemi, attiré sur ce point, laissa échapper le
consul, mais enveloppa Decius, et le tint assiégé. Celui-ci
triompha encore de cette difficulté par une sortie nocturne, et
revint auprès du consul, sans avoir perdu un seul homme.

15 Une action semblable a été faite, sous le consulat d'Atilius
Calatinus, par un chef dont le nom nous a été diversement
transmis: les uns l'appellent Laberius, quelques autres Q.
Céditius, la plupart Calpurnius Flamma[32]. Voyant que les troupes
étaient entrées dans une vallée dont toutes les hauteurs étaient
occupées par l'ennemi, il demande et obtient trois cents hommes,
qu'il exhorte à sauver l'armée par leur courage, et s'élance avec
eux au milieu de cette vallée. Les ennemis descendent de toutes
parts pour les tailler en pièces; mais, arrêtés par un combat long
et acharné, ils laissent au consul le temps de s'échapper avec son
armée.

16 En Ligurie, l'armée du consul L. Minucius s'étant engagée dans
un défilé qui rappelait aux soldats le désastre des Fourches
Caudines, ce général donna l'ordre aux Numides, ses auxiliaires,
qui, ainsi que leurs chevaux, inspiraient le mépris par leur
mauvaise mine, d'aller caracoler vers les issues occupées par les
ennemis. Ceux-ci, craignant une surprise, établirent des avant-
postes. De leur côté, les Numides, pour se faire mépriser
davantage, se laissaient à dessein tomber de cheval, se donnant en
spectacle et excitant la risée. Cette étrange manoeuvre mit le
désordre chez les barbares, qui abandonnèrent leurs rangs pour
regarder, Aussitôt que les Numides s'en aperçurent, ils
approchèrent peu à peu; puis, donnant de l'éperon, ils passèrent à
travers les postes mal gardés de l'ennemi, firent irruption dans
les campagnes voisines, et forcèrent par là les Liguriens à courir
à la défense de ce qui leur appartenait, et à laisser échapper les
Romains, qu'ils tenaient enfermés.

17. Pendant la guerre Sociale, L. Sylla, surpris dans un défilé
voisin d'Ésernia, se rendit près de l'armée ennemie, commandée par
Mutilus, et, dans une entrevue qu'il avait demandée, il discuta
sans succès les conditions de la paix; mais, s'étant aperçu que
les ennemis se tenaient peu sur leurs gardes, à cause de la
suspension des hostilités, il sortit de son camp pendant la nuit,
et, pour faire croire que son armée y était restée, il y laissa un
trompette avec ordre de sonner chacune des veilles, et de le
rejoindre après avoir annoncé la quatrième. Grâce à cette ruse, il
put conduire en des lieux sûrs ses troupes, tous ses bagages et
ses machines de guerre.

18 Le même général, faisant la guerre contre Archelaüs, lieutenant
de Mithridate dans la Cappadoce, et ayant à lutter à la fois
contre la difficulté des lieux et contre un grand nombre
d'ennemis, fit des propositions de paix, conclut même une trêve,
et, quand il eut par là trompé la vigilance de l'ennemi, il
s'échappa.

19 Hasdrubal, frère d'Hannibal, ne pouvant sortir d'un défilé dont
les issues étaient gardées par Claudius Néron, prit avec celui-ci
l'engagement de quitter l'Espagne, si on lui laissait la retraite
libre. Puis, chicanant sur les conditions du traité, il gagna
quelques jours, qu'il mit tous à profit, pour faire échapper son
armée par détachements, à travers des sentiers étroits, que
l'ennemi avait négligé d'occuper. Après quoi il s'enfuit aisément
lui-même avec ses troupes légères.

20 Spartacus, que M. Crassus tenait enfermé par un fossé, fit tuer
des prisonniers et des bestiaux, combla le fossé avec leurs corps,
pendant la nuit, et passa par-dessus[33].

21 Ce même chef, assiégé sur le Vésuve, fit des liens de vigne
sauvage, à l'aide desquels il descendit la montagne du côté le
plus escarpé, et par cela même le moins gardé; et non seulement il
s'échappa, mais encore il alla par un autre côté jeter une telle
épouvante dans l'armée de Clodius, que plusieurs cohortes plièrent
devant soixante-quatorze gladiateurs.

22 Le même Spartacus, enveloppé par l'armée du proconsul P.
Varinius, planta devant la porte de son camp, et à de faibles
intervalles les uns des autres, des pieux auxquels furent attachés
des cadavres vêtus et armés, qu'on devait prendre de loin pour un
avant-poste, et alluma des feux dans toute l'étendue du camp.
Ayant trompé l'ennemi par cette fausse apparence, il emmena ses
troupes pendant le silence de la nuit.

23 Brasidas, général lacédémonien, surpris dans les environs
d'Amphipolis par les Athéniens, qui lui étaient supérieurs en
nombre, se laissa entourer, afin que les rangs de l'ennemi
s'affaiblissent en formant une longue enceinte, et s'ouvrit un
passage par l'endroit le plus éclairci.

24. Iphicrate, dans une expédition en Thrace, ayant établi son
camp dans un lieu bas, et s'étant aperçu que les, ennemis
occupaient une hauteur voisine, d'où ils ne pouvaient descendre
que par un seul passage pour le surprendre, laissa dans le camp
pendant la nuit quelques soldats auxquels il donna l'ordre
d'allumer un grand nombre de feux; et son armée, qu'il avait fait
sortir, s'étant postée de chaque côté de cette issue, laissa
passer les barbares Puis, tournant contre ceux-ci la difficulté
que le terrain lui avait présentée à lui-même, Iphicrate, avec une
partie des siens, les chargea en queue et les tailla en pièces,
tandis que le reste de son armée s'emparait de leur camp.

25 Darius, pour cacher sa retraite aux Scythes, laissa des chiens
et des ânes dans son camp[34]. Les ennemis, entendant aboyer et
braire ces animaux, ne se doutèrent point du départ de Darius.

26 Les Liguriens employèrent un moyen analogue pour tromper la
vigilance des Romains: ils attachèrent à des arbres, en différents
endroits de leur camp, de jeunes boeufs qui, ainsi séparés les uns
des autres, redoublèrent leurs mugissements, et firent croire par
là que l'armée était toujours présente.

27 Hannon, cerné par des troupes ennemies, amoncela sur le lieu
par où il pouvait le plus facilement s'échapper, une grande
quantité de menu bois auquel il mit le feu. Les ennemis ayant
abandonné cette position pour aller garder les autres issues, il
fit passer ses soldats à travers les flammes, après leur avoir
recommandé de se couvrir le visage avec leurs boucliers, et les
jambes avec des vêtements.

28 Hannibal, voulant sortir d'un lieu désavantageux où il était
menacé de la disette, et serré de près par Fabius Maximus, chassa
de côté et d'autre, pendant la nuit, des boeufs aux cornes
desquels il avait attaché des faisceaux de sarment[35], qui furent
allumés. Ces animaux, effrayés par la flamme que leurs mouvements
excitaient encore, se répandirent au loin sur les montagnes, et
firent paraître en feu tous les lieux qu'ils parcouraient. Les
soldats romains, qui étaient venus en observation, crurent d'abord
que c'était un prodige; mais quand Fabius fut informé de la
réalité, il craignit que ce ne fût un piège, et retint ses troupes
dans le camp: alors les barbares s'échappèrent de ce lieu sans
rencontrer aucun obstacle.



VI. Des embuscades dressées dans les marches.


1 Fulvius Nobilior, conduisant son armée du Samnium dans la
Lucanie, et apprenant par des déserteurs que l'ennemi devait
attaquer son arrière-garde, donna l'ordre à sa meilleure légion de
marcher en tête, et plaça en queue les équipages. L'ennemi,
profitant de cette disposition comme d'une occasion favorable, se
jeta sur le bagage. Alors Fulvius rangea à sa droite cinq cohortes
de la légion dont on vient de parler, et les cinq autres à sa
gauche; puis, étendant ses deux lignes du côté de l'ennemi, que le
pillage occupait, il l'enveloppa et le tailla en pièces.

2 Le même Fulvius, vivement pressé par l'ennemi dans une marche,
et rencontrant une rivière qui était trop peu considérable pour
lui fermer le passage, mais assez rapide pour le retarder,
embusqua en deçà une de ses deux légions, afin que les ennemis, ne
craignant pas le petit nombre des soldats qu'ils verraient, le
poursuivissent avec plus de témérité. Le fait ayant répondu à son
attente, la légion qu'il avait postée sortit du lieu de
l'embuscade, fondit sur eux, et les mit en déroute.

3 Iphicrate marchait vers la Thrace, forcé par la nature des lieux
d'étendre son armée en longueur, lorsqu'il apprit que l'ennemi
avait dessein d'attaquer son arrière-garde. Il ordonna à ses
cohortes d'ouvrir leurs rangs en appuyant de chaque côté du
chemin, et de s'arrêter; et aux autres troupes, de hâter le pas
comme dans une fuite. À mesure qu'elles défilaient devant lui, il
retenait les hommes d'élite; et quand il vit les ennemis pêle-
mêle, échauffés au pillage, et déjà fatigués, il fondit sur eux
avec ses soldats reposés et en bon ordre, les tailla en pièces, et
leur enleva le butin.

4 Sur le passage de l'armée romaine, qui devait traverser la forêt
Litana[36], les Boïens avaient scié les arbres de telle manière
que, soutenus par une très faible partie de leurs troncs, ils
devaient céder au moindre choc; puis ils s'étaient embusqués à
l'extrémité de la forêt. Dès que les Romains s'y furent engagés,
les Boïens donnèrent l'impulsion aux arbres qui étaient le plus
près d'eux: ceux-ci déterminant la chute des autres sur l'armée
romaine, un grand nombre de soldats furent écrasés.



VII. Comment on paraît avoir ce dont on manque, et comment on y
supplée.


1 L. Cécilius Metellus, n'ayant pas de vaisseaux propres à
transporter ses éléphants[37], joignit ensemble des tonneaux qu'il
couvrit de planches, embarqua les éléphants sur ce radeau, et leur
fit passer le détroit de Sicile.

2 Hannibal, ne pouvant contraindre ses éléphants à traverser un
fleuve très profond[38], et n'ayant pas de bateaux, ni de bois pour
construire des radeaux, ordonna qu'on blessât au-dessous de
l'oreille le plus méchant de ces animaux, et que celui qui
l'aurait frappé se jetât aussitôt à la nage, et traversât le
fleuve en fuyant. L'éléphant, que la blessure rendit furieux,
voulant pour suivre l'auteur de son mal, franchit le fleuve, et
les autres n'hésitèrent plus à en faire autant.

3 Des généraux carthaginois, devant équiper une flotte, et
manquant de sparte pour faire des cordages, y suppléèrent avec les
cheveux des femmes.

4 Les Marseillais et les Rhodiens recoururent au même expédient.

5 M. Antoine, fuyant après sa défaite à Mutine, donna des écorces
à ses soldats pour se faire des boucliers.

6 Spartacus et ses soldats avaient des boucliers d'osier
recouverts de peaux.

7 Il n'est pas hors de propos, ce me semble, de rapporter ici
cette belle action d'Alexandre le Grand. Lorsque, traversant les
déserts de l'Afrique, il était, comme toute son armée, en proie à
une soif brûlante, un soldat lui présenta de l'eau dans un casque.
Il la répandit à terre, à la vue de tous. Par cet exemple de
tempérance il produisit plus d'effet sur ses soldats, que s'il eût
pu partager avec eux cette eau.



VIII. Mettre la division chez les ennemis.[39]


1 Lorsque Coriolan se vengeait, les armes à la main, de son
ignominieuse condamnation, il préserva du ravage les propriétés
des patriciens, tandis qu'il brûlait et dévastait celles des
plébéiens, voulant par là rompre l'accord qui régnait entre les
Romains.

2 Hannibal, ayant dessein de faire noter d'infamie Fabius, qui lui
était supérieur en vertu, comme en talents militaires, épargna ses
propriétés tout en ravageant celles des autres Romains. Mais la
grandeur d'âme de Fabius mit sa fidélité à l'abri de tout soupçon:
il vendit ses biens au profit de l'État.

3 Q. Fabius Maximus, étant consul pour la cinquième fois, lorsque
les Gaulois, les Ombriens, les Étrusques et les Samnites réunirent
leurs forces contre le peuple romain, s'avança à leur rencontre au
delà de l'Apennin; et, pendant qu'il fortifiait son camp près de
Sentinum, il écrivit à Fulvius et à Postumius, qui gardaient Rome,
de diriger leurs troupes sur Clusium[40]. Cet ordre exécuté, les
Étrusques et les Ombriens accoururent à la défense de leur
territoire; alors, comme il ne restait plus que les Samnites et
les Gaulois, Fabius et son collègue Decius les attaquèrent et les
défirent.

4 Les Sabins ayant levé une grande armée, et quitté leur
territoire pour se jeter sur celui de Rome, M. Curius envoya, par
des chemins détournés, un détachement qui ravagea leurs terres, et
incendia leurs bourgades dans plusieurs directions. Les Sabins
rentrèrent chez eux pour arrêter cette dévastation; en sorte que
Curius eut le triple avantage de saccager le pays ennemi alors
sans défense, de mettre en fuite une armée sans avoir livré
bataille, et de la tailler en pièces après l'avoir dispersée.

5 T. Didius, ne trouvant pas son armée assez nombreuse, différait
la bataille jusqu'à l'arrivée des légions qu'il attendait,
lorsqu'il apprit que l'ennemi allait marcher à leur rencontre. Il
convoqua l'assemblée, or donna aux soldats de se préparer au
combat, et fil à dessein négliger la garde des prisonniers. Il
s'en échappa quelques-uns, qui annoncèrent aux leurs que les
Romains se disposaient à les attaquer. Alors, dans l'attente du
combat, l'ennemi craignit de diviser ses forces, et renonça à
marcher contre les légions qu'il voulait surprendre. Celles-ci
arrivèrent près de Didius sans avoir été inquiétées.

6 Dans une des guerres Puniques, quelques villes, ayant dessein de
passer du parti des Romains dans celui des Carthaginois, et
désirant, avant de rompre avec les premiers, retirer les otages
qu'elles leur avaient donnés, feignirent d'avoir querelle avec des
peuples voisins, demandèrent, des Romains pour médiateurs, et,
quand ceux-ci furent arrivés, elles les retinrent comme otages
équivalents, et ne les rendirent qu'après avoir reçu les leurs.

7 Les Romains ayant envoyé une ambassade au roi Antiochus, qui,
après la défaite des Carthaginois, avait auprès de lui Hannibal,
dont il mettait les conseils à profit contre Rome; les députés[41]
eurent de fréquents entretiens avec Hannibal, dans le but de le
rendre suspect au roi, à qui sa présence était agréable, et même
utile, à cause de son caractère rusé et de ses talents militaires.

8 Q. Metellus, faisant la guerre contre Jugurtha, gagna les
députés que ce prince lui avait envoyés, et obtint d'eux qu'ils le
lui livreraient. Il arrêta le même projet avec une seconde
ambassade, puis avec une troisième; mais il ne réussit pas à
s'emparer de Jugurtha, parce qu'il voulait qu'on le lui amenât
vivant. Toutefois il résulta de cette machination un grand
avantage: des lettres qu'il écrivait aux confidents du roi furent
interceptées; et celui-ci, ayant immolé à sa colère tous ces
personnages, demeura privé de conseillers, et ne put se faire dans
la suite aucun ami.

9 C. César, informé par un prisonnier qu'Afranius et Petreius
devaient lever le camp la nuit suivante, résolut de les en
empêcher sans fatiguer ses troupes. Il ordonna, quand la nuit fut
venue, que l'on criât de plier bagage, que l'on conduisît à grand
bruit les bêtes de somme le long des retranchements des ennemis,
et que l'on continuât le tumulte, afin que ce départ simulé les
retînt dans leur camp.

10 Scipion l'Africain, voulant surprendre des renforts et des
convois qui allaient rejoindre Hannibal, envoya à leur rencontre
M. Thermus, se disposant lui-même à le suivre pour l'appuyer.

11 Denys, tyran de Syracuse, informé qu'une nombreuse armée de
Carthaginois devait débarquer en Sicile pour l'attaquer, fortifia
plusieurs châteaux, et donna l'ordre aux troupes qu'il y laissa de
les abandonner à l'approche de l'ennemi, et de s'échapper en se
repliant secrètement vers Syracuse. Les Carthaginois, une fois
maîtres de ces forts, se virent dans la nécessité d'y placer des
garnisons; et Denys, ayant réduit, autant qu'il le désirait, les
forces de l'ennemi en les disséminant, tandis qu'en réunissant les
siennes il s'était fait une armée presque aussi nombreuse que la
leur, prit l'offensive et les défit.

12 Agésilas, roi de Lacédémone, allant faire la guerre à
Tissapherne[42], feignit de se diriger sur la Carie, comme devant
combattre avec plus de succès dans ce pays montueux[43], contre un
ennemi qui lui était supérieur en cavalerie. Cette démonstration
ayant fait passer Tissapherne lui-même en Carie, Agésilas fit
irruption en Lydie, où était la capitale du royaume; et, prenant
au dépourvu les habitants, il s'empara des trésors du roi.



IX. Apaiser les séditions dans l'armée.


1 Le consul A. Manlius, ayant appris que les soldats avaient
conspiré dans leurs quartiers d'hiver, en Campanie, pour égorger
leurs hôtes et s'emparer de leurs richesses, répandit le bruit
qu'ils auraient encore les mêmes quartiers l'hiver suivant. Il
sauva la Campanie en déjouant ainsi le complot, et saisit toutes
les occasions de sévir contre ceux qui l'avaient tramé.

2 Une sédition dangereuse s'étant élevée parmi des légions
romaines, la prudence de Sylla sut en calmer la fureur. Annonçant
tout à coup l'approche de l'ennemi, il fit crier aux armes, et
donner le signal. Marcher contre l'ennemi fut la pensée de tous
les soldats, et l'émeute fut apaisée.

3 Le sénat de Milan ayant été massacré par des soldats, Cn.
Pompée, qui craignait de donner lieu à une rébellion en n'appelant
que les coupables, les fît venir indistinctement avec ceux qui
n'avaient pris aucune part à cette action[44]. N'étant point
séparés des autres, par conséquent ne se croyant pas appelés à
cause de leur crime, les coupables comparurent avec moins de
méfiance; et ceux qui n'avaient rien à se reprocher, veillèrent à
la garde des coupables, de peur d'être taxés de complicité s'ils
les laissaient fuir.

4 Des légions de l'armée de C. César s'étant révoltées, au point
de manifester l'intention d'attenter à la vie de leur chef, il
dissimula sa crainte, s'avança vers les soldats, et, comme ils
demandaient leur congé, il le leur donna sur-le-champ, d'un air
menaçant. À peine l'eurent-ils obtenu, que le repentir les força
de faire leur soumission à leur général, auquel ils furent dès
lors plus dévoués qu'auparavant.



X. Comment on refuse le combat aux soldats, quand ils le demandent
intempestivement.


1 Q. Sertorius, sachant par expérience qu'il ne pouvait résister
aux forces réunies des Romains, et voulant le prouver aux barbares
ses alliés, qui demandaient témérairement le combat, fit amener en
leur présence deux chevaux, l'un plein de vigueur, l'autre
extrêmement faible, auprès desquels il plaça deux jeunes gens qui
offraient le même contraste, l'un robuste, l'autre chétif; et il
ordonna au premier d'arracher d'un seul coup la queue entière du
cheval faible, au second de tirer un à un les crins du cheval
vigoureux. Le jeune homme chétif s'étant acquitté de sa tâche,
tandis que l'autre s'épuisait à force de tirer la queue du cheval
faible: «Soldats, s'écrie Sertorius, je vous ai montré par cet
exemple ce que sont les légions romaines; invincibles quand on les
prend en masse, elles seront bientôt affaiblies et taillées en
pièces, si elles sont attaquées séparément.»

2 Ce même chef, à qui les soldats demandaient inconsidérément le
combat, craignant qu'ils n'enfreignissent ses ordres, s'il
refusait plus longtemps, permit, à un détachement de cavalerie
d'aller attaquer l'ennemi; et, quand il vit cette troupe plier, il
en envoya successivement d'autres pour la soutenir, puis il les
fit rentrer toutes dans le camp. Alors il montra à l'armée
entière, sans avoir essuyé de perte, quel pouvait être le résultat
de la bataille qu'elle avait demandée. Elle eut désormais pour lui
la plus grande soumission.

3 Agésilas, roi de Lacédémone, dont le camp était placé sur le
bord d'une rivière, en face de celui des Thébains, s'étant aperçu
que l'armée ennemie était beaucoup plus nombreuse que la sienne,
et voulant ôter à ses soldats le désir de livrer bataille, leur
annonça que les réponses des dieux lui ordonnaient de combattre
sur les hauteurs. Alors il laissa une faible troupe vers le
fleuve, et gagna la colline. Les Thébains, prenant cette manoeuvre
pour un effet de la crainte, traversent la rivière, mettent
facilement en fuite ceux qui en défendaient le passage; mais,
s'étant élancés avec trop d'ardeur vers le reste de l'armée, ils
ont le désavantage du terrain, et sont défaits par des troupes
inférieures en nombre.

4 Scorylon, général des Daces, sachant bien qu'une guerre civile
divisait les Romains, mais ne jugeant pas à propos de les
attaquer, parce qu'une guerre étrangère pouvait rétablir la
concorde entre les citoyens, mit aux prises deux chiens en
présence de ses compatriotes; et, tandis que ces animaux se
battaient avec le plus d'acharnement, il leur montra un loup, sur
lequel ils se jetèrent aussitôt, déposant leur animosité
réciproque. Par cet apologue, il dissuada les barbares d'opérer
une attaque qui aurait tourné au profit des Romains.



XI. Comment l'armée doit être excitée au combat.


1 Pendant la guerre contre les Étrusques, l'armée des consuls
M. Fabius et Cn. Manlius s'étant mutinée, et se refusant à
combattre, ces chefs affectèrent eux-mêmes de temporiser, jusqu'à
ce que les soldats, irrités des insultes de l'ennemi, eurent
demandé le combat, et juré d'en revenir victorieux.

2 Fulvius Nobilior, étant dans la nécessité de livrer bataille,
avec peu de monde, à une armée de Samnites, nombreuse et fière de
ses succès, feignit d'avoir gagné une des légions ennemies; et,
pour en convaincre ses troupes, il prescrivit aux tribuns, aux
premiers officiers et aux centurions, de lui apporter tout ce
qu'ils avaient d'argent comptant, ou d'objets d'or et d'argent,
pour payer les transfuges, promettant d'ajouter, après la
victoire, d'amples récompenses au remboursement des sommes
prêtées. Les Romains le crurent, engagèrent sur-le-champ le combat
avec autant d'ardeur que de confiance, et remportèrent une
éclatante victoire.

3 C. César, étant sur le point de combattre les Germains commandés
par Arioviste, et voyant le courage de ses troupes abattu, les
rassembla et leur dit que dans cette circonstance la dixième
légion seule marcherait à l'ennemi. Par là, il stimula cette
légion, en lui rendant le témoignage qu'elle était la plus brave,
et fit craindre aux autres de lui laisser à elle seule cette
glorieuse renommée.

4 Q. Fabius, convaincu que les Romains avaient trop de fierté pour
ne pas s'irriter d'un affront, et n'attendant rien de juste ni de
modéré de la part de Carthage, envoya[45] des députés dans cette
ville pour proposer la paix. Ils en rapportèrent des conditions
pleines d'injustice et d'insolence; et dès lors l'armée romaine ne
respira plus que le combat.

5 Agésilas, ayant établi son camp près d'Orchomène, ville alliée
de Lacédémone, et apprenant que la plupart de ses soldats allaient
déposer dans cette place ce qu'ils avaient de plus précieux,
défendit aux habitants de rien recevoir de ce qui appartenait à
son armée: il pensait que le soldat combattrait avec plus
d'ardeur, quand il se verrait dans la nécessité de défendre tout
ce qu'il possédait.

6 Épaminondas, général des Thébains, étant sur le point de livrer
bataille aux Lacédémoniens, et voulant tirer parti, non seulement
de la vigueur, mais encore de toutes les affections de ses
soldats, leur annonça en pleine assemblée que les Lacédémoniens
avaient résolu, s'ils étaient vainqueurs, de massacrer les hommes
à Thèbes, d'emmener comme esclaves les femmes et les enfants, et
de raser la ville. Cette nouvelle exaspéra les Thébains, qui, au
premier choc, mirent les Lacédémoniens en déroute.

7 Leutychidas, général lacédémonien, étant sur le point de
combattre, le jour même que ses alliés[46] gagnaient une bataille
navale, déclara à ses soldats, pour leur inspirer plus d'ardeur,
et bien qu'il l'ignorât encore, qu'on venait de lui annoncer la
victoire des alliés.

8 Dans un combat[47] contre les Latins, A. Postumius, voyant
apparaître deux jeunes hommes à cheval, releva le courage des
siens en disant que c'étaient Castor et Pollux qui venaient à leur
secours, et rétablit ainsi le combat.

9 Archidamus, de Lacédémone, étant en guerre avec les Arcadiens,
plaça au milieu de son camp des armes autour desquelles il fit
secrètement marcher des chevaux, pendant la nuit. Le lendemain il
montra les pas à ses soldats, et leur persuada que Castor et
Pollux étaient venus à cheval dans ce lieu pour les soutenir
pendant le combat.

10 Périclès, général athénien, aperçut, au moment de livrer
bataille, un bois d'où l'on pouvait être en vue des deux armées,
bois très épais, vaste et consacré à Pluton. Il y aposta un homme
d'une grande taille, augmentée encore par de très hauts cothurnes,
et dont le manteau de pourpre et la chevelure inspiraient de la
vénération. Debout sur un char attelé de chevaux blancs, cet homme
devait, au signal du combat, s'avancer, appeler Périclès par son
nom, l'encourager, et lui annoncer que les dieux étaient du côté
des Athéniens. À la vue de ce prodige, les ennemis prirent la
fuite avant même qu'on lançât le javelot.

11 L. Sylla, voulant inspirer du courage à ses troupes, leur fit
croire que les dieux lui révélaient l'avenir. En présence même de
toute l'armée, et au moment de sortir du camp pour combattre, il
adressait des prières à une petite statue, qu'il avait enlevée à
Delphes, et la suppliait de hâter la victoire qu'elle lui avait
promise.

12 C. Marius avait auprès de lui une prophétesse[48] de Syrie, dont
il feignait de recevoir les prédictions sur l'issue des combats.

13 Q. Sertorius, qui avait une armée de barbares, sans raison et
sans discipline, menait à sa suite, dans la Lusitanie, une biche
blanche d'une beauté remarquable; et, afin que ses ordres fussent
observés comme s'ils émanaient du ciel, il assurait que cette
biche l'avertissait de ce qu'il devait, faire et de ce qu'il
devait éviter.

Les ruses de ce genre ne peuvent être employées que lorsqu'on
connaît l'ignorance et la superstition des hommes auxquels on
s'adresse; mais il est bien préférable d'en imaginer qui soient de
nature à pouvoir être prises réellement pour des manifestations
divines.

14 Alexandre le Grand, au moment d'offrir un sacrifice, se servit
d'une teinture pour tracer dans la main que l'aruspice allait
porter sur les entrailles des victimes, certaines lettres qui
signifiaient qu'il serait vainqueur. Le foie, encore chaud, ayant
reçu promptement ces caractères, Alexandre les fit voir aux
soldats, et accrut par là leur courage, comme si un dieu lui eût
promis la victoire.

15 L'aruspice Sudinès en fit autant, lorsqu'Eumène était sur le
point de livrer bataille aux Gaulois.

16 Épaminondas, général thébain, persuadé que ses troupes
marcheraient avec plus de confiance contre les Lacédémoniens, si
un motif religieux les animait, enleva pendant la nuit les armes
suspendues en trophées dans les temples, et fit entendre aux
soldats que les dieux les suivaient pour les secourir dans le
combat.

17 Agésilas, roi de Lacédémone, ayant fait quelques prisonniers
aux Perses, dont l'aspect est effrayant quand ils ont leur costume
de guerre, les mit à nu, et montra leurs corps blancs et délicats
à ses troupes, afin qu'elles n'eussent que du mépris pour de
pareils soldats.

18 Gélon, tyran de Syracuse, ayant fait dans une guerre contre les
Carthaginois, un grand nombre de prisonniers, choisit les plus
faibles, surtout parmi les auxiliaires, qui étaient très noirs, et
les fit paraître nus en présence de ses soldats, pour exciter leur
mépris.

19 Cyrus, roi de Perse, voulant donner du courage à ses sujets,
les fatigua toute une journée à couper une forêt; puis, le
lendemain, il leur fit préparer un festin somptueux, et leur
demanda laquelle de ces deux journées ils préféraient. Tous
s'étant prononcés pour le plaisir présent: «Eh bien, dit-il, c'est
par la première des deux conditions que vous parviendrez à celle-
ci; car vous ne pouvez être libres et heureux qu'après avoir
vaincu les Mèdes.» Ce fut ainsi qu'il leur inspira le désir de
combattre.

20 L. Sylla, devant livrer bataille, près du Pirée, à Archelaùs,
général de Mithridate, et voyant que ses troupes manquaient
d'ardeur, les contraignit, en les fatiguant par des travaux, à
demander elles-mêmes le signal du combat.

21 Fabius Maximus, qui craignait que ses soldats ne combattissent
pas avec assez d'ardeur, dans l'espoir de trouver un refuge sur
leurs vaisseaux, y fît mettre le feu avant d'engager l'action.



XII. Rassurer les soldats, quand ils sont intimidés par de mauvais
présages.


1 Scipion, arrivant d'Italie en Afrique avec son armée, tomba au
sortir de son vaisseau, et, voyant ses soldats effrayés de cet
événement, sut, par son courage et sa présence d'esprit, trouver
dans cette circonstance un motif d'exhortation: «Soldats, s'écria-
t-il, réjouissez-vous: je tiens sous moi l'Afrique!»

2 C. César, étant tombé au moment où il montait sur son navire,
s'écria: «Ô terre, ma mère, je te tiens!»[49] voulant faire
entendre par là qu'il reviendrait dans ce pays dont il
s'éloignait.

3 Le consul T. Sempronius Gracchus[50] s'avançait en bataille
contre les Picentins, lorsqu'un tremblement terre jeta tout à coup
l'épouvante dans les deux armées. Il exhorta les siens, les
rassura; et, les ayant déterminés à fondre sur l'ennemi, que la
superstition tenait abattu, il donna l'attaque, et fut vainqueur.

4 Dans l'armée de Sertorius, les boucliers de la cavalerie, par un
prodige soudain, parurent ensanglantés à l'extérieur, ainsi que le
poitrail des chevaux. Ce général déclara que c'était un présage de
victoire, parce que ces objets se couvrent ordinairement du sang
de l'ennemi.

5 Épaminondas, voyant ses troupes effrayées de ce qu'une
banderole, qui était suspendue à sa lance comme ornement, avait
été enlevée par le vent et jetée sur le tombeau d'un Lacédémonien,
leur dit: «Soldats, cessez de craindre; voilà qui annonce la mort
des Lacédémoniens: nous parons les tombeaux pour leurs
funérailles.»

6 Un météore enflammé, tombé du ciel pendant la nuit, effrayait
les soldats qui l'avaient aperçu: «C'est, leur dit Épaminondas,
une lumière que la bonté des dieux nous envoie.»

7 Le même général était au moment d'en venir aux mains avec les
Lacédémoniens, lorsque le siège sur lequel il était assis se
brisa, ce qui fut, pour le commun des soldats, un événement de
sinistre présage: «Allons, s'écria-t-il, nous ne pouvons plus
rester assis.»

8 C. Sulpicius Gallus, craignant qu'une éclipse, qui était
prochaine, ne fût considérée par les soldats comme un mauvais
présage, la leur prédit[51], et leur expliqua les causes et les
lois de ce phénomène.

9 Pendant qu'Agathocle, de Syracuse, faisait la guerre aux
Carthaginois, il y eut une semblable éclipse de lune[52], dont les
soldats furent effrayés comme d'un prodige, il leur expliqua cet
événement, et leur apprit à le considérer, quel qu'il fût, comme
un phénomène naturel, qui n'avait aucun rapport avec leurs
desseins.

10 La foudre était tombée dans le camp de Périclès et avait
effrayé ses soldats. Il convoqua l'assemblée, puis, en présence de
tous, il choqua des pierres l'une contre l'autre, en fit jaillir
du feu, et mit fin à l'épouvante, en montrant que la foudre
s'élance de la même manière du sein des nuages en conflit.

11 Timothée, général athénien, était sur le point d'engager un
combat naval avec les Corcyréens[53], et déjà sa flotte se mettait
en mouvement, lorsque son pilote donna le signal de la retraite,
pour avoir entendu un des rameurs éternuer: «Tu es étonné, lui dit
Timothée, que parmi tant de milliers d'hommes, il y en ait un qui
soit enrhumé?»

12 Un autre Athénien, Chabrias, vit, au moment de combattre sur
mer, la foudre tomber devant son navire, ce qui fut un prodige
effrayant aux yeux de ses soldats: «Profitons de cet instant, leur
dit-il, pour commencer le combat: car Jupiter, le plus grand des
dieux, nous montre que sa puissance vient au secours de notre
flotte.»




LIVRE SECOND.




PRÉFACE.


Après avoir mis en ordre, dans le premier livre, les exemples qui
peuvent, à mon avis, éclairer un général sur ce qu'il doit faire
avant le combat, je vais donner maintenant ceux qui se rapportent
à l'action elle-même, et enfin ceux qui en concernent les suites.

Les exemples relatifs au combat se divisent comme il suit:

Chapitres

I Choisir le moment pour combattre.

II Choisir le lieu pour le combat.

III De l'ordre de bataille.

IV Déconcerter les dispositions de l'armée ennemie.

V Des embûches.

VI Laisser fuir l'ennemi, de peur que, se voyant enfermé, il ne
rétablisse le combat par désespoir.

VII Cacher les événements fâcheux.

VIII Rétablir le combat par un acte de fermeté.

Voici maintenant, selon moi, ce qu'il convient de faire après le
combat:

IX Si les débuts de la guerre ont été heureux, il faut achever la
victoire.

X Si l'on a essuyé des revers, il faut y remédier.

XI Maintenir dans le devoir ceux dont la fidélité est douteuse.

XII Ce qu'il faut faire pour la défense du camp, lorsqu'on n'a pas
assez de confiance en ses forces.

XIII De la retraite.



I. Choisir le moment pour combattre.


1 P. Scipion, en Espagne, ayant appris qu'Hasdrubal, général des
Carthaginois, s'avançait contre lui en bataille, dès le matin,
avec des troupes qui étaient à jeun, retint les siennes dans le
camp jusqu'à la septième heure, leur fit prendre du repos et de la
nourriture; puis, quand l'ennemi, pressé par la faim et la soif,
et fatigué d'avoir été longtemps sous les armes, se mit à regagner
son camp, Scipion fit tout à coup sortir son armée[54], engagea le
combat, et remporta la victoire.

2 Metellus Pius, ayant affaire à Hirtuleius, en Espagne, et voyant
que celui-ci s'était approché de ses retranchements dès la pointe
du jour, avec son armée rangée en bataille, dans le temps le plus
chaud de l'été, se tint renfermé dans le camp jusqu'à la sixième
heure du jour; et, avec ses troupes ainsi ménagées et fraîches, il
défît aisément un ennemi que l'ardeur du soleil avait abattu.

3 Le même chef, après avoir combiné ses forces avec celles de
Pompée contre Sertorius, en Espagne, avait souvent offert la
bataille à ce dernier, qui la refusait parce qu'il se croyait trop
faible contre deux. Quelque temps après, s'étant aperçu que les
soldats de Sertorius manifestaient un violent désir de combattre
élevant les bras et agitant leurs lances, il pensa qu'il ne devait
pas, pour le moment, s'exposer à tant d'ardeur: il fit retirer ses
troupes, et conseilla à Pompée d'en faire autant.

4 Le consul Postumius avait, en Sicile, son camp à trois milles de
celui des Carthaginois, et chaque jour les généraux ennemis se
présentaient avec leur armée jusque sous ses retranchements, dont
il leur défendait l'approche en ne leur opposant jamais que de
faibles détachements. Déjà cette habitude excitait le mépris des
Carthaginois, lorsque Postumius, retenant au camp ses troupes
reposées et prêtes à combattre, soutint comme auparavant, avec un
petit nombre de soldats, l'incursion des ennemis, et les arrêta
même plus longtemps qu'à l'ordinaire. Puis, au moment où ceux-ci,
fatigués et pressés par la faim, commençaient à se retirer, vers
la sixième heure, le consul, avec ses troupes fraîches, mit en
déroute cette armée déjà épuisée, comme nous l'avons dit.

5 Iphicrate, général athénien, étant informé que les ennemis
prenaient leur repas tous les jours à la même heure, ordonna à ses
troupes d'avancer le leur, puis il les rangea en bataille. Il prit
ainsi l'ennemi à jeun, et le tint en échec sans engager le combat,
et sans lui permettre de se retirer. Enfin, au déclin du jour, il
fit rentrer ses troupes, mais les retint sous les armes. Les
ennemis, fatigués d'avoir été sur pied, et souffrant de la faim,
coururent aussitôt prendre du repos et de la nourriture; et, au
moment où ils n'étaient plus sur leurs gardes, Iphicrate sortit de
nouveau, et alla les surprendre dans leur camp.

6 Le même, faisant la guerre aux Lacédémoniens, avait depuis
plusieurs jours son camp tout près du leur, et les deux armées
allaient habituellement, à de certaines heures, chercher du
fourrage et du bois. Il y envoya un jour les esclaves, ainsi que
les valets d'armée, déguisés eu soldats, et retint les soldats
dans ses retranchements. Lorsque les ennemis se furent dispersés
pour faire de semblables approvisionnements, il s'empara de leur
camp; et tandis que, sans armes et chargés de fardeaux, ils
revenaient attirés par le bruit, il les tua ou les prit
facilement.

7 Le consul Virginius, dans la guerre contre les Volsques, voyant
ceux-ci fondre sur lui de loin et en confusion, ordonna à ses
soldats de s'arrêter et de tenir le javelot en terre. Les
Volsques, arrivant hors d'haleine, furent bientôt mis en déroute
par les troupes reposées du consul.

8 Fabius Maximus, sachant que les Gaulois et les Samnites[55]
excellaient au premier choc, tandis que le courage de ses soldats
était infatigable, et s'échauffait même dans la durée du combat,
prescrivit à ceux-ci de se borner à soutenir la première attaque,
et de fatiguer l'ennemi en traînant l'action en longueur. Ce moyen
ayant réussi, il fit avancer les réserves; et, reprenant
l'offensive avec toutes ses forces, il mit en fuite l'ennemi dès
la première charge.

9 À la bataille de Chéronée, Philippe, se rappelant qu'il avait
des troupes endurcies par une longue expérience de la guerre,
tandis que celles des Athéniens, braves mais peu exercées,
n'avaient de force que dans la première attaque, fit à dessein
prolonger le combat; et, aussitôt qu'il vit les Athéniens se
ralentir, il fondit sur eux avec plus de vigueur, il les tailla en
pièces.

10 Les Lacédémoniens, avertis par des espions que les Messéniens
étaient enflammés de fureur, à tel point qu'ils descendaient dans
la plaine pour livrer bataille, suivis de leurs femmes et de leurs
enfants, différèrent d'en venir aux mains.

11 Pendant, la guerre civile. C. César tenait l'armée d'Afranius
et de Petreius assiégée, sans qu'elle pût avoir de l'eau.
Exaspérée dans sa détresse, elle avait tué toutes ses bêtes de
charge, et était descendue dans la plaine pour offrir la bataille.
César retint ses troupes, jugeant défavorable le moment où
l'ennemi était poussé par la colère et par le désespoir.

12 Cn. Pompée, voulant faire accepter la bataille à Mithridate,
qui fuyait devant lui, choisit la nuit pour lui couper la retraite
et pour combattre. Il fit à cet effet ses dispositions, et mit
tout à coup l'en nemi dans la nécessité d'en venir aux mains. Il
eut même la précaution de disposer ses troupes de manière que
celles du roi de Pont fussent éblouies par la clarté de la lune,
qu'elles avaient en face, et qui les faisait voir à découvert.

13 On sait que Jugurtha, qui avait éprouvé le courage des Romains,
ne leur livrait bataille que vers le déclin du jour, afin que, si
les siens étaient mis en fuite, ils pussent, à la faveur de la
nuit, se dérober à la poursuite de l'ennemi.

14 Lucullus, ayant en tête Mithridate et Tigrane, près de
Tigranocerte, dans la Grande Arménie, ne comptait pas plus de
quinze mille combattants dans son armée, tandis que les troupes
ennemies étaient innombrables, mais, par cela même, difficiles à
faire manoeuvrer. Profitant de cet inconvénient, Lucullus les
attaqua avant qu'elles fussent rangées en bataille, et les mit si
promptement en déroute, que les deux rois eux-mêmes prirent la
fuite, après s'être dépouillés de leurs insignes.

16 Dans une guerre contre les Pannoniens, Tibère Néron, ayant vu
les barbares s'avancer fièrement au combat dès la pointe du jour,
retint ses troupes au camp, laissant les ennemis à la merci du
brouillard et de la pluie, qui, ce jour-là, tombait en abondance.

Enfin, quand il jugea qu'ils étaient fatigués d'être sur pied, et
que cette fatigue même, aussi bien que la pluie, avait abattu leur
courage, il donna le signal, les chargea et les défit.

17 C. César, pendant la guerre des Gaules, informé qu'Arioviste,
roi des Germains, observant une coutume qui était comme une loi
aux yeux de ses soldats, s'abstenait de combattre pendant le
décours de la lune, choisit ce moment pour l'attaquer[56], et défit
cet ennemi enchaîné par la superstition.

18 L'empereur Auguste Vespasien livra bataille aux Juifs le jour
du sabbat[57], pendant lequel il leur est défendu de rien faire
d'important, et les vainquit.

19 Lysandre, commandant les Spartiates contre les Athéniens à
Ægos-Potamos, allait souvent, à certaine heure, inquiéter la
flotte ennemie, et faisait ensuite retirer la sienne. Cette
manoeuvre étant devenue tout à fait habituelle, les Athéniens,
après sa retraite, se dispersaient à terre pour leur
approvisionnement. Un jour Lysandre fit, comme de coutume, avancer
et revenir ses vaisseaux; et, quand la plupart des Athéniens se
furent séparés, il retourna sur ceux qui restaient, les tailla en
pièces, et s'empara de tous leurs navires.



II. Choisir le lien pour le combat.


1 M. Curius, voyant l'impossibilité de résister à la phalange de
Pyrrhus[58], quand elle était déployée, fit en sorte de la
combattre dans un lieu étroit, où les rangs trop pressés devaient
s'embarrasser eux-mêmes.

2 Cn. Pompée, en Cappadoce, choisit pour, son camp une hauteur,
d'où ses troupes, secondées dans leur élan par la pente du
terrain, fondirent sur l'armée de Mithridate, et remportèrent
facilement la victoire.

3 C. César, ayant à combattre Pharnace, fils de Mithridate, rangea
son armée sur une colline, ce qui lui valut une prompte victoire:
car les javelots, lancés d'en haut sur les barbares, qui montaient
à l'attaque, leur firent sur-le-champ prendre la fuite.

4 Lucullus, au moment de livrer bataille à Mithridate et à Tigrane
près de Tigranocerte, dans la Grande Arménie, se hâta d'occuper,
avec une partie de ses troupes, un plateau couronnant une hauteur
voisine, d'où il fondit sur les ennemis, qui étaient plus bas. Il
prit en flanc leur cavalerie, la mit en déroute, et, l'ayant
culbutée sur leur infanterie, qu'elle écrasa, il obtint une
éclatante victoire.

5 À l'approche des Parthes, Ventidius ne fit sortir son armée du
camp que lorsque ces barbares ne furent plus qu'a cinq cents pas
de lui. Alors, courant soudainement à leur rencontre, il
s'approcha tellement, que les flèches, qui ne peuvent servir que
de loin, leur furent inutiles, et que l'on combattit corps à
corps. Cet artifice, joint à l'assurance qu'il avait montrée dans
l'attaque, lui donna bientôt la victoire sur ces barbares.

6 Hannibal, sur le point d'en venir aux mains avec Marcellus, près
de Numistron, couvrit son flanc de chemins creux et escarpés; et,
profitant de la disposition du terrain comme d'un retranchement,
il vainquit cet illustre capitaine.

7 Près de Cannes, le même général, ayant observé que du lit du
Vulturne[59], plus que de tout autre fleuve, il se lève le matin un
grand vent qui lance des tourbillons de sable et de poussière,
rangea son armée de manière que toute la violence de ce vent,
qu'elle recevait par derrière, donnât dans le visage et dans les
yeux des Romains. Admirablement secondé par un désavantage qu'il
tournait ainsi contre l'ennemi, il remporta une victoire
mémorable.

8 Marius, se disposant à livrer bataille aux Cimbres et aux
Teutons le jour qui avait été fixé, fit prendre de la nourriture à
ses troupes pour leur donner des forces, et les plaça devant son
camp, afin que l'armée ennemie, plutôt que la sienne, se fatiguât
en parcourant l'espace qui les séparait. Il mit encore un autre
désavantage du côté des Cimbres: d'après la disposition de sa
ligne de bataille, les barbares recevaient en face le soleil, le
vent et la poussière.

9 Cléomène, roi de Sparte, ayant en tête Hippias, général
athénien, qui lui était supérieur en cavalerie, joncha d'arbres
coupés la plaine[60] dans laquelle il voulait combattre, et la
rendit inaccessible aux chevaux.

10 Les Ibères, surpris par une armée nombreuse, en Afrique[61], et
craignant d'être enveloppés, s'adossèrent à un fleuve qui, en cet
endroit, coulait entre des rives élevées. Ainsi défendus d'un côté
par le fleuve, étant d'ailleurs les plus braves, ils firent
successivement des charges sur les troupes qui s'approchaient le
plus, et détruisirent ainsi toute l'armée ennemie.

11 Le Lacédémonien Xanthippe, en choisissant d'autres lieux pour
combattre, changea par cela seul la fortune de la première guerre
Punique. En effet, étant appelé comme mercenaire à Carthage, où
l'on perdait déjà tout espoir, et sachant que les Africains, dont
la cavalerie et les éléphants faisaient la principale force,
recherchaient les hauteurs, tandis que l'armée romaine, supérieure
en infanterie, se tenait en rase campagne, il y conduisit aussi
les Carthaginois; et là, ayant, au moyen des éléphants, jeté le
désordre dans les rangs des Romains, il les dispersa, mit à leur
poursuite la cavalerie numide, et tailla en pièces une armée
jusqu'alors victorieuse sur terre et sur mer.

12 Épaminondas, général thébain, prêt à s'avancer en bataille
contre les Lacédémoniens, fit courir sur le front de son armée des
cavaliers qui élevèrent un nuage immense de poussière devant les
yeux de l'ennemi; et, pendant que celui-ci s'attendait à un
engagement de cavalerie, Épaminondas, faisant un circuit avec son
infanterie, se posta de manière à pouvoir prendre à dos les
Lacédémoniens, fondit sur eux à l'improviste, et les tailla en
pièces.

13 Contre l'armée innombrable des Perses, trois cents Spartiates
défendirent le pas des Thermopyles, défilé où seulement un pareil
nombre d'ennemis pouvaient les combattre de près. Ainsi égaux en
nombre aux barbares, quant à la facilité d'en venir aux mains,
mais plus braves qu'eux, ils en tuèrent une grande partie; et ils
n'auraient pas été vaincus, si les Perses, guidés par le traître
Ephialte, de Trachinie, ne les eussent pas surpris par derrière.

14 Thémistocle, général athénien, voyant que le parti le plus
utile à prendre, de la part des Grecs, contre la flotte immense de
Xerxès, était de livrer bataille dans le détroit de Salamine, et
ne pouvant y déterminer ses concitoyens, amena les barbares, au
moyen d'une ruse, à mettre les Grecs dans la nécessité de profiter
de leurs avantages. Par une trahison simulée, il envoya un
messager à Xerxès, pour l'avertir que les Grecs alliés songeaient
à se retirer, et qu'il rencontrerait trop de difficultés s'il
fallait qu'il assiégeât leurs villes l'une après l'autre. Ce
stratagème réussit d'abord à ôter le repos aux barbares, qui
furent pendant toute la nuit sur leurs gardes et en observation;
puis à obliger les Grecs, dont les forces étaient entières, à
combattre avec les barbares, fatigués de leur veille, dans un lieu
étroit, comme il le désirait, où Xerxès ne pouvait tirer avantage
des nombreux vaisseaux qui faisaient sa force.



III. De l'ordre de bataille.


1 Cn. Scipion, prêt à en venir aux mains avec Hannon, devant
Intibili, en Espagne, s'aperçut que l'armée carthaginoise était
rangée de manière que l'aile droite se composait d'Espagnols,
soldats vigoureux, mais étrangers à la cause qu'ils défendaient,
tandis qu'à la gauche étaient les Africains, hommes moins
robustes, mais d'un courage plus ferme. Il ramena en arrière son
aile gauche; puis avec la droite, où se trouvaient ses meilleures
troupes, il attaqua obliquement[62] l'ennemi, et quand il eut
défait et mis en fuite les Africains, il obligea facilement les
Espagnols, qui s'étaient tenus en arrière comme spectateurs, à
capituler.

2 Philippe, roi de Macédoine, faisant la guerre aux Illyriens, et
s'étant aperçu qu'ils avaient réuni leurs meilleurs soldats au
centre de leur armée, et que les ailes étaient plus faibles, plaça
à sa droite l'élite de ses troupes, fondit sur l'aile gauche des
ennemis, jeta le désordre dans toute leur armée, et remporta la
victoire.

3 Pamménès, de Thèbes, ayant observé l'armée des Perses, dont
l'aile droite était composée de leurs troupes les plus
vigoureuses, rangea la sienne de la même manière, en mettant à
droite toute sa cavalerie avec l'élite de l'infanterie, et en
opposant aux meilleurs soldats de l'ennemi les plus faibles des
siens, auxquels il donna l'ordre de lâcher pied dès la première
attaque, et de se retirer dans des lieux couverts de bois et peu
accessibles. Ayant ainsi rendu inutiles les principales forces des
Perses, lui-même, avec ses meilleures troupes placées à l'aile
droite, enveloppa leur armée et la mit en déroute.

4 P. Cornélius Scipion, qui depuis fut surnommé l'Africain,
soutenant la guerre en Espagne contre Hasdrubal, général des
Carthaginois, sortit du camp plusieurs jours de suite, avec son
armée rangée de manière que l'élite en occupait le centre. Mais,
comme l'ennemi se présentait aussi constamment dans ce même ordre
de bataille, Scipion, le jour où il avait résolu d'en venir aux
mains, changea cette disposition en plaçant aux ailes ses plus
vaillants soldats, c'est-à-dire les légionnaires, et au centre ses
troupes légères, qu'il retint en arrière des autres. Ainsi
disposées en forme de croissant, les ailes, où étaient ses
principales forces, attaquèrent l'armée ennemie par les parties
les plus faibles, et la mirent facilement en déroute.

5 Metellus, lors de la bataille qu'il gagna en Espagne sur
Hirtuleius, ayant appris que celui-ci avait mis au centre ses
cohortes les plus vigoureuses, ramena en arrière le milieu de son
armée, afin qu'il n'y eût aucun engagement sur ce point, avant que
les ailes de l'ennemi fussent défaites, et le centre enveloppé de
toutes parts.

6 Artaxerxés, opposant aux Grecs, qui étaient entrés dans la
Perse, une armée plus nombreuse que la leur, la rangea de manière
à les déborder, mettant sur son front de bataille la cavalerie,
aux ailes les troupes légères; et, retardant à dessein la marche
du centre, il enveloppa les ennemis et les tailla en pièces.

7 Hannibal, au contraire, à la bataille de Cannes, ayant d'abord
ramené les ailes en arrière, et fait avancer le centre, repoussa
notre armée dès le premier choc; et, quand la mêlée fut engagée,
tandis que ses ailes, selon l'ordre qu'elles avaient reçu,
s'avançaient en se rapprochant l'une de l'autre, il recevait sur
le centre la téméraire impétuosité des Romains, qui furent
investis et taillés en pièces, résultat dû à la valeur éprouvée
des vieux soldats d'Hannibal: car cette ordonnance n'est guère
praticable qu'avec des troupes que l'expérience a formées à tous
les incidents des combats.

8 Pendant la seconde guerre Punique, Livius Salinator et Claudius
Néron, voyant qu'Hasdrubal, pour échapper à la nécessité de
combattre, avait posté son armée derrière des vignes, sur une
colline de difficile accès, dirigèrent leurs forces vers les deux
ailes, laissant le milieu dégarni, enveloppèrent l'ennemi en
l'attaquant des deux côtés, et le défirent.

9 Hannibal, à qui Claudius Marcellus faisait essuyer de fréquentes
défaites, avait pris le parti, dans les derniers temps, de camper
soit sur les montagnes, soit près des marais, soit dans d'autres
lieux favorables, où son armée occupait de si bonnes positions
pour combattre, qu'elle pouvait, si les Romains avaient le dessus,
rentrer au camp presque sans perte, et, s'ils lâchaient pied, se
mettre selon son gré à leur poursuite.

10 Le Lacédémonien Xanthippe, livrant bataille à M. Attilius
Regulus, en Afrique, plaça à la première ligne ses troupes
légères, et au corps de réserve l'élite de son armée; puis il
donna l'ordre aux auxiliaires de se retirer aussitôt qu'ils
auraient lancé le javelot, et, une fois rentrés dans l'intérieur
des lignes, de courir promptement aux deux ailes, et d'en sortir
pour envelopper eux-mêmes les Romains, qui alors seraient aux
prises avec ses troupes les plus fortes.

11 Sertorius en fit autant en Espagne contre Pompée.

12 Cléandridas, commandant l'armée lacédémonienne contre les
Lucaniens, serra son front de bataille afin que son armée parût
beaucoup moins nombreuse; et quand il vit, à cet égard, la
confiance de l'ennemi, il étendit ses lignes, l'enveloppa et le
mit en déroute.

13 Gastron, général lacédémonien, était venu au secours des
Égyptiens contre les Perses. Sachant que les Grecs étaient
meilleurs soldats, et inspiraient plus de crainte aux Perses que
les Égyptiens, il leur donna les armes de ceux-ci et les plaça aux
premiers rangs; et, comme les Grecs combattaient sans que la
victoire se prononçât, il envoya des Égyptiens pour les appuyer,
Les Perses, après avoir soutenu l'effort de troupes qu'ils
prenaient pour des Égyptiens, lâchèrent pied à la vue d'une armée
qui leur semblait être celle des Grecs, dont ils redoutaient
l'approche.

14 Cn. Pompée, faisant la guerre en Albanie, et voyant que
l'avantage de l'ennemi était dans une cavalerie innombrable,
embusqua son infanterie dans un lieu étroit, près d'une colline,
et voulut qu'elle couvrît ses armes, dont l'éclat pouvait la
trahir. Ensuite il fit avancer sa cavalerie dans la plaine, comme
si elle était suivie du reste de l'armée, avec ordre de faire
retraite dès la première attaque de l'ennemi, et de se ranger aux
deux ailes lorsqu'on arriverait près de l'infanterie mise en
embuscade. Cette manoeuvre exécutée, les cohortes, ayant le
passage libre, sortirent tout à coup de leur retraite, se jetèrent
au milieu des ennemis, qui s'étaient imprudemment avancés, et les
taillèrent en pièces.

15 M. Antoine, ayant affaire aux Parthes, qui accablaient son
armée d'une grêle de flèches, ordonna à ses soldats de s'arrêter
et de former la tortue. Les traits glissèrent par-dessus, et
l'ennemi s'épuisa en vains efforts contre les Romains.

16 Hannibal, ayant à combattre Scipion en Afrique, [63] avec une
armée composée de Carthaginois et d'auxiliaires, parmi lesquels
étaient des soldats de diverses nations, même des Italiens, avait
mis devant son front de bataille quatre-vingts éléphants, pour
jeter le désordre dans l'armée ennemie, et derrière eux les
auxiliaires gaulois, liguriens, baléares et maures. Ces troupes,
qui ne pouvaient prendre la fuite parce que les Carthaginois se
tenaient derrière elles, devaient, sinon faire éprouver des pertes
aux ennemis, du moins les harceler. Les Carthaginois formaient la
seconde ligne, pour tomber, encore frais, sur les Romains déjà
fatigués. En dernier lieu venaient les Italiens, dont Hannibal
suspectait la fidélité et le courage, attendu que la plupart
avaient été amenés malgré eux de leur pays. À cette ordonnance de
bataille, Scipion opposa ses formidables légions, qu'il rangea sur
trois lignes, hastati, principes et triarii; et, au lieu de les
disposer par cohortes entières, il laissa entre les manipules des
intervalles par lesquels les éléphants, poussés par l'ennemi,
devaient franchir les lignes sans rompre les rangs. Afin que
l'armée ne présentât pas de vides, ces intervalles étaient remplis
par des vélites armés à la légère, auxquels on avait ordonné de se
retirer, soit en arrière, soit de côté, à l'approche des
éléphants. Enfin la cavalerie était répartie entre les deux ailes:
à droite celle des Romains, sous les ordres de Lélius; à gauche
celle des Numides, commandée par Masinissa. Ce fut sans doute à
cette sage disposition que, Scipion dut la victoire.

17 Archelaùs, voulant jeter le désordre dans l'armée de L. Sylla,
forma sa première ligne avec des chars armés de faux, la seconde
avec la phalange macédonienne, et mit à la troisième les
auxiliaires, armés à la manière des Romains, et mêlés à des
déserteurs italiens dont la résolution lui inspirait beaucoup de
confiance; enfin les troupes légères furent placées à la réserve.
Sa cavalerie, qui était très nombreuse, se rangea aux deux ailes,
pour envelopper l'ennemi. De son côté, Sylla couvrit ses deux
flancs de larges fossés, aux extrémités desquels il établit des
redoutes, et, par là, réussit à ne pas être cerné par l'ennemi,
qui avait plus d'infanterie, et surtout plus de cavalerie que lui.
Il disposa son infanterie sur trois lignes, entre lesquelles il
ménagea des intervalles pour ses troupes légères et pour sa
cavalerie, qu'il avait placée la dernière, afin de pouvoir la
lancer selon le besoin. Puis il ordonna à ceux de la seconde ligne
de ficher solidement en terre un grand nombre de pieux rapprochés
les uns des autres, en deçà desquels devait rentrer, à l'approche
des chars, la première ligne des combattants. Enfin, toute l'armée
ayant à la fois poussé un grand cri, il commanda aux vélites et
aux troupes légères de lancer leurs flèches. Aussitôt les chars de
l'ennemi, soit parce qu'ils s'embarrassaient dans les pieux, soit
que les chevaux fussent épouvantés par les cris et par les
flèches, retournèrent sur eux-mêmes, et rompirent l'ordre de
bataille des Macédoniens. Sylla, les voyant plier, fondit sur eux;
mais Archelaùs lui opposa sa cavalerie: alors celle des Romains
s'élança, mit l'ennemi en fuite, et acheva la victoire.

18 C. César arrêta de même, à l'aide de pieux, et rendit inutiles
les chars à faux des Gaulois.

19 Alexandre, à la bataille d'Arbelles, craignant le grand nombre
des ennemis, mais se fiant au courage de ses troupes, les rangea
de manière que, faisant front de toutes parts, elles pouvaient
combattre de quelque côté qu'elles fussent attaquées.

20 Paul Émile, livrant bataille à Persée, roi de Macédoine, qui
avait formé son centre d'une double phalange flanquée de troupes
légères, et mis sa cavalerie aux deux ailes, disposa son armée sur
trois lignes, par détachements formant le coin, et laissant des
intervalles d'où il lançait de temps en temps ses vélites. Voyant
que cette ordonnance ne lui donnait aucun avantage, il simula une
retraite pour attirer l'ennemi dans des lieux inégaux, dont il
avait eu soin de s'assurer l'avantage. Mais comme les
Lacédémoniens, se méfiant de cette manoeuvre, le suivaient en bon
ordre, il fit courir à toute bride ses cavaliers de l'aile gauche
le long du front de la phalange, afin que, par leur impétuosité
même, ils pussent, en présentant leurs armes, abattre les lances
des ennemis. Se voyant ainsi désarmés, les Macédoniens quittèrent
leurs rangs et prirent la fuite.

21 Pyrrhus, combattant pour les Tarentins, près d'Asculum, suivit
le précepte d'Homère[64], qui met au centre les plus mauvais
soldats: il plaça à l'aile droite les Samnites et les Épirotes, à
la gauche les Bruttiens, les Lucaniens et les Sallentins, au
centre les Tarentins, et fit de la cavalerie et des éléphants son
corps de réserve. De leur côté, les consuls distribuèrent sagement
leur cavalerie aux deux ailes, et rangèrent les légions au front
de bataille et à la réserve, en y mêlant les auxiliaires. Il y
avait, le fait est constant, quarante mille hommes de part et
d'autre. Pyrrhus eut la moitié de son armée détruite, et du côté
des Romains la perte ne fut que de cinq mille hommes.

22 Cn. Pompée, rangeant son armée en bataille contre C. César, à
Pharsale, la mit sur trois lignes[65], dont chacune avait dix rangs
de profondeur. Il plaça les légions, chacune selon sa valeur, aux
ailes et au centre, et remplit avec les recrues les intervalles
qu'elles présentaient. À droite, six cents cavaliers étaient
postés sur l'Énipée, dans un lieu défendu par le lit et par les
eaux débordées de la rivière; et tout le reste de la cavalerie,
réunie aux troupes auxiliaires, composait l'aile gauche, et devait
envelopper l'ennemi. Contre cette ordonnance, Jules César disposa
également son armée sur trois lignes, les légions au centre; et,
pour n'être point tourné, il appuya son aile gauche contre des
marais. À l'aile droite était la cavalerie, mêlée à une infanterie
fort agile, qu'on avait exercée, pour combattre, aux mêmes
manoeuvres que les cavaliers. Enfin il mit à la réserve six
cohortes pour les cas imprévus, rangées obliquement sur la droite,
par où il attendait la cavalerie de l'ennemi; et c'est ce qui,
dans cette journée, contribua le plus au succès de César. En
effet, la cavalerie de Pompée s'étant élancée de ce côté, ces
mêmes cohortes la chargèrent tout à coup, la mirent en fuite, et
la rejetèrent sur les légions, qui en firent un grand carnage.

23 L'empereur César Auguste Germanicus, ne pouvant mettre fin aux
combats de sa cavalerie avec les Cattes, parce que ceux-ci se
réfugiaient à chaque instant dans leurs forêts, donna l'ordre à
ses soldats, aussitôt qu'ils seraient arrêtés par la difficulté
des lieux, de sauter à bas de cheval, et d'engager des combats
d'infanterie. Cette manoeuvre lui assura une victoire qui fut
partout admirée.

24 C. Duilius, voyant que la flotte légère et exercée des
Carthaginois se jouait de ses pesants navires, et rendait inutile
la valeur de ses soldats, imagina des mains de fer qui
accrochaient les vaisseaux ennemis; alors les Romains, jetant des
ponts, allaient combattre corps à corps, et taillaient en pièces
les Carthaginois sur leurs propres bâtiments.



IV. Déconcerter les dispositions de l'armée ennemie.


1 Papirius Cursor le fils, étant consul, et combattant les
Samnites, dont la résistance opiniâtre rendait la victoire
incertaine, chargea, à l'insu de ses soldats, Spurius Nautius de
conduire sur une colline qui regardait le flanc de la bataille,
quelques cavaliers auxiliaires, et des valets d'armée montés sur
des mulets, puis de les en faire descendre à grand bruit, et en
traînant par terre des branches d'arbres. Aussitôt que ce
détachement fut en vue, Papirius cria à ses troupes que son
collègue arrivait victorieux, et qu'elles devaient, de leur côté,
conquérir la gloire du présent combat. Cet incident ranima
l'ardeur des Romains; et, quand les Samnites aperçurent la
poussière, ils furent saisis d'épouvante, et prirent la fuite.

2 Fabius Rullus Maximus, consul pour la quatrième fois, ayant
tenté par tous les moyens, mais en vain, de rompre la ligne de
bataille des Samnites, prit enfin le parti de retirer des rangs
les hastati, et de les envoyer avec Scipion, son lieutenant,
s'emparer d'une colline d'où ils pouvaient fondre sur les
derrières de l'ennemi. Le succès de cette manoeuvre vint accroître
le courage des Romains, et les Samnites, effrayés et cherchant à
fuir, furent taillés en pièces.

3 Minucius Rufus, serré de près par les Scordisques et les Daces,
qui lui étaient supérieurs en nombre, détacha quelques cavaliers
et des trompettes, sous la conduite de son frère, avec ordre,
aussitôt que le combat serait engagé, de se montrer tout à coup
sur un autre point, et de faire sonner la charge. Au bruit des
trompettes, qui était augmenté par l'écho des montagnes, l'ennemi,
persuadé qu'il arrivait des forces considérables, fut effrayé et
se retira.

4 Le consul Acilius Glabrion, ayant engagé un combat près des
Thermopyles, contre le roi Antiochus, qui se rendait en Achaïe
avec son armée, lutta en vain contre le désavantage des lieux, et
eût été même repoussé avec perte, si Porcius Caton, alors
consulaire, et nommé par le peuple tribun des soldats, n'eût fait
un détour pour aller débusquer les Étoliens des sommets du
Callidrome, où ils avaient pris position, et ne se fût montré tout
à coup sur une colline qui dominait le camp du roi. Les troupes
d'Antiochus en prirent l'épouvante: attaquées des deux côtés à la
fois, elles furent mises en déroute, et leur camp resta au pouvoir
des Romains.

5 Le consul C. Sulpicius Peticus, sur le point d'en venir aux
mains avec les Gaulois, envoya secrètement les valets de l'armée,
avec des mulets, sur des hauteurs voisines, d'où ils devaient, une
fois l'action engagée, se mettre en vue des combattants comme un
corps de cavalerie. Les Gaulois, croyant que des renforts
arrivaient aux Romains, se retirèrent au moment où ils étaient
presque victorieux.

6 Marius, ayant dessein de livrer bataille aux Teutons le jour
suivant, près d'Aquæ Sextiæ[66], envoya, pendant la nuit, Marcellus
prendre position de l'autre côté de l'armée ennemie, avec un petit
détachement de cavaliers et de fantassins, qu'il fit paraître plus
nombreux en y joignant des valets et des vivandiers armés, avec la
plus grande partie des bêtes de somme, équipées de manière qu'on
pût les prendre pour de la cavalerie. Cette troupe, qui avait
l'ordre de descendre dans la plaine derrière l'ennemi, aussitôt
qu'elle verrait commencer le combat, inspira une telle frayeur aux
Teutons par son apparition soudaine, que ces ennemis si
redoutables prirent la fuite.

7 Dans la guerre des fugitifs, Licinius Crassus, au moment de
ranger son armée en bataille, près de Calamarque, contre Castus et
Gannicus, généraux des Gaulois, fit passer de l'autre côté d'une
montagne ses lieutenants C. Pomptinius et Q. Marcius Rufus, avec
douze cohortes. Quand le combat fut engagé, ces troupes
descendirent derrière l'armée ennemie, en poussant de grands cris,
et y jetèrent un tel désordre, qu'elle prit la fuite sur tous les
points, sans pouvoir se reformer.

8 M. Marcellus, craignant que l'on ne jugeât par les cris des
soldats qu'ils étaient en petit nombre, ordonna aux valets de
troupes, aux esclaves, et aux gens de toute espèce qui le
suivaient, de crier en même temps. Cette apparence d'une grande
armée épouvanta l'ennemi.

9 Valerius Lévinus, ayant tué un simple soldat dans un combat
qu'il livrait à Pyrrhus, leva son épée ensanglantée, et fit croire
aux deux armées qu'il avait tué le roi. Aussitôt les ennemis,
persuadés qu'ils avaient perdu leur chef, et consternés par cette
imposture, rentrèrent avec effroi dans leur camp[67].

10 Dans un combat contre C. Marius, en Numidie, Jugurtha, qui
avait appris la langue latine en séjournant dans les camps
romains, courut devant sa première ligne, et cria en latin qu'il
venait de tuer C. Marius, ce qui fit prendre la fuite à un grand
nombre des nôtres.

11 Myronide, général athénien, ayant livré bataille aux Thébains,
et voyant que le succès était douteux, s'élança tout à coup vers
l'aile droite de son armée, et s'écria que l'aile gauche était
déjà victorieuse. Cette nouvelle donna de l'ardeur aux Athéniens,
et épouvanta l'ennemi, qui perdit la victoire.

12 Crésus fit marcher une troupe de chameaux contre la cavalerie
ennemie, qui était plus forte que la sienne; les chevaux, effrayés
de l'aspect et de l'odeur de ces animaux, renversèrent leurs
cavaliers et allèrent se rejeter sur l'infanterie, dont ils
causèrent aussi la défaite.

13 Pyrrhus, roi d'Épire, combattant en faveur des Tarentins,
trouva un semblable avantage dans ses éléphants, pour mettre le
désordre dans l'armée romaine.

14 Les Carthaginois ont souvent fait usage de ce moyen contre les
Romains.

15 Les Volsques étant campés dans un lieu environné de
broussailles et de bois, Camille incendia tout ce qui pouvait
communiquer le feu jusqu'à leurs retranchements, et les obligea
ainsi d'abandonner leur camp.

16 P. Crassus, pendant la guerre Sociale, fut surpris de la même
manière avec toute son armée.

17 Les Espagnols, dans un combat contre Hamilcar, placèrent à leur
front de bataille des chariots attelés de boeufs et chargés de
bois résineux, de suif et de soufre, et y mirent le feu quand on
donna le signal de l'attaque. Les boeufs, dirigés contre l'armée
ennemie, y jetèrent l'épouvante et le désordre.

18 Les Falisques et les Tarquiniens revêtirent d'habits
sacerdotaux un certain nombre des leurs, qui s'avancèrent,
semblables à des furies, agitant des torches et des serpents, et
épouvantèrent l'armée romaine.

19 Les Véiens et les Fidénates eurent le même succès, en s'armant
de torches enflammées.

20 Athéas, roi des Scythes, combattant l'armée des Triballiens,
qui était plus nombreuse que la sienne, ordonna aux femmes, aux
enfants, et à tous ceux qui étaient peu propres au combat,
d'aller, avec des troupeaux d'ânes et de boeufs, derrière l'armée
ennemie, et de se montrer lances dressées; puis il répandit le
bruit que c'étaient des renforts venus des extrémités de la
Scythie. L'ennemi le crut, et prit la fuite.



V. Des embûches.


1 Romulus s'étant approché des murs de Fidènes, après avoir
embusqué une partie de ses troupes, simula une retraite, et attira
ainsi à sa poursuite les Fidénates jusqu'au lieu où étaient cachés
les siens. Ceux-ci, voyant leurs ennemis en désordre et sans
méfiance, fondirent sur eux de toutes parts, et les taillèrent en
pièces.

2 Le consul Q. Fabius Maximus, envoyé au secours des Sutriens
contre les Étrusques, attira sur lui toutes les forces de
l'ennemi, et bientôt, feignant d'avoir peur et de prendre la
fuite, il gagna des hauteurs, d'où il retomba sur les Étrusques,
qui montaient pêle-mêle derrière lui; et non seulement il fut
vainqueur, mais encore il s'empara de leur camp.

3 Sempronius Gracchus, ayant à combattre les Celtibériens, feignit
de les redouter, et se tint dans son camp. Il fit ensuite sortir
ses troupes légères, qui, après avoir harcelé les ennemis,
lâchèrent pied tout à coup, et réussirent à les éloigner de leurs
retranchements. Alors Sempronius, les voyant accourir confusément,
prit l'offensive, et les battit à tel point, que leur camp tomba
en son pouvoir.

4 Le consul Metellus, faisant la guerre en Sicile contre
Hasdrubal, et observant l'armée ennemie avec d'autant plus de soin
qu'elle était très nombreuse et renforcée de cent trente
éléphants, affecta de la crainte, tint ses troupes renfermées dans
Panorme, et fit creuser un large fossé en avant de la place; puis,
voyant arriver cette armée, avec les éléphants à la première
ligne, il ordonna à ses hastati d'aller lancer des flèches contre
ces animaux, et de se réfugier aussitôt dans le retranchement.
Irrités de cette bravade, ceux qui conduisaient les éléphants les
firent descendre jusque dans le fossé même[68], et, quand ils s'y
furent engagés, une partie de ces animaux fut accablée d'une grêle
de traits, et les autres, se retournant contre les Carthaginois,
mirent le désordre dans leur armée. Alors Metellus, qui
n'attendait que l'occasion, s'élança avec toutes ses troupes,
attaqua en flanc les ennemis, les tailla en pièces, et les prit
avec leurs éléphants.

5 Tomyris, reine des Scythes, combattant contre Cyrus, roi de
Perse, sans résultat décisif, l'attira, par une fuite simulée,
dans un défilé bien connu des Scythes; là, se retournant tout à
coup, et secondée par la nature du lieu, elle remporta la
victoire.

6 Les Égyptiens couvrirent d'herbes aquatiques certains marais
voisins d'une plaine où ils devaient combattre; et, l'action
engagée, ils attirèrent, par une feinte retraite, les ennemis dans
le piège. Ceux-ci, s'élançant avec trop d'ardeur sur un terrain
qu'ils ne connaissaient pas, s'enfoncèrent dans la vase, et furent
enveloppés.

7 Viriathe, qui de brigand était devenu chef des Celtibériens,
feignant de lâcher pied devant la cavalerie romaine, l'amena
jusque dans des fondrières et des ravins; et, tandis qu'il
s'échappait lui-même par des chemins solides qu'il connaissait,
les Romains, auxquels les lieux étaient inconnus, s'embourbèrent
et furent taillés en pièces.

8 Fulvius, commandant une armée romaine contre les Celtibériens,
établit son camp à proximité du leur, et ordonna à sa cavalerie de
s'avancer jusque sous les retranchements de ces barbares, de les
harceler, et de se replier par une retraite simulée. Il renouvela
cette provocation pendant quelques jours, et s'aperçut que les
Celtibériens, en poursuivant avec ardeur sa cavalerie, laissaient
leur camp sans défense. Alors, ayant donné l'ordre à une partie de
ses troupes d'exécuter encore la même manoeuvre, lui-même, avec
ses troupes légères, alla, sans être aperçu[69], prendre position
derrière les ennemis; et, quand ceux-ci furent sortis comme à
l'ordinaire, il accourut soudainement, abattit les palissades
abandonnées, et se rendit maître du camp.

9 Une armée de Falisques, plus nombreuse que la nôtre, étant venue
camper sur nos frontières, Cn. Fulvius fit mettre le feu par ses
soldats à des maisons éloignées de son camp, dans l'espoir que les
Falisques, attribuant à quelques-uns des leurs cette dévastation,
se disperseraient pour aller au pillage.

10 Alexandre, roi d'Épire, étant en guerre avec les Illyriens,
plaça des troupes en embuscade; puis ayant fait prendre à quelques
soldats le costume des ennemis, il leur donna l'ordre de commettre
des ravages sur le territoire même de l'Épire. Dès que les
Illyriens les aperçurent, ils se répandirent de tous côtés pour
faire du butin, avec d'autant plus de sécurité, qu'ils prenaient
pour leurs éclaireurs ceux qu'ils voyaient en avant. Ainsi attirés
sur le lieu de l'embuscade, ils furent taillés en pièces et mis en
fuite.

11 Leptine, commandant l'armée des Syracusains contre les
Carthaginois, fit aussi ravager son propre pays, et brûler des
maisons de campagnes et quelques châteaux. Les Carthaginois,
croyant que c'était l'oeuvre des leurs, sortirent du camp pour les
soutenir, et tombèrent dans une embuscade, où ils trouvèrent, leur
défaite.

12 Maharbal, envoyé de Carthage contre les Africains révoltés, et
connaissant le goût passionné de ce peuple pour le vin, mélangea
une grande quantité de cette boisson avec du suc de mandragore,
plante qui tient le milieu entre le poison et les narcotiques; et
après un léger engagement avec l'ennemi, il se replia à dessein:
puis, au milieu de la nuit, laissant dans son camp quelques
bagages et tout le vin mélangé, il feignit de s'enfuir. Les
barbares s'emparent de son camp, se livrent à la joie, boivent
avidement ce vin pernicieux, et bientôt, étendus à terre comme
s'ils étaient morts, ils sont, au retour de Maharbal, tous pris ou
massacrés.

13 Hannibal, sachant que son camp et celui des Romains étaient
dans un lieu où le bois manquait, abandonna de nombreux troupeaux
de boeufs dans ses retranchements, au milieu de ce pays désert.
Les Romains s'emparèrent de ce butin, et, se trouvant dans une
grande disette de bois, se gorgèrent de viande mal cuite. Tandis
qu'ils se croyaient en sûreté, et qu'ils étaient incommodés par
cette viande à demi crue, Hannibal ramena son armée pendant la
nuit, et leur fit beaucoup de mal.

14 En Espagne, Tiberius Gracchus, informé que l'ennemi, ne pouvant
se procurer des vivres, était dans la détresse, abandonna son
camp, où il laissa en abondance des provisions de toute espèce.
Les ennemis s'en emparent, se gorgent de la nourriture qu'ils
trouvent; et, tandis qu'ils souffrent de cet excès, Tiberius
revient avec son armée, les surprend et les taille en pièces.

15 Les habitants de Chio, faisant la guerre à ceux d'Érythrée,
leur enlevèrent un éclaireur sur une éminence, le tuèrent, et
revêtirent de ses habits un de leurs propres soldats. Celui-ci,
par les signaux qu'il fît du même lieu aux Érythréens, les attira
dans une embuscade.

16 Les Arabes, sachant que l'on connaissait leur habitude
d'annoncer l'arrivée de l'ennemi, le jour avec de la fumée, et la
nuit avec du feu, donnèrent l'ordre d'entretenir continuellement
ces signaux, et de ne les interrompre, au contraire, qu'à
l'approche des ennemis. Ceux-ci croyant, d'après l'absence des
feux, que les Arabes ignoraient leur arrivée, s'avancèrent avec
plus de précipitation, et furent défaits.

17 Alexandre, roi de Macédoine, voyant que les ennemis étaient
campés dans un bois situé sur une hauteur, partagea ses troupes en
deux corps, ordonna à celui qu'il laissait au camp d'allumer
autant de feux qu'à l'ordinaire, pour faire croire à la présence
de l'armée entière; et, conduisant lui-même l'autre corps par des
chemins détournés, il alla fondre d'un lieu plus élevé sur
l'ennemi, et le débusqua.

18 Memnon de Rhodes, dont la principale force était dans la
cavalerie, ayant affaire à des troupes qui se tenaient sur les
hauteurs, et qu'il voulait attirer dans la plaine, envoya dans
leur camp plusieurs de ses soldats, chargés de jouer le rôle de
transfuges, et de faire croire que son armée était en proie à une
si forte sédition, qu'il en désertait à chaque instant une partie.
Pour accréditer ce mensonge, Memnon fit établir çà et là, sous les
yeux de l'ennemi, quelques petits forts qui semblaient être
l'ouvrage des prétendus déserteurs, pour leur servir de retraite.
Dans cette confiance, les ennemis, abandonnant les collines,
descendent en rase campagne, et, tandis qu'ils s'attaquent aux
forts, Memnon les enveloppe avec sa cavalerie.

19 Arybas, roi des Molosses, ayant à soutenir une guerre contre
Ardys, roi d'Illyrie, qui avait une armée plus forte que la
sienne, envoya dans une province d'Étolie, voisine de ses États,
ceux de ses sujets qui ne pouvaient se défendre, et répandit le
bruit qu'il abandonnait aux Étoliens ses villes et toutes ses
possessions; puis, se mettant à la tête de ceux qui étaient
capables de porter les armes, il plaça des embuscades sur les
montagnes et dans des lieux de difficile accès. Les Illyriens,
craignant que les richesses des Molosses ne tombassent au pouvoir
des Étoliens, accoururent au pillage avec précipitation et en
désordre; et quand Arybas les vit dispersés et en pleine sécurité,
il sortit d'embuscade, tomba sur eux, et les mit en déroute.

20 T. Labienus, lieutenant de C. César, désirant livrer bataille
aux Gaulois avant l'arrivée des Germains, qu'il savait devoir
venir à leur secours, feignit de se défier de ses forces; et,
après avoir assis son camp près d'un fleuve[70], sur la rive
opposée à celle que l'ennemi occupait, il donna l'ordre du départ
pour le lendemain. Les Gaulois, croyant qu'il fuyait, se mirent en
devoir de franchir le fleuve; mais, au moment même où ils
luttaient contre les difficultés du passage, l'armée de Labienus
fit volte-face, et les tailla en pièces.

21 Hannibal, s'étant aperçu que Fulvius, général romain, avait mal
fortifié son camp, et agissait souvent avec peu de prudence,
envoya dès la pointe du jour, au moment où d'épais brouillards
obscurcissaient le temps, quelques cavaliers se montrer aux
sentinelles qui gardaient nos retranchements. Aussitôt Fulvius fit
sortir son armée. Hannibal, venant par un autre côté, s'empara du
camp, et de là tombant sur les derrières des Romains, il leur tua
huit mille des meilleurs soldats, et leur général lui-même.

22 L'armée romaine ayant été partagée entre Fabius le dictateur,
et Minutius, maître de la cavalerie, le premier sachant attendre
les occasions, l'autre ne respirant que le combat, Hannibal
s'établit dans une plaine qui séparait les deux camps; et, après
avoir caché une partie de son infanterie dans des anfractuosités
de rochers, il voulut provoquer l'ennemi en envoyant des troupes
occuper une éminence voisine. Minutius sortit de ses
retranchements pour les charger; alors, celles qui avaient été
embusquées par Hannibal, s'élançant tout à coup, auraient détruit
l'armée de Minutius, si Fabius, qui s'était aperçu du danger, ne
fût arrivé à son secours[71].

23 Hannibal, étant campé près de la Trebia, qui séparait son camp
de celui du consul Sempronius Longus, mit en embuscade Magon, avec
des troupes d'élite, par un froid très vif; puis, afin d'attirer
au combat le confiant Sempronius, il envoya des cavaliers numides
voltiger près du camp romain, avec ordre de lâcher pied dès notre
première charge, et de revenir par des gués qu'ils connaissaient.
Le consul s'élança témérairement à leur poursuite; et ses soldats,
encore à jeun, furent, dans cette saison rigoureuse, saisis par le
froid en passant la rivière. Bientôt, quand ils furent engourdis,
et épuisés de faim, Hannibal dirigea sur eux ses troupes, qui
avaient pris à dessein leur repas, et s'étaient frottées d'huile
auprès du feu. Magon, de son côté, fidèle aux ordres qu'il avait
reçus, prit les ennemis en queue et en fit un grand carnage.

24 [72]Comme le lac de Thrasymène était séparé du pied d'une
montagne par un chemin étroit qui conduisait dans le plat pays,
Hannibal, simulant une retraite, franchit le passage et alla
camper dans cette plaine; ensuite il embusqua des troupes, pendant
la nuit, sur une colline qui dominait le défilé, et sur les côtés
du chemin; et, au point du jour, profitant d'un brouillard qui le
cachait, il rangea en bataille le reste de son armée. Flaminius,
qui croyait l'ennemi en fuite, se mit à le poursuivre, s'engagea
dans le défilé, et n'aperçut le piège qu'au moment où, attaqué à
la fois de front, en flanc et par derrière, il périt avec toute
son armée.

25 Le même Hannibal, ayant en tête le dictateur Junius, donna
l'ordre à six cents cavaliers de se partager en plusieurs petites
troupes, et d'aller, à la faveur de la nuit, alternativement et
sans interruption, se présenter autour du camp de l'ennemi. Ainsi
harcelés pendant la nuit entière, les Romains gardèrent leurs
retranchements sans quitter leurs armes, battus par une pluie
continuelle; et quand, accablés de fatigue, ils eurent reçu de
Junius l'ordre de se retirer, Hannibal, sortant de son camp avec
des troupes fraîches, s'empara de celui du dictateur.

26 Un semblable artifice réussit à Épaminondas, général thébain,
contre les Lacédémoniens, qui avaient creusé des fossés à l'isthme
de Corinthe, pour défendre l'entrée du Péloponnèse. Pendant toute
la nuit il inquiéta l'ennemi avec quelques troupes légères, qu'il
rappela vers la pointe du jour; et, quand les Lacédémoniens se
furent aussi retirés, il fit soudainement avancer toute son armée,
qui avait pris du repos, et fit irruption par les fossés mêmes,
restés sans défense.

27 Hannibal, ayant rangé son armée en bataille près de Cannes, fit
passer du côté des Romains six cents cavaliers numides, qui, pour
inspirer moins de méfiance, livrèrent leurs épées et leurs
boucliers. Ils furent placés à la dernière ligne de l'armée; mais,
aussitôt que l'action fut engagée, ils tirèrent des épées courtes,
qu'ils avaient cachées sous leurs cuirasses, prirent les boucliers
des morts, et tombèrent sur l'armée romaine.

28 Les Iapydes envoyèrent de même au proconsul P. Licinius des
paysans qui feignirent de se rendre à lui. Ayant été reçus, et
placés vers les derniers rangs, ils chargèrent en queue les
Romains.

29 Scipion l'Africain, ayant devant lui deux camps ennemis, celui
de Syphax et celui des Carthaginois, résolut d'attaquer pendant la
nuit le premier, qui contenait beaucoup de matières combustibles,
et d'y mettre le feu, dans le but de tailler en pièces les Numides
à mesure que l'épouvante les ferait sortir de leur camp, et
d'amener en même temps dans une embuscade disposée à cet effet,
les Carthaginois, qui ne manqueraient pas d'accourir au secours de
leurs alliés. Un double succès couronna son entreprise.

30 Mithridate, dont le talent de Lucullus avait souvent triomphé,
voulut se défaire de celui-ci par trahison, en subornant un
certain Adathante, homme d'une force extraordinaire, qui, passant
comme transfuge dans le camp des Romains, devait capter sa
confiance et l'assassiner. L'entreprise fut conduite avec courage,
mais sans succès. Reçu dans la cavalerie de Lucullus, cet homme
fut l'objet d'une secrète surveillance, parce qu'il ne fallait ni
se fier tout d'abord à un transfuge, ni en empêcher d'autres de
déserter comme lui. Plus tard, lorsque, s'étant signalé par des
services dans de fréquentes expéditions, il eut inspiré de la
confiance à Lucullus, il choisit le moment où le conseil,
congédié, laissait tout le camp dans le repos, et rendait le
prétoire plus solitaire. Le hasard sauva Lucullus: car le traître,
qui avait ordinairement un libre accès auprès du général quand
celui-ci ne dormait pas, se présenta au moment où, accablé de
veilles et de travaux, il venait de céder au sommeil. Quoiqu'il
insistât pour entrer, ayant, disait-il, à lui communiquer une
affaire importante et pressée, les esclaves, attentifs à la santé
de leur maître, lui refusèrent obstinément la porte. Alors,
craignant que sa démarche n'éveillât les soupçons, il alla vers la
porte du camp, où l'attendaient des chevaux tout prêts, et
retourna vers Mithridate, sans avoir pu accomplir son dessein.

31 En Espagne, Sertorius, ayant établi son camp près de Lauron, en
face de celui de Pompée, et voyant qu'on ne pouvait aller au
fourrage dans deux cantons, l'un voisin, l'autre éloigné des
camps, voulut que ses troupes légères fissent de continuelles
incursions dans le premier, et que pas un homme armé ne parût dans
l'autre, jusqu'à ce que l'ennemi fût convaincu que le lieu le plus
éloigné était le plus sûr. Aussitôt que les soldats de Pompée y
furent allés, Sertorius, pour tendre des embûches aux fourrageurs,
y envoya Octavius Grécinus, avec dix cohortes armées à la romaine,
dix mille hommes de troupes légères, et deux mille cavaliers
commandés par Tarquitius Priscus. Ces chefs s'acquittèrent
habilement de leur mission: car, après avoir reconnu les lieux,
ils embusquèrent leurs troupes, pendant la nuit, dans une forêt
voisine, ayant soin de placer en première ligne les Espagnols,
soldats agiles, et excellents pour les coups de main; plus avant
dans la forêt, l'infanterie armée de boucliers, et plus loin
encore la cavalerie, afin que le hennissement des chevaux ne
trahît pas le piège. Ils reçurent tous l'ordre de rester en repos
et de garder le silence jusqu'à la troisième heure du jour. Déjà
les soldats de Pompée, en pleine sécurité et chargés de
provisions, songeaient à s'en retourner, et ceux, qui avaient fait
le guet, séduits par cette apparente, se dispersaient pour
fourrager eux-mêmes, lorsque les Espagnols, s'élançant avec
l'impétuosité qui leur est naturelle, font main basse sur ces
hommes épars, qui n'appréhendaient rien de semblable, et les
mettent en désordre; puis, avant qu'ils aient commencé à se
défendre, l'infanterie armée de boucliers sort de la forêt,
culbute et dissipe ceux qui cherchent à se rallier. La cavalerie,
alors, partit à leur poursuite, et joncha de morts tout le terrain
qui conduisait au camp. On eut même soin de n'en laisser échapper
aucun: car le reste des cavaliers, au nombre de deux cent
cinquante, prirent facilement les devants du côté du camp de
Pompée, en allant à toute bride par les chemins les plus courts,
et se retournèrent sur ceux qui fuyaient les premiers. Aussitôt
que Pompée s'aperçut de ce qui se passait, il envoya au secours
des siens une légion commandée par D. Lélius; mais la cavalerie,
faisant un mouvement vers la droite, feignit d'abord de se
retirer, et revint charger en queue la légion, dont la tête était
déjà aux prises avec ceux qui avaient poursuivi les fourrageurs.
Pressée entre deux troupes ennemies, elle fut exterminée avec le
lieutenant. Pompée avait voulu la dégager en faisant sortir du
camp son armée entière; mais Sertorius, lui faisant voir la sienne
rangée sur les hauteurs, le fit renoncer au combat. Outre cette
double perte, résultat du même artifice, Pompée eut la douleur de
rester spectateur du massacre de ses soldats. Tel fut le premier
engagement entre Sertorius et Pompée. Celui-ci, au rapport de
Tite-Live, perdit dix mille six cents hommes et tous ses bagages.

32 Pompée, en Espagne, ayant dressé une embuscade, feignit, en
fuyant, de craindre les ennemis, les attira vers le piège; et,
quand il vit le moment favorable, il se retourna, les attaqua de
front et sur les deux flancs, les tailla en pièces, et fit même
prisonnier Perpenna, leur chef.

33 Le même, faisant la guerre en Arménie contre Mithridate, dont
la cavalerie était plus nombreuse et meilleure que la sienne,
plaça, pendant la nuit, trois mille fantassins armés à la légère,
et cinq cents cavaliers, dans une vallée couverte de bois, et
située entre les deux camps; puis, à la pointe du jour, il fit
avancer sa cavalerie vers les avant-postes ennemis, avec ordre,
lorsqu'elle serait tout entière aux prises avec celle de
Mithridate, de se retirer peu à peu, sans quitter les rangs,
jusqu'à ce que les troupes embusquées fussent à portée de tomber
sur les derrières de l'ennemi. L'événement ayant rempli son
attente, la cavalerie, qui semblait fuir, tourna bride; et les
ennemis, enveloppés et frappés d'épouvante, furent taillés en
pièces: leur chevaux mêmes tombèrent sous les coups d'épée que
venaient leur porter les fantassins. Ce combat fit perdre au roi
la confiance qu'il avait en sa cavalerie.

34 Crassus, dans la guerre des esclaves fugitifs s'était retranché
près du mont Cathena, dans deux camps fort rapprochés de celui de
l'ennemi. Après avoir fait passer, pendant la nuit, ses troupes du
plus grand dans le plus petit, laissant dans le premier sa tente
prétorienne, pour donner le change à l'ennemi, il conduisit lui-
même toute son armée au pied de la montagne, où il prit position.
Il partagea en deux corps sa cavalerie, et chargea L. Quinctius
d'en opposer une partie à Spartacus, pour le tenir en échec, puis
de provoquer, avec le reste, les Gaulois et les Germains,
commandés par Castus et Gannicus, afin de les attirer, par une
fuite simulée, jusqu'à l'endroit où il se tenait lui-même avec son
armée rangée en bataille. Aussitôt qu'elle se vit chargée par les
barbares, la cavalerie se retira vers les deux ailes, et tout à
coup l'infanterie romaine, mise à découvert, s'élança en poussant
de grands cris. Tite-Live rapporte que trente-cinq mille
combattants périrent avec leurs chefs dans cette journée, et que
l'on reprit cinq aigles romaines, vingt-six enseignes et beaucoup
de butin, parmi lequel se trouvaient cinq faisceaux avec leurs
haches.

35 En Syrie, C. Cassius, s'avançant contre les Parthes, ne
présenta sur son front de bataille que sa cavalerie, derrière
laquelle il cacha l'infanterie dans les inégalités du terrain;
ensuite, faisant lâcher pied à sa cavalerie, qui s'écoula par des
chemins qu'elle connaissait, il attira les Parthes dans le piège,
et les tailla en pièces.

36 Ventidius, ayant affaire aux Parthes et à Labienus, que leurs
victoires avaient enhardis, feignit de les craindre, en tenant son
armée inactive; et, les ayant par là déterminés à l'attaquer, il
les attira dans des lieux désavantageux, tomba sur eux
inopinément, et les battit à tel point, qu'ils abandonnèrent
Labienus et sortirent de la province.

37 Le même, n'ayant qu'une petite armée à opposer au Parthe
Pharnastane[73], et voyant que celui-ci se fiait de plus en plus
sur le grand nombre de ses soldats, embusqua dans une vallée
couverte, à côté de son camp, dix-huit cohortes, derrière
lesquelles il rangea sa cavalerie; ensuite, quelques hommes lancés
contre les Parthes ayant à dessein pris la fuite, ceux-ci les
poursuivirent en désordre, et dépassèrent le lieu de l'embuscade:
aussitôt l'armée de Ventidius, se jetant sur leur flanc, les mit
en déroute, et Pharnastane resta parmi les morts.

38 Le camp de C. César et celui d'Afranius occupaient deux côtés
opposés d'une plaine, et chacun de ces chefs avait grand intérêt à
s'emparer de hauteurs voisines dont l'accès était défendu par des
rochers escarpés. César mit ses troupes en marche comme pour
opérer une retraite sur Ilerda, ce que le manque de vivres pouvait
faire supposer; puis, après un court chemin, il fît un léger
détour, et se dirigea brusquement vers les hauteurs afin de s'en
rendre maître. À cette vue, les troupes d'Afranius, aussi en peine
que si leur camp eût été pris, coururent en désordre vers ces
mêmes montagnes. César, qui avait prévu ce mouvement, profita de
leur confusion pour les attaquer de front avec de l'infanterie
qu'il avait envoyée en avant, tandis que sa cavalerie les
chargeait par derrière.

39 Antoine, informé de l'approche du consul Pansa, lui dressa une
embuscade dans les bois qui bordent la voie Émilienne, près de
Forum Gallorum[74], le surprit ainsi avec son armée, et le mit en
déroute. Le consul lui-même reçut une blessure dont il mourut peu
de jours après.

40 En Afrique, pendant la guerre civile, le roi Juba causa une
fausse joie à Curion par une retraite simulée[75]. Celui-ci, séduit
par l'espoir de vaincre, se mit à la poursuite de Sabura,
lieutenant du roi, qui semblait fuir devant lui, et s'avança dans
une plaine où, enveloppé par la cavalerie numide, il périt avec
toute son armée.

41 Mélanthe, général athénien, provoqué à un combat singulier par
Xanthus, roi de Béotie, contre lequel il soutenait la guerre, se
rendit sur le champ de bataille, et quand il fut tout près de son
ennemi: «Xanthus, lui dit-il, tu agis contre la justice et contre
nos conventions: je suis seul, et tu amènes un second.» Tandis que
le roi, étonné, se retournait pour voir qui l'accompagnait,
Mélanthe le tua d'un seul coup[76].

42 Iphicrate, général athénien, étant près de la Chersonèse, et
apprenant qu'Anaxibius conduisait son armée par terre, débarqua
ses troupes les plus vigoureuses et les plaça en embuscade; puis
il ordonna à sa flotte de se mettre en vue et de gagner le large
comme si elle portait toute son armée. Les Lacédémoniens,
continuant leur marche sans crainte ni soupçon, furent attaqués en
queue par les troupes de l'embuscade, qui les taillèrent en
pièces.

43 Des Liburniens, s'étant assis dans la mer sur un bas-fond, et
ne montrant que la tête au-dessus de l'eau, trompèrent l'ennemi
sur la profondeur de cet endroit, et se rendirent maîtres d'une
galère qui, lancée à leur poursuite, s'embarrassa dans le sable.

44 Alcibiade, commandant les Athéniens dans l'Hellespont contre
Mindare, général lacédémonien, avait une grande armée et plus de
vaisseaux que celui-ci. Après avoir déposé à terre quelques
troupes pendant la nuit, et caché une partie de sa flotte derrière
des promontoires, il partit lui-même avec un petit nombre de
voiles, pour se faire mépriser et attaquer par les ennemis.
Aussitôt qu'il les vit à sa poursuite, il se retira jusqu'à ce
qu'il les eût amenés dans le piège; puis, lorsque, fuyant à leur
tour, ils eurent gagné le rivage, ils furent taillés en pièces par
les troupes qu'il avait disposées à cet effet.

45 Le même, étant sur le point de livrer bataille sur mer, dressa
quelques mâts sur un promontoire, et donna l'ordre aux soldats
qu'il y laissait de déployer les voiles aussitôt qu'ils verraient
l'action engagée. Cet artifice eut pour résultat de faire prendre
la fuite à l'ennemi, qui pensa qu'une nouvelle flotte arrivait au
secours d'Alcibiade.

46 Memnon de Rhodes, ayant une flotte de deux cents vaisseaux, et
voulant attirer l'ennemi au combat, ordonna à ses soldats de ne
dresser les mâts que d'un petit nombre de navires, qu'il fit
avancer les premiers. Les ennemis, jugeant de loin du nombre des
vaisseaux par celui des mâts, acceptèrent le combat, et furent
enveloppés et vaincus par une flotte plus nombreuse que la leur.

47 Timothée, général athénien, étant près d'en venir aux mains
avec les Lacédémoniens, dont la flotte, rangée en bataille[77],
s'avançait contre lui, envoya en avant vingt de ses plus légers
vaisseaux, pour harceler l'ennemi par toutes sortes de ruses et de
manoeuvres; et, aussitôt qu'il s'aperçut que les mouvements de
l'ennemi se ralentissaient, il aborda et défit aisément cette
flotte déjà fatiguée.



VI. Laisser fuir l'ennemi, de peur que, se voyant enfermé, il ne
rétablisse le combat par désespoir.


1 Les Gaulois manquant de barques pour franchir le Tibre, après la
bataille gagnée sur eux par Camille, le sénat voulut qu'on leur
facilitât le passage, et qu'on leur donnât même des vivres. Plus
tard, lorsque des troupes de cette nation s'enfuirent en
traversant le Pomptinum, on leur laissa libre un chemin qu'on
appelle encore la route des Gaulois.

2 L. Marcius, chevalier romain, à qui l'armée déféra le
commandement après la mort des deux Scipions, voyant les
Carthaginois, qu'il tenait enfermés, combattre avec plus
d'acharnement, pour vendre chèrement leur vie, entrouvrit les
rangs de ses cohortes, afin de les laisser échapper; et, quand ils
se furent dispersés, il tomba sur eux sans danger pour les siens,
et en fit un grand carnage.

3 C. César laissa fuir des Germains qu'il avait enfermés, et; qui
se battaient avec le courage du désespoir, puis il les chargea
pendant leur retraite.

4 Hannibal, à la bataille de Thrasymène, voyant que les Romains
combattaient avec une extrême opiniâtreté, parce qu'ils étaient
investis, leur ouvrit un passage à travers les rangs de son armée;
et, pendant qu'ils fuyaient, il en fit un grand carnage, sans
perte de son côté.

5 Antigone, roi de Macédoine, tenant assiégés les Étoliens, qui,
en proie à la famine, avaient tous résolu de chercher la mort dans
une sortie, leur laissa la retraite libre, apaisa ainsi leur
fougue, et, quand ils eurent pris la fuite, il les poursuivit et
les tailla en pièces.

6 Agésilas, roi de Lacédémone, ayant livré bataille aux
Thébains[78], et s'étant aperçu que, enfermés par la disposition
des lieux, ils se battaient en désespérés, fit ouvrir les rangs de
son armée pour faciliter la retraite aux ennemis; puis, lorsqu'il
les vit en fuite, il reforma son corps de bataille, les chargea en
queue, et les défit sans éprouver aucune perte.

7 Le consul Cn. Manlius ayant trouvé, au retour d'une bataille,
son camp au pouvoir des Étrusques, mit des postes devant toutes
les issues. L'ennemi alors, se voyant enfermé, engagea le combat
avec tant de fureur, que Manlius lui-même y perdit la vie.
Aussitôt que ses lieutenants s'en aperçurent, ils dégagèrent une
des portes pour donner passage aux Étrusques. Ceux-ci s'enfuirent
en désordre, et rencontrèrent. Fabius, l'autre consul, qui les
défît entièrement.

8 Thémistocle, après la défaite de Xerxès, empêcha les Grecs de
rompre le pont de bateaux de l'Hellespont[79], et montra qu'il
était plus sage de chasser de l'Europe ce prince, que de le forcer
à combattre par désespoir. Il le fit même avertir du danger qu'il
courait s'il ne se hâtait de fuir.

9 Pyrrhus, roi d'Épire, avait fermé les portes d'une ville qu'il
venait de prendre d'assaut; mais, s'étant aperçu que les
habitants, ainsi enfermés et réduits à la dernière nécessité, se
défendaient avec résolution, il leur laissa la retraite libre.

10 Le même roi recommande, dans les préceptes de stratégie qu'il a
laissés, de ne pas presser à outrance un ennemi qui est en fuite,
non seulement de peur que la nécessité ne le force à rétablir le
combat et à se défendre avec plus de courage, mais encore pour
qu'il plie une autre fois plus volontiers, sachant que le
vainqueur ne s'attachera pas à le poursuivre jusqu'à entière
destruction[80].



VII. Cacher les événements fâcheux.


1 Dans un combat que le roi Tullus Hostilius avait livré aux
Véiens, les Albains désertèrent l'armée romaine et gagnèrent les
hauteurs voisines. Voyant ses troupes consternées de cet
événement, le roi s'écria que les Albains agissaient par ses
ordres, pour envelopper l'ennemi. Ce mot jeta l'épouvante parmi
les Véiens, releva le courage des Romains, et fixa de leur côté la
victoire qui leur échappait.

2 L. Sylla, voyant le maître de sa cavalerie, à la tête d'une
troupe assez considérable, passer, pendant le combat, du côté de
l'ennemi, déclara que c'était d'après son ordre. Par ce moyen, non
seulement il dissipa la frayeur qui s'emparait de ses soldats,
mais encore; il ranima leur ardeur, par l'espérance de l'avantage
qui devait résulter de ce stratagème.

3 Le même général, ayant envoyé ses auxiliaires dans un lieu où
ils furent cernés par l'ennemi, et tués, craignit que cette perte
ne jetât l'épouvante dans toute son armée. Il annonça que ces
troupes avaient médité une trahison, et que, pour ce motif, il
leur avait assigné une position désavantageuse. En faisant ainsi
passer une perte évidente pour un châtiment, il donna du courage à
ses soldats.

4 Scipion, averti par les ambassadeurs de Syphax qu'il ne pouvait
plus se fonder sur son alliance avec leur maître, pour passer de
Sicile en Afrique, craignit que son armée ne se décourageât à la
nouvelle d'une rupture avec cette puissance lointaine. Il se hâta
de congédier les envoyés, et de répandre le bruit que Syphax lui-
même l'appelait en Afrique.

5 Q. Sertorius, à qui un barbare annonçait, pendant le combat,
qu'Hirtuleius était tué, le perça d'un coup de poignard, de peur
qu'il n'apprît cet événement à d'autres, et que le courage des
soldats ne se ralentît.

6 Alcibiade, général athénien, vivement pressé dans un combat par
des troupes d'Abydos, et voyant arriver un courrier qui paraissait
triste, défendit à celui-ci d'annoncer publiquement la nouvelle
qu'il apportait; puis, l'ayant interrogé en particulier, il apprit
que Pharnabaze, lieutenant du roi de Perse, attaquait sa flotte.
Aussitôt il mit fin au combat, sans que ni l'ennemi ni les siens
en connussent le motif, et courut, avec toute son armée, au
secours de ses vaisseaux.

7 Lorsque Hannibal vint en Italie, trois mille Carpétans
désertèrent son armée. Dans la crainte que d'autres ne suivissent
cet exemple, il déclara que c'était lui qui les avait congédiés;
et, pour le prouver, il renvoya encore dans leurs foyers quelques
soldats qui ne pouvaient rendre que de très faibles services.

8 L. Lucullus, informé que la cavalerie macédonienne qu'il avait
parmi ses auxiliaires, passait du côté des ennemis par une
conspiration soudaine, fit sonner la charge et envoya des
escadrons à leur poursuite. Les ennemis, croyant qu'on venait les
attaquer, firent une décharge de traits sur les Macédoniens
transfuges; ceux-ci, se voyant repoussés par les troupes
auxquelles elles allaient se rendre, et pressés par celles qu'ils
abandonnaient, furent obligés d'en venir aux mains avec les
ennemis.

9 Datames, commandant l'armée des Perses en Cappadoce, contre
Autophradate, apprit qu'une partie de sa cavalerie désertait à
l'ennemi. Il rassembla tout ce qui lui en restait, courut après
les transfuges, et, quand il les eut atteints, les loua de
l'activité avec laquelle ils avaient pris les devants, et les
engagea à montrer autant d'énergie en abordant l'ennemi. La honte
amenant chez eux le repentir, ils abandonnèrent leur dessein, dans
la croyance qu'on ne l'avait point pénétré.

10 Le consul T. Quinctius Capitolinus, voyant les Romains plier,
s'écria que vers l'autre aile les ennemis étaient en déroute. Par
ce mensonge il releva le courage des siens, et remporta la
victoire.

11 Dans un combat contre les Étrusques, le consul Fabius, qui
commandait l'aile gauche, étant blessé[81], et une partie des
soldats romains, persuadés qu'il était mort, ayant commencé à
lâcher pied, l'autre consul, Cn. Manlius, accourut avec quelques
escadrons, criant que son collègue vivait, et que lui-même était
victorieux à l'autre aile. Par cette audacieuse fermeté, il rendit
le courage à son armée, et gagna la bataille.

12 Dans la guerre que Marius fit aux Cimbres et aux Teutons, ses
officiers marquèrent l'emplacement du camp avec si peu de
prévoyance, que l'eau était au pouvoir des barbares. Comme les
soldats en demandaient: «C'est là qu'il faut en prendre,» leur dit
Marius, en montrant du doigt la position de l'ennemi. Cette vive
réponse suffit pour que les barbares fussent en un instant chassés
de leur camp.

13 T. Labienus, après la journée de Pharsale, se réfugia à
Dyrrachium avec l'armée vaincue, et là, sans dissimuler l'issue de
la bataille, il tempéra le vrai par le faux, en affirmant que la
fortune était égale des deux côtés, attendu que César était
grièvement blessé. Cette assertion rendit la confiance au reste du
parti de Pompée.

14 Pendant que les Étoliens attaquaient la flotte de nos alliés,
près d'Ambracie, M. Caton, s'avançant audacieusement avec une
seule barque, et sans escorte, se mit à crier et à faire des
gestes, comme s'il appelait des vaisseaux romains qui le
suivissent. Cette feinte assurance épouvanta les Étoliens, qui
croyaient déjà voir approcher ceux auxquels les signaux semblaient
s'adresser: craignant d'être défaits par une flotte romaine, ils
abandonnèrent leur attaque.



VIII. Rétablir le combat par un acte de fermeté.


1 Dans le combat que le roi Tarquin livra aux Sabins, la tête de
l'armée agissant avec peu d'ardeur, Servius Tullius, encore très
jeune, prit une enseigne et la jeta au milieu des ennemis[82]. Les
Romains alors se battirent si vaillamment, qu'ils la reprirent, et
remportèrent la victoire.

2 Le consul Furius Agrippa, voyant plier l'aile qu'il commandait,
arracha une enseigne des mains d'un soldat, la jeta dans les rangs
des Herniques et des Èques, et rétablit ainsi le combat[83]: car
les Romains firent des prodiges de valeur pour recouvrer leur
étendard.

3 Le consul T. Quinctius Capitolinus[84] lança une enseigne au
milieu des Falisques, et ordonna à ses soldats de la reprendre.

4 Salvius Pelignus fit de même dans la guerre contre Persée.

5 M. Furius Camillus, tribun des soldats avec puissance de consul,
voyant l'hésitation de son armée en présence des Volsques et des
Latins, saisit par la main un porte-enseigne, et l'entraîna vers
l'ennemi; la honte força les autres à le suivre[85].

6 M. Furius s'élança au-devant de ses soldats qui fuyaient, et
leur déclara qu'aucun ne rentrerait dans le camp que victorieux.
Les ayant ainsi ramenés au combat, il remporta la victoire.

7 Scipion, voyant ses troupes prendre la fuite près de Numance,
leur annonça qu'il traiterait en ennemi tout soldat qu'il
trouverait rentré au camp.

8 Le dictateur Servilius Priscus, voulant faire avancer les
enseignes des légions contre les Falisques, tua un porte-enseigne
qui hésitait. Les autres, effrayés cet exemple, fondirent sur
l'ennemi.

9. Tarquin, livrant bataille aux Sabins, et voyant que sa
cavalerie tardait à charger, donna l'ordre de débrider les
chevaux, et de les lancer à toutes jambes pour rompre les rangs
ennemis.

10 Cossus Cornélius, maître de la cavalerie, en fit autant contre
les Fidénates.

11 Dans la guerre des Samnites, le consul M. Atilius opposa des
troupes à ceux de ses soldats qui abandonnaient le champ de
bataille pour se réfugier dans le camp, et déclara à ceux-ci
qu'ils avaient à combattre contre lui-même et les bons citoyens,
ou contre l'ennemi. Par ce moyen il les ramena tous au combat.

12 L. Sylla, voyant ses légions lâcher pied devant une armée de
Mithridate, commandée par Archelaùs, tira son épée, courut en
avant de la première ligne, et, s'adressant aux soldats: «Si l'on
vous demande, dit-il, où vous avez laissé votre général, répondez:
«Sur le champ de bataille, en Béotie. Aussitôt l'armée entière,
saisie de honte, le suivit.»

13 Le divin Jules César, à la bataille de Munda, voyant ses
troupes plier, fit emmener son cheval hors de leur vue, et courut
à pied se mettre aux premiers rangs[86]. Les soldats, ayant honte
d'abandonner leur général, rétablirent le combat.

14 Philippe, craignant que les siens ne pussent soutenir l'attaque
impétueuse des Scythes, plaça en arrière sa cavalerie la plus
éprouvée, avec ordre de ne pas laisser fuir un seul soldat, et de
faire main basse sur ceux qui s'obstineraient à lâcher pied. Tel
fut l'effet de cette injonction, que, les plus lâches aimant mieux
être tués par l'ennemi que par leurs camarades, Philippe remporta
la victoire.



IX. De ce qu'il convient de faire après le combat. Si l'on a été
heureux, il faut terminer la guerre[87].


1 C. Marius, ayant vaincu les Teutons, profita de la nuit, qui
avait mis fin au combat, pour entourer le reste de leur armée; et,
au moyen d'un petit nombre de soldats, qui poussaient des cris de
temps en temps, il tint ces barbares dans l'épouvante, et les
priva de sommeil et de repos, ce qui lui rendit pour le lendemain
la victoire plus facile.

2 Claudius Néron, vainqueur des Carthaginois qui avaient passé
d'Espagne en Italie sous la conduite d'Hasdrubal, fit jeter la
tête de celui-ci dans le camp d'Hannibal. Par là, en même temps
qu'il accablait Hannibal de la douleur d'avoir perdu son frère, il
ôtait à l'armée carthaginoise l'espérance du secours qu'elle
attendait.

3 L. Sylla, devant Préneste, fit dresser sur des piques, à la vue
des assiégés, les têtes de leurs chefs tués dans le combat, et
triompha, par ce moyen, de leur obstination à se défendre.

4 Arminius, général des Germains, fit aussi porter sur des piques,
près du camp des ennemis, les têtes de ceux qu'il avait tués.

5 Domitius Corbulon, assiégeant Tigranocerte, et voyant les
Arméniens résolus à se défendre vigoureusement, fit mettre à mort
un de leurs grands qui était son prisonnier, et lancer sa tête,
par une baliste, jusque dans leurs retranchements: par un effet du
hasard, elle tomba au milieu des barbares, qui tenaient conseil en
cet instant même. À cet aspect, épouvantés comme par un prodige,
ils s'empressèrent de se rendre.

6 Hermocrate de Syracuse, ayant vaincu les Carthaginois, et
craignant que ses prisonniers, dont le nombre était considérable,
ne fussent pas gardés avec assez de vigilance, parce que
l'heureuse issue du combat pouvait engager ses soldats à faire
festin et à négliger le devoir, annonça faussement qu'il devait
être attaqué la nuit suivante par la cavalerie ennemie. Dans cette
attente, les postes veillèrent avec plus de soin que de coutume.

7 Le même général, voyant que ses troupes, auxquelles le succès
inspirait trop de sécurité, étaient ensevelies dans le sommeil et
dans le vin, envoya chez les ennemis un espion qui, après s'être
fait passer pour déserteur, les avertit que les Syracusains leur
avaient tendu des embûches de tous côtés, et les retint dans leur
camp par la crainte. Lorsque, plus tard, ils se furent mis en
route, les troupes d'Hermocrate les poursuivirent, les culbutèrent
dans des ravins, et les défirent une seconde fois.



X. Si l'on a essuyé des revers, il faut y remédier.


1 T. Didius, après avoir soutenu contre les Espagnols un combat
opiniâtre, qui fut interrompu par la nuit, et dans lequel il périt
beaucoup de monde de part et d'autre, eut soin de donner la
sépulture, pendant cette nuit même, à une grande partie de ses
morts. Les Espagnols, étant venus le lendemain pour rendre le même
devoir aux leurs, et les ayant trouvés plus nombreux que ceux de
leurs ennemis, conclurent de cette différence qu'ils étaient
vaincus, et se soumirent aux conditions du général romain.

2 L. Marcius, chevalier romain, qui commandait les restes de
l'armée des deux Scipions, se trouvant dans le voisinage de deux
camps carthaginois éloignés de quelques milles l'un de l'autre,
encouragea ses soldats et attaqua, au milieu de la nuit, le camp
le plus rapproché. Il tomba sur les ennemis au moment où, se
reposant sur leur victoire, ils étaient peu sur leurs gardes, et
n'en laissa pas échapper un seul qui pût annoncer leur désastre;
puis, après un instant de repos donné à ses troupes, il alla, dans
la même nuit, devançant le bruit de son expédition, fondre sur
l'autre camp. Par le double échec qu'il fit éprouver aux
Carthaginois, il rétablit en Espagne la domination du peuple
romain.



XI. Maintenir dans le devoir ceux dont la fidélité est douteuse.


1 P. Valerius, craignant une révolte des habitants d'Épidaure,
parce qu'il n'avait que peu de troupes dans cette ville, prépara
des jeux gymniques loin des murs. Presque toute la population
étant sortie pour jouir de ce spectacle, il ferma les portes, et
ne laissa rentrer les Épidauriens qu'après s'être fait donner des
otages par les premiers citoyens.

2 Cn. Pompée, qui se méfiait de ceux de Catane, et craignait
qu'ils ne reçussent pas ses troupes en garnison, les pria de
permettre à ses malades de séjourner temporairement dans leur
ville pour se rétablir; et, à l'aide de ses meilleurs soldats,
qu'il y envoya en les faisant passer pour des malades, il se
rendit maître de la place, et la retint dans l'obéissance.

3 Alexandre, marchant vers l'Asie, après avoir vaincu et soumis
les Thraces, et craignant que ces peuples ne reprissent les armes
après son départ, emmena avec lui, comme à titre d'honneur, leurs
rois, leurs généraux, et tous ceux qui paraissaient avoir à coeur
leur liberté perdue; puis il mit le peuple sous la domination de
plébéiens qui, lui étant redevables de leur élévation, ne
voulurent rien changer à ce qu'il avait fait; et la nation ne put
rien entreprendre, n'ayant plus ses véritables chefs.

4 Antipater, voyant arriver les premières troupes des Nicéens,
qui, sur un bruit de la mort d'Alexandre, étaient accourus pour
ravager ses provinces, feignit d'ignorer leurs intentions, les
remercia d'être ainsi venus au secours d'Alexandre contre les
Lacédémoniens, et ajouta qu'il en informerait le roi, les
engageant, au reste, à retourner chez eux, parce qu'il n'avait pas
besoin de leurs services pour le moment. Cet artifice écarta le
danger, que rendait imminent le nouvel état des choses.

3 Scipion l'Africain, à qui l'on présenta, en Espagne, entre
autres captives, une jeune fille en âge d'être mariée, et dont la
rare beauté attirait tous les regards, ordonna qu'elle fût gardée
avec soin, et la rendit à son fiancé, qui se nommait Allucius. En
outre, l'or que les parents de cette jeune fille avaient apporté
pour sa rançon, fut remis en dot par Scipion au fiancé lui-même.
Leur nation entière, gagnée par de tels actes de grandeur d'âme,
se soumit à l'empire du peuple romain.

4 Alexandre, roi de Macédoine, eut, dit-on, tant d'égards et de
respect pour une jeune captive d'une grande beauté, fiancée à un
prince d'une nation voisine, qu'il ne jeta pas même les yeux sur
elle. Il la renvoya sur-le-champ à celui qu'elle devait épouser,
et ce bien fait lui concilia l'amitié de toute la nation.

7 L'empereur César Auguste, dans la guerre où ses victoires sur
les Germains lui valurent le surnom de Germanicus, ayant établi
des forts sur le territoire des Ubiens, accorda une indemnité à
ces peuples pour la perte du revenu des terrains compris dans les
retranchements. Cet acte de justice, que la renommée publia, lui
assura la fidélité de tous.



XII. Ce qu'il faut faire pour la défense du camp, lorsqu'on n'a
pas assez de confiance en ses forces.


1 Le consul T. Quinctius, au moment où les Volsques se disposaient
à attaquer son camp, ne retint sous les armes qu'une seule
cohorte, envoya le reste de son armée se reposer, et ordonna aux
trompettes de monter à cheval et de sonner en faisant le tour des
retranchements. Cette fausse apparence ayant tenu les ennemis à
distance et sur pied pendant toute la nuit, Quinctius fondit sur
eux au point du jour, et défit aisément des troupes fatiguées de
n'avoir pas dormi.

2 Q. Sertorius, en Espagne, ayant une nombreuse cavalerie, qui
s'avançait trop audacieusement jusque vers les retranchements de
l'ennemi, fit creuser, pendant la nuit, des fosses disposées de
manière à couvrir son armée; puis, lorsque ses cavaliers voulurent
sortir comme de coutume, il leur annonça qu'il était informé que
l'ennemi avait dressé des embûches, et leur défendit, pour cela
même, de s'éloigner de leurs enseignes, et de quitter leurs rangs.
Grâce à cet acte d'adresse et de discipline, ses troupes qui, par
hasard, donnèrent dans une véritable embuscade, n'en prirent point
l'épouvante, parce qu'il les avait averties.

3 Charès, général athénien, qui attendait du secours, et pensait
que dans l'intervalle les ennemis, n'ayant rien à redouter du
petit nombre de ses soldats, viendraient attaquer son camp, fit
sortir la plus grande partie de ses troupes pendant la nuit, et
par derrière, avec ordre de rentrer du côté où elles seraient le
mieux à la vue de l'ennemi, pour faire croire que des renforts
arrivaient. Cet artifice le mit en sûreté jusqu'à ce qu'il eût
reçu les troupes qu'il attendait.

4 Iphicrate, général athénien, étant campé dans une plaine, et
ayant appris que les Thraces, qui s'étaient établis sur des
collines d'où l'on ne pouvait descendre que par un seul endroit,
avaient dessein de venir piller son camp pendant la nuit, fit
sortir secrètement ses troupes et les posta de chaque côté du
chemin par lequel les Thraces devaient passer; et, lorsque ceux-ci
accoururent du haut des collines vers le camp, où un grand nombre
de feux, allumés par les soins de quelques hommes, faisaient
croire à la présence de toute l'armée, il les attaqua par les deux
flancs et les tailla en pièces.



XIII. De la retraite.


1 Les Gaulois, étant près d'en venir aux mains avec Attale,
confièrent tout leur or et leur argent à des hommes sûrs, qui
avaient ordre, en cas de défaite, de le semer dans la campagne,
afin que l'ennemi, occupé à ramasser ce butin, les laissât
échapper plus facilement.

2 Tryphon, roi de Syrie, vaincu et obligé de fuir, sema de
l'argent le long de son chemin; et, tandis que la cavalerie
d'Antiochus s'arrêtait à le recueillir, il opéra sa retraite.

3 Q. Sertorius, défait par Metellus Pius, et craignant de ne
pouvoir assurer sa retraite, ordonna à ses soldats de se disperser
en prenant la fuite, et leur fit connaître le lieu où il voulait
qu'on se ralliât.

4 Viriathe, chef des Lusitaniens, échappa à la poursuite de notre
armée et au désavantage des lieux, par le même moyen que
Sertorius, en dispersant ses troupes pour les rassembler
ensuite[88].

5 Horatius Coclès, vivement poursuivi par l'armée de Porsena, fit
rentrer ses compagnons dans Rome par un pont qu'il ordonna de
couper aussitôt, pour arrêter la poursuite de l'ennemi. Pendant
cette opération, Coclès soutenait seul, à la tête du pont, les
efforts des assaillants; et, quand il entendit le fracas de ce
pont qui tombait, il se jeta dans le fleuve et le traversa à la
nage, chargé de ses armes et couvert de blessures.

6 Afranius, fuyant du côté d'Ilerda, en Espagne, devant César, qui
le suivait de près, s'arrêta pour camper; et, lorsque César en eut
fait autant, et eut envoyé ses soldats au fourrage, Afranius donna
tout à coup le signal du départ.

7 Antoine, faisant retraite, vivement pressé par les Parthes, et
s'étant aperçu que toutes les fois qu'il se mettait en route au
point du jour, ses troupes étaient assaillies par les flèches de
ces barbares, se tint dans son camp jusqu'à la cinquième heure,
pour que l'on crût qu'il voulait y séjourner. Dans cette
confiance, les Parthes se dispersèrent, et Antoine fit sans
obstacle une marche ordinaire pendant le reste du jour.

8 Philippe, vaincu en Épire par les Romains, et craignant d'être
accablé dans sa retraite, demanda et obtint une trêve pour
ensevelir ses morts; et, la vigilance des postes romains s'étant
relâchée pendant ce temps, il s'échappa.

9 P. Claudius, battu sur mer par les Carthaginois[89], et obligé de
traverser des parages qu'ils occupaient, orna, comme s'il eût été
vainqueur, les vingt vaisseaux qui lui restaient, et gagna le
large en intimidant ainsi les Carthaginois, qui crurent que les
Romains avaient remporté la victoire.

10 La flotte carthaginoise, défaite et poursuivie par les Romains,
feignit, pour leur échapper, de s'être engagée sur un banc de
sable; et, imitant la manoeuvre de vaisseaux engravés, elle
réussit à faire craindre le même embarras aux vainqueurs, qui lui
laissèrent la retraite libre.

11 Commius, chef des Atrébates, vaincu par Jules César, et voulant
passer de la Gaule dans la Bretagne, vint sur le bord de l'Océan,
où il trouva le vent favorable, mais la marée basse. Quoique ses
vaisseaux fussent à sec sur le rivage, il fit néammoins tendre les
voiles. César, qui le poursuivait, ayant vu de loin les voiles
déployées, et enflées par le vent, se retira, persuadé que
l'ennemi voguait heureusement, et lu échappait.




LIVRE TROISIÈME.




PRÉFACE.


Si les deux premiers livres ont répondu à leurs titres et mérité
jusqu'ici l'attention du lecteur, nous offrirons dans celui-ci,
les stratagèmes qui intéressent l'attaque et la défense des
villes; et, sans nous arrêter à aucun avant-propos, nous
indiquerons d'abord les exemples utiles aux assiégeants, puis ceux
qui peuvent instruire les assiégés. Ayant laissé de côté les
ouvrages et machines de siège[90], dont la découverte, depuis
longtemps perfectionnée, n'offre plus à l'art une matière
nouvelle, nous avons classé comme il suit les ruses qui regardent
l'attaque:




Chapitres

I Des attaques soudaines.

II. Tromper les assiégés.

III Avoir des intelligences dans la place.

IV Des moyens de réduire l'ennemi par famine.

V Comment on fait croire que l'on continuera le siège.

VI Ruiner les garnisons ennemies.

VII Détourner les rivières, et corrompre les eaux.

VIII Jeter l'épouvante parmi les assiégés.

IX Attaquer du côté où l'on n'est pas attendu.

X Pièges dans lesquels on attire les assiégés.

XI Des retraites simulées.

Voici, au contraire, ce qui regarde la défense des assiégés:

XII Exciter la vigilance des soldats.

XIII Donner et recevoir des nouvelles.

XIV Faire entrer des renforts et des vivres dans la place.

XV Comment on paraît avoir en abondance les choses dont on manque.

XVI Comment on prévient les trahisons et les désertions.

XVII Des sorties.

XVIII De la résolution des assiégés.



I. Des attaques soudaines.


1 Le consul T. Quinctius, ayant vaincu en bataille rangée les
Èques et les Volsques, et voulant s'emparer de la ville d'Antium,
appela ses troupes à l'assemblée, leur montra combien l'entreprise
était nécessaire, et combien elle était facile si on ne la
différait pas; alors, profitant de l'enthousiasme qu'avait inspiré
sa harangue, il donna l'assaut à la ville.

2 M. Caton, étant en Espagne, s'aperçut qu'une certaine ville
pouvait tomber en son pouvoir s'il l'attaquait à l'improviste.
Dans ce but, il fit en deux jours une marche de quatre journées, à
travers des lieux difficiles et déserts, et surprit les ennemis,
qui ne s'attendaient à rien de semblable. Après la victoire, ses
soldats lui ayant demandé ce qui leur avait rendu cette conquête
si facile, il leur répondit que le succès était acquis dès le
moment où ils avaient franchi en deux jours la distance de quatre
journées de marche[91].



II. Tromper les assiégés.


1 Domitius Calvinus, assiégeant Lima, ville de Ligurie, défendue
non seulement par sa position naturelle et par ses ouvrages de
fortification, mais encore par une garnison excellente, menait
souvent ses troupes autour des murs de la place, et les faisait
ensuite rentrer au camp. Cette manoeuvre habituelle fît croire aux
assiégés que ce n'était, de la part des Romains, qu'un simple
exercice, et leur ôta toute crainte d'une tentative. Mais,
changeant tout à coup sa promenade en attaque, Domitius escalada
les remparts et força les habitants à se rendre.

2 Le consul. C. Duilius, en conduisant souvent à la manoeuvre ses
soldats et ses rameurs, réussit à n'inspirer aux Carthaginois
aucune méfiance à l'égard de ses exercices jusque-là inoffensifs;
et, s'approchant tout à coup avec sa flotte, il se rendit maître
de la place.

3 Hannibal s'empara de plusieurs villes d'Italie après y avoir
envoyé, sous le costume romain, quelques-uns des siens qui,
pendant de longues guerres en ce pays, avaient appris la langue
latine.

4 Les Arcadiens, assiégeant un château de Messénie, se
fabriquèrent des armes semblables à celles des ennemis; et, dans
le temps où ils savaient que la garnison devait être changée, ils
prirent le costume des troupes attendues, déguisement qui les fit
admettre comme amis, et se rendirent maîtres de la place en
exterminant la garnison.

5 Cimon, général athénien, voulant surprendre une ville de Carie,
mit le feu pendant la nuit, lorsqu'on s'y attendait le moins, à un
temple de Diane vénéré dans ce pays, ainsi qu'à un bois sacré
situé hors des remparts; et, quand les habitants furent sortis en
foule pour éteindre l'incendie, Cimon prit la ville, restée sans
défenseurs.

5 Alcibiade, général athénien, faisant le siège d'Agrigente, ville
bien fortifiée, demanda aux habitants une assemblée générale,
comme pour y traiter d'affaires qui intéressaient les deux parties
belligérantes, et les harangua longtemps au théâtre, où, selon
l'usage des Grecs, avaient lieu les réunions de ce genre. Tandis
que, sous prétexte de délibération, il retenait la multitude, les
Athéniens, apostés à cet effet, s'emparèrent de la ville, qui
n'était point gardée.

6 Épaminondas, général thébain, ayant vu pendant un jour de fête,
en Arcadie, les femmes d'une ville ennemie se répandre confusément
hors des murs, envoya parmi elles un grand nombre de ses soldats
qui avaient pris des habits de femmes, et qui, à l'aide de ce
déguisement, entrèrent dans la ville à nuit tombante, s'en
rendirent maîtres, et ouvrirent les portes à leurs compagnons.

7 Aristippe de Lacédémone, un jour que les Tégéates étaient sortis
en foule de leur ville pour célébrer une fête de Minerve, chargea
des bêtes de somme de sacs à blé remplis de paille, et les fit
conduire par des soldats qui, ayant l'air de marchands, entrèrent
dans la ville sans être observés, et ouvrirent les portes[92] aux
Lacédémoniens.

9 Antiochus, assiégeant le château de Suenda, en Cappadoce,
s'empara des bêtes de charge sorties pour aller à la provision,
tua les valets qui les conduisaient, et revêtit de leurs habits
des soldats qu'il envoya à leur place comme ramenant du blé. Leur
costume ayant trompé les gardes, ils pénétrèrent dans le château
et y firent entrer l'armée d'Antiochus.

10 Les Thébains, ne pouvant s'emparer de vive force du port de
Sicyone, remplirent de soldats armés un vaisseau sur lequel ils
étalèrent des marchandises, comme sur un navire de commerce, afin
de tromper l'ennemi; puis ils apostèrent derrière les murs les
plus éloignés du port, quelques hommes auxquels ils avaient donné
l'ordre de simuler une rixe avec d'autres gens qu'ils faisaient
débarquer sans armes. Les habitants de Sicyone étant accourus pour
apaiser cette querelle, les vaisseaux thébains prirent le port
resté sans défense, ainsi que la ville.

11 Timarque, général étolien, ayant tué Charmade, lieutenant du
roi Ptolémée, se couvrit du manteau et du bonnet macédonien de ce
chef[93]. À l'aide de ce déguisement, il fut reçu pour Charmade
dans le port de Samos, dont il se rendit maître.



III. Avoir des intelligences dans la place.


1 Le consul Papirius Cursor, faisant le siège de Tarente, que
défendait Milon avec une garnison d'Épirotes, promit à ce chef la
vie sauve, pour lui et pour ses compatriotes, s'il lui facilitait
la prise de la ville. Séduit par cette offre, Milon se fit envoyer
en mission par les Tarentins vers le consul; d'après les promesses
qu'il rapporta, scellées par un traité, les habitants
s'abandonnèrent à une trop confiante sécurité, et la ville, dès
lors mal gardée, fut livrée à Papirius Cursor.

2 Au siège de Syracuse, M. Marcellus, ayant gagné un certain
Sosistrate, apprit de lui que la garde serait moins vigilante que
de coutume pendant un jour de fête, où Épicyde devait faire au
peuple des largesses de vin et de bonne chère. Ayant donc épié ce
moment de plaisir et, par conséquent, de négligence, Marcellus
franchit les remparts, égorgea les sentinelles, et ouvrit à
l'armée romaine cette ville illustrée par d'éclatantes victoires.

3 Tarquin le Superbe, ne pouvant se rendre maître de Gabies,
envoya dans cette ville son fils Sestus, après l'avoir fait battre
de verges. Celui-ci, se plaignant de la cruauté de son père,
engagea les Gabiens à tirer profit de son ressentiment; et, quand
il fut investi du commandement de leur armée, il livra la ville à
son père.

4 Cyrus[94], roi de Perse, avait un courtisan d'une fidélité
éprouvée, nommé Zopyre, qui, s'étant fait à dessein mutiler le
visage, passa chez les ennemis. Il se plaignit des outrages dont
il portait les marques, et on le crut irréconciliable ennemi de
Cyrus, opinion qu'il confirma en se plaçant, dans toutes les
rencontres, à la tête des combattants, et en dirigeant les
décharges de traits contre Cyrus lui-même; puis, lorsqu'on lui eut
confié la défense de Babylone, il livra la ville à son roi.

5 Philippe, à qui les habitants de Sana refusaient l'entrée de
leur ville, corrompit Apollonius, leur chef, et l'engagea à placer
dans l'ouverture même de l'une des portes, une voiture chargée de
pierres de taille Cet ordre exécuté, Philippe donna le signal de
l'attaque, et défit par surprise les assiégés, qui étaient
accourus en désordre pour fermer leur porte embarrassée.

6 Hannibal, assiégeant Tarente, alors défendue par une garnison
romaine, sous le commandement de Livius, gagna un Tarentin nommé
Cononée, qui, pour tromper les habitants, sortait la nuit sous
prétexte d'aller à la chasse, ce que la présence de l'ennemi
rendait impossible pendant le jour. Quand il était hors des murs,
les Carthaginois lui fournissaient secrètement des sangliers,
qu'il présentait ensuite à Livius comme provenant, de sa chasse.
Ces sorties, souvent renouvelées, éveillant de moins en moins
l'attention, Hannibal, une certaine nuit, déguisa des Carthaginois
en chasseurs, et les mêla à ceux qui accompagnaient Cononée. Ils
entrèrent dans la ville chargés de gibier, se jetèrent aussitôt
sur les gardes et les égorgèrent; ensuite ils brisèrent la porte,
et introduisirent Hannibal avec ses troupes, qui firent main basse
sur tous les Romains, à l'exception de ceux qui s'étaient réfugiés
dans la citadelle.

7 Lysimaque, roi de Macédoine, faisait le siège d'Éphèse, et cette
ville était secourue par Mandron, chef de pirates. Comme celui-ci
amenait souvent au port ses vaisseaux chargés de butin, Lysimaque
parvint à le gagner, et envoya avec lui les plus braves de ses
soldats, que le pirate fit entrer dans Éphèse les mains liées,
comme des prisonniers. Quelque temps après, ces mêmes hommes
prirent des armes dans la citadelle, et livrèrent la ville à leur
roi.



IV. Des moyens de réduire l'ennemi par famine.


1 Fabius Maximus, ayant ravagé le territoire de Capoue, et voulant
ôter à cette ville tout espoir de soutenir un siège, se retira au
moment des semailles, afin de laisser les habitants répandre dans
leurs champs le blé qui leur restait; puis il revint sur ses pas,
fit fouler aux pieds les semences, qui déjà étaient en herbe, et
la famine le rendit maître du pays[95].

2 Antigone en fit autant aux Athéniens.

3 Denys voulant, après s'être emparé de plusieurs villes, attaquer
celle de Rhegium, qui avait une garnison nombreuse, feignit de
vouloir maintenir la paix avec elle, et lui demanda des vivres
pour son armée. Aussitôt qu'il en eut obtenu, et qu'il eut ainsi
épuisé les greniers des habitants, il profita de leur disette pour
les attaquer, et la ville tomba en son pouvoir.

4 On dit qu'il agit de même à l'égard des Athéniens.

5 Alexandre, ayant le projet d'assiéger Leucadie, où les vivres
étaient en abondance, s'empara d'abord des châteaux situés au
voisinage, et permit à toutes leurs garnisons de se réfugier dans
cette ville, afin que les provisions fussent plus tôt consommées
par un plus grand nombre de personnes.

6 Phalaris, tyran d'Agrigente, après avoir mis le siège devant
quelques places de Sicile bien fortifiées, feignit d'entrer en
accommodement avec elles, et se retira en leur laissant en dépôt
des blés qu'il disait avoir de reste; ensuite il eut soin de faire
percer les toits des magasins où il les avait placés, afin que la
pluie les corrompît; et, lorsque les habitants, qui comptaient sur
cet approvisionnement, eurent consommé leurs propres blés, il
revint les attaquer au commencement de l'été, et les contraignit
par famine à se rendre.



V. Comment on fait croire que l'on continuera le siège.


1 Cléarque, général lacédémonien, étant informé que les Thraces
avaient transporté sur des montagnes leurs provisions de bouche,
et qu'ils ne tenaient contre lui que dans l'espérance de le voir
forcé par la disette à se retirer, ordonna, dans le moment où il
s'attendait à l'arrivée de leurs députés, qu'on tuât sous leurs
yeux un prisonnier, dont la chair serait distribuée par morceaux
dans les tentes, comme pour servir de nourriture aux soldats. Les
Thraces, persuadés que rien ne triompherait jamais de la
persévérance d'un homme qui pouvait recourir à de si horribles
aliments, lui firent leur soumission.

2 Les Lusitaniens ayant dit à Tiberius Gracchus qu'ils avaient des
vivres pour dix ans, et qu'ils ne redoutaient pas un siège, il
leur répondit: «Je vous prendrai la onzième année.» Ce mot les
effraya tellement, qu'ils se rendirent aussitôt, quoiqu'ils
fussent bien approvisionnés.

3 Pendant que A. Torquatus assiégeait une ville de la Grèce, on
lui dit que les jeunes gens de ce lieu étaient fort habiles à
lancer le javelot et les flèches: «Je ne les vendrai que plus cher
dans quelques jours,» répondit-il.



VI. Ruiner les garnisons ennemies[96].


1 Lorsque Hannibal eut repassé en Afrique, Scipion, sachant que
plusieurs villes, dont ses plans exigeaient qu'il se rendît
maître, étaient défendues par de fortes garnisons, envoyait de
temps en temps quelques troupes pour les inquiéter. Il se présenta
enfin lui-même comme pour les enlever de vive force; puis il
feignit d'avoir peur, et fit un mouvement de retraite. Hannibal,
persuadé que son ennemi avait réellement pris l'épouvante, appela
de toutes parts les garnisons, afin d'engager une affaire
décisive, et se mit à sa poursuite. Scipion obtint par là ce qu'il
désirait: les villes étant restées sans défense, il envoya les
Numides, sous les ordres de Masinissa, pour s'en emparer.

2 P. Cornélius Scipion, ayant senti la difficulté de prendre
Delminium, parce que toutes les troupes du pays s'étaient réunies
pour défendre cette ville, alla se présenter devant d'autres
places. Ces troupes étant par là forcées de courir à la défense de
leurs villes respectives, Delminium se trouva dépourvue de
secours[97], et Scipion s'en empara.

3 Pyrrhus, roi d'Épire, voulant se rendre maître de la capitale
des Illyriens, mais ne pouvant compter sur le succès, mit le siège
devant quelques autres de leurs villes. Il en résulta que les
ennemis, ayant la con fiance que leur capitale était assez en
sûreté par ses fortifications, se séparèrent pour aller secourir
les places attaquées: alors Pyrrhus, rassemblant de nouveau toutes
ses troupes, s'empara de la ville, que ses défenseurs avaient
abandonnée.

4 Le consul Cornélius Rufinus, ayant assiégé pendant quelque
temps, mais en vain, la ville de Crotone, que rendait imprenable
une garnison auxiliaire de Lucanie, feignit de renoncer à son
dessein. Un prisonnier, qu'il avait gagné à force d'argent, se
rendit à Crotone, comme s'il se fût évadé de sa prison, et assura
que les Romains étaient en pleine retraite. Les Crotoniates, dans
cette croyance, congédièrent leurs alliés, et, réduits à leurs
propres forces, furent pris au moment où ils s'y attendaient le
moins.

5 Magon, général des Carthaginois, tenant Cn. Pison assiégé dans
un fort, après l'avoir vaincu, et soupçonnant que des troupes
venaient le secourir, envoya à leur rencontre un faux transfuge,
qui leur annonça que Pison était déjà pris. Cet artifice les ayant
fait retirer, Magon acheva sa victoire.

6 Alcibiade, faisant la guerre en Sicile[98], et voulant prendre
Syracuse, choisit à Catane, où il était alors cantonné avec ses
troupes, un homme d'une adresse éprouvée, et l'envoya secrètement
près des Syracusains. Admis dans l'assemblée du peuple, cet
émissaire fit entendre que les habitants de Catane nourrissaient
la plus grande haine contre les Athéniens, et que, s'ils étaient
secondés, ils auraient bientôt anéanti Alcibiade et son armée. Les
Syracusains, se laissant persuader, marchèrent sur Catane avec
toutes leurs forces, abandonnant leur propre ville. Alcibiade
alors, l'attaquant du côté opposé, et la trouvant dégarnie de
troupes, comme il l'avait espéré, la prît et la saccagea.

7 Cléonyime, général athénien, assiégeant Trézène, qui était
gardée par des troupes de Cratère, lança dans la place des flèches
sur lesquelles il avait écrit aux habitants qu'il n'était venu que
pour délivrer leur république; et en même temps il renvoya
quelques prisonniers, après les avoir mis dans ses intérêts, afin
qu'ils décriassent Cratère. Ayant, par ce moyen, semé la division
chez les assiégés, il en profita pour faire approcher son armée,
et se rendit maître de la ville.



VII. Détourner les rivières, et corrompre les eaux.


1 P. Servilius, ayant détourné une rivière qui donnait l'eau à la
ville d'Isaure, força, par la soif, les habitants à se rendre.

2 C. César, assiégeant Cadurcum[99], ville des Gaules, qui était
entourée d'une rivière, et abondamment pourvue de fontaines, la
fit manquer d'eau en détournant les sources par des conduits
souterrains, et en plaçant sur le bord de la rivière des archers
qui en défendaient l'approche.

3 Dans l'Espagne Citérieure, Q. Metellus dirigea sur un camp
ennemi, situé dans un lieu bas, les eaux d'une rivière qu'il
détourna d'un terrain plus élevé, et, au moment où cette
inondation subite jeta l'épouvante chez les ennemis, des troupes
placées en embuscade les taillèrent en pièces.

4 Alexandre, assiégeant Babylone[100], que l'Euphrate traverse par
le milieu, creusa un fossé le long duquel il éleva en même temps
une terrasse, afin de persuader à l'ennemi que l'on ne tirait la
terre que pour cette construction; puis, ayant tout à coup dirigé
l'eau dans la tranchée, il mit à sec le lit du fleuve, et s'en fit
un passage pour entrer dans la ville. On dit que Sémiramis,
faisant le siège de la même ville, détourna aussi l'Euphrate, et
obtint le même résultat.

5 Clisthène de Sicyone coupa un aqueduc qui fournissait de l'eau à
la ville de Crise; et, quand les habitants eurent commencé à
souffrir de la soif, il leur rendit l'eau, mais corrompue avec de
l'ellébore: aussitôt qu'ils en eurent fait usage, un flux de
ventre, qui les saisit, les mit hors d'état de se défendre, et la
ville fut prise.



VIII. Jeter l'épouvante parmi les assiégés.


1 Philippe, ne pouvant enlever de vive force le château de
Prinasse[101], fit amonceler de la terre au pied des fortifications,
comme s'il y pratiquait une mine. Les assiégés, croyant leurs murs
sapés, se rendirent.

2 Pélopidas, général thébain, étant sur le point d'assiéger à la
fois deux villes de Magnésie peu éloignées l'une de l'autre,
ordonna que, pendant qu'il faisait avancer son armée sous les murs
de l'une, quatre cavaliers, ayant des couronnes sur la tête,
accourussent à toute bride, comme venant de l'autre camp thébain,
pour annoncer la prise de l'autre ville. Afin de mieux encore
tromper l'ennemi, il fit mettre le feu à une forêt située dans un
lieu intermédiaire, et dont l'embrasement pouvait être pris pour
celui de la place. Il voulut, en outre, qu'on lui amenât quelques
soldats déguisés en prisonniers. Ces démonstrations jetèrent
l'effroi parmi les assiégés, qui, se croyant déjà vaincus sur
l'autre point, firent leur soumission.

3 Cyrus, roi de Perse, tenant Crésus enfermé dans la ville de
Sardes, fit dresser du côté le moins accessible de la montagne sur
laquelle elle était assise, des mâts aussi hauts que cette
montagne, surmontés de figures d'hommes ayant le costume des
Perses, et les approcha des remparts pendant la nuit; puis, dès la
pointe du jour il attaqua la ville du côté opposé, au moment où
les premiers rayons du soleil faisaient briller les armes que
portaient ces figures. Les assiégés, persuadés qu'ils étaient pris
par derrière, s'enfuirent dispersés, laissant la victoire à
l'ennemi.



IX. Attaquer du côté où l'on n'est pas attendu.


1 Scipion, assiégeant Carthagène, profita du moment où la marée
baissait, pour s'approcher des murailles; et, se disant guidé par
Neptune, il traversa un étang dont les eaux avaient suivi le
reflux de la mer, et livra l'attaque du côté où il n'était point
attendu.

2 Fabius Maximus, fils de Fabius Cunctator, arrivé devant Arpi, où
Hannibal avait mis garnison, reconnut la position de la ville, et
envoya, par une nuit obscure, six cents soldats chargés de
franchir, à l'aide d'échelles, la partie des remparts qui était la
plus forte, par conséquent la plus mal gardée, et de briser la
porte. Ceux-ci, favorisés par une pluie violente, dont le bruit
empêchait d'entendre celui qu'ils faisaient, exécutèrent l'ordre
qu'ils avaient reçu. Alors Fabius, au signal donné, attaqua par ce
même côté, et prit la ville.

3 Dans la guerre contre Jugurtha, pendant que C. Marius
assiégeait, près du fleuve Mulucha, un château construit sur un
rocher accessible seulement par un étroit sentier, et taillé à pic
de tout autre côté comme à dessein, un Ligurien auxiliaire, simple
soldat, qui s'était avancé par hasard pour chercher de l'eau, et
avait, en recueillant des limaçons, gagné le sommet du rocher,
vint lui annoncer que l'on pouvait gravir jusqu'au château. Marius
y envoya quelques centurions avec les soldats les plus agiles et
les meilleurs trompettes, ayant tous la tête découverte pour mieux
voir, les pieds nus pour grimper plus aisément sur les rochers, et
leurs boucliers, ainsi que leurs épées, attachés à leur dos.
Guidés par le Ligurien, ils s'aident, pour monter, de courroies et
de clous, parviennent au château du côté opposé à l'attaque, où
pour cela même ils ne trouvent pas de résistance, et se mettent à
sonner de la trompette et à faire un grand bruit, selon l'ordre
qu'ils ont reçu. À ce signal Marius encourage ses troupes et
presse plus vivement les assiégés. Ceux-ci étant rappelés de
l'autre côté de la place par une multitude intimidée qui la croit
déjà prise par derrière[102], les Romains s'élancent à leur
poursuite, et s'emparent du château.

4 Le consul L. Cornélius se rendit maître de plusieurs villes de
Sardaigne, en débarquant pendant la nuit ses meilleures troupes,
auxquelles il ordonnait de se cacher, et d'épier le moment où il
reviendrait avec ses vaisseaux; puis, lorsqu'il était descendu à
terre lui-même, et voyait les ennemis s'avancer à sa rencontre, il
simulait une retraite, et les attirait au loin à sa poursuite,
afin que les places, alors dégarnies, fussent livrées à l'attaque
de ses troupes embusquées.

5 Périclès, général athénien, assiégeant une ville qu'une défense
bien concertée mettait à l'abri de ses efforts, fit pendant la
nuit sonner la charge et pousser de grands cris vers la partie des
remparts qui touchait à la mer. Les ennemis, persuadés que l'on
entrait de ce côté, abandonnèrent les portes; et Périclès, les
trouvant sans défense, fit par là irruption dans la ville.

6 Alcibiade, général athénien, voulant prendre la ville de
Cyzique, s'en approcha pendant la nuit à l'improviste, et fit
sonner la charge du côté opposé à celui qu'il allait attaquer. Les
assiégés pouvaient suffire à la défense de leurs remparts; mais,
comme tous se portèrent vers le lieu où ils croyaient qu'on
donnait l'assaut, Alcibiade franchit les murailles sur un point
qui ne lui offrait pas de résistance.

7 Pour s'emparer du port de Sicyone, Thrasybule de Milet fit
plusieurs fausses attaques par terre; et, quand il vit que les
ennemis avaient dirigé leurs forces vers le lieu où il les
harcelait, il entra dans le port avec sa flotte, sans qu'on s'y
attendît.

8 Philippe, assiégeant une ville maritime, fît joindre ensemble
deux vaisseaux que l'on couvrit de madriers, et sur lesquels on
construisit des tours hors de la vue des assiégés; puis il livra
par terre une attaque avec d'autres tours. Pendant, qu'il tenait
l'ennemi en échec de ce côté des remparts, de l'autre approchaient
les deux vaisseaux, et par là, ne trouvant pas de résistance, il
pénétra dans la ville.

9 Périclès voulant prendre, dans le Péloponnèse, un château où
l'on ne pouvait arriver que par deux chemins, coupa l'un par un
fossé, et se mit à fortifier l'autre. L

Showing first 200,000 characters. Full text: gutenberg.org/ebooks/16237