Portraits littéraires, Tome III
by Charles Augustin Sainte-Beuve · French · Gutenberg #14692 · 1,113,536 chars · public domain (US)
The Project Gutenberg eBook of Portraits littéraires, Tome III
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States,
you will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.
Title: Portraits littéraires, Tome III
Author: Charles Augustin Sainte-Beuve
Release date: January 14, 2005 [eBook #14692]
Most recently updated: October 28, 2024
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/14692
Credits: Produced by Tonya Allen, Renald Levesque and the Online Distributed
Proofreading Team. This file was produced from images generously
made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica).
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PORTRAITS LITTÉRAIRES, TOME III ***
PORTRAITS
LITTÉRAIRES
1864
PAR
C.-A. SAINTE-BEUVE
DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE.
Nouvelle Édition revue et corrigée
Tome III
THÉOCRITE, FRANÇOIS Ier POÈTE,
LE CHEVALIER DE MÉBÉ, L'ABBÉ PRÉVOST,
MADEMOISELLE AÏSSÉ, MADAME DE KRUDNER,
MADAME DE STAAL-DELAUNAY,
BENJAMIN CONSTANT, M. RODOLPHE TOPFFER,
M. DE RÉMUSAT, M. VICTOR COUSIN,
CHARLES LABITTE.
La première édition de ce volume, qui parut d'abord en décembre 1851,
avait en tête cet avertissement:
«Ce volume, que j'intitule _Derniers Portraits_, non parce que j'ai
décidé de n'en plus faire, mais parce qu'il se compose des dernières
études de ce genre auxquelles j'ai pris plaisir avant Février 1848,
sert de complément aux six volumes de _Portraits_ déjà publiés chez M.
Didier. Il s'y rapporte par le ton et par les sujets: j'y touche aux
Anciens, je m'arrête un instant au seizième siècle, je me complais au
dix-septième, et nos contemporains ont aussi leur part. Si l'on rangeait
un jour mes _Portraits_ dans un ordre méthodique, ce volume fournirait
son contingent à chacune des branches dans lesquelles je me suis
essayé.»
Aujourd'hui, en réimprimant ce volume dans la collection acquise par MM.
Garnier, j'en fais le tome III des _Portraits littéraires_, auxquels il
se rapporte en effet par la plus grande partie de son contenu.
Décembre 1862.
THÉOCRITE
I
La poésie grecque, qui commence avec Homère, et qui ouvre par lui sa
longue période de gloire, semble la clore avec Théocrite; elle se trouve
ainsi comme encadrée entre la grandeur et la grâce, et celle-ci, pour en
être à faire les honneurs de la sortie, n'a rien perdu de son entière et
suprême fraîcheur. Elle n'a jamais paru plus jeune, et a rassemblé une
dernière fois tous ses dons. Après Théocrite, il y aura encore en Grèce
d'agréables poëtes; il n'y en aura plus de grands. «La lie même de la
littérature des Grecs dans sa vieillesse offre un résidu délicat;» c'est
ce qu'on peut dire avec M. Joubert des poëtes d'anthologie qui suivent.
Mais Théocrite appartient encore à la grande famille; il en est par
son originalité, par son éclat, par la douceur et la largeur de ses
pinceaux. Les suffrages de la postérité l'ont constamment maintenu à son
rang, et rien ne l'en a pu faire descendre. A un certain moment, les
mêmes gens d'esprit qui s'attaquaient à Homère se sont attaqués à
Théocrite. Tandis que Perrault prenait à partie l'_Iliade_, Fontenelle
faisait le procès aux _Idylles_; il n'y a pas mieux réussi. C'est
toujours un étonnement pour moi, je l'avoue, de voir qu'un esprit aussi
supérieur que Fontenelle n'ait pas mieux compris, tout berger normand
qu'il était, qu'en ce parallèle des anciens et des modernes il y avait
des genres dans lesquels les anciens devaient presque nécessairement
avoir la prééminence, quelle que fût la revanche des modernes sur
d'autres points. Lui qui a si ingénieusement et si justement comparé la
suite des âges et des siècles à la vie d'un seul homme, lequel, existant
depuis le commencement du monde jusqu'à présent, aurait eu son enfance,
sa jeunesse, sa maturité, comment n'a-t-il pas reconnu que cet âge de
jeunesse qu'il rejetait dans le passé était en effet le plus propre à un
certain épanouissement naturel et riant, dont l'à-propos ne se retrouve
plus? Un vieux poëte du seizième siècle (Pontus de Thyard), ayant à
définir les Grâces, l'a fait en des termes qui reviennent singulièrement
à ma pensée: «Des trois Grâces, dit-il, la première étoit nommée
_Aglaé_, la seconde _Thalie_, et la tierce, _Euphrosyne_. _Aglaé_
signifie _splendeur_, qu'il faut entendre pour celle grâce d'entendement
qui consiste au lustre de vérité et de vertu. _Thalie_ signifie la
_verde, agréable et gentille beauté_: à savoir celle des linéaments bien
conduits et des traits, desquels la verde jeunesse est coutumière de
plaire. _Euphrosyne_ est la _joie_ que nous cause la pure délectation de
la voix musicale et harmonieuse.» Sans insister sur les distinctions
un peu platoniques du vieil auteur, il me suffit des traductions vives
qu'il emploie pour éclairer la discussion même. Car cette _Thalie_,
comme il l'appelle, cette _verte et agréable beauté_ de la muse
pastorale, à quel âge du monde ira-t-on la demander, si ce n'est à sa
jeunesse? et Théocrite nous représente bien cette jeunesse finissante,
qui se retourne une dernière fois et ressaisit comme d'un coup d'oeil
tous ses charmes avant de s'en détacher. Fontenelle a beau définir la
maturité actuelle du monde une virilité _sans vieillesse_, et dans
laquelle l'homme sera toujours également capable des choses auxquelles
sa jeunesse était propre, il est bien clair que cette capacité
s'applique peu aux sentiments, et que rien de tout ce qu'il y a de
solide ou de raffiné dans l'homme moderne ne saurait lui rendre une
certaine fleur. Ajoutons que, tout en faisant la guerre à Théocrite
contre ceux qu'il appelait les savants, et qui, dans ce cas-ci,
n'étaient pas autres que les gens de goût, Fontenelle lui-même semble
reconnaître son impuissance, et il rend les armes lorsqu'il dit: «Quoi
qu'il en soit, je vois que toute leur faveur est pour Théocrite, et
qu'ils ont résolu qu'il serait le prince des poëtes bucoliques.» Ils
l'ont résolu en effet, et, comme quiconque remonte sincèrement à la
source est aussitôt de leur sentiment, l'arrêt toujours rajeuni ne
saurait manquer de vivre[1].
L'idylle n'est pas un genre qui puisse indifféremment venir en tout
temps et partout; il y faut une part de naturel, même quand l'art doit
s'en mêler. Théocrite n'était plus sans doute dans cet état d'innocence
et de naïveté dont il nous a reproduit plus d'un tableau; il venait à la
fin d'une littérature très-cultivée; il vivait, dit-on, à la cour des
rois. Pourtant, dans cette Sicile heureuse, bien que tant de fois
bouleversée, il avait été témoin d'une vie réellement pastorale; il
avait, dans sa jeunesse, entendu de vrais chants qu'accompagnait la
flûte de vrais bergers, et il n'en fallut pas davantage à son génie
inventif pour saisir l'occasion d'une poésie neuve. Théocrite était,
par rapport aux choses qu'il représentait, dans cette condition de
_demi-vérité_ qui est peut-être la plus favorable à l'imagination.
Celle-ci alors, en effet, a de quoi s'appuyer et à la fois de quoi jouer
librement; elle atteint au réel, et tour à tour se tient à distance;
elle serre de près le détail, et elle met à l'ensemble la perspective.
Ainsi l'on peut se figurer le poëte syracusain copiant, inventant avec
mesure, usant des beaux cadres tout trouvés que lui fournissaient le
paysage et l'horizon des mers, attentif aux moindres motifs rustiques,
sachant les combiner et les achever, même lorsqu'il n'a l'air que de les
redire. De la sorte il put plaire diversement à ceux de Sicile et à ceux
d'Alexandrie, demeurer vrai pour les uns et paraître tout nouveau aux
autres. En France, l'idylle bucolique, est-il besoin de le remarquer?
fut toute factice et artificielle; elle n'eut pied nulle part: nous
n'avons pas de bergers, de bergers qui chantent. Les Romains eux-mêmes,
si l'on excepte la grande Grèce, ne paraissent guère avoir été enclins
à cette branche de poésie; et lorsque Virgile l'importa chez eux, ce ne
fut pas sans quelques-uns des inconvénients bien sensibles d'un genre
déjà artificiel. Les vieux Romains étaient rustiques et amateurs de la
campagne; mais ils l'étaient en agriculteurs, non en bergers. Les Curius
et les Camille tenaient la main à la charrue. Or, la charrue va mal avec
la flûte; les doigts qui ont le cal ne sont pas légers. Lorsqu'il arrive
une fois à Théocrite d'introduire un moissonneur amoureux, il a soin de
nous montrer son camarade qui le raille d'importance; et, à la chanson
langoureuse du premier, le vaillant compagnon oppose des couplets à
Cérès pleins de vigueur et de préceptes, et capables de réjouir le coeur
de Caton l'Ancien. Voilà quelle eût été tout au plus l'idylle naturelle
des Romains. Mais, à quoi bon la chercher ailleurs? leur véritable
idylle originale, nous la possédons; ce sont proprement les
_Géorgiques_. Cette admirable terminaison du chant second, qui exprime
la vie des antiques Sabins, leur labeur opiniâtre durant l'année, leurs
jeux aux jours de fête, jeux rudes encore et aguerrissants:
Corporaque agresti nudant praedura palaestra;
telle est la franche nature romaine primitive dans tout son contraste
avec les loisirs et les passe-temps gracieux des chevriers de Sicile.
Quoique Théocrite ait certainement embelli ses sujets, il travaillait en
quelque sorte sur une matière plus fine, plus déliée, et qui prêtait du
moins à cette mise en oeuvre. Ce Daphnis qu'il célèbre sans cesse, et
qui apparaît comme l'inventeur à demi divin du criant bucolique, nous
figure le génie même d'une race douée de légèreté, d'allégresse et de
mélodie. Il n'y eut pas ombre de Daphnis à l'entour de Cincinnatus. Il
semble plutôt que l'antique esprit d'Hésiode, esprit grave, religieux,
positif, tout nourri de bon sens et d'apologues, ait passé de bonne
heure dans la forte Étrurie, et que de ce côté il ait fait longtemps la
seule part de poétique héritage.
[Note 1: Voltaire, avec sa promptitude de goût, ne s'y est pas
trompé, et il dit dans une lettre: «Ce Théocrite, à mon sens, était
supérieur à Virgile en fait d'églogue.»]
On sait peu de chose de la vie de Théocrite. Il était né à Syracuse. On
calcule que la date de sa naissance peut tomber vers l'année 300 ou 305
avant Jésus-Christ. Il alla, jeune, étudier dans l'île de Cos, sous
l'illustre poëte Philétas, qui, tout l'indique, était dans l'élégie ce
que Théocrite est devenu dans l'idylle, et qui tenait la palme entre
tous. Auprès de Philétas étudiait aussi le fils de Ptolémée Lagus, qui
allait régner bientôt sous le nom de Philadelphe. Il était du même âge
que Théocrite, et un peu plus jeune peut-être. Y eut-il là entre le
jeune prince et le poëte une de ces confraternités d'études aussi
puissantes dans l'antiquité que dans les temps modernes? M. Adert, dans
une thèse sur Théocrite, que j'ai sous les yeux, l'a ingénieusement
conjecturé, et a fait valoir ces circonstances. Au sortir de là, on perd
de vue le poëte. Alla-t-il tout d'abord à Alexandrie, comme de doctes
éditeurs l'ont pensé? On voit qu'à un certain moment, revenu en Sicile,
il songea pour sa fortune à se tourner vers Hiéron de Syracuse. La pièce
qui porte cette adresse, très-belle, mais assez amère, et où il exprime
ses plaintes encore plus que ses espérances, semble prouver qu'il
n'avait guère prospéré dans l'intervalle, et que la confraternité
d'études avec Ptolémée Philadelphe ne lui avait pas beaucoup profité.
En tira-t-il meilleur parti plus tard, lorsqu'il alla ou retourna à
Alexandrie? Est-il même besoin de supposer qu'il y retourna, si l'on
admet qu'il y était déjà allé au sortir de l'île de Cos? On n'a sur tout
cela que des conjectures déduites à grand-peine de quelques passages de
ses vers, et sur lesquelles les critiques sont loin de tomber d'accord.
Sortons vite de ce dédale, qui n'est pas fait pour nous. Les poésies
de Théocrite, qui avaient couru de son vivant, furent réunies pour
la première fois, quelque temps après lui, par un grammairien du nom
d'Artémidore, qui lui rendit, toute proportion gardée, le même service
qu'Aristarque rendit à Homère. Cet Artémidore mit en tête de son
édition un distique qui disait: «Les Muses bucoliques étaient autrefois
errantes; les voilà maintenant toutes ensemble d'une même étable, d'un
même troupeau.» On est tenté de se demander déjà, d'après l'inscription,
si cette première édition était tout authentique, et sans mélange de
pièces étrangères à Théocrite. Quand on fait rentrer ainsi à l'étable
génisses ou chèvres depuis longtemps éparses à la ronde, on court risque
d'en prendre par mégarde quelques-unes au voisin. Et depuis lors le
troupeau ne s'est-il pas grossi encore, selon l'habitude facile de
prêter au riche et de gratifier le puissant? Ce qui frappe à une simple
lecture dans le recueil des trente pièces attribuées à Théocrite (je ne
parle pas des petites épigrammes de la fin), c'est qu'il n'y a guère
que la première moitié qui appartienne au genre bucolique pur, et qui
justifie entièrement l'idée d'originalité attachée au nom du poëte.
On ne peut s'empêcher non plus de remarquer que les scholies ou
commentaires qu'on possède, et qui ont été compilés d'après les plus
anciens grammairiens, nous abandonnent et, en quelque sorte, expirent
vers le milieu du recueil, comme si ces anciens commentateurs n'avaient
cru marcher avec le vrai Théocrite que jusque-là. On a soulevé et
discuté toutes ces questions, on a trouvé des réponses. Mais, dans
l'état actuel de la critique, et à moins de découverte de quelque
manuscrit qui soit, par rapport à Théocrite, ce que le manuscrit
découvert par Villoison a été pour Homère, il n'y a guère moyen de
résoudre ces doutes inévitables. Ce qui demeure certain, c'est que
jusque dans les dernières pièces du recueil, il y en a au moins
quelques-unes encore du poëte, et que la plupart ne sont pas indignes de
lui. Jouissons donc, sans tant de retard, de l'oeuvre elle-même. Pour
plus de netteté, nous diviserons notre examen en trois parts: 1° nous
parcourrons les pièces purement pastorales, celles qui nous manifestent
Théocrite comme le maître incomparable du genre; 2° nous insisterons
sur quelques morceaux plus élégiaques qu'idylliques, mais d'une extrême
beauté, tels que _la Magicienne, le Cyclope_, et dans lesquels Théocrite
s'est placé au premier rang parmi les peintres de la passion; 3° enfin,
si nous voulions être complet, nous aurions à dire quelque chose
des pièces de divers genres, héroïques, épiques, satiriques, dont
quelques-unes (comme _les Syracusaines_), moins originales peut-être au
temps de Théocrite, sont pour nous des plus neuves et nous rendent des
tableaux de moeurs au naturel. Voilà un bien grand cadre que nous nous
traçons. Les premières parties, faut-il l'avouer? sont celles qui nous
attirent le plus et les seules qui nous semblent peut-être à notre
portée: c'est par là que nous commencerons, dussions-nous faire comme
les anciens scholiastes eux-mêmes et nous arrêter à moitié chemin.
Les pièces pastorales, qui se présentent les premières et les plus
originales du recueil de Théocrite, sont à la fois d'une variété qui ne
laisse rien à désirer. On peut dire à la lettre de la flûte du poëte,
comme il le dit volontiers du syrinx de ses bergers, que c'est une flûte
_à neuf voix_; tous les tons s'y trouvent[2]. La première idylle, par
exemple, est du ton plein et moyen de la poésie bucolique. D'autres
idylles montent ou descendent: la quatrième, par exemple, entre Battus
et Corydon, n'est réellement pas un chant, et n'offre qu'une causerie
fredonnée à peine, un peu maigre et agreste de propos, et très-voisine
de la prose. Tout à côté, la dispute du chevrier et du berger, Comatas
et Lacon, a comme trait dominant la note aigre, stridente, que
racheté aussitôt après la charmante mélodie des deux jeunes bouviers
adolescents, Damoetas et Daphnis, qui semblent chanter à l'unisson. Mais
ce qu'il y a de plus pur, de plus chaste et de plus suave dans cette
flûte aux _neuf voix_, me paraît sans contredit l'adorable idylle entre
les deux enfants, Daphnis et Ménalcas, de même que le morceau où ce ton
monte, éclate et se déploie avec le plus de plénitude et de richesse,
est l'admirable chant des _Thalysies_ ou _Fêtes de Cérès_, et la
description qui le couronne. Nous ne saurions tout parcourir en détail
de ces divers tons; nous en toucherons pourtant quelques-uns.
[Note 2: Voir, dans le joli roman de _Daphnis et Chloé_ (liv. II),
l'endroit où le bon Philétas montre aux beaux enfants tout l'artifice du
syrinx.]
L'idylle première pose tout d'abord la scène, et retrace, vivement aux
yeux l'ensemble du paysage qui va être le théâtre habituel de ces luttes
pastorales. Dès le premier vers, on entend le bruissement du pin _qui
chante près des sources_: le berger Thyrsis, s'adressant à un chevrier
dont on ne dit pas le nom, l'engage aussi à chanter. On est au milieu
du jour; Thyrsis lui montre un tertre abrité, en le lui décrivant, et
l'invite à s'y asseoir, tandis que lui il aura soin du troupeau. Mais le
chevrier lui explique (ce que le pasteur de brebis ne sait pas) qu'il
craindrait de réveiller le dieu Pan, qui a coutume de dormir à cette
heure du jour; il lui indique de préférence un autre lieu ombragé,
où président des dieux plus indulgents, Priape et les Nymphes des
fontaines; et à son tour il le prie de chanter. Ces images de lieux sont
à la fois grandes et distinctes. On sent, même avec une oreille à demi
profane, combien dans ce dialecte dorien l'ouverture des sons se prête
à peindre largement les perspectives de la nature. Ce dialecte est
grandiose et sonore; il est plein; il réfléchit la verdure, le calme,
la fraîcheur, le vaste de l'étendue, l'éclat de la lumière. «Je ne
comprends pas de peinture, a dit un grand écrivain qui est peintre
lui-même, s'il n'y a de la lumière et du soleil.» Le dialecte dorien
chez Théocrite, et dès la première idylle, répond à ce soleil, à cette
lumière. Si je voulais donner idée de l'impression que j'en reçois, je
n'aurais qu'à rappeler ce vers de Virgile:
_Pascitur in magna silva formosa juvenca_;
et cet autre vers de Lucrèce:
_Per loca pastorum deserta atque otia dia_.
La première partie de cette idylle est donc toute calme et riante: pour
mieux décider Thyrsis à chanter les couplets qu'il lui demande,
le chevrier lui offre une coupe dont il lui fait une ravissante
description, et il y complète par les paroles l'intention des ciselures;
puis il finit par cette réflexion mélancolique, qui sert comme de
transition au chant funèbre de la seconde partie: «Allons, chante, ô mon
bon! car ton chant, tu ne l'emporteras pas dans l'Érèbe, qui fait tout
oublier.» Suivent les couplets où Thyrsis déplore la mort de Daphnis, de
ce premier chantre pastoral qui mourut victime, comme Hippolyte, de la
vengeance de Vénus. On retrouve là tant d'images prodiguées et usées
depuis, mais qui s'y rencontrent toutes fraîches et à leur source. Les
imprécations du mourant contre Vénus, qui est accourue en personne pour
jouir de son agonie, exhalent l'énergique passion. De même qu'Hippolyte
expirant n'a recours qu'à Diane, c'est vers Pan que Daphnis se tourne à
sa dernière heure, et il ne veut remettre sa flûte à_ l'haleine de miel_
à personne autre qu'à lui.
Hommes et poëtes, ne sommes-nous pas tous plus ou moins comme le Daphnis
de l'idylle, qui, en mourant, ne veut rendre sa flûte qu'au dieu, et
qui crie aux ronces de donner des violettes, au genévrier de porter le
narcisse, et au monde entier d'aller sens dessus dessous, parce que
lui-même il s'en va? Après moi le déluge! Les Grecs disaient: Après moi
l'incendie! Et si nous n'y prenons garde, non-seulement nous sommes
tentés de le souhaiter, mais nous finissons presque par le croire: le
monde saurait-il aller sans nous? Plus on porte vivant au dedans de soi
le sentiment de poétique immortalité, plus on est prêt à se révolter
contre cette insensibilité de la nature, et contre cette immortalité
suprême qui la laisse indifférente à notre départ, et aussi belle, aussi
jeune après nous que devant. Bien des poëtes modernes ont rendu ce
déchirant contraste: les anciens, sous d'autres formes, arrivaient aux
mêmes pensées.
La première idylle, on l'entrevoit par le peu que nous avons dit, à la
fois douce et grave, et composée avec art, mérite le rang qu'elle occupe
en tête du recueil; un ancien a eu raison de dire qu'elle justifie ce
mot de Pindare: «A l'entrée de chaque oeuvre, il faut placer une figure
qui brille de loin.»
Si je pouvais me donner toute carrière[3], j'aurais peine à ne pas aller
droit, comme la chèvre, aux parties scabreuses et, pour ainsi dire, aux
endroits escarpes de Théocrite, à cette idylle quatrième, par exemple,
qui semblait si peu en être une aux yeux de Fontenelle, et dont le trait
le plus saillant vers la fin est une épine que l'un des interlocuteurs
s'enfonce dans le pied, et que l'autre lui retire. J'en donnerais la
traduction mot à mot, en tâchant d'en faire saisir le parfum champêtre
et comme l'odeur de bruyère qui court à travers ces propos familiers
et simples. Puis je traduirais en regard (car ces premières idylles de
Théocrite se correspondent, se corrigent et se rejoignent exactement
l'une l'autre comme les tuyaux du syrinx, et c'est déjà être infidèle
que d'en détacher une ou deux isolément), je traduirais, dis-je, en
entier l'idylle sixième, toute poétique, et dans laquelle les deux
bouviers adolescents ou pubères à peine, Damoetas et Daphnis, se mettent
à chanter les agaceries de la nymphe Galatée, qui jette des pommes au
troupeau et au chien de Polyphème, et les coquetteries du cyclope, qui
fait semblant à son tour de ne la point voir. Ici ce n'est pas derrière
les saules que fuit Galatée, comme chez Virgile, c'est dans la mer
qu'elle se replonge, en nymphe qu'elle est; et la belle vague, apaisant
son bouillonnement, la laisse voir à la nage sur la grève: le chien est
là qui regarde vers la mer en aboyant. Après l'idylle quatrième, qui
était un peu maigre, après l'idylle cinquième, qui était surtout
piquante et querelleuse, rien ne repose et n'enchante comme cette
manière de symphonie aimable entre les deux chanteurs unis, dont aucun
n'est vainqueur, dont aucun n'est vaincu.
[Note 3: C'était pour le _Journal des Débats_ que j'écrivais ces
articles, et je m'y sentais un peu à l'étroit.]
J'allais dire que rien n'égale cette grâce de la sixième idylle, mais
Théocrite lui-même l'a surpassée. La huitième idylle, entre les deux
enfants, Daphnis et Ménalcas, est peut-être la plus caractéristique du
genre pastoral pur, la plus véritablement charmante, la plus simple
et la plus innocente aussi, placée aux limites de l'enfance et de
l'adolescence. Nulle églogue ne respire davantage la félicité de la
campagne, l'abandon et la joie facile; il s'y mêle la plus naïve rougeur
d'enfant et les premiers troubles de la pudeur. C'est l'enfance de
l'Orphée des bergers que le poëte s'est complu à peindre: il y a du
Raphaël dans ce tableau. Virgile en a rendu quantité de traits délicats,
non pas tous cependant.
Daphnis, l'aimable bouvier (cette qualité de pasteur de _boeufs_ était
la plus considérée entre toutes celles des autres conducteurs de
troupeaux) se rencontre avec Ménalcas, qui fait paître ses brebis aux
flancs des montagnes. Tous deux en sont à leur premier blond duvet, tous
deux achèvent leur enfance, tous deux habiles à la flûte, tous deux au
chant. Le petit Ménalcas commence, et lance à l'autre un défi:«Daphnis,
surveillant de boeufs mugissants, veux-tu me chanter quelque chose?
Je dis que je te vaincrai tant que je voudrai moi-même en chantant.»
Daphnis lui répond dans le même tour et sur les mêmes cadences: «Pasteur
de laineuses brebis, flûteur Ménalcas, tu ne me vaincras jamais, même
quand tu chanterais _à en mourir_.» Remarquez bien qu'il n'y a pas ce
mot de _mourir_ dans le texte; un tel mot de malheur ferait tache, et
les Grecs s'en gardaient soigneusement. Je rends le sens, je presse la
nuance, et j'avertis que ce n'est pas tout. Les traits qui suivent nous
sont connus par Virgile, qui les a semés en plus d'une églogue; mais ici
ils se tiennent, ils se rapportent à l'ensemble des personnages, et leur
donnent de la réalité jusque dans l'idéal; c'est le caractère constant
de Théocrite. Ménalcas demande quel prix on déposera pour le vainqueur:
Daphnis propose un petit veau contre un agneau déjà grand. Ménalcas, qui
n'est ni si libre ni si noble que son ami, répond qu'il ne déposera pas
un agneau, parce qu'il a un père et une mère difficiles qui comptent
tout le troupeau chaque soir. Notez encore qu'il n'est pas indifférent
chez Théocrite que ce trait se trouve dans la bouche de Ménalcas ou
dans celle de Daphnis: de la part de ce dernier, c'eût été un vrai
coutre-sens; jamais le poëte n'aurait eu l'idée d'attribuer cette
réponse naïve, mais gênée, à l'enfant à demi divin qui va devenir le
premier des pasteurs. Je m'efforce de faire sentir comme tout est réel,
reconnaissable et distinct là où l'on serait tenté de ne voir,
d'après les imitations, que des images gracieuses et pastorales assez
indifféremment semées.
Ménalcas propose alors pour prix un syrinx de sa façon, qu'il décrit.
Daphnis répond en reprenant et jouant sur les mêmes termes: «Et moi
aussi j'ai une flûte à neuf voix, enduite de cire blanche en haut comme
en bas; je l'ai construite tout dernièrement, et j'ai même encore mal à
ce doigt, parce que le roseau, s'étant fendu, m'a coupé. Mais qui
est-ce qui nous jugera? qui est-ce qui sera notre auditeur?»--«Si nous
appelions, répond Ménalcas, ce chevrier dont là-bas, près des chevreaux,
le chien blanc aboie?» Tous deux se mettent à le crier; le chevrier
arrive, et la lutte commence.
On peut dire qu'un seul et même _motif_ règne à travers tout ce chant et
en fait le dessin. Ménalcas, qui a provoqué, donne le thème; Daphnis
le reprend, le varie, l'embellit, et en tire de nouvelles douceurs. Il
tombe en cadence, non pas juste dans les mêmes traces, mais tout à côté,
de manière à faire la plus gracieuse alternance. Je ne puis qu'essayer
de quelques couplets. C'est Ménalcas qui parle: «Vallons et vous,
fleuves, descendance divine, si jamais le flûteur Ménalcas vous a chanté
quelque air agréé, faites-lui paître de toute votre âme ses petites
brebis; et si Daphnis survient amenant ses tendres génisses, qu'il ne
soit pas plus mal traité.» Daphnis aussitôt répond sur les mêmes idées,
sur le même rhythme, il renchérit gaiement; mais ses vers enchanteurs,
s'ils l'emportent sur ceux de l'autre, le doivent surtout à l'harmonie,
et cette supériorité fugitive ne se saurait rendre: «Fontaines et
plantes, doux jet de la terre, si Daphnis vous joue de ses airs à l'égal
des jeunes rossignols, engraissez-lui ce cher troupeau; et si Ménalcas
amène par ici le sien, ne lui ménagez pas votre abondance.» C'est ainsi
entre ces aimables enfants, tant que dure le combat, un échange et un
entrelacement de toute sorte de bon vouloir et de bonne grâce. Tout
enfants qu'ils sont encore, ils parlent d'amour, non pour l'avoir senti
autrement qu'on peut le sentir à douze ou treize ans; ils en parlent
toutefois à ravir, soit par ouï-dire et sur parole, soit par un précoce
instinct. Ménalcas le premier jette ce ravissant couplet: «Partout le
printemps, partout de frais pâturages, partout les mamelles se gonflent
de lait, et les petits se nourrissent, là où la belle enfant porte ses
pas. Mais si elle se retire, et le berger aussitôt se sèche, et les
herbes aussi.» J'avoue qu'ici Ménalcas me paraît supérieur, et que
l'autre, dans la réplique qui suit, a beau renchérir, il ne l'atteint
pas. Mais bientôt Daphnis reprend l'avantage, et le seul couplet que
voici serait assez pour lui assurer le triomphe: «Je ne souhaite point
d'avoir la terre de Pélops, je ne souhaite point d'avoir des talents
d'or, ni de courir plus vite que les vents; mais, sous cette roche que
voilà, je chanterai t'ayant entre mes bras, regardant nos deux troupeaux
confondus, et devant nous la mer de Sicile!» Voilà ce que j'appelle le
Raphaël dans Théocrite: trois lignes simples, et l'horizon bleu qui
couronne tout.
La traduction même que j'ai donnée est bien impuissante; car dans le
dernier vers du poète, grâce à l'heureuse liaison des mots, c'est à la
fois le troupeau qui descend vers la mer de Sicile, et le regard du
berger qui s'y dirige insensiblement; tout cela est dit ensemble: tout
va d'un même mouvement vers cette mer et s'y confond.
Il n'y a plus après cela qu'à glaner deux ou trois jolis passages
encore. Ménalcas, qui vient de gronder son chien endormi, dit à ses
brebis, avec ce naturel de langage qui anime toute chose: «Les brebis,
ne soyez point paresseuses, vous autres, à vous rassasier d'herbe
tendre; vous n'aurez pas grand'peine pour la faire repousser de
nouveau.»--Daphnis, à l'une de ses répliques d'amour, dira: «Et moi
aussi, hier, une jeune fille _aux sourcils joints_, me voyant du bord de
l'antre passer tout le long avec mes génisses, se mit à dire: «Qu'il est
beau! qu'il est beau!» Malgré cela, je ne lui répondis pas une parole
amère; mais, baissant les yeux à terre, j'allai mon chemin.» Ici
l'enfant rentre bien dans son rôle; il parle avec sa pudeur ingénue et
encore sauvage, considérant cette parole flatteuse de la jeune fille
comme une manière d'offense. Le moment où Daphnis obtient le prix, et où
le chevrier le déclare vainqueur, est une fin délicieuse, et qui achève
le tableau: «L'enfant bondit et battit des mains de joie d'avoir vaincu,
comme un faon de biche qui bondirait vers sa mère; mais l'autre se
consuma et eut le coeur bouleversé de chagrin, comme une jeune épousée
s'affligerait à l'heure du mariage. Et depuis ce moment Daphnis devint
le premier des pasteurs, et, à peine à la fleur de la jeunesse, il
épousa la nymphe Naïs.»
Ainsi, jusqu'au bout, est observé le ton des âges, et les couleurs
pudiques terminent comme elles ont commencé. A propos de cette image
du petit Ménalcas qui se dévore de honte d'avoir été vaincu, et que le
poète compare à la jeune vierge pleurant sur son hyménée, il faut se
rappeler cet admirable cri de Sapho, par lequel une nouvelle mariée
s'adresse à Diane, la déesse virginale: «Déesse, déesse, tu me fuis!
pour combien de temps?--Je ne reviendrai plus jamais vers toi, jamais
plus!»
Pour ceux maintenant qui s'empresseraient de conclure que Théocrite
n'est un poëte supérieur que quand il est aimable et riant, et qu'il
excelle surtout à mettre en scène de charmants petits bergers, il est
temps d'en venir à la plus riche et à la plus opulente de ses pièces, à
la reine des Églogues, aux _Thalysies_.
II
Les _Thalysies_, comme qui dirait _fêtes verdoyantes_, se célébraient en
l'honneur de Cérès après la récolte. L'idylle qui en est le tableau se
rapporte au séjour de Théocrite dans l'île de Cos; c'est un souvenir de
ses années de jeunesse et de florissant bonheur qu'il veut consacrer,
et qu'il dédie à ses amis, à ses hôtes. La plénitude de la vie, la
fraîcheur des amitiés premières, l'essor des espérances poétiques
qu'anime et couronne déjà le premier rayon de la gloire, ces vives
sources d'inspiration s'y jouent au sein d'une nature radieuse et
féconde dont l'hymne grandiose finit par tout dominer. On sait bien
peu de la vie de Théocrite; mais cette pièce en dit beaucoup sur ses
impressions et ses sentiments. Elle nous le montre au plus beau moment
du voyage, à son plus haut soleil du matin, au midi de l'été et de la
journée, dans la fleur entière d'un talent et d'un coeur déjà épanouis.
Bien des poëtes pourraient lui envier de n'être ainsi connu que dans son
meilleur jour et à travers l'idéal même qu'il s'est donné. Les anciens,
s'ils ont eu à subir bien des outrages du temps, lui ont dû cet avantage
du moins d'échapper à l'analyse de la curiosité biographique. Ceux qu'a
épargnés et laissés debout le grand naufrage ne nous apparaissent de
loin qu'avec la beauté de l'attitude.
Suivons donc, autant que nous le pourrons, le poëte dans sa marche
printanière, et attachons-nous, chemin faisant, à faire sentir ce que
nous ne rendrons pas.--«C'était le temps, dit-il, que moi et Eucrite
nous allions de la ville vers le fleuve Halès, et en tiers avec nous
était Amyntas; car Phrasidame et Antigènes célébraient les fêtes de
Cérès,--deux enfants de Lycopée, de vieille et haute souche s'il en
fut jamais.» Ici le poëte entre dans quelques détails généalogiques et
mythologiques en l'honneur de ses amis. Ces détails mêmes, relatifs à un
ancêtre illustre qui fit jaillir de terre une fontaine, ne sortent pas
du ton, et la description des ormes et peupliers, accompagnement naturel
de cette fontaine, jette tout d'abord de l'ombre.--«Nous n'avions pas
encore achevé, poursuit-il, la moitié du chemin, et le tombeau de
Brasilas ne nous apparaissait pas encore, que nous rencontrâmes un
voyageur de bonne race qui allait toujours en compagnie des Muses,
Lycidas de Crète, c'était son nom; il était chevrier, et on ne pouvait
s'y méprendre en le voyant.» Suit un compte minutieux de l'accoutrement
du personnage; car, comme ce chevrier cette fois n'en est pas un, et que
c'est un poète déguisé sous ce nom, Théocrite prend peine à soigner le
costume et à le faire paraître vraisemblable: «De ses épaules pendait
une blonde peau de bouc à longs poils, _qui sentait encore la présure_;
autour de sa poitrine un vieux manteau se serrait d'un large baudrier,
et de sa droite il tenait un bâton recourbé d'olivier sauvage. Et
doucement il me dit, en montrant les dents, d'un regard souriant, et le
rire jouait sur sa lèvre.»
Au sujet de cette peau _qui sent encore la présure_, et que je n'ai pas
voulu dérober par fausse bienséance, on remarquera que ce sont là des
circonstances qui plaisaient aux anciens, bien loin de leur répugner;
ils les recherchaient plutôt volontiers. Ici le poëte fait allusion,
comme on voit, aux fromages et à la substance aigrelette qui sert à
cailler le lait: il en reste aisément une odeur au vêtement rustique où
l'on s'essuie. Ces menues particularités, jetées en passant, donnent au
récit un air parfait de vérité. Il est manifeste d'ailleurs que, sauf
le costume, ce personnage de Lycidas n'est pas une invention, et que
le poëte, en insistant sur cette physionomie à la fois avenante et
railleuse, sur ce rire du coin de l'oeil et sur cette lèvre fendue où
siège l'enjouement, a dessiné un portrait d'après nature[4]. Le ton
de Lycidas répond d'abord à son air, et tout ce qu'il touche s'anime
aussitôt: «Simichidas, dit-il (c'est le nom sous lequel Théocrite s'est
ici personnifié), où donc tires-tu de ce pas par ce soleil de midi,
quand le lézard lui-même dort sur les haies et que l'alouette huppée ne
vague plus? Est-ce quelque repas où tu te hâtes comme convive? ou bien
t'en vas-tu de ton pied léger vers le pressoir de quelque bourgeois,
que tu fais ainsi en marchant chanter sous tes clous chaque pierre du
chemin?» On devine peut-être de quelle façon vive cette gaie parole doit
se comporter dans l'original: qu'on y joigne les nombreux et presque
continuels dactyles qui sont l'âme du vers bucolique (comme l'un de nos
meilleurs hellénistes, M. Rossignol, après Valckenaer, l'a récemment
démontré), et l'on aura idée de l'allégresse singulière du propos; tout
cela bondit, tout cela chante. Il était bien vrai de dire que ce Lycidas
ne voyage qu'avec les Muses: il sème la poésie au-devant de lui.
Simichidas ou Théocrite répond. Dans sa réponse percent à la fois
l'admiration sincère, l'émulation sans envie, une confiance modeste,
ardente pourtant, et une espérance généreuse:
Cher Lycidas, tout le monde te proclame de beaucoup le plus grand
joueur de flûte entre les pasteurs et les moissonneurs; ce qui
m'échauffe grandement le coeur, et je me promets bien de me porter
l'égal de toi. Nous allons de ce pas à une fête de Thalysies; c'est
chez des amis qui préparent un repas à l'auguste Cérès avec les
prémices de leur opulence, car la Déesse a comblé leur grange d'une
grasse mesure de froment. Mais allons, et puisque la route nous
est commune et aussi l'aurore, bucolisons à l'envi; peut-être nous
ferons-nous plaisir l'un à l'autre. Car moi aussi je suis une bouche
brûlante des Muses, et tous aussi me proclament chantre excellent;
mais moi je ne suis pas près de les croire. Non, par le ciel! car, à
mon sens, je n'en suis pas encore à vaincre ni le bon Asclépiade de
Samos, ni Philétas, avec mes chants, et je me fais plutôt l'effet
de la grenouille qui le dispute aux sauterelles.---Ainsi je parlais
_exprès_; et le chevrier reprit avec un doux sourire...»
[Note 4: Dans l'_Épitaphe_ de Bion par Moschus, on retrouve (vers
97) ce même Lycidas de Crète: «Lui qui toujours auparavant était
Brillant à. voir avec le regard souriant, maintenant il verse des
pleurs.»]
Arrêtons-nous un moment à ces traits vivants de caractère; nous savons
dès l'enfance ces derniers vers par l'imitation heureuse de Virgile: _Me
quoque dieunt vatem pastores..._; ils nous frappent davantage ici comme
se rapportant à la personne même de Théocrite et nous donnant jour dans
ses pensées. Le jeune poëte est modeste, mais il ne l'est pas tant qu'il
en a l'air; il a tressailli de joie à cette rencontre de Lycidas, et il
brûlé de se mesurer avec lui. Pour l'y décider, il combine la louange
et les airs de discrétion, il s'humilie à dessein; tout-à l'heure il se
relèvera, et déjà le feu dont il est plein lui échappe: _Et moi aussi je
suis une bouche brûlante des Muses_!
Lycidas, en répondant, le loue d'abord de sa modestie, et il le fait en
d'expressives images: «Cette houlette, dit-il en montrant le bâton qu'il
tient à la main, je te la donnerai en présent, parce que tu es une pure
tige de Jupiter, toute façonnée pour la vérité. Autant m'est odieux
l'architecte qui chercherait à élever une maison égale à la cime du mont
Oromédon, autant je hais, tous tant qu'ils sont, ces oiseaux des Muses
qui s'égosillent à croasser à rencontre du chantre de Chio.»--Ainsi
la ligne littéraire de Théocrite, comme nous dirions aujourd'hui, est
nettement dessinée: il vient à la suite des maîtres et n'a d'ambition
que de se voir accueilli par eux; il se sépare des _criailleurs_ de
son temps, c'est le mot qu'il emploie; mais, d'autre part, il ne croit
nullement que la barrière soit fermée, ni qu'il n'y ait plus rien à
faire en poésie. A cette époque déjà on ne manquait pas (lui-même nous
l'apprend) de gens de mauvaise humeur et occupés d'intérêts positifs,
qui disaient que _c'était bien assez pour tous d'un seul Homère_.
Théocrite proteste; il les réfute, et surtout par son exemple. C'est
ainsi que, tout en s'inclinant pieusement devant Homère et les grands,
il a mérité de prendre place à la suite, et dans la perspective des âges
il nous apparaît encore comme le dernier venu du groupe immortel.
Lycidas, gagné à son appel insinuant, se met donc pendant la route à
lui chanter un petit couplet qu'il a fait l'autre jour, dit-il, sur la
montagne. C'est un couplet d'amour en faveur d'un objet chéri, lequel
est sur le point de s'embarquer pour Mitylène. Il souhaite à cet objet
un heureux départ, moyennant certaine condition pourtant: il lui
prédit une navigation heureuse, même au coeur de l'hiver; et lorsqu'il
apprendra son arrivée à bon port, ce jour-là, par réjouissance, il se
promet bien le soir, auprès d'un feu où grillera la châtaigne, accoudé
sur un lit de feuillage et buvant à pleine coupe, de se faire chanter
par Tityre toutes sortes de belles chansons, et l'amour du bouvier
Daphnis pour une étrangère, et Comatas enfermé dans un coffre. Ce
Comatas, il est bon de le savoir, était un simple chevrier à gages,
très-dévot aux Muses, auxquelles il faisait souvent des sacrifices avec
les chèvres du troupeau qui ne lui appartenait pas. Son maître, dont ce
n'était pas le compte, l'enferma vivant dans un coffre pour l'y faire
mourir: «Nous allons «voir pour le coup, disait-il, à quoi te serviront
tes «Muses maintenant.» Mais quand il rouvrit le coffre, au bout d'une
année, il le trouva tout rempli de rayons de miel; c'était l'oeuvre des
abeilles, messagères des Muses, qui étaient venues de leur part nourrir
le prisonnier. S'exaltant à ce poétique souvenir, le chanteur s'écrie:
«O bienheureux Comatas, c'est bien toi qui as été l'objet de telles
douceurs! et tu as été reclus dans le coffre, et, toute une saison
durant, tu as résisté, nourri des rayons des abeilles. Que n'étais-tu de
mon temps parmi les vivants? comme j'aurais aimé à te faire paître tes
belles chèvres sur les montagnes pour ouïr ta voix! Et toi, étendu sous
les chênes ou sous les sapins, tu n'aurais qu'à chanter tes doux airs,
divin Comatas!» Il s'exhale de tout ce passage un sentiment de tendre
respect et comme d'adoration enthousiaste pour les choses enchanteresses
et désintéressées de la vie humaine; chaque accent s'élance d'un coeur
que pénètre le culte du talent, de la poésie et des grâces.
Il est une idée qui naît à ce propos et qu'on ne saurait tout à fait
supprimer: c'est qu'on trouverait au Moyen-Age plus d'un fabliau qui se
pourrait rapprocher sans trop d'effort de cette légende du _bienheureux
Comatas_. Maintes fois, par exemple, s'il est permis de la nommer en ce
voisinage profane, Notre-Dame la toute-clémente pardonna ses méfaits au
pécheur qui n'était dévot qu'à elle, même aux dépens d'autrui; elle fit
des miracles pour le sauver. Il y eut là des superstitions poétiques et
gracieuses aussi; je ne fais que les indiquer; elles seraient plutôt
du ressort des malicieux peut-être qui se plairaient à sourire du
rapprochement, ou des érudits qui auraient à coeur de comparer les
fictions diverses. J'aime mieux ne pas me détourner de l'idéal pur, et
ne pas venir mêler sans nécessité le Moyen-Age à la Grèce, Gautier de
Coincy à Théocrite.
Lycidas, comme sa chanson le prouve et toute sa belle humeur, est
évidemment bien plus un poëte qu'un amoureux; il se console aisément de
l'objet absent avec ses chères déesses. Théocrite m'a l'air d'être un
peu de même. Je ne donnerai que le début de sa réponse. Tout à l'heure
il a fait le modeste exprès, pour engager l'autre et entamer le jeu;
maintenant qu'il a réussi à le faire chanter, il se montre tel qu'il se
sent, et il relève à son tour son front de poëte: «Cher Lycidas, à moi
aussi pasteur sur les montagnes, «les Nymphes m'ont appris bien d'autres
belles choses «que la Renommée peut-être a portées jusques au trône de
«Jupiter; mais en voici une, entre toutes, de beaucoup supérieure, «avec
quoi je prétends te récompenser. Or écoute, «puisque tu es ami des
Muses.» Et après avoir touché légèrement son propre amour pour une
certaine Myrto, il en vient à célébrer celui de son ami, le poëte
Aratus, passion indigne et cruelle dont il le voudrait voir délivré. Dès
qu'il a fini, Lycidas, avec ce rire aimable qui ne l'abandonne jamais
et qui fait le trait saillant de sa physionomie, lui donne en cadeau
sa houlette; et comme ils sont arrivés, chemin faisant, à l'endroit où
leurs routes se séparent, il tourne à gauche et les quitte, tandis
que les trois autres amis n'ont plus qu'un pas jusqu'au lieu de leur
destination. C'est là qu'il les faut suivre, et je vais traduire aussi
textuellement que je le pourrai cette fin de l'églogue, dans laquelle
on dirait que le poëte a voulu rivaliser avec l'abondance d'Homère
dépeignant les vergers d'Alcinous. Tout le reste n'a été, en quelque
sorte, que prélude et acheminement; la vraie grandeur de l'idylle
commence à cet endroit:
Mais moi et Eucrite, et le bel enfant Amyntas, ayant poussé jusqu'à
la maison de Phrasidame, nous nous couchâmes à terre sur des lits
profonds de doux lentisque et dans des feuilles de vigne toutes
fraîches, le coeur joyeux. Au-dessus de nos têtes s'agitaient
en grand nombre ormes et peupliers; tout auprès, l'onde sacrée
découlait de l'antre des Nymphes en résonnant. Dans la ramée
ombreuse les cigales hâlées s'épuisaient à babiller; l'oiseau
plaintif (on ne sait pas bien duquel il s'agit) faisait de loin
entendre son cri dans l'épais fourré des buissons; les alouettes
et les chardonnerets chantaient, et gémissait la tourterelle; les
blondes abeilles voltigeaient en tournoyant à l'entour des
fontaines. Tout sentait en plein le gras été, tout sentait le
naissant automne. Les poires à nos pieds roulaient, et les pommes de
toutes parts à nos côtés. Les rameaux surchargés de prunes versaient
jusqu'à terre. Les tonneaux de quatre ans lâchaient leur bonde.
Nymphes de Castalie, qui occupez la hauteur du Parnasse, dites,
est-ce d'un cratère de pareil vin que le vieillard Chiron fit fête
autrefois à Hercule dans l'antre de Pholus? Et ce pasteur des rives
d'Anapus, le puissant Polyphème, qui lançait des quartiers de
montagne aux vaisseaux d'Ulysse, dites, quand il se prit à danser à
travers ses étables, est-ce qu'il était poussé d'un nectar pareil
à celui que vous nous versâtes ce jour-là, ô Nymphes, autour de
l'autel de Cérès, gardienne des granges? Sur son monceau sacré, oh!
puissé-je une autre fois planter encore le grand van des vanneurs,
et voir la déesse sourire, tenant dans ses deux mains des gerbes et
des pavots!»
Que Vous en semble maintenant? Quelle royale et plantureuse abondance!
quelle plus magnifique définition de cette saison des anciens (dpôra
[Grec]), qui n'était pas le tardif automne comme à l'époque déjà
embrumée de nos vendanges, et qui résumait plutôt le radieux été dans
la plénitude des fruits! On se rappelle irrésistiblement, à l'aspect
de cette riche peinture, Rabelais et Rubens; mais ici on a de plus la
pureté des lignes et la sérénité des couleurs.
Certes le poëte qui a su rendre, comme nous l'avons vu, les concerts
délicats des bergers Ménalcas et Daphnis, et qui s'élève tout à côté à
ces larges et chaudes magnificences, est un grand poëte en son genre, et
ce genre, en le créant, il lui a donné tout d'abord l'étendue la plus
diverse. Il faudrait encore, si l'on voulait tout faire toucher, passer
aussitôt, comme contraste, à cette idylle des deux _Pécheurs_, si
pauvres, si souffrants, dont l'un vient de rêver qu'il avait pêché un
poisson d'or; mais toute cette richesse, comme celle du _Pot au lait_,
s'est évanouie en un clin d'oeil. La sensibilité naïve et compatissante
qui sait nous intéresser à cette chétive et laborieuse existence, à la
pauvreté toujours en éveil dès avant l'aurore, cette expression simple
du réel qui rappelle presque le poète anglais Crabbe, mise surtout
en regard des richesses de ton où s'est complu l'ami de Phrasidame,
montrerait à quel point Théocrite eut véritablement toutes les cordes en
lui.
Il eut également celle de la passion, de l'amour; il le ressentit comme
le font le plus habituellement les poètes, en se réservant après tout de
le chanter. Il y a une petite églogue, la neuvième, qui a fort occupé
les commentateurs, et qui me paraîtrait avoir un sens assez simple, si
l'on supposait que le poëte l'a écrite en revenant au genre pastoral
après quelque infidélité et quelque distraction qu'il s'était permise;
un autre amour l'avait un moment séduit: c'est un retour, une sorte
de réparation aux Muses bucoliques. Le poëte y parle en son nom; il
commence par demander des couplets à deux bergers; il les applaudit et
les récompense chacun dès qu'ils ont fini, et lui-même, s'adressant aux
Muses pastorales avec une sorte de timidité, comme après une absence,
comme quelqu'un qui n'est plus bien sûr de sa voix, il les supplie de
lui rappeler ce qu'à son tour il chanta autrefois à ces deux pasteurs;
ce couplet final, dans lequel il proteste ardemment de son intime et
véritable amour, le voici:
La cigale est chère à la cigale, la fourmi à la fourmi, et
l'épervier aux éperviers; mais à moi la Muse et le chant! Que
ma maison tout entière en soit pleine! car ni le sommeil, ni le
printemps dans son apparition soudaine n'est aussi doux, ni les
fleurs ne le sont autant aux abeilles qu'à moi les Muses me sont
chères. Et ceux qu'elles regardent d'un oeil de joie, ceux-là n'ont
rien à craindre des breuvages funestes de Circé.» Il semble indiquer
par là que c'est un de ces breuvages de passion insensée qui l'a un
moment égaré dans l'intervalle, mais qui n'a pas eu puissance de le
perdre, parce qu'il possédait le préservatif souverain des Muses. On
reconnaît dans ce charmant couplet de Théocrite la note première du
_Quem tu Melpomene semel_ d'Horace.
Théocrite serait compté encore parmi les peintres de l'amour, lors
même qu'il n'aurait pas composé des pièces destinées uniquement à
le célébrer. Il n'est presque aucune de ses idylles qui n'offre des
mouvements passionnés, et l'on est forcé d'admirer l'accent de
la tendresse là où les objets sont de ceux qu'admettaient si
singulièrement les Grecs, qui ne cessent de nous étonner dans
l'Alexis de Virgile, et dont la seule idée fuit loin de nous.
L'idylle troisième, dans laquelle un chevrier se plaint des rigueurs
de la nymphe Amaryllis, et va soupirer, non pas sous le balcon, mais
devant la grotte de la cruelle, est d'une grande délicatesse: «O
gracieuse Amaryllis, pourquoi au bord de cet antre n'avances-tu plus
la tête en m'appelant ton cher amour? Est-ce donc que tu m'as pris
en haine?... Que ne suis-je la bourdonnante abeille? comme j'irais
dans ton antre, me plongeant à travers le lierre et la fougère dont
tu te couvres!... O belle aux yeux charmants, toute de pierre! Ô
Nymphe aux bruns sourcils, ouvre tes bras à moi le chevrier, pour
que je te donne un baiser: même en de vains baisers il est bien de
la douceur encore.
L'idylle des _Moissonneurs_, où le plus vaillant raille son camarade
amoureux, qui, hors de combat dès la première heure, ne coupe plus en
mesure avec son voisin et _ne dévore plus le sillon_, nous donne une
bien jolie chanson de ce dernier, et dont chaque trait se sent de la
nature du personnage. En voici un calque aussi léger que je l'ai pu
saisir; ce n'est que par de tels échantillons fidèlement offerts
qu'on parvient à faire pénétrer dans les replis du talent. Le pauvre
moissonneur s'est donc pris de soudaine passion pour une joueuse de
flûte, un peu bohémienne, à ce qu'il semble; et, comme lui-même il a été
de tout temps assez poëte, il nous la dépeint ainsi:
«Muses de Piérie, chantez avec moi la jeune élancée; car vous rendez
beau tout ce que vous touchez, ô Déesses!
«Gracieuse Vomvyca, ils t'appellent tous Syrienne, maigre et brûlée
du soleil; moi seul je te trouve la couleur du miel. Et la violette
aussi est noire, et la fleur d'hyacinthe est gravée; mais tout de
même elles sont comptées les premières dans les couronnes. La chèvre
poursuit le cytise, le loup la chèvre, et la grue suit la charrue;
et moi je ne me sens de folie que pour toi. Que n'ai-je en mon
pouvoir tout ce qu'on dit qu'a jadis possédé Crésus! tous les deux
en or pur nous figurerions debout, consacrés dans le temple de
Vénus, toi tenant la flûte à la main, ou une rose, ou une pomme, et
moi en costume d'honneur et avec des brodequins de Sparte aux deux
pieds. Gracieuse Vomvyca, tes pieds à toi sont d'ivoire, ta voix est
de lin; et quant à ta manière, je ne la puis rendre.
On trouverait de ces traits de grâce amoureuse dans presque toutes les
idylles de Théocrite, et jusqu'au milieu de la querelle injurieuse de
Comatas et de Lacon (idylle V); mais les deux pièces capitales, où
l'idylle proprement dite se confond ou même disparaît dans l'élégie,
sont _le Cyclope_ et _la Magicienne_.
Toutes deux sont célèbres; _le Cyclope_ a de quoi peut-être se faire
mieux goûter des modernes: le jeu de l'esprit et une sorte de malice s'y
mêlent au sentiment. Le début se détache surtout par le sérieux du ton
et par la connaissance morale. Le poëte s'adresse à un ami, le médecin
Nicias, de Milet:
Il n'existe, Ô Nicias! aucun autre remède contre l'amour, ni baume
ni poudre, à ce qu'il me semble, aucun autre que les Déesses de
Piérie. Ce remède-là, doux et léger, est au pouvoir des hommes: ne
le trouve pourtant pas qui veut. Et je pense que tu sais ces choses
à merveille, étant médecin, et entre tous chéri des neuf Muses.
C'est ainsi du moins que trouvait moyen de vivre le Cyclope notre
compatriote, l'antique Polyphème, lorsqu'il était amoureux de
Galatée, à l'âge où le premier duvet lui couvrait à peine la lèvre
et les tempes. Et il aimait non pas avec des roses, ni avec des
pommes, ni avec des boucles de cheveux qu'on s'envoie, mais en proie
à des fureurs funestes. Tout ne lui était plus que hors-d'oeuvre.
Bien souvent ses brebis s'en revinrent des verts pâturages toutes
seules à l'étable, tandis que lui, chantant Galatée sur le rivage
semé d'algues, il se consumait des l'aurore, ayant sous le coeur une
plaie odieuse du fait de la grande Cypris, qui lui avait enfoncé son
trait dans le foie. Mais il sut trouver le remède, et, assis sur une
roche élevée, les yeux tournés vers la mer, il chantait des choses
telles que celles-ci...
Vient alors la célèbre complainte où il apostrophe Galatée, l'appelant
à la fois dans son langage «plus blanche que le fromage blanc, plus
délicate que l'agneau, plus glorieuse que le jeune taureau, plus dure
que le raisin vert.» Après une longue suite de traits plus ou moins
naïfs et passionnés, ou même spirituels (car le poëte se joue par
moments), l'idée du début se retrouve à la conclusion, et la pièce
finit sur ce retour: «C'est ainsi que Polyphème conduisait son amour en
chantant, et cela lui réussissait mieux que s'il avait donné de l'or
pour se guérir.» Un poëte bucolique des âges postérieurs, né en Sicile
comme Théocrite, Calpurnius, a résumé heureusement la recette du maître
dans ce vers d'une de ses églogues:
Cantet, amat quod quisque: levant et carmina curas.
Maintenant, s'il faut dire toute ma pensée, je trouverai que la pièce,
si charmante, si agréable qu'elle soit, ne répond pas entièrement à
l'accent du début; elle n'est bien souvent que gracieuse et ingénieuse;
les adorables passages où se fait jour le sentiment, et qui nous sont
plus familièrement connus par les imitations exquises dispersées dans
Virgile, prennent un singulier tour dans la bouche du Cyclope amoureux,
et appellent vite le sourire. Le poëte n'a pas résisté au plaisir du
contraste, et ce jeu corrige par trop l'effet de la passion. Quand
Polyphème, pour tenter la Nymphe, lui promet quatre petits ours, quand
il lui dit qu'il l'aime mieux que son oeil unique, et qu'il consentirait
à ce qu'elle le lui brûlât, c'est naturel, c'est même touchant encore;
mais quand il regrette que sa mère ne l'ait pas fait naître avec des
branchies afin de pouvoir nager comme les poissons, quand il se montre
déjà tout amaigri, et que, pour punir sa mère de ne pas lui être
serviable, pour la _faire enrager_ (comme dit Fontenelle), il menace de
se plaindre de je ne sais quel mal à la tête et aux pieds, la mignardise
décidément commence, et elle va jusqu'à la mièvrerie. Cela ressemble
trop à une parodie moqueuse, de voir le pâtre colossal le prendre sur ce
ton et faire l'enfant, comme l'Amour piqué qui s'en viendrait bouder
sa mère. On a beau dire qu'il s'agit ici de Polyphème jeune et à son
premier duvet, de Polyphème à seize ans, et qu'il n'était pas encore
devenu ce monstrueux géant que nous connaissons par Homère; nous le
voyons tel déjà, et Théocrite l'avait également devant les yeux. Tout
en admirant donc le début de l'idylle et bien des endroits sentis, j'ai
regret d'y découvrir le spirituel, d'y voir poindre l'Ovide au fond, et,
pour résumer la critique d'un seul mot:
A mon gré le _Cyclope_ est joli quelquefois.
Combien _la Magicienne_, toute simple, toute franche, est supérieure!
Dans cette dernière il n'y a pas trace de divertissement poétique ni
de bel esprit; rien que la passion pure. On y trouve à étudier dans
un cadre peu étendu un des plus vrais et des plus vifs tableaux de
l'antiquité. Racine l'admirait à ce titre. Cette _Magicienne_ est dans
l'ordre de l'élégie ce que la pièce des _Thalysies_ nous a paru entre
les églogues.
III
Si Racine admirait _la Magicienne_, La Motte n'en faisait pas de même.
Cet homme d'esprit, qui manquait de plusieurs sens, se croyait fort en
état de juger des diverses sortes de peintures, et en particulier de
celles de l'amour: «Les anciens, dit-il dans son discours sur l'Églogue,
n'ont guère traité l'amour que par ce qu'il a de physique et de
grossier; ils n'y ont presque vu qu'un besoin animal qu'ils ont daigné
rarement déguiser sous les couleurs d'une tendresse délicate. Je
n'impute pas aux poëtes cette grossièreté; _les hommes apparemment
n'étaient pas alors plus avancés en matière d'amour_, et les poëtes de
ce temps n'auraient pas plu si le goût général avait été plus délicat
que le leur.» Puis, prenant à partie l'ode célèbre de Sapho, traduite
par Boileau, le spirituel critique, en infirme qu'il est, n'y voit que
l'image de convulsions qui ne passent pas le jeu des organes: «L'amour
n'y paraît, ajoute-t-il, que comme une fièvre ardente dont les symptômes
sont palpables; il semble qu'il n'y avait qu'à tâter le pouls aux amants
de ce temps-là, comme Érasistrate fit au prince Antiochus quand
il devina sa passion pour Stratonice.» Poussant jusqu'au bout les
conséquences de son idée, La Motte en vient à déclarer sa préférence
pour Ovide, qui déjà laissait bien loin derrière lui Théocrite et
Virgile sur le fait de la _galanterie_; mais Ovide n'était rien encore
en comparaison des modernes et de d'Urfé, qui a comme découvert le monde
du coeur dans tous ses plis et replis: «C'est une espèce de prodige,
remarque La Motte, que l'abondance de ces sortes de sentiments répandus
dans _Cyrus_ et dans _Cléopâtre_, comparée à la disette où se trouvent
là-dessus les anciens.» Et quant au fameux exemple de la _Phèdre_ de
Racine, qui remet en spectacle ce même amour reproché par lui aux
anciens, le critique s'en tire habilement: «Ce qui est chez eux un
manque de choix, dit-il, devient ici le chef-d'oeuvre de l'art. Comme
cet amour de Phèdre la jette dans de grands crimes, elle ne pouvait être
excusable que par l'ivresse de ses sens (_c'est Vénus tout entière_,
etc., etc.); et d'ailleurs, puisque cet amour est combattu, _on regagne
à la noblesse des remords ce qu'on perdait à la grossièreté des
désirs_.»
Il serait fort aisé de railler La Motte, et, comme dernier terme de ce
perfectionnement amoureux dont il parle, de le montrer lui-même, le
soupirant platonique et perclus de la duchesse du Maine, à qui il
adressait tant d'agréables fadeurs; l'Altesse y répondait comme une
bergère de vingt ans, quand elle en avait cinquante. On sait qu'en guise
de houlette elle lui fit un jour cadeau d'une canne à pomme d'or; il
n'y manquait que la tabatière. Mais comme beaucoup de ceux qui seraient
tentés de railler avec nous La Motte sur ce que son opinion a d'excessif
pourraient bien être en partie du même avis plus qu'ils ne se
l'imaginent, il est mieux de parler sérieusement et de reconnaître
ce qui est. On ne peut disconvenir en effet que les différences de
religion, de climat, d'habitudes sociales, si elles n'ont pas changé
le fond de la nature humaine, ont du moins donné à l'amour chez les
modernes une tout autre forme que chez les anciens; et lorsque les
peintures que ceux-ci en ont laissées nous apparaissent dans leur nudité
énergique et naïve, il y a un certain travail à faire sur soi-même avant
de s'y plaire et d'oser admirer. Heureusement ce travail de l'esprit est
devenu assez facile à quiconque réfléchit et compare. Hier encore, cet
amour d'Antiochus pour Stratonice, qui rebutait si fort La Motte, a
été mis en tableau, et représenté physiquement aux yeux par un grand
peintre: M. Ingres a su triompher de nos dégoûts. On est très-préparé,
en un mot, à ne plus tant s'effaroucher aujourd'hui que du temps de La
Motte et de Fontenelle. Sachons bien toutefois qu'en matière de poésie,
le goût français, s'il n'y prend garde, est toujours enclin à tenir de
ces deux hommes-là plus qu'il ne se l'avoue.
Cela dit par manière de précaution, j'aborderai nettement _la
Magicienne_. Ce n'est pas le moins du monde une courtisane, comme on
l'a dit; ce n'est pas non plus une princesse comme Médée; la Simétha de
Théocrite est une jeune fille de condition moyenne et honnête, qui
s'est prise violemment d'amour, qui a fait les avances et qui se voit
délaissée de son amant; elle recourt aux enchantements pour le ramener;
elle y recourt cette fois et sans être pour cela une magicienne de
profession. L'idylle ou élégie où elle est en scène se compose de deux
parties distinctes: dans la première, elle prépare et opère le sacrifice
magique dans lequel elle immole symboliquement son infidèle pour tâcher
de le ressaisir. Nulle part on n'a sous les yeux d'une manière plus
sensible et plus détaillée la liturgie du genre et les différents temps
de cette sorte de sacrifice: le rituel magique est de point en point
observé. Virgile a imité cette première moitié de la pièce dans sa
huitième églogue, et s'est plu à revêtir de sa poésie les mêmes détails
de mystère. Je dis qu'il s'y est plu, car chez lui ils ne sortent pas,
comme chez Théocrite, de la bouche du personnage intéressé; on n'y
assiste pas comme à une chose présente; mais le poëte les donne d'une
façon indirecte et comme une chanson de berger. En ne se prenant ainsi
qu'à la portion piquante et curieuse de l'idylle grecque, et en laissant
de côté la seconde moitié qui est tout un ardent récit de l'égarement,
Virgile a fait preuve de goût; il n'a pas essayé de lutter contre un
petit poëme accompli; il se réservait de prendre ailleurs sa revanche
en fait d'amour, et, sans s'attaquer à la violente et brève Simétha, il
préparait les langueurs passionnées de sa Didon.
Simétha, pour nous en tenir à elle, s'est donc rendue la nuit dans un
endroit désert, aux environs de sa maison, dans quelque cour ou quelque
jardin; elle est accompagnée de sa servante Thestylis, et s'est fait
apporter tout l'appareil et les ingrédients nécessaires au sacrifice;
elle commence brusquement en s'adressant à la suivante:
«Où sont mes lauriers? donne, Thestylis; où sont mes philtres? Couronne
la coupe de la fleur empourprée de la brebis (c'est-à-dire d'une
bandelette de laine rouge), afin que j'immole par magie l'homme aimé
qui m'est si accablant. Voilà le douzième jour depuis que le malheureux
n'est plus venu, ni qu'il ne s'est informé si nous sommes morte ou
vivante, ni qu'il n'a frappé à la porte, l'indigne! Certes Amour,
certes Vénus, possédant son coeur volage, s'en sont allés quelque part
ailleurs. Demain j'irai vers la palestre de Timagète, pour le voir et
lui reprocher comme il me traite. Quant à présent, je veux l'immoler par
des charmes. Mais toi, ô Lune, luis de ton bel éclat, car c'est à toi
que j'adresserai tout doucement mes chants, ô déité, et aussi à la
terrestre Hécate, devant qui les chiens mêmes tremblent de terreur
lorsqu'elle arrive à travers les tombes et dans le sang noir des morts.
Salut, consternante Hécate, et jusqu'au bout sois-nous présente, faisant
que ces poisons ne le cèdent en rien à ceux ni de Circé, ni de Médée, ni
de la blonde Périmède.»
C'est aussitôt après cette invocation que le sacrifice proprement dit
commence: Simétha continue de chanter, et ce chant énergique, exhalé
d'une voix lente et basse, presque avec tranquillité, est d'un grand
effet; chaque couplet qui exprime quelque moment de l'opération se
marque d'un même refrain mystérieux. Ce refrain est adressé à un
objet magique (_iynx_), qui portait le nom d'un oiseau, mais qui
vraisemblablement n'était autre qu'une sorte de toupie ou de fuseau
qu'on faisait tourner durant le sacrifice, lui attribuant la vertu
d'attirer les absents. J'insisterai peu sur cette première partie de la
scène qui demanderait plus d'une explication technique, et qui a été
d'ailleurs si bien reproduite par Virgile. Simétha, comme elle-même
l'indique en son brusque monologue tout entrecoupé d'apostrophes
passionnées, jette successivement dans le feu de la farine, des feuilles
de laurier; elle fait fondre de la cire, et de chaque objet tour à tour
elle tire quelque application à Delphis (c'est le nom de l'infidèle):
«Comme je fais fondre cette cire sous les auspices de la déesse, puisse
de même le Myndien Delphis fondre à l'instant sous l'amour! Et comme
je fais tourner ce fuseau d'airain, qu'ainsi lui-même il tourne devant
notre seuil sous la main de Vénus!» Cependant la lune s'est levée et
plane au haut du ciel; Diane est dans les carrefours; les chiens la
saluent au loin par la ville en rugissant; Simétha commande à Thestylis
d'y répondre en sonnant au plus tôt de la cymbale. Puis le calme renaît
comme par enchantement: «Voici, la mer se tait, les haleines des vents
font silence: mais mon amertume à moi ne se tait pas également au dedans
de ma poitrine; je brûle tout entière pour celui qui, au lieu d'épouse,
a fait de moi une misérable et une déshonorée.» A ces passages d'une
beauté funèbre en succèdent d'autres d'un emportement et d'une âpreté
toute sauvage: «Il est chez les Arcadiens une plante qu'on nomme
hippomane: pour elle courent tous en fureur à travers monts et jeunes
poulains et cavales rapides. Tel puissé-je voir aussi Delphis, et qu'il
s'élance à travers cette maison, semblable à un furieux au sortir de la
brillante palestre!» Et encore: «Cette frange de son manteau que Delphis
a perdue, moi maintenant je l'effile brin à brin et je la jette dans
le feu dévorant.» Puis soudainement ici poussant un cri comme si elle
ressentait une morsure: «Ah! ah! odieux Amour, pourquoi, te collant
à moi comme une sangsue de marais, as-tu bu tout le sang noir de mon
corps?» Bref, se promettant de recommencer demain, si besoin est, avec
des charmes plus puissants, elle clôt pour aujourd'hui le sacrifice, en
envoyant Thestylis broyer des herbes à la porte de Delphis, sur ce seuil
auquel, malgré tout, elle se sent encore _enchaînée de coeur_. Thestylis
à peine éloignée, elle reprend son chant en l'adressant à la Lune, et se
met à raconter à la déesse comment sa passion lui est venue. La seconde
partie de la pièce commence, et c'est la plus belle. Ainsi, pour faire
cette confidence qui va être si franche et si entière, la jeune femme
attend que sa servante s'en soit allée, bien que celle-ci elle-même soit
au fait de tout. On retrouve là une sorte de délicatesse jusque dans
l'égarement.
Nous ne pouvons nous dissimuler pourtant que nous sommes en tout ceci
fort loin de Bérénice et de ses mélodieux ennuis. Nous sommes en plein
dans l'amour antique, dans celui de Phèdre, mais d'une Phèdre sans
remords, dans celui que Sapho a exprimé en son ode délirante, et
qu'aussi le grand poëte Lucrèce a dépeint en effrayants caractères, tout
comme il décrit ailleurs la peste et d'autres fléaux. Hélas dirai-je
toute ma pensée? nous ne sommes pourtant pas si loin encore de l'amour
moderne, toutes les fois que cet amour se rencontre (ce qui est rare)
dans toute son énergie et sa franchise. La nature humaine est plutôt
masquée que changée. Prenez Roméo, prenez-le au début de l'admirable
drame: il s'était cru jusque-là amoureux sans l'être, il était
mélancolique à en mourir; il s'en allait vague et rêveur, en se disant
épris de quelque Rosalinde. Tout cela n'est que nuage. Il entre au
bal chez les Capulets, il voit Juliette: «Quelle est cette dame,
demande-t-il aussitôt, qui est comme un bijou à la main de ce
cavalier?... Oh! elle apprendrait aux flambeaux eux-mêmes à luire
brillamment! Sa beauté pend sur la joue de la nuit comme un riche joyau
à l'oreille d'une Éthiopienne!... La danse finie, j'observerai la place
où elle se tient, et je ferai ma rude main bien heureuse en touchant la
sienne. Mon coeur a-t-il aimé jusqu'ici? Jurez que non, mes yeux! car je
ne vis jamais jusqu'à cette nuit la beauté véritable.» Et à travers les
Capulets qui l'ont reconnu, il va droit à Juliette; il lui demande sa
main à baiser, en bon pèlerin, puis ses lèvres tout d'emblée: ce gentil
pèlerin ne marchande pas.--Et Juliette, dès qu'il s'est éloigné, que
dit-elle? «Viens ici, nourrice. Quel est ce gentilhomme?»--«Je ne le
connais pas.»--«Va, demande son nom; s'il est marié, ma tombe pourra
bien être mon lit nuptial!» Pour elle tout comme pour Simétha, on va
le voir, le coup de foudre ne fait pas long feu. Osons donc revenir à
l'antique par Roméo.
«Maintenant que je suis seule, poursuit Simétha, par où viendrai-je à
pleurer mon amour? par où commencerai-je? Qui est-ce qui m'a apporté
un tel mal? Pour mon malheur, la fille d'Eubule, Anaxo, alla comme
canéphore dans le bois de Diane: autour d'elle marchaient en pompe
toutes sortes de bêtes sauvages, parmi lesquelles une lionne.
«Écoute mon amour, d'où il m'est venu, auguste Diane!
«Et Theucharile, la nourrice de Thrace, maintenant défunte, qui logeait
à ma porte, souhaita de voir cette pompe, et me pria d'y aller: mais
moi, poussée à ma perte, je l'accompagnai, portant une belle robe de lin
à longs plis et enveloppée du manteau de Cléariste.
«Écoute mon amour, etc.» (C'est le refrain de cette seconde partie.)
Remarquons pourtant comme elle n'oublie pas sa toilette ni cette parure
empruntée à une amie, et qui apparemment lui seyait bien; elle n'oublie
pas non plus les circonstances singulières de cette procession qui est
devenue l'événement fatal de sa vie; _et même il y avait une lionne!_
Tel est l'effet de la passion: elle grave en nous les moindres détails
du moment et du lieu où elle est née.
On me permettra de continuer à traduire textuellement un récit que toute
analyse affaiblirait. Je ne puis donner à de la simple prose la richesse
de rhythme et la splendeur d'expression qui relèvent sans doute la
nudité du tableau original; mais qu'on sache bien qu'elles la relèvent
et qu'elles l'accusent plutôt encore davantage, bien loin de la
corriger.--Simétha est donc allée voir cette procession de Diane avec
une amie:
«Déjà j'étais à moitié de la route, en face de chez Lycon, quand je
vis Delphis et Eudamippe allant ensemble. Le duvet de leur menton
était plus blond que la fleur d'hélichryse, leurs poitrines étaient
bien plus luisantes que toi-même, ô Lune! car ils quittaient à
l'instant le beau travail du gymnase.
«Écoute mon amour, d'où il m'est venu, auguste Diane!
«Sitôt que je le vis, aussitôt je devins folle, aussitôt mon âme
prit feu, misérable! ma beauté commença à fondre, je ne pensai plus
à cette pompe, et je n'ai pas même su comment je revins à la maison;
mais une maladie brûlante me ravagea, et je restai dans le lit
gisante dix jours et dix nuits.
«Écoute mon amour, etc.
«Et mon corps devenait par moments de la couleur du thapse; tous les
cheveux me coulaient de la tête, et il ne restait plus que les os
mêmes et la peau. A qui n'ai-je point eu recours alors? De quelle
vieille ai-je négligé le seuil, de celles qui faisaient des charmes?
Mais rien ne m'allégeait, et cependant le temps allait toujours.
«Écoute mon amour, etc.
«C'est ainsi que j'ai dit à la servante le véritable mot: Allons,
allons, Thestylis, trouve-moi quelque remède à ma dure maladie. Le
Myndien me tient tout entière possédée; mais va guetter vers la
palestre de Timagète, car c'est là qu'il fréquente, c'est là qu'il
lui est doux de passer le temps.
«Écoute mon amour, etc.
«Et quand tu l'apercevras seul, tout doucement fais-lui signe et
dis: «Simétha t'appelle,» et mène-le par ici.--Ainsi je parlai, et
elle alla et amena dans ma demeure le brillant Delphis; mais moi, du
plus tôt que je l'aperçus franchissant le seuil d'un pied léger;
«(Écoute mon amour, d'où il m'est venu, auguste Diane!)
«Tout entière je devins plus froide que la neige; du front la sueur
me découlait à l'égal des rosées humides; je ne pouvais plus parler,
pas même autant que dans le sommeil les petits enfants bégaient en
vagissant vers leur mère. Mais je restai comme figée, de tout point
pareille en mon beau corps à une image de cire.
«Écoute mon amour, etc.
«Et m'ayant regardée, l'homme sans tendresse fixa ses regards à
terre, il s'assit sur le lit et là il dit cette parole...»
Arrêtons-nous, reposons-nous un instant ici après de si fortes images:
tel apparaît l'antique quand on l'envisage sans aucun fard et dans toute
sa vérité: J'ai parlé du tableau de Stratonice; chez Théocrite c'est
la femme, c'est la Stratonice qui se sent atteinte du mal d'Antiochus;
c'est elle qui reste gisante sur ce lit, elle qu'une sueur glacée
inonde, et qui fait ce mouvement convulsif lorsqu'elle a vu entrer
l'objet pour qui elle se meurt. Les deux tableaux se font exactement
pendant l'un à l'autre. Le Delphis de Théocrite va nous offrir à sa
manière et d'un air dégagé, comme un homme qu'il est, quelque chose
du contraste qui brille sur le front animé et sur le visage presque
souriant de Stratonice.
Il est dans le chant précédent un détail d'un effet heureux et que
Fontenelle (faut-il s'en étonner?) a méconnu. Au moment où elle montre
Delphis franchissant le seuil d'un pied léger, Simétha qui, à cette fin
de couplet, n'a pas terminé sa phrase, jette le refrain comme entre
parenthèses, et le sens se continue après cette suspension d'un instant.
En un mot, le sens passe à travers le refrain comme sous l'arche
d'un pont. Fontenelle a trouvé une occasion de raillerie dans cette
irrégularité qui est une grâce.
Nous en sommes au moment où Delphis prend la parole; et quoique ce soit
Simétha qui nous le traduise, quoiqu'on nous rendant son discours elle
continue certainement de le trouver plein de séduction et tout fait pour
persuader, il nous est impossible, à nous qui sommes de sang-froid, de
ne pas juger que ce beau Delphis était passablement fat et qu'il ne
s'est guère donné la peine de paraître amoureux. Une de ses victoires
lui en rappelle aussitôt une autre: «Oui, certes, Simétha, dit-il, tu
m'as prévenu juste autant qu'il m'est arrivé l'autre jour de devancer à
la course le gracieux Philinus.» Par là pourtant il veut dire (car il
est galant) qu'elle ne l'a devancé que de très-peu. Il donne presque sa
parole d'honneur que, si elle ne l'eût mandé, il venait de lui-même à sa
porte et pas plus tard que cette nuit; il y venait avec trois ou quatre
amis, dans tout l'appareil d'un vacarme nocturne ou d'une sérénade; et
si on l'avait reçu, c'était bien, il n'aurait demandé que peu pour cette
première fois; mais si on l'avait repoussé et si la porte avait été
fermée au verrou, oh! c'est alors que les haches et les torches auraient
fait rage. Quant à présent, poursuit-il, il n'a que des actions de
grâces à rendre à Cypris d'abord, et puis à celle qui, en l'envoyant
appeler, l'a tiré véritablement du feu où il était déjà à demi consumé.
Les paroles avec lesquelles il termine rentrent dans le sérieux, et
trahissent tout haut sa réflexion secrète: «A ce qu'il semble, dit-il,
Amour brûle souvent d'une flamme plus ardente que Vulcain de Lipare.
Avec ses méchantes fureurs il met en fuite la vierge elle-même hors de
la chambre virginale, et il arrache l'épousée à la couche encore tiède
de l'époux.»--Cela dit, Simétha reprend en son nom et raconté comment,
la crédule! elle lui a pris la main pour toute réponse; elle sent
d'ailleurs qu'il n'y a guère à insister sur ce qui suit, et elle semble
craindre d'en parler trop longuement à la _chère Lune_ elle-même. Depuis
ce jour tout était bien entre eux, jusqu'à ce que l'infidélité ait
éclaté par l'absence et que le propos d'une vieille soit venu déchaîner
la jalousie. Simétha termine ce solennel et lugubre monologue par des
menaces et des serments de vengeance si les premiers philtres sont
impuissants; et disant adieu à la Lune brillante, qui lui a tenu jusqu'à
la fin compagnie fidèle, elle congédie en même temps la foule des autres
astres qui font cortège au char paisible de la nuit.
Telle est dans sa réalité et sans aucun déguisement cette Simétha qu'il
ne faut comparer ni à la Didon de Virgile ni à la Médée d'Apollonius, si
riches toutes deux de développements et de nuances, mais qui a sa place
entre l'ode de Sapho et l'Ariane de Catulle. Chaque trait en est de feu,
et l'ensemble offre cette beauté fixe qui vit dans le marbre.
Qu'on n'aille pas trop se hâter de conclure d'après cela ni croire que
toutes les femmes de l'antiquité se ressemblaient. A côté d'Hélène il y
avait Pénélope, et Alceste à côté de Phèdre. Ici même, sans sortir de
Théocrite, en regard de l'ardente Simétha, il faut mettre sans tarder la
douce, la pure et chaste Theugénis.
Cette dernière était une belle Ionienne, femme du médecin Nicias de
Milet, de celui à qui Théocrite a dédié _le Cyclope_. Il lui adresse à
elle en particulier une ravissante petite pièce, pleine de calme et de
suavité, intitulée _la Quenouille_. L'estimable auteur des _Soirées
littéraires_[5] raconte qu'il a eu entre les mains une traduction de
Théocrite, en vers, laquelle avait appartenu à Louis XIV: cette idylle y
était notée comme un modèle de galanterie honnête et délicate. Si c'est
bien Louis XIV qui laissa tomber en effet cette remarque, ce dut être un
jour que Mme de Maintenon lui faisait la lecture. Quoi qu'il en soit, je
ne saurais dérober aux lecteurs le délicieux petit tableau de Théocrite,
et je m'imagine même que je le leur dois comme un adoucissement après
les violences passionnées de tout à l'heure.
LA QUENOUILLE.
«O Quenouille, amie de la laine, don de Minerve aux yeux bleus, ton
travail sied bien aux femmes qui vaquent aux soins de la maison.
Suis-nous avec confiance dans la ville brillante de Nélée, où le
temple de Vénus verdoie du milieu des roseaux; car c'est de ce côté
que je demande à Jupiter un bon vent qui me conduise, afin de
me réjouir en voyant mon hôte Nicias et d'en être fêté en
retour,--Nicias, rejeton sacré des Grâces à la voix aimable; et toi,
ô Quenouille, toute d'un ivoire savamment façonné, nous te donnerons
en présent aux mains de l'épouse de Nicias. Avec elle tu exécuteras
toutes sortes de travaux pour les manteaux de l'époux, et nombre de
ces robes ondoyantes comme en portent les femmes. Car il faudrait
que deux fois l'an, par les prairies, les mères des agneaux
donnassent à tondre leurs molles toisons en faveur de Theugénis aux
pieds fins, tant elle est une active travailleuse! et elle aime tout
ce qu'aiment les femmes sages. Aussi bien je ne voudrais pas te
donner dans des maisons chétives et oisives, toi qui es issue de
noble terre et qui as pour patrie cette cité qu'Archias de Corinthe
fonda jadis, qui est comme la moelle de la Sicile et la nourrice
d'hommes excellents. Désormais pourtant, entrée dans une maison dont
le maître connaît tant de sages remèdes pour repousser les maladies
funestes des mortels, tu habiteras dans l'aimable Milet parmi les
Ioniens, afin que Theugénis soit signalée entre les femmes de son
pays pour sa belle quenouille, et que toujours tu lui représentes le
souvenir de l'hôte ami des chansons! car on se dira l'un à l'autre
en te voyant: «Certes il y a bien de la grâce, même dans un petit
présent; et tout est précieux, venant des amis.»
[Note 5: Coupé, _Soirées littéraires_, tome XIII, pages 3 et 183.]
Comme variété de femmes chez Théocrite, et aussi éloignées du caractère
pur de Theugénis que de la nature passionnée de Simétha, il faut placer
_les Syracusaines_, qui sont le sujet de tout un petit drame piquant et
satirique. Ces femmes de Syracuse sont venues à Alexandrie pour assister
aux fêtes d'Adonis: on les voit au début qui s'apprêtent à sortir
ensemble pour aller au palais; elles jasent entre elles de leur
logement, de leur toilette; elles disent du mal de leurs maris. Il y a
là un enfant _terrible_ qui entend tout et qui pourra bien tout redire.
Puis elles se mettent en route à travers la foule, à travers les
chevaux. Au moment d'entrer au palais, elles sont en danger d'étouffer.
Un _monsieur_ les aide, et elles le remercient; un autre se raille de
leur accent dorien, et elles lui répondent de la bonne sorte. L'auteur
de _la Panhypocrisiade_, voulant rendre le mouvement d'une foule sur le
passage de François Ier, s'est ressouvenu de Théocrite:
Rangez-vous! place! place!--Holà! ciel!--Je rends l'âme!
Au voleur!...--Insolent, respectez une femme!...--On
m'étouffe!--Poussons! enfonçons!--Je le voi! Vivat!--Je suis rompu,
mais j'ai bien vu le roi.
Nos Syracusaines finissent aussi par bien voir, par entendre le chant en
l'honneur d'Adonis. L'une d'elles alors s'avise qu'il est tard, que
son mari n'a pas dîné; et là-dessus elles s'en retournent au logis. Ce
tableau de moeurs mériterait une étude à part. Un critique allemand a eu
raison de dire que, lors même qu'on n'aurait aujourd'hui que cette seule
pièce de Théocrite, on serait encore fondé à le placer au rang des
maîtres qui ont excellé à peindre la vie.
Parmi les morceaux dont il me resterait à parler, et qui ne se
rapportent ni au genre bucolique ni au genre élégiaque, le plus
remarquable à mon sens, et qui appartient bien certainement à Théocrite
encore, est intitulé _les Grâces_ ou _Hiéron_. Cette expression de
_Grâces_ était très-générale et très-large chez les Grecs; elle
signifiait à la fois les actions de grâces qu'on rend, les bienfaits
qu'on reçoit, et aussi ces autres Grâces aimables qui ne sont pas
séparables des Muses. D'après la plainte amère qu'il exhale, on voit
que Théocrite n'a pas échappé au destin commun des poëtes, à cette
souffrance des natures idéales et délicates aux prises avec la race dure
et sordide.
Ils habitaient un bourg plein de gens dont le coeur
Joignait aux duretés un sentiment moqueur,
a dit La Fontaine dans _Philémon et Bancis_. Il semble que le
contemporain d'Hiéron et de Ptolémée, l'hôte d'Alexandrie et l'enfant
de Syracuse, malgré tous ces noms qui brillent à distance, a souvent
lui-même habité dans l'ingrate bourgade. Oui, bien souvent, comme il le
dit, ses _Grâces_, qu'il envoyait dès l'aurore tenter fortune le long
des portiques, s'en revinrent à lui le soir nu-pieds, l'indignation
dans le coeur, lui reprochant d'avoir fait une route inutile, et elles
s'assirent sur le fond du coffre vide, _laissant tomber leur tête entre
leurs genoux glacés_: «A quoi bon ces chanteurs? disait-on déjà de son
temps. C'est l'affaire des dieux de les honorer. Homère suffit pour
tous. Le meilleur des chanteurs est celui qui n'emportera rien de
moi.»--Les malheureux! s'écrie le poëte; et, dans un élan plein de
grandeur, il revendique le privilège immortel de la Muse; il montre aux
riches que sans elle leur orgueil d'un jour est frappé d'un long, d'un
éternel oubli. Il énumère les puissants d'autrefois, qui ne doivent de
survivre qu'au souffle harmonieux qui les a touchés: car autrement, une
fois morts, et _dès qu'ils ont versé leur âme si chère dans le large
radeau de l'Achéron_, en quoi le plus superbe différerait-il du plus
gueux, de celui dont la main calleuse se sent encore du hoyau? Et les
héros de Troie, et Ulysse lui-même qui a tant erré parmi les hommes, et
le bon porcher Eumée, et le bouvier Philoetius, et le sensible Laërte
aux entrailles de père, en dirait-on mot aujourd'hui si les chants du
vieillard d'Ionie n'étaient venus à leur secours?
On a reconnu là le sentiment du beau passage d'Horace... _carent quia
vate sacro_. Déjà Sapho, s'adressant à une riche ignorante, l'avait
pris sur ce ton, et Pindare a merveilleusement comparé un homme qui a
beaucoup travaillé et qui meurt sans gloire, c'est-à-dire sans le chant
du poëte, à un riche qui meurt sans la tendresse suprême d'un fils, et
qui est obligé dans son amertume de prendre un étranger pour héritier.
Ce même sentiment qui est celui de la puissance et du triomphe définitif
du talent, je le retrouve chez quelques modernes qui sont de la grande
famille aussi. Lamartine, alors qu'il ne croyait encore qu'à la seule
gloire des beaux vers, parlait à Elvire avec cet intime accent:
Vois d'un oeil de pitié la vulgaire jeunesse, etc., etc.
Et Chateaubriand, qui n'a cessé d'avoir le grand culte présent, a dit
en s'adressant à un ami qu'il voulait enflammer: «C'est une vérité
indubitable qu'il n'y a qu'un seul talent dans le monde: vous le
possédez cet art qui s'assied sur les ruines des empires, et qui seul
sort tout entier du vaste tombeau qui dévore les peuples et les temps.»
On aime à entendre à travers les âges ces échos qui se répondent et qui
attestent que tout l'héritage n'a pas péri.
Je terminerai ici avec Théocrite: cette gloire qu'il proclamait la seule
durable ne l'a point trompé; c'est, après tant de siècles, un honneur en
même temps qu'un charme de l'aborder de près et de venir s'occuper
de lui. Il ne me reste qu'à demander indulgence pour les essais de
traduction que j'ai risqués. Ceux qui ont le texte présent avec ses
délicatesses savent où j'ai échoué, et à quoi aussi j'aspirais. Traduire
de cette sorte Théocrite, c'est un peu comme si l'on allait puiser à une
source vive dans le creux de la main, ou encore comme si l'on essayait
d'emporter de la neige oubliée l'été dans une fente de rocher de l'Etna:
on a fait trois pas à peine, que cette neige déjà est fondue et que
cette eau fuit de toutes parts. On est heureux s'il en reste assez du
moins pour donner le vif sentiment de la fraîcheur.
Novembre-décembre 1846.
VIRGILE ET CONSTANTIN LE GRAND
PAR M. J.-P. ROSSIGNOL.
Ce titre demande tout d'abord une explication. Tout le monde connaît la
IVe églogue de Virgile adressée à Pollion: _Sicelides Musoe_... Le poète
y célèbre la naissance d'un divin enfant qui doit ramener l'âge d'or. Or
il existe, parmi les oeuvres de l'historien ecclésiastique Eusèbe, un
discours grec qui passe pour la traduction d'un discours latin attribué
à Constantin, et dans ce discours, qui n'est qu'une démonstration du
Christianisme, l'Empereur s'appuie sur le témoignage des Sibylles, et
particulièrement sur la IVe églogue qu'il produit et commente. Cette
églogue se lit aujourd'hui en vers grecs dans le discours. Mais la
traduction diffère notablement de l'églogue latine, et en altère plus
d'une fois le sens en le tirant vers le but nouveau qu'on se propose.
De qui peuvent venir ces altérations? M. Rossignol, qui se pose cette
question et plusieurs autres encore, est ainsi amené de point en point
à douter de l'authenticité du discours attribué à l'Empereur, et,
rassemblant tous les indices qu'une critique sagace lui fournit, il
n'hésite pas à conclure que c'est Eusèbe lui-même qui l'a fabriqué.
Telle est l'idée générale de ce volume qui se compose d'une suite de
petits Mémoires, et dans lequel l'auteur semble n'avoir pris son sujet
principal que comme un prétexte à quantité de remarques nouvelles, à des
dissertations curieuses, et, ainsi qu'on aurait dit autrefois, à des
_aménités_ de la critique.
Par exemple, il débutera par se poser et par traiter les trois questions
suivantes:
1° Pourquoi les _Bucoliques_ de Virgile ont-elles été si souvent
traduites en vers français, et pourquoi ne peuvent-elles pas l'être
d'une manière satisfaisante?
2° Quel est, d'après les événements de l'histoire et les détails que
nous avons sur la vie de Virgile, l'ordre de ces petits poëmes?
3° Quel est le véritable sens allégorique de l'églogue adressée à
Pollion?--Et quand il est arrivé sur ces divers points à des résultats
nets et précis; quand, ayant franchi les préliminaires, et s'étant
pris au texte même de la traduction en vers grecs, il l'a restitué et
expliqué, ne croyez pas que l'auteur s'enferme dans les limites
trop étroites d'un sujet qui pourrait sembler aride. Les questions
continuent, en quelque sorte, de naître sous ses pas, et ici elles
retardent bien moins la marche qu'elles ne fertilisent le chemin. «A
mesure qu'on a plus d'esprit; a dit Pascal, on trouve qu'il y a plus
d'hommes originaux.» A mesure qu'on a plus de science et de sagacité
dans l'érudition, on trouve qu'il y a plus de questions à se faire,
et, là où un autre aurait passé outre sans se douter qu'il y a lieu à
difficulté, on insiste, on creuse, et parfois on fait jaillir une source
imprévue. C'est ainsi qu'au sortir de l'étude toute grammaticale
du texte qu'il a restitué, M. Rossignol en vient à l'appréciation
littéraire, et le coup d'oeil qu'il jette sur la composition d'une seule
églogue le mène aux considérations les plus intéressantes sur ce genre
même de poésie, sur ce qu'étaient sa forme distincte et son rhythme
particulier chez les Grecs, sur ce qu'il devint, chez les Romains,
déjà moins délicats d'oreille, et qui se contentèrent d'un à peu près
d'harmonie. Si j'avais à choisir dans le volume de M. Rossignol et à
en tirer la matière d'une étude un peu développée, ce serait sur cette
première partie, relative à la belle époque et antérieure à la portion
byzantine du sujet, que je m'arrêterais le plus volontiers et que je
m'oublierais comme en chemin.
M. Rossignol établit, avant tout, ce soin scrupuleux et presque
religieux que mirent les Grecs à distinguer les genres divers de poésie,
et à maintenir ces distinctions premières durant des siècles, tant que
chez eux la délicatesse dans l'art subsista:
La nature dicta vingt genres opposés
D'un fil léger entre eux chez les Grecs divisés;
Nul genre, s'échappant de ses bornes prescrites,
N'aurait osé d'un autre envahir les limites...
André Chénier s'est fait, dans ces vers, l'interprète fidèle de la
poétique de l'antiquité. «C'est ainsi, dit à son tour M. Rossignol, que
depuis la majestueuse épopée jusqu'à la vive épigramme aiguisée en un
simple distique, chaque poëme eut son style et son harmonie, ses mots,
ses locutions, son dialecte propre, son rhythme particulier; et quoique
la limite qui séparait deux genres fût quelquefois légère et peu
sensible, il n'en fallait pas moins la respecter, sous peine d'encourir
l'anathème d'un goût difficile et ombrageux.» L'auteur donne ici de
piquants exemples tirés de la métrique des anciens; le déplacement d'un
seul pied suffisait pour changer tout à fait le caractère et l'effet
d'un chant. Ces races héroïques et musicales qui faisaient de si grandes
choses, restaient sensibles jusqu'au plus fort de leurs passions
publiques à la moindre note du poëte ou de l'orateur, et
l'applaudissement soudain n'éclatait que là où la pensée tombait
d'accord avec le nombre, là où l'oreille était satisfaite comme le
coeur.
Théocrite le bucolique n'usait donc point du même dialecte qu'Apollonius
de Rhodes et que les autres épiques de la descendance d'Homère. Mais du
moins, direz-vous, la mesure du grand vers qu'ils emploient leur
est commune... Non pas. Dans l'églogue, le vers hexamètre différait
essentiellement, par plusieurs endroits, du même vers hexamètre appliqué
à l'épopée: «On a déjà décrit avec assez d'exactitude, dit M. Rossignol,
les caractères généraux de la poésie pastorale; on a déterminé avec
assez de précision quels devaient être le lieu de la scène, le rôle des
acteurs, le ton du discours, les qualités du style; mais l'organisation
intérieure, le mécanisme secret, la structure savante et ingénieuse
de cette poésie, ont été jusqu'ici peu étudiés. Je ne suis pas un si
fervent adorateur de Théocrite que l'était Huet, qui nous apprend
lui-même que, dans sa jeunesse, chaque année au printemps, il relisait
le poëte de Sicile; j'ai pourtant fait plus d'une fois le charmant
pèlerinage, et chaque fois, après avoir admiré la vivacité spirituelle
et ingénue des personnages, la grâce piquante et naïve du dialogue, la
vérité des peintures, je me suis préoccupé de la construction du vers,
de ces ressorts cachés que le poëte met en jeu pour produire plusieurs
de ses effets.» Le résultat de ces observations multipliées et
patientes, c'est que le dactyle peut s'appeler _l'âme de la poésie
bucolique_, et que, sans parler du cinquième pied où il est de rigueur,
les deux autres places qu'il affectionne dans le vers pastoral sont le
troisième pied et le quatrième, avec cette circonstance que le dactyle
du quatrième pied termine ordinairement un mot, comme pour être plus
saillant et pour mieux détacher sa cadence. Théocrite, dans le très
grand nombre de ses vers, fait sentir le mouvement de légèreté et
d'allégresse que rend, par exemple, ce vers de Virgile:
_Huc ades, o Meliboee! caper tibi salvus et hoedi_.
Les anciens grammairiens avaient déjà fait en partie ces remarques, et
l'illustre critique Valckenaer les avait confirmées. M. Rossignol y a
ajouté quelque chose, et l'observation du dactyle au _troisième_ pied
est de lui. Sur neuf cent quatre-vingt-dix-sept vers de Théocrite, il y
en a sept cent quatre-vingt-six qui offrent cette circonstance métrique;
et pour quiconque a pénétré la délicatesse habile et même subtile des
anciens en telle matière, ce ne saurait être l'effet du hasard. Ceux
qui seraient tentés d'accueillir avec sourire ce genre de recherches
intimes, poursuivies par un homme de goût, peuvent être de bons et
d'excellents esprits, mais ils ne sont pas entrés fort avant dans le
secret du langage antique, et nous les renverrions pour se convaincre,
s'ils en avaient le temps, à Denys d'Halicarnasse et aux traités de
rhétorique de Cicéron.
Ces observations techniques, que nous ne pouvons qu'effleurer, et dans
lesquelles M. Rossignol nous a rappelé un critique bien délicat aussi
d'oreille et de goût, feu M. Mablin, ces curiosités d'un dilettantisme
studieux mènent à l'intelligence vive et entière des modèles qu'il
s'agit d'apprécier. De même qu'on est disposé à mieux sentir Théocrite
au sortir de ces pages, on mesure avec plus de certitude le degré précis
dans lequel Virgile s'est approché du maître: car c'était bien un maître
que Théocrite pour Virgile dans la poésie pastorale; et M. Rossignol,
qu'on n'accusera pas d'irrévérence envers aucun génie antique, établit
la différence et la distance de l'un à l'autre par des caractères
incontestables. Virgile, jeune, amoureux de la campagne, mais non moins
amoureux des poésies qui la célébraient, s'est évidemment, à son début,
proposé Théocrite pour modèle presque autant que la nature elle-même. Il
semble véritablement avoir lu Théocrite plume en main, et avoir voulu
bientôt en imiter et en _placer_ les beautés, assez indifférent
d'ailleurs sur le lieu. La forme dans laquelle il a reproduit et comme
enchâssé à plaisir ces images, ces comparaisons pastorales, est sans
doute ravissante de douceur et d'harmonie, et c'est là ce qui a fait
la fortune des _Bucoliques_. Mais, ajoute M. Rossignol, ne séparez pas
cette forme du fond; ou, si vous l'oubliez un instant, si vous parvenez
à écarter cette molle et suave mélodie pour ne vous attacher qu'à la
pensée, vous serez frappé du défaut d'unité dans le lieu et dans le
sujet, du vague de la scène, et du caractère bien plus littéraire que
réel de ces bergeries. C'est une des causes, entre tant d'autres, qui
rend la traduction des _Bucoliques_ impossible et presque nécessairement
insipide; car ce charme de la forme s'évanouissant, il ne reste rien de
nettement dessiné et qui marque du moins les lignes du tableau. Jusque
dans les _Bucoliques_ pourtant, Virgile, ce génie naturellement grave,
sérieux et mélancolique, présage déjà son originalité sur deux points:
la Xe églogue, si passionnée, en mémoire de Gallus, laisse déjà éclater
les accents du chantre de Didon, et la IVe églogue à Pollion, toute
religieuse et sibylline, toute _digne d'un consul_, fait entrevoir dans
le lointain les beautés sévères et sacrées du VIe livre de l'_Enéide_.
Je ne redirai pas ici comment l'amour si profond et si vrai qu'avaient
les Romains pour la campagne ne les inclinait pourtant point à l'églogue
pastorale; c'était un amour mâle et pratique, tout adonné à la culture,
et dont les loisirs mêmes, si bien décrits dans les _Géorgiques_, se
ressentaient encore des rudes travaux de chaque jour. Lorsque Tibulle,
le plus affectueux après Virgile, et le plus doux des Romains, dit à
sa Délie, en des vers pleins de tendresse, qu'il ne demande avec elle
qu'une chaumière et la pauvreté, il mêle encore à l'idéal de son bonheur
ces images du labour:
_Ipse boves, mea, sim tecum modo, Delia, possim
Jungere, et in solo pascere monte pecus;
Et te dum liceat teneris retinere lacertis,
Mollis et inculta sit mihi somnus humo._
Le voeu ici est le même que dans la VIIIe idylle de Théocrite, quand le
berger Daphnis chante ce couplet qu'on ne saurait oublier, et où il ne
souhaite ni _la terre de Pélops_, ni les richesses, ni la gloire, mais
de tenir entre ses bras l'objet aimé, en contemplant _la mer de Sicile_.
Le tableau de l'élégiaque romain est touchant dans sa réalité, mais on
sent aussitôt la différence: il y manque, pour égaler le rêve sicilien,
je ne sais quoi d'un loisir tout facile, je ne sais quel horizon plus
céleste.
S'attachant particulièrement à la IVe églogue, et après en avoir
déterminé le sens, selon lui, tout mystique, tout relatif aux traditions
de l'oracle, après avoir assez bien démontré, ce me semble, que le poëte
n'a fait qu'y prendre un thème, un prétexte à la description de l'âge
d'or vers l'époque de la paix de Brindes, et que le mystérieux enfant
promis n'était pas tel ou tel enfant des hommes, mais un de ces
dieux _épiphanes_ ou _manifestés (proesentes divos)_ très-connus
de l'antiquité entière, M. Rossignol nous fait bien comprendre la
transformation que subit peu à peu dans l'imagination des peuples cette
sorte de vague prédiction virgilienne, portée sur l'aile des beaux vers
et revêtue d'une magique harmonie. La superstition populaire, qui allait
cherchant dans les derniers souffles de la Sibylle la promesse du
Sauveur nouveau, n'eut garde, parmi ses autorités, d'oublier Virgile.
Dès le second siècle du Christianisme, des esprits plus fervents
qu'éclairés se complurent à cette confusion bizarre qui, au moyen de
quelques centons alambiqués, à la faveur même de misérables acrostiches,
mariait ensemble les deux cultes, et contre laquelle devait tonner saint
Jérôme. «Reproches inutiles! dit M. Rossignol; la fureur de ces jeux
d'esprit redoublera, entretenue par la superstition et le faux goût; et
l'écrivain sur qui ce zèle extravagant s'exercera de prédilection, c'est
Virgile.» Le critique suit dans tout son cours la nouvelle destinée
que fit au poëte l'illusion superstitieuse. La IVe églogue, il faut en
convenir, y prêtait assez naturellement, et le sujet s'en trouva bientôt
travesti au point d'être donné sans détour pour une prédiction
de l'avènement du Christ. Mais on prend, en quelque sorte, ce
travestissement sur le fait, dans la traduction grecque produite par
Eusèbe. Le divorce, ou plutôt la confusion insensible commence dès le
début même. Tandis que Virgile invitait les Muses de la Sicile à
élever un peu le ton accoutumé de l'églogue, le traducteur les exhorte
nettement à célébrer _la grande prédiction_. Là où Virgile annonçait le
retour d'Astrée et de Saturne, le traducteur ne parle que de _la Vierge
amenant le Roi bien-aimé_. Lucine, toute chaste que l'appelait le poëte
(_casta_, _fave_, _Lucina_), n'est pas plus heureuse qu'Astrée; elle
disparaît pour devenir simplement _la lune qui nous éclaire_; et si,
dans le texte primitif, on la suppliait de présider, comme déesse, à
la naissance de l'enfant, le traducteur lui ordonnera d'_adorer le
nourrisson qui vient de naître_. C'est ainsi que les noms des divinités
mythologiques se trouvent l'un après l'autre éliminés au moyen de
synonymes adroits ou de périphrases complaisantes. Il serait curieux de
suivre en détail avec le critique cette traduction habilement infidèle
et toute calculée, dans laquelle l'églogue païenne de Virgile est
devenue un poëme chrétien, et qui transforme définitivement le dieu
épiphane de la Sibylle en la personne même du Rédempteur. Grâce à ce
rôle nouveau qu'une semblable interprétation créait à Virgile, et que la
vague tradition favorisa, on comprend mieux comment le divin et pieux
poëte (le poëte pourtant de Corydon et de Didon) a pu être pris sous le
patronage de deux religions si différentes et si contraires, comment le
Christianisme du moyen-âge s'est accoutumé peu à peu à l'accepter
pour magicien et pour devin, et comment Dante, le poëte théologien,
n'hésitera point à se le choisir pour guide dans les sphères de la foi
chrétienne. Il n'est pas jusqu'à Sannazar enfin, qui, aux heures de la
Renaissance, dans un poëme dévot d'un style païen, ne fasse chanter
l'églogue prophétique aux bergers adorateurs de Jésus enfant.
Au reste, ce n'est pas une certaine allusion générale et toute
d'imagination qui pourrait ici étonner et choquer, si l'on s'y était
tenu. Virgile est un poëte véritablement religieux; il y a dans
l'inspiration de sa muse un souffle doux, puissant, pacifique, qui lui
fait adorer et invoquer en toute rencontre les divinités clémentes. En
lui s'est rassemblé, comme dans un harmonieux et suprême organe, l'écho
mourant de cette voix sacrée qu'entendirent, à l'origine de la fondation
romaine, les Évandre et les Numa. Il n'y avait donc rien que de simple
et plutôt d'heureux à un rapprochement et à un sentiment de tendre
sympathie, tel qu'en pouvait éprouver pour lui un Dante touché du
mystique rayon, ou encore un saint Augustin à travers ses larmes. A une
certaine hauteur toutes les piétés se tiennent et communiquent aisément
par l'imagination et par la poésie. Ce qui devient bizarre, ce qui
devient mensonger et adultère, c'est l'appropriation prétendue
littérale, c'est le détournement frauduleux de l'Églogue à un avènement
qui n'avait pas besoin d'un tel précurseur.
J'en ai dit assez pour signaler aux curieux l'espèce d'intérêt
philosophique et historique qui s'attache aux recherches philologiques
de M. Rossignol. Sa méthode m'a rappelé plus d'une fois, par sa
direction circonscrite et sa rigueur, l'ingénieux procédé que M.
Letronne a si souvent appliqué à des points d'histoire, de géographie ou
d'archéologie. J'oserai ajouter que M. Rossignol est de cette école,
de même qu'il est aussi de celle du digne et fin M. Boissonade en
philologie. Esprit tout à fait français pour la netteté et la fermeté,
M. Rossignol a le mérite de combiner en lui les traditions et
quelques-unes des qualités essentielles de ces hommes qui sont nos
maîtres, et à la fois de s'être formé lui-même avec originalité, avec
indépendance, dans une étude approfondie et solitaire qui devient de
plus en plus rare. Le pur où sa modestie lui permettra de sortir des
questions trop particulières et de se porter avec toutes les ressources
de son investigation et de sa science sur des sujets d'un intérêt
plus ouvert, il est fait pour marquer avec nouveauté son rang dans la
critique et pour se classer en vue de tous. Ce volume, qui doit
être suivi d'une seconde partie, est un premier pas dans cette voie
d'application où nos voeux l'appellent et où de plus compétents le
jugeront.
J'ai oublié de dire que le volume est dédié à M. le comte Arthur
Beugnot; il y a des noms qui portent avec eux des garanties de bon
esprit, de critique exacte et saine, exempte de toute déclamation.
28 décembre 1847.
FRANÇOIS Ier POËTE
POÉSIES ET CORRESPONDANCE RECUEILLIES ET PUBLIÉES PAR M. AIMÉ
CHAMPOLLION-FIGEAC, 1 VOL. IN-4°, PARIS, 1847.
C'est une chose grave assurément pour un roi que de faire des vers. Il
n'est point permis aux poëtes d'être médiocres; Horace le leur défend au
nom du ciel et de la terre, au nom des colonnes et des murailles mêmes
qui retentissent de leurs vers; et, d'autre part, la devise d'un roi,
telle qu'elle se lit en lettres d'or chez Homère, et telle qu'Achille la
dictait par avance à Alexandre, consiste _à toujours exceller, à être en
tout au-dessus des autres_[6]. Voilà deux obligations bien hautes, deux
royautés difficiles à réunir, et dont la dernière exclut absolument,
chez celui qui en est investi, toute prétention incomplète et vaine.
Hors de l'Orient sacré, je ne sais si l'on trouverait un grand exemple
de ce double idéal confondu sur un même front, et si, pour se figurer
dans sa pleine majesté un roi poëte, il ne faudrait pas remonter au
Roi-Prophète ou à son fils. Il y a eu des degrés toutefois; ce même
Homère, de qui nous tenons l'adieu du vieux Pélée donnant à son fils
cette royale leçon de prééminence et d'excellence généreuse, nous
représente Achille dans sa tente, au moment où les envoyés des Grecs
arrivent pour le fléchir, surpris par eux une lyre à la main et tandis
qu'il s'enchante le coeur à célébrer la gloire des anciens héros. Le
moyen fige, comme l'antiquité héroïque, nous offrirait çà et là de ces
heureuses surprises, depuis Alfred pénétrant en ménestrel dans le camp
des Danois, jusqu'à Richard Coeur-de-Lion appuyant à la fenêtre de sa
prison la harpe du trouvère. Le siècle de saint Louis applaudissait aux
chansons de Thibaut, roi de Navarre. En un mot, tant que la poésie a
été un chant, tant que la harpe et la lyre n'ont pas été de pures
métaphores, on conçoit cet accident poétique comme une sorte de grâce et
d'accompagnement assorti jusque dans le rang suprême. Mais, du moment
que les vers, ramenés à l'état de simple composition littéraire,
devinrent un art plus précis, du moment que les rimes durent se coucher
_par écriture_, et qu'il fallut, bon gré mal gré, et nonobstant
toutes métaphores, noircir du papier, comme on dit, pour arriver à
l'indispensable correction et à l'élégance, dès lors il fut à peu près
impossible d'être à la fois roi et poëte avec bienséance. Que gagne la
gloire du grand Frédéric à tant de mauvais vers (même quand ils seraient
un peu moins mauvais), griffonnés la veille ou le soir d'une bataille,
à chaque étape de ses rudes guerres? La force d'âme du monarque et du
capitaine, en plus d'une conjoncture terrible, ne serait pas moins
prouvée, pour n'être point consignée dans des pièces soi-disant légères,
signées _Sans-Souci_ et adressées à d'Argens. L'opiniâtre rimeur n'a
réussi, par cette dépense de bel esprit, qu'à introduire, on l'a
très-bien remarqué, un peu de Trissotin dans le héros. On sait qu'un
jour Louis XIV aussi s'était avisé de rimer; c'était sans doute dans le
court instant où il se laissait tenter à cette gloire des ballets et des
carrousels, dont un passage de _Britannicus_ le guérit. Cette fois la
leçon lui vint de Boileau, à qui il montra ses vers en demandant un
avis. «Sire, répondit le poëte, rien n'est impossible à Votre Majesté;
elle a voulu faire de mauvais vers, et elle y a réussi.» Louis XIV, avec
son grand sens, se le tint pour dit. Richelieu, qui était presque un
roi, s'est donné un ridicule avec ses prétentions d'auteur. A de tels
personnages, chefs et gardiens des États, il est aussi beau d'aimer,
de favoriser les arts et la poésie, que périlleux de s'y essayer
directement; et, plus ils sont capables de grandeur, plus il y a raison
de répéter pour eux la magnifique parole que le poète adressait au
peuple romain lui-même:
Tu regere imperio populos, Romane, memento.
Hae tibi erunt arles.....
[Note 6: _Iliade_, XI, 783.]
On aurait tort pourtant et l'on serait injuste d'appliquer trop
rigoureusement aux _Poésies_ de François Ier ce que les précédentes
observations semblent avoir aujourd'hui d'incontestable. Les vers
d'amateur ne sont plus guère de mise eu français depuis Malherbe; mais
Malherbe n'était pas venu. Sans doute si François Ier avait pu lire à un
Despréaux n'importe lesquelles de ses épîtres ou même de ses rondeaux,
il aurait couru grand risque de recevoir la même réponse que s'attira
Louis XIV; mais il n'y avait pas alors de Despréaux. Les meilleurs
poëtes du temps, à commencer par Marot, faisaient bien souvent des
vers détestables, de même que les moins bons rimeurs rencontraient
quelquefois des hasards assez jolis. Tout le XVIe siècle, à cet égard,
nous présente comme un continuel et confus effort de débrouillement.
François Ier, dès le jour où il monta sur le trône, donna le signal à
ce puissant travail qui devait contribuer à répandre et à polir en
définitive la langue française. Grâce à l'impulsion qu'il communiqua
d'en haut, ce fut bientôt de toutes parts autour de lui un défrichement
universel. Lui-même on le vit des premiers mettre la main à
l'instrument. Ce qui eût été, en d'autres temps, une prétention petite,
était donc ici une noble erreur, ou plutôt simplement un bon exemple.
Qu'on me permette une comparaison qui rendra nettement ma pensée. Il y
eut un jour dans la Révolution française où l'on voulut remuer tout d'un
coup le Champ de Mars et le dresser en amphithéâtre pour une solennité
immense: les bras ne suffisaient pas; chacun s'y mit, et l'on vit de
belles dames elles-mêmes, de très-grandes dames de la veille, manier la
pelle et la bûche. Je pense bien que ces mains délicates firent assez
peu d'ouvrage; mais combien elles durent exciter autour d'elles! Ce
fut là en partie le rôle de François Ier poëte, et celui des Valois, y
compris plus d'une princesse.
Ce qu'on appelle la _Renaissance_ dans notre Occident constitue
véritablement un des âges par lesquels avait à passer le monde moderne;
cet âge ou cette saison régnait depuis longtemps déjà en Italie, quand
la France retardait encore. Les expéditions de Charles VIII et de Louis
XII avaient rapporté les germes et sourdement mûri les esprits; mais
rien jusque-là n'éclatait. La gloire de François Ier est d'avoir, à
peine sur le trône, senti avant tous ce grand souffle d'un printemps
nouveau qui voulait éclore, et d'en avoir inauguré la venue. Rien ne
saurait donner une plus juste idée du brusque changement qui se fit
d'un règne à l'autre que ces phrases naïves de la mère de François Ier,
Louise de Savoie, écrivant en son _Journal_: «Le 22 septembre 1314,
le roi Louis XII, fort antique et débile, sortit de Paris pour aller
au-devant de sa jeune femme la reine Marie.» Et quelques lignes plus
bas: «Le premier jour de janvier 1515, mon fils fut roi de France.»
Son fils, son _César pacifique_, ou encore son _glorieux et triomphant
César, subjugateur des Helvétiens_, comme elle le nomme tour à tour.
Ainsi, succédant à ce bon roi _antique et débile_, et dont les
rajeunissements mêmes semblaient un peu surannés de galanterie et de
goût, l'ardent monarque de vingt ans solennisa son entrée comme au bruit
des fanfares et de la trompette. La victoire lui paya la bienvenue à
Marignan, et les poëtes firent écho de toutes parts. Une vive et facile
école débutait justement avec le règne, et saluait pour chef et pour
prince le jeune Clément Marot. Le même roi, qui avait demandé à Bayard
de l'armer chevalier, aurait presque demandé au gentil maître Clément
de le couronner poëte. Mais ce n'était point dans de simples rimes que
François Ier faisait consister l'idée et l'honneur des lettres; il
embrassa la Renaissance dans toute son étendue. Épris de toute noble
culture des arts et de l'esprit, admirateur, appréciateur d'Érasme comme
de Léonard de Vinci et du Primatice, et jaloux de décorer d'eux _sa
nation_, comme il disait, et son règne, propagateur de la langue
vulgaire dans les actes de l'État, et fondateur d'un haut enseignement
libre en dehors de l'Université et de la Sorbonne, il justifie, malgré
bien des déviations et des écarts, le titre que la reconnaissance des
contemporains lui décerna. Son bienfait essentiel consiste moins dans
telle ou telle fondation particulière, que dans l'esprit même dont il
était animé et qu'il versa abondamment autour de lui. S'il restaurait
dans Avignon le tombeau de Laure, il semblait en tout s'être inspiré
de la passion de Pétrarque, le grand précurseur, pour le triomphe des
sciences illustres. Les imaginations s'enflammèrent à voir cette flamme
en si haut lieu. Montaigne, qui était de la génération suivante, nous a
montré son digne père, homme de plus de zèle que de savoir, «eschauffé
de cette ardeur nouvelle, de quoy le roy François premier embrassa les
lettres et les mit en crédit,» et l'imitant de son mieux dans sa maison,
toujours ouverte aux hommes doctes, qu'il accueillait chez lui _comme
personnes saintes_. «Moy, s'empresse d'ajouter le malin, je les aime
bien, mais je ne les adore pas.» Ce fut cette sorte de culte que
François Ier naturalisa en France, et si un peu de superstition s'y mêla
d'abord (comme cela est inévitable pour tous les cultes), dans le
cas présent elle ne nuisit pas. On aime à voir, à quelque retour de
Fontainebleau ou de Chambord, le royal promoteur de toute belle et docte
nouveauté, et de la nouveauté surtout qui servait la cause antique, s'en
aller à cheval en la rue Saint-Jean-de-Beauvais jusqu'à l'imprimerie de
Robert Estienne, et là attendre sans impatience que le maître ait achevé
de corriger l'_épreuve_, cette chose avant tout pressante et sacrée.
Bien des erreurs et des rigueurs suivirent sans doute de si favorables
commencements et compromirent les destinées finales du règne; mais
l'élan, une fois donné, suffisait à produire de merveilleux effets; les
semences jetées au vent pénétrèrent et firent leur chemin en mille sens
dans les esprits; la politesse greffée sur la science s'essaya, et l'on
en eut, sous cette race des Valois, une première fleur. Voilà de quoi
excuser d'avance bien des mauvais vers, si nous en rencontrons chez le
roi poëte; et, comme circonstance atténuante, il convient de noter aussi
qu'un grand nombre furent écrits dans les ennuis d'une longue captivité,
ce qui, au besoin, les explique et les absout encore. Car _que faire en
un gîte, à moins que l'on ne songe?_ et que devenir dans une prison à
moins que d'y soupirer et rimer sa plainte? Le bon René d'Anjou, captif
en sa jeunesse, avait usé ainsi de musique et de vers, en même temps
qu'il peignait aux murailles de sa tour diverses sortes de compositions
mélancoliques et d'emblèmes. Le grand-oncle de François Ier, Charles
d'Orléans, en pareille disgrâce, avait également demandé consolation à
la poésie et l'avait fait avec un rare bonheur de talent. Si François
Ier fut loin d'y réussir aussi bien, l'idée, l'intention du moins était
délicate et noble. En toutes choses, il faut surtout demander à ce
prince généreux de nature le premier mouvement et l'intention.
Le recueil des _Poésies_ de François Ier, que vient de publier M. Aimé
Champollion, est tiré de trois manuscrits que possède la Bibliothèque du
Roi; l'éditeur en mentionne trois autres qui se trouvent dans le même
dépôt, mais qui ne sont que des copies. Un amateur éclairé, M. Cigongne,
possède aussi dans sa riche collection un manuscrit qui correspond, pour
le contenu, à l'un des trois premiers, et qui paraît en être l'original.
Ce manuscrit commence tout simplement par une lettre en prose que le roi
prisonnier écrit à une maîtresse dont on ignore le nom:
«Ayant perdu, dit-il, l'occasion de plaisante escripture et acquis
l'oubliance de tout contentement, n'est demeuré riens vivant en ma
mémoire, que la souvenance de vostre heureuse bonne grace, qui en
moy a la seulle puissance de tenir vif le reste de mon ingrate
fortune. Et pour ce que l'occasion, le lieu, le temps et commodité
me sont rudes par triste prison, vous plaira excuser le fruict qu'a
meury mon esperit en ce pénible lieu...»
Cette lettre, avec la pièce de vers qui l'accompagne, se trouve aux
pages 42 et 43 de la présente édition; mais, en la lisant au début, on
comprend mieux comment François Ier devint décidément poëte ou rimeur,
et comment l'ennui l'amena à développer sinon un talent, du moins une
facilité qu'il n'avait guère eu le loisir d'exercer jusqu'alors. Il
redit la même chose dans la longue épître où il raconte son _parlement
de France et sa prise devant Pavie_:
Car tu sçaiz bien qu'en grande adversité
Le recorder donne commodité
D'aulcun repoz, comptant à ses amys
Le desplaisir en quoy l'on est soubmys.
On ne lui reprochera point d'ailleurs de surfaire le mérite de son
oeuvre; dans cette même épître, il commence en parlant bien modestement
de son _escript_ et de cette idée qu'il a eue de
Cuider coucher en finy vers et mectre
Ung infiny vouloir soubz maulvais mettre.
L'aveu modeste n'est ici que l'expression d'une rigoureuse vérité: il
serait difficile, en effet, de _coucher_ ses pensées en plus _mauvais
mètre_. L'épître se peut dire une gazette en vers de la force de tant de
chroniques rimées qui avaient cours alors, et dont, au siècle suivant,
la _Muse historique_ de Loret a été la dernière. A titre de témoignage
officiel, elle a du prix. M. A. Champollion, dans le volume qu'il a
publié sur la _Captivité de François Ier_[7], s'en est utilement servi
pour rétablir le vrai sur quelques particularités contestées; mais, au
point de vue littéraire, que pourrait-on dire en présence d'une enfilade
de vers comme ceux-ci:
De toutes pars lors despouillé je fuz,
Mays deffendre n'y servit ne reffuz;
Et la manche de moy tant estimée
Par lourde main fut toute despecée.
Las! quel regret en mon cueur fut bouté!
On se rappelle involontairement la belle lettre, de dix ans antérieure,
que le roi écrivait à sa mère au lendemain de Marignan, et dans
laquelle respire l'ardeur de la mêlée. La teneur en est simple et toute
militaire; les traits mâles, énergiques, rapides, y naissent du récit:
«Et tout bien débattu, depuis deux mille ans en ça n'a point, été
vue une si fière ni si cruelle bataille, ainsi que disent ceux de
Ravennes, que ce ne fut au prix qu'un tiercelet. Madame, le sénéchal
d'Armagnac avec son artillerie ose bien dire qu'il a été cause
en partie du gain de la bataille, car jamais homme n'en servit
mieux.... Le prince de Talmond est fort blessé, et vous veux encore
assurer que mon frère le connétable et M. de Saint-Pol ont aussi
bien rompu bois que gentilshommes de la compagnie, quels qu'ils
soient; et de ce j'en parle comme celui qui l'a vu, car ils ne
s'épargnoient non plus que sangliers échauffés.»
Marignan était plus fait, sans doute, pour inspirer la verve que Pavie
avec ses fers. Mais, dans le dernier cas, l'extrême infériorité du ton
tient surtout à une autre espèce d'entraves. Toujours, comme on sait,
la prose française eut le pas sur les vers, et il y a entre les deux
épîtres de François Ier précisément la même distance qu'entre une page
de Villehardouin et n'importe quelle chronique rimée du même Temps.
[Note 7: Collection des Documents historiques.]
Il ne suffirait pas de se rejeter sur l'état de la poésie française, à
cette date du règne de François Ier, pour expliquer uniquement par cette
imperfection générale les singulières faiblesses et le rocailleux plus
qu'ordinaire de la veine royale. Sans doute, la poésie alors était fort
mêlée, et confuse; pourtant, dès qu'un vrai talent se rencontre, il sait
se faire sentir, et lorsqu'à travers les pièces de François Ier il s'en
glisse quelqu'une de Marot, de Mellin de Saint-Gelais, ou même de la
reine Marguerite, le ton change notablement, le courant vous porte, et
l'on est à l'instant averti. Une grande part du mauvais appartient donc
bien en propre à la facture du maître, lequel n'était ici qu'un écolier.
Ce ne serait certes pas sa soeur Marguerite qui, au milieu d'une prière
en vers adressée au Crucifix, s'aviserait de dire:
O seur! oyez que respond ce pendu!
Le XVIe siècle, même chez les poëles en renom, est trop habituellement
sujet à ces accidents fâcheux qui gâtent et, pour ainsi dire, salissent
les intentions les meilleures; mais là encore il y a des degrés, et les
vers de François restent trop souvent hors de toutes limites. Si on
n'avait de ce prince que les longues épîtres et les pièces de quelque
étendue ou même les rondeaux, on serait forcé, sur ce point, de donner
raison contre lui à Roederer, qui s'est attaché à le dénigrer en tout.
Hâtons-nous de reconnaître qu'il y a dans le _Recueil_ quelques
agréables exceptions; il y en a même d'assez heureuses pour faire naître
une idée qu'on ne saurait tout à fait dissimuler. Quand on lit de
suite et tout d'une haleine cette série d'épîtres plates, de rondeaux
alambiqués et amphigouriques, et qu'on tombe sur quelque dizain vif
et bien tourné, on est surpris, on est réjoui; mais il arrive le plus
souvent que l'éditeur est oblige de nous avertir qu'il se rencontre
quelque chose de pareil dans les oeuvres de Marot ou de Saint-Gelais. On
est induit alors, même quand le dizain en question ne se retrouve pas
chez ces poëtes, à soupçonner que ceux-ci pourraient bien n'y pas être
étrangers. En un mot, on est tenté de mettre le petit nombre de bons
vers du roi sur le compte du valet de chambre favori, ou plutôt encore
sur la conscience de l'aumônier-bibliothécaire (Saint-Gelais), qui s'y
trouve mêlé si fréquemment.
Il m'a toujours semblé que ce serait le sujet intéressant d'un petit
mémoire que d'examiner à part le groupe des _poëtes rois_ et _princes
au XVIe siècle_: François Ier et sa soeur Marguerite, les deux autres
Marguerite, Jeanne d'Albret, Marie Stuart, Charles IX, Henri IV enfin;
car tous ont fait des vers, au moins des chansons. Mais il y aurait à
discuter de près, à démêler le degré d'authenticité de certaines pièces
qui ont couru sous leur nom. Brantôme, qui parle avec de grands éloges
du talent poétique de la reine d'Écosse, nous apprend qu'on lui
attribuait déjà, dans le temps, des vers qui ne ressemblaient nullement
à ceux de l'aimable auteur, et qui, selon lui, ne les valaient pas. «Ils
sont trop grossiers et mal polis, disait-il, pour estre sortis de sa
belle boutique.» Depuis lors on a paré à ce genre d'objection, et c'est
plutôt le trop de poli qui rend aujourd'hui suspecte la prétendue
relique d'autrefois. Au XVIIIe siècle, il se glissa plus d'un pastiche
dans ces recueils et _Annales poétiques_ dont les rédacteurs étaient
eux-mêmes faiseurs et peu scrupuleux. M. de Querlon assurait l'abbé de
Saint-Léger que la chanson de Marie Stuart à bord du vaisseau (_Adieu,
plaisant pays de France_) était de lui. Les beaux vers de Charles IX
à Ronsard qui sont partout (_L'art de faire des vers, dût-on s'en
indigner_...), où se trouvent-ils cités pour la première fois? Où
voit-on apparaître d'abord les couplets d'Henri IV sur _Gabrielle_ et sa
chanson à _l'Aurore_[8] On a là toute une série de petites questions en
perspective. Les autographes imprévus et tardifs (ils semblent sortir de
dessous terre aujourd'hui), s'il s'eu produisait à l'appui des imprimés,
devraient être eux-mêmes soumis à examen. Puis, quand la source
originale serait sûrement atteinte, on aurait à discuter encore le degré
de confiance qu'on peut accorder en pareil cas aux royales signatures;
car ces princes et princesses avaient tout le long du jour à leur côté;
entendant à demi-mot, valets de chambre, aumôniers et secrétaires, tous
gens d'esprit et du métier. Les Bonaventure des Periers, les Marot, les
Saint-Gelais, les Amyot, étaient en mesure de prêter plus d'un trait à
un canevas auguste, et de mettre la main à la demande en même temps qu'à
la réponse. Je ne sais plus quelle dame de la Cour d'Henri III disait
à Des Portes, en lui demandant de la faire parler en vers, _qu'elle
envoyait ses pensées au rimeur_. On sait positivement que c'était là
l'usage de la spirituelle Marguerite, femme d'Henri IV. Son secrétaire
Maynard la faisait parler en vers tendres et passionnés, et lui-même,
dans sa vieillesse, a trahi le secret lorsqu'il a dit:
L'âge affoiblit mon discours,
Et cette fougue me quitte,
Dont je chantois les amours
De la reine Marguerite.
[Note 8: Dans une _Notice sur un Recueil_ manuscrit _d'anciennes
Chansons françaises_, M. Willems de Gand indique qu'il y a trouvé le
fameux Couplet:
Cruelle départie,
Malheureux jour! etc., etc.
Il en conclut que Henri IV avait pris ce refrain à quelque chanson déjà
en vogue (voir le tome XI, no 6, des Bulletins de l'Académie royale de
Bruxelles).]
Au XVIIIe siècle, n'est-ce pas ainsi encore qu'on voit la duchesse
du Maine, dans ses joutes de bel esprit avec La Motte, lui lancer
à l'occasion quelque madrigal qu'elle s'était fait rimer par
Sainte-Aulaire, par Mlle de Launay ou tel autre poëte ordinaire de sa
petite Cour? On conçoit donc qu'il y aurait dans ce sujet matière à une
discussion délicate, et qu'on en pourrait faire un piquant chapitre qui
traverserait l'histoire littéraire du XVIe siècle. Mais, dans aucun cas,
il n'y aurait à en tirer de conclusion sévère et maussade contre les
charmants esprits de ces rois et reines, amateurs des Muses. L'honneur
de leur suzeraineté, de leur coopération intelligente et gracieuse,
resterait hors de cause; seulement la part du métier reviendrait à qui
de droit.
Tant que François Ier fut prisonnier en Espagne, il composa
incontestablement sans secours et sans aide de longues épîtres non moins
ennuyeuses qu'ennuyées; à sa rentrée en France, ses vers prirent plus de
vivacité, et la joie du retour, sans doute aussi le voisinage des bons
poëtes, l'inspira mieux. Gaillard, qui avait feuilleté en manuscrit
les _Poésies_ du prince, a noté avec sens les meilleurs vers qu'on y
distingue. Je ne rappellerai que ce couplet d'une ballade, qui gagne à
être isolé des couplets suivants; pris à part, c'est un dizain des plus
frais et des plus vifs; on dirait que le rayon matinal y a touché:
Estant seullet auprès d'une fenestre
Par ung matin, comme le jour poignoit,
Je regarday Aurore, à main senestre,
Qui à Phebus le chemyn enseignoit.
Et d'autre part m'amye qui peignoit
Son chef doré, et viz sez luysans yeulx,
Dont me gecta ung traict si gracieulx,
Qu'à haulte voix je fuz contrainct de dire:
Dieux immortelz! rentrez dedans vos cieulx,
Car la beaulté de ceste vous empire.
Je retourne le feuillet, et je lis à la page suivante cet autre dizain,
non moins égayé, mais qui est de Marot:
May bien vestu d'habit reverdissant,
Semé de fleurs, ung jour se mist en place,
Et quant m'amye il vit tant florissant,
De grand despit rougist sa verte face,
En me disant: Tu cuydes qu'elle efface
A mon advis les fleurs qui de moy yssent?
Je lui respond: Toutes tes fleurs périssent
Incontinant que yver les vient toucher;
Mais en tout temps de ma Dame florissent
Les grans vertuz, que mort ne peult sécher.
Le dizain du prince à certainement de quoi lutter en grâce avec celui
de Marot; on ne peut toutefois s'empêcher de remarquer que, dans le
_Recueil_, l'un est bien voisin de l'autre; et, en général, quand on
trouve réunis un certain nombre de morceaux qu'il faut rapporter à
Saint-Gelais ou à Marot, c'est presque toujours aux environs de ces
endroits-là que se rencontrent aussi les petites pièces du roi qui
peuvent passer pour les meilleures. On n'est jamais sûr que la ligne de
démarcation tombe exactement, et qu'il ne se soit pas introduit quelque
confusion sur ces points limitrophes: _Lucanus an Appulus anceps_[9].
[Note 9: Ainsi l'éditeur a soin d'indiquer que les pièces de la page
96 sont de Saint-Gelais: mais, en y regardant bien, il se trouve que
le huitain: _Cessez, mes yeulx_, etc., de la page 94, est également de
l'aumônier-poëte.]
Pour ce qui est du joli dizain de l'_Aurore_ en particulier, il paraîtra
piquant d'avoir encore à le rapprocher d'une épigramme de Q. Lutatius
Catulus, que rapporte Cicéron dans le traité _de la Nature des Dieux_.
C'est une épigramme tout à fait _à la grecque,_ mais la similitude de
l'image reste frappante:
Constiteram exorientem Auroram forte salutans,
Quum subito a loeva Roscius exoritur.
Pace mihi liceat, Coelestes, dicere vestra,
Mortalis visus pulchrior esse deo.
Rien de plus naturel à supposer qu'une rencontre d'idées en semblable
veine: ce qui ne laisse pas ici de donner à penser, c'est cette petite
circonstance qui se retrouve dans les deux pièces, _a loeva, à main
senestre._ Est-ce pur hasard? Serait-ce qu'un roi a pu avoir de ces
réminiscences d'érudit?
Au reste, ce n'est pas nous qui refuserons à François Ier des traits
d'emprunt ou de rencontre, des saillies heureuses, des maximes galantes
et un peu subtiles, quand il suffit d'un petit nombre de vers pour les
exprimer; il n'y a rien là qui excède la portée de talent qu'on est
en droit d'attendre d'un prince spirituel et qui avait eu de tristes
loisirs pour s'exercer. On regrette plutôt de n'avoir pas à noter plus
souvent chez lui des bagatelles aussi bien tournées que celle-ci par
exemple:
Elle jura par ses yeulx et les miens,
Ayant pitié de ma longue entreprise,
Que mes malheurs se tourneroient en biens;
Et pour cela me fut heure promise.
Je crois que Dieu les femmes favorise:
Car de quatre yeulx qui furent parjurez,
Rouges les miens devindrent, sans faintise;
Les siens en sont plus beaulx et azurez.
Sachons seulement que ce n'est là qu'une très-agréable paraphrase, mais
cette fois une paraphrase évidente de ces vers d'Ovide en ses _Amours_
(liv. III, élég. 3):
Perque suos illam nuper jurasse recordor,
Perque meos oculos; et doluere mei.
Voici encore un sixain délicat, où le doux nenny est aux prises avec le
sourire; nous le donnons ici dans toute sa correction:
Le desir est hardy, mais le parler a honte;
Son parler tramble et fuyt, l'aultre en fureur se monte;
L'ung fainct vouloir ung gaing, dont il souhaite perte;
L'ung veult chose cacher que l'aultre fait apperte;
L'ung s'offre et va courant, l'aultre mentant refuse:
Voyez la pauvre femme en son esprit confuse.
L'épitaphe d'Agnès Sorel est connue; rien n'empêche de croire à cette
improvisation de cinq vers, et de nouveaux témoignages recueillis par M.
Vallet de Viriville doivent, nous dit-on, en confirmer l'authenticité.
Mais M. Champollion a conjecturé judicieusement, selon moi, que la pièce
en tercets: _Doulce, plaisante, heureuse et agréable nuict_ (page 150),
est trop compliquée pour être du monarque. J'ajouterai, comme raison à
l'appui, que cette espèce de chanson est traduite de l'Arioste[10], et
elle l'a été depuis encore par d'autres poëtes du XVIe siècle, par
Olivier de Magny et Gilles Durant. Le chanteur remercie la nuit d'avoir
favorisé son entreprise amoureuse, et il part de là pour dénombrer et
décrire avec complaisance chaque détail de son aventure. Mellin de
Saint-Gelais, qui le premier a donné en français d'autres imitations
en vers de l'Arioste, a dû tremper dans celle-ci. Un tel travail de
traduction suppose en effet une application littéraire qui tient au
métier. Un roi peut rimer et fredonner ses propres saillies, mais il ne
s'amuse guère à traduire celles des autres[11].
[Note 10: Voir dans les _Rime_ de l'Arioste le _capitole_:
O piu che'l giorno a me lucida e chiara,
Dolce, gioconda, avventurosa notte, etc.
]
[Note 11: Le manuscrit de M. Cigongne contient aux dernières pages
une pièce qui rappelle un peu, pour le motif, la chanson de l'Arioste,
mais qui va fort au delà; elle trouverait sa vraie place dans un
_Parnasse satyrique_. Si cette espèce de blason du corps féminin était
de François Ier, on devrait lui reconnaître une vigueur et une haleine
dont il n'a fait preuve nulle part ailleurs; mais tout y décèle une
verve exercée qui se sera mise au service de ses plaisirs.--Cette pièce,
au reste, n'est pas inédite; elle a été insérée dans le Recueil des
_Blasons_ par Méon (Blason du corps); mais, sauf une ou deux corrections
qui sont heureuses, le texte de Méon est peu correct, et même à la fin
il y a de l'inintelligible.]
Et on me permettra d'indiquer ici une observation qui s'étend à toute la
poésie française du XVIe siècle, et qui en détermine un caractère. Ce
qui arrive lorsque, lisant des vers de roi et de prince et les trouvant
agréables, on se dit involontairement: «Mais n'y a-t-il point là un
secrétaire-poëte caché derrière?» on peut le répéter avec variante en
lisant tout autre poëte du même siècle; toujours on peut se demander,
quand il s'y présente quelque chose de frappant ou de charmant: «Mais
n'y a-t-il point là-dessous quelque auteur traduit, un ancien ou un
italien?» Prenez garde en effet, cherchez bien, rappelez vos souvenirs,
et tantôt ce sera l'Arioste ou Pétrarque, tantôt Théocrite, ou tel
auteur de l'_Anthologie_, ou tel italien-latin du XVe siècle. Enfin,
avec les écrivains français de cette époque, on est sans cesse exposé
à les croire originaux, si on n'est pas tout plein des anciens ou des
modernes d'au delà des monts. Ils traduisent sans avertir, comme, aux
figes précédents, on copiait les textes latins des anciens sans avertir
non plus et sans citer. Abélard ramassait, chemin faisant, dans son
texte, des lambeaux de saint Augustin. On était bien loin d'agir ainsi
dans une pensée de plagiat; mais la lecture, la science, semblait alors
une si grande chose, qu'elle se confondait avec l'invention; tout ce qui
arrivait par là était de bonne prise. Quand, au lieu de copier, on en
vint à traduire, on se sentit encore plus autorisé, et l'on prit
de toutes mains, en disant les noms des auteurs ou en les taisant,
indifféremment.
L'imitation et la traduction, par voie ouverte ou dérobée, sont des
procédés inhérents à toutes les phases de la Renaissance. On les
pourrait signaler jusque chez les troubadours provençaux, et Bernard de
Ventadour, par exemple, ne se fait faute de traduire Ovide ou Tibulle.
Mais, à cet égard, le XVIe siècle en France dépasse tout. Dans l'estime
du temps, traduction en langue vulgaire équivalait, ou peu s'en faut,
à invention. Montaigne a résumé avec originalité cette habitude
d'appropriation savante dans son style tout tissu, en quelque sorte, de
textes anciens: «Il fault musser, dit-il, sa foiblesse soubz ces grands
crédits.» Quant aux poëtes d'alors, ils n'y entendent point malice
à beaucoup près autant que Montaigne, et ils sont aussi bien moins
créateurs que lui; ils y mettent moins de pensées de leur cru; mais
souvent, quand le fonds les porte, ils ont l'expression heureuse, forte
ou naïve, et une véritable originalité se retrouve par là. On y est
trompé, on se met à les applaudir et à les louer précisément pour ce
qu'ils ont emprunté d'autrui. Ils ne méritent qu'une part de l'éloge,
qui doit presque toujours remonter plus haut. Je noterai seulement trois
ou quatre points de détail, qui donneront à mon observation son vrai
sens et toute sa portée.
On vient de voir dans les _Poésies_ de François Ier qu'une des pièces
qu'on y distingue pour la chaleur de ton et le mouvement se trouve être
une traduction de l'Arioste. La jolie chanson de Des Portes si connue de
toute la fin du siècle, _O nuit, jalouse nuit_, qui est la contre-partie
de cette première chanson, et dans laquelle le poëte maudit la nuit pour
avoir contrarié par son trop de clarté les entreprises de l'amant, est
de même une traduction de l'Arioste, et rien dans les éditions du temps
n'en avertit. Peu importait en effet. Les hommes instruits d'alors
savaient cela sans qu'on le leur dît, et ils n'en admiraient que plus le
traducteur.
Vous ouvrez Baïf, le plus infatigable translateur en vers et qui ne
laisse rien passer des anciens sans le reproduire bien ou mal; mais
quelquefois il vous semble se reposer, il parle en son nom; il a ses
gaietés gauloises, on le jurerait, et ses propres gaillardises. Il nous
dira dans une épigramme qui a pour titre: _De son amour_:
Je n'aime ny la pucelle,
Elle est trop verte...
Je renvoie au feuillet 15 des _Passe-temps_. Pour le coup, on croit
avoir saisi chez le savant un aveu, une pointe de naturel, un grain de
Rabelais. Mais non: ce n'est là qu'une traduction encore d'une épigramme
d'Orestes qu'on peut lire dans l'_Anthologie_[12], et que Grotius a aussi
traduite. Il est vrai que, si l'on compare, Grotius a bien moins réussi
que Baïf.
[Note 12: _Anthol. palat., V, 20.]
Dans un tout autre genre, on connaît et l'on estime les comédies de
Larivey. Il les donne pour les avoir faites à _l'imitation des anciens
grecs, latins et modernes italiens_ voilà qui est franc; mais, en ces
termes généraux, l'indication reste bien vague. Que sera-ce si l'on
regarde de près? Grosley a déjà très-bien remarqué que ce _Larivey_,
sous son air champenois, fils naturel d'un des _Giunti_, fameux
imprimeurs italiens, avait tourné et comme parodié en français le nom de
son père (_l'arrivé, advena_). Eh bien, ce qu'il a fait dans son nom,
il l'a fait dans ses oeuvres; il a traduit les pièces de théâtre que
publiaient à Florence ou ailleurs ses parents les Giunti. Il les a
rendues avec esprit, avec liberté et naturel, mais textuellement.
Grosley avait noté le fait pour la comédie des _Tromperies_,
littéralement traduite des _Inganni_ de Nicolo Secchi. Il en est de même
de la pièce qui a pour titre _la Veuve_; il l'a prise tout entière, sauf
quelques suppressions, de _la Vedova_ de Nicolo Buonaparte, bourgeois
florentin et l'un des ancêtres, dit-on, des Bonaparte: cette _Vedova_
originale avait paru chez les Giunti de Florence, en 1568. _Les Jaloux_
encore sont traduits de _i Gelosi_, comédie de Vincenzo Gabiani,
gentilhomme de Brescia. De plus érudits, en y regardant, diraient sans
doute la source des autres pièces, qui doivent être le produit facile
d'une seule et même méthode[13]. Voilà certes Larivey fort rabaissé comme
ancêtre de Molière; il lui reste l'honneur d'avoir été l'un des bons
artisans du franc et naïf langage.
Mais, dira-t-on, c'est surtout l'école érudite, celle de la seconde
moitié du XVIe siècle, qui procède ainsi; la génération antérieure, qui
se rattache à Marot et à l'époque de François Ier, est moins sujette à
cette préoccupation constante et à cet artifice. Je l'accorderai sans
peine; et pourtant, là aussi, on marche à chaque pas sur des traductions
et des imitations indiquées ou sous-entendues. Je prends le petit
recueil des _Poésies_ de Bonaventure dès Periers, le poëte valet
de chambre de Marguerite de Navarre[14]; j'y cherche et j'y glane à
grand'peine quelques bons vers ou du moins quelques vers passables; mais
tout d'un coup une jolie pièce m'arrête et me réjouit: _les Roses_,
dédiées à Jeanne, princesse de Navarre, qui sera la mère d'Henri IV. De
prime abord, c'est d'un coloris neuf et charmant.
[Note 13: C'est dans les comédies de Laurent de Médicis, de François
Grazzini, de Jérôme Razzi, de Louis Dolce, dont les noms se trouvent
mentionnés dans la dédicace de Larivey à M. d'Amboise, qu'on aurait le
plus de chances de rencontrer les imitations et traductions qui restent
encore à déterminer.]
[Note 14: A Lyon, Jean de Tournes, 1544.]
Un jour de may, que l'aube retournée
Refraischissoit la claire matinée
D'un vent tant doulx....
un matin donc, le poëte se promène _au grand verger, le long du
pourpris_; il y voit sur les feuilles les gouttes de rosée toutes
fraîches, _rondelettes_, et il les décrit à ravir. Il nous rend en vers
gracieux les nuances et les parfums d'un beau jour naissant:
L'aube duquel avoit couleur vermeille
Et vous estoit aux roses tant pareille
Qu'eussiez doublé si la belle prenoit
Des fleurs le tainet, ou si elle donnoit
Le sien aux fleurs, plus beau que nulles choses:
Un mesme tainat avoient l'aube et les roses.
Une réminiscence nous vient; mais c'est Ausone, ce sont ses _Roses_
elles-mêmes, cette délicieuse idylle qu'il nous a léguée, lui, le
dernier des anciens:
Ambigeres, raperetne rosis Aurora ruborem,
An darel, et flores tingeret orta dies.
Le vieux rimeur n'a pas indiqué son larcin, il l'a même recouvert assez
ingénument quand il traduit le
Vidi _Poestano_ gaudere _rosaria_ cultu,
par
.......Là veis semblablement
Un beau laurier accoustré noblement
Par art subtil, non vulgaire ou commun,
Et le rosier de maistre Jean de Meun.
Les rosiers de Paestum traduits par celui de Jean de Meun, c'est ce
qu'on peut appeler greffer la fleur antique sur la tige gauloise. La
Fontaine usait heureusement de ce procédé-là.
Les derniers vers de la pièce ont été cités une fois par M. Nodier[15],
qui s'est complu a y voir un caractère original; ils rappellent
naturellement ceux de Ronsard: _Mignonne, allons voir si la rose_...
L'un et l'autre poëte avaient chance de se rencontrer, puisqu'ils
avaient en mémoire le même modèle. Bonaventure des Periers, après avoir
décrit, mais bien moins distinctement qu'Ausone, les vicissitudes
rapides de chaque âge des rosés, conclut comme lui:
.......Vous donc, jeunes fillettes,
Cueillez bien tost les roses vermeillettes
A la rosée, ains que le temps les vienne
A deseicher: et tandis vous souvienne
Que ceste vie, à la mort exposée,
Se passe ainsi que roses ou rosée.
[Note 15: Article sur Bonaventure des Periers (_Revue des Deux
Mondes_, 1er novembre 1839).]
Collige, virgo, rosas, dum flos novus et nova pubes,
Et memor esto aevum sic properare tuum.
La _rosée_ ajoutée aux _roses_ par le vieux poëte français est une grâce
de plus, que la rime seule peut-être lui a suggérée. Bonaventure des
Periers était moins heureux tout à côté, lorsque, essayant de traduire
en vers blancs la première satire d'Horace: _Qui fit, Moecenas_..., il
disait, en la dédiant à son ami Pierre de Bourg: «D'où vient cela, mon
amy Pierre, que jamais nul ne se contente de son estat?» L'imitation
de l'antique, au XVIe siècle, ne saurait durer bien longtemps sans
détonner; et, bon gré mal gré, on se reprend à dire avec Voltaire: «Nous
ne sommes que des violons de village auprès des anciens.»
Revenons à nos poésies. La protectrice de Bonaventure des Periers, la
reine de Navarre, y tient une grande place. A tout instant elle adresse
épîtres ou rondeaux à son frère, et celui-ci lui répond. Le talent de
l'illustre soeur est incomparablement d'un autre ordre que celui du roi,
et, chaque fois que c'est elle qui prend la plume, le lecteur le sent
à la fermeté du ton et à une certaine élévation de pensée. Il ne faut
pourtant pas s'attendre, même de sa part, à une délicatesse de goût qui
n'existait pas alors, ni à une longue suite de bons vers, tels qu'il
n'était donné d'en produire, à cette date, qu'à la seule veine fluide de
Marot. Écrivant au roi pendant une grossesse, Marguerite débutera en ces
mots:
Le groz ventre trop pesant et massif
Ne veult souffrir au vray le cueur naïf
Vous obeyr, complaire et satisfaire...
Dans les désastres et les rudes épreuves qu'eut à supporter son frère,
elle le comparera tantôt à Énéas et tantôt à Jésus-Christ, de même
qu'elle s'écriera, cri parlant de Madame d'Angoulême, leur mère, qui est
restée courageusement au timon de l'État:
À-t-elle eu peur de mal, de mort, de guerre,
Comme Anchises qui délaissa sa terre?
Elle se dira elle-même aussi infortunée que Créuse dans l'incendie
troyen, puisqu'elle s'est trouvée impuissante à suivre et à servir ceux
qu'elle aime. D'heureux vers rachètent ces associations bizarres et
ces images tirées de si loin. Toujours c'est aux meilleurs et aux plus
généreux sentiments de son frère qu'elle s'adresse; c'est le culte de
l'honneur qu'elle échauffe et qu'elle entretient en lui:
Mais toy, qui as toujours foy conservée
Et envers tous ta constance observée,
Rendant content Dieu et ta conscience
Par ta vertu, doulceur, foy, pacience,
Tenant à tous parole et vérité,
Honneur tu as, non ennuy mérité.
Elle le loue de sa clémence envers les révoltés de La Rochelle; elle
l'admire avec exaltation surtout pour sa loyale conduite et ses
chevaleresques représailles envers Charles-Quint, son grand ennemi,
lorsqu'il le fêta si royalement durant ce hasardeux passage à travers la
France:
L'Ytalien à grand peine l'a creu,
Car la bonté, qui de Dieu est venue,
De l'infidelle est tousjours incongnue.
Celluy qui est de la foy devestu
Ne peult louer en aultre sa vertu.
Or, dites-moi, qu'esse que Dieu demande?
Qu'esse que tant il loue et recommande?
C'est rendre bien pour mal, voire et aymer
Son ennemy: qui est le plus amer
Et dur morceau qui soit en l'Escripture,
D'autant qu'il est contre nostre nature.
Le Roy l'a faict, et si l'a accomply:
Ce dont le cueur, s'il n'est de Dieu remply,
Plustost mourroit que de s'y accorder.
Je me tairay du surplus recorder.
Qui faict le plus, il fera bien le moings:
Son cueur est pur et nettes sont ses mains.
François Ier répondait d'avance à ces dignes éloges, lorsque, de sa
prison d'Espagne, il lui écrivait dans une chanson:
Cuer resolu d'aultre chose n'a cure
Que de l'honneur.
Le corps vaincu, le cueur reste vainqueur[16].
[Note 16: Est-il besoin de faire remarquer l'intention de ces
allitérations, assonances et consonnances: _cuer, cure, corps, cueur,
vainqueur_? La poésie du XVIe siècle est pleine de ces vestiges d'une
versification antérieure. On lit à la page 12 du présent _Recueil_:
Ne nul plaisir que nature nous _donne_
Ne nous est riens, si bientost ne _retourne_.
La rime n'y est pas, mais il y a assonance comme chez les anciens
trouvères,]
A défaut de beaux vers, ce sont là de hauts sentiments, et ils se font
écho dans cette correspondance rimée entre le roi et sa soeur.
On s'est fort occupé de Marguerite dans ces derniers temps, et les
publications réitérées dont elle a fourni le sujet l'ont de plus en plus
mise en lumière. Les railleries à la Brantôme et les demi-sourires, dont
on pouvait jusqu'alors s'accorder la fantaisie en prononçant le nom de
l'auteur de l'_Heptamèron_, ont fait place peu à peu à une appréciation
plus sérieuse et plus fondée. A travers les conversations galantes et
libres qui étaient le bon ton du temps et où elle tenait le dé, on ne
saurait méconnaître désormais en elle ce caractère élevé, religieux,
de plus en plus mystique en avançant, cette faculté d'exaltation et de
sacrifice pour son frère, qui éclate à tous les instants décisifs et qui
fait comme l'étoile de sa vie. La duchesse d'Angoulême et ses enfants,
Marguerite et François, s'aimaient tous les trois passionnément;
c'était, comme le dit Marguerite, un parfait _triangle_, et une vraie
_trinité_. Les expressions triomphantes dont est rempli le _Journal_ de
la mère du roi, et qui rappellent le _Latonoe pertentant gaudia pectus_,
se reproduisent dans les lettres et dans les vers de sa soeur. Ces deux
femmes idolâtrent ce roi de leur sang dont elles sont glorieuses; elles
débordent sitôt qu'elles parlent de lui. La mère écrit à son fils captif
comme madame de Sévigné à sa fille absente: «A ceste heure... je cuyde
sentir en moy-mesme que vous seuffrez.» Marguerite se représente aussi
comme une autre mère pour ce frère bien-aimé, quoiqu'elle n'ait que deux
ans plus que lui; et, le revoyant après une séparation, elle croit lire
dans son seul regard toute une tendre allocution, qu'elle se traduit de
la sorte à elle-même:
........«C'est celluy que d'enfance
Tu as veu tien, tu le voys et verras;
Ainsy l'a creu et le croys et croirras.
Ne crains donc, soeur, par crainte ne diffère;
Je suis ton roy, aussy je suis ton frère.
Frère et petit n'as craint de me tenir
Entre tes bras; ne crains donc de venir
Entre les miens, qui suis grand et ton roy:
Car en croissant croist mon amour en moy.»
Ainsy parla l'oeil plain de charité,
Et voz deux bras dirent: C'est veritté[17].
Un éditeur instruit[18], qui, dans un premier travail, avait jugé fort
sainement, selon nous, de Marguerite, a cru devoir revenir sur ce
jugement dans une seconde publication, et il a été conduit par une
interprétation laborieuse à dénoncer dans le coeur de cette princesse je
ne sais quel sentiment fatal et mystérieux, dont son frère aurait été
l'objet. Mais la lettre qui, par ses termes obscurs, avait fourni
matière à l'équivoque, a été depuis lors éclaircie, rapportée à sa
vraie date, et une explication naturelle l'a replacée au nombre des
témoignages de dévouement que Marguerite prodigua à son frère durant sa
captivité. Cette lettre n'offre rien d'ailleurs de plus expressif que ce
qu'on lit en maint endroit du présent _Recueil_:
O quelle amour! et qui jamais l'eust creue!
Qui en absence est augmentée et creue;
Là où jamais changement n'ay trouvé;
Tel vous ay creu, tel vous ay éprouvé[19]!
Dans un voyage qu'elle faisait en litière durant la semaine sainte de
1547, accourant en toute hâte auprès de son frère malade, Marguerite
accusait la lenteur du transport, et, dans une chanson composée le long
du chemin, elle s'écriait d'un bond de coeur impétueux:
Avancés-vous, hommes, chevaulx,
Asseurés-moi, je vous supplye,
[Note 17: Page 183.]
[Note 18: M. Génin. Il faut ajouter qu'il porta dans ses
tergiversations et toute sa discussion sur Marguerite une passion
singulière et cette humeur acariâtre qui lui était habituelle.]
[Note 19: Page 185.]
Que nostre Roy, pour ses grands maulx,
A receu santé accomplie:
Lors seray de joye remplye.
Las! Seigneur Dieu, esveillés-vous,
Et vostre oeil sa doulceur desplye,
Saulvant vostre Christ et nous tous[20]!
De telles expressions de mysticité se mêlent perpétuellement à la
profession de sa tendresse pour son frère. Il faut y faire la part
du goût, et puis reconnaître aussi que, pour Marguerite, c'était une
dévotion réellement que l'affection fraternelle. Comme mouvement bien
sincère de piété non moins que de poésie, je signalerai un très-bel et
très-vif élan de prière à Dieu, père de Christ (page 181); le jet de
l'oraison s'y soutient d'un bout à l'autre; c'est un curieux exemple de
verve puritaine à cette époque.
Après cela, si l'on s'étonnait, si l'on souriait encore de voir cette
Marguerite si fort en contraste avec la première idée qu'on se fait
de l'auteur des _Contes et nouvelles_, nous répondrions que notre
impression ne s'est formée que sur la lecture des pièces qui attestent
la suite sérieuse de ses pensées. Nous n'ignorons pas que les plus
confidentielles même de ces pièces écrites ne disent jamais tout; nous
savons que le XVIe siècle particulièrement avait ses grossièretés, et
que le coeur humain a, de tout temps, allié bien des contraires.
Il serait donc téméraire et presque ridicule de venir répondre de
l'ensemble d'une vie et d'en garantir après coup les accidents. Qu'il
suffise d'avoir saisi la teneur et l'habitude élevée d'une âme durant
les longues et définitives années[21].
[Note 20: Page 58.]
[Note 21: Parmi les publications de date postérieure concernant
Marguerite, je veux au moins indiquer celle du comte H. de La
Ferrière-Percy, qui nous a donné le _Livre de dépenses_ de la digne
reine,--dépenses des plus honorables, des plus généreuses,--et une
_étude sur ses dernières années_ (Paris, Aubry, 1862). Tout examen un
peu approfondi tourne en l'honneur de la bonne et belle nature de cette
princesse.]
Le _Recueil_ publié par M. Champollion donne, à la suite des vers, une
soixantaine de lettres en prose, écrites par François Ier ou à lui
adressées, et presque toutes de galanterie. Une note en marge d'un
manuscrit attribue plusieurs de ces lettres à Diane de Poitiers. M.
Champollion, en reproduisant ce nom de Diane, est le premier à faire
remarquer que la supposition offre peu de certitude et de vraisemblance.
Il n'y en a aucune en effet; Diane n'a jamais passé pour être avec
François Ier dans de telles relations. De plus, les lettres de la
maîtresse anonyme trahissent une situation menacée; il y est question de
haines, de calomnies. On sent une favorite dont l'astre baisse; et celui
de Diane montait au contraire. Ces lettres contiennent, au reste, assez
d'indications indirectes pour qu'en s'y appliquant on ait le moyen
peut-être d'en déterminer la source. Mais en valent-elles la peine?
Comme échantillon du style bizarre et alambiqué, je citerai une lettre
de François Ier, que le _Recueil_ met à l'adresse de la duchesse
d'Alençon, c'est-à-dire de Marguerite. Comprenne qui pourra ce jargon.
L'hôtel Rambouillet n'a pas inventé, comme on va le voir, le style des
précieuses:
«Un chascun se sçait esjouir, ma mignonne, de son ayse; mais celuy
qui l'a, a tant forte querelle, qu'elle a anticippé et occuppé toute
demonstration, si qu'il se peult dire le sentir parfaictement. Par
quoy, puisque par cette raison je ne puis, encores moins doibs-je
faire tant d'injure à ma felicité que de l'obliger et soubsmettre à
la foiblesse de ma pleume. Seullement le peult sçavoir vostre esprit
et amour pour estre perpetuellement escripte au pappier de vostre
chair, par l'ancre de vostre sang; commung à vous C. A.[22].»
[Note 22: Je donne le texte de cette lettre d'après le manuscrit
de M. Cigongne, non que ce texte soit plus intelligible que celui du
_Recueil_ imprimé, mais parce qu'il en diffère assez notablement. Les
curieux, s'il en est, pourront comparer ensemble les deux galimatias.]
Les _Poésies_ de François Ier, fort louées de son vivant, rentrèrent
dans l'obscurité après lui; elles y restèrent, et personne alors ne
songea à les publier. M. Champollion a relevé cet oubli, qui tient à
plus d'une cause. D'abord ces poésies, en général, sont décidément
mauvaises, et les contemporains se doutent toujours bien un peu de
ces choses-là, même quand ils ne le disent pas. Puis le goût changea
brusquement à la mort de François Ier. Les beaux esprits de sa
génération, les Marot, les Bonaventure des Periers, l'avaient précédé
dans la tombe; sa soeur Marguerite le suivit de près. Le seul Mellin
de Saint-Gelais survécut, mais il avait assez à faire de se maintenir
lui-même contre le flot des poëtes survenants. Dans les dernières années
de François Ier, l'influence de Marguerite, celle même de la duchesse
d'Étampes, favorisaient à la cour une sorte de poésie semi-calviniste;
les courtisans chantaient les psaumes de Marot; Diane de Poitiers, en
arrivant à la pleine puissance, désira d'autres chansons, et le cardinal
de Lorraine, bon catholique, fut de son avis. La jeune école païenne de
Ronsard s'offrait, et elle leur convint d'autant mieux par le contraste.
Henri II personnellement aimait peu les lettres, et il est à cet égard
le plus terne de tous les Valois; mais sa soeur, la seconde Marguerite,
qui devint duchesse de Savoie, se déclara hautement protectrice de
la jeune bande. Le passé fut rayé d'un trait et comme non avenu. Les
_Poésies_ de François Ier eussent reparu assez hors de propos en cette
ère nouvelle. On mit en oubli bien d'autres productions de la veille
plus dignes de survivre, et dans un recueil des _Marguerites poétiques_,
espèce d'Anthologie finale qui résume la fleur du XVIe siècle[23], je ne
vois point qu'à l'article Roses on ait daigné se souvenir de cette pièce
si gracieuse de Bonaventure des Periers. La seconde moitié du siècle
écrasa la première.
[Note 23: _Les Marguerites poétiques, tirées des plus fameux poëtes
françois, tant anciens que modernes_, par Esprit Aubert, 1613.]
Aujourd'hui on doit des remerciements à M. Aimé Champollion, pour avoir
exhumé et mis au jour cet ensemble des royales poésies. Historiquement,
je l'ai dit, elles ont leur intérêt et même leur importance; au point de
vue littéraire, je doute fort qu'elles ajoutent beaucoup à la réputation
de François Ier. La discrétion, le choix, c'est là le secret de
l'agrément en littérature, et l'esprit qui préside aux informations
historiques obéit à des conditions différentes. Le moment serait
pourtant venu, je le crois, de dresser une Anthologie française
véritable, et d'y apporter à la fois la sévérité de l'érudition et celle
du goût. Il y aurait avant tout à faire un travail philologique de
révision; car il est incroyable à quel point les textes de ces vieilles
poésies se sont corrompus; l'incorrection des copies ou des impressions
s'est ajoutée à celle de la langue pour embrouiller le sens de certaines
pièces, qui, bien rétablies, pourraient paraître ingénieuses. Nos
_Analecta_ auraient besoin par moments de la sagacité d'un Brunck ou
d'un Jacobs; mais des esprits de cette trempe ne croiraient-ils pas s'y
rabaisser? Quoi qu'il en soit, une honnête mesure d'exactitude et de
finesse suffirait à l'oeuvre. En ce qui est du XVIe siècle, on ne
saurait se flatter, dans une telle Anthologie, d'édifier un Temple du
Goût, mais on y figurerait très-bien un Temple de la Grâce. Chaque
auteur y entrerait, selon son rang, avec un bagage très-allégé. Pour le
choix du bagage, on devrait être rigoureux, mais avec tact, et ne pas
imiter ce compilateur[24] qui, en introduisant Rémi Belleau, n'eut
d'autre soin que d'omettre la pièce d'_Avril_, précisément la perle du
vieux poëte; il y a des faiseurs de bouquets qui ont la main heureuse!
Dans un tel Temple de la Grâce, Marot présiderait le groupe entier de
ses contemporains pour le règne de François Ier; Louise Labé, à côté de
lui, tiendrait la guirlande, au-dessus même de Marguerite. Bonaventure
des Periers n'y entrerait qu'avec une seule pièce, Gohorry, avec une
seule stance[25]; le bon jurisconsulte Forcadel, un peu étonné, s'y
verrait admis pour avoir une seule fois, je ne sais comment, réussi dans
un dialogue _rustique amoureux_, traduit de Théocrite. François Ier y
serait comme roi, pour l'esprit vivifiant qu'il répandit autour de lui,
pour les sourires et les rayons qu'il prodigua avec grâce; mais, en fait
de vers de sa façon, il n'en aurait guère présents qu'une vingtaine au
plus, ce qu'il en pourrait écrire en se jouant sur une vitre, comme il
fit une fois à Chambord.
Mai 1847.
[Note 24: Auguis.]
[Note 25: La stance bien connue: _La jeune fille est semblable à la
rose_, etc., etc. Vous croyez (et moi-même je l'ai cru) que cette stance
est directement imitée du latin de Catulle? Non pas; c'est traduit de
l'_Amadis_, où Gohorry, qui traduisait une partie de ce roman espagnol,
l'a rencontrée.]
Le
CHEVALIER DE MÉRÉ
ou
DE L'HONNÊTE HOMME AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.
Connaissez-vous le chevalier de Méré? Ce n'est pas que je vous conseille
de le lire; il n'est bon à connaître que par extraits. Il passait pour
plus aimable qu'il ne devait être, à en juger par ses lettres et par ses
discours imprimés; il faisait profession de ce qui n'est bien que si
on ne le professe pas, et que si l'on en use d'un air d'aisance et de
naturel. Sa politesse est compassée, et je le soupçonne fort d'avoir été
de ceux qui sont _frivoles dans le sérieux et pédants dans le frivole_;
mais c'était certainement un homme de beaucoup d'esprit, établi sur ce
pied-là dans le monde, ayant commerce avec ce qu'il y avait de plus
considérable dans les lettres et à la cour, désigné par l'opinion, à un
certain moment (de 1649 à 1664), pour un arbitre ou du moins pour un
maître d'élégance. Son tort fut de prendre trop à la lettre et trop
au sérieux ce rôle délicat, et de pousser à bout ce qui ne doit être
qu'effleuré, ce qui doit être renouvelé toujours. On a dit de Benserade
que c'était un Voiture trop prolongé: ç'a été l'inconvénient aussi du
chevalier de Méré. Malgré ces défauts ou à cause de ces défauts mêmes,
le chevalier de Méré est un _type_; et si aujourd'hui on veut étudier un
des caractères les plus en honneur au XVIIe siècle, on ne saurait mieux
s'adresser ni surtout plus commodément qu'à lui.
Il y eut, vers ce temps, des hommes qui nous représentent et qui
réalisent en eux l'idée de l'honnête homme, comme on l'entendait alors,
bien mieux que le chevalier de Méré ne le sut faire dans sa personne,
et lui-même, parmi les gens de sa connaissance, il nous en cite qu'il
propose pour d'accomplis modèles. Il n'en est aucun pourtant qui ait
plus réfléchi que lui sur cet idéal, qui se soit plus appliqué à le
définir, à en fixer les conditions, à disserter sur l'ensemble des
qualités qui le composent, étales enseigner en toute occasion. Un maître
à danser n'est pas toujours celui (tant s'en faut) qui danse le mieux;
mais si quelque ancien maître fameux en ce genre a écrit quelque chose
sur son art, et que cet art soit en partie perdu, on doit recourir au
traité. Le chevalier de Méré a été, à son heure, un maître de bel air et
d'agrément, et il a laissé des traités.
Il ne s'exagère point d'ailleurs, autant qu'on le pourrait croire,
l'effet des préceptes: «Eh! qui doute, dit-il quelque part [26], que si
quelqu'un était aussi honnête homme que l'on dit que Pignatelle étoit
bon écuyer, il ne pût faire un honnête homme comme Pignatelle un bon
homme de cheval? D'où vient donc qu'il en arrive autrement?» Il va
lui-même au-devant des objections que soulève le didactique en pareille
matière, lorsqu'il dit: «En tous les exercices, comme la danse, faire
des armes, voltiger, ou monter à cheval, on connoît les excellents
maîtres du métier à je ne sais quoi de libre et d'aisé qui plaît
toujours, mais qu'on ne peut guère acquérir sans une grande pratique; ce
n'est pas encore assez de s'y être longtemps exercé, à moins que d'en
avoir pris les meilleures voies. Les agréments aiment la justesse en
tout ce que je viens de dire, mais d'une façon si naïve, qu'elle donne
à penser que c'est un présent de la nature[27].» Je ne saurais mieux
comparer les écrits de Méré qu'à ceux de Castiglione, auteur du livre
du _Courtisan_ (_Cortegiano_). Celui-ci a fait le code de l'_homme de
cour_, l'autre a fait celui de l'_honnête homme_.
[Note 26: Cinquième Conversation avec le maréchal de Clérembaut.]
[Note 27: _Discours de la Conversation_.]
_Honnête homme_, au XVIIe siècle, ne signifiait pas la chose toute
simple et toute grave que le mot exprime aujourd'hui. Ce mot a eu bien
des sens en français, un peu comme celui de _sage_ en grec. Aux époques
de loisir, on y mêlait beaucoup de superflu; nous l'avons réduit au
strict nécessaire. L'honnête homme, en son large sens, c'était l'homme
_comme il faut_, et le _comme il faut_, le _quod decet_, varie avec
les goûts et les opinions de la société elle-même. L'abbé Prevost est
peut-être le dernier écrivain qui, dans ses romans, ait employé le mot
_honnête homme_ précisément dans le beau sens où l'employaient, au XVIIe
siècle, M. de La Rochefoucauld et le chevalier de Méré. Lorsque Voltaire
disait en plaisantant:
Nos voleurs sont de très-honnêtes gens,
Gens du beau monde...[28],
il détournait déjà un peu le sens et le parodiait, en lui ôtant
l'acception solide qui, au XVIIe siècle, n'était pas séparable de
l'acception légère. C'est ainsi que Bautru, dès longtemps, avait dit, en
jouant sur le mot, qu'_honnête homme et bonnes moeurs ne s'accordoient
guère ensemble_; franche saillie de libertin! L'honnête homme alors
n'était pas seulement, en effet, celui qui savait les agréments et
les bienséances, mais il y entrait aussi un fonds de mérite sérieux,
d'honnêteté réelle qui, sans être la grosse probité bourgeoise toute
pure, avait pourtant sa part essentielle jusque sous l'agrément; le tout
était de bien prendre ses mesures et de combiner les doses; les vrais
honnêtes gens n'y manquaient pas.
[Note 28: _L'Enfant prodigue_, acte III, scène II.]
Les dames surtout savaient vite à quoi s'en tenir, et quand on avait
tout dit, tout expliqué, elles demandaient quelque chose encore; ce
quelque chose, dit Méré, «consiste en je ne sais quoi de noble qui
relève toutes les bonnes qualités, et qui ne vient que du coeur et de
l'esprit; le reste n'en est que la suite et l'équipage.» Le chevalier
recommande beaucoup cet entretien des dames; c'est là seulement que
l'esprit _se fait_ et que l'honnête homme s'achève; car, comme il le
remarque très-bien, les hommes sont _tout d'une pièce tant_ qu'ils
restent entre eus.
En revanche, vers le même temps (et ceci complète le chevalier), Mlle de
Scudery observait de son bord que «les plus honnêtes femmes du monde,
quand elles sont un grand nombre ensemble (c'est-à-dire _plus de
trois_), et qu'il n'y a point d'homme, ne disent presque jamais rien qui
vaille, et s'ennuyent plus que si elles étoient seules.» Au contraire,
«il y a je ne sais quoi, que je ne sais comment exprimer (avouait
d'assez bonne grâce cette estimable fille), qui fait qu'un honnête homme
réjouit et divertit plus une compagnie de dames que la plus aimable
femme de la terre ne sauroit faire[29].» Quand on sent si vivement
des deux côtés l'avantage d'un commerce mutuel, on est bien près de
s'entendre ou plutôt on s'est déjà entendu, et la science de l'honnête
homme a fait bien des pas.
[Note 29: _Conversations sur divers sujets_, par Mlle de Scudery,
article _de la Conversation_.]
On sait bien peu de chose sur la vie du chevalier de Méré; la date de sa
naissance est restée incertaine comme le fut longtemps celle de sa mort.
Il était né, dit-on, vers la fin du XVIe siècle ou au commencement du
XVIIe; mais je ne crois pas qu'il soit d'avant 1610, car il servait
encore activement en 1664, et il ne mourut qu'en 1685, comme on
l'apprend par hasard d'un mot échappé à la plume de Dangeau. Il était
cadet d'une noble maison du Poitou. Son aîné, M. de Plassac-Méré,
s'était aussi mêlé de bel-esprit, et il correspondait avec Balzac: c'est
ce même M. de Plassac qui prétendait corriger le style de Montaigne. On
a quelquefois confondu les deux frères[30]. Le chevalier ne commence à
poindre dans les Lettres de Balzac qu'en l'année 1646; c'est bien à lui
que ce grand complimenteur écrivait: «La solitude est véritablement une
belle chose; mais il y auroit plaisir d'avoir un ami fait comme vous, à
qui l'on pût dire quelquefois que c'est une belle chose[31].» Et encore:
«Si je vous dis que votre laquais m'a trouvé malade, et que votre lettre
ma guéri, je ne suis ni poëte qui invente, ni orateur qui exagère; je
suis moi-même mon historien qui vous rend fidèle compte de ce qui se
passe dans ma chambre[32].» Le chevalier, dans cette lettre, est traité
comme un _brave_ et comme un _philosophe_ tout ensemble; il avait servi
avec honneur sur terre et sur mer[33]. Avant même de s'être retiré du
service et dans les intervalles des campagnes, il ne songeait qu'à vivre
agréablement dans le monde, tantôt à la cour et tantôt dans sa maison du
Poitou, par où il était assez voisin de Balzac. Celui-ci fut son premier
modèle et son grand patron en littérature. En dédiant au chevalier ses
_Observations sur la Langue françoise_, Ménage lui disait: «Quand je
vins à Paris la première fois, vous étiez un des hommes de Paris le plus
à la mode. Votre vertu, votre valeur, votre esprit, votre savoir, votre
éloquence, votre douceur, votre bonne mine, votre naissance, vous
faisoient souhaiter de tout le monde. Toutes ces belles qualités me
furent un jour représentées par notre excellent ami monsieur de Balzac
avec toute la pompe de son éloquence.» Cette pompe ne déplaisait pas au
chevalier; il en tenait lui-même, et, sous ses airs d'homme du monde,
il avait du _collet-monté_, comme disait de lui Mme de Sévigné. Entre
Balzac et Voiture, le chevalier n'hésitait pas; il était pour le
premier, et il se risqua souvent à critiquer le second, avec qui il
était en commerce également. On peut conjecturer, par quelques passages
des _Lettres_ du chevalier, que Voiture, cet aimable badin, l'avait
moins pris au sérieux que n'avait fait Balzac, et qu'il en était résulté
quelque pique d'amour-propre entre eux. Balzac, dont les oeuvres
subsistent bien plus que celles de Voiture, avait incomparablement moins
d'esprit comme homme, et peu ou point de discernement des personnes.
«Cet homme, qui faisoit de si belles lettres, dit quelque part le
chevalier en parlant de Voiture, voulut être de mes amis en apparence;
je voyois qu'il disoit souvent d'excellentes choses, mais je sentois
qu'il étoit plus comédien qu'honnête homme; cela me le rendoit
insupportable, et j'aimois Balzac de tout mon coeur, parce qu'il étoit
tendre et plein de sentiments naturels[34].» On devine, sous ces beaux
mots, ce que l'amour-propre ne sait pas voir ou ne veut pas dire. C'est,
au reste, à la suite de ces deux épistolaires que vient se classer le
chevalier et qu'il mérite d'avoir rang dans notre littérature. Ses
_Lettres_ participent de la manière de tous deux; il a beaucoup plus de
finesse d'esprit et plus d'observation morale que Balzac; il sait par
moments le monde tout autant que Voiture; son analyse est des plus
nuancées; mais sa déduction est lente, sans légèreté, sans enjouement.
Il écrivait un jour à quelqu'un:
[Note 30: Voir dans les _Éloges de quelques auteurs françois_, par
Jolly, l'article qui concerne M. de Méré; M. de Plassac y est confondu
avec son frère. Le volume imprimé des _Lettres_ de M. de Plassac est de
1648.]
[Note 31: Lettre du 6 juin 1646.]
[Note 32: Lettre du 24 août 1646.]
[Note 33: Il servait encore en 1664, et il fit partie de l'expédition
navale contre les pirates de Barbarie, laquelle, après un assez brillant
début, eut une triste fin. Dans la _Gazette_ extraordinaire du 28
août 1664, qui annonce _la prise de la ville et du port de Gigèrie en
Barbarie par les armées du Roy, sous le commandement du duc de Beaufort,
général de Sa Majesté en Afrique_, le chevalier a l'honneur d'être
mentionné. Après le détail du débarquement et de la prise de la place,
on y lit que, le lendemain, les Maures, qui s'étaient retirés sur les
hauteurs, vinrent assaillir une garde avancée; le duc de Beaufort,
accouru au bruit de l'escarmouche, s'étant mis à la tête des Gardes,
et le comte de Gadagne à la tête de Malte, repoussèrent vertement les
assaillants: «Tous les officiers des Gardes qui étoient en ce poste, dit
le bulletin, et ceux qui survinrent, tant de leur corps que de celui de
Malle, s'y comportèrent très-dignement... Les chevaliers de Méré et
de Chastenay y furent blessés des premiers. «On pourrait conjecturer,
d'après la teneur de ce bulletin, que M. de Méré était chevalier de
Malte et servait sur les galères de l'Ordre.]
[Note 34: Lettre 128e.]
«Vous m'écrivez de temps en temps de ces lettres qu'on lit
agréablement, et surtout quand on a le goût bon; mais elles coûtent
toujours beaucoup, et je ne crois pas qu'on en puisse faire plus de
deux en un jour. Balzac me dit une fois qu'avant que d'être content
d'un certain billet au maire d'Angoulême, il y avoit passé plus de
quatre matinées. Je ne trouve pourtant rien dans ce billet ni de
beau ni de rare, et plus je le considère, moins j'en fais de cas.
Voiture se plaignoit aussi de la peine que lui avoit donnée la
lettre de la _carpe,_ et, sans mentir, il en étoit à plaindre[35].»
Mais Voiture, quoi qu'il en dise, avait l'à-propos, la rapidité, le don
du moment; ce qui n'empêche pas aujourd'hui les _Lettres_ du chevalier
d'être bien plus intéressantes et plus instructives pour nous que les
siennes.
Les _Lettres_ du chevalier, en effet, abondent en particularités qui
touchent à la fois à l'histoire de la langue et à celle des moeurs, et
qui nous y font pénétrer. Littérairement, elles sont antérieures à
la révolution que fit Mme de Sévigné dans ce genre jusque-là si peu
familier. Après Balzac, après Voiture, qui sont des épistolaires de
profession, la charmante mère de Mme de Grignan sait être parfaitement
naturelle et obéir à son propre génie, à son coeur, tout en soignant le
détail plus qu'il n'y paraît, et en songeant bien un peu au monde qui
attachait tant de prix alors à une lettre bien faite. Le chevalier de
Méré, au contraire, est resté un épistolaire tout de profession; et
de démon familier, il n'en a pas. C'est un _précieux_ qui continue de
l'être alors qu'il n'y avait déjà plus de _précieuses_, ou qu'il n'y
avait plus que la vieille Mlle de Scudery qui l'était encore. Les
_Lettres_ du chevalier offrent un continuel exemple de cette espèce de
finesse et de subtilité qu'on peut retrouver dans les _Conversations_
et les _Entretiens_ publiés vers la même date par l'auteur suranné
de _Clèlie_. Comme pensée toutefois, comme coup d'oeil moral, il est
très-supérieur à cette respectable demoiselle, et on ne saurait se
figurer, avant de l'avoir lu, ce qui se rencontre parfois chez lui de
délicat comme observation et comme langue.
[Note 35: Lettre 99e.]
Le chevalier a marqué assez bien lui-même le ton de ses lettres dans un
endroit où il discute la question de savoir _s'il faut écrire comme on
parle et parler comme on écrit[36]. Il remarque finement que les choses
qu'on ne prononce jamais et qui ne sont faites que pour être lues des
yeux, comme une histoire ou quelque composition d'un genre rassis,
ne doivent pas s'écrire comme l'on ferait un conte en conversation;
l'histoire est plus noble et plus sévère, la conversation est plus libre
et plus négligée. Et après avoir touché les harangues, il en vient aux
lettres, lesquelles, dit-il, ne se prononcent point: «Car, encore qu'on
en lise tout haut, ce n'est pas ce qu'on appelle prononcer; on ne les
doit pas écrire tout à fait comme on parle.» Pour preuve de cela,
continue-t-il, si l'on voit une personne à qui l'on vient d'écrire une
lettre, fût-elle excellente, on ne lui dira pas les mêmes choses qu'on
lui écrivait, ou pour le moins on ne les lui dira pas de la même façon.
«Il est pourtant bon, lorsqu'on écrit, de s'imaginer en quelque sorte
qu'on parle, pour ne rien mettre qui ne soit naturel et qu'on ne pût
dire dans le monde; et de même quand on parle, de se persuader qu'on
écrit, pour ne rien dire qui ne soit noble et qui n'ait un peu de
justesse.» Ainsi, premièrement, il n'écrit point ses lettres comme il
cause, et de plus même quand il cause, il parle un peu comme un _livre_;
on voit d'ici le renchérissement qu'en doit prendre son style. Il
se plaît à citer à ce propos son ami et son modèle, le maréchal de
Clérembaut, «qui cherchoit autant d'esprit avec une femme de chambre
entre deux portes que lorsqu'il parloit à la reine au milieu de toute la
cour[37].» De même lui, quand il écrivait à un procureur, il ajustait son
style comme quand il s'adressait à une duchesse. Cette manière d'écrire
et cette manière de causer étaient celles qui eurent la vogue dans le
meilleur monde, sous un certain régime de goût, entre l'_Astrée_ et la
_Clélie_; mais à quoi songeait-il de mener cela jusqu'après Mme de La
Fayette et après Boileau?
[Note 36: Cinquième _Conversation_ avec le maréchal de Clérembaut.]
[Note 37: Lettre 27e.]
Les _Lettres_ du chevalier parurent en 1682, quand le grand siècle
n'attendait plus, pour nouveauté dernière qui l'excitât, que les
_Caractères_ de La Bruyère. Un premier ouvrage, _les Conversations du
M. de C. et du C. de M._ (du maréchal de Clérembaut et du chevalier
de Méré) avait paru en 1669, l'année même des _Pensées_ de Pascal.
L'auteur-amateur avait fait imprimer dans l'intervalle quelques petites
dissertations sur _la Justesse_, sur _l'Esprit_, sur _la Conversation_,
sur _les Agréments_; tout cela venait trop tard, et l'on conçoit que
Dangeau, enregistrant dans son Journal la mort du chevalier, ait dit:
«C'étoit un homme de beaucoup d'esprit, qui avoit fait des livres qui ne
lui faisoient pas beaucoup d'honneur.» Le goût de ces choses, et surtout
de cette manière de les dire, avait passé, et, en matière légère
comme bien souvent en matière plus grave, le moment est tout; on n'en
_rappelle_ pas. Aujourd'hui, pour nous intéresser aux oeuvres du
chevalier, nous n'avons qu'à les remettre à leur vraie date, et à y
étudier le goût et les prétentions des gens du monde qui étaient sur le
pied de beaux-esprits aux environs de la Fronde, au temps de la jeunesse
de Mme de Maintenon ou de Pascal.
Je cite ces deux noms à dessein, parce que le chevalier s'y est à jamais
associé d'une manière fâcheuse et presque ridicule, et il serait trop
rigoureux vraiment de le juger par là. Il y a de lui une lettre fort
connue adressée à Pascal, et dans laquelle il prétend en remontrer à
ce génie original, et cela ni plus ni moins que sur les mathématiques;
c'est incroyable de ton:
«Vous souvenez-vous de m'avoir dit une fois que vous n'étiez plus si
persuadé de l'excellence des mathématiques? Vous m'écrivez à cette
heure que je vous en ai tout à fait désabusé, et que je vous ai
découvert des choses que vous n'eussiez jamais vues si vous ne
m'eussiez connu. Je ne sais pourtant, monsieur, si vous m'êtes si
obligé que vous pensez. Il vous reste encore une habitude que vous
avez prise en cette science, à ne juger de quoi que ce soit que par
vos démonstrations, qui, le plus souvent, sont fausses. Ces longs
raisonnements tirés de ligne en ligne vous empêchent d'entrer
d'abord en des connoissances plus hautes qui ne trompent jamais. Je
vous avertis aussi que vous perdez par là un grand avantage dans le
monde...»
Et plus loin, sur la _division à l'infini_:
«Ce que vous m'en écrivez me paroît encore plus éloigné du bon sens
que tout ce que vous m'en dites dans notre dispute...»
Il n'en faudrait pas plus qu'une pareille lettre pour perdre celui qui
l'a pu écrire dans l'opinion de la postérité, et Leibniz a traité le
chevalier avec bien du ménagement quand il a dit:
«J'ai presque ri des airs que M. le chevalier de Méré s'est donnés
dans sa lettre à M. Pascal... Mais je vois que le chevalier
savoit que ce grand génie avoit ses inégalités, qui le rendoient
quelquefois trop susceptible aux impressions des spiritualistes
outrés et qui le dégoûtoient même par intervalles des connoissances
solides[38]... M. de Méré en profitoit pour parler de haut en bas à
M. Pascal. Il semble qu'il se moque un peu, comme font les gens
du monde qui ont beaucoup d'esprit et un savoir médiocre. Ils
voudroient nous persuader que ce qu'ils n'entendent pas assez est
peu de chose. Il auroit fallu l'envoyer à l'école chez M. Roberval.
Il est vrai cependant que le chevalier avoit quelque génie
extraordinaire pour les mathématiques, et j'ai appris de M. des
Billettes, ami de M. Pascal, excellent dans les _méchaniques_, ce
que c'est que cette découverte dont ce chevalier se vante ici dans
sa lettre: c'est qu'étant grand joueur, il donna les premières
ouvertures sur l'estime des paris; ce qui fit naître les belles
pensées de _alea_ de MM. Fermat, Pascal et Huyghens...»
[Note 38: La lettre de M. de Méré doit être antérieure à la
conversion de Pascal et à ce que Leibniz appelle son _spiritualisme
outré_. Le chevalier de Méré, qui était du Poitou comme le duc de
Roannez, avait dû connaître, par cette relation, Pascal, alors lancé
dans le monde (1651-1654).--Sur ces rapports de, Pascal et de Méré, M.
F. Collet a écrit un ingénieux article (dans la Revue, _la Liberté de
penser_, 15 février 1848); mais la conjecture qu'il émet me paraît
très-sujette à contestation, et elle reste, à mes yeux, tort douteuse.]
Et Leibniz finit par conclure que le chevalier, dans ce qu'il dit
contre la _division à l'infini_, se juge lui-même, et qu'un tel homme,
évidemment, était beaucoup trop occupé des _agréments_ du monde visible
pour pénétrer fort avant dans ce monde supérieur que régit la pure
intelligence[39]. Si l'on cherche maintenant ce que Pascal a pu penser de
ce chevalier qui le régentait si rudement, il est difficile de ne pas
croire qu'il a eu en vue M. de Méré dans la définition qu'il donne
des esprits _fins_ par opposition aux esprits _géométriques_, de ces
«esprits fins qui ne sont que fins, qui, étant accoutumés à juger les
choses d'une seule et prompte vue, se rebutent vite d'un détail de
définition en apparence stérile et ne peuvent avoir la patience de
descendre jusqu'aux premiers principes des choses spéculatives et
d'imagination, qu'ils n'ont jamais vues dans le monde et dans l'usage.»
On retrouve presque en cet endroit de Pascal les termes mêmes du
chevalier et sa prétention perpétuelle à dénigrer la géométrie, sous
prétexte qu'un coup d'oeil habile suffît à tout[40].
[Note 39: _Leibnitii Opera omnia_, au tome II, page 92.]
[Note 40: «Outre que cette méthode est lassante, et que jamais ce n'a
été le langage d'aucune cour du monde, il me semble que tout ce qu'on
dit de beau, de grand et de nécessaire, saute aux yeux quand on le dit
bien.» (Seconde _Conversation_ du chevalier de Méré avec le maréchal de
Clérembaut.)]
Si le chevalier s'est fort compromis par sa manière de traiter Pascal en
écolier, il ne fut guère plus d'à-propos avec Mme de Maintenon, qu'il
avait plus de motifs d'ailleurs d'appeler son _écolière_. Il l'avait
connue jeune, lorsqu'elle était Mlle d'Aubigné, et l'avait aussitôt
estimée à son prix. Il s'était même appliqué à la former au monde, car
c'était évidemment la vocation de ce galant homme et son goût
dominant d'avoir toujours, comme dit Mlle de Launay, à instruire et à
_documenter_ quelqu'un sur les grâces. La _jeune Indienne_, comme il
l'appelait, lui dut sa première réputation dans le beau monde. Plus
tard, après des années, il rappelait cela un peu pédantesquement à Mme
de Maintenon, déjà poussée dans les grandeurs et à la veille d'enchaîner
Louis XIV:
«En vérité, madame, lui écrivait-il, il seroit bien mal aisé
d'avoir tant d'amis d'importance au milieu de la cour, et d'estimer
constamment ceux qui n'y sont de rien, quand ce seroit les plus
honnêtes gens qu'on ait jamais vus. Il ne faut attendre que d'une
vertu bien rare une faveur si extraordinaire. Mais, du temps que
j'avois l'honneur de de vous approcher, je m'apercevois que vous
saviez toujours distinguer le vrai mérite parmi de certaines choses
brillantes qui ne dépendent que de la fortune, et cela me fait
espérer que vous ne désapprouverez pas la liberté que je prends de
vous écrire. Je pense avoir été le premier qui vous ai donné de
bonnes leçons [41]... Je me souviens que je vous instruisois à vous
rendre aimable, et que dès lors vous ne l'étiez que trop pour
moi...»
[Note 41: Le chevalier oublie ici un de ses préceptes les plus
essentiels, car il a dit: «Un jeune homme, pour apprendre à chanter, à
danser, à monter à cheval, à voltiger ou à faire des armes, peut choisir
de ces maîtres qui ne cachent pas leur science, parce que, s'ils
excellent dans leur métier, ils s'en peuvent louer hardiment et sans
rougir. Il n'en est pas ainsi de cette qualité si rare; on se doit
bien garder de dire qu'on est honnête homme, quand on le seroit du
consentement des plus difficiles... On ne trouve que fort peu de ces
excellents maîtres d'honnêteté, et l'on n'en voit point qui se vantent
de l'être.» (Discours _de la vraie Honnêteté_, Oeuvres posthumes.)]
On a voulu voir dans la suite de la lettre une façon détournée de
demande en mariage; c'est infiniment trop dire: le chevalier badine
là-dessus et ne veut que recommander à son ancienne amie un honnête
homme qui a besoin de protection. Il faut pourtant avoir bien du
contre-temps pour aller faire la leçon à Pascal sur la géométrie, et
pour avoir l'air (ne fût-ce que cela) de s'offrir pour mari à Mme de
Maintenon vers l'année 1680.
Quand l'abbé Nadal publia, en 1700, les _Oeuvres posthumes_ du
chevalier, les choses étaient devenues autrement manifestes, et l'humble
Esther siégeait sous le dais. Il faut voir aussi comme l'honnête
éditeur, se met en frais au nom du chevalier, et comme celui-ci, pour
cette fois, nous apparaît tout d'un coup aux pieds de son écolière. Les
rôles sont complètement renversés. Après avoir nommé les personnes les
plus considérables qui étaient de l'intimité de M. de Méré, l'abbé Nadal
continue en ces termes:
«C'étoit là toute sa société, si on ose y ajouter encore une
personne illustre dont le nom emporte toutes les idées les plus
sublimes de l'esprit, de la vertu, de la grandeur d'âme et de tant
d'autres qualités qui mettent encore-au-dessous d'elle tout ce que
la fortune a de plus élevé et de plus éblouissant. Aussi jamais ne
fit-elle naître d'admiration plus vive que la sienne. _Elle a été
l'objet de ses méditations dans sa retraite; on la retrouve partout
dans ses idées_. Selon lui, ses derniers préceptes ne sont que
l'éloge et l'expression de ses vertus mêmes, et c'est dans l'honneur
d'approcher Mme de Maintenon qu'il a trouvé la source de ces
bienséances si délicates, réduites ici en règles et en principes.»
C'est ainsi que les choses s'accommodent avec un peu de complaisance;
cet abbé Nadal faisait le prophète après coup. Les _Lettres_ publiées en
1682 montrent assez que le chevalier se posa jusqu'à la fin en maître
plus disposé à donner qu'à recevoir des leçons[42].
Je n'ai pas dissimulé les torts et infime les petits ridicules du
chevalier, et j'ai le droit, ce me semble, d'en venir maintenant à ses
mérites; ils sont très-réels, très-fins, et ce m'a été un si sensible
plaisir de les découvrir que je voudrais le faire partager. Il n'y a
pour cela qu'une manière, c'est de le citer avec choix, car on ferait
un délicieux recueil de ses pensées et de quelques-unes de ses lettres.
N'était-ce pas, en effet, un homme de beaucoup d'esprit que celui dont
on rencontre de telles pensées à chaque page?
[Note 42: Ainsi, à travers les fatuités de cette lettre qui nous
paraît si étrange de ton, il savait très-bien indiquer le côté faible
de Mme de Maintenon, lui dénoncer cet oubli où on l'accusait de laisser
tomber insensiblement ses relations du passé: «On s'imagine que vos
anciens amis ne tiennent pas en votre bienveillance une place fort
assurée.» Il l'avertit qu'on lui reprochait à la cour de n'aimer à
favoriser que des gens déjà élevés et par eux-mêmes en faveur. En même
temps il reconnaissait son charme, qui faisait qu'on lui restait attaché
malgré tout: «Si cela vous paroît peu vraisemblable à cause que vous
m'avez extrêmement négligé, lui disait-il, je vous apprends qu'entre vos
merveilleuses qualités qui font tant de bruit, vous en avez une que je
regarde comme un enchantement: c'est que les gens de bon goût qui vous
ont bien connue ne vous sauroient quitter, de quelque adresse que vous
usiez pour vous en défaire, et j'en suis un fidèle témoin.» Tout cela
est finement observé et n'est pas du tout ridicule. En somme, on ne
connaîtrait pas bien Mme de Maintenon et surtout Mlle d'Aubigné, «belle
et _d'une beauté qui plaît toujours_, douce, secrète, fidèle, modeste,
intelligente...,» si on ne recourait au chevalier. (Lettres 38e, 6le,
48e, etc.) Je serais étonné si ce n'était pas d'elle aussi qu'il veut
parler: «Une personne, la plus charmante que je connus de ma vie...»
(Page 152 des _Oeuvres posthumes_.) La Beaumelle, ce chroniqueur si peu
sûr, a _romancé_ selon son usage le chapitre où figure le chevalier; il
est temps qu'un noble et grave historien, M. le duc de Noailles, vienne
remettre l'ordre et la justesse dans les choses de sa maison.]
«On n'est plus du monde quand on commence à le bien connoître; au moins
le voyage est bien avancé devant que l'on sache le meilleur chemin.»
«Comme la voix vient en chantant, et que l'on apprend à s'en bien
servir quand on l'exerce sous un bon maître, l'esprit s'insinue et se
communique insensiblement parmi les personnes qui l'ont bien fait. Il
ne faut point douter que l'on en puisse acquérir lorsqu'un habile homme
s'en mêle.»
«Ceux qui ont le coeur droit ont le sens de même, pour peu qu'ils en
aient; et prenez garde que de certaines gens qui ont tant de plis et
de replis dans le coeur n'ont jamais l'esprit juste: il y a toujours
quelque faux jour qui leur donne de fausses vues.»
«On ne saurait avoir le goût trop délicat pour remarquer les vrais et
les faux agréments, et pour ne s'y pas tromper. Ce que j'entends par là,
ce n'est pas être dégoûté comme un malade, mais juger bien de tout ce
qui se présente, par je ne sais quel sentiment qui va plus vite, et
quelquefois plus droit que les réflexions.»
«Il faut, si l'on m'en croit, aller partout où mène le génie, sans autre
division ni distinction que celle du bon sens.»
«Celui qui croit que le personnage qu'il joue lui sied mal ne le saurait
bien jouer, et qui se défie d'avoir de la grâce ne l'a jamais bonne.»
«Pour bien faire une chose, il ne suffit pas de la savoir, il faut s'y
plaire, et ne s'en pas ennuyer.»
«Ce qui languit ne réjouit pas, et quand on n'est touché de rien,
quoiqu'on ne soit pas mort, on fait toujours semblant de l'être.»
«La plupart des gens avancés en âge aiment bien à dire qu'ils ne sont
plus bons à rien, pour insinuer que leur jeunesse étoit quelque chose de
rare.»
Cet _honnête homme_ que le chevalier veut former, et qui est comme
un idéal qui le fuit (car l'ordre de société que ce soin suppose
se dérobait dès lors à chaque instant), lui fournit pourtant une
inépuisable matière à des observations nobles, délices, neuves, parfois
singulières et philosophiques aussi. Comme, selon lui, le propre de
l'_honnête homme_ est de n'avoir point de métier ni de profession, il
pensait que la cour de France était surtout un théâtre favorable à le
produire: «car elle est la plus grande et la plus belle qui nous soit
connue, disait-il, et elle se montre souvent si tranquille que les
meilleurs ouvriers n'ont rien à faire qu'à se reposer.» Ce parfait
loisir constitue véritablement le climat propice: être capable de tout
et n'avoir à s'appliquer à rien, c'est la plus belle condition pour
le jeu complet des facultés aimables: «Il y a toujours eu de certains
fainéants sans métier, mais qui n'étoient pas sans mérite, et qui ne
songeoient qu'à bien vivre et qu'à se produire de bon air.» Et ce mot
de _fainéants_ n'a rien de défavorable dans l'acception, car «ce sont
d'ordinaire, comme il les définit bien délicatement, des _esprits doux_
et des _coeurs tendres_, des gens fiers et civils, hardis et modestes,
qui ne sont ni avares ni ambitieux, qui ne s'empressent pas pour
gouverner et pour tenir la première place auprès des rois: ils n'ont
guère pour but que d'apporter la joie partout[43], et leur plus grand
soin ne tend qu'à mériter de l'estime et qu'à se faire aimer.» Voilà
les _fainéants_ du chevalier. Être ce qu'on appelle _affairé_, c'est là
proprement la mort de l'honnête homme. M. Colbert, par exemple, était
affairé, et de nos jours, hélas! chacun ne ressemble-t-il pas plus ou
moins en cela à M. Colbert[44]?
[Note 43: Et non pas une joie de plaisants et de diseurs de bons
mots, comme les Boisrobert, les Marigny, les Sarasin (M. de Méré les
exclut nommément), mais une joie légère et insinuante.]
[Note 44: M. Colbert était tel, occupé et le paraissant; mais le fils
de Colbert, l'aimable M. de Seignelai, comme il savait tout concilier!
On se rappelle ces vers de Chaulieu parlant de son rêve d'Élysée:
Dans un bois d'orangers qu'arrose un clair ruisseau,
Je revois Seignelai, je retrouve Béthune,
Esprits supérieurs en qui la volupté
Ne déroba jamais rien à l'habileté,
Dignes de plus de vie et de plus de fortune.
Seignelai, Béthune, M. de Lionne, on les reconnaît _honnêtes gens_
jusque dans les affaires; ils portent le poids légèrement, et, à les
voir, rien ne paraît.]
Pour être honnête homme (selon le chevalier toujours), il faut prendre
part à tout ce qui peut rendre la vie heureuse et agréable, agréable aux
autres comme à soi. De même que le chrétien veut faire du bien même à
ceux qui lui veulent du mal, le vrai honnête homme ne saurait négliger
de plaire, même à ses ennemis, quand il les rencontre: «car celui qui
croit se venger en déplaisant se fait plus de mal qu'il n'en fait aux
autres.»--«Il y en a d'autres qui veulent bien plaire et se faire aimer;
mais ni l'honneur, ni la vérité, ni le bien de ceux qui les écoutent,
ne leur font jamais rien dire, s'ils n'y trouvent leur compte.» Ah! que
cette vue sordide est bien loin du coeur du véritable honnête homme! Ne
rien faire que par intérêt, même en ces choses légères, ne pas savoir
être aimable, même gratuitement et en pure perte, M. de Méré appelle
cela les _mauvaises moeurs_. Qu'aurait-il pensé de N., qui a tant
d'esprit et qui se croit si moral, mais qui dès sa jeunesse, et jusque
dans ses frais d'esprit, n'a jamais rien fait d'inutile? L'honnête homme
est plus généreux; il cherche à plaire partout et à tous, même aux
moindres que lui, et sans intérêt. Qui n'a rencontré dans le monde,
depuis qu'on n'a plus le loisir d'y être parfaitement _honnête homme_,
de ces gens qui sont charmants avec vous le soir, à condition d'être
brusques s'ils vous rencontrent le matin, et de s'arranger, du plus loin
qu'ils vous avisent, pour ne vous point reconnaître? Ces procédés-là
(qui sont déjà les procédés américains) n'entrent pas dans l'idée du
chevalier: au fond d'un désert comme au milieu de la cour, à l'écart, à
l'improviste, à chaque heure, son honnête homme est le même, car il a
son inspiration dans le coeur. Aussi la vraie honnêteté est indépendante
de la fortune; comme elle s'en passe au besoin, elle ne s'y arrête pas
chez les autres; elle n'est dépaysée nulle part: «Un honnête homme de
_grande vue_ est si peu sujet aux préventions que, si un Indien d'un
rare mérite venoit à la cour de France et qu'il se pût expliquer, il ne
perdroit pas auprès de lui le moindre de ses avantages; car, sitôt que
la vérité se montre, un esprit raisonnable se plaît à la reconnoître,
et sans balancer.» Mais ici il devient évident que la vue du chevalier
s'agrandit, qu'il est sorti de l'empire de la mode; son savoir-vivre
s'élève jusqu'à n'être qu'une forme du _bene beateque vivere_ des sages;
son honnêteté n'est plus que la philosophie même, revêtue de tous ses
charmes, et il a le droit de s'écrier: «Je ne comprends rien sous le
ciel au-dessus de l'honnêteté: c'est la quintessence de toutes les
vertus.»
Vous êtes-vous jamais demandé quelle nuance précise il y a entre
l'_honnête homme_ et le _galant homme_? Le chevalier va vous le dire.
Un galant homme a de certains agréments qu'un honnête homme n'a pas
toujours; mais un honnête homme en a de bien profonds, quoiqu'il
s'empresse moins dans le monde. On n'est jamais tout à fait honnête
homme _que les dames ne s'en soient mêlées_; cela est encore plus vrai
du galant homme. Cette dernière qualité plaît surtout dans la jeunesse;
prenez garde qu'elle ne passe avec elle aussi, comme une fleur ou comme
un songe. Le véritable galant homme ne devrait être qu'un honnête homme
un peu plus brillant ou plus enjoué qu'à son ordinaire, un honnête homme
dans sa fleur.
On confond quelquefois le _bon air_ avec l'_agrément_; il y a pourtant
_beaucoup_ de différence. «Le bon air, dit le chevalier, se montre
d'abord, il est plus régulier et plus dans l'ordre. L'agrément est plus
flatteur et plus insinuant; il va plus droit au coeur, et par des voies
plus secrètes. Le bon air donne plus d'admiration, et l'agrément plus
d'amour. Les jeunes gens qui ne sont pas encore faits, pour l'ordinaire
n'ont pas le bon air, ni même de certains agréments de maître.» Le
chevalier revient plus d'une fois sur cette idée que «ce qu'on appelle
le goût bon, il ne faut pas l'attendre des jeunes gens, à moins qu'ils
n'y soient extrêmement nés ou que l'on n'ait eu grand soin de les y
élever.» Les jeunes gens, par une impétuosité naturelle, vont d'abord à
ce qui leur paraît le plus nécessaire, et le reste les touche fort peu.
Il est besoin, selon une expression heureuse, de _faire l'esprit_, de
faire le goût: l'étoffe un peu roide a besoin d'un certain _usé_ pour
acquérir toute sa souplesse et son délicat. Au reste, ceux et surtout
celles qui sont dignes d'avoir du goût y arrivent assez tôt, et de bien
des manières. On se rappelle cette charmante et toute jeune Mlle de
Saint-Germain chez Hamilton, qui avait tout bien dans sa personne,
hormis les _mains_: «Et la belle se consoloit de ce que le temps de les
avoir blanches n'étoit pas encore venu.»
A cet égard, tout épicurien qu'il se montre en bien des endroits, le
chevalier ne sait sans doute pas la recette aussi bien que les Grammont,
les Hamilton, ces voluptueux rompus à l'art de plaire. Lui qui
nous parle si souvent de Pétrone et de César, ces honnêtes gens de
l'antiquité, il ne s'est peut-être jamais posé, dans toute sa portée
morale, la question délicate et périlleuse: «A quel prix le goût se
perfectionne-t-il? et quel mélange secret le mûrit le mieux?» Mais,
dans sa méthode plus honnête et moins hasardée, il sait trouver de bons
conseils. Avec les femmes il recommande les procédés qui servent à
montrer l'esprit tout en favorisant le sentiment. Il a remarqué que
celles qui ont le plus d'esprit, dit-il, préfèrent à trop d'éclat et à
trop d'empressement je ne sais quoi de plus retenu. Selon lui, on est
trop prompt à leur jeter son coeur à la tête, et on leur en dit plus
d'abord que la vraisemblance ne leur permet d'en croire, et bien souvent
qu'elles n'en veulent: «On ne leur donne pas le loisir de pouvoir
souhaiter qu'on les aime, et de goûter une certaine douceur qui ne se
trouve que dans le progrès de l'amour. Il faut longtemps jouir de ce
plaisir-là pour aimer toujours, car on ne se plaît guère à recevoir
ce qu'on n'a pas beaucoup désiré, et quand on l'a de la sorte, on
s'accoutume à le négliger, et d'ordinaire on n'en revient plus.» Pour
le coup, on reconnaît, tissez bien, ce me semble, le maître de Mme de
Maintenon; et qui donc sut mettre en pratique, comme elle, cet art de
douce et puissante lenteur?
Le chevalier sait bien l'antiquité latine et grecque; il en parle
très-volontiers, d'une manière qui nous paraît bien d'abord un peu
étrange, car il l'accommode, bon gré mal gré, à ses façons modernes;
pourtant il y a de quoi profiter à l'entendre. Comme il cherche partout
des honnêtes gens, il s'est avisé de découvrir que le premier en date
était Ulysse: «Il connoissoit le monde, comme Homère en parle, dit-il;
mais je crois qu'il n'avoit que bien peu de lecture.» Puis vient
Alcibiade, autre honnête homme selon Platon. On est tout étonné de le
voir prendre sérieusement à partie Alexandre, et le morigéner en deux ou
trois circonstances, comme civil et galant hors de propos[45]; il essaye
tout aussitôt de se justifier de l'étrange idée: «Que si l'on m'allègue
que c'étoit la bienséance de ce temps-là, ce n'est rien à dire; les
grâces d'un siècle sont celles de tous les temps. On s'y connoissoit
alors à peu près comme aujourd'hui, tantôt plus, tantôt moins, selon les
cours et les personnes; car le monde ne va ni ne vient, et ne fait
que tourner.» L'erreur du chevalier se saisit bien nettement dans ce
passage. Oui, le monde ne fait que tourner, mais les grâces, et surtout
les bienséances, restent-elles les mêmes? Voilà ce qui ne saurait se
soutenir, à moins d'être entiché; et, s'il est de certaines grâces
naturelles et vraies qui, après des éclipses de goût, se maintiennent
éternellement belles et restent jeunes toujours, sont-ce de ces grâces
comme il l'entend, lui le bel-esprit et le raffiné?
[Note 45: De même pour Scipion, de qui il a dit: «Je trouve Scipion
si formaliste et si tendu, que je ne l'eusse pas cherché pour un homme
de bonne compagnie.» (_Oeuvres posthumes_, page 63). Et sur Virgile,
_qui écrivoit plus en poëte qu'en galant homme_, voir la lettre 22e à
Costar.]
Le chevalier, je le répète, était fort instruit; il avait présent à la
pensée, sans doute, ce mot d'Hérodote: «Il y a longtemps que les hommes
ont trouvé ce qui est bien, et ce qu'il importe de savoir.» Il avait
assez d'étendue et de sagacité d'esprit pour deviner, chez ces hommes de
l'antiquité, ceux qui réalisaient en eux quelque chose de l'idée subtile
qu'il se faisait. En un sens, Pétrone et César lui paraissaient avec
raison de vrais honnêtes gens, et ce Ménon le Thessalien, dont parle
Xénophon dans sa _Retraite_, personnage qui avait tous les vices,
surtout la fausseté, qui croyait exactement que la parole a été donnée
pour déguiser sa pensée, même entre amis, et qui regardait tout net les
gens vrais comme des êtres _sans éducation_[46], ce Ménon si avancé en
moeurs lui eût paru un faux honnête homme et un _roué_ de ce temps-là.
Mais le travers était de vouloir suivre dans le détail ce qui ne
se laissait entrevoir que dans un aperçu rapide. Le chevalier, en
vieillissant et en devenant plus vertueux, faisait subir à son idée
d'_honnête homme_ une métamorphose graduelle qui le menait jusqu'à y
comprendre tous les sages, Platon, Pythagore lui-même. A force d'y
voir je ne sais quelle puissance de charmer et d'adoucir les coeurs
farouches, peu s'en faut qu'il n'y ait fait entrer Orphée. Il était
tombé évidemment dans la confusion.
Il n'y était pas encore, quand il parlait de Pétrone et de César, et
quoiqu'il y ait dans le ton dont il disserte
Showing first 200,000 characters. Full text: gutenberg.org/ebooks/14692