Gutenberg · eo1.org

← catalogue

L'hôtel hanté

by Wilkie Collins · French · Gutenberg #15060 · 375,193 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of L'hôtel hanté
    
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States,
you will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.

Title: L'hôtel hanté

Author: Wilkie Collins


        
Release date: February 14, 2005 [eBook #15060]
                Most recently updated: December 14, 2020

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/15060

Credits: Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HÔTEL HANTÉ ***




Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available
at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader
format, eReader format and Acrobat Reader format.





Wilkie Collins



L'HÔTEL HANTÉ


(1878)



Table des matières

PREMIÈRE PARTIE
I
II
III
IV
DEUXIÈME PARTIE
V
VI
VII
VIII
X
XI
XII
TROISIÈME  PARTIE
XIII
XIV
XV
QUATRIÈME  PARTIE
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
XXII
XXIII
XXIV
XXV
XXVI
XXVII
XXVIII
POST SCRIPTUM



PREMIÈRE PARTIE


I

En 1860, la réputation du docteur Wybrow, de Londres, était
arrivée à son apogée. Les gens bien informés affirmaient que, de
tous les médecins en renom, c'était lui qui gagnait le plus
d'argent.

Un après-midi, vers la fin de l'été, le docteur venait de finir
son déjeuner après une matinée d'un travail excessif. Son cabinet
de consultation n'avait pas désempli et il tenait déjà à la main
une longue liste de visites à faire, lorsque son domestique lui
annonça qu'une dame désirait lui parler.

«Qui est-ce? demanda-t-il. Une étrangère?

--Oui, monsieur.

--Je ne reçois pas en dehors de mes heures de consultation.
Indiquez-les lui et renvoyez-la.

--Je les lui ai indiquées, monsieur.

--Eh bien?

--Elle ne veut pas s'en aller.

--Elle ne veut pas s'en aller? répéta en souriant le médecin.»

C'était une sorte d'original que le docteur Wybrow, et il y avait
dans l'insistance de l'inconnue une bizarrerie qui l'amusait.

«Cette dame obstinée vous a-t-elle donné son nom?

--Non, monsieur. Elle a refusé; elle dit qu'elle ne vous retiendra
pas cinq minutes, et que la chose est trop importante pour
attendre jusqu'à demain. Elle est là dans le cabinet de
consultation, et je ne sais comment la faire sortir.»

Le docteur Wybrow réfléchit un instant. Depuis plus de trente ans
qu'il exerçait la médecine, il avait appris à connaître les femmes
et les avait toutes étudiées, surtout celles qui ne savent pas la
valeur du temps, et qui, usant du privilège de leur sexe,
n'hésitent jamais à le faire perdre aux autres. Un coup d'oeil à
sa montre lui prouva qu'il fallait bientôt commencer sa tournée
chez ses malades. Il se décida donc à prendre le parti le plus
sage: à fuir.

«La voiture est-elle là? demanda-t-il.

--Oui, monsieur.

--Très bien. Ouvrez la porte sans faire de bruit, et laissez la
dame tranquillement en possession du cabinet de consultation.
Quand elle sera fatiguée d'attendre, vous savez ce qu'il y a à lui
dire. Si elle demande quand je serai rentré, dîtes que je dîne à
mon cercle et que je passe la soirée au théâtre. Maintenant,
doucement, Thomas! Si nos souliers craquent, je suis perdu.» Puis
il prit sans bruit le chemin de l'antichambre, suivi par le
domestique marchant sur la pointe des pieds.

La dame se douta-t-elle de cette fuite? Les souliers de Thomas
craquèrent-ils? Peu importe; ce qu'il y a de certain, c'est qu'au
moment où le docteur passa devant son cabinet, la porte s'ouvrit.
L'inconnue apparut sur le seuil et lui posa la main sur le bras.

«Je vous supplie, monsieur, de ne pas vous en aller sans m'écouter
un instant.»

Elle prononça ces paroles à voix basse, et cependant d'un ton
plein de fermeté. Elle avait un accent étranger. Ses doigts
serraient doucement, mais aussi résolument, le bras du docteur.

Son geste et ses paroles n'eurent aucun effet sur le médecin, mais
à la vue de la figure de celle qui le regardait, il s'arrêta net;
le contraste frappant qui existait entre la pâleur mortelle du
teint et les grands yeux noirs pleins de vie, brillant d'un reflet
métallique, dardés sur lui, le cloua à sa place.

Ses vêtements étaient de couleur sombre et d'un goût parfait, elle
semblait avoir trente ans. Ses traits: le nez, la bouche et le
menton étaient d'une délicatesse de forme qu'on rencontre rarement
chez les Anglaises. C'était, sans contredit, une belle personne,
malgré la pâleur terrible de son teint et le défaut moins apparent
d'un manque absolu de douceur dans les yeux. Le premier moment de
surprise passé, le docteur se demanda s'il n'avait pas devant lui
un sujet curieux à étudier. Le cas pouvait être nouveau et
intéressant. Cela m'en a tout l'air, pensa-t-il, et vaut peut-être
la peine d'attendre.

Elle pensa qu'elle avait produit sur lui une violente impression,
et desserra la main qu'elle avait posée sur le bras du docteur.

«Vous avez consolé bien des malheureuses dans votre vie, dit-elle.
Consolez-en une de plus aujourd'hui.»

Sans attendre de réponse, elle se dirigea de nouveau vers le
cabinet de consultation.

Le docteur la suivit et ferma la porte. Il la fit asseoir sur un
fauteuil, en face de la fenêtre. Le soleil, ce qui est rare à
Londres, était éblouissant cet après-midi-là. Une lumière
éclatante l'enveloppa. Ses yeux la supportèrent avec la fixité des
yeux d'un aigle. La pâleur uniforme de son visage paraissait alors
plus effroyablement livide que jamais. Pour la première fois
depuis bien des années, le docteur sentit son pouls battre plus
fort en présence d'un malade.

Elle avait demandé qu'on l'écoutât, et maintenant elle semblait
n'avoir plus rien à dire. Une torpeur étrange s'était emparée de
cette femme si résolue. Forcé de parler le premier, le docteur lui
demanda simplement, avec la phrase sacramentelle, ce qu'il pouvait
faire pour elle. Le son de cette voix parut la réveiller; fixant
toujours la lumière, elle dit tout à coup:

«J'ai une question pénible à vous faire.

--Qu'est-ce donc?»

Son regard allait doucement de la fenêtre au docteur. Sans la
moindre trace d'agitation, elle posa ainsi sa pénible question:

«Je veux savoir si je suis en danger de devenir folle?»

À cette demande, les uns auraient ri, d'autres se seraient
alarmés. Le docteur Wybrow, lui, n'éprouva que du désappointement.
Était-ce donc là le cas extraordinaire qu'il avait espéré en se
fiant légèrement aux apparences? Sa nouvelle cliente n'était-elle
qu'une femme hypocondriaque dont la maladie venait d'un estomac
dérangé et d'un cerveau faible?

«Pourquoi venez-vous chez moi? lui demanda-t-il brusquement.
Pourquoi ne consultez-vous pas un médecin spécial, un aliéniste?»

Elle répondit aussitôt:

«Si je ne vais pas chez un de ces médecins-là, c'est justement
parce qu'il serait un spécialiste et qu'ils ont tous la funeste
habitude de juger invariablement tout le monde d'après les mêmes
règles et les mêmes préceptes. Je viens chez vous, parce que mon
cas est en dehors de toutes les lois de la nature, parce que vous
êtes fameux dans votre art pour la découverte des maladies qui ont
une cause mystérieuse. Êtes-vous satisfait?»

Il était plus que satisfait. Il ne s'était donc pas trompé, sa
première idée avait été la bonne, Cette femme savait bien à qui
elle s'adressait. Ce qui l'avait élevé à la fortune et à la
renommée lui, docteur Wybrow, c'était la sûreté de son diagnostic,
la perspicacité, sans rivale parmi ses confrères, avec laquelle il
prévoyait les maladies dont ceux qui venaient le consulter
pouvaient être atteints dans un temps plus ou moins éloigné.

«Je suis à votre disposition, répondit-il, je vais essayer de
découvrir ce que vous avez.»

Il posa quelques-unes de ces questions que les médecins ont
l'habitude de faire; la patiente répondit promptement et avec
clarté; sa conclusion fut que cette dame étrange était, au moral
comme au physique, en parfaite santé. Il se mit ensuite à examiner
les principaux organes de la vie. Ni son oreille ni son
stéthoscope ne lui révélèrent rien d'anormal. Avec cette admirable
patience et ce dévouement à son art qui l'avaient distingué dès le
temps où il étudiait la médecine, il continua son examen, toujours
sans résultat. Non seulement il n'y avait aucune prédisposition à
une maladie du cerveau, mais il n'y avait même pas le plus léger
trouble du système nerveux.

«Aucun de vos organes n'est atteint, dit-il; je ne peux même pas
me rendre compte de votre extrême pâleur. Vous êtes pour moi une
énigme.

--Ma pâleur n'est rien, répondit-elle avec un peu d'impatience.
Dans ma jeunesse, j'ai failli mourir empoisonnée; depuis, mes
couleurs n'ont jamais reparu, et ma peau est si délicate qu'elle
ne peut supporter le fard. Mais ceci n'a aucune importance. Je
voulais avoir votre opinion, je croyais en vous, et maintenant je
suis toute désappointée.» Elle laissa tomber sa tête sur sa
poitrine.--Et c'est ainsi que tout cela finit, dit-elle en
elle-même amèrement.

Le docteur parut touché; peut-être serait-il plus exact de dire
que son amour-propre de médecin était un peu blessé.

«Cela peut encore se terminer comme vous le voulez, dit-il, si
vous prenez la peine de m'aider un peu.»

Elle releva la tête. Ses yeux étincelaient.

«Expliquez-vous; comment puis-je vous aider?

--Avouez, madame, que vous venez chez moi un peu comme un sphinx.
Vous voulez que je découvre l'énigme avec le seul secours de mon
art. La science peut faire beaucoup, mais non pas tout. Voyons,
quelque chose doit vous être arrivé, quelque chose qui n'a aucun
rapport à votre état de santé et qui vous a effrayée; sans cela,
vous ne seriez jamais venue me consulter. Est-ce la vérité?

--C'est la vérité, dit-elle vivement. Je recommence à avoir
confiance en vous.

--Très bien. Vous ne devez pas supposer que je vais découvrir la
cause morale qui vous a mise dans l'état où vous êtes: tout ce que
je puis faire, c'est de voir qu'il n'y a aucune raison de craindre
pour votre santé, et, à moins que vous ne me preniez comme
confident, je ne puis rien de plus.»

Elle se leva, fit le tour de la chambre.

«Supposons que je vous dise tout, répondit-elle. Mais faites bien
attention que je ne nommerai personne.

--Je ne vous demande pas de noms, les faite seuls me suffisent.

--Les faits sont de peu d'importance, reprit-elle, je n'ai que des
impressions personnelles à vous révéler, et vous me prendrez
probablement pour une folle imaginaire, quand vous m'aurez
entendue. Qu'importe! Je vais faire mon possible pour vous
contenter. Je commence par les faits, puisque vous le voulez. Mais
croyez-moi, cela ne vous servira pas à grand'chose.»

Elle s'assit de nouveau et commença avec la plus grande sincérité
la plus étrange et la plus bizarre de toutes les confessions
qu'eût jamais entendues le docteur.


II

«Je suis veuve, monsieur, c'est un fait: je vais me remarier,
c'est encore un fait».

Elle s'arrêta et sourit à quelque pensée qui lui traversa
l'esprit. Ce sourire fit mauvaise impression sur le docteur
Wybrow: il avait quelque chose de triste et de cruel à la fois, il
se dessina lentement sur ses lèvres et disparut soudain.

Le docteur se demanda s'il avait bien fait de céder à son premier
mouvement. Il songea avec un certain regret à ses malades qui
l'attendaient.

La dame continua:

«Mon prochain mariage, dit-elle, se rattache à une circonstance
assez délicate. Le gentleman dont je dois être la femme était
engagé à une autre personne, quand le hasard fit qu'il me
rencontra à l'étranger. Cette personne, faites bien attention, est
de sa famille. C'est sa cousine. Je lui ai innocemment volé son
fiancé, j'ai détruit toutes les espérances de sa vie. Innocemment,
dis-je, parce qu'il ne m'a révélé son engagement antérieur
qu'après que je lui ai eu moi-même accordé ma main. Quand nous
nous revîmes en Angleterre, et quand il craignit sans doute que
l'affaire ne vînt à ma connaissance, il m'avoua la vérité.
Naturellement je fus indignée. Il avait une excuse toute prête: il
me montra une lettre de sa cousine lui rendant sa parole. Je n'ai
jamais rien lu de plus noble, d'un esprit plus élevé. J'en
pleurai, moi, qui n'ai pas trouvé de larmes à verser sur mes
propres douleurs! Si la lettre lui avait laissé l'espoir d'être
pardonné, j'aurais positivement refusé de l'épouser. Mais la
fermeté de cette lettre sans colère, sans un mot de reproche,
faisant au contraire des souhaits pour son bonheur, la fermeté
dont elle était empreinte ne pouvait lui laisser d'espoir. Il me
supplia d'avoir pitié de lui, de ne pas oublier son amour pour
moi. Vous savez ce que sont les femmes. Moi aussi j'eus le coeur
tendre, je donnai mon consentement, et dans huit jours--je
tremble quand j'y songe--nous serons mariés.»

Elle tremblait réellement; elle fut obligée de s'arrêter quelques
instants avant de reprendre. Le docteur, attendant toujours la
révélation de quelque fait important, commençait à craindre
d'avoir à subir un long récit.

«Pardonnez-moi, madame, dit-il, de vous rappeler que j'ai des
personnes souffrantes qui attendent _ma _visite; plus vite vous
arriverez au but, mieux cela vaudra pour mes malades et pour moi».

L'étrange sourire si triste et si froid reparut sur les lèvres de
l'inconnue:

«Rien de ce que je dis n'est inutile, vous le verrez vous-même
dans un moment.»

Elle continua en ces termes:

«Hier,--ne craignez pas une longue histoire, monsieur,--hier
même, je venais de prendre part à un de vos _lunch _anglais,
lorsqu'une dame qui m'était tout à fait inconnue arriva. Elle
était en retard: nous avions déjà quitté la table, nous étions
dans le salon. Elle prit par hasard une chaise à côté de la
mienne; on nous présenta l'une à l'autre. Je connaissais son nom,
elle connaissait aussi le mien. C'était la femme à laquelle
j'avais volé son fiancé, la femme qui avait écrit la lettre dont
je vous ai parlé. Écoutez, maintenant! vous vous êtes montré
impatient parce que je ne vous ai pas intéressé jusqu'à présent;
si je vous ai donné quelques détails, c'était pour vous prouver
que je n'ai jamais eu contre cette dame le moindre sentiment
d'hostilité. J'avais pour elle de la sympathie, je l'admirais
presque, je n'avais donc rien à me reprocher à son égard. Retenez-le
bien, c'est fort important, comme vous le verrez tout à
l'heure. Quant à elle, je sais que les circonstances qui ont dicté
ma conduite lui ont été expliquées dans tous leurs détails, je
sais qu'elle ne me blâme en aucune façon. Et maintenant que vous
savez tout, expliquez-moi, si vous le pouvez, pourquoi, quand je
me suis levée et que mes yeux ont rencontré les siens, pourquoi
j'ai senti un manteau de glace m'envelopper, un frisson parcourir
mes membres, une peur mortelle s'abattre sur moi pour la première
fois de ma vie».

Le docteur commençait à s'intéresser au récit.

«Y avait-il donc, demanda-t-il, dans l'air ou dans l'attitude de
cette dame quelque chose qui ait pu vous frapper?

--Rien, répondit-on brusquement. Voici son portrait: une Anglaise
comme elles le sont toutes, avec des yeux bleus, froids et clairs,
le teint rosé, les manières pleines de politesse et de froideur,
la bouche grande et réjouie, des joues et un menton gros, et c'est
tout.

--Quand vos yeux se sont rencontrés, y avait-il dans son regard
une expression quelconque qui vous ait frappée?

--Je n'y ai découvert que la curiosité bien naturelle de voir la
femme qui lui avait été préférée, et peut-être aussi quelque
étonnement de ne pas la trouver plus belle et plus charmante: ces
deux sentiments, contenus dans les limites des convenances du
monde, sont les seuls que j'aie pu deviner; ils n'ont du reste
fait que paraître et disparaître. En proie à une horrible
agitation, toutes mes facultés se troublaient; si j'avais pu
marcher, je me serais précipitée hors de la chambre, tant cette
femme me faisait peur. Mais c'est à peine si je pus me lever, je
tombai à la renverse sur ma chaise, regardant toujours ces yeux
bleus et calmes qui me fixaient alors avec une douce expression de
surprise, et cependant j'étais là comme un oiseau fasciné par un
serpent. Son âme plongeait dans la mienne, l'enveloppant d'une
crainte mortelle. Je vous dis mon impression telle que je l'ai
ressentie, dans toute son horreur et dans toute sa folie. Cette
femme, j'en suis sûre, est destinée, sans le savoir, à être le
mauvais génie de ma vie. Ses yeux limpides ont découvert en moi
des germes de méchanceté cachée que je ne connaissais pas moi-même
jusqu'au moment où je les ai sentis tressaillir sous son regard. À
partir d'aujourd'hui, si dans ma vie je commets des fautes, si je
me laisse entraîner au crime, c'est elle qui m'en fera payer la
peine involontairement, je le crois; mais involontairement ou non,
ce sera elle. En un instant, toutes ces pensées traversèrent mon
esprit et se peignirent sur mes traits. Cette bonne créature
s'inquiéta de moi. «La chaleur étouffante de cette pièce vous a
fait mal, voulez-vous mon flacon?» me dit-elle doucement, puis je
ne me souviens plus de rien. J'étais évanouie. Quand je repris
connaissance, tout le monde était parti; seule la maîtresse de la
maison était avec moi. Je ne pus tout d'abord prononcer une
parole; l'impression terrible que j'ai essayé de décrire me revint
aussi violente que quand je la ressentis. Dès que je pus parler,
je la suppliai de me dire toute la vérité sur la femme que j'avais
supplantée, j'avais un faible espoir que sa bonne réputation ne
fût pas réellement méritée, que sa lettre fût une adroite
hypocrisie; enfin j'espérais qu'elle nourrissait contre moi une
haine soigneusement cachée.

Non! La personne à qui je m'adressais avait été son amie
d'enfance, elle la connaissait aussi bien que si elle eût été sa
soeur, elle m'affirma qu'elle était aussi bonne, aussi douce,
aussi incapable de haïr que la sainte la plus parfaite qui ait
jamais été. Mon seul, mon unique espoir m'échappait donc. J'aurais
voulu croire que ce que j'avais éprouvé en présence de cette femme
était un avertissement de me tenir en garde contre elle, comme
contre un ennemi; après ce qu'on venait de m'en dire, cela était
impossible. Il me restait encore un effort à faire, je le fis.
J'allai chez celui que je dois épouser lui demander de me rendre
ma parole. Il refusa, Je déclarai que, malgré tout, je voulais
rompre. Il me fit voir alors des lettres de ses soeurs, des
lettres de ses frères et de ses meilleurs amis; toutes
l'engageaient à bien réfléchir avant de faire de moi sa femme;
toutes répétant les bruits qui ont couru sur moi à Paris, à Vienne
et à Londres, autant de mensonges infâmes. «Si vous refusez de
m'épouser, me dit-il, c'est que vous reconnaîtrez que ces bruits
sont fondés. Vous avouerez que vous avez peur d'affronter le monde
à mon bras.» Que pouvais-je répondre? Il n'y avait pas à discuter.
Il avait pleinement raison; si je persistais dans mon refus,
c'était l'entière destruction de ma réputation. Je consentis donc
à ce que le mariage ait lieu, comme nous l'avions arrêté, et je le
quittai. C'était hier. Je suis ici, toujours avec mon idée fixe:
cette femme est appelée à avoir une influence fatale sur ma vie.
Je suis ici et je pose la seule question que j'aie à faire, au
seul homme qui puisse y répondre. Pour la dernière fois, monsieur,
que suis-je? Un démon qui a vu l'ange vengeur ou une pauvre folle
trompée par l'imagination déréglée d'un esprit en délire?»

Le docteur Wybrow se leva de sa chaise pour terminer l'entretien.

Il était fortement et péniblement impressionné par ce qu'il avait
entendu.

À mesure qu'il avait écouté ce récit, la conviction qu'il était en
face d'une méchante femme s'était ancrée dans son esprit. Il
essaya, mais en vain, de la regarder comme une personne à_
_plaindre, comme une malheureuse femme d'une imagination sensible
et maladive sentant se développer les germes du mal que nous avons
tous en nous, et essayant réellement de réagir contre cette fatale
influence, et d'ouvrir son coeur aux conseils du bien. Mais une
mauvaise pensée lui souffla ces mots aussi distinctement que s'il
l'eût entendu à son oreille: Fais attention, tu crois trop en
elle.

«Je vous ai déjà donné mon opinion, dit-il; il n'y a chez vous
aucun symptôme de dérangement d'esprit présent ou à venir qu'un
médecin puisse découvrir; un médecin, vous m'entendez bien. Quant
aux impressions que vous m'avez confiées, tout ce que je puis vous
dire, c'est que vous êtes, je crois, dans un cas où l'on a plus
besoin de conseils s'appliquant à l'âme qu'au corps. Soyez
certaine que ce que vous m'avez dit dans ce cabinet n'en sortira
pas. Votre confession restera secrète, je vous l'affirme.»

Elle l'écouta avec une sorte de résignation soumise jusqu'à la
fin.

«Est-ce là tout? demanda-t-elle.

--C'est tout, répondit-il.

--Permettez-moi de vous remercier, monsieur, reprit-elle en
mettant un petit rouleau d'argent sur la table». Elle se leva. Ses
yeux noirs et brillants avaient une expression de désespoir si
poignant et si horrible dans leur plainte silencieuse, que le
docteur détourna la tête, incapable d'en supporter la vue. L'idée
de garder non seulement de l'argent, mais même une chose qui lui
eût appartenu, ou à laquelle elle eût touché, lui était
insupportable. Soudain, toujours sans la regarder, il lui tendit
le rouleau en disant:

«Reprenez-le, je ne veux pas être payé.»

Elle, sans faire attention, sans entendre, les yeux toujours levés
au ciel se parlant à elle-même, s'écria:

«Attendons la fin, car j'ai fini avec la lutte; je me soumets.»

Elle rabattit son voile sur son visage, salua le docteur et quitta
le cabinet.

Il sonna, la reconduisit jusqu'à l'antichambre, et, comme le
domestique refermait la porte derrière elle, un éclair de
curiosité indigne de lui et en même temps irrésistible traversa
l'esprit du docteur. C'est en rougissant qu'il dit à son
domestique:

«Suivez-la chez elle, et sachez son nom.»

Pendant un instant le serviteur regarda le maître, se demandant
s'il en croirait ses oreilles. Le docteur Wybrow le fixa en
silence. Le domestique comprit ce que ce silence signifiait, il
prit son chapeau et s'élança dans la rue. Le docteur rentra dans
son cabinet. À peine y fut-il qu'un changement subit se fit en
lui. Cette femme avait-elle donc apporté chez lui une épidémie de
mauvais sentiments. Y avait-il déjà succombé?

Quel besoin avait-il de se rabaisser aux yeux de son propre
domestique? Sa conduite était indigne d'un honnête homme; d'un
homme qui l'avait fidèlement servi depuis des années, il venait de
faire un espion!

Irrité à cette seule pensée, il courut à l'antichambre et en
ouvrit la porte. Le domestique avait disparu; il était trop tard
pour le rappeler. Il ne lui restait qu'un moyen d'oublier le
mépris qu'il se sentait pour lui-même: le travail. Il monta en
voiture et fit ses visites à ses malades.

Si ce fameux médecin avait pu détruire sa réputation, il l'aurait
fait cet après-midi même. Jamais encore il ne s'était montré si
peu soigneux de ses malades. Jamais encore il n'avait remis au
lendemain l'ordonnance qui aurait dû être écrite à l'instant même,
le diagnostic qui aurait dû être donné instantanément. Il rentra
chez lui de meilleure heure que de coutume, fort mécontent.

Le domestique était de retour. Le docteur Wybrow n'osait plus le
questionner; mais avant d'être interrogé, il rendit compte du
résultat de sa mission.

«La dame s'appelle la comtesse Narona. Elle demeure à...»

Sans en entendre davantage, le docteur fit un signe de tête comme
pour remercier et entra dans son cabinet. L'argent qu'il avait
refusé était encore sur la table, dans son petit rouleau de papier
blanc. Il le mit sous une enveloppe qu'il cacheta: il le destinait
au tronc pour les pauvres du bureau de police voisin; puis,
appelant le domestique, il lui donna l'ordre de le porter au
magistrat dès le lendemain matin. Fidèle à ses devoirs, le
domestique fit la question accoutumée:

«Monsieur dîne-t-il chez lui aujourd'hui?»

Après un moment d'hésitation, le docteur dit:

«Non, je vais dîner au cercle.»

De toutes les qualités morales, celle qui se perd le plus
facilement est sans contredit la conscience. L'esprit humain, dans
certains cas, n'a pas de juge plus sévère qu'elle; dans d'autres,
au contraire, l'esprit et la conscience sont au mieux ensemble et
vivent en harmonie comme deux complices. Quand le docteur Wybrow
sortit de chez lui pour la seconde fois, il ne chercha même pas à
se cacher à lui-même que la seule raison pour dîner au cercle
était de chercher à savoir ce que le monde disait de la comtesse
Narona.


III

Il fut un temps où l'homme, à l'affût de toutes les médisances
recherchait la société des femmes. Maintenant l'homme fait mieux:
il va à son cercle et entre dans le fumoir.

Le docteur Wybrow alluma donc son cigare et regarda autour de lui:
ses semblables étaient réunis en conclave. La salle était pleine,
mais la conversation encore languissante. Le docteur, sans s'en
douter y apporta l'entrain qui y manquait. Quand il eut demandé si
quelqu'un connaissait la comtesse Narona, il lui fut répondu par
une sorte de _tolle _général indiquant l'étonnement. Jamais, telle
était du moins l'opinion du conclave, jamais on n'avait encore
fait une question aussi absurde! Tout le monde, au moins toute
personne ayant la plus petite place dans ce qu'on appelle la
société, connaissait la comtesse Narona. Une aventurière à la
réputation européenne aussi noire que possible, d'ailleurs, tel
fut en trois mots le portrait de cette femme au teint pâle et aux
yeux étincelants. Puis, passant aux détails, chaque membre du
cercle ajouta un souvenir scandaleux à la liste de ceux qu'on
attribuait à la comtesse. Il était douteux qu'elle fût réellement
ce qu'elle prétendait être, une grande dame dalmatienne. Il était
douteux qu'elle eût jamais été mariée au comte dont elle
prétendait être la veuve. Il était douteux que l'homme qui
l'accompagnait dans ses voyages, sous le nom de baron Rivar, et en
qualité de frère, fût véritablement son frère. On prétendait que
le baron était un joueur connu dans tous les tapis verts du
continent. On prétendait que sa soi-disant soeur avait été mêlée à
une cause célèbre relative à un empoisonnement, à Vienne;--
qu'elle était connue à Milan comme une espionne de l'Autriche;--
que son appartement à Paris avait été dénoncé à la police comme un
véritable tripot, et que son apparition récente en Angleterre
était le résultat naturel de cette dernière découverte. Un seul
membre de l'assemblée des fumeurs prit la défense de cette femme
si gravement outragée, et déclara que sa réputation avait été
cruellement et injustement noircie. Mais cet homme était un
avocat, son intervention ne servit à rien; on l'attribua
naturellement à l'amour de la contradiction qu'éprouvent tous les
gens de son métier. On lui demanda ironiquement ce qu'il pensait
des circonstances à la suite desquelles la comtesse en était
arrivée à promettre sa main; il répondit d'une manière très
caractéristique, qu'il pensait que les circonstances auxquelles on
faisait allusion n'avaient rien que de fort honorable pour les
deux personnes qui y étaient intéressées, et qu'il regardait le
futur mari de la dame comme un homme des plus heureux et des plus
dignes d'envie. Le docteur provoqua alors un nouveau cri
d'étonnement en demandant le nom de la personne que la comtesse
allait épouser.

Tous ses amis du fumoir déclarèrent à l'unanimité que_ _le célèbre
médecin devait être un frère de la Belle au Bois-Dormant, et qu'il
venait à peine de se réveiller d'une léthargie de vingt ans.
C'était parfait de dire qu'il était tout à sa profession et qu'il
n'avait ni le temps ni le goût de ramasser dans les dîners ou dans
les bals les bouts de conversations qui arrivaient à ses oreilles;
mais un homme qui ne savait pas que la comtesse Narona avait
emprunté de l'argent à Hombourg à lord Montbarry, et l'avait
ensuite amené à lui faire une proposition de mariage, n'avait
probablement jamais entendu parler non plus de lord Montbarry
lui-même. Les plus jeunes membres du cercle, amis de la plaisanterie,
envoyèrent le domestique chercher un dictionnaire de la noblesse
et lurent pour le docteur, à haute voix, la généalogie de la
personne en question, l'agrémentant de commentaires variés qu'ils
y intercalaient à l'usage du docteur.

_Herbert John Westwick. _Premier baron Montbarry, de Montbarry,
comté du roi en Irlande. Créé pair pour des services militaires
distingués dans les Indes. Né en 1812. «Âgé de quarante-huit ans,
docteur.» En ce moment non marié. «Sera marié la semaine
prochaine, docteur, à la délicieuse créature dont nous avons
parlé.» Héritier présomptif: le frère cadet de Sa Seigneurie,
Stephen Robert, marié à Ella, la plus jeune fille du révérend
Silas Marden, recteur de Rumigate, a trois filles de son mariage.
Les plus jeunes frères de Sa Seigneurie, Francis et Henry, non
mariés. Soeurs de Sa Seigneurie, lady Barville, mariée à sir
Théodore Barville, Bart; et Anne, veuve de feu Peter Narbury,
esq., de Narbury Cross. «Retenez bien, docteur, la famille de sa
Seigneurie. Trois frères Westwick, Stephen, Francis et Henry; et
deux soeurs, lady Barville et Mrs Narbury. Pas un des cinq ne sera
présent au mariage, et il n'en est pas un des cinq qui ne fera
tout son possible pour l'empêcher, si la comtesse en donne le
moindre prétexte. Ajoutez à ces membres hostiles de la famille une
autre parente offensée qui n'est pas mentionnée dans le
dictionnaire, une jeune demoiselle.»

Un cri soudain de protestation partant de tous les côtés de la
salle arrêta la révélation qui allait suivre et délivra le docteur
d'une plus longue persécution.

«Ne dites pas le nom de la pauvre fille; c'est de fort mauvais
goût de plaisanter sur ce qui lui est arrivé; elle s'est conduite
fort bien, malgré les honteuses provocations auxquelles elle a été
en butte; il n'y a qu'une excuse pour Montbarry: il est fou ou
imbécile.»

C'est en ces termes ou à peu près que chacun s'exprima. En causant
intimement avec son plus proche voisin, le docteur découvrit que
la dame de laquelle on causait lui était déjà connue par la
confession de la comtesse: c'était la personne abandonnée par lord
Montbarry. Son nom était Agnès Lockwood. On disait qu'elle était
de beaucoup supérieure à la comtesse et qu'elle était en outre de
quelques années moins âgée. Faisant d'ailleurs toutes les réserves
possibles sur les mauvaises actions que les hommes commettent
chaque jour dans leurs relations avec les femmes, la conduite de
Montbarry semblait des plus blâmables. Sur ce point, chacun était
d'accord, y compris l'avocat.

Aucun d'entre eux ne put ou ne voulut se souvenir des monstrueux
exemples qu'il y a de l'influence irrésistible que certaines
femmes ont sur les hommes, en dépit de leur laideur. Les membres
du cercle qui s'étonnaient le plus du choix de Montbarry étaient
justement ceux que la comtesse, malgré son défaut de beauté, eût
très aisément fascinés si elle eût voulu s'en donner la peine.

Pendant que le mariage de la comtesse était encore le pivot de la
conversation, un membre du cercle entra dans le fumoir. Son
apparition fit faire aussitôt un silence absolu. Le voisin du
docteur Wybrow lui dit tout bas:

«Le frère de Montbarry, Henry Westwick?»

Le nouveau venu regarda lentement autour de lui en souriant
amèrement:

«Vous parlez de mon frère? dit-il. Ne faites pas attention à moi.
Aucun de vous ne peut avoir pour lui plus de mépris que je n'en ai
moi-même. Continuez, messieurs, continuez!»

Un seul des assistants prit le nouveau venu au mot. C'était
l'avocat qui avait déjà tenté la défense de la comtesse.

«Je reste donc seul de mon opinion, dit-il, mais je n'ai pas honte
de la répéter devant qui que ce soit. Je considère la comtesse
Narona comme fort injustement soupçonnée. Pourquoi ne deviendrait-elle
pas la femme de lord Montbarry? Qui de nous peut dire qu'elle
fait une spéculation, par exemple, en l'épousant?»

Le frère de Montbarry se retourna brusquement vers celui qui
venait de parler:

«Moi je le dis!» répliqua-t-il.

La réponse aurait pu désarçonner certaines gens, mais l'avocat
resta impassible et continua à défendre le terrain qu'il avait
choisi.

«Je crois que je suis dans le vrai, reprit-il en disant que le
revenu de Sa Seigneurie est plus que suffisant pour fournir à ses
besoins sa vie durant; j'ajoute que c'est un revenu provenant
presque entièrement de propriétés en terres situées en Irlande et
dont chaque arpent est substitué».

Le frère de Montbarry fit un signe d'assentiment pour faire
comprendre qu'il n'y avait pas d'objection possible sur ce point.

«Si Sa Seigneurie décède en premier, continua l'avocat, on m'a dit
que le seul legs qu'il peut faire à sa veuve consiste en fermages
sur la propriété, ne s'élevant pas à plus de 400 livres par an.
Ses pensions, ses retraites, c'est un fait bien connu, s'éteignent
avec lui.

«Quatre cents livres par an, voilà donc tout ce qu'il peut donner
à la comtesse, s'il la laisse veuve.

--Quatre cents livres par an, ce n'est pas tout. Mon frère a
assuré sa vie pour 10, 000 livres qu'il a léguées à la comtesse au
cas où il mourrait avant elle.»

Cette déclaration produisit un certain effet. Chacun se regarda en
répétant ces trois mots:--Dix mille livres! Poussé au pied du
mur, le notaire fit un dernier effort pour défendre sa position.

«Puis-je vous demander qui a fait de cet arrangement une condition
du mariage? dit-il; ce n'est sûrement pas la comtesse elle-même?

--C'est le frère de la comtesse, ce qui revient absolument au
même, répondit Henry Westwick.»

Après cela, il n'y avait plus à discuter, au moins tant que le
frère de Montbarry serait présent. La conversation changea donc,
et le médecin rentra chez lui.

Mais sa curiosité malsaine sur la comtesse n'était pas encore
satisfaite. Dans ses moments de loisir, il pensait à la famille de
lord Montbarry et se demandait si elle réussirait en définitive à
empêcher le mariage. Chaque jour il se prenait à désirer connaître
le malheureux à qui on avait ainsi tourné la tête. Chaque jour,
durant le court espace de temps qui devait s'écouler avant le
mariage, Il se rendit au cercle pour tâcher d'apprendre quelques
nouvelles. Rien ne s'était passé, c'est tout ce que l'on savait au
cercle. La position de la comtesse était toujours inébranlable:
lord Montbarry voulait plus que jamais épouser cette femme. Tous
deux étaient catholiques, le mariage devait être célébré à la
chapelle de la place d'Espagne. Voilà tout ce que le docteur
apprit de nouveau.

Le jour de la cérémonie, après avoir lutté quelques instants avec
lui-même, il se décida à sacrifier pour un jour ses malades et
leurs guinées, et se dirigea, sans en rien dire vers la chapelle.
Sur la fin de sa vie, il entrait en colère quand quelqu'un lui
rappelait sa conduite ce jour-là!

Le mariage fut, pour ainsi dire, secret. Une voiture fermée
attendait à la porte de l'église; quelques personnes appartenant
pour la plupart à la basse classe, et presque toutes de vieilles
femmes, étaient éparpillées dans l'intérieur de l'église. Le
docteur aperçut cependant quelques rares visages de quelques-uns
des membres du cercle, attirés comme lui par la curiosité. Quatre
personnes seulement étaient devant l'autel: la mariée, le marié et
leurs deux témoins. Un de ces derniers était une vieille femme,
qui pouvait passer pour la camériste ou la dame de compagnie de la
comtesse; l'autre était sans aucun doute son frère, le baron
Rivar. Toutes les personnes faisant partie de la noce, la mariée
elle-même, portaient leurs costumes habituels du matin. Lord
Montbarry était un homme d'âge moyen, au type militaire, n'ayant
rien de remarquable ni dans la démarche, ni dans la physionomie.
Le baron Rivar, lui, était la personnification d'un autre type
bien connu. On rencontre à Paris presque à chaque pas, sur les
boulevards, ces moustaches cirées en pointes, ces yeux hardis, ces
cheveux noirs frisés et épais, en un mot cette tête portée
arrogamment; il ne ressemblait en rien à sa soeur.

Le prêtre qui officiait était un pauvre bon vieillard remplissant
les devoirs de son ministère avec une sorte de résignation et
ressentant des douleurs rhumatismales chaque fois qu'il était
obligé de s'agenouiller.

La personne sur qui aurait dû se concentrer toute la curiosité des
assistants, la comtesse, souleva son voile au commencement de la
cérémonie; mais sa robe, d'une extrême simplicité, n'appelait pas
longtemps les regards. Jamais mariage ne fut moins intéressant et
plus bourgeois que celui-là. De temps en temps le docteur jetait
un coup d'oeil vers la porte, comme s'il attendait la subite
intervention de quelqu'un qui viendrait révéler un terrible secret
et s'opposer à la continuation de la cérémonie. Rien de semblable
n'arriva, rien d'extraordinaire, rien de dramatique.

Étroitement liés l'un à l'autre par un éternel serment, les deux
époux disparurent suivis de leurs témoins, pour aller signer sur
le registre à la sacristie; cependant le docteur attendait
toujours et continuait à nourrir l'espoir obstiné qu'un événement
inattendu et important devait certainement arriver.

Mais le temps passa et le couple uni rentra dans l'église, se
dirigeant cette fois vers la porte.

Le docteur, afin de n'être pas vu, essaya de se cacher; à sa
grande surprise, la comtesse l'aperçut. Il l'entendit dire à son
mari:

«Un moment, je vous prie, je vois un ami,»

Lord Montbarry s'inclina et attendit. Elle s'avança alors vers le
docteur, lui prit la main et la serra convulsivement. Ses grands
yeux noirs, pleins d'éclat, brillaient à travers son voile.

«Un pas de plus, vous voyez, vers le commencement de la fin!» lui
dit-elle; puis elle retourna auprès de son mari.

Avant que le docteur ait pu se remettre et la suivre, lord et lady
Montbarry étaient dans leur voiture et les chevaux marchaient
déjà.

À la porte de l'église étaient trois ou quatre membres du cercle
qui, comme le docteur Wybrow, n'avaient assisté à la cérémonie que
par curiosité. Près d'eux se tenait le frère de la mariée,
attendant seul. Son intention évidente était de voir l'homme à qui
sa soeur avait parlé. Son regard insolent fixait le docteur d'un
air étonné, mais cela ne dura qu'un instant; le regard s'éclaircit
soudain et le baron souriant avec une courtoisie charmante, salua
l'ami de sa soeur et s'en alla.

Les membres du cercle formèrent un petit groupe sur les marches de
l'église et commencèrent à causer: du baron d'abord.

«Quel coquin de mauvaise mine!»

Ils passèrent à Montbarry.

«Est-ce qu'il va emmener cette horrible femme avec lui en Irlande?
Certainement non! Il n'ose plus regarder en face ses fermiers, ils
savent tous l'histoire d'Agnès Lockwood.

--Eh bien, où ira-t-il?

--En Écosse.

--Aimera-t-elle ce pays-là?

--Oh! Pour une quinzaine seulement; ils reviendront ensuite à
Londres et partiront à l'étranger.

--Parions qu'ils ne reviendront jamais en Angleterre:

--Qui sait?

--Avez-vous vu comme elle a regardé Montbarry au commencement de
la cérémonie quand elle a été obligée de soulever son_ _voile? À
sa place je me serais sauvé. L'avez-vous vu, docteur?»

Mais le docteur se souvenait maintenant de ses malades, et il en
avait assez de tous ces bavardages. Il suivit donc l'exemple du
baron Rivar et s'en alla.

--Un pas de plus, vous voyez, vers le commencement de la fin, se
répétait-il à lui-même en rentrant chez lui. Quelle fin?


IV

Le jour du mariage, Agnès Lockwood était assise seule dans le
petit salon de son appartement de Londres, brûlant les lettres qui
lui avaient été écrites autrefois par Montbarry.

Dans le portrait si minutieux que la comtesse avait tracé d'elle
au docteur Wybrow, elle avait passé sous silence un des charmes
les plus grands d'Agnès: l'expression de bonté et de pureté de ses
yeux, qui frappait tous ceux qui l'approchaient. Elle semblait
beaucoup plus jeune qu'elle n'était réellement. Avec son teint
clair et ses manières timides, on était tenté de parler d'elle
comme d'une petite fille, bien qu'elle approchât de la trentaine.
Elle vivait seule avec une vieille nourrice qui lui était toute
dévouée, d'un modeste revenu, suffisant à peine à leur entretien à
toutes deux. Pendant qu'elle déchirait lentement les lettres du
parjure, qu'elle jetait ensuite au feu, son visage ne montrait
aucun signe de douleur. C'était une de ces natures qui souffrent
trop profondément pour trouver un soulagement dans les larmes.
Pâle et tranquille, en apparence, les mains froides et
tremblantes, elle anéantit toutes les lettres une à une sans oser
les relire. Elle venait de déchirer la dernière et se demandait
s'il fallait la jeter au feu comme les autres, quand la vieille
nourrice entra lui demander si elle voulait recevoir M. Henry;
elle nommait ainsi le plus jeune frère de la famille Westwick, qui
avait si publiquement déclaré, dans le fumoir du cercle, son
mépris pour son frère aîné.

Agnès hésitait. Une légère rougeur colora son visage.

C'est qu'il y avait eu un temps, bien éloigné maintenant, où Henry
Westwick avait dit qu'il l'aimait. Elle lui avait fait sa
confession bien sincère, lui avait dit que son coeur appartenait à
son frère aîné, et Henry s'était soumis. Depuis, ils avaient été
de véritables amis, des parents dévoués l'un à l'autre; depuis,
chaque fois qu'ils s'étaient rencontrés, la situation n'avait
jamais été embarrassante pour eux.

Mais aujourd'hui, le jour du mariage de son frère avec une autre
femme, le jour où la trahison était consommée, elle éprouvait une
certaine répulsion à le revoir. Son hésitation n'échappa pas à la
vieille nourrice qui, se souvenant de les avoir vus tous deux au
berceau et se sentant, bien entendu, plus de sympathie pour
l'homme, dit timidement un mot en faveur d'Henry.

«Il parait qu'il va partir, ma chérie; il veut seulement vous
donner la main et vous dire adieu.»

Cette simple explication fit son effet. Agnès se décida à recevoir
son cousin.

Il entra si vite dans la chambre, qu'il la surprit, jetant dans
les flammes les morceaux de la dernière lettre de Montbarry. Elle
se mit aussitôt à parler la première, pour dissimuler son
embarras.

«Tous quittez Londres bien soudainement, Henry. Est-ce pour
affaires ou pour votre plaisir?»

Au lieu de répondre, il montra de la main les lettres qui
flambaient encore et les cendres noircies de papier brûlé qui
formaient un léger amas autour du foyer.

«Vous brûlez des lettres?

--Oui.

-Ses lettres?

--Oui».

Il lui prit doucement la main.

«Je ne me doutais pas que je vous importunais ainsi, à un moment
où vous désiriez sans doute être seule. Pardonnez-moi, Agnès, je
vous verrai à mon retour.»

Elle sourit tristement et lui fit signe de s'asseoir.

«Nous nous connaissons depuis notre enfance, dit-elle. Pourquoi
aurais-je des secrets pour vous? J'ai renvoyé à votre frère,
depuis quelque temps déjà, tous les cadeaux qu'il m'avait faits.
J'ai voulu faire plus encore et ne rien garder qui pût me rappeler
son souvenir. J'ai tenu à brûler ses lettres. J'ai suivi mon
inspiration; mais j'avoue que j'hésitais un peu à détruire la
dernière. Non pas parce que c'était la dernière, mais parce
qu'elle contenait ceci. Elle ouvrit sa main, et lui fit voir une
mèche des cheveux de Montbarry attachée par une petite tresse
d'or. Allons! qu'elle disparaisse comme le reste!»

Elle la laissa tomber dans le feu. Pendant un moment, elle resta
le dos tourné à Henry, appuyée sur le marbre de la cheminée et
regardant les flammes. Henry prit la chaise qu'elle lui avait
désignée; son visage exprimait deux sentiments bien contraires:
son front tout plissé indiquait la colère et il avait les larmes
aux yeux. Il s'assit en murmurant entre ses lèvres ce mot:

--Misérable!

Elle fit un effort sur elle-même, et le regardant bien fixement,
lui dit: «Voyons, Henry, pourquoi partez-vous?

--Je m'ennuie, Agnès, et j'ai besoin de changement.» Elle s'arrêta
un instant avant de reprendre. Les yeux d'Henry disaient
clairement qu'il pensait à elle en faisant cette réponse. Agnès
lui en était reconnaissante, mais elle songeait toujours à celui
qui l'avait abandonnée, sans penser à Henry.

«Est-ce vrai, demanda-t-elle après un long silence, qu'ils se sont
mariés aujourd'hui?»

Il répondit presque avec brusquerie par ce seul mot:

«Oui.

--Êtes-vous allé à l'église?»

Il écouta cette question avec un air de surprise indignée.

«Aller à l'église? répéta-t-il. J'aimerais autant aller au...

Il s'arrêta là,--Comment pouvez-vous demander cela? ajouta-t-il
plus bas.

--Je n'ai jamais parlé à Montbarry, je ne l'ai même pas vu depuis
qu'il a agi avec vous comme un misérable et un imbécile qu'il
est.»

Elle le regarda soudain, sans dire un mot. Il la comprit et lui
demanda pardon. Mais il n'était pas encore redevenu maître de lui.

«Le jour de l'expiation arrive pour certains hommes, dit-il, même
dans ce monde. Il vivra assez pour maudire le jour où il épousa
cette femme».

Agnès prit une chaise à côté de lui et le regarda avec une douce
surprise.

«Est-ce bien raisonnable d'être prévenu contre cette femme, parce
que votre frère me l'a préférée».

Henry lui répondit brusquement:

--Est-ce que vous défendez la comtesse? Vous seriez la seule au
monde.

--Pourquoi pas, reprit Agnès. Je ne sais rien contre elle. La
seule fois où nous nous sommes rencontrées, elle m'a paru une
personne singulièrement timide et nerveuse, et de plus, fort
malade, si malade qu'elle s'est évanouie, parce qu'il faisait un
peu trop chaud dans la pièce où nous étions. Pourquoi serions-nous
injustes? Nous savons qu'elle n'est nullement coupable, qu'elle
n'a pas voulu me faire du mal, qu'elle ne savait pas la parole que
nous avions échangée avec votre frère.»

Henry leva la main avec impatience et l'arrêta.

«Il ne faut pas être non plus trop juste et trop prête à
pardonner, reprit-il. Je ne peux pas souffrir vous entendre parler
de cette façon résignée, après la manière scandaleuse et cruelle
dont vous avez été traitée de les oublier tous deux, Agnès, je
désire que Dieu me permette de vous y aider!» Agnès lui mit la
main sur le bras. «Vous êtes bon pour moi, Henry; mais vous ne me
comprenez pas tout à_ _fait. Quand vous êtes entré, je pensais à
mes souffrances, mais non pas avec les idées que vous avez. Je me
demandais  s'il était possible que mes sentiments  pour votre
 frère, qui  emplissaient entièrement  mon coeur et qui avaient si
complètement absorbé  mon  être avaient pu disparaître comme s'ils
n'avaient jamais existé. J'ai détruit les derniers souvenirs qui
me le rappelaient: je ne le reverrai plus en ce monde; mais le
lien qui nous a jadis unis est-il absolument brisé? Suis-je aussi
désintéressée de ce qui peut lui arriver d'heureux ou de
malheureux que si nous ne nous étions jamais rencontrés et jamais
aimés? Qu'en pensez-vous, Henry? Moi, je ne le crois pas.

--Si vous pouviez lui faire porter la peine de sa conduite,
répondit sévèrement Henry Westwick, je pourrais être de votre
opinion.»

Au moment ou il faisait cette réponse, la vieille nourrice reparut
à la porte, annonçant une autre visite.

«Je regrette de vous déranger, ma chérie. Mais il y a la petite
Mme Ferraris qui veut savoir quand elle pourra vous dire un mot.»
Agnès se tourna vers Henry avant de répondre. «Vous vous souvenez
d'Émilie Bidwell, ma petite élève favorite, il y a bien des
années, à l'école du village, qui est ensuite devenue ma femme de
chambre? Elle m'a quittée pour épouser un courrier italien nommé
Ferraris, et j'ai bien peur qu'elle ne soit pas heureuse. Cela ne
vous gêne-t-il pas que je la fasse entrer une ou deux minutes.»

Henry se leva pour prendre congé.

«Je serais heureux de revoir Émilie à un autre moment, dit-il,
mais il est préférable que je m'en aille. Je n'ai pas tout à fait
l'esprit à moi, Agnès, et si je restais ici plus longtemps, je
pourrais vous dire des choses qu'il vaut mieux ne pas dire
maintenant. Je vais traverser la Manche ce soir et voir ce que me
feront quelques semaines de voyage. Il lui prit la main. Y a-t-il
quelque chose au monde que je puisse faire pour vous?» demanda-t-il
vivement.

Elle le remercia et essaya de retirer sa main, mais Henry résista
par une douce étreinte.

«Dieu vous bénisse, Agnès!» dit-il avec un tremblement dans la
voix, les yeux fixés à terre.

Le visage d'Agnès se colora d'une soudaine rougeur, puis aussitôt
devint plus pâle que jamais; elle connaissait ses sentiments aussi
bien qu'il les connaissait lui-même, mais elle était trop troublée
pour parler. Il porta la main qu'il tenait à ses lèvres et
l'embrassa de toute son âme; puis, sans la regarder, quitta la
chambre. La nourrice courut après lui en haut de l'escalier: elle
n'avait pas oublié le temps où le plus jeune frère avait été le
rival malheureux de l'aîné.

«Ne soyez pas triste, M. Henry, dit tout bas la vieille femme,
avec ce gros bon sens des gens du peuple. Essayez encore, quand
vous reviendrez!»

Laissée seule pendant quelques instants, Agnès fit le tour de la
chambre, cherchant à se calmer. Elle s'arrêta devant une petite
aquarelle suspendue au mur et qui avait appartenu à sa mère;
c'était son portrait quand elle était enfant. Comme nous serions
heureux, pensa-t-elle tristement, si nous ne grandissions jamais!

On fit entrer la femme du courrier: une petite femme douce et
mélancolique, avec des cils blonds et des yeux clairs, qui salua
avec déférence en toussant d'une petite toux chronique. Agnès lui
tendit affectueusement la main.

«Eh bien, Émilie, que puis-je pour vous?»

La femme du courrier fit une réponse assez étrange:

«J'ai peur de vous le dire, mademoiselle.

--La faveur est-elle si difficile à obtenir? Asseyez-vous et
dites-moi d'abord comment vous allez. Peut-être que la demande
viendra toute seule pendant que nous causerons. Comment votre mari
se conduit-il avec vous?»

Les yeux gris-clair d'Émilie devinrent plus clairs encore. Elle
secoua sa tête et dit avec un soupir de résignation:

«Je n'ai pas à me plaindre positivement de lui, mademoiselle, mais
je crains bien qu'il ne m'aime guère; son intérieur ne lui plaît
pas: on dirait qu'il est déjà fatigué de la vie de ménage. Il
vaudrait mieux pour tous deux, mademoiselle, qu'il voyageât
pendant quelque temps, à tous les points de vue, sans compter que
le besoin d'argent commence à se faire joliment sentir.»

Elle porta son mouchoir à ses yeux et soupira encore avec plus de
résignation que jamais.

«Je ne comprends pas bien, dit Agnès; je croyais que votre mari
avait un engagement pour mener des dames en Suisse et en Italie?

--Oui, mademoiselle, malheureusement; car voici ce qui est arrivé:
une de ces dames est tombée malade et les autres n'ont pas voulu
partir sans elle. Elles ont donné un mois de gage comme
compensation; mais elles avaient pris pour l'automne et l'hiver,
et la perte est sérieuse.

--C'est bien fâcheux pour vous, Émilie; mais il faut espérer qu'il
y aura bientôt une autre occasion.

--Ce n'est plus son tour, mademoiselle, à être proposé, quand les
prochaines demandes viendront au bureau de placement des
courriers. Il y en a tant sans travail dans ce moment! S'il
pouvait être particulièrement recommandé...»

Elle s'arrêta et laissa la phrase inachevée parler pour elle.

Agnès comprit sur-le-champ.

«Vous voulez ma recommandation, répondit-elle; pourquoi ne pas le
dire de suite?»

Émilie rougit.

«Ce serait une si bonne recommandation pour mon mari, répondit-elle
toute confuse. Une lettre demandant un bon courrier pour un
engagement de six mois, mademoiselle, est justement arrivée au
bureau ce matin. C'est le tour d'un autre à être placé, et le
secrétaire va le_ _recommander. Si mon mari pouvait seulement
envoyer ses certificats aujourd'hui même, avec un simple mot de
vous, mademoiselle, cela pèserait dans la balance, comme l'on dit.
Une recommandation particulière, entre gens de condition, cela
fait tant d'effet.» Elle s'arrêta encore une fois, et soupira de
nouveau en regardant le tapis comme si elle avait quelque raison
secrète d'être honteuse d'elle-même.

Agnès commençait à se fatiguer du ton persistant de mystère avec
lequel son ancienne femme de chambre lui parlait.

«Si vous voulez un mot de moi pour un de mes amis, lui dit-elle,
pourquoi ne pas m'en dire le nom?»

La femme du courrier se mit à pleurer.

«Je suis honteuse de vous le dire, mademoiselle.»

Agnès, irritée, lui parla sévèrement pour la première fois.

«Vous êtes absurde, Émilie. Dites-moi le nom immédiatement ou n'en
parlons plus. Qu'est-ce que vous préférez?»

Émilie fit un dernier effort. Elle tordit son mouchoir sur ses
genoux, et lança le nom comme si elle avait fait partir un fusil
chargé:

«Lord Montbarry!»

Agnès se leva et la regarda.

«Vous me surprenez, répondit-elle tranquillement, mais avec un
regard que la femme du courrier ne lui avait jamais vu auparavant.

--Sachant ce que vous savez, vous deviez bien penser qu'il m'est
impossible d'écrire à lord Montbarry. Je supposais que vous aviez
quelque délicatesse de sentiments. Je suis fâchée de voir que je
m'étais trompée.»

Toute simple qu'elle était, Émilie n'en comprit pas moins fort
bien la réprimande. Elle se dirigea sans bruit vers la porte, et
avec ses petites manières pleines de douceur:

«Je vous demande pardon, mademoiselle, je ne suis pas si mauvaise
que vous croyez. Mais je vous demande pardon tout de même,» dit-elle.

Elle ouvrit la porte. Agnès la rappela.

Il y avait quelque chose dans l'excuse de cette femme qui frappa
la nature juste et généreuse de son ancienne maîtresse.

«Venez, lui dit-elle, il ne faut pas nous quitter comme cela.
Faites-vous bien comprendre. Qu'est-ce que vous voulez que je
fasse?»

Émilie fut assez sage pour répondre cette fois-ci sans réticence.

«Mon mari va envoyer ses certificats, mademoiselle, à lord
Montbarry, en Écosse. Je voulais seulement que vous lui permettiez
de dire dans sa lettre que sa femme est connue de vous depuis son
enfance, et que vous vous intéressez un peu à lui à cause d'elle.
Je ne le demande plus maintenant, mademoiselle, puisque vous
m'avez fait comprendre que j'avais tort.»

Avait-elle réellement tort? Les souvenirs du passé, aussi bien que
les chagrins du présent, plaidèrent puissamment auprès d'Agnès
pour la femme du courrier, «Ce n'est pas une bien grosse faveur
que vous me demandez là, dit-elle, se laissant aller à un
sentiment de bonté qui prévalait dans toutes les actions de sa
vie. Mais je ne sais si je dois permettre que mon nom soit
mentionné dans la lettre de votre mari. Redites-moi encore
exactement ce qu'il désire écrire.»

Émilie répéta sa demande et fit une proposition qui lui sembla
fort importante, comme à toutes les personnes qui n'ont pas
l'habitude de tenir une plume.

«Supposons que vous écriviez vous-même, mademoiselle, pour voir ce
que cela donnera une fois sur le papier?»

Quoique enfantine, l'idée fut mise à exécution par Agnès.

«Si je vous laisse prononcer mon nom, dit-elle, il faut en effet
que nous décidions au moins ce que vous direz.»

Elle écrivit donc une phrase la plus brève et la plus simple
qu'elle put trouver:

«J'ose dire que ma femme est connue depuis son enfance par Mlle
Agnès Lockwood, qui, par cette raison, porte quelque intérêt à ma
réussite en cette circonstance.»

Réduite à cette seule phrase, il n'y avait sûrement rien dans la
mention de son nom qui pût signifier qu'Agnès eût donné une
autorisation quelconque ou même qu'elle en eût eu connaissance.
Elle hésita cependant encore un peu et tendit le papier à Émilie.

«Il faut que votre mari le copie exactement sans rien y changer,
dit-elle. À cette condition, je consens à ce que vous voulez.»

Émilie n'était pas seulement reconnaissante, elle était réellement
touchée. Agnès congédia vivement la petite femme.

«Ne me donnez pas le temps de me repentir et de le reprendre,»
dit-elle.

Émilie disparut.

«Le lien qui nous a jadis unis est-il complètement brisé? Suis-je
aussi désintéressée de ce qui peut lui arriver d'heureux ou de
malheureux que si nous ne nous étions jamais rencontrés et jamais
aimés?»

Agnès regarda la pendule. Il n'y avait pas dix minutes qu'elle
s'était posé ces questions, et elle était presque honteuse en
songeant à la réponse qu'elle venait d'y faire.

Le courrier de cette nuit la rappellerait une fois de plus au
souvenir de Montbarry, et à quel propos? À propos du choix d'un
domestique.

Deux jours après, elle reçut quelques lignes pleines de
reconnaissance d'Émilie. Son mari avait obtenu la place. Ferraris
était engagé pour six mois en qualité de courrier de lord
Montbarry.



DEUXIÈME PARTIE


V

Après une semaine de voyage en Écosse, milord et milady revinrent
subitement à Londres. Sa visite aux montagnes et aux lacs écossais
n'avait point donné à milady le désir de faire plus ample
connaissance avec eux. Quand on lui en demanda la raison, elle
répondit laconiquement:

«J'ai déjà vu la Suisse.»

Pendant une semaine encore, les nouveaux mariés restèrent à
Londres, vivant en véritables reclus. Un jour, la vieille nourrice
qui revenait de faire une commission dont Agnès l'avait chargée
rentra dans un état d'excitation difficile à décrire. En passant
devant la porte d'un dentiste à la mode, elle avait rencontré lord
Montbarry qui en sortait. La bonne femme dépeignit cette rencontre
avec un malin plaisir, représentant lord Montbarry comme
affreusement malade.

«Ses joues se creusent, ma chérie, sa barbe est grise. J'espère
que le dentiste lui aura fait beaucoup de mal!»

Sachant que sa vieille et fidèle servante haïssait de tout son son
coeur l'homme qui l'avait abandonnée, Agnès fit la part d'une
grande exagération dans le récit qu'elle venait d'entendre, et
néanmoins sa première impression fut celle d'un véritable malaise.
Elle risquait, en effet, elle aussi, de rencontrer dans la rue
lord Montbarry: il était même possible qu'elle se trouvât face à
face avec lui la première fois qu'elle sortirait. Elle resta deux
jours entiers chez elle, honteuse de cette crainte ridicule. Le
troisième jour, les nouvelles du monde, dans les journaux,
annoncèrent le départ pour Paris de lord Montbarry se rendant en
Italie.

Mme Ferraris vint le même soir prévenir Agnès que son mari l'avait
quittée en lui donnant quelques preuves de tendresse conjugale; la
seule perspective d'aller à l'étranger l'avait rendu plus aimable.
Un seul domestique accompagnait les voyageurs, la femme de chambre
de lady Montbarry, une silencieuse et revêche créature, avait-on
dit à Émilie. Le frère de madame, le baron Rivar, était déjà sur
le continent. Il avait été entendu qu'il retrouverait à Rome sa
soeur et son mari. Les semaines se succédaient tristement pour
Agnès. Elle montrait dans sa position un courage admirable, voyant
ses amis, s'occupant à ses heures de loisir à lire ou à dessiner,
essayant de tout enfin pour détourner son esprit des tristes
souvenirs du passé. Mais elle avait trop aimé, avait été trop
profondément blessée pour que les remèdes moraux qu'elle employait
eussent une influence quelconque sur elle, Les personnes qui se
trouvaient avec elle dans les relations ordinaires de la vie,
trompées par l'apparente sérénité de ses manières, étaient
d'accord pour dire que miss Lockwood paraissait oublier ses
malheurs. Mais une vieille amie à elle, une amie de pension qui la
vit pendant un petit voyage à Londres, fut très vivement alarmée
par le changement qu'elle remarqua chez Agnès. Cette amie était
Mme Westwick, femme de ce frère cadet de lord Montbarry, que le
dictionnaire nobiliaire indiquait comme héritier présomptif du
titre. Il était en Amérique, surveillant les propriétés minières
qu'il y possédait. Mme Westwick insista pour emmener Agnès chez
elle en Irlande.

«Venez me tenir compagnie pendant que mon mari est absent. Mes
trois petites filles vous feront une société; la seule étrangère
que vous verrez est la gouvernante, et je réponds d'avance que
vous l'aimerez. Faites vos paquets, et je viendrai vous prendre
demain pour aller à la gare.»

Agnès ne pouvait qu'accepter une aussi aimable invitation. Pendant
trois mois, elle vécut heureuse sous le toit de son amie. Les
petites filles en larmes s'accrochèrent à ses vêtements lors de
son départ, la plus jeune voulait absolument partir à Londres avec
Agnès. Moitié plaisantant, moitié sérieusement, elle dit à
Mme Westwick en se séparant:

«Si votre gouvernante vous quitte, gardez-moi sa place.»

Mme Westwick sourit. Les enfants prirent gravement la chose au
sérieux et promirent à Agnès de la prévenir.

Le jour même où Agnès Lockwood revint à Londres, le passé se
rappela à son souvenir. Elle qui tenait tant à l'oublier! Après
les premiers embrassements et les premiers compliments, la vieille
nourrice, qui était restée pour garder l'appartement, eut des
nouvelles importantes à donner de la femme du courrier.

«La petite Mme Ferraris est venue, ma chérie, dans un état
affreux, demandant quand vous serez de retour. Son mari a quitté
lord Montbarry sans prévenir et personne ne sait ce qu'il est
devenu.»

Agnès la regarda avec étonnement:

«Êtes-vous sûre de ce que vous dites?»

La nourrice répandit qu'elle en était absolument sûre.

«Mais, mon Dieu, mademoiselle, ajouta-t-elle, la nouvelle vient du
bureau des courriers dans Golden square, du secrétaire,
mademoiselle Agnès, du secrétaire lui-même!»

À cette nouvelle affirmation, Agnès, surprise et inquiète, envoya
sur-le-champ--la soirée n'était pas encore très avancée--prévenir
Mme Ferraris qu'elle était de retour.

Une heure après, la femme du courrier arriva, dans un état
d'agitation incroyable; quand elle put parler, elle confirma en
tous points ce qu'avait dit la nourrice.

Après avoir reçu avec assez de régularité des lettres de son mari,
datées de Paris, de Rome et de Venise, Émilie lui avait écrit deux
fois sans recevoir de réponse.

Fort inquiète, elle était allée au bureau, à Golden square,
demander si on avait des nouvelles de son mari. La poste du matin
avait apporté au secrétaire une lettre d'un courrier qui était à
Venise. Elle contenait des renseignements sur Ferraris; on avait
laissé sa femme en prendre une copie qu'elle apportait à lire à
Agnès.

Celui qui écrivait disait qu'il était tout récemment arrivé à
Venise, et que sachant que son ami Ferraris était avec lord et
lady Montbarry, logé dans un vieux palais vénitien qu'on avait
loué à bail, il y était allé pour le voir. Après avoir sonné à une
porte ouvrant sur le canal, sans pouvoir se faire entendre, il
était allé de l'autre côté donnant dans une étroite allée comme la
plupart des rues de la ville. Il trouva sur le seuil de la porte,
comme si elle se fût attendue à ce qu'il vînt ensuite par là, une
femme pâle avec de magnifiques yeux noirs, qui n'était autre que
lady Montbarry.

Elle lui demanda en italien ce qu'il voulait. Il répondit qu'il
désirait voir le courrier Ferraris, si cela était possible.
Aussitôt elle lui dit que Ferraris avait quitté le palais, sans
donner aucune explication, et sans même laisser une adresse à
laquelle on pût lui faire parvenir les gages du mois courant qui
lui étaient dus.

Tout étonné, le courrier demanda si quelqu'un avait fait de vifs
reproches à Ferraris, ou si l'on s'était disputé avec lui.

Voici la réponse même de la dame:

«À ma connaissance, on n'a rien dit à Ferraris et il n'a eu de
dispute avec personne. «Je suis lady Montbarry et je puis vous
assurer que Ferraris a été traité chez nous avec la plus grande
bonté. Nous sommes aussi étonnés que vous de sa disparition
extraordinaire. Si vous entendez parler de lui, je vous prie de
nous le faire savoir, afin que nous puissions au moins lui payer
ce qui lui est dû.»

Après une ou deux questions auxquelles on répondit encore, sur la
date et l'heure à laquelle Ferraris avait quitté le palais, le
courrier s'éloigna.

Sur-le-champ il commença les recherches nécessaires sans le
moindre résultat. D'ailleurs personne n'avait vu Ferraris. Il
n'avait fait de confidences à personne; en un mot, nul ne savait
quoi que ce fût d'important, pas même sur lord et lady Montbarry.
Le bruit courait bien que la servante anglaise de madame l'avait
quittée avant la disparition de Ferraris pour retourner auprès de
sa famille, dans son pays, et que lady Montbarry n'avait pas
cherché à la remplacer. On parlait de milord, comme d'un homme
d'une santé faible. Il vivait dans la plus absolue solitude;
personne n'était admis à le voir pas même ses compatriotes. On
avait découvert une vieille femme imbécile qui faisait le ménage;
elle arrivait le matin et s'en allait le soir; mais elle n'avait
jamais vu le courrier; elle n'avait même pas aperçu lord
Montbarry, qui restait alors confiné dans sa chambre. Madame, une
bien bonne et bien charmante maîtresse, prodiguait des soins
assidus à son mari. Il n'y avait pas d'autres domestiques dans la
maison, du moins la bonne femme n'en connaissait pas d'autres
qu'elle. On faisait venir les repas du restaurant; milord, disait-on,
n'aimait pas les étrangers. Le beau-frère de milord, le baron,
était généralement enfermé dans un endroit retiré du palais,
occupé, disait l'excellente maîtresse, à des expériences de
chimie. Ces expériences répandaient quelquefois une mauvaise
odeur. Un médecin avait été appelé récemment pour voir Sa
Seigneurie, un médecin italien, résidant depuis longtemps à
Venise. On lui fit quelques questions; c'était un médecin de
talent et un homme d'une réputation fort honorable; il n'avait pas
vu Ferraris, ayant été mandé au palais, comme il le fit voir par
son agenda, à une date postérieure à la disparition du courrier.
Le médecin donna quelques détails sur la maladie de lord
Montbarry: c'était une bronchite. Il n'y avait encore aucune
crainte à avoir, bien que la maladie fût aiguë. Si des symptômes
alarmants venaient à se produire, il était entendu avec madame
qu'on appellerait un autre médecin. Il était impossible de dire
trop de bien de milady; nuit et jour elle veillait au chevet de
son mari.

Voilà tout ce que révéla l'enquête faite par le courrier, ami de
Ferraris. La police était à la recherche de l'homme disparu.
C'était le seul espoir qui restât à la femme de Ferraris.

«Qu'en pensez-vous, mademoiselle, demanda avec vivacité la pauvre
femme; que me conseillez-vous de faire?»

Agnès ne savait que lui répondre; elle avait réellement souffert
en écoutant Émilie. Ce qui se rapportait à Montbarry dans la
lettre du courrier, la nouvelle de sa maladie, la triste peinture
de la vie retirée qu'il menait, avait rouvert l'ancienne blessure.
Elle ne pensait même pas à la disparition de Ferraris; son esprit
était à Venise auprès du malade.

«Pensez-vous que cela vous donnerait une idée, mademoiselle, si
vous lisiez les lettres que mon mari m'a écrites? Il n'y en a que
trois, ce ne sera pas long.»

Agnès, par bonté, se mit à lire les lettres. Elles n'étaient pas
des plus tendres.

_Chère Émilie et_ _Votre affectionné _étaient, bien que
conventionnels, les seuls mots aimables qu'elles continssent. Dans
la première lettre, on ne parlait pas très favorablement de lord
Montbarry:

«Nous quittons Paris demain. Je n'aime pas beaucoup milord. Il est
fier et froid, et, entre nous, fort avare de son argent. J'ai eu
avec lui des discussions pour des riens, pour quelques centimes
sur une note d'hôtel; et deux fois déjà il y a eu des mots
piquants entre les nouveaux mariés à cause de la facilité avec
laquelle madame a acheté toutes les jolies choses qui l'ont tentée
dans les magasins de Paris.

» Mes moyens ne me le permettent pas; il faut que vous ne
dépensiez pas plus que ce que je vous donne. Il le lui a dit très
ferme. Quant à moi, j'aime madame. Elle a les façons gracieuses et
aimables des étrangères, elle me parle comme si j'étais son égal.»

La seconde lettre était datée de Rome:

«Les caprices de milord, écrivait Ferraris, ne nous laissent pas
un instant de repos. Il devient d'une humeur intolérable. Je pense
qu'il est tourmenté par des souvenirs pénibles. Je le vois
constamment lire de vieilles lettres quand sa femme n'est pas là.
Nous devions rester à Gênes, mais il nous l'a fait quitter à la
hâte, de même que Florence.

» Ici, à Rome, milady insiste pour se reposer. Son frère est venu
nous retrouver. Il y a déjà eu une dispute, à ce que m'a dit la
femme de chambre, entre milord et le baron. Ce dernier voulait
emprunter de l'argent à monsieur Milord a refusé sur un ton qui a
offensé le baron Rivar. Milady les a remis d'accord et leur a fait
échanger une poignée de main.»

La troisième et dernière lettre était de Venise: «Encore des
économies de milord! Au lieu de rester à l'hôtel, nous avons loué
un vieux palais humide, moisi et désert. Milady insiste pour avoir
les meilleures chambres partout où nous allons, mais le palais
coûte bien moins cher que l'hôtel, et nous l'avons pour deux mois.

» Milord a essayé de l'avoir pour plus longtemps; il prétend que
la tranquillité de Venise lui fait du bien. Mais un spéculateur
étranger a acheté le palais et va le transformer en hôtel. Le
baron est toujours avec nous, et il y a encore eu des ennuis pour
des affaires d'argent. Je n'aime pas le baron; mes sympathies pour
milady n'augmentent pas. Elle était bien plus aimable avant que le
baron nous eût rejoints. Milord paie très exactement, c'est un
point d'honneur chez lui. Il n'aime pas à se séparer de son
argent, mais il s'y décide, parce qu'il a donné sa parole. Je
reçois mon salaire régulièrement à la fin de chaque mois. Pas un
franc de plus, par exemple, bien que j'aie fait une foule de
choses qui n'entrent pas dans le service d'un courrier. Figurez-vous
le baron essayant de m'emprunter de l'argent à moi! C'est un
joueur endurci. Je ne l'avais pas cru quand la femme de chambre de
milady me l'avait dit, mais j'en ai vu assez depuis pour me
convaincre. J'ai vu en outre d'autres choses qui... eh bien! Qui
n'augmentent pas mon respect pour milady et le baron. La femme de
chambre a l'intention de s'en aller. C'est une Anglaise rigide qui
ne prend pas les choses tout à fait aussi bien que moi. La vie est
bien triste ici On ne va nulle part, pas une âme ne vient à la
maison; personne ne fait de visite à milord, pas même le consul;
son banquier non plus. Quand il sort, il sort seul, et
généralement vers la tombée de la nuit. À la maison, il s'enferme
dans sa chambre avec ses livres, et voit aussi peu sa femme et le
baron que possible. Je crois que nous ne sommes pas loin d'une
crise. Quand les soupçons de milord seront une fois éveillés, les
conséquences seront terribles. Dans certains cas, je crois lord
Montbarry homme à ne s'arrêter devant rien. Néanmoins, mes gains
sont bons et mes moyens ne me permettent pas de quitter la place
comme la femme de chambre de milady.»

Agnès, avec un sentiment de honte et de chagrin qui n'en faisait
pas une bonne conseillère pour la malheureuse femme qui implorait
ses avis, rendit les lettres qui venaient de lui apprendre les
peines qu'avait déjà supportées, par sa faute, l'homme qui l'avait
abandonnée.

«La seule chose que je puisse vous dire, reprit-elle après avoir
prononcé quelques paroles de consolation et d'espoir, est qu'il
faut consulter une personne de plus d'expérience que moi. Voulez-vous
que j'écrive à mon notaire, qui est en même temps mon ami et
mon homme d'affaires, de venir demain dès qu'il aura terminé ses
travaux?»

Émilie accepta cette proposition avec reconnaissance; on prit
rendez-vous pour le lendemain. Agnès se chargea d'écrire la lettre
nécessaire et la femme du courrier s'en alla. Fatiguée, blessée an
coeur, Agnès s'étendit sur le canapé pour se reposer et se
remettre un peu. La nourrice, toujours pleine de sollicitude, lui
apporta une tasse de thé. Le bavardage de la bonne vieille, qui
roula sur elle-même et sur ce qu'elle avait fait pendant l'absence
d'Agnès, fut une sorte de soulagement. Elles causaient encore
tranquillement, quand on frappa un coup violent à la porte de la
maison. Des pas précipités montèrent l'escalier. La porte de la
chambre fut ouverte avec fracas; la femme du courrier entra comme
une folle.

«Il est mort! Ils l'ont assassiné!»

Ce fut tout ce qu'elle put dire. Elle se jeta à genoux auprès du
canapé, étendit une main qui serrait un papier et tomba à la
renverse.

La nourrice fit signe à Agnès d'ouvrir la fenêtre, et s'occupa de
rappeler la malheureuse à la vie.

«Qu'est-ce donc que cela? s'écria-t-elle tout à coup. Elle tient
une lettre. Voyez ce que c'est, mademoiselle.»

L'enveloppe ouverte était adressée à Mme Ferraris. L'écriture
était évidemment contrefaite. Le cachet de la poste était celui de
Venise, l'enveloppe renfermait une feuille de papier à lettre et
un billet plié en plusieurs doubles.

La lettre avait une ligne d'une écriture contrefaite également:

_Pour vous consoler de la perte de votre mari,_

Agnès ouvrit ensuite un morceau de papier qui y était joint.

C'était un billet de la Banque d'Angleterre de mille livres
sterling.


VI

Le lendemain, l'ami et conseiller d'Agnès Lockwood, M. Troy, vint
au rendez-vous dans la soirée.

Mme Ferraris, toujours convaincue de la mort de son mari, était
suffisamment remise pour assister à la consultation. Aidée par
Agnès, elle dit au notaire le peu que l'on savait relativement à
la disparition de Ferraris, et lui montra ensuite les lettres
ayant trait à cette affaire.

M. Troy lut d'abord les trois lettres adressées par Ferraris à sa
femme, puis la lettre écrite par le courrier, ami de Ferraris,
racontant sa visite au palais et son entrevue avec lady Montbarry,
puis enfin la ligne d'écriture anonyme qui avait accompagné le don
extraordinaire de mille livres sterling fait à la femme de
Ferraris.

M. Troy n'était pas seulement un homme de savoir et d'expérience
dans sa profession, c'était un homme connaissant les moeurs de
l'Angleterre et celles de l'étranger. Observateur habile, esprit
original, il avait conserve sa bonté naturelle que la triste
expérience qu'il avait acquise de l'humanité n'avait pu altérer.
Malgré toutes ces qualités, était-ce le meilleur conseiller
qu'Agnès pût choisir dans les circonstances actuelles?

La petite Mme Ferraris, avec tous ses mérites de bonne femme de
ménage, était une femme essentiellement commune, M. Troy, lui,
était la dernière personne qui eût su lui inspirer des sympathies
ou de la confiance; il était tout l'opposé d'un homme ordinaire.

«Elle a l'air bien malade, la pauvre petite!»

C'est ainsi qu'il entama l'affaire, parlant de Mme Ferraris comme
si elle n'eût pas été là.

«Elle a subi un terrible malheur,» répondit Agnès.

M. Troy se tourna vers Mme Ferraris et la regarda de nouveau avec
l'intérêt qu'on accorde en général à la victime d'un malheur. D'un
air distrait, il tapotait sur la table avec ses doigts. Puis il se
décida à parler.

«Vous ne croyez réellement pas, ma chère dame, que votre mari soit
mort?»

Mme Ferraris mit son mouchoir sur ses yeux.--Mort!--ce mot ne
rendait nullement sa pensée.

«Assassiné! dit-elle sèchement, la figure, cachée par son
mouchoir.

--Pourquoi et par qui?» demanda M. Troy.

Mme Ferraris parut hésiter un peu à répondre. «Vous avez lu les
lettres de mon mari, monsieur, commença-t-elle. Je crois qu'il
découvert...» et elle s'arrêta.

«Qu'a-t-il découvert?»

Il y a des limites à la patience humaine, même à la patience d'une
femme désolée. Cette froide question irrita Mme Ferraris au point
de la faire s'expliquer enfin clairement.

«Il a découvert lady Montbarry avec le baron! répondit-elle, avec
un éclat de voix. Le baron n'est pas plus le frère de cette
misérable femme que moi. Mon pauvre cher mari s'est aperçu de
l'infamie de ces deux coquins. La femme de chambre a quitté sa
place à cause de cela; si Ferraris s'en était allé aussi, il
serait en vie maintenant. Ils l'ont tué. Je dis qu'ils l'ont tué
pour empêcher que tout n'arrivât aux oreilles de lord Montbarry.»

Puis, en quelques mots de plus en plus vifs, s'exaltant à mesure
qu'elle parlait, Mme Ferraris donna son opinion sur l'affaire.

Sans se prononcer, M. Troy écouta avec une expression de railleuse
approbation.

«C'est très remarquablement arrangé, madame Ferraris, dit-il; vous
bâtissez bien vos phrases et vous posez vos conclusions de main de
maître. Si vous étiez homme, vous auriez fait un excellent avocat,
vous auriez empoigné les jurés corps à corps: Terminez, ma bonne
dame, terminez maintenant. Dites-nous qui vous a envoyé cette
lettre contenant le billet de banque. Les deux misérables qui ont
assassiné M. Ferraris n'auraient pas, je crois, mis la main à la
poche pour vous envoyer mille livres. Qui est-ce, hein? Je crois
que le timbre de la poste est Venise. Avez-vous quelque ami dans
cette ville intéressante, un ami au coeur large comme sa bourse,
qui ait été mis dans le secret et qui veuille vous consoler en
gardant l'anonyme?»

Il n'était guère facile de répondre à cela. Mme Ferraris commença
à ressentir une sorte de haine pour M. Troy.

«Je ne vous comprends pas, monsieur, répondit-elle; je ne pense
pas qu'il y ait dans cette affaire sujet à_ _plaisanterie.»

Agnès intervint alors pour la première fois. Elle approcha un peu
sa chaise de celle de son ami.

«À votre avis, lui demanda-t-elle, quelle explication vous semble
plausible?

--J'offenserais Mme Ferraris en le disant, répondit M. Troy.

--Non, monsieur, vous ne m'offenserez en aucune façon,» s'écria
Mme Ferraris qui maintenant ne prenait plus la peine de cacher
l'inimitié qu'elle ressentait pour M. Troy.

Le notaire se renversa dans sa chaise.

«Très bien, dit-il, de l'air le plus affable, terminons donc.
Remarquez, madame, que je ne discute pas votre manière de voir sur
ce qui a pu se passer au palais à Venise. Vous avez les lettres de
votre mari, sur lesquelles vous vous appuyez, et vous avez aussi
en faveur de votre thèse le départ significatif de la femme de
chambre de lady Montbarry. Supposons donc tout d'abord que lord
Montbarry ait subi quelque injure, que M. Ferraris ait été le
premier à s'en apercevoir, et que les coupables aient eu des
raisons de craindre, non seulement qu'il instruisît lord Montbarry
de sa découverte, mais encore qu'il pût être le principal témoin à
charge contre eux, si le scandale éclatait et venait à se dénouer
devant un tribunal. Maintenant, faites bien attention! En
admettant tout cela, j'arrive à une conclusion totalement opposée
à la vôtre. Voici votre mari dans ce misérable ménage à trois, y
vivant d'une manière fort embarrassante pour lui. Que fait-il? Il
y a le billet de banque et les quelques mots qu'il vous a envoyés;
sans cela, je pourrais dire qu'on a agi prudemment en prenant la
fuite et qu'il s'est sagement retiré de l'association dont je
viens de parler, après avoir découvert un secret qui pouvait lui
attirer certains désagréments; mais la somme que vous avez reçue
ne permet pas de soutenir cette opinion. Ma seconde hypothèse
n'est pas, je l'avoue, très favorable à M. Ferraris: je crois
qu'on a eu intérêt à l'éloigner, et je prétends maintenant qu'il a
été payé pour disparaître et que le billet de banque que voici est
le prix de son départ subit, prix que les coupables ont envoyé à
sa femme.»

Les yeux gris-clair de Mme Ferraris s'éclairèrent soudain; son
teint, plombé d'ordinaire, s'empourpra subitement.

«C'est faux! cria-t-elle. C'est une honte! c'est une infamie de
parler ainsi de mon mari!

--Je vous avais bien dit que je vous offenserais, repartit
M. Troy.»

Agnès intervint une fois encore pour rétablir la paix. Elle prit
la main de l'épouse offensée; elle fit remarquer au notaire ce
qu'il y avait d'injurieux pour Ferraris dans ses soupçons, et en
appela à lui-même de son propre jugement. Pendant qu'elle parlait,
la nourrice interrompit l'entretien en entrant dans la chambre
avec une carte de visite. C'était la carte d'Henry Westwick; il y
avait quelques mots écrits à_ _la hâte au crayon.

«J'apporte de mauvaises nouvelles. Laissez-moi vous voir un
instant en bas.»

Agnès quitta immédiatement la chambre.

Seul, avec Mme Ferraris, M. Troy montra enfin la bonté de son
coeur. Il essaya de faire la paix avec la femme du courrier.

«Vous avez parfaitement le droit, ma chère dame, de ressentir
aussi vivement une appréciation qui vous semble injurieuse pour
votre mari, reprit-il; je dois même dire que je ne vous en
respecte que plus en vous voyant prendre ainsi chaleureusement sa
défense. Mais aussi, n'oubliez pas, vous, que mon devoir, dans une
aussi grave affaire, est de dire sincèrement ce que je pense. Il
est impossible que j'aie l'intention de vous être désagréable, ne
connaissant ni vous, ni M. Ferraris. Mille livres sterling, c'est
une grosse somme; et quelqu'un qui n'est pas riche, peut être
excusable de se laisser tenter quand on lui demande, non pas de
commettre une mauvaise action, mais seulement de se tenir à
l'écart pendant un certain temps. Mon seul but, agissant en votre
faveur, est d'arriver à la vérité. Si vous voulez bien m'accorder
du temps, je ne vois encore aucune raison qui puisse empêcher
d'espérer qu'on retrouve votre mari.»

La femme de Ferraris écouta sans se laisser convaincre: son esprit
borné et plein de méfiance contre M. Troy ne lui permettait pas de
comprendre ce qui aurait dû la faire revenir sur sa première
impression. «Je vous suis très obligée, monsieur.» C'est tout ce
qu'elle répondit, mais ses yeux furent plus expressifs et ils
ajoutèrent très clairement, dans leur langage: «Vous pouvez dire
ce que vous voudrez; je ne vous pardonnerai jamais de ma vie.»

M. Troy abandonna la partie. Il recula tranquillement sa chaise,
mit ses mains dans ses poches, et regarda par la fenêtre.

Après quelques instants de silence, la porte du salon s'ouvrit.

M. Troy rapprocha vivement sa chaise de la table, s'attendant à
voir Agnès. À sa grande surprise, c'est une personne qui lui était
complètement étrangère qui entra: un homme jeune ayant sur son
visage une expression de tristesse et d'embarras. Il regarda
M. Troy et salua gravement.

«J'ai eu le malheur d'apporter à miss Agnès Lockwood des nouvelles
qui l'ont fortement impressionnée, dit-il; elle s'est retirée dans
sa chambre en me priant de vous faire ses excuses et de la
remplacer auprès de vous.»

Après s'être ainsi présenté, il aperçut Mme Ferraris et lui tendit
gracieusement la main:

«Il y a des années que nous ne nous sommes vus, Émilie; j'ai peur
que vous n'ayez presque oublié le «monsieur Henry» d'autrefois.»

Émilie, toute confuse, lit la révérence, et demanda si elle
pouvait être de quelque utilité à miss Lockwood.

«La vieille nourrice est avec elle, répondit Henry; il vaut mieux
les laisser ensemble.»

Puis il se tourna de nouveau vers M. Troy:

«J'aurais dû vous dire mon nom, monsieur. Je m'appelle Henry
Westwick; je suis le plus jeune frère de défunt lord Montbarry.

----Défunt lord Montbarry! s'écria M. Troy.

--Mon frère est mort à Venise, hier soir; voici la dépêche, dit-il,
en tendant un papier à M. Troy.»

Le télégramme était ainsi conçu:

«_Lady Montbarry, Venise, à Stephen Robert Westwick, Newburry-Hotel,
Londres. _Il est inutile de faire le voyage. Lord Montbarry
est mort de bronchite, à huit heures quarante, ce soir. Tous
détails nécessaires par poste.»

«Cette mort était-elle attendue, monsieur? demanda le notaire.

--Je ne puis pas dire qu'elle nous ait entièrement surpris,
répondit Henry. Mon frère Stéphen, qui est maintenant le chef de
la famille, a reçu, il y a trois jours, une dépêche l'informant
que des symptômes alarmants s'étaient déclarés dans l'état de mon
frère, et qu'un deuxième médecin avait dû être appelé. Il
télégraphia aussitôt pour dire qu'il avait quitté l'Irlande, se
dirigeant sur Londres pour se rendre à Venise, priant qu'on
adressât à son hôtel les nouvelles qu'il pourrait être utile de
lui faire parvenir. Une seconde dépêche arriva. Elle annonçait que
lord Montbarry était dans un état d'insensibilité complète et
qu'il ne reconnaissait plus personne. On conseillait en outre à
mon frère d'attendre à Londres de plus amples informations. La
troisième dépêche est maintenant entre vos mains. Voilà tout ce
que je sais jusqu'à présent.»

M. Troy regardait en ce moment la femme du courrier; il fut frappé
par l'expression de peur qui se dessina nettement sur sa
physionomie,

«Madame Ferraris, lui dit-il, avez-vous entendu ce que vient de me
dire M. Westwick?

--Pas un mot ne m'a échappé, monsieur.

--Avez-vous quelques questions à faire?

--Non, monsieur.

--Vous paraissez fort alarmée, insista le notaire. Est-ce toujours
de votre mari?

-Je ne le reverrai jamais, monsieur; depuis longtemps je le
croyais, vous le savez; maintenant, j'en suis sûre.

--Sûre, après ce que vous avez entendu?

--Oui, monsieur.

--Pouvez-vous me dire pourquoi?

--Non, monsieur; c'est un pressentiment que j'ai, sans pouvoir
l'expliquer.

--Oh! Un pressentiment? répéta M. Troy avec un ton de dédain plein
de compassion. Quand on en arrive aux pressentiments, ma bonne
dame!...»

Il laissa la phrase inachevée, et se leva pour prendre congé de
M. Westwick.

La vérité c'est qu'il commençait à se perdre lui-même en
conjectures, et qu'il ne voulait pas le laisser voir à
Mme Ferraris.

«Acceptez l'expression de toute ma sympathie, monsieur, dit-il
fort poliment à Henry Westwick. Je vous salue, monsieur.»

Henry se tourna vers Mme Ferraris, comme l'avocat fermait la
porte.

«J'ai entendu parler de vos peines, Émilie, par miss Lockwood. Y
a-t-il quelque chose que je puisse faire pour vous?

--Rien, monsieur, merci. Peut-être vaut-il mieux que je rentre
chez moi après ce qui vient d'arriver. Je viendrai demain voir si
je puis être de quelque utilité à Mlle Agnès. Je prends bien part
à ses chagrins.»

Elle s'en alla sans bruit, toujours pleine de déférence,
s'obstinant à conserver les idées les plus sombres sur la cause de
la disparition de son mari.

Henry Westwick regarda autour de lui, le petit salon était vide.
Il n'y avait rien qui pût le retenir dans la maison, et cependant
il y restait. C'était quelque chose déjà d'être près d'Agnès, de
voir les objets qui lui appartenaient éparpillés dans la pièce.
Là, dans un coin, était son fauteuil, à côté, sa broderie sur la
table de travail: sur un petit chevalet, près de la fenêtre, son
dernier dessin, encore inachevé. Le livre qu'elle avait lu était
sur le canapé avec un couteau à papier marquant la page à laquelle
elle s'était arrêtée. Il regarda les uns après les autres tous ces
objets qui lui rappelaient la femme qu'il aimait, les prit avec
une sorte de respect et les reposa à leur place en soupirant. Ah!
qu'elle était encore loin de lui, qu'ils étaient loin l'un de
l'autre!

«Elle n'oubliera jamais Montbarry, pensa-t-il, en prenant son
chapeau pour s'en aller. Pas un de nous ne souffre de sa mort
aussi vivement qu'elle. Pauvre femme, comme elle l'aimait!»

Dans la rue, au moment où Henry fermait la porte de la maison, il
fut arrêté au passage par quelqu'un qu'il connaissait,--un homme
fatigant et curieux,--doublement mal venu en ce moment.

«Tristes nouvelles sur votre frère, Westwick. Une mort bien
inattendue, n'est-ce pas? Nous n'avions jamais entendu dire au
cercle que la poitrine de lord Montbarry fût délicate. Que va
faire la Compagnie?»

Henry tressaillit; il n'avait jamais pensé à l'assurance sur la
vie contractée par son frère.

Que pouvaient faire les Compagnies, sinon payer? Une mort causée
par une bronchite attestée par deux médecins était sûrement la
mort la moins sujette à discussion.

«Je voudrais que vous ne m'ayez pas parlé de cela, dit-il d'un ton
irrité.

--Ah! répliqua son ami, vous pensez que la veuve aura l'argent?
Moi aussi! Moi aussi!»


VII

Quelques jours plus tard, deux compagnies d'assurances reçurent de
l'homme d'affaires de la veuve la nouvelle officielle de la mort
de lord Montbarry. La somme assurée à chaque bureau était de 5,
000 livres sterling, sur lesquelles une année de prime seulement
avait été payée. En pareille occurrence, les directeurs jugèrent
utile d'étudier un peu l'affaire.

Les médecins attitrés des deux compagnies qui avaient recommandé
l'assurance de lord Montbarry furent appelés en conseil pour
expliquer les rapports qu'ils avaient faits. Cette nouvelle
éveilla la curiosité des personnes s'occupant d'assurances sur la
vie. Sans refuser absolument de payer l'argent, les deux bureaux,
agissant de concert, décidèrent qu'ils nommeraient une commission
d'enquête à Venise «pour recueillir de plus amples informations».

M. Troy apprit aussitôt ce qui se passait. Il écrivit sur-le-champ
à Agnès pour l'en informer, ajoutant un bon conseil à son avis.

«Vous êtes intimement liée, je le sais, lui disait-il, avec lady
Barville, soeur aînée de feu lord Montbarry. L'avocat de son mari
est aussi celui de l'une des compagnies d'assurances: il peut y
avoir dans le rapport de la commission d'enquête quelque chose qui
ait trait à la disparition de Ferraris; on ne laisserait pas voir,
cela va de soi, un pareil document à des personnes ordinaires;
mais une soeur du feu lord est une si proche parente qu'on fera
sûrement en sa faveur exception aux règles habituelles. Sir
Théodore Barville n'a qu'à en manifester le désir, et les avocats,
même s'ils ne permettent pas à sa femme de prendre connaissance du
rapport, répondront du moins à toutes les questions qu'elle leur
posera à ce sujet. Dites-moi ce que vous pensez de mon idée le
plus tôt possible.»

La réponse arriva par retour du courrier. Agnès refusait de suivre
le conseil de M. Troy.

«Mon intervention, tout innocente qu'elle a été, écrivait-elle, a
déjà eu de si déplorables résultats, que je ne veux pas me mêler
davantage de l'affaire Ferraris. Si je n'avais pas consenti à
laisser ce malheureux individu se servir de mon nom, feu lord
Montbarry ne l'aurait pas engagé, et sa femme n'aurait pas eu à
supporter l'incertitude et l'angoisse dont elle souffre
aujourd'hui. En admettant que le rapport dont vous parlez soit
entre mes mains, je ne voudrais même pas y jeter les yeux; j'en
sais déjà trop sur cette triste vie du palais de Venise. Si
Mme Ferraris s'adresse à lady Barville par votre intermédiaire,
ceci est, bien entendu, une tout autre affaire. Mais, dans ce cas,
il faut que je vous pose encore une condition absolue, c'est que
mon nom ne sera pas prononcé. Pardonnez-moi, cher monsieur Troy!
Je suis très malheureuse et peut-être très déraisonnable, mais je
ne suis qu'une femme et il ne faut pas trop me demander.»

Battu sur ce point, le notaire conseilla de tâcher de découvrir
l'adresse de la femme de chambre anglaise de lady Montbarry.

Cette idée, excellente au premier abord, avait une chose contre
elle. On ne pouvait la mettre à exécution qu'en dépensant de
l'argent, et il n'y avait pas d'argent à dépenser. Mme Ferraris
reculait devant l'idée de se servir du billet de mille livres.
Elle l'avait mis en sûreté dans une maison de banque. Si l'on
parlait devant elle d'y toucher, elle frissonnait de la tête aux
pieds et prenait des airs de mélodrame en parlant du «prix du sang
de son mari!»

Dans ces conditions, les tentatives à faire pour découvrir le
mystère de la disparition de Ferraris furent remises à un autre
moment.

C'était dans le dernier mois de l'année 1860. La commission
d'enquête était déjà à l'ouvrage; elle avait commencé ses travaux
le 6 décembre et la location faite par lord Montbarry expirait le
10. Les compagnies d'assurances furent avisées par dépêche que les
avocats de lady Montbarry lui avaient conseillé de se rendre à
Londres dans le plus bref délai; le baron Rivar, croyait-on,
devait l'accompagner en Angleterre; mais il n'avait pas
l'intention de rester dans ce pays, à moins que ses services ne
fussent absolument indispensables à sa soeur. Le baron, connu pour
un chimiste enthousiaste, avait entendu parler de certaines
découvertes récentes faites aux États-unis, et il désirait les
étudier sur place.

M. Troy sut bientôt tout cela et s'empressa de communiquer ces
nouvelles à Mme Ferraris, qui, dans son inquiétude croissante sur
le sort de son mari, faisait de fréquentes, de trop fréquentes
visites même, à l'étude du notaire. Elle voulut redire à son amie
et protectrice ce qu'elle avait appris, mais Agnès refusa de
l'entendre et défendit positivement qu'on lui parlât davantage de
la femme de lord Montbarry, lord Montbarry n'existant plus.

«M. Troy est votre conseil, lui dit-elle, vous serez toujours la
bienvenue chez moi: je suis prête à vous aider du peu d'argent
dont je peux disposer, s'il est nécessaire; mais ce que je vous
demande en retour, c'est de ne pas me causer de chagrin. J'essaie
d'oublier... (la voix lui manqua, elle s'arrêta un instant)
d'oublier, continua-t-elle, des souvenirs qui sont plus douloureux
que jamais, depuis que j'ai appris la mort de lord Montbarry.
Aidez-moi par votre silence à retrouver la tranquillité, s'il est
possible. Ne me dites plus rien jusqu'à ce que je puisse me
réjouir avec vous du retour de votre mari.»

On était déjà au 13 du mois, et M. Troy avait recueilli un plus
grand nombre de renseignements utiles. Les travaux de la
commission d'enquête étaient terminés. Le rapport était arrivé de
Venise ce jour même.


VIII

Le 14, les directeurs et leurs conseillers se réunirent pour
entendre la lecture du rapport. En voici le texte:

_Personnel et confidentiel._

«Nous avons l'honneur d'informer les directeurs que nous sommes
arrivés à Venise le 6 décembre 1860. Le même jour nous nous
présentâmes au palais que lord Montbarry habitait au moment de sa
dernière maladie.

» Nous fûmes reçus avec toute la courtoisie possible, par le frère
de lady Montbarry, M. le baron Rivar.

»--Ma soeur seule a prodigué ses soins à son mari pendant tout le
cours de sa maladie, nous dit-il. Elle est accablée de fatigue et
de douleur... sans quoi elle eût été ici pour vous recevoir. Que
désirez-vous, messieurs? et que puis-je faire pour vous à la place
de milady?

» Suivant nos instructions, nous répondîmes que_ _la mort et
l'enterrement de lord Montbarry à l'étranger nous obligeait à
prendre quelques informations sur sa maladie, et sur les
circonstances qui s'y rattachaient, informations qui ne pouvaient
être recueillies que de vive voix. Nous expliquâmes que la loi
accordait aux compagnies d'assurances un certain temps avant le
paiement de la prime et nous exprimâmes notre désir de conduire
l'enquête avec la plus respectueuse considération pour les
sentiments de douleur de lady Montbarry et de tous les autres
membres de la famille habitant la maison.

» Le baron répondit:

»--Je suis le seul membre de la famille résidant ici, mais je
suis à votre entière disposition et vous pouvez vous regarder dans
le palais comme chez vous.

» Du commencement à la fin, nous avons trouvé ce monsieur d'une
franchise parfaite, et il nous a offert très gracieusement de nous
aider en tout.

» À l'exception de la chambre de milady, nous avons visité chacune
des pièces du palais le jour même. C'est un édifice immense, non
entièrement meublé. Le premier étage et une partie du second
contiennent les pièces qui avaient été occupées par lord Montbarry
et les gens de sa maison. Nous avons vu, à une extrémité du
palais, la chambre à coucher dans laquelle «Sa Seigneurie» est
morte, et nous avons également examiné la petite chambre y
attenant, dont le défunt s'est servi comme d'un cabinet de
travail. À côté se trouve une grande salle dont il laissait
habituellement les portes fermées à clef, et où il allait, comme
on nous l'a dit, travailler quelquefois quand il voulait une
parfaite tranquillité et une solitude absolue. De l'autre côté de
cette grande salle se trouvent la chambre à coucher occupée par la
veuve, et un boudoir-cabinet de toilette où dormait la femme de
chambre avant son départ pour l'Angleterre. Outre ces pièces, il y
a encore les salles à manger et les salles de réception, ouvrant
sur une antichambre qui donne accès au grand escalier du palais.

» Au deuxième étage, les chambres sont: le cabinet d'études, la
chambre à coucher du baron Rivar et un peu plus loin, une autre
pièce, qui a servi de logement au courrier Ferraris.

» Les salles du troisième étage et du rez-de-chaussée étaient,
lorsqu'on nous les a montrées, absolument vides et entièrement
délabrées. Nous demandâmes s'il y avait quelque autre chose à
visiter au-dessous. On nous répondit sur-le-champ qu'il restait
les caves que nous étions libres de parcourir.

» Nous y descendîmes afin de ne laisser aucun endroit inexploré:
les caveaux avaient servi, disait-on, de cachots autrefois, il y a
plusieurs siècles. L'air et la lumière ne pénètrent qu'à peine
dans ces sombres lieux, par deux espèces de puits étroits et
profonds qui communiquent avec une cour située derrière le palais;
leurs orifices élevés fort au-dessus du sol sont obstrués par
d'épaisses grilles de fer. L'escalier en pierre conduisant dans
les caveaux se ferme au moyen d'une lourde trappe que nous
trouvâmes ouverte. Le baron descendit devant nous. Nous fîmes la
remarque qu'il serait désagréable que la trappe, en retombant,
vint à nous couper la retraite. Le baron sourit à cette idée.

»--Soyez sans crainte, messieurs, dit-il, la porte tient bon.
J'avais grand intérêt à y veiller moi-même, lorsque nous sommes
venus nous installer ici. La chimie expérimentale est mon étude
favorite et mon laboratoire, depuis que nous sommes à Venise, est
ici.

» Cette dernière phrase nous expliqua une odeur bizarre répandue
dans les caveaux, odeur qui nous frappa au moment où nous y
entrâmes. Cette odeur était pour ainsi dire d'une double essence,
elle semblait tout d'abord légèrement aromatique, mais ensuite on
s'apercevait d'une senteur âcre qui saisissait à la gorge. Les
fourneaux, les appareils du baron et tous les autres ustensiles
bizarres que nous vîmes parlaient par eux-mêmes ainsi que les
paquets de produits chimiques qui portaient très lisiblement sur
l'étiquette le nom et l'adresse des fournisseurs.

»--Ce n'est pas un endroit agréable pour travailler, nous dit le
baron, mais ma soeur est très peureuse, elle a horreur des odeurs
de produits chimiques et des explosions; aussi m'a-t-elle relégué
dans ces régions souterraines, afin de ne s'apercevoir en aucune
façon de mes expériences.

_» _Il étendit les mains sur lesquelles nous avions déjà
remarqué des gants.

»--Il arrive quelquefois des accidents, quelque précaution qu'on
puisse prendre, ajouta-t-il; ainsi, l'autre jour je me suis brûlé
les mains en essayant un nouveau mélange, mais elles commencent à
se guérir maintenant.

» Si nous insistons sur tous ces détails, qui semblent n'avoir
aucune importance, c'est pour montrer que notre visite du palais
n'a été entravée en aucune façon. Nous avons même été admis dans
la chambre particulière de lady Montbarry, pendant qu'elle était
sortie quelques instants pour prendre l'air. Nous avons été
spécialement chargés d'examiner avec soin la résidence du lord,
parce que l'extrême isolement de sa vie a Venise, et l'étonnant
départ des deux seuls domestiques de la maison pouvaient peut-être
avoir un certain rapport avec son décès inattendu. Nous n'avons
rien trouvé qui justifiât l'ombre d'un soupçon.

» Quant à la vie retirée que menait lord Montbarry, nous en avons
parlé avec le consul d'Angleterre et le banquier de la famille,
les deux seules personnes qui aient été en rapport avec lui. Il se
présenta lui-même une fois à la maison de banque pour se faire
remettre de l'argent sur une lettre de crédit, et refusa
d'accepter l'invitation que lui fit le banquier de venir passer
quelques heures à sa résidence particulière, invoquant son état de
santé. Lord Montbarry écrivit la même chose au consul, en lui
envoyant sa carte pour s'excuser de ne pas rendre personnellement
la visite qui lui avait été faite au palais. Nous avons eu la
lettre entre les mains, et nous sommes heureux de pouvoir en
donner la copie suivante:

«Les années que j'ai passées dans les Indes ont fortement ébranlé
ma constitution; j'ai cessé d'aller dans le monde, ma seule
occupation maintenant est l'étude de la littérature orientale, le
climat de l'Italie est meilleur pour ma santé que celui de
l'Angleterre, sans cela je n'aurais jamais quitté mon pays, je
vous prie donc de vouloir bien accepter les excuses d'un malade
qui ne trouve de soulagement que dans l'étude. Ma vie d'homme du
monde est terminée maintenant.»

» La réclusion volontaire de lord Montbarry nous parait expliquée
par ces quelques lignes; nous n'avons néanmoins épargné ni nos
peines ni nos recherches sur d'autres pistes. Nous n'avons rien
trouvé qui puisse faire naître le plus léger soupçon.

» Quant au départ de la femme de chambre, nous avons vu le reçu de
ses gages, dans lequel elle déclare expressément qu'elle quitte le
service de lady Montbarry, parce qu'elle n'aime pas le continent
et qu'elle veut retourner dans son pays. Ce qui s'est passé là n'a
rien d'étrange et arrive fort souvent quand on emmène des
domestiques anglais à l'étranger.

» Lady Montbarry nous a appris qu'elle n'a pas cherché à remplacer
sa femme de chambre, à cause de l'extrême antipathie qu'avait son
mari pour les figures nouvelles, surtout depuis que son état de
santé s'était aggravé.

» La disparition du courrier Ferraris est évidemment un fait
extraordinaire. Ni lady Montbarry ni le baron ne peuvent
l'expliquer; aucune recherche de notre part n'a amené le moindre
éclaircissement à ce mystère, mais nous n'avons rien trouvé non
plus qui puisse faire rattacher ce fait de près ou de loin à la
cause spéciale de notre enquête. Nous avons été jusqu'à examiner
la malle que Ferraris a laissée. Elle ne contient que des effets
et du linge. La malle est entre les mains de la police.

» Nous avons eu aussi occasion de parler en particulier à la
vieille femme qui fait les chambres qu'occupent la veuve et le
baron. Elle a été prise sur la recommandation du propriétaire du
restaurant qui fournit le repas à la famille. Sa réputation est
excellente, malheureusement son intelligence obtuse en fait un
témoin de nulle valeur pour nous. Nous avons mis toute la patience
et tout le soin possibles à la questionner: elle s'est montrée
pleine de bonne volonté, mais nous n'en avons rien tiré qui vaille
la peine d'être reproduit dans le présent rapport.

» Le second jour de notre arrivée, nous eûmes l'honneur d'une
entrevue avec lady Montbarry. Elle avait l'air complètement
abattue, très souffrante, et semblait ne pas comprendre ce que
nous lui voulions. Le baron Rivar, qui nous introduisit auprès
d'elle, expliqua la cause de notre séjour à Venise, et fit de son
mieux pour la convaincre que nous ne faisions que remplir une
formalité. Après cette explication, le baron se retira.

» Les questions que nous adressâmes à lady Montbarry avaient
surtout rapport, bien entendu, à la maladie du lord. Elle nous
répondit par saccades, d'une manière très nerveuse, mais, en
apparence du moins, sans la moindre réserve. Voici le résultat de
notre conversation avec elle:

» La santé de lord Montbarry n'était plus la même depuis quelque
temps; il se montrait nerveux et irritable. Le 13 novembre
dernier, il se plaignit d'avoir attrapé froid, la nuit fut
mauvaise, le jour suivant il garda le lit. Milady proposa d'aller
chercher un médecin. Il s'y refusa, disant qu'il pouvait
parfaitement se soigner lui-même pour un rhume. À sa demande, on
lui fit de la limonade chaude, pour le faire transpirer. La femme
de chambre de lady Montbarry était déjà partie à cette époque, le
courrier Ferraris restait donc seul comme domestique: ce fut lui
qui alla acheter des citrons.

Lady Montbarry fit la boisson de ses propres mains. Elle eut le
résultat qu'on en attendait: le lord eut quelques heures de
sommeil. Dans la journée, lady Montbarry ayant besoin de Ferraris
le sonna. Il ne_ _répondit pas à cet appel. Le baron Rivar le
chercha en vain dans le palais et dans la ville. À partir de ce
moment on n'a pu découvrir aucune trace de Ferraris. Ceci se passa
le 14 novembre.

» Dans la nuit du 14, les symptômes de fièvre qui s'étaient déjà
manifestés reprirent avec plus de force: on attribua cette
recrudescence de la maladie à l'ennui et à l'inquiétude causée par
la disparition mystérieuse de Ferraris. Il avait été impossible de
la cacher au lord, qui demandait fort souvent le courrier,
insistant pour que l'homme remplaçât à son chevet lady Montbarry
ou le baron.

» Le 15, le jour où la vieille femme vint pour la première fois
faire le ménage, le lord se plaignit d'un violent mal de gorge et
d'un sentiment d'oppression sur la poitrine. Ce jour-là et le
lendemain 16, lady Montbarry et le baron tâchèrent de le décider à
voir un docteur, mais il s'y refusa de nouveau.

»--Je ne veux pas voir de visages étrangers; mon rhume suivra son
cours, les médecins n'y peuvent rien.

» Telle fut sa réponse.

» Le 17, il allait bien plus mal; aussi envoya-t-on chercher un
médecin sans le consulter. Le baron Rivar, sur la recommandation
du consul, alla prévenir la docteur Bruno, bien connu à Venise
pour un homme de talent; il avait habité l'Angleterre, dont il
connaît les moeurs et les habitudes.

» Jusqu'ici, nous n'avons fait que reproduire ce que lady
Montbarry nous a révélé sur la maladie de son époux.

» Maintenant nous allons copier textuellement le rapport qu'a bien
voulu nous communiquer le médecin:

«Mon agenda m'apprend que je fus appelé pour la première fois
auprès du lord anglais Montbarry le 17 novembre. Il souffrait
d'une violente bronchite. On avait déjà perdu un temps précieux à
cause de son refus de faire appeler un médecin. Il me fit l'effet
d'être d'une constitution délicate. Il avait une désorganisation
du système nerveux: il était à la fois timide et taquin. Quand je
lui parlais en anglais, il répondait en italien; quand je lui
parlais en italien, il répondait en anglais. Ces détails n'ont
aucune importance d'ailleurs, car la maladie avait déjà fait de
tels progrès, qu'il pouvait à peine prononcer quelques mots à voix
basse.

» Sur-le-champ, je prescrivis les remèdes nécessaires. Des copies
de mes ordonnances avec la traduction en anglais accompagnent le
présent rapport et parlent d'elles-mêmes.

» Pendant les trois jours suivants, je ne quittai pas mon malade.
Il suivit de point en point mes remèdes qui produisirent un
excellent effet. En toute assurance, je pus dire à lady Montbarry
que tout danger était conjuré. Mais c'est en vain que j'essayai de
lui faire accepter les services d'une garde-malade expérimentée.
Milady ne voulut permettre à personne de soigner son mari. Nuit et
jour elle était à son chevet. Pendant qu'elle prenait quelques
courts moments de repos, son frère veillait le malade à sa place.
Je dois dire que j'ai trouvé ce frère de très bonne compagnie dans
les rares intervalles où nous avons pu causer ensemble. Il
s'occupait de chimie, tripotait quelques expériences dans les
sous-sols du palais bâti sur pilotis et voulait me faire assister
à ses expériences; mais j'ai assez de m'occuper de chimie en
étudiant pour mon compte, et je refusai. Il prit la chose fort
gaiement.

» Mais je m'éloigne de mon sujet. Revenons à notre malade.

» Jusqu'au 20, les choses allèrent assez bien. Je n'étais
nullement préparé au triste événement qui s'annonça le 21 au matin
quand je fis ma visite à lord Montbarry. Son état s'était aggravé
et sérieusement. En l'examinant, je découvris des symptômes de
pneumonie,--ce qui veut dire en langue vulgaire, inflammation de
la substance des poumons. Il respirait avec difficulté et les
quintes de toux ne parvenaient à le soulager qu'en partie. Je
m'inquiétai de ce qui avait pu se passer. Je fis à cet égard une
véritable enquête qui n'eut d'autre résultat que de _me
_convaincre que mes ordonnances avaient été suivies avec autant de
soin que par le passé, et qu'il n'avait été exposé à aucun
changement de température. Ce fut à mon grand regret qu'il me
fallut augmenter le chagrin de lady Montbarry, mais je dus,
lorsqu'elle me parla de faire appeler un second médecin en
consultation, lui avouer que ce n'était réellement pas la peine.
Milady me pria de ne rien épargner et de demander l'avis du plus
célèbre médecin d'Italie. Heureusement nous n'avions pas à aller
bien loin. Le premier des médecins italiens est Torello, de
Padoue. J'envoyai un exprès pour le demander. Il arriva dans la
soirée du 21, et confirma en tous points mon opinion sur la
pneumonie; Il ajouta que la vie de notre malade était en danger.
Je lui dis quel avait été mon traitement, et il l'approuva sans
réserve. Il fit de précieuses recommandations et, à la prière de
lady Montbarry, consentit à différer son retour à Padoue jusqu'au
lendemain matin.

» Nous vîmes tous deux le malade à plusieurs reprises dans la
nuit. La maladie s'aggravait d'heure en heure malgré tous nos
soins. Le matin, le docteur Torello prit congé de nous.

»--Cet homme est perdu, rien n'y fera; on devrait le prévenir, me
dit-il.

» Dans la journée, je prévins le lord aussi doucement que je pus,
que sa dernière heure était arrivée. On m'assure qu'il y a de
sérieuses raisons pour que je dise tout ce qui se passa entre nous
à ce sujet. Le voici donc:

» Lord Montbarry reçut la nouvelle de sa mort prochaine avec
résignation, mais sans y croire absolument. Il me fit signe de
m'approcher et murmura faiblement ces mots à mon oreille:»--Puis-je
avoir confiance en vous?» Je lui répondis:

» Vous pouvez avoir pleine et entière confiance en moi.

» Il attendit un peu, respirant à peine, et reprit à voix basse:

»--Cherchez sous mon oreiller.

» Je trouvai une lettre cachetée et affranchie, prête à être mise
à la poste. C'est à peine si je l'entendis prononcer les paroles
suivantes:

»--Mettez-la vous-même à la poste.

» Je répondis que je le ferais, et je le fis. Je regardai
l'adresse: elle était pour une dame de Londres. Je ne me souviens
pas de la rue, mais je me rappelle parfaitement le nom; c'était un
nom italien: Mme Ferraris.

» Cette nuit-là «Sa Seigneurie» mourut; la congestion pulmonaire
commença. Je le fis aller encore quelques heures, et, le lendemain
matin, je vis dans ses yeux qu'il me comprenait quand je lui dis
que j'avais mis sa lettre à la poste. Ce fut le dernier signe de
connaissance qu'il donna. Quand je le revis, il était pour ainsi
dire tombé en léthargie. Il languit dans un état d'insensibilité
complète, soutenu pour ainsi dire par des moyens artificiels,
jusqu'au 23 et, mourut le soir sans connaissance.

» Quant à une cause de sa mort, étrangère à celles que je viens
d'indiquer, il est, si je puis m'exprimer ainsi, absurde de
vouloir la découvrir. Une bronchite se terminant par une
pneumonie, c'est tout; il n'y a pas autre chose; telle fut la
maladie dont il mourut, c'est aussi certain que deux et deux font
quatre. Je joins ici une note du docteur Torello lui-même, qui
vient à l'appui de mon opinion, afin, comme on me l'a demandé, de
satisfaire pleinement les compagnies anglaises qui ont assuré la
vie de lord Montbarry. Ces compagnies d'assurances ont été sans
nul doute fondées par ce saint si célèbre par son incrédulité dont
parle le Nouveau Testament, et qui a nom, si je ne me trompe,
saint-Thomas!»

» Ici se termine la déposition du docteur Bruno.

» Revenons pour un instant aux questions que nous avons faites à
lady Montbarry: il nous reste à ajouter qu'elle n'a pu nous donner
aucun renseignement au sujet de la lettre que le docteur a mise à
la poste, à la demande de lord Montbarry. Quand le lord l'a-t-il
écrite? Que contenait-elle? Pourquoi la cachait-il à sa femme et à
son beau-frère? Pourquoi pouvait-il écrire à la femme du courrier?
Telles furent les demandes auxquelles elle fut incapable de nous
répondre. La chose mérite d'être éclaircie comme tout mystère
encore inexpliqué. Quant à nous, cette lettre sous l'oreiller du
lord nous semble en tous points inexplicable; mais une question:
Mme Ferraris peut tout apprendre. On aura facilement son adresse à
Londres, au bureau des courriers italiens, dans Golden square.

» Arrivé à la fin du présent rapport, nous devons attirer votre
attention sur sa conclusion, qui est justifiée par le résultat de
nos recherches.

» La question que se posent les directeurs et nous-mêmes est
celle-ci: L'enquête a-t-elle révélé quelque circonstance
extraordinaire qui rende suspecte la mort de lord Montbarry?

» L'enquête a sans nul doute révélé des circonstances
extraordinaires, telles que la disparition de Ferraris, l'absence
absolue de train de maison et de domestiques chez lord Montbarry,
la lettre mystérieuse que le lord a demandé au docteur de mettre à
la poste. Mais, où y a-t-il dans tout cela la preuve qu'aucune de
ces circonstances se rapporte directement ou indirectement à la
seule chose qui nous intéresse, la mort de lord Montbarry?

» En l'absence de toute preuve et devant le témoignage de deux
éminents médecins, il est impossible de prétendre que la fin du
lord ne soit pas naturelle; nous sommes donc obligés de conclure
qu'il n'y a aucune cause pouvant motiver le refus de payer la
somme pour laquelle lord Montbarry était assuré.

» Le présent rapport partira par la poste de demain 10 décembre.
On aura le temps de nous envoyer de nouvelles instructions,--si
on le juge nécessaire,--en réponse à notre dépêche de ce soir
annonçant la conclusion de l'enquête.»


X

«Voyons, ma chère dame, quoi que vous ayez à me dire, hâtez-vous.
Je ne veux pas, vous presser inutilement, mais c'est l'heure de
mes affaires et je n'ai pas à m'occuper que des vôtres.»

C'est en ces termes que M. Troy s'adressait, avec sa bonhomie
habituelle, à la femme de Ferraris, tout en jetant un coup d'oeil
sur sa montre, qu'il posa devant lui; ensuite il s'accouda pour
écouter ce que sa cliente pouvait avoir à lui dire.

«C'est encore quelque chose sur la lettre qui contenait le billet
de banque de mille livres, commença Mme Ferraris, j'ai découvert
qui me l'a envoyée.»

M. Troy fit un mouvement.

«Voici du nouveau! Et qui vous a envoyé la lettre?

--Lord Montbarry, monsieur.»

Il n'était pas facile de causer de la surprise à M. Troy, mais les
paroles de Mme Ferraris l'avaient absolument stupéfait. Pendant un
instant il la regarda tout étonné sans dire un mot.

«Pas possible! reprit-il dès qu'il fut revenu de son premier
étonnement. Vous vous trompez, cela ne peut pas être!

--Il n'y a pas d'erreur possible, reprit Mme Ferraris avec son air
affirmatif. Deux messieurs du bureau d'assurances sont venus me
voir ce matin pour me demander la lettre. Ils ont été fort étonnés
surtout quand ils ont vu le billet de banque. Mais ils savent qui
l'a envoyé. À la demande de milord, son médecin l'a mise à la
poste à Venise. Allez vous-même chez ces messieurs si vous ne
voulez pas me croire, monsieur. Ils ont bien voulu me demander si
je savais pourquoi lord Montbarry m'écrivait et m'envoyait de
l'argent. Je leur ai donné mon opinion immédiatement. J'ai dit que
c'était un effet de sa bonté habituelle.

--De sa bonté habituelle! répéta M. Troy tout à fait étonné.

--Oui, monsieur! Lord Montbarry m'a connue, ainsi que tous les
autres membres de sa famille, quand j'étais à l'école, dans ses
terres, en Irlande. S'il avait pu, il aurait protégé mon pauvre
cher mari. Mais que pouvait-il entre milady et le baron? La seule
chose qu'il ait pu faire, en vrai gentilhomme qu'il était, a été
d'assurer ma vie après le décès de mon mari.

--Jolie explication! s'écria M. Troy. Qu'en ont pensé vos
visiteurs du bureau d'assurances?

--Ils m'ont demandé si j'avais quelque preuve de la mort de mon
mari.

--Et qu'avez-vous dit?

--J'ai répondu: Mais j'ai mieux qu'une preuve, messieurs, j'ai une
opinion positive à vous donner.

--El ils se sont déclarés satisfaits, bien entendu?

--Ils ne l'ont pas dit précisément, monsieur. Mais ils se sont
regardés et m'ont souhaité le bonjour.

--Eh bien, madame Ferraris, à moins que vous n'ayez encore quelque
autre nouvelle extraordinaire à m'apprendre, j'espère bien que je
vais vous souhaite, moi aussi, le bonjour. Je prends note du
renseignement, fort curieux d'ailleurs, que vous me donnez; mais
en l'absence de toute preuve, je ne puis rien faire de plus.

--Si c'est une preuve que vous voulez, monsieur, et pas autre
chose, reprit Mme Ferraris en se drapant dans sa dignité, je puis
vous la procurer; mais avant, je veux savoir si la loi me permet
de faire ce que bon me semble. Vous avez pu voir, par les
nouvelles du monde, dans les journaux, que lady Montbarry est
descendue à Londres, à l'hôtel Newsbury. Je me propose d'aller la
voir.

--Ne vous en avisez pas! Mais, au fait, pourquoi voulez-vous la
voir?»

Mme Ferraris répondit avec un air de mystère:

«Je veux la faire tomber dans un piège! Je ne lui ferai pas
annoncer mon nom. Je dirai que je viens pour affaires, et voici
les premiers mots que je prononcerai: «Je viens, milady, vous
accuser réception de l'argent envoyé à la veuve de Ferraris.» Ah!
Vous pouvez être étonné, monsieur Troy. Cela vous surprend, n'est-ce
pas? Calmez-vous; la preuve que tout le monde réclame, je la
découvrirai sur son visage coupable. Qu'elle change seulement de
couleur, que ses yeux se baissent une demi-seconde, et je lui
arracherai son masque! La seule chose que je veuille savoir est
celle-ci: la loi me le permet-elle?

--La loi ne vous le défend pas, répondit gravement M. Troy; mais
que lady Montbarry vous laisse faire, c'est une tout autre
question. Voyons, madame Ferraris, avez-vous réellement assez de
courage pour mener à bonne fin une aussi difficile entreprise?
Miss Lockwood m'a dit que vous étiez très timide et assez
nerveuse, et, si j'en crois ce que j'ai vu par moi-même, miss
Lockwood ne s'est pas trompée.

--Si vous aviez vécu à la campagne, monsieur, au lieu de vivre à
Londres, vous auriez vu quelquefois un mouton se jeter sur le
chien du troupeau. Je suis loin de dire que je suis brave, au
contraire. Mais quand je serai en présence de cette misérable, et
que je penserai à mon pauvre mari assassiné, celle de nous deux
qui aura peur ce ne sera pas moi. J'y vais de ce pas, monsieur, et
vous verrez comment tout cela finira. Je vous souhaite le
bonjour.»

Après cette déclaration de bravoure, la femme du courrier rajusta
son manteau et sortit.

Un sourire se dessina sur les lèvres de M. Troy, non pas railleur,
mais plein d'une sorte de compassion.

«Cette pauvre innocente! se dit-il. Si la moitié de ce que l'on
dit de lady Montbarry est vrai, Mme Ferraris et son piège vont
avoir un triste sort. Je me demande comment tout cela va finir.»

Et malgré toute son expérience, M. Troy ne put découvrir comment
cela finirait.

Cependant Mme Ferraris mettait son idée à exécution. Elle allait
tout droit à l'hôtel Newsbury.

Lady Montbarry était chez elle, et seule. Mais on hésita à la
déranger quand la visiteuse eut refusé de donner son nom. La
nouvelle femme de chambre de milady traversa justement le
vestibule de l'hôtel pendant la discussion. C'était une Française,
on l'appela: elle trancha aussitôt la question avec un air déluré
qu'ont toutes ses compatriotes et avec intelligence, à son avis du
moins:

«Madame semble très bien, dit-elle; madame peut avoir des raisons
pour ne pas donner son nom, des raisons que milady peut approuver.
En tout cas, n'ayant pas d'ordres m'interdisant de recevoir,
madame s'expliquera avec milady. Que madame soit assez bonne pour
me suivre.»

Malgré la résolution qu'elle avait prise, le coeur de Mme Ferraris
battait à tout rompre, quand la femme de chambre qui la précédait
la fit entrer dans l'antichambre et frappa à une des portes qui
s'y ouvraient. Mais il est à remarquer que les personnes du
tempérament le plus timide et le plus nerveux sont, en général,
mieux que toutes autres, capables de cacher leur faiblesse et
d'accomplir des actes de courage touchant presque à la témérité.

Une voix grave partant de la chambre cria:

«Entrez!»

La domestique ouvrit la porte et annonça:

«Une dame qui demande à vous parler pour affaires, milady.»

Puis elle se retira immédiatement. Au même instant, la timide
petite Mme Ferraris comprima les battements de son coeur, elle
passa le pas de la porte, les mains crispées, les lèvres sèches,
la tête brûlante, et se trouva en présence de la veuve de lord
Montbarry; toutes deux étaient parfaitement calmes en apparence.

Il était encore de bonne heure, mais le jour pénétrait à peine
dans la chambre. Les stores étaient baissés, lady Montbarry était
assise le dos tourné à la fenêtre, comme si la lumière, même
tamisée, lui eût fait mal. Elle était bien changée depuis le jour
mémorable où le docteur Wybrow l'avait reçue dans son cabinet de
consultation. Sa beauté avait disparu, elle n'avait plus, comme le
remarqua Mme Ferraris, que la peau sur les os; cependant le
contraste entre son teint sépulcral et ses yeux noirs d'un
brillant métallique, encore relevé par l'éclatante blancheur de
son bonnet de veuve, existait encore.

Accroupie comme une panthère sur un petit canapé, elle regarda
tout d'abord l'étrangère qui entrait chez elle avec une certaine
curiosité, puis elle laissa retomber ses yeux sur l'écran qu'elle
tenait à la main pour garantir son visage du feu.

«Je ne vous connais pas, dit-elle; que me voulez-vous?»

Mme Ferraris essaya de répondre. Son éclair de courage n'existait
déjà plus. Ces paroles pleines de bravoure qu'elle était résolue à
dire étaient encore vivantes dans son esprit, mais elles moururent
sur ses lèvres.

Il y eut un moment de silence. Lady Montbarry regarda encore une
fois l'étrangère toujours muette.

«Êtes-vous sourde?» demanda-t-elle.

Il y eut un nouveau silence. Lady Montbarry reporta tranquillement
son regard sur son écran et fit une dernière question:

«Est-ce de l'argent que vous voulez?

--De l'argent!»

Ce seul mot redonna tout son courage à la femme du courrier. Elle
retrouva sa voix.

«Regardez-moi bien, milady!» s'écria-t-elle.

Lady Montbarry se retourna pour la troisième fois. Les paroles
qu'elle s'était promis de dire sortirent des lèvres de
Mme Ferraris.

«Je viens, milady, vous accuser réception de l'argent envoyé à la
veuve de Ferraris.»

Les yeux noirs et toujours brillants de lady Montbarry se
reposèrent avec étonnement sur la femme qui venait de lui parler
ainsi. Rien ne vint troubler la placidité de son visage, pas la
moindre expression de confusion ou de crainte, pas le moindre
signe momentané d'étonnement. Elle se mit à fixer de nouveau
l'écran, qu'elle tenait toujours aussi tranquillement que si on ne
lui eût rien dit. L'épreuve avait donc été tentée et elle avait
entièrement échoué.

Il y eut encore un silence. Lady Montbarry semblait réfléchir. Ce
sourire, qui ne faisait que paraître et disparaître, ce sourire à
la_ _fois triste et cruel se dessina sur ses lèvres minces. De son
écran, elle désigna un siège placé de l'autre côté de la chambre.

«Prenez la peine de vous asseoir,» dit-elle.

Impuissante maintenant qu'elle se sentait battue sur son propre
terrain, ne sachant plus que dire et que faire, Mme Ferraris obéit
machinalement. Lady Montbarry, pour la première fois, se souleva
un peu du canapé et se mit à l'observer avec un regard scrutateur,
pendant qu'elle traversait la chambre, puis elle reprit sa
position primitive.

«Non, se dit-elle à elle-même, la femme marche droite, elle n'est
pas ivre, elle est peut-être folle.»

Elle avait parlé assez haut pour être entendue. Piquée par cette
insulte, Mme Ferraris répondit aussitôt:

«Je ne suis ni plus ivre ni plus folle que vous!

--Vraiment? reprit lady Montbarry. Alors vous êtes une insolente?
J'ai remarqué, en effet, que le peuple anglais est assez mal
appris; nous autres étrangers, nous nous en apercevons facilement
dans les rues. Je ne peux pas vous suivre sur ce terrain. Je ne
saurais que vous dire. Ma femme de chambre est une maladroite de
vous avoir laissée entrer aussi facilement chez moi. Votre petit
air innocent l'aura trompée sans doute. Je me demande qui vous
êtes? Vous me nommez un courrier qui nous a quittés d'une manière
fort inconvenante. Était-il marié? Êtes-vous sa femme? Savez-vous
où il est?»

L'indignation de Mme Ferrons éclata aussitôt. Elle s'approcha du
canapé; dans sa rage elle n'avait plus peur de rien.

«Je suis sa veuve, et vous le savez bien, méchante femme que vous
êtes! Ah! ce fut une heure maudite que celle où miss Lockwood
recommanda mon mari comme courrier au lord!...»

Avant qu'elle eût pu ajouter une autre parole, lady Montbarry
sauta du canapé avec l'agilité d'une chatte, la saisit par les
épaules et la secoua avec la force et la frénésie d'une folle.

«Vous mentez! Vous mentez! Vous mentez!»

Elle la lâcha enfin et leva ses mains au ciel avec un geste de
désespoir sauvage.

«Mon Dieu! Est-ce possible? s'écria-t-elle, se peut-il que le
courrier soit entré chez nous grâce à cette femme.»

Elle revint soudain sur Mme Ferraris, et l'arrêta au moment où
elle allait sortir de la chambre.

«Restez ici, misérable! Restez ici, et répondez-moi! Si vous
criez: aussi vrai que le ciel est au-dessus de nos têtes, je vous
étrangle de mes propres mains. Asseyez-vous et n'ayez pas peur.
Imbécile! C'est moi qui ai peur, tellement peur que j'en perds
l'esprit. Avouez que vous avez menti quand vous avez prononcé le
nom de miss Lockwood! Non! Je ne croirais même pas vos serments;
je ne croirai personne, miss Lockwood exceptée. Où demeure-t-elle?
Dites-le-moi, misérable petit insecte, vous pourrez partir
ensuite.»

Toute tremblante, Mme Ferraris hésitait. Lady Montbarry la menaça
du geste, avec sa longue main maigre d'un blanc jaune, recourbée
comme les serres d'un oiseau de proie. Mme Ferraris recula et
finit par donner l'adresse. Lady Montbarry lui montra la porte
avec mépris. Puis changeant d'idée:

«Non! Pas encore! Vous diriez à miss Lockwood ce qui est arrivé,
elle pourrait refuser de me recevoir. Je vais y aller
immédiatement; vous viendrez avec moi jusqu'à la porte, pas plus
loin. Asseyez-vous, je vais sonner ma femme de chambre. Tournez
vous du côté de la porte, que votre vilaine figure ne me voie
pas.»

Elle sonna. La servante apparut,

«Mon manteau, mon chapeau, et vite!»

Elle apporta le manteau et le chapeau qui étaient dans la chambre
à coucher.

«Une voiture à la porte, et tâchez que je n'attende pas!»

La femme de chambre sortit. Lady Montbarry se regardait dans la
glace; elle se retourna encore une fois vers Mme Ferraris avec sa
vivacité féline.

«J'ai déjà l'air à moitié morte, n'est-ce pas? dit-elle avec un
sourire ironique. Donnez-moi votre bras.»

Elle prit le bras de Mme Ferraris, et quitta la chambre.

«Vous n'avez rien à craindre tant que vous m'obéirez, lui dit-elle
en descendant l'escalier. Vous me quitterez à la porte de miss
Lockwood et vous ne me reverrez jamais.»

Dans l'antichambre, elles rencontrèrent la propriétaire de
l'hôtel. Lady Montbarry lui présenta gracieusement sa compagne:

«Ma bonne amie, madame Ferraris; je suis bien heureuse de la
revoir!»

La propriétaire les accompagna toutes deux jusqu'à la porte. La
voiture attendait.

«Montez la première, ma chère madame Ferraris, dit milady; et
dites au cocher où il doit aller.»

La voiture se mit en marche. L'humeur changeante de lady Montbarry
changea encore. Avec une sorte de râle de désespoir, elle se jeta
dans le fond du cab. Perdue dans ses tristes réflexions,
s'occupant aussi peu de la femme qu'elle avait pliée à sa volonté
dé fer, que si elle n'eût pas été là, elle garda un silence
glacial, jusqu'à la maison de miss Lockwood. En un instant, elle
se réveilla de son apathie: elle ouvrit la portière de la voiture
et la referma sur Mme Ferraris, avant que le cocher eût sauté à
bas de son siège.

«Conduisez madame à un mille d'ici, chez elle, lui dit-elle en lui
tendant le prix de sa course.»

Un instant après elle avait frappé à la porte de la maison.

Elle entra; la porte se referma sur elle.

«Où faut-il aller, madame?» demanda le cocher.

Mme Ferraris porta la main à son front, essayant de rassembler ses
idées. Pouvait-elle laisser ainsi seule, sans défense, son amie,
sa bienfaitrice, à la merci de lady Montbarry? Elle se demandait
encore ce qu'elle allait faire, quand un homme s'arrêta à son tour
à la porte de miss Lockwood; se retournant par hasard, il vit
Mme Ferraris à la portière de la voiture:

«Venez-vous aussi chez miss Agnès?» demanda-t-il.

C'était Henry Westwick. À sa vue, elle joignit les mains en signe
de joie.

«Entrez, monsieur! cria-t-elle; entrez tout de suite. Cette
abominable femme est avec miss Agnès. Allez et protégez-la!

--Quelle femme?» demanda Henry.

La réponse le frappa littéralement de stupeur. Quand il entendit
prononcer le nom détesté de lady Montbarry, il fixa Mme Ferraris
avec un regard plein d'étonnement et d'indignation.

«J'y vais!» fut tout ce qu'il put dire.

Il frappa à la porte de la maison et entra à son tour.


XI

«Lady Montbarry, mademoiselle.»

Agnès était en train d'écrire une lettre, quand la servante la fit
tressaillir en annonçant une pareille visiteuse. Sa première idée
fut de refuser sa porte à la femme qui venait ainsi la trouver.
Mais lady Montbarry était sur les talons de la bonne, avant
qu'Agnès eût prononcé une parole, elle était dans la chambre.

«Je vous prie de m'excuser, mademoiselle Lockwood. J'ai une
question à vous faire, fort intéressante pour moi. Personne que
vous n'y peut répondre.»

C'est ainsi que tout bas, en hésitant, ses grands yeux noirs fixés
à terre, lady Montbarry commença l'entretien.

Sans répondre, Agnès désigna un siège_. _C'est tout ce qu'elle
pouvait faire en ce moment. Ce qu'on lui avait appris de la vie
triste et retirée qu'on menait au palais de Venise, ce qu'elle
savait de la lugubre mort et de l'enterrement de lord Montbarry à
l'étranger, lui revint tout à coup à l'esprit, quand elle vit en
face d'elle cette femme habillée de noir, encadrée dans la porte.
L'étrange conduite de lady Montbarry en cette circonstance
ajoutait encore à la perplexité, aux doutes et aux craintes qui la
troublaient. C'était donc là l'aventurière dont la réputation
s'était perpétuée partout où elle avait passé, dans l'Europe
entière! La furie qui avait terrifié Madame Ferraris à l'hôtel
était maintenant toute timide et toute tremblante!

Depuis qu'elle était entrée dans la chambre, lady Montbarry ne
s'était pas risquée une seule fois à regarder Agnès. Elle hésitait
en avançant pour prendre la chaise qu'on lui avait désignée; elle
posa la main sur le dossier pour se soutenir, et resta debout.

«Je vous prie de m'accorder un moment pour me remettre», dit-elle
faiblement.

Sa tête tomba sur sa poitrine: elle était devant Agnès comme un
coupable devant un juge sans pitié.

Le silence qui suivit était bien un silence de peur. À ce moment
la porte s'ouvrit et Henry Westwick apparut.

Il regarda fixement lady Montbarry, la salua avec une froide
politesse, et passa en silence.

À la vue de son beau-frère, le courage défaillant de milady lui
revint aussitôt. Sa taille, courbée un moment auparavant, se
redressa. Ses yeux s'arrêtèrent sur ceux de Westwick, qui
brillaient de défiance. Elle lui rendit son salut avec un sourire
plein de mépris.

Henry traversa la chambre pour aller vers Agnès.

«Lady Montbarry est-elle ici sur votre demande? demanda-t-il
tranquillement.

--Non.

--Désirez-vous la voir?

--Sa visite m'est très pénible.» Il se tourna vers sa belle-soeur:

«Entendez vous? demanda-t-il froidement.

--J'entends, répondit-elle plus froidement encore.

--Votre visite est, à tout le moins, hors de saison.

--Votre intervention est, à tout le moins, fort déplacée.»

Lady Montbarry s'approcha d'Agnès. La présence d'Henry Westwick
semblait l'enhardir.

«Permettez moi, miss Lockwood, de vous adresser une question, dit-elle
avec une courtoisie pleine de grâce. Elle n'a rien qui puisse
vous embarrasser. Quand le courrier Ferraris demanda un emploi à
feu mon mari, avez-vous...»

Le courage lui manqua pour continuer. Elle tomba toute tremblante
sur la chaise la plus proche; mais elle se remit presque aussitôt:

«Avez-vous permis à Ferraris, reprit-elle, de se recommander à
nous en se servant de votre nom?»

Agnès ne répondit pas avec sa franchise habituelle; le nom de
Montbarry, prononcé par cette femme l'avait tendue pour ainsi dire
toute confuse.

«Il y a longtemps que je connais la femme de Ferraris, dit-elle,
et je prends intérêt...»

Lady Montbarry se leva aussitôt en joignant les mains avec un
geste de suppliante:

«Ah! Miss Lockwood, ne perdez pas votre temps à me parler de la
femme! Répondez à ma question simplement.

--Laissez-moi lui répondre, dit tout bas Henry. Vous verrez que ce
ne sera pas long.»

Agnès refusa d'un geste. L'interruption de lady Montbarry l'avait
rappelée à elle-même. Elle recommença une nouvelle réponse.

«Quand Ferraris a écrit à feu lord Montbarry, il a certainement dû
prononcer mon nom.»

En ce moment elle ne comprenait pas encore l'objet de la visite de
la comtesse. L'impatience de lady Montbarry en arriva à son
comble. Elle se leva d'un bond et marcha sur Agnès.

«Est-ce avec votre permission, et saviez-vous que Ferraris se
servirait de votre nom? demanda-t-elle. C'est tout ce que je vous
demande. Pour l'amour de Dieu répondez-moi: oui ou non!

--Oui.»

Ce seul mot frappa lady Montbarry de stupeur. L'expression de vie
qui avait animé son visage l'instant d'avant disparut soudain; on
aurait dit une femme changée en statue de pierre. Elle était
debout, fixant machinalement Agnès, dans une immobilité si
complète que les deux personnes qui la regardaient voyaient à
peine sa poitrine se gonfler sous l'effort de la respiration.

Henry prit la parole un peu brutalement.

«Remettez-vous, lui dit-il. Vous avez votre réponse maintenant,
n'est-ce pas?»

Elle se retourna vers lui.

«C'est ma condamnation que j'ai reçue;» et tournant lentement sur
elle-même, elle allait quitter la chambre.

Mais, au grand étonnement d'Henry, Agnès l'arrêta.

«Attendez un peu, lady Montbarry. J'ai quelque chose à vous
demander à mon tour. Vous avez parlé de Ferraris. Je désire en
parler aussi.»

Lady Montbarry baissa la tête en silence. Elle prit son mouchoir
et le posa sur son front d'une main tremblante. Agnès remarqua son
émotion, et recula d'un pas.

«Le sujet vous serait-il pénible?» demanda-t-elle timidement.

Toujours silencieuse, lady Montbarry l'invita d'un geste à
continuer. Henri s'approcha, regardant attentivement sa belle-soeur.

Agnès reprit:

«On n'a découvert aucune trace de Ferraris en Angleterre. Avez-vous
eu quelques nouvelles de lui? Et voulez-vous me dire si vous
en savez quelque chose?_ _Je vous en prie, par pitié pour sa
femme!»

Les lèvres minces de lady Montbarry se pincèrent encore et
reprirent leur sourire triste et cruel.

«Pourquoi me demandez-vous à _moi _des nouvelles d'un homme qui a
disparu? Vous saurez ce qu'il est devenu, miss Lockwood, quand le
temps en sera venu,»

Agnès tressaillit.

«Je ne vous comprends pas, répondit-elle. Comment le saurai-je?
Est-ce que quelqu'un me le dira?

--Quelqu'un vous le dira.»

Henry ne put garder le silence plus longtemps.

«Ce quelqu'un, c'est peut-être vous, madame»! reprit-il avec une
politesse ironique.

Elle lui répondit avec une désinvolture pleine de mépris:

«Peut-être bien, monsieur Westwick. Un jour ou l'autre je puis
être la personne qui apprendra à miss Lockwood ce qu'est devenu
Ferraris si...»

Elle s'arrêta; ses yeux fixèrent Agnès.

«Si quoi? demanda Henry.

--Si miss Lockwood m'y force.»

Agnès écouta, tout étonnée.

«Si je vous y force? répéta-t-elle. Comment le pourrais-je?
Prétendez-vous que ma volonté est supérieure à la vôtre?

--Prétendez-vous que la flamme ne brûle pas le papillon qui vient
y voltiger? reprit lady Montbarry. N'avez-vous jamais entendu dire
que la peur exerçât sur nous une sorte de fascination. J'ai peur
de vous et vous m'attirez. Je n'ai aucune raison pour vous faire
une visite, je n'ai nullement le désir de vous voir, car vous êtes
une ennemie pour moi. C'est la première fois de ma vie, je le
jure, que, contre ma propre volonté, je me soumets à quelqu'un.
Vous voyez! J'attends, parce que vous m'avez dit d'attendre, et la
peur m'envahit, je le jure, depuis que je suis ici. Oh! Ne laissez
paraître ni pitié ni curiosité! Soyez dure et brutale, et
impitoyable comme lui. Dites-moi de partir.»

La nature si simple et si franche d'Agnès ne put découvrir à cette
sortie si inattendue qu'une seule signification.

«Vous vous trompez, dit-elle, en me croyant votre ennemie. Le mal
que vous m'avez fait en épousant lord Montbarry, vous n'en êtes
pas responsable. Je vous ai pardonné ce que j'ai souffert alors
qu'il vivait. Maintenant qu'il est mort, je vous pardonne plus
complètement encore.»

Henri souffrait en l'écoutant; il l'admirait aussi.

«Ne dites plus rien! s'écria-t-il. Vous êtes trop bonne pour elle;
elle n'en vaut pas la peine.»

Lady Montbarry n'entendit pas la phrase d'Henry Westwick. Les
paroles si simples qu'avait prononcées Agnès absorbaient toute
l'attention de cette étrange femme. Pendant qu'elle écoutait, son
visage avait pris une expression de tristesse véritable. Quand
elle reprit la parole, sa voix était changée: elle indiquait la
résignation, mais la résignation sans espoir.

«Innocente et bonne créature que vous êtes, dit-elle, qu'importe
votre pardon? Quelles sont les pauvres petites fautes que vous
pouvez avoir commises, en comparaison de celles dont il me sera
demandé compte? Savez-vous ce que c'est que d'avoir le
pressentiment d'un malheur qui vous menace et d'espérer cependant
que ce pressentiment vous trompe? Quand je vous vis pour la
première fois, avant mon mariage; quand je ressentis pour la
première fois l'influence que vous avez sur moi, j'espérais.
C'était une lueur qui me soutenait dans ma triste vie; mais
aujourd'hui cette lueur s'est évanouie, c'est _vous _qui l'avez
éteinte en me répondant comme vous l'avez fait à mes questions sur
Ferraris.

--Comment ai-je pu briser vos espérances? demanda Agnès. Qu'y a-t-il
de commun entre Ferraris se servant de mon nom pour entrer au
service de Montbarry, et les choses étranges que vous me racontez
maintenant?

--Le moment est proche, miss Lockwood, où vous le saurez. En
attendant, je vais vous dire pourquoi j'ai peur de vous, aussi
simplement que possible. Le jour où je vous ai pris votre idole,
le jour où j'ai brisé votre vie, vous êtes devenue à dater de ce
jour, j'en suis fermement persuadée, l'instrument de mon châtiment
pour les fautes que j'ai commises depuis de longues années. Oh!
Cela est arrivé déjà. Avant aujourd'hui, il s'est trouvé une
personne qui, sans s'en douter, a développé chez l'autre
l'instinct du mal. C'est ce que vous avez fait pour moi; mais
votre tâche n'est pas terminée. Il vous reste encore à me conduire
au jour où je serai découverte et où la punition qui m'attend
viendra me frapper. Nous nous reverrons donc, ici en Angleterre ou
là-bas à Venise, où mon mari est mort, et nous nous reverrons pour
la dernière fois.»

Malgré son bon sens, malgré son mépris des superstitions de tout
genre, Agnès fut vivement impressionnée par le terrible sang-froid
avec lequel ces mots avaient été prononcés. Elle se tourna toute
pôle vers Henri.

«La comprenez-vous? demanda-t-elle.--Rien n'est plus facile,
répliqua-t-il avec dédain.

Elle sait ce qu'est devenu Ferraris; et elle est en train de vous
débiter un tas de niaiseries, parce qu'elle n'ose pas avouer la
vérité. Laissez-la partir!»

Agnès n'entendit pas plus les dernières paroles de lady Montbarry
que si les aboiements d'un chien eussent couvert la voix de celle-ci.

«Conseillez à votre intéressante Mme Ferraris d'attendre un peu,
dit-elle. _Vous _saurez ce qu'est devenu son mari, et vous le lui
direz. Il n'y aura rien d'effrayant Des causes insignifiantes,
aussi insignifiantes que l'engagement d'un courrier par mon mari,
nous remettront en présence. Folie que tout cela, n'est-ce pas
M. Westwick? Mais vous êtes indulgent pour les femmes; nous
disions toutes des folies. Bonjour, miss Lockwood.»

Elle ouvrit la porte et s'enfuit comme si elle eût en peur qu'on
la retint encore.


XII

«Qu'en pensez-vous? demanda Agnès. Elle est folle?

--Je pense tout simplement que c'est une méchante femme: fausse,
superstitieuse, et mauvaise jusqu'à la moelle, mais non pas folle.
Je crois que son principal motif en venant ici était de se donner
le plaisir de vous faire peur.

--Elle m'a fait peur, c'est vrai. J'ai honte d'en convenir, mais
cela est.»

Henry la regarda, hésita un moment, et s'assit sur le sofa à côté
d'elle.

«Je suis très inquiet de vous, Agnès. Sans le hasard heureux qui
m'a conduit ici aujourd'hui, qui sait ce que cette misérable femme
aurait pu vous dire ou vous faire? Vous menez une vie bien triste
et bien solitaire, sans protection aucune, ma pauvre amie. Je
n'aime pas à y penser, et je voudrais la voir changer, surtout
après ce qui vient de se passer. Non! Non! Il est inutile de me
dire que vous avez votre vieille nourrice; elle est trop vieille,
ce n'est pas une compagne pour vous, et elle ne peut nullement
vous protéger. Ne vous méprenez pas au sens de mes paroles, Agnès,
ce que je dis là, je le dis en toute sincérité et dans votre
intérêt.»

Il s'arrêta et lui prit la main. Elle fit un léger effort pour la
retirer et finit par céder.

«Un jour ne viendra-t-il donc pas, continua-t-il, où j'aurai le
droit de vous défendre? Où vous serez la joie et le bonheur de ma
vie?»

Il pressa doucement sa main. Elle ne répondit pas, mais elle
rougit et pâlit tour à tour, ses yeux erraient dans le vague.

«Ai-je été assez malheureux pour vous déplaire?» demanda-t-il.

Elle répondit presque à voix basse:

«Non, mais vous m'avez fait songer aux tristes jours que j'ai
passés», murmura-t-elle.

Elle ne dit pas autre chose, mais elle essaya pour la seconde fois
de retirer sa main. Il continua à la tenir et la porta à ses
lèvres.

«Ne pourrai-je donc jamais vous faire penser à d'autres jours plus
heureux que ceux-là, aux jours à venir? Ou s'il faut absolument
que vous songiez au temps passé, ne pouvez-vous pas vous souvenir
de l'époque où je vous aimai et où je vous le dis pour la première
fois?»

Elle soupira.

«Épargnez-moi, Henry, répondit-elle tristement; ne me parlez pas
davantage!»

La couleur revint à ses joues, sa main trembla. Elle était belle
ainsi, les yeux baissés et la poitrine se soulevant doucement. Il
aurait donné tout au monde pour la prendre dans ses bras et
l'embrasser. Une sympathie mystérieuse, une pression de main fit
comprendre à Agnès cette pensée secrète. Elle lui ôta sa main, et
fixa sur lui son regard. Elle avait des larmes aux yeux. Elle ne
dit rien; son regard parlait pour elle. Il disait, sans colère,
sans haine, mais nettement, qu'il ne fallait pas la presser
davantage en ce moment.

«Dites-moi seulement que vous me pardonnez, reprit-il en se
levant.

--Oui, je vous pardonne.

--Je n'ai rien fait pour baisser dans votre estime, Agnès?

--Oh, non!

--Voulez-vous que je vous quitte?»

Elle se leva à son tour, se dirigeant sans répondre vers la table
à écrire. La lettre interrompue par l'arrivée de lady Montbarry
était grande ouverte sur son buvard. Elle la regarda, puis se
tournant vers Henry avec un sourire plein de charme:

«Il ne faut pas vous en aller encore, dit-elle. J'ai quelque chose
à vous apprendre et je ne sais comment faire. Ce qu'il y a de plus
simple est peut-être de vous le laisser deviner tout seul. Vous
venez de parler de ma vie solitaire et sans protection. Ce n'est
pas une vie bien heureuse, j'en conviens.»

Elle s'arrêta, observant l'anxiété croissante qui se peignait sur
le visage d'Henry à mesure qu'elle parlait.

«Savez-vous que je me le suis déjà dit avant vous? continua-t-elle.
Il va y avoir un grand changement dans ma vie, si votre
frère Stephen et sa femme y consentent.»

Tout en parlant elle ouvrit son pupitre et en sortit une lettre
qu'elle tendit à Henry.

Il la prit machinalement. Il ne comprenait pas ce qu'il venait
d'entendre. Il était impossible que le changement de vie dont elle
venait de parler signifiât qu'elle allait se marier, et cependant
il n'osait pas ouvrir la lettre. Leurs yeux se rencontrèrent, elle
sourit.

«Regardez l'adresse, dît-elle; vous devez connaître l'écriture,
mais je crois que vous ne la reconnaissez pas.»

Il la regarda. C'était une grosse écriture, l'écriture irrégulière
et incertaine d'un enfant. Il prit aussitôt la lettre:

«Chère tante Agnès,

Notre gouvernante va s'en aller. Elle a eu de l'argent qui lui a
été légué et une maison. Nous avons eu du vin et du gâteau pour
boire à sa santé. Vous avez notre gouvernante si nous en avions
besoin d'une. Nous vous voulons, mais maman n'en sait rien. Venez,
s'il vous plait, avant que maman puisse se procurer une autre
gouvernante.

» Votre aimante Lucy qui écrit cela.

» Clara et Blanche ont essayé d'écrire aussi, mais elles sont trop
petites. C'est elles qui tapent le buvard sur ma lettre pour la
sécher.»

«C'est de votre nièce aînée, dit Agnès à Henry, qui la regardait
avec étonnement. Les enfants m'appelaient ma tante quand j'étais
avec leur mère en Irlande, cet automne; elles ne me quittaient
pas, ce sont les plus charmants bébés que je connaisse. C'est
vrai, le jour où je les ai quittées pour revenir à Londres, j'ai
offert d'être leur gouvernante, si jamais ils en avaient besoin,
et au moment où vous êtes entré, j'écrivais à leur mère pour le
lui proposer de nouveau.

--Sérieusement!» s'écria Henry.

Agnès lui mit sa lettre inachevée dans la main. Elle en avait
assez écrit pour prouver qu'elle offrait sérieusement d'entrer
dans la maison de M. et Mme Stephen Westwick en qualité de
gouvernante. L'étonnement d'Henry ne peut se décrire,

«Ils ne croiront pas que c'est sérieux, dit-il.

--Pourquoi pas? demanda tranquillement Agnès.

--Vous êtes la cousine de mon frère Stephen, vous êtes une vieille
amie de sa femme.

-Raison de plus, Henry, pour qu'ils me confient leurs enfants.

--Mais vous êtes leur égale. Rien ne vous oblige à gagner votre
vie en donnant des leçons, il est impossible que vous entriez à
leur service comme gouvernante.

--Qu'y a-t-il d'impossible à cela? Les enfants m'aiment; leur père
m'a donné de nombreuses preuves de véritable amitié et d'estime.
Je suis bien la femme qu'il faut pour cette place; et quant à mon
éducation, il faudrait vraiment que je l'aie complètement oubliée
pour n'être plus capable d'enseigner à trois petits enfants dont
l'aînée n'a que onze ans. Vous dites que je suis leur égale. N'y
a-t-il donc pas d'autres femmes, d'autres gouvernantes qui soient
les égales des personnes qu'elles servent? Ne savez-vous pas que
votre frère est le plus proche héritier du titre? Ne sera-t-il pas
lord? Ne me répondez pas! Nous ne discuterons pas si j'ai tort ou
raison de me faire gouvernante; attendons que ce soit fait. Je
suis fatiguée de mon existence inutile et solitaire, et je veux
rendre ma vie plus heureuse et plus utile surtout, dans une maison
que je préfère à toutes les autres. Si vous voulez jeter encore un
coup d'oeil sur ma lettre, vous verrez qu'il me reste à stipuler
certaines considérations personnelles avant de la terminer. Vous
ne connaissez pas aussi bien que moi votre frère et sa femme, si
vous doutez de leur réponse. Je crois qu'ils ont assez de courage
et de coeur pour me répondre oui.»

Henry se soumit sans être convaincu.

C'était un homme qui détestait toute excentricité en dehors des
coutumes et même de la routine. Le changement subit qui allait se
produire dans la vie d'Agnès lui donnait quelques craintes. Avec
un but à atteindre devant les yeux, elle serait peut-être moins
favorablement disposée à l'écouter la prochaine fois qu'il lui
ferait sa cour.

Cette existence solitaire et inutile dont elle se plaignait ne
pouvait que le servir dans ses desseins. Tant que son coeur était
vide, on pouvait y trouver que place. Mais quand elle serait avec
ses nièces, en serait-il de même? Il connaissait assez les femmes
pour garder ces craintes égoïstes pour lui seul. Une politique de
temporisation était la seule à suivre avec une femme aussi
sensitive qu'Agnès. S'il l'offensait, il était perdu. Pour le
moment, il se tut sagement et changea de conversation:

«La lettre de ma petite nièce, dit-il, a produit un effet dont
l'enfant ne pouvait se douter en écrivant. Elle vient justement de
me rappeler une des raisons qui m'ont fait venir ici aujourd'hui.»

Agnès regarda la lettre de l'enfant.

«Comment Lucy a-t-elle pu faire cela?

--La gouvernante de Lucy n'est pas la seule personne qui ait fait
un héritage, répondit Henry. Votre vieille nourrice est-elle dans
la maison?

--Est-ce que ma nourrice a hérité?

--De cent livres sterling. Envoyez-la chercher, Agnès, pendant
que je vais vous faire voir la lettre.»

Il tira un paquet de lettres de sa poche et le feuilleta tandis
qu'Agnès sonnait. Elle revint ensuite près de lui. Un prospectus
imprimé, qui se trouvait au milieu d'autres papiers sur sa table,
lui frappa les yeux. Il portait en tête: _Palace Hotel company of
Venice (limited.) Ces _deux mots, _Palace _et _Venice, _lui
rappelèrent aussitôt la visite importune de lady Montbarry.

«Qu'est-ce que cela?» demanda-t-elle en lui tendant le papier et
lui montrant le titre.

Henry cessa ses recherches et regarda le prospectus.

«Une affaire sûrement excellente, dit-il. Les grands hôtels font
toujours de l'argent quand ils sont bien administrés. Je connais
l'homme qui a été choisi comme gérant, et j'ai en lui une telle
confiance que j'ai pris des actions de la compagnie.»

La réponse ne parut pas contenter entièrement Agnès.

«Pourquoi l'hôtel s'appelle-t-il _Palace Hotel?»_ demanda-t-elle.»

Henry la regarda et devina sur-le-champ pourquoi elle lui faisait
cette question.

«Oui, dit-il, c'est le palais que Montbarry a loué à Venise; il a
été acheté par une compagnie qui en fait un hôtel.»

Agnès s'éloigna en silence et prit une chaise à l'autre extrémité
de la chambre. Henry venait de blesser ses sentiments les plus
délicats. Il était le plus jeune fils de la famille, et son revenu
avait besoin de toutes les augmentations qu'il pouvait y faire par
d'heureuses spéculations. Mais elle, elle était assez
déraisonnable pour blâmer la tentation dont il venait de lui
parler. Gagner de l'argent avec la maison où son frère était mort.

Incapable de comprendre une semblable pensée, quand il était
question d'affaires surtout, Henry recommença à feuilleter ses
papiers, attristé par le changement soudain dont il venait de
s'apercevoir dans les manières d'Agnès. Juste au moment où il
trouvait la lettre qu'il cherchait, la nourrice entra. Il jeta un
regard sur Agnès, s'attendant à ce qu'elle parlât la première.
Mais elle ne leva même pas les yeux quand la nourrice parut.
C'était laisser à Henry le soin de dire à la vieille femme
pourquoi la sonnette l'avait appelée au salon.

«Eh bien, nourrice, dit-il, vous avez une jolie chance. On vous a
fait un legs de cent livres sterling.

La nourrice ne montra aucun signe de joie. Elle attendit un peu
pour bien fixer dans son esprit l'importance de ce don, puis elle
dit tranquillement:

«Monsieur Henry, qui me laisse cet argent, s'il vous plait?

--Feu mon frère, lord Montbarry.»

Agnès leva aussitôt la tête, semblant pour la première fois
s'intéresser à ce qu'on disait. Henry continua:

«Son testament contient des legs pour tous les vieux serviteurs de
la famille. Voici une lettre de son notaire vous autorisant à
aller toucher l'argent chez lui.»

Dans toutes les classes de la société, la reconnaissance est la
plus rare des vertus. Dans la classe à laquelle appartenait la
nourrice, elle est extraordinairement rare. Le legs qu'on venait
de lui annoncer ne changeait nullement ce qu'elle pensait de
l'homme qui avait trompé et abandonné sa maîtresse.

«Je me demande qui est-ce qui a pu faire souvenir milord de ses
vieux domestiques? dit-elle. Il n'a jamais eu assez de coeur pour
s'en souvenir lui-même!»

Agnès intervint aussitôt. La nature, qui abhorre en toutes choses
la monotonie, a fait les contrastes les plus violents, même chez
les femmes les plus douces; Agnès, elle aussi, se mettait
quelquefois en colère. Elle ne put supporter la façon dont la
nourrice venait de s'expliquer sur Montbarry.

«Si vous avez encore quelque honte, s'écria-t-elle, vous devriez
rougir de ce que vous venez de dire! Votre ingratitude m'écoeure.
Je vous laisse avec elle, Henry, cela ne vous fait rien à vous!»

Après cette réflexion significative, qui lui prouvait qu'il avait,
lui aussi, perdu dans l'estime d'Agnès, elle quitta la chambre.

La nourrice reçut la verte semonce qui venait de lui être faite
plutôt en riant. Quand la porte fut fermée, ce philosophe en jupon
fit signe à Henry:

«Il y a un entêtement incroyable chez les jeunes femmes, dit-elle.
Mademoiselle ne veut pas convenir que lord Montbarry était un
méchant homme, quoiqu'il l'ait trompée. Et maintenant qu'il est
mort, elle l'aime encore. Dites un mot contre lui, et elle part
comme une fusée, vous venez de le voir. C'est de l'entêtement!_
_Cela passera avec le temps. Tenez bon, monsieur Henry, tenez bon!

--Elle ne parait pas vous avoir fâchée, dit Henry.

--Elle? répéta la nourrice avec étonnement; elle, me fâcher! Je
l'aime avec sa mauvaise humeur; cela me la rappelle quand elle
était bébé. Que le Seigneur la bénisse! Quand je vais aller lui
dire bonsoir, elle me donnera un gros baiser, la pauvre chérie, et
me dira: «Nourrice, ne m'en veux pas, je n'étais pas sérieuse
tantôt!» À propos de cet argent, monsieur Henry, si j'étais plus
jeune, je le dépenserais en toilette ou en bijoux. Mais je suis
trop vieille maintenant. Que ferai-je de mon legs quand je
l'aurai?

--Placez-la et touchez-en les intérêts, lui dit Henry; tant par
an, vous savez?

--Combien aurai-je? demanda la nourrice.

--Si vous mettez vos cent livres sur les fonds publics, vous
aurez entre trois et quatre livres par an.»

La nourrice secoua la tête.

«Trois ou quatre livres par an? Cela ne fait pas mon affaire! Je
veux davantage. Tenez, monsieur Henry, je ne me soucie pas de ce
petit peu d'argent. Je n'ai jamais aimé l'homme qui me l'a laissé,
bien qu'il soit votre frère. Si je perdais tout demain, cela ne me
ferait rien; j'en ai assez comme cela pour le reste de mes jours.
On dit que vous êtes un spéculateur. Dites-moi une bonne affaire,
vous seriez bien aimable! Tout ou rien! Et voilà pour les fonds
publics!» ajouta-t-elle en faisant claquer ses doigts, exprimant
ainsi son profond mépris pour un placement garanti à trois pour
cent.

Henry montra le prospectus de la _Venitian Hotel Company._

«Vous êtes une drôle de vieille femme, dit-il. Tenez, joueuse
effrénée, voilà quelque chose pour vous! C'est tout ou rien; mais
faites bien attention, il faut garder la chose secrète pour miss
Agnès, car je ne suis pas du tout certain qu'elle approuverait le
conseil que je vous donne.»

La nourrice prit ses lunettes.

_Six pour cent, garantis, _lut-elle; et les directeurs ont des
raisons de croire qu'ils pourront donner prochainement dix pour
cent et plus à leurs actionnaires.

«Intéressez-moi dans cette affaire, monsieur Henry! Et pour
l'amour de Dieu, partout où vous irez, recommandez l'hôtel à vos
amis et tâchez qu'il réussisse.»

La nourrice suivit le conseil que venait de lui donner Henry et
eut, elle aussi, son intérêt dans la maison ou était mort lord
Montbarry.

Trois jours s'écoulèrent avant qu'Henry pût revoit Agnès. Mais
après cet intervalle, le léger nuage qu'il y avait entre eux était
entièrement dissipé. Agnès le reçut avec plus d'amabilité que de
coutume. Elle semblait de meilleure humeur. Elle avait reçu
courrier par courrier une réponse à la lettre qu'elle avait
adressée à Mme Stéphen Westwick: son offre avait été acceptée avec
joie, mais à une condition, c'est qu'elle resterait d'abord un
mois chez les Westwick sans s'occuper de rien; après cela, si
réellement elle voulait enseigner aux enfants, elle devrait être
gouvernante, tante, cousine, tout en un mot, et elle ne quitterait
la famille qu'au cas où elle se marierait, ce dont ses amis
d'Irlande ne désespéraient pas.

«Vous voyez que j'avais raison», dit-elle à Henry.

Mais lui n'y croyait pas encore.

«Partez-vous réellement? demanda-t-il.

--Je pars la semaine prochaine.

--Quand vous reverrai-je?

--Vous savez bien que vous êtes toujours le bienvenu chez votre
frère. Vous me verrez quand vous voudrez.

Elle lui tendit la main.

--Pardonnez-moi si je vous quitte. Je fais déjà mes malles.»

Henry essaya de l'embrasser en la quittant. Elle se recula
vivement.

«Pourquoi pas? Je suis votre cousin, dit-il.

--Je n'aime pas qu'on m'embrasse» répondit-elle.

Henry la regarda sans insister: son refus de lui accorder ce qu'il
regardait comme un privilège de cousin lui semblait de bonne
augure. C'était indirectement l'encourager comme amoureux.

Le premier jour de la semaine suivante, Agnès quitta Londres pour
l'Irlande. Comme on le verra plus tard, ce n'était que le
commencement d'un voyage plus long.

L'Irlande devait seulement être sa première étape sur un chemin
détourné, chemin qui la conduisit au Palais, à Venise.



TROISIÈME  PARTIE


XIII

Au printemps de l'année 1861, Agnès était installée dans la maison
de campagne de ses deux amis, devenus, par suite de la mort du
premier lord, décédé sans enfants, _lord et lady Montbarry. _La
vieille nourrice n'avait pas quitté sa maîtresse. On lui avait
trouvé une place convenable à son âge. Elle était parfaitement
heureuse dans ses nouvelles fonctions, la preuve, c'est qu'elle
avait prodigué le premier semestre de ses revenus de la _Venice
Hotel Company, _en cadeaux extravagants pour les enfants.

Dans les premiers mois de l'année, les directeurs des bureaux
d'assurances sur la vie se soumirent aux circonstances, et
payèrent les dix taille livres sterling. Immédiatement après, la
veuve du premier lord Montbarry, autrement dit la douairière
Montbarry, quitta l'Angleterre, avec le baron Rivar, pour se
rendre aux États-unis. Les journaux scientifiques avaient annoncé
que le baron partait pour se rendre compte des progrès que la
chimie avait faits dans la grande République américaine. Sa soeur
répondit à ceux de ses amis qui lui demandaient si elle
l'accompagnait, qu'elle le suivait dans l'espoir de trouver dans
ce voyage une distraction au malheur qui l'avait frappée. Agnès
apprit cette nouvelle par Henry Westwick, qui était venu faire une
visite à son frère, elle en éprouva pour ainsi dire une sorte de
soulagement.

«Avec l'Atlantique entre nous, se dit-elle, j'en ai sûrement fini
avec cette terrible femme!»

Une semaine s'était à peine écoulée, qu'un événement inattendu
vint rappeler une fois de plus cette terrible femme au souvenir
d'Agnès.

Ce jour-là, Henry était parti pour Londres. Le matin de son
départ, il avait tenté de presser encore Agnès: et les enfants,
comme il l'avait craint, avaient été d'innocents obstacles à
l'exécution de son projet, mais il s'était fait secrètement une
fidèle alliée de sa belle-soeur.

«Ayez un peu de patience, lui avait-elle dit, et laissez-moi me
servir de l'influence des enfants. S'ils peuvent la persuader de
vous écouter, ils le feront.»

Les deux dames avaient accompagné, à la gare du chemin de fer,
Henry et d'autres invités qui s'en allaient en même temps, elles
venaient de rentrer à la maison en voiture, quand le domestique
annonça qu'une personne du nom de Rolland attendait pour voir
milady.

«Est-ce une femme?

--Oui, madame.»

La jeune lady Montbarry se tourna vers Agnès,

«C'est la personne que votre notaire aurait voulu voir, quand il a
cherché à découvrir les traces du courrier.

--Vous voulez dire la femme de chambre anglaise qui était avec
lady Montbarry à Venise?

--Je vous en supplie, ma chère amie! Ne me parlez jamais de
l'horrible veuve de Montbarry en la désignant par le nom que _je
_porte maintenant. Stephen et moi nous avons résolu de lui donner
désormais le titre qu'elle portait avant d'être mariée. Je suis
lady Montbarry: elle, elle est _la comtesse. _De cette façon, il
n'y aura pas de confusion possible. Mme Rolland était à mon
service avant d'entrer chez la comtesse: c'était une véritable
femme de confiance, mais elle avait un défaut qui me força à la
renvoyer, un caractère insupportable dont on se plaignait
continuellement à l'office. Voulez-vous la voir?»

Agnès accepta, espérant en tirer quelque renseignement pour la
femme du courrier. L'inutilité de tous les efforts faits pour
découvrir les traces de l'homme disparu avait complètement
découragé Mme Ferraris, qui s'était résignée peu à peu. Elle avait
pris des vêtements de deuil et gagnait sa vie dans une place, que
l'inépuisable bonté d'Agnès lui avait procurée à Londres. La
dernière chance qu'on eût de pénétrer le mystère de la disparition
de Ferraris reposait maintenant tout entière sur ce que la femme
qui avait servi en même temps que le courrier allait dire. Pleine
d'espérance, Agnès suivit lady Montbarry dans la pièce où
attendait Mme Rolland.

C'était une grande femme osseuse, arrivée à l'automne de la vie,
avec des yeux enfoncés, des yeux gris-fer. Elle se leva de sa
chaise avec une raideur d'automate, et salua les deux dames avec
un air de soumission absolue dès qu'elles parurent. On voyait du
premier coup d'oeil que Mme Rolland devait avoir sa réputation
intacte; elle avait d'épais et larges sourcils, une voix profonde
et pleine de solennité, des gestes raides et secs et, dans sa
figure, pas la moindre ligne courbe caractéristique de son sexe:
tout était anguleux; en un mot la vertu, dans cette excellente
personne, se montrait sous son aspect le moins engageant. Et quand
on la voyait pour la première fois, on se demandait pourquoi elle
n'était pas un homme. «Cela va-t-il bien, madame Rolland?

--Pour mon âge, aussi bien que possible.

--Puis-je quelque chose pour vous?

--Madame peut me faire une grande faveur, en disant comment je
l'ai servie tant que j'ai été chez elle. On m'offre une place
auprès d'une dame malade qui depuis ces derniers jours est venue
demeurer dans le voisinage.

--Ah, ouf, j'en ai entendu parler. Une Mme Carbury, avec sa nièce,
une jolie jeune fille, à ce que l'on m'a dit. Mais, madame
Rolland, vous m'avez quittée il y a quelque temps déjà, et
Mme Carbury voudra sans doute avoir ses renseignements de la
dernière maîtresse que vous avez servie.»

Un éclair de vertueuse indignation illumina soudain les yeux
enfoncés de Mme Rolland. Elle toussa avant de répondre, comme si
le souvenir de sa dernière maîtresse l'étreignait à la gorge.

«J'ai dit à Mme Carbury que la personne que j'ai servie en dernier
--réellement je ne puis pas lui donner son titre, en votre
présence, madame,--a quitté l'Angleterre pour l'Amérique.
Mme Carbury sait que je suis partie de chez cette personne de mon
plein gré, elle sait aussi pour quelle raison et elle approuve ma
conduite. Un mot de vous, madame, sera largement suffisant pour me
procurer cette place.

--Très bien! Madame Rolland, je n'ai aucune raison pour ne pas
vous recommander en cette circonstance. Mme Carbury me trouvera
demain chez moi jusqu'à deux heures.

--Mme Carbury n'est pas assez bien portante pour sortir, madame.
Sa nièce, miss Haldane, viendra à sa place si vous le permettez.

--Mais parfaitement. Cette jeune  fille est  sûre d'être la
bienvenue. Attendez un peu, madame Rolland. Cette dame est miss
Lockwood, la cousine de mon mari et mon amie. Elle désire vous
parler du courrier qui était au service de feu lord Montbarry à_
_Venise.»

Les sourcils épais de Mme Rolland se froncèrent en signe de
mécontentement.

«Je le regrette, madame, fut tout ce qu'elle répondit.

--Vous ne savez peut-être pas ce qui s'est passé après votre
départ de Venise? reprit Agnès. Ferraris a quitté le palais
secrètement, et l'on n'a plus jamais entendu parler de lui.»

Mme Rolland ferma mystérieusement les yeux comme pour chasser une
vision terrible pour une femme respectable, celle du courrier
perdu.

«Rien de ce que M. Ferraris a pu faire ne me surprendra, répondit-elle
avec un ton de basse profonde,

--Vous êtes sévère pour lui,» dit Agnès. Mme Rolland ouvrit
soudain les yeux.

«Je ne parle sévèrement de personne sans raison. M. Ferraris s'est
conduit envers moi, miss Lockwood, comme aucun homme ne l'a jamais
fait, ni avant, ni depuis.

--Qu'a-t-il donc fait?

--Ce qu'il a fait? reprit Mme Rolland avec un geste d'horreur; il
s'est permis des libertés avec moi!»

La jeune lady Montbarry se détourna et mit son mouchoir sur sa
bouche pour étouffer un éclat de rire.

Mme Rolland continua, paraissant fort étrangement surprise de
l'effet que sa réponse avait produit sur Agnès.

«Et quand j'ai insisté pour des excuses, il a eu l'audace,
mademoiselle, de me répondre que la vie qu'il menait au palais
était horriblement triste et qu'il n'avait pas trouvé d'autre
moyen de s'amuser!

--Vous ne m'avez probablement pas bien comprise, dit Agnès.
Ferraris ne m'intéresse pas du tout, mais savez-vous qu'il est
marié?

--Je plains sa femme, reprit Mme Rolland.

--Naturellement elle est inquiète de lui, continua Agnès.

--Elle devrait remercier Dieu d'en être débarrassée,» interrompit
Mme Rolland.

Agnès continua.

«Je connais Mme Ferraris depuis son enfance et je désire
sincèrement lui être utile en cette circonstance. Avez-vous
remarqué quelque chose pendant que vous étiez à Venise, qui
explique la disparition si extraordinaire de son mari? Dans quels
termes, par exemple vivait-il avec son maître et sa maîtresse?

--En termes excellents avec sa maîtresse, répondit Mme Rolland, si
excellents, qu'ils en étaient tout bonnement répugnants pour une
respectable servante anglaise. Elle le poussait à lui raconter
toutes ses affaires: comment il vivait avec sa femme, s'il avait
besoin d'argent, et autres choses semblables, tout comme s'ils
étaient égaux. C'était répugnant! Cela n'a pas d'autre nom!

--Et son maître? reprit Agnès. En quels termes était Ferraris avec
lord Montbarry?

--Milord vivait constamment enfermé avec ses études et ses peines,
répondit Mme Rolland, avec une expression de respect solennel pour
la mémoire du lord. M. Ferraris recevait son argent quand il en
avait à toucher, et ne se souciait pas d'autre chose. «Si mes
moyens me le permettaient, je m'en irais aussi; mais mes moyens ne
me le permettent pas.» Ce furent les dernières paroles qu'il me
dit le matin de mon départ. Je ne lui répondis même pas. Après ce
qui s'était passé entre nous, je n'étais naturellement pas en fort
bons termes avec lui.

-Vous ne pouvez donc rien me dire d'intéressant sur cette affaire?

--Rien, répondit Mme Rolland, semblant heureuse de voir Agnès
désappointée.

--Mais il y avait encore une autre personne dans le palais, reprit
miss Lockwood, résolue de tirer l'énigme au clair, tandis qu'elle
en avait l'occasion. Il y avait le baron Rivar.»

Mme Rolland leva au ciel ses grandes mains, recouvertes de gants
noirs fanés, en signe d'horreur.

«Savez-vous bien, mademoiselle, reprit-elle, que j'ai quitté ma
place à cause de ce que j'ai vu...?»

Agnès l'arrêta.

«Je veux seulement savoir si le baron Rivar a fait quelque chose
qui puisse expliquer l'étrange conduite de Ferraris?

--Il n'a rien fait que je sache, reprit Mme Rolland. Le baron et
M. Ferraris se valaient, s'il m'est permis de le dire; en un mot,
ils étaient sans scrupules l'un et l'autre. Je suis une femme
éminemment juste et je vais vous en donner la preuve. Le jour même
où j'ai quitté le palais, j'ai entendu, en traversant un corridor,
le baron dire de sa chambre, dont la porte était entr'ouverte, à
Ferraris: «J'ai besoin de mille livres sterling. Que feriez-vous
pour mille livres, vous?» Et Ferraris répondit: «N'importe quoi,
monsieur, du moment où on ne le saurait pas.» Ce fut tout; le
baron et le domestique partirent ensuite d'un éclat de rire. Jugez
par vous-même, mademoiselle.»

Agnès réfléchit un instant. Mille livres, c'était justement la
somme qu'on avait envoyée à Mme Ferraris dans la lettre anonyme.
Ces mille livres avaient-elles un rapport quelconque avec la
conversation du baron et de Ferraris? Il était inutile de presser
davantage Mme Rolland. Elle ne pouvait donner aucun autre
renseignement de la moindre importance. On n'avait donc plus qu'à
la laisser se retirer. C'était une tentative de plus, faite
inutilement pour retrouver le courrier disparu.

Il y avait un dîner de famille le soir de ce jour-là dans la
maison, mais un seul invité, un neveu du nouveau lord Montbarry,
fils aîné de sa soeur lady Barville. Lady Montbarry ne put
résister au désir de raconter l'histoire du premier et dernier
assaut tenté sur la vertu de Mme Rolland, en imitant d'une façon
fort comique et fort exacte la voix profonde et criarde tout à la
fois de Mme Rolland.

Son mari lui demanda pourquoi cette créature phénoménale était
venue à la maison. Elle le lui dit, et annonça, bien entendu, la
prochaine visite de miss Haldane, Arthur Barville qui, depuis le
commencement du dîner était, contre son habitude, silencieux et
préoccupé, prit aussitôt part à la conversation avec des éclats
d'enthousiasme.

«Miss Haldane est la plus charmante fille de toute l'Irlande! Je
l'ai aperçue hier par-dessus le mur de son jardin, en passant à
cheval. À quelle heure vient-elle demain.

--Avant deux heures?

--Je viendrai dans le salon par hasard. Je meurs d'envie de lui
être présenté!»

Agnès se mit à rire.

«Êtes-vous donc déjà amoureux de miss Haldane?»

Arthur répondit gravement:

«Il n'y a rien de drôle à cela. J'ai passé toute ma journée le
long du mur de son jardin à l'attendre. Miss Haldane me rendra le
plus heureux ou le plus malheureux des hommes.

--Comment pouvez-vous dire une folie pareille?» C'était une folie,
sans doute. Mais qu'aurait pensé Agnès si elle avait pu se douter
que cette réponse la poussait sur le chemin de Venise?


XIV

L'été s'avançait et la transformation du palais vénitien en hôtel
moderne touchait à sa fin.

Tout l'extérieur de l'édifice, avec sa belle façade donnant sur le
canal, avait été intelligemment conservé. À l'extérieur toutes les
pièces avaient été refaites, ou plutôt on en avait diminué les
dimensions. Les larges corridors de l'étage supérieur servirent à
faire des chambres pour les domestiques ou les voyageurs désireux
de dépenser peu d'argent. Il ne resta de l'ancien aménagement que
les parquets en losanges et les plafonds délicatement sculptés, en
parfait état de conservation; ils n'avaient besoin que d'un
nettoyage. On les redora en outre un peu par-ci par-là pour
augmenter l'attrait des meilleures chambres de l'hôtel. À
l'extrémité du palais, on laissa les pièces qui s'y trouvaient
telles quelles.

C'étaient relativement de petites chambres, mais si élégamment
décorées qu'on n'y changea rien. On ne sut que plus tard que ces
pièces formaient les appartements occupés par lord et lady
Montbarry et le baron Rivar. La chambre où Montbarry mourut était
encore meublée comme une chambre à coucher; elle portait le n° 14.
La chambre située au-dessus, dans laquelle le baron s'était
installé, avait sur le registre de l'hôtel le n° 38. Avec leurs
peintures toutes fraîches, leurs plafonds nettoyés à neuf, une
fois les vieux lits, les chaises et les tables remplacés par de
jolis meubles, neufs et brillants, ces deux chambres promettaient
d'être les plus charmantes et les plus confortables de l'hôtel.
Quant au rez-de-chaussée, autrefois triste et désert, on en avait
fait de splendides salles à manger, des salons de lecture des
salles de billard, des fumoirs, véritablement royaux. Les caveaux,
semblables à des prisons, étaient maintenant aérés et éclairés
comme les constructions les plus récentes; ils étalent changés,
comme par le coup de baguette d'une fée, en cuisines, en offices,
en glacières et en caves, dignes des  hôtels les plus grandioses
qu'on rencontrait autrefois en Italie, il y a près de vingt ans.

Un mois avant la fin de ces travaux entrepris à Venise, dans
l'hôtel du Palais, Mme Rolland avait déjà sa place chez
Mme Carbury, en Irlande; la jolie miss Haldane, un véritable César
féminin, était venue, avait vu et avait vaincu dès sa première
visite chez le nouveau lord Montbarry.

Milady et miss Agnès firent autant de compliments d'elle qu'Arthur
Barville. Lord Montbarry déclara que c'était la seule jolie femme
qu'il ait jamais vue. La vieille dit qu'elle avait l'air d'avoir
été peinte par un grand artiste, et qu'elle n'avait besoin que
d'un beau cadre autour d'elle pour la rendre parfaite. Miss
Haldane, de son côté, était sortie enchantée de sa première
entrevue avec les Montbarry, adorant ses nouvelles connaissances.
Le même jour, un peu plus tard, Arthur passa chez elle avec des
fruits et des fleurs pour Mme Carbury, sous prétexte de savoir si
la vieille dame serait assez bien portante pour recevoir le
lendemain lord et lady Montbarry ainsi que miss Lockwood.

En moins d'une semaine, les deux maisons en étaient aux termes les
plus amicaux.

Mme Carbury, clouée sur son canapé par une maladie de l'épine
dorsale, devait à sa nièce un de ses rares plaisirs, la lecture
des romans nouveaux dès leur apparition. Arthur s'aperçut bientôt
de ce détail; aussi s'offrit-il volontairement à suppléer miss
Haldane. Il avait quelques notions de mécanique, et il
perfectionna la chaise articulée sur laquelle reposait
Mme Carbury; il inventa différents moyens de la transporter du
salon à sa chambre sans la faire souffrir, ce qui rendit la pauvre
dame toute gaie. Avec les droits qu'il se créait à la
reconnaissance de la tante, bien de sa personne comme il était,
Arthur avança rapidement dans les bonnes grâces de la charmante
nièce. Quoiqu'il eût soigneusement gardé son secret, elle savait
parfaitement--est-il nécessaire de le dire?--qu'il était
amoureux d'elle; mais elle, n'avait pas aussi vite découvert ses
propres sentiments à son égard. Observant les deux jeunes gens
comme elle pouvait le faire, puisqu'elle n'avait aucune autre
préoccupation, la pauvre malade découvrit en miss Haldane des
signes non équivoques de sympathie pour Arthur, sympathie qu'elle
n'avait encore montrée à aucun de ses nombreux admirateurs. Une
fois fixée, Mme Carbury saisit la première occasion favorable pour
parler d'Arthur.

«Je ne sais vraiment pas ce que je ferai, dit-elle, quand Arthur
s'en ira.»

Miss Haldane leva tranquillement la tête de son ouvrage. „ «Il ne
va pas nous quitter! s'écria-t-elle.

--Mais, ma chérie, il est déjà resté chez son oncle un mois de
plus qu'il ne devait. Son père et sa mère ont naturellement envie
de le revoir.»

Miss Haldane répondit aussitôt par une idée qui ne pouvait
évidemment germer que dans un esprit troublé par la passion.

«Pourquoi son père et sa mère ne viendraient-ils pas chez lord
Montbarry? La résidence de sir Théodore Barville n'est pas à plus
de trente milles d'ici, et lady Barville est la soeur de lord
Montbarry. Ils n'ont pas besoin de faire de cérémonie entre eux.

--Ils peuvent être retenus chez eux, reprit Mme Carbury.

--Mais, ma chère tante, qu'est-ce qui vous le prouve? Supposons
que vous en parliez à Arthur!

--Supposons que _tu _lui en parles, _toi?»_

Miss Haldane baissa aussitôt la tête sur son ouvrage. Mais sa
tante avait eu le temps de voir son visage, et son visage l'avait
trahie.

Lorsque Arthur vint le lendemain, Mme Carbury le prit à part et
causa avec lui, pendant que sa nièce était au jardin. Le roman
nouveau attendait sur la table. Arthur n'en fit pas la lecture à
la vieille dame et alla trouver miss Haldane dans le jardin.

Le jour suivant, il écrivit chez lui, et mit dans sa lettre une
photographie de miss Haldane. À la fin de la semaine, sir Théodore
et lady Barville arrivèrent chez lord Montbarry et purent
s'assurer que le portrait qu'on leur envoyé n'avait pas flatté
l'original. Ils s'étaient mariés jeunes et, chose étrange, ils
n'étaient pas opposés à ce qu'on suivît leur exemple. La question
d'âge étant ainsi écartée, les amoureux ne devaient plus
rencontrer aucun obstacle. Miss Haldane était fille unique et
possédait une belle fortune. Arthur avait fait de bonnes études et
s'était conquis un certain renom à l'Université; mais cela ne
suffisait pas pour gagner sa vie. Comme fils aîné de sir Théodore,
sa position était déjà du reste assurée. Il était âgé de vingt-deux
ans, la jeune fille en avait dix-huit. Il n'y avait aucune
raison pour faire attendre ces enfants et rien ne devait apporter
d'obstacle à la célébration du mariage, qui pouvait avoir lieu
vers la première semaine de septembre. Pendant que les jeunes
époux feraient à l'étranger l'inévitable voyage de noce, une soeur
de Mme Carbury avait offert de rester avec elle. Le jeune couple
aussitôt la lune de miel finie, devait revenir en Irlande et
s'installer dans la grande et confortable maison de Mme Carbury.

Tout cela fut décidé au commencement du mois d'août. Vers la même
date, les derniers travaux étaient terminés dans le vieux palais à
Venise. On sécha les chambres à la vapeur, les caves furent
remplies de bon vin, le gérant réunit une armée de domestiques, et
on annonça pour le mois d'octobre, dans l'Europe entière,
l'ouverture du nouvel hôtel.


XV

_Miss Agnès Lockwood à Madame Ferraris. _«J'ai promis, ma bonne
Émilie, de vous donner quelques détails sur le mariage de
M. Arthur Barville et de miss Haldane. Il a eu lieu il y a dix
jours. Mais j'ai eu tant à faire en l'absence du maître et de la
maîtresse de la maison, que je n'ai pu vous écrire qu'aujourd'hui.

» Les invitations n'ont été faites qu'aux membres de la famille du
mari et de la femme, en raison de la mauvaise santé de la tante de
miss Haldane. Du côté de la famille Montbarry, il y avait, outre
lord et lady Montbarry, sir Théodore et lady Barville,
Mme Narbury, la deuxième soeur de milord comme vous savez, Francis
et Henry Westwick. Les trois enfants et moi nous assistâmes à la
cérémonie en qualité de demoiselles d'honneur. Deux autres jeunes
filles fort gentilles, cousines de la mariée, se joignirent à
nous. Nos robes étaient blanches, avec des garnitures vertes en
honneur de l'Irlande. Le marié nous fit à toutes cadeau d'un joli
bracelet d'or. Si vous ajoutez aux personnes que je viens de
nommer les membres de la famille de Mme Carbury et les vieux
domestiques des deux maisons, à qui l'on avait permis de boire à
la santé des nouveaux mariés, à l'autre bout de la salle à manger,
vous aurez la liste complète des convives du déjeuner de noce.

» Le temps était magnifique et l'office en musique fut superbe.
Quant à la mariée, on ne saurait dire combien elle était belle et
combien elle fut charmante et candide pendant toute la cérémonie.
Nous fûmes très gais au déjeuner, et les discours ont été fort
bien tournés. C'est M. Henry Westwick qui parla le dernier et le
mieux de tous. Il termina en faisant une proposition qui va avant
peu changer complètement notre genre de vie.

«Si j'ai bonne mémoire, voici comment il s'exprima: «Nous sommes
tous d'accord, n'est-ce pas, pour regretter l'heure de la
séparation qui est proche maintenant, et nous serions tous fort
heureux de nous revoir. Pourquoi ne prendrions-nous pas un rendez-vous?
Voici l'automne, nous allons aller en vacances. Que diriez-vous,
si vous n'avez pas déjà d'autres engagements, bien entendu,
de nous retrouver avec les jeunes mariés avant la fin de leur
voyage de noce, et de recommencer le charmant déjeuner que nous
venons de faire par un festin en l'honneur de la lune de miel? Nos
jeunes amis passent par l'Allemagne et le Tyrol avant de se rendre
en Italie. Je propose que nous leur laissions un mois à rester
seuls, et que nous nous arrangions ensuite pour les retrouver dans
le nord de l'Italie, à Venise, par exemple.»

» On applaudit à cette idée, et les applaudissements se changèrent
en éclats de rire, grâce... à qui?... à ma chère vieille nourrice.
Au moment où M. Westwick prononça le nom de Venise, elle se leva
soudain à la table des domestiques, à l'autre bout de la pièce, et
cria de toutes ses forces: «Descendez à notre hôtel, mesdames et
messieurs! Nous touchons déjà six pour cent de notre argent; et si
vous voulez louer toutes les chambres libres et demander tout ce
qu'il y a de meilleur, ce sera dix pour cent dans nos poches en
moins de temps que rien. Demandez plutôt à M. Henry!»

» Ainsi mis en cause, M. Westwick ne put faire autrement que de
nous avouer qu'il était actionnaire d'une compagnie qui venait de
se former pour exploiter un hôtel à Venise, et qu'il y avait aussi
intéressé la nourrice, pour une petite somme, je pense.

» Aussitôt chacun voulut porter le même toast et l'on but: Au
succès de l'hôtel de la nourrice, et à une hausse rapide du
dividende!

» Peu à peu on en revint à la question plus importante du rendez-vous
projeté à Venise; les difficultés commencèrent alors: bien
entendu, plusieurs personnes avaient déjà accepté des invitations
pour l'automne.

» De la famille de Mme Carbury, deux parents seuls purent
s'engager à venir. De notre côté, nous étions plus libres. M,
Henry Westwick devait aller à Venise avant nous tous pour assister
à l'inauguration du nouvel hôtel. Mme Narbury et M. Francis
Westwick s'offrirent à l'accompagner; et après quelque hésitation,
lord et lady Montbarry s'arrêtèrent à un autre arrangement. Lord
Montbarry ne pouvait pas facilement prendre le temps d'aller
jusqu'à Venise, mais lui et sa femme consentirent à suivre
Mme Narbury et M. Francis jusqu'à Paris. Il y a cinq jours déjà
qu'ils sont partis avec leurs compagnons de voyage, laissant ici à
ma garde leurs trois petits enfants. Ils ont supplié bien fort,
les pauvres chérubins, pour partir avec papa et maman. Mais on a
pensé qu'il valait mieux ne pas interrompre les progrès de leurs
études et ne pas les exposer, surtout les deux plus jeunes, aux
fatigues du voyage.

» J'ai reçu ce matin de Cologne une lettre charmante de la mariée.
Vous ne pouvez vous figurer comme elle avoue gentiment et sans
détour qu'elle est heureuse. Il y a des personnes, comme on dit en
Irlande, nées sous une bonne étoile, et je crois qu'Arthur
Barville est de celles-là.

» La prochaine fois que vous m'écrirez, j'espère que vous serez en
meilleure santé et plus calme, et que votre emploi continuera à
vous plaire. Croyez-moi votre sincère amie.

» A. L.»

Agnès venait de terminer et de cacheter sa lettre quand l'aînée de
ses petites élèves entra dans la chambre annonçant que le
domestique de lord Montbarry venait d'arriver de Paris! Craignant
quelque malheur, elle sortit à la hâte.

Le domestique comprit qu'il l'avait effrayée.

«Il n'y a aucune mauvaise nouvelle, mademoiselle, sa hâta-t-il
de dire. Milord et milady sont fort bien à Paris. Ils désirent
seulement que vous et les jeunes demoiselles vous veniez les
retrouver.»

En même temps il tendait à Agnès une lettre de lady Montbarry.

«Ma chère Agnès,

» Je suis si heureuse de la vie que je mène ici,--il y a six
ans, ne l'oubliez pas, que je n'ai voyagé--que j'ai fait tous mes
efforts pour persuader à lord Montbarry d'aller à Venise. Et, ce
qui est bien plus important, j'en suis arrivée à mes fins! Il est
maintenant dans sa chambre en train d'écrire les lettres d'excuses
aux personnes dont il avait accepté des invitations. Je vous
souhaite, ma chère, d'avoir un aussi bon mari, quand le moment
viendra! En attendant, la seule chose qui me manque pour être tout
à fait heureuse, c'est de vous avoir ici avec mes bébés. Bien
qu'il ne le dise pas aussi franchement, Montbarry est tout aussi
malheureux que moi sans eux. Vous n'aurez aucun ennui. Louis vous
remettra ces quelques lignes écrites à la hâte, et prendra soin de
vous pendant le voyage jusqu'à Paris. Embrassez les enfants pour
moi mille et mille fois et ne vous occupez pas de leur éducation
pour le moment! Faites vos malles immédiatement, ma chérie, et je
ne vous en aimerai que mieux.

» Votre amie affectionnée,

» ADELA MONTBARRY.»

Toute troublée, Agnès replia la lettre, et pour se remettre, se
réfugia quelques minutes seule dans sa chambre.

Le premier moment de surprise passé, en rentrant en possession
d'elle-même, à l'idée d'aller à Venise, elle se souvint des
derniers mots prononcés chez elle par la veuve de Montbarry:

«_Nom nous reverrons, ici en Angleterre, ou là-bas à Venise, où
mon mari est mort, et nous nous reverrons pour la dernière fois.»_

C'était une coïncidence extraordinaire pour le moins, que la
marche des événements dût conduire ainsi, fatalement, Agnès à
Venise, surtout après ces paroles!

Cette femme aux grands yeux noirs, cette Cassandre, était-elle
toujours en Amérique? Ou bien la marche des événements l'avait
elle ramenée, elle aussi, fatalement, à Venise? Agnès se leva
honteuse d'avoir songé à tout cela, honteuse de s'être posé de
pareilles questions.

Elle sonna et envoya chercher les petites filles pour leur
annoncer qu'on allait rejoindre papa et maman. La joie bruyante
des enfants, la préoccupation des préparatifs d'un voyage décidé à
la hâte chassa de son esprit, comme elles le méritait, toutes ces
absurdes pensées qu'elles avait eues, Agnès se mit à la besogne
avec cette ardeur fébrile dont les femmes seules sont capables
quand elles font quelque chose qui leur plait. Le même tour, les
voyageurs arrivèrent à Dublin à temps pour prendre le bateau
d'Angleterre. Deux jours plus tard, ils avaient rejoint lord et
lady Montbarry à Paris.



QUATRIÈME  PARTIE


XVI

On était seulement au 20 septembre, quand Agnès et les enfants
arrivèrent à Paris. Mme Narbury et son frère Francis étaient déjà
en route pour l'Italie. Mais le nouvel hôtel ne devait pas être
ouvert aux voyageurs avant trois semaines.

C'était Francis Westwick qui était cause de ce départ prématuré.

Comme Henry, son frère cadet, il avait augmenté ses ressources
pécuniaires en entreprenant différentes affaires qui toutes, du
reste, touchaient à ce qu'on appelle les arts libéraux. Il avait
gagné de l'argent d'abord avec un journal hebdomadaire; puis il
avait placé ses bénéfices dans un théâtre de Londres. Cette
dernière spéculation, dirigée intelligemment, avait prospéré à
souhait, grâce à un public enthousiaste.

Cherchant un nouveau succès pour la saison d'hiver, Francis
s'était décidé à tâcher de conserver un public déjà blasé en
donnant un nouveau genre de ballet de son invention, où l'action
d'une pièce à grand spectacle n'aurait rien à souffrir d'un
intermède de danse.

Il était maintenant à la recherche de la meilleure danseuse du
monde entier. Il voulait une étoile, un phénomène. Ayant entendu
parler, par ses correspondants étrangers, de deux femmes qui
avaient débuté avec succès, l'une à Milan, l'autre à Florence, il
était parti pour ces deux villes, afin de juger par ses propres
yeux. De là il devait rejoindre, à Venise, les nouveaux mariés.
Une de ses soeurs, qui était veuve, et qui avait à Florence des
amis qu'elle désirait revoir, l'accompagna avec plaisir. Les
Montbarry restèrent à Paris jusqu'à ce qu'il fût temps de partir
pour être exacts au rendez-vous à Venise. Henry les trouva encore
en France, quand il arriva de Londres se rendant en Italie pour
assister à l'ouverture du nouvel hôtel.

Quoi qu'ait pu lui dire lady Montbarry, il saisit encore cette
occasion pour presser Agnès; il ne pouvait choisir un plus mauvais
moment. Les plaisirs de Paris, qu'elle ne comprenait pas plus que
ceux qui l'entouraient d'ailleurs, la fatiguèrent excessivement.
Elle n'était pas malade et elle prenait volontiers sa part des
distractions toujours nouvelles qu'offre sans cesse aux étrangers
le peuple le plus gai du monde entier, mais rien ne pouvait la
tirer de sa torpeur, elle restait toujours sombre et triste malgré
tout. Dans cette situation d'esprit, elle n'était pas d'humeur à
écouter avec plaisir, ou même avec patience, les amabilités
d'Henry; elle refusa donc positivement de l'entendre.

«Pourquoi me rappeler ce que j'ai souffert? lui demanda-t-elle. Ne
voyez-vous pas que j'en garderai toute ma vie le souvenir?

--Je croyais connaître un peu les femmes, dit Henry à lady
Montbarry, en lui racontant sa déconvenue, mais Agnès est une
énigme pour moi, Il y a un an que Montbarry est mort, et elle
reste toujours aussi pleine de sa mémoire que s'il était mort en
lui restant fidèle. Elle souffre encore plus qu'aucun de nous!

--C'est la meilleure femme de la terre, ne l'oubliez pas, répondit
lady Montbarry, et vous lui pardonnerez. Une femme comme Agnès
peut-elle donner son amour ou le refuser suivant les
circonstances? Parce que l'homme qu'elle avait choisi était
indigne d'elle, n'en est-il pas moins resté l'époux de son coeur?
Si peu qu'il l'ait mérité, elle a été pendant qu'il vivait sa plus
sincère et sa meilleure amie; maintenant qu'il n'est plus, elle
reste toujours, et c'est son devoir, sa plus sincère et sa
meilleure amie. Si vous l'aimez réellement, attendez, et reposez-vous
en sur vos deux plus fidèles alliés: le temps et moi. Voici
mon avis, voyez vous-même si ce n'est pas le meilleur que je
puisse vous donner. Continuez demain votre voyage pour Venise, et
quand vous quitterez Agnès, parlez-lui comme s'il ne s'était rien
passé entre vous.»

Henry suivit sagement ce conseil.

Comprenant sa réserve, Agnès se montra fort amicale et presque
gaie. Quand il s'arrêta à la porte pour la voir une dernière fois,
elle détourna vivement la tête pour lui cacher son visage. Était-ce
bon signe?

«Mais certainement, affirma lady Montbarry en accompagnant Henry
jusqu'au bas de l'escalier. Écrivez-nous quand vous serez à
Venise. Nous attendrons ici des lettres d'Arthur et de sa femme,
et nous fixerons notre départ pour l'Italie d'après ce qu'ils nous
diront.»

Une semaine se passa sans lettre d'Henry. Quelques jours après, on
reçut une dépêche de lui. Elle était datée de Milan et non de
Venise; elle ne contenait que cette phrase vraiment étrange:

«_J'ai quitté l'hôtel. Serai de retour à l'arrivée d'Arthur et de
sa femme. Adressez, en attendant, Albergo Reale, Milan.»_

Henry préférait Venise à toute autre ville de l'Europe, aussi
avait-il pris ses dispositions pour y rester jusqu'à ce que toute
la famille fût réunie. Quel événement inattendu avait donc pu le
forcer à changer ainsi ses plans, et pourquoi ne donnait-il aucune
explication? Pourquoi ne disait-il pas la raison de son changement
subit d'itinéraire?

La suite l'apprendra.


XVII

L'hôtel du palais, qui voulait faire sa clientèle surtout parmi
les voyageurs anglais et américains, célébra bien entendu
l'ouverture de ses portes par un grand banquet où l'on prononça
force discours.

Henry Westwick arriva à Venise juste pour prendre le café avec les
invités et fumer quelques cigares.

À la vue des splendeurs des salles de réception, frappé surtout
par l'habile mélange de confort et de luxe qui régnait dans les
chambres à coucher, il commença à trouver fort sérieuse la
plaisanterie de la vieille nourrice sur le dividende futur de dix
pour cent. L'hôtel débutait bien. On avait fait tant de réclames
en Angleterre et à l'étranger que tout le monde connaissait la
maison avant d'y être descendu. Henry ne put obtenir qu'une des
petites chambres de l'étage supérieur, encore ne la lui donna-t-on
que grâce à un heureux hasard, la personne qui l'avait retenue par
lettre ne pouvant venir. Il montait chez lui fort heureux d'aller
s'étendre dans un lit, quand un nouvel incident vint changer les
projets qu'il faisait pour la nuit, en le conduisant dans une
autre chambre bien meilleure que la première. Se dirigeant
tranquillement vers les régions élevées où on l'avait relégué,
l'attention d'Henry fut appelée par une voix en colère qui, avec
le fort accent de la Nouvelle-Angleterre, s'élevait contre une des
plus grandes privations dont puisse être affligé un libre citoyen
de la libre Amérique: la privation du gaz dans sa chambre à
coucher.

Les Américains sont sûrement le peuple le plus hospitalier de la
terre. Ils sont aussi, dans certains cas, d'un caractère fort
agréable et des plus patients. Mais enfin, ils sont hommes comme
les autres humains, et la patience d'un Américain a des limites,
surtout quand il s'agit d'une bougie dans une chambre à coucher.
Le naturel des États-Unis, dont nous parlons maintenant, se refusa
à croire que sa chambre à coucher fût complètement terminée parce
qu'elle ne possédait pas un bec de gaz.

Le gérant eut beau lui montrer les fines sculptures artistiques
remises à neuf et redorées partout, sur les murs et le plafond; il
fit son possible pour expliquer que la combustion du gaz les
salirait sûrement en quelques mois. Tout cela fut peine perdue; le
voyageur répondit que c'était fort bien, mais qu'il ne comprenait
pas, lui, toutes ces oeuvres d'art. Il était habitué à une chambre
à coucher au gaz, c'est ce qu'il voulait et ce qu'il tenait à
avoir. Le gérant lui offrit obligeamment de demander à une autre
personne, qui occupait à l'étage au-dessous une chambre éclairée
tout entière au gaz, de la lui abandonner. En entendant cela,
Henry, qui était tout prêt à changer une petite chambre à coucher
contre une grande, s'offrit à faire l'échange. L'excellent naturel
des États-Unis lui donna sur-le-champ une poignée de main.

«Vous aimez probablement les arts, monsieur, dit-il, et vous
comprendrez sans doute les beautés de ces décorations.»

Henry regarda le numéro de sa nouvelle chambre. C'était le numéro
14.

Tombant de fatigue et de sommeil, il espérait naturellement passer
une bonne nuit. D'une excellente santé, Henry dormait tout aussi
bien dans un lit qu'il ne connaissait pas que dans sa propre
chambre; néanmoins, sans la moindre raison, son attente fut déçue.
Le lit luxueux, la chambre bien aérée, le charme délicieux de
Venise pendant la nuit, tout semblait lui promettre un doux
sommeil, mais il ne put fermer les yeux. Un indescriptible
sentiment de malaise le tint éveillé jusqu'au jour. Il descendit
dans le café aussitôt que les gens de l'hôtel furent sur pied, il
commanda à déjeuner.

Un autre changement se fit encore en lui dès que le repas fut
servi; cela lui sembla fort extraordinaire, mais il était sans
appétit. Une excellente omelette, des côtelettes cuites à point,
il renvoya tout sans y goûter, lui dont l'appétit était toujours
égal, lui qui s'accommodait de tout.

La journée s'annonçait belle et brillante.

Il envoya chercher une gondole et se fit conduire au Lido.

Dehors, à l'air frais des lagunes, il se sentit revivre. Il
n'avait pas quitté l'hôtel depuis dix minutes qu'il s'endormait
profondément dans la gondole. Il se réveilla au moment de
débarquer, se jeta à l'eau et goûta le plaisir d'un bain en pleine
Adriatique. Il y avait seulement à cette époque-là un pauvre petit
restaurant dans l'île; mais l'appétit lui était revenu, et Henry
était prêt à manger n'importe quoi; il avala ce qu'on lui servit
comme un homme affamé. En y réfléchissant, il ne pouvait
comprendre qu'il eût renvoyé l'excellent déjeuner de l'hôtel.

Il rentra à Venise et passa la journée dans les galeries de
tableaux et dans les églises. Vers six heures sa gondole le
ramena, toujours avec un fort bon appétit, à l'hôtel, où il devait
dîner à table d'hôte avec un compagnon de voyage qu'il avait
invité.

Tous ceux qui prirent part au dîner y firent honneur, à
l'exception d'une seule personne. Au grand étonnement d'Henry,
l'appétit avec lequel il était entré à l'hôtel le quitta soudain,
sans aucune cause, dès qu'il fut à table. Il but quelques gorgées
de vin, mais ne put absolument rien manger.

«Que pouvez-vous bien avoir? lui demanda son compagnon de voyage.

--Je n'en sais pas plus que vous», répondit-il en toute sincérité.

Quand la nuit vint, il entra encore une fois dans sa belle et
confortable chambre à coucher. Le résultat de cette deuxième
expérience fut semblable au premier: il ressentit encore la même
sensation de malaise. Il passa encore une nuit sans dormir. Encore
une fois il essaya de déjeuner, mais l'appétit lui fit toujours
défaut!

Cette dernière expérience était trop extraordinaire pour que Henry
n'en parlât pas. Il raconta le fait à ses amis dans la salle
publique, devant le gérant. Plein de zèle pour défendre son hôtel,
le gérant, blessé de voir la mauvaise réputation qu'on faisait à
son numéro 14, invita les personnes présentes à visiter la chambre
à coucher de M. Westwick et à décider si c'était bien à elle que
M. Westwick devait ses deux nuits d'insomnie. Il en appela surtout
à un monsieur à cheveux gris invité à déjeuner par un voyageur
anglais.

«C'est le docteur Bruno, le premier médecin de Venise, dit-il. Je
le supplie de dire s'il y a quelque chose de malsain dans la
chambre de M. Westwick.»

En entrant au numéro 14, le médecin regarda autour de lui avec un
certain étonnement, que remarquèrent tous ceux qui
l'accompagnaient.

«La dernière fois que je suis entré dans cette chambre, dit-il, ce
fut pour une triste chose. C'était avant que le palais ne fût
transformé en hôtel. Je soignais un gentilhomme anglais qui mourut
ici.»

Une des personnes présentes demanda le nom du gentilhomme. Le
docteur Bruno répondit, sans se douter qu'il était devant le frère
de la personne morte:--_Lord Montbarry._

Henry quitta tranquillement la chambre sans dire un mot à
personne.

Ce n'était pas, dans le sens exact du mot, un homme superstitieux.
Mais il sentit néanmoins une répugnance invincible à rester dans
cet hôtel. Il résolut de quitter Venise. Demander une autre
chambre, c'était, il le voyait bien, froisser le gérant: quitter
l'hôtel et aller dans un autre, ce serait décrier ouvertement un
établissement au succès duquel il était intéressé.

Il laissa donc pour Arthur Barville un mot dans lequel il disait
qu'il était parti jeter un coup d'oeil sur les lacs italiens, et
qu'une ligne adressée à son hôtel à Milan suffirait pour le faire
revenir. Dans l'après-midi, il prit le train de Padoue, dîna avec
son appétit accoutumé et dormit aussi bien que d'habitude.

Le lendemain, deux personnes complètement étrangères à la famille
Montbarry, un monsieur et sa femme, qui retournaient en Angleterre
par la route de Venise, arrivèrent à l'hôtel du Palais et
occupèrent le numéro 14.

Fort inquiet des ennuis que lui avait déjà valus une de ses
meilleures chambres à coucher, le gérant saisit l'occasion qui se
présenta de demander aux nouveaux voyageurs comment ils avaient
trouvé leur chambre. Il put juger combien ils étaient satisfaits
en les voyant rester à Venise un jour de plus qu'ils n'avaient
d'abord projeté, rien que pour jouir plus longtemps de
l'excellente installation du nouvel hôtel.

«Nous n'avons rien trouvé de semblable en Italie, dirent-ils, vous
pouvez donc être certain que nous vous recommanderons à tous nos
amis.»

Quand le numéro 14 fut de nouveau vacant, une dame anglaise,
voyageant avec sa femme de chambre, arriva et, après avoir visité
la chambre, la retint sur-le-champ.

Cette dame était Mme Narbury. Elle avait laissé Francis Westwick à
Milan, en train de négocier l'engagement à son théâtre, d'une
nouvelle danseuse de la Scala.

N'ayant pas de nouvelles contraires, Mme Narbury supposait
qu'Arthur Barville et sa femme étaient déjà à Venise.

L'expérience que fit Mme Narbury du numéro 14 différa complètement
de celle qu'avait fait son_ _frère Henry de cette même chambre.

Elle s'endormit aussi vite que d'habitude, mais son sommeil fut
troublé par une succession de rêves affreux; la figure qui jouait
le rôle principal dans chacun d'eux était celle de son frère mort,
le premier lord de_ _Montbarry.

Elle le vit mourant dans une affreuse prison; elle le vit
poursuivi par des assassins et expirant sous leurs coups; elle le
vit se noyer dans les profondeurs insondables d'une eau sombre;
elle le vit dans un lit en flammes, comme sur un bûcher; elle le
vit fasciné par une misérable créature, boire le breuvage qu'elle
lui présentait et mourir empoisonné. L'horreur de ces rêves fit un
tel effet sur elle qu'elle se leva avec le jour, n'osant plus
rester dans son lit. Autrefois, de toute la famille, c'était elle
seule qui avait vécu en bons termes avec lord Montbarry. Son autre
frère et ses soeurs étaient toujours en discussion avec lui, et sa
mère avoua que de tous ses enfants, son fils aîné était celui
qu'elle aimait le moins.

Assise près de la fenêtre de sa chambre et regardant le lever du
soleil, Mme Narbury, une femme pleine de sens et d'énergie
cependant, frémissait de terreur en récapitulant chacun de ses
rêves.

Lorsque sa femm

Showing first 200,000 characters. Full text: gutenberg.org/ebooks/15060