De la littérature des nègres, ou Recherches sur leurs facultés intellectuelles, leurs qualités morales et leur littérature
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Title: De la littérature des nègres, ou Recherches sur leurs facultés intellectuelles, leurs qualités morales et leur littérature
Author: Henri Grégoire
Release date: May 26, 2005 [eBook #15907]
Most recently updated: December 14, 2020
Language: French
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DE LA LITTÉRATURE
DES NÈGRES
ou
_Recherches sur leurs facultés intellectuelles,
leurs qualités morales et leur littérature;
suivies de Notices sur la vie et les ouvrages
des Nègres qui se sont distingués dans les
Sciences, les Lettres et les Arts_;
Par H. GRÉGOIRE
Ancien évêque de Blois,
membre du Sénat conservateur,
de l'Institut national,
de la Société royale des Sciences
de Gottingne, etc., etc., etc.
Whatever their tints may be,
their souls are still the same.
Mrs. ROBINSON.
A PARIS
CHEZ MARADAN, LIBRAIRE
RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, N°. 9.
MDCCCVIII.
DÉDICACE.
A tous les hommes courageux qui ont plaidé la cause des malheureux Noirs
et Sang-mêlés, soit par leurs ouvrages, soit par leurs discours dans les
assemblées politiques, dans les sociétés établies pour l'abolition de la
traite, le soulagement et la liberté des esclaves.
Français.
Adanson[1].--Antoine Benezet, Bernardin-Saint-Pierre, Biauzat,
Boissy-d'Anglas, Brissot.--Carra, le P. Cibot jésuite, Clavière,
Clermont-Tonnerre, Le Cointe-Marsillac, Condorcet, Cournand.--Demanet,
Desessarts, Ducis, Dufay, Dupont de Nemours, Dyaunière.--D'Estaing.--La
Fayette, Fauchet, Febvé, Ferrand de Baudières, Frossard.--Garat, Garran
de Coulon, Gatereau, Le Genty, Girey-Dupré, Mad. Olympe de Gouges,
Gramagnac, Grelet de Beauregard.--Hiriart.--Jacquemin ancien évêque
de Cayenne, Saint-John-Crevecoeur, de Joly.--Kersaint.--Ladebat,
Lanjuinais, Lanthenas, Lescalier.--Théophile Mandar, L. P. Mercier,
Mirabeau, Montesquieu.--Necker.--Pelletan, Pétion, Nicolas Petit-Pied
docteur de Sorbonne, Poivre, Pruneau-de-Pomme-Gouge, Polverel.--Le
général Ricard, Raynal, Robin, la Rochefoucault Rochon, Roederer,
Roucher.--Saint-Lambert, Sibire, Sieyes, Sonthonax, la Société de
Sorbonne.--Target, Tracy, Turgot.--Viefville-Desessarts, Volney.
[Note 1: En égard à la multitude de noms propres cités dans
cet ouvrage, on a supprimé partout la qualification de Mr, dont la
répétition eut été fastidieuse.]
Anglais.
Will, Agutter, Andersen, Will. Ashburnam.--David Barclay, Richard
Baxter, Mad. Barbauld, Barrow, Beatson, Beattie, Beaufoy, Mad. Behn,
John Bickneil, John Bidlake, Wil. Lisle Bowles, Sam. Bradburn, Bradshaw,
Brougham, Th. Burgess, Burling, Buttler.--Clément Caines, Campbell, T.
Clarkson, John-Henri Colls, Th. Cooper, Cornwallis évêque de Lichtfield,
Cowry, Crawford, Curran.--Dinett, Th. Day, Darwin, Wil. Steel Dickson,
Wil. Dimond _junior_, Dore, John Dyer.--Charles Ellis.--Alexandre
Falconbridge, Mlle. Falconbridge, Robert Townsend Farqhar, James Foster,
Fothergill, George Fox, Charles Fox.--Gardenston, Thomas Gisborne, James
Grainger, Granville-Sharp, G. Gregory.--Hans-Sloane, Jonas Hanway,
Hargrave, Rob. Hawker, Hayter êvêque de Norwich, Hector Saint-John,
Rowland Hill, Holder, lord Holland, Melville Horne, Hornemann,
Horne-Tooke, Horsley évêque de Rochester; Griffitt Hughes, Francis
Hutcheson.--James Jamieson, Thomas Jeffery, Edward Jerningham, Samuel
Johnson.--Benjamin Lay, Ledyard, Lettsom, Lucas, Luffman.--Macneil,
Maddisson, Makintosch, Richard Mant, Hughes Mason, Millar, Mlle Hannah
More, Morgan-Godwin.--John Newton, Robert-Boucher Nicholls doyen de
Middleham, Rich. Nisbet.--Mad. Opie, Osborne.--Paley, Robert Percival,
Thom. Percival, Pickard, John Philmore, Pinckard, William Pitt, Beilby
Porteus évêque de Londres, Pratt, Price, Priestley, C. Peters.--James
Ramsay, Rickman, Robertson ministre à Nevis, Robert Robinson, Mad. Marie
Robinson, Reid, Rogers, Roscoë, Ryan.--Sewal, Shenstone, Shéridan,
Smeathman, William Smith, Snelgrave, Robert Southey, James Field
Stanfield, Stanhope, Sterne, Percival Stockdale, Mlle Stockdale, Stone
recteur de Coldnorton..--Thelwal, Thompson, Thorneton.--John Waker,
George Wallis, Warburthon évêque de Glocester, John Warren évêque de
Bangor, John Wesley, Whitaker, J. White, Whitchurch, George Whithfield,
Willberforce, Mlle Hélène-Marie Williams, John Woolman.--Mlle Yearsley,
Arthur Young, les auteurs anonymes de _Indian eglogues_, de _The Crisis
of the Sugar colonies_, de _The Sorrows of slavery_, etc., etc.
AMÉRICAINS.
Joël Barlow.--James Dana, Dwight.--Fernando Fairfax,
Francklin.--Humphrey.--Imlay.--Jefferson.--Livingston.--Alexander
MacLeod, Madison, Magaw, Warner Miflin, Mitchell.--Pearce, Pemberton,
William Pinkeney.--Benjamin Rush.--John Vaughan, D. B. Warden, Elhanan
Winchester, Vining.
NÈGRES ET SANG-MÊLÉS.
Amo.--Cugoano.--Othello.--Milscent, sous le nom de Michel Mina.--Julien
Raymond.--Ignace Sancho.--Gustave Vassa.--Phillis Wheatley.
ALLEMANDS.
Blumenbach.--Auguste La Fontaine.--Mad. Julie duchesse de
Giovane.--Kotzbue.--Less.--Oldendorp.--Pezzl, Ch. Sprengel.--Usteri.
DANOIS.
Bernstorf.--Isert.--Kirsten.--Niebuhr.--Olivarius.--Rahbek.--Th.
Thaarup.--West.
SUÉDOIS.
Afzelius.--Euphrasen.--Auguste Nordenskiold, Ulric Nordenskiold.--And.
Sparrman.--Trotter-Lind.--Wadstrom.
HOLLANDAIS.
Mad. Beaker.--Van Geuns.--Hogendorp.--Peter Paulus.--Mad. Wolf, de Vos,
Peter Wrede.
ITALIENS.
Le cardinal Cibo, le collége des Cardinaux.--L'abbé Pierre
Tambarini.--Zacchiroli.
ESPAGNOL.
Avendaño.
Qu'on ne s'étonne pas de ce que (Avendaño excepté) on ne trouve ici
aucun auteur espagnol ni portugais; nul autre, à ma connaissance, ne
s'est mis en frais de prouver que le Nègre appartient à la grande
famille du genre humain, que partant il doit en remplir tous les
devoirs, en exercer tous les droits: par delà les Pyrennées, ces droits
et ces devoirs ne furent jamais problématiques; et contre qui se
défendre, s'il n'y a pas d'agresseur? De nos jours seulement, par des
applications forcées, un Portugais, dénaturant l'Écriture sainte, a
tenté de justifier l'esclavage colonial, si dissemblable à celui qui,
chez les Hébreux, n'étoit guère qu'une sorte de domesticité; mais la
brochure d'Azérédo[2] est passée de la boutique du libraire dans le
fleuve de l'oubli. Tel est aussi le sort qu'ont eu les pamphlets de
Harris, et du trinitaire Grabowski, qui invoquoient la Bible; celui-là
en Angleterre, pour légitimer l'esclavage colonial; celui-ci en Pologne,
pour river les fers des paysans de cette contrée, tandis que Joseph
Paulikowski[3], et l'abbé Michel Karpowitz, dans ses sermons[4],
proclamoient et revendiquoient pour tous l'égalité des droits. Les amis
de l'esclavage sont nécessairement les ennemis de l'humanité.
[Note 2: _V_. Analyse sur la justice du commerce, du rachat des
esclaves de la côte d'Afrique, par _J. J. d'Acunha de Azérédo Coutinho_,
in-8°, Londres.]
[Note 3: _V_. O Poddanych polskich, c'est-à-dire, des paysans
polonais, par _Joseph Paulikowski_, in-8°, Roku 1788.]
[Note 4: _V._ Kazania X. _Michala Karpowicza_, W. Roznych
ocolicznosciach Miané, c'est-à-dire, Sermons de l'abbé _Karpowicz_,
3 vol. in-12, W. Krakovie 1806, _V_. surtout les second et troisième
volumes.]
En général, dans les établissemens espagnols et portugais, on envisage
les Nègres comme des frères d'une teinte différente. La religion
chrétienne qui épure la joie, qui essuie les larmes, et dont la main est
toujours prête à répandre des bienfaits, la religion se place entre les
esclaves et les maîtres, pour adoucir la rigueur de l'autorité et le
joug de l'obéissance. Ainsi, chez deux puissances coloniales, on n'a pas
composé de plaidoyers inutiles en faveur des Nègres, par la même raison
qu'avant l'Anglais Hartlib, on n'écrivoit pas sur l'agriculture de la
Belgique, où la supériorité des méthodes et des procédés agronomiques
suppléoit aux livres.
Si l'on censuroit dans cette liste l'insertion de certains noms que la
vertu n'inscrit pas dans ses fastes, ou répondroit que, sans vouloir
atténuer les torts des individus, on ne les présente ici que sous le
point de vue relatif à leurs efforts pour l'amélioration du sort des
Noirs; et sur cet article même, on est loin de leur attribuer un
égal degré de mérite et de talent. Il est affligeant qu'on ne puisse
appliquer à tous une maxime du poëte Churchil, en disant qu'ils ont
le coeur aussi pur que leur cause est légitime. Chacun reste maître
d'exercer sa justice, en repoussant ces écrivains dans la classe
malheureusement si nombreuse de gens de lettres qui ne valent pas leurs
livres.
La liste qu'on vient de lire est sans doute très-incomplète; elle
réclame des noms honorables, que j'ai oubliés, ou que je n'ai pas
l'avantage de connoître, soit que dans leurs écrits les auteurs ayent
gardé l'anonyme, soit que leurs écrits ayent échappé à mes recherches.
Je recevrai avec reconnoissance tous les renseignemens qui peuvent
réparer ces omissions involontaires, rectifier les erreurs, et compléter
l'ouvrage. Parmi ces écrivains un grand nombre sont morts; je dépose sur
leurs tombes mes hommages, et j'offre le même tribut à ceux qui vivant
encore, et qui n'ayant pas, comme Oxholm, apostasié leurs principes,
poursuivent sans relâche leur noble entreprise, chacun dans la sphère où
l'a placé la providence.
Philanthropes! personne n'est juste et bon impunément; entre le vice et
la vertu la guerre commencée à la naissance des temps, ne finira qu'avec
eux. Dévorés du besoin de nuire, les pervers sont toujours armés contre
quiconque ose révéler leurs forfaits, et les empêcher de tourmenter
l'espèce humaine. A leurs coupables tentatives opposons un mur d'airain,
mais vengeons-nous d'eux par des bienfaits. Hâtons-nous; la vie est si
longue pour faire le mal, si courte pour faire le bien! Cette terre
se dérobe sous nos pas, et nous allons quitter la scène du monde; la
dépravation contemporaine charie vers la postérité tous les élémens du
crime et de l'esclavage. Cependant, parmi ceux qui s'agiteront ici-bas,
lorsque nous dormirons dans le tombeau, quelques hommes de bien,
échappés à la contagion, seront en quelque sorte, les représentans de la
providence: léguons-leur la tâche honorable de défendre la liberté et le
malheur. Du sein de l'éternité, nous applaudirons à leurs efforts, et
sans doute il les bénira ce Père commun, qui dans les hommes, quelle que
soit leur couleur, reconnoît son ouvrage, et les aime comme ses enfans.
DE LA LITTÉRATURE
DES NÈGRES.
CHAPITRE PREMIER
_Ce qu'on entend par le mot_ Nègres. _Sous cette dénomination doit-on
comprendre tous les_ Noirs? _Disparité d'opinion sur leur origine. Unité
du type primitif de la race humaine._
Sous le nom d'Éthiopiens, les Grecs comprenoient tous les hommes noirs.
Cette assertion s'appuie sur des passages de la bible des Septante,
d'Hérodote, Théophraste, Pausanias, Athénée, Héliodore, Eusèbe, Flavius
Josephe[5]. Ils sont appelés de même par Pline l'ancien et Térence[6].
On distinguoit les Éthiopiens orientaux, ou indiens, ou d'Asie, des
Éthiopiens occidentaux, ou d'Afrique. Rome connut ceux-ci sans doute
dans ses guerres avec les Carthaginois, qui en avoient dans leurs
armées, à ce que prétend Macpherson, fondé sur un passage de Frontin[7].
Rome ayant plus que la Grèce des relations fréquentes avec les côtes
occidentales de l'Afrique, quelquefois, dans les auteurs latins, les
Noirs furent appelés _Africains_[8]. Mais en Orient, on continua de les
désigner sous le nom d'_Éthiopiens_, parce qu'ils y arrivoient par la
voie de l'Éthiopie, qui depuis l'an 651 paya, pendant assez longtemps
aux Arabes, un tribut annuel d'esclaves, et qui, pour acquitter ce
tribut, en tiroit peut-être de l'intérieur de l'Afrique[9]. On les
employoit à la guerre, car dans celle des croisades, on voit à Hébron,
et au siége de Jérusalem, en 1099, des Noirs à cheveux crépus, que
Guillaume de Malmesbury appelle également Éthiopiens[10].
[Note 5: V. _Jérémie_, 13, 23. _Flavius Josephe_, Antiquités
judaïques, l. VIII, c. VII. _Théophraste_, 22e caractère. _Hérodote_,
dans Thalie et Polymnie, etc.]
[Note 6: _Pline_, l. V, c. IX. _Térence_, Eunuchus, act. I, scen.
I.]
[Note 7: _V._ Annals of commerce, etc., by Macpherson, in-4°. London
1805, t. I, p. 51 et 52. _Frontin, Stratagemata_, t. I, c. II.]
[Note 8: ........ _Subito flens Africa nigras procubuit lacerata
genas_.... dit _Sidoine Apollinaire_, dans le Panégyrique de
_Majorien_.]
[Note 9: V. _Gibbon's_, History, etc., reviewed by the rev. _J.
Whitaker_, in 8°, London 1791, p. l82 et suiv.]
[Note 10: _Guillelm. Malmesb._, fol. 84.]
Chez les modernes, quoique le nom d'Éthiopie soit exclusivement réservé
à une région de l'Afrique, beaucoup d'écrivains, espagnols et portugais
surtout, ont appelé _Éthiopiens_ tous les Noirs. Il n'y a pas encore
trente ans que le docteur Ehrlen imprimoit, à Strasbourg, un traité _de
servis Æthiopibus Europeorum in coloniis Americæ_[11]. La dénomination
d'Africains prévaut actuellement, et l'emploi de ces deux mots est
également abusif, puisque d'une part l'Éthiopie, dont les habitans ne
sont pas du noir le plus foncé[12], n'est qu'une partie d'Afrique, et que
de l'autre il y a des Noirs asiatiques. Hérodote les nomme Éthiopiens
à cheveux longs, pour les distinguer de ceux d'Afrique, qui ont les
cheveux crépus; car autrefois on croyoit que ceux-ci n'appartenoient
qu'à l'Afrique, et que les Noirs à cheveux longs ne se trouvoient que
dans le continent asiatique. Quelques réglemens avoient défendu d'en
importer dans les îles de France et de la Réunion; mais les relations
des voyageurs nous ont appris que dans le continent africain, ainsi
qu'à Madagascar, il y a aussi des Nègres à cheveux longs: tels sont, au
centre de l'Afrique, les habitans de Bornou[13]; tels étoient les
Nègres pasteurs de l'île de Cerné, où les Carthaginois avoient des
comptoirs[14]. D'un autre côté les indigènes des îles des Andamans, dans
le golfe du Bengale, sont des Noirs à cheveux crépus; dans diverses
parties de l'Inde, les montagnards en ont presque la couleur, la figure
et la chevelure. Ce fait est consigné dans un savant mémoire de Francis
Wilford, associé de l'Institut national[15]. Il ajoute que les plus
anciennes statues des divinités indiennes ont la figure des Nègres. Ces
considérations fortifient le système, qu'autrefois cette race a couvert
une grande partie du continent asiatique.
[Note 11: In-4º, _Argentorati_ 1778.]
[Note 12: _V_. Voyage d'Éthiopie, par _Poncet_, p. 99, etc. et
l'Histoire du Christianisme d'Éthiopie, par _La Croze_, p. 77, etc.]
[Note 13: _V_. Idées sur les relations politiques et commerciales des
anciens peuples de l'Afrique, etc., par _Heeren_, in-8°, Paris an 8, t.
II, p. 10, 75.]
[Note 14: _Ibid_., t. I, p. 134, 156, 160.]
[Note 15: _V_. Asiatic researches, t. III, p. 355, etc.]
La couleur noire étant le caractère le plus marqué qui sépare des Blancs
une partie de l'espèce humaine, communément on a été moins attentif aux
différences de conformation qui entre les Noirs eux-mêmes établissent
des variétés. C'est à quoi fait allusion Camper, lorsqu'il dit que
Rubens, Sébastien Ricci et Vander-Tempel, en peignant les Mages, ont
peint des _Noirs_, et non des _Nègres_. Ainsi, avec d'autres auteurs,
Camper restreint cette dernière dénomination à ceux qui se font
remarquer par des joues proéminentes, de grosses lèvres, un nez épaté,
et la chevelure moutonnée. Mais cette distinction entre eux, et ceux
qui ont la chevelure lisse et longue, ne constitue pas une diversité de
races. Le caractère spécifique des peuples est permanent, tant qu'ils
vivent isolés; il s'affoiblit ou disparoît par le mélange. Reconnoît-on
la peinture que fait César des Gaulois, dans les habitans actuels de la
France? Depuis que les peuples de notre continent sont, pour ainsi
dire, transvasés les uns dans les autres, les caractères nationaux sont
presque méconnoissables au physique et au moral. On est moins Français,
moins Espagnol, moins Allemand; on est plus Européen, et ces Européens,
ont les uns la chevelure frisée, les autres lisse; mais si, à cause
de cette différence et de quelques autres dans la stature et la
conformation, on prétendoit assigner l'étendue et les limites de leurs
facultés intellectuelles, n'auroit-on pas le droit d'en rire? Dira-t-on
que la comparaison péche en ce que les chevelures européennes qui sont
crépues ne sont pas laineuses? Au lieu de se prévaloir des exceptions
à cette règle, on se borne à demander si cette discrépance suffit pour
nier l'identité d'espèce. Il en est de même dans la variété noire; entre
les individus placés aux extrémités de la ligne terminée d'un côté
par la variété blanche, et de l'autre par la noire, il existe des
différences remarquables qui s'atténuent et se confondent dans les
intermédiaires.
Des passages d'auteurs qu'on a cités, attestent que les Grecs ont eu des
esclaves nègres; c'étoit même un usage assez commun, selon Visconti,
qui, dans le _Musée Pio-Clémentin_, a publié une très-belle figure d'un
de ces Nègres qu'on employoit au service des bains[16]: déjà Caylus en
avoit fait graver plusieurs autres[17].
[Note 16: T. III, p. 41, planch. 35.]
[Note 17: _V._ Recueil d'Antiquités, etc., t. V, p. 247. planch. 88;
t. VII, p. 285, planch. 81.]
La loi mosaïque défendoit de mutiler les hommes; mais Jahn assure, dans
son _Archéologie biblique_, que les rois des Hébreux achetoient des
autres nations des eunuques, et spécialement des Noirs[18]; il ne cite
aucune autorité à l'appui de son dire. Toutefois il est possible qu'ils
en aient eu, soit par leurs communications avec les Arabes, soit lorsque
les flottes de Salomon cingloient d'Aziongaber à Ophir, d'où elles
apportoient, dit Flavius Josephe, beaucoup d'ivoire, des singes et des
_Éthiopiens_[19]: ce qui est incontestable, c'est que l'Egypte
commerçoit avec l'Éthiopie, et que les Alexandrins faisoient la traite
des Nègres. Athenée et Pline le naturaliste en fournissent la preuve, et
Ameilhon s'en appuie dans son histoire du commerce des Egyptiens[20].
[Note 18: _Archæologia biblica_, etc., à J. Ch. Jahn. _Viennæ_, p. 389.]
[Note 19: V. _Josephe_, Antiq., l. VIII, c. VII, p. 2, _Hudson_, dans
sa traduction latine dit _Æthiopes in Mancipia_ (esclaves); le texte
grec ne le dit pas, mais le fait présumer.]
[Note 20: p. 85.]
Pinkerton croit ceux-ci d'origine assyrienne ou arabe[21]. Heeren paroît
mieux fondé, en les faisant descendre des Éthiopiens, qui eux-mêmes,
selon Diodore de Sicile, regardoient les Égyptiens comme une de leurs
colonies[22]. Plus on remonte vers l'antiquité, plus on trouve de
relations entre leurs pays respectifs; même écriture, mêmes moeurs,
mêmes usages. Le culte des animaux encore subsistant chez presque tous
les peuples nègres, étoit celui des Egyptiens; leurs formes étoient
celles des Nègres un peu blanchis par l'effet du climat. Hérodote assure
que les Colches sont originairement Egyptiens, parce que, comme eux, ils
ont la peau noire et les cheveux crépus[23]. Ce témoignage infirme les
raisonnemens de Browne; les expressions d'Hérodote, dit-il, signifient
seulement que les Égyptiens ont un teint basané et des cheveux crépus,
comparativement aux Grecs, mais elles n'indiquent pas des Nègres[24].
A cette assertion de Browne il ne manque que la preuve; le texte
d'Hérodote est clair et précis.
[Note 21: _V._ Modern Geography, in-4° London 1807, t. II, p. 2; et
t. III, p. 820 et 833.]
[Note 22: L. III, §3.]
[Note 23: _Hérodote_, l. II, n° 104.]
[Note 24: _V._ Nouveau Voyage dans la haute et basse Egypte, par
_Browne_, t. I, c. XII; et _Walkenaer_, dans les Archives littéraires,
etc.]
Tout concourt donc à fortifier le système de Volney, qui voit dans les
Coptes les représentans des Egyptiens. Ils ont un ton de peau jaunâtre
et fumeux, le visage bouffi, l'oeil gonflé, le nez écrasé, la
lèvre grosse, en un mot la figure mulâtre[25]. Fondé sur les mêmes
observations, Ledyard croit à l'identité des Nègres et des Coptes[26].
Le médecin Frank, qui étoit de l'expédition d'Egypte, appuie cette
opinion par le rapprochement des usages, tels que la circoncision et
l'excision pratiquées chez les Coptes et chez les Nègres[27]; usages
qui, au rapport de Ludolphe, se sont conservés chez les Éthiopiens[28].
[Note 25: _V_. Voyages en Syrie et en Égypte, par _Volney_, nouvelle
édit., t. I, p. 10 et suiv.]
[Note 26: V. _Ledyard_, t. I, p. 24.]
[Note 27: _V_. Mémoire sur le commerce des Nègres au Caire, par
_Louis Franck_, in-8°, Paris 1802.]
[Note 28: _V_. Jobi Ludolf, etc., _Historia æthiopica, in-fol_.,
1681, _Francofurti ad Mocnum_, l. III, c. 1.]
Blumenbach a remarqué dans des crânes de momies ce qui caractérise la
race nègre. Cuvier n'y trouve pas cette conformité de structure. Ces
deux témoignages imposans, mais en apparence contradictoires, se
concilient en admettant, comme Blumenbach, trois variétés égyptiennes,
dont une rappelle la figure des Indous, une autre celle des Nègres, une
troisième propre au climat de l'Égypte, dépend des influences locales:
les deux premières s'y confondent par le laps de temps[29]; la seconde,
qui est celle du Nègre, se reproduit, dit Blumenbach, dans la figure du
sphinx. Ici Browne vient encore s'inscrire en faux. Il prétend que la
statue du sphinx est tellement dégradée, qu'il est impossible d'assigner
son véritable caractère[30]; et Meiners doute si les figures du sphinx
représentent des héros ou des génies mal-faisans. Ce sentiment est
combattu par l'inspection des sphinx dessinés dans Caylus, Norden,
Niehbur et Cassas, examinés sur les lieux par les trois derniers, et
depuis par Volney et Olivier[31]. Ils lui trouvent la figure
éthiopienne; d'où Volney conclut qu'à la race noire, aujourd'hui
esclave, nous devons nos arts, nos sciences, et jusqu'à l'art de la
parole[32].
[Note 29: V. _De Generis humani varietate nativa_, _in-8°_,
_Gottingue 1794_.]
[Note 30: _Browne_, ibid.]
[Note 31: _V_. Voyage dans l'Empire ottoman, l'Egypte, la Perse,
etc., par _Olivier_, 3. vol. in-4°, Paris 1804-7, t. II, p. 83 et suiv.]
[Note 32: _Volney_, ibid.]
Grégory, dans ses Essais historiques et moraux, nous reporte aux siècles
antiques pour montrer pareillement dans les Nègres nos maîtres en
sciences; car ces Égyptiens, chez lesquels Pythagore, et d'autres Grecs,
alloient puiser la philosophie, n'étoient, selon plusieurs écrivains,
que des Nègres, dont les traits natifs furent décomposés et modifiés par
le mélange successif des Grecs, des Romains et des Sarrasins. Dût-on
prouver que les sciences sont venues, de l'Inde en Égypte, en seroit-il
moins vrai qu'elles ont traversé ce dernier pays pour arriver en Europe?
Meiners se retranche à soutenir que l'on doit peu aux Égyptiens; et un
homme de lettres à Caen, a publié une dissertation pour développer
cette thèse [33]. Déjà elle avoit eu pour défenseur Edouard Long, auteur
anonyme de l'histoire de la _Jamaïque_, qui, en accordant aux Nègres un
caractère très analogue à celui des anciens Égyptiens, charge ceux-ci
de mauvaises qualités, leur refuse le génie, le goût; leur dispute les
talens pour la musique, la peinture, l'éloquence, la poésie; il leur
accorde seulement la médiocrité en architecture [34]. Il auroit pu
ajouter que cette médiocrité se manifeste dans leurs pyramides, qu'un
simple maçon eût pu construire, si la vie d'un individu étoit assez
longue. Mais sans vouloir placer l'Égypte au terme le plus élevé des
connoissances humaines, toute l'antiquité dépose en faveur de ceux
qui l'envisagent comme une école célèbre, à laquelle s'instruisirent
beaucoup de savans vénérés de la Grèce.
[Note 33: V. Dissertation sur le préjugé qui attribue aux Égyptiens
la découverte des sciences; par Cailly, in 8°, à Caen.]
[Note 34: The History of Jamaica, 3 vol. in-4°, London 1774, V. t.
II, p. 355 et suiv.; et p. 374, etc.]
Quoique Edouard Long, refuse du génie aux Égyptiens, il les élève
fort au-dessus des Nègres car il ravale ceux-ci au denier échelon de
l'intelligence [35]; et comme une mauvaise cause, se défend par des
argumens de même nature, au nombre de ceux qu'il allègue pour établir
l'infériorité morale des Nègres, il assure que leur vermine est noire.
[Note 35: _Ibid._]
C'est, dit-il, une remarqué échappée à tous les naturalistes [36]. En
supposant la réalité de ce fait, qui oseroit (excepté Edouard Long)
en conclure que les variétés humaines n'ont pas un type identique, et
contester à quelques-unes l'aptitude à la civilisation?
[Note 36: The History of Jamaica, 3 vol. in 4°, London 1774, V. t.
II, p. 352.]
Ceux qui ont voulu déshériter les Nègres, ont appelé l'anatomie à leur
secours, et sur la disparité de couleur se sont portées leurs premières
observations. Un écrivain nommé Hanneman, veut que la couleur des Nègres
leur soit venue de la malédiction prononcée par Noé contre Cham. Gumilla
perd son temps à le réfuter. Cette question a été discutée par Pechlin,
Ruysch, Albinus, Pittre, Santorini, Winslow, Mitchil, Camper, Zimmerman,
Meckel père, Demangt, Buffon, Somering, Blumenbach, Stanhope-Smith[37],
et beaucoup d'autres. Mais comment s'accorderoit-on sur les
conséquences, si l'on est discordant sur les faits anatomiques qui
doivent leur servir de base?
[Note 37: _Adversaria Anatomica, decad. 3, p. 26, n°23. Dissert. de
sede et causa coloris Aethiopum et caeterorum hominum, etc., Ludg. Bat.
1707._ Mémoires de l'acad. des Sc., 1702. Observ. anat., 1724. Venet.
Exposition anat., 1743, Amst., t. III, p. 278. _De habitu et colore
Æthiopum_, _Kilon_, 1677. Discours sur l'origine et la couleur des
Nègres, 1764. _V._ les ouvrag. trad. par _Herbel_, t. I, 1784, p. 24.
_V._ Histoire de l'Afrique française, 2 vol. in-8°. Sur la différence
physique qui se trouve entre les Nègres et les Européens, §48. _De
Generis Humani varietate nativa, edit. 3, in-8°, Gotting._ 1785. _V._
An Essay on the cause of the variety of complexion and figure in human
species, by the rev. _S. Stanhope-Smith_, etc., in-8°, Philadelphia
1787. J'appelle l'attention sur cet ouvrage, qui mérite d'être médité.]
Meckel père pense que la couleur des Nègres est due à la couleur foncée
du cerveau; mais Walter, Bonn, Somering, le docteur Gall, et d'autres
grands anatomistes, trouvent la même couleur dans les cerveaux des
Nègres et ceux des Blancs.
Barrère et Winslow croient que la bile des Nègres est d'une couleur
plus foncée que celle des Européens; mais Somering la trouve d'un verd
jaunâtre.
Attribuez-vous la couleur des Nègres à celle de leur membrane
réticulaire? Mais si chez les uns elle est noire, d'autres l'ont cuivrée
ou couleur de bistre. Au fond, c'est reculer la difficulté sans la
résoudre; car dans l'hypothèse que la substance médullaire, la bile,
la membrane réticulaire, seroient constamment noires, il resteroit à
expliquer la cause. Buffon, Camper, Bonn, Zimmerman, Blumenbach, Chardel
son traducteur français[38], Somering, Imlay, attribuent la couleur des
Nègres, et celle des autres variétés, au climat, secondé par des
causes accessoires, telles que la chaleur, le régime de vie. Le savant
professeur de Gottingue remarque qu'en Guinée, non-seulement les hommes,
mais les chiens, les oiseaux, et surtout les gallinacées, sont noirs,
tandis que l'ours et d'autres animaux sont blancs vers les mers
glaciales. La couleur noire étant, selon Knight, l'attribut de la race
primitive dans tous les animaux, il penche à croire que le Nègre est le
type original de l'espèce humaine[39]: Demanet et Imlay remarquent
que les descendans des Portugais établis au Congo, sur la côte de
Sierra-Leone, et sur d'autres points de l'Afrique, sont devenus
Nègres[40]; et pour démentir des témoins oculaires tel que le premier,
il ne suffit pas de nier, comme l'a fait le traducteur du dernier
ouvrage de Pallas[41].
[Note 38: _V._ De l'Unité du Genre humain, etc., par _Blumenbach,_
traduit par _Chardel._]
[Note 39: _V._ The Progress of civil Society, a didactic poem, by
_Richard Payne-Knight,_ in-4º, London 1796, l. v, depuis le vers 227 et
les suiv.]
[Note 40: _V._ A Topographical Description of the Western territory
of north America, etc., by _Georg. Imlay,_ in-8°, London 1793. _V._
lettre 9.]
[Note 41: _V._ Voyage dans les départemens méridionaux de la Russie,
p. 600, en note.]
On sait que les parties les moins exposées au soleil, telles que
la plante des pieds et les entre-doigts sont blafardes; aussi
Stanhope-Smith, qui dérive la couleur noire de quatre causes, le climat,
le régime de vie, l'état de société, la maladie, après avoir accumulé
des faits qui prouvent l'ascendant du climat sur la complexion et la
figure, explique très-bien pourquoi les Africains de la côte occidentale
sous la zone torride, sont plus noirs que ceux de l'est; pourquoi la
même latitude en Amérique ne produit pas le même effet.
Ici l'action du soleil est combattue par des causes locales qui, en
Afrique, la fortifient; en général la couleur noire se trouve entre les
Tropiques, et ses nuances progressives, suivent la latitude chez les
peuples qui très-anciennement établis dans une contrée n'ont été ni
transplantés sous d'autres climats, ni croisés par d'autres races[42].
Si les Sauvages de l'Amérique du nord, et les Patagons placés à l'autre
extrémité de ce continent, ont la teinte plus foncée que les peuples
rapprochés de l'isthme de Panama, pour expliquer ce phénomène, ne
doit-on pas recourir aux transmigrations anciennes, et consulter les
impressions locales? T. Williams, auteur de l'Histoire de l'État
de Vermont, appuie ce système par des observations qui prouvent la
connexité de la couleur et du climat; sur des données approximatives,
il conjecture que pour réduire, par des croisemens, la race Noire à la
couleur blanche, il faut cinq générations qui, étant supposées chacune
de vingt-cinq ans, donnent un total de cent vingt-cinq ans; que pour
amener les Noirs à la couleur blanche, sans croisement et par la seule
action du climat, il faut quatre mille ans; mais seulement six cents ans
pour les Indiens qui sont de couleur rouge[43].
[Note 42: Des plaisans ont débité qu'à Liverpool, où beaucoup
d'armateurs s'enrichissent par la traite, on prioit Dieu journellement
de ne pas changer la couleur des Nègres.]
[Note 43: _V._ The Natural and civil History of Vermont, by _S.
Williams,_ in-8°, 1794. Walpole _New-Hampshire,_ p. 391 et suiv.]
Ces effets sont plus sensibles chez les esclaves attachés au service
domestique, mieux soignés, mieux nourris. Non-seulement leurs traits et
leur physionomie ont subi un changement visible, mais ils gagnent au
moral[44].
[Note 44: _V._ An Essay, etc., p. 20, 23, 24, 58, 77. etc.]
Outre le fait incontestable des _Albinos,_ Somering établit, par des
observations multipliées, que l'on a vu des Blancs noircir, jaunir; des
Nègres blanchir ou pâlir, surtout à l'issue de maladies[45]: quelquefois
même, dans la grossesse, la membrane réticulaire des femmes blanches
devient aussi noire que celle des Négresses d'Angola. Ce phénomène
vérifié par le Cat, est confirmé par Camper, comme témoin oculaire[46].
Cependant Hunter soutient que quand la race d'un animal blanchit, c'est
une preuve de dégénération. Mais s'ensuit-il que dans l'espèce humaine
la variété blanche soit dégénérée? Ou faut-il, au contraire, avec le
docteur Rush, dire que la couleur des Nègres est le résultat d'une
léproserie héréditaire? Il s'appuie du chimiste Beddoes, qui avoit
presque blanchi la main d'un Africain, par une immersion dans l'acide
muriatique oxigéné[47]. Un journaliste propose, en ricanant, d'envoyer
en Afrique des compagnies de blanchisseurs[48]. Cette plaisanterie,
inutile pour éclaircir la question, est inconvenante quand il s'agit
d'un homme distingué comme le docteur Rush.
[Note 45: _Ibid._ §48.]
[Note 46: _V._ Dissertations sur les variétés naturelles qui
caractérisent la physionomie, etc.; par _Camper;_ traduit par _Jansen,_
in-4º, Paris 1791, p. 18.]
[Note 47: _V._ Transactions of the American philosophical society,
etc., in-4º, p. 287 et suiv.]
[Note 48: _V._ Monthly Review, t. XXXVIII, p. 20.]
Les philosophes ne s'accordent pas à fixer quelle partie du corps humain
doit être réputée le siège de la pensée et des affections. Descartes,
Harthley, Buffon offrent chacun leurs systèmes. Cependant, comme la
plupart le placent dans le cerveau, on a voulu en conclure que les plus
grands cerveaux étoient les plus richement dotés en talens, et que les
Nègres l'ayant plus petit que les Blancs, devoient leur être inférieurs.
Cette assertion est détruite par des observations récentes; car divers
oiseaux ont proportionnément le cerveau plus volumineux que celui de
l'homme.
Cuvier ne veut pas que l'on mesure la portée de l'intelligence sur le
volume du cerveau, mais sur celui de la partie du cerveau nommée les
hémisphères, qui augmente ou diminue, dit-il, dans la même mesure que
les facultés intellectuelles de tous les êtres dont se compose le règne
animal. Mais Cuvier, modeste comme tous les vrais savans, ne propose
sans doute cette idée que comme une conjecture; car pour tirer une
conséquence affirmative, ne faudroit-il pas que nous connussions mieux
les rapports de l'homme, son état moral? Combien de siècles s'écouleront
peut-être avant qu'on ait pénétré ce mystère.
«Tout ce qui différencie les nations, dit Camper, consiste dans une
ligne menée depuis les conduits des oreilles jusqu'au fond du nez, et
une autre ligne droite qui touche la saillie du coronal au-dessus du
nez, et se prolonge jusqu'à la partie la plus saillante de l'os de la
mâchoire, bien entendu qu'il faut regarder les têtes de profil. C'est
non-seulement l'angle formé par ces deux lignes qui constitue la
différence des animaux, mais encore des diverses nations; et l'on
pourroit dire que la nature s'est, en quelque sorte, servi de cet angle
pour déterminer les variétés animales, et les amener comme par degrés
jusqu'à la perfection des plus beaux hommes. Ainsi la figure des oiseaux
décrit les plus petits angles, et ces angles augmentent à mesure que
l'animal approche de la figure humaine. Je citerai pour exemple (c'est
Camper qui parle) les têtes de singe, dont les unes décrivent un angle
de quarante-deux degrés, les autres un de cinquante. La tête d'un Nègre
d'Afrique, ainsi que celle du Calmouk, forment un angle de soixante-dix
degrés, et celle d'un Européen en fait un de quatre-vingt. Cette
différence de dix degrés fait la beauté des têtes européennes, parce que
c'est un angle de cent degrés qui constitue la plus grande perfection
des têtes antiques. De pareilles têtes, comme le plus haut point de
beauté, ressemblent le plus à celle d'Apollon Pythien et de Méduse, par
Sosocles, deux morceaux unanimement considérés comme les plus beaux
[49]».
[Note 49: _V._ Opuscules, t. I, p. 16; et Dissertations physiques sur
la différence réelle que présentent les traits du visage chez les hommes
de divers pays.]
Cette ligne faciale de Camper a été adoptée par divers anatomistes.
Bonn dit avoir trouvé l'angle de soixante-dix degré dans les têtes des
Négresses[50]; et comme d'une part ces différences sont assez
constantes; que d'une autre les sciences subissent aussi l'empire des
modes, ce genre d'observations sur le volume, la configuration, les
protubérances des crânes, sur l'expansion du cerveau, les affections
spéciales dont chacune de ses parties peut-être susceptible, et ses
rapports avec l'intelligence humaine, a pris le nom de _Cranologie_,
depuis que le docteur Gall en a fait l'objet de sa doctrine
physiologique. Il est combattu entre autres par Osiander[51], qui
d'ailleurs lui en conteste la priorité, et qui en trouve les élémens
dans la Métoposcopie de Fuschius, et le _Fasciculus medicinæ_ de Jean de
Ketham, etc. Il pouvoit y ajouter Aristote, Plutarque, Albert le Grand,
Triumphus, Vieussens, dit le docteur Gall lui-même.
[Note 50: _Descriptio thesauri ossium Morbosor. Hovii_ 1787, p. 133.]
[Note 51: V. _Epigrammata in complures musaci anatomici res, etc._,
par Fr. B. Osiander, in-8°, Gottingue 1807, p. 45 et 46.]
Celui-ci veut fonder sur la structure du crâne la prétendue infériorité
morale des Nègres; et quand on lui oppose le fait de beaucoup de Nègres
dont les talens sont incontestables, il répond qu'alors leurs
formes cranologiques se rapprochent de la structure des Blancs, et
réciproquement il suppose que des Blancs stupides ont une conformation
qui les rapproche des Nègres. Au reste, je m'empresse de rendre hommage
aux talens et à la loyauté des docteurs Gall et Osiander; mais les
hommes les plus éminens peuvent se fourvoyer dans les hypothèses, ou
tirer d'observations justes des conséquences exagérées. Par exemple,
personne ne contestera au président de l'académie des arts de Londres,
d'être un grand peintre; mais comment s'y prendroit West pour prouver
son opinion, que la physionomie des Juifs les rapproche de celle des
chèvres[52]. Est-il facile de déterminer les formes nationales, quand
dans tous les pays on voit des variétés notables, même de village à
village? je l'ai remarqué surtout dans les Vosges, comme Olivier dans la
Perse; Lopez a vu des Nègres à cheveux rouges, au Congo[53].
[Note 52: _V._ p. 20, de _Chardel._]
[Note 53: _V._ Relazione del reame di Congo, p. 6.]
Admettons néanmoins que chaque peuple a un caractère spécifique, qui se
reproduit jusqu'à ce que le mélange éventuel l'altère ou l'efface. Qui
pourroit fixer le laps de temps nécessaire pour détruire l'influence de
ces diversités transmises héréditairement, et qui sont le produit du
climat, de l'éducation, du régime diététique, des habitudes? La nature
est diversifiée dans ses détails à tel point, que quelquefois les yeux
les plus exercés seroient tentés de rapporter à des espèces différences
des plantes congénères. Cependant elle admet peu de types primitifs, et
dans les trois règnes, la puissance féconde de l'Éternel en fait jaillir
une foule de variétés qui font l'ornement et la richesse du globe.
Blumenbach croit que les Européens dégénèrent par un long séjour
dans les deux Indes et en Afrique. Somering n'ose décider si la race
primitive de l'homme, en quelque coin de la terre qu'on place son
berceau, s'est perfectionnée en Europe, si elle s'est altérée en
Nigritie, attendu que pour la force et l'adresse, la conformation des
Nègres relativement à leur climat, est aussi accomplie, et peut-être
plus que celle des Européens. Ils surpassent les Blancs par la finesse
exquise de leurs sens, surtout de l'odorat. Cet avantage leur est commun
avec tous les peuples à qui le besoin en prescrit un fréquent exercice;
tels sont les indigènes de l'Amérique du nord; tels les Nègres marrons
de la Jamaïque, qui à la vue distinguent dans les bois des objets
imperceptibles à tous les Blancs. Leur taille droite, leur contenance
fière, leur vigueur indiquent leur supériorité; ils communiquent entre
eux en sonnant de la corne, et la nuance des sons est telle, qu'ils
s'interpellent au loin en distinguant chacun par son nom[54].
[Note 54: The History of the Maroons from their origin to the
etablissement of their chief Tribe at Sierra-Leone, by _R. C. Dallas,_ 2
vol. in-8º, London 1803, t.1, p. 88 et suiv.]
Somering observe encore que la perfection essentielle d'une foule de
plantes se détériore par la culture. La magnificence et la fraîcheur
passagères qu'on s'efforce de produire dans les fleurs, détruisent
souvent le but auquel la nature les destine. L'art de faire éclore des
fleurs doubles, que nous devons aux Hollandais, ôte presque toujours
à la plante la faculté de se reproduire. Quelque chose d'analogue se
retrouve chez les hommes; leur esprit est souvent cultivé aux dépens du
corps, et réciproquement; car plus l'esclave est abruti, plus il est
propre aux travaux des mains[55].
[Note 55: Somering, § 74.]
On ne refuse point aux Nègres la force corporelle; quant à la beauté,
d'où la faites-vous résulter? Sans doute de la couleur et de la
régularité des traits; mais sur quoi fondé veut-on que la blancheur soit
la couleur privativement admise dans ce qui constitue la beauté, tandis
que ce principe n'est point appliqué aux autres productions de la
nature? Chacun sur cet objet a ses préjugés, et l'on sait que diverses
peuplades noires, transportant la couleur réputée chez eux la moins
avantageuse au diable, le peignent en blanc.
Ce qu'on appelle la régularité des traits, est une de ces idées
complexes dont peut-être n'a-t-on pas encore saisi les élémens, et sur
lesquels, après tous les efforts de Crouzas, de Hutcheson et du
P. André, il reste à établir des principes. Dans les mémoires de
Manchester, George Walker prétend que les formes et les traits
universellement approuvés chez tous les peuples, sont le type essentiel
de la beauté; que ce qui est contesté est dès-lors un défaut, une
déviation du jugement[56]. C'est demander à l'érudition la solution d'un
problème physiologique.
[Note 56: T. V, IIe part.]
Bosman vante la beauté des Négresses de Jnïda[57]; Ledyard et Lucas,
celle des Nègres Jalofes[58]; Lobo, celle des Abyssins[59]. Ceux du
Sénégal, dit Adanson, sont les plus beaux hommes de la Nigritie; leur
taille est sans défaut, et parmi eux on ne trouve point d'estropiés[60].
Cossigny vit à Gorée des Négresses d'une grande beauté, d'une taille
imposante, avec des traits à la romaine[61]. Ligon parle d'une Négresse
de l'île S. Yago, qui réunissoit la beauté et la majesté à tel point,
que jamais il n'avoit rien vu de comparable[62]. Robert Chasle, auteur
du Journal du Voyage de l'amiral du Quesne, étend cet éloge aux
Négresses et Mulâtresses de toutes les îles du Cap-Vert[63]. Leguat[64],
Ulloa[65] et Isert[66], rendent le même témoignage à l'égard des
Négresses qu'ils ont vues, le premier à Batavia, le second en Amérique,
et le troisième en Guinée.
[Note 57: _Bosman,_ Voyage en Guine'e, 1705, Utrecht, lettre 18.]
[Note 58: Voyage de _Ledyard_ et _Lucas,_ t. II, 338.]
[Note 59: _V._ Relation historique de l'Abyssinie, par _Lobo,_
in-4º, Paris 1726, p. 68.]
[Note 60: _Adanson,_ Voyage en Sénégal, p. 22.]
[Note 61: V. _Cossigny,_ Voyage à Canton, etc.]
[Note 62: _V._ Histoire de l'île des Barbades, de _Rich. Ligon, dans le
Recueil de divers voyages faits en Afrique et en Amérique, in-4º, Paris
1674, p. 20.]
[Note 63: _V._ Journal d'un Voyage aux Indes orientales, sur
l'escadre de _du Quesne,_ 3 vol. in-12, Rouen 1721, t I, p. 202.]
[Note 64: Voyage de _Leguat,_ t. II, p. 136.]
[Note 65: Ulloa, _Noticias Americanas,_ p. 92.]
[Note 66: _Isert,_ Reis na Guinea, Dordrecht 1790, p. 175.]
D'après ces témoignages, Jedediah-Morse se mettra sans doute en frais
pour expliquer le caractère de supériorité qu'il trouve imprimé sur le
front du Blanc[67].
[Note 67: _V_. p. 182.]
Les systèmes qui supposent une différence essentielle entre les Nègres
et les Blancs, ont été accueillis 1°. par ceux qui à toute force veulent
matérialiser l'homme, et lui arracher des espérances chères à son coeur;
2°. par ceux qui, dans une diversité primitive des races humaines,
cherchent un moyen de démentir le récit de Moïse; 3°. par ceux qui,
intéressés aux cultures coloniales, voudroient dans l'absence supposée
des facultés morales du Nègre, se faire un titre de plus pour le traiter
impunément comme les bêtes de somme.
Un de ceux qu'on avoit accusés d'avoir manifesté une telle opinion,
s'en défend avec chaleur. On lui reprochoit d'avoir dit dans ses _Idées
sommaires sur quelques réglemens à faire à rassemblée coloniale,_
imprimées au Cap, qu'il y a deux espèces d'hommes, la blanche et la
rouge; que les Nègres et Mulâtres n'étant pas de la même que le Blanc,
ne peuvent prétendre aux droits naturels pas plus que l'Orang-outang;
qu'ainsi Saint-Domingue appartient à l'espèce blanche[68]. L'auteur
le nie. Il est remarquable qu'alors correspondant de l'académie des
sciences, aujourd'hui membre de l'Institut, il avoit précisément à cette
époque pour confrère correspondant de la même académie, un Mulâtre de
l'île de France, Geoffroi-Lislet, dont il sera question ci-après.
[Note 68: Par le baron _de Beauvois,_ p. 6 et 24. _V._ Rapport sur
les troubles de Saint-Domingue, etc., par _Garran,_ in-8º, Paris an 5
(1797).]
Les loix coloniales ne prononçoient pas formellement qu'il y ait parité
entre l'esclave et la brute; mais divers actes réglementaires et
judiciaires le supposoient. Dans la multitude de faits, je choisis 1°.
une sentence du conseil du Cap, tiré d'une source non suspecte, la
collection de Moreau-Saint-Méry. L'énoncé de ce jugement rapproche sur
la même ligne les Nègres et les porcs[69]. 2º. Le réglement de police
qui à Batavia interdit aux esclaves de porter des bas, des souliers, et
de paroître sur les trottoirs près des maisons; ils doivent marcher dans
le milieu de la rue avec les bestiaux[70].
[Note 69: _V._ Loix et Constitution des colonies, par
_Moreau-Saint-Méry,_ t. VI, p. 144.]
[Note 70: _V._ Voyage à la Cochinchine, par _Barrow,_ 2 vol. in-8°,
Paris 1807, t. II, p. 63 et suiv.]
Mais pour l'honneur des savans qui ont approfondi cette matière,
hâtons-nous de déclarer qu'ils n'ont pas blasphémé la raison en essayant
de ravaler les Noirs au-dessous de l'humanité. Ceux même qui veulent
mesurer l'étendue des facultés morales sur la grandeur du cerveau,
désavouent les rêveries de Kaims, et toutes les inductions que veulent
en tirer, soit le matérialisme pour nier la spiritualité de l'ame, soit
la cupidité pour les asservir.
J'ai eu occasion d'en conférer avec Bonn d'Amsterdam, qui a la plus
belle collection connue de peaux humaines; avec Blumenbach, qui a
peut-être la plus riche en crânes humains; avec Gall, Meiners, Osiander,
Cuvier, Lacépède; et je saisis cette occasion d'exprimer à ces savans
ma reconnoissance. Tous, un seul excepté qui n'ose décider, tous comme
Buffon, Camper, Stanhope-Smith, Zimmerman, Somering, admettent l'unité
de type primitif dans la race humaine.
Ainsi la physiologie se trouve ici d'accord avec les notions auxquelles
ramène sans cesse l'étude des langues et de l'histoire, avec les faits
que nous révèlent les livres sacrés des Juifs et des Chrétiens. Ces
mêmes auteurs repoussent toute assimilation de l'homme à la race des
singes; et Blumenbach, fondé sur des observations réitérées, nie que la
femelle du singe soit soumise à des évacuations périodiques qu'on citoit
comme un trait de similitude avec l'espèce humaine[71]. Entre les têtes
du sanglier et du porc domestique, qu'on avoue être de la même race,
il y a plus de différence qu'entre la tête du Nègre et celle du Blanc;
mais, ajoute-il, entre la tête du Nègre et celle de l'Orang-outang, la
distance est immense. Les Nègres étant de même nature que les Blancs,
ont donc avec eux les mêmes droits à exercer, les mêmes devoirs à
remplir. Ces droits et ces devoirs sont antérieurs au développement
moral. Sans doute leur exercice se perfectionne ou se détériore selon
les qualités des individus. Mais voudroit-on graduer la jouissance des
avantages sociaux, d'après une échelle comparative de vertus et de
talens, sur laquelle beaucoup de Blancs eux-mêmes ne trouveroient pas de
place?
[Note 71: V. _De generis humani varietate nativa._ Cependant selon
_Desfontaines,_ la femelle du pithèque (_simia pitheous_) a un léger
écoulement périodique.]
_CHAPITRE II._
_Opinions relatives à l'infériorité morale des Nègres. Discussion sur
cet objet. Obstacles qu'oppose l'esclavage au développement de leurs
facultés. Ces obstacles combattus par la religion chrétienne. Évêques et
prêtres nègres._
L'OPINION de l'infériorité des Nègres n'est pas nouvelle. La prétendue
supériorité des blancs n'a pour défenseurs que des Blancs juges et
parties, et dont on pourroit d'abord discuter la compétence, avant
d'attaquer leur décision. C'est le cas de rappeler l'apologue du lion
qui, à l'aspect d'un tableau représentant un animal de son espèce
terrassé par un homme, se contenta de faire observer que les lions n'ont
pas de peintres.
Hume, qui dans son _Essai sur le caractère national,_ admet quatre à
cinq races, soutient que la blanche seule est cultivée, que jamais on ne
vit un Noir distingué par ses actions et ses lumières. Son traducteur,
ensuite Estwick[72] et Chatelux ont répété la même assertion.
Barré-Saint-Venant, pense que si la nature permet aux Nègres quelques
combinaisons qui les élèvent au-dessus des autres animaux, elle leur
interdit les impressions profondes et l'exercice continu de l'esprit, du
génie et de la raison[73].
[Note 72: Considerations on the Negroe cause, par _Estwick._]
[Note 73: _V._ Des colonies sous la zone torride, particulièrement
celle de Saint-Domingue, par _Barré-Saint-Venant,_ in-8º, Paris 1802, c.
iv.]
Il est fâcheux de trouver le mème préjugé chez un homme dont le nom
ne se prononce parmi nous qu'avec une estime profonde, et un respect
mérité; c'est Jefferson dans ses _Observations sur la Virginie[74]._
Pour étayer son opinion, il ne suffisoit pas de ravaler le talent de
deux écrivains nègres; il falloit établir par les raisonnemens et des
faits multipliés, que, dans des circonstances données, et les mêmes pour
des Blancs et des Noirs, ceux-ci ne pourroient jamais rivaliser avec
ceux-là.
[Note 74: _V._ Notes on the State of Virginia, etc., by _Jefferson,_
in-8º, London 1787.]
Il s'objecte Epictete, Térence et Phèdre qui avoient été esclaves, et
auxquels il eut pu joindre Locman, Esope, Servins-Tullius; à cette
difficulté, il répond par une pétition de principe, en disant qu'ils
étoient blancs.
Jefferson, combattu par Beattie, l'a été depuis par Imlay, son
compatriote, avec beaucoup d'énergie, surtout en ce qui concerne Phillis
Wheatley. Imlay en transcrit des morceaux touchans; mais il se trompe
à son tour, en disant à Jefferson que la citation de Térence est une
gaucherie, attendu qu'il étoit, non-seulement Africain, mais Numide et
pourtant Nègre[75]. Il paroît, que Térence étoit Carthaginois. La
Numidie correspond à ce qu'on nomme aujourd'hui la Mauritanie, dont les
habitans descendoient des Arabes, et qui, ayant envahi l'Espagne, furent
la nation la plus éclairée du moyen âge.
[Note 75: _V_. A topographical description of the western territory
of north America, etc. by _George Imlay_, in-8°, London 1793. _V_.
Lettre 9.]
Au reste, Jefferson lui-même fournit des armes pour le combattre dans
sa réponse à Raynal, qui reprochait à l'Amérique de n'avoir pas encore
produit des hommes célèbres. Quand nous aurons existé, dit le savant
Américain, en corps de nation aussi long-temps que les Grecs, avant
d'avoir un Homère, les Romains un Virgile, les Français un Racine, on
sera en droit de montrer de l'étonnement: de même pouvons-nous dire,
quand les Nègres auront existé dans l'état de civilisation aussi
long-temps que les habitans des États-Unis, avant de produire des hommes
tels que Franklin, Rittenhouse, Jefferson, Madison, Washington, Monroë,
Waren, Bush, Barlow, Mitchil, Ramford, Barton, le Virginien, qui a fait
l'_English Spy_, l'auteur de l'adresse aux armées à la fin de la guerre
de la révolution, qu'on a surnommé le Junius Américain, etc., etc., et
trente autres que je pourrois citer[76], on aura quelque de croire qu'il
y a chez les Nègres absence totale de génie. «Eh comment le génie
pourroit-il naître au sein de l'opprobre et de la misère, quand
on n'entrevoit, dit Genty, aucune récompense, aucun espoir de
soulagement[77]»! Après avoir combattu, dans Jefferson, une erreur de
l'esprit, je ne quitterai pas ce sujet sans rendre hommage à son coeur.
Par ses discours et ses actions, comme président et comme citoyen, il a
provoqué sans relâche la liberté, l'instruction des esclaves, et tous
les moyens d'améliorer leur existence.
[Note 76: L'aurore des beaux arts en Amérique s'annonce d'une manière
brillante. _West, Copely, Vanderlyn, Stewart, People, Allsion_ sont
comptés au rang des peintres distingués. Des femmes même sont entrées
avec succès dans la carrière littéraire. Mme de _Waren_, qui vient de
donner son Histoire de la révolution américaine, Mlle _Hannah Adams_,
qui entre autres ouvrages a publié _La Vérité et L'Excellence du
Christianisme prouvées par les écrits des laïcs_, etc. Cette
énumération est déjà une réponse victorieuse aux rêveries de _Paw_, sur
l'infériorité de talens des citoyens du nouveau Monde.]
[Note 77: _V._ Influence de la découverte de l'Amérique, p. 167.]
Dans la plupart des régions africaines, la civilisation et les arts
sont encore au berceau. Si c'est parce que les habitans sont Nègres,
expliquez-nous pourquoi les hommes blancs ou cuivrés des autres contrées
sont restés sauvages, et même anthropophages? Pourquoi, avant l'arrivée
des Européens, les hordes errantes et vivant de chasse de l'Amérique
septentrionale, n'avoient pas même passé au rang des peuples pasteurs?
Cependant on ne conteste pas leur aptitude, ce qu'on ne manqueroit pas
de faire, si jamais on vouloit établir la traite chez eux: tenez pour
certain que la cupidité trouveroit des prétextes pour justifier leur
esclavage.
Les arts sont files des besoins naturels ou factices. Ceux-ci sont à peu
près inconnus en Afrique; et quant aux besoins de se nourrir, se vêtir,
s'abriter, ces derniers sont presque nuls, à raison de la chaleur du
climat; le premier, très-restreint, est d'ailleurs facile à satisfaire,
parce que la nature y prodigue _ses richesses_; les relations récentes
ont grandement modifié l'opinion qui, aux contrées africaines,
n'attachoit guères que l'idée de déserts infertiles. James Field
Stantield, dans son beau poëme intitulé: _La Guinée_, n'a été, à cet
égard, que l'écho des voyageurs[78].
[Note 78: _V._ The Guinea Voyage a poem, in 3 books, by _James Field
Stanfield_, in-4°, London 1787. On me saura gré de citer le début du
second livre.
High where primeval forests, shade the land
'And in majestic solemn order stand
A sacred station raises now it seat
O' er the loud stream that murmur at its feet
Of Niger rushing thro' the fertile plains
Swelled by the cataract of Tropic rains
Long' ere surcharged his turgid flood divides;
To burst an Ocean in three thundering tides.]
La religion chrétienne est un moyen infaillible de propager et de
maintenir la civilisation; c'est l'effet quelle a produit et quelle
produira partout. C'est par elle que nos ancêtres, Gaulois et Francs,
cessèrent d'être barbares, et les bois sacrés ne furent plus souillés
par les sacrifices de sang humain. Par elle se répandirent les lumières
dans cette église d'Afrique, autrefois l'une des portions les plus
brillantes de la catholicité. Quand la religion abandonna ces contrées,
elles furent replongées dans les ténèbres. L'historien Long, qui
s'efforce de persuader que les Nègres sont incapables de s'élever aux
hautes conceptions de l'esprit humain, et qui se réfute lui-même dans
plusieurs endroits de son ouvrage, comme on le fera voir, entr'autres,
à l'article de Francis Williams; Edouard Long reproche aux Nègres de
manger des chats sauvages, comme si c'étoit un crime, et qu'on n'en
mangeât pas en Europe; d'être livrés à des superstitions[79], comme si
l'Europe n'en étoit pas infectée, et surtout la patrie de cet historien.
On peut voir dans Grose, la longue et ridicule énumération d'observances
superstitieuses des protestans anglais[80].
[Note 79: _V. Long_, t. II, p. 420.]
[Note 80: A Provincial glossary with a collection of local proverbs
and popular superstitions, by _Francis Grose_, in-8°, London 1790.]
Si le superstitieux est à plaindre, du moins il n'est pas inaccessible
aux notions saines. De fausses lueurs peuvent disparoître à l'éclat de
la lumière; on peut l'assimiler à une terre dont la fécondité, selon
qu'elle est négligée ou cultivée, produit des plantes vénéneuses ou
salutaires; au lieu qu'un sol frappé de stérilité absolue, pourroit être
l'emblème de quiconque professe l'abnégation de tout principe religieux.
La croyance d'un Dieu, rémunérateur et vengeur, peut seule garantir la
probité d'un homme qui, soustrait aux regards, de ses semblables et
n'ayant pas à redouter la vindicte publique, pourroit impunément voler
ou commettre tout autre crime. Ces réflexions amènent la solution du
problème tant de fois discuté: Quel est le pis de la superstition ou de
l'athéisme? Quoique chez bien des gens la passion étouffe le sentiment
du juste et de l'honnête, en thèse générale peut-on balancer sur le
choix entre celui à qui, pour être vertueux, il suffit de se conformer
à sa croyance, et celui qui a besoin, pour n'être pas fripon d'être
inconséquent à son système.
Barrow attribue la barbarie actuelle de quelques contrées d'Afrique,
au commerce des esclaves. Pour s'en procurer, les Européens y ont
fait naître, et ils y perpétuent l'état de guerre habituelle; ils
ont empoisonné ces régions par l'accumulation de tous les genres de
débauche, de séduction, de rapacité, de cruauté. Est-il un seul vice
dont ils ne reproduise journellement l'exemple sous les yeux des Nègres
apportés en Europe, ou transportés dans nos colonies? Je ne suis pas
surpris de lire dans Beaver, certainement ami des Nègres, et qui dans
son _African memoranda_ se répand en éloges sur leurs vertus natives
et leurs talens: «J'aimerois mieux introduire chez eux un serpent à
sonnettes, qu'un Nègre qui auroit vécu à Londres[81]». Cette phrase
exagérée, et qui n'est pas un compliment flatteur pour les Blancs,
indique ce que deviennent des individus à qui on inculque tous les
genres de dépravation, sans leur opposer un seul frein qui en amortisse
les funestes résultats.
[FNote 81: _V._ African memoranda, relative to an attempt to establish
a british settlement in the Island of Boulam, by captain _Phylips
Beaver_, in-4°, London 1805. I would rather carry thither a rattle
snake, etc., p. 897.]
Homère assure que quand Jupiter condamne un homme à l'esclavage, il lui
ôte la moitié de son esprit. La liberté conduit à tout ce qu'ont de
sublime le génie et la vertu, tandis que l'esclavage les étouffe. Quels
sentimens de dignité, de respect pour eux-mêmes peuvent concevoir
des êtres considérés comme le bétail, et que des maîtres jouent
quelquefois aux cartes ou au billard, contre quelques barils de riz
ou d'autres marchandises? Que peuvent être des individus dégradés
au-dessous des brutes, excédés de travail, couverts de haillons, dévorés
par la faim, et pour la moindre faute déchirés par le fouet sanglant
d'un commandeur?
L'estimable curé Sibire qui, après avoir missionné avec succès en
Afrique et en Europe, est actuellement, comme tant de dignes prêtres,
repoussé du ministère par des fanatiques; Sibire dit, en se moquant des
colons, «Ils ont fait des descriptions bizarres de la béatitude de leurs
Nègres, et sous des couleurs si riantes, si aimables, qu'en admirant
leurs tableaux d'imagination, on regrette presque d'être libre, ou qu'il
prend envie d'être esclave... Je ne leur souhaiterois pas à ces colons
un pareil bonheur, dont pourtant ils ne sont que trop dignes[82]. A qui
persuaderez-vous que l'éternelle sagesse puisse se contredire, et que le
père commun des humains en soit comme vous le tyran? Si, par impossible,
il existoit sur la terre un homme nécessité à servir de proie à ses
semblables, il seroit un argument invincible contre la Providence[83]».
On n'a pas encore vu un seul de ces Blancs imposteurs changer son sort
avec celui de ces Nègres. Si les esclaves sont si heureux, pourquoi,
jusqu'à ces dernières années, enlevoit-on annuellement, d'Afrique,
quatre-vingt mille Noirs pour remplacer ceux qui avoient succombé aux
fatigues, à la misère, au désespoir, car de l'aveu des planteurs, il
en périt une grande partie dans les premiers temps de leur séjour en
Amérique[84].
[Note 82: _V._ L'Aristocratie négrière, etc., par l'abbé Sibire,
missionnaire dans le royaume de Congo, in-8°, Paris, 1789, p. 93.]
[Note 83: _V. Ibid._, p. 27.]
[Note 84: _V._ Practical rules for the management and medical
treatment of negroe-slaves in the Sugar colonies, by a professional
planter, in-8°, London 1805, p. 470.]
Les colons s'obstinent à vouloir persuader aux esclaves qu'ils sont
heureux; les esclaves s'obstinent à soutenir le contraire. A qui faut-il
s'en rapporter? Pourquoi leurs regards, leurs souvenirs se tournent-ils
sans sans cesse vers leur patrie? Pourquoi ces regrets amers d'en être
éloignés, et ce dégoût de la vie? Pourquoi ces élans d'allégresse en
assistant aux funérailles de leurs compagnons de misère, que la
mort délivre de la servitude, sans que les Blancs puissent y mettre
obstacle[85]? Pourquoi cette tradition consolante parmi eux, que leur
bonheur en mourant sera de retourner dans leur terre natale? Pourquoi
ces suicides multipliés afin d'accélérer ce retour? Il plaît à
Bryant-Edwards de nier que cette opinion soit reçue chez les Nègres. En
cela il est contredit par la foule des auteurs, entr'autres, par son
compatriote Hans Sloane qui, certes, connoissoit bien les colonies [86],
et par Othello, écrivain nègre[87].
[Note 85: _V._ Notes on the West-Indies, etc., by _G. Pinckard_, 3
vol. in-8°, London, t. I, p. 273, et t. III, p. 67.]
[Note 86: A Voyage to the islands of Madera, Barbadoes and Jamaica,
by _Hans Sloane_, 2 vol. in-fol., London 1707, p. 48.]
[Note 87: _V._ Son Essai contre l'esclavage, publié en 1788 à
Baltimore.]
Les habitans de la Basse-Pointe et du Carbet, parroisses de la
Martinique, plus véridiques que d'autres colons, avouoient, en 1778,
«que la religion seule donnant l'espérance d'un meilleur avenir, fait
supporter patiemment aux Nègres un joug si contraire à la nature, et
console ce peuple qui ne voit dans le monde que du travail et des
châtimens[88]».
[Note 88: _V._ Lettre d'un Martiniquais à M. _Petit_, sur son ouvrage
intitulé: Droit public du grouvernement des colonies françaises, in-8°,
1778.]
A Batavia on s'abonne, à tant par année, pour faire fouetter en masse
les esclaves, et sur le champ on prévient la gangrène, en couvrant les
plaies de poivre et de sel: c'est Barrow qui nous l'apprend[89]. Son
compatriote, Robert Percival, observe, à cette occasion, que les
esclaves, cruellement traités à Batavia, et dans les autres colonies
hollandaises qui sont à l'est, n'ayant aucun abri contre la férocité des
maîtres, ne pouvant espérer aucune justice des tribunaux, se vengent
sur leur tyrans, sur eux-mêmes et sur l'espèce humaine dans ces
courses homicides nommées _Mocks_, plus fréquentes dans ces colonies
qu'ailleurs[90].
[Note 89: Voyage de la Cochinchine, par _Barrow_, t. II, p. 98, 99.]
[Note 90: Voyage à l'île de Ceylan, par _Robert Percival_, traduit
par _P.F. Henry_, 1803, Paris, t. I, p. 222 et 223.]
On enfleroit des volumes par le récit des forfaits dont ils ont été les
victimes. Quand les partisans de l'esclavage ne peuvent les nier, ils se
retranchent à dire que déjà ils sont anciens, et que rien de pareil dans
ces derniers temps ne souille les annales des colonies. Certainement il
est des planteurs respectables sous tous les rapports, que l'inculpation
de cruauté ne peut atteindre; et comme on laisse à chacun la faculté de
se placer dans les exceptions, si quelqu'un se récrioit comme s'il étoit
attaqué nominativement, avec Erasme, on lui répondroit que par là même
il dévoile sa conscience[91]. Cependant elle est assez moderne
l'anecdote du capitaine négrier, qui, manquant d'eau, et voyant la
mortalité ravager sa cargaison, jetoit par centaines des Nègres à la
mer. Il est récent le fait d'un autre capitaine qui, ennuyé des cris de
l'enfant d'une Négresse, l'arrache du sein maternel, et le précipite
dans les flots: les gémissements continuels de la pauvre mère
remplacèrent ceux de l'enfant, et si elle n'éprouva pas le même
traitement, c'est parce que ce négrier espéroit en tirer bon parti par
la vente. Je suis persuadé, dit John Newton, que toutes les mères dignes
de ce nom déploreront son sort. Le même auteur raconte qu'un autre
capitaine, ayant apaisé une insurrection, s'exerça long-temps à
rechercher les genres de supplices les plus rafinés, pour punir ce qu'il
appeloit une révolte[92].
[Note 91: _Qui se læsum clamabit in conscientiam suam prodel._]
[Note 92: _V._ Thoughts upon the african slave-trade, by _John
Newton_, rector, etc. 2e édit. in-8°, London 1788, p. 17 et 18.]
C'est en 1789 que de Kingston en Jamaïque, on écrivoit: «Outre les coups
de fouet par lesquels on déchire les Nègres, on les musèle pour les
empêcher de sucer une de ces cannes à sucre arrosées de leurs sueurs,
et l'instrument de fer avec lequel on leur comprime la bouche, empêche
encore d'entendre leurs cris lorsqu'on les fouette[93]».
[Note 93: _V._ American Museum, in-8°, Philadelphie 1789, t. VI, p.
407.]
La crainte qu'inspirèrent les Marrons de la Jamaïque, en 1795, fit
trembler les planteurs. Un colonel _Quarrel_ offre à l'assemblée
coloniale d'aller à Cuba chercher des meutes de chiens dévorateurs; sa
proposition est accueillie avec transport. Il part, arrive à Cuba, et
dans le récit de cette infernale mission, s'intercale la description
d'un bal que lui donne la marquise de Saint-Philippe. Il revient à
la Jamaïque avec ses chiens et ses chasseurs, qui, heureusement, ne
servirent pas, parce qu'on fit la paix avec les Marrons. Mais on doit
savoir gré de leur intention à ces planteurs, qui payèrent largement
les chasseurs, et votèrent des remerciemens, des récompenses au colonel
Quarrel, dont le nom à jamais abhorré doit figurer à côté de Phalaris,
Mezeuse, Néron, etc. Je le demande avec douleur, mais la vérité est plus
respectable que les individus; malgré les témoignages qui déposent en
faveur du caractère de Dallas, que faut-il penser d'un homme lorsqu'il
se constitue l'apologiste de cette mesure? Il n'y a selon lui que des
archisophistes qui puissent la censurer. «Les Asiatiques n'ont-ils pas
employé des éléphans à la guerre? La cavalerie n'est-elle pas usitée
chez les nations d'Europe? Si un homme étoit mordu par un chien enragé,
se feroit-il scrupule de retrancher la partie attaquée pour épargner le
tout, etc.»? Mais qui sont les _mordans_ et les _enragés_, sinon ceux
qui, dévorés par l'avarice, foulant aux pieds dans les deux Mondes
toutes les loix divines et humaines, ont arraché d'Afrique et opprimé en
Amérique de malheureux esclaves. Il est donc vrai que toujours la soif
de l'or, du pouvoir, rend les hommes féroces, altère leur raison et
anéantit tout sentiment moral. Si les circonstances les forcent à être
justes, ils vantent comme des bienfaits les actes que le nécessité leur
arrache. Colons, si vous aviez traînés hors de vos foyers pour subir
le même sort qu'eux, à leur place que penseriez-vous? que feriez-vous?
Bryant-Edwards avoit peint les Nègres comme des tigres; il les avoit
accusés d'avoir égorgé des prisonniers, des femmes enceintes, des enfans
à la mamelle, Dallas, en le réfutant, se combat lui-même, et, sans le
vouloir, détruit encore par les faits, les paralogismes allégués pour
justifier l'emploi des chiens dévorateurs[94].
[Note 94: _V._ ces horribles détails dans _Dallas_, t. II, lettre 9,
p. 4 et suiv.]
Plût à Dieu que les flots eussent englouti ces meutes antropophages,
stylées et dirigées par des hommes contre des hommes. J'ai ouï assurer
que, lors de l'arrivée des chiens de Cuba à Saint-Domingue, on leur
livra, par manière d'essai, le premier Nègre qui se trouva sous la main.
La promptitude avec laquelle ils dévorèrent cette curée, réjouit des
tigres blancs à figure humaine.
Wimphen, qui écrivoit pendant la révolution, déclare qu'à Saint-Domingue
les coups de fouet et les gémissements remplaçoient le chant du coq[95].
Il parle d'une femme qui fit jeter son cuisinier nègre dans un four,
pour avoir manqué un plat de pâtisserie. Avant elle, un planteur, nommé
Chaperon, avoit fait la même chose[96].
[Note 95: _Wimphen_, t. I, p. 128.]
[Note 96: _V._ Voyage aux Indes occidentales, par _Bossu_, 1769,
Amsterdam, p. 14.]
Les inombrables dépositions faites à la barre du parlement britannique,
ont dévoilé jusqu'à l'évidence les crimes des planteurs. De nouveaux
développemens ont encore ajouté, s'il est possible, à cette évidence
par la publication de l'ouvrage anonyme, intitulé: _les Horreurs
de l'esclavage_[97], et plus récemment encore, par les _Voyages_ de
Pinckard[98] et de Robin. En lisant ce dernier, on voit que beaucoup de
femmes créoles ont abjuré la pudeur et la douceur qui sont l'héritage
patrimonial de leur sexe. Avec quelle effronterie cynique elles vont
dans les marchés, _visiter_, acheter des Nègres nus, et qu'on transporte
dans les ateliers sans leur donner de vêtemens; pour se couvrir, ils
sont réduits à se faire des ceintures de mousse. Robin reproche encore
aux femmes créoles de renchérir sur les hommes en cruauté. Les Nègres
condamnés au fouet sont attachés face contre terre, entre quatre
piquets. Elles voient sans émotion le sang ruisseler, et les longues
lanières de peau se lever sur le corps de ces malheureux. Les Négresses
enceintes ne sont pas exemptes de ce suplice; on prend seulement la
précaution de creuser la terre dans l'endroit où doit être placé le
ventre. Témoins journaliers de ces horreurs, les enfans blancs font leur
apprentissage d'inhumanité en s'amusant à tourmenter les Négrillons
[99]. Et cependant, quoique le cri de l'humanité s'élève de toutes
parts contre les forfaits de la traite et de l'esclavage, quoique le
Danemark, l'Angleterre, les États-Unis repoussent l'une et l'autre, on
ose chez nous en solliciter le rétablissement[100], malgré les décrets
rendus, et ces mots de la proclamation du Chef de l'État, aux Nègres de
Saint-Domaingue: «Vous êtres tous égaux et libres devant Dieu et devant
la République».
[Note 97: The Horrors of the negro slavery existing in our
West-Indian islands, irrefragabily demonstred from official documents
recently presented to the house of Commons, in-8°, London 1805.]
[Note 98: _V._ Notes on the West-Indies, etc., by _G. Pinckart.]
[Note 99: _V._ T.L., p. 175 et suiv.]
[Note 100: Un anonyme a même publié un pamphlet sous ce tire: De la
nécessité d'adopter l'esclavage, en France, comme moyens de prospérité
pour les colonies, de punition pour les coupables, etc., in-8°, Paris
1797.]
Ces pamphlétaires parlent sans cesse des malheureux colons, et jamais
des malheureux Noirs. Les planteurs répètent que le sol des colonies
a été arrosé de leurs sueurs, et jamais un mot sur les sueurs des
esclaves. Les colons peignent avec raison comme des monstres les Nègres
de Saint-Domingue, qui usant de coupables représailles, ont égorgé
des Blancs, et jamais ils ne disent que les Blancs ont provoqué ces
vengeances, en noyant des Nègres, en les faisant dévorer par des chiens.
L'érudition des colons est riche de citations en faveur de la servitude;
personne mieux qu'eux ne connoît la tactique du despotisme. Ils ont lu
dans Vinnins, que l'air rend esclave; dans Fermin, que l'esclavage n'est
pas contraire à la loi naturelle[101]; dans Beckford, que les Nègres
sont esclaves par nature[102]. Ce Hilliard-d'Auberteuil, que les ingrats
colons firent périr dans un cachot, parce qu'il fut soupçonné
d'affection pour les Mulâtres et Nègres libres, avoir écrit: «L'intérêt
et la sûreté veulent que nous accablions les Noirs d'un si grand mépris
que quiconque en descend jusqu'à la sixième génération, soit couvert
d'une tache ineffaçable[103]». Barre-Saint-Venant regrette qu'on ait
détruit l'opinion de la supériorité du Blanc[104]. Félix Carteau, auteur
des _Soirées Bermudiennes_, met en axiome cette _inaltérable suprématie_
_de l'espèce blanche, cette prééminence qui est le palladium de notre
espèce_[105]. Il attribue la ruine de Saint-Domingue à _l'orgueil et aux
prétentions prématurées des gens de couleur_, au lieu de l'attribuer à
l'orgueil et aux prétentions immodérées des Blancs. «L'auteur d'un
Voyage à la Louisiane, vers la fin du dernier siècle, veut perpétuer
l'heureux préjugé qui fait mépriser le Nègre comme destiné à être
esclave[106]». Cuirassés de ces blasphèmes, ils demandent impudemment
qu'on forge de nouveaux fers pour les Africains. L'écrivain qui a publié
«_l'Examen de l'esclavage en général, et particulièrement de l'esclavage
des Nègres dans les colonies françaises_», semble croire que les Nègres
ne reçoivent la vie qu'à condition d'être asservis, et il prétend
qu'eux-mêmes voteroient pour l'esclavage[107]. Il regrette le temps où
l'ombre du Blanc faisoit marcher les Nègres. Prédicateur de l'ignorance,
il ne veut pas que le peuple s'instruise, et il honore de sa critique
Montesquieu, qui a osé ridiculisé l'infaillibilité des colon. Belu, qui
veut ramener ce régime abhorré, déclare qu'à coups de fouets on lacéroit
les Nègres; on prévenoit, dit-il, les suites de ce déchirement en
versant sur les plaies une espèce de saumure, qui étoit un surcroît de
douleur, et qui guérissoit promptement[108]. Ce fait est concordant avec
ce qu'on vient de lire sur Batavia. Mais rien n'égale ce qu'a écrit dans
ses prétendus _Egaremens du négrophilisme_[109], un nommé de Lozières,
qu'il faut considérer seulement comme insensé, pour se dispenser de
croire pis. «Il assure textuellement que l'inventeur de la traite
mériteroit des autels[110]; que par l'esclavage on fait des hommes
dignes du ciel et de la terre[111]». Il convient toutefois que des
capitaines négriers ayant des esclaves attaqués de maladies cutanées, ce
qui pourroit nuire à la vente de leur cargaison, leur donnent des
drogues pour répercuter ces humeurs, dont le développement plus tardif
produit ensuite des ravages horribles[112].
[Note 101: _V._ Dissertation sur la question, s'il est permis d'avoir
en sa possession des esclaves, et de s'en servir comme tels dans des
colonies de l'Amérique, par _Philippe Fermin_, in-8°, Mastrich 1776.]
[Note 102: _V._ Descriptive account of the island of Jamaica, etc.,
by _Will Beckford_, 2 vol. in-8°, London 1790, t. II, p. 382.]
[Note 103: _V._ Considérations sur l'état présent de la colonie
française de Saint-Domingue, par _H.D.L. (Hilliard-d'Auberteuil), in-8°,
Paris 1777, t. II, p. 73 et suiv.]
[Note 104: _V._ Colonies modernes, etc.]
[Note 105: _V._ Les Soirées Bermudiennes, ou Entretien sur
les événemens qui ont opéré la ruine de la partie française de
Saint-Domingue, par _F.C._, un de ses précédens colons, in-8°, Bordeaux
1802, p. 60 et 66.]
[Note 106: _V._ Voyage à la Louisiane et sur le continent de
l'Amérique, par _B.D._, in-8°, Paris 1802, p. 147 et 191.]
[Note 107: _V._ Examen, etc. par _V.D.C._, ancien avocat colon de
Saint-Domingue, 2 vol. in-8°, Paris 1802.]
[Note 108: Des colonies et de la traite des Nègres, par _Belu_,
in-8°, Paris, an 9.]
[Note 109: In-8°, Paris 1803.]
[Note 110: _V._ p. 22.]
[Note 111: Egaremens du négrophilisme, p. 110.]
[Note 112: _Ibid.,_ p. 102.]
Les esclaves sont presqu'entièrement livrés à la discrétion des maîtres.
Les loix ont fait tout pour ceux-ci, tout contre ceux-là qui, frappés de
l'incapacité légale, ne peuvent pas même être admis en témoignage contre
les Blancs. Si un Nègre tente de fuir, le code noir de la Jamaïque
laisse au tribunal la faculté de le condamner à mort[113].
[Note 113: V. _Long_ t. II, p. 489.]
Depuis quelques années, des réglemens moins féroces substitués dans le
code de cette île, prouvent par là même combien les anciens étaient
horribles; et cependant les nouveaux, qui sont encore un attentat contre
la justice, sont-ils exécutés? Dallas, qui les cite, confesse que dans
la pratique il reste à faire beaucoup d'améliorations[114]. Cet aveu
laisse à douter si ces déterminations récentes sont autre chose qu'une
dérision législative pour fermer la bouche aux réclamations des
philanthropes; car les Blancs font toujours cause commune contre tout
ce qui n'est pas de leur couleur. D'ailleurs la cupidité trouvera mille
moyens d'éluder la loi. Il en est de même aux États-Unis, qui, malgré la
prohibition de la traite; des marchands négriers vont charger à la côte
d'Afrique des cargaisons de Noire qu'ils vendent dans les colonies
espagnoles. Ils viendroient même ou relâcher, ou vendre dans les ports
de l'_Union,_ s'ils ne redoutaient la vigilance inflexible de ces
estimables Quakers, toujours prêts à dénoncer aux magistrats des
infractions attentatoires à la loi et aux principes de la nature.
[Note 114: V. _Dallas,_ t. II, p. 416.]
Aux Barbades, comme à Surinam, celui qui volontairement et par cruauté,
tue un esclave, s'acquitte en payant 15 liv. sterl. au trésor public
[115]. Dans la Caroline du sud l'amende est plus forte, elle est de 50
liv.; mais un journal américain nous apprend que ce crime y est
absolument impuni, puisque l'amende n'est jamais payée[116].
[Note 115: _V._ Remarks on the slave trade, in-4º, 1788, p. 125.]
[Note 116: _V._ The Litterary magasine and american register, in-8°,
Philadelphie 1803, p. 36.]
Si l'existence des esclaves est à peu près sans garantie, leur pudeur
est livrée sans réserve à tous les attentats de la brutale lubricité.
John Newton, qui, après avoir été employé neuf ans à la traite, est
devenu ministre anglican, fait frissonner les âmes honnêtes, en
déplorant les outrages faits aux Négresses, «quoique souvent on admire
en elles des traits de modestie et de délicatesse dont une Anglaise
vertueuse pourroit s'honorer[117]».
[Note 117: _V._ Thoughts upon slavery, p. 20 et suiv.]
Tandis que dans les colonies françaises, anglaises et hollandaises, la
loi ou l'opinion repoussoit les mariages mixtes à tel point, que les
blancs qui en contractoient étoient réputés _mésalliés_, les Portugais
et les Espagnols formoient une exception honorable; et dans leurs
colonies, le mariage catholique affranchit. Il n'est pas surprenant que
Barré-Saint-Venant se récrie contre cette disposition[118] religieuse,
puisqu'il ose censurer le décret à jamais célèbre par lequel Constantin
facilita les affranchissemens[119]. Qu'est-il résulté des lois
prohibitives, surtout en ce qui concerne les mariages? Le libertinage
a éludé la loi ou franchi le préjugé: c'est ce qui arrivera toutes les
fois que les hommes voudront contrarier la nature.
[Note 118: _Barré-Saint-Venant,_ p. 92.]
[Note 119: _Ibid.,_ p, 120 et 121.]
Je laisse aux physiologistes le soin de développer les avantages du
croisement des races, tant pour l'énergie des facultés morales, que pour
la constitution physique, comme à l'île Sainte-Hélène, où il a produit
une magnifique variété de Mulâtres. Je laisse aux moralistes et aux
politiques qui devroient partir des mêmes principes, et qui souvent sont
diamétralement opposés, à peser les résultats de l'opinion qui croit
déshonorant d'avoir pour épouse légitime une Négresse, lorsqu'il ne lest
pas de l'avoir pour concubine. Joel Barlow voudroit, au contraire, que
ces mariages mixtes fussent favorisés par des primes d'encouragement:
les Nègres ni les Mulâtres ne peuvent jamais augmenter la caste blanche;
tandis que celle-ci augmente journellement celle des Mulâtres; le
résultât inévitable est que les Mulâtres finissent par être les maîtres.
Fondé sur cette observation, Robin croit que la démarcation de couleur
est le fléau des colonies, et que Saint-Domingue seroit encore dans sa
splendeur, si l'on eût suivi la politique espagnole, qui n'exclut pas
les sang-mêlés des alliances et des autres avantages sociaux[120].
[Note 120: _V._ T.1, p. 28.]
On accuse les Nègres d'être vindicatifs. Comment ne le seroient pas
des hommes vexés, trompés sans cesse, et par là même provoqués à la
vengeance? On pourroit en citer des milliers de preuves: bornons-nous à
un seul fait. A Surinam, le Nègre _Baron,_ adroit, instruit et fidèle,
est amené en Hollande par son maître, qui lui promet la liberté au
retour: malgré cette promesse, en abordant Surinam, _Baron_ est vendu;
il refuse obstinément de travailler, on le fait fustiger aux pieds de
la potence; il s'échappe, se joint aux Marrons, et devient l'ennemi
implacable des Blancs.
On a suivi ce système tortionnaire contre les esclaves, jusqu'au
point de s'opposer à ce qu'ils développent, en aucune manière, leur
intelligence. Un réglement de la Virginie défend de leur enseigner à
lire; à l'un de ces hommes il en a coûté la vie pour l'avoir su. Il
vouloit que les Africains entrassent en partage des bienfaits que
promettoit la liberté américaine, et il étayoit sa réclamation du
premier des articles de la _Déclaration des droits,_ l'argument
étoit sans réplique. En pareil cas, dans l'impossibilité de réfuter,
l'inquisition incarcère les gens qu'autrefois elle eût fait brûler.
Toutes les tyrannies ont des traits de ressemblance. Le Nègre fut
pendu. Certes il avoit raison ce bon Thomas Day, quand, dédiant à J. J.
Rousseau la troisième édition de son _Nègre mourant,_ il reprochoit aux
Américains du sud de préconiser la liberté, tandis que sans remords
ils pactisoient avec leur conscience pour conserver l'esclavage. On ne
pouvoit le prendre comme le Nègre, on ne pouvoit le réfuter; on se borna
à déclamer, en disant qu'il avoit écrit une _philippique_[121].
[Note 121: _V._ The _Dying negro_ dans le port-folio, in-4°, de 1804,
t. IV, n°25 p. 194.]
Dans le gouvernement de ce bas monde, la force ne devroit intervenir
que lorsque la raison l'invoque; malheureusement celle-ci est presque
toujours réduite à se taire devant la puissance: «N'est-il pas honteux
de parler en philosophe, et d'agir en despote; de faire de beaux
discours sur la liberté, et d'y joindre pour commentaire une oppression
actuelle... Un axiome politique est que le système législatif doit être
en harmonie avec les principe du gouvernement. Cette harmonie a-t-elle
lieu dans une constitution réputée libre, si l'on autorise la
servitude»? Ainsi s'exprimoit, en 1789, à l'assemblée représentative
du Maryland, William Pinkeney, dans un discours où la profondeur du
raisonnement est parée des richesses de l'érudition et des grâces du
style, et qui honore également son esprit et son coeur[122].
[Note 122: _V._ The American Museum, or annual register for the year
1798, in-8°, Philadelphie 1798, p. 79 et suiv.]
L'usage des bourreaux fut toujours de calomnier les victimes; les
marchands négriers et les planteurs ont nié ou atténué le récit des
faits dont on les accuse. Ils ont même voulu faire parade d'humanité, en
soutenant que tous les esclaves tirés d'Afrique étoient des prisonniers
de guerre ou des criminels qui, destinés au supplice, devoient se
féliciter d'avoir la vie sauve, et d'aller cultiver le sol des Antilles.
Démentis par une foule de témoins oculaires, ils l'ont été de nouveau
par ce bon John Newton, qui a résidé longtemps en Afrique, il ajoute:
«Le respectable auteur du _Spectacle de la nature_ (Pluche), a été
induit en erreur en assurant que les pères vendent leurs enfans, et les
enfans leurs pères; jamais je n'ai ouï dire en Afrique que cela
eût lieu[123]». Quand des milliers de témoignages ont prouvé jusqu'à
l'évidence la réalité des tourmens exercé sur les esclaves, et la
barbarie des maîtres, ceux-ci ont nié que le Nègre fût susceptible de
moralité et d'intelligence; dans l'échelle des êtres, ils l'ont placé
entre l'homme et la brute.
[Note 123: _V._ Thoughts, etc., p. 31]
Dans cette hypothèse, on demanderoit encore si l'homme n'a que des
droits à exercer, et pas de devoirs à remplir envers les animaux qu'il
associe à son travail; s'il ne blesse pas la religion et la morale en
excédant de fatigue ces quadrupèdes malheureux, dont la vue n'est qu'un
supplice prolongé. Des maximes touchantes à cet égard sont consignées
dans les livres sacrés que révèlent également les Juifs et les
Chrétiens[124]. Un oiseau poursuivi par un épervier, se réfugie dans le
sein d'un homme qui le tue; l'aréopage le condamne à mort, cette peine
était sans doute exagérée, mais il viendra sans doute le moment où une
police justement sévère, punira ces féroces charretiers, qui tous les
jours, à Paris surtout, excédant de fatigues et de coups, le plus utile
des animaux domestiques, le cheval, que Buffon appelle la plus belle
conquête de l'homme, accoutument le peuple à être insensible et cruel.
Je me rappelle avec plaisir d'avoir lu, au marché de Smith-Field,
à Londres, le réglement qui décerne des amendes contre quiconque
maltraiteroit inutilement des animaux.
[Note 124: _V._ Deutéronome XXVI, 6. Iere _Timith. V._, 58, _non
alligabis_ etc.]
Cette discussion se rattache à mon sujet; car, si les principes de
moralité s'étendent même aux rapports de l'homme avec les brutes,
les Nègres, disent-ils dépourvus d'intelligence, auroient encore des
réclamations à exercer; mais si les recherches les plus approfondies sur
l'organisation humaine prouvent que, malgré les différences de couleur,
jaune, cuivrée, noire et blanche, elle est une; si des vertus et des
talens prouvent invinciblement que les Nègres, susceptibles de toutes
les combinaisons de l'intelligence et de la morale, constituent, sous
une peau différent, une espèce identique à la nôtre, combien paraîtront
plus coupables que ces Européens qui, foulant aux pieds les lumières,
les sentimens répandus par le christianisme, et à sa suite, par la
civilisation, s'acharnent sur les cadavres des malheureux Nègres dont
ils sucent le sang pour en extraire de l'or!
Vingt ans d'expérience m'ont appris ce qu'opposent les marchands de
chair humaine: à les entendre, il faut avoir vécu dans les colonies pour
avoir droit d'opiner sur la légitimité de l'esclavage, comme si les
principes immuables de la liberté et de la morale varioient suivant
les degrés de latitude; et quand on leur oppose l'accablante autorité
d'hommes qui ont habité ces climats et même fait la traite, ils les
démentent ou les calomnient. Ils auroient fini par dénigrer ce _Page_
qui, après avoir été l'un des plus forcenés défenseurs de l'esclavage,
chante la palinodie, et s'abandonne à des aveux si étranges, dans un
ouvrage sur la restauration de Saint-Domingue, où il prend pour base la
liberté des Noirs[125]. Les planteurs s'obstinent à soutenir que dans
les colonies, qui sont des pays agricoles, le premier des arts doit être
flétri par la servitude, sous prétexte que ce travail excède les forces
de l'Européen, quoiqu'on leur allègue le fait irréfragable de la colonie
d'Allemands, établie par d'Estaing, en 1764, à la Bombarde, près du Mole
Saint-Nicolas, dont les descendans voyoient autour de leurs habitations
des cultures prospères croître sous des mains libres. Ignore-t-on que
les premiers défrichements du sol colonial ont été faits par des Blancs,
surtout par les manouvriers qu'on appeloit les _engagés de trente-six
mois_! Niera-t-on que dans nos verreries et nos fonderies, on supporte
une chaleur plus forte que celle des Antilles? Fût-il vrai que ces
contrées ne puissent fleurir sans le secours des Nègres, il faudroit
en tirer une conclusion très-différent de celles des colons; mais sans
cesse ils appellent le passé à la justification du présent, comme si des
abus invétérés étoient devenus légitimes. Parle-t-on de justice? ils
répondent en parlant de sucre, d'indigo, de balance du commerce.
Raisonne-t-on? ils disent qu'on déclame; redoutant la discussion, ils
resassent tous les paralogismes, tous les lieux communs si rebattus
et si souvent réfutés, par lesquels on voudroient étayer une mauvaise
cause? Fait-on appel aux coeurs sensibles? ils ricanent. Ils ramènent
nos regards sur les pauvres qui assiégent les États d'Europe, pour nous
empêcher de les porter sur les malheureux que l'avarice persécute dans
les autres parties du globe, comme si le devoir de donner aux uns
emportoit l'interdiction de réclamer pour les autres. Quelle idée se
dont donc les planteurs de l'étendue des obligations morales? Ils
prétendent que nous négligeons l'amour des hommes par amour pour
le genre humain: parce que nous ne pouvons soulager ceux qui nous
entourent, que dans une mesure disproportionnée à leur nombre et à leurs
besoins, on nous traduit comme coupables, lorsque nous élevons la voix
en faveur de ceux qui, sous une peau de couleur différente, gémissent
dans des contrées lointaines? Tel est l'auteur B.D. du _Voyage à la
Louiziane_[126]. Tant qu'il y aura un être souffrant en Europe, ces
Messieurs nous défendre de plaindre ceux qu'on tourment en Afrique et en
Amérique; ils s'indignent de ce qu'on trouble la jouissance des
tigres dévorant leur proie; ils ont même tenté d'avilir la qualité de
_philantrope_, ou ami des hommes, dont s'honore quiconque n'a pas
abjuré l'affection pour ses semblables; ils ont créé les épithètes de
_négrophiles_ et _blancophages_, dans l'espérance qu'elles imprimeroient
une flétrissure; ils ont supposé que tous les amis des Noirs étoient les
ennemis des Blancs et de la France, que tous ils étoient soudoyés
par l'Angleterre. L'auteur de cet ouvrage, accusé jadis d'avoir reçu
1,500,000 liv. pour écrire en faveur des Juifs, devoit avoir reçu
3,000,000 pour s'être constitué l'avocat des Nègres. Ne demandez pas si
nos antagonistes n'ont pas encore employé d'autres armes que le sarcasme
et la calomnie. Une souscription ouverte, dit-on, autrefois à Nantes,
pour faire assassiner un _philantrope_ qu'on avait pendu en effigie au
cap Français et à Jérémie, donne la mesure de ce que l'on peut gagner
quand on plaide la cause de la justice et de l'infortune. Frapaolo-Sarpi
disoit avec raison que si la peste avoit des bénéfices et des pensions
à donner, elle trouveroit des apologistes, au lieu qu'en défendant les
opprimés et les pauvres, comme il faut lutter contre la puissance, la
richesse et la perversité, on ne peut se promettre que des impostures,
des injures et des persécutions.
[Note 125: _V._ Traité d'économie politique des colonies, par _Page_;
Ire part., in-8°, Paris an 7 (v. st. 1798); IIe part., an 10 (v. st.
1801).]
[Note 126: _V._ p. 103 et suiv. C'est, je crois, Berquin Duvallon.]
La cause des négriers est donc bien mauvaise, puisqu'aux raisonnemens
ils opposent de tels moyens. Vengeons-nous d'une manière qui est la
seule avouée par la religion; saisissons toutes les occasions de faire
du bien aux persécuteurs comme aux persécutés.
On a calomnié les Nègres, d'abord pour avoir droit de les asservir,
ensuite pour se justifier de les avoir asservis, et parce qu'on étoit
coupable envers eux. Les accusateurs sont simultanément juges et
exécuteurs, et ils se disent chrétiens! Maintes fois ils ont tenté de
dénaturer les livres saints, pour y trouver l'apologie de l'esclavage
colonial, quoiqu'on y lise que tous les enfans du père céleste, tous les
mortels se rattachent par leur origine à la même famille. La religion
n'admet entre eux aucune différence; si dans les temples des colonies,
quelquefois, on vit les Noirs et les sang-mêlés relégués dans des
places distinctes de celles des Blancs, et même séparément admis à la
participation eucharistique, les pasteurs sont criminels d'avoir toléré
un usage si opposé à l'esprit de la religion. C'est à l'église surtout,
dit Raley, que le pauvre relève son front humilié, et que le riche le
regarde avec respect; c'est là qu'au nom du ciel, le ministre des autels
rappelle tous ses auditeurs à l'égalité primitive, devant un Dieu qui
déclare ne faire acception de personne[127]. Là, retentit l'oracle
céleste qui ordonne de faire pour les autres ce que nous désirons pour
nous mêmes[128].
[Note 127: II. Paral. XIX, 7. Eccles. XX, 24. Rom. II, 11. Eph. VI, 9.
Coloss. III, 25. Jacob. 17, I. I. Petri, I, 13.]
[Note 128: Math. VII, 12.]
A la religion chrétienne seule est due la gloire d'avoir mis le foible à
l'abri du fort. Elle établit au quatrième siècle le premier hôpital en
Occident[129]; elle a travaillé persévéramment à consoler les
malheureux, quels que fussent leur pays, leur couleur, leur religion. La
parabole du Samaritain imprime aux persécuteurs le sceau de la
réprobation[130]; c'est l'anathème lancé à jamais contre quiconque
voudroit exclure du cercle de la charité un seul individu de l'espèce
humaine.
[Note 129: _V._ Mémoire sur différens sujets de littérature, par
_Mongez_, Paris 1780, p. 14, et _Commentatio de vi quam religio
christiana habuit_, par Pactz, in-4°, Gottingue 1799, p. 112 et suiv.]
[Note 130: Les colons et leurs amis sont dans l'usage de répéter
sans cesse les mêmes accusations, dont on a démontré, sans réplique,
l'imposture. Ainsi Dumont, auteur d'un Voyage à la Terre Ferme (t. I, p.
308); et Bryan-Edwards (the History civil and commercial of the British
colonies, etc., London 1801, t. II, p. 44), répètent que Las-Casas,
évêque de Chiappa, a usurpé l'honneur de la célébrité, et voté pour
l'esclavage des Nègres. Il y a six ans que j'ai détruit cette calomnie;
mon Apologie de Las-Casas est imprimée dans les Mémoires de l'Institut
national, classé des sciences morales et politiques, t. IV, p. 45 et
suiv. J'y renvoie l'accusateur, en l'invitant à y répondre? L'amour du
Voyage à la Louisiane, B.D., vient de reproduire la même imposture. _V._
p. 105 et suiv.]
J'appelle l'attention du lecteur sur des vérités de fait, attestées
par l'histoire; c'est que le despotisme a communément l'impiété pour
compagne; les défenseurs de l'esclavage sont presque tous irréligieux;
les défenseurs des esclaves presque tous très-religieux.
Le témoignage non suspect d'auteurs protestans, parmi lesquels on compte
Dallas, reproche à leur clergé de négliger l'instruction des Nègres; et
cette inculpation s'adresse particulièrement aux évêques de Londres
qui, sous leur juridiction, ont les colonies occidentales[131]. Mais ces
écrivains s'épuisent en éloges des missionnaires catholiques, et de
quelques sociétés de _Dissenters_, tels que les Moraves surtout à
Antigoa, et les Quakers ou _amis_, chez lesquels l'amour du prochain
n'est pas une stérile théorie. Tous ont développé un zèle infatigable,
pour amener les esclaves au christianisme et à la liberté. En faveur des
enfants noirs, des écoles gratuites ont été établies à Philadelphie
et ailleurs, par les _amis_; ceux-ci forment la majorité des comités
disséminés dans les États-Unis pour l'abolition de l'esclavage; ces
comités députent à une _convention_ ou assemblée centrale, qui se
tient en janvier à Philadelphie pour le même objet[132]. Les Quakers ont
annuellement des réunions composées de représentans envoyés par leurs
frères des diverses contrées. La session ne manque jamais, en terminant
ses travaux, d'adresser à toute la secte une circulaire concernant les
abus à combattre, les vertus à pratiquer, et toujours les esclaves noirs
y sont recommandés à la charité.
[Note 131: _V. Dallas_, t. II, p. 427 et suiv.]
[Note 132: Je saisis avec plaisir cette occasion d'exprimer ma
reconnaissance, 1°. aux présidens et secrétaires de ces conventions,
qui, pendant plusieurs années, m'ont envoyé les procès-verbaux (Minutes
of the proceding of, etc.) de leurs assemblées; 2°. à _Philips_,
libraire à Londres, qui lors de mon séjour en Angleterre, m'a procuré,
concernant la liberté des Noirs, divers opuscules rares et utiles; 3°.
à l'excellent et savant Vanprat, bibliothécaire de la Bibliothèque
impériale, que personne ne peut connoître sans lui accorder son estime.]
A la suite des éloges données par Dallas aux prêtres catholiques, il a
inséré sa correspondance avec l'archevêque actuel de Tours: le prélat
remarque, avec raison, qu'ils ne bornent pas leurs devoirs à l'office
liturgique et à la prédication; ils y comprennent le soin des malades,
l'éducation des enfans, la visite des familles[133]. La religion
catholique, plus qu'aucune autre, établit des rapports intimes et
multipliés entre les pasteurs et leurs administrés. La pompe des
cérémonies parle aux sens qui sont, si je puis m'exprimer ainsi, les
portes de l'ame. D'après ces considérations, des écrivains protestans
avouent, et Makintosch m'a répété, que les missionnaires catholiques
sont bien autrement propres que les catholiques à faire des prosélytes
parmi les Nègres, et à les consoler.
[Note 133: V. _Dallas_, p. 430 et suiv.]
Lorsque, pour avoir droit d'égorger les pauvres Indiens, les premiers
conquérans de l'Amérique feignoient de douter qu'ils fussent hommes, une
bulle du pape flétrit ce doute, et les conciles du Mexique sont, à cet
égard, un monument honorable, pour le clergé de ces contrées. Dans un
autre ouvrage[134], que je me propose de publier, on ne lira pas sans
attendrissement les décisions rendues contre l'esclavage des Nègres, par
le collège des cardinaux[135] et par la Sorbonne[136]. Dans son
calendrier l'Eglise catholique a inséré plusieurs Noirs. S. Elesbaan,
que les Nègres des dominations espagnoles et portugaises ont adopté pour
patron. Sous la date du 27 octobre, on peut lire sa vie dans Baillet,
connu par la sévérité de sa critique; mais nous donnerons quelques
détails sur un autre Noir, dont il n'a pas parlé; c'est un frère lai, de
l'ordre des Récollets.
[Note 134: Histoire de la liberté des Nègres, lue dans les séances de
la classe des sciences morales et politiques de l'Institut national, en
1797.]
[Note 135: _V._ Dans la collection des Voyages d'_Astley,_ t. Il, p.
154; et _Benezet,_ p. 50, etc.]
[Note 136: V. _Labat,_ t. IV, p. 120.]
Benoît de Palerme, nomme également _Benoît_ de sainte _Philadelphie_ ou
de _santo Fratello;_ Benoît le _Maure_ et le saint _Noir,_ était fils
d'une Négresse esclave, et Nègre lui-même. Roccho Pirro, auteur de la
_Sicitia sacra,_ le caractérise en disant: «_Nigro quidem corpore sed
candore animi proeclarissimus quem et miraculis Deus contestatum esse
voluit_». Son corps étoit noir, mais Dieu a voulu que des miracles
attestassent la candeur de son ame[137]. Les historiens célèbrent en
lui, cet assemblage de vertus éminentes qui, contentes d'avoir Dieu seul
pour témoin, se dérobent dans l'obscurité aux yeux des hommes, car elles
sont silencieuses: le vice seul est bruyant, et communément un grand
forfait cause plus de sensation dans le monde que mille bonnes actions.
Quelquefois, cependant, soit édification, soit curiosité, les hommes
tâchent de déchirer le voile modeste dont elles s'enveloppent, et c'est
par là que Benoît le Maure ou le saint Noir, est échappé à l'oubli; il
décéda à Palerme, en 1589, où son corps et sa mémoire sont révérés. Ce
culte, autorisé par le pape, en 1610, et plus particulièrement en
1743, par un décret de la congrégation des rites, qu'on peut lire dans
Joseph-Marie d'Ancona, continuateur de Wading[138], obtiendra bientôt
plus de solennité, si, comme l'annonçoient les gazettes au commencement
de 1807, on s'occupe de sa canonisation. Roccho Pirro, le P. Arthur
[139], Gravina[140], et beaucoup d'autres écrivains, s'étendent en
éloges sur le vénérable Benoît de Palerme. Mais dans nos bibliothèques,
où malgré leur abondance, il y a tant de lacunes, je n'ai pu trouver sa
vie écrite en italien par _Tognoletti,_ en espagnol par _Mataplana._
[Note 137: V. _Sicilia sacra, etc., auctore_ don. Roccho Piiro,
_edit._ 3_; studio Anton. Mongitores, 2 vol, in-fol., Panormi_ 1733, t.
I, p. 207.]
[Note 138: _Annales Minorum, etc., continuati à F. Jo. _Maria di
Ancona, in-fol.,_ 20 mai 1745, t. XIX, p. 201 et 202.]
[Note 139: V. _Martyrologium franciscanum cura et labore Arturi, etc.,
in-fol.,_ Paris 1638, p. 32.]
[Note 140: _Vox turturis seu d3 florenti ad usque nostra tempora
sanctorum Benedicti, dominici, francisci, etc., religionum stata,
in-_4°, _Coloniae Agrippinae_ 1638, p, 88.]
Les esclaves, en général, ont plus de moralité chez les Espagnols et les
Portugais, parce qu'on les associe aux bienfaits de la civilisation, et
qu'on ne les accable pas de travail. La religion s'interpose toujours
entre eux, et les propriétaires qui résidant presque tous sur leurs
habitations, voient par leurs propres yeux et non par ceux des
régisseurs.
Au Brésil, les curés, constitués de droit les défenseurs des Nègres,
peuvent forcer légalement des colons trop durs à les vendre ailleurs, et
du moins ces esclaves courent la chance d'un mieux être.
Chez les Espagnols, les affranchissemens ne peuvent être refusés, en
payant une somme fixée par la loi. Au moyen de leurs économies, les
esclaves peuvent acheter un jour de chaque semaine, ce qui leur
facilitant l'achat d'un second, d'un troisième, enfin de toute la
semaine, leur donne la liberté complète.
En 1765, les papiers anglais citèrent, comme chose remarquable,
l'ordination d'un Nègre, par le docteur Keppel, évêque d'Exeter[141].
Chez les Espagnols, plus encore chez les Portugais, c'est chose assez
commune. L'histoire du Congo, parle d'un évêque noir, qui avoit fait ses
études à Rome[142].
[Note 141: V. _Gentleman magazine,_ t. XXV, année 1765, p. 145.]
[Note 142: V. _Prevot,_ Hist. générale des Voyages, t. V, p. 53.]
Le fils d'un roi, et d'autres jeunes gens de qualité de ce pays, envoyés
en Portugal, du temps du roi Emmanuel, y suivirent les universités avec
distinction, et plusieurs d'entre eux furent promus au sacerdoce[143].
Le gouvernement portugais a toujours insisté pour que le clergé séculier
et régulier, de ses possessions en Asie, fut de Noirs. Le chapitre
primatial de Goa, composé surtout de Blancs et de Mulâtres, avoit peu de
Noirs, lorsque le missionnaire Perrin, qui vient de publier son voyage
dans l'Indoustan, visita cette ville; mais il a soin d'observer que
c'est une infraction au voeu prononcé du gouvernement[144].
[Note 143: _V._ Histoire du Portugal, par _La Clede_, 2 vol. in-4°,
Paris 1735, t. I, p. 594, 95.]
[Note 144: _V._ Voyage dans l'Indoustan, par _Perrin_, in-8°, Paris
1807, t. I, p. 164.]
A la fin du dix-septième siècle, l'escadre de l'amiral du Quesne vit aux
îles du Cap-Vert, un clergé catholique nègre, à l'exception de l'évêque
et du curé de Saint-Yago[145]. De nos jours, Barrow, et Jacquemin, sacré
évêque de Cayenne, ont trouvé le même état de choses[146].
[Note 145: _V._ Journal d'un Voyage aux Indes orientales, sur
l'escadre de _du Quesne_, en 1690, etc., 3 vol. in-12, Rouen 1721, t. I,
p. 193; et Relation du Voyage et retour des Indes orientales, pendant
les années 1690 et 1691, par _Claude-Michel Ponehot-de-Chantasin,
garde-marin, servant sur le bord de M. _du Quesne_, etc., in-12, Paris,
p. 30.]
[Note 146: _Barrow_, Voyage à la Cochinchine, t. I, p. 87.]
Liancourt et cent autres Européens, ont visité, à Philadelphie, une
église africaine, dont le ministre est pareillement un Nègre[147].
Parkinson, écrivain postérieur à Liancourt, dit qu'il y a beaucoup
de prédicateurs nègres, et que l'un d'eux est renommé pour son
éloquence[148].
[Note 147: _V._ Voyage dans les États-Unis d'Amérique, par la
_Rochefoucaut-Liancourt, in-8°, Paris au 8, t. VI, p.334.]
[Note 148: _V._ A tout in America, etc., by _Wil. Parkinson_, 2 vol.
in-8°, London 1805, t. II, p. 459.]
Si l'on considère que l'esclavage suppose tous les crimes de la
tyrannie, et qu'il enfante communément tous les vices; que les vertus
peuvent difficilement éclore parmi des hommes à qui l'on n'en tient
aucun compte, aigri par le malheur, entraînés à la, corruption par
l'exemple de tous les forfaits, repoussés de tous les rangs honorables
ou supportables de la société, privés d'instruction religieuse et
morale, constitués dans l'impossibilité d'acquérir des connoissances,
sinon en luttant contre tous les obstacles qui s'opposent au
développement de leur intelligence, on aura lieu d'être surpris que
plusieurs se soient signalés par des qualités estimables. A leur place
peut-être eussions-nous été moins bons quel les bons d'entre eux, et
pires que les mauvais. Les mêmes réflexions s'appliquent aux Parias du
continent asiatique, vilipendés par les autres castes; aux Juifs de
toutes couleurs (car il y en a aussi de noirs à Cochin)[149], dont
l'histoire, depuis leur dispersion, n'est guère qu'une sanglante
tragédie; aux catholiques Irlandais, frappés comme les Nègres d'une
espèce de code noir (the popery Law). Déjà on s'est permis une
assimilation également outrageante pour les habitans de l'Afrique et de
l'Irlande, en soutenant que tous étoient des hordes brutes, que partant
incapables de se gouverner par eux-mêmes, ceux-ci comme les autres
devoient être soumis irrévocablement au sceptre de fer, que depuis des
siècles étend sur eux le gouvernement britannique[150]. Cette tyrannie
infernale existera jusqu'à l'époque, peu éloignée sans doute, où les
braves enfans d'Erin releveront l'étendard de la liberté, avec la
sublime invocation des Américains, appel à la justice du ciel, _an appel
to heaven._ Ainsi, Irlandais, Juifs et Nègres, vos vertus, vos talens
vous appartiennent; vos vices sont l'ouvrage de nations qui se disent
chrétiennes; et plus on dit de mal de ceux-là, plus on inculpe
celles-ci.
[Note 149: Voyez sur cet objet une dissertation curieuse, en
hollandais, dans le tome VI des Mémoires de la société de Flessingue.
Verhandelingen vitgegeven door het zeeuwsch, genootschap der
wetenschappen te. Vlissingen, etc.]
[Note l50: _V._ Dans les _Pieces of irish history,_ ouvrage
intéressant, publié par _Mac-Nevem,_ in-8º, New-York 1807, un morceau
curieux, par _Emett,_ son ami, intitulé: Part of an Essay towards the
history of Ireland, p. 2. _V._ aussi les Memoirs of _Wil. Sampson,_
in-8º, New-York 1807.]
CHAPITRE III.
_Qualités morales des Nègres. Amour du travail, courage, bravoure,
tendresse paternelle et filiale, générosité, etc._
Les préliminaires, qu'on vient de lire, ne sont point
étrangers à mon ouvrage, seulement ils sont une surabondance de preuves;
car j'aurois pu aborder brusquement la question, et par une multitude de
faits revendiquer l'aptitude des Nègres aux vertus et aux talens: les
faits répondent à tout.
On accuse les Nègres d'être paresseux. Bosman, pour le prouver,
dit «qu'ils sont dans l'usage de demander, non pas, comment vous
portez-vous? mais comment avez-vous reposé[151]?» Ils ont pour maxime,
qu'il vaut mieux être couché qu'assis, assis que debout, debout que
marcher; et depuis que nous les rendons si malheureux, ils ajoutent le
proverbe indien: Qu'être mort est encore préférable à tout cela. Cette
accusation d'indolence, qui a quelque chose de vrai, est souvent
exagérée: elle est exagérée dans la bouche de ces hommes habitués à
manier un fouet sanglant pour conduire les esclaves à des travaux
forcés: elle est vraie en ce sens, que des hommes ne peuvent pas avoir
une grande propension au travail, soit lorsqu'il n'ont aucune propriété,
pas même celle de leur personne, et que les fruits de leurs sueurs
alimentent le luxe ou l'avarice d'un maître impitoyable, soit lorsque
dans des contrées favorisées par la nature, ses productions spontanées,
ou un travail facile fournissent abondamment à des besoins qui n'ont
rien de factice. Mais Noirs ou Blancs, tous sont laborieux, quand ils
sont stimulés par l'esprit de propriété, par l'utilité ou le plaisir.
Tels sont les Nègres du Sénégal, qui travaillent avec ardeur, dit
Pelletan, parce qu'ils sont sans inquiétude sur leurs possessions et
leurs, jouissances. Depuis la suppression de la traite, ajoute-t-il,
les Maures ne font plus de courses sur les Nègres, les villages se
reconstruisent et se repeuplent[152].
[Note 151: _V_ Voyage en Guinée, par _Bosman,_ Utrecht 1705, p. 131.]
[Note 152: V. Mémoire sur la colonie française du Sénégal, par
_Pelletan_, in-8°, Paris an 9, p. 69 et 81.]
Tels les laborieux habitans d'Axim, sur la côte-d'or, que tous les
voyageurs se plaisent à décrire[153]. Les Nègres du pays de Boulam,
que Beaver cite comme endurcis au travail[154]; ceux du pays de Jagra,
renommés par une activité, qui enrichit leur contrée[155]; ceux de
Cabomonte et de Fida ou Juida, cultivateurs infatigables, au dire de
Bosman qui, certes, n'est pas trop prévenu en leur faveur: avares de
leur sol, à peine laissent-ils de petits sentiers pour communiquer entre
les diverses propriétés; ils récoltent aujourd'hui, le lendemain ils
ensemencent la même terre sans la laisser reposer[156].
[Note 153: V. _Prevot_, t. IV, p. 17.]
[Note 154: V. _Beaver_, p. 383.]
[Note 155: V. _Ledyard_, t. II, p. 332.]
[Note 156: V. _Bosman_, lettre 18.]
Les Nègres, trop sensibles à l'attrait du plaisir auquel ils résistent
rarement, savent, néanmoins, supporter la douleur avec un courage
héroïque, et que peut-être il faut attribuer en partie à leur athlétique
constitution. L'histoire retentit des traits de leur intrépidité, au
milieu des plus horribles supplices; la cruauté des Blancs a multiplié
les expériences à cet égard. Le regret de la vie pourroit-il exister,
lorsque l'existence elle-même n'est qu'une calamité perpétuelle? On a vu
des esclaves, après plusieurs jours de tortures non interrompues, aux
prises avec la mort, converser froidement entre eux, et même rire aux
éclats[157].
[Note 157: _Labat_, IV, p. 183.]
Un Nègre, condamné au feu à la Martinique, et très-passionné pour le
tabac, demande une cigare allumée, qu'on lui place dans la bouche: il
fumoit encore, dit Labat, lorsque déjà ses membres étoient attaqués par
le feu.
En 1750, les Nègres de la Jamaïque s'insurgent, ayant Tucky à leur
tête; leurs vainqueurs allument les bûchers, et tous les condamnés vont
gaiement au supplice. L'un d'eux avoit vu de sang froid ses jambes
réduites en cendres; une de ses mains se dégage, parce que le brasier
avoit consumé les liens qui l'attachoient; de cette main il saisit un
tison, et le lance au visage de l'exécuteur[158].
[Note 158: V. _Bryant-Edwards_, Hist. des Indes occidentales; et
Bibliothèque britannique, t. XIX, p. 495 et suiv.]
Au dix-septième siècle, et lorsque la Jamaïque étoit encore soumise aux
Espagnols, une partie des esclaves avoient reconquis leur indépendance,
sous la conduite de Jean de Bolas. Leur nombre s'accrut, et ils
devinrent formidables, quand ils eurent élu pour chef Cudjoe, dont
le portrait est inséré dans l'ouvrage de Dalas. Cudjoe, également
valeureux, habile et entreprenait, établit, en 1730, une confédération
entre toutes les peuplades de Marrons, fit trembler les Anglais, et les
réduisit à faire un traité, par lequel reconnoissant la liberté de ces
Noirs, ils leur cèdent à perpétuité une portion du territoire de la
Jamaïque[159].
[Note 159: V. Dallas, t. I, p. 25, 46, 60, etc.]
L'historien portugais Barros dit, quelque part, que même aux soldats
suisses, il préféreroit des Nègres. Pour rehausser l'éloge de ceux-ci,
il alloit prendre dans l'Helvétie le point de comparaison qui étoit à
ses yeux le plus honorable. Parmi les traits de bravoure qu'a receuillis
le P. Labat, un des plus signalés arriva lors du siège de Carthagène:
toutes les troupes de ligne avoient été repoussées à l'attaque du fort
de la Bocachique; les Nègres, amenés de Saint-Domingue, l'assaillirent
avec une impétuosité qui força les assiégés à se rendre[160].
[Note 160: _Labat_, t. IV, p. 184.]
En 1703, les Noirs prirent les armes pour la défense de la Guadeloupe,
et firent plus que le reste des troupes françaises. Dans le même temps
ils défendirent la Martinique, contre les Anglais[161]. On se rappelle
la conduite honorable des Nègres et des sang-mêlés, au siège de
Savannah, à la prise de Pensacola. Pendant notre révolution, incorporés
aux troupes françaises, ils en ont partagé les dangers et la gloire.
[Note 161: _V_. Le Mémoire pour le nommé _Roc_, Nègre, contre le sieur
_Poupet_, par _Poncet de la Grave_, _Henrion de Pancey_ et de _Foisi_
in-8°, Paris 1770, p. 14.]
Il étoit Nègre ce prince africain Oronoko, vendu à Surinam. Madame Behn
avoit été témoin de ses infortunes; elle avoit vu la loyauté et le
courage des Nègres en contraste avec la bassesse et la perfidie de leurs
oppresseurs. Revenue en Angleterre, elle composa son _Oronoka._ Il est
à regretter que sur un canevas historique, elle ait brodé un roman. Le
simple récit des malheurs de ce nouveau Spartacus, et de ses compagnons,
eût suffi pour attendrir les lecteurs.
Il étoit Nègre ce Henri Diaz, préconisé dans toutes les histoires du
Brésil, auquel Brandano (qui à la vérité n'étoit pas colon) accorde
tant d'esprit et de sagacité. D'esclave, Henri Diaz devint colonel d'un
régiment de fantassins de sa couleur. Ce régiment, composé de Noirs,
existe encore dans l'Amérique portugaise, sous le nom de _Henri Diaz._
Les Hollandais, alors possesseurs du Brésil, en vexoient les habitans.
A cette occasion La Clede se répand en réflexions sur l'impolitique des
conquérans qui, au lieu de faire aimer leur domination, aggravent
le joug, fomentent des haines, et amènent tôt ou tard des réactions
funestes à ceux-ci, et utiles à la liberté des peuples. En 1637, Henri
Diaz se joignit aux Portugais, pour chasser les Hollandais. Ceux-ci,
assiégés dans la ville D'arecise, ayant fait une sortie, furent
repoussés avec grande perte, par le général nègre; il prit d'assaut
un fort qu'ils avoient élevé à quelque distance de cette ville. A
l'habileté dans la tactique, aux ruses de guerre par lesquelles il
déconcertait souvent les généraux hollandais, il joignoit le courage le
plus audacieux. Dans une bataille où la supériorité du nombre faillit
l'accabler, s'apercevant que quelques-uns de ses soldats commençoient à
foiblir, il s'élance au milieu d'eux en criant; _Sont-ce là les vaillans
compagnons de Henri Diaz?_ Son discours et son exemple leur infuse, dit
un historien, une nouvelle vigueur, et l'ennemi qui déjà se croyoit
vainqueur, est chargé avec une impétuosité qui l'oblige à se replier
précipitamment dans la ville. Henri Diaz force Arecise à capituler,
Fernanbouc à se rendre, et détruit entièrement l'armée batave. Au milieu
de ses exploits, en 1645, une balle lui perce la main gauche; afin de
s'épargner les longueurs d'un pansement, il la fait couper, en disant
que chaque doigt de la droite lui vaudra une main pour combattre. Il est
à regretter que l'histoire ne nous dise pas où, quand et comment mourut
ce général. Menezes exalte son expérience consommée, et s'extasie sur
ces Africains tout à coup transformés en guerriers intrépides[162].
[Note 162: _V_. Nova Lusitania, isioria de guerras Brasilicas, por
_Francisco de Briio Freyre_, in-fol., Lisbon 1675, 1. VIII, p. 610; et
l. IX, n° 762. Istoria delle guerre di Portogallo, etc., di _Alessandro
Brandano_, in-4°, Venezia 1689, p. 181, 329, 364, 39.3, etc.
Istoria delle guerre del regno del Brasile, etc., dal _P. F. G.
Jioseppe_, di santa Theresa Carmelitano, in-fol., Roma 1698, Iª parte,
p. 133 et 183; IIª parte, p. 103 et suiv.
_Historiarum Lusitanarum libri, etc., autore_ Fernando de Menezes,
_comité Ericeyra_, 2 vol. in-4°, <i<Ulyssippone 1734, p. 606, 635, 675,
etc. La Clede, histoire de Portugal, etc., _Passim_.]
Il étoit homme de couleur cet infortuné Ogé, digne d'un meilleur sort,
qui se sacrifia pour assurer à ses frères mulâtres et nègres libres,
tous les avantages qu'on pouvoit se promettre du décret du 15 mai,
rendu par l'assemblée constituante, décret qui, sans rien brusquer, eût
graduellement amené dans les colonies un ordre de choses conforme à
la justice. Indigné de la perversité des colons, qui non-seulement
empêchoient la publication de cette loi, mais qui avoient même surpris
au gouvernement la défense d'embarquer des Nègres ou sang-mêlés, il
prend la résolution de retourner aux Antilles. L'auteur de cet ouvrage,
si souvent accusé de l'avoir engagé à partir, lui représente en
vain qu'il faut temporiser, et ne pas compromettre par une démarche
précipitée, le succès d'une cause si légitime; malgré ses avis, Ogé
trouve moyen, en 1791, de repayer par l'Angleterre et le continent
américain, à Saint-Domingue: il demande l'exécution des décrets; on
repousse ses réclamations dictées par la raison, et sanctionnées par
l'autorité nationale: les partis s'aigrissent, on en vient aux mains;
Ogé est livré perfidement par le gouvernement espagnol. Son procès
s'instruit en secret, comme dans les tribunaux de l'inquisition, il
demande un défenseur, on le lui refuse: treize de ses compagnons sont
condamnés aux galères, plus de vingt au gibet; Ogé avec Chavanne à la
roue. On poussa l'acharnement jusqu'à mettre de la distinction entre le
lieu du supplice des Mulâtres et celui des Blancs. Dans un rapport où
ces faits sont discutés avec impartialité, après avoir justifié Ogé,
Garran conclut par ces mots: «On ne pourra refuser des larmes à sa
cendre, en abandonnant ses bourreaux au jugement de l'histoire[163]».
[Note 163: V. Rapport sur les troubles de Saint-Domingue, par
_Garran_, 4 vol, in-8°, Paris an 6 (v. st. 1798), t. II, p. 63 et suiv.
p. 73.]
Il étoit homme de couleur ce Saint-George qu'on appeloit le _Voltaire_
de l'équitation, de l'escrime, de la musique instrumentale. Reconnu
pour le premier entre les amateurs, on le plaçoit dans le second ou le
troisième rang parmi les compositeurs; quelques _concertos_ de sa façon
sont encore estimés. Quoiqu'il fût le héros de la gymnastique, etc. etc.
il est difficile de croire avec ses admirateurs, qu'il tiroit à balle
franche sur une balle lancée en l'air, et l'atteignoit.
Selon le voyageur Arndt, ce nouvel Alcibiade étoit le plus beau, le plus
fort, le plus aimable de ses contemporains; d'ailleurs généreux,
bon citoyen, bon ami[164]. Tout ce qu'on appelle gens du bon ton,
c'est-à-dire, gens frivoles, le regardoient comme un homme accompli;
c'étoit l'idole des sociétés d'agrémens. Lorsqu'il _tira_ avec la
chevalière d'Eon, ce fut presque une affaire d'État, parce qu'alors
l'État étoit nul pour le public. Quand Saint-George, cité comme la plus
forte épée connue, devoit faire des armes on de la musique, la gazette
l'annonçoit aux oisifs de la capitale. Son archet, son fleuret faisoient
accourir tout Paris. Ainsi autrefois on affluoit à Séville quand la
confrérie des Nègres, qui n'a pas été détruite, mais qui n'existe plus
faute de sujets, formoit, à certains jours de fêtes, de brillantes
cavalcades où ils faisoient des évolutions et des tours d'adresse[165].
[Note 164: _V_. Eruch-Stiicke einer reise durch Fraunfkreich jon
friibling and sommer 1799, von _Ernst Moritz Arndt_, 3 vol. in-8°,
Leipzi 1802, t. II, p. 36 et 37.]
[Note 165: Note communiquée par mon ami de _Lasteyrie_, qui a fait en
Espagne plusieurs voyages scientifiques dont on attend l'impression, et
qui justifieront les espérances du public.]
Je ne crois pas, comme Malherbe, qu'on bon joueur de quilles vaille
autant qu'un bon poëte; mais tous les talens aimables valent-ils
un talent utile? Quel dommage qu'on n'ait pas dirigé les heureuses
dispositions de Saint-George vers un but qui lui eû mérité l'estime et
la reconnoissance de ses concitoyens! Hâtons-nous cependant de rappeler,
qu'enrôlé sous les drapeaux de la république, il servit dans les armées
françaises.
Il étoit Mulâtre cet Alexandre Dumas, qui avec quatre cavaliers attaqua,
près de Lille, un poste de cinquante Autrichiens, en tua six, et fit
seize prisonniers. Longtemps il commanda une légion à cheval, composée
de Noirs et de sang-mêlés, qui étoient la terreur des ennemis... A
l'armée des Alpes, il monta au pas de charge le Saint-Bernard, hérissé
de redoutes, s'empara des canons qu'il dirigea sur le champ contre
l'ennemi. D'autres déjà ont raconté les exploits qui l'ont signalé en
Europe et en Afrique, car il fut de l'expédition d'Égypte. A son retour,
il eut le malheur de tomber entre les mains du gouvernement napolitain,
qui, pendant deux ans, le retint dans les fers avec Dolomien. Alexandre
Dumas, général de division, nommé par l'Empereur, l'Horatius-Coclès du
Tyrol, est mort en 1807.
Il est Nègre ce Jean Kina de Saint-Domingue, partisan d'une mauvaise
cause, lorsqu'il a combattu contre la liberté des hommes de sa couleur;
mais qui, renommé peur sa bravoure, reçut à Londres un accueil
si distingué. Le gouvernement britannique vouloit lui confier le
commandement d'une compagnie de sang-mêlés, destinés à protéger les
quartiers éloignés de la colonie de Surinam. En 1800 il repasse aux
Antilles: un dédain humiliant lui rappelle qu'il est affranchi, son
coeur s'indigne; il excite une insurrection pour protéger ses frères
contre les colons qui faisaient avorter les Négresses à force de
travail, et vouloient vendre les Nègres libres; bientôt il est pris,
renvoyé à Londres, et renfermé à Newgate[166].
[Note 166: _V_. L'ouvrage intitulé: Paris, t. XXXI, p. 405 et suiv.]
Il étoit Nègre ce Mentor, né à la Martinique en 1771. Fait prisonnier
en se battant contre les Anglais, à la vue des côtes d'Ouessant, il
s'empare du bâtiment qui le conduisoit en Angleterre, et l'amène à
Brest.
A la plus heureuse physionomie réunissant l'aménité du caractère et un
esprit fin que la culture avoit perfectionné, on l'a vu occuper le siége
législatif à côté de l'estimable Tomany. Tel étoit Mentor, dont la
conduite postérieure a peut-être profané ces brillantes qualités; il a
été tué à Saint-Domingue.
Il avoit porté les chaînes de l'esclavage ce Toussaint-Louverture, étant
hattier sur l'habitation Breda, au géreur de laquelle il envoya des
secours pécuniaires. Tant de preuves ont mis en évidence sa bravoure et
celle de Rigaud, général mulâtre, son compétiteur, que personne ne la
conteste. Sous ce rapport, Toussaint est comparable au Cacique Henri,
dont on peut lire la vie dans Charlevoix. J'ai en communication d'un
manuscrit intitulé: _Réflexions sur l'état actuel de la colonie de
Saint-Domingue, par Vincent, ingénieur_. Voici le portrait qu'il trace
du général nègre;
«Toussaint, à la tête de son armée, se trouve l'homme le plus actif
et le plus infatigable dont on puisse se faire une idée. L'on peut
rigoureusement dire qu'il est partout où un jugement sain et le danger
lui font croire que sa présence est nécessaire. Le soin particulier de
toujours tromper sur sa marche les hommes mêmes dont il a besoin, et
auxquels on croit qu'il accorde une confiance qui n'est cependant à
personne, fait qu'il est également attendu tous les jours dans les
chefs-lieux de la colonie. Sa grande sobriété, la faculté donnée à lui
seul de ne jamais se reposer, l'avantage qu'il a de reprendre le travail
du cabinet après de pénibles voyages, de répondre à cent lettres par
jour, et de lasser habituellement cinq secrétaires en font un homme
tellement supérieur à tout ce qui l'entoure, que le respect, la
soumission pour lui vont jusqu'au fanatisme dans le très-grand nombre de
têtes. L'on peut même assurer, qu'aucun individu aujourd'hui n'a
pris sur une masse d'hommes ignorans le pouvoir qu'a pris le général
Toussaint sur ses frères».
L'ingénieur Vincent ajoute que Toussaint est doué d'une mémoire
prodigieuse; qu'il est bon père, bon époux; que ses qualités civiques
sont aussi sûres que sa vie politique est astucieuse et coupable.
Toussaint rétablit le culte à Saint-Domingue, et son zèle lui avoit
mérité l'épithète de _capucin_, de la part de gens à qui on pouvoit en
donner une autre. Avec moi, il entretint une correspondance dont le but
étoit d'obtenir, douze ecclésiastiques vertueux. Plusieurs partirent
sous la direction de l'estimable évêque Mauviel, sacré pour
Saint-Domingue, qui se dévouoit généreusement à cette mission pénible.
Toussaint, égaré par les suggestions de quelques moines dissidens,
lui suscita des tracasseries, quoiqu'il eût précédemment félicité la
colonie, de son arrivée, par une proclamation solennelle. Que Toussaint
ait été cruel, hypocrite et traître, ainsi que les Nègres et Mulâtres
associés à ses opérations, je ne prétends pas le nier; mais les
Blancs....... Ne jugeons pas une cause sur l'audition d'une seule
partie. Un jour peut-être les Nègres écriront, imprimeront à leur tour,
ou l'impartialité guidera la plume de quelque Blanc. Les faits, récens
sont, dit-on, le domaine de l'adulation et de la satire. Tandis que des
gens le peignent, sans restriction, sous des couleurs odieuses, par
un autre excès Whitchurch, dans son poëme d'_Hispaniola_, en fait un
héros[167]. Quoique Toussaint soit mort, la postérité qui rectifie,
casse ou confirme les jugemens des contemporains, n'est peut-être pas
encore arrivée pour lui.
[Note 167: _V_. Hispaniola a poem, by _Samuel Whitchurch_, in-12,
London 1805.]
Terminons ce chapitre par un trait extrêmement curieux que fournit le
courage d'un Nègre.
Le pape Pie II, voulant punir Cantelino, duc de Sora, envoya contre lui
une armée sous les ordres du général Napoléon, de la famille des Ursins,
qui déjà s'étoit distingué par ses exploits en commandant les troupes
vénitiennes. Napoléon s'empare de la ville de Sora, mais il éprouve une
résistance opiniâtre de la citadelle, défendue par sa position sur un
rocher très-élevé, dans une île du Garillan. Après plusieurs jours de
siége, une tour s'écroule sous le ravage des bombes. Alors un _Nègre_,
qui, après avoir été domestique du général, étoit devenu soldat, dit à
ses camarades: La citadelle est à nous, suivez-moi. Il jette avec force
sa lance sur les ruines de la tour, se déshabille, franchit les eaux à
la nage, reprend son arme et monte à l'assaut. Son exemple est imité
d'une foule de soldats dont deux périssent entraînés par le courant;
tous gravissent à sa suite. Les assiégés accablés de douleur, le sont
plus encore de honte d'être vaincus par une troupe de soldats, tous nus
et dirigés par un Nègre. Ce fait très-vrai paroîtra invraisemblable à
la postérité, dit l'historien Gobellin[168] qui mérite, ainsi que le P.
Tuzii[169], le reproche d'avoir tu le nom de ce valeureux Africain,
auquel on dut la conquête de la citadelle.
[Note 168: V. _Pii secundi, pontificis maximi, commentarii, etc., a
_Joan. Gobellino_ compositi, etc., in-4°, Roma_ 1584, lib. V, p. 259;
et lib. XII, p. 575 et seq. On prétend que ces commentaires ont été
composés par Pie II lui-même, et que _Gobellin_ n'a été que prête-nom.]
[Note 169: _V_. Memorie istoriche massimamente sacre della citta di
Sora, dal _padr. Fr. Tuzii_, in-4°, Roma 1727, part. II, lib. VI, p. 116
et seq.]
CHAPITRE IV.
_Continuation du même sujet_.
La loyauté est la compagne inséparable de la véritable bravoure; les
faits qui suivent mettront en parallèle à cet égard les Blancs et les
Noirs. Le lecteur équitable tiendra la balance.
Les Nègres marrons de Jaomel ont, durant près d'un siècle, épouvanté
Saint-Domingue. Le plus impérieux des gouverneurs, Bellecombe, fut
obligé, en 1785, de capituler avec eux; ils n'étoient cependant que
cent vingt-cinq hommes de la partie française, et cinq de la partie
espagnole; c'est le planteur Page qui nous le répète[170]. A-t-on jamais
ouï dire qu'ils ayent violé la capitulation, ces hommes contre lesquels
on ordonnoit des battues comme on en fait contre les Loups?
[Note 170: _V._ Traité d'économie politique et de commerce des
colonies, etc., par _Page_, in-8°, IIe partie, Paris 1802, p. 27.]
En 1718, lorsqu'on étoit en pleine paix avec les Caraïbes noirs de
Saint-Vincent, qui sont connus pour être braves jusqu'à la témérité, et
plus actifs, plus industrieux que les Caraïbes rouges, on dirigea contre
ceux de la Martinique une expédition injuste, et qui échoua: au lieu de
s'irriter, l'année suivante ils eurent l'indulgence d'acquiescer à la
paix; ces traits, dit Chanvalon, ne se lisent pas dans l'histoire des
nations civilisées[171].
[Note 171: _V._ Voyage à la Martinique, par _Chanvalon_, in-4°, p. 39
et suiv.]
En 1726, les Marrons de Surinam, que la férocité des colons avoit portés
au désespoir, conquirent leur liberté, et forcèrent leurs oppresseurs à
traiter avec eux de peuple à peuple; ils observèrent religieusement les
conventions. Les colons méritent-ils le même éloge? Après de nouvelles
querelles, ceux-ci voulant négocier la paix, demandent une conférence
aux Nègres, qui l'accordent, et stipulent pour préliminaire, qu'on leur
enverra, parmi beaucoup d'objets utiles, de bonnes armes à feu et des
munitions. Deux commissaires hollandais partent avec leur escorte, et
se rendent au camp des Nègres: le capitaine Boston, qui les commandoit,
s'aperçoit que les commissaires n'apportent que des bagatelles, des
ciseaux, des peignes, de petits miroirs, mais point d'armes à feu, ni de
poudre; d'une voix de tonnerre il leur dit: Les Européens pensent-ils
que les Nègres n'ont besoin que de peignes et de miroirs? un seul de ces
meubles nous suffit à tous; au lieu qu'un seul baril de poudre offert
par les Hollandais, eût prouvé la confiance qu'on avoit en nous.
Les Nègres cependant, loin de céder au sentiment d'une légitime
indignation contre un gouvernement qui manquoit à ses engagemens, lui
accordent une année pour délibérer et choisir la paix ou la guerre. Ils
fêtent de leur mieux les commissaires, leur prodiguent une bienveillance
hospitalière, et les renvoient en leur rappelant, que les colons
de Surinam étoient eux-mêmes les artisans de leurs désastres par
l'inhumanité avec laquelle ils traitoient leurs esclaves[172]. Stedman,
à qui nous devons ces détails, ajoute que les champs de cette république
de Noirs sont couverts d'ignames, de maïs, de plantaniers et de manioc.
[Note 172: _Stedman_, t. I, p. 88 et suiv.]
Tous les auteurs qui, sans préjugé, parlent des Nègres, rendent justice
à leur naturel heureux et à leurs vertus. Il est même des partisans
de l'esclavage à qui la force de la vérité arrache des aveux en leur
faveur. Tels sont, 1°. l'historien de la Jamaïque, Long, qui admire chez
plusieurs un excellent caractère, un coeur aimant et reconnoissant; chez
tous la tendresse paternelle et filiale portée au suprême degré[173].
[Note 173: _V. Long_, t. II, p. 416.]
2°. Duvallon, qui par le récit des malheurs de la pauvre et décrépite
Irrouba, est sûr d'attendrir son lecteur et de faire exécrer le colon
féroce dont elle avoit été la mère nourricière[174].
[Note 174: _V._ Vue de la colonie espagnole, etc., en 1802, par
_Duvallon_, in-8°, Paris 1803, p. 268 et suiv. «Allons voir la
centenaire, dit quelqu'un de la compagnie, et l'on s'avança jusqu'à la
porte d'une petite hutte où je vis paroitre, l'instant d'après, une
vieille Négresse du Sénégal, décrépite au point qu'elle étoit pliée en
double, et obligée de s'appuyer sur les bordages de sa cabane, pour
recevoir la compagnie assemblée à sa porte, et en outre presque sourde,
mais ayant encore l'oeil assez bon. Elle étoit dans le plus extrême
dénuement, ainsi que le témoignoit assez tout ce qui l'entouroit, ayant
à peine quelques haillons pour la couvrir, et quelques tisons pour la
rechauffer, dans une saison dont la rigueur est si sensible pour la
vieillesse, et pour la caste noire surtout. Nous la trouvâmes occupée à
faire cuire un peu de riz à l'eau pour son souper, car elle ne recevoit
de ses maîtres aucune subsistance réglée, ainsi que son grand âge et ses
anciens services le requéroient. Elle étoit, au surplus, abandonnée à
elle-même, et dans cet état de liberté que la nature, épuisée en elle,
avoit obligé ses maîtres à lui laisser, et dont en conséquence elle
lui étoit plus redevable qu'à eux. Or il faut apprendre au lecteur,
qu'indépendamment de ses longs services, cette femme, presque
centenaire, avoit anciennement nourri de son lait deux enfans blancs,
parvenus à une parfaite croissance, et morts avant elle, les propres
frères d'un de ses maîtres qui se trouvoit avec nous. La vieille
l'aperçut, et l'appelant par son nom, en le tutoyant (suivant l'usage
des Nègres de Guinée), avec un air de bonhomie et de simplesse vraiment
attendrissant: Eh bien! quand feras-tu, lui dit-elle, réparer la
couverture de ma cabane? il y pleut comme dehors. Le maître leva les
yeux et les dirigea sur le toit, qui étoit à la portée de la main. J'y
songerai, dit-il.--Tu y songeras! tu me dis toujours cela, et rien ne
se fait.--N'as-tu pas tes enfans? (deux Nègres de l'atelier, ses
petits-fils), qui pourroient bien arranger la cabane.--Et toi, n'es-tu
pas leur maître, et n'es-tu pas mon fils toi-même? Tiens, ajouta-t-elle,
en le prenant par le bras et l'introduisant dans sa cabane, entre et
vois-en par toi-même les ouvertures; _aye donc pitié_, mon fils, de la
vieille Irrouba, et fais au moins réparer le dessus de son lit; c'est
tout ce qu'elle te demande, et le bon Dieu te le rendra. Et quel étoit
ce lit? Hélas! trois ais grossièrement joints sur deux traverses, et sur
lesquels étoit étendue une couche de cette espèce de plante parasite du
pays, nommée _barbe-espagnole_. Le toit de la cabane est entr'ouvert, la
bise et la pluie fouettent sur ta misérable couche, et ton maître voit
tout cela, et il y est insensible! Pauvre Irrouba!
Robert.]
Les mêmes vertus éclatent dans ce que racontent des Nègres,
Hilliard-d'Auberteuil, Falconbridge, Grandville-Sharp, Benezer, Ramsay,
Horneman, Pinkard, Robin, etc., et surtout Clarkson, qui, ainsi que
Wilberforce, s'est immortalisé par ses ouvrages et son zèle dans la
défense des Africains. George Robert, navigateur anglais, pillé par
un corsaire son compatriote, se réfugie à l'île Saint-Jean, l'une de
l'archipel du Cap-Vert; il est secouru par les Nègres. Un pamphlétaire
anonyme qui n'ose nier le fait, tâche d'en atténuer le mérite, en disant
que l'état de George Robert auroit touché un tigre[175]. Durand
préconise la modestie, la chasteté des épouses négresses, et la bonne
éducation des Mulâtres à Gorée[176]. Wadstrom, qui se loue beaucoup de
leur accueil, leur croit une sensibilité affectueuse et douce,
supérieure à celle des Blancs. Le capitaine Wilson, qui a vécu chez eux,
vante leur constance en amitié; ils pleuroient à son départ.
[Note 175: _V._ De l'esclavage en général, et particulièrement, etc.,
p. 180.]
[Note 176: _V._ Voyage au Sénégal, par _Durand_, in-4°, Paris 1802, p.
568 et suiv.]
Des Nègres de Saint-Domingue, par attachement avoient suivi à la
Louisiane, leurs maîtres, qui les ont vendus. Ce fait, et le suivant,
que j'emprunte de Robin, sont des matériaux pour comparer, au moral, les
Noirs et les Blancs.
Un esclave avoit fui; le maître promet douze piastres à qui le ramenera.
Il est ramené par un autre Nègre qui refuse la récompense, et demande
seulement la grâce du déserteur. Le maître l'accorde, et garde les
douze piastres. L'auteur du voyage pense que le maître avoit l'ame d'un
esclave, et le Nègre l'ame d'un maître[177].
[Note 177: V. _Robin_, t. II, p. 203 et suiv.]
Pour la bonté naturelle des Nègres, après tant d'autres témoins
incontestables, on peut encore citer le respectable Niebuhr, qui, dans
le Musée allemand[178], s'exprime ainsi:
«Le caractère des Nègres, surtout quand on les traite raisonnablement,
est fidélité envers leurs maîtres et bienfaiteurs. Les négocians
mahométans à Kahira, Dsjidda, Surate et ailleurs, achètent volontiers
des enfans noirs, auxquels ils font apprendre l'écriture et
l'arithmétique: leur commerce est presque exclusivement dirigé par ces
esclaves, qu'ils envoient pour établir leurs comptoirs dans les pays
étrangers.
[Note 178: _V._ Deutsches Museum, 1787, t. I, p. 424.]
Je demandois à l'un de ces négocians, comment il pouvoit livrer des
cargaisons entières à un esclave? Il me répondit: Mon Nègre m'est
fidèle; mais je n'oserois confier mon négoce à des commis blancs, ils
s'éclipseroient bientôt avec ma fortune». Blumenbach, qui m'envoie ce
passage, ajoute: Ainsi, on pourroit appliquer à nos protégés les pauvres
Nègres, ces mots de Saint Bernard: _Felix nigredo, quæ mentis candore
imbuta est_[179].
[Note 179: Lettre de M. _Blumenbach_, du 6 février 1808, à M. l'évêque
Grégoire, sénateur, etc.]
Le docteur Newton raconte qu'un jour il accusoit un Nègre de fourberie
et d'injustice; celui-ci lui répond avec fierté: Me prenez-vous pour un
Blanc[180]? Il ajoute que sur les bords de la rivière Gabaon, les Nègres
sont la meilleure espèce d'hommes qu'il ait connus[181]. Ledyard rend
le même témoignage aux Foulahs, dont le gouvernement est absolument
paternel[182].
[Note 180: _V_. Thoughts upon te African slave trade, p. 24.]
[Note 181: _V_. An Abstract of the évidence, etc., p. 91 et suiv.]
[Note 182: V. _Ledyard_, t. II, p. 340.]
Dans une histoire de Loango, on lit que si les Nègres, habitans des
côtes, et fréquentant les Européens, sont enclins à la fourberie,
au libertinage, ceux de l'intérieur sont humains, obligeans,
hospitaliers[183]. Cet éloge est répété par Golberry. Il se récrie
contre la présomption avec laquelle les Européens méprisent et
calomnient ces nations, que nous appelons si légèrement _sauvages,_ chez
lesquelles on trouve des hommes vertueux, vrais modèles de tendresse
filiale, conjugale et paternelle, qui connoissent tout ce que la vertu a
d'énergique et de délicat; chez qui les impressions sentimentales sont
très-profondes, parce qu'ils sont plus que nous voisins de la nature, et
qui savent sacrifier l'intérêt personnel à l'amitié. Golberry en fournit
diverses preuves[184].
[Note 183: _V._ Histoire de Loango, par _Proyart,_ 1776, in-8º, Paris,
p. 59 et suiv.; p. 73.]
[Note 184: _V._ Fragment d'un Voyage en Afrique, par _Golberry,_ 2
vol. in-8°, Paris 1802, t. II, p. 391 et suiv.]
L'auteur anonyme des _West indian eclogues_[185] dut la vie à un Nègre
qui, pour la lui sauver, perdit la sienne. Pourquoi le poëte qui, dans
une note, rapporte cette circonstance, n'y a-t-il pas consigné le nom de
son libérateur?
[Note 185: In-4º, London 1787.]
Adanson, qui visita le Sénégal en 1754, et qui en parle comme d'un
élysée, en trouva les Nègres très-sociables, et d'un excellent
caractère. Leur aimable simplicité, dans ce pays enchanteur, me
rappeloit, dit-il, l'idée des premiers hommes; il me sembloit voir
le monde à sa naissance[186]. En général, ils ont conservé l'estimable
bonhomie des moeurs domestiques; ils se distinguent par beaucoup de
tendresse envers leurs parens, beaucoup de respect pour la vieillesse,
vertu patriarchale et presqu'inconnue parmi nous[187]. Ceux qui sont
mahométans contractent une certaine alliance avec ceux qui ont été
circoncis à la même époque, et se regardent comme frères. Ceux qui sont
chrétiens conservent toute leur vie une vénération particulière pour
leurs parrains et marraines.
[Note 186: _Adanson,_ p. 31 et 118. _V._ aussi Lamiral l'_Afrique, et
le peuple africain,_ p. 64.]
[Note 187: _Demanet,_ p. 11.]
Ces mots rappellent une institution sublime que la philosophie envioit
dernièrement au christianisme; cette espèce d'adoption religieuse répand
sur les enfans des relations d'amour et de bienfaisance qui, dans le
cas éventuel et malheureusement trop fréquent, où, en bas âge, ils
perdroient les auteurs de leurs jours, prépare aux orphelins des
conseils et un asile.
Robin parle d'un esclave à la Martinique, qui ayant gagné de quoi se
racheter, préféra de racheter sa mère[188]. L'outrage le plus sanglant
qu'on puisse faire à un Nègre, c'est de maudire son père ou sa mère[189],
ou d'en parler avec mépris. Frappez-moi, disoit un esclave à son
maître, mais ne maudissez pas ma mère[190]. C'est de Mungo-Park que
j'emprunte ce fait et le suivant. Une Négresse ayant perdu son fils, son
unique consolation etoit de penser que cet enfant n'avoit jamais dit un
mensonge[191]. Casaux raconte qu'un Nègre voyant un Blanc maltraiter
son père, enleva vite l'enfant de ce brutal, de peur, dit-il, qu'il
n'apprenne à imiter sa conduite.
[Note 188: V. _Robin,_ t. I, p. 204.]
[Note 189: V. _Long,_ t. II, p. 416.]
[Note 190: _V._ Voyage dans l'intérieur de l'Afrique, par
_Mungo-Park,_ t. II, p. 8 et 10.]
[Note 191: _Ibid.,_ p. 11.]
La vénération des Noirs pour leurs aïeux les suit par delà les bornes de
la vie; ils vont s'attendrir sur la cendre de ceux qui ne sont plus. Un
voyageur nous a conservé l'anecdote d'un Africain qui recommandoit à un
Français de respecter les sépultures. Qu'eût pensé le premier s'il avoit
pu croire qu'un jour elles seroient profanées dans toute la France, chez
une nation qui se dit civilisée?
Les Noirs, au rapport de Stedman, sont si bienveillans les uns envers
les autres, qu'il est inutile de leur dire: _Aimez votre prochain comme
vous-mêmes[192]._ Les esclaves du même pays surtout, ont un penchant
marqué à s'entr'aider. Hélas! presque toujours les malheureux n'ont rien
à espérer que de ceux auxquels ils sont associés par l'infortune.
[Note 192: _Stedman,_ t. III, p. 66.]
Plusieurs Marrons avoient été condamnés à être pendus; on offre la grâce
à l'un d'eux, à condition qu'il sera l'exécuteur. Il refuse; il aime
mieux mourir. Le maître nomme un de ses esclaves pour le remplacer...
Attendez que je me prépare... Il va dans la case, prend une hache, se
coupe le poing; revient au maître, et lui dit: Exige maintenant que je
sois le bourreau de mes camarades[193].
[Note 193: _V._ Le Bonnet de Nuit, par _Mercier,_ t. II, article
_Morale._]
Dickson nous a conservé le fait suivant. Un Nègre avoit tué un Blanc; un
autre homme accusé du crime alloit être mis à mort. «Le meurtrier va se
déclarer à la justice, parce qu'il ne pourroit supporter le remords
d'avoir causé à deux individus la perte de la vie». L'innocent est
relâché, et le Nègre est envoyé au gibet, où il resta vivant six à sept
jours.
Le même Dickson a vérifié que sur cent vingt mille, tant Nègres que
sang-mêlés, à la Barbade, dans le cours de trente ans, on n'a ouï parler
que de trois meurtres de la part des Nègres, quoiqu'ils fussent souvent
provoqués par la cruauté des planteurs[194].
[Note 194: Dickson, _Letters on slavery,_ 1789, p. 20 et suiv.]
Je doute qu'on puisse trouver beaucoup de résultats pareils, en
compulsant les greffes des tribnnaux criminels de l'Europe.
La reconnoissauce des Noirs, ajoute Stedman, les porte à s'exposer à
la mort pour sauver leurs bienfaiteurs[195]. Cowry raconte qu'un esclave
portugais ayant fui dans les bois, apprend que son maître est traduit en
jugement pour cause d'assassinat; le Nègre se constitue prisonnier en
place du maître, donne des preuves fausses, mais judiciaires, de son
prétendu crime, et subit la mort à la place du coupable[196].
[Note 195: _Stedman,_ t. III, p. 70 et 76.]
[Note 196: _Cowry,_ p. 27.]
Le Journal de littérature, par Grosier, a recueilli des détails
attendrissans sur un Nègre de du Colombier, propriétaire dans les
colonies, résidant près de Nantes. L'esclave étoit devenu libre; mais le
maître étoit devenu pauvre. Le Nègre vendit tout ce qu'il avoit pour le
nourrir. Quand cette ressource fut épuisée, il cultiva un jardin dont il
vendoit les produits pour continuer cette bonne oeuvre. Le maître tombe
malade; le Nègre, malade lui-même, déclare qu'il ne s'occupera de sa
santé que quand le maître sera guéri; mais ce bon Africain succombe de
fatigues, et après vingt ans de services gratuits meurt, en 1776, en
léguant à du Colombier le peu qui lui restoit[197].
[Note 197: _V._ Journal de littérature, des sciences et des arts, t.
III, p. 188 et suiv.]
On connoît trop peu l'anecdote de Louis Desrouleaux, Nègre, pâtissier
à Nantes, puis au Cap, où il avoit été esclave d'un nommé Pinsum, de
Bayonne, capitaine négrier. Ce capitaine, revenu en France avec de
grandes richesses, s'y ruine; il repasse à Saint-Domingue: ceux qui
se disoient ses amis lorsqu'il étoit opulent, daignent à peine le
reconnoître. Louis Desrouleaux, qui avoit acquis de la fortune, les
supplée tous; il apprend le malheur de son ancien maître, s'empresse
de le chercher, le loge, le, nourrit, et cependant lui propose d'aller
vivre en France, où son amour propre ne sera pas mortifié par l'aspect
des ingrats qu'il a faits. Mais je n'ai rien pour vivre en France,...
15,000 francs annuels vous suffiront-ils?... Le colon pleure de joie; le
Nègre lui passe le contrat, et la pension a été payée jusqu'à la mort de
Louis Desrouleaux, arrivée en 1774.
S'il étoit permis d'intercaler ici un fait étranger à mon sujet, je
citerois la conduite des Indiens envers l'évêque Jacquemin, qui a été
vingt-deux ans missionnaire à la Guyane. Ces Indiens, qui l'aimoient
tendrement, le voyant dénué de tout lorsqu'on cessa de payer les
pasteurs, vont le trouver et lui disent: Père, tu es âgé, reste avec
nous, nous chasserons pour toi, nous pêcherons pour toi.
Et comment ces hommes de la nature seroient-ils ingrats envers leurs
bienfaiteurs, lorsqu'ils sont bienfaisans même envers leurs oppresseurs?
Dans la traversée on a vu des Noirs enchaînés, partager leur triste et
chétive nourriture avec les matelots[198].
[Note 198: _Stedman,_ t. I, p. 270.]
Une maladie contagieuse avoit fait périr le capitaine, le contre-maître
et la plupart des matelots d'un vaisseau négrier; ce qui restoit étant
insuffisant pour la manoeuvre, les Nègres s'y emploient; par leur
secours le vaisseau arrive à sa destination, ensuite ils se laissent
vendre[199].
[Note 199: _Stedman,_ t. I, p. 270.]
Les philantropes d'Angleterre aiment à citer ce bon et religieux Joseph
Rachel, Nègre libre aux Barbades, qui s'étant enrichi par le négoce,
consacra toute sa fortune à faire du bien. Les malheureux, quelle que
fût leur couleur, avoient des droits sur son coeur; il distribuoit aux
indigens, prêtoit à ceux qui pouvoient rendre, visitoit les prisonniers,
leur donnoit des conseils, tâchoit de ramener les coupables à la vertu.
Il est mort en 1758, à Bridgetown, pleuré des Noirs et des Blancs[200].
[Note 200: _Dickson,_ p. 180.]
Les Français doivent bénir la mémoire de Jasmin Thoumazeau; né en
Afrique en 1714, il fut vendu à Saint-Domingue en 1736. Ayant obtenu la
liberté, il épousa une Négresse de la Côte-d'Or, et fonda au Cap, en
1756, un hospice pour les pauvres Nègres et sang-mêlés. Pendant plus de
quarante ans, avec son épouse, il s'est voué à leur soulagement, et
leur a consacré tous ses soins et sa fortune. La seule peine qu'ils
éprouvassent au milieu des malheureux auxquels leur charité prodiguoit
des secoure, étoit l'inquiétude qu'après eux l'hospice ne fût abandonné.
En 1789, le cercle des Philadelphes du Cap, et la société d'agriculture
de Paris, décernèrent des médailles à Jasmin[201], qui est mort vers la
fin du siècle.
[Note 201: Description de la partie française de Saint-Domingue, par
_Moreau-Saint-Méry,_ t. I, p. 416 et suiv.]
Moreau-Saint-Méry, et une foule d'autres écrivains, nous disent que les
Négresses et les Mulâtresses sont recommandables par leur tendresse
maternelle, par leur charité compatissante envers les pauvres[202]. On
en trouvera des preuves dans une anecdote qui n'a pas encore acquis
toute la publicité dont elle est digne. Le voyageur Mungo-Park alloit
périr de besoin au milieu de l'Afrique; une Négresse le recueille, l
conduit chez elle, lui donne l'hospitalité, et assemble les femmes de sa
famille qui passèrent une partie de la nuit à filer du colon, en
improvisant des chansons pour distraire l'_homme blanc,_ dont
l'apparition dans ces contrées étoit une nouveauté: il fut l'objet d'une
de ces chansons qui rappelle cette pensée d'Hervey, dans ses
_Méditations: Je crois entendre les vents plaider la cause du malheureux_
[203]. Voici cette pièce: «Les vents mugissoient, et la
pluie tomboit; le pauvre homme blanc, accablé de fatigue, vient
s'asseoir sous notre arbre; il n'a pas de mère pour lui apporter de
lait, ni de femme pour moudre son grain»; et les autres femmes
chantoient en coeur: «Plaignons, plaignons le pauvre homme blanc; il
n'a pas de mère pour lui apporter son lait, ni de femme pour moudre son
grain[204]».
[Note 202: _Saint-Méry,_ p. 44. Trois pages plus haut il loue en elles
un extrême amour de la propreté.]
[Note 203: _Hervey,_ Méditat., p. 151.]
[Note 204: Voyages et découvertes dans l'intérieur de l'Afrique, par
_Houghton_ et _Mungo-Park,_ p. 180.]
Tels sont les hommes calomniés par Descroizilles, qui, en 1803,
imprimoit que les affections sociales et les institutions religieuses,
n'ont aucune prise sur leur caractère[205].
[Note 205: _V_. Essai sur l'agriculture et le commerce des îles de
France et de la Réunion, in-8°, Rouen 1803, p. 37.]
Aux traits de vertu pratiqués par des Nègres, aux témoignages honorables
que leur rendent les auteurs, j'aurois pu en ajouter une multitude
d'autres qu'on trouvera dans les dépositions officielles à la barre du
Parlement d'Angleterre[206]. Ce qu'on vient de lire suffit pour venger
l'humanité et la vérité Outragées.
[Note 206: Entre autres ouvrages on peut consulter _An Abstract of the
evidence delivered before a select committee of the house of Commons,
in the year_ 1790 _and_ 1791, in-8º, London 1701. _V_. surtout p. 91 et
suiv.]
Gardons-nous cependant d'une exagération insensée qui chez les Noirs
voudroit ne trouver que des qualités estimables; mais nous autres
Blancs, avons-nous doit d'être leurs dénonciateurs? Persuadé qu'il faut
très-rarement compter sur la vertu et la loyauté des hommes, quelle
que soit leur couleur, j'ai voulu prouver que les uns ne sont pas
originairement pires que les autres.
Une erreur presque générale, c'est d'appeler vertueux des individus qui
n'ont, si je puis m'exprimer ainsi, qu'une moralité négative. La forme
de leur caractère est indéterminée; incapables de penser et d'agir par
eux-mêmes, n'ayant ni le courage de la vertu, ni l'audace du crime,
également susceptibles d'impressions louables et coupables, ils n'ont
que des idées et des inclinations d'emprunt; on nomme en eux bonté,
douceur ce qui n'est réellement qu'apathie, foiblesse et lâcheté. Ce
sont eux qui ont donné lieu à ce proverbe: _Il est des gens si bons
qu'ils ne valent rien._
Dans le tableau des faits honorables qu'on vient de présenter, on
retrouve, au contraire, cette énergie (_vis, virtus_), qui fait
des sacrifices pour pratiquer le bien, obliger les hommes, et agir
conformément aux principes de la morale. Cette raison-pratique, qui est
le fruit d'une intelligence cultivée, se manifeste encore sous d'autres
rapports, quoique chez la plupart des Nègres la civilisation et les arts
soient dans l'enfance.
Mais avant d'aborder cet article, je crois faire plaisir au lecteur en
intercalant ici la, notice biographique d'un Nègre, mort il y a douze
ans, en Allemagne, où ses vertus délicates et ses brillantes qualités
lui ont acquis de la réputation.
CHAPITRE V.
_Notice biographique du Nègre Angelo Solimann._
Quoiqu'Angelo Solimann n'ait rien publié[207], il mérite une des
premières places entre les Nègres qui se sont distingués par un haut
degré de culture, par des connoissances étendues, et plus encore par la
moralité et l'excellence du caractère.
[Note 207: J'acquitte un devoir en révélant au public les noms des
personnes à qui je dois la biographie de cet estimable Africain, dont
le docteur _Gall_ m'avoit parlé le premier. Sur la demande de mes
concitoyens d'_Hautefort,_ attaché ici aux relations extérieures, et
_Dodun,_ premier secrétaire de la légation française en Autriche, on
s'empressa de satisfaire ma curiosité. Deux dames respectables de Vienne
y mirent le plus grand zèle, Mad. _de Stief_ et Mad. _de Picler._ On
rassembla soigneusement les détails fournis par les amis de défunt
Angelo. D'après ces matériaux, a été faite cette notice intéressante
qu'on va lire. Dans la traduction française, elle perd pour l'élégance
du style; car Mad. _de Picler,_ qui l'a rédigée en allemand, possède le
talent rare d'écrire également bien en prose et en vers. J'éprouve
du plaisir en exprimant à ces personnes obligeantes ma juste
reconnoissance.]
Il étoit le fils d'un prince africain. Le pays soumis à la domination de
celui-ci, s'appeloit _Gangusilang;_ la famille, _Magni-Famori._ Outre le
petit _Mmadi-Maké_ (c'étoit le nom d'Angelo dans sa patrie), ses parens
avoient un autre enfant plus jeune, une fille. Il se rappeloit avec quel
respect on traitoit son père, entouré d'un grand nombre de serviteurs;
il avoit, comme tous les enfans des princes de ce pays-là, des
caractères empreints sur les deux cuisses, et long-temps il s'est bercé
de l'espérance qu'on le chercheroit, et qu'on le reconnoîtroit par ces
caractères. Les souvenirs de son enfance, de ses premiers exercices au
tir de l'arc, dans lequel il surpassoit ses camarades; le souvenir des
moeurs simples, et du beau ciel de sa patrie, se retraçoient souvent à
son esprit avec un plaisir mêlé de douleur, même dans sa vieillesse; il
ne pouvoit chanter, sans être profondément attendri, les chansons de sa
patrie, que son heureuse mémoire avoit très-bien conservées.
Il paroît, d'après les réminiscences d'Angelo, que sa peuplade avoit
déjà quelque civilisation. Son père possédoit beaucoup d'éléphans, et
même quelques chevaux, qui sont rares dans ces contrées: la monnoie
étoit inconnue, mais le commerce d'échange se faisoit régulièrement, et
à l'enchère. On adoroit les astres; la circoncision étoit usitée; deux
familles des Blancs demeuroient dans le pays.
Des auteurs qui ont publié leurs voyages, parlent de guerres
perpétuelles entre des peuplades de l'Afrique, dont le but est, tantôt
la vengeance, le brigandage, tantôt la plus honteuse espèce d'avarice,
parce que le vainqueur mène les prisonniers au marché d'esclaves le plus
voisin, pour les vendre aux Blancs. Une guerre de ce genre, contre la
peuplade de _Mmadi-Maké_, éclata inopinément, à tel point, que son père
ne soupçonnoit pas le danger. L'enfant, âgé de sept ans, étant un jour
debout, à côté de sa mère qui allaitoit sa soeur, tout à coup on entend
un épouvantable cliquetis d'armes, et des hurlemens de blessés; le
grand-père de _Mmadi-Maké_, se jette dans la cabane, saisi d'effroi, en
criant: Voilà les ennemis. Fatuma se lève effarouchée, le père cherche
à la hâte ses armes, et le petit garçon, épouvanté, s'enfuit avec
la vîtesse d'une flèche. La mère l'appelle à grand cris: Où vas-tu
_Mmadi-Maké_? L'enfant répond: _Là où Dieu veut._ Dans un âge avancé, il
réfléchissoit souvent sur le sens important de ces paroles. Étant hors
de la cabane, il tourne ses regards en arrière, et voit sa mère, et
plusieurs des gens de son père, tomber sous les coups des ennemis. Il se
tapit avec un autre garçon sous un arbre; saisi d'effroi, il couvre ses
yeux de ses mains. Le combat se prolonge; les ennemis, qui se croyoient
déjà victorieux, se saisissent de lui, et l'élèvent en l'air en signe
de joie. A cet aspect, les compatriotes de _Mmadi-Maké_ raniment leurs
forces, et se rallient pour sauver le fils de leur roi; le combat
recommence, et pendant sa durée, l'enfant est toujours levé en l'air.
Enfin, les ennemis restent vainqueurs, et décidément il est leur proie.
Son maître l'échange contre un beau cheval, qu'un autre Nègre lui donne,
et l'on mène l'enfant vers la place d'embarquement. Il y trouve beaucoup
de ses compatriotes, tous comme lui prisonniers, tous condamnés à
l'esclavage; ils le reconnoissent avec douleur, mais ils ne peuvent rien
pour lui; on leur défend même de lui parler.
Les prisonniers, conduits sur de petits bâtimens, ayant atteint le
rivage de la mer, _Mmadi-Maké_ voyoit avec étonnement de grandes maisons
flottantes, dont l'une le reçut avec son troisième maître; il présume
que c'étoit un navire espagnol. Après avoir essuyé une tempête, ils
débarquent sur une côte, et le maître promet à l'enfant de le conduire
à sa mère. Celui-ci enchanté vit promptement évanouir son espérance,
en trouvant, au lieu de sa mère, l'épouse de son maître, qui le reçut
d'ailleurs très-bien, lui fit des caresses, et le traita avec beaucoup
de bonté: le mari lui donna le nom d'André, lui ordonna de conduire les
chameaux aux pâturages, et de les garder.
On ne peut dire de quelle nation étoit cet homme-là, ni combien de temps
resta chez lui Angelo, qui est mort depuis douze ans; cette notice a été
rédigée dernièrement d'après le récit de ses amis. Seulement on sait
qu'après un assez long séjour, le maître lui annonça son dessein de le
transporter dans une contrée, où il seroit mieux. _Mmadi-Maké_ en fut
très-content; la maîtresse se sépara de lui avec regret; on s'embarque,
on arrive à Messine; il est conduit dans la maison d'une dame opulente
qui, à ce qu'il paroît, s'attendoit à le recevoir; elle le traite avec
beaucoup de bonté, lui donne un instituteur pour lui enseigner la
langue du pays, qu'il apprend avec facilité: sa bonhomie lui concilie
l'affection des nombreux domestiques, parmi lesquels il distingue une
Négresse, nommée _Angelina_, à cause de sa douceur, et de ses bons
procédés envers lui. Il tombe dangereusement malade; la marquise, sa
maîtresse, a pour lui tous les soins d'une mère, au point quelle veille
près de lui une partie des nuits. Les médecins les plus habiles sont
appelés; son lit est entouré d'une foule de personnes qui attendent ses
ordres. La marquise souhaitoit depuis longtemps qu'il fût baptisé: après
des refus réitérés, un jour, dans sa convalescence, il demande lui-même
le baptême; la maîtresse, extrêmement contente, ordonne les préparatifs
les plus magnifiques. Dans un salon, on élève un dais richement brodé
au-dessus d'un lit de parade; toute la famille, tous les amis de la
maison sont présens; on interpelle _Mmadi-Maké_, couché dans ce lit, sur
le nom qu'il désire avoir: par reconnoissance et par amitié envers
la Négresse _Angelina_, il veut être nommé _Angelo_: on accueille sa
prière, et pour lui tenir lieu de nom de famille, on y joint celui
de Solimann. Il célébroit annuellement le jour de son entrée dans
le christianisme, le 11 septembre, avec des sentimens pieux, comme
l'anniversaire de sa naissance.
Sa bonté, sa complaisance, son esprit juste, le rendoient cher à tout
le monde. Le prince Lobkowitz, alors en Sicile en qualité de générai
impérial, fréquentoit la maison où demeuroit cet enfant; il conçut pour
lui une telle affection, qu'il fit les instances les plus vives pour
qu'on le lui donnât. Cette demande fut combattue par la tendresse de la
marquise envers Angelo; elle céda enfin, à des considérations d'intérêt
et de prudence qui lui conseilloient de faire ce présent au général. Que
de larmes elle versa, en se séparant du petit Nègre qui entroit avec
répugnance au service d'un nouveau maître!
Les fonctions du prince étoient incompatibles avec une longue résidence
dans cette contrée; il aimoit Angelo, mais son genre de vie, et
peut-être l'esprit de ce temps-là, furent cause qu'il prit très-peu de
soin de son éducation. Angelo devenoit sauvage et colère; il passoit ses
jours dans le désoeuvrement, dans les jeux d'enfans. Un vieux maître
d'hôtel du prince, connoissant son bon coeur et ses excellentes
dispositions, malgré son étourderie, lui donna un instituteur, sous
lequel Angelo apprit, dans l'espace de dix-sept jours, à écrire
l'allemand: la tendre affection de l'enfant, ses progrès rapides dans
toutes les branches d'instruction, récompensèrent le bon vieillard de
ses soins.
Ainsi grandit Angelo dans la maison du prince. Il étoit de tous ses
voyages, partageant avec lui les périls de la guerre; il combattoit à
côté de son maître, qu'un jour il emporta blessé, sur ses épaules,
hors du champ de bataille. Angelo se distingua dans ces occasions,
non-seulement comme serviteur et ami fidèle, mais aussi comme guerrier
intrépide, comme officier expérimenté, surtout dans la tactique,
quoiqu'il n'ait jamais eu de grade militaire. Le maréchal Lascy, qui
l'estimoit beaucoup, fit, en présence d'une foule d'officiers, l'éloge
le plus honorable de sa bravoure, lui fit présent d'un superbe sabre
turc, et lui offrit le commandement d'une compagnie, qu'il refusa.
Son maître mourut. Par son testament il avoit légué Angelo au prince
Wenceslas de Lichtenstein qui, depuis long-temps désiroit l'avoir. Celui
ci demande à Angelo, s'il est content de cette disposition, et s'il veut
venir chez lui. Angelo donne sa parole, et fait des préparatifs pour
le changement nécessaire à sa manière de vivre. Dans l'intervalle,
l'empereur François Ier le fait appeler, et lui fait la même offre, sous
des conditions très-flatteuses. Mais la parole d'Angelo étoit sacrée;
il reste chez le prince de Lichtenstein. Ici, comme chez le général
Lobkowitz, il étoit le génie tutélaire des malheureux, il transmettoit
au prince les prières de ceux qui cherchoient à obtenir quelque chose;
ses poches étoient toujours pleines de mémoires, de placets; ne pouvant
et ne voulant jamais demander pour lui, il remplissoit avec autant de
zèle que de succès ce devoir en faveur des autres.
Angelo suivit son maître dans ses voyages, et à Francfort, lors du
couronnement de l'empereur Joseph, comme roi des Romains. Un jour, à
l'instigation de son prince, il tenta la fortune dans une banque de
pharaon, et gagna vingt mille florins; il offrit la revanche à son
adversaire, qui perdit encore vingt-quatre mille florins; en lui offrant
de nouveau la revanche, Angelo sut arranger le jeu si finement, que le
perdant regagna cette dernière somme. Cet acte de délicatesse de la part
d'Angelo, lui concilia l'admiration, et lui attira des félicitations
sans nombre. Les faveurs passagères de la fortune ne l'éblouirent pas;
au contraire, se défiant de ses caprices, jamais il n'exposa plus de
somme considérable. Il s'amusoit aux échecs, et avoit la réputation
d'être, en ce genre, un des plus forts joueurs.
A l'âge de... il épousa une veuve, madame de Cristiani, née Kellermann,
Belge d'origine. Le prince ignoroit ce mariage; peut être Angelo
avoit-il des raisons pour le cacher: un événement postérieur a justifié
son silence. L'empereur Joseph II, qui s'intéressoit vivement à tout ce
qui concernoit Angelo, qui le distinguoit publiquement, même en prenant
son bras dans les promenades, découvrit un jour, sans en prévoir les
suites, le secret d'Angelo au prince de Liechtenstein. Celui-ci le fait
appeler, le questionne; Angelo avoue son mariage. Le prince lui annonce
qu'il le bannit de sa maison, et raye son nom de son testament; il lui
avoit destiné des diamans d'une valeur assez considérable, dont Angelo
étoit paré quand il suivoit son maître les jours de gala.
Angelo, qui avoit demandé si souvent pour d'autres, ne dit pas un
mot pour lui-même; il quitta le palais pour habiter dans un faubourg
éloigné, une petite maison achetée depuis long-temps, et appropriée
pour son épouse. Il vivoit avec elle dans cette retraite, jouissant du
bonheur domestique. L'éducation la plus soignée de sa fille unique,
madame la baronne d'Heüchtersleben qui n'existe plus, la culture de son
jardin, la société de quelques hommes éclairés et vertueux, tels étoient
ses occupations et ses délassemens.
Environ deux ans après la mort du prince Wenceslas de Lichtenstein, son
neveu et héritier, le prince François, aperçoit Angelo dans la rue; il
fait arrêter son carrosse, l'y fait entrer, lui dit que très-convaincu
de son innocence, il est résolu de réparer l'iniquité de son oncle. Il
assigne en conséquence à Angelo un traitement réversible après sa mort,
comme pension annuelle, à madame Solimann. La seule chose que le prince
demandoit d'Angelo, c'étoit d'inspecter l'éducation de son fils, Louis
de Lichtenstein.
Angelo remplissoit ponctuellement les devoirs de cette nouvelle
vocation, et se rendoit journellement chez le prince, pour veiller sur
l'élève recommandé à ses soins. Le prince voyant que la longueur du
chemin devoit être pénible pour Angelo, surtout quand le temps étoit
mauvais, lui offrit une habitation. Voilà donc Angelo établi, pour la
seconde fois, dans le palais Lichtenstein; mais il y mena sa famille; il
y vivoit en retraite comme auparavant dans la société de quelques amis,
dans celle des savans, et livré aux belles-lettres qu'il cultivoit
avec zèle. Son étude favorite étoit l'histoire; son excellente mémoire
l'aidoit beaucoup; il étoit en état de citer les noms, les dates,
l'année de naissance de toutes les personnes illustres, et des
principaux événemens.
Son épouse, qui languissoit depuis longtemps, se soutint encore quelques
années, par les tendres soins d'un époux qui lui prodigua tous les
secours de l'art; mais enfin elle succomba. Dès-lors Angelo fit des
réformes dans son ménage; il n'invitoit plus d'amis à sa table; il
ne buvoit que de l'eau pour en donner l'exemple à sa fille, dont
l'éducation alors achevée étoit entièrement son ouvrage. Peut-être aussi
vouloit-il, par une économie sévère, assurer la fortune de cette fille
unique.
Angelo fit encore plusieurs voyages dans un âge avancé, tantôt pour ses
propres affaires, tantôt pour celles des autres, estimé et aimé partout:
on se rappeloit ses actes de complaisance, et les bienfaits qu'il avoit
répandus, à des époques déjà très-éloignées. Les circonstances l'ayant
conduit à Milan, feu l'archiduc Ferdinand, qui en étoit gouverneur, le
combla d'amitiés.
Il a joui, jusque vers la fin de sa carrière, d'une santé robuste; son
extérieur présentoit à peine quelques symptômes de vieillesse, ce qui
occasionnoit des bévues et des disputes amicales; car souvent des
personnes qui ne l'avoient pas vu depuis vingt ou trente ans, le
prenoient pour son propre fils, et le traitoient d'après cette erreur.
Attaqué d'un coup d'apoplexie dans la rue, à l'âge de soixante et quinze
ans, on s'empressa de lui donner des secours qui furent inefficaces. Il
mourut le 21 novembre 1796, regretté de tous ses amis, qui ne peuvent
penser à lui sans attendrissement, et sans verser des larmes. L'estime
de tous les hommes de bien l'a suivi dans le tombeau.
Angelo étoit d'une stature moyenne, svelte et bien proportionnée; la
régularité de ses traits, et la noblesse de sa figure, formoient par
leur beauté un contraste avec les idées défavorables qu'on a communément
de la physionomie des Nègres; une souplesse extraordinaire dans tous les
exercices du corps, donnoit à son maintien, à ses mouvemens de la grâce
et de la légéreté: à toute la délicatesse de la vertu unissant un
jugement sain, relevé par des connoissances étendues et solides, il
possédoit six langues, l'italien, le français, l'allemand, le latin, le
bohémien, l'anglais, et parloit surtout avec pureté les trois premières.
Comme tous ses compatriotes, il étoit né avec un caractère impétueux; sa
sérénité inaltérable et sa douceur, étoient conséquemment d'autant plus
respectables, qu'elles étoient le fruit de combats difficiles, et de
beaucoup de victoires remportées sur lui-même. Il ne lui échappoit
jamais, même quand on l'avoit irrité, aucune expression inconvenante.
Angelo étoit pieux sans être superstitieux; il observoit exactement tous
les préceptes de la religion, et ne croyoit pas qu'il fût au-dessous de
lui, de donner en cela l'exemple à sa famille. Sa parole, et ce qu'il
avoit résolu après de mûres réflexions, étoient immuables, et rien ne
pouvoit le détourner de son dessein. Il conserva toujours le costume
de son pays; c'étoit une espèce d'habit fort simple, à la turque,
et presque toujours d'une blancheur éblouissante, qui relevoit avec
avantage la couleur noire et brillante de sa peau. Son portrait, gravé à
Ausbourg, se trouve dans la galerie de Lichtenstein.
CHAPITRE VI.
_Talens des Nègres pour les arts et métiers. Sociétés politiques
organisées par les Nègres._
Bosman, Brue, Barbot, Holben, James-Lyn, Kiernau, Dalrymple, Towne,
Wadstrom, Falconbridge, Wilson, Clarkson, Durand, Stedman, Mungo-Park,
Ledyard, Lucas, Houghton, Horneman[208], qui tous connoissent les Noirs,
qui, presque tous, ont vécu en Afrique, rendent témoignage à leurs
talens industriels; et Moreau Saint-Méry les croit capables de réussir
dans les arts mécaniques et libéraux[209]. Compulsez les auteurs qu'on
vient de citer, ouvrez l'Histoire générale des Voyages par Prévôt,
l'Histoire universelle par des Anglais, les dépositions faites à la
barre du parlement; tous parlent delà dextérité avec laquelle les Nègres
tannent et teignent les cuirs, préparent l'indigo et le savon, font des
cordages, de beaux tissus, de belles poteries, quoiqu'ils ne connoissent
pas l'usage du tour; des armes blanches et des instrumens aratoires
d'une bonne qualité, de très-beaux ouvrages en or, en argent, en acier;
ils excellent surtout dans le filigrane[210]. Un des traits le plus
frappans, est l'adresse avec laquelle des Nègres parviennent à
construire une ancre de vaisseau[211]. A Juida, ils font d'un seul
morceau d'ivoire de très-belles cannes qui ont près de deux mètres de
longueur[212].
[Note 208: _V_. Abstract of the evidence, etc., p. 89. _Clarkson_, p.
125. _Stedman_, c. XXVI. _Durand_, p. 368 et suiv., etc., etc. Histoire
de Loango, par _Proyart_, p. 107. _Mungo-Park_, t. II, p. 35, 39 et 40,
etc.]
[Note 209: _V_. Description topographique de Saint-Domingue, t. I, p.
90.]
[Note 210: _V_. _Prevot_, t. I, p. 3, 4 et 5, etc., éd. in 4°. Hist.
univers, t. XVII, c. VII, etc. _Beaver_, p. 327.]
[Note 211: _V_. _Prevot_, t. II, p. 421.]
[Note 212: _V_. Description de la Nigritie, par _P.D.P. (Pruneau de
Pomme Gouje)_, in-8°, Paris 1789.]
Dickson, qui a connu parmi eux des orfèvres et des horloger habiles,
parle avec admiration d'une serrure en bois, exécutée par un Nègre [213].
[Note 213: V. _Dickson_, p. 74.]
Dans une savante Dissertation sur les briques flottantes des anciens,
par Fabbroni, je trouve ce passage: «Comment concevoir la manière dont
les anciens habitans de l'Irlande et des Orcades, pouvoient construire
des tours de terre, et les cuire sur place? C'est cependant ce que
quelques Nègres de la côte d'Afrique pratiquent encore[214].»
[Note 214: _V_. le Magasin encyclop., n° II, 1er brumaire an 7, p.
335.]
Golberry, qui s'étend plus que les autres voyageurs sur l'industrie
africaine, reconnoît que les étoffes fabriquées par eux, sont d'une
finesse et d'une beauté rares. Les plus adroits, sont les Mandingoles et
les Bamboukains. Leurs jarres, leurs nattes sont d'un goût exquis; avec
les mêmes outils ils exécutent les ouvrages en fer les plus grossiers,
et les ouvrages en or les plus élégans; ils amincissent les cuirs au
point de les rendre souples comme du papier; le seul instrument qu'ils
emploient, est un couteau fort simple, qui leur suffit pour des travaux
délicats[215].
[Note 215: _V_. Fragment d'un voyage, etc., t. I, p. 413 et suiv.; et
t. II, p. 380, etc.]
Les mêmes observations s'appliquent aux Nègres de Malacca et d'autres
parties des Indes. On envoie des esclaves noirs et blancs à Manille.
Sandoval, qui les a fréquentés, assure que tous sont doués d'une grande
aptitude, surtout pour la musique; leurs femmes excellent dans les
ouvrages à l'aiguille[216]. Lescalier, en voyageant dans le continent
asiatique, a trouvé que les Nègres à cheveux longs sont très-instruits,
parce qu'ils ont des écoles. Comme les autres Indiens, ils fabriquent
les mousselines recherchées que ce pays envoie en Europe. La France,
disoit un autre voyageur, est pleine des étoffes faites par les esclaves
noirs[217].
[Note 216: V. _Sandoval_, part. I, t. ii, c. xx, p. 205.]
[Note 217: _V_. Journal d'un voyage aux Indes, sur l'escadre de _du
Quesne_, t. II, p. 214.]
En lisant Winterbottam, Ledyard, Lucas Houghton, Mungo-Park et Horneman,
on voit, que les habitans de l'Afrique intérieure, plus moraux, plus
avancés dans la civilisation que ceux des côtes, les surpassent encore à
travailler la laine, le cuir, le bois et les métaux, à tisser, teindre
et coudre. Outre les travaux des champs, qui les occupent beaucoup, ils
ont des manufactures et fondent le minerai. Les habitans du pays de
Houssa qui, selon Horneman, sont le peuple le plus intelligent de
l'Afrique, donnent aux instrumens tranchans une trempe plus fine que
les Européens; leurs limes sont supérieures à celles de France et
d'Angleterre[218].
[Note 218: V. _Mungo-Park_, t. II, p. 35, 39-40. The Journal of
_Frederic Horneman Travels_, in-4°, London 1802, p. 33 et suiv.]
Ces détails font déjà pressentir ce qu'on doit penser quand, pour
ravaler les Noirs, Jefferson nous dit que jamais on ne vit chez eux une
nation civilisée. Un problème non résolu, jusqu'à présent, mais non pas
insoluble, c'est la manière de concilier le développement de toutes les
facultés intellectuelles, de tous les talens, sans laisser germer
cette corruption que les arts d'agrémens traînent, je ne dis pas
inévitablement, mais constamment à leur suite.
Quoi qu'il en soit, en nous bornant à l'acception que présente l'idée de
sociabilité, c'est-à-dire, d'aptitude à vivre avec les hommes en rapport
de services mutuels; l'idée d'un état policé qui a une forme constituée
de gouvernement et de religion, un pacte conservateur des personnes,
des propriétés, et qui place sous la sauvegarde des loix, ou des usages
ayant force de loi, l'exercice des travaux agricoles, industriels et
commerciaux; qui pourroit disputer à plusieurs peuples noirs la qualité
de civilisés? Seroit-ce à ceux dont parle Léon l'Africain qui, dans les
montagnes, ont quelque chose de sauvage, mais qui, dans les plaines, ont
bâti des villes où ils cultivent les sciences et les arts? Une relation
insérée dans la collection de Prevôt, les dépeint comme plus avancés que
beaucoup de nations européennes[219].
[Note 219: V. _Prevot_, t. IV, p. 283.]
Bosman, qui trouva le pays d'Agonna très-bien gouverné par une femme
[220], s'enthousiasme à l'aspect de celui de Juida, du nombre des
villes, de leurs moeurs, de leur industrie. Plus d'un siècle après, son
récit a été confirmé par Pruneau-de-Pomme-Gouje, qui exalte
l'intrépidité et l'habilité des Judaïques[221]. Les détails de la vie
présentent chez eux une complication d'étiquettes et de civilités plus
étendues qu'à la Chine; la supériorité de rang y a bien, comme partout,
ses prétentions orgueilleuses, mais les personnes d'égale condition qui
se rencontrent, s'agenouillent et se bénissent[222]. Sans approuver ce
cérémonial minutieux, il faut cependant y reconnoître les traits d'une
nation qui a franchi la barbarie.
[Note 220: V. _Bosman_, lettre 5.]
[Note 221: _V_. Description de la Nigritie, par _D. P._ in-8°, Paris
1789.]
[Note 222: _Bosman_, lettre 18.]
Deniau, consul français, qui a résidé treize ans à Juida, m'assuroit
que le gouvernement de cette contrée peut rivaliser, en astuces
diplomatiques, avec ceux d'Europe, qui ont perfectionné cet art funeste.
Que de preuves en offre la conduite de cette fameuse Gingha ou Zingha,
reine d'Angola, morte en 1663, à quatre-vingt-deux ans, à qui un esprit
éminent, et une intrépidité féroce assurent une place dans l'histoire.
Comme la plupart des grands criminels de son rang, elle voulut, dans sa
vieillesse, expier ses forfaits par des remords qui ne rendoient pas la
vie aux malheureux qu'elle avoit fait périr.
En partant des idées reçues parmi nous, communément on croit qu'un
peuple n'est pas civilisé, s'il n'a des historiens et des annales. Nous
ne prétendons pas mettre les Nègres au niveau de ceux qui, héritiers des
découvertes de tous les âges, y ajoutent les leurs; mais peut-on inférer
de là que les Nègres sont incapables d'entrer en partage du dépôt des
connaissances humaines? Si, par la raison qu'on ne possède pas, on étoit
inhabile à posséder, les descendans des anciens Germains, Helvétiens,
Bataves et Gaulois, seroient encore barbares; car il fut un temps où ils
n'avoient pas même l'équipement des Quipas du Mexique, ni des Hurons
runiques de la Scandinavie. Qu'avoient-ils donc? Des traditions vagues
et défigurées par le cours des siècles, comme en ont toutes les
peuplades nègres; et, néanmoins, ils avoient, comme tous les Celtes dont
ils faisoient partie, une existence et des confédérations politiques,
un gouvernement régulier, des assemblées nationales, et surtout leur
liberté.
Nous conviendrons, avec l'historien de la Jamaïque, que l'état de la
législation dans chaque pays, peut indiquer (seulement à quelques
égards) le degré de civilisation; car, en appliquant cette mesure à
l'Angleterre sa patrie, on pourroit lui demander si la loi non abrogée,
qui autorise un mari à vendre sa femme, est un symptôme de civilisation
perfectionnée? La même question peut être faite sur les lois
néroniennes, qui réduisent les catholiques d'Irlande au rang des Ilotes.
Malgré les tâches qui déparent la constitution britannique, on ne peut
lui ôter l'avantage d'être une de celles qui savent le mieux allier la
sécurité de l'État avec la liberté individuelle; sous des formes moins
compliquées, la même chose existe chez plusieurs de ces nations noires,
à qui Long refuse la faculté de combiner des idées[223]. Sur la plupart
des côtes d'Afrique, il y a une foule de royaumes qu'on pourroit appeler
microscopiques, où le chef n'a que l'autorité d'un père de famille[224].
Dans Gambie, le Boudou et d'autres petits États, le gouvernement est
monarchique, mais l'exercice du pouvoir y est tempéré par les chefs des
tribus, sans l'avis desquels il ne peut faire la guerre ni la paix[225].
[Note 223: V. f. II, p. 377 et 378.]
[Note 224: _Beaver_, p. 328.]
[Note 225: V. _Mango-Park_, p. 128.]
Les laborieux Daccas qui occupent la pointe fertile du Cap-Verd, sont
organisés en république; quoique séparés par des sables arides du roi
de Damel, ils sont souvent en guerre avec lui. Quand le roi de Damel se
brouilla avec le gouvernement du Sénégal, dont il ne recevoit plus de
_coutumes_, et qu'il traita avec les Anglais, récemment établis à Gorée,
il leur proposa de l'aider à réduire ce peuple. Pour les stimuler, il
alléguoit que les Daccas n'étoient pas comme les autres Nègres soumis
à un chef, mais libres comme l'étoient les Français. Ce trait de
diplomatie africaine m'a été communiqué par Broussonnet.
Voilà donc des peuples qui ont saisi les idées compliquées de
constitution, de gouvernement, de traités et d'alliances; s'ils n'ont
pas approfondi davantage ces notions politiques, c'est qu'il falloit
naître.
Dans l'empire de Bornou, la monarchie, dit le voyageur Lucas, est
élective, ainsi que le gouvernement, de Kachmi. Quand le chef est
mort, on confie à trois anciens ou notables, le droit de choisir son
successeur parmi les enfans du décédé, sans égard à la primogéniture.
L'élu est conduit par les trois anciens devant le cadavre du défunt,
dont on prononce l'éloge ou la condamnation, suivant qu'il l'a mérité,
et l'on annonce au successeur qu'il sera heureux ou malheureux, selon le
bien ou le mal qu'il fera au peuple. Des usages semblables existent chez
les peuples voisins[226].
[Note 226: V. _Lucas_, t. I, p. 190 et suiv.]
Ici se place naturellement l'anecdote suivante. Le commandant d'un
fort portugais, qui attendoit l'envoyé d'un roi africain, ordonne les
préparatifs les plus somptueux, pour lui en imposer par le prestige
de l'opulence. L'envoyé arrive; il est introduit dans un salon
magnifiquement décoré; le commandant est assis sous un dais, on n'offre
pas même un siège à l'ambassadeur nègre; il fait un signe, à l'instant
deux esclaves de sa suite se placent à genoux, et les mains à terre sur
le parquet; il s'assied sur leur dos. Ton roi, lui dit le commandant,
est-il aussi puissant que celui du Portugal? Mon roi, répond le Nègre, a
cent serviteurs qui valent le roi de Portugal, mille comme toi, un comme
moi.... et il part[227].
[Note 227: Anecdote racontée par _Bernardin-Saint-Pierre._ L'auteur
des _Anecdotes africaines_ rapporte la même chose Zingha; il ajoute que
quand elle se leva, l'esclave étant restée dans la même posture, on le
lui fit observer; elle répondit: La soeur d'un roi ne s'assied jamais
deux fois sur le même siège; il reste à la maison dans laquelle elle l'a
occupé.]
Sans doute la civilisation est presque nulle dans plusieurs de ces États
nègres, où l'on ne parle du roitelet qu'à travers une sarbacane; où
quand il a dîné, un héraut annonce qu'alors les autres potentats du
monde peuvent dîner à leur tour. Ce n'est qu'on barbare, ce roi de
Kakongo qui, réunissant tous let pouvoirs, juge toutes les causes, avale
une coupe de vin de palmier à chaque sentence qu'il prononce, sans quoi
elle seroit illégale, et termine quelquefois cinquante procès dans
une séance[228]. Mais ils furent aussi barbares les ancêtres des Blancs
civilisés; comparez la Russie du quinzième siècle, et celle du
dix-neuvième.
[Note 228: _V_. Hist. de Loango, etc.]
On vient d'établie que dans les régions africaines, il est des États où
l'art social a fait des progrès. De nouvelles preuves vont élever cette
vérité jusqu'à l'évidence.
Les Foulahs, dont le royaume est d'environ soixante myriamètres de
longueur, sur trente-neuf de largeur, ont des villes assez populeuses.
Temboo, la capitale, a sept mille habitans; l'Islamisme, en y répandant
ses erreurs, y a introduit des livres, la plupart concernant la religion
et la jurisprudence. Temboo, Laby, et presque toutes les villes des
Foulahs, et de l'empire de Bornou, ont des écoles[229]. les Nègres, au
rapport de Mungo-Park, aiment l'instruction; ils ont des avocats
pour défendre les esclaves traduits devant des tribunaux[230], car la
domesticité est inconnue chez eux, mais l'esclavage y est très-doux. Ce
voyageur trouva de la magnificence au sein de l'Afrique, à Ségo, ville
de trente mille ames, quoiqu'inférieure en tout à Jenne, à Tombuctoo et
à Houssa.
[Note 229: V. _Lucas et Ledyard,_ t. I, p. 190 et suiv. _V._ Substance
of the report, p. 136.]
[Note 230: V. _Mungo-Park, p. 13 et p. 37.]
Aux nations africaines, dont on vient de parler, doivent être joints
les Boushouanas, visité par Barrow, qui vante l'excellence de leur
caractère, la douceur de leurs moeurs, et le bonheur dont ils jouissent.
Ils ont aussi franchi les bornes qui séparent le sauvage de l'homme
civilisé, et leur perfectionnement moral est tel, que des missionnaires
chrétiens pourroient exercer utilement leur zèle dans ce pays. Likakou,
leur capitale, ville de dix à quinze mille ames, est située à cent
vingt-cinq myriamètres du Cap, le gouvernement est patriarchal, le chef
a droit de désigner son successeur; mais en tout il agit d'après les
voeux du peuple, que lui transmet son conseil composé de vieillards; car
chez les Boushouanas la vieillesse et l'autorité sont encore comme chez
les anciens peuples, des expressions synonymes[231]. Il est affligeant
que des contre-temps, dont Barrow donne le détail, l'ayent empêché
d'aller chez les Barrolous, qu'on lui a peints comme plus avancés dans
la civilisation, qui n'ont aucune idée de l'esclavage, et chez lesquels
on trouve de grandes villes, où divers arts sont florissans [232].
J'oubliois de dire, d'après Golberry, qu'en Afrique on ne voit pas un
seul mendiant, excepté les aveugles, qui vont réciter des passages du
Coran, ou chanter des couplets[233].
[Note 231: _V_. Voyage à la Cochinchine, etc., t. I, p. 289 et suiv.]
[Note 232: _Ibid._, p. 319 et suiv.]
[Note 233: _V_. Fragment d'un voyage, etc., t. II, p. 400.]
Des colons reprochent aux Nègres marrons, si improprement appelés
rebelles, soit de Surinam, soit de la montagne bleue à la Jamaïque,
de n'avoir pas organisé un État qui, en restreignant la liberté
individuelle, assureroit la liberté sociale. Tout ce qu'on vient de lire
est une réponse anticipée à cette objection. Se pourroit il que les arts
de la paix fussent cultivés par une troupe fugitive, toujours cachée
dans les forêts et les marais, toujours occupée à se nourrir et à se
défendre contre ses oppresseurs, qui sont les véritables révoltés?...
oui, révoltés contre tous les sentimens de la justice et de la nature.
On objectera peut-être encore que les Nègres de Haïti n'ont pu, jusqu'à
présent, asseoir parmi eux une forme stable de gouvernement, et qu'ils
se déchirent de leurs propres mains. Mais dans le cours orageux de notre
révolution, sacrée dans ses principes, calomniée par ceux dont les
efforts sont parvenus à la dénaturer dans sa marche et ses résultats,
n'a t-on pas vu tous les genres de cruauté? N'avoit-on pas, suivant
l'expression d'un député, mis la nation en coupe réglée, et allumé un
volcan qui a dévoré plusieurs générations? La main de l'étranger a
souvent agité parmi nous les tisons de la discorde; c'est un fait qui
n'est pas problématique. En 1807, un écrivain anglais maudissoit encore
la perversité rafinée, par laquelle les gouvernemens européens ont,
dit-il, vicié et _infernalisé_ l'esprit de cette révolution française,
dont le but étoit louable, mais qu'ils ont envisagée comme Satan
envisageoit le paradis[234]. Qui peut douter que des mains étrangères
n'en ayent fait autant à Saint-Domingue? Six mille Nègres et Mulâtres
se joignirent autrefois aux Caraïbes, concentrés dans les îles de
Saint-Vincent et la Dominique. Ces Caraïbes noirs, sont robustes et
fiers de leur indépendance[235]; toutes les données acquises sur leur
compte par des hommes qui les ont fréquentés, portent à croire que leur
état social se perfectionneroit rapidement, s'ils ne redoutoient avec
raison la rapacité de l'Europe, et s'ils pouvoient goûter en paix les
fruits de leurs champs qu'ils auroient cultivés sans trouble. Depuis un
siècle, ils luttent sans relâche contre les élémens et les tyrans.
[Note 234: _V._ Le Critical Review, avril 1807, p. 369.]
[Note 235: _V._ De l'influence de la découverte de l'Amérique sur le
bonheur du genre humain, par _Le Gentil_, in-8°, Paris 1788, p. 74 et
suiv.]
La province de Fernanbouc, dans l'Amérique méridionale, a vu un corps
politique formé par des Nègres, que Malte-Brun appelle encore _rebelles,
révoltés_, dans un Mémoire curieux sur le Brésil, d'après Barloeus et
Rochapitta, l'un Hollandais, l'autre Portugais, et qui est inséré dans
sa Traduction de Barrow[236].
[Note 236: Gaspari Barlaei, _rerum per Octennium in Brasilia gestarum
historia, in-fol._, 1647, Amsterdam, p. 243, etc. Rocha pitta, America
portugueza, l. VIII. Voyage à la Cochinchine, t. I, p. 218 et suiv.]
Entre les années 1620 et 1630, des Nègres fugitifs, unis à quelques
Brasiliens, avoient formé deux États libres, le grand et le petit
Palmarès, ainsi nommés de la quantité de palmiers qu'ils avoient
plantés. Le grand Palmarès fut presqu'entièrement détruit par les
Hollandais en 1644. L'historien portugais, qui paroît avoir ignoré, dit
Malte-Brun, l'ancienne origine de ces peuplades, prend leur restauration
en 1650, pour leur commencement réel.
A la fin de la guerre avec les Hollandais, les esclaves du voisinage de
Fernanbouc, accoutumés aux souffrances et aux combats, résolurent de
former un établissement qui assurât leur liberté. Quarante, d'entr'eux,
en devinrent les fondateurs, et bientôt leur troupe se grossit par une
multitude d'autres Nègres et Mulâtres. Mais n'ayant pas de femmes, ils
exécutèrent, sur une vaste étendue de pays, un enlèvement pareil à celui
des Sabines. Devenus formidables à tout le voisinage, les Palmaresiens
adoptèrent une forme de culte qui étoit, si on peut le dire, une
parodie du christianisme; ils créèrent une constitution, des loix, des
tribunaux, choisirent un chef nommé _Zombi_, c'est-à-dire, _puissant_,
dont la dignité étoit à vie, mais élective; ils fortifièrent leurs
villages placés sur des éminences, et spécialement leur capitale, dont
la population étoit de vingt mille ames; ils élevoient des animaux
domestiques et beaucoup de volailles. Barloeus décrit leurs jardins,
leur culture de cannes à sucre, de patates, de manioc, de millet, dont
la récolte étoit signalée par des fêtes et des chants joyeux. Près de
cinquante ans s'étoient écoulés sans qu'ils fussent attaqués; mais en
1696, les Portugais combinèrent une expédition pour surprendre les
Palmaresiens. Ceux-ci, ayant leur Zombi ou chef à leur tête, firent des
prodiges de valeur; enfin, subjugués par des forces supérieures, les uns
se donnèrent la mort pour ne pas survivre à la perte de leur liberté;
les autres, livrés à la rage des vainqueurs, furent vendus et dispersés:
ainsi s'éteignit une république qui pouvoit révolutionner le nouveau
Monde, et qui étoit digne d'un meilleur sort.
A la fin du dix-septième siècle, l'iniquité détruisit la colonie de
Palmarès. A la fin du dix-huitième, la justice et la bienveillance ont
créé celle de Sierra-Leone, dont on va parler.
Dès l'an 1751, Franklin avoit établi en principe, que le travail d'un
homme libre coûte moins cher, et produit plus que celui d'un esclave.
Smith et Dupont de Nemours, développèrent cette idée par des calculs
détaillés, l'un dans ses _Recherches sur la richesse des nations;_
l'autre, dans le sixième volume des _Ephémérides du citoyen_, publié en
1771. Il y consigna, le premier, le projet de remplacer la traite, et de
porter la civilisation au sein de l'Afrique, en formant sur les côtes
des établissemens de Nègres libres, pour y cultiver les denrées
coloniales.
Cette idée saisie par Fothergil, a été reproduite par Demanet, Golberry,
Postleth-Wright qui, dans les deux éditions de son Dictionnaire de
commerce, s'est montré successivement l'antagoniste et l'apologiste des
Nègres; Pruneau-de-Pomme-Gouje qui, ayant eu le malheur de faire la
traite, en demande pardon à Dieu et au genre humain; Pelletan, qui
regarde cette colonisation comme le moyen assuré de changer la face de
ces contrées désolées; Wadstrom qui a publié le résultat de son voyage
en Afrique avec Sparrman.
Mais déjà le docteur Isert avoit tenté de l'exécuter à Aquapin, sur les
rives de la Volta; et dans ses lettres, il fait un tableau touchant des
moeurs de ses colons nègres. Il a eu des successeurs dans la direction
de cet établissement, dont j'ignore la situation actuelle.
En 1792, les Anglais voulurent former une colonie libre à Bulam. Cette
tentative échoua comme celle de Cayenne avoit échoué en 1763, et par les
mêmes causes, plan vicieux, mauvaise exécution, imprévoyance. Beaver,
qui a publié en très-grand détail la relation de l'établissement
commencé à Bulam, prouve la possibilité de la réussite, il en
indique les moyens[237]. Par là même, son livre seroit une réponse à
Barré-Saint-Venant, qui révoque en doute cette possibilité, si déjà
celui-ci n'étoit réfuté par l'existence de la colonie formée à
Sierra-Leone.
[Note 237: _V._ African memoranda, etc., p. 402.]
Demanet ni Postleth-Waight n'avoient pas désigné le lieu qu'ils
croyoient propre à réaliser ce projet. Le docteur Smeathman choisit,
entre les huitième et neuvième degrés de latitude nord, Sierra-Leone,
dont le sol est fertile et le climat tempéré. L'on obtint de deux petits
rois voisins un territoire assez considérable. Grandville-Sharp se
concerta avec le comité de Londres pour le soulagement des _pauvres
Noirs_, alors présidé par le célèbre Jonas Hanway; ainsi les principaux
coopérateurs sont, 1°. Smeathman, qui après un séjour de quatre ans en
Afrique, revenu en Europe pour prendre les mesures relatives à son plan
de colonies libres, mourut en 1786; il n'a point écrit, mais sa conduite
fut un modèle de vertus-pratiques, et on lui doit cette maxime, qui vaut
bien un gros livre: «Si chacun étoit persuadé qu'on trouve son bonheur
en travaillant à celui des autres, bientôt le genre humain seroit
heureux».
2°. Thorneton, qui avoit projeté de transporter d'Amérique en Afrique
des Nègres émancipés.
3°. Afzelius, botaniste, et Nordenskiold, minéralogiste, l'un et l'autre
Suédois; le dernier est mort en Afrique, l'autre est actuellement en
Europe.
4°. Grandville-Sharp, qui, en 1788, envoya à ses frais un bâtiment de
cent quatre-vingt tonneaux au secours de Sierra-Leone; précédemment
il avoit publié son plan de constitution et de législation pour les
colonies[238]. A ces noms respectables, il faut joindre Willeberforce,
Clarckson; et d'autres hommes qui ont concouru à cette entreprise, par
leur argent, leurs écrits, leurs conseils; ce sont les mêmes dont le
zèle éclairé et l'imperturbable persévérance ont enfin obtenu le bill
qui abolit la traite.
[Note 238: A short sketch of temporary regulation for the intended
settlement on the green coast of Africa, etc.]
La législature y ajoutera sans doute des mesures d'exécution dont
la nécessité est démontrée par Willeberforce, dans sa lettre à ses
commettans de l'Yorkshire[239]. Cette abolition rappelera à jamais le
trait le plus honorable de sa vie publique. Il seroit digne de lui de
tourner actuellement ses regards vers cette île martyrisée depuis des
siècles; vers cette Irlande où quatre millions d'individus sont frappés
de l'exhérédation politique, calomniés et persécutés comme catholiques,
par le gouvernement d'une nation qui a tant vanté la liberté et la
tolérance. Si, malgré les orages politiques qui dans les deux Mondes
élèvent des barrières entre les peuples, cet ouvrage arrive sous les
yeux des honorables défenseurs de l'espèce humaine dans d'autres
contrées, plusieurs d'entre eux se rappelleront avec intérêt que j'eus
avec eux des liaisons dont le souvenir m'est cher. Thomas Clarkson
et Joël Barlow y liront, que par de là les mers ils ont un ami aussi
invariable dans ses affections que dans ses principes; mais revenons à
Sierra-Leone.
[Note 239: _V._ A Letter on the abolition of the slave trade,
addressed to the freeholders and others habitans of Yorkshire, by _W.
Wilberforce,_ in-8°, London 1807.]
Un des articles constitutifs de cet établissement en exclut les
Européens, dont en général on redoute l'influence corruptrice, et n'y
admet que les agens de la compagnie. La première embarcation, en
1786, étoit composée de quelques Blancs nécessaires à la direction de
l'établissement, et de quatre cents Nègres. Cette tentative eut très-peu
de succès, jusqu'à ce qu'elle fit place à une autre fondée sur de
meilleurs principes, et qui fut incorporée par un acte du Parlement, en
1791. L'année suivante on y transporta onze cent trente-un Noirs de la
nouvelle Écosse, qui, dans la guerre d'Amérique, avoient combattu
pour l'Angleterre. Plusieurs d'entre eux étoient de Sierra-Leone; ils
revirent avec attendrissement la terre natale d'où ils avoient été
arrachés dans leur enfance; et comme les peuplades voisines venoient
quelquefois visiter la colonie naissante, une mère très-âgée reconnut
son fils, et se précipita dans ses bras en fondant en larmes; bientôt
des indigènes de cette côte se réunirent à ceux qu'on avoit ramenés de
la nouvelle Écosse. Quelques-uns de ceux-ci sont bons canonniers; mais
ce qui vaut mieux, tous montrent de l'activité, de l'intelligence pour
les occupations agronomiques et industrielles. Le chef-lieu _Free-Town_
ou _Ville-Libre_, avoit déjà, il y a dix ans, neuf rues et quatre
cents maisons, ayant chacune un jardin. Non loin de là s'élève
_Grandville-Town_, du nom de l'estimable philantrope Grand ville-Sharp.
Dès l'an 1794, on comptoit dans leurs écoles environ trois cents élèves,
dont quarante natifs, doués presque tous d'une conception facile; on
leur enseigne l'art de lire, d'écrire, de compter; de plus aux filles
les ouvrages de leur sexe, aux garçons la géographie et un peu de
géométrie.
La plupart des Nègres venus d'Amérique étant méthodistes ou baptistes,
ils ont des _meeting-houses_ ou lieux d'assemblées, pour leur culte,
et cinq ou six prédicateurs noirs, dont la surveillance a contribué
puissamment au maintien du bon ordre. Les Nègres remplissent avec
fermeté, douceur et justice les fonctions civiles, entre autres celles
du _jury_, car on l'a établi dans cette colonie: ils se montrent même
très-chatouilleux sur leurs droits. Le gouverneur ayant infligé de sa
propre autorité quelques punitions, les condamnés déclarèrent qu'ils
vouloient être jugés par leurs pairs, après le _verdict_. En général,
ils sont pieux, sobres, chastes, bons époux, bons pères, donnent des
preuves multipliées de sentimens honnêtes; et malgré les événemens
désastreux de la guerre[240], et des élémens qui ont ravagé cette
colonie, on y goûte presque tous les avantages de l'état social. Ces
faits sont extraits des rapports que publie annuellement la compagnie de
Sierra-Leone[241], et dont la collection m'a été remise par le célèbre
Willeberforce. En octobre de l'an 1800, la colonie s'accrut par un envoi
de Marrons de la Jamaïque, qu'on y déporta contre la foi du traité
qu'ils avoient conclu avec le général Walpole, et malgré ses
réclamations[242].
[Note 240: En 1794, une escadrille française, occupée à détruire les
établissemens anglais sur la côte occidentale d'Afrique, détruisit,
en partie, la colonie de Sierra-Leone. Ce fait a été un titre
d'inculpations graves. En 1796, j'ai lu à l'Institut un mémoire où,
après avoir compulsé les registres du commandant de l'escadrille, j'ai
prouvé que son attaque dirigée contre Sierra-Leone, étoit le fruit d'une
erreur. Il croyoit que c'étoit une entreprise purement mercantile, et
non un établissement philanthropique. Ce mémoire a été publié dans la
Décade philosophique, n° 67, et ensuite imprimé séparément. La colonie
de Sierra-Leone, ruinée une seconde fois pendant la guerre, a lutté
contre ses malheurs, et s'est rétablie.]
[Note 241: _V._ Substance of the report, delivered by the court of
direction of Sierra-Leone company, etc.; et particulièrement celui de
l'an 1794, p. 55 et suiv.]
[Note 242: V. _Dallas_, t. II, p. 78, etc.]
Il paroît que toutes choses égales d'ailleurs, les pays où l'on doit
trouver le moins d'énergie et d'industrie, sont ceux où la chaleur
excessive porte à l'indolence, où les besoins physiques, très-restreints
par cette température, trouvent facilement à se satisfaire par
l'abondance des denrées consommables. Il semble encore que, d'après ces
causes, la servitude doit s'attacher aux climats brûlans, et que la
liberté, soit politique, soit civile, doit rencontrer plus d'obstacles
entre les tropiques que dans les latitudes plus élevées. Mais qui
pourroit ne pas rire de la gravité avec laquelle Barré-Saint-Venant (que
d'ailleurs j'estime) assure que les Nègres, incapables de faire un seul
pas vers la civilisation, seront «dans vingt mille siècles ce qu'ils
étoient il y a vingt mille siècles; la honte, dit-il, et le malheur de
l'espèce humaine[243]». Tant de faits accumulés réfutent surabondamment
ce planteur si instruit de ce qu'étoient les Nègres avant leur
existence, et qui nous révèle prophétiquement ce qu'ils seront dans
vingt mille siècles. Il y a long-temps que les indigènes d'Afrique et
d'Amérique se seroient élevés à la civilisation la plus développée, si
l'on eût employé à cette bonne oeuvre la centième partie d'efforts,
d'argent et de temps qu'on a consumés à tourmenter, à égorger plusieurs
millions de ces malheureux, dont le sang crie vengeance contre l'Europe.
[Note 243: V. _Barré-Saint-Venant_, p. 119.]
CHAPITRE VII.
_Littérature des Nègres._
Willeberforce, de concert avec les membres de la société qui s'occupe
de l'éducation des Africains, a fondé pour eux une espèce de collège à
Clapham, distant de Londres d'environ deux myriamètres. Les premiers
qu'on y a placés sont vingt-un enfans envoyés par le gouverneur de
Sierra-Leone. J'ai visité cet établissement en 1802, pour m'assurer,
par moi-même, du progrès des élèves, et j'ai vu qu'entre eux et les
Européens il n'existoit de différence que celle de la couleur. La même
observation a été faite, 1°. à Paris, au collège de la Marche, où
Coesnon, ancien professeur de l'Université, avoit réuni un nombre
d'enfans nègres. Plusieurs membres de l'Institut national qui ont, comme
moi, examiné et suivi les élèves dans les détails habituels de la vie,
dans les cours particuliers, dans les exercices publics, confirmeront
mon témoignage. 2°. Elle a été faite à l'école des Nègres de
Philadelphie, par un homme calomnié avec acharnement, puis assassiné
judiciairement, Brissot[244], citoyen d'une probité rigide, qui est mort
pauvre comme il avoit vécu. 3°. Elle a été faite à Boston, par le consul
français Giraud, sur une école de quatre cents Noirs qui sont élevés
séparément. La loi autorise leur mélange avec les petits Blancs; mais
ceux-ci les tourmentoient par s
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