Gutenberg · eo1.org

← catalogue

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 3)

by François Guizot · French · Gutenberg #15433 · 852,681 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 3)
    
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States,
you will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.

Title: Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 3)

Author: François Guizot


        
Release date: March 21, 2005 [eBook #15433]
                Most recently updated: December 14, 2020

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/15433

Credits: Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading Team. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES POUR SERVIR À L'HISTOIRE DE MON TEMPS (TOME 3) ***




Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed
Proofreading Team. This file was produced from images generously
made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)





MÉMOIRES
POUR SERVIR
A L'HISTOIRE DE MON TEMPS (III)

PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS.
RUE VIVIENNE, 2 BIS.





                                 MÉMOIRES
                              POUR SERVIR A
                         L'HISTOIRE DE MON TEMPS

                                   PAR

                               M. GUIZOT

                             TOME TROISIÈME

                                  1860










                               CHAPITRE XV

           MON MINISTÈRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE. (1832-1837.)

Caractère et but du cabinet du 11 octobre 1832.--Difficultés de sa
situation.--Avantages de sa composition.--D'où vient la popularité
du ministère de l'instruction publique.--Son importance pour les
familles;--pour l'État.--Des divers moyens de gouvernement des esprits
selon les temps.--Caractère laïque de l'état actuel de l'intelligence et
de la science.--Du système et de l'état des établissements d'instruction
publique en Angleterre.--Mes conversations à Londres à ce sujet.--Unité
nécessaire du système d'instruction publique en France.--Des essais
d'organisation de l'instruction publique depuis 1789.--L'Assemblée
constituante et M. de Talleyrand.--L'Assemblée législative et M. de
Condorcet.--La Convention nationale et M. Daunou.--Le Consulat et la loi
du 1er mai 1802.--L'Empire et l'Université.--L'instruction publique et
la Charte.--Vicissitudes de l'organisation du ministère de l'instruction
publique.--Comment je le fis organiser en y entrant.--Débuts du
cabinet.--Préparation du discours de la Couronne.--Ouverture de la
session de 1832.--Tentative d'assassinat sur le Roi.--État des affaires
au dedans et au dehors.--Je tombe malade.


Je n'ai nul dessein de toucher aux questions et aux querelles du temps
présent; j'ai bien assez de celles qu'éveillent les souvenirs du passé;
j'évite les comparaisons et les allusions, bien loin de les chercher.

Cependant, à l'époque où j'arrive, je rencontre un fait auquel je ne
puis me dispenser d'assigner son caractère et son sens véritables. C'est
au cabinet du 11 octobre 1832 qu'on rapporte en général le premier essai
prémédité de ce qu'on a appelé depuis le gouvernement parlementaire. Ce
fut effectivement en vue du parlement, ou pour mieux dire des chambres
et dans leur sein, que ce cabinet fut choisi pour assurer à la monarchie
nouvelle leur intime et actif concours. Je tiens à dire avec précision
ce qu'était, à nos yeux, la mission dont nous acceptions ainsi le
fardeau.

Les hommes de sens souriront un jour au souvenir du bruit qui se fait
depuis quelque temps autour de ces mots: «gouvernement parlementaire,»
et des mots qu'on met en contraste avec ceux-là. On repousse le
gouvernement parlementaire, mais on admet le régime représentatif. On ne
veut pas de la monarchie constitutionnelle telle que nous l'avons vue
de 1814 à 1848; mais à côté d'un trône on garde une constitution. On
distingue, on explique, on disserte pour bien séparer du gouvernement
parlementaire le régime national et libéral, mais très-différent, qu'on
entend lui donner pour successeur. J'admets ce travail; je livre le
gouvernement parlementaire aux anatomistes politiques qui le tiennent
pour mort et en font l'autopsie; mais je demande ce que sera son
successeur. Que signifieront cette constitution et cette représentation
nationale qui restent en scène? La nation influera-t-elle efficacement
sur ses affaires? Aura-t-elle pour ses droits, pour ses biens, pour
son repos comme pour son honneur, pour tous les intérêts, moraux
et matériels qui sont la vie des peuples, de réelles et puissantes
garanties? On lui retire le gouvernement parlementaire, soit; lui
donnera-t-on, sous d'autres formes, un gouvernement libre? Ou bien, lui
dira-t-on nettement et en face qu'elle doit s'en passer, et que les
formes qu'on lui en conserve ne sont que de vaines apparences, indigne
mensonge et puérile illusion?

Qu'il y ait des formes et des degrés divers de gouvernement libre, que
la répartition des droits et des forces politiques entre le pouvoir
et la liberté ne doive pas être toujours et partout la même, cela est
évident; ce sont là des questions de temps, de lieu, de moeurs, d'âge
national, de géographie et d'histoire. Que, sur ces questions, notre
régime parlementaire se soit plus d'une fois trompé, qu'il ait trop
donné ou trop refusé, tantôt au pouvoir, tantôt à la liberté, peut être
à tous les deux, je ne conteste pas. Mais si c'est là tout ce qu'on veut
dire quand on l'attaque, ce n'est pas la peine de faire tant de bruit;
les fautes de ce régime reconnues, reste toujours la vraie, la grande
question: la France aura-t-elle ou n'aura-t-elle pas un gouvernement
libre? C'est un acte d'hypocrisie que de prétendre se retrancher
derrière les erreurs du régime parlementaire pour ne pas répondre à
cette question suprême, ou pour la résoudre négativement sans oser le
dire. On parle sans cesse de 1789: oublie-t-on que c'était précisément
un gouvernement libre, ses principes et ses garanties, que la France
voulait en 1789? Croit-on qu'elle se fût alors contentée d'un nouveau
code civil et d'hommes nouveaux, sur le trône ou autour du trône, pour
prix de la révolution où elle se lançait?

Quand nous entrâmes dans le cabinet du 11 octobre 1832, c'était là, pour
nous, une question résolue. Nous ne nous inquiétions guère alors du
gouvernement parlementaire; nous n'en imaginions même pas le nom; mais
nous voulions sérieusement un gouvernement libre, c'est-à-dire
des garanties efficaces de la sécurité des droits et des intérêts
individuels comme de la bonne gestion des affaires publiques. C'est là
la liberté politique, et c'était bien la liberté politique que nous
entendions pratiquer pour notre compte et fonder pour notre pays.

Dans ce principe et ce but commun résidait l'unité du nouveau cabinet.
Il était loin de réunir toutes les conditions et d'offrir tous les
caractères qu'on a coutume de regarder comme essentiels à un cabinet
parlementaire. Nous n'entrions pas tous ensemble et en même temps au
pouvoir; nous ne sortions pas tous des mêmes rangs politiques; nous
n'avions pas tous professé les mêmes maximes et suivi le même drapeau.
Des huit ministres du 11 octobre 1832, quatre avaient appartenu au
cabinet précédent, quatre seulement étaient nouveaux. Quelques-uns
avaient soutenu et servi, d'autres avaient combattu la Restauration. Qui
aurait regardé de près à nos idées et à nos tendances générales, à nos
habitudes d'esprit et de vie, aurait trouvé entre nous des différences
graves; mais soit par principe, soit par goût, soit par bon sens
et prudence, nous regardions tous le gouvernement libre comme le
gouvernement nécessaire; nous voulions tous que la monarchie et la
Charte fussent l'une et l'autre une vérité.

Aux yeux des spectateurs les plus intelligents et les plus
bienveillants, l'entreprise était difficile et hasardeuse. Grâce aux
rudes combats de M. Casimir Périer et à la grande lutte des 5 et 6
juin, le gouvernement de Juillet était debout, mais c'était là tout son
succès; les mêmes ennemis l'entouraient, les mêmes périls le menaçaient.
Les conspirations et les insurrections étaient toujours flagrantes
ou imminentes; les sociétés secrètes se montraient de plus en plus
passionnées et audacieuses; la presse périodique, en majorité violemment
hostile, agressive, destructive, dominait l'opposition parlementaire
entraînée ou intimidée. Cette vanité de la victoire, ce bouillonnement
continu de la tempête quand on se croyait dans le port, frappaient
les meilleurs esprits de surprise et d'inquiétude, et leur faisaient
concevoir, sur le succès d'une politique à la fois de résistance et de
liberté, de tristes doutes: «Vous voilà dans les plus grandes aventures,
vous et le pays, m'écrivait de Turin M. de Barante, le 17 octobre; je
suis content, mais inquiet. Ces horribles et stupides clameurs ont-elles
une grande influence dans la Chambre? Avez-vous persuasion que vous
trouverez une majorité? Probablement; sans cela vous n'auriez pas risqué
vous, vos amis et le sort commun.»

Huit jours plus tard, le 25 octobre, M. Rossi m'exprimait de Genève des
appréhensions analogues: «La partie est, comme vous le dites, engagée à
fond. Elle l'est partout. Mais c'est vous qui avez la grosse affaire sur
les bras. Nul, vous le savez, ne fait plus que moi des voeux sincères
pour votre succès. Vous l'obtiendrez si vous pouvez vous déployer tout
entier pour l'affermissement, le progrès et la gloire de la France. Le
pourrez-vous? Serez-vous compris? Ne serez-vous pas entravé? Voilà mes
craintes, tout en me flattant qu'elles sont chimériques.» Au moment
de la formation du cabinet, les mêmes inquiétudes préoccupaient
quelques-uns de ses membres les plus considérables; le duc de Broglie,
qui fit de mon entrée la condition de la sienne, avait douté peu
auparavant que lui-même fût en mesure de prendre part au pouvoir; il
m'écrivait le 25 juin: «Le développement qu'ont pris depuis six semaines
les affaires de la Vendée me paraît rendre mon entrée au ministère tout
à fait impossible. C'est bien assez de l'inimitié qui s'attache au nom
de doctrinaire; il ne faut pas dans ce moment y joindre l'inconvénient
de passer pour carliste aux yeux des sots; il ne faut pas donner, contre
un ministère qui se forme, les armes que donnerait ma conduite politique
dans la Chambre des pairs pendant le cours de la session dernière. C'est
un malheur dont je ne pourrais me racheter qu'en devenant persécuteur,
ce qui ne me convient nullement. J'ignore où vous en êtes, ce que vous
croyez possible ou désirable. Je pense que, si vous pouvez entrer avec
Thiers et Dupin, la chose sera bonne; mais si vous ne le pouvez pas, il
vaut mieux ne pas s'user et se compromettre en pure perte. Ce n'est pas
à vous, qui me connaissez, que j'ai besoin de dire que tout ce que je
puis vous appartient, en dedans comme en dehors du ministère, et que je
mettrai très-volontiers ma tête là où vous mettrez la vôtre; mais, je
le répète, il me paraîtrait absurde de braver l'orage que mon nom seul
soulèverait. Le cri de carlisme est véritablement le seul qui, en ce
moment, ait du retentissement en France; et quelque extravagant qu'il
soit de le pousser contre moi, il y a la moitié de la bonne portion de
la Chambre des députés et les trois quarts de notre meilleur public qui
ne se feraient pas faute d'y croire.»

Même le cabinet une fois formé, ses membres n'étaient pas tous bien
confiants dans sa composition et ses chances; l'amiral de Rigny écrivait
à M. Dupin: «J'étais peu porté, vous le savez, pour une pareille
combinaison, malgré ma haute estime pour les personnes. On ne m'accusera
pas au moins d'être resté par goût, car je déclare, et je crois encore
avoir le droit d'être cru, que je me suis fait violence. Certes, la
partie est périlleuse, je ne me le dissimule pas; elle l'eût été avec
votre appui, quoique, suivant moi, à un moindre degré; que sera-t-elle
privée de ce secours?»

M. Thiers aussi restait un peu inquiet de l'alliance des doctrinaires,
et quoique convaincu de la nécessité de leur concours, il prenait
quelque soin pour rester et paraître, non pas séparé d'eux, mais
différent et distinct.

Une circonstance atténuait les difficultés de cette situation, et devait
aider le pouvoir nouveau à les surmonter. Indépendamment de la pensée
commune qui unissait tous ses membres dans la politique générale, le
cabinet du 11 octobre 1832 avait cet avantage que chacun d'eux était
bien approprié au poste spécial qu'il occupait. L'armée avait besoin
d'être non-seulement réorganisée, mais relevée de l'échec qu'elle avait
subi en 1830; le maréchal Soult était plus capable que personne de lui
rendre ce double service: «le plus grand organisateur de troupes»,
disait de lui l'empereur Napoléon; vieux soldat, glorieux capitaine,
Gascon sérieux, habile à se servir, pour les affaires publiques comme
pour les siennes propres, de son nom et de sa gloire, et doué de
cette autorité à la fois rude et prudente qui sait se déployer en se
ménageant. Le respect des traités, l'indépendance et la dignité dans la
paix, la confiance de l'Europe dans la probité du nouveau gouvernement
de la France, les rapports intimes avec l'Angleterre, ces bases
nécessaires de notre politique extérieure étaient garanties par le
caractère comme par la situation du duc de Broglie qui trouvait, dans
ses relations personnelles avec lord Granville, alors ambassadeur
d'Angleterre à Paris, de précieuses facilités et de loyaux moyens de
succès. En acceptant le ministère de l'intérieur presque exclusivement
réduit aux attributions de sûreté générale, M. Thiers s'était
comme personnellement chargé de mettre fin à l'état d'insurrection
qu'entretenait dans les départements de l'Ouest la présence de madame la
duchesse de Berry; hardi témoignage de son dévouement à la cause qu'il
servait et au cabinet où il entrait. L'amiral de Rigny, qui s'était fait
honneur dans le commandement de notre escadre du Levant et à Navarin,
avait le rare mérite d'être exempt de préjuges dans les questions
relatives au régime de nos colonies, et disposé à entreprendre les
grandes réformes que commandaient, dans ce régime, le droit humain et la
bonne administration. M. Barthe avait été, sous la Restauration, trop
engagé dans les rangs et dans les actes de l'opposition la plus ardente
pour que son dévouement au service de la monarchie de 1830 ne soulevât
pas contre lui ceux de ses anciens amis qui restaient hostiles à toute
monarchie; mais sa situation et sa disposition convenaient au gros du
parti libéral qui adoptait franchement le gouvernement nouveau; il ne
pouvait être soupçonné de complaisance pour le parti légitimiste, et il
se montrait résolu dans la défense du pouvoir contre ses divers ennemis.
Le roi Louis-Philippe, qu'il avait bien servi dans les embarras du
ministère Laffitte, lui portait confiance: «Bien peu d'avocats, me
disait-il un jour, comprennent les conditions du gouvernement; Barthe
y est arrivé; ce n'est pas un transfuge, c'est un converti; il a vu la
lumière.» M. Humann ne trouvait pas tout à fait auprès du roi la
même faveur; c'était un ministre des finances exigeant, ombrageux,
susceptible, et qui craignait qu'on ne le crût facile envers la
couronne; mais sa capacité reconnue, sa grande fortune personnelle,
fruit de sa capacité, la gravité de ses moeurs qui n'ôtait rien à sa
finesse, son esprit d'ordre et de règle dans l'administration de la
fortune publique, lui donnaient au sein des Chambres, pour les affaires
de son département, une autorité que, dans les grandes occasions et
avec une intelligence élevée, il savait mettre au service de la bonne
politique générale. C'était, parmi les ministres du 11 octobre 1832,
l'un de ceux dont le mérite spécial était bien reconnu du public et
contribuait au crédit du cabinet.

J'ai occupé quatre ans le ministère de l'instruction publique. J'ai
touché, pendant ce temps, à presque toutes les questions qui en
dépendent ou qui s'y rattachent. J'ai à coeur de retracer ce que j'y
ai fait, ce que j'y ai commencé sans pouvoir l'achever, ce que je me
proposais d'y faire. J'ai été engagé, durant la même époque, dans toutes
les luttes de la politique intérieure ou extérieure, dans toutes les
vicissitudes de la composition et de la destinée du cabinet. Je placerai
hors de ce tumulte des affaires et des passions du jour les questions
relatives à l'instruction publique. Non que ces questions n'aient aussi
leurs passions et leur bruit; mais ce sont des passions qui s'allument à
un autre foyer, et un bruit qui se passe dans une autre sphère. Il y
a des combats et des orages dans la région des idées; mais alors même
qu'elle cesse d'être sereine, elle ne cesse pas d'être haute; et quand
on y est monté, il ne faut pas avoir à tout moment à en descendre pour
rentrer dans l'arène des intérêts temporels: quand j'aurai dit ce que
fut, de 1832 à 1837, mon travail au service des intelligences et des
âmes dans les générations futures, je reprendrai ma part, à la même
époque, dans les luttes politiques de mes contemporains.

Il y a un fait trop peu remarqué. Parmi nous et de nos jours, le
ministère de l'instruction publique est de tous les départements
ministériels le plus populaire, celui auquel le public porte le plus de
bienveillance et d'espérance. Bon symptôme dans un temps où les hommes
ne sont, dit-on, préoccupés que de leurs intérêts matériels et actuels.
Le ministère de l'instruction publique n'a rien à faire avec les
intérêts matériels et actuels de la génération qui possède en passant le
monde; c'est aux générations futures, à leur intelligence et à leur sort
qu'il est consacré. Notre temps et notre pays ne sont donc pas aussi
indifférents qu'on les en accuse à l'ordre moral et à l'avenir.

Les sentiments et les devoirs de famille ont aujourd'hui un grand
empire. Je dis les sentiments et les devoirs, non l'esprit de famille
tel qu'il existait dans notre ancienne société. Les liens politiques et
légaux de la famille se sont affaiblis; les liens naturels et
moraux sont devenus très-forts; jamais les parents n'ont vécu si
affectueusement et si intimement avec leurs enfants; jamais ils n'ont
été si préoccupés de leur éducation et de leur avenir. Bien que
très-mêlée d'erreur et de mal, la forte secousse que Rousseau et son
école ont imprimée en ce sens aux âmes et aux moeurs n'a pas été vaine,
et il en reste de salutaires traces. L'égoïsme, la corruption et la
frivolité mondaines ne sont certes pas rares; les bases mêmes de la
famille ont été naguère et sont encore en butte à de folles et perverses
attaques; pourtant, à considérer notre société en général et dans ces
millions d'existences qui ne font point de bruit mais qui sont la
France, les affections et les vertus domestiques y dominent, et font
plus que jamais, de l'éducation des enfants, l'objet de la vive et
constante sollicitude des parents.

Une idée se joint à ces sentiments et leur prête un nouvel empire,
l'idée que le mérite personnel est aujourd'hui la première force comme
la première condition du succès dans la vie, et que rien n'en
dispense. Nous assistons depuis trois quarts de siècle au spectacle de
l'insuffisance et de la fragilité de toutes les supériorités que donne
le sort, de la naissance, de la richesse, de la tradition, du rang; nous
avons vu en même temps, à tous les étages et dans toutes les carrières
de la société, une foule d'hommes s'élever et prendre en haut leur place
par la seule puissance de l'esprit, du caractère, du savoir, du travail.
A côté des tristes et mauvaises impressions que suscite dans les âmes ce
trouble violent et continu des situations et des existences, il en sort
une grande leçon morale, la conviction que l'homme vaut surtout par
lui-même, et que de sa valeur personnelle dépend essentiellement sa
destinée. En dépit de tout ce qu'il y a dans nos moeurs de mollesse et
d'impertinence, c'est là aujourd'hui, dans la société française, un
sentiment général et profond, qui agit puissamment au sein des familles
et donne aux parents, pour l'éducation de leurs enfants, plus de bon
sens et de prévoyance qu'ils n'en auraient sans ces rudes avertissements
de l'expérience contemporaine. Bon sens et prévoyance plus nécessaires
encore dans les classes déjà bien traitées du sort que dans les autres:
un grand géologue, M. Élie de Beaumont nous a fait assister aux
révolutions de notre globe; c'est de sa fermentation intérieure que
proviennent les inégalités de sa surface; les volcans ont fait les
montagnes. Que les classes qui occupent les hauteurs sociales ne se
fassent point d'illusion; un fait analogue se passe sous leurs pieds;
la société humaine fermente jusque dans ses dernières profondeurs, et
travaille à faire sortir de son sein des hauteurs nouvelles. Ce vaste
et obscur bouillonnement, cet ardent et général mouvement d'ascension,
c'est le caractère essentiel des sociétés démocratiques, c'est la
démocratie elle-même. Que deviendraient, en présence de ce fait, les
classes déjà investies des avantages sociaux, les anciens, les riches,
les grands et les heureux de toute sorte, si aux bienfaits du sort ils
ne joignaient les mérites de l'homme; si par l'étude, le travail, les
lumières, les fortes habitudes de l'esprit et de la vie, ils ne se
mettaient en état de suffire dans toutes les carrières à l'immense
concurrence qui leur est faite, et qu'on ne peut régler qu'à condition
de la bien soutenir?

C'est à cet état de notre société, au juste instinct de ses besoins, au
sentiment de sollicitude ambitieuse ou prévoyante qui règne dans les
familles, que le ministère de l'instruction publique doit sa popularité.
Tous les parents s'intéressent vivement à l'abondance et à la salubrité
de la source où leurs enfants iront puiser.

A côté de ce puissant intérêt domestique un grand intérêt public vient
se placer. Nécessaire aux familles, le ministère de l'instruction
publique ne l'est pas moins à l'État.

Le grand problème des sociétés modernes, c'est le gouvernement des
esprits. On a beaucoup dit dans le siècle dernier, et on répète encore
souvent que les esprits ne doivent point être gouvernés, qu'il faut les
laisser à leur libre développement, et que la société n'a ni besoin ni
droit d'y intervenir. L'expérience a protesté contre cette solution
orgueilleuse et insouciante; elle a fait voir ce qu'était le
déchaînement des esprits, et rudement démontré que, dans l'ordre
intellectuel aussi, il faut des guides et des freins. Les hommes
qui avaient soutenu, ici comme ailleurs, le principe du complet
laisser-aller, se sont eux-mêmes hâtés d'y renoncer dès qu'ils ont eu
à porter le fardeau du pouvoir: jamais les esprits n'ont été plus
violemment pourchassés, jamais ils n'ont été moins libres de s'instruire
et de se développer à leur gré, jamais plus de systèmes n'ont été
inventés, ni plus d'efforts tentés pour les dominer que sous l'empire
des partis qui avaient réclamé l'abolition de toute autorité dans
l'ordre intellectuel.

Mais si, pour le progrès comme pour le bon ordre dans la société, un
certain gouvernement des esprits est toujours nécessaire, les conditions
et les moyens de ce gouvernement ne sont pas toujours ni partout les
mêmes; de notre temps, ils ont grandement changé.

L'Église avait seule jadis le gouvernement des esprits. Elle possédait
à la fois l'autorité morale et la suprématie intellectuelle. Elle était
chargée de nourrir les intelligences comme de régler les âmes, et la
science était son domaine presque aussi exclusivement que la foi.

Cela n'est plus: l'intelligence et la science se sont répandues et
sécularisées; les laïques sont entrés en foule dans le champ des
sciences morales et l'ont cultivé avec éclat; ils se sont presque
entièrement approprié celui des sciences mathématiques et physiques.
L'Église n'a point manqué d'ecclésiastiques savants; mais le monde
savant, docteurs et public, est devenu plus laïque qu'ecclésiastique. La
science a cessé de vivre habituellement sous le même toit que la foi;
elle a couru le monde. Elle est de plus devenue une puissance pratique,
féconde en applications quotidiennes à l'usage de toutes les classes de
la société.

En devenant plus laïques, l'intelligence et la science ont prétendu à
plus de liberté. C'était la conséquence naturelle de leur puissance, de
leur popularité et de leur orgueil qui grandissaient à la fois. Et le
public les a soutenues dans leur prétention, car tantôt il a vu que sa
propre liberté était intimement liée à la leur, tantôt il a jugé que la
liberté était, pour les maîtres de la pensée et de la science, la juste
récompense des forces nouvelles qu'ils mettaient à la disposition de la
société et des services qu'ils lui rendaient.

Qu'on s'en félicite ou qu'on les déplore, qu'on s'accorde ou qu'on
diffère sur leurs conséquences, qu'on s'aveugle ou qu'on s'alarme
sur leurs dangers, ce sont là des faits certains et irrévocables.
L'intelligence et la science ne redeviendront pas essentiellement
ecclésiastiques; l'intelligence et la science laïques ne se passeront
pas d'une large mesure de liberté.

Mais précisément parce qu'elles sont maintenant plus laïques, plus
puissantes et plus libres que jadis, l'intelligence et la science ne
sauraient rester en dehors du gouvernement de la société. Qui dit
gouvernement ne dit pas nécessairement autorité positive et directe:
«l'influence n'est pas le gouvernement,» disait Washington, et dans
l'ordre politique il avait raison; l'influence n'y saurait suffire; il y
faut l'action directe et promptement efficace. Il en est autrement dans
l'ordre intellectuel; quand il s'agit des esprits, c'est surtout par
l'influence que le gouvernement doit s'exercer. Deux faits, à mon
sens, sont ici nécessaires: l'un, que les forces vouées aux travaux
intellectuels, les supériorités lettrées et savantes soient attirées
vers le gouvernement, librement groupées autour de lui et amenées
à vivre avec lui en rapport naturel et habituel; l'autre, que le
gouvernement ne reste pas étranger au développement moral des
générations successives, et qu'à mesure qu'elles paraissent sur la scène
il puisse établir des liens intimes entre elles et l'État au sein duquel
Dieu les fait naître. De grands établissements scientifiques et de
grands établissements d'instruction publique soutenus par les grands
pouvoirs publics, c'est la part légitime et nécessaire du gouvernement
civil dans l'ordre intellectuel.

Par quels moyens pouvons-nous aujourd'hui, en France, assurer au
gouvernement cette part, et satisfaire à ce besoin vital de notre
société? La France possédait autrefois, et en grand nombre, des
établissements spéciaux et subsistant par eux-mêmes, des universités,
des corporations enseignantes ou savantes qui, sans dépendre de l'État,
lui étaient cependant unies par des liens plus ou moins étroits, plus ou
moins apparents, tantôt avaient besoin de son appui, tantôt ne pouvaient
se soustraire à son intervention, et donnaient ainsi au pouvoir
civil une influence réelle, bien qu'indirecte et limitée, sur la vie
intellectuelle et l'éducation de la société. L'Université de Paris, la
Sorbonne, les Bénédictins, les Oratoriens, les Lazaristes, les Jésuites
et tant d'autres corporations, tant d'autres écoles diverses
dispersées dans les provinces, n'étaient certes pas des branches de
l'administration publique, et lui causaient souvent de graves embarras.
Avant de disparaître dans la tempête révolutionnaire, plusieurs de ces
établissements étaient tombés dans des abus ou dans une insignifiance
qui avaient détruit leur crédit moral et fait oublier leurs services.
Mais pendant des siècles, ils avaient secondé le développement
intellectuel de la société française et prêté à son gouvernement un
utile concours. Presque tous anciens et propriétaires, attachés à leurs
traditions, fondés dans un dessein religieux, ils avaient des instincts
d'ordre et d'autorité en même temps que d'indépendance. C'était, dans
l'ensemble, un mode d'action de l'État sur la vie intellectuelle et
l'éducation de la nation; mode confus et incohérent, qui avait ses
difficultés et ses vices, mais qui ne manquait ni de dignité, ni
d'efficacité.

En 1848, pendant mon séjour en Angleterre, on y débattait la question
de savoir s'il ne conviendrait pas d'instituer un ministère de
l'instruction publique, et de placer ainsi, sous l'autorité directe du
pouvoir civil et central, ce grand intérêt de la société. Des hommes
considérables, les uns engagés dans la politique et membres du
parlement, les autres appartenant à l'Église anglicane, d'autres,
esprits libres et purs philosophes, me demandèrent ce que j'en pensais.
Nous nous en entretînmes à plusieurs reprises; je leur exposai notre
système d'instruction publique en France; ils connaissaient bien celui
de l'Allemagne. Après un sérieux examen de la question, ils arrivèrent,
pour le compte de leur pays, à une conclusion que je tiens à reproduire
ici telle qu'elle se manifesta, car en même temps qu'elle peint
avec vérité la nature des établissements d'instruction publique en
Angleterre, elle jette, à cet égard, sur l'état comparé des deux pays,
une vive lumière.

«Nous n'avons point, disaient-ils, comme la France et la Prusse, un
système général et unique d'instruction publique; mais nous avons, en
abondance, des établissements d'instruction publique de tous les genres
et de tous les degrés: des écoles élémentaires pour l'éducation du
peuple, des colléges pour les études classiques et littéraires, des
universités pour l'enseignement supérieur de toutes les sciences.»

«Ces établissements sont distincts et isolés; ils subsistent chacun
à part et pour son propre compte, avec leurs ressources et leur
administration particulières. Ils sont divers; ils ont été et ils
restent organisés selon la pensée et le voeu des personnes qui les ont
fondés, ou de celles qui les dirigent, ou de la portion du public qui
leur confie ses enfants. Ils sont indépendants, sinon complètement, du
moins à un haut degré, du gouvernement central qui les surveille et y
intervient quelquefois, mais ne les dirige point. Enfin ils sont placés,
non pas tous, mais la plupart, sous des influences religieuses; le plus
grand nombre sous l'influence de l'Église anglicane, d'autres sous
celles des communions ou sectes dissidentes.

«Il y a certainement, dans l'organisation et l'administration intérieure
de ces établissements, beaucoup d'imperfections à signaler, d'abus à
réformer, de lacunes à combler, d'améliorations à introduire. Nous
désirons ces réformes; nous approuvons que le pouvoir central de l'État,
soit le parlement, soit la couronne, intervienne pour suppléer à
l'insuffisance des établissements actuels, pour en redresser les abus,
pour leur fournir des moyens de développement, pour stimuler entre eux
le zèle et l'émulation. Mais nous regardons comme essentiel que le
gouvernement central borne là son action, et qu'il n'institue pas un
ministère spécial de l'instruction publique, chargé soit de fonder, en
dehors et à côté des établissements actuels, un système général d'écoles
diverses, soit de mettre la main sur les établissements actuels pour
les réunir dans un grand ensemble et les placer sous une seule et même
autorité. Une pareille tentative serait une véritable révolution en
matière d'instruction publique. Nous préférons le maintien de ce qui
existe.

«D'abord parce que cela existe, et que nous tenons essentiellement au
maintien des droits acquis et des faits établis, dans l'instruction
publique comme ailleurs. Il n'est pas aisé de créer des êtres qui vivent
réellement, et qui durent. Nos écoles élémentaires, soit celles de
l'Église, soit celles des dissidents, nos colléges classiques d'Éton,
de Harrow, de Westminster, de Rugby, nos universités d'Oxford et de
Cambridge sont des êtres vivants, éprouvés. On peut organiser sur
le papier des établissements d'instruction plus complets et plus
systématiques. Ces établissements s'élèveraient-ils au-dessus du papier?
grandiraient-ils? fructifieraient-ils? dureraient-ils? Il est permis
d'en douter: nous avons plus de confiance dans les faits consacrés par
le temps que dans les essais de la pensée humaine.

«La variété et l'isolement de nos établissements actuels sont d'ailleurs
des gages de liberté. Or, nous tenons beaucoup à la liberté, à la
liberté réelle et pratique, en matière d'instruction publique comme
en toute autre. C'est la liberté qui a fondé la plupart de nos écoles
actuelles, grandes et petites. Elles doivent leur existence aux
intentions libres, aux dons volontaires de personnes qui ont voulu
satisfaire un certain sentiment, réaliser une certaine idée. Les mêmes
idées, les mêmes sentiments qui animaient les fondateurs, tiennent
encore probablement une grande place dans notre société. Le monde
ne change pas autant, ni aussi vite que se le figurent des esprits
superficiels, et la liberté s'accommode mal de l'uniformité
scientifique. Nous voulons que les établissements divers, fondés jadis
par le voeu libre de personnes bienfaisantes, continuent d'offrir
au libre choix des parents, pour l'éducation de leurs enfants, des
satisfactions variées; et nous croyons cela essentiel à la prospérité
de l'instruction publique, qui ne peut se passer de la confiance des
familles, autant qu'à la stabilité de l'ordre social.

«Nous attachons de plus un prix immense aux influences et aux
habitudes religieuses qui prévalent aujourd'hui dans la plupart de nos
établissements d'instruction publique: influences et habitudes
qui disparaîtraient, qui seraient du moins fort affaiblies si ces
établissements formaient un vaste ensemble soumis à l'action directe et
partout présente du gouvernement de l'État. Nous ne voudrions nullement
confier à l'Église le gouvernement général de l'instruction publique;
mais nous ne voulons pas non plus remettre l'instruction publique tout
entière aux mains d'un pouvoir central laïque qui, peut-être en le
voulant, et quand même il ne le voudrait pas, y ferait bientôt perdre
aux pouvoirs religieux l'influence qu'ils y doivent exercer.

«On invoque un principe: l'instruction civile et l'instruction
religieuse doivent, dit-on, être complétement séparées; en laissant au
clergé seul l'instruction religieuse, et en lui assurant les moyens
comme la liberté de la donner, il faut placer sous la seule autorité
laïque l'instruction civile tout entière. Nous tenons ce principe pour
faux et funeste, du moins dans le sens et l'étendue qu'on voudrait lui
donner. En matière de hautes sciences et pour les hommes, ou pour les
jeunes gens qui touchent à l'âge d'homme, l'instruction civile et
l'instruction religieuse peuvent être complétement séparées; la nature
de ces études le comporte, et la liberté de l'esprit humain l'exige.
Mais l'enseignement supérieur n'est que l'un des degrés de tout système
général d'instruction publique. De quoi s'agit-il dans la plupart
des établissements, dans les écoles élémentaires, dans les écoles
classiques, et pour le plus grand nombre des enfants qui y vivent et
des années qu'ils y passent? Il s'agit essentiellement d'éducation,
de discipline morale. Bonne en elle-même et par les richesses qu'elle
ajoute aux facultés naturelles de l'homme, c'est surtout par son intime
rapport avec le développement moral que l'instruction intellectuelle
est excellente. Or, on peut diviser l'enseignement; on ne divise
pas l'éducation. On peut limiter à certaines heures les leçons qui
s'adressent à l'intelligence seule; on ne mesure pas, on ne cantonne
pas ainsi les influences qui s'exercent sur toute l'âme, notamment les
influences religieuses. Pour atteindre leur but, pour produire
leur effet, il faut que ces influences soient partout présentes et
habituellement senties. L'instruction purement civile peut former
l'esprit et le caractère; elle ne nourrit et ne règle point l'âme. Dieu
et les parents ont seuls ce pouvoir. Il n'y a de véritable éducation
morale que par la famille et par la religion. Et là où n'est pas la
famille, c'est-à-dire dans les écoles publiques, l'influence de la
religion est d'autant plus nécessaire. C'est l'honneur et le bonheur de
notre pays que, dans nos établissements d'instruction publique, cette
influence soit en général puissante. Nous ne voyons pas qu'elle ait nui
chez nous à l'activité ni au libre développement de l'esprit humain, et
en même temps il est évident qu'elle a grandement servi l'ordre public
et la moralité individuelle.

«Nous regarderions donc comme un grand mal et nous repousserions toute
organisation de l'instruction publique qui altérerait gravement l'état
actuel de nos divers établissements et les influences qui y prévalent.
Nous applaudirons à toutes les réformes, à tous les développements qui
pourront y être introduits; mais nous ne voulons ni les refondre dans un
seul et même moule, ni en concentrer le gouvernement dans une seule et
même main.»

Je comprends que les Anglais arrivent à cette conclusion, et je les en
approuve. En France, nous n'avons pas même à nous poser la question qui
les y conduit. Chez nous, tous les anciens et divers établissements
d'instruction publique ont disparu, les maîtres et les biens, les
corporations et les dotations. Nous n'avons, dans la grande société,
plus de petites sociétés particulières, subsistant par elles-mêmes et
vouées aux divers degrés de l'éducation. Ce qui s'est relevé ou ce qui
essaye de naître, en ce genre, est évidemment hors d'état de suffire aux
besoins publics. En matière d'instruction publique, comme dans toute
notre organisation sociale, un système général, fondé et soutenu par
l'État, est pour nous une nécessité; c'est la condition que nous ont
faite et notre histoire et le génie national. Nous voulons l'unité;
l'État seul peut la donner; nous avons tout détruit; il faut créer.

C'est un curieux spectacle que celui de l'homme aux prises avec le
travail de la création, et l'ambitieuse grandeur de sa pensée se
déployant sans souci des étroites limites de son pouvoir. De 1789
à 1800, trois célèbres assemblées, vrais souverains de leur temps,
l'Assemblée constituante, l'Assemblée législative et la Convention
nationale, se promirent de donner à la France un grand système
d'instruction publique. Trois hommes d'un esprit éminent et très-divers,
M. de Talleyrand, M. de Condorcet et M. Daunou furent successivement
chargés de faire un rapport et de présenter un projet sur cette
importante question dont les gens d'esprit engagés dans les luttes
révolutionnaires se plaisaient à se préoccuper, comme pour prendre, dans
cette sphère de la spéculation et de l'espérance philosophique, quelque
repos des violences du temps. Les rapports de ces trois hommes,
brillants représentants de la société, de la politique et de la science
de leur époque, sont des oeuvres remarquables et par leur caractère
commun et par leurs traits divers et distinctifs. Dans tous les trois
une pensée commune éclate: l'homme règne seul en ce monde, et la
révolution de 1789 est l'avénement de son règne; il s'y lance confiant
dans sa toute-puissance, disposant en maître de la société humaine, dans
l'avenir comme dans le présent, et assuré de la façonner à son gré. Dans
le travail auquel M. de Talleyrand a donné son nom, c'est l'orgueil de
l'esprit qui domine, avec une ardeur bienveillante, sans colère encore
comme sans mécompte. L'instruction publique y est appelée un _pouvoir_
qui embrasse tout, depuis les jeux de l'enfance jusqu'aux fêtes les
plus imposantes de la nation;--tout nécessite une _création_ en ce
genre;--son caractère essentiel doit être _l'universalité_, et quant aux
choses, et quant aux personnes;--l'État règle les études théologiques
comme les autres; «la morale évangélique est le plus beau présent que la
Divinité ait fait aux hommes; c'est un hommage que la nation française
s'honore de lui rendre.» _L'Institut_, successeur de toutes les
académies, est présenté comme l'école suprême, le sommet de
l'instruction publique; il sera à la fois corps savant, corps
enseignant, et corps administrant les établissements scientifiques
et littéraires. Entre le rapport de M. de Talleyrand à l'Assemblée
constituante et celui de M. de Condorcet à l'Assemblée législative,
la filiation est visible; on a roulé sur la même pente; mais l'espace
parcouru est déjà immense; l'ambition philosophique a cédé la place à
la passion révolutionnaire; une pensée politique spéciale, exclusive,
domine le nouveau travail; l'égalité en est le principe et le but
souverain: «L'ordre de la nature, dit Condorcet, n'établit dans
la société d'autre inégalité que celle de l'instruction et de la
richesse;--établir entre les citoyens une égalité de fait et rendre
réelle l'égalité établie par la loi, tel doit être le premier but d'une
instruction nationale;--à tous les degrés, dans tous les établissements
publics d'instruction, l'enseignement sera totalement gratuit;--la
gratuité de l'instruction doit être considérée surtout dans son rapport
avec l'égalité sociale.» Tout le rapport et le plan de Condorcet sont
dédiés à ce tyrannique dessein de l'égalité qui pénètre jusque dans le
sein de la grande société nationale des sciences et des arts, destinée
à être le couronnement de l'édifice; nul membre ne pourra être de deux
classes à la fois, «ce qui nuit à l'égalité.» La liberté tient plus de
place que l'égalité dans le travail de M. Daunou pour la Convention
nationale; il reproche à ses prédécesseurs de n'en avoir pas assez
reconnu et garanti les droits; dans le plan de M. de Talleyrand, il
trouve «trop de respect pour les anciennes formes, trop de liens et
d'entraves; Condorcet, dit-il, instituait en quelque sorte une Église
académique.» M. Daunou ne veut point d'organisation publique de
l'enseignement scientifique et littéraire; l'État, selon lui, ne
doit s'occuper que de l'instruction primaire et de l'instruction
professionnelle; hors de là, «liberté de l'éducation, liberté des
établissements particuliers d'instruction, liberté des méthodes
instructives.» Mais à côté de ce large laisser-aller en fait
d'instruction publique, M. Daunou aussi a son idée fixe et sa manie;
la passion de la république est, pour lui, ce qu'était, pour M. de
Condorcet, la passion de l'égalité: «Il n'y a de génie, dit-il, que dans
une âme républicaine;--un système d'instruction publique ne peut se
placer qu'à côté d'une constitution républicaine;» sous l'empire d'une
telle constitution, «le plus vaste moyen d'instruction publique, dit-il,
est dans l'établissement des fêtes nationales;» et il consacre tout un
titre de son projet de loi à l'énumération et au règlement de ces fêtes
annuelles instituées au nombre de sept, fêtes de la République, de la
Jeunesse, des Époux, de la Reconnaissance, de l'Agriculture, de la
Liberté et des Vieillards.

Au milieu de la tourmente révolutionnaire, tous ces projets, tous ces
rêves, tour à tour généreux, dangereux ou puérils, demeurèrent sans
résultats. On décréta l'instruction primaire universelle et gratuite;
mais il n'y eut ni écoles, ni instituteurs. On essaya sous le nom
_d'écoles centrales_ un système d'instruction secondaire qui, malgré
des apparences ingénieuses et libérales, ne répondait ni aux traditions
del'enseignement, ni aux lois naturelles du développement intellectuel
de l'homme, ni aux conditions morales de l'éducation. En matière
d'instruction supérieure et spéciale, quelques grandes et célèbres
écoles s'élevèrent. L'Institut fut fondé. Les sciences mathématiques et
physiques prodiguèrent à la société leurs services et leur gloire;
mais aucun grand et efficace ensemble d'instruction publique ne vint
remplacer les établissements détruits. On s'était et on avait beaucoup
promis; on ne fit rien. Des chimères planaient sur des ruines.

Le gouvernement consulaire fut plus sérieux et plus efficace. La loi
du 1er mai 1802, vaine quant à l'instruction primaire, incomplète et
hypothétique quant à l'instruction supérieure, rétablit, sous le nom et
au sein des lycées, une véritable instruction secondaire dans laquelle
se retrouvaient de bons principes d'enseignement et des garanties
d'influence sociale et de durée. Pourtant l'oeuvre manquait
d'originalité et de grandeur: l'instruction publique était considérée
comme un simple service administratif, et placée à ce titre, personnes
et choses, parmi les nombreuses et très-diverses attributions du
ministre de l'intérieur. Ni le rang qui lui appartenait, ni le mode de
gouvernement qui lui convenait n'étaient compris; elle tombait sous
l'empire de ce mécanisme bureaucratique qui règle et dirige bien les
affaires d'ordre matériel, mais dont les affaires d'ordre moral ne
sauraient s'accommoder.

L'empereur Napoléon ne s'y trompa point: averti par ces instincts
grands et précis qui lui révélaient la vraie nature des choses et les
conditions essentielles du pouvoir, il reconnut, dès qu'il y pensa
lui-même et à lui seul, que l'instruction publique ne pouvait être ni
livrée à la seule industrie privée, ni gouvernée par une administration
ordinaire, comme les domaines, les finances ou les routes de l'État.
Il comprit que, pour donner aux hommes chargés de l'enseignement la
considération, la dignité, la confiance en eux-mêmes et l'esprit de
dévouement, pour que ces existences si modestes et si faibles se
sentissent satisfaites et fières dans leur obscure condition, il fallait
qu'elles fussent groupées et comme liées entre elles, de manière à
former un corps qui leur prêtât sa force et sa grandeur. Le souvenir des
corporations religieuses et enseignantes revint à l'esprit de Napoléon;
mais en les admirant, comme il admirait volontiers ce qui avait duré
avec éclat, il reconnut leurs vices qui seraient plus graves de nos
jours. Les corporations religieuses étaient trop étrangères et au
gouvernement de l'État et à la société elle-même; par le célibat, par
l'absence de toute propriété individuelle et bien d'autres causes
encore, elles vivaient en dehors des intérêts, des habitudes et presque
des sentiments généraux. Le gouvernement n'exerçait sur elles qu'une
influence indirecte, rare et contestée. Napoléon comprit que, de nos
jours, le corps enseignant devait être laïque, menant la vie sociale,
partageant les intérêts de famille et de propriété personnelle,
étroitement uni, sauf sa mission spéciale, à l'ordre civil et à la masse
des citoyens; Il fallait aussi que ce corps tînt de près au gouvernement
de l'État, qu'il reçût de lui ses pouvoirs et les exerçât sous son
contrôle général. Napoléon créa l'Université, adaptant, avec un
discernement et une liberté d'esprit admirables, l'idée-mère des
anciennes corporations enseignantes au nouvel état de la société.

Les meilleures oeuvres n'échappent pas à la contagion des vices de
leur auteur. L'Université était fondée sur le principe que l'éducation
appartient à l'État. L'État, c'était l'Empereur. L'Empereur voulait et
avait le pouvoir absolu. L'Université fut, en naissant, un régime de
pouvoir absolu. En dehors de l'institution, ni les droits de la famille,
ni ceux de l'Église, ni ceux de l'industrie privée n'étaient reconnus
et respectés. Dans le sein même de l'institution, il n'y avait, pour la
situation, la dignité et la juste indépendance des personnes, point
de réelles garanties. Si, en France, l'Empereur était l'État, dans
l'Université le grand-maître était l'empereur. Je me sers d'expressions
trop absolues; en fait, le gouvernement de l'Université s'est toujours
appliqué à ménager les droits divers; mais quelles que soient la
prudence ou l'inconséquence des hommes, les principes portent leurs
fruits; selon les principes de la constitution universitaire, il n'y
avait, en matière d'instruction publique, point de liberté pour les
citoyens, point de responsabilité du pouvoir envers le pays.

Aussi quand la Charte eut institué en France le gouvernement libre,
quand la liberté des citoyens et la responsabilité du pouvoir
furent devenues le droit commun et pratique du pays, l'embarras de
l'Université, et du gouvernement à son sujet, fut extrême; ses
maximes, ses règles, ses traditions n'étaient plus en rapport avec les
institutions générales; au nom de la religion, des familles, de la
liberté, de la publicité, on élevait; autour d'elle et contre elle, des
réclamations qu'elle ne savait comment repousser sans se mettre en lutte
avec le système constitutionnel, ni comment admettre sans se démentir
et se mutiler elle-même. Le pouvoir qui la gouvernait, qu'il s'appelât
grand-maître, conseil royal ou président, n'était ni un ministre, ni
assez petit et assez dépendant pour n'être que le subordonné d'un
ministre. Nul ministre ne voulait répondre de lui; et il ne pouvait
porter lui-même, auprès des chambres et du public, le poids de la
responsabilité. Pendant six ans, de 1815 à 1821, des hommes supérieurs,
M. Royer-Collard, M. Cuvier, M. Silvestre de Sacy, M. Lainé, usèrent
leur talent et leur influence dans cette situation anormale; ils
gagnèrent du temps; ils sauvèrent la vie à l'Université, mais sans
résoudre la question de son existence constitutionnelle. C'était une
pièce qui ne trouvait, dans la nouvelle machine de gouvernement, ni sa
place, ni son jeu.

Le sort a des combinaisons qui semblent se moquer de la prévoyance
humaine: ce fut sous un ministère regardé, non sans motif, comme hostile
à l'Université, et au moment où elle en redoutait le plus les coups,
qu'elle sortit de sa situation embarrassée et monta à son rang dans
l'État; M. de Villèle avait fait l'abbé Frayssinous grand-maître;
l'instruction publique était sous la direction d'un évêque; pour
satisfaire le clergé et pour l'attirer en même temps sous son influence,
il fallait à M. de Villèle quelque chose de plus; il associa l'Église
au gouvernement de l'État; il fit l'évêque d'Hermopolis ministre des
affaires ecclésiastiques, mais en lui donnant au même moment le titre et
les fonctions, non plus seulement de grand-maître de l'Université, mais
de ministre de l'instruction publique. L'instruction publique fut
ainsi officiellement classée parmi les grandes affaires publiques;
l'Université entra, à la suite de l'Église, dans les cadres et dans les
conditions du régime constitutionnel.

Moins de quatre ans après, elle fit un nouveau pas. Partout redoutée
et vivement combattue, la prépondérance ecclésiastique était
particulièrement suspecte en matière d'instruction publique; le
mouvement libéral qui, en 1827, renversa M. de Villèle et amena le
cabinet Martignac aux affaires, eut là aussi son effet; l'ordonnance
royale du 4 janvier 1828, en nommant les nouveaux ministres, déclara
«qu'à l'avenir l'instruction publique ne ferait plus partie du ministère
des affaires ecclésiastiques;» et le 10 février suivant, elle devint,
dans les conseils de l'État, un département spécial et indépendant qui
fut confié à M. de Vatimesnil.

Cette intelligente et prudente organisation ne fut alors qu'éphémère;
avec M. de Polignac, les passions de parti reprirent leur pouvoir;
l'Université rentra sous la main de l'Église; il n'y eut plus qu'un
ministre des affaires ecclésiastiques et de l'instruction publique.
La Révolution de 1830 laissa d'abord subsister cet état de choses;
seulement, par une mauvaise concession à la vanité de l'esprit laïque
et comme pour marquer sa victoire, elle changea les mots et déplaça les
rangs; l'Université prit le pas sur l'Église; il y eut un ministre de
l'instruction publique et des cultes. Ce fut sous ce titre et avec ces
attributions que le duc de Broglie, M. Mérilhou, M. Barthe, le comte
de Montalivet et M. Girod de l'Ain occupèrent ce département jusqu'au
moment où le cabinet du 11 octobre 1832 se forma.

En prenant le ministère de l'instruction publique, je fus le premier à
demander qu'on en détachât les cultes. Protestant, il ne me convenait
pas, et il ne convenait pas que j'en fusse chargé. J'ose croire que
l'Église catholique n'aurait pas eu à se plaindre de moi; je l'aurais
peut-être mieux comprise et plus efficacement défendue que beaucoup de
ses fidèles; mais il y a des apparences qu'il ne faut jamais accepter.
L'administration des cultes passa dans les attributions du ministre
de la justice. Ce fut, à mon sens, une faute de n'en pas former un
département séparé; c'est un honneur dû à l'importance et à la dignité
des intérêts religieux. Précisément de nos jours et après tant de
victoires, le pouvoir laïque ne saurait trop ménager la fierté
susceptible du clergé et de ses chefs. C'est d'ailleurs une combinaison
malhabile de placer les rapports de l'Église avec l'État dans les mains
de ses rivaux ou de ses surveillants officiels. On ne témoigne pas
la méfiance sans l'inspirer, et le meilleur moyen de bien vivre avec
l'Église, c'est d'accepter franchement sa grandeur et de lui faire
largement sa place et sa part.

Réduites à l'instruction publique, les attributions du département que
j'allais occuper étaient, sous ce rapport, très-incomplètes; il avait eu
l'Université pour berceau et n'en était pas sorti; le grand-maître de
l'Université avait pris le titre de ministre de l'instruction publique
en général, mais sans le devenir effectivement. Je réclamai pour ce
ministère ses possessions et ses limites naturelles. D'une part,
tous les grands établissements d'instruction fondés en dehors de
l'Université, le Collège de France, le Muséum d'histoire naturelle,
l'École des chartes, les Écoles spéciales de langues orientales et
d'archéologie; d'autre part, les établissements consacrés, non à
l'enseignement, mais à la gloire et au progrès des sciences et des
lettres, l'Institut, les diverses sociétés savantes, les bibliothèques,
les encouragements scientifiques et littéraires furent placés sous la
main du ministre de l'instruction publique. Quelques lacunes restent
encore dans les attributions qui sont en quelque sorte le droit de
ce département; il n'a pas entre autres, dans la direction et
l'encouragement des beaux-arts, la part d'influence qui devrait lui
appartenir; les arts ont, avec les lettres, des liens naturels et
nécessaires; ce n'est que par ce commerce intime et habituel qu'ils sont
assurés de conserver leur propre et grand caractère qui est le culte du
beau, et sa manifestation aux yeux des hommes. Si Léonard de Vinci et
Michel-Ange n'avaient pas été des lettrés, passant leur vie dans le
monde lettré de leur temps, ni leur influence, ni même leur génie ne se
seraient déployés avec un si pur et si puissant éclat. Placés hors de la
sphère des lettres et dans le domaine de l'administration ordinaire, les
arts courent grand risque de tomber sous le joug, ou de la seule utilité
matérielle, ou des petites fantaisies du public. Le département de
l'instruction publique a encore, sous ce rapport, et dans l'intérêt
des arts eux-mêmes, une importante conquête à faire. A tout prendre
cependant, ce département reçut, au moment où j'y entrai, son extension
légitime et son organisation rationnelle; de 1824 à 1830, il n'avait
guère été qu'un expédient; en 1832, il devint, dans l'ensemble de nos
institutions, un rouage complet et régulier, capable de rendre à la
société et au pouvoir, dans l'ordre intellectuel et moral, les services
dont, aujourd'hui moins que jamais, ils ne sauraient se passer.

Le cabinet ainsi constitué et les attributions de tous les ministres
réglées, chacun de nous se mit à l'oeuvre pour accomplir sa mission
particulière dans la politique commune dont nous poursuivions le succès.
Le duc de Broglie entra en négociation intime avec le cabinet de Londres
pour résoudre enfin, par l'action concertée des deux puissances sur
Anvers, la question belge que la résistance du roi de Hollande aux
instances de l'Europe tenait encore en suspens. Le maréchal Soult et
l'amiral de Rigny se hâtèrent d'organiser l'un l'armée, l'autre la
flotte qui devaient être chargées de cette délicate opération. M. Thiers
porta, sur les moyens de mettre fin aux troubles des départements
de l'Ouest, tout l'effort de sa fertile et habile activité. Nous
entreprîmes, M. Humann, M. Barthe, M. d'Argout et moi, la prompte
préparation des divers projets de loi dont il avait été convenu que
nous occuperions les Chambres dans leur prochaine session. Elle devait
s'ouvrir le 19 novembre. Le discours d'ouverture du Roi était, pour la
couronne et pour le cabinet, d'une grande importance; la politique de
résistance et de liberté, d'indépendance et de paix, tentée dès le
lendemain de la Révolution et énergiquement pratiquée par M. Casimir
Périer, y devait être hautement adoptée au nom des diverses nuances
d'opinion qui venaient de s'unir autour du trône pour former le
Gouvernement. Je fus chargé d'en préparer la rédaction.

C'est une tâche qui m'est presque toujours échue dans les divers
cabinets dont j'ai fait partie. Tâche difficile en elle-même, car peu de
choses le sont davantage que de résumer, dans quelques phrases à la fois
générales et précises, et significatives sans être compromettantes, la
situation et la politique d'un gouvernement, à un moment donné et au
milieu même de l'action. Ce qui est plus difficile encore, c'est
de faire parler en même temps, parla bouche royale, le Roi et ses
conseillers, de façon à satisfaire à la dignité comme à la vraie pensée
des uns et des autres, en écartant les dissidences qui peuvent exister
entre eux, pour ne laisser paraître que l'action harmonique du pouvoir
qu'ils exercent ensemble. Malgré ces embarras, et précisément à cause
de ces embarras, cette épreuve que le régime constitutionnel impose
périodiquement au prince et à ses ministres est bonne et salutaire; elle
leur rappelle, à jour fixe et solennel, leur situation mutuelle et la
nécessité où ils sont de se montrer unis et de parler comme d'agir en
commun. Il y a, dans cette manifestation publique du Gouvernement tout
entier devant le pays, un hommage au rang qu'y tient la royauté et une
garantie pour l'influence du pays auprès de la royauté. C'est beaucoup
d'être obligé de paraître tel qu'il est à souhaiter qu'on soit en effet.
La publicité inévitable détermine souvent la bonne conduite et prévient
bien plus de fautes qu'elle n'en révèle.

Ni pour le roi Louis-Philippe, ni pour ses conseillers, cette obligation
n'avait, en novembre 1832, rien d'embarrassant; ils étaient parfaitement
d'accord et sur les maximes générales de la politique, et sur la
conduite à suivre dans les questions particulières qu'ils avaient à
résoudre. Ni de la part du Roi, ni de celle des ministres, aucune
prétention exorbitante, aucune susceptibilité jalouse ne gênaient entre
eux les rapports. Le cabinet se réunissait tantôt chez son président, le
maréchal Soult, tantôt aux Tuileries autour du Roi, selon la nature et
l'état des affaires dont il avait à s'occuper; et dans l'une comme dans
l'autre de ces réunions, la liberté de la discussion était entière
sans grand'peine, car elle n'avait point de profonds dissentiments à
surmonter. La rédaction du discours de la couronne n'offrait donc,
quant au fond même de la politique, point de difficulté grave; restait
seulement l'obligation, toujours difficile, de se mettre d'accord, et
entre ministres et avec le Roi, sur la mesure, les convenances et les
nuances du langage qu'à propos des diverses questions à l'ordre du jour,
le Roi devait tenir, au nom de la France devant l'Europe, au nom du
gouvernement devant la France. Avant, d'arriver devant le cabinet tout
entier, c'était entre le Roi et moi que cette difficulté se rencontrait,
et ici ma tâche ne laissait pas d'être laborieuse. Non-seulement le
roi Louis-Philippe prenait fort au sérieux ses devoirs de Roi et les
affaires du pays; il avait de plus l'esprit singulièrement abondant,
soudain, vif, mobile, et chaque idée, chaque impression exerçait sur
lui, au moment où elle lui arrivait, un grand empire. Clairvoyant et
judicieux dans le but qu'il se proposait d'atteindre en parlant, il ne
pressentait pas toujours avec justesse l'effet de ses paroles sur le
public auquel elles s'adressaient, et ne se préoccupait guère que de
satisfaire sa propre et actuelle pensée à laquelle il attachait souvent
plus d'importance qu'elle n'en avait réellement. Je lui remis mon projet
de discours dans les premiers jours de novembre, et pendant quinze
jours, nous eûmes, sur chaque paragraphe, presque sur chaque mot, des
discussions sans cesse déroutées et renouvelées par quelque nouvelle
intention ou quelque nouveau doute qui venait se jeter à la traverse
des résolutions adoptées la veille. Je recevais chaque jour, et souvent
plusieurs fois dans la journée, de petits billets du Roi qui me
transmettaient les résultats de cet incessant travail de son esprit, et
m'obligeaient à remanier incessamment le mien. Par respect monarchique,
et aussi dans la conviction qu'en définitive le résultat en serait bon,
j'acceptais de bonne grâce cette longue controverse, souvent assez
insignifiante quoique assez vive. Mon espérance ne fut pas trompée; en
relisant au bout de vingt-sept ans, et comme dans une ancienne histoire,
ce discours d'ouverture de la session de 1832, je le trouve digne du
gouvernement sensé d'un peuple libre; et si je ne m'abuse, tout juge
impartial en recevrait encore aujourd'hui la même impression.

Quand nous en fûmes à peu près tombés d'accord, le Roi et moi, le
cabinet, que j'avais tenu au courant de nos petits débats, adopta
sur-le-champ mon projet de discours, avec de légères modifications.

Je tiens à dire qu'en y insérant, à propos de la politique de
résistance, cette phrase en l'honneur de M. Casimir Périer: «C'est là le
système que vous avez affermi par votre concours, et qu'a soutenu avec
tant de constance le ministre habile et courageux dont nous déplorons la
perte,» je ne rencontrai, de la part du Roi, aucune objection.

Les événements servirent bien le discours. Quand le jour de l'ouverture
des Chambres arriva, le 19 novembre, la politique extérieure et
intérieure du cabinet avait déjà réussi. L'entente et l'action commune
de la France et de l'Angleterre pour mettre fin à la question belge
étaient conclues; les flottes française et anglaise bloquaient ensemble
les côtes de Hollande; l'armée française entrait en Belgique; les ducs
d'Orléans et de Nemours venaient de partir pour aller prendre place dans
ses rangs. Madame la duchesse de Berry avait été découverte à Nantes et
aussitôt transférée à Blaye. Un incident, fort inattendu alors, vint
ajouter à l'effet déjà grand de ces succès du pouvoir: au moment même où
le Roi entrait dans la salle du Palais-Bourbon et commençait à prononcer
son discours, l'assemblée apprit qu'un coup de pistolet venait d'être
tiré sur lui, comme il passait sur le pont des Tuileries; l'émotion fut
aussi vive et aussi générale que soudaine: émotion d'indignation encore
plus que d'alarme; le public n'était pas encore blasé sur l'assassinat.

J'assistais, avec mes collègues, à la séance royale. Ce fut de ma part
un effort; j'étais atteint, depuis trois semaines, d'une bronchite
que la préparation du discours de la couronne et toutes les allées et
venues, les conversations et les discussions auxquelles elle donnait
lieu avaient fort aggravée. Je me mis au lit en rentrant de la séance,
amèrement triste de me sentir hors d'état de prendre part aux débats qui
allaient s'ouvrir.




                                CHAPITRE XVI

                            INSTRUCTION PRIMAIRE.

Je suis malade pendant six semaines.--Prise d'Anvers.--Arrestation de
S. A. R. madame la duchesse de Berry.--De la politique du cabinet dans
cette circonstance.--Je reprends les affaires.--Présentation à la
Chambre des députés du projet de loi sur l'instruction primaire.--Ma vie
domestique.--Des projets et des progrès en fait d'instruction primaire
de 1789 à 1832.--Questions essentielles.--L'instruction primaire
doit-elle être obligatoire?--Doit-elle être gratuite?--De la liberté
dans l'instruction primaire.--Des objets et des limites de l'instruction
primaire.--De l'éducation et du recrutement des instituteurs
primaires.--De la surveillance des écoles primaires.--Concours
nécessaire de l'État et de l'Église.--Que l'instruction primaire doit
être essentiellement religieuse.--Mesures administratives pour assurer
l'exécution et l'efficacité de la loi.--Mesures morales.--Promulgation
de la loi du 28 juin 1833,--Ma circulaire à tous les instituteurs
primaires.--Visite générale des écoles primaires.--Établissement des
inspecteurs des écoles primaires.--Mes rapports avec les corporations
religieuses vouées à l'instruction primaire.--Le frère Anaclet.--L'abbé
J. M. de la Mennais.--L'abbé F. de la Mennais.--Mon rapport au Roi en
avril 1834 sur l'exécution de la loi du 28 juin 1833.--De l'état actuel
de l'instruction primaire.


Je fus malade et condamné à l'inaction pendant plus de six semaines. Mon
mal fut assez grave pour qu'on doutât un moment de ma guérison. Le bruit
courut que j'étais parti pour Nice et que le séjour dans le midi me
serait longtemps nécessaire. Pendant que j'étais confiné dans mon lit,
et que non-seulement toute action, mais toute conversation m'était
interdite, les événements se développaient, les débats se succédaient.
Les deux Chambres discutèrent et votèrent leurs adresses en réponse au
discours du trône. L'action concertée de la France et de l'Angleterre
pour consommer enfin la séparation de la Belgique et de la Hollande
atteignit son but; Anvers fut pris. Quand, le 24 décembre au soir, le
Roi en reçut les félicitations, j'étais encore hors d'état de sortir;
ma femme alla seule porter les miennes aux Tuileries: «J'ai été hier
au château, écrivait-elle le lendemain à sa soeur; le Roi et la reine
faisaient plaisir à voir, si patriotes et si paternels, si heureux de
la gloire de nos armes, si contents de voir leurs enfants à l'abri du
danger, si simples en parlant de leur bonne conduite:--Mes fils ont fait
leur devoir, m'a dit la reine; je suis charmée que l'on sache qu'on peut
compter sur eux en toute occasion.» Quelques jours après, le cabinet eut
à défendre, à la Chambre des députés, sa résolution de ne point traduire
madame la duchesse de Berry devant les tribunaux: le débat fut grave;
le duc de Broglie et M. Thiers en portèrent seuls le poids; j'étais
étranger aux luttes comme aux fêtes.

Il ne m'est resté pourtant, de cette retraite forcée, point de mauvais
souvenirs: j'étais entouré des soins les plus tendres; mes collègues
dans le cabinet ne négligeaient rien pour atténuer mon déplaisir de ne
pouvoir prendre ma part de leur fardeau et pour éloigner de moi
toute préoccupation irritante. Le duc de Broglie, quoique le moins
démonstratif des hommes, est plein de délicatesse et de scrupule dans
ses affections. M. Thiers, avec qui je n'avais point de lien intime,
voulut aussi que j'eusse confiance dans son fidèle intérêt; il écrivit à
ma femme: «J'ai voulu plusieurs fois, Madame, aller voir M. Guizot; mais
j'en ai été empêché par M. de Broglie qui me l'a défendu tout à fait. Il
craint que la vue d'un collègue ne l'agite et ne le fasse trop parler.
Je me suis donc abstenu, malgré le désir que j'aurais de voir un
collègue que j'aime, et dont, plus que personne, je sens le besoin
auprès de nous. Obligez-moi de lui exprimer la part que je prends à son
état et les voeux que je forme pour son rétablissement prochain. On nous
dit que nous jouirons bientôt de sa présence; je le désire ardemment,
car nous avons de lui un besoin indispensable. Dites-moi, je vous
prie, quand je pourrai le voir.» J'étais touché de ces manifestations
amicales. Il n'est pas dans ma nature de m'irriter, même des maux
auxquels je ne me résigne pas; je n'aggravais pas mon impuissance par
mon agitation; mais je la subissais avec un profond chagrin; au fond de
mon lit et dans mon silence, je passais mon temps à réfléchir sur les
événements qui s'accomplissaient, sur les batailles qui se livraient
sans moi; je discutais en moi-même ce que j'aurais fait ou dit, je
sentais ce que j'aurais senti si j'y avais assisté. C'est le puissant
attrait de la vie politique qu'elle emploie l'homme à des desseins
infiniment plus grands que lui-même, et mêle un sentiment désintéressé
aux joies et aux peines personnelles qu'il éprouve en les poursuivant.
Je me soulageais dans ma tristesse et je l'oubliais presque en occupant
ma pensée solitaire des intérêts publics pour lesquels je ne pouvais
rien en ce moment.

La question de la conduite déjà tenue, ou encore à tenir envers madame
la duchesse de Berry me préoccupait surtout fortement. En novembre
1831, pendant le ministère de M. Casimir Périer, j'avais pris part à la
discussion de la loi du 10 avril 1832 qui avait interdit aux membres
de la branche aînée de la maison de Bourbon, comme aux membres de la
famille Bonaparte, le territoire de la France. Nous avions cru faire
beaucoup, à cette époque, au nom de la politique comme de la convenance
morale, en bornant la loi à cette prohibition, sans y insérer aucune
sanction pénale. Et il y avait eu, dans cet acte, quelque mérite, car il
avait fallu, de la part du gouvernement et de ses amis, un grand effort
pour faire écarter de cette loi l'article 91 du Code pénal, c'est-à-dire
les poursuites judiciaires et la peine de mort pour les princes des
maisons qui avaient régné sur la France, si, en rentrant sur le sol
français, ils y suscitaient la guerre civile. Placés, en novembre 1832,
en face de l'occurrence ainsi prévue, nous nous aperçûmes à l'instant
qu'on n'avait pas assez fait, en 1831, pour garantir la bonne politique:
les poursuites judiciaires et l'article 91 du Code pénal n'étaient pas
écrits, il est vrai, dans la loi du 10 avril 1832; mais la question
de leur application restait ouverte; la loi ne la résolvait pas et ne
donnait pas au gouvernement le droit de la résoudre lui-même. Nous nous
hâtâmes de déclarer dans _le Moniteur_, par une ordonnance du Roi,
«qu'un projet de loi serait présenté aux Chambres pour statuer
relativement à madame la duchesse de Berry.» C'était, disait-on, le seul
moyen de couper court à l'action des tribunaux déjà commencée par la
Cour royale de Poitiers, et à l'application du Code pénal que la loi du
10 avril n'avait pas plus interdite que prescrite. Mais ce moyen était
d'un difficile et périlleux emploi. C'est un principe constitutionnel
qu'en pareille matière les Chambres n'agissent que d'avance et par des
mesures générales, jamais après coup et en prononçant sur les personnes;
les souvenirs des temps révolutionnaires et de leurs proscriptions
législatives accroissaient beaucoup dans les esprits l'autorité de ce
principe; il était aisé de prévoir que la Chambre des députés n'aurait
nulle envie de statuer elle-même et directement sur madame la duchesse
de Berry, et que l'opposition aurait beau jeu à exploiter ses scrupules
ou, son humeur. Nous le sentîmes si bien que nous ne donnâmes, à
l'ordonnance qui avait annoncé un projet de loi, aucune suite: au lieu
de porter aux Chambres la question tout entière, le gouvernement prit le
parti de la résoudre lui-même, d'interdire envers madame la duchesse
de Berry toute poursuite judiciaire, toute application pénale, et de
n'avoir ainsi à débattre, devant les Chambres, qu'un fait accompli et sa
propre responsabilité en l'accomplissant. C'était, sans nul doute, dans
l'embarras de sa situation, la conduite que lui prescrivaient, et la
seule que lui permissent les convenances morales et la politique,
l'équité et le bon sens. Mais l'embarras eût été bien moindre et
probablement la résolution du cabinet bien plus complète si la loi du 10
avril 1832, en interdisant aux princes des familles royales déchues
le sol de la France, avait expressément déclaré d'avance que, s'ils
violaient cette interdiction, ils ne seraient, de leur personne, l'objet
d'aucune poursuite judiciaire, et qu'ils resteraient à la disposition
du gouvernement qui les renverrait du territoire ou les retiendrait
prisonniers, selon qu'il le jugerait opportun et sous sa responsabilité.
Contre cette législation exceptionnelle et toute politique, on réclamait
l'égalité devant la loi: il y a des cas où l'égalité devant la loi est
un mensonge qui choque également la justice et la politique, la morale
et la raison. Ce sont des esprits bien superficiels ceux qui disent que,
dans la monarchie, l'inviolabilité du monarque est une fiction; c'est au
contraire la simple reconnaissance d'une vérité morale que l'instinct
des hommes a pressentie, et qui est toujours ressortie plus éclatante
des orages où elle avait momentanément succombé. Quand une personne a
été le symbole permanent du pouvoir social suprême, rien ne peut faire
qu'elle redevienne un simple sujet, et la fiction est du côté de ceux
qui prétendent la faire rentrer dans le droit commun. On peut n'avoir
pas de rois; on ne juge pas les rois; et l'histoire est là pour nous
apprendre que la prétention de les juger n'a jamais produit que des
iniquités funestes, car la conscience publique n'a jamais vu, dans les
arrêts de cette prétendue justice, que les coups de la haine ou de la
peur. Sans être inviolables comme le Roi lui-même, les membres des
familles royales restent toujours, moralement et politiquement,
très-difficiles et très-nuisibles à juger, surtout quand le trône
qu'ils entouraient est tombé dans une tempête, et qu'ils ont l'air de
poursuivre leur droit en essayant de le relever. Il y a, entre leur
élévation comme princes et leur détresse comme déchus et accusés, un
contraste qui inspire pour eux plus d'intérêt que leurs entreprises
n'excitent de colère ou d'alarme; acquittés, ils deviennent presque des
vainqueurs; condamnés, ils sont des victimes de leur cause et de leur
courage. Gouvernement et Chambres, nous agissions en 1832 et en
1836 sous l'empire de cette juste appréciation morale quand, après
l'arrestation de madame la duchesse de Berry à Nantes et celle du prince
Louis-Napoléon à Strasbourg, nous prenions le parti de ne point les
livrer aux tribunaux; mais la loi du 10 avril 1832, par son timide
silence, rendit notre résolution plus difficile et plus incomplète.
Quand on a raison, on a plus raison qu'on ne croit et qu'on n'ose. Il
y a de la force comme de la dignité à proclamer hautement dans son
principe et à accepter pleinement dans ses conséquences la politique
qu'on se décide à pratiquer. Si nous avions trouvé la nôtre autorisée
d'avance dans la loi, nous aurions probablement reconduit sur-le-champ
madame la duchesse de Berry hors de France, et nous aurions ainsi
épargné à la monarchie de 1830 de pesants embarras et de tristes
spectacles sans lui faire courir un danger de plus.

C'était là, dès le premier moment, l'avis et le désir du roi
Louis-Philippe; il avait vu avec déplaisir la loi du 10 avril 1832, ne
la jugeant nécessaire ni pour la sûreté de la France, ni pour la sienne
propre, et la trouvant fâcheuse dès qu'elle n'était pas indispensable;
ses ministres ne l'avaient point proposée; malgré les atténuations
qu'elle avait subies à travers les débats des deux Chambres, il avait
tardé longtemps à la sanctionner, détestant sincèrement la moindre
apparence et jusqu'aux simples mots de proscription et de confiscation.
Quand le jour vint d'en faire l'application, le Roi eût souhaité qu'on
se bornât à la stricte observation du texte légal; la loi interdisait à
Charles X et à ses descendants le territoire de la France; elle était
satisfaite si madame la duchesse de Berry était immédiatement reconduite
hors de France: «Personne, au fond, ne veut la faire juger, me dit-il
un jour; on ne sait pas quels embarras on encourt en la retenant; les
princes sont aussi incommodes en prison qu'en liberté; on conspire pour
les délivrer comme pour les suivre, et leur captivité entretient chez
leurs partisans plus de passions que n'en soulèverait leur présence.»
Mais dans l'état des esprits en 1832, après les conspirations et les
insurrections de Paris et de la Vendée, aucun cabinet n'eût pu mettre
sur-le-champ madame la duchesse de Berry en liberté à la frontière, et
tout en laissant entrevoir sa pensée, le Roi ne nous le demanda point.
La méfiance est le fléau des révolutions; elle hébète les peuples, même
quand elle ne leur fait plus commettre des crimes. Pas plus que mes
collègues, je ne jugeai possible, en 1833, de ne pas retenir madame la
duchesse de Berry: des esprits grossiers ou légers ont pu croire que les
incidents de sa captivité avaient tourné au profit de la monarchie de
1830; je suis convaincu qu'on aurait bien mieux servi cette monarchie en
agissant avec une hardiesse généreuse, et que tous, pays, Chambres et
cabinet, nous aurions fait acte de sage comme de grande politique en
nous associant au désir impuissant, mais clairvoyant, du Roi.

Dans les premiers jours de janvier, je me sentis en état de rentrer dans
la vie active, et je la repris en présentant à la Chambre des députés
le projet de loi que, depuis la formation du cabinet, j'étais occupé de
préparer sur l'instruction primaire. J'étais encore si faible que je
ne pus lire moi-même à la tribune ni l'exposé des motifs, ni le projet
même. M. Renouard, l'un de mes amis particuliers dans la Chambre, et sur
qui je comptais avec raison pour me seconder dans cette discussion, s'en
acquitta pour moi. J'abordais avec plaisir et confiance cette grande
question tant de fois soulevée, jamais résolue, et à laquelle je me
croyais en mesure d'apporter une solution vraiment efficace. Je ne
savais pas quelles épreuves m'attendaient avant que je fusse appelé à
débattre le projet de loi que je présentais.

Je n'ai nul penchant à entretenir le public de ma vie privée; plus les
sentiments intimes sont profonds et doux, moins ils aiment à se montrer,
car il leur est impossible de se montrer tels qu'ils sont. Les rois
livrent aux regards des curieux les diamants de leur couronne; on
n'étale pas les trésors dont ceux-là seuls qui les possèdent connaissent
le prix. Mais quand arrive le jour fatal où ces trésors nous sont ravis,
ce serait leur manquer de respect et de foi que de ne pas laisser
voir ce qu'ils étaient pour nous et quel vide ils nous laissent. J'ai
beaucoup aimé la vie politique; je m'y suis adonné avec ardeur; j'ai
fait, sans compter, les sacrifices et les efforts qu'elle m'a demandés;
mais elle a toujours été loin, bien loin de me suffire. Non que je
me plaigne de ses épreuves: beaucoup d'hommes publics ont parlé avec
amertume des mécomptes qu'ils avaient éprouvés, des revers qu'ils
avaient subis, des rigueurs du sort et de l'ingratitude des hommes. Je
n'ai rien de semblable à dire, car je n'ai pas connu de tels sentiments:
quelque violemment que j'aie été atteint, je n'ai pas trouvé les hommes
plus aveugles ou plus ingrats, ni ma destinée politique plus rude que je
ne m'y attendais; elle avait eu ses grandes joies, elle a eu ses grandes
tristesses; c'est la loi de l'humanité. C'est dans les plus heureux
jours et au milieu des meilleurs succès de ma carrière que j'ai toujours
trouvé la vie politique insuffisante; le monde politique est froid et
sec; les affaires des sociétés humaines sont grandes et s'emparent
puissamment de la pensée; mais elles ne remplissent point l'âme; elle a
des ambitions autres, et plus variées, et plus exigeantes que celle des
plus ambitieux politiques; elle veut un bonheur plus intime, et plus
doux que tous les travaux et tous les triomphes de l'activité et de la
grandeur sociale n'en peuvent donner. Ce que je sais aujourd'hui, au
terme de ma course, je l'ai senti quand elle commençait et tant qu'elle
a duré; même au milieu des grandes affaires, les affections tendres sont
le fond de la vie, et la plus glorieuse n'a que des joies superficielles
et incomplètes si elle est étrangère au bonheur de la famille et de
l'intimité.

Je le possédais bien complet en 1832, quand je pris place dans le
cabinet du 11 octobre. Je me permets, non sans quelque hésitation, mais
sans scrupule, le douloureux plaisir d'en citer ici un témoignage qui
en dit plus que je ne pourrais et n'en voudrais dire moi-même. Le 22
octobre, ma femme écrivait à sa soeur: «Je sais que les affaires sont
difficiles, orageuses, périlleuses peut-être, et pourtant je jouis
beaucoup d'y voir mon mari rentré. Avant notre mariage, il me demanda un
jour si je ne serais jamais effrayée des vicissitudes de sa destinée; je
vois encore ses yeux briller sur moi en m'entendant lui répondre qu'il
pouvait être tranquille, que je jouirais passionnément de ses succès
et n'aurais pas un soupir pour ses revers. Ce que je lui ai dit est
toujours vrai; ce que je lui ai promis, je le tiendrai; je m'inquiète,
je me désole des obstacles, des ennuis, des luttes, des dangers qu'il
trouvera sur son chemin; mais, somme toute, j'ai bonne confiance et je
suis contente, car il l'est. Ma vie d'ailleurs n'est pas brisée, comme
pendant son ministère de l'intérieur; je le vois bien moins que je ne
voudrais, mais enfin je le vois; ma chambre est près de son cabinet; il
se porte bien, quoiqu'il travaille beaucoup; de plus son ministère lui
est agréable; il se retrouve avec plaisir au milieu des compagnons et
des travaux de sa jeunesse; l'instruction publique le repose de la
politique générale. C'est un grand avantage. Et puis, ma chère amie, que
Dieu me laisse à lui et lui à moi; je serai toujours, même au milieu
de toutes les craintes et de toutes les épreuves, la plus heureuse des
créatures.»

Moins de trois mois après cette lettre, le 11 janvier 1833, ma femme me
donna un fils, son plus vif désir au milieu de son bonheur, et l'objet,
à peine entrevu, de son jeune orgueil maternel. Elle semblait se
rétablir parfaitement; onze jours après ses couches, elle se leva,
pleine de confiance, et tous autour d'elle confiants comme elle. M.
Royer-Collard vint me voir; elle voulut le voir, et causa gaiement avec
lui. Il me dit en sortant: «Elle est très-bien; veillez-y pourtant;
l'âme est plus forte que le corps; c'est une de ces natures héroïques
qui ne se doutent pas du mal tant qu'elles n'en sont pas vaincues.»
Trois jours après, la fièvre la reprit; elle se remit au lit; six
semaines après, le 11 mars, je l'avais perdue.

Il en est du malheur intime comme du bonheur; on ne peut ni en parler,
ni s'en taire absolument. Je me hâtai de reprendre mes travaux; je
rentrai au conseil et aux Chambres dès que je le pus avec convenance et
efficacité. Chaque jour, quand j'en avais fini avec mes affaires et mes
devoirs, je restais seul avec mes enfants, ma mère, et souvent avec
la duchesse de Broglie dont la sympathique amitié me fut, dans cette
épreuve, très-douce et secourable. M. Royer-Collard venait aussi me voir
quelquefois, et je prenais plaisir à sa conversation, sans lui parler de
moi et sans qu'il m'en parlât. Vers la fin du mois de juillet suivant,
pendant qu'il était dans sa terre de Châteauvieux, je lui écrivis, sans
doute dans un accès d'amère tristesse et avec plus d'effusion que je
n'avais jamais fait; il me répondit: «Votre lettre, mon cher ami, ne m'a
pas seulement ému; elle m'a fait descendre avec vous dans cet abîme où
vous êtes tombé. Je ne le croyais pas si profond; l'empire que vous avez
sur vous, et qui semblait régler votre âme comme vos paroles, sans me
tromper tout-à-fait, ne m'avait pas laissé pénétrer assez avant. Je
comprends votre état, autant qu'il est possible, n'ayant pas vu d'assez
près quel a été votre bonheur. Je trouve en moi de quoi compatir à vos
sentiments et à votre douleur. J'ai la confiance que, loin de la tourner
en désespoir, le temps, sans la guérir, sans la dénaturer, vous la
rendra supportable. Vous avez devant vous une longue vie, l'éducation de
vos enfants, une carrière à peine ouverte que vous êtes sûr d'honorer
par des services rendus à la cause de l'humanité. Ce sont de puissantes
distractions; vous les recevrez peu à peu, et vous les laisserez agir.
Quoique mon état diffère beaucoup du vôtre, comme la fin du jour diffère
du plein midi, il s'en rapproche en ce que je vis, comme vous et depuis
bien plus longtemps, dans une parfaite solitude, assez préoccupé du
passé, fort peu de l'avenir, ne comptant guère avec le présent, et
repassant silencieusement ma vie écoulée dans laquelle je trouve bien
des enseignements dont je ne profiterai pas.»

Cette lettre à la fois sympathique et fortifiante me fut bonne, et
aujourd'hui encore, je ne la relis pas sans émotion. Elle est du 6 août
1833.

Ce fut pour moi, à cette douloureuse époque, une circonstance propice
que le projet de loi sur l'instruction primaire se trouvât à l'ordre
du jour, et m'imposât des efforts assidus. En entrant au ministère de
l'instruction publique, j'avais cette oeuvre-là particulièrement à
coeur. Parce que j'ai combattu les théories démocratiques et résisté aux
passions populaires, on a dit souvent que je n'aimais pas le peuple,
que je n'avais point de sympathie pour ses misères, ses instincts, ses
besoins, ses désirs. Il y a, dans la vie publique comme dans la vie
privée, des amours de plus d'une sorte; si ce qu'on appelle aimer le
peuple, c'est partager toutes ses impressions, se préoccuper de ses
goûts plus que de ses intérêts, être en toute occasion enclin et prêt à
penser, à sentir et à agir comme lui, j'en conviens, ce n'est pas là ma
disposition; j'aime le peuple avec un dévouement profond, mais libre et
un peu inquiet; je veux le servir, mais pas plus m'asservir à lui que me
servir de lui pour d'autres intérêts que les siens; je le respecte
en l'aimant, et parce que je le respecte, je ne me permets ni de
le tromper, ni de l'aider à se tromper lui-même. On lui donne la
souveraineté; on lui promet le complet bonheur; on lui dit qu'il a droit
à tous les pouvoirs de la société et à toutes les jouissances de la vie.
Je n'ai jamais répété ces vulgaires flatteries; j'ai cru que le peuple
avait droit et besoin de devenir capable et digne d'être libre,
c'est-à-dire d'exercer, sur ses destinées privées et publiques, la part
d'influence que les lois de Dieu accordent à l'homme dans la vie et, la
société humaines. C'est pourquoi, tout en ressentant pour les détresses
matérielles du peuple une profonde sympathie, j'ai été surtout touché et
préoccupé de ses détresses morales, tenant pour certain que, plus il se
guérirait de celles-ci, plus il lutterait efficacement contre celles-là,
et que, pour améliorer la condition des hommes, c'est d'abord leur âme
qu'il faut épurer, affermir et éclairer.

C'est à l'instinct de cette vérité qu'est due l'importance qu'on attache
partout aujourd'hui à l'instruction populaire. D'autres instincts, moins
purs et moins sains, se mêlent à celui-là, l'orgueil, une confiance
présomptueuse dans le mérite et la puissance de l'intelligence seule,
une ambition sans mesure, la passion d'une prétendue égalité. Mais en
dépit de ce mélange dans les sentiments qui la recommandent, en dépit de
ses difficultés intrinsèques et des inquiétudes qu'elle inspire encore,
l'instruction populaire n'en est pas moins, de nos jours, fondée en
droit comme en fait, une justice envers le peuple et une nécessité pour
la société. Pendant sa mission en Allemagne, l'un des hommes qui ont
le mieux étudié cette grande question, M. Eugène Rendu demandait à un
savant et respectable prélat, le cardinal de Diepenbrock, prince-évêque
de Breslau, «si, dans sa pensée, la diffusion de l'enseignement au sein
des masses devait créer un péril pour la société.--Jamais, répondit
le cardinal, si l'idée religieuse assigne à l'instruction son but
et préside à sa marche. D'ailleurs il ne s'agit plus de discuter la
question; elle est posée; sous peine de mort, la société doit la
résoudre. Quand le wagon est sur les rails, que reste-t-il à faire? à le
diriger.»

Il y avait en 1832 autre chose encore à faire, parmi nous, que de
diriger le wagon; il fallait le mettre vraiment en mouvement, en
mouvement effectif et durable. Quand on regarde de près à ce qui s'est
passé de 1789 à 1832 en fait d'instruction primaire, on est frappé à la
fois de la puissance de cette idée et de la vanité des essais tentés
pour la réaliser. Elle préoccupe tous les hommes qui gouvernent ou
aspirent à gouverner la France. Quand elle s'éclipse un moment, c'est
devant d'autres préoccupations plus pressantes, et elle ne tarde pas à
reparaître. Elle pénètre jusqu'au sein des partis et des pouvoirs qui
semblent la redouter; de 1792 à 1795, la Convention nationale rend sept
décrets pour déclarer qu'il y aura partout des écoles primaires et pour
prescrire ce qu'elles seront; paroles stériles, et pourtant sincères.
L'Empire parle et s'occupe peu de l'instruction primaire; c'est
l'instruction secondaire qui est l'objet favori de sa sollicitude et de
ses habiles soins. Pourtant un homme se rencontre dans les conseils de
l'Empire où il ne tient qu'un rang modeste, mais d'un esprit et d'un
renom assez élevés pour attirer l'attention publique sur ses travaux et
ses idées, quel qu'en soit l'objet; M. Cuvier voyage en Hollande, en
Allemagne, en Italie, et rend compte, à son retour, des établissements
d'instruction publique qu'il a visités, notamment des écoles primaires
hollandaises dont la bonne et efficace organisation l'a frappé; un vif
intérêt se réveille pour ces institutions; on y pense, on en parle,
on compare, on regrette. L'Empire tombe; la Restauration arrive; les
grandes luttes politiques recommencent; mais au milieu de leur bruit, le
gouvernement de l'instruction publique est dans les mains d'hommes
qui veulent sérieusement le bien du peuple sans lui faire la cour; M.
Royer-Collard y préside; M. Cuvier y exerce une grande influence; ils
s'appliquent à multiplier, à améliorer, à surveiller efficacement les
écoles primaires; sur leur provocation, le Roi rend des ordonnances
qui réclament et règlent le concours des autorités et des sympathies
locales; le Conseil de l'instruction publique entretient une
correspondance assidue pour en assurer l'exécution. De nouvelles
méthodes s'annoncent en Europe avec quelque fracas, l'enseignement
mutuel, l'enseignement simultané, le docteur Bell, M. Lancaster; elles
inspirent aux uns de l'enthousiasme, aux autres de l'inquiétude; sans
prendre parti, sans rien épouser comme sans rien proscrire, le Conseil
de l'instruction publique accueille, encourage, surveille. Le pouvoir
politique change de mains; il passe dans celles d'un parti qui se méfie
de cet élan libéral; mais en même temps qu'ils ménagent les méfiances et
font de funestes concessions aux exigences de leurs adhérents, les chefs
intelligents de ce parti ne veulent pas qu'on les tienne pour ennemis de
l'instruction populaire; ils sentent qu'il y a là une force qui ne se
laissera pas étouffer, et ils essayent de la diriger à leur profit en
lui donnant satisfaction. De 1821 à 1826, huit ordonnances du Roi,
contre-signées par M. Corbière, ministre de l'intérieur, autorisent,
dans quatorze départements, des congrégations religieuses sincèrement
vouées à l'instruction primaire, et qui instituent un certain nombre
de nouvelles écoles; les Frères de l'instruction chrétienne fondés en
Bretagne par l'abbé J.-M. de la Mennais, les Frères de la doctrine
chrétienne de Strasbourg, de Nancy, de Valence, les Frères de
Saint-Joseph dans le département de la Somme, les Frères de
l'instruction chrétienne du Saint-Esprit dans cinq départements de
l'Ouest, datent de cette époque et l'honorent. En 1827, une nouvelle
secousse politique reporte vers d'autre rangs le gouvernement de la
France; le ministère Martignac remplace le ministère Villèle; un des
premiers soins du nouveau ministre de l'instruction publique, M. de
Vatimesnil, est non-seulement de donner aux écoles primaires de nouveaux
encouragements, mais de rappeler dans leur administration l'esprit
libéral des ordonnances provoquées en 1816 et 1820 par M. Cuvier. La
crise fatale de la Restauration approche; son mauvais génie prévaut
dans sa politique générale; appelé en novembre 1829, comme ministre
de l'instruction publique, dans le cabinet du prince de Polignac, M.
Guernon de Ranville y propose cependant, pour l'extension des écoles
primaires et le meilleur sort des instituteurs, des mesures excellentes;
il rencontre des doutes, des objections, une résistance timide, mais
répétée; il persiste, et sur sa demande le roi Charles X signe une
ordonnance remarquable non-seulement par ses prescriptions pratiques,
mais par les idées et les sentiments dont l'expression officielle les
accompagne. On ne peut pas dire que, de 1814 à 1830, l'instruction
primaire ne se soit pas ressentie des atteintes de la politique; mais
elle n'a point péri dans ce dangereux contact; soit équité, soit
prudence, les pouvoirs même qui s'inquiétaient de ses prétentions ont
cru devoir la traiter avec bienveillance et seconder ses progrès.

Le gouvernement de 1830 lui devait être et lui fut, dès son origine,
hautement favorable. M. Barthe, sous le ministère de M. Laffitte, et
M. de Montalivet, sous celui de M. Casimir Périer, s'empressèrent
de présenter, l'un à la Chambre des pairs, l'autre à la Chambre des
députés, des projets de loi destinés à multiplier rapidement les écoles
primaires, à leur donner des garanties d'avenir, et à introduire dans ce
premier degré de l'enseignement, la liberté promise par la Charte. Il y
avait rivalité entre le gouvernement et les Chambres pour entreprendre
cette oeuvre; au même moment où ces projets de loi étaient présentés,
deux propositions spontanées naissaient dans la Chambre des députés,
conçues dans des principes un peu différents, mais inspirées par le même
esprit et tendant au même dessein. M. Daunou fit, sur l'un des projets
de loi, un rapport remarquable par un sentiment profondément libéral,
un langage habilement modéré et une antipathie visible, quoique
discrètement contenue, pour l'Université impériale. Mais aucun de ces
projets n'alla jusqu'à une discussion publique: le mouvement était
imprimé, les obstacles écartés, le public impatient de voir enfin
l'instruction primaire fondée; quand le cabinet du 11 octobre 1832
se forma, l'oeuvre était de toutes parts réclamée et solennellement
promise, mais à peine commencée.

J'avais autour de moi, dans le Conseil royal de l'instruction publique,
toutes les lumières et tout l'appui que je pouvais souhaiter pour
l'accomplir. Investis dans les lettres, dans les sciences, dans le
monde, de cette autorité librement acceptée que donnent le talent
supérieur et la longue expérience, les membres de ce conseil étaient
de plus mes confrères et mes amis. Nous vivions dans une grande et
naturelle intimité. Quelle que fût la diversité de nos études et de nos
travaux, nous avions tous, quant à l'instruction populaire, les mêmes
idées et les mêmes désirs. M. Villemain et M. Cousin, M. Poisson et M.
Thénard, M. Guéneau de Mussy et M. Rendu portaient, au projet de loi que
nous préparions ensemble, presque autant d'intérêt que moi. M. Cousin,
pendant son voyage en Allemagne en 1831 et dans le beau rapport publié à
son retour, en avait posé et étudié avec soin toutes les questions. Je
doute qu'elles aient jamais été plus sérieusement débattues qu'elles ne
le furent dans notre conseil intérieur, avant la présentation du projet
de loi.

La première, et celle qui, non pas pour moi, mais pour de bons esprits,
demeure encore indécise, fut la question de savoir s'il fallait faire,
de l'instruction primaire pour tous les enfants, une obligation absolue,
imposée par la loi à tous les parents, et sanctionnée par certaines
peines en cas de négligence, ainsi que cela se pratique en Prusse et
dans la plupart des États de l'Allemagne. Je n'ai rien à dire des pays
où cette règle est depuis longtemps établie et acceptée par le sentiment
national; elle y a certainement produit de bons résultats; mais je
remarque qu'elle n'existe guère que chez des peuples jusqu'ici peu
exigeants en fait de liberté, et qu'elle a pris naissance chez ceux où,
par suite de la Réforme du XVIe siècle, le pouvoir civil est, dans les
matières religieuses ou qui touchent de près aux intérêts religieux, le
pouvoir suprême. La fière susceptibilité des peuples libres et la forte
indépendance mutuelle du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel
s'accommoderaient mal de cette action coercitive de l'État dans
l'intérieur de la famille; et là où les traditions ne la sanctionnent
pas, les lois échoueraient à l'introduire, car ou bien elles n'iraient
pas au delà d'un commandement vain, ou bien elles auraient recours, pour
se faire obéir, à des prescriptions et à des recherches inquisitoriales
odieuses à tenter et presque impossibles à exécuter, surtout dans un
grand pays. La Convention nationale le tenta; c'est-à-dire le décréta
en 1793, et parmi toutes ses tyrannies, celle-là du moins demeura sans
effet. L'instruction populaire est de nos jours en Angleterre, de la
part des pouvoirs nationaux et municipaux comme des simples citoyens,
l'objet d'un zélé et persévérant effort; personne pourtant ne propose
de la commander aux parents absolument et par la loi. Elle prospère aux
États-Unis d'Amérique; les gouvernements locaux et les associations
particulières font de grands sacrifices pour multiplier et perfectionner
les écoles; on ne songe pas à pénétrer dans l'intérieur des familles
pour y recruter forcément des écoliers. C'est le caractère et l'honneur
des peuples libres d'être à la fois confiants et patients, de compter
sur l'empire de la raison éclairée, de l'intérêt bien entendu, et de
savoir en attendre les effets. Je fais peu de cas des règles qui portent
l'empreinte du couvent ou de la caserne; j'écartai décidément la
contrainte de mon projet de loi sur l'instruction primaire, et nul de
mes collaborateurs n'insista pour l'y introduire, pas même ceux qui en
ressentaient quelque regret.

Après la question de l'instruction primaire obligatoire venait celle de
l'instruction primaire libre. Sur celle-ci, il ne pouvait y avoir de
doute; la Charte avait promis la liberté de l'enseignement, et ce
n'était pas en fait d'instruction primaire que cette promesse
pouvait donner lieu à des interprétations diverses et à de longues
contestations. Personne ne songeait à vouloir que l'instruction primaire
fût complétement livrée à l'industrie particulière évidemment incapable
d'y suffire et peu tentée de l'entreprendre. L'oeuvre est immense et
sans brillantes perspectives; l'action de l'État y est indispensable. La
libre concurrence entre l'État et les particuliers, les écoles privées
ouvertes à côté des écoles publiques et aux mêmes conditions, c'était là
tout ce que demandaient les libéraux les plus exigeants, et ce que ne
contestaient pas les plus prudents amis du pouvoir.

Une troisième question élevait plus de débats: dans les écoles
publiques, l'instruction primaire serait-elle absolument gratuite et
réellement donnée par l'État à tous les enfants du pays? C'était le
rêve de généreux esprits. Dans la Constitution de 1791, l'Assemblée
constituante avait décrété «qu'il serait créé et organisé une
instruction publique commune à tous les citoyens, gratuite à l'égard
des parties d'enseignement indispensables pour tous les hommes.» La
Convention nationale, en maintenant ce principe, avait fixé à 1,200
livres le _minimum_ du traitement des instituteurs. L'expérience
avait démontré la vanité de ces promesses aussi peu fondées en droit
qu'impossibles à réaliser. L'État doit offrir l'instruction primaire à
toutes les familles et la donner à celles qui ne peuvent pas la payer;
et en cela il fait plus pour la vie morale des peuples qu'il ne peut
faire pour leur condition matérielle. C'est là sur ce point le vrai
principe, et ce fut celui qu'adopta mon projet de loi.

Ces questions générales et en quelque sorte préliminaires ainsi
résolues, restaient les questions spéciales dont la solution devait
devenir le texte et le commandement de la loi. Quels doivent être les
objets et les limites de l'instruction primaire? Comment se formeront
et se recruteront les instituteurs publics? Quelles autorités seront
chargées de la surveillance des écoles primaires? Quels seront les
moyens et les garanties pour l'exécution efficace de la loi?

Parmi les sentiments qui peuvent animer un peuple, il en est un dont
il faudrait déplorer l'absence s'il n'existait pas, mais qu'il faut
se garder de flatter ou d'exciter là où il existe, c'est l'ambition.
J'honore les générations ambitieuses; il y a beaucoup à en attendre,
pourvu qu'elles ne puissent pas tenter aisément tout ce qu'elles
désirent. Et comme de toutes les ambitions, la plus ardente de nos
jours, sinon la plus apparente, surtout dans les classes populaires,
c'est l'ambition de l'esprit, dont elles espèrent à la fois des plaisirs
d'amour-propre et des moyens de fortune, c'est surtout de celle-là qu'il
faut, tout en la traitant avec bienveillance, surveiller et diriger avec
soin le développement. Je ne connais rien de plus nuisible aujourd'hui
pour la société, et pour le peuple lui-même, que le mauvais petit
savoir populaire, et les idées vagues, incohérentes et fausses, actives
pourtant et puissantes, dont il remplit les têtes.

Pour lutter contre ce péril, je distinguai dans le projet de loi deux
degrés d'instruction primaire: l'une élémentaire et partout nécessaire,
dans les campagnes les plus retirées et pour les plus humbles conditions
sociales; l'autre supérieure et destinée aux populations laborieuses
qui, dans les villes, ont à traiter avec les besoins et les goûts d'une
civilisation plus compliquée, plus riche et plus exigeante. Je renfermai
strictement l'instruction élémentaire dans les connaissances les plus
simples et d'un usage vraiment universel. Je donnai à l'instruction
primaire supérieure plus de variété et d'étendue; et tout en en
déterminant d'avance les principaux objets, le projet de loi ajoutait
«qu'elle pourrait, selon les besoins et les ressources des localités,
recevoir les développements qui seraient jugés convenables.» J'assurais
ainsi les progrès les plus étendus de l'instruction primaire là où ils
seraient naturels et utiles, sans les porter là où leur inutilité est
peut-être leur moindre défaut. La Chambre des députés demanda que
la perspective d'une extension variable et indéfinie fût ouverte à
l'instruction primaire élémentaire, aussi bien qu'à l'instruction
primaire supérieure. Je ne crus pas devoir lutter obstinément contre
cet amendement qui rencontra une approbation presque générale; mais il
indiquait peu d'intelligence du but que se proposait le projet de loi en
distinguant les deux degrés d'instruction primaire. Précisément parce
qu'elle est partout nécessaire, l'instruction primaire élémentaire doit
être fort simple, et partout à peu près la même. C'était faire assez
pour la variété des situations et pour l'esprit d'ambition dans
l'éducation populaire que de leur ouvrir les écoles primaires
supérieures. La tendance à étendre, par fantaisie d'esprit plutôt que
par besoin réel, l'instruction primaire universelle ne mérite pas
d'encouragement légal; les lois ont pour objet de pourvoir à ce qui est
nécessaire, non d'aller au-devant de ce qui peut devenir possible, et
leur mission est de régler les forces sociales, non de les exciter
indistinctement.

L'éducation des instituteurs eux-mêmes est évidemment l'un des plus
importants objets d'une loi sur l'instruction populaire. J'adoptai sans
hésiter, pour y pourvoir, le système des écoles normales primaires dont
les premiers essais avaient commencé en France en 1810, et qui comptait
déjà en 1833 quarante-sept établissements de ce genre créés par le libre
bon vouloir des départements ou des villes et les encouragements du
gouvernement. J'en fis une institution générale et obligatoire. Dans
l'état actuel et avec le caractère essentiellement laïque de notre
société, c'est là le seul moyen d'avoir toujours, pour l'instruction
primaire, un nombre suffisant de maîtres, et d'avoir des maîtres formés
pour leur mission. C'est de plus une carrière intellectuelle ouverte à
ces classes de la population qui n'ont guère devant elles, à leur entrée
dans la vie, que des professions de travail matériel; c'est enfin une
influence morale placée au milieu de ce peuple sur qui le pouvoir n'agit
plus guère aujourd'hui que par les percepteurs, les commissaires de
police et les gendarmes. A coup sûr, l'éducation des instituteurs dans
les écoles normales où ils se forment, et leur influence, quand ils sont
formés, peuvent être mauvaises; il n'y a point de bonne institution qui,
mal dirigée, ne puisse tourner à mal, et qui, même bien dirigée, n'ait
ses inconvénients et ses périls; mais ce n'est là que la condition
générale de toutes les oeuvres humaines, et on n'en accomplirait aucune
si l'on ne se résignait et à leur imperfection, et à la nécessité de
veiller toujours pour empêcher que l'ivraie ne s'empare du champ et n'y
étouffe le bon grain.

En faisant des écoles normales primaires une institution publique et
légale, j'étais loin de vouloir détruire ou seulement affaiblir
les autres pépinières d'instituteurs que forment les associations
religieuses vouées à l'éducation populaire; je souhaitais, au contraire,
que celles-là aussi se développassent largement, et qu'une salutaire
concurrence s'établît entre elles et les écoles normales laïques.
J'aurais même désiré faire un pas de plus et donner, aux associations
religieuses vouées à l'instruction primaire, une marque publique de
confiance et de respect. Dans la plupart des ordonnances royales rendues
de 1821 à 1826 pour autoriser des associations de ce genre, notamment
pour la congrégation de l'instruction chrétienne fondée par l'abbé de la
Mennais dans les départements de Bretagne, pour la congrégation de même
nom à Valence, pour les Frères de Saint-Joseph dans le département de
la Somme, il était prescrit que «le brevet de capacité exigé de tout
instituteur primaire serait délivré à chaque frère de ces diverses
congrégations sur le vu de la lettre particulière d'obédience qui lui
aurait été remise par le supérieur général de celle à laquelle il
appartenait.» Il n'y avait, selon moi, dans cette dispense d'un nouvel
examen accordée aux membres des associations religieuses que l'État
avait formellement reconnues et autorisées pour l'éducation populaire,
rien que de parfaitement juste et convenable, et je l'aurais volontiers
écrite dans mon projet de loi; mais elle eût été certainement repoussée
par le public de ce temps et par les Chambres; le débat qui s'y éleva,
quand nous en vînmes à examiner quelles autorités devaient être chargées
de la surveillance des écoles primaires, révéla clairement l'esprit qui
y prévalait.

L'État et l'Église sont, en fait d'instruction populaire, les seules
puissances efficaces. Ceci n'est pas une conjecture fondée sur des
considérations morales; c'est un fait historiquement démontré. Les seuls
pays et les seuls temps où l'instruction populaire ait vraiment prospéré
ont été ceux où soit l'Église, soit l'État, soit mieux encore l'un et
l'autre ensemble s'en sont fait une affaire et un devoir. La Hollande,
l'Allemagne, catholique ou protestante, et les États-Unis d'Amérique
sont là pour l'attester: il faut, à une telle oeuvre, l'ascendant d'une
autorité générale et permanente, comme celle de l'État et de ses lois,
ou d'une autorité morale partout présente et permanente aussi, comme
celle de l'Église et de sa milice.

En même temps que l'action de l'État et de l'Église est indispensable
pour que l'instruction populaire se répande et s'établisse solidement,
il faut aussi, pour que cette instruction soit vraiment bonne et
socialement utile, qu'elle soit profondément religieuse. Et je n'entends
pas seulement par là que l'enseignement religieux y doit tenir sa place
et que les pratiques de la religion y doivent être observées; un
peuple n'est pas élevé religieusement à de si petites et si mécaniques
conditions; il faut que l'éducation populaire soit donnée et reçue au
sein d'une atmosphère religieuse, que les impressions et les habitudes
religieuses y pénètrent de toutes parts. La religion n'est pas une étude
ou un exercice auquel on assigne son lieu et son heure; c'est une foi,
une loi qui doit se faire sentir constamment et partout, et qui n'exerce
qu'à ce prix, sur l'âme et la vie, toute sa salutaire action. C'est
dire que, dans les écoles primaires, l'influence religieuse doit
être habituellement présente; si le prêtre se méfie ou s'isole de
l'instituteur, si l'instituteur se regarde comme le rival indépendant,
non comme l'auxiliaire fidèle du prêtre, la valeur morale de l'école est
perdue, et elle est près de devenir un danger.

Quand je proposai mon projet de loi, et avant même que l'expérience
eût porté dans mon esprit sa grande lumière, j'étais déjà profondément
convaincu de ces vérités, et elles avaient présidé à mon travail,
quoique, par instinct des préjugés publics, je ne les eusse présentées
et appliquées qu'avec ménagement. C'était sur l'action prépondérante et
unie de l'État et de l'Église que je comptais pour fonder l'instruction
primaire. Or le fait dominant que je rencontrai, dans la Chambre des
députés comme dans le pays, fut précisément un sentiment de méfiance et
presque d'hostilité contre l'Église et contre l'État; ce qu'on redoutait
surtout dans les écoles, c'était l'influence des prêtres et du pouvoir
central; ce qu'on avait à coeur de protéger d'avance et par la loi,
c'était l'action des autorités municipales et l'indépendance des
instituteurs envers le clergé. L'opposition soutenait ouvertement ce
système, et le parti conservateur, trop souvent dominé, au fond du
coeur et presque à son insu, par les idées mêmes qu'il redoute, ne le
repoussait que mollement. J'avais proposé que le curé ou le pasteur fût
de droit membre du comité chargé, dans chaque commune, de surveiller
l'école, et qu'il appartînt au ministre de l'instruction publique
d'instituer définitivement les instituteurs. À la Chambre des députés,
ces deux dispositions furent rejetées dans un premier débat, et il
fallut le vote de la Chambre des pairs et mon insistance lors d'un
second débat pour les faire rétablir dans la loi. On semblait
s'inquiéter du mauvais esprit qui pouvait envahir les instituteurs; on
parlait beaucoup de la nécessité qu'ils fussent efficacement dirigés;
et on s'appliquait à énerver dans leurs écoles, on voulait à peine y
laisser entrer l'Église et l'État, c'est-à-dire les seules autorités
capables d'étouffer les mauvais germes que le siècle y semait à pleines
mains.

Malgré ces luttes et ces faiblesses, je n'eus, à vrai dire, dans cette
circonstance, nul droit de me plaindre ni du public, ni des Chambres; la
loi sur l'instruction primaire fut accueillie, discutée et votée avec
faveur, et sans altération capitale. Restait la grande épreuve devant
laquelle toutes les lois sur cette matière avaient jusque-là succombé;
quelle en serait l'exécution?

Elle exigeait des mesures de deux sortes: des mesures administratives et
des mesures morales. Il fallait que les prescriptions de la loi pour
la création, l'entretien, la surveillance des écoles et le sort des
instituteurs, devinssent des faits réels et durables. Il fallait que les
instituteurs eux-mêmes fussent appelés à l'intelligence et animés de
l'esprit de cette loi dont ils devaient être les derniers et véritables
exécuteurs.

Quant aux mesures administratives, la loi avait pourvu d'avance aux plus
essentielles: loin de se borner à prescrire, dans toutes les communes
du royaume, l'établissement des écoles primaires, élémentaires ou
supérieures, elle avait décrété qu'un logement convenable et un
traitement fixe seraient partout fournis aux instituteurs, et qu'en cas
d'insuffisance des revenus ordinaires des communes, il y serait pourvu
au moyen de deux impositions spéciales obligatoires, votées, l'une
par les conseils municipaux, l'autre par les conseils généraux de
département, et qui, à défaut de ces votes, seraient établies par
ordonnance royale. Si ces impositions locales étaient elles-mêmes
insuffisantes, le ministre de l'instruction publique devrait combler le
déficit par une subvention prélevée sur le crédit porté annuellement
pour l'instruction primaire au budget de l'État. L'existence permanente
des écoles et les moyens de satisfaire à leurs besoins matériels étaient
ainsi assurés, indépendamment même de l'intelligence ou du zèle des
populations appelées à en recueillir le bienfait, et le pouvoir central
ne restait jamais désarmé devant leur mauvais vouloir ou leur apathie.

Une assez grave difficulté se rencontrait pour l'exécution efficace
et régulière de ces dispositions: elles exigeaient le concours de
l'administration générale de l'État, représentée dans les localités par
les préfets et leurs subordonnés, et de l'administration spéciale
de l'instruction publique, représentée par les recteurs et les
fonctionnaires de l'Université. Personne n'ignore combien il est malaisé
de faire ainsi marcher ensemble et vers un but commun deux séries
d'agents publics chargés de fonctions diverses et placés sous les ordres
de chefs différents. Après m'en être entendu avec M. Thiers, alors
ministre de l'intérieur, j'adressai aux préfets et aux recteurs des
instructions détaillées qui indiquaient aux deux administrations leurs
attributions spéciales dans l'exécution de la loi nouvelle et les
conditions de leur harmonie. Je fis un pas de plus: sur ma demande, il
fut décidé, en conseil du cabinet, que l'instruction primaire serait
annuellement, dans chaque département, l'objet d'un budget particulier
qui prendrait place dans le budget général du département, et qui,
annuellement aussi, en serait détaché pour être transmis au ministre de
l'instruction publique et soumis à son examen, comme le budget général
de chaque département est soumis à l'examen du ministre de l'intérieur.
J'atteignais ainsi un double but: d'une part je plaçais, dans toutes les
localités, l'instruction primaire, ses besoins, ses ressources et
ses dépenses, à part et en relief, ce qui en faisait une véritable
institution locale et permanente, investie de droits et objet de soins
particuliers; d'autre part, tout en assurant à l'instruction primaire le
concours de l'administration générale, je la rattachais fortement aux
attributions du ministère de l'instruction publique, comme le premier
degré de ce grand ensemble d'études et d'écoles que le génie de
l'empereur Napoléon avait voulu fonder sous le nom d'_Université de
France_, et dont j'avais à coeur de maintenir la grandeur et l'harmonie,
en l'adaptant à un régime de liberté et aux principes généraux du
gouvernement de l'État.

Je n'aurais pu réussir dans ce dessein un peu compliqué si je n'avais
trouvé dans M. Thiers cette largeur d'esprit et ce goût du bien public
qui font taire les ombrageuses rivalités d'attributions et les mesquines
jalousies personnelles; il se prêta de bonne grâce aux petites
altérations que je demandais dans les habitudes du ministère de
l'intérieur, et rendit facile cette action commune de nos deux
départements dont la loi sur l'instruction primaire avait besoin pour
son prompt et complet succès.

Huit jours après la formation du cabinet, dès que j'avais commencé à
m'occuper de cette loi, et pour la préparer dans l'esprit de ses agents
futurs en même temps que dans le conseil du Roi, j'avais fait créer,
sous le titre de _Manuel général de l'instruction primaire_, un recueil
périodique destiné à faire promptement arriver, sous les yeux des
instituteurs, des administrateurs et des inspecteurs des écoles, les
faits, les documents et les idées qui pouvaient les intéresser ou les
éclairer[1]. La loi une fois rendue, je fis composer et publier cinq
manuels élémentaires propres à diriger les instituteurs dans le modeste
enseignement dont elle déterminait les objets et les limites. J'avais
hâte de pourvoir aux besoins intellectuels de ces écoles et de ces
maîtres dont les besoins matériels étaient, sinon pleinement satisfaits,
du moins mis à l'abri du dénûment et de l'oubli.

[Note 1: _Pièces historiques_, n° I.]

Les meilleures lois, les meilleures instructions, les meilleurs livres
sont peu de chose tant que les hommes chargés de les mettre en oeuvre
n'ont pas l'esprit plein et le coeur touché de leur mission, et n'y
apportent pas eux-mêmes une certaine mesure de passion et de foi. Je
n'ai nul dédain du travail législatif et du mécanisme administratif;
pour être insuffisants, ils n'en sont pas moins nécessaires; ce sont les
plans et les échafaudages de l'édifice; mais les ouvriers, des ouvriers
intelligents et dévoués y importent bien plus encore, et ce sont surtout
les hommes qu'il faut former et animer au service des idées quand on
veut qu'elles deviennent des faits réels et vivants. Je tentai de
pénétrer jusqu'à l'âme des instituteurs populaires, et d'y susciter
quelques notions claires et un respect affectueux pour la tâche à
laquelle ils étaient appelés. Trois semaines après que la loi sur
l'instruction primaire eut été publiée, je l'envoyai directement
à 39,300 maîtres d'école, en l'accompagnant d'une lettre où je
m'appliquais non-seulement à leur en faire bien comprendre l'intention
et les dispositions, mais encore à élever leurs sentiments au niveau
moral de leur humble situation sociale, sans leur donner le prétexte
ni la tentation d'en sortir[2]. Je leur demandai de m'accuser
personnellement réception de cette lettre, désirant avoir quelque indice
de l'impression qu'ils en avaient reçue. 13,850 réponses me parvinrent,
et beaucoup me donnèrent lieu de penser que je n'avais pas toujours
frappé en vain à la porte de ces modestes demeures où des milliers
d'enfants obscurs devaient venir recevoir d'un homme ignoré les
premières, et pour la plupart d'entre eux les seules leçons de la vie.
Cette expérience et d'autres encore m'ont appris que, lorsqu'on veut
agir un peu puissamment sur les hommes, il ne faut pas craindre de leur
montrer un but et de leur parler un langage au-dessus de leur situation
et de leurs habitudes, ni se décourager si beaucoup d'entre eux ne
répondent pas à ces provocations inaccoutumées; elles atteignent bien
plus d'âmes qu'on ne pense, et il faut savoir croire à la vertu des
germes, même quand on ne voit pas les fruits.

[Note 2: _Pièces historiques_, n° II.]

Quand l'idée me vint de cette circulaire aux instituteurs, j'en parlai à
M. de Rémusat et je le priai d'en essayer, pour moi, la rédaction. C'est
de lui, en effet, que je la reçus à peu près telle qu'elle fut envoyée
à sa destination et bientôt publiée. Je prends plaisir à le rappeler
aujourd'hui: les amitiés rares, même quand elles ont paru en souffrir,
survivent aux incertitudes de l'esprit et aux troubles de la vie.

Un autre moyen, inattendu et d'une assez difficile exécution, me parut
nécessaire et efficace pour entrer en rapport avec les instituteurs
dispersés sur toute la face de la France, pour les connaître réellement
et agir sur eux autrement que par des paroles vagues et au hasard. Un
mois après la promulgation de la loi nouvelle, j'ordonnai une inspection
générale de toutes les écoles primaires du royaume, publiques ou
privées. Je ne voulais pas seulement constater les faits extérieurs et
matériels qui sont communément l'objet des recherches statistiques en
fait d'instruction primaire, tels que le nombre des écoles, celui des
élèves, leur classification, leur âge, les dépenses de ce service;
je donnai surtout pour mission aux inspecteurs d'étudier le régime
intérieur des écoles, l'aptitude, le zèle, la conduite des instituteurs,
leurs relations avec les élèves, les familles, les autorités locales,
civiles et religieuses, l'état moral en un mot de l'instruction primaire
et ses résultats. Les faits de ce genre ne peuvent être recueillis de
loin, par voie de correspondance et de tableaux; des visites spéciales,
des conversations personnelles, la vue immédiate des choses et des
hommes sont indispensables pour les observer et les apprécier. Quatre
cent quatre-vingt-dix personnes, la plupart fonctionnaires de tout ordre
dans l'Université, se livrèrent pendant quatre mois à ce rude travail.
Trente-trois mille quatre-cent-cinquante-six écoles furent effectivement
visitées et moralement décrites dans les rapports qui me furent adressés
par les inspecteurs. L'un d'entre eux, dont j'avais depuis longtemps
éprouvé la rare capacité et l'infatigable zèle, M. Lorain, aujourd'hui
recteur honoraire, tira de tous ces rapports un Tableau de l'instruction
primaire en France, en 1833, encore plus remarquable par les vues
morales et pratiques qui y sont développées que par le nombre et la
variété des faits qu'il contient. Cette laborieuse mesure n'eut pas
seulement pour effet de me donner une connaissance plus complète et plus
précise de l'état et des besoins de l'instruction primaire; elle fut,
pour le public, jusque dans les coins les plus reculés du pays,
un témoignage vivant de l'active sollicitude du gouvernement pour
l'éducation populaire, et elle remua fortement les instituteurs
eux-mêmes en leur donnant le sentiment de l'intérêt qu'on leur portait
et de la vigilance avec laquelle on les observait.

Deux ans plus tard, sur ma proposition, une ordonnance du Roi transforma
cette visite accidentelle et unique des écoles primaires en une
institution permanente. Dans chaque département, un inspecteur fut
chargé de visiter régulièrement ces écoles et d'en faire bien connaître
au ministre, aux recteurs, aux préfets, aux conseils généraux et
municipaux, l'état et les besoins[3]. Depuis cette époque, et à travers
des débats répétés soit dans les Chambres, soit dans les conseils locaux
et électifs, l'utilité de cette institution est devenue si évidente que,
sur la demande de la plupart de ces conseils, un inspecteur a été établi
dans chaque arrondissement, et que l'inspection périodique des écoles
primaires a pris place dans l'administration de l'instruction publique
comme l'une des plus efficaces garanties de leurs mérites et de leurs
progrès.

[Note 3: _Pièces historiques_, n° III.]

C'est quelquefois l'erreur du pouvoir, quand il entreprend une oeuvre
importante, de vouloir l'accomplir seul, et de se méfier de la liberté,
comme d'une rivale, ou même une ennemie. J'étais loin de ressentir cette
méfiance; j'avais au contraire la conviction que le concours du zèle
libre, surtout du zèle religieux, était indispensable et pour la
propagation efficace de l'instruction populaire, et pour sa bonne
direction. Il y a, dans le monde laïque, des élans généreux, des accès
d'ardeur morale qui font faire aux grandes bonnes oeuvres publiques
de rapides et puissants progrès; mais l'esprit de foi et de
charité chrétienne porte seul, dans de tels travaux, ce complet
désintéressement, ce goût et cette habitude du sacrifice, cette
persévérance modeste qui en assurent et en épurent le succès. Aussi
pris-je grand soin de défendre les associations religieuses vouées à
l'instruction primaire contre les préventions et le mauvais vouloir dont
elles étaient souvent l'objet. Non-seulement je les protégeai dans leur
liberté, mais je leur vins en aide dans leurs besoins, les considérant
comme les plus honorables concurrents et les plus sûrs auxiliaires
que, dans ses efforts pour l'éducation populaire, le pouvoir civil
pût rencontrer. Et je leur dois la justice de dire que, malgré
la susceptibilité ombrageuse que ressentaient naturellement ces
congrégations pieuses envers un gouvernement nouveau et un ministre
protestant, elles prirent bientôt confiance dans la sérieuse sincérité
de la bienveillance que je leur témoignais, et vécurent avec moi dans
les meilleurs rapports. Au moment même où la loi du 28 juin 1833 était
discutée dans les Chambres, pour en marquer nettement l'esprit, et
donner à la principale de ces associations, aux Frères de la doctrine
chrétienne, un témoignage public d'estime, je fis demander au frère
Anaclet, leur supérieur général, si les statuts de sa congrégation lui
permettaient de recevoir la croix d'honneur. Il me répondit par cette
lettre que je prends plaisir à publier:

«Monsieur le ministre, La démarche si honorable pour notre Institut
que M. Delebecque fit hier soir auprès de moi, de la part de Votre
Excellence, m'a pénétré de la plus vive reconnaissance, et convaincu de
plus en plus de la bienveillance toute paternelle dont le gouvernement
daigne nous honorer.

Notre saint instituteur n'a rien mis dans nos règles qui nous interdise
formellement d'accepter l'offre que vous avez eu la bonté de nous faire,
sans aucun mérite de notre part; parce qu'il n'a pu prévoir que ses
humbles disciples pourraient avoir un jour à refuser des offres aussi
flatteuses. Mais, en consultant l'esprit de ses règles, qui tendent
toutes à nous inspirer l'éloignement du monde et le renoncement à ses
honneurs et à ses distinctions, nous croyons devoir vous remercier
humblement, Monsieur le ministre, de l'offre si honorable que vous avez
daigné nous faire, et vous prier d'agréer nos excuses et nos actions de
grâces en même temps que notre refus. Nous ne conserverons pas moins,
tant que nous vivrons, le souvenir et la reconnaissance de vos
inappréciables bontés, et nous publierons hautement, comme nous le
faisons tous les jours, les marques de bienveillance et de protection
que nous recevons, à chaque instant, du gouvernement du Roi, et en
particulier de M. le ministre de l'instruction publique et de Messieurs
les membres du Conseil royal.»

Une autre association religieuse, la Congrégation de l'instruction
chrétienne, fondée en Bretagne par l'abbé J. M. de la Mennais, attira
particulièrement mon attention et mon appui. Le nom du fondateur, son
esprit à la fois simple et cultivé, son entier dévouement à son oeuvre,
son habileté pratique, son indépendance envers son propre parti,
sa franchise dans ses rapports avec le pouvoir civil, tout en lui
m'inspirait un confiant attrait, et il y répondit au point de provoquer
lui-même (rare abandon dans un ecclésiastique) l'inspection du
gouvernement dans ses écoles. Il m'écrivait le 3 mai 1834: «Lorsque
j'eus l'honneur de vous voir dans le mois d'octobre de l'année dernière,
vous eûtes la bonté de me dire qu'un inspecteur général de l'Université
visiterait de votre part, en 1834, mon établissement de Ploërmel. J'ai
le plus grand désir de voir s'accomplir cette bienveillante promesse;
mais je voudrais savoir à quelle époque M. l'inspecteur pourra venir,
car autrement il est presque certain qu'il ne me trouverait pas ici,
à cause des continuels voyages que je suis obligé de faire dans cette
saison. Cependant il m'importe beaucoup de m'entretenir avec M.
l'inspecteur; j'aurais à lui dire une foule de choses qui sont d'un
grand intérêt pour le progrès de l'instruction primaire en Bretagne.» Et
deux ans plus tard, le 15 octobre 1836, il me rendait compte avec
détail de l'état de son Institut, des obstacles qu'il rencontrait, de
l'insuffisance de ses ressources, des besoins auxquels il me demandait
de pourvoir; et il finissait en disant: «M. le ministre de la marine
à chargé M. le préfet du Morbihan de m'exprimer son désir d'avoir
quelques-uns de mes frères pour l'instruction des esclaves affranchis de
la Martinique et de la Guadeloupe: je n'ai pas dit _non_, par ce serait
une si belle et si sainte oeuvre! mais je n'ai pas encore dit _oui_, car
la triste objection revient toujours; où prendre assez de sujets pour
suffire à tant de besoins, et pourquoi les jeter si loin quand on en a
si peu?..... Ah! si j'étais aidé comme je voudrais l'être[4].»

[Note 4: _Pièces historiques_, n° IV.]

Chaque fois que je voyais cet honnête et ferme Breton, devenu un pieux
ecclésiastique et un ardent instructeur du peuple, et si absolument
enfermé dans son état et dans son oeuvre, ma pensée se reportait
tristement vers son frère, ce grand esprit égaré dans ses passions,
tombé parmi les malfaiteurs intellectuels de son temps, lui qui semblait
né pour être l'un de ses guides les plus sévères. Je n'ai point connu,
je n'ai jamais vu l'abbé Félicité de la Mennais; je ne le connais que
par ses écrits, par ce qu'ont dit de lui ses amis, et par cette image
bilieuse, haineuse, malheureuse, qu'a tracée de lui Ary Scheffer, le
peintre des âmes. J'admire autant que personne cet esprit élevé et hardi
qui avait besoin de s'élancer jusqu'au dernier terme de son idée, quelle
qu'elle fût, ce talent grave et passionné, brillant et pur, amer et
mélancolique, âpre avec élégance et quelquefois tendre avec tristesse.
J'ai la confiance qu'il y avait dans cette âme, où l'orgueil blessé à
mort semblait seul régner, beaucoup de nobles penchants, de bons désirs
et de douloureux combats. A quoi ont abouti tous ces dons? Ce sera l'un
des griefs les plus sérieux contre notre époque que ce qu'elle a fait de
cette nature supérieure, et de quelques autres de même rang que je ne
veux pas nommer, et qui, sous nos yeux, se sont également perverties et
perdues. Sans doute, ces anges déchus ont eu eux-mêmes leur part dans
leur chute; mais ils ont subi tant de pernicieuses tentations, ils ont
assisté à des spectacles si troublants et si corrupteurs, ils ont vécu
au milieu d'un tel dérèglement de la pensée, de l'ambition et de la
destinée humaines; ils ont obtenu, par leurs égarements mêmes et en
flattant les passions et les erreurs de leur temps, de si faciles et si
brillants succès, qu'il n'y a pas à s'étonner beaucoup que les mauvais
germes se soient développés et aient fini par dominer en eux. Pour moi,
en contemplant ces quelques hommes rares, mes illustres et funestes
contemporains, je ressens plus de tristesse que de colère, et je demande
grâce pour eux, au moment même où je ne puis m'empêcher de prononcer
dans mon âme, sur leurs oeuvres et leur influence, une sévère
condamnation.

Je reviens à l'instruction primaire. Le 15 avril 1834, moins d'un an
après la promulgation de la loi du 28 juin 1833, je rendis compte au Roi
des commencements de son exécution, dans un rapport détaillé où j'en
recueillis les actes, les documents et les résultats. Je résume ici,
en quelques paroles et en quelques chiffres, ceux de ces résultats qui
peuvent s'exprimer sous cette forme. Dans le cours de cette année, le
nombre des écoles primaires de garçons avait été porté de 31,420 à
33,695, et celui des élèves présents dans ces écoles de 1,200,715
à 1,654,828. Dans 1,272 communes, des maisons d'école avaient été
construites, ou achetées ou complètement réparées. Enfin 15 nouvelles
écoles normales primaires avaient été instituées. Treize ans plus tard,
à la fin de 1847, grâce aux efforts soutenus de mes successeurs dans le
département de l'instruction publique, le nombre des écoles primaires de
garçons s'était élevé de 33,695 à 43,514; celui des élèves de 1,654,828
à 2,176,079, et celui des maisons d'école appartenant aux communes de
10,316 à 23,761. Soixante-seize écoles normales primaires fournissaient
des maîtres à tous les départements. Je passe sous silence tout ce qui
avait été commencé ou déjà accompli pour les écoles de filles, les
salles d'asile, les ouvroirs et les divers établissements directement ou
indirectement affectés à l'éducation populaire. Tels étaient, au bout
de quinze ans, les résultats de la loi du 28 juin 1833, et du mouvement
qu'elle avait, non pas créé, mais fait aboutir à une véritable et
efficace institution.

L'année 1848 mit cette loi, comme toutes nos lois, et les écoles comme
la France, à une terrible épreuve. Dès que la tempête fut un peu
apaisée, une forte réaction s'éleva contre l'instruction primaire,
comme contre la liberté, le mouvement et le progrès. Les instituteurs
primaires furent en masse accusés d'être des fauteurs ou des instruments
de révolution. Le mal était réel, quoique moins général qu'on ne l'a cru
et dit. Je demandai un jour, à un respectable et judicieux évêque qui
connaissait très-bien l'histoire des écoles dans l'un de nos grands
départements, combien d'instituteurs, à son avis, s'y étaient livrés à
l'esprit révolutionnaire: «Tout au plus un cinquième,» me répondit-il.
C'était beaucoup, beaucoup trop, et le symptôme d'un mal bien digne de
remède. Comment ce mal n'eût-il pas atteint les écoles quand il régnait
partout? J'ai dit quels germes de faiblesse morale et politique étaient
restés, malgré mes efforts, dans la loi et dans toute l'organisation de
l'instruction primaire; on y avait redouté et affaibli les autorités
naturelles et efficaces, l'Église et l'État. Et quand la révolution
éclata, l'État lui-même, les pouvoirs publics du jour provoquèrent les
instituteurs primaires à devenir les associés de tous les rêves, les
complices de tous les désordres révolutionnaires. Nous nous en prenons
aux institutions et aux lois du mal que nous nous faisons nous-mêmes;
nous les en accusons pour nous en acquitter; comme ferait un homme qui
maudirait sa maison et n'en voudrait plus, après y avoir lui-même mis le
feu. L'instruction primaire n'est point une panacée qui guérisse
toutes les maladies morales du peuple, ni qui suffise à sa santé
intellectuelle; c'est une puissance salutaire ou nuisible selon qu'elle
est bien ou mal dirigée et contenue dans ses limites ou poussée hors
de sa mission. Quand une grande force nouvelle, matérielle ou morale,
vapeur ou esprit, est entrée dans le monde, on ne l'en chasse plus; il
faut apprendre à s'en servir; elle porte partout pêle-mêle la fécondité
et la destruction. A notre degré et dans notre état de civilisation,
l'instruction du peuple est une nécessité absolue, un fait à la fois
indispensable et inévitable. Et la conscience publique en est évidemment
convaincue, car dans la catastrophe où les infirmités de l'instruction
primaire ont éclaté, au milieu de la grande alarme qui s'est élevée à
son sujet, elle n'a point succombé; beaucoup de gens l'ont accusée;
personne n'a cru qu'on pût ni qu'on dût l'abolir. La loi du 28 juin
1833 a reçu diverses modifications, quelques-unes salutaires, d'autres
contestables; mais tous ses principes, toutes ses dispositions
essentielles sont restés debout et en vigueur. Fondée par cette loi,
l'instruction primaire est maintenant, parmi nous, une institution
publique et un fait acquis. Il reste, à coup sûr, beaucoup à faire pour
le bon gouvernement des écoles, pour faire dominer dans leur sein les
influences de religion et d'ordre, de foi et de loi, qui font la dignité
comme la sûreté d'un peuple: mais si, comme j'en ai la confiance, Dieu
n'a pas condamné la société française à s'user, tantôt bruyamment,
tantôt silencieusement, dans de stériles alternatives de fièvre ou de
sommeil, de licence ou d'apathie, ce qui reste à faire pour la grande
oeuvre de l'éducation populaire se fera; et quand l'oeuvre sera
accomplie, elle n'aura pas coûté trop cher.




                             CHAPITRE XVII

                        INSTRUCTION SECONDAIRE.

Difficulté de l'introduction du principe de la liberté dans
l'instruction secondaire.--Constitution originaire de l'Université.--Ses
deux sortes d'ennemis.--Leur injustice.--Causes naturelles et légitimes
de leur hostilité.--L'Université dans ses rapports avec l'Église.--État
intérieur et situation sociale du catholicisme en 1830.--Réclamation
de la liberté d'enseignement.--M. de Montalembert et l'abbé
Lacordaire.--Tendances diverses dans le catholicisme.--Efforts pour
le réconcilier avec la société moderne.--L'abbé F. de la
Mennais.--L'_Avenir_.--Voyage de l'abbé de la Mennais, de l'abbé
Lacordaire et de M. de Montalembert à Rome.--Le pape Grégoire XVI
condamne l'_Avenir._--L'Université dans ses rapports avec la société
civile.--Quelle eût été la bonne solution du problème.--Pourquoi et
par qui elle était alors repoussée.--Je prépare un projet de loi sur
l'instruction secondaire.--Son caractère et ses limites.--Comment il
fut accueilli.--Rapport de M. Saint-Marc Girardin à la Chambre des
députés.--Discussion du projet.--M. de Lamartine.


J'avais, en fait d'instruction secondaire, la même question à résoudre
qu'en fait d'instruction primaire; là aussi il fallait établir la
liberté promise par la Charte. Mais si le devoir était le même, la
situation était bien différente. Dans l'instruction primaire, tout était
à fonder; l'établissement public aussi bien que le droit privé; il
fallait créer les écoles de l'État en même temps que garantir la liberté
des écoles particulières. Et dans cette oeuvre double que j'avais à
accomplir, je rencontrais peu d'adversaires ou de rivaux; la fondation
des écoles publiques était ma grande mission; commandée par la Charte et
au nom d'un principe, la liberté des écoles particulières n'était
point réclamée ni soutenue par des intérêts puissants et des passions
ardentes; c'était surtout du gouvernement que le public attendait
l'accomplissement de ses voeux; en fait d'instruction primaire,
l'industrie privée avait des droits, mais peu de prétentions et de
crédit.

Dans l'instruction secondaire, au contraire, j'étais en présence d'un
grand établissement public tout fondé, systématique, complet, en pleine
activité, et en présence aussi des rivaux, je ne veux pas dire des
ennemis de cet établissement, nombreux, puissants, réclamant la liberté
pour eux-mêmes et avec passion. Et la liberté qu'ils réclamaient était,
pour l'établissement qu'ils attaquaient, un fait nouveau, étranger à son
origine et à ses principes constitutifs. Fondée au nom de cette maxime
que l'éducation appartient à l'État, l'Université reposait sur la double
base du privilège et du pouvoir absolu. J'avais à introduire la liberté
dans une institution où elle n'existait pas naturellement, et en même
temps à défendre cette institution elle-même contre de redoutables
assaillants. Il fallait à la fois garder la place et en ouvrir les
portes.

L'Université avait deux sortes d'adversaires presque également animés
contre elle, quoique très-divers: des libéraux qui la taxaient de
despotisme, et des dévots qui l'accusaient d'irréligion. La constitution
même, je dirais presque la physionomie de l'Université déplaisaient aux
libéraux; ils n'aimaient pas ce corps enseignant qui leur rappelait ces
anciennes corporations qu'ils avaient tant combattues, ni ces formes et
cette discipline militaires qui préparaient les jeunes générations au
régime belliqueux qu'ils détestaient dans l'État. Les catholiques zélés
n'avaient pas confiance dans les principes religieux d'un grand nombre
des maîtres de l'Université; ils regrettaient les congrégations dans
lesquelles la religion et l'éducation étaient étroitement unies, et
s'efforçaient de les faire revivre pour leur confier leurs enfants.
Plusieurs de ces congrégations, plus ou moins déguisées, s'étaient
rétablies sous la Restauration; et pour assurer leur succès, leurs
partisans attaquaient incessamment l'Université qu'ils représentaient
comme imbue de l'esprit irréligieux du XVIIIe siècle, et propageant
parmi la jeunesse, sinon l'impiété, du moins l'indifférence.

Il y avait, dans ces attaques, beaucoup d'injustice et quelque
ingratitude. Le gouvernement de l'Université, grand-maître ou conseil
royal, ministre ou président, avait toujours usé de son pouvoir avec
une grande modération; à la fois rival et maître des établissements
particuliers d'instruction secondaire, il les avait surveillés sans
jalousie et sans rigueur, les autorisant partout où ils offraient des
chances de légitime succès, et ne portant jamais, sans de puissants
motifs, atteinte à leur stabilité ou à leur liberté. C'était, au milieu
du despotisme général et d'une institution despotique elle-même, une
administration juste et libérale.

C'était aussi une administration sincèrement et sérieusement préoccupée
des droits et des intérêts religieux. Si les chrétiens ennemis de
l'Université s'étaient reportés à son origine, si l'état dans lequel
elle avait alors trouvé l'instruction publique avait été replacé devant
leurs veux, s'ils s'étaient rappelé tout ce qu'elle avait fait pour
ramener à la religion les générations naissantes, toutes les luttes
qu'elle avait soutenues, tous les obstacles qu'elle avait surmontés dans
ce dessein, s'ils avaient été obligés de mesurer eux-mêmes la distance
entre le point de départ de l'Université dans les voies chrétiennes en
1808 et le point où elle était arrivée en 1830; ils auraient, j'ose le
dire, ressenti dans leur coeur quelque embarras à ne tenir aucun compte
de tous ces faits, de faits si nombreux et si clairs.

A côté des faits se placent les noms: M. de Fontanes, M. le cardinal
de Beausset, M. Royer-Collard, M. Cuvier, M. l'abbé Frayssinous, voilà
quels ont été, de 1810 à 1830, les principaux chefs de l'Université. Il
faut les oublier aussi pour croire que, pendant ce temps, elle a été
tyrannique et impie.

Mais la passion; même honnête, ne s'inquiète guère d'être équitable
envers le passé et envers les personnes; c'est du présent seul et de
ses propres intérêts dans le présent qu'elle se soucie. Après 1830,
abstraction faite du passé, il y avait, dans le système et dans l'état
de l'Université, soit pour des libéraux, soit pour des catholiques, des
motifs sérieux et naturels d'hostilité et de lutte.

En fait, le gouvernement de l'Université avait toujours été modéré; mais
en droit, il était absolu et fondé sur un principe absolu: «En matière
d'éducation, hors de l'enceinte de la famille, l'État est souverain;
dès que l'enfant, pour son éducation, fait un pas hors des mains de son
père, il tombe dans les mains de l'État; l'État seul a droit de faire
élever ceux que n'élèvent pas leurs propres parents, et nul ne peut,
sans l'autorisation de l'État, prendre lui-même, ni recevoir des parents
eux-mêmes cette mission.» Un tel principe n'est autre que la dictature
placée, en fait d'éducation, sur le seuil de la maison paternelle. Or,
au lendemain d'une grande anarchie révolutionnaire et pour en sortir,
toutes les dictatures sont possibles et peut-être nécessaires; mais sous
un gouvernement constitutionnel, dans un régime de liberté, en présence
de la liberté de conscience, de la liberté de discussion, de la liberté
des professions, la dictature en matière d'éducation; sous quelque forme
qu'elle se présentât et de quelques adoucissements qu'elle pût être
entourée, ne pouvait pas ne pas susciter les vives réclamations des
libéraux qui possédaient d'ailleurs contre elle, dans les promesses de
la Charte, un titre écrit et incontestable.

On ne sait pas d'ailleurs combien d'abus et de griefs secrets naissent
et subsistent sous la main du despotisme le plus modéré, ni combien de
fois il lui arrive de choquer et de blesser profondément les sentiments
qu'il s'applique le plus à ménager. La souffrance et la colère
s'amassent ainsi sans qu'on s'en doute. Le pouvoir a besoin d'y voir
clair pour savoir ce qu'il fait, et c'est seulement à la lumière de la
liberté qu'il peut bien apprécier ses propres actions et leurs effets,
pour lui-même comme pour les peuples.

La situation de l'Université n'était guère moins difficile en fait de
religion qu'en fait de liberté: son gouvernement avait constamment
protégé l'esprit religieux; dans ses instructions générales, dans
le choix des maîtres, dans son travail de tous les jours, les
considérations et les intentions religieuses avaient toujours tenu une
grande place; mais il avait pour mobile dominant, dans cette conduite,
l'intérêt de l'ordre social plutôt que la foi; il était bien plus en
réaction contre l'impiété révolutionnaire qu'en retour vers la piété
chrétienne; il rendait à la religion des services sincères, mais qui
n'excluaient pas l'indifférence de l'âme. On croit communément de nos
jours que, lorsqu'on a assuré à l'Église le plein exercice de son culte,
quand on a pourvu à ses besoins et qu'on lui témoigne un bienveillant
respect, on a fait pour elle tout ce qu'elle peut désirer, et qu'on est
en droit d'attendre d'elle tout ce qu'entre alliés on peut avoir à se
demander. La méprise est profonde: la religion ne se contente pas qu'on
la regarde comme un moyen d'ordre et une grande utilité sociale; elle
a de sa mission une plus haute idée; elle a besoin de croire que
ses alliés politiques sont aussi de ses fidèles, ou du moins qu'ils
comprennent et respectent vraiment son divin caractère; et quand elle
n'est pas intimement persuadée que ce sont là les sentiments intimes
qu'ils lui portent, l'Église se tient sur la réserve, et, même en
faisant son devoir, elle ne donne pas son dévouement.

Le catholicisme n'était plus d'ailleurs, en 1830, dans la situation
où il s'était trouvé au commencement du siècle, sous le Consulat et
l'Empire: il n'avait plus besoin, pour vivre tranquille, de l'appui
quotidien du pouvoir civil; il avait repris dans la société une place
incontestée et sur les âmes une grande puissance; il se sentait en état
de prétendre à bien plus que la sécurité de son culte; la foi vive,
exigeante, expansive, l'activité intellectuelle et la confiance dans sa
propre force lui étaient revenues. Il avait eu, sous la Restauration, la
faveur royale, souvent l'influence parlementaire; il comptait, parmi
ses fidèles et ses serviteurs, de puissants et brillants esprits, des
philosophes, des orateurs, des écrivains du premier ordre; en lui
enlevant la prépondérance politique, la révolution de Juillet lui avait
ouvert une nouvelle carrière, celle de l'indépendance; il s'y engageait
de jour en jour plus avant, relevant une multitude de questions que
l'indifférence religieuse croyait éteintes, et appelant à son aide, pas
toujours à propos, mais toujours avec une ardeur efficace, l'alliance un
peu oubliée de l'esprit religieux et de l'esprit de liberté.

Ce fut surtout en dehors de l'Église officielle, parmi les dévots
laïques et les prêtres sans charge d'âmes, qu'éclata d'abord ce
mouvement, et la question de la liberté d'enseignement en fut le premier
drapeau. On la réclama au nom du droit des familles, du droit de
l'Église, du droit de la Charte. On fit plus que la réclamer: deux
hommes jeunes, sincères, ardents, brillants, l'un pair de France,
l'autre moine, le comte de Montalembert et l'abbé Lacordaire,
entreprirent de la pratiquer; ils ouvrirent une école publique sans
demander au ministre de l'instruction publique, grand-maître de
l'Université, aucune autorisation. Traduits pour ce fait devant la Cour
des pairs, en août 1831, sous le ministère de M. Casimir Périer, ils
furent condamnés, comme ils devaient l'être aux termes des lois en
vigueur; mais ils s'étaient défendus avec éclat; ils avaient soutenu et
répandu, dans une portion respectable du public, l'idée, le dessein, la
passion dont ils étaient eux-mêmes animés. La lutte au nom de l'Église
était engagée, et engagée au sommet de l'État, au sein des grands
pouvoirs constitutionnels.

Le mouvement qui fermentait dans le catholicisme était plus profond que
cette lutte même, et il s'agissait de bien autre chose que de la liberté
d'enseignement. A côté de l'esprit de réaction et de l'esprit de
soumission qui semblaient seuls présents et puissants dans l'Église
catholique, un esprit nouveau, l'esprit, je ne veux pas dire de réforme,
mais de rajeunissement et de progrès, tentait d'y pénétrer. Ces
tendances diverses se marquaient plus nettement de jour en jour.
Beaucoup de catholiques, prêtres ou laïques, convaincus que la religion
ne reprendrait son empire sur les âmes que si l'Église reprenait toute
sa place dans l'État, reportaient vers l'ancien régime leurs regrets et
leurs efforts. D'autres, plus sensés et plus pacifiques, pensaient que
l'Église n'avait rien de mieux à faire que d'occuper sans bruit la
position que le régime nouveau lui avait faite, de chercher, dans
l'alliance avec le pouvoir civil, sa force comme sa sûreté, et de mettre
à profit pour elle-même, en s'accommodant à leurs vicissitudes, le
besoin qu'avaient de son concours les gouvernements divers pour le
maintien de l'ordre social. Mais il y avait, parmi les catholiques
sincères, des esprits plus jeunes, plus sympathiques et plus hardis,
à qui ni cette ardeur rétrograde des uns, ni cette attitude un peu
subalterne des autres ne convenaient, et qui aspiraient, pour l'Église,
à des destinées plus fières et plus fécondes. Ceux-là regardaient
l'ancien régime comme ruiné sans retour, la nouvelle société française,
son organisation, ses idées, ses institutions comme définitivement
victorieuses; à leur sens, l'Église catholique pouvait et devait les
accepter hautement, en réclamant dans ce régime sa propre indépendance
et en usant de toutes les libertés qu'il promettait de fonder. Ainsi
seulement elle retrouverait son influence avec son efficacité morale, et
grandirait de concert avec la société elle-même, au lieu de prétendre
vainement à la rejeter dans un moule brisé, ou de se réduire à l'humble
rôle d'allié soldé du pouvoir.

Il y avait là le pressentiment d'une grande oeuvre à accomplir, et un
intelligent instinct des intérêts supérieurs comme des vraies forces de
la religion et de l'Église chrétiennes. Par malheur cette excellente
cause eut alors pour principal champion l'homme le moins propre à la
comprendre et à la servir. L'abbé Félicité de la Mennais avait débuté et
brillé en attaquant indistinctement les principes comme les tendances
de la société moderne, et en soutenant les maximes comme les souvenirs
théocratiques; il inspira plus de surprise que de confiance quand on le
vit réclamer, au profit de l'Église, tous les droits de la liberté; on
le soupçonnait d'y chercher un moyen plutôt qu'un but, et de ne vouloir
l'Église si libre que pour la rendre souveraine maîtresse. Il
laissa bientôt éclater, je ne dirai pas son dessein, mais sa nature
personnelle, et comme on eût dit dans d'autres temps, le démon intérieur
qui le possédait. Esprit aussi superficiel qu'élevé, logicien aussi
aveugle que puissant, très-ignorant de l'histoire, capable d'aperçus et
d'élans sublimes, mais incapable d'observer les faits réels et divers,
de les mettre à leur vraie place et de leur assigner leur juste valeur,
il pensait et écrivait toujours sous l'empire d'une idée exclusive qui
devenait pour lui la loi, toute la loi divine; il érigeait en droit les
plus extrêmes conséquences d'un principe incomplet, et s'enflammait
d'une violente haine contre les adversaires de son absolue domination.
Il était de plus sujet à cette séduction que le talent supérieur exerce
souvent sur l'homme qui le possède, encore plus que sur ceux qui
l'écoutent. L'idée qui avait sa foi, le sentiment dont il était pénétré
se présentaient à lui sous de si beaux aspects, il était si vivement
frappé de leurs mérites et de leurs charmes qu'en se livrant au plaisir
de les contempler ou de les peindre il perdait toute faculté d'en
apercevoir les erreurs ou les lacunes, même les plus graves, et que,
dans son enthousiasme idolâtre, il méprisait et détestait, comme des
barbares et des impies, quiconque ne partageait pas ses adorations et
ses sympathies. Les effets naturels de cette passion du logicien et de
l'artiste ne tardèrent pas à se manifester dans l'abbé de la Mennais:
quand une fois il se fut plongé dans le spectacle des misères de la
société humaine, des imperfections et des torts des gouvernements, des
souffrances matérielles et morales du peuple, quand il eut appliqué à
les peindre toute la puissance de son imagination et de son âme, il ne
vit plus rien hors de là, nul autre fait, nulle autre question; le monde
fut tout entier, pour lui, dans les sombres tableaux où se déployait son
talent. Cet ardent défenseur de l'autorité ecclésiastique absolue, qui
avait fondé l'_Avenir_ pour la conquête des libertés de l'Église, devint
peu à peu l'apôtre de la liberté absolue et universelle; avec une
sincérité tantôt arrogante, tantôt mélancolique, le théoricien
théocratique se transforma en libéral, républicain, démocrate,
révolutionnaire, et les esprits clairvoyants purent de bonne heure
pressentir le jour où les doctrines et les passions les plus anarchiques
trouveraient en lui leur plus éloquent et plus amer interprète.

Les hommes sensés de l'Église catholique, entre autres la plupart des
évêques, ne s'y trompèrent point. Compromettant par ses violences, même
quand il soutenait leur cause, l'_Avenir_ leur parut bientôt dangereux
par ses doctrines, et tout en admirant encore l'abbé de la Mennais,
ils le regardèrent comme un allié suspect qui pourrait bien devenir
un ennemi. La cour de Rome les mit à l'aise en donnant raison à leurs
méfiances et à leurs alarmes. Quand l'abbé de la Mennais et ses deux
principaux collaborateurs dans l'_Avenir,_ le comte de Montalembert et
l'abbé Lacordaire, portèrent à Rome la question du mérite et de la durée
de leur entreprise, le pape Grégoire XVI les traita avec de grands
égards, loua leurs intentions, et essaya d'assoupir ou de laisser tomber
la contestation; il lui en coûtait de condamner un homme qui avait
naguère défendu avec tant d'éclat l'autorité ecclésiastique, et il
espérait sans doute le ramener en le ménageant. Mais poussé à bout
et par l'insistance intraitable de l'abbé de la Mennais, et par la
nécessité de mettre un ferme au trouble de l'Église, le pape en vint
enfin, dans son encyclique du 15 août 1832, à un blâme formel et
péremptoire, bien qu'exprimé en termes généraux et bienveillants. L'abbé
Lacordaire, avec une sagacité rare dans un esprit brillant et passionné,
avait pressenti ce résultat, s'était efforcé d'engager ses deux amis à
le prévenir par une soumission modeste, et ne pouvant les y décider, il
avait seul quitté Rome, laissant l'abbé de la Mennais de plus en plus
irrité dans son âme, et M. de Montalembert encore charmé et retenu par
son influence. Quand l'encyclique du 15 août 1832 eut paru, une nouvelle
scission s'opéra; M. de Montalembert et, si je ne me trompe, tous les
autres rédacteurs de l'_Avenir_ se soumirent à leur tour, pleinement et
sans équivoque, bien résolus, quelles que fussent leurs pensées intimes,
à se conduire en catholiques fidèles. Resté seul en proie à la lutte
intérieure de son ancienne foi et des idées nouvelles qui grandissaient
en lui sous le souffle de l'orgueil offensé, l'abbé de la Mennais essaya
d'abord de quelques apparences de docilité mêlées aux réserves d'une
colère mal contenue; et trouvant la cour de Rome décidée à ne s'en point
contenter, il s'engagea enfin, par la publication des _Paroles d'un
croyant_, dans une révolte déclarée qui devint bientôt une guerre
implacable contre le pape, l'Église romaine, l'épiscopat français, les
rois, la monarchie, toutes les autorités, religieuses ou politiques,
qui, selon lui, tenaient sous un joug odieux les esprits et les peuples,
et leur ravissaient la liberté et le bonheur auxquels ils avaient droit.

Ainsi tomba cette première tentative pour réformer, non pas la doctrine
religieuse, mais l'attitude politique du catholicisme, et pour rétablir,
entre l'Église catholique et la société moderne, non pas seulement une
froide paix, mais une vraie et féconde harmonie. La pensée était grande
et répondait à un grand intérêt social. Par son esprit faux et son
fougueux orgueil, l'abbé de la Mennais l'entraîna, pour un temps, dans
son propre naufrage, en l'associant à ces rêveries et à ces passions
antisociales qui ont toujours porté et porteront toujours, partout où
elles pénétreront, l'anarchie tyrannique au lieu de la liberté et le
chaos au lieu du progrès. Une seule question, la question de la
liberté d'enseignement, resta debout sur les ruines de l'_Avenir_,
déplorablement aggravée et envenimée par la polémique générale dont elle
avait été, sinon le principal objet, du moins la première origine. M. de
Montalembert, l'abbé Lacordaire et leurs amis, en se séparant hautement
de l'abbé de la Mennais rebelle à l'Église, reportèrent, sur la lutte
spéciale engagée entre l'Église et l'Université, toute leur ardeur. Là,
ils trouvèrent l'épiscopat français, sinon déjà prêt à les suivre, du
moins disposé à les soutenir dans le combat. C'était surtout en matière
d'éducation que les évêques conservaient, dans leurs rapports avec
l'État, des souvenirs et des désirs d'indépendance; ils avaient à
défendre leurs propres établissements d'instruction secondaire, les
petits séminaires, concurrents redoutables des collèges de l'Université;
ils protégeaient plus ou moins ouvertement les congrégations
religieuses, Jésuites, Ligoristes, Dominicains ou autres qui fondaient
des maisons d'éducation. Ils étaient ainsi les rivaux naturels de
l'Université et les alliés naturels des hommes engagés contre elle, au
nom de la liberté d'enseignement, dans une guerre de jour en jour plus
vive, précisément parce qu'elle s'était concentrée contre un seul
adversaire et sur un seul objet.

Aux prises et avec les chefs officiels et avec les hardis volontaires
de l'Église, l'Université ne trouvait pas, dans la société laïque
elle-même, tout l'appui qu'elle aurait pu en espérer. Non-seulement
beaucoup de familles catholiques accueillaient les méfiances religieuses
du clergé; non-seulement les libéraux ardents persistaient de leur côté
à taxer l'Université de bigoterie en même temps que de despotisme; à
raison même de son caractère essentiel et de la pensée qui avait présidé
à sa fondation, elle rencontrait, dans une certaine région de la société
française, peu de confiance et de sympathie. Quand l'empereur Napoléon,
en créant l'Université, lui donna surtout pour mission de rendre à
l'instruction secondaire, aux études littéraires et classiques, leur
force et leur éclat, il était guidé par un instinct profond de notre
état social, de son histoire, de sa nature et de ses besoins; il savait
qu'après les prodigieux bouleversements de notre Révolution, après la
chute violente de toutes les existences hautes, au milieu de tant de
fortunes nouvelles et soudaines, pour consacrer de tels résultats, pour
sanctionner, en quelque sorte, le triomphe des classes moyennes et
assurer leur influence, il fallait cultiver et développer dans ces
classes les études fortes, les habitudes du travail d'esprit, le savoir,
la supériorité intellectuelle, et par là les montrer, les rendre en
effet dignes de leur rang. Il fallait qu'au même moment où la France
nouvelle prouvait sa force et se couvrait de gloire sur les champs de
bataille, elle fît dans l'ordre civil les mêmes preuves et jetât le même
éclat. Des magistrats, des administrateurs, des avocats, des médecins,
des professeurs capables, savants, lettrés, ce n'est pas seulement le
besoin intérieur d'un peuple, c'est sa dignité, c'est son crédit dans le
monde. C'était surtout à former ces grandes professions, ces portions
les plus élevées des classes moyennes que l'Université était vouée.
Beaucoup de familles de l'ancienne noblesse française ne voyaient pas
sans humeur ce foyer d'activité et de force sociale où la bourgeoisie
venait s'élever au niveau de ses laborieuses destinées; et elles ne
s'étaient pas encore décidées à envoyer aussi leurs enfants dans cette
arène commune pour y acquérir les mêmes moyens de succès, et s'y
préparer à reprendre, par l'intelligence et le travail, leur place dans
l'État.

C'était en présence de tous ces faits et de tous ces adversaires que
j'avais à préparer et à discuter publiquement une loi sur l'instruction
secondaire, c'est-à-dire à résoudre encore une fois, pour l'instruction
publique en France et dans ses plus difficiles parties, l'éternel
problème de la conciliation du pouvoir et de la liberté.

Une seule solution était bonne: renoncer complétement au principe de la
souveraineté de l'État en matière d'instruction publique, et adopter
franchement, avec toutes ses conséquences, celui de la libre concurrence
entre l'État et ses rivaux, laïques ou ecclésiastiques, particuliers
ou corporations. C'était la conduite à la fois la plus simple, la plus
habile et la plus efficace. Elle réduisait tous les adversaires de
l'Université au silence en satisfaisant, d'un seul coup, à leur plus
bruyante prétention, et, en même temps, elle leur imposait, pour rester
en lice, de continuels efforts, car l'État restait maître de donner, à
ses propres établissements d'instruction, tous les développements, tous
les mérites que l'intérêt social ou le voeu public pouvaient réclamer.
Aucun des prétendants à l'enseignement n'avait à se plaindre, car ils
avaient le plein et libre usage de toutes leurs armes; mais c'était
l'État qui fixait lui-même le niveau de la lutte, acceptant ainsi, au
moment où il abandonnait son empire, la salutaire obligation de ne rien
épargner pour maintenir ou ressaisir sa supériorité.

L'expérience, qui enseigne en général la réserve et la prudence, m'a
donné la leçon contraire; quand on a raison, on a bien plus raison et on
peut risquer bien plus qu'on ne croit. Il valait beaucoup mieux, pour
l'Université, accepter hardiment la lutte contre des rivaux libres que
défendre avec embarras la domination et le privilége contre des ennemis
acharnés. Le premier ébranlement une fois passé, elle était en état de
soutenir cette lutte, non-seulement avec succès, mais avec éclat, et
elle y eût bientôt gagné en puissance autant qu'en dignité.

Mais tout repoussait, sous le gouvernement de Juillet, cette politique
complète et hardie que, malgré sa faveur pour l'Église, la Restauration
n'avait pas osé tenter. L'immense majorité du public, je pourrais
dire le public voyait dans la liberté ecclésiastique le précurseur et
l'instrument de la domination ecclésiastique, objet d'antipathie et
d'effroi. L'esprit laïque, devenu si puissant, restait âprement méfiant,
et ne se croyait pas en sûreté si ses rivaux déployaient, comme lui, et
peut-être contre lui, les libertés qu'il avait conquises sur eux. Les
traditions de la vieille monarchie française venaient en aide, sur ce
point, aux passions de la France nouvelle; nos anciennes lois sur les
rapports de l'État et de l'Église, sur les interdictions ou les entraves
imposées aux congrégations religieuses, étaient invoquées comme
le rempart des conquêtes libérales. A ces méfiances générales et
historiques, la Révolution de 1830 en avait ajouté de nouvelles, plus
directes et plus personnelles. L'État et l'Église ne sont vraiment en
bons rapports que lorsqu'ils se croient sincèrement acceptés l'un par
l'autre, et se tiennent pour assurés qu'ils ne portent mutuellement,
à leurs principes essentiels et à leurs destinées vitales, aucune
hostilité. Telle n'était pas malheureusement, depuis 1830, la
disposition mutuelle des deux puissances; elles vivaient en paix, non en
intimité, se soutenant et s'entr'aidant par sagesse, non par confiance
et attachement réciproque. Au sein même de l'Église officielle et
ralliée au pouvoir nouveau, apparaissaient souvent des regrets et des
arrière-pensées favorables au pouvoir déchu, et l'Église à son tour se
voyait souvent en présence de l'indifférence ironique des disciples de
Voltaire ou de l'hostilité brutale des séides de la Révolution. Les
ardents apôtres de la liberté d'enseignement aggravaient eux-mêmes les
obstacles que lui opposait cet état des partis et des esprits; les
emportements tour à tour théocratiques et démocratiques de l'abbé de
la Mennais redoublaient les méfiances et les colères civiles les plus
diverses, celles des conservateurs comme celles des libéraux, celles
des magistrats comme celles des avocats et des étudiants. Quiconque
eût donné alors au gouvernement le conseil de renoncer absolument, en
matière d'instruction publique, à la souveraineté de l'État, au
régime de l'Université, aux entraves de l'Église et des congrégations
religieuses, et d'encourir, sans précautions fortes, la libre
concurrence de tant de rivaux, je ne veux pas dire d'ennemis, eût passé
pour un Jésuite secret, ou pour un lâche déserteur, ou pour un aveugle
rêveur.

Sans me rendre, de toutes ces difficultés, un compte aussi clair que je
le fais aujourd'hui, j'en avais, en 1836, un vif instinct, et j'en fis,
soit dans la préparation, soit dans la discussion du projet de loi sur
l'instruction secondaire, la règle de ma conduite. Je concentrai sur
trois points mon dessein et mon effort: maintenir l'Université, fonder à
côté d'elle la liberté, ajourner les diverses questions dont l'état des
partis et des esprits ne permettait pas une bonne et efficace
solution. Je pris l'Université, son organisation et ses établissements
d'instruction, comme un grand fait accompli et bon en soi, qui pouvait
être amélioré et devait être adapté au régime constitutionnel, mais
qu'il ne fallait pas remettre en discussion. Je soumis l'Université à la
libre concurrence de tous ses rivaux, sans distinction ni exception, et
sans imposer à aucun d'eux aucune condition particulière. Je renvoyai
à d'autres temps et à d'autres lois les questions qui ne tenaient pas
essentiellement au principe que je voulais fonder, entre autres celles
que soulevaient les petits séminaires, les congrégations religieuses et
les divers établissements, ecclésiastiques ou laïques, qui avaient été
l'objet de mesures spéciales, soit de faveur, soit de rigueur.

Dans un projet ainsi conçu, il y avait, je n'hésite pas à le dire, acte
de désintéressement et de courage. En maintenant fermement l'Université
et en acceptant franchement la liberté, j'encourais à la fois
les attaques et des libéraux opposants, et d'un grand nombre de
conservateurs mes amis. En me refusant à remettre en question
l'établissement universitaire et le régime exceptionnel de certains
établissements ecclésiastiques, je fermais l'arène aux systèmes nouveaux
et aux vieilles passions. Mon projet de loi avait une apparence de
timidité en même temps que d'obstination, et je me condamnais à défendre
partout des positions très-menacées, au lieu de me donner les plaisirs
et les chances d'une grande guerre en rase campagne, contre une seule
sorte d'ennemis.

Le débat m'apprit que, malgré ma prudence dans l'entreprise, j'avais
encore été trop confiant dans mon espérance. M. Saint-Marc Girardin fit,
au nom de la commission de la Chambre des députés, un habile rapport,
modèle de cet art, où il excelle, de marcher à son but en se jetant
tantôt à droite, tantôt à gauche de la route directe, et de faire
alternativement, avec une impartialité complaisante, la part des idées
contraires, sans déserter sa propre idée comme sans s'y enfermer tout à
fait. En apportant au projet de loi d'assez nombreuses modifications, ce
rapport en confirmait cependant les principes et en laissait intacts les
résultats essentiels. Quand on vint à la discussion, M. de Tracy et M.
Arago, l'un avec une honnête tristesse, l'autre avec un peu de faste
savant et de plaisanterie lourde, attaquèrent le projet de loi comme
incomplet, étroit, uniquement destiné à réparer çà et là l'édifice
universitaire, quand il aurait fallu construire un grand et général
système d'instruction publique. Ils exposaient leurs propres idées et
la loi qu'ils auraient faite eux-mêmes, bien plus qu'ils ne discutaient
celle dont la Chambre était saisie. Je redoutais peu ces attaques
générales et vagues qui ne touchaient pas à la question fondamentale
que mon projet tentait de résoudre. Mais bientôt des députés de moindre
renom, et qui n'appartenaient pas tous à l'opposition, dirigèrent leurs
attaques sur ce point délicat. Inquiets des suites de la liberté,
surtout de la liberté ecclésiastique qui était, à leurs yeux,
l'instruction publique livrée aux Jésuites, ils demandèrent, d'une
part, que les petits séminaires fussent soumis à toutes les conditions
imposées par la loi aux établissements privés d'instruction secondaire,
d'autre part, que tout chef d'un tel établissement fût tenu,
non-seulement de prêter le serment politique, mais encore de jurer qu'il
n'appartenait à aucune association ou corporation non autorisée. Je
réussis à faire écarter le premier de ces amendements; mais le second
fut adopté. C'était imposer, à la liberté de l'Église catholique et de
sa milice en matière d'enseignement, des restrictions particulières, et
enlever à la loi proposée ce grand caractère de sincérité et de droit
commun libéral que j'avais eu à coeur de lui imprimer. Seul parmi les
orateurs qui prirent part à ce débat, M. de Lamartine, qui n'était alors
ni de mes adversaires, ni de mes amis, comprit bien l'importance de ce
caractère et le mérite de la loi qui le consacrait: «J'entends depuis
quelques jours, dit-il, et à cette tribune et sur ces bancs, beaucoup de
membres d'opinions opposées déclarer qu'ils donneront une boule noire
à cette loi. Je m'en afflige. Les uns se préoccupent de ce fantôme de
jésuitisme que l'on fait sans cesse apparaître ici, et qu'il faudrait
déclarer plus puissant que jamais s'il avait la force de nous faire
reculer devant la liberté. Les autres semblent appréhender que le clergé
ne possède pas exclusivement la jeunesse, et que l'esprit du temps,
représenté par l'Université, n'exerce le monopole sur l'élément
traditionnel et religieux représenté par des corps enseignants. C'est
précisément à cause de ces mécontentements des partis opposés que je
voterai et que je conjure la Chambre de voter la loi avec une plus
certaine conviction. Quoi? Après sept ans d'attente, après une
révolution faite pour obtenir cette liberté d'enseignement, après
qu'elle a été demandée par les opinions les plus diverses, et inscrite
dans la Charte comme une condition synallagmatique du gouvernement de
1830, nous irions la rejeter au ministre sincère et courageux qui nous
l'offre, et faire penser ainsi à la France et à l'Europe que la sphère
de la liberté n'est pas assez large pour nous contenir tous, et que nous
ne voulons de liberté que pour nous! Non, Messieurs, cela n'est pas
possible! Hâtons-nous, malgré les inconvénients, malgré ce serment
impolitique, malgré ces restrictions plus ou moins gênantes, hâtons-nous
de voter la loi. C'est un gage de liberté que tous les partis se donnent
involontairement entre vos mains contre l'intolérance religieuse ou la
tyrannie athée, et que plus tard on ne pourra plus nous arracher.»

La loi fut votée en effet par la Chambre des députés; mais peu de jours
après, le cabinet fut dissous; je sortis des affaires, et mon projet
tomba avec moi, sans aller jusqu'à la Chambre des pairs. S'il fût
resté tel que je l'avais présenté d'abord, peut-être, malgré quelques
incohérences et quelques lacunes, eût-il suffi à résoudre la question de
la liberté d'enseignement, et à prévenir la lutte déplorable dont elle
devint plus tard l'objet. Mais, par les amendements qu'il avait subis,
ce projet de loi, en restreignant expressément, surtout pour l'Église
et sa milice, la liberté que la Charte avait promise, envenimait la
querelle au lieu de la vider. Il ne méritait plus aucun regret.

J'avais entrepris, par ce même projet, de poursuivre la solution, déjà
commencée dans ma loi sur l'instruction primaire, d'une question
dont les esprits ont été naguère vivement préoccupés, la question de
l'enseignement intermédiaire et pratique qui convient à des professions
et à des situations sociales sans lien nécessaire avec les études
savantes, mais importantes par leur nombre, leur activité et leur
influence sur la force et le repos de l'État. Les écoles primaires
supérieures étaient le premier degré de cet enseignement qui devait
devenir plus complet et plus spécial dans les collèges communaux de
second ordre, et trouver aussi une place dans les grands collèges de
l'État et des villes, sans que le haut enseignement littéraire et
scientifique, nécessaire et commun à toutes les professions libérales,
eût à en souffrir. La liberté de l'enseignement général et le
développement de l'enseignement intermédiaire, c'étaient là les deux
idées essentielles de mon projet de loi; elles tombèrent à la fois.

Je n'ai rien à dire d'une multitude de mesures spéciales dont,
pendant ces quatre années de mon administration, les établissements
d'instruction secondaire furent, pour moi, l'objet. Les grands problèmes
de cet important degré de l'instruction publique sont les seuls sur
lesquels j'aie à coeur de rappeler mes vues et mes travaux. Ma situation
était à cet égard, et j'ai déjà dit pourquoi, bien plus compliquée
et plus difficile qu'en matière d'instruction primaire: j'ai défendu
l'Université contre d'impatients rivaux dont j'ai reconnu les droits,
et dans l'Université les grandes études classiques contre de frivoles
novateurs dont je n'ai pas repoussé les légitimes voeux. Quand j'ai
voulu innover moi-même et résoudre, sur la liberté d'enseignement, les
questions qu'avait posées la Charte, je n'ai fait que des tentatives
modestes, et pourtant j'ai plus tenté qu'accompli. Les bons esprits qui
prendront la peine d'y regarder jugeront si ce fut ma faute, ou celle du
public auquel j'avais affaire, adversaires et amis.




                               CHAPITRE XVIII

                           INSTRUCTION SUPÉRIEURE.

Disposition des esprits de 1832 à 1837, quant à l'instruction
supérieure.--Réformes et innovations nécessaires.--Comment je les
entreprends.--Chaires vacantes au Collège de France.--Nomination de MM.
Eugène Burnouf, Jouffroy, Ampère et Rossi.--Mes relations personnelles
avec eux.--Création de la chaire de droit constitutionnel dans la
Faculté de droit de Paris.--Nomination de M. Rossi.--Opposition à son
cours.--M. Auguste Comte et _la philosophie positive_.--Des procédés des
Chambres envers les savants et les lettrés.--Du cumul des emplois.--Des
logements.--Lettre de M. Geoffroy Saint-Hilaire.--Savants
voyageurs.--MM. Victor Jacquemont et Champollion jeune.--De
l'introduction du principe de la liberté dans l'instruction
supérieure.--Des agrégés.--De la décentralisation dans l'instruction
supérieure.--De l'absence de toute discipline morale dans l'instruction
supérieure.--Moyen d'y porter remède.


Ma situation, comme ministre de l'instruction publique, était infiniment
plus commode quand il s'agissait de l'instruction supérieure qu'en
matière d'instruction primaire ou secondaire. Je ne rencontrais point
de forte opinion publique qui me pressât d'accomplir, dans le haut
enseignement, quelque oeuvre générale et nouvelle. Je n'étais là en
présence ni d'un ardent appel à la liberté, ni d'une rivalité acharnée.
Dans les sciences mathématiques et physiques, la supériorité et
l'indépendance des écoles françaises étaient reconnues. Dans les
lettres, la philosophie et l'histoire, notre enseignement public venait
tout récemment de se déployer avec succès et de faire ses preuves de
liberté. Le gouvernement de la Restauration était modéré, même quand il
cédait à ses mauvaises pentes; les cours de la Sorbonne ouverts, fermés
et rouverts tour à tour, avaient montré que ses rigueurs n'avaient rien
d'irrévocable. Il était certain que le gouvernement de 1830 apporterait,
à la liberté des esprits, encore moins d'entraves. En fait d'instruction
supérieure, le public, à cette époque, ne souhaitait et ne craignait à
peu près rien; il n'était préoccupé, à cet égard, d'aucune grande idée,
d'aucun impatient désir; l'ambition intellectuelle faiblissait devant
l'ambition politique; le haut enseignement, tel qu'il était constitué et
donné, suffisait aux besoins pratiques de la société qui le considérait
avec un mélange de contentement et d'insouciance.

Je ne partageais qu'à moitié le premier de ces sentiments, et pas du
tout le second. L'instruction supérieure ne manquait, à coup sûr, à
Paris, ni de force, ni de dignité, ni d'éclat. Dans l'Université, les
facultés des lettres, des sciences, de droit et de médecine comptaient
des chaires nombreuses, variées et occupées par des hommes éminents. En
dehors de l'Université et étrangers à son régime, le Collège de France,
le Jardin-des-Plantes, les diverses écoles spéciales assuraient
l'indépendance comme l'étendue du haut enseignement, et ne permettaient
pas que l'esprit exclusif ou la routine d'un corps unique s'en pussent
emparer. Dans le choix des maîtres et dans l'enseignement même,
le mérite et la liberté n'étaient pas sans garanties; soit par la
présentation de candidats, soit par le concours, les corps enseignants
et savants, les facultés, les écoles spéciales, l'Institut avaient,
sur les nominations, une juste part d'influence. Le gouvernement ne
prétendait à intervenir et n'intervenait en effet dans l'enseignement
que pour nommer les professeurs selon les règles établies, et pour
maintenir, dans les cours, l'ordre public. Ni l'efficacité pratique pour
les jeunes gens destinés aux diverses professions libérales, ni le luxe
intellectuel pour les amateurs d'esprit et de science ne manquaient à
ce grand ensemble d'instruction supérieure. Cependant elle était, à mon
avis, loin de satisfaire, dans la France entière, aux besoins sérieux
de la civilisation française, et surtout au développement moral des
générations près d'atteindre à l'âge d'homme et d'entrer, à leur tour,
en possession du sort de la patrie comme de leur propre destinée. Il
y avait là, dans l'intérêt de l'intelligence, de la liberté et de la
moralité nationales, de vastes lacunes dont le public ne s'inquiétait
guère, mais dont j'étais très-frappé, et que j'avais à coeur de remplir.

Je n'eus garde cependant d'entreprendre, dès le début, les réformes
et les innovations que je me proposais. De tous les départements
ministériels, l'instruction publique est peut-être celui où il importe
le plus au ministre de ménager l'opinion des hommes qui l'entourent, et
de s'assurer leur appui dans ses entreprises, car ils ont les droits et
quelquefois les prétentions de gens d'esprit par profession, accoutumés
à faire, du raisonnement et de la pensée, un continuel et très-libre
usage. Dans aucune branche du gouvernement, le choix des hommes, les
relations du chef avec ses associés, l'influence personnelle et la
confiance mutuelle ne jouent un si grand rôle. Avant de toucher, dans
le haut enseignement, à des questions difficiles et qui sommeillaient
encore, je voulais avoir acquis, parmi les maîtres des grandes écoles,
des collaborateurs, je dirais mieux des amis disposés et propres à me
seconder.

Le sort m'en fournit bientôt des occasions naturelles: dans la première
année de mon ministère, quatre chaires, les chaires de langue et
philosophie grecques, de langue et littérature sanscrites, de
littérature française et d'économie politique, vinrent à vaquer au
Collège de France. Les hommes dont la mort créait ces vides, MM. Thurot,
de Chézy, Andrieux, J.-B. Say avaient, dans le monde lettré, des noms
tous honorés, quelques-uns célèbres et populaires. Il leur fallait de
dignes successeurs. Je ne pouvais les choisir que parmi les candidats
présentés par le Collège de France et l'Institut, et je devais
m'attendre, pour deux au moins de ces chaires, à des présentations
diverses et disputées qui feraient peser sur moi l'embarras et la
responsabilité des choix. Je ne connais guère l'embarras, et je ne
crains pas la responsabilité. La chaire de langue et de littérature
sanscrites n'était l'objet d'aucune concurrence; présenté à la fois par
le Collège de France et par l'Académie des inscriptions, jeune alors et
destiné à mourir jeune encore, usé avant le temps par la passion et le
travail de la science, M. Eugène Burnouf était comme nommé d'avance par
tous les savants orientalistes de l'Europe, et je n'eus que le plaisir
de faire officiellement confirmer leur suffrage. Pour les chaires de
philosophie grecque, de littérature française et d'économie politique,
ma situation était moins simple: parmi les candidats présentés par le
Collège de France se trouvaient MM. Jouffroy, Ampère et Rossi, qu'on
savait mes amis et dont je désirais ouvertement le succès; mais M.
Jouffroy était engagé dans les luttes philosophiques de l'école
spiritualiste contre l'école sensualiste du dernier siècle; au lieu
de M. Ampère, l'Académie française avait présenté, pour la chaire de
littérature, l'un de ses plus honorables membres, M. Lemercier, poëte
brillant malgré ses chutes et critique éminent malgré le dérèglement
de la plupart de ses oeuvres; M. Rossi, réfugié d'Italie, professeur
à Genève, n'avait encore en France qu'une de ces réputations aisément
acceptées tant qu'elles demeurent lointaines, mais qui rencontrent, dès
qu'elles se rapprochent, des adversaires et des rivaux. L'Académie des
sciences morales et politiques opposait à cette candidature celle de
son secrétaire perpétuel, M. Charles Comte, homme d'études sérieuses,
d'opinions consciencieuses, d'un caractère aussi ferme que droit, et
gendre de M. J.-B. Say à qui l'on cherchait un successeur. Évidemment
MM. Ampère, Jouffroy et Rossi ne pouvaient être portés au sommet de
l'enseignement public sans susciter de vives jalousies, et sans faire
taxer d'esprit de parti ou de coterie, ou de faveur personnelle et
prématurée, le pouvoir qui les y appellerait.

Je n'hésitai point: malgré les humeurs et les attaques que je prévoyais,
MM. Ampère, Jouffroy et Rossi furent nommés, comme M. Eugène Burnouf,
aux chaires qui vaquaient.

Je n'avais alors, avec M. Ampère, point de relation intime et
habituelle; il n'avait encore accompli aucun de ces voyages ni produit
aucun de ces ouvrages qui ont montré en lui tour à tour un sagace
observateur du temps présent et un savant critique des temps anciens,
également curieux des hommes et des livres, aussi empressé à rechercher
et aussi habile à démêler la vérité dans les tombeaux de l'Égypte que
dans les rochers de la Norwége, et vivant avec la même familiarité
intelligente au milieu des ruines de Rome et dans les grandes villes
improvisées de la démocratie américaine. Mais quoique jeune, comme M.
Eugène Burnouf, M. Ampère s'était déjà distingué en 1833, d'abord dans
un cours de littérature générale qu'il avait fait à Marseille, puis
comme suppléant de MM. Villemain et Fauriel dans leurs chaires de
littérature française et étrangère. C'était l'un des esprits les plus
actifs, les plus laborieux et les plus ingénieux dans cette génération
de lettrés philosophes qui entreprenaient, je ne dirai pas de
renouveler, l'expression serait aussi fausse qu'impertinente, mais
d'agrandir et de raviver les lettres françaises, un peu menacées de
langueur, en leur ouvrant, dans le monde ancien et moderne, de nouveaux
espaces pour y faire, sous leur drapeau, de fécondes conquêtes. La
querelle des romantiques et des classiques a été, comme toutes les
querelles, l'occasion de prétentions fantasques et d'exagérations
puériles; mais elle révélait en Europe une nouvelle phase de l'esprit
humain, et en France un besoin profond de l'esprit national. La
littérature de l'Empire nous avait rendu un important service, trop
oublié; elle avait tiré les lettres des dérèglements et des déclamations
révolutionnaires, et les avait ramenées sous l'autorité de la tradition,
du bon sens et du goût; mais si la tradition, le bon sens et le goût
dirigent et règlent, ils n'inspirent pas; à l'esprit dans ses travaux,
comme aux navires sur l'Océan, il faut du vent aussi bien qu'une
boussole: le souffle inspirateur manquait à notre littérature quand
l'école romantique alla le chercher à des sources nouvelles, les
littératures étrangères et la liberté. Ce fut là son caractère original
et son vrai mérite. Elle n'a pas donné tout ce qu'elle avait promis;
c'est le sort des promesses humaines; les oeuvres sont rarement au
niveau des tentatives; mais elle a imprimé aux lettres françaises un
mouvement qui n'a manqué ni d'éclat, ni d'effet, et dont ses adversaires
se sont ressentis aussi bien que ses adeptes. M. Ampère me parut,
en 1833, très-propre à seconder, dans l'enseignement public, cette
renaissance littéraire; et j'ai la confiance que tout ce qu'il a fait
depuis cette époque, ses voyages et ses travaux, cette singulière
alliance de courses aventureuses et d'études patientes, cette
infatigable ardeur intellectuelle, si désintéressée, si variée et
toujours jeune, ont bien justifié le pressentiment qui décida mon choix.

En appelant M. Jouffroy à la chaire de philosophie grecque et latine,
j'agissais, non par pressentiment, mais avec pleine connaissance et
confiance. A peine sorti de l'École normale, ce jeune philosophe m'avait
inspiré beaucoup d'estime et un intérêt affectueux. Il y avait en lui,
dans son âme comme dans sa figure, un beau et aimable mélange de
fierté et de douceur, de passion et de réserve, d'indépendance un peu
ombrageuse et de dignité tranquille. C'était un esprit parfaitement
libre et même hardi, avec un goût naturel pour l'ordre et le respect;
capable d'entraînement téméraire, mais sans entêtement, et toujours prêt
à s'arrêter ou à revenir sur ses pas, pour écouter les leçons de la vie
ou considérer les diverses faces de la vérité. Il avait l'imagination
vive et la réflexion lente, plus d'abondance et de finesse que de
puissance dans la pensée, plus d'observation progressive que d'invention
première, et quelque penchant à s'engager dans des vues ingénieuses ou
des déductions subtiles qui auraient pu l'égarer si sa droiture de coeur
et de sens ne l'avait averti et contenu. Je n'ai point connu d'homme
plus sérieux ni plus sincère, dans la science comme dans la vie; et
son orgueil même, car il en avait, ne dominait ni sa conscience, ni
sa raison. Quand je le fis nommer au Collége de France, il avait déjà
déployé depuis quinze ans, soit dans l'intérieur de l'École normale,
soit à la Faculté des lettres, son rare talent pour le haut enseignement
philosophique; il siégeait depuis dix-huit mois dans la Chambre des
députés, et s'y montrait un juge aussi sensé que libre de la politique,
sans intention d'y devenir un grand acteur. Il était de ce petit
nombre d'excellents esprits ouverts à l'expérience quoique voués à la
spéculation, et en qui la vie publique éclaire et règle la pensée au
lieu de l'enivrer.

Trois ans après sa nomination, il fut atteint du mal auquel, sept ans
plus tard, il devait succomber. Sa poitrine gravement menacée lui
rendait nécessaire, non-seulement le repos, mais l'air doux et chaud du
Midi. Il était marié et presque sans fortune. Je lui offris une mission
en Italie, à Florence et à Pise, où il pourrait se rétablir en faisant
à loisir des études sur l'état de l'instruction publique en Toscane,
et des recherches dans les manuscrits de ses bibliothèques. Dans les
journaux et dans les Chambres, une légèreté dure et brutale a souvent
attaqué ces faveurs accordées, sous des prétextes plausibles, pour des
causes très-légitimes. Je n'ai jamais tenu compte de ces attaques. Quel
plus digne et plus utile emploi peuvent recevoir les fonds destinés à
l'encouragement des lettres que de soutenir, dans les difficultés de la
vie, la force et le courage des hommes qui les honorent? M. Jouffroy
accepta la mission que je lui proposais; et je prends plaisir à
retrouver dans les lettres qu'il m'écrivit d'Italie[5], la preuve
qu'elle lui fut bonne pour la tranquillité de son esprit comme pour la
prolongation de sa vie.

[Note 5: _Pièces historiques_, n° V.]

J'étais lié depuis plusieurs années avec M. Rossi. Le duc de Broglie,
qui l'avait beaucoup vu à Genève et à Coppet, m'avait souvent parlé de
lui. Avant 1830, il avait fait à Paris des voyages pendant lesquels nous
avions beaucoup causé. Il était devenu l'un des collaborateurs de la
_Revue française_ dont je dirigeais la publication. Les divers cours sur
le droit, l'économie politique et l'histoire qu'il avait faits à Genève,
et son _Traité de droit pénal_ publié à Paris en 1828 l'avaient placé en
Europe parmi les maîtres du haut enseignement, soit par la parole, soit
par les écrits. Depuis 1830, il avait pris, aux affaires générales de la
Suisse, une part active et influente; le canton de Genève l'avait élu
son représentant à la grande Diète réunie à Lucerne en 1832 pour revoir
et modifier l'organisation de la Confédération helvétique; la Diète
l'avait nommé membre de la commission chargée de réviser le pacte
fédéral, et la commission l'avait pris pour son rapporteur. Il avait
manifesté ses principes et fait ses preuves comme acteur politique aussi
bien que comme publiciste. Je savais ce qu'il avait été en Italie, ce
qu'il était en Suisse, ce qu'il deviendrait partout. Je résolus de
l'attirer et de le fixer en France. Pendant le moyen âge, l'Église a
plus d'une fois admis dans son sein et porté à ses premiers rangs des
proscrits qui s'étaient réfugiés dans ses asiles, et dont elle avait
démêlé les mérites; pourquoi l'État n'aurait-il pas aussi cette
intelligence généreuse, et ne s'approprierait-il pas les hommes éminents
que les troubles de leur patrie ont contraints de chercher au loin
l'hospitalité? Une seule chose importe; c'est de n'accorder cette faveur
qu'à bonnes enseignes et à des hommes capables d'y répondre dignement.
A cette condition, elle sera toujours rare. La Suisse ne s'était pas
trompée en adoptant M. Rossi. Je ne me trompai pas quand je pris à coeur
de faire de lui un Français.

Ce n'est pas qu'il ne soit toujours resté très-italien. Nos
conversations ne m'en avaient pas laissé douter, et j'ai déjà publié de
lui, dans ces _Mémoires_, des lettres qui prouvent avec quelle ardeur,
en 1831, il se préoccupait des destinées italiennes. Mais je le savais
trop homme de sens et d'honneur pour sacrifier, ou seulement subordonner
jamais les intérêts de sa patrie adoptive aux espérances de sa jeunesse.
Je reviendrai plus tard sur ce sujet. En 1848, M. Rossi est mort pour
l'Italie. De 1833 à 1848, il a bien servi et honoré la France.

Quoique critiquée, sa nomination comme professeur d'économie politique
au Collége de France ne rencontra point d'obstacle; il avait été
présenté par le Collége même, et le succès de son cours fit bientôt
cesser les critiques. Mais cette chaire ne pouvait suffire à le
dédommager de la situation qu'il avait abandonnée en Suisse, et à le
fixer définitivement en France. Quand on veut acquérir un homme rare et
ses services, c'est à la fois justice et bonne politique de lui assurer
ces conditions extérieures de la vie qui donnent la liberté et le repos
d'esprit dans le travail. En appelant M. Rossi à Paris, je lui avais
laissé entrevoir la perspective d'une autre chaire qui compléterait sa
situation dans le haut enseignement, et le mettrait à portée de prendre
toute sa place dans sa nouvelle patrie. J'avais dessein d'établir
en France l'enseignement du droit constitutionnel devenu la base du
gouvernement français. Un essai avait été tenté en ce genre peu de mois
après la Révolution de 1830; une chaire de droit public français avait
été instituée dans la Faculté de droit de Toulouse, au profit d'un homme
très-populaire dans sa ville et vraiment distingué, M. Romiguières, qui
devint plus tard procureur général près la Cour royale de Toulouse et
membre de la Chambre des pairs. Je voulais que cet enseignement fût
institué avec plus d'efficacité et d'éclat, sous son vrai nom, au centre
des grandes études, et que la Charte constitutionnelle fût expliquée et
commentée, dans son vrai sens, devant les nombreux étudiants de l'École
de droit de Paris. Je proposai au Roi, qui l'accepta, la création d'une
chaire de droit constitutionnel dans cette école; et le jour même où le
_Moniteur_ publiait le rapport destiné à exposer les motifs et l'objet
précis de cette chaire[6], je nommai M. Rossi pour la remplir.

[Note 6: _Pièces hitcriques_, n° VI.]

Plus vivement contestée que la première, cette nomination pourtant ne
parut d'abord susciter que les attaques des opposants d'habitude et
l'humeur des rivaux de profession. Mais lorsque à la rentrée annuelle
de l'École de droit, le 29 novembre 1834, M. Rossi ouvrit son cours de
droit constitutionnel, il fut assailli par des interruptions et des
clameurs qui ne lui permirent pas d'aller jusqu'au bout de sa leçon.
Trois fois, aux jours assignés, il remonta dans sa chaire et s'efforça,
mais en vain, de commencer son enseignement. Les perturbateurs étaient
en minorité; un grand nombre d'auditeurs, les élèves sérieux et libéraux
essayaient, par des cris _à l'ordre_ et des applaudissements au
professeur, de lutter contre le tumulte: ils échouaient toujours. Il
y avait évidemment, dans l'École, une petite émeute organisée, où se
jetaient volontiers des étudiants ignorants et turbulents, qui ne
croyaient pas déplaire à tous leurs professeurs, et qui prenaient
plaisir à se sentir soutenus par les émeutiers ordinaires du dehors.
A ce désordre obstiné et à des insultes qui menaçaient de devenir
violentes, M. Rossi opposait sa persévérance, son sang-froid, quelques
paroles dignes; et à chaque nouvelle scène, en sortant de l'École,
il venait me raconter ce qui s'était passé et concerter avec moi sa
conduite, un peu surpris, lui réfugié libéral et appelé à fonder un
enseignement libéral, de rencontrer, contre sa personne et son oeuvre,
cette opposition brutale et subalterne. Le conseil des ministres et
le conseil royal de l'instruction publique, à qui je rendis compte de
l'incident, pensèrent avec moi qu'après avoir fait arrêter quelques-uns
des perturbateurs, il convenait d'ordonner une enquête sur les causes du
tumulte, pour intimider les intrigues hostiles, et de suspendre le cours
jusqu'à ce que l'enquête fût terminée, pour donner aux esprits le temps
de se calmer. Les deux mesures atteignirent leur but; les ennemis eurent
un peu de honte; les turbulents se lassèrent; M. Rossi reprit son cours;
et quelques années après, à la complète approbation des étudiants comme
des professeurs ses collègues, il était le doyen de cette École de droit
dans laquelle il était entré au milieu de tant d'inimitié et de bruit.

Il était très-propre à surmonter les obstacles, à dissiper les
préventions hostiles, et à se concilier les esprits mal disposés, pourvu
qu'il eût devant lui du temps. Il était au fond plein de passion et
d'autorité; mais elles ne se manifestaient pas du premier coup, ni
avec cet élan et cette énergie extérieure qui dominent quelquefois les
tumultes parlementaires ou populaires. D'une apparence froide, lente et
dédaigneuse, il exerçait plus d'action sur les individus que sur les
masses, et savait mieux plaire et vaincre dans le tête-à-tête qu'au
milieu des troubles et des péripéties de la foule réunie en assemblée ou
en émeute. Pendant que les désordres suscités à l'occasion de son cours
devenaient presque une affaire de gouvernement, le Roi me dit un jour:
«Êtes-vous bien sûr que l'homme vaille l'embarras qu'il nous donne?--Il
vaut infiniment mieux, Sire; le Roi fera un jour de M. Rossi bien autre
chose qu'un professeur de droit constitutionnel.--En ce cas, vous avez
raison; soutenons-le bien.»

J'eus à la même époque quelques rapports avec un homme qui a fait, je ne
dirai pas quelque bruit, car rien n'a été moins bruyant, mais quelque
effet, même hors de France, parmi les esprits méditatifs, et dont les
idées sont devenues le _Credo_ d'une petite secte philosophique. Ces
chaires nouvelles, créées soit au Collége de France, soit dans les
Facultés, mettaient en mouvement toutes les ambitions savantes. M.
Auguste Comte, l'auteur de ce qu'on a appelé et de ce qu'il a appelé
lui-même _la Philosophie positive_, me demanda à me voir. Je ne le
connaissais pas du tout, et n'avais même jamais entendu parler de lui.
Je le reçus et nous causâmes quelque temps. Il désirait que je fisse
créer pour lui, au Collége de France, une chaire d'histoire générale
des sciences physiques et mathématiques; et pour m'en démontrer la
nécessité, il m'exposa lourdement et confusément ses vues sur l'homme,
la société, la civilisation, la religion, la philosophie, l'histoire.
C'était un homme simple, honnête, profondément convaincu, dévoué à
ses idées, modeste en apparence quoique, au fond, prodigieusement
orgueilleux, et qui sincèrement se croyait appelé à ouvrir, pour
l'esprit humain et les sociétés humaines, une ère nouvelle. J'avais
quelque peine, en l'écoutant, à ne pas m'étonner tout haut qu'un esprit
si vigoureux fût borné au point de ne pas même entrevoir la nature ni
la portée des faits qu'il maniait ou des questions qu'il tranchait,
et qu'un caractère si désintéressé ne fût pas averti par ses propres
sentiments, moraux malgré lui, de l'immorale fausseté de ses idées.
C'est la condition du matérialisme mathématicien. Je ne tentai même
pas de discuter avec M. Comte; sa sincérité, son dévouement et son
aveuglement m'inspiraient cette estime triste qui se réfugie dans le
silence. Il m'écrivit peu de temps après une longue lettre pour me
renouveler sa demande de la chaire dont la création lui semblait
indispensable pour la science et la société[7]. Quand j'aurais jugé à
propos de la faire créer, je n'aurais certes pas songé un moment à la
lui donner.

[Note 7: _Pièces historiques_, n° VII.]

Les deux chaires conférées coup sur coup à M. Rossi ranimèrent, dans les
Chambres et dans les journaux, une question déjà plusieurs fois débattue
et qui devait l'être plus d'une fois encore, la question du cumul des
emplois et des traitements dans la sphère des lettres, des sciences et
de l'enseignement supérieur, car ce n'est guère que là que ce cumul peut
avoir lieu. Ce fut une explosion répétée de cette parcimonie jalouse
qui s'acharne contre le bien-être d'hommes laborieux, la, plupart
distingués, quelques-uns illustres, presque tous sans fortune native, et
qui leur marchande les fruits, toujours bien modestes, de leurs longs
travaux. Il y a là une injustice honteuse et un ignorant calcul: on
méconnaît à la fois les droits des personnes et les intérêts du pays. Si
on dressait la liste des hommes qui, de 1830 à 1848, occupaient, soit
dans l'enseignement, soit dans les sciences et les lettres, plusieurs
emplois, on trouverait en tête les maîtres des diverses carrières
intellectuelles, les hommes qui, dans les applications de la science
comme dans la science pure, pouvaient le mieux servir et ont en effet
le mieux servi l'État dans les divers postes qui leur étaient confiés.
C'est à ces hommes que l'on contestait tantôt leurs traitements, tantôt
leurs logements, tantôt les suppléants qu'ils réclamaient après bien
des années d'exercice personnel. Quelques-uns, pour échapper à ces
douloureuses piqûres, se démettaient de telle ou telle de leurs
fonctions; d'autres, qui s'étaient promis de mourir sous le même toit
que les collections qu'ils gardaient ou les établissements qu'ils
dirigeaient, se voyaient contraints d'aller vivre hors du séjour de leur
esprit et des instruments de leur travail. Et pour ceux-là même qu'elle
poursuivait sans les atteindre, cette petite guerre subalterne laissait
dans leur coeur un profond sentiment d'amertume contre des pouvoirs
inintelligents et ingrats.

Je veux insérer ici textuellement une lettre que m'adressa, à cette
occasion, l'un de nos plus éminents naturalistes, le collègue et,
selon quelques-uns, le rival scientifique de M. Cuvier, M. Geoffroy
Saint-Hilaire. Il avait été attaqué dans la Chambre des députés comme
occupant, disait-on, au Jardin-des-Plantes, un logement de soixante
pièces. Il m'écrivit sur-le-champ, le 8 avril 1833:

«Monsieur le ministre,

Le Muséum d'histoire naturelle a son personnel placé sous les ordres
et sous la surveillance des deux ministères; _Instruction publique_
et _Travaux publics._ Pour les logements nous dépendons du dernier
ministère. Attaqué vendredi dernier comme logé au Jardin du Roi, à la
tribune de la Chambre des députés, je viens de me justifier auprès de S.
E. monsieur le ministre Thiers. Permettez-moi, je vous prie, d'adresser
à Votre Excellence la même justification.

«M. le député Lherbette a cru devoir dénoncer le logement que j'occupe
dans les bâtiments de l'État, _trop fastueux,_ dit-il, et qu'il a dit
être composé de soixante pièces. Il n'en est rien; la chose est de toute
fausseté: entre les deux époques des dénonciations de M. Lherbette, il
y a eu vérification des lieux par un député, membre de la commission du
budget, M. Prunelle. Cet honorable membre de la Chambre s'est porté sous
les combles et dans tous les galetas de mon habitation. L'escalier par
où il s'est introduit pouvait à peine le contenir; les deux basques de
son habit touchaient les deux murailles à la fois, et tout le logement
est à l'avenant.

Propriété privée autrefois, la maisonnette que j'occupe, laquelle n'est
composée que d'un rez-de-chaussée sous des combles, servait de demeure à
un appareilleur placé sous la main d'un maître maçon. Un état des lieux,
que l'on étendit à une description minutieuse de compartiments, de
planches, de tous les petits espaces, éclairés ou non, fut, avec
intention, communiqué à M. Lherbette, et causa les illusions que ce
député s'est faites.

Si, après quarante années de travaux 

Showing first 200,000 characters. Full text: gutenberg.org/ebooks/15433