Théologie hindoue. Le Kama soutra.
by Vatsyayana · French · Gutenberg #14609 · 609,652 chars · public domain (US)
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Title: Théologie hindoue. Le Kama soutra.
Author: Vatsyayana
Translator: Lamairesse
Release date: January 5, 2005 [eBook #14609]
Most recently updated: October 28, 2024
Language: French
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK THÉOLOGIE HINDOUE. LE KAMA SOUTRA. ***
THÉOLOGIE HINDOUE
LE
KAMA SOUTRA
RÈGLES DE L'AMOUR
DE VATSYAYANA
(MORALE DES BRAHMANES)
TRADUIT PAR E. LAMAIRESSE
ANCIEN INGÉNIEUR EN CHEF
DES ÉTABLISSEMENTS FRANÇAIS DANS L'INDE
Traducteur de la Morale du Divin Pariah
INTRODUCTION
Les principes sur le juste et l'injuste sont les mêmes en tout temps et
en tout lieu, ils constituent la morale absolue; mais les principes sur
les moeurs varient avec les âges et les pays. Depuis la promiscuité sans
limites des tribus sauvages jusqu'à la prohibition absolue de l'oeuvre
de chair en dehors du mariage, que de degrés divers dans la liberté
accordée aux rapports sexuels par l'opinion publique et par la loi
sociale et religieuse! A l'exception des Iraniens et des Juifs, toute
l'antiquité a considéré l'acte charnel comme permis, toutes les fois
qu'il ne blesse pas le droit d'autrui, comme par exemple le commerce
avec une veuve ou toute autre femme complètement maîtresse de sa
personne. Toutefois la Chine, la Grèce et Rome ont honoré les vierges,
et l'Inde les ascètes voués à la continence à titre de sacrifice.
Au point de vue de la raison seule et d'une conscience égoïste, la
tolérance des Indiens et des païens parait naturelle et la règle sévère
des Iraniens semble dictée par l'intérêt social ou politique; aussi
cette règle n'a-t-elle été imposée qu'au nom d'une révélation par
Zoroastre et par Moïse.
De là deux grandes divisions entre les peuples sous le rapport des
moeurs; chez les uns la monogamie est obligatoire, chez les autres la
polygamie est permise sous toutes les formes qu'elle peut revêtir, y
compris le concubinage et la fornication passagère. Dans l'antiquité on
doit, entre les peuples qui n'admettent pas de révélation, distinguer
sous le rapport des moeurs: d'une part, les Ariahs de l'Inde chez
lesquels la religion et la superstition se mêlent intimement et
activement à tout ce qui concerne les moeurs, dans un intérêt politique,
avec absence de génie artistique; et d'autre part, les Ariahs
d'Occident, c'est-à-dire les Grecs et les Romains chez lesquels ce culte
a été seulement la manifestation extérieure des moeurs, sans direction
ni action marquée sur elles, et où le génie artistique a tout idéalisé
et tout dominé.
Ainsi le naturalisme des Brahmes, l'antiquité payenne et les principes
de l'Iran ou d'Israël, dont a hérité le Christianisme, forment trois
sujets d'études de moeurs à rapprocher et à faire ressortir par leurs
contrastes. La matière se trouve: pour le premier sujet, dans les
scholiastes et les poètes du brahmanisme; pour le second, dans la
littérature classique, principalement dans les poètes latins sous les
douze Césars; pour le troisième, dans les auteurs modernes sur les
moeurs, savants et théologiens. Ces auteurs sont universellement connus
et il suffira d'en citer quelques extraits. Mais il est nécessaire de
donner, dans cette introduction, d'abord des renseignements sommaires
sur les Iraniens, puis des détails plus complets sur les Brahmes.
LES IRANIENS.--Il paraît établi que le Mazdéisme est postérieur au
XIXe siècle avant Jésus-Christ, époque où commence l'ère védique, et
antérieure au VIIIe siècle avant Jésus-Christ; d'où l'on conclut
que l'auteur de l'Avesta a précédé la loi de Manou et n'a pu être
contemporain de Pythagore comme l'affirment quelques historiens grecs.
Peut-être d'ailleurs Zoroastre est-il un nom générique (comme l'ont
été probablement ceux de Manou et de Bouddha) qui désigne une série de
législateurs dont le dernier serait celui que Pythagore aurait connu à
Babylone et à Balk où il tenait école.
L'antique Iran était à l'est du grand désert salé de Khaver, autrefois
mer intérieure; son centre était Merv et Balk. Tout près était, sinon
le berceau de la race Aryenne, au moins sa dernière station, avant la
séparation de ses deux branches asiatiques.
On s'accorde à reconnaître dans Zoroastre un réformateur qui voulut
relever son pays succombant à l'exploitation des Mages (magiciens) et à
l'inertie, et le régénérer par le travail, surtout agricole, et par le
développement de la population fondé sur le mariage, les bonnes moeurs
et les idées de pureté. Voici ses deux préceptes essentiels que nous
retrouvons dans la loi de Moïse:
Eviter et purifier les souillures physiques et morales; avoir des moeurs
pures pour augmenter la population. Zoroastre recommande l'art de guérir
et proscrit la magie, son code n'est qu'une thérapeutique morale et
physique.
Il peut, ainsi que quelques-uns le prétendent de Moïse, avoir emprunté
à l'Égypte une grande partie de ses préceptes sur les souillures et les
purifications.
Ce qui domine dans la morale de Zoroastre, c'est l'horreur du mensonge;
ce trait ne se trouve dans aucune des religions de l'Orient ni dans le
caractère d'aucune de ses races, sauf les Iraniens et les Bod (anciens
Scythes).
Comme principe, il paraît dériver de la quasi-adoration de la lumière,
qui fait le fond du Mazdéisme. On doit certainement aussi en faire
honneur à la droiture et à l'élévation de caractère de son fondateur.
Les aspirations morales du Mazdéen, sa conception de la vie, du devoir
et de la destinée humaine, sont exprimées dans la prière suivante:
«Je vous demanderai, ô Ozmuzd, les plaisirs, la pureté, la sainteté.
Accordez-moi une vie longue et bien remplie. Donnez aux hommes des
plaisirs purs et saints, qu'ils soient _toujours engendrant, toujours
dans les plaisirs_.»
«Défendez le sincère et le véridique contre le menteur et _versez la
lumière_.»
Après le mensonge, le plus grand des crimes, aux yeux de Zoroastre, est
le libertinage, tant sous la forme d'onanisme ou d'amour stérile que
sous celle d'amour illégitime et désordonné.
La perte des germes fécondants est la plus grande faute aux yeux de la
société et de Dieu.
L'Iranien sans femme est dit «_au dessous de tout_.»
Le père dispose de sa fille et le frère de sa soeur.
La jeune fille doit être vierge. Le prêtre dit au père: «Vous donnez
cette vierge pour la réjouissance de la terre et du ciel, pour être
maîtresse de maison et gouverner un lieu.»
L'acte conjugal doit être sanctifié par une prière: «Je vous confie
cette semence, ô Sapondamad» (la fille d'Ozmuzd).
Chaque matin, le mari doit invoquer Oschen (qui donne abondamment les
germes).
Si l'amant se dérobe, la femme qu'il a rendue mère a le droit de le
tuer.
L'infanticide et le concubinage sont punis de mort, mais la loi n'édicte
rien contre les femmes «publiquement amoureuses, gaies et contentes, qui
se tiennent par les chemins et se nourrissent au hasard de ce qu'on leur
donne.» Cette tolérance est une sorte de soupape ouverte aux passions
pour empêcher le concubinage et l'adultère.
Zoroastre recommande aussi l'accouplement des bestiaux.
Il prescrit de traiter les chiens presque aussi bien que les hommes;
sera damné celui qui frappera une chienne mère. Dans tout l'Orient on ne
retrouve qu'au Thibet ce soin presque pieux pour les chiens. Outre les
préceptes sur le mariage et les souillures, il y a beaucoup d'autres
points de ressemblance entre l'Avesta et la Bible. M. Renan en a conclu
qu'il y a eu certainement un croisement entre le développement iranien
et le développement juif. M. de Bunsen a publié un livre pour démontrer
que le Christianisme n'est autre chose que la doctrine de Zoroastre,
transmise par un certain nombre d'intermédiaires jusqu'à saint Jean dont
l'évangile est, selon quelques uns, l'expression de la doctrine secrète
de Jésus, de sa métaphysique. Il soutient que la formule «je crois au
père, au fils et à l'esprit» à laquelle se réduisait, d'après M. Michel
Nicolas, le _Credo_ des premiers chrétiens, n'est pas juive, mais
qu'elle vient de Zoroastre.
Il n'est point surprenant qu'un homme d'imagination identifie ainsi deux
doctrines qui se rapprochent beaucoup par leur pureté.
M. Emile Burnouf, de son côté, pense que ce _Credo_ était aussi celui
des Ariahs dans l'Ariavarta, ce qui peut se concilier avec la thèse de
Mr de Bunsen.
Le même auteur fait dériver la symbolique chrétienne du culte primitif
des Ariahs.
Ce sont là de brillants aperçus plutôt que des faits rigoureusement
acquis à la science. Ce qui n'est point contesté, c'est l'identité
presque parfaite des règles sur les moeurs chez les Iraniens et chez les
juifs, et par suite chez les chrétiens. Pour qu'on en soit frappé, il
suffit de rappeler:
1° Les préceptes du Décalogue: VIe «Tu ne forniqueras point»; «IXe Tu ne
désireras pas la femme de ton prochain»; ou bien le 6e commandement de
Dieu: «L'oeuvre de chair tu ne feras, qu'en mariage seulement», et le 9e
«Luxurieux point ne seras, de corps ni de consentement.»
2° La doctrine de l'Eglise sur l'Onanisme (Père Gury, théologie morale).
«La pollution consiste à répandre sa semence sans avoir commerce avec
un autre; la pollution directe parfaitement volontaire est toujours un
péché mortel.»
«Toute effusion de semence, faite de propos délibéré, si faible qu'elle
soit, est une pollution et par suite un péché mortel.»
«DE L'ONANISME EN PARTICULIER»
«L'onanisme tire son nom d'Onam, second fils du patriarche Juda, qui
après la mort de son frère Her, fut forcé, selon la coutume, d'épouser
sa soeur Thamar pour donner une postérité à son frère. Mais,
s'approchant de l'épouse de son frère, il répandait sa semence à terre
pour que des enfants ne naquissent pas sous le nom de son frère. Aussi
le Seigneur le frappa parce qu'il faisait une chose abominable (Genèse
XXXVIII, 9 et 10).
«922.--L'onanisme volontaire est toujours un péché mortel en tant que
contraire à la nature; aussi il ne peut jamais être permis aux époux,
parce que:
1° Il est contraire à la fin principale du mariage et tend en principe à
l'extinction de la société et par conséquent renverse l'ordre naturel;
2° Parce qu'il a été défendu strictement par le législateur suprême et
créateur, comme il résulte du texte précité de la Genèse.»
L'INDE.--Dans l'Inde la morale se confond avec la religion, et la
religion avec les Brahmes. Ce sont trois termes qu'on ne peut séparer
dans un exposé. Nous nous étendrons donc quelque peu sur les Brahmes.
Les moeurs des Ariahs paraissent avoir été pures dans l'Aria-Varta,
berceau commun des Ariahs asiatiques, et dans le Septa Sindou leur
première conquête dans l'Inde, entre la vallée délicieuse de Caboul et
la Serasvati.
L'épouse était une compagne aussi respectée que dévouée.
Le culte était privé, le père de famille pouvait, même sans le poète ou
barde de la tribu, consommer le sacrifice; mais bientôt le poète imposa
sa présence et il devint prêtre.
Dans le principe rien ne distinguait les prêtres du corps des Ariahs ou
Vishas, pasteurs; ils étaient, comme les autres membres de la tribu,
pasteurs, agriculteurs, guerriers, souvent les trois à la fois.
A la fin de la seconde période védique (la seconde série des hymnes), le
sacerdoce s'établit avec le culte public.
On adore Indra soleil, qu'on agrandit pour en faire Vichnou soleil.
Des hymnes font de Roudra un dieu en deux personnes.
C'est le souffle impur lorsqu'il vient des marais sub-himmalayens, le
dieu purificateur quand il chasse l'air empesté des bas-fonds et des
jungles.
Quand la conquête embrasse tout le pays entre la Sérasvati et la
Jumma, l'aristocratie guerrière se forme en même temps que la caste
sacerdotale.
Les Ariahs ont à combattre les _Daysous noirs_ habitants des montagnes
et les _Daysous jaunes_ (sans doute de la race mongole) qui occupent les
plaines; ces derniers sont avancés dans la civilisation, combattent sur
des chars, ont des villes avec enceintes. Quand ils sont assujettis, les
Brahmes leur empruntent le culte des génies qui était leur religion.
Dans la vallée du Gange, les Ariahs se civilisent et se corrompent; les
Brahmes favorisent l'établissement de petites monarchies pour tenir en
bride les guerriers (Kchattrias) et parmi les compétiteurs ils appuient
ceux qui les soutiennent.
Quelques-uns sont guerriers et rois.
Ils se font les gourous (directeurs de Conscience) et les pourohitas
(officiants) des rajahs.
Pour acquérir un grand prestige, ils établissent le noviciat des jeunes
Brahmes et l'ascétisme des vieillards.
Jouissant de la paix par la protection des Radjas (princes guerriers),
les Brahmes se divisent en deux camps; les uns n'admettent comme
efficaces pour le salut que la foi et la prière (la backti), les autres
proclament la souveraineté de la boddhi ([Grec: sorich] des Grecs, la
connaissance).
A la période védique succède la période héroïque, l'Inde des Kchattrias,
qui dure plusieurs siècles pendant lesquels les Ariahs s'emparent:
d'abord du cours inférieur du Gange, puis du reste de la péninsule.
Pendant que les guerriers achèvent la conquête, les trois classes se
distinguent et se séparent de plus en plus, les Brahmes s'emparent de
tous les pouvoirs civils et judiciaires.
Les Brahmes et les Kchattrias se disputent le pouvoir; les premiers,
pour flatter la foule, adoptent ses superstitions et ses dieux, ils font
appel aux races non-aryennes et principalement aux peuplades guerrières
à peine soumises; avec leur aide et celle de quelques rois qui se
déclarent pour eux, ils exterminent les Kchattrias dans le sud et ne
leur laissent ailleurs qu'un rôle subordonné.
Ils composent alors une série d'ouvrages théologiques qui change la
religion et qui leur donne la possession exclusive de tout ce qui touche
au culte. Le couronnement de l'oeuvre est la loi de Manou qui consacre
leur suprématie sur tous et en toute chose et achève l'abaissement
physique et moral des classes serviles vouées, même à leurs propres
yeux, par la doctrine de la métempsycose, à une déchéance irrémédiable.
C'est ainsi que les Pariahs se croient eux-mêmes inférieurs à beaucoup
d'animaux. Par la peur, par la corruption, par le dogme de l'obéissance
aveugle à la coutume immuable, l'institution de Manou a vécu plus
qu'aucune autre et on ne saurait en prévoir la fin. Jamais et nulle part
on n'a poussé aussi loin que les Brahmes l'habileté théocratique pour
l'asservissement.
Ce qui était resté des Kchattrias et la caste entière des Vessiahs
(Vishas) supportaient avec impatience l'arrogance et les privilèges
exorbitants des Brahmes.
Les théosophes et les ascètes, en dehors de leur caste, les combattaient
dans le champ de la spéculation.
Tous ces adversaires se réunirent dans le Bouddhisme; il eut une telle
faveur que tout ce qui avait une certaine valeur morale entrait dans les
couvents bouddhiques: les Brahmes délaissés et réduits à leurs propres
ressources vécurent de leurs biens et des métiers que Manou leur permet
en temps de détresse. Mais ils n'abandonnèrent point la partie. Tandis
que le célibat bouddhique dévorait les hautes castes qui leur étaient
opposées et ne laissait rien pour le recrutement du corps religieux,
les brahmes se maintenaient par l'esprit de famille, et à force de
persévérance, de talents, d'habileté et d'astuce, ils parvenaient à
supprimer le bouddhisme.
Par une série de transformations, les Brahmes ont fait de la
divinisation de la vie et de la génération, l'essence même de la
religion. Aujourd'hui les Hindous se divisent en deux grandes
sectes:--les adorateurs de Siva, autrefois Roudra, qui portent au
bras gauche un anneau dans lequel est renfermé le lingam-yoni, sorte
d'amulette figurant l'accouplement des organes des deux sexes, (verenda
utriusque sexus in actu copulationis),--et ceux de Vishnou qui portent
au front le Nahman. C'est une sorte de trident tracé à partir de
l'origine du nez. La ligne verticale du milieu est rouge et représente
le flux menstruel; les lignes droites latérales sont d'un gris cendré et
figurent la semence virile.
En introduisant la sensualité dans tout ce qui touche à la religion, les
Brahmes avaient eu deux objectifs.
Arracher au Bouddhisme et captiver par des images de leur goût grossier
les Hindous, surtout ceux de la caste servile incapables d'atteindre aux
délicatesses du sentiment et de l'idéal. C'était avec la représentation
sculpturale des scènes mythologiques qui avait un certain mérite, non de
forme, mais de mouvement, le moyen le plus facile et peut-être unique
de plaire aux yeux; c'était aussi une concession aux cultes locaux
antérieurs à la conquête, qui purent ainsi se continuer dans le sein du
Panthéisme.
Le second objectif des Brahmes, celui-là fondamental et non point
seulement une arme et un expédient de circonstance, nous est indiqué par
la prescription de Manou: «chacun doit acquitter la dette des ancêtres»
(avoir au moins un fils pour lui fermer les yeux).
Le but était d'empêcher la diminution numérique et par suite
l'effacement de la race des Ariahs, aujourd'hui représentée uniquement
par les Brahmes, et aussi de développer la population servile dont
le travail était la source principale de la richesse publique. Le
législateur pensait sans doute qu'il fallait exciter les passions chez
un peuple physiquement assez faible, d'un tempérament lymphatique,
disposé à l'anémie par l'insuffisance d'une alimentation exclusivement
végétale et par l'accablement du climat.
La religion naturaliste ou érotique de l'Inde a commencé par l'adoration
de Siva, confondu d'abord avec le fétiche du membre viril, le linga.
Le linga, qu'on rencontre partout dans l'Inde, sur les routes, aux
carrefours et places-publiques, dans les champs n'est point ce qu'était
dans l'antiquité payenne le phallus, une image obscène et quelquefois un
objet d'art. Si on n'était point averti, on le prendrait pour une borne
presque cylindrique, c'est-à-dire un peu plus large à la base qu'au
sommet, laquelle se termine par une calotte sphérique fort aplatie et ne
présentant aucune saillie sur le fût. Celui que j'ai rapporté de l'Inde
avait une hauteur d'un mètre, un diamètre moyen de 0,25 à 0,30 m. et
reposait sur une base également en granit d'un mètre et demi de côté,
clans laquelle était creusée au pied du fût une sorte de rainure
circulaire représentant le pli du yoni (partie sexuelle de la femme)
figuré par la base, ainsi que cela a lieu généralement.
Ainsi, même aujourd'hui, après trente siècles peut-être, le linga et
l'yoni ne sont point des images qui parlent aux sens, ce sont des corps
géométriques servant de symboles, des fétiches.
Comme il ne s'est trouvé aucune trace de fétichisme chez les Ariahs
de l'époque védique, ni aucun autre fétiche dans le culte brahmanique
postérieur, il faut penser que le linga est le fétiche probablement très
ancien d'une race assujettie, peut-être les Daysous noirs, et que les
Brahmes, pour s'attacher cette race, adoptèrent Siva et le linga,
en confondant à dessein Siva avec Roudra, le dieu védique qui s'en
rapprochait le plus par ses attributs: Siva était sans doute le dieu
national d'une partie notable de l'Inde avant la conquête Aryenne; car,
dès le commencement, il a reçu la qualification d'Issouara, l'être
suprême.
Le linga n'avait point pénétré dans la religion védique, où il n'y a
point de culte du phallus. Stevenson et Lassen lui attribuent, avec
beaucoup de preuves à l'appui de leur opinion, une origine dravidienne
(la langue dravinienne, aujourd'hui le tamoul, est en usage dans tout le
sud de la péninsule).
Le linga apparaît dans la religion des Brahmes en même temps que le
Sivaïsme, et celui-ci s'y montre immédiatement après la période des
hymnes; quelques morceaux du yagur-véda (véda du cérémonial) supposent
un état déjà avancé de la religion sivaïste.
Le temple d'Issouara (Siva, être suprême) à Benarès paraît avoir été
très ancien; il était dans toute sa splendeur lors de la visite du
pèlerin chinois Fa-Hien.
Encore aujourd'hui, c'est le sivaïsme qui domine à Benarès, la ville
sainte et savante par excellence.
Plusieurs passages du Mahabarata ont trait au culte de Siva et du
linga; les Épopées, bien que Vichnouistes, supposent une prépondérance
antérieure du culte de Mahadèva (le grand dieu, Siva, l'être existant
par lui-même).
Dans les premières légendes bouddhistes, le Lalita-Vistara, par exemple,
Siva vient immédiatement après Brahma et Çakra (Indra). On sait qu'il
y a toujours eu grande sympathie et nombreux rapprochements entre le
bouddhisme et le sivaïsme, sans doute parce que ce dernier était très
rationnaliste et presque monothéiste, tandis que le vishnouvisme
représentait le panthéisme et l'idolâtrie. Le sivaïsme est resté
longtemps la religion professionnelle des Brahmes lettrés.
Il y a maintenant dans le sud de l'Inde une secte spiritualiste qui
prétend professer le sivaïsme primitif. Elle a eu pour interprète
Senathi Radja dans son livre: «le sivaïsme dans l'Inde méridionale.»
Le sivaïsme, dit l'auteur, paraît être la plus ancienne des religions;
l'ancienne littérature dravidienne est entièrement sivaïste. Agastia est
le premier sage qui a enseigné le monothéisme sivaïste, bien avant les
six systèmes de philosophie hindoue, en le fondant à la fois sur les
Vedas et sur les Agamas, écrits qui n'ont jamais été traduits dans
aucune langue européenne. Voici le résumé de la doctrine monothéiste:
«Tout est compris dans les trois termes: Dieu, l'âme, la matière.
Issouara ou Siva ou Dieu est la cause efficiente de l'univers, son
créateur et sa providence.
Siva est immuable, omnipotent, omniscient et miséricordieux, il remplit
l'univers et pourtant il en diffère.
Il est en union intime avec l'âme humaine immortelle, mais il se
distingue des âmes individuelles qui sont inférieures d'un degré à
son essence. Son union avec une âme devient manifeste quand celle-ci
s'affranchit du joug des sens, ce qu'elle ne peut faire sans la grâce
dont Siva est le dispensateur.
La matière est éternelle et passive, c'est Siva qui la meut; il est
l'époux de la nature entière qu'il féconde par son action universelle.
Il n'y a qu'un dieu, ceux qui disent qu'il y a plusieurs dieux seront
voués au feu infernal.
La révélation de Dieu est une, la destinée finale est une, la voie
morale pour l'humanité tout entière est une.»
De là vient sans doute le renseignement suivant, donné par l'abbé
Dubois: chaque Brahmane dirait à son fils au moment de l'initiation:
«Souviens-toi qu'il n'y a qu'un seul Dieu; mais c'est un dogme qu'il ne
faut point révéler parce qu'il ne serait point compris.»
Siva est le dieu de l'Inde qui a le plus de sanctuaires et le linga est
le symbole le plus répandu. On le trouve à profusion au Cambodge où,
tous les ans, à la fête du renouveau, on promène dans les rues en
procession un immense linga creux dans lequel se tient un jeune garçon
qui en forme la tête épanouie.
Chose curieuse! Le linga est la matière d'un ex-voto très commun pour
les ascètes au Cambodge. Voici, un peu abrégée, la dédicace d'un linga
par l'un d'eux (_Journal de la Société asiatique_).
Om, adoration à Siva.
1°.--2°.--3°.--Formules préliminaires d'adoration à Siva.
4°. Le linga érigé par l'ascète Djana-Priga dans le temps de l'ère Çaka
exprimée par le chiffre 6, les nuages 7 et les ouvertures du corps
9, soit le nombre 976; respectez-le, habitants des cavernes (ermites
ascètes) voués à la méditation de Siva qui a résidé en lui.
5°. Réfugié auprès de tous ceux qui ont pour occupation la science du
maître des maîtres du monde (Siva), il l'a donné (le linga) à tous pour
protéger le sattra (le soma offert en sacrifice comme symbole de la
semence divine de Siva) de ces ascètes aux mérites excellents, l'ayant
tiré des entrailles de son corps.
6°. C'est le Seigneur en personne (le linga est Siva lui-même), se
disaient tous ceux qui ont des mérites excellents (les ascètes). Aussi
vouèrent-ils une affection éternelle à ce yoghi aspirant à la délivrance
(celui qui avait donné le linga).
7°. Pour lui, abattus par des haches telles que celles de Maïtri, et
précipités dans cet océan qu'on appelle la qualité de bonté (la qualité
de bonté embrassait tout ce qui est excellent et saint), _les arbres
qu'on appelle les six ennemis_ (les six sens) ne porteront plus aucun
fruit.
8°. Sorti d'une race pure, il a accompli les oeuvres viriles qu'il avait
à accomplir. Et maintenant, son âme purifiée a en partage la béatitude
suprême (même avant la mort dans sa retraite, etc.).
9°. On voit par cette dédicace que le voeu ou la consécration d'un linga
était un acte d'austérité et que le linga, comme Siva, avait un culte
plutôt sévère qu'aimable.
Le culte de Priape, en Grèce, paraît avoir eu à peu près le même
caractère. C'était une divinité rurale dont le délicieux roman de
Daphnis et Chloé nous donne une idée respectable et sympathique,
nullement licencieuse. Ce caractère paraît avoir changé à Rome par
l'effet du progrès de l'érotisme dans toutes les religions de l'Inde.
D'après Richard Payne, auteur du _Culte de Priape_, Priape y avait un
temple, des prêtres, des oies sacrées. On lui amenait pour victimes de
belles filles qui venaient de perdre leur virginité.
La haute antiquité du culte du linga dans l'Inde et la certitude
aujourd'hui acquise d'une expansion ou éruption de l'hindouisme vers
l'Occident, antérieur aux sept sages de la Grèce, rendent très probable
l'opinion que c'est de l'Inde qu'est venu le culte phallique; d'abord
associé sans doute à celui des divinités assyriennes et phéniciennes
dont l'une a pu représenter Siva, il s'établit ensuite avec éclat dans
l'île de Chypre qui lui fut consacrée tout entière. Il passa de là dans
l'Asie Mineure, en Grèce et en Italie.
Rien de surprenant que, dans ces contrées où l'art était tout, le linga,
encore fétiche à Paphos, se soit transformé en une image que les idées
des anciens sur les nudités, absolument différentes des nôtres, ne
faisaient point considérer comme obscène et que la sculpture s'efforçât
de rendre aussi belle et aussi gracieuse qu'aucune autre partie du corps
humain. C'est ce que l'on voit dans la statue de l'Hercule phallophore
qui porte une corne d'abondance remplie de phallus, et dans un grand
nombre de camées antiques. Sans doute on mit beaucoup de lingas ou
priapes pour servir de délimitation ou de repère dans les champs et les
jardins. De là l'origine du dieu champêtre Priape. C'est la prédominance
primitive de l'énergie mâle qui se continua dans la Grèce, tandis que,
peu à peu, dans l'Inde, l'énergie femelle prenait le dessus. Chez les
poètes anciens jusqu'à Lucrèce, Vénus est la déesse de la beauté, de
la volupté, des amours faciles, des jeux et des ris plutôt que de la
fécondité. Junon avait pour les épouses ce dernier caractère plus
peut-être que Vénus; et une autre déesse, Lucine, présidait aux
accouchements. Ce fut probablement par l'effet de la pénétration des
idées indiennes transformées, au sujet des énergies femelles, et
peut-être aussi par un progrès naturel, que les poètes philosophes tels
que Lucrèce célébrèrent Vénus comme la _mère universelle: Venus omnium
parens_.
Le culte de Vénus dans l'île de Chypre réunit beaucoup de traits du
culte naturaliste de l'Inde à la prostitution sacrée des religions
assyriennes et phéniciennes, le tout relevé par l'arc grec.
Le temple de Paphos dessinait un rectangle (forme des temples indiens et
grecs) de dix-huit mètres de longueur sur neuf mètres de largeur. Sous
le péristyle, un phallus d'un mètre de hauteur, érigé sur un piédestal,
annonçait l'objet du culte. Au milieu du temple se dressait un cône d'un
mètre de hauteur (forme du linga), symbole de l'organe générateur.
Tout autour du cône étaient rangées de nombreuses déesses dans des
poses appropriées au culte du temple (comme les gopies autour du dieu
Krishna).
La statue de la déesse placée dans le sanctuaire a l'index de la main
droite dirigé vers le pubis (Latchoumy, la déesse de la fécondité,
figure dans les bas-reliefs des pagodes avec un doigt placé
immédiatement au-dessous du pubis).
Le bras gauche s'arrondit à la hauteur de la poitrine et l'index de la
main gauche est dirigé vers le mamelon du sein droit; on se demande si
c'est un appel à la volupté ou l'indication de l'allaitement.
Cette statue, oeuvre admirable de Praxitèle, est surtout gracieuse et
délicate; c'est la volupté idéalisée (voir à ce sujet le chapitre des
amours de Lucien).
L'aphrodite phénicienne est au contraire un type réaliste; elle a les
formes massives, les flancs larges et robustes, la poitrine rebondie,
les hanches et le bassin largement développés; tout en elle respire la
luxure.
A l'entrée de tous les temples naturalistes de Chypre, de la Phénicie,
se dressent des colonnes de formes diverses, symboles de l'organe mâle.
Il y avait toujours deux de ces symboles, colonnes ou obélisques, devant
les temples construits par les Phéniciens, y compris celui de Jérusalem.
Des érudits attribuent cette origine, comme emprunt fait au temple de
Jérusalem, aux deux tours ou flèches de nos cathédrales gothiques;
l'auteur du _Génie du christianisme_ ne s'en doutait guère! Et cependant
les menhirs de la Basse-Bretagne, tout à fait semblables à ceux d'une
grande région du Décan, paraissent avoir appartenu au même culte
naturaliste[1].
Remarquons que les Sivaïstes et les Phéniciens, ceux-ci comme Sémites,
avaient, outre les mêmes symboles, les mêmes croyances monothéistes.
Ce qu'on adorait à Paphos et dans les autres temples naturalistes,
c'était la volupté souveraine par l'union des sexes, l'amour universel
dans le monde, la force productrice chez les êtres animés.
[Note 1: Mgr Laouénan.--Les monuments celtiques sont très communs dans
l'Inde; dans les plaines rocheuses qui s'étendent parmi les massifs des
gates orientales jusqu'à la Nerbudda et aux monts Vindhyas, on rencontre
à chaque pas pour ainsi dire des constructions identiques à celles qui
existent au nord et à l'ouest de l'Europe. D'après la tradition locale
ou l'opinion des habitants intelligents, les menhirs représentent le
linga. Les étymologies appuient cette opinion.]
Dans les fêtes d'Adonis dont la légende est un mythe solaire, on
célébrait le retour du soleil et de l'amour universel par des transports
de joie, des chants et des danses orgiaques (comme dans le culte de
Krishna, incarnation de Vishnou-Soleil).
Alors avaient lieu les prostitutions sacrées considérées comme des
sacrifices (elles ont de l'analogie avec les Sakty pudja, sacrifices de
la Sackty, que nous verrons plus loin s'établir dans le Sivaïsme).
«Sous de légers berceaux de myrthe et de laurier, sous des tentes
enguirlandées de fleurs, se tenaient les Hériodules, prêtresses de la
déesse, jeunes et belles esclaves grecques ou syriennes; elles étaient
couvertes de bijoux, vêtues de riches étoffes, coiffées d'une mitre
enrichie de pierreries, de laquelle s'échappaient les longues tresses
de leurs noires chevelures entremêlées de guirlandes de fleurs dans
lesquelles se jouait une écharpe écarlate. Sur leurs poitrines aux
seins fermes et arrondis, que protégeait une gaze légère, pendaient
des colliers d'or, d'ambre et de perles ou de verre chatoyant, comme
insignes de leur office religieux; elles tenaient à la main un rameau de
myrthe et la colombe, l'oiseau de Vénus.»
Ainsi parées, elles attendaient souriantes et toujours prêtes à célébrer
le doux sacrifice en l'honneur de la déesse avec tous ceux qui les en
priaient.
Partout où domine le culte du Linga ou de ses équivalents, on est obligé
de voir une émanation du Sivaïsme primitif, divinisation du pouvoir
rénovateur, avec un rôle secondaire pour la déesse de la beauté (dans
l'Inde, Parvati, la femme de Siva).
Dans cette période reculée, Siva est la cause efficiente qui, par son
énergie ou sa sakti comme instrument, produit ou détruit le monde qui
a pour matrice la prakrite ou la matière universelle (voir, pour la
définition de la prakriti, le sankya commenté par M. Barthélemy de
Saint-Hilaire). La sakty d'un dieu forme avec lui un seul être à double
face. Peu à peu, par la prédominance de la sakty, le rôle de l'élément
mâle diminua, puis s'effaça, mais ce fut assez tard. La prédominance de
la sakty de Siva ne s'affirme que dans les derniers Pouranas et dans la
littérature des Tantras qui commence au IVe siècle de notre ère.
Le culte des saktis, tel qu'il est décrit dans les _Tantras_, forme une
religion à part, celle des Saktas, qui se divise en plusieurs branches
et qui a sa mythologie spéciale. La divinité dominante est Mahadeva
(Siva). Selon le Vayou Pourana, non-seulement Siva avait une double
nature mâle et femelle, mais sa nature femelle se divisa en deux
moitiés, l'une blanche et l'autre noire, cette dernière sans doute
imaginée pour la satisfaction des castes des Soudras (noirs). A la
nature blanche, ou qualité de bonté, on rattacha les Saktys ou déesses
bienfaisantes, telles que Latchoumy, Seravasti, épouses de Vischnou et
de Brahma; à la nature noire Dourga, Candi, Cananda, toutes les saktys
ou déesses redoutées. Mahadévi ou la sakty de Siva, qu'on suppose une
transformation de Maya, le principe féminin des Vedas, se développa dans
une infinité de manifestations ou de personnifications de toutes les
forces physiques, physiologiques, morales et intellectuelles, qui eurent
chacune leurs dévots et leur culte. Comme plusieurs de ces déesses
sont notoirement des divinités aborigènes, il est vraisemblable que
l'ensemble fut constitué par le groupement des divinités femelles des
cultes aborigènes pour former une sorte de polythéisme féminin que les
Brahmes acceptèrent comme une religion populaire en y introduisant au
dernier degré les femmes mortelles, depuis les Brahmines.
Pour creuser une séparation plus profonde entre le Bouddhisme et la
religion populaire, les Brahmes avaient développé jusqu'à la fausser
la Bakti, l'ancienne doctrine du salut par la foi et la dévotion ou
la grâce, opposée à celle du salut par la boddhi (la connaissance),
doctrine de l'ancienne thésophie, du sankia, du bouddhisme et de
l'orthodoxie brahmanique moderne formulée par Cançara, le résurrecteur
du Brahmanisme presque tué par le Bouddhisme. La backti s'adresse,
dans chaque secte, à la manifestation du dieu la plus rapprochée, par
exemple, chez les Vichnouvistes, non à Vishnou, mais à Krishna, le dieu
fait homme; il y répond par sa grâce. La dévotion au dieu de la secte
suppléait à tout, à la morale, aux oeuvres, à l'ascétisme, à la
contemplation. Cette doctrine est pleinement développée dans le chant
du _Bien Heureux_ et systématisée par Sandilya dans ses _Sutras de
la Bakti_, d'où Nagardjuna les a introduits dans le grand véhicule
bouddhiste. Par elle la religion, jusque-là dérobée aux masses dans son
essence, devient un fait de sentiment que le sensualisme hindou change
bien vite en un fait de passion.
En resserrant la dévotion sectaire sur une divinité très précise, la
bakti a poussé à l'idolâtrie; elle a confondu d'abord le dieu avec son
image, puis distingué entre les sanctuaires d'un même dieu. De là une
subdivision à l'infini des sectes et des cultes.
La Bakti embrasse tout le vichnouvisme et une partie seulement du
sivaïsme.
Les bakta ou sectateurs de la Bakti se divisèrent en: _main droite_, qui
s'en tient aux Pouranas et à la dévotion pour leurs dieux et déesses
mythologiques (les Pouranas sont la mythologie populaire recueillie
officiellement par les Brahmes), et _main gauche_, qui fait du Kaulo
Upanishad et des Tantras une sorte de veda particulier, adressant
de préférence sa dévotion aux énergies et divinités femelles et
principalement à l'union des sexes et aux pouvoirs magiques. Les Tantras
sont des livres d'érotisme et de magie.
Les rites de la main gauche unissent les deux sexes en supprimant toute
distinction de caste. Dans des réunions qui ne sont point publiques, les
affiliés, gorgés de viandes et de spiritueux, adorent la sakti sous la
forme d'une femme, le plus souvent celle de l'un d'eux; elle est placée
toute nue sur une sorte de piédestal et un initié consomme le sacrifice
par l'acte charnel. La cérémonie se termine par l'accouplement général
de tous, chaque couple représentant Siva et sa Sakty et devenant
identique avec eux. C'est absorbé dans la pensée de la divinité et sans
chercher la satisfaction des sens que le fidèle doit accomplir ces
actes. Les catéchismes qui enseignent ces pratiques sont remplis de
hautes théories morales et même d'ascétisme, mais en réalité, les
membres de ces réunions ne sont que des libertins hypocrites. On prétend
que beaucoup de brahmes en font secrètement partie bien que publiquement
ils affectent de les blâmer, parce que toutes ces pratiques sont
contraires aux règles sur les castes et les souillures.
Ce fait n'est qu'une application particulière de la politique générale
des Brahmes qui partout ont flatté les passions et semé la corruption,
pour détacher du bouddhisme les populations qu'il avait d'abord
conquises.
C'est dans cette même pensée qu'ils ont constitué la grande secte
essentiellement panthéiste de Vichnou, et principalement le culte de
Krichna. Bien mieux encore que le Sivaïsme, le Vischnouvisme, par sa
théorie des incarnations et de l'action continue de Vischnou pour la
conversion du monde et par la divination de la vie dans toutes ses
manifestations, se prêtait à l'adoption de toutes les divinités, de tous
les cultes, de toutes les superstitions aborigènes. Actuellement l'Inde
compte plus de 20,000 dieux, la plupart anciennes divinités locales qui
sont adorées par les vishnouvistes, en même temps que Vichnou dans ses
principales incarnations de Rama et de Krischna et dans ses attributs
essentiels de dieu soleil, tel que le conçoivent une grande partie des
Hindous, surtout les plus instruits.
Krishna fut un prince, ou chef indigène (le mot krishna veut dire noir),
guerrier habile et heureux, qui rendit aux Brahmes des services signalés
dans le cours de leurs luttes contre les Kchattrias, et dont les
premiers, en récompense, firent une incarnation de Vichnou. Son culte
et ses légendes, notamment celles de ses amours avec Radha, furent, dès
l'origine, très licencieux, et Krishna fut sans doute tout d'abord le
dieu du plaisir. Le _Lalita-Vistara_ (vie poétique de Bouddha) confond
Krishna avec Marah, le tentateur, le dieu de la concupiscence. Pour les
besoins de leur lutte contre le bouddhisme, les Brahmes relevèrent le
culte de Krishna, fort goûté du sensualisme hindou; ils lui laissèrent
probablement toute la licence de ses pratiques pour le bas peuple, mais
en même temps ils s'efforcèrent de l'entourer aux yeux des classes
élevées d'une auréole de mysticisme. Krishna s'élève à une grande
hauteur de philosophie religieuse dans le chant du _Bien Heureux_; soit
rencontre fortuite, soit emprunt du philosophe grec, la théorie des
divinités secondaires, ministres du dieu principal, est la même dans
Platon et dans le poète hindou. On a commenté les amours de Krishna avec
Rhada, comme une allégorie figurant le commerce de l'âme avec Dieu.
Mais, de même que nous l'avons vu tout à l'heure pour les Tantras et
les catéchismes de la Sakty, il faut penser que ce prétendu amour divin
n'existait que pour des ascètes, et que, au fond, c'était pour les
Brahmes une manière de couvrir d'une apparence de piété l'érotisme du
culte.
A mesure que la Bakti s'accentue dans le vichnouvisme et que les mérites
de la dévotion sont de plus en plus considérés comme dispensant de
tous les autres, la religion de Krishna plonge de plus en plus dans
l'érotisme et fait parler davantage à l'amour divin le langage de la
passion. Cette tendance se montre avec un éclat incomparable dans le
Baghavata pourana et avec plus d'intensité encore dans les remaniements
populaires de cet ouvrage répandus dans toute l'Inde, notamment dans le
Premsagar Indi (l'Océan d'amour).
Le Baghavata Pourana donne des descriptions très lascives des amours de
Krishna avec les gopies (bergères).
Le poëme lyrique de _Gita Govinda_ (le Chant du pâtre, Krishna) rappelle
le Cantique des Cantiques et Lassen ne l'a traduit qu'en latin. Il
n'a été dépassé en verve érotique que par l'ode à Priape de Piron.
L'érotisme a infecté tous le vichnouvisme; M. Théodore Pavie a vu à
Ceylan des scènes répugnantes jusqu'au dégoût. Dans la province de
Bombay et au Bengale, les dévots de Krishna, surtout dans les campagnes,
ont des réunions de nuit où, en imitation des jeux de Krishna et des
Gopies, ils s'exaltent en commun jusqu'à un paroxysme frénétique et une
licence sans bornes.
Krishna est le véritable dieu de l'amour pour les Hindous. Quant au dieu
Kama, le Cupidon indien, c'est évidemment un emprunt fait aux Grecs. Le
mot Kama signifie le plaisir charnel et il est employé dans ce sens par
les plus anciens auteurs, en même temps que le Darma (devoir religieux)
et I'Artha (la science de la richesse). Ces trois mots forment la
trilogie hindoue des mobiles de nos actions. Comme les Hindous sont fort
imitateurs, ils ont adopté le Cupidon des Grecs, après l'établissement
de ceux-ci dans une partie du Punjab, et lui ont donné le nom déjà
bien ancien de Kama. Il figure seulement dans une légende sans doute
relativement récente des Pouranas[2].
[Note 2: Le baron d'Ekstein dit: «Les Ariabs ont emprunté aux Cephenès,
leurs prédécesseurs dans l'Inde, le dieu Kama, _pareil à l'Eros des
Grecs_; ils l'ont embelli, _bien qu'il n'appartienne pas dans son
principe à leur pensée cosmologique et ils l'ont _postérieurement_
reproduit dans le Véda comme il est décrit par Hosunt.]
Les bayadères ne sont pas, comme on pourrait le croire, consacrées au
dieu Kama; elles sont les épouses de Soubramaniar, le dieu de la guerre.
Après avoir reçu du paganisme Cupidon, sous le nom de Kama, l'Inde, à
son tour, semble lui avoir donné, comme imitation ou importation de ses
pratiques de plus en plus corrompues, surtout de celles des saktis de
la main gauche, le culte de plus en plus corrompu de Priape, dont le
chevalier Richard Payne nous a donné une histoire. En voici quelques
traits essentiels.
Avant la célébration d'un mariage, on plaçait la fiancée sur la statue
du dieu, le phallus, pour qu'elle fût rendue féconde par le principe
divin. Dans un poème ancien sur Priape (_Priapi Carmen_) on voit une
dame présentant au dieu les peintures d'Éléphantis et lui demandant
gravement de jouir des plaisirs auxquels il préside, dans toutes les
attitudes décrites par ce traité.
Lorsqu'une femme avait rempli le rôle de victime dans le sacrifice
à Priape, elle exprimait sa gratitude par des présents déposés sur
l'autel, des phallus en nombre égal à celui des officiants du sacrifice.
Quelquefois ce nombre était grand et prouvait que la victime n'avait pas
été négligée.
Ces sacrifices se faisaient dans des fêtes de nuit, aussi bien que tous
ceux offerts aux divinités qui présidaient à la génération. Les dévots
à ces divinités s'enfermaient dans les temples et y vivaient dans la
promiscuité. Il y avait aussi des initiées dont Pétrone a peint les
moeurs dans quelques pages que nous avons résumées.
A Corinthe et à Ereix, ville de Sicile, il y avait des temples consacrés
à la prostitution.
Selon l'érudit Larcher, Vénus était la déesse qui possédait le plus
grand nombre de temples dans les deux Grèces; on en comptait une
centaine. Plusieurs villes de la Grèce, mais surtout Athènes et
Corinthe, célébraient ses fêtes avec un nombre de belles femmes qu'on ne
pourrait réunir aujourd'hui. Elle était encore plus en honneur à Rome
dont elle était considérée comme la mère. Jamais peuple ne porta
la sensualité plus loin que les Romains; hommes et femmes de toute
condition et de tout rang se livraient avec fureur à tous les
débordements.
LITTÉRATURE ÉROTIQUE DE L'INDE.--SON RÔLE RELIGIEUX ET POLITIQUE.--LE
KAMA-SOUTRA OU L'ART D'AIMER DE VATSYAYANA.--PLAN DE CET OUVRAGE.
Nous avons vu les Brahmes introduire l'érotisme le plus réaliste dans
le culte, dans la religion et dans les livres qui en font partie
intégrante, comme les Pouranas, les Tantras, les catéchismes des Saktis,
etc. Ils s'en étaient servi, bien avant la venue de Bouddha, pour
captiver les populations sujettes et les rallier à leur cause dans
leurs luttes contre les Kchattrias. Le bouddhisme conquit l'Inde si
complètement que les Brahmes presque partout furent délaissés; la
plupart durent, pour vivre, recourir à tous les métiers que Manou leur
permet _dans les temps de détresse_. Mais ils avaient la persistance
et l'habileté des aristocraties héréditaires. Gens essentiellement
pratiques et aptes aux affaires, juristes, financiers, administrateurs,
diplomates, au besoin soldats et généraux, dialecticiens vigoureux,
subtils, polémistes sans scrupules, poètes élégants, ingénieux et
quelquefois pleins d'éclat et de génie, ils se rendirent indispensables
aux princes et aux grands par les services qu'eux seuls savaient leur
rendre, et gagnèrent leur faveur par l'agrément de leur esprit et de
leurs talents et par la souplesse de leur caractère. En même temps
qu'ils développaient dans les masses le vichnouvisme ou plutôt la
religion de Krishna que le Bouddha avait condamnée, ils produisaient
beaucoup d'oeuvres remarquables. Ils ennoblissaient par de grandes
épopées et popularisaient par des légendes écrites les dieux et les
héros. Restés les seuls héritiers du genre Aryen dans l'Inde et
possédant dans la langue sanscrite un admirable instrument pour la
poésie et la philosophie[3], ils renouvelèrent tout: hymnes, poèmes
épiques, systèmes théosophiques, codes de lois. Ce fut une véritable
renaissance. Des rois, amis de l'ancienne littérature, tinrent à leur
cour des Académies de poètes aimables et de beaux esprits qu'ils
payaient fort cher. On y improvisait des vers et jusqu'à des madrigaux
et des épigrammes. Parmi ces poètes, on cite Kalidaça, l'auteur du drame
si admiré de _Çakountala_. Commencé avant l'ère chrétienne, ce mouvement
littéraire se continua jusqu'à la conquête musulmane. Cette littérature
des Brahmes plaisait beaucoup plus que la soporifique et nuageuse
métaphysique des Bouddhistes. La faveur des princes les aidait à écraser
leurs adversaires. Ils achevèrent de se la concilier en ayant pour leur
usage et pour celui de ce qu'on appellerait aujourd'hui la haute société
et la bonne compagnie et pour eux-mêmes, en ce qui concerne les plaisirs
charnels, une morale des plus faciles. Les règles ont été tracées par
Vatsyayana dans le _Kama-Soutra_ ou traité de l'amour (art d'aimer), qui
est considéré comme le chef-d'oeuvre et le code sur la Matière.
[Note 3: Ce mouvement extraordinaire suivit de près l'invention et
l'adoption de l'écriture sanscrite qui servirent à la fois au Bouddhisme
et à la renaissance brahmanique, de même que la découverte de
l'imprimerie favorisa le développement de le Réforme et de la
Renaissance.]
Ce livre doit être rattaché à la renaissance brahmanique; il a été écrit
pendant la lutte entre les brahmes et les bouddhistes, puisqu'il défend
aux épouses de fréquenter les _mendiantes bouddhistes_ (on sait que les
religieuses bouddhistes étaient mendiantes).
L'Inde a plusieurs autres livres érotiques fort répandus, la plupart
postérieurs au _Kama-Soutra._ On se procure facilement les suivants,
écrits en sanscrit:
1° Le _Ratira hasya_, ou les Secrets de l'Amour, par le poète Koka. Il a
été traduit dans tous les dialectes de l'Inde et est fort répandu
sous le nom de _Koka-Shastra_; il se compose de 800 vers, formant dix
chapitres appelés Pachivédas. Il paraît postérieur au _Kama-Soutra_ et
contient la définition des quatre classes de femmes: Padmini, Chitrini,
Hastini et Sankini (voir l'appendice du chapitre II du titre I).
Il indique les jours et les heures auxquels chacun de ces types féminins
est plus particulièrement porté à l'amour. L'auteur cite des écrits
qu'il a consultés et qui ne sont point parvenus jusqu'à nous.
2° _Les Cinq flèches de l'Amour_, par Djyotiricha, grand poète et grand
musicien; 600 vers, formant cinq chapitres dont chacun porte le nom
d'une fleur qui forme la flèche.
3° _Le Flambeau de l'Amour_, par le fameux poète Djayadéva, qui se vante
d'avoir écrit sur tout.
4° _La Poupée de l'Amour_, par le poète Thamoudatta, brahmane; trois
chapitres.
5° _L'Anourga Rounga_, ou le Théâtre de l'Amour, appelé encore: _Le
Navire sur l'Océan de l'Amour_, composé par le poète Koullianmoull, vers
la fin du XVe siècle. Il traite trente-trois sujets différents et donne
130 recettes ou prescriptions _ad hoc_. Voici les principales:
1re Recette pour hâter le spasme de la femme;
2e Pour retarder celui de l'homme;
3e Les aphrodisiaques;
4e Moyens pour rétrécir le yoni, pour le parfumer;
7e L'art d'épiler le corps et les parties sexuelles;
8e Recette pour faciliter l'écoulement mensuel de la femme;
9e Pour empêcher les hémorragies;
10e Pour purifier et assainir la matrice;
11e Pour assurer l'enfantement et protéger la grossesse;
12e Pour prévenir les avortements;
13e Pour rendre l'accouchement facile et la délivrance prompte;
14e Pour limiter le nombre des enfants;
21e Pour faire grossir les seins;
22e Pour les affermir et les relever;
23e, 24e, 25e Pour parfumer le corps; faire disparaître l'odeur forte de
la transpiration; oindre le corps après le bain;
26e Parfumer l'haleine, en faire disparaître la mauvaise odeur;
27e Pour provoquer, charmer, fasciner, subjuguer les femmes et les
hommes;
28e Moyens pour gagner et conserver le coeur de son mari;
29e Collyre magique pour assurer l'amour et l'amitié;
30e Moyen pour triompher d'un rival;
31e Filtres et autres moyens de captiver;
32e Encens pour fasciner, fumigations excitant la génésique;
33e Vers magiques qui fascinent.
Etc. etc.
Il est évident que ce livre fourmille d'erreurs; selon toute
probabilité, il ne dit rien qui ne soit acquis à la science moderne.
_L'Art d'Aimer_, de Vatsyayana, se distingue de tous ces écrits par son
caractère et sa forme exclusivement didactiques. Chacune de ses parties
forme un catéchisme: catéchisme des rapports sexuels sous toutes les
formes et du fleurtage pour les deux sexes; catéchisme des épouses et du
harem; de la séduction et du courtage d'amour; et enfin catéchisme des
courtisanes. C'est un document historique précieux, car il nous initie
de la manière la plus intime aux moeurs de la haute société hindoue de
l'époque (il y a environ 2,000 ans) et aux conseils de plaisir et de
duplicité des Brahmes.
La curiosité qu'éveille le fonds ne suffirait peut être pas à faire
supporter la sécheresse de la forme, si le lecteur était strictement
limité aux leçons de Vatsyayana; pour éviter cet écueil on a mis à la
suite de chacune d'elles, dans un appendice au chapitre qui la contient,
les équivalents ou les correspondants de la morale payenne qui se
trouvent dans les poètes, les seuls docteurs ès-moeurs de l'antiquité
payenne; on a cité aussi quelques poètes hindous et deux morceaux
concernant les Chinois. On a complété chaque appendice par la morale
Iranienne, soit la morale chrétienne empruntée à la _Théologie morale_
du père Gury, en se bornant à un petit nombre d'articles accompagnés
quelquefois de renseignements physiologiques.
Ce rapprochement des textes divers se rapportant respectivement à chaque
sujet, permet au lecteur de se faire une idée relative très exacte des
trois morales sur chaque point traité.
Celle que notre raison préfère est évidemment la morale Iranienne
socialement le plus recommandable, source des plaisirs les plus purs et,
par cela même, peut-être les plus grands, parce que le coeur y entre
pour une forte part.
La morale du Paganisme nous séduit par sa facilité, par l'art et la
poésie qui l'accompagnent; mais, à la réflexion, nous sommes frappés
d'une supériorité de _l'Art d'Aimer_ de Vatsyayana sur celui des poètes
latins. Ceux-ci ne chantent que la volupté, le plaisir égoïste, et
souvent le libertinage grossier d'une jeunesse habituée à la brutalité
des camps. Vatsyayana donne pour but aux efforts de l'homme la
satisfaction de la femme. C'est déjà, indépendamment même de la
procréation, un point de vue altruiste par comparaison avec celui
auquel se plaçaient les rudes enfants de Romulus, tels que nous les ont
dépeints Catulle, Tibulle et Juvénal. On sait que ce dernier commence sa
satyre sur les femmes de son temps par le conseil de prendre un mignon
plutôt qu'une épouse pour laquelle il faudrait se fatiguer les flancs.
La philopédie ([Grec: philopaidia]) était plus en honneur à Rome que le
mariage; elle était inconnue à l'Inde brahmanique; Vatsyayana n'en fait
même pas mention.
Un autre avantage des Indiens sur les Romains, c'était la décence
extérieure dans les rapports entre les deux sexes. Les bonnes castes de
l'Inde n'ont jamais rien connu qui ressemble à l'orgie romaine sous les
Césars et au cynisme de Caligula.
Dans l'antiquité, une intrigue amoureuse n'était point une affaire de
coeur. Pas plus chez les Indiens que chez les Romains, on ne trouve dans
l'amour ce que nous appelons la tendresse; c'est là un sentiment tout
moderne et qui prête à nos poètes élégiaques, tels que Parny, André
Chénier, etc., un charme que n'ont point les Latins. Properce est le
seul qui approche de la délicatesse moderne.
Mais la dureté romaine se retrouvait jusque dans la galanterie.
Les jeunes Romains maltraitaient leurs maîtresses. Au cirque, on
représentait des scènes mythologiques où le meurtre, non point simulé,
mais bien réel, se mêlait à l'amour quelquefois bestial, et où souvent
ont figuré Tibère et Néron.
Au contraire, l'Inde obéit à ce précepte: «Ne frappez point une femme,
même avec une fleur.»
Nous rappellerons enfin que, dans l'Inde, l'amour est au service de la
religion, tandis qu'à Rome la religion (le culte de Vénus par exemple)
était au service de l'amour comme de la politique.
L'érotisme joue un grand rôle dans toutes les fêtes religieuses des
Hindous, il en est pour eux le principal attrait.
Tels sont les contrastes que notre travail fait ressortir et ils ne sont
pas sans intérêt pour la science des religions.
L'ART D'AIMER
TITRE I GÉNÉRALITÉS
CHAPITRE I
Invocation.
Au commencement, le Seigneur des créatures[4] donna aux hommes et
aux femmes, dans cent mille chapitres, les règles à suivre pour leur
existence, en ce qui concerne:
Le Dharma ou devoir religieux[5];
L'Artha ou la richesse;
Le Kama ou l'amour.
La durée de la vie humaine, quand elle n'est point abrégée par des
accidents, est d'un siècle.
On doit la partager entre le Dharma, l'Artha et le Kama, de telle sorte
qu'ils n'empiètent point l'un sur l'autre; l'enfance doit être
consacrée à l'étude; la jeunesse et l'âge mûr, à l'Artha et au Kama;
la vieillesse, au Dharma qui procure à l'homme la délivrance finale,
c'est-à-dire la fin des transmigrations.
[Note 4: Le Seigneur des créatures est une qualification souvent donnée
à Siva. Vatsyayana était donc Sivaïste comme tous les brahmes de son
temps.]
[Note 5: Pour les Brahmes, le Dharma est le rite religieux, le
sacrifice, l'offrande, le culte, l'obéissance à la coutume. Pour les
Bouddhistes, c'est la règle morale, le devoir philosophique.]
Le Dharma est l'accomplissement de certains actes, comme les sacrifices
qu'on omet parce qu'on n'en aperçoit pas le résultat dans ce monde, et
l'abstention de certains autres, comme de manger de la viande, que l'on
accomplit parce qu'on en éprouve un bon effet.
L'Artha comprend l'industrie, l'agriculture, le commerce, les relations
sociales et de famille; c'est l'économie politique que doivent apprendre
les fonctionnaires et les négociants.
Le Kama est la jouissance, au moyen des cinq sens; il est enseigné par
le Kama Soutra et la pratique.
Quand le Dharma, l'Artha et le Kama se présentent en concurrence, le
Dharma est généralement préféré à l'Artha et l'Artha au Kama. Mais pour
le roi, l'Artha occupe le premier rang, parce qu'il assure les moyens de
subsistance.
Toute une école, très nombreuse, fait passer l'Artha avant tout, parce
que, avant tout, il faut assurer les besoins de la vie.
En pratique, toutes les classes qui vivent de leur travail, et tous les
hommes qui convoitent la richesse, suivent le sentiment de cette école.
Les Lokayatikas prétendent qu'il n'y a pas lieu d'observer le Dharma,
parce qu'il n'a en vue que la vie future dans laquelle on ignore s'il
portera ou non son fruit.
Selon eux, c'est sottise que de remettre en d'autres mains ce que l'on
tient. En outre, il vaut mieux avoir un pigeon aujourd'hui qu'un coq de
paon demain, et une pièce de cuivre que l'on donne vaut mieux qu'une
pièce d'or que l'on promet.»
Réponse à l'objection:
«1° Le livre saint qui prescrit les pratiques du Dharma ne laisse place
à aucun doute.
2° Nous voyons par expérience que les sacrifices offerts pour obtenir la
destruction de nos ennemis ou la chute de la pluie portent leur fruit.
3° Le soleil, la lune, les étoiles et les autres corps célestes
paraissent travailler avec intérêt pour le bien du monde.
4° Le monde ne se maintient que par l'observance des règles concernant
les quatre castes et les quatre périodes de la vie.
5° On sème dans l'espérance de récolter.»
On ne doit point sacrifier le Kama à l'Artha parce que le plaisir est
aussi nécessaire que la nourriture. Modéré et prudent, il s'associe au
Dharma et à l'Artha. Celui qui pratique les trois est heureux dans cette
vie et dans la vie future. Tout acte qui se lie à la fois aux trois ou
seulement à deux ou même à un seul des trois peut être accompli. Tout
acte qui, pour satisfaire l'un des trois, sacrifie les deux autres,
_doit être évité_ (par exemple, un homme qui se ruine par la dévotion ou
le libertinage est insensé et coupable)[6].
[Note 6: Au temps de Vatsyayana, la philosophie Sankia et le Bouddhisme
avaient complètement discrédité, au moins dans les hautes castes,
les pratiques du Dharma brahmanique; ce n'était plus guère qu'une
superstition populaire. On s'en aperçoit à la pauvreté des arguments que
Vatsyayana oppose aux Lokayatikas.
On voit que le Dharma, I'Artha et le Kama avaient chacun des partisans
exclusifs dont les préférences dépendaient de leur situation:
quelques-uns choisissaient seulement deux de ces trois termes.
Barthriari dit (_Amour_, stance 53): «Les hommes ont à choisir ici-bas
entre deux cultes: celui des belles qui n'aspirent qu'à jeux et plaisirs
toujours renouvelés, ou celui qu'on rend dans la forêt à l'Etre
absolu.»]
Une partie des cent mille commandements, particulièrement ceux qui se
rapportent au Dharma, forment la loi de Svayambha. Ceux relatifs à
l'Artha ont été compilés par Brihaspati, et ceux qui concernent le Kama
ou l'amour ont été exposés dans mille chapitres par Nandi, de la secte
de Mahadéva ou Civa[7].
[Note 7: Vatsyayana, on le voit par les mots en italique, prétend qu'il
se borne à reproduire des préceptes édictés par la divinité depuis
l'origine des choses et par conséquent obligatoires.]
Les Kama Shastras (codes de l'amour) de Nandi furent successivement
abrégés par divers auteurs, puis répartis entre six traités composés par
des auteurs différents, dont l'un, Dattaka, écrivit le sien à la requête
des femmes publiques de Patalipoutra; c'est le Shastra ou Catéchisme des
courtisanes[8].
[Note 8: De même que le Shastra des courtisanes de l'Inde a été écrit à
leur requête, le 3e livre de _l'Art d'aimer_ a été composé par Ovide, à
la demande des femmes galantes de Rome: «Voici que les jeunes beautés,
à leur tour, me prient de leur donner des leçons. Je vais apprendre aux
femmes comment elles se feront aimer. L'homme trompe souvent, la femme
est bien moins trompeuse. La déesse de Cythère m'a apparu et m'a dit:
«Qu'ont donc fait les malheureuses femmes pour être livrées sans défense
comme de faibles troupeaux à des hommes bien armés. Deux chants de tes
poésies ont rendu ceux-ci habiles aux combats de l'amour. Il faut aussi
que tu donnes des leçons à l'autre sexe. Tes belles écolières, comme
leurs jeunes amants, inscriront sur leurs trophées: «Ovide fut notre
maître.»]
Après avoir lu et _médité_ les écrits de Babhravya et d'autres auteurs
anciens, et avoir étudié les motifs des règles qu'ils ont tracées,
Vatsyayana, pendant qu'il était étudiant en religion (comme en Europe
étudiant en théologie), entièrement livré à la contemplation de la
divinité, a composé le Kama-Sutra, résumé des six Shastra susdits,
conformément aux préceptes du saint Livre, pour le bien du monde. Cet
écrit n'est point destiné uniquement à servir nos désirs charnels. Celui
qui possède les principes de la science du Kama et qui, en même temps,
observe le Dharma et l'Artha, est sûr de maîtriser ses sens.
APPENDICE AU CHAPITRE I
Si, au lieu d'être simplement un casuiste, Vatsyayana avait eu le génie
lyrique, il aurait commencé par un hymne au dieu Kama, tel que celui
ci-après (traduction de M. Chezy).
HYMNE A KAMA
Quelle est cette divinité puissante qui, des bocages situés à l'Orient
d'Agra, s'élance dans les airs où se répand la lumière la plus pure,
tandis que de toute part les tiges languissantes des fleurs, ranimées
aux premiers rayons du soleil, s'entrelacent en berceaux, doux asiles de
l'harmonie, et que les zéphirs légers leur dérobent, en se jouant, les
plus ravissants parfums?
Salut, puissance inconnue!... Car au seul signe de ta tête gracieuse,
les vallées et les bois s'empressent de parer leurs seins odorants, et
chaque fleur épanouie suspend, en souriant, à ses tresses de musc, les
perles éclatantes de la rosée.
Je sens, oui, je sens ton feu divin pénétrer mon coeur, je t'adore et je
baise, avec transport, tes autels.
Et pourrais-tu me méconnaître?
Non, fils de Mayâ, non, je connais tes flèches armées de fleurs, la
canne redoutable qui compose ton arc, ton étendard où brillent les
écailles nacrées, tes armes mystérieuses.
J'ai ressenti toutes tes peines, j'ai savouré tous tes plaisirs.
Tout-puissant Kâmâ, ou, si tu le préfères, éclatant Smara, Ananya
majestueux!
Quel que soit le siège de la gloire, sous tel nom que l'on t'invoque,
les mers, la terre et l'air proclament ta puissance; tous t'apportent
leur tribut, tous reconnaissent en toi le roi de l'Univers.
Ta jeune compagne, la Volupté, sourit à ton côté. Elle est à peine
voilée de sa robe éclatante.
A sa suite, douze jeunes filles, à la taille charmante, élancée,
s'avancent avec grâce; leurs doigts délicats se promènent avec légèreté
sur des cordes d'or, et leurs bras arrondis s'entrelacent dans une danse
voluptueuse.
Sur leurs cous élégants, elles disposent des perles plus brillantes que
les pleurs de l'aurore.
Ton étendard de pourpre, ondoyant devant elles, fait étinceler dans la
voûte azurée des cieux des astres nouveaux[9].
[Note 9: Allusion aux écailles brillantes du poisson qui couronne
l'étendard de l'amour indien.]
Dieu aux flèches fleuries, à l'arc plein de douceur, délices de la terre
et des cieux! Ton compagnon inséparable, nommé Vasanta chez les Dieux,
aimable printemps sur la terre, étend sous tes pieds délicats un doux
et tendre tapis de verdure, élève sur ta tête enfantine des arceaux
impénétrables aux feux brûlants du midi. C'est lui qui, pour te
rafraîchir, fait descendre des nuages une rosée de parfums, qui remplit
de flèches nouvelles ton carquois rendu plus redoutable, présent bien
cher d'un ami plus cher encore.
A son ordre, doux et caressant, mille oiseaux amoureux, par le charme
ravissant de leurs tendres modulations, arrachent à ses liens la fleur
encore captive.
Sa main amicale courbe avec adresse la canne savoureuse, y dispose, pour
corde, une guirlande d'abeilles dont le miel parfumé est si doux, mais
dont l'aiguillon, hélas! cause de si vives douleurs.
C'est encore lui qui arme la pointe acérée de tes traits qui jamais ne
reposent et blessent par tous les sens le coeur et y portent le délire
de cinq fleurs:
Le Tchampaca pénétrant, semblable à l'or parfumé;
Le chaud Amra rempli d'une ambroisie céleste;
Le desséchant Késsara au feuillage argenté;
Le brûlant Kétaça qui jette le trouble dans les sens;
L'éclatant Bilva qui verse dans les veines une ardeur dévorante.
Quel mortel, Dieu puissant, pourrait résister à ton pouvoir, lorsque
Krischna lui-même est ton esclave? Krischna qui, sans cesse enivré de
délices dans les plaines fortunées du Malhoura, fait résonner sous ses
doigts divins la flûte pastorale, et aux accords mélodieux d'une céleste
harmonie, forme avec le choeur des Gopis éprises de ses charmes, des
danses voluptueuses à la douce clarté de Lunus, le mystérieux flambeau
des nuits.
O toi, Dieu charmant! dont la naissance a précédé la création et dont la
jeunesse est éternelle! Que le chant de ton brahmane asservi à tes lois
puisse, à jamais, retentir sur les bords sacrés du Gange! Et à l'heure
où ton oiseau favori, déployant ses ailes d'émeraude, te fait franchir
l'espace dans son vol rapide; lorsqu'au milieu de la nuit silencieuse,
les rayons tremblants de Ma (la lune) glissent sur la retraite
mystérieuse des amants favorisés ou malheureux, que la plus douce
influence soit le partage de ton chantre dévoué, et que, sans le
consumer, ton feu divin échauffe voluptueusement son coeur!
Il est intéressant de rapprocher de cette invocation celle de Lucrèce à
Vénus.
INVOCATION
Douce et sainte Vénus, mère de nos Romains,
Suprême volupté des Dieux et des humains
Qui, sous la voûte immense où dorment les étoiles,
Peuples les champs féconds, l'onde où courent les voiles,
Par toi tout vit, respire, éclos sous ton amour
Et monte, heureux de naître, aux rivages du jour.
Aussi, devant tes pas, le vent fuit; les nuages,
A ta divine approche, emportent les orages;
Pour toi, la terre épand ses parfums et ses fleurs;
Le ciel s'épanouit et se fond en lumière.
Car sitôt qu'il revêt sa splendeur printanière,
Et que, par les hivers, le zéphir arrêté
Reprend enfin sa course et sa fécondité,
Les oiseaux, les premiers frappés par ta puissance,
O charmante Déesse, annoncent ta présence;
Le lourd troupeau bondit dans les prés renaissants,
Et, plein de toi, se jette à travers les torrents:
Sensibles à tes feux, séduites par tes grâces
Ainsi des animaux les innombrables races,
Dans le transport errant des amoureux ébats,
Où tu veux les mener s'élancent sur tes pas.
Enfin, au fond des mers, sur les rudes montagnes,
Dans les fleuves fougueux, dans les jeunes campagnes,
Dans les nids des oiseaux et leurs asiles verts,
Soumis à ton pouvoir, tous les êtres divers,
Le coeur blessé d'amour, frissonnants de caresses,
Brûlent de propager leur race et leurs espèces.
L'invocation qui nous paraît avoir le plus de charme est celle de l'_Art
d'aimer_ d'Ovide.
Romains, s'il est quelqu'un parmi vous à qui l'art d'aimer soit
inconnu, qu'il lise mes vers, qu'il s'instruise et qu'il aime!
N'est-ce pas l'art qui fait voguer les vaisseaux rapides à l'aide de
la voile et de la rame? qui guide dans la course les chars légers?
L'art doit aussi gouverner l'amour.
Loin d'ici, bandelettes légères, ornement de la pudeur et vous
longues robes qui descendez jusqu'aux pieds! Je chanterai les ruses
et les larcins innocents d'un amour qui ne craint rien, et mes vers
n'offriront rien de répréhensible.
L'auteur de la _Callipèdie_, poème latin du moyen âge, s'est inspiré
d'Ovide dans l'invocation qui suit:
O vous, Grâces, modèles divins, et toi, Vénus, mère des amours et de
tout ce qui nous charme, toi que Pâris, sur le mont Ida, a justement
proclamée la plus belle, inspirez moi des chants dignes des
sanctuaires d'Idalie, afin que ma muse ne dépare point un si beau
sujet et apprenne à tout le genre humain un art sans prix.
CHAPITRE II
De la possession des soixante-quatre arts libéraux
Il y a soixante-quatre arts libéraux qu'il convient d'apprendre en même
temps que ceux enseignés dans le Kama Soutra.
Leur liste comprend, outre les talents d'agrément, les arts utiles tels
que l'architecture, les armes, la stratégie, la cuisine, le moyen
de s'approprier le bien d'autrui par des mantras (prières) et des
incantations, etc.; en un mot, tous les arts libéraux de l'époque.
Une courtisane qui a en partage l'esprit, la beauté et les autres
attraits et qui, en outre, connaît les soixante-quatre arts libéraux,
obtient le titre de Ganika ou courtisane de haut rang, et occupe une
place d'honneur dans les réunions d'hommes. Les respects du roi et les
louanges des savants lui sont acquis; tous recherchent sa faveur et lui
rendent des hommages.
Si la fille d'un roi ou d'un ministre possède ces talents, elle est
toujours la favorite, la première épouse, quand bien même son mari
aurait des milliers d'autres femmes[10].
[Note 10: On voit par ce qui précède que les courtisanes et les filles
des grands étaient les seules femmes auxquelles il fut permis d'acquérir
des talents.]
Une femme séparée de son mari ou tombée dans le dénûment, peut vivre de
ces talents, même en pays étranger.
Leur possession seule donne beaucoup d'attraits à une femme, lors même
que les circonstances ne lui permettent point de les appliquer. Un homme
qui en est muni et qui en même temps est éloquent et galant, fait de
rapides conquêtes. En voici la nomenclature:
1. Le chant.
2. La musique instrumentale.
3. La danse.
4. L'union des trois arts précédents.
5. L'écriture et le dessin.
6. Le tatouement.
7. L'art d'habiller une idole et de l'orner avec du riz et des fleurs.
8. Étendre et arranger des lits ou couches de fleurs ou bien répandre
des fleurs sur le sol.
9. Application de couleurs aux dents, aux habits, aux cheveux, aux
ongles et au corps, c'est-à-dire y faire des mouchetures et des dessins,
les teindre et les peindre.
10. Fixer les verres coloriés dans un parquet.
11. La confection des lits, des tapis et des coussins de repos.
12. Faire une musique avec des verres remplis d'eau.
13. Amasser de l'eau dans des aqueducs, des citernes et des réservoirs.
14. La peinture, l'ornementation et la décoration des coffres et des
coffrets.
15. La confection des chapelets, des colliers, des guirlandes et des
tresses.
16. L'arrangement des turbans, des couronnes, des aigrettes et des
tresses de fleurs au sommet de la tête.
17. Les représentations théâtrales, le jeu scénique.
18. L'art de faire des ornements d'oreilles.
19. La préparation des odeurs et des parfums.
20. L'art de placer les bijoux et les ornements dans l'habillement.
21. La magie et la sorcellerie.
22. L'adresse des mains.
23. La cuisine.
24. La préparation des boissons acidulées, parfumées, des limonades, des
sorbets et des extraits liquoreux et spiritueux agréables au goût et à
la vue.
25. La couture et la taille des vêtements.
26. La tapisserie, la broderie en laine ou en fil, des perroquets, des
fleurs; faire des aigrettes, des glands, des panaches, des bouquets, des
boutons, des broderies en relief.
27. Résoudre des énigmes, des phrases à double sens, des jeux de mots et
des charades.
28. Le jeu des vers; ainsi, une personne dit des vers, la suivante les
continue par d'autres, qui doivent commencer par la dernière lettre du
dernier vers récité; si la personne qui donne la réplique ne réussit
pas, elle paie une amende ou donne un gage.
29. La mimique ou l'imitation.
30. La déclamation et la récitation.
31. La prononciation des phrases difficiles; c'est un jeu entre femmes
ou enfants; quand les phrases sont répétées vite, il y a souvent des
mots tronqués, transposés, mal commencés, qui prêtent à l'équivoque et au
rire.
32. L'escrime aux armes, au bâton; l'exercice de l'arc en lançant des
flèches sur un but mobile et immobile.
33. La dialectique.
34. L'architecture.
35. La charpente.
36. La connaissance des titres de l'or et de l'argent, des marques sur
les bijoux et les pierres précieuses.
37. La chimie et la minéralogie.
38. La coloration des bijoux, des pierres précieuses et des perles.
39. L'exploitation des mines et des carrières.
40. Le jardinage, le traitement des maladies des arbres et des plantes,
leur entretien et la détermination de leur âge.
41. Les combats de coqs, de cailles et de pigeons.
42. L'art d'apprendre à parler aux perroquets et aux sansonnets.
43. L'art de parfumer le corps et les cheveux, de tresser et arranger
ceux-ci.
44. L'art de déchiffrer les écritures où les mots sont disposés d'une
certaine manière particulière.
43. L'art de parler en changeant la forme des mots; les uns changent
le commencement et la fin des mots; d'autres introduisent des lettres
particulières entre les syllabes, etc.
46. Connaissance des langues et des patois.
47. L'art de faire des voitures avec des fleurs.
48. La composition des diagrammes mystiques, des sorts et des charmes,
l'art d'attacher des anneaux.
49. Jeux d'esprit: comme compléter des vers et des stances inachevées ou
remplir par des vers des intervalles laissés entre d'autres vers qui ne
sont liés par aucun sens, de manière à donner un sens à l'ensemble;
ou bien arranger les lettres d'un mot qu'on a mal écrit à dessein, en
séparant les voyelles des consonnes, ou mettant ensemble toutes les
voyelles; mettre en vers ou en prose des stances représentées par des
lignes ou des symboles (logogriphes); et autres jeux semblables.
50. La composition des poèmes[11].
51. La composition des dictionnaires, lexiques, vocabulaires.
52. L'art de se déguiser et de déguiser les autres.
53. L'art de changer les apparences des objets, par exemple donner au
carton l'apparence de la soie, faire paraître belles et précieuses des
choses communes et grossières.
54. Les jeux d'argent.
55. L'art de s'emparer du bien d'autrui par des mantras et des
incantations, l'insensibilisation et l'enchantement.
56. L'habileté dans les jeux et exercices d'adresse (pour les jeunes
gens).
57. La connaissance du monde, des respects, égards et compliments dus à
chacun selon son rang, son âge.
58. L'art de la guerre, la stratégie, le maniement des armes.
59. La gymnastique du corps.
60. L'art de reconnaître le caractère des personnes à l'inspection de
leur physionomie.
61. La versification.
62. L'arithmétique et la résolution des problèmes.
63. L'art de faire des fleurs artificielles.
64. L'art de faire avec de l'argile des figures en relief, des statues
(céramique).
[Note 11: A cette époque la poésie était fort en honneur à la cour des
rois indiens. On payait des sommes considérables un sonnet ou épigramme
qui avait plu.
(Théodore Pavie, la Renaissance du Brahmanisme. _R. des Deux-Mondes_).
Ces épigrammes devaient surtout être fines, telle que celle adressée à
Baour de Lormiau, par un académicien qu'il avait raillé lourdement sur
sa florissante santé:
De gloire Baour se nourrit
Aussi voyez comme il maigrit!
(Baour était toujours sifflé au théâtre).]
APPENDICE AU CHAPITRE II
N° 1.--Liste des talents exigés d'un homme d'après le Lalita-Vistara.
Telle est la liste officielle des soixante-quatre arts libéraux
que devait posséder toute personne éminente dans la civilisation
brahmanique. Ils sont mentionnés dans beaucoup de livres religieux de
l'Inde, comme obligatoires pour les grands, les Gourous et pour tous les
savants, notamment les Brahmanes de distinction. C'est pourquoi nous
avons dû en reproduire la liste, un peu fastidieuse à cause de sa
longueur, mais certainement intéressante comme document historique.
Le Lalita-Vistara donne, à l'occasion des épreuves et examens subis par
le Bouddha-Gautama, pour épouser la belle Gopa, une liste semblable mais
non identique.
En réunissant ces deux listes, on a une nomenclature complète de tous
les arts et métiers de cette époque; chacun d'eux était l'objet de
traités spéciaux.
Inutile d'ajouter que personne ne possédait sérieusement toutes ces
connaissances, bien qu'elles fussent considérées comme obligatoires.
Liste d'après la traduction de M. Foucault.
Le saut, la science de l'écriture, des sceaux, du calcul, de
l'arithmétique, de la lutte, de l'arc, de la course, la natation, l'art
de lancer les flèches, de conduire un éléphant en montant sur son cou,
l'équitation, l'art de conduire les chars; la fermeté, la force, le
courage, l'effort des bras dans la conduite de l'éléphant avec le
crochet, avec le lien; dans l'action de se lever, de sortir, de
descendre; dans la ligature des poings, des pieds, des mèches de
cheveux; dans l'action de couper, de fendre, de traverser, de secouer,
de percer ce qui n'est pas entamé, de percer le joint, de percer ce qui
résonne, dans l'action de frapper fortement.
L'habileté au jeu de dés, dans la poésie, la grammaire, la composition
des livres, la peinture, le drame, l'action dramatique, la lecture
attentive, l'entretien du feu sacré, l'art de jouer de la Vinâ, la
musique instrumentale, la danse, le chant, la lecture, la déclamation,
l'écriture, la plaisanterie, l'union de la danse et de la musique,
la danse théâtrale, la mimique, la disposition des guirlandes, dans
l'action de rafraîchir avec l'éventail, dans la teinture des pierres
précieuses, la teinture des vêtements, dans l'oeuvre de la magie,
l'explication des songes, celle du langage des oiseaux; l'art de
connaître les signes des femmes, les signes des éléphants, des chevaux,
des taureaux, des chèvres, des béliers, des chiens.
La composition des vocabulaires, l'écriture sainte, les Pouranas, les
Ilihâsas, le Véda, la grammaire, le Niroukta, l'art de prononcer la
poésie, les rites du sacrifice.
Dans l'astronomie, le yoga, les cérémonies religieuses, la méthode
des Vaïcéchikas, la connaissance des richesses, la morale, l'état de
précepteur, l'état Asoura, le langage des oiseaux et des animaux.
La science des causes, l'arrangement des filets, les ouvrages de cire,
la couture, la ciselure, la découpure des feuilles, le mélange des
parfums. Dans ces arts et tous ceux qui sont pratiqués dans ce monde, le
Bouddha excellait.
N° 2--Quatre classes de femmes, qualités qui leur sont propres.
On peut considérer comme rentrant, mieux que les arts libéraux, dans le
sujet traité par Vatsyayana, la description des qualités qui distinguent
les femmes entre elles.
En général, les auteurs indiens divisent les femmes en quatre classes
d'après leurs caractères physiques et moraux.
Le type parfait est la Padmini, ou la femme Lotus; il n'est sorte
d'avantages qu'on ne lui attribue. En voici le résumé.
Elle est belle comme un bouton de Lotus, comme Rathi (la volupté). Sa
taille svelte contraste heureusement avec l'amplitude de ses flancs;
elle a le port du cygne, elle marche doucement et avec grâce.
Son corps souple et élégant a le parfum du sandal; il est naturellement
droit et élancé comme l'arbre de Ciricha, lustré comme la tige du
Mirobolam.
Sa peau lisse, tendre, est douce au toucher comme la trompe d'un jeune
éléphant. Elle a la couleur de l'or et elle étincelle comme l'éclair.
Sa voix est le chant du Kokila mâle captivant sa femelle; sa parole est
de l'ambroisie.
Sa sueur a l'odeur du musc. Elle exhale naturellement plus de parfums
qu'aucune autre femme; l'abeille la suit comme une fleur au doux parfum
de miel.
Ses cheveux soyeux, longs et bouclés, odorants par eux-mêmes, noirs
comme les abeilles, encadrent délicieusement son visage semblable au
disque de la pleine lune et retombent en torsades de jais sur ses riches
épaules.
Son front est pur: ses sourcils bien arqués sont deux croissants;
légèrement agités par l'émotion, ils l'emportent sur l'arc de Kama.
Ses yeux bien fendus sont brillants, doux et timides comme ceux de la
gazelle et rouges aux coins. Aussi noirs que la nuit au fond de leurs
orbites, leurs prunelles étincellent comme des étoiles dans un ciel
sombre. Ses cils longs et soyeux donnent à son regard une douceur qui
fascine.
Son nez pareil au bouton du sezame est droit, puis s'arrondit comme un
bec de perroquet.
Ses lèvres voluptueuses sont roses comme un bouton de fleur qui
s'épanouit ou rouges comme les fruits du bimba et le corail.
Ses dents blanches comme le jasmin d'Arabie ont l'éclat poli de
l'ivoire; quand elle sourit, elles se montrent comme un chapelet de
perles montées sur corail.
Son cou rond et poli ressemble à une tour d'or pur. Ses épaules s'y
joignent par de fines attaches, ainsi qu'à ses bras bien modelés,
semblables à la tige du manguier et qui se terminent par deux mains
délicates pareilles chacune à un rameau de l'arbre Açoka.
Ses seins amples et fermes ressemblent aux fruits du Vilva; ils se
dressent comme deux coupes d'or renversées et surmontées du bouton de la
fleur du grenadier.
Ses reins bien cambrés ont la souplesse du serpent; ils se fondent
harmonieusement avec ses fesses et ses larges hanches qui ressemblent au
corsage de la colombe verte.
Sonjadgana, pur et délicatement arrondi, laisse apercevoir un ombilic
profond et luisant comme une baie mure. Trois plis gracieux s'accusent à
sa taille comme une ceinture au-dessus de ses hanches.
Ses fesses sont merveilleuses; c'est une Nitambini (Callipige,
Sakountala était une Nitambini).
Comme le Lotus épanoui à l'ombre d'une tendre motte d'herbe Kusha (herbe
sacrée par excellence), son yoni petit s'ouvre mystérieusement sous le
pubis ombragé par un voile velu large de six pouces.
Sa semence d'amour est parfumée comme le lys qui vient d'éclore, ses
cuisses rondes, fermes, potelées, ressemblent à la tige polie d'un jeune
bananier.
Ses pieds petits et mignons se joignent finement à ses jambes, on dirait
deux Lotus.
Quand elle se baigne dans un étang sacré, par toutes sortes de jeux elle
réveille l'amour, les dieux se troubleraient à la voir se jouer dans
l'eau.
Des perles tremblent à ses oreilles; sur son sein repose un collier de
pierres précieuses; elle a, mais en petit nombre, des ornements aux bras
et au bas des jambes.
Elle aime les vêtements blancs, les blanches fleurs, les beaux bijoux et
les riches costumes. Elle porte un triple vêtement de mousseline rayée.
Délicate comme la feuille du béthel, elle aime les aliments doux, purs,
légers; elle mange peu et dort d'un sommeil léger.
Elle connaît bien les trente-deux modes musicaux de Radha; aussi bien
que l'amante de Krishna, elle chante harmonieusement en s'accompagnant
de la vina qu'elle touche avec grâce de ses doigts effilés et agiles.
Quand elle danse, ses bras aux mouvements souples et harmonieux
s'arrondissent en courbes gracieuses et semblent parfois vouloir dérober
aux regards ses merveilleux appâts, car sa pudeur est extrême (dans
I'Inde une femme danse toujours seule).
Elle a une conversation agréable, son sourire répand la béatitude; elle
est espiègle et folâtre, pleine d'enjouement dans les plaisirs.
Elle excelle dans les oeuvres qui lui sont propres.
Elle fuit la société des malhonnêtes gens et accomplit scrupuleusement
ses devoirs; le mensonge lui est inconnu.
Incessamment, elle vénère et adore les brahmanes, son père et les dieux;
elle recherche la société et la conversation des brahmanes; elle est
libérale envers eux et charitable aux pauvres. Pour ceux-ci elle
épuiserait le trésor de son mari.
Elle se plaît avec son époux et sait exciter ses désirs par des
caresses.
Le dieu d'amour trouverait un superbe plaisir à reposer près d'elle.
Son affection pour son époux est extrême et elle n'aura peur aucun autre
une pareille tendresse. Elle est affectueuse dans toutes ses paroles et
absolument dévouée à son mari. Elle est parfaite en tout point.
Ajoutez à ce portrait déjà si flatteur une foule d'exclamations que les
poëtes poussent en l'honneur de la Padmini.
Trésor d'amour! tendresse sans bornes! femme qui aime et qui n'éprouve
aucun désir! femme dont le bonheur est manifeste; femme pareille à Rathi
(la volupté), épouse d'Ananya (l'amour), qui plies sous le poids de tes
seins fermes et arrondis! femme dont l'amour enivre!
Après la Padmini, vient la Chitrini ou la femme habile.
La Chitrini a l'esprit mobile, l'humeur légère et essentiellement
folâtre! son oeil ressemble au Lotus, sa gorge est ferme: ses cheveux
tressés en une seule natte retombent sur ses riches épaules comme de
noirs serpents; sa voix a la douceur de l'ambroisie; ses hanches sont
minces, ses cuisses douces et polies ont la rondeur de la tige du
bananier; sa démarche est celle d'un éléphant en gaité; elle aime le
plaisir, sait le faire naître et le varier.
La Hastini (nom de la femelle de l'éléphant) occupe le troisième rang.
La Hastini a une abondante chevelure qui brille et se déroule en longues
boucles soyeuses, son regard troublerait le dieu d'amour et ferait
rougir les bergeronnettes. Le corps de cette femme gracieuse ressemble à
une liane d'or, ses pendants d'oreilles sont garnis de pierreries et
ses vêtements sont chargés de fleurs. Ses seins fermes et rebondis
ressemblent à un couple de vases d'or.
Le dernier type est la Sankhini (la truie).
Ses cheveux sont nattés et roulés sur sa tête; sa face qui exprime la
passion est difforme; son corps ressemble à celui d'un porc. On la
dirait toujours en colère, toujours elle gronde et grogne.
Ses seins et son ventre exhalent l'odeur du poisson.
Elle est malpropre de sa personne; elle mange de tout et dort à l'excès.
Ses yeux ternes sont toujours chassieux.
On a mis en regard les traits distinctifs des quatre classes dans le
tableau suivant:
----------------------------------------------------------------------
DÉSIGNATION | Padmini | Chitrini | Hastini | Sankhini
| | | |
FIGURE | comme la | parfaite | de lotus | d'oie
| lune | | |
| | | |
ODEUR | du lotus | des fleurs | du vin | du poisson
| | | |
CHEVELURE | fine et | longue et | bouclant | comme des
| soyeuse | flottante | naturellement | soies de
| | | | sanglier
| | | |
VOIX | harmonieuse | du kokila | bramement de | croassement
| comme un | | l'éléphant | du corbeau
| luth | | |
| | | |
GOÛT | le béthel | les dons | les plaisirs | les querelles
DOMINANT | | | variés |
----------------------------------------------------------------------
Quatre sortes d'hommes correspondent comme amants ou époux à ces quatre
sortes de femmes.
A la Padmini, l'homme _lièvre_, c'est-à-dire actif, vif et éveillé.
A la Chitrini, l'homme _cerf_, celui qui recherche l'affection dans le
commerce amoureux.
A la Hastini, l'homme _taureau_, c'est-à-dire qui a la force et le
tempérament de cet animal.
A la Sankhini, l'homme _cheval_, celui qui a la vigueur et la fougue de
l'étalon.
Il existe, disent les poëtes, une Padmini sur dix millions de femmes,
une Chitrini sur dix mille, une Hastini sur mille; la Sankhini se trouve
partout.
Cette proportion n'est point flatteuse pour le beau sexe dans l'Inde;
heureusement, elle n'est point exacte. En général les Hindous, hommes
et femmes, même dans les castes serviles, ont de très grands soins de
propreté. La femme malpropre, la Sankhini, ne se trouve que dans la
classe infime et hors caste, et chez les Pariahs des campagnes.
CHAPITRE III
De la possession des soixante-quatre talents ou arts de volupté
enseignés par le Kama Soutra.
L'homme doit étudier le Kama Soutra après le Dharma et l'Artha, et la
jeune fille elle-même doit en apprendre les pratiques; d'abord avant son
mariage, et, ensuite, après, avec la permission de son mari[12].
[Note 12: Dans les pays musulmans, les femmes sont éduquées en vue
d'exciter les sens par la danse et la mimique, etc.]
On objecte à cela que les femmes, n'ayant point à étudier les sciences,
ne doivent point non plus étudier le Kama Soutra.
A cela, Vatsyayana répond: Que les femmes peuvent, sans étudier le
traité et ses explications, en connaître la pratique, puisqu'elle
est tirée du Kama-Schastra (ou les Règles de l'Amour) qu'on apprend
expérimentalement, soit par soi-même, soit par des intimes. C'est ainsi
que le Kama-Schastra est familier à un certain nombre de femmes, telles
que les filles des princes et de leurs ministres.
Il convient donc qu'une jaune fille soit initiée aux principes du Kama
Soutra par une femme mariée, par exemple sa soeur de lait, ou bien une
amie de la maison éprouvée sous tous les rapports, où une tante, une
vieille servante, ou une mendiante qui a vécu autrefois dans la famille,
ou une soeur (voir Appendice, n° 1 et 2).
Ces pratiques du Kama-Soutra sont empruntées à la partie du Kama-Shastra
qui a rapport à l'union sexuelle, et que Babhravia intitule aussi les
soixante-quatre arts, comme les soixante-quatre arts libéraux dont la
nomenclature a été donnée ci-dessus.
Pour arriver à ce nombre de (soixante-quatre), on a divisé ce qui a
rapport au rapprochement des sexes, c'est-à-dire le Kama-Shastra,
en huit parties ou sujets; et dans chaque partie on a fait huit
subdivisions principales. Il en a été de même dans le Kama-Soutra[13].
[Note 13: Évidemment, pour les divisions, le chiffre de soixante-quatre
est cher aux écrivains de l'époque; selon les anciens commentateurs, il
est consacré par les Védas.]
L'homme auquel sont familiers les (soixante-quatre) moyens de plaisir
indiqués par Babhravya, atteint le but de son désir, et possède la femme
la plus enviable.
Celui qui parle bien sur les autres sujets, mais ne connaît pas les
(soixante-quatre) voluptés du Kama-Soutra, n'est point écouté avec
faveur dans une réunion de savants.
Celui qui, au contraire, les possède toutes, quoique n'ayant pas d'autre
science, prend la tête de la conversation dans toutes les sociétés
d'hommes et de femmes.
En raison de leur prestige et de leur charme, les Acharyas, ou auteurs
anciens, les plus recommandables, qualifient de _chers aux femmes_ les
soixante-quatre talents voluptueux.
L'homme, en effet, qui y est exercé, gagne le coeur de sa propre femme
et celui des femmes des autres hommes et des courtisanes.
APPENDICE AU CHAPITRE III
N° 1.--Il y a dans le Kama-Soutra mille choses qui peuvent dépraver une
jeune fille, et que, conséquemment, elle doit ignorer, lors même qu'elle
est mariée aussitôt qu'elle a atteint l'âge de puberté, comme il est
d'usage dans l'Inde.
Dans cette contrée, tout est fait pour provoquer les désirs charnels,
même chez les jeunes enfants des deux sexes.
Les chars sacrés sur lesquels on promène les images des Dieux, dans les
grandes fêtes publiques, sont chargés de peintures et de sculptures
d'une obscénité indescriptible, publiquement exposées à tous les
regards, sans que personne songe à en éloigner les enfants.
A la jeune fille indienne s'appliquent pleinement les vers d'Horace:
«.......Incestos amores
A tenere meditatur ungui.»
Dès la plus tendre enfance, elle rêve d'impudiques amours.
N° 2.--Sauf quelques sculptures d'un naturalisme naïf dans des
cathédrales du moyen âge et quelques pratiques équivoques, restes du
paganisme qui lui ont survécu, on ne trouve rien de pareil chez les
chrétiens d'aucune confession.
On lit dans le P. Gury (traduction P. Bert):
«417.--Les regards jetés sans raison sur des choses honteuses
constituent des péchés graves ou légers, suivant l'intention de la
personne, le degré de turpitude et le danger de consentement à la
débauche.
«En pratique, on excuserait difficilement d'un péché mortel un homme qui
regarderait les parties honteuses d'une femme peinte, parce qu'il ne
pourrait guère éviter d'y prendre un plaisir.
«420.--1° _C'est un péché grave, en général, de parler, même par
légèreté, de l'acte conjugal, de ce qui est permis ou défendu entre
époux_, des moyens d'empêcher la conception, de procurer la pollution;
surtout, si c'est entre jeunes gens de sexes différents.
«2° Il y a grave péché à dire des choses honteuses par le seul plaisir
qu'on trouve à y penser.
«Le confesseur ne recommande à de jeunes époux que l'abstention de ce
qui pourrait aller contre le but du mariage, la procréation.»
Ainsi, la morale chrétienne est très sévère pour tout ce qui concerne la
pureté.
N° 3.--L'éducation des belles par Ovide.
Les listes des (soixante-quatre) arts libéraux et des (soixante-quatre)
talents de voluptés, avec les portraits de la Padmini et de la Citrini,
nous donnent l'idée de l'éducation féminine dans l'Inde à l'époque de
Vatsyayana; il est très intéressant de la rapprocher de celle qu'Ovide
trace pour les Romaines dans son _Art d'aimer,_ livre III.
«O femmes! ne négligez aucun soin de votre personne!
«La figure s'embellit si on la soigne; sans soins, le plus beau visage
perd sa fraîcheur, fût-il comparable à celui de la déesse du mont Ida.
«Ne chargez point vos oreilles de perles de grand prix, et votre corps
de vêtements tout pesants d'or. Une élégante propreté nous charme bien
davantage. Choisissez la manière d'arranger votre chevelure qui vous
sied le mieux. Un visage un peu allongé demande de simples bandeaux; une
figure arrondie un noeud léger sur le sommet de la tête et qui laisse
les oreilles découvertes.
«Celle-ci laissera flotter ses cheveux sur ses deux épaules; celle-là
les relèvera à la manière de Diane chasseresse.
«Tandis que vous travaillez à votre toilette, laissez croire que vous
êtes encore au lit; vous paraîtrez avec plus d'avantages quand vous y
aurez mis la dernière main. Vous pouvez toutefois faire peigner vos
cheveux devant nous.
«Apprenez à rire avec grâce. Ouvrez modérément la bouche; formez sur
l'une et l'autre joue deux petites fossettes et couvrez avec la lèvre
inférieure l'extrémité des dents supérieures. Ne vous fatiguez point les
flancs par des éclats continuels, que votre rire ait quelque chose de
doux et d'agréable à l'oreille.
«Les femmes apprennent aussi à pleurer d'une manière à la fois gracieuse
et intéressante; elles pleurent quand elles veulent.
«Apprenez également à marcher, la démarche séduit ou fait fuir un homme
qui ne vous connaît pas.
«Il est des femmes qui, par un mouvement de hanches étudié, font
flotter leur robe au gré des vents; elles s'avancent fièrement d'un pas
majestueux. D'autres marchent à grands pas et d'un air effronté. Évitez
que la première de ces démarches soit prétentieuse et que la dernière
soit rustique. Cependant, laissez à découvert l'avant-bras depuis le
coude jusqu'au poignet, si vous avez la peau d'une blancheur sans tache.
Combien de fois j'ai été tenté de baiser un bras d'albâtre!
«Que les jeunes filles apprennent à chanter. Plusieurs ont trouvé dans
leur voix un dédommagement à leur figure.
«La femme qui veut plaire doit s'appliquer à manier l'archet de la main
droite et à pincer de la harpe de la main gauche.
«_Apprenez par coeur Sapho; rien de plus voluptueux que ses vers;_ lisez
les poésies du tendre Properce et celles de mon cher Tibulle, l'Eneïde
et _même mes Amours._
«Je voudrais encore qu'une belle sût danser (on ne dansait à Rome qu'au
théâtre), qu'elle fut habile aussi aux jeux des osselets, des dés et des
échecs. Apprenez mille jeux; souvent, à la faveur du jeu, l'amour se
glisse dans les coeurs.
Qu'une belle s'occupe de tout ce qui peut augmenter ses charmes; qu'elle
se donne en spectacle à la foule; que partout elle soit empressée de
plaire; qu'elle ait toujours l'hameçon prêt; dans l'endroit qu'elle
soupçonne le moins, elle trouvera du poisson qui viendra y mordre.
«Les funérailles d'un époux sont souvent une occasion d'en trouver un
autre. Il convient alors de paraître échevelée et de donner un libre
cours à vos pleurs.
«Pour garder la pureté de vos traits, évitez la colère, partage farouche
des bêtes féroces; elle enfle le visage et fait noircir les veines où le
sang s'accumule.
«Évitez aussi un air de fierté. Un regard doux et gracieux captive
l'amour. Nous haïssons aussi la tristesse; c'est la gaieté qui nous
charme dans une femme.
«Ne venez aux festins que tard, lorsque les flambeaux sont allumés, vous
paraîtrez toujours belle aux yeux troublés par le vin et la nuit voilera
vos imperfections.
«Prenez les mets du bout des doigts (les Romains d'alors, comme
aujourd'hui encore les Indiens, mangeaient avec les doigts); n'allez pas
porter à votre bouche une main mal assurée; ne vous gorgez pas de mets
pour les vomir chez vous (usage des Romains), et mangez un peu moins que
votre appétit. Il sied mieux qu'une jeune belle se permette quelques
excès dans le boire. Toutefois ne vous laissez point à table aller à
l'ivresse ou au sommeil, qui vous livreraient sans défense à toutes les
entreprises des pires débauchés.»
TITRE II
LA VIE ÉLÉGANTE.--DIVERSES SORTES D'UNIONS SEXUELLES
L'AMOUR PERMIS ET L'AMOUR DÉFENDU
CHAPITRE I
La vie élégante ou d'un homme fortuné.
SECTION 1.--INTÉRIEUR (_at home_).
L'habitation doit être bien située, au bord d'une eau pure, dans une
ville ou une bourgade, ou un lieu de plaisir.
Les appartements intérieurs sont sur les derrières, ceux de réception
sur le devant, tous sont meublés confortablement et ornés avec goût.
SOINS D'HYGIÈNE.--Chaque jour le bain et le frottement du corps avec de
l'huile; tous les trois jours, application de laque à tout le corps;
tous les quatre jours, raser la tête entière; et tous les cinq ou dix
jours, tout le corps.
EMPLOI DU TEMPS.--Trois repas par jour, le matin, à midi et la nuit;
le bain, la sieste; des vêtements blancs et élégants; des fleurs, une
volière; le matin, quelques jeux et divertissements avec des parasites,
et après midi avec des amis.
Après le déjeuner, leçon pour parler donnée aux perroquets et autres
oiseaux, puis combats de coqs, de cailles et de pigeons.
Dans la soirée, le chant; ensuite le maître de maison, avec ses amis,
attend, dans la salle de réception bien ornée et parfumée d'essences,
l'arrivée de sa maîtresse; celle-ci, quand elle se présente, est reçue
avec les compliments d'usage; elle tient avec tous une conversation
aimable et tendre.
Lorsqu'elle doit passer toute la nuit chez son amant, elle y vient
baignée, parfumée et parée; son amant lui offre des rafraîchissements;
il la fait asseoir à sa gauche, lui prend les cheveux entre ses mains,
touche aussi le bout et le noeud de son vêtement du bas et l'entoure
doucement de son bras droit. Alors s'engage une conversation légère
et variée; on tient des propos lestes et joyeux; on traite des sujets
graveleux ou galants. Puis on chante avec ou sans gestes; on fait de la
musique, on boit en s'excitant à boire.
Enfin, quand la femme, échauffée par ces provocations à l'amour, trahit
ses désirs, le maître congédie tous ceux qui sont près de lui en leur
donnant des fleurs, des bouquets et des feuilles de béthel[14].
[Note 14: Dans les usages de l'Inde, c'est le maître de maison, celui
auquel on fait visite, qui donne le signal du départ au visiteur.]
Les deux amants restent seuls. Après avoir goûté le plaisir à leur gré,
ils se lèvent pudiquement et, sans se regarder, s'en vont, séparément,
au cabinet de toilette qui est, dans l'Inde, la salle du bain.
Ils reviennent ensuite s'asseoir l'un près de l'autre et mâchent
quelques feuilles de béthel. Puis l'homme, de sa propre main, frotte le
corps de la femme avec un onguent de pur bois de sandal, ou une autre
essence odorante; ensuite il l'enlace dans son bras gauche, et tout en
lui tenant de doux propos, il lui fait boire, dans une coupe qu'il
tient de la main droite, une boisson excitante et parfumée; ils mangent
ensemble des gâteaux et des sucreries, prennent des consommés et de la
soupe de gruau, boivent du lait de coco frais, des sorbets, du jus de
mangues et de citron sucré; enfin, ils savourent ainsi, dans l'intimité,
tout ce que le pays produit d'agréable, de doux et de pur.
Souvent aussi, les deux amants montent sur la terrasse de la maison pour
jouir du clair de lune et causer agréablement. A ce moment, pendant que
la femme est sur ses genoux la face tournée vers la lune, l'amant lui
désigne de la main les diverses planètes, l'étoile du matin, l'étoile
polaire, les constellations[15].
[Note 15: Les magnifiques nuits de l'Inde donnent à ce passe temps un
grand charme.]
APPENDICE
A LA PREMIÈRE SECTION DU CHAPITRE I
Complétons par des emprunts aux poètes les indications trop sommaires de
Vatsyayana.
N° 1.--Barthriari a décrit l'amour selon les saisons (trad. Regnaud).
(St. 39).--Bouquets odorants, couronnes dont l'aspect réjouit le coeur,
zéphir qu'agité l'éventail, rayon de la lune, parfum des fleurs, lac
frais, poudre de sandal, vin clair, terrasse bien blanche, vêtements
très légers, femmes aux yeux de lotus, tels sont les agréments que les
heureux ont ici en partage, l'été.
En hiver, les heureux reposent voluptueusement dans une chambre,
couverts de vêlements rouges, enlaçant dans leurs bras leurs bien-aimées
aux seins opulents, mâchant à pleine bouche des feuilles et des noix de
béthel.
(St. 44).--Les éclairs serpentent dans le Ciel pareils à des lianes, le
tonnerre éclate au sein des nuages amoncelés; on entend les cris confus
des paons qui se livrent à leurs jeux; les averses tombent comme des
torrents; la belle, aux yeux allongés, qui tremble d'effroi, se serre
étroitement dans les bras du bien-aimé dont elle ne peut quitter
la maison; puis s'élèvent des vents chargés de pluie glaciale qui
renouvellent la vigueur des amants.
(St. 49 et 50.)--Ils embrassent les fossettes de leurs joues; ils font
entrechoquer bruyamment leurs lèvres en jouant dans les boucles qui
encadrent leur visage; ils mettent en désordre leur chevelure et leur
font cligner les yeux; ils chiffonnent avec violence leurs vêtements,
arrachent de leur poitrine leur corset et bouleversent leurs seins;
ils font grelotter leurs cuisses et détachent le pagne qui ceint leurs
larges hanches.
On connaît le distique de Catulle:
«Quam juvat immites ventos audire cubantem
Et dominant tenero delinuisse sinu»
Quel plaisir d'entendre, de sa couche, rugir la tempête, en pressant sa
maîtresse sur son sein.
N° 2.--Visite de Corine à Ovide.
Il est intéressant de rapprocher la visite d'une maîtresse indienne à
son amant de celle de Corine à Ovide (_Les Amours_, liv. 1er, élégie 5).
«Vers midi, lorsque j'étais sur mon lit pour me reposer dans un
demi-jour mystérieux, Corine entra dans ma chambre, la tunique relevée,
les cheveux tombant sur sa gorge nue, plus blanche que la neige,
semblable à la charmante Laïs quand elle recevait ses amants.
«Je lui ôtai d'abord sa tunique dont le tissu transparent était à peine
un obstacle. Elle faisait quelque résistance à paraître nue; mais on
voyait bien qu'elle ne voulait pas vaincre.
«Quand elle fut devant moi sans vêtement, je ne vis pas une tache sur
tout son corps. O quelles épaules, ô quels bras j'eus le plaisir de voir
et de toucher! Que sa gorge était faite à souhait! Quelle peau douce et
unie! Quelle taille superbe et quelles cuisses fermes!
«Mais pourquoi entrer dans ces détails? Je n'ai vu que des choses
parfaites, et il n'y avait point de voile entre ce beau corps et le
mien!
«Le reste est facile à deviner. Enfin, après une fatigue mutuelle, nous
reposâmes tous deux.»
Ce petit morceau nous charme autant, mais d'une autre manière que les
poètes Hindous.
Ce qu'Ovide laisse à deviner, Properce le dit dans l'Élégie v du livre
II.
Une nuit de Cynthée donnée à Properce.
«O nuit fortunée! Que de mots échangés à la clarté de la lampe! Et la
lumière éteinte, quels ébats!
«Tantôt elle lutte contre moi, le sein découvert; tantôt à mon ardeur
elle opposait sa tunique. Puis, quand le soleil eut vaincu mes
paupières, c'est elle qui me réveilla en les pressant de ses lèvres.
«Est-ce donc ainsi, me dit-elle, que tu dors nonchalamment?
«Comme nos bras s'enlaçaient en mille noeuds divers!
«Mais l'obscurité nuit aux jeux de l'amour.
«Les yeux sont les guides de nos transports.
«Endymion, par sa nudité, charme la chaste Diane qui vient, nue, reposer
près d'un mortel.
«Cesse de voiler tes attraits sur ta couche ou bien je déchirerai ce lin
odieux; et même, si la colère m'emporte, ta mère en verra les traces sur
tes bras.
«Livre-moi ces globes charmants qui se soutiennent d'eux-mêmes; que mes
yeux se rassasient tandis que les destins le permettent. Vivant ou mort,
c'est à toi que j'appartiens pour toujours.
«Si tu m'accordes encore de semblables nuits, une année sera pour moi
plus qu'une vie.
«Prodigue-les-moi, ces nuits, et je deviens immortel dans tes bras.
«Une seule nuit de toi peut, du dernier des hommes, faire un dieu.»
SECTION II.--L'EXTÉRIEUR.
§ I.--_Fêtes religieuses._
A certains jours propices (fastes) une société d'amateurs s'assemble
dans le temple de la déesse Sarasvati (déesse des beaux-arts).
Là, on essaie les chanteurs récemment arrivés dans la localité. Le
lendemain on leur donne quelque gratification et l'on retient ceux qui
ont plu.
Les membres de cette société agissent ainsi dans les temps de détresse
comme dans ceux qui sont prospères.
Ils exercent l'hospitalité envers les étrangers qui sont venus à la
réunion.
Ils agissent de même lors des autres fêtes en l'honneur de quelque
divinité.
§ 2.--_Promenades aux jardins et aux bains publics._
Les hommes s'y rendent élégamment vêtus en compagnie de courtisanes et
avec une suite nombreuse de serviteurs.
Trois sortes d'hommes, dans ces circonstances, prêtent leurs bons
offices aux personnes riches et aux courtisanes, ce sont:
1° Le Pithamarda, qui ne possède rien que son talent à tout faire et à
tout montrer (magister).
2° Le Vita est celui qui, ayant perdu sa fortune, est, à cause de cela,
de son ancienne éducation et de ses anciennes relations d'amitié dans la
localité, admis chez les riches et les courtisanes et vit de ce qu'il en
peut tirer.
C'est le parasite officieux.
3° Le Vidashka est une sorte de bouffon, d'utilité, toujours un
brahmane, que tout le monde accueille pour sa bonne humeur et ses
spirituelles saillies[16].
[Note 16: C'est le fou du moyen âge dont Walter Scott nous a donné le
type dans le personnage de Wamba (roman d'_Ivanhoé_).]
Ces trois sortes de personnages sont ordinairement employées pour opérer
les réconciliations entre les hommes riches et les courtisanes.
On emploie également les femmes mendiantes, celles qui ont la tête rasée
(les veuves) et les anciennes courtisanes qui possèdent des talents
appropriés.
SECTION III
§ 3.--_Réunions de sociétés._
Des hommes de même âge, de mêmes goûts, de même éducation, se réunissent
en société, soit chez des courtisanes en renom et en leur compagnie,
soit dans la demeure de l'un d'eux, pour converser, composer des vers et
se les Communiquer. Dans ce dernier cas, les femmes distinguées par leur
beauté, et qui ont des goûts et des talents semblables, peuvent être
admises et recevoir des hommages.
Souvent les conversations étaient une joute d'improvisations poétiques
et de citations opposées de divers poètes.
Pour en donner une idée, nous avons arrangé le dialogue suivant avec des
citations de poètes:
UN BRAHMANE SAVANT.--Par qui a été fabriqué ce dédale d'incertitude, ce
temple d'immodesties, ce réceptacle de fautes, ce champ semé de mille
fourberies, cette barrière de la porte du Ciel, cette bouche de la cité
infernale, cette corbeille remplie de tous les artifices, ce poison qui
ressemble à l'ambroisie, cette corde qui attache les mortels au monde
d'ici-bas, la femme en un mot?
UNE COURTISANE.--Le faux sage qui médit des femmes trompe lui-même et
les autres; car le fruit de la pénitence est le _Ciel_ et le Ciel offre
les Apsaras à ceux qui l'obtiennent.
LE BRAHMANE.--Les femmes ont du miel dans leurs paroles et du poison
dans le coeur, aussi leur suce-t-on les lèvres, tandis qu'on leur frappe
la poitrine avec le revers de la main[17].
[Note 17: Pétrone a dit:
«Toute femme, en soi, cache un venin corrupteur,
Le miel est sur sa lèvre, et le fiel dans son coeur.»]
LA COURTISANE.--Les fous qui fuient les femmes n'obtiennent que des
fruits amers; leur sottise et le dieu d'amour les châtient cruellement.
Le jour où des hommes honorables parviendront à maîtriser leurs sens,
les monts Vindhyas traverseront l'Océan à la nage.
LE BRAHMANE.--Il n'est ici-bas qu'un jardin rempli de fleurs
pernicieuses, c'est la jeunesse; elle est le foyer de la passion, la
cause de peines plus cuisantes que n'en feraient endurer cent enfers,
le germe de la folie, le rideau de nuages qui couvre la lumière de la
science, la seule arme du Dieu de l'amour, la chaîne de fautes de toute
nature.
LA COURTISANE.--Un vieux chien borgne, boiteux, galeux, n'ayant que la
peau et les os et dont la gueule est déchirée par les tessons qu'il
ronge, poursuit encore les chiennes; le Dieu de l'amour tourmente
jusqu'aux mourants. Quand l'arbre Açoka est touché du pied d'une belle,
ses fleurs s'épanouissent de suite[18].
[Note 18: Jolie légende indienne.]
Les femmes voluptueuses enflamment tous les coeurs de leurs grâces
lascives; elles babillent avec l'un, envoient à un autre des oeillades
provocatrices, un troisième occupe leur coeur.
LE BRAHMANE.--Celui qui, maîtrisant ses sens, a confondu son
intelligence dans l'âme-suprême, qu'a-t-il à faire des causeries des
bien-aimées, du miel de leurs lèvres, de la lune de leur visage, des
jeux d'amour accompagnés de soupirs dans lesquels on presse leurs seins
arrondis?
LA COURTISANE.--Les Docteurs ayant sans cesse à la bouche les saints
écrits, sont les seuls qui parlent, et seulement du bout des lèvres, de
renoncer à l'amour.
Qui pourrait fuir les hanches des belles jeunes filles ornées de
ceintures bruyantes, auxquelles pendent des perles rouges?
Ce que femme entreprend dans sa passion, Brahma lui-même n'a pas le
courage d'y mettre obstacle[19].
[Note 19: Nous disons dans le même sens: Ce que femme veut, Dieu le
veut.]
UN HOMME MUR.--L'homme n'est sûr de son honneur, de sa vertu, de sa
sagesse, que quand son coeur et ses fermes résolutions ont résisté
victorieusement à la corruption par les femmes.
Combien ont succombé par elles, que tout l'or du monde n'aurait pu
acheter!
UN JEUNE HOMME.--Quel est le plus beau des spectacles? Le visage
respirant l'amour d'une fille. Quel est le plus suave des parfums?
Son haleine douce. Quel est le plus agréable des sons? la voix de la
bien-aimée.
Quelle est la plus exquise des saveurs? La rosée qui humecte ses lèvres.
Quel est le plus doux des contacts?
Celui de son corps.
Quelle est l'image la plus agréable sur laquelle la pensée puisse
s'arrêter? Ses charmes.
Tout dans la jeune fille aimée est plein d'attraits.
UN JEUNE POÈTE.--La jeune vierge est semblable au tendre bouton de la
rose non encore épanouie; dans toute sa pureté, elle croît en paix à
l'ombre du bosquet tutélaire, à l'abri de tout outrage; mais lorsque son
sein dévoilé s'est prêté aux baisers du rossignol séducteur, bientôt
séparée de sa tige maternelle et indignement associée à l'herbe que
foule un pied vulgaire, on l'expose aux passants sur la place publique,
et flétrie alors par mille baisers impurs on chercherait en vain sa
fraîcheur virginale (voir l'Appendice).
AUTRE JEUNE HOMME.--Léger sourire sur les lèvres, regards à la fois
hardis et timides, babil enjoué, fuite, retour précipité, amusements
folâtres et continuels, tout n'est-il pas ravissant chez les jeunes
femmes aux yeux de gazelle?
Quand elles sont absentes, nous aspirons à les voir.
Quand nous les voyons nous n'avons qu'un désir, jouir de leur étreinte.
Quand nous sommes dans leurs bras, nous ne pouvons plus nous en
arracher.
LE JEUNE POÈTE.--A quel mortel est destinée cette beauté ravissante
semblable dans sa fraîcheur à une fleur dont on n'a pas encore respiré
le parfum, touché le fin duvet; à un tendre bourgeon qu'un ongle profane
n'a point osé séparer de sa tige, à une perle encore pure au sein de la
nacre protectrice où elle a pris naissance?
APPENDICE
A LA IIIe SECTION DU CHAPITRE I.
Le poète Catulle a exprimé la même pensée que le jeune poète indien dans
les beaux vers que nous traduisons:
«La fleur que la haie d'un jardin protège contre les troupeaux et le
tranchant du soc, croît mystérieusement caressée par le zéphyr, colorée
par le soleil, nourrie par la pluie, recherchée des jeunes beautés et
des amants; mais sitôt qu'un ongle léger l'a cueillie, elle n'inspire
plus que le dédain. De même une vierge reste chère à tous tant qu'elle
reste pure; mais si elle perd sa fleur d'innocence, les jeunes gens lui
retirent leur amour et les jeunes filles leur amitié.»
L'Arioste a presque traduit Catulle dans la plainte de Sacripant contre
Angélique (_Rolland furieux_).
«La Verginella è simile alla rosa;
Che in bel jardin sulla uativa spina
Mentre sola et sicura si reposa,
Ne grege ne pastor de le avvicina;
L'aura suave e l'alba rugiadosa
L'Aqua, la terra al suo amor s'inchina,
Giovani vaghi e donne innamorate
Amano averne i seni e le tempie ornate.
Ma non si tosto dal materno stelo
Rimossa viene dal suo ceppo verde,
Che quanto avea dagli uomini e dal cielo
Favor grazia e bellezza, tutto perde.
La vergine che il fior di che piu zelo
Che degli occhi et della vita aver dei
Lascia altrui corre, il pregio che aveva innanzi
Perde nel cor di tutti gli altri amanti.»
La vierge est comme la rose sur sa tige naissante dans un beau jardin;
tant qu'elle reste dans la solitude et la paix, elle n'a rien à craindre
du troupeau ni du berger.
Le doux zéphir, l'aube humide de rosée, la terre et l'onde lui
prodiguent leurs caresses et leurs trésors; les jeunes gens qui
soupirent et les belles énamourées se plaisent à orner de ses boutons
leurs cheveux et leurs seins.
A peine séparée de la branche maternelle, de ses vertes épines, elle
perd et la faveur des hommes et les dons du ciel, la grâce et la beauté.
Ainsi quand une jeune fille a laissé cueillir la fleur qu'elle devait
défendre plus que ses yeux et que sa vie, elle est avilie aux yeux de
tous les autres amants.
Nos naïvetés gauloises sont plus brèves et presque aussi expressives:
La pucelle est comme la rose
Dans sa primeur à peine éclose;
Chacun s'empresse à les cueillir.
Vienne la rose à se flétrir,
Vienne la fille à se donner,
Plus un ne veut les ramasser.
CHAPITRE II
Différentes sortes d'unions sexuelles.
Il y a sept sortes d'unions:
L'UNION SPONTANÉE.--Deux personnes s'aiment et s'unissent par sympathie
et par goût mutuel. Cette union a lieu entre deux amants de même
naissance.
Les jeux d'amour avec une femme de bonne naissance, dit Barthriari, sont
remplis de charme. D'abord, l'amante dit: non, non! et semble dédaigner
les caresses; puis les désirs naissent, sans que la pudeur disparaisse;
ensuite, la résistance se relâche et la fermeté est abandonnée; enfin,
elle ressent vivement le secret plaisir des ardeurs amoureuses; laissant
alors de côté toute retenue, elle goûte un bonheur inexprimable qui lui
fait crisper les membres.
L'UNION DE L'AMOUR ARDENT.--L'homme et la femme s'aiment depuis quelque
temps, et ont eu beaucoup de peine à se réunir; ou bien, l'un d'eux
revient de voyage, ou bien, deux amants se réconcilient après s'être
querellés.
Dans ces cas, les deux amants brûlent de s'unir et se donnent
mutuellement une complète satisfaction.
L'UNION POUR L'AMOUR A VENIR--Entre deux personnes dont l'amour n'est
encore qu'en germe.
L'UNION DE L'AMOUR ARTIFICIEL.--L'homme n'opère la connexion qu'en
s'excitant par les moyens accessoires qu'indique le Kama Soutra, les
baisers, les embrassements, ou bien l'homme et la femme s'unissent sans
amour, le coeur de chacun d'eux étant ailleurs. Dans ce cas, il faut
qu'ils emploient tous les moyens d'excitation enseignés par le Kama
Shastra (Appendice, n° 1).
L'UNION DE L'AMOUR TRANSMIS.--L'un des deux acteurs, pendant toute la
durée de la connexion, s'imagine qu'il est dans les bras d'une autre
personne qu'il aime réellement (Appendice, n° 2).
L'UNION DITE DES EUNUQUES.--La femme est une porteuse d'eau [20] ou une
domestique de caste inférieure à celle de l'homme; la conjonction dure
seulement le temps nécessaire pour éteindre le désir de l'homme. Dans ce
cas, il n'y a point d'actes accessoires ou préliminaires.
[Note 20: La porteuse d'eau est ordinairement attachée à une maison et y
fait le service de propreté.]
L'UNION TROMPEUSE.--Entre une courtisane et un paysan, ou entre un homme
de bonne éducation et une paysanne; elle se borne à un acte brutal, à
moins que la femme ne soit très belle.
APPENDICE AU CHAPITRE II
N° 1.--L'Union artificielle est blâmée par les poètes.
Bhartrihari (stance 29 _l'Amour_) dit: En ce monde, l'amour a pour effet
d'unir deux coeurs en une même pensée.
Quand les sentiments des amants ne sont pas confondus, c'est comme
l'union de deux cadavres.
Le mariage sans l'amour est un corps sans âme, dit Tirouvallouvao (le
divin Pariah).
N° 2.--Le Père Gury, _Théologie morale _(908). L'usage du mariage est
gravement illicite s'il a lieu dans un esprit d'adultère, de telle sorte
qu'en approchant de son épouse, on se figure que c'est une autre femme.
Cet avis est évidemment celui de tous les théologiens.
G. Sand, dans _Mademoiselle de la Quintinie, _décrit une union de ce
genre.
CHAPITRE III
Des cas ou le Kama est permis ou défendu
Le Kama, quand il est pratiqué dans le mariage contracté selon les
règles tracées par Manou, entre personnes de même caste, donne une
progéniture légitime et la considération générale.
Il est défendu avec des femmes de caste supérieure ou bien de même
caste, mais ayant déjà appartenu à d'autres.
Le Kama n'est ni ordonné ni défendu avec des femmes, de castes
inférieures ou déchues de leur caste, avec les courtisanes et avec les
femmes divorcées.
Avec toutes ces femmes, la pratique du Kama n'a pas d'autre but que le
plaisir.
On appelle Nayikas les femmes auxquelles on peut s'unir sans péché;
telles sont les filles qui ne dépendent de personne, les courtisanes et
les femmes qui ont été mariées deux fois (N° 1 Appendice).
Vatsyayana rattache à ces trois catégories les veuves, les filles des
courtisanes, les servantes qui sont encore vierges, et même toute femme
de caste qui a dépassé l'âge de puberté, sans se marier.
Ganikapati pense qu'il existe des circonstances ou des considérations
particulières qui autorisent la connexion avec les femmes des autres.
Par exemple, on peut se faire, selon les cas, les raisonnements
suivants;
--Cette femme veut se donner à moi, et déjà s'est livrée à beaucoup
d'autres auparavant; quoi qu'elle soit d'une caste supérieure, elle est
dans la circulation comme une courtisane; je puis donc m'unir à elle
sans pécher.
--Cette femme exerce un grand empire sur son mari qui est un homme
puissant et ami de mon ennemi. En devenant son amant, j'enlèverai à mon
ennemi l'appui de son mari.
--J'ai un ennemi qui peut me nuire beaucoup; si sa femme devient ma
maîtresse, elle changera ses dispositions malveillantes à mon égard.
--Avec l'aide de telle femme, si je suis son amant, j'assurerai le
triomphe de mon ami ou la ruine de mon ennemi, ou la réussite de
quelqu'autre entreprise fort difficile.
--En m'unissant à telle femme, je pourrai tuer son mari et m'approprier
ses biens.
--Je suis sans ressources et sans moyens d'en acquérir, l'union avec
telle femme me procurera la richesse sans me faire courir aucun danger.
--Telle femme m'aime ardemment et connaît tous mes secrets, toutes mes
faiblesses et, à cause de cela, peut me nuire infiniment, si je ne suis
point son amant.
--Un mari a séduit ma femme, je dois le payer de retour (peine du
talion).
--Devenu l'amant de telle femme, je tuerai un ennemi du roi, proscrit
par celui-ci et auquel elle a donné asile.
--J'aime une femme placée sous la surveillance d'une autre; par celle-ci
j'arriverai à posséder celle que j'aime.
--C'est par cette femme seulement que je puis épouser une jeune fille
riche et belle que je recherche; si je deviens son amant, elle me fera
atteindre mon but.
Pour ces motifs et d'autres semblables, il est permis d'avoir des
rapports avec des femmes mariées; mais il est bien entendu que c'est
seulement dans un but particulier, et jamais en vue du seul plaisir,
autrement il y aurait faute et péché [21].
[Note 21: Il est à peine besoin de faire remarquer que cette morale
n'est admise que par les brahmanes; on n'en trouve trace nulle part
ailleurs que dans leurs écrits, quelle qu'ait pu être la subtilité des
casuistes.]
L'école de Babhravya professe qu'il est permis de jouir de toute femme
qui a eu cinq amants; mais Ganakipoutra pense que, même dans ce cas, il
doit y avoir des exceptions pour les femmes d'un parent, d'un brahmane
savant et du roi. Vatsyayana dit que peu de femmes résistent à un homme
bien secondé (N° 2, Appendice).
Il est défendu de s'unir aux femmes énumérées ci-après:
Lépreuses, lunatiques, rejetées de la caste, ne sachant pas garder les
secrets, exprimant publiquement leur désir charnel, (N° 3, Appendice),
atteintes d'albinisme (elles sont impures), et celles dont la peau, d'un
noir intense, a mauvaise odeur.
Femmes amies [22], Femmes de la parenté (N° 4, Appendice); femmes
ascètes avec lesquelles l'union sexuelle est interdite.
[Note 22: Ce respect pour les amies dont la liste est assez longue ainsi
que celle de leurs qualités, honore les Hindous. Nous ne retrouvons pas
ce scrupule louable au même degré en Europe où beaucoup de gens ont
peine à croire à une amitié platonique entre personnes de sexes
différents.]
Sont réputées femmes amies avec lesquelles l'union sexuelle est
interdite:
Celles avec lesquelles nous avons joué dans la poussière (amies
d'enfance), auxquelles nous sommes liés d'obligation pour services
rendus.
Celles qui ont nos goûts et notre humeur.
Celles qui ont été nos compagnes d'études.
Celles qui connaissent nos secrets et nos défauts comme nous connaissons
les leurs.
Nos soeurs de lait et les jeunes filles élevées avec nous; les amies
héréditaires, c'est-à-dire appartenant à des familles unies par une
amitié héréditaire.
Ces amies doivent posséder les qualités suivantes: la sincérité, la
constance, le dévouement, la fermeté, l'exemption de convoitise,
l'incorruptibilité, une fidélité à toute épreuve pour garder nos
secrets.
APPENDICE AU CHAPITRE III
N° 1.--Sans doute les femmes mariées qui ont un amant, celles qui sont
séparées de leur mari et les veuves. Celles-ci, en grand nombre dans
l'Inde, et dans la force de l'âge, sont obligées d'avoir recours à
l'avortement pour cacher les conséquences de leur inconduite qui, si
elle était connue, serait punie par l'exclusion de la caste.
Toutes connaissent les drogues qui font avorter.
Quand la potion n'a pas produit l'effet voulu, quelques-unes ont recours
à des moyens mécaniques qui, souvent, mettent leurs jours en danger.
Ce fait nous a été révélé par des médecins européens qui, dans des cas
pareils, avaient été appelés par des femmes indigènes.
Lorsqu'aucun des moyens n'a réussi, les veuves enceintes prétextent un
voyage ou un pèlerinage et s'en vont au loin faire leurs couches.
L'avortement était une pratique usuelle chez les femmes galantes de
Rome, au temps d'Ovide. Ce poète consacre la 14e Élégie du Livre II _des
Amours_ à reprocher ce crime à sa maîtresse, Corine.
«Quoi, dit-il, de peur que les rides de ton ventre ne t'accusent, il
faudra porter le ravage sur le triste champ où tu livras le combat!
Femmes, pourquoi portez-vous dans vos entrailles des engins homicides?
Les tigresses ne sont pas si cruelles dans les antres de l'Hircanie,
et jamais la lionne n'osa se faire avorter; et ce sont de faibles et
tendres beautés qui commettent ce crime, non pas toutefois impunément.
Souvent celle qui étouffe son enfant dans son sein périt elle-même;
et, quand on emporte son cadavre encore tout échevelé, les spectateurs
s'écrient: Elle a bien mérité son sort.»
N° 2.--_Art d'aimer, _Livre I. Ne doutez point que vous ne puissiez
triompher de toutes les jeunes beautés; à peine sur mille en trouverez
vous une qui vous résistera. Celle qui se rend aisément, comme celle qui
se défend, aiment également à être priées.
Si vous échouez, qu'avez-vous à craindre? Mais pourquoi échoueriez-vous?
On se laisse prendre aux attraits d'un plaisir nouveau, et le bien
d'autrui nous paraît toujours préférable au nôtre.
Vous verrez plutôt les oiseaux se taire au printemps, et les cigales en
été, qu'une femme résister aux tendres sollicitations d'un jeune homme
caressant. Celle même qui paraît insensible brûle de secrets désirs.
Si les hommes s'entendaient pour ne pas faire les premières avances, les
femmes se jetteraient dans leurs bras toutes pâmées.
Entendez dans les molles prairies la génisse qui mugit d'amour pour le
taureau, et la jument qui hennit à l'aspect de l'étalon vigoureux.
N° 3.--Dans l'Inde, la décence extérieure est toujours observée entre
les deux sexes, au point qu'il ne vient à la pensée de personne d'y
manquer.
Quand on chemine en troupe, les hommes marchent en avant des femmes,
et les attendent aux passages des gués, pour leur tendre la main par
derrière. Les femmes se troussent alors jusqu'aux dessus des hanches, et
jamais un homme ne se retourne pour regarder (abbé Dubois).
Toute provocation en public d'un sexe à l'autre, et même toute
galanterie, sont absolument inconnues.
Une femme se croirait insultée par un homme qui lui témoignerait, au
dehors, des attentions particulières.
On verra plus loin que, quand un homme veut courtiser une femme,
il procède toujours par des voies indirectes, par des insinuations
détournées, des propos à double sens qui semblent s'adresser à une autre
personne.
Mais, dans le particulier, les femmes indiennes, habituées à se
considérer comme uniquement faites pour le plaisir de l'homme, ne savent
rien refuser aux sollicitations dont elles sont l'objet, lors même
qu'elles manquent de tempérament et d'imagination, ce qui est le cas le
plus ordinaire dans les pays Dravidiens (Sud de l'Inde).
N° 4.--Empêchement à l'union, doctrine de l'Eglise.
La Père Gury (Traduction P. Bert.)
Les casuistes hindous, on le voit, vont beaucoup plus loin que
les chrétiens dans les incompatibilités pour l'acte sexuel; ils
l'interdisent entre personnes dont les familles sont liées par une
amitié héréditaire et à fortiori entre tous les parents à tous les
degrés.
Dans sa théologie morale, le P. Gury défend l'inceste, l'union sexuelle
avec des parents ou des alliés à des degrés prohibés par l'Eglise; au
sujet de l'empêchement du mariage par l'alliance, il s'exprime ainsi:
810.--L'alliance est un lien qui s'établit avec les parents de la
personne avec laquelle on a un commerce charnel; ou encore, un lien
provenant d'un commerce charnel entre l'un et les parents de l'autre.
Il y a donc alliance entre le mari et les cousins de la femme, et
réciproquement.
L'alliance vient soit d'un commerce licite ou conjugal, soit d'un
commerce illicite, fornication, adultère, inceste.
811.--L'alliance venant d'un commerce licite empêche le mariage jusqu'au
4° degré inclusivement; venant d'un commerce illicite, seulement
jusqu'au 2° degré.
(On sait que l'autorité ecclésiastique accorde beaucoup de dispenses à
cet empêchement).
Une alliance n'est contractée que par un acte sexuel accompli et
consommé, de telle sorte que la génération puisse en résulter.
812.--Celui qui a péché avec les deux soeurs ou les deux cousines
germaines, ou la mère ou la fille, ne peut épouser aucune des deux.
L'homme qui a péché avec la soeur, la cousine ou la tante de son épouse,
est tenu de rendre, mais ne peut demander le devoir conjugal: parce
que, comme il s'agit d'une loi purement prohibitive, l'innocent ne peut
souffrir de la faute du coupable.
On n'est pas privé du droit de demander le devoir conjugal, pour avoir
péché avec ses propres cousines, parce qu'on ne contracte par là aucune
alliance avec son épouse.
(Mais c'est seulement quand ce péché a été commis avant le mariage, car
l'adultère prive le coupable de son droit).
L'amitié, surtout héréditaire, la parenté et le rejet de la caste sont
pour le brahmane les seuls empêchements rigoureux à l'acte sexuel; nous
venons de voir qu'ils autorisent toujours la fornication et qu'ils
excusent presque toujours l'adultère. Le Décalogue les interdit
absolument et, à cet égard, le P. Gury n'est que l'interprète de la
morale chrétienne dans les textes suivants:
411.--La luxure est un appétit déréglé dans l'amour et consiste dans un
plaisir charnel (delectatio venerea) goûté volontairement en dehors du
mariage. Or ce plaisir vient de l'excitation des esprits destinés à la
génération et ne doit pas être confondu avec un plaisir purement sensuel
qui provient de l'action d'un objet sensible sur quelque sens, par
exemple d'un objet visible sur la vue. Autre est donc l'objet de la
luxure, autre l'objet de la sensualité. Un plaisir sensuel, ou n'est pas
coupable, ou n'excède pas la plupart du temps, en principe, un péché
véniel.
412.--La luxure dans tous ses genres, dans toutes ses espèces, est,
en principe, un péché grave. La luxure directement volontaire n'admet
jamais matière légère.
_IX° Commandement de Dieu: _Luxurieux tu ne seras de fait ni de
consentement.
C'est, avec un peu plus de rigueur, la morale de Zoroastre et des
Iraniens.
Le Bouddha ne l'a adopté que pour ses religieux.
Il a permis aux laïques tout ce qui n'est pas compris dans la
prohibition: «Le bien d'autrui ne prendras», en considérant comme _bien
d'autrui _toute femme qui dépend d'un mari, ou de ses parents et tuteurs
ou d'un maître.
TITRE III
DES CARESSES ET MIGNARDISES
QUI PRÉCÈDENT OU ACCOMPAGNENT L'ACTE SEXUEL
CHAPITRE I
Des baisers.
On conseille de ne point, dans les premiers rendez-vous, multiplier les
baisers, les étreintes et autres accessoires de l'union sexuelle; mais
on pourra en être prodigue dans les rencontres qui suivront (Ap. N° 1).
On baise le front, les yeux, les joues, la gorge, la poitrine, les
seins, les lèvres et l'intérieur de la bouche (Ap. N° 2).
Les habitants de l'Est baisent aussi la femme aux jointures des cuisses,
sur les bras et le nombril.
Avec une jeune fille, il y a trois sortes de baisers:
Le nominal, le mouvant et le touchant.
Le nominal est le simple baiser sur la bouche, par l'apposition des
lèvres des deux amants.
Dans le baiser mouvant, la jeune fille presse entre ses lèvres la
lèvre inférieure de son amant; elle l'introduit dans sa bouche en lui
imprimant un mouvement de succion.
Dans le baiser touchant, elle touche avec sa langue la lèvre de son
amant, en fermant les yeux, et place ses deux mains dans les siennes.
Les auteurs distinguent encore quatre sortes de baisers:
Le droit, le penché, le tourné, le pressé.
Dans le baiser droit, les deux lèvres s'appliquent directement, celles
de l'amant sur celles de l'amante.
Dans le baiser penché, les deux amants, la tête penchée, tendent leurs
lèvres l'un vers l'autre.
Dans le baiser tourné, l'un des amants tourne vers lui, avec la main, la
tête de l'autre, et, de l'autre main, lui prend le menton.
Le baiser est dit pressé lorsque l'un des deux amants presse fortement
avec ses lèvres la lèvre inférieure de l'autre. Il est très pressé,
lorsqu'après avoir pris la lèvre entre deux doigts on la touche avec la
langue et la presse fortement avec une lèvre.
Entre amants, on parie à qui saisira le premier, avec ses lèvres,
la lèvre inférieure de l'autre. Si la femme perd, elle doit crier,
repousser son amant en battant des mains, le quereller et exiger un
autre pari. Si elle perd une seconde fois, elle doit montrer encore plus
de dépit, et saisir le moment où son amant n'est pas sur ses gardes,
ou bien dort, pour prendre entre les dents sa lèvre inférieure, et la
serrer assez fort pour qu'il ne puisse la dégager; cela fait, elle se
met à rire, fait beaucoup de bruit et se moque de son amant; elle danse
et s'agite devant lui, et lui dit, en plaisantant, tout ce qui lui passe
par l'esprit; elle fronce ses sourcils en lui roulant de gros yeux.
Tels sont les jeux et les paris de deux amants à l'occasion des baisers.
Les amants très passionnés en usent de même pour les autres mignardises
que nous verrons plus loin.
Quand l'homme baise la lèvre supérieure de la femme pendant que
celle-ci, en retour, lui baise la lèvre inférieure, c'est là le baiser
de la lèvre supérieure.
Quand l'un des amants prend avec ses lèvres les lèvres de l'autre, c'est
là le baiser agrafe.
Quand, dans ce baiser, il touche avec la langue les dents et le palais
de l'autre, c'est là le combat de la langue.
Le baiser doit être modéré, serré, pressé ou doux, selon la partie du
corps à laquelle il est appliqué.
On peut encore ranger parmi les baisers la succion du bouton ou du
mamelon des seins qui, dans les chants des Bayadères du Sud de l'Inde,
est mentionnée comme un des préliminaires naturels de la connexion[23].
[Note 23: D'après le docteur Jules Guyot (_Bréviaire de l'amour
expérimental_), cette succion doit être forte pour produire l'effet
voulu (v. App.)]
Quand une femme baise au visage son amant endormi, cet appel est le
_baiser qui allume l'amour_.
Quand une femme baise son amant qui est distrait ou affairé, ou bien le
querelle, c'est le _baiser qui détourne_.
Quand l'amant attardé trouve l'amante couchée, et la baise dans son
sommeil pour lui manifester son désir, c'est le _baiser d'éveil_. En
pareil cas, la femme peut faire semblant de dormir à l'arrivée de son
amant pour provoquer ce baiser.
Quand on baise l'image d'une personne réfléchie dans un miroir ou
dans l'eau, ou bien son ombre portée sur un mur, c'est le _baiser de
déclaration_.
Quand on baise un enfant que l'on tient sur ses genoux, ou une image, ou
une statue, en présence de la personne aimée, c'est le _baiser que l'on
transmet_.
Quand la nuit, au théâtre ou dans une assemblée d'hommes de caste, un
homme s'approche d'une femme et lui baise un doigt de la main, si elle
se tient debout, ou un doigt de pied, si elle est assise; ou bien quand
une femme, en massant le corps de son amant, pose la figure sur sa
cuisse, comme si elle voulait s'en faire un coussin pour dormir de
manière à allumer son désir et lui baise la cuisse ou le gros doigt du
pied, c'est le _baiser de provocation_.
Au sujet de ces baisers on cite les vers suivants:
«Quelque chose que l'un des amants fasse à l'autre, celui-ci doit lui
rendre la pareille: baiser pour baiser, caresse pour caresse, coup pour
coup.»
APPENDICE AU CHAPITRE I
N° 1.--Bharlrihari (_l'Amour_, stance 26). «Heureux ceux qui baisent le
miel des lèvres des jeunes filles couchées dans leurs bras, la chevelure
dénouée, les yeux langoureux et à demi-clos, et les joues mouillées de
la sueur qu'a provoquée la fatigue des plaisirs d'amour.»
N° 2.--Les caresses et mignardises précédemment décrites sont
considérées par les Hindous, par les poètes latins et par beaucoup
d'auteurs modernes, comme les excitants les plus efficaces à l'amour
charnel.
Le docteur Gauthier pense, au contraire, que l'homme doit agir sur le
coeur et sur l'imagination bien plutôt que sur les sens pour préparer la
femme à l'union ou augmenter son amour. Il a sans doute raison quand il
s'agit de la généralité des femmes honnêtes; en tout cas, il est bon de
ne recourir aux moyens physiques qu'après avoir épuisé tous ceux qui
ménagent la pudeur et la délicatesse.
N° 3.--De tous les théologiens catholiques, les Jésuites sont, on le
sait, les plus indulgents; il suffit donc de citer le P. Gury pour
comparer, sur les sujets semblables, les casuistes brahmaniques et
catholiques.
_Théologie morale_, 413.--«Les baisers et les attouchements sur les
parties honnêtes ou peu honnêtes constituent des péchés mortels, si on y
cherche le plaisir charnel; véniels, s'il n'y a que de la légèreté, de
la plaisanterie, de la curiosité, etc.»
«Ils ne sont pas coupables, si c'est la coutume ou si l'on agit par
politesse ou par bienveillance.»
415. no 4.--«Mais doivent être considérés comme péchés mortels les
baisers et attouchements sur les autres parties du corps que la décence
et la pudeur prescrivent de voiler; tels, par exemple, que les baisers
sur les seins, surtout entre personnes de sexes différents et aussi les
baisers prolongés sur la bouche, notamment si on y introduit la langue.»
416.--«Les attouchements sur les parties honteuses ou qui y confinent,
même lorsqu'ils ont lieu pardessus le vêtement, constituent, en
général, un péché grave, à moins qu'on ne le fasse par pétulance, par
plaisanterie, par légèreté ou en passant.»
«A plus forte raison, en dehors du cas de force majeure, il y a péché
mortel toutes les fois qu'on touche pour le plaisir les parties
honteuses de sexes différents.»
418.--«Regarder les parties honteuses ou les parties avoisinantes d'une
personne d'un autre sexe constitue un péché mortel, à moins que ce ne
soit de loin ou pendant fort peu de temps.»
918 P. Gury. _Théologie morale_.--«Tout ce qui est nécessaire pour
accomplir l'acte conjugal ou pour le rendre plus facile, plus prompt ou
plus parfait, est absolument permis aux époux, parce que si l'on permet
la chose principale on perme aussi la chose accessoire ou le moyen qui y
conduit.
«Tout ce qui est pour la génération est permis, tout ce qui est contre
est péché mortel. Tout ce qui est en dehors est péché véniel, ou bien
est permis.»
919.--«Il n'y a pas faute dans les baisers honnêtes, dans les
attouchements sur les parties honnêtes ou moins honnêtes destinées à
montrer l'affection conjugale ou à entretenir l'amour; parce que toute
marque honnête d'amour, même tendre, est permise à ceux qui, d'après le
lien du mariage, ne doivent faire qu'un seul coeur, une seule chair.
«Il n'y a pas faute _en principe_ dans les attouchements et les regards
peu honnêtes s'ils visent _immédiatement_ à l'acte sexuel.
«Il en est de même s'ils sont _simplement_ déshonnêtes, mais nécessaires
ou utiles pour exciter la nature; car alors ils sont comme une
préparation à l'acte, comme des préliminaires.
«Il y a péché véniel dans les attouchements, les regards et les propos
honteux qui ne visent pas _immédiatement_ l'acte conjugal et n'ont
pas pour but d'entretenir l'amour légitime d'une manière modérée et
raisonnable.»
CHAPITRE II
Des embrassements ou étreintes.
Les embrassements pour se témoigner un amour réciproque, sont de quatre
sortes: par le toucher, par la pénétration, par le frottement ou la
friction, par la pression.
Le premier a lieu lorsqu'un homme, sous un prétexte quelconque, se place
à côté ou en face d'une femme, de telle sorte que les deux corps se
touchent.
L'embrassement par pénétration se produit lorsque, dans un lieu
solitaire, une femme se penche pour prendre quelque objet, et pénètre,
pour ainsi dire, de ses seins l'homme qui, à son tour, la saisit et la
presse[24].
[Note 24: Ce passage fait supposer qu'à l'époque où écrivait Vatsyayana
les femmes allaient le sein nu, comme cela a lieu encore aujourd'hui
dans quelques basses castes et pour les Pariahs. Dans certaines
peintures ou sculptures très anciennes, on voit les femmes, même celle
du roi, avec la gorge découverte.]
Ces deux premières sortes d'embrassement se font entre personnes qui ne
peuvent se voir et se parler librement.
Le troisième embrassement a lieu quand deux personnes qui se promènent
lentement, dans l'obscurité, ou dans un lieu solitaire, frottent leurs
corps l'un contre l'autre.
Lorsque, dans les mêmes circonstances, l'un des amants presse fortement
le corps de l'autre contre un mur ou un pilier, c'est de l'embrassement
par pression.
Ces deux derniers contacts se font d'un accord commun.
Dans un rendez-vous, on se livre aux embrassements partiels, visage
contre visage, sein contre sein, Jadgana contre Jadgana (partie du corps
comprise entre le nombril et les cuisses), cuisses contre cuisses, et
aux étreintes de tout le corps, avec toutes sortes de mignardises, la
femme laissant flotter ses cheveux épars.
Ces étreintes portent les noms suivants: 1° celle du lierre; 2° celle
du grimpeur à l'arbre; 3° le mélange du sésame avec le riz; 4° celui du
lait et de l'eau.
Dans les deux premières, l'homme se tient debout; les deux dernières
font partie de la connection.
1° La femme enserre l'homme comme le lierre l'arbre; elle penche la tête
sur la sienne pour le baiser en poussant de petits cris: sut, sut; elle
l'enlace et le regarde amoureusement.
2° La femme met un pied sur le pied de l'homme et l'autre sur sa cuisse,
elle passe un de ses bras autour de son dos et l'autre sur ses épaules,
elle chante et roucoule doucement, et semble vouloir grimper pour
cueillir un baiser.
3° Contact: l'homme et la femme sont couchés et s'étreignent si
étroitement que les cuisses et les bras s'entrelacent comme deux lianes
et se frottent pour ainsi dire.
4° L'homme et la femme oublient tout dans leur transport; ils ne
craignent et ne sentent ni douleur, ni blessures; se pénétrant
mutuellement, ils ne forment plus qu'un seul corps, une seule chair,
soit que l'homme tienne la femme assise sur ses genoux, ou de côté, ou
en face, ou bien sur un lit.
Un poëte a formulé cet aphorisme sur le sujet:
«Il est bon de s'instruire et de converser sur les embrassements, car
c'est un moyen de faire naître le désir; mais, dans la connexion, il
faut se livrer même à ceux que le Kama Shastra ne mentionne pas, s'ils
accroissent l'amour et la passion.»
On observe les règles du Shastra tant que la passion est modérée; mais
quand une fois la roue de l'amour tourne, il n'y a plus ni Shastra ni
ordre à suivre.
CHAPITRE III
Des pressions et frictions (App 1), égratignures, marques faites avec
les ongles.
Généralement, les marques avec les ongles s'impriment sur les aisselles,
la gorge, les seins, les lèvres, le Djadgana ou milieu du corps, et les
cuisses.
Ce sont, aussi bien que les morsures, des témoignages d'amour
singuliers, souvent affectés, entre amants très passionnés; ils se les
donnent au premier rendez-vous, au départ pour un voyage, au retour,
lors d'une réconciliation, enfin quand la femme est dans une ivresse
quelconque.
On fait avec les ongles huit marques, par égratignures ou pressions: la
sonore, la demi-lune, le cercle, le trait de l'ongle ou la griffe du
tigre, la patte de paon, le saut du lièvre, la feuille de lotus bleu.
La sonore se fait en pressant le menton, les seins, la lèvre inférieure
ou le Djadgana, assez doucement pour ne faire aucune marque ou
égratignure, et seulement pour que les poils se hérissent au contact des
ongles dont on entend le grattement.
Un amant en use ainsi avec une jeune fille, lorsqu'il la masse ou lui
égratigne légèrement la tête et s'amuse à la troubler en l'effrayant.
La demi-lune: la courbe d'un seul ongle que l'on imprime sur le cou ou
les seins.
Le cercle: l'ensemble de deux demi-lunes opposées. Cette marque se fait
ordinairement sur le nombril, dans les petits creux qui se forment
autour des fesses dans la station droite, aux aînes.
Le trait: un petit trait d'ongle que l'on imprime sur une partie
quelconque du corps.
La griffe de tigre: ligne courbe tracée sur le sein.
La patte de paon: courbe semblablement tracée sur le sein avec les cinq
ongles; celui qui la réussit est considéré comme un artiste.
Le saut du lièvre: la marque des cinq ongles est faite près d'un bouton
du sein.
La feuille de lotus bleu: marques faites sur les seins ou les hanches en
forme de feuilles de lotus.
Il existe encore d'autres marques et même en nombre illimité; car, dit
un auteur ancien: «l'art d'imprimer les marques d'amour est familier à
tous.» (App. n°2).
Vatsyayana ajoute: «De même que la variété est nécessaire dans l'amour,
la variété, à son tour, engendre l'amour.
C'est pourquoi les courtisanes, qui n'ignorent rien de ce qui concerne
l'amour, sont si désirables.
On ne fait point de marques avec les ongles sur les femmes mariées; mais
on peut faire des marques particulières sur les parties cachées de leur
corps, comme souvenir et pour accroître l'amour.
Les marques des ongles même anciennes et presque effacées rappellent à
une femme et réveillent son amour qui, sans cela, pourrait se perdre
tout à fait.
Une jeune femme sur les seins de laquelle apparaissent ces empreintes
impressionne même un étranger qui les aperçoit à distance.
Un homme qui porte des marques d'ongles et de dents réussit auprès des
femmes, même celles qui sont rebelles à l'amour.
APPENDICE AU CHAPITRE III
N° 1. Ovide, _Art d'aimer_, liv. II.--«Au lit, les amants ne garderont
pas leurs mains immobiles; leurs doigts sauront s'exercer dans le
mystérieux asile où l'amour aime à pénétrer en secret.
«Quand vous aurez trouvé ces endroits qu'une femme aime à sentir
toucher, qu'une sotte pudeur ne vous empêche pas d'y porter la main.
«Vous verrez briller dans ses yeux une mobile clarté, comme les rayons
du soleil se réfléchissent dans l'onde limpide.
«Elle fera entendre des plaintes, d'agréables paroles, des soupirs
d'amour, de tendres gémissements.»
N° 2.--«Les égratignures avec les ongles sont choses malsaines, surtout
dans les pays très chauds, comme l'Inde, où les plaies se guérissent
difficilement. On sait que l'acide unguique contenu dans la corne de
l'ongle est un poison des plus violents. Il suffit de râper l'ongle à
forte dose, dans une boisson, pour qu'elle devienne mortelle. Selon
quelques auteurs, ce fut ainsi que Thémistocle exilé se donna la mort.
CHAPITRE IV
Des morsures.
On peut mordre toutes les parties du corps que l'on baise, excepté la
lèvre inférieure, l'intérieur de la bouche et les yeux.
Les qualités des dents sont: l'éclat, l'égalité entre elles, les
proportions convenables, l'acuité aux extrémités.
Leurs défauts sont d'être rudes, molles, grandes et branlantes.
On distingue plusieurs sortes de morsures: celles non apparentes, ne
laissant sur la peau qu'une rougeur momentanée;
La morsure gonflée: la peau a été saisie et tirée comme avec une
tenaille;
Le point: une très petite portion de peau a été saisie par deux dents
seulement;
Corail et joyau: la peau est pressée à la fois par les dents (les
bijoux) et les lèvres (le corail);
La ligne de joyaux: la morsure est faite avec toutes les dents;
Le nuage brisé: ligne brisée formée de points sortant et rentrant par
rapport à un arc de courbe, à cause de l'intervalle entre les dents;
La morsure du verrat: sur les seins et les épaules, deux lignes de dents
marquées les unes au-dessus des autres, avec un intervalle rouge.
Les trois premières morsures se font sur la lèvre inférieure; la ligne
de points et celle des joyaux, sur la gorge, la fossette du cou et aux
aînes.
La ligne de points seule s'imprime sur le front et les cuisses.
La morsure gonflée, et celle dite corail et joyau, se font toujours sur
la joue gauche dont les traces d'ongles et de dents sont considérées
comme les ornements.
On témoigne à une femme qu'on la désire en faisant, avec les ongles et
les dents, des marques sur les objets suivants qu'elle porte ou qui
lui appartiennent: un ornement du front ou des oreilles, un bouquet de
fleurs, une feuille de béthel ou de tamala.
Voici à ce sujet quelques vers:
«Quand un amant mord bien fort sa maîtresse, celle-ci doit, d'une feinte
colère, le mordre deux fois plus fort.»
Ainsi, pour un point, elle rendra une ligne de points; pour une ligne de
points, un nuage brisé.
Si elle est très exaltée, et si, dans l'exaltation de ses transports
passionnés, elle engage une sorte de combat, alors elle prend son amant
par les cheveux, attire à elle sa tête, lui baise la lèvre inférieure;
puis, dans son délire, elle le mord par tout le corps, en fermant les
yeux.
Et même le jour et en public, quand son amant lui montre quelque marque
qu'elle lui a faite, elle doit sourire à cette vue, tourner la tête de
son côté comme si elle voulait le gronder, lui montre à son tour, d'un
air irrité, les marques que lui-même lui a faites.
Quand deux amants en usent ainsi, leur passion dure des siècles sans
diminuer.
APPENDICE AU CHAPITRE IV
Ovide ne parle guère des mignardises que dans la XIVe Élégie du livre
III, _Des Amours._
«Non, je ne te défends pas quelques faiblesses, puisque tu es belle.
«Il est un lieu fait pour la débauche; là, ne rougis point de te
dépouiller de la tunique légère qui voile tes charmes et de soutenir sur
ta cuisse celle de ton amant; là, qu'il glisse entre tes lèvres de rose,
sa langue jusqu'au fond de ta bouche, et que l'amour varie en mille
manières les jeux de Vénus. Là, n'épargne ni les douces paroles, ni les
caresses provocantes, et fais trembler ta couche par des mouvements
lascifs. Mais fais au moins que je l'ignore; que je ne voie pas tes
cheveux en désordre et la trace d'une dent marquée sur ton cou.
«Si je venais à te surprendre nue dans les bras d'un autre, j'en
croirais plutôt la bouche que mes yeux.»
Properce, livre III, Élégie VIII.
Morsures entre amants.
«Quelle douce querelle tu me fis hier aux flambeaux!
Avec quel plaisir j'ai vu tes éclats, entendu tes malédictions!
«Échauffée par le vin, tu repousses ta table et tu me lances, d'une
main égarée, des coupes encore pleines. Eh bien, poursuis, saisis mes
cheveux, déchire ma figure, menace mes yeux, arrache mes vêtements et
mets à nu ma poitrine, voilà des marques certaines de tendresse.
«Jamais de colère furieuse chez une femme sans un violent amour.
«Quand une belle s'emporte aux amours, qu'elle parcourt les rues comme
une bacchante, que de vains songes l'épouvantent souvent ou qu'elle
s'émeut à la vue d'une jeune fille, ces marques trahissent un amour
réel; pour croire à la fidélité, il faut qu'elle se montre par des
injures.
«Dieu de Cythère, donne à mes ennemis une amante insensible.
«Que mes rivaux comptent sur mon sein les dents de ma maîtresse.
«Que des traces bleuâtres montrent à tous que je l'aime près de moi.
«Je veux me plaindre d'elle ou entendre ses plaintes.
«Je serai, ô Cynthie, toujours en guerre avec toi ou pour toi avec mes
rivaux.
«Je t'aime trop pour vouloir quelque trêve; jouis du plaisir de n'avoir
point d'égale en beauté.
CHAPITRE V
Des diverses manières de frapper et des petits cris qui leur répondent.
Les coups sont une sorte de mignardise.
On assimile l'union sexuelle à une dispute, à cause des mille
contrariétés qui surgissent entre amants et de leur disposition à se
quereller.
Les parties du corps que l'on frappe par passion sont: les épaules, la
tête, la poitrine entre les seins, le dos, le Jadgana, les hanches et
les flancs.
On frappe avec le dos de la main, avec les doigts réunis en tampon, avec
la paume de la main, le poing.
Lorsque la femme reçoit un coup, elle fait entendre divers sifflements
et huit sortes de petits cris:
Phra! Phat! Sout et Plat; le cri tonnant, le roucoulant, le pleureur.
Le son Phat imite le son du bambou que l'on fend.
Le son Phut, celui que fait un objet qui tombe dans l'eau.
Les femmes prononcent aussi certains mots, tels que:
Mère, Père, etc.
Quelquefois ce sont des cris ou des paroles qui expriment la défense, le
désir de la séparation, la douleur ou l'approbation.
On peut ajouter à ces exclamations diverses l'imitation du bourdonnement
des abeilles, le roucoulement de la colombe et du coucou, le cri du
perroquet, le piaillement du moineau, le sifflement du canard, la
cascadette de la caille et le gloussement du paon.
Les coups de poing se donnent sur le dos de la femme pendant qu'elle est
assise sur les genoux de l'homme; elle doit riposter en feignant d'être
fâchée et en poussant le cri roucoulant et le pleureur.
Pendant la connexion, on donne entre les deux seins, avec le revers de
la main, des petits coups qui vont en se multipliant et s'accélérant à
mesure que l'excitation augmente, jusqu'à la fin de l'union; à ce moment
on prononce le son Hin répété, ou d'autres alternativement, ou ceux que
l'on préfère dans ce cas.
Quand l'homme frappe la tête de la femme avec le bout de ses doigts
réunis, il prononce le son Phat et la femme le son roucoulant, et ceux
Phat et Phut.
Quand on commence les baisers et autres mignardises, la femme doit
toujours siffler.
Pendant l'excitation, quand la femme n'est pas habituée aux coups, elle
prononce continuellement les mots: assez, assez, finissez et aussi ceux
de père, mère, mêlés de cris et de gémissements, les sons tonnants et
pleureurs.
Vers la fin de l'union, on presse fortement avec la paume des mains les
seins, le Jadgana ou les flancs de la femme et celle-ci fait entendre
alors le sifflement de l'oie, ou la cascadette de la caille.
On peut compter parmi les modes de frapper l'usage de quelques
instruments particuliers à certaines contrées de l'Inde, principalement
à celles du sud:
Le coin entre les seins, les ciseaux pour la tête, les perçoirs des
joues (sans doute des aiguilles très fines). Vatsyayana condamne cet
usage comme barbare et dangereux, et il cite des accidents graves et
même mortels qu'il a occasionnés.
APPENDICE AU CHAPITRE V
N° 1. Contenance des femmes pendant l'union.
Toutes ces pratiques et mignardises sont plutôt de convention que
naturelles, comme tout ce que font les Hindous.
Une Bayadère égarée dans Paris et qui en voudrait faire usage, serait
une curiosité si extraordinaire qu'elle aurait certainement un succès de
vogue pour rire.
La contenance que les femmes d'Europe ont naturellement, ou prennent
pendant l'union, est très variable; les trois types les plus saillants
sont: celles qui gardent le silence et ferment les yeux;
Celles qui font beaucoup d'exclamations et de démonstrations;
Enfin, celles qui, comme prises d'attaques de nerfs, se pâment ou
s'évanouissent.
N° 2.--A Rome, les coups entre amants n'étaient pas seulement des
mignardises, bien qu'ils pussent être du goût des belles, comme ils
l'étaient de celui de la ménagère de Colin, chantée par Béranger, et de
la fille de faubourgs de Jules Barbier, qui voulait un amant:
«Qui la batte et la fouaille depuis le soir jusqu'au matin.»
Tous les poètes élégiaques latins se reprochent d'avoir battu et
maltraité leurs maîtresses, ou se louent d'avoir été frappés par elles.
Ovide, _Les Amours, _livre I, Elégie VII.
«Ma maîtresse pleure des coups que je lui ai donnés dans mon délire.
N'était-ce point assez de l'intimider par mes cris, par mes menaces, de
lui arracher ses vêtements jusqu'à la ceinture! J'ai eu la cruauté de la
traîner par les cheveux et de lui sillonner les joues de mes ongles.
«Puis, honteux de ma stupide barbarie, j'ai imploré son pardon. Ne
crains pas, lui disais-je, d'imprimer tes ongles sur mon visage,
n'épargne ni mes yeux ni ma chevelure, que la colère aide tes faibles
mains.»
Tibulle, livre I, Élégie X.
«La guerre s'allume entre les amants; la jeune fille accable de
reproches le cruel qui a enfoncé sa porte et lui a arraché les cheveux.
Ses joues meurtries sont baignées de larmes; mais le vainqueur pleure à
son tour de ce que son bras a trop bien servi sa colère.
«Il faut être de pierre ou d'acier pour frapper la beauté qu'on aime.
«C'est assez de déchirer sa tunique légère, de briser les liens qui
retiennent ses cheveux, de faire couler ses larmes.
«Heureux celui qui, dans sa colère, peut voir pleurer une jeune fille;
mais celui qui frappe n'est bon qu'à porter le bouclier et le pieu;
qu'il s'éloigne de la douce Vénus.»
Les jeux des filles de Sparte.
Les jeux des filles de Sparte qui avaient un but sérieux au temps
de l'indépendance de cette République, n'étaient plus, après son
asservissement, qu'un spectacle licencieux que Properce a décrit dans
l'Élégie XIV du livre III.
«Heureuse Lacédémone, nous admirons les jeux où se forment les jeunes
filles. Sans honte, elles paraissent nues au milieu des lutteurs. Tour à
tour, on les voit, couvertes de poussière, attendre l'heure de la lice
et recevoir les rudes coups du pancrace.
«Elles attachent le ceste à leurs bras, lancent le disque, ou bien elles
font décrire un cercle à un coursier rapide, ceignent d'un glaive leurs
flancs d'albâtre et couvrent d'un casque leur tête virginale.
«D'autres fois, les cheveux couverts de frimas, elles pressent sur les
longs sommets du Taygète le chien de _Laconie_.»
La loi de Sparte défend le mystère aux amants et on peut se montrer
partout en public aux côtés de la femme qu'on aime. On n'a point à
redouter la vengeance d'un mari, on n'emploie pas d'intermédiaire pour
déclarer ses feux, et si l'on est repoussé, on n'a point à subir de
longs délais. Le regard errant à l'aventure n'est point trompé par la
pourpre de Tyr, ou intercepté par un nombreux cortège d'esclaves.
La description que, dans son chapitre XLII, Lucien donne de la lutte
amoureuse entre Lucius et Palestra lui a peut-être été suggérée par les
jeux de Sparte:
«Nue et droite Palestra commande:
«Frotte-toi d'huile, embrasse ton adversaire, renverse-le d'un croc en
jambe, tiens-le sous toi, glisse; un écart, qu'on se fende, serre bien;
prépare ton arme en avant; frappe, blesse, pénètre jusqu'à ce que tu
sois las. De la force dans les reins! allonge maintenant ton arme,
pousse-là par en bas; de la vigueur; vise au mur, frappe; dès que tu
sens mollir, vite un dégagement et une étreinte; tiens ferme, pas tant
de précipitation; un temps d'arrêt! Allons! au but! Te voilà quitte.
«Une pose, maintenant, dit Palestra, la lutte à genoux! et elle
tombe-sur ses genoux au milieu du lit. Te voilà au milieu, beau lutteur!
serre ton adversaire comme un noeud; penche-le ensuite et fonds sur lui
avec ton trait acéré, saisis-le de près et ne laisse aucun intervalle
entre vous. S'il commence à lâcher prise, enlève-le sans perdre un
instant, tiens-le en l'air, frappe-le en dessous et ne recule pas sans
en avoir reçu l'ordre; fais-le coucher, contiens-le, donne-lui de
nouveau un croc-en-jambe afin qu'il ne t'échappe pas; tiens-le bien et
presse ton mouvement; lâche-le, le voilà terrassé, il est tout en nage.»
CHAPITRE VI
Querelles entre amants.
On peut considérer les querelles entre amants comme une sorte de
mignardise ou de moyen d'excitation.
Une femme qui aime beaucoup un homme ne souffre pas qu'il parle devant
elle d'une rivale, ni que, par mégarde, il l'appelle du nom d'une autre
femme. Quand cela arrive, il en résulte une grosse querelle; la femme
se fâche, crie, dénoue ses cheveux et les laisse tomber en désordre,
se jette à bas de son lit ou de son siège, lance loin d'elle ses
guirlandes, ses ornements et se roule à terre.
L'amant s'efforce alors de l'apaiser par de bonnes paroles; il la relève
et la replace avec précaution sur son lit ou siège; mais elle, sans rien
répondre, se fâche plus fort encore et le repousse; le tirant par les
cheveux, elle lui abaisse la tête, puis elle lui donne des coups de pied
dans les jambes, dans la poitrine et dans le dos; elle se dirige vers
la porte de la chambre comme pour sortir, mais elle ne sort pas; elle
s'arrête près de la porte et fond en larmes.
Au bout de quelques moments, quand elle juge que son amant a fait par
ses paroles et ses actes tout ce qu'il pouvait pour se réconcilier,
elle doit se montrer satisfaite en le serrant dans ses bras et en
lui témoignant son désir de s'unir à lui pour tout oublier; alors la
réconciliation est parfaite.
Quand la femme a sa demeure séparée et que les deux amants se sont
quittés en querelle, la femme signifie à son amant que tout est rompu
entre eux; alors celui-ci envoie successivement vers elle, pour
l'apaiser: le Pitkamarda, le Vita et le Vidashaka.
Elle se rend enfin, elle revient chez son amant et passe la nuit avec
lui.
Voici deux aphorismes au sujet des mignardises qui accompagnent l'union.
Lorsque la connexion est commencée, la passion détermine seule tous les
actes des deux amants.
Toutefois l'homme doit s'étudier, pour reconnaître la manière de
procéder qui lui donne le plus de ressources dans la connection.
Il doit aussi étudier la femme avec laquelle il a des rapports suivis
pour se comporter avec elle de la façon qui lui procure le plus de
plaisir.
La femme doit aussi faire sur elle-même et sur son amant les mêmes
observations, afin de pouvoir seconder son bon vouloir dans la
connection.
Le propre de l'homme est la rudesse et l'impétuosité, celui de la femme,
la délicatesse, la tendresse, l'impressionnabilité, la répugnance pour
les choses naturellement déplaisantes.
L'excitation et l'habitude peuvent produire des effets contraires à
la nature de chaque sexe; mais ils ne sont que passagers, et celle-ci
revient toujours.
APPENDICE AU CHAPITRE VI
Art d'aimer (Ovide, livre II).
«Je ne vous condamne pas à la fidélité, mais tenez secrets vos larcins
d'amour.
Ne faites point à une femme de présents qui puissent être reconnus par
un autre [25].
[Note 25: Le général Lecourbe s'amusa à faire cadeau du même costume
pour la fête patronale à une douzaine de paysannes qu'il avait pour
maîtresses dans le bourg qu'il habitait dans le département de l'Ain; ce
n'est pas là le plus beau de ses exploits.]
«Si votre maîtresse découvre une infidélité, ne craignez pas de nier;
n'en soyez ni plus soumis, ni plus caressant que de coutume; ce serait
vous avouer coupable, mais prouvez lui par votre vigueur que vous êtes
tout à elle.
«Mais si votre, amante se refroidit, laissez-lui croire à une
infidélité. Heureux celui dont la maîtresse offensée s'évanouit, à qui
elle arrache les cheveux, meurtrit le visage de ses ongles, qu'elle ne
voit qu'en versant des larmes, et sans lequel elle voudrait, mais ne
peut vivre.
«Hâtez-vous toutefois de mettre fin à sa désolation, sa colère pourrait
s'aigrir en se prolongeant.
«Signez la paix dans son lit: c'est là que naquirent ces deux jumeaux,
le pardon et la réconciliation.
«Voyez ces colombes qui viennent de se battre, elles se béquètent
tendrement, elles se caressent et s'expriment leur amour par de doux
roucoulements.
L'Infidélité (Properce, livre IV, Élégie VIII).
La querelle de Properce avec Cynthie est le modèle du genre.
«Un élégant attelage avait conduit à Lavinium ma Cynthie pour y faire à
Vénus quelques sacrifices.
«Irrité de ses infidélités, je voulus changer de couche. J'invite une
certaine Phillis peu séduisante à jeun, mais en qui tout plaît quand
elle est ivre; et, avec elle Théia, femme aimable, mais à qui, dans le
vin, un seul homme ne suffit pas.
«Je voulais passer la nuit avec elles, pour oublier mes chagrins et
réveiller mes sens par la nouveauté.
«Un seul lit fut dressé pour nous trois, sur un gazon à l'écart.
«J'étais entre Théia et Phillis, Lydgamus nous versait à boire un vin
grec de Métymne le plus exquis.
«Un égyptien jouait de la flûte, Phillis des castagnettes, et la rose
pleuvait au hasard sur nos têtes, tandis qu'un nain ramassé dans sa
courte grosseur agitait ses petits bras au son des instruments.
«Cependant nos lampes épuisées ne donnaient qu'une faible lueur. La
table s'était renversée; les dés ne m'apportaient que des coups du plus
triste augure.
«En vain Théia et Phillis chantaient et se découvraient le sein; j'étais
sourd et aveugle, ou plutôt j'étais tout seul aux portes de Lanuvium.
«Soudain, ma porte crie sur ses gonds et j'entends à l'entrée un léger
bruit.
«Bientôt, Cynthie rejette le battant avec violence; son regard nous
foudroie; c'est toute la fureur d'une femme; c'est le spectacle d'une
ville prise d'assaut.
«Dans son courroux, Cynthie jette ses ongles au visage de Phillis; et
Théia, saisie d'effroi, appelle au feu le voisinage qui s'éveille, et
les lumières brillent; dans la rue, s'élève un affreux tumulte; les deux
femmes, les cheveux épars, se réfugient dans la première taverne qui
s'ouvre.
«Cynthie, toute fière de sa victoire, revient alors près de moi, me
frappe, au visage sans pitié, imprime ses ongles dans ma poitrine, me
mord et veut m'aveugler.
«Lasse enfin de me frapper, elle saisit Lygdamus, caché dans la ruelle
du lit et qui implore à genoux ma protection.
«Enfin, moi-même j'implore mon pardon à ses pieds; si tu veux, dit-elle,
que j'oublie ta faute, jamais à l'avenir n'étale une vaine parure, ni au
portique de Pompée, ni aux yeux licencieux du Forum; tu ne t'arrêteras
jamais devant une litière entr'ouverte.
«J'accuse surtout Lygdamus de mes chagrins; qu'il soit vendu, et qu'il
traîne à ses pieds une double chaîne.
«Ensuite, elle purifie la place que Phillis et Théia avaient touchée;
elle me fait changer complètement de vêtements; et trois fois elle
promène au bord de ma tête le souffle enflammé; après qu'on eut échangé
le lin de ma couche, nous cimentâmes la paix par d'ardentes caresses.
CHAPITRE VII
Des goûts sexuels des femmes des diverses régions de l'Inde.
L'auteur donne sur les femmes des différentes contrées de l'Inde des
renseignements qu'il destine aux hommes pour qu'au besoin ils sachent en
faire usage.
Les femmes du centre, entre le Gange et la Jumma, ont des sentiments
élevés et ne se laissent point faire de marques avec les ongles ni avec
les dents.
Les femmes d'Avantika ont le goût des plaisirs bas et des manières
grossières.
Les femmes du Maharashtra aiment les soixante-quatre sortes de voluptés.
Elles se plaisent aux propos obscènes et sont ardentes au plaisir.
Les femmes de Patalipoutra (aujourd'hui Pathna) ont les mêmes ardeurs
que les précédentes, mais ne les manifestent point publiquement.
Les femmes Dravidiennes, malgré les caresses de toutes sortes,
s'échauffent difficilement et n'arrivent que lentement au spasme
génésique.
Les femmes de Vanavasi sont assez froides et peu sensibles aux caresses
et aux attouchements et ne souffrent point de propos obscènes.
Les femmes d'Avanti aiment l'union sous toutes ses formes, mais à
l'exclusion des caresses accessoires.
Les femmes de Malva aiment les baisers, les embrassements et surtout les
coups, mais non les égratignures et les morsures.
Les femmes de Punjab sont folles de l'auparishtaka (caresses avec la
langue, plaisir lesbien)[26].
[Note 26: Plaisir lesbien ou saphisme, titillation ou succion du
clitoris ou de la vulve ou de tous les deux avec la langue. Aujourd'hui
le saphisme a remplacé généralement la tribadie.]
Les femmes d'Aparatika et de Lat sont très passionnées et poussent
doucement le cri: Sit!
Les femmes de l'Oude ont les désirs les plus impétueux, leur semence
coule avec abondance et elles y aident par des médicaments.
Les femmes du pays d'Audhra ont des membres délicats et sont très
voluptueuses.
Les femmes de Ganda sont douces de corps et de langage.
APPENDICE AU CHAPITRE VII
Note I.--Les femmes du centre et du nord-ouest de l'Inde sont grandes et
fortes, mais beaucoup moins délicates que celles du sud.
Ces dernières, d'une taille plutôt au-dessous qu'au-dessus de la
moyenne, ont les membres très délicats et les attaches très fines. Elles
ont toutes de belles dents, de beaux yeux et de beaux cheveux très noirs
et très lisses, qu'elles ont soin d'oindre fréquemment d'huile; elles
les roulent par derrière, en un chignon fixé à côté de l'oreille droite;
elles les ornent de fleurs jaunes, et, quand elles le peuvent, elles y
ajoutent des bijoux d'or placés au sommet de la tête ou à l'extrémité du
chignon.
Les indiennes recherchées dans leur toilette se jaunissent, avec
du safran, toutes les parties du corps qui se laissent voir, et se
noircissent, avec une solution d'antimoine, le bord des paupières.
Selon leurs moyens, elles se parent de bracelets d'or, d'argent ou de
cuivre. Celles qui sont riches se couvrent de bijoux.
La parure d'argent se porte aux jambes et aux pieds, quelquefois aux
bras.
Chaque doigt de pied a son anneau particulier.
Enfin, elles portent au nez un anneau en or très mince, d'un décimètre
de diamètre, de la même manière que nos femmes portent des boucles
d'oreilles.
Les bijoux étant les seuls ornements des femmes indiennes, elles les
gardent constamment, même lorsqu'elles vaquent aux soins domestiques
dont aucune n'est dispensée, pas même les brahmines. Dans l'Inde, toutes
les femmes se font épiler tout le corps.
Les femmes de l'Inde sont naturellement d'une très grande douceur.
Note 2.--Goûts sexuels des dames romaines sous les Césars.
Citons comme toujours les poètes:
Juvénal, Satire VI, _Les femmes_.
«Quelle femme peux-tu épouser sans crainte? à voir l'acteur Bathyle
danse mollement la Léda, Tuccia se pâme; Appulla, comme aux bras d'un
amant, roucoule de petits cris. Telle est folle d'un comédien qui la
ruine; telle a tué la voix d'un ténor. Hispulla adore un tragédien.
Épouse donc et tes enfants naîtront d'une lyre, d'une flûte, d'Echion,
de Glaphyre, d'Embroise.
Hippia, femme d'un sénateur, suit en Égypte un gladiateur.
Agrippine quitte la couche de Claude et court au lupanar chaud d'une
vapeur fétide, où l'attend sa loge vide; nue, une résille d'or sur les
seins, sous le nom de Lycisca, elle montre à qui veut s'en repaître les
flancs qui ont porté Britannicus.
Elle attire ceux qui entrent, perçoit l'argent, assouvit la passion d'un
grand nombre d'hommes qui se succèdent sans relâche. Quand le patron
renvoie ses nymphes, elle sort, mais la dernière et malgré elle. Dévorée
d'ardents prurits, les sens et les organes en feu, palpitante, rompue
par les assauts soutenus, mais non rassasiée, elle porte au chevet des
Césars l'âcre parfum du lupanar.»
Le lupanar où se rendait Messaline ne gardait, on le voit, les femmes
que la nuit; c'était sans doute le cas général.
Le lupanar de Pompéï se compose de petites cellules disposées autour
d'une cour rectangulaire. Sur la clef de voûte en relief de la porte
d'entrée sur la rue, et comme pour servir d'enseigne, sont sculptés des
organes virils de dimensions colossales.
Juvénal, _Mystères de la bonne déesse._
Les membres rougis de vin, elles luttent aux joutes de Vénus. La tribade
Lanfulla défie les filles des lupanars. Insatiable et infatigable,
elle les force à demander merci sous ses caresses. Puis elle se livre
elle-même à la tribade Mesulline qu'elle adore et qui s'attache à ses
flancs.
De toutes les parties de l'antre s'élève un même cri:
«Des hommes! des hommes!» c'est le moment. Chaque matrone fait courir
après son amant. S'il est au lit, qu'il se couvre seulement d'un manteau
et qu'il vole!
Si les amants sont absents, qu'on prenne pour les suppléer les esclaves
de la maison. Si ceux-ci ont fui, redoutant les mystères, qu'on loue
à tout prix des porteurs d'eau. Faute d'homme, la femme non pourvue
accepte un âne.
On sait que les dames romaines se rendaient, sous un déguisement, aux
lieux où les gladiateurs s'exerçaient nus par des combats préparatoires.
Cachées dans une loge, elles assistaient à leurs luttes, faisaient leur
choix et ensuite se faisaient amener ceux qui pouvaient le mieux les
satisfaire.
Juvénal, Sat. VI.--«Il est des femmes qui aiment les timides eunuques,
leurs baisers sans fougue, leurs figures imberbes. Avec eux, elles
n'auront pas besoin de recourir à l'avortement, et malgré cela elles
jouiront à souhait. Car elles prendront soin que leur futur gardien ne
soit fait eunuque qu'après le développement complet de sa virilité.
Pour les dimensions, son pieu ferait envie à Priape. Il est remarqué et
universellement connu dans les bains publics. Qu'il dorme donc près de
la femme de son maître; mais, ô Posthume, garde-toi de lui donner ton
mignon à raser ou à épiler.»
N° 3.--Cruauté des dames Romaines, comparée à la douceur des Indiennes.
Ovide, _Art d'aimer_, livre III.
«J'aime à assister à votre toilette, à voir vos cheveux dénoués sur vos
blanches épaules. Mais je ne puis souffrir que vous déchiriez avec vos
ongles le visage de votre femme de chambre ou que vous lui meurtrissiez
le bras[27], et qu'elle mouille votre chevelure de ses pleurs et de son
sang.»
[Note 27: On voit dans les musées d'antiquités une sorte de pinces qui
servaient aux dames Romaines pour stimuler ou punir leurs esclaves; très
acérées, elles déchiraient la chair et faisaient venir le sang.]
Martial, dans son épigramme 46, maudit Lalegée qui a maltraité
cruellement sa femme de chambre pour une maladresse en la coiffant. Mais
rien n'égale les traits de Juvénal, toujours dans la Satyre VI.
«Si la nuit le mari a tourné le dos à sa moitié, l'intendante est
perdue; on dépouille nue la coiffeuse. Si le liburnien s'est fait
attendre, on le punira du sommeil de son maître.
«Les férules éclatent par la violence des coups, le sang jaillit sous
les fouets et les verges.
«On a des bourreaux à l'année. Ils frappent; l'illustre épouse se farde
le visage. Ils frappent; elle tient cercle avec ses amies, elle admire
les dessins d'une robe brochée d'or. Ils continuent; elle parcourt les
longues colonnes d'un journal. Enfin, las de frapper, les bourreaux
demandent trêve.--Sortez, crie-t-elle alors, justice est faite.
«--En croix l'esclave!--Mais quel crime a-t-il commis? demande le mari,
où sont le délateur et les témoins? Qu'on entende la cause! Il n'est
jamais trop tard pour faire mourir un homme.
«--Imbécile! un esclave est-il un homme? Coupable ou non, il mourra, je
le veux.»
Lorsqu'un gladiateur vaincu dans l'arène attendait son sort de la
décision des spectateurs, on sait que les femmes étaient toujours les
plus impitoyables.
N° 4.--Ce qui, en Europe, plaît aux femmes selon leur nationalité.
En Europe, la conduite à tenir avec les femmes pour leur plaire dépend
de leur caractère.
On admet généralement qu'il faut, pour les Françaises, la jovialité;
avec les Anglaises, l'originalité; avec les Allemandes, le sentiment
ou la sentimentalité; avec les Italiennes, la tendresse; avec les
Espagnoles, la passion.
On cite les Viennoises pour leur amabilité. L'aventure de deux grandes
dames de la cour, une princesse polonaise et la femme du ministre de la
guerre, a couru toute l'Allemagne, il y a un demi-siècle.
Dans un pari, comme deux déesses, elles se disputèrent le prix de la
beauté et prirent pour juge le public.
Fut reconnue la plus belle celle qui, dans un nombre d'heures déterminé,
se fit suivre dans un lieu intime, par le plus grand nombre de jeunes
gens racollés sur le trottoir du boulevard.
Lord Byron et avec lui tous les voyageurs ne tarissent pas d'admiration
pour la jeune fille de Cadix. Martial dit d'elle, livre XIV, 203: «Elle
a des mouvements si brusques, elle est si lascive et si voluptueuse
qu'elle eût fait se masturber Hippolyte lui-même.»
TITRE IV
DES DIFFÉRENTES MANIÈRES DE SE TENIR
ET D'AGIR DANS L'UNION SEXUELLE
CHAPITRE I
Classification des hommes et des femmes d'après les dimensions de leurs
organes sexuels, l'intensité de leur passion et la durée de l'acte
charnel.
On divise les hommes en trois classes, d'après les dimensions de leur
linga.
Classe N° 1, _Le lièvre_.--N° 2, _Le taureau_.--N° 3, _L'étalon_.
On divise également les femmes en trois classes correspondantes d'après
les dimensions de leur yoni.
N° 1, _La gazelle_.--N° 2, _La cavale_.--N° 3, _L'éléphant_ (Voir
l'Appendice, N° 1).
Il y a ainsi trois unions égales, c'est-à-dire entre des classes qui se
correspondent, et six inégales, c'est-à-dire qui ne se correspondent
pas.
Les unions du N° 2 (_taureau_) avec le N° 1 (_gazelle_), et du N° 3
(_étalon_) avec le N° 2 (_cavale_), sont dites supérieures.
Celle du N° 3 (_étalon_) avec le N° 1 (_gazelle_) est dite très
supérieure.
Les unions N° 1 (_lièvre_) avec N° 2 (_cavale_), et N° 2 (_taureau_) avec
N° 3 (_éléphant_), sont dites unions inférieures.
Celle N° 1 (_lièvre_) avec N° 3 (_éléphant_) est dite très inférieure.
Les unions supérieures sont celles qui procurent le plus de
satisfaction.
On classe de la même manière les hommes et les femmes, d'après le degré
d'intensité de la passion génésique, faible, moyen et fort (Appendice N°
2).
Ce point de vue donne, pour les unions, autant de combinaisons que le
précédent.
Il y a, en outre, une troisième classification semblable, d'après le
temps au bout duquel se produit, chez l'homme et chez la femme, le
spasme génésique, et elle donne lieu, pour les unions, aux mêmes
combinaisons (Appendice N° 3).
En combinant entre eux les numéros des trois classifications, on a un
très grand nombre de cas.
Il appartient aux hommes, et surtout aux maris, de prendre, dans
chaque cas, les moyens les plus propres à atteindre le but de l'union
(Appendice N° 4).
Dans le premier acte d'une réunion pour l'accouplement, la passion de
l'homme est intense et son terme court; c'est le contraire dans les
actes suivants. Chez la femme, c'est l'inverse qui a lieu.
APPENDICE AU CHAPITRE I
N° 1.--Dimensions des organes.
Beaucoup de rhétoriciens connaissent les distiques suivants:
OVIDE
Noscitur e pedibus quantum sit virginis antrum
Noscitur e naso quanta sit hasta viro.
Chez une femme: petit pied, petit bijou;
Chez un homme: gros nez, gros membre.
MARTIAL
Mentula tant magna est, lantus tibi, Papile nasus Ut possis, quoties
arrigis, olfacere.
Littéralement: Ton nez est si long, Hapilus, et ta mentule si grande que
tu peux la flairer quand elle est debout.
En vers: Jean a le nez si long et la verge si grande
Qu'il peut se moucher quand il bande.
Le même, Livre XI, 71.
Lydie est aussi large que le derrière d'un cheval de bronze, qu'un vieux
soulier tombé dans la boue, qu'un matelas vide de sa laine. On dit que
j'ai besogné Lydie dans une piscine d'eau de mer; c'est bien plutôt une
piscine que j'ai besognée.
N° 2.--Intensité de la passion.
Martial X. 60.--Sur Chloé et Phlogis.
Vous demandez laquelle de Chloé ou Phlogis vaut le mieux pour l'amour.
Chloé est plus belle, mais Phlogis est un volcan qui rajeunirait Nestor.
Chloé, au contraire, ne sent rien, ne dit rien. On la croirait absente
ou de marbre. Dieu fasse que Phlogis ait les formes de Chloé et Chloé le
feu de Phlogis.
Docteur Villemont, _Amour conjugal_.--C'est un péché plus grand de
forniquer avec une laide qu'avec une belle. Se griser avec du bon vin
est un péché véniel; avec du mauvais, un péché mortel.
Docteur P. Garnier.--La science repousse aujourd'hui l'ancienne théorie
de la toute puissance du clitoris sur la production des désirs vénériens
chez la femme et son développement exagéré n'est point la cause directe
de la luxure et de la tribadie. Beaucoup de femmes sont insensibles aux
titillations de cet organe puisqu'un certain nombre se masturbent en
introduisant dans le vagin des corps qui ont la forme de phallus.
L'absence de l'un des organes génitaux, clitoris, vagin ou ovaire,
suffit quelquefois, mais exceptionnellement, à'éteindre le désir chez la
femme. Le sens génésique se trouve dans toutes les parties du système
génital de la femme, il n'est exclusivement dans aucune d'elles.
Certaines femmes très amoureuses n'éprouvent aucune sensibilité spéciale
dans le clitoris et dans les bulbes du vagin, cette sensibilité est
répandue uniformément dans tout l'appareil génital, dans les seins plus
qu'ailleurs. C'est du coeur et de l'imagination qu'émanent les désirs de
la femme et c'est en excitant ses sentiments qu'on peut et qu'on doit
les provoquer.
La menstruation ne se développe pas seule. L'excitabilité génitale se
décèle souvent avec cet âge par le prurit et la masturbation chez les
petites filles et persiste encore plus souvent après chez de vieilles
femmes lascives.
L'état passif de la femme dans la copulation lui rend _cet acte
possible indéfiniment_, tandis que l'âge et les excès limitent l'homme
étroitement à cet égard.
L'embonpoint n'éteint point le désir chez la femme, mais les femmes
passionnées sont généralement très maigres.
La frigidité féminine a ses degrés et n'est souvent que relative. Malgré
sa fréquence, la répulsion en est très rarement la cause; l'attraction,
le plaisir font seuls défaut. Elle n'empêche que très rarement la femme
de se marier, ne la rend jamais stérile ni mère imparfaite.
Il existe des hommes et des femmes qui vivent continuellement sous
l'influence des organes génitaux. Ce sont ordinairement des sujets
pauvres d'intelligence et des idiots.
Phacès cite un prince maure qui, en trois jours, donnait satisfaction à
ses quarante femmes. On cite une femme publique qui, pendant dix ans, a
reçu tous les jours dix hommes sans en souffrir.
C'est surtout chez la femme douée d'une ardente imagination que la
continence provoque l'exaltation cérébrale et celle de l'organe génital.
No 3.--Durée de l'acte charnel.
Ovide, _Art d'aimer_, Livre II.
Allez doucement dans l'hyménée et ne vous hâtez pas d'atteindre le but;
ne laissez pas votre maîtresse en arrière, et ne souffrez pas non plus
qu'elle vous devance dans la course. Le plaisir n'est parfait que
lorsque, également vaincus, l'homme et la femme rendent en même temps
les armes.
J'aime à entendre la voix émue de ma maîtresse exprimer son bonheur et
me prier de le faire durer.
Qu'il m'est doux de la voir se pâmer de plaisir et me demander merci.
La nature n'a point accordé cet avantage à la première jeunesse de la
femme; il est réservé à l'âge qui suit le septième lustre.
A cet âge, et même à un âge plus avancé, les femmes instruites par
l'expérience, qui seule forme les artistes, savent mieux tous les
secrets de l'art d'aimer.
Elles rajeunissent leur corps à force de soins; par mille attitudes
savantes, elles savent varier et doubler les plaisirs de Vénus; elles
font goûter le plaisir sans recourir à des moyens honteux pour rallumer
vos feux; la jouissance qu'elles procurent, elles la partagent
également. C'est pour vous, c'est pour elles qu'elles agissent alors.
Nous emprunterons la note suivante et quelques autres au _Bréviaire de
l'amour expérimental _de Jules Guyot, petit livre publié après la mort
de l'auteur par trois savants très haut placés dans l'estime publique,
_pour l'usage des gens du monde, même les plus chatouilleux au point de
vue de la décence._
N° 4.--Simultanéité des spasmes.
Docteur Jules Guyot, 11° méditation.
La meilleure préparation pour la fécondation est la continence de
l'homme.
L'époque la plus favorable à la conception est le septennaire qui suit
la menstruation.
Les conditions nécessaires sont la simultanéité des deux spasmes ou, à
défaut, le spasme de la femme provoqué le plus tôt possible après celui
de l'homme.
L'ignorance ou la négligence de cette pratique est la cause des neuf
dixièmes des unions stériles (cela explique et corrobore le conseil de
Sanchez).
Cependant, par une déplorable facilité à la conception, la fécondation
se produit très souvent sans que le spasme de la femme ait eu lieu.
CHAPITRE II
Positions et attitudes diverses dans l'acte sexuel qui permettent la
fécondation.
Dans l'union supérieure, la femme doit se placer de manière à ouvrir
l'yoni.
Dans l'union égale, elle se couche sur le dos dans la position naturelle
et laisse l'homme lui faire un collier de ses bras.
Dans l'union inférieure, elle se pose de façon à rétrécir l'yoni; il est
bon aussi qu'elle prenne des médicaments propres à hâter le moment où sa
passion est satisfaite.
Pour la femme _Gazelle_, N° 1, couchée, il est trois positions:
PLEINEMENT OUVERTE.--Elle tient sa tête très basse, de manière à élever
le milieu du corps. L'homme doit alors appliquer sur son linga ou
sur l'yoni de la salive ou quelque onguent lubréfiant pour faciliter
l'introduction.
BAILLANTE.--La femme lève les cuisses et les écarte.
CELLE DE L'ÉPOUSE D'INDRA.--Elle croise ses pieds sur ses cuisses, ce
qui exige une certaine habitude. Cette position est très utile pour
l'union très supérieure (N° 4 _étalon_, avec N° 1 _gazelle_).
Pour les unions inférieures et très inférieures, on a:
1° La position bouclante: l'homme et la femme étant couchés, ont leurs
jambes étendues et appliquées directement, celles de l'un sur celles de
l'autre.
La position peut être horizontale, de côté; dans cette dernière
position, l'homme doit se tenir sur le côté gauche.
Cette règle doit être suivie toute les fois que l'on est couché et
quelque soit le numéro typique de la femme.
POSITION DE PRESSION.--Après que la connexion s'est faite dans la
position bouclante, la femme serre son amant avec ses cuisses.
POSITION ENTRELACÉE.--La femme croise, avec l'une de ses cuisses, la
cuisse de l'homme.
POSITION DITE DE LA CAVALE.--La femme serre, comme dans un étau, le
linga engagé dans son yoni. Cela s'apprend seulement par la pratique et
se fait, principalement, par les femmes du pays d'Andra.
Souvarnanabha donne en outre:
LA POSITION MONTANTE.--Dans laquelle la femme lève ses jambes toutes
droites.
LA POSITION BAILLANTE.--La femme place ses deux jambes sur les épaules
de l'homme.
LA POSITION SERRÉE.--L'homme serre contre lui les deux pieds croisés
et relevés de la femme; si un pied seulement est levé, la position est
demi-serrée. La femme met un pied sur l'épaule de l'homme et étend
l'autre jambe de côté; puis elle prend une position semblable du côté
opposé, et continue ainsi alternativement.
L'ENFONCEMENT DU CLOU.--Une des jambes de la femme est sur la tête de
l'homme et l'autre est étendue de côté.
LA POSITION DU CRABE.--Les deux pieds de la femme sont tirés et placés
sur son estomac.
LE PAQUET.--La femme lève et croise ses cuisses.
LA FORME DU LOTUS.--Dans cette position, la femme croise ses jambes
l'une sur l'autre, en tenant les cuisses écartées. Cette position est
celle indiquée plus haut sous le nom de l'épouse d'Indra.
LA POSITION TOURNANTE.--L'homme, pendant la connexion, tourne autour de
la femme sans se détacher d'elle, ni interrompre l'acte, tandis que
la femme tient son corps embrassé; cela s'apprend seulement en s'y
exerçant.
Il est facile et il convient, dit Souvernanabha, de s'unir de toutes les
manières possibles étant dans le bain; mais Vatsyayana condamne toute
connexion dans l'eau, comme contraire à la loi religieuse.
Quand la femme se tient sur ses mains et ses pieds comme un quadrupède,
et que son amant la monte comme un taureau, cela s'appelle l'union de la
vache. Dans cette position, on peut faire sur le dos toutes mignardises
qui se font ordinairement sur le devant du corps. L'homme peut aussi
saisir avec sa main droite les seins et avec la main gauche titiller le
clitoris, tandis qu'il meut son linga dans le vagin, ce qui double la
volupté de la femme ainsi caressée et peut hâter son spasme de manière à
le faire coïncider avec celui de l'homme.
C'est la position où la matrice est la mieux située pour la conception,
car alors son fond est plus bas que son orifice. C'est la plus naturelle
et la moins voluptueuse, car le clitoris n'est point touché, à moins
qu'on n'y porte la main.
APPENDICE AU CHAPITRE II
Note 1.--OVIDE, _Art d'aimer. _Livre III.
Ovide ne voit dans les attitudes diverses qu'un moyen de coquetterie
pour les belles.
Que les femmes dit-il, apprennent à se connaître pour s'offrir avec tous
les avantages aux combats de l'amour.
Si vous brillez par la beauté de vos traits, couchez-vous sur le dos;
si vous avez une croupe élégante, présentez en aux yeux toute les
richesses. Si vos jambes sont bien faites, placez les sur les épaules
de votre amant, comme Mélanion posait sur ses épaules les jambes
d'Alalante. Si vous êtes de petite taille, que votre amant remplisse le
rôle de coursier. Celle dont la taille a des inflexions voluptueuses
appuiera ses genoux sur le lit, en inclinant légèrement la tête. Celle
dont les cuisses ont la ferme beauté de la jeunesse, dont les seins ont
une courbure gracieuse, se couchera obliquement sur le lit de manière
que son amant, debout près d'elle, la voie dans cette position
charmante.
Celle dont les flancs portent les traces des travaux de Lucine combattra
comme le Parthe, le dos tourné.
Vénus, la mère des amours, en sait varier les jeux de mille manières;
mais la position la plus simple et la moins fatigante, est de s'étendre
sur le côté droit.
Déjazet avait l'habitude de dormir sur le dos, parce que, disait-elle,
«arrive qui plante!»
Note 2.--Théologiens.
Le P. Gury, art. 997.--Les fins qui rendent honnête l'acte conjugal
sont:
1° La génération qui est l'une des principales;
2° Le moyen de satisfaire les obligations entre époux;
3° Le moyen de prévenir l'incontinence chez les époux;
4° Le désir d'animer ou de faire naître un amour honnête, de montrer ou
provoquer l'affection conjugale.
(On peut remarquer que les deux dernières fins légitiment tous les
plaisirs naturels entre époux, même stériles par le fait de leur
conformation naturelle).
Art. 911.--La position tout à fait licite est celle que la nature
elle-même enseigne; c'est-à-dire, la femme couchée dessous et l'homme
dessus (faire la bête à deux dos, comme dit Rabelais).
Aucune position, quoique contre nature, n'est, en principe, gravement
défendue, pourvu que l'acte conjugal puisse être accompli, parce qu'il
n'y a pas d'obstacle à la génération.
Toute position contre nature, prise pour un motif légitime, est exempte
de faute; car, parfois, ces positions sont plus commodes ou seules
possibles; et toute commodité ou nécessité peut rendre légitime cette
dérogation, légère en elle-même, à l'ordre naturel.
Art. 912.--Cela peut arriver pour différentes causes, même celle de la
froideur, lorsqu'on est plus excité dans cette position.
Si l'homme, dit Sanchez, ne peut être amené à connaître sa femme hormis
dans une certaine position, qui doutera que la femme est tenue de la
prendre?
La position, quelle qu'elle soit, n'est condamnée en aucune façon, si
elle est la seule possible.
C'est aussi l'opinion de saint Thomas et de plusieurs autres grands
théologiens, notamment en ce qui concerne la position à retro.
Note 3.--Les hommes de l'art.
Docteur Debay, _Hygiène de l'homme et de la femme._
Toutes attitudes favorables à la fécondation sont permises, toutes
celles qui y mettent obstacle doivent être proscrites. Ainsi les
attitudes assises, indolentes, paresseuses éludent souvent le but de la
nature. L'attitude droite est on ne peut plus fatigante, elle expose
l'homme à de graves accidents, par exemple des tremblements convulsifs
et des paralysies dans les jambes dans la seconde jeunesse.
La posture à retro doit être recommandée dans l'état de grossesse ou
d'obésité de la femme et lorsque le membre viril n'a pas la longueur
requise.
Lorsque celui-ci est trop long, il peut blesser le col de l'utérus et
l'homme doit limiter son introduction à l'aide d'un bourrelet.
Aujourd'hui on applique à la racine de la verge, avant l'érection, un
anneau creux en caoutchouc de la longueur nécesaire; il est aussi facile
à mettre qu'à retirer. A son défaut, dit Venête (Cologne 1696), la femme
pourra le remplacer agréablement par sa main.
CHAPITRE III
Attitudes qui ont pour but unique la volupté.
Lorsque l'homme et la femme s'unissent debout, appuyés l'un contre
l'autre ou bien contre un mur ou un pilier, c'est _l'union appuyée._
Quand l'homme, adossé à un mur, soulève et soutient la femme assise
sur ses mains jointes et entre ses bras, tandis que celle-ci, les bras
entrelacés autour de son cou, l'embrasse avec ses cuisses vers le milieu
du corps, et s'imprime à elle-même un mouvement, à l'aide de ses pieds
qui touchent le mur auquel l'homme est appuyé, cela s'appelle la
_connexion par suspension._
(Cette position est figurée dans la collection des fermiers généraux,
reproduction des camées érotiques antiques).
On peut, de même, imiter l'acte du chien, du bouc, du daim, la montée
et la pénétration forcée de l'âne et du chat, le bond du tigre, le
frottement du verrat et la saillie de la jument par l'étalon, en opérant
comme ces différents animaux avec leurs femelles.
L'UNION D'UN HOMME AVEC DEUX FEMMES.
Quand un homme caresse deux femmes dans le même moment, cela s'appelle
l'union double. Elle peut se faire lorsque deux femmes se tiennent
horizontalement sur le bord d'un lit, l'une sur l'autre, face à face,
comme deux amants, et les jambes en dehors du lit; le linga passe
alternativement d'un yoni dans l'autre, par des coups successifs, les
uns à _recto_, les autres à _retro_.
L'union simultanée avec plusieurs femmes s'appelle l'union avec un
troupeau de vaches.
On a de même _l'union dans l'eau; _c'est celle de l'éléphant avec
plusieurs femelles, qui ne se pratique, dit-on, que dans l'eau; _l'union
avec plusieurs chèvres, celle avec plusieurs gazelles, _c'est-à-dire que
l'homme reproduit avec plusieurs femmes les mêmes actes que ces animaux
avec plusieurs femelles.
Dans le Gramaneré, plusieurs hommes jeunes jouissent d'une femme qui
peut être l'épouse de l'un d'eux, l'un après l'autre ou tous en même
temps. La femme est étendue sur l'un d'eux; un autre consomme l'hyménée
de l'yoni et du linga; un troisième se sert de sa bouche, un quatrième
embrasse étroitement le milieu de son corps et ils continuent de cette
manière, en jouissant alternativement des différentes parties de la
femme (App. n° 1).
La même chose peut se faire quand plusieurs hommes sont en compagnie
avec une courtisane, ou quand il n'y a qu'une courtisane pour satisfaire
un grand nombre d'hommes.
L'inverse peut se faire par les femmes du harem royal, quand,
accidentellement, elles peuvent y introduire un homme.
Dans le sud de l'Inde, on pratique aussi l'union basse, c'est-à-dire
l'introduction du linga dans l'anus (App. n° 2).
L'aphorisme suivant forme, en deux vers, la conclusion du sujet:
«L'homme ingénieux multiplie les modes d'union en imitant les
quadrupèdes et les oiseaux; car ces différents modes pratiqués suivant
l'usage de chaque pays et les goûts de chaque personne inspirent aux
femmes l'amour, l'amitié et le respect.»
APPENDICE AU CHAPITRE III
N° 1. Martial, livre X.--«Deux galants se rencontrèrent un matin, chez
Phillis, elle les satisfit tous les deux en même temps: l'un la prit par
devant, et l'autre par derrière.»
N° 2. _La Sodomie_.--Dans l'Inde, cette pratique, à cause des souillures
qu'elle est censée entraîner, n'a jamais eu beaucoup de faveur.
Les musulmans l'y ont propagée en l'approuvant.
Il ne paraît être ici question que de l'union basse, entre un homme
et une femme; elle est moins révoltante que la sodomie parfaite,
qualification que les théologiens donnent à l'union avec un mignon.
Le P. Gury, art. 434.--«La sodomie parfaite n'est pas de la même espèce
que la sodomie imparfaite, parce que, dans la première, l'homme est
porté vers le même sexe et contre la nature, dans la seconde il est
porté contre la nature.
«La première a un nom grec: la Philopédie [Grec: Philopaidia], amour des
jeunes garçons.»
On sait combien la Philopédie était en faveur chez les Grecs et les
Romains. Tous les vers d'Anacréon sont consacrés à Batyle. Qui ne
connaît le vers de Virgile:
«Formosum pastor Corydon ardebat Alexim!
N° 3. _Les Latins_.--Parmi les poètes latins qui ont chanté l'amour,
Ovide est le seul qui se taise sur les mignons.
Catulle et Tibulle se montrent attachés à leurs mignons autant qu'à
leurs maîtresses. Catulle, poésie XV. «Je te recommande mes amours,
Aurélius, toi qui es redoutable à tous les adolescents beaux ou laids.
Satisfais ta passion quand et comme il te plaira, dans toutes les
ruelles où tu trouveras un mignon de bonne volonté, je n'en excepte que
le mien seul; mais si la fureur lubrique s'attaque à lui, malheur à
toi! Puisses-tu, les mains liées, publiquement exposé, subir l'affreux
supplice que le raifort et les mulets font souffrir à l'adultère (sans
doute le même qu'en Chine).
Tibulle, dans l'Élégie IV, livre I, donne des leçons aux amants des
jeunes garçons.
«Prête-toi à toutes les fantaisies de l'objet que tu aimes.
«Pour l'accompagner, ne crains ni la fatigue de la route, ni le chaud,
ni le froid, ni les intempéries.
«Veut-il traverser l'onde azurée, prends la rame.
«Veut-il s'exercer à l'escrime, badine d'une main légère, et souvent
laisse ton flanc à découvert, alors tu pourras essayer de lui ravir un
baiser qu'il laissera prendre en résistant.
«Bientôt, il accordera ces baisers à tes prières, et enfin, de lui-même,
il s'enlacera à ton cou.
«Mais hélas, les jeunes garçons ont pris l'habitude d'exiger des
présents. Enfants, aimez les doctes poètes, l'or ne doit pas l'emporter
sur la muse. Que le barbare qui est sourd à leur voix, qui vend son
amour, soit attaché au char de Cybèle, qu'il se mutile honteusement au
son de la flûte phrygienne.
«Vénus elle-même veut qu'on écoute les doux propos; elle s'intéresse aux
plaintes de l'amant qui supplie, à ses larmes touchantes.»
Dans son célèbre chapitre: _Des Amours_, Lucien complète ces leçons par
la description de la séduction finale.
Après avoir vu et contemplé, le désir vient de se rapprocher par
l'attouchement. Il commence par le chatouiller seulement du bout des
doigts en quelque endroit découvert, puis il promène la main sur tout
son corps de la même manière, ce qu'on lui permet sans difficulté.
Ensuite il essaie de prendre un baiser, chaste d'abord, où ses lèvres
sont simplement juxtaposées à celles de son ami et s'en écartent avant
de les avoir touchées complètement, de manière à n'éveiller chez lui
aucun soupçon. A mesure qu'il trouve plus de complaisance, il renouvelle
les baisers et les prolonge comme dans une sorte d'effusion, sans
passion, mais alors, aucune de ses mains ne reste inactive. Ces
embrassements apparents dans les vêtements condensent la volupté et
augmentent progressivement l'excitation; alors par une manoeuvre
lubrique, il glisse la main sous le sein de son ami et presse les
mamelons qui entrent en érection; ensuite il caresse mollement de ses
doigts le ventre arrondi et ferme et descend dans la tendre touffe qui
ombrage la puissance des organes.
«Si enim vel summis tantum digitis attigerit, totum corpus fructus ille
percurrit. Hoc ubi facilè consecutus est, tertio tentat osculum, non
statim luxuriosum illud sed placidè admovens labia labiis quæ prius
etiam quam plane se contigerint desistant, nullo suspicionis relicto
vestigio. Deindè concedenti se quoque accommodans longioribus amplexibus
quasi illiquescit, etiam placidè os diducens nullamque manum otiosam
esse patitur: nam manifesta illa in vestimentis complexionis voluptatem
conglutinant, aut latenter lubrico lapsu dextra sinum subiens, mamillas
premit paulum ultrà naturam tumentes, et duriusculi ventris rotonditatem
digitis molliter percurrit, post hoc etiam primæ laluginis in pube
florem.»
L'amour, trouvant une occasion favorable, s'emporte à une entreprise
plus hardie et frappe enfin le but qu'il a visé.
Dans sa satyre VI contre les femmes, l'austère Juvénal conseille de
prendre un mignon plutôt qu'une épouse.
«Le lit conjugal a été souillé dès l'âge d'argent, et tu te laisses,
Posthume, atteler au joug.
«Manques-tu de moyens pour y échapper? N'y a-t-il plus de cordes? plus
de fenêtres aux derniers étages? N'as-tu pas le pont Emilien près de ta
demeure?
«Et s'il te déplaît de quitter ce monde, pourquoi ne préfères-tu pas
à une fiancée cet adolescent qui dort près de toi? Lui au moins ne
profitera pas, la nuit, de votre intimité, pour te tourmenter, pour te
demander des cadeaux; il n'exige point que tu t'attaches à ses flancs
et que tu te mettes hors d'haleine aussi longtemps qu'il lui plaît.»
On peut voir dans ce conseil une simple boutade poétique; de même il ne
faut voir qu'une ironie dans la conclusion de Lucien sur le même sujet.
N°4.--Dans le chapitre XXXVIII déjà cité, Lucien se met en scène avec un
partisan des femmes et un Philopède, qui l'ont pris pour juge entre eux,
Charicl
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