Césarine Dietrich
by George Sand · French · Gutenberg #14564 · 475,809 chars · public domain (US)
The Project Gutenberg eBook of Césarine Dietrich
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States,
you will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.
Title: Césarine Dietrich
Author: George Sand
Release date: January 2, 2005 [eBook #14564]
Most recently updated: October 28, 2024
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/14564
Credits: Produced by George Sand project PM, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CÉSARINE DIETRICH ***
OEUVRES DE GEORGE SAND
CÉSARINE DIETRICH
PAR
GEORGE SAND
(L.-A. AURORE DUPIN)
VEUVE DE M. LE BARON DUDEVANT
PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES 3, RUE AUBER, 3
1897
CÉSARINE
DIETRICH
I
J'avais trente-cinq ans, Césarine Dietrich en avait quinze et venait de
perdre sa mère, quand je me résignai à devenir son institutrice et sa
gouvernante.
Comme ce n'est pas mon histoire que je compte raconter ici, je ne
m'arrêterai pas sur les répugnances que j'eus à vaincre pour entrer, moi
fille noble et destinée à une existence aisée, chez une famille de
bourgeois enrichis dans les affaires. Quelques mots suffiront pour dire
ma situation et le motif qui me détermina bientôt à sacrifier ma
liberté.
Fille du comte de Nermont et restée orpheline avec ma jeune soeur, je
fus dépouillée par un prétendu ami de mon père qui s'était chargé de
placer avantageusement notre capital, et qui le fit frauduleusement
disparaître. Nous étions ruinées; il nous restait à peine le nécessaire,
je m'en contentai. J'étais laide, et personne ne m'avait aimée. Je ne
devais pas songer au mariage; mais ma soeur était jolie; elle fut
recherchée et épousée par le docteur Gilbert, médecin estimé, dont elle
eut un fils, mon filleul bien-aimé, qui fut nommé Paul; je m'appelle
Pauline.
Mon beau-frère et ma pauvre soeur moururent jeunes à quelques années
d'intervalle, laissant bien peu de ressources au cher enfant, alors au
collège. Je vis que tout serait absorbé par les frais de son éducation,
et que ses premiers pas dans la vie sociale seraient entravés par la
misère; c'est alors que je pris le parti d'augmenter mes faibles
ressources par le travail rétribué. Dans une vie de célibat et de
recueillement, j'avais acquis quelques talents et une assez solide
instruction. Des amis de ma famille, qui m'étaient restés dévoués,
s'employèrent pour moi. Ils négocièrent avec la famille Dietrich, où
j'entrai avec des appointements très-honorables.
Je me hâte de dire que je n'eus point à regretter ma résolution; je
trouvai chez ces Allemands fixés à Paris une hospitalité cordiale, des
égards, un grand savoir-vivre, une véritable affection. Ils étaient deux
frères associés, Hermann et Karl. Leur fortune se comptait déjà par
millions, sans que leur honorabilité eût jamais pu être mise en doute.
Une soeur aînée s'était retirée chez eux et gouvernait la maison avec
beaucoup d'ordre, d'entrain et de douceur; elle était à tous autres
égards assez nulle, mais elle recevait avec politesse et discrétion, ne
parlant guère et agissant beaucoup, toujours en vue du bien-être de ses
hôtes.
M. Dietrich aîné, le père de Césarine, était un homme actif, énergique,
habile et obstiné. Son irréprochable probité et son succès soutenu lui
donnaient un peu d'orgueil et une certaine dureté apparente avec les
autres hommes. Il se souciait plus d'être estimé et respecté que d'être
aimé; mais avec sa fille, sa soeur et avec moi il fut toujours d'une
bonté parfaite et même délicate et courtoise.
Je me trouvai donc aussi heureuse que possible dans ma nouvelle
condition, j'y fus appréciée, et je pus envisager avec une certaine
sécurité l'avenir de mon filleul.
L'hôtel Dietrich était une des plus belles villas du nouveau Paris, dans
le voisinage du bois de Boulogne et dans un retrait de jardins assez
bien choisi pour qu'on n'y fût pas incommodé par la poussière et le
bruit des chevaux et des voitures. Au milieu d'une population affolée de
luxe et de mouvement, on trouvait l'ombre, la solitude et un silence
relatif derrière les grilles et les massifs de verdure de notre petit
parc. Ce n'était certes pas la campagne, et il était difficile d'oublier
qu'on n'y était pas; mais c'était comme un boudoir mystérieux, séparé du
tumulte par un rideau de feuilles et de fleurs.
La défunte madame Dietrich avait aimé le monde, elle avait beaucoup
reçu, donné de beaux dîners, et des bals dont parlaient encore les gens
de la maison quand je m'y installai. À présent l'on était en deuil, et
il n'était pas à présumer que M. Dietrich reprit jamais le brillant
train de vie que sa femme avait mené. Il avait des goûts tout différents
et ne souhaitait pour société qu'un choix de parents et d'amis; les
grands salons étaient fermés, et, tout en me les montrant à travers
l'ombre bleue des rideaux un moment entrouverts, il me dit:
--Cela ne vaut pas la peine d'être regardé par une femme de goût et de
bon sens comme vous; c'est de l'éclat, rien de plus; ma pauvre chère
compagne aimait à montrer que nous étions riches. Je n'ai jamais voulu
la priver de ses plaisirs; mais je ne m'y associais que par
complaisance. Je désire que ma fille ait comme moi des goûts modestes,
auquel cas je pourrai vieillir tranquille chez moi,--triste consolation
au malheur d'être seul, mais dont il m'est permis de profiter.
--Vous ne serez pas seul, lui dis-je, votre fille deviendra votre amie,
je suis sûre qu'elle l'est déjà un peu.
--Pas encore, reprit-il; ma pauvre enfant est trop absorbée par sa
propre douleur pour songer beaucoup à la mienne. Espérons qu'elle s'en
avisera plus tard.
C'était comme un reproche involontaire à Césarine; je ne répliquai pas,
ne sachant encore rien du caractère et des sentiments de cette jeune
fille, que je voulais juger par moi-même et que j'eusse craint
d'aborder avec une prévention quelconque.
On nous avait présentées l'une à l'autre. Elle était admirablement jolie
et même belle, car, si elle avait encore la ténuité de l'adolescence,
elle possédait déjà l'élégance et la grâce. Ses traits purs et réguliers
avaient le sérieux un peu imposant de la belle sculpture. Son deuil et
sa tristesse lui donnaient quelque chose de touchant et d'austère,
tellement qu'à première vue je m'étais sentie portée à la respecter
autant qu'à la plaindre.
Quand je fus pour la première fois seule avec elle, je crus devoir
établir nos rapports avec la gravité que comportait la circonstance.
--Je n'ai pas, lui dis-je, la prétention de remplacer, même de
très-loin, auprès de vous, la mère que vous pleurez; je ne puis même
vous offrir mon dévouement comme une chose qui vous paraisse désirable.
On m'a dit que je vous serais utile, et je compte essayer de l'être.
Soyez certaine que, si l'on s'est trompé, je m'en apercevrai la
première, et tout ce que je vous demande, c'est de ne pas me croire
engagée par un intérêt personnel à vous continuer mes soins, s'ils ne
vous sont pas très-sérieusement profitables.
Elle me regarda fixement comme si elle n'eût pas bien compris, et
j'allais expliquer mieux ma résolution, lorsqu'elle posa sa petite main
sur la mienne en me disant:
--Je comprends très-bien, et si je suis étonnée, ce n'est pas de ce que
vous êtes fière et digne, on me l'avait dit je le savais; mais je vous
croyais tendre, et je m'attendais à ce que, avant tout, vous me
promettriez de m'aimer.
--Peut-on promettre son affection à qui ne vous la demande pas?
--C'est-à-dire que j'aurais dû parler la première? Eh bien! je vous la
demande, voulez-vous me l'accorder?
Si sa physionomie eût répondu à ses paroles, je l'eusse embrassée avec
effusion, cette charmante enfant; mais j'étais beaucoup sur mes gardes,
et je crus lire dans ses yeux qu'elle m'examinait et me tâtait au moins
autant que je l'éprouvais et j'observais pour mon compte.
--Vous ne pouvez pas désirer mon amitié, lui dis-je, avant de savoir si
je mérite la vôtre. Nous ne nous connaissons encore que par le bien
qu'on nous a dit l'une de l'autre. Attendons que nous sachions bien qui
nous sommes; je suis résolue à vous aimer tendrement, si vous êtes telle
que vous paraissez.
--Et qu'est-ce que je parais? reprit-elle en me regardant avec un peu de
méfiance; je suis triste, et rien que triste: vous ne pouvez pas me
juger.
--Votre tristesse vous honore et vous embellit C'est le deuil que vous
avez dans l'âme et dans des yeux qui m'attire vers vous.
--Alors vous désirez pouvoir m'aimer? Je tâcherai de vous paraître
aimable; j'ai besoin qu'on m'aime, moi! J'étais habituée à la tendresse,
ma pauvre mère m'adorait et me gâtait. Mon père me chérit aussi, mais
il ne me gâtera pas et je suis encore dans l'âge où, quand on n'est pas
gâtée, on a peine à comprendre qu'on soit aimée véritablement. Est-ce
que vous ne comprenez pas cela?
--Si fait, et me voilà résolue à vous gâter.
--Par pitié, n'est-ce pas?
--Par besoin de ma nature. Je n'aime pas à demi, et je suis malheureuse
quand je ne peux pas donner un peu de bonheur à ceux qui m'entourent;
mais quand je crois voir qu'ils abusent, je m'enfuis pour ne pas leur
devenir nuisible.
--C'est-à-dire que vous croyez dangereux d'aimer trop les gens? Vous
pensez donc comme mon père, qui s'imagine des choses bizarres selon moi?
Il dit que l'on est au monde pour lutter et par conséquent pour
souffrir, et qu'on a le tort aujourd'hui de rendre les enfants trop
heureux. Il prétend que beaucoup de contrariétés et de privations leur
seraient nécessaires pour les rompre au travail de la vie. Voilà les
paroles de mon cher papa, je les sais par coeur; je ne me révolte pas,
parce que je l'aime et le respecte, mais je ne suis pas persuadée, et,
quand on est doux et tendre avec moi, j'en suis reconnaissante et
heureuse, meilleure par conséquent. Vous verrez! Puisque vous ne voulez
vous engager à rien, attendons, vous m'étudierez, et vous verrez bientôt
que la méthode de ma pauvre chère maman était la bonne, la seule bonne
avec moi.
--Puis-je vous demander?... Mais non, vos beaux yeux se remplissent de
larmes et me donnent envie de pleurer avec vous, par conséquent de vous
aimer trop et trop vite.
Elle me jeta ses bras autour du cou et pleura avec effusion. Je fus
vaincue. Elle ne me disait rien, ne pouvant parler; mais il y avait tant
d'abandon et de confiance dans ses pleurs sur mon épaule, elle avait
tellement l'air, malgré l'énergie de sa physionomie, d'un pauvre être
brisé qui demande protection, que je me mis à l'adorer dès le premier
jour sans me demander si elle n'allait pas s'emparer de moi au lieu de
subir mon influence.
Cette crainte ne me vint qu'après un certain temps, car, durant les
premières semaines, elle fut d'une douceur angélique et d'une amabilité
vraiment irrésistible. Il est vrai que je n'exigeais pas beaucoup
d'elle; elle avait encore tant de chagrin que sa santé s'en ressentait,
et d'ailleurs je la voyais douée d'une telle intelligence que je ne
pouvais croire à la nécessité de hâter beaucoup ses études.
Nous vivions presque tête à tête dans ce petit palais, devenu trop
grand. On avait reçu toutes les visites de condoléance, et, sauf
quelques vieux amis, on ne recevait plus personne; M. Dietrich le
voulait ainsi. Profondément affecté de la perte de sa femme, il aspirait
au printemps, pour se retirer durant toute la belle saison à la
campagne, dans une solitude plus profonde encore. Il quittait les
affaires, il les eût quittées plus tôt sans les goûts dispendieux de sa
femme. Il se trouvait assez riche, trop riche, disait-il, il comptait
s'adonner à l'agriculture et régir lui-même sa propriété territoriale.
Il eut même l'idée de vendre ou de louer son hôtel, et pour la première
fois je vis poindre un désaccord entre lui et sa fille. Elle aimait la
campagne autant que Paris, disait-elle, mais elle aimait Paris autant
que la campagne, et ne voyait pas sans effroi le parti exclusif que son
père voulait prendre. Elle avait dès lors des raisonnements très-serrés
qui paraissaient très-justes, et qu'elle exprimait avec une netteté dont
je n'eusse pas été capable à son âge. M. Dietrich, qui était fier de son
intelligence, la laissait et la faisait même discuter pour avoir le
plaisir de lui répondre, car il était obstiné, et ne croyait pas que
personne put jamais avoir définitivement raison contre lui.
Quand la discussion fut épuisée et qu'il crut avoir répondu
victorieusement à sa fille, prenant son silence pour une défaite, il vit
qu'elle pleurait. Ces grosses larmes qui tombaient sur les mains de
l'enfant sans qu'elle parût les sentir le troublèrent étrangement, et je
vis sur sa belle figure froide un mélange de douleur et d'impatience.
--Pourquoi pleurez-vous donc? lui dit-il après avoir essayé durant
quelques instans de ne pas paraître s'apercevoir de ce muet reproche.
Voyons! dites-le, je n'aime pas qu'on boude, vous savez que cela me fait
mal et me fâche.
--Je vous le dirai, mon cher papa, répondit Césarine en allant à lui et
en l'embrassant, caresse à laquelle il me parut plus sensible qu'il ne
voulait le paraître; oui, je vous le dirai, puisque vous ne le devinez
pas. Ma mère aimait cette maison, elle l'avait choisie, arrangée, ornée
elle-même. Vous n'étiez pas toujours d'accord avec elle, vous entendiez
le beau autrement qu'elle. Moi je ne m'y connais pas: je ne sais pas si
notre luxe est de bon ou de mauvais goût; mais je revois maman dans tout
ce qui est ici, et j'aime ce qu'elle aimait, par la seule raison qu'elle
l'aimait. Vous êtes si bon que vous ne vouliez jamais la contrarier,
vous lui disiez toujours: Après tout, c'est votre maison.... Eh bien!
moi, je me dis:--C'est la maison de maman. Je veux bien aller à la
campagne, où elle ne se plaisait pas: je m'y plairai, mon papa, parce
que j'y serai avec vous; mais, à l'idée que je ne reviendrai plus ici,
où que je verrai des étrangers installés dans la maison de ma mère, je
pleure, vous voyez! je pleure malgré moi, je ne peux pas m'en empêcher;
il ne faut pas m'en vouloir pour cela.
--Allons, dit M. Dietrich en se levant, on ne vendra pas et on ne louera
pas!
Il sortit un peu brusquement en me faisant à la dérobée un signe que je
ne compris pas bien, mais auquel je crus donner la meilleure
interprétation possible en allant le rejoindre au jardin au bout de
quelques instants.
J'avais bien deviné, il voulait me parler.
--Vous voyez, ma chère mademoiselle de Nermont, me dit-il en me tendant
la main; cette pauvre enfant va continuer sa mère, elle n'entrera dans
aucun de mes goûts. La sagesse de mes raisonnements entrera par une de
ses oreilles et sortira par l'autre.
--Je n'en crois rien, lui dis-je, elle est trop intelligente.
--Sa mère aussi était intelligente. Ne croyez pas que ce fût par manque
d'esprit qu'elle me contrariait. Elle savait bien qu'elle avait tort,
elle en convenait, elle était bonne et charmante, mais elle subissait la
maladie du siècle; elle avait la fièvre du monde, et, quand elle m'avait
fait le sacrifice de quelque fantaisie, elle souffrait, elle pleurait,
comme Césarine pleurait et souffrait tout à l'heure. Je sais résister à
n'importe quel homme, mon égal en force et en habileté; mais comment
résister aux êtres faibles, aux femmes et aux enfants?
Je lui remontrai que l'attachement de Césarine pour la _maison de sa
mère_ n'était pas une fantaisie vaine, et qu'elle avait donné des
raisons de sentiment vraiment respectables et touchantes.
--Si ces motifs sont bien sincères, reprit-il, et vous voyez que je n'en
veux pas douter, c'était raison de plus pour qu'elle me fit le sacrifice
de subir le petit chagrin que je lui imposais.
--Vous êtes donc réellement persuadé, monsieur Dietrich, que la jeunesse
doit être habituée systématiquement à la souffrance, ou tout au moins au
déplaisir?
--N'est-ce pas aussi votre opinion? s'écria-t-il avec une énergie de
conviction qui ne souffrait guère de réplique.
--Permettez, lui dis-je, j'ai été gâtée comme les autres dans mon
enfance; je n'ai passé par ce qu'on appelle l'école du malheur que dans
l'âge où l'on a toute sa force et toute sa raison, et c'est de quoi je
remercie Dieu, car j'ignore comment j'eusse subi l'infortune, si elle
m'eût saisie sans que je fusse bien armée pour la recevoir.
--Donc, reprit-il en poursuivant son idée sans s'arrêter aux objections,
vous valez mieux depuis que vous avez souffert? Vous n'étiez auparavant
qu'une âme sans conscience d'elle-même?... Je me rappelle bien aussi mon
enfance; j'ai été nul jusqu'au moment où il m'a fallu combattre à mes
risques et périls.
--C'est la force des choses qui amène toujours cette lutte sous une
forme quelconque pour tous ceux qui entrent dans la vie. La société est
dure à aborder, quelquefois terrible: croyez-vous donc qu'il faille
inventer le chagrin pour les enfants? Est-ce que dès l'adolescence ils
ne le rencontreront pas? Si la vie n'a d'heureux que l'âge de
l'ignorance et de l'imprévoyance, ne trouvez-vous pas cruel de supprimer
cette phase si courte, sous prétexte qu'elle ne peut pas durer?
--Alors vous raisonnez comme ma femme; hélas! toutes les femmes
raisonnent de même. Elles ont pour la faiblesse, non pas seulement des
égards et de la pitié, mais du respect, une sorte de culte. C'est bien
fâcheux, mademoiselle de Nermont, c'est malheureux, je vous assure!
--Si vous blâmez ma manière de voir, cher monsieur Dietrich, je regrette
de n'avoir pas mieux connu la vôtre avant d'entrer chez vous; mais....
--Mais vous voilà prête à me quitter, si je ne pense pas comme vous?
Toujours la femme avec sa tyrannique soumission! Vous savez bien que
vous me feriez un chagrin mortel en renonçant à la tâche qu'on a eu tant
de peine à vous faire accepter. Vous savez bien aussi que je
n'essayerais même pas de vous remplacer, tant il m'est prouvé que vous
êtes l'ange gardien nécessaire à ma fille. Ce n'est pas sa tante qui
saurait l'élever. D'abord elle est ignorante, en outre elle a les
défauts de son sexe, elle aime le monde....
--Elle n'en a pourtant pas l'air.
--Son air vous trompe. Elle a d'ailleurs aussi à un degré éminent les
vertus de son sexe: elle est laborieuse, économe, rangée, ingénieuse
dans les devoirs de l'hospitalité. Ne croyez pas que je ne lui rende pas
justice, je l'aime et l'estime infiniment; mais je vous dis qu'elle aime
le monde parce que toute femme, si sérieuse qu'elle soit, aime les
satisfactions de l'amour-propre. Ma pauvre soeur Helmina n'est ni jeune,
ni belle, ni brillante de conversation; mais elle reçoit bien, elle
ordonne admirablement un dîner, un ambigu, une fête, une promenade; elle
le sait, on lui en fait compliment, et plus il y a de monde pour rendre
hommage à ses talents de ménagère et de majordome, plus elle est fière,
plus elle est consolée de sa nullité sous tous les autres rapports.
--Vous êtes un observateur sévère, monsieur Dietrich, et je crains que
mon tour d'être jugée avec cette impartialité écrasante ne vienne
bientôt; cela me fait peur, je l'avoue, car je suis loin de me sentir
parfaite.
--Vous êtes relativement parfaite, mon jugement est tout porté, vous
gâterez Césarine d'autant plus. Ce ne sera pas par égoïsme comme les
autres, qui regrettent le plaisir et rêvent de le voir repousser avec
elle dans la maison; ce sera par bonté, par dévouement, par tendresse
pour elle, car elle a déjà, cette petite, des séductions
irrésistibles....
--Que vous subissez tout le premier!
--Oui, mais je m'en défends; défendez-vous aussi, voilà tout ce que je
vous demande; faites cet effort dans son intérêt, promettez-le-moi.
--Oui, certes, je vous le promets, si je vois qu'elle abuse de ma
condescendance pour exiger ce qui lui serait nuisible; mais cela n'est
point encore arrivé, et je ne puis me tourmenter d'une prévision que
rien ne justifie encore.
--Vous comptez pour rien sa résistance à mon désir de vendre l'hôtel?
--Dois-je l'engager à se soumettre sans faiblesse à ce désir?
--Oui, je vous en prie.
--Oserai-je vous dire que cela me semble cruel?
--Non, car je ne le vendrai pas; je veux faire semblant pour que
Césarine apprenne à me céder de bonne grâce. Soyez certaine que, si on
n'apprend pas aux enfants à renoncer à ce qui leur plaît, ils ne
l'apprendront jamais d'eux-mêmes. Le bonheur qu'on prétend leur donner
en fait des malheureux pour le reste de leur vie.
Il avait peut-être raison. Je n'osai pas insister, et j'allai rejoindre
mon élève avec l'intention de faire ce qui m'était prescrit, mais je la
trouvai souriante.
--Épargnez-vous la peine de me persuader, me dit-elle dès les premiers
mots; j'ai entendu par hasard tout ce que papa vous a dit et tout ce que
vous lui avez répondu. J'étais dans le jardin, à deux pas de vous,
derrière la fontaine, et le petit bruit de l'eau ne m'a pas fait perdre
une de vos paroles. Il n'y a pas de mal à cela, vous êtes deux anges
pour moi, mon père et vous: lui, un ange à figure sévère qui veut mon
bonheur par tous les moyens,--vous, un ange de douceur qui veut la même
chose par les moyens qui sont dans sa nature; mais voyez comme vous êtes
plus dans la vérité que mon père! Vous vouliez le faire renoncer à sa
méthode, vous sentiez bien qu'elle pouvait me conduire à l'hypocrisie.
Où en serait-il, mon pauvre cher papa, si, après m'avoir vue bien
résignée, il découvrait que je n'ai pas pris au sérieux ses menaces?
Vraiment, si je dois être gâtée, comme on dit, c'est-à-dire corrompue
moralement, ce sera par lui! Il m'habituera à faire semblant d'être
sacrifiée et à lui imposer ainsi, sans qu'il s'en doute, le sacrifice de
sa volonté. Allons, Dieu merci, je suis meilleure qu'il ne pense», je
céderai à tout par amitié pour lui, je vous chérirai pour celle que vous
me montrez sans pédanterie, je vous rendrai très-heureux, seulement....
--Seulement quoi? dites, ma chérie.
--Rien, répondit-elle en me baisant la main; mais son bel oeil caressant
et fier acheva clairement sa phrase; je vous rendrai très-heureux,
seulement vous ferez toutes mes volontés.
Elle savait bien ce qu'elle disait là, l'énergique, l'obstinée, la
puissante fillette! Elle réunissait en elle la souplesse instinctive de
sa mère et l'entêtement voulu de son père. Au dire du vieux médecin de
la famille, que je consultais souvent sur le régime à lui faire suivre,
elle avait comme une double organisation, toute la patience de la femme
adroite pour arriver à ses fins, toute l'énergie de l'homme d'action
pour renverser les obstacles et faire plier les résistances.--En ce
cas, pensais-je, de quoi donc se tourmente son père? Il la veut forte,
elle est invincible. Il cherche à la bronzer, elle est le feu qui bronze
les autres. Il prétend lui apprendre à souffrir, comme si elle n'était
pas destinée à vaincre! Ceux qui savent dominer souffrent-ils?
Elle m'effraya; je me promis de la bien étudier avant de me décider à
graviter comme un satellite autour de cet astre. Il s'agissait de savoir
si elle était bonne autant qu'aimable, si elle se servirait de sa force
pour faire le bien ou le mal.
Cela n'était pas facile à deviner, et j'y consacrai plus d'une année. Un
jour, à la campagne, je fus importunée par les cris d'un petit oiseau
qu'elle élevait en cage et qui n'avait rien à manger. Comme il troublait
la leçon de musique et que d'ailleurs je ne puis voir souffrir, je me
levai pour lui donner du pain. Césarine parut ne pas s'en apercevoir;
mais après la leçon elle emporta la cage dans sa chambre, et j'entendis
bientôt que le jeûne et les cris de détresse recommençaient de plus
belle. Je lui demandai pourquoi, puisque cette petite bête savait
manger, elle ne lui laissait pas de nourriture à sa portée.
--C'est bien simple, répondit-elle. S'il peut se passer de moi, il ne se
souciera plus de moi.
--Mais si vous l'oubliez?
--Je ne l'oublierai pas.
--Alors c'est volontairement que vous le condamnez au supplice de
l'attente et aux tortures de la faim, car il crie sans cesse.
--C'est volontairement; j'essaye sur lui la méthode de mon père.
--Non, ceci est une méchante plaisanterie; cette méthode n'est pas
applicable aux êtres qui ne raisonnent pas. Dites plutôt que vous aimez
votre oiseau d'une amitié égoïste et cruelle. Peu vous importe qu'il
souffre, pourvu qu'il s'attache à vous. Prenez garde de traiter de même
les êtres de votre espèce!
--En ce cas, dit-elle en riant, ma méthode diffère de celle de mon père,
puisqu'elle ne s'applique qu'aux êtres qui ne raisonnent pas.
J'essayai de lui prouver qu'il faut rendre heureux les êtres dont on se
charge, même les plus infimes, et surtout les plus faibles.
--Qu'est-ce que le bonheur d'un être qui ne songe qu'à manger?
reprit-elle en haussant doucement les épaules.
--C'est de manger. Les enfants à la mamelle n'ont point d'autre souci.
Faut-il les faire jeûner pour qu'ils s'attachent à leur nourrice?
--Mon père doit le penser.
--Il ne le pense pas, vous ne le pensez pas non plus. Pourquoi cette
taquinerie obstinée contre votre père absent? Admettons que sa méthode
ne soit pas incontestable....
--Voilà ce que je voulais vous faire dire!
--Et c'est pour cela que vous torturiez votre petit oiseau?
--Non, je n'y songeais pas; je voulais me rendre nécessaire, moi
exclusivement, à son existence; mais c'est prendre trop de peine pour
une aussi sotte bête, et, puisqu'il a des ailes, je vais lui donner la
volée.
--Attendez! Dites-moi toute votre idée; en le rendant à la liberté,
faites-vous un sacrifice?
--Ah! vous voulez me _disséquer_, ma bonne amie?
--Je tiens à ce que vous vous rendiez compte de vous-même.
--Je me connais.
--Je n'en crois rien.
--Vous pensez que c'est impossible à mon âge? Est-ce que vous ne m'y
poussez pas en m'interrogeant sans cesse? Cette curiosité que vous avez
de moi me force à m'examiner du matin au soir. Elle me mûrit trop vite,
je vous en avertis; vous feriez mieux de ne pas tant fouiller dans ma
conscience et de me laisser vivre, j'en vaudrais mieux. Je deviendrai si
raisonnable avec vos raisonnements que je ne jouirai plus de rien. Ah!
maman me comprenait mieux. Quand je lui faisais des questions, elle me
répondait:
«--Tu n'as pas besoin de savoir.
«Et si elle me voyait réfléchir, elle me parlait des belles robes de ma
poupée ou des miennes; elle voulait que je fusse une femme et rien de
plus, rien de mieux. Mon père veut que je pense comme un homme, et vous,
vous rêvez de m'élever à l'état d'ange. Heureusement je sais me
défendre, et je saurai me faire aimer de vous comme Je suis.
--C'est fait, je vous aime; mais vous l'avez compris, je vous veux
parfaite, vous pouvez l'être.
--Si je veux, peut-être; mais je ne sais pas si je le veux, j'y
penserai.
Ainsi je n'avais jamais le dernier mot avec elle, et c'était à
recommencer toutes les fois qu'une observation sur le fond de sa pensée
me paraissait nécessaire. L'occasion était rare, car à la surface et
dans l'habitude de la vie elle était d'une égalité d'humeur
incomparable, je dirais presque invraisemblable à son âge et dans sa
position. Jamais je n'eus à lui reprocher un instant de langueur, une
ombre de résistance dans ses études. Elle était toujours prête, toujours
attentive. Sa compréhension, sa mémoire, la logique et la pénétration de
son esprit tenaient du prodige. Elle me paraissait dépourvue
d'enthousiasme et de sensibilité» mais elle avait un grand sens
critique, un grand mépris pour le mal, une si haute probité d'instincts
qu'elle ne comprenait pas que l'héroïsme parût difficile et méritât de
grandes louanges. J'osais à peine solliciter son admiration pour les
grands caractères et les grandes actions; elle semblait me dire:
--Que trouvez-vous donc là d'étonnant? est-ce que vous ne seriez pas
capable de ces choses si naturelles?
Ou bien:
--Me croyez-vous inférieure à ces hautes natures qui vous confondent?
Tant que l'on ne s'attaquait pas à son for intérieur, elle était calme,
polie, délicate et charmante. Elle avait des prévenances irrésistibles,
des louanges fines, des élans de tendresse apparente, et, si parfois
elle était mécontente de moi, je ne m'en apercevais qu'à un redoublement
de déférence et d'égards.
Comment gouverner, comment espérer de modifier une telle personne?
J'avais lutté contre moi-même dans ma vie de revers et de douleur. Je ne
m'étais jamais exercée à lutter contre les autres. Ce qui me consolait
de mon impuissance, c'est que M. Dietrich, avec toute l'énergie acquise
dans sa vie de travail et de calcul, n'avait pas plus de prise que moi
sur les convictions de sa fille.
Ces convictions étaient fort mystérieuses, je ne réussissais pas à m'en
emparer, tant elles étaient contradictoires. À l'heure qu'il est, je ne
saurais dire encore si le désordre de ses assertions sur elle-même
tenait à l'incertitude où flotte une vive intelligence en voie
d'éclosion trop rapide, ou bien simplement au besoin de prendre le
contre-pied de ce qu'on voulait lui persuader. Cette grande logique
qu'elle portait dans l'étude disparaissait de son caractère dans
l'application. Elle avait des goûts qui se contrariaient sans l'étonner.
--Je veux m'arranger, disait-elle alors, pour vivre en bonne
intelligence avec les extrêmes que je porte en moi. J'aime l'éclat et
l'ombre, le silence et le bruit. Il me semble qu'on est heureux quand on
peut faire bon ménage avec les contrastes.
--Oui, lui disais-je, c'est possible dans certains cas; mais il y a le
grand, l'éternel contraste du mal et du bien, qui ne se logeront jamais
dans le même coeur sans que l'un étouffe l'autre.
--Je vous répondrai, reprenait-elle, quand je saurai ce que cela veut
dire. Vous me permettrez, à l'âge que j'ai de ne pas savoir encore ce
que c'est que le mal.
Et elle s'arrangeait pour ne pas paraître le savoir. Si je surprenais en
elle un mouvement d'égoïsme et de cruauté, comme dans l'histoire du
petit oiseau, sa figure exprimait un étonnement candide.
--Je n'avais pas songé à cela, disait-elle.
Mais jamais elle ne s'avouait coupable ni résolue à ne plus l'être. Elle
promettait d'y réfléchir, d'examiner, de se faire une opinion. Elle ne
croyait pas qu'on eût le droit de lui en demander davantage, et
protestait assez habilement contre les convictions imposées.
Nous passâmes huit mois à la campagne dans un véritable Éden et dans une
solitude qu'interrompaient peu agréablement de rares visites de
cérémonie. M. Dietrich se passionnait pour l'agriculture, et peu à peu
il ne se montra plus qu'aux repas. Mademoiselle Helmina Dietrich était
absorbée par les soins du ménage. Césarine était donc condamnée à vivre
entre deux vieilles filles, l'une très-gaie (Helmina aimait à être
taquinée par sa nièce, qui la traitait amicalement comme une enfant),
mais sans influence aucune sur elle; l'autre, sérieuse, mais irrésolue
et inquiète encore. J'avoue que je n'osais rien, craignant d'irriter
secrètement un amour-propre que la lutte eût exaspéré. Nous revînmes à
Paris au milieu de l'hiver. Césarine, qui n'avait pas marqué le moindre
dépit de rester si longtemps à la campagne, ne fit pas paraître toute sa
joie de revoir Paris, sa chère maison et ses anciennes connaissances;
mais je vis bien que son père avait raison de penser qu'elle aimait le
monde. Sa santé, qui n'avait pas été brillante depuis la mort de sa
mère, prit le dessus rapidement dès qu'on put lui procurer quelques
distractions.
Cette victoire, qui fût définitive dans son équilibre physique, la
rendit en peu de temps si belle, si séduisante d'aspect et de manières,
qu'à seize ans elle avait déjà tout le prestige d'une femme faite. Son
intelligence progressa dans la même proportion. Je la voyais éclore
presque instantanément. Elle devinait ce qu'elle n'avait pas le temps
d'apprendre; les arts et la littérature se révélaient à elle comme par
magie. Son goût devenait pur. Elle n'avait plus de paradoxes, elle se
corrigeait de poser l'originalité. Enfin elle devenait si remarquable
qu'au bout de mon année d'examen je me résumai ainsi avec M. Dietrich:
--Je resterai. Je ne suis pas nécessaire à votre fille. Personne ne lui
est et ne lui sera, peut-être jamais nécessaire, car, ne vous y trompez
pas, elle est une personne supérieure par elle-même; mais je peux lui
être utile, en ce sens que je peux la confirmer dans l'essor de ses bons
instincts. S'il venait à s'en produire de mauvais, je ne les détruirais
pas, et vous ne les détruiriez pas plus que moi; mais à nous deux nous
pourrions en retarder le développement ou en amortir les effets. Elle me
le dit du moins, elle a pris de l'affection pour moi et me prie avec
ardeur de ne pas la quitter. Moi, je me dis qu'elle mérite que je
m'attache à elle, fallût-il souffrir quelquefois de mon dévouement.
M. Dietrich m'exprima une très-vive reconnaissance, et je m'installai
définitivement chez lui. Je donnai congé du petit appartement que
j'avais voulu garder jusque-là, j'apportai mon modeste mobilier, mes
petits souvenirs de famille, mes livres et mon piano à l'hôtel Dietrich,
et je consentis à y occuper un très-joli pavillon que j'avais jusque-là
refusé par discrétion. C'était le logement de mademoiselle Helmina, qui
prenait celui de sa défunte belle-soeur et se trouvait ainsi sous la
même clef que Césarine.
J'eus dès lors une indépendance plus grande que je ne l'avais espéré. Je
pouvais recevoir mes amis sans qu'ils eussent à défiler sous les yeux
de la famille Dietrich. Le nombre en était bien restreint; mais je
pouvais voir mon cher filleul tout à mon aise et le soustraire aux
critiques probablement trop spirituelles que Césarine eût pu faire
tomber sur sa gaucherie de collègien.
Cette gaucherie n'existait plus heureusement. Ce fut une grande joie
pour moi de retrouver mon cher enfant grandi et en bonne santé. Il
n'était pas beau, mais il était charmant, il ressemblait à ma pauvre
soeur: de beaux yeux noirs doux et pénétrants, une bouche parfaite de
distinction et de finesse, une pâleur intéressante sans être maladive,
des cheveux fins et ondulés sur un front ferme et noble. Il n'était pas
destiné à être de haute taille, ses membres étaient délicats, mais
très-élégants, et tous ses mouvements avaient de l'harmonie comme toutes
les inflexions de sa voix avaient du charme.
Il venait de terminer ses études et de recevoir son diplôme de
bachelier. Je m'étais beaucoup inquiétée de la carrière qu'il lui
faudrait embrasser. M. Dietrich, à qui j'en avais plusieurs fois parlé,
m'avait dit:
--Ne vous tourmentez pas; je me charge de lui. Faites-le moi connaître,
je verrai à quoi il est porté par son caractère et ses idées.
Toutefois, quand je voulus lui présenter Paul, celui-ci me répondit avec
une fermeté que je ne lui connaissais pas:
--Non, ma tante, pas encore! Je n'ai pas voulu attendre ma sortie du
collège pour me préoccuper de mon avenir. J'ai eu pour ami particulier
dans mes dernières classes le fils d'un riche éditeur-libraire qui m'a
offert d'entrer avec lui comme commis chez son père. Pour commencer,
nous n'aurons que le logement et la nourriture, mais peu à peu nous
gagnerons des appointements qui augmenteront en raison de notre travail.
J'ai six-cents francs de rente, m'avez-vous dit; c'est plus qu'il ne
m'en faut pour m'habiller proprement et aller quelquefois à l'Opéra ou
aux Français. Je suis donc très-content du parti que j'ai pris, et comme
j'ai reçu la parole de M. Latour, je ne dois pas lui reprendre la
mienne.
--Il me semble, lui dis-je, qu'avant de t'engager ainsi tu aurais dû me
consulter.
--Le temps pressait, répondit-il, et j'étais sûr que vous
m'approuveriez. Cela s'est décidé hier soir.
--Je ne suis pas si sûre que cela de t'approuver. J'ignore si tu as pris
un bon parti, et j'aurais aimé à consulter M. Dietrich.
--Chère tante, je ne désire pas être protégé; je veux n'être l'obligé de
personne avant de savoir si je peux aimer l'homme qui me rendra service.
Vous voyez, je suis aussi fier que vous pouvez désirer que je le sois.
J'ai beaucoup réfléchi depuis un an. Je me suis dit que, dans ma
position, il fallait faire vite aboutir les réflexions, et que je
n'avais pas le droit de rêver une brillante destinée difficile à
réaliser. Je m'étais juré d'embrasser la première carrière qui
s'ouvrirait honorablement devant moi. Je l'ai fait. Elle n'est pas
brillante, et peut-être, grâce à la bienveillance de M. Dietrich,
aviez-vous rêvé mieux pour moi. Peut-être M. Dietrich, par une faveur
spéciale, m'eût-il fait sauter par-dessus les quelques degrés
nécessaires à mon apprentissage. C'est ce que je ne désire pas, je ne
veux pas appartenir à un BIENFAITEUR, quel qu'il soit. M. Latour
m'accepte parce qu'il sait que je suis un garçon sérieux. Il ne me fait
et ne me fera aucune grâce. Mon avenir est dans mes mains, non dans les
siennes. Il ne m'a accordé aucune parole de sympathie, il ne m'a fait
aucune promesse de protection. C'est un positiviste très-froid, c'est
donc l'homme qu'il me faut. J'apprendrai chez lui le métier de
commerçant et en même temps j'y continuerai mon éducation, son magasin
étant une bibliothèque, une encyclopédie toujours ouverte. Il faudra que
j'apprenne à être une machine le jour, une intelligence à mes heures de
liberté; mais, comme il m'a dit que j'aurais des épreuves à corriger, je
sais qu'on me laissera lire dans ma chambre: c'est tout ce qu'il me faut
en fait de plaisirs et de liberté.
Il fallut me contenter de ce qui était arrangé ainsi. Paul n'était pas
encore dans l'âge des passions; tout à sa ferveur de novice, il croyait
être toujours heureux par l'étude et n'avoir jamais d'autre curiosité.
M. Dietrich, à qui je racontai notre entrevue sans lui rien cacher, me
dit qu'il augurait fort bien d'un caractère de cette trempe, à moins que
ce ne fût un éclair fugitif d'héroïsme, comme tous les jeunes gens
croient en avoir; qu'il fallait le laisser voler de ses propres ailes
jusqu'à ce qu'il eût donné la mesure de sa puissance sur lui-même, que
dans tous les cas il était prêt à s'intéresser à mon neveu dès la
moindre sommation de ma part.
Je devais me tenir pour satisfaite, et je feignis de l'être; mais la
précoce indépendance de Paul me rendait un peu soucieuse. Je faisais de
tristes réflexions sur l'esprit d'individualisme qui s'empare de plus en
plus de la jeunesse. Je voyais, d'une part, Césarine s'arrangeant, avec
des calculs instinctifs assez profonds, pour gouverner tout le monde.
D'autre part, je voyais Paul se mettant en mesure, avec une hauteur
peut-être irréfléchie, de n'être dirigé par personne. Que mon élève,
gâtée par le bonheur, crût que tout avait été créé pour elle, c'était
d'une logique fatale, inhérente à sa position; mais que mon pauvre
filleul, aux prises avec l'inconnu, déclarât qu'il ferait sa place tout
seul et sans aide, cela me semblait une outrecuidance dangereuse, et
j'attendais son premier échec pour le ramener à moi comme à son guide
naturel.
Peu à peu, l'influence de Césarine agissant à la sourdine et sans
relâche, aidée du secret désir de sa tante Helmina, les relations que sa
mère lui avait créées se renouèrent. Les échanges de visites devinrent
plus fréquents; des personnes qu'on n'avait pas vues depuis un an furent
adroitement ramenées: on accepta quelques invitations d'intimité, et à
la fin du deuil on parla de payer les affabilités dont on avait été
l'objet en rouvrant les petits salons et en donnant de modestes dîners
aux personnes les plus chères. Cela fut concerté et amené par la tante
et la nièce avec tant d'habileté que M. Dietrich ne s'en douta qu'après
un premier résultat obtenu. On lui fit croire que la réunion avait été,
par l'effet du hasard, plus nombreuse qu'on ne l'avait désiré. Un second
dîner fut suivi d'une petite soirée où l'on fit un peu de musique
sérieuse, toujours par hasard, par une inspiration de la tante, qui
avait vu l'ennui se répandre parmi les invités, et qui croyait faire son
devoir en s'efforçant de les distraire.
La semaine suivante, la musique sacrée fit place à la profane. Les
jeunes amis des deux sexes chantaient plus ou moins bien. Césarine
n'avait pas de voix, mais elle accompagnait et déchiffrait on ne peut
mieux. Elle était plus musicienne que tous ceux qu'elle feignait de
faire briller, et dont elle se moquait intérieurement avec un ineffable
sourire d'encouragement et de pitié.
Au bout de deux mois, une jeune étourdie joua sans réflexion une valse
entraînante. Les autres jeunes filles bondirent sur le parquet. Césarine
ne voulut ni danser, ni faire danser; on dansa cependant, à la grande
joie de mademoiselle Helmina et à la grande stupéfaction des
domestiques. On se sépara en parlant d'un bal pour les derniers jours de
l'hiver.
M. Dietrich était absent. Il faisait de fréquents voyages à sa propriété
de Mireval. On ne l'attendait que le surlendemain. Le destin voulut que,
rappelé par une lettre d'affaires, il arrivât le lendemain de cette
soirée, à sept heures du matin. On s'était couché tard, les valets
dormaient encore, et les appartements étaient restés en désordre. M.
Dietrich, qui avait conservé les habitudes de simplicité de sa jeunesse,
n'éveilla personne; mais, avant de gagner sa chambre, il voulut se
rendre compte par lui-même du tardif réveil de ses gens, et il entra
dans le petit salon où la danse avait commencé. Elle y avait laissé peu
de traces, vu que, s'y trouvant trop à l'étroit, on avait fait invasion,
tout en sautant et pirouettant, dans la grande salle des fêtes. On y
avait allumé à la hâte des lustres encore garnis des bougies à demi
consumées qui avaient éclairé les derniers bals donnés par madame
Dietrich. Elles avaient vite brûlé jusqu'à faire éclater les bobèches,
ce qui avait été cause d'un départ précipité: des voiles et des écharpes
avaient été oubliés, des cristaux et des porcelaines où l'on avait servi
des glaces et des friandises étaient encore sur les consoles. C'était
l'aspect d'une orgie d'enfants, une débauche de sucreries, avec des
enlacements de traces de petits pieds affolés sur les parquets poudreux.
M. Dietrich eut le coeur serré, et, dans un mouvement d'indignation et
de chagrin, il vint écouter à ma porte si j'étais levée. Je l'étais en
effet; je reconnus son pas, je sortis avec lui dans la galerie,
m'attendant à des reproches.
Il n'osa m'en faire:
--Je vois, me dit-il avec une colère contenue, que vous n'avez pas pris
part à des folies que vous n'avez pu empêcher....
--Pardon, lui dis-je, je n'ai eu aucune velléité d'amusement, mais je
n'ai pas quitté Césarine d'un instant, et je me suis retirée la
dernière. Si vous me trouvez debout, c'est que je n'ai pas dormi.
J'avais du souci en songeant qu'on vous cacherait cette petite fête et
en me demandant si je devais me taire ou faire l'office humiliant de
délateur. Nous voici, monsieur Dietrich, dans des circonstances que je
n'ai pu prévoir et aux prises avec des obligations qui n'ont jamais été
définies. Que dois-je faire à l'avenir? Je ne crois pas possible
d'imposer mon autorité, et je n'accepterais pas le rôle désagréable de
pédagogue trouble-fête; mais celui d'espion m'est encore plus
antipathique, et je vous prie de ne pas tenter de me l'imposer.
--Je ne vois rien d'embrouillé dans les devoirs que vous voulez bien
accepter, reprit-il. Vous ne pouvez rien empêcher, je le sais; vous ne
voulez rien trahir, je le comprends; mais vous pouvez user de votre
ascendant pour détourner Césarine de ses entraînements. N'avez-vous rien
trouvé à lui dire pour la faire réfléchir, ou bien vous a-t-elle
ouvertement résisté?
--Je puis heureusement vous dire mot pour mot ce qui s'est passé.
Césarine n'a rien provoqué, elle a laissé faire. Je lui ai dit à
l'oreille:
»--C'est trop tôt, votre père blâmera peut-être.
»Elle m'a répondu:
»--Vous avez raison; c'est probable.
» Elle a voulu avertir ses compagnes, elle ne l'a pas fait. Au moment où
la danse tournoyait dans le petit salon, mademoiselle Helmina, voyant
qu'on étouffait, a ouvert les portes du grand salon, et l'on s'y est
élancé. En ce moment, Césarine a tressailli et m'a serré convulsivement
la main; j'ai cru inutile de parler, j'ai cru qu'elle allait agir. Je
l'ai suivie au salon; elle me tenait toujours la main, elle s'est assise
tout au fond, sur l'estrade destinée aux musiciens, et là, derrière un
des socles qui portent les candélabres, elle a regardé la danse avec des
yeux pleins de larmes.
--Elle regrettait de n'oser encore s'y mêler! s'écria M. Dietrich
irrité.
--Non, repris-je, ses émotions sont plus compliquées et plus
mystérieuses.--Mon amie, m'a-t-elle dit, je ne sais pas trop ce qui se
passe en moi. Je fais un rêve, je revois la dernière fête qu'on a donnée
ici, et je crois voir ma mère déjà malade, belle, pâle, couverte de
diamants, assise là-bas tout au fond, en face de nous, dans un véritable
bosquet de fleurs, respirant avec délices ces parfums violents qui la
tuaient et qu'elle a redemandés jusque sur son lit d'agonie. Ceci vous
résume la vie et la mort de ma pauvre maman. Elle n'était pas de force à
supporter les fatigues du monde, et elle s'enivrait de tout ce qui lui
faisait mal. Elle ne voulait rien ménager, rien prévoir. Elle souffrait
et se disait heureuse. Elle l'était, n'en doutez pas. Que nos tendances
soient folles ou raisonnables, ce qui fait notre bonheur, c'est de les
assouvir. Elle est morte jeune, mais elle a vécu vite, beaucoup à la
fois, tant qu'elle a pu. Ni les avertissements des médecins, ni les
prières des amis sérieux, ni les reproches de mon père n'ont pu la
retenir, et en ce moment, en voyant l'ivresse et l'oubli assez indélicat
de mes compagnes, je me demande si nous n'avions pas tort de gâter par
des inquiétudes et de sinistres prédictions les joies si intenses et si
rapides de notre chère malade. Je me demande aussi si elle n'avait pas
pris le vrai chemin qu'elle devait suivre, tandis que mon père, marchant
sur un sentier plus direct et plus âpre, n'arrivera jamais au but qu'il
poursuit, la modération. Vous ne le connaissez pas, ma chère Pauline, il
est le plus passionné de la famille. Il a aimé les affaires avec rage.
C'était un beau joueur, calme et froid en apparence, mais jamais
rassasié de rêves et de calculs. Aujourd'hui l'amour de la terre se
présente à lui comme une lutte nouvelle, comme une fièvre de défis jetés
à la nature. Vous verrez qu'il ne jouira d'aucun succès, parce qu'il
n'avouera jamais qu'il ne sait pas supporter un seul revers. Ses
passions ne le rendent pas heureux, parce qu'il les subit sans vouloir
s'y livrer. Il se croit plus fort qu'elles, voilà l'erreur de sa vie; ma
mère n'en était pas dupe, je ne le suis pas non plus. Elle m'a appris à
le connaître, à le chérir, à le respecter, mais à ne pas le craindre. Il
sera mécontent quand il saura ce qui se passe ici, soit! Il faudra bien
qu'il m'accepte pour sa fille, c'est-à-dire pour un être qui a aussi des
passions. Je sens que j'en ai ou que je suis à la veille d'en avoir. Par
exemple, je ne sais pas encore lesquelles. Je suis en train de chercher
si la vue de cette danse m'enivre ou si elle m'agace, si je reverrai
avec joie les fêtes qui ont charmé mon enfance, ou si elles ne me seront
pas odieuses, si je n'aurai pas le goût effréné des voyages ou un besoin
d'extases musicales, ou bien encore la passion de n'aimer rien et de
tout juger. Nous verrons. Je me cherche, n'est-ce pas ce que vous
voulez?
«On est venu nous interrompre. On partait, car en somme on n'a pas dansé
dix minutes, et, pour se débarrasser plus vite de la gaieté de ses amis,
Césarine, qui, vous le voyez, était fort sérieuse, a promis que l'année
prochaine on danserait tant qu'on voudrait chez elle.
--L'année prochaine! C'est dans quinze jours, s'écria M. Dietrich, qui
m'avait écoutée avec émotion.
--Ceci ne me regarde pas, repris-je, je n'ai ni ordre ni conseils à
donner chez vous.
--Mais vous avez une opinion; ne puis-je savoir ce que vous feriez à ma
place?
--J'engagerais Césarine à ne pas livrer si vite aux violons et aux
toilettes cette maison qui lui était sacrée il y a un an. Je lui ferais
promettre qu'on n'y dansera pas avant une nouvelle année révolue: ce
qu'elle aura promis, elle le tiendra; mais je ne la priverais pas des
réunions intimes, sans lesquelles sa vie me paraîtrait trop austère. La
solitude et la réflexion sans trêve ont de plus grands dangers pour elle
que le plaisir. Je craindrais aussi que ses grands partis-pris de
soumission n'eussent pour effet de lui créer des résistances
intérieures invincibles, et qu'en la séparant du monde vous n'en fissiez
une mondaine passionnée.
M. Dietrich me donna gain de cause et me quitta d'un air préoccupé. Le
jugement que sa fille avait porté sur lui, et que je n'avais pas cru
devoir lui cacher, lui donnait à réfléchir. Dès le lendemain, il reprit
avec moi la conversation sur ce sujet.
--Je n'ai fait aucun reproche, me dit-il. J'ai fait semblant de ne
m'être aperçu de rien, et je n'ai pas eu besoin d'arracher la promesse
de ne pas danser avant un an; Césarine est venue d'elle-même au-devant
de mes réflexions. Elle m'a raconté la soirée d'avant-hier; elle a
doucement blâmé l'irréflexion, pour ne pas dire la légèreté de sa tante;
elle m'a fait l'aveu qu'elle avait promis de m'engager à rouvrir les
salons, en ajoutant qu'elle me suppliait de ne pas le permettre encore.
Je n'ai donc eu qu'à l'approuver au lieu de la gronder; elle s'était
arrangée pour cela, comme toujours!
--Et vous croyez qu'il en sera toujours ainsi?
--J'en suis sûr, répondit-il avec abattement; elle est plus forte que
moi, elle le sait; elle trouvera moyen de n'avoir jamais tort.
--Mais, si elle se laisse gouverner par sa propre raison, qu'importe
qu'elle ne cède pas à la vôtre? Le meilleur gouvernement possible serait
celui où il n'y aurait jamais nécessité de commander. N'arrive-t-elle
pas, de par sa libre volonté à se trouver d'accord avec vous?
--Vous admettez qu'une femme peut être constamment raisonnable, et que
par conséquent elle a le droit de se dégager de toute contrainte?
--J'admets qu'une femme puisse être raisonnable, parce que je l'ai
toujours été, sans grand effort et sans grand mérite. Quant à
l'indépendance à laquelle elle a droit dans ce cas-là, sans être une
libre penseuse bien prononcée, je la regarde comme le privilège d'une
raison parfaite et bien prouvée.
--Et vous pensez qu'à seize ans Césarine est déjà cette merveille de
sagesse et de prudence qui ne doit obéir qu'à elle-même?
--Nous travaillons à ce qu'elle le devienne. Puisque sa passion est de
ne pas obéir et de ne jamais céder, encourageons sa raison et ne brisons
pas sa volonté. Ne sévissez, monsieur Dietrich, que le jour où vous
verrez une fantaisie blâmable.
--Vous trouvez rassurante cette irrésolution qu'elle vous a confiée,
cette prétendue ignorance de ses goûts et de ses désirs?
--Je la crois sincère.
--Prenez garde, mademoiselle de Nermont! vous êtes charmée, fascinée;
vous augmenterez son esprit de domination en le subissant.
Il protestait en vain. Il le subissait, lui, et bien plus que moi. La
supériorité de sa fille, en se révélant de plus en plus, lui créait une
étrange situation; elle flattait son orgueil et froissait son
amour-propre. Il eût préféré Césarine impérieuse avec les autres,
soumise à lui seul.
--Il faut, lui dis-je, avant de nous quitter, conclure définitivement
sur un point essentiel. Il faut pour seconder vos vues, si je les
partage, que je sache votre opinion sur la vie mondaine que vous
redoutez tant pour votre fille. Craignez-vous que ce ne soit pour elle
un enivrement qui la rendrait frivole?
--Non, elle ne peut pas devenir frivole; elle tient de moi plus que de
sa mère.
--Elle vous ressemble beaucoup, donc vous n'avez rien à craindre pour sa
santé.
--Non, elle n'abusera pas du plaisir.
--Alors que craignez-vous donc?
Il fut embarrassé pour me répondre. Il donna plusieurs raisons
contradictoires. Je tenais à pénétrer toute sa pensée, car mon rôle
devenait difficile, si M. Dietrich était inconséquent. Force me fut de
constater intérieurement qu'il l'était, qu'il commençait à le sentir, et
qu'il en éprouvait de l'humeur. Césarine l'avait bien jugé en somme. Il
avait besoin de lutter toujours et n'en voulait jamais convenir. Il
termina l'entretien en me témoignant beaucoup de déférence et
d'attachement, en me suppliant de nouveau de ne jamais quitter sa fille,
tant qu'elle ne serait pas mariée.
--Pour que je prenne cet engagement, lui dis-je, il faut que vous me
laissiez libre de penser à ma guise et d'agir, dans l'occasion, sous
l'inspiration de ma conscience.
--Oui certes, je l'entends ainsi, s'écria-t-il en respirant comme un
homme qui échappe à l'anxiété de l'irrésolution. Je veux abdiquer entre
vos mains pour élever une femme, il faut une femme.
En effet, depuis ce jour, il se fit en lui un notable changement. Il
cessa de contrarier systématiquement les tendances de sa fille, et je
m'applaudis de ce résultat, que je croyais le meilleur possible. Me
trompais-je? N'étais-je pas à mon insu la complice de Césarine pour
écarter l'obstacle qui limitait son pouvoir? M. Dietrich avait-il
pénétré dans le vrai de la situation en me disant que j'étais charmée,
fascinée, enchaînée par mon élève?
Si j'ai eu cette faiblesse, c'est un malheur que de graves chagrins
m'ont fait expier plus tard. Je croyais sincèrement prendre la bonne
voie et apporter du bonheur en modifiant l'obstination du père au profit
de sa fille; ce profit, je le croyais tout moral et intellectuel, car,
je n'en pouvais plus douter, on ne pouvait diriger Césarine qu'en lui
mettant dans les mains le gouvernail de sa destinée, sauf à veiller sur
les dangers qu'elle ignorait, qu'elle croyait fictifs, et qu'il faudrait
éloigner ou atténuer à son insu.
L'hiver s'écoula sans autres émotions. Ces dames reçurent leurs amis et
ne s'ennuyèrent pas; Césarine, avec beaucoup de tact et de grâce, sut
contenir la gaieté lorsqu'elle menaçait d'arriver aux oreilles de son
père, qui se retirait de bonne heure, mais qui, disait-elle, ne dormait
jamais des deux yeux à la fois.
Il faut que je dise un mot de la société intime des demoiselles
Dietrich. C'étaient d'abord trois autres demoiselles Dietrich, les
trois filles de M. Karl Dietrich, et leur mère, jolie collection de
parvenues bien élevées, mais très-fières de leur fortune et
très-ambitieuses, même la plus petite, âgée de douze ans, qui parlait
mariage comme si elle eût été majeure; son babil était l'amusement de la
famille; la liberté enfantine de ses opinions était la clef qui ouvrait
toutes les discussions sur l'avenir et sur les rêves dorés de ces
demoiselles.
Le père Karl Dietrich était un homme replet et jovial, tout l'opposé de
son frère, qu'il respectait à l'égal d'un demi-dieu et qu'il consultait
sur toutes choses, mais sans lui avouer qu'il ne suivait que la moitié
de ses conseils, celle qui flattait ses instincts de vanité et ses
habitudes de bonhomie. Il avait un grand fonds de vulgarité qui
paraissait en toutes choses; mais il était honnête homme, il n'avait pas
de vices, il aimait sa famille réellement. Si son commerce n'était pas
le plus amusant du monde, il n'était jamais choquant ni répugnant, et
c'est un mérite assez rare chez les enrichis de notre époque pour qu'on
en tienne compte. Il adorait Césarine, et, par un naïf instinct de
probité morale, il la regardait comme la reine de la famille. Il ne
craignait pas de dire qu'il était non-seulement absurde, mais coupable
de contrarier une créature aussi parfaite. Césarine connaissait son
empire sur lui; elle savait que si, à quinze ans, elle eût voulu faire
des dettes, son oncle lui eût confié la clef de sa caisse; elle avait
dans ses armoires des étoffes précieuses de tous les pays, et dans ses
écrins des bijoux admirables qu'il lui donnait en cachette de ses
filles, disant qu'elles n'avaient pas de goût et que Césarine seule
pouvait apprécier les belles choses. Cela était vrai. Césarine avait le
sens artiste critique très-développé, et son oncle était payé de ses
dons quand elle en faisait l'éloge.
Madame Karl Dietrich voyait bien la partialité de son mari pour sa
nièce; elle feignait de l'approuver et de la partager, mais elle en
souffrait, et, à travers les adulations et les caresses dont elle et ses
filles accablaient Césarine, il était facile de voir percer la jalousie
secrète.
La famille Dietrich ne se bornait pas à ce groupe. On avait beaucoup de
cousins, allemands plus ou moins, et de cousines plus ou moins
françaises, provenant de mariages et d'alliances. Tout ce qui tenait de
près ou de loin aux frères Dietrich ou à leurs femmes s'était attaché à
leur fortune et serré sous leurs ailes pour prospérer dans les affaires
ou vivre dans les emplois. Ils avaient été généreux et serviables, se
faisant un devoir d'aider les parents, et pouvant, grâce à leur grande
position, invoquer l'appui des plus hautes relations dans la finance.
Les fastueuses réceptions de madame Hermann Dietrich avaient étendu ce
crédit à tous les genres d'omnipotence. On avait dans tous les
ministères, dans toutes les administrations, des influences certaines.
Ainsi tout ce qui était apparenté aux Dietrich était casé
avantageusement. C'était un clan, une clientèle d'obligés qui
représentait une centaine d'individus plus ou moins reconnaissants,
mais tous placés dans une certaine dépendance des frères Dietrich, de M.
Hermann particulièrement, et formant ainsi une petite cour dont l'encens
ne pouvait manquer de porter à la tête de Césarine.
Je n'ai jamais aimé le monde; je ne me plaisais pas dans ces réunions
beaucoup trop nombreuses pour justifier leur titre de relations intimes.
Je n'en faisais rien paraître; mais Césarine ne s'y trompait pas.
--Nous sommes trop bourgeois pour vous, me disait-elle, et je ne vous en
fais pas un reproche, car, moi aussi, je trouve ma nombreuse famille
très-insipide. Ils ont beau vouloir se distinguer les uns des autres,
ces chers parents, et avoir suivi diverses carrières, je trouve que mon
jeune cousin le peintre de genre est aussi positif et aussi commerçant
que ma vieille cousine la fabricante de papiers peints, et que le cousin
compositeur de musique n'a pas plus de feu sacré que mon oncle à la mode
de Bretagne qui gouverne une filature de coton. Je vous ai entendu dire
qu'il n'y avait plus de différences tranchées dans les divers éléments
de la société moderne, que les industriels parlaient d'art et de
littérature aussi bien que les artistes parlent d'industrie ou de
science appliquée à l'industrie. Moi, je trouve que tous parlent mal de
tout, et je cherche en vain autour de moi quelque chose d'original ou
d'inspiré. Ma mère savait mieux composer son salon. Si elle y admettait
avec amabilité tous ces comparses que vous voyez autour de moi, elle
savait mettre en scène des distinctions et des élégances réelles. Quand
mon père me permettra de le faire rentrer dans le vrai monde sans sortir
de chez lui, vous verrez une société plus choisie et plus intéressante,
des personnes qui n'y viennent pas pour approuver tout, mais pour
discuter et apprécier, de vrais artistes, de vraies grandes dames, des
voyageurs, des diplomates, des hommes politiques, des poëtes, des gens
du noble faubourg et même des représentants de la comique race des
_penseurs_! Vous verrez, ce sera drôle et ce sera charmant; mais je ne
suis pas bien pressée de me retrouver dans ce brillant milieu. Il faut
que je sois de force à y briller aussi. J'y ai trôné pour mes beaux yeux
sur ma petite chaise d'enfant gâtée. Devenue maîtresse de maison, il
faudra que je réponde à d'autres exigences, que j'aie de l'instruction,
un langage attrayant, des talents solides, et, ce qui me manque le plus
jusqu'à présent, des opinions arrêtées. Travaillons, ma chère amie,
faites-moi beaucoup travailler. Ma mère se contentait d'être une femme
charmante, mais je crois que j'aurai un rôle plus difficile à remplir
que celui de montrer les plus beaux diamants, les plus belles robes et
les plus belles épaules. Il faut que je montre le plus noble esprit et
le plus remarquable caractère. Travaillons; mon père sera content, et il
reconnaîtra que la lutte de la vie est facile à qui s'est préparé sans
orages domestiques à dominer son milieu.
Si je fais parler ici Césarine avec un peu plus de suite et de netteté
qu'elle n'en avait encore, c'est pour abréger et pour résumer
l'ensemble de nos fréquentes conversations. Je puis affirmer que ce
résumé, dont j'aidais le développement par mes répliques et mes
observations, est très-fidèle quand même, et qu'à dix-huit ans Césarine
ne s'était pas écartée du programme entrevu et formulé jour par jour.
Je passerai donc rapidement sur les années qui nous conduisirent à cette
sorte de maturité. Nous allions tous les étés à Mireval, où elle
travaillait beaucoup avec moi, se levant de grand matin et ne perdant
pas une heure. Ses récréations étaient courtes et actives. Elle allait
rejoindre son père aux champs ou dans son cabinet, s'intéressait à ses
travaux et à ses recherches. Il en était si charmé qu'il devint son
adorateur et son esclave, et cela eût été pour le mieux, si Césarine ne
m'eût avoué que l'agriculture ne l'intéressait nullement, mais qu'elle
voulait faire plaisir à son père, c'est-à-dire le charmer et le
soumettre.
J'aurais pu craindre qu'elle n'agît de même avec moi, si je ne l'eusse
vue aimer réellement l'étude et chercher à dépasser la somme
d'instruction que j'avais pu acquérir. Je sentis bientôt que je risquais
de rester en arrière, et qu'il me fallait travailler aussi pour mon
compte; c'est à quoi je ne manquai pas, mais je n'avais plus le feu et
la facilité de la jeunesse. Mon emploi commençait à m'absorber et à me
fatiguer, lorsque des préoccupations personnelles d'un autre genre
commencèrent à s'emparer de mon élève et à ralentir sa curiosité
intellectuelle.
Avant d'entrer dans cette nouvelle phase de notre existence, je dois
rappeler celle de mon neveu et résumer ce qui était advenu de lui durant
les trois années que je viens de franchir. Je ne puis mieux rendre
compte de son caractère et de ses occupations qu'en transcrivant la
dernière lettre que je reçus de lui à Mireval dans l'été de 1858.
«Ma marraine chérie, ne soyez pas inquiète de moi. Je me porte toujours
bien; je n'ai jamais su ce que c'est que d'être malade. Ne me grondez
pas de vous écrire si peu: j'ai si peu de temps à moi! Je gagnais douze
cents francs, j'en gagne deux mille aujourd'hui, et je suis toujours
logé et nourri dans l'établissement. J'ai toujours mes soirées libres,
je lis toujours beaucoup; vous voyez donc que je suis très-content,
très-heureux, et que j'ai pris un très-bon parti. Dans dix ou douze ans,
je gagnerai certainement de dix à douze mille francs, grâce à mon
travail quotidien et à de certaines combinaisons commerciales que je
vous expliquerai quand nous nous reverrons.
«À présent traitons la grande question de votre lettre. Vous me dites
que vous avez de l'aisance et que vous comptez _me confier_ (j'entends
bien, _me donner_) vos économies, pour qu'au lieu d'être un petit
employé à gages, je puisse apporter ma part d'associé dans une
exploitation quelconque. Merci, ma bonne tante, vous êtes l'ange de ma
vie; mais je n'accepte pas, je n'accepterai jamais. Je sais que vous
avez fait des sacrifices pour mon éducation; c'était immense pour vous
alors. J'ai dû les accepter, j'étais un enfant; mais j'espère bien
m'acquitter envers vous, et, si au lieu d'y songer je me laissais gâter
encore, je rougirais de moi. Comment, un grand gaillard de vingt et un
ans se ferait porter sur les faibles bras d'une femme délicate, dévouée,
laborieuse à son intention!... Ne m'en parlez plus, si vous ne voulez
m'humilier et m'affliger. Votre condition est plus précaire que la
mienne, pauvre tante! Vous dépendez d'un caprice de femme, car vous
aurez beau louer le noble caractère et le grand esprit de votre élève,
tout ce qui repose sur un intérêt moral est bâti sur des rayons et des
nuages. Il n'y a de solide et de fixe que ce qui est rivé à la terre par
l'intérêt personnel le plus prosaïque et le plus grossier. Je n'ai pas
d'illusions, moi; j'ai déjà l'expérience de la vie. Je suis ancré chez
mon patron parce que j'y fais entrer de l'argent et n'en laisse pas
sortir. Vous êtes, vous, un objet de luxe intellectuel dont on peut se
priver dans un jour de dépit, dans une heure d'injustice. On peut même
vous blesser involontairement dans un moment d'humeur, et je sais que
vous ne le supporteriez pas, à moins que mon avenir ne fût dans les
mains de M. Dietrich.--Or voilà ce que je ne veux pas, ce que je n'ai
pas voulu. Vous m'avez un peu grondé de mon orgueil en me voyant
repousser sa protection. Vous n'avez donc pas compris, marraine, que je
ne voulais pas dépendre de l'homme qui vous tenait dans sa dépendance?
que je ne voulais pas vous exposer à subir quelque déplaisir chez lui
par dévouement pour moi? Si, lorsqu'il m'a fait inviter par vous à me
mêler à ses petites réunions de famille, j'ai répondu que je n'avais
pas le temps, c'est que je savais que, dans ces réunions, tous étaient
plus on moins les obligés des Dietrich, et que j'y aurais porté malgré
moi un sentiment d'indépendance qui eût pu se traduire par une franchise
intolérable. Et vous eussiez été responsable de mon impertinence! Voilà
ce que je ne veux pas non plus.
»Restons donc comme nous voilà: moi, votre obligé à jamais. J'aurais beau
vous rendre l'argent que vous avez dépensé pour moi, rien ne pourra
m'acquitter envers vous de vos tendres soins, de votre amour maternel,
rien que ma tendresse, qui est aussi grande que mon coeur peut en
contenir. Vous, vous resterez ma mère, et vous ne serez plus jamais mon
caissier. Je veux que vous puissiez retrouver votre liberté absolue sans
jamais craindre la misère, et que vous ne restiez pas une heure dans la
maison étrangère, si cette heure-là ne vous est pas agréable à passer.
»Voilà, ma tante; que ce soit dit une fois pour toutes! Je vous ai vue
la dernière fois avec une petite robe retournée qui n'était guère digne
des tentures de satin de l'hôtel Dietrich. Je me suis dit:
»--Ma tante n'a plus besoin de ménager ainsi quelques mètres de soie.
Elle n'est pas avare, elle est même peu prévoyante pour son compte.
C'est donc pour moi qu'elle fait des économies? À d'autres! Le premier
argent dont je pourrai strictement me passer, je veux l'employer à lui
offrir une robe neuve, et le moment est venu. Vous recevrez demain
matin une étoffe que je trouve jolie et que je sais être du goût le
plus nouveau. Elle sera peut-être critiquée par l'incomparable
mademoiselle Dietrich; mais je m'en moque, si elle vous plaît. Seulement
je vous avertis que, si vous la retournez quand elle ne sera plus
fraîche, je m'en apercevrai bien, et que je vous enverrai une toilette
qui me ruinera.
»Pardonne-moi ma pauvre offrande, petite marraine, et aime toujours le
rebelle enfant qui te chérit et te vénère.
«Paul Gilbert.»
Il me fut impossible de ne pas pleurer d'attendrissement en achevant
cette lettre. Césarine me surprit au milieu de mes larmes et voulut
absolument en savoir la cause. Je trouvais inutile de la lui dire; mais
comme elle se tourmentait à chercher en quoi elle avait pu me blesser et
qu'elle s'en faisait un véritable chagrin, je lui laissai lire la lettre
de Paul. Elle la lut froidement et me la rendit sans rien dire.
--Vous voilà rassurée, lui dis-je.
--Elle répondit oui, et nous passâmes à, la leçon. Quand elle fut finie:
--Votre neveu, me dit-elle, est un original, mais sa fierté ne me
déplaît pas. Il a eu bien tort, par exemple, de croire que sa franchise
eût pu me blesser; elle serait venue comme un, rayon de vrai soleil au
milieu des nuages d'encens fade ou grossier que je respire à Paris.
Il me croit sotte, je le vois bien, et quand il me traite
d'_incomparable_, cela veut dire qu'il me trouve laide.
--Il ne vous a jamais vue!
--Si fait! Comment pouvez-vous croire qu'il serait venu pendant quatre
hivers chez vous sans que je l'eusse jamais rencontré? Vous avez beau
demeurer dans un pavillon de l'hôtel qui est séparé du mien, vous avez
beau ne le faire venir que les jours où je sors, j'étais curieuse de le
voir, et une fois, il y a deux ans, moi et mes trois cousines, nous
l'avons guetté comme il traversait le jardin; puis, comme il avait passé
très-vite et sans daigner lever les yeux vers la terrasse où nous
étions, nous avons guetté sa sortie en nous tenant sur le grand perron.
Alors il nous a saluées en passant près de nous, et, bien qu'il ait pris
un air fort discret ou fort distrait, je suis sûre qu'il nous a
très-bien regardées.
--Il vous a mal regardées, au contraire, ou il n'a pas su laquelle des
quatre était vous, car, l'année dernière, il a vu chez moi votre
photographie, et il m'a dit qu'il vous croyait petite et très-brune.
C'est donc votre cousine Marguerite qu'il avait prise pour vous.
--Alors qu'est-ce qu'il a dit de ma photographie?
--Rien. Il pensait à autre chose. Mon neveu n'est pas curieux, et je le
crois très-peu artiste.
--Dites qu'il est d'un positivisme effroyable.
--Effroyable est un peu dur; mais j'avoue que je le trouve un peu rigide
dans sa vertu, même un peu misanthrope pour son âge. Je m'efforcerai de
le guérir de sa méfiance et de sa sauvagerie.
--Et vous me le présenterez l'hiver prochain?
--Je ne crois pas que je puisse l'y décider; c'est une nature en qui la
douceur n'empêche pas l'obstination.
--Alors il me ressemble?
--Oh! pas du tout, c'est votre contraire. Il sait toujours ce qu'il veut
et ce qu'il est. Au lieu de se plaire à influencer les autres, il se
renferme dans son droit et dans son devoir avec une certaine étroitesse
que je n'approuve pas toujours, mais qu'il me faut bien lui pardonner à
cause de ses autres qualités.
--Quelles qualités? Je ne lui en vois déjà pas tant!
--La droiture, le courage, la modestie, la fierté, le désintéressement,
et par-dessus tout son affection pour moi.
Nous fûmes interrompues par l'arrivée au salon du marquis de Rivonnière.
Césarine donna un coup d'oeil au miroir, et, s'étant assurée que sa
tenue était irréprochable, elle me quitta pour aller le recevoir.
Ce serait le moment de poser dans mon récit ce personnage, qui depuis
quelques semaines était le plus assidu de nos voisins de campagne; mais
je crois qu'il vaut mieux ne pas m'interrompre et laisser à Césarine le
soin de dépeindre l'homme qui aspirait ouvertement à sa main.
--Que pensez-vous de lui? me dit-elle quand il fut parti.
--Rien encore, lui répondis-je, sinon qu'il a une belle tournure et un
beau visage. Je ne me tiens pas auprès de vous au salon quand votre père
ou vous ne réclamez pas ma présence, et j'ai à peine entrevu le marquis
deux ou trois fois.
--Eh bien! je la réclame à l'avenir, votre chère présence, quand le
marquis viendra ici. Ma tante est une mauvaise gardienne et le laisse me
faire la cour.
--Votre père m'a dit qu'il ne voyait pas avec déplaisir ses assiduités,
et qu'il ne s'opposait pas à ce que vous eussiez le temps de le
connaître. Voilà, je crois, ce qui est convenu entre lui et M. de
Rivonnière. Vous déciderez si vous voulez vous marier bientôt, et dans
ce cas on vous proposera ce parti, qui est à la fois honorable et
brillant. Si vous ne l'acceptez point, on dira que vous ne voulez pas
encore vous établir, et M. de Rivonnière se tiendra pour dit qu'il n'a
point su modifier vos résolutions.
--Oui, voilà bien ce que m'a dit papa; mais ce qu'il pense, il ne l'a
dit ni à vous ni à moi.
--Que pense-t-il selon vous?
--Il désire vivement que je me marie le plus tôt possible, à la
condition que nous ne nous séparerons pas. Il m'adore, mon bon père,
mais il me craint; il voudrait bien, tout en me gardant près de son
coeur, être dégagé de la responsabilité qui pèse sur lui. Il se voit
forcé de me gâter, il s'y résigne, mais il craint toujours que je n'en
abuse. Plus je suis studieuse, retirée, raisonnable en un mot, plus il
craint que ma volonté renfermée n'éclate en fabuleuses excentricités.
--N'entretenez-vous pas cette crainte par quelques paradoxes dont vous
ne pensez pas un mot, et que vous pourriez vous dispenser d'émettre
devant lui?
--J'entretiens de loin en loin cette crainte, parce qu'elle me préserve
de l'autorité qu'il se fût attribuée, s'il m'eût trouvée trop docile. Ne
me grondez pas pour cela, chère amie, je mène mon père à son bon heur et
au mien. Les moyens dont je me sers ne vous regardent pas. Que votre
conscience se tienne tranquille: mon but est bon et louable. Il faut,
pour y parvenir, que mon père conserve sa responsabilité et ne la
délègue pas à un nouveau-venu qui me forcerait à un nouveau travail pour
le soumettre.
--Je pense que vous n'auriez pas grand'peine avec M. de Rivonnière. Il
passe dans le pays pour l'homme le plus doux qui existe.
--Ce n'est pas une raison. Il est facile d'être doux aux autres quand on
est puissant sur soi-même. Moi aussi, je sois douce, n'est-il pas vrai?
et, quand je m'en vante, je vous effraye, convenez-en.
--Vous ne m'effrayez pas tant que vous croyez; mais je vois que le
marquis, s'il ne vous effraye pas, vous inquiète. Ne sauriez-vous me
dire comment vous le jugez?
--Eh bien! je ne demande pas mieux; attendez. Il est... ce qu'au temps
de Louis XIII ou de Louis XIV on eût appelé un seigneur accompli, et
voici comment on l'eût dépeint: «beau cavalier, adroit à toutes les
armes, bel esprit, agréable causeur, homme de grandes manières,
admirable à la danse!» Quand on avait dit tout cela d'un homme du monde,
il fallait tirer l'échelle et ne rien demander de plus. Son mérite était
au grand complet. Les femmes d'aujourd'hui sont plus exigeantes, et, en
qualité de petite bourgeoise, j'aurais le droit de demander si ce phénix
a du coeur, de l'instruction, du jugement et quelques vertus
domestiques. On est honnête dans la famille Dietrich, on n'a pas de
vices, et vous avez remarqué, vous qui êtes une vraie grande dame, que
nous avions fort bon ton; cela vient de ce que nous sommes très-purs,
partant très-orgueilleux. Je prétends résumer en moi tout l'orgueil et
toute la pureté de mon humble race. Les perfections d'un gentilhomme me
touchent donc fort peu, s'il n'a pas les vertus d'un honnête homme, et
je ne sais du marquis de Rivonnière que ce qu'on en dit. Je veux croire
que mon père n'a pas été trompé, qu'il a un noble caractère, qu'on ne
lui connaît pas de causes sérieuses de désordre, qu'il est charitable,
bienveillant, généralement aimé des pauvres du pays, estimé de toutes
les classes d'habitants. Cela ne me suffit pas. Il est riche, c'est un
bon point; il n'a pas besoin de ma fortune, à moins qu'il ne soit
très-ambitieux. Ce n'est peut-être pas un mal, mais encore faut-il
savoir quel est son genre d'ambition; jusqu'à, présent, je ne le pénètre
pas bien. Il paraît quelquefois étonné de mes opinions, et tout à coup
il prend le parti de les admirer, de dire comme moi, et de me traiter
comme une merveille qui l'éblouit. Voilà ce que j'appelle me faire la
cour et ce que je ne veux pas permettre. Je veux qu'il se laisse juger,
qu'il s'explique si je le choque, qu'il se défende si je l'attaque, et
ma tante, qui est résolue à le trouver sublime parce qu'il est marquis,
m'empêche de le piquer, en se hâtant d'interpréter mes paroles dans le
sens le plus favorable à la vanité du personnage. Cela me fatigue et
m'ennuie, et je désire que vous soyez là pour me soutenir contre elle et
m'aider à voir clair en lui.
Deux jours plus tard, le marquis amena un joli cheval de selle qu'il
avait offert à Césarine de lui procurer. Il l'avait gardé chez lui un
mois pour l'essayer, le dresser et se bien assurer de ses qualités. Il
le garderait pour lui, disait-il, s'il ne lui plaisait pas.
Césarine alla passer une jupe d'amazone, et courut essayer le cheval
dans le manège en plein air qu'on lui avait établi au bout du parc. Nous
la suivîmes tous. Elle montait admirablement et possédait par principes
toute la science de l'équitation. Elle manoeuvra le cheval un quart
d'heure, puis elle sauta légèrement sur la berge de gazon du manége
sablé, en disant à M. de Rivonnière qui la contemplait avec ravissement:
--C'est un instrument exquis, ce joli cheval; mais il est trop dressé,
ce n'est plus une volonté ni un instinct, c'est une machine. S'il vous
plaît, à vous, gardez-le; moi, il m'ennuierait.
--Il y a, lui répondit le marquis, un moyen bien simple de le rendre
moins maniable; c'est de lui faire oublier un peu ce qu'il sait en le
laissant libre au pâturage. Je me charge de vous le rendre plus ardent.
--Ce n'est pas le manque d'ardeur que je lui reproche, c'est le manque
d'initiative. Il en est des bêtes comme des gens: l'éducation abrutit
les natures qui n'ont point en elles des ressources inépuisables. J'aime
mieux un animal sauvage qui risque de me tuer qu'une mécanique à
ressorts souples qui m'endort.
--Et vous aimez mieux, observa le marquis, une individualité rude et
fougueuse....
--Qu'une personnalité effacée par le savoir-vivre, répliqua-t-elle
vivement; mais, pardon, j'ai un peu chaud, je vais me rhabiller.
Elle lui tourna le dos et s'en alla vers le château, relevant
adroitement sa jupe juste à la hauteur des franges de sa bottine. M. de
Rivonnière la suivit des yeux, comme absorbé, puis, me voyant près de
lui, il m'offrit son bras, tandis que M. Dietrich et sa soeur nous
suivaient à quelque distance. Je vis bien que le marquis voulait
s'assurer ma protection, car il me témoignait beaucoup de déférence, et
après quelque préambule un peu embarrassé il céda au besoin de m'ouvrir
son coeur.
--Je crois comprendre, me dit-il, que ma soumission déplaît à
mademoiselle Dietrich, et qu'elle aimerait un caractère plus original,
un esprit plus romanesque. Pourtant, je sens très-bien la supériorité
qu'elle a sur moi, et je n'en suis pas effrayé: c'est quelque chose qui
devrait m'être compté.
Ce qu'il disait là me sembla très-juste et d'un homme intelligent.
--Il est certain, lui répondis-je, que dans le temps d'égoïsme et de
méfiance où nous vivons, accepter le mérite d'une femme supérieure sans
raillerie et sans crainte n'est pas le fait de tout le monde; mais
puis-je vous demander si c'est le goût et le respect du mérite en général
qui vous rassure, ou si vous voyez dans ce cas particulier des qualités
particulières qui vous charment?
--Il y a de l'un et de l'autre. Me sentant épris du beau et du bien, je
le suis d'autant plus de la personne qui les résume.
--Ainsi vous êtes épris de Césarine? Vous n'êtes pas le seul; tout ce
qui l'approche subit le charme de sa beauté morale et physique. Il faut
donc un dévouement exceptionnel pour obtenir son attention.
--Je le pense bien. Je connais la mesure de mon dévouement et ne crains
pas que personne la dépasse; mais il y a mille manières d'exprimer le
dévouement, tandis que les occasions de le prouver sont rares ou
insignifiantes. L'expression d'ailleurs charme plus les femmes que la
preuve, et j'avoue ne pas savoir encore sous quelle forme je dois
présenter l'avenir, que je voudrais promettre riant et beau au possible.
--Ne me demandez pas de conseils; je ne vous connais point assez pour
vous en donner.
--Connaissez-moi, mademoiselle de Nermont, je ne demande que cela. Quand
mademoiselle Dietrich m'interpelle, elle me trouble, et peut-être
n'est-ce pas la vérité vraie que je lui réponds. Avec vous, je serai
moins timide, je vous répondrai avec la confiance que j'aurais pour ma
propre soeur. Faites-moi des questions, c'est tout ce que je désire. Si
vous n'êtes pas contente de moi, vous me le direz, vous me reprendrez.
Tout ce qui viendra de vous me sera sacré. Je ne me révolterai pas.
--Avez-vous donc, comme on le prétend, la douceur des anges?
--D'ordinaire, oui; mais par exception j'ai des colères atroces.
--Que vous ne pouvez contenir?
--C'est selon. Quand le dépit ne froisse que mon amour-propre, je le
surmonte; quand il me blesse au coeur, je deviens fou.
--Et que faites-vous dans la folie?
--Comment le saurais-je? Je ne m'en souviens pas, puisque je n'ai pas eu
conscience de ce que j'ai fait.
--Mais quelquefois vous avez dû l'apprendre par les autres?
--Ils m'ont toujours ménagé la vérité. Je suis très-gâté par mon
entourage.
--C'est la preuve que vous êtes réellement bon.
--Hélas! qui sait? C'est peut-être seulement la preuve que je sois
riche.
--En êtes vous à mépriser ainsi l'espèce humaine? N'avez-vous point de
vrais amis?
--Si fait; mais ceux-là ne m'ayant jamais blessé, ne peuvent savoir si
je suis violent.
--Cela pourrait cependant arriver. Que feriez-vous devant la trahison
d'un ami?
--Je ne sais pas.
--Et devant la résistance d'une femme aimée?
--Je ne sais pas non plus. Vous voyez, je suis une brute, puisque je ne
me connais pas et ne sais pas me révéler.
--Alors vous ne faites jamais le moindre examen de conscience?
--Je n'ai garde d'y manquer après chacune de mes fautes; mais je ne
prévois pas mes fautes à venir, et cela me paraît impossible.
--Pourquoi?
--Parce que chaque sujet de trouble est toujours nouveau dans la vie.
Aucune circonstance ne se présente identique à celle qui nous a servi
d'expérience. Ne voyez donc d'absolu en moi que ce que j'y vois
moi-même, une parfaite loyauté d'intentions. Il me serait facile de vous
dire que je suis un être excellent, et que je réponds de le demeurer
toujours. C'est le lieu commun que tout fiancé débite avec aplomb aux
parents et amis de sa fiancée. Eh bien! si j'arrive à ce rare bonheur
d'être le fiancé de votre Césarine, je serai aussi sincère
qu'aujourd'hui, je vous dirai: «Je l'aime.» Je ne vous dirai pas que je
suis digne d'elle à tous égards et que je mérite d'être adoré.
--Pourrez-vous au moins promettre de l'aimer toujours? Êtes-vous
constant dans vos affections?
--Oui, certes, mon amitié est fidèle; mais en fait de femmes je n'ai
jamais aimé que ma mère et ma soeur; je ne sais rien de l'amour qu'une
femme pure peut inspirer.
--Que dites-vous là? Vous n'avez jamais aimé?
--Non; cela vous étonne?
--Quel âge avez-vous donc?
--Trente ans.
--Voici une mauvaise note pour mon carnet personnel... jamais aimé à
trente ans!
--Que voulez-vous? Je ne peux pas appeler amour les émotions
très-sensuelles qu'éprouve un adolescent auprès des femmes. Un peu plus
tard, les gens de ma condition abordent le monde et n'y conservent pas
d'illusions. Ils sont placés entre la coquetterie effrénée des femmes
qui exploitent leurs hommages et l'avidité honteuse de celles qui
n'exploitent que leur bourse. Ce sont les dernières qui l'emportent
parce qu'il est plus facile de s'en débarrasser.
--Ainsi vous n'avez eu que des courtisanes pour maîtresses?
--Mademoiselle de Nermont, je pense bien que vous rendrez compte de
toutes mes réponses à mademoiselle Dietrich; mais je présume qu'il est
un genre de questions qu'elle ne vous fera pas. Je vous dirai donc la
vérité: courtisanes et femmes du monde, cela se ressemble beaucoup quand
ces dernières ne sont pas radicalement vertueuses. Il y en a certes, je
le reconnais, et il fut un temps, assure-t-on, où celles-ci inspiraient
de grandes passions; mais aujourd'hui, si nous sommes moins passionnés,
nous sommes plus honnêtes, nous respectons la vertu et la laissons
tranquille. Les jeunes gens corrompus feignent de la dédaigner, sous
prétexte qu'elle est ennuyeuse. Moi je la respecte sincèrement, surtout
chez les femmes de mes amis; et puis les femmes honnêtes, étant plus
rares qu'autrefois, sont plus fortes, plus difficiles à persuader, et il
faudrait faire le métier de tartuffe pour les vaincre. Je ne me reproche
donc pas d'avoir voulu ignorer l'amour que seules peuvent inspirer de
telles femmes. Quelque mauvais que soit le monde actuel, il a cela de
supérieur au temps passé, que les hommes qui se marient après avoir
assouvi leurs passions fort peu idéales peuvent apporter à la jeune
fille qu'ils épousent un coeur absolument neuf. Les roués d'autrefois,
blasés sur la femme élégante et distinguée, vainqueurs en outre de
mainte innocence, ne pouvaient se vanter de l'ingénuité morale que la
légèreté de nos moeurs laisse subsister chez la plupart d'entre nous. Il
me paraît donc impossible de ne pas aimer mademoiselle Dietrich avec une
passion vraie et de ne pas l'aimer toujours, fût-on éconduit par elle,
car aujourd'hui, évidemment maltraité, je me sens aussi enchaîné que je
l'étais avant-hier par quelques paroles bienveillantes.
Nous arrivions au salon, où Césarine, qui avait marché plus vite que
nous et qui portait une fabuleuse activité en toutes choses, était déjà
installée au piano. Elle s'était rhabillée avec un goût exquis, et
pourtant elle se leva brusquement en voyant entrer le marquis; un léger
mouvement de contrariété se lisait dans sa physionomie. On eût dit
qu'elle ne comptait pas le revoir. Il s'en aperçût et prit congé. Il fut
quelques jours sans reparaître.
D'abord Césarine m'assura qu'elle était charmée de l'avoir découragé,
bientôt elle fut piquée de sa susceptibilité. Il n'y put tenir et
revint. Elle fut aimable, puis elle fut cruelle. Il bouda encore et il
revint encore. Ceci dura quelques mois; cela devait durer toujours.
C'est que le marquis au premier aspect semblait très-facile à réduire.
Césarine l'avait vite pris en pitié et en dégoût lorsqu'elle s'était
imaginé qu'elle avait affaire à une nature d'esclave; mais la soudaineté
et la fréquence de ses dépits la firent revenir de cette opinion.
--C'est un boudeur, disait-elle, c'est moins ennuyeux qu'un extatique.
Elle reconnaissait en lui de grandes et sérieuses qualités, une bravoure
de coeur et de tempérament remarquable, une véritable générosité
d'instincts, une culture d'esprit suffisante, une réelle bonté, un
commerce agréable quand on ne le froissait pas; en somme, il méritait si
peu d'être froissé qu'il était dans son droit de ne pas le souffrir.
Au bout de notre saison d'été à la campagne, M. Dietrich pressa Césarine
de s'expliquer sur ses sentiments pour le marquis.
--Je n'ai rien décidé, répondit-elle. Je l'aime et l'estime beaucoup.
S'il veut se contenter d'être mon ami, je le reverrai toujours avec
plaisir; mais s'il veut que je me prononce à présent sur le mariage,
qu'il ne revienne plus, ou qu'il ne revienne pas plus souvent que nos
autres voisins.
M. Dietrich n'accepta point cette étrange réponse. Il remontra qu'une
jeune fille ne peut faire son ami d'un homme épris d'elle.
--C'est pourtant ce à quoi j'aspire d'une façon générale, répondit
Césarine. Je trouve l'amitié des hommes plus sincère et plus noble que
celle des femmes, et, comme ils y mêlent toujours quelque prétention de
plaire, si on les éloigne, on se trouve seule avec les personnes du sexe
enchanteur, jaloux et perfide, à qui l'on ne peut se fier. Je n'ai
qu'une amie, moi, c'est Pauline. Je n'en désire point d'autre. Il y a
bien ma tante; mais c'est mon enfant bien plus que mon amie.
--Mais, en fait d'amis, vous avez moi et votre oncle. Vous ferez bien
d'en rester là.
--Vous oubliez, cher père, quelques douzaines de jeunes et vieux cousins
qui me sont très-cordialement dévoués, j'en suis sûre, et à qui vous
trouvez bon que je témoigne de l'amitié. Aucun d'eux n'aspire à ma main.
Les uns sont mariés, ou pères de famille; les autres savent trop ce
qu'ils vous doivent pour se permettre de me faire la cour. Je ne vois
pas pourquoi le marquis ne ferait pas comme eux, pour une autre raison:
la crainte de m'ennuyer.
--Heureusement le marquis n'acceptera point cette situation ridicule.
--Pardon, mon papa; faute de mieux, il l'accepte.
--Ah oui-da! vous lui avez dit: «Soyez mon complaisant pour le plaisir
de l'être?»
--Non, je lui ai dit: «Soyez mon camarade jusqu'à nouvel ordre.»
--Son camarade! s'écria M. Dietrich en s'adressant à moi avec un
haussement d'épaules; elle devient folle, ma chère amie!
--Oui, je sais bien, reprit Césarine, ça ne se dit pas, ça ne se fait
pas. Le fait est, ajouta-t-elle en éclatant de rire, que je n'ai pas le
sens commun, cher papa! Eh bien! je dirai à M. de Rivonnière que vous
m'avez trouvée absurde et que nous ne devons plus nous voir.
Là-dessus, elle prit son ouvrage et se mit à travailler avec une
sérénité complète. Son père l'observa quelques instants, espérant voir
percer le dépit ou le chagrin sous ce facile détachement. Il ne put rien
surprendre; toute la contrariété fut pour lui. Il avait pris Jacques de
Rivonnière en grande amitié. Il l'avait beaucoup encouragé, il le
désirait vivement pour son gendre. Il n'avait pas assez caché ce désir à
Césarine. Naturellement elle était résolue à l'exploiter.
Quand nous fûmes seules, je la grondai. Comme toujours, elle m'écouta
avec son bel oeil étonné; puis, m'ayant laissée tout dire, elle me
répondit avec une douceur enjouée:
--Vous avez peut-être raison. Je fais de la peine à papa, et j'ai l'air
de le forcer à tolérer une situation excentrique entre le marquis et
moi, ou de renoncer à une espérance qui lui est chère. Il faut donc que
je renonce, moi, à une amitié qui m'est douce, ou que j'épouse un homme
pour qui je n'ai pas d'amour pour qui je n'aurai par conséquent ni
respect ni enthousiasme. Est-ce là ce que l'on veut? Je suis peut-être
capable de ce grand sentiment qui fait qu'on est heureux dans la vertu,
quelque difficile qu'elle soit. Veut-on que je me sacrifie et que j'aie
la vertu douloureuse, héroïque? Je ne dis pas que cela soit au-dessus de
mon pouvoir; mais franchement M. de Rivonnière est-il un personnage si
sublime, et mon père lui a-t-il voué un tel attachement, que je doive me
river à cette chaîne pour leur faire plaisir à tous deux et sacrifier ma
vie, que l'on prétendait vouloir rendre si belle? Répondez, chère
Pauline. Cela devient très-sérieux.
--Autorisez-moi, lui dis-je, à répéter ce que vous dites à votre père et
au marquis. Tous deux renonceront à vous contrarier. Votre père se
privera de ce nouvel ami, et le nouvel ami, que vous n'avez persuadé
d'attendre qu'en lui laissant de l'espérance, comprendra que sa patience
compromettrait votre réputation et aboutirait peut-être à une déception
pour lui.
--Faites comme vous voudrez, reprit-elle. Je ne désire que la paix et la
liberté.
--Il vaudrait mieux, puisque vous voilà si raisonnable, dire vous-même à
M. de Rivonnière que vous ajournez indéfiniment son bonheur.
--Je le lui ai dit.
--Et que vous faites à sa dignité ainsi qu'à votre réputation le
sacrifice de l'éloigner.
--Il n'accepte pas cela. Il demande à me voir, si peu que ce soit et
dans de telles conditions qu'il me plaira de lui imposer. Il demande en
quoi il s'est rendu indigne d'être admis dans notre maison. C'est à mon
père de l'en chasser. Moi, je trouve la chose pénible et injuste, je ne
me charge pas de l'exécuter.
Rien ne put la faire transiger. M. Dietrich recula. Il ne voulait pas
fermer sa porte à M. de Rivonnière pour qu'elle lui fût rouverte au gré
du premier caprice de Césarine. Il lui en coûtait d'ailleurs de mettre à
néant les espérances qu'il avait caressées.
Le marquis fut donc autorisé à venir nous voir à Paris, et Césarine
enregistra cette concession paternelle comme une chose qui lui était due
et dont elle n'avait à remercier personne. Son aimable tournure
d'esprit, ses gracieuses manières avec nous ne nous permettaient pas de
la traiter, d'impérieuse et de fantasque; mais elle ne cédait rien. Elle
disait: Je vous _aime_. Jamais elle ne disait: Je vous remercie.
Nous revînmes à Paris l'époque accoutumée, et là Césarine, qui avait
dressé ses batteries, frappa un grand coup, dont M. de Rivonnière fut le
prétexte. Elle voulait amener son père à rouvrir les grands salons et à
reprendre à domicile les brillantes et nombreuses relations qu'il avait
eues du vivant, de sa femme. Césarine lui remontra que, si on la tenait,
dans l'intimité de la famille, elle ne se marierait jamais, vu que
l'apparition de tout prétendant, serait une émotion, un événement, dans
le petit cercle,--que, pour peu qu'après y avoir admis M. de Rivonnière,
on vint à en admettre un autre, on lui ferait la réputation d'une
coquette au d'une fille difficile à marier, que l'irruption du vrai
monde dans ce petit cloître de fidèles pouvait seule l'autoriser à
examiner ses prétendants sans prendre d'engagements avec eux et sans
être compromise par aucun d'eux en particulier. M. Dietrich fut forcé de
reconnaître qu'en dehors du commerce du monde il n'y a point de liberté,
que l'intimité rend esclave des critiques ou des commentaires de ceux
qui la composent, que la multiplicité et la diversité des relations sont
la sauvegarde du mal et du bien, enfin que, pour une personne sûre
d'elle-même comme l'était Césarine, c'était la seule atmosphère où sa
raison, sa clairvoyance et son jugement pussent s'épanouir. Elle avait
des arguments plus forts que n'en avait eus sa mère, uniquement dominée
par l'ivresse du plaisir. M. Dietrich, qui avait cédé de mauvaise grâce
à sa femme, se rendit plus volontiers avec sa fille. Une grande fête
inaugura le nouveau genre de vie que nous devions mener.
Le lendemain de ce jour si laborieusement préparé et si magnifiquement
réalisé, je demandai à Césarine, pâle encore des fatigues de la veille,
si elle était enfin satisfaite.
--Satisfaite de quoi? me dit-elle, d'avoir revu le tumulte dont on avait
bercé mon enfance? Croyez-vous, chère amie, que le néant de ces
splendeurs soit chose nouvelle pour moi? Me prenez-vous pour une petite
ingénue enivrée de son premier bal, ou croyez-vous que le monde ait
beaucoup changé depuis trois ans que je l'ai perdu de vue? Non, non,
allez! C'est toujours le même vide et décidément je le déteste; mais il
faut y vivre ou devenir esclave dans l'isolement. La liberté vaut bien
qu'on souffre pour elle. Je suis résolue à souffrir, puisqu'il n'y a pas
de milieu à prendre.--À propos, ajouta-t-elle, je voulais vous dire
quelque chose. Je ne suis pas assez _gardée_ dans cette foule; mon père
est si peu homme du monde qu'il passe tout son temps à causer dans un
coin avec ses amis particuliers, tandis que les arrivants, cherchant
partout le maître de la maison, viennent, en désespoir de cause,
demander à ma tante Helmina de m'être présentés. Ma tante a une manière
d'être et de dire, avec son accent allemand et ses préoccupations de
ménagère, qui fait qu'on l'aime et qu'on se moque d'elle. La véritable
maîtresse de la maison, quant à l'aspect et au maintien, c'est vous, ma
chère Pauline, et je ne trouve pas que vous soyez mise assez en relief
par votre titre de gouvernante. Il y aurait un détail bien simple pour
changer la face des choses, c'est qu'au lieu de nous dire _vous_, nous
fissions acte de tutoiement réciproque une fois pour toutes. Ne riez
pas. En me disant _toi_, vous devenez mon amie de coeur, ma seconde
mère, l'autorité, la supériorité que j'accepte. Le _vous_ vous tient à
l'état d'associée de second ordre, et le monde, qui est sot, peut croire
que je ne dépends de personne.
--N'est-ce pas votre ambition?
--Oui, en fait, mais non en apparence; je suis trop jeune, je serais
raillée, mon père serait blâmé. Voyons, portons la question devant lui,
je suis sûre qu'il m'approuvera.
En effet, M. Dietrich me pria de tutoyer sa fille et de me laisser
tutoyer par elle. L'effet fut magique dans l'intérieur. Les domestiques,
dont je n'avais d'ailleurs pas à me plaindre, se courbèrent jusqu'à
terre devant moi, les parents et amis regardèrent ce tutoiement comme un
traité d'amitié et d'association pour la vie. Je ne sais si le monde y
fit grande attention. Quant à moi, en me prêtant à ce prétendu hommage
de mon élève, je me doutais bien de ce qui arriverait. Elle ne voulait
pas me laisser l'autorité de la fonction, et, en me parant de celle de
la famille, elle se constituait le droit de me résister comme elle lui
résistait.
Cependant quelqu'un osait lui résister, à elle. Malgré des invitations
répétées, M. de Rivonnière, en vue de qui Césarine avait amené son père
à faire tant de mouvement et de dépasse, ne profita nullement de
l'occasion. Il ne parut ni à la première soirée ni à la seconde. Ses
parents le, disaient malade; on envoya chercher de ses nouvelles; il
était absent.
Un jour, comme j'étais sortie seule pour quelques emplettes, je le
rencontrai. Nous étions à pied, je l'abordai après avoir un peu hésité à
le reconnaître; il n'était pas vêtu et cravaté avec la recherche
accoutumée. Il avait l'air, sinon triste, du moins fortement préoccupé.
Il ne paraissait pas se soucier de répondre à mes questions, et j'allais
le quitter lorsque, par un soudain parti-pris, il m'offrit son bras pour
traverser, la cour du Louvre.
--Il faut que je vous parle, me dit-il, car il est possible que
mademoiselle Dietrich ne dise pas toute la vérité sur notre situation
réciproque. Elle ne s'en rend peut-être pas compte à elle-même. Elle ne
se croit pas brouillée avec moi, elle ignore peut-être que je suis
brouillé avec elle.
Brouillé me paraissait un bien gros mot pour le genre de relations qui
avait pu s'établir entre eux: je le lui fis observer.
--Vous pensez avec raison, reprit-il, qu'il est difficile de parler
clairement amour et mariage à une jeune personne si bien surveillée par
vous; mais, quand on ne peut parler, on écrit, et mademoiselle Dietrich
n'a pas refusé de lire mes lettres, elle a même daigné y répondre.
--Dites-vous la vérité? m'écriai-je.
--La preuve, répondit-il, c'est qu'en vous voyant prête à me quitter
tout à l'heure, j'ai senti que je devais lui renvoyer ses lettres.
Voulez-vous me permettre de les faire porter chez vous dès ce soir?
--Certainement, vous agissez là en galant homme.
--Non, j'agis en homme qui veut guérir. Les lettres de mademoiselle
Dietrich pourraient être lues dans une conférence publique, tant elles
sont pures et froides. Elle ne me les a pas redemandées. Je ne crois
même pas qu'elle y songe. Si le fait d'écrire est une imprudence, la
manière d'écrire est chez elle une garantie de sécurité. Cette fille
vraiment supérieure peut s'expliquer sur ses propres sentiments et dire
toutes ses idées sans donner sur elle le moindre avantage, et sans
permettre le moindre blâme à ses victimes.
--Alors pourquoi êtes-vous brouillés?
--Je suis brouillé, moi, avec l'espérance de lui plaire et le courage de
le tenter. Un moment je me suis fait illusion en voyant qu'elle
travaillait à me faire place dans son intimité. Elle m'offrait d'être
son ami, et j'ai été assez fat pour me persuader qu'une personne comme
elle n'accorderait pas ce titre à un prétendant destiné à échouer comme
un autre. J'ai laissé voir ma sotte confiance, elle m'en a raillé en me
disant qu'elle rentrait dans le monde et qu'il ne tenait qu'à moi de l'y
rejoindre. Cette fois j'ai eu du chagrin, j'ai eu le coeur blessé, j'ai
renoncé à elle, vous pouvez le lui dire.
--Elle ne le croira pas; je ne le crois pas beaucoup non plus.
--Eh bien! sachez que j'ai mis un obstacle, une faute, entre elle et
moi. Je me suis jeté dans une aventure stupide,... coupable même, mais
qui m'étourdit, m'absorbe et m'empêche de réfléchir. Cela vaut mieux que
de devenir fou ou de s'avilir dans l'esclavage. Voilà ma confession
faite; ce soir, vous aurez les lettres. Je m'en retourne de ce pas à la
campagne, où je cache mes folles amours, à deux lieues de Paris, tandis
que ma famille et mes amis me croient parti pour la Suisse.
Je reçus effectivement le soir même un petit paquet soigneusement
cacheté, que j'allai déposer dans le bureau de laque de Césarine. Elle
eût été fort blessée de me voir en possession de ce petit secret Elle
ne sut pas tout de suite comment la restitution avait été faite.
Elle ne m'en parla pas; mais au bout de quelques jours elle me raconta
le fait elle-même, et me demanda si les lettres avaient passé par les
mains de son père. Je la rassurai.
--Elles t'auront été rapportées, lui dis-je, par la personne qui servait
d'intermédiaire à votre correspondance.
--Il n'y a personne, répondit-elle. Je ne suis pas si folle que de me
confier à des valets. Nous échangions nos lettres nous-mêmes à chaque
entrevue. Il m'apportait les siennes dans un bouquet. Il trouvait les
miennes dans un certain cahier de musique posé sur le piano, et qu'il
avait soin de feuilleter d'un air négligent. Il jouait assez bien cette
comédie.
--Et cependant tu m'avais priée d'assister à vos entrevues! Pourquoi
écrire en cachette, quand tu n'avais qu'à me faire un signe pour
m'avertir que tu voulais lui parler en confidence?
--Ah! que veux-tu? ce mystère m'amusait. Et qu'est-ce que mon père eût
dit, si je t'eusse fait manquer à ton devoir? Voyons, ne me fais pas de
reproches, je m'en fais; explique-moi comment ces lettres sont là. Il
faut qu'il ait pris un confident. Si je le croyais!...
--Ne l'accuse pas! Ce confident, c'est moi.
--À la bonne heure! Tu l'as donc vu?
Je racontai tout, sauf le moyen que M. de Rivonnière avait pris pour se
guérir. Il est un genre d'explication dont on ne se fait pas faute à
présent avec les jeunes filles du monde, et que je n'avais jamais voulu
aborder avec Césarine, ni même devant elle. Sa tante n'avait de prudence
que sur ce point délicat, et M. Dietrich, chaste dans ses moeurs,
l'était également dans son langage. Césarine, malgré sa liberté
d'esprit, était donc fort ignorante des détails malséants dont
l'appréciation est toujours choquante chez une jeune fille. La petite
Irma Dietrich, sa cousine, en savait plus long qu'elle sur le rôle des
femmes galantes et des grisettes dans la société. Césarine, qui n'avait
jamais montré aucune curiosité malsaine, la faisait taire et la
rudoyait.
Elle prit donc le change quand je lui appris que le marquis se jetait,
par réaction contre elle, dans une _affection_. Elle crut qu'il voulait
faire un autre mariage, et me parut fort blessée.
--Tu vois! me dit-elle, j'avais bien raison de douter de lui et de ne
pas répondre à ses beaux sentimens. Voilà comme les hommes sont sérieux!
Il disait qu'il mourrait, si je lui ôtais tout espoir! Je lui en
laissais un peu, et le voilà déjà guéri! Tiens! je veux te montrer ses
lettres. Relisons-les ensemble. Cela me servira de leçon. C'est une
première expérience que je ne veux pas oublier.
Les lettres du marquis étaient bien tournées quoique écrites, avec
spontanéité. Je crus y voir l'élan d'un amour très sincère, et je ne pus
m'empêcher d'en faire la remarque, Césarine se moqua de moi, prétendant
que je ne m'y connaissais pas, que je lisais cela comme un roman, que,
quant à elle, elle n'avait jamais été dupe. Quand nous eûmes fini ces
lettres, elle fit le mouvement de les jeter au feu avec les siennes;
mais elle se ravisa. Elle les réunit, les lia d'un ruban noir, et les
mit au fond de son bureau en plaisantant sur ce deuil du premier amour
qu'elle avait inspiré; mais je vis une grosse larme de dépit rouler sur
sa joue, et je pensai que tout n'était pas fini entre elle et M. de
Rivonnière.
L'hiver s'écoula sans qu'il reparût. Dix autres aspirants se
présentèrent. Il y en avait pour tous les goûts: variété d'âge, de rang,
de caractère, de fortune et d'esprit. Aucun ne fut agréé, bien qu'aucun
ne fût absolument découragé, Césarine voulait se constituer une cour ou
plutôt un cortège, car elle n'admettait aucun hommage direct dans son
intérieur. Elle aimait à se montrer en public avec ses adorateurs, à
distance respectueuse; elle se faisait beaucoup suivre, elle se laissait
fort peu approcher.
Nous passâmes l'été à Mireval et aux bains de mer. Nous retrouvâmes là
M. de Rivonnière, qui reprit sa chaîne comme s'il ne l'eût jamais
brisée. Il me demanda si j'avais trahi le secret de sa confession.
--Non, lui dis-je, il n'était pas de nature à être trahi. Pourtant, si
vous épousez Césarine, j'exige que vous vous confessiez à elle, car je
ne veux pas être votre complice.
--Quoi s'écria-t-il, faudra-t-il que je raconte à une jeune fille dont
la pureté m'est sacrée les vilaines ou folles aventures qu'un garçon
raconte tout au plus à ses camarades?
--Non certes; mais cette fois-ci vous avez été coupable, m'avez-vous
dit....
--Raison de plus pour me taire.
--C'est envers Césarine que vous l'avez été, puisque vous voilà revenu à
elle avec une souillure que vous n'aviez pas.
--Eh bien! soit, dit-il. Je me confesserai quand il le faudra; mais,
pour que j'aie ce courage, il faut que je me voie aimé. Jusque-là, je ne
suis obligé à rien. Je suis redevenu libre. Je lui sacrifie un petit
amour assez vif: que ne ferait-on pas pour conquérir le sien?
Césarine l'aimait-elle? Au plaisir qu'elle montra de le remettre en
servage, on eût pu le croire. Elle avait souffert de son absence. Son
orgueil en avait été très-froissé. Elle n'en fit rien paraître et le
reçut comme s'il l'eût quittée la veille: c'était son châtiment, il le
sentit bien, et, quand il voulut revenir à ses espérances, elle ne lui
fit aucun reproche; mais elle le replaça dans la situation où il était
l'année précédente: assurances et promesses d'amitié, défense de parler
d'amour. Il se consola en reconnaissant qu'il était encore le plus
favorisé de ceux qui rendaient hommage à son idole.
Je terminerai ici la longue et froide exposition que j'ai dû faire d'une
situation qui se prolongea jusqu'à l'époque où Césarine eût atteint
l'âge de sa majorité. Je comptais franchir plus vite les cinq années que
je consacrai à son instruction, car j'ai supprimé à dessein le récit de
plusieurs voyages, la description des localités qui furent témoins de
son existence, et le détail des personnages secondaires qui y furent
mêlés Cela m'eût menée trop loin. J'ai hâte maintenant d'arriver aux
événements qui troublèrent si sérieusement notre quiétude, et qu'on
n'eût pas compris, si je ne me fusse astreinte à l'analyse du caractère
exceptionnel dont je surveillais le développement jour par jour.
* * * * *
II
Je reprends mon récit à l'époque où Césarine atteignit sa majorité. Déjà
son père l'avait émancipée en quelque sorte en lui remettant la gouverne
et la jouissance de la fortune de sa mère, qui était assez considérable.
J'avais consacré déjà six ans à son éducation, et je peux dire que je ne
lui avais rien appris, car, en tout, son intelligence avait vite dépassé
mon enseignement. Quant à l'éducation morale, j'ignore encore si je dois
m'attribuer l'honneur ou porter la responsabilité du bien et du mal qui
étaient en elle. Le bien dépassait alors le mal, et j'eus quelquefois à
combattre, pour les lui faire distinguer l'un de l'autre. Peut-être au
fond se moquait-elle de moi en feignant d'être indécise, mais je ne
conseillerai jamais à personne de faire des théories absolues sur
l'influence qu'on peut avoir en fait d'enseignement.
Ce qu'il y a de certain, c'est qu'au bout de ces six années j'aimais
Césarine avec une sorte de passion maternelle, bien que je ne me fisse
aucune illusion sur le genre d'affection qu'elle me rendait. C'était
toute grâce, tout charme, toute séduction de sa part. C'était tout
dévouement, toute sollicitude, toute tendresse de la mienne, et il
semblait que ce fût pour le mieux, car notre amitié se complétait par ce
que chacune de nous y apportait.
Cependant le bonheur qui m'était donné par Césarine et par son père ne
remplissait pas tout le voeu de mon coeur. Il y avait une personne, une
seule, que je leur préférais, et dont la société constante m'eût été
plus douce que toute autre: je veux parler de mon neveu Paul Gilbert.
C'est pour lui que j'étais entrée chez les Dietrich, et s'il en eût
témoigné le moindre désir, je les eusse quittés pour mettre ma pauvreté
en commun avec la sienne, puisqu'il persistait, avec une invincible
énergie, à ne profiter en rien de mes bénéfices. Je n'aimais décidément
pas le monde, pas plus le groupe nombreux que Césarine appelait son
intimité que la foule brillante entassée à de certains jours dans ses
salons. Mes heures fortunées, je les passais dans mon appartement avec
deux ou trois vieux amis et mon Paul, quand il pouvait arracher une
heure à son travail acharné. Je le voyais donc moins que tous les
autres, c'était une grande privation pour moi, et souvent je lui parlais
de louer un petit entre-sol dans la maison voisine de sa librairie, afin
qu'il pût venir au moins dîner tous les jours avec moi.
Mais il refusait de rien changer encore à l'arrangement de nos
existences.
--Vous dîneriez bien mal avec moi, me disait-il, car j'ai quelquefois
cinq minutes pour manger ce qu'on me donne, et je n'ai jamais le temps
de savoir ce que c'est; je vois bien que c'est là ce qui vous désole, ma
bonne tante. Vous pensez que je me nourris mal, qu'il faudrait m'initier
aux avantages du pot-au-feu patriarcal, vous me forceriez de mettre une
heure à mes repas. Je suis encore loin du temps où cette heure de loisir
moral et de plénitude physique ne serait pas funeste à ma carrière. Je
ne peux pas perdre un instant, moi. Je ne rêve pas, j'agis. Je ne me
promène pas, je cours. Je ne fume pas, je ne cause pas; je ne songe pas,
même en dormant. Je dors vite, je m'éveille de même, et tous les jours
sont ainsi. J'arrive à mon but, qui est de gagner douze mille francs par
an; j'en gagne déjà quatre. À mesure que je serai mieux rétribué,
j'aurai un travail moins pénible et moins assujettissant. Ce n'est pas
juste, mais c'est la loi du travail: aux petits la peine.
--Et quand gagneras-tu cette grosse fortune de mille francs par mois?
--Dans une dizaine d'années.
--Et quand te reposeras-tu réellement?
--Jamais; pourquoi me reposerais-je? Le travail ne fatigue que les
lâches ou les sots.
--J'entends par repos la liberté de s'occuper selon les besoins de son
intelligence.
--Je suis servi à souhait: mon patron n'édite que des ouvrages sérieux.
J'ai tant lu chez lui que je ne suis plus un ignorant. Voyant que mes
connaissances lui sont utiles pour juger les ouvrages nouveaux qu'on
lui propose, il me permet de suivre des cours et d'être plus occupé de
sciences que de questions de boutique. Quand je surveille son magasin,
quand je fais ses commissions, quand je cours à l'imprimerie, quand je
corrige des épreuves, quand je fais son inventaire périodique, je suis
une machine, j'en conviens; mais ce sont mes conditions d'hygiène, et je
m'arrange toujours pour avoir un livre sous les yeux, quand une minute
de répit se présente. Comme le cher patron a pris la devise: _time is
money_, il met à ma disposition pour ses courses de bonnes voitures qui
vont vite, et en traversant Paris dans tous les sens avec une fiévreuse
activité j'ai appris les mathématiques et deux ou trois langues. Vous
voyez donc que je suis aussi heureux que possible, puisque je me
développe selon la nature de mes besoins.
Il n'y avait rien à objecter à ce jeune stoïque, j'étais fière de lui,
car il savait beaucoup, et, quand je le questionnais pour mon profit
personnel, j'étais ravie de la promptitude, de la clarté et même du
charme de ses résumés. Il savait se mettre à ma portée, choisir
heureusement les mots qui, par analogie, me révélaient la philosophie
des sciences abstraites; je le trouvais charmant en même temps
qu'admirable. J'étais éprise de son génie d'intuition, j'étais touchée
de sa modestie, vaincue par son courage; j'avais pour lui une sorte de
respect; mais j'étais inquiète malgré moi de la tension perpétuelle de
cet esprit insatiable dans sa curiosité.
Cette jeunesse austère m'effrayait. Sa figure sans beauté, mais
sympathique et distinguée au sortir de l'adolescence, s'était empreinte
dans l'âge viril d'une certaine rigidité douloureuse. Il était
impossible de savoir s'il éprouvait jamais la fatigue physique ou
morale. Il affirmait ne pas connaître la souffrance, et s'étonnait de
mes anxiétés. Il n'avait jamais éprouvé le désir ni senti le regret des
avantages quelconques dont sa destinée l'avait privé; esclave d'une
position précaire, il s'en faisait une liberté inaliénable en
l'acceptant comme la satisfaction de ses goûts et de ses instincts. Il
croyait suivre une vocation là où il ne subissait peut-être en réalité
qu'un servage.
M. Dietrich me questionnait souvent sur son compte, et je ne pouvais
dissimuler le fond de tristesse qui me revenait chaque fois que j'avais
à parler de ce cher enfant; mais peu à peu je dus m'abstenir de lui
exprimer mes angoisses secrètes, parce qu'alors M. Dietrich voulait
améliorer l'existence de Paul, et c'est à quoi Paul se refusait avec
tant de hauteur que je ne savais comment motiver son refus de
comparaître devant un protecteur quelconque.
Césarine ne s'y trompait pas, et elle était véritablement blessée de la
sauvagerie de mon neveu; elle l'attribuait à des préventions qu'il
aurait eues dès le principe contre son père ou contre elle-même. Elle
penchait vers la dernière opinion, et s'en irritait comme d'une offense
gratuite. Elle avait peine à me cacher l'espèce d'aversion enflammée
qu'elle éprouvait en se disant qu'un homme qui ne la connaissait pas du
tout,--car il n'avait jamais voulu se laisser présenter, et il
s'arrangeait pour ne jamais se rencontrer chez moi avec elle,--pouvait
songer à protester de gaieté de coeur contre son mérite.
--C'est donc pour faire le contraire de tout le monde, disait-elle, car,
que je sois quelque chose ou rien, tout ce qui m'approche est content de
moi, me trouve aimable et bonne, et prétend que je ne suis pas un esprit
vulgaire. Je ne demande de louanges et d'hommages à personne, mais
l'hostilité de parti pris me révolte. Tout ce que je peux faire pour
toi, c'est de croire que ton neveu pose l'originalité, ou qu'il est un
peu fou.
Je voyais croître son dépit, et elle en vint à me faire entendre que
j'avais dû, dans quelque mouvement d'humeur, dire du mal d'elle à mon
neveu. Je ne pus répondre qu'en riant de la supposition.
--Tu sais bien, lui dis-je, que je n'ai pas de mouvements d'humeur, et
que je ne peux jamais être tentée de dire du mal de ceux que j'aime. Le
refus de Paul à toutes vos invitations tient à des causes beaucoup moins
graves, mais que tu auras peut-être quelque peine à comprendre. D'abord
il est comme moi, il n'aime pas le monde.
--Cela, reprit-elle, tu n'en sais rien, et il ne peut pas le savoir,
puisqu'il n'y a jamais mis le pied.
--Raison de plus pour qu'il ait de la répugnance à s'y montrer. Il n'est
pas tellement sauvage qu'il ne sache qu'il y faut apporter une certaine
tenue de convention, manières, toilette et langage. Il n'a pas appris
le vocabulaire des salons, il ne sait pas même comment on salue telle ou
telle personne.
--Si fait, il a dû apprendre cela dans sa librairie et dans ses visites
aux savants. Tu ne me feras pas croire qu'il soit grossier et de
manières choquantes Sa figure n'annonce pas cela. Il y a autre chose.
--Non! la chose principale, je te l'ai dite: c'est la toilette. Paul ne
peut pas s'équiper de la tête aux pieds en homme du monde sans s'imposer
des privations.
--Et tu ne peux même pas lui faire accepter un habit noir et une cravate
blanche?
--Je ne pourrais pas lui faire accepter une épingle, fût-elle de cuivre,
et puis le temps lui manque, puisque c'est tout au plus si je le vois
une heure par semaine.
--Il se moque de toi! Je parie bien qu'il fait des folies tout comme un
autre. Le marquis de Rivonnière n'est pas empêché d'en faire par sa
passion pour moi, et ton neveu n'est pas toujours plongé dans la
science.
--Il l'est toujours au contraire, et il ne fait pas de folies, j'en suis
certaine.
--Alors c'est un saint,... à moins que ce ne soit un petit cuistre,
trop content de lui-même pour qu'on doive prendre la peine de s'occuper
de lui.
Cette parole aigre me blessa un peu, malgré les caresses et les excuses
de Césarine pour me la faire oublier. L'amour-propre s'en mêla, et je
résolus de montrer à la famille Dietrich que mon neveu n'était pas un
cuistre. C'est ici que se place dans ma vie une faute énorme, produite
par un instant de petitesse d'esprit.
On préparait une grande fête pour le vingt et unième anniversaire de
Césarine. Ce jour-là, dès le matin, son père, outre la pleine possession
de son héritage maternel, lui constituait un revenu pris sur ses biens
propres, et la dotait pour ainsi dire, bien qu'elle ne voulût point
encore faire choix d'un mari. Elle avait montré une telle aversion pour
la dépendance dans les détails matériels de la vie, jusqu'à se priver
souvent de ce qu'elle désirait plutôt que d'avoir à le demander, que M.
Dietrich avait rompu de son propre mouvement ce dernier lien de
soumission filiale. Césarine en était donc venue à ses fins, qui étaient
de l'enchaîner et de lui faire aimer sa chaîne. Il était désormais, ce
père prévenu, ce raisonneur rigide, le plus fervent, le plus empressé de
ses sujets.
Elle accepta ses dons avec sa grâce accoutumée Elle n'était pas cupide,
elle traitait l'argent comme un agent aveugle qu'on brutalise parce
qu'il n'obéit jamais assez vite. Elle fut plus sensible à un magnifique
écrin qu'aux titres qui l'accompagnaient. Elle fit cent projets de
plaisir prochain, d'indépendance immédiate, pas un seul de mariage et
d'avenir. M. Dietrich se trouvait si bien du bonheur qu'il lui donnait
qu'il ne désirait plus la voir mariée.
Le soir, il y eut grand bal, et Paul consentit à y paraître. J'obtins de
lui ce sacrifice en lui disant qu'on imputait à quelque secret
mécontentement de ma part, que je lui aurais confié, l'éloignement
qu'il montrait pour la maison Dietrich. Cet éloignement n'existait pas,
les raisons que j'avais données à Césarine étaient vraies. Il y en avait
d'autres que j'ignorais, mais qui étaient complètement étrangères aux
suppositions de mon élève. La difficulté de se procurer une toilette fut
bientôt levée; l'ami de Paul, le jeune Latour, qui était de sa taille,
l'équipa lui-même de la tête aux pieds. L'absence totale de prétentions
fit qu'il endossa et porta ce costume, nouveau pour lui, avec beaucoup
d'aisance. Il se présenta sans gaucherie; s'il manquait d'usage, il
avait assez de tact et de pénétration pour qu'il n'y parût pas, MM.
Dietrich le trouvèrent fort bien et m'en firent compliment après
quelques paroles échangées avec lui. Je savais que leur bienveillance
pour moi les eût fait parler ainsi, quelle qu'eut été l'attitude de
Paul; mais Césarine, plus prévenue, était plus difficile à satisfaire,
et je ne sais qu'elle fatalité me poussait à vaincre cette prévention.
Elle était rayonnante de parure et de beauté lorsque, traversant le bal,
suivie et comme acclamée par son cortège d'amis, de serviteurs et de
prétendants, elle se trouva vis-à-vis de Paul, que je dirigeais vers
elle pour qu'il pût la saluer. Paul n'était pas sans quelque curiosité
de voir de près et dans tout son éclat «cet astre tant vanté,» c'est
ainsi qu'il me parlait de mademoiselle Dietrich; mais c'était une
curiosité toute philosophique et aussi désintéressée que s'il se fût agi
d'étudier un manuscrit précieux ou un problème d'archéologie. Ce
sentiment placide et ferme se lisait dans ses yeux brillants et froids.
Je vis dans ceux de Césarine quelque chose d'audacieux comme un défi, et
ce regard m'effraya. Dès que Paul l'eut saluée, je le tirai par le bras
et l'éloignai d'elle. J'eus comme un rapide pressentiment des suites
fatales que pourrait avoir mon imprudence; je fus sur le point de lui
dire:
--C'est assez, va-t'en maintenant.
Mais dans la foule qui se pressait autour de la souveraine, je fus vite
séparée de Paul, et, comme j'étais la maîtresse agissante de la maison,
chargée de toutes les personnes insignifiantes dont mademoiselle
Dietrich ne daignait pas s'occuper, je perdis de vue mon neveu pendant
une heure. Tout à coup, comme je traversais, pour aller donner des
ordres, une petite galerie si remplie de fleurs et d'arbustes qu'on en
avait fait une allée touffue et presque sombre, je vis Césarine et Paul
seuls dans ce coin de solitude, assis et comme cachés sous une faïence
monumentale d'où s'échappaient et rayonnaient les branches fleuries d'un
mimosa splendide. Il y avait là un sofa circulaire. Césarine s'éventait
comme une personne que la chaleur avait forcée de chercher un refuge
contre la foule. Paul faisait la figure d'un homme qui a été ressaisi
par hasard au moment de s'évader.
--Ah! tu arrives au bon moment, s'écria Césarine en me voyant approcher.
Nous parlions de toi, assieds-toi là; autrement tous mes jaloux vont
accourir et me faire un mauvais parti en me trouvant tête à tête avec
monsieur ton neveu. Figure-toi, ma chérie, qu'il jure sur son honneur
que je lui suis parfaitement indifférente, vu qu'il ne me connaît pas.
Or la chose est impossible. Tu n'as pas consacré six ans de ta vie à me
servir de soeur et de mère sans lui avoir jamais parlé de moi, comme tu
m'as parlé de lui. Je le connais, moi; je le connais parfaitement par
tout ce que tu m'as dit de ses occupations, de son caractère, de sa
santé, de tout ce qui t'intéressait en lui. Je pourrais dire combien de
rhumes il a toussés, combien de livres il a dévorés, combien de prix il
a conquis au collège, combien de vertus il possède....
--Mais, interrompit gaiement mon neveu, vous ne sauriez dire combien de
mensonges j'ai faite à ma tante pour avoir des friandises quand j'étais
enrhumé, ou pour lui donner une haute opinion de moi quand je passais
mes examens. Moi, je ne saurais dire combien d'illusions d'amour
maternel se sont glissées dans le panégyrique qu'elle me faisait de sa
brillante élève. Il est donc probable que vous ne me faites pas plus
l'honneur de me connaître que je n'ai celui de vous apprécier.
--Vous n'êtes pas galant, vous! reprit Césarine d'un ton dégagé.
--Cela est bien certain, répondit-il d'un ton incisif. Je ne suis pas
plus galant qu'un des meubles ou une des statues de votre palais de
fées. Mon rôle est comme le leur, de me tenir à la place où l'on m'a mis
et de n'avoir aucune opinion sur les choses et les personnes que je suis
censé voir passer.
--Et que vous ne voyez réellement pas?
--Et que je ne vois réellement pas.
--Tant vous êtes ébloui?
--Tant je suis myope.
Césarine se leva avec un mouvement de colère qu'elle ne chercha pas à
dissimuler. C'était le premier que j'eusse vu éclater en elle, et il me
causa une sorte de vertige qui m'empêcha de trouver une parole pour
sauver, comme on dit, la situation.
--Ma chère amie, dit-elle en me reprenant brusquement son éventail, que
je tenais machinalement, je trouve ton neveu très-spirituel; mais c'est
un méchant coeur. Dieu m'est témoin qu'en lui donnant rendez-vous sous
ce mimosa, je venais à lui comme une soeur vient au frère dont elle ne
connaît pas encore les traits; je voyais en lui ton fils adoptif comme
je suis ta fille adoptive. Nous avions fait, chacun de son côté, le
voyage de la vie et acquis déjà une certaine expérience dont nous
pouvions amicalement causer. Tu vois comme il m'a reçue. J'ai fait tous
les frais, je te devais cela; mais à présent tu permets que j'y renonce;
son aversion pour moi est une chose tellement inique que je me dois à
moi-même de ne m'en plus soucier.
Je voulus répondre; Paul me serra le bras si fort pour m'en empêcher que
je ne pus retenir un cri.
Césarine s'en aperçut et sourit avec une expression de dédain qui
ressemblait à la haine. Elle s'éloigna. Paul me retenait toujours.
--Laissez-la, ma tante, laissez-la s'en aller, me dit-il dès qu'elle fut
sortie du bosquet.
Et reprenant avec moi, sous le coup de l'émotion, le tutoiement de son
enfance:
--Je te jure, s'écria-t-il, que cette fille est insensée ou méchante.
Elle est habituée à tout dominer, elle veut mettre son pied mignon sur
toutes les têtes!
--Non, lui dis-je, elle est bonne. C'est une enfant gâtée, un peu
coquette, voilà tout. Qu'est-ce que cela te fait?
--C'est vrai, ma tante, qu'est-ce que cela me fait?
--Pourquoi trembles-tu?
--Je ne sais pas. Est-ce que je tremble?
--Tu es aussi en colère qu'elle. Voyons, que s'est-il passé? que te
disait-elle quand je suis arrivée? T'avait-elle donné réellement
rendez-vous ici?
--Oui, un domestique m'avait remis, au moment où j'allais me retirer,
car je ne compte point passer la nuit au bal, un petit carré de
papier.... L'ai-je perdu?... Non, le voici; regarde: «Dans la petite
galerie arrangée en bosquet, au pied du plus grand vase, sous le plus
grand arbuste, tout de suite.» Est-ce toi, marraine, qui as écrit cela?
--Nullement, mais on peut s'y tromper. Césarine avait une mauvaise
écriture quand je suis entrée dans la maison. Elle a trouvé la mienne à
son gré, et l'a si longtemps copiée qu'elle en est venue à l'imiter
complètement.
--Alors c'est bien elle qui me donnait ce rendez-vous, ou, pour mieux
dire, cette sommation de comparaître à sa barre. Moi, j'ai été dupe,
j'ai cru que tu avais quelque chose d'important et de pressé à me dire.
J'ai jeté là mon par-dessus que je tenais déjà, je suis accouru. Elle
était assise sur ce divan, lançant les éclairs de son éventail dans
l'ombre bleue de ce feuillage. Je n'ai pas la vue longue, je ne l'ai
reconnue que quand elle m'a fait signe de m'asseoir auprès d'elle, tout
au fond de ce cintre, en me disant d'un ton dégagé:
--Si on vient, vous passerez par ici, moi par là; ce n'est pas l'usage
qu'une jeune fille se ménage ainsi un tête-à-tête avec un jeune homme,
et on me blâmerait. Moi, je ne me blâme pas, cela me suffit.
Écoutez-moi; je sais que vous ne m'aimez pas, et je veux votre amitié.
Je ne m'en irai que quand vous me l'aurez donnée.
Étourdi de ce début, mais ne croyant pas encore à une coquetterie si
audacieuse, j'ai répondu que je ne pouvais aimer une personne sans la
connaître, et que, ne pouvant pas la connaître, je ne pouvais pas
l'aimer.
--Et pourquoi ne pouvez-vous pas me connaître?
--Parce que je n'en ai pas le temps.
--Vous croyez donc que ce serait bien long?
--C'est probable. Je ne sais rien du milieu qu'on appelle le monde. Je
n'en comprends ni la langue, ni la pantomime, ni le silence.
--Alors vous ne voyez en moi que la femme du monde?
--N'est-ce pas dans le monde que je vous vois?
--Pourquoi n'avez-vous jamais voulu me voir en famille?
--Ma tante a dû vous le dire; je n'ai pas de loisirs.
--Vous en trouvez pourtant pour causer avec des gens graves. Il y a ici
des savants. Je leur ai demandé s'ils vous connaissaient, ils m'ont dit
que vous étiez un jeune homme très-fort....
--En thème?
--En tout.
--Et vous avez voulu vous en assurer?
--Ceci veut être méchant. Vous ne m'en croyez pas capable?...
--C'est parce que je vous en crois très-capable que mon petit orgueil se
refuse à l'examen.
Elle n'a pas répondu, ajouta Paul, et, reprenant ce jeu d'éventail que
je trouve agaçant comme un écureuil tournant dans une cage, elle s'est
écriée tout d'un coup:
--Savez-vous, monsieur, que vous me faites beaucoup de mal?
Je me suis levé tout effrayé, me demandant si mon pied n'avait pas
heurté le sien.
--Vous ne me comprenez pas, a-t-elle dit en me faisant rasseoir. Je suis
nourrie d'idées généreuses. On m'a enseigné la bienveillance comme une
vertu soeur de la charité chrétienne, et je me trouve, pour la première
fois de ma vie, en face d'une personne dénigrante, visiblement prévenue
contre moi. Toute injustice me révolte et me froisse. Je veux savoir la
cause de votre aversion.
J'ai on vain protesté en termes polis de ma complète indifférence, elle
m'a répondu par des sophismes étranges. Ah! ma tante, tu ne m'as jamais
dit la vérité sur le compte de ton élève. Droite et simple comme je te
connais, cette jeune _perverse_ a dû te faire souffrir le martyre, car
elle est perverse, je t'assure; je ne peux pas trouver d'autre mot. Il
m'est impossible de te redire notre conversation, cela est encore confus
dans ma tête comme un rêve extravagant; mais je suis sur qu'elle m'a dit
que je l'aimais d'amour, que ma méfiance d'elle n'était que de la
jalousie. Et, comme je me défendais d'avoir gardé le souvenir de sa
figure, elle a prétendu que je mentais et que je pouvais bien lui avouer
la vérité, vu qu'elle ne s'en offenserait pas, sachant, disait-elle,
qu'entre personnes de notre âge, l'amitié chez l'homme commençait
inévitablement, fatalement, par l'amour pour la femme.
J'ai demandé, un peu brutalement peut-être, si cette fatalité était
réciproque.
--Heureusement non, a-t-elle répondu d'un ton moqueur jusqu'à
l'amertume, que contredisait un regard destiné sans doute à me
transpercer.
Alors, comprenant que je n'avais pas affaire à une petite folle, mais à
une grande coquette, je lui ai dit:
--Mademoiselle Dietrich, vous êtes trop forte pour moi, vous admettez
qu'une jeune fille pure permette le désir aux hommes sans cesser d'être
pure; c'est sans doute la morale de ce monde que je ne connais pas...
et que je ne connaîtrai jamais, car, grâce à vous, je vois que j'y
serais fort déplacé et m'y déplairais souverainement.
Si je n'ai pas dit ces mots-là, j'ai dit quelque chose d'analogue et
d'assez clair pour provoquer l'accès de fureur où elle entrait quand tu
es venue nous surprendre. Et maintenant, ma tante, direz-vous que c'est
là une enfant gâtée un peu coquette? Je dis, moi, que c'est une femme
déjà corrompue et très-dangereuse pour un homme qui ne serait pas sur
ses gardes; elle a cru que j'étais cet homme-là, elle s'est trompée. Je
ne la connaissais pas, elle m'était indifférente; à présent elle
pourrait m'interroger encore, je lui répondrais tout franchement qu'elle
m'est antipathique.
--C'est pourquoi, mon cher enfant, il ne faut plus t'exposer à être
interrogé. Tu vas te retirer, et, quand tu viendras me voir, tu sonneras
trois fois à la petite grille du jardin. J'irai t'ouvrir moi-même, et à
nous deux nous saurons faire face à l'ennemi, s'il se présente. Je vois
que Césarine t'a fait peur; moi, je la connais, je sais que toute
résistance l'irrite, et que, pour la vaincre, elle est capable de
beaucoup d'obstination. Telle qu'elle est, je l'aime, vois-tu! On ne
s'occupe pas d'un enfant durant des années sans s'attacher à lui, quel
qu'il soit. Je sais ses défauts et ses qualités. J'ai eu tort de
t'amener chez elle, puisque le résultat est d'augmenter ton éloignement
pour elle, et qu'il y a de sa faute dans ce résultat. Je te demande, par
affection pour moi, de n'y plus songer et d'oublier cette absurde
soirée comme si tu l'avais rêvée. Est-ce que cela te semble difficile?
--Nullement, ma tante, il me semble que c'est déjà fait.
--Je n'ai pas besoin de te dire que tu dois aussi à mon affection pour
Césarine de ne jamais raconter à personne l'aventure ridicule de ce
soir.
--Je le sais, ma tante, je ne suis ni fat, ni bavard, et je sais fort
bien que le ridicule serait pour moi. Je m'en vais et ne vous reverrai
pas de quelques jours, de quelques semaines peut-être: mon patron
m'envoie en Allemagne pour ses affaires, et ceci arrive fort à propos.
--Pour Césarine peut-être, elle aura le temps de se pardonner à
elle-même et d'oublier sa faute. Quant à toi, je présume que tu n'as pas
besoin de temps pour te remettra d'une si puérile émotion?
--Marraine, je vous entends, je vous devine; vous m'avez trouvé trop
ému, et au fond cela vous inquiète.... Je ne veux pas vous quitter sans
vous rassurer, bien que l'explication soit délicate. Ni mon esprit, ni
mon coeur n'ont été troublés par le langage de mademoiselle Dietrich. Au
contraire mon coeur et mon esprit repoussent ce caractère de femme. Il y
a plus, mes yeux ne sont pas épris du type de beauté qui est
l'expression d'un pareil caractère. En un mot, mademoiselle Dietrich ne
me plaît même pas; mais, belle ou non, une femme qui s'offre, même quand
c'est pour tromper et railler, jette le trouble dans les sens d'un homme
de mon âge. On peut manier la braise de l'amour sans se laisser
incendier, mais on se brûle le bout des doigts. Cela irrite et fait mal.
Donc, je l'avoue, j'ai eu la colore de l'homme piqué par une guêpe.
Voilà tout. Je ne craindrais pas un nouvel assaut; mais se battre contre
un tel ennemi est si puéril que je ne m'exposerai pas à une nouvelle
piqûre. Je dois respecter la guêpe à cause de vous; je ne puis
l'écraser. Cette bataille à coups d'éventail me ferait faire la figure
d'un sot. Je ne désire pas la renouveler; mon indignation est passée. Je
m'en vais tranquille, comme vous voyez. Dormez tranquille aussi; je vous
jure bien que mademoiselle Dietrich ne fera pas le malheur de ma vie, et
que dans deux heures, en corrigeant mes épreuves, je ne me tromperai pas
d'une virgule.
Je le voyais calme en effet; nous nous séparâmes.
Quand je rentrai dans le bal, Césarine dansait avec le marquis de
Rivonnière et paraissait fort gaie.
Le lendemain, elle vint me trouver chez moi.
--Sais-tu la nouvelle du bal? me dit-elle. On a trouvé mauvais que je
fusse couverte de diamants. Tous les hommes m'ont dit que je n'en avais
pas encore assez, puisque cela me va si bien; mais toutes les femmes ont
boudé parce que j'en avais plus qu'elles, et mes bonnes amies m'ont dit
d'un air de tendre sollicitude que j'avais tort, étant une demoiselle,
d'afficher un luxe de femme. J'ai répondu ce que j'avais résolu de
répondre:
«Je suis majeure d'aujourd'hui, et je ne suis pas encore sûre de vouloir
jamais me marier. J'ai des diamants qui attendent peut-être en vain le
jour de mes noces et qui s'ennuient de briller dans une armoire. Je leur
donne la volée aujourd'hui, puisque c'est fête, et, s'ils
m'enlaidissent, je les remettrai en prison. Trouvez-vous qu'ils
m'enlaidissent?»
Cette question m'a fait recueillir des compliments en pluie; mais de la
part de mes bonnes amies c'était de la pluie glacée. Dès lors j'ai vu
que mon triomphe était complet, et mes écrins ne seront pas mis en
pénitence.
--J'aurais cru, lui dis-je, que vous auriez quelque chose de plus
sérieux à me raconter.
--Non, ceci est ce qu'il y a eu de plus sérieux dans mon anniversaire.
--Pas selon moi. Le rendez-vous donné à mon neveu est une plaisanterie,
je le sais, mais elle est blâmable, et vous m'en voyez fort mécontente.
Césarine n'était pas habituée aux reproches sous cette forme directe,
toute la préoccupation de sa vie étant de faire à sa tête sans laisser
de prétexte au blâme. Elle fut comme stupéfaite et fixa sur moi ses
grands yeux bleus sans trouver une parole pour confondre mon audace.
--Ma chère enfant, lui dis-je, ce n'est pas votre institutrice qui vous
parle, je ne le suis plus. Vous voilà maîtresse de vous-même, émancipée
de toute contrainte, et, comme votre père a dû vous dire que désormais
je n'accepterais plus d'honoraires pour une éducation terminée, il n'y a
plus entre vous et moi que les liens de l'amitié.
--Ta vas me quitter! s'écria-t-elle en se jetant à genoux devant moi
avec un mouvement si spontané et si désolé que j'en fus troublée; mais
je craignis que ce ne fût un de ces petits drames qu'elle jouait avec
conviction, sauf à en rire une heure après.
--Je ne compte pas vous quitter pour cela, repris-je, à moins que....
Elle m'interrompit: Tu me dis _vous_, tu ne m'aimes plus! Si tu me dis
_vous_, je n'écoute plus rien, je vais pleurer dans ma chambre.
--Eh bien! je ne te quitterai pas, à moins que tu ne m'y forces en te
jouant de mes devoirs et de mes affections.
--Comment la pensée pourrait-elle m'en venir?
--Je te l'ai dit, ce n'est pas l'institutrice, ce n'est même pas l'amie
qui se plaint de toi, c'est la tante de Paul Gilbert; me comprends-tu
maintenant?
--Ah! mon Dieu! ton neveu.... Pourquoi? qu'y a-t-il? Est-ce que, sans le
vouloir, je l'aurais rendu amoureux de moi?
--Tu le voudrais bien, répondis-je, blessée de la joie secrète que
trahissait son sourire: ce serait une vengeance de son insubordination;
mais il ne te fera pas goûter ce plaisir des dieux. Il n'est pas et ne
sera jamais épris de toi. Tu as perdu ta peine; on perd de son prestige
en perdant de sa dignité.
--C'est là ce qu'il t'a dit?
--En ne me défendant pas de te le redire.
--L'imprudent! s'écria-t-elle avec un éclat de rire vraiment terrible.
--Oui, oui, repris-je, j'entends fort bien la menace, et je te connais
plus que tu ne penses, mon enfant; tu crois m'avoir tellement séduite
que je ne puisse plus voir que les beaux côtés de ton caractère; mais je
suis femme, et j'ai aussi ma finesse. Je t'aime pour tes grandes
qualités, mais je vois les grands défauts, je devrais dire le grand
défaut, car il n'y en a qu'un; mais il est effroyable....
--L'orgueil n'est-ce pas?
--Oui, et je ne m'endors pas sur le danger. C'est une lutte à mort que
tu entreprends contre ce chétif révolté que tu crois incapable de
résistance. Tu te trompes, il résistera. Il a une force que tu n'as pas:
la sagesse de la modestie.
--Tout le contraire du délire de l'orgueil? Eh bien! si j'étais aussi
effroyable que tu le dis, tu allumerais le feu de ma volonté en me
montrant quelqu'un de plus fort que moi, tu me riverais au désir de sa
perte; mais rassure-toi, Pauline, je ne suis pas le grand personnage de
drame ou de roman que tu crois. Je suis une femme frivole et sérieuse;
j'aime le pour et le contre. La vengeance me plairait bien, mais le
pardon me plaît aussi, et, du moment que tu me demandes grâce pour ton
neveu je te promets de ne plus le taquiner.
--Je ne te demande pas de grâce, c'est à moi de t'accorder la tienne
pour ce méchant jeu qui n'a pas réussi, mais qui voulait réussir, sauf à
faire mon malheur en faisant celui de l'être que j'aime le mieux au
monde. Pour cette faute préméditée, lâche par conséquent, je ne te
pardonnerai que si tu te repens.
Je n'avais jamais parlé ainsi à Césarine, elle fut brisée par ma
sévérité; je la vis pâlir de chagrin, de honte et de dépit. Elle essaya
encore de lutter.
--Voilà des paroles bien dures, dit-elle avec effort, car ses lèvres
tremblaient, et ses paroles étaient comme bégayées; je ne reçois pas
d'ordres, tu le sais, et je me regarde comme dégagée de tout devoir
quand on veut m'en faire une loi.
--Je t'en ferai au moins une condition: si tu ne me donnes pas ta parole
d'honneur de renoncer à ton méchant dessein, je sors d'ici à l'instant
menu pour n'y rentrer jamais.
Elle fondit en larmes.
--Je vois ce que c'est, s'écria-t-elle; tu cherches un prétexte pour
t'en aller. Tu n'as plus ni indulgence ni tendresse pour moi. Tu fais
tout ce que tu peux pour m'irriter, afin que je m'oublie, que je te dise
une mauvaise parole, et que tu puisses te dire offensée. Eh bien! voici
tout ce que je te dirai:
» Tu es cruelle et tu me brises le coeur. C'est l'ouvrage de M. Paul; il
ne m'a pas comprise, il est mon ennemi, il m'a calomniée auprès de toi.
Il était jaloux de ton affection, il la voulait pour lui seul. Le voilà
content, puisqu'il me l'a fait perdre. Alors, puisque c'est ainsi,
écoute ma justification et retire ta malédiction. Ton Paul n'était pas
un jouet pour moi, je voulais sérieusement son amitié. Tout en la lui
demandant, je sentais la mienne éclore si vive, si soudaine, que c'était
peut-être de l'amour!
--Tais-toi, m'écriai-je, tu mens, et cela est pire que tout!
--Depuis quand, répliqua-t-elle en se levant avec une sorte de majesté,
me croyez-vous capable de descendre au mensonge? Vous voulez tout
savoir: sachez tout! J'aime Paul Gilbert, et je veux l'épouser.
--Miséricorde! m'écriai-je; voici bien une autre idée! Assez, ma pauvre
enfant! ne devenez pas folle pour vous justifier d'être coupable.
--Qu'est-ce que mon idée a donc de si étrange et de si délirant? ne
suis-je pas en âge de savoir ce que je pense et ne suis-je pas libre
d'aimer qui me plaît? Tenez, vous allez voir!
Et elle s'élança vers son père, qui venait nous chercher pour nous faire
faire le tour du lac.
--Écoute, mon père chéri, lui dit-elle en lui jetant ses bras autour du
cou; il ne s'agit pas de me promener, il s'agit de me marier. Y
consens-tu?
--Oui, si tu aimes quelqu'un, répondit-il sans hésite.
--J'aime quelqu'un.
--Ah! le marquis....
--Pas du tout, il n'est pas marquis, celui qui me plaît. Il n'a pas de
titre; ça t'est bien égal?
--Parfaitement.
--Et il n'est pas riche, il n'a rien. Ça ne te fait rien non plus?
--Rien du tout; mais alors je le veux pur, intelligent, laborieux, homme
de mérite réel et sérieux en un mot.
--Il est tout cela.
--Jeune?
--Vingt-trois ou vingt-quatre ans.
--C'est trop jeune, c'est un enfant!
J'empêchai Césarine de répliquer.
--C'est un enfant, répondis-je, et par conséquent ce ne peut être qu'un
brave garçon dont le mérite n'a pas porté ses fruits. N'écoutez pas
Césarine, elle est folle ce matin. Elle vient d'improviser le plus
insensé, le plus invraisemblable et le plus impossible des caprices.
Elle met le comble à sa folie en vous le disant devant moi. C'est un
manque d'égards, un manque de respect envers moi, et vous m'en voyez
beaucoup plus offensée que vous ne pourriez l'être.
M. Dietrich, stupéfait de la dureté de mon langage, me regardait avec
ses beaux yeux pénétrants. Il vint à moi, et, me baisant la main:
--Je devine de qui il s'agit, me dit-il; Césarine le connaît donc?
--Elle lui a parlé hier pour la première fois.
--Alors elle ne peut pas l'aimer! et lui?...
--Il me déteste, répondit Césarine.
--Ah! très-bien, dit M. Dietrich en souriant; c'est pour cela! Eh bien!
ma pauvre enfant, tâche de te faire aimer; mais je t'avertis d'une
chose, c'est qu'il faudra l'épouser, car je ne te laisserai pas imposer
à un autre le postulat illusoire de M. de Rivonnière. Je me suis aperçu
hier au bal du ridicule de sa situation. Tout le monde se le montrait en
souriant; il passait pour un niais; tu passes certainement pour une
railleuse, et de là à passer pour une coquette il n'y a qu'un pas.
--Eh bien! mon père, je ne passerai pas pour une coquette, j'épouserai
celui que je choisis.
--Y consentez-vous, mademoiselle de Nermont? dit M. Dietrich.
--Non, monsieur, répondis-je, je m'y oppose formellement, et, si nous en
sommes là, au nom de mon neveu, je refuse.
--Tu ne peux pas refuser en son nom, puisqu'il ne sait rien, s'écria
Césarine; tu n'as pas le droit de disposer de son avenir sans le
consulter.
--Je ne le consulterai pas, parce qu'il doit ignorer que vous êtes
folle.
--Tu aimes mieux qu'il me croie coquette? Il pourrait m'adorer, et tu
veux qu'il me méprise? C'est toi, ma Pauline, qui deviens folle. Écoute,
papa, j'ai fait une mauvaise action hier, c'est la première de ma vie,
il faut que ce soit la dernière. J'ai voulu punir M. Paul de ses dédains
pour nous, pour moi particulièrement. Je lui ai fait des avances avec
l'intention de le désespérer quand je l'aurais amené à mes pieds. C'est
très-mal, je le sais, j'en suis punie; je me suis brûlée à la flamme que
je voulais allumer, j'ai senti l'amour me mordre le coeur jusqu'au sang,
et si je n'épouse pas cet homme-là, je n'aimerai plus jamais, je
resterai fille.
--Tu resteras fille, tu épouseras, tu feras tout ce que tu voudras,
excepté de te compromettre! Voyons, mademoiselle de Nermont, pourquoi
vous opposeriez vous à ce mariage, si l'intention de Césarine devenait
sérieuse? Cela pourrait arriver, et quant à moi je ne pense pas qu'elle
pût faire un meilleur choix. M. Gilbert est jeune, mais je retire mon
mot, il n'est point un enfant. Sa fière attitude vis-à-vis de nous, ses
lettres que vous m'avez montrées, son courage au travail, l'espèce de
stoïcisme qui le distingue, enfin les renseignements très-sérieux et
venant de haut que, sans les chercher, j'ai recueillis hier sur son
compte, voilà bien des considérations, sans parler de sa famille, qui
est respectable et distinguée, sans parler d'une chose qui a pourtant un
très-grand poids dans mon esprit, sa parenté avec vous, les conseils
qu'il a reçus de vous. Pour refuser aussi nettement que vous venez de le
faire, il faut qu'il y ait une raison majeure. Il ne vous plaît
peut-être pas de me la dire devant ma fille, vous me la direz, à moi....
--Tout de suite, s'écria Césarine en sortant avec impétuosité.
--Oui, tout de suite, reprit M. Dietrich en refermant la porte derrière
elle. Avec Césarine, il ne faut laisser couver aucune étincelle sous la
cendre. Craignez-vous d'être accusée d'ambition et de savoir-faire?
--Oui, monsieur, il y a cela d'abord.
--Vous êtes au-dessus....
--On n'est au-dessus de rien dans ce monde. Qui me connaît assez pour me
disculper de toute préméditation, de toute intrigue? Fort peu de gens;
je suis dans une position trop secondaire pour avoir beaucoup de vrais
amis. La faveur de mon neveu ferait beaucoup de jaloux. Ni lui ni moi
n'accepterions, sans une mortelle souffrance, les commentaires
malveillants de votre entourage, et votre entourage, c'est tout Paris,
c'est toute la France. Non, non, notre réputation nous est trop chère
pour la compromettre ainsi!
--Si notre entourage s'étend si loin, il nous sera facile de faire
connaître la vérité, et soyez sûre qu'elle est déjà connue. Aucune des
nombreuses personnes qui vous ont vue ici n'élèvera le moindre doute sur
la noblesse de votre caractère. Quant à M. Paul, il ferait des jaloux
certainement, mais qui n'en ferait pas en épousant Césarine? Si l'on
s'arrête à cette crainte, on en viendra à se priver de toute puissance,
de tout succès, de tout bonheur. Voilà donc, selon moi, un obstacle
chimérique qu'il nous faudrait mettre sous nos pieds. Dites-moi les
autres motifs de votre épouvante.
--Il n'y en a plus qu'un, mais vous en reconnaîtrez la gravité. Le
caractère de votre fille et celui de mon neveu sont incompatibles.
Césarine n'a qu'une pensée: faire que tout lui cède. Paul n'en a qu'une
aussi: ne céder à personne.
--Cela est grave en effet; mais qui sait si ce contraste ne ferait pas
le bonheur de l'un et de l'autre? Césarine vaincue par l'amour, forcée
de respecter son mari et l'acceptant pour son égal, rentrerait dans le
vrai, et ne nous effrayerait plus par l'abus de son indépendance, Paul,
adouci par le bonheur, apprendrait à céder à la tendresse et à y croire.
--En supposant que ce résultat pût jamais être obtenu, que de luttes
entre eux, que de déchirements, que de catastrophes peut-être! Non,
monsieur Dietrich, n'essayons pas de rapprocher ces deux extrêmes. Ayez
peur pour votre enfant comme j'aurais peur pour le mien. Les grandes
tentatives peuvent être bonnes dans les cas désespérés; mais ici vous
n'avez affaire qu'à une fantaisie spontanée. Il y a une heure, si
j'eusse demandé à Césarine d'épouser Paul, elle se serait étouffée de
rire. C'est devant mes reproches que, se sentant coupable, elle a
imaginé cette passion subite pour se justifier. Dans une heure, allez
lui dire que vous ne consentez pas plus que moi; vous la soulagerez,
j'en réponds, d'une grande perplexité.
--Ce que vous dites là est fort probable; je la verrai tantôt.
Laissons-lui le temps de s'effrayer de son coup de tête. Je suis en tout
de votre avis, mademoiselle de Nermont, excepté en ce qui touche votre
fierté. S'il n'y avait pas d'autre obstacle, je travaillerais à la
vaincre. Je suis l'homme de mes principes, je trouve équitable et noble
d'allier la pauvreté à la richesse quand cette pauvreté est digne
d'estime et de respect; je tiens donc la pauvreté pour une vertu de
premier ordre de M. Paul Gilbert. Sachez qu'en l'invitant à venir chez
moi je m'étais dit qu'il pourrait bien convenir à ma fille, et que je ne
m'en étais point alarmé.
Quand M. Dietrich m'eut quittée, je me sentis bouleversée et obsédée
d'indécisions et de scrupules. Avais-je en effet le droit de fermer à
Paul un avenir si brillant, une fortune tellement inespérée? Ma
tendresse de mère reprenant le dessus, je me trouvais aussi cruelle
envers lui que lui-même. Cet enfant, dont le stoïcisme me causait tant
de soucis, je pouvais en faire un homme libre, puissant, heureux
peut-être; car qui sait si mademoiselle Dietrich ne serait pas guérie de
son orgueil par le miracle de l'amour? J'étais toute tremblante, comme
une personne qui verrait un paradis terrestre de l'autre côté d'un
précipice, et qui n'aurait besoin que d'un instant de courage pour le
franchir.
Je ne revis Césarine qu'à l'heure du dîner. Je la trouvai aussi
tranquille et aussi aimable que si rien de grave ne se fût passé entre
nous. M. Dietrich dînait à je ne sais plus quelle ambassade. Césarine
taquina amicalement la tante Helmina au dessert sur le vert de sa robe
et le rouge de ses cheveux; mais, quand nous passâmes au salon, elle
cessa tout à coup de rire, et, m'entraînant à l'écart:
--Il paraît, me dit-elle, que ni mon père ni toi ne voulez accorder la
moindre attention à mon sentiment, et que vous ne me permettez plus de
faire un choix. Papa a été fort doux, mais très-roide au fond. Cela
signifie pour moi qu'il cédera tout d'un coup quand il me verra décidée.
Il n'a pas su me cacher qu'il me demandait tout bonnement de prendre le
temps de la réflexion. Quant à toi, ma chérie, ce sera à lui de te
faire révoquer ta sentence. Je l'en chargerai.
--Et, dans tout cela vous disposerez, lui et toi, de la volonté de mon
neveu?
--Ton neveu, c'est à moi de lui donner confiance. C'est un travail
intéressant que je me réserve; mais il est absent, et ce répit va me
servir à convaincre mon père et toi du sérieux de ma résolution.
--Comment sais-tu que mon neveu est absent?
Parce que j'ai pris mes informations. Il est parti ce matin pour
Leipzig. Moi, j'ai résolu de mettre à profit cette journée pour me
débarrasser une bonne fois des espérances de M. de Rivonnière.
--Tu lui as encore écrit?
--Non, je lui ai fait dire par Dubois, son vieux valet de chambre, qui
m'apportait un bouquet de sa part, de venir ce soir prendre une tasse de
thé avec nous, de très-bonne heure parce que je suis encore fatiguée du
bal et veux me coucher avec les poules. Il sera ici dans un instant.
Tiens, on sonne au jardin, le voilà.
--C'est donc pour être seule avec lui que tu as voulu dîner seule
aujourd'hui avec ta tante et moi?
--C'est pour cela. Entends-tu sa voiture? Regarde si c'est bien lui; je
ne veux recevoir que lui.
--Faut-il vous laisser ensemble?
--Non certes! je ne l'ai jamais admis que je sache au tête-à-tête. Ma
tante nous laissera, je l'ai avertie. Toi, je te prie de rester.
--J'ai fort envie au contraire de te laisser porter seule le poids de
tes imprudences et de tes caprices.
--Alors tu me compromets!
On annonça le marquis. Je pris mon ouvrage et je restai.
--J'avais besoin de vous parler, lui dit Césarine. Hier au bal vous avez
fait mauvaise figure. Le savez-vous?
--Je le sais, et puisque je ne m'en plains pas....
--Je ne dois pas vous plaindre? mais moi, je me plains du rôle de
souveraine cruelle que vous me faites jouer. Il faut porter remède à cet
état de choses qui blesse mon père et qui m'afflige.
--Le remède serait bien simple.
--Oui, ce serait de vous agréer comme fiancé; mais puisque cela ne se
peut pas!
--Vous ne m'aimez pas plus que le premier jour?
--Si fait, je vous aime d'une bonne et loyale amitié; mais je ne veux
pas être votre femme. Vous savez cela, je vous l'ai dit cent fois.
--Vous avez toujours ajouté un mot que vous retranchez aujourd'hui. Vous
disiez: Je ne veux pas _encore_ me marier.
--Donc, selon vous, je vous ai laissé des espérances?
--Fort peu, j'en conviens; mais vous ne m'avez pas défendu d'espérer.
--Je vous le défends aujourd'hui.
--C'est un peu tard.
--Pourquoi? quels sacrifices m'avez-vous faits?
--Celui de mon amour-propre. J'ai consenti à promener sous tous les
regards mon dévouement pour vous et à me conduire en homme qui n'attend
pas de récompense; votre amitié me faisait trouver ce rôle très-beau,
voilà qu'il vous paraît ridicule. C'est votre droit; mais quel remède
m'apportez-vous?
--Il faut n'être plus amoureux de moi et dire à tout le monde que vous
ne l'avez jamais été. Je vous aiderai à le faire croire. Je dirai que,
dès le principe, nous étions convenus de ne pas gâter l'amitié par
l'amour, que c'est moi qui vous ai retenu dans mon intimité, et, si l'on
vous raille devant moi, je répondrai avec tant d'énergie que ma parole
aura de l'autorité.
--Je sais que vous êtes capable de tout ce qui est impossible; mais je
ne crains pas du tout la raillerie. Il n'y a de susceptible que l'homme
vaniteux. Je n'ai pas de vanité. Le jour où la pitié bienveillante dont
je suis l'objet deviendrait amère et offensante, je saurais fort bien
faire taire les mauvais plaisants. Ne jetez donc aucun voile sur ma
déconvenue; je l'accepte en galant homme qui n'a rien à se reprocher et
qui ne veut pas mentir.
--Alors, mon ami, il faut cesser de nous voir, car, moi, je n'accepte
pas la réputation de coquette fallacieuse.
--Vous ne pourrez jamais l'éviter. Toute femme qui s'entoure d'hommes
sans en favoriser aucun est condamnée à cette réputation. Qu'est-ce que
cela vous fait? Prenez-en votre parti, comme je prends le mien de passer
pour une victime.
--Vous prenez le beau rôle, mon très-cher; je refuse le mauvais.
--En quoi est-il si mauvais? Une femme de votre beauté et de votre
mérite a le droit de se montrer difficile et d'accepter les hommages.
--Vous voulez que je me pose en femme sans coeur?
--On vous adorera, on vous vantera d'autant plus, c'est la loi du monde
et de l'opinion. Prenez l'attitude qui convient à une personne qui veut
garder à tout prix son indépendance sans se condamner à la solitude.
--Vous me donnez de mauvais conseils. Je vois que vous m'aimez en
égoïste! Ma société vous est agréable, mon babil vous amuse. Vous n'avez
pas de sujets de jalousie, étant le mieux traité de mes serviteurs. Vous
voulez que cela continue, et vous vous arrangerez de tout ce qui
éloignera de moi les gens qui demandent à une femme d'être, avant tout,
sincère et bonne.
--Je commence à voir clair dans vos préoccupations. Vous voulez vous
marier?
--Qui m'en empêcherait?
--Ce ne serait pas moi, je n'ai pas de droite à faire valoir.
--Vous le reconnaissez?
--Je suis homme d'honneur.
--Eh bien! touchez-là, vous êtes un excellent ami.
Le marquis de Rivonnière baise la main de Césarine avec un respect dont
la tranquille abnégation me frappa. Je ne le croyais pas si soumis, et,
tout en ayant la figure penchée sur ma broderie, je le regardais de côté
avec attention.
--Donc, reprit-il après un moment de silence, vous allez faire un choix?
--Vous ai-je dit cela?
--Il me semble. Pourquoi ne le diriez-vous pas, puisque je suis et reste
votre ami?
--Au fait,... si cela était, pourquoi ne vous le dirais-je pas?
--Dites-le et ne craignez rien. Ai-je l'air d'un homme qui va se brûler
la cervelle?
--Non, certes, vous montrez bien qu'il n'y a pas de quoi.
--Si fait, il y aurait de quoi; mais on est philosophe ou on ne l'est
pas. Voyons, dites-moi qui vous avez choisi.
Je crus devoir empêcher Césarine de commettre une imprudence, et
m'adressant au marquis:
--Elle ne pourrait pas vous le dire, elle n'en sait rien.
--C'est vrai, reprit Césarine, que ma figure inquiète avertit du danger,
je ne le sais pas encore.
M. de Rivonnière me parut fort soulagé. Il connaissait les fantaisies de
Césarine et ne les prenait plus au sérieux. Il consentit à rire de son
irrésolution et à n'y rien voir de cruel pour lui, car, de tous ceux qui
gâtaient cette enfant si gâtée, il était le plus indulgent et le plus
heureux de lui épargner tout déplaisir.
--Mais dans tout cela, nous ne concluons pas. Il faut pourtant que nous
cessions de nous voir, ou que vous cessiez de m'aimer.
--Permettez-moi de vous voir et ne vous inquiétez pas de ma passion
déçue. Je la surmonterai, ou je saurai ne pas vous la rendre importune.
Césarine commençait à trouver le marquis trop facile. S'il eût prémédité
son rôle, il ne l'eût pas mieux joué. Je vis qu'elle en était surprise
et piquée, et que, pour un peu, elle l'eût ramené à elle par quelque
nouvel essai de séduction. Elle s'était préparée à une scène de colère
ou de chagrin, elle trouvait un véritable homme du monde dans le sens
chevaleresque et délicat du mot. Il lui semblait qu'elle était vaincue
du moment qu'il ne l'était pas.
--Retire-toi maintenant, lui dis-je à la dérobée, je me charge de savoir
ce qu'il pense.
Elle se retira en effet, se disant fatiguée et serrant la main de son
esclave assez froidement.
--Je vous demande la permission de rester encore un instant, me dit M.
de Rivonnière dès que nous fûmes seuls. Il faut que vous me disiez le
nom de l'heureux mortel....
--Il n'y a pas d'heureux mortel, répondis-je. M. Dietrich a en effet
reproché à sa fille la situation où ses atermoiements vous plaçaient;
elle a dit qu'elle se marierait pour en finir....
--Avec qui? avec moi?
--Non, avec l'empereur de la Chine; ce qu'elle a dit n'est pas plus
sérieux que cela.
--Vous voulez me ménager, mademoiselle de Nermont, ou vous ne savez pas
la vérité. Mademoiselle Dietrich aime quelqu'un.
--Qui donc soupçonnez-vous?
--Je ne sais pas qui, mais je le saurai. Elle a disparu du bal un quart
d'heure après avoir remis un billet à Bertrand, son homme de confiance.
Je l'ai suivie, cherchée, perdue. Je l'ai retrouvée sortant d'un passage
mystérieux. Elle m'a pris vivement le bras en m'ordonnant de la mener
danser. Je n'ai pu voir la personne qu'elle laissait derrière elle, ou
qu'elle venait de reconduire; mais elle avait beau rire et railler mon
inquiétude, elle était inquiète elle-même.
--Avez-vous quelqu'un en vue dans vos suppositions?
--J'ai tout le monde. Il n'est pas un homme parmi tous ceux qu'on reçoit
ici qui ne soit épris d'elle.
--Vous me paraissez résigné à n'être point jaloux de celui qui vous
serait préféré?
--Jaloux, moi? je ne le serai pas longtemps, car celui qu'elle voudra
épouser....
--Eh bien! quoi?
--Eh bien! quoi! Je le tuerai, parbleu!
--Que dites-vous là?
--Je dis ce que je pense et ce que je ferai.
--Vous parlez sérieusement?
--Vous le voyez bien, dit-il en passant son mouchoir avec un mouvement
brusque sur son front baigné de sueur.
Sa belle figure douce n'avait pas un pli malséant, mais ses lèvres
étaient pâles et comme violacées. Je fus très-effrayée.
--Comment, lui dis-je, vous êtes vindicatif à ce point, vous que je
croyais si généreux?
--Je suis généreux de sang-froid, par réflexion; mais dans la
colère,... je vous l'avais bien dit, je ne m'appartiens plus.
--Vous réfléchirez, alors!
--Non, pas avant de m'être vengé, cela ne me serait pas possible.
--Vous êtes capable d'une colère de plusieurs jours?
--De plusieurs semaines, de plusieurs mois peut-être.
--Alors c'est de la haine que vous nourrissez en vous sans la combattre?
Et vous vous vantiez tout à l'heure d'être philosophe!
--Tout à l'heure je mentais, vous mentiez, mademoiselle Dietrich mentait
aussi. Nous étions dans la convention, dans le savoir-vivre; à présent
nous voici dans la nature, dans la vérité. Elle est éprise d'un autre
homme que moi, sans se soucier de moi ni de rien au monde. Vous me
cachez son nom par prudence, mais vous comprenez fort bien mon
ressentiment, et moi je sens monter de ma poitrine à mon cerveau des
flots de sang embrasé. Ce qu'il y a de sauvage dans l'homme, dans
l'animal, si vous voulez, prend le dessus et réduit à rien les belles
maximes, les beaux sentiments de l'homme civilisé. Oui, c'est comme
cela! tout ce que vous pourriez me dire dans la langue de la
civilisation n'arrive plus à mon esprit C'est inutile. Il y a trois ans
que j'aime mademoiselle Dietrich; j'ai essayé, pour l'oublier, d'en
aimer une autre; cette autre, je la lui ai sacrifiée, et ç'à été une
très-mauvaise action, car j'avais séduit une fille pure, désintéressée,
une fille plus belle que Césarine et meilleure. Je ne la regrette pas,
puisque je n'avais pu m'attacher à elle; mais je sens ma faute d'autant
plus qu'il ne m'a pas été permis de la réparer. Une petite fortune en
billets de banque que j'envoyai à ma victime m'a été renvoyée à
l'instant même avec mépris. Elle est retournée chez ses parents, et,
quand je l'y ai cherchée, elle avait disparu, sans que, depuis deux ans,
j'aie pu retrouver sa trace. Je l'ai cherchée jusqu'à la morgue, baigné
d'une sueur froide, comme me voilà maintenant en subissant l'expiation
de mon crime, car c'est à présent que je le comprends et que j'en sens
le remords. Attaché aux pas de Césarine et poursuivant la chimère, je
m'étourdissais sur le passé.... On me brise, me voilà puni, honteux,
furieux contre moi! Je revois le spectre de ma victime. Il rit d'un rire
atroce au fond de l'eau où le pauvre cadavre gît peut-être. Pauvre
fille! tu es vengée, va! mais je te vengerai encore plus, Césarine
n'appartiendra à personne. Ses rêves de bonheur s'évanouiront en fumée!
Je tuerai quiconque approchera d'elle!
--Vous voulez jouer votre vie pour un dépit d'amour?
--Je ne jouerai pas ma vie, je nierai, j'assassinerai, s'il le faut,
plutôt que de laisser échapper ma proie!
--Et après?...
--Après, je n'attendrai pas qu'on me traîne devant les tribunaux, je
ferai justice de moi-même.
En parlant ainsi, le marquis, pâle et les yeux remplis d'un feu sombre,
avait pris son chapeau; je m'efforçai en vain de le retenir.
--Où allez-vous? lui dis-je, vous ne pouvez vous en prendre à personne.
--Je vais, répondit-il, me constituer l'espion et le geôlier de
Césarine. Elle ne fera plus un pas, elle n'écrira plus un mot que je ne
le sache!
Et il sortit, me repoussant presque de force.
Je courus chez Césarine, qui était déjà couchée et à moitié endormie.
Elle avait le sommeil prompt et calme des personnes dont la conscience
est parfaitement pure ou complètement muette. Je lui racontai ce qui
venait de se passer; elle m'écouta presque en souriant.
--Allons, dit-elle, je lui rends mon estime, à ce pauvre Rivonnière! Je
ne croyais pas avoir affaire à un amour si énergique. Cette fureur me
plaît mieux que sa plate soumission. Je commence à croire qu'il mérite
réellement mon amitié.
--Et peut-être ton amour?
--Qui sait? dit-elle en bâillant; peut-être! Allons! j'essayerai
d'oublier ton neveu. Écris donc vite un mot pour que le marquis ne se
tue pas cette nuit. Dis-lui que je n'ai rien résolu du tout.
J'étais si effrayée pour mon Paul, que j'écrivis à M. de Rivonnière en
lui jurant que Césarine n'aimait personne, et dès que M. Dietrich fut
rentré, je le suppliai de ne plus jamais songer à mon neveu pour en
faire son gendre.
M. de Rivonnière ne reparut qu'au bout de huit jours. Il m'avoua qu'il
n'avait pas cru à ma parole, qu'il avait espionné minutieusement
Césarine, et que, n'ayant rien découvert, il revenait pour l'observer de
près.
Césarine lui fit bon accueil, et sans prendre aucun engagement, sans
entrer dans aucune explication directe, elle lui laissa entendre qu'elle
l'avait soumis à une épreuve; mais bientôt elle se vit comme prise dans
un réseau de défiance et de jalousie. Le marquis commentait toutes ses
paroles, épiait tous ses gestes, cherchait à lire dans tous ses regards.
Cette passion ardente dont elle l'avait jugé incapable, qu'elle avait
peut-être désiré d'inspirer, lui devint vite une gêne, une offense, un
supplice. Elle s'en plaignit avec amertume et déclara qu'elle
n'épouserait jamais un despote. M. de Rivonnière se le tint pour dit et
ne reparut plus, ni à l'hôtel Dietrich, ni dans les autres maisons où il
eût pu rencontrer Césarine.
Césarine s'ennuya.
--C'est étonnant, me dit-elle un jour, comme on s'habitue aux gens! Je
m'étais figuré que ce bon Rivonnière faisait partie de ma maison, de mon
mobilier, de ma toilette, que je pouvais être absurde, bonne, méchante,
folle, triste sous ses yeux, sans qu'il s'en émût plus que s'en
émeuvent les glaces de mon boudoir. Il avait un regard pétrifié dans le
ravissement qui m'était agréable et qui me manque. Quelle idée a-t-il
eue de se transformer en Othello, du soir au lendemain? Je l'aimais un
peu en cavalier servant, je ne l'aime plus du tout en héros de
mélodrame.
--Oublie-le, lui dis-je; ne fais pas son malheur, puisque tu ne veux pas
faire son bonheur. Laisse passer le temps, puisque le célibat ne te pèse
pas, et puis tu choisiras parmi tes nombreux aspirants celui qui peut
t'inspirer un attachement durable.
--Qui veux-tu que je choisisse, puisque ce capitan veut tuer l'objet de
mon choix ou se faire tuer par lui? Voilà que ce choix doit absolument
entraîner mort d'homme! Est-ce une perspective réjouissante?
--Espérons que cette fureur du marquis passera, si elle n'est déjà
passée. Elle était trop violente pour durer.
--Qui sait si ce parfait homme du monde n'est pas tout simplement un
affreux sauvage? Et quand on pense qu'il n'est peut-être pas le seul qui
cache des passions brutales sous les dehors d'un ange! Je ne sais plus à
qui me fier, moi! Je me croyais pénétrante, je suis peut-être la dupe de
tous les beaux discours qu'on me fait et de toutes les belles manières
qu'on étale devant moi.
--Si tu veux que je te le dise, repris-je, décidée à ne plus la
ménager, je ne te crois pas pénétrante du tout.
--Vraiment! pourquoi?
--Parce que tu es trop occupée de toi-même pour bien examiner les
autres. Tu as une grande finesse pour saisir les endroits faibles de
leur armure; mais les endroits forts, tu ne veux jamais supposer qu'ils
existent. Tu aperçois un défaut, une fente; tu y glisses la lame du
poignard, mais elle y reste prise, et ton arme se brise dans ta main.
Voilà ce qui est arrivé avec M. de Rivonnière.
--Et ce qui m'arriverait peut-être avec tous les autres? Il se peut que
tu aies raison et que je sois trop personnelle pour être forte. Je
tâcherai de me modifier.
--Pourquoi donc toujours chercher la force, quand la douceur serait plus
puissante?
--Est-ce que je n'ai pas la douceur? Je croyais en avoir toutes les
suavités?
--Tu en as toutes les apparences, tous les charmes; mais ce n'est pour
toi qu'un moyen comme ta beauté, ton intelligence et tous tes dons
naturels. Au fond, ton coeur est froid et ton caractère dur.
--Comme tu m'arranges, ce matin! Faut-il que je sois habituée à tes
rigueurs! Eh bien! dis-moi, méchante: crois-tu que je pourrais devenir
tendre, si je le voulais?
--Non, il est trop tard.
--Tu n'admets pas qu'un sentiment nouveau, inconnu, l'amour par
exemple, pût éveiller des instincts qui dorment dans mon coeur!
--Non, ils se fussent révélés plus tôt. Tu n'as pas l'âme maternelle, tu
n'as jamais aimé ni tes oiseaux, ni tes poupées.
--Je ne suis pas assez femme selon toi!
--Ni assez homme non plus.
--Eh bien! dit-elle en se levant avec humeur, je tâcherai d'être homme
tout à fait. Je vais mener la vie de garçon, chasser, crever des
chevaux, m'intéresser aux écuries et à la politique, traiter les hommes
comme des camarades, les femmes comme des enfants, ne pas me soucier de
relever la gloire de mon sexe, rire de tout, me faire remarquer, ne
m'intéresser à rien et à personne. Voilà les hommes de mon temps; je
veux savoir si leur stupidité les rend heureux!
Elle sonna, demanda son cheval, et, malgré mes représentations, s'en
alla parader au bois, sous les yeux de tout Paris, escortée d'un
domestique trop dévoué, le fameux Bertrand, et d'un groom pur sang.
C'était la première fois qu'elle sortait ainsi sans son père ou sans
moi. Il est vrai de dire que, ne montant pas à cheval, je ne pouvais
l'accompagner qu'en voiture, et que, M. Dietrich ayant rarement le temps
d'être son cavalier, elle ne pouvait guère se livrer à son amusement
favori. Elle nous avait annoncé plus d'une fois qu'aussitôt sa majorité
elle prétendait jouir de sa liberté comme une jeune fille anglaise ou
américaine. Nous espérions qu'elle ne se lancerait pas trop vite. Elle
voulait se lancer, elle se lança, et de ce jour elle sortit seule dans
sa voiture, et rendit des visites sans se faire accompagner par
personne. Cette excentricité ne déplut point, bien qu'on la blâmât. Elle
lutta avec tant de fierté et de résolution qu'elle triompha des doutes
et des craintes des personnes les plus sévères. Je tremblais qu'elle ne
prit fantaisie d'aller seule à pied par les rues. Elle s'en abstint et
en somme, protégée par ses gens, par son grand air, par son luxe de bon
goût et sa notoriété déjà établie, elle ne courait de risques que si
elle eût souhaité d'en courir, ce qui était impossible à supposer.
Cette liberté précoce, à laquelle son père n'osa s'opposer dans la
situation d'esprit où il la voyait, l'enivra d'abord comme un vin
nouveau et lui fit oublier son caprice pour mon neveu; elle l'éloigna
même tout à fait de la pensée du mariage.
Paul revint d'Allemagne, et mes perplexités revinrent avec lui. Je ne
voulais pas qu'il revît jamais Césarine; mais comment lui dire de ne
plus venir à l'hôtel Dietrich sans lui avouer que je craignais une
entreprise plus sérieuse que la première contre son repos? Césarine
semblait guérie, mais à quoi pouvait-on se fier avec elle? Et, si, à mon
insu, elle lui tendait le piège du mariage, ne serait-il pas ébloui au
point d'y tomber, ne fût-ce que quelques jours, sauf à souffrir toute sa
vie d'une si terrible déception?
Je me décidai à lui dire toute la vérité, et je devançai sa visite en
allant le trouver à son bureau. Il avait un cabinet de travail chez son
éditeur; j'y étais à sept heures du matin, sachant bien qu'à peine
arrivé à Paris, il courrait à sa besogne au lieu de se coucher. Quand je
lui eus avoué mes craintes, sans toutefois lui parler des menaces de M.
de Rivonnière, qu'il eût peut-être voulu braver, il me rassura en riant.
--Je n'ai pas l'esprit porté au mariage, me dit-il, et, de toutes les
séductions que mademoiselle Dietrich pourrait faire chatoyer devant moi,
celle-ci serait la plus inefficace. Épouser une femme légère, moi!
Donner mon temps, ma vie, mon avenir, mon coeur et mon honneur à garder
à une fille sans réserve et sans frein, qui joue son existence à pile ou
face! Ne craignez rien, ma tante, elle m'est antipathique, votre
merveilleuse amie; je vous l'ai dit et je vous le répète. Je ferais donc
violence à mon inclination pour partager sa fortune? Je croyais que
toute ma vie donnait un démenti à cette supposition.
--Oui, mon enfant, oui, certes! ce n'est pas ton ambition que j'ai pu
craindre, mais quelque vertige de l'imagination ou des sens.
--Rassurez-vous, ma tante, j'ai une maîtresse plus jeune et plus belle
que mademoiselle Dietrich.
--Que me dis-tu là? tu as une maîtresse, toi?
--Eh bien donc! cela vous surprend?
--Tu ne me l'as jamais dit!
--Vous ne me l'avez jamais demandé.
--Je n'aurais pas osé; il y a une pudeur, même entre une mère et son
fils.
--Alors j'aurais mieux fait de ne pas vous le dire, n'en parlons plus.
--Si fait, je suis bien aise de le savoir. Ton grand prestige pour
Césarine venait de ce qu'elle t'attribuait la pureté des anges.
--Dites-lui que je ne l'ai plus.
--Mais où prends-tu le temps d'avoir une maîtresse?
--C'est parce que je lui donne tout le temps dont je peux disposer que
je ne vais pas dans le monde et ne perds pas une minute en dehors de mon
travail ou de mes affections.
--À la bonne heure! es-tu heureux?
--Très-heureux, ma tante.
--Elle t'aime bien?
--Non, pas bien, mais beaucoup.
--C'est-à-dire qu'elle ne te rend pas heureux?
--Vous voulez tout savoir?
--Eh! mon Dieu, oui, puisque je sais un peu.
--Eh bien!... écoutez, ma tante:
Il y a deux ans, deux ans et quelques mois, je me rendais de la part de
mon patron chez un autre éditeur, qui demeure en été à la campagne, sur
les bords de la Seine. Après la station du chemin de fer, il y avait un
bout de chemin à faire à pied, le long de la rivière, sous les saules.
En approchant d'un massif plus épais, qui fait une pointe dans l'eau, je
vis une femme qui se noyait. Je la sauvai, je la portai à une petite
maison fort pauvre, la première que je trouvai. Je fus accueilli par une
espèce de paysanne qui fit de grands cris en reconnaissant sa fille.
--Ah! la malheureuse enfant, disait-elle, elle a voulu périr! j'étais
sûre qu'elle finirait comme ça!
--Mais elle n'est pas morte, lui dis-je, soignez-la, réchauffez-la bien
vite; je cours chercher un médecin. Où en trouverais-je un par ici?
--Là, me dit-elle en me montrant une maison blanche en face de la
sienne, mais de l'autre côté de la rivière; sautez dans le premier
bateau venu, on vous passera.
Je cours aux bateaux, personne, dedans ni autour. Les bateaux sont
enchaînés et cadenassés. J'étais déjà mouillé. Je jette mon paletot, qui
m'eût embarrassé; je traverse à la nage un bras de rivière qui n'est pas
large. J'arrive chez le médecin, il est absent. Je demande qu'on m'en
indique un autre. On me montre le village derrière moi; je me rejette à
la rivière. Je reviens à la maison de la blanchisseuse, car la mère de
ma _sauvée_ était blanchisseuse: je voulais savoir s'il était temps
encore d'appeler le médecin. J'y rencontre précisément celui que j'avais
été chercher, et qui, se trouvant à passer par là, avait été averti
d'entrer.
--La pauvre fille en sera quitte pour un bain froid, me dit-il,
l'évanouissement se dissipe. Vous l'avez saisie à temps: c'est une bonne
chance, monsieur, quand le dévouement est efficace; mais il ne faut pas
en être victime, ce serait dommage. Vous êtes mouillé cruellement, et il
ne fait pas chaud; allez chez moi bien vite pendant que je surveillerai
encore un peu la malade.
Il ma fit monter bon gré mal gré dans son cabriolet, et donna l'ordre à
son domestique de gagner le pont, qui n'était pas bien loin, et de me
conduire bride abattue à sa maison pour me faire changer d'habits. En
cinq minutes, nous fûmes rendus. La femme du docteur, mise au courant en
deux mots par le domestique, qui retournait attendre son maître, me fit
entrer dans sa cuisine, où brûlait un bon feu; la servante m'apporta la
robe de chambre, le pantalon du matin, les pantoufles de son maître et
un bol de vin chaud. Je n'ai jamais été si bien dorloté.
J'étais à peine revêtu de la défroque du docteur qu'il arriva pour me
dire que ma noyée se portait bien et pour me signifier que je ne
sortirais pas de chez lui avant d'avoir dîné, pendant que mes habits
sécheraient. Mais tous ces détails sont inutiles, j'étais chez des gens
excellents qui me renseignèrent amplement sur le compte de Marguerite;
c'est le nom de la jeune fille qui avait voulu se suicider.
Elle avait seize ans. Elle était née dans cette maisonnette où je
l'avais déposée et où elle avait partagé les travaux pénibles de sa
mère, tout en apprenant d'une voisine un travail plus délicat qu'elle
faisait à la veillée. Elle était habile raccommodeuse de dentelles.
C'était une bonne et douce fille, laborieuse et nullement coquette; mais
elle avait le malheur d'être admirablement belle et d'attirer les
regards. Sa mère l'envoyant porter l'ouvrage aux pratiques dans le
village et les environs, elle avait rencontré, l'année précédente, un
bel étudiant qui flânait dans la campagne et qui la guettait à son insu
depuis plusieurs jours. Il lui parla, il la persuada, elle le suivit.
--Il faut vous dire,--c'est le docteur qui parle,--qu'elle était fort
maltraitée par sa mère, qui est une vraie coquine et qui n'eût pas mieux
demandé que de spéculer sur elle, mais qui jeta les hauts cris quand
l'enfant disparut sans avoir été l'objet d'un contrat passé à son
Profit.
» Au bout de deux mois environ, l'étudiant, qui avait mené Marguerite à
Paris ou aux environs, on ne sait où, partit pour aller se marier dans
sa province, abandonnant la pauvre fille après lui avoir offert de
l'argent qu'elle refusa. Elle revint chez sa mère, qui lui eût pardonné
si elle lui eût rapporté quelque fortune, et qui l'accabla d'injures et
de coups en apprenant qu'elle n'avait rien accepté.
»--Depuis cette triste aventure,--c'est toujours le docteur qui
parle,--Marguerite s'est conduite sagement et vertueusement, travaillant
avec courage, subissant les reproches et les humiliations avec douceur;
ma femme l'a prise en amitié et lui a donné de l'ouvrage. Moi, j'ai eu à
la soigner, car le chagrin l'avait rendue très-malade. Heureusement pour
elle, elle n'était pas enceinte,--malheureusement peut-être, car elle se
fût rattachée à la vie pour élever son enfant. Depuis quelques semaines,
elle était plus à plaindre que jamais, sa mère voulait qu'elle se vendit
à un vieillard libertin que je connais bien, mais que je ne nommerai pas:
c'est mon plus riche client, et il passe pour un grand philanthrope.
Cette persécution est devenue si irritante que Marguerite a perdu la
tête et a voulu se tuer aujourd'hui pour échapper au mauvais destin qui
la poursuit. Je ne sais pas si vous lui avez rendu service en la
sauvant, mais vous avez fait votre devoir, et en somme vous avez sauvé
une bonne créature qui eût été honnête, si elle eût eu une bonne mère.
«--Ne lui ouvrirez-vous pas votre maison, docteur, ou ne trouverez-vous
pas à la placer quelque part?
«--J'y ai fait mon possible; mais sa mère ne veut pas qu'on lui arrache
sa proie. Ma position dans le pays ne me permet pas d'opérer un
enlèvement de mineure.
«--Alors que deviendra-t-elle, la malheureuse?
«--Elle se perdra, ou elle se tuera.
Telle fut la conclusion du docteur. Il était bon, mais il avait affaire
à tant de désastres et de misères qu'il ne pouvait que se résigner à
voir faillir, souffrir ou mourir.
Le lendemain, je retournai voir Marguerite avec un projet arrêté; je la
trouvai seule, encore pâle et faible. Sa mère était en courses pour
servir ses pratiques. La pauvre fille pleura en me voyant. Je voulus lui
faire promettre pour ma récompense qu'elle renoncerait au suicide. Elle
baissa la tête en sanglotant et ne répondit pas.
--Je sais votre histoire, lui dis-je, je sais votre intolérable
position. Je vous plains, je vous estime et je veux vous sauver; mais
je ne suis pas riche et ne peux vous offrir qu'une condition
très-humble. Je connais une très-honnête ouvrière, douce et
désintéressée, d'un certain âge; je vous placerai chez elle, et, pour
une modeste pension que je lui servirai, elle vous logera et vous
nourrira jusqu'à ce que vous puissiez subsister de votre travail.
Voulez-vous accepter?
Elle refusa. Je crus qu'elle s'était décidée à céder aux infâmes
exigences de sa mère; mais je me trompais. Elle croyait que je voulais
faire d'elle ma maîtresse.
»--Si j'allais avec vous, me dit-elle, vous ne m'épouseriez pas!
»--Non certainement, répondis-je. Je ne compte pas me marier.
»--Jamais?
»--Pas avant dix ou douze ans. Je n'aurais pas le moyen d'élever une
famille.
»--Mais si vous trouviez une femme riche?
»--Je ne la trouverai pas.
»--Qui sait?
»--Si je la trouvais, il faudrait qu'elle attendit pour m'épouser que je
fusse riche moi-même. Je ne veux rien devoir à personne.
»--Et qu'est-ce que je serais pour vous, si vous m'emmeniez?
»--Rien.
»--Vraiment, rien? Vous n'exigeriez pas de reconnaissance?
«--Pas la moindre. Je ne suis pas amoureux de vous, toute belle que
vous êtes. Je n'ai pas le temps d'avoir une passion, et, s'il faut vous
tout dire, je ne me sens capable de passion que pour une femme dont je
serais le premier amour. M'éprendre de votre beauté pour mon plaisir,
dans la situation où je vous rencontre, me semblerait une lâcheté, un
abus de confiance. Je vous offre une vie honnête, mais laborieuse et
très-précaire. On vous propose le bien-être, la paresse et la honte.
Vous réfléchirez. Voici mon adresse. Cachez-la bien, car vous
n'échapperez à l'autorité de votre mère qu'en vous tenant cachée
vous-même. Si vous avez confiance en moi, venez me trouver.
«--Mais, mon Dieu! s'écria-t-elle toute tremblante, pourquoi êtes-vous
si bon pour moi?
«--Parce que je vous ai empêchée de mourir et que je vous dois de vous
rendre la vie possible.»
Je la quittai. Le lendemain, elle était chez moi; je la conduisis chez
l'ouvrière qui devait lui donner asile, et je ne la revis pas de huit
jours.
Quand j'eus le temps d'aller m'informer d'elle, je la trouvai au
travail; son hôtesse se louait beaucoup d'elle. Marguerite me dit
qu'elle était heureuse, et quelques mois qui se passèrent ainsi me
convainquirent de sa bonne conscience et de sa bonne conduite. Elle
travaillait vite et bien, ne sortait jamais qu'avec sa nouvelle amie, et
lui montrait une douceur et un attachement dont celle-ci était fort
touchée J'étais content d'avoir réussi à bien placer un petit bienfait,
ce qui est plus difficile qu'on ne pense.
--Alors,... tu es devenu amoureux d'elle?
--Non, c'est elle qui s'est mise à m'aimer, à s'exagérer mon mérite, à
me prendre pour un dieu, à pleurer et à maigrir de mon indifférence.
Quand je voulus la confesser, je vis qu'elle était désespérée de ne pas
me plaire.
»--Vous me plaisez, lui dis-je; là n'est pas la question. Si vous étiez
une fille légère, je vous aurais fait la cour éperdument; mais vous
méritez mieux que d'être ma maîtresse, et vous ne pouvez pas être ma
femme, vous le savez bien.
»--Je le sais trop, répondit-elle; vous êtes un homme fier et sans
tache, vous ne pouvez pas épouser une fille souillée; mais si j'étais
votre maîtresse, vous me mépriseriez donc?
»--Non certes; à présent que je vous connais, j'aurais pour vous les
plus grands égards et la plus solide amitié.
»--Et cela durerait....
»--Le plus longtemps possible, peut-être toujours.
»--Vous ne promettez rien absolument.
»--Rien absolument, et j'ajoute que votre sort ne serait pas plus
brillant qu'il ne l'est à présent. Je n'ai pas de chez moi, je vis de
privations, je ne pourrais vous voir de toute la journée. Je vous
empêcherais de manquer du nécessaire; mais je ne pourrais vous procurer
ni bien-être, ni loisir, ni toilette.
»--J'accepte cette position-là, me dit-elle; tant que je pourrai
travailler, je ne vous coûterai rien. Votre amitié, c'est tout ce que
je demande, je sais bien que je ne mérite pas davantage; mais que je
vous voie tous les jours, et je serai contente.»
Voilà comment je me suis lié à Marguerite, d'un lien fragile en
apparence, sérieux en réalité, car... mais je vous en ai dit assez pour
aujourd'hui, ma bonne tante! J'entends la sonnette, qui m'avertit d'une
visite d'affaires. Si vous voulez tout savoir,... venez demain chez
moi.
--Chez toi? Tu as donc un _chez toi_ à présent?
--Oui, j'ai loué rue d'Assas un petit appartement où travaillent
toujours ensemble Marguerite et madame Féron, l'ouvrière qui l'a
recueillie et qui s'est attachée à elle. J'y vais le soir seulement;
mais demain nous aurons congé dès midi, et si vous voulez être chez nous
à une heure, vous m'y trouverez.
Le lendemain à l'heure dite, je fus au numéro de la rue d'Assas qu'il
m'avait donné par écrit. Je demandai au concierge mademoiselle Féron,
raccommodeuse de dentelles, et je montai au troisième. Paul m'attendait
sur le palier, portant dans ses bras un gros enfant d'environ un an,
frais comme une rose, beau comme sa mère, laquelle se tenait, émue et
craintive, sur la porte. Paul mit son fils dans mes bras en me disant:
--Embrassez-le, bénissez-le, ma tante; à présent vous savez toute mon
histoire.
J'étais attendrie et pourtant mécontente. La brusque révélation d'un
secret si bien gardé remettait en question pour moi l'avenir logique que
j'eusse pu rêver pour mon neveu, et qui, dans mes prévisions, n'avait
jamais abouti à une maîtresse et à un fils naturel.
L'enfant était si beau et le baiser de l'enfance est si puissant que je
pris le petit Pierre sur mes genoux dès que je fus entrée et le tins
serré contre mon coeur sans pouvoir dire un mot. Marguerite était à mes
pieds et sanglotait.
--Embrasse-la donc aussi! me dit Paul; si elle ne le méritait pas, je ne
t'aurais pas attirée ici.
J'embrassai Marguerite et je la contemplai. Paul m'avait dit vrai; elle
était plus belle dans sa petite tenue de grisette modeste que Césarine
dans tout l'éclat de ses diamants. Les malheurs de sa vie avaient donné
à sa figure et à sa taille parfaites une expression pénétrante et une
langueur d'attitudes qui intéressaient à elle au premier regard, et qui
à chaque instant touchaient davantage. Je m'étonnai qu'elle n'eût pas
inspiré à Paul une passion plus vive que l'amitié; peu à peu je crus en
découvrir la cause: Marguerite était une vraie fille du peuple, avec les
qualités et les défauts qui signalent une éducation rustique. Elle
passait de l'extrême timidité à une confiance trop expansive; elle
n'était pas de ces natures exceptionnelles que le contact d'un esprit
élevé transforme rapidement; elle parlait comme elle avait toujours
parlé; elle n'avait pas la gentillesse intelligente de l'ouvrière
parisienne; elle était contemplative plutôt que réfléchie, et, si elle
avait des moments où l'émotion lui faisait trouver l'expression
frappante et imagée, la plupart du temps sa parole était vulgaire et
comme habituée à traduire des notions erronées ou puériles.
On me présenta aussi madame Féron, veuve d'un sous-officier tué en
Crimée et jouissant d'une petite pension qui, jointe à son travail de
_repasseuse de fin_, la faisait vivre modestement. Elle aidait
Marguerite aux soins de son ménage et promenait l'enfant au Luxembourg,
n'acceptant pour compensation à cette perte de temps que la gratuité du
loyer. On me montra l'appartement, bien petit, mais prenant beaucoup
d'air sur les toits, et tenu avec une exquise propreté. Les deux femmes
avaient des chambres séparées, une pièce plus grande leur servait
d'atelier et de salon; la salle à manger et la cuisine étaient
microscopiques. Je remarquai un cabinet assez spacieux en revanche, où
Paul avait transporté quelques livres, un bureau, un canapé-lit et
quelques petits objets d'art.
--Tu travailles donc, même ici? lui dis-je.
--Quelquefois, quand monsieur mon fils fait des dents et m'empêche de
dormir; mais ce n'est pas pour me donner le luxe d'un cabinet que j'ai
loué cette pièce.
--Pourquoi donc?
--Vous ne devinez pas?
--Non.
--Eh bien! c'est pour vous, ma petite tante; c'est notre plus jolie
chambre et la mieux meublée; elle est tout au fond, et vous pourriez y
dormir et y travailler sans entendre le tapage de M. Pierre.
--Tu désires donc que je vienne demeurer avec toi?
--Non, ma tante, vous êtes mieux à l'hôtel Dietrich; mais vous n'y êtes
pas chez vous, et je vous ai toujours dit qu'un caprice de la belle
Césarine pouvait, d'un moment à l'autre, vous le faire sentir. J'ai
voulu avoir à vous offrir tout de suite un gîte, ne fût-ce que pour
quelques jours. Je ne veux pas qu'il soit dit que ma tante peut partir,
dans un fiacre, du palais qu'elle habite, avec l'embarras de savoir où
elle déposera ses paquets, et la tristesse de se trouver seule dans une
chambre d'hôtel. Voilà votre pied-à-terre, ma tante, et voici vos gens:
deux femmes dévouées et un valet de chambre qui, sous prétexte qu'il est
votre neveu, vous servira fort bien.
J'embrassai mon cher enfant avec un attendrissement profond. Toute la
famille me reconduisit jusqu'en bas, et je ne m'en allai pas sans
promettre de revenir bientôt. Il fut convenu que je ne verrais plus Paul
que chez lui, les jours où il aurait congé. Si d'une part j'étais
effrayée de le voir engagé, à vingt-quatre ans, dans une liaison que sa
jeune paternité rendrait difficile à rompre, d'autre part je le voyais à
l'abri des fantaisies de Césarine comme des vengeances du marquis, et
j'étais soulagée de l'anxiété la plus immédiate, la plus poignante.
Césarine s'aperçut vite de ce rassérènement et de l'émotion qui l'avait
précédé.
--Qu'as-tu donc? me dit-elle dès que je fus rentrée; tu es restée
longtemps, et tu as pleuré.
Je le niai.
--Tu me trompes, dit-elle; ton neveu doit être revenu... malade
peut-être? mais il est hors de danger, cela se voit dans tes yeux.
--Si mon neveu était tant soit peu malade, même hors de danger je ne
serais pas rentrée du tout. Donc ton roman est invraisemblable.
--J'en chercherai un autre, dix autres s'il le faut, et je finirai par
trouver le vrai. Il y a eu ce matin un drame dans ta vie, comme on dit.
--Eh bien! peut-être, répondis-je, pressée que j'étais de détourner de
Paul, une fois pour toutes, ses préoccupations. Mon neveu m'a causé
aujourd'hui une grande surprise. Il m'a révélé qu'il était marié.
--Ah! la bonne plaisanterie! s'écria Césarine en éclatant de rire, bien
qu'elle fût devenue très-pâle; voilà tout ce que tu as imaginé pour me
dégoûter de lui? Est-ce qu'il aurait pu se marier sans ton consentement?
--Parfaitement! Il est majeur, émancipé de ma tutelle.
--Et il ne t'aurait pas seulement fait part de son mariage, ce modèle
des neveux?
--Dans un mariage d'amour, on ne veut consulter personne, si l'on craint
d'inquiéter ses amis. Heureusement il a fait un bon choix. J'ai vu sa
femme aujourd'hui.
--Elle est jolie?
--Elle est jolie et elle est belle.
--Plus que moi, j'imagine?
--Incontestablement.
--Quels contes tu me fais!
--J'ai embrassé leur fils, un enfant adorable.
--Leur fils! le fils de ton neveu? Est-ce que ton neveu est en âge
d'avoir un fils? C'est un marmot que tu veux dire?
--Un marmot, soit. Il a un an déjà.
--Pauline, jure que tu ne te moques pas de moi!
--Je te le jure.
--Alors c'est fini, dit-elle, voilà ma dernière illusion envolée comme
les autres!
Et, se détournant, l'étrange fille mit sa figure dans ses mains et
pleura amèrement.
Je la regardais avec stupeur, me demandant si ce n'était pas un jeu pour
m'attendrir et m'amener à la rétractation d'un mensonge. Voyant que je
ne lui disais rien, elle sortit avec impétuosité. Je la suivis dans sa
chambre, où M. Dietrich, étonné de ne pas nous voir descendre pour
dîner, vint bientôt nous rejoindre. Césarine ne se fit pas questionner,
elle était dans une heure d'expansion et pleurait de vraies larmes.
--Mon père, dit-elle, viens me consoler, si tu peux, car Pauline est
très-indifférente à mon chagrin. Son neveu est marié! marié depuis
longtemps, car il est déjà père de famille. J'ai fait le roman le plus
absurde; mais ne te moque pas de moi, il est si douloureux! Cela
t'étonne bien: pourquoi? ne te l'avais-je pas dit, qu'il était le seul
homme que je pusse aimer? Il avait tout pour lui, l'intelligence, la
fermeté, la dignité du caractère et la pureté des moeurs, cette chose
que je chercherais en vain chez les hommes du monde, à commencer par le
marquis! Je ne m'étais pas dit, sotte fille que je suis, qu'un jeune
homme ne pouvait rester pur qu'à la condition de se marier tout jeune et
de se marier par amour. Maintenant je peux bien chercher toute ma vie un
homme qui n'ait pas subi la souillure du vice. Je ne le rencontrerai
jamais, à moins que ce ne soit un enfant idiot, dont je rougirais d'être
la compagne, car je sais le monde et la vie à présent. Il ne s'y trouve
plus de milieu entre la niaiserie et la perversité. Mon père,
emmène-moi, allons loin d'ici, bien loin, en Amérique, chez les
sauvages.
--Il ne me manquerait plus que cela! lui dit en souriant M. Dietrich; tu
veux que nous nous mettions à la recherche du dernier des Mohicans?
Il ne prenait pas son désespoir au sérieux; elle le força d'y croire en
se donnant une attaque de nerfs qu'elle obtint d'elle-même avec effort
et qui finit par être réelle, comme il arrive toujours aux femmes
despotes et aux enfants gâtés. On se crispe, on crie, on exhale le dépit
en convulsions qui ne sont pas précisément jouées, mais que l'on
pourrait étouffer et contenir, si elles étaient absolument vraies
intérieurement. Bientôt la véritable convulsion se manifeste et punit la
volonté qui l'a provoquée, en se rendant maîtresse d'elle et en
violentant l'organisme. La nature porte en elle sa justice, le châtiment
immédiat du mal que l'individu a voulu se faire à lui-même.
Il fallut la mettre au lit et dîner sans elle, tard et tristement. Je
racontai toute la vérité à M. Dietrich. Il n'approuva pas le mensonge
que j'avais fait à Césarine, et parut étonné de me voir, pour la
première fois sans doute de ma vie, disait-il, employer un moyen en
dehors de la vérité. Je lui racontai alors les menaces de M. de
Rivonnière et lui avouai que j'en étais effrayée au point de tout
imaginer pour préserver mon neveu. M. Dietrich n'attacha pas grande
importance à la colère du marquis; il m'objecta que M. de Rivonnière
était un homme d'honneur et un homme sensé, que dans la colère il
pouvait déraisonner un moment, mais qu'il était impossible qu'il ne fût
pas rentré en lui-même dès le lendemain de son emportement.
--Et alors, lui dis-je, vous allez dissuader Césarine, lui faire savoir
que mon neveu est encore libre? Vous la tromperiez plus que je ne l'ai
trompée: il n'est plus libre.
Il me promit de ne rien dire.
--Je n'ai pas fait le mensonge, dit-il, je feindrai d'être votre dupe,
d'autant plus que je n'admettrais pas qu'un jeune homme, lié comme il
l'est maintenant, put songer au mariage.
Césarine fut comme brisée durant quelques jours, puis elle reprit sa vie
active et dissipée, et parut même encourager à sa manière quelques
prétentions de mariage autour d'elle. Tous les matins il y avait assaut
de bouquets à la porte de l'hôtel, tous les jours, assaut de visites dès
que la porte était ouverte.
Je voyais de temps en temps Paul et Marguerite rue d'Assas. Je me
confirmais dans la certitude que cette association ne les rendait
heureux ni l'un ni l'autre, et que l'enfant seul remplissait d'amour et
de joie le coeur de Paul. Marguerite était à coup sûr une honnête
créature, malgré la faute commise dans son adolescence; mais cette faute
n'en était pas moins un obstacle au mariage qu'elle désirait, et que,
pas plus que moi, Paul ne pouvait admettre. Un jour, ils se querellèrent
devant moi en me prenant pour juge.
--Si je n'avais pas eu un enfant, disait Marguerite, je n'aurais jamais
songé au mariage, car je sais bien que je ne le mérite pas; mais depuis
que j'ai mon Pierre, je me tourmente de l'avenir et je me dis qu'il
méprisera donc sa mère plus tard, quand il comprendra qu'elle n'a pas
été jugée digne d'être épousée? Ça me fait tant de mal de songer à ça,
qu'il y a des moments où je me retiens d'aimer ce pauvre petit, afin
d'avoir le droit de mourir de chagrin. Ah! je ne l'avais pas comprise,
cette faute qui me paraît si lourde à présent! Je trouvais ma mère
cruelle de me la reprocher, je trouvais Paul bon et juste en ne me la
reprochant pas; mais voilà que je suis mère et que je me déteste. Je
sais bien que Paul n'abandonnera jamais son fils, il n'y a pas de
danger, il est trop honnête homme et il l'aime trop! mais moi, moi,
qu'est-ce que je deviendrai, si mon fils se tourne contre moi?
--Il te chérira et te respectera toujours, répondit Paul. Cela, je t'en
réponds, à moins que, par tes plaintes imprudentes, tu ne lui apprennes
ce qu'il ne doit jamais savoir.
--Comme c'est commode, n'est-ce pas! de cacher aux enfants que leurs
parents ne sont pas mariés! Pour cela, il faudrait ne jamais me quitter,
et qu'est-ce qui me répond que tu ne te marieras pas avec une autre!
Je crus devoir intervenir.
--Il est du moins certain, dis-je à Marguerite, qu'il est devenu
très-difficile à mon neveu de faire le mariage honorable et relativement
avantageux auquel un homme dans sa position peut prétendre. L'abandon
qu'il vous fait de sa liberté, de son avenir peut-être, devrait vous
suffire, ma pauvre enfant! Songez que jusqu'ici tous les sacrifices sont
de son côté, et que vous n'auriez pas bonne grâce à lui en demander
davantage.
--Vous avez raison, vous! répondit-elle en me baisant les mains; vous
êtes sévère, mais vous êtes bonne. Vous me dites la vérité; lui, il me
ménage, il est trop fier, trop doux, et j'oublie quelquefois que je lui
dois tout, même la vie!
Elle se soumettait. C'était une bonne âme, éprise de justice, mais trop
peu développée par le raisonnement pour trouver son chemin sans aide et
sans conseil. Quand elle avait compris ses torts, elle les regrettait
sincèrement, mais elle y retombait vite, comme les gens qu'une bonne
éducation première n'a pas disciplinés. Elle avait des instincts
spontanés, égoïstes ou généreux, qu'elle ne distinguait pas les uns des
autres et qui l'emportaient toujours au delà du vrai, Paul était un peu
fatigué déjà de ses inquiétudes sans issue, de sa jalousie sans objet,
en un mot de ce fonds d'injustice et de récrimination dont une femme
déchue sait rarement se défendre. Je sortis avec lui ce jour-là, et je
lui reprochai de traiter Marguerite un peu trop comme une enfant.
--Puisque ce malheureux lien existe, lui dis-je, et que tu crois ne
devoir jamais le rompre, tâche de le rendre moins douloureux. Élève les
idées de cette pauvre femme, adoucis les aspérités de son caractère. Il
ne me semble pas que tu lui dises ce qu'il faudrait lui dire pour qu'au
lieu de déplorer le sort que tu lui as fait, elle le comprenne et le
bénisse.
--J'ai dit tout ce qu'on peut dire, répondit-il; mais c'est tous les
jours à recommencer. Les vrais enfants s'instruisent et progressent à
toute heure, je le vois déjà par mon fils; mais les filles dont le
développement a été une chute n'apprennent plus rien. Marguerite ne
changera pas, c'est à moi d'apprendre à supporter ses défauts. Ce
qu'elle ne peut pas obtenir d'elle-même, il faut que je l'obtienne de
moi, et j'y travaille. Je me ferai une patience et une douceur à toute
épreuve. Soyez sûre qu'il n'y a pas d'autre remède: c'est pénible et
agaçant quelquefois; mais qui peut se vanter d'être parfaitement heureux
en ménage? Je pourrais être très-légitimement marié avec une femme
jalouse, de même que je pourrais être pour Marguerite un amant
soupçonneux et tyrannique. Croyez bien, ma tante, que dans ce mauvais
monde où l'on s'agite sous prétexte de vivre, on doit appeler heureuse
toute situation tolérable, et qu'il n'y a de vrai malheur que celui qui
écrase ou dépasse nos forces. Si je n'avais pas une maîtresse, je serais
forcé de supprimer l'affection et de ne chercher que le plaisir. Les
femmes qui ne peuvent donner que cela me répugnent. C'est une bonne
chance pour moi d'avoir une compagne qui m'aime, qui m'est fidèle et que
je puis aimer d'amitié quand, l'effervescence de la jeunesse assouvie,
nous nous retrouverons en face l'un de l'autre. Cela mérite bien que je
supporte quelques tracasseries, que je pardonne un peu d'ingratitude,
que je surmonte quelques impatiences. Et, quand je regarde ce bel enfant
qu'elle m'a donné, qui est bien à moi, qu'elle a nourri d'un lait pur et
qu'elle berce sur son coeur des nuits entières, je me sens bien marié,
bien rivé à la famille et bien content de mon sort.
Paul était libre ce jour-là. Je l'emmenai dîner avec moi chez un
restaurateur, et nous causâmes intimement. J'étais libre moi-même. M.
Dietrich avait été surveiller de grands travaux à sa terre de Mireval;
Césarine avait dû dîner chez ses cousines.
Nous approchions du printemps. Je rentrai à neuf heures et fus fort
surprise de la trouver dînant seule dans son appartement.
--Je suis rentrée à huit heures seulement, me dit-elle. Je n'ai pas dîné
chez les cousines, je ne me sentais pas en train de babiller. Je me suis
attardée à la promenade, et j'ai fait dire à ma tante de ne pas
m'attendre. Ne me gronde pas d'être rentrée à la nuit, quoique seule.
Il fait si bon et si doux que j'ai pris fantaisie de courir en voiture
autour du lac à l'heure où il est désert; cette heure où tout le monde
dîne est décidément la plus agréable pour aller au bois de Boulogne. Où
as-tu donc dîné, toi? J'espérais te trouver ici.
--J'ai dîné avec mon neveu.
--Et avec sa femme? dit-elle en me regardant avec une ironie singulière.
Sais-tu qu'il te trompe, ton neveu, et qu'il n'est pas marié du tout?
--C'est tout comme, répondis-je. Il est peut-être plus enchaîné que s'il
était marié.
--Enchaîné est le mot, et je vois que tu y mets de la franchise.
--Je ne sais ce que tu veux dire.
--Ni ce que tu dis, ma bonne Pauline, tu t'embrouilles, tu n'y es plus;
mais moi je sais toute la vérité.
--Quoi! que sais-tu?
--Écoute: avant d'aller au bois faire mes réflexions, j'avais été faire
connaissance avec la belle Marguerite.
--Tu railles!
--Tu vas voir. Je savais que tous les soirs M. Paul quittait son bureau
pour aller passer la nuit rue d'Assas chez une madame Féron qui y louait
ou qui était censée y louer un appartement. Je savais encore que ton
neveu ne s'y rendait que bien rarement dans le jour; or, comme il était
quatre heures et que j'étais résolue à connaître la vérité aujourd'hui.
--Pourquoi aujourd'hui?
--Parce que M. Salvioni, ce noble italien qui me suit partout et que ma
tante Helmina protège, m'avait fait hier à l'Opéra une déclaration assez
pressante pendant le ballet de la Muette. Il est très-beau, ce
descendant des Strozzi. Il a de l'esprit, de la poésie et un petit
accent agréable
Showing first 200,000 characters. Full text: gutenberg.org/ebooks/14564