Hamlet
by William Shakespeare · French · Gutenberg #15032 · 331,858 chars · public domain (US)
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Title: Hamlet
Author: William Shakespeare
Translator: François Guizot
Release date: February 13, 2005 [eBook #15032]
Most recently updated: December 14, 2020
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/15032
Credits: Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed
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Note du transcripteur:
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Ce document est tiré de:
OEUVRES COMPLÈTES DE
SHAKSPEARE
TRADUCTION DE
M. GUIZOT
NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES
Volume 1
Vie de Shakspeare
Hamlet.--La Tempête.--Coriolan.
PARIS
A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS
35, QUAI DES AUGUSTINS
1864
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HAMLET
TRAGÉDIE
NOTICE SUR HAMLET
_Hamlet_ n'est pas le plus beau des drames de Shakspeare; _Macbeth_ et,
je crois aussi _Othello_, lui sont, à tout prendre, supérieurs; mais
c'est peut-être celui qui contient les plus éclatants exemples de ses
beautés les plus sublimes comme de ses plus choquants défauts. Jamais
il n'a dévoilé avec plus d'originalité, de profondeur et d'effet
dramatique, l'état intime d'une grande âme; jamais aussi il ne
s'est plus abandonné aux fantaisies terribles ou burlesques de son
imagination, et à cette abondante intempérance d'un esprit pressé de
répandre ses idées sans les choisir, et qui se plaît à les rendre
frappantes par une expression forte, ingénieuse et inattendue, sans
aucun souci de leur forme naturelle et pure.
Selon sa coutume, Shakspeare ne s'est point inquiété, dans _Hamlet_,
d'inventer ni d'arranger son sujet: il a pris les faits tels qu'il les a
trouvés dans les récits fabuleux de l'ancienne histoire de Danemark,
par Saxon le Grammairien, transformés en histoires tragiques par
Belleforest, vers le milieu du XVIe siècle, et aussitôt traduits et
devenus populaires en Angleterre, non-seulement dans le public, mais sur
le théâtre, car il paraît certain que six ou sept ans avant Shakspeare,
en 1589, un poëte anglais, nommé Thomas Kyd, avait déjà fait de Hamlet
une tragédie. Voici le texte du roman historique dans lequel, comme un
sculpteur dans un bloc de marbre, Shakspeare a taillé la sienne.
«Fengon, ayant gagné secrètement des hommes, se rua un jour en un
banquet sur son frère Horwendille, lequel occit traîtreusement, puis
cauteleusement se purgea devant ses sujets d'un si détestable massacre.
Avant de mettre sa main sanguinolente et parricide sur son frère, il
avoit incestueusement souillé la couche fraternelle, abusant de la
femme de celui dont il pourchassa l'honneur devant qu'il effectuât sa
ruine....
«Enhardi par telle impunité, Fengon osa encore s'accoupler en mariage
à celle qu'il entretenoit exécrablement durant la vie du bon
Horwendille.... Et cette malheureuse, qui avoit reçu l'honneur d'être
l'épouse d'un des plus vaillants et sages princes du septentrion,
souffrit de s'abaisser jusqu'à telle vilenie que de lui fausser sa foi,
et qui pis est, épouser celui qui étoit le meurtrier tyran de son époux
légitime....
«Géruthe s'étant ainsi oubliée, le prince Amleth, se voyant en danger de
sa vie, abandonné de sa propre mère, pour tromper les ruses du tyran,
contrefit le fol avec telle ruse et subtilité que, feignant d'avoir tout
perdu le sens, il couvrit ses desseins et défendit son salut et sa vie.
Tous les jours il étoit au palais de la reine, qui avoit plus de soin de
plaire à son paillard que de soucy à venger son mari ou à remettre son
fils en son héritage; il couroit comme un maniaque, ne disoit rien qui
ne ressentît son transport des sens et pure frénésie, et toutes ses
actions et gestes n'étoient que d'un homme qui est privé de toute raison
et entendement; de sorte qu'il ne servoit plus que de passe-temps aux
pages et courtisans éventés qui étoient à la suite de son oncle
et beau-père.... Et faisoit pourtant des actes pleins de grande
signifiance, et répondoit si à propos qu'un sage homme eût jugé bientôt
de quel esprit est-ce que sortoit une invention si gentille....
«Amleth entendit par là en quel péril il se mettoit si, en sorte aucune,
il obéissoit aux mignardes caresses et mignotises de la demoiselle
envoyée par son oncle. Le prince, ému de la beauté de la fille, fut par
elle assuré encore de la trahison, car elle l'aimoit dès son enfance, et
eût été bien marrie de son désastre....
«Il faut, dit un des amis de Fengon, que le roi feigne de s'en aller en
quelque voyage, et que cependant on enferme Amleth seul avec sa mère
dans une chambre dans laquelle soit caché quelqu'un pour ouïr leurs
propos et les complots de ce fol sage et rusé compagnon.... Celuy même
s'offrit pour être l'espion, et témoin des propos du fils avec la
mère.... Le roi prit très-grand plaisir à cette invention....
«Cependant le conseiller entra secrètement en la chambre de la reine, et
se cacha sous quelque loudier [1], un peu auparavant que le fils y fût
enclos avec sa mère. Comme il étoit fin et cauteleux, sitôt qu'il fut
dedans la chambre, se doutant de quelque trahison ou surprise, il
continua en ses façons de faire folles et niaises, sauta sur ce loudier
où, sentant qu'il y avoit dessous quelque cas caché, ne faillit aussitôt
de donner dedans avec son glaive.... Ayant ainsi découvert l'embûche et
puni l'inventeur d'icelle, il s'en revint trouver la reine, laquelle
pleuroit et se lamentoit; puis ayant visité encore tous les coins de la
chambre, se voyant seul avec elle, il lui parla fort sagement en cette
manière:
«--Quelle trahison est ceci, ô la plus infâme de toutes celles qui onc
se sont prostituées au vouloir de quelque paillard abominable, que sous
le fard d'un pleur dissimulé, vous couvriez l'acte le plus méchant et
le crime le plus détestable? Quelle fiance puis-je avoir en vous qui,
déréglée sur toute impudicité, allez courant les bras étendus après
cetuy félon et traitre tyran qui est le meurtrier de mon père, et
caressez incestueusement le voleur du lit légitime de votre loyal
époux?... Ah! reine Géruthe, c'est la lubricité seule qui vous a effacé
en l'âme la mémoire des vaillances et vertus du bon roi votre époux et
mon père.... Ne vous offensez pas, je vous prie, Madame, si, transporté
de douleur, je vous parle si rigoureusement et si je vous respecte moins
que mon devoir; car, vous ayant mis à néant la mémoire du défunt roi
mon père, ne faut s'ébahir si aussi je sors des limites de toute
reconnoissance....
[Note 1: Couverture, courte-pointe.]
«Quoique la reine se sentît piquer de bien près, et que Amleth la
touchât vivement où plus elle se sentoit intéressée, si est-ce qu'elle
oublia tout dépit qu'elle eût pu concevoir d'être ainsi aigrement tancée
et reprise pour la grande joie qui la saisit, connoissant la gentillesse
d'esprit de son fils. D'un côté, elle n'osoit lever les yeux pour le
regarder, se souvenant de sa faute, et de l'autre elle eût volontiers
embrassé son fils pour les sages admonitions qu'il lui avoit faites, et
lesquelles eurent tant d'efficace que sur l'heure elles éteignirent les
flammes de sa convoitise....
«Avec lui furent envoyés en Angleterre deux des fidèles ministres de
Fengon, portant des lettres gravées dans du bois, qui portoient la mort
de Amleth et la commandoient à l'Anglois. Mais le rusé prince danois,
tandis que ses compagnons dormoient, ayant visité le paquet et connu
la trahison de son oncle et la méchanceté des courtisans qui le
conduisoient à la boucherie, rasa les lettres mentionnant sa mort, et au
lieu y grava et cisela un commandement à l'Anglois de faire pendre et
étrangler ses compagnons....
«Vivant son père, Amleth avoit été endoctriné en cette science avec
laquelle le malin esprit abuse les hommes, et avertissoit le prince des
choses déjà passées. Il y auroit fort à discourir si ce prince, par la
violence de sa mélancolie, recevoit telles impressions qu'il devinât ce
que nul homme ne lui avoit jamais déclaré.»
Évidemment, c'est Hamlet qui, dans ce récit, a frappé et séduit
Shakspeare. Ce jeune prince, fou par calcul, peut-être un peu par
nature, rusé et mélancolique, ardent à venger la mort de son père et
habile à veiller pour sa propre vie, adoré de la jeune fille envoyée
pour le perdre, objet de l'effroi et toujours pourtant de la tendresse
de sa coupable mère, et, jusqu'au moment de l'explosion, caché et
incompréhensible pour toutes les deux; ce personnage plein de passion,
de péril et de mystère, versé dans les sciences occultes et à qui
peut-être, «à travers la violence de sa mélancolie, le malin esprit
fait deviner ce que nul homme ne lui a jamais déclaré;» quelle donnée
admirable pour Shakspeare, scrutateur si curieux et si profond des
agitations obscures de l'âme et de la destinée humaines! N'eût-il fait
que peindre, en les dessinant avec la fermeté et en les colorant avec
l'éclat de son pinceau, ce caractère et cette situation tels que les lui
donnait la chronique, il eût, à coup sûr, produit un chef-d'oeuvre.
Mais Shakspeare a fait bien davantage: sous sa main la folie de Hamlet
devient tout autre chose que la préméditation obstinée ou l'exaltation
mélancolique d'un jeune prince du moyen âge, placé dans une situation
périlleuse et plongé dans un sombre dessein: c'est un grave état moral,
une grande maladie de l'âme qui, à certaines époques et dans certaines
conditions de l'état social et des moeurs, se répand parmi les hommes,
atteint souvent les mieux doués et les plus nobles, et les frappe d'un
trouble quelquefois bien voisin de la folie. Le monde est plein de mal,
de toute sorte de mal. Que de souffrances et de crimes, et d'erreurs
fatales, quoique innocentes! Que d'iniquités générales et privées,
éclatantes et ignorées! Que de mérites étouffés ou méconnus, perdus
pour le public, à charge pour leurs possesseurs! Que de mensonges et
de froideur, et de légèreté, et d'ingratitude, et d'oubli dans les
relations et les sentiments des hommes! La vie si courte et pourtant si
agitée, tantôt si pesante et tantôt si vide! L'avenir si obscur! tant
de ténèbres au terme de tant d'épreuves! A ceux qui ne voient que cette
face du monde et de la destinée humaine, on comprend que l'esprit se
trouble, que le coeur défaille, et qu'une mélancolie misanthropique
devienne une disposition habituelle qui les jette tour à tour dans
l'irritation ou dans le doute, dans le mépris ironique ou dans
l'abattement.
Ce n'était point là, à coup sûr, la maladie des temps où la chronique
fait vivre Hamlet, ni de celui où vivait Shakspeare lui-même. Le moyen
âge et le XVIe siècle étaient des époques trop actives et trop rudes
pour que ces contemplations amères et ces développements malsains de la
sensibilité humaine y trouvassent aisément accès. Ils appartiennent bien
plutôt à des temps de vie molle et d'une excitation morale à la fois
vive et oisive, quand les âmes sont jetées hors de leur repos et
dépourvues de toute occupation forte et obligée. C'est alors que
naissent ces mécontentements méditatifs, ces impressions partiales et
irritées, cet entier oubli des biens, cette susceptibilité passionnée
devant les maux de la condition humaine, et toute cette colère savante
de l'homme contre l'ordre et les lois de cet univers.
Ce malaise douloureux, ce trouble profond que porte dans l'âme une si
sombre et si fausse appréciation des choses en général et de l'homme
lui-même, et qu'il ne rencontrait guère dans son propre temps, ni dans
les temps dont il lisait l'histoire, Shakspeare les a devinés et en a
fait la figure et le caractère de Hamlet. Qu'on relise les quatre grands
monologues où le prince de Danemark s'abandonne à l'expression réfléchie
de ses sentiments intimes[2]; qu'on recueille dans toute la pièce les
mots épars où il les manifeste en passant; qu'on recherche et qu'on
résume ce qui éclate et ce qui se cache dans tout ce qu'il pense et ce
qu'il dit; partout on reconnaîtra la maladie morale que je viens de
décrire. Là réside vraiment, bien plus que dans ses chagrins ou dans ses
périls personnels, la source de la mélancolie de Hamlet; c'est là son
idée fixe et sa folie.
[Note 2: Acte Ier, scène II;--Acte II, scène II;--Acte III, scène
Ire--Acte IV, scène IV.]
Et avec l'admirable bon sens du génie, pour rendre, non-seulement
supportable, mais saisissant, le spectacle d'une maladie si sombre,
Shakspeare a mis, dans le malade lui-même, les qualités les plus douces
et les plus attrayantes. Il a fait Hamlet beau, populaire, généreux,
affectueux, tendre même. Il a voulu que le caractère instinctif de son
héros relevât en quelque sorte la nature humaine des méfiances et des
anathèmes dont sa mélancolie philosophique l'accablait.
Mais, en même temps, guidé par cet instinct d'harmonie qui n'abandonne
jamais le vrai poëte, Shakspeare a répandu sur tout le drame la même
couleur sombre qui ouvre la scène: le spectre du roi assassiné imprime
dès les premiers pas et conduit jusqu'au terme le mouvement. Et quand le
terme arrive, c'est aussi la mort qui règne; tous meurent, les innocents
comme les coupables, la jeune fille comme le prince, et plus folle que
lui: tous vont rejoindre le spectre qui n'est sorti de son tombeau que
pour les y pousser tous avec lui. L'événement tout entier est aussi
lugubre que la pensée de Hamlet. Il ne reste sur la scène que les
étrangers norwégiens, qui y paraissent pour la première fois et qui
n'ont pris aucune part à l'action.
Après cette grande peinture morale, vient la seconde des beautés
supérieures de Shakspeare, l'effet dramatique. Elle n'est nulle part
plus complète et plus frappante que dans _Hamlet_, car les deux
conditions du grand effet dramatique s'y trouvent, l'unité dans la
variété; une seule impression constante, dominante; et cette même
impression diversifiée selon le caractère, le tour d'esprit, la
condition des divers personnages dans lesquels elle se reproduit. La
mort plane sur tout le drame; le spectre du roi assassiné la représente
et la personnifie; il est toujours là, tantôt présent lui-même, tantôt
présent à la pensée et dans les discours des autres personnages. Grands
ou petits, coupables ou innocents, intéressés ou indifférents à son
histoire, ils sont tous constamment occupés de lui; les uns avec
remords, les autres avec affection et douleur, d'autres encore
simplement avec curiosité, quelques-uns même sans curiosité et
uniquement par occasion: par exemple, ce grossier fossoyeur qui avait,
dit-il, commencé son métier le jour où feu ce grand roi avait remporté
une grande victoire sur son voisin le roi de Norwège, et qui, en le
continuant pour creuser la fosse de la belle Ophélia, la maîtresse folle
de Hamlet fou, retrouve le crâne du pauvre Yorick, ce bouffon du roi
défunt, le crâne du bouffon de ce spectre qui sort à chaque instant
de son tombeau pour troubler les vivants et obtenir justice de son
assassin. Tous ces personnages, au milieu de toutes ces circonstances,
sont amenés, retirés, ramenés tour à tour, chacun avec sa physionomie,
son langage, son impression propre; et tous concourent incessamment à
entretenir, à répandre, à fortifier cette impression unique et générale
de la mort, de la mort juste ou injuste, naturelle ou violente, oubliée
ou pleurée, mais toujours présente, et qui est la loi suprême et devrait
être la pensée permanente des hommes.
Au théâtre, devant des spectateurs réunis en grand nombre et mêlés,
l'effet de ce drame, à la fois si lugubre et si animé, est irrésistible;
l'âme est remuée dans ses dernières profondeurs, en même temps que
l'imagination et les sens sont occupés et entraînés par un mouvement
extérieur continu et rapide. C'est là le double génie de Shakspeare,
philosophe et poëte également inépuisable, moraliste et machiniste tour
à tour, aussi habile à remplir bruyamment la scène qu'à pénétrer et à
mettre en lumière les plus intimes secrets du coeur humain. Soumis à
l'action immédiate d'une telle puissance, les hommes en masse ne lui
demandent rien au delà de ce qu'elle leur donne; elle les domine
et emporte d'assaut leur sympathie et leur admiration. Les esprits
difficiles et délicats, qui jugent presque au même moment où ils
sentent, et qui portent le besoin de la perfection jusque dans leurs
plus vifs plaisirs, goûtent et admirent aussi immensément Shakspeare;
mais ils sont désagréablement troublés dans leur admiration et leur
jouissance, tantôt par l'entassement et la confusion des personnages et
des incidents inutiles; tantôt par les longs et subtils développements
d'une réflexion ou d'une idée qu'il conviendrait au personnage
d'indiquer en passant, mais dans laquelle le poëte se complaît et
s'arrête pour son propre compte; plus souvent encore par ce bizarre
mélange de grossièreté et de recherche dans le langage qui donne
quelquefois, aux sentiments les plus vrais, des formes factices et
pédantes, et, aux plus belles inspirations de la philosophie ou de la
poésie, une physionomie barbare. Ces défauts abondent dans _Hamlet_.
Je ne veux ni me donner la pénible satisfaction de le prouver, ni me
dispenser de le dire. En fait de génie, Shakspeare n'a peut-être point
de rivaux; dans les hautes et pures régions de l'art, il ne saurait être
un modèle.
HAMLET
TRAGÉDIE
PERSONNAGES
CLAUDIUS, roi de Danemark.
HAMLET, fils de Hamlet et neveu de Claudius.
POLONIUS, seigneur chambellan.
HORATIO, ami de Hamlet.
LAERTES, fils de Polonius.
VOLTIMAND,
CORNÉLIUS,
ROSENCRANTZ,
GUILDENSTERN, seigneurs de la cour de Danemark.
OSRICK, seigneur de la cour.
UN AUTRE SEIGNEUR DE LA COUR.
UN PRÊTRE.
MARCELLUS,
BERNARDO, officiers.
FRANCISCO, soldat.
REYNALDO, domestique de Polonius.
UN CAPITAINE, ambassadeur.
L'OMBRE du père d'Hamlet.
FORTINBRAS, prince de Norwége.
GERTRUDE, reine de Danemark et
mère d'Hamlet.
OPHÉLIA, fille de Polonius.
SEIGNEURS, DAMES, OFFICIERS, SOLDATS,
COMÉDIENS, FOSSOYEURS, MATELOTS,
MESSAGERS et autres serviteurs.
La scène est à Elseneur.
ACTE PREMIER
SCÈNE I
Elseneur.--Une plate-forme devant le château.
FRANCISCO _montant la garde_, BERNARDO _vient à lui_.
BERNARDO.--Qui va là?
FRANCISCO.--Non, répondez vous-même. Arrêtez-vous et faites-vous
reconnaître.
BERNARDO.--Vive le roi!
FRANCISCO.--Bernardo?
BERNARDO.--En personne.
FRANCISCO.--Vous venez très-soigneusement à votre heure.
BERNARDO.--Minuit vient de sonner: va regagner ton lit, Francisco.
FRANCISCO.--Pour cette délivrance, mille grâces. Le froid est aigre, et
j'ai le coeur saisi.
BERNARDO.--Avez-vous eu une garde tranquille?
FRANCISCO.--Pas une souris qui ait bougé!
BERNARDO.--Allons, bonne nuit. Si vous rencontrez Horatio et Marcellus,
mes compagnons de garde, priez-les de faire hâte.
(Horatio et Marcellus entrent.)
FRANCISCO.--Je pense que je les entends.--Holà! halte! qui va là?
HORATIO.--Amis de ce pays.
MARCELLUS.--Et hommes liges du roi de Danemark.
FRANCISCO.--Je vous souhaite une bonne nuit.
MARCELLUS.--Adieu donc, honnête soldat; qui vous a relevé?
FRANCISCO.--Bernardo a pris mon poste; je vous souhaite une bonne nuit.
(Francisco sort.)
MARCELLUS.--Holà! Bernardo!
BERNARDO.--Que dites-vous? Est-ce Horatio qui est là?
HORATIO.--Un petit morceau de lui, oui.
BERNARDO.--Soyez le bienvenu, Horatio. Soyez le bienvenu, bon Marcellus.
MARCELLUS.--Eh bien! cette chose a-t-elle encore apparu cette nuit?
BERNARDO.--Je n'ai rien vu.
MARCELLUS.--Horatio dit que c'est pure imagination, et il ne veut pas
souffrir que la croyance ait prise sur lui, quant à cette terrible
vision que nous avons vue par deux fois. C'est pourquoi j'ai insisté
auprès de lui, l'invitant à veiller avec nous chaque minute de cette
nuit, afin que, si cette apparition vient encore, il puisse confirmer
nos regards et lui parler.
HORATIO.--Bah! bah! elle ne paraîtra pas.
BERNARDO.--Asseyez-vous un moment, et laissez-nous encore une fois
livrer assaut à vos oreilles, qui sont si bien fortifiées contre notre
histoire, contre ce que nous avons vu pendant deux nuits.
HORATIO.--Bien! asseyons-nous, et écoutons Bernardo parler de ceci.
BERNARDO.--La dernière de toutes ces nuits, à l'heure où cette même
étoile, qui est à l'occident du pôle, avait fait son voyage jusqu'à
éclairer cette partie du ciel où elle flamboie à présent, Marcellus et
moi, la cloche sonnant alors une heure....
MARCELLUS.--Paix! supprime le reste! regarde, le voici qui revient.
(L'ombre entre.)
BERNARDO.--C'est la même apparence que celle du roi qui est mort.
MARCELLUS.--Toi qui es un savant, parle-lui, Horatio.
BERNARDO.--Ne ressemble-t-il pas au roi? Observe-le, Horatio.
HORATIO.--Tout semblable. Il me bouleverse de peur et d'étonnement.
BERNARDO.--Il voudrait qu'on lui parlât.
MARCELLUS.--Parle-lui, Horatio.
HORATIO.--Qui es-tu, toi qui usurpes ensemble cette heure de la nuit et
cette forme noble et guerrière sous laquelle la majesté du Danemark,
maintenant ensevelie, a pour un temps marché? Au nom du ciel, je te
somme: parle.
MARCELLUS.--Il est offensé.
BERNARDO.--Vois, il s'éloigne avec hauteur.
(L'ombre s'en va.)
HORATIO.--Arrête; parle, parle; je te somme de parler.
MARCELLUS.--Il est parti et ne répondra pas.
BERNARDO.--Eh bien! Horatio, vous tremblez, et vous êtes tout pâle;
ceci n'est-il pas quelque chose de plus que de l'imagination? Qu'en
pensez-vous?
HORATIO.--Devant mon Dieu, je ne pourrais pas le croire, sans le
sensible et sûr témoignage de mes propres yeux.
MARCELLUS.--Ne ressemble-t-il pas au roi?
HORATIO.--Comme tu te ressembles à toi-même. C'est bien là la même
armure qu'il portait lorsqu'il combattit le Norwégien ambitieux; ce
fut ainsi qu'un jour il fronça le sourcil lorsque, dans une conférence
furieuse, il arracha le Polonais de son traîneau et l'étendit sur la
glace. Cela est étrange!
MARCELLUS.--Deux fois déjà, justement à cette heure de mort, il a passé
près de notre poste avec cette démarche guerrière.
HORATIO.--Sur quel point précis doit, à ce propos, travailler notre
pensée, je n'en sais rien; mais, à dire l'ensemble et la pente de mon
opinion, ceci annonce quelque étrange explosion dans notre royaume.
MARCELLUS.--C'est bon; asseyons-nous, et dites-moi, si vous le savez,
pourquoi ces continuelles gardes, si strictes et si rigoureuses,
fatiguent ainsi, chaque nuit, les sujets de ce royaume? Et pourquoi,
chaque jour, ces canons de bronze que l'on coule, et tout ce trafic, à
l'étranger, pour des munitions de guerre? Pourquoi la presse sur les
charpentiers de vaisseau, dont le rude labeur ne distingue plus le
dimanche de la semaine? Qu'y a-t-il en jeu pour que cette hâte abondante
en sueurs fasse les journées et les nuits compagnes du même travail?
Quel est celui qui peut m'instruire?
HORATIO.--Je le puis, ou, du moins, ainsi vont les rumeurs: notre
dernier roi, dont à l'heure même l'image vient de nous apparaître, fut,
comme vous savez, provoqué au combat par Fortinbras de Norwége, qu'un
jaloux orgueil avait excité à ce défi. Dans ce combat, notre vaillant
Hamlet (car cette partie de notre monde connu le tenait pour tel) tua ce
Fortinbras, qui, par un acte bien scellé et fait dans toutes les formes
des lois et de la science héraldique, abandonnait au vainqueur, avec sa
vie, tous les domaines dont il était possesseur. Contre ce gage notre
roi avait assigné une portion équivalente qui serait entrée dans le
patrimoine de Fortinbras, s'il fût resté vainqueur, comme son lot,
d'après la convention et la teneur des articles ratifiés, est échu à
Hamlet. Maintenant, mon cher, le jeune Fortinbras, tout plein et tout
bouillant d'une fougue inexpérimentée, a ramassé çà et là sur les
frontières de la Norwége une troupe d'aventuriers sans feu ni lieu,
moyennant les vivres et l'entretien, pour quelque entreprise où il
s'agisse d'avoir du coeur; ce ne peut être (comme en est bien convaincu
notre gouvernement) que le projet de reprendre sur nous à main armée, et
par voie de contrainte, les susdites terres, ainsi perdues par son père;
et c'est là, je crois, la cause majeure de nos préparatifs, l'origine de
ces gardes que nous montons, et le grand but de ce train de poste et de
ce remue-ménage que vous voyez par tout le pays.
BERNARDO.--Je pense que ce ne peut être autre chose, et cela s'accorde
bien avec cette figure d'augure étrange qui passe, armée, au milieu de
notre veille, si semblable au roi qui était et est encore l'occasion de
ces guerres.
HORATIO.--Ah! cela, c'est un grain de poussière qui tombe dans l'oeil
de l'esprit, pour l'inquiéter. Au temps de la plus grande et plus
florissante force de Rome, un peu avant que le très-puissant Jules-César
ne tombât, les sépulcres se dépeuplèrent, et les morts en linceul s'en
allaient, criant et gémissant par les rues de Rome; on voyait des
étoiles avec des queues de flamme, et des rosées de sang, et des ravages
dans le soleil; et l'humide planète, dont l'influence régit l'empire de
Neptune, était atteinte d'une éclipse presque comme si c'eût été le
jour du jugement. Eh bien! ce sont de semblables signes précurseurs
d'événements terribles, comme des hérauts qui ouvrent la marche des
destins, comme un prologue du sort qui s'avance, c'est là ce que le ciel
et la terre tout ensemble viennent de montrer dans nos climats et à nos
concitoyens. (_L'ombre reparaît_.) Mais, silence! voyez: le voilà. Il
revient encore. Je veux me mettre devant lui, dût-il m'anéantir! Arrête,
illusion! si tu as un son, une voix dont tu fasses usage, parle-moi.
S'il y a quelque chose de bien à faire qui puisse compter pour ton
soulagement et pour mon salut, parle-moi.
Si tu es dans le secret des destins de ta patrie, et que, pour notre
bonheur, la prescience puisse les faire éviter, oh! parle.
Ou si, pendant ta vie, tu as enfoui dans le sein de la terre quelque
trésor extorqué, ce pourquoi, dit-on, vous autres esprits, vous errez
souvent, tout morts que vous êtes, dis-le-moi. Arrête-toi et parle. (_Le
coq chante_.) Arrêtez-le, Marcellus.
MARCELLUS.--Le frapperai-je de ma pertuisane?
HORATIO.--Oui, s'il ne veut pas s'arrêter.
BERNARDO.--Le voici!
HORATIO.--Le voici!
(L'ombre s'en va.)
MARCELLUS.--Le voilà parti. Nous lui faisons tort, à lui qui est si
majestueux, en essayant contre lui ces démonstrations de violence;
il est invulnérable comme l'air, et nos coups frappant dans le vide
n'auraient été qu'une méchante raillerie.
BERNARDO.--Il était au moment de parler, quand le coq a chanté.
HORATIO.--Et alors il a tressailli comme un être coupable à un terrible
appel. J'ai ouï dire que le coq, qui est le clairon du matin, par sa
voix haute et perçante, éveille le dieu du jour; et qu'à ce signal, les
esprits échappés et errants, qu'ils soient dans la mer ou dans le feu,
vont se cacher dans leur prison; et ce que nous venons de voir a prouvé
qu'on dit vrai.
MARCELLUS.--Il s'est évanoui au cri du coq. Quelques-uns disent que,
toujours, quand la saison s'approche où la naissance de notre Sauveur
est célébrée, cet oiseau de l'aurore chante durant toute la nuit; alors,
dit-on, aucun esprit n'ose se risquer dehors; les nuits sont saines;
alors nulle planète dont l'action nous frappe, nulle fée qui nous
surprenne, nulle sorcière qui ait le pouvoir de charmer, tant ce moment
de l'année est sanctifié et riche de grâces.
HORATIO.--Je l'ai ouï dire ainsi, et je le crois en partie. Mais voyez:
le matin, drapés dans son manteau rougissant, s'avance parmi la rosée
sur cette haute colline à l'orient. Descendons notre garde, et si vous
m'en croyez, faisons part au jeune Hamlet de ce que nous avons vu cette
nuit; car, sur ma vie, cet esprit, muet pour nous, lui parlera. Vous
accordez-vous à vouloir que nous l'instruisions de cela, comme nous
l'ordonnent nos affections, conformes à notre devoir?
MARCELLUS.--Faisons cela, je vous prie; je sais où nous pourrons le
trouver ce matin fort à propos.
SCÈNE II
Une salle de réception dans le château.
LE ROI, LA REINE, HAMLET, POLONIUS, LAERTES, VOLTIMAND, CORNÉLIUS, _et
des seigneurs de leur suite, entrent_.
LE ROI.--Bien que le souvenir de la mort de Hamlet, notre frère
bien-aimé, soit encore vert et vivace, bien qu'il nous convînt, à nous,
délaisser nos coeurs dans la tristesse, et à notre royaume tout entier
de montrer comme un seul front contracté par la même douleur, la raison,
cependant, combattant la nature, nous a amenés à penser à lui avec une
sage douleur et non sans quelque souvenir de nous-mêmes. C'est pourquoi
voici celle qui fut d'abord notre soeur, maintenant notre reine,
compagne de notre empire sur ces belliqueux États, et que, avec une joie
déroutée, avec un oeil brillant, tandis que l'autre versait des larmes,
mêlant les réjouissances aux funérailles et les obsèques au mariage,
pesant dans une balance égale le plaisir et l'affliction, nous avons
prise pour femme. Nous n'avons point résisté en ceci à vos sagesses
supérieures, qui ont eu leur libre allure dans tout le cours de cette
affaire. Recevez tous nos remercîments.
Maintenant il s'agit, comme vous le savez, du jeune Fortinbras, qui,
faisant peu de cas de ce que nous pouvons valoir, ou pensant que la mort
récente de notre frère bien-aimé aurait ébranlé ce royaume et dérangé
ses ressorts, et sans autre allié que ce fantôme de ses avantages rêvés,
n'a pas manqué de nous insulter par un message, pour redemander les
domaines perdus par son père, et que notre très-vaillant frère a acquis
par tous les liens et avec tous les sceaux de la loi. Mais c'est assez
parler de lui. Quant à nous et à l'objet de cette assemblée, voici
quelle est l'affaire: nous avons écrit par ces lettres au roi de
Norwége, oncle du jeune Fortinbras, qui, impotent et alité, a à peine
ouï parler du projet de son neveu, en l'invitant à en arrêter la suite;
car les levées, les enrôlements et la pleine organisation des corps,
tout se fait parmi ses sujets. Et nous vous dépêchons aujourd'hui, brave
Cornélius, et vous, Voltimand, pour porter nos salutations à ce vieux
roi, sans vous donner pouvoir personnel pour traiter avec ce prince en
dehors du cercle où peut s'étendre le développement de ces instructions.
Adieu, et que votre diligence témoigne de votre dévouement.
VOLTIMAND.--En cela et en toutes choses, nous montrerons notre
dévouement.
LE ROI.--Nous n'en doutons point. Adieu de bon coeur. (_Voltimand et
Cornélius sortent_.) Et maintenant, Laërtes, qu'avez-vous de nouveau à
nous dire? Vous nous avez annoncé une demande; qu'est-ce, Laërtes? Vous
ne pouvez point dire une chose raisonnable au roi de Danemark, et perdre
vos paroles. Que peux-tu demander, Laërtes, qui ne soit d'avance mon
offre plutôt que ta demande? La tête n'est pas soeur du coeur, ni la
main servante des lèvres plus étroitement que le trône de Danemark n'est
lié à ton père. Que souhaites-tu, Laërtes?
LAËRTES.--Mon redouté seigneur, je demande votre congé et votre agrément
pour retourner en France. Quoique j'en sois parti avec empressement pour
vous rendre hommage lors de votre couronnement, maintenant, je l'avoue,
ce devoir une fois rempli, mes pensées et mes désirs se tournent de
nouveau vers la France, et s'inclinent devant vous pour obtenir votre
gracieux congé et votre indulgence.
LE ROI.--Avez-vous le congé de votre père? Que dit Polonius?
POLONIUS.--Il m'a, monseigneur, arraché par l'effort de ses instances
une lente permission, et à la fin j'ai scellé son désir de mon pénible
consentement. Je vous supplie de lui donner congé de partir.
LE ROI.--Prends l'heure qui te sourira, Laërtes; tes moments sont à toi,
et à toi mes meilleures volontés[3]; fais-en usage selon tes souhaits.
Et maintenant, Hamlet, mon cousin, mon fils...
[Note 3: Nous traduisons d'après une correction excellente de Johnson:
Take thy fair hour, Laertes; time is thine,
And my best graces.]
HAMLET, _à part_.--Un peu plus que cousin, et un peu moins que fils.
LE ROI.--D'où vient que les nuages pèsent encore sur vous?
HAMLET.--Mais non, mon seigneur; je ne suis que trop en plein soleil.
LA REINE.--Cher Hamlet, renonce à ces couleurs ténébreuses, et que ton
oeil regarde en ami le roi de Danemark. Ne va pas, sans fin, sous
le voile baissé de tes paupières, cherchant ton noble père dans la
poussière. Tu le sais, c'est le sort commun; tout ce qui vit doit mourir
et ne fait que traverser ce monde pour aller à l'éternité.
HAMLET.--Oui, madame, c'est le sort commun.
LA REINE.--S'il en est ainsi, pourquoi cela te semble-t-il étrange?
HAMLET.--Cela me _semble_, madame! non, cela est. _Sembler_ et moi, nous
ne nous connaissons pas. Ce n'est pas seulement mon manteau noir comme
l'encre, bonne mère, ni la traditionnelle livrée d'un deuil d'apparat,
ni le souffle orageux d'une respiration pénible, non, ni la source
abondante qui ruisselle dans les yeux, ni l'apparence abattue du visage,
ni toutes les formes, tous les modes, tous les signes de la douleur,
qui peuvent témoigner de moi vraiment. A bien dire, c'est là ce qui
«semble:» car ce sont des actions qu'un homme peut jouer; mais je porte
au dedans de moi ce que n'égale aucun signe, ce que ne disent pas tous
ces harnais et cette livrée de la douleur.
LE ROI.--C'est une tendre et honorable marque de votre nature, Hamlet,
que de rendre à votre père ces lugubres devoirs. Mais, vous devez le
savoir, votre père perdit un père; ce père qu'il perdit avait perdu le
sien; et le survivant est tenu, par obligation filiale, à faire au mort,
pendant quelque temps, hommage de sa douleur. Mais persévérer dans une
affliction obstinée, c'est un acte d'opiniâtreté impie, c'est un
chagrin qui n'est point d'un homme. Cela fait voir une volonté
très-indisciplinée envers le ciel, un coeur désarmé ou un esprit
rebelle, une intelligence trop simple et sans étude: car ce qui doit
être, à notre connaissance, de toute nécessité, ce qui est aussi
habituel que la plus vulgaire des choses qui tombent sous les sens,
pourquoi, dans notre révolte puérile, prendrions-nous cela tant à coeur?
Fi! c'est un péché contre le ciel, un péché contre les morts, un péché
contre la nature, une absurdité contre la raison, dont le texte habituel
est la mort des pères, et qui n'a pas cessé de crier, depuis le premier
cadavre jusqu'à celui qui est mort aujourd'hui: _Cela doit être
ainsi_. Nous vous en prions, jetez bas cette infructueuse douleur, et
considérez-nous comme un père; car il faut que le monde le sache, vous
êtes le plus proche de notre trône, et cette même excellence d'amour que
le père le plus tendre porte à son fils, nous-même nous vous l'offrons.
Quant à votre dessein de retourner aux écoles de Wittenberg, il est des
plus contraires à nos désirs. Nous vous en supplions, soumettez-vous à
rester ici pour la consolation et la joie de nos yeux, vous, le premier
de notre cour, notre cousin et notre fils.
LA REINE.--Que les prières de ta mère ne soient pas perdues; Hamlet, je
t'en prie, demeure avec nous, ne va pas à Wittenberg.
HAMLET.--Je vous obéirai de mon mieux en tout, madame.
LE ROI.--Bien, voilà une tendre et bonne réponse. Soyez en Danemark
comme nous-mêmes.--Venez, madame; cette douce et volontaire concession
de Hamlet entre en souriant dans mon coeur; en actions de grâces, je
veux que le roi de Danemark ne boive pas aujourd'hui une joyeuse santé,
sans que le grand canon le dise aux nuages, et le ciel répondra à chaque
rasade du roi, en répétant le fracas du tonnerre terrestre. Allons.
(Le roi, la reine, la cour, etc., Polonius et Laërtes sortent.)
HAMLET.--Oh! si cette solide, trop solide chair pouvait se fondre,
s'écouler et se résoudre en une rosée! Ou si, du moins, l'Éternel
n'avait pas établi sa loi sacrée contre le meurtre de soi-même! O Dieu!
ô Dieu! combien pesantes et usées, et plates et sans profit me semblent
toutes les pratiques de ce monde! Fi de ce monde! oh! fi! c'est un
jardin non sarclé où tout monte en graine; ce sont des herbes grossières
et sauvages qui s'en emparent uniquement... Que les choses en soient
venues là! Mort depuis deux mois seulement... non, moins encore, il
n'y a pas deux mois... Un si excellent roi! qui était à celui-ci ce
qu'Apollon est à un satyre... si tendre pour ma mère qu'il ne pouvait
pas même souffrir que les vents du ciel s'approchassent de son visage
trop rudement. Ciel et terre! faut-il que je me souvienne? Comment? On
l'aurait vue se pendre à lui comme si l'appétit en elle n'eût fait que
s'accroître de ce dont il se nourrissait... et pourtant, en un mois...
Ne pensons pas à cela. Fragilité, ton nom est femme! Un petit mois, et
avant que ces souliers fussent vieux, avec lesquels elle avait suivi le
corps de mon pauvre père, tout en pleurs, comme une Niobé... Comment?
Elle, elle-même? O ciel! une bête à qui manquent les discours de la
raison se serait plus longtemps lamentée.--Mariée avec mon oncle, avec
le frère de mon père, qui ne ressemble pas plus à mon père que moi à
Hercule... en un mois, avant que le sel de ses larmes vicieuses eût
cessé de rougir ses yeux endoloris, elle s'est mariée! O criminelle hâte
de se jeter--et si légèrement--dans un lit incestueux! Cela n'est pas
bien, cela ne peut tourner à bien. Mais brise-toi, mon coeur; car je
dois retenir ma langue.
(Horatio, Marcellus et Bernardo entrent.)
HORATIO.--Salut à votre seigneurie.
HAMLET.--Je suis charmé de vous voir en bonne santé. Horatio, n'est-ce
pas?... ou je ne sais plus qui je suis moi-même.
HORATIO.--Lui-même, monseigneur, et votre très-humble serviteur pour
toujours.
HAMLET.--Dites mon bon ami, monsieur; je veux échanger ce nom avec vous.
Et quel motif vous ramène de Wittenberg, Horatio?--Marcellus?
MARCELLUS.--Mon bon seigneur...
HAMLET.--Je suis charmé de vous voir. Bonjour, monsieur. Mais, en
vérité, qu'est-ce qui vous a fait quitter Wittenberg?
HORATIO.--Un naturel de vagabond, mon bon seigneur.
HAMLET.--Je ne m'accommoderais pas d'entendre votre ennemi parler de
la sorte; vous ne voudrez pas faire à mon oreille cette violence de la
rendre dépositaire de votre témoignage contre vous-même. Je sais bien
que vous n'êtes pas un vagabond. Mais quelle affaire avez-vous à
Elseneur? Nous vous apprendrons à boire à pleins bords avant que vous
repartiez d'ici.
HORATIO.--Mon seigneur, j'étais venu pour voir les funérailles de votre
père.
HAMLET.--Je te prie, camarade, ne te moque pas de moi; je pense que
c'est pour voir les noces de ma mère.
HORATIO.--Il est vrai, mon seigneur, qu'elles ont suivi de bien près.
HAMLET.--Économie, Horatio, économie pure! Les viandes cuites pour les
funérailles ont été resservies froides sur les tables du mariage. Plût à
Dieu que j'eusse rencontré dans le ciel mon meilleur ennemi, plutôt que
d'avoir vu ce jour, Horatio!--Mon père!--Il me semble que je vois mon
père?
HORATIO.--Où, mon seigneur?
HAMLET.--Avec les yeux de l'âme, Horatio.
HORATIO.--Je l'ai vu autrefois; c'était un roi parfait.
HAMLET.--C'était un homme, pour tout dire en un mot, tel que je ne
reverrai jamais son pareil.
HORATIO.--Mon seigneur, je crois l'avoir vu durant la nuit d'hier.
HAMLET.--Vu! Qui?
HORATIO.--Mon seigneur, le roi votre père.
HAMLET.--Le roi mon père!
HORATIO.--Modérez pour un instant votre surprise, en prêtant une oreille
attentive, afin que je puisse, avec le témoignage de ces messieurs, vous
raconter ce prodige.
HAMLET.--Pour l'amour de Dieu, fais-toi entendre.
HORATIO.--Pendant deux nuits de suite, ces messieurs, Marcellus et
Bernardo, étant en faction, à l'heure oisive et morte du milieu de la
nuit, ont eu l'aventure que voici: une figure, semblable à votre père,
armée de toutes pièces, exactement de pied en cap, apparaît devant eux,
et, avec une démarche solennelle, passe lentement et gravement près
d'eux. Trois fois il se promena devant leurs yeux accablés et fixes
d'épouvante, à la distance de ce bâton, tandis que, dissous presque
en je ne sais quelle gelée fondante, par l'effet de la peur, ils
demeuraient muets et ne lui parlaient point. Ils m'ont fait part de cela
comme d'un secret terrible; et moi, la troisième nuit, j'ai monté la
garde avec eux. Alors, tout comme ils me l'avaient raconté, à la même
heure, en la même forme, chacune de leurs paroles se trouvant vraie et
certaine, l'apparition est venue. J'ai reconnu votre père; ces deux
mains ne sont pas plus semblables.
HAMLET.--Mais où cela s'est-il passé?
MARCELLUS.--Mon seigneur, sur la plate-forme où nous montions la garde.
HAMLET.--Ne lui avez-vous point parlé?
HORATIO.--Mon seigneur, c'est ce que j'ai fait. Mais il n'a fait nulle
réponse; une fois, pourtant, à ce qu'il m'a semblé, il a levé la tête
et a commencé à se mouvoir comme s'il voulait parler; mais, à ce moment
même, le coq du matin a chanté à haute voix, et lui, à ce bruit, il a
reculé en toute hâte, et s'est évanoui à nos yeux.
HAMLET.--Cela est fort étrange.
HORATIO.--Aussi sûrement que j'existe, mon honorable seigneur, cela est
vrai; et nous avons pensé que notre devoir nous prescrivait de vous en
donner connaissance.
HAMLET.--En vérité, en vérité, messieurs, cela me trouble. Montez-vous
la garde ce soir?
TOUS.--Oui, mon seigneur.
HAMLET.--Armé, dites-vous?
TOUS.--Armé, mon seigneur.
HAMLET.--De la tête aux pieds?
TOUS.--Mon seigneur, de pied en cap.
HAMLET.--Alors, vous n'avez pas vu son visage.
HORATIO.--Oh! si, mon seigneur; sa visière était levée.
HAMLET.--Eh bien! avait-il un aspect irrité?
HORATIO.--Un air de tristesse plutôt que de colère.
HAMLET.--Pâle ou rouge?
HORATIO.--Non, très-pâle.
HAMLET.--Et il fixait les yeux sur vous?
HORATIO.--Constamment.
HAMLET.--Je voudrais avoir été là.
HORATIO.--Cela vous aurait fortement frappé.
HAMLET.--Sans doute, sans doute. A-t-il demeuré longtemps?
HORATIO.--Le temps de compter jusqu'à cent, sans trop se presser?
MARCELLUS et BERNARDO.--Plus longtemps! plus longtemps!
HORATIO.--Non pas quand je l'ai vu.
HAMLET.--Sa barbe était grisonnante, n'est-ce pas?
HORATIO.--Comme lorsque je l'ai vu durant sa vie; comme un blason de
sable semé d'argent[4].
[Note 4: Dans le langage du blason, le sable est la couleur noire.]
HAMLET.--Je veillerai cette nuit, peut-être paraîtra-t-il encore.
HORATIO.--Je le garantis, il paraîtra.
HAMLET.--S'il revêt encore la forme de mon noble père, je lui parlerai,
dût l'enfer béant m'ordonner de me tenir en paix. Je vous prie tous, si
vous avez caché cette vision, persistez dans votre silence; et, quelque
chose qui puisse encore advenir cette nuit, livrez-le à votre réflexion,
mais point à votre langue. Je récompenserai votre affection! Ainsi,
adieu. Sur la plate-forme, entre onze heures et minuit, j'irai vous
trouver.
TOUS.--Nos respects à votre seigneurie.
HAMLET.--Non, votre affection, comme la mienne est à vous. Adieu!
(_Horatio, Marcellus et Bernardo sortent_.)--L'âme de mon père tout
armée! tout ne va pas bien. Je soupçonne quelque mauvais mystère. Oh!
je voudrais que la nuit fût venue! Jusque-là, sois calme, mon âme! Les
mauvaises actions, quand la terre entière pèserait sur elles, surgiront
aux yeux des hommes.
(Il sort.)
SCÈNE III
Un appartement dans la maison de Polonius.
LAERTES ET OPHÉLIA _entrent_.
LAERTES.--Mes bagages sont embarqués; adieu! Et maintenant, soeur, quand
les vents en offriront l'occasion et qu'un convoi nous viendra en aide,
ne vous endormez pas, mais donnez-moi de vos nouvelles.
OPHÉLIA.--Pouvez-vous en douter?
LAERTES.--Quant à Hamlet, et au badinage de ses gracieusetés,
regardez cela comme une fantaisie de mode et un jeu auquel son sang
s'amuse,--comme une violette née en la jeunesse de la nature qui
s'éveille,--hâtive, mais passagère, suave, mais sans durée; le parfum et
la distraction d'une minute, rien de plus.
OPHÉLIA.--Quoi! rien de plus?
LAERTES.--Non, croyez-moi, rien de plus; car la nature, dans son
progrès, ne développe pas seulement les muscles et la masse du corps,
mais à mesure que s'agrandit ce temple, s'étendent aussi largement,
pour la pensée et pour l'âme, les charges de leur dignité intérieure.
Peut-être vous aime-t-il maintenant; peut-être aucune souillure, aucune
fraude n'altèrent maintenant la vertu de ses volontés; mais vous devez
craindre, en pesant sa grandeur, que ses volontés ne lui appartiennent
pas. Il est lui-même sujet de sa naissance; il ne lui est pas possible,
comme aux gens qui ne comptent pas, de se tailler à lui-même sa
destinée, car de son choix dépendent le salut et la santé de tout
l'État; et c'est pourquoi son choix doit être restreint à ce que demande
ou permet le corps dont il est la tête. Si donc Hamlet dit qu'il vous
aime, il est de votre sagesse de le croire seulement jusqu'à ce point
où peut aller, selon le rôle et le rang qui lui sont propres, son droit
d'agir comme il a parlé, c'est-à-dire jusque-là seulement où peut aller
avec lui la grande voix du Danemark. Pesez donc la perte que votre
honneur aurait à subir, si, d'une oreille trop crédule, vous écoutiez
ses chansons, ou perdiez votre coeur, ou ouvriez à ses importunités sans
frein le trésor de votre chasteté. Craignez cela, Ophélia, craignez
cela, chère soeur; tenez-vous toujours en deçà de votre affection,
hors de l'atteinte et du danger des désirs. La vierge la plus ménagère
d'elle-même est déjà assez prodigue si elle démasque sa beauté aux
regards de la lune. La vertu même n'échappe point aux traits de la
calomnie; le ver ronge les enfants du printemps, trop souvent même avant
que leurs boutons soient épanouis; et c'est au matin de la jeunesse,
sous ses limpides rosées, que les souffles contagieux ont plus de
menaces. Soyez donc prudente; la meilleure sauvegarde, c'est la peur:
assez souvent la jeunesse se révolte d'elle-même, quoiqu'elle n'ait près
d'elle personne qui l'y pousse.
OPHÉLIA.--Je conserverai l'impression de cette leçon salutaire, comme
un gardien pour mon coeur. Mais, mon bon frère, ne faites pas comme
quelques rudes pasteurs: il ne faut pas me montrer une route escarpée
et épineuse vers le ciel, et, comme un libertin vantard et insouciant,
suivre soi-même le sentier fleuri de la licence, et s'inquiéter peu de
ses propres leçons.
LAERTES.--Oh! ne craignez pas pour moi. Je m'arrête trop longtemps. Mais
voici venir mon père. (_Polonius entre_.) Une double bénédiction est une
double faveur. L'occasion me rit pour un second adieu.
POLONIUS.--Encore ici, Laërtes! A bord, à bord! c'est une honte: le vent
est là qui pousse au dos de votre voile, et vous vous faites attendre!
Allons, que ma bénédiction soit avec vous (_il met sa main sur la tête
de Laërtes_); et songe à graver en ta mémoire ces quelques préceptes:
«Ne donne pas à toutes tes pensées une langue, ni à aucune pensée non
calculée son exécution. Sois familier, mais jamais banal. Les amis que
tu auras, et dont le choix sera éprouvé, attache-les à ton âme par
des crampons d'acier; mais n'use pas la paume de ta main à fêter tout
camarade éclos d'hier et encore sans plumes. Garde-toi d'entamer une
querelle; mais une fois engagé, comporte-toi de manière que l'adversaire
prenne garde à toi. Prête l'oreille à tous, mais ne livre tes paroles
qu'à peu de gens. Recueille l'opinion de chacun, mais réserve ton
jugement. Que tes habits soient aussi coûteux que ta bourse le permet,
sans recherches singulières; riches, sans être voyants; car l'ajustement
révèle souvent l'homme; et les gens les plus relevés en France par leur
rang et par leur position sont, surtout en cela, des modèles de goût et
de dignité. Ne sois ni emprunteur, ni prêteur, car le prêt fait souvent
perdre et l'argent et l'ami, et l'emprunt émousse le tranchant de
l'économie. Ceci pardessus tout: sois vrai envers toi-même; et, comme
la nuit suit le jour, ceci doit s'en suivre que tu ne pourras être faux
envers personne.» Adieu! que ma bénédiction fasse pénétrer tout cela en
toi.
LAERTES.--Je prends humblement congé de vous, mon seigneur.
POLONIUS.--L'heure vous réclame. Allez, vos serviteurs vous attendent.
LAERTES.--Adieu, Ophélia, et souvenez-vous bien de ce que je vous ai
dit.
OPHÉLIA.--Cela est enfermé en ma mémoire, et vous en garderez vous-même
la clef.
LAERTES.--Adieu!
(Laërtes sort.)
POLONIUS.--Qu'est-ce, Ophélia? que vous a-t-il dit?
OPHÉLIA.--C'est, ne vous en déplaise, quelque chose touchant le seigneur
Hamlet.
POLONIUS.--Certes, c'est fort à propos. On m'a dit que depuis peu il
vous avait très-souvent consacré ses moments de loisir intime, et que
vous-même aviez été très-libérale et prodigue de vos audiences; s'il en
est ainsi (comme on me l'a raconté, par voie de précaution), je dois
vous dire que vous ne comprenez pas assez clairement par vous-même ce
qui convient à ma fille et à votre honneur. Qu'y a-t-il entre vous?
confiez-moi la vérité.
OPHÉLIA.--Il m'a dernièrement, mon seigneur, fait beaucoup d'offres de
son affection.
POLONIUS.--Son affection? Bah! vous parlez comme une fillette encore
toute verdelette qui n'a pas été passée au crible dans des circonstances
de ce péril; croyez-vous à ses offres, comme vous les appelez?
OPHÉLIA.--Je ne sais pas, mon seigneur, ce que je dois penser.
POLONIUS.--Eh bien! je vais vous l'apprendre. Pensez que vous n'êtes
qu'un petit enfant, et que vous avez pris pour argent comptant des
offres qui ne sont que fausse monnaie. Offrez-vous à vous-même un tarif
plus cher de votre valeur, ou (pour ne pas essouffler plus longtemps
ce pauvre mot, dont j'abuse ainsi), vous n'aurez plus qu'à m'offrir le
titre de sot.
OPHÉLIA.--Mon seigneur, il m'a importunée de son amour, mais d'une
manière honorable.
POLONIUS.--Ah! oui. Vous pouvez appeler cela de belles manières!...
Allez, allez!
OPHÉLIA.--Et il donnait autorité à ses discours, mon seigneur, par
presque tous les plus saints serments du ciel.
POLONIUS.--Ah! oui, pièges à attraper des bécasses! Je sais, quand
le sang brûle, combien l'âme est prodigue à prêter à la langue des
serments. Ce sont des éclairs, ma fille, donnant plus de lumière que de
chaleur, qui perdent aussitôt chaleur et lumière, et dont les promesses
mêmes s'éteignent aussitôt faites. Vous ne devez pas les prendre pour du
feu. A partir de cette heure, soyez un peu plus avare de votre virginale
présence; mettez vos entretiens à plus haut prix, et que votre
conversation ne soit pas à commandement. Quant au seigneur Hamlet, ce
que vous en devez croire, c'est qu'il est jeune et qu'il lui est permis
d'aller au bout d'une longe plus longue que ne saurait être la vôtre.
Bref, Ophélia, ne croyez pas à ses serments; ce sont des enjôleurs, ils
n'ont pas la couleur dont ils sont revêtus en dehors; ce ne sont rien
qu'entremetteurs de projets fort profanes, qui ne semblent respirer
que saintes et dévotes instances, afin de mieux tromper. Une fois pour
toutes, et pour parler clairement, je ne veux pas que désormais vous
fassiez mauvais usage de votre loisir en parlant au seigneur Hamlet, ou
en l'écoutant; prenez-y garde, entendez-vous, et passez votre chemin.
OPHÉLIA.--J'obéirai, mon seigneur.
(Ils sortent.)
SCÈNE IV
La plate-forme.
HAMLET, HORATIO ET MARCELLUS _entrent_.
HAMLET.--L'air est subtil et mordant; il fait très-froid.
HORATIO.--Oui, c'est un air aigre et qui pique.
HAMLET.--Quelle heure est-il à présent?
HORATIO.--Peu s'en faut, je crois, qu'il ne soit minuit.
MARCELLUS.--Non, il est sonné.
HORATIO.--Vraiment? je ne l'ai pas entendu. Alors, le moment approche,
où l'esprit a l'habitude de se promener. (_On entend dans le palais une
fanfare de trompettes et des décharges d'artillerie_.) Qu'est-ce que
cela signifie, mon seigneur?
HAMLET.--Le roi passe la nuit et boit à toute sa soif; il tient séance
d'orgie et danse en chancelant la gigue impudente, et à chaque fois
qu'il avale ses rasades de vin du Rhin, la timbale et la trompette se
mettent à braire ainsi pour le triomphe des santés qu'il porte.
HORATIO.--Est-ce la coutume?
HAMLET.--Oui, ma foi! c'est la coutume. Mais selon mon sentiment, encore
que je sois enfant de ce pays et né pour en prendre les manières, c'est
une coutume qu'il est plus honorable d'enfreindre que d'observer. Ces
divertissements qui appesantissent les têtes nous font, de l'orient
à l'occident, citer et condamner par les autres nations; elles nous
appellent ivrognes, et souillent notre nom du sobriquet de pourceaux.
Et en vérité, quels que soient nos exploits et malgré la hauteur où ils
atteignent, cela leur retire la sève même et la moelle de la gloire
qu'ils nous mériteraient. De même, il arrive fréquemment aux individus
que, s'ils ont en eux quelque tache d'un vice naturel; si, par exemple,
ils sont, de naissance (et par conséquent sans en être coupables,
puisque la créature n'a pas le choix de son origine), dominés par
l'excès de telle ou telle humeur du tempérament qui renverse souvent les
remparts et les forteresses de la raison, ou si quelque habitude met
en eux un levain qui les fasse trop sortir du moule des manières
approuvées; parce que ces hommes, dis-je, portent la marque d'un seul
défaut, soit que ce défaut soit une livrée dont la nature les a revêtus,
ou une cicatrice que leur a faite le hasard, leurs autres vertus
(fussent-elles aussi pures que la grâce céleste et aussi infinies que
l'homme les peut posséder) seront, dans l'opinion générale, gâtées par
ce tort unique, et la goutte d'alliage impur abaisse souvent au taux de
son propre mépris toute la noble substance où elle est mêlée.
(Le fantôme entre.)
HORATIO.--Regardez, mon seigneur, il vient.
HAMLET.--Anges et ministres de grâce, défendez-nous! Que tu sois un
esprit de bénédiction ou un lutin damné, que tu apportes avec toi le
souffle du ciel ou la vapeur de l'enfer, que tes intentions soient
perverses ou charitables, tu te présentes sous une forme si provoquante,
que je dois te parler. Je t'appelle, Hamlet, roi, père, souverain du
Danemark! Oh! réponds-moi: ne me laisse pas éclater d'angoisse sans rien
savoir. Pourquoi tes ossements sanctifiés, et ensevelis dans la mort,
ont-ils rompu leur linceul? Pourquoi le sépulcre, où nous t'avons vu
tranquillement enclos, a-t-il ouvert ses pesantes mâchoires de marbre
pour te rejeter ici? Que signifie ceci? Pour que toi, corps mort, de
nouveau couvert de tout ton acier, tu reviennes ainsi revoir les lueurs
de la lune, et rendre la nuit hideuse, et pour que nous, pauvres
plastrons de la nature, nous soyons si horriblement ébranlés jusqu'au
fond de notre être par des pensées qui excèdent la portée de nos
âmes,--dis, qu'y a-t-il? pourquoi cela? que devons-nous faire?
HORATIO.--Il vous fait signe d'aller vers lui, comme s'il avait quelque
communication à vous faire, à vous seul.
MARCELLUS.--Voyez avec quel geste courtois il vous invite à le suivre
dans un endroit plus écarté. Mais n'allez pas avec lui.
HORATIO.--Non, certes, en aucune façon.
HAMLET.--Il ne veut point parler ici; je veux le suivre.
HORATIO.--N'en faites rien, mon seigneur.
HAMLET.--Pourquoi? qu'ai-je à craindre? je donnerais ma vie pour une
épingle; et quant à mon âme, que pourrait-il lui faire, étant immortelle
comme lui? Il me fait signe de nouveau; je vais le suivre.
HORATIO.--Eh quoi! s'il vous attire vers les flots, mon seigneur, ou
sur la terrible cime de ce rocher qui, surplombant sa base, s'avance
au-dessus de la mer; s'il prend là quelque autre forme horrible qui
vous prive de l'empire de la raison et vous entraîne dans la démence?
Pensez-y, le lieu même pourrait, sans nulle autre cause, jeter des
boutades de désespoir dans le cerveau de tout homme qui voit une
hauteur de tant de brasses entre la mer et lui, et qui l'entend rugir
au-dessous.
HAMLET.--Il me fait signe encore.--Marche, je te suivrai.
MARCELLUS.--Vous n'irez point, mon seigneur.
HAMLET.--Lâchez-moi donc.
HORATIO.--Soyez raisonnable, n'y allez pas.
HAMLET.--Mon destin me hèle, et rend la plus petite artère du corps que
voici aussi roide que les nerfs du lion de Némée. (_Le fantôme fait un
signe_.) Il m'appelle encore; lâchez-moi, messieurs. (_Il se dégage_.)
Par le ciel! je ferai un fantôme du premier qui m'arrêtera... Je l'ai
dit...--Allons... marche... je te suivrai.
(Le fantôme et Hamlet sortent.)
HORATIO.--Il est mis tout hors de lui par son imagination.
MARCELLUS.--Suivons-le; il ne convient pas que nous lui obéissions
ainsi.
HORATIO.--Oui, marchons. Quelle issue aura tout ceci?
MARCELLUS.--Il y a quelque chose de vermoulu dans l'état du Danemark.
HORATIO.--Le ciel en décidera.
MARCELLUS.--Eh bien! suivons-le.
(Ils sortent.)
SCÈNE V
Un endroit plus écarté de la plate-forme.
LE FANTOME ET HAMLET _entrent_.
HAMLET.--Où veux-tu me conduire? Parle, je n'irai pas plus loin.
LE FANTOME.--Écoute-moi.
HAMLET.--Je le veux.
LE FANTOME.--L'heure est presque arrivée où je dois retourner dans les
flammes sulfureuses et torturantes.
HAMLET.--Hélas! pauvre âme!
LE FANTOME.--Ne me plains pas; mais prête une attention sérieuse à ce
que je vais te révéler.
HAMLET.--Parle, je suis tenu d'écouter.
LE FANTOME.--Et de venger aussi, quand tu auras entendu.
HAMLET.--Quoi donc?
LE FANTOME.--Je suis l'esprit de ton père, condamné pour un certain
temps à errer durant la nuit, et, durant le jour, à jeûner, confiné dans
les flammes, jusqu'à ce que la souillure des crimes commis pendant les
jours de ma vie soit consumée et purifiée. S'il ne m'était pas défendu
de dire les secrets de ma prison, je pourrais dérouler un récit dont la
plus légère parole bouleverserait ton âme, glacerait ton jeune sang,
pousserait hors de leurs orbites tes deux yeux comme des étoiles,
disperserait les boucles noires et agencées de ta tête, et ferait que
chacun de tes cheveux se dresserait à part sur sa racine, comme les
piquants sur le porc-épic craintif. Mais ces révélations de l'éternité
ne sont pas faites pour des oreilles de chair et de sang. Écoute,...
écoute,... oh! écoute!... si tu as jamais aimé ton tendre père...
HAMLET.--O ciel!
LE FANTOME.--Venge-le d'un meurtre affreux et dénaturé.
HAMLET.--D'un meurtre?
LE FANTOME.--D'un meurtre affreux; et dans le meilleur cas tel est un
meurtre; mais celui-ci fut le plus affreux, le plus inouï, le plus
dénaturé.
HAMLET.--Hâte-toi de m'instruire, afin que moi, sur des ailes aussi
rapides que la réflexion ou que les pensées de l'amour, je puisse voler
à ma vengeance.
LE FANTOME.--Je te trouve prêt; et quand tu serais plus inerte que
l'herbe grasse qui pourrit à loisir sur les bords du Léthé, ne serais-tu
pas excité par ceci? Maintenant, Hamlet, écoute: on a donné à entendre
qu'un serpent m'avait piqué pendant que je dormais dans mon verger;
c'est ainsi que la publique oreille du Danemark a été grossièrement
abusée par un rapport forgé sur ma mort. Mais sache, toi, noble jeune
homme, que le serpent dont la piqûre frappa la vie de ton père porte
maintenant sa couronne.
HAMLET.--O mon âme prophétique! Mon oncle!
LE FANTOME.--Oui, cette brute incestueuse, adultère, par la magie de son
esprit, par des dons perfides (ô damnable esprit, damnables dons, qui
ont le pouvoir de séduire ainsi!) gagna à sa honteuse convoitise la
volonté de ma reine, si vertueuse en apparence. O Hamlet! quelle
décadence il y eut là! De moi, de qui l'amour était d'une dignité telle
qu'il marchait toujours, mains jointes, avec le serment que je lui avais
fait au mariage, descendre jusqu'à un misérable dont les dons naturels
étaient si pauvres auprès des miens! Mais, ainsi que la vertu ne sera
jamais ébranlée, quand même la luxure la courtiserait sous une forme
divine; ainsi l'impureté, quoique unie à un ange rayonnant, se
rassasiera vite en un lit céleste, et se ruera aussitôt sur l'immonde
curée. Mais doucement! Je crois sentir l'air du matin! abrégeons. Comme
je dormais dans mon verger, ainsi que c'était toujours mon usage après
midi, ton oncle envahit furtivement l'heure de ma sécurité, avec une
note du suc maudit de la jusquiame, et il répandit dans les porches de
mes oreilles cette essence qui distille la lèpre, et dont l'action
est en telle hostilité avec le sang de l'homme que, prompte comme le
vif-argent, elle court à travers toutes les barrières naturelles et
toutes les allées du corps, et que, par une force subite, comme une
goutte acide dans le lait, elle fait figer et cailler le sang le plus
coulant et le plus sain. Ainsi du mien; et une dartre toute soudaine
enveloppa comme d'une écorce qui me fit ressembler à Lazare, d'une
croûte honteuse et dégoûtante, la surface lisse de tout mon corps. Voilà
comme, en dormant, par la main d'un frère, je fus d'un seul coup frustré
de ma vie, de ma couronne, de ma reine, fauché en pleine floraison de
mes péchés, sans sacrements, sans préparation, sans les saintes huiles,
sans avoir fait mon examen, et envoyé là où il faut rendre compte,
avec toutes mes fautes pesant sur ma tête. O horrible! ô horrible!
très-horrible! Si la nature vit encore en toi, ne supporte pas cela! Ne
laisse pas le lit royal du Danemark servir de couche à la luxure et à
l'inceste damné. Mais quelle que soit la voie par où tu poursuivras
cette action, ne souille pas ta pensée, et ne laisse point ton âme
projeter la moindre chose contre ta mère; abandonne-la au ciel et à ces
épines qui habitent dans son sein pour la piquer et la percer. Adieu une
fois pour toutes! Le ver luisant montre que le matin approche; sa flamme
inefficace commence à pâlir. Adieu, adieu, adieu, souviens-toi de moi.
(Il sort.)
HAMLET.--O vous toutes, armées du ciel! ô terre! quoi de plus? dois-je
vous associer aussi l'enfer? Arrête, arrête, mon coeur; et vous, mes
nerfs, ne vieillissez pas tout à coup, mais soutenez-moi de toute votre
roideur. Me souvenir de toi? Oui, pauvre âme, tant que la memoire
conservera un siège dans ce crâne bouleversé. Me souvenir de toi? Oui,
j'effacerai du registre de ma mémoire tous les vulgaires souvenirs qui
m'étaient chers, toutes les sentences des livres, toutes les formes,
toutes les impressions du passé que la jeunesse et l'observation y ont
inscrites; sur les pages et dans tout le volume de mon cerveau, ton
commandement seul vivra, dégagé de tout sujet moins noble... Oui, par le
ciel!--O femme perverse entre toutes! O scélérat! scélérat! souriant et
damné scélérat! Ici, mes tablettes! car il importe d'y noter qu'un homme
peut sourire, et sourire, et être un scélérat. Je suis sûr, du moins,
que cela peut être ainsi en Danemark (_il écrit_); vous y êtes,
mon oncle. Et maintenant, à mon mot d'ordre! C'est: «Adieu, adieu,
souviens-toi de moi.» Je l'ai juré.
HORATIO, _derrière la scène_.--Mon seigneur, mon seigneur!
MARCELLUS, _derrière la scène_.--Seigneur Hamlet!
HORATIO, _derrière la scène_.--Dieu le garde!
HAMLET.--Ainsi soit-il!
MARCELLUS, _derrière la scène_.--Holà! ho! ho! mon seigneur!
HAMLET.--Holà! oh, oh, petit! Viens, l'oiseau, viens!
(Horatio et Marcellus entrent.)
MARCELLUS.-Où en êtes-vous, mon noble seigneur?
HORATIO.--Quelles nouvelles, mon seigneur?
HAMLET.--Oh! prodigieuses!
HORATIO.--Mon bon seigneur! dites-les.
HAMLET.--Non; vous les révélerez.
HORATIO.--Pas moi, mon seigneur; par le ciel!
MARCELLUS.--Ni moi, mon seigneur.
HAMLET.--Qu'en dites-vous donc? Un coeur d'homme eût-il pu le croire?...
Mais vous serez secrets?
HORATIO et MARCELLUS.--Oui, par le ciel, mon seigneur!
HAMLET.--Il n'y a nulle part, dans tout le Danemark, un scélérat... qui
ne soit un fieffé coquin.
HORATIO.--Il n'est pas besoin, mon seigneur, d'un fantôme qui sorte du
tombeau pour nous dire cela.
HAMLET.--Oui, vraiment, vous dites vrai, et par conséquent, sans aucun
détail de plus, je tiens pour convenable que nous nous serrions la main
et que nous nous séparions, vous, pour aller où vous conduiront vos
affaires et vos penchants, car chaque homme a ses affaires et ses
penchants, quels qu'ils soient; et moi, pour mon propre et pauvre
compte, voyez-vous, j'irai prier.
HORATIO.--Ce ne sont que paroles d'égarement et de vertige, mon
seigneur.
HAMLET.--Je suis fâché qu'elles vous offensent; sincèrement; oui, ma
foi, sincèrement.
HORATIO.--Il n'y a point là d'offense, mon seigneur.
HAMLET.--Si fait, par saint Patrice! il y en a une, Horatio, et même
une grande offense. Quant à cette vision, c'est un honnête fantôme,
permettez-moi de vous dire cela; et pour ce qui est de votre désir de
connaître ce qu'il y a entre nous, réprimez-le comme vous pourrez. Et
maintenant, mes bons amis, comme camarades, compagnons d'armes et amis,
accordez-moi une pauvre faveur.
HORATIO.--Qu'est-ce, mon seigneur? Nous le ferons.
HAMLET.--Ne faites jamais connaître ce que vous avez vu cette nuit.
HORATIO et MARCELLUS.--Mon seigneur, nous n'en dirons rien.
HAMLET.--Bien, mais jurez-le.
HORATIO.--Sur ma foi, monseigneur, ce ne sera pas moi.
MARCELLUS.--Ni moi, mon seigneur, sur ma foi.
HAMLET.--Sur mon épée.
MARCELLUS.--Nous avons déjà juré, mon seigneur.
HAMLET,--N'importe, sur mon épée; n'importe.
LE FANTOME, _sous la terre_.--Jurez!
HAMLET.--Ah! ah! mon garçon, c'est ton avis? Es-tu là, bonne pièce?
Allons, vous entendez le camarade, là-bas, à la cave; consentez à jurer.
HORATIO.--Dites la formule du serment, mon seigneur.
HAMLET.--Ne parlez jamais de ce que vous avez vu ici. Jurez par mon
épée.
LE FANTOME, _sous la terre_.--Jurez!
HAMLET.--_Hic et ubique_? Changeons donc de place. Venez ici, messieurs,
et replacez vos mains sur mon épée. Jurez par mon épée de ne jamais
parler de ce que vous avez entendu!
LE FANTOME, _sous la terre_.--Jurez par son épée!
HAMLET.--Bien dit, vieille taupe. Peux-tu travailler si vite sous terre?
Un précieux mineur!... Allons encore plus loin, mes bons amis.
HORATIO.--Oh! par le jour et la nuit, voilà un prodige étrange!
HAMLET.--Faites-lui donc l'accueil qu'on fait à un étranger. Il y a plus
de choses au ciel et sur la terre, Horatio, qu'il n'en est rêvé dans
votre philosophie. Mais allons: ici comme auparavant, jurez que jamais
(et en aide vous soit la miséricorde de Dieu!) si étrange et si bizarre
que je puisse me montrer, comme je trouverai peut-être à propos par la
suite de m'habiller d'un caractère fantasque, jamais, me voyant en de
tels moments, vous ne croiserez les bras de la sorte, ni ne secouerez
ainsi la tête, ni ne prononcerez quelqu'une de ces phrases équivoques,
comme: «Bien, bien, nous savons;» ou: «Nous pourrions, si nous
voulions...» ou: «Si nous avions envie de parler...» ou: «Si l'on
pouvait, il y aurait...» ou telle autre parole ambiguë donnant à
entendre que vous savez quelque chose de moi... Jurez vous cela?... Que
la grâce et la miséricorde vous soient donc en aide au besoin!
LE FANTOME, _sous la terre_.--Jurez!
HAMLET.--Calme-toi, calme-toi, âme en peine!... Ainsi, messieurs, je me
recommande à vous de toute mon affection, et tout ce qu'un aussi pauvre
homme que Hamlet pourra faire pour vous exprimer son attachement et son
amitié, Dieu aidant, ne vous manquera pas. Allons-nous en ensemble; et
toujours le doigt sur les lèvres, je vous prie. Notre siècle est en
désarroi. O fatalité maudite, que je sois jamais né pour le remettre en
ordre! Allons, venez, partons ensemble.
(Ils sortent.)
FIN DU PREMIER ACTE.
ACTE DEUXIÈME
SCÈNE I
Une chambre dans la maison de Polonius.
POLONIUS ET REYNALDO _entrent_.
POLONIUS.--Donnez-lui cet argent et ces lettres, Reynaldo.
REYNALDO.--Ainsi ferai-je, mon seigneur.
POLONIUS.--Vous serez sage à miracle, bon Reynaldo, si vous voulez bien,
avant de lui faire visite, vous enquérir de sa conduite.
REYNALDO.--Mon seigneur, j'étais dans cette intention.
POLONIUS.--Bien dit, ma foi, très-bien dit. Suivez ceci, monsieur.
Commencez-moi par demander quels Danois se trouvent à Paris, comment ils
y sont, qui ils sont, leurs ressources, leur demeure, leurs compagnies,
leurs dépenses; et quand, par cette enceinte continue de questions, en
allant à la dérive, vous trouverez qu'on connaît mon fils, côtoyez
de plus près, plutôt que d'aborder tout de suite par des questions
particulières. Présentez-vous, par exemple, comme ayant de lui quelque
lointaine connaissance. Ainsi, dites: «Je connais «son père et ses amis,
et même lui un peu.» Vous comprenez cela, Reynaldo?
REYNALDO.--Oui, très-bien, mon seigneur.
POLONIUS.--«Et lui, un peu... mais,» pourrez-vous ajouter, «pas
très-bien. Au reste, si c'est celui que je veux dire, il est fort
dérangé, adonné à ceci, à cela.» Et alors mettez à sa charge tel conte
bleu qu'il vous plaira. Ah ça! pourtant, rien d'assez bas pour le
déshonorer. Prenez garde à cela, monsieur. Mais seulement cette
légèreté, ce désordre, ces écarts ordinaires qui sont les compagnons
notoires et bien connus de la jeunesse et de la liberté.
REYNALDO.--Comme de jouer, mon seigneur.
POLONIUS.--Oui; ou de boire, de bretailler, de jurer, de quereller, de
courir les filles;... vous pouvez aller jusque-là.
REYNALDO.--Mon seigneur, cela le déshonorerait.
POLONIUS.--Ma foi, non, si vous savez, tout en l'accusant, tempérer la
chose. Il ne faudra pas mettre à sa charge un surcroît de scandale,
comme de le donner pour livré à la débauche-Ce n'est pas là ce que je
veux dire. Mais murmurez si délicatement ses fautes qu'elles puissent
passer pour les torts de la liberté, pour les éclairs et les éclats
d'une âme en feu, pour une fougue naturelle au sang indompté dont tous,
à cet âge, sentent les assauts.
REYNALDO.--Mais, mon bon seigneur...
POLONIUS.--Pourquoi je vous charge de faire cela?
REYNALDO.--Oui, mon seigneur, je voudrais le savoir.
POLONIUS.--Eh bien! monsieur, voici mon but; et ce stratagème, je crois,
est d'un succès garanti. Quand vous aurez attribué à mon fils ces légers
défauts, comme s'il s'agissait d'un objet qui, à Fuser, se serait un peu
taché,--suivez-moi bien,--si le partenaire de votre entretien, celui que
vous voudriez sonder, a jamais vu le jeune homme sur qui portent vos
murmures coupable de quelqu'un des forfaits susdits, soyez assuré qu'il
finira par vous dire en conclusion: «Mon bon monsieur,» ou «mon ami,» ou
«monsieur,» selon la façon de parler ou le titre usité dans le pays, ou
par la personne en question...
REYNALDO.--Très-bien, mon seigneur.
POLONIUS.--Et alors, monsieur, il dira que... il dira... qu'est-ce que
j'étais en train de dire? Par la sainte messe! j'étais en train de dire
quelque chose... où en suis-je resté?
REYNALDO.--Et il finira par dire, en conclusion...
POLONIUS.--Il finira par dire, en conclusion, oui, morbleu! il finira
par vous dire: «Je connais ce gentilhomme, je l'ai vu hier ou l'autre
jour, ou à tel moment, ou à tel autre, avec tel ou tel; et, comme vous
dites, il était là à jouer; ou il avalait sa rasade, ou il avait une
dispute à la paume;» ou peut-être: «je l'ai vu entrer dans une de ces
maisons de commerce,» _videlicet_, un mauvais lieu,... ou telle autre
chose. Voyez-vous maintenant? Le hameçon de votre mensonge prendra ainsi
la carpe de la vérité; et, voilà comme, nous autres gens de bon sens et
de pénétration, à force de machines et en essayant de biais, nous
savons indirectement suivre notre direction. C'est ainsi, d'après mes
instructions et mes avis ci-dessus, que vous en agirez avec mon fils. Y
êtes-vous, ou n'y êtes-vous pas?
REYNALDO.--J'y suis, mon seigneur.
POLONIUS.--Dieu soit avec vous! Bon voyage.
REYNALDO.--Mon bon seigneur...
POLONIUS.--Observez ses penchants par vous-même.
REYNALDO.--Ainsi ferai-je, mon seigneur.
POLONIUS.--Et laissez-le chanter sa gamme.
REYNALDO.--Bien, mon seigneur.
(Il sort.)
(Ophélia entre.)
POLONIUS.--Adieu!--Qu'est-ce, Ophélia? De quoi s'agit-il?
OPHÉLIA.--Oh! mon seigneur, mon seigneur, j'ai été si effrayée!
POLONIUS.--De quoi, au nom du ciel?
OPHÉLIA.--Mon seigneur, comme j'étais à coudre dans mon cabinet, le
seigneur Hamlet, avec son pourpoint tout défait, sans chapeau sur la
tête, ses bas froissés, sans jarretières, et tombant, enroulés, jusque
sur sa cheville, pâle comme sa chemise, ses genoux se heurtant l'un
contre l'autre, et avec un regard d'une expression aussi pitoyable
que s'il avait été détaché du fond de l'enfer pour faire un récit
d'horreurs... il est venu se poser devant moi.
POLONIUS.--Fou pour l'amour de toi?
OPHÉLIA.--Mon seigneur, je ne sais pas; mais vraiment, je le crains.
POLONIUS.--Qu'a-t-il dit?
OPHÉLIA.--Il m'a prise par le poignet et m'a serrée très-fort; puis il
s'écarte de toute la longueur de son bras, et tenant son autre main,
ainsi, au dessus de son front, il tombe en une contemplation de mon
visage comme s'il eût voulu le dessiner. Il est longtemps resté ainsi.
Enfin,--une petite secousse à mon bras, et trois fois sa tête ainsi
balancée de bas en haut,--il a poussé un soupir si pitoyable et si
profond qu'il semblait devoir faire éclater tout son corps et mettre
fin à son existence. Cela fait, il me laisse aller; et, la tête tournée
par-dessus son épaule, il paraissait trouver son chemin sans ses yeux,
car il a passé la porte sans leur secours, et jusqu'au dernier moment,
il a tenu leur lumière tournée vers moi.
POLONIUS.--Allons, viens avec moi; je vais trouver le roi. C'est là, au
vrai, le délire de l'amour qui se ravage lui-même par la violence qui
lui appartient, et entraîne la volonté à des entreprises désespérées,
aussi souvent que toute autre passion qui soit sous le ciel pour
affliger notre nature. J'en suis fâché. Mais quoi? Lui avez-vous adressé
dernièrement quelques paroles rudes?
OPHÉLIA.--Non, mon bon seigneur; mais, comme vous l'aviez commande, j'ai
repoussé ses lettres, et j'ai refusé ses visites.
POLONIUS.--C'est cela qui l'a rendu fou. Je suis fâché de ne l'avoir pas
observé avec plus d'attention et de discernement; je craignais que ce ne
fût seulement une plaisanterie, et qu'il ne se proposât ton naufrage.
Mais maudits soient mes soupçons jaloux! Il semble que ce soit le propre
de notre âge de dépasser notre portée, en nos jugements, comme, parmi
les gens plus jeunes, c'est le défaut commun de manquer de réflexion.
Viens, allons vers le roi; ceci doit être connu, dont le secret gardé
pourrait causer plus de peine que ne causera de haine cet amour révélé.
Allons.
(Ils sortent.)
SCÈNE II
Un appartement dans le château.
LE ROI, LA REINE, ROSENCRANTZ, GUILDENSTERN, SUITE, _entrent_.
LE ROI.--Soyez les bienvenus, cher Rosencrantz, et vous, Guildenstern!
Outre le grand désir que, depuis longtemps, nous avions de vous voir, le
besoin que nous avons de vos services a provoqué notre hâtif appel.
Vous avez su quelque chose de la transformation de Hamlet; je dis
transformation, car en lui ni l'homme extérieur ni l'intérieur ne
ressemblent plus à ce qu'il était. Quelle pourrait être la cause,
autre que la mort de son père, qui l'a jeté à ce point hors de toute
conscience de lui-même, je ne saurais l'imaginer. Vous donc qui avez été
dès un si jeune âge élevés avec lui, et qui, depuis lors, avez vécu
si voisins de sa jeunesse et de ses goûts, je vous prie tous deux de
vouloir bien consacrer à notre cour quelque peu de votre loisir, afin de
l'attirer vers les plaisirs par votre compagnie, et de saisir, par tous
les indices que le hasard vous permettra de glaner, s'il y a quelque
motif à nous inconnu qui l'afflige ainsi, et qui, venant à être
découvert, serait à portée de nos remèdes.
LA REINE.--Mes bons messieurs, il a beaucoup parlé de vous; et je suis
sûre qu'il n'y a pas en ce monde deux hommes à qui il soit plus attaché.
S'il vous plaît de nous montrer assez de courtoisie et de bon vouloir
pour passer quelque temps avec nous, au secours et au profit de nos
espérances, votre visite sera comblée de tous les remerciements qui
conviennent à la gratitude d'un roi.
ROSENCRANTZ.--Vos Majestés pourraient, en vertu du souverain pouvoir
qu'elles ont sur nous, donner à leur bon plaisir redouté la forme d'un
ordre plutôt que d'une prière.
GUILDENSTERN.--Nous obéissons d'ailleurs tous les deux, et nous faisons
ici hommage de nous-mêmes et de nos efforts tendus jusqu'au bout,
mettant à vos pieds nos services pour être commandés par vous.
LE ROI.--Je vous remercie, Rosencrantz, et vous, aimable Guildenstern.
LA REINE.--Je vous remercie, Guildenstern, et vous, aimable Rosencrantz;
et je vous conjure d'aller à l'instant voir mon fils, hélas! trop
changé.--Que quelques-uns de vous conduisent ces messieurs là où est
Hamlet.
GUILDENSTERN.--Que le ciel lui rende notre présence et nos soins
agréables et salutaires!
LA REINE.--Hélas! Ainsi soit-il!
(Rosencrantz, Guildenstern et quelques hommes de la suite sortent.)
(Polonius entre.)
POLONIUS.--Les ambassadeurs sont revenus de Norwége, fort satisfaits,
mon bon seigneur.
LE ROI.--Tu es toujours le père aux bonnes nouvelles.
POLONIUS.--Vraiment, mon seigneur? Soyez sûr, mon bon souverain, que
je tiens mes services, comme je tiens mon âme, tout ensemble à la
disposition de mon Dieu et de mon gracieux roi; et je pense (ou bien
cette mienne cervelle ne sait plus suivre la piste d'une affaire aussi
sûrement qu'elle en avait coutume) je pense que j'ai trouvé la vraie
cause de la démence de Hamlet.
LE ROI.--Ah! dis-moi cela! Voilà ce qu'il me tarde d'entendre!
POLONIUS.--Donnez d'abord audience aux ambassadeurs; mes nouvelles
seront le dessert après ce grand festin.
LE ROI.--Fais-leur toi-même les honneurs, et introduis-les. (_Polonius
sort_.) Il me dit, ma chère Gertrude, qu'il a trouvé le point capital et
la source de tout le dérangement de notre fils.
LA REINE.--Je doute qu'il y en ait une autre que cette grande cause: la
mort de son père et l'extrême hâte de notre mariage.
(Polonius rentre avec Voltimand et Cornélius.)
LE ROI.--Bien! nous le sonderons.--Soyez les bienvenus, mes bons amis.
Dites, Voltimand, que nous apportez-vous de la part de notre frère de
Norwége?
VOLTIMAND.--La plus riche réciprocité de compliments et de voeux.
Dès notre première démarche, il a envoyé l'ordre de suspendre les
recrutements de son neveu, qui lui paraissaient être des préparatifs
contre le Polonais; mais, y ayant mieux regardé, il les trouva
réellement dirigés contre Votre Altesse. Alors, blessé de voir comment
on avait abusé de sa maladie, de son âge, de son impuissance, il fait
signifier ses ordres à Fortinbras, qui obéit sur-le-champ, reçoit les
réprimandes du roi, et, finalement, fait serment devant son oncle de ne
plus faire jamais essai de ses armes contre Votre Majesté. Sur quoi le
vieux roi, débordé de joie, lui assigne un revenu annuel de trois mille
écus, et lui donne commission d'employer contre le Polonais les soldats
qu'il a levés auparavant. Ci-jointe une supplique (_il remet un
papier_), que son contenu expliquera plus amplement, vous demandant
qu'il vous plaise donner un libre passage à travers vos États pour cette
expédition, sous telles conditions de sûreté et de bonne entente qui
sont proposées ici.
LE ROI.--Cela nous convient fort, et à un moment de loisir plus
réfléchi, nous lirons, nous répondrons, et nous aviserons à cette
affaire. Cependant nous vous remercions de la peine que vous avez si
bien su prendre: allez vous reposer; ce soir, nous festoierons ensemble;
vous serez les très-bienvenus chez moi.
(Voltimand et Cornélius sortent)
POLONIUS.--Cette affaire est bien terminée. Mon souverain, et vous,
madame, rechercher ce que doit être la majesté, ce qu'est l'obéissance,
pourquoi le jour est le jour, la nuit, la nuit, et le temps, le temps,
ce ne serait autre chose que perdre la nuit, le jour et le temps;
donc... puisque la brièveté est l'âme de l'esprit, duquel l'anatomie et
les fleurs de parade extérieure ne sont qu'ennui, je serai bref. Votre
noble fils est fou. Fou je l'appelle, car vouloir définir au vrai la
folie, qu'est-ce? si ce n'est n'être soi-même rien de moins que fou?
Mais laissons cela.
LA REINE.--Plus de choses et moins d'art.
POLONIUS.--Madame, je vous jure que je n'emploie l'art aucunement. Que
votre fils est fou, cela est vrai. Il est vrai que c'est une pitié. Et
c'est une pitié que cela soit vrai. Sotte figure de rhétorique. Mais
disons-lui adieu, car je ne veux pas employer l'art. Ainsi, accordons
qu'il est fou; et maintenant il nous reste à trouver la cause de cet
effet, ou, pour mieux dire, la cause de ce méfait, car cet effet est un
méfait qui vient d'une cause. Voilà ce qui demeure démontré, et voici
ce qui reste à démontrer. Pesez bien tout. J'ai une fille; je l'ai,
puisqu'elle est encore à moi; une fille qui, dans son respect et
son obéissance, suivez bien, m'a remis ceci. Maintenant, résumez et
concluez...
A la céleste idole de mon âme, à la bienheureuse beauté Ophélia...
C'est une mauvaise phrase, une phrase vulgaire. «Bienheureuse beauté»
est un mot vulgaire. Mais écoutez; poursuivons.
Puissent, dans sa parfaite et blanche poitrine, ces paroles, etc.
LA REINE.--Ceci lui a été adressé par Hamlet?
POLONIUS.--Ma bonne dame, attendez un moment, je serai exact.
(Il lit.)
Doute que les étoiles soient de feu,
Doute que le soleil tourne,
Doute que la vérité ne puisse être un mensonge[5],
Mais ne doute jamais de mon amour.
[Note 5: Ceci est vague. Mais pourquoi le traducteur prendrait-il parti
quand l'auteur a laissé la pensée en suspens? Le texte porte:
Doubt thou, the stars are fire;
Doubt that the sun doth move;
Doubt truth to be a liar;
But never doubt I love.
Le verbe anglais _to doubt_ signifie tantôt douter, tantôt soupçonner.
Fallait-il traduire le troisième vers par: «Soupçonne la vérité d'être
une menteuse»--ou par: «Doute que la vérité soit une menteuse?» Les
deux sens sont dans le texte; il fallait les garder dans la traduction,
confondus et même confus. N'enlevons jamais au langage de Hamlet,
surtout à partir du second acte, après qu'il a vu le spectre, appris
le crime et conçu la vengeance, après qu'il a annoncé à ses amis
l'intention de feindre un caractère fantasque, après que le roi l'a
dépeint comme tout transformé et malade, n'enlevons jamais à son langage
ni un trait de brusquerie, ni une goutte d'amertume, ni une ombre
d'obscurité. Hamlet dit-il que le vrai est vrai, ou que ce qu'on appelle
ainsi n'est que mensonge? Est-ce un axiome de sens commun ou un axiome
de scepticisme subtil et triste qu'il propose à Ophélia? Est-ce à la
certitude de la vérité ou à la vérité de l'incertitude qu'il compare
et préfère l'évidence de son amour? Qui sait? Mais quoi qu'il en soit,
voulue ou fortuite, la confusion des deux sens est de Shakspeare. On
dirait volontiers qu'Ophélia, en lisant ce vers, l'a compris dans le
sens le plus simple, et que Hamlet l'avait écrit dans l'autre sens, le
plus dérobé et le plus désolé.]
O chère Ophélia! je suis mal à l'aise dans ce mètre; je n'ai pas l'art
de calculer la longueur de mes gémissements. Mais que je t'aime bien,
oh! parfaitement bien, crois-le. Adieu.
A toi pour toujours, dame chérie, tant que cette machine mortelle lui
appartiendra.
HAMLET.
C'est là ce que ma fille, par obéissance, m'a montré; et de plus, les
instances de votre fils, à quelles dates, de quelles manières et en
quels lieux elles se produisirent, elle a tout confié à mon oreille.
LE ROI.--Mais comment a-t-elle reçu son amour?
POLONIUS.--Quelle idée avez-vous de moi?
LE ROI.--L'idée d'un homme fidèle et honorable.
POLONIUS.--Je ne demanderais, sur ce point, qu'à faire mes preuves. Mais
que pourriez-vous penser si, lorsque j'ai vu ce chaleureux amour prendre
son essor (car je m'en suis aperçu, je dois vous le dire, avant que
ma fille m'eût parlé), que pourriez-vous penser de moi, vous et sa
gracieuse Majesté la reine ici présente, si j'avais joué le rôle inerte
d'un pupitre ou d'un portefeuille, ou si j'avais laissé mon coeur
travailler sourdement et silencieusement, ou si j'avais regardé cet
amour d'un oeil nonchalant? Que pourriez-vous penser? Non, je me suis
rondement mis en besogne; et j'ai parlé ainsi à ma jeune damoiselle: «Le
seigneur Hamlet est un prince au-dessus de ta sphère; ceci ne doit pas
être.» Et alors je lui ai donné pour préceptes de se tenir enfermée hors
de ses atteintes, de n'admettre aucun messager, de ne recevoir aucun
cadeau. Cela fait, elle a recueilli le fruit de mes avis, et lui (pour
vous faire une courte histoire), se voyant rebuté, est tombé dans la
tristesse; de là dans le dégoût; de là dans l'insomnie; de là dans la
faiblesse; de là dans les rêveries flottantes, et, par ce déclin, dans
la folie, où maintenant il s'égare, et qui nous met tous en deuil.
LE ROI.--Pensez-vous que ce soit cela?
LA REINE.--Cela peut être, très-vraisemblablement.
POLONIUS.--Est-il arrivé une seule fois (je voudrais bien le savoir)
que j'aie dit positivement: _cela est_, et que cela se soit trouvé
autrement?
LE ROI.--Non, pas que je sache.
POLONIUS, _montrant sa tête et ses épaules_.--Ôtez ceci de là, si cela
est autrement. Pourvu que je sois guidé par les circonstances, je
trouverai le point où la vérité est cachée, fût-elle cachée, en vérité,
dans le centre de la terre.
LE ROI.--Comment pourrons-nous pousser plus loin l'enquête?
POLONIUS.--Vous savez que, parfois, il se promène quatre heures de suite
ici, dans la galerie.
LA REINE.--Il s'y promène, en effet.
POLONIUS.--Dans un de ces moments-là je lui lâcherai ma fille; soyons
alors, vous et moi, derrière une tapisserie; observez leur rencontre;
s'il ne l'aime pas et si ce n'est pas ce qui l'a fait déchoir de la
raison, ne me laissez plus être conseiller d'un royaume, envoyez-moi
gouverner une ferme et des charretiers.
LE ROI.--Nous essayerons cela.
(Hamlet entre en lisant.)
LA REINE.--Mais regardez de quel air de tristesse le pauvre malheureux
vient en lisant.
POLONIUS.--Éloignez-vous, je vous en conjure, éloignez-vous tous deux;
je vais l'aborder sur-le-champ: oh! donnez-moi carte blanche. (_Le roi,
la reine et leur suite sortent_.) Comment va mon bon seigneur Hamlet?
HAMLET.--Bien, Dieu merci!
POLONIUS.--Me connaissez-vous, mon seigneur?
HAMLET.--Parfaitement bien: vous êtes un marchand de poisson.
POLONIUS.--Non pas moi, mon seigneur.
HAMLET.--En ce cas, je voudrais que vous fussiez un aussi honnête homme.
POLONIUS.--Honnête, mon seigneur?
HAMLET.--Oui, monsieur; être honnête, au train dont va ce monde, c'est
être un homme trié sur dix mille.
POLONIUS.--C'est très-vrai, mon seigneur.
HAMLET.--Car si le soleil engendre des vers dans un chien mort,--lui qui
est un dieu, baisant une charogne...--avez-vous une fille?
POLONIUS.--J'en ai une, mon seigneur.
HAMLET.--Ne la laissez pas se promener au soleil. La conception est
une bonne chose: mais quant à la façon dont votre fille pourrait
concevoir.... ami, prenez-y garde.
POLONIUS.--Qu'entendez-vous par là? (_A part_.) Encore son refrain sur
ma fille! Cependant il ne m'a pas reconnu d'abord; il a dit que j'étais
un marchand de poisson. Il n'y est plus, il n'y est plus! A vrai dire,
dans ma jeunesse, j'ai subi bien des extrémités par le fait de l'amour;
à bien peu de chose près autant que ceci. Je veux lui parler encore. Que
lisez-vous, mon seigneur?
HAMLET.--Des mots, des mots, des mots!
POLONIUS.--De quoi est-il question, mon seigneur?
HAMLET.--Question? Entre qui?
POLONIUS.--Je veux dire dans le livre que vous lisez, mon seigneur.
HAMLET.--Des calomnies, monsieur; car ce maraud de satirique dit que les
vieillards ont des barbes grises; que leurs figures sont ridées; que
leurs yeux sécrètent une ambre épaisse et comme une gomme de prunier,
et qu'ils ont une abondante absence d'esprit, avec des jarrets
très-faibles. Tout cela, monsieur, bien que j'y croie de tout mon
pouvoir et de toute ma puissance, je tiens pourtant qu'il n'y a pas
d'honnêteté à l'avoir ainsi couché par écrit; car vous-même, monsieur,
vous serez aussi vieux que je le suis, si jamais, comme un crabe, vous
pouvez aller à reculons.
POLONIUS, _à part_.--Quoique ce soient des folies, il y a pourtant de
la suite là-dedans. Voulez-vous changer d'air, mon seigneur, et venir
ailleurs?
HAMLET.--Dans mon tombeau?
POLONIUS.--Ce serait assurément changer d'air tout à fait. Comme ses
répliques sont parfois grosses de sens! Heureux hasards, où souvent la
folie frappe en plein, tandis que la raison et les saines pensées ne
seraient pas aussi chanceuses à bien s'exprimer! Je vais le laisser et
aviser sur-le-champ aux moyens d'amener une rencontre entre lui et ma
fille. Mon honorable seigneur, je prendrai très-humblement congé de
vous.
HAMLET.--Vous ne pouvez, monsieur, rien prendre de moi dont je fasse
plus volontiers l'abandon... si ce n'est ma vie, si ce n'est ma vie, si
ce n'est ma vie!
POLONIUS.--Adieu, mon seigneur.
HAMLET.--Ces ennuyeux vieux fous!
(Rosencrantz et Guildenstern entrent.)
POLONIUS.--Vous cherchez le seigneur Hamlet; il est ici.
ROSENCRANTZ, _à Polonius_.--Dieu vous garde, monsieur!
(Polonius sort.)
GUILDENSTERN.--Mon honoré seigneur!...
ROSENCRANTZ.--Mon très-cher seigneur!...
HAMLET.--Mes bons, mes excellents amis! comment vas-tu, Guildenstern?
Ah! Rosencrantz! Bons compagnons, comment allez-vous tous les deux?
ROSENCRANTZ.--Comme le vulgaire des enfants de la terre.
GUILDENSTERN.--Heureux par cela même que nous ne sommes pas trop
heureux. Nous ne sommes pas précisément le plus beau fleuron que la
fortune porte à sa toque.
HAMLET.--Ni les semelles que foulent ses souliers?
ROSENCRANTZ.--Non, mon seigneur.
HAMLET.--Alors vous vivez près de sa ceinture, dans le centre de ses
faveurs?
GUILDENSTERN.--Oui, ma foi! nous sommes de ses amis privés.
HAMLET.--Logés dans le secret giron de la fortune? Oh! oui, cela est
vrai. C'est une catin. Quelles nouvelles?
ROSENCRANTZ.--Aucune, mon seigneur; si ce n'est que le monde est devenu
honnête.
HAMLET.--Alors le jugement dernier est proche; mais votre nouvelle
n'est pas vraie. Laissez-moi vous faire une question plus particulière:
qu'avez-vous donc fait à la fortune, mes bons amis, pour qu'elle vous
envoie en prison ici?
GUILDENSTERN.--En prison, mon seigneur?
HAMLET.--Le Danemark est une prison.
ROSENCRANTZ.--Alors le monde en est une aussi.
HAMLET.--Une grande prison, dans laquelle il y a beaucoup de caveaux, de
basses fosses et de cachots: le Danemark est un des pires.
ROSENCRANTZ.--Nous ne pensons pas ainsi, mon seigneur.
HAMLET.--Soit! c'est donc que, pour vous, le Danemark n'est pas un
cachot; car il n'y a de bien et de mal que selon l'opinion qu'on a. Pour
moi, c'est une prison.
ROSENCRANTZ.--Soit! C'est donc votre ambition qui vous le fait paraître
ainsi; il est trop étroit pour votre âme.
HAMLET.--O Dieu! je pourrais être enfermé dans une coque de noix, et
m'estimer roi d'un espace infini, n'était que j'ai de mauvais rêves.
GUILDENSTERN.--Lesquels rêves sont assurément l'ambition; car la
substance même des ambitieux n'est rien de plus que l'ombre d'un rêve.
HAMLET.--Un rêve lui-même n'est qu'une ombre.
ROSENCRANTZ.--Assurément, et je tiens que l'ambition est d'une essence
si aérienne et si légère qu'elle n'est que l'ombre d'une ombre.
HAMLET.--En ce cas nos gueux sont des corps réels, et nos monarques
et nos grands héros qui n'en finissent pas sont des ombres de
gueux.--Irons-nous à la cour? car, par ma foi, je ne suis pas en état de
raisonner.
ROSENCRANTZ ET GUILDENSTERN.--Nous y serons de votre suite.
HAMLET.--Il ne s'agit pas de cela; je ne veux point vous ranger avec le
reste de mes serviteurs, car à vous parler en honnête homme, je suis
terriblement accompagné. Mais dites-moi,--pour aller droit par les
sentiers battus de l'amitié,--que venez-vous faire à Elseneur?
ROSENCRANTZ.--Vous voir, mon seigneur, pas d'autre motif.
HAMLET.--Gueux comme je le suis, je suis pauvre même en remerciements,
mais je vous remercie, et soyez sûrs, mes chers amis, que mes
remerciements sont trop chers à un sou. Ne vous a-t-on pas envoyé
chercher? Est-ce votre propre penchant? est-ce une visite de plein gré?
Allons, allons! agissez en toute justice avec moi. Allons, allons! en
vérité, parlez!
GUILDENSTERN.--Que pourrions-nous dire, mon seigneur?
HAMLET.--Quoi que ce soit, mais que cela aille au fait. On vous a envoyé
chercher, et il y a une sorte de confession dans vos regards que votre
pudeur n'a pas l'habileté de colorer. Je le sais, le bon roi et la reine
vous ont envoyé chercher.
ROSENCRANTZ.--A quelle fin, mon seigneur?
HAMLET.--C'est ce que vous avez à m'apprendre. Mais permettez-moi de
vous conjurer, par les droits de notre camaraderie, par l'harmonie de
notre jeunesse, par les devoirs de notre tendresse toujours maintenue,
et par tous les motifs encore plus touchants qu'un meilleur orateur
pourrait invoquer auprès de vous, soyez simples et droits envers moi:
vous a-t-on envoyé chercher, oui ou non?
ROSENCRANTZ, _à Guildenstern_.--Que dites-vous?
HAMLET, _à part_.--Bon! j'ai déjà un aperçu sur votre compte. (_Haut_).
Si vous m'aimez, ne me tenez pas rigueur.
GUILDENSTERN.--Mon seigneur, on nous a envoyé chercher.
HAMLET.--Je vais vous dire pourquoi. Ainsi mes aveux anticipés vous
dispenseront de vos confidences, et votre discrétion envers le roi et
la reine n'aura pas à muer d'une seule plume. J'ai, depuis peu (mais
pourquoi? je ne sais), perdu toute ma gaieté, laissé là tous mes
exercices accoutumés; et en vérité, il y a tant d'accablement dans ma
disposition, que ce vaste assemblage, la terre, me semble un promontoire
stérile; que cet admirable pavillon, l'air, voyez-vous, ce firmament
hardiment suspendu, cette majestueuse voûte incrustée de flammes
d'or, eh bien! cela ne me parait rien autre chose qu'un immonde et
pestilentiel amas de vapeurs. Quel chef-d'oeuvre que l'homme! combien
noble par la raison! combien infini par les facultés! combien admirable
et expressif par la forme et les mouvements! dans l'action combien
semblable aux anges! dans les conceptions combien semblable à un dieu!
Il est la merveille du monde, le type suprême des êtres animés! Eh bien!
à mes yeux, qu'est-ce que cette quintessence de la poussière? L'homme
ne me charme pas, ni la femme non plus, quoique par votre sourire vous
paraissiez me démentir.
ROSENCRANTZ.--Mon seigneur, il n'y avait rien de cela dans mes pensées.
HAMLET.--Pourquoi donc avez-vous ri, lorsque j'ai dit: «L'homme ne me
plaît pas?»
ROSENCRANTZ.--Parce que je me disais, mon seigneur,--si l'homme ne vous
plaît pas,--quel maigre accueil les comédiens recevront de vous! Nous
les avons rencontrés en chemin; ils viennent ici vous offrir leurs
services.
HAMLET.--Celui qui joue le roi sera le bienvenu; Sa Majesté aura un
tribut de moi; l'aventureux chevalier pourra faire usage de son fleuret
et de son écu; l'amoureux ne soupirera pas gratis; le bouffon pourra
achever tranquillement son rôle; le niais fera rire ceux-là même dont
les poumons sont secoués par une toux sèche, et la princesse nous
contera ses sentiments en toute liberté, dût le vers blanc boiter pour
la suivre. Quels sont ces comédiens?
ROSENCRANTZ.--Ceux-là même que vous aviez coutume de voir avec plaisir,
les tragédiens de la Cité.
HAMLET.--Et par quel hasard sont-ils devenus ambulants? Leur résidence
fixe, autant pour la réputation que pour le profit, valait mieux à tous
égards.
ROSENCRANTZ.--Je pense que leur empêchement vient de la récente
innovation.
HAMLET.--Se maintiennent-ils dans la même estime que lorsque j'étais en
ville? Sont-ils aussi suivis?
ROSENCRANTZ.--Non, en vérité, ils ne le sont pas.
HAMLET.--D'où vient cela? Est-ce qu'ils se rouillent?
ROSENCRANTZ.--Non, leurs efforts n'ont rien perdu de leur allure
accoutumée. Mais il y a, monsieur, une nichée d'enfants, de fauconneaux
à la brochette, qui piaillent à force tout au haut du dialogue, et sont
claqués à outrance pour cela; ils sont aujourd'hui à la mode, et ils ont
tant décrié le théâtre ordinaire (c'est ainsi qu'ils l'appellent) que
beaucoup de gens portant l'épée ont peur des plumes d'oie et n'osent
presque plus y venir.
HAMLET.--Comment, sont-ce des enfants? Qui les entretient? Comment est
réglé leur écot? Poursuivront-ils cette profession aussi longtemps
seulement qu'ils pourront chanter? Ne diront-ils point, par la suite,
s'ils arrivent eux-mêmes à être comédiens ordinaires (ainsi que cela est
vraisemblable, s'ils n'ont rien de mieux à faire), que les auteurs de
leur troupe leur ont fait tort, en les faisant d'avance déclamer contre
leur futur héritage?
ROSENCRANTZ.--Ma foi! il y a eu beaucoup à faire de part et d'autre, et
la nation estime que ce n'est pas un péché de les exciter à la dispute.
Il n'y a eu pendant un temps point d'argent à gagner avec une pièce, à
moins que le poëte et le comédien n'en vinssent à se gourmer avec leurs
rivaux en plein dialogue.
HAMLET.--Est-il possible?
GUILDENSTERN.--Oh! il y a eu déjà beaucoup d'effusion de cervelles.
HAMLET.--Sont-ce les enfants qui l'emportent?
ROSENCRANTZ.--Oui, mon seigneur, ils emportent tout, Hercule et son
fardeau avec lui[6].
[Note 6: Tout ce passage n'est qu'un tissu d'allusions à l'histoire des
divers théâtres qui s'étaient établis peu avant la représentation de
_Hamlet_, et où les enfants de choeur de l'église de Saint-Paul et de
la chapelle royale d'Élisabeth faisaient concurrence à la troupe de
Shakspeare. Ce n'est pas seulement de leur concurrence que Shakspeare se
plaint, mais aussi des abus et des désordres qui s'étaient introduits
sur la scène avec les nouveaux acteurs. Les attaques personnelles y
avaient pris toute licence. On voit dans l'_Apologie des acteurs_, par
Heywood, publiée en 1612, «que l'État, la cour, la loi, la cité et leurs
gouvernements» n'étaient aucunement épargnés et que certains auteurs
«mettaient leurs amères invectives dans les bouches enfantines, comptant
que la jeunesse des comédiens aurait le privilége de faire passer ces
particularités violentes contre les humeurs diverses d'hommes privés et
vivants, nobles ou autres.» Mais le succès fit bientôt scandale; une
partie du public se dégoûta et s'éloigna; les représentations des
enfants furent interdites de 1591 à 1600, et les autres troupes
souffrirent tour à tour de la vogue et du décri de leurs jeunes rivaux,
des règlements sévères auxquels ils donnèrent lieu et de leur retour sur
la scène. Le théâtre de Shakspeare était le théâtre du Globe et avait
pour enseigne Hercule portant le monde.]
HAMLET.--Ce n'est pas fort étrange, car mon oncle est roi de Danemark;
et ceux qui, du vivant de mon père, lui auraient fait la moue, donnent
maintenant vingt, quarante, cinquante, cent ducats par tête pour avoir
son portrait en miniature. Par la sambleu! il y a là quelque chose qui
est plus que naturel; si la philosophie pouvait le découvrir!
(On entend une fanfare de trompette derrière le théâtre.)
GUILDENSTERN.--Ce sont les comédiens.
HAMLET.--Messieurs, vous êtes les bienvenus à Elseneur. Vos mains.
Approchez: la marque ordinaire d'un bon accueil, ce sont les compliments
et les cérémonies; permettez que je vous traite de cette façon, de peur
que mes manières, en recevant les comédiens, à qui je dois, je vous en
préviens, montrer beaucoup d'égards, ne paraissent plus polies qu'envers
vous. Vous êtes les bienvenus; mais cet oncle qui est mon père, et cette
tante qui est ma mère, sont abusés.
GUILDENSTERN.--En quoi, mon cher seigneur?
HAMLET.--Je ne suis fou que lorsque le vent est nord-nord-ouest; quand
le vent est au sud, je distingue très bien un faucon d'un héron.
(Polonius entre.)
POLONIUS.--Grand bien vous fasse, messieurs.
HAMLET.--Écoutez, Guildenstern... et vous aussi... pour chaque oreille
un auditeur... ce grand marmot que vous voyez là n'est pas encore hors
du maillot.
ROSENCRANTZ.--Peut-être y est-il revenu, car on dit que le vieillard est
une seconde fois enfant.
HAMLET.--Je vous fais ma prophétie qu'il vient pour me parler des
comédiens; garde à vous!... Vous avez raison, monsieur; lundi matin,
c'est bien cela, en vérité.
POLONIUS.--Mon seigneur, j'ai des nouvelles à vous apprendre.
HAMLET.--«Mon seigneur, j'ai des nouvelles à vous apprendre.» Du temps
que Roscius était acteur à Rome...
POLONIUS.--Les acteurs sont ici, mon seigneur.
HAMLET.--Bah! bah!
POLONIUS.--Sur mon honneur.
HAMLET.--Alors arrive chaque acteur sur son âne...
POLONIUS.--Les meilleurs acteurs du monde, pour la tragédie, pour
la comédie, le drame historique, la pastorale comique, l'histoire
pastorale, la tragédie historique, la tragi-comédie, les pièces avec
unité, ou les poëmes sans règles, Sénèque ne peut être trop lourd, ni
Plaute trop léger pour eux; pour le genre régulier, comme pour le genre
libre, ils n'ont pas leurs pareils.
HAMLET.--O Jephté, juge d'Israël!
Quel trésor tu avais!
POLONIUS.--Quel trésor avait-il, mon seigneur?
HAMLET.--Quel trésor!
Une fille très-belle, et rien de plus,
Il l'aimait mieux que bien.
POLONIUS, _à part_.--Encore question de ma fille!
HAMLET.--Ne suis-je pas dans le vrai, vieux Jephté?
POLONIUS.--Si vous m'appelez Jephté, mon seigneur, j'ai une fille que
j'aime mieux que bien.
HAMLET.--Non, cela ne fait pas suite.
POLONIUS.--Qu'est-ce donc qui fait suite, mon seigneur?
HAMLET.--Eh bien!
Comme par hasard,
Dieu le sait!....
Et puis vous savez:
Il advint donc,
Comme on pouvait le croire?
Le premier couplet de la pieuse complainte vous en apprendra plus long,
car, regardez! voici venir mon interruption. (_Quatre ou cinq comédiens
entrent_.) Vous êtes les bienvenus, mes maîtres, tous les bienvenus.--Je
suis enchanté de te voir bien portant.--Bonjour, mes bons amis.--Oh!
mon vieil ami, qu'est-ce donc? ta tête a pris de la frange depuis la
dernière fois que je t'ai vu; viens-tu en Danemark pour me faire la
barbe? Eh quoi! ma jeune dame et princesse, par Notre-Dame! Votre
Seigneurie est plus près du ciel que la dernière fois où je vous vis, de
toute la hauteur d'un socque à l'italienne! Dieu veuille que votre voix,
comme une pièce d'or qui n'a plus cours, ne se soit pas fêlée au delà de
l'anneau[7]! Mes maîtres, vous êtes tous les bienvenus. Allons, sus tout
de suite, sus, comme des fauconniers de France, et volons au premier
gibier que nous voyons. Il nous faut une tirade à l'instant; donnez-nous
un avant-goût de votre talent; allons, quelque tirade passionnée.
[Note 7: Cela s'adresse à un jeune acteur chargé des rôles de femmes.
Hamlet, le voyant grandi, suppose que sa voix a mué ou va muer et le
rendre impropre à ses anciens rôles. C'était la règle, en Angleterre,
qu'une pièce d'or n'avait plus cours quand elle était entamée par
quelque fêlure au delà du cercle dont l'effigie était entourée.]
LE PREMIER COMÉDIEN.--Quelle tirade, mon seigneur?
HAMLET.--Je t'ai entendu une fois dire une tirade, mais elle n'a jamais
été jouée sur le théâtre, ou si elle l'a été, elle n'est pas allée au
delà d'une fois; car la pièce, je m'en souviens, ne plaisait pas à la
multitude; c'était du caviar pour le plus grand nombre[8]; mais, à mon
avis, et selon d'autres personnes dont les jugements en cette matière
donnent le ton aux miens de bien plus haut, c'était une excellente
pièce; des scènes bien filées, écrites avec autant de réserve que de
finesse. Je me souviens que quelqu'un disait qu'il n'y avait point
d'épices dans les vers pour donner à la pensée du montant, ni dans les
phrases une pensée qui pût convaincre l'auteur d'affectation; il disait
que c'était une oeuvre d'un goût estimable, aussi saine que douce,
et bien plutôt belle que parée[9]. Il y avait surtout un morceau que
j'aimais beaucoup; c'était le récit d'Enée à Didon, et surtout le
passage où il parle du meurtre de Priam. Si cela vit encore en votre
mémoire, commencez à ce vers,... voyons un peu, voyons:
Le hérissé Pyrrhus, pareil à la bête hyrcanienne....
[Note 8: Le caviar, connu depuis peu des Anglais au temps de Shakspeare,
faisait les délices des gourmets raffinés, et Ben Jonson a souvent
tourné en ridicule l'importance de ces friandises exotiques, anchois,
macaroni, caviar, etc.]
[Note 9: Les commentateurs sont une race d'hommes à part et capables de
tout; il faut être convaincu de cela par avance pour en croire ses yeux,
quand on voit un des plus savants et plus fervents interprètes anglais
de Shakspeare prétendre qu'il n'y a point d'ironie dans les remarques de
Hamlet que nous venons de traduire, ni de parodie dans les tirades qui
vont suivre. Autant dire que Molière était de l'avis de Philinte, et non
de l'avis d'Alceste, à propos du sonnet d'Oronte. On verra plus loin
(acte III, sc. II) ce que Shakspeare pensait des acteurs emphatiques.
Ici nous avons son opinion sur les écrivains ampoulés et précieux. Que
Shakspeare lui-même soit parfois tombé, en courant, dans quelques-uns
des défauts qu'il raille ainsi, on doit l'avouer; mais on n'en doit
pas conclure que, de sang-froid, et chez les autres, il ait admiré
ces défauts systématiquement entassés et sans aucune beauté qui les
compensât. Chacun des éloges mis ici dans la bouche de Hamlet est une
contre-vérité sous la plume de Shakspeare. Hamlet annonce comme simples
et mesurés les vers où Shakspeare a imité la violence et les faux
ornements du style à la mode. A quel point l'intention est satirique et
son imitation exacte, on en peut juger par ce fragment de la pièce qu'il
a parodiée: _Didon, reine de Carthage_, tragédie de Christophe Marlowe
et de Thomas Nash. Ænée raconte à Didon comment Pyrrhus, dans le palais
royal de Troie, répondit aux larmes de Priam et d'Hécube: «N'étant pas
du tout ému, souriant de leurs larmes, ce boucher, tandis que Priam
tenait encore les mains levées, lui marcha sur la poitrine, et de son
épée lui fit voler les mains.... Aussitôt la reine frénétique sauta
aux yeux de Pyrrhus, et, se suspendant par les ongles à ses paupières,
prolongea un peu la vie de son époux; mais à la fin les soldats la
tirèrent par les talons et la balancèrent, haletante, dans le vide qui
envoya un écho au roi blessé; alors celui-ci souleva du sol ses membres
alités et aurait voulu se colleter avec le fils d'Achille, oubliant à la
fois son manque de forces et son manque de mains. Pyrrhus le dédaigne;
il balaye autour de lui, avec son épée, dont le choc a fait tomber le
vieux roi, et depuis le nombril jusqu'à la gorge, d'un seul coup, il
fend le vieux Priam. Au dernier soupir du mourant, la statue de Jupiter
commença à baisser son front de marbre, comme en haine de Pyrrhus et
de sa méchante action; mais lui, insensible, il prit le drapeau de son
père, le plongea dans le sang froid et glacé du vieux roi, et courut eu
triomphe vers les rues; il ne put passer à cause des hommes tués:
alors, appuyé sur son épée, il se tint aussi immobile qu'une pierre,
contemplant le feu dont brûlait la riche Ilion.» Mais, n'êtes-vous pas
de l'avis de Didon qui s'écrie, dès que les mains de Priam sont coupées:
«Oh! arrêtez.... Je n'en puis entendre davantage?»]
Ce n'est pas cela; cela commence par Pyrrhus.
Le hérissé Pyrrhus, dont les armes de sable, noires comme son projet,
ressemblaient à la nuit quand il était couché dans le sinistre cheval,
porte maintenant ces redoutables et noires couleurs barbouillées d'un
blason plus lugubre: de pied en cap, maintenant il est tout gueules,
horriblement colorié du sang des pères, des mères, des filles, des fils,
cuit et empâté par les rues brûlantes qui prêtent une tyrannique et
damnée lueur au meurtre de leur seigneur et maître. Rôti dans son
courroux et dans ces flammes, et ainsi bardé de caillots coagulés, avec
des yeux semblables à des escarboucles, l'infernal Pyrrhus cherche le
vieil ancêtre Priam....»
Continuez, à présent.
POLONIUS.--Devant Dieu! mon seigneur, bien déclamé, avec bon accent et
bon discernement!
LE PREMIER COMÉDIEN.--Bientôt il le trouve lançant des coups trop courts
aux Grecs; son antique épée, rebelle à son bras, demeure où elle tombe
et désobéit au commandement. Inégal adversaire, Pyrrhus pousse à Priam;
dans sa rage, il frappe à côté; mais rien qu'au sifflement et au vent de
sa féroce épée, le père énervé tombe. Alors l'insensible Ilion, qu'on
dirait ému par ce coup, s'affaisse sur sa base avec ses sommets
enflammés, et, avec un hideux fracas, fait prisonnière l'oreille de
Pyrrhus; car voici: son épée qui allait s'abattant sur la tête, blanche
comme le lait, du respectable Priam, sembla adhérer à l'air et s'y
fixer. Pyrrhus donc, ainsi qu'un tyran en peinture, s'arrêta, et comme
s'il eût été une personne neutre en présence de sa volonté et de ses
intérêts, il ne fit rien. Mais comme nous voyons souvent, à l'approche
de quelque orage, un silence dans les cieux, les nuées arrêtées, les
hardis aquilons sans parole, et, au-dessous, le globe aussi muet que la
mort, et tout à coup l'effroyable tonnerre déchirant toute la contrée;
ainsi, après cette pause de Pyrrhus, un réveil de vengeance le ramène à
l'oeuvre, et jamais les marteaux des Cyclopes ne tombèrent sur l'armure
de Mars, forgée pour être mise à l'épreuve de l'éternité, avec moins de
remords que l'épée sanglante de Pyrrhus ne tombe maintenant sur Priam.
Hors d'ici, hors d'ici, toi, prostituée, ô Fortune! Et vous tous, ô
dieux! assemblés en synode général, ôtez-lui son pouvoir; brisez tous
les rayons et toutes les jantes de sa roue, et faites-en rouler le
moyeu arrondi sur la pente des collines du ciel, aussi bas que chez les
démons!
POLONIUS.--Ce discours est trop long.
HAMLET.--Il ira chez le barbier en même temps que votre barbe. Je t'en
prie, continue; il lui faut quelque gigue ou quelque conte de mauvais
lieu; sans cela il s'endort; continue. Passons à Hécube.
LE PREMIER COMÉDIEN.--Mais celui (ah! malheur!) qui aurait vu la reine
encapuchonnée...
HAMLET.--La reine encapuchonnée!
POLONIUS.--Est-ce bien? Oui, «reine encapuchonnée» est bien.
LE PREMIER COMÉDIEN.--...courir, pieds nus, çà et là, et, du flux
aveugle de ses yeux, menacer les flammes--ayant un chiffon sur sa tête
où naguère se tenait le diadème--et en manière de robe, autour de
ses reins décharnés et tout fourbus par trop d'enfantements, une
courtepointe ramassée dans l'alarme de la peur,--celui qui eût vu cela
aurait, avec une langue infusée de venin, prononcé contre l'empire de
la fortune le grief de haute trahison. Mais si les dieux eux-mêmes
l'avaient vue alors, quand elle vit Pyrrhus se faire un jeu malicieux
de réduire en hachis, à coups d'épée, le corps de son mari, le soudain
éclat de clameurs qu'elle fit (à moins que les choses mortelles ne les
émeuvent pas du tout) aurait pu traire les yeux brûlants du ciel et
toute la passion qui est dans les dieux.
POLONIUS.--Regardez s'il n'a pas changé de couleur; il a les larmes aux
yeux. Je t'en prie, restons-en là.
HAMLET.--C'est bon! je te ferai bientôt déclamer le reste. Mon bon
seigneur, voulez-vous veiller à ce que les comédiens soient bien
pourvus? Vous entendez, il faut en user bien avec eux, car ils sont
l'essence et la chronique abrégée des temps. Il vaudrait mieux pour vous
avoir une méchante épitaphe après votre mort, que d'être maltraité par
eux durant votre vie.
POLONIUS.--Mon seigneur, je les traiterai selon leur mérite.
HAMLET.--Eh! l'homme! beaucoup mieux, par la tête-bleu! Traitez-moi
chaque homme selon son mérite, et qui donc, en ce cas, échappera aux
étrivières? Traitez-les selon votre propre rang et votre dignité;
moindres seront leurs droits, plus méritoire sera votre bonté.
Emmenez-les.
POLONIUS.--Venez, messieurs.
HAMLET.--Suivez-le, mes amis; nous verrons une pièce demain. Écoute, mon
vieil ami: pouvez-vous jouer le _Meurtre de Gonzague_?
LE PREMIER COMÉDIEN.--Oui, mon seigneur.
HAMLET.--Eh bien! nous donnerons cela demain au soir. Vous pourriez,
au besoin, étudier un discours de quelques douze ou seize vers que je
voudrais mettre par écrit et y insérer? ne pourriez-vous pas?
LE PREMIER COMÉDIEN.--Oui, mon seigneur.
HAMLET.--Très-bien. Suivez ce seigneur, et faites attention à ne
pas vous moquer de lui. (_Polonius et les comédiens sortent_.)--(_A
Rosencrantz et à Guildenstern_.) Mes bons amis, je vous laisse jusqu'à
ce soir; vous êtes les bienvenus à Elseneur.
ROSENCRANTZ.--Mon bon seigneur!
(Rosencrantz et Guildenstern sortent.)
HAMLET.--Or çà, Dieu soit avec vous!--Maintenant je suis seul. Oh! quel
drôle et quel rustre inerte je suis! N'est-ce pas chose monstrueuse que
ce comédien que voici, dans une pure fiction, dans une passion rêvée,
puisse, selon sa propre idée, contraindre son âme à ce point que, par le
travail de son âme, son visage entier blêmisse. Et des pleurs dans ses
yeux! l'égarement dans sa physionomie! une voix brisée! et toute son
action appropriant les formes à l'idée! Et tout cela pour rien! pour
Hécube! Qu'est-ce que lui est Hécube, ou qu'est-ce qu'il est à Hécube,
lui, pour qu'il pleure pour elle? Que ferait-il donc s'il avait, pour se
passionner, le motif et le mot d'ordre que j'ai? Il inonderait de larmes
le théâtre, il déchirerait l'oreille de la multitude par de formidables
paroles, il rendrait fou le coupable et épouvanterait l'innocent; il
confondrait l'ignorant et frapperait de stupeur, sur ma parole! les
facultés mêmes d'entendre et de voir. Et moi! moi, cependant, plat
coquin, courage de boue, je suis là à parler comme un Jeannot
rêveur[10], mal imprégné de la fécondité de ma cause, et je ne puis rien
dire, non, rien pour un roi dont le domaine et la très-chère vie ont
subi un infernal échec. Suis-je un lâche? Qui vient m'appeler drôle?
se jeter au travers de mon chemin[11]? m'arracher la barbe et me la
souffler à la face? me tirer par le nez? me donner des démentis par la
gorge, jusqu'à me les enfoncer dans les poumons? Qui me fait cela? ah!
qu'est-ce donc? Je prendrais bien la chose, car il faut assurément que
j'aie un foie de pigeonneau, et que je manque du fiel qui doit rendre
amère l'oppression; autrement, avant cette heure, j'aurais engraissé
déjà tous les vautours de la contrée avec les entrailles de ce laquais!
O sanglant, sensuel coquin! Traître sans remords, sans pudeur, dénaturé
coquin! Eh bien! quoi? Quel âne suis-je donc? Ceci est très-brave que,
moi, fils d'un bien-aimé père assassiné, moi, excité à ma vengeance par
le ciel et l'enfer, j'aie besoin comme une catin de décharger mon
coeur en paroles et que je tombe dans les malédictions comme une vraie
coureuse de rues, comme une fille de cuisine! Fi donc! fi! En avant,
mon cerveau! Un instant: j'ai entendu dire que des créatures coupables,
assistant à une pièce de théâtre, avaient, par l'artifice même de la
scène, été frappées à l'âme de telle sorte que, sur l'heure, elles
avaient déclaré leurs forfaits[12]. Car le meurtre, quoiqu'il n'ait pas
de langue, saura parler par quelque organe miraculeux. Je ferai jouer,
par ces comédiens, quelque chose qui ressemble au meurtre de mon père,
devant mon oncle, et j'observerai son apparence, je le sonderai jusqu'au
vif; s'il se trouble, je sais mon chemin. L'esprit que j'ai vu pourrait
bien être un démon; le démon a le pouvoir de prendre une forme qui
plaît; oui, et peut-être, grâce à ma faiblesse et à ma mélancolie (car
il est très-puissant sur les tempéraments ainsi faits), m'abuse-t-il
pour me damner. Je veux me fonder sur des preuves plus directes que
cela. Oui, cette pièce est le piège où je surprendrai la conscience du
roi.
(Il sort.)
[Note 10: _John-a-dreams_, par allusion à quelque personnage d'une
histoire populaire. De même en France, on donnait autrefois, et Brantôme
donnait encore le surnom de Guillot le Songeur à ceux qui perdaient leur
temps et leurs escrimes à excogiter divers moyens d'agir--en souvenir du
chevalier Guillan le Pensif, l'un des personnages de l'_Amadis_.]
[Note 11: Le texte porte:
_Who calls me villain? breaks my pate across?_
Mais il me semble évident qu'il faut lire: _my pace_ où _my path_.
L'extrême négligence avec laquelle ont été imprimées les premières
éditions de Shakspeare excuse, et au delà, cette petite correction. Tel
quel, le texte voudrait dire: «Qui vient me fendre d'outre en outre la
caboche?» Après cela, le nez tiré et les plus profonds démentis seraient
peu de chose, et Hamlet ne serait pas très-lâche de prendre bien un
traitement qui le mettrait hors d'état de prendre mal quoi que ce fût.
Sa folie, si folie il y a, n'est pas si sotte; elle a de la méthode,
comme nous l'a dit Polonius. A chaque pensée qu'il conçoit, à chaque
fait qu'il imagine, on le voit rapidement aller et rouler de conséquence
en conséquence, raisonneur passionné qui s'enivre de ses remarques, de
ses calculs, de ses soupçons, du jeu qu'il joue devant les autres, de sa
sévérité envers lui-même. Ce cours précipitamment régulier, ces bonds
suivis par lesquels avance l'impétueuse logique des pensées et des
paroles de Hamlet étaient trop selon le génie de Shakspeare pour n'être
pas partout dans le caractère de son héros. Hamlet, dans le passage qui
nous occupe ici, se représente une série graduée d'injures dont il se
trouve digne; il y pense, il la voit, il y est; son adversaire s'emporte
à plus d'insolence à mesure que lui-même il s'abaisse à plus de
patience; c'est ainsi que tout se passe dans son esprit. C'est ainsi
que, peu de lignes plus haut, quand il suppose un comédien poussé par
les motifs qui laissent Hamlet immobile, quand il se représente en
même temps l'acteur et les spectateurs sous le coup d'une réalité si
poignante, il arrive enfin à «frapper de stupeur les facultés même
d'entendre et de voir.» Notez cette abstraction. L'oreille était déjà
déchirée, l'oeil déjà épouvanté; mais plus loin encore, tout au fond de
la cervelle et de l'âme, Hamlet va chercher la faculté même d'entendre
et de voir; c'est la dernière hyperbole d'un analyste furieux. On est
trop heureux quand il n'a qu'à traduire avec une véritable exactitude
pour reproduire ces nuances admirablement raisonnables de Shakspeare.
Quand il n'y a qu'une lettre à changer pour les lui rendre, faut-il
respecter jusqu'à la superstition un vieux texte, condamné en cent
autres endroits?]
[Note 12: Il est probable que Shakspeare avait en vue une aventure de
son temps. La vieille histoire du frère François était jouée par les
comédiens du comte de Sussex, à Lynn, dans la province de Norfolk; une
femme y était représentée éprise d'un jeune gentilhomme; et, pour mieux
s'assurer la possession de son amant, elle avait secrètement assassiné
son mari, dont l'ombre la poursuivait et se présentait différentes fois
devant elle dans les lieux les plus retirés où elle s'enfermait. Il y
avait au spectacle une femme de la ville qui jusqu'alors avait joui
d'une bonne réputation, et qui sentit en ce moment sa conscience
extrêmement troublée et poussa ce cri soudain: «O _mon_ mari! _mon_
mari!» «Je vois l'ombre de mon mari qui me poursuit et me menace..» A
ces cris aigus et inattendus, le peuple qui l'environnait fut étonné, et
lui en demanda la raison. Aussitôt, sans autres instances, elle répondit
qu'il y avait sept ans que pour jouir d'un jeune amant qu'elle
nomma, elle avait empoisonné son mari, dont l'image terrible s'était
représentée à elle sous la forme de ce spectre; elle avoua tout devant
les juges, et fut condamnée. Les acteurs et plusieurs habitants de la
ville furent témoins de ce fait.]
FIN DU DEUXIÈME ACTE.
ACTE TROISIÈME
SCÈNE I
(Un appartement dans le château.)
LE ROI, LA REINE, POLONIUS, OPHÉLIA, ROSENCRANTZ ET GUILDENSTERN
_entrent_.
LE ROI.--Et vous ne pouvez pas, en faisant dériver la conversation,
savoir de lui pourquoi il montre ce désordre, déchirant si cruellement
tous ses jours de repos par une turbulente et dangereuse démence?
ROSENCRANTZ.--Il avoue bien qu'il se sent lui-même dérouté; mais pour
quel motif, il ne veut en aucune façon le dire.
GUILDENSTERN.--Et nous ne le trouvons pas disposé à se laisser sonder;
mais avec une folie rusée, il nous échappe, quand nous voudrions
l'amener à quelque aveu sur son véritable état.
LA REINE.--Vous a-t-il bien reçus?
ROSENCRANTZ.--Tout à fait en galant homme.
GUILDENSTERN.--Mais avec beaucoup d'effort dans sa manière.
ROSENCRANTZ.--Avare de paroles, mais quant à nos questions seulement;
très-libre dans ses répliques.
LA REINE.--L'avez-vous provoqué à quelque passe-temps?
ROSENCRANTZ.--Madame, il s'est justement trouvé que nous avons rencontré
sur notre chemin certains comédiens; nous lui avons parlé d'eux, et nous
avons cru voir en lui une espèce de joie d'entendre cette nouvelle. Ils
sont quelque part dans le palais; et, à ce que je crois, ils ont déjà
l'ordre de jouer ce soir devant lui.
POLONIUS.--Cela est très-vrai, et il m'a prié d'engager Vos Majestés à
entendre et à voir cette affaire.
LE ROI.--De tout mon coeur, et j'ai beaucoup de contentement à apprendre
qu'il soit porté à cela. Mes chers messieurs, aiguisez encore en lui ce
goût et poussez plus avant ses projets vers de tels plaisirs.
ROSENCRANTZ.--Ainsi ferons-nous, mon seigneur.
(Rosencrantz et Guildenstern sortent.)
LE ROI.--Douce Gertrude, laissez-nous aussi, car nous avons, sans nous
découvrir, mandé Hamlet ici, afin qu'il y puisse, comme par hasard, se
trouver en face d'Ophélia. Son père et moi, espions sans reproche, nous
nous placerons de manière que, voyant sans être vus, nous puissions
juger avec certitude de leur rencontre, et conclure d'après lui-même,
selon qu'il se sera comporté, si c'est le renversement de son amour, ou
non, qui le fait ainsi souffrir.
LA REINE.--Je vais vous obéir. Et quant à vous, Ophélia, je souhaite que
vos rares beautés soient l'heureuse cause de l'égarement de Hamlet; car
je pourrai ainsi espérer que vos vertus, au grand honneur de tous deux,
le remettront dans la bonne voie.
OPHÉLIA.--Madame, je souhaite que cela se puisse.
(La reine sort.)
POLONIUS.--Ophélia, promenez-vous ici.... Gracieux maître, s'il vous
plaît, nous irons nous placer. (_A Ophélia_.) Lisez dans ce livre; cette
apparence d'une telle occupation pourra colorer votre solitude....
Nous sommes souvent blâmables en ceci.... la chose n'est que trop
démontrée.... avec le visage de la dévotion et une démarche pieuse, nous
faisons le diable lui-même blanc et doux comme sucre, de la tête aux
pieds.
LE ROI (_à part_).--Oh! cela est trop vrai! De quelle cuisante lanière
ce langage fouette ma conscience! La joue de la prostituée, savamment
plâtrée d'une fausse beauté, n'est pas plus laide sous la matière
dont elle s'aide, que ne l'est mon action sous mes paroles peintes et
repeintes! O pesant fardeau!
POLONIUS.--Je l'entends venir, retirons-nous, mon seigneur.
(Le roi et Polonius sortent.) (Hamlet entre).
HAMLET.--Être ou n'être pas, voilà la question.... Qu'y a-t-il de plus
noble pour l'âme? supporter les coups de fronde et les flèches de la
fortune outrageuse? ou s'armer en guerre contre un océan de misères et,
de haute lutte, y couper court?... Mourir.... dormir.... plus rien....
et dire que, par un sommeil, nous mettons fin aux serrements de coeur et
à ces mille attaques naturelles qui sont l'héritage de la chair! C'est
un dénoûment qu'on doit souhaiter avec ferveur. Mourir.... dormir....
dormir! rêver peut-être? Ah! là est l'écueil; car dans ce sommeil de la
mort, ce qui peut nous venir de rêves, quand nous nous sommes soustraits
à tout ce tumulte humain, cela doit nous arrêter. Voilà la réflexion qui
nous vaut cette calamité d'une si longue vie! Car qui supporterait
les flagellations et les humiliations du présent, l'injustice de
l'oppresseur, l'affront de l'homme orgueilleux, les angoisses de l'amour
méprisé, les délais de la justice, l'insolence du pouvoir, et les
violences que le mérite patient subit de la main des indignes?--quand
il pourrait lui-même se donner son congé avec un simple poignard!--Qui
voudrait porter ce fardeau, geindre et suer sous une vie accablante,
n'était que la crainte de quelque chose après la mort, la contrée
non découverte dont la frontière n'est repassée par aucun voyageur,
embarrasse la volonté et nous fait supporter les maux que nous avons,
plutôt que de fuir vers ceux que nous ne connaissons pas? Ainsi la
conscience fait de nous autant de lâches; ainsi la couleur native de la
résolution est toute blêmie par le pâle reflet de la pensée, et telle ou
telle entreprise d'un grand élan et d'une grande portée, à cet aspect,
se détourne de son cours et manque à mériter le nom d'action....
Doucement, maintenant! Voici la belle Ophélia. Nymphe, dans tes
oraisons, puissent tous mes péchés être rappelés!
OPHÉLIA.--Mon bon seigneur, comment se porte Votre Honneur depuis tant
de jours?
HAMLET.--Je vous remercie humblement. Bien, bien, bien.
OPHÉLIA.--Mon seigneur, j'ai de vous des souvenirs que, depuis
longtemps, il me tarde de vous rendre; je vous prie, recevez-les
maintenant.
HAMLET.--Non, ce n'est pas moi; je ne vous ai jamais rien donné.
OPHÉLIA.--Mon honoré seigneur, vous savez bien que si; et même avec
ces dons allaient des paroles faites d'une si suave haleine qu'elles
rendaient les choses plus précieuses; leur parfum est perdu,
reprenez-les; car pour une âme noble, le plus riche bienfait devient
pauvre lorsque le bienfaiteur se montre malveillant. Les voici, mon
seigneur.
HAMLET.--Ah! ah! êtes-vous honnête?
OPHÉLIA.--Mon seigneur?
HAMLET.--Êtes-vous belle?
OPHÉLIA.--Que veut dire Votre Seigneurie?
HAMLET.--Que si vous êtes honnête et belle, il faut bien prendre garde
que votre beauté n'ait aucun commerce avec votre honnêteté.
OPHÉLIA.--Mais la beauté, mon seigneur, peut-elle être en meilleure
compagnie qu'avec l'honnêteté?
HAMLET.--Oui, vraiment; car le pouvoir de la beauté aura transformé
l'honnêteté, de ce qu'elle est, en une sale entremetteuse plus tôt
que la force de l'honnêteté n'aura transfiguré la beauté à son image.
C'était, il y a quelque temps, un paradoxe, mais le temps présent le
prouve. Je vous ai aimée jadis.
OPHÉLIA.--En vérité, mon seigneur, vous me l'avez fait croire.
HAMLET.--Vous n'auriez pas dû me croire; car la vertu a beau greffer
notre vieille souche, nous nous sentirons toujours de noire origine. Je
ne vous aimais pas.
OPHÉLIA.--Je n'en ai été que plus déçue.
HAMLET.--Va-t'en dans un cloître. Pourquoi voudrais-tu te faire mère et
nourrice de pécheurs? Je suis moi-même passablement honnête, et pourtant
je pourrais m'accuser de choses telles qu'il vaudrait mieux que ma
mère ne m'eût pas mis au monde; je suis très-orgueilleux, vindicatif,
ambitieux; j'ai en cortège autour de moi plus de péchés que je n'ai de
pensées pour les loger, d'imagination pour leur donner une forme, ou de
temps pour les commettre. Qu'est-ce que des gens comme moi ont à faire
de traînasser entre la terre et le ciel[13]? Nous sommes tous de fieffés
coquins, ne crois aucun de nous. Va-t'en droit ton chemin jusqu'à un
cloître. Où est votre père?
[Note 13: Une rencontre de Hamlet et de René dans le même sentiment
de tristesse et la même rapide image, une ressemblance de hardiesse
familière dans l'expression, entre Shakspeare et Chateaubriand, n'est-ce
pas un fait tout naturel et comme un hasard qu'on devait prévoir? Ainsi
M. de Chateaubriand, peu d'années avant sa mort (10 août 1840), écrivait
à madame Récamier: «Si ce n'était votre belle et chère personne, je m'en
voudrais d'avoir traînassé si longtemps sous le soleil.» (_Souvenirs de
madame Récamier_, tome II, p. 499.)]
OPHÉLIA.--À la maison, mon seigneur.
HAMLET.--Qu'on ferme la porte sur lui, afin qu'il ne puisse pas jouer le
rôle d'un sot ailleurs qu'en sa propre maison. Adieu!
OPHÉLIA.--Oh! secourez-le, cieux cléments!
HAMLET.--Si tu te maries, je te donnerai pour dot cette malédiction;
sois aussi chaste que la glace, aussi pure que la neige, tu n'échapperas
pas à la calomnie. Va-t'en dans un cloître; adieu! Ou si tu veux à toute
force te marier, épouse un sot; car les hommes sages savent bien quels
monstres vous faites d'eux. Au cloître, allons, et au plus vite! Adieu.
OPHÉLIA.--O puissances célestes, guérissez-le!
HAMLET.--J'ai aussi entendu parler de vos peintures, bien à ma
suffisance. Dieu vous a donné un visage, et vous vous en faites
vous-mêmes un autre. Vous dansez, vous trottez, vous chuchotez, vous
débaptisez les créatures de Dieu, et vous mettez votre frivolité sur le
compte de votre ignorance. Allez, je ne veux plus de cela; c'est cela
qui m'a rendu fou. Je vous le dis, nous ne ferons plus de mariage;
ceux qui sont mariés déjà vivront ainsi, tous, excepté un; les autres
resteront comme ils sont. Au cloître! Allez.
(Hamlet sort.)
OPHÉLIA.--Oh! quel noble esprit est là en ruines! Courtisan, soldat,
savant, le regard, la langue, l'épée! L'attente et la fleur de ce beau
royaume, le miroir de la mode et le moule des bonnes formes, le seul
observé de tous les observateurs, tout à fait, tout à fait à bas! Et
moi, de toutes les femmes la plus accablée et la plus misérable, moi qui
ai sucé le miel de ses voeux mélodieux, maintenant je vois cette noble
et tout à fait souveraine raison, telle que les plus douces cloches
quand elles se fêlent, rendre des sons faux et durs! cette forme
incomparable et ces traits de jeunesse épanouie flétris par de tels
transports! Oh! le malheur est sur moi! Avoir vu ce que j'ai vu et voir
ce que je vois!
(Le roi et Polonius rentrent.)
LE ROI.--L'amour? non, ses affections ne suivent pas cette route; et ce
qu'il disait, quoique manquant un peu de suite, ne ressemblait pas à de
la folie. Il y a dans son âme quelque chose sur quoi sa mélancolie s'est
établie à couver, et je soupçonne fort que l'éclosion et le produit
seront quelque danger. Pour le prévenir, je viens, par une résolution
vive, de régler tout ainsi: il partira en hâte pour l'Angleterre, et ira
réclamer nos tributs négligés. Peut-être les mers, la différence des
pays et la varieté des objets, pourront-elles chasser ce je ne sais quoi
qui est l'idée fixe de son coeur et où se heurte sans cesse son cerveau
qui le jette ainsi hors de l'usage de lui-même. Qu'en pensez-vous?
POLONIUS.--Cela fera bon effet; mais néanmoins je crois que l'origine
et le commencement de son chagrin proviennent d'un amour maltraité.--Eh
bien! Ophélia, vous n'avez pas besoin de nous dire ce que le seigneur
Hamlet a dit; nous avons tout entendu.--Mon seigneur, agissez comme
il vous plait; mais, si vous le trouvez bon, faites qu'après la
représentation, la reine sa mère, toute seule avec lui, le presse de
dévoiler son chagrin. Qu'elle le traite rondement; et moi, si tel
est votre bon plaisir, je me placerai dans le vent de toute leur
conversation. Si elle ne le pénètre pas, envoyez-le en Angleterre, ou
confinez-le dans le lieu que votre sagesse croira le meilleur.
LE ROI.--C'est ce que nous ferons; la folie d'un homme de haut rang ne
peut rester sans surveillance.
(Ils sortent.)
SCÈNE II
(Une salle dans le château.) HAMLET _entre avec quelques comédiens_.
HAMLET.--Dites ce discours, je vous prie, comme je l'ai prononcé devant
vous, en le laissant légèrement courir sur la langue; mais si vous le
déclamez à pleine bouche, comme font beaucoup de nos acteurs, j'aurais
tout aussi bien pour agréable que mes vers fussent dits par le crieur de
la ville. N'allez pas non plus trop scier l'air en long et en large avec
votre main, de cette façon; mais usez de tout sobrement car dans le
torrent même et la tempête et, pour ainsi dire, le tourbillon de votre
passion, vous devez prendre sur vous et garder une tempérance qui
puisse lui donner une douceur coulante. Oh! cela me choque dans l'âme
d'entendre un robuste gaillard, grossi d'une perruque, déchiqueter une
passion, la mettre en lambeaux, en vrais haillons, pour fendre les
oreilles du parterre, qui, le plus souvent, n'est à la hauteur que d'une
absurde pantomime muette, ou de beaucoup de bruit. Je voudrais qu'un tel
gaillard fût fouetté, pour charger ainsi les Termagants;[14] c'est se
faire plus Hérode qu'Hérode lui-même. Je vous en prie, évitez cela.
[Note 14: Termagant était, dit-on, dans les vieux poëmes romanesques, le
nom donné au dieu des tempêtes chez les Sarrasins. De là son nom vint,
dans les vieux mystères, partager avec le nom d'Hérode le privilège
de désigner un tyran plein de violence et d'ostentatoire orgueil,
personnage presque obligé de ce théâtre primitif, sorte de Matamore
tragique et toujours pris au sérieux.]
PREMIER COMÉDIEN.--J'assure Votre Altesse....
HAMLET.--Ne soyez pas non plus trop apprivoisé, mais que votre propre
discernement soit votre guide; réglez l'action sur les paroles, et les
paroles sur l'action, avec une attention particulière à n'outre-passer
jamais la convenance de la nature; car toute chose ainsi outrée s'écarte
de la donnée même du théâtre, dont le but, dès le premier jour comme
aujourd'hui, a été et est encore de présenter, pour ainsi parler,
un miroir à la nature; de montrer à la vertu ses propres traits, à
l'infamie sa propre image, à chaque âge et à chaque incarnation du temps
sa forme et son empreinte.[15] Tout cela donc, si vous outrez ou si vous
restez en deçà, quoique cela puisse faire rire l'ignorant, ne peut que
faire peine à l'homme judicieux, dont la censure, fût-il seul, doit,
dans votre opinion, avoir plus de poids qu'une pleine salle d'autres
spectateurs. Oh! il y a des comédiens que j'ai vus jouer,--et je les ai
entendu vanter par d'autres personnes, et vanter grandement, pour ne
pas dire grossement, qui, n'ayant ni voix de chrétiens, ni démarche de
chrétiens, ni de païens, ni d'hommes se carraient et beuglaient au point
de m'avoir donné à penser que quelques-uns des manouvriers de la nature
avaient fait des hommes et ne les avaient pas bien faits, tant ces
gens-là imitaient abominablement l'humanité!
[Note 15: Nous avons adopté ici une légère correction de M. Mason:
_every âge and body of the time_, au lieu de _the very age_, qui ne
donnait aucun sens admissible. Même avec cette correction, le sens est
vague. La langue anglaise n'est pas aussi rigoureuse que la langue
française, et souvent la plume hâtive de Shakspeare esquisse avec une
ampleur flottante telle ou telle idée que nous voudrions plus nettement
définie. _The time_, est-ce seulement le temps même des comédiens et
leurs contemporains, ou bien est-ce le passé comme le présent, et
l'ensemble de la durée humaine? _Every âge_, est-ce la jeunesse, l'âge
mûr et la vieillesse, ou l'époque du roi Henri VI, celle de Macbeth,
celle de Jules César, celle d'Énée et des héros épiques? Sont-ce
les diverses générations d'un même siècle, ou les divers siècles de
l'histoire? _Every body_, est-ce chaque personnage saillant, ou chaque
caractère personnifié, ou chaque classe, chaque groupe de la société?
Tout cela peut et doit, selon nous, être sous-entendu à la fois dans les
quelques mots abstraits et incertains de Shakspeare, comme, plus haut,
lorsqu'il appelait le théâtre «l'essence et la chronique abrégée du
temps.» En somme, _every age and body of the time_, dans cet autre
mauvais langage qui est du XIXe siècle, cela se dirait probablement:
chaque phase et chaque type de la vie.]
PREMIER COMÉDIEN.--J'espère que nous avons passablement réformé cela
chez nous.
HAMLET.--Ah! réformez-le tout à fait. Et que ceux qui jouent vos clowns
n'en disent pas plus qu'on n'en a écrit dans leur rôle; car il y en a
qui se mettent à rire eux-mêmes, pour mettre en train de rire un certain
nombre de spectateurs imbéciles. Cependant, à ce moment-là même, il y
a peut-être quelque situation essentielle de la pièce qui exige
l'attention. Cela est détestable, et montre la plus pitoyable prétention
de la part du sot qui use de ce moyen. Allez, préparez-vous.
(_Les comédiens sortent_.)--(_Polonius, Rosencrantz et Guildenstern
entrent_.) Où en sommes-nous, mon seigneur? Le roi veut-il entendre ce
chef-d'oeuvre?
POLONIUS.--Oui, et la reine aussi, et cela tout de suite.
HAMLET.--Dites aux acteurs de faire hâte. (_Polonius sort_.) Voulez-vous
tous deux aller aussi les presser?
TOUS DEUX.--Oui, mon seigneur.
(Horatio entre.) (Rosencrantz et Guildenstern sortent.)
HAMLET.--Qu'est-ce? Ah! Horatio!
HORATIO.--Me voici, mon doux seigneur, à votre service.
HAMLET.--Horatio, tu es de tout point l'homme le plus juste que jamais
ma pratique du monde m'ait fait rencontrer.
HORATIO.--Oh! mon cher seigneur!
HAMLET.--Non, ne crois pas que je flatte; car quel avantage puis-je
espérer de toi qui n'as d'autre revenu que ton bon courage, pour te
nourrir et t'habiller? Pourquoi le pauvre serait-il flatté? Non! Que
la langue doucereuse aille lécher la pompe stupide! que les charnières
moelleuses du genou se courbent là où le profit récompense la
servilité!... M'entends-tu bien? depuis que mon âme tendre a été
maîtresse de son choix et a pu distinguer parmi les hommes, elle t'a
pour elle-même marqué du sceau de son élection; car tu as été, en
souffrant tout, comme un homme qui ne souffre rien, un homme qui,
des rebuffades de la fortune à ses faveurs, a tout pris avec des
remerciments égaux; et bénis sont ceux-là dont le sang et le jugement
ont été si bien combinés, qu'ils ne sont pas des pipeaux faits pour
les doigts de la fortune et prêts à chanter par le trou qui lui plait!
Donnez-moi l'homme qui n'est point l'esclave de la passion, et je le
porterai dans le fond de mon coeur, oui, dans le coeur de mon coeur,
comme je fais de toi.... Mais en voilà un peu trop à ce sujet. On joue
ce soir une pièce devant le roi, une des scènes se rapproche fort des
circonstances que je t'ai racontées sur la mort de mon père. Je te
prie, quand tu verras cet acte en train, aussitôt, avec la plus intime
pénétration de ton âme, observe mon oncle. Si son crime caché ne se
débusque pas de lui-même, à une certaine tirade, c'est un esprit
infernal que nous avons vu, et mes imaginations sont aussi noires que
l'enclume de Vulcain. Surveille-le attentivement. Quant à moi, je
riverai mes yeux sur son visage, et ensuite, nous réunirons nos deux
jugements pour prononcer sur ce qu'il aura laissé voir.
HORATIO.--Bien, mon seigneur. S'il nous dérobe rien, pendant que la
pièce sera jouée, et s'il échappe aux recherches, je prends ce vol-là à
mon compte.
HAMLET.--Ils viennent pour la pièce; il faut que je flâne; trouvez une
place.
(Marche danoise; fanfare. Le roi, la reine, Polonius, Ophélia,
Rosencrantz, Guildenstern et autres entrent.)
LE ROI.--Comment se porte notre cousin Hamlet?
HAMLET.--A merveille, sur ma foi! vivant des reliefs du caméléon, je
mange de l'air, et je m'engraisse de promesses. Vous ne pourriez pas
mettre vos chapons à ce régime.
LE ROI.--Je n'ai rien à voir dans cette réponse, Hamlet; je ne suis pour
rien dans ces paroles.
HAMLET.--Ni moi non plus, désormais.[16] (_À Polonius_.) Mon seigneur,
vous avez joué la comédie autrefois à l'Université, dites-vous?
[Note 16: Les paroles d'un homme, dit le proverbe anglais, ne lui
appartiennent plus dès qu'il les a dites.]
POLONIUS.--Oui, mon seigneur, je l'ai jouée, et je passais pour bon
acteur.
HAMLET.--Et qu'avez-vous joué?
POLONIUS.--J'ai joué Jules César. Je fus tué au Capitole, Brutus me tua.
HAMLET.--Il joua un rôle de brute, en tuant en pareil lieu un veau d'une
si capitale importance.[17] Les comédiens sont-ils prêts?
[Note 17: Double jeu de mots entre _Brutus_ et _brute_, _Capitole_ et
_capitale_.]
ROSENCRANTZ.--Oui, mon seigneur, ils n'attendent que votre permission.
LA REINE.--Venez ici, mon cher Hamlet, asseyez-vous près de moi.
HAMLET.--Non, ma bonne mère, voici un aimant qui a plus de force
d'attraction.
POLONIUS, _au roi_.--Oh! oh! remarquez-vous ceci?
HAMLET, _s'asseyant aux pieds d'Ophélia_.--Madame, me coucherai-je entre
vos genoux?
OPHÉLIA.--Non, mon seigneur.
HAMLET.--Je veux dire la tête sur vos genoux.
OPHÉLIA.--Oui, mon seigneur.
HAMLET.--Pensez-vous donc que j'aie eu dans l'esprit un propos de
manant?
OPHÉLIA.--Je ne pense rien, mon seigneur.
HAMLET.--Ce n'est pas une vilaine pensée que celle de s'étendre parmi
des jambes de jeunes filles.
OPHÉLIA.--Comment, mon seigneur?
HAMLET.--Rien.
OPHÉLIA.--Vous êtes gai, mon seigneur.
HAMLET.--Qui, moi?
OPHÉLIA.--Oui, mon seigneur.
HAMLET.--Oh! je ne suis que votre bouffon. Qu'est-ce que l'homme peut
faire de mieux que de s'égayer? car, voyez comme ma mère a l'air
joyeux... et il n'y a pas deux heures que mon père est mort.
OPHÉLIA.--Mais non, mon seigneur, il y a deux mois.
HAMLET.--Si longtemps? eh bien, que le diable porte le noir! Pour moi,
je veux avoir un assortiment de martre zibeline.[18] Oh, ciel! mort
depuis deux mois et pas encore oublié? Alors il y a de l'espoir pour
que la mémoire d'un grand homme survive à sa vie la moitié d'une
année; mais, par Notre-Dame, il faut alors qu'il bâtisse des églises;
autrement, il aura à souffrir du mal de non-souvenance, avec le pauvre
dada de bois, dont l'épitaphe est connue:
«Car oh! car oh! le dada de bois, «Le dada de bois est oublié![19]»
(Les trompettes sonnent; suit une pantomime: un roi et une reine entrent
d'un air fort amoureux. La reine l'embrasse, et il embrasse la reine,
elle se met à genoux devant lui, et par gestes lui proteste de son
amour. Il la relève, et penche la tête sur son épaule. Il se couche sur
un banc couvert de fleurs. Le voyant endormi, elle se retire. Alors
survient un autre personnage, qui lui enlève sa couronne, la baise, puis
verse du poison dans l'oreille du roi, et s'en va. La reine revient,
elle trouve le roi mort, et fait des gestes de désespoir. L'empoisonneur
arrive avec deux ou trois acteurs muets, et semble se lamenter avec
elle. On emporte le corps. L'empoisonneur offre à la reine des présents
de mariage; elle paraît un moment les repousser et les refuser; mais à
la fin, elle accepte le gage de son amour. Les comédiens sortent.)
[Note 18: Le texte dit: «_Let the devil wear black, for I'll have a suit
of _«_sables_;» il y a là un de ces jeux de mots qu'il faut expliquer
quand on ne peut les traduire. En anglais, _sable_ veut dire la fourrure
de la martre zibeline, la plus luxueuse parure au temps de Shakspeare,
et en même temps, dans la langue du blason, la couleur noire, comme on
a pu deux fois déjà le remarquer dans cette pièce même, à propos de la
barbe du roi mort (acte I, sc. II) et à propos de l'armure de Pyrrhus
(acte II, sc. II). En employant ce mot, Shakspeare a voulu nous laisser
hésiter entre les deux sens. En même temps que nous entendons Hamlet
dire à Ophélia: «Au diable le deuil! à moi l'élégance!» nous l'entendons
se dire à lui-même, par un subtil calembour, par une contradiction
imprévue, par une restriction mentale aussi prompte que l'éclair: «Je
parle de belles fourrures à Ophélia, mais c'est un vêtement noir que
je veux toujours avoir, et je garde pieusement ce deuil que je semble
rejeter et railler.» N'oublions pas que Hamlet vit double: il vit devant
des gens qu'il veut sonder et tromper, ennemis ou amis; et il vit en
lui-même, s'observant sans cesse, et comme en présence du spectre
paternel auquel il veut donner satisfaction. De là, souvent des paroles
doubles comme la vie de Hamlet, et adressées en un sens aux personnages
réels du drame, en un autre sens à l'invisible témoin du drame intérieur
qui se passe dans le coeur de Hamlet. Et nous, admis a suivre ces deux
drames, confidents de son secret comme spectateurs de ses actions,
tâchons de n'en rien perdre, exerçons-nous à l'écouter avec cette même
présence d'esprit si subtile et si soudaine qui aiguise son langage, si
nous voulons admirer assez l'art unique de Shakspeare dans la création
de Hamlet, tant de suite à travers un tel labyrinthe, l'harmonie de tous
ces contrastes, la profondeur de plus d'une puérilité.]
[Note 19: Parmi les jeux du mois de mai, populaires dans les villages
d'Angleterre, il y avait un cheval de bois, _hobby-horse_, occasion de
diverses farces et d'une danse qui avait reçu le même nom. Mais l'humeur
puritaine ayant maudit et proscrit tous ces divertissements, une
complainte fut faite sur le pauvre dada mis à mal, et Hamlet la
rappelle, opposant l'oubli où était tombée cette innocente victime des
sectaires, à l'éternelle mémoire que s'assurait un fondateur d'église,
dont le nom avait place dans les prières publiques à la fête du patron.]
OPHÉLIA.--Que veut dire cela, mon seigneur?
HAMLET.--Ma foi! c'est l'embûche de la méchanceté; cela veut dire:
crime.
OPHÉLIA.--Sans doute cette pantomime indique le sujet de la pièce.
(Le Prologue entre.)
HAMLET.--Nous allons le savoir de ce garçon-là. Les comédiens ne peuvent
garder un secret, ils nous diront tout.
OPHÉLIA.--Nous dira-t-il ce que signifiait cette pantomime?
HAMLET.--Oui, et toute autre pantomime que vous voudrez lui mimer.
N'ayez pas honte, vous, de faire le spectacle, et lui, il n'aura pas
honte de vous faire le commentaire.
OPHÉLIA.--Vous êtes un vaurien, vous êtes un vaurien. Je veux écouter la
pièce.
LE PROLOGUE.--Pour nous et pour notre tragédie, nous agenouillant ici
devant votre clémence, nous implorons de vous audience et patience.[20]
[Note 20: L'idée première de cette scène n'est pas de Shakspeare. Avant
lui, le poëte Kid, dans sa pièce intitulée _la Tragédie espagnole_,
avait mêlé et fait concourir à l'action principale une autre
représentation théâtrale; voici comment: Hiéronimo, vieux maréchal
espagnol, a un fils qui est assassiné, mais dont il ne connaît pas les
assassins: il se lamente et il cherche, il croit découvrir et hésite
encore; enfin la maîtresse de son fils lui révèle les coupables, et pour
s'assurer une vengeance éclatante, il complote avec la jeune femme
de donner au roi d'Espagne le divertissement d'une tragédie où les
meurtriers auront des rôles et trouveront la mort. Le plan s'exécute:
Hiéronimo et Belimpéria tuent leurs ennemis, Belimpéria se tue
elle-même, toute la cour applaudit le jeu terriblement naturel des
acteurs, et alors Hiéronimo s'avance, montre le cadavre de son fils, et
le dénoûment de la tragédie devient ainsi celui du drame.--Cela seul
suffirait à prouver que Shakspeare a imité Kid, tout en remaniant son
idée; mais il y a d'autres ressemblances encore entre les deux pièces:
«Je retrouve dans le caractère de Hiéronimo le germe de celui de
Hamlet,» écrivait récemment M. Alfred Mézières, dans ses savantes et
élégantes études sur les contemporains de Shakspeare; «comme Hamlet, le
vieux maréchal espagnol poursuit la vengeance d'un meurtre dont il ne
connaît pas avec certitude les auteurs; comme lui, il doute, il hésite;
comme lui, il simule la folie pour s'instruire et pour cacher ses
projets, en même temps qu'il en éprouve quelquefois les transports par
l'excès de son désespoir. Leur démence est une ruse, mais par instants
elle devient réelle. Il y a de l'habileté dans leur conduite et de
l'égarement dans leur pensée. L'un se sert de la petite pièce, jouée
dans la grande, pour amener le dénoûment, l'autre pour convaincre les
meurtriers de leur crime. Mais au fond le procédé est le même; si
Shakspeare en a tiré un plus grand parti, Kid l'a employé le premier.»
(_Magasin de librairie_, 10 février 1859.)]
HAMLET.--Est-ce là un prologue, ou la devise d'une bague?
OPHÉLIA.--C'est bref, mon seigneur.
HAMLET.--Comme l'amour d'une femme.
(Un roi et une reine entrent.)
LE ROI DE LA COMÉDIE.--Trente fois le chariot de Phébus a fait le tour
entier du bassin salé de Neptune et du sol arrondi de Tellus, et trente
fois douze lunes, de leur splendeur empruntée, ont marqué autour du
monde douze fois trente étapes du temps, depuis que l'amour a uni nos
coeurs, et l'hymen nos mains, par la réciprocité des liens les plus
sacrés.
LA REINE DE LA COMÉDIE.--Ah! puissent le soleil et la lune nous faire
encore compter leurs voyages en aussi grand nombre, ayant que c'en soit
fait de l'amour! mais, malheureuse que je suis! vous êtes si malade
depuis quelque temps, si loin de l'allégresse et de votre ancienne façon
d'être, que je suis défiante à votre sujet. Cependant, quoique je me
défie, cela ne doit en rien, mon seigneur, vous décourager: car les
craintes et les tendresses des femmes vont par égales quantités,
pareillement nulles, ou pareillement extrêmes. Maintenant, ce qu'est mon
amour, l'expérience vous l'a fait connaître, et la mesure de mon amour
est celle de ma crainte aussi. Là où l'amour est grand, les plus petits
soupçons sont une crainte; là où les petites craintes deviennent
grandes, là croissent les grandes amours.
LE ROI DE LA COMÉDIE.--Oui, vraiment, mon amour, je dois te dire adieu,
et bientôt sans doute; mes forces actives renoncent à accomplir leurs
fonctions; et toi, tu resteras en arrière, à vivre en ce monde si beau,
honorée, chérie; et peut-être un autre aussi tendre sera-t-il, par toi,
comme époux.....
LA REINE DE LA COMÉDIE.--Ah! supprimez le reste! Un tel amour, dans mon
sein, ne pourrait être qu'une trahison. Un second époux, ah! que je sois
maudite en lui! Nulle n'épousa le second sans avoir tué le premier.
HAMLET (_à part_).--Voilà l'absinthe! voilà l'absinthe!
LA REINE DE LA COMÉDIE.--Les motifs qui amènent un second mariage sont
de basses raisons de gain, non des raisons d'amour. Je tue une seconde
fois mon époux mort, quand un second époux m'embrasse dans mon lit.
LE ROI DE LA COMÉDIE.--Je vous crois, vous pensez ce que vous dites
maintenant. Mais ce que nous décidons, il nous arrive souvent de
l'enfreindre. Un dessein n'est rien de plus qu'un esclave de notre
mémoire et, violemment né, est pauvre en validité. Aujourd'hui, comme un
fruit vert, il tient à l'arbre; mais il tombe même sans secousse, quand
il est mûr. De toute nécessité, nous oublions de nous payer à nous-mêmes
la dette où nous sommes seuls nos propres créanciers. Ce que, dans la
passion, nous nous proposons à nous-mêmes, devient hors de propos quand
la passion est finie. La violence des peines ou des joies, en les
détruisant elles-mêmes, détruit aussi les ordonnances qu'elles s'étaient
signifiées. Là où la joie s'ébat le plus, là où se lamente le plus la
peine, la peine s'égaye et la joie s'attriste au plus léger accident. Ce
monde n'est pas pour toujours, et il n'est pas étrange que nos amours
mêmes changent avec nos fortunes. Car cette question nous reste encore à
décider: Est-ce l'amour qui mène la fortune, ou bien la fortune l'amour?
Que le grand homme soit à bas, voyez-vous, son favori s'envole. Que le
pauvre monte, il fait de ses ennemis autant d'amis, et jusqu'à ce jour
l'amour s'est dirigé d'après la fortune; car celui qui n'a pas besoin ne
manque jamais d'un ami, et celui qui, par nécessité, met à l'épreuve une
de ces amitiés creuses, la fait aussitôt tourner en inimitié. Mais pour
revenir en règle conclure là où j'ai commencé, nos volontés et nos
destinées se contrarient tellement dans leur course, que nos plans sont
toujours renversés. Nôtres sont nos pensées, mais leur issue n'est pas
nôtre. Pense donc que tu ne veux jamais t'unir à un second époux: tes
pensées pourront mourir, quand ton premier seigneur sera mort.
LA REINE DE LA COMÉDIE.--Alors, que la terre ne me donne plus la
nourriture, ni le ciel la lumière! Que les jeux et le repos me soient
jour et nuit fermés! Puissent en désespoir se changer ma foi et mon
espérance! Puisse au fond d'une prison et aux plaisirs d'un anachorète
se borner ma carrière! Puissent tous les revers qui décontenancent le
visage de la joie rencontrer mes meilleurs souhaits et les détruire!
Et que, dans ce monde et dans l'autre, je sois poursuivie par le plus
durable tourment, si, veuve une fois, je redeviens jamais femme!
HAMLET, _à Ophélia_.--Maintenant, si elle manquait à son serment....
LE ROI DE LA COMÉDIE.--Voilà de profonds serments. Douce amie,
laisse-moi seul ici pour un peu de temps. Mes esprits s'appesantissent,
et je voudrais tromper par le sommeil l'ennui traînant du jour.
(Il s'endort.)
LA REINE DE LA COMÉDIE.--Que le sommeil berce ton cerveau, et que jamais
le malheur ne vienne se glisser entre nous deux.
(Elle sort.)
HAMLET.--Madame, comment vous plaît cette pièce?
LA REINE.--La reine fait trop de protestations, ce me semble.
HAMLET.--Oh! mais elle tiendra sa parole.
LE ROI.--Connaissez-vous le sujet de la pièce? N'y a-t-il rien qui
puisse blesser?
HAMLET.--Non, non; ils ne font que rire; ils empoisonnent pour rire; il
n'y a rien au monde de blessant.
LE ROI.--Comment appelez-vous la pièce?
HAMLET.--_La Souricière_. Et pourquoi cela, direz-vous? Par métaphore.
Cette pièce est la représentation d'un meurtre commis à Vienne. Le duc
s'appelle Gonzague, et sa femme Baptista. Vous verrez tout à l'heure.
C'est un chef-d'oeuvre de scélératesse; mais qu'importe? Votre Majesté,
et nous, qui avons la conscience libre, cela ne nous touche en rien. Que
la haridelle écorchée rue, si le bât la blesse: notre garrot n'est pas
entamé. (_Lucianus entre._) Celui-là est un certain Lucianus, neveu du
roi.
OPHÉLIA.--Vous êtes d'aussi bon secours que le Choeur, mon seigneur.
HAMLET.--Je pourrais dire le dialogue entre vous et votre amant, si je
voyais jouer les marionnettes.
OPHÉLIA.--Vous êtes piquant, mon seigneur, vous êtes piquant.
HAMLET.--Il ne vous en coûterait qu'un soupir, et la pointe serait
émoussée.
OPHÉLIA.--De mieux en mieux, mais de pis en pis.
HAMLET.--Oui, comme vous vous méprenez quand vous prenez vos maris!
Commence donc, assassin! Cesse tes maudites grimaces, et commence.
Allons! Le corbeau croassant hurle pour avoir sa vengeance!
LUCIANUS.--Noire pensée, bras dispos, drogue appropriée, moment
favorable, occasion complice! Nulle autre créature qui voie! O toi,
mélange violent d'herbes sauvages recueillies à minuit, trois fois
flétries, trois fois infectées par l'imprécation d'Hécate, que ta nature
magique et ta cruelle puissance envahissent sans retard la vie encore
saine!
(Il verse du poison dans l'oreille du roi endormi.)
HAMLET.--Il l'empoisonne dans le jardin pour s'emparer de ses
possessions.--Son nom est Gonzague. L'histoire existe, écrite en
italien, style de premier choix. Vous verrez tout à l'heure comment
l'assassin acquiert l'amour delà femme de Gonzague.
OPHÉLIA.--Le roi se lève!
HAMLET.--Quoi! effrayé par un feu follet?
LA REINE.--Qu'avez-vous, mon seigneur?
POLONIUS.--Laissez-là la pièce!
LE ROI.--Donnez-moi de la lumière! Sortons.
POLONIUS.--Des lumières! des lumières! des lumières!
(Tous sortent hormis Hamlet et Horatio.)
HAMLET.--«Eh bien! que le daim frappé s'échappe et pleure; que le cerf
non blessé se joue! Les uns doivent veiller, les autres doivent dormir.
Ainsi va le monde.»
Ne croyez-vous pas, monsieur, qu'un coup de théâtre comme celui-ci,
avec accompagnement d'une forêt de plumes sur la tête, et deux roses de
Provins sur des souliers tailladés,[21] pourrait, si la fortune, par la
suite, me traitait de Turc à More, me faire recevoir compagnon dans une
meute de comédiens?
HORATIO.--À demi-part.
HAMLET.--A part entière, vous dis-je![22]
«Car tu sais, bien-aimé Damon, que ce royaume démantélé appartenant à
Jupiter lui-même, et maintenant règne en ces lieux un vrai... un vrai...
un vrai paon.»
HORATIO.--Vous auriez pu mettre la rime.[23]
[Note 21: Au temps de Shakspeare, sur les souliers élégants, tailladés
comme l'étaient souvent les vêtements, pour laisser-voir des _crevés_
d'étoffes brillantes, on portait de gros noeuds de rubans disposés en
forme de roses, et la ville de Provins était dès lors partout célèbre
par ses roses dont elle fait commerce depuis six siècles, pour la
pharmacie comme pour les jardins.]
[Note 22: Les acteurs, au temps de Shakspeare, n'avaient pas de
traitements annuels et fixes. La somme des bénéfices de la troupe était
divisée en un certain nombre départs; l'entrepreneur des spectacles
prenait celles qu'il s'était réservées, et chaque acteur, selon son
mérite et la convention faite, en recevait, ou plusieurs, ou une, ou
quelque partie d'une. Horatio n'attribue à Hamlet qu'une demi-part parce
qu'il n'a qu'un droit de collaborateur dans la pièce qu'il a fait
jouer; mais Hamlet, estimant davantage la valeur de sa ruse et l'effet
dramatique de son succès, réclame une part entière.]
[Note 23: Hamlet dit: _A very peacock_; la rime voulait: _A very ass_;
et Horatio dit à Hamlet que l'indigne roi de Danemark mérite aussi bien
le titre d'âne que celui de paon.]
HAMLET.--Oh! mon cher Horatio! à présent je tiendrais mille livres
sterling sur la parole du fantôme. As-tu remarqué?
HORATIO.--Très-bien, monseigneur.
HAMLET.--Quand il a été question de l'empoisonnement....
HORATIO.--Je l'ai très-bien remarqué!
HAMLET.--Ah! ah!--Allons, un peu de musique! les flageolets!
«Car si le roi n'aime pas la comédie, eh bien! alors
probablement.....c'est qu'il ne l'aime pas pardieu!»
(Rosencrantz et Guildenstern entrent.)
Allons! un peu de musique.
GUILDENSTERN.--Mon bon seigneur, accordez-moi la grâce de vous dire un
mot.
HAMLET.--Toute une histoire, monsieur.
GUILDENSTERN.--Le roi, monsieur....
HAMLET.--Ah! oui, monsieur. Quelles nouvelles de lui?
GUILDENSTERN.--Il est dans son appartement, singulièrement indisposé.
HAMLET.--Par la boisson, monsieur?
GUILDENSTERN.--Non, mon seigneur, par la colère.
HAMLET.--Votre sagesse se serait montrée mieux en fonds, en instruisant
de ceci le médecin; car, quant à moi, me charger de lui porter des
purgatifs, ce serait peut-être le plonger encore plus avant dans le
cholérique.
GUILDENSTERN.--Mon bon seigneur, mettez quelque règle à vos discours, et
ne faites pas ces bonds sauvages hors de mon sujet.
HAMLET.--Je suis apprivoisé, monsieur; parlez.
GUILDENSTERN.--La reine votre mère, dans une très-grande affliction
d'esprit, m'a envoyé vers vous.
HAMLET.--Vous êtes le bienvenu.
GUILDENSTERN.--Non, mon seigneur, cette courtoisie n'est pas de race
franche. S'il vous plaît de me faire une saine réponse, j'exécuterai les
ordres de votre mère; sinon, votre pardon et mon retour mettront fin à
mon office.
HAMLET.--Monsieur, je ne puis....
GUILDENSTERN.--Quoi, mon seigneur?
HAMLET.--.... Vous faire une saine réponse; mon esprit est malade. Mais,
monsieur, ma réponse, telle que je puis la faire, est bien à votre
service, ou plutôt, comme vous dites, à celui de ma mère. Ainsi, sans
plus de paroles, venons au fait: ma mère, dites-vous....?
ROSENCRANTZ.--Voici ce qu'elle dit: votre conduite l'a frappée de
surprise et de stupéfaction.
HAMLET.--O fils prodigieux, qui peut ainsi étonner sa mère! Mais la
stupéfaction de cette mère n'a-t-elle pas quelque suite qui lui coure
surles talons? Instruisez-moi.
ROSENCRANTZ.--Elle désire causer avec vous dans son cabinet, avant que
vous alliez vous coucher.
HAMLET.--Nous obéirons, fût-elle dix fois notre mère. Avez-vous quelque
autre affaire à traiter avec nous?
ROSENCRANTZ.--Mon seigneur, il fut un temps où vous m'aimiez.
HAMLET.--Et je vous aime encore, par la pilleuse que voici et la voleuse
que voilà![24]
[Note 24: C'est à-dire: «Par mes mains,» et sans doute Hamlet les tend
à Rosencrantz. La singulière périphrase dont il se sert vient du
catéchisme anglais, qui enseigne au catéchumène, parmi ses devoirs
envers son prochain, à abstenir ses mains du pillage et du vol (_picking
and stealing_).]
ROSENCRANTZ.--Mon bon seigneur, quelle est la cause de votre trouble?
C'est assurément fermer la porte à votre propre délivrance que de
refuser vos chagrins à votre ami.
HAMLET.--Monsieur, ce qui me manque, c'est de l'avancement.
ROSENCRANTZ.--Gomment cela se peut-il, lorsque vous avez la voix du roi
lui-même, en gage de votre succession à la couronne du Danemark?[25]
HAMLET.--Oui; mais «pendant que l'herbe pousse...;[26]» le proverbe
lui-même s'est un peu moisi. (_Des comédiens et des joueurs de
flageolets entrent_.) Ah! les joueurs de flageolets! Voyons-en un. (_À
Guildenstern_.) Me retirer avec vous! Pourquoi tourner autour de moi, et
flairer ma piste comme si vous vouliez me pousser dans un piège?
[Note 25: En Danemark, comme dans la plupart des royaumes goths, la
royauté était élective; mais c'était la coutume, quand le roi mourait,
de choisir son successeur d'après ses conseils et dans sa famille.
Bien des détails, dans _Hamlet_, attestent cette nature complexe de la
monarchie danoise. Si elle n'avait pas été jusqu'à un certain point
élective, l'oncle de Hamlet n'aurait pu garder à sa cour son neveu
frustré; Laërte ne parlerait pas à Ophélia de cette «grande voix du
Danemark» qui doit régir la vie de Hamlet (acte I, scène III); Hamlet
appellerait formellement son oncle usurpateur, au lieu de l'appeler:
«celui qui s'est glissé entre l'élection et mes espérances» (acte V,
scène II); il ne prédirait pas, en mourant, que «le choix va tomber sur
le jeune «Fortinbras» (acte V, scène n). D'autre part, si la monarchie
danoise n'avait pas été jusqu'à un certain point héréditaire, le roi ne
dirait pas à Hamlet: «Vous êtes le plus proche de notre «trône» (acte I,
scène II); le jeune étudiant de Wittemberg n'aurait point eu de chances
à perdre ni de titres à réclamer; et quand les séditieux veulent porter
Laërte au trône (acte IV, scène v), le messager ne dirait pas que
«l'antiquité est oubliée et la coutume méconnue;» enfin si, en Danemark,
la déclaration du dernier roi n'avait pas influé, par force d'habitude
et presque de loi, sur l'élection du roi nouveau, il ne serait pas ainsi
question, ici même, des promesses faites à Hamlet par son oncle, et
Hamlet, quand il meurt (acte V, scène II), ne songerait pas à donner sa
voix à Fortinbras, pour lequel elle n'a de prix que comme acte de cette
autorité d'un instant dont Hamlet a été à demi investi par les promesses
et la mort de Claudius. Shakspeare n'a jamais perdu de vue la
triple source du pouvoir royal chez les Danois: élection populaire,
demi-hérédité, suffrage du roi défunt. Shakspeare est rempli
d'ignorance, de distractions historiques, d'anachronismes; mais quand il
sait bien un fait, et une fois qu'il l'a fait entrer dans son drame, ce
fait devient comme un personnage du drame et s'y meut sans effort et
s'y retrouve partout. L'exemple que nous venons d'en donner nous a paru
assez concluant pour être donné tout au long.]
[Note 26: Ce proverbe que Hamlet n'achève pas était: «Pendant que
l'herbe pousse, le cheval affamé maigrit.» Cachant, sous une impatience
ambitieuse, son impatience de se venger, Hamlet va avouer que son oncle,
à son gré, vit trop longtemps; tout en dissimulant, il va se trahir; il
s'échappe à demi; mais il s'arrête, il tourne court, et Rosencrantz est
déjoué.]
GUILDENSTERN.--Ah! mon seigneur, si mes devoirs envers le roi me rendent
trop hardi, c'est aussi mon amour pour vous qui me rend importun.
HAMLET.--Je n'entends pas bien cela. Voulez-vous jouer de cette flûte?
GUILDENSTERN.--Mon seigneur, je ne puis.
HAMLET.--Je vous prie.
GUILDENSTERN.--Croyez-moi; je ne puis.
HAMLET.--Je vous en conjure.
GUILDENSTERN.--Je n'en connais pas une seule touche, mon seigneur.
HAMLET.--Cela est aussi aisé que de mentir. Gouvernez ces prises d'air
avec les doigts et le pouce, animez l'instrument du souffle de votre
bouche, et il se mettra à discourir en très-éloquente musique.
Voyez-vous? Voici les soupapes.
GUILDENSTERN.--Mais je ne saurais les faire obéir à l'expression
d'aucune harmonie. Je n'ai pas le talent requis.
HAMLET.--Eh bien! voyez maintenant quelle indigne chose vous faites de
moi! Vous voudriez jouer de moi; vous voudriez avoir l'air de connaître
mes soupapes, vous voudriez me tirer de vive force Pâme de mon secret;
vous voudriez me faire résonner, depuis ma note la plus basse jusqu'au
haut de ma gamme. Il y a beaucoup de musique, il y a une voix excellente
dans ce petit tuyau d'orgue; et pourtant vous ne pouvez le faire parler.
Par la sang-bleu! pensez-vous qu'il soit plus aisé de jouer de moi que
d'une flûte? Prenez-moi pour tel instrument que vous voudrez; vous
pouvez bien tourmenter mes touches, vous ne pouvez pas jouer de moi.
(_Polonius entre_.) Dieu vous bénisse, monsieur!
POLONIUS.--Mon seigneur, la reine voudrait vous parler, et à l'heure
même.
HAMLET.--Voyez-vous ce nuage, qui a presque la forme d'un chameau?
POLONIUS.--Par la sainte messe, il ressemble à un chameau, en vérité!
HAMLET.--Je crois qu'il ressemble à une belette.
POLONIUS.--Il a comme un dos de belette.
HAMLET.--Ou de baleine?
POLONIUS,--Oui, tout à fait de baleine.
HAMLET.--Ainsi, j'irai donc trouver ma mère tout à l'heure... L'arc est
à bout de corde; ils me tirent à me rendre fou... J'irai tout à l'heure.
POLONIUS--Je le lui dirai.
(Polonius sort.)
HAMLET.--Tout à l'heure est aisé à dire. Laissez-moi, mes amis.
(_Rosencrantz, Guildenstern, Horatio, etc., sortent_.) Voici justement
l'heure de la nuit, cette heure qui ensorcelle, l'heure où les
cimetières bâillent et où l'enfer même souffle sur ce monde la
contagion. Maintenant, je pourrais boire du sang chaud et faire des
actions si amères que le jour frémirait de les regarder... Doucement!
chez ma mère, maintenant? O mon coeur! ne perds pas ta nature; que
jamais l'âme de Néron ne pénètre dans cette ferme poitrine; soyons
cruel, mais-non dénaturé: je lui parlerai de poignards, mais je n'en
mettrai point en usage. Ma langue et mon âme, soyez hypocrites en ceci,
et de quelque façon que mes discours puissent frapper sur elle,--quant à
les sceller des sceaux qui font agir, ô mon âme! n'y consens jamais!
(Il sort.)
SCÈNE III
(Un appartement dans le château.)
LE ROI, ROSENCRANTZ ET GUILDENSTERN _entrent_.
LE ROI.--Il m'est déplaisant; et, d'ailleurs, il n'y a point de sûreté
pour nous à laisser errer sa folie. Préparez-vous donc; je vais expédier
sur-le-champ votre commission, et il partira pour l'Angleterre avec
vous. Les intérêts de notre empire ne peuvent endurer ces hasards
dangereux, et croissant d'heure en heure, qui naissent de ses accès.
GUILDENSTERN.--Nous allons nous préparer. Elle est très-sainte et
religieuse la crainte qui s'éveille pour maintenir saufs tant et tant de
corps qui vivent et se nourrissent de Votre Majesté.
ROSENCRANTZ.--La vie isolée et privée est sujette à ce devoir d'employer
la force et l'armure entière de l'esprit pour se préserver de toute
atteinte; mais bien plus encore cette âme au salut de laquelle se
marchent et se fient les vies de beaucoup d'autres. Le fin d'une majesté
n'est pas une mort unique; mais, comme un gouffre, elle entraîne avec
elle tout ce qui est près d'elle. C'est une roue énorme fixée au sommet
de la plus haute montagne; dans ses vastes rayons sont enchâssées et
engagées dix mille menues pièces; lorsqu'elle tombe, chaque petit
accessoire, conséquence chétive, la suit dans sa bruyante ruine. Jamais
ne vont seuls les soupirs du roi, mais toujours avec un gémissement
public.
LE ROI.--Équipez-vous, je vous prie, pour ce pressant voyage; car nous
voulons mettre des entraves à cette crainte qui maintenant marche d'un
pied trop libre.
ROSENCRANTZ ET GUILDENSTERN.--Nous allons nous hâter.
(Rosencrantz et Guildenstern sortent; Polonius entre.)
POLONIUS.--Mon seigneur, il se rend dans le cabinet de sa mère: je
me placerai derrière la tapisserie pour entendre la conversation. Je
garantis qu'elle va le réprimander sans cérémonie; mais, comme vous
l'avez dit, et cela était très-sagement dit, il est à propos que quelque
autre auditoire qu'une mère (puisque la nature rend les mères partiales)
soit là pour constater leurs discours à l'occasion. Adieu, mon
souverain, j'irai vous trouver avant que vous vous mettiez au lit, et
vous dire ce que j'aurai su.
LE ROI.--Merci, mon cher seigneur. (_Polonius sort._) Oh! mon crime
est sauvage; son odeur impure va jusqu'au ciel. Il porte avec lui la
première, la plus ancienne des malédictions: le meurtre d'un frère!...
Prier, je ne le puis, malgré le penchant qui m'y porte aussi vivement
que la volonté; ma faute plus forte triomphe de ma forte intention, et,
comme un homme astreint à une double tâche, je demeure en suspens, ne
sachant par où commencer, et je néglige l'une et l'autre. Eh quoi? quand
même cette main maudite serait plus épaisse du sang d'un frère que de sa
propre chair, n'y a-t-il pas assez de pluie dans les cieux cléments pour
la rendre aussi blanche que la neige? A quoi sert la miséricorde, si ce
n'est à tenir tête à la face du péché? et qu'y a-t-il dans la prière,
sinon cette double force de nous retenir avant que nous en venions à
tomber, ou de nous faire pardonner quand nous sommes à bas? Je lèverai
donc les yeux; ma faute est passée... Mais hélas! quelle forme de prière
peut servir ma cause?... Pardonne-moi mon infâme meurtre. Cela ne
se peut, puisque je suis encore en possession de ces résultats pour
lesquels j'ai commis le meurtre... ma couronne, mon ambition propre, et
ma reine. Peut-on être pardonné et garder ce qui fait l'offense? Dans
le train corrompu de ce monde, la main dorée du crime peut écarter la
justice, et souvent on a vu les profits criminels employés eux-mêmes à
se racheter de la loi; mais il n'en est pas ainsi là-haut. Là, point de
subterfuges. Là est exposée l'action, dans toute la vérité de sa nature,
et nous sommes contraints de comparaître nous-mêmes, devant le front
découvert de nos fautes et comme à portée de leurs dents, et de rendre
témoignage!... Quoi donc alors? Que me reste-t-il? Essayer ce que peut
la repentance? Et que ne peut-elle pas? Que peut-elle cependant, quand
on ne peut se repentir? Oh! l'état misérable! ô conscience aussi noire
que la mort! ô âme engluée, qui, te débattant pour te délivrer, n'es
que plus engagée! Secourez-moi, ô anges! faites effort! Pliez, genoux
roides, et toi, coeur aux fibres d'acier, sois tendre comme les nerfs de
l'enfant nouveau-né! Alors tout pourra aller bien.
(Il s'éloigne et se met à genoux.) (Hamlet entre.)
HAMLET.--Maintenant je puis le faire, fort à propos; maintenant il est
en prières; et maintenant, je vais le faire... et ainsi il va au ciel,
et moi, suis-je ainsi vengé? Ceci veut être examiné. Un scélérat tue
mon père, et pour cela, moi, son fils unique, j'envoie ce même scélérat
droit au ciel! Eh! mais ce serait salaire et profit, et non vengeance.
Il a surpris mon père brutalement, plein de pain,[27] quand tous ses
péchés étaient largement épanouis et frais comme le mois de mai... Et
comment ses comptes se balancent, qui le sait, hormis le ciel? Mais, du
point de vue où nous sommes et dans notre ordre de pensées, la charge
est lourde pour lui. Serai-je donc vengé en surprenant celui-ci au
moment où il purifie son âme, lorsqu'il est prêt et accommodé pour le
voyage? Non. Halte-là, mon épée, et médite une plus horrible atteinte.
Quand il sera ivre, endormi, ou dans sa rage, ou dans les plaisirs
incestueux de son lit; jouant ou jurant, ou en train de quelque action
qui n'ait aucun parfum de salut; alors, abats-le, de façon que ses
talons ruent vers le ciel et que son âme soit aussi damnée et aussi
noire que l'enfer où elle va.--Ma mère attend.--Ce cordial, vois-tu, ne
fait que prolonger tes jours incurables.
(Il sort.) (Le roi se lève et revient.)
LE ROI.--Mes paroles s'envolent, mes pensées demeurent ici-bas. Les
paroles sans les pensées ne vont jamais au ciel.
(Il sort.)
[Note 27: Expression biblique empruntée à Ézéchiel, XVI, 49: «Voici! ç'a
été ici l'iniquité de Sodome, ta soeur: l'orgueil, la plénitude de pain
et une molle oisiveté.»]
SCÈNE IV
(Un autre appartement dans le château.)
LA REINE ET POLONIUS _entrent_.
POLONIUS.--Il va venir tout de suite. N'oubliez pas de le réprimander
sans cérémonie. Dites-lui que ses écarts se sont donné trop large
carrière pour être supportés, et que Votre Grâce a eu à se dresser comme
abri entre lui et une grande chaleur de colère. Je rentre en silence,
ici même; mais, je vous en prie, menez-le rondement.
LA REINE.--Je vous le garantis, ne craignez rien de ma part.
Retirez-vous, je l'entends venir.
(Hamlet entre.)
HAMLET.--Eh bien! ma mère, de quoi s'agit-il?
LA REINE.--Hamlet, tu as beaucoup offensé ton père.
HAMLET.--Ma mère, vous avez beaucoup offensé mon père.
LA REINE.--Allons, allons, vous me répondez d'une langue oiseuse.
HAMLET.--Allez, allez, vous m'interrogez d'une langue méchante.
LA REINE.--Comment! Qu'est-ce donc, Hamlet?
HAMLET.--De quoi s'agit-il donc?
LA REINE.--Avez-vous oublié qui je suis?
HAMLET.--Non, par la sainte croix, non, vraiment! Vous êtes la reine,
la femme du frère de votre mari.... et... plût au ciel que cela ne fût
pas!... vous êtes ma mère.
LA REINE.--Eh bien! je vais vous adresser des gens qui sauront vous
parler.
HAMLET.--Allons, allons, asseyez-vous; vous ne bougerez pas; ne sortez
pas que je ne vous aie présenté un miroir, où vous pourrez voir le plus
intime fond de vous-même.
LA REINE.--Que veux-tu faire? tu ne veux pas m'assassiner? Au secours!
au secours! Holà!
POLONIUS (_derrière la tapisserie_),--Qu'y a-t-il? Holà! au secours!
HAMLET.--Qu'est-ce donc? un rat![28] (_Il donne un coup_ _d'épèe à
travers la tapisserie_.) Mort! un ducat qu'il est mort!
[Note 28: Le traducteur anglais des _Histoires tragiques_ de Belleforest
avait ajouté au récit ce cri de Hamlet, qui était ainsi devenu
une donnée du sujet, et que Shakspeare ne pouvait se dispenser de
reproduire; mais comme il en a préparé l'explication et l'effet! À la
fin du premier acte, Hamlet a dit que la pièce était le piège où se
prendrait la conscience du roi. Pendant la représentation, il dit au roi
que la pièce s'appelle: _la Souricière_. De sorte que ce cri, qui est
pour la reine un trait de folie, nous dit tout de suite que Hamlet croit
tuer en embuscade le roi qu'il n'a pas voulu tuer à genoux. C'est
ainsi que Molière, dans _le Festin de Pierre_, conservait toutes les
circonstances qui avaient frappé l'attention du public et qui venaient
d'être consacrées par la vogue des pièces jouées sur le même sujet aux
autres théâtres.]
POLONIUS (_derrière la tapisserie_).--Ah! je suis assassiné!
(Il tombe et meurt.)
LA REINE.--Malheur à moi! Qu'as-tu fait?
HAMLET.--Ma foi, je n'en sais rien. Est-ce le roi?
(Il lève la tapisserie et tire le corps de Polonius.)
LA REINE.--Ah! quelle furieuse et sanglante action est ceci!
HAMLET.--Une action sanglante?... presque aussi mauvaise, ma bonne mère,
que de tuer un roi et d'épouser son frère.
LA REINE.--Que de tuer un roi?
HAMLET.--Oui, madame, c'est le mot dont je me suis servi. (_À
Polonius_.) Et toi, misérable, absurde, importun imbécile, adieu! Je
t'ai pris pour quelqu'un de meilleur que toi; prends ton sort comme il
est: tu t'aperçois qu'à faire trop l'empressé il y a quelque danger...
Cessez de vous tordre ainsi les mains. Paix! asseyez-vous, et
attendez-vous à avoir le coeur tordu par moi, car c'est ce que je vais
faire s'il n'est pas d'une matière impénétrable, si l'infernale habitude
ne l'a pas bronzé de telle sorte qu'il soit à l'épreuve et fortifié
contre tout sentiment.
LA REINE.--Qu'ai-je donc fait, pour que tu oses darder ta langue avec un
bruit si rude contre moi?
HAMLET.--Une action telle qu'elle souille la grâce et la rougeur de la
pudeur; qu'elle donne à la vertu le nom d'hypocrite; qu'elle ôte la rose
au front serein d'un innocent amour, et met là un ulcère; qu'elle rend
les voeux du mariage aussi faux que les serments d'un joueur; oh! une
action telle, que, des formes et du corps du contrat, elle retire leur
âme même, et fait de la douce religion une rapsodie de mots! La face du
ciel s'en est enflammée; oui, en vérité, cette masse compacte et solide,
avec un visage triste, comme à la menace du jugement dernier, est malade
de penser à cet acte.
LA REINE.--Hélas! quelle est cette action qui gronde si haut et qui
tonne déjà pour s'annoncer?
HAMLET.--Regardez ici, ce tableau d'abord, puis celui-ci, cette
confrontation simulée de deux frères... Voyez quelle grâce résidait sur
ce visage; les bouches d'Apollon, le front de Jupiter lui-même, l'oeil
semblable à celui de Mars pour la menace et pour le commandement; une
stature semblable à celle du héraut Mercure, quand il vient d'abattre
son vol sur une hauteur qui baise le bord du ciel; un ensemble et une
forme, en vérité, où chaque dieu semblait avoir mis son cachet, afin
de donner au monde la certitude de voir un homme: c'était votre mari.
Regardez maintenant ce qui suit: voici votre mari, pareil à l'épi
corrompu par la nielle, qui dévora son frère florissant... Avez-vous des
yeux? avez-vous pu quitter les pâturages de cette belle montagne, pour
aller vous engraisser dans ce marais? Ah! avez-vous des yeux? vous ne
pouvez appeler cela de l'amour; car, à votre âge, la fermentation du
sang est domptée; il est humble, il est au service de la raison. Et
quelle raison voudrait passer de celui-ci à celui-là? Assurément, vous
avez la faculté de sentir; sans quoi vous n'auriez pas celle de vous
mouvoir; mais, assurément, cette faculté de sentir est, chez vous,
frappée d'apoplexie, car la folie elle-même ne se tromperait pas de la
sorte, et jamais les sens n'ont été asservis à un tel transport, qu'il
ne leur restât pas une certaine dose de discernement pour apercevoir
une telle différence. Quel démon vous a ainsi jouée à ce jeu de
colin-maillard? Les yeux sans le toucher, le toucher sans la vue, les
oreilles sans les mains ni les yeux, l'odorat sans rien autre, ou même
ne fût-ce qu'une moitié infirme d'un seul de nos véritables sens, ne
pourraient pas être hébétés à ce point... O honte! où est ta rougeur? O
enfer révolté! si tu peux mutiner ainsi la moelle des os d'une matrone,
souffrons désormais que, pour la jeunesse brûlante, la vertu soit comme
une cire et fonde à son propre feu! Ne proclamez plus qu'il y a honte
quand la tyrannique ardeur de l'âge donne l'assaut, puisque la glace
elle-même est aussi active à brûler, et que la raison s'entremet à
prostituer la volonté!
LA REINE.--O Hamlet! n'en dis pas davantage. Tu tournes mes yeux vers le
fond de mon âme, et j'y aperçois des places si noires et si pénétrées de
noirceur, qu'elles n'en pourront jamais perdre la teinte.
HAMLET.--Et cela pour vivre dans l'infecte moiteur d'un lit souillé,
toute confite en joies dans la corruption, s'emmiellant les lèvres, et
faisant l'amour sur un sale fumier!
LA REINE.--Oh! ne m'en dis pas davantage! Ces paroles sont comme des
poignards qui entrent dans mes oreilles. Assez, mon doux Hamlet.
HAMLET.--Un meurtrier et un scélérat! un laquais qui n'est pas le
vingtième de la dîme de ce que valait votre premier maître! un roi de
carnaval![29] un coupe-bourse de l'empire et des lois, qui a pris sur
une planche le précieux diadème, et l'a mis dans sa poche!
[Note 29: _A vice of kings_..... et plus bas: _A king of shreds and
patches_, double allusion au personnage du fou, du bouffon, qui
s'appelait _he vice_, dans les farces anglaises, et dont le costume
était composé d'étoffes diverses et bariolées comme celui d'Arlequin.]
LA REINE.--Assez!
HAMLET.--Un roi de pièces et de morceaux!... (_Le fantôme entre._)
Sauvez-moi et couvrez-moi de vos ailes, célestes gardiens!... Que veut
votre gracieuse apparition?
LA REINE.--Hélas, il est fou!
HAMLET.--Ne venez-vous pas gourmander votre fils tardif, qui, faisant
défaut à l'heure propice et à l'élan du coeur, laisse s'éloigner
l'importante exécution de vos ordres révérés? Ah! parlez.
LE FANTÔME.--N'oublie pas. Cette visite n'est faite que pour rafraîchir
le souvenir presque effacé de ton dessein. Mais, regarde! la stupeur
s'est emparée de ta mère. Ah! place-toi entre elle et son âme qui
combat: c'est dans les plus faibles corps que l'imagination opère le
plus fortement. Parle-lui, Hamlet.
HAMLET.--Qu'avez-vous, madame?
LA REINE.--Hélas! qu'avez-vous vous-même, pour tendre ainsi vos regards
dans le vide, et pour converser ainsi avec l'air incorporel? Vos esprits
vitaux se sont élancés dans vos yeux, et, de là, épient sauvagement,
tandis que, pareils aux soldats endormis quand vient l'alarme, vos
cheveux d'abord couchés, se soulèvent maintenant, comme si leur
végétation prenait vie, et se tiennent debout. O mon doux fils, répands
sur cette chaleur et ces flammes de ton transport la patience d'un sang
plus froid. Que regardes-tu donc?
HAMLET.--Lui, lui! Regardez comme il brille d'un pâle éclat! Une telle
forme et une telle cause, réunies pour prêcher à des pierres, les
rendraient sensibles.... Ne me regarde pas, de peur que, par cette
démarche pitoyable, tu n'altères la fermeté de mes actes: ce que j'ai
à faire y perdrait peut-être sa vraie couleur; ce seraient des larmes,
peut-être; au lieu de sang.
LA REINE.--A qui dites-vous cela?
HAMLET.--Ne voyez-vous rien ici?
LA REINE.--Rien du tout: et cependant, tout ce qui est ici, je le vois.
HAMLET.--Et n'avez-vous, non plus, rien entendu?
LA REINE.--Non, rien que nos propres paroles.
HAMLET.--Eh bien! regardez là, regardez, comme il se retire, mon père,
dans le costume qu'il avait durant sa vie! Regardez, il s'en va, à ce
moment même, vers le portail!
(Le fantôme sort.)
LA REINE.--C'est votre cerveau même qui se frappe de cette image; le
délire est très-adroit à ces créations sans corps.
HAMLET.--Le délire! mon pouls, comme le vôtre, bat tranquillement sa
mesure et ne chante pas une moins saine musique. Ce n'est point la folie
qui m'a fait parler: mettez-moi à l'épreuve, et je répéterai la chose
mot pour mot, tandis que la folie ne ferait que s'en écarter par
gambades. Mère, pour l'amour de votre salut! ne mettez pas ce baume
flatteur sur votre âme, ne croyez pas que ce soit, au lieu de votre
faute, ma folie qui vous parle; ce ne serait que cacher et masquer la
place de l'ulcère, pendant que la corruption infecte, minant tout au
dedans, travaille à empoisonner sans être vue. Confessez-vous au ciel,
repentez-vous du passé, gardez-vous de l'avenir, et ne répandez pas
l'engrais sur les herbes mauvaises, qui deviendraient plus fortes...
Pardonnez-moi ces devoirs de ma vertu; car telle est la douillette
enflure de ce siècle poussif que la vertu même doit demander pardon au
vice, oui, c'est elle qui doit se courber et supplier pour obtenir la
permission de lui faire du bien.
LA REINE.--O Hamlet, tu as brisé mon coeur en deux.
HAMLET.--Ah! rejetez-en la pire partie, et vivez, d'autant plus pure,
avec l'autre moitié. Bonne nuit, mais n'allez pas au lit de mon oncle;
faites-vous une vertu, si vous ne l'avez pas. L'habitude, ce monstre qui
dévore toute raison à l'ordinaire démon, est pourtant un ange en ceci;
il nous donne aussi, pour la pratique des belles et bonnes actions un
vêtement, une livrée, qui s'ajuste heureusement. Abstenez-vous ce soir,
et cela prêtera une sorte de facilité à la prochaine abstinence; la
suivante sera plus facile encore, car l'usage peut presque changer
l'empreinte de la nature, soumettre le démon, ou même le chasser, par
une merveilleuse puissance. Encore une fois, bonne nuit, et quand vous
désirerez d'être bénie, je viendrai vous demander votre bénédiction.
Quant à ce même seigneur de tout à l'heure (_montrant Polonius_), je me
repens; mais il a plu ainsi aux cieux de me punir par lui, et lui par
moi; j'ai dû être leur fléau et leur ministre. Je me charge de lui, et
je répondrai de la mort que je lui ai donnée. Ainsi, encore une fois,
bonne nuit; je dois être cruel, mais seulement pour être humain: le mal
vient de commencer, et le pire reste encore à suivre.
LA REINE.--Que vais-je faire?
HAMLET.--Rien, en aucune façon, de ce que je vous ai dit de faire. Non,
laissez ce roi bouffi vous attirer encore au lit, vous pincer gaiement
la joue, vous appeler sa petite souris; laissez-le, pour une paire de
baisers fumeux, ou pour quelques jeux de ces doigts damnés sur votre
cou, vous amener à lui révéler toute cette affaire, comme quoi je ne
suis pas réellement en démence, mais fou par artifice. Il serait bon
que vous le lui fissiez connaître; car quelle femme, à moins d'être une
belle, chaste et sage reine, voudrait cacher à un tel crapaud, à une
telle chauve-souris, à un tel matou, des secrets qui l'intéressent si
chèrement? qui voudrait en user ainsi? Non, en dépit du bon sens et de
la discrétion, allez, sur le toit de la maison, ôter la cheville qui
fermait la cage; laissez s'envoler les oiseaux; et puis, comme le singe
fameux, glissez-vous dans la cage pour en faire l'essai, et rompez vous
vous-même le col à terre[30].
[Note 30: Un autre auteur anglais, du commencement du XVIIe siècle sir
John Suckling, dans une de ses lettres, semble faire allusion à la même
histoire enfantine ou populaire d'où provenait ce passage de Shakspeare:
«C'est, dit sir J. Suckling, l'histoire des singes et des perdrix: tu
restes tout ébahi à contempler une beauté jusqu'à ce qu'elle soit perdue
pour toi, et alors tu en laisses sortir une autre et tu la contemples
encore jusqu'à ce qu'elle soit partie aussi.»]
LA REINE.--Sois assuré que, si les paroles sont faites de souffle et si
le souffle est fait de vie, je n'ai pas de vie pour exhaler un souffle
de ce que tu m'as dit.
HAMLET.--Il faut que je parte pour l'Angleterre, vous le savez?
LA REINE.--Hélas! je l'avais oublié. Cela a été décidé?
HAMLET.--Les lettres sont déjà scellées! et mes deux camarades
d'études,--à qui je me fierai comme je me fierai à des vipères armées de
leurs crocs,--portent le mandat; ils doivent me frayer le chemin, et me
guider vers l'embuscade! laissons faire, car là est l'amusement: faire
sauter l'ingénieur par son propre pétard! Ou la besogne sera bien dure,
ou je creuserai à une toise au-dessous de leur mine, et je les lancerai
dans la lune. Oh! cela est bien doux, lorsque deux ruses se rencontrent
juste en droite ligne!--Cet homme va me mettre en train de faire mes
paquets; je vais traîner cette panse jusque dans la chambre voisine[31].
Bonsoir, ma mère... Vraiment, ce conseiller est maintenant bien
tranquille, bien discret et bien grave, lui qui fut, en sa vie, un drôle
si niais et si babillard. Allons, monsieur, tâchons d'en finir avec
vous. Bonsoir, ma mère.
(Ils s'en vont, chacun de son côté; Hamlet traînant le corps de
Polonius.)
[Note 31: Le texte porte:
_I'll lug the guts into the neighbour room_.
Faut-il traduire à la lettre? _Guts_, les boyaux. Voilà un de ces
vers qui irritent les gens de goût contre Shakspeare et contre ses
admirateurs. Mais la plupart du temps on ne s'irrite que faute de
comprendre, et ici, par exemple, Shakspeare n'a pas même besoin d'être
excusé, pourvu qu'on ne traduise pas inconsidérément la langue du XVIe
siècle avec les dictionnaires du XIXe. De même qu'en France on disait
_estomac_, là où il faudrait aujourd'hui dire _coeur_, de même en
Angleterre, là où il faudrait aujourd'hui dire _entrails_, on disait
_guts_ au temps de Shakspeare; un Corneille anglais n'aurait pas hésité
à l'employer alors, pour peindre Rome
...de ses propres mains déchirant ses entrailles,
et n'eût point été accusé de tomber dans la bassesse du langage, car les
euphuïstes eux-mêmes s'en servaient sans scrupule, quoique ces précieux
et précieuses d'outre-Manche fussent aussi célèbres que nos femmes
savantes
Par les proscriptions de tous les maux divers
Dont ils voulaient purger et la prose et les vers.
Mais en même temps que je me reporte à la date du texte que je traduis,
il faut que je me pénètre de l'intention de l'auteur; ce n'est pas
seulement d'un siècle à un autre siècle que le sens d'un mot peut
changer, mais aussi d'une page à l'autre, surtout dans la variété du
drame, de ses scènes et de ses personnages: _guts_ n'est pas grossier,
au temps de Shakspeare, mais il est sarcastique dans la bouche de
Hamlet; traduire par _boyaux_ serait un contre-sens contre le XVIe
siècle; par _entrailles_, un contre-sens contre Hamlet et contre son
mépris de Polonius; il ne regarde Polonius que comme un gros corps à
tête vide, et il l'appelle «cette panse,» à peu près comme, selon saint
Paul, Épiménide ou Callimaque appelait les Crétois: «mauvaises bêtes,
ventres paresseux» (Ép. à Tite, I, 12). Sans doute, Hamlet aurait pu se
dispenser de cette dernière insulte à un cadavre: mais ne soyons pas
trop prompts à blâmer Shakspeare, quand il y a un mort sur le théâtre;
de son temps, les acteurs étaient peu nombreux dans les troupes, les
personnages très-nombreux dans les pièces, de sorte que chaque comédien
avait plusieurs rôles à remplir et que les comparses mêmes suffisaient
difficilement à leur tâche multipliée; de plus, il n'y avait pas
d'entr'actes, puisqu'il n'y avait pas d'actes, et les scènes se
suivaient sans interruption; aussi quand un des personnages venait de
mourir devant le public, la plus pressante affaire était de le faire
rentrer dans les coulisses, afin que le cadavre redevînt un acteur
et passât à un autre rôle; quand, pour satisfaire à cette nécessité,
l'auteur ne pouvait introduire un comparse à cause du caractère intime
de la scène, comme dans le cas présent, ou pour toute autre cause, il
fallait bien qu'un des interlocuteurs se chargeât de tirer ou d'emporter
le mort, et il fallait sauver tant bien que mal l'invraisemblance.
Shakspeare tâchait toujours d'accommoder à la situation et aux
personnages les expédients que cette gêne scénique l'obligeait à
inventer; il en a de toute sorte: railleries, imprécations, adieux
pathétiques, promesses de vengeance, précautions du meurtrier, etc.,
etc., toujours quelques paroles qui conviennent à l'action du moment
accompagnent le cadavre emporté et motivent l'incident; rien que dans
la trilogie de _Henri VI_, on en peut remarquer neuf exemples (part. I,
act. I, sc. IV; act. II, sc. V; act. IV; sc. VII;--part. II, act. IV,
sc. I; act. IV, sc. X; act. V, sc. II;--part. III, act II, sc. V, deux
fois dans la même scène; et act. V, sc. VI). Si quelques-uns trouvent
indigne de Shakspeare son attention à de telles minuties, ou si d'autres
trouvent mal dissimulées les ruses qu'il imagine pour sortir d'embarras,
nous ne sommes ni de l'un ni de l'autre avis. Passionnément inspiré et
profondément moraliste, Shakspeare nous semble encore admirable par cela
même qu'il se rappelle à chaque instant qu'il écrit pour le théâtre, et
parce qu'il prépare de détails en détails l'effet de la représentation,
tout en se livrant à sa verve de poëte et en développant sa connaissance
du coeur humain; et en même temps il a raison de traiter les expédients
comme des expédients; il a raison de ne pas ciseler avec un art
prétentieux les chevilles nécessaires à ses grandes charpentes; quand
quelque chose manque à ses ressources d'_impresario_, il a raison d'y
suppléer par l'adresse, mais simplement, et de n'y point attarder son
génie.]
FIN DU TROISIÈME ACTE.
ACTE QUATRIÈME
SCÈNE I
Le château.
LE ROI, LA REINE, ROSENCRANTZ ET GUILDENSTERN _entrent_.
LE ROI.--Ces sanglots ont une cause; ces profonds soulèvements de votre
coeur, il faut les expliquer; il est à propos que nous les comprenions.
Où est votre fils?
LA REINE, _à Rosencrantz et à Guildenstern_.--Laissez-nous un moment.
(_Ils s'en vont_.) Ah! mon bon seigneur, qu'ai-je vu ce soir?
LE ROI.--Quoi, Gertrude! comment va Hamlet?
LA REINE.--Fou, comme la mer et le vent, lorsqu'ils luttent ensemble
à qui sera le plus puissant. Dans son accès effréné, entendant remuer
quelque chose derrière la tapisserie, de sa rapière tirée il fouette
l'air, il crie: «Un rat! un rat!» et dans ce saisissement de son
cerveau, il tue le bon vieillard sans le voir.
LE ROI.--O lourd forfait! Il nous en serait arrivé autant si nous avions
été là. Sa liberté est pour tous pleine de menaces; pour vous-même,
pour nous, pour tout le monde. Hélas! comment répondre à ce sanglant
événement? Il retombera sur nous, dont la prévoyance aurait dû tenir de
court, en bride et loin de toute hantise, ce jeune homme en démence.
Mais tel était notre amour que nous ne voulions pas comprendre ce qu'il
était à propos de faire, et nous avons agi comme un homme affligé d'une
honteuse maladie, et qui, pour éviter de la divulguer, la laisse se
nourrir de la moelle même de sa vie. Où est-il allé?
LA REINE.--Tirer à l'écart le corps qu'il a tué; et sur ce corps sa
folie même, comme un peu d'or dans un minerai de vils métaux, se montre
pure. Il pleure de ce qu'il a fait.
LE ROI.--O Gertrude, venez! Le soleil n'aura pas plutôt touché les
montagnes, que nous le ferons embarquer. Quant à cette affreuse action,
nous devons tous deux employer toute notre majesté et notre adresse à
la couvrir et à l'excuser.--Holà! Guildenstern (_Rosencrantz et
Guildenstern entrent_.) Amis, allez tous deux, prenez avec vous quelque
renfort; Hamlet, dans son délire, a tué Polonius, et l'a traîné hors du
cabinet de sa mère. Allez, cherchez-le; parlez-lui comme il faut; et
portez le corps dans la chapelle: je vous prie, faites diligence.
(_Rosencrantz et Guildenstern sortent_.) Venez, Gertrude; nous
convoquerons nos plus sages amis, et nous leur ferons connaître en même
temps ce que nous comptons faire et ce qui est malheureusement déjà
fait. Ainsi nous avons chance que la calomnie,--dont le murmure,
parcourant la circonférence du monde, lance, aussi droit que le canon à
son but, sa charge empoisonnée,--manque pourtant notre nom, et ne frappe
que l'air insensible. Oh! venez; mon âme est pleine de discorde et
d'effroi.
(Ils sortent.)
SCÈNE II
Un autre appartement dans le château.
HAMLET _entre_.
HAMLET.--Déposé en lieu sûr...
ROSENCRANTZ ET GUILDENSTERN, _derrière la scène_.--Hamlet! seigneur
Hamlet!
HAMLET.--Mais doucement! Quel est ce bruit? qui appelle Hamlet? Oh! ils
viennent ici!
(Rosencrantz et Guildenstern entrent.)
ROSENCRANTZ.--Qu'avez-vous fait du cadavre, monseigneur?
HAMLET.--Confondu avec la poussière, dont il est parent.
ROSENCRANTZ.--Dites-nous où il est, pour que nous puissions le tirer de
là et le porter à la chapelle.
HAMLET.--N'allez pas croire cela.
ROSENCRANTZ.--Croire quoi?
HAMLET.--Que je puisse garder votre secret et non le mien. Et puis, être
importuné par une éponge! Quelle réponse doit faire à cela le fils d'un
roi?
ROSENCRANTZ.--Me prenez-vous pour une éponge, mon seigneur?
HAMLET.--Oui, monsieur, une éponge qui pompe la physionomie du roi, ses
faveurs, son autorité. Mais de tels officiers rendent en définitive de
grands services au roi; il les tient en réserve, comme ferait un singe
avec des noisettes, dans le coin de sa mâchoire--embouchés tout d'abord,
pour être avalés au dernier moment;--quand il a besoin de ce que vous
avez recueilli, il n'a qu'à vous presser un peu, éponge, et vous
redevenez sèche.
ROSENCRANTZ.--Je ne vous comprends pas, mon seigneur.
HAMLET.--Cela me fait grand plaisir; un méchant propos doit mourir dans
une sotte oreille.
ROSENCRANTZ.--Mon seigneur, il faut nous dire où est le corps, et venir
avec nous chez le roi.
HAMLET.--Le corps est avec le roi, mais le roi n'est pas avec le corps.
Le roi est une chose...
GUILDENSTERN.--Une chose, mon seigneur?
HAMLET.--...de rien. Conduisez-moi vers lui. Cache-toi, renard! et tous
en chasse![32]
(Ils sortent.)
[Note 32: Remarquez-vous comme les paroles de Hamlet deviennent tantôt
plus hardies, tant plus obscures, à mesure que l'action avance? De plus
en plus obsédé par la certitude croissante du crime qu'il doit punir,
par les émotions qui se multiplient, par les pièges qui s'ouvrent sous
ses pas, par la haine qu'il voit s'amonceler sur lui, par l'idée de la
vengeance dont il est, de minute en minute, plus altéré et plus effrayé
tout ensemble, parce que chaque minute l'a retardée et la rapproche,
il parle comme il sent, et les saccades de son langage reproduisent le
tumulte de son âme. La plupart de ses répliques aux courtisans ont un
sens confus et une portée manifeste: on voit plus d'ombre envahir son
esprit et plus d'amertume jaillir de son coeur. Il faut renoncer à
expliquer des phrases comme: «Le corps est avec le roi, mais le roi
n'est pas avec le corps.» Veut-il dire que le cadavre est dans le
palais, comme le roi, maïs que le roi a encore à mourir, comme Polonius,
et à rejoindre de plus près le cadavre? Ou bien parle-t-il tour à tour
des deux rois, du faux roi vivant, son oncle, et du vrai roi mort, son
père? Mais à, quoi bon expliquer? Il ne veut pas être compris et ne
peut pas se retenir d'être menaçant. Il appelle le roi une chose, les
courtisans l'interrompent à ce mot méprisant, et il coupe court aux
périls de l'entretien, mais par une pire insolence: «Le roi est une
chose de rien,» expression toute faite et courante chez tous les poëtes
du même temps et qui leur venait, comme tant d'autres, de la Bible, du
quatrième verset du psaume CXLIV, où il est dit, selon la traduction
anglaise: «L'homme est comme une chose de rien.» Quant aux derniers mots
de Hamlet, c'est le refrain du jeu des enfants anglais qui correspond à
notre _cache-cache_. Les sources de la langue de Shakspeare sont aussi
diverses que les courants des pensées de Hamlet.]
SCÈNE III
Un autre appartement dans le château. LE ROI _entre avec sa suite_.
LE ROI.--Je l'ai envoyé quérir, et l'on cherche le corps. Combien il est
dangereux que cet homme aille en liberté! Il ne faut pas, cependant, lui
appliquer la loi rigoureuse; il est aimé de la multitude désordonnée,
qui aime, non d'après son jugement, mais d'après ses yeux; et là où il
en est ainsi, on pèse le fléau qui frappe l'offenseur, jamais on ne pèse
l'offense. Pour que tout se passe doucement et sans bruit, il faut que
cet éloignement soudain paraisse une décision réfléchie. Les maux qui
sont devenus désespérés veulent des remèdes désespérés pour être guéris
ou ne le sont pas du tout. (_Rosencrantz entre_.) Eh bien! qu'est-il
arrivé?
ROSENCRANTZ.--Où le corps est-il déposé? c'est ce que nous ne pouvons
tirer de lui, mon seigneur.
LE ROI.--Mais lui, où est-il?
ROSENCRANTZ.--À la porte, mon seigneur; on le garde et l'on attend vos
ordres.
LE ROI.--Amenez-le devant nous.
ROSENCRANTZ.--Holà! Guildenstern, faites entrer mon seigneur.
(Hamlet et Guildenstern entrent.)
LE ROI.--Voyons, Hamlet, où est Polonius?
HAMLET.--À souper.
LE ROI.--A souper? où donc?
HAMLET.--Non pas dans un endroit où il mange, mais dans un endroit où
il est mangé: il y a un certain congrès de vermine politique qui est en
affaire avec lui en ce moment même. Votre ver est l'empereur qui préside
seul à toute votre diète:[33] nous engraissons toutes les autres
créatures pour nous engraisser; et nous nous engraissons nous-mêmes pour
les asticots. Votre roi bien gras et votre mendiant bien maigre ne font
qu'un service différent; deux plats, mais pour la même table: c'est la
la fin de tout.
[Note 33: Les vers, en anglais: _the worms_. On sait que c'est dans
la ville de Worms que furent tenues, par les empereurs d'Allemagne,
plusieurs des diètes les plus célèbres, entre autres celle de 1521,
fameuse en tout pays protestant comme ayant eu pour conséquence l'édit
de Worms contre Luther. On comprendra donc sans peine comment, dans le
texte des sinistres plaisanteries de Hamlet se mêlent et jouent les
vers, l'empereur et la diète. _Toute votre diète_, c'est-à-dire toutes
vos habitudes de nourriture et de vie, selon l'ancien sens du mot, que
l'usage a maintenant réduit au point de le changer tout à fait et de le,
rendre presque synonyme de _jeune_.]
LE ROI.--Hélas! hélas!
HAMLET.--Un homme peut pêcher avec le ver qui a mangé d'un roi, et
manger le poisson qui s'est nourri de ce ver.
LE ROI.--Que veux-tu dire par là?
HAMLET.--Rien, mais seulement vous montrer comment un roi peut faire un
voyage à travers les entrailles d'un mendiant.
LE ROI.--Où est Polonius?
HAMLET.--Dans le ciel: envoyez-y voir. Si votre messager ne le trouve
pas là, allez vous-même le chercher à l'autre endroit. Mais, en vérité,
si vous ne le trouvez pas d'ici à un mois, vous le flairerez en montant
l'escalier de la galerie.
LE ROI, _à quelqu'un de sa suite_.--Allez le chercher là.
HAMLET.--Oh! il attendra bien jusqu'à votre arrivée.
(Quelques hommes de la suite sortent.)
LE ROI.--Hamlet, pour ta propre sûreté, qui nous occupe aussi tendrement
que nous afflige ce que tu as fait, cette action exige que tu partes
d'ici avec la promptitude de l'éclair. Ainsi prépare-toi: la barque est
prête, et le vent est favorable, tes compagnons t'attendent, et toutes
choses sont disposées pour ton voyage en Angleterre.
HAMLET.--En Angleterre?
LE ROI.--Oui, Hamlet.
HAMLET.--C'est bon.
LE ROI.--Tu dis vrai; si tu connais nos projets.
HAMLET.--Je vois un ange qui les voit. Mais allons, en Angleterre!
Adieu, mère chérie.
LE ROI.--Et ton père qui t'aime, Hamlet?
HAMLET.--Ma mère! père et mère sont mari et femme; mari et femme ne sont
qu'une même chair; et ainsi, ma mère.....Allons, en Ang
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