Gutenberg · eo1.org

← catalogue

En Kabylie: Voyage d'une Parisienne au Djurjura

by J. Vilbort · French · Gutenberg #15434 · 438,059 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of En Kabylie: Voyage d'une Parisienne au Djurjura
    
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States,
you will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.

Title: En Kabylie: Voyage d'une Parisienne au Djurjura

Author: J. Vilbort


        
Release date: March 21, 2005 [eBook #15434]
                Most recently updated: December 14, 2020

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/15434

Credits: Produced by Aaron Bull


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK EN KABYLIE: VOYAGE D'UNE PARISIENNE AU DJURJURA ***




Produced by Aaron Bull, aabull@shaw.ca




J. Vilbort

EN KABYLIE
VOYAGE D'UNE PARISIENNE AU DJURJURA

Paris
Charpentier et Cie, Libraires-Éditeurs
28, quai du Louvre

1875

CHAPITRE PREMIER

D'ALGER AU FORT NATIONAL.

Nos amis d'Alger nous disaient: Aller en Kabylie et au Désert! y
pensez-vous? Le Sud est en fermentation. Les marabouts fanatiques
annoncent partout l'arrivée du _Moule-Saâ_ [Le maître de l'heure.], qui,
venant de l'Ouest, du Maroc, du Gharb, du Mogreb-el-Aksa, doit, avec son
yatagan, couper la tête à tous les _Roumis_ [Chrétiens.]. Réfléchissez
que nous sortons du _Rhamadhan_ [Le feu qui purifie.], et qu'à ce jeûne
rigoureux du neuvième mois s'ajoutent les excitations du printemps pour
agiter les ferments de haine et de révolte que tout Arabe ou tout Kabyle
puise dans le lait de sa mère. Restez donc parmi nous, à Alger la bien
gardée, qui, en avril, n'est que parfum et lumière. Où trouverez-vous un
ciel plus pur, un air plus doux? N'allez pas vous jeter dans un
coupe-gorge.

Mais à ces exhortations de l'amitié prudente, le _Général_ ne répondait
que par un dédaigneux sourire. Comment, faible femme, supporteriez-vous
les fatigues d'un pareil voyage? Ignorez-vous que jamais un phaéton, ni
même le plus méchant des voiturins, n'a pu gravir les pentes kabyles?
Quelques chevaux ont tenté l'escalade, mais presque tous s'y sont cassé
les reins. La route est bonne jusqu'à Tizi-Ouzou, et les cochers d'Alger
vous y mèneront. De Tizi-Ouzou au fort National, il y a un chemin
très-pittoresque, dit-on, que l'armée du maréchal Randon tailla, en
1857, dans les flancs de la montagne; mais vous ne pourrez vous y
aventurer qu'avec huit ou dix mulets du train. Vous courrez le risque de
vous noyer dans le Sébaou, grossi par les torrents d'hiver et qu'il faut
passer à gué. Après cela, rien que des escarpements abruptes, des
précipices effroyables, où les plus fortes têtes gagnent le vertige, et
que les mulets eux-mêmes hésitent à franchir quand il pleut, car il
suffit d'une glissade pour s'aller briser en morceaux au fond d'un abîme
de mille mètres.

Et ce n'est pas le pire danger, Madame: à peine aurez-vous mis le pied
sur la terre berbère, que vous serez assiégée par une légion affamée et
furieuse, acharnée à défendre l'indépendance nationale. Vous aurez beau
invoquer l'autorité française et l'hospitalité kabyle, rien ne vous
préservera des insultes ni des blessures de la puce musulmane. Et s'il
n'y avait qu'elle seule à combattre! Mais il est un être immonde dont le
Kabyle comme l'Arabe a fait son plus intime ami. Il l'héberge dans sa
_gandoura_ [Chemise de laine.]; il le nourrit de sa chair et l'abreuve
de son sang. Quand cet hôte parasite se rend par trop importun, il le
prend entre le pouce et l'index pour le déposer à terre, délicatement et
comme à regret. L'odieux compagnon de voyage! Il est encore d'autres
périls. Et d'abord, votre teint se gardera-t-il du hâle?

Et Sidi-Yzem [Le seigneur lion.], Madame! Si tout à coup il se dressait
devant vous, hérissant sa terrible crinière, dardant sur vous ses
prunelles de feu, voudriez-vous, à la manière des femmes kabyles,
désarmer sa colère en lui disant:

«O Sidi, toi qui es si fort, si puissant, qui fais trembler les hommes,
à qui rien ne résiste, tu es trop généreux pour faire la moindre peine à
une pauvre femme qui t'admire et qui ferait tout pour te plaire; car je
ne suis qu'une femme, moi! regarde...»

Vous voyez-vous assaillie sur un _thamgouth_ [Pic.] du Djurjura par un
ouragan de neige? retenue prisonnière par un déluge dans une écurie
kabyle? ou bien, j'en frémis pour vous, enlevée par un montagnard aussi
entreprenant qu'amoureux? Un proverbe du cru dit que la femme juive
marche devant le diable, et que la musulmane vient immédiatement
derrière lui; mais la chrétienne, la Française surtout, est un ange aux
yeux de ces barbares: s'il vous fallait partager la couche d'un
Mlikeuch, voleur, assassin et qui ne se lave jamais!

Madame Elvire haussa légèrement les épaules et s'écria: Je pars demain
vendredi 7 avril; que les courageux me suivent!

Partir un vendredi! Cependant nous nous trouvâmes trois au point du jour
sur la place Bresson, autour du Général: trois, les braves des braves,
mais aussi quel général! De grands yeux gris un peu enfoncés sous leurs
arcades orgueilleuses, tour à tour naïfs et doux comme des yeux de
gazelle, ou brillants comme des yeux d'aigle; le nez aquilin et fier,
surmontant une petite bouche souriante; le front large, couronné d'un
magnifique diadème de cheveux bruns. Grande, svelte, avec des pieds
d'enfant et les plus belles mains que les fils d'Adam admirèrent depuis
Ève. Le bon sens d'un vieux juge et la fantaisie d'une petite maîtresse,
l'esprit du diable et le coeur d'une soeur de charité; enfin, le courage
du lion dans une enveloppe fragile, car le docteur Andral avait envoyé
madame Elvire en Algérie pour y rétablir sa santé altérée par les hivers
de Paris.

Son habit de voyage était des plus pittoresques sur un ample vêtement
d'étoffe anglaise, elle portait un manteau doublé de petit-gris qui
l'enveloppait tout entière, la protégeant contre la pluie, la poussière
et le vent. Elle avait un grand chapeau de feutre aux larges bords,
recouvert d'une coiffe blanche qui retombait sur les épaules. Un voile
vert, flottant au vent, pouvait au besoin fermer la fenêtre que la
coiffe laissait ouverte devant un visage blanc et rose, qui se trouvait
ainsi défendu contre l'ardeur du soleil ou la curiosité des indigènes.
«Je suis laide à faire peur,» nous dit-elle en nous abordant. Certes, il
fallait qu'elle fût belle pour I'être encore dans cet appareil bizarre;
mais il est des femmes douées de la grâce originelle qui embellit tout.

Un des trois braves était le mari de madame Elvire. Dès la première
étape, et d'une voix unanime, on l'appela le Conscrit; car nous
reconnûmes que, rêveur et distrait, absorbé en lui-même, il était
incapable de nous conduire. D'ailleurs, le Général paraissait lui
inspirer une admiration sans bornes. Si merveilleux que fût le paysage,
ses yeux, après s'y être arrêtés un instant, se tournaient toujours vers
madame Elvire comme pour chercher en elle un point de comparaison.
Bientôt aussi il manifesta, dans sa façon d'envisager les hommes et les
choses du monde africain, une tendance paradoxale qui lui valut par
surcroît le beau surnom de Philosophe. Voici l'homme en trois lignes: de
moyenne taille, blond, assez sentimental, très-myope, et le mari le plus
amoureux de sa femme qui se soit jamais vu.

M. Jules ***, qui faisait partie de notre corps d'armée, mérita les
galons de Caporal par le zèle qu'il déploya au moment du départ. C'est
lui qui retint nos places à la diligence d'Alger à Tizi-Ouzou et fit
charger les bagages. Il fut en outre investi des fonctions d'agent
comptable. Il portait sur ses épaules, très-bravement, ma foi! une
soixantaine d'années dont plusieurs pesaient double. Plus nous avons
l'épiderme sensible, et plus les ronces du chemin nous blessent
cruellement: cet homme excellent s'était déchiré à plus d'un buisson
épineux; mais il avait la jeunesse qui délie le temps, celle du coeur. M.
Jules entourait madame Elvire de soins si empressés et si délicats, que
l'heureux mari pouvait rêver tout le long de la route, certain que son
trésor et lui-même étaient bien gardés par ce bon compagnon.  Donc nous
partîmes d'Alger le vendredi 7 avril, deux jours avant la révolte des
Ouled-Sidi-Cheikh, qui allait gagner successivement les Harars, les
Ouled-Naïl, puis remonter dans le Tell jusqu'aux approches de Téniet, de
Titéri et de Sétif. La Fortune était avec nous: quarante-huit heures
plus tard, l'autorité se fût jointe à nos amis pour nous retenir de gré
ou de force; car, en pays insurgé, les touristes sont pour elle d'autant
plus incommodes, qu'ils sont plus aventureux.

Quand la diligence quitta la place Bresson, emportée dans la rue de
Constantine par ses six chevaux lancés au galop, le soleil sortait
radieux de son lit d'or et de pourpre. Un grand calme règne sur la mer
qui, à l'horizon, embrasse le ciel derrière le magique rideau des
brouillards irisés. A gauche, la rade d'Alger, du cap Matifou à la
pointe Pescade, ressemble à une énorme coquille de nacre de perle aux
reflets changeants; à droite, les crêtes de la Bou-Zaréah et de
Mustapha-Supérieur se dorent et se découpent en arêtes vives sur un azur
à teintes d'opale. Les villas éparses brillent comme autant de perles
dans le collier d'émeraudes des collines, dont le pied demeure enveloppé
de vapeurs noires. Derrière nous, coiffée comme d'un turban maure par
les maisons de sa ville haute superposées en terrasse, Alger, inondée de
lumière, caressée par les brises marines, parfumée par la flore
orientale, semble vouloir déployer toutes ses séductions pour nous
retenir dans ses murs hospitaliers.

Madame Elvire est émue: un diamant étincelle entre les cils de sa
paupière, et elle dit en soupirant: «Mon doux Alger, quand te
reverrai-je?» La conquête de 1830 n'est-elle pas justifiée par ce regret
et cette larme?

Nous saluons de la main, comme un ami, le palmier de la rue de
Constantine qui, sous le souffle de la première brise, s'incline pour
nous souhaiter un bon voyage. A Mustapha-lnférieur, nous prenons la
route de la Maison-Carrée, qui contourne à gauche le champ des
manoeuvres. Le Conscrit, qui est monté sur le siège pour fumer, cherche à
distraire le Général de sa mélancolie.

--Vois-tu, lui dit-il, là-bas, au pied des collines, la _Koubba_
[Mausolée.] de Sidi-Mohamed Abd-er-Rhaman-bou-Kobrin? C'était un
marabout fameux et un sorcier de première force. Vers 1785, ce _Medhi,_
ou précurseur du _Moule-Saâ,_ fonda la société secrète des _Khouâns_
[Frères affiliés.]. Cette association politico-religieuse nous a fait
beaucoup de mal, car elle a constamment soufflé la révolte au coeur des
Arabes et surtout des Kabyles. Son foyer principal est en Kabylie, dans
la _Zaouïa_ [Sanctuaire, lieu consacré.] des Aïth-Smahil, une des six
tribus de la confédération des Guechtoula.

Abd-el-Kader, Bou-Bar'la et d'autres grands agitateurs sollicitèrent
l'_Oueurd_ [La rose.], l'initiation du Mek'-Addem [Celui qui avance.] ou
chef des _Khouâns_. Les frères affiliés s'engagent, par les plus
terribles serments, à obéir aveuglément au cheikh spirituel de l'ordre;
ils forment en outre une sorte de franc-maçonnerie, où ils se doivent
entre eux aide et protection. On les prépare à l'initiation par un jeûne
prolongé dans un endroit sombre, propice aux jongleries et aux
hallucinations du fanatisme. Le général Yusuf détruisit cette Zaouïa
pendant l'expédition d'août et de septembre 1856. Il n'en épargna que le
tombeau du saint, qui, dans les premières années de ce siècle, s'était
retiré chez les Guechtoula, où il mourut. Les Maures d'Alger lui
érigèrent, de leur côté, le mausolée que nous apercevons d'ici. Mais une
koubba sans sarcophage, c'est comme une châsse sans reliques.

Donc une bande de pieux pèlerins, amplement munie d'_ouadas_ [Offrandes
religieuses.], gravit un beau matin les escarpements du Djurjura, et
pénétra le soir dans la maison hospitalière des Aïth-Smahil.

Ils reçurent des _tolbas_ [Religieux.] d'Abd-er-Rhaman l'accueil de la
bouche en coeur que des moines n'ont jamais refusé aux pèlerins qui
viennent à eux les mains pleines. On leur offrit du _kouskoussou_ à la
viande, du _lebben_ [lait aigre.], des figues et le gîte: bref, on les
traita en hôtes de distinction. Mais quelle fut la stupeur des Kabyles
quand le bruit se répandit dans leurs montagnes que les pèlerins avaient
emporté la dépouille du saint pour la déposer au Hamma d'Alger! Déjà ils
couraient aux armes. Un sage marabout s'avisa d'ouvrir le tombeau: le
précurseur du _Montader_ [Celui qui est attendu.] n'avait pas quitté les
_Adrars_ [Pierres.] kabyles.

Et voilà comment l'illustre marabout, opérant après sa mort un prodige
plus extraordinaire que tous ceux par lesquels il s'était signalé de son
vivant, est devenu _Bou-Kobrin,_ ou l'homme aux deux tombes.

--Ami, demanda madame Elvire, assise dans le coupé entre M. Jules et
moi, y a-t-il une moralité à ton petit conte?

--Assurément, répondit le philosophe, et la voici: la superstition est
un chancre qui ronge tous les peuples du monde. Aussi longtemps qu'on ne
l'aura pas extirpé, il n'y aura rien de raisonnable à attendre des
hommes. Que les fanatiques d'Europe donnent la main aux fanatiques
d'Afrique! ils se valent, ils sont frères. Ceux-ci béatifient Bou-Kobrin
et Lalla-Khrédidga, la sainte du Thamgouth [Le plus haut pic du
Djurjura.]; ceux-là canonisent Labre, un fainéant sordide, et Marie
Alacocque, une nonne hystérique. Les jésuites font la guerre aux libres
penseurs et à toutes nos libertés; les marabouts excitent les grands
enfants d'Afrique à détester les Roumis qui leur apportent l'instruction
et le bien-être. Les uns et les autres conspirent contre la civilisation
moderne; entre leurs mains la religion n'est qu'une arme politique, un
instrument de réaction universelle.

Madame Elvire fit entendre une petite toux sèche qui lui était familière
et ajoutait je ne sais quoi de touchant à sa beauté.

--Ah! l'air est trop vif pour vous, Madame, dit M. Jules en lui tendant
un pan de son manteau. Elle, dans le même instant, s'écria:

--Prenez donc garde, postillon, vous écrasez ce pauvre _bourrico_ [Petit
âne.].

La roue heurta si violemment l'un des amples _couffins_ [Paniers en
tiges d'alfa.] qui formaient comme un potager de chaque côté de
l'animal, que celui-ci en fut renversé dans le fossé avec l'Arabe qu'il
portait par surcroît de charge.

Le général poussa un cri.

--Bah! dit le postillon, ça leur apprendra à se garer une autre fois, et
ce n'est pas l'Arabe qu'il faut plaindre, mais son bourrico qui n'est
pas la plus grosse des deux bêtes.

Cependant l'Arabe et son petit âne s'étaient déjà repris sur leurs
jambes. L'homme redressa ses couffins, et, ayant pris l'élan d'un
cavalier accompli, il se retrouva sur sa monture. _Har'r! Har'r!_ fit-il
d'un accent guttural, et le bourrico recommença à trotter menu au beau
milieu de la route pour se faire culbuter de nouveau par un _corricolo_
[Voiture publique d'Alger.].

--Je crois en vérité, observai-je, que les ânes de ce pays ont la bosse
de la fatalité aussi développée que leurs maîtres, et s'en tiennent
comme eux à ceci: «Ce qui arrive doit arriver; nul n'échappe à sa
destinée.»

--Assurément, ajouta le Philosophe, l'Arabe en tombant dans le fossé a
dit: C'était écrit! le bourrico l'a pensé, et voilà pourquoi la grosse
bête est remontée sur la petite, tandis que celle-ci reprenait le haut
du pavé. C'est le fond de l'islamisme et de toutes les doctrines
politiques, religieuses ou sociales qui reposent sur le dogme de
l'immuable. Pour le général de l'ordre de Loyola, l'âme de tous les
complots tramés contre la raison, comme pour le Khalifa des Mouleï-Taïeb
qui, dans sa petite ville d'Ouazan, au Maroc, tient le fil de toutes les
conspirations africaines contre le progrès apporté par la France, cet
Arabe et son bourrico atteignent à la perfection divine et terrestre.

--Tais-toi! Conscrit, fit le Général en riant, et regarde! Voici mes
beaux palmiers du jardin d'Essai! Ah! qu'ils me donnent envie d'être au
Désert! mais quel dommage qu'il faille quitter ma chère Méditerranée! Si
j'étais fée, j'emporterais à Paris, d'abord cette mer bleue, puis cette
lumière éblouissante, la fête de l'âme comme celle des yeux; enfin ces
palmiers, et encore ces superbes orangers chargés à la fois de fruits
d'or et de fleurs odorantes.

--Est-ce tout? demandai-je.

--Non, non, j'emporterais aussi cet air doux comme une caresse d'enfant,
ces grands rochers qui se dressent là-bas devant nous, et dont les
crêtes aiguës et neigeuses resplendissent au soleil comme des lances
d'argent.

--Le Djurjura! nous n'en sommes plus qu'à trente-neuf lieues, Madame, et
nous y arriverons demain soir.

--Quel bonheur! s'écria-t-elle en frappant des mains.

Pauvre Alger! déjà cette belle inconstante ne te regrettait plus.

Nous laissons à droite et à gauche des jardins légumiers et des
bananeries que protège contre la main des maraudeurs et le souffle salé
de la mer une haie impénétrable de cactus monstrueux: les figuiers de
Barbarie dont les épines acérées gardent en outre leurs propres fruits,
fort prisés des Arabes. Près du ruisseau Aïn-el-Abiad [La fontaine
blanche.], nous apercevons, à moitié ensevelie dans les sables de la
mer, la Koubba de Sidi-Belal. Ce marabout, vénéré des nègres d'Alger,
pourrait bien n'être que le dieu Bélus ou Baal, dont le culte fut
importé par les Phéniciens dans le Soudan. Les cérémonies religieuses de
ces noirs enfants, qui se piquent d'être aussi bons musulmans que les
Arabes ou les Maures, ont conservé un caractère tout païen. A Alger,
vers la fin de mars, nous avions assisté, dans une maison de nègres, à
des sacrifices sanglants. Nous y vîmes immoler des poulets, des moutons,
un boeuf par des sacrificateurs d'ébène. Une grande prêtresse, plus noire
que l'enfer, rendait, d'un air très-majestueux, des oracles tirés du
sang fumant des victimes. Le mercredi de chaque semaine, sur la plage de
Saint-Eugène, hors la porte de Bab-el-Oued, à la Sebâ-Aïoun [Les sept
fontaines.], les Mauresques galantes, toutes celles qui ont à se
plaindre d'un mari ou à se faire aimer d'un amant, viennent demander des
conseils, des augures et des philtres aux Guezzanâtes [Négresses
sorcières.]: c'est un carnage de poulets algériens. Mais vienne le temps
où la fève commence à noircir, un effroyable vacarme éclate dans la
haute ville, aux abords de la Kasba [Citadelle.]. Bientôt, par groupes
de cinq ou six, les fils de Cham à la peau de suie descendent dans la
ville basse, en dansant sur une musique assourdissante, la _Derdeba_.
Ils la font avec des tambours, des tamtams et des _Karakobs,_ énormes
castagnettes en fer, plus pesantes qu'un boulet de vingt-quatre. Cette
danse et cette musique en plein air durent plusieurs jours et du matin
au soir. Quels poignets! et quelles jambes!

Ces bons diables montrent toutes leurs dents à chaque sou qu'on leur
donne, mais ils ne tendent point la main. Cet argent fera les frais de
l'_aïd-el-foul,_ la fête des fèves. Ils viendront la célébrer à la
Koubba de Sidi-Belal, le premier mercredi du Nissam, printemps des
nègres. Ce jour-là, sacrifices sanglants au bord de la mer, danses
frénétiques, régal et orgie: toute la population noire se pare, mange,
crie, gesticule, se démène et s'amuse vingt-quatre heures durant et
pour tout le reste de l'année. Ce sont, la plupart, de très-braves gens,
sobres, laborieux et paisibles qui n'ont que rarement maille à partir
avec la police.

Malgré leur peau de suie, madame Elvire les préférait de beaucoup aux
Arabes d'Alger, paresseux, sordides et filous, aux Maures à la face
blafarde, aux Koulourlis, fils étiolés des Turcs et des Mauresques, et
même aux Juifs industrieux, qui ont l'art de s'enrichir où tant d'autres
s'appauvrissent et possèdent aujourd'hui la moitié de la ville. Elle
n'aimait guère non plus les Mzabis ou Mozabites, gens au nez pointu, à
la lèvre mince, fanatiques, remuants et perfides, venus du Mzab sous le
méridien, pour gagner l'argent du Roumi en attendant qu'ils pussent lui
couper la gorge. Mais ceux qui avaient su gagner toute sa sympathie,
c'étaient le Biskris et surtout les Kabyles, que la misère chasse, les
premiers, des oasis du Ziban, les seconds des roches djurjuriennes:
presque tous ces hommes-là ont un bon visage.

A mesure que nous avançons sur la route, l'heure matinale nous fait
rencontrer un nombre considérable d'Arabes auxquels se mêlent quelques
Maures et quelques Kabyles. Tous portent des légumes au marché d'Alger.
Chacun pousse devant soi un ou plusieurs bourricos ployant sous la
charge. Les bourreaux! Et quand donc la Société protectrice des animaux
viendra-t-elle en aide à leurs victimes? Le maître stimule sa bête en la
piquant sans cesse, avec la pointe d'un bâton, à un même endroit de la
cuisse qui, à force d'être ainsi aiguillonnée, présente une large plaie
saignante; et le pauvre petit âne, qui n'a que la taille d'un grand
veau, va trottinant toujours, sous un fardeau trop lourd, jusqu'à ce
qu'il tombe mort. Que mange-t-il? et quand mange-t-il? On ne l'a jamais
su.

Quel regard triste! et comme sa tête se penche mélancoliquement! mais il
paraît pourtant résigné à son sort. Ah! c'est heureux vraiment qu'il
soit fataliste! Mahomet aurait bien dû lui réserver une place dans son
paradis!

L'autorité, qui se mêle de tout en Algérie comme en France, ne peut-elle
rien pour l'infortuné bourrico? Elle ordonne aux gendarmes de briser,
dans la main de l'Arabe, l'instrument de torture chaque fois qu'il est
armé d'une pointe en fer. La pointe en bois est-elle donc moins cruelle?

Nous nous croisons avec de vieilles haridelles chargées de fruits
superbes: des oranges exquises qui mûrissent, après celles d'Alger et de
Blidah, chez les Amaraoua, tribus de la basse Kabylie. Puis ce sont de
légères carrioles conduites par de jolies petites femmes au teint brun,
à l'oeil noir, à la mine très-éveillée: les maraîchères mahonnaises du
fort de l'Eau. Cette colonie, fondée en 1850 par des familles de Mahon,
est très-florissante; elle approvisionne le marché d'Alger de légumes
excellents, elle exporte en France des primeurs d'artichauts et de
petits pois. A Bougie, à Philippeville, à Bône comme à Alger et sur tout
le littoral, les Mahonnais, colons à demeure fixe, out trouvé une veine
d'or dans la culture maraîchère et dans celle des arbres fruitiers.
Voici de grands chariots traînés par quatre chevaux qui conduisent au
vapeur en partance pour Marseille un million d'artichauts récoltés au
fort de l'Eau et dans les champs très-fertiles des deux rives de
l'Arrach. Nous passons sous la Maison-Carrée. Ce fortin turc construit
sur une éminence est devenu un pénitencier d'indigènes rebelles.

La diligence s'arrête devant l'auberge du Roulage. Le conducteur demande
un champoreau: mélange de café noir, d'eau-de-vie et de sucre que
l'ouvrier de Paris appelle un gloria. Il nous engage à faire comme lui:
nous allons traverser un pays de broussailles vierges et de mares
stagnantes, où habite une alliée des Arabes hostiles: la fièvre!

Nous nous plaçons sous l'égide du champoreau; mais à peine madame Elvire
a-t-elle trempé ses lèvres dans le breuvage fébrifuge, qu'elle les en
écarte avec un geste de dégoût. Elle l'offre à un Arabe en guenilles qui
l'avale en faisant claquer sa langue contre son palais et s'écrie:
_Bono! bono!_ pour la remercier. C'est tout ce qu'il sait de français.

--O fille d'Ève! dis-je, vous faites perdre à ce pauvre diable sa place
dans le paradis.

--Hé! l'ami, fit-elle en se tournant vers le petit fils de Sem, il faut
aller à confesse et avouer au _mufti_ [Prêtre musulman.] que tu as bu de
I'eau-de-vie.

Pour toute réponse l'Arabe lui montre les trous de son burnous à travers
lesquels reluit sa peau cuivrée. Nous lui jetons quelques sous qu'il
ramasse d'une main rapace. Beaucoup d'Arabes demandent l'aumône; tous ou
presque tous la reçoivent sans vergogne.

--Cela leur donne sur nous une incontestable supériorité, observe le
Philosophe: la pauvreté n'est pas pour eux un sujet de honte, puisqu'ils
n'en rougissent pas.

En route! postillon! nous n'aimons pas ces quatre murs carrés derrière
lesquels des malheureux pleurent la plus belle, la plus chérie des
amantes: la liberté! et d'où ils ne sortiront que plus aigris encore et
plus acharnés contre leurs maîtres: _les chiens de France_.

Nous sommes à la Reghaïa. En 1837, ce n'était qu'une ferme naissante qui
fut vigoureusement attaquée le 9 mai de cette année-là par les Kabyles
du bas pays, ayant à leur tête le frère d'Abd-el-Kader, Mustapha-el-Hadj
[Le pèlerin de la Mecque.]. Ce coup de main, qui était une provocation,
motiva la première expédition en territoire kabyle. Le village borde un
ruisseau ombragé de lauriers roses et dont l'eau verte ne coule que
très-lentement.

Deux ou trois habitants sont sur leur porte; ils ont le visage d'un
blanc jaunâtre. Est-ce le reflet du ruisseau? Leurs joues creuses nous
serrent le coeur; et pourtant nous apercevons là-bas des plantations
vigoureuses, des champs bien cultivés et en plein rapport. Le pain ne
manque pas à la Reghaïa, ni même le bien-être; mais à quoi bon faire
double récolte et avoir sa grange pleine, quand la fièvre vous coupe la
faim?

Pourquoi a-t-on couché ce village dans ce bas-fond, au lieu de l'ériger
sur cette colline où l'air est salubre? Partout où les colons ont été
établis sur la hauteur, ils n'ont pas payé à la camarde paludéenne cet
effroyable tribut de deux générations d'hommes qu'elle préleva sur
Boufarik, avant que le défrichement et l'aménagement des eaux eussent
fait de ce campement empesté où «les corneilles elles-mêmes ne pouvaient
vivre [Dicton arabe.]» le marché le plus florissant de la Mitidja.

La voici! L'immense plaine de deux cent mille hectares se déroule devant
nous, jusqu'au pied de l'Atlas: à notre gauche, vers la mer, jusqu'à la
pointe du cap Matifou; à notre droite, jusqu'aux massifs du Sahel. Elle
baigne entièrement dans un brouillard épais que les premiers rayons du
soleil ont précipité des hauteurs du ciel, en condensant les sueurs
nocturnes de la terre. Le jeu de la lumière produit des effets
merveilleux dans cette mer profonde de vapeurs accumulées: d'un bleu
d'ardoise au raz du sol, elle offre au regard, à mesure qu'il s'élève,
des ondes lumineuses d'un gris d'argent traversées çà et là par des
rayons solaires pareils à des flèches d'or. Les plus hautes montagnes de
l'Atlas, vigoureusement dessinées sur le ciel où s'effacent les
dernières étoiles, s'élancent comme des îlots de ces flots diaphanes
dans lesquels s'enfoncent leurs grandes ombres noires. Les cultures ont
disparu. Ce sont partout d'impénétrables maquis de lentisques, de
lauriers-roses, de genêts épineux, de bruyères géantes, d'asphodèles
dont les distillateurs algériens font de la fine-champagne. Il y a là
aussi des chênes-liéges, et quelques chênes-zen, mais petits et
rabougris. Nul autre vestige de civilisation que la route empierrée,
nouveau sillon ouvert dans ce sol abandonné. De chaque côté de la pierre
concassée par les nègres à veste rouge qu'on rencontre sur toutes les
grandes routes, martelant le gris sous un soleil vertical, se presse une
herbe courte et drue, tout émaillée d'une flore sauvage.

On dirait un tapis de velours vert où la main d'une fée a brodé, avec
les couleurs de l'arc-en-ciel, les arabesques les plus bizarres.

Madame Elvire s'extasie sur ce paysage enchanté.

--Euh! exclame le Philosophe, nous respirons la peste. Des broussailles
vierges aux portes d'Alger! et l'on répond aux colons qui demandent de
la terre qu'on n'en a pas à leur donner! Et la France ne peut pas
nourrir ses habitants dans les années médiocres! Et dans les meilleures,
l'Angleterre et la Belgique sont obligées d'aller acheter aux États-Unis
ou en Russie le tiers de la récolte qui leur manque! Et...

--Un chacal! fit madame Elvire, en désignant du doigt un animal qui
traversa la route comme une flèche.

--Pardon, Madame! dit le postillon, mais ce chacal est tout bonnement...

--Quoi donc?

--Un lapin!

Un peu plus loin, deux oiseaux s'envolèrent.

--Des perdrix! fis-je.

--Oui, Monsieur, ajouta le postillon, des perdrix rouges.

--Que n'ai-je mon fusil! dit M. Jules en soupirant.

--Quoi! exclama le Général, tuer ces pauvres petites bêtes!... et devant
moi!

Le Caporal s'enfonça repentant dans son coin.

Tout à coup le décor change.

Quel fléau a passé par ici? Quel Vandale a piétiné le tapis de velours
brodé par la fée? Plus une fleur, plus un brin d'herbe! Quel sauvage a
arraché leur robe verte à ces arbres dont les troncs et les bras nus se
tordent d'un air désespéré? Pas un oiseau, pas un insecte! Le silence de
la mort règne dans ces lieux désolés que recouvre aussi loin que s'étend
la vue un linceul de poussière grise et noire.

--Ce sont ces coquins d'Arabes, dit le postillon, qui ont mis le feu aux
broussailles du côté de la mer, il y a quinze jours environ. L'incendie,
poussé par le vent, prit sa course d'une telle vitesse, que mes chevaux,
lancés au grand galop, pouvaient à grand'peine le devancer. Nous venions
de Tizi-Ouzou, et ce diable de feu se mit à nous poursuivre aux
approches de l'Alma. Je vous réponds que je n'avais pas besoin de jouer
du violon à mes bêtes. Le curieux de l'histoire, c'est que devant nous,
à deux ou trois cents mètres, sur la route, galopait un lion...

--Un lion! en êtes-vous bien sûr, postillon, et n'était-ce pas aussi un
lapin?

--Un vrai lion, Madame, de la grande espèce fauve: car il y a aussi le
lion noir qui est moins grand et moins commun, sinon moins dangereux.

--Et duquel, mon ami, eûtes-vous le plus peur, de ce diable de feu ou de
ce grand lion fauve?

--Vous n'avez donc pas lu dans les livres, que le Sidi, le seigneur,
comme disent les Arabes, ne recule pas devant tout un _douar_ [Les
tentes d'une famille.] en armes, mais qu'une bûche qui flambe le met en
fuite?

--Et comment prîtes-vous congé de ce compagnon?

--Là-bas derrière nous, à l'endroit où la route fait un angle,
l'incendie suivit son chemin en droite ligne dans la direction du vent,
et le Sidi disparut dans les broussailles en rugissant...

--Oui, de plaisir?

--Il ne m'a pas laissé le temps de le lui demander, Madame.

Nous descendons par une pente rapide au fond d'un ravin pour passer un
ruisseau de mauvaise mine: le Bou-Douaou, frère ou cousin de celui de la
Reghaïa.

Nous entrons dans le village de l'Alma, créé en 1856. Ce n'est pas un
colon qui nous regarde avec ces yeux ternes; c'est la fièvre en
personne! Quel barbare ou quel étourdi, après l'expérience d'un quart de
siècle, a condamné ses frères de France à dépérir misérablement au fond
de ce marécage, quand il pouvait les faire vivre bien portants et
heureux sur cette riante colline qui reçoit en plein, l'été, le souffle
tonique et rafraîchissant de la mer? Combien d'hommes ont déjà payé et
payeront encore de leur vie cette faute d'une ignorance ou d'une
légèreté également coupables!

On change de chevaux. Les braves bêtes qui nous ont amenés d'Alger
viennent de faire, sans débrider, neuf lieues au train de poste. Ils
n'ont soufflé que pendant une minute ou deux à la Maison-Carrée. Ils
font ce trajet tous les jours, et il est des gens qui disent que les
chevaux arabes n'ont pas de fonds!

Tandis qu'on mène ces courageux sous un hangar où ils se sèchent en se
roulant sur la litière, le Conscrit est envoyé à la cuisine de
l'auberge. Nos estomacs crient famine; le Général veut savoir si le
déjeuner est à point et quel en est le menu. Bientôt l'impatience le
gagne et grandit avec sa fringale. Le Conscrit ne reparaît pas.

--Il n'aura pas trouvé la cuisine! allez, Caporal, allez!

L'instant d'après, M. Jules revient avec un visage consterné.

--Ce n'est pas ici qu'on déjeune, Madame.

--Ah!... mais où donc?

--Aux Issers.

--A trente kilomètres!

--Venez!

Nous suivons le Général dans l'auberge.

--Que pouvez-vous nous servir?

--Madame, tout ce qu'il vous plaira.

--A la bonne heure! Eh bien, servez-nous.

--Quoi? de l'absinthe?

C'est la première chose qu'on vous offre dans toute l'Algérie, depuis
huit heures du matin jusqu'à six heures du soir; c'est aussi la plus
pernicieuse.

--Des champoreaux?

--Merci! nous venons d'en prendre. Servez-nous un poulet, des oeufs, du
jambon...

--C'est que...

Le Général fronce le sourcil.

--Nos poules ne pondent pas encore, nos jambons sont mangés; et quant à
un poulet, il faudrait le temps de le saigner, de le plumer et de le
mettre à la broche.

--Du pain alors!

--Et du fromage, oui, Madame; et du vin, si madame le désire.

--Sans doute.

--Du cacheté! vieux médoc, avec la marque de Bordeaux.

Les visages se dérident. Le Conscrit nous rejoint, l'oreille basse.
Distrait comme toujours, il a pris la porte de l'étable pour celle de la
cuisine, puis il s'est égaré dans le potager. Il prétend avoir découvert
avec sa lorgnette la Koubba de Mohamed-el-Debba [L'égorgeur.] située à
l'entrée du col des Beni-Aïcha, porte naturelle du pays kabyle. C'était
un terrible Turc. Il jouit d'une renommée légendaire chez les
montagnards de l'Ouest, les Aïth-Flisset-oum-el-il, fils de la nuit, et
les Aïth-Flisset-Behar, fils de la mer. Ils lui attribuent
indistinctement tous les coups que leur a portés la domination turque.
Du haut de son bordj de Tizi-Ouzou, ce lieutenant d'Ali-Pacha, dey
d'Alger (1757), observait tout le massif de leurs montagnes ondulées qui
s'étend de chaque côté de la vallée du Sebaou, au nord jusqu'à la mer,
au sud jusqu'au Djurjura et à l'Oued [Rivière.] Isser. Armé de son
redoutable cimeterre, il tombait sur eux à l'improviste, et ne pouvant
leur imposer le joug du Beylik, il s'en vengeait par le massacre et le
pillage. Le _flissa_ [Sabre.] le mieux aiguisé n'entamait pas sa peau,
et c'est à peine si la balle d'un fusil des Yenni, les meilleurs
armuriers du Djurjura, parvenait à trouer son burnous. Invulnérable par
le fer et par le plomb, dit la légende, il fallait, pour l'abattre, lui
envoyer dans le corps une charge de pièces d'argent.

Nous dévorons à belles dents un pain savoureux, confectionné avec de la
farine de blé dur qu'on répudiait, il y a quelques années, comme
impropre à la panification. O préjugé! quand cesseras-tu d'outrager la
nature? La faim assouvie, c'est la soif qui nous tourmente. Nous
débouchons le médoc authentique. Madame Elvire demande de l'eau:
l'aubergiste secoue la tête; elle fronce les sourcils.

--C'est _de la_ poison, Madame! et, pour en avoir bu, voilà plus de six
mois que ma femme est malade.

--Pouah! c'est votre vin qui est de la poison, s'écrie le Conscrit en
faisant une affreuse grimace. C'était du bleu, le terrible bleu de Cette
qu'on boit à Alger, à Oran, à Constantine, à Biskra, à Laghouat, à
Géryville, au nord, au sud, partout et jusqu'à Tougourt, où le drapeau
tricolore flotte sur la lisière du Grand-Désert. En Algérie, bordeaux,
bourgogne, mâcon, côte rôtie, crus de la Gironde ou crus du Rhône, du
bleu, toujours l'inévitable bleu! Le plus fâcheux, c'est que ce vin, dur
à la gorge, pesant à l'estomac et qui offense tout palais délicat, est
remonté avec du trois-six qui en fait une boisson aussi malsaine que
désagréable. Et pourtant le soleil africain est l'amant de la vigne;
sous ses baisers ardents, elle s'épanouit, devient féconde, et se couvre
de magnifiques grappes blondes ou vermeilles. A Médéah, j'ai dégusté
d'excellents échantillons de vins blancs ou rouges. L'Algérie, les
plateaux du littoral surtout, peuvent produire une grande richesse
vinicole: il ne faut pour cela que de bons vignerons.

Nous remontons en voiture, et bientôt nous arrivons au milieu
d'admirables cultures. Ce n'est pas la charrue arabe qui a ouvert des
sillons profonds dans cette terre brunie par des détritus séculaires. Le
laboureur indigène effleure avec un soc trop court la surface du sol.
S'il rencontre un de ces pieds de palmier nain qui sont la vermine de la
Mitidja, il ne l'arrache point, mais tourne à l'entour avec son chétif
attelage de deux boeufs maigres: en sorte qu'un champ arabe est un
fouillis de mauvaises herbes au milieu desquelles le blé est
parcimonieusement semé. Ici, de ces cultures qui vous transportent tout
d'un coup dans la Beauce ou la Flandre, s'élève, avec l'encens de
l'humus, un hymne sacré à la Cérès africaine dont la mamelle inépuisable
nourrissait jadis les conquérants du monde. Dans vingt ans, dans dix
ans, si la France ne dédaigne pas, comme aujourd'hui, d'attacher ses
lèvres à cette généreuse mamelle, elle y puisera non seulement plus de
force et de bien-être pour elle-même, mais elle pourra encore par
surcroît nourrir ses amis les Anglais. Ils se dépiteront peut-être de
manger le pain français; mais en apprécieront-ils moins la saveur?

Des garçons et des filles aux yeux bleus, aux cheveux de filasse, la
bêche ou le râteau sur l'épaule, sortent d'un vaste bâtiment à gauche de
la route: les gens de la ferme de l'Oued Corso. Ils sont de pure race
germanique. Ils vont au travail en chantant de vieux _lieder_ de la
Westphalie ou de la Thuringe. Parfois sans doute leur regard se tourne
humide vers le clocher natal, sous lequel achève de vivre pauvrement le
grand-père ou l'aïeule; mais, s'ils n'étaient pas heureux dans leur
nouvelle patrie, chanteraient-ils?

Nous arrivons au col des Beni-Aïcha. En face de nous, à l'horizon, se
dresse un gigantesque bloc de pierre d'un bleu foncé, presque noir, et
qui se découpe sur le ciel en arêtes verticales. Sa masse imposante et
sombre est ornée d'un collier de neige qui resplendit au soleil. Salut
au Djurjura! Salut à la république kabyle! Par ce col ont passé les
cohortes de Rome, les Vandales de Genséric, les Arabes de la première et
de la deuxième invasion, les seffras de janissaires turcs. Tous se
flattaient d'imposer leur joug aux épaules berbères. Mais le fier génie
de l'indépendance qui, du haut de ces pics, défiait tous les
conquérants, ne devait succomber qu'en 1857, sous les coups redoublés de
la France et au bout de vingt ans de combats héroïques.

Dans la nuit du 17 au 18 mai 1837, huit jours après l'attaque de la
Reghaïa par les Kabyles, nos soldats pénétrèrent pour la première fois
sur leur territoire par le col des Beni-Aïcha. Ils trouvèrent là, parmi
les ruines romaines du Bas-Empire, une inscription tronquée exprimant ce
voeu prophétique: «Puisses-tu, ô Christ! posséder avec les tiens le pays
que nous voyons!»

Nous traversons l'Oued Isser, puis l'Oued Djemâ qui sillonnent une
plaine ondulée, très-fertile, où les cultures abondent. D'ici au pied du
Djurjura et même jusqu'à sa cime, nos yeux ne seront plus attristés par
ces grandes landes abandonnées au palmier nain ou à la broussaille, qui
nous donnaient un avant-goût du désert aux portes mêmes d'Alger. Plus on
avance en pays kabyle, et plus ou rencontre de terres labourées. Les
moissons ne sont pas beaucoup plus riches qu'en pays arabe, les épis
sont maigres et rares; des herbes parasites, parmi lesquelles pullulent
les pieds-d'alouette, dévorent les meilleurs sucs de ces sillons
qu'ouvrit un soc trop court, et où le grain fut semé d'une main trop
avare. Mais ici du moins la terre n'est pas délaissée comme dans la zone
d'Alger, où les colons n'ont pas remplacé les indigènes qui reculèrent
vers le sud devant l'invasion française. Les terrains incultes que nous
apercevons çà et là ne sont que des champs en jachère. Le Kabyle, comme
l'Arabe, épuise le sillon qui le nourrit; il ne lui apporte que peu ou
point d'engrais, laissant à la nature le soin de refaire le sol appauvri
par une ou plusieurs récoltes. Mais ce n'est pas de sa part indifférence
ou paresse: le bétail est rare en Kabylie, où l'herbe et le fourrage
n'abondent pas. Donc, peu de fumier; ce qu'il y en a est nécessaire aux
oliviers et aux figuiers, dont la racine ne trouve souvent sur le rocher
qu'une mince couche végétale, insuffisante pour vivre. Le paysan berbère
ne pratique guère jusqu'à présent l'art des prairies artificielles;
d'ailleurs, où ce n'est pas la terre, c'est souvent l'eau qui manque.
Aussi, l'hiver, n'a-t-il presque à offrir à ses boeufs et à ses chèvres
que des feuilles de frêne; et ces bons animaux, qui font partie de sa
famille et ont leur place à son foyer, s'en contentent en voyant leur
maître mordre dans une dure galette de glands doux.

--Il fut un temps, dis-je, où la population de ces montagnes, hommes et
troupeaux, n'en était pas réduite à d'aussi misérables aliments. Ils
vivaient grassement dans l'immense plaine que domine le massif
djurjurien*. Leurs ancêtres, les Sanhadja, Berbères de l'Ouest,
possédaient toute la province d'Alger, et les Kétama, Berbères de l'Est,
la province de Constantine; au midi, les uns et les autres promenaient
leurs tentes par delà Sétif et Aumale, jusqu'aux oasis des Ziban, où
l'on retrouve, au pied des palmiers, les rejetons de cette souche
aborigène. Par qui ces premiers occupants de la terre africaine
furent-ils refoulés dans leurs âpres rochers? à quelle époque
renoncèrent-ils à leurs habitudes nomades, remplaçant les tentes en poil
de chèvre ou de chameau par des murs de pierre recouverts de tuiles
rouges? quel ennemi les contraignit à aller vivre dans la région des
sapins et des neiges, au bord des abîmes et sur des pics inaccessibles?
C'est un mystère que garde le passé et sur lequel la tradition demeure
muette comme l'histoire. Il est vraisemblable que beaucoup de Berbères
de la plaine se réfugièrent dans le Djurjura pendant les deux invasions
arabes (septième et onzième siècles). Mais déjà à l'époque romaine, les
rochers de la grande Kabylie étaient habités par les _Quinquegentiani_
(les hommes des cinq tribus) [Berbrugger, _les Époques militaires de la
grande Kabylie_.], les _Tindenses,_ les _Massinissenses,_ les
_Isaflenses,_ les _Jubaleni_ et les _Jesaleni_. Ne reconnaît-on pas dans
les Isaflenses les Ifflissen ou les Flisset d'à présent, tribus
nombreuses et guerrières de la Kabylie occidentale? Les Jubaleni étaient
les montagnards par excellence, que la géographie ancienne place sur les
plus hautes cimes du Djurjura. Vingt-cinq ans avant Jésus-Christ, Rome
leur faisait déjà la guerre, et les maîtres de l'univers ne purent
jamais réduire à l'obéissance cette poignée d'hommes. Encore deux jours,
et nous irons demander l'hospitalité à leurs petits-fils, les Zouaoua,
dans ce chaos entre terre et ciel dont l'âpreté rebutait les généraux
romains, notamment le comte Théodose, et que l'historien arabe
Ebn-Khaldoun représentait, au quatorzième siècle, comme un ensemble de
«précipices formés par des montagnes tellement élevées que la vue en est
éblouie, et tellement boisées qu'un voyageur ne pourrait jamais y
trouver son chemin.» Quant aux Berbères eux-mêmes, il les dépeignait
comme un peuple «puissant, redoutable, brave et nombreux.» Il leur
attribuait les vertus qui honorent le plus l'humanité: la noblesse
d'âme, la haine de l'oppression, la bravoure, la fidélité aux promesses,
la bonté pour les malheureux, le respect envers les vieillards,
l'hospitalité, la charité, la constance dans l'adversité. Quel plaisir
nous aurons à nous égarer dans ce labyrinthe de rochers sauvages, et à
toucher du doigt «ces peuples très-féroces, «_ferocissimos populos_», du
panégyrique de Maximien, «qui se fiaient aux inaccessibles hauteurs de
leurs montagnes et aux fortifications naturelles de leur territoire!
_Inaccessis montium jugis et naturali munitione fidentes_.»

Madame Elvire bâilla éloquemment, et tandis que M. Jules tournait vers
elle un regard consterné, le Philosophe s'écria:

--Ce plaisir-là et tous les plaisirs du monde, je les donnerais en ce
moment pour un beefsteak aux pommes de terre!

Je n'en fus pas du tout mortifié. Je n'avais étalé cette science
d'emprunt que pour tromper ma faim et celle des autres. Nos estomacs, un
instant endormis par la croûte cassée à l'Alma, se réveillaient en
pleine révolte. Il était une heure après-midi et nous n'avions pas
déjeuné!

--Mais, dit le Caporal, j'ai deux saucissons, moi, un de Lyon et un
d'Arles.

Le Général sourit.

--Faites-en quatre parts, dit le Conscrit: à la guerre comme à la
guerre!

--C'est qu'ils sont avec mon revolver, au fond de ma malle.

Madame Elvire haussa légèrement les épaules, et M. Jules, désolé,
s'enfonça plus avant dans son coin. Mais tout à coup, jeté hors de son
rôle passif par la fringale, le Conscrit mit la main sur les rênes des
chevaux:

--Arrêtez, postillon!

--Pourquoi donc?

--Il me faut la malle de monsieur.

--Défaire toute la diligence... impossible! je mène la poste;
d'ailleurs, nous arrivons.

Le caravansérail des Issers nous apparut sur un monticule. Les angles de
ses murs blancs se dessinaient en lignes nettes sur l'azur. On voyait
près de la porte un mendiant arabe accroupi, et un peu plus loin un
officier français à cheval qu'escortaient deux spahis au manteau rouge.
On distinguait des pigeons sur le toit.

--Regardez ce nuage bleu, dit joyeusement madame Elvire: c'est notre
déjeuner qui fume.

--Hélas! exclama M. Jules, nous en sommes encore à huit kilomètres!

Il disait vrai: du haut des terrasses d'Alger, par les temps clairs, on
voit à douze lieues flamber ou fumer les feux allumés sur l'Atlas; et
telle est la transparence de l'air, que de la pointe Pescade on aperçoit
la pointe Dellys qui en est à quarante.

Cependant à peine eûmes-nous dépassé un coude de la route que la révolte
de nos estomacs s'apaisa devant le tableau pittoresque qui régala nos
yeux. Au pied du mamelon des Issers, dans une plaine baignée de lumière,
des milliers de Kabyles étaient rassemblés pour le _Souk-el-Djemâa,_ le
marché du vendredi. A côté des hommes, debout ou accroupis, isolés ou
réunis par groupes, il y avait des chevaux, des boeufs, des vaches, des
chèvres, des moutons et une quantité considérable de mulets qui avaient
apporté tous les produits de l'industrie indigène dans leurs _tellis,_
sacs à double poche en laine, en poils de chèvre ou de chameau, qui
recouvrent le bât. Dans cette masse de visages cuivrés et de burnous
d'un blanc sale, à leurs larges chapeaux de feutre, à leurs vêtements
sombres et à leurs ceintures de flanelle rouge, on distinguait quelques
Roumis. C'est le nom que les Kabyles donnent aux Européens de toute
provenance; mais dans leur bouche, ce n'est pas comme dans celle des
Arabes une expression méprisante. L'intolérance religieuse de ceux-ci
n'a point pénétré chez ceux-là avec le Koran. Pour l'Arabe, le Koran est
à la fois toute la religion, toute la morale, toute la politique: il est
la loi divine et humaine.

En Kabylie, au contraire, en dehors du code musulman appuyé sur le dogme
de la fatalité, il existe une constitution politique et civile,
susceptible de perfectionnement comme en France, et que le prestige de
Mahomet n'a jamais pu dominer. Dans leurs prises d'armes, l'orgueil
national, le fanatisme de l'indépendance bien plus que le fanatisme
religieux, soulevaient contre nous ces montagnards aux épaules vierges.
Ne parlez pas à l'Arabe nomade d'indépendance et de patrie; pour lui ces
mots n'ont aucun sens. Pendant trois cents ans, il a, victime résignée,
tendu son cou au yatagan du Turc.

Dans toutes ses révoltes contre la domination française, ce n'est pas
l'étranger qu'il combat, mais le chrétien que ses marabouts et ses
derviches lui enseignent à haïr et à égorger. Cette différence
essentielle entre les deux races conquises, si importante par ses
conséquences, est aussi, comme l'hostilité innée et réciproque des
Kabyles et des Arabes, un des traits de moeurs qui devaient le plus
vivement nous frapper. Aux yeux des Kabyles, les Roumis sont les
descendants des Romains, qui ainsi que nous passèrent la mer pour
aborder à la côte africaine. Et si beaucoup d'entre eux nous détestent
encore, c'est parce que nous sommes des envahisseurs, et non pas parce
que nous sommes des chrétiens.

La scène du marché, plus animée et plus variée, à mesure que nous en
approchions, nous fit trouver trop court le trajet jusqu'aux Issers. Au
lieu d'un seul tableau, cette plaine qui n'était que bruit, mouvement et
soleil, nous en offrait à présent mille. Tous également sollicitaient
nos regards. Et tel fut l'enthousiasme qu'ils excitaient chez le
Général, qu'en descendant de voiture il voulut nous entraîner au milieu
du Souk [Marché.]. Nous ne répondîmes à un si bel élan que par ce cri
famélique:

--Déjeunons!

Seul, M. Jules fit trois pas derrière madame Elvire pour la défendre au
besoin, en véritable chevalier français, contre deux ou trois mille
ennemis. On nous avait si fort monté la tête à l'endroit des Kabyles,
que nous les considérions tous alors comme brigands et coupe-jarret.
C'était par fanfaronnade et pour imiter le Général, que nous n'avions
d'autres armes que nos cravaches et le revolver à six coups enfoui par
M. Jules dans le fond de sa malle.

En voyant notre couardise, madame Elvire jeta sur son mari et sur moi un
regard plein d'une ironie charmante, et revint sur ses pas. Nous la
suivîmes dans une grande salle crépie à la chaux, où, sur une nappe plus
ou moins blanche, on nous servit un copieux déjeuner d'oeufs, de
volaille, de poisson et de gibier. M. Jules était radieux: à sa joie de
l'avoir emporté sur nous dans l'esprit du Général, se mêlait visiblement
le plaisir de dévorer des yeux tant de mets succulents étalés sur la
table. Nous ne mangeâmes pas comme de simples mortels, mais comme le
divin Gargantua.

Un brave chien kabyle, au poil hérissé, aux crocs énormes, que les
fumets de la cuisine française avaient entièrement rallié à nous, fit,
avec nos reliefs, le plus beau festin qu'il dut faire de sa vie: il
mangea à lui seul autant que nous quatre ensemble.

Rien de tel qu'un bon repas pour relever le courage. Après déjeuner,
nous eussions, sur un signe du Général, escaladé le Djurjura, qui, à
vingt lieues, se dressait superbe par-dessus les montagnes des
Flisset-oum-el-lil, comme un grand sphinx de pierre à croupe d'argent.

Tous les quatre, marchant de front, nous allâmes visiter le marché.

Dès les premiers pas, tandis que les Kabyles nous accueillent avec des
visages souriants, et que plusieurs nous disent bonjour en fort bon
français, nous voyons ramper vers nous, à quatre pattes, un être hideux,
décharné, presque nu, qui étale sous nos yeux, avec une sorte
d'ostentation, ses guenilles sordides et sa peau collée à ses os. Il se
met à nous regarder fixement, en marmottant d'une voix aigre des versets
du Koran. Nous lui jetons quelque monnaie qu'il saisit avec une
prestesse singulière; puis, nous tournant brusquement le dos, il s'en va
comme il est venu. C'est le mendiant arabe que nous avions aperçu de
loin, en arrivant aux Issers.

--Qu'est-ce que cet homme? demanda curieusement madame Elvire, et que
nous disait-il?

Un Roumi s'approcha:

--Madame, il disait: «Dieu n'accordera sa miséricorde qu'aux
miséricordieux: faites donc l'aumône, ne fût-ce que de la moitié d'une
datte. Qui fait l'aumône aujourd'hui sera rassasié demain.» Et il vous
demandait l'aumône au nom de Sidi-Abdel-Kader-el-Djelali, qu'invoquent
tous les mendiants.

--Vraiment, je regrette de n'avoir pas mieux fait la charité à ce
malheureux.

--Ce malheureux, Madame, est un coquin qui parcourt les marchés en
excitant contre nous les Kabyles. C'est un derviche qui a fait voeu de
pauvreté; mais je gagerais qu'il a enfoui dans la terre dix fois plus de
pièces de cent sous que je n'en aurai jamais dans mon coffre. Et cet
argent est perdu pour tout le monde, car il ne reverra pas la lumière.
Le plus grand bonheur que ce misérable pût éprouver, ce serait de vous
couper la tête, à vous, Madame, à ces messieurs et à moi, avec le
couteau de Bouçada qu'il cache sous ses loques. Heureusement les gens
d'ici ont plus de bon sens que les Arabes; mais, s'ils sont bien moins
fanatiques, ils ne sont pourtant, eux aussi, que de grands enfants
crédules et superstitieux: ils croient aux mauvais esprits, aux
_djenouns_, aux sorciers. Cet homme à museau de chacal leur inspire une
sainte peur: ils redoutent ses maléfices. Lui et ses confrères en
jongleries, derviches et marabouts, sont la peste de l'Algérie.

--Oui, ajouta sentencieusement le Philosophe, le surnaturel, quelle que
soit sa forme ou sa grimace, a été et sera toujours la plus grande
calamité que les hommes puissent s'infliger à eux-mêmes.

Madame Elvire remercia par un gracieux sourire le Roumi, qui s'en alla
débattre bruyamment avec plusieurs Kabyles un marché de céréales.

De tous côtés, c'étaient des éclats de voix accompagnés d'une mimique si
expressive, qu'on eût dit des gens qui se querellent. Autant l'Arabe est
calme, impassible, silencieux, autant le Kabyle parle, s'agite et
gesticule: celui-ci tout en dehors, celui-là tout en dedans; entre eux
le seul trait d'union est une égale finesse.

Quelques Arabes, gravement assis devant des sacs de froment ou d'orge,
se laissent aisément reconnaître. On les eût pris pour des statues, si
le clignotement des paupières ne vous eût averti de temps à autre que
sous ces masques de bronze il y avait des êtres animés. Ils nous
regardaient passer d'un air indifférent, ne répondant même pas au salut
que leur adressait madame Elvire pour se bien convaincre que ce n'était
pas du métal. Ces bons Kabyles, au contraire, nous faisaient fête,
criant: _Bono! bono!_ ou nous répondant quand nous leur adressions la
parole:

--_Makache sabir,_ nous ne vous comprenons pas.

Beaucoup de jeunes hommes contemplaient madame Elvire en écarquillant
les yeux, et lui montraient trente-deux dents du plus bel ivoire.
Plusieurs, s'inclinant devant elle, baisèrent le pan de son manteau.

La prenaient-ils, à cause de son grand air, pour une maraboute, arrière-
petite-fille de la glorieuse Damia-bent-Nifak? Cette héroïne, armée de
la _mzerag_ [Lance.], tint tête, pendant cinq ans, aux Arabes de la
première invasion. Aussi, au fond du désert de Barka, où elle les avait
rejetés, l'appelèrent-ils _Kahina,_ la sorcière. Ou bien ceux qui
attachaient sur le Général des regards brillants d'admiration lui
trouvaient-ils un air de ressemblance avec la vaillante Chemsi-Cheikha
[Chef.], des Aïth-Iraten, qui s'illustra pendant la deuxième invasion?
Tandis que nous gravissions, le lendemain, les montagnes de ces tribus
invaincues jusqu'en 1857, notre guide, Maâkara, Kabyle de Tizi-Ouzou,
nous assura que cette guerrière était née sur le piton même au haut
duquel il nous montrait le fort National comme un nid d'aigle. Ou bien
encore s'imaginaient-ils revoir la fameuse Lalla-Khredidja, la Velléda
berbère du Thamgouth, le plus haut pic du Djurjura, laquelle chevauchait
à travers l'espace sur un rocher? ou enfin Lalla-Fathma-bent-Cheikh, la
druidesse inspirée des Aïth-Illilten, qui pendant plusieurs années et
jusqu'en 1857 souleva le Djurjura contre la France? Cette année-là, en
juillet, vers la fin de la grande guerre, la Kabylie vaincue, le général
Yusuf la trouva au village de Soummeur, assise sur sa _doukana_ [Banc de
pierre.], où elle rendait des oracles; et depuis, elle est prisonnière
au bordj du Bachaga des Beni-Sliman, près d'Aumale. Imposante et fort
belle, de la parole ou du regard, elle allumait dans les âmes le feu
sacré de la liberté. Maintenant elle pleure, dit-on, l'indépendance
berbère au tombeau, et chante parfois d'une voix dolente la complainte
héroïque où un poète djurjurien a célébré sa gloire. Étrange
contradiction chez ce peuple qui divinise quelques-unes de ses femmes,
et rejette toutes les autres au rang des bêtes de somme!

Le Général avançait en souriant à travers les feux croisés des regards.
Madame Elvire recevait l'hommage rendu à sa beauté, comme si elle eût
traversé un salon de Paris; et pourtant elle était la seule de son sexe,
car les femmes de Kabylie ne vont pas au marché. Elle voulait tout voir,
elle vit tout. Ici, les blés, les orges, les pois chiches, la _bechna,_
espèce de sorgo que le Kabyle sème en avril. On mesurait les céréales
avec la _fernana,_ plateau en chêne-liége, à bords relevés; ou les
vendait aussi au _tellis_ ou à la _sâa_ (à peu près un hectolitre). Là,
l'huile d'olive, le goudron, le miel qu'on transvasait avec l'_habbar_
dont la contenance varie d'un à cinq litres selon les tribus. Puis, les
figues sèches, blanches et noires, qu'on achetait au panier; le tabac en
paquets ou en feuilles; le café, le sucre, le benjoin qu'on vendait au
_rethol,_ la livre, ou en moins grande quantité, car ce sont des denrées
précieuses dont les riches seuls peuvent se donner la jouissance. Et
l'eau de rose, fabriquée à Alger avec des géraniums, enfermée en de
petits flacons illustrés, imitant ceux de Constantinople et de Smyrne;
et le terrible _felfel,_ piment rouge des Zouaoua, dont nos estomacs
gardent un cuisant souvenir. Ensuite les cotonnades qu'ils mesurent au
_dra,_ une coudée; les laines, vendues par toisons; des _burnous_ pour
les hommes, des _haïks_ pour les femmes; les _gandouras,_ chemises
longues en laine, tenant lieu de culotte et de caleçon; les _djellabas,_
tuniques courtes sans manches; les _kachebias,_ blouses en laine à
manches et à capuchon. Çà et là, l'industrie d'Europe coudoyait
l'industrie kabyle: de la quincaillerie grossière, de petits miroirs, de
méchants couteaux, quelques foulards aux couleurs violentes, des
allumettes chimiques portant la marque de Marseille, et jusqu'à des
crayons. Puis, à côté des lampes berbères à plusieurs becs, curieusement
illustrées et façonnées par les femmes de la montagne, des guêtres en
laine tricotées par leurs maris; des _tabenta,_ tabliers en cuir, pour
ceux qui pressent les olives; des _gadoum,_ petites haches à double
tranchant, et des calottes de cuir ou de laine blanche, ne quittant plus
jamais, et pas plus la nuit que le jour, les têtes qui s'en sont une
fois coiffées. A vrai dire, beaucoup de ces hommes allaient tête nue,
défiant les ardeurs du soleil africain. Cela ne se voit qu'en Kabylie:
les Arabes, sous le capuchon du burnous, ont pour le moins une calotte
ou deux; quelques-uns, les gros bonnets, en ont jusqu'à six, emboîtées
les unes dans les autres et qui forment comme un dôme au-dessus de leur
front.

Nous avancions au hasard, régalant nos yeux, quand tout à coup, près de
la rivière, à l'endroit où se tenait le marché du bétail, madame Elvire
jeta un cri d'horreur. La terre était inondée du sang des victimes
pantelantes. A côté de cette boucherie en plein vent, des hommes aux
mains et aux bras rouges taillaient des morceaux de cuir dans les peaux
encore tièdes; d'autres se les attachaient aux pieds avec des lisières
d'alfa. C'est la chaussure des Kabyles; les plus riches seuls portent
des souliers qu'excellent à confectionner les cordonniers d'Alger. Les
femmes, par un étrange usage, ne se chaussent que dans la maison, quand
elles se chaussent. Elles courent pourtant comme des chèvres dans les
sentiers hérissés de pierres aiguës, et presque toujours en ployant sous
des fardeaux trop lourds. Comment font-elles pour ne pas déchirer leurs
pieds mignons et charmants?

Comme nous tournions le dos à la scène sanglante, nous fûmes attirés par
une spirale bleue qui montait lentement du milieu d'un cercle de
badauds: car il n'y a pas que les gens de commerce ou d'industrie qui
aillent aux sept _souks_ de la semaine: _el Ethnin_ du lundi, _el Tleta_
du mardi, _el Arba_ du mercredi, _el Khemis_ du jeudi, _el Djemâa_ du
vendredi, _el Sebt_ du samedi et _el H'ad_ du dimanche. Les gens de
loisir, s'il en est en Kabylie, ou tous ceux qui trouvent le temps de ne
pas travailler, n'hésitent pas à faire huit ou dix lieues rien que pour
le plaisir de se mêler à la compagnie bruyante des marchés. Quelques
figues dans la poche du burnous, et un sou pour boire la petite tasse de
café, voilà tous les frais de la fête. Ils étaient là une douzaine,
jeunes et vieux, assis, les jambes croisées, autour du _cafaoudji_
[Cafetier.] et babillant comme des femmes. Ils nous saluent
très-amicalement. Nous faisons remplir leurs tasses depuis fort
longtemps vides. C'est une profusion d'Allah-Isselmec [Merci:
littéralement protection de Dieu.]!

Les Arabes n'eussent répondu à notre politesse que par le silence. Mais
les Kabyles ont, presque au même degré que les Français, l'esprit de
sociabilité; comme eux, ils sont d'humeur mobile et se montrent avides
de choses nouvelles: «_Ingenio mobili, novarum rerum avidum,_» a dit
Tacite en parlant du peuple berbère. Nous donnons un franc au cafetier
qui se confond en remerciements: quatre sous de pourboire! quatre-vingts
centimes les seize tasses d'excellent moka sucré! Et quel établissement
splendide! un tapis d'un vert d'émeraude et tout émaillé de boutons d'or
et de perles blanches; un plafond d'azur avec un lustre éblouissant, des
murs d'opale hauts de cent mille coudées! O Parisiens, combien nous vous
plaignons, vous les raffinés, vous les enviés de tout l'univers, de
boire en des lieux empestés de la chicorée amère à cinquante centimes la
gorgée!

Le postillon fait claquer son fouet, nous remontons en diligence. Le
marché touche à sa fin, et la route est maintenant égayée par une
multitude champêtre, paysans et troupeaux, qui s'en retournent au
village. Le général s'étonne de voyager en pleine bucolique: ni fusils,
ni pistolets, pas le moindre _flissa_ [Sabre.]. Nous n'avons pas vu sur
le _souk_ un grain de poudre. Le postillon nous apprend que depuis
quelques années la vente des armes est prohibée sur les marchés:

--D'abord, dit-il, parce que cela leur mettait des idées de guerre en
tête, et puis aussi parce que des hommes de _sofs_ ennemis, se
rencontrant, en venaient souvent à se battre et à se piller entre eux.

--Qu'est-ce qu'un _sof_? demanda madame Elvire.

--C'est, lui répondis-je, une association armée de tribus ou de
villages, ou même seulement d'un certain nombre de familles qui
s'engagent à se défendre réciproquement contre les entreprises d'un
_sof_ ennemi, et à faire ainsi de la cause d'un seul la cause de tous.
La Kabylie tout entière est organisée en _sofs_.

--Admirable! s'écria le Philosophe, une société de secours mutuels qui
s'étend à tout un peuple! Qu'on vienne après cela nous dire que ces
gens-là ne sont pas plus civilisés que nous!

--Sans doute, le _sof_ a son bon côté; mais il y a un revers à la
médaille: si les faibles, en se liguant contre les puissants, trouvent
dans leur union une protection efficace, il arrive souvent aussi que la
querelle d'un seul, si injuste qu'elle soit, entraîne des centaines et
même des milliers d'hommes à se déclarer la guerre et à s'entr'égorger.

--Ils ont du moins cet avantage de combattre et de mourir pour la
défense d'un principe, pour le droit d'un citoyen, d'un ami, d'un frère,
et non pour le caprice du prince.

--Conscrit! dit le Général, tu as bien mérité de la république...
kabyle.

En avançant vers l'est, nous laissons à gauche une plaine très-riche qui
s'étend vers la mer, et que des irrigations pratiquées avec les eaux de
l'Oued Isser rendraient encore plus productive. C'est le territoire des
lssers-Ouled-Smir, des Issers-Djédian, des Isser-Dreuh qui ne comptent
pas moins de 141 villages et de 2,852 fusils, c'est-à-dire autant
d'hommes en état de combattre. Aux portes de Dellys, habitent les
Beni-Tour, 23 villages, 615 fusils; et les Beni-Siyem, 20 Villages, 372
fusils [Devaux, les Kébaïles du Djerjera.].

Ces Kabyles des basses pentes n'ont pas l'humeur batailleuse de leurs
frères des hauts pitons.

Sur notre droite, s'étend jusqu'au pied du Djurjura le pays montagneux
des Aïth-Flisset-oum-el-lil ou Fils de la nuit, qui comprend 14 tribus,
136 villages, 5856 fusils. Cette race belliqueuse, l'une des
quinquegentiennes, se signala à toutes les époques par son ardeur à
combattre l'étranger. Elle prit part aux guerres contre Rome, notamment
aux révoltes de Firmus et de Gildon. Soutenir quiconque se soulevait
dans la plaine contre la domination existante, ce fut la politique
traditionnelle des montagnards kabyles; mais si celui qui avait obtenu
l'appui de leurs armes devenait maître et tyran à son tour, ils se
tournaient aussitôt contre lui.

C'est ce qui arriva peu d'années après le débarquement en Afrique des
corsaires osmanlis 'Aroudj et Kheir-ed-Din, Barberousse et Noureddin.
Ils se liguèrent avec eux pour chasser les Espagnols de Gigelli et
d'Alger, où ceux-ci s'étaient établis, en 1510, dans la tour du Pegnon
qui supporte maintenant le phare. Et lorsqu'ensuite ces deux
aventuriers, qui n'étaient pas «fils de prince», comme ils le disaient
eux-mêmes, mais les enfants d'un petit commerçant de Métellin, le turc
Yacoub, se furent emparés pour leur propre compte du riche territoire
que convoitaient alors les rois d'Espagne, les Kabyles se retournèrent
contre eux. Vers 1519, les Flisset massacrèrent un corps d'armée turc
dans les défilés de leurs montagnes. Peu de temps après, dix-huit cents
des leurs prirent part à la bataille que livra à Kheir-ed-Din, le chef
de Koukou, Ben-el-Kadi, au col des Beni-Aïcha où périt, assassiné par
des traîtres, ce grand guerrier si fameux dans les annales berbères. Ce
fut depuis ce temps une guerre à mort entre eux et les Osmanlis auxquels
ils portèrent des coups terribles. On les vit à diverses reprises, non
moins ardents au pillage qu'au combat, s'élancer de leurs sommets
jusqu'aux portes d'Alger. Au siècle dernier, Mohamed-bey l'Égorgeur
exerça sur eux de cruelles représailles, mais sans abattre leur courage
ou amoindrir leur audace. Ce fut lui qui jeta sur la lisière de leur
territoire le bordj Menaïel, que nous apercevons à droite de la route.
Peut-être ne fit-il que relever les ruines de Vasana [Aucapitaine, _les
Kabyles et la colonisation en Algérie_.], fortin romain, autrefois posté
en sentinelle à l'entrée de la vallée du Sebaou. Mais les canons turcs
n'en imposèrent pas plus aux Fils de la nuit, que les javelots romains:
en 1807 et en 1811, ils pénétrèrent de nouveau jusqu'au coeur de la
Mitidja, tuant, dévastant et pillant; et ils ne retournèrent dans leurs
_thaderth_ [Villages.], que pour y mettre en sûreté leur butin.

Les Français eurent maille à partir avec eux dès 1830, où ils vinrent,
conduits par Ben-Zamoun, attaquer Blidah le 26 novembre. En 1851, le
grand agitateur Bou-Bar'la, après ses échecs dans le Djurjura oriental,
parvint à soulever les Flisset, en même temps que leurs voisins, les
Guechtoula et les Maâtka, tribus djurjuriennes de l'ouest. Le général
Pélissier leur brûla une trentaine de villages, et depuis lors leur
humeur guerrière semble s'être un peu calmée. D'ailleurs, leur
territoire est rendu accessible aujourd'hui par de bonnes routes
carrossables ou muletières; le fort National, les bordjs de Tizi-Ouzou
et de Dra-el-Mizan, les placent dans un triangle de feux croisés. Ils
commencent aussi à apprécier les douceurs d'une paix qui leur procure le
bien-être.

Leur état perpétuel de guerre sous les Turcs les avait fort appauvris.
Leurs villages offrent un aspect misérable: quelques maisons, et un plus
grand nombre de gourbis. Un point blanc brille sur un de leurs sommets:
c'est la koubba du _Thimezerith_ [Lieu élevé.] ou des quarante
vieillards.

--Leur miracle, dit le Philosophe, vaut vraiment bien celui de
Notre-Dame de la Salette. Il est plus original et surtout plus poétique.
Une nuit, quarante têtes blanches ou chauves, tous marabouts, apparurent
à un petit chevrier qui gardait son maigre troupeau dans la montagne.
C'étaient les ancêtres des Flisset. Ils demandaient un tombeau. Les
tribus s'empressèrent d'élever une koubba à quarante niches, une pour
chacun de ces saints dont la protection leur assura la victoire dans
toutes les rencontres avec les Turcs. Ah! si les révérends pères
savaient du moins nous faire des miracles comme celui-là!

Nous sommes en plein pays de montagnes. A mesure qu'on avance, le
précipice se creuse tantôt à droite, tantôt à gauche de la route. Au
fond de la vallée serpente une rivière: c'est l'Oued Sebaou. Elle naît
dans la grande Kabylie qu'elle parcourt de l'est à l'ouest pour aller
verser dans la mer, près de Dellys, toutes les eaux du Djurjura
septentrional. Elle s'appelle d'abord l'_Asif_ [_Asif,_ rivière en
kabyle; _oued_ en arabe.] Bourbehir, formée par les sources des
Aïth-Illoula-Oumalou; des Aïth-Ithourar et des Aïth-Idjer. Lorsqu'elle
passe chez les Amaraoua, cette tribu lui donne son nom, et c'est là une
coutume qui s'applique à la plupart des cours d'eau: rivières, ruisseaux
ou fontaines.

En approchant de la mer, elle devient l'Oued Neça, la rivière des
femmes: un trait que l'ironie des montagnards lance contre les Beni-Tour
et les Beni-Slyem aux instincts plus pacifiques. L'Oued Sebaou coupe en
deux le massif des montagnes qui vont en déclinant depuis les crêtes
neigeuses du Djurjura jusqu'à la Méditerranée. Elle y ouvre une brèche
naturelle par où, à toutes les époques, l'étranger s'est élancé à
l'assaut de l'indépendance berbère. Mais avant le soldat français, nul
n'avait pu escalader ces pics aigus, du haut desquels les guerriers
kabyles tombaient comme une avalanche sur tout ennemi qui se flattait de
pénétrer jusqu'au coeur de leur pays.

Rome avait entouré la Berbérie d'un cercle militaire: au nord, le _limes
Tubusuptitanus_ vers Bougie, le _limes Taugensis_ (Taourga) vers Dellys,
et le _limes Tigensis_ (Djemmaâ Saharidj), sur les bords du Sebaou; au
sud, le _limes Auziensis_ à Aumale. Ils occupèrent aussi par les armes
la vallée de l'Oued-Sahel qui, sur l'autre versant du Djurjura, ouvre
une brèche parallèle à la première dans les montagnes de la Kabylie
méridionale. Les mercenaires de Rome ont passé sur les cailloux roulés
de ces rivières qui sont à sec une partie de l'année, et presque
toujours guéables. Les étrangers qui vinrent après eux du Nord, de l'Est
ou de l'Ouest, suivirent les mêmes chemins. Mais sur le _Mons Ferratus,_
sauvage et redouté, dans cet asile inviolé jusqu'en 1857 de la
nationalité berbère, aucune de ces pierres éparpillées depuis le
littoral jusqu'au Désert, où la reine du monde a gravé son chiffre! nul
vestige non plus de quelque autre domination, même éphémère!

Les Turcs, en possession seulement des deux vallées, y relevèrent les
fortins romains, comme à Taourga et à Djemmaâ-Saharidj, ou en
construisirent de nouveau, notamment le bordj Sebaou et le bordj de
Tizi-Ouzou, qui nous apparaissent sur des éminences. Ces postes étaient
garnis de quelques canons, mais cette artillerie manquait souvent
d'artilleurs, soit que la garnison eût succombé dans une surprise des
montagnards, soit que, trop faible pour leur résister ou assiégée par la
famine, elle se fût résignée à battre en retraite. Près du bordj Sébaou,
un vieux Kabyle voulut nous montrer, au fond d'une citerne, les crânes
blanchis des soldats turcs égorgés vers 1830. A cette époque, l'autorité
du pacha d'Alger était à ce point affaiblie sur les confins berbères,
que le bordj Saharidj, le plus avancé dans la vallée du Sebaou, avait
été entièrement abandonné.

Il n'y avait de garnisons permanentes qu'aux bordjs Sebaou, Bour'ni,
Bouïra, Sour-er-Rozlan (Aumale) et Zammorâ; et elles se réduisaient à
seize seffras de vingt-trois janissaires chacune, soit en tout un
effectif de trois cent quatre-vingt-huit hommes. Les Turcs employaient
contre ces montagnards indomptés d'autres moyens plus efficaces
d'oppression ou de défense. C'était d'abord l'organisation des _Zmouls_
[Réunions de familles, pluriel de _Zmala_.]: colonies militaires,
imitées de celles des Romains. A quiconque venait s'établir autour d'un
de leurs bordjs, ils offraient un _zouidja_ (environ douze hectares)
s'il était fantassin, et deux s'il était cavalier.

Ils lui remettaient, en outre, les instruments de la guerre et ceux du
labourage, mais à titre d'avances dont ils se remboursaient sur les
récoltes de ce soldat-colon. Ainsi, se formèrent les tribus du Makhzen,
vouées à la défense de la domination turque, et qui ne furent dans
l'origine qu'un ramassis de gens sans feu ni lieu, d'Arabes chassés de
leurs douars, de Kabyles expulsés de leurs villages, de Koulourlis
ruinés dans les villes et de femmes de mauvaise vie. Les commandants des
bordjs exerçaient un pouvoir absolu sur ces enfants perdus de la société
africaine, auxquels vinrent se joindre peu à peu des familles des
Flisset, des Guechtoula, des Iraten et d'autres tribus fuyant la
terrible vendetta kabyle: l'_oussiga_ [Vengeance.] et la _diâ_ [Prix du
sang.]. Les tribus makhzen étaient exemptes d'impôts; mais elles
devaient prendre les armes au premier appel des lieutenants du pacha qui
les menait au combat et au pillage. On se servait d'elles pour arracher
violemment, de temps à autre, un maigre impôt à quelques tribus voisines
qu'on se flattait d'accoutumer de la sorte à une obéissance qui ne fût
pas illusoire, et aussi pour prélever sur les marchés la taxe plus
productive du _meks,_ ou en tenir éloignés tous ceux avec qui l'on était
en guerre. La pauvreté de certaines tribus, obligeant un assez grand
nombre de leurs hommes à aller à Alger, où ils faisaient partie de la
corporation des _Berranis_ [Étrangers.], fournit également une arme aux
Turcs contre les Kabyles qui leur livraient ainsi, par nécessité, des
otages. Chaque année, quelques têtes montagnardes ornaient, trophée
hideux et menteur, la porte de Bab-el-oued. Le glaive du bourreau,
suspendu sur la tête de leurs fils qui descendaient dans la plaine,
déterminait parfois ces tribus à payer l'impôt qui n'était en réalité
qu'une rançon.

Les Amaraoua, 22 villages, 1,402 fusils, dont nous traversons le
territoire, étaient la plus considérable des colonies militaires de
l'Est. Ils ont rempli--comme le dit leur nom--la vallée, au pied de la
haute Kabylie. Ils formaient une cavalerie nombreuse et redoutable. Leur
tâche consistait à emprisonner dans leurs rochers verticaux les tribus
les plus hostiles, notamment les belliqueux Iraten, atteints pour la
première fois en 1857, et à garder la route du Djurjura à la Mitidja et
à Alger. Il fallait pour cela couper en deux les _sofs_ jadis
étroitement liés des Flisset-oum-el-lil, et des Flisset-Behar, 25
villages, 1,165 fusils, tribu énergique qui s'étend depuis la rive
droite de l'Oued Sebaou jusqu'à la mer.

Cette confédération puissante des Flisset, maîtresse de l'une et l'autre
rives, rendait la vallée inabordable pour les Turcs. Ce fut pour la
rompre et enlever ainsi aux montagnards la clé de la plaine, que le
pacha d'Alger fonda les Makhzen des Amaraoua, en les appuyant sur les
bordjs de Sebaou et de Tizi-Ouzou. Après 1830, les Zmouls accoururent
souvent dans la Mitidja pour s'y livrer, sur les premières fermes
françaises, à leurs habitudes invétérées de pillage. Aujourd'hui,
exclusivement agriculteurs, ils s'associent pour le labour et l'élève du
bétail avec leurs ennemis séculaires, les Kabyles. Leurs cultures
réjouissent nos yeux; elles sont bien plus soignées que celles des
Arabes ou même des Kabyles de la plaine. D'Alger aux Issers, le
baromètre agronomique descend; des Issers à Tizi-Ouzou, il remonte, et,
dans la haute Kabylie, nous allons le voir au beau fixe.

Mais voici un groupe de maisons blanches qui, par leur structure, nous
rappellent le vieil Alger. C'est Taourga (la fourmilière), autrefois
_Taugensis,_ chef-lieu d'un canton militaire romain, à présent habité
par des Turcs et des Koulourlis qui fournissaient aux cavaliers du
Makhzen leurs selles, leurs harnachements et leurs _djbiras_ [Espèces de
valises en cuir ornementé à plusieurs poches.].

En admirant les champs des Amaraoua, nous nous étonnons de trouver leurs
habitations dans un état si misérable. Ce ne sont guère que des gourbis
arabes agrandis et construits en forme de ruches avec des branchages.
Là-dedans, la famille demeure exposée à toutes les intempéries, et
c'est à peine si quelques endroits fermés au moyen d'un torchis de terre
et de fumier lui offrent un abri contre les pluies d'automne ou les
neiges d'hiver.

Maintenant devant nous, sur la route, se pressent des boeufs, des vaches,
des moutons, des mulets en plus grand nombre, précédés ou suivis de
leurs guides, et ployant sous le faix de leurs larges _tellis_ tout
gonflés de marchandises. Hommes et bêtes se rendent au _Souk-el-Sebt_ de
Tizi-Ouzou. Le mulet kabyle remplace ici le petit âne arabe. Il en est
le digne émule par la sobriété, la résignation et le courage; mais, plus
robuste que lui, il est un peu moins malheureux. De temps à autre
quelques bêtes effrayées, boeufs ou moutons, se mettent à courir devant
la diligence, et le maître du bétail de crier, et le postillon de faire
claquer son fouet, et les animaux que ce vacarme épouvante de redoubler
de vitesse. Souvent cette course burlesque dure l'espace d'une lieue.
Alors les pauvres bêtes folles de terreur, mais épuisées d'haleine,
s'élancent brusquement sur les pentes raides de la montagne ou du ravin,
et le Kabyle saute, grimpe, bondit derrière elles, sue sang et eau pour
les rassembler et les ramener sur la route. La diligence ne ralentit
jamais son allure: tant pis pour qui se fera écraser! Les Kabyles sont
tout aussi lents à se garer que les arabes. Cependant le postillon ne
les avertit qu'en cas de péril imminent; et encore est-ce presque
toujours avec le fouet qu'il leur donne cet avertissement.

--Eh! postillon, s'écrie le Général indigné, vous traitez ces braves
gens en véritable Turc.

--Je mène la poste, Madame, ne vous l'ai-je pas dit? et si je devais
m'arrêter toutes les fois qu'ils me barrent le chemin eux et leurs
bêtes, nous n'arriverions pas aujourd'hui, mais demain. Ils doivent me
faire place et le savent bien; mais ça les ennuie, ces messieurs, de se
déranger pour des Roumis.

A Tizi-Ouzou [Le col du genêt épineux.], où nous arrivons vers cinq
heures du soir, nous nous retrouvons en pleine France. La diligence
s'engage dans une large rue bordée de maisons bien bâties et s'arrête
devant un hôtel d'assez bonne apparence. Plusieurs indigènes s'offrent
pour porter nos bagages. L'un d'eux, un beau garçon de dix-huit ans, à
l'oeil vif, au front intelligent, nous fait le salut militaire:

--Madame, dit-il, vous plaît-il que ce soit moi?

--Oui, mais où as-tu donc appris à parler si poliment?

--A l'école de Tizi-Ouzou, Madame, et puis mon père est un des spahis du
commandant.

--Sais-tu lire?

--Sans doute; écrire aussi, et calculer.

Le Philosophe s'écrie, transporté:

--Tous les fusils et tous les canons de France pour un maître d'école!

--Voulez-vous m'emmener? lui demande le jeune Kabyle.

--Où cela?

--A Paris. Je vous servirai fidèlement.

--Tu quitterais tes montagnes?

--Et ma famille, et ma femme: tout pour aller en France.

--Tu es marié?

--Depuis un an.

--Tu n'aimes donc pas ta femme? dit madame Elvire d'un air de reproche.

Un dédaigneux sourire arqua les lèvres du jeune Kabyle:

--Qu'est-ce que nos femmes à nous auprès des dames françaises qui sont
tout _ensucrées_?

Les Kabyles sont si friands de sucre que neuf sur dix escaladeraient le
plus ardu des _thamgouths_ [Pics.] pour en croquer un morceau.

Devant la porte de l'hôtel, plusieurs hommes nous attendent: ce sont des
guides qui viennent là, chaque jour, à l'arrivée de la diligence. Ils
nous offrent leurs mulets pour monter au fort National. Nous
l'apercevons là-haut, sur le pic le plus élevé des Aïth-Iraten, comme un
aigle en son aire. Mais si imposant que soit le rempart naturel qu'il
couronne, nos regards s'en détournent aussitôt, attirés par un
formidable géant de pierre, d'aspect sombre et menaçant, qui nous dérobe
le ciel et enfonce profondément dans les nues sa tête blanche. Muets,
nous contemplons le Djurjura; à cette admiration silencieuse se mêle une
crainte vague.

Pendant qu'on dresse la table, je me fais conduire par notre jeune
Kabyle au bordj de Tizi-Ouzou qui domine un mamelon: c'est une ancienne
citadelle turque; une garnison française l'occupe depuis 1855; on y
monte par une rampe empierrée assez douce, en laissant à droite, à
mi-hauteur de la colline, une jolie église de construction récente.

--Vous allez au fort Napoléon [Aujourd'hui le fort National]? me demanda
mon guide.

--Demain.

--Et après-demain, vous reviendrez à Tizi-Ouzou pour retourner à Alger.

--Nous nous proposons de traverser toute la Kabylie et de faire
l'ascension du Djurjura.

--Oh! exclama-t-il.

--Y a-t-il du danger?

--Non, avec de bons mulets. Le commandant vous en procurera.

--Mais... les Kabyles? ajoutai-je, non sans un peu d'embarras.

--Ils vous offriront la _diffa_ [Repas des hôtes.].

--Et la nuit? nous n'avons pas de tentes.

--Vous dormirez dans un village, chez un _caïd_ [Juge de paix.], ou chez
l'_amin_ [Maire.].

--Et nous pourrons dormir tranquilles?

--Oui, si les puces ne vous tourmentent pas trop.

--N'aurons-nous pas d'autres ennemis à craindre?

Le jeune Kabyle parut blessé autant que surpris de ma question:

--Est-ce qu'en France on tue les hôtes? s'écrie-t-il; en Kabylie, ils
sont sacrés, et voici ce que porte le _kanoun_ [La charte.] de mon
village: «Tuer son hôte pour le voler est un crime qui ne peut s'expier
que par la lapidation. Tous les biens du coupable sont confisqués. Sa
maison sera détruite de fond en comble.»

--Quelques tribus pourtant, les Mlikeuch entre autres, passent pour être
des voleurs et des assassins.

--Les Mlikeuch ont souvent tué et volé les Arabes qui traversent la
vallée de l'Oued-Sahel, ou bien leurs ennemis, les Aïth-Abbès; mais
aucun d'eux n'a jamais dépouillé son _dif_ [Hôte.]. Outre le déshonneur
qui en retomberait sur toute la tribu, celle-ci est responsable de vos
personnes et de vos bagages. Et puis un de nos proverbes dit: Un enfant
peut parcourir toute la Kabylie, une couronne d'or sur la tête.

--Eh bien! dis-je en serrant cordialement la main de mon guide, je ne
demanderai pas d'escorte au commandant.

Le commandant de Tizi-Ouzou m'accueillit avec cette bonne grâce
particulière à l'officier français, homme du monde, et que nous devions
retrouver comme un charme de plus ajouté aux plaisirs du voyage,
partout, jusqu'au Désert.

--Pour aller au fort, me dit-il, vous n'aurez pas besoin d'escorte, vous
pourriez vous passer d'un guide en suivant la route. Mais je vous
donnerai un de mes cavaliers qui vous y conduira par la traverse. Dans
la grande Kabylie, vous serez d'autant mieux gardés que vous ne le serez
pas du tout.

Le bordj, quand j'y entrai, m'avait paru entièrement dégarni de troupes.
J'exprimai mon étonnement qu'il n'en fallût pas davantage pour défendre
une position si importante; car, outre que là est la clé de la vallée du
Sébaou, le bordj renferme un grand appareil militaire, des réserves
d'artillerie et des munitions de guerre, un hôpital pour quatre cents
hommes et une manutention pour douze mille rations de pain.

--Les Kabyles sont-ils donc absolument soumis? demandai-je au
commandant.

Il sourit finement, et se contenta de me répondre:

--Nous ne sommes pas leurs hôtes, nous, mais leurs maîtres: on l'oublie
trop à Alger. Pour quelle heure voulez-vous vos mulets?

--Pour six heures du matin.

--Eh! partez à dix heures après déjeuner; d'ici au fort il n'y a qu'une
promenade. Vous arriverez pour dîner.

En descendant la colline, je vis de gros nuages qui venaient de l'ouest.

--Mon ami, dis-je au jeune garçon, quel temps fera-t-il demain?

--Es-tu sorcier, Monsieur?

--Non.

--Eh bien! moi non plus; mais il y a un moyen de le savoir.

--Ah! lequel?

--C'est d'attendre à demain.

Et il se mit à rire de grand coeur. D'humeur joviale et goguenarde, le
Kabyle aime ce genre de plaisanteries naïves. S'ils sont plusieurs, ils
s'y exercent entre eux, et c'est alors à qui mystifiera les autres.

Je trouvai mes compagnons, la serviette dépliée; la soupe fumait sur la
table.

On nous servit un potage gras ornementé d'un alphabet en pâtes, des
hors-d'oeuvre, une dorade de la Méditerranée, un gigot provenant par
malheur d'un mouton à queue plate, qui ne vaut pas à beaucoup près le
mouton à queue ronde; des petits pois nouveaux; une salade du vert le
plus tendre, gloire récente des jardiniers kabyles, qui sont les
premiers jardiniers du monde; enfin, l'inévitable dessert d'Algérie:
fromage de gruyère, oranges, figues, amandes et raisins secs. On ne dîne
pas trop mal vraiment sur le col du Genêt épineux.

En apprenant qu'il faudrait nous engager sans escorte dans la haute
montagne, le Général ne put réprimer un mouvement d'alarme. Mais comme
il était le plus brave de nous quatre, ce fut lui qui, l'instant
d'après, réconforta le Caporal. La pluie tombait à grosses gouttes, et
M. Jules venait de nous exposer le péril d'être assaillis sur le
Djurjura par une de ces tempêtes diluviennes si fréquentes pendant
l'hiver et jusqu'en avril, qui arrachent les arbres, renversent les
hommes et rendent les chemins impraticables, même pour les mulets
kabyles.

--Le pis qui puisse nous arriver, observa flegmatiquement le Conscrit,
c'est de nous noyer dans un torrent ou de nous casser la tête au fond
d'un précipice. Or, rien ne pouvant m'empêcher de partager le sort de
mon Général, je me dis: mourir ici ou ailleurs, il faut toujours finir
par là.

Le lendemain, par un soleil radieux, nous enfourchons nos bêtes avec
l'ardent désir de vivre et, de visiter ce coin du monde presque
inexploré, que son mystère pare à nos yeux de couleurs magiques.

Maintenant la croupe d'argent du Djurjura étincelle, et la lumière
enveloppe ses flancs comme un immense voile blanc. Le cavalier du
commandant est là, fièrement campé sur son bon cheval arabe qui secoue
la crinière et frappe du pied la terre. Nos bagages sont chargés sur un
cinquième mulet. Pauvre bête! il a la plus lourde charge; son maître le
plaint, et les autres muletiers, tout en poursuivant de leurs lazzis
l'homme et l'animal, finissent par prendre à la main, celui-ci un sac de
nuit, celui-là une petite valise, le troisième, un rouleau de
couvertures de voyage. Partons-nous? Partons-nous?

Voici le commandant à cheval qui descend au grand galop la rampe du
bordj. Il vient saluer madame Elvire; et quelques-uns des Kabyles qui
nous entourent, les vieux surtout, demeurent tout ébahis en voyant un
personnage si considérable témoigner à une femme les marques du plus
profond respect.

Enfin, nous sommes en route, quelqu'un accourt: c'est notre jeune
Kabyle.

--Pourquoi ne voulez-vous pas m'emmener? dit-il. L'an dernier, un
Anglais de passage ici m'avait promis de me prendre pour domestique;
mais pendant que j'étais allé embrasser mon père, il disparut et je ne
l'ai plus revu. Pour vous suivre et voir Paris, je donnerais la moitié
de ma vie.

--Eh bien, lui répond très-sérieusement le Philosophe, je te chercherai
une place à Paris.

Avis à qui voudra se donner le luxe original d'un valet de chambre
kabyle: nous sommes en mesure de lui en fournir un. Ce jeune et beau
montagnard, amoureux de la France, nous souhaite un bon voyage d'un air
mélancolique. Pour le consoler, je lui offre un cigare, et madame Elvire
lui met délicatement entre les lèvres une pastille de chocolat.

A peine sortis de Tizi-Ouzou, nous quittons la route carrossable pour
prendre la traverse. Nous suivons l'Oued Sebaou dont le lit, très-large
en cet endroit et presque partout à sec, se resserre sur notre gauche,
vers les gorges de Timizar-el-Robar [Les gorges des terrains friables.],
où la rivière, en temps de crue, devient un torrent furieux. Sur notre
droite, resplendit le Djurjura, frappé en plein par le soleil. Devant
nous sont les montagnes des Aïth-Iraten, aux pieds desquelles coule un
affluent de l'Oued Sebaou, l'Oued Aïssi, peu profond, mais très-rapide.
Nos mulets y entrent résolument; ils le traversent sans encombre, ayant
de l'eau jusqu'au ventre, et en suivant d'instinct une direction oblique
contre le courant. Au milieu de jardins et de prairies où il y a autant
de fleurs que de brins d'herbe, nous voyons les derniers gourbis en
torchis et en branchages. Déjà au sommet des premiers mamelons, nous
distinguons les murs blancs et les toits rouges des Aïth-Irdjen.

La route que nous avons reprise, près d'une ferme française abandonnée
et en ruines, court entre des champs d'orge tout constellés de
fleurettes jaunes qui éblouissent nos yeux comme de petites étoiles
d'or. Nos mulets foulent des géraniums multicolores. Des arbres d'un
vert ardent et d'autres d'un vert tendre se pressent pêle-mêle sur les
flancs de la montagne; ce sont les principales richesses kabyles: les
figuiers et les oliviers. Nous faisons une courte halte devant un pauvre
taudis où plusieurs hommes sont étendus sur une natte en sparterie. Près
de là, une vieille femme maigre coupe de l'herbe sur le talus de la
route. Elle est couverte de guenilles et coiffée d'une calotte rouge
d'où s'échappe une chevelure hérissée. Un homme décharné, son mari, sort
de la case; un burnous troué cache mal sa nudité. Il arrache quelques
branches au toit de sa demeure, puis retourne à l'intérieur pour les
placer sur un feu de braise qui brille au fond d'un trou. Il se couche
par terre et souffle son feu dont la fumée s'échappe par la porte et par
les fissures.

--Quelle misère! dit madame Elvire attristée.

--C'est un café kabyle, Madame, lui répond le cavalier, il n'y en a pas
d'autre d'ici au fort, et tu n'en rencontreras pas un seul dans la
grande Kabylie.

--Les gens de la montagne n'aiment-ils pas le café?

--Oh! beaucoup, beaucoup; mais ils n'en boivent guère, et ce brave
homme, quoique placé sur la grande route d'Alger, en débite à peine six
tasses dans sa journée.

--Et pourquoi donc?

--Parce que la tasse coûte un sou, et que pour la plupart de nous un
sou, c'est comme une pièce d'or pour toi, Madame.

Le _cafaoudji_ nous sert le café dans de petites coupes en porcelaine de
Gibraltar. Nous le trouvons exquis, et invitons à ce régal le cavalier
et les muletiers. Si pauvre qu'il soit, l'établissement a pourtant son
parasite: un Kabyle à tête branlante, plus décharné encore et plus nu
que le cafetier lui-même; mais il n'est pas plus honteux de sa nature
que de sa misère. En ce pays de vraie égalité, où le préjugé de l'argent
ne gouverne pas plus que le préjugé de la naissance, celui qui n'a que
la terre pour lit et le ciel pour toit est estimé par les autres, comme
par lui-même, ce qu'il vaut. Nous offrons au vieillard du café et une
aumône qu'il accepte d'un air digne.

Alors, quittant de nouveau la route, nous gravissons les premières
pentes de la montagne. Le cavalier, que le moka sucré a mis de belle
humeur, nous chante la _Chanson du marabout_.

Nous atteignons un plateau couronné d'oliviers; c'est l'emplacement des
_Souk-et-H'ad_ (marché du dimanche) des Aïth-Iraten. Nous nous y
arrêtons pour contempler un paysage qui défie la plume et le pinceau:
dans le fond de la vallée, l'Asif Aïssi et l'Asif Sébaou serpentent en
capricieux méandre, ici rivières, là-bas ruisseaux, ailleurs flaques
d'eaux miroitantes. A droite et à gauche, se dressent presque à pic les
montagnes des Aïth-Iraten, que nous commençons à gravir et où nos yeux,
éblouis par l'éclat métallique de la pierre, se reposent sur la robe
verte des arbres. A leur pied, entre les sables, les graviers et les
cailloux roulés des deux rivières, ondulent des froments, des orges et
des foins qui ressemblent de loin à des massifs de roses. Partant,
autour de nous, resplendissent les merveilles du printemps dans un cadre
magique de lumières et d'ombres, violent, mais pourtant harmonieux en
ses tons heurtés qui passent incessamment, sous le jeu des rayons
solaires, du noir de suie au blanc d'argent, ou du jaune d'or au rouge
de pourpre. Un vautour à tête blanche plane, tantôt immobile, le bec au
vent, s'enivrant d'air, ou tantôt en quête d'une proie, faisant un large
circuit dans l'azur. Là-bas, au milieu d'une eau courante, c'est une
cigogne qui, appuyé sur une de ses échasses, attend patiemment qu'Allah
lui envoie un barbeau ou une alose.

En 1857, dans les premiers jours de mai, la plaine mamelonnée qui
descend vers Tizi-Ouzou se couvrait de tentes blanches et de cabanes en
branchages. La voix du clairon se mêlait à la voix des sources qui
bruissent en des rigoles naturelles qu'elles ont profondément creusées
au flanc du rocher. Du haut de leurs pics réputés inaccessibles, les
Aïth-Iraten considéraient d'un oeil calme ce flot d'ennemis grossissant
de jour en jour. Des quatorze expéditions dirigées contre la Kabylie
depuis 1830, aucune n'avait encore pu les atteindre. Ils se fiaient aux
murailles presque verticales que la nature avait érigées pour servir de
rempart à l'indépendance berbère: à elles de rendre vain l'assaut des
Roumis, à eux-mêmes de changer leur audace en confusion et en désastre.
En se voyant si nombreux et appuyés par tous leurs alliés en armes, ils
ne comptaient plus leurs adversaires; ils escomptaient déjà la victoire
et se flattaient d'affranchir à jamais, du même coup, toutes les épaules
kabyles. Le cavalier Maâkara nous assure que telle était chez eux la
certitude du succès, qu'ils dormirent sur les deux oreilles dans la nuit
du 24; mais ce jour-là, quel réveil! Au roulement du tambour, toute
l'armée s'ébranle: la division Yusuf au centre, les divisions MacMahon
et Renault formant les deux ailes. Elles abordent résolûment les
contre-forts qui supportent le plateau culminant du _Souk-el-Arba_
[Marché du vendredi.], à la fois le principal marché des Aïth-Iraten et
comme le sanctuaire inviolé de leur race. C'est là qu'il faut aller
planter sous le feu de l'ennemi le drapeau tricolore! Par quels chemins?
Il n'y en a pas. En beaucoup d'endroits, se dresse un mur vertical, et
partout ailleurs la pente est si raide qu'elle ferait hésiter les
chèvres.

Le tir des Kabyles est plus meurtrier que celui des Arabes. Ils ne
lâchent leur coup qu'après avoir bien visé, le canon du fusil appuyé.
Les défenseurs de cette redoutable citadelle sont intrépides; à ses
bastions naturels, ils ont ajouté des barricades; et si à la violence de
leur feu on peut juger qu'ils combattent par milliers, c'est à un ennemi
invisible qu'on a affaire, car il s'embusque derrière une pierre ou
derrière un arbre, il rampe, il bondit, et avant qu'on ait eu le temps
de lui renvoyer une balle, il a déjà disparu. Cependant vers quatre
heures de l'après-midi, refoulés d'étage en étage et partout repoussés
malgré une défense héroïque, les plus vaillants, frappés de stupeur, se
retirent en désordre sur le plateau du Souk-el-Arba. En voyant les
Roumis vainqueurs en couronner les trois crêtes, quelques-uns cherchent
la mort pour ne pas survivre au spectacle de leur montagne conquise.

Le maréchal Randon, qui commande en chef, établit son quartier général
au village de Tir-ilt-el-Hadj-Ali, avec la division Yusuf; la division
MacMahon campe à Imaïseren et Bou-Arfâa, et la division Renault à
Ouailel. Cette journée a coûté aux Français 63 morts et 443 blessés
[Émile Carrey, _Récits de Kabylie,_ campagne de 1857.]. Nul n'a compté
les victimes du patriotisme kabyle. Elles furent sans doute cruellement
nombreuses, car presque toutes les tribus de la confédération des
Aïth-Iraten et beaucoup d'autres sofs alliés _avaient fait parler la
poudre_.

La grande et belliqueuse tribu des Aïth-Iraten se divise en cinq
fractions: les Aïth-Irdjen, 16 villages, 975 fusils; les Aïth-Akerma, 25
villages, 1060 fusils; les Aïth-Oumalou, 14 villages, 840 fusils; les
Aïth-Ousammeur, 8 villages, 780 fusils; et les Aïth-Aguacha, 11
villages, 600 fusils: soit 74 villages et 4055 fusils. Les tribus qui,
de gré ou de force, ont constamment suivi leur politique, sont: les
Aïth-Fraoucen, les Aïth-Bou-Chaïb, les Aïth-Khelili [Devaux, _les
Kébaïles du Djerjera_.].

A ces combattants, s'étaient joints les contingents des Aïth-Yenni, des
Aïth-Menguelate, des Aïth-Illilten et d'autres accourus de toutes parts
à la défense de la patrie.

Le lendemain au point du jour, la lutte recommence plus acharnée, car le
désespoir inspire à ces héros vaincus le mépris de la mort ou le dégoût
de la vie. Quand la poudre est épuisée et toute résistance inutile,
cinquante maires de villages viennent demander l'_aman_ [Pardon.].

Leur attitude est triste, mais digne et fière encore. Au nom de tous les
fils des Iraten, ils s'engagent à remplir les conditions du vainqueur.

--Vous reconnaîtrez, leur dit-on, l'autorité de la France [Émile Carrey,
_Récits de Kabylie_.]. Nous irons sur votre territoire comme il nous
plaira; nous ouvrirons des routes, construirons des bordjs, nous
couperons les récoltes qui nous seront nécessaires pendant notre séjour,
mais nous respecterons vos figuiers et vos oliviers.

Les _amins_ s'inclinent; mais lorsqu'on leur dit qu'ils auront à livrer
des otages et à payer cent cinquante francs par fusil, un dernier cri de
révolte s'échappe de quelques poitrines:

--Les Aïth-Iraten ne sont pas tous riches, et parmi eux beaucoup n'ont
pas assez d'argent pour payer cette somme.

Cependant ils apprennent qu'on ne leur prendra ni leurs femmes, ni leurs
enfants, ni leurs maisons, ni leurs champs, ni même une figue sans la
payer, qu'ils seront admis sur tous les marchés, et que leurs _kanouns_
seront respectés sous la seule réserve que les _amins,_ élus par eux,
seront agréés de l'autorité française: alors les fronts assombris
s'illuminent.

Et la paix signée, les vaincus d'accourir en foule dans le camp des
vainqueurs, où, avec cette mobilité d'humeur qui caractérise les deux
races, Kabyles et Français se mêlent, se parlent et se comprennent par
signes, se traitent mutuellement comme s'ils avaient toujours été les
meilleurs amis. Quiconque a pu reconnaître leurs nombreux traits d'union
doit se demander s'il était bien nécessaire de verser tant de sang, et
si, en le versant, on a choisi le bon moyen de faire de la Kabylie une
amie dévouée de la France. On n'a pas touché à leurs institutions
nationales: pour nous un devoir, et pour eux un droit. Mais ne
pouvait-on les conquérir plus sûrement que par les armes, et les
attacher étroitement à la fortune de la colonie, en s'adressant à leur
intelligence très-vive en même temps qu'à leur intérêt aiguillonné par
la misère?

J'interrogeai là-dessus notre guide Maâkara:

--Monsieur, me répondit-il, tous les Kabyles qui ont eu des relations
avec les Français les préfèrent et de beaucoup aux Arabes qu'ils
détestent et aux Juifs qu'ils méprisent. Il y a déjà maintenant plus
d'argent chez eux que du temps des Turcs, qui pillaient leurs villages,
brûlaient leurs récoltes, dépouillaient et souvent égorgeaient les
malheureux qui vont faire la moisson dans la plaine, ou exercer un
métier dans les villes du littoral. Au lieu de les égorger ou de les
piller, les Français les protègent contre les malfaiteurs; ils ont
construit de bonnes routes par où un peu de bien-être commence à
pénétrer dans nos montagnes. Les Kabyles ne sont pas des ingrats et
encore moins des aveugles. Celui qui leur apportera la richesse fera
d'eux tout ce qu'il voudra.

--La richesse! s'écria le Philosophe, elle fera pousser un gros ventre
au Kabyle allègre! elle changera en Romain du Bas-Empire ce libre et
fier républicain! Tu ne sais donc pas, ô Maâkara, que la richesse est la
grande misère des Français?

Le cavalier comprit-il ce singulier aphorisme? je ne sais; mais il
répondit en souriant:

--Ah! Monsieur, j'en voudrais bien un peu, moi, de cette misère-là!

Nous montons par un sentier kabyle impraticable pour quiconque n'est pas
mulet ou muletier indigène: plutôt un escalier qu'un chemin, formé de
pierres inégales, grandes, petites, pointues, arrondies, assemblées par
le hasard, tenant ensemble par la force de l'habitude, se détachant
parfois; ou bien c'est le rocher que nos bêtes gravissent par bonds
périlleux. De l'un ou l'autre côté de ce casse-cou sinueux et
pittoresque, partout où la pierre est recouverte d'une couche de terre
végétale, s'étalent de belles plantes potagères dans des jardins
merveilleusement cultivés que gardent des haies d'épines. Puis ce sont
des oliviers et des figuiers où des rossignols et des fauvettes se
disputent le prix du chant. Au pied de chaque arbre, le sol, légèrement
creusé, forme comme une vasque pour retenir les eaux d'arrosage.
Ailleurs, verdissent des blés d'orge et de froment de la plus belle
venue; là, peu ou point d'herbes parasites. Des arbres de luxe, vignes,
orangers, cédrats, grenadiers, cerisiers, pommiers, pruniers et noyers
décorent quelques enclos; beaucoup sont en pleine floraison, et l'air
est tout imprégné de leurs arômes suaves. Nous marchons maintenant à
travers un inextricable fouillis de branches, de feuilles et de fleurs.
Ces arbres, amis de l'homme, étendent vers nous leurs bras dans le
sentier, nous montrant leurs fruits en promesses. Les figuiers vigoureux
et qui ont besoin d'espace nous barrent par moment le chemin; ils nous
obligent d'admirer leurs larges feuilles luisantes, si élégamment
découpées, et la riche récolte que le montagnard fera au prochain
_kherif_ ou cueillette des figues. Pendant ces jours d'abondance, il ira
avec sa famille habiter son _asib_ [Maison ou gourbi d'été.]; ils
s'enivrera en savourant la figue fraîche, blanche ou noire, comme le
vigneron de France en dégustant le vin nouveau. Mais cette ivresse des
figues n'est ni grossière ni méchante; elle exalte en lui jusqu'au
fanatisme l'amour de la liberté. Alors les pauvres iront de jardin en
jardin, bien accueillis partout, et mangeront à discrétion de ces fruits
nourrissants et exquis. Alors aussi, mêlés à eux, couverts de haillons
sordides, les derviches fanatiques trouveront l'oreille des Kabyles plus
accessible, quand, pour les pousser à la rébellion, ils leur diront:
«Que le Roumi vienne! où qu'il nous faille aller pour le combattre, nous
trouverons à vivre! et s'il brûle nos villages, cet arbre qui nous donne
la nourriture nous procurera un toit pour la nuit.»

Devant nous, quel charmant tableau! Dans l'angle d'un carrefour auquel
aboutissent plusieurs sentiers, coule une _thâla_ [Fontaine.]. Des
femmes, des jeunes filles et des enfants se pressent autour d'un mince
filet de cristal liquide. A notre approche, deux ou trois, les plus
timides, fuient dans la montagne, emportant, gracieusement posée sur
l'épaule, leur _medhid_ [Cruche à eau.] d'une belle forme antique.
D'autres se voilent le visage avec la main, mais nous regardent entre
leurs doigts aux ongles teints de henné. L'une d'elles nous accueille
par un sourire, et, avec un geste plein de coquetterie mutine, c'est un
de ses yeux seulement qu'elle nous dérobe. Pourquoi?... Ah! pauvre
enfant! elle est borgne. Les plus petites, qui ont aussi une cruche
mesurée à leur taille,--car à peine sorties du berceau, on leur enseigne
le dur labeur de la ménagère kabyle,--se réfugient dans les jambes
maternelles en criant: _O imma! ô imma!_ ô maman! ô maman! Nos muletiers
vont à la fontaine, faire leurs _oudou-el-seghir,_ ablutions que tout
bon musulman doit renouveler cinq fois dans un jour. Ils mouillent leurs
mains, se gargarisent et aspirent l'eau par les narines en disant: «O
mon Dieu! fais-moi sentir l'odeur du paradis.» Pendant ce temps, nos
regards demeurent attachés sur le groupe féminin. De son côté, il nous
contemple avec une curiosité ébahie qui touche à la stupeur.

--Maâkara, sais-tu l'âge de cette fillette dont les dents sont des
perles, et les yeux des diamants noirs?

--Madame, c'est une femme mariée et déjà mère.

--Tu la connais?

--Non, mais le bijou qu'elle porte au front dit qu'elle a mis au monde
un garçon.

C'était le glorieux _tavezimth_ tant désiré des jeunes épousées: grand
anneau d'argent ouvragé et orné de corail qu'elles étalent avec orgueil
sur leur front le jour où elles donnent naissance à un fils; si c'est
une fille, elles le placent modestement sur leur poitrine, entre les
seins.

--Quel âge as-tu? demanda le cavalier à la belle Kabyle.

--Quatorze ans.

--Mais à quel âge, Maâkara, mariez-vous donc vos filles?

--A quinze ans, à douze, à dix ou même à neuf ans, dès qu'elles
deviennent nubiles. Parfois, le marché se conclut quand la petite tette
encore; et jusqu'au jour où le mari la prend dans sa maison, elle est
déjà comme sa femme.

--Et qu'est-ce que vaut une femme en Kabylie?

--Le prix varie, Madame, depuis soixante jusqu'à cinq cents ou mille
francs. Cela dépend de la beauté de la fille, de l'amour ou de la
fortune du prétendant.

--Le Kabyle qui achète sa femme en est donc quelquefois amoureux?

--Tu en as la preuve là, sous tes yeux. L'_achaoua_ [Coiffure en toile
tissée chez les Aïth-Idjer.] dont cette jolie blonde paraît si fière lui
a été donnée par un amant éperdument épris qui y a brodé pour elle ces
arabesques éclatantes.

La tête, le cou, les oreilles, les poignets et les chevilles de ces
femmes et de ces jeunes filles, qui rivalisaient entre elles par la
finesse et l'élégance des formes, étaient chargés de bijoux. Ce luxe
contrastait étrangement avec l'aspect misérable des vêtements, avec la
malpropreté des visages et des chevelures. Si j'étais le gouvernement
français, au risque de passer pour le plus grand de tous les despotes,
j'ordonnerais, par décret, aux femmes kabyles de se laver, et j'en
ferais ainsi les plus belles du monde.

Nous passons en revue tout l'attirail des ornements féminins: après le
_tavezimth_ des jeunes mères et l'_achaoua_ des amoureuses ardemment
désirées, le _thazath,_ collier, assemblage de verroteries, de
coquillages, de morceaux de corail, de pinces de monnaie, et même de
boutons de cuivre portant les numéros des régiments français; le _dah,_
bracelet en argent ou en cuivre, curieusement ouvré; les _khralkhrals,_
anneaux des pieds en argent, plus épais et plus lourds que les cercles
de fer rivés à la cheville des forçats, et les _amkies,_ moins précieux,
en cuir, en bois ou en corne; les _kouneïs,_ boucles d'oreilles en
argent ornementé de corail: les unes, les _zerouïar,_ si grandes et si
pesantes que les oreilles ne peuvent les porter, et qu'il faut les
attacher dans les cheveux au moyen de chaînettes, les autres, les
_thiounissen,_ plus légères, mais bien moins estimées; le _thacebth_ et
le _zerir,_ bijoux pour la tête, chaînettes d'argent enrichies de
corail, de perles, de pièces d'or ou d'argent, d'émaux multicolores,
formant diadème ou ferronnière; enfin les _ibezimen,_ épingles-broches
avec lesquelles les femmes attachent le haïk et toutes les pièces de
leur vêtement: car elles ignorent le fil, les aiguilles, les cordons et
les agrafes.

Les plus pauvres possèdent plusieurs _ibezimen_ d'argent ou de fer,
sentinelles de la pudeur, gardiennes de la décence. On nous avait montré
quelques-uns de ces bijoux sur le marché des Issers, mais de peu de
valeur et médiocrement prisés. Les vrais, les beaux ne se font guère que
sur commande. Quand monsieur veut plaire à madame, ou un prétendu à sa
future, il va trouver l'orfèvre chez les Aïth-Yenni ou les Aïth-Abbès,
selon qu'il habite au nord ou au sud de la crête djurjurienne. Il lui
compte un nombre de pièces d'argent équivalant à la richesse du présent
que la vanité ou l'amour le détermine à faire. Au bout du temps convenu,
l'artiste rend un bijou d'égal poids, et reçoit pour son travail un
salaire fixé d'avance.

Nous saluons ces dames et ces demoiselles de la tête seulement, car les
_kanouns_ défendent aux hommes tout entretien avec les femmes à la
fontaine. Ils frappent d'amende les désobéissants. L'amende est plus
forte pour qui aborde une femme sur une route ou dans un bois. La plus
forte de toutes, trois à quatre cents francs, est infligée à qui outrage
une femme par des propositions ou des tentatives coupables, et les
tuiles de sa maison sont brisées. Et si un aimable jeune homme s'en
vient en l'absence de monsieur rendre visite à madame qui s'ennuie à la
maison, le mari le tue bel et bien, et répudie sa femme. La loi ne
tolère aucun échange de galanterie, fût-il le plus innocent du monde
[Voici ce que portent les _Kanouns_: Celui qui va à la fontaine des
femmes payera 25 francs; celui qui accoste une femme sur une route dans
un bois, 50 francs; s'il lui fait des propositions honteuses, 300
francs; s'il porte la main sur elle dans un but malhonnête, 400 francs;
les tuiles de sa maison seront brisées par la djemâa réunie, et le mari
a de plus le droit de se venger de lui. Si la femme a consenti, son mari
doit la répudier, ou payer une amende égale à celle du coupable et il ne
sera plus écouté comme témoin.].

--Et toi aussi, Maâkara, qui as l'air d'un si bon enfant, tu serais sans
pitié pour celui qui aurait échangé avec ta femme trois mots de
galanterie tout à fait sans conséquence?

--Oh! oh! sans conséquence, Madame! chez nous, quand les yeux ont parlé,
tout est dit: entre les lèvres de la femme et celles de l'homme, il n'y
a qu'un baiser.

--Ainsi tu répudierais l'une et tuerais l'autre?

--Sans doute, ne voulant pas qu'on me coupe mon _nif_.

--Qu'est-ce que cela? fit madame Elvire.

--Mon _nif,_ c'est mon nez; et le nez d'un Kabyle, c'est le drapeau de
son honneur.

--Ainsi, dit le Philosophe en riant, le ridicule est le même en Kabylie
qu'en France; seulement, vous le portez sur votre nez et nous sur notre
front. Décidément, mon ami, nous sommes faits pour nous entendre.

--Mais, cavalier, reprit madame Elvire, comment les Kabyles peuvent-ils
être si jaloux de femmes qu'ils achètent?

--D'abord, Madame, parce que nous les aimons malgré cela...

--Voilà une raison.

--Quand elles sont belles. Et puis, si nous étions moins sévères,
personne ne connaîtrait plus son père: elles ne sont pas comme les
Françaises, et ne se font aucun scrupule de couper le _nif_ à leurs
maris.

--Et c'est bien fait, puisque vous les traitez, dit-on, en esclaves.

--Bah! à chacun son lot: nous les nourrissons, elles tiennent le ménage;
si nous ne les estimons pas en masse, nous honorons celles qui se
distinguent par leurs vertus ou se signalent par des miracles. Les
_Kanouns_ ne leur accordent aucun droit. Elles n'héritent pas; ce
qu'elles ont appartient à leurs maris ou à leurs parents; mais elles
n'ont aucune charge: filles, femmes ou veuves, c'est aux hommes de
pourvoir à leur entretien.

--Est-il vrai qu'après les avoir épousées sans leur consentement, vous
puissiez les répudier par caprice, et consommer d'un mot votre divorce
avec elles?

--Oui, mais elles peuvent se remarier.

--C'est bien heureux vraiment!

--A la condition toutefois, ajouta Maâkara, que le nouvel acquéreur
remettra au premier mari la somme que celui-ci a payée aux parents de la
femme.

--Oh! comme je me vengerais! fit madame Elvire courroucée.

--Elles se donnent assez souvent ce plaisir-là. J'en connais une qui,
après avoir été achetée six fois, a empoisonné son dernier acquéreur
pour convoler en septièmes noces avec un jeune homme auquel elle avait
donné l'amulette qui fait aimer.

--Vos femmes ont des poisons?

--Elles se servent d'arsenic pour s'épiler par tout le corps.

--Et cette amulette, où la trouve-t-on?

--Tu peux le demander à cette vieille sorcière que nous apercevons
là-haut, grimpant vers son village, avec une charge de bois mort sur le
dos. Elle a dû composer plus d'un philtre d'amour ou de mort, et
non-seulement elle est adroite à glisser un charme dans le haïk d'une
femme ou d'une fille, dans le burnous d'un jeune garçon, mais elle sait
aussi faire disparaître le fruit d'un amour coupable.

--Maâkara, tu ne m'as pas dit où l'on trouve cette amulette.

--Ah! ah! repart le cavalier en riant, serait-ce pour t'en servir,
Madame? Vraiment, tu n'en as pas besoin.

Nous éclatâmes de rire. Le Général éprouvait un peu de confusion.

--Vous irez, continua le cavalier, trouver un _thaleb_ [Un savant.].
Vous lui ferez écrire un mot, un nom, une devise sur un petit morceau de
papier, puis sur un autre. Vous porterez sur vous le premier de ces deux
talismans, et vous chargerez une vieille femme ou une jeune, peu
importe, de mettre le second dans les vêtements du bien-aimé. Au bout de
quelques jours, vous tomberez inévitablement dans les bras l'un de
l'autre.

Le rire de madame Elvire retentit sonore au milieu des nôtres.

--Merci, Maâkara, mon ami, dit le Conscrit, pour les précieux
renseignements que tu donnes à ma femme! Rends grâce à Allah que je ne
sois pas un mari kabyle; je pourrais me venger de toi.

Le cavalier regarda du coin de l'oeil le mari français, non sans un peu
d'inquiétude.

--Rassure-toi, mon garçon, reprit aussitôt celui-ci. En France, nous
sommes débonnaires, confiants et crédules, beaucoup trop infatués
d'ailleurs de notre propre mérite pour nous faire à nous-mêmes l'injure
de supposer que nos femmes puissent nous préférer aucun homme de la
terre.

--Mais les jeunes filles sont-elles traitées avec la même rigueur?

--Oui, Madame. Naguère encore, une fille-mère était punie de mort,
lorsqu'elle ne parvenait pas à fléchir ses parents, à épouser son
séducteur ou quelque bon diable qui voulût réparer sa faute. L'autorité
française a aboli cet usage. Et puis, il y a bien peu de filles séduites
dans nos montagnes: d'abord parce qu'on marie les enfants de bonne
heure, et ensuite parce que chaque injure faite à l'honneur d'une
famille entraîne des vengeances terribles. Celui qui, parmi nous, ne
venge pas son _nif_ outragé, demeure déshonoré aux yeux de toute sa
tribu. Il faut venger son injure ou quitter le pays. Et si l'insulté
meurt avant d'avoir exercé l'_oussiga,_ la vengeance, c'est à son
héritier de faire payer à l'insulteur la _diâ,_ le prix du sang. Il est
arrivé souvent que des tribus entières, avec tous leurs _sofs_ alliés,
ont pris les armes pour venger l'injure faite à un de leurs membres,
tous se trouvant atteints dans la personne d'un seul.

--C'est le dernier mot de la perfection sociale, s'écria le Philosophe
avec feu. Quand nous en serons là en Europe, le despotisme aura vécu. Et
pour ce qui est des femmes de Kabylie, si peu enviable que soit leur
sort, elles ont du moins un très-réel avantage sur les femmes de France:
on ne les épouse pas pour leur dot. Marché pour marché, je préfère
encore celui des Kabyles.

Une femme montait devant nous, pâle, ridée, flétrie, ployant sous sa
lourde cruche d'eau; elle traînait par la main une petite fille de
quatre à cinq ans, qui portait une mignonne amphore. La mère avait des
tatouages bleuâtres aux tempes et au front; l'enfant, déjà coquette,
s'était parée de feuilles d'alfa qui entouraient, en guise de bijoux,
son cou, ses bras et ses jambes.

Le visage riant de celle-ci contrastait avec l'air morne de l'autre.

--Que cette femme a l'air triste! dit madame Elvire émue de pitié.

--Si elle avait eu un fils au lieu d'une fille, répondit Maâkara, elle
serait plus fière à présent. Elle serait la maîtresse au logis, tandis
qu'elle est la servante. Je connais son mari; il voulait absolument
avoir un garçon, et pour cela il a acheté une seconde femme qui a comblé
ses voeux.

--Deux femmes!

--Le Koran en permet jusqu'à quatre; mais la plupart de nous trouvent
que c'est assez d'en nourrir une. Quel âge donnez-vous à celle-ci?

--Cinquante ans pour le moins.

--Elle n'en a pas encore trente. Elle s'est usée au travail, abîmée dans
la jalousie. A elle les gros labeurs et les dédains du maître, tandis
que la nouvelle n'a guère souci que d'allaiter le fils de la maison.
Pour lui, on a fait parler la poudre; on a célébré sa naissance le
septième jour par un _thâam_ [Festin.], auquel le père a convié ses amis
et ses proches. Mais quand la petite fille est née, il n'y a pas eu la
moindre réjouissance.

--Et c'est une injustice criante, observa M. Jules en regardant madame
Elvire.

--C'est ainsi, Monsieur, dans toutes les familles, reprit le cavalier;
aussi, quand une femme se marie, ne manque-t-elle jamais d'invoquer les
plus saints marabouts afin d'engendrer un garçon.

--Nous arrivons chez les Aïth-Adeni, fraction de la tribu des Irdjen,
une des cinq des Iraten; et, nous étant retournés, des oh! et des ah!
admiratifs nous échappent devant le tableau incomparable qui se déroule
sous nos regards. Madame Elvire rayonne, le Philosophe rêve, M. Jules
pleure, et moi je prends des notes; enfin, le cavalier a le sourire de
l'amour-propre satisfait, car c'est lui qui a prémédité de nous conduire
à ce point de vue. Les muletiers s'interrogent entre eux pour savoir ce
qui nous peut impressionner de la sorte.

L'immense abîme est baigné dans un brouillard éblouissant. Ce n'est pas
de la vapeur d'eau, mais de la lumière condensée. Au fond de ces ondes
transparentes qui forment comme un fleuve rayonnant entre les montagnes,
apparaît la vallée du Sebaou, avec ses flaques d'eau, ses arbres et ses
fleurs. C'est un lit d'or enrichi de diamants, d'émeraudes et de perles.
Les grandes ombres des hauts pitons, projetées çà et là sur les flots
radieux, produisent des effets fantastiques; en quelques endroits où
deux rochers verticaux forment un angle, le soleil et la nuit, en s'y
mariant, enfantent des profondeurs bleuâtres, insondables comme le ciel
et comme lui infinies. En face de nous, Tizi-Ouzou et son bordj: on les
tiendrait dans la main. Puis, les montagnes des Aïth-Flisset, entre
lesquelles serpente la route d'Alger; elles rejoignent à l'horizon la
chaîne du Petit-Atlas. A droite, l'Asif Sebaou s'enfonce dans les gorges
des _terrains friables_; à gauche, le Djurjura resplendit comme un dieu
dans sa gloire! Derrière nous, dans un cimetière, des hommes et des
femmes prient accroupis. Au seuil de sa maison, un vieux Kabyle, appuyé
sur son _debouz_ [Bâton ferré.], nous regarde d'un air farouche; une
bande de petits garçons effarés, hardis et méfiants comme des moineaux
francs, vient s'abattre à quelques pas de nous, criant _Soldis_!
_soldis_ [Des sous! des sous!]! Enfin, sur la grande route qui sillonne
les flancs de la montagne, nous apercevons, prodigieux contraste! les
poteaux et les fils du télégraphe. L'extrême civilisation et l'extrême
sauvagerie s'embrassent ici, et du fort National, au coeur de la Kabylie,
nous pourrons dire à nos amis de Paris: «Nous allons bien, et vous?» Le
sentier traverse le cimetière. Pourquoi ces jours entre les pierres des
tombes? Les Kabyles veulent que leurs morts jouissent comme eux de l'air
et de la lumière. Bientôt nous atteignons la grande route, où des gamins
cuivrés, beaux et nus comme l'Amour antique, se disputent nos _soldis_;
ce sont les mêmes batailles que celles des petits paysans blonds et
joufflus qui suivent en courant les diligences de l'Alsace ou de la
Normandie.

Le 2 juin 1857, vingt-cinq mille pelles, pioches, scies, haches,
secondées par deux cents feux de pétards, livraient aux rochers des
Aïth-Iraten un assaut bien plus glorieux que celui du 24 mai. Et le 23
juin, après vingt-deux jours d'efforts héroïques, deux pièces de douze,
attelées de six chevaux, montaient de Tizi-Ouzou au plateau conquis de
Souk-el-Arba, par cette brèche que l'armée venait d'ouvrir à une autre
civilisation que celle du canon. Les Kabyles, soumis ou insoumis,
suivaient avec des yeux consternés ce serpent de vingt-cinq mille mètres
qui rampait jusqu'à leurs crêtes inaccessibles pour y venir dévorer
l'indépendance nationale. Pour les réconforter, les marabouts leur
disaient: «Le Prophète a suscité les Français comme un fléau vivant afin
de punir les crimes des Kabyles; mais, si Mahomet veut le châtiment de
ses enfants coupables, il ne veut pas leur asservissement à des
infidèles. Voici déjà que, du haut du ciel, Allah frappe de vertige tous
ces Roumis ameutés par lui: pour une route inutile, voyez comme ils
jettent leur poudre aux rochers de la montagne!»

En vain, cette fois, des fanatiques s'efforcent-ils d'abuser ces hommes
naïfs et crédules, mais pourtant pleins de bon sens. Et lorsqu'après le
14 juin, anniversaire du débarquement des Français en Afrique, qui fut
choisi pour la pose de la première pierre du fort National, un vieil
_amin_ vit sur le Souk-el-Arba des bastions sortir de terre, il
s'écria: «Un bordj! Regardez-moi: quand un homme va mourir, il se
recueille et ferme les yeux. _Amin_ des Kabyles, je ferme les yeux, car
la Kabylie va mourir [Émile Carrey, _Récits de Kabylie_.]!»

Vers six heures du soir, nous entrons au fort par la porte d'Alger.
Ravis du voyage, mais rompus, nous descendons de nos montures. Nous
payons nos muletiers: trois francs pour l'homme et la bête, et un franc
de pourboire. Nous nous séparons très-satisfaits les uns des autres, et
remercions notre bon guide Maâkara, en lui glissant une pièce de cinq
francs dans la main. Ce brave garçon nous suivrait, au bout du monde.
Nous entrons dans un hôtel, le meilleur; il y en a deux. Lequel est-ce?
Je l'ai oublié, et je ne le retrouve pas sur mes tablettes: ô
ingratitude!

*[Les habitants les plus anciens de la partie septentrionale de
l'Afrique, à l'ouest des Égyptiens, nous sont signalés, il y a cinq ou
six mille ans, dans la traduction grecque des annales égyptiennes de
Manethon, sous le nom de _Libuès,_ que nous rendons par le mot Libyen et
que rendait le mot égyptien _Lebou_ ou _Rebou_. Sous la quatrième
dynastie, le roi Neferkhérès est dit avoir soumis une portion des
Libyens terrifiés par la vue d'une éclipse. Cette époque devait répondre
à celle des pierres taillées dont on retrouve des traces sur les points
les plus distants de l'Algérie: près d'Alger, à la pointe Pescade, sur
les confins du Sahara, dans l'oasis d'Ouargla. A partir de la
dix-huitième dynastie, sinon plus tôt, de nombreux indices donnent à
penser qu'à ces Lebous est venu s'ajouter un peuple nouveau aux yeux
bleus. Le fait devient certain en 1400 avant notre ère. Des déserts, à
l'occident du Delta, un flot de nomades aux yeux bleus et aux cheveux
blonds descend des îles de la Méditerranée, sur le continent africain,
menace les provinces du nord de l'Égypte et n'est contenu qu'avec de
grands efforts par les armées égyptiennes. Ces envahisseurs comprennent
des Lebous, des Maschouach, dont descendraient les Macas d'Hérodote, les
Mazigues de Ptolémée et les Amazigs (Touaregs) d'aujourd'hui, etc., et
étaient désignés sous le nom général de _Tamahou_. Plus intelligents que
les autochtones, ils les auraient subjugués, et en retour leur auraient
apporté l'art de construire les monuments mégalithiques. La présence
actuelle de ces monuments en quantité innombrable des côtes du Maroc
jusqu'à la Tunisie et d'individus blonds dans cette même étendue et
jusque dans les îles Canaries établit en quelque sorte les frontières de
leur domination d'alors. C'était l'époque de la pierre polie en Algérie,
et plus tard celle des métaux; la première paraît y avoir été fort
courte. De la fondation de Carthage jusque vers l'invasion romaine, la
chaîne de l'Atlas, du Djebel-Amour et de l'Aurès et ses deux versants,
allant d'une part à la Méditerranée et de l'autre au Sahara, étaient
donc occupés par un peuple formé de deux éléments ethniques déjà, et
même de trois, en y ajoutant l'élément nègre qui, incontestablement,
existait. Ce peuple n'avait aucune unité nationale, à en juger par la
variété de noms sous lesquels les auteurs en parlent: les Numides, les
Gétules, les Gamarantes, les Augils, les Atlantes ou tribus de l'Atlas,
les Troglodytes, etc.

La plupart des inscriptions en langue berbère retrouvées sur des rochers
ou des dalles sont de cette époque. (Voir la _Collection complète des
inscriptions numidiques_ (libyques) _avec des aperçus ethnographiques
sur les Numides,_ par le général Faidherbe. Paris, 1870.) On sait les
soulèvements continus dans les montagnes de la Kabylie qu'eurent a
réprimer les Romains, et le nombre de postes militaires qu'il leur
fallut entretenir sur les confins du Beledjerid pour contenir l'esprit
belliqueux et indépendant des indigènes. Plus tard même, une fraction
importante de ce peuple refusa de plier devant l'invasion musulmane et
émigra en masse dans le désert; ce furent les Touaregs. Arrivant à
l'époque actuelle et écartant de la population indigène véritable tous
les éléments conquérants et accidentels, nous restons donc en présence
d'une masse essentiellement composée de bruns par les cheveux, les yeux
et même la peau, mais parsemée çà et là d'individus tirant plus ou moins
sur le blond et ayant parfois les yeux bleus ou la peau d'une complexion
blanc-mat ou rouge-brique, marquée d'éphélides, comme il s'en rencontre
dans les pays du Nord. Évidemment les premiers, les bruns, sont les
représentants de la race la plus ancienne, numériquement plus forte et
appropriée au sol qui la vit se constituer, tandis que les seconds, les
blonds, sont les restes d'une autre race, née sous d'autres climats, et
venue postérieurement se fondre dans la précédente. Les premiers sont
les Lebous; les plus purs des seconds sont les Tamahou, dont le type est
figuré sur les monuments égyptiens. La fusion, toutefois, est
aujourd'hui si intime, le type ethnique numériquement le plus fort a si
bien repris le dessus en vertu de la grande loi anthropologique du
retour aux ancêtres, qu'il y a lieu de regarder la race berbère actuelle
comme une, etc.--_Revue d'anthropologie,_ t. III, 1874.

A considérer dans leur ensemble les pays qui furent la Libye ancienne,
l'Afrique du Nord et le Sahara de nos jours, ces pays paraissent n'avoir
subi que des changements peu sensibles. Ils ont dégénéré cependant,
quelques parties du moins, et ils se sont dépeuplés. L'homme est allé
s'amoindrissant, dans les siècles modernes, sous l'empire de luttes sans
trêve, au milieu des ruines accumulées et de toutes les dévastations
commises par les dominateurs; et par une loi de corrélation nécessaire,
le sol a suivi la fortune de l'homme. Cette contrée du Magreb est
toujours l'_El-Khadra_ (la Verte) des Arabes de la conquête; mais les
mêmes terres qui nourrissaient Rome sous les empereurs ne nourrissent
même plus aujourd'hui leurs habitants. Du Nil à l'Océan, de la
Méditerranée au Niger, nous retrouvons a peu près les mêmes peuples
qu'anciennement, qui n'ont guère fait que changer souvent de lieux et
aussi de noms; les uns plutôt fixes, agriculteurs; les autres plutôt
pasteurs et nomades. Et il est rationnel de croire que, sauf sans doute
la proportion, des blonds et leur répartition au milieu des populations
actuelles, ils ont conservé en général la physionomie et les principaux
traits qui caractérisaient leurs ancêtres. Nous ne savons rien de plus.
_Des races dites Berbères_. J.-A.-N. PÉRIER, _Mémoires de la Société
d'anthropologie de Paris,_ 1873.

Quel rôle ont joué les populations immigrées, du moins quelles traces
ont-elles laissées?

Ces vieux envahisseurs et ces primitives immixtions ont eu jadis une
influence considérable sur la constitution des peuples dans ce pays, et
s'il en subsiste surtout des noms, la population dans son ensemble n'en
demeure pas modifiée aujourd'hui autant qu'on pourrait le penser. En
effet, sauf des nuances entre la plaine envahie et la montagne où n'a
pas pénétré la conquête, entre l'Est et l'Ouest, et beaucoup de
différences individuelles, traces dernières d'anciennes intrusions et
d'anciens mélanges, le Kabyle du Tell algérien est à peu près partout le
même; et il est permis de croire que ces divers peuples, aventureux et
venus de loin, auront fini par succomber dans la lutte avec les
conditions nouvelles, au point qu'il n'en reste guère que des vestiges
peu nombreux et parfois à peine reconnaissables.

Les effets des croisements, lorsqu'ils ont eu lieu, ne se sont pas
perpétués; et, à défaut de continuité dans le recrutement, comme il
arrive en cas semblables, la plupart de ces populations étrangères,
quand elles ne se sont pas éteintes d'elles-mêmes, auront été finalement
absorbées dans le sang indigène, à la manière des fleuves qui se perdent
dans la mer. Que si les Arabes seuls ont prospéré sur ce sol, comme par
exemple ils prospèrent en Égypte, c'est qu'ils ont trouvé là des
conditions de vie corrélatives à leur type, et par conséquent une autre
patrie. Leur nombre actuel, néanmoins, n'est évalué qu'à 500,000 en
Algérie, où l'on compterait environ, suivant M. Warnier, 2,200,000
individus de races dites berbères.--_Idem._]

CHAPITRE II

DU FORT NATIONAL AU DJURJURA.

Le fort National couvre un espace d'environ douze hectares, comprenant
le plateau du Souk-el-Arba, ainsi que l'emplacement du village
d'Icheraouïa, qui en occupait la partie supérieure, et qu'on a démoli
après l'avoir acheté pour vingt-cinq mille francs aux Kabyles. Une
enceinte continue de deux mille mètres, percée de meurtrières, flanquée
de dix-sept bastions et en plusieurs endroits casematée, forme, sur ce
point culminant, une position presque inexpugnable qui défie la
belliqueuse ardeur des patriotes berbères. Si le bordj de Tizi-Ouzou est
la clef de la Kabylie occidentale, le fort National ouvre la porte du
Djurjura; et c'est le nom qui a été très-bien donné à l'une des deux
entrées, celle qui regarde l'est. Entre la porte du Djurjura et la porte
d'Alger, s'étend une large rue, la principale. A égale distance de l'une
et de l'autre, elle aboutit à une jolie place carrée, plantée en
quinconce, où deux bâtiments situés en regard offrent un aspect
monumental: la place Randon; le cercle des officiers et les bureaux
militaires. Dans la grande rue s'élèvent déjà un assez grand nombre de
maisons européennes, où s'exerce l'industrie privée, boutiques ou
cabarets, une ville embryonnaire. En contre-bas, sur la déclivité du
plateau, dans l'espace compris entre le mur d'enceinte et les deux
portes, on rencontre successivement, en allant de celle d'Alger vers
celle du Djurjura, le quartier de la cavalerie et les fourrages, les
ateliers du génie, l'hôpital, la manutention et les magasins militaires.

Le dîner commandé, nous suivons la grande rue; puis, revenant sur nos
pas, nous trouvons à gauche une église en construction et presque
achevée. Nous faisons le tour de la place Randon, émerveillés de ses
monuments; mais notre admiration est au comble, quand madame Elvire,
s'arrêtant devant des affiches étalées sur un mur, se met à les lire à
haute voix:

SAMEDI PROCHAIN, 9 AVRIL

BAL PARÉ DE LA JEUNE FRANCE

TENU PAR M. JOUVE

Le Bal commencera à 9 heures.--Prix d'entrée: 1 fr.

---

DIMANCHE PROCHAIN, 10 AVRIL

GRAND BAL AU CAFÉ CHANTANT

TENU PAR M. AUNACQ

On commencera à h. 8 1/2.--Prix d'entrée: 50 c

Mabile, tu es détrôné! Casino Cadet, ta gloire est éclipsée! O bon
peuple de France, lorsque dans la terrible Josaphat retentira la
trompette de l'archange, c'est en chantant et en dansant que tu
paraîtras devant le Père éternel! c'est par tes pirouettes et ton rire
que tu désarmeras le grand vieillard au front d'airain!

Au fond de la place Randon, appuyé contre une colline, se dresse un
double escalier de pierre. Nous le montons pour nous rendre chez le
colonel qui commande le fort. La garnison ordinaire est de trois mille
hommes; mais ici, comme à Tizi-Ouzou, l'effectif a été réduit dans une
proportion telle que, si elle n'est pas le fait d'une confiance aveugle,
imprévoyante et téméraire, elle semble condamner absolument l'emploi de
tout moyen violent contre la Kabylie. Huit cents baïonnettes opposées à
soixante-quinze mille fusils! Le Sud s'est soulevé, la révolte arabe
s'est propagée depuis la frontière du Maroc jusqu'aux portes d'Aumale,
jusqu'aux confins kabyles: et pas un coup de fusil n'a été tiré sur le
Djurjura [Ceci a été écrit avant la révolte des Kabyles en 1870.]! Les
guerriers montagnards les plus intrépides et les derniers soumis
seraient-ils donc devenus tout à coup, par miracle, des hommes
pusillanimes? Est-ce vraisemblable? Non, aussi intelligents que braves,
ils ont compris déjà que dans le commerce des Français ils ont peu à
perdre et beaucoup à gagner. Mais alors était-il bien nécessaire de les
réduire par la violence? et la sanglante campagne de 1857 est-elle
justifiée? Là-dessus entre nous, grande controverse. Le Philosophe
soutient que toute guerre est en soi immorale et condamnable, par la
seule raison qu'elle force les hommes à s'entr'égorger; qu'elle le
devient doublement si elle s'attaque à l'indépendance d'un peuple, et
qu'en cette matière-là, pas plus qu'en aucune autre, le but ne saurait
justifier les moyens.

--Ainsi, dis-je, il fallait respecter ces bons pirates d'Alger qui
venaient exercer leur honnête métier de meurtre et de pillage jusque
dans les eaux de Marseille ou de Gênes?

--Je veux bien, me répondit-il, vous concéder le droit de détruire les
brigands, comme les lions et les panthères: ceci constitue le cas de
légitime défense; mais je n'irai pas plus loin.

M. Jules cherchait à se former une opinion dans les yeux de madame
Elvire.

--Ami, dit-elle, en prenant le bras de son mari, tu ne seras jamais
qu'un rêveur, affolé de la plus insaisissable de toutes les chimères:
l'absolu. Et c'est par là surtout que tu m'as plu. Sois juste cependant,
et avoue que, sans la campagne de 1857, les Kabyles ne posséderaient pas
cette belle route, par où la civilisation et la richesse vont pénétrer
dans leur pays.

--Eh! qu'importe? l'éclat des plus puissants empires du monde vaut-il la
pauvreté républicaine?

--Chut! fis-je, nous sommes ici en France.

La résidence du commandant supérieur, vers laquelle nous nous dirigeons,
occupe, avec les casernes de l'infanterie, la partie dominante du
plateau. Là aussi on rencontre, en descendant vers la porte d'Alger, le
bureau arabe, la maison des hôtes, la prison et l'établissement de
l'artillerie.

Le colonel nous reçoit dans son cabinet où règne une simplicité antique:
un bureau en bois peint, quatre chaises de paille, deux _chaouchs_
[Huissiers.] kabyles: voilà tout. C'est un homme d'une cinquantaine
d'années, à l'air intelligent, à la mâchoire énergique. La bienveillance
couronne son front. On lit sur son visage qu'il a regardé plus d'une
fois la mort en face, et qu'elle ne saurait le faire pâlir.

--Colonel, dit M. Jules, notre Nestor, nous voulons faire une petite
excursion en Kabylie.

--Une grande, Monsieur, ajoute madame Elvire.

--Où voulez-vous aller, Madame?

--Sur le Djurjura, dans la neige, par le chemin le plus pittoresque.

--Ah! vous êtes Parisienne.

--De coeur, sinon de naissance.

--Eh bien, Madame, vous êtes la première, je pense, qui ait eu cette
fantaisie.

--Quel bonheur!

--J'admire votre courage; mais, s'il y a de la gloire, il y a aussi du
péril.

--Tant mieux!

--Peut-être, observai-je, est-ce impossible pour une femme?

Les beaux yeux de madame Elvire me foudroyèrent.

--Oh! pas pour ma femme, dit le Philosophe, puisqu'elle le veut.

--Vous êtes-vous munis de tentes et de cantines?

--Nous avons nos couvertures de voyage.

--Mais vous ne trouverez pas le moindre caravansérail sur la crête ou
les versants du Djurjura: vous serez obligés de passer les nuits dans
les villages kabyles.

--C'est mon désir.

--Vous ignorez le supplice qui vous y attend.

--Lequel? fit-elle un peu alarmée.

--Vous serez assiégée, littéralement envahie par des centaines, que
dis-je, par des milliers de...

--Oh! si ce n'est que cela, partons!

--A dix kilomètres du fort, plus de chemins; à droite ou à gauche, un
abîme qui donne le vertige, et souvent des deux côtés à la fois.

--C'est superbe. En route! en route!

Le colonel sourit. M. Jules lui demande une escorte.

--Où est Bel-Kassem? fit l'officier.

Au bout d'un instant, Bel-Kassem-ben-Saïd parut. C'était un beau Kabyle
de dix-neuf à vingt ans, parlant et écrivant correctement le français,
double mérite qui lui avait valu la faveur d'être attaché au bureau du
commandant, pour y remplir les fonctions d'interprète.

Il portait la longue tunique bleue des fusiliers indigènes, aussi
appelés gendarmes maures. Sa tête spirituelle, rasée et enfoncée dans le
capuchon du burnous, nous plut au premier coup d'oeil.

Sur le seuil de la porte, il fit le salut militaire, et, dans une
attitude respectueuse mais digne, attendit les ordres du commandant
supérieur.

--Tu conduiras madame et ces messieurs au Djurjura.

--J'aurai cet honneur, colonel.

--Tu les accompagneras jusque chez Ben-Ali-Chérif, ou plus loin, s'ils
le désirent.

Le Kabyle s'inclina.

--Tu leur procurera pour demain matin cinq bons mulets, quatre pour eux
et un cinquième pour les bagages.

--Un sixième pour toi, Bel-Kassem, dit madame Elvire.

Bel-Kassem la remercia par un salut accompagné d'un sourire comme on
n'en sait plus faire depuis l'ancienne cour. Les Kabyles sont des
modèles de politesse; il est très-rare de rencontrer un rustre parmi
eux. Par l'aisance autant que par la noblesse native de leurs manières,
les barbares du Djurjura font honte aux civilisés d'Europe.

En sortant de chez le commandant supérieur, nous redescendions vers
l'hôtel, lorsque Bel-Kassem accourut, et, s'inclinant devant madame
Elvire:

--La grande Kabylie, lui dit-il, est belle à voir au coucher du soleil.

Il nous mena sur le haut du rempart, et nous restâmes là, bouche béante,
devant un spectacle si grandiose et si splendide qu'il défie toute
description. Aussi ma plume tremble-t-elle dans ma main, comme le
pinceau dans celle du rapin qui aborde sa première toile.

Bel-Kassem, pourquoi ma mémoire infidèle ne retrouve-t-elle pas les
brillantes images où tu nous peignais si bien les merveilles de ton pays
natal, étalées sous nos yeux? Pardonne-moi, fils des montagnes berbères,
si le tableau que j'essaye d'en tracer est aussi pâle que ma lampe
devant ton soleil.

Toute la haute Kabylie nous apparaît, pays de la féerie et le plus
prodigieux qu'elle ait jamais enfanté. En face de nous, à huit ou dix
lieues vers le sud, le Djurjura, en formant une courbe de l'ouest à
l'est, la tient dans son bras de pierre comme un géant qui enlace une
naine.

Depuis la crête qui couronne le fort National jusqu'au formidable
rempart en demi-cercle jeté par le souffle volcanique entre le petit
Atlas et Bougie, c'est un chaos fantastique de pitons aigus aux flancs
tordus, déchirés, crevassés où la roche calcaire alterne avec l'argile
schisteuse, et de précipices verticaux, étroits et profonds, tellement
resserrés entre les montagnes qu'à peine l'éclatante lumière de midi en
éclaire le fond. La robe verte de ces pitons, fouillis inextricable de
champs d'orge, d'oliviers, de figuiers, de vignes et de frênes, semble
déchirée ou trouée en beaucoup d'endroits où la roche se montre nue.

Chacun d'eux porte à son sommet un village, et çà et là, sur les toits
rouges, tranche la coupole blanche d'une koubba ou d'une mosquée. Ces
pics se dressent pour la plupart à sept, huit ou neuf cents mètres, et
souvent la distance qui les sépare n'équivaut pas à la moitié de leur
hauteur. Les demeures kabyles s'y pressent les unes contre les autres,
penchées sur l'abîme et se disputant le terrain horizontal.

Sur leurs déclivités tourmentées rampent, comme d'énormes serpents
jaunes ou rouges, des ravins où, en été, ruisselle, or et rubis
liquides, l'eau des sources vives; en hiver, les pluies et les neiges
s'y précipitent: torrents ou avalanches, entraînant dans leur chute
vertigineuse les arbres, les récoltes en promesse, les champs même qui
les portaient. Alors le Kabyle, debout sur le toit de sa maison, regarde
tristement toute sa richesse s'abîmer dans le gouffre; puis, la
tourmente passée, lui et les siens y descendent, et patiemment en
rapportent sur leur dos la terre nourricière dont ils recouvrent la
pierre dénudée. Dans chaque endroit accessible au montagnard, fleurit un
potager, un verger, et n'y eût-il place que pour un arbre, cet arbre s'y
épanouit. Partout où la montagne repousse même le pied kabyle, s'étalent
des bouquets de fleurs multicolores parmi le grès calcaire et le schiste
ardoisé: aubépines, chèvrefeuilles, églantiers, clématites, absinthes,
mauves, thyms, genêts, lauréoles d'hiver, chardons géants, géraniums
musqués, lauriers-roses, renoncules à grandes feuilles, menthes,
ivraies, houx, scorpiures, sauges, pavots, asphodèles, bourraches,
bruyères arborescentes, cressons de fontaine; et à côté des violettes et
des marguerites, les plus élégantes et les plus précieuses orchidées.
Cette belle flore épanouie comme un sourire sur les aspérités du rocher
aride et farouche, ces oliviers à tête ronde, ces figuiers aux bras
sinueux, ces frênes au port superbe, ces moissons verdoyantes accrochées
aux escarpements; puis, sur les sommets, dominant ces épais massifs de
verdure et ces pierres enguirlandées, d'innombrables villages blancs et
rouges, éblouissants de lumière, séparés entre eux par des gorges
profondes et noires; enfin, la montagne géante, le Djurjura, appuyé sur
ses contre-forts de treize cents mètres, élevant orgueilleusement
jusqu'au ciel sa tête rocheuse, ornée de cèdres et constellée de neige:
tel est le spectacle unique qui nous ravit tous en extase. A notre
droite, le soleil à son déclin descend derrière les montagnes de l'ouest
qui nous masquent l'horizon. Dès que son disque a disparu sous les
crêtes des Iraten et des Flisset, la nuit sort des vallées; elle étend
sur toute la Kabylie un voile bleuâtre que, par endroits, des échappées
radieuses changent en une résille d'or. Sur leurs pitons que la nuit
escalade, les villages paraissent en feu. Déjà le pied du Djurjura
s'abîme dans les ténèbres; mais sa croupe n'est qu'un vaste incendie,
et, par-dessus l'embrasement de ses rochers et de ses cèdres, la neige
lui forme un turban éblouissant de blancheur. La nuit monte toujours;
bientôt, ses grandes ombres à peine transparentes, et qui s'épaississent
d'instant en instant, éteignent les feux des montagnes. Son rideau qui
passe du bleu au gris, puis au noir, enveloppe les villages. Seuls, les
plus rapprochés de nous se dessinent encore vaguement dans la lumière
crépusculaire. De petites lueurs naissent dans l'obscurité et brillent
comme des vers luisants: ce sont des lampes kabyles qui s'allument. Le
sombre rideau s'étend maintenant par-dessus les plus hautes crêtes, où
il étouffe l'incendie. Il couvre les contre-forts du Djurjura comme une
draperie funéraire. Mais, ô magie! dans une gloire de pourpre et d'or,
le front du colosse semble défier le flot montant des ténèbres... Il s'y
enfonce à son tour!

Le retour à l'hôtel fut silencieux: un coucher de soleil en Kabylie est
un des plus émouvants spectacles qui se puissent voir; et s'il est des
gens blasés sur les beautés de la nature, nous les engageons à aller
rallumer au fort National la flamme éteinte de leur enthousiasme.
Bel-Kassem, qui avait joui de notre admiration en Kabyle amoureux de ses
montagnes, nous accompagne jusqu'à la porte de l'hôtel; puis il se
retire discrètement, quoique nous insistions pour le garder à dîner.

Nous nous mîmes à table avec un appétit qu'ignoreront toujours les
estomacs de la plaine. L'hôte, qui nous servait lui-même, était un grand
Alsacien pâle et maigre, à l'oeil mélancolique. Il composait avec sa
femme, déjà sur le retour et borgne, tout le personnel de
l'établissement.

Quelle vicissitude avait poussé jusque sur les plus hautes cimes des
Aïth-Iraten ce Philémon tudesque et sa fidèle Baucis? J'aurais bien
voulu le leur demander; mais le mutisme triste de cet homme me retint de
satisfaire cette indiscrète envie.

Il allait et venait, apportant les plats garnis, emportant les plats
vides, sans faire plus de bruit qu'une ombre, raide, froid et
silencieux. Parfois seulement, un sourire furtif passait sur ses lèvres
quand l'un de nous vantait les talents culinaires de sa moitié.

Les mets préparés sans raffinement, à la mode bourgeoise, étaient très-
proprement servis; le linge avait une odeur fraîche, les assiettes et
les couverts reluisaient; on se fût miré dans les verres. La maison,
bien tenue, avait sous son habit de pauvreté un air particulièrement
honnête. C'était moins une auberge que le dernier refuge et la suprême
planche de salut de deux braves gens que voulait noyer la Fortune. Ce
fut madame Elvire qui imagina ce petit roman: elle le débita d'une voix
attendrie qui nous eût certes coupé l'appétit... mais nous en étions aux
noisettes.

Cette maison hospitalière manquait pourtant d'une chose essentielle.
Devinez laquelle?

En vain la cherchâmes-nous par les escaliers, de la cave au grenier,
puis dans la cour et jusqu'au fond du poulailler.

--Ah! mosié, me dit l'hôtelier consterné, nous l'affre eue et
barfaidement contidionnée... Un dorrent l'affre embordée!

Nous nous couchons de bonne heure dans des lits où les plumes sont
rares, mais par compensation les puces aussi. Au point du jour nous
sommes sur pied, le soleil étant venu nous baiser au visage.

Déjà Bel-Kassem nous attend, savourant la cigarette matinale sur la
porte de l'hôtel. Pour nous faire honneur, il a changé la grosse casaque
du soldat contre un élégant habit maure. Par-dessus une veste de soie
bleu-clair ornée de passementeries d'argent, il porte un large burnous
d'un tissu fin. Une écharpe rouge lui ceint la taille.

Ses jambes brunes et nerveuses sortent d'amples chausses en cotonnade
blanche. Il a aux pieds des chaussettes de laine et des souliers de cuir
verni. Les fiers contours de sa tête intelligente, ses beaux yeux noirs,
ses lèvres rouges et bienveillantes, tout en lui, jusqu'au sourire par
lequel il nous accueille nous semble plus expressif encore que la
veille, et redouble notre sympathie pour lui.

Les muletiers sont là avec leurs bêtes.

--Bonjour, mes amis, leur dit madame Elvire.

--_Bono, Bono,_ Francésé! nous répondent-ils en souriant.

Ils ont tous de bons visages, et leurs mulets aussi.

--Bel-Kassem, où dormirons-nous ce soir?

--Chez le caïd de Thifilkouth, Madame, si tu le veux bien.

--A quelle distance en sommes-nous?

--Je ne l'ai pas mesurée, mais il y a huit heures de marche.

Les Kabyles ne mesurent les distances que par le temps qu'ils mettent à
les franchir: aussi varient-elles beaucoup suivant la vigueur et
l'agilité des uns, ou l'humeur plus apathique des autres. Quand nous
leur demandions: _Kodèche Sâa?_ combien d'heures? le plus vif nous
montrait quatre doigts, un moins agile six, le plus paresseux de tous
élevait ses dix doigts à la hauteur de sa tête.

--Et les vivres? s'écria le Général avec l'emportement d'un estomac
montagnard; vous ne pensez donc à rien, Caporal!

A cette réprimande imméritée de son chef, le Caporal ne répondit que par
un geste, mais quel geste! Les _tellis_ [Sacs ou poches qui pendent de
chaque côté du bât.] regorgeaient de provisions de bouche, et par-dessus
les _tellis,_ sur le dos des mulets, étaient assujettis des matelas de
troupe. Le directeur des fournitures militaires nous les avait
obligeamment prêtés. Le Conscrit et moi, nous criâmes: Vive le Caporal!
Madame Elvire daigna sourire, et M. Jules fut au ciel.

--Les matelas vous serviront bien, dit Bel-Kassem, car le caïd de
Thifilkouth n'a pas à vous offrir un palais de France comme Ben Ali
Chérif, chez qui vous coucherez demain. Mais pour ce qui est des
provisions, elles sont tout à fait inutiles.

--Vraiment, répliqua le Caporal un peu piqué, j'avais pensé que dix
pains de quatre livres, douze poulets, sans compter mes saucissons
d'Arles et de Lyon, une terrine de foie gras et quelques bouteilles de
vin, n'étaient en fait de vivres que le strict nécessaire.

--Partout où madame daignera s'arrêter, répondit Bel-Kassem, on lui
offrira, à elle et à vous, la _diffa,_ le _kouskoussou_ à la volaille,
réservé aux hôtes de distinction. Dans une heure, le caïd de Thifilkouth
sera averti de votre arrivée.

--Par le télégraphe peut-être?

--Oui, par le télégraphe... kabyle, qui fonctionne presque aussi vite
que le télégraphe français, plus sûrement, sans frais et partout. On va
annoncer avec la voix votre passage et votre arrivée pour ce soir, de
village en village, de montagne en montagne.

--Mais ces braves gens qui nous accompagnent, il faut les nourrir.

--Non, ils emportent dans la poche de leur burnous une galette d'orge et
des figues. Nous les verrez s'arrêter aux sources pour faire leurs
ablutions et se désaltérer; vous leur payerez trois francs par jour,
leur nourriture comprise et celle de leurs bêtes, qui se contenteront
tout le jour des brins d'herbe et des feuilles qu'elles pourront
arracher en chemin. Ce soir, chez le caïd, mulets et muletiers seront
aussi des hôtes. Ces hommes qui sont de mon village et de braves gens,
comme vous dites, accepteront volontiers un morceau de pain; et, si vous
leur donnez un morceau de sucre, ils croiront manger le paradis. Mais
ils ne toucheront ni à votre saucisson, qui est préparé avec de la chair
de porc, ni a vos poulets, parce qu'on les a saignés au lieu de leur
couper la tête. Enfin, au caïd ou à l'amin qui vous offre la diffa, vous
ne voudrez pas faire l'injure de dédaigner son kouskoussou.

--Et si je préfère, moi, ma croûte, objecte le Philosophe, ne suis-je
pas libre de la manger? O liberté! ne serais-tu qu'un vain mot?

--Vous la mangerez, Monsieur, votre croûte, mais après avoir goûté
d'abord à tout ce qui vous aura été offert. C'est l'usage: vous ne
voudriez pas passer pour un homme mal élevé.

--Tu es un garçon d'esprit, Bel-Kassem, dit madame Elvire, et son éloge
fit rougir le jeune Kabyle.

Neuf heures sonnent lorsque nous franchissons la porte du Djurjura.
Contre les périls du voyage nous avons muni nos estomacs d'un déjeuner
solide; nous emportons en outre les bons souhaits de l'hôte et de
l'hôtesse, qui ne demandent au ciel d'autre faveur que quatre voyageurs
comme nous pendant toute l'année.

--Alorsé, nous avait dit l'Alsacien, ché bourrais refoir engore afant té
mourir mon cher bays t'enfance.

Notre petite colonne s'engage dans une route muletière qui serpente
tantôt sur les crêtes, tantôt sur les flancs de la montagne. En tête
marche le Général, regardant sans pâlir l'abîme ouvert sous ses pieds.
Son grand voile vert flotte comme un panache sur son épaule; car, pour
bien jouir du paysage, madame Elvire livre ses joues roses aux ardents
baisers du soleil kabyle. Derrière elle vient M. Jules, son fouet à la
main. Attentif et pâlissant au moindre faux pas du mulet qui porte son
chef, le Caporal se tient prêt à s'élancer à son secours. Puis, c'est le
Conscrit, couché plutôt qu'assis sur un matelas militaire. Il fume et il
rêve, les yeux à demi clos. A quoi rêve-t-il? au bâton de maréchal?
Non, en s'enivrant d'air pur et de liberté, il caresse sa divine
chimère: la république universelle. Ma bête, un peu paresseuse, le suit
à quelque distance, et, à trois pas en arrière de moi, Bel-Kassem,
étendu tout de son long sur la sienne, la tête appuyée sur les main:, se
laisse bercer en vrai sybarite africain. Le mulet aux bagages forme
l'arrière-garde, ou, si l'on veut, son maître et lui sont nos traînards.
L'un porte la plus lourde charge, l'autre a fort à faire pour l'empêcher
de rouler dans le précipice, tellement les _tellis_ sont larges et le
chemin étroit. Nos muletiers babillent et rient en babillant. Leur
gaieté, comme le beau temps, nous fait fête.

--Bel-Kassem, de quoi s'amusent-ils tant?

--De tout et de rien. Les Kabyles n'ont pas, comme les Français, de
grands cafés pour les distraire; ils n'ont que leur langue, et ils s'en
servent.

Nous voici au milieu des hauts pitons et des profonds abîmes. C'est
comme un monde nouveau où nous pénétrons; la féerie d'hier soir nous
semble plus merveilleuse encore à la grande lumière et de près que de
loin. Dans ce chaos de pierres amoncelées, les rayons et les ombres
produisent des contrastes surprenants, où le blanc et le noir se
heurtent avec violence et dont l'oeil se détourne, ébloui, blessé, pour
aller se reposer avec délices sur le vert des moissons et des arbres,
sur les nuances de la flore harmonieusement diaprée. Partout autour de
nous, des lamelles de feldspath brillent comme des diamants. Sur notre
droite, c'est un formidable entassement où la roche calcaire en
décomposition alterne avec une terre jaunâtre, et qui descend par
déclivités abruptes jusqu'au pied des contre-forts djurjuriens. Là sont
deux vallées: la vallée de l'Asif Aïssi vers l'est, et celle de l'Asif
Bou-R'ni vers l'ouest. Dans celle-ci, les Turcs possédaient un bordj
armé de huit canons et appuyé sur les tribus makhzen des Nezlioua, 6
villages, 875 fusils; des Harchaoua, 4 villages, 218 fusils; et des
Abid, d'origine nègre, 2 villages, 40 fusils. Ce bordj, abandonné vers
1830 par les janissaires, fut remplacé, après l'expédition d'octobre
1851 contre Bou-Bar'la, par celui de Dra'-el-Mizan, érigé dans une
position dominante, à l'entrée de la vallée. Ç'a été, jusqu'à
l'établissement du fort National, le seul poste militaire français dans
la haute Kabylie. Il fut longtemps commandé par le fameux colonel
Beauprêtre, dont nous allions, à quelques jours de là, apprendre la mort
tragique dans la révolte arabe de l'Ouest. Entre le sentier que nous
suivons et les deux vallées, sur ces pics et dans ces ravins, vivent les
huit fractions confédérées des Aïth-Aïssi, 45 villages, 2362 fusils,
anciens alliés des lraten pendant la guerre, et toujours avec eux en
relations de commerce et de labour. Ils exercent plusieurs industries,
notamment celle des poteries, où leurs femmes excellent. Plus loin, dans
la direction du bordj de Dra'-el-Mizan, sont les quatre groupes des
Aïth-Maâtka, 39 villages, 2,011 fusils, soumis depuis 1851.

--Aperçois-tu, me dit Bel-Kassem, cette pierre blanche qui domine un
village?

--Oui.

--C'est le village de Sidi-Ali-ou-Mouça, un de nos plus fameux
marabouts; et la pierre blanche, c'est la belle Lalla-Mimouna et son
fiancé. Ils arrivèrent un matin chez le marabout pour qu'il leur récitât
la _fatha_ [Prière.] après laquelle le mariage est conclu. Voyez le
contre-temps! il n'était pas à la maison. Toute la journée ils
l'attendirent en vain et avec la plus grande impatience, car ils étaient
follement amoureux. La nuit venue... ma foi! monsieur, je suis fort
embarrassé pour te dire ce qui arriva. Toujours est-il qu'ayant commis
un gros péché auprès d'un lieu saint, la _zaouïa_ de Sidi-Ali-ou-Mouça,
celui-ci, de retour le lendemain, punit leur profanation en les
changeant en pierre.

Sur notre gauche, la contrée qui s'étend vers la mer et que traverse
l'Asif Sebaou, quoique très-accidentée, n'offre pourtant pas un aspect
aussi étrangement sauvage. Les pentes y sont moins raides, les plateaux
plus nombreux. Il semble que la tourmente souterraine ne s'y soit pas
déchaînée avec la même fureur. Là habitent, sur la rive gauche du
Sebaou, les Aïth-Fraoucen, 19 villages, 1,225 fusils. Ils se donnent
une origine française: sont-ils ou ne sont-ils pas les descendants des
Francs qui se ruèrent, au troisième siècle, sur l'Europe occidentale et
jusque sur le littoral africain? Au nord, leur territoire borde la
grande vallée que suivaient les Romains pour aller de Bougie à Dellys;
ceux-ci y ont laissé de nombreuses ruines, notamment au chef lieu du
_limes Tigensis_ qui devint, sous les Turcs, la Djemâa-Saharidj [La
réunion des bassins.], riche de quatre-vingt-dix-neuf sources. C'est en
grande partie avec ces pierres romaines que les Fraoucen ont bâti leurs
maisons. A côté d'eux sont les Aïth-Khelili, 10 villages, 610 fusils,
qui prétendent provenir des Maures d'Espagne. Puis, plus à l'est, les
Aïth-Bouchaïk, 9 villages, 755 fusils, une des rares tribus qui savent
tisser le lin. Sur la rive droite du Sebaou, en regard de ces tribus et,
de celles des Iraten, vivent assez pauvrement les six fractions des
Aïth-Djennad, 44 villages, 2,710 fusils, qui «ne peuvent blanchir leurs
maisons, ni posséder des ânes, ni manger des pois, ni passer la nuit
hors de chez eux pour coucher sur des meules de paille [Devaux, _les
Kébaïles du Djerjera_.].» Pourquoi? parce que telle fut la volonté de
leur marabout Si-Mançour, dont la koubba s'élève sur le _thamgouth_ du
Sebaou, le plus haut pic du littoral kabyle. A l'ouest de leur
territoire habitent les huit fractions des Aïth-Ouaguenoun, 55 villages,
1,940 fusils. Ils conservèrent les derniers l'antique usage de la
_mzerag_ [Lance.] échangée avec l'ennemi comme gage de paix après la
guerre. Voulaient-ils la recommencer, ils renvoyaient la lance: les
Romains jetaient un javelot. De l'autre côté, à l'est et vers la mer,
les Aïth-Zarfaoua, 16 villages, 740 fusils, se pressent sur un
territoire trop étroit, tout parsemé de grandes ruines, autour de
Zeffoun, l'ancien port Rusubeser. Ces Kabyles affirment que leurs
ancêtres faisaient un commerce d'échange avec Marseille, Livourne et
Gênes.

--Quelle est ta tribu à toi, Bel-Kassem?

--La plus civilisée et la plus glorieuse de toutes, me répond-il en
redressant la tête avec orgueil. La plus civilisée, car nous exerçons
toutes ou presque toutes les industries éparses chez les autres Kabyles,
et aussi les plus nobles. Nous avons des orfévres, des armuriers, des
forgerons. Naguère nous fabriquions la poudre. Nous tannons le cuir,
nous cardons la laine et faisons un grand commerce de ces produits. Nous
travaillons le bois et le façonnons en plats et autres ustensiles. Nous
produisons de la cire et de l'huile. Nous savons teindre les vêtements.
Nos coiffures brodées et nos ceintures multicolores sont recherchées par
toutes les femmes de la Kabylie. La plus glorieuse aussi, car...

Je pousse un cri: le mulet du guide s'est abattu. Je vois avec épouvante
Bel-Kassem penché sur un précipice de cinq ou six cents mètres. Mais
déjà les voici debout tous les deux, et l'homme est remonté sur la tête.

--N'êtes-vous pas blessé?

--Non! non!

Tout le monde s'était arrêté.

--Ce pauvre Bel-Kassem, dit madame Elvire avec un peu de moquerie.

--Marchons! s'écrie le Kabyle furieux.

Nous repartons; mais cette chute a réveillé notre prudence, et chacun de
nous instinctivement se penche du côté opposé à l'abîme.

--Allah, dis-je, a puni ton orgueil.

--Vous parlez comme un Arabe, et cela ne m'empêche pas de répéter que ma
tribu, celle des lraten, est la plus noble et la plus glorieuse de toute
la Kabylie; la preuve, la voilà!

Et d'un geste dont rien ne saurait rendre l'énergie, il nous montre un
rocher tout déchiqueté par des balles françaises, puis au bord du rocher
un grand frêne mort des blessures qu'il a reçues pendant le terrible
assaut d'Ichariten, le 24 juin 1857.

--C'est mon village, dit-il. Sept mille Français l'ont attaqué avec des
canons, des obusiers et des fusées. En se retranchant dans leurs camps,
après la prise du Souk-el-Arba, ils nous avaient appris à faire les
barricades. Nous en avions élevé deux avec des arbres et des pierres.
Vous voyez cette pente raide et nue qui descend vers un petit plateau
couronné d'arbres. Eh bien, c'est par là que les zouaves et la ligne
sont montés à découvert sous le feu de mon village. Et jamais, malgré
leur courage ils ne seraient venus à bout de l'enlever, car ils
tombaient comme des figues mûres: les nôtres, abrités, ne tiraient qu'à
coup sûr, chaque balle kabyle trouait une poitrine française; mais voici
que, tout à coup, la légion étrangère, faisant un coude, se jette sur le
flanc de nos barricades. Tous nos fusils sont braqués sur elle; elle
avance toujours. Mille, deux mille coups sont dirigés contre le
commandant et aucun ne l'abat. C'est pourquoi on le tient parmi nous
pour plus invulnérable encore que Mohamed-el-Debbah [Voyez page 25.].

Et comme nous passions devant le cimetière:

--Bien des nôtres sont morts et dorment là, ajoute Bel-Kassem; mais bien
des Français aussi sont enterrés au pied de ce monticule.

--_Besef_ [Beaucoup.] _Francésé morto!_ dit un des muletiers en nous
désignant de la main la pente d'Ichariten; et il répéta: _besef! besef!_

--Avoue, mon ami, que les Iraten et tous les autres Kabyles en veulent
terriblement aux Français d'être venus dans leurs montagnes.

--Oui et non, me répondit le guide avec un fin sourire. Un assez bon
nombre d'Iraten ont vendu leurs fusils: les uns jugeant qu'ils ne leur
serviraient plus à rien, les autres par amitié pour les Français ou du
moins pour observer vis-à-vis d'eux la foi jurée. A vous avouer toute la
vérité, les plus vieux vous détestent; ils vivent dans un passé où ils
ont vu toute la Kabylie libre. Mais les jeunes, ceux surtout qui vont
travailler dans les villes ou dans les fermes, et d'autres qui comme moi
ont fréquenté l'école, ma foi, ils trouvent que les Français ont du bon.

--Vraiment! fis-je en riant.

--Et pour ma part, répondit Bel-Kassem en riant aussi, je préfère
beaucoup leur cuisine à la nôtre.

--Que vous disais-je, hier? s'écria le Philosophe; la corruption est
déjà entrée ici avec nous.

Nous laissons à gauche Agmoun-Izen, le dernier village des lraten. Nous
descendons ou remontons des pentes et des rampes. Les villages
deviennent moins nombreux; le pays prend un aspect encore plus sauvage.
Près d'une fontaine, au fond d'un massif d'arbres, la colonne s'augmente
d'une recrue: c'est un enfant de Marseille qui casse une croûte et se
désaltère au ruisseau.

Il vient d'Alger; il traverse à pied toute la Kabylie pour aller à
Bougie exercer son état de maçon.

--Si vous voulez bien me le permettre, nous dit-il, je serai des vôtres.

--Très-volontiers.

--Vive la France!

Et il jette sa casquette en l'air. C'était un bon compagnon, haut en
couleur, chevelu et poilu, court des jambes, large des épaules, à
physionomie expressive et joviale. Un peu plus loin, dans un chemin
creux, nouvelle recrue. Un Kabyle cette foi, un Kabyle du Djurjura, et
le plus beau que nous ayons vu dans tout le voyage: élancé et flexible
comme un jonc, des yeux de velours, un nez grec, un front superbe, une
bouche fière et admirablement dessinée: enfin un port et une démarche si
nobles que, sous son burnous grossier, on l'eût pris pour le maître de
toutes ces montagnes. A la manière dont il salua madame Elvire, nous
vîmes qu'elle venait de faire sa conquête. Après quelques mots échangés
avec le guide et les muletiers, il alla se placer derrière elle et n'en
détacha plus ses yeux.

--Quel est cet homme? demanda à Bel-Kassem M. Jules un peu inquiet.

--Parbleu! dit le Philosophe en riant, c'est l'amoureux de ma femme.

--Un Kabyle des Aïth-Illoula-Oumalou, ajoute Bel-Kassem; son village est
à l'entrée du col de Chellata, par où nous franchirons demain la crête
du Djurjura. Il y retourne, venant d'Alger, et a voulu savoir si vous
comptiez aller jusque-là aujourd'hui. Il a même très-vivement insisté
pour que vous acceptiez son hospitalité.

--Et tu l'as remercié pour nous, repartit M. Jules.

--Oui.

--Mais lui as-tu dit que nous nous proposions de nous arrêter ce soir à
Thifilkouth?

--Ah! ah! fit le Conscrit, craignez-vous, Caporal, que ce magnifique
sauvage ne veuille enlever notre Général?

En ce moment madame Elvire, d'une main coquettement gantée, nous montre
à cinquante mètres sous nos pied, dans le précipice, une fleur d'or qui
se balance sur sa tige flexible et haute. C'est la première de cette
espèce que nous rencontrons.

--_Nouar-el-Maryem_ [Fleur de Marie.]! s'écrie le beau Kabyle, et
bondissant vers la fleur comme un lion qui veut saisir une proie, il
descend et remonte en un clin d'oeil, suspendu sur le vide, l'escarpement
à pic; puis d'un air de triomphe, il offre la _Nouar-el-Maryem_ à madame
Elvire.

--Qui de vous, Messieurs, dit-elle, serait capable de tant de
galanterie?

Alors, ouvrant une petite boîte en nacre, elle y prend une dragée et la
présente en souriant au Kabyle radieux. Elle lui fait signe qu'il doit
la mettre dans sa bouche:

--Bonbon! dit-elle.

--_Mléah! Mléah!_ traduit le guide.

Mais le beau montagnard secoue la tête, et glissant délicatement la
dragée dans un sachet en cuir qu'il porte sur sa poitrine nue, il
s'écrie:

--_Anaya!_

Bel-Kassem échange avec lui quelques mots en riant aux éclats.

--Que dit-il, Bel-Kassem, qui vous fasse tant rire, demande le Général.

--Madame, il dit que ton présent lui servira d'anaya lorsqu'il ira te
retrouver à Paris; mais peut-être ignores-tu ce que c'est que l'_anaya_?

--Oui.

--L'_anaya_ est la plus sainte et la plus respectée des lois kabyles.
C'est un gage qui rend inviolable la personne qui le reçoit. La fleur
que t'a donnée cet homme rend ta personne sacrée non-seulement pour sa
tribu, mais encore pour toutes celles qui ont fait alliance avec elle.
Muni d'un _anaya,_ on peut se promener dans une tribu ennemie comme dans
son jardin. Il y en a cent, il y en a mille espèces. Ainsi quand deux
tribus, deux villages ou deux parties d'un village sont en guerre, les
chemins par où les femmes vont à la fontaine sont couverts par
l'_anaya,_ et nul n'y est inquiété. Lorsqu'un meurtrier réclame et
obtient l'_anaya_ d'une tribu, il reçoit chez elle protection et asile.
Tout peut servir d'_anaya_ à un voyageur: un enfant qui l'accompagne, un
mulet qui le porte, une lettre, un objet quelconque, le moindre brin
d'herbe. Le nom même d'un homme, d'une tribu ne sera jamais par lui,
chez cette tribu, vainement invoqué. Celui qui brise l'_anaya_ paye
l'amende, il est déshonoré. En un mot, c'est la loi de Dieu, et personne
en Kabylie ne la viole impunément. Les _kanouns_ portent que l'homme
possédé du démon qui livre à ses ennemis ou tue à prix d'argent celui
qui est venu chercher un refuge dans le village sera chassé
honteusement; sa maison sera brûlée, ses biens seront confisqués. S'il
ne possède rien, on le lapide.

--L'_anaya_ des femmes vaut-il celui des hommes?

--Souvent, sinon toujours; et vous voyez devant vous un village où deux
partis se sont livrés des combats acharnés pour un _anaya_ donné par une
femme. En l'absence de son mari, elle avait remis à un homme sous le
coup d'une vengeance une chienne qui devait le protéger. La bête revint
ensanglantée, l'homme fut assassiné: de là bataille! Et depuis ce temps
ce village s'appelle _Thaourirth-n'Thakd-jounth,_ le piton de la
chienne.

--Je préfère, dit le Philosophe, l'_anaya_ à notre police et à nos
gendarmes.

--Mais, observai-je, supprime-t-il les assassins et les voleurs?

--Non, répondit Bel-Kassem, il y en a en Kabylie comme en France. Le vol
est puni d'amendes depuis 3 francs 60 centimes jusqu'à 250 francs. Le
dommage qui en résulte doit en outre être réparé par le voleur envers le
volé. Les amendes sont doubles pour les vols de nuit, et la plus forte
punit ceux commis sur les chemins à main armée. Dans ce dernier cas, on
brise les tuiles de la maison du coupable. Celui qui tue pour voler est
expulsé du pays et ses biens sont confisqués. Les mêmes peines sont
infligées à celui qui tue son père, son fils ou son frère pour hériter
d'eux; chacun a le droit de le tuer comme un chien. Les menaces de mort
et les blessures sont aussi frappées d'amendes. Dans un seul cas, le
meurtrier est absous: celui de la vengeance légitime, l'_oussiga,_ qui
est un droit et un devoir. Le Kabyle qui ne poursuit pas le prix du
sang, la _diâ,_ mais se contente d'une indemnité pécuniaire, attire sur
lui le mépris de tous.

Le _kanoun_ de Thaourirth-Thamokhanht, village des Aïth-Iraten, porte: «
Quand un meurtre est commis, c'est le meurtrier qui doit mourir. S'il
meurt accidentellement, le prix du sang retombe sur sa succession. Si le
meurtrier se sauve, ses biens et sa maison sont donnés à la famille de
la victime. Celui qui, contrairement à la loi, en tue un autre que le
meurtrier, paye cent réaux, et la peine de mort retombe sur lui.»
D'autres _kanouns_ frappent d'une amende de deux cents francs quiconque
s'interpose entre deux individus ayant à tirer l'un de l'autre une
vengeance légitime. Cependant l'usage a prévalu dans beaucoup de tribus
de ne point éterniser l'_oussiga_. Si le meurtrier ou, en général,
l'auteur de l'insulte vient à mourir avant que la vengeance ait pu être
exercée contre lui, c'est son héritier seul qui doit acquitter la _diâ_;
mais les autres membres de la _kharouba_ [Famille.] ne sont plus
responsables.

--Et la prison, demanda l'un de nous, quand donc y condamne-t-on?

--La prison! répondit Bel-Kassem avec un air de souverain mépris, la
prison! Il n'y en a pas une seule dans toutes nos montagnes. La liberté
est un besoin plus impérieux que la faim ou la soif. L'idée
d'emprisonner un homme ne nous est jamais venue; ceux qui se seraient
avisés de cela auraient été traités de fous par tous les autres. Le
Kabyle préfère la mort à la perte de la liberté.

Le Philosophe rayonnait:

--Qu'on me vante, dit-il, la civilisation du dix-neuvième siècle! Qu'on
me cite notre Code pénal comme une merveille!

--Mais les Kabyles ne sont-ils pas jugés au criminel, comme les autres
indigènes et les Français de la colonie, par les cours d'assises ou les
conseils de guerre d'Alger, de Constantine et d'Oran?

--Oui, mais ce qui est crime en France ne l'est pas toujours en Kabylie,
et réciproquement: le commandant supérieur décide, dans chaque cas qui
arrive à sa connaissance, s'il faut ou non poursuivre le coupable devant
la justice française. Pour tout le reste, nous appliquons nos _kanouns_
et n'avons d'autres juges que nous-mêmes. C'est la _djemâa_ [Assemblée
de village.] qui prononce les peines et applique les amendes. Chaque
_dachera_ ou _thadderth_ [Village.] a la sienne, formée par tous les
hommes en état de porter les armes. En politique, elle délibère
souverainement et décide de la paix et de la guerre, ainsi que des
alliances ou _sofs_ à former. En justice, elle juge sans appel en
appliquant les lois, elle en fait de nouvelles ou modifie les anciennes.
En matière de finances, elle fixe par tête l'impôt que nous payons aux
Français, quinze, dix, cinq francs ou rien, suivant les fortunes. Elle
dispose des fonds de la _djamâa_ [Trésor public, caisse municipale.] où
sont versés les amendes, les dons volontaires et les taxes prélevées sur
les naissances, les mariages, les divorces et les successions. Elle
décrète les travaux d'utilité générale et gère tous les intérêts de la
commune. Enfin, elle tâche d'écarter les différends qui surgissent entre
les familles ou les partis du village. Pour me servir d'une comparaison,
chacun de nos villages est une république gouvernée par la _djemâa,_ ou
assemblée des hommes en état de porter un fusil.

--Voilà, ajouta le Philosophe, ce qu'il faut appeler un peuple
souverain.

--Je pensais, dis-je, que le gouvernement, c'était l'_amin_.

--Oh! non, Monsieur, l'_amin_ est l'agent de la _djemâa_ chargé
d'exécuter ses décisions: mais il n'est pas le maître du village. Il est
élu par le suffrage universel, ordinairement pour un an; il est
rééligible ou peut même, si tout le monde est satisfait de lui,
continuer pendant un temps indéterminé ses fonctions où l'assistent les
_dhamen,_ représentants élus des _kharouba_ ou familles. L'_amin_ et les
dhamen composent une sorte de conseil municipal; mais c'est l'assemblée
de tous les hommes portant le fusil qui fait les affaires de la commune.

Chaque _kharouba_ comprend tous les membres d'une famille; elle forme
dans le village un groupe distinct, très-souvent un parti qui a ses
_sofs_ amis ou ennemis. De là les querelles qui éclatent, surtout pour
l'élection de l'_amin,_ chacun tenant à faire élire un membre de sa
_kharouba,_ puis les luttes qui ensanglantent le village, car si la
_djemâa_ ne parvient pas à mettre d'accord ses _sofs_ hostiles, ils
courent aux armes et se fusillent entre eux.

Voici, en cette matière, la législation des Kabyles: «Quand la division
s'est mise dans le _thadderth_ et que les troubles ont commencé, aucune
fraction n'a le droit de nommer un _amin_ dans son sein. Quand les
troubles commencent, et qu'on est sur le point d'en venir aux mains, les
gens de bien s'interposent. Celui qui, pendant ce temps, commet un vol
quelconque, ou tire un coup de fusil, ou entre dans la maison d'un
individu d'un _sof_ ennemi, est passible d'une amende de 250 francs.
S'il a tué quelqu'un, il doit être tué à son tour. Dès lors, il y a
guerre ouverte, et chacun se prépare à la lutte.»

--Mais s'il se rencontrait parmi vous, Bel Kassem, des ambitieux qui
voulussent s'emparer du pouvoir et imposer leur volonté aux autres.

--Cela ne s'est jamais vu, et toute tentative de ce genre serait vaine.
Quiconque voudrait faire la loi à la _djemâa_ se verrait aussitôt
abandonné par tous ses partisans, par sa propre _kharouba_. Le cas,
d'ailleurs, est prévu: celui qui fomente des troubles systématiquement
et avec persistance est condamné à la plus forte amende: 400 francs.

--Et s'il ne veut ou ne peut la payer?

--Il lui faudra quitter le village, à moins que quelqu'un ne la paye
pour lui. Il en est de même pour toutes les amendes. Aussi sont-elles
très-exactement acquittées. Qui n'a pas d'argent, en emprunte; mais la
_meurda,_ le prêt d'une semaine à l'autre, coûte cher.

--L'usure à la petite semaine.

--Nous avons aussi la _r'ania_ ou l'hypothèque, plus onéreuse encore,
car l'emprunteur abandonne la jouissance de son bien pour une somme
souvent minime, et jusqu'au jour où il pourra la rendre. La _r'ania_ des
figues est surtout en usage. Pour dix ou vingt francs qu'il emprunte en
avril, un Kabyle qui va moissonner dans la plaine s'oblige à restituer
en septembre cet argent, plus une mesure de figues de valeur égale.

--Et les _kanouns_ tolèrent un pareil vol! s'écria Madame Elvire
indignée.

--Ils font bien, dit le Philosophe, de respecter la liberté des
transactions ainsi que toutes les autres. L'argent doit être un objet de
commerce comme le blé, le fer ou le charbon.

--Cependant, observai-je, Mâakara ne se trompait pas, hier, lorsqu'il a
dit: «Pour la plupart des Kabyles, un sou, c'est comme une pièce d'or
pour vous, Madame.»

--Et dans ma poche, cent francs, ajouta Bel-Kassem, équivalent à un
million dans le portefeuille de M. de Rothschild.

--Tu le connais donc, M. de Rothschild?

--Parfaitement; au fort National, je lis souvent les journaux de Paris,
et puis le _Mobacher,_ journal indigène d'Alger, a parlé plus d'une fois
de cet _Amin-el-Oumêna_ des banquiers.

--Qu'est-ce que ce personnage?

--C'est l'_amin_ des _amins_ d'une _arch_ [Tribu.]. Il est élu par eux.
Autrefois on ne le nommait que pour la guerre où il commandait et
conduisait au combat les _sofs_ alliés. Maintenant il sert
d'intermédiaire entre les Kabyles et l'autorité française. Il en est de
même des caïds institués depuis peu comme juges de paix, et qui
perçoivent en outre dans chaque cercle la _lezma_ ou impôt de
capitation.

--Que produit cet impôt?

--Je sais seulement que le cercle du fort paye une _lezma_ annuelle de
quatre-vingt mille francs.

--Connais-tu la population de la Kabylie?

--Le dernier recensement quinquennal la porte à sept cent mille âmes.

--Tu es savant comme un livre, mon ami.

--Madame me flatte.

--Y en a-t-il d'autres que toi dans ces montagnes qui lisent les
journaux de Paris?

--Peu; mais beaucoup lisent le _Mobacher_.

--Combien?

--Je ne les ai pas comptés. Je suppose que le _Mobacher_ a ici de trois
à quatre cents abonnés.

--Tu plaisantes fort agréablement.

--«Par Dieu! par la bénédiction de Dieu! par le Fort! par la Sainte
Ecriture!» je jure, dit le Kabyle avec un grand sérieux, que je ne
plaisante pas. Nous prends-tu donc pour des sauvages?

--Mais ceux qui savent écrire, demandai-je, sont-ils aussi nombreux?

--Non, quand on a besoin d'une lettre on va trouver le _thaleb_
[Savant.].

--Est-ce lui aussi qui dresse vos contrats de vente, vos titres de
propriété?

--Nous n'en avons guère. Notre parole donnée vaut tous les actes de vos
notaires. D'ailleurs, partout où il y a un olivier, un figuier, un
terrain grand comme la main, tout le monde sait à qui il est. Sans
l'autorisation de la _djemâa,_ personne n'a le droit de construire sa
maison hors du village, ni de vendre son bien à un étranger. Les
propriétés ne passent donc que d'une _kharouba_ à une autre, et cela au
vu et au su de chacun, soit par vente ou par héritage. Les femmes...

--Nous savons qu'elles n'héritent pas.

--Et si une fille, en se mariant, quitte le village, elle n'emporte que
ses bijoux, sa tête légère et... Bel-Kassem demeura sur ce: et...

--Quoi donc? fit une petite bouche curieuse.

--Sa vertu.

Madame Elvire sourit. A ce signal, notre rire éclate. Cette gaieté gagne
les muletiers et même «l'amoureux de ma femme,» grave et mélancolique.
Brusquement arraché à son extase, il nous montre ses dents plus
éblouissantes que les neiges du Djurjura.

--Bagasse! que je m'amuse, moi! s'écrie le Marseillais. C'est une vraie
fête de voyager avec vous; mais je casserais volontiers une croûte.

--Et moi aussi!

--Et moi donc!

--Je mangerais de l'herbe, s'il y en avait sur ce rocher.

--Moi, je boirais la mer et ses poissons.

Seuls, nos braves bêtes et leurs maîtres marchent depuis cinq heures et
marcheront jusqu'au soir sans éprouver le besoin de manger ni de boire.

--Bel-Kassem, ne pourrais-tu découvrir par ici un bon hôtel avec un
dîner cuit à point.

--Non, Madame, le colonel t'en a prévenue.

--Un bouchon, un petit bouchon.

--S'il ne te faut que cela, il y en a aux bouteilles.

Nouvel éclat de rire: le guide nous regarde d'un air effaré.

--Cassandre, mon ami, dit le Marseillais avec le plus pur accent de la
Canebière, tu ne sais donc pas qu'un bouchon, c'est un paradis où les
bons compagnons _rigolent_.

--Mais, Caporal, à quoi pensez-vous? J'ai faim! j'ai soif! et vous avez
dans vos _tellis_ tout ce qu'il faut! Où trouverons-nous pour _rigoler_
un bouchon comme celui-ci?

--Encore cinq minutes de marche, dit Bel-Kassem, nous rencontrerons une
source: les hommes et les bêtes pourront boire.

Nous gravissions depuis une heure un énorme rocher nu et venions d'en
atteindre la crête, où il ne poussait pas un brin d'herbe. Un grand
silence nous enveloppait. Le sabot des mulets retentissait sur la pierre
sonore. A droite et à gauche, le précipice se creusait presque a pic à
une profondeur de mille mètres. La vue planait sur un horizon immense
ceint d'un côté par le Djurjura recourbé en demi-cercle, de l'autre par
la mer qui apparaissait dans une échancrure de montagnes. La grandeur
épique du paysage nous plongeait dans une sorte de stupeur, contre
laquelle réagissait notre gaieté un peu fébrile. Pas une maison
française, aucun vestige d'Europe, le monde berbère dans sa splendide et
prodigieuse sauvagerie. Nous sommes au coeur de la grande Kabylie.

D'un seul coup d'oeil nous embrassons toutes les tribus des deux grandes
confédérations ou _K'bila_ [K'bila, hommes associés.] des _Zouaoua_.
Leurs sofs _R'raba_ [De l'Ouest.] et leurs sofs _Cheraga_ [De l'Est.]
occupent tout le versant septentrional du Djurjura, depuis les
Aïth-Guechtoula et les Aïth-Sedka vers Dra'-el-Mizan, jusqu'aux tribus
de l'Oud-el-Hammam vers la mer et le cap Sigli. Nous les passons en
revue du haut d'un pic des Aïth-Menguelate, 14 villages, 1,350 fusils,
une des tribus les plus considérables de la confédération de l'Ouest.

Chez les Menguelate, comme chez les lraten, la guerre a marqué son
passage. En juillet 1854 et en juin 1857, ils se sont battus contre les
Français qui leur ont brûlé plusieurs villages. Ils taillent ou tournent
dans le bois des _thaoulath_ [Pelles.], des _djefoun_ [Plats.], des
_kabkab_ [Sabots.] et autres ustensiles. Au sud de leur territoire,
jusqu'à la crête djurjurienne, habitent les Aïth-Betroun qui s'appellent
eux-mêmes le coeur des _Zouaoua_. Ces Kabyles de moeurs farouches,
très-rigides dans l'observation de leurs _kanouns,_ se divisent en
quatre tribus. La plus industrieuse est celle des Aïth-Yenni, 7
villages, 1,325 fusils, soumis en juin 1857: armuriers renommés,
forgerons et orfèvres, naguère encore faux monnayeurs. Leurs quatre
principaux villages, rapprochés les uns des autres, se détachent en un
groupe lumineux sur l'obscurité des vallées et forment à l'ouest, entre
le fort national et le Djurjura, comme une grande ville kabyle. Ce sont
Aïth-et-Arba, Thaourirth-Mimoun, Thaourirth-el-Hadjadj et
Aïth-el-Hassen, bourgade considérable de 400 fusils. Au-dessus d'eux,
sur le flanc du Djurjura, les Aïth-Ouasif, 7 villages, 1,220 fusils,
fabriquent de la cire et des cardes pour la laine; plus haut encore et
jusqu'aux cimes neigeuses, les Aïth-bou-Akkach, 4 villages, 765 fusils,
font des peignes à pointes de fer avec lesquels les femmes, en tissant,
serrent la trame sur la chaîne; et les Aïth-Boudrar, 6 villages, 1,225
fusils, habiles jardiniers, cultivent le terrible _felfel,_ le poivre
des _Zouaoua_ [Devaux, _les Kébaïles du Djerjera_.].

La soumission des trois dernières tribus suivit celle de la première en
1857.

A l'ouest des Aïth-Betroun, habitent les autres tribus de cette
_k'bila_: les Aïth-Attaf, 2 villages, 544 fusils, fabricants
d'ustensiles de bois et maîtres voleurs; les Aïth-H'al-Aqbile, 6
villages, 985 fusils, jardiniers et pépiniéristes; les Aïth-Bouyoucef, 7
villages, 650 fusils, d'origine juive, dit-on, peu industrieux et
d'humeur assez pacifique. Ces tribus se soumirent en même temps que les
Menguelate, au commencement de juillet 1857.

La confédération de l'Est comprend six tribus échelonnées sur le
Djurjura, depuis le coude qu'il forme en se repliant vers le nord-est:
les Aïth-Illilten,13 villages, 1,090 fusils, _manefguis_ ou patriotes
fanatiques et sauvages; c'est à leur hospitalité que nous allons confier
nos têtes, et déjà leur village de Thifilkouth nous apparaît sur un
mamelon qu'on prendrait pour un avorton de la grande montagne. Au-dessus
d'eux sont les Aïth-llloula-Oumalou, 14 villages, 1,150 fusils, avec la
singulière _Zaouïa_ de Ben-Dris, marabouts voleurs, _tolbas_ [Savants.]
de la _Kzoula_ [Massue ferrée.], qui naguère encore ne s'appliquaient
qu'à la science du meurtre et de la rapine. Puis, sur les déclivités
inférieures, les Aïth-Ithourar, 26 villages, 1,845 fusils, qui
fabriquent des filets et autres engins de chasse. Au nord de leur
territoire habitent les Aïth-Yahia, 13 villages, 1,035 fusils, qui
possèdent Koukou, la capitale du roi ou plutôt du fameux chef berbère
Ahmed ben-el-Kadi. Marmol la visita vers 1535 et l'a décrite, ainsi que
l'État de Koukou, dans son _Africa_ qui fut publiée en 1573. Cette ville
est entièrement déchue de son ancienne splendeur. Adossée à
l'_Azerou-Kuelaâ,_ la pierre difficile à atteindre, elle était ceinte
autrefois d'une muraille bastionnée de deux mille mètres de circuit,
percée de trois portes: l'_Azerou-n'Tassassin,_ la pierre des hommes de
garde; la _Thabourth-n'Sour,_ la porte du rempart; et la
_Thir'ilth-el-Medefia,_ la crête des canons. Il faut croire qu'en effet
des canons défendaient cette forteresse, car les Français en ont
retrouvé deux lorsqu'ils sont entrés à Koukou, sans combat, pendant
l'expédition de juin 1854. A quelque distance de la ville est
l'_Ourthou-Thaadjeth,_ le jardin de la princesse: était-ce le jardin de
la merveilleuse beauté, fille de Ben-el-Kadi, qu'épousa, en 1561,
Hassan, fils de Kheir-ed-Din, sultan d'Alger?

Enfin, et toujours dans la direction du nord-est, les Aïth-ldjer, 26
villages, 2,240 fusils, avec les Aïth-Zikki, 5 villages, 225 fusils,
leurs alliés obligés de la crête djurjurienne. Cette grande et
industrieuse tribu se livre avec succès à la culture du lin et au
tissage d'une toile à les étroits; elle confectionne aussi l'_izar_:
c'est un épouvantail qui fascine la perdrix craintive.

Pauvre petite, tu as raison de trembler, car c'est la mort qui s'avance
vers toi. Mais pourquoi ne fuis-tu pas à tire-d'ailes? Tu n'as rien à
craindre de cette tête de chacal qui grimace sur cette bande de tuile
tendue et curieusement enluminée, ni de cette queue qui, au bas de
l'appareil, se balance menaçante, ni de ces petits miroirs qui
remplacent les yeux fauves et qui ont un éclat si terrifiant. Tu
demeures, pétrifiée d'épouvante, en face d'un fantôme, sans voir le
chasseur; il s'approche lentement, tenant d'une main l'_izar_ qui te le
cache, et de l'autre son fusil. Fuis! fuis! ou tu es morte! Il va te
tirer à coup sûr... Pan! la perdrix a vécu.

Les Idjer, très-superstitieux comme tous les Kabyles, n'approchent
qu'avec terreur de leurs grottes profondes, de celles surtout de
Bou-Khiar, où les _djenouns_ [Mauvais esprits, démons.] ont enfoui et
gardent des trésors incalculables. Chez eux aussi, on rencontre de
grandes excavations cylindriques d'aspect étrangement sauvage.
Bel-Kassem nous assure, d'un air qui n'admet pas de réplique, qu'elles
furent habitées autrefois par des géants troglodytes plus terribles que
le lion, plus féroces que la panthère. C'étaient, nous dit-il, les
sujets d'un roi dont la taille atteignait mille coudées. Il régnait sur
un pays de hautes montagnes, lorsqu'il vit un jour arriver dans son
royaume le peuple de Dieu, à la recherche de la terre promise. Prévoyant
qu'il serait vaincu s'il engageait la lutte avec Moïse, il prit le parti
de fuir; mais il emporta sur ses épaules ses montagnes qui n'étaient
autres que le Djurjura. Arrivé en Kabylie, il finit par succomber sous
ce poids écrasant, et ses sujets abandonnés à leurs instincts cruels, se
détruisirent entre eux ou périrent misérablement dans un isolement
farouche.

--Bel-Kassem, dit le Général, n'arriverons-nous donc jamais à ta
fontaine?

--Encore cinq minutes, répond le guide avec un malin sourire; cinq
petites minutes, Madame, et tu te reposeras.

--Je ne suis pas fatiguée, mon ami; mais il paraît que tes minutes se
multiplient comme les poissons de l'Évangile. Voici plus d'une heure que
nous marchons, et il nous faut maintenant marcher encore.

--Qué! dit le Marseillais avec humeur, les minutes kabyles ne finissent
jamais. Ces hommes mangent, boivent et dorment en marchant, et, comme le
Juif-Errant, ils vont du Fort à Alger sans se reposer en route.
Trente-cinq lieues, bagasse!  Nous nous engageons entre deux chaînes de
roches à pic tourmentées et nues. Le sentier serpente, étroit et
périlleux, à mi-hauteur de l'une d'elles. Le fond du précipice, où leurs
larges pieds se touchent presque, présente un effrayant désordre de
blocs amoncelés, arrondis, dégradés par les eaux.

Çà et là un arbre arraché, brisé, tordu, étend vers nous d'un air
lamentable ses bras de squelette. Toute végétation a disparu, plus un
village; rien que des pierres géantes, brunes, fauves ou grises, qui
n'ont pour couvrir leur nudité que des lambeaux de mousse d'un vert
terne et jaunâtre. D'instant en instant le sentier devient plus abrupte.

--Un endroit merveilleusement choisi pour le sabbat des sorcières.

--Ah! prends garde, Madame; cette gorge est au pouvoir des _djenouns,_
qui s'amusent à jeter les voyageurs dans l'abîme. Ton amoureux le sait
bien, et c'est pourquoi il a pris la bride de ton mulet.

En effet, le beau Kabyle marchait devant madame Elvire, entre elle et le
précipice, voulant la protéger contre la méchanceté des _djenouns_. Tout
à coup il s'écria:

--_Thâla! thâla!_ la fontaine! la fontaine!

Une de ces crevasses que l'eau met plusieurs milliers d'années à creuser
dans la pierre nous apparaît à un coude du sentier. Nos bêtes ont deviné
la source qui coule limpide en babillant joyeusement. L'espoir de ce
régal des humbles et des grands qui ont soif ranime leur ardeur. Cette
fois, au bout des cinq minutes de Bel-Kassem, dix ou vingt fois
menteuses, nous sommes assis autour de l'eau promise. Les _tellis_ sont
ouverts, les provisions étalées sur la nappe rocheuse. Nous offrons des
saucissons, des poulets et du vin aux muletiers qui ont fait leurs
ablutions, qui ont bu et dont les bêtes boivent.

--_Makache bono_ [Pas bon.]!

--Ils tirent de leur burnous une mince galette d'orge où le son se mêle
abondamment à la farine; ils y mordent à belles dents.

--Pauvres gens! Offrez-leur donc du pain Caporal, et du sucre.

Cette fois leur gourmandise s'allume, et ce sont des _Allah isselmec_!
Le Marseillais regarde le saucisson du coin de l'oeil, comme un enfant le
pot aux confitures. Le beau Kabyle s'est éloigné discrètement.

--Où est donc mon amoureux?

--Au-dessus de vous, Madame. Assis sur le rocher, il vous contemple en
mangeant ses figues.

Madame Elvire lui fait signe d'approcher. Il accourt vers elle, souriant
et rougissant sous sa peau de cuivre. M. Jules lui présente un demi-pain
et du sucre. Mais avant de rien accepter, lui, d'un geste noble, tend
vers le Général ses deux mains rapprochées et pleines:

--_Thagerth_ [Des figues.]! dit-il.

De belles figues blondes, exquises au goût, appétissantes aux yeux; par
malheur, elles sortent d'un burnous qui ne s'est jamais rafraîchi à
aucune fontaine.

Le Général en prit deux.

--_Arnou_! _arnou_ [Encore! encore!]! dit l'amoureux aux figues.

--Merci.

--_Arnou_! _arnou_! répète le beau Kabyle.

Le Général prend bravement une troisième figue; mais avant de la porter
à sa bouche, il hésite un peu.

--Bah! dit le Philosophe pour l'encourager, il y a des bêtes partout,
petites ou grosses; cela dépend d'un simple effet d'optique. Mords dans
ta figue, crois-moi; il n'y a que le premier coup de dent qui coûte.

Madame Elvire y mordit.

--Exquise! _Bono_! _bono_! dit-elle au montagnard ravi qui remonte sur
sa pierre, emportant son pain et son sucre.

Ce fut au tour des muletiers de venir nous offrir des fruits, figues,
raisins secs et caroubes, dans leurs mains rapprochées en forme de
corbeille. Nous en prenons tous et mangeons... ce dessert parfumé
d'essence de burnous.

Nous nous remettons sur nos bâts. Bientôt, en sortant de la gorge, nous
apercevons, couchés à nos pieds, le village de Thifilkouth. La descente
commence.  Déjà le soleil s'incline vers l'horizon; avant une heure, il
aura disparu derrière les montagnes.

--Combien faut-il de tes minutes, Bel-Kassem, pour aller chez le caïd?

--Cinq, Madame, répond le guide en riant, cinq toutes petites, toutes
petites.

Le traître! il faut plus d'une heure. Nous avons des crampes dans les
jambes, car nos pieds s'échappent sans cesse des poches du _tellis_ dont
Kabyles et Arabes se servent en guise d'étriers. Les bâts sont minces,
les mulets maigres: leur épine dorsale nous scie en deux. Et quelle
descente! Plus de sentier, mais un escalier de pierre, grossièrement
taillé dans le rocher à pic. Telle marche n'a que six pouces, mais telle
autre a deux mètres, elle est arrondie, glissante; et le mulet, à chaque
pas, s'arc-boute des quatre jambes pour ne pas piquer une tête dans le
vide; ou bien, c'est un chemin-ravin, détrempé par les dernières
pluies, où la bête s'enfonce jusqu'aux genoux dans la boue. Nous voici
arrêtés devant un passage impraticable.

--Ah! s'écrie le Conscrit, j'aimerais mieux être sur une grande route!

--Marchons! dit le Général, cela nous dégourdira les jambes.

--Mais, Madame, objecte le Caporal consterné, vous ne pourrez jamais
vous tirer de ce cloaque!

--Eh! observe judicieusement Bel-Kassem, il vaut mieux se salir les
pieds que la tête.

Nous sommes de son avis et descendons de nos bêtes. Nous passons à gué
des ruisseaux boueux sur des pierres jetées là par des femmes kabyles.
La pente toujours aussi raide devient moins périlleuse à mesure qu'on la
descend. Une terre fertile recouvre le rocher; des oliviers et des
figuiers innombrables, des haies d'épines entourent des champs d'orge et
nous protégent contre l'abîme. Ici, comme à la montée du fort National,
c'est bientôt un enchevêtrement inextricable de branches, de feuilles et
de fleurs où la vigne se marie aux arbres fruitiers et aux frênes. Les
rossignols et les fauvettes de Thifilkouth nous accueillent par des
chansons. Un jeune pâtre nous regarde passer avec de grands yeux
effarés. Un troupeau bêlant de chevreaux trottine devant lui, pressé de
regagner le village, car ces pauvres petits ont soif du lait et des
caresses de leurs mères dont ils sont séparés depuis le matin. Enfin, au
fond de la vallée, nous traversons un _asif_ où courent en grondant sur
des pierres roulées les neiges fondues du Djurjura. Quelques pas encore,
et nous serons à Thifilkouth.

Le village couronne un mamelon à pentes assez douces. Il est entouré
d'un mur flanqué de tours blanchies à la chaux, et qui ressemblent à des
minarets. Nous pénétrons dans cette enceinte fortifiée par une porte à
voûte basse d'aspect belliqueux. Thifilkouth est une vraie citadelle.
Bel-Kassem nous apprend que ces tours sont gardées en temps de guerre et
que des sentinelles y veillent alors nuit et jour. Quand l'ennemi se
risque à livrer un assaut, des femmes, les plus braves, y viennent le
pistolet au poing, faire le coup de feu ou recharger les fusils de leurs
fils, de leurs maris, de leurs frères. Toutes les autres, jeunes et
vieilles, parées comme pour une fête, entonnent un chant guerrier en se
tenant par la main, ou poussent des cris perçants qui exaltent le
courage des hommes.

Mais si le village est emporté, quel est leur sort?

Pour le vainqueur, la femme du vaincu est sacrée. Ces attaques de
village sont d'ailleurs assez rares. Beaucoup sont si bien protégés par
les défenses naturelles de leurs pitons à pic qu'il ne leur en faut
guère d'autres. Pour arrêter l'ennemi, il suffit de barrer l'unique
chemin de la crête, et de fermer la porte massive qui bouche l'entrée de
_thadderth_. Le plus souvent les _sofs_ se déclarent la guerre et s'y
préparent plusieurs jours d'avance. Dans quelques tribus, la bataille se
livre en un endroit choisi. Les combattants s'en approchent de chaque
côté, lentement, en rampant et s'abritant derrière une pierre, derrière
un arbre. Tout homme en état de porter les armes doit combattre sous
peine d'infamie. «Si quelqu'un, disent les _kanouns,_ quitte le village
pendant une guerre, sa maison est rasée.» Le même sort est réservé au
traître, l'espion est lapidé. Dès qu'un enfant peut se servir d'un
fusil, son père le présente à la _djemâa_. A partir de ce jour-là, il a
sa place au combat comme dans l'assemblée. Pendant la lutte, les plus
vieux qui n'ont plus la force de combattre, postés en sentinelle sur le
sommet de la montagne, signalent par leurs cris l'approche de l'ennemi:
«Les voici! ils avancent, ils reculent, ils vont tirer! Dérobez-vous!
_tamourt_! tamourt_! à terre! à terre!» Après la bataille, si l'un des
partis n'a pas de mort, il décharge ses armes en signe de joie; ou, s'il
en a, il demande la _dhomana_ [Trêve.] pour les enterrer. Tout le
village assiste aux funérailles. Les hommes, silencieux et tristes,
creusent la fosse; les femmes poussent des plaintes lamentables et avec
les ongles se déchirent le visage. Parfois des combattants ennemis
assistent à ce deuil, pour honorer le courage de leurs victimes. Malheur
aux blessés! si la _gadoum_ [Hache.] ou le _flissa_ [Sabre.] ne les a
pas achevés, ils demeurent souvent estropiés pour la vie: car la balle
kabyle, quoique d'un trop petit calibre pour le fusil, n'en casse pas
moins fort bien une jambe ou un bras, et, pour raccommoder ce membre,
les montagnards n'ont d'autre médecin que la nature. Quelques-uns
pourtant, les plus riches, se donnent le luxe d'un _thebib_ [Chirurgien
arabe.]; mais les autres, pour guérir leur blessure, se contentent d'y
appliquer un chiffon de papier où la main de quelque pieux marabout a
tracé à leur intention une formule miraculeuse. Jadis les montagnards se
battaient avec la _mzerag_ [Lance.]; ils ont encore le _loueh,_ grand
bouclier à l'épreuve de la balle. Ils s'en couvrent deux ou trois,
lorsqu'avec le _thanhizth,_ longue perche armée d'une pointe d'acier,
ils veulent ouvrir une brèche dans le mur d'une maison ou d'un village.

Pendant quelques instants, nous longeons l'enceinte dont le soleil
couchant colore les tours en carmin. Devant nous, au milieu d'un massif
de verdure, est couché Thifilkouth sur une crête bizarrement accidentée;
et plus loin, derrière le village, se dresse, imposant et superbe, le
Djurjura, enveloppé de pourpre. Ces murs et ces tours d'aspect étrange,
ce prodigieux amas d'arbres et de fleurs où la lumière et l'ombre
dessinent en se jouant des arabesques multicolores, ce village
fantastique appuyé sur le pied d'un colosse rouge, tout ici, comme sur
le rempart du fort National, nous transporte en pleine féerie.

Nous passons sous plusieurs voûtes basses et noires, puis sous une porte
qui fait corps avec les maisons de Thifilkouth. Elle donne accès dans
une salle vaste et sombre où plusieurs Kabyles sont assis, accroupis,
couchés sur des dalles qui forment, à trois pieds du sol, de larges
bancs le long des murs et autour des piliers.

--Est-ce encore une maison de garde, Bel-Kassem? il y a là des
meurtrières.

--C'est le _themegaïth,_ la salle de la _djemâa_; elle s'y réunit une ou
deux fois la semaine. C'est aussi un lieu ouvert à tous, où jeunes et
vieux viennent à chaque heure du jour, pour s'entretenir de la chose
publique et de leurs propres affaires.

Combien de burnous ont poli ces dalles grossièrement taillées, combien
de générations les ont creusées par places en venant s'y asseoir! Il y a
du sauvage dans le masque, impassible de ces hommes qui nous regardent.
Nous les saluons de la tête; un seul, le plus jeune, nous répond:
_Ouach-halek_! C'est le salut kabyle. Les autres demeurent silencieux;
pas un muscle de leur visage ne bouge.

--Bel-Kassem, sommes-nous donc ici chez des Arabes?

--Non, Madame; mais ce sont des rustres, des Kabyles peu civilisés.

Le guide les raille sur leur grossièreté; il nous donne apparemment pour
des gens d'importance, car tous se lèvent pour nous mener chez le caïd;
tous, excepté un, qui nous tourne le dos: il a bien quatre-vingt-dix
ans. Son crâne est dénudé, une longue barbe blanche lui descend jusqu'au
milieu de la poitrine. Sur son épaule repose sa fidèle _gadoum,_ qui ne
l'a jamais quitté; à son côté droit est son _debouz,_ son bâton ferré,
avec lequel il a assommé plus d'un ennemi dans sa jeunesse. Il porte le
_tabenta,_ tablier de cuir, qui fait partie du costume de guerre. Son
burnous orde, bruni par sa sueur presque séculaire, est percé de
plusieurs trous de grandeur inégale.

--Ce sont, dit Bel-Kassem, des balles qui les ont faits. Les petits
proviennent de balles kabyles; les grands, de balles françaises. Ce
vieux s'est battu toute sa vie, et il est aussi fier de son burnous
troué qu'aucun de vos soldats peut l'être de son ruban rouge.

Nous suivons une rue étroite, bordée de maisons basses, sans fenêtres;
les eaux ménagères ruissellent entre les pierres, toutes les ordures du
village s'y étalent sans vergogne. Cette rue monte ou descend court à
droite, puis à gauche, en zigzag. C'est un vrai casse-cou, parsemé çà et
là de flaques croupissantes et puantes. Chaque maison y a accès par une
porte pratiquée dans son mur et qui ouvre sur une cour intérieure.

A cette porte, qui s'entre-bâille dès que nous l'avons dépassée,
apparaissent des visages de femmes, curieux et effarés: très-beaux
parfois, jolis souvent, mais peu ou point du tout lavés. Un cortége
nombreux d'hommes et de petits garçons nous accompagne, grossissant sans
cesse et se pressant contre nous, naïvement effrontés. L'affluence est
grande surtout autour du Général.

Jamais Parisienne n'a mis le pied dans ce village berbère, et c'est à
qui la verra de plus près, à qui pourra palper l'étoffe de son manteau.
Bel-Kassem et le beau Kabyle s'évertuent en vain à écarter cette foule
importune. Le Caporal s'alarme, le Conscrit s'irrite, le Marseillais
jure, les muletiers crient: _Choua_! _choua_ [Doucement! doucement!]!
Madame Elvire sourit et dit:

--Oh! la plaisante aventure!

Enfin nous voici chez le caïd de Thifilkouth. La porte d'une cour
intérieure s'est refermée sur nous. Les membres de la _kharouba_ et
quelques intimes nous entourent. Le caïd, averti de notre arrivée par le
télégraphe kabyle, s'avance pour nous saluer. C'est un petit homme
blond, d'une cinquantaine d'années. Il y a de la malice et de la ruse
sur ses lèvres souriantes et dans ses yeux bleus qui clignotent. Il
s'appuie sur une canne et boite en marchant: car, l'an dernier, il est
tombé de mulet, il s'est cassé la jambe, et l'amulette du marabout la
lui a mal remise. M. Jules lui débite en gentleman accompli un petit
compliment de circonstance sur l'hospitalité des Kabyles et les
incomparables beautés de leur pays. Le guide traduit ces paroles
élogieuses un peu brièvement. Bel-Kassem a faim et soif, Bel-Kassem est
fatigué; le soleil est couché, et Bel-Kassem voudrait manger, boire et
dormir.

--Entrons! entrons! dit le guide morose comme un enfant assailli par le
sommeil: on ne nous servira pas le kouskoussou avant le jour, si nous
restons à babiller comme des femmes au moulin.

Quand les femmes vont à la fontaine et au moulin, elles font entre elles
pendant une heure ou deux la petite chronique scandaleuse. Babiller est
au reste le plus grand et presque le seul divertissement pour elles
comme pour les hommes.

Le caïd nous introduit dans la maison des hôtes. Le madré est fort à son
aise. Il reçoit du gouvernement un traitement d'un millier de francs
comme jug

Showing first 200,000 characters. Full text: gutenberg.org/ebooks/15434