La maison à vapeur: Voyage à travers l'Inde septentrionale
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Title: La maison à vapeur: Voyage à travers l'Inde septentrionale
Author: Jules Verne
Release date: January 26, 2005 [eBook #14810]
Most recently updated: October 28, 2024
Language: French
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Jules Verne
LA MAISON À VAPEUR
Voyage à travers l'Inde septentrionale
(1880)
Table des matières
PREMIERE PARTIE
CHAPITRE I Une tête mise à prix.
CHAPITRE II Le colonel Munro.
CHAPITRE III La révolte des Cipayes.
CHAPITRE IV Au fond des caves d'Ellora.
CHAPITRE V Le Géant d'Acier.
CHAPITRE VI Premières étapes.
CHAPITRE VII Les pèlerins du Phalgou.
CHAPITRE VIII Quelques heures à Bénarès.
CHAPITRE IX Allahabad.
CHAPITRE X Via Dolorosa.
CHAPITRE XI Le changement de mousson.
CHAPITRE XII Triples feux.
CHAPITRE XIII Prouesses du capitaine Hod.
CHAPITRE XIV Un contre trois.
CHAPITRE XV Le pâl de Tandît.
CHAPITRE XVI La Flamme Errante.
DEUXIEME PARTIE
CHAPITRE I Notre sanitarium.
CHAPITRE II Mathias Van Guitt.
CHAPITRE III Le kraal.
CHAPITRE IV Une reine du Tarryani.
CHAPITRE V Attaque nocturne.
CHAPITRE VI Le dernier adieu de Mathias Van Guitt.
CHAPITRE VII Le passage de la Betwa.
CHAPITRE VIII Hod contre Banks.
CHAPITRE IX Cent contre un.
CHAPITRE X Le lac Puturia.
CHAPITRE XI Face à face.
CHAPITRE XII À la bouche d'un canon.
CHAPITRE XIII Géant d'Acier!
CHAPITRE XIV Le cinquantième tigre du capitaine Hod.
PREMIERE PARTIE
CHAPITRE I
Une tête mise à prix.
Une prime de deux mille livres est promise à quiconque livrera,
mort ou vif, l'un des anciens chefs de la révolte des Cipayes,
dont on a signalé la présence dans la présidence de Bombay, le
nabab Dandou-Pant, plus connu sous le nom de...»
Telle est la notice que les habitants d'Aurungabad pouvaient lire
dans la soirée du 6 mars 1867.
Le dernier nom,--un nom exécré, à jamais maudit des uns,
secrètement admiré des autres,--manquait à celle de ces notices
qui avait été récemment affichée sur la muraille d'un bungalow en
ruines, au bord de la Doudhma.
Si ce nom manquait, c'est que l'angle inférieur de l'affiche où il
était imprimé en grosses lettres venait d'être déchiré par la main
d'un faquir, que personne n'avait pu apercevoir sur cette rive
alors déserte. Avec ce nom avait également disparu le nom du
gouverneur général de la présidence de Bombay, contresignant celui
du vice-roi des Indes.
Quel avait donc été le mobile de ce faquir? En lacérant cette
notice, espérait-il que le révolté de 1857 échapperait à la
vindicte publique et aux conséquences de l'arrêt pris contre sa
personne? Pouvait-il croire qu'une si terrible célébrité
s'évanouirait avec les fragments de ce bout de papier réduit en
poussière?
C'eût été folie.
En effet, d'autres affiches, répandues à profusion, s'étalaient
sur les murs des maisons, des palais, des mosquées, des hôtels
d'Aurungabad. De plus, un crieur parcourait les rues de la ville,
lisant à haute voix l'arrêté du gouverneur. Les habitants des plus
infimes bourgades de la province savaient déjà que toute une
fortune était promise à quiconque livrerait ce Dandou-Pant. Son
nom, inutilement anéanti, allait courir avant douze heures la
présidence tout entière. Si les informations étaient exactes, si
le nabab avait réellement cherché refuge en cette partie de
l'Indoustan, nul doute qu'il ne tombât sous peu entre des mains
fortement intéressées à en opérer la capture.
À quel sentiment avait donc obéi ce faquir, en lacérant une
affiche, tirée déjà à plusieurs milliers d'exemplaires?
À un sentiment de colère, sans doute,--peut-être aussi à quelque
pensée de dédain. Quoi qu'il en soit, après avoir haussé les
épaules, il s'enfonça dans le quartier le plus populeux et le plus
mal habité de la ville.
On appelle Dekkan cette large portion de la péninsule indienne
comprise entre les Ghâtes occidentales et les Ghâtes de la mer du
Bengale. C'est le nom communément donné à la partie méridionale de
l'Inde, en deçà du Gange. Ce Dekkan, dont le nom sanscrit signifie
«Sud», compte, dans les présidences de Bombay et de Madras, un
certain nombre de provinces. L'une des principales est la province
d'Aurungabad, dont la capitale fut même autrefois celle du Dekkan
tout entier.
Au XVIIe siècle, le célèbre empereur mongol Aureng-Zeb transporta
sa cour dans cette ville, qui était connue aux premiers temps de
l'histoire de l'Indoustan sous le nom de Kirkhi. Elle possédait
alors cent mille habitants. Aujourd'hui, elle n'en a plus que
cinquante mille, sous la domination des Anglais, qui
l'administrent pour le compte du Nizam d'Haiderabad. Cependant,
c'est une des cités les plus saines de la péninsule, épargnée
jusqu'ici par le redoutable choléra asiatique, et que ne visitent
même jamais les épidémies de fièvres, si redoutables dans l'Inde.
Aurungabad a conservé de magnifiques restes de son ancienne
splendeur. Le palais du Grand Mogol, élevé sur la rive droite de
la Doudhma, le mausolée de la sultane favorite de Shah Jahan, père
d'Aureng-Zeb, la mosquée copiée sur l'élégant Tadje d'Agra, qui
dresse ses quatre minarets autour d'une coupole gracieusement
arrondie, d'autres monuments encore, artistement bâtis, richement
ornés, attestent la puissance et la grandeur du plus illustre des
conquérants de l'Indoustan, qui porta ce royaume, auquel il
joignit le Caboul et l'Assam, à un incomparable degré de
prospérité.
Bien que, depuis cette époque, la population d'Aurungabad eût été
considérablement réduite, comme il a été dit, un homme pouvait
facilement se cacher encore au milieu des types si variés qui la
composent. Le faquir, vrai ou faux, mêlé à tout ce populaire, ne
s'en distinguait en aucune façon. Ses semblables foisonnent dans
l'Inde. Ils forment avec les «sayeds» une corporation de mendiants
religieux, qui demandent l'aumône, à pied ou à cheval, et savent
l'exiger, lorsqu'on ne la fait pas de bonne grâce. Ils ne
dédaignent pas non plus le rôle de martyrs volontaires, et
jouissent d'un grand crédit dans les basses classes du peuple
indou.
Le faquir dont il s'agit était un homme de haute taille, ayant
plus de cinq pieds neuf pouces anglais. S'il avait dépassé la
quarantaine, c'était d'un an ou deux, tout au plus. Sa figure
rappelait le beau type maharatte, surtout par l'éclat de ses yeux
noirs, toujours en éveil; mais on eût difficilement retrouvé les
traits si fins de sa race sous les mille trous de petite vérole
qui lui criblaient les joues. Cet homme, encore dans toute la
force de l'âge, paraissait souple et robuste. Signe particulier,
un doigt lui manquait à la main gauche. Avec sa chevelure teinte
en rouge, il allait à demi nu, sans chaussures aux pieds, un
turban sur la tête, à peine couvert d'une mauvaise chemise de
laine rayée, serrée à sa ceinture. Sur sa poitrine apparaissaient
en couleurs vives les emblèmes des deux principes conservateur et
destructeur de la mythologie indoue, la tête de lion de la
quatrième incarnation de Vishnou, les trois yeux et le trident
symbolique du farouche Siva.
Cependant, une émotion réelle et bien compréhensible agitait les
rues d'Aurungabad, plus particulièrement celles dans lesquelles se
pressait la population cosmopolite des bas quartiers. Là, elle
fourmillait hors des masures qui lui servent de demeures. Hommes,
femmes, enfants, vieillards, Européens ou indigènes, soldats des
régiments royaux ou des régiments natifs, mendiants de toutes
sortes, paysans des environs, s'abordaient, causaient,
gesticulaient, commentaient la notice, supputaient les chances de
gagner l'énorme prime promise par le gouvernement. La
surexcitation des esprits n'aurait pas été plus vive devant la
roue d'une loterie dont le gros lot aurait valu deux mille livres.
On peut même ajouter que, cette fois, il n'était personne qui ne
pût prendre un bon billet: ce billet, c'était la tête de Dandou-Pant.
Il est vrai qu'il fallait être assez chanceux pour rencontrer
le nabab, et assez audacieux pour s'emparer de sa personne.
Le faquir,--évidemment le seul entre tous que ne surexcitât pas
l'espoir de gagner la prime,--filait au milieu des groupes,
s'arrêtant parfois, écoutant ce qui se disait, en homme qui
pourrait peut-être en faire son profit. Mais s'il ne se mêlait
point aux propos des uns et des autres, si sa bouche restait
muette, ses yeux et ses oreilles ne chômaient pas.
«Deux mille livres pour découvrir le nabab! s'écriait celui-ci, en
levant ses mains crochues vers le ciel.
--Non pour le découvrir, répondait celui-là, mais pour le
prendre, ce qui est bien différent!
--En effet, ce n'est point un homme à se laisser capturer sans se
défendre résolument!
--Mais ne disait-on pas dernièrement qu'il était mort de la
fièvre dans les jungles du Népaul?
--Rien de tout cela n'est vrai! Le rusé Dandou-Pant a voulu se
faire passer pour mort, afin de vivre avec plus de sécurité!
--Le bruit avait même couru qu'il avait été enterré au milieu de
son campement sur la frontière!
--Fausses obsèques, pour donner le change!» Le faquir n'avait pas
sourcillé en entendant affirmer ce dernier fait d'une façon qui
n'admettait aucun doute. Cependant, son front se plissa
involontairement, lorsqu'il entendit un Indou,--l'un des plus
surexcités du groupe auquel il s'était mêlé,--donner les détails
suivants, détails trop précis pour ne pas être véridiques: «Ce qui
est certain, disait l'Indou, c'est qu'en 1859, le nabab s'était
réfugié avec son frère Balao Rao et l'ex-rajah de Gonda, Debi-Bux-Singh,
dans un camp, au pied d'une des montagnes du Népaul. Là,
pressés de trop près par les troupes anglaises, tous trois
résolurent de franchir la frontière indo-chinoise. Or, avant de la
passer, le nabab et ses deux compagnons, afin de mieux accréditer
le bruit de leur mort, ont fait procéder à leurs propres
funérailles; mais ce qu'on a enterré d'eux, c'est uniquement un
doigt de leur main gauche, qu'ils se sont coupé au moment de la
cérémonie.
--Et comment le savez-vous? demanda l'un des auditeurs à cet
Indou, qui parlait avec tant d'assurance.
--J'étais présent aux funérailles, répondit l'Indou. Les soldats
de Dandou-Pant m'avaient fait prisonnier, et ce n'est que six mois
après que j'ai pu m'enfuir.»
Pendant que l'Indou parlait d'une manière si affirmative, le
faquir ne le quittait pas du regard. Un éclair enflammait ses
yeux. Il avait prudemment caché sa main mutilée sous le lambeau de
laine qui lui couvrait la poitrine. Il écoutait sans mot dire,
mais ses lèvres frémissaient en découvrant ses dents acérées.
«Ainsi, vous connaissez le nabab? demanda-t-on à l'ancien
prisonnier de Dandou-Pant.
--Oui, répondit l'Indou.
--Et vous le reconnaîtriez sans hésiter, si le hasard vous
mettait face à face avec lui?
--Aussi bien que je me reconnaîtrais moi-même!
--Alors, vous avez quelque chance de gagner la prime de deux
mille livres! répliqua l'un des interlocuteurs, non sans un
sentiment d'envie peu dissimulé.
--Peut-être... répondit l'Indou, s'il est vrai que le nabab ait
eu l'imprudence de s'aventurer jusque dans la présidence de
Bombay, ce qui me paraît bien invraisemblable!
--Et qu'y serait-il venu faire?
--Tenter, sans doute, de provoquer un nouveau soulèvement, dit un
des hommes du groupe, sinon parmi les Cipayes, du moins parmi les
populations des campagnes du centre.
--Puisque le gouvernement affirme que sa présence a été signalée
dans la province, reprit un des interlocuteurs appartenant à la
catégorie des gens qui pensent que l'autorité ne peut jamais se
tromper, c'est que le gouvernement est bien renseigné à cet égard!
--Soit! répondit l'Indou. Brahma fasse que Dandou-Pant passe sur
mon chemin, et ma fortune est faite!» Le faquir se recula de
quelques pas, mais il ne perdit pas du regard l'ex-prisonnier du
nabab.
Il faisait nuit noire alors, et cependant l'animation des rues
d'Aurungabad ne diminuait pas. Les propos circulaient plus
nombreux encore sur le compte du nabab. Ici, l'on disait qu'il
avait été vu dans la ville même; là, qu'il était loin déjà. On
affirmait aussi qu'une estafette, expédiée du nord de la province,
venait d'apporter au gouverneur la nouvelle de l'arrestation de
Dandou-Pant. À neuf heures du soir, les mieux renseignés
soutenaient qu'il était enfermé déjà dans la prison de la ville,
en compagnie des quelques Thugs qui y végétaient depuis plus de
trente ans, et qu'il serait pendu le lendemain, au lever du jour,
sans plus de formalités, ainsi que l'avait été Tantia-Topi, son
célèbre compagnon de révolte, sur la place de Sipri. Mais, à dix
heures, autre nouvelle contradictoire. Le bruit se répandait que
le prisonnier avait pu presque aussitôt s'évader, ce qui rendit
quelque espoir à tous ceux qu'alléchait la prime de deux mille
livres.
En réalité, tous ces on-dit si divers étaient faux. Les mieux
renseignés n'en savaient pas plus que ceux qui l'étaient moins
bien ou qui l'étaient mal. La tête du nabab valait toujours son
prix. Elle était toujours à prendre.
Cependant, l'Indou, par ce fait qu'il connaissait personnellement
Dandou-Pant, était plus à même qu'aucun autre de gagner la prime.
Peu de gens, surtout dans la présidence de Bombay, avaient eu
l'occasion de se rencontrer avec le farouche chef de la grande
insurrection. Plus au nord, et plus au centre, dans le Sindhia,
dans le Bundelkund, dans l'Oude, aux environ d'Agra, de Delhi, de
Cawnpore, de Lucknow, sur le principal théâtre des atrocités
commises par ses ordres, les populations entières se fussent
levées contre lui et l'auraient livré à la justice anglaise. Les
parents de ses victimes, époux, frères, enfants, femmes,
pleuraient encore ceux que le nabab avait fait massacrer par
centaines. Dix ans écoulés, cela n'avait pu suffire à éteindre les
plus légitimes sentiments de vengeance et de haine. Aussi n'était-il
pas possible que Dandou-Pant eût été assez imprudent pour se
hasarder dans ces provinces où son nom était voué à l'exécration
de tous. Si donc, ainsi qu'on le disait, il avait repassé la
frontière indo-chinoise, si quelque motif inconnu, projets
d'insurrection ou autres, l'avaient engagé à quitter l'introuvable
asile dont le secret échappait encore à la police anglo-indienne,
il n'y avait que les provinces du Dekkan qui pussent, avec le
champ libre, lui assurer une sorte de sécurité.
On voit, cependant, que le gouverneur avait eu vent de son
apparition dans la présidence, et qu'aussitôt sa tête venait
d'être mise à prix.
Toutefois, il convient de faire observer qu'à Aurungabad, les gens
des hautes classes, magistrats, officiers, fonctionnaires,
doutaient un peu des informations recueillies par le gouverneur.
Tant de fois déjà le bruit s'était répandu que l'insaisissable
Dandou-Pant avait été vu et même pris! Tant de fausses nouvelles
avaient circulé sur son compte, qu'une sorte de légende s'était
faite sur le don d'ubiquité que possédait le nabab et sur son
habileté à déjouer les plus habiles amonts de la police; mais,
dans le populaire, on ne doutait pas.
Au nombre des moins incrédules figurait, naturellement, l'ancien
prisonnier du nabab. Ce pauvre diable d'Indou, illusionné par
l'appât de la prime, animé d'ailleurs par un besoin de revanche
personnelle, ne songeait qu'à se mettre en campagne, et regardait
presque son succès comme assuré. Son plan était très simple. Dès
le lendemain, il se proposait de faire ses offres de service au
gouverneur; puis, après avoir appris exactement ce que l'on savait
de Dandou-Pant, c'est-à-dire sur quoi reposaient les informations
rapportées dans la notice, il comptait se rendre au lieu même où
le nabab aurait été signalé.
Vers onze heures du soir, après avoir entendu tant de propos
divers, qui, tout en se brouillant dans son esprit,
l'affermissaient dans son projet, l'Indou songea enfin à aller
prendre quelque repos. Il n'avait pas d'autre demeure qu'une
barque amarrée à l'une des rives de la Doudhma, et il se dirigea
de ce côté, en rêvant, les yeux à demi fermés.
Sans qu'il s'en doutât, le faquir ne l'avait pas quitté; il
s'était attaché à lui, faisant en sorte de ne pas attirer son
attention, et ne le suivait que dans l'ombre.
Vers l'extrémité de ce populeux quartier d'Aurungabad, les rues
étaient moins animées à cette heure. Sa principale artère
aboutissait à quelques terrains vagues, dont la lisière formait
l'une des rives de la Doudhma. C'était comme une sorte de désert,
à la limite de la ville. Quelques attardés le franchissaient
encore, non sans hâte, et rentraient dans les zones plus
fréquentées. Le bruit des derniers pas se fit bientôt entendre;
mais l'Indou ne s'aperçut pas qu'il était seul à longer le bord de
la rivière.
Le faquir le suivait toujours et choisissait les parties obscures
du terrain, soit à l'abri des arbres, soit en frôlant les sombres
murailles d'habitations en ruines semées ça et là.
La précaution n'était pas inutile. La lune venait de se lever et
jetait quelques vagues lueurs dans l'atmosphère. L'indou aurait
donc pu voir qu'il était épié, et même serré de près. Quant à
entendre les pas du faquir, c'eût été impossible. Celui-ci, pieds
nus, glissait plutôt qu'il ne marchait. Aucun bruit ne décelait sa
présence sur la rive de la Doudhma.
Cinq minutes s'écoulèrent ainsi. L'indou regagnait,--
machinalement, pour ainsi dire,--la misérable barque, dans
laquelle il avait l'habitude de passer la nuit. La direction qu'il
suivait ne pouvait s'expliquer autrement, Il allait en homme
habitué à fréquenter chaque soir ce lieu désert; il était
entièrement absorbé dans la pensée de cette démarche qu'il
comptait faire le lendemain près du gouverneur. L'espoir de se
venger du nabab, qui n'avait pas été tendre pour ses prisonniers,
joint à l'envie féroce de gagner la prime, en faisait à la fois un
aveugle et un sourd.
Aussi n'avait-il aucune conscience du danger que ses imprudents
propos lui faisaient courir.
Il ne vit pas le faquir se rapprocher peu à peu de lui.
Mais, soudain, un homme bondit sur lui comme un tigre, un éclair à
la main. C'était un rayon de lune qui jouait sur la lame d'un
poignard malais.
L'Indou, frappé à la poitrine, tomba lourdement sur le sol.
Cependant, bien que le coup eût été porté d'un bras sûr, le
malheureux n'était pas mort. Quelques mots, à demi articulés,
s'échappaient de ses lèvres avec un flot de sang.
Le meurtrier se courba sur le sol, saisit sa victime, la souleva,
et, mettant son propre visage en pleine lueur lunaire:
«Me reconnais-tu? dit-il.
--Lui!» murmura l'Indou. Et le terrible nom du faquir allait être
sa dernière parole, lorsqu'il expira dans un rapide étouffement.
Un instant après, le corps de l'Indou disparaissait dans le
courant de la Doudhma, qui ne devait jamais le rendre. Le faquir
attendit que le clapotis des eaux se fût apaisé. Alors, revenant
sur ses pas, il retraversa les terrains vagues, puis les quartiers
où le vide commençait à se faire, et, d'un pas rapide, il se
dirigea vers une des portes de la ville. Mais cette porte, au
moment où il y arrivait, on venait de la fermer. Quelques soldats
de l'armée royale occupaient le poste qui en défendait l'entrée.
Le faquir ne pouvait plus quitter Aurungabad, ainsi qu'il en avait
eu l'intention. «Il faut pourtant que j'en sorte, et cette nuit
même... ou je n'en sortirais plus!» murmura-t-il. Il rebroussa
donc chemin, il suivit le chemin de ronde, à l'intérieur des murs,
et, deux cents pas plus loin, il gravit le talus, de manière à
atteindre la partie supérieure du rempart. La crête,
extérieurement, dominait d'une cinquantaine de pieds le niveau du
fossé, creusé entre l'escarpe et la contrescarpe. C'était un mur à
pic, sans chaînes saillantes ni aspérités propres à fournir un
point d'appui. Il semblait absolument impossible qu'un homme pût
se laisser glisser à la surface de son revêtement. Une corde eût
sans doute permis d'en tenter la descente, mais la ceinture qui
ceignait les reins du faquir ne mesurait que quelques pieds à
peine et ne pouvait lui permettre d'arriver au pied du talus. Le
faquir s'arrêta un instant, jeta un regard autour de lui, et
réfléchit à ce qu'il devait faire. À la crête du rempart
s'arrondissaient quelques sombres dômes de verdure, formés par le
feuillage des grands arbres qui entourent Aurungabad comme d'un
cadre végétal. De ces dômes s'élançaient de longues branches
flexibles et résistantes, qu'il était peut-être possible
d'utiliser pour atteindre, non sans grands risques, le fond du
fossé. Le faquir, dès que l'idée lui en fut venue, n'hésita pas.
Il s'engagea sous un de ces dômes, et reparut bientôt, en dehors
de la muraille, suspendu au tiers d'une longue branche qui pliait
peu à peu sous son poids. Dès que la branche se fut assez courbée
pour frôler l'ourlet supérieur du mur, le faquir se laissa glisser
lentement, comme s'il eût tenu une corde à noeuds entre ses mains.
Il put ainsi descendre jusqu'à mi-hauteur de l'escarpe; mais une
trentaine de pieds le séparaient encore du sol qu'il lui fallait
atteindre pour assurer sa fuite.
Il était donc là, ballant, à bout de bras, suspendu, cherchant du
pied quelque entaille qui pût lui donner un point d'appui...
Soudain, plusieurs éclairs sillonnèrent l'obscurité. Des
détonations éclatèrent. Le fugitif avait été aperçu par les
soldats de garde. Ceux-ci avaient fait feu sur lui, mais sans le
toucher. Toutefois, une balle frappa la branche qui le soutenait,
à deux pouces au-dessus de sa tête, et l'entama.
Vingt secondes après, la branche se rompait, et le faquir tombait
dans le fossé... Un autre s'y fût tué, il était sain et sauf.
Se relever, remonter le talus de la contrescarpe, au milieu d'une
seconde grêle de balles qui ne l'atteignirent pas, disparaître
dans la nuit, ce ne fut qu'un jeu pour le fugitif.
Deux milles plus loin, il longeait, sans être aperçu, le
cantonnement des troupes anglaises, casernées en dehors
d'Aurungabad.
À deux cents pas de là, il s'arrêtait, il se retournait, sa main
mutilée se dressait vers la ville, et de sa bouche s'échappaient
ces mots:
«Malheur à ceux qui tomberont encore au pouvoir de Dandou-Pant!
Anglais, vous n'en avez pas fini avec Nana Sahib!»
Nana Sahib! Ce nom de guerre, le plus redouté de ceux auxquels la
révolte de 1857 avait fait une renommée sanglante, le nabab venait
encore une fois de le jeter comme un suprême défi aux conquérants
de l'Inde.
CHAPITRE II
Le colonel Munro.
Eh bien, mon cher Maucler, me dit l'ingénieur Banks, vous ne nous
parlez point de votre voyage! On dirait que vous n'avez pas encore
quitté Paris! Comment trouvez-vous l'Inde?
--L'Inde! répondis-je, mais, pour en parler avec quelque
justesse, il faudrait au moins l'avoir vue.
--Bon! reprit l'ingénieur, ne venez-vous pas de traverser la
péninsule de Bombay à Calcutta, et à moins d'être aveuglé...
--Je ne suis pas aveugle, mon cher Banks, mais, pendant cette
traversée, j'étais aveuglé...
--Aveuglé?...
--Oui! aveuglé par la fumée, par la vapeur, par la poussière, et,
mieux encore, par la rapidité du transport. Je ne veux pas médire
des chemins de fer, puisque votre métier est d'en construire, mon
cher Banks, mais, se calfeutrer dans le compartiment d'un wagon,
n'avoir pour champ de vision que la vitre des portières, courir
jour et nuit avec une vitesse moyenne de dix milles à l'heure,
tantôt sur des viaducs, en compagnie des aigles ou des gypaètes,
tantôt sous des tunnels, en compagnie des mulots ou des rats, ne
s'arrêter qu'aux gares, qui se ressemblent toutes, ne voir des
villes que l'extérieur des murailles ou l'extrémité des minarets,
passer dans cet incessant brouhaha des mugissements de la
locomotive, des sifflets de la chaudière, du grincement des rails
et du gémissement des freins, est-ce que c'est voyager, cela!
--Bien dit! s'écria le capitaine Hod. Répondez à cela, si vous le
pouvez, Banks! Qu'en pensez-vous, mon colonel?» Le colonel, auquel
venait de s'adresser le capitaine Hod, inclina légèrement la tête,
et se contenta de dire:
«Je serais curieux de savoir ce que Banks va pouvoir répondre à
M. Maucler, notre hôte.
--Cela ne m'embarrasse en aucune façon répondit l'ingénieur, et
j'avoue que Maucler a raison en tous points.
--Alors, s'écria le capitaine Hod, s'il en est ainsi, pourquoi
construisez-vous des chemins de fer?
--Pour vous permettre, capitaine, d'aller en soixante heures de
Calcutta à Bombay, lorsque vous êtes pressé.
--Je ne suis jamais pressé!
--Eh bien, alors, prenez le GreatTrunk road, répondit
l'ingénieur. Prenez-le, Hod, et allez à pied!
--C'est bien ce que je compte faire!
--Quand?
--Quand mon colonel consentira à me suivre ans une jolie
promenade de huit ou neuf cents milles à travers la péninsule!»
Le colonel se contenta de sourire, et retomba dans une de ces
longues rêveries dont ses meilleurs amis, entre autres l'ingénieur
Banks et le capitaine Hod, avaient tant de peine à le tirer.
J'étais arrivé depuis un mois dans l'Inde, et, pour avoir pris le
Great Indian Peninsular, qui relie Bombay à Calcutta par
Allahabad, je ne connaissais absolument rien de la péninsule.
Mais mon intention était de parcourir d'abord sa partie
septentrionale, au delà du Gange, d'en visiter les grandes villes,
d'en étudier les principaux monuments, et de consacrer à cette
exploration tout le temps qu'il faudrait pour qu'elle fût
complète.
J'avais connu à Paris l'ingénieur Banks. Depuis quelques années,
nous étions liés d'une amitié qu'une intimité plus profonde ne
pouvait qu'accroître. Je lui avais promis de venir le voir à
Calcutta, dès que l'achèvement de la portion du Scind Punjab and
Delhi, dont il était chargé, le rendrait libre. Or, les travaux
venaient d'être terminés. Banks avait droit à un repos de
plusieurs mois, et j'étais venu lui demander de se reposer en se
fatiguant à courir l'Inde. S'il avait accepté ma proposition avec
enthousiasme, cela va sans dire! Aussi devions-nous partir dans
quelques semaines, dès que la saison serait devenue favorable.
À mon arrivée à Calcutta, au mois de mars 1867, Banks m'avait fait
faire connaissance avec l'un de ses braves camarades, le capitaine
Hod; puis, il m'avait présenté à son ami, le colonel Munro, chez
lequel nous venions de passer la soirée.
Le colonel, alors âgé de quarante-sept ans, habitait une maison un
peu isolée, dans le quartier européen, et, par conséquent, en
dehors du mouvement qui caractérise cette ville commerçante et
cette ville noire dont se compose en réalité la capitale de
l'Inde. Ce quartier a été appelé quelquefois la «Cité des palais»,
et, en effet, les palais n'y manquent point, si toutefois cette
dénomination peut s'appliquer à des habitations qui n'ont d'un
palais que les portiques, les colonnes et les terrasses. Calcutta
est le rendez-vous de tous les ordres architectoniques que le goût
anglais met généralement à contribution dans ses cités des deux
mondes.
Pour ce qui est de la demeure du colonel, c'était le «bungalow»
dans toute sa simplicité, une habitation élevée sur un
soubassement en briques, n'ayant qu'un rez-de-chaussée, que
couvrait un toit se profilant en pyramide. Une vérandah ou
varangue, supportée par de légères colonnettes, en faisait le
tour. Sur les côtés, cuisines, remises, communs, formaient deux
ailes. Le tout était contenu dans un jardin planté de beaux arbres
et entouré de murs peu élevés.
La maison du colonel était celle d'un homme qui jouit d'une grande
aisance. Son domestique était nombreux, tel que le comporte le
service des familles indo-anglaises dans la péninsule. Mobilier,
matériel, dispositions intérieures et extérieures, tout était bien
compris, sévèrement tenu. Mais on sentait que la main d'une femme
avait manqué à ces divers arrangements.
Pour la direction de son personnel de serviteurs, pour la conduite
générale de sa maison, le colonel s'en remettait entièrement à
l'un de ses anciens compagnons d'armes, un Écossais, «un
conductor» de l'armée royale, le sergent Mac Neil, avec lequel il
avait fait toutes les campagnes de l'Inde, un de ces braves coeurs
qui semblent battre dans la poitrine de ceux auxquels ils se sont
dévoués.
Mac Neil était un homme âgé de quarante-cinq ans, vigoureux,
grand, portant toute sa barbe, comme les Écossais des montagnes.
Par son attitude, sa physionomie, aussi bien que par son costume
traditionnel, il était resté un highlander d'âme et de corps, bien
qu'il eût quitté le service militaire en même temps que le colonel
Munro. Tous deux avaient pris leur retraite depuis 1860. Mais, au
lieu de retourner dans les «glens» du pays, au milieu des vieux
clans de leurs ancêtres, tous deux étaient restés dans l'Inde, et
vivaient à Calcutta, dans une sorte de réserve et de solitude qui
veulent être expliquées.
Lorsque Banks me présenta au colonel Munro, il ne me fit qu'une
recommandation:
«Ne faites aucune allusion à la révolte des Cipayes, me dit-il,
et, surtout, ne prononcez jamais le nom de Nana Sahib!»
Le colonel Edward Munro appartenait à une vieille famille
d'Écosse, dont les ancêtres avaient marqué dans l'histoire du
Royaume-Uni. Il comptait parmi ses ancêtres ce sir Hector Munro
qui commandait l'armée du Bengale en 1760, et qui eut,
précisément, à dompter un soulèvement que les Cipayes, un siècle
plus tard, allaient reprendre pour leur compte. Le major Munro
réprima la révolte avec une impitoyable énergie,--et n'hésita
pas à faire attacher, le même jour, vingt-huit rebelles à la
bouche des canons,--supplice épouvantable, souvent renouvelé
pendant l'insurrection de 1857, et dont l'aïeul du colonel fut
peut-être le terrible inventeur.
À l'époque où les Cipayes se révoltèrent, le colonel Munro
commandait le 93e régiment d'infanterie écossais de l'armée
royale. Il fit presque toute la campagne sous les ordres de sir
James Outram, l'un des héros de cette guerre, celui qui mérita le
nom du «Bayard de l'armée des Indes», ainsi que le proclama sir
Charles Napier. Avec lui, le colonel Munro fut donc à Cawnpore; il
fut de la seconde campagne de Colin Campbell, dans l'Inde; il fut
du siège de Lucknow, et il ne quitta cet illustre soldat que
lorsque Outram eut été nommé à Calcutta membre du conseil de
l'Inde.
En 1858, le colonel sir Edward Munro était chevalier commandant de
l'Étoile de l'Inde, «The Star of India (K. C. S. I.)». Il était
fait baronnet, et sa femme eût porté le titre de lady Munro[1], si,
le 27 juin 1857, l'infortunée n'eût péri dans l'effroyable
massacre de Cawnpore, massacre accompli sous les yeux et par les
ordres de Nana Sahib.
Lady Munro,--les amis du colonel ne l'appelaient jamais
autrement,--était adorée de son mari. Elle avait à peine vingt-sept
ans, lorsqu'elle disparut avec les deux cents victimes de
cette abominable tuerie. Mistress Orr et miss Jackson, presque
miraculeusement sauvées après la prise de Lucknow, avaient survécu
à leur mari, à leur père. Lady Munro, elle, n'avait pu être rendue
au colonel Munro. Ses restes, confondus avec ceux de tant de
victimes dans le puits de Cawnpore, il avait été impossible de les
retrouver et de leur donner une sépulture chrétienne.
Sir Edward Munro, désespéré, n'eut alors qu'une pensée, une seule,
retrouver Nana Sahib, que le gouvernement anglais faisait
rechercher de toutes parts, et assouvir, avec sa vengeance, une
sorte de soif de justicier qui le dévorait. Pour être plus libre
de ses actions, il prit sa retraite. Le sergent Mac Neil le suivit
dans tous ses pas et démarches. Ces deux hommes, animés du même
esprit, ne vivant que dans la même pensée, ne visant que le même
but, se lancèrent sur toutes les pistes, relevèrent toutes les
traces, mais ils ne furent pas plus heureux que la police anglo-indienne.
Le Nana échappa à toutes leurs recherches. Après trois
ans d'infructueux efforts, le colonel et le sergent durent
suspendre provisoirement leurs investigations. D'ailleurs, à cette
époque, le bruit de la mort de Nana Sahib avait couru l'Inde, et
avec un tel degré de véracité, cette fois, qu'il n'y avait pas
lieu de la mettre en doute.
Sir Edward Munro et Mac Neil revinrent alors à Calcutta, où ils
s'installèrent dans ce bungalow isolé. Là, ne lisant ni livres ni
journaux, qui auraient pu lui rappeler la sanglante époque de
l'insurrection, ne quittant jamais sa demeure, le colonel vécut en
homme dont la vie est sans but. Cependant, la pensée de sa femme
ne le quittait pas. Il semblait que le temps n'eût aucune prise
sur lui et ne pût adoucir ses regrets.
Il faut ajouter que la nouvelle de la réapparition du Nana dans la
présidence de Bombay,--nouvelle qui circulait depuis quelques
jours,--semblait avoir échappé à la connaissance du colonel. Et
cela était heureux, car il eût immédiatement quitté le bungalow.
Voilà ce que m'avait appris Banks, avant de me présenter dans
cette habitation, dont toute joie était à jamais bannie. Voilà
pourquoi devait être évitée toute allusion à la révolte des
Cipayes et au plus cruel de ses chefs, Nana Sahib.
Deux amis seulement,--deux amis à toute épreuve,--
fréquentaient assidûment la maison du colonel. C'étaient
l'ingénieur Banks et le capitaine Hod.
Banks, je l'ai dit, venait de terminer les travaux dont il avait
été chargé pour l'établissement du chemin de fer Great Indian
Peninsular. C'était un homme de quarante-cinq ans, dans toute la
force de l'âge. Il devait prendre une part active à la
construction du Madras railway, destiné à relier le golfe Arabique
à la baie de Benguela; mais il n'était pas probable que les
travaux pussent commencer avant un an. Il se reposait donc à
Calcutta, tout en s'occupant de projets divers de mécanique, car
c'était un esprit actif et fécond, incessamment en quête de
quelque invention nouvelle. En dehors de ses occupations, il
consacrait tout son temps au colonel, auquel le liait une amitié
de vingt ans. Aussi, presque toutes ses soirées se passaient-elles
sous la vérandah du bungalow, dans la compagnie de sir Edward
Munro et du capitaine Hod, qui venait d'obtenir un congé de dix
mois.
Hod appartenait au 1er escadron de carabiniers de l'armée royale,
et avait fait toute la campagne de 1857-1858, d'abord avec sir
Colin Campbell dans l'Oude et le Rohilkhande, puis avec sir H.
Rose dans l'Inde centrale,--campagne qui se termina par la prise
de Gwalior.
Le capitaine Hod, élevé à cette rude école de l'Inde, un des
membres distingués du Club de Madras, rouge-blond de cheveux et de
barbe, n'avait pas plus de trente ans. Bien qu'il fût de l'année
royale, on l'eût pris pour un officier de l'armée native, tant il
s'était «indianisé» pendant son séjour dans la péninsule. Il
n'aurait pas été plus Indou s'il y fût né. C'est que l'Inde lui
semblait être le pays par excellence, la terre promise, la seule
contrée où un homme pût et dût vivre. Là, en effet, il trouvait à
satisfaire tous ses goûts. Soldat de tempérament, les occasions de
se battre se renouvelaient sans cesse. Chasseur émérite, n'était-il
pas au pays où la nature semble avoir réuni tous les fauves de
la création, et tout le gibier de poil et de plume des deux
mondes? Ascensionniste déterminé, n'avait-il pas sous la main
cette imposante chaîne du Thibet qui compte les plus hauts sommets
du globe? Voyageur intrépide, qui l'empêchait de poser le pied là
où personne ne l'avait mis encore, dans ces inaccessibles régions
de la frontière himalayenne? Turfiste enragé, lui manquaient-ils,
ces champs de course de l'Inde, qui valaient à ses yeux ceux de la
Marche ou d'Epsom? À ce propos, même, Banks et lui étaient en
parfait désaccord. L'ingénieur, en sa qualité de «mécanicien» pur
sang, ne s'intéressait que très médiocrement aux prouesses
hippiques des _Gladiator_ et des _Fille-de-l'air_.
Un jour, même, le capitaine Hod le pressant à cet égard, Banks lui
répondit que, dans son opinion, les courses ne seraient vraiment
intéressantes qu'à une condition.
«Et laquelle? demanda Hod.
--C'est qu'il serait bien entendu, répondit sérieusement Banks,
que le dernier arrivé des jockeys serait fusillé au poteau de
départ, séance tenante.
--C'est une idée!...» répliqua simplement le capitaine Hod. Et il
eût été homme, sans doute, à courir cette chance en personne! Tels
étaient les deux commensaux assidus du bungalow de sir Edward
Munro. Le colonel aimait à les entendre discuter sur toutes
choses, et leurs éternelles discussions amenaient quelquefois une
sorte de sourire sur ses lèvres.
Un désir commun à ces deux braves compagnons, c'était d'entraîner
le colonel dans quelque voyage qui pût le distraire. Plusieurs
fois, ils lui avaient proposé de partir pour le nord de la
péninsule, d'aller passer quelques mois aux environs de ces
«sanitarium» où la riche société anglo-indienne se réfugie
volontiers pendant la saison des grandes chaleurs. Le colonel s'y
était toujours refusé.
En ce qui concernait le voyage que Banks et moi nous comptions
entreprendre, nous l'avions déjà pressenti à ce sujet. Ce soir
même, la question fut de nouveau remise sur le tapis. On a vu que
le capitaine Hod ne parlait rien de moins que de faire à pied une
grande excursion dans le nord de l'Inde. Si Banks n'aimait pas les
chevaux, Hod n'aimait pas le chemin de fer. Ils étaient à deux de
jeu.
Le moyen terme eût été sans doute de voyager, soit en voiture,
soit en palanquin, à sa guise, à ses heures,--ce qui est assez
facile sur les grandes routes bien tracées et bien entretenues de
l'Indoustan.
«Ne me parlez pas de vos voitures à boeufs, de vos zébus à bosses!
s'écria Banks. Sans nous, vous en seriez encore à ces véhicules
primitifs, dont on ne voulait déjà plus, il y a cinq cents ans, en
Europe!
--Eh! Banks, riposta le capitaine Hod, cela vaut bien vos wagons
capitonnés et vos Crampton! De grands boeufs blancs qui
soutiennent parfaitement le galop, et qu'on change aux relais de
poste de deux en deux lieues...
--Et qui traînent des espèces de tartanes à quatre roues où l'on
est plus rudement secoué que ne le sont les pêcheurs dans leurs
barques sur une mer démontée!
--Passe pour les tartanes, Banks, répondit le capitaine Hod. Mais
n'avons-nous pas des voitures à deux, à trois, à quatre chevaux,
qui peuvent rivaliser de vitesse avec vos «convois», bien dignes
de porter ce nom funèbre! J'aimerais encore mieux le simple
palanquin...
--Vos palanquins, capitaine Hod, de véritables bières, longues de
six pieds, larges de quatre, où l'on est allongé comme un cadavre!
--Soit, Banks, mais pas de cahots, pas de secousses; on peut
lire, on peut écrire, et l'on peut dormir à l'aise, sans être
réveillé à chaque station! Avec un palanquin à quatre ou six
Gamals[2] bengalis, on fait encore quatre milles et demi[3] à
l'heure, et, comme dans vos express impitoyables, on ne risque pas
au moins d'arriver avant même d'être parti... quand on arrive!
--Le mieux, dis-je alors, serait sans doute de pouvoir emporter
sa maison avec soi!
--Colimaçon! s'écria Banks.
--Mon ami, répondis-je, un colimaçon qui pourrait quitter sa
coquille et y rentrer à volonté, ne serait peut-être pas tant à
plaindre! Voyager dans sa maison, une maison roulante, ce sera
probablement le dernier mot du progrès en matière de voyage!
--Peut-être, dit alors le colonel Munro; se déplacer tout en
restant au milieu de son «home», emporter son chez-soi et tous les
souvenirs qui le composent, varier successivement son horizon,
modifier ses points de vue, son atmosphère, son climat, sans rien
changer à sa vie... oui... peut-être!
--Plus de ces bungalows destinés aux voyageurs! répondit le
capitaine Hod, où le confort laisse toujours à désirer, et dans
lesquels on ne peut séjourner sans un permis de l'administration
locale!
--Plus d'auberges détestables, dans lesquelles, moralement et
physiquement, on est écorché de toutes les manières! fis-je
observer, non sans quelque raison.
--La voiture de saltimbanques! s'écria le capitaine Hod, mais la
voiture modernisée. Quel rêve! S'arrêter quand on veut, partir
quand cela plaît, marcher au pas si l'on aime à flâner, filer au
galop pour peu qu'on y tienne emporter non seulement sa chambre à
coucher, mais son salon, sa salle à manger, son fumoir, et surtout
sa cuisine et son cuisinier, voilà le progrès, ami Banks! Cela est
cent fois supérieur aux chemins de fer! Osez me démentir,
ingénieur que vous êtes, osez-le!
--Eh! eh! ami Hod, répondit Banks, je serais absolument de votre
avis, si...
--Si?... fit le capitaine en hochant la tête.
--Si, dans voire essor vers le progrès, vous ne vous étiez pas
brusquement arrêté en route.
--Il y a donc mieux à faire encore?
--Jugez-en. Vous trouvez la maison roulante très supérieure au
wagon, même au wagon-salon, même au sleeping-car des railways.
Vous avez raison, mon capitaine, si l'on a du temps à perdre, si
l'on voyage pour son agrément et non pour ses affaires. Je crois
que nous sommes tous d'accord à ce sujet?
--Tous!» répondis-je. Le colonel Munro abaissa la tête en signe
d'acquiescement. «C'est entendu, répondit Banks. Bien. Je
poursuis. Vous vous êtes adressé à un carrossier doublé d'un
architecte, et il vous a construit votre maison roulante. La
voilà, bien établie, bien comprise, répondant aux exigences d'un
ami du confort. Elle n'est point trop haute, ce qui lui évitera
des culbutes; elle n'est pas trop large, de manière à passer par
tous les chemins; elle est ingénieusement suspendue, afin que la
route lui soit facile et douce.
Parfait, parfait! Elle a été fabriquée pour notre ami le colonel,
je suppose. Il nous y a offert l'hospitalité. Nous allons, si vous
le voulez, visiter les contrées septentrionales de l'Inde, en
colimaçons, mais en colimaçons que leur queue ne rive pas
inséparablement à leurs coquilles. Tout est prêt. On n'a rien
oublié... pas même le cuisinier et la cuisine, si chers au coeur
du capitaine. Le jour du départ est venu, on va partir! All
right!... Et qui la traînera, votre maison roulante, mon excellent
ami?
--Qui? s'écria le capitaine Hod, mais des mules, des ânes, des
chevaux, des boeufs!...
--Par douzaines? dit Banks.
--Des éléphants! riposta le capitaine Hod, des éléphants! Voilà
qui serait superbe et majestueux! Une maison traînée par un
attelage d'éléphants, bien dressés, de fière allure, détalant,
galopant comme les plus beaux carrossiers du monde!
--Ce serait magnifique, mon capitaine!
--Un train de rajah en campagne, mon ingénieur!
--Oui! mais...
--Mais... quoi? Il y a encore un mais! s'écria le capitaine Hod.
--Un gros mais!
--Ah! ces ingénieurs! ils ne sont bons qu'à voir des difficultés
en toutes choses!...
--Et à les surmonter, quand elles ne sont pas insurmontables,
répondit Banks.
--Eh bien, surmontez!
--Je surmonte, et voici comment. Mon cher Munro, tous ces
moteurs, dont le capitaine a parlé, cela marche, cela traîne, cela
tire, mais cela se fatigue aussi. Cela est rétif, cela s'entête,
et surtout cela mange. Or, pour peu que les pâturages viennent à
manquer, comme on ne peut pas remorquer cinq cents acres de
prairies à sa suite, l'attelage s'arrête, s'épuise, tombe, meurt
de faim, la maison roulante ne roule plus, et elle reste aussi
immobile que le bungalow où nous discutons on ce moment. Il
s'ensuit donc que ladite maison ne sera pratique que le jour où ce
sera une maison à vapeur.
--Qui courra sur des rails! s'écria le capitaine, en haussant les
épaules.
--Non, sur des routes, répondit l'ingénieur, et traînée par
quelque locomotive routière perfectionnée.
--Bravo! s'écria le capitaine, bravo! Du moment que votre maison
ne roulera plus sur un railway et pourra se diriger à sa
fantaisie, sans suivre votre impérieuse ligne de fer, j'en suis.
--Mais, fis-je observer à Banks, si mules, ânes, chevaux, boeufs,
éléphants, mangent, une machine mange aussi, et, faute de
combustible, elle s'arrêtera en route.
--Un cheval-vapeur, répondit Banks, égale en force trois à quatre
chevaux-nature, et cette puissance peut être accrue encore. Un
cheval-vapeur n'est sujet ni à la fatigue ni à la maladie. Par
tous les temps, sous toutes les latitudes, sous le soleil, sous la
pluie, sous la neige, il va toujours sans jamais s'épuiser. Il n'a
même pas à redouter les attaques des fauves, ni la morsure des
serpents, ni la piqûre des taons et autres redoutables insectes.
Il n'a besoin ni de l'aiguillon du bouvier, ni du fouet des
conducteurs. Se reposer, inutile, il se passe de sommeil. Le
cheval-vapeur, sorti de la main de l'homme, est, étant donné son
but, et qu'on n'attend pas de lui qu'il puisse un jour être mis à
la broche, supérieur à tous les animaux de trait que la Providence
a mis à la disposition de l'humanité. Un peu d'huile ou de
graisse, un peu de charbon ou de bois, c'est tout ce qu'il
consomme. Or, vous le savez, mes amis, ce ne sont pas les forêts
qui manquent dans la péninsule indienne, et le bois y appartient à
tout le monde!
--Bien dit! s'écria le capitaine Hod. Hurrah pour le cheval-vapeur!
Je vois déjà la maison roulante de l'ingénieur Banks, traînée
sur les grandes routes de l'Inde, pénétrant à travers les
jungles, s'enfonçant sous les forêts, s'aventurant jusque dans les
repaires des lions, des tigres, des ours, des panthères, des
guépards, et nous, à l'abri de ses murs, nous payant des
hécatombes de fauves à dépiter tous les Nemrod, les Anderson, les
Gérard, les Pertuiset, les Chassaing du monde! Ah! Banks, l'eau
m'en vient à la bouche, et vous me faites bien regretter de ne pas
avoir à naître dans quelque cinquante ans d'ici!
--Et pourquoi, mon capitaine?
--Parce que, dans cinquante ans, votre rêve sera réalisé, et que
la voiture à vapeur se fera.
--Elle est faite, répondit simplement l'ingénieur.
--Faite! et faite par vous, peut-être?...
--Par moi, et je ne craindrais, à vrai dire, qu'une chose pour
elle, c'est qu'elle ne dépassât votre rêve...
--En route, Banks, en route!» s'écria le capitaine Hod, qui se
leva comme sous le coup d'une décharge électrique. Il était prêt à
partir. L'ingénieur le calma d'un geste; puis, d'une voix plus
grave, s'adressant à sir Edward Munro:
«Edward, lui dit-il, si je mets une maison roulante à ta
disposition, si, d'ici un mois, lorsque la saison sera convenable,
je viens te dire: Voilà ta chambre qui se déplacera et ira où tu
voudras aller, voilà tes amis, Maucler, le capitaine Hod et moi,
qui ne demandons qu'à t'accompagner dans une excursion au nord de
l'Inde, me répondras-tu: Partons, Banks, partons, et que le Dieu
des voyageurs nous protège!
--Oui, mes amis, répondit le colonel Munro, après avoir réfléchi
un instant. Banks, je mets à ta disposition tout l'argent
nécessaire. Tiens ta promesse! Amène-nous cette idéale maison à
vapeur qui dépasserait les rêves de Hod, et nous traverserons
l'Inde entière!
--Hurrah! Hurrah! Hurrah! s'écria le capitaine Hod, et malheur
aux fauves des frontières du Népaul!» En ce moment, le sergent Mac
Neil, attiré par les hurrahs du capitaine, parut sur la porte de
l'habitation.
«Mac Neil, lui dit le colonel Munro, nous partons dans un mois
pour le nord de l'Inde. Tu seras du voyage?
--Nécessairement, mon colonel, puisque vous en êtes!» répondit le
sergent Mac Neil.
CHAPITRE III
La révolte des Cipayes.
Quelques mots feront sommairement connaître ce qu'était l'Inde à
l'époque à laquelle ce récit se rattache, et plus particulièrement
ce que fut cette formidable insurrection des Cipayes, dont il
importe de reprendre ici les principaux faits.
Ce fut en 1600, sous le règne d'Élisabeth, en pleine race solaire,
dans cette Terre Sainte de l'Aryavarta, au milieu d'une population
de deux cents millions d'habitants, dont cent douze millions
appartenaient à la religion indoue, que se fonda la très honorable
Compagnie des Indes, connue sous le sobriquet bien anglais de «Old
John Company».
C'était, au début, une simple «association de marchands, faisant
le trafic avec les Indes orientales», à la tête de laquelle fut
placé le duc de Cumberland.
Vers cette époque, déjà, la puissance portugaise, après avoir été
grande aux Indes, commençait à s'effacer. Aussi, les Anglais,
mettant cette situation à profit, tentèrent-ils un premier essai
d'administration politique et militaire dans cette présidence du
Bengale, dont la capitale, Calcutta, allait devenir le centre du
nouveau gouvernement. Tout d'abord, le 39e régiment de l'armée
royale, expédié d'Angleterre, vint occuper la province. De là
cette devise, qu'il porte encore sur son drapeau: _Primus in
Indiis_.
Cependant, une compagnie française s'était fondée à peu près vers
le même temps, sous le patronage de Colbert. Elle avait le même
but que celui dont la Compagnie des marchands de Londres avait
fait son objectif. De cette rivalité devaient naître des conflits
d'intérêts. Il s'ensuivit de longues luttes avec succès et revers,
qui illustrèrent les Dupleix, les Labourdonnais, les Lally-Tollendal.
Finalement, les Français, écrasés par le nombre, durent abandonner
le Carnatique, cette portion de la péninsule, qui comprend une
partie de sa lisière orientale.
Lord Clive, libre de concurrents, ne craignant plus rien ni du
Portugal ni de la France, entreprit alors d'assurer la conquête du
Bengale, dont lord Hastings fut nommé le gouverneur général. Des
réformes furent poursuivies par une administration habile et
persévérante. Mais, de ce jour, la Compagnie des Indes, si
puissante, si absorbante même, fut touchée directement dans ses
intérêts les plus vifs. Quelques années plus tard, en 1784, Pitt
apporta encore des modifications à sa charte primitive. Son
sceptre dut passer entre les mains des conseillers de la Couronne.
Résultat de ce nouvel ordre de choses: en 1813, la Compagnie
allait perdre le monopole du commerce des Indes, et, en 1833, le
monopole du commerce de la Chine.
Toutefois, si l'Angleterre n'avait plus à lutter contre les
associations étrangères dans la péninsule, elle eut à soutenir des
guerres difficiles, soit avec les anciens possesseurs du sol, soit
avec les derniers conquérants asiatiques de ce riche domaine.
Sous lord Cornwallis, en 1784, ce fut la lutte avec Tippo Sahib,
tué le 4 mai 1799, dans le dernier assaut donné par le général
Harris à Séringapatam. Ce fut la guerre avec les Maharattes, ce
peuple de haute race, très puissant pendant le XVIIIe siècle, et
la guerre avec les Pindarris, qui résistèrent si courageusement.
Ce fut encore la guerre contre les Gourgkhas du Népaul, ces hardis
montagnards, qui, dans la périlleuse épreuve de 1857, devaient
rester les fidèles alliés des Anglais. Enfin, ce fut la guerre
contre les Birmans, de 1823 à 1824.
En 1828, les Anglais étaient maîtres,--directement ou
indirectement,--d'une grande partie du territoire. Avec lord
William Bentinck commença une nouvelle phase administrative.
Depuis la régularisation des forces militaires dans l'Inde,
l'armée avait toujours compté deux contingents très distincts, le
contingent européen et le contingent natif ou indigène. Le premier
formait l'armée royale, composée de régiments de cavalerie, de
bataillons d'infanterie, et de bataillons d'infanterie européenne
au service de la Compagnie des Indes; le second formait l'armée
native, comprenant des bataillons d'infanterie et des bataillons
de cavalerie réguliers, mais indigènes, commandés par des
officiers anglais. À cela, il fallait ajouter une artillerie, dont
le personnel, appartenant à la Compagnie, était européen, à
l'exception de quelques batteries.
Quel était l'effectif de ces régiments ou bataillons, qui sont
indifféremment nommés de cette façon dans l'armée royale? Pour
l'infanterie, onze cents hommes par bataillon dans l'armée du
Bengale, et huit à neuf cents dans les armées de Bombay et de
Madras; pour la cavalerie, six cents sabres dans chaque régiment
des deux armées.
En somme, en 1857, ainsi que l'établit avec une extrême précision
M. de Valbezen dans ses _Nouvelles Études sur les Anglais et
l'Inde_, ouvrage très remarqué, on pouvait «évaluer à deux cent
mille hommes de troupes natives, et à quarante-cinq mille hommes
de troupes européennes, le total des forces des trois
présidences.»
Or, les Cipayes, tout en formant un corps régulier que
commandaient des officiers anglais, n'étaient pas sans quelque
velléité de secouer ce dur joug de la discipline européenne, que
leur imposaient les conquérants. Déjà, en 1806, peut-être même
sous l'inspiration du fils de Tippo Sahib, la garnison de l'armée
native de Madras, cantonnée à Vellore, avait massacré les
grand'gardes du 69e régiment de l'armée royale, incendié les
casernes, égorgé les officiers et leurs familles, fusillé les
soldats malades jusque dans l'hôpital. Quelle avait été la cause
de cette rébellion,--la cause apparente, au moins? Une prétendue
question de moustaches, de coiffure et de boucles d'oreilles. Au
fond, il y avait la haine des envahis contre les envahisseurs.
Ce premier soulèvement fut promptement étouffé par les forces
royales cantonnées à Ascot.
Une raison de ce genre,--un prétexte aussi,--devait également
provoquer à son début le premier mouvement insurrectionnel de
1857,--mouvement bien autrement redoutable, qui eût peut-être
anéanti la puissance anglaise dans l'Inde, si les troupes natives
des présidences de Madras et de Bombay y eussent pris part.
Avant tout, cependant, il convient de bien établir que cette
révolte ne fut pas nationale. Les Indous des campagnes et des
villes, cela est certain, s'en désintéressèrent absolument. En
outre, elle fut limitée aux États semi-indépendants de l'Inde
centrale, aux provinces du nord-ouest et au royaume d'Oude. Le
Pendjab demeura fidèle aux Anglais, avec son régiment de trois
escadrons du Caucase indien. Restèrent fidèles aussi les Sikhs,
ces ouvriers de caste inférieure, qui se distinguèrent
particulièrement au siège de Delhi; fidèles, ces Gourgkhas, amenés
au siège de Lucknow, au nombre de douze mille, par le rajah du
Népaul; fidèles enfin les Maharajahs de Gwalior et de Pattyalah,
le rajah de Rampore, la Rani de Bhopal, fidèles aux lois de
l'honneur militaire, et, pour employer l'expression usitée par les
natifs de l'Inde, «fidèles au sel».
Au début de l'insurrection, lord Canning était à la tête de
l'administration en qualité de gouverneur général. Peut-être cet
homme d'État s'illusionna-t-il sur la portée du mouvement. Depuis
quelques années déjà, l'étoile du Royaume-Uni avait visiblement
pâli au ciel indou. En 1842, la retraite de Caboul venait diminuer
le prestige des conquérants européens. L'attitude de l'armée
anglaise pendant la guerre de Crimée n'avait pas été non plus,
dans quelques circonstances, à la hauteur de sa réputation
militaire. Aussi arriva-t-il un moment où les Cipayes, très au
courant de ce qui se passait sur les bords de la mer Noire,
songèrent qu'une révolte des troupes natives réussirait peut-être.
Il ne fallait qu'une étincelle, d'ailleurs, pour enflammer des
esprits bien préparés, que les bardes, les brahmanes, les
«moulvis», excitaient par leurs prédications et leurs chants.
Cette occasion se présenta dans l'année 1857, pendant laquelle le
contingent de l'armée royale avait dû être quelque peu réduit sous
la nécessité des complications extérieures.
Au commencement de cette année, Nana Sahib, autrement dit le nabab
Dandou-Pant, qui résidait près de Cawnpore, s'était rendu à Delhi,
puis à Lucknow, dans le but, sans doute, de provoquer le
soulèvement préparé de longue main.
En effet, peu de temps après le départ du Nana se déclarait le
mouvement insurrectionnel.
Le gouvernement anglais venait d'introduire dans l'armée native
l'usage de la carabine Enfield, qui nécessite l'emploi de
cartouches graissées. Un jour, le bruit se répandit que cette
graisse était, soit de la graisse de vache, soit de la graisse de
porc, suivant que les cartouches étaient destinées aux soldats
indous ou musulmans de l'armée indigène.
Or, dans un pays où les populations renoncent à se servir même de
savon, parce que la graisse d'un animal sacré ou vil peut entrer
dans sa composition, l'emploi de cartouches enduites de cette
substance,--cartouches qu'il fallait déchirer avec les lèvres,--
devait être difficilement accepté. Le gouvernement céda en
partie devant les réclamations qui lui furent faites; mais il eut
beau modifier la manoeuvre de la carabine, assurer que les
graisses en question ne servaient pas à la confection des
cartouches, il ne rassura et ne persuada personne dans l'armée des
Cipayes.
Le 24 février, à Berampore, le 34e régiment refuse les cartouches.
Au milieu du mois de mars, un adjudant est massacré, et le
régiment licencié, après le supplice des assassins, va porter dans
les provinces voisines de plus actifs ferments de révolte.
Le 10 mai, à Mirat, un peu au nord de Delhi, les 3e, 11e et 20e
régiments se révoltent, tuent leurs colonels et plusieurs
officiers d'état-major, livrent la ville au pillage, puis se
replient sur Delhi. Là, le rajah, un descendant de Timour, se
joint à eux. L'arsenal tombe en leur pouvoir, et les officiers du
54e régiment sont égorgés.
Le 11 mai, à Delhi, le major Fraser et ses officiers sont
impitoyablement massacrés par les révoltés de Mirat jusque dans le
palais du commandant européen, et, le 16 mai, quarante-neuf
prisonniers, hommes, femmes, enfants, tombent sous la hache des
assassins.
Le 20 mai, le 26e régiment, cantonné près de Lahore, tue le
commandant du port et le sergent-major européen.
Le branle était donné à ces épouvantables boucheries.
Le 28 mai, à Nourabad, nouvelles victimes parmi les officiers
anglo-indiens.
Le 30 mai, dans les cantonnements de Lucknow, massacre du
brigadier commandant, de son aide de camp et de plusieurs autres
officiers.
Le 31 mai, à Bareilli, dans le Rohilkhande, meurtre de quelques
officiers surpris, qui ne peuvent même se défendre.
À la même date, à Schajahanpore, assassinat du collecteur et d'un
certain nombre d'officiers par les Cipayes du 38e régiment, et le
lendemain, au delà de Barwar, égorgement des officiers, femmes et
enfants, qui s'étaient mis en route pour gagner la station de
Sivapore, à un mille d'Aurungabad.
Dans les premiers jours de juin, à Bhopal, massacre d'une partie
de la population européenne, et à Jansi, sous l'inspiration de la
terrible Rani dépossédée, tuerie, avec des raffinements de cruauté
sans exemple, des femmes et enfants réfugiés dans le fort.
Le 6 juin, à Allahabad, huit jeunes enseignes tombent sous les
coups des Cipayes.
Le 14 juin, à Gwalior, révolte de deux régiments natifs et
assassinat des officiers.
Le 27 juin, à Cawnpore, première hécatombe de victimes de tout âge
et de tout sexe, fusillées ou noyées,--prélude de l'épouvantable
drame qui allait s'accomplir quelques semaines plus tard.
À Holkar, le 1er juillet, massacre de trente-quatre Européens,
officiers, femmes, enfants, pillage, incendie, et à Ugow, le même
jour, assassinat du colonel et de l'adjudant du 23e régiment de
l'armée royale.
Le 15 juillet, second massacre à Cawnpore. Ce jour-là, plusieurs
centaines d'enfants et de femmes,--et parmi celles-ci lady
Munro,--sont égorgées avec une cruauté sans égale par les ordres
du Nana lui-même, qui appela à son aide les bouchers musulmans des
abattoirs. Horrible tuerie, après laquelle les corps furent
précipités dans un puits, resté légendaire.
Le 26 septembre, sur une place de Lucknow, maintenant appelée le
«square des litières», nombreux blessés écharpés à coups de sabre
et jetés encore vivants dans les flammes.
Et, enfin, tant d'autres massacres isolés, dans les villes et les
campagnes, qui donnèrent à ce soulèvement un horrible caractère
d'atrocité!
À ces égorgements, d'ailleurs, les généraux anglais répondirent
aussitôt par des représailles,--nécessaires sans doute,
puisqu'elles finirent par inspirer la terreur du nom anglais parmi
les insurgés,--mais qui furent véritablement épouvantables.
Au début de l'insurrection, à Lahore, le grand-juge Montgomery et
le brigadier Corbett avaient pu désarmer, sans répandre de sang,
sous la bouche de douze pièces de canon, mèche allumée, les 8e,
16e 26e et 49e régiments de l'armée native. À Moultan, les 62e et
29e régiments indigènes avaient aussi dû rendre leurs armes, sans
pouvoir tenter une résistance sérieuse. De même à Peschawar, les
24e, 27e et 51e régiments furent désarmés par le brigadier S.
Colton et le colonel Nicholson, au moment où la révolte allait
éclater. Mais des officiers du 51e régiment ayant fui dans la
montagne, leurs têtes furent mises à prix, et toutes furent
bientôt rapportées par les montagnards.
C'était le commencement des représailles.
Une colonne, commandée par le colonel Nicholson, fut lancée alors
sur un régiment natif, qui marchait vers Delhi. Les révoltés ne
tardèrent pas à être atteints, battus, dispersés, et cent vingt
prisonniers rentrèrent à Peschawar. Tous furent indistinctement
condamnés à mort; mais un sur trois seulement dut être exécuté.
Dix canons furent rangés sur le champ de manoeuvres, un prisonnier
attaché à chacune de leurs bouches, et, cinq fois, les dix canons
firent feu, en couvrant la plaine de débris informes, au milieu
d'une atmosphère empestée par la chair brûlée.
Ces suppliciés, suivant M. de Valbezen, moururent presque tous
avec cette héroïque indifférence que les Indiens savent si bien
conserver en face de la mort. «Seigneur capitaine, dit à un des
officiers qui présidaient l'exécution un beau Cipaye de vingt ans,
en caressant nonchalamment de la main l'instrument de mort,
seigneur capitaine, il n'est pas besoin de m'attacher, je n'ai pas
envie de m'enfuir.»
Telle fut cette première et horrible exécution, qui devait être
suivie de tant d'autres.
Voici, d'ailleurs, l'ordre du jour qu'à cette date même, à Lahore,
le brigadier Chamberlain portait à la connaissance des troupes
natives, après l'exécution de deux Cipayes du 55e régiment:
«Vous venez de voir attacher vivants à la bouche des canons et
mettre en pièces deux de vos camarades; ce châtiment sera celui de
tous les traîtres. Votre conscience vous dira les peines qu'ils
subiront dans l'autre monde. Les deux soldats ont été mis à mort
par le canon et non par la potence, parce que j'ai désiré leur
éviter la souillure de l'attouchement du bourreau et prouver ainsi
que le gouvernement, même en ces jours de crise, ne veut rien
faire qui puisse porter la moindre atteinte à vos préjugés de
religion et de caste.»
Le 30 juillet, douze cent trente-sept prisonniers tombaient
successivement devant le peloton d'exécution, et cinquante autres
n'échappaient au dernier supplice que pour mourir de faim et
d'étouffement dans la prison où on les avait renfermés.
Le 28 août, sur huit cent soixante-dix Cipayes qui fuyaient
Lahore, six cent cinquante-neuf étaient impitoyablement massacrés
par les soldats de l'armée royale.
Le 23 septembre, après la prise de Delhi, trois princes de la
famille du roi, l'héritier présomptif et ses deux cousins, se
rendaient sans conditions au général Hodson, qui les emmena avec
une escorte de cinq hommes seulement au milieu d'une foule
menaçante de cinq mille Indous,--un contre mille. Et cependant,
à mi-route, Hodson fit arrêter le char qui portait les
prisonniers, il monta près d'eux, il leur ordonna de se découvrir
la poitrine, il les tua tous trois à coups de revolver. «Cette
sanglante exécution, de la main d'un officier anglais, dit
M. de Valbezen, devait exciter dans le Pundjab la plus haute
admiration.»
Après la prise de Delhi, trois mille prisonniers périssaient par
le canon ou la potence, et avec eux, vingt-neuf membres de la
famille royale. Le siège de Delhi, il est vrai, avait coûté aux
assiégeants deux mille cent cinquante et un Européens et seize
cent quatre-vingt-six natifs.
À Allahabad, horribles boucheries humaines, faites non plus parmi
les Cipayes, mais dans les rangs de l'humble population, que des
fanatiques avaient presque inconsciemment entraînée au pillage.
À Lucknow, le 16 novembre, deux mille Cipayes, passés par les
armes au Sikander Bagh, jonchaient de leurs cadavres un espace de
cent vingt mètres carrés.
À Cawnpore, après le massacre, le colonel Neil obligeait les
condamnés, avant de les livrer au gibet, à lécher et nettoyer de
leur langue, proportionnellement à leur rang de caste, chaque
tache de sang restée dans la maison où les victimes avaient péri.
C'était, pour ces Indous, faire précéder la mort par le
déshonneur.
Pendant l'expédition dans l'Inde centrale, les exécutions des
prisonniers furent continuelles, et, sous les feux de la
mousqueterie, «des murs de chair humaine s'écroulaient sur la
terre!»
Le 9 mars 1858, à l'attaque de la Maison jaune, lors du second
siège de Lucknow, après une épouvantable décimation de Cipayes, il
paraît constant qu'un de ces malheureux fut rôti vivant par les
Sikhs sous les yeux mêmes des officiers anglais.
Le 11, cinquante corps de Cipayes comblaient les fossés du palais
de la Bégum, à Lucknow, sans qu'un seul blessé eût été épargné par
des soldats qui ne se possédaient plus.
Enfin, en douze jours de combats, trois mille natifs expiraient
par la corde ou sous les balles, et, parmi eux, trois cent
quatre-vingts fugitifs entassés dans l'île d'Hidaspe, qui s'étaient
sauvés jusque dans le Cachemire.
En somme, sans tenir compte du chiffre des Cipayes qui furent tués
les armes à la main, pendant cette répression impitoyable,--
répression qui n'admettait pas de prisonniers,--rien que pour
la campagne du Pendjab, on ne trouve pas moins de six cent
vingt-huit indigènes fusillés ou attachés à la bouche des canons par
ordre de l'autorité militaire, treize cent soixante-dix par ordre
de l'autorité civile, trois cent quatre-vingt-six pendus par ordre
des deux autorités.
Total fait, au commencement de l'année 1859, on estimait à plus de
cent vingt mille le nombre des officiers et soldats natifs qui
périrent, et à plus de deux cent mille celui des indigènes civils
qui payèrent de leur vie leur participation, souvent douteuse, à
cette insurrection. Terribles représailles contre lesquelles, non
sans raison peut-être, M. Gladstone protesta avec énergie au
parlement anglais.
Il était important, pour le récit qui va suivre, d'établir, de
part et d'autre, le bilan de cette nécrologie. Il le fallait, pour
faire comprendre au lecteur quelle haine inassouvie devait rester
aussi bien au coeur des vaincus, assoiffés de vengeance, qu'à
celui des vainqueurs, qui, dix ans après, portaient encore le
deuil des victimes de Cawnpore et de Lucknow.
Quant aux faits purement militaires de toute la campagne
entreprise contre les rebelles, ils comprennent les expéditions
suivantes, qui vont être sommairement citées.
C'est d'abord la première campagne du Pendjab, qui coûta la vie à
sir John Laurence.
Puis vient le siège de Delhi, cette capitale de l'insurrection,
renforcée par des milliers de fugitifs, et dans laquelle Mohammed
Schah Bahadour fut proclamé empereur de l'Indoustan. «Finissez-en
avec Delhi!» avait impérieusement ordonné le gouverneur général
dans une dernière dépêche au commandant en chef, et le siège,
commencé dans la nuit du 13 juin, se terminait le 19 septembre,
après avoir coûté la vie aux généraux sir Harry Barnard et John
Nicholson.
En même temps, après que Nana Sahib se fut fait déclarer Peïschwah
et couronner au château-fort de Bilhour, le général Havelock
opérait sa marche sur Cawnpore. Il y entrait le 17 juillet, mais
trop tard pour empêcher le dernier massacre et s'emparer du Nana,
qui put s'enfuir avec cinq mille hommes et quarante pièces de
canon.
Cela fait, Havelock entreprenait une première campagne dans le
royaume d'Oude, et, le 28 juillet, il passait le Gange avec
dix-sept cents hommes et dix canons seulement, se dirigeant sur
Lucknow.
Sir Colin Campbell, le major général sir James Outram, entraient
alors en scène. Le siège de Lucknow devait durer quatre-vingt-sept
jours, coûter la vie à sir Henri Lawrence et au général Havelock.
Puis, Colin Campbell, après avoir été forcé de se retirer sur
Cawnpore, dont il s'emparait définitivement, se préparait pour une
seconde campagne.
Pendant ce temps, d'autres troupes délivraient Mohir, une des
villes de l'Inde centrale, et faisaient une expédition à travers
le Malwa, qui rétablissait l'autorité anglaise dans ce royaume.
Au début de l'année 1858, Campbell et Outram recommençaient une
seconde campagne dans l'Oude, avec quatre divisions d'infanterie,
que commandaient les majors généraux sir James Outram, sir Edward
Lugar, les brigadiers Walpole et Franks. La cavalerie était sous
sir Hope Grant, les armes spéciales sous Wilson et Robert Napier,
--soit environ vingt-cinq mille combattants, que le maharajah du
Népaul allait rejoindre avec douze mille Gourgkhas. Mais l'armée
révoltée de la Bégum ne comptait pas moins de cent vingt mille
hommes, et, la ville de Lucknow, sept à huit cent mille habitants.
La première attaque se fit le 6 mars. À la date du 16, après une
série de combats dans lesquels tombèrent le capitaine de vaisseau
sir William Peel et le major Hodson, les Anglais étaient en
possession de la partie de la ville située sur la Goumti. Malgré
ces avantages, la Bégum et son fils résistaient encore dans le
palais de Mousa-Bagh, à l'extrémité nord-ouest de Lucknow, et le
Moulvi, chef musulman de la révolte, réfugié au centre même de la
ville, refusait de se rendre. Le 19, une attaque d'Outram, le 21,
un combat heureux, confirmaient enfin aux Anglais la pleine
possession, de ce redoutable rempart de l'insurrection des
Cipayes.
Au mois d'avril, la révolte entrait dans sa dernière phase. Une
expédition était faite dans le Rohilkhande, où s'étaient portés en
grand nombre les insurgés fugitifs. Bareilli, la capitale du
royaume, fut tout d'abord l'objectif des chefs de l'armée royale.
Les débuts ne furent pas heureux. Les Anglais subirent une sorte
de défaite à Judgespore. Le brigadier Adrien Hope fut tué. Mais,
vers la fin du mois, Campbell arrivait, reprenait Schah-Jahanpore,
et, le 5 mai, attaquant Bareilli, il couvrait la ville de feux et
s'en emparait, sans avoir pu empêcher les rebelles de l'évacuer.
Pendant ce temps, dans l'Inde centrale s'ouvraient les campagnes
de sir Hugh Rose. Ce général, aux premiers jours de janvier 1858,
marchait sur Saungor, à travers le royaume de Bhopal, en délivrait
la garnison le 3 février, prenait le fort de Gurakota dix jours
après, forçait les défilés de la chaîne des Vindhyas au col de
Mandanpore, passait la Betwa, arrivait devant Jansi, défendue par
onze mille révoltés, sous les ordres de la farouche Rani,
l'investissait le 22 mars, au milieu d'une chaleur torride,
détachait deux mille hommes de l'armée assiégeante pour barrer la
route à vingt mille hommes du contingent de Gwalior, amenés par le
fameux Tantia-Topi, culbutait ce chef rebelle, donnait assaut à la
ville le 2 avril, forçait la muraille, s'emparait de la citadelle,
d'où la Rani parvenait à s'échapper, reprenait les opérations
contre le fort de Calpi, où la Rani et Tantia-Topi avaient résolu
de mourir, en devenait maître le 22 mai, après un héroïque assaut,
continuait la campagne à la poursuite de la Rani et de son
compagnon, qui s'étaient jetés dans Gwalior, y concentrait, le 16
juin, ses deux brigades que rejoignait un renfort du brigadier
Napier, écrasait les révoltés à Morar, réduisait la place le 18,
et revenait à Bombay, après une campagne triomphale.
Ce fut précisément dans une rencontre d'avant-poste, devant
Gwalior, que succomba la Rani. Cette redoutable reine, toute
dévouée au nabab, sa plus fidèle compagne pendant l'insurrection,
fut tuée de la main même de sir Edward Munro. Nana Sahib sur le
cadavre de lady Munro, à Cawnpore, le colonel sur le cadavre de la
Rani, à Gwalior, c'étaient là deux hommes en qui se résumait la
révolte et la répression, deux ennemis dont la haine aurait des
effets terribles, s'ils se retrouvaient jamais face à face!
À ce moment, on peut considérer l'insurrection comme domptée, sauf
peut-être dans quelques portions du royaume d'Oude. Campbell
rentre donc en campagne le 2 novembre, s'empare des dernières
positions des révoltés, oblige à se soumettre quelques chefs
importants. Cependant, l'un d'eux, Beni Madho, n'est pas pris. On
apprend en décembre qu'il s'est réfugié dans un district
limitrophe du Népaul. On affirme que Nana Sahib, Balao Rao, son
frère, et la Bégum d'Oude sont avec lui. Plus tard, aux derniers
jours de l'année, le bruit court qu'ils sont allés chercher asile
sur la Rapti, à la limite des royaumes du Népaul et de l'Oude.
Campbell les presse vivement, mais ils passent la frontière. Ce
fut dans les premiers jours de février 1859 seulement qu'une
brigade anglaise, dont l'un des régiments était sous les ordres du
colonel Munro, put les poursuivre jusque dans le Népaul. Béni
Madho est tué, la Bégum d'Oude et son fils sont faits prisonniers
et obtiennent la permission de résider dans la capitale du Népaul.
Quant à Nana Sahib et à Balao Rao, longtemps on les crut morts.
Ils ne l'étaient pas.
Quoi qu'il en soit, la formidable insurrection était anéantie.
Tantia-Topi, livré par son lieutenant Man-Singh et condamné à
mort, était exécuté, le 15 avril, à Sipri. Ce rebelle, «cette
figure vraiment remarquable du grand drame de l'insurrection
indienne, dit M. de Valbezen, et qui donna des preuves d'un génie
politique plein de combinaisons et d'audace,» mourut
courageusement sur l'échafaud.
Cependant, la fin de cette révolte des Cipayes, qui eût peut-être
coûté l'Inde aux Anglais, si elle se fût étendue à toute la
péninsule, et surtout si le soulèvement eût été national, devait
provoquer la chute de l'honorable Compagnie des Indes.
En effet, la Cour des Directeurs avait été menacée de déchéance
par lord Palmerston dès la fin de l'année 1857.
Le 1er novembre 1858, une proclamation, publiée en vingt langues,
annonçait que Sa Majesté Victoria Béatrix, reine d'Angleterre,
prenait le sceptre de l'Inde, dont, quelques années plus tard,
elle allait être couronnée impératrice.
Ce fut l'oeuvre de lord Stanley. Le titre de gouverneur, remplacé
par celui de vice-roi, un secrétaire d'État et quinze membres
composant le gouvernement central, les membres du conseil de
l'Inde pris en dehors du service indien, les gouverneurs des
présidences de Madras et de Bombay nommés par la reine, les
membres des services indiens et les commandants en chef choisis
par le secrétaire d'État, telles furent les principales
dispositions du nouveau gouvernement.
Quant aux forces militaires, l'armée royale compte aujourd'hui
dix-sept mille hommes de plus qu'avant la révolte des Cipayes,
soit cinquante-deux régiments d'infanterie, neuf régiments de
fusiliers, et une artillerie considérable, avec cinq cents sabres
par régiment de cavalerie, et sept cents baïonnettes par régiment
d'infanterie.
L'armée native se compose de cent trente-sept régiments
d'infanterie et de quarante régiments de cavalerie; mais son
artillerie est européenne, presque sans exception.
Tel est l'état actuel de la péninsule au point de vue
administratif et militaire, tel est l'effectif des forces qui
gardent un territoire de quatre cent mille milles carrés.
«Les Anglais, dit justement M. Grandidier, ont été heureux de
rencontrer dans ce grand et magnifique pays un peuple doux,
industrieux, civilisé, et de longue date façonné à tous les jougs.
Mais qu'ils y prennent garde, la douceur a ses limites, et que le
joug ne soit pas écrasant, ou les têtes se redressent un jour et
le brisent.»
CHAPITRE IV
Au fond des caves d'Ellora.
Il n'était que trop vrai. Le prince maharatte Dandou-Pant, le fils
adoptif de Baji-Rao, Peïschwah de Pounah, en un mot Nana Sahib,--
peut-être à cette époque l'unique survivant des chefs de la
révolte des Cipayes,--avait pu quitter ses inaccessibles
retraites du Népaul. Brave, audacieux, habitué à l'épreuve des
dangers immédiats, habile à déjouer les poursuites, savant dans
l'art d'embrouiller ses pistes, profondément rusé, il s'était
aventuré jusque dans les provinces du Dekkan, sous l'inspiration
toujours vivace d'une haine que les terribles représailles de
l'insurrection de 1857 n'avaient pu que décupler.
Oui! c'était une haine à mort que le Nana avait vouée aux
possesseurs de l'Inde. Il était l'héritier de Baji-Rao, et.
lorsque le Peïschwah mourut en 1851, la Compagnie refusa de
continuer à lui servir la pension de huit lakhs de roupies[4] à
laquelle il avait droit. De là, une des causes de cette haine, qui
devait aboutir aux plus grands excès.
Mais qu'espérait donc Nana Sahib? Depuis huit ans, la révolte des
Cipayes était complètement domptée. Le gouvernement anglais
s'était peu à peu substitué à l'honorable Compagnie des Indes et
tenait la péninsule entière sous une autorité bien autrement forte
que celle de l'Association des marchands. De la rébellion, il ne
restait plus traces, pas même dans les rangs de l'armée native,
entièrement réorganisée sur de nouvelles bases. Le Nana
prétendait-il donc réussir à fomenter un mouvement national parmi
les basses classes de l'Indoustan? Ses projets seront bientôt
connus. En tout cas, ce qu'il n'ignorait plus, c'est que sa
présence avait été signalée dans la province d'Aurungabad, c'est
que le gouverneur général en avait avisé le vice-roi, à Calcutta,
c'est que sa tête était mise à prix. Ce qui était certain, c'est
qu'il avait dû fuir précipitamment, et qu'il lui fallait encore se
réfugier dans un asile si bien caché, qu'il pût y échapper aux
recherches des agents de la police anglo-indienne.
Le Nana, pendant cette nuit du 6 au 7 mars, ne perdit pas une
heure. Il connaissait parfaitement le pays. Il résolut de gagner
Ellora, située à vingt-cinq milles d'Aurungabad, afin d'y
rejoindre un de ses complices.
La nuit était sombre. Le faux faquir, après s'être assuré qu'il
n'était pas poursuivi, se dirigea vers ce mausolée, élevé à
quelque distance de la ville en l'honneur du mahométan Sha-Soufi,
un saint dont les reliques ont la réputation d'opérer des cures
médicales. Mais tout dormait alors dans le mausolée, prêtres et
pèlerins, et le Nana put passer sans être inquiété par quelque
demande indiscrète.
Cependant, l'ombre n'était pas si épaisse que, quatre lieues plus
au nord, ce bloc de granit qui porte le fort imprenable de
Daoulutabad et se dresse au milieu d'une plaine à la hauteur de
deux cent quarante pieds, pût dérober aux regards son énorme
silhouette. Le nabab, en l'apercevant, se rappela qu'un des
empereurs du Dekkan, l'un de ses ancêtres, avait voulu faire sa
capitale de la vaste cité autrefois établie à la base de ce fort.
Et en vérité, c'eût été là une position inexpugnable, bien faite
pour devenir le centre d'un mouvement insurrectionnel dans cette
partie de l'Inde. Mais Nana Sahib détourna la tête, et n'eut qu'un
regard de haine pour cette forteresse, maintenant aux mains de ses
ennemis.
Cette plaine dépassée, apparut une région plus accidentée.
C'étaient les premières ondulations d'un sol qui allait devenir
montagneux. Le Nana, encore dans toute la force de l'âge, ne
ralentit pas sa marche, en s'engageant sur des pentes déjà raides.
Il voulait faire vingt-cinq milles dans sa nuit, c'est-à-dire
franchir la distance qui séparait Ellora d'Aurungabad. Là, il
espérait pouvoir se reposer en toute sécurité. Aussi ne fit-il
halte, ni dans un caravansérail, ouvert à tout venant, qui se
rencontra sur sa route, ni dans un bungalow à demi ruiné, où il
eût pu dormir une heure ou deux, au centre de la partie reculée de
la montagne.
Au soleil levant, le village de Rauzah, qui possède le tombeau
très simple du plus grand des empereurs mongols, Aureng-Zeb, fut
contourné par le fugitif. Il était enfin arrivé à ce célèbre
groupe d'excavations, qui ont pris leur nom du petit village
voisin d'Ellora.
La colline dans laquelle ont été creusées ces caves, au nombre
d'une trentaine, se dessine en forme de croissant. Quatre temples,
vingt-quatre monastères bouddhiques, quelques grottes moins
importantes, tels sont les monuments du groupe. La carrière de
basalte a été largement exploitée par la main de l'homme. Mais ce
n'est pas pour construire les chefs-d'oeuvre dispersés ça et là à
l'immense surface de la péninsule que les architectes indous, aux
premiers siècles de l'ère chrétienne, en ont extrait les pierres.
Non! ces pierres n'ont été enlevées que pour ménager des vides
dans le massif, et ce sont ces vides qui sont devenus des
«chaityas» ou des «viharas» suivant leur destination.
Le plus extraordinaire de ces temples est celui des Kaïlas. Que
l'on se figure un bloc haut de cent vingt pieds, sur six cents
pieds de circonférence. Ce bloc, avec une incroyable audace, on
l'a découpé dans la montagne même, on l'a isolé au milieu d'une
cour longue de trois cent soixante pieds et large de cent
quatre-vingt-six,--une cour que l'outil a conquise aux dépens de la
carrière basaltique. Puis, ce bloc ainsi dégagé, les architectes
l'ont taillé, comme un statuaire fait d'un morceau d'ivoire. À
l'extérieur, ils ont évidé des colonnes, menuisé des pyramidions,
arrondi des coupoles, épargné ce qu'il fallait de roc pour obtenir
la saillie des bas-reliefs, dans lesquels des éléphants plus
grands que nature semblent supporter l'édifice tout entier; à
l'intérieur, ils ont réservé une vaste salle, entourée de
chapelles, et dont la voûte repose sur des colonnes détachées de
la masse totale. Enfin, de ce monolithe, ils ont fait un temple,
qui n'a pas été «bâti», dans le vrai sens du mot, mais un temple
unique au monde, digne de rivaliser avec les édifices les plus
merveilleux de l'Inde, et qui ne peut même perdre à être comparé
aux hypogées de l'ancienne Égypte.
Ce temple, presque abandonné maintenant, a déjà été touché par le
temps. Il se détériore en quelques parties. Ses bas-reliefs
s'altèrent comme les parois du massif dont on l'a tiré. Il n'a
encore que mille ans d'existence. Mais, ce qui n'est que le
premier âge pour les oeuvres de la nature est déjà la caducité
pour les oeuvres humaines. Quelques profondes crevasses s'étaient
faites au soubassement latéral de gauche, et c'est par une de ces
ouvertures, que cachait à demi la croupe de l'un des éléphants de
support, que Nana Sahib se glissa, sans que personne eût pu
soupçonner son arrivée à Ellora.
La crevasse s'ouvrait intérieurement sur un sombre boyau, qui
courait à travers le soubassement, en s'enfonçant sous la «cella»
du temple. Là s'évidait une sorte de crypte ou plutôt une citerne,
sèche alors, qui servait de réceptacle aux eaux pluviales.
Dès que le Nana eut pénétré dans le boyau, il fit entendre un
certain sifflement, auquel répondit un sifflement identique. Ce
n'était point un jeu d'écho. Une lumière brilla dans l'obscurité.
Aussitôt, un Indou se montra, tenant une petite lanterne à la
main.
«Pas de lumière! dit le Nana.
--C'est toi, Dandou-Pant? répondit l'Indou, qui éteignit aussitôt
sa lanterne.
--Moi, frère!
--Est-ce que?...
--À manger, d'abord, répondit le Nana, nous causerons ensuite.
Mais, ni pour parler, ni pour manger, je n'ai besoin d'y voir.
Prends ma main et guide-moi.»
L'Indou prit la main du Nana, l'entraîna au fond de l'étroite
crypte et l'aida à s'étendre sur un amas d'herbes sèches qu'il
venait de quitter. Le sifflement du faquir l'avait interrompu dans
son dernier sommeil.
Cet homme, très habitué à se mouvoir dans cet obscur réduit, eut
bientôt trouvé quelques provisions, du pain, une sorte de pâté de
«mourghis» préparé avec la chair de poulets très communs dans
l'Inde, et une gourde contenant une demi-pinte de cette violente
liqueur connue sous le nom d'»arak», que produit la distillation
du jus de cocotier.
Le Nana mangea et but sans prononcer une parole. Il mourait de
faim et de fatigue. Toute sa vie se concentrait alors dans ses
yeux, qui brillaient dans l'ombre comme des prunelles de tigre.
L'Indou, sans faire un mouvement, attendait qu'il convînt au nabab
de parler.
Cet homme, c'était Balao Rao, le propre frère de Nana Sahib.
Balao Rao, l'aîné de Dandou-Pant, mais d'un an à peine, lui
ressemblait physiquement, presque à s'y méprendre. Moralement,
c'était Nana Sahib tout entier. Même haine des Anglais, même
astuce dans les projets, même cruauté dans l'exécution, même âme
en deux corps. Pendant toute l'insurrection, les deux frères ne
s'étaient pas quittés. Après la défaite, le même campement de la
frontière du Népaul leur avait donné asile. Et maintenant, reliés
dans cette unique pensée de reprendre la lutte, ils se
retrouvaient tous deux prêts à agir.
Lorsque le Nana, refait par ce repas hâtivement dévoré, eut
recouvré ses forces, il resta, pendant quelque temps, la tête
appuyée dans ses mains. Balao Rao, pensant qu'il voulait se
remettre par quelques heures de sommeil, gardait toujours le
silence.
Mais Dandou-Pant, relevant la tête, saisit la main de son frère,
et d'une voix sourde:
«J'ai été signalé dans la présidence de Bombay! dit-il. Ma tête
est mise à prix par le gouverneur de la présidence! Il y a deux
mille livres promises à qui livrera Nana Sahib!
--Dandou-Pant! s'écria Balao Rao. ta tête vaut plus que cela! Ce
serait à peine le prix de la mienne, et, avant trois mois, ils
seraient trop heureux de les avoir toutes les deux pour vingt
mille!
--Oui, répondit le Nana, dans trois mois, le 23 juin, c'est
l'anniversaire de cette bataille de Plassey dont le centième
anniversaire, en 1857, devait voir la fin de la domination
anglaise et l'émancipation de la race solaire! Nos prophètes
l'avaient prédit! Nos bardes l'avaient chanté! Dans trois mois,
frère, cent neuf ans se seront écoulés, et l'Inde est encore
foulée par le pied des envahisseurs!
--Dandou-Pant, répondit Balao Rao, ce qui n'a pas réussi en 1857
peut et doit réussir dix ans après. En 1827, en 1837, en 1847, il
y a eu des mouvements dans l'Inde! Tous les dix ans, les Indous
sont repris des fièvres de la révolte! Eh bien, cette année, ils
se guériront en se baignant dans des flots de sang européen!
--Que Brahma nous guide, murmura le Nana, et alors supplice pour
supplice! Malheur aux chefs de l'armée royale qui ne sont pas
tombés sous les coups de nos Cipayes! Lawrence est mort, Barnard
est mort, Hope est mort, Napier est mort, Hobson est mort,
Havelock est mort! Mais quelques-uns ont survécu! Campbell, Rose,
vivent encore, et parmi eux, celui que je hais entre tous, ce
colonel Munro, ce descendant du bourreau qui, le premier, fit
attacher des Indous à la bouche des canons, l'homme qui a tué de
sa main ma compagne, la Rani de Jansi! Qu'il tombe en mon pouvoir,
il verra si j'ai oublié les horreurs du colonel Neil, les
massacres du Sekander Bagh, les égorgements du palais de la Bégum.
de Bareilli, de Jansi et de Morar, de l'île d'Hidaspe et de Delhi!
Il verra si j'ai oublié qu'il a juré ma mort comme j'ai juré la
sienne!
--N'a-t-il pas quitté l'armée? demanda Balao Rao.
--Oh! répondit Nana Sahib, au premier soulèvement il reprendra du
service! Mais si le soulèvement avorte, j'irai le poignarder
jusque dans son bungalow de Calcutta!
--Soit, et maintenant?...
--Maintenant, il faut continuer l'oeuvre commencée. Le mouvement
sera national, cette fois. Que dans les villes, dans les champs,
les Indous se soulèvent, et bientôt les Cipayes auront fait cause
commune avec eux. J'ai parcouru le centre et le nord du Dekkan.
Partout, j'ai retrouvé les esprits disposés à la révolte. Pas de
ville, de bourgade, où nous n'ayons des chefs prêts à agir. Les
brahmanes fanatiseront le peuple. La religion, cette fois,
entraînera les sectateurs de Siva et de Vishnou. À l'époque qui
sera déterminée, au signal convenu, des millions d'Indous se
soulèveront, et l'armée royale sera anéantie!
--Et Dandou-Pant?... demanda Balao Rao, qui saisit la main de son
frère.
--Dandou-Pant, répondit le Nana, ne sera pas seulement le
Peïschwah couronné au château-fort de Bilhour! Ce sera alors le
souverain de la terre sacrée des Indes!» Cela dit, Nana Sahib, les
bras croisés, le regard vague de ceux qui observent, non plus le
passé ou le présent, mais l'avenir, resta silencieux.
Balao Rao se gardait bien de l'interrompre. Il lui plaisait de
laisser cette âme farouche s'enflammer à ses propres éléments, et,
au besoin, il était là pour attiser tout le feu qui couvait en
lui. Nana Sahib ne pouvait avoir un complice plus étroitement lié
à sa personne, un conseiller plus ardent à le pousser vers son
but. On l'a dit, c'était un autre lui-même.
Le Nana, après quelques minutes de silence, releva la tête, et
revint à la situation présente. «Où sont nos compagnons?
demanda-t-il.
--Aux cavernes d'Adjuntah, là où il a été convenu qu'ils nous
attendraient, répondit Balao Rao.
--Et nos chevaux?
--Je les ai laissés à une portée de fusil, sur la route qui
conduit d'Ellora à Boregami.
--C'est Kâlagani qui les garde?
--Lui-même, frère. Ils sont bien gardés, bien refaits, bien
reposés, et n'attendent que nous pour partir.
--Partons donc, répondit le Nana. Il faut que nous soyons à
Adjuntah avant le lever du jour.
--Et de là, demanda Balao Rao, où irons-nous? Cette fuite
précipitée n'a-t-elle pas contrarié tes projets?
--Non, répondit Nana Sahib. Nous gagnerons les monts Sautpourra,
dont je connais tous les défilés, et au milieu desquels je puis
défier les recherches de la police anglaise. Là, d'ailleurs, nous
serons sur ce territoire des Bilhs et des Gounds, qui sont restés
fidèles à notre cause. Là, je pourrai attendre le moment
favorable, au milieu de cette montagneuse région des Vindhyas où
le ferment de la révolte est toujours prêt à lever!
--En route! répondit Balao Rao. Ah! ils ont promis deux mille
livres à qui s'emparerait de toi! Mais il ne suffit pas de mettre
une tête à prix, il faut la prendre!
--Ils ne la prendront pas, répondit Nana Sahib. Viens sans perdre
un instant, frère, viens!»
Balao Rao s'avança d'un pas assuré à travers l'étroit couloir qui
conduisait à ce réduit obscur, creusé sous le pavé du temple.
Lorsqu'il fut arrivé à l'orifice que cachait la croupe de
l'éléphant de pierre, il avança prudemment la tête, regarda dans
l'ombre, à droite et à gauche, constata que les abords étaient
déserts, et se hasarda au dehors. Par surcroît de précaution, il
fit une vingtaine de pas sur l'avenue qui se développait suivant
l'axe du temple; puis, n'ayant rien aperçu de suspect, il poussa
un sifflement, indiquant au Nana que la route était libre.
Quelques instants après, les deux frères quittaient cette vallée
artificielle, longue d'une demi-lieue, qui est toute trouée de
galeries, de voûtes, d'excavations, étagées en de certains
endroits jusqu'à une grande hauteur. Ils évitèrent de passer près
de ce mausolée mahométan qui sert de bungalow aux pèlerins ou aux
curieux de toutes nationalités, attirés par les merveilles
d'Ellora; enfin, après avoir contourné le village de Rauzah, ils
se trouvèrent sur la route qui relie Adjuntah et Boregami.
La distance à parcourir, d'Ellora à Adjuntah, était de cinquante
milles (80 kilomètres environ); mais le Nana n'était plus alors ce
fugitif qui s'évadait à pied d'Aurungabad, et sans moyen de
transport. Ainsi que Balao Rao l'avait dit, trois chevaux
l'attendaient sur la route, gardés par l'Indou Kâlagani, fidèle
serviteur de Dandou-Pant. Ces chevaux avaient été cachés dans un
bois épais, à un mille du village. L'un était destiné au Nana,
l'autre à Balao Rao, le troisième à Kâlagani, et bientôt ils
galopaient tous trois dans la direction d'Adjuntah. Personne,
d'ailleurs, ne se fût étonné de voir un faquir à cheval. En effet,
bon nombre de ces effrontés mendiants demandent l'aumône du haut
de leur monture.
Au surplus, la route était peu fréquentée à cette époque de
l'année, moins favorable aux pèlerinages. Le Nana et ses deux
compagnons allaient donc rapidement sans avoir rien à craindre qui
eût pu les gêner ou les retarder. Ils ne prenaient que le temps de
faire souffler leurs bêtes, et, pendant ces courtes haltes,
puisaient aux provisions que Kâlagani portait à l'arçon de sa
selle. Ils évitèrent ainsi les parties plus fréquentées de la
province, les bungalows et les villages, entre autres la bourgade
de Roja, triste amas de maisons noires, que le temps a enfumées
comme ces sombres habitations du Cornouailles, et Pulmary, petit
bourg perdu dans les plantations d'un pays déjà sauvage.
Le sol était uni et plat. En toutes directions s'étendaient des
champs de bruyères, sillonnés de massifs d'épaisses jungles. Mais
la contrée devint plus accidentée aux approches d'Adjuntah.
Les superbes grottes qui portent ce nom, rivales des merveilleuses
caves d'Ellora, et peut-être plus belles dans leur ensemble,
occupent la partie inférieure d'une petite vallée, à un demi mille
environ de la ville.
Nana Sahib pouvait donc se dispenser de passer par Adjuntah, où la
notice du gouverneur devait être déjà affichée. En conséquence,
nulle crainte d'être reconnu.
Aussi, quinze heures après avoir quitté Ellora, ses deux
compagnons et lui s'enfonçaient-ils à travers un étroit défilé,
qui conduisait à la vallée célèbre, dont les vingt-sept temples,
taillés «à même» dans le massif rocheux, se penchent sur de
vertigineux abîmes.
La nuit était superbe, tout étincelante de constellations, mais
sans lune. De hauts arbres, des banians, quelques-uns de ces
«bars», qui comptent parmi les géants de la flore indienne, se
découpaient en noir sur le fond étoile du ciel. Pas un souffle ne
traversait l'atmosphère, pas une feuille ne remuait, pas un bruit
ne se faisait entendre, si ce n'est le sourd murmure d'un torrent,
qui coulait à quelques centaines de pieds, dans le fond du ravin.
Mais ce murmure s'accentua et devint un véritable mugissement,
lorsque les chevaux eurent atteint la chute d'eau du Satkhound,
qui tombe d'une hauteur de cinquante toises, en se déchirant à la
saillie des rocs de quartz et de basalte. Une liquide poussière
tourbillonnait dans le défilé et se fût nuancée des sept couleurs
de l'arc-en-ciel, si la lune eût éclairé l'horizon dans cette
belle nuit de printemps.
Le Nana, Balao Rao et Kâlagani étaient arrivés. Au brusque détour
du défilé, qui fait un coude en cet endroit, se creusait la vallée
enrichie par ces chefs-d'oeuvre de l'architecture bouddhique. Là,
sur les murailles de ces temples, ornés à profusion de colonnes,
de rosaces, d'arabesques, de vérandahs, peuplés de figures
colossales d'animaux aux formes fantastiques, creusés de sombres
cellules qu'habitaient autrefois les prêtres, gardiens de ces
demeures sacrées, l'artiste peut encore admirer quelques fresques
que l'on dirait peintes d'hier, et qui représentent des cérémonies
royales, des processions religieuses, des batailles où figurent
toutes les armes de l'époque, telles qu'elles furent dans ce
splendide pays de l'Inde, aux premiers temps de l'ère chrétienne.
Nana Sahib connaissait tous les secrets de ces mystérieuses
hypogées. Plus d'une fois, ses compagnons et lui, trop pressés par
les troupes royales, y avaient trouvé refuge aux mauvais jours de
l'insurrection. Les galeries souterraines qui les reliaient, les
plus étroits tunnels ménagés dans le massif quartzeux, les sinueux
conduits croisés sous tous les angles, les mille ramifications de
ce labyrinthe, dont l'enchevêtrement eût lassé les plus patients,
tout cela lui était familier. Il ne pouvait s'y perdre, même quand
une torche n'éclairait pas leurs sombres profondeurs.
Le Nana, au milieu de cette nuit obscure, en homme sûr de ce qu'il
fait, alla droit à l'une des excavations les moins importantes du
groupe. L'ouverture en était obstruée par un rideau d'arbustes
épais et un amas de grosses pierres qu'un éboulement ancien
semblait avoir jetées là, entre les broussailles du sol et les
plantes lapidaires de la roche.
Un simple grattement de son ongle sur la paroi suffit au nabab
pour signaler sa présence à l'orifice de l'excavation.
Deux ou trois têtes d'Indous apparurent aussitôt entre les
interstices des branches, puis dix, puis vingt autres, et bientôt
des corps, se faufilant entre les pierres comme des serpents,
formèrent un groupe d'une quarantaine d'hommes bien armés.
«En route!» dit Nana Sahib.
Et sans demander une explication, sans savoir où il les
conduisait, ces fidèles compagnons du nabab le suivirent, prêts à
se faire tuer sur un signe de lui. Ils étaient à pied, mais leurs
jambes pouvaient lutter de vitesse avec celles d'un cheval.
La petite troupe s'enfonça à travers le défilé qui côtoyait
l'abîme, en remontant vers le nord, et contourna la croupe de la
montagne. Une heure après, elle avait atteint la route du
Kandeish, qui va se perdre dans les passes des monts Sautpourra.
L'embranchement que jette le railway de Bombay à Allahabad sur
Nagpore, et la voie principale elle-même, qui court vers le nord-est,
furent dépassés au point du jour.
À ce moment, le train de Calcutta filait à toute vitesse, jetant
sa vapeur blanche aux superbes banians de la route, et ses
hennissements aux fauves effarés des jungles.
Le nabab avait arrêté son cheval, et, d'une voix forte, la main
tendue vers le train qui fuyait:
«Va, s'écria-t-il, va dire au vice-roi de l'Inde que Nana Sahib
est toujours vivant, et que ce railway, oeuvre maudite de leurs
mains, il le noiera dans le sang des envahisseurs!»
CHAPITRE V
Le Géant d'Acier.
Je ne sais pas de plus complète stupéfaction que celle dont les
passants arrêtés sur la grande route de Calcutta à Chandernagor,
hommes, femmes, enfants, Indous aussi bien qu'Anglais, donnaient
des marques non équivoques dans la matinée du 6 mai. Franchement,
un profond sentiment de surprise était bien naturel.
En effet, au lever du soleil, de l'un des derniers faubourgs de la
capitale de l'Inde, entre deux épaisses haies de curieux, sortait
un étrange équipage,--si toutefois ce nom peut s'appliquer à
l'appareil étonnant qui remontait la rive de l'Hougly.
En tête, et comme unique moteur du convoi, un éléphant
gigantesque, haut de vingt pieds, long de trente, large à
proportion, s'avançait tranquillement et mystérieusement. Sa
trompe était à demi recourbée, comme une énorme corne d'abondance,
la pointe en l'air. Ses défenses, toutes dorées, se dressaient
hors de son énorme mâchoire, semblables à deux faux menaçantes.
Sur son corps d'un vert sombre, bizarrement tacheté, se
développait une riche draperie de couleurs voyantes, rehaussée de
filigranes d'argent et d'or, que bordait une frange de gros glands
à torsades. Son dos supportait une sorte de tourelle très ornée,
couronnée d'un dôme arrondi à la mode indienne, et dont les parois
étaient pourvues de gros verres lenticulaires, semblables aux
hublots d'une cabine de navire.
Ce que traînait cet éléphant, c'était un train composé de deux
énormes chars, ou plutôt deux véritables maisons, sortes de
bungalows roulants, montés chacun sur quatre roues sculptées aux
moyeux, aux raies et aux jantes. Ces roues, dont on ne voyait que
le segment inférieur se mouvaient dans des tambours qui cachaient
à demi le soubassement de ces énormes appareils de locomotion. Une
passerelle articulée, se prêtant aux caprices des tournants,
reliait la première voiture à la seconde.
Comment un seul éléphant, si fort qu'il fût, pouvait-il traîner
ces deux massives constructions, sans aucun effort apparent? Il le
faisait, cependant, l'étonnant animal! Ses larges pattes se
relevaient et s'abaissaient automatiquement avec une régularité
toute mécanique, et il passait immédiatement du pas au trot, sans
que ni la voix ni la main d'un «mahout» se fissent voir ou
entendre.
Voilà ce dont les curieux devaient tout d'abord s'étonner, s'ils
se tenaient à quelque distance. Mais s'ils s'approchaient du
colosse, voici ce qu'ils découvraient, et leur surprise faisait
alors place à l'admiration.
En effet, l'oreille était frappée, avant tout, par une sorte de
mugissement cadencé, très semblable au cri particulier de ces
géants de la faune indienne. De plus, à petits intervalles, il
s'échappait de la trompe dressée vers le ciel un vif tourbillon de
vapeur.
Et cependant, c'était bien là un éléphant! Sa peau rugueuse, d'un
vert noirâtre, recouvrait, à n'en pas douter, une de ces ossatures
puissantes dont la nature a gratifié le roi des pachydermes! Ses
yeux brillaient de l'éclat de la vie! Ses membres étaient doués de
mouvement!
Oui! Mais si quelque curieux se fût hasardé à poser sa main sur
l'énorme animal, tout se fût expliqué. Ce n'était qu'un
merveilleux trompe-l'oeil, une imitation surprenante, ayant toutes
les apparences de la vie, même de près.
En effet, cet éléphant était en tôle d'acier, et toute une
locomotive routière se cachait dans ses flancs.
Quant au train, au «Steam-House», pour employer la qualification
qui lui convient, c'était l'habitation roulante promise par
l'ingénieur.
Le premier char, ou plutôt la première maison, servait
d'habitation au colonel Munro, au capitaine Hod, à Banks et à moi.
La seconde logeait le sergent Mac Neil et les gens formant le
personnel de l'expédition.
Banks avait tenu sa promesse, le colonel Munro avait tenu la
sienne, et voilà pourquoi, dans cette matinée du 6 mai, nous
étions partis en cet extraordinaire équipage, afin de visiter les
régions septentrionales de la péninsule indienne.
Mais à quoi bon cet éléphant artificiel? Pourquoi cette fantaisie,
en désaccord avec l'esprit si pratique des Anglais? Jamais
jusqu'alors on n'avait imaginé de donner à une locomotive,
destinée à circuler, soit sur le macadam des grandes routes ou sur
les rails des voies ferrées, la forme d'un quadrupède quelconque!
Il faut bien l'avouer, la première fois que nous fûmes admis à
voir cette surprenante machine, il y eut un ébahissement général.
Les pourquoi et les comment tombèrent dru sur notre ami Banks.
C'était d'après ses plans et sous sa direction que cette
locomotive routière avait été construite. Qui donc avait pu lui
donner l'idée bizarre de la dissimuler entre les parois d'acier
d'un éléphant mécanique?
«Mes amis, se contenta de répondre très sérieusement Banks,
connaissez-vous le rajah de Bouthan?
--Je le connais, répondit le capitaine Hod, où plutôt je le
connaissais, car il est mort depuis trois mois.
--Eh bien, avant de mourir, répondit l'ingénieur, le rajah de
Bouthan était non seulement vivant, mais il vivait autrement qu'un
autre. Il aimait tous les fastes, en quelque genre que ce fût. Il
ne se refusait rien,--je dis rien de ce qui avait pu une fois
lui passer par la tête. Son cerveau s'usait à imaginer
l'impossible, et, si elle n'eût été inépuisable, sa bourse se fût
épuisée à le réaliser en toutes choses. Il était riche comme les
nababs d'autrefois. Les lakhs de roupies abondaient dans ses
caisses. S'il se donnait jamais quelque mal, ce n'était que pour
dépenser ses écus d'une façon un peu moins banale que ses
confrères en millions. Or, un jour, il lui vint une idée, qui
bientôt l'obséda au point de ne plus le laisser dormir, une idée
dont Salomon eût été fier, et qu'il aurait certainement réalisée,
s'il eût connu la vapeur: c'était de voyager d'une façon
absolument nouvelle jusqu'à lui, et d'avoir un équipage comme
personne n'en aurait jamais pu rêver. Il me connaissait, il me fit
venir à sa cour, il me dessina lui-même le plan de son appareil de
locomotion. Ah! si vous croyez, mes amis, que j'éclatai de rire à
la proposition du rajah, vous vous trompez! Je compris
parfaitement que cette grandiose idée avait dû naturellement
prendre naissance dans le cerveau d'un souverain indou, et je
n'eus plus qu'un désir, la réaliser au plus tôt, dans des
conditions qui pussent satisfaire mon poétique client et moi-même.
Un ingénieur sérieux n'a pas tous les jours l'occasion d'aborder
le fantastique, et d'ajouter un animal de sa façon à la faune de
l'Apocalypse ou aux créations des _Mille et une Nuits_. En somme,
la fantaisie du rajah était réalisable. Vous savez tout ce que
l'on fait, ce que l'on peut faire, ce que l'on fera en mécanique.
Je me mis donc à l'oeuvre, et, dans cette enveloppe de tôle
d'acier qui figure un éléphant, je parvins à enfermer la
chaudière, le mécanisme et le tender d'une locomotive routière
avec tous ses accessoires. La trompe articulée, qui peut au besoin
se lever et s'abattre, me servit de cheminée; un excentrique me
permit d'atteler les jambes de mon animal aux roues de l'appareil;
je disposai ses yeux comme les lentilles d'un phare, de manière à
projeter deux jets de lumière électrique, et l'éléphant artificiel
fut achevé. Mais la création n'avait pas été spontanée. J'avais
trouvé plus d'une difficulté à vaincre, qui ne s'était pas résolue
du premier coup. Ce moteur,--joujou immense si vous voulez,--
me coûta pas mal de veilles, si bien que mon rajah, qui ne se
tenait pas d'impatience et passait le meilleur de sa vie dans mes
ateliers, mourut avant que le dernier coup de marteau de
l'ajusteur eût permis à son éléphant de prendre sa course à
travers champs. L'infortuné n'avait pas eu le temps d'essayer sa
maison roulante! Mais ses héritiers, moins fantasques que lui,
considérèrent cet appareil avec terreur et superstition, comme
l'oeuvre d'un fou. Ils n'eurent donc rien de plus pressé que de
s'en défaire à vil prix, et, ma foi, je rachetai le tout pour le
compte du colonel. Vous savez maintenant, mes amis, comment et
pourquoi nous seuls au monde, j'en réponds, nous avons à notre
disposition un éléphant à vapeur de la force de quatre-vingts
chevaux, pour ne pas dire de quatre-vingts éléphants de trois
cents kilogrammètres!
--Bravo! Banks, bravo! s'écria le capitaine Hod. Un maître
ingénieur qui est pardessus le marché un artiste, un poète en fer
et en acier, c'est l'oiseau rare entre tous!
--Le rajah mort, répondit Banks, et son équipage racheté, je n'ai
pas eu le courage de détruire mon éléphant et de restituer à la
locomotive sa forme ordinaire!
--Et vous avez mille fois bien fait! répliqua le capitaine. Il
est superbe, notre éléphant, superbe! Et quel effet nous ferons
avec ce gigantesque animal, lorsqu'il nous promènera au milieu des
plaines et à travers les jungles de l'Indoustan! C'est une idée de
rajah! Eh bien, cette idée, nous la mettrons à profit, n'est-ce
pas, mon colonel?»
Le colonel Munro avait presque souri. C'était l'équivalent d'une
approbation complète, donnée par lui aux paroles du capitaine. Le
voyage fut donc résolu, et voilà comment un éléphant d'acier, un
animal unique en son genre, un Léviathan artificiel, en fut réduit
à traîner la demeure roulante de quatre Anglais, au lieu de
promener dans toute sa pompe l'un des plus opulents rajahs de la
péninsule indienne.
Comment est disposée cette locomotive routière, à laquelle Banks
avait ingénieusement apporté tous les perfectionnements de la
science moderne? Le voici:
Entre les quatre roues s'allonge l'ensemble du mécanisme,
cylindres, bielles, tiroirs, pompe d'alimentation, excentriques,
que recouvre le corps de la chaudière. Cette chaudière tubulaire,
sans retour de flammes, offre soixante mètres carrés de surface de
chauffe. Elle est entièrement contenue dans la partie antérieure
du corps de l'éléphant de tôle, dont la partie postérieure
recouvre le tender, destiné à porter l'eau et le combustible. La
chaudière et le tender, tous deux montés sur le même truk, sont
séparés par un intervalle, laissé libre pour le service du
chauffeur. Le mécanicien, lui, se tient dans la tourelle,
construite à l'épreuve de la balle, qui surmonte le corps de
l'animal, et dans laquelle, en cas de sérieuse attaque, tout notre
monde pourra chercher refuge. Sous les yeux du mécanicien se
trouvent les soupapes de sûreté et le manomètre indiquant la
tension du fluide; sous sa main, le régulateur et le levier qui
lui servent, l'un à régler l'introduction de la vapeur, l'autre à
manoeuvrer les tiroirs, et par conséquent à provoquer la marche
avant ou arrière de l'appareil. De cette tourelle, à travers
d'épais verres lenticulaires, disposés ad hoc dans d'étroites
embrasures, il peut observer la route qui se développe devant ses
yeux, et une pédale lui permet, en modifiant l'angle des roues
antérieures, d'en suivre les courbes, quelles qu'elles soient.
Des ressorts, du meilleur acier, fixés aux essieux, supportent la
chaudière et le tender, de manière à amortir les secousses causées
par les inégalités du sol. Quant aux roues, d'une solidité à toute
épreuve, elles sont rayées à leurs jantes, afin de pouvoir mordre
le terrain, ce qui les empêche de «patiner».
Ainsi que nous l'a dit Banks, la force nominale de la machine est
de quatre-vingts chevaux, mais on peut en obtenir cent cinquante
effectifs, sans crainte de provoquer aucune explosion. Cette
machine, combinée suivant les principes du «système Field», est à
double cylindre, avec détente variable. Une boîte hermétiquement
close enveloppe tout le mécanisme, de manière à le soustraire à la
poussière des routes, qui en altérerait rapidement les organes.
Son extrême perfectionnement consiste surtout en ceci: c'est
qu'elle dépense peu et produit beaucoup. En effet, jamais la
dépense moyenne, comparée à l'effet utilisé, n'a été si bien
ménagée, que l'on chauffe au charbon ou que l'on chauffe au bois,
car les grilles du foyer sont propres à brûler toutes sortes de
combustible. Quant à la vitesse normale de cette locomotive
routière, l'ingénieur l'estime à vingt-cinq kilomètres à l'heure,
mais, sur un terrain propice, elle pourra en atteindre quarante.
Les roues, je l'ai dit, ne sont pas exposées à patiner, non
seulement par l'effet de cette morsure que leurs jantes font au
sol, mais aussi parce que la suspension de l'appareil sur des
ressorts de premier choix est parfaitement établie et répartit
également le poids que les cahots tendent à inégaliser. En outre,
ces roues peuvent être aisément commandées par des freins
atmosphériques, provoquant, soit un serrage progressif, soit un
calage instantané, qui produit un arrêt presque subit.
Quant à la facilité qu'a cette machine de gravir les pentes, elle
est remarquable. Banks, en effet, a obtenu les plus heureux
résultats, en tenant compte du poids et de la puissance propulsive
exercée sur chacun des pistons de sa locomotive. Aussi, peut-elle
aisément franchir des pentes de dix à douze centimètres par mètre,
--ce qui est considérable.
D'ailleurs, les routes que les Anglais ont établies dans l'Inde,
et dont le réseau comporte un développement de plusieurs milliers
de milles, sont magnifiques. Elles doivent se prêter excellemment
à ce genre de locomotion. Pour ne parler que du Great Trunk Road,
qui traverse la péninsule, il s'étend sur un espace ininterrompu
de douze cents milles, soit près de deux mille kilomètres.
Et maintenant, parlons de ce Steam-House que l'éléphant artificiel
traînait après lui.
Ce que Banks avait racheté des héritiers du nabab pour le compte
du colonel Munro, ce n'était pas uniquement la locomotive
routière, c'était aussi le train qu'elle remorquait. On ne
s'étonnera pas que le rajah de Bouthan l'eût fait construire à sa
fantaisie et suivant la mode indoue. Je l'ai déjà appelé un
bungalow roulant; il mérite ce nom, et, en vérité, les deux chars
qui le composent sont tout simplement une merveille de
l'architecture du pays.
Que l'on se figure deux espèces de pagodes sans minarets, avec
leurs toits à double faîtage, arrondis en dômes ventrus,
l'encorbellement de leurs fenêtres que supportent des pilastres
sculptés, leur ornementation en découpages multicolores de bois
précieux, leurs contours que dessinent gracieusement des courbes
élégantes, les vérandahs si richement disposées, qui les terminent
à l'avant et à l'arrière. Oui! deux pagodes que l'on croirait
détachées de la colline sainte de Sonnaghur, et qui, reliées l'une
à l'autre, à la remorque de cet éléphant d'acier, allaient courir
les grandes routes!
Et ce qu'il faut ajouter, car cela complète bien ce prodigieux
appareil de locomotion, c'est qu'il peut flotter. En effet, la
partie inférieure du corps de l'éléphant, qui contient chaudière
et machine, forme bateaux de tôle légère, dont une heureuse
disposition de boîtes à air assure la flottabilité. Un cours d'eau
se présente-t-il, l'éléphant s'y lance, le train suit, et les
pattes de l'animal, mues par les bielles, entraînent tout Steam-House.
Avantage inappréciable dans cette vaste contrée de l'Inde,
où abondent des fleuves dont les ponts sont encore à construire.
Tel était donc ce train, unique en son genre, et tel l'avait voulu
le capricieux rajah de Bouthan.
Mais si Banks avait respecté cette fantaisie qui donnait au moteur
la forme d'un éléphant, et aux voitures l'apparence de pagodes, il
avait cru devoir aménager l'intérieur au goût anglais, en
l'appropriant pour un voyage de longue durée. C'était très réussi.
Steam-House, ai-je dit, se composait de deux chars, qui,
intérieurement, ne mesuraient pas moins de six mètres de largeur.
Ils dépassaient, par conséquent, les essieux des roues, qui n'en
avaient que cinq. Suspendus sur des ressorts très longs et d'une
extrême flexibilité, les cahots leur étaient aussi peu sensibles
que les plus faibles secousses sur une voie de fer bien établie.
Le premier char avait une longueur de quinze mètres. À l'avant,
son élégante vérandah, portée sur de légers pilastres, abritait un
large balcon, sur lequel une dizaine de personnes pouvaient se
tenir à l'aise. Deux fenêtres et une porte s'ouvraient sur le
salon, éclairé en outre par deux fenêtres latérales. Ce salon,
meublé d'une table et d'une bibliothèque, garni de divans moelleux
dans toute sa largeur, était artistement décoré et tendu de riches
étoffes. Un épais tapis de Smyrne en cachait le parquet. Des
«tattis», sortes d'écrans de vétiver, disposés devant les
fenêtres, et sans cesse arrosés d'eau parfumée, entretenaient une
agréable fraîcheur, aussi bien dans le salon que dans les cabines
qui servaient de chambres. Au plafond pendait une «punka», qu'une
courroie de transmission agitait automatiquement pendant la marche
du train, ou que le bras d'un serviteur mettait en mouvement
pendant les haltes. Ne fallait-il pas parer par tous les moyens
possibles aux excès d'une température qui, durant certains mois de
l'année, s'élève à l'ombre au-dessus de quarante-cinq degrés
centigrades?
À l'arrière du salon, une seconde porte, en bois précieux, faisant
face à la porte de la vérandah, s'ouvrait sur la salle à manger,
éclairée, non seulement par les fenêtres latérales, mais aussi par
un plafond en verre dépoli. Autour de la table qui en occupait le
milieu, huit convives pouvaient prendre place. Nous n'étions que
quatre: c'est assez dire que nous serions à l'aise. Buffets et
crédences, chargés de tout ce luxe d'argenterie, de verreries et
de porcelaines qu'exige le confort anglais, meublaient cette salle
à manger. Il va de soi que tous les objets fragiles, à demi
engagés dans des entailles spéciales, ainsi que cela se fait à
bord des navires, étaient à l'abri des chocs, même sur les plus
mauvaises routes, si notre train était jamais forcé de s'y
aventurer.
La porte, à l'arrière de la salle à manger, donnait accès sur un
couloir, qui aboutissait à un balcon postérieur, également
recouvert d'une seconde vérandah. Le long de ce couloir étaient
aménagées quatre chambres, éclairées latéralement, contenant un
lit, une toilette, une armoire, un divan, et disposées comme les
cabines des plus riches paquebots transatlantiques. La première de
ces chambres, à gauche, était occupée par le colonel Munro; la
seconde, à droite, par l'ingénieur Banks. La chambre du capitaine
Hod faisait suite, à droite, à celle de l'ingénieur; la mienne, à
gauche, à celle du colonel Munro.
Le second char, long de douze mètres, possédait, comme le premier,
un balcon à vérandah, qui s'ouvrait sur une large cuisine,
flanquée latéralement de deux offices, et munie de tout son
matériel. Cette cuisine communiquait avec un couloir qui s'évasait
en quadrilatère dans sa partie centrale, et formait pour le
personnel de l'expédition une seconde salle à manger, éclairée par
une claire-voie du plafond. Aux quatre angles, étaient disposées
quatre cabines, occupées par le sergent Mac Neil, le mécanicien,
le chauffeur et l'ordonnance du colonel Munro; puis, à l'arrière,
deux autres cabines, l'une destinée au cuisinier, l'autre au
brosseur du capitaine Hod; plus, d'autres chambres, servant
d'armurerie, de glacière, de compartiment de bagages, etc., et
s'ouvrant sur le balcon à vérandah de l'arrière.
On le voit, Banks avait intelligemment et confortablement disposé
les deux habitations roulantes de Steam-House. Elles pouvaient
être chauffées, pendant l'hiver, au moyen d'un appareil dont l'air
chaud, fourni par la machine, circulait à travers les chambres,
sans compter deux petites cheminées, installées dans le salon et
la salle à manger. Nous étions donc en mesure de braver les
rigueurs de la saison froide, même sur les premières pentes des
montagnes du Thibet.
L'importante question des provisions n'avait pas été négligée, on
le pense bien, et nous emportions, en conserves de choix, de quoi
nourrir pendant un an tout le personnel de l'expédition. Ce dont
nous avions le plus abondamment, c'étaient des boîtes de viandes
conservées des meilleures marques, principalement du boeuf bouilli
et du boeuf en daube, et des pâtés de ces «mourghis», ou poulets,
dont la consommation est si considérable dans toute la péninsule
indienne.
Le lait ne devait pas, non plus, nous manquer pour le déjeuner du
matin, qui précède le déjeuner sérieux, ni le bouillon pour le
«tiffin», qui précède le dîner du soir, grâce aux préparations
nouvelles qui permettent de les transporter au loin à l'état
concentré.
Après avoir été soumis à l'évaporation, de manière à prendre une
consistance pâteuse, le lait est enfermé dans des boîtes
hermétiquement closes, d'une contenance de quatre cent cinquante
grammes, qui peuvent fournir trois litres de liquide, en les
aditionnant d'un quintuple poids d'eau. Dans ces conditions, il
est identique par sa composition au lait normal et de bonne
qualité. Même résultat pour le bouillon, qui, après avoir été
conservé par des moyens analogues et réduit en tablettes, donne
par dissolution d'excellents potages.
Quant à la glace, d'un emploi si utile sous ces chaudes latitudes,
il nous était facile de la produire, en peu d'instants, au moyen
de ces appareils Carré, qui provoquent l'abaissement de la
température par l'évaporation du gaz ammoniac liquéfié. Un des
compartiments d'arrière était même disposé comme une glacière, et
soit par l'évaporation de l'ammoniaque, soit par la volatilisation
de l'éther méthylique, le produit de nos chasses pouvait être
indéfiniment conservé, grâce à l'application des procédés dus à un
Français, mon compatriote Ch. Tellier. C'était là, on en
conviendra, une ressource précieuse, qui devait mettre à notre
disposition, en toutes circonstances, des aliments de la meilleure
qualité.
En ce qui concerne les boissons, la cave en était bien fournie.
Vins de France, bières diverses, eau-de-vie, arak, occupaient des
places spéciales et en quantité suffisante pour les premiers
besoins.
Il faut remarquer, d'ailleurs, que notre itinéraire ne devait pas
nous écarter sensiblement des provinces habitées de la péninsule.
L'Inde n'est pas un désert, il s'en faut. À la condition de ne
point ménager les roupies, il est aisé de s'y procurer, non
seulement le nécessaire, mais aussi le superflu. Peut-être,
lorsque nous hivernerions dans les régions septentrionales, à la
base de l'Himalaya, serions-nous réduits à nos seules ressources.
Dans ce cas encore, il serait facile de faire face à toutes les
exigences d'une existence confortable. L'esprit pratique de notre
ami Banks avait tout prévu, et l'on pouvait se reposer sur lui du
soin de nous ravitailler en route.
En somme, voici quel est l'itinéraire de ce voyage,--itinéraire
qui fut arrêté en principe, sauf les quelques modifications que
des circonstances imprévues pouvaient y apporter:
Partir de Calcutta en suivant la vallée du Gange jusqu'à
Allahabad, s'élever à travers le royaume d'Oude de manière à
gagner les premières rampes du Thibet, camper pendant quelques
mois, tantôt en un endroit, tantôt en un autre, en donnant au
capitaine Hod toute facilité pour organiser ses chasses, puis
redescendre jusqu'à Bombay.
C'était près de neuf cents lieues à faire. Mais notre maison et
tout son personnel voyageaient avec nous. Dans ces conditions, qui
se refuserait à faire plusieurs fois le tour du monde?
CHAPITRE VI
Premières étapes.
Le 6 mai, dès l'aube, j'avais quitté l'hôtel Spencer, l'un des
meilleurs de Calcutta, où je demeurais depuis mon arrivée dans la
capitale de l'Inde. Cette grande cité n'avait plus maintenant de
secrets pour moi. Promenades du matin, à pied, pendant les
premières heures du jour; promenades du soir, en voiture, dans le
Strand, jusqu'à l'esplanade du fort William, au milieu des
splendides équipages des Européens qui croisent assez
dédaigneusement les non moins splendides voitures des gros et gras
babous indigènes; excursions à travers ces curieuses rues
marchandes, qui portent très justement le nom de bazars; visites
aux champs d'incinération des morts, sur les bords du Gange, aux
jardins botaniques du naturaliste Hooker, à «madame Kâli»,
l'horrible femme à quatre bras, cette farouche déesse de la mort,
qui se cache dans un petit temple de l'un de ces faubourgs, dans
lesquels se côtoient la civilisation moderne et la barbarie
native, c'était fait. Contempler le palais du vice-roi, qui
s'élève précisément en face de l'hôtel Spencer; admirer le curieux
palais de Chowringhi Road et le Town-Hall, consacré à la mémoire
des grands hommes de notre époque; étudier en détail
l'intéressante mosquée d'Hougly; courir le port, encombré des plus
beaux bâtiments de commerce de la marine anglaise; dire enfin
adieu aux arghilas, adjudants ou philosophes,--ces oiseaux ont
tant de noms!--qui sont chargés de nettoyer les rues et de tenir
la ville dans un parfait état de salubrité, cela était fait aussi,
et je n'avais plus qu'à partir.
Donc, ce matin-là, un palki-ghari, sorte de mauvaise voiture à
deux chevaux et à quatre roues,--indigne de figurer parmi les
confortables produits de la carrosserie anglaise,--vint me
prendre sur la place du Gouvernement et m'eut bientôt déposé à la
porte du bungalow du colonel Munro.
À cent pas en dehors du faubourg, notre train nous attendait. Il
n'y avait plus qu'à emménager,--c'est le mot.
Il va sans dire que nos bagages avaient été préalablement déposés
dans leur compartiment spécial. Nous n'emportions d'ailleurs que
le nécessaire. Seulement, en fait d'armes, le capitaine Hod
n'avait pas pensé que l'indispensable pût comprendre moins de
quatre carabines Enfield, à balles explosibles, quatre fusils de
chasse, deux canardières, sans compter un certain nombre de fusils
et de revolvers,--de quoi armer tout notre monde. Cet attirail
menaçait plus les fauves que le simple gibier comestible, mais on
n'eût pas fait entendre raison à ce sujet au Nemrod de
l'expédition.
Il était enchanté d'ailleurs, le capitaine Hod! Le plaisir
d'arracher son colonel à la solitude de sa retraite, la joie de
partir pour les provinces septentrionales de l'Inde dans un
équipage sans pareil, la perspective d'exercices ultra-cynégétiques
et d'excursions dans les régions himalayennes, tout cela
l'animait, le surexcitait, se manifestait par d'interminables
interjections et des poignées de main à vous briser les os.
L'heure du départ avait sonné. La chaudière était en pression, la
machine prête à fonctionner. Le mécanicien se tenait à son poste,
la main sur le régulateur. Le coup de sifflet réglementaire fut
lancé.
«En route! s'écria le capitaine Hod, en agitant son chapeau, Géant
d'Acier, en route!»
Le Géant d'Acier, ce nom que notre enthousiaste ami venait de
donner au merveilleux moteur de notre train, il le méritait bien,
et ce nom lui resta.
Un mot sur le personnel de l'expédition, qui occupait la seconde
maison roulante:
Le mécanicien Storr, un Anglais, appartenait à la Compagnie du
«Great Southern of India», qu'il avait quittée depuis quelques
mois seulement. Banks, qui le connaissait et le savait fort
capable, l'avait fait entrer au service du colonel Munro. C'était
un homme de quarante ans, ouvrier habile, très entendu aux choses
de son métier, et qui devait nous rendre de grands services.
Le chauffeur s'appelait Kâlouth. Il était de cette classe
d'Indous, si recherchés par les Compagnies de chemins de fer, qui
peuvent impunément supporter cette chaleur tropicale des Indes,
doublée de la chaleur de leur chaudière. Il en est de même des
Arabes auxquels les Compagnies de transports maritimes confient le
service des chaufferies pendant la traversée de la mer Rouge. Ces
braves gens se contentent tout au plus de bouillir, là où des
Européens rôtiraient en quelques instants. Bon choix également.
L'ordonnance du colonel Munro était un Indou âgé de trente-cinq
ans, Gourgkah de race, nommé Goûmi. Il appartenait à ce régiment
qui, pour faire acte de bonne discipline, accepta l'usage des
nouvelles munitions, dont l'emploi fut l'occasion première ou tout
au moins le prétexte de la révolte des Cipayes. Petit, leste, bien
découplé, d'un dévouement à toute épreuve, il portait encore
l'uniforme noir de la brigade des «rifles», auquel il tenait comme
à sa propre peau.
Le sergent Mac Neil et Goûmi étaient, de corps et d'âme, les deux
fidèles du colonel Munro.
Après s'être battus à ses côtés dans toutes les guerres de l'Inde,
après l'avoir aidé dans ses infructueuses tentatives pour
retrouver Nana Sahib, ils l'avaient suivi dans sa retraite et ne
devaient jamais le quitter.
Si Goûmi était l'ordonnance du colonel, Fox,--un Anglais pur
sang, très gai, très communicatif,--était le brosseur du
capitaine Hod, et non moins enragé chasseur que lui. Ce brave
garçon n'eût pas changé cette situation sociale pour une autre,
quelle qu'elle fût. Sa finesse le rendait digne du nom qu'il
portait: Fox! Renard! mais un renard qui en était à son
trente-septième tigre,--trois de moins que son capitaine. Il
comptait bien, d'ailleurs, ne pas en rester là.
Il faut citer encore, pour compléter le personnel de l'expédition,
notre cuisinier nègre, qui régnait à la partie antérieure de la
seconde maison entre les deux offices. Français d'origine, ayant
déjà rôti et fricassé sous toutes les latitudes, «monsieur
Parazard»,--c'était son nom,--s'imaginait remplir, non un
vulgaire métier, mais une fonction de haute importance. Il
pontifiait, véritablement, lorsque sa main se promenait d'un
fourneau à l'autre, distribuant, avec la précision d'un chimiste,
le poivre, le sel et autres condiments qui relevaient ses
préparations savantes. En somme, comme monsieur Parazard était
habile et propre, on lui pardonnait volontiers cette vanité
culinaire.
Ainsi donc, sir Edward Munro, Banks, le capitaine Hod et moi,
d'une part, Mac Neil, Storr, Kâlouth, Goûmi, Fox et monsieur
Parazard, de l'autre,--en tout dix personnes,--telle était
l'expédition qu'emportait vers le nord de la péninsule le Géant
d'Acier avec son train de deux maisons roulantes. N'oublions pas
les deux chiens Phann et Black, dont le capitaine n'en était plus
à apprécier les qualités dans ses chasses au gibier de poil et de
plume.
Le Bengale est peut-être, sinon la plus curieuse, du moins la plus
riche des présidences de l'Indoustan. Ce n'est évidemment pas le
pays proprement dit des rajahs, qui embrasse plus spécialement le
centre de ce vaste royaume; mais cette province s'étend sur un
territoire très peuplé, qui peut être considéré comme le vrai pays
des Indous. Elle se développe, au nord, jusqu'aux infranchissables
frontières de l'Himalaya, et notre itinéraire allait nous
permettre de la couper obliquement.
Après discussion au sujet des premières étapes, nous nous étions
tous ralliés à ce projet: remonter pendant quelques lieues
l'Hougly, celui des bras du Gange qui arrose Calcutta, laisser sur
la droite la ville française de Chandernagor, de là suivre la
ligne du chemin de fer jusqu'à Burdwan, puis prendre de biais à
travers le Béhar, de manière à retrouver le Gange à Bénarès.
«Mes amis, avait dit le colonel Munro, je vous abandonne
absolument la direction du voyage... Décidez sans moi. Tout ce que
vous ferez sera bien fait.
--Mon cher Munro, répondit Banks, il convient, cependant, que tu
donnes ton avis...
--Non, Banks, reprit le colonel, je t'appartiens, et n'ai
vraiment pas de préférence à visiter une province plutôt qu'une
autre. Une seule question, cependant: lorsque vous aurez atteint
Bénarès, quelle direction comptez-vous suivre?
--La direction du nord! s'écria impétueusement le capitaine Hod,
la route qui remonte directement jusqu'aux premières rampes de
l'Himalaya à travers le royaume d'Oude!
--Eh bien, mes amis, à ce moment... répondit le colonel Munro,
peut-être vous demanderai-je de... Mais nous en parlerons
lorsqu'il sera temps. Jusque-là, allez comme bon vous semble!»
Cette réponse de sir Edward Munro ne laissa pas de m'étonner
quelque peu. Quelle était donc sa pensée? N'avait-il consenti à
entreprendre ce voyage qu'avec l'idée que le hasard le servirait
peut-être mieux que sa volonté n'avait pu le faire? Se disait-il
que si Nana Sahib n'était pas mort, il parviendrait peut-être à le
retrouver dans le nord de l'Inde? Avait-il enfin conservé quelque
espérance de pouvoir se venger encore? Pour moi, j'avais comme un
pressentiment que quelque arrière-pensée guidait le colonel Munro,
et il me sembla que le sergent Mac Neil devait être dans le secret
de son maître.
Pendant les premières heures de cette matinée, nous avions pris
place dans le salon de Steam-House. La porte et les deux fenêtres
de la vérandah étaient ouvertes, et la punka, en agitant l'air,
rendait la température plus supportable.
Le Géant d'Acier était maintenu au pas par le régulateur de Storr.
Une petite lieue à l'heure, c'était tout ce que lui demandaient,
pour le moment, des voyageurs soucieux de voir le pays qu'ils
traversaient.
Au sortir des faubourgs de Calcutta, nous avions été suivis par un
certain nombre d'Européens, qu'émerveillait notre équipage, et par
une foule d'Indous qui le considéraient avec une sorte
d'admiration mêlée de crainte. Cette foule s'était peu à peu
éclaircie, mais nous n'échappions pas à l'ébahissement des
passants qui prodiguaient leurs «wahs! wahs!» admiratifs. Il va
sans dire que toutes ces interjections étaient moins pour les deux
superbes chars que pour le gigantesque éléphant qui les traînait
en vomissant des tourbillons de vapeur.
À dix heures, la table fut dressée dans la salle à manger, et
moins secoués, certainement, que nous ne l'eussions été dans le
compartiment d'un wagon-salon de première classe, nous fîmes
honneur au déjeuner de monsieur Parazard.
La route que suivait notre train côtoyait alors la rive gauche de
l'Hougly, le plus occidental de ces nombreux bras du Gange, dont
l'ensemble comprend l'inextricable réseau du delta des
Sunderbunds. Toute cette partie du territoire est de formation
alluvionnaire.
«Ce que vous voyez là, mon cher Maucler, me dit Banks, c'est une
conquête du fleuve sacré sur le golfe non moins sacré du Bengale.
Affaire de temps. Il n'y a peut-être pas une parcelle de cette
terre qui ne soit venue des frontières de l'Himalaya, transportée
par le courant du Gange. Le fleuve a peu à peu égrené la montagne
pour en composer le sol de cette province, où il s'est ménagé un
lit...
--Qu'il abandonne souvent pour un autre! ajouta le capitaine Hod.
Ah! c'est un capricieux, un fantasque, un lunatique, que ce Gange!
On bâtit une ville sur ses bords, et, quelques siècles plus tard,
la ville est au milieu d'une plaine, ses quais sont à sec, le
fleuve a changé sa direction et son embouchure! Ainsi Rajmahal,
ainsi Gaur, toutes les deux, autrefois, baignées par l'infidèle
cours d'eau, et qui maintenant meurent de soif au milieu des
rizières desséchées de la plaine!
--Eh! répondis-je, ne peut-on craindre que pareil sort ne soit
réservé à Calcutta?
--Qui sait?
--Bon! ne sommes-nous pas là! répliqua Banks. Ce n'est qu'une
question de digues! Si cela est nécessaire, les ingénieurs sauront
bien contenir les débordements de ce Gange! On lui mettra la
camisole de force!
--Heureusement pour vous, mon cher Banks, répondis-je, les Indous
ne vous entendent pas parler ainsi de leur fleuve sacré! Ils ne
vous le pardonneraient pas!
--En effet, répondit Banks, le Gange, c'est un fils de Dieu, s'il
n'est Dieu lui-même, et rien de ce qu'il fait n'est mal à leurs
yeux!
--Pas même les fièvres, le choléra, la peste qu'il entretient à
l'état endémique! s'écria le capitaine Hod. Il est vrai que les
tigres et les crocodiles, qui fourmillent dans les Sunderbunds, ne
s'en portent pas plus mal. Au contraire! On dirait, vraiment, que
l'air empesté convient à ces animaux-là comme l'air pur d'un
sanitarium aux Anglo-Indiens pendant la saison chaude. Ah! ces
carnassiers!--Fox? dit Hod en se retournant vers son brosseur,
qui desservait la table.
--Mon capitaine? répondit Fox.
--N'est-ce pas là que tu as tué ton trente-septième?
--Oui, mon capitaine, à deux milles de Port-Canning, répondit
Fox. C'était un soir...
--Il suffit, Fox! reprit le capitaine en achevant un grand verre
de grog, je connais l'histoire du trente-septième. Celle du
trente-huitième m'intéresserait davantage!
--Le trente-huitième n'est pas encore tué, mon capitaine!
--Tu le tueras, Fox, comme je tuerai, moi, mon quarante et
unième!» Dans les conversations du capitaine Hod et de son
brosseur, le mot «tigre», on le voit, n'était jamais prononcé.
C'était inutile. Les deux chasseurs se comprenaient.
Cependant, à mesure que nous avancions, l'Hougly, qui est large de
près d'un kilomètre devant Calcutta, resserrait peu à peu son lit.
En amont de la ville, ce sont d'assez basses rives que celles qui
contiennent son cours. Là, trop souvent, s'engouffrent de
formidables cyclones, qui étendent leurs désastres sur toute la
province. Quartiers entièrement détruits, centaines de maisons
écrasées les unes contre les autres, immenses plantations
dévastées, milliers de cadavres jonchant la cité et la campagne,
telles sont les ruines que ces irrésistibles météores laissent
après eux, et dont le cyclone de 1864 a été l'un des plus
terribles exemples.
On sait que le climat de l'Inde comprend trois saisons: la saison
pluvieuse, la saison froide, la saison chaude. Cette dernière est
la plus courte, mais c'est aussi la plus pénible à passer. Mars,
avril et mai sont trois mois particulièrement redoutables. Entre
tous, mai est le plus chaud. À cette époque, affronter le soleil,
pendant certaines heures de la journée, c'est risquer sa vie,--
du moins pour les Européens. Il n'est pas rare, en effet, que,
même à l'ombre, la colonne thermométrique s'élève à cent six
degrés Fahrenheit (environ 41° centigrades).
«Les hommes, dit M. de Valbezen, soufflent alors comme des chevaux
cornards, et, pendant la guerre de répression, officiers et
soldats étaient obligés de recourir aux douches sur la tête afin
de prévenir les congestions.»
Toutefois, grâce à la marche de Steam-House, à l'agitation de la
couche d'air provoquée par les battements de la punka, à
l'atmosphère humide qui circulait à travers les écrans de vétiver
fréquemment arrosés, nous ne souffrions pas trop de la chaleur.
D'ailleurs, la saison des pluies, qui dure depuis le mois de juin
jusqu'au mois d'octobre, n'était pas éloignée, et il était à
craindre qu'elle fût plus désagréable que la saison chaude. Après
tout, dans les conditions où s'opérait notre voyage, nous n'avions
rien de grave à redouter.
Vers une heure de l'après-midi, après une délicieuse promenade au
petit pas, qui s'était faite sans sortir de notre maison, nous
sommes arrivés à Chandernagor.
J'avais déjà visité ce coin de territoire,--le seul qui reste à
la France dans toute la présidence du Bengale. Cette ville,
abritée par le drapeau tricolore et qui n'a pas le droit
d'entretenir plus de quinze soldats pour sa garde personnelle,
cette ancienne rivale de Calcutta pendant les luttes du XVIIIe
siècle, est aujourd'hui bien déchue, sans industrie, sans
commerce, ses bazars abandonnés, son fort vide. Peut-être
Chandernagor aurait-elle repris quelque vitalité, si le railway
d'Allahabad eût traversé ou tout au moins longé ses murs; mais,
devant les exigences du gouvernement français, la compagnie
anglaise a dû faire obliquer sa voie, de manière à contourner
notre territoire, et Chandernagor a perdu là l'unique occasion de
retrouver quelque importance commerciale.
Notre train n'entra donc pas dans la ville. Il s'arrêta à trois
milles, sur la route, à l'entrée d'un bois de lataniers. Lorsque
le campement eut été organisé, on aurait dit un commencement de
village qui venait se fonder en cet endroit. Mais le village était
mobile, et, dès le lendemain, 7 mai, il reprenait sa marche
interrompue, après une nuit calme, passée dans nos confortables
cabines.
Pendant cette halte, Banks avait fait renouveler le combustible.
Bien que la machine eût peu consommé, il tenait à ce que le tender
portât toujours sa pleine charge, c'est-à-dire, en eau, en bois ou
en charbon, de quoi marcher pendant soixante heures.
Cette règle, le capitaine Hod et son fidèle Fox ne manquaient pas
de l'appliquer à eux-mêmes, et leur foyer intérieur,--je veux
dire leur estomac, qui offrait une grande surface de chauffe,--
était toujours muni de ce combustible azoté, indispensable pour
faire marcher bien et longtemps la machine humaine.
Cette fois, l'étape devait être plus longue. Nous allions voyager
deux jours, nous reposer deux nuits, de manière à atteindre
Burdwan et à visiter cette ville pendant la journée du 9.
À six heures du matin, Storr donnait un coup de sifflet aigu,
purgeait ses cylindres, et le Géant d'Acier prenait une allure un
peu plus rapide que la veille.
Pendant quelques heures, nous avions côtoyé la voie ferrée, qui,
par Burdwan, va rejoindre à Rajmahal la vallée du Gange, qu'elle
suit alors jusqu'au delà de Bénarès. Le train de Calcutta vint à
passer, à grande vitesse. Il semblait nous défier par les
exclamations admiratives des voyageurs. Nous ne répondîmes pas à
leur défi. Ils pouvaient aller plus rapidement que nous, mais plus
confortablement, non!
Le pays qui fut traversé pendant ces deux jours était
invariablement plat et, par cela même, assez monotone. Ça et là se
balançaient quelques flexibles cocotiers, dont les derniers
échantillons allaient rester en arrière, au delà de Burdwan. Ces
arbres, qui appartiennent à la grande famille des palmiers, sont
amis des côtes et aiment à retrouver quelques molécules d'air
marin dans l'atmosphère qu'ils respirent. Aussi, en dehors d'une
zone assez étroite qui confine au littoral, ne les rencontre-t-on
plus, et il est inutile de les chercher dans l'Inde centrale. Mais
la flore de l'intérieur n'en est pas moins intéressante et variée.
De chaque côté de la route, ce n'était, à proprement parler, qu'un
immense échiquier de rizières, qui se dessinait à perte de vue. Le
sol était divisé en quadrilatères, endigués comme les marais
salants ou les parcs aux huîtres d'un littoral. Mais la couleur
verte dominait, et la récolte promettait d'être belle sur cet
humide et chaud territoire, dont les buées indiquaient la
prodigieuse fertilité.
Le lendemain soir, à l'heure dite, avec une exactitude qu'un
express eût enviée, la machine donnait son dernier coup de vapeur
et s'arrêtait aux portes de Burdwan.
Administrativement, cette cité est le chef-lieu d'un district
anglais, mais le district appartient en propre à un maharajah, qui
ne paye pas moins de dix millions d'impôts au gouvernement. La
ville est, en grande partie, composée de maisons basses, que
séparent de belles allées d'arbres, cocotiers et aréquipiers. Ces
allées étaient assez larges pour livrer passage à notre train.
Nous allâmes donc camper en un endroit charmant, plein d'ombre et
de fraîcheur. Ce soir-là, la capitale du maharajah compta un petit
quartier de plus. C'était notre hameau portatif, notre village de
deux maisons, et nous ne l'aurions pas changé pour tout le
quartier où s'élève le splendide palais d'architecture anglo-indienne
du souverain de Burdwan.
Notre éléphant, on le pense, produisit là son effet accoutumé,
c'est-à-dire une sorte de terreur admirative chez tous ces
Bengalis, qui accouraient de toutes parts, tête nue, les cheveux
coupés à la Titus, et ayant pour unique vêtement, les hommes un
pagne autour des reins, les femmes un sari blanc qui les
enveloppait de la tête aux pieds.
«Je n'ai qu'une crainte! dit le capitaine Hod, c'est que le
maharajah ne veuille acheter notre Géant d'Acier, et qu'il en
offre une telle somme, que nous soyons obligés de le vendre à Sa
Hautesse!
--Jamais! s'écria Banks. Je lui fabriquerai un autre éléphant,
quand il le voudra, et si puissant qu'il pourra tramer sa capitale
tout entière d'un bout de ses États à l'autre! Mais le nôtre, nous
ne le vendrons à aucun prix, n'est-ce pas, Munro?
--À aucun prix!» répondit le colonel du ton d'un homme que
l'offre d'un million n'aurait pu séduire.
D'ailleurs, l'achat de notre colosse n'eut pas lieu d'être
discuté. Le maharajah n'était point à Burdwan. La seule visite que
nous reçûmes fut celle de son «kâmdar», sorte de secrétaire
intime, qui vint examiner notre équipage. Cela fait, ce personnage
nous offrit,--ce qui fut accepté volontiers,--d'explorer les
jardins du palais, plantés des plus beaux échantillons de la
végétation tropicale, arrosés d'eaux vives qui se distribuent en
étangs ou courent en ruisseaux, de visiter le parc, orné de
kiosques fantaisistes du plus charmant effet, tapissé de pelouses
verdoyantes, peuplé de chevreuils, de cerfs, de daims,
d'éléphants, représentants de la faune domestique, et de tigres,
de lions, de panthères, d'ours, représentants de la faune sauvage,
logés dans des ménageries superbes.
«Des tigres en cage comme des oiseaux, mon capitaine! s'écria Fox.
Si cela ne fait pas pitié!
--Oui, Fox! répondit le capitaine. Si on les consultait, ces
honnêtes fauves, ils aimeraient mieux rôder librement dans les
jungles... même à portée d'une carabine à balle explosive!
--Ah! comme je comprends cela, mon capitaine!» répondit le
brosseur, en laissant échapper un soupir.
Le lendemain, 10 mai, nous quittions Burdwan. Steam-House, bien
approvisionné, franchissait la voie ferrée sur un passage à
niveau, et se dirigeait directement vers Ramghur, ville située à
soixante-quinze lieues environ de Calcutta.
Cet itinéraire, il est vrai, laissait sur notre droite
l'importante ville de Mourchedabad, qui n'est curieuse ni dans sa
partie indienne, ni dans sa partie anglaise; Monghir, une sorte de
Birmingham de l'Indoustan, perchée sur un promontoire qui domine
le cours du fleuve sacré; Patna, la capitale de ce royaume du
Béhar que nous allions traverser obliquement, riche centre de
commerce pour l'opium, et qui tend à disparaître sous
l'envahissement des plantes grimpantes, dont sa flore foisonne.
Mais nous avions mieux à faire: c'était de suivre une direction
plus méridionale, à deux degrés au-dessous de la vallée du Gange.
Pendant cette partie du voyage, le Géant d'Acier fut un peu plus
poussé et soutint un léger trot, qui nous permit d'apprécier
l'excellente installation de nos maisons suspendues. La route
était belle, d'ailleurs, et se prêtait à l'épreuve. Les
carnassiers s'effrayaient ils au passage du gigantesque éléphant,
vomissant fumée et vapeur, cela est possible! En tout cas, au
grand étonnement du capitaine Hod, nous n'en voyions aucun au
milieu des jungles de ce territoire. Au surplus, c'était à travers
les régions septentrionales de l'Inde, non dans les provinces du
Bengale, qu'il comptait satisfaire ses instincts de chasseur, et
il ne songeait pas encore à se plaindre.
Le 15 mai, nous étions près de Ramghur, à cinquante lieues environ
de Burdwan. La moyenne de la vitesse avait été d'une quinzaine de
lieues par douze heures, pas davantage.
Trois jours après, le 18, le train s'arrêtait, cent kilomètres
plus loin, près de la petite ville de Chittra.
Aucun incident, n'avait marqué cette première période du voyage.
Les journées étaient chaudes, mais combien la sieste était facile
à l'abri des vérandahs! Nous y passions les heures les plus
ardentes dans un farniente délicieux.
Le soir venu, Storr et Kâlouth, sous les yeux de Banks,
s'occupaient de nettoyer la chaudière et de visiter la machine.
Pendant ce temps, le capitaine Hod et moi, accompagnés de Fox, de
Goûmi et des deux chiens d'arrêt, nous allions chasser aux
environs du campement. Ce n'était encore que le petit gibier de
poil et de plume; mais si le capitaine en faisait fi comme
chasseur, il n'en faisait pas fi comme gourmet, et le lendemain, à
son extrême contentement comme à la grande satisfaction de
monsieur Parazard, le menu du repas comptait quelques pièces
savoureuses, qui économisaient nos conserves.
Quelquefois, Goûmi et Fox restaient pour faire l'office de
bûcherons et de porteurs d'eau. Ne fallait-il pas réapprovisionner
le tender pour la journée du lendemain? Aussi, autant que
possible, Banks choisissait-il les lieux de halte sur les bords
d'un ruisseau, à proximité de quelque bois. Tout ce ravitaillement
indispensable s'opérait sous la direction de l'ingénieur, qui ne
négligeait aucun détail.
Puis, lorsque tout était terminé, nous allumions nos cigares,--
d'excellents «cherouts» de Manille,--et nous fumions en causant
de ce pays que Hod et Banks connaissaient à fond. Quant au
capitaine, dédaignant le vulgaire cigare, il aspirait de ses
vigoureux poumons, à travers un tuyau long de vingt pieds, la
fumée aromatisée d'un «houkah», soigneusement bourré par la main
de son brosseur.
Notre plus grand désir eût été que le colonel Munro nous suivît
pendant ces rapides excursions aux abords du campement.
Invariablement, nous le lui proposions au moment de partir, mais,
invariablement aussi, il déclinait notre offre et restait avec le
sergent Mac Neil. Tous deux, alors, se promenaient sur la route,
allant et venant pendant une centaine de pas. Ils parlaient peu,
mais ils semblaient s'entendre à merveille, et n'avaient plus
besoin d'échanger des paroles pour échanger des pensées. Ils
étaient l'un et l'autre entièrement absorbés dans ces funestes
souvenirs que rien ne pouvait effacer. Qui sait même si ces
souvenirs ne se ravivaient pas, à mesure que sir Edward Munro et
le sergent se rapprochaient du théâtre de la sanglante
insurrection!
Évidemment, quelque idée fixe, que nous ne connaîtrons que plus
tard, et non le simple désir de ne pas se séparer de nous, avait
engagé le colonel Munro à se joindre à cette expédition dans le
nord de l'Inde. Je dois dire que Banks et le capitaine Hod
partageaient ma manière de voir à cet égard. Aussi, tous trois,
non sans une certaine inquiétude pour l'avenir, nous nous
demandions si cet éléphant d'acier, en courant à travers les
plaines de la péninsule, n'entraînait pas tout un drame avec lui.
CHAPITRE VII
Les pèlerins du Phalgou.
Le Behar formait autrefois l'empire de Magadha. C'était une sorte
de territoire sacré, au temps des Bouddhistes, et il est encore
couvert de temples et de monastères. Mais, depuis bien des
siècles, les brahmanes ont succédé aux prêtres de Bouddha. Ils se
sont emparés des «viharas», ils les exploitent, ils vivent des
produits du culte; les fidèles leur arrivent de toutes parts; ils
font concurrence aux eaux sacrées du Gange, aux pèlerinages de
Bénarès, aux cérémonies de Jaggernaut; enfin, on peut dire que la
contrée leur appartient.
Riche pays, avec ses immenses rizières d'un vert émeraude et ses
vastes plantations de pavots, avec ses nombreuses bourgades,
perdues dans la verdure, ombragées de palmiers, de manguiers, de
dattiers, de taras, sur lesquels la nature a jeté, comme un filet,
un inextricable réseau de lianes. Les routes que suit Steam-House
forment autant de berceaux touffus, dont un sol humide entretient
la fraîcheur. Nous avançons, la carte sous les yeux, sans jamais
craindre de nous égarer. Les hennissements de notre éléphant se
mêlent aux assourdissants concerts de la gent ailée et aux
discordantes criailleries des tribus simiesques. Sa fumée enroule
d'épaisses volutes aux phénix champêtres, aux bananiers, dont les
fruits dorés se détachent comme des étoiles au milieu de légers
nuages. Sur son passage se lèvent des volées de ces frêles oiseaux
de riz, qui confondent leur plumage blanc avec les blanches
spirales de la vapeur. Ça et là, des groupes de banians, des
bouquets de pamplemousses, des carrés de «dalhs», espèces de pois
arborescents que supporte une tige haute d'un mètre, se détachent
en vigueur, et servent de repoussoirs aux paysages des arrière-plans.
Mais quelle chaleur! À peine un peu d'air humide se propage-t-il à
travers les nattes de vétiver de nos fenêtres! Les «hot winds»,--
les vents chauds,--qui se sont chargés de calorique en
caressant la surface des longues plaines de l'ouest, couvrent la
campagne de leur haleine embrasée. Il est temps que la mousson de
juin vienne modifier l'état atmosphérique. Nul ne pourrait
supporter les atteintes de ce soleil de feu, sans être menacé de
quelque suffocation mortelle.
Aussi, la campagne est-elle déserte. Les «raïots» eux-mêmes,
quoique bien aguerris à ces jets de rayons embrasés, ne pourraient
se livrer aux travaux de culture. La route ombreuse est seule
praticable, et encore à la condition de la parcourir à l'abri de
notre bungalow roulant. Il faut que le chauffeur Kâlouth soit, je
ne dirai pas de platine, car du platine fondrait, mais de carbone
pur, pour ne pas entrer en fusion devant la grille ardente de sa
chaudière. Non! le brave Indou résiste. Il s'est fait comme une
seconde nature réfractaire, à vivre sur la plate-forme des
locomotives, en courant les railways de l'Inde centrale!
Le thermomètre, suspendu aux parois de la salle à manger, a marqué
cent six degrés Fahrenheit (41°11 centig.) dans la journée du 19
mai. Ce soir-là, nous n'avons pu faire notre hygiénique promenade
de l'»hawakana». Ce mot signifie proprement «manger de l'air»,
c'est-à-dire qu'après les étouffements produits par une journée
tropicale, on va respirer un peu de l'air tiède et pur du soir.
Cette fois, c'est l'atmosphère qui nous aurait dévorés.
«Monsieur Maucler, me dit le sergent Mac Neil, cela me rappelle
les derniers jours de mars, pendant lesquels sir Hugh Rose, avec
une batterie de deux pièces seulement, essayait de faire brèche à
l'enceinte de Jansi. Il y avait seize jours que nous avions passé
la Betwa, et, depuis seize jours, les chevaux n'avaient pas été
une seule fois débridés. Nous nous battions entre d'énormes
murailles de granit, autant dire entre les parois de briques d'un
haut fourneau. Dans nos rangs passaient des «chitsis» qui
portaient de l'eau dans leurs outres, et, tandis que nous faisions
le coup de feu, ils nous la versaient sur la tête, sans quoi nous
serions tombés foudroyés. Tenez! Je me souviens! J'étais épuisé.
Mon crâne éclatait. J'allais tomber... Le colonel Munro me voit,
et, arrachant l'outre des mains d'un chitsi, il la verse sur
moi... et c'était la dernière que les porteurs avaient pu se
procurer!... Cela ne s'oublie pas, voyez-vous! Non! goutte de sang
pour goutte d'eau! Alors même que j'aurais donné tout le mien pour
mon colonel, je serais encore son débiteur!
--Sergent Mac Neil, demandai-je, ne trouvez-vous pas que, depuis
notre départ, le colonel Munro a l'air plus préoccupé que
d'habitude? Il semble que chaque jour...
--Oui, monsieur, répondit Mac Neil, qui m'interrompit assez
vivement, mais cela n'est que trop naturel! Mon colonel se
rapproche de Lucknow, de Cawnpore, là où Nana Sahib a fait
massacrer... Ah! je ne puis parler de cela sans que le sang ne me
monte à la tête! Peut-être eût-il mieux valu modifier l'itinéraire
de ce voyage, et ne pas traverser les provinces que la révolte a
dévastées! Nous sommes encore trop près de ces terribles
événements pour que le souvenir s'en soit affaibli!
--Pourquoi ne pas changer notre route! dis-je alors. Si vous le
voulez, Mac Neil, je vais en parler à Banks, au capitaine Hod...
--Il est trop tard, répondit le sergent. J'ai lieu de penser,
d'ailleurs, que mon colonel tient à revoir, une dernière fois
peut-être, le théâtre de cette guerre horrible, qu'il veut aller
là où lady Munro a trouvé la mort, et quelle mort!
--Si vous le pensez, Mac Neil, répondis-je, mieux vaut laisser
faire le colonel Munro, et ne rien changer à nos projets. C'est
souvent une consolation et comme un adoucissement à la douleur que
d'aller pleurer sur la tombe de ceux qui nous sont chers...
--Sur la tombe, oui! s'écria Mac Neil. Mais est-ce donc une
tombe, ce puits de Cawnpore, où tant de victimes ont été
précipitées pêle-mêle! Est-ce là un monument funéraire qui nous
rappelle ceux que de pieuses mains entretiennent dans nos
cimetières d'Écosse, au milieu des fleurs, sous l'ombre des beaux
arbres, avec un nom, un seul, le nom de celui qui n'est plus! Ah!
monsieur, je crains que la douleur de mon colonel ne soit
épouvantable! Mais, je vous le répète, il est trop tard maintenant
pour le détourner de ce chemin. Qui sait s'il ne refuserait pas
dès lors de nous suivre! Oui! laissons aller les choses, et que
Dieu nous conduise!»
Évidemment, Mac Neil, en parlant ainsi, savait à quoi s'en tenir
sur les projets de sir Edward Munro. Mais me disait-il bien tout
et n'était-ce que le projet de revoir Cawnpore qui avait décidé le
colonel à quitter Calcutta? Quoi qu'il en soit, c'était maintenant
comme un aimant qui l'attirait vers le théâtre où s'était fait le
dénouement de ce funeste drame!... Il fallait laisser faire!
J'eus alors la pensée de demander au sergent s'il avait renoncé,
lui, pour son propre compte, à toute idée de vengeance, en un mot
s'il croyait que Nana Sahib fût mort.
«Non, me répondit nettement Mac Neil. Bien que je n'aie aucun
indice sur lequel je puisse fonder mon opinion, je ne crois pas,
je ne peux pas croire que Nana Sahib ait pu mourir sans avoir été
puni de tant de crimes! Non! Et, cependant, je ne sais rien, je
n'ai rien appris!... C'est comme un instinct qui me pousse!... Ah!
monsieur! se faire un but d'une vengeance légitime, ce serait
quelque chose dans la vie! Fasse le ciel que mes pressentiments ne
me trompent pas, et un jour...»
Le sergent n'acheva pas... Son geste indiqua ce que sa bouche
n'avait pas voulu dire. Le serviteur était à l'unisson du maître!
Lorsque je rapportai le sens de cette conversation à Banks et au
capitaine Hod, tous deux furent d'accord que l'itinéraire ne
devait et ne pouvait être modifié. D'ailleurs, il n'avait jamais
été question de passer par Cawnpore, et, le Gange une fois franchi
à Bénarès, nous devions nous élever directement dans le nord, en
traversant la partie orientale des royaumes de l'Oude et du
Rohilkhande. Quoi que pût penser Mac Neil, il n'était pas certain
que sir Edward Munro voulût revoir Lucknow ou Cawnpore, qui lui
rappelleraient tant d'horribles souvenirs; mais enfin, s'il le
voulait, on ne le contrarierait pas sur ce point.
Quant à Nana Sahib? sa notoriété était telle, que si la notice qui
signalait sa réapparition dans la présidence de Bombay avait dit
la vérité, nous aurions dû en entendre parler de nouveau. Mais, à
notre départ de Calcutta, il n'était déjà plus question du nabab,
et les renseignements recueillis sur notre route donnaient à
penser que l'autorité avait été induite en erreur.
En tout cas, si, par impossible, il y avait là quelque chose de
vrai, si le colonel Munro avait un dessein secret, il pouvait
paraître étonnant que Banks, son plus intime ami, n'en fût pas le
confident, de préférence au sergent Mac Neil. Mais cela tenait
sans doute, ainsi que le dit Banks, à ce qu'il eût tout fait pour
empêcher le colonel de se lancer dans de périlleuses et inutiles
recherches, tandis que le sergent devait l'y pousser!
Le 19 mai, vers midi, nous avions dépassé la bourgade de Chittra.
Steam-House se trouvait maintenant à quatre cent cinquante
kilomètres de son point de départ.
Le lendemain, 20 mai, à la nuit tombante, le Géant d'Acier
arrivait, après une journée torride, aux environs de Gaya. La
halte se fit sur le bord d'une rivière sacrée, le Phalgou, qui est
bien connue des pèlerins. Les deux maisons s'établirent sur une
jolie berge, ombragée de beaux arbres, à deux milles à peu près de
la ville.
Notre intention était de passer trente-six heures en cet endroit,
c'est-à-dire deux nuits et un jour, car le lieu était très curieux
à visiter, ainsi que je l'ai dit plus haut.
Le lendemain, dès quatre heures du matin, afin d'éviter les
chaleurs de midi, Banks, le capitaine Hod et moi, après avoir pris
congé du colonel Munro, nous nous dirigions vers Gaya.
On affirme que cent cinquante mille dévots affluent annuellement
dans ce centre des établissements brahmaniques. En effet, aux
approches de la ville, les chemins étaient envahis par un très
grand nombre d'hommes, de femmes, de vieillards, d'enfants. Tout
ce monde s'en allait processionnellement à travers la campagne,
ayant bravé les mille fatigues d'un long pèlerinage, pour
accomplir ses devoirs religieux.
Banks avait déjà visité ce territoire du Behar à l'époque où il
faisait les études d'un chemin de fer, qui n'est pas encore en
cours d'exécution. Il connaissait donc le pays, et nous ne
pouvions avoir un meilleur guide. Il avait d'ailleurs obligé le
capitaine Hod à laisser au campement tout son attirail de
chasseur. Donc, nulle crainte que notre Nemrod nous abandonnât en
route.
Un peu avant d'arriver à la ville, à laquelle on peut justement
donner le nom de Cité sainte, Banks nous fit arrêter devant un
arbre sacré, autour duquel des pèlerins de tout âge et de tout
sexe se tenaient dans la posture de l'adoration.
Cet arbre était un «pîpal», au tronc énorme; mais, bien que la
plupart de ses branches fussent déjà tombées de vieillesse, il ne
devait pas compter plus de deux à trois cents ans d'existence.
C'est ce que devait constater M. Louis Rousselet, deux ans plus
tard, pendant son intéressant voyage à travers l'Inde des Rajahs.
Arbre Boddhi, tel était, en religion, le nom de ce dernier
représentant de la génération de pîpals sacrés, qui ombragèrent
cette place même, pendant une longue série de siècles, et dont le
premier fut planté cinq cents ans avant l'ère chrétienne. Il est
probable que, pour les fanatiques prosternés à ses pieds, c'était
l'arbre même que Bouddha consacra en ce lieu. Il se dresse
maintenant sur une terrasse en ruines, tout près d'un temple de
briques, dont l'origine est évidemment très ancienne.
La présence de trois Européens, au milieu de ces milliers
d'Indous, ne fut pas vue d'un très bon oeil. On ne nous dit rien,
cependant, mais nous ne pûmes arriver jusqu'à la terrasse ni
pénétrer dans les ruines du temple. Du reste, les pèlerins les
encombraient, et il eût été difficile de se frayer un chemin parmi
eux.
«S'il y avait eu là quelque brahmane, dit Banks, notre visite
aurait été plus complète, et nous eussions peut-être pu visiter
l'édifice jusque dans ses profondeurs.
--Comment! répondis-je, un prêtre eût été moins sévère que ses
propres fidèles?
--Mon cher Maucler, répondit Banks, il n'y a pas de sévérité qui
tienne devant l'offre de quelques roupies. Après tout, il faut
bien que les brahmanes vivent!
--Je n'en vois pas la nécessité, répondit le capitaine Hod, qui
avait le tort de ne pas professer pour les Indous, leurs moeurs,
leurs préjugés, leurs coutumes et les objets de leur vénération,
la tolérance que ses compatriotes leur accordent très justement.
Pour le moment, l'Inde n'était pour lui qu'un vaste territoire de
«chasses réservées», et, à la population des villes ou des
campagnes, il préférait incontestablement les féroces carnassiers
des jungles.
Après une station convenable au pied de l'arbre sacré, Banks nous
conduisit sur la route dans la direction de Gaya. À mesure que
nous approchions de la ville sainte, la foule des pèlerins
s'accroissait. Bientôt, dans une éclaircie de verdure, Gaya nous
apparut sur la cime du rocher qu'elle couronne de ses
constructions pittoresques.
Ce qui attire surtout l'attention des touristes en cet endroit,
c'est le temple de Vishnou. Il est de construction moderne,
puisqu'il a été rebâti, voilà quelques années seulement, par la
reine d'Holcar. La grande curiosité de ce temple, ce sont les
empreintes laissées par Vishnou en personne, lorsqu'il daigna
descendre sur la terre pour lutter avec le démon Maya. La lutte
entre un dieu et un diable ne pouvait être longtemps douteuse. Le
démon succomba, et un bloc de pierre, visible dans l'enceinte même
de Vishnou-Pad, témoigne, par les profondes empreintes des pieds
de son adversaire, que ce diable avait affaire à forte partie.
Je dis «un bloc de pierre visible», et je me hâte d'ajouter
«visible pour les Indous seulement». En effet, aucun Européen
n'est admis à contempler ces divins vestiges. Peut-être, pour bien
les distinguer sur la pierre miraculeuse, faut-il une foi robuste,
qui ne se rencontre plus chez les croyants des contrées
occidentales. Cette fois, quoiqu'il en eût, Banks en fut pour
l'offre de ses roupies. Aucun prêtre ne voulut accepter ce qui eût
été le prix d'un sacrilège. La somme ne fut-elle pas à la hauteur
d'une conscience de brahmane, je n'oserais décider ce point.
Toujours est-il que nous ne pûmes pénétrer dans le temple, et j'en
suis encore à savoir quelle est la «pointure» de ce doux et beau
jeune homme d'une couleur azurée, vêtu comme un roi des anciens
temps, célèbre par ses dix incarnations, qui représente le
principe conservateur opposé à Siva, le farouche emblème du
principe destructeur, et que les Vaichnavas, adorateurs de
Vishnou, reconnaissent comme le premier des trois cent trente
millions de dieux qui peuplent leur mythologie éminemment
polythéiste.
Mais il n'y avait pas lieu de regretter notre excursion à la ville
sainte, ni au Vishnou-Pad. Dépeindre le pêle-mêle de temples, la
succession de cours, l'agglomération de viharas qu'il nous fallut
contourner ou traverser pour arriver jusqu'à lui, ce serait
impossible. Thésée lui-même, le fil d'Ariane à la main, se serait
perdu dans ce labyrinthe! Nous redescendîmes donc le rocher de
Gaya.
Le capitaine Hod était furieux. Il avait voulu faire un mauvais
parti au brahmane qui nous refusait l'accès du Vishnou-Pad.
«Y pensez-vous, Hod? lui avait dit Banks, en le retenant. Ne
savez-vous pas que les Indous regardent leurs prêtres, les
brahmanes, non seulement comme des êtres d'un sang illustre, mais
aussi comme des êtres d'une origine supérieure?»
Lorsque nous fûmes arrivés à la partie du Phalgou qui baigne le
rocher de Gaya, la prodigieuse agglomération des pèlerins se
développa largement sous nos regards. Là se coudoyaient, dans un
pêle-mêle sans nom, hommes et femmes, vieillards et enfants,
citadins et ruraux, riches babous et pauvres raïots de la plus
infime catégorie, des Vaïchyas, marchands et agriculteurs, des
Kchatryas, fiers guerriers du pays, des Sudras, misérables
artisans de sectes différentes, des parias, qui sont hors la loi,
et dont les yeux souillent les objets qu'ils regardent,--en un
mot, toutes les classes ou toutes les castes de l'Inde, le
Radjoupt vigoureux repoussant du coude le Bengali malingre, les
gens du Pendjab opposés aux mahométans du Scinde. Les uns sont
venus en palanquins, les autres dans des voitures traînées par les
grands boeufs à bosse. Ceux-ci sont étendus près de leurs
chameaux, dont la tête vipérine s'allonge sur le sol, ceux-là ont
fait la route à pied, et il en arrive encore de toutes les parties
de la péninsule. Ça et là se dressent des tentes, ça et là des
charrettes dételées, ça et là des huttes de branches, qui servent
de demeures provisoires à tout ce monde.
«Quelle cohue! dit le capitaine Hod.
--Les eaux du Phalgou ne seront pas agréables à boire au coucher
du soleil! fit observer Banks.
--Et pourquoi? demandai-je.
--Parce que ces eaux sont sacrées, et que toute cette foule
suspecte va s'y baigner, comme les Gangistes le font dans les eaux
du Gange.
--Sommes-nous donc en aval? s'écria Hod, en tendant la main dans
la direction où se trouvait notre campement.
--Non, mon capitaine, rassurez-vous, répondit l'ingénieur, nous
sommes en amont.
--À la bonne heure, Banks! Il ne faut pas qu'on abreuve à cette
source impure notre Géant d'Acier!» Cependant, nous passions au
milieu de ces milliers d'Indous, entassés sur un espace assez
restreint.
L'oreille était tout d'abord frappée d'un bruit discordant de
chaînes et de sonnettes. C'étaient les mendiants qui taisaient
appel à la charité publique.
Là fourmillaient des échantillons variés de cette confrérie
truandière, si considérable dans toute la péninsule indienne. La
plupart étalaient de fausses plaies, comme les Clopin-Trouillefou
du moyen âge. Mais si les mendiants de profession sont de faux
infirmes pour la plupart, il n'en est pas ainsi des fanatiques. En
effet, il eût été difficile de pousser la conviction plus loin.
Des faquirs, des goussaïns étaient là, presque nus, couverts de
cendre; celui-ci, le bras ankylosé par une tension prolongée;
celui-là, la main traversée par les ongles de ses propres doigts.
D'autres s'étaient imposé la condition de mesurer avec leur corps
tout le chemin parcouru depuis leur départ. S'étendant sur le sol,
se relevant, s'étendant encore, ils avaient fait des centaines de
lieues de cette façon, comme s'ils eussent servi de chaîne
d'arpenteur.
Ici, des fidèles, enivrés par le hang,--opium liquide mêlé d'une
infusion de chanvre,--étaient attachés à des branches d'arbres
par des crocs de fer enfoncés dans leurs épaules. Ainsi pendus,
ils tournaient sur eux-mêmes jusqu'à ce que leur chair vînt à
manquer et qu'ils tombassent dans les eaux du Phalgou.
Là, d'autres, en l'honneur de Siva, les jambes percées, la langue
perforée, des flèches les traversant d'outre en outre, faisaient
lécher par des serpents le sang qui coulait de leurs plaies.
Tout ce spectacle ne pouvait être que fort répugnant pour le
regard d'un Européen. Aussi, avais-je hâte de passer, lorsque
Banks, m'arrêtant tout d'un coup:
«L'heure de la prière!» dit-il.
En ce moment, un brahmane parut au milieu de la foule. Il leva la
main droite et la dirigea vers le soleil, que le massif du rocher
de Gaya avait caché jusqu'alors.
Le premier rayon, lancé par l'astre radieux, fut le signal. La
foule, à peu près nue, entra dans les eaux sacrées. Il y eut alors
de simples immersions, comme aux premiers temps du baptême; mais,
je dois le dire, elles ne tardèrent pas à se changer en véritables
parties de pleine eau, dont le caractère religieux était difficile
à saisir. J'ignore si les initiés, en récitant les «slocas» ou
versets, que, pour un prix convenu, leur dictaient les prêtres,
songeaient plus à laver leur corps que leur âme. La vérité est
qu'après avoir pris de l'eau dans le creux de la main, après en
avoir aspergé les quatre points cardinaux, ils s'en jetaient
quelques gouttes au visage, comme des baigneurs qui s'amusent dans
les premières lames d'une grève de bains de mer. Je dois ajouter,
d'ailleurs, qu'ils n'oubliaient pas de s'arracher au moins un
cheveu pour chaque péché qu'ils avaient commis. Combien y en
avait-il là qui eussent mérité de sortir chauves des eaux du
Phalgou!
Et tels étaient les ébats balnéaires de ces fidèles, tantôt
troublant l'eau par leurs subits plongeons, tantôt la battant du
talon comme un nageur émérite, que les alligators effrayés
s'enfuyaient à la rive opposée. Là, d'un oeil glauque fixé sur
toute cette foule bruyante qui envahissait leur domaine, ils
regardaient et restaient en ligne, faisant retentir l'air du
claquement de leurs formidables mâchoires. Les pèlerins,
d'ailleurs, ne s'en souciaient pas plus que de lézards
inoffensifs.
Il était temps de laisser ces singuliers dévots se mettre en état
d'entrer dans le Kaïlas, qui est le paradis de Brahma. Nous
remontâmes donc la rive du Phalgou, afin de rejoindre le
campement.
Le déjeuner nous réunit tous à table, et le reste de la journée,
qui avait été extrêmement chaude, se passa sans incidents. Le
capitaine Hod, vers le soir, alla battre la plaine environnante et
rapporta quelque menu gibier. Pendant ce temps, Storr, Kâlouth et
Goûmi refaisaient la provision d'eau et de combustible, et
chargeaient le foyer. Il était, en effet, question de partir au
petit jour.
À neuf heures du soir, nous avions tous regagné nos chambres. Une
nuit très calme, mais assez obscure, se préparait. D'épais nuages
cachaient les étoiles et alourdissaient l'atmosphère. La chaleur
ne perdait rien de son intensité, même avec le coucher du soleil.
J'eus quelque peine à m'endormir, tant la température était
étouffante. À travers ma fenêtre, que j'avais laissée ouverte, ne
pénétrait qu'un air brûlant, qui me paraissait très impropre au
fonctionnement régulier des poumons.
Minuit arriva, sans que j'eusse trouvé un seul instant de repos.
J'avais pourtant la ferme intention de dormir pendant trois ou
quatre heures avant le départ, mais j'avais aussi le tort de
vouloir commander le sommeil. Le sommeil me fuyait. La volonté n'y
peut rien, au contraire.
Il devait être une heure du matin, environ, lorsque je crus
entendre un sourd murmure, qui se propageait le long des rives du
Phalgou.
L'idée me vint d'abord que, sous l'influence d'une atmosphère très
saturée d'électricité, quelque vent d'orage commençait à se lever
dans l'ouest. Il serait brûlant, sans doute, mais enfin il
déplacerait les couches de l'air, et le rendrait peut-être plus
respirable.
Je me trompais. La ramure des arbres qui abritaient le campement
gardait une absolue immobilité.
Je passai la tête à travers la baie de ma fenêtre, et j'écoutai.
Le murmure lointain se fit encore entendre, mais je ne vis rien.
La nappe du Phalgou était entièrement sombre, sans aucun de ces
reflets tremblotants qu'eut produits une agitation quelconque de
sa surface. Le bruit ne venait ni de l'eau ni de l'air.
Cependant, je n'aperçus rien de suspect. Je me recouchai donc, et,
la fatigue l'emportant, je commençai à m'assoupir. À de certains
intervalles, quelques bouffées de cet inexplicable murmure
m'arrivaient encore, mais je finis par m'endormir tout à fait.
Deux heures après, au moment où les premières blancheurs de l'aube
se glissaient à travers les ténèbres, je fus brusquement réveillé.
On appelait l'ingénieur.
«Monsieur Banks?
--Que me veut-on?
--Venez donc.» J'avais reconnu la voix de Banks et celle du
mécanicien qui venait d'entrer dans le couloir. Je me levai
aussitôt et quittai ma cabine. Banks et Storr étaient déjà sous la
vérandah de l'avant. Le colonel Munro m'y avait précédé, et le
capitaine Hod ne tarda pas à nous rejoindre. «Qu'y a-t-il? demanda
l'ingénieur.
--Regardez, monsieur,» répondit Storr.
Quelques lueurs du jour naissant permettaient d'observer les rives
du Phalgou et une partie de la route qui se développait en avant
sur un espace de plusieurs milles.
Notre surprise fut grande, lorsque nous aperçûmes plusieurs
centaines d'Indous, couchés par groupes, qui encombraient les
berges et le chemin.
«Ce sont nos pèlerins d'hier, dit le capitaine Hod.
--Que font-ils là? demandai-je.
--Ils attendent, sans doute, que le soleil se lève, répondit le
capitaine, afin de se plonger dans les eaux sacrées!
--Non, répondit Banks. Ne peuvent-ils faire leurs ablutions à
Gaya même? S'ils s'ont venus ici, c'est que...
--C'est que notre Géant d'Acier a produit son effet habituel!
s'écria le capitaine Hod. Ils auront su qu'un éléphant
gigantesque, un colosse, comme ils n'en avaient jamais vu, était
dans le voisinage, et ils sont venus l'admirer!
--Pourvu qu'ils s'en tiennent à l'admiration! répondit
l'ingénieur, en secouant la tête.
--Que crains-tu donc, Banks? demanda le colonel Munro.
--Eh! je crains... que ces fanatiques ne barrent le passage et ne
gênent notre marche!
--En tout cas, sois prudent! Avec de tels dévots, on ne saurait
trop prendre de précautions.
--En effet,» répondit Banks. Puis, appelant le chauffeur:
«Kâlouth, demanda-t-il, les feux sont-ils prêts?
--Oui, monsieur.
--Eh bien, allume.
--Oui, allume, Kâlouth! s'écria le capitaine Hod. Chauffe,
Kâlouth, et que notre éléphant crache à la figure de tous ces
pèlerins, son haleine de fumée et de vapeur!»
Il était alors trois heures et demie du matin. Il ne fallait
qu'une demi-heure, au plus, pour que la machine fût en pression.
Les feux furent aussitôt allumés, le bois pétilla dans le foyer,
et une fumée noire s'échappa de la gigantesque trompe de
l'éléphant, dont l'extrémité se perdait dans les branches des
grands arbres.
En ce moment, quelques groupes d'Indous se rapprochèrent. Il se
fit un mouvement général dans la foule. Notre train fut serré de
plus près. Aux premiers rangs de ces pèlerins, on levait les bras
en l'air, on les étendait vers l'éléphant, on se courbait, on
s'agenouillait, on se prosternait jusque dans la poussière.
C'était évidemment de l'adoration, portée au plus haut point.
Nous étions donc là, sous la vérandah, le colonel Munro, le
capitaine Hod et moi, assez inquiets de savoir où s'arrêterait ce
fanatisme. Mac Neil nous avait rejoints et regardait
silencieusement. Quant à Banks, il était allé prendre place avec
Storr dans la tourelle que portait l'énorme animal, et d'où il
pouvait le manoeuvrer à son gré.
À quatre heures, la chaudière ronflait déjà. Ce ronflement sonore
devait être pris par les Indous pour le grondement irrité d'un
éléphant d'un ordre surnaturel. En ce moment, le manomètre
indiquait une pression de cinq atmosphères, et Storr laissait fuir
la vapeur par les soupapes, comme si elle eût transpiré à travers
la peau du gigantesque pachyderme.
«Nous sommes en pression, Munro! cria Banks.
--Va, Banks, répondit le colonel, mais va prudemment et
n'écrasons personne!» Il faisait presque jour alors. La route qui
longe la rive du Phalgou était entièrement occupée par cette foule
de dévots, peu disposée à nous livrer passage. Dans ces
conditions, aller de l'avant et n'écraser personne, ce n'était pas
chose facile. Banks donna deux ou trois coups de sifflet, auxquels
les pèlerins répondirent par des hurlements frénétiques. «Rangez-vous!
Rangez-vous!» cria l'ingénieur, en ordonnant au mécanicien
d'ouvrir un peu le régulateur. Les mugissements de la vapeur, qui
se précipitait dans les cylindres, se firent entendre. La machine
s'ébranla d'un demi-tour de roue. Un puissant jet de fumée blanche
s'échappa de la trompe. La foule s'était un instant écartée. Le
régulateur fut alors ouvert à demi. Les hennissements du Géant
d'Acier s'accrurent, et notre train commença à se mouvoir entre
les rangs pressés des Indous, qui ne semblaient pas vouloir lui
faire place. «Banks, prenez garde!» m'écriai-je tout à coup. En me
penchant en dehors de la vérandah, je venais de voir une douzaine
de ces fanatiques se jeter sur la route, avec la volonté bien
évidente de se faire écraser sous les roues de la lourde machine.
«Attention! attention! Retirez-vous,» disait le colonel Munro, qui
leur faisait signe de se relever.
--Les imbéciles! criait à son tour le capitaine Hod. Ils prennent
notre appareil pour le char de Jaggernaut! Ils veulent se faire
broyer sous les pieds de l'éléphant sacré!»
Sur un signe de Banks, le mécanicien ferma l'introduction de la
vapeur. Les pèlerins, étendus en travers du chemin, paraissaient
décidés à ne point se relever. Autour d'eux, la foule fanatisée
poussait des cris et les encourageait du geste.
La machine s'était arrêtée. Banks ne savait plus que faire et
était très embarrassé. Tout à coup, une idée lui vint. «Nous
allons bien voir!» dit-il. Il ouvrit aussitôt le robinet des
purgeurs des cylindres, et d'intenses jets de vapeur fusèrent au
ras du sol, pendant que l'air retentissait de sifflets stridents.
«Hurrah! hurrah! hurrah! s'écria le capitaine Hod. Cinglez-les,
ami Banks, cinglez-les!» Le moyen était bon. Les fanatiques,
atteints par les jets de vapeur, se relevèrent en poussant des
cris d'échaudés. Se faire écraser, bien! Se faire brûler, non! La
foule recula et le chemin redevint libre. Le régulateur fut alors
ouvert en grand, les roues mordirent profondément le sol. «En
avant! en avant!» cria le capitaine Hod, qui battait des mains et
riait de bon coeur. Et, d'un train plus rapide, le Géant d'Acier,
filant droit sur la route, disparut bientôt aux yeux de la foule
ébahie, comme un animal fantastique, dans un nuage de vapeur.
CHAPITRE VIII
Quelques heures à Bénarès.
La grande route était maintenant ouverte devant Steam-House,--
cette route qui, par Sasserâm, allait nous conduire à la rive
droite du Gange, en face de Bénarès.
Un mille au delà du campement, la machine ralentie prit une allure
plus modérée, soit environ deux lieues et demie à l'heure.
L'intention de Banks était de camper le soir même à vingt-cinq
lieues de Gaya, et de passer tranquillement la nuit aux environs
de la petite ville de Sasserâm.
En général, les routes de l'Inde évitent autant que possible les
cours d'eau, qui nécessitent des ponts, lesquels sont assez
coûteux à établir sur ces terrains de formation alluvionnaire.
Aussi sont-ils encore à construire en beaucoup d'endroits, où il
n'a pas été possible d'empêcher une rivière ou un fleuve de barrer
le chemin. Il est vrai, le bac est là, cet antique et rudimentaire
appareil, qui, pour transporter notre train, eût été insuffisant,
à coup sûr. Fort heureusement, nous pouvions nous en passer.
Précisément, pendant cette journée, il fallut franchir un
important cours d'eau, la Sône. Cette rivière, alimentée au-dessus
de Rhotas par ses affluents du Coput et du Coyle, va se perdre
dans le Gange, à peu près entre Arrah et Dinapore.
Rien ne fut plus aisé que ce passage. L'éléphant se transforma
tout naturellement en moteur marin. Il descendit la berge sur une
pente douce, entra dans le fleuve, se maintint à sa surface, et,
de ses larges pattes battant l'eau comme les aubes d'une roue
motrice, il entraîna doucement le train, qui flottait à sa suite.
Le capitaine Hod ne se tenait pas de joie.
«Une maison roulante! s'écriait-il, une maison qui est à la fois
une voiture et un bateau à vapeur! Il ne lui manque plus que des
ailes pour se transformer en appareil volant et franchir l'espace!
--Cela se fera un jour ou l'autre, ami Hod, répondit sérieusement
l'ingénieur.
--Je le sais bien, ami Banks, répondit non moins sérieusement le
capitaine. Tout se fera! Mais ce qui ne se fera pas, ce sera que
l'existence nous soit rendue dans deux cents ans pour voir ces
merveilles! La vie n'est pas gaie tous les jours, et, cependant,
je consentirais volontiers à vivre dix siècles,--par pure
curiosité!»
Le soir, à douze heures de Gaya, après avoir franchi le magnifique
pont tubulaire qui porte le railway, à quatre-vingts pieds au-dessus
du lit de la Sône, nous campions aux environs de Sasserâm.
Il n'était question que de passer une nuit en cet endroit, pour
refaire le bois et l'eau, et de repartir à l'aube naissante.
Ce programme fut exécuté de tous points, et le lendemain matin, 22
mai, avant ces heures brûlantes que nous réservait l'ardent soleil
de midi, nous avions repris notre route.
Le pays était toujours le même, c'est-à-dire très riche, très
cultivé. Tel il apparaît aux abords de la merveilleuse vallée du
Gange. Je ne parlerai pas des nombreux villages qui se perdent au
milieu des immenses rizières, entre les bouquets de palmiers taras
à l'épais feuillage en voûte, sous l'ombrage des manguiers et
autres arbres de magnifique venue. D'ailleurs nous ne nous
arrêtions pas. Si, parfois, le chemin était barré par quelque
charrette, traînée au pas lent des zébus, deux ou trois coups de
sifflet la faisaient ranger, et notre train passait, au grand
ébahissement des raïots.
Pendant cette journée, j'eus le plaisir charmant de voir bon
nombre de champs de rosés. En effet, nous n'étions pas éloignés de
Ghazipore, grand centre de production de l'eau ou plutôt de
l'essence faite avec ces fleurs.
Je demandai à Banks s'il pouvait me donner quelques renseignements
sur ce produit si recherché, qui paraît être le dernier mot de
l'art en matière de parfumerie.
«Voici des chiffres, cher ami, me répondit Banks, et ils vous
montreront combien cette fabrication est coûteuse. Quarante livres
de rosés sont préalablement soumises à une sorte de distillation
lente sur un feu doux, et le tout donne environ trente livres
d'eau de roses. Cette eau est jetée sur un nouveau paquet de
quarante livres de fleurs, dont on pousse la distillation jusqu'au
moment où le mélange est réduit à vingt livres. On expose ce
mélange, pendant douze heures, à l'air frais de la nuit, et, le
lendemain, on trouve, figée à sa surface, quoi? une once d'huile
odorante. Ainsi donc, de quatre-vingts livres de rosés,--
quantité qui, dit-on, ne contient pas moins de deux cent mille
fleurs,--on n'a retiré finalement qu'une once de liquide. C'est
un véritable massacre! Aussi ne s'étonnera-t-on pas que, même dans
le pays de production, l'essence de roses coûte quarante roupies
ou cent francs l'once.
--Eh! répondît le capitaine Hod, si pour fabriquer une once
d'eau-de-vie, il fallait quatre-vingts livres de raisin, voilà qui
mettrait le grog à un fier prix!»
Pendant cette journée, nous eûmes encore à franchir la Karamnaca,
l'un des affluents du Gange. Les Indous ont fait de cette
innocente rivière une sorte de Styx, sur lequel il ne fait pas
bon, naviguer. Ses bords ne sont pas moins maudits que les bords
du Jourdain ou de la mer Morte. Les cadavres qu'on lui confie,
elle les porte tout droit à l'enfer brahmanique. Je ne discute pas
ces croyances; mais, quant à admettre que l'eau de cette
diabolique rivière soit désagréable au goût et malsaine à
l'estomac, je proteste. Elle est excellente.
Le soir, après avoir traversé un pays très peu accidenté, entre
les immenses champs de pavots et le vaste damier des rizières,
nous campions sur la rive droite du Gange, en face de l'antique
Jérusalem des Indous, la ville sainte de Bénarès.
«Vingt-quatre heures de halte! dit Banks.
--À quelle distance sommes-nous maintenant de Calcutta? demandai-je
à l'ingénieur.
--À trois cent cinquante milles environ, me répondit-il, et vous
avouerez, mon cher ami, que nous ne nous sommes aperçus ni de la
longueur du chemin ni des fatigues de la route!»
Le Gange! Est-il un fleuve dont le nom évoque de plus poétiques
légendes, et ne semble-t-il pas que toute l'Inde se résume en lui?
Est-il au monde une vallée comparable à celle qui, pour diriger
son cours superbe, se développe sur un espace de cinq cents lieues
et ne compte pas moins de cent millions d'habitants? Est-il un
endroit du globe où plus de merveilles aient été entassées depuis
l'apparition des races asiatiques? Qu'aurait donc dit du Gange
Victor Hugo, qui a si fièrement chanté le Danube! Oui! on peut
parler haut, quand on a:
_... comme une mer sa houle,_
_Quand sur le globe on se déroule,_
_Comme un serpent, et quand on roule_
_De l'occident à l'orient!_
Mais le Gange a sa houle, ses cyclones, plus terribles que les
ouragans du fleuve européen! Lui aussi se déroule comme un serpent
dans les plus poétiques contrées du monde! Lui aussi coule de
l'occident à l'orient! Mais ce n'est pas dans un médiocre massif
de collines qu'il va prendre sa source! C'est de la plus haute
chaîne du globe, c'est des montagnes du Thibet qu'il se précipite
en absorbant tous les affluents de sa route! C'est de l'Himalaya
qu'il descend!
Le lendemain, 23 mai, au soleil levant, la large nappe d'eau
miroitait devant nos yeux. Sur le sable blanc, quelques groupes
d'alligators, de grande taille, semblaient boire les premiers
rayons du jour. Ils étaient immobiles, tournés vers l'astre
radieux, comme s'ils eussent été les plus fidèles sectateurs de
Brahma. Mais quelques cadavres, qui passaient en flottant, les
arrachèrent à leur adoration. Ces cadavres que le courant emporte,
on a dit qu'ils flottent sur le dos quand ce sont des hommes, sur
la poitrine quand ce sont des femmes. Je pus constater qu'il n'y a
rien de vrai dans cette observation. Un instant après, les
monstres se jetaient sur cette proie, que leur fournissent
quotidiennement les cours d'eau de la péninsule, et ils
l'entraînaient dans les profondeurs du fleuve.
Le chemin de fer de Calcutta, avant de se bifurquer à Allahabad
pour courir sur Delhi, au nord-ouest, et sur Bombay, au sud-ouest,
suit constamment la rive droite du Gange, dont il économise par sa
rectitude les nombreuses sinuosités. À la station de Mogul-Seraï,
dont nous n'étions éloignés que de quelques milles, un petit
embranchement se détache, qui dessert Bénarès en traversant le
fleuve, et, par la vallée de la Goûmti, va jusqu'à Jaunpore sur un
parcours d'une soixantaine de kilomètres.
Bénarès est donc sur la rive gauche. Mais ce n'était pas en cet
endroit que nous devions franchir le Gange. C'était seulement à
Allahabad. Le Géant d'Acier resta donc au campement qui avait été
choisi la veille au soir, 22 mai. Des gondoles étaient amarrées à
la rive, et prêtes à nous conduire à la ville sainte, que je
désirais visiter avec quelque soin.
Le colonel Munro n'avait rien à apprendre, rien à voir de ces
cités si souvent visitées par lui. Cependant, ce jour-là, il eut
un instant la pensée de nous accompagner; mais, après réflexion,
il se décida à faire une excursion sur les rives du fleuve, en
compagnie du sergent Mac Neil. En effet, tous deux quittèrent
Steam-House, avant même que nous ne fussions partis. Quant au
capitaine Hod, qui avait déjà tenu garnison à Bénarès, son
intention était d'aller voir quelques-uns de ses camarades. Donc,
Banks et moi,--l'ingénieur avait voulu me servir de guide,--
nous fûmes les seuls qu'un sentiment de curiosité allait
entraîner vers la ville.
Lorsque je dis que le capitaine Hod avait tenu garnison à Bénarès,
il faut savoir que les troupes de l'armée royale ne résident pas
habituellement dans les cités indoues. Leurs casernes sont situées
au milieu de «cantonnements», qui, par le fait, deviennent de
véritables villes anglaises. Ainsi à Allahabad, ainsi à Bénarès,
ainsi en d'autres points du territoire, où non seulement les
soldats, mais les fonctionnaires, les négociants, les rentiers, se
groupent de préférence. Chacune de ces grandes cités est donc
double, l'une avec tout le confort de l'Europe moderne, l'autre
ayant conservé les coutumes du pays et les usages indous dans
toute leur couleur locale!
La ville anglaise annexée à Bénarès, c'est Sécrole, dont les
bungalows, les avenues, les églises chrétiennes, sont peu
intéressants à visiter. Là se trouvent aussi les principaux hôtels
que recherchent les touristes. Sécrole est une de ces cités toutes
faites, que les fabricants du Royaume-Uni pourraient expédier dans
des caisses, et que l'on remonterait sur place. Donc, rien de
curieux à voir. Aussi, Banks et moi, après nous être embarqués
dans une gondole, nous traversâmes obliquement le Gange, de
manière à prendre tout d'abord une vue d'ensemble de ce magnifique
amphithéâtre que décrit Bénarès au-dessus d'une haute berge.
«Bénarès, me dit Banks, est, par excellence, la ville sacrée de
l'Inde. C'est la Mecque indoue, et quiconque y a vécu, ne fût-ce
que vingt-quatre heures, est assuré d'une part dans les félicités
éternelles. On comprend dès lors quelle affluence de pèlerins une
telle croyance peut provoquer, et quel nombre d'habitants doit
compter une cité à laquelle Brahma a réservé des immunités de
cette importance.»
On donne à Bénarès plus de trente siècles d'existence. Elle aurait
donc été fondée à peu près à l'époque où Troie allait disparaître.
Après avoir toujours exercé une très grande influence, non
politique, mais spirituelle, sur l'Indoustan, elle fut le centre
le plus autorisé de la religion bouddhique jusqu'au neuvième
siècle. Une révolution religieuse s'accomplit alors. Le
brahmanisme détruisit l'ancien culte. Bénarès devint la capitale
des brahmanes, le centre d'attraction des fidèles, et l'on affirme
que trois cent mille pèlerins la visitent annuellement.
L'autorité métropolitaine a conservé son rajah à la ville sainte.
Ce prince, assez maigrement appointé par l'Angleterre, habite une
magnifique résidence à Ramnagur, sur le Gange. C'est un
authentique descendant des rois de Kaci, ancien nom de Bénarès,
mais il n'a plus aucune influence, et s'en consolerait, si sa
pension n'était pas réduite à un lakh de roupies,--soit cent
mille roupies, ou deux cent cinquante mille francs environ, qui
constituent à peine l'argent de poche d'un nabab d'autrefois.
Bénarès, comme presque toutes les villes de la vallée du Gange,
fut touchée un instant par la grande insurrection de 1857. À cette
époque, sa garnison se composait du 37e régiment d'infanterie
native, d'un corps de cavalerie irrégulière, d'un demi-régiment
sikh. En troupes royales, elle ne possédait qu'une demi-batterie
d'artillerie européenne. Cette poignée d'hommes ne pouvait
prétendre à désarmer les soldats indigènes. Aussi, les autorités
attendirent-elles, non sans impatience, l'arrivée du colonel Neil,
qui s'était mis en route pour Allahabad avec le 10e régiment de
l'armée royale. Le colonel Neil entra à Bénarès avec deux cent
cinquante hommes seulement, et une parade fut ordonnée sur le
champ de manoeuvres.
Lorsque les Cipayes eurent été réunis, ordre leur fut donné de
déposer les armes. Ils refusèrent. La lutte s'engagea entre eux et
l'infanterie du colonel Neil. Aux révoltés se joignirent presque
aussitôt la cavalerie irrégulière, puis les Sikhs, qui se crurent
trahis. Mais alors la demi-batterie ouvrit son feu, couvrit les
insurgés de mitraille, et, malgré leur valeur, malgré leur
acharnement, tous furent mis en déroute.
Ce combat s'était livré en dehors de la ville. Au dedans, il n'y
eut qu'une simple tentative d'insurrection des musulmans, qui
hissèrent le drapeau vert,--tentative aussitôt avortée. Depuis
ce jour, pendant toute la durée de la révolte, Bénarès ne fut plus
troublée, même aux heures où l'insurrection parut être triomphante
dans les provinces de l'Ouest.
Banks m'avait donné ces quelques détails, tandis que notre gondole
glissait lentement sur les eaux du Gange.
«Mon cher ami, me dit-il, nous allons visiter Bénarès, bien! Mais,
si ancienne que soit cette capitale, vous n'y trouverez aucun
monument qui compte plus de trois cents ans d'existence. Ne vous
en étonnez pas. C'est la conséquence des luttes religieuses, dans
lesquelles le fer et le feu ont joué un trop regrettable rôle.
Quoi qu'il en soit, Bénarès n'en est pas moins une ville curieuse,
et vous ne regretterez pas votre promenade!»
Bientôt notre gondole s'arrêta à bonne distance pour nous
permettre de contempler, au fond d'une baie bleue comme la baie de
Naples, le pittoresque amphithéâtre des maisons qui s'étagent sur
la colline, et l'entassement des palais, dont tout un massif
menace de s'écrouler par suite d'un fléchissement de leur base,
incessamment minée par les eaux du fleuve. Une pagode népalaise,
d'architecture chinoise, qui est consacrée à Bouddha, une forêt de
tours, d'aiguilles, de minarets, de pyramidions, que projettent
les mosquées et les temples, dominés par la flèche d'or du lingam
de Siva et les deux maigres flèches de la mosquée d'Aureng-Zeb,
couronne ce merveilleux panorama.
Au lieu de débarquer immédiatement à l'un des «ghâts» ou escaliers
qui relient les rives à la plate-forme des berges, Banks fit
passer la gondole devant les quais, dont les premières assises
baignent dans le fleuve.
Je retrouvai là une reproduction de la scène de Gaya, mais dans un
autre paysage. Au lieu des forêts vertes du Phalgou, c'étaient les
arrière-plans de la ville sainte qui faisaient le fond du tableau.
Quant au sujet, il était à peu près le même.
En effet, des milliers de pèlerins couvraient la berge, les
terrasses, les escaliers, et venaient dévotement se plonger dans
le fleuve par triples ou quadruples rangées. Il ne faudrait pas
croire que ce bain fut gratuit. Des gardiens, en turban rouge,
sabre au côté, occupant les dernières marches des ghâts,
exigeaient le tribut, en compagnie d'industrieux brahmanes, qui
vendaient des chapelets, des amulettes ou autres ustensiles de
piété.
En outre, il y avait non seulement des pèlerins qui se baignaient
pour leur propre compte, mais aussi des trafiquants, dont l'unique
commerce était de puiser à ces eaux sacro-saintes pour les
colporter jusque dans les territoires éloignés de la péninsule.
Comme garantie, chaque fiole est marquée du sceau des brahmanes.
On peut croire cependant que la fraude s'exerce sur une vaste
échelle, tant l'exportation de ce miraculeux liquide est devenue
considérable.
«Peut-être même, me dit Banks, toute l'eau du Gange ne suffirait-elle
pas aux besoins des fidèles!»
Je lui demandai alors si ces «baignades» n'entraînaient pas
souvent des accidents, qu'on ne cherchait guère à prévenir. Il n'y
avait pas là de maîtres nageurs pour arrêter les imprudents qui
s'aventuraient dans le rapide courant du fleuve.
«Les accidents sont fréquents, en effet, me répondit Banks, mais
si le corps du dévot est perdu, son âme est sauvée. Aussi n'y
regarde-t-on pas de trop près.
--Et les crocodiles? ajoutai-je.
--Les crocodiles, me répondit Banks, se tiennent généralement à
l'écart. Tout ce bruit les effraye. Ce ne sont pas ces monstres
qui sont à redouter, mais plutôt des malfaiteurs, qui plongent, se
glissent sous les eaux, saisissent les femmes, les enfants, les
entraînent et leur arrachent leurs bijoux. On cite même un de ces
coquins qui, coiffé d'une tête mécanique, a longtemps joué le rôle
de faux crocodile, et avait gagné une petite fortune à ce métier,
à la fois profitable et périlleux. En effet, un jour cet intrus a
été dévoré par un véritable alligator, et l'on n'a plus retrouvé
que sa tête en peau tannée, qui surnageait à la surface du
fleuve.»
Du reste, il est aussi de ces enragés fanatiques qui viennent
volontairement chercher la mort dans les flots du Gange, et ils y
mettent même quelque raffinement. Autour de leur corps est lié un
chapelet d'urnes vides, mais débouchées. Peu à peu l'eau pénètre
dans ces urnes et les immerge doucement, aux grands
applaudissements des dévots.
Notre gondole nous eut bientôt amenés devant le Manmenka Ghât. Là
se superposent en étages les bûchers auxquels on a confié les
cadavres de tous les morts qui ont eu quelque souci de la vie
future. La crémation, en ce saint lieu, est recherchée avidement
des fidèles, et les bûchers brûlent nuit et jour. Les riches
babous des territoires éloignés se font transporter à Bénarès, dès
qu'ils se sentent atteints d'une maladie qui ne leur pardonnera
pas. C'est que Bénarès est, sans contredit, le meilleur point de
départ pour le «voyage dans l'autre monde». Si le défunt n'a que
des fautes vénielles à se reprocher, son âme, emportée sur ces
fumées du Manmenka, ira droit au séjour des félicités éternelles.
S'il a été grand pécheur, son âme, au contraire, devra
préalablement se régénérer dans le corps de quelque brahmane à
naître. Il faut donc espérer que, pendant cette seconde
incarnation, sa vie ayant été exemplaire, un troisième avatar ne
lui sera pas imposé, avant qu'il ne soit définitivement admis à
partager les délices du ciel de Brahma.
Nous consacrâmes le reste de la journée à visiter la ville, ses
principaux monuments, ses bazars bordés de boutiques sombres, à la
mode arabe. Là se vendent principalement de fines mousselines d'un
tissu précieux, et le «kinkôb», sorte d'étoffe de soie brochée
d'or, qui est un des principaux produits de l'industrie de
Bénarès. Les rues étaient proprement entretenues, mais étroites,
comme il convient aux cités que les rayons d'un soleil tropical
frappent presque normalement. Si l'on y trouvait de l'ombre, la
chaleur y était encore étouffante. Je plaignais les porteurs de
notre palanquin, qui, cependant, ne semblaient pas trop se
plaindre.
D'ailleurs, ces pauvres diables avaient là une occasion de gagner
quelques roupies, et cela suffisait à leur donner force et
courage. Mais il n'en était pas ainsi d'un certain Indou, ou
plutôt un Bengali, à l'oeil vif, à la physionomie rusée, qui, sans
trop chercher à s'en cacher, nous suivit pendant toute notre
excursion.
En débarquant sur le quai du Manmenka Ghât, j'avais, en causant
avec Banks, prononcé à voix haute le nom du colonel Munro. Le
Bengali, qui regardait accoster notre gondole, n'avait pu
s'empêcher de tressaillir. Je n'y avais pas fait attention plus
qu'il ne convenait, mais ce souvenir me revint, lorsque je
retrouvai cette espèce d'espion incessamment attaché à nos pas. Il
ne nous quittait que pour se retrouver devant ou derrière,
quelques instants plus tard. Était-ce un ami ou un ennemi? je ne
savais, mais c'était un homme pour qui le nom du colonel Munro, à
coup sûr, n'était pas indifférent.
Notre palanquin ne tarda pas à s'arrêter au bas du large escalier
de cent marches qui monte du quai à la mosquée d'Aureng-Zeb.
Autrefois, les dévots ne gravissaient qu'à genoux cette sorte de
_Santa Scala_, à l'imitation des fidèles de Rome. C'était alors le
temple de Vishnou qui se dressait à cette place, auquel s'est
substituée la mosquée du conquérant.
J'aurais aimé à contempler Bénarès du haut de l'un des minarets de
cette mosquée, dont la construction est regardée comme un tour de
force architectural. Hauts de cent trente-deux pieds, ils ont à
peine le diamètre d'une simple cheminée d'usine, et pourtant, un
escalier tournant se développe dans leur fût cylindrique; mais il
n'est plus permis d'y monter, et non sans raison. Déjà ces deux
minarets s'écartent sensiblement de la verticale, et, moins doués
de vitalité que la tour de Pisé, ils finiront par tomber quelque
jour.
En quittant la mosquée d'Aureng-Zeb, je retrouvai le Bengali qui
nous attendait à la porte. Cette fois, je le regardai fixement, et
il baissa les yeux. Avant d'attirer l'attention de Banks sur cet
incident, je voulus voir si la conduite équivoque de cet individu
persisterait, et je ne dis rien.
C'est par centaines que les pagodes et les mosquées se comptent
dans cette merveilleuse ville de Bénarès. Il en est de même de ces
splendides palais, dont le plus beau, sans contredit, appartient
au roi de Nagpore. Peu de rajahs, en effet, négligent d'avoir un
pied à terre dans la cité sainte, et ils y viennent à l'époque des
grandes fêtes religieuses de Méla.
Je ne pouvais avoir la prétention de visiter tous ces édifices
dans le peu de temps dont nous disposions. Je me bornai donc à
rendre visite au temple de Bichêshwar, où se dresse le lingam de
Siva. Cette pierre informe, regardée comme une partie du corps du
plus farouche des Dieux de la mythologie indoue, recouvre un
puits, dont l'eau croupissante possède, dit-on, des vertus
miraculeuses. Je vis aussi le Mankarnika, ou la fontaine sacrée,
dans laquelle se baignent les dévots pour le plus grand profit des
brahmanes, puis le Mân-Mundir, observatoire bâti il y a deux cents
ans par l'empereur Akbar, et dont tous les instruments, d'une
immobilité marmoréenne, ne sont que figurés en pierre.
J'avais aussi entendu parler d'un palais des singes, que les
touristes ne manquent pas de visiter à Bénarès. Un Parisien devait
naturellement croire qu'il allait se retrouver devant la célèbre
cage du Jardin des Plantes, il n'en était rien.
Ce palais n'est qu'un temple, le Dourga-Khound, situé un peu en
dehors des faubourgs. Il date du IXe siècle, et compte parmi les
plus anciens monuments de la ville. Les singes n'y sont point
enfermés dans une cage grillée. Ils errent librement à travers les
cours, sautent d'un mur à l'autre, grimpent à la cime d'énormes
manguiers, se disputent à grands cris les grains grillés, dont ils
sont très friands, et que les visiteurs leur apportent. Là, comme
partout, les brahmanes, gardiens du Dourga-Khound, prélèvent une
petite rétribution, qui fait évidemment de cette pr
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