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La femme française dans les temps modernes

by Clarisse Bader · French · Gutenberg #15871 · 790,221 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of La femme française dans les temps modernes
    
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Title: La femme française dans les temps modernes

Author: Clarisse Bader


        
Release date: May 20, 2005 [eBook #15871]
                Most recently updated: December 14, 2020

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/15871

Credits: Produced by Suzanne Shell, Renald Levesque and the Online
        Distributed Proofreading Team. This file was produced from
        images generously made available by the Bibliothèque
        nationale de France (BnF/Gallica)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME FRANÇAISE DANS LES TEMPS MODERNES ***




Produced by Suzanne Shell, Renald Levesque and the Online
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[Note du transcripteur: Les détails bibliographiques de l'édition
utilisée pour la production de cet "e-Book" ont été reportés à la fin du
document.]



                                  LA
                            FEMME FRANÇAISE
                       DANS LES TEMPS MODERNES

                                 PAR
                           CLARISSE BADER

                                 1883



PRÉFACE

J'ai cherché dans mes précédentes études la place que la femme a occupée
dans les sociétés qui ont laissé leur influence sur notre civilisation.
Je termine aujourd'hui mon travail par un ouvrage qui a pour objet la
condition de la femme française dans les temps modernes.

Les quatre premiers chapitres de ce livre disent ce qu'a été la femme
dans la vie domestique, intellectuelle, sociale et politique de notre
pays, depuis le XVIe siècle jusqu'au XVIIIe inclusivement.

En pénétrant dans les vieux foyers français je m'applique surtout à
retrouver les principes sur lesquels repose la famille. Dans cette
partie de mon oeuvre, j'interroge les personnes qui ont vécu dans ces
trois siècles, je recueille leurs témoignages, ces témoignages que nous
livrent particulièrement les mémoires domestiques, les correspondances
privées, tous les documents intimes auxquels notre époque attache
justement un si grand prix.

Pour étudier la part qu'a eue la femme dans notre vie littéraire et
artistique, je ne me suis arrêtée qu'aux modèles qui représentent
vraiment une influence. Je m'y suis longuement attardée, comme le
voyageur qui, après avoir rapidement traversé les plaines, s'arrête aux
cimes des montagnes.

Quant au rôle historique des femmes françaises, je n'y ai cherché que
les éléments de ce problème très actuel: Dans notre pays, la femme
est-elle apte à la vie politique?

C'est dans le chapitre suivant, _la Femme française au XIXe siècle_, que
j'ai essayé de résoudre ce problème. Dans ce chapitre, le dernier
de l'ouvrage, j'ai successivement abordé les questions suivantes:
_L'émancipation politique des femmes.--Le travail des femmes. Quelles
sont les professions et les fonctions qu'elles peuvent exercer?--Quelle
est la part de la femme dans les ouvres de l'intelligence, et dans
quelle mesure la femme peut-elle s'adonner aux lettres et aux
arts?--L'éducation des femmes dans ses rapports avec leur
mission.--Conditions actuelles du mariage. Les droits civils de la femme
peuvent-ils être améliorés?--Mondaines et demi-mondaines.--Le divorce.
Où se retrouve le type de la femme française._

Ce chapitre, comme l'indique son sous-titre, rappelle avec _les leçons
du présent, les exemples du passé_. Ces exemples, je les ai demandés aux
précédentes pages du livre et aussi aux ouvrages que j'ai déjà écrits
sur la condition de la femme dans les civilisations dont la France est
l'héritière. Le dernier chapitre de mon travail est donc la conclusion,
non seulement de ce livre même, mais de toutes mes études antérieures
sur la femme.

Comme j'ai eu particulièrement en vue _la condition_ de la femme, la
partie biographique n'occupe dans cet ouvrage qu'une place secondaire,
et seulement pour expliquer par un vivant commentaire ce qui se rapporte
à cette _condition_. La biographie disparaît même complètement lorsque
j'aborde le XIXe siècle. Je suis du, nombre de ceux qui croient qu'il
est bien difficile de parler de ses contemporains avec une entière
impartialité. Sans m'interdire quelques allusions aux femmes qui se sont
distinguées à notre époque, j'ai tenu à n'écrire dans ces pages aucun
nom du XIXe siècle. Ici les personnalités s'effacent, et les principes
seuls apparaissent.

Il y a vingt ans qu'au sortir de l'adolescence je commençais l'oeuvre
que je termine aujourd'hui. Ce travail, objet de ma constante
sollicitude, a été interrompu dans ces dernières années par des épreuves
domestiques qui semblaient m'enlever jusqu'à l'espoir de le reprendre
jamais. C'est avec une profonde tristesse que je croyais devoir
abandonner une oeuvre qui n'avait été pour moi que la forme d'une
humble mission moralisatrice, et dont les souvenirs se rattachaient aux
radieuses années disparues pour toujours de mon horizon assombri. En
m'attribuant une part du prix fondé par une généreuse amie de la France,
la célèbre Mme Botta, l'Académie française m'a accordé un nouvel
et puissant encouragement qui m'a rendue à mes chères occupations
d'autrefois et qui m'a donné la force de faire plus d'un sacrifice à
l'achèvement de mon oeuvre. J'aurais voulu que cette conclusion de
mes travaux témoignât dignement de ma reconnaissance; mais pour la
réalisation d'un tel voeu, il ne suffisait pas de l'effort qui, dans les
luttes d'un incessant labeur, surmonte la peine et brave la fatigue.

CLARISSE BADER.
Décembre 1882.




                                LA
                          FEMME FRANÇAISE
                      DANS LES TEMPS MODERNES



                         CHAPITRE PREMIER


               L'ÉDUCATION DES FEMMES--LA JEUNE FILLE
                            LA FIANCÉE

                      (XVIe-XVIIIe SIÈCLES)

Transformation que le XVIe siècle fait subir à l'existence de la
femme.--Le courant de la vie mondaine et le courant de la vie
domestique.--Les deux éducations.--Érudition des femmes de la
Renaissance.--Opinion de Montaigne à ce sujet.--Les émancipatrices
des femmes au XVIe siècle.--Les sages doctrines éducatrices et leur
application.--L'instruction des femmes au XVIIe siècle.--Les femmes
savantes d'après Mlle de Scudéry et Molière.--Suites funestes de la
satire de Molière.--L'ignorance des femmes jugée par La Bruyère,
Fénelon, Mme de Maintenon, etc.--L'éducation comprimée des jeunes
filles.--Réformes éducatrices: le traité de Fénelon sur _l'Éducation des
filles_; Mme de Maintenon à Saint-Cyr.--L'instruction professionnelle
et l'instruction primaire du XVIe au XVIIIe siècles.--Caractère de
l'ignorance des femmes du monde au XVIIIe siècle; leur éducation
automatique.--Les théories éducatrices de Rousseau et de Mme
Roland.--Les anciennes traditions.--Les résultats de l'éducation
mondaine et ceux de l'éducation domestique.--La jeune fille dans
la poésie et dans la vie réelle.--Les tendresses du foyer.--Mme de
Rastignac--Le sévère principe romain de l'autorité paternelle.--Les
jeunes ménagères dans une gentilhommière normande.--La fille pauvre
Mlle de Launay.--Le droit d'aînesse.--Bourdaloue et les vocations
forcées.--Condition civile et légale de la femme.--La communauté et le
régime dotal.--Marche ascendante des dots.--Mariages d'ambition.--La
chasse aux maris.--Les mariages enfantins.--Mariages
d'argent.--Mésalliances.--Mariages secrets.--Les exigences du rang et
leurs victimes; une fille du régent; Mlle de Condé.--Mariages d'amour;
Mlle de Blois.--La corbeille.--Cérémonies et fêtes nuptiales.--Le
mariage chrétien.


Dans la famille patriarcale du moyen âge, c'est surtout la condition
domestique de la femme qui nous apparaît. La châtelaine dans le manoir
féodal, la bourgeoise dans la maison de la cité, la paysanne dans la
chaumière, nous font généralement revoir ce type, vieux comme le monde:
la femme gardienne du foyer.

Au XVIe siècle un changement considérable se produit dans l'existence de
la châtelaine. Cette vie, désormais plus sociale que domestique, devient
d'autant plus brillante qu'elle concentre ses rayons dans le cercle
enchanteur que trace François Ier, et que l'on nomme la cour de France.
Avant ce roi, Anne de Bretagne avait bien appelé auprès d'elle les
femmes et les jeunes filles de la noblesse, mais c'était pour les garder
à l'ombre d'une austère tutelle et les former aux moeurs patriarcales du
foyer[1]. Tel ne fut pas, on le sait, le but de François Ier en attirant
les châtelaines à sa cour. «Une cour sans femmes, avait-il dit, est une
année sans printemps et un printemps sans roses.»

[Note 1: Brantôme, _Premier livre des Dames_. Anne de Bretagne.]

Sans doute cette apparition des femmes à la cour de France leur donne,
comme nous le verrons plus tard, une influence souvent heureuse sur les
lettres, sur les arts, et fait éclore la fleur délicate et brillante de
la causerie française. Mais les moeurs domestiques et l'état social du
pays sont loin de gagner à ce changement. Sur un théâtre aussi corrompu
que séduisant, les femmes perdent le goût du foyer; elle sacrifient au
désir de plaire leurs devoirs de famille, et jusqu'à leur honneur. Elles
renoncent enfin à ce patronage qu'elles exerçaient dans leurs terres.
La femme de cour, environnée d'un cercle d'adulateurs, a remplacé
la châtelaine, mère et protectrice de ses paysans. L'historien et
l'économiste s'accordent pour constater que si la politique qui attira à
la cour les familles dirigeantes, acheva la victoire de la royauté sur
l'esprit féodal, cette même politique prépara malheureusement aussi la
Révolution. Tandis que la noblesse se corrompt dans la domesticité de
la cour, les paysans, privés des exemples moraux et de la protection
matérielle que leur donnaient leurs seigneurs, se trouvent ainsi livrés
aux sophistes du XVIIIe siècle, et ils sauront traduire par des actes
d'une sauvage violence les doctrines antisociales et antireligieuses[2].

[Note 2: F. Le Play, _La Constitution essentielle de l'humanité_; H.
Taine, _Les Origines de la France contemporaine. L'ancien régime._]

A partir du XVIe siècle, deux courants vont s'établir dans les moeurs
françaises. D'une part une élégante corruption envahira le monde de la
cour; mais d'autre part les moeurs patriarcales se conserveront dans
bien des familles nobles ou plébéiennes qui, soit dans les campagnes,
soit encore dans les villes, n'auront pas subi la contagion immédiate du
mal. A la cour même se retrouveront, aussi bien et plus encore parmi les
femmes que parmi les hommes, de ces natures fortement trempées à qui le
spectacle du mal donne plus de vigueur encore dans la pratique du bien.

L'éducation de la femme se ressentira de cette double influence. Ici on
préparera en elle la gardienne du foyer, là une femme de la cour. Les
résultats de ces deux éducations ne tarderont pas à nous apparaître.

Mais dans les provinces comme à la cour, dans la bourgeoisie comme dans
la noblesse, le mouvement intellectuel qui produisit la Renaissance
donna une vive impulsion à la culture de l'esprit chez la femme. Nous
aurons à le constater dans un chapitre spécial réservé à l'influence de
la femme française sur les lettres et sur les arts.

Chez les femmes de la Renaissance, l'érudition se joint au talent
d'écrire. Et quelle érudition! Les trois brillantes Marguerite de la
cour des Valois en donnent l'exemple. Elles savent toutes trois le
latin, et les deux premières, le grec. L'hébreu même n'est pas étranger
à la première Marguerite, soeur de François Ier. La fille d'un Rohan lit
la Bible dans le texte hébraïque. Des femmes traduisent les anciens;
d'autres écrivent elles-mêmes en latin, en grec; elles abordent
jusqu'aux vers latins. Marie Stuart, dauphine de France, compose un
discours latin dont nous aurons à parler. Catherine de Clermont,
duchesse de Retz, initiée aux mathématiques, à la philosophie, à
l'histoire, possède à un si haut degré la connaissance du latin, que la
reine Catherine de Médicis la charge de répondre au discours que lui
adressent en cette langue les ambassadeurs polonais qui, en 1573,
viennent annoncer au duc d'Anjou son élection au trône de Pologne.
La harangue de la duchesse fut élevée au-dessus des discours que le
chancelier de Birague et le comte de Cheverny firent aux ambassadeurs au
nom de Charles IX et du nouveau roi de Pologne[3].

[Note 3: L'épitaphe du tombeau de la duchesse mentionna le souvenir
de ce discours. Cette inscription se trouve maintenant au musée
historique de Versailles. Guilhermy, _Inscriptions de la France, du Ve
siècle au XVIIIe_, t. I. Paris,1873, CCCXI.]

Presque toutes ces femmes sont poètes en même temps qu'érudites.
Quelques-unes sont musiciennes et s'accompagnent du luth pour chanter
leurs vers. Beaucoup sont louées pour avoir allié au talent, à la
science, les sollicitudes domestiques, les devoirs de la mère[4]. Nous
les retrouverons en étudiant la part qu'eut la femme dans le mouvement
intellectuel de notre pays.

[Note 4: L. Feugère, _les Femmes poètes au XVIe siècle_.]

Les filles du peuple ne restent pas étrangères à l'érudition, témoin la
maison de Robert Estienne où l'obligation de ne parler qu'en latin était
imposée aux servantes mêmes[5].

[Note 5: Baillet, _Jugement des Savants_. 1722. T. VI. Enfants
célèbres par leurs études.]

Le besoin du savoir était universel pendant la Renaissance, époque de
recherches curieuses et qui fut certes moins littéraire qu'érudite et
artistique. Les femmes ne firent donc que participer à l'entraînement
général, et ce ne fut pas sans excès. Elles ne surent pas toujours se
défendre de la pédanterie, s'il faut en croire Montaigne. Le philosophe
sceptique raille agréablement les femmes savantes d'alors qui faisaient
parade d'une instruction superficielle: «La doctrine qui ne leur a peu
arriver en l'ame, leur est demeurée en la langue,» dit-il avec son
inimitable accent de malicieuse naïveté.

Si les femmes veulent s'instruire, Montaigne leur abandonne
impertinemment la poésie, «art folastre et subtil, desguisé, parlier,
tout en plaisir, tout en montre, comme elles.» Mais dans cette page
badine, il y a déjà le grand principe de l'instruction des femmes:
Montaigne leur permet d'étudier tout ce qui peut avoir dans leur vie une
utilité pratique, l'histoire, la philosophie même[6].

[Note 6: Montaigne, _Essais_, l. III, ch. iii.]

Cette valeur pratique de l'instruction, Montaigne l'avait déjà formulée
dans un précédent chapitre des _Essais_, mais, à vrai dire, il ne
croyait guère que la femme fût capable de trouver dans l'étude ce
bienfait moral. Après avoir cité ce vers grec: «A quoy faire la science,
si l'entendement n'y est?» et cet autre vers latin: «On nous instruit,
non pour la conduite de la vie, mais pour l'école,» Montaigne écrit: «Or
il ne fault pas attacher le sçavoir à l'ame, il l'y fault incorporer; il
ne l'en fault pas arrouser, il l'en fault teindre; et s'il ne la change,
et meliore son estat imparfaict, certainement il vault beaucoup mieulx
le laisser là: c'est un dangereux glaive, et qui empesche et offense son
maistre, s'il est en main foible, et qui n'en sçache l'usage...

«A l'adventure est ce la cause que et nous et la théologie ne requérons
pas beaucoup de science aux femmes, et que François, duc de Bretaigne,
fils de Jean V, comme on luy parla de son mariage avec Isabeau, fille
d'Escosse, et qu'on luy adjousta qu'elle avoit esté nourrie simplement
et sans aulcune instruction de lettres, respondit, «qu'il l'en aymoit
mieulx, et qu'une femme estoit assez sçavante quand elle sçavoit mettre
différence entre la chemise et le pourpoinct de son mary[7].»

[Note 7: Montaigne, _Essais_, l. I, ch. XXIV. Molière n'oubliera pas
ce dernier trait.]

L'utilité de l'instruction était néanmoins un argument que ne pouvaient
négliger les femmes qui dès lors défendaient les droits intellectuels de
leur sexe et qui comptaient dans leurs rangs la jeune et belle dauphine
de France, Marie Stuart, prononçant en plein Louvre, devant la cour
assemblée, cette harangue latine dont j'ai parlé plus haut, et qu'elle
avait composée elle-même; «soubtenant et deffendant, contre l'opinion
commune, dit Brantôme, qu'il estoit bien séant aux femmes de sçavoir
les lettres et arts libéraux[8].» Nous ne savons à quel point de vue se
plaça ici la jeune dauphine, si elle faisait de l'instruction une simple
parure pour l'esprit de la femme ou une force pour son caractère. Mais
je pense que la grâce toute féminine qui distinguait Marie Stuart
la préserva des doctrines émancipatrices qui, à cette époque déjà,
égaraient quelque peu les cerveaux féminins. Ne vit-on pas alors Marie
de Romieu, répondant à une satire de son frère contre les femmes,
défendre leur mérite avec un zèle plus ardent que réfléchi, et déclarer
que la femme l'emporte sur l'homme non seulement par les qualités du
coeur, mais encore par les dons intellectuels, par le maniement des
affaires, et même... par le courage guerrier[9]! Le comte Joseph de
Maistre, qui eut le tort d'exagérer la thèse opposée, devait, deux
siècles plus tard, répondre sans le savoir à la prétention la plus
exorbitante d'une femme dont le nom et les écrits ne lui étaient sans
doute pas connus: «Si une belle dame m'avait demandé, il y a vingt
ans: «Ne croyez-vous pas, monsieur, qu'une dame pourrait être un grand
général comme un homme?» je n'aurais pas manqué de lui répondre: «Sans
doute, madame. Si vous commandiez une armée, l'ennemi se jetterait à
vos genoux comme j'y suis moi-même; personne n'oserait tirer, et vous
entreriez dans la capitale ennemie avec des violons et des tambourins...
Voilà comment on parle aux femmes, en vers et même en prose. Mais celle
qui prend cela pour argent comptant est bien sotte[10].»

[Note 8: Brantôme, _Premier livre des Dames_. Marie Stuart.]

[Note 9: L. Feugère, _les Femmes poètes au XVIe siècle_.]

[Note 10: Comte J. de Maistre, _Lettres et Opuscules inédits_. A Mlle
Constance de Maistre. Saint-Pétersbourg, 1808.]

Mlle de Gournay, elle, devait se contenter de proclamer l'égalité des
sexes. Elle fit bien certaines petites restrictions pour les aptitudes
guerrières; mais pour la science de l'administration, elle se garda bien
d'admettre que la femme fût quelque peu inférieure à l'homme[11].

[Note 11: L. Feugère, _Mlle de Gournay_ (à la suite des _Femmes
poètes au XVIe siècle_).]

La cause de l'instruction des femmes fut mieux plaidée par Louise Labé,
la Belle Cordière. Montaigne avait permis que la femme, si elle le
pouvait, s'instruisît de ce qui lui serait utile;--Louise Labé nous
donne l'une des meilleures applications de ce précepte, en disant que
la femme doit s'instruire pour être la digne compagne de l'homme[12]:
la digne compagne de l'homme, oui, sans doute; mais aussi la mère
éducatrice, selon la pensée d'un auteur qui appartient au XVe et au XVIe
siècles. Jean Bouchet, alors qu'il défend Gabrielle de Bourbon, femme
de Louis de la Tremouille, contre ceux qui reprochent à la noble dame
d'avoir écrit. «Aucuns trouvoyent estrange que ceste dame emploiast son
esprit à composer livres, disant que ce n'estoit l'estat d'une femme,
mais ce legier jugement procède d'ignorance, car en parlant de telles
matières on doit distinguer des femmes, et sçavoir de quelles maisons
sont venues, si elles sont riches ou pauvres. Je suis bien d'opinion que
les femmes de bas estat, et qui sont chargées et contrainctes vacquer
aux choses familières et domesticques, pour l'entretiennement de leur
famille, ne doyvent vacquer aux lectres, parce que c'est chose repugnant
à rusticité; mais les roynes; princesses et aultres dames qui ne se
doyvent, pour la reverence de leurs estatz, applicquer à mesnager comme
les mecaniques, et qui ont serviteurs et servantes pour le faire,
doyvent trop mieulx appliquer leurs espritz et emploier le temps à
vacquer aux bonnes et honnestes lectres concernans choses moralles ou
historialles, qui induisent à vertuz et bonnes meurs, que à oysiveté
mère de tous vices, ou à dances, conviz, banquetz, et aultres
passe-temps scandaleux et lascivieux; mais se doivent garder d'appliquer
leurs espritz aux curieuses questions de théologie, concernans les
choses secretes de la Divinité, dont le sçavoir appartient seulement aux
prelatz, recteurs et docteurs.

[Note 12: _Id._, même ouvrage.]

«Et si à ceste consideracion est convenable aux femmes estre lectrées en
lectres vulgaires, est encores plus requis pour un aultre bien, qui
en peult proceder: ce que les enfans nourriz avec telles meres sont
voluntiers plus eloquens, mieulx parlans, plus saiges et mieulx disans
que les nourriz avec les rusticques, parce qu'ilz retiennent tousjours
les condicions de leurs meres ou nourrices. Cornelie, mere de Grachus,
ayda fort, par son continuel usaige de bien parler, à l'eloquence de ses
enfans. Cicero a escript qu'il avait leu ses epistres, et les estime
fort pour ouvrage féminin. La fille de Lelius, qui avait retenu la
paternelle éloquence, rendit ses enfans et nepveux disers[13].»

[Note 13: Jean Bouchet, _le Panegyrie du chevallier sans reproche_,
ch. XX.]

En définissant le rôle de l'instruction dans les devoirs maternels, Jean
Bouchet n'a pas oublié de démontrer que l'étude prémunit aussi la femme
contre les plaisirs du monde et les passions mauvaises. Le cynique
Rabelais a lui-même compris que les coupables amours ne pouvaient
trouver place dans une âme sérieusement occupée; et par une charmante
allégorie, il a montré Cupidon n'osant s'attaquer au groupe des muses
antiques, et s'arrêtant surpris, ravi, désarmé, et en quelque sorte
captif lui-même devant leurs graves et doux accents. L'amour profane
ne pouvant les séduire, est devenu, sous leur influence, l'amour
immatériel.

En joignant les réflexions de Jean Bouchet et de Rabelais à celles de
la Belle Cordière, on ne saurait mieux définir le rôle de l'instruction
chez la femme, le vide que remplit cette instruction et la force qu'elle
donne pour mieux s'acquitter des devoirs de l'épouse et de la
mère. C'étaient de tels principes qui, en dépit même de certaines
exagérations, rendaient si solide l'instruction que possédaient au XVIe
siècle des femmes de tout rang. Dans une famille bourgeoise habitant le
midi, Jeanne du Laurens reçoit la sage culture intellectuelle qui lui
permettra de rédiger avec un si exquis bon sens, un jugement si sûr,
si droit, ce _Livre de raison_, récemment publié pour l'honneur de sa
famille et l'édification de notre temps[14].

[Note 14: Manuscrit publié par M. Charles de Ribbe, dans l'ouvrage
intitulé: _Une Famille au XVIe siècle_.]

Mais, selon le témoignage de Henri IV, «l'ignorance prenait cours dans
son royaume par la longueur des guerres civiles.» A cette éblouissante
période de la Renaissance succèdent des jours sombres où les tempêtes
menacent d'éteindre le flambeau de la vie intellectuelle. Sans doute
cette vie renaîtra plus florissante que jamais au XVIIe siècle; mais les
femmes du monde, déshabituées de l'étude, se livreront alors pour
la plupart à la frivolité des goûts mondains. Les femmes instruites
deviennent des exceptions brillantes qui se produisent néanmoins dans
divers rangs de la société.

De grandes dames comme Mme de la Fayette, Mme de Sévigné, Marie-Eléonore
de Rohan, abbesse de la Sainte-Trinité, à Caen, plus tard abbesse de
Malnoue[15], et, dans une sphère moins haute, Mme des Houlières, Mlle
Dupré, ont étudié le latin. Cette dernière apprend même le grec[16].

[Note 15: Huet, _Mémoires_, livre III.]

[Note 16. M. l'abbé Fabre, _De la correspondance de Fléchier avec Mme
Des Houlières et sa fille_; _la Jeunesse de Fléchier_.]

La duchesse d'Aiguillon, élevée dans le Bocage vendéen, reçoit comme sa
grand'mère de Richelieu, une instruction solide. Elle est même initiée
aux lettres grecques et latines [17]. Huet, le savant évêque d'Avranches,
surprend un jour entra les mains de Marie-Élisabeth de Rochechouart un
livre que celle-ci lui cache: c'est le texte grec de quelques opuscules
de Platon, et elle achève avec lui la lecture du Crilon. Instruite et
modeste comme cette jeune fille, sa tante, Gabrielle de Rochechouart,
abbesse de Fontevrault, traduit le Banquet et fait refondre sa
traduction par Racine [18]. Dans ce même XVIIe siècle on admirera la
science philologique d'Anne Lefèvre, la célèbre Mme Dacier.

[Note 17: Bonneau-Avenant, la Duchesse d'Aiguillon,]

[Note 18: Huet, Mémoires, livre VI; Oeuvres de Racine, édition
Petitot, 1825. T. IV. Le Banquet de Platon, et la lettre que Racine
écrit à Boileau sur ce travail. Cette lettre est reproduite dans les
Oeuvres de Boileau, édition Berriat-Saint-Prix, 1837.]

Ainsi qu'au XVIe siècle, nulle étude, quelque aride qu'elle soit,
ne rebute quelques femmes. A la connaissance des langues, Mme de
la Sablière joint l'étude de la philosophie, de la physique, de
l'astronomie, des mathématiques. Les grandes dames raisonnent sur le
cartésianisme. Mme de Grignan, qui se reconnaît fille de Descartes,
écrit une lettre sur la doctrine du pur amour, professée par Fénelon.
C'était là s'aventurer sur le terrain théologique dont Fénelon, et avant
lui, Jean Bouchet, avaient prudemment éloigné la femme. L'auteur de
l'_Éducation des filles_ se défiait avec raison de l'influence féminine
dans les questions que doit seule trancher l'Église. Heureux le doux et
saint pontife s'il n'eût pas été lui-même entraîné par une femme vers
la doctrine contre laquelle s'éleva l'esprit philosophique de Mme de
Grignan!

Comme au XVIe siècle, l'amour de la science, quelque circonscrit qu'il
fût chez les femmes, devenait un excès. Si quelques femmes continuaient
d'unir à une forte instruction leurs sollicitudes domestiques, il sembla
que d'autres les aient sacrifiées à la curiosité et à la vanité du
savoir. L'affectation du bel esprit, la préciosité du langage[19]
ajoutaient encore à l'antipathie qu'inspiraient ces femmes. Leurs
ridicules furent flagellés par une femme, une femme qui avait d'autant
plus le droit d'être écoutée que, très instruite, elle n'était point
pédante: c'était Mlle de Scudéry. Elle opposa la femme savante à la
femme instruite, l'une affectant avec prétention une science qu'elle n'a
pas, l'autre cachant avec modestie l'instruction qu'elle possède; la
première montrant chez elle «plus de livres qu'elle n'en avoit lu,»
la seconde en laissant voir moins «qu'elle n'en lisoit[20];» celle-ci
employant d'un air sentencieux de grands mots pour de petites choses,
celle-là disant simplement les grandes choses; la pédante interrogeant
publiquement sur une question de grammaire, sur un vers d'Hésiode, la
femme instruite qui a le bon goût de se déclarer incompétente. Mais
notons surtout ce contraste: la femme studieuse et modeste surveillant
toute sa maison avec sollicitude, tandis que sa maladroite imitatrice
dédaigne le soin du ménage. Devant cette femme oublieuse de ses devoirs,
impérieuse, suffisante, contente d'elle et tranchant de tout, faisant
rejaillir ses ridicules sur les femmes réellement instruites, Mlle de
Scudéry sent déjà bouillonner l'impatience que traduira si bien l'auteur
des _Femmes savantes_.

[Note 19: Sur le rôle des _Précieuses_, voir plus loin, ch. III.]

[Note 20: V. Cousin, _la Société française au XVIIe siècle, d'après
le Grand Cyrus de Mlle de Scudéry.]

Au milieu de ces femmes qui cherchent à pénétrer les secrets de la
nature, se livrent à des dissertations philologiques, ou pérorent
sur les mérites du platonisme, du stoïcisme, de l'épicuréisme, du
cartésianisme, tandis qu'elles ignorent la science la plus utile, celle
du devoir modestement accompli, je comprends la mauvaise humeur du
maître de maison; et si, dans sa colère, il dépasse la mesure en
confondant la femme instruite avec la pédante, je l'excuse quand il
s'écrie:

  Le moindre solécisme en parlant vous irrite;
  Mais vous en faites, vous, d'étranges en conduite.
  Vos livres éternels ne me contentent pas;
  Et, hors un gros Plutarque à mettre mes rabats,
  Vous devriez brûler tout ce meuble inutile,
  Et laisser la science aux docteurs de la ville;
  M'ôter, pour faire bien, du grenier de céans,
  Cette longue lunette à faire peur aux gens,
  Et cent brimborions dont l'aspect importune;
  Ne point aller chercher ce qu'on fait dans la lune,
  Et vous mêler un peu de ce qu'on fait chez vous,
  Ou nous voyons aller tout sens dessus dessous.
  Il n'est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes,
  Qu'une femme étudie et sache tant de choses.
  Former aux bonnes moeurs l'esprit de ses enfants,
  Faire aller son ménage, avoir l'oeil sur ses gens,
  Et régler la dépense avec économie,
  Doit être son étude et sa philosophie.
  Nos pères, sur ce point, étaient gens bien sensés,
  Qui disaient qu'une femme en sait toujours assez,
  Quand la capacité de son esprit se hausse
  A connaître un pourpoint d'avec un haut-de-chausse.
  Les leurs ne lisaient point, mais elles vivaient bien;
  Leurs ménages étaient tout leur docte entretien;
  Et leurs livres, un dé, du fil et des aiguilles,
  Dont elles travaillaient au trousseau de leurs filles.
  Les femmes d'à présent sont bien loin de ces moeurs:
  Elles veulent écrire et devenir auteurs.
  Nulle science n'est pour elles trop profonde,
  Et céans beaucoup plus qu'en aucun lieu du monde:
  Les secrets les plus hauts s'y laissent concevoir,
  Et l'on sait tout chez moi, hors ce qu'il faut savoir.
  On y sait comme vont lune, étoile polaire,
  Vénus, Saturne et Mars, dont je n'ai point affaire;
  Et dans ce vain savoir, qu'on va chercher si loin,
  On ne sait comme va mon pot, dont j'ai besoin.
  Mes gens à la science aspirent pour vous plaire,
  Et tous ne font rien moins que ce qu'ils ont à faire.
  Raisonner est l'emploi de toute ma maison.
  Et le raisonnement en bannit la raison...!
  L'un me brûle mon rôt, en lisant quelque histoire;
  L'autre rêve à des vers, quand je demande à boire:
  Enfin je vois par eux votre exemple suivi.
  Et j'ai des serviteurs et ne suis pas servi.
  Une pauvre servante au moins m'était restée,
  Qui de ce mauvais air n'était point infectée;
  Et voilà qu'on la chasse avec un grand fracas,
  A cause qu'elle manque à parler Vaugelas[21].

[Note 21: Molière, _les Femmes savantes_, acte II, scène VII.]

Dira-t-on que ce dernier trait sent la charge? Non. Rien de plus exact
que ce détail de moeurs. Rappelons-nous qu'au XVIe siècle, les servantes
mêmes de Robert Estienne étaient obligées de parler latin[22], et
reconnaissons la justesse des plaintes de Chrysale lorsqu'il nous dit:

  Qu'importe qu'elle manque aux lois de Vaugelas,
  Pourvu qu'à la cuisine elle ne manque pas?
  J'aime bien mieux, pour moi, qu'en épluchant ses herbes
  Elle accommode mal les noms avec les verbes,
  Et redise cent fois un bas ou méchant mot.
  Que de brûler ma viande ou saler trop mon pot.
  Je vis de bonne soupe, et non de beau langage.
  Vaugelas n'apprend point à bien faire un potage,
  Et Malherbe et Balzac, si savants en beaux mots,
  En cuisine peut-être auraient été des sots[23].

[Note 22: Voir plus haut, page 6.]

[Note 23: Molière, _l. c._]

Tout, dans cette oeuvre admirable, est une exacte peinture d'un certain
coin de la société pendant la première moitié du XVIIe siècle. Les
Philaminte, les Bélise, les Armande n'étaient pas plus rares alors qu'au
XVIe siècle. Après avoir vu ce que Marie de Romieu écrivait pendant
la Renaissance pour défendre les droits de la femme, trouverons-nous
exagérée la scène dans laquelle les femmes savantes exposent le plan de
leur académie?

  ...Nous voulons montrer à de certains esprits,
  Dont l'orgueilleux savoir nous traite avec mépris,
  Que de science aussi les femmes sont meublées;
  Qu'on peut faire, comme eux, de doctes assemblées,
  Conduites en cela par des ordres meilleurs.
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Nous approfondirons, ainsi que la physique,
  Grammaire, histoire, vers, morale, et politique.
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  Nous serons, par nos lois, les juges des ouvrages;
  Par nos lois, prose et vers, tout nous sera soumis:
  Nul n'aura de l'esprit, hors nous et nos amis[24].

[Note 24: _Les Femmes savantes_, acte III, scène II.]

Mais le succès de Molière dépassa le but que le grand comique avait
poursuivi. Le ridicule qu'il jetait sur les femmes savantes allait
faire perdre aux femmes jusqu'à cette modeste instruction qu'il leur
permettait, alors qu'il faisait exprimer par Clitandre sa véritable
pensée:

  ...Les femmes docteurs ne sont pas de mon goût.
  Je consens qu'une femme ait des clartés de tout:
  Mais je ne lui veux point la passion choquante
  De se rendre savante afin d'être savante;
  Et j'aime que souvent, aux questions qu'on fait,
  Elle sache ignorer les choses qu'elle sait:
  De son étude enfin je veux qu'elle se cache;
  Et qu'elle ait du savoir sans vouloir qu'on le sache,
  Sans citer les auteurs, sans dire de grands mots,
  Et clouer de l'esprit à ses moindres propos[25].

[Note 25: _Les Femmes savantes_, acte I, scène III.]

On ne saurait mieux dire. C'était ainsi que, plusieurs années
auparavant, Mlle de Scudéry en avait jugé[26], et telle sera toujours
l'opinion des esprits judicieux. Tout dans la femme doit être voilé,
l'instruction comme la beauté. Et c'est avec une délicatesse infinie que
Fénelon a pu dire des jeunes filles: «Apprenez-leur qu'il doit y avoir,
pour leur sexe, une pudeur sur la science presque aussi délicate que
celle qui inspire l'horreur du vice[27].»

[Note 26: Cousin, _la Société française au XVIIe siècle, d'après
le Grand Cyrus de Mlle de Scudéry_; M. l'abbé Fabre, _la Jeunesse de
Fléchier_.]

[Note 27: Fénelon, _De l'éducation des filles_, ch. VII. La
Rochefoucauld a, lui aussi, trouvé en cette rencontre la note juste.
«Une femme, dit-il, peut aimer les sciences; mais toutes les sciences
ne lui conviennent pas, et l'entêtement de certaines sciences ne lui
convient jamais, et est toujours faux» _Maximes diverses_, VI.]

Mais le ridicule que Molière jetait sur les femmes savantes l'emporta
sur les réserves qu'il avait faites. L'éclat de rire qui accueillit sa
pièce fut général, et Boileau en prolongea l'écho en y ajoutant sa
note railleuse[28]. L'instruction fut condamnée avec le pédantisme, et
l'ignorance triompha du tout.

[Note 28: Boileau, _Satires_, X.]

«Les femmes sous Louis XIV, dit Thomas, furent presque réduites à se
cacher pour s'instruire, et à rougir de leurs connaissances, comme dans
des siècles grossiers, elles eussent rougi d'une intrigue. Quelques-unes
cependant osèrent se dérober à l'ignorance dont on leur faisait un
devoir; mais la plupart cachèrent cette hardiesse sous le secret: ou si
on les soupçonna, elles prirent si bien leurs mesures, qu'on ne put
les convaincre; elles n'avaient que l'amitié pour confidente ou pour
complice. On voit par là même que ce genre de mérite ou de défaut ne dut
pas être fort commun sous Louis XIV[29]....»

[Note 29: Thomas, _Essai sur le caractère, les moeurs, l'esprit des
femmes_. 1772.]

Avec sa finesse malicieuse, La Bruyère constata que les défauts des
femmes ne s'accordaient que trop ici avec les préjugés des hommes.
«Pourquoi, dit-il, s'en prendre aux hommes de ce que les femmes ne sont
pas savantes? Par quelles lois, par quels édits, par quels rescrits,
leur a-t-on défendu d'ouvrir les yeux et de lire, de retenir ce qu'elles
ont lu, et d'en rendre compte ou dans leur conversation, ou par leurs
ouvrages? Ne se sont-elles pas au contraire établies elles-mêmes dans
cet usage de ne rien savoir, ou par la faiblesse de leur complexion, ou
par la paresse de leur esprit, ou par le soin de leur beauté, ou par une
certaine légèreté qui les empêche de suivre une longue étude, ou par le
talent et le génie qu'elles ont seulement pour les ouvrages de la main,
ou par les distractions que donnent les détails d'un domestique, ou par
un éloignement naturel des choses pénibles et sérieuses, ou par une
curiosité toute différente de celle qui contente l'esprit, ou par un
tout autre goût que celui d'exercer leur mémoire? Mais, à quelque cause
que les hommes puissent devoir cette ignorance des femmes, ils sont
heureux que les femmes, qui les dominent d'ailleurs par tant d'endroits,
aient sur eux cet avantage de moins.

«On regarde une femme savante comme on fait une belle arme: elle est
ciselée artistement, d'une polissure admirable, et d'un travail fort
recherché; c'est une pièce de cabinet que l'on montre aux curieux, qui
n'est pas d'usage, qui ne sert ni à la guerre ni à la chasse, non plus
qu'un cheval de manège, quoique le mieux instruit du monde.

«Si la science et la sagesse se trouvent unies en un même sujet, je ne
m'informe plus du sexe, j'admire; et, si vous me dites qu'une femme sage
ne songe guère à être savante, ou qu'une femme savante n'est guère sage,
vous avez déjà oublié ce que vous venez de dire, que les femmes ne
sont détournées des sciences que par certains défauts: concluez donc
vous-mêmes que moins elles auraient de ces défauts, plus elles seraient
sages; et qu'ainsi une femme sage n'en serait que plus propre à devenir
savante, ou qu'une femme savante, n'étant telle que parce qu'elle aurait
pu vaincre beaucoup de défauts, n'en est que plus sage[30].»

[Note 30: La Bruyère, _Caractères_, ch. III, Des Femmes.]

Nous savons, en effet, que les femmes du monde se tenaient volontiers
alors éloignées de l'instruction la plus élémentaire. Avant que Molière
se fût moqué des pédantes, Mlle de Scudéry constatait, comme Fénelon
devait le faire après le succès des _Femmes savantes_, que le danger de
la science n'était pas aussi pressant ni aussi général chez la femme que
le péril de l'ignorance: «Encore que je sois ennemie déclarée de toutes
les femmes qui font les savantes, je ne laisse pas de trouver l'autre
extrémité fort condamnable, et d'être souvent épouvantée de voir tant de
femmes de qualité avec une ignorance si grossière que, selon moi, elles
déshonorent notre sexe[31].»

[Note 31: <i>Le Grand Cyrus_, cité par M. Cousin, _la Société
française au XVIIe siècle_.]

«Apprenez à une fille à lire et à écrire correctement», dira Fénelon.
«Il est honteux, mais ordinaire, de voir des femmes qui ont de l'esprit
et de la politesse ne savoir pas bien prononcer ce qu'elles lisent...
Elles manquent encore plus grossièrement pour l'orthographe, ou pour
la manière de former ou de lier les lettres en écrivant: au moins
accoutumez-les à faire leurs lignes droites, à rendre leurs caractères
nets et lisibles[32].»

[Note 32: Fénelon, _De l'éducation des filles_, ch. XII.]

Mlle de Scudéry avait aussi parlé des fautes d'orthographe grossières
que commettaient des femmes aussi inhabiles à bien écrire qu'habiles à
bien parler. Elles embrouillent à un tel point les caractères dont elles
se servent, qu'une femme reporte à une autre toutes les lettres que
celle-ci lui a écrites de la campagne, et la prie de les lui déchiffrer
elle-même[33]. Mais ce manque d'orthographe et ce griffonnage ne
se remarquaient-ils pas jusque dans les lettres d'une spirituelle
épistolière comme Mme de Coulanges[34]?

[Note 33: _Le Grand Cyrus_, cité par M. Cousin, _la Société française
au XVIIe siècle._]

[Note 34: Lettre de Coulanges à Mme de Sévigné, 27 août 1694.]

Montaigne remarquait de son temps que tout, dans l'éducation des filles,
ne tendait qu'à éveiller l'amour[35]. La même observation est faite par
Mlle de Scudéry qui se plaint que le désir de plaire soit la seule
faculté que l'on cultive chez la femme: «Sérieusement,... y a-t-il
rien de plus bizarre que de voir comment on agit pour l'ordinaire en
l'éducation des femmes? On ne veut pas qu'elles soient coquettes ni
galantes, et on leur permet pourtant d'apprendre soigneusement tout ce
qui est propre à la galanterie, sans leur permettre de savoir rien qui
puisse fortifier leur vertu ni occuper leur esprit. En effet, toutes ces
grandes réprimandes qu'on leur fait dans leur première jeunesse... de ne
s'habiller point d'assez bon air, et de n'étudier pas assez les leçons
que leurs maîtres à danser et à chanter leur donnent, ne prouvent-elles
pas ce que je dis? Et ce qu'il y a de rare est qu'une femme qui ne peut
danser avec bienséance que cinq ou six ans de sa vie, en emploie dix ou
douze à apprendre continuellement ce qu'elle ne doit faire que cinq ou
six; et à cette même personne qui est obligée d'avoir du jugement jusque
à la mort et de parler jusques à son dernier soupir, on ne lui apprend
rien du tout qui puisse ni la faire parler plus agréablement, ni la
faire agir avec plus de conduite; et vu la manière dont il y a des dames
qui passent leur vie, on diroit qu'on leur a défendu d'avoir de la
raison et du bon sens, et qu'elles ne sont au monde que pour dormir,
pour être grasses, pour être belles, pour ne rien faire, et pour ne
dire que des sottises; et je suis assurée qu'il n'y a personne dans la
compagnie qui n'en connoisse quelqu'une à qui ce que je dis convient. En
mon particulier,... j'en sais une qui dort plus de douze heures tous les
jours, qui en emploie trois ou quatre à s'habiller, ou pour, mieux dire
à ne s'habiller point, car plus de la moitié de ce temps-là se passe à
ne rien faire ou à défaire ce qui avoit déjà été fait. Ensuite elle en
emploie encore bien deux ou trois à faire divers repas, et tout le
reste à recevoir des gens à qui elle ne sait que dire, ou à aller chez
d'autres qui ne savent de quoi l'entretenir; jugez après cela si la vie
de cette personne n'est pas bien employée!...

[Note 35: Montaigne, _Essais_, liv. III, ch. V.]

«Je suis persuadée... que la raison de ce peu de temps qu'ont toutes
les femmes, est sans doute que rien n'occupe davantage qu'une longue
oisiveté[36]...» Combien juste et profonde est cette dernière remarque!

[Note 36: _Le Grand Cyrus_, cité par M. Cousin, _la Société française
au XVIIe siècle_.]

La satire de Molière ne rendra que plus générales ces nonchalantes
habitudes, et la vie inoccupée des femmes produira avec la paresse,
la frivolité, le goût exagéré du luxe et des plaisirs mondains: pente
fatale qui mène promptement à l'abîme! Ou bien le désoeuvrement
amollira à un tel degré les femmes et les jeunes filles que, suivant le
témoignage de Mme de Maintenon, elles ne seront plus capables d'aucun
effort, même pour parler, même pour s'amuser; et que, inertes,
apathiques, elles ne sauront plus que manger, dormir[37]! Entre cette vie
et celle de la brute, je ne vois aucune différence; et, s'il en est une,
elle est tout entière à l'avantage de l'animal qui, du moins, se remue
pour chercher sa pâture.

[Note 37: Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_, éd. du M.
Lavallée, 145. Entretien avec les dames de Saint-Louis, 28 juin 1702]

Il était temps de remédier à l'anémie morale que nous révèle Mme
de Maintenon. Ce fut pour combattre ce mal que Fénelon écrivit son
admirable traité de l'_Éducation des filles_, et que Mme de Maintenon
appliqua les théories du saint prélat dans l'Institut de Saint-Louis,
à Saint-Cyr, qu'elle avait fondé pour les jeunes filles de la noblesse
pauvre[38]. Ces théories étaient elles-mêmes le résultat de l'expérience
que Fénelon avait acquise en dirigeant le couvent des Nouvelles
catholiques.

[Note 38: Le traité de _l'Éducation des filles_ parut en 1687, deux
ans après la fondation de Saint-Cyr, mais Mme de Maintenon consulta
Fénelon sur l'oeuvre qu'elle créait. Elle collabora avec lui et avec
l'évêque de Chartres pour le traité intitulé: _l'Esprit de l'Institut
des filles de Saint-Louis_. Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_,
52.]

De la pédanterie de quelques femmes, disait l'abbé Fleury, «on a conclu,
comme d'une expérience assurée, que les femmes n'étaient point capables
d'étudier, comme si leurs âmes étaient d'une autre espèce que celles des
hommes, comme si elles n'avaient pas, aussi bien que nous, une raison à
conduire, une volonté à régler, des passions à combattre, une santé à
conserver, des biens à gouverner ou s'il leur était plus facile qu'à
nous de satisfaire à tous ces devoirs sans rien apprendre[39].»

[Note 39: Fleury, _Traité du choix et de la méthode des études_,
XXXVIII. Études des femmes.]

S'instruire pour mieux remplir ses devoirs, pour former son jugement,
pour occuper sa vie, c'est là, en effet, le modèle de l'éducation au
XVIe et au XVIIe siècles, modèle qui ne fut pas suivi par la généralité
des familles, mais qui subsistait toujours. Mlle de Scudéry avait ainsi
défini le rôle de l'instruction chez la femme. Telle fut aussi la pensée
qui inspira Fénelon et Mme de Maintenon. Mais tous deux comprirent que
pour que leurs réformes fussent durables, il fallait préparer dans les
jeunes filles des mères éducatrices qui les perpétueraient. Pour former
ces mères, leur plan ne devait pas se borner à l'instruction des femmes,
mais il devait embrasser la grande et forte éducation qui ne sépare pas
l'enseignement intellectuel de l'enseignement moral.

Ces mères éducatrices étaient rares. L'éducation, si négligée dans bien
des familles mondaines, était en même temps comprimée. Et il faut dire
que ce système de compression dominait aussi, dès le XVIe siècle, dans
les familles les plus austères. Le principe romain qui régnait alors
dans le droit, passait dans les moeurs, et ce n'était pas à tort que
Fénélon souhaitait pour la jeune fille une plus douce atmosphère de
tendresse. La mère de Mme de Maintenon n'avait embrassé que deux fois sa
fille! Par contre, ces mères si avares de baisers étaient prodigues de
soufflets, témoin, au XVIe siècle, cette femme d'ailleurs si digne et
si respectable, Mme du Laurens: «Quant à nous autres filles qui estions
jeunes, ma mère nous menoit tous-jours devant elle, soit à l'église,
soit ailleurs, prenant garde à nos actions. Que si nous regardions çà et
là, comme font ordinairement les enfans, elle nous souffletoit devant
tous pour nous faire plus de honte...»[40]

[Note 40: Manuscrit de Jeanne du Laurens, publié par M. de Ribbe _Une
famille au XVIe siècle_.]

Fénelon et Mme de Maintenon étaient témoins de ce que, sous la
surveillance d'une mère grondeuse, la vie domestique pouvait avoir
d'ennuis pour la jeune personne. «Quelle est, dit Mme de Maintenon, la
fille qui ne travaille pas depuis le matin jusqu'au soir dans la chambre
de sa mère, et n'en fait pas son plaisir? Elle n'y trouve, le plus
souvent, que de la mauvaise humeur à essuyer, beaucoup de désagréments,
quelquefois même de mauvais traitements, et personne ne s'avise de la
plaindre et de lui procurer des délassements. La plupart travaillent
assidûment toute la semaine, et ne se promènent que les fêtes et
dimanches.[41]»

[Note 41: Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_, 145.]

Il était des mères qui, très mondaines pour leur compte, et très sévères
pour celui de leurs filles, ne les emmenaient à la cour que dans une
attitude d'esclavage. «Mme la princesse d'Elbeuf, dit Mme de Maintenon,
joue toute la journée avec Mme la duchesse de Bourgogne; sa fille
est assise à son côté sans dire un seul mot; les jours ouvriers elle
travaille, et les dimanches et fêtes, elle est les bras croisés à
regarder jouer, et à s'intéresser au jeu de sa mère, et quelquefois,
lasse et ennuyée de regarder, elle ferme les yeux. Mme Colbert, que la
reine aimait beaucoup, et à qui elle faisait l'honneur de jouer avec
elle, avait sa fille debout près d'elle qui passait sa vie sans
parler[42].» Ces mères n'eussent pas permis à leurs filles de prendre la
parole sans avoir été interrogées.

[Note 42: Mme de Maintenon, _ouvrage cité_, 187. Instruction à la
classe verte, 1705.]

Les mères laissaient-elles leurs filles chez elles, la vie de celles-ci
n'était pas mieux dirigée. Une femme de chambre de la mère devenait la
gouvernante de la fille: «Ce sont ordinairement des paysannes, ou tout
au plus de petites bourgeoises qui ne savent que faire tenir droite,
bien tirer la busquière, et montrer à bien faire la révérence. La plus
grande faute, selon elles, c'est de chiffonner son tablier, d'y mettre
de l'encre: c'est un crime pour lequel on a bien le fouet, parce que la
gouvernante a la peine de les blanchir et de les repasser: mais mentez
tant qu'il vous plaira, il n'en sera ni plus ni moins, parce qu'il n'y a
rien là à repasser ni à raccommoder. Cette gouvernante a grand soin de
vous parer pour aller en compagnie, où il faut que vous soyez comme une
petite poupée. La plus habile est celle qui sait quatre petits vers bien
sots, quelques quatrains de Pibrac qu'elle fait dire en toute occasion,
et qu'on récite comme un petit perroquet. Tout le monde dit: La jolie
enfant! la jolie mignonne! La gouvernante est transportée de joie et
s'en tient là. Je vous défie d'en trouver une qui parle de raison[43].»

[Note 43: Mme de Maintenon, _ouvrage cité_, 156. Instruction aux
demoiselles de la classe verte, mars 1703.]

Dans les familles mondaines, quelle pernicieuse atmosphère entoure
la jeune fille! La grande âme sacerdotale de Fénelon est saisie de
tristesse devant le spectacle que présentent les désordres et les
discordes de la maison, la vie dissipée de la mère de famille. «Quelle
affreuse école pour des enfants! s'écrie-t-il. Souvent une mère qui
passe sa vie au jeu, à la comédie, et dans les conversations indécentes,
se plaint d'un ton grave qu'elle ne peut pas trouver une gouvernante
capable d'élever ses filles. Mais qu'est-ce que peut la meilleure
éducation sur des filles à la vue d'une telle mère? Souvent encore on
voit des parents qui, comme dit saint Augustin, mènent eux-mêmes leurs
enfants aux spectacles publics, et à d'autres divertissements qui ne
peuvent manquer de les dégoûter de la vie sérieuse et occupée dans
laquelle ces parents mêmes les veulent engager; ainsi ils mêlent le
poison avec l'aliment salutaire. Ils ne parlent que de sagesse; mais ils
accoutument l'imagination volage des enfants aux violents ébranlements
des représentations passionnées et de la musique, après quoi ils ne
peuvent plus s'appliquer. Ils leur donnent le goût des passions, et
leur font trouver fades les plaisirs innocents. Après cela, ils veulent
encore que l'éducation réussisse, et ils la regardent comme triste et
austère, si elle ne souffre ce mélange du bien et du mal. N'est-ce pas
vouloir se faire honneur du désir d'une bonne éducation de ses enfants,
sans en vouloir prendre la peine, ni s'assujettir aux règles les plus
nécessaires [44].»

[Note 44: Fénelon, _De l'éducation des filles,_ xiii.]

Devant ces tristes exemples, Fénelon et sa noble alliée comprennent
combien il est urgent d'élever la femme qui aura elle-même des enfants à
élever un jour. En considérant cette mission aussi bien que l'influence
qu'exercent les femmes, Fénelon juge même que la mauvaise éducation des
filles est plus dangereuse encore que celle des hommes[45]. Et Mme de
Maintenon, alors qu'elle engage les élèves de Saint-Cyr à ne donner
à leurs compagnes que de bons exemples, les prévient que par celles
d'entre ces jeunes filles qui sont destinées à devenir mères, la
transmission du bien et du mal s'opérera pendant les siècles des
siècles, et que des fautes commises mille ans plus tard feront peser une
effroyable responsabilité sur la personne qui aura laissé tomber une
mauvaise semence dans l'âme d'une mère future[46].

[Note 45: Fénelon, _De l'éducation des filles_, I.]

[Note 46: Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_, 185. Entretien
avec les demoiselles de la classe bleue, 1705.]

Mme de Maintenon écrit aussi à une dame de Saint-Louis: «Que vous êtes
heureuse, ma chère fille, de ne pas dire un mot qui ne soit une bonne
oeuvre qui ira plus loin que vous[47]!»--«Il y a donc dans l'oeuvre de
Saint-Louis, si elle est bien faite et avec l'esprit d'une vraie foi et
d'un véritable amour de Dieu, de quoi renouveler dans tout le royaume la
perfection du christianisme,» disait _l'Esprit de l'Institut_. Et elle
se montrait ainsi la digne élève de ces Ursulines qui avaient formulé ce
principe: «Il faut renouveler par la petite jeunesse ce monde corrompu;
les jeunes réformeront leurs familles, leurs familles réformeront leurs
provinces, leurs provinces réformeront le monde[48].» Les Ursulines
s'appliquaient, elles aussi, à former des institutrices en même temps
que des élèves; mais nous reparlerons des services qu'elles rendirent.

[Note 47: Id. _id._, 216. Lettre à Mme de Saint-Périer, 1708.]

[Note 48: _Chronique des Ursulines_, citée par M. Legouvé. _Histoire
morale des femmes_.]

Fénelon et la fondatrice de Saint-Cyr jugent que tout dans d'instruction
de la mère future doit concourir à un double but: éclairer la piété,
fortifier la raison. Ils veulent former de solides chrétiennes, des
chrétiennes instruites de leur religion, des chrétiennes qui, suivant
le conseil de saint François de Sales, sauront sacrifier les pratiques
surérogatoires de la piété à leurs devoirs essentiels d'épouses et de
mères; ils veulent former aussi des femmes raisonnables qui, habituées à
s'appliquer le fruit de toutes les instructions qu'elles auront reçues,
deviendront de sûres conseillères, mettront les biens de l'âme au-dessus
des vanités du luxe et du monde; des femmes laborieuses, charitables,
«de bonnes moeurs, modestes, discrètes, silencieuses,... bonnes, justes,
généreuses, aimant d'honneur, la fidélité, la probité, faisant plaisir
dans ce qu'elles peuvent, ne fâchant personne, portant partout la
paix, ne désunissant jamais, ne redisant que ce qui peut plaire et
adoucir[49].» C'est l'idéal de la femme forte, cet idéal que Fénelon
présente à la dernière page de son livre et qui en est la vraie
conclusion. Et pour que soit pleinement réalisé cet idéal de la femme
forte qui rira encore à son dernier jour, Fénelon et Mme de Maintenon
demandent qu'on laisse s'épanouir dans la jeune fille cette aimable
gaieté qui annonce la paix de la conscience et qu'étouffait souvent
l'éducation domestique du XVIIe siècle.

[Note 49: Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_, 193. Lettre aux
dames de Saint-Louis, 11 février 1706.]

Dans ce système d'éducation, l'instruction proprement dite devenait un
puissant moyen de préparer la femme forte. Ici encore Mme de Maintenon
semble s'être inspirée de Fénelon en appliquant à Saint-Cyr la méthode
pédagogique de celui-ci, cette méthode qui, admirablement appropriée aux
besoins de l'enfant, à la curiosité de l'adolescente, témoignait que
l'ancien supérieur des Nouvelles catholiques avait vu de près
se développer l'intelligence féminine et avait ainsi étudié les
enseignements que comporte chaque âge.

Cette méthode n'a point vieilli, non plus que les résultats qu'elle
poursuit.

De même que l'éducation morale, l'éducation intellectuelle doit tendre
à ce double but que nous avons signalé: former le jugement, éclairer la
piété, et rendre ainsi la femme plus capable de remplir ses devoirs. Au
lieu de cette instruction qui ne fait qu'encombrer la mémoire, Fénelon
et Mme de Maintenon veulent une instruction vraiment pratique qui soit
une force pour le caractère en même temps qu'une lumière pour l'esprit.

Pour la fondatrice de Saint-Cyr, il n'était pas jusqu'aux leçons
d'écriture qui ne servissent à l'éducation morale, et les exemples que
Mme de Maintenon traçait elle-même sur les cahiers des élèves étaient
des préceptes remplis de cette haute raison, de cette douce sagesse, de
cette délicatesse de sentiment qui distinguaient cette femme célèbre.
Elle s'appliquait à ce que les jeunes filles s'assimilassent le suc de
toutes les leçons qu'elles entendaient, et elle les engageait à écrire
leurs réflexions dans un livre spécial[50].

[Note 50: Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_. À une époque
antérieure, Jacqueline Pascal, en religion soeur Sainte-Euphémie,
veillait aussi à ce que ses élèves s'appliquassent les fortes lectures
religieuses qu'elle leur faisait, mais qui étaient malheureusement
imbues des doctrines jansénistes. _Règlement pour les enfants de
Port-Royal_, composé par soeur Sainte-Euphémie en 1657 et imprimé en
1665, à la suite des _Constitutions de Port-Royal_. Voir ce règlement
dans l'ouvrage de M. Cousin, _Jacqueline Pascal_, appendice n° 2.--M.
Cousin fait remarquer que l'enseignement mutuel était judicieusement
appliqué dans ce règlement.]

Certes, ce n'était qu'à un petit nombre de connaissances que
s'appliquait cette méthode. Mais, selon l'esprit du XVIIe siècle, mieux
valait peu savoir et bien savoir que de posséder superficiellement un
plus grand nombre de connaissances. Aussi, quelque restreint que fût le
programme de Fénelon, nous dirons, avec Mgr Dupanloup, que _exquis
bon sens_, qui est l'âme du XVIIe siècle, pouvait souvent remplacer
l'enseignement des livres, et qu'une instruction très élémentaire
pouvait suffire alors qu'elle s'appuyait sur la base solide de la
raison[51]. Ce bon sens était un guide sûr, à l'aide duquel les femmes
devaient juger sainement aussi bien des oeuvres de l'esprit que des
choses de la vie.

[Note 51: Mgr Dupanloup, _Lettres sur l'éducation des filles_.]

Avec une forte instruction religieuse, très justement éloignée toutefois
des controverses théologiques, Fénelon ne prescrit donc à la jeune fille
que bien peu de connaissances: lire distinctement et naturellement,
écrire avec correction, parler avec pureté, savoir les quatre règles de
l'arithmétique pour faire les comptes de la maison, être initiée aux
choses de la vie rurale, aux droits et aux devoirs seigneuriaux,
apprendre les éléments du droit autant que ceux-ci se rapportent à
la condition de la femme, mais éviter cependant de faire servir ces
connaissances à une humeur processive. Après ces études qui, pour lui,
sont fondamentales et dont la dernière manque à nos programmes actuels,
Fénelon permet qu'on laisse lire aux jeunes filles des livres profanes
dont la solidité les dégoûtera de la creuse lecture des romans:
«Donnez-leur donc des histoires grecque et romaine; elles y verront des
prodiges de courage et de désintéressement. Ne leur laissez pas ignorer
l'histoire de France, qui a aussi ses beautés; mêlez-y celle des pays
voisins, et les relations des pays éloignés judicieusement écrites. Tout
cela sert à agrandir l'esprit et à élever l'âme à de grands sentiments,
pourvu qu'on évite la vanité et l'affectation[52].»

[Note 52: Fénelon, Éducation des filles, XII.]

C'est avec les mêmes précautions que le vénérable auteur souhaite que le
latin, la langue des offices de l'Église, remplace dans l'instruction
des jeunes filles l'italien et l'espagnol qui y figuraient alors, ces
deux idiomes dont l'étude entraîne la lecture d'ouvrages passionnés, et
qui, ne fût-ce qu'au point de vue littéraire, ne sauraient égaler la
vigoureuse beauté du latin.

«Je leur permettrais aussi, mais avec un grand choix, la lecture des
ouvrages d'éloquence et de poésie, si je croyais qu'elles en eussent le
goût, et que leur jugement fût assez solide pour se borner au véritable
usage de ces choses; mais je craindrais d'ébranler trop les imaginations
vives, et je voudrais en tout cela, une exacte sobriété: tout ce qui
peut faire sentir l'amour, plus il est adouci et enveloppé, plus il me
paraît dangereux.

«La musique et la peinture ont besoin des mêmes précautions[53].»

[Note 53: Id., _l. c._]

Fénelon souhaitait que, dans l'éducation de la jeune fille,
l'inspiration chrétienne animât la poésie, la musique, et
particulièrement l'alliance de ces deux arts, le chant. Mais cette
bienfaisante inspiration lui semblait bien difficile à rencontrer à une
époque où la poésie et la musique s'unissaient pour célébrer l'amour.
Nous verrons comment Racine allait réaliser le voeu de Fénelon.

Avec ce sentiment du beau qui faisait désirer à Fénelon que, pour leur
parure, les jeunes filles prissent pour modèle la noble simplicité des
statues grecques, il veut qu'elles étudient le dessin, la peinture, ne
fût-ce que pour exécuter leurs travaux manuels avec un art plus délicat
et pour faire régner dans certains arts industriels le goût qui y manque
trop souvent.

Tout est solide dans cette instruction. Nous n'y trouvons qu'un seul
défaut: une trop grande méfiance à l'endroit des oeuvres littéraires. En
éliminant tout ce qui, dans ces ouvres, enflamme les passions, il reste
encore assez de pages où l'on peut montrer à la jeune fille la sublime
alliance du beau et du bien. L'émotion même que font naître les grands
sentiments est sans péril lorsqu'elle est réglée par cette haute raison
que cultivaient dans leurs disciples les deux nobles éducateurs du XVIIe
siècle. Ils leur avaient appris à juger trop sainement des choses de
l'esprit pour que des sentiments exaltés leur donnassent le dégoût de la
vie réelle.

Bien que Mme de Maintenon élevât justement au-dessus de la forme
littéraire l'utilité du fond, elle ne négligeait pas chez les élèves
de Saint-Cyr l'élégante pureté de l'expression. Elle leur enseignait
elle-même ce style épistolaire où elle excellait, ce style naturel qui,
dans sa brièveté, se borne «à expliquer clairement et simplement ce que
l'on pense.» Elle composa pour ces jeunes personnes des _Proverbes_, des
_Conversations_ qui, tout en exerçant leur jugement, les initiaient aux
grâces de la causerie française. Elle fit plus. Après avoir entendu
l'une des «détestables» ouvres dramatiques que Mme de Brinon, première
supérieure de Saint-Cyr, composait pour ses élèves, «elle la pria de
n'en plus faire jouer de semblables, et de prendre plutôt quelque belle
pièce de Corneille ou de Racine choisissant seulement celle où il y
aurait le moins d'amour.» _Cinna_ fut représenté par les demoiselles de
Saint-Cyr. Je m'étonne que l'on n'ait point préféré _Polyeucte à Cinna_.
Ne semble-t-il pas que le choix de cette dernière pièce ait été une
flatterie ingénieuse à l'endroit du nouvel Auguste?

_Andromaque_ suivit _Cinna_ sur le théâtre de Saint-Cyr. Après la
représentation, Mme de Maintenon écrivit à Racine: «Nos petites filles
viennent de jouer votre _Andromaque_, et l'ont si bien jouée qu'elles
ne la joueront de leur vie, ni aucune autre de vos pièces.» Elle lui
demanda alors de composer «quelque espèce de poème moral ou historique
dont l'amour fût entièrement banni, et dans lequel il ne crût pas que
sa réputation fût intéressée, parce que la pièce resterait ensevelie à
Saint-Cyr, ajoutant qu'il lui importait peu que cet ouvrage fût contre
les règles, pourvu qu'il contribuât aux vues qu'elle avait de divertir
les demoiselles de Saint-Cyr en les instruisant[54].»

[Note 54: Mme de Caylus, citée par L. Racine, _Mémoires_.]

De ce désir de Mme de Maintenon naquirent successivement _Esther_,
_Athalie_, ces oeuvres dans lesquelles on ne saurait dire que la
réputation de Racine ne fût pas «intéressée», et qui, certes, ne
devaient pas demeurer «ensevelies à Saint-Cyr.» Ainsi, c'est pour
l'éducation des femmes qu'ont été écrites ces pages où l'harmonieux
génie de Racine s'élève à une incomparable grandeur en traduisant la
pensée biblique; ces pages immortelles qui comptent parmi les gloires
les plus pures de la France et qui témoigneraient au besoin que la foi a
toujours été la meilleure inspiration de la poésie.

Les tragédies jouées à Saint-Cyr durent charmer Fénelon qui avait désiré
que l'on exerçât les enfants à représenter, entre eux les scènes les
plus touchantes de la Bible. Et la musique se joignant à la poésie dans
les choeurs d'_Esther_ et d'_Athalie_, c'était là encore répondre au
voeu du maître qui avait si vivement souhaité que la musique et la
poésie, ces arts «que l'Esprit de Dieu même a consacrés», fussent
rappelées à une mission éducatrice qui était leur mission primitive:
«exciter dans l'âme des sentiments vifs et sublimes pour la vertu[55].»

[Note 55: Fénelon, _Éducation des filles_, ch. XII.]

On sait quel éclat eurent les représentations d'_Esther_: Louis XIV
présidant à l'admission des invités, en dressant lui-même la liste; et
le jour des représentations, le grand souverain se tenant près de la
porte, levant sa canne pour former une barrière et ne laissant entrer
que les personnes dont les noms figuraient sur la liste qu'il tenait
dans sa main royale. On sait aussi l'enthousiasme avec lequel _Esther_
fut accueillie et le charme touchant qu'ajoutaient à cette oeuvre déjà
si émouvante, les jeunes filles qui l'interprétaient, ces enfants de la
noblesse pauvre, qui vivaient loin de leurs familles, ces _jeunes et
tendres fleurs transplantées_ comme les compagnes d'Esther[56]. Le grand
Condé pleura à ce spectacle comme il avait pleuré dans son héroïque
jeunesse en entendant Auguste pardonner à Cinna.

[Note 56: Louis Racine, _Mémoires_. Les représentations d'_Esther_
eurent lieu en 1689. La même année, Racine composa pour les demoiselles
de Saint-Cyr quatre cantiques inspirés de l'Écriture sainte. Plusieurs
fois le roi se les fit chanter par ces jeunes personnes.--Racine et
Boileau avaient revu, au point de vue du style, les constitutions de
Saint-Cyr. (Note de M. Lavallée dans son édition des _Oeuvres de Mme de
Maintenon_.)]

Racine avait dirigé lui-même les répétitions de sa pièce. Quel maître
que celui-là! Combien ce grand chrétien devait faire pénétrer dans
les jeunes âmes les sublimes enseignements de son oeuvre: le courage
religieux qui fait braver la mort à une femme jeune et timide, la
confiance dans cette justice souveraine qui, à son heure, abaisse
l'orgueilleux et fait triompher l'innocent persécuté! Quel maître aussi
dans l'art de bien dire que le merveilleux poète qui initiait ses
élèves aux délicatesses de son style enchanteur! Mme de Maintenon avait
réellement atteint le but qu'elle poursuivait par ces représentations:
remplir de belles pensées l'esprit des jeunes filles, les habituer à un
pur langage et aussi à ce maintien noble et gracieux qui est essentiel
à la dignité de la femme, et que Mme de Maintenon enseignait aux
demoiselles de Saint-Cyr avec toutes les bienséances du monde.

Mais l'éclat de ces représentations eut des suites fâcheuses qui
compromirent jusqu'à la cause de l'instruction des femmes. Lorsque,
l'hiver suivant, Racine présenta _Athalie_ à Mme de Maintenon, des avis
donnés tantôt par des personnes bien intentionnées, tantôt par des
rivaux du poète, firent comprendre à la fondatrice de Saint-Cyr le
danger qu'il y avait à produire de jeunes filles sur un théâtre et
devant la cour. _Athalie_ ne fut donc représentée que devant le roi
et Mme de Maintenon, dans une chambre sans décors et par les jeunes
personnes revêtues de leurs uniformes de pension.

Si la réforme s'était arrêtée là, nous n'y aurions vu aucun
inconvénient. Mais Mme de Maintenon crut s'apercevoir que depuis les
représentations d'_Esther_ les demoiselles de Saint-Cyr n'étaient plus
les mêmes. L'orgueil et les folles vanités du monde avaient pénétré avec
les applaudissements de la cour dans ce pieux asile. Il n'était pas
jusqu'à cette faculté de raisonner que Mme de Maintenon avait développée
dans ses élèves, qui ne contribuât à en faire des pédantes. Elles
n'avaient aussi que trop imité ce ton de raillerie qui, chez Mme de
Maintenon, demeurait dans les limites d'un aimable enjouement, mais qui,
chez ces jeunes filles hautaines, devenait aisément de l'impertinence.

Mme de Maintenon écrit à Mme de Fontaines, maîtresse générale des
classes: «La peine que j'ai sur les filles de Saint-Cyr ne se peut
réparer que par le temps et par un changement entier de l'éducation que
nous leur avons donnée jusqu'à cette heure; il est bien juste que j'en
souffre, puisque j'y ai contribué plus que personne, et je serai bien
heureuse si Dieu ne m'en punit pas plus sévèrement. Mon orgueil s'est
répandu par toute la maison, et le fond en est si grand qu'il l'emporte
même par-dessus mes bonnes intentions. Dieu sait que j'ai voulu établir
la vertu à Saint-Cyr, mais j'ai bâti sur le sable. N'ayant point ce qui
seul peut faire un fondement solide, j'ai voulu que les filles eussent
de l'esprit, qu'on élevât leur coeur, qu'on formât leur raison; j'ai
réussi à ce dessein: elles ont de l'esprit et s'en servent contre nous;
elles ont le coeur élevé, et sont plus fières et plus hautaines qu'il ne
conviendrait de l'être aux plus grandes princesses; à parler même selon
le monde, nous avons formé leur raison, et fait des discoureuses,
présomptueuses, curieuses, hardies. C'est ainsi que l'on réussit quand
le désir d'exceller nous fait agir. Une éducation simple et chrétienne
aurait fait de bonnes filles dont nous aurions fait de bonnes femmes
et de bonnes religieuses, et nous avons fait de beaux esprits que
nous-mêmes, qui les avons formés, ne pouvons souffrir; voilà notre mal,
et auquel j'ai plus de part que personne[57].»

[Note 57: Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_, 26. 20 septembre
1691.]

Mais pour remédier au mal, Mme de Maintenon perd cette mesure qui est le
trait distinctif de son caractère. S'imaginant que c'est l'instruction
qui enfle le coeur de ses élèves, elle supprime, dans le programme
d'études l'histoire romaine, l'histoire universelle. L'histoire de
France même trouve à peine grâce à ses yeux, et encore à la condition
de n'être qu'une suite chronologique des souverains. Les demoiselles de
Saint-Cyr ne seront plus guère occupées que par les travaux à l'aiguille
et par des instructions sur les devoirs de l'état auquel leur condition
les destine. Peu de lectures, si ce n'est dans quelques ouvrages de
piété; mais ici encore Mme de Maintenon veille à ce que ces lectures
puissent former le jugement et régler les moeurs, en même temps qu'elles
donneront à la piété un solide aliment.

Enfin Mme de Maintenon laisse échapper cette parole que rediront si
souvent les adversaires de l'instruction des filles: «Les femmes ne
savent jamais rien qu'à demi, et le peu qu'elles savent les rend
communément fières, dédaigneuses, causeuses, et dégoûtées des choses
solides[58].»

[Note 58: Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_, 84. Instruction
aux religieuses de Saint-Louis. Juin 1696.]

Mme de Maintenon aurait pu se dire que, dans un certain ordre
de connaissances, les femmes peuvent acquérir plus que cette
demi-instruction qui en fait des pédantes. Elle aurait pu se dire aussi
que ce qui avait enorgueilli les demoiselles de Saint-Cyr, ce n'était
pas leur instruction, c'était la parade qu'on leur avait fait faire de
leurs talents.

Du reste cette réforme était trop exagérée pour qu'elle fût longtemps
appliquée. Selon Mme du Pérou, dame de Saint-Louis, Mme de Maintenon
n'avait voulu que déraciner le «fond d'orgueil» de Saint-Cyr, pour
établir ensuite un juste milieu dans les études. La correspondance et
les instructions de la fondatrice semblent prouver qu'il en fut ainsi.
Les tragédies, les _Proverbes_, les _Conversations_, ne figurent plus au
premier rang, mais sont réservés comme récompense du travail après les
devoirs de lecture et d'écriture. L'histoire n'est plus négligée, à
en juger par une leçon d'histoire contemporaine que Mme de Maintenon
octogénaire envoie à la classe bleue.

A Paris, dans la maison de l'Enfant-Jésus, trente jeunes filles nobles
étaient élevées d'après le modèle de l'Institut de Saint-Louis[59]. Mme
de la Viefville, abbesse de Gomerfontaine, et Mme de la Mairie, prieure
de Bisy, voulurent aussi employer cette méthode dans leurs couvents.
Mais ceux-ci admettant des filles de bourgeois et de vignerons, la
fondatrice de Saint-Cyr rappela à Mme de la Viefville et à Mme de la
Mairie, que si les mêmes principes moraux et religieux doivent être
donnés aux jeunes filles de condition inférieure, il n'en est pas
ainsi de l'éducation sociale et intellectuelle. Elle les engage donc
à proscrire de l'éducation donnée à ces enfants, tout ce qui pourrait
exalter leur imagination et leur faire rêver une autre vie que la
modeste existence à laquelle elles sont appelées. L'instruction
professionnelle, voilà ce qu'elle recommande pour ces jeunes personnes
avec l'enseignement de la lecture, de l'écriture, du calcul.

[Note 59: Par une touchante association, c'est dans cette même
maison, que huit cents femmes venaient chercher des secours et du
travail. Cette maison, située dans la rue de Sèvres, est aujourd'hui
occupée par l'hôpital de l'Enfant-Jésus. Sous sa nouvelle destination
de charité, elle a gardé son ancien nom. Guilhermy, _Inscriptions de la
France_, t. I, CCCLXXXVI.]

Mme de Maintenon se rencontrait encore avec Fénelon dans ce principe,
qu'il faut élever les filles pour la condition où elles doivent être
placées, pour le lieu même qu'elles doivent habiter. C'est la véritable
éducation professionnelle, sage, prudente, et qui, au lieu de faire
mépriser aux jeunes filles l'état où elles sont nées, les rend dignes
d'y faire honneur un jour[60].

[Note 60: Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_; Fénelon, _De
l'éducation des filles_, ch. XII.]

L'instruction professionnelle existait donc au XVIIe siècle et même à
une époque antérieure. Henri Il avait créé à Paris, à l'hôpital de la
Trinité, rue Saint-Denis, une fabrique de tapisserie de haute et basse
lisse, fabrique qui avait pour jeunes ouvriers les orphelins recueillis
dans cette maison. Il y avait parmi eux trente jeunes filles qui étaient
ainsi initiées et exercées à notre vieil art national[61].

[Note 61: Guilhermy, _Inscriptions de la France_, t. I, ccclxxvi et
note 2. Paul Lacroix (Bibliophile Jacob), _les Arts au moyen âge et à
l'époque de la Renaissance_.]

Au XVIIe siècle, Mme de Miramion fonde la maison de la Sainte-Enfance où
des religieuses forment de petites orphelines au travail qui fait vivre,
à la foi qui soutient l'ouvrière. Elle fonde aussi un atelier où les
enfants apprennent, avec les ouvrages manuels, la lecture, l'écriture,
le catéchisme. Du reste, les travaux de couture étaient enseignés aux
jeunes filles dans ces petites écoles dont Mme de Miramion grossit
considérablement le nombre, et auxquelles elle prépara, elle aussi, de
dignes maîtresses dans ces saintes filles que le peuple reconnaissant
nomma les _Miramionnes_[62].

[Note 62: Mme de Miramion fonda plus de cent écoles. Bonneau-Avenant,
_Madame de Miramion_.]

L'instruction primaire poursuivait, en effet, son cours, et elle
continuait de faire une large part à l'instruction gratuite. Au XVIe
siècle elle avait pris un développement extraordinaire que les guerres
de religion vinrent ralentir, mais qui continua pendant les deux siècles
suivants. L'Église donnait à ce mouvement une énergique impulsion. Les
archevêques de Bordeaux rappellent dans tous leurs statuts la nécessité
de l'instruction populaire, et l'un d'eux, Mgr de Rohan, demande à ses
curés de se procurer tous des maîtres et des maîtresses d'école. En
1682, l'évêque de Coutances exhorte les pasteurs des paroisses à faire
instruire les filles par quelque pieuse femme qui se dévouera «à un si
saint emploi.» Pour lui la mission de l'institutrice est, on le voit, un
sacerdoce. En 1696, les curés de Chartres supplient leur évêque de leur
donner des maîtres et des maîtresses d'école pour moraliser le peuple
par l'instruction gratuite: l'ignorance leur semble la source principale
du vice[63].

[Note 63: Allain, _l'Instruction primaire avant la Révolution_.
1881.]

Des inscriptions du XVIIe et du XVIIIe siècles nous montrent d'humbles
curés de campagne fondant ou soutenant, dans leurs paroisses, des écoles
de filles aussi bien que des écoles de garçons[64]. Ces inscriptions
attestent aussi que de généreuses chrétiennes prirent part aux
fondations scolaires, justement regardées comme des oeuvres pies[65].
Dans le traité de l'_Éducation des filles_, Fénelon demande que l'on
apprenne aux futures châtelaines le moyen d'établir de petites écoles
dans leurs villages[66].

[Note 64: Guilhermy, _Inscriptions de la France_, t. III. DCCCLXXXIV
(Fontenay-sur-Bois); DCCCCXCVII (Genevilliers), etc.]

[Note 65: Ibid., t. III, DCCCLXXXII, DCCCCXIV, etc.]

[Note 66: Fénelon, _Éducation des filles_, ch. XII.]

Il serait trop long de citer tous les efforts de l'Église pour répandre
dans les plus humbles rangs de la société la lumière intellectuelle
dont elle est le foyer. Mais comment ne pas nommer quelques-unes des
communautés religieuses qui se dévouèrent à l'instruction du peuple? Dès
la fin du XVIe siècle, une femme admirable, Mlle de Sainte-Beuve,
fonde la communauté des Ursulines de France qui donnent l'instruction
gratuite. Elles enseignent à leurs élèves la lecture, l'écriture,
l'orthographe, le calcul[67]. En 1668, elles avaient 310 de ces
pépinières qui, d'après la pensée fondamentale de l'institut, devaient
préparer par l'enfant, par la jeune fille, la régénération de la famille
et de la société[68].

[Note 67: Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_, 270. Instruction
aux demoiselles de la classe verte, mai 1714.--De curieux mémoires
récemment publiés, ajoutent une preuve de plus à la solide instruction
et au dévouement des Ursulines. Nous trouvons dans ces pages le nom
d'une fille des Godefroy, Louise-Catherine, en religion soeur Catherine
de l'Assomption, qui, à l'étude des saintes lettres, joignait celle du
latin, de la poésie, de l'arithmétique, et qui consacrait surtout son
zèle aux élèves les moins avancées. _Les savants Godefroy_. Mémoires
d'une famille pendant les XVIe, XVII, et XVIIIe siècles, par M. le
marquis de Godefroy-Ménilglaise. Paris, 1873.]

[Note 68: Voir plus haut, pages 33, 34.]

En 1789, parmi les autres communautés qui donnaient aux enfants
l'instruction primaire, les Filles de la Charité avaient 500 maisons:
les Soeurs d'Ernemont, 106 avec 11,660 élèves; les Soeurs d'Évron
recevaient dans leurs 89 établissements 3,000 élèves[69].

[Note 69: Chiffres recueillis par M. de Resbecq et cités par M.
Allain, _l'Instruction primaire avant la Révolution_.--La communauté
de Sainte-Marguerite ou de Notre-Dame-des-Vertus, et les Dames de la
Trinité instruisaient les filles du faubourg Saint-Antoine. Guilhermy.
_Inscriptions de la France_, t. I, CX-CXL.]

«Il y a ordinairement dans chaque paroisse deux écoles de charité, une
pour les garçons et l'autre pour les filles,» dit en 1769 un Traité du
gouvernement temporel et spirituel des paroisses[70].

[Note 70: Allain, _étude citée_. Sur les écoles de filles avant 1789,
voir le récent ouvrage de M. Albert Duruy, _l'Instruction publique et la
Révolution_.]

En chassant les religieux instituteurs de la jeunesse, en spoliant les
petites écoles, la Révolution allait plonger le peuple dans les ténèbres
de l'ignorance. Et la Révolution accuse de ces ténèbres ceux qui avaient
allumé et fait rayonner depuis tant de siècles le flambeau qu'elle-même
a éteint!

Si l'enseignement primaire avait poursuivi son cours au XVIIIe siècle,
nous ne saurions en dire autant de l'instruction donnée aux femmes du
monde. Quelque restreintes que fussent au XVIIe siècle les connaissances
que possédaient les disciples de Fénelon et de Mme de Maintenon, la
sûreté et la délicatesse de leur jugement pouvaient, nous l'avons
rappelé, suppléer en elles à l'étendue de l'instruction. Mais ce fond
solide, si rare même alors, manqua de plus en plus. La frivolité
seule domine au XVIIIe siècle. A cette époque la femme a la pire
des ignorances: celle qui veut décider de tout, en philosophie, en
politique, en religion. Telle grande dame qui n'a lu jusqu'alors que
dans ses Heures, se trouve, en une seule leçon, une philosophe sans le
savoir[71].

[Note 71: Taine, _les Origine de la France contemporaine. L'ancien
régime_.]

Les femmes les plus frivoles se passionnent pour la science. Vers 1782,
c'est une mode. On a dans son cabinet «un dictionnaire d'histoire
naturelle, des traités de physique et de chimie. Une femme ne se fait
plus peindre en déesse sur un nuage, mais dans un laboratoire, assise
parmi des équerres et des télescopes[72]. Les femmes du monde assistent
aux expériences scientifiques, elles suivent des cours de sciences
physiques et naturelles. En 1786, elles obtiennent la permission
d'assister aux cours du collège de France. A une séance publique de
l'Académie des Inscriptions, elles «applaudissent des dissertations sur
le boeuf Apis, sur le rapport des langues égyptienne, phénicienne et
grecque...» Rien ne les rebute. Plusieurs manient la lancette et même le
scalpel; la marquise de Voyer voit disséquer, et la jeune comtesse de
Coigny dissèque de ses propres mains[73].»

[Note 72: Id., _Id_.]

[Note 73: Id., _Id_.]

Il y avait là certainement quelques tendances louables. Nous ne pouvons,
par exemple, qu'applaudir à la décision qui permit aux femmes de suivre
les cours du Collège de France. Mais dans toutes les démonstrations que
provoqua chez la femme l'engouement de la science, il y a quelque chose
qui sent la parvenue. Elle exhibe ses richesses avec un étalage qui en
rappelle la date trop fraîche. En dépit de Molière et de Boileau, la
pédante a survécu, et avec la pédante, le préjugé contre une sage
instruction des filles.

Dans l'épître dédicatoire d'_Alzire_, adressée à Mme du Chatelet,
Voltaire, ayant à louer l'instruction de cette femme malheureusement
plus savante que vertueuse, citait des exemples contemporains qui lui
faisaient croire que son siècle ne partageait plus les préjugés que
Molière et Boileau avaient répandus contre l'instruction des femmes.
Mais Voltaire flattait son siècle, et à part quelques exceptions, la
jeune fille du XVIIIe siècle était élevée en poupée mondaine. «Une
fillette de six ans est serrée dans un corps de baleine; son vaste
panier soutient une robe couverte de guirlandes; elle porte sur la
tête un savant échafaudage de faux cheveux, de coussins et de noeuds,
rattaché par des épingles, couronné par des plumes, et tellement haut,
que souvent «le menton est à mi-chemin des pieds;» parfois on lui met du
rouge. C'est une dame en miniature; elle le sait, elle est toute à son
rôle, sans effort ni gêne, à force d'habitude; l'enseignement unique et
perpétuel est celui du maintien[74].»

[Note 74: Taine, _ouvrage cité_.]

Un écrivain du XVIIIe siècle, Mercier, nous dira: «Le maître de danse,
dans l'éducation d'une jeune demoiselle, a le pas sur le maître à lire,
et sur celui même qui doit lui inspirer la crainte de Dieu et l'amour de
ses devoirs futurs[75].»

[Note 75: Mercier, _Tableau de Paris_, 1783. T. VIII, ch. CDX.
Petites filles, Marmots.]

Les quelques notions de catéchisme que la jeune fille perdait bientôt
d'ailleurs dans le courant philosophique du siècle, n'occupaient, en
effet, qu'un rôle bien secondaire, je ne dirai pas dans l'éducation, ce
serait profaner ce mot, mais dans le dressage de la jeune fille. Tout
y était sacrifié à l'enseignement du maintien. Lorsque, par une mesure
d'économie, le cardinal de Fleury décide Louis XV à faire élever ses
filles à l'abbaye de Fontevrault où, trop souvent, gâtées en filles de
roi, elles n'ont guère d'autre règle que celle de leurs fantaisies,
l'une des princesses, Mme Louise de France, ne connaît pas encore, à
douze ans, toutes les lettres de son alphabet. Un seul professeur d'art
d'agrément a suivi ses royales élèves à Fontevrault; c'est encore le
maître à danser[76]!

[Note 76: Mme Campan, _Mémoires sur la vie de Marie-Antoinette_.]

Huit jours avant son mariage, la future duchesse de Doudeauville, Mlle
de Montmirail, âgée de quinze ans, est mise dans un coin de la salle à
manger, avec une robe de pénitence, pour avoir mal fait sa révérence à
son entrée dans le salon d'une mère aussi sévère que fantasque[77]!

[Note 77: Vie de Mme de la Rochefoucauld, duchesse de Doudeauville]

Mais empruntons encore à Mercier quelques traits relatifs à cette
éducation qui, «dès la plus tendre enfance...imprègne, pour ainsi dire,
l'âme des femmes de vanité et de légèreté.» Pour la petite fille, «la
marchande de modes et la couturière sont des êtres dont elle évalue
l'importance, avant d'entendre parler de l'existence du laboureur qui la
nourrit, et du tisserand qui l'habille. Avant d'apprendre qu'il y aura
des objets qu'elle devra respecter, elle sait qu'il ne s'agit que d'être
jolie, et que tout le monde l'encensera. On lui parle de beauté avant
de l'entretenir de sagesse. L'art de plaire et la première leçon de
coquetterie sont inspirés avant l'idée de pudeur et de décence, dont un
jour elle aura bien de la peine à appliquer le vernis factice sur cette
première couche d'illusion.

«Qu'on daigne regarder avec réflexion ces marionnettes que l'on voit
dans nos promenades, préluder aux sottises et aux erreurs du reste
de leur vie. Le _petit monsieur_, en habit de tissu, et la _petite
demoiselle_, coiffée sur le modèle des grandes dames, copiant, sous les
auspices d'une _bonne_ imbécile, les originaux de ce qu'ils seront un
jour. Toutes les grimaces et toutes les affectations du petit maître
sont rassemblées chez le _petit monsieur_. Il est applaudi, caressé,
admiré en proportion des contorsions qu'il saisit. La _petite
demoiselle_ reçoit un compliment à chaque minauderie dont son petit
individu s'avise; et si son adresse prématurée lui donne quelque
ascendant sur le petit _mari_, on en augure, avec un étonnement stupide,
le rôle intéressant qu'elle jouera dans la société[78].»

[Note 78: Mercier, _l. c._]

La petite fille grandit dans l'ennui et l'oisiveté sous ce toit paternel
qui souvent n'abrite pour elle ni caresses ni sourire. Le matin, quand
la mère est à sa toilette, la petite fille vient cérémonieusement lui
baiser la main; elle voit encore ses parents aux heures des repas[79].

[Note 79: _Vie de Mme de la Rochefoucauld, duchesse de Doudeauville_;
Taine, _les Origines de la France contemporaine. L'ancien régime_.]

La mère aime-t-elle sa fille ou du moins croit-elle l'aimer, la
garde-t-elle dans sa chambre, cette chambre est, comme au XVIIe siècle,
une prison où l'enfant, privée de tout mouvement, est tour à tour
encensée ou grondée; «toujours ou relâchement dangereux ou sévérité mal
entendue; jamais rien selon la raison. Voilà comment on ruine le corps
et le coeur de la jeunesse[80].»

[Note 80: Rousseau, _Émile_, V.]

Devant cette jeune fille condamnée au rôle d'automate, Rousseau,
l'ennemi, des couvents, se prend à regretter ces maisons où l'enfant
peut se livrer à ses joyeux ébats, sauter et courir.

Rousseau parlait ainsi dans le livre par lequel il crut pouvoir réformer
l'éducation, aussi bien celle des femmes que celle des hommes.

Au milieu de ses folles utopies, Rousseau établit néanmoins dans
l'_Émile_ un principe que feraient bien de méditer les émancipateurs
actuels de la femme: c'est qu'il faut élever chaque sexe selon sa
nature, et ne pas faire de la femme un homme, pas même un honnête homme!
Il faut simplement en faire une honnête femme; «Elles n'ont point de
collèges! s'écrie-t-il. Grand malheur! Eh! plût à Dieu qu'il n'y en eût
point pour les garçons[81]!» Je n'achève la phrase de Rousseau que pour
compléter la citation, mais non pour l'approuver jusqu'au bout. Il est
certain que la vie de collège est aussi nécessaire à l'homme, pour le
préparer à la vie publique, qu'elle serait funeste à la femme qui est
destinée à l'existence du foyer.

[Note 81: Rousseau, _l. c._]

Rousseau dit que l'éducation doit préparer une femme qui comprenne
son mari, une mère qui sache élever ses enfants. Ce sont là de sages
préceptes que nous trouvions dans les siècles précédents, mais que le
faux jugement de Rousseau applique fort mal, comme d'habitude. C'est
que, au lieu de reconnaître l'existence du péché originel, le philosophe
admet la bonté absolue de la nature humaine. Tous les instincts de cette
nature sont bons; il n'y a qu'à les développer. La ruse est l'instinct
naturel de la femme: c'est cette ruse qu'il faut laisser croître. La
grande science de la femme sera d'étudier le coeur de l'homme pour
chercher adroitement à plaire. Cette étude est la seule que Rousseau
encourage chez la jeune fille. Il lui permet d'ailleurs d'apprendre sans
maître tout ce qu'elle voudra, pourvu que ses connaissances se bornent à
des arts d'agrément qui la rendront plus capable de plaire à son mari.
C'est en vain que Rousseau a prêché la réforme de l'éducation; ses
belles théories n'aboutissent qu'à l'éducation du XVIIIe siècle: l'art
de plaire[82].

[Note 82: Taine, _ouvrage cité_.]

Aucune réforme sérieuse n'était possible avec le système d'un philosophe
qui enlevait à l'éducation de la femme comme à celle de l'homme la seule
base solide: l'éducation religieuse. Rousseau, qui trouvait qu'il n'est
peut-être pas temps encore qu'à dix-huit ans, l'homme apprenne qu'il a
une âme, Rousseau permet cependant que l'on instruise plus tôt la femme
des vérités religieuses. Il est vrai que c'est par un motif assez
irrespectueux pour l'intelligence féminine: Jean-Jacques trouve que si,
pour apprendre les vérités religieuses à la femme, on attend qu'elle
puisse les comprendre, elle ne les saura jamais. Peu importe donc que ce
soit plus tôt ou plus tard.

La religion de Rousseau, cette religion dont le Vicaire savoyard est
l'éloquent apôtre, est fort élastique: c'est la religion naturelle. Il
est vrai qu'au temps où nous vivons, il faut savoir gré à Jean-Jacques
de n'avoir biffé ni l'existence de Dieu ni l'immortalité de l'âme.

Impuissantes--heureusement--à passer dans la vie réelle, les rêveries
éducatrices de Rousseau rappellent cependant aux mères qu'elles ont des
filles. Elles ont maintenant le goût de la sensiblerie maternelle. Mais,
incapable de comprendre que cette enfant représente pour elle un devoir,
la mère ne voit en elle qu'un plaisir. On initie la petite fille aux
grâces du parler élégant. On fait de cette enfant, qui y est déjà si
bien préparée, une petite comédienne de salon. Elle reçoit pour maîtres
des acteurs célèbres; elle joue dans les proverbes, dans les comédies,
dans les tragédies. Rousseau n'avait sans doute pas prévu tous ces
résultats, mais n'en avait-il pas préconisé le principe: l'art de
plaire?

Une disciple de Rousseau, Mlle Phlipon, la future Mme Roland, parut
donner un fondement plus solide à l'éducation des femmes quand elle
écrivit un discours sur cette question proposée par l'Académie de
Besançon: Comment l'éducation des femmes pourrait contribuer à rendre
les hommes meilleurs. Suivant la méthode de Rousseau, la jeune
philosophe juge que pour répondre à cette question il faut suivre les
indications de la nature. Cette méthode lui fait découvrir que c'est par
la sensibilité que les femmes améliorent les hommes et leur donnent le
bonheur: c'est donc la sensibilité qu'il faut développer et diriger
en elles par une instruction qui éclaire leur jugement. Développer la
sensibilité, c'est-à-dire le foyer le plus ardent et le plus dangereux
qui soit dans le coeur de la femme! En vain, Mlle Phlipon prétend-elle
régler la marche du feu. Oui, avant l'incendie, on peut et l'on doit
diriger la flamme; mais quand tout brûle, est-ce possible? Allumer
l'incendie et se croire la faculté de se rendre maître du feu, quelle
utopie!

Telle est l'éducation par laquelle l'élève de Rousseau prépare l'épouse
et la mère éducatrice. Tout ici, même l'exercice de la réflexion, doit
concourir à rendre la femme plus aimante et plus aimable. N'est-ce pas
encore; avec une plus généreuse inspiration, le système de Rousseau:
l'art de plaire? Aussi, bien que Mlle Phlipon accorde à l'instruction
des femmes une place que l'_Emile_ ne lui avait pas attribuée, ses
conclusions ne s'écartent guère de celles de son maître. Non plus que
Rousseau d'ailleurs, elle ne sait leur donner une valeur pratique. Elle
avoue elle-même à la fin de son discours qu'elle est «plus prompte à
saisir les principes» qu'elle n'est «habile à détailler les préceptes
[83].»

[Note 83. M. Faugère a fait rechercher le manuscrit du discours de
Mme Roland, dans les archives de l'Académie de Besançon. Il a publié ce
travail inédit dans son édition des _Mémoires_ de Mme Roland. 1864.]

Ce n'est pas dans la prédominance absolue de la sensibilité, c'est dans
l'harmonie du coeur et de la raison qu'est le secret de la véritable
éducation, mais il n'appartient pas à la philosophie naturelle, de
livrer ce secret.

Tandis que les philosophes dissertaient sur l'éducation, tandis que
des mères mondaines s'essayaient à appliquer les théories de Rousseau,
quelques familles, bien rares il est vrai, continuaient de chercher les
traditions éducatrices à leur véritable source: le christianisme. J'aime
à remarquer ces traditions dans la postérité du chancelier d'Aguesseau.
Un esprit supérieur avait toujours distingué les femmes de cette
famille. La femme et la soeur du chancelier nous apparaîtront plus tard.
Sa fille aînée, la future comtesse de Chastellux, reçut chez les dames
de Sainte-Marie de la rue Saint Jacques, une solide instruction. Rentrée
dans sa famille, elle se livra d'elle-même à de fortes études. Son père
l'y encourageait: «J'espère, lui écrivait-il, que vous humilierez par
vos réponses la vanité de vos frères, qui croient être d'habiles gens,
et que vous leur ferez voir que la science peut être le partage des
filles comme des hommes.» Ce serait là un avis un peu téméraire s'il ne
trouvait son correctif dans cette autre phrase: «Ce que je trouve
de beau en vous, ma chère fille, c'est que vous ne dédaignez pas de
descendre du haut de votre érudition, pour vous abaisser à faire tourner
un rouet.» Plus tard, le chancelier s'intéressait à la prédilection
que sa petite-fille, Mlle Henriette de Fresnes, avait pour l'histoire
ancienne et particulièrement pour ce qui concernait l'Égypte. Il se
plaisait au style de cette jeune personne, mais il la félicitait aussi
de garder le goût des occupations ménagères: «Je suis ravi de voir que
vous savez _pâtisser_ aussi bien qu'écrire, et que vous cherchez
de bonne heure à imiter les moeurs des femmes et des filles des
patriarches. Vous me permettrez cependant de préférer toujours les
ouvrages de votre esprit à ceux de vos doigts[84].»

[Note 84: D'Aguesseau, _Lettres inédites_. A Mlle d'Aguesseau, 13
octobre 1712; à Mlle Henriette de Fresnes, 4 janvier et 27 février
1745; et dans le même ouvrage, _Essai sur la vie de Mme la comtesse de
Chastellux_, par Mme la marquise de la Tournelle, sa fille.]

Mlle Henriette de Fresnes. qui devint la duchesse d'Ayen, trouvait donc,
dans les traditions de sa famille, une plus sûre méthode d'éducation que
celle de l'_Émile_. Elle l'applique avec la sollicitude maternelle la
plus éclairée. En élevant ses cinq filles, la duchesse fortifie leur
jugement, fait planer leurs âmes au-dessus des intérêts terrestres, et
leur apprend qu'il faut tout sacrifier à la vertu. Elle lit avec ses
filles les pages les plus éloquentes des anciens et des modernes, ainsi
que les plus belles oeuvres de la poésie. Elle forme elle-même ces
admirables mères qui, à travers la tourmente de la Révolution, gardent
ses enseignements pour les transmettre à notre siècle: Mme de La
Fayette, Mme de Montagu; Mme de Montagu qui disait à ses filles que «la
vérité ne nous est pas donnée seulement pour orner notre esprit, mais
pour être pratiquée[85].» Belle définition qui résume tout ce que la
vieille éducation française nous a donné de meilleur.

[Note 85: Anne-Paule-Dominique de Noailles, marquise de Montagu.]

Du XVIe au XVIIIe siècles, quelles jeunes filles produira d'une part
l'éducation mondaine, de l'autre l'éducation domestique?

Au XVIe siècle, la première de ces éducations nous offre, dans son
expression typique, la fille d'honneur attachée à une reine ou à une
princesse. Elle figure dans les ballets, elle assiste aux tournois; ou,
bien, à cheval, la plume au vent, elle escorte avec ses compagnes la
litière d'une royale voyageuse. Elle porte gaiement la vie, la mort
même; et, vaillante, elle fait de sa tendresse le prix de la valeur
guerrière. Mais, dans l'_escadron volant_ de Catherine de Médicis, elle
met à moins haut prix son amour, et sert l'astucieuse politique de la
reine pour séduire les hommes qu'il faut gagner[86].

[Note 86: Brantôme, les deux livres des _Dames_; Marguerite de
Valois, reine de France et de Navarre, _Mémoires_.]

La légèreté des filles d'honneur pouvait aller jusqu'à la plus
effroyable immoralité. Brantôme nous en donne des preuves suffisantes.
Ne nous montre-t-il pas de ces jeunes filles buvant dans une coupe où un
prince a fait graver les scènes les plus immorales! Si quelques-unes de
ces jeunes filles détournent les yeux, d'autres regardent effrontément,
échangent tout haut d'ignobles réflexions, et osent même étudier les
infâmes leçons qui leur sont présentées[87]!

[Note 87: Brantôme, _Second livre des Dames_.]

Sous Louis XIV, la dépravation, pour être moins éhontée, n'en existe
pas moins parmi les filles d'honneur. Elles sont exposées ou s'exposent
elles-mêmes aux hommages outrageants. La maréchale de Navailles est
obligée de faire murer l'escalier qui mène le jeune roi chez les filles
d'honneur.

Mais dans les familles demeurées patriarcales, d'autres habitudes
préparent dans la jeune fille la gardienne du foyer. Au sein de
l'austère retraite où la protège l'honneur domestique, elle verra dans
la vie, non cette fête perpétuelle que rêvent les filles de la cour,
mais une rude épreuve à laquelle elle doit préparer son âme.

Dans les familles même qui ne prennent de la cour que l'élégance et qui
en repoussent la corruption, la jeune fille conserve cette grâce suave
et chaste, cette dignité et cette simplicité, cette douceur et cette
force morale que lui avait donnée le moyen âge. Il s'y joint même
quelque chose de plus dans ce milieu d'une distinction souveraine.
Quand, aux attraits de la vierge chrétienne, venaient s'unir les dons
exquis de l'intelligence, le charme des nobles manières et du gracieux
parler, on avait dans son expression la plus accomplie le type de la
jeune fille française.

Au XVIe siècle et au commencement du XVIIe, les luttes du temps font
souvent prédominer chez la jeune fille la force sur la douceur.
Corneille dut peindre d'après nature ces _adorables furies_ qui, tout
entières à la vengeance d'un père, immolent à cette vengeance leurs plus
tendres sentiments, et sacrifient à un faux point d'honneur les lois de
la miséricorde, celles de la justice même. Mais, à côté de ces natures
ardentes, le doux type de la jeune fille subsiste toujours, et des
temps plus calmes permettront de le voir plus souvent dans sa paisible
sérénité. Racine l'avait sous les yeux en dessinant Iphigénie. Molière
le respecta généralement dans ses comédies. Nobles ou bourgeoises, la
plupart de ses jeunes filles, gracieuses et modestes comme Iphigénie,
ont comme celle-ci la tendresse filiale, le respect de la volonté
paternelle, la force des généreuses renonciations. Sans doute le poète
comique ne leur demande pas d'immoler leur vie,--ce n'était pas son
rôle,--mais elles savent sacrifier leurs sentiments les plus chers au
souvenir d'un père, au repos d'un fiancé. Nous retrouverons encore
cette touchante figure de la jeune fille française dans la société
artificielle du XVIIIe siècle, cette société, tour à tour, et même à
la fois, sentimentale et spirituellement légère; et Bernardin de
Saint-Pierre immortalisera dans sa Virginie ce type de la tendresse,
du dévouement et de la céleste pureté qui, devant une mort soudaine et
terrible, fait refuser à la jeune fille le salut qui l'alarme dans les
plus intimes délicatesses de sa pudeur.

Et si nous passons dans la vie réelle, que de ravissantes figures depuis
ces jeunes filles du XVIe siècle qui allient les plus humbles devoirs
domestiques au culte des lettres, jusqu'à ces nobles créatures du
XVIIe et du XVIIIe siècles, Louise de la Fayette, Marthe du Vigean,
Louise-Adélaïde de Bourbon-Condé, anges de la terre qui s'envolent vers
les saintes régions du cloître sans que leurs blanches ailes aient
reçu la moindre poussière terrestre! Et, au milieu de la tourmente
révolutionnaire, que de touchantes physionomies encore, depuis
cette _Jeune Captive_ dont André Chénier recueillit, dans sa poésie
enchanteresse, les mélancoliques regrets et les invincibles espoirs[88];
jusqu'à Madame Élisabeth de France et ses glorieuses émules qui, devant
l'échafaud, immolent avec un sublime courage ces mêmes regrets, ces
mêmes espoirs, et prouvent que le pays de Jeanne d'Arc n'a pas cessé
d'enfanter des vierges-martyres!

[Note 88: Bien que l'héroïne de ce poëme, Mlle de Coigny, n'ait pas
gardé dans la suite de sa vie le charme que nous a révélé André Chénier,
elle est toujours restée, comme l'a dit M. Caro, la jeune fille
immortalisée par le poète, _la Jeune captive_. Caro, _la Fin du XVIIIe
siècle_.]

Sans doute, comme nous l'avons remarqué, les tendresses du foyer seront
souvent comprimées pour la jeune fille. Mais ces tendresses déborderont
plus d'une fois. On verra des Antigones soutenir leurs parents
infirmes[89]. L'amour filial, l'amour fraternel auront leurs héroïnes,
comme la généreuse soeur de François Ier captif, comme la duchesse de
Sully pendant la Fronde, Mlle de Sombreuil et Mlle Cazotte pendant la
Révolution.

[Note 89: Mme la baronne d'Oberkirch, _Mémoires; les savants
Godefroy_. Mémoires d'une famille, etc.]

Mme de Miramion, qui n'avait que neuf ans lorsqu'elle perdit sa mère, en
devint malade de chagrin; et toute sa vie, sa figure, de même que son
esprit, garda la mélancolique impression de ce souvenir. Dès le jeune
âge où elle fut privée de sa mère, elle devait regretter de ne l'avoir
pas assez aimée[90].

[Note 90: Récit de la vie de Mme de Miramion, écrit par elle-même,
d'après l'ordre de son directeur, M. Jolly, 1677. Bonneau-Avenant, _Mme
de Miramion_.]

«En aimant ma mère, j'ai appris à aimer la vertu, dira dans une maladie
mortelle Mme de Rastignac, fille de la duchesse de Doudeauville. J'ai
toujours cru entendre la voix de Dieu quand elle me parlait, et en lui
obéissant, c'est sa volonté que j'ai cru faire.»

Les terreurs de la mort agitent la jeune femme: «Restez avec moi»,
dit-elle à l'admirable mère qui a inspiré un tel éloge. «Restez avec
moi; près de vous je n'ai jamais rien redouté.» Comme l'enfant bercé par
sa mère, la malade s'endormait en sentant veiller sur elle cette tendre
sollicitude. Mais la mort est là et va saisir sa proie. «Je remercie
Dieu en mourant de n'avoir pas eu dans le cours de ma vie une seule
pensée que je ne vous aie fait connaître», dit Mme de Rastignac à sa
mère.

Elle va recevoir les sacrements: «Ce sera pour ce soir,» dit-elle au
saint prêtre qui l'assiste: «Je désire épargner ce spectacle à la
sensibilité de mes parents, mais j'ai prié ma mère de s'y trouver, il
lui en coûterait trop de s'éloigner; d'ailleurs, j'ai besoin de sa
présence; elle est mon ange, elle est ma vie, je croirai n'avoir rien
fait de bien sans elle; je dois à ses soins la prolongation de mes
jours, et mon salut à ses vertus[91].»

[Note 91: _Vie de Mme de la Rochefoucauld, duchesse de Doudeauville_.
Cette scène se passe en 1802; mais nous l'avons rattachée à l'ancienne
France, qui forma Mme de Rastignac.]

Aux premiers temps de sa maladie, elle avait pressenti sa fin prochaine.
Jeune, charmante, adorée, elle disait: «Je suis résignée à tout ce
que Dieu voudra, mais je conviens qu'il m'en coûterait de quitter la
vie.--Cela est simple, lui répondit-on, à vingt et un ans, avec tous les
avantages qui assurent le bonheur.--Non, reprit-elle en riant, ce ne
sont pas là des biens, vous ne m'entendez pas.--Mais vous êtes épouse et
mère!--Ah! je le sens plus vivement que jamais!... et je suis
fille[92]!»

[Note 92: Même ouvrage.]

«Et je suis fille!» Ce fut avec un déchirant accent que la malade
prononça ces paroles qui révélaient que, pour cette angélique créature,
l'amour filial avait été le sentiment dominant de sa vie.

Toutefois le sévère principe romain de l'autorité paternelle l'emportait
généralement sur l'amour dans les foyers de la vieille France. La tâche
de la jeune fille était particulièrement lourde dans les familles nobles
réduites à la pauvreté. Les filles du logis tenaient souvent lieu de
servantes. A la ville, elles font le marché; elles travaillent dans
un grenier. A la campagne, elles respirent du moins le grand air des
champs, mais elles joignent aux travaux du ménage les occupations de la
vie rurale. Il en est qui ont à surveiller «quelques dindons, quelques
poules, une vache, encore trop heureuses d'avoir à en garder», dit Mme
de Maintenon qui, elle aussi, des sabots aux pieds, une gaule à la main,
avait gardé les dindons d'une tante riche cependant, mais avare[93].

[Note 93: Mme de Maintenon, _Conseils et instructions aux demoiselles
de Saint-Cyr pour leur conduite dans le monde_, édition de M. Lavallée.
Instructions de 1706 et de 1707. Mme de Staal de Launay nous montre
aussi ses deux futures belles-filles tenant le ménage paternel. V. ses
_Mémoires_.]

Une lettre écrite en 1671 et qui nous fait pénétrer dans une
gentilhommière normande, nous initie à la rude existence que menaient
les filles de la maison:

...Nous avons esté les mieux receus du monde tant de M. mon oncle que de
Mme ma tante et de tous mes cousins et cousines... ils sont au nombre de
neuf. L'aisné est un garçon... après suivent quatre filles... l'aisnée
su nomme Nanette, 17 à 18 ans, de taille dégagée, assez grande,
passablement belle, fort adrette; elle fait avec sa cadette suivante
tout l'ouvrage de la maison; encore dirigent-elles le manoir de la
Fretelaye à demi-lieue de là. Cette cadette, Manon, âgée de 15 ans, trop
grosse pour sa taille, est belle et a bonne grâce, mais gagneroit à ne
pas être tant exposée au soleil en faisant tout le ménage de la maison.
La troisième, Margot, n'est ni belle ni bonne (13 à 14 ans), la
quatrième, Cathos (dix ans), assez bonne petite fille, presque sourde, a
des yeux de cochon, un nez fort camard, un teint tout taché de brands de
Judas. Suivent deux frères: Jean-Baptiste, agé de huit ans, gros garçon
qui aura quelque jour bonne mine et promet quelque chose; François, agé
de sept ans, promettant moins et méchant comme un petit démon, sec
comme un hareng soret... Vient après eux une fille de cinq ans, nommée
Madelon, qui ne sçait pas que nous soyons partis, car elle en mourrait
de déplaisir. Le dernier, Pierrot, petit démon, a deux ans et sept mois,
tette encore, et donne à sa mère, luy seul, plus de peyne que tous les
autres... Pour leurs habits, ils sont assez propres et honnestes suivant
que l'on se vestit dans le pays... les deux filles ont des robes
d'estamine de Lude avec des jupes de serge de Londres fort propre[94]...

[Note 94: Lettre de Denis III Godefroy, 3 octobre 1671. _Les savants
Godefroy_. Mémoires d'une famille, etc.]

Au milieu de cette nombreuse famille, de ces enfants volontaires, on se
représente ce qu'était l'existence des jeunes ménagères! La vie active
qu'elles menaient nous semble au demeurant plus heureuse que la vie
comprimée qui était le partage des jeunes filles riches.

Sous l'humble toit paternel la fille du gentilhomme pauvre était
protégée par ces fermes principes qui, dans leur rigueur même,
sauvegardaient sa dignité. Mais que de déceptions, que d'amères
tristesses pour la jeune fille qui, élevée dans un milieu
aristocratique, tombait dans la misère sans être entourée d'une famille!
Est-il rien de plus navrant que la détresse de Mlle de Launay, cette
pauvre fille qui, réduite à la domesticité, subit les humiliations de
son nouvel état devant les hommes même qui l'ont entourée d'hommages, et
essuie jusqu'aux insultants mépris des autres caméristes qui n'ont ni
son instruction, ni ses talents, et qui se vengent de cette infériorité
en se moquant de son inaptitude à leur métier[95]? Et que dire des
malheureuses enfants qui, bien plus à plaindre encore que Mlle de
Launay, sont livrées par un père ou par une mère qui exploite leur
honneur[96]?

[Note 95: Mme de Staal de Launay, _Mémoires_.]

[Note 96: Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_; Mme Campan,
_Souvenirs_, portraits, anecdotes.]

Quant aux filles de familles riches, quel sort les attendait?

Bien qu'au XVIe siècle le droit romain ait triomphé du droit germain, le
droit d'aînesse échappe à cette influence, et généralement aussi, les
filles sont, comme les cadets, sacrifiées à l'aîné de leurs frères, et
ne reçoivent qu'une dot[97]. Néanmoins, cette dot paraît encore trop
lourde à bien des familles qui se débarrasseront de cette charge au
moyen du couvent. C'est avec une généreuse indignation que Bourdaloue
flétrira le crime de ces parents qui, forçant les vocations, osent jeter
à Dieu des coeurs qu'il n'a pas lui-même appelés: L'établissement de
cette fille coûterait; sans autre motif, c'est assez pour la dévouer à
la religion. Mais elle n'est pas appelée à ce genre de vie: il faut bien
qu'elle le soit, puisqu'il n'y a point d'autre parti à prendre pour
elle. Mais Dieu ne la veut pas dans cet état: il faut supposer qu'il l'y
veut, et faire comme s'il l'y voulait. Mais elle n'a nulle marque de
vocation: c'en est une assez grande que la conjoncture présente des
affaires et la nécessité. Mais elle avoue elle-même qu'elle n'a pas
cette grâce d'attrait: cette grâce lui viendra avec le temps, et
lorsqu'elle sera dans un lieu propre à la recevoir. Cependant on conduit
cette victime dans le temple, les pieds et les mains liés, je veux dire
dans la disposition d'une volonté contrainte, la bouche muette par la
crainte et le respect d'un père qu'elle a toujours honoré. Au milieu
d'une cérémonie brillante pour les spectateurs qui y assistent, mais
funèbre pour la personne qui en est le sujet, on la présente au prêtre
et l'on en fait un sacrifice qui, bien loin de glorifier Dieu et de lui
plaire, devient exécrable à ses yeux et provoque sa vengeance.

[Note 97: J'ai longuement étudié la situation de la femme devant le
droit romain et le droit germain dans mon ouvrage: _la Femme française
au moyen âge_, actuellement sous presse.]

Ah! Chrétiens, quelle abomination! Et faut-il s'étonner, après cela, si
des familles entières sont frappées de la malédiction divine? Non, non,
disait Salvien, par une sainte ironie, nous ne sommes plus au temps
d'Abraham, où les sacrifices des enfants par les pères étaient
rares. Rien maintenant de plus commun que les imitateurs de ce grand
patriarche. On le surpasse même tous les jours: car, au lieu d'attendre
comme lui l'ordre du ciel, on le prévient... Mais bientôt corrigeant sa
pensée: Je me trompe, mes frères, reprenait-il; ces pères meurtriers ne
sont rien moins que les imitateurs d'Abraham; car ce saint homme voulut
sacrifier son fils à Dieu: mais ils ne sacrifient leurs enfants qu'à
leur propre fortune, et qu'à leur avare cupidité[98]...

[Note 98: Bourdaloue, _Sermon pour le premier dimanche après
l'Épiphanie_. Sur les devoirs des pères par rapport à la vocation de
leurs enfants.]

La Bruyère n'est pas moins énergique: «Une mère, je ne dis pas qui cède
et qui se rend à la vocation de sa fille, mais qui la fait religieuse,
se charge d'une âme avec la sienne, en répond à Dieu même, en est la
caution: afin qu'une telle mère ne se perde pas, il faut que sa fille se
sauve[99].»

[Note 99: La Bruyère, XIV, _De quelques usages_. Dans l'alinéa
suivant le moraliste parle d'une jeune fille que son père, joueur ruiné,
fait religieuse, et qui n'a d'autre vocation «que le jeu de son père.»
Mme de Maintenon et la duchesse de Liancourt s'élèvent aussi contre
les vocations forcées. Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_,
60. Instruction aux demoiselles de la classe bleue, janvier 1695; la
duchesse de Liancourt, _Règlement donné par une dame de haute qualité
à M*** (Mlle de la Roche-Guyon), _sa petite fille, pour sa conduite et
celle de sa maison. Avec un mitre règlement que cette dame avait dressé
pour elle-même._ Paris, 1718. (Sans nom d'auteur.)]

Si les parents ne mettent pas leurs filles au couvent, ils pourront
les empêcher de se marier, dussent-ils, comme le fit le duc de la
Rochefoucauld, les laisser végéter dans un coin séparé de la demeure
paternelle, et réduire même l'une d'elles à épouser secrètement un
ancien domestique de la maison, devenu un courtisan célèbre[100].

[Note 100: Saint-Simon, _Mémoires_, éd. de M. Chérnel, t. II, ch.
XXXVII; VI, XXIII.]

Ces abus n'existaient pas dans les familles où régnait l'esprit
chrétien. Mère de neuf filles, la maréchale de Noailles né voulut
forcer la vocation d'aucune d'elles. Une seule reçut l'appel divin et y
répondit[101].

[Note 101: E. Bertin, _les Mariages dans l'ancienne société
française_.]

Dans ces pieuses familles, les filles sont dotées par leur père, soit
de son vivant, soit par disposition testamentaire. On en voit même qui,
conformément au droit romain, reçoivent du testament paternel une part
égale à celle de leurs frères. Tel exemple nous est offert dans la
famille des Godefroy. Nous voyons aussi dans cette famille une fille
tendrement dévouée à ses parents et qui reçoit de sa mère «en avancement
d'hoirie deux rentes au capital de 10,400 livres.» Son père lui avait
déjà légué «hors part,» divers domaines; et cependant elle avait des
frères[102].

[Note 102: _Les savants Godefroy_. Mémoires d'une famille, etc.]

A la mort du père, le fils aîné devient chef de la famille. Plus d'un se
souvient que le testament de son père a légué ses soeurs à sa tendresse.
Plus d'un aussi sans doute, selon la touchante pensée de Mme du
Plessis-Mornay, témoignera à ses soeurs par son amour fraternel, l'amour
filial que lui inspirait une mère regrettée[103]. Chef de la maison, le
frère aîné dote sa soeur. Dans une famille pauvre des frères se cotisent
pour remplir ce devoir. Par testament le frère lègue à la soeur des
rentes viagères ou autres[104].

[Note 103: Mme du Plessis-Mornay, _Mémoires_.]

[Note 104: Les frères du Laurens. Manuscrit de Jeanne du Laurens. Ch.
de Ribbe, _une Famille au XVIe siècle_; id., _les Familles et la Société
en France avant la Révolution; les savants Godefroy_.]

La fille n'a-t-elle pas de frère et le père a-t-il désigné dans sa
famille un héritier, elle épouse celui ci, fût-ce un oncle âgé.

Si le droit d'aînesse a échappé à l'influence du droit romain, ce
dernier domine dans la condition de la femme, surtout au XVIe siècle.
A cette époque le sénatus-consulte Velléien qui défend à la femme de
s'engager pour autrui, règne aussi bien dans les pays de droit coutumier
que dans les pays de droit écrit. L'ordonnance de 1606 l'abrogera
implicitement; mais cette ordonnance ne sera pour ainsi dire appliquée
que dans les provinces du centre. Louis XIV en étendra l'application
sans toutefois la rendre générale[105].

[Note 105: Gide, _Étude sur la condition privée de la femme dans
le droit ancien et moderne et en particulier sur le sénatus-consulte
Velléien_. Paris, 1867.]

Les pactes nuptiaux subissent aussi l'influence romaine, tout en gardant
le principe germain de la communauté. Suivant que les pays sont de droit
coutumier ou de droit écrit, ce régime prévaut dans les premiers et le
régime dotal dans les seconds[106].

[Note 106: Un jurisconsulte a établi en France quatre espèces de
pays sous le rapport de la communauté: 1° les pays de droit coutumier,
principalement ceux que régissait la coutume de Paris ou d'Orléans;
«là, la communauté était le droit commun, à défaut de stipulation
contraire...

«2° D'autres pays coutumiers, tels que ceux de Bretagne, d'Anjou, du
Maine, de Chartres et du Perche; là, la communauté ne formait le droit
commun que si le mariage avait duré _an_ et _jour_.

«3° Les pays de droit écrit; là, la communauté n'avait lieu qu'en cas de
stipulation expresse; le régime dotal était le droit commun;

«4° Le pays de Normandie, où il n'était pas même permis de stipuler le
régime de la communauté (art. 330, 389 de la coutume). Armand Dalloz
jeune. _Dictionnaire général et raisonné de législation et de
jurisprudence_, t. I. _Communauté_.]

Nous voyons dans certains contrats la dotalité romaine se mêler à la
communauté coutumière. Mais c'est la loi romaine qui l'emporte quand
elle défend aux époux, après leur mariage, les dons, les avantages, les
contrats mutuels.

Comme le remarque M. Gide, l'autorité maritale s'affaiblit par les
restrictions que subit le régime de la communauté. Cependant les
romanistes d'alors ont une si faible idée de la capacité féminine,
qu'ils s'accommodent d'un élément germain, le pouvoir marital, «pour en
faire une sorte de tutelle à la romaine.» L'épouse devient une pupille,
non plus, comme dans la communauté coutumière, à cause de sa faiblesse
physique, mais à cause de l'infériorité morale que lui attribue l'esprit
romain. Cette tutelle est pour la femme, aux yeux des romanistes, «un
droit et un bénéfice.»

Si l'épouse agit seule, la loi juge que c'est sans volonté suffisante.
La femme elle-même peut «attaquer le contrat.» Mais la tutelle n'étant
plus maintenue que dans l'intérêt de l'épouse, ne rend plus le mari
maître des biens du ménage, comme il l'était dans l'ancienne communauté
coutumière.

La communauté n'est donc plus une suite nécessaire du pouvoir marital.
«Elle ne résulta plus que des conventions nuptiales qui purent, au gré
des parties, la restreindre ou l'exclure[107].»

[Note 107: Gide, _ouvrage cité_.]

Tant que les familles vivent sur leurs terres ou mènent dans les villes
une existence modeste, les dots sont faibles. Au XVIe siècle, 60,000
livres constituent une dot considérable. Ceux qui alors recherchaient
les grosses dots en furent punis par les caprices impérieux de leurs
riches compagnes: «Pourtant, dit Montaigne, treuve le peu d'advancement
à un homme de qui les affaires se portent bien, d'aller chercher une
femme qui le charge d'un grand dot; il n'est point de debte estrangiere
qui apporte plus de ruyne aux maisons: mes predecesseurs ont communément
suyvi ce conseil bien à propos, et moy aussi[108].»

[Note 108: Montaigne, _Essais_, I. II, ch. VIII. Comp. au siècle
suivant, La Bruyère, XIV.]

La mère d'André Lefèvre d'Ormesson reçut en 1559 une dot de 10,000
livres. Son fils, qui nous l'apprend, dit à ce sujet «que son père avoit
recherché le support et l'alliance, plus que les richesses[109].»

[Note 109: Cité par M. de Ribbe, _les Familles et la Société en France
avant la Révolution_.]

Une autre famille de robe, celle des Godefroy, nous montre la
progression des dots depuis le XVIe siècle jusqu'à la fin du XVIIIe. En
1535, la fille de Pierre Lourdet, «pourvu d'une charge dans la maison
Royale,» apporte en dot, à Léon Godefroy de Guignecourt, «un capital de
4,000 livres tournois, un demi-arpent de vignes à Antony, le quart d'une
maison rue de la Bucherie, quelques menues rentes, quatre cents livres
de biens meubles et _deux robes_, l'une d'escarlatte, l'autre noire. Le
contrat lui assure un douaire de cent soixante livres de rente s'il y
a enfants, de deux cents au cas contraire, rachetable sur le pied du
denier dix.»

En 1610, Théodore Godefroy épouse Anne Janvyer, fille d'un conseiller
secrétaire du roi, et celle-ci lui apporte 6,000 livres tournois. Son
fils se marie en 1650 avec la fille d'un écuyer, Geneviève des Jardins
dont la dot, considérée comme modique, est évaluée à 14,000 livres;
il est vrai que dans ce chiffre ne figurent que 4,000 livres d'argent
comptant; des rentes diverses, des meubles, du linge, de la vaisselle
forment le reste de la dot. En 1687, la fille de ce Godefroy,
Marie-Anne, a 10,000 livres de dot, plus 1,000 livres de meubles et de
hardes qui lui appartiennent: «Chacun des époux met un tiers de son
apport dans la communauté. Un préciput de 1,200 livres en deniers ou
meubles est réservé au prémourant. La veuve aura un douaire de 400
livres de rentes et l'habitation dans la maison seigneuriale de
Champagne.» Alors que Marie-Anne était toute jeune fille, un mariage
manqua pour elle, faute de 1,000 écus de dot. Son frère, Jean Godefroy
d'Aumont, épouse en 1694 une femme dont la dot est de 16,000 florins que
représentent des terres, des rentes et quelque peu d'argent comptant. Le
contrat assure une pension à l'époux survivant.

Au XVIIIe siècle les dots sont beaucoup plus considérables. En 1720,
Claude Godefroy du Marchais, frère de Marie-Anne et de Jean Godefroy,
s'unit à une fille de robe qui lui apporte, avec une dot de 36,000
livres provenant de la succession paternelle et de ses épargnes, 15,000
florins que sa mère lui donne en avancement d'hoirie. Comme son fiancé,
elle met «18,000 livres dans la communauté. Le survivant pourra prélever
sur les meubles un préciput de 6,000 livres en argent ou en nature à son
choix et après estimation. Si c'est la femme, elle retirera en plus ses
habits, linge, et bijoux, et aura un douaire de 1,500 livres de rente.»
En 1769, la fille de Godefroy de Maillart a une dot de 150,000 livres en
meubles et en immeubles[110].

[Note 110: _Les savants Godefroy_, Mémoires d'une famille pendant les
XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles.]

Ces divers contrats sont d'autant plus curieux que certains d'entre
eux nous offrent la combinaison de la communauté coutumière et de la
dotalité romaine.

Nous avons remarqué que c'est une famille de robe qui nous a offert,
avec ces contrats, les chiffres qui établissent la progression des dots,
du XVIe siècle au XVIIIe. Dans la noblesse de cour, sous Louis XIV, une
dot de 60,000 francs, cette dot qui était considérable au XVIe siècle,
est regardée comme bien modique. On voit des dots de 200,000, 300,000,
400,000 francs. Mais ces grosses dots sont néanmoins des exceptions.
Aussi les filles qui les apportent sont-elles ardemment convoitées
à cette époque où le luxe de la vie des cours entraîne aux folles
dépenses. Le gentilhomme endetté recherche l'héritière. Une fille laide,
bossue, mais grandement dotée, trouve «non seulement un mari, mais un
ravisseur[111].» Un jeune homme épousera une vieille femme riche, quitte
à la maltraiter si elle ne meurt pas assez vite après l'avoir enrichi et
l'avoir délivré de ses créanciers[112].

[Note 111: Ernest Bertin, _les Mariages dans l'ancienne société
française_.]

[Note 112: La Bruyère, XIV.]

En général cependant, c'est plutôt par ambition que par avarice que les
gentilshommes se marient au XVIIe siècle. Eux aussi, ils cherchent,
comme au XVIe siècle, «le support et l'alliance», mais c'est surtout
pour parvenir plus rapidement aux honneurs. Laide et contrefaite, Mlle
de Roquelaure avait été enlevée par un Rohan qui convoitait sa dot.
Laide et contrefaite, la fille du duc de Saint-Simon est recherchée
par un prince de Chimay qui épouse en elle le crédit de son père.
«Cruellement vilaine» était la seconde fille de Chamillart, et cependant
le pouvoir d'un père ministre lui donna un attrait qui fit d'elle une
duchesse de la Feuillade. Il est vrai que si le mari qui lui apportait
ce titre avait une laideur plus agréable que la sienne, il était plus
affreux au moral qu'elle ne pouvait l'être au physique[113].

[Note 113: Saint-Simon. _Mémoires_, t. II, ch. XXVI; IV, XII, XX;
Bertin, _ouvrage cité_.]

Ajoutons cependant qu'au XVIIe et au XVIIIe siècles, dans la chasse aux
maris, les parents des filles à marier se montrent plus âpres encore que
les hommes à marier. Pour établir une fille, surtout quand elle est peu
ou point dotée, que de calculs, que d'intrigues! Un homme fût-il vieux,
infirme, laid à faire peur; fût-ce un brutal, un libertin, un pillard,
un déserteur, c'est un mari que recherchent les plus illustres familles,
surtout s'il est duc, si sa femme doit avoir tabouret à la cour[114].

[Note 114: E. Bertin, _ouvrage cité_.]

Pour ne point manquer un parti, on fiance et l'on marie une enfant. La
plus riche héritière de France, Marie d'Alègre, est fiancée à huit ans
au marquis de Seignelay. Il y a des mariées de douze ans, de treize ans.
La duchesse de Guiche, fille de Mme de Polignac, sera mère à quatorze
ans et un mois[115]. Il y avait de si petites mariées qu'il fallait les
porter à l'église. On les prenait «au col.» C'est ainsi que la fille
de Sully fut menée en 1605 au temple protestant. «Présentez-vous
cette enfant pour être baptisée?» demanda malicieusement le ministre
Moulin[116].

[Note 115: Mme d'Oberkirch, _Mémoires_.]

[Note 116: E. Bertin, _ouvrage cité_.]

Au siècle précédent, Jeanne d'Albret avait ainsi été portée à l'autel,
bien qu'elle fût d'âge à pouvoir marcher. Brantôme prétend qu'elle en
était empêchée par le poids de ses pierreries et de sa robe d'or et
d'argent. Mais cette petite fille de douze ans, que l'on avait fouettée
tous les jours pour obtenir son consentement à son mariage, et qui, avec
une énergie précoce, avait publiquement protesté contre la violence qui
lui était faite, pouvait avoir des motifs particuliers pour ne point
aller librement à l'autel[117].

[Note 117: Protestation de Jeanne d'Albret, au sujet de son mariage
avec le duc de Clèves, pièce reproduite par M. Génin, à la suite des
_Nouvelles lettres de la reine de Navarre_. Paris, 1842; Brantôme,
_Premier livre des Dames_, Marguerite d'Angoulesme.]

«Madame, votre fille est bien jeune», dit Louis XIV à la duchesse de
la Ferté qui lui soumet un projet de mariage pour cette enfant âgée de
douze ans.--«Il est vrai, Sire; mais cela presse, parce que je veux M.
de Mirepoix, et que dans dix ans, quand Votre Majesté connaîtra son
mérite, et qu'Elle l'aura récompensé, il ne voudrait plus de nous.» En
narrant cet épisode à sa fille, Mme de Sévigné ajoute: «Voilà qui est
dit. Sur cela on veut faire jeter des bans, avant que les articles
soient présentés.» Dans d'autres lettres, la spirituelle marquise parle
de «cette enfant de douze ans,... toute disproportionnée à ce roi
d'Éthiopie.... La petite enfant pleure; enfin, je n'ai jamais vu épouser
une poupée, ni un si sot mariage: n'était-ce pas aussi le plus honnête
homme de France[118]!»

[Note 118: Mme de Sévigné, _Lettres_ à Mme de Grignan, 10, 19, 31
janvier 1689.]

Trop heureuse encore la petite fille que l'on ne mariait pas à un
vieillard perdu de vices[119].

[Note 119: E. Bertin, _ouvrage cité_.]

Bien des fois le marié est lui-même un enfant. Lorsque Mlle de
Montmirail, âgée de quinze ans, mais déjà en plein développement de
force et de beauté, épouse M. de la Rochefoucauld, frêle enfant de
quatorze ans à peine, le pauvre petit marié, tout en se mettant sur
la pointe des pieds, n'atteint pas à l'épaule de sa belle fiancée; et
l'exiguïté de sa taille fait d'autant plus rire les assistants que les
Cent-Suisses qui figurent à la fête nuptiale sont pour le moins hauts de
six pieds[120]. Plus comique encore fut ce petit prince de Nassau marié à
douze ans à Mlle de Montbarey, qui en avait dix-huit. Tandis qu'un
poète célébrait dans un épithalame les transports de l'heureux époux,
celui-ci, furieux d'être marié, repoussait sa femme «avec une brusquerie
d'enfant, mal élevé;» et exaspéré d'être un objet de curiosité,
«pleurait du matin au soir... Le marié ne voulut pas danser avec sa
femme, au bal; il fallut lui promettre le fouet s'il continuait à crier
comme une chouette, et lui donner au contraire un déluge d'avelines,
de pistaches, de dragées de toutes sortes, pour qu'il consentît à lui
donner la main au menuet. Il montrait une grande sympathie pour la
petite Louise de Dietrich, jolie enfant plus jeune encore que lui, et
retournait auprès d'elle aussitôt qu'il pouvait s'échapper[121].»

[Note 120: _Vie de Mme de la Rochefoucauld, duchesse de
Doudeauville_.]

[Note 121: Mme d'Oberkirch, _Mémoires_.]

Lorsque des enfants étaient ainsi mariés, on ne les réunissait que plus
tard à leurs conjoints. On connaît la jolie histoire du duc de Bourbon,
l'_Amoureux de quinze ans_, qui enlève du couvent sa jeune compagne.

Bien qu'au XVIIe siècle on recherche plus dans le mariage l'alliance
que la fortune, nous avons vu que le faste de la cour rendait plus
nécessaire que jamais le besoin d'argent. Alors déjà il y a des unions
vénales qui deviendront de plus en plus nombreuses dans le XVIIIe
siècle. Les filles nobles n'étant guère dotées pour la plupart, on se
rabat sur les filles de la robe, on descend jusqu'aux filles de la
finance. Quelles proies que ces dots qui varient de 400,000 livres à
un million! Pour les obtenir, que de bassesses! Les plus grands noms
s'allient à la finance, la fille du financier fût-elle laide, son père
fût-il un escroc! La petite-fille d'une fruitière, la fille d'une femme
de chambre et d'un charretier enrichi devient duchesse[122]. Elle a
les honneurs du Louvre; à la cour, le tabouret; sur son carrosse,
l'impériale de velours rouge à galerie dorée; dans sa maison, «le dais
et la salle du dais.» Elle entrera «à quatre chevaux dans les cours
des châteaux royaux.» Le souverain l'embrassera à sa présentation. Les
deuils du roi seront les siens: «lorsque le roi drape», elle a «le droit
de draper aussi[123].»

[Note 122: E. Bertin, _les Mariages dans l'ancienne France_.]

[Note 123: Pour _les honneurs du Louvre_, voir Mme d'Oberkirch,
_Mémoires_.]

Une ancienne lingère, veuve d'un trésorier et receveur général, devient
duchesse et maréchale, et par son dernier mariage, non reconnu, il est
vrai, femme d'un roi de Pologne[124].

[Note 124: La maréchale de l'Hôpital, remariée secrètement à
Jean-Casimir, roi de Pologne. Saint-Simon, t. VI, ch. xii; E. Bertin,
_ouvrage cité_.]

Dans une lettre adressée à sa fille, Mme de Sévigné dit de son fils: «Je
lui mande de venir ici; je voudrais le marier à une petite fille qui est
un peu juive de son _estoc_; mais les millions nous paraissent de bonne
maison[125].» Malgré son orgueil, Mme de Grignan était absolument de
l'avis de sa mère. Les millions lui paraissent de très bonne maison et
elle marie son fils à la fille d'un financier, Mlle de Saint-Amand. «Mme
de Grignan, en la présentant au monde, en faisait ses excuses; et avec
ses minauderies, en radoucissant ses petits yeux, disait qu'il fallait
de temps en temps du fumier sur les meilleures terres[126].»

[Note 125: Mme de Sévigné, _Lettres_, 13 octobre 1675.]

[Note 126: Saint-Simon, _Mémoires_, t. III, ch. x.]

Nous savons que pour épouser une noble héritière, un prince ne reculait
pas devant un rapt. De même un gentilhomme enlèvera la fille d'un ancien
laquais, devenu trésorier général: une enfant de douze ans[127]. Pas plus
pour les filles de la finance que pour celles de la noblesse, l'âge ne
saurait être un obstacle aux vues intéressées de leurs poursuivants. Un
fils de duc, un Villars-Brancas, âgé de trente-trois ans, a une
fiancée de trois ans! C'est la fille d'un ancien peaussier, André le
Mississipien. Pour toucher la dot, le fiancé n'attend pas que la
fiancée ait l'âge des épousailles. Il reçoit immédiatement 100,000 écus
comptant; une pension de 20,000 livres lui sera payée jusqu'au jour du
mariage. En cas de rupture, il ne restituera rien. La dot définitive,
promise pour le jour du mariage, devra se chiffrer par millions. «Mais,»
dit Saint-Simon, «l'affaire avorta avant la fin de la bouillie de la
future épouse, par la culbute de Law[128].» La fiancée fut délaissée; mais
les acomptes de la dot restaient aux Brancas.

[Note 127: E. Bertin, _ouvrage cité_.]

[Note 128: Saint-Simon, _Mémoires_, t. XI, ch. xx.i.]

La vanité des familles de robe ou de finance s'accordait
merveilleusement, du reste, avec la rapacité des grands seigneurs. Les
jeunes filles, les veuves recherchent avec passion le titre qui fait
d'elles des femmes de la cour, et pour l'obtenir, ce titre, elles ne
reculent ni devant les dégoûts de l'âge ou de l'infirmité, ni devant les
exemples peu encourageants que leur offrent celles de leurs égales qui
ont tenté même aventure, et qui, plus d'une fois, ont eu à essuyer les
dédains de leurs nouvelles familles.

Une femme de la robe marie sa fille avec 500,000 francs de dot à un être
souillé, mais c'est un duc, et un duc, fût-il estropié à ne pouvoir
marcher, un duc se vend très cher[129].

[Note 129: Saint-Simon, _Mémoires_, t. III, ch. xxi; t. VI, ch. xix;
E. Bertin, _ouvrage cité_.]

Toutes les bourgeoises, heureusement, ne pensaient pas comme cette mère.
Lorsque Mlle Crosat va devenir princesse par son mariage avec le comte
d'Évreux, sa grand'mère maternelle prévoit les tristes suites de cette
alliance; et au milieu de l'enivrement des siens, elle garde une réserve
modeste dont la fière dignité impressionne jusqu'au plus orgueilleux des
ducs, Saint-Simon[130]. Comme Mme Jourdain, elle aurait pu dire:

«Les alliances avec plus grand que soi sont sujettes toujours à de
fâcheux inconvénients. Je ne veux point qu'un gendre puisse à ma fille
reprocher ses parents, et qu'elle ait des enfants qui aient honte de
m'appeler leur grand'maman. S'il fallait qu'elle me vînt visiter en
équipage de grande dame, et qu'elle manquât, par mégarde, à saluer
quelqu'un du quartier, on ne manquerait pas aussitôt de dire cent
sottises. Voyez-vous, dirait-on, cette madame la marquise qui fait
tant la glorieuse? c'est la fille de monsieur Jourdain, qui était trop
heureuse, étant petite, de jouer à la madame avec nous. Elle n'a pas
toujours été si relevée que la voilà, et ses deux grands-pères vendaient
du drap auprès de la porte Saint-Innocent. Ils ont amassé du bien à
leurs enfants, qu'ils paient maintenant, peut-être, bien cher en l'autre
monde; et l'on ne devient guère si riche à être honnêtes gens. Je ne
veux point tous ces caquets, et je veux un homme, en un mot, qui m'ait
obligation de ma fille, et à qui je puisse dire: Mettez-vous là, mon
gendre, et dînez avec moi[131].»

[Note 130: Saint-Simon, _Mémoires_, t. III, ch. xxxiv.]

[Note 131: Molière, _le Bourgeois gentilhomme_, acte III, scène XII.]

Ce n'étaient pas seulement les gentilshommes qui épousaient des filles
de robe ou de finance; les hommes de robe et les financiers épousaient,
eux aussi, des filles nobles et pauvres. Ces mésalliances, il est vrai,
étaient plus rares, parce que, si le gentilhomme gardait son titre,
la femme perdait le sien[132]. Aussi quels cuisants chagrins pour
l'amour-propre de ces jeunes filles! Quels dédains pour les familles
qu'elles honoraient de leur alliance! L'une d'entre elles épouse le
fils d'un laquais. Une jeune fille de grande maison est sacrifiée à un
magistrat octogénaire. La première femme de Samuel Bernard était la
fille d'une faiseuse de mouches; les deux autres sont de noble race, et
il a plus de soixante-dix ans, lorsqu'il épouse la dernière!


[Note 132: Duclos, _Considérations sur les moeurs_, ch. X.]

Les filles de la noblesse pauvre n'étaient pas les seules que l'on
jetait dans les familles de la finance.

Mme de Soyecourt veut laisser sa fortune à ses fils. Pour marier sa
fille sans dot, elle l'unit au fils d'un homme méprisé, mais riche. La
Providence la châtie en permettant que, dans une bataille, ses fils
soient tués tous les deux. Le nom et les biens de ces vaillants jeunes
gens passent dans la descendance plébéienne de leur soeur: spectacle qui
indigne Saint-Simon.

Il arrivait qu'un financier, en épousant une fille noble, lui
reconnaissait une dot et lui fixait un douaire.

Par ces mésalliances, les positions sociales se mêlent sans cependant
se confondre. Le président Le Coigneux qui, disait-on, avait un potier
d'étain pour ancêtre, tenait par ses alliances à une tête couronnée et à
un apothicaire dont les gelées de groseille étaient recherchées. De la
race de l'apothicaire sortira une princesse de Lorraine[133].

[Note 133: E. Bertin, _les Mariages dans l'ancienne société
française_.]

«Le besoin d'argent a réconcilié la noblesse avec la roture, dit La
Bruyère, et a fait évanouir la preuve des quatre quartiers....

«Il y a peu de familles dans le monde qui ne touchent aux plus grands
princes par une extrémité, et par l'autre au simple peuple[134].»

[Note 134: La Bruyère, ch. XIV, _De quelques usages_.]

L'amour aussi produisait des mésalliances.

Le cardinal de Richelieu, léguant son titre de duc à son petit-neveu,
Armand de Wignerod, et à la descendance de celui-ci, disait dans son
testament: «Je défends à mes héritiers de prendre alliance en des
maisons qui ne soient pas vraiment nobles, les laissant assez à
leur aise pour avoir plus égard à la naissance et à la vertu qu'aux
commodités et aux biens.»

Le nouveau duc de Richelieu contracta une alliance, noble, il est vrai,
mais disproportionnée à son âge et aux ambitions de son rang. Son frère
épousa, lui, la fille d'une femme de chambre de la reine Anne. La
duchesse d'Aiguillon, tante et tutrice des petits-neveux de Richelieu,
fut douloureusement blessée de leurs mariages. «Mes neveux vont de pis
en pis, disait-elle; vous verrez que le troisième épousera la fille du
bourreau[135].»

[Note 135: Bonneau-Avenant, _la Duchesse-d'Aiguillon_.]

L'amour, sentiment rare dans les alliances matrimoniales, apparaît
surtout dans les mariages clandestins que le monde et les tribunaux
mêmes traitaient avec d'autant plus d'indulgence que l'on ne savait
que trop quelle dure contrainte les parents faisaient peser sur leurs
enfants pour les marier au gré de leurs ambitions.

L'amour apparaît aussi, meurtri et sacrifié, chez ces princesses qui ne
peuvent, elles surtout, écouter la voix du coeur. Ne parlons pas de la
grande Mademoiselle qui, pour son malheur, semble avoir pu épouser
en secret le gentilhomme à qui le roi lui-même n'avait pu la marier
publiquement. Jetons un regard sur un autre spectacle. Une nuit d'été,
dans le parc de Saint-Cloud, au-dessus de la cascade, un jeune homme,
une jeune fille, «la plus belle créature que Dieu ait faite», sont
agenouillés l'un près de l'autre. Le jeune homme a noblement refusé le
sacrifice que la jeune fille voulait lui faire en l'épousant; il lui a
juré de ne se marier jamais et d'aller se faire tuer à l'armée. A son
tour, elle lui fait un serment: c'est de quitter la cour et de prendre
le voile. Il lui baise la main en pleurant. Tels sont les adieux
qu'échangent une fille du régent et M. de Saint-Maixent.

«Elle est devenue abbesse de Chelles, et il a reçu un boulet dans
la poitrine, un boulet espagnol. Il n'avait pas vingt ans!» disait
soixante-huit ans plus tard un ami de M. de Saint-Maixent, un vieux
roué de la Régence, et qui, malgré le cynisme habituel de son langage,
s'attendrissait au souvenir de ce pur amour[136].

[Note 136: Mme d'Oberkirch, _Mémoires_. Sur les excentricités de
l'abbesse de Chelles, voir Duclos, _Mémoires_, éd. de M. Barrière, et
l'Introduction de l'éditeur. Elle mourut saintement.]

Vers la fin de ce même XVIIIe siècle, la princesse Louise-Adélaïde
de Bourbon-Condé, unie par une tendre affection au marquis de la
Gervaisais, s'effraye lorsqu'elle sent que cette amitié est devenue de
l'amour. Elle dit un dernier adieu à celui qu'elle aime. Mais, comme
le fait remarquer l'éditeur de ses _Lettres intimes_[137], elle offrit à
Dieu, non un coeur tout palpitant d'une affection humaine, mais un coeur
qui avait consommé jusque dans ses dernières profondeurs l'immolation de
son amour: ce coeur était digne d'être un holocauste[138].

[Note 137: _Lettres intimes_ de Mlle de Condé à M. de la Gervaisais
(1786-1787), édition de M. Paul Viollet. Paris, 1878.]

[Note 138: Cf. ma brochure: _l'Hôtel de Mlle de Condé_, Paris, 1882.
(Extrait de la _Revue du Monde catholique_)--Dans notre siècle, la
princesse devint la fondatrice des Bénédictines du Temple.]

«De tant de mariages qui se contractent tous les jours, combien en
voit-on où se trouve la sympathie des coeurs?» demande Bourdaloue qui
déclare énergiquement que les mariages contractés sans attachement
produisent de criminels attachements sans mariage[139].

[Note 139: Bourdaloue, _Sermon pour le deuxième dimanche après
l'Épiphanie. Sur l'état du mariage_.]

Il fallait des parents chrétiens comme les Noailles, pour demander à
leur fille si son coeur ratifiait le choix qu'ils avaient fait de son
époux. Écoutons l'accent ému avec lequel le maréchal de Noailles annonce
à sa vieille mère qu'il a fiancé sa fille au comte de Guiche: «Je vous
prie de demander à Dieu d'y mettre sa bénédiction. Je n'en ai jamais
demandé aucun (mariage) à Dieu particulièrement, mais seulement celui
qui serait le meilleur pour le salut de ma fille et pour le nôtre; c'est
ce qui me fait croire que c'est sa volonté et qu'il bénira mes bonnes
intentions. Je vous prie de le bien demander à Dieu. Après avoir proposé
à ma fille tous les jeunes gens à marier et même ceux à qui nous ne
prétendions pas, elle nous dit, à sa mère et à moi, qu'elle aimait mieux
M. le comte de Guiche et M. d'Enrichemont, et de ces deux derniers le
comte de Guiche; elle s'est mise à pleurer lorsque nous lui avons dit la
chose, et à témoigner une modestie et une honnêteté dont tout le monde a
été très content: vous l'auriez été fort, si vous l'aviez vue[140].»

[Note 140: L'auteur des _Mariages dans l'ancienne société française_,
M. E. Bertin, a trouvé ce document dans le _Recueil des lettres
concernant la famille de Noailles_, Bibliothèque nationale, mss. 6919.]

Le coeur se repose quand, au milieu de tous les scandaleux agissements
qui font d'un lien sacré un marché, l'on entend cette voix paternelle
qui considère dans le mariage le bonheur et la sanctification des époux.
Et, même dans un milieu moins imprégné de la pensée chrétienne, lorsque
l'on voit une jeune fille, non plus sacrifiée à l'orgueil de sa famille,
mais trouvant dans son mariage la réalisation de ses voeux, on conçoit
le ravissement avec lequel Mme de Sévigné contemple ce charmant
spectacle: «La cour est toute réjouie du mariage de M. le prince de
Conti et de Mlle de Blois. Ils s'aiment comme dans les romans. Le roi
s'est fait un grand jeu de leur inclination. Il parla tendrement à sa
fille, et l'assura qu'il l'aimait si fort, qu'il n'avait point voulu
l'éloigner de lui. La petite fut si attendrie et si aise, qu'elle
pleura. Le roi lui dit qu'il voyait bien que c'est qu'elle avait de
l'aversion pour le mari qu'il lui avait choisi; elle redoubla ses
pleurs: son petit coeur ne pouvait contenir tant de joie. Le roi conta
cette petite scène, et tout le monde y prit plaisir. Pour M. le prince
de Conti, il était transporté, il ne savait ni ce qu'il disait ni ce
qu'il faisait; il passait par-dessus tous les gens qu'il trouvait en
chemin, pour aller voir Mlle de Blois. Mme Colbert ne voulait pas qu'il
la vît que le soir; il força les portes, et se jeta à ses pieds, et
lui baisa la main. Elle, sans autre façon, l'embrassa, et la revoilà à
pleurer. Cette bonne petite princesse est si tendre et si jolie, que
l'on voudrait la manger. Le comte de Gramont fit ses compliments, comme
les autres, au prince de Conti: «Monsieur, je me réjouis de votre
mariage; croyez-moi, ménagez le beau-père, ne le chicanez point, ne
prenez point garde à peu de chose avec lui; vivez bien dans cette
famille, et je réponds que vous vous trouverez fort bien de cette
alliance.» Le roi se réjouit de tout cela, et marie sa fille en faisant
des compliments comme un autre, à M. le prince, à M. le duc et à Mme la
duchesse, à laquelle il demande son amitié pour Mlle de Blois, disant
qu'elle serait trop heureuse d'être souvent auprès d'elle, et de suivre
un si bon exemple. Il s'amuse à donner des transes au prince de Conti.
Il lui fait dire que les articles ne sont pas sans difficulté; qu'il
faut remettre l'affaire à l'hiver qui vient: là-dessus le prince
amoureux tombe comme évanoui; la princesse l'assure qu'elle n'en aura
jamais d'autre. «Cette fin s'écarte un peu dans le don Quichotte»,
ajoute la railleuse marquise; «mais dans la vérité il n'y eut jamais
un si joli roman[141]». Roman qui devait avoir un triste et prosaïque
dénouement! Si la tendresse basée sur l'estime est une condition
essentielle du mariage, il est dangereux d'apporter dans ce lien sacré
les illusions passionnées, romanesques, que la réalité vient trop
souvent détruire. Peut-être serait-il moins périlleux de ne ressentir
qu'une indifférence que pourraient faire fondre cette communauté
d'existence et cette mutuelle estime qui produisent à la longue de
solides attachements.

[Note 141: Mme de Sévigné, _Lettres_, 27 décembre 1679.]

Avant le mariage on exposait les dons qu'avait reçus la mariée. «On
va voir, comme l'opéra, les habits de Mlle de Louvois: il n'y a point
d'étoffe dorée qui soit moindre que de vingt louis l'aune[142]». Quand une
autre fille de Louvois épouse le duc de Villeroi, on expose pendant deux
mois les superbes dons nuptiaux. Les Louvois marient-ils leur fils, M.
de Barbezieux, les souvenirs qu'ils offrent à la fiancée, Mlle d'Uzès,
valent plus de 100,000 francs[143].

[Note 142: Mme de Sévigné, _Lettres_, 10 novembre 1679.]

[Note 143: Bertin, _ouvrage cité_.]

Dans un contrat de 1675, la corbeille de mariage donnée par le sire de
la Lande comprenait, avec une splendide croix de diamants et une montre
«marquant les heures et les jours du mois», des pièces d'argenterie,
«une tapisserie d'haulte-lisse pour une chambre, une tapisserie de cuir
doré pour une autre», des meubles et même un attelage[144]. M. de la Lande
ajoutait galamment à l'apport de sa fiancée cette belle corbeille dans
laquelle les pièces de ménage et le carrosse à deux chevaux remplaçaient
les robes et les chiffons qui, au XIXe siècle, forment le luxe d'une
corbeille.

[Note 144: _Les savants Godefroy_, Mémoires d'une famille, etc.]

Le concile de Trente avait prescrit la publication des bans avant le
mariage, ainsi que la présence des témoins à la bénédiction nuptiale.
L'ordonnance de Blois fit passer dans la législation française ces
utiles dispositions.

La solennité religieuse des fiançailles, la cérémonie nuptiale étaient
accompagnées de fêtes qui, dans les familles riches, avaient parfois un
grand éclat; c'étaient des festins, des bals, des illuminations[145]. Dans
des maisons plus modestes on s'amusait fort aussi. Une lettre écrite en
1671 par un gentilhomme de la robe, nous donne de curieux détails sur
une noce parisienne. On danse entre le déjeuner et le souper, tous deux
magnifiques, et l'on danse encore après ce second repas jusqu'à deux
heures du matin. «Ce que j'ay trouvé de meilleur, ajoute le jeune
invité, c'est qu'après tous les mets dont il y avait pour nourrir
mille personnes, on a distribué des sacs de papier pour emporter des
confitures chacun à son logis[146]». Ce dernier trait, essentiellement
bourgeois, dénote bien les habitudes de bonhomie patriarcale qui se
conservaient alors dans bien des familles de robe.

[Note 145: Mme de Sévigné, _Lettres_, 29 novembre 1679, etc.]

[Note 146: Lettre du 15 mai 1671, _Les savants Godefroy_, Mémoires
d'une famille, etc.]

La mariée devait, le lendemain du mariage, recevoir sur son lit les
compliments d'une foule de gens «connus ou inconnus» et qui accouraient
là comme à un spectacle dont l'inconvenance révolte justement La
Bruyère[147].

[Note 147: La Bruyère, _Caractères_, ch. vii, De la Ville.]

J'aime mieux la touchante pensée qui, à ce lendemain de noce, plaçait
une fête religieuse: l'action de grâces.

Dans les familles uniquement préoccupées des intérêts terrestres,
c'était surtout par des plaisirs que l'on célébrait ces mariages
auxquels présidaient trop souvent la vénalité, l'ambition. Mais, dans
les maisons chrétiennes où l'on veillait avant tout à unir deux
âmes immortelles, les fêtes nuptiales cédaient le pas aux graves
enseignements que des parents dignes de ce nom donnaient à leurs
enfants. Avant le mariage, le père les rappelait à son fils[148]. La mère,
l'aïeule ou, à défaut de l'une ou de l'autre, le père écrivait pour sa
fille ou sa petite-fille des conseils fondés sur l'expérience de la vie
et qui initiaient la jeune personne aux grands devoirs qu'elle était
destinée à remplir[149]. Le jour même du mariage, avant le souper, la
noble mère dont j'ai déjà cité le nom, Mme la duchesse d'Ayen, s'enferme
avec sa fille, Mme de Montagu, et, pour dernière instruction, lui lit
des pages de cet admirable livre de Tobie[150] où les familles pieuses
aiment à chercher leur modèle[151].

[Note 148: Lettre du prince de Craon à son fils, le prince de Beauvau,
au moment de son mariage. 10 mars 1745. (Appendice de l'ouvrage
intitulé: _Souvenirs de la maréchale princesse de Beauvau_, suivis des
_Mémoires du maréchal prince de Beauvau_, recueillis et mis en ordre par
Mme Standish, née Noailles, son arrière-petite-fille. Paris, 1872.)]

[Note 149: Duchesse de Liancourt, _Règlement_ donné à sa petite-fille,
Mlle de la Roche-Guyon; duchesse de Doudeauville, avis à sa fille. Voir
aussi l'ouvrage de M. de Ribbe, _les Familles et la Société en France
avant la Révolution_.]

[Note 150: _Anne-Paule-Dominique de Noailles, marquise de Montagu_.]

[Note 151: Ch. de Ribbe, _la Vie domestique, ses modèles et ses
règles_, d'après les documents originaux.]

C'est avec une émotion religieuse que le soir de son mariage, l'époux
chrétien écrivait dans son _Livre de raison:_ «Fasse le ciel que ce soit
pour un heureux establissement et pour l'honneur et la gloire de Dieu,
afin que, s'il me donne des enfants, ils soient élevés pour l'honorer et
le servir[152].»

[Note 152: _Livre de raison_ de Balthazar de Fresse-Monval, 27 janvier
1684, manuscrit cité par M. de Ribbe, _la Vie domestique_. Le fils de
Balthazar, Antoine, se sert à peu près textuellement des mêmes paroles
le jour où il se marie. _Id._]



                             CHAPITRE II


                     L'ÉPOUSE, LA VEUVE, LA MÈRE

                        (XVIe-XVIIIe SIÈCLES)

La femme de cour.--Le luxe de la femme et le déshonneur du
foyer.--Nouveau caractère de la royauté féminine.--Tristes résultats des
mariages d'intérêt.--Indifférence réciproque des époux.--L'infidélité
conjugale.--Légèreté des moeurs.--Veuves consolables.--Mères
corruptrices.--La femme sévèrement jugée par les moralistes.--Rareté des
bons mariages.--La femme de ménage.--La femme dans la vie rurale.--La
baronne de Chantal.--La maîtresse de la maison, d'après les écrits de la
duchesse de Liancourt et de la duchesse de Doudeauville.--La femme forte
dans l'ancienne magistrature; Mme de Pontchartrain, Mme d'Aguesseau.--La
miséricorde de l'épouse; Mme de Montmorency; Mme de Bonneval.--La vie
conjugale suivant Montaigne.--Exemples de l'amour dans le mariage.--De
beaux ménages au XVIIIe siècle: la comtesse de Gisors, la maréchale de
Beauvau.--Dernière séparation des époux.--Hommages testamentaires
rendus par le mari à la vertu de la femme.--Dispositions testamentaires
concernant la veuve.--La mère veuve investie du droit d'instituer
l'héritier.--Autorité de la mère sur une postérité souvent
nombreuse.--La mission et les enseignements de la mère.--La mère de
Bayard.--Mme du Plessis-Mornay, la duchesse de Liancourt, Mme Le
Guerchois, née Madeleine d'Aguesseau.--L'aïeule.--La mère, soutien de
famille; Mme du Laurens.--Caractère austère et tendre de l'affection
maternelle.--Mères pleurant leurs enfants.--La mère et le fils réunis
dans le même tombeau.


Pour la femme mariée comme pour la jeune fille, nous savons que les
temps qui s'écoulent depuis la Renaissance jusqu'à la fin du siècle
dernier, nous offrent même contraste: ici dominent les séductions du
monde, là régnent les fermes principes de la vie domestique.

Les bals, les spectacles, les concerts, les mascarades, le jeu, les
causeries frivoles et brillantes ravissent et enivrent les femmes. Elles
vont au plaisir avec la même ardeur que les hommes vont au combat. La
duchesse de Lorges, fille de Chamillart, se tue à force de plaisirs, et,
mourante, se fait encore transporter à cet étrange champ d'honneur[153].

[Note 153: Saint-Simon, _Mémoires_, tome VII, ch. XIV.]

La femme est, à elle seule, un vivant spectacle. A la beauté, à
l'esprit, à la grâce française, ces charmes souverains qu'elle réunit
souvent, elle ajoute les ressources de la parure. Dans ce moyen âge où
la vie sociale était assez restreinte cependant pour elle, la femme ne
se défendait pas toujours contre les entraînements du luxe. La femme se
livre plus que jamais à cette passion lorsqu'elle peut la déployer sur
la brillante scène d'une cour.

Dans les modes variées qu'ils nous offrent, les portraits du XVIe siècle
nous permettent de juger combien le costume féminin se prêtait alors
à toutes les richesses de la parure. Les perles et les pierreries
serpentent dans les cheveux relevés et autour du cou. Les perles et les
pierreries garnissent aussi la robe de drap d'or, fourrée d'hermines
mouchetées, qui s'ouvre en carré sur la poitrine.

Des perles encore serpentent sur le fichu bouillonné que termine la
fraise, et sont disposées entre les bouillons des manches à crevés.
J'emprunte, il est vrai, ces détails de costume au portrait de la reine
Élisabeth d'Autriche peint par François Clouet[154], et à une miniature
représentant la duchesse d'Étampes[155]. Mais d'autres portraits du XVIe
siècle, dus à Clouet ou à son école, témoignent que les femmes de
la cour savaient lutter d'élégance avec une souveraine légitime ou
illégitime.

[Note 154: Au musée du Louvre.]

[Note 155: Miniature citée par M. Frank dans son édition de _la
Marguerite des Marguerites_.]

Des aiguillettes d'or et des plumes ornent la robe de velours noir que
porte Silvie Pic de la Mirandole, comtesse de la Rochefoucauld; des
perles d'or accompagnent la plume blanche d'une toque en velours noir
posée sur sa blonde chevelure crêpée; et le petit col plissé qui donne
à cette toilette un caractère de simplicité, n'empêche pas la jeune
comtesse de porter au cou un cercle d'or ciselé où chatoient les
pierreries[156].

[Note 156: Au musée du Louvre.]

Les femmes d'alors, peintes aussi bien que parées[157], se condamnaient
déjà à de véritables supplices pour obéir à la mode. Comme les
contemporaines de Tibulle, une femme de Paris se fait «escorcher» pour
donner à son visage une nouvelle peau. On n'avait pas encore inventé
_l'émaillage_. «Il y en a qui se sont faict arracher des dents visves et
saines, pour en former la voix plus molle et plus grasse, ou pour les
renger en meilleur ordre. Combien d'exemples du mespris de la douleur
avons nous en ce genre! Que ne peuvent elles, que craignent elles, pour
peu qu'il y ayt d'adgencement à esperer en leur beaulté[158]!» Montaigne
qui nous révèle avec son indiscrétion ordinaire, tous ces petits
secrets, nous en apprend bien d'autres. Il a vu des femmes avaler
jusqu'à du sable et de la cendre pour avoir le teint pâle! Il juge aussi
que ce doit être supplice d'enfer que ces corps de baleine qui
serraient la femme «ouy quelques fois à en mourir.» Ces détails ne sont
malheureusement pas tous pour nous de l'archéologie....

[Note 157: Marguerite d'Angoulême, l'_Heptamèron_.]

[Note 158: Montaigne, _Essais_, livre I, ch. XLI.]

Que de temps perdu dans ces soins idolâtres que la femme prend de sa
personne! «Je veoy avecques despit, en plusieurs mesnages, monsieur
revenir maussade et tout marmiteux du tracas des affaires, environ midy,
que madame est encores aprez à se coeffer et attiffer en son cabinet:
c'est à faire aux roynes; encores ne sçay je: il est ridicule et injuste
que l'oysifveté de nos femmes soit entretenue de nostre sueur et
travail[159].»

[Note 159: Id., _Id._, livre III, ch. IX.]

Ce luxe, cette oisiveté de la femme amènent la ruine de la maison, et
ce n'est pas seulement la ruine, c'est le déshonneur, c'est le stigmate
infamant du vol. Écoutons la voix austère du chancelier de l'Hôpital.
«Tandis que la femme s'habille sans regarder sa fortune, nourrit des
troupeaux de serviteurs, et se promène dans un char comme pour triompher
d'un mari vaincu, celui-ci, qui ne veut céder en rien à une telle
épouse, dépense dans les plaisirs de la table, de l'amour et d'un jeu
honteux, des biens acquis par le travail de ses parents. Quand la
perversité a épuisé le patrimoine, on ose mettre la main aux deniers
publics, rien ne peut combler le gouffre avide; la hideuse contagion
gagne les autres citoyens et la république en est tout entière
infectée[160].»

[Note 160: Ch. de Ribbe, _les Familles et la Société en France, etc._]

Sous Louis XIV, le mariage du duc de Bourgogne fut l'occasion des plus
folles dépenses du luxe. Le roi qui en avait cependant donné l'exemple,
fut lui-même effrayé des ruines qui s'ensuivirent. Saint-Simon nous
apprend que «le roi se repentit d'y avoir donné lieu, et dit qu'il ne
comprenait pas comment il y avait des maris assez fous pour se laisser
ruiner par les habits de leurs femmes; il pouvait ajouter, et par
les leurs.» Mais le noble duc nous dit que «le petit mot lâché
de politique», le roi prit grand plaisir au spectacle de cette
magnificence[161]. Paris avait lutté de splendeur avec la cour.

[Note 161: Saint-Simon, t. I, ch. XXX.]

On se représente ces robes, ici de point de France, là d'une étoffe d'or
valant au moins vingt louis l'aune; ces pierreries et ces perles qui se
mêlent aux mille boucles de la chevelure, et qui, à cette époque où les
fraises et les fichus sont supprimés, n'en ruissellent que plus aisément
sur les épaules.

Au XVIIIe siècle, voici les énormes paniers avec leurs enguirlandements
de fleurs, de fruits, de perles, de pierreries. Voici encore, avec
Marie-Antoinette, les coiffures que la reine met à la mode, ces immenses
échafaudages de plumes, de gaze, de fleurs, qui représentent un
vaisseau, un bocage, une ménagerie. Les femmes ne peuvent plus se tenir
droites dans leurs voitures, elles s'y courbent ou s'y agenouillent.

Le coiffeur est devenu un artiste qui fait payer cher ses productions.
Mme de Matignon fait avec Baulard un traité de 24,000 livres par an pour
que, chaque jour, il lui fournisse une coiffure nouvelle.

Au Temple, une faiseuse de rouge, Mlle Martin, en vend le moindre pot un
louis. D'autres pots de qualité supérieure, coûtent jusqu'à soixante et
quatre-vingts louis. Mlle Martin a le privilège de faire fabriquer
à Sèvres des pots de rouge qu'elle destine aux reines. «A peine une
duchesse en obtient-elle un par hasard.» C'est «une vraie puissance»
nous dit Mme d'Oberkirch.

C'est une puissance aussi que Mlle Bertin, la célèbre marchande de
modes qui traite «d'égale à égale avec les princesses.» Admise dans
l'intérieur de la reine Marie-Antoinette, délibérant avec elle des
affaires de la toilette, elle montre avec suffisance dans sa clientèle,
«le résultat» de son «dernier travail avec Sa Majesté»: mystérieux
conseils dans lesquels la jeune reine puisait le goût dominant de la
parure et excitait ainsi parmi les femmes de la cour cette rivalité
d'ajustements qui, cette fois, comme toujours, ruinait les familles et
brouillait les ménages.

Mlle Bertin fit une banqueroute de deux millions. Ce chiffre se conçoit
à une époque où une jeune femme honnête faisait en dix mois 70,000
francs de dettes, et où la princesse de Guémenée devait 60,000 livres à
son cordonnier[162].

[Note 162: _Mémoires_ de Mme d'Oberkirch, de Mme Campan. Taine, _les
Origines de la France. L'ancien régime._ La plaie du luxe s'étend
partout alors. Le mal a envahi jusqu'aux campagnes, et un curé de
village dit en 1783: «Les servantes d'aujourd'hui sont mieux parées que
les filles de famille ne l'étaient il y a vingt ans.» Th. Meignan, _Les
anciens registres paroissiaux_, cités par M. de Ribbe; _les Familles,
etc_.]

Par leur luxe insensé, les femmes croient ajouter à cette royauté que
leur concède l'opinion et dont le moyen âge leur avait donné le sceptre.
Reines, elles le sont en effet. Les rois eux-mêmes reconnaissent cette
gracieuse majesté. Comme Louis XII, François Ier, François II font
profession de respecter les dames. Charles IX et Louis XIV saluent
toutes les femmes qu'ils rencontrent, et le premier de ces deux rois
ne souffre pas que l'on médise d'elles[163]. Le XVIIIe siècle fait de
la femme, non plus seulement une reine, mais une idole à laquelle il
prodigue des hommages aussi peu respectueux dans le fond qu'ils sont
délicats, raffinés dans la forme.

[Note 163: Brantôme, _Second livre des Dames_.]

Le caractère de la royauté féminine a, en effet, bien changé depuis
le moyen âge. Le chevalier défendait l'honneur de toutes les femmes,
choisissait la dame de ses pensées et lui gardait sa fidélité. Défendre
l'honneur des dames! Garder à une seule sa fidélité! Ce n'est point
là, tant s'en faut, le but que poursuit l'homme de cour qui, bien au
contraire, fait son possible pour compromettre toutes les femmes et ne
se pique guère d'être fidèle à une seule, surtout si cette femme est la
sienne. Il n'est pas de bon ton, d'ailleurs, d'aimer sa femme.

La froideur entre les époux est, en effet, le moindre des maux que la
vie de cour entraîne à sa suite. Au XVIe siècle cependant, par un reste
des bonnes vieilles coutumes, les époux osent encore s'aimer aux yeux du
monde, témoin le charmant ménage que l'_Heptaméron_ met en scène, Hircan
et Parlamente qui assaisonnent d'un grain d'aimable taquinerie une
affection qui se sent plus encore qu'elle ne s'exprime. Mais quand
l'intérêt est la cause de tant de mariages, l'indifférence, l'hostilité
même en sont les résultats ordinaires. Si le mari doit à sa femme de
grandes alliances, ou une grande fortune, elle l'écrasera de cette
supériorité. A-t-elle sur lui des avantages tout personnels, un mérite
dont elle est infatuée, une beauté dont elle est fière, elle trouvera
encore dans les dons qu'elle possède ou qu'elle s'attribue, des motifs
d'orgueil qui abaisseront d'autant plus son mari à ses yeux qu'ils
l'exalteront elle-même. Il y a des ménages où la femme paraît tant que
le mari ne s'aperçoit jamais. «Ne pourrait-on point découvrir l'art de
se faire aimer de sa femme?» demande alors La Bruyère[164].

[Note 164: La Bruyère, _Caractères_, III, _Des Femmes_.]

Plus d'une femme aurait pu retourner la question du moraliste. A l'une
ou à l'autre de ces questions, il aurait pu être répondu que, pour
trouver l'amour dans le mariage, il n'aurait pas fallu y chercher
l'intérêt. Et ce reproche là, fallait-il l'adresser à celui qui avait
poursuivi le marché ou à celle qui en avait été l'objet et souvent la
victime?

Au temps de La Bruyère, il est déjà de mauvais goût de se montrer en
public avec sa femme. Au XVIIIe siècle, la séparation est totale entre
les époux mondains. Ce n'est pas seulement la vie de cour, c'est la vie
de salon, si animée et si charmante alors, qui étouffe, à Paris comme à
Versailles, la vie de famille. «Quand les époux sont haut placés, dit M.
Taine, l'usage et les bienséances les séparent. Chacun a sa maison, ou
tout au moins son appartement, ses gens, son équipage, ses réceptions,
sa société distincte, et, comme la représentation entraîne la cérémonie,
ils sont entre eux, par respect pour leur rang, sur le pied d'étrangers
polis. Ils se font annoncer l'un chez l'autre; ils se disent «Madame,
Monsieur,» non seulement en public, mais en particulier; ils lèvent les
épaules quand à soixante lieues de Paris, dans un vieux château, ils
rencontrent une provinciale assez mal apprise pour appeler son mari
«mon ami» devant tout le monde.--Déjà divisées au foyer, les deux
vies divergent au delà par un écart toujours croissant. Le mari a son
gouvernement, son commandement, son régiment, sa charge à la cour, qui
le retiennent hors du logis; c'est seulement dans les dernières années
que sa femme consent à le suivre en garnison ou en province. D'autant
plus qu'elle est elle-même occupée, et aussi gravement que lui, souvent
par une charge auprès d'une princesse, toujours par un salon important
qu'elle doit tenir. En ce temps-là, la femme est aussi active que
l'homme, dans la même carrière, et avec les mêmes armes, qui sont la
parole flexible, la grâce engageante, les insinuations, le tact, le
sentiment juste du moment opportun, l'art de plaire, de demander et
d'obtenir; il n'y a point de dame de la cour qui ne donne des régiments
et des bénéfices. A ce titre, la femme a son cortège personnel de
solliciteurs et de protégés, et, comme son mari, ses amis, ses ennemis,
ses ambitions, ses mécomptes et ses rancunes propres; rien de plus
efficace pour disjoindre un ménage que cette ressemblance des
occupations et cette distinction des intérêts. Ainsi relâché, le lien
finit par se rompre sous l'ascendant de l'opinion. «Il est de bon air
de ne pas vivre ensemble,» de s'accorder mutuellement toute tolérance,
d'être tout entier au monde. En effet, c'est le monde qui fait alors
l'opinion, et, par elle, il pousse aux moeurs dont il a besoin.

«Vers le milieu du siècle, le mari et la femme logeaient dans le même
hôtel; mais c'était tout. «Jamais ils ne se voyaient, jamais on ne les
rencontrait dans la même voiture, jamais on ne les trouvait dans la
même maison, ni, à plus forte raison, réunis dans un lieu public.» Un
sentiment profond eût semblé bizarre et même «ridicule,» en tout cas,
inconvenant: il eût choqué comme un _a parte_ sérieux dans le courant
général de la conversation légère. On se devait à tous, et c'était
s'isoler à deux; en compagnie, on n'a pas droit au tête-à-tête[165].»

[Note 165: Taine, _Origines de la France contemporaine. L'ancien
régime._]

De l'indifférence à l'infidélité il n'y a qu'un pas, et, dans les trois
siècles qui nous occupent, ce pas est souvent franchi par la femme aussi
bien que par l'homme. Eût-elle même été élevée dans une pieuse maison,
l'enivrante atmosphère où elle vit lui fait trop souvent perdre le sens
moral. Ces spectacles enchanteurs où toutes les harmonies de la poésie
et du chant prêtent à l'amour leurs accents d'une pénétrante douceur;
ces hommages dont le monde entoure la jeune femme et qui, bien des
fois, contrastent avec la froideur de son mari, les trahisons même de
celui-ci, tout l'entraîne vers ce but si bien décrit par le poète:

  Dans le crime il suffit qu'une fois on débute;
  Une chute toujours attire une autre chute.
  L'honneur est comme une île escarpée et sans bords:
  On n'y peut plus rentrer dès qu'on en est dehors.[166]

[Note 166: Boileau, _Satires_, x. Plus haut le poète, ou plutôt le
moraliste a bien dépeint les dangers qui entouraient la jeune femme.]

Mais si, dans le XVIIe siècle, cette île escarpée a vu se fixer sur elle
les regards désespérés des pécheurs repentants, le XVIIIe siècle n'a
guère connu ces remords; ce triste XVIIIe siècle où le vice, déchirant
le voile hypocrite sous lequel il s'était caché à la cour du grand roi
vieillissant, éclatait dans les orgies de la régence et du règne de
Louis XV. Sur vingt seigneurs de la cour, quinze ont, pour d'indignes
créatures, abandonné leurs femmes, qui ne s'en plaignent guère
d'ailleurs, et la ville suit l'exemple de la cour.

Depuis la Renaissance, le monde, très complaisant pour les fautes du
mari, ne trouve pas mauvais que la femme se venge de l'infidèle en le
trompant. Tel n'est pas toujours l'avis du mari offensé. Comme certain
personnage de l'_Heptaméron_, s'il veut que toutes les femmes soient
légères, il en excepte la sienne; et, comme le comte Almaviva le sera en
plein xviiie siècle, il est à la fois volage et jaloux, jaloux jusqu'à
faire reparaître dans le courtisan le justicier du moyen âge, jaloux
jusqu'à séquestrer, à tuer, à empoisonner la coupable. Ces fureurs
tragiques, qui appartiennent au xvie siècle, se perdent dans les siècles
suivants. Boileau rend un ironique hommage aux Parisiens:

  Gens de douce nature, et maris bons chrétiens[167].

[Note 167: Boileau, _Satires_, x.]

Au XVIIIe siècle surtout, en dépit d'Almaviva, «un mari qui voudrait
seul posséder sa femme, dit Montesquieu, serait regardé comme un
perturbateur de la joie publique, et comme un insensé qui voudrait jouir
de la lumière du soleil à l'exclusion des autres hommes.» D'ailleurs la
jalousie est de mauvais ton. Un mari outragé, un duc, vient se plaindre
à sa belle-mère de sa femme qui l'a déshonoré. La belle-mère, qui a de
bonnes raisons pour excuser les fautes de cette espèce, répond à son
gendre avec le plus grand sang-froid: «Eh! monsieur, vous faites bien
du bruit pour peu de chose; votre père était de bien meilleure
compagnie[168].»

[Note 168: Montesquieu, _Lettres persanes_, lv; Mme d'Oberkirch,
_Mémoires_.]

Beaucoup de maris sont, en vérité, de fort «bonne compagnie» dans ces
trois siècles de corruption. L'un se laisse trahir avec candeur par une
femme tristement habile à ce jeu[169]. Un autre ferme les yeux sur les
désordres de sa femme pour qu'elle lui passe les siens. Plus méprisables
encore, des époux acceptent un déshonneur qui leur vaut d'infâmes
honneurs. On connaît la patience conjugale des ducs de Soubise et de
Roquelaure, qui, trouvant que «la beauté heureuse» était sous Louis
XIV, suivant l'expression du duc de Saint-Simon, «la dot des dots[170],»
mettent en pratique cette étrange leçon:

  Un partage avec Jupiter
  N'a rien du tout qui déshonore;
  Et, sans doute, il ne peut être que glorieux
  De se voir le rival du souverain des dieux[171].

[Note 169: La Bruyère, _Caractères_, iii, _Des Femmes._]

[Note 170: Saint-Simon, _Mémoires_, tome III, ch. xvii.]

[Note 171: Molière, _Amphitryon_, acte III, sc. xi.]

Certains maris sont plus abjects encore; ils ne se laissent pas
seulement indemniser de leur honte, ils proposent eux-mêmes le marché:
faits bien dignes de ces temps où un père, une mère vendaient leurs
filles.

Brantôme dit qu'à son époque l'immoralité avait gagné les provinces, et
que des maris envoyaient leurs femmes à Paris pour plaider leur cause
devant les juges.

On aime à opposer à ces indignes époux le marquis de Montespan, portant
le deuil de la femme qui a mieux aimé être la maîtresse d'un roi que la
fidèle compagne d'un gentilhomme.

Quant à la femme que sa honte élève si haut, elle n'a guère que
l'orgueil de sa nouvelle situation. Pour une La Vallière, moins coupable
assurément, puisqu'elle n'avait pas de mari à déshonorer, pour «une
_petite violette qui se cachait sous l'herbe_, et qui était honteuse
d'être maîtresse, d'être mère, d'être duchesse,» voici une marquise de
Montespan, voyant légitimer les enfants nés d'un double adultère, et,
reine aux yeux de tous, montrant à la cour, sous les flots de ses
dentelles et les feux de ses pierreries, «une triomphante beauté à faire
admirer à tous les ambassadeurs[172].»

[Note 172: Mme de Sévigné, _Lettres_, à Mme de Grignan, 29 juillet
1676 1er septembre 1680.]

Le règne qui suivit celui de Louis XIV n'était pas fait pour effacer de
tels scandales. La place de la reine de France est alors occupée par des
femmes tombées assurément de moins haut que Mme de Montespan. Faut-il
nommer Jeanne Poisson, marquise de Pompadour de par la faveur royale?
Faut-il abaisser encore plus nos regards et chercher Jeanne Vaubernier
dans une fange si épaisse que pour la comtesse du Barry, c'est monter de
quelques degrés dans la boue que de faire succéder le roi _à toute la
France!_

Et ces femmes ne seront pas seulement les maîtresses de Louis XV. Par
lui, elles gouverneront et déshonoreront la France.

Quand l'ignominie est publique et triomphe, comment s'étonner de cette
phrase de La Bruyère: «Il y a peu de galanteries secrètes; bien des
femmes ne sont pas mieux désignées par le nom de leurs maris que par
celui de leurs amants.» S'il est, on effet, des femmes qui, joignant le
sacrilège au vice, cachent leurs désordres sous le voile de la dévotion,
d'autres ne savent même plus rougir; et, comme les matrones de la Rome
impériale, elles se disputent honteusement des comédiens, des danseurs,
des musiciens.

Pour mieux lutter avec la courtisane, de grandes dames du xvie siècle
lui demandent des leçons.

La courtisane! Son règne commence alors et ne cesse de s'étendre. La
plus célèbre fait revivre pendant les deux derniers tiers du XVIIe
siècle le type de l'hétaïre grecque, aussi séduisante par l'esprit que
par la beauté. Ninon de Lenclos, celle dangereuse créature qui fait
perdre à ses adorateurs jusqu'à la foi religieuse, exerce son pouvoir
sur trois générations, fut-ce dans la même famille.

Le règne de la courtisane croît avec les scandales du XVIIIe siècle. Mme
d'Oberkirch se plaint que la cour et les coulisses se mêlent beaucoup
trop. Les filles de théâtre prennent une importance extraordinaire. Pour
couvrir d'or et de bijoux d'indignes créatures, les hommes se ruinent.
La maison de Mlle Dervieux «vaut la rançon d'un roi. La cour et la
ville y ont apporté leur tribut.» Fragonard commence un plafond pour la
demeure de la danseuse Guimard, et David l'achève. La grande dame visite
comme un musée la maison de la courtisane. Elle ne lui en veut pas
toujours du tort que celle-ci lui fait. La princesse d'Hénin que son
mari délaisse pour une actrice, Mlle Arnould, est enchantée que le
prince ait «des occupations.»--«Un homme désoeuvré est si ennuyeux.»

La légèreté et parfois la dépravation du langage sont au niveau des
moeurs qui dominent du XVIe siècle jusqu'à la fin du XVIIIe. Une femme
que Brantôme qualifie d'_honnête_, écrit un conte pour narrer d'ignobles
aventures qui lui sont personnelles. La morale de ce récit est que le
plaisir de tromper un mari ajoute du prix à la faute commise.

Bussy-Rabutin conseille à Mme de Sévigné d'agréer la cour du prince de
Conti, et lui demande impertinemment la survivance. Le mariage du duc de
Ventadour est l'objet de propos aussi légers que spirituels[173]. On peut
se faire une idée de la liberté de langage qui régnait alors en lisant
ce qu'écrivaient au XVIe siècle Marguerite d'Angoulême, et au XVIIe,
avec une crudité moindre, Mme de Sévigné; et cependant ces deux
charmants écrivains étaient d'honnêtes femmes. Au XVIIIe siècle, Mme
d'Oberkirch, élevée dans les moeurs sévères de l'Alsace, est si
étonnée de la désinvolture de langage avec laquelle s'exprime Mme de
Clermont-Tonnerre, que celle-ci s'arrête court. En rappelant ce fait,
Mme d'Oberkirch ajoute: «Je ne puis me faire à ces manières _élégantes_,
et je crois que je ne m'y ferai jamais[174].»

[Note 173: Bussy-Rabutin, à Mme de Sévigné, 10 juin 1654; Mme de
Sévigné, à Mme de Grignan, 27 février 1671; Mme d'Oberkirch, _Mémoires_,
etc.]

[Note 174: Mme d'Oberkirch, _Mémoires_.]

Les grandes dames n'étaient pas plus réservées dans leurs lectures
que dans leurs conversations. Les contes de La Fontaine sont lus par
d'honnêtes femmes. Au temps des Valois, un horrible ouvrage est acheté
son pesant d'or par des femmes du monde. Nous savons déjà qu'à la même
époque les plus infâmes gravures n'effrayaient ni les jeunes filles ni
les femmes de la cour. Deux siècles plus tard, les provocantes peintures
de Boucher n'effaroucheront pas les belles dames.

Ces femmes mondaines ne sauront bien souvent faire respecter en elles ni
la dignité de la veuve, ni l'autorité de la mère. Cette femme qui, à la
mort de son mari, semble ou dans la défaillance de l'agonie, ou dans la
folie du désespoir, joue plus d'une fois une triste comédie. «Or, après
tous ces grands mystères jouez, et ainsi qu'un grand torrent, après
avoir fait son cours et violent effort, se vient à remettre et retourner
à son berceau, comme une rivière qui a aussi esté desbordée, ainsi aussi
voyez-vous ces veufves se remettre et retourner à leur première nature,
reprendre leurs esprits, peu à peu se hausser en joie, songer au monde.
Au lieu de testes de mort qu'elles portoient, ou peintes, ou gravées et
eslevées; au lien d'os de trespassez mis en croix ou en lacs mortuaires,
au lieu de larmes, ou de jayet ou d'or maillé, ou en peinture; vous les
voyez convertir en peintures de leurs marys portées au col, accommodées
pourtant de testes de mort et larmes peintes en chiffres, en petits
lacs; bref, en petites gentillesses, desguisées pourtant si gentiment,
que les contemplant pensent qu'elles les portent et prennent plus pour
le deuil des marys que pour la mondanité. Puis, après tout, ainsi qu'on
voit les petits oiseaux, quand ils sortent du nid, ne se mettre du
premier coup à la grande volée, mais, vollelant de branche en branche,
apprennent peu à peu l'usage de bien voler; ainsi les veufves, sortant
de leur grand deuil désespéré, ne le monstrent au monde si-tost qu'elles
l'ont laissé, mais peu à peu s'esmancipent, et puis tout à coup jettent
et le deuil et le froc de leur grand voile sur les orties, comme on dit,
et mieux que devant reprennent l'amour en leur teste...»[175]

[Note 175: Brantôme, _l. c._ Comp. Montaigne, _Essais_, livre II, ch.,
XXXV.]

Plus d'une femme n'a vu en effet, dans le veuvage, que la liberté qui
lui est donnée. Le veuvage! c'est le triomphe de la grande coquette:
Molière ne l'a pas oublié.

Et quel respect peuvent inspirer à leurs enfants ces femmes mondaines
qui n'ont pas su être mères, ou qui ne se sont souvenues de ce titre que
pour exercer sur leurs filles une influence corruptrice?

Devant des moeurs, ici légères, là dépravées, faut-il s'étonner des
rigoureux jugements que portent sur les femmes les moralistes du XVIe
et du XVIIe siècles? Faut-il s'étonner qu'au XVIIIe siècle, l'auteur
de l'_Esprit des lois_ ait prononcé cet arrêt sévère: «La société des
femmes gâte les moeurs[176]?» Trouverons-nous désormais étrange que
Montaigne parle trop souvent de la femme comme d'une esclave de harem,
et qu'il la méconnaisse au point de dire qu'elle est plus portée que
l'homme à la sensualité[177]? Grave erreur que celle-là, et dans laquelle
a été bien loin de tomber un auteur qui, de nos jours, a dit cependant
beaucoup de mal des femmes[178].

[Note 176: Montesquieu, _Esprit dos lois_, livre XIX, ch. viii.]

[Note 177: Montaigne, _Essais_, livre II, ch. xv: livre III. ch. v.]

[Note 178: A. Dumas, _l'Homme-femme_.]

Suivant Montaigne, la chasteté de la femme n'est que grimace, ou plutôt
c'est une coquetterie de plus. Ainsi en juge La Rochefoucauld. Il est
vrai que ce paradoxal écrivain donne d'autres mobiles encore à la vertu
des femmes: la vanité, la honte, le goût du repos, le souci de la
réputation, la froideur naturelle, ou bien quelque aversion pour l'homme
qui les aime. Ailleurs il dira plus insolemment encore: «La plupart des
honnêtes femmes sont des trésors cachés, qui ne sont en sûreté que parce
qu'où ne les cherche pas».--«Il y a peu d'honnêtes femmes qui ne soient
lasses de leur métier.» C'est odieux, mais l'indignation que causent de
telles maximes, ne diminue-t-elle pas quand on sait quelles femmes les
hommes de cour avaient trop souvent sous les yeux? Elles prouvaient
au moraliste qu'il y avait peu de femmes dont le mérite survécût à
la beauté[179]. Ce n'est pas à dire qu'il faille recueillir comme un
renseignement statistique, le chiffre que Boileau nous donne quant au
nombre des femmes fidèles:

  ...Et dans Paris, si je sais bien compter,
  Il en est jusqu'à trois que je pourrais citer.

[Note 179: La Rochefoucauld, _Maximes_, 204, 205, 220, 333, 307, 368,
474.]

Boileau a pris soin de nous avertir que ce n'était là qu'une figure de
rhétorique, et qu'il ne fallait pas «prendre les poètes à la lettre[180]».
Quoi qu'il en soit, il est évident que ce qui a frappé notre poète, ce
n'est pas le grand nombre des honnêtes femmes.

[Note 180: Boileau, _Satires_, et note de 1713; Lettres à Brossette, 5
juillet 1706]

Suivant La Rochefoucauld, la femme a un tel fond de coquetterie qu'elle
n'en connaît pas elle-même la mesure; elle la dompte plus difficilement,
que la passion; et c'est cette coquetterie qu'elle prend souvent pour de
l'amour. La Bruyère n'est pas tout à fait de cet avis. Il remarque que
dans l'amour, la femme a plus de tendresse que l'homme. En revanche, il
déclare qu'elle lui est inférieure en amitié. Sur ce dernier point il
ne s'éloigne guère de LaRochefoucauld[181]. Montaigne, lui non plus, ne
croyait pas la femme capable d'amitié[182]. Une femme dont le fidèle
attachement le suivit au delà du tombeau, Mme de Gournay lui prouva
qu'il s'était trompé. Mme de Sablé et Mme de la Fayette donnèrent aussi
à La Rochefoucauld un démenti analogue[183]. Et où donc se trouverait
l'amitié, sinon dans le coeur de la femme, ce coeur qui a besoin de se
dévouer jusqu'au sacrifice?

[Note 181: La Rochefoucauld, _Maximes_, 241, 277, 332, 334, 440. La
Bruyère, _Caractères_, iii.]

[Note 182: Montaigne, _Essais_, livre I, ch. xxvii.]

[Note 183: Voir plus loin, ch. iii.]

Jugée peu digne de s'élever aux hauteurs de l'amitié, la femme ne mérite
guère non plus la confiance, s'il faut eu croire La Bruyère, qui la
suppose plus fidèle à garder son secret que celui d'autrui. Il semble au
contraire que la femme se trahit plus facilement elle-même qu'elle ne
trahit les autres. Mais il est vrai que La Bruyère juge de la femme
d'après les coquettes de son temps, ou plutôt, les coquettes de tous les
temps. Et les Célimènes ne manquaient pas au xviie siècle. Malgré le
stigmate vengeur dont Molière avait marqué ce type, il ne cessa de
faire école, triste école à laquelle le XVIIIe siècle fournit le plus
d'élèves.

Aux yeux de La Bruyère, la femme est extrême en tout, dans le bien comme
dans le mal. Nous n'y contredirons pas. Suivant ce moraliste, la plupart
des femmes n'ont guère de principes: «elles se conduisent absolument par
le coeur et dépendent pour leurs moeurs de ceux qu'elles aiment[184].» La
Bruyère n'étend heureusement pas à la totalité des femmes un semblable
jugement. Sans doute, en matière d'opinion, et en toute chose qui
n'intéresse pas la conscience, la femme se laisse plutôt guider par des
sentiments que par des idées; mais quant aux moeurs et aux croyances
dont elle a reçu les immuables principes dans une solide éducation
chrétienne, elles ne les sacrifiera jamais à ses plus vives tendresses
mêmes; loin de là, c'est elle qui en fera régner autour d'elle la
bienfaisante influence.

[Note 184: La Bruyère, _Caractères_, iii, Des Femmes.]

D'ailleurs, même considérée comme une créature toute d'impression, la
femme est-elle bien souvent aussi passive que le pense La Bruyère?
Montaigne n'en était pas très persuadé. Il ne la juge pas si prompte à
se ranger à l'avis d'autrui, témoin l'amusante histoire de la Gasconne.
Certes il se garde bien de nier l'impressionnabilité de la femme; mais
suivant lui, cette impressionnabilité est moins passive qu'active; et
toujours, d'après le vieux sceptique, la femme s'exaspère d'autant plus
que la contradiction lui est opposée par le froid raisonnement.

Devant la femme impérieuse, acariâtre, que Montaigne dépeint et qui
servira de modèle à Boileau[185], je comprends que le premier ait accepté
cet idéal du mariage: un mari sourd, une femme aveugle. Il me semble
cependant que, dans cette définition, tout n'est pas à la charge de la
femme, puisque la cécité de l'épouse n'est pas moins indispensable à la
paix du mariage que la surdité de l'époux.

[Note 185: _Satires_, x.]

Montaigne ne nous paraît pas très convaincu ici du bonheur que peut
apporter le mariage, le mariage qu'il considère comme «un marché qui n'a
que l'entrée libre». Pour La Rochefoucauld «il y a de bons mariages;
mais il n'y en a point de délicieux».

Heureusement, à côté de ces portraits peu flatteurs de la femme, à
côté de ces tableaux peu enchanteurs de la félicité conjugale, nous
trouverons, sinon dans La Rochefoucauld, du moins dans Montaigne, dans
La Bruyère, dans Montesquieu, d'autres traits qui témoignent que, dans
un monde corrompu, il y avait encore d'honnêtes femmes et de bons
ménages.

La démoralisation avait, du reste, été progressive. Le père de Montaigne
lui disait que de son temps, à peine y avait-il dans toute une province,
une femme de qualité «mal nommée.» Un écrivain qui n'aimait pas les
femmes vertueuses et qui, regardant leur vie patriarcale d'autrefois
comme un état de grossièreté primitive, considérait comme un progrès
la brillante corruption qui les y avait arrachées, Brantôme, l'immoral
Brantôme, constatait que, parmi ses contemporaines, le nombre des
honnêtes femmes l'emportait sur le nombre des autres[186]. Il est vrai que
pour Brantôme le titre d'honnête femme était singulièrement élastique.
Nous en avons cité une preuve[187].

[Note 186: Brantôme, _l. c._; Montaigne; I, xxvii; II, xxxi, xxxii;
III, v, etc.; La Rochefoucauld, _Maximes_, 113.]

[Note 187: Voir plus haut, page 122.]

Comme au moyen âge, les femmes d'intérieur, les femmes de ménage,
existaient toujours au XVIe siècle, bien que Montaigne en restreignît le
nombre: «La plus utile et honnorable science et occupation à une mère
de famille, dit-il, c'est la science du mesnage. J'en veoy quelqu'une
avare; de mesnagières, fort peu: c'est sa maistresse qualité, et qu'on
doibt chercher avant toute aultre, comme le seul douaire qui sert
à ruyner ou à sauver nos maisons.... Selon que l'expérience m'en a
apprins, je requiers d'une femme mariée, au dessus de toute aultre
vertu, la vertu oeconomique. Je l'en mets au propre, luy laissant par
mon absence tout le gouvernement en main[188].»

[Note 188: Montaigne, _Essais_, III, ix.]

L'ordre, l'économie, c'est là ce que recommande à la nouvelle mariée un
père soucieux de l'avenir du jeune ménage[189]. C'est toujours l'idéal de
la femme forte qui domine dans les familles chrétiennes, surtout dans la
vie rurale. En parlant de l'agriculteur, Olivier de Serres voit, comme
Montaigne, dans la femme vigilante la fortune de la maison; mais il
s'inspire directement de la Sainte-Écriture pour traduire cette pensée.
Il dit avec un sentiment tout biblique: «Ce lui sera un grand support
et aide, que d'estre bien marié, et accompagné d'une sage et vertueuse
femme, pour faire leurs communes affaires avec parfaite amitié et bonne
intelligence. Et si une telle lui est donnée de Dieu, que celle qui
est descrite par Salomon, se pourra dire heureux, et se vanter d'avoir
rencontré un bon thrésor: estant la femme l'un des plus importans
ressorts du mesnage, de laquelle la conduite est à préférer à toute
autre science de la culture des champs. Où l'homme aura beau se
morfondre à les faire manier avec tout art et diligence, si les fruicts
en provenant, serrés dans les greniers, ne sont par la femme gouvernés
avec raison. Mais au contraire, estans entre les mains d'une prudente et
bonne mesnagere, avec honorable libéralité et louable espargne, seront
convenablement distribués: si qu'avec toute abondance, les vieux se
joindront aux nouveaux, avec vostre grand et commun profit, et louange.
Aussi,

  On dict bien vrai qu'en chacune saison
  La femme fait ou défait la maison.»

[Note 189: Nicolas Pasquier, _Lettres_, l. V, lettre ix.]

Avec Xénophon, Olivier de Serres rappelle dans un autre chapitre, que
la femme doit vaquer au gouvernement de la maison pendant que le mari
dirige l'exploitation agricole. Mais il faut qu'il y ait entre les époux
«communication de conseil requise à tout mesnage bien dressé: estant
quelques fois à propos, selon les occurrences, que l'homme die son avis
et se mesle des moindres choses de la maison, et la femme des plus
sérieuses[190]. Le temps passé, quand on vouloit louer un homme, on le
disoit bon laboureur. C'estoit aussi lors la plus grande gloire de la
femme que d'estre estimée bonne mesnagère: laquelle louange, le temps
n'ayant peu esteindre, est-elle encores en telle réputation, que celui
qui se veut marier, après les marques de crainte de Dieu, et pudicité,
par dessus toutes autres vertus, cherche en sa femme le bon mesnage,
comme article nécessaire pour la félicité de sa maison. Plus grande
richesse ne peut souhaitter l'homme en ce monde, après la santé, que
d'avoir une femme de bien, de bon sens, bonne mesnagère. Telle conduira
et instruira bien la famille, tiendra la maison remplie de tous biens,
pour y vivre commodément et honorablement. Depuis la plus grande dame,
jusques à la plus petite femmelette, à toutes, la vertu du mesnager
reluit par dessus toute autre, comme instrument de nous conserver la
vie. Une femme mesnagère entrant en une pauvre maison, l'enrichit:
une despencière, ou fainéante, destruit la riche. La petite maison
s'aggrandit entre les mains de ceste là: et entre celles de ceste-ci,
la grande s'appétisse. Salomon fait paroistre le mari de la bonne
mesnagère, entre les principaux hommes de la cité: dict que la femme
vaillante est la couronne de son mari: qu'elle bastit la maison: qu'elle
plante la vigne: qu'elle ne craint ni le froid, ni la gelée... que la
maison et les richesses sont de l'héritage des pères, mais la prudente
femme est de par l'Eternel.

[Note 190: Nicolas Pasquier, dans la lettre citée à la page
précédente, note 2, dit à sa fille de ne rien faire sans l'avis du mari:
«C'est le moyen en obeïssant, d'apprendre à luy commander: je veux dire,
que quand il recognoistra cette humble obeïssance, il ne fera plus rien
que ce que vous desirez, et vous abandonnera la libre disposition de
tout le mesnage.»]

«A ces belles paroles profitera nostre mère-de-famille, et se plaira
en son administration, si elle désire d'estre louée et honorée de ses
voisins, révérée et servie de ses enfans,... si elle prend plaisir de
voir tousjours sa maison abondamment pourveue de toutes commodités, pour
s'en servir au vivre ordinaire, au recueil des amis, à la nécessité des
maladies, à l'advancement des enfans, aux aumosnes des pauvres.»

Olivier de Serres qui rappelle à la ménagère les récompenses de la
femme forte, dit aussi, dans le chapitre d'où nous avons extrait notre
première citation, quelles incomparables félicités attendent les époux
qui s'unissent dans une affectueuse estime pour diriger leur maison:
«Par telle correspondance la paix et la concorde se nourrissans en la
maison, vos enfans en seront de tant mieux instruicts, et vous rendront
tant plus humble obéissance, que plus vertueusement vous verront vivre
par ensemble.

«Cela mesme vous fera aussi aimer, honorer, craindre, obéir, de vos
amis, voisins, sujets, serviteurs. Et par telle marque estant vostre
maison recogneue pour celle de Dieu; Dieu y habitera, y mettant sa
crainte: et la comblant de toutes sortes de bénédictions, vous fera
prospérer en ce monde, comme, est promis en l'escriture[191]...»

[Note 191: Olivier de Serres, _le Théâtre d'agriculture et Mesnage des
champs_, 1er lieu, ch. vi; 8e lieu, ch. i.]

Tel fut le ménage du baron et de la baronne de Chantal. Et le rôle de la
ménagère contribua puissamment à préparer dans la noble dame la sainte
que l'Église devait placer sur ses autels.

Lorsque M. de Chantai se maria, il remit le gouvernement de la maison à
sa jeune compagne qui s'effrayait de cette responsabilité. Mais avec
la douce autorité de l'époux chrétien, il voulut «qu'elle se résolût
à porter ce fardeau,» disant, lui aussi, «que la femme sage édifie
sa maison, et que celles qui méprisent ce soin, détruisent les plus
riches.» Et il mit sous les yeux de la jeune femme, comme un exemple, le
type de la baronne de Chantal, son héroïque mère. Saisie d'une généreuse
émulation, «elle ceignit ses reins de force et fortifia son bras» pour
se dévouer à la mission domestique que lui imposait son mari. «Elle mit
ordre à l'ordinaire et aux gages des serviteurs et servantes, le tout
avec un esprit si raisonnable que chacun était content. Elle ordonna que
tous les grangers, sujets, receveurs et autres, avec lesquels on
aurait à traiter, s'adresseraient immédiatement à elle pour toutes les
affaires.»

«Dès le jour qu'elle prit le soin de la maison, elle s'accoutuma à se
lever de grand matin, et avait déjà mis ordre au ménage, et envoyé ses
gens au labeur, quand son mari se levait. De fortifiantes lectures, _la
Vie des Saints, les Annales de la France,_ rafraîchissaient son âme au
milieu de tant d'occupations matérielles....

Elle ne portait habituellement que des vêtements de camelot et
d'étamine; mais l'élégance innée de la grande dame la faisait paraître
plus charmante sous ces humbles habits que d'autres sous leurs tissus
d'or et de soie. Lorsqu'elle avait à représenter, elle se parait de ses
vêtements de noces ou de ses ajustements de jeune fille. Elle savait
accueillir avec la grâce modeste de la femme chrétienne les amis de
son mari qui se réunissaient chez lui pour la chasse et d'autres
divertissements. Mais lorsque son mari était absent, il n'y avait
pour elle ni réception, ni parure. «Les yeux à qui je dois plaire,
disait-elle, sont à cent lieues d'ici; ce serait inutilement que je
m'agencerais.» Elle était pour les pauvres une servante. Pendant une
famine, elle les réunissait chaque jour, leur versait du potage dans
leurs écuelles, leur présentait les morceaux de pain qui s'entassaient
dans les corbeilles. Alors déjà elle secourait ces malades que, dans son
austère veuvage, elle devait soigner avec une héroïque charité.

Pour un délit qu'elle jugeait véniel, un paysan était-il renfermé dans
l'humide prison du château, elle l'en faisait secrètement sortir le
soir, lui donnait un lit, «et, le lendemain, de grand matin, pour ne pas
déplaire à son mari, elle remettait le prisonnier dans la prison, et,
en allant donner le bonjour à M. de Chantal, elle lui demandait si
amiablement congé d'ouvrir à ces pauvres gens et les mettre en liberté,
que quasi toujours elle l'obtenait.»

Elle donnait aux paysans les exemples de la piété; elle instruisait
elle-même dans la religion ses serviteurs que la prière en commun
réunissait matin et soir autour de la châtelaine. Sévère pour le vice,
elle était indulgente pour les fautes auxquelles les domestiques
s'étaient laissé entraîner par la faiblesse et non par la volonté; et,
ici encore, sa miséricordieuse influence plaidait auprès du châtelain en
faveur du coupable.

«C'est une grande marque de sa prudence et douce conduite, qu'en huit
ans qu'elle a demeuré mariée, et neuf ans au monde après son veuvage,
elle n'a presque point changé de serviteurs et de servantes, excepté
deux qu'elle congédia pour ne les pouvoir faire amender de quelques
vices auxquels ils étaient adonnés. Elle n'était point crieuse ni
maussade parmi ses domestiques; sa vertu la faisait également craindre
et aimer. Bref, sa maison était le logis de la paix, de l'honneur, de
la civilité et piété chrétienne, et d'une joie vraiment noble et
innocente[192].»

[Note 192: Mère de Changy. _Mémoires sur la vie et les vertus de
sainte Jeanne-Françoise Frémyot de Chantal_; comp. _Bulle du Pape_
Clément XIII pour la canonisation de la bienheureuse.]

Sans connaître alors le grand évêque qui devait être son guide dans la
sainteté, Mme de Chantal appliquait dans son ménage les conseils que
saint François de Sales donnait aux femmes pour qu'elles unissent
à leurs devoirs religieux, à leur apostolat, à leurs oeuvres de
miséricorde, les occupations de la femme forte: «le soin de la famille,
avec les oeuvres qui dépendent d'iceluy», ainsi que «l'utile diligence»
qui ne permet pas à l'oisiveté de prendre la place destinée au
travail[193].

[Note 193: Saint François de Sales, _Introduction à la vie décote_.
111e partie, ch. XXXV.]

Dans la vie rurale, les nobles dames veillent aux intérêts de
l'exploitation agricole et n'en dédaignent pas l'humble détail. La
châtelaine envoie ses serviteurs aux champs et garnit leur besace.
Lorsque Sully était à la cour, sa femme vendait le blé et les autres
récoltes.

A une époque postérieure, Laure de Fitz-James, marquise de Bouzolz,
fille du maréchal de Berwick, n'avait jamais, dit-on, les mains
inoccupées; et, cette grande dame ne couchait que dans les draps dont
sa main patricienne avait filé la toile[194]. Les quenouilles dites _de
mariage_, que l'on voit au musée dé Cluny et qui datent du XVIe siècle,
rappelaient aux femmes, dans leurs riches sculptures, l'histoire de ces
femmes fortes qui filaient la laine et le lin.

[Note 194: _Anne-Paule-Dominique de Noailles, marquise de Montagu._]

Deux femmes, entrées par le mariage dans la famille de La Rochefoucauld,
donnèrent au XVIIe et au XVIIIe siècles l'exemple de la femme forte, de
la ménagère, aussi bien à la ville qu'aux champs. C'est au XVIIe siècle,
Jeanne de Schomberg, duchesse de Liancourt; c'est, dans le siècle
suivant, Augustine de Montmirail, duchesse de Doudeauville, dont
l'existence se prolongea jusque dans le XIXe siècle. Dans leur conduite,
dans les conseils que l'une écrivit pour sa fille, l'autre pour sa
petite-fille; dans le règlement que Mme de Liancourt traça pour
elle-même, nous voyons combien important était pour les plus grandes
dames le gouvernement de la maison, et par quelles fortes et douces
vertus elles soutenaient leurs foyers.

Ce gouvernement domestique est vaste. La femme surveille les affaires de
la maison, et elle en soumet l'ensemble à son mari, le chef respecté
de la communauté. Elle vérifie les dépenses de la veille, celles de la
semaine; elle arrête le compte du mois. A l'aide de conseils éclairés,
elle revoit le compte général de l'année. Lorsqu'elle l'a signé en
double expédition, elle le fait placer avec les pièces justificatives
dans une cassette de bois qui est déposée «au trésor des papiers».
Pour l'année suivante, elle fait un état général des dépenses, par
estimation, et d'après la moyenne des trois à quatre années précédentes.
Elle y fait figurer le train de la maison de ville et les dépenses de
la vie rurale. Elle tient compte aussi des dépenses imprévues. La femme
chrétienne payera exactement ses serviteurs, ses fournisseurs. Faire
des dettes, c'est retenir injustement le bien d'autrui. La noble
dame évitera le luxe des habits, des meubles, de la table. Bonne et
hospitalière d'ailleurs, elle établira l'ordre dans la bienséance et
dans la générosité. Elle n'oubliera pas non plus qu'il faut donner aux
pauvres le superflu de son bien.

La châtelaine peut également être associée aux affaires extérieures
du châtelain: le choix des officiers qui rendent la justice
seigneuriale[195], le contrôle de leurs actes; elle aussi veillera au bien
des orphelins, des hôpitaux, des fabriques; à l'entretien des ponts et
des chemins sur lesquels les seigneurs sont voyers, à la conservation
des communes.

[Note 195: En l'absence de M. de Gondi, sa femme choisit des officiers
probes pour administrer la justice dans ses terres. Chantelauze, saint
Vincent de Paul et les Gondi. Paris. 1882.]


Elle aide son mari dans la conduite d'un procès, et préside avec lui
le conseil domestique des gens d'affaires. Dans les conseils que la
duchesse de Liancourt donne à sa petite-fille, on reconnaît la noble
femme qui, soucieuse avant tout du droit, fournissait à ses adversaires
même le moyen de plaider contre elle, et gardait pour leurs personnes
les affectueux ménagements de la charité[196].

[Note 196: Mme la duchesse de Liancourt, _Règlement donné par une dame
de qualité, etc._]

La duchesse de Doudeauville fut plus qu'associée au gouvernement de la
maison. Pendant l'émigration de M. de Doudeauville, elle s'acquitta si
bien de cette administration que, de retour, le duc la lui laissa tout
entière[197].

[Note 197: _Vie de Mme de la Rochefoucauld, duchesse de
Doudeauville_.]

Quant aux charges officielles dont le mari est revêtu, la femme y
demeurera étrangère. Mais commet-il une injustice, elle doit l'avertir
en secret et avec prudence. C'est le droit, c'est le devoir de l'épouse
conseillère.

En toute circonstance d'ailleurs où le mari s'écarte du devoir, l'épouse
doit lui en indiquer le chemin. Mais elle prêche surtout d'exemple.
Après dix-huit années d'une action lente et bienfaisante, Mme de
Liancourt arrache son mari aux séductions du monde.

Si l'épouse, si la mère ont charge d'âmes, la maîtresse de la maison a
aussi cette responsabilité. Comme la baronne de Chantal, elle veille
aux besoins spirituels de ses serviteurs et à leurs intérêts temporels.
Maîtresse attentive, elle les récompense de leurs bons services, les
soigne dans leurs maladies, leur assure le pain dans leur vieillesse. La
duchesse de Liancourt, cette grande dame qui, dans le monde, mesure ses
égards au rang des personnes, considère dans son cour ses domestiques
comme ses égaux devant Dieu, «des égaux que, dit-elle à Mlle de La
Roche-Guyon, Dieu a réduits en ce monde dans l'état de servitude pour
aider notre infirmité durant que vous remédiez à leur misère.... Ils
doivent gagner le Ciel par cette humiliation, comme vous devez le gagner
par le soin que vous prendrez de leur conduite. Dieu nous oblige donc
ainsi à des devoirs mutuels les uns envers les autres.»

Un règlement était nécessaire pour que la maîtresse de la maison pût
s'acquitter de la charge qui pesait sur elle, charge si lourde qu'elle
rappelait à la plus grande dame la sentence de l'Eden: «Tu mangeras
ton pain à la sueur de ton front.» Aussi, avant d'assumer une telle
responsabilité, elle invoquait l'Esprit-Saint pour pouvoir agir avec
prudence et fermeté.

En prenant le fardeau du gouv

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