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Jeanne la Fileuse: Épisode de l'Émigration Franco-Canadienne aux États-Unis

by Honoré Beaugrand · French · Gutenberg #14536 · 379,568 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Jeanne la Fileuse: Épisode de l'Émigration Franco-Canadienne aux États-Unis
    
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Title: Jeanne la Fileuse: Épisode de l'Émigration Franco-Canadienne aux États-Unis

Author: Honoré Beaugrand


        
Release date: December 30, 2004 [eBook #14536]
                Most recently updated: October 28, 2024

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/14536

Credits: This text was adapted from that found at the Bibliothèque virtuelle.
        http://www.fsj.ualberta.ca/biblio/default.htm
         
        Thank you to Donald Ipperciel and the Faculté Saint-Jean
        (University of Alberta) for making it available.


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK JEANNE LA FILEUSE: ÉPISODE DE L'ÉMIGRATION FRANCO-CANADIENNE AUX ÉTATS-UNIS ***

This text was adapted from that found at the Bibliothèque virtuelle.
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Thank you to Donald Ipperciel and the Faculté Saint-Jean
(University of Alberta) for making it available.





Jeanne la Fileuse

Épisode de l'Émigration Franco-Canadienne aux États-Unis

Par H. Beaugrand



PRÉFACE

DE LA DEUXIÈME ÉDITION

Le gouvernement de la province de Québec a promis de faire de
nouveaux efforts pour enrayer la marche de l'émigration qui dépeuple
les campagnes du Canada français, au profit des centres industriels
des États de la Nouvelle-Angleterre.

Les essais d'une administration précédente, en 1878-1879, basés sur
des informations superficielles ou erronées, ont malheureusement
échoué, et les dépenses faites sont restées absolument infructueuses.
Le flot d'émigration a persisté et plusieurs de nos plus riches
campagnes ont gravement souffert de cet exode qui est le résultat
évident d'une fausse situation économique.

L'éminent et sympathique auteur de la _France aux Colonies_, M.
Rameau, avait déjà traité cette question, en 1859, avec la haute
autorité que chacun se plaît à lui reconnaître. Malheureusement le
mouvement qu'il croyait entravé par les mesures énergiques inaugurées
en 1856 s'est accentué depuis quelques années, et chacun se demande
aujourd'hui comment cela pourrait bien finir.

Les centres franco-canadiens aux États-Unis ont augmenté en nombre et
en importance, et il est à peine un État, une ville ou un village, de
la Nouvelle-Angleterre qui ne compte aujourd'hui des Canadiens
français comme députés, conseillers municipaux, avocats, notaires,
médecins, marchands, etc.

Nos compatriotes sont devenus, tout en restant français de coeur et
de sympathies, citoyens de la république américaine et leur influence
politique va grandissant chaque jour chez nos voisins, qui ont appris
à les connaître et à apprécier leurs solides qualités.

Cette question de l'émigration est devenue de plus en plus complexe,
et nous avons hâte de voir le gouvernement actuel à l'oeuvre, afin
d'observer les résultats de sa politique de rapatriement.

Rien n'a été changé dans la deuxième édition de ce travail, qui
reste ce qu'il était en 1878. La première édition était épuisée, et
l'auteur, convaincu que ce qui était déplorable il y a dix ans, l'est
davantage aujourd'hui, a cru de son devoir de contribuer à tenir
l'opinion publique en éveil, sur les désastreuses conséquences d'une
politique de laisser faire et d'indifférence de la part de ceux qui
sont chargés de veiller au progrès et à l'avancement de la race
française, sur les bords du Saint-Laurent.

_Montréal, septembre 1888._


PRÉFACE

DE LA PREMIÈRE ÉDITION

Le livre que je présente aujourd'hui au public, sous le titre de
_Jeanne la Fileuse_, est moins un roman qu'un pamphlet; moins un
travail littéraire qu'une réponse aux calomnies que l'on s'est plu à
lancer dans certains cercles politiques contre les populations
franco-canadiennes des États-Unis.

C'est pourquoi je m'empresse de déclarer que je n'ai eu qu'un but, en
le publiant: celui de rétablir la vérité, tout en défendant l'honneur
et le bon nom de mes compatriotes émigrés.

Je n'insisterai pas sur ce sujet délicat, car chacun sait qu'il
a été de mode depuis quelques années de crier à la misère, à
l'asservissement et à la décadence morale de ceux qui ont été forcés
par la _famine_, à prendre la route de l'exil.

Je sais que l'on dira que je favorise l'émigration et que je suis
opposé au rapatriement de nos compatriotes émigrés; et c'est pourquoi
je m'empresse de protester d'avance contre cette imputation
mensongère. Je suis et j'ai toujours été en faveur du retour au pays
de mes compatriotes émigrés, mais je répète aujourd'hui ce que
j'écrivais en 1874 dans les colonnes de _L'Écho du Canada_:

«Pour ce qui concerne la question du rapatriement, nous posons
comme principe, qu'étant données les facilités nécessaires, les
Canadiens-français des États-Unis retourneront en masse au pays
qu'ils n'ont cessé de chérir et de regretter. Mais qu'on y
réfléchisse à Québec, avant d'agir; il est parfaitement faux que nous
soyons ici dans l'esclavage, et si c'est une croisade humanitaire
que l'on entreprend, l'on ferait bien d'y renoncer de suite. Les
Canadiens des États-Unis, comme règle générale, ne sont pas dans la
misère, et que ceux qui sont chargés de mettre à exécution ce plan
de rapatriement, veuillent bien se rappeler ce détail important.
S'il nous faut en juger par les rapports ridicules que nous voyons
reproduits dans les journaux canadiens, et si les législateurs de
Québec y ont puisé leurs informations, nous leur prédisons un fiasco
qui les étonnera d'autant plus que nous les croyons de bonne foi dans
leurs efforts.»

Les événements ont amplement prouvé, depuis, que j'avais raison: le
rapatriement a été une affaire manquée. On avait pris pour point
de départ des exagérations ridicules et des rapports fantaisistes
fabriqués pour produire une commisération qui n'avait aucune raison
d'être, et l'on a fait fausse route.

J'ai essayé, dans la mesure de mes humbles capacités, de rétablir la
vérité sur ce sujet important, et comme je l'ai dit plus haut, c'est
là l'unique but de ce travail.

Ai-je réussi? C'est au public intelligent à en juger.

J'ai cru devoir adopter la forme populaire du roman, afin
d'intéresser la classe ouvrière qui forme aux États-Unis la presque
totalité de mes lecteurs, mais je me suis efforcé, en même temps,
de faire une peinture fidèle des moeurs et des habitudes de nos
compatriotes émigrés. J'ai introduit en outre, dans mon ouvrage,
quelques statistiques qui ne sauraient manquer d'intéresser ceux qui
s'occupent des questions d'émigration et de rapatriement.

La première partie, intitulée: _Les campagnes du Canada_, traite
de la vie des habitants de la campagne du Canada français. La
deuxième partie, qui a pour titre: _Les filatures de l'étranger_,
est le récit des aventures d'une famille émigrée. Cette dernière
partie contient des renseignements authentiques sur la position
matérielle, politique, sociale et religieuse qu'occupent les
Canadiens de la Nouvelle Angleterre. L'intrigue est simple comme
les moeurs des personnages que j'avais à mettre en scène, et je me
suis efforcé d'éviter tout ce qui pouvait approcher l'exagération
et l'invraisemblance.

J'ai employé, en écrivant, plusieurs expressions usitées au Canada,
et que tous mes lecteurs comprendront facilement, sans qu'il soit
nécessaire d'en donner une définition spéciale. Je me suis servi
indistinctement, par exemple, des mots: _paysan, fermier,
habitant_, en parlant des cultivateurs; me basant sur l'usage que
l'on fait de ces expressions, dans les campagnes canadiennes. J'ai
aussi écrit _passager_, comme l'on dit généralement au Canada,
pour _voyageur_ qui est l'expression usitée en France; et ainsi
de suite.

Je donne ces explications afin que l'on ne soit pas trop sévère à mon
égard, si j'ai quelques fois sacrifié l'élégance du langage au désir
de me faire comprendre des classes ouvrières qui ne lisent encore que
bien peu.

Qu'on me permette, en dernier lieu, de dire un mot des difficultés
que j'ai rencontrées pour l'exécution typographique de ce volume.
Forcé de le confier à des imprimeurs américains qui ne connaissaient
pas un mot de français, il m'a fallu en surveiller personnellement
tous les détails, et malgré tous mes efforts, des incorrections se
sont glissées en plusieurs endroits. Écrit au jour le jour, publié
en feuilleton et mis en page immédiatement, sans être révisé, cet
ouvrage a droit à l'indulgence que l'on accorde généralement aux
articles de journaux.

C'est ce que je demande de la bienveillance du lecteur.

_Fall River, Mass., ce 15 mars 1878._




PREMIÈRE PARTIE

Les campagnes du Canada



I

Lavaltrie


  Assis dans mon canot d'écorce
  Prompt comme la flèche ou le vent,
  Seul, je brave toute la force
  Des rapides du Saint-Laurent.

(_Le Canotier_, L'Abbé Casgrain.)

[Henri-Raymond Casgrain, «Le Canotier» (vers 1-4), dans _Les Miettes.
Distractions poétiques_, Québec, Delisle, 1869.]

En descendant le Saint-Laurent, à dix lieues plus bas que Montréal,
on voit gracieusement assis sur la rive gauche du grand fleuve, un
joli village à l'aspect incontestablement normand.

Baptisé du nom de ses fondateurs, le bourg Lavaltrie fut jadis le
lieu de résidence d'une de ces vieilles et nobles familles françaises
qui émigrèrent en grand nombre au Canada vers le milieu du XVIIe
siècle.

Le fleuve, séparé quelques milles plus haut par l'île Saint-Sulpice,
se rejoint ici, et s'élargissant tout à coup, fait de Lavaltrie une
pointe couverte de sapins centenaires qui forment un des sites les
plus pittoresques du Canada français.

À quelques arpents du rivage, un petit îlot où le gouvernement a
depuis quelques années placé un phare, ajoute ses bords verdoyants au
tableau enchanteur qui éblouit les regards de tout amateur des
beautés de la nature.

De l'autre côté du fleuve, à une lieue à peu près, on découvre le
village de Contrecoeur, rendu à jamais historique par le nom et les
brillants exploits de ses fondateurs.

On voit plus bas, en suivant toujours le cours du Saint-Laurent, le
clocher lointain de Lanoraie, village aussi célèbre par les luttes
continuelles que ses habitants eurent à soutenir contre les féroces
Iroquois.

On était à la mi-juin 1872. À égale distance, entre les églises de
Lavaltrie et de Lanoraie, un canot monté par six hommes refoulait
lentement le courant du fleuve. La lassitude qui se lisait
visiblement sur les traits bronzés des voyageurs, témoignait d'une
longue route; leurs bras appesantis ne manoeuvraient qu'avec peine
les avirons qui, d'ordinaire, leur paraissaient si légers.

À l'arrière du canot, et évidemment chargé de conduire l'embarcation,
un jeune homme de 20 à 22 ans tenait avec habileté l'aviron qui lui
servait de gouvernail.

Son vêtement, moitié français moitié indien, dénotait cependant chez
lui de certaines prétentions à l'élégance, car ses guêtres brodées de
graines de verroterie multicolore démontraient qu'une main de femme
avait passé par là. D'une figure mobile et passionnée, il était
facile de voir, dans tous ses mouvements, la supériorité de
l'intelligence et l'habitude du commandement.

Ses compagnons, vêtus de vareuses en flanelle rouge ou bleue,
portaient de larges ceinturons en cuir, où brillait l'inséparable
couteau du voyageur canadien.

Le jeune homme s'adressant à celui qui, à l'avant du canot, semblait
en servir de guide.

--Ohé! Hervieux chante nous donc un de tes vieux refrains de chantier;
nous t'aiderons en choeur, et la route nous semblera moins longue.

--Oui, oui! une chanson, Hervieux, répétèrent à l'unisson les autres
voyageurs.

L'individu à qui s'adressaient ces paroles, se redressa avec un
certain orgueil, et déposant avec soin, une vieille pipe culottée au
fond du canot, il entonna d'une voie de stentor les couplets suivants
dont ses compagnons redirent le refrain:

  Mon père n'avait fille que moi,
    Canot d'écorce qui va voler.
  Et dessus la mer il m'envoie;
    Canot d'écorce qui vole, qui vole,
    Canot d'écorce qui va voler.

  Et dessus la mer il m'envoie,
    Canot d'écorce qui va voler.
  Le marinier qui me menait;
    Canot d'écorce qui vole, qui vole,
    Canot d'écorce qui va voler.

  Le marinier qui me menait,
    Canot d'écorce qui va voler.
  Me dit ma belle embrassez-moi
    Canot d'écorce qui vole, qui vole,
    Canot d'écorce qui va voler.

  Me dit ma belle embrassez-moi,
    Canot d'écorce qui va voler.
  Non, non, Monsieur, je ne saurais;
    Canot d'écorce qui vole, qui vole,
    Canot d'écorce qui va voler.

  Non, non, monsieur, je ne saurais,
    Canot d'écorce qui va voler.
  Car si mon papa le savait;
    Canot d'écorce qui vole, qui vole,
    Canot d'écorce qui va voler.

  Car si mon papa le savait,
    Canot d'écorce qui va voler.
  C'est bien sûr qu'il me battrait
    Canot d'écorce qui vole, qui vole,
    Canot d'écorce qui va voler.

Les échos du rivage répétaient la sauvage mélodie de ce chant
primitif et les fermières abandonnaient pour un instant les travaux
du ménage, pour écouter le chant des «voyageurs». Les enfants
suspendaient leurs jeux, et les jeunes filles joignaient leurs voix
cristallines au refrain qui leur arrivait porté par la brise du soir.

Le canot glissa plus vite sur la surface polie du Saint-Laurent et se
trouva bientôt en face du village de Lavaltrie. Après avoir mis leur
embarcation en sûreté, les voyageurs se dirigèrent vers les lumières
qui brillaient à travers les sapins, car il commençait à faire
nuit.



II

Les voyageurs


  Au fond de la forêt on entend de la hache
  Les coups retentissants, sinistres, réguliers,
  Puis on entend gémir le grand pin qui s'arrache,
  Et tombe en écrasant un rival à ses pieds.

(_L'Hiver_, L.-P. LeMay.)

[Léon-Pamphile LeMay, _L'Hiver_ (2e strophe), dans les _Essais
poétiques_, Québec, Desbarats, 1865.]

Vous souvient-il, lecteur, des «voyageurs» du bon vieux temps?

De ce temps, où nos pères et nos grands-pères partaient chaque
automne, aussi régulièrement que l'hirondelle voyageuse, pour aller
s'enfoncer dans les forêts vierges de l'Outaouais et de la Gatineau.

Le type du voyageur{1} était si bien dessiné et ses excentricités
en étaient si bizarres, qu'il nous semble que c'était hier.

Chaque village, sur le littoral du Saint-Laurent, depuis Montréal
jusqu'à Québec, fournissait son contingent annuel à la brigade «des
gens d'en haut».

On partait vers la mi-septembre en canot d'écorce; on remontait le
fleuve en chantant gaiement, les refrains sur l'aviron. À Montréal,
on achetait les haches de chantier et on prenait une «fête» avant de
mettre la proue vers «Bytown», où se trouvait alors le rendez-vous
des bons vivants:

  À Bytown, c'est une jolie place,
  Mais il y a beaucoup de crasse
    Il y a des jolies filles
    Et aussi des polissons,
  Dans les chantiers nous hivernerons,
  Dans les chantiers nous hivernerons.

Le premier soin, en arrivant à la future capitale du Canada, était
d'aller faire son engagement pour l'hiver, et de retirer une avance
de gages qui était ordinairement sacrifiée à Bacchus. Nos pères qui
ne se piquaient pas de connaître leur mythologie, disaient à «Molson».
Et Dieu sait, s'ils le patronnaient, ce célèbre distillateur à la
réputation éminemment franco-canadienne.

On reprenait alors, le gousset vide et le coeur léger, la route des
chantiers. On y arrivait entre la mi-octobre et le premier novembre.
Le premier soin était de choisir au milieu d'une forêt d'arbres deux
ou trois fois centenaires, un lieu propice à bâtir une rude cabane en
«plançons», qui était généralement connue sous le nom de chantier.

Le «cook»--cuisinier--y installait ses marmites.

Chacun voyait à s'y établir aussi confortablement que possible, et le
jour suivant, on entendait résonner la hache qui abattait sans pitié
les souverains de ces forêts immenses.

Après des journées d'un travail presque surhumain et inconnu
aujourd'hui, on s'assemblait au coin de l'âtre et chacun y racontait
ses aventures plus ou moins... véridiques.

La bouteille faisait sa ronde habituelle et une «complainte»
finissait ordinairement la soirée.

On dormait sans soucis, et quelquefois en rêvant à la maison
paternelle des bords du Saint-Laurent, et à celle qui attendait avec
impatience le retour du voyageur.

Le chantier était souvent troublé, durant la nuit, par le voisinage
d'un ours que les senteurs de la cuisine avaient attiré à une mort
certaine.

On se levait en se bousculant pour avoir l'honneur de lui donner le
premier coup. On dédaignait les armes à feu; la hache meurtrière du
bûcheron était suffisante pour ces hommes de fer qui ignoraient le
danger. Martin y laissait toujours sa peau, et quelque voyageur y
gagnait quelquefois un coup de griffe.

Le printemps arrivait avec la fonte des neiges et la descente des
billots.

On encageait{2} en chantant les refrains du pays on allait
bientôt revoir ceux qu'on aimait et les coeurs bondissaient à la
pensée du retour au foyer.

On «sautait» les rapides en bravant mille fois la mort, et le gousset
bien garni et les mains remplies de cadeaux achetés en passant à
Montréal, on tombait comme une bombe au milieu de la famille
enchantée.

Les réjouissances duraient deux ou trois semaines. Venaient ensuite
les récoltes.

On travaillait à aider les vieilles gens, et une fois les grains
en sûreté, on reprenait en chantant la route de la forêt pour
recommencer pour une autre saison les travaux et les périls du
voyageur.

Le type est maintenant--à quelques rares exceptions près--presque
entièrement disparu. La civilisation moderne, la colonisation des
contrées situées au nord de l'Outaouais, les facilités du commerce et
de la navigation, la vapeur ont tour à tour détruit ce qui restait
encore de pittoresque et d'original dans le caractère du «canotier
voyageur».

Ce cachet indélébile du «coureur des bois» et de «l'homme de
chantier» que l'on rencontrait si souvent dans nos campagnes et dans
les rues des villes de Montréal et de Québec, est passé à l'état de
légende.

On entend encore les vieillards raconter leurs exploits parmi les
indiens du Nord-Ouest et dans les forêts vierges de l'Outaouais, mais
les enfants, maintenant, vont à l'école, passent au collège, et
finissent généralement par choisir l'outil de l'artisan ou l'étude
des professions libérales.

La scène que nous avons racontée, au premier chapitre, était donc, en
1872, chose à peu près exceptionnelle. Aussi l'arrivée des voyageurs
dans le joli village de Lavaltrie eut-elle pour effet de rassembler
le soir même, à la ferme du père Montépel, tous les amis des
alentours qui se disputaient le privilège de serrer la main du fils
unique qui revenait des chantiers après une absence de neuf mois.



III

Pierre


  J'aime, ô terre bénie, où dorment nos aïeux!
  Tes lacs d'azur au fond des bois harmonieux
    Où murmure une onde limpide.
  Tes coteaux émaillés de hameaux éclatants
  Qui se mirent au loin dans les flots transparents
    De ton fleuve large et rapide.

(L.-J.-C. Fiset.)

Au nombre des hardis soldats qui accompagnaient M. Marganne de
Lavaltrie, lors de son premier voyage au Canada, avec le régiment
de Carignan-Salières, se trouvait l'arrière grand-père du fermier
Jean-Louis Montépel.

Originaire de la haute Normandie et descendant de fermier de père
en fils depuis des générations, Montépel avait continué, après
l'expiration de son service au Canada, à se livrer à la culture des
champs.

Les rives encore incultes du fleuve Saint-Laurent offraient des
avantages magnifiques à l'agriculture, et M. de Lavaltrie charmé par
le site pittoresque du village qui porte encore son nom, s'était
établi avec ses anciens soldats au nord de la magnifique pointe de
sapins, que l'on appelle encore aujourd'hui «le domaine de
Lavaltrie.»{3} [_Augmentation_. «Concession du 21 avril 1734, faite
par Charles, marquis de Beauharnois, Gouverneur, et Gilles Hocquart,
Intendant au sieur _Marganne de Lavaltrie_, d'une lieue et demi de
terre de front sur deux lieues et demie de profondeur, du fief de
Lavaltrie; pour être la dite prolongation en profondeur unie et
jointe au fief de Lavaltrie, et ne faire qu'une même seigneurie,
laquelle, par ce moyen, se trouvera être d'une lieue et demie de
front sur quatre lieues de profondeur.»--_Registre d'Intendance_,
No. 7, folio 24.]

Montépel s'était fixé près de l'humble manoir de son officier et
avait mis en culture une des plus belles fermes des environs.

Le fermier Jean-Louis Montépel que nous venons d'introduire à nos
lecteurs, possédait encore le fief de ses pères et avait la
réputation d'être ce qu'on appelle au Canada un «habitant à son
aise».

Lors de la cession du Canada à l'Angleterre, en 1763, son grand-père
qui était alors lieutenant dans une compagnie de milice volontaire,
avait été fait prisonnier à Longueuil par les troupes du général
Amherst.

Le lieutenant Montépel avait été traité avec bonté par les officiers
anglais, pendant sa courte captivité, et lors de l'invasion
américaine, en 1776, il s'était empressé de lever une nouvelle
compagnie pour défendre les droits de la couronne d'Angleterre, comme
il avait défendu jadis l'autorité du roi de France.

Cette fidélité au nouveau gouvernement, de la part des Montépel,
avait causé quelque mécontentement parmi les vieillards qui
chérissaient encore la mémoire de la domination française. Les
jeunes gens, plus violents, avaient prononcé les mots de traître
et «d'anglais», ce qui équivalait alors à une injure personnelle.
Les caractères s'aigrirent de part et d'autre et les Montépel se
rangèrent, de dépit, sous la bannière des rares partisans de
l'Angleterre.

Ils avaient depuis fait cause commune avec le parti tory, et l'on
disait même tout bas, à Lavaltrie et à Lanoraie, que le père
Jean-Louis avait trahi les «patriotes» pendant la lutte glorieuse de
1837-1838.

Quoiqu'il en soit, il était certain que Jean-Louis Montépel avait été
ce que l'on appelait alors un «bureaucrate» enragé, et qu'il s'était
opposé de toutes ses forces au mouvement organisé par Louis-Joseph
Papineau. Son fils unique Pierre, né en 1844, après avoir fait
l'apprentissage des travaux de la ferme et avoir appris les rudiments
de la grammaire française sur les bancs de l'école du village, avait
été envoyé au séminaire de Montréal pour y compléter un cours
d'études classiques. Le jeune homme avait fait preuve de talents
sérieux et le curé du village ayant été consulté sur la question de
le conduire au collège, avait répondu:

--M. Montépel, Pierre est un brave garçon, au coeur généreux et à
l'intelligence vive. Donnez-lui les avantages d'une bonne éducation
et soyez certain qu'il fera plus tard l'orgueil de vos vieux jours.

Pierre avait donc pris la route de Montréal et avait suivi pendant
deux ans les cours du séminaire. Un incident assez simple en
apparence, avait cependant brisé sa carrière commencée sous de si
beaux auspices.

Le jeune homme avait rencontré sur les bancs du séminaire une foule
de camarades aux âmes vives et aux sentiments patriotiques, qui lui
avaient parlé bien souvent, en termes chaleureux, des glorieux
efforts des patriotes de 1837. Pierre avait appris à honorer les
noms des martyrs de l'oligarchie anglaise et à maudire la mémoire de
ceux qui les avaient livrés à la vengeance implacable des tribunaux
tories. Pierre en un mot avait appris à détester les _chouayens_
et à regretter la tutelle de la mère-patrie. Il savait fort bien que
son père ne partageait pas ses idées à ce sujet, mais il se taisait
devant le vieillard par respect filial, et il prenait soin de ne
jamais causer politique devant les amis de la famille.

Un jour vint, cependant, où le jeune homme, dans un moment d'oubli,
laissa échapper des paroles qui blessèrent les sentiments du père
Jean-Louis. Celui-ci tout étonné lui dit:

--Ah ça! mon fils! est-ce là ce que l'on t'enseigne sur les bancs du
collège de Montréal? Est-ce pour t'apprendre à mépriser les
convictions politiques de ton père, que je sacrifie ma fortune à te
faire donner une bonne éducation?

--Mon père, répondit Pierre, je n'aurais jamais volontairement fait
entendre ma voix pour critiquer vos idées, quelles qu'elles soient,
mais le hasard a voulu que vous apprissiez mes sentiments à cet
égard, et vous m'avez enseigné à être trop honnête homme, pour que
je m'abaisse à renier ma croyance politique. Vous paraissez vous
plaindre des sommes que vous avez dépensées pour moi. Soit, je
comprends vos hésitations. Dorénavant, je gagnerai moi-même mon pain.
Dès aujourd'hui, mon père, je vais m'occuper à chercher une situation
qui me permettra de pourvoir moi-même à mes besoins.

Le père Jean-Louis avait pleuré en secret de ce qu'il appelait
l'obstination de son fils, mais il était trop orgueilleux pour faire
le premier pas vers une réconciliation mutuelle.

Quinze jours plus tard, Pierre avait fait ses préparatifs de voyage;
et après avoir embrassé son père et sa mère, il leur annonça qu'il
avait décidé d'aller «hiverner dans les chantiers» avec quelques
jeunes hommes des environs.

La mère était presque folle de chagrin; le père lui-même voyait avec
peine cette brusque décision de son fils; mais l'orgueil avait encore
joué son rôle dans tout cela, et Pierre partit sans que son père lui
accordât le pardon de ce qu'il considérait comme un entêtement
criminel.

Le canot s'éloigna du rivage. Les voyageurs, le coeur gros donnèrent
le premier coup d'aviron, et la légère embarcation, faisant tête au
courant, se dirigea vers Montréal. Quinze jours plus tard, on était
à Bytown, maintenant Ottawa, et quelques jours encore et les hardis
bûcherons attaquaient de la cognée les géants des forêts du Nord.



IV

Le retour au pays


  Le Canadien, comme ses pères
  Aime à chanter, à s'égayer;
  Doux, aisé, vif en manières
    Poli, galant, hospitalier.

(Sir G.-É. Cartier.)

[G.-É. Cartier, _Ô Canada, mon pays, mes amours!_, dans _La
Minerve_, 29 juin 1835.]

Six mois s'écoulèrent ainsi au milieu des rudes travaux de la forêt.

Pierre par son intelligence et son éducation avait immédiatement
obtenu la position de «foreman»--chef d'équipe.

Le printemps arriva et avec lui les dégels et la descente des bois de
construction, et les voyageurs de Lavaltrie se rendirent à Québec,
pour conduire leur cage à destination, et pour toucher leur salaire
de la saison.

Leur fidèle canot d'écorce de bouleau les avait suivis partout, et
quand ils eurent compté et recompté les brillantes pièces d'or,
fruits légitimes de leurs travaux, et acheté des cadeaux, qui pour le
vieux père ou la vieille mère de Lavaltrie, qui pour une charmante
soeur ou une fiancée encore plus chère, nos voyageurs reprirent d'une
main gaillarde l'aviron du canotier et se dirigèrent en chantant vers
le village natal.

Nos lecteurs ont déjà reconnu Pierre Montépel et ses compagnons, dans
les hommes du canot qui arrivaient au pays en répétant le refrain
populaire:

  Canot d'écorce qui va voler.

Il y avait fête, ce soir-là dans la spacieuse demeure du père
Montépel. Tout le village avait appris le retour des «jeunes gens» et
chacun s'empressait de venir leur serrer la main.

Le père Montépel lui-même était plus heureux qu'il ne voulait
l'avouer. Il avait dit à son fils en lui serrant la main:

--Pierre, je suis heureux, très heureux de te voir de retour sain et
sauf. Ta mère et moi, nous avons souvent prié la Vierge de te prendre
sous sa sainte protection. Elle a exaucé nos prières. Sois le
bienvenu, mon garçon, sous le toit paternel!

Et le vieillard se détourna pour essuyer une larme de joie. La mère
n'était peut-être pas plus heureuse, mais elle était plus expansive.
Elle sauta au cou de son enfant et l'embrassant avec effusion, elle
ne put que prononcer ces mots:

--Pierre! mon enfant! mon fils!

Et la brave femme pleurait de joie en serrant son fils unique sur son
coeur.

Les voisins accourus entouraient le jeune homme et l'assiégeaient de
leurs démonstrations sympathiques.

Sur la proposition du maître d'école qui se trouvait présent, il fut
résolu de rassembler séance tenante les six voyageurs dans le grand
salon de la maison du père Montépel, et d'improviser en l'honneur de
leur arrivée un bal et un souper auxquels seraient invitées toutes
les fillettes des alentours.

Un hourra frénétique vint appuyer la proposition du maître d'école,
et les jeunes fermiers se séparèrent pour aller porter la bonne
nouvelle dans les fermes environnantes, et ramener les jeunes filles
pour organiser la danse. Le ménétrier du village, un brave homme
nommé Cléophas, que les jeunes gens avaient baptisé du sobriquet
expressif de Crin-crin, fut juché sur une table, et après avoir
accordé son instrument, attaqua un cotillon qui fit bondir garçons
et filles dans le tourbillon de la danse nationale.

Les voyageurs étaient naturellement les lions de la soirée, et les
jeunes filles lorgnaient avec timidité la mine hardie, l'oeil vif et
le teint bronzé des bûcherons de l'Outaouais.

On sauta, on dansa, on introduisit les «jeux de société»; et il était
minuit lorsque madame Montépel vint annoncer d'une voix rendue
tremblante par l'émotion qu'elle avait ressentie:

--Enfants! le souper est servi. Approchez tous Buvez un verre et mangez
bien en l'honneur des voyageurs.

Il ne fut pas nécessaire de répéter l'invitation, et chacun
s'empressa de prendre place autour d'une table immense surchargée
de grands plats du ragoût national, de beignes et de pâtés
traditionnels. Les invités sur la demande du père Montépel remplirent
leurs verres et trinquèrent à la santé des héros de la fête.

Le maître-d'école fit même un joli discours en réponse à cette santé,
et chacun fit honneur aux mets appétissants préparés par madame
Montépel, qui avait la réputation d'être la meilleure «fricoteuse»
des environs.

Après avoir bu et mangé copieusement, il est de rigueur dans les
réunions sociales, dans les campagnes du Canada français, que chacun
des convives raconte une anecdote, un récit, une histoire.

Pierre Montépel après avoir remercié les convives, prit la parole
au nom de ses camarades de voyage, et raconta les détails de leur
«hivernement» et de leur descente périlleuse dans les rapides de
l'Outaouais et du Saint-Laurent. Le jeune homme qui, comme nous
l'avons dit déjà, possédait les avantages d'une éducation assez
soignée, fit un récit varié, instructif et intéressant.

Chacun raconta ensuite une anecdote, et ceux qui ne surent pas
remplir cette partie du programme, furent forcés, bon gré, mal gré,
de chanter un couplet.

Quand arriva le tour du maître-d'école, les convives furent unanimes
pour lui demander de raconter la légende du «Fantôme de l'avare».
Cette légende redite cent fois et que chacun connaissait déjà était
toujours intéressante dans la bouche du magister, qui était le
conteur le plus populaire du pays.

Le brave instituteur ne se fit pas prier, et après avoir rajusté ses
lunettes et toussé pendant trois fois, il recommanda un silence
absolu et prit la parole en ces termes:



V

Le fantôme de l'avare


  Pendant qu'un vent glacé pleurait dans le grand orme,
  La porte s'entr'ouvrit, puis une étrange forme
  S'avança lentement parmi les invités:
  «Mon frère ne sait point que les cieux irrités
  Punissent le chrétien qui ne fait pas l'aumône»,
  Dit le nouveau venu, relevant son front jaune.

(_Les Vengeances_, L.P. LeMay)

[Léon-Pamphile LeMay, _Les Vengeances_, chant septième (vers
1-6), Québec, Darveau, 1875.]

Vous connaissez tous, vieillards et jeunes gens, l'histoire que je
vais vous raconter. La morale de ce récit, cependant, ne saurait vous
être redite trop souvent, et rappelez-vous que derrière la légende,
il y a la leçon terrible d'un Dieu vengeur qui ordonne au riche de
faire la charité.

C'était la veille du jour de l'an de grâce 1858.

Il faisait un froid sec et mordant.

La grande route qui longe la rive nord du Saint-Laurent de Montréal à
Berthier était couverte d'une épaisse couche de neige, tombée avant
la Noël.

Les chemins étaient lisses comme une glace de Venise. Aussi,
fallait-il voir si les fils des fermiers à l'aise des paroisses du
fleuve, se plaisaient à «pousser» leurs chevaux fringants, qui
passaient comme le vent au son joyeux des clochettes de leurs harnais
argentés.

Je me trouvais en veillée chez le père Joseph Hervieux que vous
connaissez tous. Vous savez aussi que sa maison qui est bâtie en
pierre, est située à mi-chemin entre les églises de Lavaltrie et de
Lanoraie. Il y avait fête ce soir-là chez le père Hervieux. Après
avoir copieusement soupé tous les membres de la famille s'étaient
rassemblés dans la grande salle de réception.

Il est d'usage que chaque famille canadienne donne un festin au
dernier jour de chaque année, afin de pouvoir saluer, à minuit, avec
toutes les cérémonies voulues, l'arrivée de l'inconnue qui nous
apporte à tous, une part de joies et de douleurs.

Il était dix heures du soir.

Les bambins, poussés par le sommeil, se laissaient les uns après les
autres rouler sur les robes de buffle qui avaient été étendues autour
de l'immense poêle à fourneau de la cuisine.

Seuls, les parents et les jeunes gens voulaient tenir tête à l'heure
avancée, et se souhaiter mutuellement une bonne et heureuse année,
avant de se retirer pour la nuit.

Une fillette vive et alerte qui voyait la conversation languir, se
leva tout à coup et allant déposer un baiser respectueux sur le front
du grand-père de la famille, vieillard presque centenaire, lui dit
d'une voix qu'elle savait irrésistible:

--Grand-père, redis-nous, je t'en prie, l'histoire de ta rencontre avec
l'esprit de ce pauvre Jean-Pierre Beaudry--que Dieu ait pitié de son
âme--que tu nous racontas l'an dernier, à pareille époque. C'est une
histoire bien triste, il est vrai, mais ça nous aidera à passer le
temps en attendant minuit.

--Oh! oui! grand-père, l'histoire du jour de l'an, répétèrent en choeur
les convives qui étaient presque tous les descendants du vieillard.

--Mes enfants, reprit d'une voix tremblotante l'aïeul aux cheveux
blancs, depuis bien longtemps, je vous répète à la veille de chaque
jour de l'an, cette histoire de ma jeunesse. Je suis bien vieux, et
peut-être pour la dernière fois vais-je vous la redire ici ce soir.
Soyez tout attention, et remarquez surtout le châtiment terrible que
Dieu réserve à ceux qui, en ce monde, refusent l'hospitalité au
voyageur en détresse.

Le vieillard approcha son fauteuil du poêle, et ses enfants ayant
fait cercle autour de lui, il s'exprima en ces termes:

--Il y a de cela soixante-dix ans aujourd'hui. J'avais vingt ans alors.

Sur l'ordre de mon père, j'étais parti de grand matin pour Montréal,
afin d'aller y acheter divers objets pour la famille; entre autres,
une magnifique dame-jeanne de Jamaïque, qui nous était absolument
nécessaire pour traiter dignement les amis à l'occasion du nouvel an.
À trois heures de l'après-midi, j'avais fini mes achats, et je me
préparais à reprendre la route de Lanoraie. Mon «brelot» était assez
bien rempli, et comme je voulais être de retour chez nous avant neuf
heures, je fouettai vivement mon cheval qui partit au grand trot. À
cinq heures et demie j'étais à la traverse du bout de l'île, et
j'avais jusqu'alors fait bonne route. Mais le ciel s'était couvert
peu à peu et tout faisait présager une forte bordée de neige. Je
m'engageai sur la traverse, et avant que j'eusse atteint Repentigny
il neigeait à plein temps. J'ai vu de fortes tempêtes de neige durant
ma vie, mais je ne m'en rappelle aucune qui fût aussi terrible que
celle-là. Je ne voyais ni ciel ni terre, et à peine pouvais-je suivre
le «chemin du roi» devant moi; les «balises» n'ayant pas encore
été posées, comme l'hiver n'était pas avancé. Je passai l'église
Saint-Sulpice à la brunante; mais bientôt, une obscurité profonde
et une «poudrerie» qui me fouettait la figure, m'empêchèrent
complètement d'avancer. Je n'étais pas bien certain de la localité
où je me trouvais, mais je croyais alors être dans les environs de
la ferme du père Robillard. Je ne crus pouvoir faire mieux que
d'attacher mon cheval à un pieu de la clôture du chemin, et de me
diriger à l'aventure à la recherche d'une maison pour y demander
l'hospitalité en attendant que la tempête fut apaisée. J'errai
pendant quelques minutes et je désespérais de réussir, quand
j'aperçus, sur la gauche de la grande route, une masure à demi
ensevelie dans la neige et que je ne me rappelais pas avoir encore
vue. Je me dirigeai en me frayant avec peine un passage dans les
bancs de neige vers cette maison que je crus tout d'abord abandonnée.
Je me trompais cependant; la porte en était fermée, mais je pus
apercevoir par la fenêtre la lueur rougeâtre d'un bon feu de «bois
franc» qui brûlait dans l'âtre. Je frappai et j'entendis aussitôt les
pas d'une personne qui s'avançait pour m'ouvrir. Au «qui est là?»
traditionnel, je répondis en grelottant que j'avais perdu ma route,
et j'eus le plaisir immédiat d'entendre mon interlocuteur lever le
loquet. Il n'ouvrit la porte qu'à moitié, pour empêcher autant que
possible le froid de pénétrer dans l'intérieur, et j'entrai en
secouant mes vêtements qui étaient couverts d'une couche épaisse
de neige.

--Soyez le bienvenu, me dit l'hôte de la masure en me tendant une main
qui me parut brûlante, et en m'aidant à me débarrasser de ma ceinture
fléchée et de mon capot d'étoffe du pays.

Je lui expliquai en peu de mots la cause de ma visite, et après
l'avoir remercié de son accueil bienveillant, et après avoir accepté
un verre d'eau de vie qui me réconforta, je pris place sur une chaise
boiteuse qu'il m'indiqua de la main au coin du foyer. Il sortit, en
me disant qu'il allait sur la route quérir mon cheval et ma voiture,
pour les mettre sous une remise, à l'abri de la tempête.

Je ne pus m'empêcher de jeter un regard curieux sur l'ameublement
original de la pièce où je me trouvais. Dans un coin, un misérable
banc-lit sur lequel était étendue une peau de buffle, devait servir
de couche au grand vieillard aux épaules voûtées qui m'avait ouvert
la porte. Un ancien fusil, datant probablement de la domination
française, était accroché aux soliveaux en bois brut qui soutenaient
le toit en chaume de la maison. Plusieurs têtes de chevreuils, d'ours
et d'orignaux étaient suspendues comme trophées de chasse aux
murailles blanchies à la chaux. Près du foyer, une bûche de chêne
solitaire semblait être le seul siège vacant que le maître de céans
eût à offrir au voyageur qui, par hasard, frappait à sa porte pour
lui demander l'hospitalité.

Je me demandai quel pouvait être l'individu qui vivait ainsi en
sauvage en pleine paroisse de Saint-Sulpice, sans que j'en eusse
jamais entendu parler? Je me torturai en vain la tête, moi qui
connaissais tout le monde, depuis Lanoraie jusqu'à Montréal, mais je
n'y voyais goutte. Sur ces entrefaites, mon hôte rentra et vint, sans
dire mot, prendre place vis-à-vis de moi, à l'autre coin de l'âtre.

--Grand merci de vos bons soins, lui dis-je, mais voudriez-vous bien
m'apprendre à qui je dois une hospitalité aussi franche. Moi qui
connais la paroisse de Saint-Sulpice comme mon «pater», j'ignorais
jusqu'aujourd'hui qu'il y eût une maison située à l'endroit qu'occupe
la vôtre, et votre figure m'est inconnue.

En disant ces mots, je le regardai en face, et j'observai pour la
première fois les rayons étranges que produisaient les yeux de
mon hôte; on aurait dit les yeux d'un chat sauvage. Je reculai
instinctivement mon siège en arrière, sous le regard pénétrant du
vieillard qui me regardait en face, mais qui ne me répondait pas.

Le silence devenait fatigant, et mon hôte me fixait toujours de
ses yeux brillants comme les tisons du foyer.

Je commençais à avoir peur.

Rassemblant tout mon courage, je lui demandai de nouveau son nom.
Cette fois, ma question eut pour effet de lui faire quitter son
siège. Il s'approcha de moi à pas lents, et posant sa main osseuse
sur mon épaule tremblante, il me dit d'une voix triste comme le vent
qui gémissait dans la cheminée:

Jeune homme, tu n'as pas encore vingt ans, et tu demandes comment
il se fait que tu ne connaisses pas Jean-Pierre Beaudry, jadis le
richard du village. Je vais te le dire, car ta visite ce soir me
sauve des flammes du purgatoire où je brûle depuis cinquante ans,
sans avoir jamais pu jusqu'aujourd'hui remplir la pénitence que
Dieu m'avait imposée. Je suis celui qui jadis, par un temps comme
celui-ci, avait refusé d'ouvrir sa porte à un voyageur épuisé par
le froid, la faim et la fatigue.

Mes cheveux se hérissaient, mes genoux s'entrechoquaient, et je
tremblais comme la feuille du peuplier pendant les fortes brises du
nord. Mais, le vieillard sans faire attention à ma frayeur,
continuait toujours d'une voix lente:

Il y a de cela cinquante ans. C'était bien avant que l'Anglais eût
jamais foulé le sol de ta paroisse natale. J'étais riche, bien riche,
et je demeurais alors dans la maison où je te reçois, ici, ce soir.
C'était la veille du jour de l'an, comme aujourd'hui, et seul près de
mon foyer, je jouissais du bien-être d'un abri contre la tempête et
d'un bon feu qui me protégeait contre le froid qui faisait craquer
les pierres des murs de ma maison. On frappa à ma porte, mais
j'hésitais à ouvrir. Je craignais que ce ne fût quelque voleur, qui
sachant mes richesses, ne vint pour me piller, et qui sait, peut-être
m'assassiner.

Je fis la sourde oreille et après quelques instants, les coups
cessèrent. Je m'endormis bientôt, pour ne me réveiller que le
lendemain au grand jour, au bruit infernal que faisaient deux jeunes
hommes du voisinage qui ébranlaient ma porte à grands coups de pied.
Je me levais à la hâte pour aller les châtier de leur impudence,
quand j'aperçus en ouvrant la porte, le corps inanimé d'un jeune
homme qui était mort de froid et de misère sur le seuil de ma maison.
J'avais, par amour pour mon or, laissé mourir un homme qui frappait à
ma porte, et j'étais presque un assassin. Je devins fou de douleur
et de repentir.

Après avoir fait chanter un service solennel pour le repos de l'âme
du malheureux, je divisai ma fortune entre les pauvres des environs,
en priant Dieu d'accepter ce sacrifice en expiation du crime que
j'avais commis. Deux ans plus tard, je fus brûlé vif dans ma maison
et je dus aller rendre compte à mon créateur de ma conduite sur cette
terre que j'avais quittée d'une manière si tragique. Je ne fus pas
trouvé digne du bonheur des élus et je fus condamné à revenir à la
veille de chaque nouveau jour de l'an, attendre ici qu'un voyageur
vint frapper à ma porte, afin que je pusse lui donner cette
hospitalité que j'avais refusée de mon vivant à l'un de mes
semblables. Pendant cinquante hivers, je suis venu, par l'ordre de
Dieu, passer ici la nuit du dernier jour de chaque année, sans que
jamais un voyageur dans la détresse ne vint frapper à ma porte. Vous
êtes enfin venu ce soir, et Dieu m'a pardonné. Soyez à jamais béni
d'avoir été la cause de ma délivrance des flammes du purgatoire, et
croyez que quoi qu'il vous arrive ici-bas, je prierai Dieu pour vous
là-haut.

Le revenant, car c'en était un, parlait encore quand, succombant aux
émotions terribles de frayeur et d'étonnement qui m'agitaient, je
perdis connaissance...

Je me réveillai dans mon brelot, sur le chemin du roi, vis-à-vis
l'église de Lavaltrie.

La tempête s'était apaisée et j'avais sans doute, sous la direction
de mon hôte de l'autre monde, repris la route de Lanoraie.

Je tremblais encore de frayeur quand j'arrivai ici à une heure du
matin, et que je racontai aux convives assemblés, la terrible
aventure qui m'était arrivée.

Mon défunt père,--que Dieu ait pitié de son âme--nous fit mettre
à genoux, et nous récitâmes le rosaire, en reconnaissance de la
protection spéciale dont j'avais été trouvé digne, pour faire sortir
ainsi des souffrances du purgatoire une âme en peine qui attendait
depuis si longtemps sa délivrance. Depuis cette époque, jamais nous
n'avons manqué, mes enfants, de réciter à chaque anniversaire de ma
mémorable aventure, un chapelet en l'honneur de la vierge Marie, pour
le repos des âmes des pauvres voyageurs qui sont exposés au froid et
à la tempête.

Quelques jours plus tard, en visitant Saint-Sulpice, j'eus l'occasion
de raconter mon histoire au curé de cette paroisse. J'appris de lui
que les registres de son église faisaient en effet mention de la mort
tragique d'un nommé Jean-Pierre Beaudry, dont les propriétés étaient
alors situées où demeure maintenant le petit Pierre Sansregret.
Quelques esprits forts ont prétendu que j'avais rêvé sur la route.
Mais où avais-je donc appris les faits et les noms qui se
rattachaient à l'incendie de la ferme du défunt Beaudry, dont je
n'avais jusqu'alors jamais entendu parler. M. le curé de Lanoraie, à
qui je confiai l'affaire, ne voulut rien en dire, si ce n'est que le
doigt de Dieu était en toutes choses et que nous devions bénir son
saint nom.


Le maître d'école avait cessé de parler depuis quelques moments, et
personne n'avait osé rompre le silence religieux avec lequel on avait
écouté le récit de cette étrange histoire. Les jeunes filles émues et
craintives se regardaient timidement sans oser faire un mouvement,
et les hommes restaient pensifs en réfléchissant à ce qu'il y avait
d'extraordinaire et de merveilleux dans cette apparition surnaturelle
du vieil avare, cinquante ans après son trépas.

Le père Montépel fit enfin trêve à cette position gênante en offrant
à ses hôtes une dernière rasade de bonne eau-de-vie de la Jamaïque,
en l'honneur du retour heureux des voyageurs.

On but cependant cette dernière santé avec moins d'entrain que les
autres, car l'histoire du maître d'école avait touché la corde
sensible dans le coeur du paysan franco-canadien: la croyance à tout
ce qui touche aux histoires surnaturelles et aux revenants.

Après avoir salué cordialement le maître et la maîtresse de céans et
s'être redit mutuellement de sympathiques bonsoirs, garçons et filles
reprirent le chemin du logis. Et en parcourant la grande route qui
longe la rive du fleuve, les fillettes serraient en tremblotant le
bras de leurs cavaliers, en entrevoyant se balancer dans l'obscurité
la tête des vieux peupliers; et en entendant le bruissement des
feuilles elles pensaient encore malgré les doux propos de leurs
amoureux, à la légende du «Fantôme de l'avare».



VI

La fenaison


  La faux s'en va de droite à gauche,
  Avec un rythme cadencé;
  L'herbe, à mesure qu'on la fauche,
  Tombe et s'aligne en rang pressé.
  De mulots une bande folle
  Est interrompue en ses jeux;
  Oiseaux, abeilles, tout s'envole;
  La couleuvre est coupée en deux.

(Pierre Dupont.)

[Pierre Dupont, _La Chanson des foins_ (3e strophe), dans _La
Nouvelle Lyre_, 1858.]

Après les premiers épanchements de l'amour filial et de l'amitié,
Pierre Montépel, en brave garçon qu'il était, s'était remis au
travail pour aider aux employés de la ferme à terminer la fenaison
déjà commencée.

Le père Jean-Louis se faisait vieux, et son bras ne pouvait plus
manier la faux devenue pesante. Il tenait cependant à faire acte de
présence dans les prairies immenses qu'il consacrait à la culture
du foin. Le principal revenu de sa ferme provenait depuis quelques
années des contrats qu'il avait obtenus à Montréal, comme fournisseur
de la compagnie métropolitaine des chars urbains (tramways).

Cette compagnie organisée à Montréal en 1861 avait introduit le
système des tramways américains, et les rues de la grande ville
étaient sillonnées par les lisses des chemins de fer sur lesquelles
on traînait, à force de chevaux, les nouveaux chars-omnibus que l'on
a surnommés avec raison «l'équipage du peuple».

Deux chevaux pouvaient traîner facilement un omnibus contenant 50
personnes, et le succès de la nouvelle entreprise fut si marqué que
l'on multiplia les routes; ce qui naturellement demandait un plus
grand nombre de chevaux, et du fourrage en proportion. Le père
Montépel, avec le coup d'oeil commercial du paysan normand, en
apprenant par son journal, _la Minerve_ de Montréal, les détails
de la nouvelle entreprise, avait dit à sa femme:

--Marie, je pars demain pour Montréal dans le but de faire des
soumissions pour la fourniture du fourrage à cette nouvelle
compagnie. Je vois par mon journal que plus de 500 chevaux sont
maintenant au service de cette entreprise. Ces chevaux demandent du
fourrage, et comme ma ferme produit une admirable qualité de foin,
je vais aller faire mes offres de service aux directeurs de la
compagnie. Qu'en dis-tu, femme?

--Mon Dieu, Jean-Louis! tu sais que j'ai pleine confiance dans ton
habileté à conclure les marchés les plus difficiles. Va, mon homme;
mais surtout, fais bien attention à ces coquins d'anglais qui savent
toujours tirer avantage des «habitants» canadiens.

Et le père Jean-Louis était parti pour la ville et avait conclu des
arrangements tout à fait avantageux. Ce qui le décida à consacrer la
plus grande partie de sa ferme à la culture du foin.

La fenaison, à la ferme Montépel, était donc une affaire
d'importance, et un grand nombre de jeunes fermiers des alentours
venaient offrir leurs bras vigoureux au père Jean-Louis, afin de
terminer avantageusement la récolte des foins, sans risquer les
pertes occasionnées souvent par le manque de bras et les pluies
de juillet.

Tout était donc travail et activité pendant la première quinzaine de
juillet.

Les faucheurs, dès les premières lueurs de l'aube, prenaient la route
des champs et se mettaient au travail avec une ardeur étonnante. Les
faneuses suivaient en secouant et en éparpillant dans l'air les brins
odorants de l'herbe encore humide. Un bon faucheur était suivi de
trois faneuses, et garçons et filles trouvaient moyen d'égayer leurs
rudes labeurs par des conversations joyeuses et des chants
retentissants.

Vêtue d'une jupe en droguet bleu, la taille serrée par un ceinturon
de cuir noir, les épaules cachées par le mantelet traditionnel de
la paysanne canadienne, la jambe couverte d'un bas bleu et le pied
chaussé du soulier en cuir rouge, coiffée d'un large chapeau de
paille autour duquel elle a coquettement enroulé un joli ruban rouge,
la faneuse canadienne est le type le plus parfait de la robuste fille
des champs.

Simple et coquette tout à la fois, elle réussit naturellement à
attirer l'attention du faucheur, et la fenaison, au Canada, a souvent
produit des amours sincères et d'heureux mariages.

Quand arrive l'heure du midi et que le son de l'angélus se fait
entendre au loin sur l'humble clocher du village, faucheurs et
faneuses se rassemblent au pied d'un sapin gigantesque ou d'un chêne
séculaire pour prendre part, en commun, au dîner des travailleurs.

Ce repas consiste généralement de la soupe nationale, de viande, de
légumes et de lait. On cause en mangeant; chacun dit son mot, raconte
son anecdote, invente son histoire. On s'étend sur l'herbe et pendant
que les fillettes se racontent mutuellement leurs amourettes, les
hommes allument la pipe et lancent vers le ciel, avec un air de
contentement inexprimable, les bouffées d'une fumée bleuâtre et
transparente.

Il est une heure de l'après-midi et la voix du maître fait retentir
l'expression consacrée:

--Au travail! mes enfants!

Les faucheurs font résonner l'air de leurs outils qu'ils affilent,
par un mouvement vif de la pierre qu'ils passent et repassent sur la
lame de leurs faux recourbées. Les faneuses reprennent leurs fourches
légères et le mouvement du travail recommence.

D'immenses charrettes à ridelles et à limons transportent les foins
de la prairie et les déposent, une fois séchés, dans les granges
de la ferme. Les essieux crient, les conducteurs encouragent leurs
chevaux de la voix, et la scène devient aussi vivante et aussi animée
qu'elle était tranquille quelques instants auparavant.

Le soir, tout le personnel de la ferme se rassemble sur le bord du
grand fleuve; un musicien d'occasion fait entendre les sons plus ou
moins harmonieux du violon, et en dépit du travail et de la fatigue
du jour, les fillettes trouvent encore le temps et le courage
d'inviter les faucheurs à une danse sur l'herbe.

La fenaison terminée, les foins sont chargés sur des bateaux et
transportés à Montréal.

Parmi les nombreux gars des paroisses environnantes qui étaient venus
à Lavaltrie pour offrir leurs bras au fermier Montépel, se trouvait
Jules Girard du village de Contrecoeur.

Jules Girard et sa soeur Jeanne, gracieuse fille de 16 ans, étaient
arrivés un beau matin à Lavaltrie, et avaient offert leurs services
à M. Montépel. Le fermier, qui avait besoin de bras, les mit à
l'ouvrage immédiatement, Jules comme faucheur et Jeanne parmi les
faneuses.

Le frère et la soeur paraissaient pensifs et troublés. Ils se
tenaient à l'écart des autres moissonneurs, et les chansons joyeuses
de leurs compagnons produisaient à peine un faible sourire sur leurs
figures tristes et intelligentes.

Chaque soir, après le travail fini, Jules et Jeanne s'empressaient de
se rendre au rivage et de s'embarquer sur un frêle canot d'écorce qui
les conduisait à Contrecoeur.

Comme nous l'avons dit déjà, le village de Contrecoeur est situé sur
la rive sud du Saint-Laurent, en face du village de Lavaltrie. Le
fleuve en cet endroit paraît avoir au moins une lieue de largeur.
Jules et Jeanne maniaient cependant avec adresse l'aviron du
canotier, et la frêle embarcation semblait voler sous les efforts
réunis du faucheur et de la faneuse.

Trois petits quarts d'heure les conduisaient à Contrecoeur, où, sur
le sable argenté de la rive, les attendait leur père, grand vieillard
octogénaire qui les embrassait tendrement, après leur avoir souhaité
un cordial bonsoir.

Le frère et la soeur s'empressaient autour du vieillard, et le
soutenant de chaque côté le conduisaient à une humble chaumière que
l'on apercevait à demi cachée à l'ombre des ormes qui bordent la côte
du fleuve.

On soupait en famille, on causait pendant quelque temps, et après
avoir fait en commun la prière du soir, les braves enfants allaient
reposer sur des grabats leurs membres fatigués par les rudes travaux
de la moisson.

Le lendemain matin, longtemps avant l'aurore, Jeanne était debout,
préparant le frugal déjeuner du vieillard et mettant dans un ordre
parfait le ménage de la chaumière.

Après avoir baisé avec respect les cheveux blancs de leur père, tout
en prenant soin de ne pas l'éveiller, Jules et Jeanne reprenaient en
silence la route du rivage et dirigeaient leur fidèle canot d'écorce
vers le clocher de Lavaltrie, pour reprendre la fourche et la faux,
et continuer les travaux de la moisson.



VII

Deux braves coeurs


  Wish me partaker in thy happiness
  When thou dost meet good hap; and in thy danger,
  If ever danger do environ thee,
  Commend thy grievance to my holy prayers,
  For I will be thy bead's-man, Valentine.

(Shakespeare.)

[Shakespeare, _The two Gentlemen of Verona_, acte 1, scène 1
(vers 14-18).]

Pierre Montépel qui dirigeait avec son père les travaux de la
fenaison, avait remarqué, dès les premiers jours, la réserve polie,
les manières douces et prévenantes et le caractère mélancolique des
jeunes moissonneurs de Contrecoeur.

Il s'était insensiblement rapproché de Jules Girard et il lui avait,
en plusieurs circonstances, adressé la parole dans l'espoir d'engager
une conversation amicale.

Jules avait répondu poliment à ses avances, mais il était évident que
le jeune homme désirait rester seul; et Pierre, en homme bien élevé,
avait respecté ce désir tacitement exprimé. Jeanne, de son côté, tout
en prenant part aux travaux de ses compagnes, mettait une certaine
réserve dans ses relations avec les faneuses. Et les jeunes filles,
avec cet instinct admirable de délicatesse qui distingue la femme des
campagnes, se rendaient aussi à la prière éloquente que l'on pouvait
lire dans la physionomie pensive de Jeanne Girard.

Le père Jean-Louis avec qui Pierre avait eu l'occasion de causer à ce
sui et, avait répondu:

--Ma foi, mon fils, je crois que tu as raison. Ces jeunes gens me font
l'effet de braves travailleurs et de personnes fort bien élevées.
Quoique je connaisse, cependant, à peu près tout le monde à
Contrecoeur, je ne les avais jamais rencontrés avant le commencement
de la moisson.

Et le fermier qui ne laissait jamais son esprit pratique et
calculateur errer dans les régions du sentiment, avait changé de
conversation, et avait fait remarquer à son fils l'excellente qualité
des foins et le rendement exceptionnel de la récolte.

Pierre, malgré des échecs successifs, ne se tenait cependant pas
pour battu. Aussi prenait-il toutes les occasions de prouver à Jules
Girard et à sa soeur Jeanne, l'intérêt que lui avait inspiré leur
position exceptionnelle parmi les employés de la ferme.

Un jour que Jules avait été appelé à remplacer le conducteur d'une
charrette, pendant quelques heures, Pierre se trouva, un peu par
hasard, appelé à l'aider pour finir le chargement de la voiture avant
de se diriger vers la grange où l'on entassait les foins. Pierre crut
que l'occasion était arrivée d'exprimer à Jules Girard les sentiments
d'amitié qu'il éprouvait à son égard, et pendant le trajet qui fut
assez long avant d'arriver à la grange, il entama la conversation:

--Mon cher camarade, commença Pierre, ne croyez pas que ce soit un vain
motif de curiosité qui me fasse vous parler de choses qui vous sont
personnelles. Ayant eu l'avantage moi-même de recevoir une certaine
éducation, je me suis senti attiré vers vous par un sentiment de
sympathie. Hésiterez-vous encore à accepter mes offres d'amitié et de
bonne camaraderie.

--Monsieur Pierre, répondit Jules en souriant, il me faudrait être
bien ingrat pour résister à vos bonnes paroles. Croyez bien que si
jusqu'aujourd'hui j'ai paru éviter la conversation, c'est que je
sentais qu'il y avait entre nous la distance qui sépare toujours
le maître du serviteur. Vous êtes ici le fils du fermier, et je ne
suis que le moissonneur à gages. Puisque vous voulez bien vous-même
oublier cette différence, j'accepte les sentiments d'amitié que vous
m'offrez si cordialement. Voici ma main.

Pierre serra la main de son nouvel ami, et continua:

--Mon cher Jules, inutile de vous dire que dans l'humble position que
vous occupez aujourd'hui, j'ai découvert l'homme bien né et le
penseur intelligent. Soyons bons amis et causons souvent ensemble.
Je sens le besoin d'une amitié comme la vôtre.

--Elle vous est acquise, mon cher Pierre, puisque vous voulez bien me
permettre de vous appeler ainsi.

--Enfin! ce n'est pas trop tôt. Aussi m'avez-vous fait assez longtemps
attendre ces bonnes paroles.

--Croyez bien, reprit Jules, qu'il n'y avait chez moi ni arrière
pensée, ni mauvaise volonté. Comme vous avez paru le deviner, nous
occupons ma soeur et moi, parmi les moissonneurs, une position
exceptionnelle, et nous avons cru que le silence était le meilleur
moyen d'arrêter les suppositions. C'est ce qui me rendait taciturne,
mais vous m'avez déridé.

--Je ne vous demande pas de me confier vos secrets. Loin de là. Mais si
jamais, mon cher Jules, vous avez besoin du coeur ou de la main d'un
ami, souvenez-vous que ce sera rendre un véritable service à Pierre
Montépel, que de lui demander l'appui de son bras ou de son amitié.

--Merci de vos bonnes paroles. Je m'en souviendrai à l'occasion.

La conversation en resta là pour le moment, mais les deux amis
trouvèrent souvent moyen, durant le reste de la journée, d'échanger
quelques phrases amicales.

Le soir, après le travail fini, Pierre accompagna Jules jusqu'au
rivage. Avant de monter en canot, le jeune homme s'adressant à sa
soeur lui dit:

--Petite soeur, je te présente mon nouvel ami, M. Pierre Montépel que
tu connais déjà. M. Pierre a bien voulu m'honorer de son amitié et je
ne doute pas qu'il ait pour la soeur les sentiments amicaux qu'il a
été assez bon d'offrir si cordialement au frère. M. Pierre, ma soeur
Jeanne Girard.

--Mademoiselle, je me sens doublement heureux de posséder ce soir deux
amis comme vous et votre frère Jules. Espérons que nos relations nous
permettront, à l'avenir, d'entretenir les sentiments du meilleur
voisinage.

Jeanne avait salué avec aisance, mais en rougissant. Pierre lui
offrit sa main pour l'aider à monter dans le frêle canot d'écorce,
et quelques instants plus tard l'embarcation disparaissait dans
l'obscurité.

Pierre resta longtemps sur le rivage, les yeux rivés sur le canot qui
s'éloignait dans l'ombre. La voix de sa vieille mère qui l'appelait
pour le repas du soir vint interrompre sa rêverie, et il reprit la
route de la ferme en pensant à Jules et à Jeanne Girard, ses nouveaux
amis.

Le lendemain, de bonne heure, Pierre sortit sous le prétexte d'aller
veiller aux chevaux de travail, mais son oeil distrait se portait
souvent vers la surface polie du fleuve, où apparut enfin, dans la
distance, le canot de Jules Girard.

Était-ce bien Jules que Pierre attendait avec tant d'impatience? Qui
sait? Pierre n'avait encore que les sentiments d'un nouvel ami pour
le frère. Commençait-il déjà à éprouver un sentiment plus tendre pour
la soeur? Il ne le savait pas lui-même, mais il se sentait heureux,
chaque fois que son oeil rencontrait le regard pensif de Jeanne la
faneuse. Son coeur battait plus vite, sa main tremblante maniait avec
moins d'adresse la faux du moissonneur.

On se rassemblait, au dîner, pour manger en commun l'humble repas des
travailleurs, et ces quelques moments de causerie intime rendaient
Pierre tout joyeux et Jeanne encore plus pensive.

Chaque soir, maintenant, Pierre allait sur la grève souhaiter un
dernier bonsoir à ses amis de Contre-coeur, et bien souvent, il
oubliait en rêvant au bruit caressant de la lame qui venait mourir
sur le sable du rivage, la danse sous les coudriers et les histoires
du maître d'école.



VIII

Pierre et Jeanne


  Ils se quittaient. Dans un regard bien tendre
  Tous deux venaient d'échanger un serment;
  Le Capitaine avait promis d'attendre
  Et le bateau restait complaisamment.

  «Ajoute encore un mot, ma blonde belle,
  Un mot d'adieu, le dernier, le plus doux!»
  «Vous emportez mon coeur, répondit-elle,
  Car ma pensée est tout entière à vous!»

(Benjamin Sulte.)

[Benjamin Suite, _Ballade_ (vers 1-8), dans _Les
Laurentiennes_, Montréal, Senécal, 1870.]

La fenaison allait finir bientôt. Les granges regorgeaient de la
plus belle récolte de foin qu'avait encore moissonnée le fermier
Jean-Louis Montépel. Aussi, le va-et-vient des nombreux employés
dénotait-il l'abondance et le contentement du maître. Les bateaux qui
devaient transporter le fourrage à Montréal avaient jeté l'ancre près
du quai du village, et toute une flottille attendait le moment de
commencer les travaux de chargement.

Le dernier jour de la fenaison se trouvait un samedi. Vers les cinq
heures du soir, le fermier avait envoyé chercher son fils et lui
avait dit:

--Pierre, nous finissons aujourd'hui les travaux de la moisson et je
désire, avant de prendre congé de mes «engagés», les inviter tous
à un souper de famille. J'ai fait préparer, par ta mère, sous les
pommiers du verger, un repas succulent. Va, mon fils, dire à tous ces
braves gens, garçons et filles, que je les attends à la maison pour
leur payer leur salaire et pour prendre part avec eux au repas du
soir.

Pierre s'éloigna pour obéir aux ordres de son père. Chacun s'empressa
de terminer sa tâche, et quelques instants plus tard tout le
personnel de la ferme faisait queue devant une table que le père
Montépel avait installée sous les pommiers, et où il payait à chaque
employé, à tour de rôle, la somme qui lui était due. Les jeunes
filles d'abord, les garçons ensuite. C'était le moment heureux.
Chacun babillait et faisait part de ses projets à ses voisins. Les
jeunes filles causaient colifichets et rééditaient la fable de
Perrette et du pot-au-lait. Les garçons plus sérieux parlaient
chasse, pêche et voyages aux «pays d'en haut».

Seul, Pierre qui se tenait à l'écart, semblait voir avec tristesse le
départ de ses camarades de travail. Il répondait avec distraction aux
agaceries des jeunes filles qui se disputaient ses sourires, et aux
paroles d'amitié des hommes qui avaient appris à estimer son
caractère franc et loyal.

Quand tout le monde fut payé, chacun prit place à table. Le fermier
occupait la place d'honneur. Pierre était à sa droite, la fermière
à sa gauche. Le père Montépel qui n'était pas orateur de sa nature
savait cependant, à l'occasion, donner de sages conseils à la
jeunesse. Aussi se décida-t-il à faire un petit discours d'adieu
à ses employés:

--Mes enfants, leur dit-il, chacun de vous possède maintenant le fruit
de son travail; laissez-moi vous recommander l'économie et la
sagesse. Aux garçons je répéterai le conseil que me donnait autrefois
mon défunt père--que Dieu ait pitié de son âme.--Jean-Louis, me
disait-il, souviens-toi que tu récolteras dans ta vieillesse les
fruits de ta conduite de jeune homme. Sois joyeux à dix-huit ans,
sérieux à vingt-cinq ans, sage à trente ans et tu seras riche à
quarante ans. J'ai suivi ses conseils, mes amis, et vous en voyez
aujourd'hui les résultats. Aux fillettes, je redirai le refrain d'une
chanson que j'ai entendue, l'autre jour, au manoir:

  Mariez-vous, je le répète,
  Vous ferez bien, soyez heureux;
  Mais ne vous pressez pas fillettes
  Et vous ferez encore bien mieux.

Et le vieillard se rassit au milieu des applaudissements de ses
serviteurs. Il était fier de lui-même. Il avait entendu le maître
d'école citer des vers pendant ses discours, et il s'était rattrapé
avec le refrain d'une chanson.

Jules Girard se leva pour répondre aux bons conseils du maître,
et improvisa quelques paroles chaleureuses de remerciement et de
sympathie, au nom de ses compagnons et de ses compagnes de travail.
On chanta quelques refrains nationaux, et le repas fini, après avoir
serré la main du maître et s'être dit mutuellement adieu, chacun
reprit la route de son village. Les uns à pied suivaient la grande
route qui borde le fleuve, les autres en canot se dirigeaient vers
les villages voisins.

Jules Girard et sa soeur Jeanne, accompagnés de Pierre Montépel,
s'étaient rendus sur le rivage. Il fallait se dire adieu. Jeanne,
pâle et silencieuse traçait avec son aviron des figures bizarres sur
le sable de la grève. La pauvre enfant n'osait lever les yeux, de
peur de trahir le trouble qui l'agitait. Jules et Pierre échangeaient
à peine quelques paroles, car ils regrettaient sincèrement tous deux
que le moment de se séparer fût si tôt arrivé. La position devenait
embarrassante et Jules avait terminé les préparatifs du départ.
Pierre s'approcha instinctivement du jeune homme et de la jeune
fille, et les prenant tous deux par la main, il leur dit:

--Jules mon bon camarade, et vous Jeanne ma bonne amie, je crois
deviner les sentiments qui vous agitent, en consultant mon propre
coeur. Je regrette sincèrement les quelques jours de bonheur et
d'intimité que nous avons passés ensemble. Me permettrez-vous,
maintenant, de continuer les relations amicales qui nous lient par
un sentiment si puissant? Dites, Jules, serez-vous toujours mon ami?
Et vous, mademoiselle, continua-t-il en baissant la voix, aurez-vous
toujours un souvenir pour celui qui donnerait volontiers sa vie pour
vous causer un moment de bonheur.

Et la voix du jeune homme tremblait d'émotion. Une larme brillait
sur sa paupière. Jules le regardait étonné. Tout à coup, une idée
soudaine jaillit de son cerveau et s'adressant au fils du fermier:

--Pierre, vous aimez Jeanne?

Pierre baissa la tête sans répondre. La jeune fille fondit en larmes.

--Mais, mon ami, poursuivit Jules, savez-vous bien ce que vous faites
là. Vous le fils du plus riche fermier de Lavaltrie; vous qui serez
plus tard l'héritier du magnifique domaine des Montépel; vous enfin
qui êtes presque le maître ici, vous aimeriez ma soeur, ma pauvre
soeur, Jeanne la faneuse? Dites, Pierre, dites-moi que je me suis
trompé. Et toi, ma soeur, dis-moi aussi que tu comprends trop bien
ton devoir d'honnête fille pour avoir osé porter les yeux sur le fils
du maître.

Et le jeune homme interrogeait du regard Jeanne et Pierre qui ne
répondaient pas.

--Eh bien, oui! dit enfin Pierre d'une voix agitée, je l'aime, Jules,
je l'aime. Peut-être sans retour, mais je l'aime, Jules, et je le lui
dis ici, pour la première fois, devant son frère et son protecteur.
Jeanne Girard je vous aime! Jules Girard je vous estime! Et me
direz-vous maintenant que ce sera la fortune de mon père qui vous
empêchera d'accepter mon amour et mon amitié? Dites!

--Calmez-vous. Pierre! de grâce, calmez-vous. On pourrait nous observer
ici; on pourrait entendre vos paroles. Séparons-nous maintenant et
croyez-bien à l'estime sans bornes que j'éprouve pour vous. Jeanne
et moi, nous causerons de tout cela, ce soir, avec notre vieux père,
et si ma soeur ne s'y oppose pas, nous vous attendrons demain pour
dîner, dans l'humble chaumière de Contrecoeur. Qu'en dis-tu, petite
soeur?

Jeanne tremblait comme la feuille du peuplier. La pauvre enfant avait
été si surprise par cette scène inattendue, qu'elle avait failli
s'évanouir. Elle était maintenant un peu remise, mais elle ne sut que
balbutier quelques mots inintelligibles pour toute réponse.

--Qui ne dit mot, consent, continua Jules, et nous vous attendrons
demain, pour dîner, M. Montépel.

Les amis se serrèrent la main, mais Jeanne osait à peine lever les
yeux pour répondre au bonsoir de son amant.

--Eh bien, soeur! n'as-tu pas un mot d'adieu pour M. Pierre? lui dit
Jules.

--Bonsoir, M. Pierre, balbutia-t-elle, et son oeil limpide rencontrant
le regard loyal du jeune homme, leurs coeurs pour la première fois,
battirent à l'unisson dans un même sentiment de bonheur inexprimable.

Le canot se détacha du rivage et se dirigea vers Contrecoeur.

Le bruit cadencé des avirons se perdit peu à peu dans la distance,
et la lune cachée jusqu'alors derrière le Mont-Saint-Hilaire, vint
argenter de ses rayons le sillon encore agité du canot qui avait
disparu dans l'ombre.



IX

Doubles projets


  Ce n'était point la vague rêverie
  Du pâtre obscur qui songe à ses troupeaux,
  Aux fruits des bois, aux fleurs de la prairie,
  En essayant sur ses légers pipeaux
  Un air d'amour pour la beauté chérie.
  D'un soin plus grave il semble inquiété;
  Tout le trahit, ses discours, son silence;
  Et, sur ces bords trop longtemps arrêté,
  Vers d'autres lieux en espoir il s'élance.

(Millevoye.)

[Charles-Hubert Millevoye, _Alfred_, chant 1er (vers 66-74),
dans les _Oeuvres de Millevoye_, Paris, Garnier, 1865.]

Pierre aimait Jeanne, et dans un moment de noble franchise il avait
osé lui déclarer son amour à la face de Jules, son frère. La jeune
fille avait tremblé, mais Pierre avait cru s'apercevoir que ce
n'était ni de crainte ni de frayeur. Il osait espérer. Jules lui-même
avait d'abord éprouvé un moment d'hésitation qui lui avait été
inspiré par sa délicatesse, mais revenu de sa première surprise il
avait dit à Pierre:

Croyez à l'estime sans bornes que je ressens pour vous. Jeanne et
moi, nous causerons de tout cela avec notre vieux père.

N'étaient-ce pas là des paroles d'espérance? Jules qui aimait sa
soeur plus que lui-même, et qui aurait donné sa vie pour chasser
l'ombre du malheur du sentier de la jeune fille, n'avait-il pas
encouragé par ses paroles les sentiments de son ami?

Et Jeanne? son trouble, ses manières embarrassées, ses paroles
incohérentes, ses mots balbutiés, tout ne disait-il pas à Pierre
qu'il pouvait espérer?

Le jeune homme avait été si agité par la scène inattendue de la
grève, que sa mère, en le voyant rentrer pour le souper, lui dit:

--Mais, mon Dieu! qu'as-tu donc, mon fils? Tes traits sont bouleversés
et tu me sembles agir d'une manière étrange.

--Rien, ce n'est rien, bonne mère, répliqua Pierre. Probablement la
lassitude après les travaux du jour, voilà tout.

Cette explication parut suffire à la brave femme, mais elle ne put
s'empêcher de dire à son mari, le soir même, avant de se retirer pour
la nuit:

--Jean-Louis, j'ignore ce qu'a notre fils, ce soir, mais il paraît tout
agité. Ses manières sont devenues bizarres. As-tu remarqué son
silence au milieu de la causerie générale, et ses regards distraits?
Je crois, mon homme, qu'il doit y avoir quelque part anguille sous
roche.

--Bah! femme, tu as rêvé tout cela. Notre Pierre n'est pas homme à se
laisser troubler par des enfantillages. A propos, as-tu réfléchi à ce
que nous devrions faire à son égard, maintenant? Le voilà homme fait,
et puisqu'il refuse de continuer ses études, il faudrait voir à
l'établir quelque part.

--J'ai déjà pensé à tout cela, sans arriver à une conclusion
satisfaisante. Il est évident qu'il est de notre devoir de lui faire
une position. Ce métier de bûcheron ne convient ni à ses aptitudes
ni à notre dignité. Nous sommes riches, et il est humiliant de voir
notre fils unique se livrer à une occupation si peu en rapport avec
son éducation.

--Tu as raison, répondit le fermier, et n'eussent été son entêtement et
son fol orgueil, à propos de ce qu'il se plaît à appeler ses
convictions politiques, il aurait terminé ses études au séminaire de
Montréal. Mais non! ce n'est plus cela. Les enfants se permettent
maintenant de faire la loi à leurs parents. Les Montépel, de père en
fils, ont été conservateurs; et que diable! va-t-on commencer
maintenant à me faire la leçon? Je voudrais bien voir cela!

Et le vieillard s'excitait en pensant à ce qu'il appelait l'audace et
l'impertinence de son fils.

--Voyons, Jean-Louis! calme-toi. Vas-tu encore recommencer les scènes
pénibles de l'année dernière? Laisse dormir le passé pour t'occuper
de l'avenir, et voyons un peu ce qu'il nous faut faire pour empêcher
Pierre de retourner dans les «pays d'en haut».

Le fermier grommela entre ses dents quelques paroles inintelligibles,
mais il finit par s'apaiser:

--Très bien, dit-il enfin, oublions tout cela, ce qui n'empêche pas que
le garçon avait tort, tu le sais toi-même. J'ai causé l'autre jour
avec le notaire de Lanoraie, à propos de l'établissement de Pierre.
Tu sais que le notaire est un brave homme, bien futé, qui se connaît
en bonnes affaires. Il m'a parlé du marchand, M. Dalcour, qui paraît
vouloir se retirer des affaires. Tu connais M. Dalcour et tu sais que
son commerce est florissant. Il s'agirait d'acheter son fonds pour
notre Pierre, et de l'établir à Lanoraie près de la gare du chemin
de fer de Joliette. Le prix demandé par M. Dalcour me paraît assez
raisonnable, mais il y aurait dans cette transaction-là une
difficulté à surmonter. Le négociant a une fille à marier; jolie
fille, paraît-il, qui a reçu une éducation soignée au couvent des
Dames de la Congrégation à Berthier. En homme qui se connaît en
affaires, il a voulu que le jour où il vendrait son magasin, il put
aussi marier sa fille à l'acquéreur de son fonds. Ce qui fait, qu'en
réalité, Pierre se verrait forcé d'accepter fille et magasin tout à
la fois, si nous parvenions à conclure des arrangements avec le
marchand de Lanoraie. Qu'en dis-tu?

--Hem! ce que j'en dis. Tu dois connaître assez le caractère de Pierre
pour savoir qu'il n'est pas homme à se laisser imposer une femme
comme condition dans une affaire aussi importante que celle-là. Mais
il pourrait se faire qu'après tout l'affection s'en mêle, et il
faudrait voir à cela. Ce serait vraiment une belle occasion d'établir
notre fils, et l'alliance de la famille Dalcour n'est pas à
dédaigner.

--Tu as raison, femme, répondit le vieillard, mais je crois que Pierre
comprendra assez facilement le sentiment qui nous fait agir dans tout
cela, et qu'il acceptera volontiers nos conditions. J'en parlerai
moi-même à Pierre après la moisson, et il faudra tâcher de bâcler
l'affaire.

La conversation en resta là, pour le moment, et Pierre qui rêvait
étendu sur l'herbe de la côte, était loin de se douter des projets
de ses parents.

Est-il besoin d'ajouter qu'il pensait à Jeanne, à la scène de la
grève, à la visite qu'il devait faire, le lendemain, à l'humble
chaumière de Contrecoeur?

Pierre était un brave garçon qui allait droit au but, sans crainte et
sans hésitation. Il s'était dit un jour qu'il aimait Jeanne, mais il
avait voulu attendre quelque temps pour consulter son coeur afin de
ne pas s'engager à l'aventure dans une passion qu'il considérait
comme sacrée. Son coeur lui avait répondu par un redoublement d'amour
pour la jeune fille.

Le jour où il en était arrivé à une décision finale à ce sujet il
avait pris la résolution de faire part de ses sentiments à Jeanne et
à son frère Jules. Les soupirs et les atermoiements amoureux
n'entraient pas dans sa manière d'envisager l'amour. Il aimait avec
franchise et sans arrière-pensée, et il lui semblait que le plus
court chemin pour arriver au bonheur était de déclarer franchement sa
passion. Pierre, instruit à l'école des moeurs simples et pastorales
du paysan canadien, avait conservé cette simplicité jusque sur les
bancs du collège. Son esprit pratique lui avait fait rechercher
les lectures sérieuses, et la mise en scène et les exagérations
du romancier moderne, dans la narration des drames de l'amour,
n'avaient provoqué chez lui que sourires et incrédulité. Il admirait
l'imagination et les belles phrases de l'écrivain, mais il avait su
faire la part de la fiction avec laquelle on traite généralement les
passions humaines. Pierre s'était dit que le jour où il aimerait une
femme il le lui dirait, sans détour et sans crainte; et il avait su
tenir parole.

Si sérieux et si candide que l'on soit, cependant, dans des occasions
aussi solennelles, la voix tremble toujours un peu et l'émotion rend
timide. Pierre malgré sa résolution d'en finir tout d'un coup, avait
hésité un moment; mais l'amitié de Jules avait surpris son secret et
lui avait rendu la tâche plus facile. Il s'agissait maintenant de
savoir comment Jeanne répondrait à son amour.

Le jeune homme, nous l'avons dit déjà, avait découvert sous l'humble
apparence de la faneuse, les manières et l'éducation d'une fille bien
née. Il sentait qu'en dépit de leur pauvreté les Girard avaient dû
connaître de meilleurs jours. Le père, que Pierre ne connaissait pas
encore, devait, pensait-il, avoir l'orgueil d'une pauvreté honorable,
mais probablement accidentelle. Pierre possédait l'amitié du frère,
il aspirait à l'amour de la jeune fille, mais il avait peur de ce
vieillard inconnu qui lui apparaissait comme le juge qui devait se
prononcer en dernier lieu sur son bonheur.

Le jeune homme passa et repassa dans son esprit une foule de
suppositions plus ou moins impossibles, et ce ne fut que lorsque la
voix de sa vieille mère lui rappela que minuit allait bientôt sonner,
qu'il se décida à aller chercher du repos dans sa chambre solitaire.
Ce fut en vain, cependant, qu'il essaya de fermer l'oeil; il se roula
sur sa couche jusqu'au matin, et l'aurore le trouva occupé, sur la
grève, à préparer son canot d'écorce.

Le jeune homme prit un soin extraordinaire en faisant la toilette de
sa légère embarcation. L'écorce de bouleau lui semblait vieillie et
craquée; les coutures couvertes de gomme de sapin lui paraissaient
grossières; la courbe de la pince ne lui semblait plus élégante. Il
voulait plaire au vieillard, et tous les fermiers de la côte se
connaissent en canots d'écorce. Il redoutait la critique de l'oeil
exercé du père de Jeanne. Après avoir poli et repoli ses avirons et
fini ses préparatifs, Pierre reprit la route de la ferme au son de
la cloche de l'église du village qui sonnait le premier coup de la
grand'messe.

Tous les employés étaient sur pied et chacun se préparait à se rendre
au village pour assister au service divin. Après avoir pris part au
déjeuner commun, Pierre accompagné de son père et de sa mère, monta
dans le carrosse de la famille afin de se rendre au village que l'on
apercevait à demi-caché dans les grands sapins du domaine. La cloche
tintait le dernier appel, lorsque la famille Montépel descendit
devant le portail de l'église.

Pierre assista d'une manière distraite à la messe du dimanche.
Le sermon du curé lui parut long et ennuyeux, tant il avait hâte
de reprendre la route de la ferme pour se diriger ensuite vers
Contrecoeur. La messe terminée il fallut encore attendre le bon
plaisir du fermier qui aimait à causer avec ses connaissances de la
paroisse. La causerie parut bien longue au jeune homme qui brûlait
d'impatience, et qui répondait à peine aux bonjours de ses camarades
qui venaient lui serrer la main. La mère observait du coin de l'oeil
les manières agitées de son fils, et se disait tout bas qu'il devait
y avoir, quelque part, une raison pour sa conduite étrange.

Le père Jean-Louis donna enfin le signal du départ et la voiture
roula sur le chemin sablonneux qui traverse le domaine de Lavaltrie.
Quelques instants plus tard, la famille descendait devant la maison
des Montépel et Pierre disait à la fermière:

--Bonne mère, ne m'attends pas pour dîner. Je vais à Contrecoeur
visiter quelques amis et je ne reviendrai pas avant ce soir, tard
peut-être.

Et le jeune homme avait pris d'un pas précipité la route de la grève.

La fermière, qui le suivait du regard en hochant la tête, le vit
s'élancer dans son canot et s'éloigner du rivage à grands coups
d'avirons. La légère embarcation bondissait sur la lame, et Pierre,
le coeur léger et le poignet ferme, se sentait plus libre en
respirant l'air du grand fleuve.

La mère resta pensive sur la côte pendant quelques instants, et
lorsque son mari vint la rejoindre pour lui demander où allait
Pierre, elle lui répondit:

--Jean-Louis, mon homme, je t'ai dit hier soir qu'il se passait quelque
chose d'extraordinaire dans l'esprit de notre Pierre. Je te le répète
encore aujourd'hui; je ne sais ce qui agite ainsi le jeune homme,
mais ses manières trahissent des préoccupations sérieuses.

--Bah! laisse donc faire, femme, Pierre est un gaillard qui saura bien
«tirer son épingle du jeu». Tu oublies qu'il faut que jeunesse se
passe et que l'esprit nous «trotte» quand on a vingt-cinq ans. Laisse
le gars à ses plaisirs et viens dîner, Marie, viens!



X

L'histoire des Girard


  Quand on est vieux, quand le soir tombe
  Sur notre jour qui va finir,
  On rencontre au bord de la tombe
  La grande ombre du souvenir.
  Ce fantôme qu'on nomme aussi l'expérience,
  Invisible à nos fils, m'attriste sur leur sort;
  Ignorant le passé, coeurs pleins de confiance,
  Ils vont! Dieu les conduise au port!

(Benjamin Sulte.)

[Benjamin Sulte, _L'histoire. Causerie d'un vieillard_ (vers
1-8), dans _Les laurentiennes_, Montréal, Senécal, 1870.]

Si Pierre s'était roulé sur sa couche sans pouvoir fermer l'oeil, à
Lavaltrie, on avait aussi passé une nuit bien agitée dans l'humble
chaumière de Contrecoeur.

Jules, après avoir consulté sa soeur, avait raconté à son vieux père
la scène de la grève et lui avait fait part des paroles et des
sentiments de Pierre Montépel. Le vieillard avait écouté
silencieusement les paroles de son fils et lui avait dit:

--Et Jeanne! que pense-t-elle de tout cela?

--Jeanne, mon père, répondit Jules, me paraît approuver la démarche
de M. Montépel. Mais comme nous n'avons rien voulu dire sans te
consulter, j'ai invité mon ami Pierre à venir demain prendre le dîner
avec nous. Vous ferez connaissance et vous vous expliquerez vous-même
avec lui. Je ne vous cacherai pas que je considère le fils Montépel
comme un brave garçon, digne en tous points de l'amour de ma soeur;
mais quelle que soit votre décision vous savez d'avance que vos
enfants s'y soumettront.

--Je sais, mon cher Jules, que vous êtes, ta soeur et toi, de braves
enfants qui ne m'avez jamais causé un moment d'inquiétude ou de
peine. Je vais réfléchir à la nouvelle importante que tu viens de
m'annoncer et demain nous en reparlerons en présence de M. Pierre
Montépel.

Et le vieillard avait terminé la conversation en homme qui désirait
en rester là, pour le moment. Jules malgré le ton amical des paroles
du vieillard avait observé une certaine réticence. Le jeune homme
s'empressa de communiquer ses impressions à la pauvre Jeanne qui
s'était éloignée pour ne pas gêner la conversation.

--Eh bien, frère, que t'a répondu papa?

--Sois tranquille, petite soeur, et surtout un peu de patience. Nous
saurons demain à quoi nous en tenir sur sa décision. Donne à notre
père le temps de connaître ton prétendu et tout ira bien, c'est moi
qui te le promets.

--Oui, c'est toi qui me le promets, mais ce n'est pas de toi qu'il
dépend de tenir ta promesse. Tu sais que papa a toujours dit qu'il me
faudrait un bon mari, un homme selon ses vues. Et si, par hasard, il
n'allait pas aimer M. Pierre?

--Comme toi par exemple; n'est-ce pas?

--Oh Jules! peux-tu bien te moquer ainsi?

--Je ne me moque nullement, ma chère Jeanne. Crois-moi, ne va pas te
faire de cauchemars inutiles. Dors en paix et espère. Pierre sera ici
demain, et n'oublie pas de te faire belle pour le recevoir.

La jeune fille embrassa son frère en souriant et lui répondit:

--Dans tous les cas, bon frère, tu n'as pas moins intérêt que moi à ce
que la réponse de notre père soit favorable. Si j'y gagne un mari,
de ton côté, tu dois te féliciter d'avoir rencontré un bon ami.

--Tu as raison, Jeanne. Pierre est un brave coeur, et il n'y a que le
titre de frère qui puisse me faire oublier auprès de lui son ancien
titre d'ami. Maintenant, petite soeur, retirons-nous pour la nuit.
Notre père nous attend pour la prière du soir et il se fait tard.

On dormit peu ou point dans la demeure des Girard, cette nuit-là.

Le vieillard songeait à l'avenir de sa fille; Jules espérait pour sa
soeur et pour son ami; et Jeanne pensait tour à tour à Pierre, à
Jules et à son père.

Chacun fut sur pied de bonne heure, et les travaux du ménage
permirent à Jeanne de cacher son trouble et son agitation aux yeux
du vieillard. On assista en famille à la grand'messe du dimanche, et
jamais prières plus ferventes ne furent adressées au ciel que par ce
vieillard qui demandait à Dieu de le guider dans sa conduite de père,
et cette jeune fille qui demandait à la Vierge de protéger ses
amours.

La messe terminée, on reprit la route de la chaumière et Jules se
rendit sur la grève pour attendre son ami et lui souhaiter la
bienvenue.

Jeanne, tout en préparant le dîner frugal de la famille, jetait, à la
dérobée, un coup d'oeil vers le rivage, pendant que le vieillard
parcourait les colonnes de son journal. La jeune fille trouvait le
temps bien long et se demandait tout bas ce qui pouvait retarder
ainsi l'arrivée de Pierre. Elle laissa échapper une exclamation de
joie lorsqu'elle aperçut au loin, sur la surface polie du fleuve, un
canot qui s'avançait vers la rive. Quelques instants plus tard, Jules
et Pierre arrivaient à la maison en se donnant le bras. Le vieillard
se leva pour aller recevoir le jeune homme, et il lui dit en lui
tendant la main:

--Monsieur Montépel soyez le bienvenu parmi nous. Mon fils m'a fait
part de son amitié pour vous, et je suis heureux de vous dire que les
amis de mon fils sont aussi les miens.

Et le père Girard avec cette courtoisie toute française du Canadien
de la vieille école, s'inclinait avec bienveillance en serrant la
main du jeune homme un peu confus. Jeanne qui observait du coin de
l'oeil les manières de son père, fut enchantée de la réception qu'il
fit à son amant, et lorsqu'elle s'avança elle-même pour le saluer,
elle eut un sourire qui porta le courage et l'espérance dans le coeur
ému du jeune homme.

La nappe était déjà mise; le potage fumait dans la soupière à dessins
bleus, et l'odeur du rôt de porcfrais engageait à se mettre à table.
Le vieillard fit les honneurs du dîner avec une amabilité qui eut
pour effet de mettre chacun à son aise. Jeanne apporta pour dessert
un grand plat de fraises arrosées de crème, et lorsque le repas fut
terminé, le père Girard s'adressant à Pierre lui dit d'un ton amical:

--Mon fils Jules m'a fait part, M. Montépel, de vos sentiments à
l'égard de Jeanne. Je vous connais à peine, mais comme je vous l'ai
dit tantôt, les amis de mon fils sont les miens. Je vous parlerai
donc avec une plus grande liberté sur un sujet qui nous intéresse
mutuellement. Vous aimez Jeanne, et en brave garçon que vous êtes,
vous lui avez déclaré votre amour devant son frère. Avant de me
prononcer sur une question aussi délicate et aussi importante pour
le bonheur de mon enfant, permettez-moi de vous demander, monsieur,
si vous avez consulté votre père à ce sujet?

--Ma foi, M. Girard, répondit Pierre, je vous avouerai franchement que
je n'y avais pas même songé. Je suis d'un âge où il m'a semblé qu'il
m'était loisible d'arranger moi-même mon avenir; surtout pour ce qui
regarde le choix d'une femme. Je vous dirai cependant, que mon père
et moi, nous différons d'opinion sur plus d'un sujet, mais que nous
n'en sommes pas, pour tout cela, en plus mauvais termes.

--Très bien, mon ami; je vous remercie de votre franchise.
Permettez-moi donc à mon tour de vous dire qu'il y a peut-être dans
l'histoire de votre famille et de la nôtre, des empêchements à cette
union que vous paraissez désirer si ardemment. Je m'empresse de vous
dire que ces obstacles ne sauraient venir de moi; tout au contraire.
Il est donc de mon devoir, avant d'aller plus loin, de vous raconter
les détails de cette histoire; mes enfants eux-mêmes n'en connaissent
rien, et c'est pourquoi je vais saisir l'occasion de les instruire
sur ce sujet. Quand vous m'aurez entendu, vous me direz, après mûres
réflexions, si vous désirez encore épouser ma fille. Je vous
répondrai alors, mais pas auparavant.

Jules et Pierre se regardèrent avec surprise et la pauvre Jeanne
devint pâle et tremblante. Quel terrible secret pouvait-il donc y
avoir entre les deux familles, pour faire hésiter le vieillard dans
une circonstance aussi solennelle?

Le père Girard ne parut pas observer le trouble que ses paroles avait
causé, et après avoir arrangé son fauteuil, il commença le récit de
l'histoire promise:

--Afin que vous puissiez bien comprendre toute la portée des faits que
je vais vous raconter, mes enfants, il va me falloir remonter un peu
loin. Ma famille habite Contrecoeur depuis plusieurs générations, et
les Girard ont toujours été considérés comme bons Canadiens et
honnêtes citoyens, de père en fils. Comme tous les jeunes hommes
d'alors, j'ai fait dans ma jeunesse plusieurs excursions lointaines.
avec mes camarades du village. J'avais choisi la vie ardue et
aventureuse de «coureur des bois».

C'était vers l'année 1825, si mes souvenirs ne me font pas défaut.
Accompagné de plusieurs camarades de chasse, j'avais repris, après
trois mois d'une visite à la maison paternelle, le chemin du
nord-ouest, en suivant cette fois une route nouvelle pour moi. Nous
descendîmes à Québec, et après avoir fait ample provision de vivres
et de munitions pour le voyage, nous confiâmes gaiement notre canot
d'écorce aux flots du Saint-Laurent. Nous fûmes bientôt à la rivière
Saguenay, que nous remontâmes jusqu'au lac Saint-Jean. Là, nous fîmes
une halte de quelques jours, avant de nous engager sur la rivière
Paribouaca qu'aucun de nous n'avait encore explorée. Après nous être
suffisamment reposés des fatigues du voyage, nous reprîmes la route
du lac Mistissimi où la rivière Rupert prend sa source, et nous
atteignîmes sans accident et sans avoir rencontré de sauvages
hostiles, les montages Ouatchiche qui séparent cette partie du
Bas-Canada des territoires de la baie d'Hudson. Nous nous organisâmes
pour le portage fatigant qui existe entre la tête de la rivière
Paribouaca et les bords du lac Mistissimi, mais nous ne pouvions
voyager qu'à petite journée.

Nous avions atteint le sommet le plus élevé de ces montagnes
sauvages, et nous apercevions dans le lointain, les bords de la
rivière Rupert qui serpente dans de vastes prairies s'étendant à
perte de vue. Nous avions campé pour la nuit, et comme c'était mon
tour de fournir le gibier nécessaire au lendemain, je pris mon fusil
et mon couteau de chasse, et me débarrassant de tout bagage superflu,
j'entrai à l'aventure dans la forêt, dans l'espoir d'y rencontrer un
chevreuil ou un orignal. Je m'avançai en chantonnant un air du pays,
et m'abandonnant à mes souvenirs je ne fis pas attention que depuis
une heure je marchais toujours sans m'occuper beaucoup du but de mon
excursion. J'entendis deux ou trois fois remuer les broussailles
autour de moi, mais je n'y fis aucune attention, pensant que ma
présence avait probablement effrayé les lièvres et les perdrix qui
abondent dans ces parages. La nuit était arrivée quand je secouai
mes souvenirs qui étaient au Canada, pour m'occuper du présent qui
me faisait un devoir de rapporter au camp une pièce de gibier
quelconque. J'armai mon fusil et je m'avançai avec précaution,
convaincu de rencontrer bientôt une victime, quand je sentis une main
pesante s'abattre, par derrière, sur mon épaule. Je me retournai
vivement en portant en même temps la main sur mon couteau de chasse.

Un Indien me regardait en face et m'adressait quelques paroles d'une
langue que je ne comprenais pas, en me faisant signe de le suivre.
J'allais répondre à son invitation inattendue par un coup de couteau
bien appliqué, quand je remarquai que les manières d'agir de mon
interlocuteur étaient plutôt humbles et conciliantes, qu'hostiles. Je
lui adressai la parole en langue montagnaise qu'il parût comprendre,
et aux questions que je lui fis sur sa présence inattendue, seul,
au milieu de ces forêts, il me répondit:

--Mon frère qui me paraît un chasseur canadien, sait peut-être, que sur
les bords du lac Néquabon, à deux jours de marche d'ici, habite une
tribu d'Indiens qui vivent de chasse et de pêche et qui de tous temps
ont été les amis des visages pâles. Nous avons parmi nous une robe
noire qui nous a enseigné à aimer le Grand Esprit des blancs et à
prier chaque soir la bonne Vierge Marie. Depuis un mois, notre père
est malade, bien malade, et il m'a demandé de venir ici, sur la route
des chasseurs canadiens qui se dirigent vers la baie d'Hudson, afin
de demander que l'un d'eux se rende avec moi, auprès de lui, pour
recevoir ses dernières instructions avant qu'il n'entreprenne le
grand voyage d'où l'on ne revient pas.

Et comme gage de la sincérité de ses paroles, l'Indien déposa à mes
pieds, ses armes qu'il avait détachées de son ceinturon en cuir.

Je lui répondis que je devais de toute nécessité informer mes
compagnons de voyage de sa demande, avant d'y acquiescer, et je lui
enjoignis de me suivre au camp, ce qu'il fit avec une bonne volonté
qui désarma tous les soupçons que j'aurais pu entretenir sur la
franchise de ses intentions.

Mes amis furent assez surpris de me voir arriver accompagné d'un
peau-rouge, au lieu de leur apporter le gibier que je leur avais
promis. Je leur expliquai la démarche du messager de la tribu du lac
Néquabon, et après avoir pris sa demande en considération, il fut
décidé que je me rendrais, accompagné de Pierre Dugas et du guide
indien, auprès du missionnaire, pour lui rendre les services dont
il pourrait avoir besoin. Nos autres compagnons au nombre de dix
continueraient le portage et attendraient notre retour à un endroit
désigné sur les bords du lac Mistissimi.

Le lendemain, de grand matin, nous nous mimes en route sous la
direction du sauvage, et deux jours après, nous étions au village des
Peaux-Rouges qui nous reçurent amicalement, mais qui nous apprirent
que nous arrivions trop tard et que le saint prêtre était mort le
jour précédent. Il leur avait confié certains papiers qu'il les avait
chargés de remettre au premier Canadien-français qui paraîtrait digne
de confiance au chef de la tribu.

Aidé de ces pauvres sauvages, dont la douleur faisait mal à voir,
nous rendîmes les derniers devoirs religieux aux restes du saint
homme, en lisant sur sa fosse le service des morts qui se trouvait
dans le livre de prières que ma mère avait placé au fond de mon sac
de voyage.

Le chef me remit ensuite les papiers du missionnaire, lesquels se
trouvaient enfermés dans une forte écorce de bouleau et étaient
adressés au supérieur des Sulpiciens, à Montréal. Il me transmit de
plus, de vive voix, l'ordre du défunt, de ne jamais les remettre à
âme qui vive, si ce n'était au supérieur lui-même en personne, ou en
cas de grand danger pour ma vie, à un homme en qui j'aurais la plus
grande confiance.

J'acceptai l'obligation, sentant que je rendais un service
probablement très important à celui qui était venu sacrifier sa vie
à la conversion d'une tribu barbare du Nord-Ouest.

Qui sait ce que cachait de sacrifices et d'abnégation, l'histoire de
cet homme de Dieu que la mort était venu enlever loin de ses parents,
de ses amis et même de toute personne qui pût recevoir les dernières
confidences de ses lèvres mourantes?

Nous quittâmes, le lendemain, le village indien pour rejoindre nos
camarades, et six mois plus tard, je revenais à Contrecoeur après
avoir fait une chasse magnifique.

Mes gages que j'avais économisés avec soin, me permirent d'acheter un
coin de terre où je bâtis une maisonnette. Ma femme était alors une
jeune fillette de 18 ans, au teint frais comme la rose. Je succombai
aux attraits d'une amitié d'enfance qui était devenue un sentiment
plus tendre, et je la priai de partager mon sort.

Elle accepta; mais je résolus de remplir, avant mon mariage, la
promesse que j'avais faite au chef de la tribu des sauvages du lac
Néquabon. Je me rendis à Montréal, et je remis entre les mains du
supérieur de Saint-Sulpice, les documents qui m'avaient été confiés
d'après les ordres du missionnaire expirant.

Quinze jours plus tard, il y avait noce dans la famille, et je
conduisais à l'autel celle qui fut ma compagne dévouée, et que la
mort m'a enlevée à la naissance de Jeanne.

Plusieurs mois s'écoulèrent et je vivais heureux dans l'humble
demeure qu'égayait la présence de ma jeune femme. J'avais à sa
demande abandonné la vie aventureuse du trappeur, pour m'occuper d'un
petit négoce qui nous permettait de vivre dans une honnête aisance.

Un soir, à la brunante, que je fumais tranquillement ma pipe sur le
seuil de mon petit magasin, un voisin qui revenait du village
m'informa qu'il y avait une lettre pour moi, chez le maître d'école
de Contrecoeur. Ce brave homme qui cumulait les fonctions de magister
et de maître de poste, l'avait prié de m'en informer. Il me faut vous
dire, mes enfants, qu'il y a quarante ans, le service des postes ne
se faisait pas aussi régulièrement qu'aujourd'hui. Le courrier ne
passait à Contrecoeur que deux fois par semaine, et la réception
d'une lettre faisait alors époque dans la famille d'un villageois.

Le lendemain, de bonne heure, je me rendis au «fort» et jugez de ma
surprise, quand en brisant l'enveloppe de la lettre en question, je
vis la signature du supérieur des Sulpiciens de Montréal, à qui
j'avais remis les papiers du missionnaire du lac Néquabon. Je possède
encore cette communication dont je vais vous faire connaître le
contenu.

Et le vieillard alla retirer d'une cassette, un papier jauni qu'il
déplia avec soin et qu'il lût d'une voix attendrie:


Direction Supérieure des PP. Saint-Sulpice.

Montréal, ce 20 juin 1827.

MONSIEUR,

Je reçois de France, l'ordre de vous faire parvenir au nom de M. le
comte de Kénardieuc, capitaine de frégate au service de Sa Majesté,
une traite de vingt mille francs, payable à vue, chez Maître Larue,
notaire, rue Notre-Dame, à Montréal. M. le Comte me prie en même
temps de me faire, auprès de vous, l'interprète de sa reconnaissance
pour le service signalé que vous lui avez rendu, en lui faisant
parvenir des nouvelles d'un frère, M. le vicomte de Kénardieuc, qu'il
croyait mort depuis bien des années. La dernière volonté de ce pauvre
missionnaire du Nord-Ouest que vous m'avez transmise d'une manière si
fidèle, n'était autre chose qu'un testament en règle, sur lequel
était porté un legs de dix mille francs pour celui qui délivrerait à
Montréal, entre mes mains, les documents en question. M. le Comte
vous prie d'accepter le double de cette somme, en mémoire de la peine
que vous avez prise pour lui faire connaître les circonstances de la
mort de son frère bien aimé qui avait fait le sacrifice d'un grand
nom et d'une belle fortune, pour se dévouer au salut des sauvages du
Nouveau-Monde.

Permettez-moi, monsieur, de vous féliciter sur la récompense méritée
que reçoit aujourd'hui la bonne action que vous faisiez alors avec un
coeur noble et désintéressé.

Croyez monsieur, etc., etc.,

A... B.

Ptre. Supérieur.


J'en croyais à peine mes propres veux et je demandai au magister de
me relire la lettre. Je repris, le coeur gros de bonheur, la route
de ma chaumière, en songeant à la joie de ma petite femme quand elle
apprendrait la bonne nouvelle.

Elle m'embrassa en pleurant; je n'avais jamais cru jusque là que le
bonheur pût faire verser des larmes.

Le village entier prit part à nos réjouissances, et tous les anciens
des paroisses sud du fleuve, de Varennes à Sorel, vous raconteront
encore aujourd'hui les détails de la fête qui eut lieu à cette
occasion.

J'achetai une des plus belles fermes des environs, et pendant dix
ans, rien ne vint troubler la paix et le bonheur de notre humble
ménage.



XI

1837


  Que ces jours étaient beaux! Phalanges héroïques,
  Ces soldats nés d'hier, ces orateurs stoïques,
  Comme ils le portaient haut l'étendard canadien!
  Ceux-ci, puissants tribuns, créaient des patriotes;
  Ceux-là marchaient joyeux au-devant des despotes,
    Et mouraient en disant: C'est bien!

(L.H. Fréchette.)

[Louis-Honoré Fréchette. _La voix d'un exilé._ version publiée
dans _Pêle-mêle, Fantaisies et souvenirs poétiques_ (Tirage
spécial du recueil de 274 pages destiné aux amis de l'auteur),
Première partie (vers 61-66), Montréal, Lovell, 1877.]

Je passerai sans transition aux événements mémorables de la
révolution de 1837. Je ne vous redirai pas les provocations brutales
et la morgue insolente des autorités anglaises, car vous connaissez
déjà les détails de cette lutte glorieuse du paysan canadien contre
les prétentions insensées du gouvernement britannique. Le village de
Contrecoeur, se levant à la voix du grand tribun populaire,
Louis-Joseph Papineau, s'était préparé pour la lutte et formait avec
Saint-Denis et Saint-Charles, le centre de l'insurrection. Un brave
coeur, Amable Marion, marchand du village, s'était mis à la tête du
mouvement et avait fait un appel pressant à tous les jeunes fermiers
des alentours. On avait organisé en secret une compagnie militaire
et l'on faisait l'exercice chez moi, dans ma grange. Marion avait
été nommé capitaine des patriotes et je le secondais en qualité de
lieutenant. Nous avions appris la présence des troupes anglaises à
Sorel et l'on s'attendait tous les jours à la présence du colonel
Gore, soit à Saint-Denis s'il remontait le cours du Richelieu, soit à
Contrecoeur s'il suivait la rive sud du Saint-Laurent. Il s'agissait
de se rendre à Saint-Charles pour arrêter Papineau et Nelson, mais
les patriotes avaient juré de défendre au prix de leur vie, la
liberté de leurs chefs. Papineau aurait désiré éviter l'effusion
du sang, mais les choses en étaient rendues à un point où il était
impossible de reculer. Le docteur Nelson, au contraire excitait les
paysans à l'insurrection ouverte, et à une assemblée tenue à
Saint-Charles pour discuter la situation, il avait dit:

--M. Papineau prêche la modération, moi je suis d'opinion contraire;
je vous dis que le temps est arrivé, et je vous conseille de mettre
de côté vos plats et vos cuillers pour en faire des balles.

Il fut donc résolu de résister aux mandats d'arrestation et chacun se
prépara pour la lutte. On rassembla tous les vieux fusils des
paroisses environnantes et ceux qui ne purent se procurer d'armes à
feu, s'armèrent de fourches, de faux et de bâtons. Les patriotes de
Contrecoeur avaient établi un courrier quotidien avec leurs camarades
de Saint-Denis et de Saint-Charles, et l'on s'attendait chaque jour à
recevoir le signal du combat. Nous redoublions d'ardeur, et nos
hommes quoique mal armés, se sentaient de force à rencontrer
l'Anglais.

Le courrier de Saint-Denis qui nous arrivait généralement vers les
dix heures du matin, manquait à l'appel le 23 novembre. Onze heures,
midi, une heure et personne n'avait encore reçu de nouvelles de
Saint-Denis ou de Saint-Charles. Quelques bûcherons qui revenaient
du bois, affirmaient avoir entendu le bruit de la mousqueterie et du
canon. Je me rendis en toute hâte auprès du capitaine Marion et après
une courte consultation, nous résolûmes de rassembler nos hommes et
d'aller faire une reconnaissance du côté de Saint-Antoine, sur la
rivière Richelieu. En moins d'une heure, nous avions réuni cinquante
hommes et nous nous dirigions à travers la forêt pour rejoindre nos
amis de Saint-Antoine. À mesure que nous approchions de la rive nord
du Richelieu, il nous semblait entendre, en effet, le bruit des coups
de fusils dans le lointain. Nous prîmes le pas de course et quand
nous arrivâmes à Saint-Antoine, tout le village était en émoi et les
paysans étaient rassemblés près de l'église, se préparant à traverser
la rivière pour porter secours aux patriotes de Saint-Denis qui
étaient attaqués par les troupes du colonel Gore. Quelques braves de
Saint-Ours, attirés par la canonnade, s'étaient aussi rendus à
Saint-Antoine et après quelques moments de consultation, il fut
résolu de placer la petite troupe sous les ordres du capitaine Marion
et de traverser la rivière immédiatement, si c'était possible. On
s'adressa à François Roberge, propriétaire du bac qui faisait le
service entre Saint-Antoine et Saint-Denis, et en quelques instants
l'embarcation fut chargée de vingt-cinq patriotes qui ramaient avec
ardeur vers la rive sud du Richelieu. Les autres s'emparèrent des
canots qu'ils trouvèrent sur la rive, et en quelques minutes cent
«habitants» déterminés débarquaient à Saint-Denis et s'élançaient
au pas de course au secours des patriotes qui soutenaient la lutte
depuis le matin, de bonne heure. Roberge qui était un brave coeur
s'était conduit en héros pendant la traversée. Les Anglais qui
avaient observé le mouvement des patriotes de Saint-Antoine avaient
braqué un canon sur le bac que conduisait Roberge, et un boulet
emporta une planche de l'embarcation et fendit l'aviron du
traversier. Celui-ci, sans se déconcerter, dit à ses compagnons:
«Couchez-vous,» et il continua à ramer sans perdre un seul coup
d'aviron.

Notre arrivée, dans un moment critique, avait décidé de la victoire,
et les habits rouges reprirent, tout penauds, la route de Sorel,
poursuivis par nos hommes qui leur enlevèrent leur canon et quelques
prisonniers. Impossible de vous peindre la joie et l'enthousiasme que
causa ce premier succès parmi les patriotes. On félicita les
volontaires de Contrecoeur, de Saint-Antoine et de Saint-Ours de la
part décisive qu'ils avaient prise au combat, et la nouvelle se
répandit comme une traînée de poudre des rives du Richelieu aux bords
du Saint-Laurent.

Nous reprîmes la route de Contrecoeur, le soir même, afin d'aller
porter la bonne nouvelle aux amis du village. Le capitaine Marion fut
porté en triomphe, et les habitants allumèrent un énorme feu de joie
sur le rivage, afin d'apprendre à leurs amis de Lavaltrie, de
Lanoraie et de Saint-Sulpice le premier triomphe de l'insurrection
contre le despotisme anglais. Cette joie, hélas! fut de courte
durée. La nouvelle de la défaite de Saint-Charles vint porter le
découragement parmi les habitants insurgés. Saint-Charles avait été
jusqu'alors le foyer de l'insurrection et c'est là qu'avait eu lieu
la fameuse assemblée des six comtés. M. Debartzch, seigneur de
l'endroit, chassé de sa maison par les patriotes à cause de sa
trahison, s'était réfugié à Montréal où il avait divulgué les plans
et les intentions des chefs canadiens. Le 25 novembre, vers deux
heures de l'après-midi, cinq cents hommes de troupes anglaises
commandées par le colonel Wetherall, s'avancèrent sur Saint-Charles
par le chemin de Chambly. Les patriotes s'étaient retranchés, sous
les ordres de Gauvin, dans le manoir du seigneur Debartzch. Cette
maison bâtie en pierre était située au milieu d'un parc et ne
possédait réellement aucune valeur, comme lieu de défense. Dominée
par une colline, il était évident qu'une pièce de canon devait
suffire pour la mettre en ruine en quelques instants. Il est
malheureusement trop vrai, qu'avec toute leur valeur française,
nos chefs ne possédaient aucune notion de l'art militaire, et la
boucherie de Saint-Charles en fut une preuve éclatante. Le colonel
Wetherall occupa la colline qui dominait le camp où les patriotes
étaient retranchés, et il ouvrit le combat par une décharge
d'artillerie. Les patriotes se battirent comme des lions, mais
la lutte était inégale, et le nombre, la discipline et les armes
supérieures des troupes anglaises eurent bientôt raison de cette
poignée de braves. Les Anglais campèrent cette nuit-là dans
l'Église de Saint-Charles et célébrèrent leur victoire par
une orgie. Les chefs canadiens, Brown, Gauvin, Marchessault et
Desrivières parvinrent à s'échapper et à gagner Saint-Denis
où ils apportèrent la nouvelle du désastre. Les patriotes avaient
perdu plus de quarante tués, trente blessés et trente prisonniers.
Le découragement s'était emparé des paysans, et la défaite de
Saint-Charles avait détruit l'enthousiasme créé par la victoire
de Saint-Denis. Les chefs poursuivis et traqués par la, police
anglaise s'enfuirent aux États-Unis. Ceux qui furent arrêtés
montèrent sur l'échafaud pour payer de leur tête le «crime» d'avoir
voulu résister à, l'oppression britannique. C'est alors que
commença cette chasse à l'homme qui dura pendant un an et qui eut
pour résultat de semer la haine et la discorde dans nos campagnes
canadiennes. On mit la police sur la piste de tous ceux qui avaient
pris une part directe ou indirecte à l'insurrection; on les traqua
avec une persistance incroyable; on mit leurs têtes à prix. Ceux qui
furent arrêtés furent punis par la mort sur le gibet, l'exil aux
Bermudes, la prison ou la confiscation de leurs propriétés.

Inutile de vous dire que le capitaine Marion de Contrecoeur fut au
nombre de ceux gui furent signalés à la vengeance des autorités. Un
mandat d'arrestation fut lancé contre tous les patriotes qui avaient
pris part à la bataille de Saint-Denis ou qui s'étaient déclarés
ouvertement en faveur de l'insurrection armée. Je me trouvais donc
aussi au nombre de ceux qui avaient tout à craindre de la part des
tribunaux anglais. Comme la plupart de mes camarades, je me préparais
à prendre la route des États-Unis, quand le soir avant mon départ
je reçus la visite du capitaine Marion. Je m'étonnai de le voir,
car je le croyais déjà parti. Ma femme pleurait en veillant à mes
préparatifs de départ, et j'essayais de la consoler. Le capitaine
me prit à part et me dit:

--Girard, j'ai reçu aujourd'hui la visite de mon père, qui habite
Lanoraie. Le brave homme ayant appris la part importante que nous
avons prise à l'engagement de Saint-Denis est venu m'offrir asile
dans sa propre maison. Il prétend que j'y serai en parfaite sûreté.
Maintenant, mon ami, j'ai voulu te consulter avant de rendre une
réponse à mon père et j'ai voulu t'offrir de partager mon lieu de
retraite, si tu crois prudent de rester à Lanoraie. Qu'en dis-tu?

--Ma foi! capitaine, je suis à vos ordres. Après avoir partagé avec
vous les périls du combat, je suis prêt à vous tenir compagnie dans
votre retraite.

--Bien! très bien! Il s'agit maintenant de s'éloigner sans éveiller
les soupçons du voisinage. J'apprends que les habits rouges sont au
bout-de-l'île, chez Deschamps, et qu'ils n'attendent que le moment
propice pour faire une descente à Contrecoeur. Il faut donc nous
presser. Dis adieu à ta femme et partons.

J'embrassai ma femme après lui avoir donné les explications
nécessaires, et quelques instants plus tard, je me trouvais chez
le capitaine Marion, où nous attendait la voiture de son père.

Nous prîmes la route de Lanoraie, en longeant la rive sud du fleuve
jusqu'à un point vis-à-vis l'église du village. Là, nous traversâmes
le Saint-Laurent et il était deux heures du matin lorsque notre
embarcation toucha la rive nord du fleuve, en face de la maison de M.
Marion. Après avoir pris un copieux repas préparé à l'avance par
madame Marion qui nous attendait, nous remontâmes en voiture pour
nous diriger vers la forêt où le père de mon ami nous avait préparé
une retraite dans sa «cabane à sucre», au milieu d'un magnifique bois
d'érables. Cette cabane était assez confortable et le père Marion
avait pris soin d'y placer des vivres pour plusieurs jours. On nous
visiterait une fois par semaine, pendant la nuit, afin de ne pas
éveiller les soupçons des villageois et nous devions rester ainsi
cachés jusqu'à nouvel ordre. Madame Marion avait aussi pris soin de
nous faire parvenir quelques livres pour aider à «tuer» le temps,
et somme toute, nous n'avions pas trop à nous plaindre de notre
position. Nous étions dans notre solitude depuis un mois et l'on nous
avait tenus au courant des événements politiques. Nous avions aussi
reçu des nouvelles de Contrecoeur. Nous attendions avec impatience
que l'excitation fut apaisée afin de pouvoir reprendre la route du
village, lorsqu'un jour, nous entendîmes, dans la forêt voisine, le
bruit cadencé de la hache d'un bûcheron qui abattait un arbre. Nous
ne fîmes que peu d'attention à ce fait assez ordinaire, mais le
lendemain le bruit recommença et ce n'était plus un bûcheron mais
plusieurs bûcherons qui venaient probablement d'établir un «chantier»
pour la coupe du bois de corde, pendant l'hiver. Nous étions à
discuter le danger d'un tel voisinage pour nous, lorsque nous fûmes
dérangés par la voix d'un homme qui frappait à la porte de notre
cabane en nous demandant d'ouvrir. La fumée qui s'échappait de notre
retraite avait trahi notre présence et un bûcheron, poussé par la
curiosité, avait voulu savoir ce qui se passait d'étrange dans la
«cabane à sucre» du père Marion. Bon gré, mal gré, il nous fallut,
ouvrir et nous nous trouvâmes en présence d'un homme jeune encore qui
portait le costume «d'étoffe du pays» des fermiers canadiens. Il nous
fut facile de voir, du premier coup d'oeil, que nous n'avions pas
affaire à un homme de peine, mais plutôt au fils d'un fermier des
environs. Le jeune homme s'excusa de nous avoir ainsi dérangés, mais
il avait vu la fumée de la cabane et comme nous étions en décembre et
qu'il faisait froid, il était venu nous demander le privilège de se
réchauffer auprès de notre feu. Force nous fut donc de le recevoir
aussi cordialement que possible, et comme il ne nous posa pas de
questions indiscrètes, nous résolûmes d'attendre l'arrivée du père
Marion qui devait nous visiter le soir même, pour lui faire part du
voisinage des bûcherons et de la visite du jeune homme. Il était
passé minuit, lorsque le père Marion frappa à la porte de la cabane.
Nous lui racontâmes en détail, la nouvelle importante de la présence
des étrangers, et le vieillard hocha la tête d'une manière qui fit
croître nos appréhensions.

--Ce jeune homme que vous avez vu, nous dit le père Marion, doit être
le fils Montépel de Lavaltrie. Son père est propriétaire de la
«sucrerie» voisine et il est probable qu'il a décidé de «faire
chantier», cet hiver. Si mes prévisions sont correctes, il ne vous
reste qu'à fuir immédiatement, car les Montépel de Lavaltrie sont
connus pour des bureaucrates enragés et vous serez dénoncés aux
autorités anglaises. Je vais m'informer de la chose et je reviendrai
demain vous avertir. En attendant, soyez prudent; ayez l'oeil ouvert
et défiez-vous des bûcherons de la forêt voisine. Demain soir, à neuf
heures, je serai ici pour vous communiquer les informations que
j'aurai prises sur leur compte.

Le vieillard reprit immédiatement la route du village et nous laissa
seuls pour discuter les nouvelles importantes que nous venions
d'apprendre. La situation n'était pas des plus rassurantes. Si nous
étions arrêtés, il était à peu près certain que nous payerions de
notre tête la part que nous avions prise à l'insurrection. Nous
attendîmes avec une impatience que vous devinez sans doute, le retour
du père Marion. Le lendemain se passa sans qu'aucun incident
remarquable vint troubler notre retraite. Nous entendions le bruit
sec des haches des bûcherons, mais personne n'approcha de la cabane.
Le soir à neuf heures, comme il nous l'avait promis, le père de mon
ami arriva à la cabane et nous annonça de bien mauvaises nouvelles.
Celui que nous avions vu était en effet le fils Montépel, et toute la
paroisse, de Berthier à Lavaltrie, savait déjà qu'il y avait deux
personnes cachées dans la «cabane à sucre» du capitaine Marion. Il
nous fallait fuir sans retard, car les autorités avaient probablement
déjà appris le lieu de notre retraite et la police devait être à nos
trousses. Le père Marion avait tout préparé pour notre fuite: nous
devions nous rendre au «rang» de Saint-Henri, prendre la route à peu
près solitaire qui conduit au «Point-du-jour» et de là nous diriger
vers le village de Saint-Sulpice pour tâcher ensuite de gagner la
frontière des États-Unis. Nous étions à faire nos préparatifs de
départ, lorsque nous entendîmes les aboiements du chien auquel le
père Marion avait confié la garde de sa voiture. Quelque chose
d'étrange se passait au dehors car les aboiements redoublèrent.
J'entr'ouvris la porte pour découvrir les causes de cette alerte et
j'aperçus dans la clairière, trois cavaliers qui se dirigeaient vers
nous. Je refermai précipitamment la porte de la cabane et j'eus à
peine le temps de communiquer ma découverte à mon ami et à son père,
quand nous entendîmes le bruit des voix des étrangers qui s'étaient
arrêtés et qui se préparaient probablement à mettre pied-à-terre.
Nous avions, tous les trois, saisi la signification de l'arrivée de
ces trois hommes pendant la nuit: on venait pour nous arrêter. La
même pensée avait produit la même détermination: il fallait résister.
Pas une parole ne fut prononcée, pas un signe ne fut échangé. Chacun
prit ses armes, résolus à vendre sa vie le plus chèrement possible.
Nous avions trois bons fusils de chasse chargés de chevrotines, et
s'il fallait en arriver là, nous étions prêts à combattre et à
mourir. Le chien continuait à aboyer avec fureur et les cavaliers
devaient être indécis, car quelques moments s'écoulèrent avant qu'ils
ne se résolussent à frapper à la porte. L'un d'eux s'approcha enfin
et demanda à haute voix l'entrée de la cabane. Je lui répondis par
trois questions: Qui était-il? D'où venait-il? Que voulait-il?
L'étranger répondit en mauvais français qu'il était à la recherche de
deux patriotes fugitifs, Jean-Baptiste Girard et Amable Marion, et
qu'il avait le pouvoir et l'autorité de les arrêter, morts ou vifs.

Nous nous consultâmes un instant avant de leur répondre et le
capitaine Marion nous proposa de sortir hardiment de la cabane et de
leur résister, coûte que coûte, s'ils faisaient mine de nous arrêter.
Le vieillard paraissait indécis, mais comme le temps s'écoulait et
qu'il fallait prendre une résolution immédiate, je répondis à
l'étranger que nous allions sortir et que nous pourrions alors causer
avec lui, avec plus de facilité. Il est fort probable que le mouchard
anglais prit ces paroles comme acte de soumission, car nous
l'entendîmes qui disait à ses compagnons:

--_We've got them all right, Jack._

--Attends un peu mon bonhomme, murmurai-je entre mes dents, et nous
allons voir si tu es «all right». Et nous sortîmes tous les trois,
armés jusqu'aux dents, au grand étonnement des Anglais qui pensaient
nous avoir pris comme dans une souricière. Il y eut un moment
d'hésitation, de part et d'autre, lorsque nous nous rencontrâmes face
à face, et je fus le premier à rompre le silence.

--Que nous voulez-vous? leur dis-je en français, et en les apostrophant
avec rudesse.

--Êtes-vous les nommés Marion et Girard, de Contrecoeur? me
répondit celui qui nous avait déjà parlé et que je reconnaissais par
le timbre de sa voix.

--Admettant que nous soyons Marion et Girard, répondis-je, que
prétendez-vous faire? nous arrêter?

--Oui! au nom de la reine, notre gracieuse souveraine, je vous arrête,
comme traîtres et rebelles au gouvernement.

--Eh bien! M. l'Anglais! veuillez dire à votre souveraine qu'il ne nous
plaît pas de nous rendre comme des poltrons, et je vous donne ma
parole que si vous levez la main contre nous, vous le faites au péril
de votre vie de mouchard. Entendez-vous!

Et en disant cela, d'un commun accord, nous avions, mes camarades et
moi, armé nos fusils. L'obscurité nous empêchait de voir tous les
mouvements des Anglais qui se trouvaient à quelques pas, mais il nous
fut facile de deviner les sentiments qui les agitaient. Ils avaient
compté sur une soumission complète, et ils se trouvaient en face de
trois hommes bien armés et décidés à défendre leur liberté. Une
consultation à voix basse eut lieu entre les trois étrangers et nous
crûmes entendre la voix et l'accent canadien de celui à qui on avait
confié la garde des chevaux. Le père Marion nous dit à voix basse,
qu'il croyait reconnaître le fils Montépel, mais la distance et
l'obscurité nous empêchaient de nous assurer de l'exactitude de cette
supposition. La conversation des étrangers continuait toujours et
l'impatience nous gagnait. Je m'avançai de quelques pas, tout en
continuant de me tenir sur mes gardes, et m'adressant à nos
adversaires:

--J'ignore, Messieurs, ce que vous prétendez faire, mais si vous avez
l'intention de mettre vos ordres à exécution, veuillez vous dépêcher
un peu. Nous vous attendons de pied ferme. Trois contre trois, que
diable! la partie nous semble égale.

Celui qui nous avait déjà adressé la parole s'avança à son tour vers
nous:

--Vous connaissez sans doute, nous dit-il, la sévérité du gouvernement
contre les patriotes, et je vous conseille fortement de ne pas
aggraver vos torts en luttant contre la loi. Rendez-vous paisiblement
et je vous promets d'intercéder auprès des autorités, dans votre
affaire.

--Ah ça! M. l'Anglais! répondis-je en me fâchant graduellement, pour
qui nous prenez-vous? Vous a-t-on accoutumé à ces manières de lâcheté
et de couardise? Si vous voulez le combat, en avant, nous sommes
prêts, sinon la route du village au plus vite, ou nous commencerons
nous-mêmes la lutte. Tenez-vous-le pour dit!

Encore un moment de silence, et nos trois gaillards se décidèrent à
remonter à cheval. Nous avions l'oeil ouvert sur tous leurs
mouvements. Au moment de s'éloigner, celui qui paraissait le chef de
la bande nous dit d'une voix colère:

--Prenez garde! nous représentons ici la loi, et vous êtes sous le coup
d'une accusation de haute trahison. Tôt ou tard vous aurez à répondre
de votre résistance devant les tribunaux.

Le capitaine Marion qui possédait un caractère violent voulait
s'élancer sur les mouchards, mais son père l'en empêcha. Il répondit
cependant d'une voix rendue vibrante par la colère:

--Vous êtes la loi et nous sommes la trahison. Eh bien! laissez-moi
vous dire, ce soir, que la loi est représentée par la trahison d'un
Canadien-français et la poltronnerie de deux Anglais. Vous êtes trois
hommes qui représentez la loi et vous hésitez à remplir votre mandat.
Vous êtes des lâches.

Et le capitaine, n'écoutant que sa colère allait s'élancer de nouveau
vers les cavaliers, quand il fut encore retenu par son père qui se
plaça devant lui.

--Laisse-les s'éloigner paisiblement, Amable, lui dit le vieillard. Tu
as déjà à répondre à une accusation de haute trahison, ne va pas te
charger d'un crime nouveau en attaquant les représentants de la
force. Puisqu'ils sont trop lâches pour se mesurer avec nous,
laisse-les partir, mon fils.

Les trois cavaliers, pendant ce temps-là, avaient repris, au galop,
la route du village où ils' allaient probablement chercher du renfort
et il nous fallait nous sauver en toute hâte pour échapper aux
nouvelles recherches de la police. Heureusement que tout était
préparé pour notre fuite, et le galop des chevaux résonnait au loin
sur la route que nous abandonnions, à notre tour, notre retraite pour
nous diriger vers la«concession» de Saint-Sulpice, en passant par le
«Point-du-jour.» Le père Marion nous conduisit chez un brave
cultivateur de ses connaissances, M. Robillard, de Saint-Sulpice, qui
nous reçut avec plaisir et qui nous offrit asile dans sa maison, en
attendant l'époque où nous pourrions, sans trop de danger, tenter de
franchir la frontière américaine. On nous relégua dans la cave de la
maison, pour plus de sûreté, et c'est là qu'Amable Marion contracta
les germes de la maladie, qui le conduisit au tombeau. Mon camarade
qui avait déjà une fort mauvaise toux fut atteint de cette terrible
maladie, la «phtisie galopante» et quelques jours plus tard, il
expirait entre mes bras, victime de son dévouement à la cause de
la liberté de son pays. Ses restes furent enterrés nuitamment dans
le cimetière de Lanoraie, car on craignait de me compromettre en
lui donnant des funérailles publiques. Huit jours plus tard, je
réussissais à m'échapper en traversant à Verchères et en prenant
sous le travestissement d'un maquignon américain, la route de la
frontière. Ma connaissance de la langue anglaise aidant, je réussis à
me diriger sur St. Albans sans éveiller les soupçons de la police. Je
me trouvais hors de danger, mais mon brave ami avait succombé à la
peine. Inutile de vous redire ici les tourments et la misère de
l'exil. Je m'étais rendu à Burlington où s'étaient réfugiés la
plupart des patriotes fugitifs, et je suivais avec une anxiété bien
facile à comprendre la marche des événements, au Canada. Mes biens
furent saisis et confisqués au profit du gouvernement et ma femme se
trouva dans un état voisin de la misère. Ayant réussi à obtenir du
travail dans une fabrique d'ébénisterie, il me fut possible, en
vivant avec une grande économie, d'amasser la somme nécessaire pour
payer les frais de voyage de ma femme qui désirait venir me trouver
afin de partager mon sort. Nous vécûmes ainsi pendant trois ans,
à Burlington, dans une position plus ou moins difficile, car les
affaires n'allaient pas très bien et il fallait se contenter de peu.
Quand arriva l'époque où les réfugiés canadiens purent reprendre
la route du pays, j'hésitai, malgré mon ardent désir de revoir le
Canada. Mes propriétés étaient passées en des mains étrangères et il
me répugnait d'aller, de nouveau, vivre sous un gouvernement qui nous
avait fait tant de mal. J'étais jeune encore, cependant, et pour
obéir aux désirs de ma femme, je me rendis à Montréal d'abord, où
j'obtins du travail dans une maison de commerce, et je vins m'établir
plus tard dans la maisonnette que j'habite encore aujourd'hui. Ma
femme, comme je vous l'ai dit déjà, mourut en donnant le jour à
Jeanne, et je me consacrai entièrement à l'éducation de mes enfants.
Je n'étais pas riche, mais il me fut possible, en travaillant bien
fort et en vivant de peu, de donner quelques années de collège à
Jules et quelques mois de couvent à Jeanne. J'aurais voulu faire
plus, mais mes forces m'abandonnaient graduellement et je me faisais
vieux et infirme. Je m'étais scrupuleusement abstenu de me mêler aux
luttes politiques, mais je voyais avec douleur notre beau comté de
Verchères entre les mains du parti conservateur. L'élément libéral,
cependant, faisait des efforts patriotiques pour obtenir le contrôle
des affaires, et un jeune notaire du village de Verchères s'était
bravement mis sur les rangs pour faire la guerre au chef reconnu des
tories dans le Bas-Canada. Il y avait tous les dimanches, pendant la
période électorale, des discussions politiques, sur la place de
l'église, entre les candidats rivaux. Je me trouvais un jour, par
hasard, à l'une de ces réunions où s'étaient donné rendez-vous les
orateurs des deux partis, quand je remarquai parmi ceux qui étaient
inscrits pour prendre la parole, la figure du fermier Jean-Louis
Montépel, de Lavaltrie. Je ne l'avais vu qu'une fois lors des
événements mémorables de 1837, mais je me rappelai parfaitement sa
figure. La discussion commença avec assez de calme, de part et
d'autre, mais on en vint bientôt aux gros mots et je me laissai
emporter, malgré mon grand âge, à crier: À bas Montépel! quand
celui-ci s'avança sur l'estrade pour adresser l'assemblée. Fidèle à
ses opinions d'autrefois il était resté conservateur et fit un appel
véhément en faveur du candidat tory. J'ignore encore ce qui me poussa
à lui répondre, mais lorsqu'il termina sa harangue, je me trouvais
sur l'estrade et je m'avançai pour parler, aux acclamations de mes
amis du village qui criaient à tue-tête: M. Girard! M. Girard!
J'avais la tête en feu et je me laissai aller à des personnalités
regrettables. Je rappelai les antécédents de M. Montépel pendant la
lutte de l'insurrection de 1837; je l'accusai d'avoir trahi son pays
et d'avoir traqué ses frères, et terminai en comparant les tories du
présent aux bureaucrates du passé. M. Montépel baissa la tête devant
mes accusations et ne répondit rien, mais j'ai la conviction de
l'avoir blessé profondément dans ses sentiments politiques et dans
son amour-propre. Quelques années se sont écoulées depuis cet
incident regrettable, mais n'avais-je pas raison de vous dire, mes
enfants, qu'il y a dans l'histoire des familles Girard et Montépel,
une page que je voudrais pouvoir effacer aujourd'hui au prix des
quelques jours qui me restent encore à vivre. Je vous l'ai dit,
M. Pierre Montépel, qu'il ne saurait y avoir de ma part, aucun
empêchement à votre union avec ma fille, mais êtes-vous bien sûr
qu'il puisse en être ainsi de la part de votre père, Jean-Louis
Montépel, le bureaucrate de 1837 et le conservateur d'aujourd'hui?



XII

Girard et Montépel


  Sous la pauvre cabane
  L'on s'aime sans détours.
  Sur ma douce nâgane,
    Vent des amours,
    Flottez toujours!
  Mais tout bonheur se fane;
  Rares sont les beaux jours.
  Sur ma douce nâgane,
    Vent des amours,
    Chantez toujours!

(L.-H. Fréchette.)

[Louis-Honoré Fréchette, _Berceuse indienne_ (vers 21-30), dans
_Pêle-Mêle. Fantaisies et souvenirs poétiques_, Montréal,
Lovell, 1877.]

Le vieillard en cessant de parler s'était laissé tomber en arrière,
dans son fauteuil, car le long récit qu'il venait de faire l'avait
fatigué. Les événements qu'il venait de raconter avaient excité son
imagination et produit chez lui une émotion facile à comprendre dans
des circonstances aussi importantes pour le bonheur de son enfant.

Jules et Jeanne se regardaient avec stupeur, car ils avaient ignoré
jusque-là, qu'il y eût dans l'histoire de leur famille une page où
était inscrite la trahison d'un Montépel. Jules, surpris par les
révélations de son père ne savait que penser de cette étrange
histoire, et la pauvre Jeanne sentait les sanglots qui lui montaient
à la gorge. Pierre avait baissé la tête dès les premières paroles où
le nom de son père avait été mentionné dans le récit du vieillard,
et le pauvre garçon semblait accablé par les sentiments de honte, de
pitié et de colère qui se heurtaient dans sa tête en feu.

Le vieillard, étendu dans son fauteuil, avait laissé tomber sa tête
sur sa poitrine, et ses longs cheveux blancs encadraient les traits
de sa figure douce et mélancolique.

Personne ne paraissait vouloir rompre le silence qui devenait
embarrassant, quand Pierre d'une voix émue et s'adressant au père de
son amante:

--Monsieur Girard, le récit que vous venez de faire m'a trop
profondément ému pour que j'essaie de vous rendre compte des
sentiments si divers que je ressens maintenant. Qu'il me suffise de
répondre franchement à la question que vous m'avez adressée avant de
commencer votre récit, maintenant que je sais tout. Vous m'avez dit,
que pour votre part, vous n'aviez aucune objection à opposer à mon
union avec Mademoiselle Jeanne, si, après avoir entendu votre
histoire, je persistais à vouloir épouser votre fille. Voici ma
réponse: Monsieur Girard, avec la connaissance parfaite de tout ce
qui se rattache à l'histoire de nos familles, j'ai l'honneur de vous
demander la main de votre fille.

--Mon Dieu! M. Montépel! réfléchissez bien à ce que vous faites avant
de vous engager par une promesse solennelle. Nous sommes pauvres,
vous êtes riche. J'ai tout lieu de croire que votre père s'opposera
énergiquement à cette union, et que si elle avait lieu il en
résulterait pour vous un état de choses fort désagréable, sinon une
rupture éclatante avec votre famille. Vous avez vingt-cinq ans, je le
sais, mais même à votre âge, il faut faire la part de sa famille. Je
ne voudrais pour rien au monde être la cause, même innocente, d'une
querelle entre vous et votre père.

--M. Girard, répondit Pierre avec sang-froid, comme vous venez de le
répéter vous-même, j'ai vingt-cinq ans, âge auquel un homme peut
hardiment faire lui-même le choix de celle qui doit porter son nom.
Quelles qu'aient été les fautes de mon père envers vous, il ne
m'appartient pas de réveiller un passé dont je suis innocent, si
vous, qui en avez été la victime, désirez l'oublier. J'aime
mademoiselle votre fille de toute mon âme. Je sens que sans elle je
traînerais une vie malheureuse et sans but. Encore une fois je vous
demande la main de mademoiselle Jeanne.

Il y eut un moment de silence pendant lequel Pierre, Jules et Jeanne
portèrent vers le vieillard qui hésitait encore, leurs regards
suppliants. La pauvre Jeanne, qui sentait que le bonheur de toute sa
vie se trouvait en jeu, laissa échapper un sanglot étouffé, et ne
pouvant plus retenir ses larmes, elle s'élança au cou du vieillard et
cacha sa belle tête sur le sein de son père qui la pressa sur son
coeur.

--Eh bien! soit! dit enfin le vieillard, je consens à tout. Je n'ai
plus que quelques jours à vivre, mes enfants, et mon coeur me dit que
je ne saurais remettre le bonheur de ma fille entre de meilleures ou
de plus honnêtes mains. Si j'ai hésité un instant, c'est que j'ai
craint que l'inimitié du passé n'ait laissé des traces pour l'avenir,
mais je crois que maintenant tout est oublié. M. Pierre Montépel je
vous accorde la main de ma fille Jeanne.

--Merci! oh merci! répondit le jeune homme, en serrant avec effusion
les mains du vieillard. Je jure, M. Girard, au nom de tout ce qui
m'est sacré, d'aimer et de protéger Jeanne, votre fille, ma fiancée.

Jules embrassa sa soeur et serra la main de son ami, et une fois la
glace brisée et la question décidée, chacun donna cours à ses
sentiments. Seule, la jeune fille cachait son bonheur sous sa
timidité naturelle et sous une réserve fort facile à comprendre. Les
projets allaient bon train et Pierre, malgré le caractère opiniâtre
de son père, ne doutait pas qu'il viendrait à donner son consentement
à son mariage avec Jeanne Girard. On passa le reste de l'après-midi à
causer en famille et quand vint le soir, Jules pensa avec discrétion
qu'il ferait probablement plaisir à son ami et à sa soeur en
s'éloignant un peu, afin de permettre aux nouveaux fiancés d'épancher
le trop plein de leurs coeurs et de recommencer le délicieux roman--si
ancien et toujours si nouveau--des premières amours.

Le vieillard fatigué par les émotions de la journée s'était retiré de
bonne heure, et les deux amants avaient fait une longue promenade sur
le sable argenté de la grève, que venaient lécher doucement les
vagues paresseuses du grand fleuve. Pierre et Jeanne se redirent
leurs premières impressions, leurs premières émotions, leurs
premières pensées d'amour. Ils rééditèrent ce poème délicieux de deux
coeurs qui s'aiment et qui, pour la première fois, se confient l'un à
l'autre. La jeune fille, penchée timidement au bras de son amant
aspirait avec délices les paroles d'affection passionnée que lui
répétait Pierre. La pauvre Jeanne se laissait bercer doucement par
son bonheur et entrait sans crainte, quoique avec timidité, dans le
sentier parfois si difficile des passions humaines. Redire ici les
riens charmants, les folles sublimes que se répètent les amoureux;
raconter leurs transports d'un bonheur que rien ne trouble au début;
révéler leurs projets pour l'avenir, serait une tâche trop difficile
à remplir. Aussi, laisserons-nous à l'imagination du lecteur et de la
lectrice, le soin de remplir, en consultant l'expérience du passé, le
vide qui pourrait exister sur ce sujet.

Il était dix heures du soir quand Pierre prit congé de sa fiancée,
et ce n'est qu'après lui avoir promis de revenir le mardi suivant,
que le jeune homme tourna la proue de son fidèle canot vers les
grands sapins du domaine de Lavaltrie qui apparaissait au loin comme
une énorme tache noire dans la nuit. Pierre fit bondir sa légère
embarcation sous les coups habiles et pressés de son aviron, et
chacun dormait à la ferme Montépel, lorsque le jeune homme sauta sur
la plage et se dirigea vers la maison paternelle pour se retirer pour
la nuit.

Jeanne avait repris, le coeur gros des émotions du jour, la route
de la chaumière où l'attendait Jules. On causa pendant longtemps
des événements qui s'étaient succédés depuis le commencement de
la moisson et on fit la part belle aux amours présentes et aux
espérances de l'avenir.

Inutile d'affirmer que le sommeil de Pierre à Lavaltrie et de Jeanne
à Contrecoeur ne fut qu'une longue suite de rêves chamarrés d'or,
d'amour, et de bonheur.

Laissons les deux amants se réunir en songe, et revenons au récit
plus prosaïque des faits qui ne sortent pas du domaine de la réalité.
Pendant que Pierre se rendait à Contrecoeur, pour demander à M.
Girard la main de sa fille, il se passait à Lanoraie, des événements
qui devaient tendre à compliquer la situation d'une manière fort
épineuse. Le fermier Montépel après avoir présidé au dîner du
dimanche où tous les employés de la ferme sont admis à la table du
maître, avait proposé à sa femme de se rendre au village de Lanoraie
pour assister aux vêpres, et pour aller visiter ensuite son ami le
notaire, afin de causer du projet de mariage entre Pierre et la fille
du négociant, M. Dalcour. Madame Montépel avait accepté l'offre de
son mari et l'on avait pris la route du village. On avait débattu
pendant longtemps les clauses purement financières du contrat de
mariage, sans cependant s'occuper de la question si importante de
savoir si les enfants intéressés voudraient bien se soumettre sans
réplique à ces marchés de leurs parents. Le négociant, M. Dalcour,
avait pleine confiance dans la soumission de sa fille qui était,
disait-il, trop «bien élevée» pour s'opposer aux projets de son père,
quels qu'ils fussent. Le père Montépel avec la vivacité habituelle
de son caractère en était arrivé à la même conclusion, quoique
l'expérience du passé eût dû lui inspirer des craintes à ce sujet.
La mère ne semblait pas aussi satisfaite de tous ces projets bâclés
d'avance sans le consentement des enfants, car elle connaissait trop
bien le caractère de son fils pour supposer qu'il se soumît sans
réplique à contracter un mariage qui ne fût pas selon ses goûts.
Elle s'était contentée de faire quelques observations à son mari,
car celui-ci avait répondu, avec brusquerie, qu'il comptait bien sur
l'obéissance tacite de son fils lorsqu'il s'agissait de lui procurer
un établissement superbe et un mariage magnifique à tous les points
de vue. Madame Montépel, pour ne pas contrarier le fermier, avait
laissé faire sans mot dire, mais ce n'était pas sans craindre que
tous ces arrangements fussent mis à néant, si Pierre n'approuvait
pas le mariage que l'on prétendait lui imposer.

On prit le souper chez M. Dalcour où l'on fit connaissance, pour la
première fois, avec la jeune fille à qui l'on destinait Pierre pour
époux. La demoiselle était vraiment charmante et elle fut d'une
politesse et d'une amabilité qui lui valurent immédiatement la
sympathie de M. et Mme Montépel. Après le souper, on passa au salon,
et la jeune fille, sans se faire prier, se mit au piano et joua
quelques morceaux à la mode. Elle chanta aussi, d'une voix douce et
modeste, quelques romances en vogue et réussit complètement par ses
manières affables, à se mettre dans les bonnes grâces du fermier et
de la fermière de Lavaltrie.

Les époux Montépel en retournant chez eux, ce soir-là, causèrent
longuement des projets d'union qu'ils avaient en tête pour leur fils,
et la fermière depuis qu'elle avait vu la jeune fille, s'était dit,
qu'après tout, il se pourrait bien faire que Pierre lui-même fût fort
satisfait des arrangements que l'on avait faits sans le consulter.
Le jeune homme avait vingt-cinq ans, âge auquel on est généralement
marié depuis longtemps dans les campagnes du Canada français, et
comme il fallait penser à l'établir convenablement sous le rapport
pécuniaire, il était fort raisonnable de croire qu'il ne ferait pas
trop d'objection à se voir doté d'une femme en même temps que d'une
fortune. Il était tard quand on arriva à la ferme et il fut décidé
que le père Montépel annoncerait à son fils, le lendemain matin, les
projets que l'on avait formés sur son compte. Si Pierre, comme on
ne paraissait pas en douter, donnait son assentiment à ces projets,
on pourrait voir immédiatement à régler l'affaire d'une manière
définitive. Somme toute, le vieillard paraissait fort satisfait de ce
qu'il avait fait pour son fils, et nous l'avons dit déjà, la fermière
depuis qu'elle avait vu la fille de M. Dalcour, s'était mise
elle-même à espérer que tout irait pour le mieux.

Lorsque Pierre, un peu plus tard, arriva de Contrecoeur où il venait
de quitter Jeanne sur la grève du Saint-Laurent, tout le monde
dormait profondément à la ferme Montépel. Le jeune homme après avoir
mis son embarcation en sûreté se glissa sans bruit jusqu'à sa chambre
où il demeura appuyé, pendant plus d'une heure, à sa fenêtre qui
donnait sur le fleuve. Son imagination cherchait à percer l'obscurité
rendue moins intense par la pureté de l'atmosphère et par les étoiles
qui scintillaient au firmament. On apercevait au loin le clocher de
l'église de Contrecoeur, et plus bas, une petite tache grisâtre
désignait à l'oeil de Pierre, la chaumière où reposait Jeanne, sa
fiancée. Après avoir, pendant longtemps, tourné et retourné une foule
de plans dans sa tête, le jeune homme en arriva à la conclusion qu'il
valait mieux s'expliquer immédiatement avec son père sur un sujet
aussi important. Il résolut donc de faire part à ses parents, dès le
lendemain, de la démarche qu'il avait faite auprès de M. Girard de
Contrecoeur, et de ses résultats. Le pauvre garçon était loin de se
douter des engagements que l'on avait pris sans le consulter; aussi
s'endormit-il ce soir-là, en pensant à Jeanne et à l'avenir d'amour
et de bonheur qui lui serait accordé avec la main de la jeune
fille.



XIII

Père et fils


  La fortune a plus d'un caprice,
  J'en éprouvai tous les soucis.
  Voyageur que Dieu vous bénisse,
  Et vous ramène à vos amis,
  Au Canada, notre pays!

(B. Suite.)

[Benjamin Suite, _La chanson de l'exilé_ (vers 23-27), dans
_Les laurentiennes_, Montréal, Senécal, 1870.]

Pierre, selon son habitude, s'était levé de bonne heure, le lendemain
matin, pour vaquer aux travaux de la ferme. On devait commencer le
chargement des foins sur les bateaux qui les transporteraient à
Montréal, et le jeune homme devait livrer les cargaisons et en exiger
les reconnaissances de la part des capitaines. Le transport du foin
de la ferme aux bateaux se faisait sur des allèges et chaque
embarcation était sous la direction d'un employé qui en vérifiait la
quantité. Pierre se rendit donc sur la grève pour commencer son
travail, après avoir décidé d'attendre l'heure du midi pour faire
part à son père des événements de la veille. Le fermier qui dirigeait
tout, se trouvait trop occupé, pendant les premières heures de la
matinée, pour avoir l'occasion, de son côté, de communiquer à son
fils ses projets de mariage et d'établissement. Chacun attendait
l'occasion favorable de s'expliquer, sans se douter le moins du monde
des doubles projets que l'on avait en vue. Les travaux de chargement
commencèrent avec lenteur, car il était nécessaire d'établir un
va-et-vient continuel entre le rivage et les bateaux pour régulariser
le travail des hommes de ferme et des marins. Vers dix heures du
matin, à un moment où les allèges se trouvaient au large, près des
bateaux, le fermier se rencontra sur la grève, seul, avec son fils;
et comme il devait s'écouler près d'une heure avant le retour des
marins, la conversation s'engagea insensiblement et le père Montépel
se décida à aborder la grande question:

--Nous avons causé, ta mère et moi, commença le vieillard en
s'adressant à son fils, sur le sujet fort important de ton
établissement prochain, et après avoir examiné la question sous
toutes ses faces, nous en sommes arrivés à la décision de te lancer
dans le commerce. Il s'agissait de trouver un magasin bien achalandé
où tu pourrais t'établir, et avec l'aide d'employés compétents,
continuer les affaires de ton prédécesseur. J'ai consulté sur ce
sujet le notaire de Lanoraie et nous croyons avoir trouvé ton
affaire. Que penses-tu de l'idée? te paraît-elle favorable?

--Ma foi! mon père! répondit Pierre, j'allais moi-même vous proposer
quelque chose dans ce genre-là et je vous remercie de m'avoir
devancé. J'ai pensé comme vous, qu'il me fallait voir à m'établir
quelque part et le commerce dont vous me parlez m'irait assez,
quoique j'aie bien peu d'expérience dans les affaires.

--Bah! tu es intelligent et tu possèdes l'éducation nécessaire pour te
mettre vite au courant de tout ce qui regarde l'administration d'un
magasin de campagne. Tu connais sans doute M. Dalcour de Lanoraie.
Après avoir amassé une jolie fortune, le vieux négociant désire se
retirer des affaires et disposer de son fonds de magasin à des
conditions fort raisonnables. J'ai pensé à toi et les conditions de
vente sont arrêtées, mais j'ai voulu te consulter avant de terminer
l'affaire. Le magasin de M. Dalcour est admirablement situé pour les
affaires, près de la gare du chemin de fer de Joliette et des quais
de la compagnie du Richelieu. La clientèle est assurée d'avance et
avec l'aide des employés de M. Dalcour, je crois qu'il te sera facile
de continuer le succès de ton prédécesseur. Qu'en dis-tu?

--Ce que j'en dis! répondit le jeune homme, mais je trouve l'affaire
fort belle; si belle que je vais vous communiquer à mon tour les
projets que j'avais formés et qui seront la suite naturelle de ceux
que vous venez de développer. Mais comme l'affaire est sérieuse et
que le temps nous manque pour en causer longuement, je vous prie mon
père, de vouloir bien m'accorder une heure de conversation, après
dîner, en présence de ma mère.

--Très bien mon fils! Je crois qu'il vaut mieux en effet, que ta mère
soit présente, car l'affaire est assez importante pour que nous lui
donnions toute notre attention.

La conversation en finit là pour le moment, car une allège approchait
rapidement de la grève et les travaux de chargement allaient
recommencer. Le vieillard s'éloigna pour surveiller les employés et
Pierre resta sur le rivage pour tenir compte des foins embarqués. Le
père et le fils s'étaient arrêtés assez tôt pour éviter l'explication
qui ne pouvait manquer d'avoir lieu lorsque Pierre soumettrait à son
père ses projets de mariage avec Jeanne Girard. Le fermier, tout au
contraire, avait été charmé de voir son fils tomber dans ses idées et
s'il n'avait pas mentionné le nom de mademoiselle Dalcour, c'était
uniquement parce que le temps lui avait manqué pour soumettre à
Pierre les conditions de son établissement à Lanoraie. De son côté,
Pierre croyait que son père lui avait tout dit et il se flattait déjà
d'obtenir le consentement de ses parents pour son union avec la fille
du vieux patriote de Contrecoeur.

L'heure du dîner vint enfin, et quand après le repas, les garçons de
la ferme se remirent au travail, le fermier resta seul avec sa femme
et son fils dans le but d'avoir avec celui-ci des explications
définitives au sujet de son établissement à Lanoraie et de son
mariage avec mademoiselle Dalcour. Le père Montépel se sentait
d'autant plus à son aise sur ce sujet, qu'il avait pris comme signe
d'assentiment, les paroles que Pierre avaient prononcées en réponse
à ses questions. Madame Montépel avait été mise au courant de la
conversation et la pauvre mère, comme son mari en était arrivée à
considérer la question comme réglée. Aussi, quelle ne fut pas la
surprise des deux époux lorsqu'ils entendirent leur fils commencer la
conversation en homme qui a lui-même quelque chose à proposer:

--Mes chers parents, leur dit Pierre, je m'aperçois que vous avez eu
la bonté de vous occuper de mon avenir en nourrissant des projets
d'établissement en ma faveur. Je vous en remercie doublement, car
j'avais moi-même, depuis quelques jours, songé à vous faire part de
mes désirs; ce qui me sera maintenant plus facile puisque vous avez
décidé de me venir en aide. La proposition que m'a faite mon père de
m'établir dans le commerce me sourit assez, mais elle ne saurait être
que secondaire, car j'ai à vous soumettre une question beaucoup plus
importante et de laquelle dépend probablement la décision que je
devrai prendre moi-même.

Les deux vieillards se regardèrent avec surprise, car ils ne
s'étaient nullement attendus à ce préambule qui promettait des
développements intéressants. Pierre continua sans s'apercevoir de
l'étonnement que produisait ses paroles:

--Me voilà arrivé à l'âge de vingt-cinq ans et j'ai cru qu'il m'était
permis de penser non seulement à m'établir au point de vue purement
matériel mais encore à chercher parmi les jeunes filles de ma
connaissance une femme que j'aimerais et que je croirais digne de
porter mon nom. Cette femme je l'ai trouvée, et je viens vous
demander aujourd'hui votre consentement à mon mariage avec
Mademoiselle Jeanne Girard, fille de M. J. B. Girard de Contrecoeur.

Le fermier fut tellement surpris par ces dernières paroles de son
fils, qu'il resta quelques instants sans pouvoir lui répondre. La
fermière qui connaissait l'histoire des deux familles, avait saisi
immédiatement la gravité de la situation et la pauvre mère qui
prévoyait la scène qui allait suivre, fondit en larmes en jetant
un regard suppliant sur son mari pour le prier de rester calme. Le
vieillard après avoir fait des efforts visibles pour surmonter son
émotion, répondit d'une voix tremblante:

--Tu veux sans doute me parler de cette jeune fille qui a travaillé à
la fenaison avec son frère?

--Oui mon père, cette jeune fille, sous les dehors de la paysanne,
cache un coeur d'or et une intelligence peu commune. Son frère, Jules
est aussi un brave garçon qui mérite une position plus élevée que
celle qu'il occupe aujourd'hui. J'ai appris à les connaître et à les
estimer et après avoir réfléchi sérieusement avant de prendre une
aussi grave décision, je viens demander votre consentement à mon
union avec mademoiselle Girard.

--Avant de te répondre, mon fils, laisse-moi te dire que ta mère et
moi, nous avions formé d'autres projets sur ton compte. Nous reposant
sur ta bonne volonté et sur ton obéissance à tes parents, nous avions
cru pouvoir entrer en relation avec M. Dalcour, de Lanoraie, dans
le double but d'acheter son magasin pour toi et de contracter une
alliance avec sa famille. Mais je m'aperçois que nous avons agi trop
tard. Avec ta précipitation habituelle, tu as cru devoir te choisir
une femme sans nous consulter, ta mère et moi. As-tu au moins obtenu
le consentement préalable du père de la jeune fille?

--Oui mon père.

--De Jean-Baptiste Girard lui-même?

--Oui mon père.

--Dis-nous un peu ce que t'a répondu le vieux Girard, lorsque tu lui as
demandé sa fille en mariage?

--M. Girard, avant de répondre à ma question, m'a raconté, mon père,
une histoire se rattachant aux événements de 1837 et à une scène
d'élection qui a eu lieu à Contrecoeur il y a quelques années.
Inutile de vous dire que le récit de cette histoire m'a vivement
impressionné. Je comprenais parfaitement qu'au point de vue de
l'orgueil humain, il y avait des empêchements à mon mariage avec
Jeanne, mais après avoir consulté mon coeur, je me suis demandé
pourquoi, si M. Girard avait eu des torts envers vous, j'en rendrais
sa fille responsable. J'aimais et j'estimais Jeanne et j'étais
certain que la jeune fille me payait de retour. Je persistai donc
dans ma demande et M. Girard, après avoir hésité un instant,
m'accorda la main de sa fille. Je vous demande maintenant de vouloir
bien à votre tour oublier les discordes du passé en accordant votre
consentement à mon mariage avec Jeanne Girard.

Le vieillard qui avait d'abord réussi à être calme devant la
proposition inattendue de son fils, se laissa emporter par la
violence de son caractère et répondit à Pierre d'une voix rendue
tremblante par la colère:

--Ah ça! monsieur mon fils! je savais déjà que sur les questions
politiques tu te permettais de différer d'opinion avec moi et j'avais
bien voulu fermé les yeux sur cette insolence de ta part pour avoir
la paix dans ma maison. Mais voilà que maintenant tu t'avises d'aller
choisir une femme, sans me consulter, dans la famille d'un homme que
je déteste et qui m'a jeté l'insulte à la figure dans une assemblée
publique. J'ignore ce que t'a dit le père Girard, mais sache bien que
s'il a oublié, lui, les rancunes du passé, je me souviens, moi, qu'il
y a entre nous une haine de trente-cinq ans et que jamais, de mon
consentement, un Montépel de Lavaltrie tendra la main à un Girard de
Contrecoeur.

Et le fermier, incapable de retenir sa colère, s'était levé en
prononçant ces paroles et s'était mis à arpenter la salle comme un
homme qui veut combattre sa passion, mais qui se sent emporter par
un mouvement irrésistible. Il continua:

--Ah! les choses en sont rendues là! Après m'avoir défié l'année
dernière, tu parais décidé à continuer l'histoire et à agir par
toi-même pour tout ce qui concerne les affaires les plus importantes
de la famille. Je t'avais placé au collège dans l'espoir de te voir
embrasser une profession libérale, et par ton fol orgueil et ton
entêtement, tu as brisé ta carrière de ce côté-là. Oubliant mes
justes griefs, j'arrange avec ta mère des projets d'établissement et
de mariage avec une famille honorable, et voilà qu'au dernier moment
tu viens m'annoncer ton amour pour la fille d'un homme qui est dans
un état voisin de la misère, et dont le passé est une insulte pour
mes sentiments politiques et personnels. Tu oublies le respect que tu
dois au nom de ton père en rêvant une alliance avec la famille Girard
et tu me forces, moi, vieillard à cheveux blancs, à revenir sur un
passé que j'aurais voulu reléguer dans l'oubli. Eh bien! Pierre
Montépel, je te réponds que jamais! non jamais! je ne donnerai mon
consentement à ton mariage avec la fille de Jean-Baptiste Girard.
Je m'aperçois qu'il est temps de mettre un frein à ton esprit
d'indépendance, car Dieu sait ce que me réserverait l'avenir si je
me prêtais à tes caprices.

--Mon Dieu! Jean-Louis! calme-toi. De grâce, calme-toi! reprit la
pauvre mère éplorée. Les «engagés» pourraient t'entendre et réfléchis
au scandale que tout cela produirait dans la paroisse.

--Du scandale! C'est bien à toi, femme, à venir me parler de scandale
quand notre fils unique que voilà, se propose d'offrir la main
d'un Montépel à une Girard. Est-ce que chacun ne connaît pas, de
Saint-Sulpice à Berthier, les sentiments qui existent depuis plus
d'un quart de siècle entre les deux familles. Du scandale! Oh! tu as
peur du scandale! Eh bien demande à ton fils si le scandale lui fait
peur, à lui, qui vient nous proposer de sacrifier l'honneur de la
famille à un caprice d'amoureux. L'heure des faiblesses est passée et
je reprends aujourd'hui l'autorité que me donne mon titre de père de
famille. Nous avons fait des arrangements à Lanoraie, et ma parole
est engagée. Je laisse à Pierre le temps de réfléchir avant
d'accepter ou de rejeter les projets que j'ai formés pour son avenir,
mais je lui défends de songer à son mariage avec une Girard de
Contrecoeur. Voilà mon dernier mot!

Et le vieillard épuisé s'était laissé tomber dans un fauteuil. Pierre
pâle mais ferme, avait écouté avec respect les paroles de son père.
Il avait été d'autant plus surpris de cet accès de colère, que la
scène du matin lui avait fait croire qu'il obtiendrait sans trop
de difficulté le consentement à son mariage avec Jeanne. Il hésita
d'abord avant de répondre aux paroles du vieillard, mais après
quelques minutes de réflexion, pendant lesquelles on n'entendait que
les sanglots de Mme Montépel, le jeune homme se décida à faire part à
son père de la décision irrévocable qu'il avait prise à propos de son
union avec Jeanne Girard:

--Je comprends jusqu'à un certain point, mon père, répondit Pierre, et
je respecte votre décision à mon égard. Vous ne voulez pas oublier le
passé et il m'est impossible, à moi, de faire tomber sur la tête de
celle que j'aime, la responsabilité des sentiments politiques de
son père et de ses torts envers vous. Votre parole est engagée à
Lanoraie, m'avez-vous dit; la mienne est engagée à Contrecoeur. Et
il y va du bonheur de toute ma vie, vous ne sauriez trop me blâmer
de m'en tenir à ma première décision. Quant au scandale que vous
paraissez craindre si fort, je verrai à ce que ma présence ici
n'ajoute pas à vos craintes. Je suis jeune et je suis fort, et le
monde est assez grand pour me permettre de cacher ma femme là où
l'on ignorera les différences qui existent entre nos deux familles.
Les engagements que vous avez pris à Lanoraie ne sauraient donc
m'empêcher de faire ce que je considère comme mon devoir d'honnête
homme. Je suis fâché, très fâché d'avoir à vous désobéir sur ce
sujet, mon père, mais comme l'année dernière, je me vois forcé de
vous exposer franchement ma position. Je ne demande rien, je n'ai
besoin de rien. Disposez de vos biens comme bon vous semblera.
Seulement, ne m'en voulez pas trop, si par malheur, des circonstances
d'une fatalité inconcevable me font dévier du sentier de l'obéissance
qu'un enfant doit à ses parents. Je suis homme maintenant et je
crois qu'il est de mon devoir d'agir suivant les inspirations de ma
conscience. Je suis donc convaincu, puisque vous persistez à refuser
votre consentement à mon mariage avec Jeanne Girard, qu'il vaut
mieux, pour vous et pour moi, en arriver à une entente à ce sujet.
Comme vous, je crains le scandale pour la famille. Eh bien! il ne
tient qu'à vous de l'éviter. Je partirai, apparemment en bons termes
avec vous, et je vous jure que jamais le nom et la réputation des
Montépel n'auront à souffrir de ma conduite. Ce que je ferai,
je l'ignore. J'ai bon bras, bon oeil, bonne volonté et avec ces
qualités-là, on va loin maintenant. Je ne demande qu'une chose: ne
soyez pas injuste envers moi en m'accusant d'orgueil et d'entêtement
volontaire. Ce que je fais aujourd'hui je le fais avec conscience de
bien faire et puisqu'il nous est impossible de vivre en paix sous
le même toit, il est de mon devoir de partir. Je partirai donc et
laissez-moi vous demander une dernière fois, mon père, de ne pas
rendre ma fiancée d'aujourd'hui, ma femme de bientôt, responsable
d'un passé malheureux. La pauvre enfant n'y peut rien faire, et son
père m'a raconté avec la plus grande franchise les détails de cette
regrettable affaire, avant de m'accorder sa main. Vous voyez que je
sais tout et c'est après avoir réfléchi sérieusement que je viens
vous dire une dernière fois que j'aime Jeanne Girard et que j'ai
l'intention d'en faire ma femme.

Pierre, en finissant de parler, s'était approché de sa mère qui
sanglotait à l'écart et l'avait serrée dans ses bras après avoir
déposé un baiser affectueux sur les cheveux blancs de la pauvre femme
qui aurait donné tout au monde pour éviter ces scènes regrettables au
sein de sa famille. Le vieillard continuait à arpenter la salle et
il était facile de voir que les paroles de son fils, au lieu de le
calmer, avaient eu un résultat tout contraire. Le fermier blessé tout
à la fois dans son autorité de père de famille, dans ses convictions
politiques et désappointé dans les projets qu'il avait conçus
pour son fils, en était arrivé à un état d'exaspération facile à
comprendre chez un homme d'un caractère aussi violent. Aussi fut-ce
d'une voix étranglée par l'émotion qu'il dit à son fils, en
s'arrêtant soudainement devant lui et en le regardant en face:

--Pierre Montépel! tu es le premier de la famille qui ait osé désobéir
aux ordres de son père et qui ait cru devoir s'écarter de la voie
tracée par ses ancêtres. Ce sont des choses trop graves pour qu'il me
soit permis de les ignorer. Je suis le maître ici, et j'entends que
l'on m'obéisse. Tu veux partir. Soit. Tu as probablement raison de
t'éloigner afin que je ne sois pas témoin de la honte de mon nom.
Tu as sans doute besoin d'argent pour défrayer les frais de ta noce;
dis! mon fils, combien te faut-il pour acheter un trousseau digne de
la demoiselle Jeanne Girard?

--Mon père, répondit Pierre froidement, la colère vous rend injuste.
Je vous l'ai dit: je ne demande rien, je n'ai besoin de rien. Il me
reste mon salaire de six mois et lorsque je voudrai faire un cadeau
à ma fiancée je saurai travailler pour le gagner.

--Mon Dieu! Jean-Louis! sois raisonnable, intervint la pauvre mère
qui redoutait le caractère violent de son mari. Et toi, mon fils,
souviens-toi que tu parles à ton père.

--Vous avez raison, ma mère, répondit Pierre, et si j'ai manqué de
respect à mon père, je lui en demande humblement pardon. Au point
où en sont rendues les choses, je comprends d'ailleurs que toute
discussion devient inutile. Afin que personne ne se doute des
explications que nous avons eues, je vais me remettre au travail
jusqu'à ce soir et en attendant, ma mère, je vous prie de préparer ma
malle. Je partirai probablement demain.

Et le jeune homme après avoir embrassé tendrement sa mère se dirigea
vers la porte sans que le fermier fit un seul mouvement pour le
retenir. Quand ils furent seuls, les deux époux se regardèrent
tristement et la pauvre mère ne put s'empêcher de dire à son mari:

--Il ne m'appartient pas, Jean-Louis, de juger ta conduite envers
Pierre, mais je ne puis m'empêcher de songer avec découragement à
cette dernière querelle de famille. Nous nous faisons vieux et
Pierre, après tout, est notre fils unique. Tu connais le caractère
fier du jeune homme et tu l'as blessé trop profondément pour qu'il
revienne sur sa décision. Demain, nous serons sans enfant.

Et la fermière fondit en larmes en songeant au départ de son fils.
Et cette fois il y aurait pour empêcher le rapprochement et la
réconciliation, l'orgueil d'un homme qui protégerait sa femme envers
et contre tous. La figure de cette jeune fille innocente que l'on
rendait responsable des fautes de son père apparaissait à la mère
de Pierre comme la consolation qui ferait oublier à son fils les
douceurs de l'amour maternel et les rigueurs de l'autorité
paternelle. La pauvre femme entrevoyait, dans un temps rapproché, les
infirmités de la vieillesse et le besoin d'affection que ressentent
si naturellement ceux qui s'approchent tous les jours du tombeau.

Le fermier dont la colère ne s'était pas encore apaisée, ne songeait
qu'à ce qu'il appelait l'insolence de Pierre, et lorsque sa femme
s'approcha de lui en lui disant d'une voix étouffée par les sanglots:

--Plus d'enfant; nous n'avons plus d'enfant Mon Dieu! ayez pitié de
nos vieux jours!

Le vieillard répondit d'une voix stridente et saccadée:

--En effet! femme! nous n'avons plus d'enfant. Le Montépel qui s'allie
à une Girard est indigne de porter mon nom. Marie, tu as dit vrai,
nous n'avons plus d'enfant!



XIV

Séparation


      Ô jeunes coeurs remplis d'ivresse!
  Vous vous ouvrez gaiement aux fraîches passions!
  Mille rêves dorés et mille illusions,
  Comme des fleurs au vent vous agitent sans cesse!...
  Mon coeur vieillit! ses jours ne seront pas nombreux!
  Il a vu son espoir comme une ombre passer!
  Il a vu ses désirs, tour à tour, s'effacer!
  Et la cendre des ans couvre aujourd'hui ses feux!

(Longfellow, Traduction de L.P. LeMay.)

[Léon-Pamphile LeMay. _Lassitude_, traduction de Longfellow
(vers 17-24). dans les _Essais poétiques_, Québec, Desbarats,
1865.]

Pierre avait repris son travail de surveillance sur la grève et
personne ne s'était aperçu de la scène orageuse qui avait éclaté au
sein de la famille Montépel. Le fermier avait prétexté la nécessité
d'une visite au village pour s'éloigner pendant quelques heures, et
la fermière s'était renfermée dans sa chambre pour cacher sa douleur.
Le repas du soir fut pris en famille, comme à l'ordinaire, mais les
domestiques avaient remarqué les manières distraites du père
Jean-Louis et la réserve inaccoutumée de son fils. Personne,
cependant, n'eut l'air de s'apercevoir de ces détails.

Le repas terminé, Pierre embrassa tendrement sa mère après lui avoir
annoncé son intention de s'absenter pendant quelques heures et lui
avoir recommandé de ne pas s'inquiéter sur son compte. Le jeune
homme, afin de ne pas éveiller les soupçons des employés de la ferme,
avait pris un air d'insouciance qui s'accordait mal avec les
sentiments pénibles qui l'agitaient. Aussi fut-ce avec un soupir de
soulagement qu'il se dirigea vers la grève où il s'embarqua dans son
canot d'écorce pour se rendre à Contrecoeur. C'était là maintenant,
que se concentraient sa seule consolation pour les douleurs du
présent, et ses projets d'espérance pour l'avenir. Il avait tout
sacrifié pour l'amour de Jeanne: parents, richesses, amis. Son père
dans un accès de ressentiment s'était même laissé aller à lui dire
qu'il avait foulé aux pieds l'honneur de sa famille pour satisfaire
un caprice d'amoureux. Pierre se sentait bien innocent de cette
dernière accusation, mais l'habitude de l'obéissance à la voix
respectée de son vieux père lui avait rendu ces paroles bien
pénibles. Il avait rompu avec les espérances et les joies du passé
pour se lancer vaillamment dans un avenir inconnu, guidé par le phare
brillant de son amour pour Jeanne Girard. Il faudrait maintenant
combattre pour deux, travailler pour deux, vivre pour deux; et Pierre
avait accepté ce double devoir avec la fermeté d'un caractère qui ne
savait pas reculer devant les obstacles, si pénibles qu'ils fussent à
surmonter.

Avec sa vigueur et son habileté de canotier, le jeune homme eut
bientôt franchi l'espace qui le séparait de Contrecoeur, et l'étoile
commençait à briller au firmament lorsqu'il toucha la grève près de
la chaumière du père Girard. Après avoir mis son embarcation en
sûreté, il se dirigea vers la lumière que l'on apercevait à la
fenêtre et il tomba à l'improviste au milieu de la famille qui ne
l'attendait pas, puisqu'il avait été convenu d'avance qu'il ne devait
venir que le lendemain soir.

Après les salutations d'usage, Pierre s'empressa de faire part au
vieillard du refus de son père, et de la résolution qu'il avait prise
à ce sujet.

--Inutile pour moi d'ajouter, M. Girard, que je m'en tiens à mes
premières déclarations, continua-t-il en s'adressant au père de
Jeanne. Si pénible que soit ma position, j'en suis arrivé à la
conclusion qu'il valait mieux prendre une détermination finale, que
de rester indécis quand mon coeur et ma raison traçaient la route que
je devais suivre. Je viens donc une dernière fois, après vous avoir
annoncé l'opposition de mon père, vous demander votre consentement à
mon mariage avec votre fille. Je suis jeune, fort et plein d'espoir
pour l'avenir, et puisque mon père par un sentiment que je ne me
permettrai pas de discuter, se refuse à comprendre les raisons qui me
portent à oublier le passé, je me vois forcé, bien à regret, de
passer outre et d'entrer dès aujourd'hui dans une vole nouvelle. Je
commence la vie pauvre et sans appui, mais j'aurai pour me guider et
me supporter l'amour de Jeanne, l'amitié de Jules et l'exemple de vos
cheveux blancs. Dites-moi, M. Girard, que vous approuvez ma conduite
et répétez-moi que vous consentez à mon union avec votre fille.

Le vieillard qui avait prévu le refus du fermier de Lavaltrie, fut
cependant peiné d'apprendre que Pierre s'était placé en opposition
ouverte contre la volonté de ses parents. Mais son coeur noble et
droit lui faisait approuver, cependant, l'attitude digne du jeune
homme et sa résolution de braver seul et sans secours les difficultés
si nombreuses de la vie. Après avoir réfléchi pendant quelques
instants, à ce que venait de lui communiquer Pierre, il répondit
d'une voix calme:

--M. Montépel, la nouvelle que vous venez de me communiquer est trop
importante pour vous et pour moi, pour que je me permette de vous
donner une réponse définitive, ce soir. J'approuve jusqu'à un certain
point votre désintéressement et le sacrifice que vous avez fait pour
l'amour de ma fille, mais ma longue expérience du passé m'a appris
qu'il ne fallait jamais agir avec trop de précipitation dans des
circonstances aussi sérieuses. Aussi, me permettrez-vous de remettre
à une époque plus éloignée le mariage que vous paraissez désirer si
ardemment. Vous êtes jeune, et vous avez le temps d'attendre. Eh
bien! tout en vous donnant ma parole et mon consentement, vous me
permettrez d'imposer une épreuve à votre constance. Attendez six
mois. Consultez vos intérêts pécuniaires et voyez en même temps quels
sont vos projets pour l'avenir. Vous l'avez dit vous-même, vous êtes
fort et courageux et je suis certain d'avance que Dieu bénira les
efforts d'un aussi brave garçon que vous l'êtes. Jeanne, en
attendant, vous sera fidèle et lorsque vous reviendrez me la
redemander je vous dirai: Elle est à vous, soyez heureux!

--Merci! M. Girard, de ces bonnes paroles dont je comprends toute la
sagesse et toute la prévoyance. Aussi avais-je pensé moi-même à vous
proposer quelque chose de semblable. La saison des chantiers va
bientôt commencer. Mon expérience de l'année dernière me fait espérer
que je pourrai obtenir une position comme «foreman»; ce qui me
donnerait un salaire assez élevé jusqu'au printemps prochain. Vous
voyez que j'avais tout prévu et que j'avais même fait la part de
l'attente. Je partirai donc bientôt pour Ottawa afin d'y conclure un
engagement aussi favorable que possible, et la saison finie, je
viendrai réclamer la main de celle qui est aujourd'hui ma fiancée,
mais que vous me permettrez alors d'appeler ma femme.

--Bien! mon garçon! très bien! répondit le vieillard visiblement ému.
Vous agissez, non seulement comme un homme de coeur, mais comme un
homme sage et prévoyant.

Jules qui avait été témoin de cette scène, sans dire un mot s'avança
vers Pierre pour lui serrer la main et pour le féliciter de sa
courageuse résolution. Le jeune homme avait souvent pensé lui-même à
entreprendre le voyage des «chantiers», comme on dit au pays, et les
paroles qu'il venait d'entendre produisirent chez lui le désir de se
joindre à son ami pour faire l'hivernement dans les «pays d'en haut».
Pensant que le moment était favorable pour soumettre son projet, il
dit à son père:

--Le départ de Pierre, mon père, me porte naturellement à penser qu'il
me faudra moi-même trouver du travail pour cet hiver; ce qui me
serait impossible en restant au village. Pourquoi ne partirais-je
pas avec lui? Son expérience me guidera et je vous reviendrai le
printemps prochain, le gousset rempli de belles pièces d'or. Inutile
de vous dire que je ne vous quitterai qu'avec regret, mais comme la
nécessité me forcera quand même à m'éloigner du village, il me semble
que je ne saurais mieux faire que de suivre mon ami. Qu'en
dites-vous?

--Ma foi! mon fils! je crois que tu as raison. Le travail à la campagne
devient de plus en plus difficile à obtenir et malgré les regrets que
nous éprouverons, ta soeur et moi, en te voyant partir, nous
comprendrons que ton absence est absolument nécessaire.

--Merci, mon père. Et toi, petite soeur qu'en penses-tu? continua Jules
en s'adressant à Jeanne.

La pauvre enfant qui s'était tenue à l'écart pendant la conversation,
avait appris avec une douleur facile à comprendre le départ de
son amant. Mais sa raison lui disait que ce départ était devenu
inévitable devant l'assentiment de son père, et que Jules lui-même se
verrait forcé, tôt ou tard, à s'éloigner de la famille pour pourvoir
à ses besoins. Le vieillard était d'un âge où tout travail lui était
devenu impossible, et elle-même ne pouvait que faire bien peu pour le
soutien de ses vieux jours. Ce fut donc avec assez de fermeté qu'elle
répondit:

--Tu sais, Jules, que je m'en rapporte entièrement à la décision de mon
père. Si pénible que soit ton absence, elle est probablement
indispensable.

--Bien! petite soeur, je vois que tu es parfaitement raisonnable et
puisque l'affaire est décidée, causons maintenant de nos préparatifs
de départ, car Pierre nous a dit qu'il avait l'intention de se
diriger bientôt vers Ottawa pour arranger les détails de son
engagement.

--Bravo! mon cher Jules, répondit Pierre en lui tendant de nouveau
la main. Je vois que vous avez en vous l'étoffe d'un «voyageur»,
par l'empressement que vous mettez à vous occuper des détails de
l'hivernement. Je partirai donc demain, afin de régler nos conditions
d'engagement, et pendant ce temps-là vous vous préparez à venir me
rejoindre dans quelques jours. Je vous attendrai à Ottawa, et nous
nous dirigerons ensuite vers les forêts du Nord-Ouest.

La conversation roula pendant longtemps sur ce sujet intéressant et
pénible tout à la fois, car ce n'était que le coeur gros de regrets
que chacun voyait arriver l'heure de la séparation. Il fut décidé que
Pierre partirait le lendemain de Lavaltrie, après avoir dit un
dernier adieu à ses parents et que Jules resterait en arrière pour
voir à l'achat des instruments de travail et des vêtements
nécessaires pour protéger les bûcherons contre les froids rigoureux
de l'hiver dans les chantiers. Le trajet jusqu'à Ottawa serait fait
en bateau à vapeur, mais on aurait le soin d'y transporter un canot
d'écorce afin de remonter les eaux de l'Ottawa et de la Gatineau.

On causa des projets d'avenir, du retour des voyageurs, du mariage de
Pierre et de Jeanne et minuit sonnait à la pendule, lorsque Pierre se
leva pour retourner à Lavaltrie. Le moment des adieux était arrivé
et malgré les efforts de Jeanne pour cacher son émotion, la pauvre
enfant ne pouvait retenir ses sanglots. Le vieillard lui-même sentait
les larmes qui coulaient sur ses joues amaigries et après avoir donné
ses derniers conseils à celui qu'il aimait déjà comme son propre
fils, il fit signe à Jeanne de s'approcher. Prenant la main de la
jeune fille, il la plaça dans celle de Pierre et d'une voix
tremblante et solennelle:

--Mes enfants! l'heure du départ est arrivée, et je comprends qu'à
votre âge, au moment même où votre amour vous promettait de longs
jours de bonheur, il vous soit pénible de vous quitter. Mais voyez
dans cette douloureuse épreuve une image bien frappante de la vie.
Fortifiez votre courage avec la conviction que presque toujours, le
soleil luit après la pluie. Vous êtes jeunes tous deux et quelques
mois de séparation ne feront qu'ajouter à votre affection mutuelle.
Pierre Montépel, en présence de mon fils, de celui qui, lorsque je ne
serai plus, sera le chef de la famille, je vous accorde la main de ma
fille, Jeanne Girard. Et toi, ma fille, avec la conviction sincère
que le fiancé que je te donne est digne de toi, accepte comme sacré
le dépôt de l'amour qu'il t'a voué et souviens-toi des sacrifices
qu'il a fait pour obtenir ta main. Mes enfants, devant Dieu qui
m'entend et qui nous protège, je vous bénis! et puisse l'avenir vous
réserver cette part de bonheur qui appartient à tous les braves
coeurs qui luttent contre l'infortune et qui ne fléchissent pas
devant l'arrêt fatal du malheur. Pierre, mon fils, embrassez votre
fiancée, car l'heure du départ a sonné.

Le jeune homme serra Jeanne sur son coeur dans une étreinte
passionnée et leur premier baiser d'amour fut aussi le baiser des
adieux. Après avoir serré affectueusement la main du vieillard, il
se précipita vers le rivage pour cacher l'émotion qui commençait à
le maîtriser et pour épargner à Jeanne la vue de sa douleur.

Jules le suivit sur la grève et après avoir fixé le lieu et la date
de leur rendez-vous à Ottawa pour un jour de la semaine suivante et
avoir échangé une dernière poignée de main, Pierre s'élança dans son
canot, et quelques instants plus tard il disparaissait dans
l'obscurité.

Jules reprit la route de la chaumière, le coeur gros des événements
de la journée et il se joignit, en entrant, à son père et à sa soeur
qu'il trouva agenouillés et priant Dieu pour le retour heureux du
voyageur.

Le lendemain, de bonne heure, après avoir pris congé de ses parents
et refusé les secours d'argent que lui faisait son père, Pierre
se rendit au village où il s'embarqua sur le bateau à vapeur à
destination de Montréal. Le jeune homme en quittant la maison
paternelle avait promis à sa mère de lui donner souvent de ses
nouvelles, et lorsque son père lui avait exprimé ses regrets pour
tout ce qui s'était passé la veille, il lui avait répondu:

--Mon père, je pars, cette fois, parce que la voix du devoir m'appelle
au travail pour soutenir celle à qui j'ai voué mon amour et ma vie.
Quoi qu'il arrive, soyez cependant certain que jamais je n'oublierai
que le nom que je porte est celui d'une famille honnête et
respectable. Nous avons pu ne pas nous accorder sur le choix que
j'avais à faire d'une compagne, mais comme vous, je me souviendrai
que le nom de Montépel doit rester pur et sans tache. Adieu! et
puissiez-vous me pardonner un jour les moments de peine et de colère
que je vous ai causés.

Le fermier avait accepté la main que son fils lui avait tendue, mais
son orgueil l'avait empêché, encore une fois, d'effectuer une
réconciliation que son coeur désirait cependant. Pierre s'était
éloigné sans tourner la tête, car l'émotion que lui avaient causée
les événements si pénibles de la veille lui faisait craindre une
scène déchirante pour sa pauvre mère. Le fermier suivit pendant
longtemps des yeux la forme de son fils unique qui s'éloignait de
la maison paternelle dans des circonstances si regrettables, et
lorsque le jeune homme eut disparu derrière les sapins du domaine,
le vieillard sentit son courage faiblir et s'adressant à sa femme
qui pleurait auprès de lui:

--Marie! pourquoi Dieu nous a-t-il réservé cette grande douleur pour
nos jours de vieillesse? Notre fils qui s'en va là-bas emporte avec
lui le dernier rayon de bonheur et de contentement qu'il nous fût
permis d'espérer sur la terre. Si j'ai été trop sévère, que Dieu me
pardonne, femme, mais j'ai agi comme ont agi tous les Montépels avant
moi. J'ai sacrifié la paix du foyer et le repos de nos vieux jours à
l'honneur de la famille. Que Dieu soit mon juge!


Huit jours plus tard, Jules Girard, après avoir terminé tous ses
préparatifs de voyage, avait rejoint son camarade à Ottawa et les
deux amis avaient pris ensemble la route des «chantiers».

Le double départ de Jules et de Pierre avait causé une douleur facile
à comprendre, dans la chaumière de Contrecoeur. Le vieillard qui
tenait à ne point laisser percer son abattement devant sa fille, ne
pouvait pas, cependant, cacher les traces que la douleur creusait sur
sa figure amaigrie. Jeanne, elle aussi, essayait vainement de dérober
à son père les sanglots qui soulevaient sa poitrine oppressée, et
chaque soir, lorsque venait l'heure du repos, le vieillard pouvait
entendre les gémissements de cette pauvre enfant qui n'avait connu
l'amour que pour éprouver les tourments de la séparation. Le père
Girard qui avait consenti sans hésiter au départ de Jules n'avait
fait que se soumettre à la plus dure des nécessités, car la pauvreté
était à la porte de la chaumière. Quelques piastres seulement
restaient à sa disposition; et il valait mieux que Jules s'éloignât,
car il était impossible pour lui de se procurer du travail au
village. On avait, il est vrai, acheté des provisions pour la saison
d'hiver et le père Girard et sa fille se trouvaient à l'abri du
besoin jusqu'au printemps suivant, mais cela ne pouvait pas toujours
durer. Le départ de Jules, en dehors des circonstances qui se
rattachaient à l'amour de Pierre et de Jeanne, avait donc été une
affaire de pure nécessité. Il fallait du pain pour vivre et le jeune
homme était le seul membre de la famille qui fût en état de
travailler pour en gagner. Le vieillard avait compris cette pénible
vérité lorsqu'il avait encouragé son fils à suivre Pierre dans ses
voyages lointains, mais l'absence du jeune homme avait jeté le
trouble et le désespoir dans son coeur. Il avait atteint un âge où
chaque jour pouvait amener des complications sérieuses pour sa santé
chancelante, et l'idée d'une mort prochaine lui venait parfois malgré
lui. Et que ferait Jeanne, alors, seule et sans appui, éloignée de
son frère et de son protecteur naturel? Ces tristes réflexions
ajoutaient encore aux troubles du père Girard et il passait de
longues heures, absorbé dans sa douleur, craignant d'ajouter aux
chagrins de son enfant par le spectacle de son propre découragement.

La pauvre Jeanne, de son côté, n'avait pas eu le courage de résister
aux émotions violentes des derniers jours et la jeune fille abattue
par la douleur et le manque de sommeil était tombée dans une torpeur
qui faisait mal à voir. Elle vaquait avec indifférence aux soins du
ménage, et la chaumière ne résonnait plus de ses chants joyeux. Ce
n'est que lorsque ses yeux rougis par les pleurs se portaient sur la
figure vénérable du vieillard, qu'elle sentait renaître en elle un
sentiment d'espérance. Elle essayait alors de surmonter sa douleur
pour l'amour de son père à qui elle se devait tout entière, mais
le souvenir des chers absents venait malgré elle s'emparer de son
âme, et les sanglots se faisaient jour à travers ses paroles de
consolation. La pauvre enfant était tellement absorbée par ses
peines, qu'elle n'avait pas remarqué que la santé du vieillard
faiblissait visiblement depuis le départ de son fils. Son sommeil
généralement si paisible était devenu agité et son appétit avait
presque complètement disparu. À peine touchait-il du bout des lèvres
ses mets favoris, et il devenait plus triste tous les jours. Le père
Girard sentait bien, qu'à son âge, il y avait beaucoup à craindre de
ces symptômes, mais il n'osait rien avouer à Jeanne de peur d'ajouter
aux émotions de la jeune fille.

On était arrivé au commencement de septembre et l'extrême chaleur
des derniers jours du mois d'août avait produit, chez le vieillard,
un changement très marqué. À peine pouvait-il se traîner jusqu'au
fauteuil qu'il occupait d'habitude, sous les ormes qui ombrageaient
la porte de la chaumière. Jeanne s'était étonnée, un matin, de ne pas
voir son père à la table du déjeuner, et elle s'était informée avec
sollicitude de la santé du vieillard. Celui-ci lui avait répondu
avec bonté qu'il ne se sentait pas très bien, mais qu'il espérait
que quelques heures de sommeil suffiraient pour le remettre de cette
indisposition passagère. La pauvre enfant qui ignorait la gravité de
la maladie de son père s'était contentée de lui servir une tasse de
thé et de voir à ce que rien ne lui manquât pendant la journée. Vers
le soir, le malade se plaignit d'un violent mal de tête et Jeanne
observa que ses yeux étaient injectés de sang. Elle ne redoutait
encore rien de sérieux, cependant, et elle resta au chevet du
vieillard afin de répondre promptement à ses moindres désirs. Le
malade se calma pendant quelque temps, mais il se plaignait de ne
pouvoir pas obtenir de sommeil. Vers dix heures du soir, la douleur
parut augmenter et le vieillard demanda à Jeanne de lui baigner les
tempes avec de l'eau froide, car il avait la tête en feu. La jeune
fille s'empressa d'obéir, et elle ne put retenir un cri de frayeur
lorsqu'en se penchant sur le malade, elle s'aperçut qu'une lumière
étrange brillait dans ses yeux. Le délire s'était emparé du
vieillard, et il ne paraissait pas reconnaître sa fille qu'il
regardait d'un air distrait. Jeanne se trouvait seule à la chaumière,
sans secours, et la pauvre enfant ne savait que faire dans des
circonstances aussi difficiles. Elle hésitait à quitter son père,
et, d'un autre côté, elle comprenait que les services d'un médecin
étaient indispensables.

Que faire? Le vieillard prononçait des paroles incohérentes parmi
lesquelles elle distinguait son nom et ceux de Jules et de Pierre,
mais il lui était devenu impossible de se faire comprendre d'une
manière intelligible. La crise paraissait empirer et le malade
devenait de plus en plus difficile à contrôler. La pauvre enfant
abattue par la douleur et la fatigue sentait sa tête qui tournait
sous la pression de tant de malheurs réunis. Faisant enfin un effort
surhumain, elle s'élança hors de la chambre et courut en toute
hâte vers la maison la plus voisine afin de demander du secours.
Heureusement que l'on veillait encore et qu'un jeune homme offrit ses
services pour aller chercher le médecin du village qui demeurait dans
les environs. Jeanne retourna en courant auprès de son père qu'elle
trouva assis sur son lit, gesticulant avec énergie et demandant
pourquoi son fils Jules, son cher Jules, ne répondait pas à son
appel. Elle essaya vainement de le calmer, mais la crise allait
toujours en augmentant et le malade faisant un effort violent se
dressa sur son séant, poussa un grand cri et retomba sur sa couche,
épuisé, haletant et marmottant des paroles incompréhensibles.

Peu à peu ses paroles cessèrent, et le vieillard laissant tomber sa
tête sur son oreiller parut éprouver comme un soulagement sensible.
Sa respiration devint plus régulière et la rougeur qui s'était
répandue sur sa figure disparut insensiblement. Faisant comme un
dernier effort sur lui-même, il prononça d'une voix faible les noms
de ses chers enfants et il sembla s'endormir d'un sommeil paisible.
Jeanne priait avec ferveur au chevet du malade, lorsque le docteur
fit son apparition. La pauvre fille se précipita au devant du médecin
et lui dit d'une voix entrecoupée par les sanglots:

--Docteur! mon père! Sauvez mon père!

L'homme de science s'approcha du lit où reposait le vieillard et il
s'aperçut du premier coup d'oeil qu'il arrivait trop tard. Le père
Girard avait été frappé par cette terrible maladie assez commune au
Canada: l'apoplexie foudroyante, produite par la vieillesse et les
émotions violentes. Le docteur qui était un ami de la famille regarda
la figure paisible du mort, et jetant un regard de pitié sur la
pauvre Jeanne qui attendait un mot d'espoir, de consolation:

--Mon enfant! je ne puis rien faire pour celui qui fut votre père.
Priez Dieu pour son âme, car vous êtes maintenant orpheline.

Jeanne ne parut pas comprendre d'abord toute la portée de ces
terribles paroles, car elle répéta d'une voix suppliante:

--Docteur, cher docteur! Vous allez sauver mon père, n'est-ce pas? Que
ferai-je sur terre, seule, sans parents, sans amis, sans consolation?

Le médecin qui était un brave homme sentit son coeur se serrer à la
vue d'une si navrante infortune. Prenant tendrement la jeune fille
par la main il la releva et lui dit d'une voix rendue tremblante par
l'émotion:

--Mademoiselle, il est trop tard. Votre père n'est plus. Prions
ensemble pour le repos de son âme patriotique.

Et s'agenouillant près du lit où reposait son vieil ami, le docteur
commença à réciter d'une voix solennelle la prière des morts.

Jeanne, sans dire un mot, avait déposé un baiser sur le front
refroidi de son père et s'était placée auprès du docteur pour prier
avec lui. Lorsque la prière fut terminée et que le médecin se releva
pour prendre congé de la jeune fille et aller avertir les voisins,
il s'aperçut que la pauvre enfant s'était évanouie et que sa main
pressait encore la main froide et inerte du cadavre.

Soulevant dans ses bras la forme inanimée de la jeune fille, il la
déposa doucement, dans la chambre voisine, sur sa couche virginale.
Quand elle revint à elle, quelques instants plus tard, elle aperçut
le docteur qui sanglotait à ses côtés. Elle saisit, dans un moment,
la portée du malheur terrible qui venait de la frapper et s'adressant
à celui qui paraissait compatir à sa douleur:

--Mon père est mort, docteur? N'est-ce pas l'image d'un cauchemar
terrible qui me hante encore... Non!... Mon frère et mon fiancé qui
sont si loin... si loin... Mon pauvre père qui est mort... et je
suis aujourd'hui seule au monde... seule! mon Dieu! seule...




DEUXIÈME PARTIE

Les filatures de l'étranger

  Moderne Chanaan, ou nouvelle Ausonie,
  Il est sous le soleil une terre bénie,
  Où, fatigué, vaincu par la vague ou l'écueil,
  Le naufragé revoit des rives parfumées,
  Où coeurs endoloris, nations opprimées
    Trouvent un fraternel accueil.

  Là, prenant pour guidon la bannière étoilée,
  Et suivant dans son vol la république ailée,
  Tous les peuples unis vont se donnant la main;
  Là Washington jeta la semence féconde
  Qui, principe puissant, fera du Nouveau-Monde
    Le vrai berceau du genre humain.

  Là, point de rois divins, point de noblesses nées;
  Par le mérite seul, les têtes couronnées
  S'inclinent, ô Progrès! devant ton char géant;
  Là, libre comme l'air ou le pied des gazelles,
  La fière indépendance étend ses grandes ailes
    De l'un jusqu'à l'autre océan!

(La Voix d'un Exilé, L. H. Fréchette.)

[Louis-Honoré Fréchette, _La Voix d'un exilé_, version publiée
dans _Pêle-Mêle, Fantaisies et souvenirs poétiques_. (Tirage
spécial du recueil de 274 pages destiné aux amis de l'auteur.)
Première partie (vers 91-108), Montréal, Lovell, 1877.]



I

L'émigration canadienne aux États-Unis


Un mouvement d'émigration peut-être sans exemple dans l'histoire
des peuples civilisés, s'est produit, depuis quelques années, dans
les campagnes du Canada français. Des milliers de familles ont pris
la route de l'exil, poussées comme par un pouvoir fatal vers les
ateliers industriels de la grande république américaine. Quelques
hommes d'état ont élevé la voix pour signaler ce danger nouveau pour
la prospérité du pays, mais ces appels sont restés sans échos et
l'émigration a continué son oeuvre de dépeuplement. On prétend que
plus de cinq cent mille Canadiens-Français habitent aujourd'hui les
États-Unis; c'est-à-dire plus d'un tiers du nombre total des membres
de la race franco-canadienne en Amérique. Si ces chiffres sont
corrects, et il est à peine permis d'en douter, il est facile de
comprendre les effets désastreux de ce départ en masse de ses
habitants, sur la prospérité matérielle du pays, et sur l'influence
de la nationalité française dans la nouvelle confédération.

Les commencements de l'émigration canadienne aux États-Unis datent
de cent ans et plus. Lors de l'invasion du Canada, en 1775, quelques
familles canadiennes de Montréal et des paroisses voisines se
rangèrent du côté des Américains, et après la défaite d'Arnold et
la mort de Montgomery, émigrèrent dans les États de la Nouvelle
Angleterre pour échapper à la vengeance des Anglais. On trouve encore
les traces de ces familles dans les villes de Lowell, New-Bedford,
Dartmouth, Cambridge, Taunton, etc., etc. Leurs descendants ont
généralement oublié la langue et les coutumes de leurs ancêtres, et
leurs noms, plus ou moins «anglifiés» sont aujourd'hui difficiles à
reconnaître comme provenant de souche française.

L'émigration de ces quelques familles fut cependant une exception
que nous n'avons pas l'intention d'assimiler au mouvement général
d'expatriation qui a eu lieu, depuis quelque vingt ans, dans les
campagnes du Canada français. Cinquante ans plus tard, c'est-à-dire
vers l'année 1825, un mouvement d'émigration se fit sentir dans les
paroisses situées sur la rive sud du Saint-Laurent, en bas de la
ville de Québec. Ce mouvement fut produit par l'établissement des
scieries à vapeur et par l'augmentation du commerce des bois de
construction dans l'État du Maine. Cet état qui ressemble en tous
points au Canada, par son climat et ses produits agricoles, était
devenu le chantier de construction de la république américaine pour
la marine marchande qui commençait alors à prendre des proportions
étonnantes. Un grand nombre de familles canadiennes attirées par
l'appât d'un gain supérieur, abandonnèrent les travaux de la campagne
pour aller demander à leurs voisins du Maine, l'aisance qui leur
manquait au Canada. La plupart de ces familles s'établirent dans
les villes et les villages de Frenchville, Fort Kent, Grande-Isle,
Grande-Rivière, etc., où leurs descendants habitent encore
aujourd'hui en conservant plus ou moins intactes la langue et les
coutumes du pays. Le voisinage des paroisses et des établissements
canadiens a contribué pour beaucoup à conserver, chez ces braves
gens, l'amour du pays natal.

La révolution de 1837-1838 força aussi plusieurs familles des
paroisses littorales du Richelieu, à quitter le Canada pour
l'étranger{4}. La plupart des «patriotes» se réfugièrent à
Burlington, à Plattsburg, Whitehall, Albany et New-York. Mais comme
cette émigration était due à des causes politiques et que le nombre
des émigrants fut relativement restreint, nous allons passer outre.
L'émigration dont nous voulons parler ici, c'est l'émigration de la
misère et de la faim. Les autres mouvements ne furent que partiels
et insignifiants.

Quelques années plus tard, vers 1840, le commerce des bois entre les
États-Unis et le Canada, produisit un autre courant d'expatriation
assez considérable vers les villes littorales du Lac Champlain, dans
les états de New-York et du Vermont. Rouse's Point, Burlington,
Plattsburg, Port Henry, Whitehall reçurent tour à tour leur
contingent d'émigrants canadiens-français. Le grand nombre de ces
émigrants travaillait au chargement et au déchargement des berges qui
servaient au transport des bois et des grains du Canada. Chacune de
ces villes compte encore aujourd'hui une assez forte population
d'origine franco-canadienne, quoique le commerce des bois soit loin
d'être maintenant ce qu'il était il y a vingt et trente ans.

Quelques-unes de ces familles qui avaient émigré dans les villes
voisines de la frontière canadienne, s'avancèrent peu à peu dans
l'intérieur des États de la Nouvelle-Angleterre, et trouvèrent du
travail dans les nombreuses filatures de laine, de lin et de coton
qui forment la richesse des États de l'Est. Ce fût là l'origine de ce
grand mouvement d'émigration qui a jeté pêle-mêle, dans les usines
américaines, les cinq cent mille canadiens-français qui ont abandonné
le sol natal pour venir demander à l'étranger le travail et le pain
qui leur manquaient au Canada. Ce dernier mouvement date d'à peu près
vingt ans, mais c'est principalement depuis la fin de la guerre de
sécession, en 1865, que l'émigration a pris des proportions vraiment
alarmantes pour la prospérité matérielle de la province de Québec.

Lorsque les fabricants américains eurent constaté les habitudes de
travail et d'économie de l'ouvrier canadien-français; lorsqu'ils
eurent comparé son caractère doux et paisible, à l'esprit turbulent
et querelleur de l'Irlandais, ils commencèrent à comprendre la valeur
de ses services, et chaque famille canadienne qui arrivait aux
États-Unis, devenait un foyer de propagande et d'informations pour
les parents et les amis du Canada. Des personnes qui n'avaient connu
jusque-là que la misère et les privations, se trouvèrent tout à
coup dans une aisance relative; le père, la mère, les enfants
travaillaient généralement dans une même filature et les salaires
réunis de la famille produisaient au bout de chaque mois, des sommes
qui leur semblaient de petites fortunes. On écrivait au pays: qui à
un frère ou à une soeur, qui à un cousin ou une cousine, qui aux amis
du village, et le mouvement d'émigration grossissait tous les jours,
sans que les ministres canadiens prissent la peine de s'informer des
causes de ce départ en masse des populations d'origine française;
encore moins, se seraient-ils occupés du remède à apporter à cet
état de choses si préjudiciable aux intérêts de la nationalité
française, au Canada. Non! on s'occupait alors d'amalgamer dans
une confédération générale, toutes les possessions britanniques de
l'Amérique du Nord, et pendant que les Canadiens-Français prenaient
la route des États-Unis pour demander du travail à l'étranger, les
hommes d'état prenaient, eux, la route de l'Angleterre, pour vendre
au cabinet de St. James, pour des titres et des décorations, le peu
d'influence qui restait à la nationalité française au Canada. On a
placé les bustes de ces hommes-là sur l'autel de la patrie; on a
inscrit leurs noms au panthéon de l'histoire d'un parti politique,
mais on a oublié de leur demander compte de leur inaction coupable
pour tout ce qui touchait aux intérêts agricoles et industriels de
leurs compatriotes indigents. On faisait de la politique anglaise;
on organisait tant bien que mal les provinces de la nouvelle
«puissance», mais on oubliait le paysan canadien qui se voyait chassé
de sa ferme par la misère et la faim. Les «chercheurs de place» se
casaient à droite et à gauche dans la nouvelle administration
fédérale; les politiciens de profession devenaient ministres; les
chefs étaient faits barons; les valets du parti mettaient leurs
talents de mouchards au service de la douane et de la police; et
l'honnête père de famille, prenait en soupirant le chemin de l'exil,
se demandant tout bas où allaient les impôts et les deniers publics,
et à quoi servaient surtout, les hommes que l'on qualifiait à Ottawa
et à Québec du titre de ministres de l'agriculture et du commerce.

N'était-ce pas l'un de ces hommes, grand architecte de la
confédération et fondateur du servilisme érigé en principe, qui
disait de l'émigration canadienne:

--Laissez donc faire; ce n'est que la canaille qui s'en va. Les bons
nous restent et le pays ne s'en portera que mieux.

Le nom de cet homme fut inscrit sur la liste des serviteurs titrés de
l'Angleterre, et la «canaille», comme il disait avec morgue, se
trouve parfois heureuse, aujourd'hui, malgré les regrets de l'exil,
de n'avoir pas à subir la honte de son passé politique.

Le flot de l'émigration grossissait toujours et les villes de Fall
River, Worcester, Lowell, Lawrence, Holyoke, Haverhill, Salem, Mass.;
Woonsocket et les villages de la vallée de Blackstone; Putnam,
Danielsonville, Willimantic, Conn.; Manchester, Concord, Nashua,
Suncook, N.H.; Lewiston, Biddeford, Me.; en un mot tous les centres
industriels de la Nouvelle Angleterre furent envahis par une armée
de travailleurs canadiens qui n'apportaient pour toute fortune que
l'habitude et l'amour du travail. Pendant que les ministres-chevaliers
du Canada participaient à la curée du pouvoir de la nouvelle
confédération, les capitalistes américains érigeaient de nouvelles
filatures. La Nouvelle Angleterre était devenue un vaste atelier où
se fabriquaient toutes les marchandises nécessaires aux besoins des
deux Amériques. Les canadiens-français attirés par les nouvelles
merveilleuses qu'ils recevaient de leurs parents et de leurs amis,
arrivèrent en masse. Ils eurent leur part de travail, furent bien
payés et bien traités, et ce n'est qu'en comparant l'état du
commerce et de l'industrie des États-Unis et du Canada, que l'on
arrive à comprendre aujourd'hui les raisons qui ont porté ces cinq
cent mille personnes à quitter le sol natal pour venir demander asile
à l'étranger.

L'émigrant franco-canadien vient donc et demeure aux États-Unis,
parce qu'il y gagne sa vie avec plus de facilité qu'au Canada. Voilà
la vérité dans toute sa simplicité. Ce n'est pas en criant famine à
la porte de celui qui a du pain sur sa table et de l'argent dans sa
bourse, qu'on le décide à prendre la route de l'exil.

Le fermier qui abandonne la culture des champs pour venir avec sa
famille s'enfermer dans les immenses fabriques de l'Est, se trouve
tout d'abord dépaysé dans un monde d'énergie, de progrès industriel
et de «go ahead» essentiellement américain; mais comme son
caractère paisibl

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