D'Alembert
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Title: D'Alembert
Author: Joseph Bertrand
Release date: April 4, 2005 [eBook #15543]
Most recently updated: December 14, 2020
Language: French
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D'ALEMBERT
PAR
JOSEPH BERTRAND
MEMBRE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
ET SECRÉTAIRE PERPÉTUEL DE
L'ACADÉMIE DES SCIENCES
CHAPITRE I
L'ENFANCE DE D'ALEMBERT
Leibniz, dit-on, ne faisait cas de la science que parce qu'elle lui
donnait le droit d'être écouté quand il parlait de philosophie et de
religion. L'idée certes est généreuse et digne de son grand esprit, mais
si tous ceux qui abordent ces hautes questions devaient commencer par
être des Leibniz, ils deviendraient singulièrement rares. Quelque haut
d'ailleurs qu'ils fussent placés, leurs discours éloquents ou vulgaires,
orthodoxes ou hérétiques, vaudraient seulement par eux-mêmes et
nullement par le nom de l'auteur. Les plus illustres sur ce terrain sont
les égaux des plus humbles, et l'autorité n'y peut être acceptée dans
aucune mesure. Que les luthériens ne triomphent donc pas pour avoir
compté dans leurs rangs Képler et Leibniz, car les catholiques leur
opposeraient Descartes et Pascal, et si ces grands hommes se sont
hautement déclarés chrétiens, on pourrait, parmi les penseurs les plus
libres et les sceptiques les plus hardis, citer des génies du même
ordre, au premier rang desquels se place d'Alembert.
Le nom de d'Alembert rappelle aux géomètres l'émule de Clairaut et
d'Euler, le prédécesseur de Lagrange et de Laplace, le successeur
d'Huygens et de Newton; d'Alembert est, pour les lettrés, l'orateur
spirituel, dont l'éloquence toujours prête fut, pendant un quart
de siècle, pour deux Académies, le plus grand attrait des séances
solennelles.
Les curieux d'anecdotes littéraires savent ses relations avec un grand
homme et avec un grand roi, qu'il osait, tout en les respectant et
les aimant, et sans méconnaître l'honneur de leur amitié, contredire
souvent, blâmer quelquefois et conseiller avec une indépendante sagesse.
A la fin comme au commencement de sa vie, la destinée de d'Alembert le
mit en lutte avec le malheur. Vainqueur dans son enfance, il a su, par
la force de son caractère et la grâce de son esprit, triompher d'une
situation difficile et cruelle. Brisé par le chagrin aux approches de
la vieillesse, il a courbé tristement la tête et, sans accepter les
consolations de l'amitié ni se soucier des distractions de la gloire,
attendu la mort comme une délivrance.
D'Alembert fut exposé quelques heures après sa naissance, le 17 novembre
1717, sur les marches de l'église Saint-Jean-Lerond.
Cette petite église, démolie en 1748, avant d'être un sanctuaire
particulier, avait été une chapelle dépendant de la cathédrale ou, pour
parler plus exactement, le baptistère même de Notre-Dame de Paris,
accolé à la gauche de la façade, dont Claude Frollo, pendant sa chute,
apercevait le toit, «petit comme une carte ployée en deux».
Dans plusieurs églises, à Sens et à Auxerre notamment, les
chapelles réservées aux cérémonies du baptême s'appellent également
Saint-Jean-Lerond.
La mère de d'Alembert, en le livrant à la charité publique, s'était
réservé heureusement le moyen de le retrouver un jour. L'enfant, baptisé
par les soins d'un commissaire de police, reçut le nom de Jean-Baptiste
Lerond. On l'envoya en nourrice au village de Crémery, près de
Montdidier; il y resta six semaines. La première nourrice, Anne Frayon,
femme de Louis Lemaire, en le rendant le 1er janvier 1718, reçut 5
livres pour le premier mois et 2 livres 5 sols pour les quatorze
premiers jours du second. Molin, médecin du roi, probablement accoucheur
de la mère, l'avait réclamé en prenant l'engagement de pourvoir à ses
besoins. On ne rencontre plus dans la vie de d'Alembert l'intervention
de ce praticien célèbre par son avarice. «Jamais, disait-il, mes
héritiers n'auront autant de plaisir à dépenser mon bien que j'en ai eu
à l'amasser.» Cette fortune était grande, on le devine; d'Alembert n'en
eut aucune part. Molin, en l'adoptant, n'était que le prête-nom de son
père, le chevalier Destouches, général d'artillerie. Destouches, au mois
de novembre 1717, était en mission à l'étranger. Au retour, il s'informa
de l'enfant. La mère était Mme de Tencin, chanoinesse et soeur du futur
cardinal-archevêque de Lyon. Nous n'avons ici qu'à nous détourner
d'elle.
Désireuse avant tout d'éviter le scandale, elle ne demandait à l'enfant,
s'il vivait, que de ne pas faire parler de lui. Cédant cependant aux
instances de Destouches, elle lui donna, quoique à regret, le moyen de
retrouver le pauvre abandonné.
Destouches ne cessa jamais de veiller sur lui. Lors de sa mort en 1726,
l'enfant, âgé de neuf ans, laissait prévoir déjà ce qu'il serait un
jour. On l'avait placé dans un pensionnat du faubourg Saint-Antoine,
celui de Bérée, où Mme Rousseau, son excellente nourrice, passait pour
sa mère et méritait ce titre par son empressement, sa tendresse et son
orgueil d'avoir un tel fils. Jean Lerond profita beaucoup des leçons
de Bérée, qui, dès l'âge de dix ans, déclarait n'avoir plus rien à lui
apprendre.
Destouches en mourant ne laissa son fils ni sans ressource, ni sans
appui: il lui léguait 1 200 livres de rente et le recommandait
à l'affectueuse protection de son excellente famille. C'est par
l'influence des parents de son père que d'Alembert, à l'âge de
douze ans, toujours sous le nom de Lerond, fut admis au collège des
Quatre-Nations. C'était une grande faveur.
Ce collège, fondé par la volonté du cardinal Mazarin, ne recevait que
des boursiers choisis par la famille du cardinal, fils de familles
nobles, s'il était possible, et originaires de l'une des provinces
récemment annexées à la France. Jean Lerond y fut admis comme
gentilhomme.
D'Alembert, sans ignorer le nom et la situation de sa mère dans le
monde, n'a jamais eu de relations avec elle. Il n'est pas vrai que
devenu célèbre il ait refusé de la voir. C'est Mme de Tencin qui le
fuyait comme un remords. Le récit de Mme Suard, dans ses Mémoires, a
toutes les apparences de la vérité:
«M. d'Alembert, dit-elle, m'a parlé avec la plus grande confiance de Mme
de Tencin, sa mère, et de son père, M. Destouches, militaire distingué
et le plus honnête homme du monde.
«M. d'Alembert m'a dit que sa nourrice (Mme Rousseau) l'avait reçu avec
une tête pas plus grosse qu'une pomme ordinaire, des mains comme des
fuseaux, terminées par des doigts aussi menus que des aiguilles. Son
père l'emporta bien enveloppé dans son carrosse et parcourut tout Paris
pour lui donner une nourrice; mais aucune ne voulait se charger d'un
enfant qui paraissait au moment de rendre son dernier souffle. Enfin
il arriva chez cette bonne Mme Rousseau, qui, touchée de pitié pour ce
pauvre petit être, consentit à s'en charger et promit au père qu'elle
ferait tout ce qui dépendrait d'elle pour le lui conserver: elle y
parvint à force de soins, et ceux qui ont connu d'Alembert ont été
témoins de la tendresse qu'il a conservée pour cette excellente femme,
qui s'est montrée sa véritable mère. Il est resté auprès d'elle
jusqu'à l'âge de cinquante ans, et, lorsqu'il alla vivre avec Mlle
de l'Espinasse, il allait sans cesse chercher sa chère nourrice, la
consoler de ses peines, faire des caresses à ses petits enfants, et la
laissait heureuse d'avoir un tel fils.»
«Son père le voyait souvent et s'amusait beaucoup, m'a dit d'Alembert,
de ses gentillesses et bientôt de ses réponses, qui annonçaient, dès
l'âge de cinq ans, une intelligence peu commune; il allait en pension et
son maître était enchanté de son esprit.
«Un jour M. Destouches, qui en parlait sans cesse à Mme de Tencin,
obtint d'elle qu'elle l'accompagnerait où il l'avait placé, et par les
caresses et les questions qu'il adressa à son fils en tira beaucoup de
réponses qui le divertirent et l'intéressèrent. «Avouez, madame, dit M.
Destouches à Mme de Tencin, qu'il eût été bien dommage que cet aimable
enfant eût été abandonné.» D'Alembert, qui avait alors sept ans, se
souvenait parfaitement de cette visite et de la réponse de Mme de
Tencin, qui se leva à l'instant en disant: «Partons, car je vois qu'il
ne fait pas bon ici pour moi.»
«M. Destouches, en mourant, recommanda d'Alembert à sa famille, qui
jamais ne l'a perdu de vue. Quand j'ai connu d'Alembert, ajoute Mme
Suard, il allait encore dîner avec le neveu et la nièce de son père une
fois par semaine, et il était toujours reçu avec autant d'égards que
d'estime et d'amitié.
«En me mettant si avant dans sa confidence, d'Alembert m'autorisa à lui
demander s'il était vrai que Mme de Tencin lui eût fait dire par un ami,
quand il eut acquis une grande célébrité, qu'elle serait charmée de
le voir: «Jamais, m'a-t-il dit, elle ne m'a rien fait dire de
semblable.--Cependant, monsieur, on vous prête dans cette occasion une
réponse très fière à une mère qui, jusqu'à votre célébrité, ne vous
avait pas donné un signe de vie; et j'ai entendu bien des personnes
applaudir à votre refus comme à un juste ressentiment.--Ah! me dit-il,
jamais je ne me serais refusé aux embrassements d'une mère qui m'aurait
réclamé; il m'eût été trop doux de la recouvrer.»
«Quand Mme de Tencin mourut, elle laissa tout son bien à Astuc, son
médecin. On prétendit que c'était un fidéicommis et que le bien devait
passer à d'Alembert, mais il n'en a jamais rien reçu; il disait qu'elle
aimait beaucoup Astuc et que, quant à lui, il était bien sûr qu'elle
n'avait pas plus pensé à lui à sa mort que pendant sa vie.»
L'éducation des pupilles du cardinal était complète et brillante. Cent
livres par an leur étaient accordées pour leur entretien et menues
dépenses: une _académie_ annexée au collège devait leur enseigner
l'équitation, l'escrime et la danse. L'Université de Paris, exécutrice
des volontés du cardinal, refusa sur ce point de s'y conformer.
D'Alembert, dans son enfance, n'apprit pas les belles manières et ne les
connut jamais. Le jeune Lerond fit de brillantes études. La famille
de Destouches, heureuse sans doute de ses succès, ne cessa jamais de
veiller sur lui. La preuve en est inscrite sur le registre de la Faculté
des arts. A la fin de l'année 1735, le jeune écolier, âgé de dix-huit
ans, fut reçu bachelier ès arts. Il est inscrit sous le nom de
Daremberg. Le registre, dont je dois la connaissance aux recherches
perspicaces de M. Abel Lefranc, mentionne la réclamation du candidat
Jean-Baptiste Lerond qui repousse le nom de Daremberg que sa famille
veut lui imposer. Une note du recteur du collège des Quatre-Nations
atteste que Daremberg et Jean Lerond sont une même personne et l'un des
plus brillants élèves du collège:
_Lerond Parisinus, qui cum a pueritia credidisset et solitus esset a
parentibus vocitari Daremberg, inscripsit se in catalogis philosophicis
Joannem Baptistum Ludovicum Daremberg, omisso nomine suo gentilitio
Lerond. Supplicavit ut inscribatur suo nomine Joannes Lerond sine ullo
alio cognomine._
_Ut non alia subesse possit dubilatio de Joanne Lerond, dixit idem
prosyndicus, juvenem illum in collegio Mazarineo a pluribus annis magna
cum laude studere, omnibusque magistris esse notissimum, praesertim
ipsi amplissimo rectori, et M. Geoffroy philosophiae professori, quorum
lectiones exceperit, et sibi ipsi qui eum habuerit discipulum, caeteris
longe antecellentem, ita ut nullus sit dubitandi locus quin juvenis qui
se inscripsit Joannem Baptistum Ludovicum Daremberg idem sit qui nunc
postulat inscribi se Joannem Lerond._
Quelle est l'origine de ce nom de Daremberg? Pourquoi la famille de
Destouches voulait-elle le lui imposer? Pourquoi Jean Lerond, comme par
une transaction, adoptait-il trois ans plus tard celui de d'Alembert,
qu'il a rendu illustre? Ces questions paraissent insolubles.
Je proposerai une remarque au moins singulière.
L'anagramme de
BATISTE LEROND
est
D'ALENBERT, SOIT.
Il n'est pas impossible que le jeune géomètre, familier avec la théorie
des permutations, ait tourné lui-même cette inversion assez conforme aux
habitudes de l'époque. Quoi qu'il en soit, dans la famille Destouches on
le nommait dès l'enfance le chevalier Daremberg.
Les Archives nationales possèdent l'inventaire après décès de
Michel-Camus Destouches, commissaire général de l'artillerie, frère et
héritier du père de d'Alembert. On y lit:
«_Item_, une autre liasse contenant seize pièces qui sont mémoires
des fournitures faites par ledit deffunt Michel-Camus Destouches et
payements par lui faits au chevalier _d'Arembert_, mineur, pour servir
au compte des arrérages de la pension viagère de 1 200 livres par an à
lui léguées par ledit deffunt Louis-Camus Destouches.»
Le testament de Louis-Camus Destouches, conservé dans l'étude de
Me Robineau, notaire à Paris, porte d'autre part: «Je donne et
lègue............., plus au sieur Jean d'Arembert à présent en pension
chez Bérée, faubourg Saint-Antoine, 1 200 livres de pension viagère, que
je veux et entends qui lui soient régulièrement payées et par préférence
à tous autres legs, en ayant touché les fonds de ceux à qui il
appartient, et, s'il est encore en bas âge quand je mourrai, on lui
nommera un tuteur _ad hoc_.»
Que signifient ces mots, _en ayant touché les fonds de ceux à qui il
appartient_?
Le legs serait-il un souvenir de sa mère, le seul qu'il en ait jamais
reçu?
Les Archives nationales possèdent une lettre de d'Alembert du mois de
mars 1779, adressée au ministre de la maison du roi et commençant par
ces mots:
«J'ai l'honneur de vous envoyer mon extrait baptistaire. Vous n'y
trouverez pas le nom de d'Alembert, qui ne m'a été donné que dans
mon enfance et que j'ai toujours porté depuis, mais je suis connu
de plusieurs personnes sous le nom de Jean Lerond, qui est mon nom
véritable.»
L'orthographe des noms au XVIIIe siècle avait moins de fixité
qu'aujourd'hui; il est difficile cependant de considérer d'Alembert,
d'Arenbert et d'Aremberg comme trois manières d'écrire le même nom.
D'Alembert apprit au collège ce qu'on y enseignait alors. Il en sortit
excellent latiniste, sachant assez le grec pour lire plus tard dans le
texte Archimède et Ptolémée. On l'exerça, conformément à la tradition,
à _circonduire_ et allonger des périodes et à faire brillamment des
amplifications, nom très convenable, disait-il plus tard, non sans
quelque injustice, à noyer dans deux feuilles de verbiage ce qu'on
pourrait et devrait dire en deux lignes. Le talent de bien dire en
amplifiant et de trouver sans effort l'heureux arrangement des paroles,
développé par ses maîtres au collège Mazarin, n'a pas peu contribué
sans doute, n'en déplaise à d'Alembert, à ses succès comme orateur
académique. S'ils n'ajoutent rien à sa gloire, ils ont pu, en procurant
à ses contemporains des heures de vif plaisir, devenir une des joies de
sa vie.
Après avoir passé--c'est ainsi que lui-même juge ses études--sept ou
huit ans à apprendre des mots ou à parler sans rien dire, il commença
ou, pour mieux dire, on crut lui faire commencer l'étude des choses:
c'était la définition de la philosophie. On désignait alors sous ce
nom la logique ou, à très peu près, ce que le maître de philosophie se
proposait d'apprendre à M. Jourdain: Bien concevoir, par le moyen des
universaux; bien juger, par le moyen des catégories, et bien construire
un syllogisme, par le moyen des figures:
_Barbara, Celarent, Darii, Ferio, Baralipton._
On se demandait si la logique est un art ou une science, si la
conclusion est de l'essence du syllogisme.
Quoique la forme prête à la comédie, ne nous persuadons pas qu'une telle
étude ne fût alors qu'une inutile et ridicule curiosité. Nul ne songe
aujourd'hui à invoquer les règles du syllogisme, on ne le comprendrait
pas. Lorsque, il y a deux cents ans, ces règles rigoureuses et
irréprochables étaient connues de tous les honnêtes gens, il suffisait,
aux yeux des bons juges, pour triompher dans une discussion, de résoudre
_in modo et figura_ les arguments sophistiques de l'adversaire; chacun
félicitait le vainqueur sans ignorer pour cela que le vaincu pouvait
avoir raison.
Par le respect de ces règles excellentes, ingénieux théorèmes dans la
science du raisonnement, on faisait preuve d'éducation classique, à
peu près comme la connaissance de l'escrime ou de l'équitation faisait
paraître un élève des académies vraisemblablement de bonne famille.
L'éducation, à toutes les époques--on aurait grand tort de s'en
plaindre,--a joint aux connaissances réellement utiles à tous un savoir
convenu, sorte de franc-maçonnerie entre ceux qui le possèdent. A quoi
sert l'orthographe, sinon à démontrer qu'on a été bien élevé? En Chine,
les lettrés ont une langue à part, cela n'est ni sans intention ni sans
avantage.
La physique de Descartes enseignée pendant les années de philosophie
convenait moins encore à l'esprit rigoureux de d'Alembert. Les
cartésiens de collège déraisonnaient en termes obscurs sur des questions
mal définies et mal comprises; d'Alembert ne conserva de ses maîtres en
physique que le souvenir de paralogismes qu'il parodiait avec gaieté.
C'est en songeant à son professeur de physique qu'il avait conçu l'idée
d'une antiphysique dans laquelle on expliquerait et démontrerait, par
des raisonnements non moins plausibles que ceux de l'école, le contraire
précisément de la vérité.
On dirait, par exemple: _Le baromètre hausse pour annoncer la pluie_.
_Explication_.--Lorsqu'il doit pleuvoir, l'air est plus chargé de
vapeurs, par conséquent plus pesant, par conséquent il doit faire
hausser le baromètre.
_Ce qu'il fallait démontrer._
_L'hiver est la saison où la grêle doit principalement tomber._
_Explication_.--L'atmosphère étant plus froide en hiver, il est évident
que c'est surtout dans cette saison que les gouttes de pluie doivent se
congeler jusqu'à se durcir en traversant l'atmosphère.
_Ce qu'il fallait démontrer._
Par malheur pour ces explications, les faits y sont absolument opposés.
La baisse du baromètre annonce la pluie, et la grêle, en été, tombe plus
souvent qu'en hiver. Les raisons sont préférables cependant à celles
qu'on invoquait chaque jour dans l'étude de la physique. La liste peut
s'étendre, et d'Alembert formait le projet d'y introduire tous les
phénomènes physiques.
D'autres branches d'études, qui réclament aujourd'hui bien du temps et
provoquent bien des efforts, ne jouaient dans les classes aucun rôle.
Les plans d'études du XVIIIe siècle ne nous disent pas comment un
excellent élève, comme d'Alembert, apprenait avant de quitter le collège
que Charlemagne au IXe siècle avait renouvelé l'empire, et qu'un saint
roi nommé Louis s'était croisé au XIIIe. On pouvait mériter tous les
prix dans toutes les classes sans avoir appris que Madrid est en Espagne
et que François Ier y a été prisonnier de Charles-Quint. Il ne paraît
pas que les générations instruites par cette méthode ignorassent plus
que celles d'aujourd'hui la géographie et l'histoire. L'excès du mal
était le meilleur des remèdes et l'ignorance complète le meilleur
stimulant. Les jeunes gens qui n'avaient rien appris lisaient les
histoires et consultaient les cartes, à leur jour et à leur heure, quand
ils en sentaient le désir et le besoin, avec profit par conséquent.
L'habitude de faire pendant les repas des lectures instructives pouvait
aussi laisser quelques souvenirs, mais il est à croire qu'on n'écoutait
guère.
Quoi qu'il en soit, Diderot, Voltaire et d'Alembert, et, au siècle
précédent, Corneille, Racine et Bossuet ont été instruits par cette
méthode; leur ignorance a été passagère. Le désir d'apprendre est le
meilleur fruit des premières études. On le fait naître en exerçant
l'esprit, non en fatiguant la mémoire. Quand l'ignorance devient un
ennemi, la victoire n'est pas douteuse. Les écoliers du XVIIIe siècle en
sortant du collège ne pouvaient pas s'écrier comme ceux d'aujourd'hui:
«Me voilà, grâce à Dieu, débarrassé de mes études!» Ils ne l'étaient
pas, et c'était un grand bien. Le but n'était pas alors de préparer
l'élève à une profession libérale, moins encore à un examen, on lui
livrait la source, c'était à lui d'y boire et d'apprendre, après son
entrée dans le monde, suivant ses besoins et son zèle, les vérités
utiles ou utilisables. Le collège l'y préparait par l'étude des bonnes
lettres en le rendant capable de parler et de raisonner des choses avec
les honnêtes gens, de lire avec fruit tous les livres, d'en écrire au
besoin, en donnant à son esprit la politesse commune à tous les temps et
à toutes les nations. Deux conditions sont nécessaires, on ne saurait le
nier: la première est de connaître les choses; la seconde est de savoir
parler, raisonner et écrire sur celles que l'on a apprises.
La première n'est pas la plus importante; elle s'apprend à tout âge. Si
la seconde à vingt ans n'est pas acquise, on risque fort de l'ignorer
toujours.
Jean Lerond, après avoir subi l'examen du baccalauréat es arts, suivit
pendant deux années les leçons de l'École de droit. Il s'inscrivit pour
les cours des professeurs Amyot, Legendre, de Ferrière et Rousseau. On
lit sur les registres dix mentions relatives à d'Alembert. Il suffira
d'en citer une:
_Ego Joannes Lerond Parisiensis excipio lectiones dominorum Amyot et
Legendre, octob. 1736 die ultimo._
Dans le registre intitulé _Registrum supplicantium pro assequendis
gradibus: Die Jovis 11 Juli 1738_, _supplicaverunt pro examine gallico:
Joannes Lerond Parisiensis et D. Rousseau, Legendre, Maillot, Delaroche,
Bernard._
D'Alembert, licencié en droit, pouvait plaider, et son brillant esprit
lui promettait de grands succès, mais la profession ne lui plaisait pas.
Il n'aurait accepté que de bonnes causes, et elles sont rares. Il faut
se garder d'en évaluer le nombre à la moitié de celles qui se plaident.
Quand l'un des plaideurs a tort, il n'est pas certain que l'autre ait
raison; d'Alembert connaissait les fables de La Fontaine. Riche de 1 200
livres de rente, il vivait chez sa mère adoptive, heureux d'apporter
dans la modeste vie de la famille sinon l'aisance au moins la sécurité.
Jamais le Palais ne le vit à la barre. Il voulut étudier en médecine.
Lui-même l'a raconté, mais son passage à la Faculté n'a pas laissé de
traces.
Les professeurs du collège Mazarin, presque tous prêtres, se faisaient
aimer de leurs élèves. Jansénistes ardents, ils servaient volontiers de
directeurs à leurs consciences et de guides à leurs premiers pas dans le
monde.
Jean Lerond, joyeux et confiant, accepta d'abord leurs conseils. Leurs
livres de dévotion l'ennuyèrent, ils s'y attendaient: on lui prêta les
livres de controverse. La sympathie et la confiance ont des bornes.
D'Alembert, effrayé de cette pieuse ferveur qui n'engendrait que la
haine, rejeta cet amer breuvage, et, sans cacher toute sa répugnance,
devint l'adversaire, bientôt l'ennemi de ceux qui le lui présentaient.
Les invectives, dans les discussions théologiques, en 1736, allaient
jusqu'à la fureur. Jansénistes et jésuites, pour l'attaquer ou pour la
défendre, faisaient de la bulle _Unigenitus_ l'essentiel de la religion
et la pierre de touche de la foi.
Les pamphlets succédaient aux pamphlets, et si d'Alembert, comme il
s'en est vanté, lisait avec conscience tous ceux qu'on lui prêtait, la
polémique la plus violente occupait une grande part de son temps.
Le livre du père Quesnel: _Réflexions sur le Nouveau Testament_ avait
été l'occasion et devenait le terrain de la lutte. La destinée de ce
livre est singulière. Publié en 1671, on le recommandait dans plusieurs
diocèses et le citait comme le soutien le meilleur et le plus édifiant
de la foi, tiré des pures sources de l'Écriture et de la tradition. Son
succès pendant un quart de siècle s'accroissait sans cesse. L'archevêque
de Paris, écrit Bossuet qui l'approuve, étant encore évêque de Châlons,
crut trouver dans ce livre un trésor pour son Église. Le pieux évêque,
après l'avoir revu et annoté, l'adressa aux curés, aux vicaires et aux
autres ecclésiastiques de son diocèse pour servir de matière à leurs
instructions. Les _Réflexions du père Quesnel_ étaient reçues avec
avidité et édification, les libraires ne pouvaient suffire à la dévotion
des fidèles; chaque mois voyait naître une édition nouvelle.
«Il suffisait, si nous en croyons le témoignage de Bossuet, de lire le
livre des _Réflexions morales_ pour y trouver, avec le recueil des
plus belles pensées des saints, tout ce qu'on peut désirer pour
l'édification, pour l'instruction et pour la consolation des fidèles.»
Tant d'excellentes pages cependant et tant de pieuses annotations
cachaient le poison janséniste.
Les jésuites eurent d'abord des scrupules et des doutes, la discussion
anima leur zèle. La question fut portée à Rome. On s'y partagea comme à
Paris. La décision sans appel de la bulle _Unigenitus_ ordonna enfin, en
1713, la soumission et le silence aux esprits les plus orgueilleux et
les plus tenaces qui furent jamais. Un livre édifiant et orthodoxe
pendant quarante ans était interdit. Les maximes et les conseils que
les jésuites eux-mêmes avaient eus en vénération devenaient, sur leur
insistance, dangereux et impies. On condamnait cent une propositions
d'autant plus coupables que le venin y était plus caché.
Il l'était extrêmement, et beaucoup de fidèles, une grande partie même
du clergé, habitués à en nourrir leur esprit, refusèrent de changer de
régime. La guerre fut déclarée et troubla la France pendant plus d'un
demi-siècle. Quarante ans après la publication de la bulle, le nombre
des lettres de cachet lancées à son occasion dépassait quarante mille.
Du haut en bas, la société était divisée. On était _appelant_ ou _non
appelant_; les plus ardents étaient _réappelants_; les non communiquants
refusaient toute relation avec les approbateurs de la bulle. Le _silence
respectueux_ était blâmé de tous, le mépris prodigué à ceux qui
pesaient les affaires du sanctuaire dans la balance de la raison, et le
_tolérantisme_ flétri comme une faiblesse ou dénoncé comme un crime.
Pour délivrer la vérité retenue dans l'injustice, chacun se faisait
gloire de devenir une _ville forte_, une _colonne inébranlable_ et un
_mur d'airain_. Un bourgeois de Paris bien pensant n'aurait pas confié
ses souliers à un décrotteur ou sa malle à un commissionnaire sans
prendre des informations, pour ne pas souiller sa conscience en
encourageant l'indifférence d'un non appelant ou l'erreur criminelle
d'un partisan de la bulle.
Il fallait être janséniste ou moliniste. Boindin, auteur comique fort
oublié, disait: «Entre Dumarsais et moi la différence est grande:
Dumarsais est athée janséniste, et moi je suis athée moliniste».
Quoique la bulle fût de 1713, au moment où d'Alembert quitta le collège,
en 1735, la polémique redoublait de violence. Les guérisons du cimetière
de Saint-Médard sur le tombeau du diacre Pâris accroissaient l'ardeur
fanatique des jansénistes, tout fiers des miracles que Dieu faisait pour
eux.
On discutait sur les limites de l'observance due à la cour de Rome:
s'étend-elle aux questions de fait? Le problème, comme au temps de
Pascal, avait deux solutions opposées, évidentes chacune pour ceux qui
l'adoptaient. Pour se faire une idée de l'acharnement des partis, il
faut les laisser parler.
«La charité chrétienne, disait une brochure du temps, permet-elle, sans
se faire leur complice, de communiquer avec ceux qui, pour combattre la
vérité, descendent tout vivants dans l'Enfer?»
«Quand j'ouvre cette bulle, disait un autre auteur, et que j'y vois
condamner cent une vérités qui sont l'élixir de la tradition, l'abrégé
du christianisme, le rempart de l'Église, le fondement de la religion,
dois-je me contenter de dire: on veut me faire illusion? La bulle
est visiblement subreptice et porte tous les caractères de la plus
pernicieuse nouveauté.»
C'est sur ce ton que, par des milliers de pamphlets se répondant comme
les voix d'un choeur d'anathèmes, les partis, pendant un quart de
siècle, se maudissent, se déchirent et s'insultent. Pour ceux qui
prendraient intérêt au fond, ils sont rares aujourd'hui, il serait
malaisé de les instruire. Pour voir ce venin si bien caché et comprendre
ces subtiles distinctions, il faut regarder de près et avoir de bons
yeux.
Quand Dieu veut sauver l'âme, en tout temps, en tout lieu,
L'inévitable effet suit le vouloir de Dieu.
L'innocence de ces deux vers semble égaler leur platitude. C'est une
dangereuse erreur: ils contiennent deux hérésies condamnées par la
bulle.
Dans les miracles accomplis sur le tombeau d'un appelant, le bienheureux
Pâris, les jésuites n'accordaient aucun sujet de triomphe à leurs
adversaires.
Il fallait avant tout définir le mot miracle. Comment espérer sans cela
une argumentation solide? Un miracle, disaient-ils, doit être instantané
et complet. Tout ce qui vient de Dieu a d'abord sa perfection. Ses
oeuvres sont achevées suivant la force du terme. C'est une vérité dont
Moïse nous est garant. Quelque chose que Dieu fasse, il est impossible,
dit le Sage, d'y ajouter ou d'en retrancher.
Oserait-on prétendre qu'il est impossible d'ajouter à une guérison
imparfaite? Elle n'est donc pas l'oeuvre de Dieu.
Satan, le père du mensonge, qui remue le ciel et la terre pour susciter
des ennemis à Dieu parmi les hommes, ne peut-il pas aussi faire des
miracles? On n'en peut pas chrétiennement douter. Les maléfices
sont constants, les histoires en sont remplies, les confessions des
malfaiteurs en font foi, les arrêts des cours souveraines le confirment.
Mais le démon n'a pas la toute-puissance, il essaye, il tâtonne, il s'y
reprend à plusieurs fois. Entre sa folle malice et la sage bonté de
Dieu, la distinction devient facile.
Les malades guéris à Saint-Médard, après avoir ajouté neuvaines sur
neuvaines, ne peuvent être, suivant cette doctrine, que des imposteurs
ou des démoniaques. Un paralytique jette ses béquilles sur le tombeau du
diacre, et rentre à pied chez lui, mais _en boitant_. Ce n'est pas Dieu
qui fait ainsi les choses à demi, le miracle est un piège, l'apparente
promesse une menace, et les convulsions qui la précèdent, les effets,
dans ce lieu maudit, de la rage et de la furie du démon. Il n'est rien
de mieux fondé sur les Écritures.
N'a-t-il pas été dit dans l'Apocalypse: _Vae terrae et mari, quia
descendit diabolus ad vos habens iram magnam!_
A ces preuves en apparence si solides on opposait l'évidence des faits.
La première oeuvre de Dieu a été la production du chaos, et la terre fut
d'abord sans beauté, afin que l'on apprît que toute créature ne devient
parfaite qu'à mesure que Dieu l'enrichit.
L'enfant ressuscité par Élie ne l'a été qu'après que le prophète se fut
étendu trois fois sur lui. Le même prophète, le texte est formel, a
envoyé sept fois son serviteur avant que la pluie promise à Achab eût
commencé à tomber. Élisée s'est couché sept fois sur l'enfant de la
Sunamite, il a frappé sept fois le Jourdain. Naaman, qu'il envoya au
Jourdain, s'y est baigné sept fois consécutives, et Ezéchias, personne
ne l'ignore, n'a été guéri que _le troisième jour_; si Dieu eût voulu le
guérir subitement, on ne lui aurait pas promis comme une grande grâce
qu'il irait au temple dans trois jours. Comme dans l'antiphysique de
d'Alembert, les faits démentent la théorie.
Cette théorie d'ailleurs suppose ce qui est en question.
Les maladies du corps sont l'image des maladies de l'âme, c'est-à-dire
des péchés; les guérisons miraculeuses que Dieu opère des maladies du
corps sont l'image de celles qu'il opère dans nos âmes.
La conséquence est évidente: Dieu quelquefois convertit un pécheur en un
moment par un coup extraordinaire de sa grâce, mais cela arrive aussi
rarement dans cette lie des siècles, qu'il arrivait fréquemment dans
l'Église naissante.
Dans les efforts que fait un pécheur pour rompre ses liens et ses
mauvaises habitudes, l'âme souffre des espèces de convulsions dont
celles des corps malades dans le cimetière de Saint-Médard ne sont
aujourd'hui que l'image.
Le père Quesnel a dit:
«On ne sait ce que c'est que le péché et la vraie pénitence, quand on
veut être rétabli d'abord dans la possession des biens dont le péché
nous a dépossédés et qu'on ne veut pas porter la confusion de cette
séparation»; et là-dessus les deux partis triomphaient, car cette
maxime, acceptée par les appelants et favorable aux miracles lentement
accomplis, est la quatre-vingt-huitième proposition condamnée par la
bulle.
Les miracles du démon sont des crimes. Ceux qui en profitent méritent la
mort, et la responsabilité s'étend fort loin.
Toute la postérité d'Aman fut pendue comme lui, et les enfants des
accusateurs de Daniel furent jetés avec eux dans la fosse aux lions.
La peine est portée plus loin parmi les Chinois: les mandarins sont
déposés en même temps que leurs parents sont punis lorsqu'il se consomme
quelque grand crime, comme quand les enfants ont dit des injures à leurs
pères. Sur ce pied, la punition des convulsionnaires irait bien loin,
puisque leur état criminel est injurieux à Dieu, le père de tous les
chrétiens.
L'ironie est une arme puissante. On lisait beaucoup en 1735 _Cartouche,
ou le Scélérat sans reproche par la grâce du père Quesnel._
Cartouche est un honnête homme, un fort honnête homme, en un mot un
homme irréprochable, et ceux qui en jugent autrement sont obligés en
conscience d'abjurer le père Quesnel ou de faire réparation à Cartouche.
Pourquoi le blâmer? Pouvait-il, si la grâce lui a manqué, se défendre
des crimes dont il était tenté? car les commandements sont impossibles à
qui les transgresse.
«Un jour, dit la _Correspondance_ de Grimm, le cardinal de Rochechouart,
ambassadeur de France à Rome, entre chez le pape Benoît XIV avec un
visage fort allongé: «Eh bien, qu'y a-t-il, monsieur l'ambassadeur? lui
dit-il.--Je viens de recevoir la nouvelle, lui dit l'ambassadeur, que
l'archevêque de Paris est de nouveau exilé.--Et toujours pour cette
bulle? demande le pape.--Hélas! oui, Saint-Père.--Cela me rappelle,
reprend le pontife, une aventure du temps de ma légation à Bologne. Deux
sénateurs prirent querelle sur la prééminence du Tasse sur l'Arioste.
Celui qui tenait pour l'Arioste reçut un bon coup d'épée dont il mourut.
J'allai le voir dans ses derniers moments: «Est-il possible, me dit-il,
qu'il faille périr dans la force de l'âge pour l'Arioste que je n'ai
jamais lu!»
C'est à Benoît XIV si peu confiant dans les lumières des défenseurs de
la bulle, que Voltaire a dédié sa tragédie de _Mahomet_, pour l'examen
de laquelle, par une fantaisie singulière de M. d'Argenson, d'Alembert
avait été pour une fois transformé en censeur.
Benoît XIV avait raison sans doute, mais sous ces questions mal
comprises par les plus ardents s'agitait déjà la prétention de penser
librement. Les jansénistes n'en convenaient pas, mais les jésuites
montraient clairement qu'en se faisant juge de la foi, en préférant la
persuasion de chacun à toute autorité visible, on fait de l'Église une
république où le scepticisme doit triompher. Les pères fondaient de
grandes espérances sur Jean Lerond; ils voulaient de leur brillant élève
faire un ennemi des jésuites. Leur pieux désir eut un succès complet,
mais ils dépassèrent le but, et d'Alembert devint également hostile aux
deux partis. Il conserva pendant toute sa vie pour cette nourriture,
qu'il serait injuste d'appeler théologique, une répugnance mêlée de
colère, traitant d'ennemis publics tous ceux qui, pour ces bagatelles
sacrées, troublaient la tranquillité des citoyens et la paix des
esprits.
D'Alembert aimait à rire. Les histoires de convulsionnaires, premier
aliment de son esprit, lui en donnaient rarement l'occasion. On me
permettra cependant, dans la _Vie du diacre Pâris_ condamnée au feu par
l'Inquisition et solennellement brûlée à Rome, de signaler une anecdote
fort oubliée et cependant devenue célèbre. Labiche en a fait le sujet
de sa charmante pièce _le Misanthrope et l'Auvergnat_. Bien peu de nos
contemporains, en l'applaudissant au théâtre du Palais-Royal, y ont
soupçonné une réminiscence des convulsionnaires de Saint-Médard.
Le diacre Pâris, interdit comme appelant de la bulle au futur concile,
vivait saintement et souffrait sans se plaindre: le parti le canonisait.
Le bon diacre consacrait aux bonnes oeuvres une fortune supérieure à ses
besoins. Sa conscience timorée se reprochait chaque jour des faiblesses
qu'il était seul à apercevoir.
Un prêtre du diocèse d'Orléans s'était rendu célèbre par son humeur
frondeuse et son caractère difficile. Il avait dans plusieurs paroisses
apporté la discorde et le trouble; suspect, de plus, de jansénisme et
condamné par son évêque, il était tombé dans la pauvreté. Le bon diacre
lui offrit l'hospitalité avec l'injonction formelle de tout observer
dans la maison et d'étudier, sans craindre l'indiscrétion, les
imperfections et les péchés de son hôte. Pâris couchait sans draps et
vivait de légumes. En échange de cette maigre chère, la tâche imposée
à son surveillant était facile. Le saint homme péchait rarement. La
situation était celle de Machavoine chez Chiffonet. Le dénouement fut
le même; un jour vint où le diacre, à bout de patience, s'écria:
«Véritablement, il va un peu loin!»
Les livres jansénistes prêtés à d'Alembert contenaient peu d'histoires
de ce genre; il s'en dégoûta bien vite. Pendant ses études de médecine
comme à l'École de droit, d'Alembert s'exerçait aux mathématiques.
Les leçons élémentaires reçues au collège étaient excellentes, et un
souvenir reconnaissant est dû à son maître M. Caron.
Les amis de d'Alembert, regardant, non sans raison, les mathématiques
comme un mauvais instrument de fortune, eurent assez d'influence pour
le décider à se séparer pour un temps de ses livres de science. Il les
porta chez un ami, chez Diderot peut-être. La médecine restait sa seule
étude, mais la géométrie, quoi qu'il fît, le divertissait sans cesse.
Les problèmes troublaient son repos. Impatient de toute contrainte, même
volontaire, d'Alembert, chaque fois qu'une difficulté l'arrêtait, allait
chercher un des volumes. Ils revinrent tous dans sa petite chambre. La
maladie était sans remède: il l'accepta comme un bonheur. La médecine
fut abandonnée; les problèmes, résolus sans scrupule, furent discutés
avec persévérance. D'Alembert, à l'âge de vingt ans, avait, sans rien
rêver de plus pour l'avenir, la modeste ambition de devenir un grand
géomètre.
CHAPITRE II
D'ALEMBERT ET L'ACADÉMIE DES SCIENCES
D'Alembert, vers la fin de sa vie, songeant à ses premiers travaux,
écrivait avec émotion: «Les mathématiques ont été pour moi une
maîtresse!»
Cette maîtresse, quoique souvent négligée, ne l'a jamais trahi. Le temps
pendant lequel des succès sans éclat couronnaient des travaux sans
ambition fut pour lui le plus heureux et le plus regretté. Sous
le modeste toit de celle qui lui servait de mère, il trouvait la
tranquillité nécessaire à ses profondes recherches. En se réveillant
dans sa petite chambre mal aérée, et de laquelle on voyait trois aunes
de ciel, il songeait avec joie à la recherche commencée la veille et qui
allait remplir sa matinée, au plaisir qu'il allait goûter le soir au
spectacle, et, dans les entr'actes des pièces, au plaisir plus grand
encore que lui promettait le travail du lendemain. Le monde--je veux
dire les sociétés brillantes dans lesquelles d'Alembert devait être
bientôt recherché et admiré était pour lui sans attrait; il ne le
connaissait ni ne le désirait.
Quelques amis, dont quelques-uns devinrent célèbres ou illustres,
formaient sa société habituelle. Le profond géomètre était cité comme le
plus gai, le plus plaisant, le plus aimable de tous.
La première communication de d'Alembert à l'Académie des sciences est
du 19 juillet 1739; elle est insignifiante. Il propose une remarque
relative à un passage d'un livre classique alors, l'analyse démontrée
du père Reyneau. Tout lecteur attentif pouvait l'écrire sans travail
en marge de son exemplaire. Clairaut, nommé rapporteur, loua avec
bienveillance le jeune géomètre de vingt et un ans pour son exactitude
et son zèle.
Un an après, en 1740, d'Alembert aborde la mécanique des fluides. Il
vise trop haut cette fois, et les plus habiles aujourd'hui, malgré
les progrès ou, pour mieux dire, à cause des progrès de la science,
reculeraient devant les difficultés qu'il accumule. Il étudie la
réfraction d'un corps solide lancé obliquement dans un liquide.
Clairaut, sans affirmer l'exactitude de la solution, y signale beaucoup
de savoir et y loue beaucoup d'habileté.
Trois mémoires nouveaux, que d'Alembert n'a pas jugés dignes, non plus
que les précédents, de figurer dans ses opuscules imprimés, confirmèrent
l'opinion très favorable qu'il avait su dès le premier jour donner de
ses talents.
Sans attendre d'autres titres à la confiance des géomètres, le 1er mars
1741, à l'âge de vingt-trois ans, d'Alembert osa demander à l'Académie
des sciences une place d'_associé_ devenue vacante. On débutait
habituellement par le titre d'_adjoint._ L'Académie préféra Lemonnier,
qui, depuis cinq ans déjà, avait franchi ce premier pas de la carrière
académique.
La promotion de Lemonnier laissait vacante une place d'adjoint:
d'Alembert la demanda. L'Académie nomma l'abbé de Gua. Vaincu une
troisième fois par l'astronome Lacaille, le jeune candidat fut enfin
nommé, le 17 mars 1742, adjoint pour la section d'astronomie. Il était
âgé de vingt-quatre ans.
L'extrême jeunesse des candidats proposés au choix du roi pourrait
surprendre. Lemonnier, préféré à d'Alembert lors de sa première
candidature, était entré à l'Académie à l'âge de vingt et un ans,
Clairaut à dix-huit ans; Lacaille, âgé de vingt-huit ans, était un
candidat déjà mûr.
Les savants pour lesquels aujourd'hui les portes de l'Académie s'ouvrent
avant leur trentième année sont fort rares. L'avantage accordé à nos
anciens ne révèle ni des génies plus précoces, ni des efforts plus
heureux, ni des luttes moins difficiles. Les jeunes savants, admis
autrefois comme adjoints ou même comme associés de l'Académie, ne
porteraient pas aujourd'hui le nom de membres. Ils avaient le droit
d'assister aux séances et d'y demander la parole: rien de plus; ils ne
votaient pas dans les élections. Les pensionnaires, seuls pensionnés
comme l'indique leur nom, se partageaient les jetons de présence.
L'étude des procès-verbaux suffirait pour fournir une de ces preuves
dont l'histoire souvent doit se contenter. En relevant pour plusieurs
années le nombre des signatures, j'ai trouvé, pour toutes, les
pensionnaires plus exacts que leurs jeunes confrères. La conséquence
est évidente; la probabilité ne peut se calculer, mais la vraisemblance
n'est pas contestable.
En réalité, les adjoints louchaient les jetons de présence, qui étaient
de deux francs, dans un cas seulement, celui de l'enterrement d'un
confrère.
D'Alembert fut promu en 1746 au rang d'associé géomètre. On lit sur les
registres, à la date du 26 février 1746:
«MM. d'Alembert et Bélidor obtiennent la majorité des voix pour la place
d'associé géomètre vacante par la promotion de Lemonnier à celle de
pensionnaire astronome.»
Deux pages plus loin:
«Le roy a choisi M. d'Alembert pour la place d'associé géomètre.»
D'Alembert, par une faveur spéciale et fort rare, avait obtenu en
1745, étant encore adjoint, une pension de 500 livres sur les fonds de
l'Académie.
Le 7 avril 1756, d'Alembert figure encore parmi les associés. Le 10
avril 1756, sans qu'aucune mention soit faite d'une nomination, il est
inscrit au nombre des pensionnaires.
Le 8 mai 1756, le comte d'Argenson écrit:
«Je vous donne avis que le roy désire qu'il soit incessamment procédé à
l'élection à la place d'associé qui vaque à l'Académie des sciences par
la promotion de M. d'Alembert à celle de pensionnaire surnuméraire.»
M. de Parcieux est nommé.
C'est seulement en 1765 que d'Alembert, plus de vingt ans après son
entrée à l'Académie, échangea le titre de pensionnaire surnuméraire pour
celui de pensionnaire titulaire, et fut enfin mis en possession de tous
les avantages et de tous les droits accordés aux membres de l'Académie
des sciences.
Le traité de dynamique de d'Alembert, publié en 1743, plaça
immédiatement son auteur au nombre des premiers géomètres de l'Europe.
La matière, difficile et nouvelle, était traitée de main de maître. Le
livre de d'Alembert, aujourd'hui rarement consulté, fait époque dans
l'histoire de la mécanique. Lagrange, un demi-siècle plus tard, écrivant
avec élégance et profondeur l'histoire de la science qu'il transformait
de nouveau, dit en parlant du livre de d'Alembert:
«Le traité de dynamique de d'Alembert, qui parut en 1743, mit fin à
ces espèces de défis, en offrant une méthode directe et générale pour
résoudre ou du moins pour mettre en équations tous les problèmes de
dynamique qu'on peut imaginer. Cette méthode réduit toutes les lois
du mouvement des corps à celle de leur équilibre et ramène ainsi la
dynamique à la statique.» Ramener la dynamique à la statique! Le
progrès accompli par d'Alembert se résume en effet par ces paroles, qui
malheureusement, pour qui n'a pas approfondi la question, ne peuvent
avoir aucun sens; incompréhensible pour les uns, la phrase, dans sa
concision, en dit beaucoup trop pour les autres. Il s'agit seulement--il
faut appeler sur ce point l'attention--de la mise du problème en
équations. La résolution de ces équations par des méthodes qui varieront
d'un cas à l'autre laissera subsister un vaste champ de recherches. La
statique fait connaître les conditions de l'équilibre. Qu'ont-elles de
commun avec les lois du mouvement? Si, dans l'espoir de le comprendre,
nous considérons le cas le plus simple, celui d'un point matériel isolé,
les deux problèmes restent entièrement distincts. On peut approfondir
les conditions d'équilibre sans avoir fait un pas dans l'étude du
mouvement; la dépendance mutuelle des deux théories n'existe que pour
les _systèmes_ dans lesquels les points liés les uns aux autres sont
rendus solidaires. L'un des cas les plus simples est celui du pendule.
Le pendule simple, formé par un _point_ pesant oscillant à l'extrémité
d'un fil dépourvu de masse, est une abstraction mathématique; c'est le
plus simple des _systèmes_. Le point n'est pas libre; il ne peut quitter
le cercle dont l'extrémité fixe du fil est le centre. Le pendule
composé, dans lequel oscille une masse do dimensions appréciables
suspendue à une tige pesante comme elle, présente un second cas,
beaucoup moins simple. Si chaque point était libre, il oscillerait
d'autant plus vite qu'il serait plus rapproché du centre; il ne peut en
être ainsi: la tige rigide et la masse qui la termine oscillent dans le
même temps. Les points se font des concessions, ils y sont forcés. Ceux
d'en bas iront plus vite et ceux d'en haut plus lentement que s'ils
étaient seuls. Les liaisons, pour imposer ces changements, font naître
des forces, et ces forces doivent être introduites dans les équations du
problème; elles sont inconnues: comment faire? Les plus habiles avant
d'Alembert avaient rencontré ce problème, dont la solution préalable
semble indispensable, sans apercevoir de solution. Sans entrer au
détail, ce qui serait impossible, nous réduirons la grande découverte de
d'Alembert à la remarque qui lui sert de base.
Le système, quel qu'il soit, par la nature des liaisons qui le
définissent, est capable de produire certaines forces. _Ces forces sont
les mêmes dans l'état d'équilibre et dans l'état de mouvement._ Les lois
de la statique sont depuis longtemps connues, ces forces y jouent
un rôle, et, par cette étude antérieure, le problème auxiliaire, si
difficile en apparence, se trouve résolu d'avance ou, pour mieux dire,
éludé.
Dans le discours préliminaire qui précède le traité de mécanique,
apparaissent pour la première fois quelques-unes des qualités qui
devaient appeler si souvent d'Alembert loin du théâtre de ses premiers
succès. On rencontre déjà l'écrivain habile et le philosophe hardi
qui ose aborder les questions les plus hautes, discutant le degré de
certitude de toute vérité acceptée.
«Les questions les plus abstraites, celles que le commun des hommes
regarde comme les plus inaccessibles, sont souvent, dit-il, celles qui
portent avec elles une plus grande lumière. L'obscurité semble s'emparer
de nos idées à mesure que nous examinons dans un objet plus de
propriétés sensibles; l'impénétrabilité ajoutée à l'idée d'étendue
semble ne nous offrir qu'un mystère de plus; la nature du mouvement est
une énigme pour les philosophes; le principe métaphysique des lois de
la percussion ne leur est pas moins caché; en un mot, plus ils
approfondissent l'idée qu'ils forment de la matière et des propriétés
qui la représentent, plus cette idée s'obscurcit et paraît vouloir leur
échapper, plus ils se persuadent que l'existence des objets extérieurs,
appuyée sur le témoignage équivoque de nos sens, est ce que nous
connaissons le moins imparfaitement encore.»
D'Alembert aborde dans son discours une question fort célèbre alors
et que les géomètres, qui peuvent seuls approfondir la discussion,
résolvent tous aujourd'hui, sans, il est vrai, s'en inquiéter beaucoup,
dans un sens opposé à celui qu'il adopte. Les lois de la mécanique
sont-elles des vérités nécessaires ou contingentes? Peut-on, en d'autres
termes, par le seul raisonnement et en dehors de toute expérience,
démontrer les principes de la science et découvrir les lois du
mouvement? «Pour fixer nos idées sur cette question, il faut, dit
d'Alembert, d'abord la réduire au seul sens raisonnable qu'elle puisse
avoir. Il ne s'agit pas de décider si l'auteur de la nature aurait pu
lui donner d'autres lois que celles que nous observons; dès qu'on admet
un être intelligent et capable d'agir sur la matière, il est évident que
cet être peut à chaque instant la mouvoir et l'arrêter à son gré, ou
suivant des lois uniformes, ou suivant des lois qui soient différentes
pour chaque instant et pour chaque partie de matière; l'expérience
continuelle de notre corps nous prouve assez que la matière, soumise à
la volonté d'un principe pensant, peut s'écarter dans ses mouvements de
ceux qu'elle aurait véritablement si elle était abandonnée à elle-même.
La question proposée se réduit donc à savoir si les lois de l'équilibre
et du mouvement qu'on observe dans la nature sont différentes de celles
que la matière abandonnée à elle-même aurait suivies.»
Cette seule manière raisonnable de poser la question semble, il faut
l'avouer, bien singulière, et l'idée de considérer la matière abandonnée
à elle-même et affranchie du gouvernement, on pourrait presque dire des
caprices de la raison souveraine, laisse entrevoir l'ami de Diderot
disposé à écarter partout et toujours, dût-il ne rien rester, les
arguments puisés dans une telle considération.
Lorsque Lagrange déclare que la dynamique de d'Alembert a mis fin entre
les géomètres aux problèmes difficiles proposés par défi, si le lecteur
suppose que la théorie du mouvement, trop bien connue, n'était plus
digne de servir d'épreuve, il a très mal compris l'assertion. Descartes,
parlant de sa grande découverte, l'analyse appliquée à la géométrie,
déclare, non sans orgueil et même avec plus d'orgueil qu'il n'est
permis, qu'il se dispense de résoudre les problèmes auxquels sa méthode
est applicable, pour laisser à ses descendants le plaisir facile de s'y
exercer. Pour la géométrie, comme pour la mécanique, l'assertion est
trompeuse. La science, dans aucun cas, n'a procédé ainsi. Plus une
méthode est nouvelle et féconde, plus elle étend le champ de l'inconnu.
Les difficultés à vaincre pour avancer encore grandissent aux approches
des sommets, qui, pour cette raison peut-être, ne seront jamais
atteints. D'Alembert n'a vu dans son principe qu'une voie signalée à
tous et ouverte à lui-même pour tenter de nouveaux travaux.
Quelques-uns sont admirables. L'un des premiers, malgré le succès
obtenu, ne doit être aujourd'hui loué qu'avec réserves.
D'Alembert, en 1746, obtint le prix proposé par l'Académie de Berlin à
l'auteur du meilleur ouvrage sur la cause des vents. Ce concours eut sur
la vie de d'Alembert une grande influence en le mettant en relation avec
Frédéric, dont, pendant quarante ans, il resta l'ami: c'est le seul mot
qui convienne.
Le livre de d'Alembert sur la cause des vents ne tend pas à
l'application.
D'Alembert n'a pas étudié le véritable mécanisme, déjà connu, dans ses
traits généraux au moins, qui explique les vents alizés soufflant sans
cesse dans la zone torride et presque exactement de l'est vers l'ouest.
Ils sont produits par les différences de température, qui dans ces
régions déterminent l'élévation de l'air: l'air plus froid qui le
remplace et vient des régions boréales est animé d'une moindre vitesse
de rotation et semble par conséquent souffler en sens opposé au
mouvement de la terre.
D'Alembert ne parle de cette cause principale et prépondérante que pour
refuser de s'en occuper. «J'avoue, dit-il, que la différente chaleur
que le soleil répand sur les parties de l'atmosphère doit y exciter des
mouvements; je veux même accorder qu'il en résulte un vent général qui
souffle toujours dans le même sens, quoique la preuve qu'on en donne ne
me paraisse pas assez évidente pour porter dans l'esprit une lumière
parfaite; mais si on se propose de déterminer la vitesse de ce vent
général et sa direction dans chaque endroit de la terre, on verra
facilement qu'un pareil problème ne peut être résolu que par un calcul
exact; or les principes nécessaires pour ce calcul nous manquent
entièrement, puisque nous ignorons et la loi suivant laquelle la chaleur
agit et la dilatation qu'elle produit dans les parties de l'air: cette
dernière raison est plus que suffisante pour nous déterminer à faire ici
abstraction de la chaleur solaire, car, comme il n'est pas possible de
calculer avec quelque exactitude les mouvements qu'elle peut occasionner
dans l'atmosphère, il faut nécessairement reconnaître que la théorie des
vents n'est susceptible d'aucun degré de perfection de ce côté-là.» Ces
lignes contiennent une déclaration de principes bien dangereuse pour les
progrès de la physique. Bien éloigné de vouloir approfondir les causes
cachées, d'Alembert n'accepte que des problèmes bien nets et bien purs,
dont l'énoncé permette une solution exacte et achevée; non content de
négliger ce qui est petit et sans influence sensible, il écarte avec
dédain tout ce qui, lui semblant mal connu et mal déterminé, diminue la
précision et la beauté du problème. C'est la même tendance qui plus tard
et dans un autre ordre d'idées devait le conduire à restreindre, jusqu'à
l'annuler, le champ de la métaphysique et de la philosophie.
Malgré l'habileté qu'il y déploie, l'insuffisance de la théorie de
d'Alembert est visible d'ailleurs au premier coup d'oeil: la grandeur
et la direction actuelle des vents dépendraient en effet, suivant elle,
aujourd'hui encore, de l'état initial des couches atmosphériques, sans
que les frottements et les chocs renouvelés depuis le commencement du
monde en aient dissipé l'influence. Le prix accordé à d'Alembert fut-il
donc le résultat d'une méprise, et le titre de membre de l'Académie de
Berlin était-il immérité? Il y aurait grande injustice à le croire. Dans
l'ouvrage sur la cause des vents on reconnaît à chaque page le grand
géomètre profondément instruit de la science du mouvement et
capable d'ouvrir des voies nouvelles. De tels essais précèdent
les chefs-d'oeuvre et les préparent, parce qu'ils perfectionnent
l'instrument des recherches en enseignant à le manier avec plus
d'élégance et de sûreté.
D'Alembert, suivant les conséquences de son principe de dynamique, en a
fait l'application à la théorie de la précession des équinoxes, et son
livre sur ce sujet difficile suffirait pour le rendre immortel.
Les pôles de la terre, à moins de chocs que rien ne fait prévoir dans
l'avenir et que rien ne prouve dans le passé, sont immobiles à la
surface; ceux du ciel, au contraire, se déplacent sans cesse par rapport
aux étoiles fixes. C'est la grande découverte d'Hipparque. Le pôle,
autour duquel semble tourner le ciel, parcourt un petit cercle dont le
rayon mesure 23° 1/2 et, s'avançant de 50" environ par an, en fera le
tour en vingt-six mille ans. L'équateur, perpendiculaire à la ligne des
pôles, tourne nécessairement avec elle; en vertu de cette rotation, il
coupe le plan écliptique, qui est fixe, en des points variables.
Ces points sont les équinoxes, qui comme le pôle, par conséquent,
accompliront leur révolution en vingt-six mille années.
Les observations astronomiques confirment la prédiction hardie du
grand astronome de l'antiquité. Les siècles succèdent aux siècles et
l'équinoxe continue sa marche uniforme. Quelle force produit et règle
son mouvement? La question pour Képler n'aurait pas eu de sens. Heureux
et fier de pénétrer le mécanisme du monde, il n'avait pas l'audace de
chercher les causes. Newton a révélé le ressort; c'est à la mécanique à
en chercher les effets. La terre chaque année tourne autour du soleil.
C'est qu'elle est attirée par lui; sans cette attraction insuffisante
à les réunir, animés par les vitesses acquises, les deux corps
s'éloigneraient indéfiniment. Le soleil, en attirant la terre, n'est
pas la cause de la rotation qui produit les jours et les nuits; il ne
pourrait, si la terre était homogène et sphérique, ni l'accélérer ni la
ralentir. Mais sur un globe aplati et hétérogène l'action est déviée et,
ne s'exerçant pas exactement vers le centre, produit une rotation qui
déplace chaque jour d'une quantité inappréciable aux observations la
position de l'axe du monde. Newton a signalé cette cause incontestée
du phénomène. D'Alembert l'a soumise au calcul. Écoutons Laplace, en
pareille matière le grand juge. «La découverte de ces résultats, dit-il
après avoir expliqué le détail du phénomène, était au temps de Newton
au-dessus des moyens de l'analyse et de la mécanique; il fallait en
inventer de nouveaux. L'honneur de cette invention était réservé à
d'Alembert. Un an et demi après la publication de l'écrit dans lequel
Bradley présenta sa découverte, d'Alembert fit paraître son traité de la
précession des équinoxes, ouvrage aussi remarquable dans l'histoire de
la mécanique céleste et de la dynamique, que l'écrit de Bradley dans les
annales de l'astronomie.»
D'Alembert en suivant sa voie devait rencontrer les plus grands
problèmes de la mécanique céleste. Les questions depuis Newton étaient
nettement posées, et nul mieux que lui n'était préparé à la lutte. Le
traité de dynamique de d'Alembert est l'annonce et en quelque sorte le
prologue de la mécanique analytique, chef-d'oeuvre de Lagrange. Les
écrits de d'Alembert sur le système du monde forment un traité de
mécanique céleste dans lequel Laplace, qui l'a loyalement reconnu, a
largement et fructueusement puisé. D'Alembert a repris la théorie de la
lune esquissée seulement par Newton. Le problème appartenait à tous; si
Clairaut et Euler, en l'abordant en même temps que lui, y ont rencontré
les mêmes succès, il faut se garder d'en conclure qu'il fût facile.
Newton y avait échoué, et les forces réunies des trois nouveaux
athlètes ont laissé à leurs successeurs un vaste champ à parcourir.
Les observations se perfectionnent; après les degrés sont venues les
minutes, après les minutes les secondes, et aujourd'hui les dixièmes de
seconde. Les calculateurs prétendent tout expliquer et y réussissent;
c'est en astronomie surtout que les détails sont la pierre de touche des
théories. L'accord dans la théorie de la lune n'a pas été immédiat, et
l'observation, en démentant d'abord le calcul, a éveillé de grandes
émotions et provoqué d'ardentes discussions.
Diderot ne faisait qu'en rire et, sans rien entendre à la question, se
faisait lire en la discutant. «Ce qu'il y a d'utile en géométrie peut,
disait-il, s'apprendre en six mois. Le reste est de pure curiosité.»
Cela est vrai sans doute. Mais la poésie, la peinture, la métaphysique
et bien d'autres produits de l'activité humaine sont aussi de pure
curiosité; si l'on doit pour cela les envelopper dans un même dédain,
la barbarie deviendra l'idéal des sages et le voeu des gens sensés. «Il
n'existe dans la nature, ajoute Diderot, ni surface sans profondeur, ni
ligne sans largeur, ni point sans dimensions, ni aucun corps qui ait
cette régularité hypothétique du géomètre Dès que la question qu'on lui
propose le fait sortir de ses suppositions, dès qu'il est forcé de faire
entrer dans la solution d'un problème l'évaluation de quelques causes ou
qualités physiques, il ne sait plus ce qu'il fait.»
«Si le calcul s'applique si parfaitement à l'astronomie--c'est toujours
Diderot qui parle---c'est que la distance immense à laquelle nous sommes
placés des corps célestes réduit leurs orbes à des lignes presque
géométriques. Mais prenez le géomètre au toupet et approchez-le de la
lune d'une cinquantaine de diamètres terrestres: alors, effrayé du
balancement énorme et des terribles alternatives du globe lunaire, il
trouvera qu'il y a autant de folie à lui proposer de tracer la marche de
notre satellite dans le ciel que d'indiquer celle d'un vaisseau dans nos
mers quand elles sont agitées par la tempête.»
L'imagination de Diderot le sert mal. Les géomètres ont depuis le traité
de d'Alembert perfectionné sans cesse les calculs dont il a nettement
donné le principe. Glairaut et Euler ses contemporains, Lagrange et
Laplace, et, après eux, Plana, Damoiseau, Hansen, Delaunay et Adams
ont inscrit leurs noms dans l'histoire de la science en consacrant de
nombreuses années à perfectionner et à refaire cette théorie rebelle aux
formules. La longueur des calculs dépasse toute prévision et s'accroît
sans cesse. Pour l'astronome aujourd'hui tout est fait, rien n'est
ébauché pour le géomètre.
Un problème très connu et par comparaison très facile donnera la clef
de l'énigme. La quadrature du cercle est en géométrie comme la pierre
philosophale en chimie, la chose impossible; les ignorants seuls osent
la chercher, et quand ils l'ont péniblement trouvée, il leur faut
de nouveau de longs efforts pour décider un savant véritable à leur
montrer, en entrant au détail, l'illusion de leur découverte. Les
académies depuis longtemps rejettent avec dédain, sans en avoir pris
connaissance, toute annonce d'une solution nouvelle. Le problème est
classé comme insoluble. Archimède l'a résolu pourtant, précisément comme
d'Alembert a résolu celui du mouvement de la lune, et, depuis deux mille
ans, quiconque ne se contente pas de l'exactitude acquise peut, sans
effort d'esprit, trouver, autant qu'il lui plaît, de nouveaux chiffres
exacts et certains. Le rayon du cercle étant donné, la surface est
connue avec une précision illimitée; on peut partager un millimètre
carré en un million de parties égales, et chaque partie, de nouveau, en
un million de parties nouvelles, recommencer cinquante fois la division;
le résultat imperceptible de toutes ces opérations de l'esprit
restera, si le calculateur le veut, supérieur à l'erreur commise. Que
demande-t-on de plus? Pourquoi traiter d'insoluble un problème si
parfaitement résolu? La réponse est bien simple: le géomètre veut une
erreur nulle. Entre zéro pour lui et l'extrême petitesse, d'après les
règles du jeu qu'il veut jouer, il y a un abîme. Une solution n'est
pas plus ou moins parfaite, elle est exacte ou inexacte. L'histoire du
problème des trois corps est semblable.
Les travaux mathématiques de d'Alembert sont innombrables. Nous ne
pouvons en faire le résumé. Il est impossible même de citer ceux qui
pourraient, en l'absence de tout autre titre, assurer à son nom une
place élevée dans l'histoire de la science. Ses études sur les cordes
vibrantes sont du nombre.
Taylor avant d'Alembert avait résolu le problème; Euler, Bernouilli
et Lagrange s'y sont exercés après lui. Après de longues et subtiles
discussions, leur désaccord a souvent subsisté.
Une gloire incontestable reste à d'Alembert: il a créé à l'occasion de
ce problème de physique une méthode nouvelle d'analyse. D'Alembert
est le créateur de la théorie si féconde des équations aux dérivées
partielles.
Il faut dire toute la vérité. L'esprit de d'Alembert, ingénieux et
profond sur toutes les parties de la science, se refusait sur l'une
d'elles aux démonstrations les plus claires. Il a toujours repoussé les
principes du calcul des probabilités, et, dans ses discussions plusieurs
fois répétées avec Daniel Bernouilli, la postérité ne peut refuser à son
illustre adversaire l'avantage d'avoir eu raison sur tous les points.
Malgré les travaux de Pascal, d'Huygens et de Jacques Bernouilli,
d'Alembert refuse de voir dans le calcul des probabilités une branche
légitime des mathématiques. Le problème qui fut le point de départ
de ses doutes et l'occasion de ses critiques est resté célèbre dans
l'histoire de la science sous le nom de «problème de Saint-Pétersbourg».
On suppose qu'un joueur, Pierre, jette une pièce en l'air autant de fois
qu'il faut pour amener face. Le jeu s'arrête alors et il paye à son
adversaire Paul, 1 franc s'il a suffi de jeter la pièce une fois, 2
francs s'il a fallu la jeter deux fois, 4 francs s'il y a eu trois
coups, puis 8 francs, 16 francs, et ainsi de suite en doublant la somme
chaque fois que l'arrivée de face est retardée d'un coup. On demande
combien Paul doit payer équitablement en échange d'un tel engagement?
Le calcul fait par Daniel Bernouilli, qui avait proposé le problème,
exige que l'enjeu de Paul soit infini. Quelque somme qu'il paye à Pierre
avant de commencer le jeu, l'avantage sera de son côté; tel est le sens
du mot infini. Ce résultat, quoique rigoureusement démontré, semble
contraire aux indications du bon sens. Aucun homme raisonnable ne
voudrait payer cent francs les promesses de Pierre.
L'esprit de d'Alembert, pour repousser ce paradoxe, rejetait avec dédain
les principes qui y conduisent, en proposant, pour en nier la rigueur et
en contester l'évidence, les raisonnements les moins fondés et les plus
singulières objections. Il refuse, par exemple, aux géomètres le droit
d'assimiler dans leurs déductions cent épreuves faites successivement
avec la même pièce à cent autres faites simultanément avec cent pièces
différentes. «Les chances, dit-il, ne sont pas les mêmes dans les deux
cas», et la raison qu'il en donne est fondée sur un singulier sophisme:
«Il est très possible, dit-il, et même facile de produire le même
événement en un seul coup autant de fois qu'on le voudra, et il est au
contraire très difficile de le produire en plusieurs coups successifs,
et peut-être impossible, si le nombre des coups est très grand.»
«Si j'ai, ajoute d'Alembert, deux cents pièces dans la main et que je
les jette en l'air à la fois, il est certain que l'un des coups croix ou
pile se trouvera au moins cent fois dans les pièces jetées, au lieu que,
si l'on jetait une pièce successivement en l'air cent fois, on jouerait
peut-être toute l'éternité avant de produire croix ou pile cent fois de
suite.» Est-il nécessaire de faire remarquer que les deux cas assimilés
sont entièrement distincts, et que jeter deux cents pièces en l'air pour
choisir après coup les cent qui tournent la même face, c'est absolument
comme si l'on jetait en l'air une pièce deux cents fois de suite, en
choisissant après, pour les compter seules, les épreuves qui ont fourni
le résultat désiré? Dans cette discussion, qui d'ailleurs n'occupe
qu'une bien faible place parmi ses opuscules, d'Alembert se trompe
complètement et sur tous les points. Son esprit, désireux de lumière,
toujours prêt à déclarer impénétrable ce qui lui semble obscur,
était plus qu'un autre exposé au péril de condamner légèrement les
raisonnements si glissants et si fins du calcul des chances. Quant au
paradoxe du problème de Saint-Pétersbourg, il disparaît entièrement
lorsqu'on interprète exactement la réponse du calcul: une convention
équitable n'est pas une convention indifférente pour les parties; cette
distinction éclaircit tout. Un jeu peut être à la fois très juste et
très déraisonnable. Supposons, pour mettre cette vérité dans tout son
jour, que l'on propose à mille personnes possédant chacune un million de
former en commun un capital d'un milliard, qui sera abandonné à l'une
d'elles désignée par le sort, toutes les autres restant ruinées. Le jeu
sera équitable, et pourtant aucun homme sensé n'y voudra prendre part.
En termes plus simples et plus évidents encore: un très gros jeu est
insensé sans être inique.
Le problème de Saint-Pétersbourg offre, sous l'apparence d'un jeu très
modéré, dans lequel on doit vraisemblablement payer quelques francs
seulement, des conventions qui peuvent, dans des cas qui n'ont rien
d'impossible, rendre la perte colossale.
Les plus grands géomètres ont écrit sur le calcul des probabilités;
presque tous ont commis des erreurs: la cause en est, le plus souvent,
au désir d'appliquer des principes à des problèmes qui par leur nature
échappent à la science.
D'Alembert commet la faute opposée: il nie les principes. Imposer aux
hasards des lois mathématiques est pour lui un contresens; il rejette le
problème et détourne les yeux. Les géomètres, sur ce point, n'avaient
qu'un parti à prendre, celui de ne pas le lire. Il n'a jamais connu la
question. Daniel Bernouilli l'a invité à se mettre au fait des matières
dont il parle. D'Alembert l'a traité d'impertinent: ils avaient tous les
deux raison.
Lorsque, trop confiant dans la théorie, on l'invoque dans des cas où
elle n'a que faire, le scepticisme reprend l'avantage. La célèbre
question de l'inoculation en offre un exemple.
L'inoculation, au XVIIIe siècle, avant la découverte de la vaccine,
était pour les familles le parti le plus sage; l'étude des faits
le rendait évident, mais il ne fallait pas mêler de formules à la
discussion: telle est la thèse de d'Alembert. Il l'a, selon sa coutume,
soutenue avec chaleur et esprit; il adopte la bonne cause et combat ceux
qui la défendent mal; nous ne devons pas passer sous silence ce rôle qui
lui fait honneur.
La question de fait domine tout; elle repose sur des chiffres
incertains. Les statistiques n'étaient pas d'accord. D'Alembert, dont la
conclusion est résolument favorable à l'inoculation, allègue surtout le
très petit nombre des décès, fort inférieur, suivant les renseignements
les plus certains, à celui qu'on avait proposé d'abord en conseillant
pourtant de braver le danger.
Sur deux cents inoculés, avait dit Daniel Bernouilli, il en meurt un en
moyenne dans le mois qui suit l'opération.
Si cela était vrai, répond d'Alembert, il faudrait laisser chacun libre.
«Chacun, comme dit Pantagruel, serait arbitre de ses propres pensées
et de soy-même prendrait conseil»; mais le chiffre est exagéré. Les
précautions chaque jour mieux connues ont rendu le nombre des victimes
dix fois moindre et pourront le réduire encore.
Sans insister sur ces chiffres douteux, la thèse qu'il soutient est
celle-ci:
L'évaluation de la vie moyenne n'a pour une telle question rien qui
soit décisif. Il n'est pas vrai que, la vie moyenne étant supposée, par
exemple, de vingt-cinq ans pour les hommes de trente ans bien portants,
toute innovation qui la portera à vingt-sept ans doive être acceptée
comme un avantage.
Supposons, pour écarter toute hésitation, que la petite vérole soit la
seule maladie mortelle; on sait guérir toutes les autres; quiconque ne
meurt pas de celle-là atteindra l'âge de cent ans. Les ravages de cette
maladie unique sont cependant terribles; ils réduisent de
quatre-vingts ans à soixante la vie moyenne d'un homme de vingt ans.
L'inoculation--c'est l'hypothèse--fait mourir, le lendemain du jour
où elle est pratiquée, le cinquième de ceux qui s'y exposent. La vie
moyenne, si tous se font inoculer à vingt ans, s'élèvera--le calcul est
facile--de soixante ans à soixante-quatre. Qui oserait cependant,
dans de telles conditions, je ne dis pas conseiller, mais pratiquer
l'opération? Quel médecin consentirait à se présenter dans une ville,
offrant à mille habitants jeunes et bien portants d'accroître de quatre
ans leur vie moyenne, en se faisant accompagner de deux cents cercueils
destinés à recevoir le lendemain ceux qui n'auront pas acquis la
certitude de vivre cent ans?
L'accroissement de la vie moyenne semblerait fort indifférent. Devant
la crainte de mourir demain, quels que soient les raisonnements,
disparaissent toutes les espérances et toutes les craintes relatives aux
quatre-vingts années qui suivent.
D'Alembert dans ses écrits mathématiques manque d'élégance et de clarté.
Comment ce savant universel, nourri aux études classiques, habile à
disserter spirituellement et avec éloquence sur les sujets les plus
divers, cet écrivain célèbre pour la vigueur et la précision de son
style, perd-il son habileté et sa grâce en rédigeant ses belles
découvertes? Je hasarderai une explication. D'Alembert à aucune époque
de sa vie n'a voulu être professeur. Au sortir du collège et pendant
ses études en droit, grâce aux 1200 livres léguées par son père, il
diminuait, en la partageant, la gêne de ses parents adoptifs. Leur
ordinaire de pauvres artisans suffisait à la simplicité de ses goûts.
Résigné comme son ami Diderot à revêtir souvent un costume en désaccord
avec la saison, il n'a jamais consenti comme lui à échanger son temps
contre un salaire. Diderot nous apprend sans embarras que, profitant de
toute occasion, il enseignait pour gagner le pain quotidien les sciences
aussi volontiers que les lettres.
«Que faisiez-vous dans l'allée des Soupirs?
--Une assez triste figure.
--Au sortir de là vous battiez le pavé.
--D'accord.
--Vous donniez des leçons de mathématiques.
--Sans en savoir un mot. N'est-ce pas là que vous voulez en venir?
--Justement.
--J'apprenais en montrant aux autres et j'ai fait quelques bons élèves.»
D'Alembert, en cela comme sous beaucoup d'autres rapports, _dissemblait_
de son ami Diderot: Diderot enseignait les mathématiques sans les
savoir; d'Alembert les savait, mais n'a jamais voulu vendre une heure de
son temps.
«Demandez, dit ailleurs à Diderot le neveu de Rameau, son cynique
interlocuteur, demandez à votre ami d'Alembert, le coryphée de la
science mathématique, s'il serait trop bon pour en faire les éléments.»
D'Alembert ne se posait pas la question, jamais il n'a formé d'élève, et
jamais, dans le désir d'être compris des intelligences paresseuses
et rebelles, il n'a fait effort pour être, comme disait Descartes,
transcendentalement clair.
On raconte qu'un jeune homme abordant le calcul différentiel y
rencontrait des contradictions qui, s'il est mal enseigné, peuvent
réellement s'y trouver. Il osa consulter d'Alembert, illustre déjà et,
comme disait Diderot, coryphée admiré des sciences mathématiques. La
réponse est restée célèbre: «Allez en avant, la foi vous viendra».
Ce mot brillant, mais dépourvu de toute vérité, explique assez bien
les défauts de d'Alembert. Il se réserve d'éclairer chaque page par la
lecture de la suivante; c'est ce qu'on appelle manquer de méthode.
Si d'Alembert n'avait pas toujours dans ses compositions géométriques le
style net et précis d'Euclide, il réunissait à un haut degré, avec une
réputation toujours croissante, les qualités désirées dans un secrétaire
perpétuel de l'Académie des sciences. Trop jeune pour remplacer
Fontenelle, il aurait été, s'il l'avait voulu, le successeur de Mairan
ou celui de Grandjean de Fouchy. Plusieurs fois dans sa correspondance
il fait allusion pour les démentir aux bruits répandus à ce sujet. La
voix publique une première fois le désignait pour remplir une place que
le titulaire n'avait pas le désir de quitter. D'Alembert ne pouvait
admettre qu'on lui prêtât de telles intentions. Il écrivait à Mme du
Deffant, amie dévouée de celui qui, bien ou mal, comme dit d'Alembert,
occupait la place:
«Je suis toujours et plus que jamais dans les dispositions où vous
m'avez vu de ne rien demander; je ne pense point du tout, et n'ai jamais
pensé à la place de secrétaire de l'Académie des sciences, je serais
très fâché, quand je le pourrais, d'en dépouiller celui qui la remplit
bien ou mal. Je ne veux point non plus aller sur les brisées de Montigny
qui, je crois, pense à cette place, en cas que Dieu ou M. d'Argenson,
sous sa figure, dispose du titulaire; si j'ai fait la préface de
l'Encyclopédie, ç'a été pour contribuer de mon mieux au bien de
l'ouvrage; à l'égard des deux éloges (allégués comme preuve de sa
candidature), je ne les ai faits que parce que les auteurs du _Mercure_
me les ont demandés. Je n'ai eu dans tout cela aucune vue d'intérêt et
de fortune et point d'autre que de prouver qu'on peut être géomètre et
avoir le sens commun.
«Êtes-vous contente à présent, madame, et me condamnerez-vous sur la
parole de M. Simard, car, selon ce que l'abbé Canaye m'écrit, je vois
que vous êtes fort en colère. Je lui pardonne cette démarche, parce
qu'il n'a point eu envie de me désobliger; je vous pardonne même de
l'avoir cru, mais je ne vous pardonnerais pas de le croire encore.»
Il écrivait plus tard à Lagrange: «Depuis que je vous ai écrit, j'ai
acquis une dignité, celle de secrétaire de l'Académie française, vacante
par la mort de mon ami Duclos. Cette place n'est pas fort avantageuse,
mais en récompense elle donne peu de besogne à faire, ce qui me convient
fort dans l'état où je suis. Il n'en est pas de même de la place de
secrétaire de notre Académie des sciences, qui vraisemblablement ne
tardera pas à vaquer, et que je travaille à faire retomber à notre ami
Condorcet qui la remplira merveilleusement.»
D'Alembert, élu à l'Académie française en 1755, sans jamais délaisser la
science, portait depuis longtemps vers les lettres, la philosophie
et les polémiques de parti la plus grande part de son activité. Le
dévouement de d'Alembert pour ceux qu'il aimait était sans limite et
toujours prêt, mais il aimait peu de monde. Jovial et familier avec les
indifférents, il avait le don de leur plaire, les traitait en amis
sans s'engager à rien, et sa verve satirique, qui souvent dépassait sa
pensée, prenait en s'exerçant sur eux l'apparence d'une trahison.
Il se plaisait peu parmi ses confrères de l'Académie des sciences et,
sans vouloir s'en faire des ennemis, parlait souvent d'eux comme s'ils
l'avaient été.
Sa correspondance avec Lagrange est toute scientifique; l'Académie des
sciences y semble occuper le centre de ses pensées et de sa vie. Dans
la liberté d'un commerce intime, il dit sans y attacher d'importance ce
qu'il pense de chacun. Le secrétaire perpétuel, Grandjean de Fouchy,
dont il destine la succession à son ami Condorcet, est négligent et
inepte. L'épithète de Viédaze semble faite pour lui comme celle de: aux
pieds légers, pour Achille. Quand le nom de Lalande se rencontre sous sa
plume, une épithète injurieuse le précède ou le suit. Les éditeurs de la
correspondance ont remplacé l'une d'elles par des points; nous imiterons
leur réserve. Lagrange, en apprenant par un tiers la réconciliation de
d'Alembert avec celui qu'il traitait si mal, marque un étonnement bien
naturel. D'Alembert lui répond: «A propos de Lalande, il est vrai que
nous sommes raccommodés parce qu'il en a témoigné un grand désir et
qu'au fond je suis bon diable». Le mot est très juste; d'Alembert a des
colères et des mots piquants, il dit sur tous toute la vérité, mais n'en
veut à personne.
Le vaniteux Fontaine, quoi qu'en ait dit Diderot, n'était ni estimé ni
aimé de d'Alembert. Il en parle souvent avec dédain, et quand il annonce
sa mort à Lagrange, c'est avec plus que de l'indifférence. «Monsieur
Fontaine est mort dans un état fort misérable, accablé de dettes et même
ruiné; le tout par sa faute et pour avoir eu la vanité de vouloir être
seigneur de paroisse et d'avoir acheté pour cela une terre qu'on lui a
vendue un prix fou et qu'il n'a pas pu payer.
«C'était un homme de génie, mais d'ailleurs un fort vilain homme. La
société gagne à sa mort encore plus que la géométrie n'y perd.» Fontaine
n'était pas un homme de génie, d'Alembert le savait bien, mais il
fallait aiguiser la pointe de l'épigramme.
Lagrange répond:
«J'ai été fort touché de la mort de M. Fontaine et surtout des
circonstances qui l'ont accompagnée, quoiqu'il se fût déchaîné contre
moi sans rime ni raison. Le souvenir de ses anciennes bontés pour moi
m'empêchait cependant de lui vouloir du mal.»
Les traits lancés par d'Alembert contre ses confrères sont continuels.
Lorsque Lagrange est nommé associé étranger de l'Académie des sciences,
une voix manque à l'unanimité. C'est celle d'un médecin nommé Hérissent,
«très plat sujet et bien méchant bougre».
Lorsque l'Académie choisit l'abbé Bossut, géomètre estimable, auteur
d'une très bonne histoire des mathématiques, d'Alembert écrit en
annonçant ce choix:
«Nous avions pourtant grand besoin de géomètres.» Deparcieux, homme à
projets utiles, que Voltaire a appelé grand géomètre, est caractérisé
par d'Alembert comme un de ces hommes qu'il est bon d'avoir dans les
Académies afin que les gens en place soient persuadés qu'elles sont
bonnes à quelque chose.
D'Alembert d'ailleurs--c'est à la fois une explication et une
excuse--n'épargne pas à ses propres ouvrages ses jugements dédaigneux ou
sévères. «Je m'amuse, écrit-il à Lagrange, à faire imprimer deux
volumes d'opuscules qui comprennent tous les rogatons géométriques que
j'imprime, pour m'en débarrasser, comme les femmes qui épousent leurs
amants pour s'en défaire.»
Je ne quitterai pas la correspondance entre d'Alembert et Lagrange sans
y relever un trait piquant qui trouverait difficilement place ailleurs.
D'Alembert protégeait et aimait le jeune Lagrange; il avait, lors
d'un voyage de Turin à Paris, recommandé le grand géomètre à son ami
Voltaire, dont le domaine des Délices se trouvait sur la route. Le jeune
protégé de d'Alembert, accueilli gracieusement par l'auteur de _la
Henriade_, de _Zaïre_, de _l'Essai sur les moeurs_ et de _Candide_, il
y en avait pour tous les goûts, ne parut nullement ébloui. Il écrit à
d'Alembert: «J'ai passé par Genève, comme je me l'étais proposé, et,
à la faveur de votre recommandation, j'ai eu l'honneur de dîner chez
Monsieur de Voltaire, qui m'a fait un très gracieux accueil. Il était ce
jour-là en humeur de rire et ses plaisanteries tombaient toujours, comme
de coutume, sur la religion, ce qui amusa beaucoup toute la compagnie.
C'est, en vérité, un original qui mérite d'être vu.»
Voltaire n'a pas même remarqué le géomètre; le nom de Lagrange dans ses
lettres n'est pas prononcé. On l'aurait bien surpris en lui prédisant
que ce jeune homme insignifiant, qui le trouvait curieux à voir,
occuperait dans l'histoire de l'esprit humain une place plus haute sinon
plus grande que la sienne.
L'esprit de d'Alembert est complexe, mais son coeur est facile à
connaître. L'effort nécessaire pour la dissimulation dépassait ses
forces. Ses amitiés, ses amours, ses dédains et ses haines, son
incrédulité et son scepticisme étaient connus de quiconque l'approchait,
et lorsque, désireux de tranquillité, il prenait la résolution d'être
correct et prudent, il ne tardait pas à rire de lui-même, comme il
voulait rire de Tout.
CHAPITRE III
D'ALEMBERT ET L'ENCYCLOPÉDIE
Dans la satire trop vantée de l'envieux Gilbert, dont, par une rare et
injuste fortune, les vers ingénieusement méchants sont presque tous
demeurés célèbres, on a souvent cité le trait lancé au froid d'Alembert:
...Chancelier du Parnasse,
Qui se croit un grand homme et fit une préface.
On ne saurait plus mal dire. Les amis de d'Alembert le traitaient
d'illustre, les envieux s'inclinaient devant lui. Sa gloire était
certaine, il ne pouvait fermer les yeux à l'évidence, il était grand,
jamais il ne fut fier.
Simple et sans prétentions, il comprenait tout et s'intéressait à tout.
Son rire étincelant bravait les lois du décorum; prompt à saisir les
ridicules, habile à les imiter, excellent mime, quelquefois bouffon,
d'Alembert se plaisait à l'étonnement de ceux qui mesurent l'importance
d'un personnage à la dignité de ses manières.
Diderot, dont l'influence fit partager à d'Alembert la tâche immense de
l'Encyclopédie, avait avec lui, malgré la grande différence de caractère
et de talent, un fonds d'idées communes qui les rapprochaient et
pouvaient maintenir leur amitié. Libres tous deux de toute ambition,
avec la même ardeur pour l'étude et pour les travaux de l'esprit,
ils étaient également curieux de science, d'art, de littérature,
de philosophie, en enveloppant dans un même scepticisme toutes les
questions qui, de près ou de loin, appartiennent à la théologie.
L'exemple de leur vie et de leur noble caractère peut servir d'argument
sans réplique à qui voudra convaincre les esprits les plus prévenus
que la bonté, le dévouement, le désintéressement et la vertu ne sont
l'apanage d'aucune secte, le privilège d'aucune croyance.
L'Encyclopédie fut d'abord une entreprise de librairie. Les polémiques
religieuses n'inspiraient à d'Alembert qu'éloignement et dédain.
Satisfait de penser librement, il ne demandait aux autres que la
tolérance, mais il la voulait pour lui-même et pour tous. C'était une
déclaration de guerre.
L'Encyclopédie anglaise de Chambers, à Londres, enrichissait les
éditeurs. Le premier projet était de la traduire. Diderot avait fait ses
preuves. Il ne traduisait pas, il transformait. En prêtant à un auteur
obscur l'éclat de son propre style et la hardiesse de ses pensées, il
ne trahissait que lui-même; sa plume infidèle ne pouvait rien écrire de
médiocre.
La tâche, même restreinte au programme primitif, était immense. En
s'associant d'Alembert d'abord, puis une petite armée, dont il devint
l'âme, Diderot ne prévoyait pas la campagne retentissante qu'il devait
diriger. D'Alembert, soucieux de son repos, aurait refusé de s'y
associer.
Le prospectus de l'Encyclopédie lui donnait pour titre:
_Encyclopédie
ou
Dictionnaire raisonné des sciences, des arts
et des métiers._
L'ordre alphabétique était adopté.
On comprend mal la convenance d'associer le tableau des idées et du
savoir humain à une série d'articles se succédant sans ordre ni méthode.
Les éditeurs pensaient autrement, et le discours préliminaire, en
assignant dans chaque science la place de chaque question, et à chaque
science sa place dans le développement de l'esprit humain, devait
corriger, en instruisant le lecteur, le défaut de méthode accepté pour
la commodité des recherches. Un chef-d'oeuvre d'ailleurs est toujours
bienvenu. Diderot en attendait un de d'Alembert. Uniquement soucieux de
l'intérêt de l'oeuvre, au-dessus, par son caractère, de la vanité et
même de l'orgueil, il lui importait surtout de préparer un succès à son
ami.
Le discours préliminaire servant de préface à l'Encyclopédie contient,
dit d'Alembert, la quintessence des connaissances mathématiques,
philosophiques et littéraires acquises par vingt années d'études. Il
fait ainsi remonter ses méditations au jour de son entrée au collège des
Quatre-Nations.
Le discours contient deux parties distinctes: l'exposition détaillée de
l'ordre dans lequel sont nées les diverses branches du savoir humain,
et le tableau historique du progrès depuis la Renaissance jusqu'à nos
jours. Le premier problème est insoluble. Nous ne savons les origines
en aucun genre. Il faut donc deviner. On est certain de proposer des
vérités douteuses, certain aussi de n'être pas convaincu d'erreur.
Toutes nos connaissances viennent par les sens, tel est le point de
départ de d'Alembert. La précision n'est qu'apparente, l'assertion est
vague. Veut-on dire qu'un aveugle, sourd et muet de naissance, dépourvu
des organes du toucher, nourri par une sonde, n'acquerrait, s'il pouvait
vivre, qu'un bien petit nombre d'idées?
On l'accordera sans peine.
Les sens sont nécessaires assurément. Tout vient-il d'eux? et
qu'entend-on par là?
Les sens des animaux valent les nôtres pour le moins: la source des
idées pour eux n'est donc pas moins riche que pour nous. Pourquoi
n'arrivent-ils pas à nous égaler? Helvétius a fait l'objection et trouvé
la réponse. Les animaux n'ont pas de mains.
L'idée du moi est la première. La première chose que nos sensations
nous apprennent, c'est notre existence. Les sensations sont-elles
indispensables? Pourrait-on concevoir un être intelligent dépourvu,
faute de sensations, du sentiment de sa propre existence?
Après avoir connu notre propre existence, nous devons à nos sensations
la connaissance des objets extérieurs et, parmi eux, celle de notre
corps; un sentiment irrésistible nous fait croire à la réalité de ces
objets. D'Alembert, à l'appui de cette idée, propose un singulier
argument.
N'ayant aucun rapport, dit-il, entre chaque sensation et l'objet qui
l'occasionne ou du moins auquel nous le rapportons, il ne paraît pas
qu'on puisse prouver par le raisonnement de passage possible de l'un à
l'autre. Il n'y a qu'une espèce d'instinct plus sûr que la raison même
qui puisse nous forcer à franchir un si grand intervalle.
N'est-on pas tenté de traduire ainsi: la croyance à la réalité des
objets extérieurs n'est pas justifiable par la raison; elle n'en est que
plus certaine?
Toutes les routes conduisent d'Alembert au scepticisme. Il ne lui semble
pas qu'on puisse avoir d'idée distincte, moins encore d'idée complète ni
de la matière ni d'autre chose. «Quand je me perds dans mes réflexions
à ce sujet, écrivait-il vingt ans plus tard, ce qui m'arrive toutes les
fois que j'y pense, je suis tenté de croire que tout ce que nous voyons
n'est qu'un phénomène qui n'a rien, hors de nous, de semblable à ce que
nous imaginons, et j'en reviens toujours à la question du roi indien:
Pourquoi y a-t-il quelque chose?»
Le grand Ampère, qui, plus souvent que d'Alembert et avec plus de
confiance et plus d'espoir, aimait à s'égarer dans les ténèbres de la
métaphysique, trouvait aussi la différence entre les _phénomènes_ et les
_noumènes_ difficile et incertaine.
La question change de nom sans avancer d'un pas. C'est le problème du
moi et du non-moi. Quand les savants s'embarrassent pour le résoudre, on
pourrait leur répondre, en parodiant le vers d'un grand poète:
Il faut pour _l'ignorer_ avoir fait ses études.
L'étude des objets extérieurs est le premier soin de l'homme: elle a
pour origine la nécessité de garantir notre propre corps de la douleur
et de la destruction. Il faut donc, avant tout, chercher ce qui nous est
utile ou nuisible. Cette recherche nous révèle nos semblables et nous
sommes attirés vers eux.
L'explication du rapprochement des hommes est étrange, il faut l'avouer.
Mais ce qui suit l'est plus encore. L'homme cherche l'homme, on en
convient sans peine; mais que trouve-t-il? L'injustice et le vice, dont
la vue lui enseigne la justice et la vertu. «Le mal que nous éprouvons
par les vices de nos semblables, produit en nous la connaissance
réfléchie des vertus opposées, connaissance précieuse dont une union et
une égalité parfaite nous auraient peut-être privés. De l'idée de vertu
l'homme s'élève à comprendre la spiritualité de l'âme, l'existence de
Dieu et nos devoirs envers lui.»
Malgré l'intérêt de ces hautes vérités, il ne faut pas, comme on l'a dit
plaisamment, que le corps soit la dupe de l'immortalité de l'âme.
Telle est l'origine de l'agriculture, de la médecine et des arts
nécessaires. Avides de connaissances utiles, les premiers hommes ont
dû écarter d'abord toute spéculation oisive; mais l'étude de la nature
entreprise pour nous donner le nécessaire fournit avec profusion à nos
plaisirs. La satisfaction d'apprendre des vérités même inutiles est une
espèce de superflu qui supplée à ce qui nous manque. En recueillant
ce superflu pour goûter l'amusement qui s'y attache, l'esprit humain
rencontre la physique et la mécanique, et l'abstraction des propriétés
sensibles autres que l'étendue fait naître la géométrie.
Cette science est le terme le plus éloigné où la contemplation des
propriétés de la matière puisse nous conduire, et nous ne pourrions
aller plus loin sans sortir de l'univers matériel; mais telle est la
marche de l'esprit dans ses recherches, qu'après avoir généralisé
les perceptions, il revient sur ses pas, recompose de nouveau les
perceptions mêmes, et en forme peu à peu et par gradation des êtres
réels qui sont l'objet immédiat et direct de nos sensations. La
physique mathématique, l'astronomie et, quand le raisonnement se trouve
impuissant à tout enchaîner, la physique expérimentale, sont nées de ce
mouvement rétrograde fait par l'esprit.
Entre les limites très éloignées de nos «connaissances certaines, dont
l'une est l'idée de nous-même et l'autre cette partie des mathématiques
qui a pour objet les propriétés générales des corps, se trouve un
intervalle immense ou l'intelligence suprême semble avoir voulu se jouer
de la curiosité humaine, tant par les nuages qu'elle y a répandus sans
nombre que par quelques traits de lumière qui semblent échapper de
distance en distance pour nous attirer.
«La nature de l'homme, dont l'étude est si nécessaire, est un mystère
impénétrable à l'homme même quand il n'est éclairé que par la raison
seule.
«Rien ne nous est donc plus nécessaire qu'une religion révélée qui nous
instruise sur tant de divers objets. Destinée à servir de supplément à
la connaissance naturelle, elle nous montre une partie de ce qui était
caché, mais elle se borne à ce qu'il nous est absolument nécessaire de
connaître. Le reste est fermé pour nous et apparemment le sera toujours.
Quelques vérités à croire, un petit nombre de préceptes à pratiquer,
voilà à quoi la religion révélée se réduit: néanmoins, à la faveur des
lumières qu'elle a communiquées au monde, le peuple même est plus ferme
et plus décidé sur un grand nombre de questions intéressantes que ne
l'ont été toutes les sectes de philosophes.»
Les lecteurs de l'Encyclopédie étaient prévenus. Ces lignes marquent
aussi franchement qu'on pouvait le faire sans imprudence tout le
programme théologique; pour un pas de plus dans cette voie la porte se
serait fermée.
Quelquefois cependant, mais avec moins de légèreté, d'Alembert imite
le tour habituel de Voltaire. «D'ailleurs, dit-il plus loin, quelque
absurde qu'une religion puisse être (reproche que l'impiété seule peut
faire à la nôtre), ce ne sont jamais les philosophes qui la détruisent.
Lors même qu'ils enseignent la vérité, ils se contentent de la montrer
sans forcer personne à la connaître.»
L'avantage que les hommes ont trouvé à étendre la sphère de leurs idées
soit par leurs propres efforts, soit par le secours de leurs semblables,
leur a fait penser qu'il serait utile de réduire en art la manière même
d'acquérir des connaissances et celle de se communiquer réciproquement
leurs pensées. Cet art a donc été trouvé et nommé _logique._ La science
de la communication des idées ne se borne pas à mettre de l'ordre dans
les idées mêmes; elle doit apprendre encore à exprimer chaque idée de la
manière la plus nette. La science du langage est devenue nécessaire, et
comme les hommes en se communiquant leurs idées cherchent aussi à se
communiquer leurs passions, l'éloquence est une arme nécessaire. Faite
pour parler au sentiment comme la logique et la grammaire parlent à
l'esprit, elle impose silence à la raison même, mais les règles ici ne
peuvent suppléer au talent, et le génie ne peut se réduire en préceptes.
Il ne nous suffit pas de vivre avec nos contemporains et de les dominer
pour embrasser le passé et l'avenir. De là, l'origine de l'histoire.
Les branches principales se divisent en une infinité d'autres, dont
l'énumération serait immense et appartient plus à l'Encyclopédie qu'à la
préface.
Les beaux-arts jusqu'ici n'ont pas été mentionnés. Est-il nécessaire de
les définir et d'en chercher l'origine?
D'Alembert s'est donné la tâche de tout enchaîner logiquement.
«Il est, dit-il, une autre espèce de connaissances réfléchies dont nous
devons maintenant parler. Elles consistent dans les idées que nous nous
formons à nous-mêmes, en imaginant et composant des êtres semblables
à ceux qui sont l'objet de nos idées directes. C'est ce qu'on nomme
l'_imitation de la nature_, si connue et si recommandée par les
anciens.»
Comme les idées directes qui nous frappent le plus vivement sont celles
dont nous conservons plus vivement le souvenir, ce sont aussi celles
que nous cherchons le plus à réveiller en nous par l'imitation de leurs
objets. Si les objets agréables nous frappent plus, étant réels, que
simplement représentés, ce qu'ils perdent d'agrément en ce dernier cas
est en quelque manière compensé par celui qui résulte du plaisir de
l'imitation. À l'égard des objets qui n'exciteraient, étant réels, que
des sentiments tristes ou tumultueux, leur imitation est plus agréable
que les objets mêmes, parce qu'elle nous place à cette juste distance où
nous éprouvons le plaisir de l'émotion sans en ressentir le désordre;
c'est dans cette imitation des objets capables d'exciter en nous des
sentiments vifs ou agréables, de quelque nature qu'ils soient, que
consiste, en général, l'imitation de la belle nature, sur laquelle tant
d'auteurs ont écrit sans en donner d'idée nette.
Ce que nous savons de l'histoire semble s'accorder mal avec
l'enchaînement exposé par d'Alembert. Il prévoit l'objection. Quand on
considère depuis l'époque de la Renaissance les progrès de l'esprit
humain, on trouve, dit-il, que les progrès se sont faits dans l'ordre
qu'ils devaient naturellement suivre. Cet ordre est précisément le
contraire de celui que propose le discours. En sortant d'un long
intervalle d'ignorance que des siècles de lumière avaient précédé, la
régénération des idées a dû nécessairement être différente de leur
génération primitive.
Un grand poète a dit:
Le présent au hasard flotte sur le passé.
D'Alembert ne veut pas croire au hasard. La partie la plus brillante du
discours préliminaire est le tableau tracé, d'après l'histoire, de la
marche de l'esprit humain depuis son renouvellement par l'invention de
l'imprimerie et l'émigration des savants du Bas-Empire apportant les
richesses de l'antiquité. Le style convient au sujet; il est digne à la
fois des grandes questions qu'on aborde, des grands hommes que l'on juge
et du grand esprit qui révèle sa puissance.
«Les chefs-d'oeuvre que les anciens nous avaient laissés dans presque
tous les genres, avaient été oubliés pendant douze siècles. Les
principes des arts et des sciences étaient perdus, parce que le beau
et le vrai, qui semblent se montrer de toutes parts aux hommes, ne les
frappent guère à moins qu'ils ne soient avertis. Ce n'est pas que ces
temps malheureux aient été plus stériles que d'autres en génies rares.
La nature est toujours la même; mais que pouvaient faire ces grands
hommes semés de loin en loin, comme ils le sont toujours, occupés
d'objets différents et abandonnés sans culture à leurs lumières? Les
idées qu'on acquiert par la lecture et par la société sont le germe de
presque toutes les découvertes.
«C'est un air que l'on respire sans y penser et auquel on doit la vie;
les hommes dont nous parlons étaient privés d'un tel secours.»
Celui qui inventa les roues et les pignons eût inventé les montres dans
un autre siècle, et Gerbert au temps d'Archimède l'aurait peut-être
égalé.
D'Alembert semble plus heureux qu'embarrassé de l'immensité de sa tâche.
Il trace avec ardeur et vivacité le tableau des progrès de la poésie.
Ses jugements parfois peuvent causer quelques surprises.
«Au lieu d'enrichir la langue française, on chercha d'abord à la
défigurer. Ronsard en fit un jargon barbare, hérissé de grec et de
latin; mais heureusement il la rendit assez méconnaissable pour qu'elle
devînt ridicule.»
D'Alembert n'aurait-il pas mieux fait de passer Ronsard sous silence,
comme il a fait de Clément Marot? Pour lui, comme pour Boileau, la
poésie française commence à Malherbe.
Son admiration est sincère et l'inspire heureusement.
«Malherbe, nourri de la lecture des excellents poètes de l'antiquité, et
prenant comme eux la nature pour modèle, répandit le premier dans
notre poésie une harmonie et des beautés auparavant inconnues. Balzac,
aujourd'hui trop méprisé, donne à notre prose de la noblesse et du
nombre. Les écrivains de Port-Royal continuèrent ce que Balzac avait
commencé; ils y ajoutèrent cette précision, cet heureux choix des termes
et cette pureté qui ont conservé jusqu'à présent à la plupart de leurs
ouvrages un air moderne et qui les distinguent d'un grand nombre de
livres surannés écrits dans le même temps. Corneille, après avoir
sacrifié pendant plusieurs années au mauvais goût dans la carrière
dramatique, s'en affranchit enfin, découvrit par la force de son génie,
bien plus que par la lecture, les lois du théâtre, et les exposa dans
ses discours admirables sur la tragédie, dans ses réflexions sur chacune
de ses pièces, mais principalement dans ses pièces mêmes. Racine,
s'ouvrant une autre route, fit paraître sur le théâtre une passion que
les anciens n'y avaient guère connue, et, développant les ressorts du
coeur humain, joignait à une élégance et une vérité continues quelques
traits de sublime. Despréaux dans son Art poétique se rendit l'égal
d'Horace en l'imitant. Molière, par la peinture fine des ridicules et
des moeurs de son temps, laisse loin derrière lui la comédie ancienne.
La Fontaine fît presque oublier Ésope et Phèdre, et Bossuet alla se
placer à côté de Démosthène.»
Tout cela n'est pas et n'était pas même alors bien nouveau, mais suffit
pour justifier d'Alembert d'avoir aspiré à prouver, en l'écrivant,
qu'_un géomètre peut avoir le sens commun._
Le rôle des Italiens, celui des Anglais chez lesquels il admire sans
limite l'immortel chancelier Bacon et le sage philosophe Locke, sont
indiqués avec une impartiale justice. Descartes est jugé de haut par un
de ses pairs comme géomètre, par un adversaire indulgent pour les autres
faces de son génie. «Il a peut-être été grand, mais il n'a pas été
heureux.» Il paraît impossible de mieux dire en moins de mots. Sur sa
philosophie et sur son système du monde, d'Alembert est bien loin de
vouloir l'amoindrir. Sa méthode aurait suffi pour le rendre immortel.
«Cet homme rare, dit-il, dont la fortune a tant varié en moins d'un
siècle, avait tout ce qu'il fallait pour changer la face de la
philosophie. Une imagination forte, un esprit très conséquent, des
connaissances puisées dans lui-même plus que dans les livres, beaucoup
de courage pour combattre les préjugés les plus généralement reçus
et aucune espèce de dépendance qui le forçât à les ménager. Aussi
éprouva-t-il, de son vivant même, ce qui arrive, pour l'ordinaire, à
tout homme qui prend un ascendant trop marqué sur les autres, il fit
quelques enthousiastes et eut beaucoup d'ennemis. Soit qu'il connût sa
nation, soit qu'il s'en défiât seulement, il s'était réfugié dans un
pays entièrement libre pour y méditer plus à son aise. Quoiqu'il pensât
beaucoup moins à faire des disciples qu'à les mériter, la persécution
alla le chercher dans sa retraite, et la vie cachée qu'il menait ne
put l'y soustraire. Malgré toute la sagacité qu'il avait employée pour
prouver l'existence de Dieu, il fut accusé de la nier par des ministres
qui, peut-être, n'y croyaient pas. Tourmenté et calomnié par des
étrangers et assez mal accueilli par ses compatriotes, il alla mourir en
Suède, bien éloigné sans doute à s'attendre au succès brillant que ses
opinions eurent un jour.
«On peut considérer Descartes comme géomètre ou comme philosophe.
Les mathématiques, dont il semble avoir fait assez peu de cas, font
néanmoins aujourd'hui la partie la plus solide et la moins contestée de
sa gloire. La géométrie, qui, par sa nature, doit toujours gagner sans
perdre, ne pouvait manquer, étant maniée par un si grand génie, de
faire des progrès très sensibles et apparents pour tout le monde. La
philosophie se trouvait dans un état très différent. Tout y était à
commencer; et que ne coûtent point les premiers pas en tout genre! Le
mérite de les faire dispense de celui d'en faire de grands.»
Osons pénétrer et traduire la pensée de d'Alembert.
Les éloquentes rêveries de Platon et la savante logique d'Aristote
avaient laissé tout à faire en philosophie. On doit à Descartes un
premier pas, il est petit et l'on attend encore le second.
Chez un esprit habitué à exiger la rigueur, un tel jugement n'a rien qui
doive surprendre. Mais pourquoi tant écrire alors sur la philosophie?
Les pages sur Newton, quoique belles, ne sont pas dignes d'un tel sujet.
D'Alembert aurait eu bonne grâce à s'incliner plus profondément devant
son véritable maître.
Lorsque, pressé par les limites nécessaires de son oeuvre, il salue
rapidement les grands hommes en les jugeant d'un seul mot, ce mot n'est
pas toujours heureux:
«Galilée, à qui la géographie doit tant pour ses découvertes
astronomiques, et la mécanique pour sa théorie de l'accélération.»
Il y avait plus et mieux à dire sur l'adversaire victorieux du système
de Ptolémée.
«Huygens, qui par ses ouvrages pleins de force et de génie a su bien
mériter de la géométrie et de la physique.»
Le lecteur, s'il ne le sait déjà, peut-il deviner, dans ce savant _qui
mérite bien de la science_, le génie immortel que dans son enfance on
nommait Archimède et dont la longue carrière a justifié ce glorieux
surnom.
«Pascal, auteur d'un traité sur la cycloïde....»
Quelle que puisse être la suite, d'Alembert ici le prend de trop bas.
Mais, loin de réparer une maladresse irréparable, il ajoute avec une
froide ironie:
«Génie immortel et sublime dont les talents ne pourraient être trop
regrettés de la philosophie si la religion n'en avait pas profité.»
Ni Galilée, ni Huygens, ni Pascal ne sont traités suivant leur mérite.
La préface de d'Alembert fut beaucoup admirée. Les critiques les plus
vives étaient entourées de louanges. On respectait même en le combattant
le savant qui, déjà illustre, montrait dans un champ aussi vaste la
profondeur de son esprit et la fermeté de son style.
«La préface que M. d'Alembert a mise à la tête de ce grand ouvrage est
bien propre à prévenir en sa faveur; c'est un morceau de génie où brille
un savoir exquis revêtu de toutes les grâces du style. On y voit un
esprit noble, élevé, vraiment philosophique, un discours nourri, pour
ainsi dire, de réflexions lumineuses qui forment un texte serré et très
délicat.»
Tel est le début de l'une des critiques les plus remarquées et les plus
libres publiées sur l'Encyclopédie.
D'Alembert s'élève, dans un de ses écrits, contre le géomètre (on n'a
jamais dit lequel) qui, en présence d'une belle oeuvre de l'esprit,
demandait: «Qu'est-ce que cela prouve?»
«Je me contenterais, ajoute-t-il, de demander qu'est-ce que cela
apprend?»
Cette question adressée à la préface de l'Encyclopédie resterait sans
réponse.
L'Encyclopédie, plus encore que la préface, souleva de vives critiques.
L'oeuvre de tant de mains était fort inégale. On citait beaucoup de
questions faiblement traitées; d'autres n'auraient pas dû l'être du
tout. Le dictionnaire, en somme intéressant et utile, attirait surtout
l'attention par le scepticisme philosophique qui y règne.
Voltaire, qui prévoyait les difficultés de cet immense programme, est
à demi ironique, mais aussi à moitié sérieux, quand il termine par ces
mots une lettre aux deux collaborateurs: «Adieu, Atlas et Hercule, qui
portez le monde sur vos épaules. Tant que j'aurai un souffle dévie, je
suis au service des illustres auteurs de l'Encyclopédie.»
Il envoie des articles de tous genres au bureau qui enrichit le genre
humain.
Le genre humain ne pouvait s'enrichir en un jour. Le monument sans
avenir s'élevait trop vite. D'Alembert le comparait à un habit
d'arlequin, où il y a quelques morceaux de bonne étoffe et beaucoup de
haillons.
Le magnifique programme planait au-dessus des débris, mais les ennemis,
acharnés et nombreux, ne voulaient et ne pouvaient voir que les détails:
ils en signalaient d'étranges. Diderot y introduisait jusqu'à de longs
articles extraits de la _Cuisinière bourgeoise._ L'article AGNEAU a
trente-cinq lignes:
«Tout ce qui se mange de l'agneau est délicat. On met la tête et les
pieds en potage, on les échaude, on les assaisonne avec le petit lard,
le sel, le poivre, les clous de girofle et les fines herbes; on frit la
cervelle après l'avoir bien saupoudrée de mie de pain....»
Bonne ou mauvaise, et je la crois mauvaise, cette cuisine n'est pas à sa
place.
L'article GENÈVE, écrit par d'Alembert, a plus qu'un autre attiré
l'attention. Le consistoire calviniste de la petite république y est
loué d'accepter, sans l'avouer publiquement, un socinianisme parfait.
Les sociniens, personne ne l'ignorait alors, feignant d'être chrétiens,
ne croient ni au paradis ni à l'enfer. Pour les orthodoxes, ils
méritent le bûcher. En les tolérant--c'était l'opinion de Bossuet--,
on franchirait toutes les bornes. Sociniens ou non, les pasteurs
protestaient avec violence, et J.-J. Rousseau, sans se soucier du fond,
qu'il déclarait ne pas connaître, combattit la prétention de faire sans
leur aveu la confession publique de leurs sentiments secrets. La thèse
était juste, l'argumentation facile, et Jean-Jacques se donna le plaisir
de la développer dans quelques pages irréfutables. Mais la lettre
célèbre adressée à d'Alembert traite une question beaucoup moins simple.
D'Alembert avait écrit:
«On ne souffre pas à Genève de comédie; ce n'est pas qu'on y désapprouve
les spectacles en eux-mêmes, mais on craint, dit-on, le goût de parure,
de dissipation et de libertinage que les troupes de comédiens répandent
parmi la jeunesse. Cependant ne serait-il pas possible de remédier à cet
inconvénient, par des lois sévères et bien exécutées sur la conduite des
comédiens? Par ce moyen Genève aurait des spectacles et des moeurs,
et jouirait de l'avantage des uns et des autres; les représentations
théâtrales formeraient le goût des citoyens, et leur donneraient une
finesse de tact, une délicatesse de sentiment qu'il est difficile
d'acquérir sans ces leçons.
«La littérature en profiterait sans que le libertinage fit des progrès.
Genève réunirait à la sagesse de Lacédémone la politesse d'Athènes.»
D'Alembert, à son ordinaire, appuie et développe trop longuement. Peu
importe à Rousseau, c'est le fond qu'il conteste et le théâtre qu'il
veut proscrire, non partout, mais à Genève.
La lettre de Rousseau à d'Alembert a l'étendue d'un livre; tous les
regards alors se tournaient vers lui, les âmes se penchaient vers
les paradoxes dont son style, quelle que fût sa thèse, assurait le
retentissement. Rousseau ne cache pas ses principes:
«Au premier coup d'oeil jeté sur ces institutions, dit-il, je vois
d'abord qu'un spectacle est un amusement, et s'il est vrai qu'il faille
des amusements à l'homme, vous conviendrez au moins qu'ils ne sont
permis qu'autant qu'ils sont nécessaires, et que tout amusement inutile
est un mal pour un être dont la vie est si courte et le temps si
précieux.»
Les luttes littéraires plaisaient à d'Alembert; il répondit en
s'efforçant, non sans succès, d'imiter le style de son adversaire. Le
public, dans cette joute oratoire que rien ne rendait nécessaire, vit
cependant un amusement permis: la lettre et la réponse furent beaucoup
lues et beaucoup admirées, l'opinion donna raison à d'Alembert, mais
décerna le prix d'éloquence à Rousseau.
Le caractère philosophique, c'est-à-dire antireligieux de
l'Encyclopédie, devait exciter des protestations. Dès le second volume
un arrêt du Conseil avait interdit la vente des articles déjà parus,
en soumettant à la censure préalable tous ceux qui intéresseraient à
l'avenir la religion.
«Sa Majesté a reconnu, disait l'arrêt, que dans les deux volumes on a
affecté d'insérer des maximes tendant à détruire l'autorité royale,
à établir l'esprit d'indépendance et de révolte, et, sous des termes
obscurs et équivoques, à élever les fondements de l'erreur, de la
corruption des moeurs, de l'irréligion et de l'incrédulité.»
Le gouvernement était faible; ses irrésolutions grandissaient avec
l'audace de ses adversaires. La défense fut levée; d'autres réclamations
s'élevèrent. L'avocat général Omer Fleury, l'une des victimes les moins
intéressantes de Voltaire, s'écriait, quelques années après, dans un
réquisitoire demeuré célèbre:
«La société, l'État et la religion se présentent aujourd'hui au tribunal
de la justice pour lui porter leurs plaintes. C'est avec douleur que
nous sommes contraints de le dire, on ne peut se dissimuler qu'il n'y
ait un projet conçu, une société formée pour soutenir le matérialisme,
pour détruire la religion, pour inspirer l'indépendance et nourrir la
corruption des moeurs.»
Quelques années après, le 8 mars 1759, un arrêt du Conseil supprimait
les lettres de privilège accordées pour l'impression de l'Encyclopédie.
On avait publié sept volumes.
D'Alembert, fatigué de la lutte et effrayé non sans excellentes raisons,
se retira définitivement.
Une lettre adressée à Voltaire fait connaître les motifs d'une
résolution qui, malgré les vives instances de Diderot, demeura
inébranlable: «Oui, sans doute, mon cher maître, l'Encyclopédie est
devenue un ouvrage nécessaire et se perfectionne à mesure qu'elle
avance; mais il est devenu impossible de l'achever dans le maudit pays
où nous sommes. Les brochures, les libelles, tout cela n'est rien; mais
croiriez-vous que tel de ces libelles a été imprimé par des _ordres
supérieurs_ dont M. de Malesherbes n'a pu empêcher l'exécution?
croiriez-vous qu'une satire atroce contre nous qui se trouve dans une
feuille périodique qu'on appelle les _Affiches de province_ a été
envoyée de Versailles à l'auteur avec ordre de l'imprimer, et qu'après
avoir résisté autant qu'il a pu jusqu'à s'exposer à perdre son
gagne-pain, il a enfin imprimé cette satire en l'adoucissant de son
mieux? Ce qui en reste, après cet adoucissement fait par la _discrétion
du prêteur_, c'est que nous formons une secte qui a juré la ruine
de toute société, de tout gouvernement et de toute morale. Cela est
gaillard; mais vous sentez, mon cher philosophe, que si on imprime
aujourd'hui de pareilles choses, par _ordre exprès_ de ceux qui ont
l'autorité en main, ce n'est pas pour en rester là. Cela s'appelle
amasser des fagots au septième volume pour nous jeter dans le feu au
huitième. Nous n'avons plus de censeurs raisonnables à espérer, tels que
nous en avions eu jusqu'à présent. M. de Malesherbes a reçu là-dessus
les ordres les plus précis et en a donné de pareils aux censeurs qu'il a
nommés. D'ailleurs, quand nous obtiendrions qu'ils fussent changés, nous
n'y gagnerions rien; nous conserverions alors le ton que nous avons
pris, et l'orage recommencerait au huitième volume. Il faudrait donc
quitter de nouveau, et cette comédie-là n'est pas bonne à jouer tous
les six mois. Si vous connaissiez d'ailleurs M. de Malesherbes, si vous
saviez combien il a peu de nerf et de consistance, vous seriez convaincu
que nous ne saurions compter sur rien avec lui, même après les promesses
les plus positives. Mon avis est donc, et je persiste, qu'il faut
laisser là l'Encyclopédie et attendre un temps plus favorable (qui ne
reviendra peut-être jamais) pour la continuer. S'il était possible
qu'elle s'imprimât dans le pays étranger en continuant, comme de raison,
à se faire à Paris, je reprendrais mon travail, mais le gouvernement n'y
consentira jamais; et, quand il le voudrait bien, est-il possible que
l'ouvrage s'imprime à cent ou deux cents lieues des auteurs?
«Pour toutes ces raisons, je persiste en ma thèse.»
Il laissa Diderot terminer sans lui le monument plus vaste que grand,
plus vite oublié que les promesses auxquelles on continuait à croire.
D'Alembert a écrit en traçant son propre portrait:
«Impatient et colère jusqu'à la violence, tout ce qui le contrarie, tout
ce qui le blesse, fait sur lui une impression vive, dont il n'est pas le
maître.»
Ce jugement est confirmé par les détails d'une affaire peu connue, celle
du jésuite Tolomas, membre de l'Académie de Lyon, poursuivi, sur des
motifs qu'on jugera bien légers, par la colère de d'Alembert qui demande
avec insistance à la Compagnie dont il était correspondant l'expulsion
de celui qui l'avait, disait-il, offensé.
Le père Tolomas, professeur au collège de Lyon, à la rentrée des
classes, le 30 novembre 1754, prononça un discours latin en présence
du consulat et d'une assemblée nombreuse. Il avait pris pour sujet
l'apologie du collège et des méthodes adoptées pour l'éducation et pour
l'enseignement.
L'intention était évidente. Tolomas répondait à l'article Collège
récemment paru dans l'Encyclopédie, dont l'auteur était d'Alembert.
L'attaque avait été vive, la réponse était de droit.
Un jeune homme, lisait-on dans l'Encyclopédie, après avoir passé dans un
collège dix années qu'on doit mettre au nombre des plus précieuses de
sa vie, en sort, lorsqu'il a le mieux employé son temps, avec la
connaissance très imparfaite d'une langue morte, avec des principes de
rhétorique et des principes de philosophie qu'il doit tâcher d'oublier,
souvent avec une corruption de moeurs dont l'altération de la santé est
la moindre suite.
On écouta Tolomas avec bienveillance; plus d'une allusion, quoique faite
en latin, fut comprise et applaudie par l'élite de la société lyonnaise.
On savait alors les classiques par coeur. Quand le père Tolomas parla
d'un auteur
_Cui nec est pater nec res_,
chacun se rappela un vers d'Horace et pensa à la naissance de
d'Alembert.
D'Alembert écrivit pour s'en plaindre à la Société royale de Lyon. Sa
lettre est du 30 janvier 1755. Il s'étonne de son silence et attend une
justice publique. Le secrétaire perpétuel de la Société répondit le 22
février 1755 que la Société n'avait pas entendu le discours de l'un de
ses collègues, ni ne l'a examiné; que, prononcé au collège, ce qui s'y
passe n'est pas de son ressort et que la seule satisfaction que la
Société puisse lui donner est de lui assurer que sa lettre a été lue
en assemblée générale, que l'académicien inculpé y était présent et a
protesté de son innocence d'intention et de fait, puisque son discours
ne contenait aucun trait qui puisse le regarder et qu'il offre, ce que
la Société a accepté, d'écrire lui-même à M. d'Alembert.
Le père Béraud, savant astronome, correspondant de l'Académie des
sciences, écrivit de Lyon le 21 février 1755 à M. d'Alembert pour lui
assurer que la harangue du père Tolomas, qu'il a entendue, ne contenait
aucune attaque personnelle contre lui.
Le père Tolomas lui-même, le 25 février 1755, écrivit à d'Alembert pour
se plaindre des préventions qu'on lui a données. Il ne s'est permis
aucune personnalité, il a dans son discours défendu les collèges avec
modération, il l'a déposé entre les mains de M. le Prévôt des marchands
de Lyon.
D'Alembert, dans une lettre du 17 mars 1755, adressée à M. Bourjelat,
écuyer du roi (frère Bourjelat, comme il le nomme en parlant à
Voltaire), persiste dans sa réclamation contre l'injure du père Tolomas,
parce que, dit-il, la Société ne lui a pas rendu justice. Il n'a pas
répondu à la réponse de son secrétaire parce qu'il se croit quitte
désormais de tout envers elle. Il n'aurait pas cru qu'au XVIIIe siècle,
dans une des premières villes de France, il pût y avoir une Société
littéraire qui autorise chacun de ses membres à outrager de la manière
la plus indigne un homme de lettres qui n'a jamais insulté qui que ce
soit; il lui demande de rendre publique sa lettre à la Société, la
réponse qu'il en a reçue, celle des deux jésuites et la présente. Il
doit ce procédé aux dignes membres de la Société de Lyon qui, n'ayant
pu lui faire rendre justice et ne voulant pas attester que la harangue
qu'ils ont entendue ne contenait rien d'injurieux, ont pris le parti de
se retirer.
Si ces lettres, comme le demande d'Alembert, ont été réunies et publiées
en 1755, la brochure qui les contient est actuellement introuvable. Le
discours manuscrit de Tolomas n'existe non plus ni dans les archives de
la municipalité de Lyon, ni à la bibliothèque de la ville. Le dossier
de l'affaire d'Alembert-Tolomas, à la bibliothèque de Lyon, contient 25
pièces. Nous en citerons deux seulement:
«Monsieur et cher confrère,
«Dans le moment que votre lettre, le mémoire y joint et les jettons qui
m'ont surpris comme chose que je ne croyais pas avoir méritée dans les
règles, M. Bourjelat était avec moi; il m'a fait part du silence affecté
de M. de Malesherbes sur ce qui nous concerne; lui qui l'avait prévenu
il y a quelques semaines, il lui a répondu aux autres articles les moins
importants de ses lettres et a laissé celui-là. De plus, il m'a montré
une lettre de M. d'Alembert qui lui mande que s'il avait eu _l'honneur
d'être de la Société royale de Lyon, il aurait eu celui de lui écrire
pour le prier de rayer de la liste le nom de Tholomas ou le sien_. Ce
sont ses termes.
«Enfin il est constant et nous en avons des nouvelles certaines, le
discours du père Tholomas a fait une grande sensation à Paris, et nous
avons tout lieu de présumer qu'il nous fait perdre la protection de
M. de Malesherbes et même celle de M. d'Argenson, protecteur de
l'Encyclopédie. Au surplus, M. Bourjelat est toujours très disposé à
nous aider de tous les bons offices qui seront en son pouvoir. Il a déjà
tâché de remédier au premier effet que produit le programme envoyé à
MMrs de l'Encyclopédie en protestant que le corps n'avait rien de
commun dans cette affaire; il paraît néanmoins qu'on y fait entrer
pour beaucoup notre Compagnie. J'aurais, sitôt qu'il me sera possible,
l'honneur de conférer avec vous plus amplement sur cette affaire.
«GOIFFON.»
Goiffon dans une seconde lettre se montre beaucoup plus vif; il a pris
son parti. C'est avec M. de Malesherbes qu'il veut se ménager, et la
bienveillance de M. d'Argenson qu'il ne veut pas perdre. Il a d'ailleurs
entendu la harangue et, toute réflexion faite, la trouve injurieuse; il
prie en conséquence la Société d'accepter sa démission.
Cinq autres membres prirent le même parti. L'un d'eux est le célèbre
Montucla, historien des mathématiques; il hésita longtemps, car sa
lettre est du 5 juin 1755.
«Je suis extrêmement mortifié de n'avoir à vous écrire depuis que vous
êtes secrétaire de la Société royale de Lyon que pour le sujet pour
lequel je le fais aujourd'hui. Il m'aurait été doux de conserver
davantage le titre de votre associé; mais mes liaisons avec M.
d'Alembert et l'amitié dont il m'honore ne me permettent pas de me
réputer davantage d'un corps dont il a de justes motifs de se plaindre.
Je vous prie, monsieur, de lire ma lettre à l'Académie pour lui notifier
la démission que je lui donne de ma qualité d'académicien.
«Votre très humble et très obéissant serviteur,
«MONTUCLA.»
Je dois au savant doyen de la Faculté catholique des sciences de Lyon,
M. Valson, un rapprochement curieux.
Voltaire était arrivé à Lyon le 15 novembre 1754, avec l'intention de
s'y établir. La tradition rapporte même qu'il devait fixer sa résidence
sur les bords de la Saône, près de l'île Barbe.
Deux Académies, réunies depuis, existaient alors à Lyon: l'Académie
des sciences et belles-lettres et l'Académie des beaux-arts ou Société
royale. Toutes deux étaient fort considérées, mais animées d'un esprit
différent. La première, dont le membre le le plus connu, Fleurieu, était
ami de Voltaire, favorisait les Encyclopédistes. La seconde, ayant pour
directeur le célèbre architecte Soufflot et patronnée par l'archevêque
de Lyon, le cardinal de Tencin, oncle de d'Alembert, avait des
sympathies tout opposées. Très fière du titre de Société royale, elle
s'arrogeait le premier rang. C'est à celle-là qu'appartenait Tolomas.
Voltaire, quelques jours après son arrivée, assista avec son ami
Fleurieu à une séance de l'Académie des sciences et belles-lettres.
L'archevêque de Lyon, patron de l'Académie royale, ne pouvait aimer les
allusions à la naissance de son neveu; il s'en prit à Voltaire. Pour
menacer ses écrits de poursuites on n'avait que l'embarras du choix; il
s'entendit avec le duc de Villars, gouverneur de la ville, et Voltaire
jugea prudent de quitter Lyon le 9 décembre 1754, en attribuant au
discours de Tolomas les tracasseries qui l'inquiétaient. La mauvaise
humeur de d'Alembert devait naturellement s'en accroître.
On peut rapprocher de cette affaire Tolomas les efforts de d'Alembert
pour obtenir la suppression de la feuille de Fréron, _l'Année
littéraire._
On attaquait de toutes parts les Encyclopédistes comme ennemis des lois
et de la religion. D'Alembert et Diderot étaient traités chaque jour
d'empoisonneurs publics. Fréron, que Voltaire a rendu intéressant à
force d'injustice, était un des plus violents détracteurs de l'oeuvre.
D'Alembert osa porter plainte à M. de Malesherbes, directeur de la
librairie. On espérait de lui plus que de la bienveillance pour
l'Encyclopédie; on en avait acquis le droit.
M. de Malesherbes, peu de temps avant, forcé par des ordres supérieurs
de faire saisir les papiers de Diderot, le fit prévenir quelques
heures à l'avance. «On me laisse trop peu de temps! s'écria-t-il, où
voulez-vous que je les cache?--Qu'il les envoie chez moi, répondit
Malesherbes, ils y seront en sûreté.»
S'il était prêt à protéger ses amis, M. de Malesherbes ne pouvait ni ne
voulait persécuter leurs adversaires. Il saisit l'occasion de donner à
d'Alembert une leçon de patience et d'équité.
«Mes principes, lui écrivit-il, sont qu'en général toute critique
littéraire est permise, et que toute critique qui n'a pour objet que
le livre critiqué et dans laquelle l'auteur n'est jugé que d'après son
ouvrage, est une critique littéraire.»
Fréron continua sa polémique vigilante et sévère en relevant, non sans
esprit, les méprises, les faiblesses et les emprunts de l'Encyclopédie.
La voix de Voltaire,
Cette voix qui s'aiguise et vibre comme un glaive,
redoubla de sarcasmes et d'injures contre celui qu'il appelait Zoïle
Aliboron et, dans ses jours de grande colère, Cartouche Fréron.
Il ne serait pas juste, en jugeant les faits, d'oublier l'état des
esprits. La guerre était déclarée. Quoique faites avec la plume,
les blessures étaient dangereuses et les représailles redoutables.
L'irritation était universelle. Chaque jour le Parlement supprimait ou
condamnait au feu quelque publication nouvelle. L'emprisonnement d'un
auteur, son exil sans jugement ou plus souvent encore sa fuite,
étaient devenus des événements sans importance. Les imprimeurs et les
colporteurs de livres prohibés étaient condamnés avec une rigueur
intermittente et capricieuse, tantôt au carcan, tantôt aux galères,
quelquefois à mort. De pieux chrétiens, pour avoir obéi à leur
conscience, étaient, par une vexation inouïe, privés des sacrements à
leur dernière heure et mouraient sans consolation. Un des collaborateurs
de l'Encyclopédie, Morellet, venait d'être envoyé à la Bastille. L'abbé
de Prades, autre rédacteur des articles théologiques, s'était très
prudemment enfui près de Frédéric. «Nous ne pouvons pas en élever un»,
disait d'Alembert. La confraternité académique et la courtoisie due
entre gens de lettres disparaissaient dans ces temps troublés devant les
haines de parti. Fréron pour les amis de d'Alembert, pour d'Alembert
même, personne dans le parti n'en voulait douter quoique la postérité en
doute fort, était un personnage venimeux, un vil spadassin littéraire,
l'opprobre de la nation, capable de toutes les infamies et souillé par
tous les vices:
... ... ... ... ... ...
... ... ... ... ... ...
Cet animal se nommait Jean Fréron.
On ne peut citer les vers qui précèdent.
Tolomas était un jésuite!
L'indignation contre les pieuses fureurs des jansénistes, qui, pour
vaincre et détruire les ennemis de la foi, croyaient toute arme permise
et toute persécution légitime, avait jeté d'Alembert dans la lutte. Dans
l'ardeur du combat il croyait, à son tour, tout permis contre ceux qu'il
traitait, sans faire de distinction, de plate et odieuse canaille.
La géométrie respecte toujours la logique; les géomètres l'oublient
quelquefois.
CHAPITRE IV
D'ALEMBERT ET L'ACADÉMIE FRANÇAISE
La préface de l'Encyclopédie fut un événement. Les salons les plus
brillants, fort indifférents aux problèmes de dynamique et à la
précession des équinoxes, s'empressèrent d'accueillir et d'attirer
ce jeune savant, si profond, si universel, si habile à bien dire.
D'Alembert rencontra chez le président Hénault la célèbre Mme du
Deffant. Il allait volontiers où il se sentait désiré. Chaque jour
bientôt il la voyait ou lui écrivait. Dans ce monde nouveau il sut
plaire à tous, à Voltaire comme à Montesquieu, à Mme de Stahl comme à la
duchesse du Maine.
Le comte des Alleurs, un des habitués de la maison, parle dans une de
ses lettres du prodigieux et aimable d'Alembert, le sublime géomètre.
D'Alembert, pour plaire à sa spirituelle amie, déployait toutes les
ressources de son esprit. Sur un point seulement il était intraitable:
il ne voulait pas être protégé et dérangeait par ses maladresses
volontaires les plans arrangés pour le servir. Mme du Deffant lui
promettait une place à l'Académie française; d'Alembert l'acceptait
volontiers, mais à la condition de ne faire la cour à personne, de
parler librement sur tous les sujets, et peut-être, sans l'avouer, de se
montrer d'autant plus raide ou plutôt plus taquin--la raideur n'était
pas son genre--qu'on pouvait davantage lui être utile.
Mme du Deffant, protectrice déjà de plus d'une candidature, n'avait rien
rencontré de pareil: Il choisit bien son temps pour jouer les Alceste!
Tant qu'il voudra quand on l'aura nommé. L'Encyclopédie est en vue, il
suffit d'y brûler quelques grains d'encens. Un mot dans un tel livre
peut faire un ami et ne doit rien coûter à une conscience raisonnable!
Le président Hénault, auteur d'une histoire chronologique de France,
était académicien; Mme du Deffant était son amie après avoir été un peu
plus, mais bien peu, s'il faut l'en croire. Lorsque, n'étant plus jeune,
elle résolut, tout en restant philosophe, de rendre son genre de vie
plus édifiant, d'éloigner les occasions et de renoncer aux habitudes
compromettantes, elle ajoutait, en l'annonçant: «Quant au président
Hénault, je ne compte pas lui faire l'honneur de renoncer à lui».
Elle l'aimait assez pour vouloir dans l'Encyclopédie une louange pour
son livre, ou s'intéressait assez à d'Alembert pour désirer dans sa
candidature le protecteur zélé que cette louange devait assurer.
D'Alembert ne voulait rien comprendre: le talent du président ne mérite
pas l'honneur d'une citation, il n'en aura pas. «Ni Dieu ni vous,
écrit-il à sa protectrice, ni vous toute seule, ne pourrez réussir à m'y
décider.»
«Pensez-vous de bonne foi, madame, que dans un ouvrage destiné à
célébrer les grands génies, je doive parler de l'abrégé chronologique?
C'est un ouvrage utile et assez commode, mais voilà tout.
«En vérité, c'est là ce qu'on en dira quand le président ne sera plus,
et quand je ne serai plus, moi, je suis jaloux qu'on ne me reproche pas
d'avoir donné des éloges excessifs à personne.»
Ne voilà-t-il pas tout à coup que les grandes réunions fatiguent
d'Alembert; il ne veut plus accepter d'invitation chez Mme du Deffant
que pour dîner avec elle en tête-à-tête: il est insupportable! Il fait
bien pis encore. Au moment où sa candidature paraît en bonne voie, il
la compromet à plaisir: c'est à n'y rien comprendre! Dans un opuscule
qu'aucun devoir ne commande, il parle des relations des hommes de
lettres avec les grands comme s'il n'avait plus besoin de protecteurs.
Pour Mme du Deffant, c'est de la folie; pour d'Alembert, une occasion de
rire: «Voilà, dit-il, comme il faut traiter ces gens-là; on n'est point
de l'Académie, mais on est quaker et on passe le chapeau sur la tête
devant l'Académie et devant ceux qui en font être.»
Un autre jour, il écrit à sa protectrice obstinée: «Que diable avez-vous
donc dit au président sur mon compte? Est-ce encore pour l'Académie? Eh!
mon Dieu! laissez tout cela en repos. J'en serai si on m'en met, voilà
tout.»
Il devait échouer; cela ne manqua pas. D'Alembert, qui n'avait obtenu
à l'Académie des sciences le modeste titre d'adjoint qu'à sa quatrième
candidature, fut également battu trois fois à l'Académie française.
Buffon avait remplacé, en 1753, Languet de Gergy, archevêque de Sens.
Quatre places furent vacantes en 1754. D'Alembert dut laisser passer
avant lui le comte de Clermont, Bougainville et de Boissy.
L'élection du comte de Clermont fit scandale. On a gardé le souvenir
d'une épigramme qui valut, dit-on, quelques coups de bâton au poète Roi:
Trente-neuf qu'on joint à zéro,
Si j'entends bien le numéro,
N'ont jamais pu faire quarante.
D'où je conclus, troupe savante,
Qu'ayant dans vos cadres admis
Clermont, cette masse pesante,
Ce digne cousin de Louis,
La place est encore vacante.
De Boissy, poète comique, s'était élevé jusqu'à la tragédie. La
supériorité du genre était alors acceptée.
Son _Alceste_, tel était le sujet, se termine par la mort du traître
qui, se voyant démasqué, sort d'embarras en se poignardant. Il tombe
mort sur la scène, et Hercule s'écrie, admirant ce vigoureux coup de
poignard:
Dieux, avec tant de force et d'intrépidité,
Que n'avait-il un coeur à la vertu porté!
Ce sont les derniers vers de la pièce.
_Alceste_ n'avait pas été représentée depuis 1727, on l'avait peut-être
oubliée. On avait oublié aussi les débuts de Boissy, dont les _Satires_,
premier fruit de sa muse, avaient, dit d'Alembert dans son éloge,
offensé les hommes de lettres les plus éminents.
Le troisième concurrent préféré à d'Alembert, Bougainville, était
secrétaire perpétuel de l'Académie des inscriptions et belles-lettres.
Ce choix, s'il est permis de juger à distance, était le plus mauvais des
trois: Bougainville, dit Grimm, qui peut-être exagère, fut nommé malgré
l'Académie et malgré le public. Il accroissait ses chances en se disant
mourant: «Nous croyez-vous, lui répondit Duclos, chargés de donner
l'extrême-onction?»
La séance de réception de Bougainville est restée célèbre. Ayant à
faire l'éloge de La Chaussée, adversaire décidé de ses précédentes
candidatures, pour montrer la grandeur de son âme, il le compare à
Molière et, tout bien pesé, lui accorde la préférence.
L'Académie resta froide, le public rit beaucoup, et l'on continua à
regretter l'absence du nom de Molière dans «cet auguste sanctuaire où le
petit-fils du grand Condé (le comte de Clermont) venait confondre ses
lauriers avec ceux du neveu du grand Corneille (Fontenelle)».
La nomination de d'Alembert fut très disputée. La suppression récente
de deux volumes de l'Encyclopédie lui donnait un caractère d'opposition
auquel l'Académie n'était pas habituée.
Le candidat élu, d'après les usages, était soumis dans un second scrutin
à l'approbation de l'Académie. On votait par boules noires ou blanches.
On a prétendu que, pour d'Alembert, le nombre des boules noires
devait entraîner l'exclusion et qu'une fraude de Duclos en dissimula
quelques-unes. L'anecdote est fausse, mais les boules noires furent
nombreuses.
La réception de d'Alembert eut beaucoup d'éclat; son prédécesseur était
Surian, évêque de Vence. L'Encyclopédie dans ce jour de triomphe se
montra courtoise et modeste; d'Alembert eut le bon goût de louer sans
réticence les vertus de son prédécesseur et sa foi sans ironie. On
exagérerait en disant que l'éloge de d'Alembert a rendu l'évêque de
Vence illustre: il l'a préservé de l'oubli.
Les éloges académiques de d'Alembert, rarement cités et fort peu
lus, sont moins inconnus cependant que les oeuvres de Surian et que
l'histoire de l'évêché de Vence.
D'Alembert a composé beaucoup d'éloges. Dans ce genre de littérature,
a dit avec esprit M. Guizot, beaucoup de travail et beaucoup de soin
imitent le talent sans y prétendre. D'Alembert, qui n'avait pas besoin
d'imiter le talent, travaillait peu ses éloges. Ce n'est pas à la
postérité qu'il les adresse: on ne doit pas, comme on l'a fait trop
souvent, juger par eux de son style et de son goût. D'Alembert au
collège méritait le premier rang dans tous les genres d'étude, il
n'excellait pas moins en amplifications qu'en vers latins. Il chercha
pendant toute sa vie, dans ces exercices de plus en plus faciles à sa
plume exercée, une distraction à ses profondes recherches. Le succès
toujours grand de ces oeuvres éphémères a été une des joies de sa vie;
il acceptait toutes les occasions de les renouveler, souvent les faisait
naître: on le trouvait toujours prêt. Lecteur très habile, trop habile,
disaient les malveillants, il amusait toujours l'auditoire: c'était tout
ce qu'il voulait. Une lecture faite par lui, quel qu'en fût l'auteur,
assurait à une séance publique une affluence dont il était fier.
À l'Académie des sciences comme à l'Académie française, avant même d'en
être secrétaire perpétuel, il prenait la parole à presque toutes les
réunions publiques et se chargeait, avec une complaisance empressée,
de lire les discours des lauréats et les pièces de poésie couronnées.
Souvent même, les jours de réception, sans avoir de rôle officiel, il
ouvrait la séance par quelques réflexions ou quelques conseils sur des
sujets de morale, de poésie ou d'histoire. C'est ce que Bachaumont
appelle faire la parade. La production rapide de ces travaux sans gloire
ne ralentissait ni sa correspondance toujours active, ni son ardeur
toujours féconde pour la science.
«Vous êtes, lui écrivait Voltaire à l'occasion de l'une de ses lectures,
le seul écrivain qui n'aille jamais ni en deçà ni au delà de ce qu'il
veut dire. Je vous regarde comme le premier écrivain du siècle.» La
postérité n'a pas ratifié la louange.
Diderot trouve d'Alembert délicat, ingénieux, plaisant, ironique et
hardi, mais il l'accuse d'écrire sur la poésie en géomètre.
Qu'est-ce que cela veut dire?
Le domaine des vérités démontrées est étroit. Serait-il vrai qu'en y
pénétrant on se condamne à n'en plus sortir et que l'habitude de la
ligne droite rende l'esprit mauvais juge des gracieux détours de la
fantaisie. Il n'y a pas à cela plus de raison que pour qu'un peintre
ignore la musique. Pour être différentes, les facultés de l'esprit ne
s'excluent pas. L'habitude de bien raisonner est une force, il est rare
qu'elle soit inutile, plus rare encore qu'elle puisse nuire.
D'Alembert a écrit dans l'éloge de Bossuet: «De toutes les études
profanes, celle des mathématiques fut la seule que le jeune
ecclésiastique se crut en droit de négliger. Les connaissances
géométriques ne lui parurent d'aucune utilité pour la religion. On nous
accuserait d'être à la fois juge et partie, si nous osions appeler
de cette proscription rigoureuse. Cependant nous serait-il permis
d'observer, tout intérêt particulier mis à part, que le théologien
naissant ne traite pas avec assez de justice et de lumière une science
qui n'est pas aussi inutile qu'il le pensait au théologien même. Science
en effet si propre non pas à redresser les esprits faux condamnés à
rester ce que la nature les a faits, mais à fortifier dans les beaux
esprits cette justesse d'autant plus nécessaire que l'objet de leurs
méditations est plus important ou plus sublime. Bossuet pouvait-il
ignorer que l'habitude de la démonstration, en nous faisant reconnaître
et saisir l'évidence dans tout ce qui en est susceptible, nous apprend
encore à ne point appeler démonstration ce qui ne l'est pas et à
discerner les limites qui, dans ce cercle étroit des connaissances
humaines, séparent la lumière du crépuscule et le crépuscule des
ténèbres.»
L'intention est évidente, mais pour la rendre claire, et c'est tout ce
que voulait d'Alembert, il aurait suffi de trois lignes.
D'Alembert, pour rire et pour faire rire, dépassait quelquefois les
limites du bon goût. Il est impossible de l'approuver lorsque, faisant
l'éloge de M. de Clermont-Tonnerre, évêque de Noyon, dont Boileau
disait: «Il m'estimerait bien davantage, s'il savait que je suis
gentilhomme», il changeait le titre habituel de sa lecture en celui de
panégyrique, par la raison que ce prélat, célèbre par ses ridicules,
ne saurait être loué dans le style habituel; il était nécessaire de
combattre les exagérations, de démentir les légendes qui ont réuni dans
l'histoire de son héros tous les traits ridicules de la vanité, comme
dans celle d'Hercule tous les prodiges de la force.
D'Alembert est souvent ingénieux, rarement léger. Voulant louer Segrais
qui n'a pas accepté l'honneur qu'on voulait lui faire d'avoir composé
sous le nom de Mme de Lafayette son petit chef-d'oeuvre: _la Princesse
de Clèves_, il dit: «Segrais n'a jamais hésité à le rendre à son
véritable auteur et l'a toujours rendu avec la sincérité la plus
franche, _sans emprunter, comme ont fait tant d'autres en pareil cas, le
voile transparent de cette modestie hypocrite qui a soin de mal jouer la
discrétion, et qui, en repoussant mollement un honneur dont elle n'est
pas digne, désire et se flatte de n'être pas crue sur parole._»
Fontenelle, qui reste le modèle de l'éloquence académique, aurait
supprimé les dernières lignes. Sans être des Fontenelles ni manquer de
clarté, beaucoup d'autres, en abrégeant la phrase, auraient laissé au
lecteur le plaisir de deviner quelque chose.
D'Alembert, lorsque tout est dit, reprend souvent l'idée pour redoubler
l'assertion sans accroître la clarté qui est complète, ou fortifier la
preuve qui semble évidente.
Il rapporte, dans l'éloge de Saint-Aulaire, que pour défendre les vers
de ce poète de salon devenu candidat contre la critique de Boileau, un
académicien lui représenta modestement que le marquis de Saint-Aulaire
était un homme dont la naissance _et par conséquent les vers_ méritaient
des égards. Le trait est lancé, l'auditoire a compris, celui qui a pu
dire «_et par conséquent les vers_» est jugé; d'Alembert ajoute pour
l'accabler:
_Je ne lui conteste pas, répondit Despréaux, les titres de noblesse,
mais les titres du Parnasse; et quant à vous, monsieur, qui trouvez ces
vers-là si bons, vous me ferez beaucoup d'honneur et de plaisir de dire
du mal des miens._
L'incident est-il vidé? nullement; d'Alembert ajoute:
«L'apologiste, il faut en convenir, donnait beau jeu à Despréaux en
prétendant que les vers qui le mettaient de si mauvaise humeur étaient
moins obligés d'être bons, parce qu'ils se présentaient sous la
sauvegarde des aïeux de l'auteur.» La réflexion est sage, trop sage
même. Est-ce fini? pas encore; d'Alembert continue:
«Cet académicien si indulgent ne devait pas ignorer que des vers,
fussent-ils d'un empereur, n'ont pas plus de droit d'être médiocres que
s'ils avaient un simple bourgeois pour père, et si en pareil cas, comme
dit le Misanthrope, le temps ne fait rien à l'affaire, la généalogie du
poète y fait encore moins.»
On a reproché aussi à d'Alembert d'oublier le caractère de la tribune
qui lui est offerte, en luttant sans attendre l'occasion pour le
triomphe de la raison, tel était le nom inscrit sur son drapeau.
Le reproche n'est pas injuste. Lorsque, par exemple, dans l'éloge de
Bossuet, d'Alembert écrit: «Bossuet se représentait avec frayeur combien
l'humanité serait à plaindre si ce petit nombre d'hommes auxquels la
Providence a commis leurs semblables, et qui n'ont à redouter sur la
terre que le moment où ils la quittent, ne voyaient au-dessus de leur
trône un arbitre suprême, qui promet vengeance aux infortunés dont ils
auront souffert ou causé les larmes. Ce prélat _citoyen_ était persuadé
que ceux mêmes qui auraient le malheur de regarder la croyance d'_un
Dieu comme inutile aux autres hommes_, commettraient un crime de
_lèse-humanité_ en voulant ôter cette croyance aux monarques: il faut
que les sujets espèrent en Dieu et que les souverains le craignent.»
C'est ici d'Alembert qui parle et pour lui-même, on ne saurait en
douter; un tel langage choquerait dans les oeuvres de Bossuet, n'importe
à quelle place, comme un intolérable contresens.
L'illustre chrétien aurait cru, même par figure oratoire, déshonorer sa
plume en plaçant les oints du Seigneur, les rois qui règnent par lui,
dont lui-même a ordonné la puissance, au nombre de ces insensés qui dans
l'empire de Dieu, parmi ses ouvrages, parmi ses bienfaits, osent dire
qu'il n'est pas et ravir l'existence à celui par lequel subsiste toute
la nature. En écrivant l'éloge de Bossuet, d'Alembert a le droit de lui
emprunter sa plume, non de lui prêter la sienne.
D'Alembert traite Ronsard et Marot avec un dédain que rien n'adoucit,
admire Boileau avec une conviction que rien ne modère, et dans une page
plus digne d'un rhétoricien que d'un géomètre il le met en balance avec
Racine et Voltaire, c'est-à-dire avec ceux qu'il place au premier rang:
«Ne pourrait-on pas comparer ensemble, dit-il, nos trois plus grands
maîtres en poésie: Despréaux, Racine et Voltaire? Je nomme le dernier
quoique vivant, car pourquoi se refuser au plaisir de voir d'avance un
grand homme à la place que la postérité lui destine? Ne pourrait-on pas
dire, pour exprimer les différences qui les caractérisent, que Despréaux
frappe et fabrique très heureusement ses vers; que Racine jette les
siens dans une espèce de moule parfait qui décèle la main de l'artiste
sans en conserver l'empreinte, et que Voltaire, laissant comme échapper
des vers qui coulent de source, semble parler sans art et sans étude sa
langue naturelle? Ne pourrait-on pas observer qu'en lisant Despréaux on
conclut et on sent le travail; que dans Racine on le conclut sans
le sentir parce que d'un côté si la facilité continue en écarte
l'apparence, de l'autre la perfection continue en rappelle sans cesse
l'idée au lecteur; qu'enfin, dans Voltaire, le travail ne peut ni
se sentir ni se conclure, parce que les vers moins soignés qui lui
échappent par intervalles laissent croire que les beaux vers qui
précèdent et qui suivent n'ont pas coûté davantage au poète? Enfin,
ne pourrait-on pas ajouter, en cherchant dans les chefs-d'oeuvre des
beaux-arts un objet sensible de comparaison entre ces trois écrivains,
que la manière de Despréaux, correcte, ferme et nerveuse, est assez bien
représentée par la belle statue du Gladiateur; celle de Racine, aussi
correcte, mais plus moelleuse et plus arrondie, par la Vénus de Médicis,
et celle de Voltaire, aisée, svelte et toujours noble, par l'Apollon du
Belvédère.»
Pour Voltaire, quand ce morceau fut lu, il n'y avait pas d'indifférents.
Les amis applaudirent, et les ennemis trouvèrent sans doute qu'on leur
rendait la critique facile.
D'Alembert--puisque, usant d'une franchise qu'il approuverait, nous
insistons sur ses défauts oratoires--oubliait trop souvent l'excellente
maxime d'Horace: _Semper ad eventum festina_; il se plaisait aux
digressions. Son motif, très apparent quelquefois, est d'introduire la
louange d'un ami, presque toujours celle de Voltaire. Le caprice seul
dans d'autres occasions lui fait oublier la ligne droite.
Campistron, secrétaire de M. de Vendôme, le suivait un jour, sans
qu'aucun devoir l'y appelât, dans l'endroit le plus périlleux d'un
champ de bataille: «Campistron, que faites-vous ici? lui demanda M.
de Vendôme.--_Monseigneur_, répondit le poète, _voulez-vous vous en
aller?_» Il aurait cru se déshonorer en ne partageant pas dans les plus
brillantes occasions les périls et la gloire de son bienfaiteur.
D'Alembert, en laissant courir sa plume et oubliant Campistron, ajoute:
«Horace, comme l'on sait, n'avait pas si bien payé de sa personne à
la bataille de Philippes; il eut même le courage, si c'en est un, de
plaisanter sur sa fuite par ce vers d'une de ses odes:
_Relicta non bene parmula._
Quelqu'un a fait graver son buste et a mis au bas, en retranchant
simplement le _non_:
_Relicta bene parmula._
On ne peut faire valoir plus heureusement une fuite qui d'un mauvais
guerrier a fait un excellent poète. Mais il eût encore mieux valu être
à la fois l'un et l'autre comme Eschyle et Tyrtée; et peut-être Horace
a-t-il contribué par l'aveu naïf de sa poltronnerie aux soupçons peu
obligeants qu'on s'est plu quelquefois à jeter sur la bravoure des
poètes.»
On revient enfin à l'éloge de Campistron, ce talent précoce, un instant
célèbre, et qui n'a jamais pu mûrir; la louange que lui donne d'Alembert
l'aurait peu flatté:
«S'il ne s'est pas servi de sa plume aussi bien qu'Horace, il lui reste
du moins la gloire de s'être mieux servi de son épée.»
N'aurons-nous pas à notre tour le tort d'appuyer trop, en ajoutant qu'il
n'y a aucune gloire à se promener, avec ou sans épée, sur un champ de
bataille où l'on n'a que faire?
D'Alembert avant tout aimait la sincérité, il ne pouvait se résigner à
faire des avances ou même à remercier ceux qui, renseignant le public,
croient par un jugement bienveillant mériter la reconnaissance. Ils
n'ont droit qu'à l'estime s'ils sont sincères, à l'indifférence s'ils
font de leur plume l'instrument des amitiés ou des haines que souvent
ils ne partagent pas. La presse, moins bruyante mais non moins courtisée
qu'aujourd'hui, ne devait pas lui être favorable.
Tandis que des amis obstinés ou des amis de ses amis saisissaient toutes
les occasions de vanter l'éclat de son style et le charme de son débit,
d'autres se plaignaient, avec un parti pris non moins invariable, du
mauvais goût de ses plaisanteries et de la lenteur de sa diction trop
savamment ponctuée. Sur plus d'un point les folliculaires du
XVIIIe siècle sont les seuls témoins qui nous restent. Aucun d'eux
malheureusement n'a juré de dire la vérité. Il fallait avant tout servir
sa coterie et défendre ses amis. Ne demandons donc ni à Fréron, ni
à Bachaumont, ni à Grimm, ni au _Journal de Trévoux_ la vérité sur
l'éloquence académique de d'Alembert; ne nous fions pas trop aux
correspondants de Mme du Deffant; avant 1765 ils n'annonceront que des
succès; mais dès que la rupture est complète, quand d'Alembert à son
nom, chaque fois qu'il le rencontre, associe d'injurieuses épithètes, on
ne doit plus, par une représaille toute naturelle, apprendre par elle
que des échecs.
D'Alembert, secrétaire perpétuel de l'Académie française, aimait
l'Académie et détestait les sots. Il voulait que chaque élu fît honneur
à la Compagnie. Ces principes étaient ceux de tous les partis; mais pour
écarter les créatures de la coterie rivale, chacun tolérait, désirait et
réussissait souvent à imposer de nombreuses exceptions à la règle.
D'Alembert, attentif aux opinions des candidats non moins qu'à leur
talent, était peu favorable aux grands seigneurs et aux prélats. Son
influence était acquise aux amis de la libre pensée plus encore qu'aux
hommes de lettres. Il était au fond fort indifférent, mais, présent par
devoir sur le théâtre de la lutte, organe de toutes les demandes, centre
naturel de toutes les sollicitations, il ne pouvait manquer de jouer
un rôle, et les vaincus devaient l'exagérer. Les recommandations de
Voltaire, les conseils ou les ambitions de Condorcet, de Marmontel, de
Laharpe, de Turgot ou de Diderot, les préférences de Mlle de Lespinasse
et les amitiés de Mme Geoffrin dirigeaient sa résolution. Lorsqu'il
l'avait prise, il aimait à vaincre, comme à tout jeu chacun désire
gagner la partie. Appelé à choisir entre Coetlosquet et Trublet, entre
Louis de Rohan et Radonvilliers, entre Loménie de Brienne et Roquelaure,
entre le prince de Beauvau et Gaillard, entre Brequigny et l'abbé
Arnaud, il faudrait, avant d'accuser son impartialité, revoir, soyons
franc, et disons voir, soyons plus franc encore, et disons découvrir les
pièces de ces procès, obscurs aujourd'hui, jadis si émouvants.
La correspondance très active entre d'Alembert et Voltaire roulait
souvent sur les affaires académiques. Les deux amis, habituellement
d'accord, se font volontiers des concessions. On a beaucoup blâmé l'une
d'elles. D'Alembert a prêté à Voltaire tous les efforts de son zèle pour
écarter de l'Académie le président Debrosses, dont le livre charmant,
alors inédit, il faut le remarquer, occupe dans la bibliothèque des
gens de goût une place dans laquelle aucun de ses concurrents, si leurs
oeuvres existaient encore, ne serait aujourd'hui toléré.
Voltaire avait été le locataire du président. Se croyant tout permis, je
veux dire se croyant seul juge de ses droits, il avait fait couper pour
son usage quelques cordes de bois, sans en avoir nul droit, puisqu'il
faut parler net. Le président, alléguant la coutume et l'usage et
réclamant ses droits, qu'il connaissait, exigea le prix de son bois.
Voltaire, non moins indifférent sans doute que son adversaire aux trois
cents francs qui finirent par être donnés aux pauvres, ne voulut pas
s'avouer dans son tort. Debrosses eut le mauvais goût de l'y contraindre
en se donnant le dangereux plaisir d'engager avec lui une lutte d'esprit
et le plaisir plus dangereux encore, sur ce terrain favorable à un
magistrat qui a raison, de mettre les rieurs de son côté.
N'eût-il pas été, je ne dis pas plus prudent--d'Alembert ne l'aurait pas
pardonné,--mais plus gracieux et plus sage au président de détourner
les yeux d'une faiblesse évidente de Voltaire et de lui laisser
voir--l'esprit pour cela ne lui manquait pas--que, sans être sa dupe, il
était et voulait rester son très humble serviteur? C'est là, je crois,
ce que, sans aucune préoccupation académique, les aimables amis de
Debrosses lui auraient conseillé et le conseil que, dans un cas
semblable, lui-même leur aurait donné.
Il ne faudrait pas croire que d'Alembert, humblement incliné devant le
patriarche, suivît sans le discuter le mot d'ordre envoyé de Ferney.
Quand un ami de Voltaire déplaît à d'Alembert, il lui fait résolument
la guerre. Si Voltaire, par une vieille habitude, appelle Richelieu son
héros, d'Alembert le nomme Childebrand. Si Voltaire défend le vieillard
jadis aimable et brillant, d'Alembert aussitôt se permet d'étriller
Rossinante-Childebrand. Lorsqu'une aventure scandaleuse, qui fit alors
beaucoup de bruit, vient déshonorer, à la satisfaction peu dissimulée
de d'Alembert, celui qu'on nommait à l'Académie le chef du parti
catholique, d'Alembert plaint son admirateur habituel de ne pouvoir
cette fois parler librement sur Mandrin-Childebrand, qu'il ose, dans
une lettre à Voltaire, rapprocher de Cartouche-Fréron. Une vieille
coquetterie d'esprit rapproche Voltaire de Mme du Deffant: d'Alembert,
qui ne l'ignore pas, s'étonne qu'il écrive des lettres charmantes à
cette _vieille et infâme catin._
On a dit souvent et répété plus souvent encore que d'Alembert, à
l'Académie française, faisait les élections: c'est presque une
accusation. Celui qui fait les élections en est responsable. D'Alembert
ne l'était pas: l'élection de son ancien ami Chabanon, faite deux ans
après la mort de Voltaire et quatre ans avant celle de d'Alembert, en
peut être citée comme preuve.
«Vous savez, lui avait écrit Voltaire, que Chabanon a la plus grande
envie d'être des nôtres, mais les octogénaires de notre tripot ne sont
pas encore morts ni moi non plus. J'attends pour vous en parler que la
place soit vacante.» La place devient vacante; d'Alembert fait la sourde
oreille; il voudrait Condorcet, que les deux amis, on ne sait pourquoi,
ont pris l'habitude d'appeler Pascal. La candidature est cette fois
impossible. «Nous n'aurons pas Pascal, dit d'Alembert, j'espère au moins
que nous n'aurons pas Cotin-Chabanon qui demande l'Académie tout à la
fois comme on demande l'aumône et comme on demande la bourse, et qui
veut accumuler sur sa tête des titres au lieu de talents.»
Chabanon échoue.
«Nous avons préféré, écrit d'Alembert, ne pouvant avoir
Pascal-Condorcet, à Chapelain-Lemierre et à Cotin-Chabanon, Eutrope
Millot qui a du moins le mérite d'avoir écrit l'histoire en philosophe
et de ne s'être jamais souvenu qu'il était jésuite et prêtre.» Chabanon
avait été, vingt ou trente ans auparavant, il s'en vante du moins, l'ami
très intime de d'Alembert.
Dans ses mémoires, platement écrits, où, sans esprit, sans tact et sans
décence, il raconte longuement ses succès et ses déceptions d'amour, il
fait jouer à d'Alembert le rôle de confident, et l'excellent géomètre
lui prodigue sa sympathie et ses consolations. Chabanon, dans un jour de
grande tristesse, entre chez d'Alembert, qui, du premier coup d'oeil, le
voyant malheureux, l'accable de questions pleines d'intérêt sur la cause
de son chagrin. Chabanon était amoureux et trahi.
«Comment peindre, dit-il, la sensibilité de d'Alembert et la fougueuse
précipitation de ses mouvements? Fermer la porte aux deux verrous,
ouvrir un petit escalier qui répondait à la boutique du vitrier, y
crier: «Madame Rousseau, je n'y suis pour personne!» et revenir à moi,
me serrer dans ses bras, ce ne fut pour lui que l'affaire d'un instant.»
Dans les premiers mots de d'Alembert reparaît cependant l'insensibilité
affectée du sceptique railleur, sous lequel quelques contemporains ont
méconnu l'homme tendre et bon. «Que voulez-vous! dit-il à Chabanon: vous
avez commencé par être heureux!» Et il ajoute de la voix de fausset qui
lui était particulière: «C'est toujours la fiche de consolation». Mais,
ému par le désespoir de son ami, il prend aussitôt un autre ton: «Mon
ami, lui dit-il, il faut éviter de rester avec vous-même. Jetez là les
livres, voyez vos amis, courez, distrayez-vous. Toutes les fois que je
vous serai nécessaire, je quitterai avec plaisir mon travail, et nous
irons nous promener ensemble.»
Pourquoi les sentiments de d'Alembert avaient-ils changé? Les oeuvres de
Chabanon l'expliquent. D'Alembert ne se résignait pas, par amour pour
l'Académie, à y voir siéger l'auteur d'_Éponine_. Chapelain-Lemierre et
Cotin-Chabanon finirent tous deux par forcer la porte: le meilleur des
deux--c'était Chapelain--ne passa que le second.
Cette double victoire remportée sur d'Alembert le justifie du reproche
adressé par un écrivain qu'on n'a pas encore complètement oublié, Sénac
de Meilhan, qui a écrit:
«L'intrigue et la cabale mirent dans les mains de d'Alembert, qui
survécut à Voltaire, le sceptre de la littérature.»
Rien n'est juste dans cette phrase et rien n'est vrai, sinon que
d'Alembert a eu le chagrin d'assister à la mort de Voltaire.
CHAPITRE V
D'ALEMBERT ET LA SUPPRESSION DES JÉSUITES
Un personnage alors considérable--c'était le maréchal Vaillant--me
disait un jour: «Je passe l'été dans une petite commune de Bourgogne;
là, quoique voltairien, chaque dimanche ma présence à l'église édifie
les fidèles: vous me direz que c'est de l'hypocrisie!--Ah! maréchal!
répondis-je sans hésitation...--Vous voulez dire, continua-t-il, que
ce n'est pas de l'hypocrisie: vous me feriez plaisir en m'expliquant
pourquoi.»
Je fus embarrassé; il s'y attendait et nous rîmes tous deux.
D'Alembert, incrédule convaincu et plus voltairien que Voltaire,
affectait quelquefois, dans ses écrits et souvent dans ses discours
académiques, des formes respectueuses qui contrastent avec le ton de sa
correspondance. Pour l'accuser cependant d'hypocrisie, il faudrait ne
l'avoir jamais connu. En ne compromettant ni l'Académie ni lui-même, il
faisait preuve de tact et de prudence. Il riait de sa sagesse. Après
avoir prononcé l'éloge de Bossuet, il reçut de l'archevêque de Toulouse
des louanges très méritées; il se frottait les mains et se réjouissait
d'avoir si gravement joué à l'orthodoxie. S'il a pris trop de plaisir
à ce jeu, le péché n'est pas grave. D'Alembert, très sérieux au fond,
affectait de ne pas l'être. Voltaire lui a reproché quelquefois un
langage trop éloigné de sa pensée.
«Vous me faites, lui répond un jour d'Alembert, une querelle de Suisse
que vous êtes, au sujet du Dictionnaire de Bayle. Premièrement je n'ai
pas dit: «Heureux s'il eût plus respecté la religion et les moeurs!» Ma
phrase est beaucoup plus modeste. Mais, d'ailleurs, qui ne sait que dans
ce maudit pays où nous écrivons, ces sortes de phrases sont style de
notaire et servent de passeport aux vérités qu'on veut établir? Personne
n'y est trompé...» Il faut connaître la situation. «On vient, écrivait
peu de temps après d'Alembert, de publier une déclaration qui inflige la
peine de mort à tous ceux qui seront convaincus d'avoir composé, fait
composer et imprimer des écrits tendans à attaquer la religion.»
«La crainte des fagots est très rafraîchissante», ajoute d'Alembert.
C'est à ceux qui les préparaient que fait allusion ce mot de ralliement
si connu: _Écrasons l'infâme_. Il avait cours entre amis seulement et
les portes fermées; on ne confiait pas les lettres à la poste. Quand on
ne peut combattre en rase campagne, les embuscades sont permises. Qu'un
croyant aspire au martyre, il joue son jeu et vise au paradis. Un
mécréant n'a pas d'ambitions si hautes.
D'Alembert ne craignait pas sérieusement d'être brûlé, mais il ne
voulait pas s'exposer comme Diderot à habiter à Vincennes, ni comme
Voltaire à s'exiler hors de France. Son coeur le retenait à Paris. Il ne
voulait compromettre ni ses intérêts ni son repos. Voltaire cependant
excitait son zèle; il ne lui demandait que cinq ou six bons mots
par jour. Lui-même d'ailleurs conseillait la prudence et en donnait
l'exemple. «Je voudrais, disait-il, que chacun des frères lançât tous
les ans des flèches de son carquois contre le monstre, sans qu'il sût de
quelle main les coups partent. Il ne faut rien donner sous son nom. Je
n'ai pas même fait _la Pucelle_. Je dirai à maître Joly de Fleury que
c'est lui qui l'a faite.»
Voltaire, pas plus que d'Alembert, ne se souciait de boire la ciguë. Il
consentait pour éloigner ce calice à communier dans l'église de Ferney.
À Abbeville, où le chevalier de la Barre venait d'être supplicié, il
aurait mis chapeau bas devant toutes les processions.
D'Alembert publia en 1765 un livre intitulé: _Histoire de la destruction
des Jésuites_, par un auteur désintéressé. En l'imprimant en Suisse, on
avait, suivant le conseil de Voltaire, soigneusement caché le nom
de l'auteur. On feignait au moins de le croire et l'on s'amusait du
mystère. C'est à mots couverts que Voltaire donne des nouvelles de
l'impression. On prépare un ouvrage de géométrie, et sur ce thème les
deux amis rencontrent, sans songer que jamais ils en amuseront le
public, des plaisanteries qui les réjouissent. Deux ans après,
d'Alembert écrit à Voltaire à propos de la dispersion des jésuites
d'Espagne: «Notre jeune mathématicien a fait une petite suite pour
l'ouvrage que vous connaissez où il traite de l'état de la géographie en
Espagne. Vous le recevrez incessamment.»
Voltaire le reçoit et répond:
«J'ai envoyé vos gants d'Espagne sur-le-champ à leur destination; leur
odeur m'a réjoui le nez.»
Le livre fut introduit à Paris par les soins de Marin (frère Marin),
secrétaire du lieutenant de police. Ceux qui en reçurent les premiers
exemplaires remercièrent le frère d'Alembert. Il ne faut pas regarder le
secret, bien ou mal gardé, ni surtout l'impression à l'étranger comme
des précautions inutiles. Les ouvrages dans ce cas ne formaient pas
délit. La police pouvait les interdire, le Parlement n'avait pas à
les juger. Le livre de d'Alembert était défendu, mais il circulait
librement. Un an après sa publication, Diderot écrivait: «Le livre de
d'Alembert sur la destruction des jésuites, qui n'est rien, a fait
plus de sensation dans Paris que les quatre volumes de ses opuscules
mathématiques».
Lorsque d'Alembert se déclare impartial, il a l'intention de l'être;
comme historien, il y réussit. La première partie du livre devait, pour
ses amis étonnés, ressembler à une apologie de la société de Jésus.
L'histoire de Loyola et des ingénieux statuts qu'il inventa n'inspire à
d'Alembert ni railleries ni bons mots.
Les jésuites sont irréprochables dans leurs moeurs, fidèles à leurs
voeux, laborieux dans leurs études et dévoués à la tâche qui leur est
confiée. On a bien fait cependant de les supprimer. On ferait mieux
encore de supprimer leurs ennemis les jansénistes et avec eux tous les
ordres religieux.
C'est ainsi que, fidèle à sa promesse, l'auteur désintéressé pourrait, à
l'inverse de Sosie, se présenter, en disant:
«Messieurs, ennemi de tout le monde», car il l'est aussi des
parlementaires, et déclare, à huis clos bien entendu, «qu'il se plaît à
cingler, sans qu'on sache d'où le coup vient, la canaille jésuitique, la
canaille janséniste et la canaille parlementaire».
Les moins maltraités sont les jésuites. Les jansénistes ne s'y
trompèrent pas.
«Les gens raisonnables, dit d'Alembert, ont trouvé l'ouvrage impartial
et utile, mais les conseillers de la cour janséniste, en attendant le
prophète Élie, qui aurait bien dû leur prédire cette tuile qui leur
tombe sur la tête, ont crié comme tous les diables.
«Ce qu'il y a de plaisant, c'est que cette canaille trouve mauvais qu'on
lui applique sur le dos des coups de bûche qu'elle se fait donner sur la
poitrine.»
La plaisanterie n'est pas heureuse; d'Alembert, toujours le fouet à la
main, promet des coups plus rudes encore.
«J'enverrai prochainement à frère Gabriel, dit-il (Gabriel est le
libraire Cramer), de quoi les faire brailler encore, car pendant qu'ils
sont en train de braire il n'y a pas de mal à leur tenir la bouche
ouverte. J'ai commencé par les croquignoles, je continuerai par des
coups de houssine; ensuite viendront les coups de gaule, et je finirai
par les coups de bâton.»
Il rêve mieux que le bâton et ajoute: «Mon Dieu! l'odieuse et plate
canaille! mais elle n'a pas longtemps à vivre et je ne lui épargnerai
pas les coups de stylet!» La houssine, le bâton, le stylet, c'est
toujours la même plume, diversement taillée, et l'apparente férocité de
d'Alembert n'est au fond qu'un petit accès de vanité. D'Alembert rit et
s'amuse, il ne veut poignarder personne. Il varie ses plaisanteries.
«S'ils avalent ce crapaud, dit-il dans une autre lettre, je leur
servirai d'une couleuvre, elle est toute prête. Je ferai seulement la
sauce plus ou moins piquante selon que je les verrai plus ou moins en
appétit. Je respecterai toujours, comme de raison, la religion, le
gouvernement et même les ministres, mais je ne ferai pas de quartier à
toutes les _autres_ sottises et assurément j'aurai de quoi parler.»
Voltaire devait être content cette fois: ce n'est pas là style de
notaire. D'Alembert aussi était content de lui-même, Voltaire lui
écrivait:
«Cher défenseur de la raison, _macte animo_, et passez joyeusement
votre vie à écraser de votre main les têtes de l'hydre.» «Je ne vous le
dissimule pas, mon cher maître, répondait d'Alembert, vous me comblez
de satisfaction par tout ce que vous me dites de mon ouvrage. Je le
recommande à votre protection et je crois qu'en effet il pourra être
utile à la cause commune et que _l'infâme_, avec toutes les révérences
que je fais semblant de lui faire, ne s'en trouvera pas mieux. Si
j'étais, comme vous, assez loin de Paris pour lui donner des coups de
bâton, assurément ce serait de tout mon coeur, de tout mon esprit et de
toutes mes forces, comme on prétend qu'il faut aimer Dieu, mais je ne
suis posté que pour lui donner des croquignoles, en lui demandant pardon
de la liberté grande, et il me semble que je ne m'en suis pas mal
acquitté.»
Dans la première partie du livre de d'Alembert, les croquignoles ne
pleuvent pas encore.
«On ne peut mieux comparer cette société, partout entourée d'ennemis et
partout triomphante l'espace de deux siècles, dit d'Alembert, qu'aux
marais de Hollande, cultivés par un travail opiniâtre, assiégés par la
mer qui menace à chaque instant de les engloutir, et sans cesse opposant
leurs digues à cet élément destructeur.
«Qu'on perce la digue en un seul endroit, la Hollande sera submergée
après tant de siècles de travaux et de vigilance. C'est aussi ce qui est
arrivé à la société. Ses ennemis ont enfin trouvé l'endroit faible et
percé la digue; mais ceux qui l'avaient construite avec tant de soin et
de patience, ceux qui ont ensuite veillé si longtemps à sa conservation,
ceux qui ont cultivé avec tant de succès le terrain que protégeait cette
digue, n'en méritent pas moins d'éloges.»
Dans la distribution des coups de houssine, les jésuites, on le voit,
n'ont pas leur juste part.
D'Alembert raconte le rôle des jésuites pendant le premier siècle et les
raisons, fort honorables pour eux, de leurs succès:
«La libéralité qui admet et encourage tous les talents, la longue durée
du noviciat, les sérieuses épreuves qui précèdent l'engagement: nul
n'est admis sans vocation et sans un dévouement à toute épreuve.
«Les pratiques religieuses leur sont rendues faciles: qui travaille
prie. Ils se lèvent, a-t-on dit par raillerie, à quatre heures du matin
pour réciter ensemble des litanies à quatre heures du soir. C'est qu'ils
croient plus honorable et plus utile d'avoir parmi eux des Pétau et des
Bourdaloue que des fainéants et des chantres.»
Tout cela n'est certes pas d'un adversaire fanatique et aveugle.
«Les jésuites sont unis pour le bien de la cause commune. Dans les
autres sociétés, les intérêts et les haines réciproques des particuliers
nuisent presque toujours au bien du corps. Chez les jésuites il en
est autrement. Attaquez un seul d'entre eux, vous êtes sûr d'avoir la
société pour ennemie. Jamais républicain n'aima la patrie comme chaque
jésuite aime sa société. Le dernier de ses membres s'intéresse à sa
gloire, dont il croit qu'il rejaillit sur lui quelques rayons. Ce n'est
pas sans raison qu'on les a définis une épée dont la pointe est à Rome.
«Cet attachement des jésuites à leur compagnie ne peut être que l'effet
de l'orgueil qu'elle leur inspire et nullement des avantages qu'elle
procure à chacun de ses membres. Le mérite modeste ou borné au travail
de cabinet y est méconnu, peu considéré, quelquefois persécuté si
l'intérêt de la société le demande.
«À tous ces moyens d'augmenter leur considération et leur crédit, ils
en joignent un autre, non moins efficace. C'est la régularité de la
conduite et des moeurs. Leur discipline sur ce point est aussi sévère
que sage, et, quoi qu'en ait publié la calomnie, il faut avouer qu'aucun
ordre religieux ne donne moins de prise à cet égard. Ceux d'entre eux
qui ont enseigné la morale la plus monstrueuse, qui ont écrit sur les
matières les plus obscènes, ont mené la vie la plus édifiante et la plus
exemplaire. C'était au pied du crucifix que le père Sanchez écrivit
ses abominables et dégoûtants ouvrages, et on a dit en particulier
d'Escobar, également connu par l'austérité de ses moeurs et le
relâchement de sa morale, qu'il achetait le ciel bien cher pour lui-même
et le donnait à bon marché aux autres.»
D'Alembert raconte l'histoire des lettres de change signées par les
jésuites d'Amérique et non payées en Europe, le procès commercial fait
par les négociants de Lyon et de Marseille à ces marchands auxquels
leurs statuts prescrivaient la pauvreté. Chaque profès en effet avait
prononcé ce serment: «Je ne travaillerai jamais, en aucune façon, ni ne
consentirai jamais au changement des règlements faits sur la pauvreté
par les constitutions de la société, si ce n'est quand, par de justes
causes, les circonstances pourront exiger que cette pauvreté soit encore
restreinte davantage».
On faisait remarquer cependant qu'on peut être pauvre au milieu de
l'abondance. Si la société possédait des biens considérables, les
membres de ce corps devenu opulent pourraient encore pratiquer la
pauvreté évangélique.
Cette ingénieuse remarque justifiait tout. La banqueroute était un
malheur impossible à prévoir. Cela était vrai, mais ce malheur n'arrive
pas sans qu'on s'y soit exposé. La malédiction des richesses tombe
plus encore que sur les riches sur ceux qui ont soif de le devenir.
La banqueroute des jésuites, importante par le chiffre des intérêts
engagés--les dettes s'élevaient à 3 millions,--l'était surtout par les
révélations qui en sortaient. Elle fut portée à la grand'chambre du
Parlement de Paris. Les jésuites furent condamnés, aux applaudissements
de la foule qui encombrait le palais, à payer les dettes de leurs
frères, avec défense de faire du commerce. La joie fut universelle.
Ce fut le commencement de leurs malheurs. Leurs constitutions, qu'il
fallut produire, furent déclarées contraires aux lois du royaume, à
l'obéissance due au souverain, à la sûreté de sa personne et à la
tranquillité de l'État.
Après avoir jusque-là conservé en racontant les faits son rôle
d'historien impartial, d'Alembert rencontre la question de droit; sa
doctrine est singulière. La suppression des jésuites était utile à la
tranquillité publique; il faut applaudir sans se soucier des motifs
allégués. Les moyens juridiques, il le déclare et l'approuve, ne sont et
ne devaient être que des prétextes. «Ce n'est pas parce qu'on croit les
jésuites plus mauvais Français que les autres religieux qu'il faut les
disperser et les détruire, c'est parce qu'on les sait plus redoutables.
Ce motif, quoique non _juridique_, est meilleur qu'il ne faut pour s'en
défaire.»
Singulière et dangereuse doctrine sur les devoirs et les droits du
premier tribunal de l'État.
D'Alembert, toujours franc, ajoute, pour que sa pensée soit bien
comprise:
«La ligue de la nation contre les jésuites ressemble à la ligue de
Cambrai contre la république de Venise, qui avait pour principale cause
les richesses et l'insolence de ces républicains.»
«Les pères, ajoute-t-il, ont osé prétendre, et plusieurs évêques ont
osé l'imprimer, que le gros recueil d'assertions extrait des auteurs
jésuites par ordre du Parlement, recueil qui a servi de motif principal
pour leur destruction, n'aurait pas dû opérer cet effet; qu'il avait été
composé à la hâte par des prêtres jansénistes et mal vérifié par des
magistrats peu propres à ce travail; qu'il était plein de citations
fausses, de passages tronqués et mal entendus, d'objections prises pour
des réponses, enfin de mille autres infidélités semblables.
«Telle est la prétention des jésuites. Les magistrats, dit d'Alembert,
ont pris la peine de répondre. À quoi bon?
«On ne peut nier, ajoute-t-il, que parmi un grand nombre de citations
exactes, il ne soit échappé quelques méprises; elles ont été avouées
sans peine; mais ces méprises, quand elles seraient beaucoup plus
fréquentes, empêchent-elles que le reste ne soit vrai?» D'Alembert ici
se borne à oublier les leçons reçues à l'École de droit. Mais ce qui
suit dépasse toute mesure.
«La plainte des jésuites et de leurs défenseurs fût-elle aussi juste
qu'elle le paraît peu, qui se donnera la peine de vérifier tant de
passages? En attendant que la vérité s'éclaircisse, si de pareilles
vérités en valaient la peine, le recueil aura produit le bien que la
nation désirait: l'anéantissement des jésuites.»
Et ce n'est pas dans une lettre confidentielle, c'est dans le livre même
de l'auteur désintéressé qu'on peut lire cet étrange passage.
Le tort fait à la justice et à la morale par un arrêt motivé sur des
calomnies (telle est l'hypothèse) ne serait-il pas précisément conforme
aux principes les plus dangereux reprochés à la société? On pourrait
applaudir à l'expulsion franchement décidée et sans procédure, pour
raison d'État; mais les faux griefs, mêlés ou non à des accusations
fondées, ne sauraient trouver d'approbateurs.
D'Alembert, remarquons-le bien, n'admet pas la fausseté des griefs,
mais il déclare, sans nécessité par conséquent, que, les reproches
eussent-ils été des calomnies, il faudrait se réjouir et approuver.
Telle n'était pas au fond, telle ne pouvait être sa doctrine. Deux ans
après, à propos de la suppression des jésuites d'Espagne, il écrivait à
Voltaire:
«Croyez-vous tout ce qu'on dit à ce sujet? croyez-vous à la lettre de
M. d'Ossun, lue en plein Conseil et qui marque que les jésuites avaient
formé le complot d'attaquer, le jeudi saint, bon jour, bonne oeuvre, le
roi d'Espagne et toute la famille royale? Ne croyez-vous pas comme moi
qu'ils sont assez méchants, mais non pas assez fous pour cela, et ne
désirez-vous pas que cette nouvelle soit tirée au clair? Mais que
dites-vous de l'idée du roi d'Espagne qui les chasse si brusquement?
Persuadé comme moi qu'il a eu pour cela de bonnes raisons, ne
pensez-vous pas qu'il aurait bien fait de les dire et de ne pas les
renfermer dans son _coeur royal?_ Ne pensez-vous pas qu'on pourrait
permettre aux jésuites de se justifier, surtout quand on croit être sûr
qu'ils ne le peuvent pas? Ne pensez-vous pas encore qu'il serait bien
injuste de les faire tous mourir de faim, si un seul frère coupable ou
non s'avise d'écrire bien ou mal en leur faveur?»
À propos du jésuite Malagrida, brûlé à Lisbonne pour de bien faibles
motifs, d'Alembert ajoute: «C'est une chose plaisante que l'embarras
où les jésuites et les jansénistes se trouvent à l'occasion de cette
victime immolée par l'Inquisition. Les jésuites, dévoués jusque-là à ce
tribunal de sang, n'osaient plus en prendre le parti depuis qu'il avait
brûlé un des leurs. Les jansénistes commençaient à le trouver juste dès
qu'il eut condamné un jésuite aux flammes. Ils assurèrent et imprimèrent
que l'Inquisition n'était pas ce qu'ils avaient cru jusqu'alors, et que
la justice s'y rendait avec beaucoup de sagesse et de maturité.»
On aimerait à voir d'Alembert et Voltaire plus humains et moins aveuglés
par la passion que les chrétiens fort imparfaits qu'ils attaquent;
ni l'un ni l'autre n'aurait allumé ni regardé le bûcher, mais ils en
riaient et de loin feignaient d'y penser avec plaisir. D'Alembert, à
l'occasion de la tragédie d'_Olympie_ faite par Voltaire en six jours,
lui écrit:
«Donnez-nous vite votre oeuvre des six jours, mais ne faites pas
comme Dieu et ne vous reposez pas le septième. Ce n'est point un plat
compliment que je prétends vous faire; mais je ne vous dis que ce que
j'ai déjà dit cent fois à d'autres. Vos pièces seules ont du mouvement
et de l'intérêt et, ce qui vaut bien cela, de la philosophie, non pas de
la philosophie froide et parlière, mais de la philosophie en action.
Je ne vous demande plus d'échafaud, je sais et je respecte toute la
répugnance que vous y avez, quoique depuis Malagrida les échafauds aient
leur mérite.»
A la lueur d'un bûcher le rire devient sinistre; d'Alembert, en
l'oubliant, fait penser à ce mot de Grimm: «Il semble voir des enfants
qui jouent avec les instruments du bourreau».
Les jésuites, condamnés, traînaient l'affaire en longueur. «Le
gouvernement hésitait. Une circonstance fortuite précipita leur ruine.
On reçut à la fin de mars 1762 la triste nouvelle de la prise de la
Martinique par les Anglais. La prudence du gouvernement voulut prévenir
les plaintes qu'une si grande perte devait causer dans le public. On
imagina, pour faire diversion, de donner aux Français un autre objet
d'entretien; comme autrefois Alcibiade avait imaginé de faire couper la
queue à son chien pour empêcher les Athéniens de parler d'affaires plus
sérieuses, on déclara donc au principal des jésuites qu'ils n'avaient
plus qu'à obéir au Parlement et à cesser leurs leçons.»
«Il est certain, ajoute d'Alembert, toujours sincère, que la plupart des
jésuites, ceux qui dans cette société comme ailleurs ne se mêlent de
rien, et qui y sont en plus grand nombre qu'on ne croit, n'auraient
pas dû, s'il eût été possible, porter la peine des fautes de leurs
supérieurs. Ce sont des milliers d'innocents qu'on a confondus à regret
avec une vingtaine de coupables. De plus, ces innocents se trouvaient
par malheur les seuls punis et les seuls à plaindre, car les chefs
avaient obtenu par leur crédit des pensions dont ils pouvaient jouir à
leur aise, tandis que la multitude immolée restait sans pain comme
sans appui. Tout ce qu'on a pu alléguer en faveur de l'arrêt général
d'expulsion prononcé contre ces pères, c'est le fameux passage de Tacite
au sujet de la loi des Romains qui condamnait à mort tous les esclaves
d'une maison pour le crime d'un seul.
_Habet aliquid ex iniquo omne magnum exemplum._
«Tout grand exemple a quelque chose d'injuste.»
Il faut s'y résigner, il y a deux morales, ou, ce qui serait plus triste
encore, contre l'intérêt public allégué, il n'en faut invoquer aucune.
Continuons l'analyse du livre.
«Quelques parlements n'avaient rien prononcé contre l'institut, et les
jésuites subsistaient encore en entier dans une partie de la France. Il
y avait lieu d'appréhender qu'au premier signal de ralliement la partie
dispersée, se rejoignant tout à coup à la partie réunie, ne formât une
société nouvelle, avant même qu'on fût en état de la combattre. La
sagesse et l'honneur même du gouvernement semblaient exiger que la
jurisprudence à l'égard des jésuites, quelle qu'elle pût être, fût
conforme dans tout le royaume. Ces vues paraissent avoir dicté l'édit
par lequel on vient d'abolir la société dans toute l'étendue de la
France.»
Tout s'était réuni pour accabler les jésuites et préparer leur ruine.
Aux griefs accumulés contre eux ils avaient ajouté deux fautes
capitales. Nous n'en rappelons qu'une.
«Ils avaient refusé, par des motifs de respect humain, de recevoir sous
leur direction des personnes puissantes (Mme de Pompadour) qui n'avaient
pas lieu d'attendre d'eux une sévérité si singulière à tant d'égards. Ce
refus indiscret a contribué à précipiter leur ruine. Ainsi ces hommes
qu'on avait tant accusés de morale relâchée et qui ne s'étaient soutenus
à la cour que par cette morale même, ont été perdus dès qu'ils ont
voulu, même à leur grand regret, professer le rigorisme. Matière
abondante de réflexion et preuve évidente que les jésuites depuis leur
naissance jusqu'à cette époque avaient pris le bon chemin pour se
soutenir, puisqu'ils ont cessé d'être dès qu'ils s'en sont écartés.» «Il
est certain, telle est la conclusion de d'Alembert, que l'anéantissement
de la société peut procurer à la raison de grands avantages, pourvu
que l'intolérance janséniste ne succède pas en crédit à l'intolérance
jésuitique. Car, on ne craint pas de l'avancer, entre ces deux sectes
l'une et l'autre méchantes et pernicieuses, si on était forcé de
choisir, en leur supposant le même degré de pouvoir, la société qu'on
vient d'expulser serait la moins tyrannique. Les jésuites, gens
accommodants pourvu qu'on ne se déclare pas leur ennemi, permettent
assez qu'on pense comme on voudra. Les jansénistes, sans égards comme
sans lumières, veulent qu'on pense comme eux. S'ils étaient les maîtres,
ils exerceraient sur les ouvrages, sur les esprits, sur les discours,
sur les moeurs l'inquisition la plus violente.
«Les jésuites étaient des troupes régulières, ralliées et disciplinées
sous l'étendard de la superstition. C'était la phalange macédonienne
qu'il importait à la raison d'avoir rompue et détruite. Les jansénistes
ne sont que des cosaques et des pandours dont la raison aura bon
marché.»
Impartial comme il l'a promis, d'Alembert est contre tous également
implacable.
Le livre sur la destruction des jésuites obtint un grand succès et
souleva de violentes colères. L'auteur, s'il faut en croire Voltaire
qui cite de mémoire et invente quelquefois, fut traité d'hyène, de
Philistin, d'Amorrhéen, de bête puante, de Satan et de Rabsacès.
Les pamphlets les plus envenimés ne vivent guère; la trace des
invectives disparaît avec eux. La plupart s'adressaient moins à
d'Alembert qu'au parti des philosophes tout entier.
_L'yenne du Gévaudan_, dit l'auteur anonyme d'une _lettre à un ami_ sur
le livre nouveau, a fait moins de mal que les écrits publiés depuis peu.
L'auteur de la _lettre à un ami_, qui s'appelait, je crois, le père
Guidy, veut parler des écrits condamnés récemment par l'assemblée
générale du clergé (août 1765) dans des termes d'une violence presque
égale:
«Une multitude d'écrivains téméraires, disaient les évêques réunis,
ont foulé aux pieds les lois divines et humaines. Les vérités les plus
saintes ont été obscurcies et les principes de la monarchie ébranlés.
Rien n'a été respecté ni dans l'ordre civil, ni dans l'ordre spirituel.
La majesté de l'Être suprême et celle des rois sont outragées et l'on ne
peut se dissimuler que dans l'ordre de la foi, dans celui des moeurs,
dans l'ordre même de l'État, l'esprit du siècle semble le menacer d'une
révolution qui présage de toutes parts une ruine et une destruction
totale.»
Le clergé voyait juste. Mais l'Encyclopédie dans ses craintes n'occupe
qu'une petite part, et le livre sur la destruction des jésuites était à
peine signalé.
Il n'est pas vrai non plus, quoique Voltaire, heureux d'enrichir d'un
mot nouveau le sottisier littéraire, l'ait répété plusieurs fois, que
d'Alembert ait été appelé Rabsacès. J'ai trouvé le passage.
D'Alembert avait écrit:
«La philosophie, à laquelle les jansénistes avaient déclaré une guerre
presque aussi vive qu'à la Compagnie de Jésus, avait fait malgré eux et
par bonheur pour eux des progrès semblables. Les jésuites, intolérants
par système et par état, n'en étaient devenus que plus odieux. On les
regardait, si je puis parler de la sorte, comme les grands grenadiers du
fanatisme, comme les plus dangereux ennemis de la raison et comme ceux
dont il lui importait le plus de se défaire. Les parlements, quand ils
ont commencé à attaquer la Société, ont trouvé cette disposition dans
tous les esprits. C'est proprement la philosophie qui par la bouche des
magistrats a porté l'arrêt contre les jésuites. Le jansénisme n'a été
que le solliciteur.»
C'est à l'occasion de ce passage que l'un des auteurs des deux pamphlets
très différents portant tous deux pour titre _le Philosophe redressé_ a
provoqué par l'introduction du nom de Rabsacès l'ironie dangereuse de
Voltaire.
«Quand j'accorderais, dit-il, à ces prétendus destructeurs des jésuites
la gloire, dont ils paraissent jaloux, d'avoir prononcé l'arrêt de leur
ruine, est-ce qu'il ne faudra pas toujours dire que c'est Dieu qui s'est
servi de blasphémateurs, Rabsacès à leur tête, pour tailler en pièces
les Éthiopiens, tellement qu'il ne resta personne de leur côté
pour enterrer les morts, tandis que les philosophes de Jérusalem
s'applaudissaient de leur politique, qui, disaient-ils, avait fait par
leur diversion lever le siège aux Assyriens?»
L'allusion n'est pas claire; en consultant la Bible on la trouve plus
obscure encore. L'auteur avait oublié les détails du siège de Jérusalem;
mais il n'a pas appelé d'Alembert Rabsacès.
On lui en a dit bien d'autres:
«Ne serait-ce pas s'avilir et faire trop d'honneur à cet écrivain que
de qualifier en détail toutes ses contradictions? Un monstre devant un
miroir doit avoir horreur de lui-même.»
«L'auteur, disait un autre, est un philosophe qui ose tout contre la
vérité et qui, distrait sur son ignorance, se croit un savant du
premier ordre. On pourrait définir son écrit: «Pot-pourri ou Recueil
d'invectives ineptes contre la religion.»
La menace se mêle à l'injure:
«S'il n'est pas chrétien, qu'il ne s'avise pas de le dire; il pourrait
bien se faire chasser par le peuple à coups de pierre.»
D'Alembert n'était pas chrétien, on ne peut le nier; mais, pour le
lapider sans crime, il fallait attendre une condamnation; le supplice
sans cela n'aurait pas été régulier.
D'autres, plus modérés, se contentaient de dédaigner son talent
littéraire. Dans un pamphlet signalé par Bachaumont on déclare que chez
lui la vérité se montre sans beauté et l'erreur se cache sans finesse.
Il veut être le singe de Pascal, il n'est qu'un Pasquin. Bachaumont
ajoute: «Et cela est vrai».
Le nom de l'auteur désintéressé était connu de tous. La mort de Clairaut
laissa vacante à l'Académie des sciences une des places de pensionnaire.
D'Alembert, membre de l'Académie depuis vingt-deux ans et depuis dix ans
déjà pensionnaire surnuméraire, ne touchait qu'une partie de la pension.
Il avait tous les droits à remplacer Clairaut; l'usage le désignait, son
mérite l'imposait, et l'Académie, par un vote unanime, le présentait au
choix du roi.
L'accueil fait au directeur de l'Académie fut très froid. Le ministre,
sans refuser, répondit: «Nous ne sommes pas contents de M. d'Alembert».
On laissa la pension disponible, et l'un des membres de l'Académie, dont
le nom est resté justement populaire, Vaucanson, eut l'indélicatesse
de la demander. Les protestations furent unanimes, et cette mesquine
persécution fit tant de bruit, sans que d'Alembert s'en mêlât en rien,
qu'après un an d'attente la pension lui fut attribuée.
D'Alembert écrit à Lagrange:
«Je dois vous apprendre qu'on s'est enfin lassé de me refuser cette
misérable pension qu'à la vérité je n'ai jamais demandée, mais que
l'Académie demandait vivement pour moi. J'en ai fait au ministre un
remerciement très succinct et très sec, et je me suis su bon gré de
n'avoir démenti dans cette ridicule affaire ni mes principes ni ma
conduite antérieure, dont j'espère, par la grâce de Dieu, ne jamais me
départir.»
CHAPITRE VI
D'ALEMBERT ET FREDERIC
D'Alembert écrivait un jour à Voltaire: «Je n'aime les grands que
quand ils le sont comme vous, c'est-à-dire par eux-mêmes et qu'on peut
vraiment se tenir pour honoré de leur amitié et de leur estime. Pour les
autres, je les salue de loin, je les respecte comme je dois et je les
estime comme je peux.»
Pour accepter l'amitié offerte par Frédéric, d'Alembert n'avait rien à
changer ni à ses principes ni à ses défiances. Dans leur correspondance,
dans leurs relations de chaque jour et de chaque heure pendant que
d'Alembert était son hôte, le caractère royal effacé sans affectation
par Frédéric était respecté sans flatterie par d'Alembert. L'estime et
la sympathie mutuelle faisaient naître une amitié sincère; jamais le
caractère ne s'en est démenti. Les affectueux égards du roi étaient
payés par la reconnaissance et l'admiration du philosophe, sans que la
liberté ait été menacée ni l'égalité mise en question. D'Alembert avait
concouru en 1745 et obtenu un prix à l'Académie de Berlin. L'épigraphe
du mémoire était une louange assez insignifiante adressée à l'illustre
monarque, habilement tournée en vers latins, sans platitude et sans
emphase. Le mémoire fut admiré par l'Académie, l'épigraphe remarquée par
Frédéric.
Maupertuis, quelques années plus tard, voulait quitter Berlin, mal
portant, malade, mourant peut-être de la diatribe du Dr Akakia. La
situation pour lui était moralement amoindrie. Les flèches de Voltaire
étaient empoisonnées et les blessures incurables. Malgré la protection
très ferme et l'indignation très sincère du roi contre Voltaire,
Maupertuis, d'autant plus sensible qu'en frappant beaucoup trop fort,
la diatribe avait touché très juste, avait perdu toute autorité morale.
Élevé trop haut naguère, il était précipité trop bas. Son importance
académique était détruite.
Le roi fit offrir à d'Alembert, avec des avantages considérables, la
présidence de son Académie. C'était en 1752. D'Alembert était pauvre;
les dispensateurs des pensions et des faveurs en France n'étaient pas
alors et ne furent jamais ses amis. Il ne pouvait espérer dans l'avenir
ni la fortune ni l'aisance. Il refusa pourtant sans hésiter. Les
instances redoublèrent sans l'ébranler.
Aucune analyse ne peut remplacer les lettres échangées, réellement
belles, parce qu'elles sont sincères et qu'aucun mot n'en est démenti
par la vie de d'Alembert. À la lettre écrite par le marquis d'Argens
pour lui communiquer les offres de Frédéric, d'Alembert répondit:
«On ne peut être, monsieur, plus sensible que je le suis aux bontés dont
le roi m'honore. Je n'en avais pas besoin pour lui être tendrement et
inviolablement attaché: le respect et l'admiration que ses actions
m'ont inspirés, ne suffisent pas à mon coeur; c'est un sentiment que
je partage avec toute l'Europe; un monarque tel que lui est digne d'en
inspirer de plus doux et j'ose dire que je le dispute sur ce point à
tous ceux qui ont l'honneur de l'approcher. Jugez donc, monsieur, du
désir que j'aurais de jouir de ses bienfaits, si les circonstances où je
me trouve pouvaient me le permettre; mais elles ne me laissent que le
regret de ne pouvoir en profiter, et ce regret ne fait qu'augmenter
ma reconnaissance. Permettez-moi, monsieur, d'entrer là-dessus dans
quelques détails avec vous et de vous ouvrir mon coeur comme à un ami
digne de ma confiance et de mon estime. J'ose prendre ce titre avec
vous; tout semble m'y inviter: la lettre pleine de bonté que vous m'avez
fait l'honneur de m'écrire; la générosité de vos procédés envers l'abbé
de Prades, auquel je m'intéresse très vivement, et qui se loue, dans
toutes ses lettres, de vous plus que de personne; enfin la réputation
dont vous jouissez à si juste titre par vos lumières, par vos
connaissances, par la noblesse de vos sentiments, et par une probité
d'autant plus précieuse qu'elle est plus rare. «La situation où je suis
serait peut-être, monsieur, un motif suffisant pour bien d'autres de
renoncer à son pays. Ma fortune est au-dessous du médiocre; 1700 livres
de rente font tout mon revenu. Entièrement indépendant et maître de
mes volontés, je n'ai point de famille qui s'y oppose. Oublié du
gouvernement, comme tant de gens le sont de la Providence, persécuté
même autant qu'on peut l'être quand on évite de donner trop d'avantage
sur soi à la méchanceté des hommes, je n'ai aucune part aux récompenses
qui pleuvent ici sur les gens de lettres avec plus de profusion que de
lumières. Une pension très modique, qui vraisemblablement me viendra
fort tard, et qui à peine un jour me suffira si j'ai le bonheur ou le
malheur de parvenir à la vieillesse, est la seule chose que je puisse
raisonnablement espérer. Encore cette ressource n'est-elle pas trop
certaine si la cour de France, comme on me l'assure, est aussi mal
disposée pour moi que celle de Prusse l'est favorablement. Malgré tout
cela, monsieur, la tranquillité dont je jouis est si parfaite et si
douce, que je ne puis me résoudre à lui faire courir le moindre risque.
Supérieur à la mauvaise fortune, les épreuves de toute espèce que j'ai
essuyées dans ce genre, m'ont endurci à l'indigence et au malheur, et ne
m'ont laissé de sensibilité que pour ceux qui me ressemblent. À force
de privations, je me suis accoutumé sans effort à me contenter du plus
étroit nécessaire, et je serais même en état de partager mon peu de
fortune avec d'honnêtes gens plus pauvres que moi. J'ai commencé, comme
les autres hommes, par désirer les places et les richesses, j'ai fini
par y renoncer absolument: et de jour en jour je m'en trouve mieux.
La vie retirée et obscure que je mène est parfaitement conforme à mon
caractère, à mon amour extrême pour l'indépendance, et peut-être à un
peu d'éloignement que les événements de ma vie m'ont inspiré pour les
hommes. La retraite et le régime que me prescrivent mon état et mon goût
m'ont procuré la santé la plus parfaite et la plus égale, c'est-à-dire
le premier bien d'un philosophe. Enfin, j'ai le bonheur de jouir d'un
petit nombre d'amis dont le commerce et la confiance font la consolation
et le charme de ma vie. Jugez maintenant vous-même, monsieur, s'il m'est
possible de renoncer à ces avantages, et de changer un bonheur sûr pour
une situation toujours incertaine, quelque brillante qu'elle puisse
être. Je ne doute nullement des bontés du roi, et de tout ce qu'il peut
faire pour me rendre agréable mon nouvel état; mais, malheureusement
pour moi, toutes les conditions essentielles à mon bonheur ne sont pas
en son pouvoir. L'exemple de M. de Maupertuis m'effraye avec juste
raison; j'aurais d'autant plus lieu de craindre la rigueur du climat de
Berlin et de Potsdam, que la nature m'a donné un corps très faible et
qui a besoin de tous les ménagements possibles. Si ma santé venait à
s'altérer, ce qui ne serait que trop à craindre, que deviendrais-je
alors? Incapable de me rendre utile au roi, je me verrais forcé à aller
finir mes jours loin de lui, et à reprendre dans ma patrie, ou ailleurs,
mon ancien état qui aurait perdu ses premiers charmes: peut-être même
n'aurais-je plus la consolation de retrouver en France les amis que j'y
aurais laissés, et à qui je percerais le coeur par mon départ. Je vous
avoue, monsieur, que cette dernière raison seule peut tout sur moi; le
roi est trop philosophe et trop grand pour ne pas en sentir le prix; il
connaît l'amitié; il la ressent et il la mérite; qu'il soit lui-même mon
juge.
«À ces motifs, monsieur, dont le pouvoir est le plus grand sans doute,
je pourrais en ajouter d'autres. Je ne dois rien, il est vrai, au
gouvernement de France, dont je crains tout sans en rien espérer; mais
je dois quelque chose à ma nation, qui m'a toujours bien traité, qui
me récompense autant qu'il est en elle par son estime, et que je ne
pourrais abandonner sans une espèce d'ingratitude. Je suis d'ailleurs,
comme vous le savez, chargé, conjointement avec M. Diderot, d'un grand
ouvrage, pour lequel nous avons pris avec le public les engagements les
plus solennels, et pour lequel ma présence est indispensable; il est
absolument nécessaire que cet ouvrage se fasse et s'imprime sous nos
yeux, que nous nous voyions souvent et que nous travaillions de concert.
Vous connaissez trop, monsieur, les détails d'une si grande entreprise,
pour que j'insiste davantage là-dessus. Enfin, et je vous prie d'être
persuadé que je ne cherche point à me parer ici d'une fausse modestie,
je doute que je fusse aussi propre à cette place que Sa Majesté veut
bien le croire. Livré dès mon enfance à des études continuelles, je n'ai
que dans la théorie la connaissance des hommes, qui est si nécessaire
dans la pratique quand on a affaire à eux. La tranquillité et, si j'ose
le dire, l'oisiveté du cabinet m'ont rendu absolument incapable des
détails auxquels le chef d'un corps doit se livrer.
«D'ailleurs, dans les différents objets dont l'Académie s'occupe, il
en est qui me sont entièrement inconnus, comme la chimie, l'histoire
naturelle et plusieurs autres, sur lesquels, par conséquent, je ne
pourrais être aussi utile que je le désirerais. Enfin, une place aussi
brillante que celle dont le roi veut m'honorer, oblige à une sorte de
représentation, tout à fait éloignée du train de vie que j'ai pris
jusqu'ici; elle engage à un grand nombre de devoirs, et les devoirs sont
les entraves d'un homme libre: je ne parle point de ceux qu'on rend au
roi. Le mot de devoir n'est pas fait pour lui; les plaisirs qu'on goûte
dans sa société sont faits pour consoler des devoirs et du temps qu'on
met à les remplir. Enfin, monsieur, je ne suis absolument propre, par
mon caractère, qu'à l'étude, à la retraite et à la société la plus
fermée et la plus libre. Je ne vous parle point des chagrins, grands
ou petits, nécessairement attachés aux places où l'on a des hommes et
surtout des gens de lettres dans sa dépendance. Sans doute le plaisir de
faire des heureux et de récompenser le mérite serait très sensible pour
moi; mais il est fort incertain que je fisse des heureux, et il est
infaillible que je ferais des mécontents et des ingrats. Ainsi, sans
perdre les ennemis que je puis avoir en France, où je ne suis cependant
sur le chemin de personne, j'irais à trois cents lieues en chercher de
nouveaux. J'en trouverais, dès mon arrivée, dans ceux qui auraient pu
aspirer à cette place, dans leurs partisans et dans leurs créatures;
et toutes mes précautions n'empêcheraient pas que bien des gens se
plaignissent et ne cherchassent à me rendre la vie désagréable. Selon ma
manière de
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