Le parfum de la dame en noir
by Gaston Leroux · French · Gutenberg #15554 · 581,468 chars · public domain (US)
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Title: Le parfum de la dame en noir
Author: Gaston Leroux
Release date: April 5, 2005 [eBook #15554]
Most recently updated: June 17, 2023
Language: French
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Le parfum de la Dame en noir
by Gaston Leroux
(1908)
Table des matières
I. Qui commence par où les romans finissent
II. Où il est question de l’humeur changeante de Joseph Rouletabille
III. Le parfum
IV. En route
V. Panique
VI. Le fort d’Hercule
VII. De quelques précautions qui furent prises par Joseph Rouletabille pour défendre le fort d’Hercule contre une attaque ennemie
VIII. Quelques pages historiques sur Jean Roussel-Larsan-Ballmeyer
IX. Arrivée inattendue du «vieux Bob»
X. La journée du 11
XI. L’attaque de la Tour Carrée
XII. Le corps impossible
XIII. Où l’épouvante de Rouletabille prend des proportions inquiétantes
XIV. Le sac de pommes de terre
XV. Les soupirs de la nuit
XVI. Découverte de «L’Australie»
XVII. Terrible aventure du vieux Bob
XVIII. Midi, roi des épouvantes
XIX. Rouletabille fait fermer les portes de fer
XX. Démonstration corporelle de la possibilité du «corps de trop»!
Épilogue
À Pierre WOLFF
En souvenir affectueux de notre ardente collaboration en cette année
qui a vu éclore Le Lys.
GASTON LEROUX
I
Qui commence par où les romans finissent
Le mariage de M. Robert Darzac et de Mlle Mathilde Stangerson eut lieu
à Paris, à Saint-Nicolas-du-Chardonnet, le 6 avril 1895, dans la plus
stricte intimité. Un peu plus de deux années s’étaient donc écoulées
depuis les événements que j’ai rapportés dans un précédent ouvrage,
événements si sensationnels qu’il n’est point téméraire d’affirmer ici
qu’un aussi court laps de temps n’avait pu faire oublier le fameux
Mystère de la Chambre Jaune… Celui-ci était encore si bien présent à
tous les esprits que la petite église eût été certainement envahie par
une foule avide de contempler les héros d’un drame qui avait passionné
le monde, si la cérémonie nuptiale n’avait été tenue tout à fait
secrète, ce qui avait été assez facile dans cette paroisse éloignée du
quartier des écoles. Seuls, quelques amis de M. Darzac et du professeur
Stangerson, sur la discrétion desquels on pouvait compter, avaient été
invités. J’étais du nombre; j’arrivai de bonne heure à l’église, et mon
premier soin, naturellement, fut d’y chercher Joseph Rouletabille.
J’avais été un peu déçu en ne l’apercevant pas, mais il ne faisait
point de doute pour moi qu’il dût venir et, dans cette attente, je me
rapprochai de maître Henri-Robert et de maître André Hesse qui, dans la
paix et le recueillement de la petite chapelle Saint-Charles,
évoquaient tout bas les plus curieux incidents du procès de Versailles,
que l’imminente cérémonie leur remettait en mémoire. Je les écoutais
distraitement en examinant les choses autour de moi.
Mon Dieu! que votre Saint-Nicolas-du-Chardonnet est une chose triste!
Décrépite, lézardée, crevassée, sale, non point de cette saleté auguste
des âges, qui est la plus belle parure de la pierre, mais de cette
malpropreté ordurière et poussiéreuse qui semble particulière à ces
quartiers Saint-Victor et des Bernardins, au carrefour desquels elle se
trouve si singulièrement enchâssée, cette église, si sombre au dehors,
est lugubre dedans. Le ciel, qui paraît plus éloigné de ce saint lieu
que de partout ailleurs, y déverse une lumière avare qui a toutes les
peines du monde à venir trouver les fidèles à travers la crasse
séculaire des vitraux. Avez-vous lu les Souvenirs d’enfance et de
jeunesse, de Renan? Poussez alors la porte de
Saint-Nicolas-du-Chardonnet et vous comprendrez comment l’auteur de la
Vie de Jésus, qui était enfermé à côté, dans le petit séminaire
adjacent de l’abbé Dupanloup et qui n’en sortait que pour venir prier
ici, désira mourir. Et c’est dans cette obscurité funèbre, dans un
cadre qui ne paraissait avoir été inventé que pour les deuils, pour
tous les rites consacrés aux trépassés, qu’on allait célébrer le
mariage de Robert Darzac et de Mathilde Stangerson! J’en conçus une
grande peine et, tristement impressionné, en tirai un fâcheux augure.
À côté de moi, maîtres Henri-Robert et André Hesse bavardaient
toujours, et le premier avouait au second qu’il n’avait été
définitivement tranquillisé sur le sort de Robert Darzac et de Mathilde
Stangerson, même après l’heureuse issue du procès de Versailles, qu’en
apprenant la mort officiellement constatée de leur impitoyable ennemi:
Frédéric Larsan. On se rappelle peut-être que c’est quelques mois après
l’acquittement du professeur en Sorbonne que se produisit la terrible
catastrophe de La Dordogne, paquebot transatlantique qui faisait le
service du Havre à New-York. Par temps de brouillard, la nuit, sur les
bancs de Terre-Neuve, La Dordogne avait été abordée par un trois-mâts
dont l’avant était entré dans sa chambre des machines. Et, pendant que
le navire abordeur s’en allait à la dérive, le paquebot avait coulé à
pic, en dix minutes. C’est tout juste si une trentaine de passagers
dont les cabines se trouvaient sur le pont, eurent le temps de sauter
dans les chaloupes. Ils furent recueillis le lendemain par un bateau de
pêche qui rentra aussitôt à Saint-Jean. Les jours suivants, l’océan
rejeta des centaines de morts parmi lesquels on retrouva Larsan. Les
documents que l’on découvrit, soigneusement cousus et dissimulés dans
les vêtements d’un cadavre, attestèrent, cette fois, que Larsan avait
vécu! Mathilde Stangerson était délivrée enfin de ce fantastique époux
que, grâce aux facilités des lois américaines, elle s’était donné en
secret, aux heures imprudentes de sa trop confiante jeunesse. Cet
affreux bandit dont le véritable nom, illustre dans les fastes
judiciaires, était Ballmeyer, et qui l’avait jadis épousée sous le nom
de Jean Roussel, ne viendrait plus se dresser criminellement entre elle
et celui qui, depuis de si longues années, silencieusement et
héroïquement l’aimait. J’ai rappelé, dans Le Mystère de la Chambre
Jaune, tous les détails de cette retentissante affaire, l’une des plus
curieuses qu’on puisse relever dans les annales de la cour d’assises,
et qui aurait eu le plus tragique dénouement sans l’intervention quasi
géniale de ce petit reporter de dix-huit ans, Joseph Rouletabille, qui
fut le seul à découvrir, sous les traits du célèbre agent de la sûreté
Frédéric Larsan, Ballmeyer lui-même!… La mort accidentelle et, nous
pouvons le dire, providentielle du misérable avait semblé devoir mettre
un terme à tant d’événements dramatiques et elle ne fut point —
avouons-le — l’une des moindres causes de la guérison rapide de
Mathilde Stangerson, dont la raison avait été fortement ébranlée par
les mystérieuses horreurs du Glandier.
«Voyez-vous, mon cher ami, disait maître Henri-Robert à maître André
Hesse, dont les yeux inquiets faisaient le tour de l’église, —
voyez-vous, dans la vie, il faut être décidément optimiste. Tout
s’arrange! même les malheurs de Mlle Stangerson… Mais qu’avez-vous à
regarder tout le temps ainsi derrière vous? Qui cherchez-vous?… Vous
attendez quelqu’un?
— Oui, répondit maître André Hesse… J’attends Frédéric Larsan!»
Maître Henri-Robert rit autant que la sainteté du lieu lui permettait
de rire; mais moi je ne ris point, car je n’étais pas loin de penser
comme maître Hesse. Certes! j’étais à cent lieues de prévoir
l’effroyable aventure qui nous menaçait; mais, quand je me reporte à
cette époque et que je fais abstraction de tout ce que j’ai appris
depuis — ce à quoi, du reste, je m’appliquerai honnêtement au cours de
ce récit, ne laissant apparaître la vérité qu’au fur et à mesure
qu’elle nous fut distribuée à nous-mêmes — je me rappelle fort bien le
curieux émoi qui m’agitait alors à la pensée de Larsan.
«Allons, Sainclair! fit maître Henri-Robert qui s’était aperçu de mon
attitude singulière, vous voyez bien que Hesse plaisante…
— Je n’en sais rien!» répondis-je.
Et voilà que je regardai attentivement autour de moi, comme l’avait
fait maître André Hesse. En vérité, on avait cru Larsan mort si souvent
quand il s’appelait Ballmeyer, qu’il pouvait bien ressusciter une fois
de plus à l’état de Larsan.
«Tenez! voici Rouletabille, dit maître Henri-Robert. Je parie qu’il est
plus rassuré que vous.
— Oh! oh! il est bien pâle!» fit remarquer maître André Hesse.
Le jeune reporter s’avançait vers nous. Il nous serra la main assez
distraitement.
«Bonjour, Sainclair; bonjour, messieurs… Je ne suis pas en retard?»
Il me sembla que sa voix tremblait… Il s’éloigna tout de suite, s’isola
dans un coin, et je le vis s’agenouiller sur un prie-Dieu comme un
enfant. Il se cacha le visage, qu’il avait en effet fort pâle, dans les
mains, et pria.
Je ne savais point que Rouletabille fût pieux et son ardente prière
m’étonna. Quand il releva la tête, ses yeux étaient pleins de larmes.
Il ne les cachait pas; il ne se préoccupait nullement de ce qui se
passait autour de lui; il était tout entier à sa prière et peut-être à
son chagrin. Quel chagrin? Ne devait-il pas être heureux d’assister à
une union désirée de tous? Le bonheur de Robert Darzac et de Mathilde
Stangerson n’était-il point son oeuvre?… Après tout, c’était peut-être
de bonheur que pleurait le jeune homme. Il se releva et alla se
dissimuler dans la nuit d’un pilier. Je n’eus garde de l’y suivre, car
je voyais bien qu’il désirait rester seul.
Et puis, c’était le moment où Mathilde Stangerson faisait son entrée
dans l’église, au bras de son père. Robert Darzac marchait derrière
eux. Comme ils étaient changés tous les trois! Ah! le drame du Glandier
avait passé bien douloureusement sur ces trois êtres! Mais, chose
extraordinaire, Mathilde Stangerson n’en paraissait que plus belle
encore! Certes, ce n’était plus cette magnifique personne, ce marbre
vivant, cette antique divinité, cette froide beauté païenne qui
suscitait, sur ses pas, dans les fêtes officielles de la Troisième
République, auxquelles la situation en vue de son père la forçait
d’assister, un discret murmure d’admiration extasiée; il semblait, au
contraire, que la fatalité, en lui faisant expier si tard une
imprudence commise si jeune, ne l’avait précipitée dans une crise
momentanée de désespoir et de folie que pour lui faire quitter ce
masque de pierre derrière lequel se cachait l’âme la plus délicate et
la plus tendre. Et c’est cette âme, encore inconnue, qui rayonnait ce
jour-là, me semblait-il, du plus suave et du plus charmant éclat, sur
le pur ovale de son visage, dans ses yeux pleins d’une tristesse
heureuse, sur son front poli comme l’ivoire, où se lisait l’amour de
tout ce qui était beau et de tout ce qui était bon.
Quant à sa toilette, j’avouerai sottement que je ne me la rappelle plus
et qu’il me serait impossible de dire même la couleur de sa robe. Mais
ce dont je me souviens, par exemple, c’est de l’expression étrange que
prit soudain son regard en ne découvrant point parmi nous celui qu’elle
cherchait. Elle ne parut redevenir tout à fait calme et maîtresse
d’elle-même que lorsqu’elle eut enfin aperçu Rouletabille derrière son
pilier. Elle lui sourit et nous sourit aussi, à notre tour.
«Elle a encore ses yeux de folle!»
Je me retournai vivement pour voir qui avait prononcé cette phrase
abominable. C’était un pauvre sire, que Robert Darzac, dans sa bonté,
avait fait nommer aide de laboratoire, chez lui, à la Sorbonne. Il se
nommait Brignolles et était vaguement cousin du marié. Nous ne
connaissions point d’autre parent à M. Darzac, dont la famille était
originaire du midi. Depuis longtemps, M. Darzac avait perdu son père et
sa mère; il n’avait ni frère ni soeur et semblait avoir rompu toute
relation avec son pays, d’où il n’avait rapporté qu’un ardent désir de
réussir, une faculté de travail exceptionnelle, une intelligence solide
et un besoin naturel d’affection et de dévouement qui avait trouvé
avidement l’occasion de se satisfaire auprès du professeur Stangerson
et de sa fille. Il avait aussi rapporté de la Provence, son pays natal,
un doux accent qui avait fait d’abord sourire ses élèves de la
Sorbonne, mais que ceux-ci avaient aimé bientôt comme une musique
agréable et discrète qui atténuait un peu l’aridité nécessaire des
cours de leur jeune maître, déjà célèbre.
Un beau matin du printemps précédent, il y avait par conséquent un an
environ de cela, Robert Darzac leur avait présenté Brignolles. Il
venait tout droit d’Aix où il avait été préparateur de physique et où
il avait dû commettre quelque faute disciplinaire qui l’avait jeté tout
à coup sur le pavé; mais il s’était souvenu à temps qu’il était parent
de M. Darzac, avait pris le train pour Paris et avait su si bien
attendrir le fiancé de Mathilde Stangerson que celui-ci, le prenant en
pitié, avait trouvé le moyen de l’associer à ses travaux. À ce moment,
la santé de Robert Darzac était loin d’être florissante. Elle subissait
le contrecoup des formidables émotions qui l’avaient assaillie au
Glandier et en cour d’assises; mais on eût pu croire que la guérison,
désormais assurée, de Mathilde, et que la perspective de leur prochain
hymen auraient la plus heureuse influence sur l’état moral et, par
contrecoup, sur l’état physique du professeur. Or, nous remarquâmes
tous au contraire que, du jour où il s’adjoignit ce Brignolles, dont le
concours devait lui être, disait-il, d’un précieux soulagement, la
faiblesse de M. Darzac ne fit qu’augmenter. Enfin, nous constatâmes
aussi que Brignolles ne portait pas chance, car deux fâcheux accidents
se produisirent coup sur coup au cours d’expériences qui semblaient
cependant ne devoir présenter aucun danger: le premier résulta de
l’éclatement inopiné d’un tube de Gessler dont les débris eussent pu
dangereusement blesser M. Darzac et qui ne blessa que Brignolles,
lequel en conservait encore aux mains quelques cicatrices. Le second,
qui aurait pu être extrêmement grave, arriva à la suite de l’explosion
stupide d’une petite lampe à essence, au-dessus de laquelle M. Darzac
était justement penché. La flamme faillit lui brûler la figure;
heureusement, il n’en fut rien, mais elle lui flamba les cils et lui
occasionna, pendant quelque temps, des troubles de la vue, si bien
qu’il ne pouvait plus supporter que difficilement la pleine lumière du
soleil.
Depuis les mystères du Glandier, j’étais dans un état d’esprit tel que
je me trouvais tout disposé à considérer comme peu naturels les
événements les plus simples. Lors de ce dernier accident, j’étais
présent, étant venu chercher M. Darzac à la Sorbonne. Je conduisis
moi-même notre ami chez un pharmacien et de là chez un docteur, et je
priai assez sèchement Brignolles, qui manifestait le désir de nous
accompagner, de rester à son poste. En chemin, M. Darzac me demanda
pourquoi j’avais ainsi bousculé ce pauvre Brignolles; je lui répondis
que j’en voulais à ce garçon d’une façon générale parce que ses
manières ne me plaisaient point, et d’une façon particulière, ce
jour-là, parce que j’estimais qu’il fallait le rendre responsable de
l’accident. M. Darzac voulut en connaître la raison; mais je ne sus que
répondre et il se mit à rire. M. Darzac finit de rire cependant lorsque
le docteur lui eut dit qu’il aurait pu perdre la vue et que c’était
miracle qu’il en fût quitte à si bon compte.
L’inquiétude que me causait Brignolles était, sans doute, ridicule, et
les accidents ne se reproduisirent plus. Tout de même, j’étais si
extraordinairement prévenu contre lui que, dans le fond de moi-même, je
ne lui pardonnai pas que la santé de M. Darzac ne s’améliorât point. Au
commencement de l’hiver, il toussa, si bien que je le suppliai, et que
nous le suppliâmes tous, de demander un congé et de s’aller reposer
dans le midi. Les docteurs lui conseillèrent San Remo. Il y fut et,
huit jours après, il nous écrivait qu’il se sentait beaucoup mieux; il
lui semblait qu’on lui avait, depuis qu’il était arrivé dans ce pays,
enlevé un poids de dessus la poitrine!… «Je respire!… je respire!… nous
disait-il. Quand je suis parti de Paris, j’étouffais!» Cette lettre de
M. Darzac me donna beaucoup à réfléchir et je n’hésitai point à faire
part de mes réflexions à Rouletabille. Or celui-ci voulut bien
s’étonner avec moi de ce que M. Darzac était si mal quand il se
trouvait auprès de Brignolles, et si bien quand il en était éloigné…
Cette impression était si forte chez moi, tout particulièrement, que je
n’eusse point permis à Brignolles de s’absenter. Ma foi non! S’il avait
quitté Paris, j’aurais été capable de le suivre! Mais il ne s’en alla
point; au contraire. Les Stangerson ne l’eurent jamais plus près d’eux.
Sous prétexte de demander des nouvelles de M. Darzac, il était tout le
temps fourré chez M. Stangerson. Il parvint une fois à voir Mlle
Stangerson, mais j’avais fait à la fiancée de M. Darzac un tel portrait
du préparateur de physique, que je réussis à l’en dégoûter pour
toujours, ce dont je me félicitai dans mon for intérieur.
M. Darzac resta quatre mois à San Remo et nous revint presque
entièrement rétabli. Ses yeux, cependant, étaient encore faibles et il
était dans la nécessité d’en prendre le plus grand soin. Rouletabille
et moi avions décidé de surveiller le Brignolles, mais nous fûmes
satisfaits d’apprendre que le mariage allait avoir lieu presque
aussitôt et que M. Darzac emmènerait sa femme, dans un long voyage,
loin de Paris et… loin de Brignolles.
À son retour de San Remo, M. Darzac m’avait demandé:
«Eh bien, où en êtes-vous avec ce pauvre Brignolles? Êtes-vous revenu
sur son compte?
— Ma foi non!» avais-je répondu.
Et il s’était encore moqué de moi, m’envoyant quelques-unes de ces
plaisanteries provençales qu’il affectionnait quand les événements lui
permettaient d’être gai, et qui avaient retrouvé dans sa bouche une
saveur nouvelle depuis que son séjour dans le midi avait rendu à son
accent toute sa belle couleur initiale.
Il était heureux! Mais nous ne pûmes avoir une idée véritable de son
bonheur — car, entre son retour et son mariage, nous eûmes peu
d’occasions de le voir — que sur le seuil même de cette église où il
nous apparut comme transformé. Il redressait avec un orgueil bien
compréhensible sa taille légèrement voûtée. Le bonheur le faisait plus
grand et plus beau!
«C’est le cas de dire qu’il est à la noce, le patron!» ricana
Brignolles.
Je m’éloignai de cet homme qui me répugnait et m’avançai jusque dans le
dos de ce pauvre M. Stangerson, qui resta, lui, les bras croisés toute
la cérémonie, sans rien voir, sans rien entendre. On dut lui frapper
sur l’épaule, quand tout fut fini, pour le tirer de son rêve.
Quand on passa à la sacristie, maître André Hesse poussa un profond
soupir.
«Ça y est! fit-il. Je respire…
— Pourquoi ne respiriez-vous donc pas, mon ami?» demanda maître
Henri-Robert.
Alors maître André Hesse avoua qu’il avait redouté jusqu’à la dernière
minute l’arrivée du mort…
«Que voulez-vous! répliqua-t-il à son confrère qui se moquait, je ne
puis me faire à cette idée que Frédéric Larsan consente à être mort
pour de bon!…»
.. .. .. .. ..
Nous nous trouvions tous maintenant — une dizaine de personnes au plus
— dans la sacristie. Les témoins signaient sur les registres et les
autres félicitaient gentiment les nouveaux mariés. Cette sacristie est
encore plus sombre que l’église et j’aurais pu penser que je devais à
cette obscurité de ne point apercevoir, en un pareil moment, Joseph
Rouletabille, si la pièce n’avait été si petite. De toute évidence, il
n’était point là. Qu’est-ce que cela signifiait? Mathilde l’avait déjà
réclamé deux fois et M. Robert Darzac me pria de l’aller chercher, ce
que je fis; mais je rentrai dans la sacristie sans lui; je ne l’avais
pas trouvé.
«Voilà qui est bizarre, fit M. Darzac, et tout à fait inexplicable.
Êtes-vous bien sûr d’avoir regardé partout? Il sera dans quelque coin,
à rêver.
— Je l’ai cherché partout et je l’ai appelé», répliquai-je.
Mais M. Darzac ne s’en tint point à ce que je lui disais. Il voulut
faire lui-même le tour de l’église. Tout de même, il fut plus heureux
que moi, car il apprit d’un mendiant qui se tenait sous le porche avec
sa timbale qu’un jeune homme qui ne pouvait être, en effet, que
Rouletabille était sorti de l’église quelques minutes auparavant et
s’était éloigné dans un fiacre. Quand il rapporta cette nouvelle à sa
femme, celle-ci en parut peinée au-delà de toute expression. Elle
m’appela et me dit:
«Mon cher Monsieur Sainclair, vous savez que nous prenons le train dans
deux heures à la gare de Lyon; cherchez-moi notre petit ami et
amenez-le moi, et dites-lui que sa conduite inexplicable m’inquiète
beaucoup…
— Comptez sur moi», fis-je…
Et je me mis à la chasse de Rouletabille sur-le-champ. Mais je revins
bredouille à la gare de Lyon. Ni chez lui, ni au journal, ni au café du
Barreau où les nécessités de son métier le forçaient souvent de se
trouver à cette heure du jour, je ne pus mettre la main sur lui. Aucun
de ses camarades ne put me dire où j’aurais quelque chance de le
rencontrer. Je vous laisse à penser combien tristement je fus accueilli
sur le quai de la gare. M. Darzac était navré; mais, comme il avait à
s’occuper de l’installation des voyageurs, car le professeur
Stangerson, qui se rendait à Menton, chez les Rance, accompagnait les
nouveaux mariés jusqu’à Dijon, cependant que ceux-ci continuaient leur
voyage par Culoz et le Mont-Cenis, il me pria d’annoncer cette mauvaise
nouvelle à sa femme. Je fis la triste commission en ajoutant que
Rouletabille viendrait sans doute avant le départ du train. Aux
premiers mots que je lui dis de cela, Mathilde se prit à pleurer
doucement, et elle secoua la tête:
«Non! Non!… c’est fini!… Il ne viendra plus!…»
Et elle monta dans son wagon…
C’est alors que l’insupportable Brignolles, voyant l’émoi de la
nouvelle mariée, ne put s’empêcher de répéter encore à maître André
Hesse, qui, du reste, le fit taire fort malhonnêtement, comme il le
méritait: «Regardez donc! Regardez donc!… je vous dis qu’elle a encore
ses yeux de folle!… Ah! Robert a eu tort… il aurait mieux fait
d’attendre!» Je vois encore Brignolles disant cela, et je me rappelle
le sentiment d’horreur que, dans le moment même, il m’inspira. Il ne
faisait point de doute pour moi depuis longtemps que ce Brignolles
était un méchant homme, et surtout un jaloux, et qu’il ne pardonnait
point à son parent le service que celui-ci lui avait rendu en le casant
dans un poste tout à fait subalterne. Il avait la mine jaune et les
traits longs, tirés de haut en bas. Tout en lui paraissait amertume, et
tout en lui était long. Il avait une longue taille, de longs bras, de
longues jambes et une longue tête. Cependant à cette règle de longueur,
il fallait faire une exception pour les pieds et pour les mains. Il
avait les extrémités petites et presque élégantes. Ayant été si
brusquement morigéné pour ses méchants propos par le jeune avocat,
Brignolles en conçut une immédiate rancune et quitta la gare après
avoir présenté ses civilités aux époux. Du moins je crus qu’il quitta
la gare, car je ne le vis plus.
Nous avions encore trois minutes avant le départ du train. Nous
espérions encore en l’arrivée de Rouletabille, et nous examinions tous
le quai, pensant voir enfin surgir dans la troupe hâtive des voyageurs
en retard la figure sympathique de notre jeune ami. Comment se
faisait-il qu’il n’apparût point, selon sa coutume et sa manière,
bousculant tout et tous, ne se préoccupant point des protestations et
des cris qui signalaient ordinairement son passage dans une foule où il
se montrait toujours plus pressé que les autres? Que faisait-il?… Déjà
on fermait les portières; on en entendait le claquement brutal… Et puis
ce furent les brèves invitations des employés… «En voiture! Messieurs!…
en voiture!…» quelques galopades dernières… le coup de sifflet aigu qui
commandait le départ… puis la clameur enrouée de la locomotive, et le
convoi se mit en marche… Mais pas de Rouletabille!… Nous en étions si
tristes et, aussi, tellement étonnés, que nous restions sur le quai à
regarder Mme Darzac sans penser à lui faire entendre nos souhaits de
bon voyage. La fille du professeur Stangerson jeta un long regard sur
le quai et, dans le moment que le train commençait à accélérer sa
marche, sûre désormais qu’elle ne verrait plus, avant son départ, son
petit ami, elle me tendit une enveloppe, par la portière…
«Pour lui!» fit-elle…
Et elle ajouta, soudain, avec une figure envahie d’un si subit effroi,
et sur un ton si étrange que je ne pus m’empêcher de songer aux
néfastes réflexions de Brignolles.
«Au revoir, mes amis!… ou adieu!»
II
Où il est question de l’humeur changeante de Joseph Rouletabille
En revenant, seul, de la gare, je ne pus que m’étonner de la singulière
tristesse qui m’avait envahi, sans que j’en pusse démêler précisément
la cause. Depuis le procès de Versailles, aux péripéties duquel j’avais
été si intimement mêlé, j’avais lié tout à fait amitié avec le
professeur Stangerson, sa fille et Robert Darzac. J’aurais dû être
particulièrement heureux d’un événement qui semblait satisfaire tout le
monde. Je pensai que l’extraordinaire absence du jeune reporter devait
être pour quelque chose dans cette sorte de prostration. Rouletabille
avait été traité par les Stangerson et M. Darzac comme un sauveur. Et,
surtout, depuis que Mathilde était sortie de la maison de santé où le
désarroi de son esprit avait nécessité pendant plusieurs mois des soins
assidus, depuis que la fille de l’illustre professeur avait pu se
rendre compte du rôle extraordinaire joué par cet enfant dans un drame
où, sans lui, elle eût inévitablement sombré avec tous ceux qu’elle
aimait, depuis qu’elle avait lu avec toute sa raison, enfin recouvrée,
le compte rendu sténographié des débats où Rouletabille apparaissait
comme un petit héros miraculeux, il n’était point d’attentions quasi
maternelles dont elle n’eût entouré mon ami. Elle s’était intéressée à
tout ce qui le touchait, elle avait excité ses confidences, elle avait
voulu en savoir sur Rouletabille plus que je n’en savais et plus
peut-être qu’il n’en savait lui-même. Elle avait montré une curiosité
discrète mais continue relativement à une origine que nous ignorions
tous et sur laquelle le jeune homme avait continué de se taire avec une
sorte de farouche orgueil. Très sensible à la tendre amitié que lui
témoignait la pauvre femme, Rouletabille n’en conservait pas moins une
extrême réserve et affectait, dans ses rapports avec elle, une
politesse émue qui m’étonnait toujours de la part d’un garçon que
j’avais connu si primesautier, si exubérant, si entier dans ses
sympathies ou dans ses aversions. Plus d’une fois, je lui en avais fait
la remarque, et il m’avait toujours répondu d’une façon évasive en
faisant grand étalage, cependant, de ses sentiments dévoués pour une
personne qu’il estimait, disait-il, plus que tout au monde, et pour
laquelle il eût été prêt à tout sacrifier si le sort ou la fortune lui
avaient donné l’occasion de sacrifier quelque chose pour quelqu’un. Il
avait aussi des moments d’une incompréhensible humeur. Par exemple,
après s’être fait, devant moi, une fête d’aller passer une grande
journée de repos chez les Stangerson qui avaient loué pour la belle
saison — car ils ne voulaient plus habiter le Glandier — une jolie
petite propriété sur les bords de la Marne, à Chennevières, et après
avoir montré, à la perspective d’un si heureux congé, une joie
enfantine, il lui arrivait de se refuser, tout à coup, sans aucune
raison apparente, à m’accompagner. Et je devais partir seul, le
laissant dans la petite chambre qu’il avait conservée au coin du
boulevard Saint-Michel et de la rue Monsieur-le-Prince. Je lui en
voulais de toute la peine qu’il causait ainsi à cette bonne Mlle
Stangerson. Un dimanche, celle-ci, outrée de l’attitude de mon ami,
résolut d’aller le surprendre avec moi dans sa retraite du quartier
Latin.
Quand nous arrivâmes chez lui, Rouletabille, qui avait répondu par un
énergique: «Entrez!» au coup que j’avais frappé à sa porte,
Rouletabille, qui travaillait à sa petite table, se leva en nous
apercevant et devint si pâle… si pâle que nous crûmes qu’il allait
défaillir.
«Mon Dieu!» s’écria Mathilde Stangerson en se précipitant vers lui.
Mais, plus prompt qu’elle encore, avant qu’elle ne fût arrivée à la
table où il s’appuyait, il avait jeté sur les papiers qui s’y
trouvaient éparpillés une serviette de maroquin qui les dissimula
entièrement.
Mathilde avait vu, naturellement, le geste. Elle s’arrêta, toute
surprise.
«Nous vous dérangeons? fit-elle sur un ton de doux reproche.
— Non! répondit-il, j’ai fini de travailler. Je vous montrerai ça plus
tard. C’est un chef-d’oeuvre, une pièce en cinq actes dont je n’arrive
pas à trouver le dénouement.»
Et il sourit. Bientôt il redevint tout à fait maître de lui et nous dit
cent drôleries en nous remerciant d’être venus le troubler dans sa
solitude. Il voulut absolument nous inviter à dîner et nous allâmes
tous trois manger dans un restaurant du quartier latin, chez Foyot.
Quelle bonne soirée! Rouletabille avait téléphoné à Robert Darzac qui
vint nous rejoindre au dessert. À cette époque, M. Darzac n’était point
trop souffrant et l’étonnant Brignolles n’avait pas encore fait son
apparition dans la capitale. On s’amusa comme des enfants. Ce soir
d’été était si beau et si doux dans le Luxembourg solitaire.
Avant de quitter Mlle Stangerson, Rouletabille lui demanda pardon de
l’humeur bizarre qu’il montrait quelquefois et s’accusa d’avoir, au
fond, un très méchant caractère. Mathilde l’embrassa et Robert Darzac
aussi l’embrassa. Et il en fut si ému que, durant le temps que je le
reconduisis jusqu’à sa porte, il ne me dit point un mot; mais, au
moment de nous séparer, il me serra la main comme jamais encore il ne
l’avait fait. Drôle de petit bonhomme!… Ah! si j’avais su!… Comme je me
reproche maintenant de l’avoir, par instants, à cette époque, jugé avec
un peu trop d’impatience…
Ainsi, triste, triste, assailli de pressentiments que j’essayais en
vain de chasser, je revenais de la gare de Lyon, me remémorant les
innombrables fantaisies, bizarreries, et quelquefois douloureux
caprices de Rouletabille au cours de ces deux dernières années, mais
rien, cependant, rien de tout cela ne pouvait me faire prévoir ce qui
venait de se passer, et encore moins me l’expliquer. Où était
Rouletabille? Je m’en fus à son hôtel, boulevard Saint-Michel, me
disant que si, là encore, je ne le trouvais pas, je pourrais, au moins,
laisser la lettre de Mme Darzac. Quelle ne fut pas ma stupéfaction, en
entrant dans l’hôtel, d’y trouver mon domestique portant ma valise! Je
le priai de m’expliquer ce que cela signifiait, et il me répondit qu’il
n’en savait rien: qu’il fallait le demander à M. Rouletabille.
Celui-ci, en effet, pendant que je le cherchais partout, excepté,
naturellement, chez moi, s’était rendu à mon domicile, rue de Rivoli,
s’était fait conduire dans ma chambre par mon domestique, lui avait
fait apporter une valise et avait soigneusement rempli cette valise de
tout le linge nécessaire à un honnête homme qui se dispose à partir en
voyage pour quatre ou cinq jours. Puis, il avait ordonné à mon godiche
de transporter ce petit bagage, une heure plus tard, à son hôtel du
boul’Mich’. Je ne fis qu’un bond jusqu’à la chambre de mon ami où je le
trouvai en train d’empiler méticuleusement dans un sac de nuit des
objets de toilette, du linge de jour et une chemise de nuit. Tant que
cette besogne ne fut point terminée, je ne pus rien tirer de
Rouletabille, car, dans les petites choses de la vie courante, il était
volontiers maniaque et, en dépit de la modestie de ses ressources,
tenait à vivre fort correctement, ayant l’horreur de tout ce qui
touchait de près ou de loin à la bohème. Il daigna enfin m’annoncer que
«nous allions prendre nos vacances de Pâques», et que, puisque j’étais
libre et que son journal l’Époque lui accordait un congé de trois
jours, nous ne pouvions mieux faire que d’aller nous reposer «au bord
de la mer». Je ne lui répondis même pas, tant j’étais furieux de la
façon dont il venait de se conduire, et aussi tant je trouvais stupide
cette proposition d’aller contempler l’océan ou la Manche par un de ces
temps abominables de printemps qui, tous les ans, pendant deux ou trois
semaines, nous font regretter l’hiver. Mais il ne s’émut point outre
mesure de mon silence, et, prenant ma valise d’une main, son sac de
l’autre, me poussant dans l’escalier, il me fit bientôt monter dans un
fiacre qui nous attendait devant la porte de l’hôtel. Une demi-heure
plus tard, nous nous trouvions tous deux dans un compartiment de
première classe de la ligne du Nord, qui roulait vers Le Tréport, par
Amiens. Comme nous entrions en gare de Creil, il me dit:
«Pourquoi ne me donnez-vous pas la lettre que l’on vous a remise pour
moi?»
Je le regardai. Il avait deviné que Mme Darzac aurait une grande peine
de ne l’avoir point vu au moment de son départ et qu’elle lui écrirait.
Ça n’était pas bien malin. Je lui répondis:
«Parce que vous ne le méritez pas.»
Et je lui fis d’amers reproches auxquels il ne prit point garde. Il
n’essaya même pas de se disculper, ce qui me mit plus en colère que
tout. Enfin, je lui donnai la lettre. Il la prit, la regarda, en
respira le doux parfum. Comme je le considérais avec curiosité, il
fronça les sourcils, dissimulant, sous cette mine rébarbative, une
émotion souveraine. Mais il ne put finalement me la cacher qu’en
s’appuyant le front à la vitre et en s’absorbant dans une étude
approfondie du paysage.
«Eh bien, lui demandai-je, vous ne la lisez pas?
— Non, me répondit-il, pas ici!… Mais là-bas!…»
Nous arrivâmes au Tréport en pleine nuit noire, après six heures d’un
interminable voyage et par un temps de chien. Le vent de mer nous
glaçait et balayait le quai désert. Nous ne rencontrâmes qu’un douanier
enfermé dans sa capote et dans son capuchon et qui faisait les cent pas
sur le pont du canal. Pas une voiture, naturellement. Quelques
papillons de gaz, tremblotant dans leur cage de verre, reflétaient leur
éclat falot dans de larges flaques de pluie où nous pataugions à
l’envi, cependant que nous courbions le front sous la rafale. On
entendait au loin le bruit que faisaient, en claquant sur les dalles
sonores, les petits sabots de bois d’une Tréportaise attardée. Si nous
ne tombâmes point dans le grand trou noir de l’avant-port, c’est que
nous fûmes avertis du danger par la fraîcheur salée qui montait de
l’abîme et par la rumeur de la marée. Je maugréais derrière
Rouletabille qui nous dirigeait assez difficilement dans cette
obscurité humide. Cependant il devait connaître l’endroit, car nous
arrivâmes tout de même, cahin-caha, odieusement giflés par l’embrun, à
la porte de l’unique hôtel qui reste ouvert, pendant la mauvaise
saison, sur la plage. Rouletabille demanda tout de suite à souper et du
feu, car nous avions grand-faim et grand froid.
«Ah çà! lui dis-je, daignerez-vous me faire savoir ce que nous sommes
venus chercher dans ce pays, en dehors des rhumatismes qui nous
guettent et de la pleurésie qui nous menace?»
Car Rouletabille, dans le moment, toussait et ne parvenait point à se
réchauffer.
«Oh! fit-il, je vais vous le dire. Nous sommes venus chercher le parfum
de la Dame en noir!»
Cette phrase me donna si bien à réfléchir que je n’en dormis guère de
la nuit. Dehors, le vent de mer hululait toujours, poussant sur la
grève sa vaste plainte, puis s’engouffrant tout à coup dans les petites
rues de la ville, comme dans des corridors. Je crus entendre remuer
dans la chambre à côté, qui était celle de mon ami: je me levai et
poussai sa porte. Malgré le froid, malgré le vent, il avait ouvert sa
fenêtre, et je le vis distinctement qui envoyait des baisers à l’ombre.
Il embrassait la nuit!
Je refermai la porte et revins me coucher discrètement. Le lendemain
matin, je fus réveillé par un Rouletabille épouvanté. Sa figure
marquait une angoisse extrême et il me tendait un télégramme qui lui
venait de Bourg et qui lui avait été, sur l’ordre qu’il en avait donné,
réexpédié de Paris. Voici la dépêche: «Venez immédiatement sans perdre
une minute. Avons renoncé à notre voyage en Orient et allons rejoindre
M. Stangerson à Menton, chez les Rance, aux Rochers Rouges. Que cette
dépêche reste secrète entre nous. Il ne faut effrayer personne. Vous
prétexterez auprès de nous congé, tout ce que vous voudrez, mais venez!
Télégraphiez-moi poste restante à Menton. Vite, vite, je vous attends.
Votre désespéré, DARZAC.»
III
Le parfum
«Eh bien, m’écriai-je, en sautant de mon lit. Ça ne m’étonne pas!…
— Vous n’avez jamais cru à sa mort?» me demanda Rouletabille avec une
émotion telle que je ne pouvais pas me l’expliquer, malgré l’horreur
qui se dégageait de la situation, en admettant que nous dussions
prendre à la lettre les termes du télégramme de M. Darzac.
«Pas trop, fis-je. Il avait tant besoin de passer pour mort qu’il a pu
faire le sacrifice de quelques papiers, lors de la catastrophe de La
Dordogne. Mais qu’avez-vous, mon ami?… vous paraissez d’une faiblesse
extrême. Êtes-vous malade?…»
Rouletabille s’était laissé choir sur une chaise. C’est d’une voix
presque tremblante qu’il me confia à son tour qu’il n’avait cru
réellement à sa mort qu’une fois la cérémonie du mariage terminée. Il
ne pouvait entrer dans l’esprit du jeune homme que Larsan eût laissé
s’accomplir l’acte qui donnait Mathilde Stangerson à M. Darzac, s’il
avait été encore vivant. Larsan n’avait qu’à se montrer pour empêcher
le mariage; et, si dangereuse qu’eût été, pour lui, cette
manifestation, il n’eût point hésité à se livrer, connaissant les
sentiments religieux de la fille du professeur Stangerson, et sachant
bien qu’elle n’eût jamais consenti à lier son sort à un autre homme, du
vivant de son premier mari, se trouvât-elle même délivrée de celui-ci
par la loi humaine? En vain eût-on invoqué auprès d’elle la nullité de
ce premier mariage au regard des lois françaises, il n’en restait pas
moins qu’un prêtre avait fait d’elle la femme d’un misérable, pour
toujours!
Et Rouletabille, essuyant la sueur qui coulait de son front, ajoutait:
«Hélas! rappelez-vous, mon ami… aux yeux de Larsan “le presbytère n’a
rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat”!»
Je mis ma main sur la main de Rouletabille. Il avait la fièvre. Je
voulus le calmer, mais il ne m’entendait pas:
— Et voilà qu’il aurait attendu après le mariage, quelques heures après
le mariage, pour apparaître, s’écria-t-il. Car, pour moi, comme pour
vous, Sainclair, n’est-ce pas? la dépêche de M. Darzac ne signifierait
rien si elle ne voulait pas dire que l’autre est revenu.
— Évidemment!… Mais M. Darzac a pu se tromper!…
— Oh! M. Darzac n’est pas un enfant qui a peur… cependant, il faut
espérer, il faut espérer, n’est-ce pas, Sainclair? Qu’il s’est trompé!…
Non, non! ça n’est pas possible, ce serait trop affreux!… trop affreux…
Mon ami! Mon ami!… oh! Sainclair, ce serait trop terrible!…»
Je n’avais jamais vu, même au moment des pires événements du Glandier,
Rouletabille aussi agité. Il s’était levé, maintenant… il marchait dans
la chambre, déplaçait sans raison des objets, puis me regardait en
répétant: «Trop terrible!… trop terrible!»
Je lui fis remarquer qu’il n’était point raisonnable de se mettre dans
un état pareil, à la suite d’une dépêche qui ne prouvait rien et
pouvait être le résultat de quelque hallucination… Et puis, j’ajoutai
que ce n’était pas dans le moment que nous allions sans doute avoir
besoin de tout notre sang-froid, qu’il fallait nous laisser aller à de
semblables épouvantes, inexcusables chez un garçon de sa trempe.
«Inexcusables!… Vraiment, Sainclair… inexcusables!…
— Mais, enfin, mon cher… vous me faites peur!… que se passe-t-il?
— Vous allez le savoir… La situation est horrible… Pourquoi n’est-il
pas mort?
— Et qu’est-ce qui vous dit, après tout, qu’il ne l’est pas.
— C’est que, voyez-vous, Sainclair… Chut!… Taisez-vous… Taisez-vous,
Sainclair!… C’est que, voyez-vous, s’il est vivant, moi, j’aimerais
autant être mort!
— Fou! Fou! Fou! c’est surtout s’il est vivant qu’il faut que vous
soyez vivant, pour la défendre, elle!
— Oh! oh! c’est vrai! Ce que vous venez de dire là, Sainclair!… C’est
très exactement vrai!… Merci, mon ami!… Vous avez dit le seul mot qui
puisse me faire vivre: «Elle!» Croyez-vous cela!… Je ne pensais qu’à
moi!… Je ne pensais qu’à moi!…»
Et Rouletabille ricana, et, en vérité, j’eus peur, à mon tour, de le
voir ricaner ainsi et je le priai, en le serrant dans mes bras, de bien
vouloir me dire pourquoi il était si effrayé, pourquoi il parlait de sa
mort à lui, pourquoi il ricanait ainsi…
«Comme à un ami, comme à ton meilleur ami, Rouletabille!… Parle, parle!
Soulage-toi!… Dis-moi ton secret! Dis-le moi, puisqu’il t’étouffe!… Je
t’ouvre mon coeur…»
Rouletabille a posé sa main sur mon épaule… Il m’a regardé jusqu’au
fond des yeux, jusqu’au fond de mon coeur, et il m’a dit:
«Vous allez tout savoir, Sainclair, vous allez en savoir autant que
moi, et vous allez être aussi effrayé que moi, mon ami, parce que vous
êtes bon, et que je sais que vous m’aimez!»
Là-dessus, comme je croyais qu’il allait s’attendrir, il se borna à
demander l’indicateur des chemins de fer.
«Nous partons à une heure, me dit-il, il n’y a pas de train direct
entre la ville d’Eu et Paris, l’hiver; nous n’arriverons à Paris qu’à
sept heures. Mais nous aurons grandement le temps de faire nos malles
et de prendre, à la gare de Lyon, le train de neuf heures pour
Marseille et Menton.»
Il ne me demandait même pas mon avis; il m’emmenait à Menton comme il
m’avait emmené au Tréport; il savait bien que dans les conjonctures
présentes je n’avais rien à lui refuser. Du reste, je le voyais dans un
état si anormal que, n’eût-il point voulu de moi, je ne l’aurais pas
quitté. Et puis, nous entrions en pleines vacations et mes affaires du
palais me laissaient toute liberté.
«Nous allons donc à la ville d’Eu? demandai-je.
— Oui, nous prendrons le train là-bas. Il faut une demi-heure à peine
pour aller en voiture du Tréport à Eu…
— Nous serons restés peu de temps dans ce pays, fis-je.
— Assez, je l’espère… assez pour ce que je suis venu y chercher,
hélas!…»
Je pensai au parfum de la Dame en noir, et je me tus. Ne m’avait-il
point dit que j’allais tout savoir. Il m’emmena sur la jetée. Le vent
était encore violent et nous dûmes nous abriter derrière le phare. Il
resta un instant songeur et ferma les yeux devant la mer.
«C’est ici, finit-il par dire, que je l’ai vue pour la dernière fois.»
Il regarda le banc de pierre.
«Nous nous sommes assis là; elle m’a serré sur son coeur. J’étais un
tout petit enfant; j’avais neuf ans… elle m’a dit de rester là, sur ce
banc, et puis elle s’en est allée et je ne l’ai plus jamais revue…
C’était le soir… un doux soir d’été, le soir de la distribution des
prix… Oh! elle n’avait pas assisté à la distribution, mais je savais
qu’elle viendrait le soir… un soir plein d’étoiles et si clair que j’ai
espéré un instant distinguer son visage. Cependant, elle s’est couverte
de son voile en poussant un soupir. Et puis elle est partie. Je ne l’ai
plus jamais revue.
— Et vous, mon ami?
— Moi?
— Oui; qu’avez-vous fait? Vous êtes resté longtemps sur ce banc?…
— J’aurais bien voulu… Mais le cocher est venu me chercher et je suis
rentré…
— Où?
— Eh bien, mais… au collège…
— Il y a donc un collège au Tréport?
— Non pas, mais il y en a un à Eu… Je suis rentré au collège d’Eu…»
Il me fit signe de le suivre.
«Nous y allons, dit-il… Comment voulez-vous que je sache ici?… Il y a
eu trop de tempêtes!…»
Une demi-heure plus tard nous étions à Eu. Au bas de la rue des
marronniers, notre voiture roula bruyamment sur les pavés durs de la
grande place froide et déserte, pendant que le cocher annonçait son
arrivée en faisant claquer son fouet à tour de bras, remplissant la
petite ville morte de la musique déchirante de sa lanière de cuir.
Bientôt, on entendit, par-dessus les toits, sonner une horloge — celle
du collège, me dit Rouletabille — et tout se tut. Le cheval, la
voiture, s’étaient immobilisés sur la place. Le cocher avait disparu
dans un cabaret. Nous entrâmes dans l’ombre glacée de la haute église
gothique qui bordait, d’un côté, la grand’place. Rouletabille jeta un
coup d’oeil sur le château dont on apercevait l’architecture de briques
roses couronnées de vastes toits Louis XIII, façade morne qui semble
pleurer ses princes exilés; il considéra, mélancolique, le bâtiment
carré de la mairie qui avançait vers nous la lance hostile de son
drapeau sale, les maisons silencieuses, le café de Paris — le café de
messieurs les officiers — la boutique du coiffeur, celle du libraire.
N’était-ce point là qu’il avait acheté ses premiers livres neufs,
payés par la Dame en noir?…
«Rien n’est changé!…»
Un vieux chien, sans couleur, sur le seuil du libraire, allongeait son
museau paresseux sur ses pattes gelées.
«C’est Cham! fit Rouletabille. Oh! je le reconnais bien!…
C’est Cham! C’est mon bon Cham!»
Et il l’appela:
«Cham! Cham!…»
Le chien se souleva, tourné vers nous, écoutant cette voix qui
l’appelait. Il fit quelques pas difficiles, nous frôla, et retourna
s’allonger sur son seuil, indifférent.
«Oh! dit Rouletabille, c’est lui!… Mais il ne me reconnaît plus…»
Il m’entraîna dans une ruelle qui descendait une pente rapide, pavée de
cailloux pointus. Il me tenait par la main et je sentais toujours sa
fièvre. Nous nous arrêtâmes bientôt devant un petit temple de style
jésuite qui dressait devant nous son porche orné de ces demi-cercles de
pierre, sortes de «consoles renversées», qui sont le propre d’une
architecture qui n’a contribué en rien à la gloire du dix-septième
siècle. Ayant poussé une petite porte basse, Rouletabille me fit entrer
sous une voûte harmonieuse au fond de laquelle sont agenouillées, sur
la pierre de leurs tombeaux vides, les magnifiques statues de marbre de
Catherine de Clèves et de Guise le Balafré.
«La chapelle du collège», me dit tout bas le jeune homme.
Il n’y avait personne dans cette chapelle.
Nous l’avons traversée en hâte. Sur la gauche, Rouletabille poussa très
doucement un tambour qui donnait sur une sorte d’auvent.
«Allons, fit-il tout bas, tout va bien. Comme cela nous serons entrés
dans le collège et le concierge ne m’aura pas vu. Certainement, il
m’aurait reconnu!
— Quel mal y aurait-il à cela?»
Mais justement, un homme, tête nue, un trousseau de clefs à la main,
passa devant l’auvent et Rouletabille se rejeta dans l’ombre.
«C’est le père Simon! Ah! comme il a vieilli! Il n’a plus de cheveux.
Attention!… c’est l’heure où il va balayer l’étude des petits… Tout le
monde est en classe en ce moment… Oh! nous allons être bien libres! Il
ne reste plus que la mère Simon dans sa loge, à moins qu’elle ne soit
morte… En tout cas, d’ici elle ne nous verra pas… Mais attendons!…
Voilà que le père Simon revient!…»
Pourquoi Rouletabille tenait-il tant à se dissimuler? Pourquoi?
Décidément, je ne savais rien de ce garçon que je croyais si bien
connaître! Chaque heure passée avec lui me réservait toujours une
surprise. En attendant que le père Simon nous laissât le champ libre,
Rouletabille et moi parvînmes à sortir de l’auvent sans être aperçus
et, dissimulés dans le coin d’une petite cour-jardin, derrière des
arbrisseaux, nous pouvions maintenant, penchés au-dessus d’une rampe
de briques, contempler à l’aise, au-dessous de nous, les vastes cours
et les bâtiments du collège que nous dominions de notre cachette.
Rouletabille me serrait le bras comme s’il avait peur de tomber…
«Mon Dieu! fit-il, la voix rauque… tout cela a été bouleversé! On a
démoli la vieille étude «où j’ai retrouvé le couteau», et le préau dans
lequel «il avait caché l’argent» a été transporté plus loin… Mais les
murs de la chapelle n’ont point changé de place, eux!… Regardez,
Sainclair, penchez-vous; cette porte qui donne dans les sous-sols de la
chapelle, c’est la porte de la petite classe. Je l’ai franchie combien
de fois, mon Dieu! Quand j’étais tout petit enfant… Mais jamais, jamais
je ne sortais de là aussi joyeux, même aux heures des plus folles
récréations, que lorsque le père Simon venait me chercher pour aller au
parloir où m’attendait la Dame en noir!… Pourvu, mon Dieu! qu’on n’ait
point touché au parloir!…»
Et il risqua un coup d’oeil en arrière, avança la tête.
«Non! non!… Tenez, le voilà, le parloir!… À côté de la voûte… c’est la
première porte à droite… c’est là qu’elle venait… c’est là… Nous allons
y aller tout à l’heure, quand le père Simon sera descendu…»
Et il claquait des dents…
«C’est fou, dit-il, je crois que je vais devenir fou… Qu’est-ce que
vous voulez? C’est plus fort que moi, n’est-ce pas?… L’idée que je vais
revoir le parloir… où elle m’attendait… Je ne vivais que dans l’espoir
de la voir, et, quand elle était partie, malgré que je lui promettais
toujours d’être raisonnable, je tombais dans un si morne désespoir que,
chaque fois, on craignait pour ma santé. On ne parvenait à me faire
sortir de ma prostration qu’en m’affirmant que je ne la verrais plus si
je tombais malade. Jusqu’à la visite suivante, je restais avec son
souvenir et avec son parfum. N’ayant jamais pu distinctement voir son
cher visage, et m’étant enivré jusqu’à en défaillir, lorsqu’elle me
serrait dans ses bras, de son parfum, je vivais moins avec son image
qu’avec son odeur. Les jours qui suivaient sa visite, je m’échappais de
temps en temps, pendant les récréations, jusqu’au parloir, et, lorsque
celui-ci était vide, comme aujourd’hui, j’aspirais, je respirais
religieusement cet air qu’elle avait respiré, je faisais provision de
cette atmosphère où elle avait un instant passé, et je sortais, le
coeur embaumé… C’était le plus délicat, le plus subtil et certainement
le plus naturel, le plus doux parfum du monde et j’imaginais bien que
je ne le rencontrerais plus jamais, jusqu’à ce jour que je vous ai dit,
Sainclair… vous vous rappelez… le jour de la réception à l’Élysée…
— Ce jour-là, mon ami, vous avez rencontré Mathilde Stangerson…
— C’est vrai!…» répondit-il d’une voix tremblante…
… Ah! si j’avais su à ce moment que la fille du professeur Stangerson,
lors de son premier mariage en Amérique, avait eu un enfant, un fils
qui aurait dû, s’il était vivant encore, avoir l’âge de Rouletabille,
peut-être, après le voyage que mon ami avait fait là-bas et où il avait
été certainement renseigné, peut-être eussé-je enfin compris son
émotion, sa peine, le trouble étrange qu’il avait à prononcer ce nom de
Mathilde Stangerson dans ce collège où venait autrefois la Dame en
noir!
Il y eut un silence que j’osai troubler.
«Et vous n’avez jamais su pourquoi la Dame en noir n’était plus
revenue?
— Oh! fit Rouletabille, je suis sûr que la Dame en noir est revenue…
Mais c’est moi qui étais parti!…
— Qui est-ce qui était venu vous chercher?
— Personne!… je m’étais sauvé!…
— Pourquoi?… Pour la chercher?
— Non! non!… pour la fuir!… pour la fuir, vous dis-je, Sainclair!… Mais
elle est revenue!… je suis sûr qu’elle est revenue!…
— Elle a dû être désespérée de ne plus vous retrouver!…» Rouletabille
leva les bras vers le ciel, secoua la tête.
«Est-ce que je sais?… Peut-on savoir?… Ah! je suis bien malheureux!…
Chut! mon ami!… chut!… le père Simon… là… Il s’en va… enfin!… Vite!… au
parloir!…»
Nous y fûmes en trois enjambées. C’était une pièce banale, assez
grande, avec de pauvres rideaux blancs à ses fenêtres nues. Elle était
meublée de six chaises de paille alignées contre les murailles, d’une
glace au-dessus de la cheminée et d’une pendule. Il faisait là-dedans
assez sombre.
En entrant dans cette pièce, Rouletabille se découvrit avec un de ces
gestes de respect et de recueillement que l’on n’a, à l’ordinaire,
qu’en pénétrant dans un endroit sacré. Il était devenu très rouge,
s’avançait à petits pas, très embarrassé, roulant sa casquette de
voyage entre ses doigts. Il se tourna vers moi et, tout bas, plus bas
encore qu’il ne m’avait parlé dans la chapelle…
«Oh! Sainclair! le voilà, le parloir!… Tenez, touchez mes mains, je
brûle… je suis rouge, n’est-ce pas?… J’étais toujours rouge quand
j’entrais ici et que je savais que j’allais l’y trouver!… Certainement,
j’ai couru… je suis essoufflé… Je n’ai pas pu attendre, n’est-ce pas?…
Oh! mon coeur, mon coeur qui bat comme quand j’étais tout petit… Tenez,
j’arrivais ici… là, là!… à la porte, et puis je m’arrêtais, tout
honteux… Mais j’apercevais son ombre noire dans le coin; elle me
tendait silencieusement les bras et je m’y jetais, et tout de suite, en
nous embrassant, nous pleurions!… C’était bon! C’était ma mère,
Sainclair!… Oh! ce n’est pas elle qui me l’a dit; au contraire, elle,
elle me disait que ma mère était morte et qu’elle était une amie de ma
mère… Seulement, comme elle me disait aussi de l’appeler: «maman!» et
qu’elle pleurait quand je l’embrassais, je sais bien que c’était ma
mère… Tenez, elle s’asseyait toujours là, dans ce coin sombre, et elle
venait à la tombée du jour, quand on n’avait pas encore allumé, dans le
parloir… En arrivant, elle déposait, sur le rebord de cette fenêtre, un
gros paquet blanc, entouré d’une ficelle rose. C’était une brioche.
J’adore les brioches, Sainclair!…»
Et Rouletabille ne put plus se retenir. Il s’accouda à la cheminée et
il pleura, pleura… Quand il fut un peu soulagé, il releva la tête, me
regarda et me sourit tristement. Et puis, il s’assit, très las. Je
n’avais garde de lui adresser la parole. Je sentais si bien que ce
n’était pas avec moi qu’il causait, mais avec ses souvenirs…
Je le vis qui sortait de sa poitrine la lettre que je lui avais remise
et, les mains tremblantes, il la décacheta. Il la lut lentement.
Soudain, sa main retomba, et il poussa un gémissement. Lui, tout à
l’heure si rouge était devenu si pâle… si pâle qu’on eût dit que tout
son sang s’était retiré de son coeur. Je fis un mouvement, mais son
geste m’interdit de l’approcher. Et puis, il ferma les yeux.
J’aurais pu croire qu’il dormait. Je m’éloignai tout doucement alors,
sur la pointe des pieds, comme on fait dans la chambre d’un malade.
J’allai m’appuyer à une croisée qui donnait sur une petite cour habitée
par un grand marronnier. Combien de temps restai-je là à considérer ce
marronnier? Est-ce que je sais?… Est-ce que je sais seulement ce que
nous aurions répondu à quelqu’un de la maison qui fût entré dans le
parloir, à ce moment? Je songeais obscurément à l’étrange et
mystérieuse destinée de mon ami… À cette femme qui était peut-être sa
mère et qui, peut-être, ne l’était pas!… Rouletabille était alors si
jeune… Il avait tant besoin d’une mère qu’il s’en était peut-être, dans
son imagination, donné une… Rouletabille!… quel autre nom lui
connaissions-nous?… Joseph Joséphin… C’était sans doute sous ce nom-là
qu’il avait fait ses premières études, ici… Joseph Joséphin, comme le
disait le rédacteur en chef de l’Époque: «Ça n’est pas un nom, ça!» Et,
maintenant, qu’était-il venu faire ici? Rechercher la trace d’un
parfum!… Revivre un souvenir?… une illusion?…
Je me retournai au bruit qu’il fit. Il était debout; il paraissait très
calme; il avait cette figure soudainement rassérénée de ceux qui
viennent de remporter une grande victoire intérieure.
«Sainclair, il faut nous en aller, maintenant… Allons-nous-en, mon
ami!… Allons-nous-en!…»
Et il quitta le parloir sans même regarder derrière lui. Je le suivais.
Dans la rue déserte où nous parvînmes sans avoir été remarqués, je
l’arrêtai et je lui demandai, anxieux:
«Eh bien, mon ami… Avez-vous retrouvé le parfum de la Dame en noir?…»
Certes! il vit bien qu’il y avait dans ma question tout mon coeur,
plein de l’ardent désir que cette visite aux lieux de son enfance lui
rendît un peu la paix de l’âme.
«Oui, fit-il, très grave… Oui, Sainclair… je l’ai retrouvé…»
Et il me montra la lettre de la fille du professeur Stangerson. Je le
regardais, hébété, ne comprenant pas… puisque je ne savais pas… Alors,
il me prit les deux mains et, les yeux dans les yeux, il me dit:
«Je vais vous confier un grand secret, Sainclair… le secret de ma vie
et peut-être, un jour, le secret de ma mort… Quoi qu’il arrive, il
mourra avec vous et avec moi!… Mathilde Stangerson avait un enfant… un
fils… ce fils est mort, est mort pour tous, excepté pour vous et pour
moi!…»
Je reculai, frappé de stupeur, étourdi, sous une pareille révélation…
Rouletabille, le fils de Mathilde Stangerson!… Et puis, tout à coup,
j’eus un choc plus violent encore… Mais alors!… Mais alors!…
Rouletabille était le fils de Larsan!
Oh!… Je comprenais, maintenant, toutes les hésitations de Rouletabille…
Je comprenais pourquoi, ce matin, mon ami, dans sa prescience de la
vérité, disait: «Pourquoi n’est-il pas mort? S’il est vivant, moi,
j’aimerais autant être mort!»
Rouletabille lut certainement cette phrase dans mes yeux et il fit
simplement un signe qui voulait dire: «C’est cela, Sainclair,
maintenant, vous y êtes!»
Puis il finit sa pensée tout haut:
«Silence!»
Arrivés à Paris, nous nous sommes séparés pour nous retrouver à la
gare. Là, Rouletabille me tendit une nouvelle dépêche qui venait de
Valence et qui était signée du professeur Stangerson. En voici le
texte: «M. Darzac me dit que vous avez quelques jours de congé. Nous
serions tous très heureux si vous pouviez venir les passer parmi nous.
Nous vous attendons aux Rochers Rouges chez Mr Arthur Rance, qui sera
enchanté de vous présenter à sa femme. Ma fille serait bien heureuse
aussi de vous voir. Elle joint ses instances aux miennes. Amitiés.»
Enfin, alors que nous montions dans le train, le concierge de l’hôtel
de Rouletabille se précipitait sur le quai et nous apportait une
troisième dépêche. Elle venait, celle-là, de Menton, et elle était
signée de Mathilde. Elle ne portait que ces deux mots: «Au secours!»
IV
En route
Maintenant, je sais tout. Rouletabille vient de me raconter son
extraordinaire et aventureuse enfance, et je sais aussi pourquoi il ne
redoute rien tant à cette heure que de voir Mme Darzac pénétrer le
mystère qui les sépare. Je n’ose plus rien dire, rien conseiller à mon
ami. Ah! le malheureux pauvre gosse!… Quand il eut lu cette dépêche:
«Au secours!» il la porta à ses lèvres, et puis, me broyant la main, il
dit: «Si j’arrive trop tard, je nous vengerai!» Ah! l’énergie froide et
sauvage de cela! De temps en temps, un geste trop brusque trahit la
passion de son âme, mais en général il est calme. Comme il est calme
maintenant, affreusement!… Quelle résolution a-t-il donc prise dans le
silence du parloir, alors qu’il se tenait immobile et les yeux clos
dans le coin où s’asseyait la Dame en noir?…
… Pendant que nous roulons vers Lyon et que Rouletabille rêve, étendu,
tout habillé, sur sa couchette, je vous dirai donc comment et pourquoi
l’enfant s’était échappé du collège d’Eu, et ce qu’il en advint.
Rouletabille s’était enfui du collège comme un voleur! Il n’est point
besoin de chercher d’autre expression, puisqu’il était bien accusé de
vol! Voici toute l’affaire: étant âgé de neuf ans, — il était déjà
d’une intelligence extraordinairement précoce et porté à la résolution
des problèmes les plus bizarres, les plus difficiles. D’une force de
logique surprenante, quasi incomparable à cause de sa simplicité et de
l’unité sommaire de son raisonnement, il étonnait son professeur de
mathématiques par son mode philosophique de travail. Il n’avait jamais
pu apprendre sa table de multiplication et comptait sur ses doigts. Il
faisait faire ordinairement ses opérations par ses camarades, comme on
donne une vulgaire besogne à accomplir à un domestique… Mais,
auparavant, il leur avait indiqué la marche du problème. Ignorant
encore les principes de l’algèbre classique, il avait inventé pour son
usage personnel une algèbre, faite de signes bizarres rappelant
l’écriture cunéiforme, à l’aide de laquelle il marquait toutes les
étapes de son raisonnement mathématique, et il était arrivé ainsi à
inscrire des formules générales qu’il était le seul à comprendre. Son
professeur le comparait avec orgueil à Pascal trouvant tout seul, en
géométrie, les premières propositions d’Euclide. Il appliquait à la vie
quotidienne cette admirable faculté de raisonner. Et cela,
matériellement et moralement, c’est-à-dire, par exemple, qu’un acte
ayant été commis, farce d’écolier, scandale, dénonciation ou
rapportage, par un inconnu parmi dix personnages qu’il connaissait, il
dégageait presque fatalement cet inconnu d’après les données morales
qu’on lui avait fournies ou que ses observations personnelles lui
avaient procurées. Ceci pour le moral; et pour le matériel, rien ne lui
semblait plus simple que de retrouver un objet caché ou perdu… ou
dérobé… C’est là surtout qu’il déployait une invention merveilleuse,
comme si la nature, dans son incroyable équilibre, après avoir créé un
père qui était le mauvais génie du vol, avait voulu en faire naître un
fils qui eût été le bon génie des volés.
Cette étrange aptitude, après lui avoir valu, en plusieurs
circonstances amusantes, à propos d’objets chipés, quelques succès
d’estime dans le personnel du collège, devait un jour lui être fatale.
Il découvrit d’une façon si anormale une petite somme d’argent qui
avait été volée au surveillant général, que nul ne voulut croire que
cette découverte était uniquement due à son intelligence et à sa
perspicacité. Cette hypothèse parut à tous, de toute évidence,
impossible; et il finit bientôt, grâce à une malheureuse coïncidence
d’heure et de lieu, par passer pour le voleur. On voulut lui faire
avouer sa faute; il s’en défendit avec une énergie indignée qui lui
valut une punition sévère; le principal fit une enquête où Joseph
Joséphin fut desservi, avec la lâcheté coutumière aux enfants, par ses
petits camarades. Certains se plaignaient qu’on leur dérobait depuis
quelque temps des livres, des objets scolaires, et accusèrent
formellement celui qu’ils voyaient déjà accablé. Le fait qu’on ne lui
connaissait point de parents et qu’on ignorait «d’où il venait» lui
fut, plus que jamais, dans ce petit monde, reproché comme un crime.
Quand ils parlèrent de lui, ils dirent: «le voleur». Il se battit et il
eut le dessous, car il n’était point très fort. Il était désespéré. Il
eût voulu mourir. Le principal, qui était le meilleur des hommes,
persuadé malheureusement qu’il avait affaire à une petite nature
vicieuse sur laquelle il fallait produire une impression profonde, en
lui faisant comprendre toute l’horreur de son acte, imagina de lui dire
que, s’il n’avouait point le vol, il ne le conserverait point plus
longtemps, et qu’il était décidé, du reste, à écrire le jour même à la
personne qui s’intéressait à lui, à Mme Darbel — c’était le nom qu’elle
avait donné — pour qu’elle vînt le chercher. L’enfant ne répondit point
et se laissa reconduire dans la petite chambre où il avait été confiné.
Le lendemain, on l’y chercha en vain. Il s’était enfui. Il avait
réfléchi que le principal à qui il avait été confié depuis les plus
tendres années de son enfance — si bien qu’il ne se rappelait guère
d’une façon un peu précise d’autre cadre à sa petite vie que celui du
collège — s’était toujours montré bon pour lui et qu’il ne le traitait
de la sorte que parce qu’il croyait à sa culpabilité. Il n’y avait donc
point de raison pour que la Dame en noir ne crût point, elle aussi,
qu’il avait volé. Passer pour un voleur auprès de la Dame en noir,
plutôt la mort! Et il s’était sauvé, en sautant, la nuit, par-dessus le
mur du jardin. Il avait couru tout de suite au canal dans lequel, en
sanglotant, après une pensée suprême donnée à la Dame en noir, il
s’était jeté. Heureusement, dans son désespoir, le pauvre enfant avait
oublié qu’il savait nager.
Si j’ai rapporté assez longuement cet incident de l’enfance de
Rouletabille, c’est que je suis sûr que, dans sa situation actuelle, on
en comprendra toute l’importance. Alors qu’il ignorait qu’il était le
fils de Larsan, Rouletabille ne pouvait déjà songer à ce triste épisode
sans être déchiré par l’idée que la Dame en noir avait pu croire, en
effet, qu’il était un voleur, mais depuis qu’il s’imaginait avoir la
certitude — imagination trop fondée, hélas! — du lien naturel et légal
qui l’unissait à Larsan, quelle douleur, quelle peine infinie devait
être la sienne! Sa mère, en apprenant l’événement, avait dû penser que
les criminels instincts du père revivraient dans le fils et peut-être…
— et peut-être — idée plus cruelle que la mort elle-même, s’était-elle
réjouie de sa mort!
Car il passa pour mort. On retrouva toutes les traces de sa fuite
jusqu’au canal, et on repêcha son béret. En réalité, comment vécut-il?
De la façon la plus singulière. Au sortir de son bain et, bien décidé à
fuir le pays, ce gamin, que l’on recherchait partout, dans le canal et
hors du canal, imagina une façon bien originale de traverser toute la
contrée sans être inquiété. Cependant, il n’avait pas lu La Lettre
volée. Son génie le servit. Il raisonna, comme toujours. Il
connaissait, pour les avoir entendu souvent raconter, ces histoires de
gamins, petits diables et mauvaises têtes, qui se sauvaient de chez
leurs parents pour courir les aventures, se cachant le jour dans les
champs et dans les bois, marchant la nuit, et vite retrouvés d’ailleurs
par les gendarmes ou forcés de revenir au logis parce qu’ils manquaient
bientôt de tout et qu’ils n’osaient demander à manger au long de la
route qu’ils suivaient et qui était trop surveillée. Notre petit
Rouletabille, lui, dormit, comme tout le monde, la nuit, et marcha au
grand jour sans se cacher de personne. Seulement, après avoir fait
sécher ses vêtements — on commençait à entrer heureusement dans la
bonne saison et il n’eut point à souffrir du froid — il les mit en
pièces. Il en fit des loques dont il se couvrit et, ostensiblement, il
mendia, sale et déguenillé, il tendait la main, affirmant aux passants
que, s’il ne rapportait point des sous, ses parents le battraient. Et
on le prenait pour quelque enfant de bohémiens dont il se trouvait
toujours quelque voiture dans les environs. Bientôt ce fut l’époque des
fraises des bois. Il en cueillit et en vendit dans de petits paniers de
feuillages. Et il m’avoua que, s’il n’avait pas été travaillé par
l’affreuse pensée que la Dame en noir pouvait croire qu’il était un
voleur, il aurait conservé de cette période de sa vie le plus heureux
souvenir. Son astuce et son naturel courage le servirent pendant toute
cette expédition qui dura des mois. Où allait-il? à Marseille! C’était
son idée.
Il avait vu, dans un livre de géographie, des vues du midi, et jamais
il n’avait regardé ces gravures sans pousser un soupir en songeant
qu’il ne connaîtrait peut-être jamais ce pays enchanté. À force de
vivre comme un bohémien, il fit la connaissance d’une petite caravane
de romanichels qui suivait la même route que lui et qui se rendait aux
Saintes-Maries-de-la-Mer — dans la Crau — pour élire leur roi. Il
rendit à ces gens quelques services, sut leur plaire, et ceux-ci, qui
n’ont point coutume de demander aux passants leurs papiers, ne
voulurent point en savoir davantage. Ils pensèrent que, victime de
mauvais traitements, l’enfant s’était enfui de quelque baraque de
saltimbanques et ils le gardèrent avec eux. Ainsi parvint-il dans le
midi. Aux environs d’Arles, il les quitta et arriva enfin à Marseille.
Là, ce fut le paradis… un éternel été et… le port! Le port était d’une
ressource inépuisable pour les petits vauriens de la ville. Ce fut un
trésor pour Rouletabille. Il y puisa, comme il lui plaisait, au fur et
à mesure de ses besoins, qui n’étaient point grands. Par exemple, il se
fit «pêcheur d’oranges». C’est dans le moment qu’il exerçait cette
lucrative profession qu’il fit connaissance, un beau matin, sur les
quais, d’un journaliste de Paris, M. Gaston Leroux, et cette rencontre
devait avoir par la suite une telle influence sur la destinée de
Rouletabille que je ne crois point superflu de donner ici l’article où
le rédacteur du Matin a rapporté cette mémorable entrevue:
Le petit pêcheur d’oranges
Comme le soleil, perçant enfin un ciel de nuées, frappait de ses rayons
obliques la robe d’or de Notre-Dame-de-la-Garde, je descendis vers les
quais. Les grandes dalles en étaient humides encore, et, sous nos pas,
nous renvoyaient notre image. Le peuple des matelots, des débardeurs et
des portefaix, s’agitait autour des poutres venues des forêts du nord,
actionnait les poulies et tirait sur les câbles. Le vent âpre du large,
se glissant sournoisement entre la tour Saint-Jean et le fort
Saint-Nicolas, étalait sa rude caresse sur les eaux frissonnantes du
vieux port. Flanc à flanc, hanche à hanche, les petites barques se
tendaient les bras où s’enroulait la voile latine, et dansaient en
cadence. À côté d’elles, fatiguées des roulis lointains, lasses d’avoir
tangué pendant des jours et des nuits sur des mers inconnues, les
lourdes carènes reposaient pesamment, étirant vers les cieux en loques
leurs grands mâts immobiles. Mon regard, à travers la forêt aérienne
des vergues et des hunes, alla jusqu’à la tour qui atteste qu’il y a
vingt-cinq siècles des enfants de l’antique Phocée jetèrent l’ancre sur
cette côte heureuse, et qu’ils venaient des routes liquides d’Ionie.
Puis mon attention retourna à la dalle des quais, et j’aperçus le petit
pêcheur d’oranges.
Il était debout, cambré dans les lambeaux d’une jaquette qui lui
battait les talons, nu-tête et pieds nus, la chevelure blonde et les
yeux noirs; et je crois bien qu’il avait neuf ans. Une corde passée en
bretelle sur l’épaule soutenait à son côté un sac de toile. Son poing
gauche était campé à la taille, et de la main droite il s’appuyait à un
bâton, long trois fois comme lui, qui se terminait tout là-haut par une
petite rondelle de liège. L’enfant était immobile et contemplatif.
Alors je lui demandai ce qu’il faisait là. Il me répondit qu’il était
pêcheur d’oranges.
Il paraissait très fier d’être pêcheur d’oranges et négligea de me
demander des sous comme font les petits vauriens sur les ports. Je lui
parlai encore; mais cette fois il garda le silence, car il considérait
attentivement l’eau. Nous étions entre la fine taille du Fides, venu de
Castellamare, et le beaupré d’un trois-mâts-goélette venu de Gênes.
Plus loin, deux tartanes arrivées le matin des Baléares arrondissaient
leurs ventres, et je vis que ces ventres étaient pleins d’oranges, car
ils en perdaient de toutes parts. Les oranges nageaient sur les eaux;
la houle légère les portait vers nous à petites vagues. Mon pêcheur
sauta dans un canot, courut à la proue, et, armé de son bâton couronné
de liège, attendit. Puis il pêcha. Le liège de son bâton amena une
orange, deux, trois, quatre. Elles disparurent dans le sac. Il en pêcha
une cinquième, sauta sur le quai et ouvrit la pomme d’or. Il plongea
son petit museau dans la pelure entrouverte et dévora.
«Bon appétit! lui fis-je.
— Monsieur, me répondit-il, tout barbouillé de jus vermeil, moi, je
n’aime que les fruits.
— Ça tombe bien, répliquai-je; mais quand il n’y a pas d’oranges?
— Je travaille au charbon.»
Et sa menotte, s’étant engouffrée dans le sac, en sortit avec un énorme
morceau de charbon.
Le jus de l’orange avait coulé sur la guenille de sa jaquette. Cette
guenille avait une poche. Le petit sortit de la poche un mouchoir
inénarrable et, soigneusement, essuya sa guenille. Puis il remit avec
orgueil son mouchoir dans sa poche.
«Qu’est-ce que fait ton père? demandai-je.
— Il est pauvre.
— Oui, mais qu’est-ce qu’il fait?»
Le pêcheur d’oranges eut un mouvement d’épaules.
«Il ne fait rien, puisqu’il est pauvre!»
Mon questionnaire sur sa généalogie n’avait point l’air de lui plaire.
Il fila le long du quai et je le suivis; nous arrivâmes ainsi au
«gardiennage», petit carré de mer où l’on tient en garde les petits
yachts de plaisance, les petits bateaux bien propres d’acajou ciré, les
petits navires d’une toilette irréprochable. Mon gamin les considérait
d’un oeil connaisseur et prenait à cette inspection un vif plaisir. Une
embarcation jolie, toute sa voile dehors — elle n’en avait qu’une —
accosta. Cette voile était immaculée, gonflait son albe triangle,
éclatant dans le radieux soleil.
«Voilà du beau linge!» fit mon bonhomme.
Là-dessus, il marcha dans une flaque, et sa jaquette, qui décidément le
préoccupait au-dessus de toutes choses, en fut tout éclaboussée. Quel
désastre! Il en aurait pleuré. Vite, il sortit son mouchoir et essuya,
essuya, puis il me regarda d’un oeil suppliant et me dit:
«Monsieur! je ne suis pas sale par derrière?…» Je lui en donnai ma
parole d’honneur. Alors, confiant, il remit encore une fois son
mouchoir dans sa poche. À quelques pas de là, sur le trottoir qui longe
les vieilles maisons jaunes ou rouges ou bleues, les maisons dont les
fenêtres étalent la lessive des chiffons multicolores, il y avait,
derrière des tables, des marchandes de moules. Les petites tables
étalaient les moules, un couteau rouillé, un flacon de vinaigre.
Comme nous arrivions devant les marchandes et que les moules étaient
fraîches et tentantes, je dis au pêcheur d’oranges:
«Si tu n’aimais pas que les fruits, je pourrais t’offrir une douzaine
de moules.»
Ses yeux noirs brillaient de désir et nous nous mîmes, tous deux, à
manger des moules. La marchande nous les ouvrait et nous dégustions.
Elle voulut nous servir du vinaigre, mais mon compagnon l’arrêta d’un
geste impérieux. Il ouvrit son sac, tâtonna, et sortit triomphalement
un citron. Le citron, ayant voisiné avec le morceau de charbon, était
passé au noir. Mais son propriétaire reprit son mouchoir et essuya.
Puis il coupa le fruit et m’en offrit la moitié, mais j’aime les moules
pour elles-mêmes et je le remerciai.
Après déjeuner, nous revînmes sur le quai. Le pêcheur d’oranges me
demanda une cigarette qu’il alluma avec une allumette qu’il avait dans
une autre poche de sa jaquette.
Alors, la cigarette aux lèvres, lançant vers le ciel des bouffées comme
un homme, le bambin se campa sur une dalle au-dessus de l’eau, et, le
regard fixé tout là-haut sur Notre-Dame-de-la-Garde, il se mit dans la
position du gamin célèbre qui fait le plus bel ornement de Bruxelles.
Il ne perdait pas un pouce de sa taille, était très fier et semblait
vouloir emplir le port.
GASTON LEROUX.
Le surlendemain, Joseph Joséphin retrouvait sur le port M. Gaston
Leroux qui venait à lui le journal à la main. Le gamin lut l’article et
le journaliste lui donna une belle pièce de cent sous. Rouletabille ne
fit aucune difficulté pour l’accepter. Il trouva même ce don fort
naturel. «Je prends votre pièce, dit-il à Gaston Leroux, à titre de
collaborateur.» Avec ces cent sous, il s’acheta une magnifique boîte à
cirer avec tous ses accessoires, et il alla s’installer en face de
Brégaillon. Pendant deux ans, il s’empara des pieds de tous ceux qui
venaient manger en cet endroit la traditionnelle bouillabaisse. Entre
deux cirages, il s’asseyait sur sa boîte et lisait. Avec le sentiment
de la propriété qu’il avait trouvé au fond de sa boîte, l’ambition lui
était venue. Il avait reçu une trop bonne éducation et une trop bonne
instruction primaire pour ne point comprendre que, s’il n’achevait pas
lui-même ce que d’autres avaient si bien commencé, il se privait de la
meilleure chance qui lui restait de se faire une situation dans le
monde.
Les clients finirent par s’intéresser à ce petit décrotteur qui avait
toujours sur sa boîte quelques bouquins d’histoire ou de mathématique
et un armateur le prit si bien en amitié qu’il lui donna une place de
groom dans ses bureaux.
Bientôt Rouletabille fut promu à la dignité de rond de cuir et put
faire quelques économies. À seize ans, ayant un peu d’argent en poche,
il prenait le train pour Paris. Qu’allait-il y faire? Y chercher la
Dame en noir. Pas un jour il n’avait cessé de penser à la mystérieuse
visiteuse du parloir et, bien qu’elle ne lui eût jamais dit qu’elle
habitât la capitale, il était persuadé qu’aucune autre ville du monde
n’était digne de posséder une dame qui avait un aussi joli parfum. Et
puis, les petits collégiens eux-mêmes qui avaient pu apercevoir sa
silhouette élégante quand elle se glissait dans le parloir, ne
disaient-ils point: «Tiens! La Parisienne est venue aujourd’hui!» Il
eût été difficile de préciser l’idée de derrière la tête de
Rouletabille, et peut-être bien l’ignorait-il lui-même. Son désir
était-il simplement de «voir» la Dame en noir, de la regarder passer de
loin comme un dévot regarde passer une sainte image? Oserait-il
l’aborder? L’affreuse histoire de vol dont l’importance n’avait fait
que grandir dans l’imagination de Rouletabille n’était-elle point
toujours entre eux comme une barrière qu’il n’avait pas le droit de
franchir? Peut-être bien… peut-être bien, mais enfin il voulait la
voir, de cela seulement il était tout à fait sûr.
Sitôt débarqué dans la capitale, il alla trouver M. Gaston Leroux et
s’en fit reconnaître, et puis il lui déclara que, ne se sentant aucun
goût bien précis pour un métier quelconque, ce qui était tout à fait
fâcheux pour une créature ardente au travail comme la sienne, il avait
résolu de se faire journaliste et il lui demanda, tout de go, une place
de reporter. Gaston Leroux tenta de le détourner d’un aussi funeste
projet, mais en vain. C’est alors que, de guerre lasse, il lui dit:
«Mon petit ami, puisque vous n’avez rien à faire, tâchez donc de
trouver «le pied gauche de la rue Oberkampf».
Et il le quitta sur ces mots bizarres qui donnèrent à réfléchir au
pauvre Rouletabille que ce galapias de journaliste se moquait de lui.
Cependant, ayant acheté les feuilles, il lut que le journal l’Époque
offrait une honnête récompense à qui lui rapporterait le débris humain
qui manquait à la femme coupée en morceaux de la rue Oberkampf. Le
reste, nous le connaissons.
Dans Le Mystère de la Chambre Jaune, j’ai raconté comment Rouletabille
se manifesta à cette occasion et de quelle façon aussi lui fut révélée
du même coup, à lui-même, sa singulière profession qui devait être
toute sa vie de commencer à raisonner quand les autres avaient fini.
J’ai dit par quel hasard il fut conduit un soir à l’Élysée où il sentit
passer le parfum de la Dame en noir. Il s’aperçut alors qu’il suivait
Mlle Stangerson. Qu’ajouterais-je de plus? Des considérations sur les
émotions qui ont assailli Rouletabille à propos de ce parfum lors des
événements du Glandier et surtout depuis son voyage en Amérique! On les
devine. Toutes ses hésitations, toutes ses «sautes» d’humeur, qui donc
maintenant ne les comprendrait pas? Les renseignements rapportés par
lui de Cincinnati sur l’enfant de celle qui avait été la femme de Jean
Roussel avaient dû être suffisamment explicites pour lui donner à
penser qu’il pouvait bien être cet enfant-là, pas assez cependant pour
qu’il pût en être sûr! Cependant son instinct le portait si
victorieusement vers la fille du professeur qu’il avait toutes les
peines du monde parfois à ne point se jeter à son cou, à se retenir de
la presser dans ses bras et de lui crier: «Tu es ma mère! Tu es ma
mère!» Et il se sauvait, comme il s’était sauvé de la sacristie pour ne
point laisser échapper en une seconde d’attendrissement ce secret qui
le brûlait depuis des années!… Et puis, en vérité, il avait peur!… Si
elle allait le rejeter!… le repousser!… l’éloigner avec horreur!… lui,
le petit voleur du collège d’Eu! Lui… le fils de Roussel-Ballmeyer!…
lui l’héritier des crimes de Larsan!… S’il allait ne plus la revoir, ne
plus vivre à ses côtés, ne plus la respirer, elle et son cher parfum,
le parfum de la Dame en noir!… Ah! comme il lui avait fallu combattre,
à cause de cette vision effroyable, le premier mouvement qui le
poussait à lui demander chaque fois qu’il la voyait: «Est-ce toi?
Est-ce toi la Dame en noir?» Quant à elle, elle l’avait aimé tout de
suite, mais à cause de sa conduite au Glandier sans doute… Si c’était
vraiment elle, elle devait le croire mort, lui!… Et si ce n’était pas
elle, … si par une fatalité qui mettait en déroute et son pur instinct
et son raisonnement… si ce n’était pas elle… Est-ce qu’il pouvait
risquer, par son imprudence, de lui apprendre qu’il s’était enfui du
collège d’Eu, pour vol?… Non! Non! pas ça!… Elle lui avait demandé
souvent:
«Où avez-vous été élevé, mon jeune ami? Où avez-vous fait vos premières
études?»
Et il avait répondu:
«À Bordeaux!»
Il aurait voulu pouvoir répondre:
«À Pékin!»
Cependant ce supplice ne pouvait durer. Si c’était «elle», eh bien, il
saurait lui dire des choses qui feraient fondre son coeur.
Tout valait mieux que de n’être point serré dans ses bras. Ainsi,
parfois se raisonnait-il. Mais il lui fallait être sûr!… sûr au-delà
de la raison, sûr de se trouver en face de la Dame en noir comme le
chien est sûr de respirer son maître… Cette mauvaise figure de
rhétorique qui se présentait tout naturellement à son esprit devait le
conduire à l’idée de «remonter la piste». Elle nous mena, dans les
conditions que l’on sait, au Tréport et à Eu. Cependant, j’oserai dire
que cette expédition n’aurait peut-être point donné de résultats
décisifs aux yeux d’un tiers qui, comme moi, n’était pas influencé par
l’odeur, si la lettre de Mathilde, que j’avais remise à Rouletabille
dans le train, n’était tout à coup venue lui apporter cette assurance
que nous allions chercher. Cette lettre, je ne l’ai point lue. C’est un
document si sacré aux yeux de mon ami que d’autres yeux ne le verront
jamais, mais je sais que les doux reproches qu’elle lui faisait à
l’ordinaire de sa sauvagerie et de son manque de confiance avaient pris
sur ce papier un tel accent de douleur que Rouletabille n’aurait pas pu
s’y tromper, même si la fille du professeur Stangerson avait oublié de
lui confier, dans une phrase finale où sanglotait tout son désespoir de
mère, que «l’intérêt qu’elle lui portait venait moins des services
rendus que du souvenir qu’elle avait gardé d’un petit garçon, le fils
de l’une de ses amies, qu’elle avait beaucoup aimée, et qui s’était
suicidé, «comme un petit homme», à l’âge de neuf ans. Rouletabille lui
ressemblait beaucoup!»
V
Panique
Dijon… Mâcon… Lyon… Certainement, là-haut, au-dessus de ma tête, il ne
dort pas… Je l’ai appelé tout doucement et il ne m’a pas répondu… Mais
je mettrais ma main au feu qu’il ne dort pas!… À quoi songe-t-il?…
Comme il est calme! Qu’est-ce donc qui peut bien lui donner un calme
pareil?… Je le vois encore, dans le parloir, se levant soudain, en
disant: «Allons-nous-en!» et cela d’une voix si posée, si tranquille,
si résolue… Allons-nous-en vers qui? Vers quoi avait-il résolu
d’aller? Vers elle, évidemment, qui était en danger et qui ne pouvait
être sauvée que par lui; vers elle, qui était sa mère et qui ne le
saurait pas!
C’est un secret qui doit rester entre vous et moi; l’enfant est mort
pour tous, excepté pour vous et pour moi!»
C’était cela sa résolution, cette volonté subitement arrêtée de ne rien
lui dire. Et lui, le pauvre enfant, qui n’était venu chercher cette
certitude que pour avoir le droit de lui parler! Dans le moment même
qu’il savait, il s’astreignait à oublier; il se condamnait au silence.
Petite grande âme héroïque, qui avait compris que la Dame en noir qui
avait besoin de son secours ne voudrait pas d’un salut acheté au prix
de la lutte du fils contre le père! Jusqu’où pouvait aller cette lutte?
Jusqu’à quel sanglant conflit? Il fallait tout prévoir et il fallait
avoir les mains libres, n’est-ce pas, Rouletabille, pour défendre la
Dame en noir?…
Si calme est Rouletabille que je n’entends pas sa respiration. Je me
penche sur lui… il a les yeux ouverts.
«Savez-vous à quoi je réfléchis? me dit-il… À cette dépêche qui nous
vient de Bourg et qui est signée Darzac, et à cette autre dépêche qui
nous vient de Valence et qui est signée Stangerson.
— J’y ai pensé, et cela me semble, en effet, assez bizarre. À Bourg, M.
et Mme Darzac ne sont plus avec M. Stangerson, qui les a quittés à
Dijon. Du reste, la dépêche le dit bien: «Nous allons rejoindre M.
Stangerson.» Or, la dépêche Stangerson prouve que M. Stangerson, qui
avait continué directement son chemin vers Marseille, se trouve à
nouveau avec les Darzac. Les Darzac auraient donc rejoint M. Stangerson
sur la ligne de Marseille; mais alors il faudrait supposer que le
professeur se serait arrêté en route. À quelle occasion? Il n’en
prévoyait aucune. À la gare, il disait: «Moi, je serai à Menton demain
matin à dix heures.» Voyez l’heure à laquelle la dépêche a été mise à
Valence et constatons sur l’indicateur l’heure à laquelle M. Stangerson
devait normalement passer à Valence à moins qu’il ne se soit arrêté en
route.»
Nous avons consulté l’indicateur. M. Stangerson devait passer à Valence
à minuit quarante-quatre et la dépêche portait «minuit quarante-sept»,
elle avait donc été jetée par les soins de M. Stangerson à Valence, au
cours de son voyage normal. À ce moment, il devait donc avoir été
rejoint par M. et par Mme Darzac. Toujours l’indicateur en main, nous
parvînmes à comprendre le mystère de cette rencontre. M. Stangerson
avait quitté les Darzac à Dijon, où ils étaient tous arrivés à six
heures vingt-sept du soir. Le professeur avait alors pris le train qui
partait de Dijon à sept heures huit et arrivait à Lyon à dix heures
quatre et à Valence à minuit quarante-sept. Pendant ce temps les
Darzac, quittant Dijon à sept heures, continuaient leur route sur
Modane et, par Saint-Amour, arrivaient à Bourg à neuf heures trois du
soir, train qui doit repartir normalement de Bourg à neuf heures huit.
La dépêche de M. Darzac était partie de Bourg et portait l’indication
de dépôt neuf heures vingt-huit. Les Darzac étaient donc restés à
Bourg, ayant laissé leur train. On pouvait prévoir aussi le cas où le
train aurait eu du retard. En tout cas, nous devions chercher la raison
d’être de la dépêche de M. Darzac entre Dijon et Bourg, après le départ
de M. Stangerson. On pouvait même préciser entre Louhans et Bourg; le
train s’arrête en effet à Louhans, et si le drame avait eu lieu avant
Louhans (où ils étaient arrivés à huit heures), il est probable que M.
Darzac eût télégraphié de cette station.
Cherchant ensuite la correspondance Bourg-Lyon, nous constatâmes que M.
Darzac avait mis sa dépêche à Bourg une minute avant le départ pour
Lyon du train de neuf heures vingt-neuf. Or, ce train arrive à Lyon à
dix heures trente-trois, alors que le train de M. Stangerson arrivait à
Lyon à dix heures trente-quatre. Après le détour par Bourg et leur
stationnement à Bourg, M. et Mme Darzac avaient pu, avaient dû
rejoindre M. Stangerson à Lyon, où ils étaient une minute avant lui!
Maintenant, quel drame les avait ainsi rejetés de leur route? Nous ne
pouvions que nous livrer aux plus tristes hypothèses qui avaient toutes
pour base, hélas! la réapparition de Larsan. Ce qui nous apparaissait
avec une netteté suffisante, c’était la volonté de chacun de nos amis
de n’effrayer personne. M. Darzac, de son côté, Mme Darzac, du sien,
avaient dû tout faire pour se dissimuler la gravité de la situation.
Quant à M. Stangerson, nous pouvions nous demander s’il avait été mis
au courant du fait nouveau.
Ayant ainsi approximativement démêlé les choses à distance,
Rouletabille m’invita à profiter de la luxueuse installation que la
compagnie internationale des wagons-lits met à la disposition des
voyageurs amis du repos autant que des voyages, et il me montra
l’exemple en se livrant à une toilette de nuit aussi méticuleuse que
s’il avait pu y procéder dans une chambre d’hôtel. Un quart d’heure
après, il ronflait; mais je ne crus guère à son ronflement. En tout
cas, moi, je ne dormis point. À Avignon, Rouletabille sauta de son lit,
passa un pantalon, un veston, et courut sur le quai avaler un chocolat
bouillant. Moi, je n’avais pas faim. D’Avignon à Marseille, dans notre
anxiété, le voyage se passa assez silencieusement; puis, à la vue de
cette ville où il avait mené tout d’abord une existence si bizarre,
Rouletabille, sans doute pour réagir contre l’angoisse qui grandissait
en nous au fur et à mesure que nous approchions de l’heure à laquelle
nous allions «savoir», se remémora quelques anciennes anecdotes qu’il
me conta sans paraître du reste y prendre le moindre plaisir. Je
n’étais guère à ce qu’il me disait. Ainsi arrivâmes-nous à Toulon.
Quel voyage! Il eût pu être si beau! À l’ordinaire, c’était avec un
enthousiasme toujours nouveau que je revoyais ce pays merveilleux,
cette côte d’azur aperçue au réveil comme un coin de paradis après
l’horrible départ de Paris, dans la neige, dans la pluie ou dans la
boue, dans l’humidité, dans le noir, dans le sale! Avec quelle joie, le
soir, je posais le pied sur les quais du prestigieux P.-L.-M, sûr de
retrouver le glorieux ami qui m’attendrait, le lendemain matin, au bout
de ces deux rails de fer: le soleil!
À partir de Toulon, notre impatience devint extrême. À Cannes, nous ne
fûmes point surpris du tout en apercevant sur le quai de la gare M.
Darzac qui nous cherchait. Il avait été certainement touché par la
dépêche que Rouletabille lui avait envoyée de Dijon, annonçant l’heure
de notre arrivée à Menton. Arrivé lui-même avec Mme Darzac et M.
Stangerson, la veille à dix heures du matin, à Menton, il avait dû
repartir ce matin même de Menton et venir au-devant de nous jusqu’à
Cannes, car nous pensions bien que, d’après sa dépêche, il avait des
choses confidentielles à nous dire. Il avait la figure sombre et
défaite. En le voyant, nous eûmes peur.
«Un malheur?… interrogea Rouletabille.
— Non, pas encore!… répondit-il.
— Dieu soit loué! fit Rouletabille en soupirant, nous arrivons à
temps…»
M. Darzac dit simplement:
«Merci d’être venus!»
Et il nous serra la main en silence, nous entraînant dans notre
compartiment, dans lequel il nous enferma, prenant soin de tirer les
rideaux, ce qui nous isola complètement. Quand nous fûmes tout à fait
chez nous et que le train se fût remis en marche, il parla enfin. Son
émotion était telle que sa voix en tremblait.
«Eh bien, fit-il, il n’est pas mort!
— Nous nous en sommes bien doutés, interrompit Rouletabille. Mais, en
êtes-vous sûr?
— Je l’ai vu comme je vous vois.
— Et Mme Darzac aussi l’a vu?
— Hélas! Mais il faut tout tenter pour qu’elle arrive à croire à
quelque illusion! Je ne tiens pas à ce qu’elle redevienne folle, la
malheureuse!… Ah! mes amis, quelle fatalité nous poursuit!… Qu’est-ce
que cet homme est revenu faire autour de nous?… Que nous veut-il
encore?…»
Je regardai Rouletabille. Il était alors encore plus sombre que M.
Darzac. Le coup qu’il craignait l’avait frappé. Il en restait affalé
dans son coin. Il y eut un silence entre nous trois, puis M. Darzac
reprit:
«Écoutez! Il faut que cet homme disparaisse!… Il le faut!… On le
joindra, on lui demandera ce qu’il veut… et tout l’argent qu’il voudra,
on le lui donnera… ou alors, je le tue! C’est simple!… Je crois que
c’est ce qu’il y a de plus simple!… N’est-ce pas votre avis?…»
Nous ne lui répondîmes point… Il paraissait trop à plaindre.
Rouletabille, dominant son émotion par un effort visible, engagea M.
Darzac à essayer de se calmer et à nous raconter par le menu tout ce
qui s’était passé depuis son départ de Paris.
Alors, il nous apprit que l’événement s’était produit à Bourg même,
ainsi que nous l’avions pensé. Il faut que l’on sache que deux
compartiments du wagon-lit avaient été loués par M. Darzac. Ces deux
compartiments étaient reliés entre eux par un cabinet de toilette. Dans
l’un on avait mis le sac de voyage et le nécessaire de toilette de Mme
Darzac, dans l’autre, les petits bagages. C’est dans ce dernier
compartiment que M. et Mme Darzac et le professeur Stangerson firent le
voyage de Paris à Dijon. Là, tous trois étaient descendus et avaient
dîné au buffet. Ils avaient le temps puisque, arrivés à six heures
vingt-sept, M. Stangerson ne quittait Dijon qu’à sept heures huit et
les Darzac à sept heures exactement.
Le professeur avait fait ses adieux à sa fille et à son gendre sur le
quai même de la gare, après le dîner. M. et Mme Darzac étaient montés
dans leur compartiment (le compartiment aux petits bagages) et étaient
restés à la fenêtre, s’entretenant avec le professeur, jusqu’au départ
du train. Celui-ci était déjà en marche, quand le professeur
Stangerson, sur le quai, faisait encore des signes amicaux à M. et Mme
Darzac. De Dijon à Bourg, ni M. et Mme Darzac ne pénétrèrent dans le
compartiment adjacent à celui dans lequel ils se tenaient et dans
lequel se trouvait le sac de voyage de Mme Darzac. La portière de ce
compartiment, donnant sur le couloir, avait été fermée à Paris,
aussitôt le bagage de Mme Darzac déposé. Mais cette portière n’avait
été fermée ni extérieurement à clef par l’employé, ni intérieurement au
verrou par les Darzac. Le rideau de cette portière avait été tiré
intérieurement sur la vitre, par les soins de Mme Darzac, de telle
sorte que du corridor on ne pouvait rien voir de ce qui se passait dans
le compartiment. Le rideau de la portière de l’autre compartiment où se
tenaient les voyageurs n’avait pas été tiré. Tout ceci fut établi par
Rouletabille grâce à un questionnaire très serré dans le détail duquel
je n’entre point, mais dont je donne le résultat pour établir nettement
les conditions extérieures du voyage des Darzac jusqu’à Bourg et de M.
Stangerson jusqu’à Dijon.
Arrivés à Bourg, les voyageurs apprenaient que, par suite d’un accident
survenu sur la ligne de Culoz, le train se trouvait immobilisé pour une
heure et demie en gare de Bourg. M. et Mme Darzac étaient alors
descendus, s’étaient promenés un instant. M. Darzac, au cours de la
conversation qu’il eut alors avec sa femme, s’était rappelé qu’il avait
omis d’écrire quelques lettres pressantes avant leur départ. Tous deux
étaient entrés au buffet. M. Darzac avait demandé qu’on lui remît ce
qu’il fallait pour écrire. Mathilde s’était assise à ses côtés, puis
elle s’était levée et avait dit à son mari qu’elle allait se promener
devant la gare, faire un petit tour pendant qu’il finirait sa
correspondance.
«C’est cela, avait répondu M. Darzac. Aussitôt que j’aurai terminé,
j’irai vous rejoindre.»
Et, maintenant, je laisse la parole à M. Darzac:
«J’avais fini d’écrire, nous dit-il, et je me levai pour aller
rejoindre Mathilde quand je la vis arriver, affolée, dans le buffet.
Aussitôt qu’elle m’aperçut, elle poussa un cri et se jeta dans mes
bras. «Oh! mon Dieu! disait-elle. Oh! mon Dieu!» et elle ne pouvait pas
dire autre chose. Elle tremblait horriblement. Je la rassurai, je lui
dis qu’elle n’avait rien à craindre puisque j’étais là, et je lui
demandai doucement, patiemment, quel avait été l’objet d’une aussi
subite terreur. Je la fis asseoir, car elle ne se tenait plus sur ses
jambes, et la suppliai de prendre quelque chose, mais elle me dit qu’il
lui serait impossible d’absorber pour le moment même une goutte d’eau,
et elle claquait des dents. Enfin, elle put parler et elle me raconta,
en s’interrompant presque à chaque phrase et en regardant autour d’elle
avec épouvante, qu’elle était allée se promener, comme elle me l’avait
dit, devant la gare, mais qu’elle n’avait pas osé s’en éloigner,
pensant que j’aurais bientôt fini d’écrire. Puis elle était rentrée
dans la gare et était revenue sur le quai. Elle se dirigeait vers le
buffet quand elle aperçut à travers les vitres éclairées du train, les
employés des wagons-lits qui dressaient les couchettes dans un wagon à
côté du nôtre. Elle songea tout à coup que son sac de nuit, dans lequel
elle avait mis des bijoux, était resté ouvert et elle voulut
immédiatement aller le fermer, non point qu’elle mît en doute la
probité parfaite de ces honnêtes gens, mais par un geste de prudence
tout naturel en voyage. Elle monta donc dans le wagon, se glissa dans
le couloir et arriva à la portière du compartiment qu’elle s’était
réservé, et dans lequel nous n’étions point entrés depuis notre départ
de Paris. Elle ouvrit cette portière, et, aussitôt, elle poussa un
horrible cri. Or ce cri ne fut pas entendu, car il n’était resté
personne dans le wagon et un train passait dans ce moment, remplissant
la gare de la clameur de sa locomotive. Qu’était-il donc arrivé? Cette
chose inouïe, affolante, monstrueuse. Dans le compartiment, la petite
porte ouvrant sur le cabinet de toilette était à demi tirée à
l’intérieur de ce compartiment, s’offrant de biais au regard de la
personne qui entrait dans le compartiment. Cette petite porte était
ornée d’une glace. Or, dans la glace, Mathilde venait d’apercevoir la
figure de Larsan! Elle se rejeta en arrière, appelant à son secours, et
fuyant si précipitamment qu’en bondissant hors du wagon elle tomba à
deux genoux sur le quai. Se relevant, elle arrivait enfin au buffet,
dans l’état que je vous ai dit. Quand elle m’eut dit ces choses, mon
premier soin fut de ne pas y croire, d’abord parce que je ne le voulais
pas, l’événement étant trop horrible, ensuite parce que j’avais le
devoir, sous peine de voir Mathilde redevenir folle, de faire celui qui
n’y croyait pas! Est-ce que Larsan n’était pas mort, et bien mort?… En
vérité, je le croyais comme je le lui disais, et il ne faisait point de
doute pour moi qu’il n’y avait eu dans tout ceci qu’un effet de glace
et d’imagination. Je voulus naturellement m’en assurer et je lui offris
d’aller immédiatement avec elle dans son compartiment pour lui prouver
qu’elle avait été victime d’une sorte d’hallucination. Elle s’y opposa,
me criant que ni elle, ni moi, ne retournerions jamais dans ce
compartiment et que, du reste, elle se refusait à voyager cette nuit!
Elle disait tout cela par petites phrases hachées… Elle ne retrouvait
pas sa respiration… Elle me faisait une peine infinie… Plus je lui
disais qu’une telle apparition était impossible, plus elle insistait
sur sa réalité! Je lui dis encore qu’elle avait bien peu vu Larsan lors
du drame du Glandier, ce qui était vrai, et qu’elle ne connaissait pas
assez cette figure-là pour être sûre de ne s’être point trouvée en face
de l’image de quelqu’un qui lui ressemblait! Elle me répondit qu’elle
se rappelait parfaitement la figure de Larsan, que celle-ci lui était
apparue dans deux circonstances telles qu’elle ne l’oublierait jamais,
dût-elle vivre cent ans! Une première fois, lors de l’affaire de la
galerie inexplicable, et la seconde dans la minute même où, dans sa
chambre, on était venu m’arrêter! Et puis, maintenant qu’elle avait
appris qui était Larsan, ce n’étaient point seulement les traits du
policier qu’elle avait reconnus; mais, derrière ceux-là, le type
redoutable de l’homme qui n’avait cessé de la poursuivre depuis tant
d’années!… Ah! elle jurait sur sa tête et sur la mienne, qu’elle venait
de voir Ballmeyer!… Que Ballmeyer était vivant!… vivant dans la glace,
avec sa figure rase de Larsan, toute rase, toute rase… et son grand
front dénudé!… Elle s’accrochait à moi comme si elle eût redouté une
séparation plus terrible encore que les autres!… Elle m’avait entraîné
sur le quai… Et puis, tout à coup, elle me quitta, en se mettant la
main sur les yeux et elle se jeta dans le bureau du chef de gare…
Celui-ci fut aussi effrayé que moi de voir l’état de la malheureuse. Je
me disais: «Elle va redevenir folle!» J’expliquai au chef de gare que
ma femme avait eu peur, toute seule, dans son compartiment, que je le
priais de veiller sur elle pendant que je me rendrais dans le
compartiment moi-même pour tâcher de m’expliquer ce qui l’avait
effrayée ainsi… Alors, mes amis, alors… continua Robert Darzac, je suis
sorti du bureau du chef de gare, mais je n’en étais pas plutôt sorti
que j’y rentrais, refermant sur nous la porte précipitamment. Je devais
avoir une mine singulière, car le chef de gare me considéra avec une
grande curiosité. C’est que, moi aussi, je venais de voir Larsan! Non!
non! ma femme n’avait pas rêvé tout éveillée… Larsan était là, dans la
gare… sur le quai, derrière cette porte.»
Ce disant, Robert Darzac se tut un instant comme si le souvenir de
cette vision personnelle lui ôtait la force de continuer son récit. Il
se passa la main sur le front, poussa un soupir, reprit:
«Il y avait, devant la porte du chef de gare, un bec de gaz et, sous le
bec de gaz, il y avait Larsan. Évidemment, il nous attendait, il nous
guettait… et, chose extraordinaire, il ne se cachait pas! Au contraire,
on eût dit qu’il se tenait là, uniquement pour être vu!… Le geste qui
m’avait fait refermer la porte devant cette apparition était purement
instinctif. Quand je rouvris cette porte, décidé à aller droit au
misérable, il avait disparu!… Le chef de gare croyait avoir affaire à
deux fous. Mathilde me regardait agir sans prononcer une parole, les
yeux grands ouverts, comme une somnambule. Elle revint à la réalité des
choses pour s’enquérir s’il y avait loin de Bourg à Lyon et quel était
le prochain train qui s’y rendait. En même temps, elle me priait de
donner des ordres pour nos bagages; et elle me demandait de lui
accorder que nous irions rejoindre son père le plus tôt possible. Je ne
voyais que ce moyen de la calmer et, loin de faire une objection
quelconque à ce nouveau projet, j’entrai immédiatement dans ses vues.
Du reste, maintenant que j’avais vu Larsan, de mes propres yeux, oui,
oui, de mes propres yeux vu, je sentais bien que notre grand voyage
était devenu impossible et, faut-il vous l’avouer, mon ami, ajouta M.
Darzac en se tournant vers Rouletabille, je me pris à penser que nous
courions désormais un réel danger, un de ces mystérieux et fantastiques
dangers dont vous seul pouviez nous sauver, s’il en était temps encore.
Mathilde me fut reconnaissante de la docilité avec laquelle je pris
immédiatement toutes dispositions pour rejoindre sans plus tarder son
père, et elle me remercia avec une grande effusion quand elle sut que
nous allions pouvoir prendre quelques minutes plus tard — car tout ce
drame avait à peine duré un quart d’heure — le train de neuf heures
vingt-neuf, qui arrivait à Lyon à dix heures environ, et, en consultant
l’indicateur des chemins de fer, nous constations que nous pouvions
ainsi rejoindre à Lyon même M. Stangerson. Mathilde m’en marqua encore
une grande gratitude, comme si j’avais été réellement responsable de
cette heureuse coïncidence. Elle avait reconquis un peu de calme quand
le train de neuf heures arriva en gare; mais, au moment d’y prendre
place, comme nous traversions rapidement le quai et que nous passions
justement sous le bec de gaz où m’était apparu Larsan, je la sentis
encore défaillir à mon bras et aussitôt, je regardai autour de nous,
mais je n’aperçus aucune figure suspecte. Je lui demandai si elle avait
encore vu quelque chose, mais elle ne me répondit pas. Son trouble
cependant augmentait, et elle me supplia de ne point nous isoler mais
d’entrer dans un compartiment déjà aux deux tiers plein de voyageurs.
Sous prétexte d’aller surveiller mes bagages, je la quittai un instant
au milieu de ces gens, et j’allai jeter au télégraphe la dépêche que
vous avez reçue. Je ne lui ai point parlé de cette dépêche parce que je
continuais à prétendre que ses yeux l’avaient certainement trompée, et
parce que, pour rien au monde, je ne voulais paraître ajouter foi à une
pareille résurrection. Du reste, je constatai, en ouvrant le sac de ma
femme, qu’on n’avait pas touché à ses bijoux. Les rares paroles que
nous échangeâmes concernèrent le secret que nous devions garder sur
tout ceci vis-à-vis de M. Stangerson, qui en aurait conçu un chagrin
peut-être mortel. Je passe sur la stupéfaction de celui-ci en nous
découvrant sur le quai de la gare de Lyon. Mathilde lui raconta qu’à
cause d’un grave accident de chemin de fer, barrant la ligne de Culoz,
nous avions décidé, puisqu’il fallait nous résoudre à un détour, de le
rejoindre, et d’aller passer quelques jours avec lui chez Arthur Rance
et sa jeune femme, comme nous en avions été priés instamment, du reste,
par ce fidèle ami de la famille.»
… À ce propos, il serait peut-être temps d’apprendre au lecteur, quitte
à interrompre un instant le récit de M. Darzac, que M. Arthur William
Rance qui, comme je l’ai rapporté dans Le Mystère de la Chambre Jaune,
avait nourri pendant de si longues années un amour sans espoir pour
Mlle Stangerson, y avait si bien renoncé, qu’il avait fini par convoler
en justes noces avec une jeune Américaine qui ne rappelait en rien la
mystérieuse fille de l’illustre professeur.
Après le drame du Glandier, et pendant que Mlle Stangerson était encore
retenue dans une maison de santé des environs de Paris, où elle
achevait de se guérir, on apprit, un beau jour, que M. William Arthur
Rance allait épouser la nièce d’un vieux géologue de l’Académie des
sciences de Philadelphie. Ceux qui avaient connu sa malheureuse passion
pour Mathilde et qui en avaient mesuré toute l’importance jusque dans
les excès qu’elle détermina — elle avait pu faire, un moment, d’un
homme, jusqu’à ce jour, sobre et de sens rassis, un alcoolique —
ceux-là prétendirent que Rance se mariait par désespoir et n’augurèrent
rien de bon d’une union aussi inattendue. On racontait que l’affaire,
qui était bonne pour Arthur Rance, car Miss Edith Prescott était riche,
s’était conclue d’une façon assez bizarre. Mais ce sont là des
histoires que je vous raconterai quand j’aurai le temps. Vous
apprendrez alors aussi par quelle suite de circonstances, les Rance
étaient venus se fixer aux Rochers Rouges, dans l’antique château fort
de la presqu’île d’Hercule dont ils s’étaient rendus, l’automne
précédent, propriétaires.
Mais, maintenant, il me faut rendre la parole à M. Darzac, continuant
de raconter son étrange voyage.
«Quand nous eûmes donné ces explications à M. Stangerson, narra notre
ami, ma femme et moi vîmes bien que le professeur ne comprenait rien à
ce que nous lui racontions et qu’au lieu de se réjouir de nous revoir
il en était tout attristé. Mathilde essayait en vain de paraître gaie.
Son père voyait bien qu’il s’était passé, depuis que nous l’avions
quitté, quelque chose que nous lui cachions. Elle fit celle qui ne s’en
apercevait pas et mit la conversation sur la cérémonie du matin. Ainsi
vint-elle à parler de vous, mon ami (M. Darzac s’adressait à
Rouletabille), et alors, je saisis l’occasion de faire comprendre à M.
Stangerson que, puisque vous ne saviez que faire de votre congé, dans
le moment que nous allions nous trouver tous à Menton, vous seriez très
touché d’une invitation qui vous permettrait de le passer parmi nous.
Ce n’est pas la place qui manque aux Rochers Rouges, et Mr Arthur Rance
et sa jeune femme ne demandent qu’à vous faire plaisir. Pendant que je
parlais, Mathilde m’approuvait du regard et ma main qu’elle pressa avec
une tendre effusion, me dit la joie que ma proposition lui causait.
C’est ainsi qu’en arrivant à Valence je pus mettre au télégraphe la
dépêche que M. Stangerson, à mon instigation, venait d’écrire et que
vous avez certainement reçue. De toute la nuit, vous pensez bien que
nous n’avons pas dormi. Pendant que son père reposait dans le
compartiment à côté de nous, Mathilde avait ouvert mon sac et en avait
tiré un revolver. Elle l’avait armé, me l’avait mis dans la poche de
mon paletot et m’avait dit: «Si on nous attaque, vous nous défendrez!»
Ah! quelle nuit, mon ami, quelle nuit nous avons passée!… Nous nous
taisions, nous trompant mutuellement, faisant ceux qui sommeillaient,
les paupières closes dans la lumière, car nous n’osions pas faire de
l’ombre autour de nous. Les portières de notre compartiment fermées au
verrou, nous redoutions encore de le voir apparaître. Quand un pas se
faisait entendre dans le couloir, nos coeurs bondissaient. Il nous
semblait reconnaître son pas… Et elle avait masqué la glace, de peur
d’y voir surgir encore son visage!… Nous avait-il suivis?… Avions-nous
pu le tromper?… Lui avions-nous échappé?… Était-il remonté dans le
train de Culoz?… Pouvions-nous espérer cela?… Quant à moi, je ne le
pensais pas… Et elle! elle!… Ah! je la sentais, silencieuse et comme
morte, là, dans son coin… Je la sentais affreusement désespérée, plus
malheureuse encore que moi-même, à cause de tout le malheur qu’elle
traînait derrière elle, comme une fatalité… J’aurais voulu la consoler,
la réconforter, mais je ne trouvais point les mots qu’il fallait sans
doute, car, aux premiers que je prononçai, elle me fit un signe désolé
et je compris qu’il serait plus charitable de me taire. Alors, comme
elle, je fermai les yeux…»
Ainsi parla M. Robert Darzac, et ceci n’est point une relation
approximative de son récit. Nous avions jugé, Rouletabille et moi,
cette narration si importante que nous fûmes d’accord, à notre arrivée
à Menton, pour la retracer aussi fidèlement que possible. Nous nous y
employâmes tous les deux, et, notre texte à peu près arrêté, nous le
soumîmes à M. Robert Darzac qui lui fit subir quelques modifications
sans importance, à la suite de quoi il se trouva tel que je le rapporte
ici.
La nuit du voyage de M. Stangerson et de M. et Mme Darzac ne présenta
aucun incident digne d’être noté. En gare de Menton-Garavan, ils
trouvèrent Mr Arthur Rance, qui fut bien étonné de voir les nouveaux
époux; mais, quand il sut qu’ils avaient décidé de passer chez lui
quelques jours, aux côtés de M. Stangerson, et d’accepter ainsi une
invitation que M. Darzac, sous différents prétextes, avait jusqu’alors
repoussée, il en marqua une parfaite satisfaction et déclara que sa
femme en aurait une grande joie. Également, il se réjouit d’apprendre
la prochaine arrivée de Rouletabille. Mr Arthur Rance n’avait pas été
sans souffrir de l’extrême réserve avec laquelle, même depuis son
mariage avec Miss Edith Prescott, M. Robert Darzac l’avait toujours
traité. Lors de son dernier voyage à San Remo, le jeune professeur en
Sorbonne s’était borné, en passant, à une visite au château d’Hercule,
faite sur le ton le plus cérémonieux. Cependant, quand il était revenu
en France, en gare de Menton-Garavan, la première station après la
frontière, il avait été salué très cordialement, et gentiment
complimenté sur sa meilleure mine par les Rance qui, avertis du retour
de Darzac par les Stangerson, s’étaient empressés d’aller le surprendre
au passage. En somme, il ne dépendait point d’Arthur Rance que ses
rapports avec les Darzac devinssent excellents.
Nous avons vu comment la réapparition de Larsan, en gare de Bourg,
avait jeté bas tous les plans de voyage de M. et de Mme Darzac et aussi
avait transformé leur état d’âme, leur faisant oublier leurs sentiments
de retenue et de circonspection vis-à-vis de Rance, et les jetant, avec
M. Stangerson, qui n’était averti de rien, bien qu’il commençât à se
douter de quelque chose, chez des gens qui ne leur étaient point
sympathiques, mais qu’ils considéraient comme honnêtes et loyaux et
susceptibles de les défendre. En même temps, ils appelaient
Rouletabille à leur secours. C’était une véritable panique. Elle
grandit, d’une façon des plus visibles, chez M. Robert Darzac quand,
arrivés en gare de Nice, nous fûmes rejoints par Mr Arthur Rance
lui-même. Mais, avant qu’il nous rejoignît, il se passa un petit
incident que je ne saurais passer sous silence. Aussitôt arrivés à
Nice, j’avais sauté sur le quai et m’étais précipité au bureau de la
gare pour demander s’il n’y avait point là une dépêche à mon nom. On me
tendit le papier bleu et, sans l’ouvrir, je courus retrouver
Rouletabille et M. Darzac.
«Lisez», dis-je au jeune homme.
Rouletabille ouvrit la dépêche, et lut:
«Brignolles pas quitté Paris depuis 6 avril; certitude.»
Rouletabille me regarda et pouffa.
«Ah çà! fit-il. C’est vous qui avez demandé ce renseignement? Qu’est-ce
que vous avez donc cru?
— C’est à Dijon, répondis-je, assez vexé de l’attitude de Rouletabille,
que l’idée m’est venue que Brignolles pouvait être pour quelque chose
dans les malheurs que font prévoir les dépêches que vous aviez reçues.
Et j’ai prié un de mes amis de bien vouloir me renseigner sur les faits
et gestes de cet individu. J’étais très curieux de savoir s’il n’avait
pas quitté Paris.
— Eh bien, répondit Rouletabille, vous voilà renseigné. Vous ne pensez
pourtant pas que les traits pâlots de votre Brignolles cachaient Larsan
ressuscité?
— Ça, non!» m’écriai-je, avec une entière mauvaise foi, car je me
doutais que Rouletabille se moquait de moi.
La vérité était que j’y avais bien pensé.
«Vous n’en avez pas encore fini avec Brignolles? me demanda tristement
M. Darzac. C’est un pauvre homme, mais c’est un brave homme.
— Je ne le crois pas», protestai-je.
Et je me rejetai dans mon coin. D’une façon générale, je n’étais pas
très heureux dans mes conceptions personnelles auprès de Rouletabille,
qui s’en amusait souvent. Mais, cette fois, nous devions avoir,
quelques jours plus tard, la preuve que, si Brignolles ne cachait point
une nouvelle transformation de Larsan, il n’en était pas moins un
misérable. Et, à ce propos, Rouletabille et M. Darzac, en rendant
hommage à ma clairvoyance, me firent leurs excuses. Mais n’anticipons
pas. Si j’ai parlé de cet incident, c’est aussi pour montrer combien
l’idée d’un Larsan dissimulé sous quelque figure de notre entourage,
que nous connaissions peu, me hantait. Dame! Ballmeyer avait si souvent
prouvé, à ce point de vue, son talent, je dirai même son génie, que je
croyais être dans la note en me méfiant de toutes, de tous. Je devais
comprendre bientôt — et l’arrivée inopinée de Mr Arthur Rance fut pour
beaucoup dans la modification de mes idées — que Larsan avait, cette
fois, changé de tactique. Loin de se dissimuler, le bandit s’exhibait
maintenant, au moins à certains d’entre nous, avec une audace sans
pareille. Qu’avait-il à craindre en ce pays? Ce n’était ni M. Darzac,
ni sa femme qui allaient le dénoncer! Ni, par conséquent, leurs amis.
Son ostentation semblait avoir pour but de ruiner le bonheur des deux
époux qui croyaient être à jamais débarrassés de lui! Mais, en ce
cas-là, une objection s’élevait. Pourquoi cette vengeance? N’eût-il
pas été plus vengé en se montrant avant le mariage? Il l’aurait
empêché! Oui, mais il fallait se montrer à Paris! Encore pouvions-nous
nous arrêter à cette pensée que le danger d’une telle manifestation à
Paris eût pu faire réfléchir Larsan? Qui oserait l’affirmer?
Mais écoutons Arthur Rance qui vient de nous rejoindre tous trois, dans
notre compartiment. Arthur Rance, naturellement, ne sait rien de
l’histoire de Bourg, rien de la réapparition de Larsan dans le train,
et il vient nous apprendre une terrifiante nouvelle. Tout de même, si
nous avons gardé, quelque espoir d’avoir perdu Larsan sur la ligne de
Culoz, il va falloir y renoncer. Arthur Rance, lui aussi, vient de se
trouver en face de Larsan! Et il est venu nous avertir, avant notre
arrivée là-bas, pour que nous puissions nous concerter sur la conduite
à tenir.
«Nous venions de vous conduire à la gare, rapporte Rance à Darzac. Le
train parti, votre femme, M. Stangerson et moi étions descendus, en
nous promenant, jusqu’à la jetée-promenade de Menton. M. Stangerson
donnait le bras à Mme Darzac. Il lui parlait. Moi, je me trouvais à la
droite de M. Stangerson qui, par conséquent, se tenait au milieu de
nous. Tout à coup, comme nous nous arrêtions, à la sortie du jardin
public, pour laisser passer un tramway, je me heurtai à un individu qui
me dit: «Pardon, monsieur!» et je tressaillis aussitôt, car j’avais
entendu cette voix-là; je levai la tête: c’était Larsan! C’était la
voix de la cour d’assises! Il nous fixait tous les trois avec ses yeux
calmes. Je ne sais point comment je pus retenir l’exclamation prête à
jaillir de mes lèvres! Le nom du misérable! Comment je ne m’écriai
point: «Larsan!…» J’entraînai rapidement M. Stangerson et sa fille qui,
eux, n’avaient rien vu; je leur fis faire le tour du kiosque de la
musique, et les conduisis à une station de voitures. Sur le trottoir,
debout, devant la station, je retrouvai Larsan. Je ne sais pas, je ne
sais vraiment pas comment M. Stangerson et sa fille ne l’ont pas vu!…
— Vous en êtes sûr? interrogea anxieusement Robert Darzac.
— Absolument sûr!… Je feignis un léger malaise; nous montâmes en
voiture et je dis au cocher de pousser son cheval. L’homme était
toujours debout sur le trottoir nous fixant de son regard glacé, quand
nous nous mîmes en route.
— Et vous êtes sûr que ma femme ne l’a pas vu? redemanda Darzac, de
plus en plus agité.
— Oh! certain, vous dis-je…
— Mon Dieu! interrompit Rouletabille, si vous pensez, Monsieur Darzac,
que vous puissiez abuser longtemps votre femme sur la réalité de la
réapparition de Larsan, vous vous faites de bien grandes illusions.
— Cependant, répliqua Darzac, dès la fin de notre voyage, l’idée d’une
hallucination avait fait de grands progrès dans son esprit et en
arrivant à Garavan, elle me paraissait presque calme.
— En arrivant à Garavan? fit Rouletabille, voilà, mon cher Monsieur
Darzac, la dépêche que votre femme m’envoyait.»
Et le reporter lui tendit le télégramme où il n’y avait que ces deux
mots: «Au secours!»
Sur quoi, ce pauvre M. Darzac parut encore plus effondré.
«Elle va redevenir folle!» dit-il, en secouant lamentablement la tête.
C’est ce que nous redoutions tous, et, chose singulière, quand nous
arrivâmes enfin en gare de Menton-Garavan, et que nous y trouvâmes M.
Stangerson et Mme Darzac, qui étaient sortis malgré la promesse
formelle que le professeur avait faite à Arthur Rance, de rester avec
sa fille aux Rochers Rouges jusqu’à son retour, pour des raisons qu’il
devait lui dire plus tard et qu’il n’avait pas encore eu le temps
d’inventer, c’est avec une phrase qui n’était que l’écho de notre
terreur que Mme Darzac accueillit Joseph Rouletabille. Aussitôt qu’elle
eut aperçu le jeune homme, elle courut à lui, et nous eûmes cette
impression qu’elle se contraignait pour ne point, devant nous tous, le
serrer dans ses bras. Je vis qu’elle s’accrochait à lui comme un
naufragé s’agrippe à la main qui peut seule le sauver de l’abîme. Et je
l’entendis qui murmurait: «Je sens que je redeviens folle!» Quant à
Rouletabille, je l’avais vu quelquefois aussi pâle, mais jamais
d’apparence aussi froide.
VI
Le fort d’Hercule
Quand il descend de la station de Garavan, quelle que soit la saison
qui le voit venir en ce pays enchanté, le voyageur peut se croire
parvenu en ce jardin des Hespérides, dont les pommes d’or excitèrent
les convoitises du vainqueur du monstre de Némée. Je n’aurais peut-être
point cependant, — à l’occasion des innombrables citronniers et
orangers qui, dans l’air embaumé, laissent pendre, au long des
sentiers, par-dessus les clôtures, leurs grappes de soleil, — je
n’aurais peut-être point évoqué le souvenir suranné du fils de Jupiter
et d’Alcmène si, tout, ici, ne rappelait sa gloire mythologique et sa
promenade fabuleuse à la plus douce des rives. On raconte bien que les
Phéniciens, en transportant leurs pénates à l’ombre du rocher que
devaient habiter un jour les Grimaldi, donnèrent au petit port qu’il
abrite et, tout le long de la côte, à un mont, à un cap, à une
presqu’île, qui l’ont conservé, ce nom d’Hercule, qui était celui de
leur Dieu; mais, moi, j’imagine que, ce nom, ils l’y trouvèrent déjà et
que si, en vérité, les divinités, fatiguées de la poussière blonde des
chemins de l’Hellade, s’en furent chercher ailleurs un merveilleux
séjour, tiède et parfumé, pour s’y reposer de leurs aventures, elles
n’en ont point trouvé de plus beau que celui-là. Ce furent les premiers
touristes de la Riviera. Le jardin des Hespérides n’était pas ailleurs,
et Hercule avait préparé la place à ses camarades de l’Olympe en les
débarrassant de ce méchant dragon à cent têtes qui voulait conserver la
Côte d’Azur pour lui tout seul. Aussi je ne suis point bien sûr que les
os de l’Elephas antiquus, découverts il y a quelques années au fond des
Rochers Rouges, ne sont pas les os de ce dragon-là!
Quand, descendant tous de la gare, nous fûmes arrivés, en silence, au
rivage, nos yeux furent tout de suite frappés par la silhouette
éblouissante du château fort, debout, sur la presqu’île d’Hercule, que
les travaux accomplis sur la frontière ont fait, hélas! disparaître
depuis une dizaine d’années. Les feux obliques du soleil qui allaient
frapper les murs de la vieille Tour Carrée, la faisait éclater sur la
mer comme une cuirasse. Elle semblait garder encore, vieille
sentinelle, toute rajeunie de lumière, cette baie de Garavan recourbée
comme une faucille d’azur. Et puis, au fur et à mesure que nous
avançâmes, son éclat s’éteignit. L’astre, derrière nous, s’était
incliné vers la crête des monts; les promontoires, à l’occident,
s’enveloppaient déjà, à l’approche du soir, de leur écharpe de pourpre,
et le château n’était plus qu’une ombre menaçante et hostile quand nous
en franchîmes le seuil.
Sur les premières marches d’un étroit escalier qui conduisait à l’une
des tours, se tenait une pâle et charmante figure. C’était la femme
d’Arthur Rance, la belle et étincelante Edith. Certes, la fiancée de
Lammermoor n’était pas plus blanche, le jour où le jeune étranger aux
yeux noirs la sauva d’un taureau impétueux; mais Lucie avait les yeux
bleus, mais Lucie était blonde, ô Edith!… Ah! quand on veut faire
figure romanesque dans un cadre moyenâgeux, figure de princesse
incertaine, lointaine, plaintive et mélancolique, il ne faut point
avoir ces yeux-là, my lady! Et votre chevelure est plus noire que
l’aile d’un corbeau. Cette couleur n’est point dans le genre angélique.
Êtes-vous un ange, Edith? Cette langueur est-elle bien naturelle? Cette
douceur de vos traits ne ment-elle point? Pardon, de vous poser toutes
ces questions, Edith; mais, quand je vous ai vue pour la première fois,
après avoir été séduit par la délicate harmonie de toute votre blanche
image, immobile sur ce perron de pierre, j’ai suivi le regard noir de
vos yeux qui s’est posé sur la fille du professeur Stangerson, et il
avait un éclat dur qui faisait un contraste étrange avec le timbre
amical de votre voix et le sourire nonchalant de votre bouche.
La voix de cette jeune femme est d’un charme sûr; la grâce de toute sa
personne est parfaite; son geste est harmonieux. Aux présentations dont
Arthur Rance s’est naturellement chargé, elle répond de la façon la
plus simple, la plus accueillante, la plus hospitalière. Rouletabille
et moi tentons un effort poli pour conserver notre liberté; nous
formulons la possibilité de gîter ailleurs qu’au château d’Hercule.
Elle a une moue délicieuse, hausse les épaules d’un geste enfantin,
déclare que nos chambres sont prêtes et parle d’autre chose.
«Venez! Venez! Vous ne connaissez pas le château. Vous allez voir!…
Vous allez voir!… Oh! je vous montrerai la Louve une autre fois… C’est
le seul coin triste d’ici! c’est lugubre! sombre et froid! ça fait
peur! j’adore avoir peur!… Oh! monsieur Rouletabille, vous me
raconterez, n’est-ce pas, des histoires qui me feront peur!…»
Et elle glisse, dans sa robe blanche, devant nous. Elle marche comme
une comédienne. Elle est tout à fait singulièrement jolie, dans ce
jardin d’Orient, entre cette vieille tour menaçante et les frêles
arceaux fleuris d’une chapelle en ruine. La vaste cour que nous
traversons est si bien garnie de toutes parts de plantes grasses,
d’herbes et de feuillages, de cactus et d’aloès, de lauriers-cerises,
de roses sauvages et de marguerites, qu’on jurerait qu’un printemps
éternel a élu domicile dans cette enceinte, jadis la baille du château
où se réunissait toute la gent de guerre. Cette cour, de par l’aide des
vents du ciel et de par la négligence des hommes, était devenue
naturellement jardin, un beau jardin fou dans lequel on voit bien que
la châtelaine a fait tailler le moins possible et qu’elle n’a point
tenté de ramener, trop brusquement, à la raison. Derrière toute cette
verdure et tout cet embaumement, on apercevait la plus gracieuse chose
qui se pût imaginer en architecture défunte. Figurez-vous les plus purs
arceaux d’un gothique flamboyant, élevés sur les premières assises de
la vieille chapelle romane; les piliers, habillés de plantes
grimpantes, de géranium-lierre et de verveine, s’élancent de leur gaine
parfumée et recourbent dans l’azur du ciel leur arc brisé, que rien ne
semble plus soutenir. Il n’y a plus de toit à cette chapelle. Et elle
n’a plus de murs… Il ne reste plus d’elle que ce morceau de dentelle de
pierre qu’un miracle d’équilibre retient suspendu dans l’air du soir…
Et, à notre gauche, voici la tour énorme, massive, la tour du XIIe
siècle que les gens du pays appellent, nous raconte Mrs. Edith, la
Louve et que rien, ni le temps, ni les hommes, ni la paix, ni la
guerre, ni le canon, ni la tempête, n’a pu ébranler. Elle est telle
encore qu’elle apparut aux Sarrasins pillards de 1107, qui s’emparèrent
des îles Lérins et qui ne purent rien contre le château d’Hercule;
telle qu’elle se montra à Salagéri et à ses corsaires génois quand,
ceux-ci ayant tout pris du fort, même la Tour Carrée, même le Vieux
Château, elle tint bon, isolée, ses défenseurs ayant fait sauter les
courtines qui la reliaient aux autres défenses, jusqu’à l’arrivée des
princes de Provence qui la délivrèrent. C’est là que Mrs. Edith a élu
domicile.
Mais je cesse de regarder les choses pour regarder les gens, Arthur
Rance, par exemple, regarde Mme Darzac. Quant à celle-ci et à
Rouletabille, ils semblent loin, loin de nous. M. Darzac et M.
Stangerson échangent des propos quelconques. Au fond, la même pensée
habite tous ces gens qui ne se disent rien ou qui, lorsqu’ils se disent
quelque chose, se mentent. Nous arrivons à une poterne.
«C’est ce que nous appelons, dit Edith, toujours avec son affectation
d’enfantillage, la tour du jardinier. De cette poterne, on découvre
tout le fort, tout le château, le côté nord et le côté sud. Voyez!…»
Et son bras, qui traîne une écharpe, nous désigne des choses…
«Toutes ces pierres ont leur histoire. Je vous les dirai, si vous êtes
bien sages…
— Comme Edith est gaie! murmure Arthur Rance. Je pense qu’il n’y a
qu’elle de gaie, ici.»
Nous avons passé sous la poterne et nous voici dans une nouvelle cour.
Nous avons le vieux donjon en face de nous. L’aspect en est vraiment
impressionnant. Il est haut et carré; aussi le désigne-t-on
quelquefois sous cette appellation: la Tour Carrée. Et, comme cette
tour occupe le coin le plus important de toute la fortification, on
l’appelle encore la Tour du Coin… C’est le morceau le plus
extraordinaire, le plus important de toute cette agglomération
d’ouvrages défensifs. Les murs y sont plus épais que partout ailleurs
et plus hauts. À mi-hauteur, c’est encore le ciment romain qui les
scelle… ce sont encore les pierres entassées par les colons de César.
«Là-bas, cette tour, dans le coin opposé, continue Edith, c’est la tour
de Charles le Téméraire, ainsi appelée parce que c’est le duc qui en a
fourni le plan quand il a fallu transformer les défenses du château
pour résister à l’artillerie. Oh! je suis très savante… Le vieux Bob a
fait de cette tour son cabinet d’études. C’est dommage, car nous
aurions eu là une magnifique salle à manger… Mais je n’ai jamais rien
su refuser au vieux Bob!… Le vieux Bob, ajoute-t-elle, c’est mon oncle…
C’est lui qui veut que je l’appelle comme ça, depuis que j’ai été toute
petite… Il n’est pas ici, en ce moment… Il est parti, il y a cinq
jours, pour Paris, et il revient demain. Il est allé comparer des
pièces anatomiques qu’il a trouvées dans les Rochers Rouges avec celles
du Muséum d’histoire naturelle de Paris… Ah! voici une oubliette…»
Et elle nous montre, au milieu de cette seconde cour, un puits, qu’elle
appelait oubliette, par pur romantisme et au-dessus duquel un
eucalyptus, à la chair lisse et aux bras nus, se penchait comme une
femme à la fontaine.
Depuis que nous étions passés dans la seconde cour, nous comprenions
mieux — moi, du moins, car Rouletabille, de plus en plus indifférent à
toutes choses, ne semblait ni voir, ni entendre — la disposition du
fort d’Hercule. Comme cette disposition est d’une importance capitale
dans les incroyables événements qui vont se produire presque aussitôt
notre arrivée aux Rochers Rouges, je vais mettre, tout d’abord, sous
les yeux du lecteur le plan général du fort tel qu’il a été tracé plus
tard par Rouletabille lui-même…
Ce château avait été construit, en 1140, par les seigneurs de la
Mortola. Pour l’isoler complètement de la terre, ceux-ci n’avaient pas
hésité à faire une île de cette presqu’île en coupant l’isthme
minuscule qui la reliait au rivage.
Sur le rivage même, ils avaient établi une barbacane, fortification
sommaire en demi-cercle, destinée à protéger les approches du
pont-levis et des deux tours d’entrée. Cette barbacane n’avait point
laissé de trace. Et l’isthme, dans la suite des siècles, avait retrouvé
sa forme première; le pont-levis avait été enlevé; le fossé avait été
comblé. Les murs du château d’Hercule épousaient la forme de la
presqu’île, qui était celle d’un hexagone irrégulier. Ces murs se
dressaient au ras du roc et celui-ci, par places, surplombait les eaux
qui, inlassablement, le creusaient, si bien qu’une petite barque eût pu
s’y abriter par calme plat et quand elle ne craignait point que le
ressac ne la projetât et ne la brisât contre ce plafond naturel. Cette
disposition était merveilleuse pour la défense qui n’avait guère, dans
ces conditions, à craindre l’escalade, de quelque côté que ce fût.
On entrait donc dans le fort par la porte Nord que gardaient les deux
tours A et A’ reliées par une voûte. Ces tours, qui avaient fort
souffert lors des derniers sièges par les Génois, avaient été un peu
réparées par la suite et venaient d’être mises en état d’être habitées
par les soins de Mrs. Rance, qui en avait consacré les locaux à la
domesticité. Le rez-de-chaussée de la tour A servait de logis aux
concierges. Une petite porte s’ouvrait dans le flanc de la tour A, sous
la voûte, et permettait au veilleur de se rendre compte de toutes les
entrées et sorties. Une lourde porte de chêne bardée de fer, dont les
deux vantaux étaient repliés depuis d’innombrables années contre le mur
intérieur des deux tours, ne servait plus de rien tant on l’avait
trouvée difficile à manier, et l’entrée du château n’était fermée que
par une petite grille que chacun ouvrait, maître ou fournisseur, à
volonté. Cette entrée était la seule qui permît de pénétrer dans le
château. Comme je l’ai dit, passé cette entrée, on se trouvait dans une
première cour ou baille fermée de tous côtés par le mur d’enceinte et
par les tours ou ce qui restait des tours. Ces murs étaient loin
d’avoir conservé leur hauteur première. Les courtines anciennes qui
rejoignaient les tours avaient été rasées et étaient remplacées par une
sorte de boulevard circulaire vers lequel on montait de l’intérieur de
la baille par des rampes assez douces. Ces boulevards étaient encore
couronnés d’un parapet percé de meurtrières pour les petites pièces.
Car cette transformation avait eu lieu au XVe siècle, dans le moment où
tout châtelain devait commencer à compter sérieusement avec
l’artillerie. Quant aux tours B, B’, B’’ qui avaient longtemps encore
conservé leur homogénéité et leur hauteur première, et pour lesquelles
on s’était borné à cette époque à supprimer le toit pointu qui avait
été remplacé par une plate-forme destinée à supporter de l’artillerie,
elles avaient été plus tard rasées à la hauteur du parapet des
boulevards et l’on en avait fait des sortes de demi-lunes. Cette
opération avait été accomplie au XVIIe siècle, lors de la construction
d’un château moderne, appelé encore Château Neuf bien qu’il fût en
ruines, et cela pour déblayer la vue dudit château. Ce Château Neuf
était placé en C C’.
Sur le terre-plein des anciennes tours, terre-plein entouré lui aussi
d’un parapet, on avait planté des palmiers qui, du reste, avaient mal
poussé, brûlés par le vent et l’eau de mer. Quand on se penchait
au-dessus du parapet circulaire qui faisait tout le tour de la
propriété en surplombant le roc avec lequel il faisait corps, roc qui,
lui-même, surplombait la mer, on se rendait compte que le château
continuait à être aussi fermé que dans le temps où les courtines des
murs atteignaient aux deux tiers de la hauteur des vieilles tours. La
Louve avait été respectée, comme je l’ai dit, et il n’était point
jusqu’à son échauguette, restaurée, bien entendu, qui ne dressât sa
silhouette étrangement vieillotte au-dessus de l’azur méditerranéen.
J’ai dit aussi les ruines de la chapelle. Les anciens communs W adossés
au parapet entre B et B’ avaient été transformés en écuries et
cuisines.
Je viens de décrire ici toute la partie avancée du château d’Hercule.
On ne pouvait pénétrer dans la seconde enceinte que par la poterne H
que Mrs. Arthur Rance appelait la tour du jardinier et qui n’était, en
somme, qu’un épais pavillon défendu autrefois par la tour B’’ et par
une autre tour, située en C, et qui avait entièrement disparu au moment
de la construction du Château Neuf C C’. Un fossé et un mur partaient
alors de B’’ pour aboutir en I à la Tour de Charles le Téméraire,
avançant, en C, en forme d’éperon au milieu de la baille et barrant
entièrement toute la première cour qu’ils fermaient. Le fossé existait
toujours, large et profond, mais le mur avait été supprimé sur toute la
longueur du Château neuf et remplacé par le mur du château lui-même.
Une porte centrale en D, maintenant condamnée, s’ouvrait sur un pont
qui avait été jeté sur le fossé et qui permettait autrefois les
communications directes avec la baille. Or, ce pont volant avait été
démoli ou s’était effondré, et, comme les fenêtres du château, très
élevées au-dessus du fossé, étaient encore garnies de leurs épais
barreaux de fer, on pouvait prétendre en toute vérité que la seconde
cour était restée aussi impénétrable que lorsqu’elle était entièrement
défendue par son mur d’enceinte, au moment où le Château Neuf
n’existait pas.
Le sol de cette seconde cour, de la Cour de Charles le Téméraire, comme
les anciens guides du pays l’appelaient encore, était un peu plus élevé
que le niveau de la première. Le roc formait là une assise plus haute,
naturel piédestal de cette colonne colossale, prodigieuse et noire, de
ce Vieux Château, tout carré, tout droit, d’un seul bloc, allongeant
son ombre formidable sur le flot clair. On ne pénétrait dans le Vieux
Château F que par une petite porte K. Les anciens du pays ne
l’appelaient jamais autrement que la Tour Carrée, pour la distinguer de
la Tour Ronde, dite de Charles le Téméraire. Un parapet semblable à
celui qui fermait la première cour, reliait entre elles les tours B’’,
F et L, fermant également la seconde.
Nous avons dit que la Tour Ronde avait été autrefois rasée à mi-hauteur,
remaniée et refaite par un Mortola, sur les plans de Charles
le Téméraire lui-même, à qui il avait rendu quelques services dans la
guerre helvétique. Cette tour avait quinze toises de diamètre
extérieurement et se composait d’une batterie basse dont le sol était
placé à une toise en contrebas du niveau supérieur du plateau. On
descendait dans cette batterie basse par une pente, aboutissant à une
salle octogone dont les voûtes portaient sur quatre gros piliers
cylindriques. Sur cette chambre s’ouvraient trois énormes embrasures
pour trois gros canons. C’est de cette salle octogone que Mrs. Edith
eût voulu faire une vaste salle à manger, car, si elle était
admirablement fraîche à cause de l’épaisseur des murs, qui était
formidable, la lumière du rocher et l’éblouissante clarté de la mer
pouvaient y pénétrer à volonté par ces embrasures-meurtrières qui
avaient été agrandies en carré et formaient maintenant des fenêtres
garnies, elles aussi, de puissants barreaux de fer. Cette tour L, dont
l’oncle de Mrs. Edith s’était emparé pour y travailler et y caser ses
nouvelles collections, avait un terre-plein merveilleux où la
châtelaine avait fait transporter de la terre arable, des plantes et
des fleurs, et où elle avait ainsi créé le plus étonnant jardin
suspendu qui se pût rêver. Une cabane, tout habillée de feuilles sèches
de palmiers, formait là un heureux abri. J’ai marqué, sur le plan,
d’une teinte grise, tous les bâtiments ou parties de bâtiments qui
avaient été, par les soins de Mrs. Edith, disposés, agencés et
restaurés pour l’habitation immédiate.
Du château du XVIIe siècle, dit Château Neuf, on n’avait réparé en C’,
au premier étage, que deux chambres et un petit salon, pour les hôtes
de passage. C’est là que Rouletabille et moi devions coucher; quant à
M. et Mme Robert Darzac, ils habitaient dans la Tour Carrée dont nous
aurons à parler d’une façon plus particulière.
Deux pièces, au rez-de-chaussée de cette Tour Carrée, restaient
réservées au vieux Bob qui couchait là. M. Stangerson habitait au
premier étage de la Louve, au-dessous du ménage Rance.
Mrs. Edith voulut nous montrer elle-même nos chambres. Elle nous fit
traverser des salles aux plafonds effondrés, aux parquets défoncés, aux
murs moisis; mais, de-ci de-là, quelques lambris, un trumeau, une
peinture écaillée, une tapisserie en loques, attestaient l’ancienne
splendeur du Château Neuf né de la fantaisie d’un Mortola du grand
siècle. En revanche, nos petites chambres ne rappelaient en rien ce
passé magnifique. Elles en avaient été nettoyées avec un soin qui me
toucha. Propres et hygiéniques, sans tapis, badigeonnées, laquées de
clair, meublées sommairement à la moderne, elles nous plurent beaucoup.
J’ai dit que nos deux chambres étaient séparées par un petit salon.
Comme je faisais le noeud de ma cravate, j’appelai Rouletabille, lui
demandant s’il était prêt. Je n’obtins aucune réponse. J’allai dans sa
chambre, et je constatai avec surprise qu’il en était déjà parti. Je me
mis à sa fenêtre, qui donnait, comme les miennes, sur la Cour de
Charles le Téméraire. Cette cour était vide, habitée seulement par son
grand eucalyptus, dont, à cette heure, l’odeur forte montait jusqu’à
moi. Au-dessus du parapet du boulevard, j’apercevais l’immense étendue
des eaux silencieuses. La mer était devenue d’un bleu un peu sombre à
la tombée du soir, et les ombres de la nuit étaient visibles à
l’horizon de la côte italienne, s’accrochant déjà à la pointe
d’Ospédaletti. Aucun bruit, aucun frisson, sur la terre et dans les
cieux. Je n’avais observé encore un pareil silence et une pareille
immobilité de la nature qu’à la minute qui précède les plus violents
orages et le déchaînement de la foudre. Cependant, nous n’avions rien
de tel à craindre, et la nuit s’annonçait, décidément, sereine…
Mais quelle est cette ombre apparue? D’où vient ce spectre qui glisse
sur les eaux? Debout, à l’avant d’une petite barque qu’un pêcheur fait
avancer au rythme lent de ses deux rames, j’ai reconnu la silhouette de
Larsan! Qui s’y tromperait, qui tenterait de s’y tromper? Ah! il n’est
que trop reconnaissable. Et si ceux devant lesquels il vient ce soir
étaient disposés à douter que ce fût lui, il met une si menaçante
coquetterie à s’exhiber dans toute sa figure d’autrefois, qu’il ne les
renseignerait pas davantage en leur criant: «C’est moi!»
Oh! oui, c’est lui! c’est lui! C’est le grand Fred. La barque,
silencieuse, avec sa statue immobile, fait le tour du château fort.
Elle passe maintenant sous les fenêtres de la Tour Carrée, et puis elle
dirige sa proue du côté de la pointe de Garibaldi vers les carrières
des Rochers Rouges[1]. Et l’homme est toujours debout, les bras
croisés, la tête tournée vers la tour, apparition diabolique au seuil
de la nuit qui, lente et sournoise, s’approche de lui par derrière,
l’enveloppe de sa gaze légère et l’emporte.
Maintenant, en baissant les yeux, j’aperçois deux ombres dans la Cour
du Téméraire; elles sont au coin du parapet auprès de la petite porte
de la Tour Carrée. L’une de ces ombres, la plus grande, retient l’autre
et supplie. La plus petite voudrait s’échapper; on dirait qu’elle est
prête à prendre son élan vers la mer. Et j’entends la voix de Mme
Darzac qui dit:
«Prenez garde! C’est un piège qu’il vous tend. Je vous défends de me
quitter, ce soir!…»
Et la voix de Rouletabille:
«Il faudra bien qu’il aborde au rivage. Laissez-moi courir au rivage!
— Que ferez-vous? gémit la voix de Mathilde.
— Tout ce qu’il faudra.»
Et, encore, la voix de Mathilde, la voix épouvantée:
«Je vous défends de toucher à cet homme!»
Et je n’entends plus rien.
Je suis descendu et j’ai trouvé Rouletabille, seul, assis sur la
margelle du puits. Je lui ai parlé, et il ne m’a pas répondu, comme il
lui arrive quelquefois. Je m’en fus dans la baille, et là, je
rencontrai M. Darzac qui vint à moi, fort agité. Il me cria de loin:
«Eh bien! L’avez-vous vu?
— Oui, je l’ai vu, fis-je.
— Et elle, elle, savez-vous si elle l’a vu?
— Elle l’a vu. Elle était avec Rouletabille quand il est passé! Quelle
audace!»
Robert Darzac en tremblait encore de l’avoir vu. Il me dit qu’aussitôt
qu’il l’avait aperçu, il avait couru comme un fou au rivage, mais qu’il
n’était pas arrivé à temps à la pointe de Garibaldi et que la barque
avait disparu comme par enchantement. Mais déjà Robert Darzac me
quittait, courant rejoindre Mathilde, anxieux de l’état d’esprit dans
lequel il allait la retrouver. Cependant, il revenait presque aussitôt,
triste et abattu. La porte de son appartement était fermée. Sa femme
désirait être seule un instant.
«Et Rouletabille? demandai-je.
— Je ne l’ai pas vu!»
Nous restâmes ensemble sur le parapet, à regarder la nuit qui avait
emporté Larsan. Robert Darzac était infiniment triste. Pour détourner
le cours de ses pensées, je lui posai quelques questions sur le ménage
Rance, auxquelles il finit par répondre.
C’est ainsi que, peu à peu, je devais apprendre comment, après le
procès de Versailles, Arthur Rance était retourné à Philadelphie, et
comment, un beau soir, il s’était trouvé dans un banquet de famille, à
côté d’une jeune personne romanesque qui l’avait séduit immédiatement
par un tour d’esprit littéraire qu’il avait rarement rencontré chez ses
belles compatriotes. Elle n’avait rien de ce type alerte, désinvolte,
indépendant et audacieux qui devait aboutir à la «fluffy-ruffles», si
en honneur de nos jours. Un peu dédaigneuse, douce et mélancolique,
d’une pâleur intéressante, elle eût plutôt rappelé les tendres héroïnes
de Walter Scott, lequel était, du reste, paraît-il, son auteur favori.
Ah! certes, elle retardait, elle retardait d’une façon délicieuse.
Comment cette figure délicate parvint-elle à impressionner si vivement
Arthur Rance qui avait tant aimé la majestueuse Mathilde? Ce sont là
les secrets du coeur. Toujours est-il que, se sentant devenir amoureux,
Arthur Rance en avait profité, ce soir-là, pour se griser
abominablement. Il dut commettre quelque inélégante bêtise, laisser
échapper un propos si incorrect que Miss Edith le pria soudain, et à
haute voix, de ne plus lui adresser la parole. Le lendemain, Arthur
Rance faisait faire officiellement ses excuses à Miss Edith, et jurait
qu’il ne boirait plus que de l’eau: il devait tenir ce serment.
Arthur Rance connaissait de longue date l’oncle, ce vieux brave homme
de Munder, le vieux Bob, comme on l’avait surnommé à l’Université, un
type extraordinaire qui était aussi célèbre par ses aventures
d’explorateur que par ses découvertes de géologue. Il était doux comme
un mouton, mais n’avait pas son pareil pour chasser le tigre des
pampas. Il avait passé la moitié de son existence de professeur au sud
du Rio-Negro, chez les Patagons, à la recherche de l’homme tertiaire ou
tout au moins de son squelette, non point de l’anthropopithèque ou de
quelque autre pithécanthropus, se rapprochant plus ou moins du singe,
mais bien de l’homme, plus fort, plus puissant que celui qui habite de
nos jours la planète, de l’homme, enfin, contemporain des prodigieux
mammifères qui sont apparus sur le globe avant l’époque quaternaire. Il
revenait généralement de ces expéditions avec quelques caisses de
cailloux et un bagage respectable de tibias et de fémurs sur lesquels
le monde savant bataillait, mais aussi avec une riche collection de
«peaux de lapin», comme il disait, qui attestait que le vieux savant à
lunettes savait encore se servir d’armes moins préhistoriques que la
hache en silex ou le perçoir du troglodyte. Aussitôt de retour à
Philadelphie, il reprenait possession de sa chaire, se courbait sur ses
bouquins, sur ses cahiers et, maniaque comme un «rond de cuir», dictait
son cours, s’amusant à faire sauter dans les yeux de ses plus proches
élèves les copeaux de ses longs crayons dont il ne se servait jamais,
mais qu’il taillait interminablement. Et, quand il avait atteint son
but — qu’il visait — on voyait apparaître au-dessus de son pupitre sa
bonne tête chenue que fendait, sous les lunettes d’or, le large rire
silencieux de sa bouche joviale.
Tous ces détails me furent donnés plus tard par Arthur Rance lui-même,
qui avait été l’élève du vieux Bob, mais qui ne l’avait pas revu depuis
de nombreuses années, quand il fit la connaissance de Miss Edith; et,
si je les rapporte si complètement ici, c’est que, par une suite de
circonstances fort naturelles, nous allons retrouver le vieux Bob aux
Rochers Rouges.
Miss Edith, lors de la fameuse soirée où Arthur Rance lui fut présenté
et où il se conduisit d’une façon aussi incohérente, ne s’était montrée
peut-être si mélancolique que parce qu’elle venait de recevoir de
fâcheuses nouvelles de son oncle. Celui-ci, depuis quatre ans, ne se
décidait pas à revenir de chez les Patagons. Dans sa dernière lettre,
il lui disait qu’il était bien malade et qu’il désespérait de la revoir
avant de mourir. On pourrait être tenté de penser qu’une nièce au coeur
tendre, dans ces conditions, eût pu s’abstenir de paraître à un
banquet, si familial fût-il mais Miss Edith, au cours des voyages de
son oncle, avait tant reçu de fâcheuses nouvelles, et son oncle était
revenu de si loin, toujours si bien portant, qu’on ne lui tiendra
certainement point rigueur de ce que sa tristesse ne l’eût point, ce
soir-là, retenue à la maison. Cependant, trois mois plus tard, sur une
nouvelle lettre, elle décida de partir et d’aller rejoindre, toute
seule, son oncle, au fond de l’Araucanie. Pendant ces trois mois, il
s’était passé des événements mémorables. Miss Edith avait été touchée
des remords d’Arthur Rance et de sa persistance à ne plus boire que de
l’eau. Elle avait appris que les mauvaises habitudes d’intempérance de
ce gentleman n’avaient été prises qu’à la suite d’un désespoir d’amour,
et cette circonstance lui avait plu par-dessus tout. Ce caractère
romanesque dont j’ai parlé tout à l’heure devait servir rapidement les
desseins d’Arthur Rance; et, au moment du départ de Miss Edith pour
l’Araucanie, nul ne s’étonna de ce que l’ancien élève du vieux Bob
accompagnât sa nièce. Si les fiançailles n’étaient pas encore
officielles, c’est qu’elles n’attendaient pour le devenir que la
bénédiction du géologue. Miss Edith et Arthur Rance retrouvèrent à
San-Luis l’excellent oncle. Il était d’une humeur charmante et d’une
santé florissante. Rance, qui ne l’avait pas revu depuis si longtemps,
eut le toupet de lui dire qu’il avait rajeuni, ce qui est le plus
habile des compliments. Aussi, quand sa nièce lui eut appris qu’elle
s’était fiancée à ce charmant garçon, la joie de l’oncle fut
remarquable. Tous trois revinrent à Philadelphie où le mariage fut
célébré. Miss Edith ne connaissait pas la France. Arthur Rance décida
d’y faire leur voyage de noces. Et c’est ainsi qu’ils trouvèrent, comme
il sera conté tout à l’heure, une occasion scientifique de se fixer aux
environs de Menton, non point en France, mais à cent mètres de la
frontière, en Italie, devant les Rochers Rouges.
La cloche ayant retenti et Arthur Rance étant venu au-devant de nous,
nous nous dirigeâmes vers la Louve, dans la salle basse de laquelle, ce
soir-là, était servi le dîner. Quand nous y fûmes tous réunis, moins le
vieux Bob, absent du fort d’Hercule, Mrs. Edith nous demanda si
quelqu’un de nous avait aperçu une petite barque qui avait fait le tour
du château et dans laquelle se trouvait un homme debout. L’attitude
singulière de cet homme l’avait frappée. Comme personne ne lui
répondit, elle reprit:
«Oh! je saurai qui c’est, car je connais le marin qui conduisait la
barque. C’est un grand ami du vieux Bob.
— Vraiment! fit Rouletabille, vous connaissez ce marin, madame?
— Il vient quelquefois au château. Il vient vendre du poisson. Les gens
du pays lui ont donné un nom bizarre que je ne saurais vous répéter
dans leur impossible patois, mais je me le suis fait traduire. Cela
veut dire: «Le bourreau de la mer!» Un bien joli nom, n’est-ce pas?»
VII
De quelques précautions qui furent prises par Joseph Rouletabille pour
défendre le fort d’Hercule contre une attaque ennemie
Rouletabille n’eut même point la politesse de demander l’explication de
cet étonnant sobriquet. Il paraissait abîmé dans les plus sombres
réflexions. Drôle de dîner! Drôle de château! Drôles de gens! Les
grâces languissantes de Mrs. Edith ne suffirent point à nous
galvaniser. Il y avait là deux nouveaux ménages, quatre amoureux qui
auraient dû être la gaieté de l’heure, et rayonner de la joie de vivre.
Le repas fut des plus tristes. Le spectre de Larsan planait sur les
convives, même sur celui d’entre nous qui ne le savait point si proche.
Il est juste de dire, du reste, que le professeur Stangerson, depuis
qu’il avait appris la cruelle, la douloureuse vérité, ne pouvait se
débarrasser de ce spectre-là. Je ne crois point m’avancer beaucoup, en
prétendant que la première victime du drame du Glandier et la plus
malheureuse de toutes était le professeur Stangerson. Il avait tout
perdu: sa foi dans la science, l’amour du travail, et — ruine plus
affreuse que toutes les autres — la religion de sa fille. Il avait tant
cru en elle! Elle avait été pour lui l’objet d’un si constant orgueil.
Il l’avait associée pendant tant d’années, vierge sublime, à sa
recherche de l’inconnu! Il avait été si merveilleusement ébloui de
cette définitive volonté qu’elle avait eue de refuser sa beauté à
quiconque eût pu l’éloigner de son père et de la science! Et, quand il
en était encore à considérer avec extase un pareil sacrifice, il
apprenait que, si sa fille refusait de se marier, c’est qu’elle l’était
déjà à un Ballmeyer! Le jour où Mathilde avait décidé de tout avouer à
son père et de lui confesser un passé qui devait, aux yeux du
professeur déjà averti par le mystère du Glandier, éclairer le présent
d’un éclat bien tragique, le jour où, tombant à ses pieds et embrassant
ses genoux, elle lui avait raconté le drame de son coeur et de sa
jeunesse, le professeur Stangerson avait serré dans ses bras tremblants
son enfant chérie; il avait déposé le baiser du pardon sur sa tête
adorée, il avait mêlé ses larmes aux sanglots de celle qui avait expié
sa faute jusque dans la folie, et il lui avait juré qu’elle ne lui
avait jamais été plus précieuse que depuis qu’il savait ce qu’elle
avait souffert. Et elle s’en était allée un peu consolée. Mais lui,
resté seul, se releva un autre homme… un homme seul, tout seul… l’homme
seul! Le professeur Stangerson avait perdu sa fille et ses dieux!
Il l’avait vue avec indifférence se marier à Robert Darzac, qui avait
été, cependant, son élève le plus cher. En vain Mathilde
s’efforçait-elle de réchauffer son père d’une tendresse plus ardente.
Elle sentait bien qu’il ne lui appartenait plus, que son regard se
détournait d’elle, que ses yeux vagues fixaient dans le passé une image
qui n’était plus la sienne, mais qui l’avait été, hélas! Et que, s’ils
revenaient à elle, à elle Mme Darzac, c’était pour apercevoir à ses
côtés, non point la figure respectée d’un honnête homme, mais la
silhouette éternellement vivante, éternellement infâme, de l’autre! De
celui qui avait été le premier mari, de celui qui lui avait volé sa
fille!… Il ne travaillait plus!… Le grand secret de la Dissociation de
la matière qu’il s’était promis d’apporter aux hommes retournerait au
néant d’où, un instant, il l’avait tiré, et les hommes iraient,
répétant pendant des siècles encore, la parole imbécile: Ex nihilo
nihil!
Le repas était rendu plus lugubre encore par le cadre dans lequel il
nous était servi, cadre sombre, éclairé d’une lampe gothique, de vieux
candélabres de fer forgé, entre des murs de forteresse garnis de
tapisseries d’Orient et contre lesquels s’appuyaient de vieilles
armoires datant de la première invasion sarrasine, et des sièges à la
Dagobert.
À tour de rôle, j’examinais les convives, et ainsi m’apparaissaient les
causes particulières de la tristesse générale. M. et Mme Robert Darzac
étaient à côté l’un de l’autre. La maîtresse de céans n’avait
évidemment point voulu séparer des époux aussi neufs, dont l’union ne
datait que de l’avant-veille. Des deux, je dois dire que le plus désolé
était, sans contredit, notre ami Robert. Il ne prononçait pas une
parole. Mme Darzac, elle, se mêlait encore à la conversation,
échangeait quelques réflexions banales avec Arthur Rance. Devrais-je
ajouter même, à ce propos, qu’après la scène à laquelle j’avais assisté
du haut de ma fenêtre entre Rouletabille et Mathilde je m’attendais à
voir celle-ci plus atterrée… quasi anéantie par cette vision menaçante
d’un Larsan surgi des eaux. Mais non! Bien au contraire, je constatais
une remarquable différence entre l’aspect effaré sous lequel elle nous
était apparue précédemment à la gare, par exemple, et celui-ci qui
était presque entièrement de sang-froid. On eût dit que cette
apparition l’avait plutôt soulagée et quand je fis part, dans la
soirée, de cette réflexion à Rouletabille, le jeune reporter fut de mon
avis et m’expliqua cette apparente anomalie de la façon la plus simple.
Mathilde ne devait rien tant redouter que de redevenir folle, et la
certitude cruelle où elle était maintenant de ne pas avoir été victime
de l’hallucination de son cerveau troublé avait certainement servi à
lui rendre un peu de calme. Elle préférait encore avoir à se défendre
de Larsan vivant que de son fantôme! Dans la première entrevue qu’elle
avait eue avec Rouletabille dans la Tour Carrée pendant que j’achevais
ma toilette, elle avait, du reste, semblé à mon jeune ami tout à fait
hantée par cette idée qu’elle redevenait folle! Rouletabille, me
racontant cette entrevue, m’avoua qu’il n’avait pu lui rendre quelque
tranquillité qu’en prenant le contre-pied de tout ce qu’avait fait
Robert Darzac, c’est-à-dire en ne lui cachant point que ses yeux
avaient bien vu clair et vu Frédéric Larsan! Quand elle sut que Robert
Darzac ne lui avait dissimulé cette réalité que par la crainte qu’elle
n’en fût épouvantée et qu’il avait été le premier à télégraphier à
Rouletabille de venir à leur secours, elle avait poussé un soupir qui
ressemblait à s’y méprendre à un sanglot. Elle avait pris les mains de
Rouletabille et les avait soudain couvertes de baisers, comme une mère
fait, dans un accès de gloutonnerie adorable, aux mains de son tout
petit enfant. Évidemment, elle était instinctivement reconnaissante au
jeune homme vers lequel elle se sentait irrésistiblement portée par
toutes les forces mystérieuses de son être maternel, de ce qu’il
repoussait, d’un mot, la folie qui rôdait toujours autour d’elle et
qui, de temps en temps, revenait frapper à sa porte. C’est dans ce
moment qu’ils avaient aperçu, tous deux en même temps, par la fenêtre
de la tour, Frédéric Larsan, debout, dans sa barque. Ils l’avaient
d’abord regardé avec stupeur, immobiles et muets. Puis un cri de rage
s’était échappé de la gorge angoissée de Rouletabille et celui-ci avait
voulu se précipiter, courir sus à l’homme! Nous avons vu comment
Mathilde l’avait retenu, s’accrochant à lui jusque sur le parapet…
Évidemment, c’était horrible, cette résurrection naturelle de Larsan,
mais moins horrible que la résurrection continuelle et surnaturelle
d’un Larsan qui n’existerait que dans son cerveau malade!… Elle ne
voyait plus Larsan partout. Elle le voyait où il était!
À la fois nerveuse et douce, tantôt patiente et par instants
impatiente, Mathilde, tout en répondant à Arthur Rance, prenait de M.
Darzac les soins les plus charmants, les plus tendres. Elle était
pleine d’attention, le servant elle-même, avec un admirable et sérieux
sourire, veillant à ce qu’il n’eût point la vue fatiguée par l’approche
trop brusque d’une lumière. Robert la remerciait et semblait, je dois
bien le constater, affreusement malheureux. Et j’étais bien obligé de
me rappeler que le malencontreux Larsan était arrivé à temps pour
rappeler à Mme Darzac qu’avant d’être Mme Darzac elle était Mme Jean
Roussel-Ballmeyer-Larsan devant Dieu et même, au regard de certaines
lois transatlantiques, devant les hommes.
Si le but de Larsan avait été, en se montrant, de porter un coup
affreux à un bonheur qui n’était encore qu’en expectative, il avait
pleinement réussi!… Et, peut-être, en historien exact de l’événement,
devons-nous appuyer sur ce fait moral, grandement à l’honneur de
Mathilde, que ce n’est point seulement l’état de désarroi où se
trouvait son esprit à la suite de la réapparition de Larsan, qui
l’incita à faire comprendre à Robert Darzac, le premier soir où ils se
trouvèrent face à face — enfin seuls! — dans l’appartement de la Tour
Carrée, que cet appartement était assez vaste pour y loger séparément
leurs deux désespoirs; mais ce fut encore le sentiment du devoir,
c’est-à-dire de ce qu’ils se devaient chacun à tous deux, qui leur
dicta la plus noble et la plus auguste des décisions! J’ai déjà dit que
Mathilde Stangerson avait été très religieusement élevée, non point par
son père qui était assez indifférent sur ce chapitre, mais par les
femmes et surtout par sa vieille tante de Cincinatti. Les études
auxquelles elle s’était livrée par la suite, aux côtés du professeur,
n’avaient en rien ébranlé sa foi et le professeur s’était bien gardé
d’influencer en quoi que ce fût, à ce propos, l’esprit de sa fille.
Celle-ci avait conservé, même au moment le plus redoutable de la
création du néant, théorie sortie du cerveau de son père, ainsi que
celle de la dissociation de la matière, la foi des Pasteur et des
Newton. Et elle disait couramment que, s’il était prouvé que tout
venait de rien, c’est-à-dire de l’éther impondérable, et retournait à
ce rien, pour en ressortir éternellement, grâce à un système qui se
rapprochait d’une façon singulière des fameux atomes crochus des
anciens, il restait à prouver que ce rien, origine de tout, n’avait pas
été créé par Dieu. Et, en bonne catholique, ce Dieu, évidemment, était
le sien, le seul qui eût son vicaire ici bas, appelé pape. J’aurais
peut-être passé sous silence les théories religieuses de Mathilde si
elles n’avaient été d’un appoint certain dans les résolutions qu’elle
eut à prendre vis-à-vis de son nouvel époux devant les hommes, quand il
lui fut révélé que son mari devant Dieu était encore de ce monde. La
mort de Larsan ayant paru certaine, elle était allée à une nouvelle
bénédiction nuptiale avec l’assentiment de son confesseur, en veuve. Et
voilà qu’elle n’était plus veuve, mais bigame devant Dieu! Au surplus,
une telle catastrophe n’était point irrémédiable et elle dut elle-même
faire luire aux yeux attristés de ce pauvre M. Darzac la perspective
d’un sort meilleur qui serait arrangé comme il convient par la cour de
Rome, à laquelle, le plus vite possible, il faudrait incontinent,
soumettre le litige. Bref, en conclusion de tout ce qui précède, M. et
Mme Robert Darzac, quarante-huit heures après leur mariage à
Saint-Nicolas-du-Chardonnet, faisaient chambre à part, au fond de la
Tour Carrée. Le lecteur comprendra alors qu’il n’en fallait peut-être
point davantage pour expliquer l’irrémédiable mélancolie de Robert et
les soins consolateurs de Mathilde.
Sans être précisément au courant, ce soir-là, de tous ces détails, j’en
soupçonnai néanmoins le plus important. De M. et de Mme Darzac, mes
yeux s’en furent au voisin de celle-ci, Mr Arthur-William Rance, et ma
pensée déjà s’emparait d’un nouveau sujet d’observation, lorsque le
maître d’hôtel vint nous annoncer que le concierge Bernier demandait à
parler tout de suite à Rouletabille. Celui-ci se leva aussitôt,
s’excusa, et sortit.
«Tiens! Fis-je, les Bernier ne sont donc plus au Glandier!»
On se rappelle, en effet, que ces Bernier — l’homme et la femme —
étaient les concierges de M. Stangerson à Sainte-Geneviève-des-Bois.
J’ai raconté, dans Le Mystère de la Chambre Jaune, comment Rouletabille
les avait fait remettre en liberté, alors qu’ils étaient accusés de
complicité dans l’attentat du pavillon de la Chênaie. Leur
reconnaissance pour le jeune reporter, à cette occasion, avait été des
plus grandes, et Rouletabille avait pu, dès lors, faire état de leur
dévouement. M. Stangerson répondit à mon interpellation en m’apprenant
que tous ses domestiques avaient quitté le Glandier qu’il avait à
jamais abandonné. Comme les Rance avaient besoin de concierges pour le
fort d’Hercule, le professeur avait été heureux de leur céder ces
loyaux serviteurs dont il n’avait jamais eu à se plaindre, en dehors
d’une petite histoire de braconnage qui avait failli tourner si mal
pour eux. Maintenant, ils logeaient dans l’une des tours de la poterne
d’entrée dont ils avaient fait leur loge et d’où ils surveillaient le
mouvement d’entrée et de sortie du fort d’Hercule.
Rouletabille n’avait pas paru le moins du monde étonné quand le maître
d’hôtel lui avait annoncé que Bernier désirait lui dire un mot: c’était
donc, pensai-je, qu’il était déjà au fait de leur présence aux Rochers
Rouges. En somme, je découvrais — sans en être stupéfait, du reste —
que Rouletabille avait sérieusement employé les quelques minutes
pendant lesquelles je le croyais dans sa chambre et que j’avais
consacrées, moi, à ma toilette ou à d’inutiles bavardages avec M.
Darzac.
Ce départ inattendu de Rouletabille jeta un froid. Chacun se demandait
si cette absence ne coïncidait point avec quelque événement important
relatif au retour de Larsan. Mme Robert Darzac était inquiète. Et,
parce que Mathilde se montrait fâcheusement impressionnée, je vis bien
que Mr Arthur Rance crut bon de manifester, lui aussi, un discret émoi.
Ici, il est bon de dire que Mr Arthur Rance et sa femme n’étaient point
au courant de tous les malheurs de la fille du professeur Stangerson.
On avait, naturellement, jugé inutile de leur faire part du mariage
secret de Mathilde et de Jean Roussel, devenu Larsan. C’était là un
secret de famille. Mais ils savaient mieux que n’importe qui — Arthur
Rance pour avoir été mêlé au drame du Glandier, et sa femme parce que
son mari le lui avait raconté — avec quel acharnement le célèbre agent
de la sûreté avait poursuivi celle qui devait être un jour Mme Darzac.
Les crimes de Larsan s’expliquaient naturellement aux yeux d’Arthur
Rance par une passion désordonnée, et il ne faut point s’étonner qu’un
homme qui avait été si longtemps épris de Mathilde que le phrénologue
américain n’eût point cherché à l’attitude de Larsan d’autre
explication que celle d’un amour furieux et sans espoir. Quant à Mrs.
Edith, je me rendis bientôt parfaitement compte que les raisons du
drame du Glandier ne lui semblaient point aussi simples que voulait
bien le dire son mari. Pour qu’elle pensât comme celui-ci, il eût fallu
qu’elle éprouvât pour Mathilde un enthousiasme approchant de celui
d’Arthur Rance et, bien au contraire, toute son attitude, que
j’observais à loisir, sans qu’elle s’en doutât, disait: «Mais, enfin!
qu’a donc cette femme de si étonnant pour avoir inspiré des sentiments
aussi chevaleresques, aussi criminels à des coeurs d’hommes, pendant de
si longues années?… Eh quoi! la voilà donc cette femme pour laquelle,
policier, on tue; pour laquelle, sobre, on s’enivre; et pour laquelle
on se fait condamner, innocent? Qu’a-t-elle de plus que moi qui n’ai su
que me faire platement épouser par un mari que je n’aurais jamais eu si
elle ne l’avait pas repoussé? Oui, qu’a-t-elle? Elle n’a même plus la
jeunesse! Et cependant, mon mari m’oublie pour la regarder encore!»
Voilà ce que je lus dans les yeux de Mrs. Edith qui regardait son mari
regarder Mathilde. Ah! les yeux noirs de la douce, de la langoureuse
Mrs. Edith!
Je me félicite de ces présentations nécessaires que je viens de faire
au lecteur. Il est bon qu’il sache les sentiments qui habitent le coeur
de chacun, dans le moment que chacun va avoir un rôle à jouer dans
l’étrange et inouï drame qui se prépare dans l’ombre, dans l’ombre qui
enveloppe le fort d’Hercule. Et encore, je n’ai rien dit du vieux Bob,
ni du prince Galitch, mais leur tour, n’en doutez point, viendra. C’est
que j’ai pris comme règle, dans une affaire aussi considérable, de ne
peindre choses et gens qu’au fur et à mesure de leur apparition au
cours des événements. Ainsi le lecteur passera par toutes les
alternatives, que quelques-uns de nous ont connues, d’angoisse et de
paix, de mystère et de clarté, d’incompréhension et de compréhension!
Tant mieux si la lumière définitive se fait dans l’esprit du lecteur
avant l’heure où elle m’est apparue. Comme il disposera, ni plus ni
moins, des mêmes moyens que nous pour voir clair, il se sera prouvé à
lui-même qu’il jouit d’un cerveau digne du crâne de Rouletabille.
Nous achevâmes ce premier repas sans avoir revu notre jeune ami et nous
nous levâmes de table sans nous communiquer le fond de notre pensée qui
était des plus troubles. Mathilde s’enquit immédiatement de
Rouletabille quand elle fut sortie de la Louve, et je l’accompagnai
jusqu’à l’entrée du fort. M. Darzac et Mrs. Edith nous suivaient. M.
Stangerson avait pris congé de nous. Arthur Rance, qui avait un instant
disparu, vint nous rejoindre comme nous arrivions sous la voûte. La
nuit était claire, toute illuminée de lune. Cependant, on avait allumé
des lanternes sous la voûte qui retentissait de grands coups sourds. Et
nous entendîmes la voix de Rouletabille qui encourageait ceux qui
l’entouraient: «Allons! encore un effort!» disait-il, et des voix,
après la sienne, se mettaient à haleter comme font les marins qui
halent les barques sur la jetée, à l’entrée des ports. Enfin, un grand
tumulte nous emplit les oreilles. On se serait cru dans une cloche.
C’étaient les deux vantaux de l’énorme porte de fer qui venaient de se
rejoindre pour la première fois, depuis plus de cent ans.
Mrs. Edith s’étonna de cette manoeuvre de la dernière heure et demanda
ce qu’était devenue la grille qui faisait jusqu’alors fonction de
porte. Mais Arthur Rance lui saisit le bras et elle comprit qu’elle
n’avait qu’à se taire, ce qui ne l’empêcha point de murmurer:
«Vraiment, ne dirait-on pas que nous allons subir un siège?» Mais
Rouletabille entraînait déjà tout notre groupe dans la baille, et nous
annonçait, en riant, que, si nous avions par hasard le désir d’aller
faire un tour en ville, il fallait pour ce soir-là y renoncer, attendu
que ses ordres étaient donnés et que nul ne pouvait plus sortir du
château, ni y entrer. Le père Jacques, ajouta-t-il, toujours en
affectant de plaisanter, était chargé par lui d’exécuter la consigne et
chacun savait qu’il était impossible de séduire ce vieux serviteur.
C’est ainsi que j’appris que le père Jacques, que j’avais connu au
Glandier, avait accompagné le professeur Stangerson à qui il servait de
valet de chambre. La veille, il avait couché dans un petit cabinet de
la Louve, attenant à la chambre de son maître, mais Rouletabille avait
changé tout cela, et c’était le père Jacques, maintenant, qui avait
pris la place des concierges dans la tour A.
«Mais où sont les Bernier? demanda Mrs. Edith, intriguée.
— Ils sont déjà installés dans la Tour Carrée, dans la chambre
d’entrée, à gauche; ils serviront de concierges à la Tour Carrée!…
répondit Rouletabille.
— Mais la Tour Carrée n’a pas besoin de concierges! s’écria Mrs. Edith,
dont l’ahurissement était sans bornes.
— C’est ce que nous ne savons pas, madame», répliqua le reporter sans
explication.
Mais il prit à part Mr Arthur Rance et lui fit comprendre qu’il devait
mettre sa femme au courant de la réapparition de Larsan. Si l’on
prétendait cacher la vérité plus longtemps à M. Stangerson, on ne
pouvait guère y parvenir sans l’aide intelligente de Mrs. Edith. Enfin,
il était bon que chacun, désormais, au fort d’Hercule, fût préparé à
tout, autrement dit, ne fût surpris par rien!
Là-dessus, il nous fit traverser la baille et nous nous trouvâmes à la
poterne du jardinier. J’ai dit que cette poterne H commandait l’entrée
de la seconde cour; mais il y avait beau temps qu’à cet endroit le
fossé avait été comblé. Autrefois, il y avait là un pont-levis.
Rouletabille, à notre grande stupéfaction, déclara que le lendemain il
ferait dégager le fossé et rétablir le pont-levis!
Dans le moment même, il s’occupait de faire fermer, par les gens du
château, cette poterne par une sorte de porte de fortune en attendant
mieux, faite de planches et de vieux bahuts que l’on avait sortis de la
bâtisse du jardinier. Ainsi, le château se barricadait et Rouletabille
était seul maintenant à en rire tout haut; car Mrs. Edith, mise
rapidement au courant par son mari, ne disait plus rien, se contentant
de s’amuser in petto prodigieusement de ces visiteurs qui
transformaient son vieux château fort en place imprenable parce qu’ils
redoutaient l’approche d’un homme, d’un seul homme!… C’est que Mrs.
Edith ne connaissait point cet homme-là et qu’elle n’avait pas passé
par le Mystère de la Chambre Jaune! Quant aux autres — et Arthur Rance
lui-même était de ceux-là — ils trouvaient tout naturel et absolument
raisonnable que Rouletabille les fortifiât contre l’inconnu, contre le
mystère, contre l’invisible, contre ce on ne savait quoi qui rôdait
dans la nuit, autour du fort d’Hercule!
À cette poterne, Rouletabille n’avait placé personne, car il se
réservait ce poste, cette nuit-là, pour lui-même. De là, il pouvait
surveiller et la première et la seconde cour. C’était un point
stratégique qui commandait tout le château. On ne pouvait parvenir du
dehors jusqu’aux Darzac qu’en passant d’abord par le père Jacques, en
A, par Rouletabille en H, et par le ménage Bernier qui veillait sur la
porte K de la Tour Carrée. Le jeune homme avait décidé que les
veilleurs désignés ne se coucheraient pas. Comme nous passions près du
puits de la Cour du Téméraire, je vis à la clarté de la lune qu’on
avait dérangé la planche circulaire qui le fermait. Je vis aussi, sur
la margelle, un seau attaché à une corde. Rouletabille m’expliqua qu’il
avait voulu savoir si ce vieux puits correspondait avec la mer et qu’il
y avait puisé une eau absolument douce, preuve que cette eau n’avait
aucune relation avec l’élément salé. Il fit quelques pas alors avec Mme
Darzac qui prit aussitôt congé de nous et entra dans la Tour Carrée. M.
Darzac, sur la prière de Rouletabille, resta avec nous, ainsi qu’Arthur
Rance. Quelques phrases d’excuses à l’adresse de Mrs. Edith firent
comprendre à celle-ci qu’on la priait poliment de s’aller coucher, ce
qu’elle fit d’une grâce assez nonchalante et en saluant Rouletabille
d’un ironique: «Bonsoir, monsieur le capitaine!»
Quand nous fûmes seuls, entre hommes, Rouletabille nous entraîna vers
la poterne, dans la petite chambre du jardinier; c’était une pièce fort
obscure, basse de plafond, où l’on se trouvait merveilleusement blottis
pour voir sans être vus. Là, Arthur Rance, Robert Darzac, Rouletabille
et moi, dans la nuit, sans même avoir allumé une lanterne, nous tînmes
notre premier conseil de guerre. Ma foi, je ne saurais quel autre nom
donner à cette réunion d’hommes effarés, réfugiés derrière les pierres
de ce vieux château guerrier.
«Nous pouvons tranquillement délibérer ici, commença Rouletabille;
personne ne nous entendra et nous ne serons surpris par personne. Si
l’on parvenait à franchir la première porte gardée par le père Jacques
sans qu’il s’en aperçût, nous serions immédiatement avertis par
l’avant-poste que j’ai établi au milieu même de la baille, dissimulé
dans les ruines de la chapelle. Oui, j’ai placé là votre jardinier,
Mattoni, Monsieur Rance. Je crois, à ce qu’on m’a dit, qu’on peut être
sûr de cet homme? Dites-moi, je vous prie, votre avis?…»
J’écoutais Rouletabille avec admiration. Mrs. Edith avait raison.
C’était vrai qu’il s’improvisait notre capitaine et voilà que,
d’emblée, il prenait toutes dispositions susceptibles d’assurer la
défense de la place. Certes! j’imagine qu’il n’avait point envie de la
rendre, à n’importe quel prix, et qu’il était parfaitement disposé à se
faire sauter en notre compagnie, plutôt que de capituler. Ah! le brave
petit gouverneur de place que c’était là! Et, en vérité, il fallait
être tout à fait brave pour entreprendre de défendre le fort d’Hercule
contre Larsan, plus brave que s’il se fût agi de mille assiégeants,
comme il arriva à l’un des comtes de la Mortola qui n’eût, pour
débarrasser la place, qu’à faire donner grosses pièces, couleuvrines et
bombardes et puis à charger l’ennemi déjà à moitié défait par le feu
bien dirigé d’une artillerie qui était l’une des plus perfectionnées de
l’époque. Mais là, aujourd’hui, qui avions-nous à combattre? Des
ténèbres! Où était l’ennemi? Partout et nulle part! Nous ne pouvions ni
viser, ne sachant où était le but, ni encore moins prendre l’offensive,
ignorant où il fallait porter nos coups? Il ne nous restait qu’à nous
garder, à nous enfermer, à veiller et à attendre!
Mr Arthur Rance ayant déclaré à Rouletabille qu’il répondait de son
jardinier Mattoni, notre jeune homme, sûr désormais d’être couvert de
ce côté, prit son temps pour nous expliquer d’abord d’une façon
générale la situation. Il alluma sa pipe, en tira trois ou quatre
bouffées rapides et dit:
«Voilà! Pouvons-nous espérer que Larsan, après s’être montré si
insolemment à nous, sous nos murs, comme pour nous braver, comme pour
nous défier, s’en tiendra à cette manifestation platonique? Se
contentera-t-il d’un succès moral qui aura porté le trouble, la terreur
et le découragement dans une partie de la garnison? Et
disparaîtra-t-il? Je ne le pense pas, à vrai dire. D’abord, parce que
ce n’est point dans son caractère essentiellement combatif, et qui ne
se satisfait pas avec des demi-succès, ensuite parce que rien ne le
force à disparaître! Songez qu’il peut tout contre nous, mais que nous
ne pouvons rien contre lui, que nous défendre et frapper, si nous le
pouvons, quand il le voudra bien! Nous n’avons, en effet, aucun secours
à attendre du dehors. Et il le sait bien; c’est ce qui le fait si
audacieux et si tranquille! Qui pouvons-nous appeler à notre aide?
— Le procureur!» fit, avec une certaine hésitation, Arthur Rance, car
il pensait bien que, si cette hypothèse n’avait pas été encore
envisagée par Rouletabille, c’est qu’il devait y avoir quelque obscure
raison à cela.
Rouletabille considéra son hôte avec un air de pitié qui n’était point
non plus exempt de reproche. Et il dit, d’un ton glacé qui renseigna
définitivement Arthur Rance sur la maladresse de sa proposition:
«Vous devriez comprendre, monsieur, que je n’ai point, à Versailles,
sauvé Larsan de la justice française, pour le livrer, aux Rochers
Rouges, à la justice italienne.»
Mr Arthur Rance, qui ignorait, comme je l’ai dit, le premier mariage de
la fille du professeur Stangerson, ne pouvait mesurer, comme nous,
toute l’impossibilité où nous étions de révéler l’existence de Larsan
sans déchaîner, surtout depuis la cérémonie de
Saint-Nicolas-du-Chardonnet, le pire des scandales et la plus
redoutable des catastrophes; mais certains incidents inexpliqués du
procès de Versailles avaient dû suffisamment le frapper pour qu’il fût
à même de saisir que nous redoutions par-dessus tout d’intéresser à
nouveau le public à ce que l’on avait appelé Le Mystère de Mademoiselle
Stangerson.
Il comprit ce soir-là, mieux que jamais, que Larsan nous tenait par un
de ces secrets terribles qui décident de l’honneur ou de la mort des
gens, en dehors de toutes les magistratures de la terre.
Il s’inclina donc devant M. Robert Darzac, sans plus dire un mot; mais
ce salut signifiait de toute évidence que Mr Arthur Rance était prêt à
combattre pour la cause de Mathilde comme un noble chevalier qui
s’inquiète peu des raisons de la bataille, du moment qu’il meure pour
sa belle. Du moins, j’interprétai ainsi son geste, persuadé que
l’Américain, malgré son récent mariage, était loin d’avoir oublié son
ancienne passion.
M. Darzac dit:
«Il faut que cet homme disparaisse, mais en silence, soit qu’on le
réduise à merci, soit qu’on passe avec lui un traité de paix, soit
qu’on le tue!… Mais la première condition de sa disparition est le
secret à garder sur sa réapparition. Surtout, je me ferai l’interprète
de Mme Darzac en vous priant de tout faire au monde pour que M.
Stangerson ignore que nous sommes menacés encore des coups de ce
bandit!
— Les désirs de Mme Darzac sont des ordres, répliqua Rouletabille. M.
Stangerson ne saura rien!…»
On s’occupa ensuite de la situation faite aux domestiques et de ce
qu’on pouvait attendre d’eux. Heureusement, le père Jacques et les
Bernier étaient déjà à demi dans le secret des choses et ne
s’étonneraient de rien. Mattoni était assez dévoué pour obéir à Mrs.
Edith «sans comprendre». Les autres ne comptaient pas. Il y avait bien
encore Walter, le domestique du vieux Bob, mais il avait accompagné son
maître à Paris et ne devait revenir qu’avec lui.
Rouletabille se leva, échangea par la fenêtre un signe avec Bernier qui
se tenait debout sur le seuil de la Tour Carrée et revint s’asseoir au
milieu de nous.
«Larsan ne doit pas être loin, dit-il. Pendant le dîner, j’ai fait une
reconnaissance autour de la place. Nous disposons, au-delà de la porte
Nord, d’une défense naturelle et sociale merveilleuse et qui remplace
avantageusement l’ancienne barbacane du château. Nous avons là, à
cinquante pas, du côté de l’Occident, les deux postes frontières des
douaniers français et italiens dont l’inexorable vigilance peut nous
être d’un grand secours. Le père Bernier est tout à fait bien avec ces
braves gens et je suis allé avec lui les interroger. Le douanier
italien ne parle que l’italien, mais le douanier français parle les
deux langues, plus le jargon du pays, et c’est ce douanier (qui
s’appelle, m’a dit Bernier, Michel) qui nous a servi de truchement
général. Par son intermédiaire, nous avons appris que nos deux
douaniers s’étaient intéressés à la manoeuvre insolite, autour de la
presqu’île d’Hercule, de la petite barque de Tullio, surnommé Le
Bourreau de la Mer. Le vieux Tullio est une des anciennes connaissances
de nos douaniers. C’est le plus habile contrebandier de la côte. Il
traînait, ce soir, dans sa barque, un individu que les douaniers
n’avaient jamais vu. La barque, Tullio et l’inconnu ont disparu du côté
de la pointe de Garibaldi. J’y suis allé avec le père Bernier, et, pas
plus que M. Darzac qui y était allé précédemment, nous n’avons rien
aperçu. Cependant Larsan a dû débarquer… J’en ai comme le
pressentiment. Dans tous les cas, je suis sûr que la barque de Tullio a
abordé près de la pointe de Garibaldi…
— Vous en êtes sûr? s’écria M. Darzac.
— À cause de quoi en êtes-vous sûr? demandai-je.
— Bah! fit Rouletabille, elle a laissé encore la trace de sa proue dans
le galet du rivage et, en abordant, elle a fait tomber de son bord le
réchaud à pommes de pin que j’ai retrouvé et que les douaniers ont
reconnu, réchaud qui sert à Tullio à éclairer les eaux quand il pêche
la pieuvre, par les nuits calmes.
— Larsan est certainement descendu! reprit M. Darzac… Il est aux
Rochers Rouges!…
— En tout cas, si la barque l’a laissé aux Rochers Rouges, il n’en est
point revenu, fit Rouletabille. Les deux postes des douaniers sont
placés sur le chemin étroit qui conduit des Rochers Rouges en France,
de telle sorte que nul n’y peut passer de jour ou de nuit sans en être
aperçu. Vous savez, d’autre part, que les Rochers Rouges forment
cul-de-sac et que le sentier s’arrête devant ces rochers, à trois cents
mètres environ de la frontière. Le sentier passe entre les rochers et
la mer. Les rochers sont à pic et constituent une falaise d’une
soixantaine de mètres de hauteur.
— Certes! fit Arthur Rance, qui n’avait encore rien dit, et qui
semblait très intrigué, il n’a pu escalader la falaise.
— Il se sera caché dans les grottes, observa Darzac; il y a dans la
falaise des poches profondes.
— Je l’ai pensé! dit Rouletabille. Aussi, moi, je suis retourné tout
seul aux Rochers Rouges, après avoir renvoyé le père Bernier.
— C’était imprudent, remarquai-je.
— C’était par prudence! corrigea Rouletabille. J’avais des choses à
dire à Larsan, que je ne tenais point à faire savoir à un tiers… Bref,
je suis retourné aux Rochers Rouges; devant les grottes, j’ai appelé
Larsan.
— Vous l’avez appelé! s’écria Arthur Rance.
— Oui! je l’ai appelé dans la nuit commençante, j’ai agité mon
mouchoir, comme font les parlementaires avec leur drapeau blanc. Mais
est-ce qu’il ne m’a point entendu? Est-ce qu’il n’a point vu mon
drapeau?… Il n’a pas répondu.
— Il n’était peut-être plus là, hasardai-je.
— Je n’en sais rien!… J’ai entendu du bruit dans une grotte!…
— Et vous n’y êtes pas allé? demanda vivement Arthur Rance.
— Non! répondit simplement Rouletabille, mais vous pensez bien,
n’est-ce pas? que ce n’est point parce que j’ai peur de lui…
— Courons-y! nous écriâmes-nous tous, en nous levant d’un même
mouvement, et qu’on en finisse une bonne fois!
— Je crois, fit Arthur Rance, que nous n’avons jamais eu une meilleure
occasion de joindre Larsan. Eh! nous ferons bien de lui ce que nous
voudrons, au fond des Rochers Rouges!»
Darzac et Arthur Rance étaient déjà prêts; j’attendais ce qu’allait
dire Rouletabille. D’un geste il les calma et les pria de se rasseoir…
«Il faut réfléchir à ceci, fit-il, que Larsan n’aurait pas agi
autrement qu’il ne l’a fait, s’il avait voulu nous attirer ce soir dans
les grottes des Rochers Rouges. Il se montre à nous, il débarque
presque sous nos yeux à la pointe de Garibaldi, il nous eût crié en
passant sous nos fenêtres: «Vous savez, je suis aux Rochers Rouges! Je
vous attends! Venez-y!…» qu’il n’aurait peut-être pas été plus
explicite ni plus éloquent!
— Vous êtes allé aux Rochers Rouges, repartit Arthur Rance, qui
s’avoua, du reste, profondément touché par l’argument de Rouletabille…
et il ne s’est pas montré. Il s’y cache, méditant quelque crime
abominable pour cette nuit… Il faut le déloger de là.
— Sans doute, répliqua Rouletabille, ma promenade aux Rochers Rouges
n’a produit aucun résultat, parce que j’y suis allé seul… mais que nous
y allions tous et nous pourrons trouver un résultat à notre retour…
— À notre retour? interrogea Darzac, qui ne comprenait pas.
— Oui, expliqua Rouletabille, à notre retour au château où nous aurons
laissé Mme Darzac toute seule! Et où nous ne la retrouverions peut-être
plus!… Oh! ajouta-t-il, dans le silence général, ce n’est là qu’une
hypothèse. En ce moment, il nous est défendu de raisonner autrement que
par hypothèse…»
Nous nous regardions tous, et cette hypothèse nous accablait.
Évidemment, sans Rouletabille, nous allions peut-être faire une grosse
bêtise, nous allions peut-être à un désastre…
Rouletabille s’était levé, pensif.
«Au fond, finit-il par dire, nous n’avions rien de mieux à faire pour
cette nuit, que de nous barricader. Oh! barricade provisoire, car je
veux que la place soit mise en état de défense absolue dès demain. J’ai
fait fermer la porte de fer et je la fais garder par le père Jacques.
J’ai mis Mattoni en sentinelle dans la chapelle. J’ai rétabli ici un
barrage, sous la poterne, le seul point vulnérable de la seconde
enceinte et je garderai moi-même ce barrage. Le père Bernier veillera
toute la nuit à la porte de la Tour Carrée, et la mère Bernier, qui a
de très bons yeux, et à laquelle j’ai fait encore donner une lunette
marine, restera jusqu’au matin sur la plate-forme de la tour. Sainclair
s’installera dans le petit pavillon de feuilles de palmier, sur la
terrasse de la Tour Ronde. Du haut de cette terrasse, il surveillera,
avec moi du reste, toute la seconde cour et les boulevards et parapets.
Mrs. Arthur Rance et M. Robert Darzac se rendront dans la baille et
devront se promener jusqu’à l’aurore, le premier sur le boulevard de
l’Ouest, le second sur celui de l’Est, boulevards qui bornent la
première cour du côté de la mer. Le service sera dur cette nuit, parce
que nous ne sommes pas encore organisés. Demain nous dresserons un état
de notre petite garnison et des domestiques sûrs, dont nous pouvons
disposer en toute sécurité. S’il y a des domestiques douteux, on les
fera sortir de la place. Vous apporterez ici, dans cette poterne, en
cachette, toutes les armes dont vous pouvez disposer, fusils,
revolvers. On se les partagera suivant les besoins du service de garde.
La consigne est de tirer sur tout individu qui ne répond pas au qui
vive! et qui ne vient pas se faire reconnaître. Il n’y a point de mot
de passe, c’est inutile. Pour passer, il suffira de crier son nom et de
faire voir son visage. Du reste, il n’y aura que nous qui aurons le
droit de passer. Dès demain matin, je ferai dresser, à l’entrée
intérieure de la porte Nord, la grille qui fermait jusqu’à ce soir son
entrée extérieure, — entrée qui est close, désormais, par la porte de
fer; et, dans la journée, les fournisseurs ne pourront franchir la
voûte au-delà de la grille: ils déposeront leur marchandise dans la
petite loge de la tour où j’ai gîté le père Jacques. À sept heures,
tous les soirs, la porte de fer sera fermée. Demain matin, également,
Mr Arthur Rance donnera des ordres pour faire venir menuisiers, maçons
et charpentiers. Tout ce monde sera compté et ne devra, sous aucun
prétexte, franchir la poterne de la seconde enceinte; tout ce monde
sera également compté avant sept heures du soir, heure à laquelle devra
avoir lieu le départ des ouvriers, au plus tard. Dans cette journée,
les ouvriers devront entièrement achever leur travail, qui consistera à
me fabriquer une porte pour ma poterne, à réparer une légère brèche du
mur qui joint le Château Neuf à la Tour du Téméraire, et une autre
petite brèche, qui se trouve située près de l’ancienne Tour Ronde de
coin (B sur le plan) qui défend l’angle nord-ouest de la baille. Après
quoi, je serai tranquille, et Mme Darzac, à laquelle je défends de
quitter le château jusqu’à nouvel ordre, étant ainsi en sûreté, je
pourrai tenter une sortie et partir en reconnaissance sérieuse à la
recherche du camp de Larsan. Allons, Mister Arthur Rance, aux armes!
Allez me chercher les armes dont vous disposez ce soir… Moi, j’ai prêté
mon revolver au père Bernier, qui se promènera devant la porte de
l’appartement de Mme Darzac…»
Quiconque eût ignoré les événements du Glandier et aurait entendu un
pareil langage dans la bouche de Rouletabille n’aurait point manqué de
traiter de fous et celui qui le tenait, et ceux qui l’écoutaient! Mais,
je le répète, si celui-là avait vécu la nuit de la galerie
inexplicable, et la nuit du cadavre incroyable, il aurait fait comme
moi: il eût chargé son revolver, et attendu le jour sans faire le
malin!
VIII
Quelques pages historiques sur Jean Roussel-Larsan-Ballmeyer
Une heure plus tard, nous étions tous à notre poste et nous faisions
les cent pas, le long des parapets, sous la lune, examinant
attentivement la terre, le ciel et les eaux et écoutant avec anxiété
les moindres bruits de la nuit, la respiration de la mer, le vent du
large qui commença à chanter vers trois heures du matin. Mrs. Edith,
qui s’était levée, vint alors rejoindre Rouletabille sous sa poterne.
Celui-ci m’appela, me donna la garde de la poterne et de Mrs. Edith et
s’en fut faire une ronde. Mrs. Edith était de la plus charmante humeur
du monde. Le sommeil lui avait fait du bien et elle semblait s’amuser
follement de la figure blafarde qu’elle venait de trouver à son mari
auquel elle avait porté un verre de whisky.
«Oh! c’est très amusant! me disait-elle en frappant dans ses petites
mains. C’est très amusant!… Ce Larsan, comme je voudrais le
connaître!…»
Je ne pus m’empêcher de frissonner en entendant un pareil blasphème.
Décidément, il y a de petites âmes romanesques qui ne doutent de rien,
et qui, dans leur inconscience, insultent au destin. Ah! la
malheureuse, si elle s’était doutée!
Je passai deux heures charmantes avec Mrs. Edith à lui raconter
d’affreuses histoires sur Larsan, toutes historiques. Et, puisque
l’occasion s’en présente, je me permettrai de faire connaître au
lecteur historiquement, si je puis me servir ici d’une expression qui
rend parfaitement ma pensée, ce type de Larsan-Ballmeyer, dont
certains, à l’occasion du rôle inouï que je lui attribuai dans Le
Mystère de la Chambre Jaune, ont pu mettre l’existence en doute. Comme
ce rôle atteint, dans Le Parfum de la Dame en noir, à des hauteurs que
quelques-uns pourraient juger inaccessibles, j’estime qu’il est de mon
devoir de préparer l’esprit du lecteur à admettre en fin de compte que
je ne suis que le vulgaire rapporteur d’une affaire unique dans le
monde, et que je n’invente rien. Au surplus, Rouletabille, dans le cas
où j’aurais la sotte prétention d’ajouter à une aussi prodigieuse et
naturelle histoire quelque ornement imaginaire, s’y opposerait et me
dirait mon fait, raide comme balle. Des intérêts trop considérables
sont en jeu et le fait d’une telle publication doit entraîner de trop
redoutables conséquences pour que je ne m’astreigne point à une
narration sévère, un peu sèche et méthodique. Je renverrai donc ceux
qui pourraient croire à quelque roman policier — l’abominable mot a été
prononcé — au procès de Versailles. Maîtres Henri-Robert et André
Hesse, qui plaidaient pour M. Robert Darzac, firent entendre là
d’admirables plaidoiries qui ont été sténographiées et dont,
certainement, ils ont dû conserver quelque copie. Enfin, il ne faut pas
oublier que, bien avant que le destin ne mît aux prises
Larsan-Ballmeyer et Joseph Rouletabille, l’élégant bandit avait donné
une rude besogne aux chroniqueurs judiciaires. Nous n’avons qu’à ouvrir
la Gazette des Tribunaux et à parcourir les comptes rendus des grands
quotidiens, le jour où Ballmeyer fut condamné par la Cour d’assises de
la Seine à dix ans de travaux forcés, pour être renseignés sur le type.
Alors, on comprendra qu’il n’y a plus rien à inventer sur un homme
quand on peut raconter une pareille histoire; et ainsi le lecteur,
connaissant désormais «son genre», c’est-à-dire sa façon d’opérer et
son audace sans seconde, se gardera de sourire quand Joseph
Rouletabille, prudemment, entre Ballmeyer-Larsan et Mme Darzac, jettera
un pont-levis.
M. Albert Bataille, du Figaro, qui a publié les admirables Causes
criminelles et mondaines, a consacré de bien intéressantes pages à
Ballmeyer.
Ballmeyer avait eu une enfance heureuse. Il n’est point arrivé à
l’escroquerie, comme tant d’autres, après avoir parcouru les dures
étapes de la misère. Fils d’un riche commissionnaire de la rue Molay,
il aurait pu rêver d’autres destinées; mais sa vocation, c’était la
mainmise sur l’argent d’autrui. Tout jeune, il se destina à
l’escroquerie comme d’autres se destinent à l’École des Mines. Son
début fut un coup de génie. L’histoire est incroyable — Ballmeyer
subtilisant une lettre chargée adressée à la maison de son père, puis
prenant le train pour Lyon, avec l’argent volé, et écrivant à l’auteur
de ses jours:
«Monsieur, je suis un ancien militaire retraité et médaillé. Mon fils,
commis des postes, a, pour payer une dette de jeu, soustrait, dans le
bureau ambulant, une lettre à votre adresse. J’ai réuni la famille;
d’ici à quelques jours nous pourrons parfaire la somme nécessaire au
remboursement. Vous êtes père: ayez pitié d’un père! Ne brisez pas tout
un passé d’honneur!»
M. Ballmeyer père accorda noblement des délais. Il attend encore le
premier acompte ou plutôt il ne l’attend plus, le procès lui ayant
appris, après dix années, quel était le vrai coupable.
Ballmeyer, rapporte M. Albert Bataille, semble avoir reçu de la nature
tous les attributs qui constituent l’escroc de race: une prodigieuse
variété d’esprit, le don de persuader les naïfs, le souci de la mise en
scène et du détail, le génie du travestissement, la précaution infinie,
à ce point qu’il faisait marquer son linge à des initiales appropriées
toutes les fois qu’il jugeait utile de changer de nom. Mais, ce qui le
caractérise surtout, c’est, en dehors d’aptitudes étonnantes pour
l’évasion, une coquetterie de fraude, d’ironie, de défi à la justice;
c’est le plaisir malin de dénoncer lui-même au parquet de prétendus
coupables, sachant combien le magistrat s’attarde par tempérament aux
fausses pistes.
Cette joie de mystifier les juges apparaît dans tous les actes de sa
vie. Au régiment, Ballmeyer vole la caisse de sa compagnie: il accuse
le capitaine-trésorier. Il commet un vol de quarante mille francs au
préjudice de la maison Furet, et, aussitôt, il dénonce au juge
d’instruction M. Furet comme s’étant volé lui-même.
L’affaire Furet restera longtemps célèbre dans les fastes judiciaires,
sous cette rubrique désormais classique: «le coup du téléphone». La
science appliquée à l’escroquerie n’a encore rien donné de mieux.
Ballmeyer soustrait une traite de mille six cents livres sterling dans
le courrier de MM. Furet frères, négociants commissionnaires, rue
Poissonnière, qui l’ont laissé s’installer dans leurs bureaux.
Il se rend rue Poissonnière, dans la maison de M. Furet, et,
contrefaisant la voix de M. Edmond Furet, demande par téléphone à M.
Cohen, banquier, s’il serait disposé à escompter la traite. M. Cohen
répond affirmativement et, dix minutes plus tard, Ballmeyer, après
avoir coupé le fil téléphonique pour prévenir un contre-ordre ou des
demandes d’explications, fait toucher l’argent par un compère, un nommé
Rivard, qu’il a connu naguère aux bataillons d’Afrique, où de fâcheuses
histoires de régiment les avaient fait expédier l’un et l’autre.
Il prélève la part du lion; puis il court au parquet pour dénoncer
Rivard et, comme je le disais, le volé, M. Edmond Furet lui-même!…
Une confrontation épique a lieu dans le cabinet de M. Espierre, le juge
d’instruction chargé de l’affaire.
«Voyons, mon cher Furet, dit Ballmeyer au négociant ahuri, je suis
désolé de vous accuser, mais vous devez la vérité à la justice. C’est
une affaire qui ne tire pas à conséquence: avouez donc! Vous avez eu
besoin de quarante mille francs pour liquider une petite dette au salon
des courses, et vous les avez fait payer à votre maison. C’est vous qui
avez téléphoné.
— Moi! moi! balbutiait M. Edmond Furet, anéanti.
— Avouez donc, vous savez bien qu’on a reconnu votre voix.»
Le malheureux volé coucha bel et bien à Mazas pendant huit jours et la
police fournit sur lui un rapport épouvantable; si bien que M. Cruppi,
alors avocat général, aujourd’hui ministre du Commerce, dut présenter à
M. Furet les excuses de la justice. Quant à Rivard, il était condamné
par contumace à vingt ans de travaux forcés!
On pourrait raconter vingt traits de ce genre sur Ballmeyer. En vérité,
à ce moment-là, avant de s’adonner au drame, il jouait la comédie, et
quelle comédie! Il faut connaître tout au long l’histoire d’une de ses
évasions. Rien de plus prodigieusement comique que l’aventure de ce
prisonnier rédigeant un long mémoire insipide, uniquement pour pouvoir
l’étaler sur la table du juge, M. Villers, et, en bouleversant les
imprimés, jeter un coup d’oeil sur la formule des ordres de mises en
liberté.
Rentré à Mazas, le filou écrivit une lettre signée «Villers», dans
laquelle, selon la formule surprise, M. Villers priait le directeur de
la prison de mettre le détenu Ballmeyer en liberté sur-le-champ. Mais
il manquait au papier le timbre du juge.
Ballmeyer ne s’embarrassa pas pour si peu. Il reparut le lendemain à
l’instruction, dissimulant sa lettre dans sa manche, protesta de son
innocence, feignit une grande colère, et, en gesticulant avec le cachet
déposé sur la table, il fit tout à coup tomber l’encrier sur le
pantalon bleu du garde qui l’accompagnait.
Pendant que le pauvre Pandore, entouré du magistrat et du greffier, qui
compatissaient à son malheur, épongeait tristement son «numéro un»,
Ballmeyer profitait de l’inattention générale pour appliquer un fort
coup de tampon sur l’ordre de mise en liberté et se confondait à son
tour en excuses.
Le tour était joué. L’escroc sortit en jetant négligemment le papier
signé et timbré aux gardes de la souricière.
«À quoi donc pense M. Villers, fit-il, de me faire porter ses papiers!
Me prend-il pour son domestique?»
Les gardes ramassèrent précieusement l’imprimé, et le brigadier de
service le fit porter à son adresse, à Mazas. C’était l’ordre de mettre
sur-le-champ en liberté le nommé Ballmeyer. Le soir même, Ballmeyer
était libre.
C’était sa seconde évasion. Arrêté pour le vol Furet, il s’était
échappé une première fois en passant la jambe et en jetant du poivre au
garde qui l’amenait au dépôt, et le soir même il assistait, cravaté de
blanc, à une première de la Comédie-Française. Déjà, à l’époque où il
avait été condamné par le conseil de guerre à cinq ans de travaux
publics pour avoir volé la caisse de sa compagnie, il avait failli
sortir du Cherche-Midi en se faisant enfermer par ses camarades dans un
sac de papiers de rebut. Un contre-appel imprévu fit échouer ce plan si
bien conçu.
… Mais on n’en finirait point s’il fallait raconter ici les étonnantes
aventures du premier Ballmeyer.
Tour à tour comte de Maupas, vicomte Drouet d’Erlon, comte de
Motteville, comte de Bonneville[2], élégant, beau joueur, faisant la
mode, il parcourt les plages et les villes d’eaux: Biarritz,
Aix-les-Bains, Luchon, perdant au cercle jusqu’à dix mille francs dans
sa soirée, entouré de jolies femmes qui se disputent ses sourires; car
cet escroc émérite est doublé d’un séducteur. Au régiment, il avait
fait la conquête, platonique heureusement, de la fille de son colonel!…
Connaissez-vous le «type» maintenant?
Eh bien, c’est cet homme que Joseph Rouletabille allait combattre!
Je crus bien, ce soir-là, avoir suffisamment édifié Mrs. Edith sur la
personnalité du célèbre bandit. Elle m’écoutait dans un silence qui
finit par m’impressionner et alors, me penchant sur elle, je m’aperçus
qu’elle dormait. Cette attitude aurait pu ne point me donner une grande
idée de cette petite personne. Mais, comme elle me permit de la
contempler à loisir, il en résulta au contraire pour moi des sentiments
que je voulus plus tard en vain chasser de mon coeur.
La nuit se passa sans surprise. Quand le jour arriva, je le saluai avec
un grand soupir de soulagement. Tout de même Rouletabille ne me permit
de m’aller coucher qu’à huit heures du matin quand il eut réglé son
service de jour. Il était déjà au milieu des ouvriers qu’il avait fait
venir et qui travaillaient activement à la réparation de la brèche de
la tour B. Les travaux furent menés si judicieusement et si promptement
que le château fort d’Hercule se trouva le soir même aussi
hermétiquement clos dans la nature, avec toutes ses enceintes, qu’il
l’est linéairement parlant sur le papier. Assis sur un gros moellon, ce
matin-là, Rouletabille commençait déjà à dessiner sur son calepin le
plan que j’ai soumis au lecteur, et il me disait, cependant que,
fatigué de ma nuit, je faisais des efforts ridicules pour ne point
fermer les yeux:
«Voyez-vous, Sainclair! Les imbéciles vont croire que je me fortifie
pour me défendre. Eh bien, ce n’est là qu’une pauvre partie de la
vérité: car je me fortifie surtout pour raisonner. Et, si je bouche des
brèches, c’est moins pour que Larsan ne puisse s’y introduire que pour
épargner à ma rai
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