Journal des Goncourt (Premier Volume)
by Edmond de Goncourt · French · Gutenberg #14799 · 558,569 chars · public domain (US)
The Project Gutenberg eBook of Journal des Goncourt (Premier Volume)
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States,
you will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.
Title: Journal des Goncourt (Premier Volume)
Author: Edmond de Goncourt
Jules de Goncourt
Release date: January 25, 2005 [eBook #14799]
Most recently updated: October 28, 2024
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/14799
Credits: Produced by Carlo Traverso, Mireille Harmelin and PG Distributed Proofreaders Europe. This file was produced from images generously made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK JOURNAL DES GONCOURT (PREMIER VOLUME) ***
JOURNAL DES GONCOURT
MÉMOIRES DE LA VIE LITTÉRAIRE
PREMIER VOLUME
1851-1861
PARIS, G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS, 11, RUE DE GRENELLE.
1887.
PRÉFACE
Ce journal est notre confession de chaque soir: la confession de deux vies
_inséparées_ dans le plaisir, le labeur, la peine, de deux pensées
jumelles, de deux esprits recevant du contact des hommes et des choses des
impressions si semblables, si identiques, si homogènes, que cette
confession peut être considérée comme l'expansion d'un seul _moi_ et d'un
seul _je_.
Dans cette autobiographie, au jour le jour, entrent en scène les gens que
les hasards de la vie ont jetés sur le chemin de notre existence. Nous les
avons _portraiturés_, ces hommes, ces femmes, dans leurs ressemblances du
jour et de l'heure, les reprenant au cours de notre journal, les
remontrant plus tard sous des aspects différents, et, selon qu'ils
changeaient et se modifiaient, désirant ne point imiter les faiseurs de
mémoires qui présentent leurs figures historiques, peintes en bloc et
d'une seule pièce, ou peintes avec des couleurs refroidies par
l'éloignement et l'enfoncement de la rencontre,--ambitieux, en un mot, de
représenter l'ondoyante humanité dans sa _vérité momentanée_.
Quelquefois même, je l'avoue, le changement indiqué chez les personnes qui
nous furent familières ou chères ne vient-il pas du changement qui s'était
fait en nous? Cela est possible. Nous ne nous cachons pas d'avoir été des
créatures passionnées, nerveuses, maladivement impressionnables, et par là
quelquefois injustes. Mais ce que nous pouvons affirmer, c'est que si
parfois nous nous exprimons avec l'injustice de la prévention ou
l'aveuglement de l'antipathie irraisonnée, nous n'avons jamais menti
sciemment sur le compte de ceux dont nous parlons.
Donc, notre effort a été de chercher à faire revivre auprès de la
postérité nos contemporains dans leur ressemblance animée, à les faire
revivre par la sténographie ardente d'une conversation, par la surprise
physiologique d'un geste, par ces riens de la passion où se révèle une
personnalité, par ce je ne sais quoi qui donne l'intensité de la vie,--par
la notation enfin d'un peu de cette fièvre qui est le propre de
l'existence capiteuse de Paris.
Et, dans ce travail qui voulait avant tout _faire vivant_ d'après un
ressouvenir encore chaud, dans ce travail jeté à la hâte sur le papier et
qui n'a pas été toujours relu--vaillent que vaillent la syntaxe au petit
bonheur, et le mot qui n'a pas de passeport--nous avons toujours préféré
la phrase et l'expression qui émoussaient et _académisaient_ le moins le
vif de nos sensations, la fierté de nos idées.
Ce journal a été commencé le 2 décembre 1851, jour de la mise en vente de
notre premier livre, qui parut le jour du coup d'État.
Le manuscrit tout entier, pour ainsi dire, est écrit par mon frère, sous
une dictée à deux: notre mode de travail pour ces Mémoires.
Mon frère mort, regardant notre oeuvre littéraire comme terminée, je
prenais la résolution de cacheter le journal à la date du 20 janvier 1870,
aux dernières lignes tracées par sa main. Mais alors j'étais mordu du
désir amer de me raconter à moi-même les derniers mois et la mort du
pauvre cher, et presque aussitôt les tragiques événements du siège et de
la Commune m'entraînaient à continuer ce journal, qui est encore, de temps
en temps, le confident de ma pensée.
EDMOND DE GONCOURT.
Schliersee, août 1872.
* * * * *
Ce journal ne devait paraître que vingt ans après ma mort. C'était, de ma
part, une résolution arrêtée, lorsque l'an dernier, dans un séjour que je
faisais à la campagne, chez Alphonse Daudet, je lui lisais un cahier de ce
journal, que sur sa demande j'avais pris avec moi. Daudet prenait plaisir
à la lecture, s'échauffait sur l'intérêt des choses racontées sous le coup
de l'impression, me sollicitait d'en publier des fragments, mettait une
douce violence à emporter ma volonté, en parlait à notre ami commun,
Francis Magnard, qui avait l'aimable idée de les publier dans le _Figaro_.
Or voici ce journal, ou du moins la partie qu'il est possible de livrer à
la publicité de mon vivant et du vivant de ceux que j'ai étudiés et peints
_ad vivum_.
Ces mémoires sont absolument inédits, toutefois il m'a été impossible de
ne pas à peu près rééditer, par-ci, par-là, tel petit morceau d'un roman
ou d'une biographie contemporaine qui se trouve être une page du journal,
employée comme document dans ce roman ou cette biographie.
Je demande enfin au lecteur de se montrer indulgent pour les premières
années, où nous n'étions pas encore maîtres de notre instrument, où nous
n'étions que d'assez imparfaits rédacteurs de la _note d'après nature_;
puis, il voudra bien songer aussi qu'en ce temps de début, nos relations
étaient très restreintes et, par conséquent, le champ de nos observations
assez borné[1].
E. DE G.
[Note 1: Je refonds dans notre JOURNAL le petit volume des IDÉES ET
SENSATIONS qui en étaient tirées, en les remettant à leur place et à leur
date.]
JOURNAL DES GONCOURT
ANNÉE 1851
_2 Décembre 1851_.--Au jour du jugement dernier, quand les âmes seront
amenées à la barre par de grands anges, qui, pendant les longs débats,
dormiront, à l'instar des gendarmes, le menton sur leurs deux gants
d'ordonnance, et quand Dieu le Père, en son auguste barbe blanche, ainsi
que les membres de l'Institut le peignent dans les coupoles des églises,
quand Dieu m'interrogera sur mes pensées, sur mes actes, sur les choses
auxquelles j'ai prêté la complicité de mes yeux, ce jour-là: «Hélas!
Seigneur, répondrai-je, j'ai vu un coup d'État!»
* * * * *
Mais qu'est-ce qu'un coup d'État, qu'est-ce qu'un changement de
gouvernement pour des gens qui, le même jour, doivent publier leur premier
roman. Or, par une malechance ironique, c'était notre cas.
Le matin donc, lorsque, paresseusement encore, nous rêvions d'éditions,
d'éditions à la Dumas père, claquant les portes, entrait bruyamment le
cousin Blamont, un ci-devant garde du corps, devenu un conservateur
_poivre et sel_, asthmatique et rageur.
--Nom de Dieu, c'est fait! soufflait-il.
--Quoi, c'est fait?
--Eh bien, le coup d'État!
--Ah! diable... et notre roman dont la mise en vente doit avoir lieu
aujourd'hui!
--Votre roman... un roman... la France se fiche pas mal des romans
aujourd'hui, mes gaillards!--et par un geste qui lui était habituel,
croisant sa redingote sur le ventre, comme on sangle un ceinturon, il
prenait congé de nous, et allait porter la triomphante nouvelle du
quartier Notre-Dame-de-Lorette au faubourg Saint-Germain, en tous les
logis de sa connaissance encore mal éveillés.
Aussitôt à bas de nos lits, et bien vite, nous étions dans la rue, notre
vieille rue Saint-Georges, où déjà le petit hôtel du journal LE NATIONAL
était occupé par la troupe... Et dans la rue, de suite nos yeux aux
affiches, car égoïstement nous l'avouons,--parmi tout ce papier
fraîchement placardé, annonçant la nouvelle troupe, son répertoire, ses
exercices, les chefs d'emploi, et la nouvelle adresse du directeur passé
de l'Élysée aux Tuileries--nous cherchions la nôtre d'affiche, l'affiche
qui devait annoncer à Paris la publication d'EN 18.., et apprendre à la
France et au monde les noms de deux hommes de lettres de plus: _Edmond et
Jules de Goncourt_.
L'affiche manquait aux murs. Et la raison en était celle-ci: Gerdès, qui
se trouvait à la fois--rapprochement singulier--l'imprimeur de la REVUE
DES DEUX MONDES et d'EN 18.., Gerdès, hanté par l'idée qu'on pouvait
interpréter un chapitre politique du livre comme une allusion à
l'événement du jour, tout plein, au fond, de méfiance pour ce titre
bizarre, incompréhensible, cabalistique, et qui lui semblait cacher un
rappel dissimulé du 18 Brumaire, Gerdès, qui manquait d'héroïsme, avait,
de son propre mouvement, jeté le paquet d'affiches au feu.
* * * * *
Nous étions bien aussi un peu sortis, il faut l'avouer, pour savoir des
nouvelles de notre oncle, le représentant. La vieille portière de la rue
de Verneuil, une vieille larme de conserve dans son oeil de chouette, nous
disait: «Messieurs, je lui avais bien dit de ne pas y aller... mais il
s'est entêté... on l'a arrêté à la mairie du Xe arrondissement.» Nous
voilà à la porte de la caserne d'Orsay, où avaient été enfermés les
représentants arrêtés à la mairie. Des sergents de ville nous jettent:
«Ils n'y sont plus.--Où sont-ils?--On ne sait pas!»--Et le factionnaire
crie: «Au large!»
* * * * *
_Lundi 15 décembre_.--Jules, Jules... un article de Janin dans les DÉBATS!
C'est Edmond qui, de son lit, me crie la bonne et inattendue nouvelle. Oui,
tout un feuilleton du lundi parlant de nous à propos de tout et de tout à
propos de nous, et pendant douze colonnes, battant et brouillant le compte
rendu de notre livre avec le compte rendu de la DINDE TRUFFÉE, de M. Varin,
et des CRAPAUDS IMMORTELS, de MM. Clairville et Dumanoir:--un feuilleton
où Janin nous fouettait avec de l'ironie, nous pardonnait avec de l'estime
et de la critique sérieuse; un feuilleton présentant au public notre
jeunesse avec un serrement de main et l'excuse bienveillante de ses
témérités.
Et nous restons sans lire, les yeux charmés, sur ces vilaines lettres de
journal, où votre nom semble imprimé en quelque chose qui vous caresse le
regard, comme jamais le plus bel objet d'art ne le caressera.
C'est une joie plein la poitrine, une de ces joies, de première communion
littéraire, une de ces joies qu'on ne retrouve pas plus que les joies du
premier amour. Tout ce jour-là, nous ne marchons pas, nous courons... Nous
allons remercier Janin qui nous reçoit rondement, avec un gros sourire
jovial, nous examine, nous presse les mains, en nous disant: «Eh bien!
f....., c'est bien comme cela que je vous imaginais!»
Et des rêves, et des châteaux en Espagne, et la tentation de se croire
presque des grands hommes armés par le critique des DÉBATS du plat de sa
plume, et l'attente, penchés sur nos illusions, d'une avalanche d'article
dans tous les journaux.
--Un original garçon que l'ami qui nous était tombé du bout de notre
famille, un mois avant la publication d'En 18.., un parent, un cousin.
On sonne un matin. Apparaît un jeune homme barbu et grave que nous
reconnaissons à peine. Nous avions grandi comme grandissent souvent les
enfants d'une même famille, réunis à des années de distance par un séjour
dans la même maison pendant les vacances. Tout petit il visait à l'homme.
Au collège Stanislas, il s'était fait renvoyer. Lors de mes quinze ans,
lorsque je dînais à côté de lui, il m'entretenait d'orgies qui me
faisaient ouvrir de grands yeux. Déjà il touchait aux lettres et
corrigeait les épreuves de son professeur Yanoski. A vingt ans, il avait
des opinions républicaines et une grande barbe, et il portait un chapeau
pointu couleur feuille morte, disait: «mon parti,» écrivait dans la
LIBERTÉ DE PENSER, rédigeait de terribles articles contre l'inquisition,
et prêtait de l'argent au philosophe X... Tel était notre jeune cousin,
Pierre-Charles, comte de Villedeuil.
Le prétexte de cette visite était je ne sais quel livre de bibliographie
pour lequel il cherchait deux collaborateurs. Nous causons; peu à peu il
sort de sa gravité et descend de sa barbe noire, blague joliment la grosse
caisse sur laquelle il bat la charge de ses ambitions, avoue l'enfant naïf
qu'il est, nous tend cordialement la main. Nous étions seuls, nous allions
à l'avenir, lui aussi! Puis la famille, quand elle ne divise pas, noue
toujours un peu. Et nous nous mîmes tous les trois en route pour arriver.
Un soir, dans un café à côté du Gymnase, par manière de passe-temps, nous
jetions en l'air des titres de journaux. «L'ÉCLAIR,» fait Villedeuil en
riant, et continuant à rire: «A propos, si nous le fondions, ce journal,
hein?» Il nous quitte, bat les usuriers, imagine un frontispice où la
foudre tombait sur l'Institut, avec les noms de Hugo, de Musset, de Sand
dans les zigzags de l'éclair, achète un almanach Bottin, fait des bandes,
et, le dernier coup de fusil du 2 décembre parti, le journal l'ÉCLAIR
paraît. L'Institut l'échappa belle, la censure avait retenu le frontispice
du journal.
* * * * *
_Dimanche 21 décembre 1851_.--Janin, dans la visite que nous lui avions
faite, nous avait dit: «Pour arriver, voyez-vous, il n'y a que le
théâtre!» Au sortir de chez lui, il nous vient en chemin l'idée de faire
pour le Théâtre-Français une revue de l'année dans une conversation, au
coin d'une cheminée, entre un homme et une femme de la société, pendant la
dernière heure du vieil an.
La petite chose finie et baptisée: LA NUIT DE LA SAINT-SYLVESTRE, Janin
nous donne une lettre pour Mme Allan.
Et nous voici, rue Mogador, au cinquième, dans l'appartement de l'actrice
qui a rapporté Musset de Russie, et où une vierge byzantine, au nimbe de
cuivre doré, rappelle le long séjour de la femme là-bas. Elle est en train
de donner le dernier coup à sa toilette devant une psyché à trois battants,
presque refermée sur elle et qui l'enveloppe d'un paravent de miroirs. La
grande comédienne se montre accueillante avec une voix rude, rocailleuse,
une voix que nous ne reconnaissons pas, et qu'elle a l'art de transformer
en une musique au théâtre.
Elle nous donne rendez-vous pour le lendemain. Je suis ému, Mme Allan a,
de suite, pour m'encourager dans ma lecture, de ces petits murmures
flatteurs pour lesquels on baiserait les pantoufles d'une actrice. Bref,
elle accepte le rôle et elle s'engage à l'apprendre et à le jouer le 31
décembre, et nous sommes le 21.
Il est deux heures. Nous dégringolons l'escalier et nous courons chez
Janin. Mais c'est le jour de son feuilleton. Impossible de le voir. Il
nous fait dire qu'il verra Houssaye le lendemain.
De là, d'un saut dans le cabinet du directeur du Théâtre-Français, auquel
nous sommes parfaitement inconnus: «Messieurs, nous dit-il tout d'abord,
nous ne jouerons pas de pièces nouvelles cet hiver. C'est une
détermination prise... je n'y puis rien.» Un peu touché toutefois par nos
tristes figures, il ajoute: «Que Lireux vous lise et fasse son rapport, je
vous ferai jouer si je puis obtenir une lecture de faveur.»
Il n'est encore que quatre heures. Un coupé nous jette chez Lireux.
--Mais, Messieurs, nous dit assez brutalement la femme qui nous ouvre la
porte, vous savez bien qu'on ne dérange pas M. Lireux, il est à son
feuilleton.
--Entrez, Messieurs, nous crie une voix bon enfant.
Nous pénétrons dans une tanière d'homme de lettres à la Balzac, où ça sent
la mauvaise encre et la chaude odeur d'un lit qui n'est pas encore fait.
Le critique, très aimablement, nous promet de nous lire le soir et de
faire son rapport le lendemain.
Aussitôt, de chez Lireux nous nous précipitons chez Brindeau qui doit
donner la réplique à Mme Allan. Brindeau n'est pas rentré, mais il a
promis d'être à la maison à cinq heures, et sa mère nous retient. Un
intérieur tout rempli de gentilles et bavardes fillettes. Nous restons
jusqu'à six heures... et pas de Brindeau.
Enfin nous nous décidons à aller le relancer au Théâtre-Français, à sept
heures et demie:--«Dites toujours,--s'écrie-t-il pendant qu'il s'habille,
tout courant dans sa loge, et nu sous un peignoir blanc.--Vraiment, pas
possible d'entendre la lecture de votre pièce. Et il galope à la recherche
d'un peigne, d'une brosse à dents.--Ce soir, hasardons-nous, après la
représentation?--Non, je vais souper en sortant d'ici avec des amis... Ah!
tenez, j'ai, dans ma pièce, un quart d'heure de sortie... Je vous lirai
pendant ce temps-là... Attendez-moi dans la salle.» La pièce dans laquelle
il jouait finie, nous repinçons Brindeau qui veut bien du rôle.
Du Théâtre-Français, nous portons le manuscrit chez Lireux, et, à neuf
heures, nous retombons chez Mme Allan, que nous trouvons tout entourée de
famille, de collégiens, et à laquelle nous racontons notre journée.
* * * * *
_Mardi 23 décembre_.--Assis sur une banquette de l'escalier du théâtre et
palpitants et tressaillants au moindre bruit, nous entendons, à travers
une porte qui se referme sur elle, Mme Allan jeter de sa vilaine voix de
la ville: «Ce n'est pas gentil, ça!»
--Enfoncés! dit l'un de nous à l'autre, avec cet affaissement moral et
physique qu'a si bien peint Gavarni, dans l'écroulement de ce jeune homme
tombé sur la chaise d'une cellule de Clichy.
ANNÉE 1852
_Fin de janvier 1852_.--L'ÉCLAIR, _Revue hebdomadaire de la Littérature,
des Théâtres et des Arts_, a paru le 12 janvier.
Depuis ce jour, nous voilà avec Villedeuil à jouer au journal. Notre
journal a un bureau au rez-de-chaussée dans une rue où l'on commence à
bâtir: rue d'Aumale; il a un gérant auquel on donne cent sous par
signature; il a un programme qui est l'assassinat du classicisme; il a des
annonces gratuites et des promesses de primes.
Nous passons au bureau, deux ou trois heures par semaine, à attendre,
chaque fois que s'entend un pas dans cette rue où l'on passe peu, à
attendre l'abonnement, le public, les collaborateurs. Rien ne vient. Pas
même de copie, fait inconcevable! pas même un poète, fait plus miraculeux
encore!
Une rousse du nom de Sabine, qui est la seule personne qui fréquente le
bureau, nous demandant un jour: «Et ce monsieur, qui est là, pourquoi
a-t-il l'air si triste?» On lui répond en choeur: «C'est notre caissier!»
--Le lit où l'homme naît, se reproduit et meurt: quelque chose à faire
là-dessus, un jour.
--La sculpture anglaise et les romances de Loïsa Puget sont soeurs.
--Ah! si l'on avait un secrétaire de ses ivresses!
--Au fond, il n'y a au monde que deux mondes: celui où l'on baîlle, et
celui où l'on vous emprunte vingt francs.
--Dans l'hypertrophie du coeur, la figure, après la mort, prend le
caractère extatique. Une jeune fille qu'on croyait morte à la suite de
cette maladie,--son père pleurant au pied de son lit,--rejette soudain le
drap qu'elle avait sur la tête, se soulève dans une attitude de prière,
montrant un visage à la beauté surnaturelle qui fait croire à un miracle,
et après un petit discours de consolation adressé à son père, se recouche
et repose le drap sur sa tête, en disant: «Je puis dormir maintenant.»
--J'ai connu un amant qui disait à sa maîtresse se plaignant d'avoir perdu
une fausse dent de 200 francs: «Si tu la faisais afficher?»
--Nous continuons intrépidement notre journal dans le vide, avec une foi
d'apôtres et des illusions d'actionnaires. Villedeuil est obligé de vendre
une collection des ORDONNANCES DES ROIS DE FRANCE pour lui allonger
l'existence, puis il découvre un usurier dont il tire cinq à six mille
francs. Les gérants, à cent sous la signature, se succèdent: le premier,
Pouthier, un peintre bohème, ami de collège d'Edmond, est remplacé par un
nommé Cahu, un être aussi fantastique que son nom, et qui est libraire
philologique dans le quartier de la Sorbonne et membre de l'Académie
d'Avranches; et Cahu cède la place à un ancien militaire, auquel un tic
nerveux fait à tout moment regarder la place de ses épaulettes et cracher
par-dessus ses deux épaules.
Dans les six mille francs que Villedeuil était censé avoir reçus de son
usurier, figurait, pour une assez forte valeur, un lot de deux cents
bouteilles de champagne. Le vin commençant à s'avarier, le fondateur de
l'ÉCLAIR a l'idée d'enlever le journal en donnant un bal, et en offrant ce
bal au champagne, comme prime aux abonnés. On invite toutes les
connaissances de l'ÉCLAIR, le bohème Pouthier, un architecte sans ouvrage,
un marchand de tableaux, des anonymes ramassés au hasard de la rencontre,
quelques femmes vagues, et, à un moment, pour animer un peu cette fête de
famille, Nadar, qui commençait une série de caricatures dans notre journal,
a l'idée d'ouvrir les volets, et d'inviter les passants et les passantes
par la fenêtre.
--Une femme entretenue de notre maison disait à sa bonne: «Vous pourriez
bien dire: Madame, s'il vous plaît.--Tiens, je n'ai pas la force de parler,
et il faut encore que je dise: Madame, et s'il vous plaît!»
--Le Jéhovah de la Bible, un Arpin. Le Dieu de l'Évangile, un Ésope
onctueux, un politique, un agent d'affaires à consultations gratuites et
bienveillantes.
--Nous qui avons passé notre enfance à regarder, à copier des
lithographies de Gavarni, nous qui étions, sans le connaître, et sans
qu'il nous connût, ses admirateurs, nous avons décidé Villedeuil à lui
demander des dessins. Et ce soir, un dîner a eu lieu, à la Maison d'Or, où
il nous a proposé pour notre journal la série du MANTEAU D'ARLEQUIN.
--Portrait d'un vieux monsieur en omnibus. Face massive et mafflue. Des
taches blanchâtres au lieu de sourcils. Yeux en verroterie bleue à fleur
de tête. Poches jaunâtres et bleuissantes sous les yeux. Petit nez très
relevé au bout couleur de nèfle. Oreilles couleur de vieille cire, avec
dessus un duvet blanc comme sur les orties.
Autre vieux monsieur. Cheveux blancs très courts, sourcils restés noirs,
des yeux qui semblent des yeux d'émail entre des paupières sans cils,
coloration bilieuse du teint, galbe osseux, sculpture émaciée des chairs.
Ce vieillard à la tête où il y a du cabotin et du conventionnel, porte un
col large, rabattu à l'enfant, une cravate chamois à bouquets roses et
verts, et une chaîne de montre s'échappe de son gilet pour se perdre dans
la poche extérieure d'une redingote vert bouteille, pendant qu'une de ses
mains ornée d'une bague en turquoise, pose sur un manteau plié sur ses
genoux, un manteau raisin de Corinthe.
--«Les tragédies... oh! que c'est embêtant ces vieilles tragédies!...
Rachel... une femme plate!...--c'est Janin qui cause avec le décousu d'un
de ses feuilletons.--Les acteurs... ils jouent tous la même chose... moi,
je ne parle que des actrices... Encore, quand ils sont bien laids, comme
Ligier, on peut dire qu'ils ont du talent... mais, sans cela jamais leur
nom ne se trouve sous ma plume... Voyez-vous, le théâtre, il faut que ça
soit deux et deux font quatre, et qu'il y ait des rôles de femmes... c'est
ce qui fait le succès de Mazères.... Figurez-vous que Mlle B... est venue
l'autre jour me demander 500 francs. Je lui ai demandé pourquoi? Afin de
parfaire 1000 francs pour se faire aimer par F...» Et Janin éclate de
rire. «Une chose neuve? une chose neuve pour le public, allons donc! Si la
REVUE DES DEUX MONDES changeait de couleur sa couverture, elle perdrait
2000 abonnés... Amusez-vous, allez, on regrette ça plus tard, il n'est
plus temps... A propos, vous avez écrit un joli article sur cet
ornemaniste, sur ce Possot... Vous avez quelque chose de lui, hein?... Oh!
les attaques, ça ne me fait rien. Qu'est-ce qu'on peut me dire: que je
suis bête, que je suis vieux, que je suis laid! Ça m'est parfaitement
égal... Ce Roqueplan, un homme tout couvert de l'_aes alienum_, comme dit
Salluste... Tenez, il y a un jeune homme, l'auteur d'une SAPHO, qui a
touché juste, le mâtin! Il a mis dans sa préface: les auteurs qui vont
louer leurs livres au cabinet de lecture... Et ce Pyat... J'ai voulu
devant les magistrats dire toute ma conduite, montrer toute ma vie... Mais
quand on me dit que je ne sais pas le français, moi, qui ne sais que
cela... car je ne sais ni l'histoire, ni la géographie, ni rien... mais le
français, cela me paraît prodigieux... Tout de même, ils ne m'empêcheront
pas d'avoir tout Paris à mon enterrement!»
Et nous reconduisant jusqu'à la porte de son cabinet, il nous dit:
«Voyez-vous, jeunes gens, il ne faut pas trop, trop de conscience!»
* * * * *
--Sur la route de Versailles, au Point-du-Jour, à côté d'un cabaret ayant
pour enseigne: _A la renaissance du Perroquet savant_, un mur qui avance
avec de vieilles grilles rouillées qu'on ne dirait jamais s'ouvrir. Le mur
est dépassé par un toit de maison et par des cimes de marronniers étêtés,
au milieu desquels s'élève un petit bâtiment carré,--une glacière
surmontée d'une statue de plâtre tout écaillée: LA FRILEUSE d'Houdon.
Dans ce mur fruste, une porte à la sonnette de tirage cassée, dont le
tintement grêle éveille l'aboiement de gros chiens de montagne. On est
long à venir ouvrir; à la fin, un domestique apparaît et nous conduit à un
petit atelier dans le jardin, éclairé par le haut et tout souriant. C'est
là que nous faisons notre première visite à Gavarni.
Il nous promène dans sa maison dont il nous raconte l'histoire: un ancien
atelier de faux-monnoyeurs sous le Directoire, devenu la propriété du
fameux Leroy, le modiste de Joséphine, qui utilisa la chambre de fer où
l'on avait fabriqué la fausse monnaie à serrer les manteaux de Napoléon,
brodés d'abeilles d'or. Il nous fait traverser les grandes pièces du
rez-de-chaussée, décorées de peintures sur les murs représentant des vues
locales: la porte d'Auteuil en 1802.
Nous parcourons avec lui toute la maison et les interminables corridors du
second étage, où d'anciens costumes de carnaval, mal emballés, s'échappent
et ressortent de cartons à chapeaux de femmes.
Nous redescendons dans sa chambre, où près d'un petit lit de fer étroit,
--une couche d'ascète,--il y a sur la table de nuit un couteau en travers
d'un livre ayant pour titre: LE CARTÉSIANISME.
* * * * *
--Tous comptes faits avec Dumineray, le seul éditeur de Paris qui, sous
l'état de siège, ait osé prendre en dépôt notre pauvre EN 18.., nous avons
vendu une soixantaine d'exemplaires.
* * * * *
--J'ai eu, dans ma famille, un type de la fin d'un monde,--un marquis, le
fils d'un ancien ministre de la monarchie.
C'était, quand je l'ai connu un beau vieillard à cheveux d'argent,
rayonnant de linge blanc, ayant la grande politesse galante du gentilhomme,
la mine tout à la fois bienveillante et haute, la face d'un Bourbon, la
grâce d'un Choiseul, et le sourire toujours jeune auprès des femmes.
Cet aimable et charmant débris de cour n'avait qu'un défaut: il ne pensait
pas. De sa vie je ne l'ai jamais entendu parler d'une chose qui ne fût pas
aussi matérielle que le temps du jour ou le plat du dîner. Il recevait et
faisait relier le CHARIVARI et la MODE. Il pardonnait pourtant à la fin au
gouvernement qui faisait monter la rente. Il s'enfermait pour faire des
comptes avec sa cuisinière: c'était ce qu'il appelait _travailler_. Il
avait un prie-Dieu recouvert en moquette dans sa chambre. Il avait dans
son salon des meubles de la Restauration, des fauteuils en tapisserie au
petit point, où était restée comme l'ombre du chapeau de la duchesse
d'Angoulême. Il avait une vieille livrée, une vieille voiture, et un vieux
nègre qu'il avait rapporté des colonies, où il mena joyeuse vie pendant
l'émigration: ce nègre était comme un morceau du XVIIIe siècle et de sa
jeunesse à côté de lui.
Mon parent avait encore les préjugés les plus inouïs. Il croyait par
exemple que les gens qui font regarder la lune, mettent dans les
lorgnettes des choses qui font mal aux yeux, etc., etc.
Il allait à la messe, jeûnait, faisait ses pâques. A la fin du carême, le
maigre l'exaspérait: alors seulement il grondait ses domestiques.
Il demeurait dans tout cet homme quelque chose d'un grand principe tombé
en enfance. C'était une bête généreuse, noble, vénérable, une bête de
coeur et de race.
* * * * *
GAVARNIANA.
--Je hais tout ce qui est _coeur_ imprimé, mis sur du papier.
--Je fais le bien, parce qu'il est un grand seigneur qui me paye cela,--et
ce grand seigneur, c'est le plaisir de bien faire.
--Le chemin de fer et sa vitesse relative, voilà un beau progrès, si vous
avez décuplé chez l'homme le désir de la vitesse!
--Gavarni disait de Dickens «qu'il avait une vanité énorme et paralysante,
peinte sur la figure.»
--Gavarni avait vu de Balzac un billet ainsi rédigé:
De chez Vachette.
Mon cher Posper (_sic_), viens ce soir chez Laurent-Jan, il y aura des
c.... p..... bien habillées.
BALZAC.
--Quand Gavarni avait été à Bourg avec Balzac pour tâcher de sauver Peytel,
il était obligé de lui répéter à tout moment: «Voyons, il s'agit d'une
chose grave, Balzac, il faut être convenable pendant les quelques jours
que nous sommes ici,» et il lâchait le grand écrivain le moins possible.
Un jour qu'il avait été obligé de le quitter deux heures, il le retrouvait
sur la place où il avait accroché le sous-préfet, et lui racontait comment
les petites filles s'amusent dans les pensions.
Dans ce voyage où Gavarni était obligé de veiller à la propreté de son
compagnon, un jour il ne pouvait s'empêcher de lui dire:
--«Ah çà, Balzac, pourquoi n'avez-vous pas un ami... oui, un de ces
bourgeois bêtes et affectueux, comme on en trouve... qui vous laverait les
mains, mettrait votre cravate, enfin qui prendrait de vous le soin que
vous n'avez pas le temps...»
--«Oh! s'écria Balzac, un ami comme ça, je le ferai passer à la postérité!»
* * * * *
--Nos soirées, presque toutes les soirées, où nous ne travaillons pas,
nous les passons dans le fond de la boutique d'un singulier marchand de
tableaux, dans la boutique de X..., qui, sous le prétexte d'occuper
l'oisiveté de sa vie, va encore manger une cinquantaine de mille francs à
son père. Un grand, gros, fort garçon, occupé à remonter à toute minute,
par un geste bête, une paire de lunettes qui lui dévale du nez, et si
soufflé par tout le corps d'une mauvaise graisse, qu'il semble en
baudruche, et que la plaisanterie ordinaire de Pouthier est de crier:
«Fermez les fenêtres ou Pamphile va s'envoler!» Le meilleur des hommes et
le marchand le plus paresseux, le plus flâneur, le plus _boubouilleur_, le
plus incapable de tirer un gain d'une chose qu'il vend,--et qui, 365 fois
par an, a besoin de voir, autour de son dîner, cinq ou six figures, si ce
n'est au moins autour de la table, où, du matin au soir, se vident les
canettes.
Il a emménagé avec lui une jeune femme, pas précisément jolie, et qui de
temps en temps se dérobe et se cache dans un joli mouvement contourné pour
prendre une prise de tabac, mais une jeune femme qui a de paresseuses
poses de chatte dans sa bergère au coin de la cheminée, un petit bagout
spirituel, une grâce de gentille bourgeoise d'un autre siècle: toute cette
douce et tranquille séduction cachant une hystérie très prononcée, qui la
fait, presque tous les mois, à un quantième, où elle dit, aller chez elle
pour donner son linge à la blanchisseuse, disparaître deux ou trois jours
avec un des attablés ordinaires de son amant,--après quoi, elle rentre au
bercail et le ménage reprend comme si de rien n'était.
Pouthier, après des aventures à défrayer un roman picaresque, et qui, sans
attribution bien fixe dans la maison, est à la fois commis, restaurateur
de tableaux, et surtout le _patito_ de la jeune femme, remplit le fond du
magasin de lazzis et de tours de force.
Là arrivent, tous les soirs,--car la bière vient du GRAND BALCON, et la
femme a le don capiteux de produire autour d'elle une certaine excitation
de l'esprit et de mettre les imaginations en verve,--là arrivent le
peintre Hafner, le plus bredouilleur des Alsaciens; Valentin, le
dessinateur de l'ILLUSTRATION; Deshayes, le petit maître aux tonalités
grises, et le blond coloriste Voillemot, avec sa tignasse d'Apollon roussi,
et Galetti, et le tout jeune Servin, et d'autres, et d'autres, et c'est
toute la soirée un tapage et une débauche de paroles, que de temps en
temps, solennellement, le maître de la maison réprime par un «Où te
crois-tu!» indigné.
Dans les raisons que X... a données à son père, pour qu'il lui fournît les
fonds nécessaires à son commerce, il a fait entrer l'énorme économie qu'il
réaliserait en n'allant plus au café, et le malheureux en tient un gratis!
* * * * *
--Un soir, le monde de la boutique se décide à faire une excursion dans la
forêt de Fontainebleau, à passer quelques jours chez le père Saccaux, à
Marlotte, la patrie d'élection du paysage moderne et de Murger. Pouthier
ferme le magasin. Mélanie met sa toilette la plus pimpante, réunissant sur
sa personne tous ses bijoux; et nous voilà dans cette forêt, où chaque
arbre semble un modèle entouré d'un cercle de boîtes à couleurs. Là, de
grandes courses à la suite des peintres et de leurs maîtresses en joie, et
comme grisées par le plein air de la campagne: des jours qui ressemblent à
des dimanches d'ouvriers. On vit en famille, en s'empruntant son savon, et
on a des appétits et des soifs qui vous font trouver bonne la médiocre
_ratatouille_ et aimable le _ginglet_ de l'endroit. Chacun paye son écot
de bonne humeur. Les femmes mouillent leurs bottines dans l'herbe sans
grogner. Murger semble rasséréné comme en une convalescence d'absinthe. On
promène une gaieté vaudevillière par toute la forêt, même en ce Bas-Bréau,
où nos _fumisteries_ semblent faire fuir dans la profondeur de la feuillée
des dos de peintres chenus, ressemblant à des dos de vieux druides. On
essaye des parties de billard sur un _sabot_ de l'auberge où il y a des
ornières qui font des carambolages forcés. Palizzi, les grands jours,
revêt un tablier de cuisine et fricote un gigot _à la juive_, dont il
reste à peine l'os.
La nuit, pendant que les esquisses du jour sèchent, on dort comme si on
revenait de la charrue, et un matin j'entends la maîtresse de Murger, au
milieu d'un doux transport, lui demander ce que rapporte la feuille de la
REVUE DES DEUX MONDES.
--Le travail et les femmes, voilà ma vie!--C'est Gavarni qui parle.
* * * * *
_Août 1852_.--Je trouve Janin toujours gai, toujours épanoui, en dépit de
la goutte à un pied. «Quand on vint guillotiner mon grand-père, nous
dit-il, il avait la goutte aux deux pieds... du reste, je ne me plains
pas... c'est, dit-on, un brevet de vie pour dix ans... Je n'ai jamais été
malade et ce qui constitue l'homme, je l'ai encore,»--fait-il en souriant.
Il nous montre une lettre de Victor Hugo, apportée par Mlle Thuillier, et
où il nous fait lire cette phrase: «Il fait triste ici... il pleut, c'est
comme s'il tombait des pleurs.» Dans cette lettre, Hugo remercie Janin de
son feuilleton sur la vente de son mobilier, lui annonce que son livre va
paraître dans un mois, et qu'il le lui fera parvenir dans un panier de
poisson ou dans un cassant de fonte, et il ajoute: «On dit qu'après, le
Bonaparte me rayera de l'Académie... Je vous laisse mon fauteuil.»
Puis, Janin se répand sur la saleté et l'infection de Planche, sa bête
d'horreur: «Vous savez, quand il occupe sa stalle des Français, les deux
stalles à côté restent vides. Sa maladie, c'est l'éléphantiasis... un
moment on a espéré qu'il avait la _copulata vitrea_ de Pline. Il l'aurait
eue, oh! il l'aurait eue... s'il s'était tenu un rien du monde moins
salement!»
Une petite actrice des Français, dont je ne sais pas le nom, lui demandant
s'il a vu une pièce quelconque: «Comment, s'écrie Janin, en bondissant sur
son fauteuil, vous n'avez pas lu mon feuilleton!» Et là-dessus il la
menace, il la terrorise de ne jamais arriver, si elle ne lit pas son
feuilleton, si elle n'est pas au fait de la littérature, si elle ne fait
pas comme Talma, comme Mlle Mars, qui ne manquaient jamais un feuilleton
important.
* * * * *
--Sur le trottoir de la rue Saint-Honoré, j'entends derrière moi une fille
disant à une autre: «Ah! Julie... elle a changé de religion, elle aime les
hommes à présent!
--Les grands hommes sont des médailles, que Dieu frappe au coin de leur
siècle.
--L'idée du manchon de Mimi donnée à Murger par Paul Labat qui, conduisant
sa maîtresse à l'hôpital, fit arrêter le fiacre devant une écaillère de
marchand de vin, sur le désir que la mourante témoigna de manger des
huîtres.
--Il me semble que les fonctionnaires sont destitués comme on renvoie les
domestiques: aux seconds, on donne huit jours d'avance, aux premiers, la
croix.
* * * * *
_22 octobre 1852_.--Le PARIS paraît aujourd'hui. C'est, croyons-nous, le
premier journal littéraire quotidien, depuis la fondation du monde. Nous
écrivons l'article d'en-tête.
--Nous soupons beaucoup cette année: des soupers imbéciles où l'on sert
des pêches à la Condé, des pêches-primeurs à 8 francs pièce, dont le plat
coûte quatre louis et où l'on boit du vin chaud fabriqué avec du Léoville
de 1836; des soupers en compagnie de gaupes ramassées à Mabille, de
gueuses d'occasion qui mordent à ces repas d'opéra, avec un morceau de
cervelas de leur dîner, resté entre les dents, et dont l'une s'écriait
naïvement: «Tiens, quatre heures... maman est en train d'éplucher ses
carottes!»
--Gavarni nous dit aujourd'hui qu'il croit avoir trouvé une force motrice
qui pourra, un jour, se débiter chez les épiciers, et dont on pourra
demander pour deux sous.
ANNÉE 1853
_Janvier 1853_.--Les bureaux du PARIS, d'abord établis, 1, rue Laffitte, à
la Maison d'Or, furent, au bout de quelques mois, transférés rue Bergère,
au-dessus de l'ASSEMBLÉE NATIONALE.
La curiosité de ces bureaux était le cabinet de Villedeuil où le directeur
du journal avait utilisé la tenture, les rideaux de velours noir à
crépines d'argent de son salon de la rue de Tournon, où se donnaient, un
moment, toutes bougies éteintes, des punchs macabres. A côté du cabinet,
la caisse, une caisse grillée, une vraie caisse, où se tenait le caissier
Lebarbier, le petit-fils du vignettiste du XVIIIe siècle, que nous avions
retiré avec Pouthier des bas-fonds de la bohème. Un échappé du CORSAIRE
faisait dans un petit salon la cuisine du journal. C'était un petit homme,
jaune de poil, à l'oeil saillant du _jettatore_, un des seuls écrivains
échappés au coup de filet dans lequel le gouvernement avait ramassé les
journalistes, le 2 Décembre.
Il était père de famille et père de l'Église, prêchait les bonnes moeurs,
se signait parfois comme un saint égaré dans une bande de malfaiteurs, et,
malgré tout, allait dans la définition libre des choses plus loin qu'aucun
de nous. En ses moments de loisir, il rédigeait pour le journal: LES
MÉMOIRES DE Mme SAQUI.
A la table de la rédaction s'asseyaient journellement: Murger à l'air
humble, à l'oeil pleurard, aux jolis mots de Chamfort d'estaminet;
Aurélien Scholl, avec son monocle vissé dans l'orbite, ses colères
spirituelles, son ambition de gagner la semaine prochaine 50,000 francs
par an, au moyen de romans en vingt-cinq volumes; Banville, avec sa face
glabre, sa voix de fausset, ses fins paradoxes, ses humoristiques
silhouettes des gens; Karr, toujours accompagné de l'inséparable Gatayes.
Et c'était encore un maigre garçon, aux longs cheveux gras, nommé Eggis,
qui en voulait personnellement à l'Académie; et c'était Delaage,
l'Ubiquité faite homme et la Banalité faite poignée de main, un garçon
pâteux, poisseux, gluant, et qui semblait un glaire bienveillant; et
c'était l'ami Forgues, un Méridional congelé, ayant quelque chose d'une
glace frite de la cuisine chinoise, et qui apportait, d'un air
diplomatique, des articles artistiquement pointus; et c'était Louis Enault,
orné de ses manchettes et de sa tournure contournée et gracieusée de
chanteur de romances de salon; enfin Beauvoir, se répandait souvent dans
les bureaux comme une mousse de champagne, pétillant et débordant, et
parlant de tuer les avoués de sa femme, et jetant en l'air de vagues
invitations à des dîners chimériques.
Gaiffe avait élu domicile sur un divan, où il demeurait des après-midi,
couché et somnolent, ne se réveillant que pour jeter des interjections
troublantes dans la phraséologie vertueuse du père Venet.
Et au milieu de tout ce monde, Villedeuil, ordonnant, pérorant, allant,
courant, correspondant, innovant, et découvrant tous les huit jours un
système d'annonces ou de primes, une combinaison, un homme ou un nom,
devant apporter au journal, dans les quinze jours, dix mille abonnés.
A l'heure présente, le journal remue, il ne fait pas d'argent, mais il
fait du bruit. Il est jeune, indépendant, ayant comme l'héritage des
convictions littéraires de 1830. C'est dans ses colonnes l'ardeur et le
beau feu d'une nuée de tirailleurs marchant sans ordre ni discipline, mais
tous pleins de mépris pour l'abonnement et l'abonné. Oui, oui, il y a là
de la fougue, de l'audace, de l'imprudence, enfin du dévouement à un
certain idéal mêlé d'un peu de folie, d'un peu de ridicule... un journal,
en un mot, dont la singularité, l'honneur, est de n'être point une affaire.
* * * * *
_Dimanche 20 février_.--Un jour de la fin du mois de décembre dernier,
Villedeuil rentrait du ministère en disant avec une voix de cinquième
acte:
--Le journal est poursuivi. Il y a deux articles incriminés. L'un est de
Karr; l'autre, c'est un article où il y a des vers... Qui est-ce qui a mis
des vers dans un article, ce mois-ci?
--C'est nous! disions-nous.
--Eh bien! c'est vous qui êtes poursuivis avec Karr.
Or, voici l'article qui devait nous faire asseoir sur les bancs de la
police correctionnelle, absolument comme des messieurs arrêtés dans une
pissotière. Cet article, paru le 15 décembre 1852, avait pour titre:
_Voyage du n° 43 de la rue Saint-Georges au n° 1 de la rue Laffitte_[1].
Un voyage de notre domicile d'alors au bureau du journal, et qui passait
en revue, d'une façon fantaisiste, les industries, les officines de
produits bizarres, les marchands et marchandes de tableaux et de bibelots
que nous rencontrions sur notre route, et entre autres, la boutique d'une
femme célèbre autrefois, comme modèle, dans les ateliers de peinture.
[Note 1: J'ai donné l'article en son entier dans PAGES RETROUVÉES, volume
publié, l'année dernière, chez Charpentier.]
Donnons le paragraphe incriminé:
«Dans cette boutique, ci-gît le plus beau corps de Paris. De modèle qu'il
était, il s'est fait marchand de tableaux. A côté de tasses de Chine se
trouve un Diaz, et j'en connais un plus beau. C'est un jeune homme et une
jeune femme. La chevelure de l'adolescent se mêle aux cheveux déroulés de
la dame, et la Vénus, comme dit Tahureau:
Croisant ses beaux membres nus
Sur son Adonis qu'elle baise;
Et lui pressant le doux flanc;
Son cou douillettement blanc,
Mordille de trop grande aise.
Ce Diaz-là, mes amis, a bien voyagé; mais, Dieu merci, il est revenu au
bercail. J'ai vu quelqu'un qui sait tous ses voyages et qui m'a conté le
dernier. Mlle ***[2] l'avait envoyé à Mlle ***[3]. Mlle *** l'a renvoyé à
Mlle *** avec cette lettre:
«Ma chère camarade,
«Ce Diaz est vraiment trop peu gazé pour l'ornement de ma petite maison.
J'aime le déshabillé d'un esprit charmant, je ne puis admettre cette
nudité que l'Arsinoé de Molière aime tant. Ne me croyez pas prude. Mais
pourquoi vous priverais-je d'un tableau que je serais obligée de cacher,
moi!
«Mille remerciements quand même, et croyez-moi votre dévouée camarade.
«***»
[Note 2: Mlle Nathalie.]
[Note 3: Mlle Rachel.]
Et Mlle*** a repris son Diaz, ô gué! elle a repris son Diaz, turelure! et
a répondu à Mlle*** en le raccrochant au mur déjà en deuil et tout triste:
«Chère camarade,
«Je suis une folle, et presque une impie d'avoir cru mon petit tableau
digne de votre hôtel. Mais ma sottise m'a du moins valu un précieux
renseignement sur les limites de votre pudeur. Permettez-moi seulement de
défendre contre vous le répertoire comique que vous invoquez ici un peu à
contre-sens, car c'est justement dans les tableaux qu'Arsinoé n'aime pas
les nudités,
Elle fait des tableaux couvrir les nudités,
Mais elle a de l'amour pour les réalités.
«Je reprends donc mon petit Diaz, un peu confus de son excursion téméraire,
et je cache sa confusion dans ma chambre où M. A... peut seul le voir.
«Votre très dévouée,
«***»
Et ces vers de Tahureau, nous ne les avions pas pris dans Tahureau, dont
les éditions originales sont de la plus grande rareté, nous les avions
pris dans le TABLEAU HISTORIQUE ET CRITIQUE DE LA POÉSIE FRANÇAISE ET DU
THÉATRE FRANÇAIS AU XVIe SIÈCLE de Sainte-Beuve,--oui, dans ce livre
couronné par l'Académie. N'est-ce pas, ça n'a pas l'air vraisemblable? Et
cependant c'est parfaitement vrai. Du reste, le ministère de la justice
d'alors, qui nous faisait poursuivre, n'avait-il pas eu, vingt-quatre
heures, l'idée de poursuivre en police correctionnelle, dans un article de
je ne sais qui du PARIS, une ligne de points, paraissant avoir un sens
obscène à M. Latour-Dumoulin.
Mais dans cette poursuite, il s'agissait vraiment bien de littérature. Le
PARIS passait pour la continuation du CORSAIRE. M. Latour-Dumoulin, en ce
temps d'aplatissement, était personnellement blessé par les allures de
Villedeuil, qui, lorsque sur la présentation de sa carte n'était pas
immédiatement reçu, remontait dans sa voiture. On l'accusait, à tort ou à
raison, de jouer à la baisse. On allait même jusqu'à lui faire un grief de
ne pas solliciter pour son journal des invitations aux Tuileries, aux
soirées de Nieuwerkerke. Nous personnellement, à ce qu'il paraît, nous
passions, à cause de nos relations avec les Passy, pour des orléanistes
fougueux. Il circulait même, dans le faubourg Saint-Germain, un refus très
insolent de nous--une pure légende--à une demande de cantate de la part du
gouvernement.
M. Armand Lefebvre, notre parent, écrivait en notre faveur à M. de Royer,
procureur général, qui lui répondait une lettre ne laissant aucun doute
sur l'imminence des poursuites. Et dans une entrevue au ministère de la
justice, M. de Royer lui annonçait que nous serions condamnés, que nous
aurions même de la prison, ajoutant que si nous voulions adresser un
recours en grâce à l'Empereur, il serait le premier à l'appuyer.
Nous attendions, ainsi que des gens menacés de la justice d'une chambre
correctionnelle sous un Empire--nerveux et insomnieux pendant de longues
semaines--lorsque dans la fumée de tabac d'une fin de dîner d'amis,
tombaient chez nous les assignations.
Et, à quelques jours de là, nous comparaissions devant un juge
d'instruction presque poli, mais qui perdait soudainement toute politesse
dans son embarras et son déconcertement, quand nous lui montrions les cinq
vers incriminés, tout vifs imprimés dans le TABLEAU HISTORIQUE ET CRITIQUE
DE LA POÉSIE FRANÇAISE.
Il nous fallait un avocat. Un allié de notre famille, M. Jules Delaborde,
avocat à la Cour de cassation, nous recommandait de bien nous garder de
confier notre défense à un avocat brillant dont le talent pouvait blesser
et irriter le tribunal. Il nous conseillait de prendre un avocat «ayant
l'oreille des juges», un nom et une parole très peu sonores, une de ces
médiocrités dont le néant attire sur ses clients une sorte de miséricorde;
enfin un de ces verbeux qui, doucement, platement, ennuyeusement,
soutirent un acquittement comme une aumône. L'homme qu'il nous indiqua
réunissait toutes ces conditions. Dans son salon, il avait une jardinière
dont le pied était fait par un serpent en bois verni qui montait en
s'enroulant vers un nid d'oiseau. En voyant cette jardinière, j'eus froid
dans le dos, et je devinai l'avocat qui m'était échu. Nous étions pour lui
un composé d'hommes du monde et d'êtres louches. D'une main il nous eût
confié sa montre, de l'autre main il nous l'eût retirée.
Nous étions cités à comparaître en police correctionnelle devant la 6e
chambre. C'était une chambre pour ces sortes d'affaires, une chambre dont
on était sûr et qui avait fait ses preuves. Ses complaisances lui avaient
valu l'honneur de la spécialité des procès de presse et des condamnations
politiques.
Flanqués de notre oncle, M. Jules de Courmont, maître des comptes, nous
allâmes faire les visites à nos juges. On nous avait appris que la justice
exigeait cette politesse. C'est un petit: _Morituri te salutant_, dont ces
messieurs sont, à ce qu'il paraît, friands. Nous allâmes d'abord chez
notre président L... Il demeurait en haut de la rue de Courcelles, tout
près de la place Monceau... Il était sec comme son nom, froid comme un
vieux mur, jaune, blême, exsangue, une mine d'inquisiteur dans un
appartement qui sentait le moisi du cloître. Puis, nous vîmes les deux
juges. D..., descendant de l'avocat général de Bordeaux, et qui, lui,
n'eut pas l'air de nous trouver extraordinairement criminels, et après
D..., le juge L..., une sorte d'ahuri qui ressemblait à Leménil prenant
un bain de pieds dans le CHAPEAU DE PAILLE D'ITALIE, fourré dans l'affaire
comme un comique en un imbroglio, et qui avait de lui, dans la pièce où il
nous reçut, un portrait en costume de chasse, un des plus extravagants
portraits que j'aie vus de ma vie. Imaginez Toto Carabo à l'affût.
La dernière visite fut pour le substitut qui devait requérir contre nous.
Celui-ci avait tout à fait les manières d'un gentleman. Il nous déclara
que pour lui, il n'y avait aucun délit dans notre article, mais qu'il
avait été forcé de poursuivre sur les ordres réitérés du ministère de la
police, sur deux invitations de Latour-Dumoulin; qu'il nous disait cela
d'homme du monde à homme du monde, et qu'il nous demandait notre parole de
ne pas en faire usage dans notre défense. Et cet homme qui avait de la
fortune, qui avait beaucoup de mille livres de rente, allait demander le
maximum de la peine pour un délit dont nous n'étions pas coupables. Il
nous le déclarait naïvement, cyniquement en face.
--«Quelles canailles que tout ce monde!» dit mon oncle sur le pas de la
porte.
Ce qu'il voyait, ce qu'il entendait, la déclaration de ce substitut, les
dénégations de Latour-Dumoulin qui lui avait dit travailler à arrêter les
poursuites, tout cela, le sortant de son égoïste optimisme, faisait tout à
coup, ainsi que du feu d'un caillou, jaillir de l'indignation de ce vieux
bourgeois habitué par sa longue vie à ne s'indigner de rien.
De là, nous allions tous deux chez Latour-Dumoulin, désireux d'avoir une
explication avec lui. On nous faisait attendre assez longtemps dans une
antichambre, où un garçon de bureau lisait un livre de M. de La
Guéronnière devant un portrait de l'Empereur à demi emballé pour une
sous-préfecture. Et quand nous entrions, nous avions l'air de si mauvaise
humeur que, se méprenant sur notre démarche, il croyait que nous venions
le provoquer en duel. Alors c'était une défense maladroite de Rachel «qui
ne se serait pas plainte», ce qui était inutile à dire si cela était vrai,
ainsi que je le crois. Enfin, c'était une tirade contre Janin, la bête
noire du ministère de la police. Car j'ai oublié de dire que les lettres
de N... et de R... avaient été copiées par nous sur les autographes,
enrichissant un curieux exemplaire de GABRIELLE d'Augier, faisant partie
de la bibliothèque du critique des DÉBATS.
Le lendemain, qui était un samedi, Villedeuil nous menait au Palais de
Justice dans sa calèche jaune, une calèche qui tenait du carrosse de gala
de Louis XIV et d'un char d'opérateur. Jamais si triomphante voiture ne
mena des gens en police correctionnelle. Et le maître de la voiture, pour
lequel notre procès était une grosse affaire de représentation, s'était
fait faire pour la cérémonie un carrick prodigieux, un carrick _cannelle_
à cinq collets, comme on en voit sortir à l'Ambigu des berlines d'émigrés.
Ce fut à la grille du Palais une descente prestigieuse: ce jeune homme,
tout en barbe, dans ce carrick, et sortant d'une voiture d'or. A la porte
de l'audience, l'huissier ne voulant pas le laisser entrer: «Mais, criait
Villedeuil, je suis bien plus coupable qu'eux, je suis le propriétaire du
journal!» En ce moment, il eût donné sa voiture avec son cocher et ses
chevaux pour être poursuivi.
La salle avait deux fenêtres, une horloge, un papier vert. La Justice
bourdonnait là-dedans. Le banc des prévenus se vidait et se remplissait à
chaque minute. Et cela était rapide à épouvanter. Une, deux, trois années
de prison tombaient sur des têtes à peine entrevues. La peur venait à voir
sortir de la bouche du président la peine, ainsi que le sourcillement
d'une fontaine, toujours égal et intarissable et sans arrêt.
Interrogatoire, témoignages, défense, cela durait cinq minutes. Le
président se penchait à droite et à gauche, les juges faisaient un signe
de tête, et le président psalmodiait quelque chose: c'était le jugement.
Une larme tombait parfois sur du bois et cela recommençait. Trois ans de
liberté, trois ans de vie ainsi ôtés d'une existence humaine en un tour de
Code; le délit pesé en une seconde avec un coup de pouce dans la balance,
et l'habitude de ce métier cruel et mécanique de tailler à la grosse,
pendant des heures, des parts de cachots.--Il faut voir cela pour savoir
ce que c'est.
Précisément avant nous, fut appelé un petit jeune homme maigriot, aux
regards d'halluciné, qui avait, de son autorité privée, condamné à mort
l'Empereur, et envoyé son acte de condamnation à toutes les ambassades. On
le condamna au pas de course à trois ans de prison[1].
[Note 1: C'était lui qui, quelques années après, tirait sur l'Empereur,
à la sortie de l'Opéra-Comique.]
Enfin on appela notre cause. Le président dit un: «Passez au banc,» qui
fit une certaine impression dans le public. Le banc, c'était le banc des
voleurs. Jamais un procès de presse, même en cour d'assises, n'avait valu
à un journaliste de «passer au banc»; il restait près de son avocat. Mais
on ne voulait rien nous épargner. «Il y a eu répétition hier, je le sais
d'un avocat,» me dit Karr, en s'asseyant avec nous entre les gendarmes.
Nous étions émus, indignés. La colère fit trembler nos voix quand on nous
demanda nos noms, que nous jetâmes avec un timbre frémissant comme à un
tribunal de sang.
Le substitut prit la parole, ne trouva pas grand'-chose à dire sur les
vers de Tahureau, ni sur une femme qui, dans notre article, rentrait de
dîner, _son corset dans un journal_ (le second passage souligné au crayon
rouge), passa à un article de notre cousin de Villedeuil, qui mettait en
doute la vertu des femmes, s'étendit longuement sur ce doute malhonnête,
puis revint à nous; et, pris d'une espèce de furie d'éloquence, nous
représenta comme des gens sans foi ni loi, comme des sacripants sans
famille, sans mère, sans soeur, sans respect de la femme, et, pour
péroraison dernière de son réquisitoire--comme des apôtres de l'amour
physique.
Alors, notre avocat se leva. Il fut complètement le défenseur que nous
attendions. Il se garda bien de répéter ce qu'avait osé dire Paillard de
Villeneuve, l'avocat de Karr, demandant au tribunal comment on osait
requérir contre nous, à propos d'un article non incriminé, et dont
l'auteur n'était pas avec nous sur le banc des accusés. Il gémit, il
pleura sur notre crime, nous peignit comme de bons jeunes gens, un peu
faibles d'esprit, un peu toqués, et ne trouva pas à faire valoir, pour
notre défense, de circonstances atténuantes, plus atténuantes, que de
déclarer que nous avions une vieille bonne qui était depuis vingt ans chez
nous. A cette trouvaille bienheureuse, noyée dans une marée de paroles
baveuses, nous sentîmes le murmure d'une cause gagnée courir
l'auditoire... Mais ne voilà-t-il pas que la cause était remise à
huitaine. «C'est-cela, disions-nous, ils veulent faire passer notre
condamnation au commencement, aujourd'hui, ils n'osent pas, l'auditoire
nous est trop favorable.»
Et cependant ce fut notre salut que cette remise de l'affaire. Dans la
semaine le procureur général était changé. Rouland succédait à de Royer.
Rouland avait des attaches orléanistes. Il était parent de la femme de
Janin qui l'intéressait à nous. Et il y avait des relations non encore
brisées entre Rouland et les Passy, qui parlaient chaudement en notre
faveur, et le samedi 19 février, le président de la 6e chambre donnait
lecture, à la fin de l'audience, du jugement dont voici le texte:
«En ce qui touche l'article signé Edmond et Jules de Goncourt, dans le
numéro du journal PARIS, du 11 décembre 1852;
«Attendu que si les passages incriminés de l'article présentent à l'esprit
des lecteurs des images évidemment licencieuses et dès lors blâmables, il
résulte cependant de l'ensemble de l'article que les auteurs de la
publication dont il s'agit n'ont pas eu l'intention d'outrager la morale
publique et les bonnes moeurs;
«Par ces motifs:
«Renvoie Alphonse Karr, Edmond et Jules de Goncourt et Lebarbier (le
gérant du journal) des fins de la plainte, sans dépens.»
Nous étions acquittés, mais blâmés.
Un cocher de fiacre du XVIIIe siècle, blâmé comme nous par une Cour de
justice, s'écria, après le blâme:
--Mon président, ça m'empêchera-t-il de conduire mon fiacre?
--Non.
--Alors je... (Mettez ici l'expression la plus énergique de la vieille
France.)
En sortant de la salle du tribunal, nous pensions l'expression du
_fiacre_[2].
[Note 2: En dépit de tout ce qu'on écrira, de tout ce qu'on dira, il est
indéniable que nous avons été poursuivis en police correctionnelle, assis
entre les gendarmes, pour une citation de cinq vers de Tahureau imprimés
dans le TABLEAU HISTORIQUE ET CRITIQUE DE LA POÉSIE FRANÇAISE par
Sainte-Beuve--couronné par l'Académie. Or, je puis affirmer qu'il n'y a
pas d'exemple d'une pareille poursuite en aucun temps et en aucun pays.]
* * * * *
--Depuis le printemps, on s'en va en bande, presque tous les dimanches,
dîner dans un petit vide-bouteille, loué par Villedeuil à Neuilly. On se
promène dans un jardin où il n'y a guère que l'ombre d'une table de pierre,
et l'on dîne dans une salle à manger, où l'on vous passe beaucoup de
bouteilles de toutes sortes de vins, en face de douze Césars peints sur
les murs par un vitrier. Après dîner, la Landelle, le romancier de bâbord
et de tribord, beugle des chants de marin; Venet, en chapeau de paille et
en cravate printanière, fredonne des airs de Colin et de Collinette; Mlle
R... chante un grand morceau d'opéra, pendant que le maître de la maison,
en un coin du logis, est en conférence avec des messieurs étranges, au
sujet de quelque affaire extravagante, comme le monopole des sangsues du
Maroc... Et l'on monte, en revenant, sur les chevaux de bois des
Champs-Élysées.
C'est au retour d'une de ces _petites fêtes_, un soir où, après dîner, on
avait bu du rhum dans des bols à café, que Beauvoir prononça cette
mémorable phrase dans l'omnibus de Neuilly. Le conducteur voulait
l'empêcher de fumer. Beauvoir se tourna vers une jeune femme et lui dit
avec le contournement le plus XVIIIe siècle: «Madame, vous êtes la reine
de l'omnibus, dites un mot et nous jetons nos cigares; mais quant à ce
bougre, s'il continue... je lui coupe les oreilles.» Et ce que vraiment il
disait vouloir lui couper, était très loin des oreilles,
* * * * *
--Philipon aurait une très curieuse collection de maquettes en terre
coloriée qui servaient à Daumier de modèles pour ses caricatures d'hommes
politiques; maquettes exécutées avec un rare talent par Daumier et vendues
par lui à Philipon, 15 francs pièce.
* * * * *
--A propos d'un viol, le bon Dieu accusé d'avoir fait le printemps.
--Accusé, passez au banc... Qui vous a poussé à faire le printemps?...
* * * * *
--Post-scriptum d'une lettre du petit Pierre Gavarni à son frère Jean qui
demeure avec son père:
«P. S.--Les têtards du bassin sont-ils bien gros?»
* * * * *
--Le père de Terrien, qui fait le sport anglais au PARIS, était, pendant
la Terreur, le commandant de la frégate la VERTU, chargée de porter en
Irlande des forçats et des loups, et qui avait à bord une petite
guillotine d'acajou pour couper le cou aux poulets.
* * * * *
GAVARNIANA.
--Gavarni nous dit aujourd'hui: «Vous ne savez pas ce que c'est que les
mathématiques et l'_empoignant_ qu'elles ont... La musique, n'est-ce pas,
est le moins matériel des arts, mais encore il y a le _tapement_ des ondes
sonores contre le tympan... Les mathématiques sont bien autrement
immatérielles, bien autrement poétiques que la musique... On pourrait dire
d'elles que c'est la musique muette des nombres!»
--Gavarni nous dit aujourd'hui: «Chaque jour la science mange du Dieu...
N'a-t-on déjà pas mis la foudre du vieux Jupiter en bouteille de Leyde?...
Oui, oui, je crois qu'il est dans les données probables qu'un jour on
expliquera scientifiquement la pensée, comme on a expliqué le tonnerre...
Qu'est-ce qu'une chose immatérielle sur laquelle un coup de pied dans le
c... agit? Non, non, il n'y pas de séparation entre l'âme et le corps.»
* * * * *
_27 juillet_.--Je vais voir Rouland pour savoir si je puis publier la
LORETTE sans retourner en police correctionnelle. Et dans la conversation
que j'ai avec lui sur notre poursuite, il me confirme une chose qui
m'avait été déjà dite: c'est que le ministère de la police, outre ce qu'il
poursuivait en nous, poursuivait encore certaines idées littéraires: «Il
ne voulait pas, me dit Rouland, de la _littérature qui se grise et grise
les autres_, une idée, ajoute-t-il, que je n'ai pas à apprécier...» Oui,
nous fûmes poursuivis, en l'an de grâce 1853, pour le délit de littérature
anticlassique, de littérature _révolutionnaire_. Latour-Dumoulin
n'avait-il pas dit à M. Armand Lefebvre: «Je dois vous dire que je suis
désolé de la poursuite de ces messieurs... vous savez, les magistrats,
c'est si vétilleux, ces gens-là... Au reste, je les crois dans une
mauvaise voie littéraire et je crois leur rendre service par cette
poursuite.»
--La LORETTE paraît. Elle est épuisée en une semaine. C'est pour nous la
révélation qu'on peut vendre un livre.
* * * * *
_Septembre_.--Nous accompagnons Leroy, le graveur, et sa femme aux bains
de mer à Veules, une pittoresque avalure de falaise, tout nouvellement
découverte par les artistes. Leroy, un grand brun avec une grosse voix; il
est l'ennemi des prêtres, des empereurs, des rois et des romantiques, et
cache, sous des apparences de truculence et de férocité physique, une
parfaite bonne enfance et des idées pas mal prud'hommesques. Sa femme,
fine, délicate, nerveuse, avec de beaux grands yeux noirs, semble une
sorte de réduction de Mme Roland dont elle a l'exaltation républicaine,
mais dans un petit corps plein de grâce parisienne, toutefois de la grâce
un peu rêche de la bourgeoise distinguée. Le ménage Leroy est le plus uni
des ménages... sauf quelques discussions entre les conjoints à propos des
difficultés grammaticales, qui sont un des divertissements aimés et
préférés du couple.
Leroy a choisi pour son tableau du Salon prochain, un chemin creux, et,
couchés par terre, dans l'ombre, nous passons une partie des journées à
l'entendre parler de Jacques, de Millet, etc.
Jacques, le fils d'un maître d'école de Chalon-sur-Saône... Cinq ans, il
a été militaire... Au siège d'Anvers, il est passé en revue par le duc
d'Orléans qui remarque l'intelligence de sa figure parmi toutes les
brutes qu'il a sous les yeux: «Voltigeur, êtes-vous content de la
nourriture?--Non, Monseigneur.--Enfin, vous êtes heureux?--Non,
Monseigneur.» Le duc se tournant vers un officier: «Cet homme-là a de
l'esprit, il faudrait en faire quelque chose, le nommer
caporal.--Monseigneur, je ne suis pas ambitieux!»
De là, sa drolatique MILITAIRIANA.
Heureusement, Jacques avait un capitaine qui se pâmait d'aise à ses
charges, et qui le faisait appeler à tout moment:
--Ah! cré nom de D...! qu'est-ce que c'est, Jacques, encore un manquement
de service, f.....Je devrais vous faire fusiller, sacré nom de D...! Je
vous ferai f.....huit jours à la salle de police, nom de D...! Tenez,
f.....vous là, et faites-moi la femme de l'adjudant.--La charge faite--Ce
bougre-là, c'est charmant, charmant... oh! que c'est bien la femme de
l'adjudant.» Et aussitôt, par la fenêtre: «Lieutenant, venez voir la
charge de ce bougre de Jacques!»
Millet, un fils de paysan auprès de Cherbourg. Tout jeunet, en revenant de
la ville où il avait vu des images, crayonnait et dessinait, et
tourmentait son père à l'effet d'avoir des sous pour acheter des crayons.
Ses premiers dessins furent les copies des images de piété du livre de
messe de sa grand'-mère. A quelques années de là, mené chez un maître de
dessin à Cherbourg par son père qui lui montrait les crayonnages de son
fils, le maître de dessin disait: «C'est un meurtre de laisser aux champs
un enfant comme ça!» Alors la ville de Cherbourg lui faisait une petite
pension qui lui permettait d'entrer à l'atelier de Paul Delaroche.
Sa femme, une vraie paysanne, ne sait ni lire ni écrire. Quand Millet
s'absente, le mari et la femme correspondent par des signes dont ils sont
convenus.
Dans les premiers temps de son séjour à Barbizon, un jour qu'il se
promenait avec Jacques, des paysans en train de faucher se mirent à se
moquer d'eux, à blaguer les Parisiens. Millet s'approche d'eux, fait la
bête, demande si une faux ça coupe bien, et si c'est difficile de faire ce
qu'ils font, puis prend la faux, et la lançant à toute volée, donne une
leçon aux paysans éplafourdis.
Pendant que nous sommes à Veules, un matin, tombe chez les Leroy, Jacques
qui vient passer une journée avec nous. Il est en habit noir et en chapeau
tuyau de poêle qu'il ne quitte jamais et qu'il a perpétuellement sur la
tête, quand il peint, quand il mange. Il tire de sa poche un petit album,
grand comme un carnet de visite, et sur lequel il nous fait voir une
vingtaine de lignes géométrales qui sont les plans des terrains, les
lignes des horizons, qu'il est en train de prendre depuis une dizaine de
jours. Lui, l'habile et le spirituel crayonneur, le brillant et savant
aquafortiste, le _maître au cochon_, affecte doctoralement de répudier
toutes les habiletés, les adresses, les procédés, tout ce dont est fait
son petit, mais très réel talent, pour n'estimer que les maîtres primitifs,
les maîtres spiritualistes, et ne reconnaître dans toute l'école moderne
qu'un seul homme: M. Ingres.
Puis, Mme Leroy couchée, il quitte l'Hymalaya de l'esthétique, descend à
des sujets plus humains, et nous donne les détails d'une enquête faite par
un médecin de ses amis qui, depuis vingt ans, interroge maison par maison
les quartiers de la basse prostitution,--enquête qui paraîtra
prochainement en un gros et curieux volume.
Veules est un coin de terre charmant, et l'on y serait admirablement s'il
n'y avait pas qu'une seule auberge, et, dans cette auberge, un aubergiste
ayant inventé des plats de viande composés uniquement de gésiers et de
pattes de canards... Nous passons là un mois, dans la mer, la verdure, la
famine, les controverses grammaticales, et nous revenons un peu refroidis
avec l'humanitaire Leroy, au sujet de l'homicide d'un petit crabe, écrasé
par moi sur la plage.
Les gens de Veules ont choisi un endroit sur la falaise pour causer: ils
l'ont appelé _le Menteux_.
* * * * *
--LES DRAPEAUX. Dans la Cité une allée se perdant dans les profondeurs
d'une noire bâtisse. A droite de l'allée, tout en entrant, la porte d'une
petite boutique ayant sur la rue une devanture grillagée de fer de la
largeur d'une fenêtre, et voilée par un rideau du jaune sale d'un drap
d'enfant qui pisse au lit. Trois marches à monter, et derrière la porte un
établi hors de service, sur lequel, les coudes posés à plat, une vieille
dormichonne, brinqueballant de la tête comme les gens sommeillant en
voiture. Puis une chambre assez grande, sur les trois côtés de laquelle se
développe un antique banc de chêne scellé à la muraille, et sur l'autre
côté un vieux comptoir. Sur le banc, dans des poses ratatinées, sept à
huit vieillardes, de vraies sibylles, et mises avec des loques de spectres,
les genoux ramassés sous les corps voûtés, et sur les genoux un _gueux_
au-dessus duquel se croisent leurs deux mains, comme les deux mains qui
sont sur les tombeaux. A votre entrée, vous êtes cloué au sol par un
féroce: «Qu'est-ce que vous prenez? et il faut prendre un petit verre
d'eau-de-vie, de cette eau-de-vie de la basse prostitution qui vous entre
dans la gorge comme un glaive à triple lames. Dans cette maison où il n'y
a pas de prostituées au-dessous de 60 ans, et où ces femmes ont de vieux
béguins de linge maternels,--on débite de l'amour depuis 50 jusqu'à 10
centimes aux vieux pervertis et aux tout petits jeunes gens timides du
peuple.
Dans le quartier, ce lupanar est plutôt connu sous ce terrible nom:
LES PARQUES.
* * * *
--Je ne sais pourquoi le directeur de la Porte-Saint-Martin avait exposé
au foyer les portraits que Gavarni a publiés dans le PARIS, et parmi
lesquels figuraient les nôtres. A ce qu'il paraît, m'apprend un ami, une
jeune et jolie fille s'est toquée de mon portrait.
Cette fille me racontait, cette nuit, que, lorsqu'elle avait tenté de se
noyer, elle avait passé la nuit, toute la nuit, jusqu'à quatre heures du
matin, à se promener au bord de la Gironde avec la tentation de rentrer à
la maison, mais empêchée par la crainte d'une moquerie. La rivière allait
en pente très douce, elle y entrait pas à pas, et quand elle avait de
l'eau jusqu'aux genoux, elle était entraînée par le courant... mais, à
demi noyée, elle ne perdait pas toute connaissance; à un moment, elle
avait parfaitement le sentiment que sa tête cognait contre un câble tendu
et que ses cheveux dénoués se répandaient autour d'elle, et, quand elle
entendit un chien sauter à l'eau, de la Verberie, elle éprouvait
l'appréhension anxieuse qu'il ne l'empoignât par un endroit ridicule.
* * * * *
Ce fut un petit coup de sonnette vif et court. Il y avait bien des choses
dans ce coup de sonnette: un chagrin, une larme, un dépit colère et la
modestie de carillon de l'amour qui n'a plus le droit de tapage. Ah! que
de visites de femmes dites d'avance par le coup de sonnette. La première
fois que la femme vient se rendre, quelle pudeur, un tout petit tintement!
Et les fois suivantes, la sonnette carillonne, orgueilleuse comme l'amour
qui s'affiche. Et, à la dernière visite, pour un peu elle pleurerait.
La porte de la salle à manger ouverte, fermée plus vite qu'on ne peut dire,
la portière du salon vivement écartée. Céleste était déjà assise, les
mains enfoncées au fond de son manchon, l'oeil dur, et raidie dans une
pose de pierre.
--J'ai lu votre lettre.... Vous avez bien pensé que je vous demanderais
des explications?
--Je n'ai rien de plus à vous dire que ce que je vous ai écrit.
--Je veux que vous me le répétiez de vive voix.
--Vous êtes trop _romanesque_ pour moi.
X...me disait qu'à l'hôpital, il attendait avec impatience la mort de son
voisin le n° 6, par envie de sa table de nuit, et comme il demandait tous
les matins au garçon de salle: «Eh bien, comment va-t-il?» Le garçon de
salle lui répondait: «Oh! très bien, il ne passera pas la journée!»
* * * * *
--Un beau mot dit à Leroy par Daumier un peu éméché, en sortant d'une
soirée chez Boissard, à l'hôtel Pimodan:
«Ah! comme j'ai vieilli, autrefois les rues étaient trop étroites, je
battais les deux murs... Maintenant, c'est à peine si j'accroche un volet!»
ANNÉE 1854
_Fin Février 1854_.--Tout cet hiver, travail enragé pour notre HISTOIRE DE
LA SOCIÉTÉ PENDANT LA RÉVOLUTION. Le matin, nous emportons, d'un coup,
quatre à cinq cents brochures de chez M. Perrot, qui loge près de nous,
rue des Martyrs. (Ce M. Perrot, un pauvre, tout pauvre collectionneur qui
a fait une collection de brochures introuvables, achetées deux sous sur
les quais, en mettant quelquefois sa montre en gage--une montre en argent.)
Toute la journée, nous dépouillons le papier révolutionnaire et, la nuit,
nous écrivons notre livre. Point de femmes, point de monde, point de
plaisirs, point d'amusements. Nous avons donné nos vieux habits noirs et
n'en avons point fait refaire, pour être dans l'impossibilité d'aller
quelque part. Une tension, un labeur continu de la cervelle et sans
relâche. Afin de faire un peu d'exercice, de ne pas tomber malades, nous
ne nous permettons qu'une promenade après dîner, une promenade dans les
ténèbres des boulevards extérieurs, pour n'être point tirés, par la
distraction des yeux, de notre travail, de notre enfoncement spirituel en
notre oeuvre.
--Mlle X... qui avait demandé l'autre jour à son entreteneur de venir la
réveiller à quatre heures pour aller voir ensemble guillotiner Pianori,
refusée par lui, y a été menée par une amie, au sortir d'un souper tête à
tête. Au moment où apparaissait, sur la guillotine, le condamné à mort,
elle s'écrie: «Comme je me payerais cet homme!--Et moi donc? dit
timidement l'amie.--Oh! toi, tu es un détail.»
--A faire quelque chose sur la fin du monde amenée par l'instruction
universelle.
--Napoléon est tout jugé pour moi. Il a fait fusiller le duc d'Enghien et
exempté de la conscription Casimir Delavigne.
--Il est une corruption des vieilles civilisations qui incite l'homme à ne
plus prendre de plaisir qu'aux oeuvres de l'homme, et à s'embêter des
oeuvres de Dieu.
--Célestin Nanteuil nous raconte que Gérard de Nerval revenant d'Italie,
absolument désargenté, rapportait pour quatre mille francs de marbres de
cheminées, et que, dans la misère de la fin de sa vie, il était resté chez
lui un tel goût de la chose riche, qu'il se faisait des épingles à cravate
avec du papier doré.
--Quand je me couche un peu gris, j'ai la sensation, en m'endormant,
d'avoir la cervelle secouée dans un panier à salade par une femme, dont je
n'aperçois que le bras et la main--et ce blanc bras et cette blanche main
sont ceux de la Lescombat que j'ai entrevus une seule fois chez un mouleur.
--Prière d'un vieillard de ma connaissance:
«Faites, mon Dieu, que mes urines soient moins chargées, faites que les
_moumouches_ ne me piquent pas, faites, que je vive pour gagner encore
cent mille francs, faites que l'Empereur reste pour que mes rentes
augmentent, faites que la hausse se soutienne sur les charbons d'Anzin.»
Et sa gouvernante avait ordre de lui lire cela, tous les soirs, et il le
répétait, les mains jointes.
Grotesque! sinistre! hein? Et au fond qu'est-ce? la prière toute nue et
toute crue!
* * * * *
--Quatre sous d'absinthe et deux sous de beurre,--deux mots jetés du haut
en bas d'un escalier, deux mots qui résument la vie matérielle de la
courtisane pauvre,--de quoi faire une sauce et de l'ivresse, le boire et
le manger de ces créatures qui vivent à crédit sur un caprice d'estomac et
une illusion de l'avenir.
* * * * *
--Je ne passe jamais à Paris devant un magasin de produits algériens, sans
me sentir revenir au mois le plus heureux de ma vie, à mes jours d'Alger.
Quelle caressante lumière! quelle respiration de sérénité dans ce ciel!
Comme ce climat vous baigne dans sa joie et vous nourrit de je ne sais
quel savoureux bonheur! La volupté d'être vous pénètre et vous remplit, et
la vie devient comme une poétique jouissance de vivre.
Rien de l'Occident ne m'a donné cela; il n'y a que là-bas, où j'ai bu cet
air de paradis, ce philtre d'oubli magique, ce Léthé de la patrie
parisienne qui coule si doucement de toutes choses!... Et marchant devant
moi, je revois derrière la rue sale de Paris où je vais et que je ne vois
plus, quelque ruelle écaillée de chaux vive, avec son escalier rompu et
déchaussé, avec le serpent noir d'un tronc de figuier rampant tordu
au-dessus d'une terrasse... Et assis dans un café; je revois la cave
blanchie, les arceaux, la table où tournent lentement les poissons rouges
dans la lueur du bocal, les deux grandes veilleuses endormies avec leurs
sursauts de lumières qui sillonnent dans les fonds, une seconde,
d'impassibles immobilités d'Arabes. J'entends le bercement nasillard de la
musique, je regarde les plis des burnous; lentement le «_Bois en paix_» de
l'Orient me descend de la petite tasse jusqu'à l'âme; j'écoute le plus
doux des silences dans ma pensée et comme un vague chantonnement de mes
rêves au loin,--et il me semble que mon cigare fait les ronds de fumée de
ma pipe sous le plafond du CAFÉ DE LA GIRAFE.
* * * * *
--L'humanité a tout trouvé à l'état sauvage: les animaux, les fruits,
l'amour.
* * * * *
--Nous sommes le siècle des chefs-d'oeuvre de l'irrespect.
* * * * *
_Mai_.--Fantaisie écrite en chemin de fer, la nuit, en allant à
Bordeaux.--Quand au bout, tout au bout de la voie ferrée, un oeil rouge
s'éveille et que la locomotive, dévorant l'espace, apparaît, du milieu de
la colline, de grands ossements se dressent, s'ajustent et descendent
lentement jusqu'à la barrière, formant une longue file de squelettes de
vieux chevaux... Ils regardent lentement, de leurs orbites vides, la
locomotive qui n'est plus qu'une étincelle de braise dans le lointain.
Puis ils se mettent à galoper, suivant de loin la locomotive et faisant un
grand bruit de leurs ossements qui cliquettent. Et sur ces chevaux sautant
de l'un à l'autre, voltigeant comme un clown de Franconi, galope Conquiaud,
le gars qui s'est noyé en menant boire le poulain du maire. Il porte,
attaché au chapelet d'os de son cou, un seau de fer rempli de graisse, et
en glisse dans les jointures de ce troupeau de chevaux-squelettes, au
milieu de mille cabrioles. Ils vont ainsi galopant toute la nuit, et le
squelette de Conquiaud après eux, avec son seau de fer au cou. Puis, quand
le premier coq chante, la file remonte lentement la colline, et arrivé au
sommet, le squelette de l'un après l'autre apparaît immense sur le ciel
qui s'éclaire, puis le dernier de tous, le squelette du petit Conquiaud
fait le saut périlleux derrière la colline.
* * * * *
_20 mai_.--La Chartreuse de Bordeaux: longue allée de platanes entre les
troncs desquels, s'étend des deux côtés, un grand champ d'avoine folle,
dont les tiges albescentes, à tout moment creusées par la houle,
découvrent quelque ange en plâtre agenouillé au pied d'un tombeau. Ce
riant pré de la Mort est tout ensoleillé, avec, par-ci par-là, la pâle et
aérienne verdure d'un saule pleureur répandu sur une tombe comme les
cheveux dénoués d'une femme en larmes.
Soudain, dans le paysage, par une petite allée d'ifs ressemblant à des
cippes végétaux, débouchait une bande d'enfants de choeur aux aubes
blanches sur des robes rouges, marchant insouciants et ballottant leur
cierges tout de travers, et arrachant sur leur passage, d'une main qui
s'ennuie, les hautes herbes de chaque côté du chemin.
Ici la pierre des tombeaux est recouverte d'une mousse rougeâtre, piquetée
de noir, tigrée de petites macules blanches et jaunes, et sur laquelle
quelques brins d'herbes plantés par le vent sont toujours ondulants et
frémissants. Et partout des rosiers qui mettent dans ce cimetière une
odeur d'Orient, des rosiers de jardin qui ont le vagabondage de rosiers
sauvages et enveloppent de tous côtés la tombe et, se traînant à son pied,
la cachent sous des roses si pressées, qu'elles empêchent le passant de
lire le nom du mort ou de la morte.
Il est un petit coin réservé aux enfants, encore plus mangé par la
végétation, plus disparu dans la verdure et tout plein de petites armoires
blanches semées de trois larmes, qui ont l'air de sangsues gorgées d'encre,
et où les parents ont enfermé le doux souvenir des pauvres petites années
vécues: livres de messe, exemptions, pages d'écriture, un A B C D en
tapisserie, brodé par une mère.
* * * * *
--Se figure-t-on Dieu, au Jugement dernier, Dieu prenant l'arc-en-ciel et
se le serrant autour des reins comme l'écharpe d'un commissaire, etc., etc.
* * * * *
--«Ne me parlez jamais habits dans la rue, je ne suis tailleur que chez
moi!» J'entends le tailleur Armand dire cela à Baschet, qui s'était permis,
sur un trottoir, de lui demander où en était une jaquette commandée
depuis une quinzaine de jours.
Un tailleur, homme du monde, ami des lettres, ayant des opinions, des
goûts, des manies artistiques. Chez lui des tapis où l'on entrait jusqu'au
ventre, car il proclamait que le tapis était le luxe des gens tout à fait
distingués, et avec les tapis une merveilleuse collection de pipes turques
qu'il fumait indolemment, orientalement. C'était un dilettante frénétique
de musique, parlant de Cimarosa, comparant Rossini à Meyerbeer; ayant une
stalle aux Italiens que Lumley, devenu directeur, lui avait accordée pour
ne pas lui avoir réclamé une note de 3,000 francs dans les moments
difficiles de sa vie.
Gaiffe l'avait séduit par quelques phrases pittoresques sur son
orientalisme, et en lui déclarant qu'à ses yeux il était digne en tout
point de devenir le souverain des Ottomans. Et tous les jours, à quatre
heures, Armand tenait un cercle chez lui, où venaient quelques jeunes gens
littéraires du quartier Latin qu'il habillait, et au milieu desquels
Gaiffe tenait le haut bout, l'appelant familièrement _Armandus_,
familiarité qui le grisait. Une fois même, Gaiffe daigna écrire un article
pour l'ÉVÉNÉMENT, chez lui,--trop heureuse journée pour le pauvre Armand,
qui fut presque aussitôt attaqué de la folie des grandeurs.
* * * * *
--Il y a de gros et lourds hommes d'État, des gens à souliers carrés, à
manières rustaudes, tachés de petite vérole, grosse race qu'on pourrait
appeler les _percherons_ de la politique.
* * * * *
--L'architecte Chabouillet, qui n'a pas l'étonnement facile, me conte
aujourd'hui encore, un peu étonné, l'entrevue qu'il a eue ces jours-ci
avec le directeur d'un petit théâtre des boulevards, qui l'avait fait
appeler pour quelques changements dans sa salle.
--Ça a été intelligemment construit, votre théâtre! lui disait Rabouillet.
--Ça, un théâtre... ce n'est pas un théâtre, c'est un b......
--Oh! Monsieur.
--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire... ce n'est pas un théâtre,
non, Monsieur, et c'est tout simple... Je donne à mes actrices 50 ou 60
francs par mois... pourquoi? parce que j'ai 30,000 de loyer... Mes acteurs,
je ne leur donne guère plus, vous pensez quel métier ils font tous...
Souvent une femme m'attrape pour me dire qu'elle ne peut vivre avec mes 50
francs, qu'elle va être obligée de faire des hommes dans la salle, pour
manger... Que voulez-vous, ça ne me regarde pas... J'ai 30,000 de loyer...
Donc, mon théâtre n'est pas un théâtre, c'est un b......
* * * * *
--Un passeport contemporain.
En haut:
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
LIBERTÉ--ÉGALITÉ--FRATERNITÉ
Au milieu: tête de Louis-Philippe imprimée en transparent.
En bas:
_Le Préfet_, PIÉTRI.
* * * * *
--Aujourd'hui, Gavarni nous fait le portrait, de vive voix, de Chicard.
Chicard, un homme très bête, mais parlant toujours, toujours, toujours. Il
était banquier pour le commerce des peaux. Ah! les bals des VENDANGES DE
BOURGOGNE. Chicard au contrôle, en culotte de peau, bottes à l'écuyère,
gilet de marquis, habit, casque et plumeau, se montrait très difficile sur
l'admission des hommes. Un jour, je voulus faire entrer Curmer et il me
cria: C'est impossible! Et cela dans le temps où sa biographie allait
paraître dans LES FRANÇAIS de Curmer. Non une excellente société, mais
Chicard y connaissait tout son monde. Il n'y eut pas une rixe entre hommes
pendant trois ou quatre ans que cela dura. Pour les femmes, on recevait
tout ce qui se présentait; aussi elles se peignaient souvent. Une autre
fois, j'y menai Balzac qui, monté sur une banquette, dans sa robe blanche
de moine, regardait de ses petits yeux pétillants le chahut. Bal suivi
d'un souper dans une grande salle. Pour mettre le couvert, tout le monde
descendait dans les corridors et dans les cabinets où l'on prenait du
champagne. Une seule fois, une femme nue sortit d'un gigantesque pâté,
sauta sur la table, et dansa. Tout compris, dîner et souper: 15 francs.
Peu d'artistes, peu d'hommes de lettres, je me rappelle seulement un
vaudevilliste.
* * * * *
--Le monde finira le jour où les jeunes filles ne riront plus des
plaisanteries scatologiques.
* * * * *
--Château de Croissy. Le personnel domestique de mon oncle.
Le jardinier Sebron, un ancien dragon aux formules de phrases les plus
polies, vociférées avec une voix de tonnerre, déteste les fleurs et ne
cesse de répéter, tous les ans, que la terre n'est point _amiteuse_ cette
année.
Le garde, personnage insignifiant: un faux Decamps rêvant peureusement de
braconniers dans le parc.
L'intendant, ancien libraire installé autrefois à la MAISON D'OR, causant
d'Hugo au point de vue de la vente. Il vit avec sa femme dans une petite
tourelle, se repaissant des CHRONIQUES DE l'OEIL-DE-BOEUF, si bien qu'il
se croit un véritable intendant du XVIIIe siècle, se croise les bras, ne
surveille pas le moins du monde les foins ni quoi que ce soit au monde,
occupé toute la journée à faire virevolter entre ses doigts un lorgnon
prétentieux. Quand il en est aux confidences de son passé complexe et
plein de révélations inattendues, il dit qu'à huit ans on l'a jeté sur un
poulain, et que plus tard, il a mené la reine Hortense à huit chevaux.
* * * * *
_Fin août_.--Nous sommes venus passer un mois aux bains de mer à
Sainte-Adresse où l'on nous a présentés à un boursier, à un petit-fils de
Chérubini, à Turcas.
Ce Turcas est l'amabilité ouverte à deux battants. Il est gai, plaisant et
tout rond. Sa manie est l'hospitalité. Au bout de deux jours, nos couverts
sont presque mis de force chez lui, et nous voilà de la maison, menant une
vie paresseuse et doucement coulante. Turcas a une petite maison
embuissonnée de roses grimpantes, un jardin de vingt-cinq pas au milieu
duquel se dresse un divan en terre gazonnée, une maîtresse qui est la
belle et grande fille du Palais-Royal, nommée Brassine, deux ou trois
canots avec lesquels nous courons la mer, et encore, sur la plage, une
cabane en planches où, dans une flânerie délicieuse, l'on fume des pipes,
l'on boit des grogs; pipes et grogs sans fin.
Brassine a emmené avec elle une camarade, une actrice des
Folies-Dramatiques. La D... est ce qu'on appelle, dans un certain argot,
une _empoigneuse_ qui vous mord comme un petit chat et vous blague comme
un voyou; une jolie petite bête agaçante. A ce jeu-là, nous nous étions
piqués l'un et l'autre, et nous nous trouvions en guerre de taquineries,
lorsqu'un soir, en revenant de chez Turcas,--il était onze heures, et
l'hôtel où elle demeurait était fermé,--elle parut à un balcon d'une
fenêtre en peignoir blanc. J'étais à côté de A... qui lui faisait très
sérieusement la cour. En riant, on commence à monter après le treillage,
qui menait presque jusqu'à sa fenêtre. A... lâcha vite pied; la montée
n'était pas bien sûre. Mais moi, une fois le pied à l'escalade, je montais
sérieusement. J'avais été frappé, comme d'un coup de fouet, d'un désir de
cette femme qui était là-haut. Elle riait et grondait à demi. Cela dura
quelques secondes, où quelqu'un fut en moi qui aimait cette femme, la
voulait, y aspirait comme à cueillir une étoile.
Je grimpais allègrement et fiévreusement ainsi qu'un fou. J'étais entraîné
dans l'orbite de cette robe blanche et de ce rayonnement blanc. Enfin
j'arrivai. Je sautai sur le balcon. J'avais été amoureux pendant une
longueur de quinze pieds. Je crois bien que je n'aurai de l'amour dans
toute ma vie que de telles bouffées... Je passai la nuit avec cette femme
qui me disait en voyant mes regards sur elle: «Es-tu drôle, tu as l'air
d'un enfant qui regarde une tartine de beurre!» Mais j'étais déjà dégrisé,
j'avais peur qu'elle ne me demandât, le lendemain matin, un petit ouistiti
que j'avais acheté au Havre, dans la journée. Il me semblait que cette
femme devait adorer les singes...
Cette nuit, ce fut comme un déshabillé d'âme.
Elle me conta sa vie, mille choses tristes, sinistres, qu'elle coupait par
un _zut_ qui semblait boire des larmes... Il m'apparut dans cette peau de
voyou, je ne sais quelle petite figure attristée, songeuse, rêveuse,
dessinée sur l'envers d'une affiche de théâtre. Après chaque étreinte
amoureuse, son coeur faisait _toc toc_, comme un coucou d'auberge de
village: un bruit funèbre. C'était le plaisir sonnant la mort. «Oh! je
sais bien, me dit-elle, que si je faisais seulement la vie six mois, je
serais morte. Je mourrais jeune avec une poitrine comme ça... Si je me
mettais à souper, ce ne serait pas long... »
* * * * *
--Ah! mes Goncourt, les vilains échantillons de petite bourgeoisie qu'il
m'a été donné de voir dans ma vie, s'écriait un soir Gavarni. Du temps de
mes dettes, du temps que j'habitais chez un pécheur de l'île Saint-Denis,
je reçois une lettre de X... que vous connaissez, une lettre qui me
disait: «Viens à ma campagne, j'ai un parc où il y a une balançoire et des
jeux de bague.» Je me rends à Courbevoie, et trouve mon ami dans un petit
salon, jouant bourgeoisement au loto, avec des haricots pour enjeux, en
compagnie d'un monsieur et d'une dame,--mais toutefois au dos une vieille
robe de chambre du monsieur, et aux pieds de vieilles pantoufles de la
dame.
Le propriétaire de la maison et du parc à jeux de bague, et qui avait, dit
Gavarni, à la fois une tête de lapin et de serpent, était un usurier à nom
nobiliaire, entre les mains duquel était tombée la propriété du journal LE
CURIEUX, et qui, voulant avoir mon ami pour rédacteur, sans le payer,
avait fait nouer par sa femme une intrigue épistolaire avec lui, et se
laissait tromper à domicile. Une maison où se donnaient de petites fêtes
peuplées d'intrus étranges, de particuliers bizarres, de gens à industries
indevinables.
Il y avait aussi dans cette maison une jeune fille naine de seize ans, en
paraissant à peine douze, et que je soupçonnais d'être amoureuse de mon
ami. Et la mère, pour n'avoir point de rivale, faisait mettre à sa
fillette des pantalons d'enfant, la forçait à sauter à la corde, la
fouettait tous les soirs à grand bruit.
* * * * *
--Songe. J'étais dans la salle à manger, le soir d'un de mes mercredis,
causant et buvant avec deux ou trois amis... La nuit finissait, l'aurore
se leva à travers les petits rideaux, mais une aurore d'un sinistre jour
boréal... Alors tout à coup beaucoup de gens se mirent à courir en rond
dans la salle à manger, saisissant les objets d'art, et les portant
au-dessus de leurs têtes, cassés en deux morceaux, entre autres, je me
souviens, mon petit Chinois de Saxe... Il y avait aux murs, dans mon rêve,
des claymores, des claymores immenses; furieux j'en détachai une et portai
un grand coup à un vieillard de la ronde... Sur ce coup, il vint à ce
vieillard une autre tête, et derrière lui deux jeunes gens qui le
suivaient, changèrent aussi de têtes, et apparurent tous les trois avec
ces grosses têtes ridicules en carton, que mettent les pitres dans les
cirques... Et je sentis que j'étais dans une maison de fous et j'avais de
grandes angoisses... Devant moi se dressait une espèce de _box_ où étaient
entassés un tas de gens qui avaient des morceaux de la figure tout
verts... Et un individu, qui était avec moi, me poussait pour me faire
entrer de force avec eux... Soudain je me trouvai dans un grand salon,
tout peint et tout chatoyant de couleurs étranges, où se trouvaient
quelques hommes en habit de drap d'or, avec sur la tête des bonnets
pointus comme des princes du Caucase... De là je pénétrai dans un salon
Louis XV, d'une grandeur énorme, décoré de gigantesques glaces dans des
cadres rocaille, avec une rangée tout autour de statues de marbre plus
grandes que nature et d'une blancheur extraordinaire... Alors, dans ce
salon vide, sans avoir eu à mon entrée la vision de personne, je mettais
ma bouche sur la bouche d'une femme, mariai ma langue à sa langue... Alors
de ce seul contact, il me venait une jouissance infinie, une jouissance
comme si toute mon âme me montait aux lèvres et était aspirée et bue par
cette femme... une femme effacée et vague comme serait la vapeur d'une
femme de Prud'hon.
* * * * *
--Henri Monnier, employé au ministère de la justice, ordonnançait les
frais des bourreaux. C'est là, qu'il eut pour chef un certain M. Petit,
qui lui fournit le type de M. Prud'homme.
* * * * *
--J'ai un jeune ami chaste, dont la famille, hommes et femmes, est dans le
désespoir qu'il n'ait pas de maîtresse, et qui, dans cette chasteté voyant
une dégénérescence de la race, le gronde et le moralise sans relâche pour
qu'il aille voir des filles. Il y a surtout dans cette famille deux oncles
très navrés de la mauvaise bonne conduite de leur neveu: deux hommes à
femmes; l'un, un amoureux sentimental et langoureux et qui, surpris par sa
belle-soeur dans le lit d'une dame qui venait de quitter sa maison de
campagne, lui disait plaintivement: «Je n'ai pu obtenir rien d'elle; j'ai
voulu avoir au moins la chaleur de son corps!» l'autre, un séducteur par
la force des poignets de tout le féminin qui lui tombait sous la main...
Et mon ami ajoutait qu'il serait sûr d'avoir à lui tout seul l'héritage de
son oncle, le coucheur dans les lits vides, s'il voulait prendre une
maîtresse, et le choisir comme confident et comme intermédiaire pour
carotter de l'argent à son père et à sa mère au sujet de l'entretien de
ladite maîtresse.
ANNÉE 1855
_Janvier 1855._--Je retrouve une maîtresse de ma dernière année de collège,
que j'ai beaucoup désirée et un peu aimée. Je me la rappelle rue d'Isly,
dans ce petit appartement au midi, où le soleil courait et se posait comme
un oiseau. J'ouvrais le matin au porteur d'eau. Elle allait, en petit
bonnet, acheter deux côtelettes, se mettait en jupon pour les faire cuire,
et nous déjeunions sur un coin de table, avec un seul couvert de ruolz, et
buvant dans le même verre. C'était une fille comme il y en avait encore
dans ce temps-là: un reste de grisette battait sous son cachemire de
l'Inde.
Je l'ai rencontrée; c'est toujours elle avec les yeux que j'ai aimés, son
petit nez, ses lèvres plates et comme écrasées sous les baisers, sa taille
souple,--et ce n'est plus elle. La jolie fille s'est rangée, elle vit
bourgeoisement, maritalement avec un photographe. Le ménage a déteint sur
elle. L'ombre de la caisse d'épargne est sur son front. Elle soigne le
linge, elle surveille la cuisine, elle gronde sa bonne comme une épouse
légitime, et elle apprend le piano et l'anglais. Elle ne voit plus que des
femmes mariées et ne vise plus qu'au mariage. Elle a enterré sa vie de
bohème dans le pot-au-feu. Son amant, un Américain nommé Peterson,
tourmenté par le sang et qui n'a pris une maîtresse que sur ordonnance de
médecin, la mène, comme unique distraction, tous les soirs, jouer aux
dominos dans un café, avec toujours les mêmes figures de compatriotes.
Et cet homme, le calme et la pondération en personne, ne sort de son
imperturbabilité qu'à propos du domino, et non au café, mais au lit. Ils
se couchent. Dans le demi-sommeil qui l'envahit, elle sent son Américain
se remuer, s'agiter sourdement, entrer en colère pour les fautes qu'elle a
faites, pour son manque d'attention, pour sa cervelle oublieuse de
Française; elle s'endort tout de même, mais au bout d'une demi-heure,
d'une heure d'un silence furibond et dans lequel il se dévore, l'Américain
la secoue et la réveille pour lui dire: «Si tu avais posé le _cinq trois_
au lieu du _deux trois_, nous aurions gagné... Et il lui défile tout le
jeu.
Elle s'est mise à enluminer des portraits au stéréoscope, et Peterson
trouve qu'elle réussit assez bien dans cette partie. Il lui a donné
l'autre jour à colorier tous les portraits du _Moutard's Club_ avec la
désignation: brun, blond, roux, etc. C'était sa vie passée qui lui
repassait sous les yeux... elle savait par coeur les cheveux de tous ces
gens-là. Mais sa spécialité est le coloriage des enfants morts. A l'un,
elle a ajouté l'autre jour des ailes à la gouache... il a semblé voir à la
mère son enfant dans le paradis, elle a payé généreusement... et depuis,
mon ancienne maîtresse leur met à tous des ailes à la gouache.
* * * * *
--Chasse aux rats, la nuit, dans les rues de Paris.
Un homme marche en avant.
Un autre le suit.
Le premier a la face glabre, le visage en museau de fouine. Il porte une
casquette de loutre dont la visière est relevée. On ne lui voit pas de
linge. Une corde plutôt qu'une cravate est roulée autour de son cou. Il
est habillé d'un veston de jockey. Le mutisme d'un Mohican. En passant
près de lui, un saoulard se retourne en disant: «Tiens, Honoré!» Honoré
tient de la main droite une petite tige de fer, de la main gauche, une
sorte de troublette. C'est le traqueur.
Derrière lui marche un hercule barbu, balançant, au bout d'un gros bâton,
une cage de bois dont un côté est grillé de fer.
La nuit est claire, la lumière de la lune lutte et se bat étrangement avec
les lueurs des réverbères.
Comme nous disons: le beau temps! le traqueur d'une voix sourde et brusque
et coupée par des temps, comme s'il semait, en marchant, des maximes et
des axiomes: «_Besoin de pluie... tuyaux engorgés... alors ils sortent..._
Devant nous, à vingt pas du traqueur, trottine quelque chose de grisâtre
qui s'arrête, puis repart flairant: «Trim!» fait le traqueur, et le chien
aux oreilles coupées, à la queue rognée, se remet à courir, le museau en
terre, jusqu'à ce qu'il plonge le nez dans une gargouille et s'immobilise.
L'homme à la cage écarte le _paquet d'épinards_ qui bouche d'ordinaire la
gargouille, et pendant que le traqueur y place sa troublette, lui, passe
dans la rainure du conduit la baguette de fer que suit le nez du chien, et
le bout du filet s'agite et le traqueur l'élève en l'air, et montre un rat
qui sautille, en disant: «_Un gaspardo_.»
Il a été pris une vingtaine de rats en deux heures.
* * * * *
--Rien que cela pour le portrait moral d'un bourgeois.
Enfin, c'était une homme qui s'était fait peindre en officier de la garde
nationale,--en ballon!
* * * * *
_Mars_.--Je trouve aujourd'hui Janin, contre son habitude, extrêmement
affecté des attaques de la petite presse. Il s'étend longuement sur les
injures à jet continu d'un petit journal autographié, le SANS LE SOU, et
que signe un nommé Aubriot, et il ajoute spirituellement: «Oh! mon Dieu,
c'est tout simple... il y a dans un pays une somme quelconque d'injures à
dire par an, vingt mille... par exemple! Eh bien! dans un gouvernement
constitutionnel, ces vingt mille injures se répandent sur le Roi, les
ministres, etc. Aujourd'hui, c'est toujours la même somme d'injures à
placer... elle ne peut être répartie que sur deux ou trois écrivains comme
moi.»
* * * * *
_Lundi 26 mars_.--Notre HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LE
DIRECTOIRE a paru samedi. Nous passons aujourd'hui chez le vieux Barrière,
si paternel pour nous à l'occasion de l'HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE
PENDANT LA RÉVOLUTION. Il entre, en tenant deux ou trois feuilles de
papier à la main, et nous dit: «Vous venez chercher un article; eh bien!
tenez, il est à moitié fait... » Là-dessus, il se met à causer avec nous
de la Révolution de 89 et de celle de 48, nous racontant qu'au 15 mai, Mme
Barrière, examinatrice aux examens d'institutrices à l'Hôtel de Ville,
venait d'écrire sur le tableau une difficulté de participe, lorsqu'on
entendit un grand bruit et qu'on lui cria de se sauver. Et la liste du
gouvernement provisoire fut écrite au-dessous de la difficulté de
participe.
* * * * *
--Leboucher dit à Chabouillet, venu chez lui pour prendre sa première
leçon de savate: «Mon petit, donne-moi 60 francs et je t'apprendrai à
_crever_ un homme!»
* * * * *
--«Une nuit, c'était au bal masqué de la Renaissance: je me trouvais avec
ma s... bougresse. Nous étions tous les deux beaux comme des soleils!--on
reconnaît le verbe de Gavarni,--quand voilà qu'on me présente un monsieur
avec des cheveux longs de savantasse, des gants de filoselle... Ward
enfin!... Eh bien, un quart d'heure après, nous étions dans le coin d'une
loge à causer tous deux métaphysique!»
* * * * *
--Le rire est le son de l'esprit: de certains rires sonnent bête comme une
pièce sonne faux.
* * * * *
--Homme attendant l'Empereur, à un retour de Fontainebleau, pour
l'assassiner. Description psychologique de l'homme en cette attente.
Retard de deux heures du train impérial. L'homme va les passer dans une
maison de prostitution et fait un enfant à une fille. Cet enfant sera le
héros de notre livre.
* * * * *
--Marchal le peintre, déjeunant le matin, en son habit de soirée, à la
crémerie, avec les domestiques de la maison où il avait été invité au bal,
connaissait les secrets de tous les riches intérieurs de Paris.
* * * * *
--Placer dans un roman un chapitre sur l'oeil et l'oeillade de la femme,
un chapitre fait avec de longues et sérieuses observations. A ce propos je
me rappelle qu'à la prise de voile de Floreska, deux soeurs, deux
fillettes du monde, se mirent à me _faire l'oeil_ pendant le discours de
l'abbé. Dans ce tendre discours et tout allusif à ces noces de l'âme avec
Jésus-Christ, à ces fiançailles mystiques, l'oeil des deux jeunes filles
soulignait, à mon adresse, d'un éclair rapide, tous les mots hyménéens et
toutes les phrases suavement et chrétiennement sensuelles.
* * * * *
--Veuillot, l'aboyeur des idées de M. de Maistre.
* * * * *
--Les tragédies de Ponsard ont le mérite artistique d'un camée
antique--moderne.
* * * * *
--«_J'attendrai_!» la devise du cardinal de Bernis me sourit.
* * * * *
--Gavarni nous disait que la première fois qu'il vit Balzac, c'était à la
MODE, chez Girardin. Il vit un petit homme rondelet, aux jolis yeux noirs,
au nez retroussé, un peu cassé, parlant beaucoup et très fort. Il le prit
pour un commis de librairie.
Gavarni nous disait encore que physiquement, du derrière de la tête aux
talons, chez Balzac, il y avait une ligne droite avec un seul ressaut aux
mollets; quant au devant du romancier, c'était le profil d'un véritable as
de pique. Et il se mit même à découper une carte pour nous montrer
l'exacte silhouette de son corps.
* * * * *
--J'étais ce soir dans un café. Le gaz s'était éteint en même temps que
minuit. J'avais devant moi un verre et une cannette de cristal, lignés de
l'étroit éclair lumineux des toiles chardinesques. Dans le fonds ténébreux,
entre les flammes droites des deux bougies sur lesquelles montaient les
fumées bleues des pipes, des crânes luisants, avec d'intelligentes
virgules de lumière sur les tempes de gens ayant une idiote discussion, à
propos d'une partie de dominos. Par la baie d'une porte ouverte, un garçon
étendant un tapis sur un billard, et derrière lui un autre entrant dans la
pièce avec un matelas roulé sur sa tête.
* * * * *
--Gavarni nous racontait aujourd'hui que, tout _jeunet_, il avait été
envoyé chez M. Dutillard, rue des Fossés-du-Temple, pour apprendre
l'architecture, et qu'il en faisait, monté sur une chaufferette, tant il
était encore petit. Il n'y restait que jusqu'à midi. Mais quand Dutillard
sortait par hasard avant cette heure et que le gamin avait à dresser le
plan d'un quatrième étage, le gamin ouvrait un compas et le faisait
tourner, se promettant, si la pointe allait du côté du boulevard, qu'il se
donnerait _campo_,--et recommençait, vous le comprenez bien, jusqu'à ce
que la pointe allât du côté désiré.
Mme Dutillard, elle, était une grande liseuse de romans, et envoyait
souvent le petit chercher des livres, dans un cabinet de lecture voisin.
Le cabinet de lecture, où il allait chercher le plus
généralement des romans d'Anne Radcliffe, était situé
dans la maison, d'où devait partir, à bien des
années de là, la machine infernale de Fieschi, et la
bossue qui le tenait, avait pour commis un certain
garçon, que Gavarni retrouva plus tard jouant les
Amours dans les gloires des Funambules, et plus
tard encore, libraire et éditeur de plusieurs séries de
ses dessins.
Puis Gavarni nous parle du salon de la duchesse d'Abrantès, où un moment
il alla beaucoup. Là se donnaient rendez-vous toutes sortes de mondes. Un
jour il y vit l'amiral Sydney Smith mettre un genou en terre pour baiser
la main de la duchesse. La duchesse, une femme très forte avec un peu de
la voix d'une harangère, mais avec un beau port de corps et de grandes
manières. On y voyait Mme Regnault de Saint-Jean-d'Angely, la duchesse de
Bréant, etc., etc., un bataillon de vieilles femmes, mais qui avaient
conservé ce je ne sais quoi des femmes qui ont été belles. Un jour,
Gavarni y rencontra une petite femme grassement commune et, selon son
expression, «puant la petite bourgeoisie». Il demanda qui c'était, on lui
répondit: «Mme Récamier.»
* * * * *
--Dans la maison en face la mienne, il me semble m'apercevoir qu'une femme
regarde, regarde sans cesse du côté de nos fenêtres. C'est une femme
honnête qui a une voiture et un mari. Pendant que, de son cabinet de
toilette, la vue de cette femme me cherche, le mari, de sa chambre à lui,
où il passe une partie de ses journées, penché sur la barre de sa fenêtre,
fixe, des heures entières, un pavé de la cour, toujours le même. Ce mari,
à la calvitie très visible, a quelque chose d'un oiseau déplumé et
mélancolique. Ni trop jeune, ni trop belle n'est la femme, qui n'a rien
même de ce que j'aime chez une femme. Parfois, je m'amuse à observer
derrière mes persiennes; m'aperçoit-elle, aussitôt, tout en paraissant
occupée pour la bonne à caresser sa petite fille, elle fait monter vers
moi des regards de flamme.
L'oeil d'une femme, de n'importe quelle femme, toujours guettant le vôtre,
toujours accroché à votre fenêtre, à la longue, a l'attirance d'un aimant,
magnétique. Et c'est une persécution que ce regard... Je le rencontre
toute la journée, je le rencontre toute la soirée, je le rencontre à
l'heure de la toilette de minuit, derrière les rideaux, qu'une forme
blanche écarte de temps en temps, pour s'assurer si ma lampe est encore
allumée.
Un oeil qui ne se décourage pas, est, décidément, irrésistible. Je me mets
à prendre l'habitude de fumer à la fenêtre, l'oeil, chaque jour, prenant
un _rinforzando_... Et le regard devient, tour à tour, un regard suppliant
de désir, un regard fauve, un regard violateur dont je suis le pôle. Enfin,
je finis par vouloir d'une femme dont je n'ai pas envie.
--Mme *** s'habille, noue avec toutes sortes de lenteurs les rubans de son
chapeau, met et remet ses gants, explique à son mari avec de grands gestes
pourquoi elle sort, regarde en l'air, appelle de l'oeil, descend
l'escalier, se montrant longuement aux fenêtres des paliers, passe sous la
porte cochère.
Je me jette à sa suite. Je vois sa robe grise et son mantelet noir
tournant au coin de la rue Olivier. Je marche un assez long temps derrière
elle, puis ramassant tout mon courage, je la dépasse, reviens sur elle, la
salue très émotionné, et, après quelques mots vagues et balbutiants, lui
demande la permission de lui écrire.
--«M'écrire... qu'avez-vous à m'écrire? me dit-elle avec un sourire
indéfinissable.
--Oh! Madame, je suis affreusement timide, et j'ai à vous écrire ce que je
n'ose vous dire.
--Mais quoi? Est-ce que vous avez à vous plaindre? Est-ce que ma petite
crie trop fort? Est-ce qu'elle vous dérange dans votre travail? Du reste,
nous allons bientôt partir pour la campagne.
--Vous allez aux bains de mer avec Mme ***, et je lui nomme une femme de
la société de sa connaissance.
--Les bains de mer me sont défendus.
--Par qui donc, Madame?
--Mais par les médecins, oui, Monsieur, j'ai une maladie noire.
--Le spleen?
--Le spleen, si vous voulez... Je m'ennuie... On ne s'en douterait pas.
Tout le monde qui me voit, me dit: Comme vous êtes bien portante!... Mon
mari voulait m'emmener à Fontainebleau. Mais c'est trop sévère, nous irons
sans doute à Ville-d'Avray, j'aime beaucoup le parc de Saint-Cloud.
Un silence. On était près de la BELLE FRANÇAISE.--J'entre ici un instant,
fait-elle. J'attends. Elle ressort presque aussitôt et dit:--Ce serait
plus court par la rue de Provence, mais revenons par là. Quelle flâneuse
je fais!
--Vous souffrez de l'ennui, Madame. En effet, votre vie me semble
passablement ennuyeuse. Vous déjeunez, on attelle; vous rentrez, on
dételle; vous dînez, on réattelle; vous rentrez, on déréattelle... et
là-dessus, vous vous couchez.
--On m'a dit, Monsieur, que vous étiez très moqueur. Une dame...
--Moi, Madame, comme je vous l'ai dit, je suis horriblement timide; je
m'en cache en raillant quelquefois... Mais je vous promets de ne plus rire,
si vous le voulez.
--Et de ne plus fumer? Car combien fumez-vous de pipes?... Vous devez
avoir le gosier brûlé... Fi, que c'est vilain!
--Je vous jure de vous faire le sacrifice d'une pipe par jour, si vous le
désirez.
--Oh! je ne vous demande pas de sacrifice.
--C'est vrai, on ne demande de sacrifice qu'à ceux qu'on aime.
Un silence.
--Je vais entrer un instant à Notre-Dame-de-Lorette... Au fait, on m'a dit
que vous étiez un vieillard?
--Mais, Madame, qui m'a desservi ainsi; je n'ai que l'esprit de vieux, le
reste... Où vous revoir, dites?
Elle s'arrête, se passe la main sur les yeux:
--Non, c'est impossible, il vaut mieux ne pas nous revoir.
--Voyons, Madame, vous qui vous ennuyez, si vous mettiez un roman dans
votre vie!
--Un roman, un roman? (_soupirant_) ah! c'est bien sérieux pour moi!
(_souriant à demi_) mon mari me défend d'en lire... (_me regardant
brusquement_) quittons-nous!
--Mais, Madame, vous avez l'air de ce personnage de comédie qui dit
toujours: «Je vais me coucher!»
Elle a un petit mouvement de dépit, traverse la rue, pose le front, mordu
d'un coup de soleil, contre la grille de l'église, où, dans le moment,
monte une noce.
--Voyons, Madame, vous ne me laisserez pas ainsi! Je vous reverrai?
--Mettez votre lorgnon et regardez la mariée... Est-elle jolie?...
Écoutez-moi... Oui, il y a quelqu'un de coupable dans tout ça, c'est
moi... Je vous ai provoqué... Cette fenêtre, je ne voulais pas y aller, je
me mettais en colère contre moi-même, et j'y allais... C'est vrai, je vous
ai provoqué, j'ai excité chez vous un petit sentiment... Allez, ce n'est
pas une chose bien grave tout cela, chez vous... Je déménagerai, et ça ne
laissera pas une grande trace... Tout de même, j'ai bien du plaisir à vous
voir de près, moi qui ne vous vois que de si loin... Saluez-moi et
partez... Voilà mon mari!»
* * * * *
--Rue des Fossés-du-Temple (la rue derrière les théâtres), rue noire
fermée d'un côté par un mur peu élevé, au-dessus duquel pyramident des
piles de bois, un mur troué par de grandes portes cochères et des baies de
marchands de vin et de pauvres crémeries, à la devanture de demi-tasses de
grosse porcelaine, et au fond desquelles on voit des hommes en blouse
attablés. Un marchand de vin dont la lanterne porte, sur un fond bleu, un
pierrot en blanc avec au-dessus: AU VRAI PIERROT. L'autre côté de la rue
fait par un immense mur, semblable à un mur d'une caserne, et dans ce mur,
comme percées au hasard, et dues à la fantaisie d'un conseiller Krespel,
une multitude de fenêtres, toutes inégales et de formes différentes,
fenêtres en feu et paraissant éclairées par un incendie intérieur.
Dans la rue quelques gamins à la tête gouailleuse de blagueurs de paradis,
mêlés à de misérables filles qui raccrochent en bonnet et en pèlerine
noire jetée sur une robe de coton. Puis, de temps en temps, dans le
silence de la rue, le bruit d'une porte à contre-poids qui s'entr'ouvre
violemment et donne passage à deux ou trois hommes, coiffés de petits
bonnets de toile, traversant au pas de course la chaussée, et entrant chez
un marchand de vin.
* * * * *
--Janin nous disait aujourd'hui dans un accès de franchise: «Savez-vous
pourquoi j'ai duré vingt ans?... Parce que j'ai changé tous les quinze
jours d'opinion... Si je disais toujours la même chose, il n'y aurait plus
d'intérêt, plus de curiosité de mon feuilleton... on me saurait par coeur,
avant de me lire.»
--Je lis dans un journal que Valentin, le dessinateur de l'ILLUSTRATION,
est mort d'une attaque d'apoplexie, à Strasbourg.
C'était un brave et gros et rude garçon, qui, dans les milieux parisiens,
s'était conservé paysan de sa province, avait gardé le lourd accent
vosgien, vous accostait d'un coup de poing et d'une franche poignée de
main.
Peu élégiaque de sa nature, il aimait les fortes joies, et la bière et le
vin et l'eau-de-vie, et, quand il était gris, disait avec un accent tout
plein d'un gaudissement sensuel: «Je suis ramplan!» Et rien n'était si
drolatique, au bal masqué, que sa courte personne costumée en Alsacien,
avec un gros bonnet de fourrure sur la tête, des bretelles rouges au dos:
il avait l'air d'un poussah qui _tiriliserait_, aurait dit Henri Heine.
Je le revois dans son atelier de la rue Navarin: la grande estampe de la
CONVERSATION GALANTE, de Lancret sur un mur; sur un autre, des costumes et
des coiffures de la vieille Alsace, parmi lesquels une garniture de tête,
en fleurs artificielles, de danseuse espagnole, donnée par une célébrité
chorégraphique de Madrid, tenait la place d'honneur; puis l'immense table
avec l'amoncellement de bois vierges ou dessinés dans leurs papiers de
soie, et son grand plat de vieille faïence enfermant une gerbe de pipes
merveilleusement culottées.
Et encore, dans cet atelier, traînaient sur un vieux divan, deux bouquins
à la reliure tout usée, les seuls et uniques livres du logis: une Bible
dont Valentin lisait un peu le matin; un Rabelais dont Valentin lisait un
peu le soir.
Là, il travaillait du petit jour au crépuscule,--car c'était un piocheur
inlassable,--il travaillait de cinq à six heures du matin à six ou sept
heures du soir, heure où il sortait pour aller dîner chez Ramponneau.
Dans l'après-midi on trouvait presque toujours, tenant compagnie à
Valentin, le peintre Hafner, le naturiste coloriste, le maître des champs
de choux violets, l'original artiste à l'aspect de caporal prussien, et
déjà ivre depuis le déjeuner, et qui, le menton calé sur sa canne, en la
pose que j'ai vue à l'oncle Shandy, dans une vieille illustration du roman
de Sterne, regardait vaguement travailler son ami jusqu'à l'heure du dîner.
Valentin, nous le rencontrions souvent, à l'heure de minuit au GRAND
BALCON dont il appréciait fort le _bock_ et le _kinsing_, en leur
nouveauté à Paris. Nous lui prêchions une grande illustration de Paris,
une série de dessins représentant la Morgue, Mabille, un salle d'hôpital,
un cabaret de la Halle, etc.; enfin un tableau pris dans le Plaisir ou la
Douleur, à tous les étages et dans tous les quartiers, mais cela fait
rigoureusement d'après nature et non de _chic_, et pouvant servir de
document historique pour plus tard--nous plaignant de ce que les siècles
futurs n'auraient pas de renseignements _de visu_ authentiques sur le
«Paris moral» de ce temps.
Il nous répondait qu'il y avait bien songé, qu'il ne cherchait qu'à faire
des études d'après nature, qu'il n'y avait que cela de bon, qu'il lui
arrivait de dessiner souvent dans les rues, qu'il avait même proposé à
l'ILLUSTRATION de prendre une page, pour lui faire des scènes parisiennes,
comme celles dont nous lui parlions, mais qu'on était si peu intelligent
dans cette boutique, qu'on n'avait pas voulu. Et il ajoutait tristement:
«Jusqu'à présent, je n'ai rien fait... mais un jour, je ferai de grandes
scènes comme cela, et alors j'aurai fait quelque chose.»
La dernière fois que nous le vîmes, c'était sur le boulevard, en face le
CAFÉ DE PARIS. Il vaguait, muet, au bras d'un ami. Nous allâmes à lui. Il
nous regarda longtemps, cherchant qui nous pouvions être, puis s'écria:
«Nom de D... je ne vous reconnaissais pas, oui, je deviens aveugle!» Et il
disait cela, les yeux clignotants avec dedans un regard blessé--et triste
comme la mort. Il ne pouvait presque plus travailler. Ses regards se
croisaient sur le bois qu'il dessinait... puis c'étaient des douleurs
soudaines, comme si on lui tirait des coups de fusil à travers la tête.
Voilà deux ans qu'il souffrait ainsi.
Oui, ce rustre, ce pataud, était, en son métier d'art, distingué, élégant,
coquet. Il mettait à ce qu'il crayonnait une petite grâce mondaine, qui
était juste ce qu'il fallait à l'ILLUSTRATION, dont il était le
dessinateur des élégances, rendant la femme contemporaine, non seulement
dans la féminilité de son siècle, mais dans la robe, la collerette, la
manchette de la semaine.
Valentin me racontait que, dans les premiers temps de son séjour à Paris,
il était arraché de son lit, par la curiosité d'aller voir, place de la
Bourse, aux vitrines d'Aubert, la lithographie du jour de Gavarni.
* * * * *
_20 août_.--Léon est venu aujourd'hui déjeuner, il est resté jusqu'à cinq
heures. Edmond et lui ont ainsi parlé six heures durant de choses passées,
du passage Choiseul, où leur jeunesse à tous deux a usé ses bottes, d'une
Marie qui les a trompés successivement l'un avec l'autre, des suprêmes de
volaille aux truffes de Véfour, de parties de billard arrêtées par la
dernière pièce de vingt sous de la bourse commune, du prunier de
Reine-Claude de la maison de l'allée des Veuves, de la première polka
d'Edmond, de la promotion de Léon à l'École polytechnique. Six heures
pendant lesquelles ils se sont raconté ce qu'ils savaient déjà, l'un
contant à l'autre sa propre histoire; tout cela scandé à tout moment par:
«Tu te souviens bien?» Et ce passé n'est ni bien intéressant, ni bien gai,
ni bien dramatique. Pourquoi donc ce charme de ces radoteries vieillotes?
* * * * *
_Août_.--Le boulevard de Strasbourg aujourd'hui a l'apparence de la grande
artère d'une Californie improvisée. Toutes sortes d'industries logées dans
des maisons en construction, et là, nombre de petits restaurateurs,
gargotiers, frituriers. Un mouvement de piétons affairés avec des
promeneuses ambulantes à la blondeur alsacienne. Dans le va et le vient
des gens, une petite fille d'une douzaine d'années, au ventre énorme,
promenait une toute petite chienne, pleine comme elle. Passage où on loue
5 francs un habit noir _de la plus grande fraîcheur_ pour soirée. A droite
du chemin de fer, comme l'escalier resté inachevé d'un édifice qui n'est
pas bâti. Au haut, le pont sur lequel s'ébat de la marmaille, une petite
Provence faubourienne, que surveillent, assises sur les bancs, les
grand'mères aux mitaines noires. Et par-dessus et au delà du parapet, un
paysage à la Ciceri, un ciel couleur de mine de plomb, les toits de zing
bleuâtres, les dévalements jaunes de terrains, les grandes pierres aux
larges arêtes semées avec les caprices de leurs angles, les maisons
blanches du premier plan s'enlevant sur la cantonade violacée du fond,--le
paysage grisâtre du climat parisien.
* * * * *
_Août_.--Les figures de cire, je ne connais pas de mensonge de la vie plus
effrayant. Ces immobilités paralysées, ce geste refroidi, cette fixité, ce
silence du regard, cette tournure pétrifiée, ces mains pendues au bout des
bras, ces tignasses noires et ballantes, ces cheveux d'ivrognes, dépeignés
sur le front des hommes, ces cils de crin enfermant l'oeil des femmes, ce
blanc morbide et azuré des chairs, ce quelque chose de mort et de vivant,
de pâle et de fardé, qu'ont ces déterrés de l'histoire dans ces oripeaux
raides, tout cela trouble et inquiète comme une résurrection macabre.
Peut-être que ce plagiat sinistre de la nature est appelé au plus grand
avenir. La figure de cire pourra devenir, dans les républiques futures, le
grand art populaire. Qui sait si un jour les démocraties qui viendront,
n'auront pas l'idée d'élever aux gloires de la France, un Panthéon de
souvenirs et de commémoration, accessible à l'intelligence des yeux de
tous, et que les foules liront sans épeler,--un Versailles en cire?
Ce sera l'Histoire même, et ses grandes scènes et ses hauts faits figés,
immortalisés à la fois dans la forme et dans la couleur. On utilisera pour
cela, les peintres et les sculpteurs sans ouvrages: on leur associera des
régisseurs, des acteurs, tous les gens dont le métier est de disposer
plastiquement une scène. Et peut-être ira-t-on jusqu'à mettre dans le
creux des personnages historiques, une petite manivelle à éloquence
humaine, qui récitera leurs plus beaux mots: _A moi d'Auvergne!_ pour
d'Assas. _Allez dire à votre maître_... pour Mirabeau. L'illusion sera
alors véritablement complète.
* * * * *
--Je me rappelle de mon enfance des parties de charades chez Philippe de
Courmont, rue du Bac, quand il était avec _Bonne Amie_ (la femme qui l'a
élevé) qui l'appelait _Fifi_. Je me rappelle une charade dont le mot était
«marabout». On le fit avec Marat dans sa baignoire où l'on versait de
l'eau trop chaude, ce qui faisait dire au révolutionnaire: «Je bous, je
bous!» Où diable nos intelligences d'enfants avaient-elles été chercher
Marat, et ce calembour ingénieux?
Il y avait aussi là, des meubles couverts de personnages chinois brodés en
soie, qui m'amusaient infiniment.
* * * * *
--Il reste à exprimer en littérature la mélancolie française contemporaine,
une mélancolie non _suicidante_, non blasphématrice, non désespérée, mais
la mélancolie humoristique: une tristesse qui n'est pas sans douceur et où
rit un coin d'ironie. Les mélancolies d'Hamlet, de Lara, de Werther, de
René même, sont des mélancolies de peuples plus septentrionaux que nous.
* * * * *
--Les deux choses stupéfiantes pour nous de l'Exposition sont: la jambe en
cire exécutée par le Darthonay de la rue d'Angoulême-du-Temple et le
fac-similé d'un dessin aux deux crayons de Portail.
* * * * *
--Nous sommes retombés dans l'ennui, de toute la hauteur du plaisir. Nous
sommes mal organisés, prompts à la satiété. Une semaine d'amour nous en
dégoûte pour trois mois. Oui, nous sortons de l'amour avec un abattement
de l'âme, un affadissement de tout l'être, une prostration du désir, une
tristesse vague, informulée, sans bornes. Notre corps et notre esprit ont
des lendemains d'un gris que je ne puis dire, et où la vie me semble plate
comme un vin éventé. Après quelques entraînements et quelques ardeurs, un
immense mal de coeur moral nous envahit et nous donne comme le vomissement
de l'orgie de la veille. Et, repus et saouls de matière, nous nous en
allons de ces lits de dentelles, comme d'un musée de préparations
anatomiques, et je ne sais quels souvenirs chirurgicaux et désolés nous
gardons des aimables et plaisants corps.
J'en ai connu qui étaient,--les heureux garçons!--moins analystes que
nous: de grosses natures qui se grisaient régulièrement de plaisir sans
effort, et que la jouissance mettait en appétit de jouir. Ils se
retrouvaient, le lendemain comme la veille, dispos et gaillards, l'âme en
rut: ils ignoraient ce grand vide qui se promène en vous, après les excès,
ainsi qu'une carafe d'eau dans la tête d'un hydrocéphale.
* * * * *
_28 août_.--Été voir Célestin Nanteuil à Bougival.
Bougival, l'atelier du paysage de l'école française moderne. Là, chaque
coin de rivière, chaque saulée vous rappelle une exposition. Et l'on se
promène dans de la nature, dont on vous crie aux oreilles: «Ceci a été
peint par ***, ceci a été fusiné par ***, ceci aquarellé par ***.» Ici,
dans l'île d'Aligre, devant les deux catalpas formant un A sur le ciel, on
vous avertit que vous êtes devant le premier tableau de Français, et l'on
vous fait revoir la petite femme nue, couchée sur une peau de tigre, en la
légère et gaie verdure de la campagne parisienne; là--l'histoire est
vraiment plaisante--là, c'est là que se dressait une magnifique et
orgueilleuse plante, entrevue au coucher du soleil par Français, rêvant
toute la nuit d'en rendre, le lendemain, l'élancement vivace et la
délicate dentelure des feuilles. Il se lève de grand matin, court à
l'endroit... plus de plante... disparue... et le voilà cherchant à
s'expliquer la disparition, quand il éclate de rire. Une vache, levée
avant lui, l'avait mangée et digérée au petit jour. Et sa plante...
c'était une énorme bouse!
Bougival, son inventeur ç'a été Célestin Nanteuil, qui eut le premier
canot ponté, dans les temps où les bourgeois venaient s'y promener en
bateaux plats. Tout est souvenir historique en cet endroit: la maison de
Lireux et les dîners du dimanche, la maison de Odilon Barrot et le kiosque
aux rêveries constitutionnelles, la maison blanche bâtie par Charpentier
où est mort Pradier, la maison de Pelletan, et un tas de maisons qui vous
racontent de grandes passions et des histoires dramatiques de femmes
connues. Et à Bougival, comme partout ailleurs, le commerce humilie l'art
et là littérature, et Staub, du haut de la Jonchère, située comme un
château de Lucienne, regarde de bien haut les modestes toits de l'artiste.
Nanteuil, un grand, un long garçon, aux traits énergiques, à la douce
physionomie, au sourire caressant, féminin. La personnification et le
représentant de l'homme de 1830, habitué à la bataille, aux nobles luttes,
aux sympathies ardentes, à l'applaudissement d'un jeune public, et en
portant, inconsolable et navré, au fond de lui, le regret et le deuil. Les
idées politiques de 1848 l'ont un moment enfiévré, fait revivre, mais
quand elles ont été tuées, il a été repris de plus belle par l'ennui de
l'existence, l'inoccupation des pensées et des aspirations.
Un esprit distingué, attaqué d'une paisible nostalgie de l'idéal en
politique, en littérature, en art, mais ne se lamentant qu'à demi-voix, et
ne s'en prenant qu'à lui-même de sa vision de l'imperfection des choses
d'ici-bas. Un homme essentiellement bon, tendre, indulgent, modeste, et
faisant peu de bruit, et riant sans éclat, et plaisantant sans fracas.
Tout pardonnant aux autres qu'il est, on sent que son esprit a de bons
yeux, et qu'il perçoit parfaitement les niaiseries, les lâchetés, les
butorderies qui lui sont données à voir. Il leur fait grâce, en les
fouettant d'un rien d'ironie, d'une ironie qui est un sourire à peine
sensible, une petite flèche lui partant d'un coin de lèvre et qui, toute
légère qu'elle est, entre dans un ridicule comme dans une baudruche. Ce
mot d'une dame à Dumas père l'explique bien, ce railleur voilé et discret.
«Ah! mais, il est spirituel, Nanteuil, je ne m'en étais jamais aperçue!»
Si apaisées qu'elles soient ses mélancolies,--elles l'accompagnent plutôt
qu'elles ne le poursuivent,--l'avenir inquiète Nanteuil, il a la crainte
du travail pouvant manquer à sa vieillesse, d'un jour à l'autre; voyant
l'illustration de la romance, dont il vivait en grande partie, déjà
abandonnée. Et il récapitule tous ces morts de mérite, auxquels le XIXe
siècle n'a donné que l'hôpital ou la Morgue: son ami Gérard de Nerval qui
s'est pendu, Tony Johannot qui, après avoir perdu dans le PAUL ET VIRGINIE
de Curmer, les 20,000 francs qu'il avait gagnés pendant toute sa vie, a
été un peu enterré avec l'aide de ses amis, etc., «Oui, je sais bien,
dit-il, si j'avais été raisonnable, j'aurais vécu dans une petite chambre,
j'aurais dépensé quinze sous par jour, et maintenant, j'aurais quelque
chose devant moi, c'est ma faute!»
Il reconnaît et avoue tristement la dépendance dans laquelle l'art est
placé auprès du gouvernement: «Il faut vivre, dit-il, les convictions
courbent la tête pour manger.... En effet, il n'y a plus de subventions
fournies par les particuliers. C'est le ministère qui tient notre pain...
Et tout ce qu'il y aurait à faire, cependant, en dehors des commandes du
gouvernement... la décoration picturale des cafés, des gares de chemins de
fer surtout, de ces endroits où tout le monde attend et où on
regarderait... On me dira qu'il y a des peintures à la bibliothèque de la
Chambre des pairs. Qu'est-ce que ça me fait? Je ne peux pas y entrer!»
Puis nous avons causé de l'idéal, ce ver rongeur du cerveau, «ce tableau
que nous peignons avec notre sang,» a dit Hoffmann. La résignation du:
«C'est ma faute!» est encore venue aux lèvres de Célestin Nanteuil.
«Pourquoi nous éprendre de l'irréel, de l'insaisissable? Pourquoi ne pas
porter notre désir vers quelque chose de tangible? Pourquoi ne pas grimper
sur un dada qui se puisse enfourcher? A être collectionneur, voici un joli
dada de bonheur. Jadis la religion, c'était là un magnifique dada... mais
c'est empaillé maintenant... ou encore le dada du père Corot qui cherche
des tons fins et qui les trouve et à qui ça suffit... Tenez, ces gros
bourgeois qui viennent le dimanche ici, et qui rient si fort... je les
envie.»
«Et pour l'amour, mon Dieu, ce que nous exigeons de la créature humaine!
Nous demandons à nos maîtresses d'être à la fois des honnêtes femmes et
des coquines. Nous exigeons d'elles tous les vices et toutes les vertus.
Le plaisir donné par la femme jeune et belle, nous ne le savourons pas
complètement. Nous avons une maladie dans la tête. Les bourgeois ont
raison... mais être raisonnable... est-ce vivre!»
Célestin Nanteuil nous dit cela, pendant que nous nous promenons devant
les sphinx en plâtre de sa petite maison.
Au loin, au-dessous d'un bâtiment neuf, dans une espèce de champ qu'on
vient de retourner, un homme, en bras de chemise, traîne une brouette;
l'homme, c'est Émile Augier.
* * * * *
_2 septembre_.--Pouthier, qui a toujours une insolente confiance dans la
Providence, et qui est toujours persuadé que sa dernière pièce de quarante
sous fera des petits le lendemain, est venu dîner chez nous.
Après s'être fortement arrosé, il nous a entraînés au bal de l'Ermitage à
Montmartre. Là, il nous a donné le spectacle d'une bouffonnerie soularde
émaillée de toutes sortes d'esprit: d'une _olla podrida_ de calembours,
d'épigrammes, de bêtises, d'allusions à Dieu et au diable, d'exagérations
comiques, de portraits bizarres, de charges à la fois de vaudevilliste et
de rapin en état d'ivresse: tout cela entremêlé de remuements frénétiques,
de démanchements de torse, de grattements de singe, de _hop_ de cirque. Il
interpellait à tout moment sa danseuse, comme la nourrice de son petit,
lui recommandant de ne pas échauffer son lait, et traitait de «mon oncle»
le municipal chargé de la surveillance du bal, en le suppliant de ne pas
le deshériter. Enfin, soudainement, il a improvisé une danse qui était la
caricature de toutes les danses, moquant, avec un pantalon qui avait des
jours dans le derrière, la marche des salons, singeant la Petra Camara et
ses coups de hanche, mimant la lorgnette de Napoléon et sa main derrière
le dos, talonnant une bourrée, exécutant les _enchaînements de pas_ les
plus compliqués, puis faisant l'avant-deux d'un ataxique avec l'affreux
déraillement des jambes, puis se gracieusant comiquement et embrassant les
pas de sa danseuse à terre, etc., etc.
* * * * *
--La sauvagerie est nécessaire, tous les quatre ou cinq cents ans, pour
revivifier le monde. Le monde mourrait de civilisation. Autrefois, en
Europe, quand une vieille population d'une aimable contrée était
convenablement anémiée, il lui tombait du Nord sur le dos des bougres de
six pieds qui refaçonnaient la race. Maintenant qu'il n'y a plus de
sauvages en Europe, ce sont les ouvriers qui feront cet ouvrage-là dans
une cinquantaine d'années. On appellera ça, la révolution sociale.
* * * * *
--La loi moderne, le Code, dans la réglementation des choses intéressant
la société actuelle, n'a oublié que l'honneur et la fortune. Pas un mot de
l'arbitrage de l'honneur: le duel, que la justice absout ou condamne
d'après des manières de voir particulières, est jugé sans un texte. Quant
à la fortune d'aujourd'hui, qui est presque toute dans des opérations de
bourse, de courtage, d'agiotage, de coulisse ou d'agences de change, rien
n'a été prévu pour la protéger ou la défendre, cette fortune moderne:
nulle réglementation de ces trafics journaliers; les tribunaux
incompétents pour toutes transactions de bourse; l'agent de change ne
donnant pas de reçu.
* * * * *
_3 septembre_.--Été à la fête des Loges. Tivoli, le bal des blanchisseuses
de la localité. Un monde de coquettes fillettes, toutes en blanc
passementé de rubans roses, et leurs gentils minois encadrés dans de jolis
bonnets de paysannes en dentelle de coton, à garnitures de roses-pompon
entremêlées d'aigrettes d'or.
* * * * *
_6 septembre_.--Au cimetière Montmartre... Rien ne vous décourage de
l'immortalité comme ce spectacle de la mort. On se sent là gagné de
l'indifférence pour la survie de son nom. Ce champ de tombes prêche le
dénouement de la volonté... Une mélancolie emportée bientôt par les
niaiseries de la douleur bourgeoise. Je vois la tombe d'un fils, que le
père a eu l'idée d'entourer de deux étages de sonnettes percées de petits
trous, qui doivent, par les grands vents, bercer le mort de leur musique
éolienne... C'est beau tout de même cette nécropole polonaise, sur
laquelle toutes ces âmes, veuves de la patrie, ont jeté ce cri posthume:
_Exoriatur nostris ex ossibus ultor_... Puis le marquis de Bouillé à côté
d'Alcide Tousez, les jeux de la Mort et du Hasard. Un cimetière, rien ne
ressemble plus au pêle-mêle d'une collection d'autographes!
* * * * *
--Un rêve de Deshayes, le peintre. Il lui tombait une commande pour un
endroit vague et lointain, ainsi que cela se passe dans les songes. Pas de
voiture, pas de moyens de communication d'aucune sorte. Il avise une poule
dans la rue. Il se disait parfaitement que ce serait ridicule, si on le
voyait sur une poule, mais, tant pis, il la lâcherait avant d'arriver. Et
le voici enfourchant la poule qui l'emporte en voletant. Mais, à tout
moment, le chemin se séparait en deux, et il était forcé de descendre et
de le raccommoder. Le matin il se levait tout courbaturé.
* * * * *
_18 septembre_.--De Paris à Gisors. Dans la verdure, au-dessus d'un mur,
deux cordes allantes et venantes, auxquelles sont attachées deux mignonnes
mains roses: une balançoire où se balance un petit être qu'on ne voit pas.
* * * * *
_26 septembre_.--Je suis à Gisors, et comme une ombre riante, toute mon
enfance se lève devant moi. Mes beaux petits souvenirs fanés reprennent la
vie dans ma tête et dans mon coeur, comme un herbier qui refleurirait, et
chaque coin du jardin ou de la maison est pour moi comme un rappel, une
retrouvaille, et aussi comme la tombe de plaisirs qui ne recommenceront
plus. Tous alors nous étions des enfants, ne songions qu'à être des
enfants, et c'étaient des vacances remplies à déborder de passe-temps sans
déboires et de bonheurs qui avaient des lendemains. Que de fois, ce perron
tout mangé de roses, nous l'avons descendu en sautant pour bondir plus
vite sur la grande pelouse. Les camps des barres étaient: l'un sous ce
grand arbre; l'autre à côté du massif de lilas. Quelle émulation folle et
joyeuse! Quelles courses endiablées! Que de courbatures guéries par
d'autres courbatures! Que de feu! que d'élan! Je me souviens avoir hésité,
trois secondes, à me jeter dans la rivière au bout du parc, pour n'être
pas pris.
Aussi, quel paradis d'enfants était cette maison! quel paradis ce jardin!
Il semblait vraiment ordonnancé pour les jeux d'enfants, cet ancien
couvent devenu un château bourgeois, et ce jardin tout coupé de bosquets
et de méandres de rivière.
Mais, déjà, que de choses changées, disparues! Le vieux bac où nous
passions et repassions, n'est plus. Le petit pont qui était l'écueil des
bateliers et que tant de fois le bateau cogna, il dort sous la rivière. Et
le bras bordant l'île aux grands peupliers, l'étroit bras de rivière a été
élargi. Et le vieux pommier aux pommes vertes, criantes sous la dent, est
mort... Mais, toujours, le pavillon de la _Ganachière_ commande la
passerelle de fil de fer qui bondit sous le pas, et l'immense vigne vierge
lui est toujours un manteau, vert au printemps, pourpre à l'automne.
En revoyant ces endroits aimés, je me ressouviens des uns et des autres,
et de mes petits compagnons et des petites demoiselles qui étaient alors
mes camarades: les deux Bocquenet, dont l'aîné courait si fort, mais
ignorait l'art des détours; Antonin qui semblait un petit lion; Bazin qui
se plaignait toujours du sort et ne décolérait pas de perdre; Eugène Petit,
le frère de lait de Louis, qui nous jouait de la flûte dans le dortoir où
nous couchions sous la même clef. Je n'oublie pas le très bénin Jupiter de
notre bande, le roi constitutionnel de nos jeux, «le père Pourrat», le
précepteur de Louis, qui avait l'intelligence de nous montrer parfaitement
à jouer et le bon esprit de s'amuser avec nous, autant que nous,--affligé
du seul défaut de nous lire sa fameuse tragédie intitulée: LES CELTES. Et
donc, les petites demoiselles: Jenny qui montrait déjà un si joli petit
museau de soubrette, Berthe qui embrassait le fond de mes casquettes et
collectionnait, dans une boîte, les noyaux des pêches mangées par moi,
Marie qui avait les plus beaux cheveux et les plus beaux yeux du monde.
Puis il y avait la comédie! oh! la comédie, c'était le grand bonheur, le
plaisir des plaisirs, la joie suprême de chacun de nous! Le théâtre était
dans la serre: un théâtre au grand complet, un théâtre qui avait une toile
représentant la Ganachière, des décors, une galerie, et jusqu'à une loge
grillée! Un théâtre où le tonnerre était très convenablement fait par le
bonhomme Ginette, tapant avec une paire de pincettes sur une feuille de
fer-blanc. Et savez-vous le rouge qu'on nous mettait, du rouge à 96 francs
le pot, conservé par Mme Péan de Saint-Gilles et qui venait de Mme Martin,
la femme du vernisseur du XVIIIe siècle et la mère du chanteur, et l'on
nous recommandait de l'économiser, s'il vous plaît. Ah! les beaux costumes
de hussards que nous avions dans le CHALET! La magnifique perruque que
portait Louis dans M. Pinchon! Et comme j'étais grimé, et comme M. Pourrat
m'avait joliment fait de la barbe avec du papier brûlé, si bien que je
parlais à Edmond, sans qu'il me reconnût.
Que d'incidents, de compétitions, de surexcitations d'amour-propre, à ces
répétitions conduites par le père Pourrat, qui nous citait des axiomes
dramatiques de Talma! Et les charmants enfantillages au milieu de tout
cela, et l'amusante colère de Blanche, le jour où le ténor Léonce lui
dévora la pêche qu'elle devait manger en scène... Et quels soupers joyeux
faisait le soir la petite troupe, quand on lui servait deux douzaines de
chaussons aux pommes, et quel grand jour, la veille de la représentation,
le jour que Mme Passy rangeait tous les costumes dans la grande chambre,
où nous couchons aujourd'hui!
Qu'est devenu le théâtre, et les acteurs et les actrices? Aujourd'hui j'ai
poussé la petite porte verte de derrière la serre, jadis l'entrée des
artistes. Voici bien encore la grande cage à poulets, faite de feuilles de
persiennes, où les petites actrices s'habillaient, mais elle n'est plus
remplie que de caisses en bois blanc. Au grenier sont empilés, l'un sur
l'autre, les décors dont s'échappent des morceaux de rideaux rouges à
franges d'or. Plus rien des galeries, des loges, des banquettes, que les
six poteaux qu'on entourait de verdure, les jours de la grande
représentation, et en place de ce qui a été brûlé, un établi où l'on
menuise, et des plantes grasses sur des planches... Et Berthe est morte,
et les autres petites demoiselles sont devenues des femmes, des épouses,
des mères, et Léonce est garde des forêts, et Bazin est professeur de
géographie et décoré de l'ordre du Pape, et Antonin est en train de se
faire tuer à Sébastopol, et le père Pourrat a toujours sa tragédie des
CELTES en portefeuille, et le bonhomme Ginette est établi teinturier, rue
Sainte-Anne, et Louis est docteur en droit, et moi rien du tout.
* * * * *
M. Hippolyte Passy, un vieillard chauve, quelques cheveux blancs aux
tempes, un petit oeil, vif, brillant, allègre. Bavard avec délices, il
parle toujours et de n'importe quoi, avec un organe zézayant, un débit
pressé, une pensée nette. C'est la science universelle. Il a tout lu, tout
vu, et vous dira comment se fabrique un ministère ou un cordon de soulier.
Avec cela, une grande affectation d'indépendance de l'opinion consacrée,
des théories reçues, des principes adoptés, et ne voyant dans les formes
gouvernementales quelconques d'un pays que des formes diverses de
corruption et de vénalité. Et une admirable mémoire lui fournissant un
arsenal pour la démolition des illusions et des prétendus dévouements,
mémoire servie par une ironie bonhomme, et un sourire de vieil homme
revenu de tout, et qui appelait Louis-Philippe: _le papa Doliban de la
chose_. En ce scepticisme de tout l'individu, et au milieu des ruines de
toute foi à quoi que ce soit, ô ironie! la croyance ingénue à
l'amélioration morale des populations, et la croyance au talent des
économistes.
Ne reconnaissant, n'appréciant que _l'utile_, contempteur de l'art et de
ce qui l'accompagne, et ne voulant voir dans les expositions de
l'industrie que les _eustaches_ à cinq sous.
Acharné railleur de la religion, et comme toute cette génération, dont la
Pucelle fut la nourrice, inépuisable en voltairianismes, en malices de
petit journal contre le gouvernement de Dieu, sa charte (la Bible), ses
ministres responsables.
Un orateur de salon et de coin de cheminée, un charmant causeur, ami des
paradoxes et des thèses sceptiques, mordant à droite, à gauche, niant les
principes, rapetissant les hommes avec des anecdotes inédites, les gros
faits avec de petits détails, plus jaloux de paraître ne pas ignorer que
de savoir à fond, de charmer l'attention que de la subjuguer, de briller
que de convaincre, et médisant de Dieu, des hommes et des choses pour la
plus grande gloire de la conversation.
L'amour de la conversation, il le pousse au point que voici. Il a une
discussion à Cauterets avec son neveu sur les Mérovingiens, discussion non
terminée à la couchée. Il emmène son neveu partager sa chambre, qui se
trouvait être une chambre à deux lits, et toute la nuit la fille de M.
Passy, qui avait la chambre à côté de lui, se demande si son père est
devenu fou, et ce qu'il a à parler ainsi, tout haut et tout seul, de
minuit à cinq heures du matin.
* * * * *
_13 octobre_.--Balzac dit, un certain soir, dans une soirée de Gavarni:
«Je voudrais, un jour, avoir un nom si connu, si populaire, si célèbre, si
glorieux enfin, qu'il m'autorisât...» Figurez-vous la plus énorme ambition
qui soit entrée dans une cervelle d'homme, depuis que le monde existe,
l'ambition la plus impossible, la plus irréalisable, la plus monstrueuse,
la plus olympienne, celle que ni Louis XIV ni Napoléon n'ont eue; celle
qu'Alexandre le Grand n'eût pu satisfaire à Babylone, une ambition
défendue à un dictateur, à un sauveur de nation, à un pape, à un maître du
monde. Il dit donc simplement Balzac: «... un nom si célèbre, si glorieux
enfin qu'il m'autorisât... à p... dans le monde, et que le monde trouvât
ça tout naturel.»
* * * * *
--Idée pour une nouvelle humoristique, d'un garçon n'ayant pour tout titre
de noblesse, que le nom de son grand-père dans l'état des malades, qui ont
été traités des maladies vénériennes, sous les yeux et par la méthode de
M. de Keyser, depuis le 30 mai 1765 jusqu'au 1er septembre 1866, état
inséré dans le MERCURE de France, du mois d'avril 1767.
* * * * *
--Binding, le maître du GRAND-BALCON, l'introducteur du bock en France, un
de ces hommes si gros qu'il leur faut un cercueil sur commande.
* * * * *
--Dans notre RÊVE D'UNE DICTATURE nous demandions une dotation de cent
mille francs pour les grands inventeurs, les grands écrivains, les grands
artistes.
* * * * *
--L'amour dans le rêve qui est toujours charnel et toujours produit par un
contact, un attouchement, a cela de curieux que, si vous prenez le sein
d'une femme, c'est comme si votre coeur la pelotait et que dans la
sensation sensuelle apportée par un songe aux gens, se mêle une idéalité
d'une douceur, d'un céleste, d'un au-delà des sens physiques, d'un
ravissement ineffablement spirituel.
* * * * *
--Un éreintement du nommé Baudrillart, dans les DÉBATS. Le parti des
universitaires, des académiques, des faiseurs d'éloges des morts, des
critiques, des non producteurs d'idées, des non imaginatifs, choyé,
festoyé, gobergé, pensionné, logé, chamarré, galonné, _crachaté_, et
truffé et empiffré par le règne de Louis-Philippe, et toujours faisant
leur chemin par l'éreintement des intelligences contemporaines, n'a donné,
Dieu merci, à la France ni un homme, ni un livre, ni même un dévouement.
* * * * *
--A la pension Saint-Victor, à la pension tenue par Goubaux, l'auteur de
RICHARD D'ARLINGTON, où je me suis trouvé avec les Judicis et Dumas fils,
je me rappelle un de mes petits camarades, devenu amoureux fou de
l'infirmière, une très belle femme de 40 ans, et qui, pour la voir et
avoir le contact de ses soins caressants, se mettait une gousse d'ail dans
un certain endroit, afin de se donner la fièvre.
* * * * *
--Physionomie originale d'un petit vieillard qui, en entrant à la
TAVERNE ANGLAISE, jette sur une chaise un manteau doublé d'un tartan
écossais à carreaux rouges et noirs: une grosse tête renflée aux tempes,
un front extraordinairement bombé avec un rentrant fait comme par un
coup de marteau au-dessus du nez. Une figure en retraite, effacée, sans
cils ni sourcils, et sur laquelle se détachent les deux ailes noires du
nez, ainsi que les oiseaux passant à tire-d'aile dans le ciel des
paysagistes. Une bouche sans couleur et sans lèvres. Une tonsure faite
par une calvitie qui a au-dessus d'elle de la lumière de nimbe. Un
regard baissé vers la terre, avec des mouvements de corps impérieux et
une voix autoritaire.
L'idéal au théâtre du type de Rodin.
* * * * *
_26 octobre_.--Château de Croissy. Paysage d'automne.
Dans les futaies rousses allant du jaune d'or à la terre de Sienne brûlée,
quelques grisards élancés avec des bouquets de feuilles sèches toutes
blanchâtres. Un petit chêne aux feuilles comme tiquetées de rousseur et
mangées en partie par les chenilles, qui en ont mis à jour la trame
semblable à un tulle. Quelques arbres n'ayant plus que quatre ou cinq
feuilles repliées qui pendent après eux comme des cosses de haricots, et
d'autres complètement dépouillés et aux grosses boules de gui visibles,
hachant le ciel de leurs branchettes noires. Là dedans, l'aboiement éteint
d'une meute lointaine. Au travers et au-dessus des arbres, un ciel tout
gris, poussiéreux de pluie, avec quelques éclaircies comme faites à la mie
de pain sur un dessin au fusain, et des fonds estompés dans un brouillard
gris perle étendu sur un fond nankin.
Dans la grande allée où, seules, les ornières ne sont pas couvertes de
feuilles, des coups de jour entrant par les trouées du feuillage et la
balayant de lumière, et l'extrémité de l'allée, toute légère, toute claire,
toute transparente, toute septentrionalement lumineuse, et apparaissant
dans la couleur locale idéalisée d'une apothéose de l'automne.
* * * * *
_5 novembre_.--Les FOLIES-NOUVELLES. Une vieille garde mal vêtue au
contrôle. Le placeur: un ancien rédacteur du MOUSQUETAIRE. Les filles aux
avant-scènes et aux loges découvertes, quelques-unes voilées, se dévoilant
à demi et se montrant un rien à un monsieur de l'orchestre ou à des jeunes
gens d'en face, souriantes ou menaçantes du doigt. A tout moment les
ouvreuses suivies de femmes, demandant aux gens placés, le premier rang
«pour des dames». Les spectateurs assis de côté et tournant à demi le dos
à la scène... A ce théâtre, la fille se sent dans son salon. Elle a les
poses penchées de l'orgueil du chez soi et de la calèche. Elle est la juge
et la faiseuse des succès littéraires avec ses souteneurs du monde.
Au balcon, des rangs d'hommes au teint blafard, minéralisé, mercurialisé,
que les lumières font paraître blanc, une raie androgyne en pleine tête,
des hommes odieux par le soin féminin de leur barbe et de leur chevelure,
se renversant comme des femmes, s'éventant avec le programme plié en
éventail, lorgnant dans des petites lorgnettes de poche en nacre, et
gesticulant perpétuellement d'une main chargée de bagues, pour ramener, de
chaque côté des tempes, leurs cheveux poisseux en un gros accroche-coeur,
tout en se tapotant les lèvres avec la pomme d'or d'une petite canne, ou
suçant le sucre d'orge du voyou des cintres.
* * * * *
--Rêve. Trois statues de la Mort. L'une, un squelette; la seconde, un
corps de phtisique portant une grosse tête ridicule; la troisième, une
statue de marbre noir. Ces trois statues posées sur des piédestaux dans
une chambre, tandis que, dans l'ombre d'un corridor qui ne finit pas, se
débattent des formes confuses faisant peur. A un moment, ces trois statues
descendent lentement de leurs piédestaux, et me prenant par les bras, et
me tiraillant à elles, se disputent ma personne comme des raccrocheuses de
trottoir.
* * * * *
--Je copie ces quelques lignes dans de vieilles notes d'Edmond: «Quand je
commençai à être un jeune homme, je me rappelle qu'allant au printemps
dans la campagne, j'avais une impression langoureusement triste de cette
terre à la pauvre petite verdure, de ces arbres maigrelets, de toute cette
puberté souffrante de la nature, et je me surprenais des larmes dans les
yeux, gonflé de désirs, les glandes des seins douloureuses, l'âme, pour
ainsi dire, pleine de bourgeons. A cette époque, le désir de la femme, non
chaudement sensuel, mais plutôt une aspiration vers elle, grêle, malingre,
souffreteusement élancée, une aspiration ayant quelque chose de
l'impression donnée par la contemplation d'une statuette de vierge
gothique. Et peindre ce jour du printemps, un jour non _flou_, non
rayonnant, non tamisé de l'or des chauds soleils, mais un jour aigu, un
jour frigidement clair, où les lumières semblent des hachures de blanc
sabrant du papier bleu.»
* * * * *
_6 novembre_.--Départ pour l'Italie.
* * * * *
ANNÉE 1856
_6 mai 1856_.--Je reviens. J'ai la tête comme si on y rangeait un musée de
toiles et de marbres... Je m'en vais tâter le pouls aux lettres dans les
petits journaux. Le pouls est remonté. Où? Je ne sais! Plus d'école ni de
parti, plus une idée ni un drapeau. Des attaques accomplies comme des
corvées, des insultes où il n'y a pas même de colère. Des bons mots de
vaudevillistes, des scandales de coulisses infimes. Michel Lévy et
Jacottet devenus les Augustes de tous ceux qui salissent du papier pour
vivre. Pas un jeune homme, pas une jeune plume, pas une amertume. Plus de
public, mais une certaine quantité de gens qui aiment à digérer, en lisant
une prose claire ressemblant à un journal, qui aiment à se faire raconter
des histoires en chemin de fer par un livre qui en contient beaucoup, et
qui lisent non pas un livre, mais pour vingt sous... Véron, un Mécène
encensé sous le masque par la Société des gens de lettres. Milhaud
aumônant de royales lippées tous les porte-clairons de la Renommée et du
feuilleton! Fiorentino décoré! Mirès chanté en vers!
* * * * *
--Tous ces jours-ci, mélancolie vague, découragement, paresse, atonie du
corps et de l'esprit. Plus grande que jamais cette tristesse du retour qui
ressemble à une grande déception. On retrouve sa vie stagnante à la même
place. De loin, on rêve je ne sais quoi qui doit vous arriver, un
inattendu quelconque, qu'on trouvera chez soi en descendant de fiacre. Et
rien... Votre existence n'a pas marché, on a l'impression d'un nageur qui,
en mer, ne se sent pas avancer. Il faut renouer ses habitudes, reprendre
goût à la platitude de la vie. Des choses autour de moi, que je connais,
que j'ai vues et revues cent fois, me vient une insupportable sensation
d'insipidité. Je m'ennuie avec les quelques idées monotones et ressassées
qui me passent et me repassent dans la tête.
Et les autres, dont j'attendais des distractions, m'ennuient autant que
moi. Ils sont comme je les ai quittés, il ne leur est arrivé rien à eux
non plus. Ils ont continué à être. Ils me disent des mots que je leur
connais. Ce qu'ils me racontent, je le sais. La poignée de main qu'ils me
donnent, ressemble à celles qu'ils m'ont données. Ils n'ont changé de rien,
ni de gilet, ni d'esprit, ni de maîtresse, ni de situation. Ils n'ont
rien fait d'extraordinaire. Il n'y a pas plus de nouveau en eux qu'en moi.
Personne même n'est mort parmi les gens que je connais. Je n'ai pas de
chagrin, mais c'est pis que cela.
* * * * *
_30 mai_.--X*** vient me voir, me lit un paquet de lettres de sa
maîtresse. Mon ami a une doctrine: c'est de toujours occuper la femme qui
vous aime,--dût-on l'occuper à pleurer. Il exige tout son temps, toute sa
pensée, et, pour arriver à cela, il lui impose de petits devoirs matériels,
comme de la forcer à se lever, tous les matins, pour lui écrire des
lettres de sept ou huit pages. Puis, il la distrait par des scènes
continuelles, des consignations de gens à la porte, des sacrifices de
toutes sortes, et la boude, la gronde, l'insulte, fait amende honorable,
puis la réinsulte,--maintenant son adorée, tout le temps, dans l'émotion
fiévreuse d'une liaison toujours au bord d'une rupture ou d'une
réconciliation. Bref, il bat son coeur à tour de bras pour ne pas qu'il
s'ennuie.
* * * * *
--Quand Murger écrivit la VIE DE BOHÈME, il ne se doutait guère qu'il
écrivait l'histoire d'un monde qui allait être un pouvoir au bout de cinq
ou six ans, et cela est cependant à l'heure qu'il est. Ce monde, cette
franc-maçonnerie de la réclame règne et gouverne, et défend la place à
tout homme bien né. C'est un _amateur_, et avec ce mot-là, on le tue:
a-t-il derrière lui les in-folio d'un bénédictin ou apporte-t-il un peu de
la fantaisie d'Henri Heine. Oui, ça ne fait rien, c'est un amateur, et il
sera déclaré un amateur par tous les gagistes des feuilles de chou. Sans
qu'on s'en doute, cet avènement de la Bohème: c'est la domination du
socialisme en littérature.
* * * * *
--Les croque-morts ont vingt sous par _papillotte_: ainsi on appelle les
cercueils d'enfants.
* * * * *
_Mai_.--Divan de la rue Le Peletier. Un petit mauvais lieu fort bête, où
s'assemble, le soir, un ramassis de messieurs, qui sont aux lettres ce que
sont les courtiers de journaux au journalisme. Celui-ci, après avoir plié
les bandes de je ne sais quel canard, est au contrôle d'un petit théâtre
des boulevards; celui-là, au nez duquel on serait tenté d'allumer un
cigare, a vu Alfred de Musset écrire... et ainsi des autres. J'allais
oublier un original, un certain Fioupou, en grande dispute, par
correspondance, avec Émile Saisset, sur le platonisme chrétien, et tout au
_logos_, et parlant toujours et toujours exégèse... A l'heure présente,
Barthet est le grand homme de l'endroit, un poète du Danube qui porte des
souliers ferrés, et brandit un gourdin en l'honneur de Boileau... On y
boit de la mauvaise bière, on y fait un _mistron_... Gavarni, qui n'y est
allé qu'une fois, assure qu'on y scie les pommes de canne, quand elles
sont en or.
* * * * *
--J'ai eu quelques secondes d'une jolie contemplation: Marie les cheveux
aux bandeaux joliment ondulés, les yeux morts, les paupières battantes, la
bouche ouverte, un sourire tremblant sur ses lèvres pâles dans le
demi-jour de rideaux roses.
* * * * *
--J'entends un timbre: c'est un bruit net, sec, mécanique, anglican,
toujours semblable à lui, qui dit qu'on sonne et non qui sonne: la détente
d'un ressort d'acier qui tombe dans le vide de votre attente, de vos
espérances. Oh! la sonnette qui fait drelin! drelin! qui rit, qui chante
comme un tourne-broche--au fait, il n'y a plus de tourne-broche
aujourd'hui et l'on cuit au four--la sonnette qui vous dit de sa chanson
fêlée, retour, amour, un vieil ami, une maîtresse neuve. Que c'est laid la
civilisation des machines: le timbre me semble la sonnette du phalanstère.
* * * * *
--Une bonne d'une lorette qui habite la maison prête de l'argent à ses
amants de coeur, à 20, 30, 50 pour 100.
* * * * *
--J'ai vu aujourd'hui le modèle des maîtresses, la maîtresse d'un jeune
Anglais phtisique, une Italienne assez attachée à la poitrine de son amant,
pour l'empêcher de sortir tous les soirs, s'enfermant avec lui, causant,
fumant des cigarettes, lisant, toujours couchée sur une chaise longue, et
dans une attitude qui montre un bout de jupon blanc et les bouffettes
rouges de ses pantoufles. Viennent là, trois ou quatre Anglais et
Allemands, qui apportent leurs pipes, une demi-douzaine d'idées
hégéliennes, un très grand mépris pour la politique de la France qu'ils
traitent de _politique sentimentale_.
La dame du logis ne sort guère plus dans la journée que le soir. Elle a
conservé à Paris ses habitudes de réclusion de la femme italienne, et pour
s'occuper, quand elle a découvert dans le CONSTITUTIONNEL, un roman qui ne
dure pas vingt-quatre volumes, elle le traduit pour elle toute seule, en
pur toscan.
Un intérieur charmant, mais trop de portraitures d'amis et de parents. Le
petit salon ressemble au Temple de l'Amitié. De tous ces portraits, un
seul est intéressant au point de vue moral: c'est le portrait de la
maîtresse par la mère de l'amant.
* * * * *
--On peut se servir de coquins, a dit La Bruyère, mais l'usage en doit
être discret. Peut-être, en ce temps, l'usage en est-il sans discrétion?
* * * * *
--Dîner chez Dinochau, le marchand de vin de la rue de Navarin. Petit
escalier tournant à tablier, menant à une salle boisée de chêne verni,
tendue de papier rouge velouté. Table en fer à cheval. Un dîner à 35 sous,
un dîner bourgeois dont le fond est la soupe et le bouilli, et qui est le
dîner de la littérature dans les moments de désargentement et de _panne_.
Là dedans, Monselet, Scholl, Audebrand, Busquet, le doux poète à lunettes
et à manchettes bouillonnées, et des femmes en cheveux du quartier, et
d'amusants déclassés comme ce Bourgogne, à la laideur d'un Mirabeau, avec
une fièvre pétillante d'esprit dans les yeux, et qui vous dit: «Moi, je
suis un plumitif, on ne me demande que de l'exactitude et de la paresse!»
A la fin du dîner, au café, dans ce monde dînant en manches de chemise,
Dinochau, le cheveu frisotté, la figure émerillonnée, vient se mêler à la
littérature, et raconte des charges d'Auvergnat.
Et nous revenons avec Monselet, tenant dans une main un paquet de
rillettes de Tours, enveloppé dans du papier, et dans l'autre un joujou
d'enfant, un diable qu'il fait jaillir gaminement de sa boîte, avec le
_couicoui_ d'une pratique de polichinelle, chaque fois que nous passons
devant une femme.
* * * * *
_31 mai_.--... Alors Gavarni nous entretient de son dégoût et de son
détachement des choses réalisées: «Je ne fais une chose qu'à cause de ses
difficultés, et que parce qu'elle n'est pas facile à faire: ainsi mon
jardin, quand il sera fini, j'en ferai volontiers cadeau à quelqu'un. Il y
en a qui peignent des paysages, moi je m'amuse à faire des paysages en
relief. Eh bien, qu'est-ce que vous voulez qu'on fasse d'un dessin une
fois fait: il n'y a qu'à le donner.»
Puis il nous parle du théâtre, de ses idées contre l'illusion scénique en
faveur du tréteau, déclarant qu'il n'admire que deux pièces: les
PRÉCIEUSES RIDICULES et le BOURGEOIS GENTILHOMME, parce que ce sont des
leçons de philosophie sous la forme la plus tangible, sous la forme la
plus parade,--et s'interrompant: «Avez-vous jamais regardé attentivement
non le théâtre, mais la salle? Avez-vous vu ces têtes? Je ne sais pas,
après avoir vu ça, comment on a le courage de parler au public... Le livre,
l'homme en prend au moins connaissance dans la solitude, mais la pièce,
elle est appréciée par une masse d'humanité réunie, une bêtise agglomérée.»
Puis lâchant le théâtre, après un silence où il reste un moment perdu dans
ses réflexions, il s'écrie: «Ah! la recherche, c'est une fière monomanie!
Maintenant, quand je ferai une lithographie de plus ou de moins, ça ne
fera pas grand'chose pour ma renommée, au lieu que s'il y avait le
théorème Gavarni,--hein, ce serait gentil?»
* * * * *
_9 juin_.--Rue du Bac, au fond de deux ou trois cours, un vaste logis,
retiré, tranquille, placide, avec de l'air, des coins de verdure, un grand
morceau de ciel. Une porte derrière laquelle on entend, pendant plusieurs
secondes, des pas avant qu'elle ne s'ouvre. Un domestique sans livrée. Un
salon au meuble en palissandre et en velours rouge, et ayant l'aspect d'un
salon du monde bourgeois riche--mais toutefois avec, au-dessus du piano,
une copie du tableau du MARIAGE DE LA VIERGE de Pérugin, et, en face, le
BAPTÊME DE JÉSUS, un gothique brugeois.
--Pardon, Messieurs, voulez-vous entrer dans mon cabinet?
Des livres tout autour. Des deux côtés de la cheminée des tableautins, et
sur la bordure dorée de la glace un portrait en miniature de religieuse.
«Oh! fait le maître de la maison, c'est un costume de comédie... Oui, une
personne de ma famille qui, dans une pièce de théâtre, a rempli un rôle de
couvent et voulut se faire peindre avec les habits de son rôle... Des
moeurs, Messieurs, que vous aimez, des moeurs du XVIIIe siècle... Ma
famille adorait la comédie. Tenez. Et il tire des rayons un volume:
THÉÂTRE DE M. LE COMTE DE MONTALEMBERT, _joué sur le théâtre de
Montalembert_... Votre tableau de Paris m'a vivement intéressé, c'est bien
curieux... Je vous ai écrit... Oui.... Ce sont des vivacités de style qui
vous ont fait écarter. L'Académie est une dame qui n'aime pas ces
choses-là. Vous savez que je pense comme vous et non comme elle... Tous
ces hôtels, c'est bien curieux à suivre dans votre livre... Je me rappelle,
quand nous sommes revenus de l'émigration, il y avait un cheval qui
tournait une meule dans le théâtre de notre hôtel... Si vous aviez pu
recueillir en province la tradition orale, hélas! ce sera chose perdue
plus tard... Dans les premiers chapitres de ses PAYSANS, M. de Balzac a
tracé une peinture des paysans comme les a faits la Révolution. Oh! ce
n'est pas flatté, mais c'est si vrai. Je suis du Morvan et je me disais:
Il faut qu'il y soit venu.»
Puis il ajoute: «Je voudrais que le CORRESPONDANT rendît compte de votre
livre. «Je n'ai personne dans le moment, le petit Andral est si
paresseux... Avez-vous un ami qui pourrait faire ce compte rendu? Il faut
quelqu'un qui puisse faire cela pour les presbytères et les châteaux.»
M. de Montalembert a de longs cheveux gris et plats, une face pleine, des
traits de vieil enfant, un sourire dormant, des yeux profonds mais sans
éclairs, une voix nasillarde et manquant de mordant, une amabilité douce
et reposée, une caresse féminine des manières et de la poignée de main,
une robe de chambre cléricale.
* * * * *
--Je suis triste, et j'entends sur le marbre de la servante du salon
tomber, une à une, avec un bruit mou et floche--une chute à voix
basse--les feuilles d'un gros bouquet de pivoines--et, au-dessus et
au-dessous de ma chambre, des éclats de rire de femmes.
* * * * *
--Je suis tombé sur du Victor Laprade. Je n'y ai vu que des _seins de
jeunes filles palpitant sous des baisers de jeunes hommes_. Les poètes
sont comme les enfants: ils peuvent tout montrer. Je suis sûr qu'on
permettrait à Béranger de mettre JUSTINE en couplets. La rime et la
gaudriole, ça excuse, ça autorise les choses les plus cochonnes;--mais que
si vous vous avisez de parler en prose et de tenter le cru, le vrai, le
philosophique: les Legonidec sont là.
* * * * *
_16 juin_.--Déjeuner chez Chennevières à Versailles. Chennevières tout
heureux, tout réjoui. Il vient d'acheter, dans le Perche, Saint-Santin,
une masure qui l'a séduit par la date de 1555 sur une vieille pierre, et
il a enfin trouvé un logis et un asile pour les portraits et les livres de
ses amis, qu'il était ennuyé de promener çà et là, depuis des temps
infinis.
Tout amoureux qu'il est de l'exhumation d'infimes personnalités, de
petites médiocrités d'art provinciales, et qui condamnent cet esprit
distingué et original à des travaux au-dessous de lui, Chennevières
caresse toujours, à l'horizon de sa pensée, quelque petit conte normand ou
vendéen: un entre autres, qui serait l'histoire d'un jeune homme prenant
le fusil dans la levée d'armes en 1832, et jugé et mis au Mont
Saint-Michel, et là, développant la politique qu'aurait pu faire prévaloir
le parti légitimiste d'alors, la politique de la décentralisation, qui
était la politique de la duchesse de Berry.
Nous avons déjeuné avec Paul Mantz, un petit brun, au clignement d'oeil
intelligent, à la parole monosyllabique; avec Dussieux, professeur à
Saint-Cyr, qui a quelque chose d'universitaire dans la tournure et de
militaire dans la voix, et un coup d'oeil scrutateur de commissaire de
police dans le regard qu'il vous jette par-dessus ses lunettes bleues;
avec Eudore Soulié, aux traits sans âge, à la figure en chair d'un gibbon,
à la chevelure pyramidale, ébouriffée et jouant la perruque, à la gaieté
et à l'espièglerie gamines riant dans une voix de fausset.
Après déjeuner, Chennevières nous mène voir les autographes de Fossé
d'Arcosse. Un cabinet dont les murs disparaissent sous les armoires, les
vitrines, les tableaux, les sculptures, les babioles, les reliques du
bric-à-brac historique. Et c'est le marteau de Louis XVI forgé par ses
mains royales, et c'est le sablier de Henri III, et ce sont les boucles de
soulier de Louis XV, et c'est le couteau de chasse de Charles VIII, et
c'est l'ordre de payer 1,500 livres à Lajouski le septembriseur, ordre
signé: _Philippe-Égalité_. Et ici, une épreuve avant la lettre de la
PROMENADE DU JARDIN DU PALAIS-ROYAL de Debucourt, achetée en 1810, sur le
Pont-Neuf, quinze sous; là, un dessin des FORGES DE VULCAIN, par Boucher,
payé quarante sous.
Sur un nom prononcé par quelqu'un de nous, M. Fossé d'Arcosse, un long
vieillard osseux, tout en feuilletant des paperasses qui tiennent de
l'histoire: «Oui, oui, je vais y arriver, fait-il, je sais, il y a deux
branches dans cette famille... et même une particularité curieuse: chacune
de ces branches avait 100,000 livres de fortune sous Louis XIV. L'une a
placé cette fortune en terres, elle a aujourd'hui 400,000 francs; l'autre
en rentes sur l'État: avec les réductions et les banqueroutes, son capital
est réduit à 560 francs.»
Sous les arbres du café de la Comédie, nous sommes rejoints par Théophile
Lavallée, aux traits truandesques, aux lèvres rouges et informes des
masques de Venise dans les tableaux de Longhi. Il nous parle très
curieusement de la religion laissée par Robespierre chez des amis, nous
donnant des détails sur un nommé Henri Clémence, juré au Tribunal
révolutionnaire, et qui, devenu maître d'école sous la Restauration,
avouait, dans le vin, son culte pour l'Incorruptible, mélangé de
l'apologie franche de la guillotine. Et Lavallée nous raconte ses révoltes
à propos de cette glorification,--lui qui était cependant très libéral,
--nous disant avec justice que sa génération n'avait pas été encore
apprivoisée au Robespierre, par des tentatives d'explication comme dans
Thiers ou des poétisations comme dans Lamartine.
Lavallée nous conte ensuite que Feuillet de Conches a montré l'autre jour,
en petit comité, à l'Empereur et à l'Impératrice, des lettres de
Marie-Antoinette, et que Feuillet a été tout étonné d'entendre l'Empereur
parler. Et son thème a été celui-ci à propos de ces lettres: «Quand on est
bon, on paraît lâche; il faut être méchant pour qu'on vous croie
courageux!»
Soirée passée avec les mêmes chez Soulié. Delécluze des DÉBATS survient.
Conversation anti-catholique. C'est vraiment curieux d'étudier combien le
voltairianisme est jeune, ardent, militant chez ces vieillards. Puis il
nous parle des peintures de la Sainte-Chapelle qu'il a été voir avec son
neveu Viollet-le-Duc, qui s'est écrié: «Eh bien, maintenant il faut un
perroquet pour cette cage!» Et là-dessus il s'élève contre la polychromie
de l'architecture et de la sculpture, affirme que Pausanias n'a dit nulle
part que les Grecs peignaient leurs statues, et que l'exemple de Pompéi
n'est nullement probant à cause de la décadence de l'art;--enfin, lâchant
la polychromie, le vieux Delécluze s'étend longuement sur les difficultés
que les chrétiens fervents éprouvent à mourir.
* * * * *
--Dans la rue. Tête de femme aux cheveux rebroussés en arrière, dégageant
le bossuage d'un petit front étroit, les sourcils remontés vers les tempes,
l'arcade sourcilière profonde, l'oeil fendu en longueur avec une prunelle
coulant dans les coins, le nez d'une courbure finement aquiline, la bouche
serrée et tirée par une commissure à chaque bout, le menton maigre et
carré: un type physique curieux de l'énergie et de la volonté féminine.
* * * * *
_1er juillet_.--Revenus de la campagne dans la journée, ce soir nous
dînions au RESTAURANT DE LA TERRASSE, une gargote au treillage mal doré,
autour duquel montent desséchées une douzaine de plantes grimpantes, et
nous avons, en face de nous, le soleil couchant illuminant de ses derniers
feux les affiches-annonces, aux tons criards, qu'on voit au-dessus du
passage des Panoramas. Jamais, il me semble, je n'ai eu l'oeil et le coeur
plus réjouis que par le spectacle de ce laid pâté de plâtre, tout bâtonné
de grandes lettres, et tout écrit et tout sali et tout barbouillé de la
réclame parisienne. Ici tout est de l'homme et à l'homme; à peine un
maladif arbre dans une crevasse d'asphalte, et ces façades lépreuses me
parlent comme ne m'a jamais parlé la nature. Les générations de notre
temps sont trop civilisées, trop vieilles, trop amoureuses du factice et
de l'artificiel pour être amusées par le vert de la terre et le bleu du
ciel. Et ici, je vais faire une singulière confession: devant une toile
d'un bon paysagiste, je me sens plus à la campagne qu'en plein champ et
qu'en plein bois.
* * * * *
_Juillet_.--Les tueurs d'animaux de la campagne, avant le _quiqui_ du matin,
boivent un verre de sang. J'entendais l'un, un jeune blond, à la tête
bonasse, s'écrier en tapant sur sa poitrine: «Ce n'est point une poitrine
que j'ai là, c'est un mur!»
* * * * *
_5 juillet_.--A Croissy.--Un oiseau qui chante par intermittences et de
petites notes d'harmonie claire tombant, comme goutte à goutte, de son bec;
l'herbe pleine de fleurs et de bourdons au dos doré, et de papillons
blancs et de papillons bruns;--les hautes tiges hochant la tête sous la
brise qui les courbe;--des rayons de soleil allongés et couchés en travers
du dessous de bois;--un lierre qui enserre un chêne, pareil aux ficelles
de Lilliput autour de Gulliver, et entre ses feuilles du ciel blanc, que
l'on voit comme à travers des piqûres d'épingles;--cinq coups de cloche,
apportant au-dessus du fourré, l'heure des hommes et la laissant tomber
sur la terre verte de mousse;--dans la feuillée bavarde, des cris
d'oiseaux, des moucherons volant et sifflant tout autour de moi;--le bois
plein d'une âme murmurante et bourdonnante;--le ciel mollement éclairé
d'un soleil dormant... Et tout cela m'ennuie comme une description.
C'est peut-être la faute de ces deux chiens que je regardais jouant sur
l'herbe: ils se sont arrêtés pour bâiller.
* * * * *
_Juillet_.--Passé la barrière de l'École-Militaire, des rez-de-chaussée
jouant des devantures de boutiques à rideaux blancs, et surmontés d'un
étage avec un gros numéro au-dessus de la porte d'entrée.--Le gros 9.--Une
grande salle, éclairée par le haut d'un jour blafard, où il y a un
comptoir chargé de liqueurs, des tables de bois blanc, des chaises de
paille.--Là dedans sont attablés des lignards, des zouaves, des hommes en
blouse avec des chapeaux gris, tous des filles assises sur leurs
genoux.--Les filles sont en chemises blanches ou en chemises de couleur
avec une jupe sombre: toutes jeunes, quelques-unes presque jolies, et les
mains soignées, et coquettement coiffées et attifées, dans leurs cheveux
relevés, de petits agréments.--Elles se promènent deux par deux dans
l'allée entre les tables, jouant à se pousser et fumant des cigarettes;
--De temps en temps, un chanteur récite quelque ordure d'une voix de
basse-taille.--Les garçons ont de longues moustaches.--Le maître de
l'établissement est appelé par les filles: _le vieux marquis_.
Au premier, un interminable corridor avec des chambres de chaque côté, des
cellules grandes comme rien, fermées par les persiennes démantelées d'une
petite fenêtre et contenant pour tout mobilier, un lit, une commode, une
chaise, et par terre, un pot à l'eau et une cuvette. Aux murs, un ou deux
de ces petits cadres qu'on gagne aux macarons et représentant l'Été ou le
Printemps, et presque dans toutes les chambres, accroché à une petite
glace d'étain, un _zouave_ qui ressemble à un joujou d'enfant, et qui est
fabriqué spécialement pour les maisons de prostitution du quartier et des
villes de garnison.
Ces femmes _à vingt sous_ n'ont rien des terribles créatures dessinées par
Guys: ce sont de pauvres petites et malheureuses prostituées, qui
s'efforcent laborieusement de singer la distinction des lorettes du
quartier Saint-Georges.
* * * * *
_16 juillet_.--Après avoir lu du Poë, la révélation de quelque chose dont
la critique n'a point l'air de se douter. Poë, une littérature nouvelle,
la littérature du XXe siècle: le miraculeux scientifique, la fabulation
par A + B, une littérature à la fois monomaniaque et mathématique. De
l'imagination à coup d'analyse, Zadig juge d'instruction, Cyrano de
Bergerac élève d'Arago. Et les choses prenant un rôle plus grand que les
êtres,--et l'amour, l'amour déjà un peu amoindri dans l'Oeuvre de Balzac
par l'argent,--l'amour cédant sa place à d'autres sources d'intérêt; enfin
le roman de l'avenir appelé à faire plus l'histoire des choses qui se
passent dans la cervelle de l'humanité que des choses qui se passent dans
son coeur.
* * * * *
_22 juillet_.--Été chez Gavarni qui nous montre de merveilleuses
aquarelles, balafrées de clarté, de soleil, de vie, avec des roses, des
jaunes, des bleus d'un lavage inimitable, et avec des figures
prodigieusement pochées dans leur savante construction,--des dessins sur
papier Wathman, auquel il donne un ton de chine, en l'exposant dans une
chambre où l'on fume.
Il nous confie le titre d'une série qui s'appellera: «le Mérite des
hommes.» Là-dessus il nous recommande en amour les femmes bêtes. Il a
connu une femme qui lui écrivait, tous les jours, sept pages de bêtises. A
la fin il n'en lisait plus que la moitié, mais ça suffisait pour le mettre
en gaieté. «Oui, oui, reprend-il, il faudra que je brûle ces rames de
lettres de bourgeoises... Celle-là, qui était cependant de la première
catégorie des bourgeoises, me donne un jour un rendez-vous pour dans cinq
mois et huit jours. Je devais m'introduire chez elle par la porte du
potager. Au bout de cinq mois et huit jours, me voici aux environs de
Versailles, dans un grand parc. Au fond un château Louis XIII. Je regarde
aux fenêtres. Rien qu'une lumière dans une mansarde. Un bougre de
domestique qui devait lire un roman de Mme Cottin. Il y avait à traverser
une grande pelouse, où la lune donnait en plein. N'oublions pas une petite
pluie très fine. Je jette des cailloux dans la fenêtre de mon adorée.
Rien! Je m'enfonce dans le parc. J'arrache deux grandes branches. Mais il
fallait les lier. Pas possible de casser le cordonnet de ma blague. Enfin
je l'use avec le chien de mon pistolet. Je frappe à la fenêtre avec mes
deux branches, liées bout à bout. Madame descend au rez-de-chaussée et
tente d'ouvrir une fenêtre. Une maison barricadée. Impossible d'ouvrir. Et
nous voilà à rejouer la pantomime, elle en haut et moi en bas! Enfin elle
redescend à une autre fenêtre qui cède. Elle ouvre. Et moi en pantalon à
pieds, je lui tends d'abord doux gros souliers de chasse avec une livre de
boue à chaque... Vous concevez le nez qu'elle a fait, ma bourgeoise. Une
nuit d'amour affreuse... Il paraît que j'étais en retard d'une heure.»
* * * * *
--Rose a rencontré aujourd'hui la charbonnière achetant une demi-livre de
beurre chez la crémière. On sait que le beurre est le savon des
charbonniers. Cette demi-livre, la charbonnière l'achetait pour sa petite
fille qui va mourir et qui a demandé «à être débarbouillée pour le
paradis».
* * * * *
_Juillet_.--J'ai été demander ces jours-ci un renseignement sur Théroigne
de Méricourt aux Petits-Ménages.
Six lignes de marronniers, et sous l'ombre sans gaieté de leurs feuilles
larges, quatre rangées de bancs de pierre. A droite, des bouts de jardins
avec des tonnelles à demi effondrées et de petites allées à cailloux
jaunes, tristes comme des jardinets d'invalides. A gauche une grande
avenue, et sur les bancs qui touchent à l'avenue et qui sont sur le bord
du soleil, des têtes à l'ombre, et des dos ronds faisant le gros dos, que
la chaleur réchauffe, que l'ensoleillement frictionne.
Sous ces arbres un monde, mais un monde qui remue et bruit à peine, un
monde qui se traîne ou demeure, la tête baissée sur la poitrine, les mains
prenant appui sur les noeuds des genoux. Et c'est un bourdonnement fêlé:
des lèvres blanches versant dans la conque cireuse des oreilles, des idées
en enfance, les marmottages et radotages du passé, hantant ces vieilles
cervelles comme un revenant, des paroles édentées, étoupées, bavées entre
deux gencives.
Les oiseaux jouent, confiants, sans peur, s'approchant tout près, entre
ces jambes qui ne courront plus. Il y a de vieilles petites créatures
séchées et ratatinées, empaquetées dans un étoffement de laine, les plis
de leurs jupes comme de gros tuyaux d'orgue écrasés, l'os maigre de leur
jambe, à l'énorme cheville, perdu dans le bas bleu tombant sur la galoche.
On voit passer des figures de buis, balayées des flasques barbes d'un
bonnet de nuit, le châle dépassant la camisole: des caricatures lentes,
appuyant leur pas qui tremble sur la béquille d'un vieux parapluie.
D'autres, avec un grand abat-jour sur leur bonnet, sont abîmées dans un
pliant; celles-là, affaissées trois par trois, sur un banc, s'épaulent
entre elles.
Une est seule, la tête raide et de côté; un nez de vautour, trois grandes
taches noires, par le nez et la face, comme des coups d'ongle de la mort,
l'oeil clair, le regard torve, deux bouts de ruban jaune pendant des deux
côtés à son bonnet, une face implacable et sourde. Et toute grande et
toute droite, osseuse et solide, les maigres et dures phalanges des mains
nouées autour d'une jambe croisée par-dessus l'autre; elle paraît rouler
en elle une de ces consciences césariennes de vieille femme, qui repasse
muettement, dans une mémoire de marbre, une vie fauve et des jours rouges.
* * * * *
_1er août_.--On raconte un trait de génie de H... Il avait un paquet de
lettres de Mlle B... Deux cents lettres très longues et très _romance_.
Mlle B... avait la clef de son cabinet. Les lettres disparaissent. Il fait
le désolé, criant partout que son intention était de publier cette
correspondance amoureuse, Mlle B... se hâte de rapporter les lettres. Mais
pas plus d'édition que sur la main. Feuillet de Conches fait le siège de
H... pour ce beau lot d'autographes, et H... lui dit: «Je vous les vendrai
bien dans 150 ans.»
* * * * *
--Je songe à la réhabilitation--dans une pièce ou autre part--d'un
parasite d'esprit, éclatant à la fin d'un dîner donné par un bourgeois:
«Comment, malheureux, je t'amuse, je fais passer un rire dans ta cervelle
stupide et vide, et cela pour un mauvais dîner que tu me reproches!»
* * * * *
--Asselineau couché et endormi.
La femme du libraire *** ouvrant les volets de la chambre d'Asselineau, et
s'asseyant sur le pied de son lit, en disant:
--«Ah! quelle journée, le beau temps pour aller à la campagne!
Asselineau s'étirant sous un rayon de soleil qui lui chatouille la figure:
--A la campagne, à la campagne, je n'ai pas le sou!
--Pas le sou, allons donc!--reprend la femme du libraire,--et tous ces
petits bouquins-là, n'est-ce pas de l'argent... de l'argent que vous aurez
quand vous le voudrez... Tenez, combien cela?
Et hanchant coquettement, elle tient au-dessus de sa tête, entre ses deux
mains, toute une rangée de livres.
--Au diable, à tous les diables ... mes livres, mes chers livres...
Voulez-vous vous sauver, coquine!
--Voyons, combien? reprend la femme avec un sourire plein de confiance,
oui, combien? On vous donnera ce que vous voudrez!
Asselineau, contemplant l'azur du ciel, jette au hasard un prix. La femme
se rapproche de très près, lui murmure: «Vous n'êtes pas raisonnable!» et
l'en persuade si tendrement, qu'il accepte le prix qu'elle lui offre.
Et la femme emporte les livres chez son mari, et revient bientôt avec
l'argent,--qu'elle va manger avec Asselineau à la campagne.
* * * * *
--Ces jours-ci, la mère de notre ami Pouthier, reprochant à son fils de
n'avoir encore ni une situation, ni une carrière, ni un gagne-pain,
terminait son sermon maternel par cette phrase admirable: «A ton âge,
j'étais déjà mère!»
* * * * *
_Mercredi 27 août_.--Ces jours-ci, Edmond a eu une esquinancie, pendant
laquelle, lorsqu'il fermait les yeux, et sans qu'il dormît, se dessinaient
sur sa rétine des visions de rêves. Il se trouvait dans une chambre tendue
d'un papier tout ocellé des yeux d'une queue de paon, et sur ce papier,
comme illuminé d'une lumière électrique, bondissait, dans une élasticité
dont on ne peut se faire une idée, une levrette héraldique faite en ces
copeaux rubannés qu'un rabot enlève sur une planche.
* * * * *
_3 septembre_.--A faire une pièce en un acte: le BAL MASQUÉ. Trouver un
comique nouveau.
* * * * *
_21 septembre_.--Il tombe chez nous. Il vient d'hériter de 1,400,000
francs d'une vieille dame dont il était le filleul. Un premier testament
lui donnait 100,000 francs (le chiffre de ses dettes); un second, 300,000
francs; enfin, la succession ouverte, un troisième testament, découvert
sous le fauteuil dans lequel vivait, le jour et la nuit, la mourante d'une
maladie de coeur, lui donne toute la fortune. C'est une joie encore
étonnée, une stupeur, pour ainsi dire, de cet éboulement de bonheur.
Il nous emmène chez lui, pour nous faire voir les porcelaines de Sèvres,
les tabatières guillochées, les bibelots qu'il touche et retouche avec la
fièvre des mains tâtillonnantes d'un enfant, qui aurait hérité d'une
boutique de jouets. «Voyons donc, ce service gothique dont on m'a tant
parlé dans mon enfance,» s'écrie-t-il, et il fait sonner l'argenterie, et
il déficelle le linge, et dans les fouilles que ses doigts font au hasard
dans les ténèbres des fonds d'armoire, il sort triomphalement à la lumière
une bouteille d'eau-de-vie qui porte, oui, qui porte la date de 1789.
Dans sa poche, il remue les clefs de tout cela, nerveusement, et il nous
montre les titres de propriété pour se les remontrer, et se refaire la
certitude que ce n'est point un rêve: cette certitude qu'il semble à tout
moment avoir besoin de raffermir, avec la vue du testament, de l'envoi en
possession. Cette succession lui arrive au moment où il gagnait sa vie à
Bruxelles, à composer des feuillets d'un dictionnaire d'histoire et de
géographie, à 40 francs la feuille.
Alors, c'est le drolatique récit de ses soixante trois créanciers, dont
quelques-uns ne sont pas venus se faire payer, redoutant une mystification,
et dont les autres lui disaient avec toutes sortes de défiances: «Vous
êtes bien chez vous, on peut parler, n'est-ce pas?»
Et dans le dîner qu'il nous donne au Moulin-Rouge, apparaît, au fond de
ses pensées et de ses paroles, comme une charge pesante, une
responsabilité sérieuse, presque une tristesse effrayée de tant d'or
inespéré.
* * * * *
--M. Pasquier étant allé voir Royer-Gollard, après l'obtention de son titre
de duc, n'en put tirer qu'un: «Cela ne vous a pas diminué!»
* * * * *
--Un gendre introduit près de son beau-père qu'on vient d'embaumer, et
s'étonnant de le trouver plus grand que de son vivant. L'embaumeur
tranquillement: «Oh! ça allonge toujours!» Puis l'embaumeur prend le nez
de l'embaumé, et le rabat de chaque côté, pour en faire voir la souplesse.
Cauchemar du gendre, la nuit, voyant des milliers de têtes dont le nez est
ainsi tourmenté par des mains au bout de bras n'appartenant à personne.»
* * * * *
_Octobre_.--Mlle *** (Renée Mauperin), la cordialité et la loyauté d'un
homme alliées à des grâces de jeune fille; la raison mûrie et le coeur
frais; un esprit enlevé, on ne sait comment, du milieu bourgeois où il a
été élevé, et tout plein d'aspirations à la grandeur morale, au dévouement,
au sacrifice; un appétit des choses les plus délicates de l'intelligence
et de l'art; le mépris de ce qui est d'ordinaire la pensée et l'entretien
de la femme.
Des antipathies et des sympathies à première vue, et vives et braves, et
des sourires d'une complicité délicieuse pour ceux qui la comprennent, et
des figures longues, comme dans le fond d'une cuiller, pour les raseurs,
les jeunes gens _à citations_, les _bêtes_; et mal à l'aise dans le
mensonge du monde, disant ce qui lui vient, comme il lui vient, avec une
entente singulière de l'esprit d'atelier, avec un tour de mots
tintamarresque:--cette gaieté de surface venant d'un fond d'âme
mélancolique, où passent des visions de blanc enterrement et reviennent
des notes de la marche funèbre de Chopin.
Passionnée pour monter à cheval, pour conduire un panier, elle se trouve
mal à la vue d'une goutte de sang, a la terreur enfantine du vendredi, du
nombre treize, possède tout l'assemblage des superstitions et des
faiblesses humaines et aimables chez une femme: faiblesses mêlées à
d'originales coquetteries, celle du pied par exemple qu'elle a le plus
petit du monde, et qu'elle porte toujours chaussé d'un soulier découvert à
talon...
Mal jugée et décriée par les femmes et les petites âmes qui ont l'horreur
de la franchise d'une nature, elle est faite pour être aimée d'une amitié
amoureuse par des contempteurs comme nous des âmes viles et hypocrites du
monde.
* * * * *
--Opération césarienne faite ces temps-ci, à la Maternité, par Mme
Charrier, sur une naine qui avait voulu avoir un enfant du géant de la
troupe.
* * * * *
_16 octobre_.--Jours gris. Jours noirs. Refus, échecs à droite, à gauche,
et du haut en bas. De petits trésors, de l'histoire neuve, refusés à
l'ASSEMBLÉE NATIONALE, à cause des crudités, à la GAZETTE DE PARIS, à
cause de la longueur. Tant d'efforts, de petits succès même, ne menant à
rien. L'éditeur non encore assuré après nos deux volumes d'histoire. Cette
HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LE DIRECTOIRE, où nous avons mis
tous les moxas, vendue à 500...
Après la douce existence de Gisors, uns vie de tracas, de courses vaines
et déçues, de pensées de découragement. Nous promenons au hasard notre
ennui, regardant, et pour essayer de guérir, nous achetons deux pots à thé
de vieux Saint-Cloud, montés en vermeil, dans leur boîte à la serrure
fleurdelisée. C'est notre remède, en ces mauvaises heures, de nous
_dénoircir_ l'âme en nous enchantant le regard avec l'éclair gai d'une
vieille et belle chose, d'une claire porcelaine à la dorure dorée d'or mat,
d'une jolie relique de la grande industrie d'art du XVIIIe siècle.
Ces désespérances, ces doutes, non de nous, ni de nos ambitions, mais du
moment et des moyens, au lieu de nous abaisser vers les concessions, font
en nous, plus entière, plus intraitable, plus hérissée, la conscience
littéraire. Et un instant, nous agitons si nous ne devrions pas penser et
écrire absolument pour nous, laissant à d'autres le bruit, l'éditeur, le
public. Mais, comme dit Gavarni: on n'est pas parfait.
* * * * *
_19 octobre_.--Étudié chez Niel, l'oeuvre de Méryon, dans tous ses états,
ses essais, et même une partie de ses dessins. Il semble qu'une main du
passé ait tenu la pointe du graveur, et que mieux que la pierre du vieux
Paris soit venu sur ces feuilles de papier. Oui, dans ces images, on
dirait ressuscitée un peu de l'âme de la vieille cité: c'est comme une
magique réminiscence d'anciens quartiers sombrant parfois dans le rêve
trouble de la cervelle du _voyant_ perspectif, du poète-artiste, ayant
assises à son établi la Démence et la Misère. En effet, pas de commandes,
pas de travail, pas de pain: pour toute nourriture, les quelques légumes
d'un petit jardin, au haut du faubourg Saint-Jacques. Et en ce
meurt-de-faim, exténué d'imaginations peureuses: la terreur de la police
de l'Empereur qui en veut à son existence, à son talent, à ses amours, qui
l'a empêché d'être le mari d'une petite actrice entrevue au soleil des
quinquets, et qui a empoisonné son amoureuse avec des mouches
cantharides--son poison redouté,--et qui l'a enterré dans son jardin qu'il
retourne, sans cesse, pour retrouver son cadavre.
Pauvre misérable fou qui, dans les moments lucides de sa folie, fait, la
nuit, d'interminables promenades, pour surprendre l'étrangeté pittoresque
des ténèbres dans les grandes villes.
* * * * *
--Il y aurait à faire une belle chose intitulée: LA BOUTEILLE,--et faire
cela sans moralité aucune.
* * * * *
--Une très honnête demoiselle que j'ai connue, mais en même temps très
toquée et fort drolatique, disait, en parlant de sa future nuit de noces:
«J'ai si peur, si peur, que j'ai envie de me faire chloroformer!»
* * * * *
_21 octobre_.--«Vous n'êtes pas disposés à épouser, tous deux, Mme Doche,
n'est-ce pas? Eh bien! ne présentez pas cela. Il vous faut, comme on dit,
de grands acteurs, et vous ne les aurez pas!» C'est Banville qui nous
parle ainsi, après la lecture d'un acte intitulé: INCROYABLES ET
MERVEILLEUSES, et que nous avions écrit, après notre HISTOIRE DU
DIRECTOIRE.
... Le joli causeur à la malice amusante que ce Banville, et tout ce qu'il
raconte sur le théâtre qu'on ne lit pas, avec des aperçus si
philosophiquement blagueurs, et les portraits si bien mordus à l'eau-forte
qu'il enlève des comédiens et des comédiennes, et le délicieux comique et
le parfait acteur qu'il est pour jouer ce monde des planches, et l'art
unique qu'il a, avec son ironie flûtée et poignardante, d'exposer les
dessous infâmes ou ironiques des choses des coulisses... Et les paradoxes
charmants, énormes, stupéfiants, les paradoxes de lettré, où au fond de
l'exagération hyperbolique, existe toujours un grain infinitésimal de
vérité ou de bon sens, et qui sortent de sa bouche à tout moment. Qu'on
l'écoute:
«Savez-vous la recette de Duvert et de Lausanne pour faire un vaudeville?
Ils prennent Andromaque. Oui, Andromaque! Maintenant, voici comment ils
l'arrangent. D'Andromaque, ils font un pompier. Puis, la jalousie, le
noeud de la pièce, ils la transforment en le désir d'obtenir un bureau de
tabac...» Et ainsi du reste.
* * * * *
_26 octobre_.--Une journée passée à l'atelier, de Servin. Un _farniente_
sans remords, une flâne majestueuse et déridée, un lundi du pinceau, des
rires, de l'esprit abracadabrant, des blagues énormes et pouffantes, et
des enfantillages, et des coups de pied au cul, et la gaminerie et la
clownerie parisiennes dansant autour des couleurs et des tubes enchantés
tenant le soleil et la chair; enfin, des heures molles, inertes, avachies,
et le Temps s'endormant sur le divan, où ces joyeux pitres le bercent avec
de la farce, des pantomimes drolatiques, des ironies, des riens, et le
complet oubli et la parfaite insouciance du proverbe anglais: _Time is
money_.
* * * * *
--Le café m'apparaît comme une distraction bien en enfance. Il me semble
que les siècles futurs trouveront mieux. Dans ces temps, il y aura des
endroits où des philtres vous épanouiront la rate, où avec je ne sais quoi,
avec un gaz exhilarant, on vous remplira de gaieté pour quarante centimes,
et où des garçons vous verseront par tout le corps une sorte de paix et
de joie: une demi-tasse de paradis.
De véritables débits de consolation, où l'on détournera le cours de l'âme
et la mélancolie de la pensée, pendant une heure.
* * * * *
--Rue Bonaparte, en achetant notre bacchanale enfantine d'Angelo Rossi, on
nous montra une terre cuite de Clodion, un bas-relief, haut comme les deux
mains, représentant une femme sortant du bain, des parties de corps
saillantes en ronde bosse dans le relief d'une médaille. Elle est debout,
de face, près d'un brûle-parfums, en train de tordre, de ses deux mains
ramenées en arrière, ses cheveux mouillés, en deux longues tresses. Dans
ce corps en retraite, tout fuit et s'efface et s'estompe, sauf une jambe
qui avance, un genou qui se détache et sort du fond de la terre rose.
C'est une jeunesse, une gracilité de ligne, une finesse ténue des attaches,
un modelage douillet du ventre, une science de tout ce grassouillet
virginal et bridé, une grâce délicate comme voilée d'enfance, avec dans
une si petite chose, presque la grandeur d'une statue. Un corps de
fillette étudié d'un bout à l'autre dans la beauté de la jeune fille plus
en bouton qu'en fleur, à l'heure des promesses physiques qui éclosent, à
l'heure où la forme de la femme dans son accomplissement, garde encore un
peu des élancements et des maigreurs adorables de la jeune fille.
* * * * *
_29 octobre_.--Marie m'emmène chez Edmond, le grand sorcier des lorettes.
Il habite, rue Fontaine-Saint-Georges, une maison toute fleurie de fausses
sculptures du XVIe siècle, avec des chouettes de pierres dans les niches
des dessus de fenêtres. Une vieille femme à cheveux blancs vous introduit
dans une salle à manger, où sont encadrées, sur fond noir, des mains
découpées sur du papier blanc et ponctuées de lignes, et margées
d'annotations tracées à la plume. Il y a là, la main de Robespierre, la
main de l'Empereur, la main de l'Impératrice, la main de Mgr Affre, tué
sur les barricades, enfin la main de Mme de Pompadour, qui semble jointe
aux autres mains, pour les filles qui font antichambre dans cette salle à
manger, et viennent y acheter de l'espérance.
A la glace est fichée une pancarte contenant tout ce qu'on peut demander:
_Talismans, thèmes généthliaques, horoscopes_, etc., etc.
Une porte s'ouvre, et un homme paraît, à la grosse tête carrée, aux gros
traits, aux grosses moustaches, à la forte figure des portraits de
Frédéric Soulié; il est en robe de chambre de velours noir, aux grandes
manches pendantes d'astrologue. La chambre est noire ou à peu près, avec
un jour venant du haut de la fenêtre et traversant des vitraux de couleur,
un jour étrange, prismatique, tombant et dansant dans cette pénombre
fourmillante de choses que l'oeil tâtonne et ne peut saisir, et parmi
lesquelles il distingue cependant vaguement un hibou blanc. Une table sur
laquelle une filtrée étroite de jour descend, comme dans un tableau de
Rembrandt, vous sépare du diseur de bonne aventure.
--En quel mois êtes-vous né?
--Quel âge avez-vous?
--Quelle fleur aimez-vous?
--Quel animal préférez-vous?
Il dit cela, remuant un paquet de cartes hautes d'un pied où sur chacune
est une représentation d'une femme, d'un épisode de l'existence: toutes
ces allégories dessinées par une main ignare du dessin, mais burlesquement
fantastiques, mais bourgeoisement monstrueuses, et peinturlurées
brutalement de noir et de vilain rouge, et mettant à ces images de la vie
réelle, je ne sais quoi du sauvage et du macabre des figurations d'idoles
des peuples primitifs et anthropophages.
Alors, avec un geste impérieux--l'index de la main droite plongeant dans
le rayon lumineux, et comme montrant dans du jour, l'avenir,--le devin
commence, et avec une voix canaille et des intonations de peuple, il vous
récite pendant une demi-heure le roman qui vous menace. Cet homme n'est
pas le premier venu dans son métier, il parle sans arrêt, sans hésitation,
sans repos, jetant de temps en temps au milieu de la phraséologie
dramatique et des vieux clichés de la bonne aventure, de crapuleux éclats
de verbe et de voix à la Vautrin: «Vous coucherez avec une femme, vous la
lâcherez!...» Et longtemps, longtemps, il berce et amuse les côtés
aventureux de votre âme par l'invraisemblance d'incidents qui vous
mèneront à connaître des «étrangères puissamment riches et
merveilleusement belles, dans une ville où il y aura des ruines». Et ce
diable d'homme vous met dans le cerveau tant d'images de kaléidoscope et
de lanterne magique, et un tel bruit de paroles, et un tel _brouillamini_
de faits prédits, qu'il semble, avec la sonorité de sa voix et la fixité
de ses yeux, vous verser de la confusion dans la cervelle et de
l'étourdissement dans l'attention.
Il m'a dit une seule chose qui m'a frappé: «Vous, vous n'avez rien à
craindre d'un coup d
Showing first 200,000 characters. Full text: gutenberg.org/ebooks/14799