Les Rois
by Jules Lemaître · French · Gutenberg #14404 · 384,225 chars · public domain (US)
The Project Gutenberg eBook of Les Rois
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States,
you will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.
Title: Les Rois
Author: Jules Lemaître
Release date: December 21, 2004 [eBook #14404]
Most recently updated: October 28, 2024
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/14404
Credits: Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed Proofreading Team. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ROIS ***
LES ROIS
par
JULES LEMAÎTRE
CINQUIÈME ÉDITION
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
3, RUE AUBER, PARIS.
1893
Droits de reproduction, de traduction et de représentations réservés
pour tous les pays, y compris la Suède et la Norvège.
LES ROIS
En 1900.
I
Quand la cour se fut rangée des deux côtés du trône, le roi Christian,
très vieux, d'une pâleur de cire, sa barbe blanche étalée sur sa tunique
militaire et cachant à moitié le grand cordon de l'Aigle-Bleu, dit, d'une
voix forte de commandement, chevrotante à peine:
--Monsieur le grand chancelier, quand il vous plaira.
Le grand chancelier, comte de Moellnitz, debout au pied de l'estrade,
devant une table carrée couverte d'un tapis de pourpre à crépines d'or--la
table royale des mélodrames historiques--déroula un parchemin d'où pendait
un sceau rouge plus large qu'une hostie, et, scandant les phrases d'un
hochement de sa petite tête d'oiseau déplumé, il lut avec une lenteur et
des intonations d'archevêque officiant:
«Nous, Christian XVI, par la grâce de Dieu roi d'Alfanie, à tous présents
et à venir salut.
»Considérant que l'âge et la maladie, sans diminuer notre zèle pour le
bien de notre peuple, ne nous permettent plus d'y travailler selon notre
désir et nous rendent désormais difficile le gouvernement de nos États;
»Déléguons généralement tous nos pouvoirs à notre fils aîné et héritier
présomptif, Hermann, prince de Marbourg, duc de Fridagne, et ce pour une
année à dater du présent jour;
»Ordonnons à tous nos sujets, à tous les officiers des armées de terre et
de mer, à tous les magistrats, administrateurs et fonctionnaires
constitués d'obéir au prince de Marbourg comme à nous-même;
»Appelons les bénédictions de Dieu sur le prince Hermann, afin qu'il
exerce avec sagesse et prudence et pour le plus grand avantage de nos
sujets la puissance que nous lui déléguons.
»Fait et revêtu de notre sceau royal, en notre palais de Marbourg, ce 20
mai de l'an de grâce 1900.»
--Messieurs, dit le roi, nous vous invitons à présenter votre hommage au
prince de Marbourg.
Il était là, debout à la droite du trône, le prince Hermann, fils aîné du
roi. Trente-six ans, taille médiocre, la barbe châtaine et clairsemée, le
front dégarni, les traits fins, portant assez mal son uniforme de général
de division, il avait bien plutôt l'air d'un professeur d'université que
d'un prince de maison guerrière.
Le défilé commença.
D'abord, la princesse royale Wilhelmine, sa beauté paisible et un peu
froide un instant échauffée par une expression de joie et de triomphe.
Arrêtée devant le prince son mari, elle le salua d'une de ces révérences
autrefois apprises dans la petite cour cérémonieuse de l'archiduc son père
et dont elle avait scrupuleusement gardé les rites parmi la très sobre
étiquette d'Alfanie.
A cette longue révérence, encore amplifiée par le déroulement du manteau
de cour qui traînait derrière elle, le prince répondit par un sourire
triste. Puis il prit la main de sa femme et la baisa.
Comme la princesse allait regagner sa place,
le roi lui fit signe d'approcher.
--Comment va mon petit-fils? demanda tout bas le vieillard.
--Mais, très bien, sire.
--Je l'ai trouvé un peu pâle hier, et on m'a dit ce matin qu'il n'avait
pas passé une bonne nuit.
Wilhelmine haussa la voix:
--Je ne sais où ceux qui vous l'ont dit prennent leurs renseignements.
Wilhelm est, il est vrai, un peu impressionnable et nerveux, comme le sont
d'ordinaire les enfants d'une intelligence très précoce. Mais sa santé ne
m'inspire aucune inquiétude sérieuse, il faut qu'on le sache.
--Allons, tant mieux, ma fille, tant mieux, dit le roi en l'apaisant du
geste.
Cependant, le prince Hermann recevait les félicitations du prince Otto,
son frère cadet. Otto inclinait avec affectation sa haute taille, sa barbe
rousse en pointe et son long nez sensuel et répétait, imperceptiblement
gouailleur:
--Tous mes compliments, mon cher frère, tous mes compliments.
Hermann répondait:
--Je les reçois avec reconnaissance, Otto. Je les crois sincères, et je
suis sûr que vous ne ferez rien pour augmenter la difficulté de ma tâche.
--... Sais pas du tout ce que vous voulez dire, murmurait Otto.
Mais déjà, d'un mouvement affectueux, Hermann tendait la main au prince
Renaud, un grand garçon dégingandé, au front vaste et aux yeux très beaux,
qui, balbutiant un peu, semblait chercher une phrase et finit par dire
doucement:
--Je te plains, mon pauvre Hermann.
--Merci, mon cher cousin, fit simplement le prince héritier. Et merci
d'être venu: cela a dû te coûter un véritable effort.
Renaud s'éloigna, l'allure à la fois dédaigneuse et inquiète, comme un
homme déshabitué de ces cérémonies. Au lieu de l'uniforme de gala auquel
il avait droit, il portait un habit de cour tout uni et très sec et
paraissait un peu gêné maintenant d'une simplicité de costume qui faisait
tache parmi toutes ces chamarrures.
Au moment où Renaud passait devant la double rangée des demoiselles
d'honneur de la princesse royale:
--Vous n'avez pas l'air de vous amuser beaucoup, monseigneur, chuchota
derrière lui une voix de femme.
Renaud se retourna. Celle qui l'interpellait avec cette familiarité
gentille était une frêle personne; de figure délicate, avec des yeux pâles
et de lourds cheveux d'un roux doré.
--Et vous, mademoiselle Frida? dit le prince, très cordial et comme se
retrouvant en connaissance.
--Oh! moi, j'ai l'habitude... Vous arrivez de France, monseigneur?
--J'étais à Paris le mois dernier, mademoiselle.
--Qu'y avez-vous vu de nouveau?
--Pas grand'chose. Paris a maintenant son métropolitain. Ça lui donne
l'air moins petite ville, mais ça gâte bien ses paysages, qui étaient si
jolis! Et on ne s'en écrase pas moins au carrefour Montmartre.
--Et qu'est-ce qu'on fait, à Paris?
--Des choses assez curieuses. La vogue y est au socialisme et aux sciences
occultes, comme elle était, il y a cent vingt ans, à la Révolution et au
baquet de Mesmer. On tolstoïse et on s'attendrit sur le quatrième État. Il
y a eu, coup sur coup, deux ou trois grèves on ne peut plus gaies et qui
ont été à la mode même dans les salons. Cela a amené, un peu partout,
d'énormes désastres financiers. Joignez à cela une série de mauvaises
récoltes, un climat profondément bouleversé: pas un printemps depuis
quinze années. L'argent manque. On ne s'en amuse, je crois, que plus
furieusement. Chacun semble dire: «Après moi, la fin du monde.»
--Oui... la fin du vieux monde...
Frida dit ces mots d'un accent presque solennel, comme se parlant à
elle-même et poursuivant un rêve intérieur.
Renaud répondit:
--Peut-être.
El, après un instant de silence:
--Si je ne me trompe, vous avez habité la France, mademoiselle?
--Oui, pendant trois ans.
--Et vous l'aimez?
--De tout mon coeur.
--Pourquoi?
--Parce que c'est le pays où j'ai trouvé, en somme, le moins d'hypocrisie
et le plus de bonté. Et puis tout y arrive cent ans plus tôt qu'ailleurs.
Insensiblement, Frida et le prince Renaud avaient élevé la voix, et le
murmure de leur causerie s'était fait perceptible dans le sourd brouhaha
de la cérémonie.
--Eh bien! mademoiselle de Thalberg? jeta à mi-voix la princesse
Wilhelmine.
La jeune fille rougit et se tut. Au moment où la princesse admonestait
Frida, le prince Hermann, sur son coin d'estrade, eut un froncement de
sourcils et, distrait, oublia de répondre au compliment de l'ambassadeur
d'Allemagne.
Les demoiselles d'honneur défilèrent à leur tour. Arrivée devant Hermann,
Frida eut un salut un peu plus profond et prolongé que celui de ses
compagnes; mais, quand elle releva la tête, on eût dit qu'elle évitait les
yeux du prince, qui, de son côté, paraissait examiner avec une singulière
attention une bataille de Raguse peinte, en face, sur la muraille.
Or, tandis que se déroulait la procession somptueuse et morne des princes,
des ministres, des ambassadeurs et des chambellans, le vieux roi Christian
avait paru s'assoupir dans son fauteuil.
Le vieux roi se souvenait. Cette cérémonie sans joie, où l'on sentait
partout quelque chose de contraint, une défiance et un découragement, lui
en rappelait une autre, magnifique et chaude celle-là, la fête de son
couronnement, où toute l'Alfanie, peuple, bourgeoisie, noblesse, avait
réellement communié dans une pensée unanime. Comme c'était beau! et de
quelle invincible espérance il s'était senti soulever! Avec quelle foi,
quelle conscience assurée de sa mission providentielle et de l'onction
divine récente sur son jeune front il avait entrepris sa tâche de roi!
Il y avait tout sacrifié; il avait retranché de ses affections naturelles
tout ce qui ne s'accordait pas avec son devoir souverain et tout ce qui
eût pu l'en détourner. Il avait presque ignoré la volupté, évitant les
femmes, n'en voulant distinguer aucune. Son mariage, tout politique,
n'avait été que la sanction d'un traité d'alliance avec un pays voisin. Et,
pendant trente ans, il avait patiemment subi une femme bonne, sans doute,
et, comme lui, pénétrée des devoirs de sa charge, mais sans grâce, de
vertu rigide et de dévotion étroite.
Tout d'abord, son zèle et son abnégation étaient récompensés. Une guerre
avec l'Autriche, vaillamment menée et où il avait payé largement de sa
personne, rectifiait à son profit les frontières de l'Alfanie. Son peuple
l'adorait. Par sa sévère économie et sa scrupuleuse application aux
affaires, le royaume prospérait. Les ressources naturelles du sol étaient,
pour la première fois, sérieusement exploitées, et l'industrie se
développait avec une sorte de soudaineté et dans des proportions
surprenantes. Mais alors un fait singulier se produisait. Dans ce royaume
protégé auparavant contre la contagion révolutionnaire par sa situation
géographique et où l'institution de la monarchie absolue s'était jusque-là
conservée intacte, la rapidité du progrès industriel avait ce résultat
inattendu que la question sociale s'y trouvait posée avant même la
question politique. Désaccoutumés de la pauvreté et de la résignation, les
ouvriers de la capitale et ceux des grandes villes, peu à peu, se
désaffectionnaient du roi et le rendaient responsable de l'iniquité de
leur condition, bien qu'ils lui fussent redevables de l'état déjà meilleur
qui leur permettait de ressentir plus vivement cette iniquité. Des grèves
terribles avaient éclaté, que le roi avait réprimées rudement, en homme
habitué à ne point douter de son droit et à ne point trembler devant son
devoir...
Et, ainsi, après un labeur de cinquante ans, il se voyait méconnu de ceux
pour qui il avait tant travaillé, haï des uns, suspect aux autres,
respecté encore des nobles et des riches, mais désormais considéré par eux
comme également incapable, à cause de son grand âge, soit de résister au
mal par la force, soit d'y porter remède par d'apparentes concessions aux
«idées nouvelles». Bref, il n'était plus, pour les uns, qu'un tyran et,
pour les autres, qu'un «vieux».
C'est cela, plus encore que les infirmités et la maladie, qui l'avait
décidé à déléguer ses pouvoirs à son fils aîné. Hermann passait pour
libéral; la foule l'aimait et attendait de lui les «réformes» réclamées.
Ce fils, dont il ne pouvait s'empêcher d'estimer l'honnêteté et la vertu,
avait toujours désolé le roi Christian par l'étrangeté de sa conduite et
de ses idées, de celles du moins qu'il laissait pressentir: taciturne,
secret, épris de solitude, étranger aux choses militaires, ennemi de tout
faste et de tout appareil, mélancolique, toujours dans les livres... Nulle
pensée commune entre lui et sa femme, cette fière princesse Wilhelmine,
très «vieux régime», archiduchesse dans l'âme énergique et sereine et avec
qui le vieux roi se sentait en conformité de principes et de croyances. Si
seulement elle avait pu avoir quelque influence sur son mari! Mais, depuis
longtemps, Hermann, enfermé dans ses rêveries, l'avait découragée par sa
douceur entêtée et silencieuse. Et c'était à ce fils dont il était si peu
sûr que le vieillard se voyait contraint de confier le dépôt de sa
royauté. Ah! le mystérieux et inquiétant dépositaire!
Trouvait-il, du moins, quelque consolation dans son autre fils? Une brute,
ce prince Otto: perdu de vices, criblé de dettes, l'hôte et l'obligé de
tous les barons israélites, à Paris la moitié du temps, un prince de
boulevard et de restaurants de nuit.
Quant au prince Renaud, le neveu du roi, orphelin dès l'enfance (comme on
meurt dans ces vieilles familles royales!) et qui s'était élevé tout seul,
qu'attendre de ce fou, de ce bohème, qui ne paraissait pas une fois par an
à la cour, qui vivait de pair à compagnon avec des artistes, des poètes et
des journalistes et qui affichait publiquement le dédain, ou mieux
l'ignorance, de sa naissance et de son rang?
Et c'était là toute la maison royale! Car fallait-il compter le fils
d'Hermann, le petit prince Wilhelm, un enfant de cinq ans, chétif,
névropathe déjà, toujours malade et qui, sans doute, ne vivrait pas?
Pourtant, sa mère était saine et robuste, et son père avait eu une
jeunesse chaste. Qu'est-ce donc qu'il expiait, cet innocent? La folie
sanglante de son ancêtre Christian XI ou la folie érotique de sa
trisaïeule la reine Ortrude? Ou bien payait-il le surmenage physique et
moral, le labeur surhumain d'une si longue lignée de princes
administrateurs et soldats, raidis toute leur vie dans une attitude et
dans un effort ininterrompus et presque tous morts à la tâche? Ou bien
plusieurs siècles de mariages entre consanguins ou de mariages purement
politiques, mal assortis et sans amour, n'avaient-ils laissé enfin, dans
les veines du dernier des Marbourg, qu'un sang corrompu et décoloré?
Pauvre race de rois! A mesure que son sang s'appauvrissait, son âme aussi
semblait défaillir... Au reste, c'était ainsi dans toute l'Europe: chez la
plupart des membres des familles régnantes se trahissait une diminution de
la foi et de la vertu royale, une lassitude, un désenchantement ou une
terreur de régner. Ils semblaient gênés d'être à part; on devinait en eux
un désir inavoué de revenir à la vie normale, à la vie de tout le monde,
comme si l'isolement de leur majesté leur pesait et comme s'ils en
éprouvaient plus d'ennui que d'orgueil. Et non seulement beaucoup
affectaient de vivre de la même façon que leurs sujets, et, s'ils
gardaient autour d'eux quelque reste de cérémonial, ce n'était que par
nécessité, mais encore ils sentaient comme de simples particuliers, et
toutes les maladies morales du siècle envahissaient les maisons
souveraines.
Et, dans une tristesse grandissante, le vieux roi passait en revue
l'almanach des souverains en cette année 1900. Ici, une impératrice
névrosée, empoisonnée de morphine et publiquement amie d'une écuyère de
cirque. Là, une reine écrivassière qui, pouvant exercer le métier de reine,
préférait celui d'homme de lettres, mendiait l'approbation de ses
confrères bourgeois, se faisait imprimer dans toutes les langues et
concourait pour les prix des Académies. Ailleurs, un roi morose, qui ne se
montrait jamais à ses sujets, qui ne songeait qu'à faire des économies
pour organiser des voyages scientifiques et qui n'aspirait qu'au renom de
bon géographe. Non loin, un prince mélomane à l'âme cabotine s'était noyé
une nuit, parmi ses cygnes, dans un lac des _Niebelungen_ aux rives
machinées en décors d'opéra. Un autre prince s'était suicidé avec sa
maîtresse; un autre avait épousé une danseuse... C'étaient, depuis
quelques années, les maisons royales qui fournissaient, à proportion, le
plus de «faits divers». Les souverains s'avouaient semblables aux autres
hommes. De souverains croyant à leur droit divin, il ne voyait plus que
l'empereur d'Allemagne, le tsar, le Grand-Turc,--et lui enfin, le vieux
roi d'Alfanie. Les autres croyaient tout au plus à l'utilité de leur
mission publique et de la tradition dont ils étaient les représentants.
Et, cependant, la France républicaine, en proie au désordre chronique et
secouée de fiévreux sursauts, épuisait ses forces à organiser le
socialisme d'État et s'entêtait toutefois dans cette mortelle expérience.
En Espagne, la République était établie depuis cinq ans. En Angleterre, en
Belgique et en Italie, l'institution monarchique branlait. Quelque chose
se défaisait en Europe...
--Hélas! songeait Christian XVI, les rois s'en vont parce qu'ils n'ont
plus la foi.
II
Après la cérémonie, le roi fit appeler chez lui le prince héritier.
Le cabinet royal, d'architecture massive et d'une somptuosité éteinte de
vieux ors roussis par le temps, était plein du souvenir des siècles. Dans
une niche d'angle se détachait sur un fond d'or la statue de bronze de
Christian Ier, le fondateur du royaume, casqué de deux ailes d'aigle, les
deux mains sur sa grande épée, qu'il semblait ficher en terre, devant lui,
comme une croix. Le fauteuil sur lequel Christian XVI était assis, très
simple, en chêne sommairement sculpté, presque barbare et remarquable
seulement par sa masse, était celui d'Otto III, le grand homme de la
dynastie. Et, par l'une des fenêtres, on pouvait voir, de l'autre côté du
fleuve, le dôme byzantin de la cathédrale de Marbourg, où, depuis neuf
cents ans, tous les rois d'Alfanie avaient été sacrés.
Hermann s'approcha, l'attitude respectueuse et contrainte. Jamais il n'y
avait eu la moindre intimité entre le fils et le père, soit que celui-ci
fût incapable de tout abandon, soit qu'ils fussent tous deux
incompréhensibles l'un pour l'autre. Faible, les yeux éteints,
recroquevillé par les rhumatismes et ne remplissant plus qu'un coin de la
chaire monumentale d'Otto III, Christian XVI ressemblait pourtant encore,
par la coupe et l'expression du visage, aux portraits de rois, presque
tous robustes, énergiques et rudes, qui couvraient les murailles de
l'antique salle. Il était bien de leur race. Mais le prince Hermann, avec
ses traits affinés et doux, paraissait d'une autre famille. Il avait l'air,
devant cette immobile rangée de visages dominateurs, d'un clerc studieux,
fourvoyé dans une assemblée de hauts barons.
Le silence se prolongeait. Enfin, le roi fit un effort et, lentement, avec
une gravité volontairement solennelle:
--Mon fils, je sais que vous êtes bon, laborieux, appliqué à vos devoirs,
et je sais en quelles mains loyales et pures je viens de remettre mon
autorité. Et pourtant je ne puis me défendre d'une inquiétude. La
situation est difficile. Le peuple, oubliant que, quelles que soient ses
misères, le moyen le moins inefficace d'y remédier est encore de s'en
remettre docilement aux chefs que Dieu lui a donnés,--et qui ne sauraient
le trahir, puisque l'intérêt du roi est le même que celui de ses sujets et
que le roi ne forme avec eux qu'une seule et même âme,--le peuple se
mutine et réclame à grands cris ce qu'il appelle les réformes. Il me
fallait choisir entre une résistance hasardeuse et des concessions que
j'estime plus dangereuses encore. Résister, je n'en ai plus la force.
Céder, je ne m'en suis pas cru le droit. A vous, mon fils, de faire selon
que Dieu vous inspirera. Je vous supplie seulement de vous défier d'une
certaine sentimentalité qui est en vous, et aussi d'une prétendue
philosophie que vous avez puisée dans les livres du siècle. Vous n'êtes
plus assez persuadé que vous êtes roi par la volonté de Dieu et que Dieu
est avec vous. Ce qui perd aujourd'hui les souverains, c'est, d'abord,
qu'ils ne croient plus assez fermement à leur droit royal, et c'est aussi
qu'ils ont, étant rois, des idées et des passions de simples particuliers.
Hélas! votre frère Otto aurait peut-être plus que vous la juste conception
de la souveraineté; mais Otto vit mal. Votre cousin Renaud est un fou. Moi,
je suis vieux et malade et m'en irai bientôt. En sorte, que le royaume
d'Alfanie n'a d'autre support que vous. Haussez donc votre coeur. Que le
sentiment de votre responsabilité vous rende la foi que je sens qui vous
manque, et que la foi vous donne le courage d'agir, même contre le peuple,
pour le bien du peuple. Soyez roi: vous le devez, et prenez garde de
n'être qu'un homme.
Hermann sourit.
--Ai-je dit quelque chose de si plaisant? fit le vieillard.
--Mon cher père, dit Hermann, ne vous irritez point. Je vous aime, je vous
vénère, et je voudrais vous ressembler. Mais vous me sommez d'être plus
qu'un homme, et, s'il est une chose dont je sois sûr, dont j'aie la preuve,
à chaque instant, au plus profond de moi-même, c'est que je ne suis qu'un
homme en effet. Oui, j'ai beau faire, j'ai beau me représenter combien il
est étrange que je me trouve élevé au-dessus de trente millions d'autres
êtres humains et que cela a dû être voulu par un Dieu... je ne perçois en
moi aucune empreinte surnaturelle. Non, en vérité, je n'ai point ce
sentiment d'une onction divine, analogue, je suppose, à celui qui doit
remplir l'âme des prêtres croyants.
--Ce sentiment, dit le roi, priez Dieu de vous le donner, et Dieu vous le
donnera.
--Dieu! laissa tomber Hermann.
--Ne croyez-vous pas en Dieu? fit impérieusement le vieux roi.
Hermann baissa les yeux et ne répondit point. Christian pétrissait de ses
doigts maigres les bras du fauteuil de son ancêtre Otto III, qui, croyant
en Dieu et sentant Dieu avec lui, fit mourir cinq cent mille hommes sur
les champs de bataille, conquit de vastes territoires et fut un grand
prince.
--Pardonnez-moi, mon père, reprit doucement Hermann, et rassurez-vous. Je
crois à mon devoir, et je crois à mon droit. Si je n'ai pas, comme mes
ancêtres, la claire conscience d'être directement investi par un dieu
empereur des rois, je me sens investi par ces ancêtres eux-mêmes et par
les générations qui leur ont obéi à travers les âges. Mon droit, s'il ne
me vient pas du ciel, me vient du passé, et, s'il ne me vient pas d'en
haut, il me vient d'en bas. Le peuple d'Alfanie a témoigné jusqu'ici qu'il
m'aimait. C'est son consentement, c'est l'accord de sa pensée avec la
mienne qui me confère mon droit divin. Après tout, cela revient au même,
si vous y réfléchissez. Ayons donc confiance.
--Mais, s'il arrivait que votre pensée se trouvât en opposition avec celle
d'une portion considérable de votre peuple, de la plus aveugle et de la
plus dominée par ses instincts, que feriez-vous?
--Ce ne pourrait être qu'un malentendu, puisque je ne voudrai jamais que
leur bien. Ce malentendu, je m'appliquerais à le dissiper par quelque
témoignage éclatant de ma charité pour eux.
--Et, s'ils refusaient de comprendre?
--Je leur imposerais ma volonté, la sachant droite et bonne.
--Même par la force?
--J'ai confiance qu'ils ne me réduiront jamais à cette nécessité.
--S'ils vous y réduisaient, pourtant?
--Je serais alors le plus malheureux des hommes, mais je ferais mon devoir.
--Oui, mais, rien qu'en y songeant, vous êtes d'avance épouvanté. Pourquoi,
sinon parce que votre volonté et votre jugement n'ont point d'appui en
dehors de vous-même? Il y a dans le métier de roi des devoirs si terribles
qu'on n'aurait jamais le courage de les accomplir si l'on ne se sentait
éclairé et soutenu par une pensée et une volonté divines.
--Le sentiment de la justice, le respect de la personne humaine et la
charité du genre humain me seront des lumières suffisantes. Et, voyant
clair, je saurai agir.
--Que voulez-vous donc faire?
--Préparer un état social où soit diminuée la souffrance des individus et,
pour cela, diminuer d'abord l'inégalité des droits.
--Croyez-vous donc que l'on supprime la souffrance par des lois et des
institutions? On ne la diminue même pas, puisque l'homme, à mesure que sa
condition matérielle s'améliore, découvre de nouvelles façons de souffrir.
Le véritable objet de la royauté, c'est le maintien d'une hiérarchie
voulue de Dieu, par laquelle l'ordre subsiste, ce premier bien des peuples,
et où chacun à sa place, obéissant et se dévouant, travaille, par là-même,
à son salut éternel. La douleur des créatures est peut-être dans le
dessein de la Providence.
--Voilà donc un dessein que vous me dispenserez d'adorer... Je songe à ce
qu'est la vie de tel ouvrier mineur qui, peinant sous terre douze heures
par jour, gagne tout juste de quoi ne pas laisser sa femme et ses petits
mourir de faim; je songe à de plus misérables encore, et je n'ai pas le
coeur tranquille... Et, quant à cette hiérarchie sociale dont vous parlez,
j'ignore si elle est l'oeuvre de Dieu, mais je sais qu'elle fut, à
l'origine, l'oeuvre de la violence des hommes, et cela atténue le respect
qu'elle m'inspire... Pour la première fois de ma vie, je vous dis toute ma
pensée, mon père. Vous ne m'en voudrez pas?
--Nous ne parlons pas la même langue, mon fils. Nous pourrions converser
longtemps ainsi sans nous comprendre. Cela est singulier. Vous avez été un
bon fils, vous avez eu une jeunesse sérieuse, je n'ai jamais eu de
reproche à vous faire, et cependant il y a toujours eu entre nous je ne
sais quoi qui nous séparait. Ce n'est pas ma faute. Votre éducation a été
un de mes grands soucis, et je me suis efforcé de former en vous, soit par
les leçons, soit par l'exemple, une âme royale. Vous laissiez faire, vous
n'étiez point indocile; mais, chaque jour, je vous sentais vous éloigner
de moi...
Le vieillard se tut. Une larme pointait au coin de ses yeux voilés par
l'âge, trop petite pour couler. Il reprit:
--Hélas! je me suis longtemps demandé si l'épreuve que vous voulez tenter
était même permise. Toutefois, tentez-la selon votre conscience,
puisqu'aussi bien la nécessité nous presse. Je suis sûr du moins de votre
honnêteté et de votre bonne foi, et je suis persuadé que l'exercice même
du pouvoir vous défera, à mesure, de vos doutes et de vos chimères. Du
fond de la retraite où je vais ensevelir mes derniers jours, je prierai
Dieu qu'il vous éclaire et vous fortifie et qu'il vous ait, vous et mon
royaume, en sa sainte protection.
Un attendrissement gagnait Hermann, lui brouillait les yeux, lui faisait
tortiller fébrilement sa moustache tombante.
--Mon cher père, dit-il, je crains que, dans cet entretien, ma parole
n'ait plus d'une fois excédé ma pensée. Je suis si troublé, voyez-vous!
Vous avez raison: l'action communique la foi, et je compte sur la paix que
promet l'Évangile aux hommes de bonne volonté.
Et, par un mouvement qui démentait quelques-uns de ses précédents propos,
Hermann fléchit le genou et dit:
--Mon père, bénissez-moi...
III
Hermann, en rentrant chez lui, était mécontent de lui-même. Quel sentiment
l'avait entraîné à dire à son père des choses que celui-ci ne pouvait
entendre? Et par quelle faiblesse avait-il renié ensuite, ou peu s'en
fallait, ce qu'il venait de confesser?
--Que je suis peu maître de moi! murmura-t-il avec colère.
Ses yeux s'arrêtèrent sur un vieux tableau accroché au-dessus de sa table
de travail. C'était le portrait d'un de ses ancêtres, Hermann II, qui
avait assassiné son frère, dont il se défiait, empoisonné sa première
femme afin de pouvoir conclure un mariage plus avantageux pour l'État et
noyé dans le sang une révolte de paysans affamés. Il passait pour un grand
roi. Les historiens l'excusaient; quelques-uns le glorifiaient: tous ses
crimes, ne les avait-il pas commis soit pour sauver la couronne, soit pour
assurer l'unité du royaume?
C'était, d'ailleurs, un chef-d'oeuvre que ce vieux tableau, achevé et
embelli par le temps. Du fond, devenu tout noir, ressortait puissamment
une tête jaune, toute en nez et en mâchoires, avec des yeux durs, d'une
fixité gênante. La main droite émergeait au premier plan, une main
terrible, qui serrait le sceptre comme un bâton.
--Ah! songeait Hermann, si j'avais l'énergie de cette brute pour vouloir
le contraire de ce qu'elle a voulu!
Ce portrait de son farouche homonyme, Hermann le gardait là, sous ses yeux,
comme un _memento_ de tout ce qu'il s'était juré d'éviter, de tout ce qui
lui faisait le plus d'horreur au monde: orgueil de la domination,
brutalité, cruauté et dogmatisme, car l'aïeul meurtrier avait été un roi
croyant et, par piété autant que par politique, un zélé protecteur de
l'Église.
Comment lui, le dernier venu de la race, pouvait-il différer à ce point,
non seulement par les goûts et par la culture, mais par tout son être
intime, de ses violents ancêtres?...
Sa vie passée lui arrivait, au hasard, par brèves apparitions. D'abord,
son enfance sans caresses, soumise de bonne heure à une rude discipline.
Comme il avait pleuré, à huit ans, le jour où on lui avait mis l'uniforme
d'officier de la garde! Buté dans un entêtement dont il n'eût pu dire les
raisons, il résistait en sanglotant, comme s'il eût pressenti que ce
premier uniforme, c'était une «prise d'habit», et pour la vie. Il revoyait
s'abattre sur lui, ce jour-là, la grande main lourde de son père
indigné... Au reste, cet accès de désespoir enfantin avait été sa seule
révolte extérieure. Depuis, il s'était, en apparence, soumis à tout; il
avait subi silencieusement sa destinée de prince royal.
Avait-il été aimé de son père et de sa mère? Peut-être. Il ne savait. Il
était tenté de croire qu'un seul l'avait aimé vraiment: le premier en date
de ses précepteurs, un vieux professeur de l'université de Marbourg, un
bonhomme très doux, très timide, qui tremblait comme la feuille quand le
roi survenait au milieu des leçons... Mais, enseignés par lui, les faits
des Grecs et des Romains devenaient intéressants comme des contes...
Hermann se souvenait encore d'avoir pleuré d'enthousiasme sur Harmodius et
Aristogiton, sur les Gracques, sur Spartacus et sur la légende de
Guillaume Tell. Pourquoi, des leçons du vieux professeur, avait-il retenu,
à trente ans de distance, précisément ces histoires-là?... Il se souvenait
aussi d'avoir un jour dérobé, dans la bibliothèque du bonhomme, des livres
qui décrivaient des pays merveilleux, sans riches ni pauvres, les hommes
tous bergers et tous bons, et d'autres livres encore où revenaient souvent
les mots de «salaire» et de «capital» et où il n'avait rien compris sinon
qu'il y a sur la terre beaucoup de malheureux... Mais ce vieux maître, si
doux et si amusant, qui souvent le prenait sur ses genoux pendant les
leçons, il était parti un jour, et Hermann ne savait ce qu'il était
devenu...
Puis il se rappelait une émeute à laquelle il avait assisté par une des
fenêtres du palais... Des hommes en haillons, très laids... l'un d'eux
portant un drapeau noir... Tout à coup, un bruit de fusillade; des hommes
qui tombent, la bouche grande ouverte, une femme pleine de sang sur le
pavé, et d'autres femmes qui se sauvent en poussant des cris. L'enfant
royal se mettait à pleurer (il pleurait donc toujours, cet enfant?), et il
demandait: «Pourquoi leur a-t-on fait du mal?» Et son gouverneur
l'arrachait de la fenêtre, où le petit s'accrochait pour voir encore ce
qui lui faisait si grand'peur...
Il se revoyait, plus tard, voyageant en Allemagne, suivant assidûment, à
Heidelberg, un cours de philosophie. Le professeur, homme illustre, de
renommée européenne, qui, dans ses leçons, menait ses idées jusqu'au bout
et qui, trouvant dans la métaphysique l'ivresse d'une sorte d'alcali
volatil, s'emportait aux audaces les plus intransigeantes de destruction
et de reconstruction spéculatives, n'en était pas moins, dans la vie
réelle, respectueux des contingences utiles, avide d'honneurs, de
décorations et de places, profondément impressionné par les puissances et
les «grandeurs de chair»... Mais, à ces exercices de la pensée raisonnante,
Hermann, parfaitement sincère, s'était décidément purgé de ce qui pouvait
rester en lui d'involontaires préjugés de naissance ou d'éducation. Tandis
qu'il défaisait et refaisait le monde dans son cerveau et qu'il
s'appliquait à considérer toutes choses au point de vue de l'universel et
de l'absolu, il affranchissait vraiment sa personne morale de l'accident
qui l'avait fait naître pour le trône, et, non seulement dans ses façons
d'être et ses jugements habituels, mais jusque dans le fond de son âme--de
même qu'un chrétien le «vieil homme»--il dépouillait le prince...
Le séjour de Paris achevait ce travail intérieur. Hermann vivait à Paris,
pendant quelques mois, dans un réel incognito, estimant que c'est le seul
moyen, pour un prince, d'avoir une vision exacte des choses. Un prince ne
peut vivre, comme prince, que dans un monde extrêmement restreint; il ne
se trouve de plain-pied qu'avec un tout petit nombre d'hommes: il ne peut
donc connaître les hommes qu'imparfaitement. Il ne les voit que sous un
angle très particulier et très étroit et dans une attitude de respect et
de défiance. Presque partout, il gêne ou il est gêné. Il vit et meurt
isolé de l'immense humanité. Il ne voit guère de la grande comédie que des
fragments préparés. Sa présence suffit à altérer le caractère des
spectacles auxquels il assiste, et les choses ne sont pas sincères pour
lui.
Hermann avait voulu secouer le surcroît de servitude qui s'ajoute, pour
les princes, aux servitudes qui pèsent toujours sur les jugements humains.
Il s'était arrangé pour vivre à Paris librement, en pleine mêlée humaine,
pour y connaître la société à tous ses étages, sous tous les aspects, par
tous ses côtés pittoresques et dans ses recoins moraux, pour coudoyer même
l'extrême misère et la considérer de tout près.
Il avait aimé Paris. L'esprit de la ville de joie, l'ironie et l'irrespect
qu'on respire dans son air, Hermann en avait été surpris et charmé, sans
trop remarquer ce que cette ironie a d'un peu mince et ce qu'elle recouvre
quelquefois de niaiserie et de snobisme. Surtout il avait conçu une
véritable estime pour ce scepticisme léger et dépourvu de pédanterie,
aboutissant à un détachement qui, bien que superficiel, se rencontrait
souvent avec la sagesse la plus profonde et à une douceur qui, bien
qu'inactive, équivalait, dans plus d'un cas, à la charité même.
Mais, en même temps, la crainte de ne pas penser librement, de conserver à
son insu quelque chose du préjugé aristocratique et royal, de se croire
encore, dans le tréfond de sa conscience, pétri d'une autre argile que le
commun des hommes et de surprendre, dans ses jugements, dans ses démarches,
dans ses gestes, les effets de cette persuasion involontaire et secrète
s'exaspérait en lui jusqu'à une inquiétude maladive. Volontiers, il eût
chargé un serviteur de lui répéter, chaque jour et à chaque instant du
jour: «Souviens-toi qu'un prince n'est qu'un homme.» Il avait peur, pour
ainsi dire, du sang qui coulait dans ses veines. Et cette appréhension,
cette continuelle attention sur soi communiquait à son allure et à toute
sa conduite une gêne, une incertitude que venaient rompre nerveusement des
décisions subites et excessives...
S'il n'avait pu s'entendre avec la princesse royale, ce n'était point
parce qu'il l'avait épousée sans l'avoir choisie. Ce mariage, conclu dans
un intérêt, national et dynastique, eût pu être un mariage heureux:
Wilhelmine était belle, intelligente, vertueuse, et il ne semblait pas
qu'il fallût de grands efforts pour l'aimer. Et ce n'était pas non plus la
différence de leurs caractères ni celles de leurs opinions touchant les
devoirs généraux de la royauté ou les questions politiques particulières
qui l'avait peu à peu éloigné d'elle. C'était quelque chose de plus intime
et de plus irrémédiable. Ce qui déplaisait à Hermann, ce qui lui faisait
mal, c'était, parmi toutes les vertus et toute la grâce de cette femme, il
ne savait quelle imperturbable complaisance dans le sentiment de sa
naissance et de son rang; c'était une béatitude d'orgueil inexprimé, qu'il
percevait, lui, à travers les moindres actes et chacune des paroles de
cette fille d'archiduc; c'était de sentir que Wilhelmine avait beau être
douce et bienveillante aux petits, elle s'estimait d'une essence
irréductiblement supérieure à ce qui n'était pas de sang royal; que la foi
religieuse et la piété de la charmante femme n'y pouvaient rien; que les
maximes chrétiennes sur l'égalité devant Dieu ne seraient jamais pour elle
que des formules vides qu'elle répétait des lèvres et que, bonne et
compatissante aux hommes, jamais, jamais elle ne leur serait
«fraternelle». Et, de constater à chaque instant, chez l'honnête princesse,
cette conscience sereine de la préexcellence de sa nature, de voir
s'épanouir stupidement en elle un sentiment qu'il s'était acharné à
déraciner de son propre coeur, cela remuait chez le prince quelque chose,
vraiment, comme une colère haineuse de démagogue...
Le divorce était donc complet entre sa vie extérieure et ses pensées
intimes. Son père étant souvent malade, il avait été obligé, dans les
derniers temps, en sa qualité de prince héritier, à une vie de parade et
de représentation qui, même réduite à l'indispensable, suffisait à
l'accabler d'ennui. Il était un peu dans la situation d'un prêtre qui a
cessé de croire et qui continue à célébrer la messe. Il haïssait ce monde
de la cour: chambellans, grands officiers, hauts dignitaires, tous
importants et futiles, durs au fond. Et il sentait autour de lui, encore
que prosternée et muette, la défiance de tous ces gens-là et, derrière eux,
l'attente déjà presque hostile de la noblesse, de la bourgeoisie
financière, du haut clergé, de toutes les classes privilégiées... Sans
doute, c'était, par définition, un pouvoir sans limites que son père
venait de lui remettre; mais, en réalité, ce pouvoir n'était absolu qu'à
la condition d'agir dans le sens des institutions séculaires qui tiraient
de lui leur origine et qui lui servaient de support. Quelle masse énorme
de mauvaises volontés, d'intérêts et de traditions il lui faudrait rompre
pour faire son devoir! En aurait-il la force?
Accoudé sur la table, le front dans les deux mains, il dit à mi-voix:
--Ah! Frida! petite Frida! qu'est-ce que je deviendrais si je ne t'avais
pas?
IV
Belle, sereine, traînant encore, à grand plis cassés, le brocard de sa
robe de cour, qu'elle n'avait pas pris le temps de quitter, Wilhelmine
entra.
Hermann se leva avec ennui:
--Qui me vaut l'honneur?...
--Je voulais, répondit-elle, être la première à vous féliciter après la
cérémonie.
--J'en suis fort touché, dit Hermann.
Il ajouta avec un peu d'ironie:
--Vous devez être heureuse, car vous voilà reine, ou tout comme.
--Heureuse, oui... et inquiète aussi. Que Dieu vous assiste, Hermann, et
qu'il vous montre votre devoir!
--Ce qui veut dire, répliqua-t-il vivement, que, selon vous, je ne le vois
pas où il est?... Oui, je sais d'avance que vous n'approuvez point mes
projets et que vous êtes présentement partagée entre la joie de voir la
toute-puissance dans mes mains et la terreur de ce que j'en vais faire. Je
vous remercie toutefois de vos bonnes paroles.
--Hélas! dit-elle, je n'ignore pas à quel point elles sont inutiles. Voilà
des années que, vivant côte à côte, nous sommes plus séparés que s'il y
avait entre nous des mers et des montagnes.
Et, comme il protestait du geste:
--Oh! la rupture n'a pas été publique. Je ne pourrais même pas dire quel
jour elle s'est faite. Ç'a été moins une rupture qu'une sorte de
déliement. Je vous sais gré d'ailleurs d'avoir sauvé les apparences... Le
prince mon mari (elle eut un triste sourire) continue à se rendre
officiellement et à jours fixes dans ma chambre... Mais, là même, je ne
suis pour vous que la princesse royale: je ne suis pas votre femme.
A dessein ou par hasard, elle s'était assise sur un pouf, presque aux
pieds d'Hermann, la tête penchée en avant, dans une attitude qui
développait la courbe grasse de son dos et de sa nuque robuste.
Mais lui, très froidement:
--C'est vous qui l'avez voulu... Rappelez-vous comment on nous a mariés.
Vous aviez été élevée dans une petite cour surannée et pompeuse, comme une
archiduchesse d'il y a deux cents ans. Moi, une fois affranchi de
l'inhumaine discipline à laquelle mon père avait soumis ma première
jeunesse, j'avais vécu, autant que cela m'était permis, en simple étudiant,
puis en voyageur, et mon rêve était de continuer à vivre comme un
particulier. Nous ne nous étions jamais vus. Cependant j'avais bon espoir:
je comptais trouver en vous une femme, et je me mis à vous aimer pour
votre jeunesse, votre beauté, et pour la loyauté de votre caractère...
Mais vous étiez comme figée dans votre rôle; vous adoriez cette parade que
je détestais, et, jusque dans notre intimité, réduite par vous presque à
rien, vos sentiments et vos gestes gardaient un caractère officiel et
royal...
--Oui... l'air des Altenbourg, comme vous disiez. Cet air que vous
retrouviez, chez mon père, dans tous nos portraits de famille... Mais
enfin ce n'est pas un crime que de ressembler à ses aïeux?
--Non; mais cet air signifiait, je ne sais comment, que vous aviez de
vous-même, et de votre fonction, et de l'amour, et de la vie, et de toutes
choses une idée qui ne pourrait jamais être la mienne, et que je vous
étonnerais et vous scandaliserais toujours, quoi que je fisse. Et, ainsi,
cet air a peu à peu découragé et glacé ma tendresse.
--Cela est possible, murmura la princesse presque à voix basse, très douce
et d'un ton de soumission. Je ne récrimine point... Il n'est sans doute
plus temps... Parce que je ne vous ai pas aimé à la façon d'une bourgeoise,
vous avez cru que je ne vous aimais pas... Et pourtant j'en aurais long à
dire là-dessus.
Elle jeta ces mots comme un aveu involontaire, et, la tête renversée dans
un mouvement qui semblait offrir ses belles épaules et sa gorge de blonde,
elle cherchait les yeux de son mari.
Mais lui ne la regardait pas.
Elle se leva rapidement et, sa fierté retrouvée, elle reprit d'un accent
un peu sourd:
--Mais ce qui est fini est fini... Vous vous êtes écarté de moi, croyant
que je me retirais. Je me suis résignée... Je vous rends d'ailleurs cette
justice que notre malentendu est resté une affaire entre nous deux; que,
si vous m'avez délaissée, c'est pour une idée, pour un rêve, et que cette
place que j'ai perdue dans votre coeur, aucune autre femme du moins ne me
l'a prise...
Il crut saisir, dans cette affectation de confiance, une allusion cachée,
l'expression détournée d'un soupçon. Elle surprit le froncement de ses
sourcils et, se dominant tout à fait:
--Mais que vais-je vous dire là? Encore une fois, je ne suis venue que
vous offrir l'hommage de la première de vos sujettes, de la plus dévouée
et de la plus fidèle. J'ajoute seulement: «Prenez garde, roi, fils de roi,
à ce que vous allez faire.» Et, pour que vous vous souveniez mieux de mon
avertissement, j'ai dit qu'on vous amène votre fils.
Elle avait repris son grand air, l'air d'imperturbable majesté des
Altenbourg. Et c'est pourquoi, tandis qu'elle allait elle-même ouvrir la
porte, il eut un sourire ironique et excédé.
La gouvernante, madame de Schliefen, une vieille dame sèche et digne,
poussa devant elle un enfant chétif, assez joli de traits, mais la tête
trop grosse et l'air endormi.
Une expression profondément douloureuse contracta le visage d'Hermann. Il
l'aimait bien, son petit garçon, mais cela lui faisait mal de le voir.
L'idée de l'injustice mystérieuse dont cet enfant était la victime, cette
ironie du destin qui donnait pour dernier rejeton à toute une race de rois
puissants ce pauvre petit gnome, emplissait Hermann d'une telle amertume
de révolte et de protestation que ce sentiment trop fort ôtait souvent à
sa tendresse paternelle la possibilité de s'exprimer. Au reste, il avait
dû, comme de raison, abandonner à la mère le soin d'élever l'enfant malade,
et il savait quelles leçons de prétendue dignité--à cinq ans!--et
d'orgueil «professionnel» et d'étiquette imbécile on lui inculquait déjà,
à ce frêle avorton royal. Et il songeait que le jour où l'enfant serait
grand--à supposer qu'on pût le faire vivre--il trouverait en lui un coeur
faussé, une tête pleine de vaniteuses sottises, qu'il ne serait plus temps
de refaire tout cela et qu'ainsi la mère altière et la gouvernante empesée
étaient sans doute en train de lui prendre l'âme de son fils, et pour
toujours.
--Venez, Wilhelm, dit la princesse.
Elle prit l'enfant par la main et le conduisit au prince:
--Embrassez votre père. Depuis tout à l'heure--écoutez bien ceci--depuis
tout à l'heure, ce n'est pas seulement votre grand-père, c'est aussi votre
père qui est roi.
--Ne lui parlez donc pas de ces choses-là, dit brusquement Hermann. Que
voulez-vous qu'il y comprenne?
Le petit Wilhelm, intimidé, baissait sa grosse tête. Hermann le baisa sur
le front, l'examina un moment et, s'adressant à la gouvernante:
--Comme il est pâle! A-t-il bien dormi?
--Oui, monseigneur, dit la vieille dame.
--A-t-il bien mangé?
--Oui, monseigneur, et il a bien joué après son déjeuner.
--Avec qui?
--Mais... tout seul, monseigneur.
--Il y a pourtant le petit garçon du grand veneur et celui du grand écuyer
qui sont à peu près de son âge, et j'avais recommandé...
--Oui, monseigneur; mais ces enfants prenaient avec Son Altesse royale de
telles libertés...
--Ils le battaient?
--Oui, monseigneur.
--Eh bien, il n'avait qu'à se défendre.
La princesse intervint:
--Vous ne parlez pas sérieusement, Hermann?
--Pauvre petit! dit le prince. Ce qu'il te faudrait, ce serait le grand
air, la vie libre et naturelle, la bataille avec d'autres gamins, et le
moins d'égards possible. Seulement, voilà! Ou tes camarades te traitent
déjà comme un petit roi, et cela est horrible, ou bien ils oublient de te
respecter, et alors on les rappelle au sentiment de la hiérarchie...
D'ailleurs, continua-t-il en tâtant les bras de l'enfant, fragiles comme
des osselets d'oiseau, peut-être qu'on a raison, car tu n'es guère en état
de te défendre toi-même... Va donc, pauvre petit, va jouer tout seul.
Le prince disait cela d'un ton si triste et si âpre que l'enfant, effrayé,
fondit en larmes.
--Qu'est-ce qu'il a? Il a cru que je le grondais... Je suis stupide.
Hermann prit l'enfant sur ses genoux, le serra sur sa poitrine, en
appuyant, sa barbe contre la petite joue mouillée.
--Wilhelm, mon chéri, qu'est-ce que tu as?... Mais je ne te gronde pas...
Au contraire... Je suis ton papa qui t'aime bien... Veux-tu que je te
donne un beau joujou? Veux-tu que je te raconte une belle histoire?
L'enfant fit signe que non. Jouer le fatiguait. Son jeu favori était de
rester des heures entières dans son petit fauteuil, immobile, comme en
représentation. Et, quant aux belles histoires, il avait le coeur encore
trop gros pour en vouloir entendre. Il ne pleurait plus, mais, secoué d'un
reste de sanglots, il jeta ses bras autour du cou d'Hermann.
Alors Wilhelmine, suivant toujours sa pensée:
--Puisque, vous l'aimez, Hermann, pensez à lui et gardez-lui son héritage.
L'importune avertisseuse, qui ne le laissait pas être père, simplement!
Il répliqua:
--Mais cet héritage n'est pas compromis, que je sache. Et tenez...
Du dehors, une grande rumeur joyeuse montait, où se détachait par moments
ce cri: «Vive le prince Hermann!»
--Vous entendez? C'est le peuple qui vient de lire ma proclamation.
--Vous leur promettez tout: cela est facile. Mais que leur donnerez-vous
demain?
Sans répondre, Hermann ouvrit la fenêtre. La rumeur, plus claire et plus
haute, entra dans le palais. Elle grossit encore lorsque Hermann se fut
avancé sur le balcon. Devenu soudainement très pâle, comme si cette houle
humaine lui eût donné le vertige, il ne put que dire:
--Merci, mes amis, merci...
Instinctivement,--car, malgré elle, ces acclamations la grisaient,
--Wilhelmine fit quelques pas pour rejoindre son mari. Elle s'arrêta en
réfléchissant que cette ovation s'adressait à des idées qu'elle réprouvait
de toutes ses forces, et, loyale, elle ne voulut point détourner vers elle,
par surprise, une part de la gratitude populaire.
Mais, ses yeux ayant rencontré le petit Wilhelm qui riait, avec une
curiosité ravie, à ce grand bruit triomphal:
--Hermann, cria-t-elle, montrez-leur votre fils!
--Oh! oui, père! dit l'enfant.
Il avait redressé sa tête de gnome, prêt aux hommages et subitement grave
comme une idole.
Hermann haussa les épaules:
--Le leur montrer? Pourquoi faire?... non, madame. Ces choses-là ne sont
pas bonnes pour les enfants.
Il ferma la fenêtre, lentement. Quand il se retourna, il vit le petit
Wilhelm qui pleurait de rage et, près de lui, sa gouvernante, agenouillée,
qui lui prodiguait des consolations respectueuses:
--Monseigneur! monseigneur! Un prince ne doit jamais pleurer, disait la
vieille dame. Votre Altesse royale me fait un vrai chagrin.
--Qu'on l'emporte, dit tranquillement le père.
V
--Vous connaissez, monsieur le grand chancelier, ma proclamation au peuple,
puisque vous l'avez contresignée?
Le comte de Moellnitz s'inclina:
--Me sera-t-il permis de rappeler à Votre Altesse royale que mon
contre-seing n'était là que pour authentiquer votre signature et qu'il ne
saurait avoir, dans l'espèce, une autre signification?
--Je le sais, monsieur, et c'est bien, en effet, ma pensée à moi, et
uniquement ma pensée, que j'ai voulu faire connaître au peuple. Je ne vous
en dois pas moins un sincère exposé de mes intentions. Les grèves qui,
depuis quelques mois, ont fait tant de ruines dans ce malheureux pays
semblent terminées, plutôt par l'impossibilité où se trouvent les ouvriers
de continuer la lutte que par les concessions des patrons, qui ont été
insuffisantes...
Le comte de Moellnitz protesta d'un sourire mince et d'un discret
hochement du menton.
--C'est du moins mon avis, poursuivit Hermann. Un grand apaisement s'est
produit dès qu'on a su que le roi avait dessein de me déléguer ses
pouvoirs. Le peuple attend. Par toute ma conduite passée et par tout ce
que j'ai laissé deviner de mes sentiments, j'ai pris envers lui une sorte
d'engagement tacite. Je le tiendrai. Cette idée s'est répandue parmi les
travailleurs que la solution des questions sociales dépendait d'une
réforme préalable des institutions politiques. Cette vue n'est point
fausse. Je vais soumettre à l'assemblée consultative, dont je vous ai fait
connaître la composition, deux projets connexes: un projet de loi
électorale et un projet de loi instituant pour commencer un _minimum_ de
régime représentatif. Voici ces deux projets.
Le prince remua des papiers sur son bureau. Le comte de Moellnitz avait
attendu, sans broncher, la fin de ce discours. Son mince sourire
continuait d'exprimer la sécurité intellectuelle d'un homme qui n'a jamais
pensé. Évidemment, les idées encloses sous son petit front arrondi et dur
étaient pauvres et peu nombreuses, mais rangées en bon ordre, tenaces et
d'autant plus immuables qu'il ne les avait pas cherchées lui-même et
qu'elles étaient uniquement les idées de sa naissance, de son rang, de sa
fortune et de sa carrière. Il était de ceux qui sont incapables de
concevoir et de se figurer une âme différente de ce qui leur sert d'âme,
ni une autre vie que la leur, ni la possibilité même d'un autre état
social que celui dont ils ont profité et qui s'est trouvé, par le hasard
de leur naissance, exactement adapté à leur intérêt personnel. Même quand
ils ont l'air de penser et d'agir, ils ne font que les gestes de l'action
et de la pensée; mais ils font ces gestes imperturbablement et ils ne font
jamais qu'une espèce de gestes, et ainsi leur automatisme moral devient
une force énorme et irréductible. Fantoches, mais fantoches d'une
tradition qui peut avoir, elle, sa grandeur et sa raison d'être; et c'est
pourquoi il arrive à ces hommes d'offrir des apparences de politiques,
d'orateurs et d'honnêtes gens. L'autorité du comte de Moellnitz et son
honnêteté reconnue lui venaient de sa persistance dans son automatisme
originel. Il faisait très bien, et avec beaucoup de suite, les gestes de
grand seigneur, de diplomate et de ministre d'une monarchie absolue. Tête
de vieil oiseau, mais d'oiseau héraldique.
C'est donc d'un air d'incomparable dignité qu'il répondit:
--Monseigneur, j'ai l'honneur d'offrir à Votre Altesse royale ma démission
et celle de mes collègues.
--Je la reçois, monsieur de Moellnitz, dit Hermann. Je choisirai dès
demain un autre ministère.
Le comte crut de son devoir d'ajouter une phrase «courageuse» de vieux
serviteur loyal, où il mit, ainsi qu'il convenait, «l'accent d'une noble
franchise»:
--Je supplie Votre Altesse royale de ne point douter de mon dévouement.
Mais je suis persuadé, en mon âme et conscience, qu'Elle nous perd, et
qu'Elle se perd elle-même.
--Nous verrons bien, dit Hermann.
--Du moins, monseigneur, Votre Altesse royale se souviendra-t-elle un jour
que j'ai osé l'avertir? Si ma conscience ne me permet point de vous aider
à détruire (excusez l'audace de ces paroles, qu'inspire seul l'amour du
bien public), soyez sûr que mon dévouement restera acquis à Votre Altesse
royale quand il s'agira de réparer.
--Je n'en doute point, dit Hermann en souriant. Je sais que vous êtes de
ceux qu'on retrouve toujours.
VI
Le soir, un bal fut donné dans le palais, à l'occasion de la délégation du
pouvoir au prince héritier. Hermann se tenait dans le salon réservé aux
princes et à leurs aides de camp, aux princesses et à leurs demoiselles
d'honneur, aux ministres et au corps diplomatique.
Par trois portes grandes ouvertes sur les autres salons, sous une buée
vaguement rousse qui atténuait la crudité de la lumière électrique, on
voyait passer le tourbillonnement de la fête: une mêlée d'uniformes
rigides et sombres tranchant sur un fouillis blanc, rose et mauve de robes
onduleuses, des moustaches penchées sur des nuques et des épaules nues,
des enroulements de traînes autour des fourreaux d'épées, et de rapides
échanges d'étincelles entre les diamants des femmes et les plaques des
danseurs.
Hermann se disait que, parmi les privilégiés qui étaient là, il n'y avait
personne peut-être à qui il n'inspirât une défiance secrète ou avouée et
qui ne dût lui être ennemi dès qu'il aurait fait connaître ses desseins.
--S'ils savaient en l'honneur de quoi ils dansent! songeait-il.
Il s'était dégagé du cercle des diplomates et des grands officiers de
cour. Il s'approcha d'une petite femme encore jeune, assez jolie, mais de
figure souffreteuse, assise à l'écart.
C'était la princesse Gertrude, femme du prince Otto.
Elle venait de se débarrasser de ses demoiselles d'honneur en leur
permettant d'aller danser toutes à la fois («Car je ne suis pas amusante,
mes pauvres petites!») et elle regardait, la fête d'un oeil atone, l'air
absent.
Mais elle eut, en tendant la main à Hermann, un bon sourire presque gai.
--Merci de ce que vous avez encore fait pour moi, dit-elle.
Elle était toujours sans le sou, Otto lui extorquant tout à mesure, et
souvent même elle n'avait pas de quoi payer ses serviteurs ni subvenir aux
dépenses les plus nécessaires de sa maison. Quand sa détresse était trop
forte, elle avait recours à Hermann, qui lui donnait un peu d'argent, pris
sur sa cassette particulière.
--Au moins, dit charitablement Hermann, est-il un peu plus raisonnable?
--Oh! oui, oui, répondit-elle vivement. Je n'ai pas eu à me plaindre de
lui depuis cette affaire.
«Cette affaire», c'était la grossesse subitement découverte d'une des
demoiselles d'honneur de la princesse Gertrude: la jeune fille saisie en
plein bal d'un malaise révélateur, dégrafée à la hâte dans une embrasure
de fenêtre et, après une longue syncope, racontant à sa maîtresse, parmi
des sanglots désespérés, que son séducteur était le prince Otto. On avait
étouffé l'affaire comme on avait pu, renvoyé la jeune personne dans sa
famille et indemnisé d'une place lucrative son infortuné père, gentilhomme
pauvre, mais de bonne race.
Gertrude avait pardonné. Elle aimait son mari.
--Il n'est pas méchant, je vous assure. Il n'est que faible et facile à
entraîner. Et il est charmant quand il veut... Il a reconnu ses torts et,
après cette triste histoire, il a été beaucoup mieux pour moi qu'il
n'avait été depuis longtemps.
Hermann la regardait avec attention. Il remarqua son extrême maigreur; il
vit qu'elle n'avait plus de cils et aperçut, au-dessus du léger hâle du
front, une bande pâle, large comme le doigt, d'où les cheveux étaient,
tombés et que recouvraient mal de minces bandeaux.
--Vous n'allez pas bien, ma pauvre amie, laissa-t-il échapper.
--Non, pas trop... En vérité, je n'ai pas de chance... Vous savez, car je
n'ai jamais rien eu de caché pour vous, qu'Otto m'avait tout à fait
abandonnée... Et, presque tout de suite après qu'il m'est revenu et qu'il
s'est montré si bon, si tendre, je me suis mise, moi, à être malade. C'est
bien prendre mon temps!
Hermann songea:
«Pauvre innocente! Il t'est revenu parce qu'il avait besoin d'argent et
que, t'ayant mortellement offensée, il n'avait sans doute pas d'autre
moyen de s'en faire donner. Et il a été plus infâme en se rapprochant de
toi qu'il ne l'avait été en te délaissant. Et ta maladie est la même que
celle dont se meurt ta demoiselle d'honneur dans son honnête famille... Et
tu ne sais pas tout... Moi non plus, du reste... Il n'y a que la police
secrète, les usuriers et les proxénètes de cette bonne ville qui
connaissent entièrement mon délicieux frère....»
Il quitta brusquement la princesse Gertrude. Il venait d'apercevoir, à
l'autre extrémité du salon, Otto et Frida de Thalberg. Leur entretien
semblait animé; lui, ricanant, son grand nez penché sur la nuque fauve et
les épaules lactées de la jeune fille; elle, le sourcil froncé et
rougissante un peu.
Otto l'avait rejointe au moment où elle gagnait une des portes qui
donnaient sur la terrasse:
--Permettez-moi de vous accompagner, mademoiselle.
Surprise, elle s'était arrêtée. Et lui, toujours avec son ricanement:
--Vous ne sortez plus? Vous avez peur de moi?
Il se dandinait sur ses longues jambes, cherchant un sujet de conversation,
et, se rappelant l'incident de l'après-midi:
--Eh bien! nous avons donc été grondée?... Elle manque de moelleux, hein?
la princesse Wilhelmine.
--J'étais dans mon tort, monseigneur.
--Avouez que vous vous fichez pas mal de l'étiquette.
--Non; mais je ne la possède pas parfaitement. J'ai été élevée comme une
sauvage, moi, vous savez.
--Et je vous trouve très bien comme ça.
Évidemment, il la trouvait très bien. Un peu en arrière et la dominant de
sa haute taille, il la respirait comme une fleur rousse. Sous leurs
paupières pesantes, ses yeux fanés avaient de courtes flammes troubles, et
sa tête de viveur et d'homme de proie, toute tendue par un désir brutal,
semblait s'allonger en mufle.
--J'ai toujours beaucoup de plaisir,--mais là, beaucoup!--à vous
rencontrer. Je vous l'ai déjà dit, nous nous entendrions admirablement si
vous vouliez, et nous serions vite très bons amis.
--Mais je ne pense pas que nous soyons ennemis, monseigneur.
--Ne faites donc pas celle qui ne comprend pas.
--Qu'y a-t-il à comprendre?
La pureté glaciale de deux impassibles prunelles interloqua un instant le
prince Otto.
Il reprit:
--Qu'est-ce que vous disait donc tantôt mon cousin Renaud?
--Je lui demandais des nouvelles de Paris, monseigneur.
--Ah! Paris! Paris!... murmura le prince d'un ton pénétré (et Dieu sait
quelles images ce mot faisait lever dans sa mémoire!) J'y vais le mois
prochain...
Et il souffla à l'oreille de Frida:
--Voulez-vous y venir?
--Où?
--A Paris.
--Je ne demanderais pas mieux, dit Frida, affectant de rire.
--Et si je vous prenais au mot? Ne faites donc pas cette figure... Ce que
je vous propose n'a rien d'extraordinaire... Je vous connais mieux que
vous ne croyez, mademoiselle de Thalberg. Vous êtes très intelligente,
d'esprit indépendant, même... au fond... un peu révolutionnaire... Vous
savez ce que valent la plupart des conventions qui règlent la conduite des
femmes. Je n'imagine pas que vous trouviez des charmes bien puissants dans
les fonctions de demoiselle d'honneur de la princesse royale ni que vous
ayez l'intention d'y passer votre vie. D'autre part, vous êtes de bonne
maison, mais sans fortune, et tout ce que vous pouvez espérer, c'est
d'être épousée par quelque antique gentilhomme dont vous serez la
garde-malade. C'est une destinée mélancolique... Dans ces conditions, quel
mal verriez-vous à jouir d'une liberté dont nul préjugé, je le sais, ne
vous interdit l'usage et à accompagner, en bonne camarade, un homme qui
vous est absolument dévoué?
Insensiblement, il avait poussé Frida, devant lui, dans un coin du salon.
La jeune fille s'était assise et, tout en jouant de son éventail de l'air
le plus indifférent du monde:
--Dites-moi, monseigneur, si mon grand-oncle le marquis de Frauenlaub
n'avait présentement quatre-vingts ans, si je n'étais seule au monde et
sans autre défenseur naturel que le roi, dont vous savez bien que je
n'implorerai pas le secours, auriez-vous osé me parler comme vous venez de
le faire?
--Des phrases!... dit Otto. Je vous croyais plus intelligente.
--C'est vous qui raisonnez mal, monseigneur. A supposer que j'eusse l'âme
révolutionnaire que vous voulez bien me prêter, quels sentiments
croyez-vous que pût m'inspirer un prince de votre espèce et qui vivrait
comme vous vivez?
Elle détachait et martelait les mots, tranquillement méprisante. Il se
remit à ricaner:
--Vous êtes gentille quand vous êtes en colère.
--Je ne vous ai donné aucun droit de me parler sur ce ton, monseigneur.
--Je vous parle en bon garçon... Si vous le prenez comme ça, mettons que
je n'ai rien dit. Ce que je vous ai proposé ne devient une offense que
lorsque c'est mal reçu; autrement, c'est un hommage, et dame! je ne
pouvais pas savoir comment vous le recevriez. N'en parlons donc plus. Je
ne vous en veux pas. On m'avait bien dit que j'arriverais trop tard, et je
sais trop ce qu'on doit à un frère aîné...
Frida se leva vivement et, toute frémissante d'indignation:
--Vous m'outragez lâchement, monseigneur.
--Voilà une parole de trop, mademoiselle de Thalberg, dit le prince Otto,
en s'inclinant avec un mauvais sourire.
Quand il se redressa, son frère était devant lui.
--Je te dérange? dit Hermann.
--Pas du tout. Et, tiens! je te la rends, dit Otto en désignant du regard
Frida, qui regagnait la porte de la terrasse...
La princesse Wilhelmine, assise au milieu d'un cercle de dames de la cour
et de femmes de ministres et de chambellans, avait suivi de loin le manège
d'Otto avec Frida de Thalberg. Elle avait vu qu'Hermann les observait de
son côté avec une impatience mal contenue, et, lorsqu'il était intervenu,
une ombre avait passé sur le calme visage de la princesse royale.
VII
L'immense terrasse, garnie d'orangers où brillaient doucement, ce soir-là,
des lanternes jaunes, dominait la partie du jardin royal qui s'étendait
vers le fleuve. En face, le miroitement d'un large canal et, de chaque
côté, le moutonnement, bleuâtre sous la lune, des cimes rondes d'arbres
centenaires. Les branches des marronniers les plus proches touchaient les
balustres de marbre.
C'est là que Frida s'était réfugiée. Appuyée sur la balustrade, elle
respirait la fraîcheur de la nuit. Le prince Hermann vint s'accouder
auprès d'elle.
D'autres couples, répandus sur la terrasse, s'entrevoyaient çà et là, à la
lueur tamisée des lanternes vénitiennes, parmi les antiques orangers, si
serrés et si hauts qu'ils formaient des bosquets et des allées.
Hermann se tut quelques instants, comme s'il eût craint, en parlant, de
rompre un charme. Enfin, il dit à son amie:
--Eh bien, Frida, êtes-vous contente?
--Oui, je suis heureuse, bien heureuse... Vous allez pouvoir faire tant
de bien! Comme le peuple va vous adorer! et comme je suis fière de vous
appartenir!
Elle le regarda. Il avait posé sa tête sur sa main, d'un air de lassitude.
--Mais vous, monseigneur, on dirait que vous êtes triste. Qu'avez-vous
donc?
--Ce que j'ai, Frida? J'ai que je commence à devenir roi, et cela est
terrible... Ah! Frida, si vous saviez! Je suis bien sûr pourtant que ce
que je veux est juste. Même je me suis mis tout de suite à ma tâche et
j'ai fait tantôt, devant Moellnitz, les gestes de la confiance... Mais
déjà je ne suis plus tranquille, et j'ai déjà l'angoisse de ma
responsabilité... Oh! n'être pas obligé de découvrir et d'inventer son
devoir! n'être qu'une tête dans la foule! ou n'avoir qu'une consigne très
claire et très étroite, comme le garde-chasse de notre petite maison
d'Orsova! Songez donc! Si j'allais me tromper!... Il faut m'aimer plus que
jamais, Frida.
--Plus que jamais? Comment ferais-je? Je suis à vous tout entière, car je
vous dois tout... Vous rappelez-vous notre première rencontre, à Paris,
chez la comtesse de Winden, qui m'avait recueillie, un peu malgré moi,
avec ma pauvre maman?... Vous étiez venu visiter la galerie du comte. Je
suis entrée étourdiment, croyant qu'il n'y avait personne dans la galerie,
et j'ai été bien effarouchée en vous voyant. Vous avez dit: «Quelle est
donc cette petite?»
--Vous êtes sûre, Frida, que je me suis exprimé avec cette irrévérence?
--Oui, oui, j'ai bien entendu. Vous avez dit: «Quelle est donc cette
petite?» J'ai été tout de suite rassurée: vous aviez l'air si bon! Le
comte a répondu: «C'est une de nos compatriotes.» Alors vous m'avez
interrogée, et je vous ai raconté ma vie... C'était long, quoique je ne
fusse pas très vieille encore, et c'était un peu bizarre. Vous disiez de
temps en temps: «Pauvre petite!» Vous m'avez consolée, vous m'avez ramenée
chez mon grand-oncle, puis installée près de vous... près de vous, où je
suis si bien! si bien!
--Et vous, Frida, vous rappelez-vous le soir où je vous ai dit pour la
première fois que je vous aimais? Il y avait fête au palais, comme ce soir,
et c'était, comme ce soir, une mascarade d'hommes chamarrés et de femmes
peintes; le mensonge sur tous les visages: mensonge du dévouement ou
mensonge du plaisir; et moi-même je venais de faire mon métier de prince,
de dire pendant des heures des mots qui mentaient... Je vins seul ici,
respirer l'air vierge de la nuit. Je vis une forme blanche accoudée à
cette même place. C'était vous. Et de vous retrouver là, de retrouver vos
yeux limpides et votre coeur sincère au sortir de tout cet artifice d'une
fête royale, ce me fut un inexprimable rafraîchissement. C'était comme si
la nature bienveillante, me prenant en pitié, vous eût elle-même donnée à
moi.
--Je me souviens, je me souviens... Un rossignol chantait tout près de
nous... Tenez! là, dans cet arbre. Le vent de la nuit, qui nous apportait
l'odeur des roses, semblait l'haleine même de la terre, et, bien que la
fête continuât derrière les fenêtres fermées, on eût dit que nous étions
seuls, vous et moi, seuls sous le vaste ciel.
--Dès lors, j'ai vécu une vie nouvelle. J'ai porté ma charge plus
allègrement: je vous avais! Au milieu de ce monde si factice et si dur,
assujetti à des rites absurdes, vous étiez pour moi la source de joie et
de vérité. Et, quoique j'eusse beaucoup étudié et travaillé auparavant,
j'ai reconnu que je ne savais rien, car vous m'avez tout appris.
--Je ne suis pourtant guère savante, mon cher seigneur.
--Ne dites pas cela, mon amie. Oui, sans doute, vous n'étiez qu'une petite
fille; mais vous aviez vu le monde beaucoup mieux et de plus près que moi,
et avec des yeux plus ingénus. Vous aviez connu la misère et les
misérables. Votre vie vagabonde et pauvre vous avait permis d'approcher
toutes les conditions sociales, et vous portiez sur toutes choses les
jugements hardis d'un coeur droit. Rien qu'en me racontant votre histoire,
vous me révéliez la réalité humaine. C'est vous qui, sans le savoir,
m'avez suggéré les expériences que j'ai faites alors pour la mieux
connaître... Vous m'avez appris la pitié; du moins, vous l'avez fait
descendre de ma tête dans mon coeur, Comment m'acquitter envers vous, mon
amie?
Il frôlait de sa manche le bras de la jeune fille. Lentement, elle retira
son bras nu.
--Frida! supplia-t-il.
Sans rien dire, elle se rapprocha, et tous deux, émus jusqu'au fond
d'eux-mêmes par ce contact si léger, sensible à peine, regardaient
chastement les étoiles.
Mais Frida releva la tête d'un mouvement énergique, comme pour secouer de
son front les molles écharpes du rêve:
--Alors, monseigneur, si je vous adressais une prière, j'aurais quelque
chance d'être entendue?
--Parlez, mon amie.
--Monseigneur, je vous demande la grâce d'Audotia Latanief.
--La grâce d'Audotia?... Savez-vous ce qu'elle a fait?
--Oui: lors des dernières grèves, elle a promené dans les rues un drapeau
noir. Il y a eu, à la suite de cela, quelques bousculades, et le drapeau
noir a été rougi du sang d'Audotia. Et elle est en prison depuis trois
mois, pour avoir eu pitié de ceux qui souffrent.
--Alors, elle aurait bien dû avoir pitié des pauvres soldats et même des
malheureux policiers, qui sont peut-être, eux aussi, des souffrants.
La voix musicale et frêle de Frida devint étrangement vibrante.
--Audotia a pitié de tout le monde. Seulement, elle croit que le règne de
la justice ne saurait s'établir sans un peu de violence. Ou, plutôt, elle
ne réfléchit pas, elle va où son coeur la pousse. C'est peut-être une
folle, comme on l'appelle, mais c'est une grande âme.
--Vous la connaissez donc?
--Je l'ai connue à Paris, au temps de ma pauvreté.
--Vous ne me l'aviez pas dit, Frida.
--J'attendais que vous fussiez tout-puissant. Jamais le roi, même à votre
prière, n'eût voulu gracier Audotia Latanief.
--Et vous croyez que, moi?...
--Oui, monseigneur, je crois, je suis sûre que vous lui ferez grâce. Elle
a été bonne pour moi: c'est elle qui m'a appris à vénérer la mémoire de
mon grand-père mort en Sibérie... Je sais bien, moi, qu'Audotia est une
sainte. Cette femme, qui ne rêve que bouleversement social, est la douceur,
la charité même. Je la vois encore, sous sa robe noire, et je l'entends
maudire le vieux monde et en annoncer la destruction de la voix lente et
paisible d'une religieuse qui récite ses prières. Elle n'avait rien à
elle: elle était la mère des pauvres et la soeur des malades... Enfin,
monseigneur, je vous jure qu'Audotia est bonne, bonne comme vous êtes bon,
et, bien que le monde des apparences ait mis entre vous deux un abîme, je
vous jure qu'au fond vous pensez les mêmes choses, elle et vous.
Hermann hésitait:
--Qu'Audotia Latanief soit ce que vous dites aux yeux de Dieu, je n'en
doute plus maintenant, et vous savez bien, Frida, que j'en tiendrai
compte... Mais, enfin, ce sont les actes que je dois juger, non les âmes,
et j'ai des devoirs précis.
--Vous vous plaigniez tout à l'heure d'être obligé de découvrir votre
devoir: il n'est donc pas tellement précis, mon cher seigneur.
--Mais songez, Frida, que je ne puis gracier votre amie sans étendre la
même faveur aux condamnés de la dernière émeute et que, s'il y a parmi eux
des rêveurs et des dupes, il y a aussi des méchants.
--Ceux-ci seront donc sauvés par ceux-là. Peut-être que tous ces
malheureux que vous aurez délivrés vous en seront reconnaissants et
qu'alors ils sauront attendre de votre bonté ce qu'ils auraient été tentés
de revendiquer par la force. Ce que le peuple souhaite et ce qu'il est
incapable de réaliser tout seul,--car il n'est pas assez sage ni assez
intelligent pour cela,--peut-être qu'un souverain pourrait le faire.
Remarquez que cela n'a jamais été essayé avec une entière bonne foi:
toujours les souverains qui ont entrepris les réformes ont eu une
arrière-pensée, se sont fixé des limites qu'ils ne voulaient point
dépasser. Ne serait-ce pas original, mon cher seigneur, de faire ce que
nul prince n'a osé jusqu'à présent et, d'aller jusqu'au bout de votre
charité?
--Et de me supprimer moi-même? fit Hermann en souriant.
--Oh! non, pas tout de suite, répondit Frida avec ingénuité.
Et, redevenue songeuse et comme attentive à une vision intérieure:
--Après... je ne sais pas...
--Cela vous est donc, tout à fait égal que je sois prince, Frida?
--Non, mon ami. Je suis heureuse, au contraire, que vous soyez puissant,
que vous occupiez sur terre la place que les hommes envient et honorent le
plus. Mais, en même temps... faut-il tout dire?... une chose m'inquiète.
Si vous alliez croire que je vous aime parce que vous êtes prince! Ou bien
si, à mon insu, c'était en effet à cause de cela que je vous aime?
Une vraie, une naïve angoisse faisait trembler sa voix. Hermann se serra
davantage contre elle. Elle le laissa faire; elle murmurait:
--Mais non! Je sens que, si je vous aime, c'est parce que, bien qu'étant
prince (elle eut sur ce mot une inflexion d'une malice innocente), vous
êtes le meilleur, le plus généreux, le plus doux des hommes et qu'il me
semble qu'en vous adorant j'ai l'approbation de tous les malheureux.
--Ah! petite amie, soupira Hermann, si je pouvais être avec toi, te voir
et t'entendre toujours, toujours!...
Mais quelques-unes des ombres qui erraient sur la terrasse passèrent non
loin d'eux. Hermann s'aperçut que leur tête-à-tête avait déjà trop duré.
--Écoute, dit-il rapidement, tu es censée m'avoir demandé un congé pour te
rendre auprès de ton grand-oncle... Je serai terriblement occupé tous ces
temps-ci; mais, enfin, je saurai bien, sous prétexte de promenade ou de
chasse, t'aller retrouver quelquefois dans notre ermitage d'Orsova... Tu
recevras chaque fois l'avertissement dont nous sommes convenus. Tu
partiras dans quelques jours. Est-ce dit?
--C'est dit... Et Audotia?
--Je fais grâce aux condamnés de la dernière émeute. Ce sera un de mes
dons de joyeux avènement.
--Merci, mon cher seigneur. Du plus profond de mon coeur, merci!
Elle prit les mains d'Hermann et les baisa avec emportement.
--Que d'effusion, mademoiselle de Thalberg!
Depuis quelques instants, secrètement inquiète de la disparition de son
mari, la princesse Wilhelmine, sous prétexte de venir respirer l'air frais
de la nuit, était venue explorer la terrasse, et, ayant découvert ce
qu'elle cherchait, elle s'avançait, la tête haute, dans son immuable
sérénité.
--Mademoiselle de Thalberg, dit Hermann, croit avoir à me remercier. Elle
me priait de l'excuser auprès de vous de son incorrection de tantôt. Je
lui ai promis de le faire.
--Il suffisait qu'elle s'en excusât elle-même, dit sèchement Wilhelmine.
--Elle me priait aussi de vous demander pour elle un congé de quelques
mois, qu'elle désire passer chez son grand-oncle, le marquis de Frauenlaub.
Soulagée du soupçon qui commençait à la tourmenter, la princesse demanda
d'un ton plus doux:
--Était-il nécessaire qu'elle s'adressât à vous pour cela?
Hermann prit un air détaché:
--Elle est, comme vous savez, timide et un peu sauvage. A tort ou à raison,
je lui fais peur moins que vous parce qu'elle me connaît depuis plus
longtemps, et elle a pris l'habitude de recourir à moi dans les grandes
circonstances. Soyez tranquille: je l'ai très fort grondée pour son manque
de tenue. Enfin, madame, comme je suis sûr de son bon coeur et que j'ai vu
son repentir, je vous demande de lui pardonner et de faire droit à sa
requête.
--Je ne vois aucun inconvénient, aucun, à ce que mademoiselle de Thalberg
s'absente pendant quelques mois, dit la princesse, accentuant à peine
l'ironie de sa réponse.
--Je remercie Votre Altesse royale, dit Frida avec une longue révérence.
Quand elle se fut éloignée:
--Vous êtes bien sévère pour cette jeune fille, dit le prince.
--Et vous, bien indulgent.
Hermann sourit. Il venait de jouer un rôle, et, justement parce que la
dissimulation lui était peu naturelle, il éprouvait le maladroit besoin de
prolonger inutilement la comédie.
--Seriez-vous jalouse? demanda-t-il.
--Ne vous moquez pas, Hermann. Je sais bien qu'il suffit que Frida soit la
petite-fille d'un révolutionnaire et la fille d'un fou pour trouver grâce
à vos yeux. Et, si ses incartades même d'enfant mal élevée vous amusent,
je ne m'en irrite point, car je vous connais... Mais d'autres vous
connaissent moins. Votre longue disparition de ce soir prête à des
commentaires fâcheux, et j'aurais été plus heureuse, je l'avoue, que le
nouveau roi semblât se soucier un peu plus de la première fête qui marque
son avènement.
Oh! l'air dont elle dit cela! l'air des Altenbourg, encore, toujours!
Hermann était d'ailleurs furieux contre lui-même d'avoir menti tout à
l'heure, plus furieux contre celle qui l'avait contraint à mentir et qui
s'était permis ensuite de traiter sa petite amie d'«enfant mal élevée»,
et cela sans qu'il pût protester contre cette sotte appréciation. Il
reprit durement:
--Je ne pensais pas, madame, qu'il vous parût utile de revenir si tôt sur
notre dernière explication. Je désire être le seul juge, le seul,
entendez-vous? de mon devoir royal et des convenances de mon rôle.
--Oh! Hermann! dit la princesse douloureusement en joignant ses mains,
étroites comme des mains de reine de vitrail, longues comme des «mains de
justice».
Elle songeait, remordue de l'ancien soupçon: «Cette petite fille vous
tient donc bien au coeur?» Et peut-être allait-elle le dire tout haut,
quand ils sentirent autour d'eux, propagé des salons à la terrasse, un
grand frémissement de curiosité. Tout aussitôt, un officier s'approcha
d'Hermann et lui remit une dépêche «très importante et très pressée».
Hermann rentra dans le salon des princes, suivi d'un bruissement d'attente,
et ouvrit la dépêche.
Les danses avaient cessé. L'orchestre même se taisait. Le cercle des hauts
fonctionnaires et des ambassadeurs s'était resserré autour d'Hermann, et,
par les portes ouvertes sur les autres salons, les têtes charmantes des
femmes se pressaient, un peu anxieuses.
--Messieurs, dit Hermann, la révolution d'Angleterre est chose accomplie.
La nouvelle Chambre des communes a proclamé la République des États-Unis
de la Grande-Bretagne. Lord Sheffield est élu Protecteur.
La nouvelle n'était pas tout à fait inattendue. Des échecs en Asie, une
crise commerciale à l'intérieur, une révolte de l'Irlande, et, parmi ces
désastres publics, la cynique insouciance du roi Georges avaient détaché
le peuple anglais de son loyalisme traditionnel en achevant de lui
démontrer l'inutilité de la fiction monarchique. Sur ces entrefaites, le
roi Georges avait été assassiné par un Irlandais fanatique. Son plus
proche parent était le petit duc Edouard, un adolescent vicieux et déjà
publiquement déshonoré. Les élections s'étaient faites sur la question
constitutionnelle. Toutefois, la question avait été fort embrouillée par
les polémiques de la presse, et, la veille encore, les sentiments de la
majorité de l'Assemblée ne pouvaient être prévus avec assurance.
«La révolution! La république!» Il n'y avait presque personne dans la fête
pour qui ces mots ne fussent des épouvantails. La république, la
révolution, c'était la bataille dans la rue, les fusillades, les massacres,
le pavé rouge de sang, le désordre, l'anarchie. Quelle pitié! Des
exclamations s'élevaient de la foule élégante: «Les misérables!... Pauvre
prince!... Pauvre pays!...»
Hermann reprit;
--Rassurez-vous, messieurs. Pas une goutte de sang n'a été versée.
L'opinion publique a sanctionné le vote de la Chambre des communes. Le duc
Edouard n'a couru aucun danger. On l'a courtoisement embarqué pour le
continent. Sa liste civile lui a été maintenue. Ce fut une stupeur, puis
un redoublement de colère. Ainsi cette révolution n'avait pas même été
sanglante! Cette absence de violences était pire que tout. Où va le monde
si les révolutions y deviennent légales? Pourquoi n'avait-il pas résisté,
ce petit duc? Pourquoi n'avait-il obligé personne à se faire tuer pour
lui? Sourdement, on l'accusait de mollesse, quelques-uns de lâcheté. Des
uniformes murmuraient: «Attendons!» rêvant de futurs désastres pour ce
pays scandaleux où les choses avaient le front de se passer si
tranquillement.
--Très curieux, n'est-ce pas? dit Hermann à mi-voix en se tournant vers
l'ambassadeur de la République française. L'Angleterre vient d'inventer,
ou presque, une nouvelle espèce de révolutions: celles où les peuples
seront polis et les princes résignés. Une révolution ne sera plus qu'une
lutte de courtoisie entre les vainqueurs et les vaincus. Les coups de
chapeau y remplaceront les coups de fusil. Cela est d'un excellent
augure.
Il essayait de rire, un peu nerveux pourtant.
Les danses ne purent reprendre. La fête était finie.
VIII
Arrivée à la gare de Marbourg-nord, où elle était censée prendre le train
de Birsen (le marquis de Frauenlaub habitait aux environs de cette ville),
Frida se mêla un instant à la foule dans la salle des Pas-Perdus,
redescendit dans la cour, échangea un signe d intelligence avec un vieux
cocher à grosse moustache grise et monta dans sa voiture.
La nuit approchait. Quand la voiture eut franchi la zone fuligineuse et
triste des cheminées d'usine et des terrains vagues, elle entra dans une
grande plaine tachetée de bouquets d'arbres et toute veloutée par la
douceur du soir.
Et Frida se souvint.
Cette plaine lui en rappelait d'autres, très loin, là-bas, en Courlande,
où elle avait passé son enfance. Un vieux château au milieu des bruyères,
des bois et des étangs. Sa mère, la comtesse de Thalberg, passait les
journées, étendue sur une chaise longue, à lire des romans français. Son
père était presque toujours à Pétersbourg. Frida avait su depuis qu'il y
menait une «fête» effrénée et morne, jouant un jeu de fou, et que c'était
pour cela que l'immense domaine diminuait tous les ans de quelques fermes
vendues.
Frida, abandonnée aux soins des serviteurs, vivait dehors, dans les champs,
parmi les moujicks. Ils étaient ses amis; ils l'adoraient à cause de sa
pâle beauté diaphane de madone-enfant et de sa bonté de petite fille élue.
Une petite mendiante sans parents, Annouchka, de deux ou trois ans plus
âgée qu'elle, s'était éprise pour Frida d'une passion absolue, d'un amour
obéissant de bon chien. Maigre, criblée de taches de son, les yeux
luisants à travers des cheveux en broussailles, les pieds nus, traînant
des haillons sans couleurs, ce qu'Annouchka avait de mieux, c'était une
grande bouche meublée de petites dents courtes qu'elle montrait
continuellement. Oh! les bonnes parties que Frida avait faites avec ce
guenillon! Quand il faisait trop mauvais temps, les deux petites filles se
réfugiaient dans les greniers. Il y avait de vieux livres jetés dans un
coin. C'était la _Vie des Saints_, des volumes dépareillés de Gogol, un
vieux petit livre à tranches rouges, qui contenait des anecdotes traduites
du français sur le XVIIIe siècle. La plus belle commençait ainsi: «Au
temps où madame de Pompadour régnait sur la France...» Frida lisait tout
haut. Roulée à ses pieds, en boule, Annouchka l'écoutait avec extase...
Puis Frida tombait malade: la petite vérole, la fièvre, le délire... Et la
seule vision qui lui était restée de tout cela, c'était Annouchka à son
chevet, remuant des tisanes, Annouchka accroupie par terre, Annouchka à
cheval sur le petit lit, tenant les mains de son amie, doucement et
pourtant de toutes ses forces, et l'empêchant de se gratter la figure. On
avait dit à Annouchka que, si la malade se grattait, elle deviendrait
laide, et la petite sauvage veillait sur la beauté de sa maîtresse, comme
un gnome sur un trésor.
Le jour où Frida commençait à aller mieux (c'était en mai, et il y avait
des raies de soleil sur la couchette), Annouchka apporta des brassées de
fleurs et des balles de coucou. Les deux amies jouaient à se jeter ces
balles. Frida était si faible encore qu'elle les laissait souvent tomber;
Annouchka les ramassait dans les coins, sous les meubles, avec une agilité
de chat; et cela amusait la convalescente.
Au sortir de sa longue maladie, la madone-enfant se retrouvait plus proche
de sa compagne et presque aussi simple qu'elle. Très gravement, les
petites échangeaient leurs souvenirs:
--Te rappelles-tu, Annouchka?
--Oh! oui, mademoiselle.
Maintenant, c'était Annouchka qui se rappelait le mieux les belles
histoires du grenier, et c'était Frida qui les lui demandait et qui
écoutait à son tour.
--Et cette autre, Annouchka, tu sais bien... où ça parlait de madame de
Pompadour...
Et Annouchka commençait:
--Au temps où madame de Pompadour régnait sur la France...
Un jour, Annouchka ne vint pas. En soignant sa jolie maîtresse, elle avait
pris son mal. Elle mourait quelques jours après.
Frida pleura longtemps l'humble camarade qui lui avait donné sa vie. Comme
elle était déjà, à neuf ans, très réfléchie et très singulière, elle
comprit ce qu'il y avait d'admirable dans ce naïf sacrifice. Elle se
promit d'être toujours bonne pour les pauvres gens, de leur rendre, par
tous les moyens qui seraient en elle, ce qu'elle avait reçu de l'enfant
vagabonde au grand coeur. L'impression lui resta, ineffaçable, des
puissances de dévouement et d'abnégation que recèle souvent l'âme de ceux
qui, ne possédant point les biens de la terre, n'en sont pas possédés.
Déjà, elle s'habituait à comparer la simplicité de coeur de ses amis les
moujiks (elle les croyait tous bons) à l'orgueil et à la sécheresse des
gentilhommes et des dames qui venaient, de loin en loin, visiter sa mère
et devant qui elle se sentait toute gênée. Ainsi la mémoire de son amie la
pauvresse sanctifiait Frida. Elle se savait jolie; mais cette beauté, pour
laquelle une autre était morte, elle s'appliqua à s'en détacher. Elle
répudia dès lors toutes les habiletés de la coquetterie féminine, et son
étrange pouvoir de séduction s'accrut d'autant.
A cette époque, deux catastrophes soudaines bouleversaient la maison de
Thalberg.
Le grand-père de Frida, le prince Kariskine, impliqué dans une
conspiration nihiliste,--coupable seulement, en réalité, d'une complicité
sentimentale et qui s'arrêtait fort en deçà du consentement à la
«propagande par le fait»--était envoyé en Sibérie. Ce grand-père, Frida
avait souvent entendu sa mère parler de lui, avec un respect mêlé
d'inquiétude et de blâme, comme d'un homme excellent, mais occupé de
choses secrètes et dangereuses, comme d'un «rêveur». Un «rêveur», elle ne
savait pas bien ce que cela voulait dire, mais elle devinait que cela
devait signifier quelque chose de distingué et de généreux. Deux ou trois
fois, le prince Kariskine était venu à Thalberg... Frida l'avait aimé à
cause de sa belle barbe blanche et des histoires qu'il contait. Une fois,
il avait emmené Frida et Annouchka faire avec lui une longue promenade. Et,
comme Annouchka baisait à chaque instant les mains de sa jolie maîtresse,
qui se laissait faire indolemment, habituée à cette adoration, le
grand-père avait dit:
--Pourquoi n'embrasses-tu pas ton amie?
Et Frida avait embrassé Annouchka, en s'efforçant un peu.
En même temps que le prince Kariskine était condamné, la ruine du comte de
Thalberg se consommait: on vendait les restes du domaine. Le comte
laissait à sa femme et à sa fille cinquante ou soixante mille roubles. Et
il s'en allait en Amérique, pour y chercher fortune.
La comtesse supportait ces désastres assez tranquillement, protégée et
comme étoupée par sa mollesse de nature. Elle s'installait à Pétersbourg
dans un petit appartement, retrouvait quelques parents, d'ailleurs peu
empressés, retombait bientôt dans son inertie de dormeuse et de liseuse de
romans. Mais Frida étouffait: elle regrettait sa libre vie et ses amis les
moujiks. Puis un irrésistible désir s'emparait d'elle: revoir, ne fût-ce
qu'une fois, son grand-père. Elle ne pensait qu'à lui; elle se le figurait
chargé de grosses chaînes et couché sur la paille dans un trou noir, comme
les prisonniers des contes et des mélodrames, et le coeur de l'enfant se
gonflait d'un amour et d'une pitié qui lui faisaient mal, affreusement
mal. Elle en dépérissait. Elle insista si fort et si longtemps que la
comtesse moins par piété filiale que par l'incapacité de résister à de
continuelles supplications, séduite aussi peut-être par la couleur
romanesque de la démarche, demanda et obtint la faveur d'aller visiter son
père à la maison de force.
Si elle avait su! Frida avait voulu partir sur-le-champ, malgré la saison.
Oh! le dur et interminable voyage! Les journées et quelquefois les nuits
passées dans le glissement muet des traîneaux ou le cahotement de
primitives charrettes, à travers l'infini blême des steppes, où semblait
s'appuyer un ciel bas et roux! Les heures d'attente dans les tourbillons
de neige, la menace des loups faméliques, les misérables gîtes dans de
petites villes noires, en bois et en briques, aplaties le long de grands
fleuves obstrués de glaçons!... L'enfant paraissait ne rien sentir, l'âme
tendue tout entière au but du voyage. Mais, un jour, elle tombait malade
en route. Elle fut recueillie dans une hutte isolée de Kirghiz. L'homme
chassait les martres; la femme portait le produit de la chasse à la ville
la plus proche, qui était à trente verstes de là, et, à la belle saison,
menait paître trois chèvres dans les plis de terrain où un peu d'herbe
essayait de pousser. Cette femme s'éprit d'une subite tendresse pour cette
petite étrangère jetée là par le hasard et que, guérie, elle ne reverrait
jamais plus, et elle la soigna avec une maternelle passion; cependant que
la comtesse, tapie sous des peaux dans un coin de la hutte, lisait un
roman de Gaboriau. Encore une Annouchka que cette pauvresse kirghize! De
quel coeur, en la quittant, Frida l'avait embrassée, la bonne sauvage!
La fin du voyage fut plus facile, car le printemps était venu, un
printemps d'extrême Nord, soudain et presque brutal, et bientôt brûlant
comme un été. Après des stations dans les bureaux de la petite ville
voisine, Frida et sa mère étaient conduites à la maison de force. Une
haute palissade formée de pieux énormes, carrée, sur un plateau nu. A
l'intérieur, de longues constructions de bois, très basses, dans une vaste
cour; çà et là, des sentinelles en marche, l'arme sur l'épaule. Les
visiteuses furent introduites dans une cahute en planches, à côté de la
poterne. Un soldat amena le prince Kariskine.
Frida se jeta dans ses bras:
--Ah! mon grand-père! mon cher grand-père!
Le prisonnier effleura à peine le front de l'enfant. Il n'avait pas
soixante ans quand il était arrivé à la maison de force; il en paraissait
maintenant quatre-vingts. Une année de Sibérie avait fait de lui une loque
humaine. Ses yeux étaient morts, sa barbe jaune comme celle d'un vieux
pauvre. Tandis que la comtesse, oubliant de le questionner sur lui-même,
lui faisait, d'une voix molle, le récit bavard des incidents du voyage,
Frida considérait le vieillard avec un effarement douloureux, regardait sa
veste et son pantalon de gros drap, moitié gris et moitié bruns, et
remarquait que ce qui lui restait de cheveux était rasé d'un côté. Et une
question lui montait aux lèvres, une question qu'elle ne put enfin retenir:
--Grand-père, dit-elle, vous n'avez donc pas de chaînes?
Le vieillard prit la main de l'enfant et lui fit tâter, sous les jambes de
son pantalon, quatre tringles épaisses réunies entre elles par trois
anneaux, et, d'une voix sourde et basse et comme déshabituée de la parole,
il lui expliqua comment à l'anneau central s'attachait une courroie, nouée
par l'autre bout à une ceinture bouclée sur la chemise.
Et, tout à coup, Frida éclata en sanglots. Et, devant cette douleur
d'enfant, le vieux Kariskine sentit ses yeux taris se mouiller et se
rouvrir dans son coeur, sous le bloc de désespoir morne dont il avait cru
la sceller, la source des tendresses. Il serra sa petite-fille contre sa
poitrine et, sanglotant avec elle, il la couvrit longtemps de baisers.
--Ah! ma chérie! gémissait le pauvre homme, pourquoi es-tu venue? Pourquoi
es-tu venue, petite Frida?...
Cette scène décida de tout l'avenir moral de mademoiselle de Thalberg. Aux
yeux de la petite fille ignorante, qui savait seulement que son grand-père
était bon et qui ne concevait même pas comment il pouvait être coupable,
les mots de «gouvernement», de «pouvoirs politiques» signifièrent, dès
lors, une force injuste et oppressive, qu'elle se mit à haïr de toute son
âme. Et, plus tard, quand elle ne fut plus une enfant, elle garda une
instinctive prévention contre toute autorité, une tendance à confondre
dans une même haine les rois, empereurs ou gouvernants et les «méchants»
qui avaient tant fait souffrir son grand-père.
Un an après le voyage à la maison de force, la comtesse de Thalberg
habitait une triste petite ville du nord de la Prusse, où elle avait été
appelée par une amie. Frida suivait des cours dans un pensionnat fréquenté
par des filles de hobereaux, de magistrats et d'officiers. Là, pour la
première fois et à sa grande surprise, le charme qui était en elle et qui,
sans efforts, lui gagnait les coeurs, cessa brusquement d'agir. Les
maîtresses, protestantes rigides, se défiaient de cette élève rêveuse, qui
était sans doute exacte à tous ses devoirs, mais en qui elles devinaient
une indiscipline secrète, une pensée qui leur échappait. La délicatesse de
sa beauté et la vivacité de son intelligence excitaient la jalousie de ses
compagnes. Peut-être ces fillettes, un peu lourdes, lui auraient-elles
pardonné et même auraient-elles subi sa grâce si Frida avait eu l'esprit
fait comme elles; mais la nouvelle venue les irritait, sans le savoir, par
de précoces libertés de jugement, des moqueries de jeune barbare sur les
«convenances» aristocratiques et bourgeoises, sur celles même qui leur
semblaient le plus considérables. Toutefois, on la laissait à peu près
tranquille, par égard pour sa naissance et son rang, et l'antipathie
générale qu'elle inspirait n'allait pas jusqu'à la persécution.
Mais, un jour, cela changea. Les élèves se chuchotaient un secret; une
conspiration s'organisait sous la direction d'une robuste rougeaude de
douze ans, fille d'un président de tribunal. C'était en hiver; la neige
était épaisse. On s'amusa d'abord à édifier une forteresse de neige dans
la cour de récréation. Frida, sans défiance, prit part à ce travail. Quand
il fut terminé, la rougeaude poussa brutalement Frida dans la forteresse:
--En Sibérie, la nihiliste! En Sibérie!
L'enfant résista. Les fillettes féroces, avec une lâcheté de foule,
l'envoyèrent rouler dans la neige.
--En Sibérie! comme son grand-père!
Elles avaient su que Frida était la petite-fille du prince Kariskine. Et
toutes ces petites Poméraniennes râblées, rejetons de fonctionnaires et de
gendarmes, poussées d'un instinct héréditaire et excitées comme si déjà
elles sauvaient, elles aussi, la société, poussaient, bousculaient
l'enfant fragile, la criblaient de boules de neige méchamment pétries.
Frida ne résistait plus. Blottie contre le mur, elle attendait, avec une
patience farouche, la fin de son supplice. Elle eut une minute singulière.
Les yeux fermés, la tête enfouie dans son châle de laine et protégée par
ses deux bras, immobile sous la mitraille de neige, elle songea qu'elle
était, en effet, «comme son grand-père», qu'elle était persécutée, comme
lui, parce qu'elle avait une âme différente des autres et des pensées
inconnues de ceux qui forment, en tous pays, la «société régulière». Elle
s'exaltait dans un sombre orgueil. Une insurgée s'ébauchait en elle. A
travers l'immensité des steppes, elle communiait avec l'aïeul qui
souffrait là-bas, dans la maison des morts, et, de loin, elle lui envoyait
un grand baiser d'amour...
... La comtesse et sa fille quittèrent la ville, et, dès lors, elles
menèrent, en Allemagne, en Autriche, en Italie, une vie déracinée de
cosmopolites. Madame de Thalberg devenait incapable de se fixer, de se
faire un foyer; elle n'en éprouvait même plus le besoin. Sa paresse
ambulante aimait à rouler par les chemins, trouvait un plaisir dans cette
existence sans attaches, dans cette vie de sleepings et d'hôtels, dont le
spectacle changeant la défendait de l'ennui et qui, la dispensant de tout
devoir et de tout souci d'intérieur, lui ménageait juste ce qu'il faut de
_home_ pour lire, dormir et rêvasser.
Ce vagabondage international avait pour Frida un double effet. D'une part,
l'enfant s'élevait elle-même, se développait sans contrainte, ignorait les
préjugés et les conventions que comportent la vie sédentaire et le
classement dans une société assise; elle recueillait peu à peu, sur le
vaste monde et les divers aspects de l'humanité, des notions éparses et
incomplètes, mais variées et sincères; elle prenait l'habitude de ne
s'étonner de rien. Mais, d'autre part, ces continuels déplacements lui
interdisaient les longues et sérieuses affections, ne lui permettaient que
de superficielles relations avec des errants comme elle; le provisoire des
malles jamais entièrement défaites ne lui laissait pas le temps de donner
son coeur, soit à une personne, soit à une idée. Et ainsi une puissance
d'aimer s'accumulait, inemployée, chez cette tendre petite fille et
l'agitait d'une vague inquiétude...
Cette façon de vivre avait rapidement dévoré les soixante mille roubles de
madame de Thalberg. Les deux femmes avaient eu des heures difficiles,
notes impayées, bijoux engagés. La comtesse opposait à tout une
inaltérable insouciance. Et, d'ailleurs, aux moments les plus désespérés,
des sommes arrivaient d'Amérique, quelquefois assez fortes, envoyées par
le comte, dont les affaires prospéraient.
Même, un jour, il écrivait aux deux femmes que, s'étant refait une fortune
suffisante, il se disposait à rentrer en Europe, et il les priait de
l'attendre à Marseille.
Elles l'y attendaient depuis deux mois, quand une lettre leur annonça que
le comte venait d'être subitement ruiné par un krach et que tout était à
recommencer.
... Nice, Monaco, Monte-Carlo... C'est l'époque dont Frida se souvenait
avec le plus d'amertume. Elle avait alors seize ans. La comtesse se mit à
la montrer, n'ayant plus de ressource que dans le mariage de sa fille.
Promenée dans cette société de joie où se mêlent les mondains, les hommes
d'argent, les aventuriers et les femmes déclassées, Frida vit de plus près
et détesta la sottise et la dureté des gens de plaisir. Elle crut de bonne
foi que ce qu'on appelle «le monde», c'était cela. Puis, comme elle était
belle et qu'on la soupçonnait pauvre, elle eut à subir des hommages dont
elle ne devina pas tout de suite la nature; elle eut à repousser des
offres ignobles de vieux, des assauts de rastaquouères et même, une fois,
des tentatives de mains brutales. Et cela la dégoûta pour longtemps de
rêver d'amour.
Cependant l'argent allait manquer; le comte ne donnait plus de ses
nouvelles. Frida entraîna sa mère à Paris, refuge des misérables.
Bien qu'il ne leur restât qu'une fort petite somme, elles descendirent
dans un _family-hotel_ du quartier des Champs-Elysées. Elles perdaient un
mois dans une attente désorientée, à chercher des leçons de piano ou à
faire des visites à des compatriotes découverts dans le _Tout-Paris_.
Visites inutiles, parfois humiliantes, d'où elles ne remportaient que des
promesses ennuyées ou de sèches aumônes. Il faut dire que, leurs bijoux
partis et leur garde-robe vendue, elles prenaient insensiblement une mine
d'aventurières pauvres.
Elles louaient alors une chambre dans un très modeste hôtel meublé des
Batignolles.
Du premier coup, Frida s'était trouvée prête à cette indigence qui
succédait si brusquement aux trains de luxe et aux riches hôtels
cosmopolites. Elle s'était mise à faire la cuisine, à raccommoder les
robes et le peu de linge qui restait aux deux femmes. A présent, elle
économisait leur dernier argent, l'argent d'une plaque de commandeur de
l'ordre de Saint-Vladimir, un vénérable bijou donné jadis à sa
petite-fille par le prince Kariskine. Même, pour que la comtesse oubliât
les heures, elle avait trouvé moyen de l'abonner, sur leurs derniers sous,
à un cabinet de lecture...
Mais vint un jour où les deux femmes pâtirent de la faim. Tandis que la
comtesse, tassée dans un coin de la mansarde, sous une fourrure pelée,
s'absorbait dans la lecture des _Mystères de Paris_, Frida descendit dans
la rue, errant à l'aventure. La nuit tombait. Des passants l'abordèrent
avec des paroles insultantes... Elle eut un suprême soulèvement de tout
son être contre cette société où l'on peut mourir de dénuement sans que
personne s'en doute ni s'en soucie et où elle savait que, sa fierté le lui
eût-elle permis, elle ne pouvait, étant belle, tendre la main sans être
outragée... Et sous sa haine sourdait une espèce de joie mystique à se
sentir la soeur ignorée de tant d'autres victimes, à songer que sa
détresse particulière accroissait pour sa part la dette atroce du vieux
monde et contribuerait sans doute à hâter l'oeuvre d'une Justice cachée
qui se réserve, mais qui n'oublie rien et qui dresse ses comptes... Ces
bizarres idées s'agitaient confusément en elle... Et elle se rappelait des
choses: les petites bourgeoises allemandes qui l'avaient lapidée de neige
durcie, et le martyre de son grand-père, et les famines de paysans dont
elle avait entendu parler dans son enfance... Et, se croyant près de
mourir, tout son coeur défaillant sombrait dans une immense pitié amère
pour l'innombrable et sainte assemblée des souffrants de tous les pays et
de tous les siècles...
Ses forces s'en allaient. Les jambes molles, les tempes bourdonnantes,
elle regagna la maison.
Dans l'escalier, elle rencontra une femme en noir, qui se rangea pour la
laisser passer.
Cette femme était laide, avec un air de bonté qui faisait aimer sa figure.
Elle ressemblait à certaines vieilles religieuses vulgaires et bouffies,
sans âge, mais dont les yeux et toute l'allure expriment la certitude et
la charité.
Frida montait péniblement, en s'accrochant à la rampe. La femme en noir la
considéra un instant; en trois enjambées,--des enjambées d'homme ou de
cantinière,--elle la rejoignit sur le palier et lui mit brusquement dans
la main une pièce blanche, en murmurant d'une grosse voix très douce:
--Je vous en prie! Je vous en prie!
Et elle redescendit, sans donner à la jeune fille le temps de lui répondre.
C'était Audotia Latanief. Impliquée, huit ans auparavant, dans l'affaire
qui avait valu au prince Kariskine sa déportation en Sibérie, elle s'était
réfugiée à Paris, où elle travaillait «pour la cause». Elle habitait la
même maison que Frida; elle y occupait deux petites pièces garnies de
meubles d'ouvrier et de piles de brochures et de journaux entassés le long
des murs.
Le lendemain, Frida, qui s'était informée, vint remercier sa bienfaitrice.
Elle lui conta son histoire. Audotia, en dépit de son cosmopolitisme, ne
put apprendre sans émotion que Frida était sa compatriote. Et, quand elle
sut de qui Frida était la petite-fille, elle l'embrassa maternellement.
--Mon enfant, dit la vieille révolutionnaire, je parlerai de vous à la
duchesse.
Une récente amie d'Audotia, cette inquiète et théâtrale duchesse de
Montcernay, dont les fantaisies généreuses occupaient tout Paris. Très
supérieure par les sentiments à la vie de luxe, de représentation mondaine,
de préjugés décents et de bienfaisance tempérée, bref, à toute la pauvre
vie de grande dame que son nom et sa fortune semblaient lui imposer, elle
n'avait pu s'y tenir longtemps. Elle avait commencé, un peu banalement,
par «encourager les arts» et avait fait elle-même de médiocres tableaux et
d'assez méchants vers; puis elle avait bravement sacrifié quelques
millions dans de vagues entreprises de politique sentimentale et de
démocratie évangélique. Enfin, elle s'était ruée dans la philanthropie,
bâtissant des orphelinats et des maisons de retraite d'une tenue et d'un
aménagement aussi coûteux que les écuries de courses d'un lord et où
chaque tête de gueux représentait cinq mille francs de rente. Mais,
d'autre part, elle tenait à payer de sa personne, contentait chaque matin
son besoin d'émotion en visitant elle-même, son coupé attendant à la porte,
les maisons de misère, et c'était au chevet d'une femme d'ouvrier
qu'Audotia l'avait rencontrée.
--Elle est mon amie, disait Audotia. Elle n'accepte pas la vérité tout
entière, mais elle a bonne volonté.
... Soit par la protection de la duchesse, soit par les démarches
d'Audotia, qui, toujours dehors, menait la vie la plus activement
mystérieuse et avait, on ne sait comment, des relations dans tous les
mondes, Frida trouva enfin quelques leçons d'allemand et de piano, tout
juste de quoi vivre. Elle connut les courses d'un bout à l'autre de Paris,
les petits pains broutés en marchant, les bottines crottées, le méchant
waterproof inondé par les gouttières du parapluie, et les attentes aux
stations d'omnibus. Elle fut plus que résignée; elle était fière de
travailler, et, de plus en plus, toutes les impressions qui lui venaient
du dehors se transformaient chez elle en mouvements de compassion et de
charité. Dans la foule qui remplit les omnibus et les tramways, de pauvres
figures la faisaient longtemps rêver; elle devinait, à l'inspection des
traits et des manières et reconstituait des existences d'humble labeur et
de sacrifice et, remuée par ses propres imaginations, silencieusement elle
se fondait en sympathie pour ces inconnus. Et, comme, dans ces
coudoiements de rue et de voiture publique, tout le monde était, à
l'occasion, bon et obligeant pour elle à cause de sa grâce et de son joli
visage, elle s'émerveillait de trouver le peuple si doux.
En même temps, elle s'éprenait pour Audotia d'une affection passionnée. Et,
de son côté, la voyant si ingénue, si vaillante et si fragilement belle,
Audotia se mettait à l'adorer. Et, dans cette tendresse, il y avait de la
maternité et du respect, quelque chose des sentiments du grand prêtre pour
le petit roi Joas ou d'un vieux religieux pour un jeune novice dont il
attend beaucoup, comme si, en effet, la vieille socialiste eût peu à peu
conçu la pensée de former Frida pour de grandes choses.
Un matin, les journaux annoncèrent la mort du prince Kariskine. Quelques
jours après, Audotia dit à sa jeune amie:
--Venez avec moi ce soir.
Elle la conduisit dans une réunion publique où l'on devait délibérer sur
les mesures à prendre pour le prochain anniversaire du 18 Mars. Mais le
véritable objet de la réunion était de prononcer et d'entendre des paroles
généreuses et violentes, pleines de colère et de rêve...
Audotia prit la parole. Avec une éloquence, de sermonnaire, une diction
monotone et chantante qu'une flamme intérieure échauffait graduellement,
elle fit une sorte d'oraison funèbre du compagnon Kariskine. Elle dit sa
vie et les sacrifices qu'il avait faits à la cause; elle raconta ses
souffrances dans la maison de force. «Or, quel était son crime,
compagnons?» Et elle énuméra ses vertus: elle dit son humanité, sa
simplicité, sa haine de l'injustice, son désintéressement, sa douceur
enfantine; elle cita des anecdotes, et, tout à coup:
--J'en atteste sa petite-fille, ici présente!
Tous les yeux se tournèrent vers Frida, assise près de l'estrade, sur
l'une des banquettes latérales. En robe noire tout unie, couronnée de sa
chevelure rousse flambante, la bouche entr'ouverte sur ses petites dents,
elle avait sur son fin visage la lueur des émotions profondes. Des larmes
descendaient de ses yeux pâles, et elle ne savait pas si elle pleurait de
douleur en pensant à son grand-père ou de joie à se sentir aimée de tous
ces coeurs à la fois...
Audotia la mena à d'autres assemblées; non point à celles où elle
prévoyait des luttes ou des explosions trop fortes de bêtise ou de
férocité, mais seulement aux réunions qui ressemblaient un peu à des
cérémonies religieuses et où il s'agissait d'honorer des martyrs ou de
célébrer des anniversaires. D'ailleurs, le vague des doctrines d'Audotia
lui permettait d'être également à tous les partis révolutionnaires, et
tous l'appelaient à leurs assises, parce qu'elle était pour tous la voix
qui entraîne, qui maudit, qui bénit, qui exalte et réchauffe, qui fête les
saints et qui solennise les souvenirs, la prêtresse officiante et la
prophétesse...
Frida se plaisait dans ces réunions. Au commencement, la grossièreté de
plusieurs de ses nouveaux frères, l'odeur, les mains noires, les barbes
douteuses avaient mis sa délicatesse à une assez rude épreuve. Mais elle
s'était fait honte de sa répugnance comme d'un sentiment bourgeois et bas;
elle s'était contrainte à aimer les misérables tels qu'ils sont. Cet
effort était servi par un optimisme candide et infini et par le don
précieux de ne voir et de ne reconnaître le mal et la laideur que
lorsqu'il n'y avait vraiment pas moyen de faire autrement. Si, par hasard,
elle découvrait, malgré elle, qu'il y avait parmi les compagnons bien des
brutes méchantes, elle songeait: «Ce n'est pas leur faute, ils sont si
malheureux!» Mais elle n'était que peu exposée à ces cruelles découvertes.
Car sa grâce agissait, à son insu, même sur les plus grossiers et les plus
stupides: on se surveillait devant elle, on l'entourait d'égards à cause
de son grand-père le martyr; elle était populaire dans les clubs; elle
était la petite vierge charmante de la revendication sociale et elle
jouissait innocemment de cette gloire.
Le monde révolutionnaire lui apparaissait donc comme une idyllique
assemblée de frères. Elle croyait chaque jour davantage à la bonté des
pauvres. Des théories exposées dans les clubs elle ne retenait que ce qui
pouvait servir d'aliment à sa crédule générosité. Collectivisme,
possibilisme, communisme, anarchisme même, elle n'était point troublée par
la contradiction des doctrines: elle ne voyait que ce qu'elles avaient de
commun: un rêve de société fraternelle et juste. Et ce qui la séduisait
dans la cité future, c'était précisément ce qu'elle contenait de chimère
morale: c'était qu'elle ne pût s'établir et subsister sans une immense
bonne volonté de tous les hommes. Et parce que Frida était capable, pour
sa part, des vertus qui seules eussent rendu cette utopie réalisable, elle
la croyait réalisable en effet. Rêve d'égoïsme brutal chez la plupart des
«compagnons», le socialisme était pour elle un rêve de sacrifice.
Ce qui l'attirait aussi, c'était ce qu'il y a de religieux dans l'état
d'esprit créé par la foi socialiste chez les hommes qui ne sont pas
méchants. Car c'est bien une foi. Frida était parfaitement insensible aux
objections. Comment ces choses rêvées arriveraient-elles? Elle ne savait;
mais ces choses _devaient_ arriver. Les plus savants disaient: «C'est la
loi de l'évolution», comme on dit dans d'autres religions: «C'est la
volonté de Dieu». La disposition d'âme des communistes vertueux n'est
peut-être pas fort différente de celle des premiers chrétiens, quand ils
attendaient une cité de Dieu terrestre et croyaient à son proche avènement,
quoique le monde romain opposât assurément autant d'obstacles à leur
songe que notre monde peut en opposer au songe des révolutionnaires.
Outre la foi et l'espérance, Frida retrouvait un culte. Les cérémonies des
réunions publiques, avec homélies, mémento des saints, célébration des
dates sanglantes ou glorieuses, étaient ses messes et ses vêpres. Cette
fille sans patrie et, jusque-là, sans religion (de bonne heure elle avait
renoncé aux croyances et aux pratiques de l'orthodoxie russe) rencontrait
ainsi, dans le rêve socialiste, une religion complète, où pouvaient se
satisfaire tous les besoins de son imagination et de son coeur. Et elle
s'exaltait d'autant plus dans sa foi que cette Église révolutionnaire dont
elle faisait partie vivait à demi dans le mystère, avait des airs d'Église
persécutée ou, du moins, réprouvée par la société régulière, rejetée en
dehors d'elle et un peu conspiratrice et souterraine...
C'est à ce moment que «la duchesse» fit proposer à Frida une place de
demoiselle de compagnie chez la comtesse de Winden, dont le mari était
conseiller à l'ambassade d'Alfanie.
Frida refusa d'abord, malgré les supplications de sa mère. Madame de
Thalberg n'avait point désapprouvé les idées nouvelles de Frida. Passive
et molle, la bonne dame était devenue elle-même vaguement révolutionnaire,
en haine de sa pauvreté, tout comme elle fût demeurée conservatrice,
chrétienne orthodoxe, et fidèle au tsar si elle eût continué à couler ses
jours vides dans son domaine de Courlande. Mais c'est aussi pourquoi elle
ne comprenait pas que Frida repoussât cette occasion de sortir de la vie
médiocre qu'elles menaient et de rentrer «dans leur monde».
Audotia intervint:
--Acceptez, dit-elle à Frida. Vous le devez, pour votre mère.
Frida se soumit. Elle n'était pas depuis une semaine chez la comtesse de
Winden, quand le prince Hermann l'y rencontra.
Un prince royal! L'héritier présomptif d'une monarchie absolue! Il ne
pouvait inspirer à Frida que des sentiments de défiance et d'aversion. Et
pourtant, deux mois plus tard, Frida était en Alfanie, réconciliée avec
son grand-oncle, le marquis de Frauenlaub, qui, depuis l'aventure du
prince Kariskine, l'avait reniée, elle et sa mère; madame de Thalberg,
installée auprès du vieux gentilhomme (elle devait y mourir peu après,
sans autre regret que de n'avoir pas achevé la lecture de son dernier
roman), et Frida introduite à la cour, en qualité de demoiselle d'honneur
de la princesse Wilhelmine.
Comment tout cela s'était-il fait?
Frida, cependant, s'était crue obligée de résister aux offres d'Hermann.
Elle était allée consulter Audotia. Mais sa vieille amie, après l'avoir
interrogée sur le prince, lui avait dit:
--Allez. Il le faut. Nous nous reverrons un jour, peut-être... Ne
m'écrivez point: c'est inutile.
Et Frida n'avait plus entendu parler d'Audotia jusqu'au jour où celle-ci,
venue secrètement à Marbourg pour y répandre la bonne parole, avait été
arrêtée dans une émeute de grévistes.
Elle comprenait à présent ce silence et pourquoi la vieille femme, en la
quittant, ne l'avait chargée d'aucune mission, ne lui avait même donné
aucun conseil. Suprême habileté! Rien qu'en aimant le prince, rien qu'en
se montrant à lui telle qu'elle était, en lui montrant peu à peu son coeur
et sa pensée dans des conversations que le léger mystère et la rareté de
leurs rencontres faisaient plus significatives et plus précieuses pour
tous deux, Frida exerçait sur Hermann une influence très douce et très
puissante. Dans cette liaison non définie, amoureuse et parfaitement
chaste, l'intelligence spéculative du prince philosophe s'était laissé
lentement pénétrer et envahir par la sentimentalité intrépide de sa petite
amie. Il était tout près de la croire plus clairvoyante dans sa candeur
enthousiaste que les politiques et les économistes, et déjà il inclinait à
admettre que la meilleure solution des éternels problèmes sociaux c'était
peut-être encore la bonté confiante, la charité audacieuse et l'appel au
coeur de tous les intéressés, si folle que parût la tentative.
Et maintenant, tandis que la voiture roulait dans les bois et que, de
chaque côté, les arbres traversaient en fuyant le reflet des deux
lanternes, Frida songeait qu'une heure solennelle était venue, qu'elle
possédait l'âme de celui qui tenait dans sa main le sort d'un peuple, que
ce peuple allait donc être heureux par elle, et que ce rôle sublime et
secret, toutes les aventures de sa vie l'y avaient préparée et façonnée,
comme par une merveilleuse prédestination.
La voiture longea un mur gris, masqué de broussailles, puis s'arrêta
devant une grille. Une fille en camisole vint ouvrir, qui dit au vieux
cocher:
--Bonsoir, grand-père.
La voiture entra, suivit une allée tournante et déposa la voyageuse à la
porte d'un pavillon assez vaste, à toiture basse, et entouré d'une
terrasse à balustres de pierre.
--Avez-vous fait un bon voyage, madame? demanda la fille.
--Merci, Kate. Ma chambre est prête?
--Oui, madame.
Frida ouvrit sa fenêtre. Les massifs du parc et, par delà, les cimes
immobiles de la forêt dormaient sous le ciel laiteux. Nul bruit qu'un
froissement de feuilles ou la fuite d'une bête nocturne. La pensée de
Frida devenait religieuse dans ce silence et cette sérénité. Et son coeur
se gonfla d'une espérance infinie.
IX
On lisait dans les «échos» du _Figaro_ et du _Gaulois_, à la date du 10
septembre 1900:
«Chasse à courre, hier, à Montclairin, chez le baron Issachar. Son Altesse
royale le prince Otto d'Alfanie conduisait la chasse. Les honneurs du pied
ont été faits à la duchesse de Beaugency. Le soir, un grand dîner
réunissait les hôtes du baron dans la célèbre galerie des Primatice.
Remarqué, parmi l'illustre assistance, le marquis de Baule, le baron et la
baronne Onan, le comte et la comtesse de Messas, le vicomte de Mizian, le
duc et la duchesse de Villorceau et M. Dubois (de l'Eure).
Généralement, les «échos» de ce genre revenaient à Issachar, tout compte
fait, à deux ou trois cent mille francs: soit cinquante mille environ pour
l'ensemble des frais de réception, et, chaque soir, une quarantaine de
mille francs pour le jeu du prince Otto. Or, le prince avait coutume,
depuis des années, de passer toute une semaine à Montclairin, tant il
avait d'amitié pour le baron.
Jusque-là, Issachar n'avait pas trouvé que ce fût trop cher. Être
publiquement l'ami d'un prince, et non pas d'un prince à la douzaine, mais
d'un prince pour de bon, héritier possible d'une vraie et très antique
couronne, cela valait bien quelques sacrifices. Il n'avait pas l'âme
médiocre et il savait payer royalement ses amitiés royales, le petit juif
tenace, aux ambitions illimitées, dont les plus viles souplesses n'avaient
jamais été que les servantes secrètes d'un immense orgueil. Trente ans
auparavant, il débutait par être l'homme d'affaires d'une fille célèbre
par son économie, Berthe de Chatou. Il épousait ensuite une ancienne
gérante de _family hôtel_, un peu plus que mûre, mais qui avait «la forte
somme». Ah! comme il l'avait fait fructifier! Il disparaissait pendant dix
ans. Il «travaillait» quelque part, en Asie Mineure. Un coup formidable
sur de lointains chemins de fer. Il réapparaissait avec cinquante
millions. Il les avait quintuplés, disait-on, dans la banque. Il était
démocrate-conservateur, abondant en aumônes, pourvu qu'elles fussent
publiques, protecteur «éclairé» et bruyamment généreux des lettres et des
arts. Mais, surtout, ce circoncis était dévoré d'amour pour le trône et
l'autel. Son rêve suprême était d'être «du monde», et du plus haut et du
plus étroit, du monde du «faubourg» ou de ce qui reste du «faubourg». Et,
comme son snobisme confondait volontiers la vie aristocratique avec les
conventions des moeurs sportiques et pseudo-élégantes, il était devenu
l'homme «correct» par excellence, d'une correction implacable,
divertissante par le sérieux qu'il y apportait. Froid, gourmé, sobre de
gestes, ultra-anglais de costume et de tenue, il avait, dans la coupe de
sa barbe et de ses vêtements et dans l'aspect empesé et mécanique de toute
sa personne, la rigidité d'un dessin linéaire.
Bien naturelle, cette marotte d'Issachar. Si la noblesse est morte en
France, du moins comme classe politique, elle vit encore, et plus que
jamais sans doute, comme caste mondaine. Et la superstition qu'elle
inspire aux parvenus est peut-être d'autant plus forte que son prestige ne
repose plus sur aucune puissance effective, mais sur des souvenirs, des
conventions vides, un pur néant. Elle existe d'autant plus, en un sens,
qu'elle ne survit à l'organisation sociale qui était sa raison d'être que
par l'opinion qu'elle garde d'elle-même. Pénétrer dans ce monde-là, qui
est resté très fermé en théorie, et surtout être soi-même de ce monde-là,
cela, devient, pour les gens comme le baron, la seule chose désirable
parce que c'est la seule qui leur soit un peu difficile. Ils ont tout le
reste excepté cela; alors ils veulent avoir cela aussi, C'est un prurit,
c'est une rage, qui rend les plus insolents capables de toutes les
platitudes et qui fait que les plus rapaces jettent leur argent par les
fenêtres.
C'est bien par les fenêtres que le baron jetait le sien, parce qu'au moins
cela se voit. Et puis, cet argent jeté à poignées et d'un air
d'insouciance, le baron savait toujours exactement où il tombait. Cet
homme, qui offrait aux musées nationaux des tableaux d'un million
reconquis sur l'Amérique à coups de surenchères, et qui, à chaque
catastrophe un peu retentissante,--inondation, incendie, grisou,
tremblement de terre,--s'inscrivait au _Figaro_ pour cent mille francs,
était chez lui le maître le plus dur, le plus strict, et méticuleux et
«regardant» comme une ménagère maniaque.
Non pas qu'il fût avare. Sauf en de rares minutes d'inadvertance où sa
juiverie native reparaissait à son insu, il n'aimait pas l'argent pour
lui-même, mais pour tout ce qu'il représente, pour la puissance dont il
est le signe et l'instrument. Et il ne manquait pas non plus d'une
certaine probité. Il avait, pour édifier son énorme fortune, trompé et
dépouillé une multitude de malheureux, mais de loin, par des voies
indirectes, sans voir leur ruine ni leurs larmes, et, enfin, ses victimes
n'avaient qu'à se défier et à se défendre, comme il se défendait, lui, et
comme il se déliait. A coup sûr, même au temps de sa misère, il n'aurait
jamais consenti, l'occasion s'en fût-elle présentée, à s'approprier «par
larcin furtivement fait» le portefeuille d'autrui, car cela, c'eût été
vraiment de l'argent mal acquis, étant prélevé sur une personne non
avertie, et n'étant point payé par une somme suffisante de travail,
d'énergie ou de patience. Mais la banque et l'industrie, c'était la
bataille, ce n'était point le vol. Tout cet or qu'il avait accumulé,
c'était le prix de son activité, de sa hardiesse de joueur, de son
imagination d'homme d'affaires, de sa supériorité intellectuelle. Et, sans
doute, comprendre et absoudre ainsi les «affaires», c'est proclamer, par
un détour, le droit du plus fort ou du plus rusé; c'est admettre que la
chasse à l'argent, au fond et malgré les apparences, se fasse dans les
mêmes conditions que la chasse à la proie des hommes de l'âge de pierre.
Mais cette considération eût peu frappé le baron Issachar. Il jugeait que
la morale des conquérants était assez bonne pour lui et que la noblesse
des rapines se mesure à leur entassement, aux risques courus pour les
entasser et à l'usage qu'en font les entasseurs.
Or, il pensait faire de son vaste butin un usage illustre. Il en
consacrait une partie à la fusion--déjà fort avancée--de l'aristocratie de
l'argent avec l'aristocratie de la noblesse; il avait l'hospitalité
fastueuse, le prêt facile aux gentilshommes décavés, et, enfin, depuis
plusieurs années, il avait la gloire d'approvisionner d'argent de poche un
des princes les plus en «en vue» d'une des plus vieilles monarchies
européennes.
Mais, tout de même, il finissait par trouver que cette gloire lui coûtait
gros et que le bénéfice de cette amitié princière restait par trop
purement «moral». Il calculait que, en outre de l'argent qu'il lui
laissait gagner au jeu, il avait, en huit ou dix ans, avancé au prince
tout près de douze millions. Et, en retour de ces services, lorsque,
l'année précédente, il lui avait exprimé discrètement le désir si naturel
d'obtenir la concession des mines de cuivre récemment découvertes en
Alfanie, il n'avait eu de Son Altesse qu'une réponse équivoque et
embarrassée. Le prenait-on pour dupe? Vraiment, on attendait de lui un
désintéressement trop proche de la sottise et dont il ne voulait pas, pour
son honneur, qu'on le crût capable. Et un peu d'amertume s'amassait en lui.
Et voilà que, le matin même du jour où il attendait l'arrivée du prince à
Montclairin, il trouvait dans son courrier une lettre de l'administration
de la Compagnie des chemins de fer de l'Est et une lettre de la vicomtesse
Moreno, accompagnées de deux factures.
Oh! des riens! La Compagnie de, l'Est réclamait le paiement de cinq mille
francs pour le wagon-salon qu'elle avait mis à la disposition d'Otto lors
de son précédent voyage en France. Elle avait d'abord envoyé la note au
prince, qui répondait simplement que «cela regardait le baron Issachar».
Quant à la vicomtesse Moreno, une assez grande dame, fort galante, venue
de Marbourg à Paris, un mois auparavant, avec Otto, elle s'était installée,
ainsi qu'il convenait à la maîtresse d'un prince, dans le plus bel
appartement de l'hôtel Continental. Huit jours après, Otto partait pour
Londres, après avoir donné à la vicomtesse un bijou de vingt-cinq louis,
mais sans régler la note de l'hôtel. Bref, il l'avait laissée en panne, et
fort empêtrée. Une réclamation qu'elle lui avait adressée était demeurée
sans réponse. Et, dans sa détresse, elle avait recours à son «vieil ami»
le baron. Une note de trois mille francs était jointe à sa lettre.
Issachar paya les deux factures. Mais, lorsque Otto débarqua à Montclairin,
toujours bon garçon et de bonne humeur, il y eut dans l'accueil que lui
fit le baron une réserve et un excès de respect qui ne présageaient rien
de bon pour qui connaissait notre homme. Il n'eut avec son hôte royal
aucune des demi-familiarités concertées qu'il était si fier de se
permettre autrefois et auxquelles, d'ailleurs, le laisser-aller et la
rondeur du prince semblaient l'inviter. Et plus il affectait de
cérémonieuse déférence, plus la froideur de ses yeux et de son visage de
bois se faisait hostile.
Et, dès le premier soir, en effet, au baccara, où il tenait la banque, le
baron fit une chose inouïe: il joua comme s'il voulait gagner. Il se garda
d'abattre quatre ou de tirer à six, ainsi qu'il en avait l'habitude.
Néanmoins, il perdit d'abord une dizaine de mille francs. Pour la première
fois, il en laissa paraître de l'impatience; il eut des ronchonnements
dépités, dont les autres joueurs s'étonnèrent et que le prince accueillit
par des plaisanteries un peu lourdes. Puis la chance tourna. Vers deux
heures du matin, le prince perdait deux mille louis sur parole.
Les autres n'y comprenaient rien, commençaient à être inquiets. Tous
pontaient avec, Otto, et ce qui les attirait à Montclairin, c'est qu'ils
comptaient tous, plus ou moins, sur les bénéfices de cette association.
C'était le duc de Beaugency, un vieux gamin, une tête rose et vide, un nez
de soubrette sur une barbe blanche en éventail. Pourvu, depuis qu'il se
connaissait, d'un conseil judiciaire, il y avait quelque cinquante ans
qu'il faisait la fête, mécaniquement, comme un employé va à son bureau, et
il passait, on ne savait pourquoi ni par quel caprice de la badauderie
parisienne, pour le prince du chic et l'arbitre des élégances; toujours
sans le sou, brûlé chez tous les usuriers, réduit à pratiquer ce qu'on
pourrait appeler l'escroquerie de famille: à acheter des chevaux, des
tableaux, des vins ou des bijoux qu'il revendait aussitôt à quart de prix,
sûr que la duchesse finirait par payer, crainte du scandale, et qu'elle
n'aurait jamais le courage de se réfugier derrière l'incapacité légale de
son triste mari. C'était le petit marquis de Baule, qui, marié à la fille
du baron Onan, n'avait pu éviter le régime dotal et à qui sa femme
mesurait si strictement l'argent de poche que le baccara de Montclairin
était pour lui une très précieuse aubaine. Et c'était Desraviers, un grand
blond, type d'officier de cavalerie, homme de sport, sans ressources
connues et qui avait, dans le monde, la spécialité des questions d'honneur.
--Je fais deux mille louis, dit le prince Otto.
Cela leur rendit, confiance, et chacun y alla d'une forte mise. Sans doute,
Issachar n'avait consenti à gagner que par coquetterie. Il connaissait
son devoir; il était galant homme, incapable de violer le contrat tacite
qui les réunissait autour de la table de jeu. Sûrement, il allait «rendre»
l'argent.
Le baron distribua les cartes. Le prince Otto souriait, imperturbable.
Issachar abattit neuf.
Ce fut une stupeur. Que se passait-il donc entre le baron et son hôte? Le
duc, Desraviers et le marquis coulèrent un mauvais regard vers le prince,
dont le visage était tout décomposé par la colère.
--Continuons-nous? demanda le baron.
--Est-ce que vous vous f... du monde? laissa échapper brutalement le
prince.
Les trois autres ayant pris congé avec une rapidité discrète:
--Eh bien, que voulez-vous? dit le prince en essayant de se contenir,
c'est la déveine, la sombre déveine.
Et il ajouta avec une intonation à la Dupuis:
--La voillà bien! ah! que la voilllà bien!... Et cela est d'autant plus
fâcheux que je suis forcé de vous avouer, mon cher baron...
--Monseigneur, interrompit doucement Issachar, je supplie Votre Altesse
royale de ne pas s'inquiéter pour si peu. Un de mes hommes d'affaires
s'entendra avec Elle pour les quatre mille louis de ce soir, et aussi pour
ces deux notes, l'une de cinq mille francs et l'autre de trois mille,
que j'ai eu le plaisir de payer à la Compagnie de l'Est et à l'hôtel
Continental. Ci quatre-vingt-huit mille francs.
Il tira les factures de son portefeuille et continua posément:
--Je ne parle pas des douze millions que j'ai eu l'honneur d'avancer à
Votre Altesse en neuf prêts dont voici les reconnaissances...
--Vous avez de l'ordre.
--Beaucoup... Il va sans dire que, pour cette dernière somme, je suis
tout disposé à accorder à Votre Altesse un délai raisonnable et que nous
espacerons les échéances à son gré.
Le ton d'Issachar exprimait un respect sans bornes.
--Pourquoi pas tout de suite les huissiers? ricana le prince.
--Je vous assure, monseigneur, que je n'ai jamais parlé plus sérieusement
de ma vie.
--Vous savez fort bien, mon cher ami, que je n'ai pas le sou.
--Votre Altesse raille?
--Ah! non, par exemple!
--Nous sommes donc très sérieux tous les deux. J'aime mieux cela.
Le prince était blême de rage. Toutefois, d'un mouvement bon enfant, il
mit la main sur l'épaule du baron:
--Allons! le fond de votre pensée? Dites vite!
--Mais, monseigneur, il n'y a dans le fond de ma pensée que ce que je vous
ai dit.
--Cette concession de mines, n'est-ce pas?
--Puisque vous n'y pouvez rien!
Le prince se taisait. Les bougies des hauts candélabres, presque consumées,
allongeaient leurs flammes pâlies par le petit jour. La lumière blafarde
éclairait la calvitie penchée du baron, qui évitait obstinément les yeux
de son interlocuteur. Une bobèche éclata. Issachar souffla la mèche
charbonneuse d'où montait, tout droit, un filet de fumée noire. Puis, tout
à coup:
--Qu'est-ce que c'est donc, monseigneur, que l'Aigle-Bleu?
--Vous tenez beaucoup à le savoir?
--Simple curiosité.
--C'est l'ordre le plus ancien d'Alfanie, un ordre réservé aux
gentilshommes qui peuvent justifier de trente quartiers et, par exception,
aux généraux vainqueurs, aux grands savants, aux hommes qui ont rendu au
royaume quelque service éclatant, de ces services qui n'enrichissent pas
ceux qui les rendent... L'Aigle-Bleu? Peste! C'est mieux que la Toison
d'or... Et je vous préviens, mon cher baron, que c'est encore plus
difficile à obtenir qu'une concession de mines ou de chemins de fer.
--L'un n'empêche pas l'autre, dit Issachar.
Otto mordillait sa moustache. Des phrases méprisantes et vengeresses lui
venaient aux lèvres: «Vous voulez la guerre, monsieur Issachar? Soit! Vous
réclamez votre argent, qui pourtant ne vous coûte guère et qui est de
l'argent volé? Vous me traitez en débiteur? J'ai donc le droit de vous
traiter en usurier, en misérable juif que vous êtes. Vous rétablissez
vous-même les distances, que j'avais eu la bonté d'oublier. A votre aise!
Puisqu'il n'y a plus de ghetto et que nos lois imbéciles vous considèrent
comme une façon d'homme, on vous le rendra, votre argent, mais accompagné
de l'entier mépris qui est dû à votre plate coquinerie... L'Aigle-Bleu?...
Des coups de pied au derrière, vous voulez dire!» Mais ces phrases, il
n'osait pas les prononcer: il comprenait que le baron était décidé à tout.
Il se sentait pris; il pliait, tout étranglé de colère, devant la
puissance de l'or.
--Ainsi, dit-il brusquement, voilà vos conditions?
Issachar eut un geste pudique:
--Oh! monseigneur, Votre Altesse a des mots!...
L'Altesse se leva:
--A quelle heure le premier train pour Paris?
--Ce matin, à neuf heures. Le landau sera prêt. Votre Altesse retourne à
Marbourg?
--Qu'est-ce que cela vous fait?
--C'est que mon homme d'affaires sera à Marbourg dans une quinzaine... Je
suis sûr que Votre Altesse et moi, nous finirons par nous entendre et que
Votre Altesse me rendra sa précieuse amitié... Qu'Elle me permette d'aller
donner des ordres pour son départ.
Le baron souriait avec la plus suave déférence. Otto le regarda sortir;
puis, livide, brandissant vers la porte ses deux poings serrés:
--Sale youtre! cria-t-il de toutes ses forces, trois ou quatre fois de
suite.
Et il s'affala sur un fauteuil, attendant le jour.
X
«Votre cousin Renaud est un fou», avait dit à Hermann le roi Christian.
Non; le prince Renaud n'était pas un fou, mais seulement un jeune homme de
beaucoup de sensibilité et d'imagination, qui faisait toujours uniquement
ce qui lui plaisait et dont la conduite était déterminée par des raisons
dans lesquelles le vieux roi ne pouvait entrer commodément.
La mère de Renaud, un souffle, une âme, une figure transparente de missel,
était morte en le mettant au monde. Puis son père s'en était allé après
trois ans de désespoir languide et fleuri, mystiquement amoureux de la
défunte, adonné vers la fin aux sciences occultes. L'orphelin avait eu une
enfance paresseuse, peu surveillée, et fait au hasard des études
capricieuses et incomplètes. Et, c'est ainsi qu'il avait senti et embrassé
avec une vivacité extraordinaire certaines parties de l'histoire, de la
poésie ou du rêve du passé, non les plus simples, mais les plus
somptueuses et les plus tourmentées: la Rome d'Héliogabale, la Byzance de
Théodora, l'Alexandrie des hérésies gnostiques et des maladies nerveuses
et, généralement, tous les écrivains de décadence, ceux dont l'impuissance
semble toujours en gésine de quelque chose d'inexprimable... Il aimait
tout cela, ce fils de névropathes, non par une corruption d'esprit acquise,
mais par une disposition héréditaire de sa sensibilité. Cet enfant était
né pour les chimères.
A dix-huit ans, il résolut de vivre à sa guise Comme il n'était pas
probable que Renaud dût régner jamais, le roi son oncle renonça assez vite
à s'occuper de lui et à le diriger. Le jeune prince avait d'ailleurs une
obstination douce contre laquelle aucune autorité ne pouvait rien.
Son premier dessein fut d'être artiste et poète. Tout de suite et le plus
naturellement du monde, il donna dans les extravagances extrêmes des plus
jeunes écoles, de celles qui se composent d'un maître et quelquefois d'un
disciple. Pendant plusieurs années, tous les adolescents symbolistes,
décadents et instrumentistes, tous les pseudo-primitifs, et les
pseudo-mystiques, et les néo-moyenâgeux, tous les inventeurs de frissons
nouveaux et de prosodies inaccoutumées, tous les occultistes, les sârs,
les rose + croix et les sadiques, et aussi les musiciens pour qui Wagner
n'est qu'un précurseur et qui orchestrent «J'ai du bon tabac» avec les
bruits de la grève et de la forêt, et encore les peintres esthètes, les
peintres bleus et jaunes, ceux qui dessinent très mal de longues âmes
encerclées de petits plis et tenant des lis dans leurs mains d'âmes, et
pareillement les pointillistes, les tachistes, les luministes, ceux qui
voient les paysages comme des envers de tapisseries et qui, sous prétexte
que tout dans le monde des couleurs n'est qu'échange de reflets, peignent
des cuisses mauves et des seins couleur de soufre, tous les ahuris ou tous
les farceurs de la littérature et de l'art, tous les désireurs d'on ne
sait quoi eurent leur couvert mis chez le prince Renaud et puisèrent dans
sa bourse crédule. Il donnait dans son palais des spectacles étranges et
puérils où des cabotines en robes blanches, les cheveux poudrés de violet,
étaient crucifiées pour l'amour de Satan, qui était aussi Jésus, et où le
choeur des cochers verts et le choeur des cochers bleus chantaient
alternativement des hymnes ésotériques devant Théodora la chercheuse, qui
rêvait, les yeux fixés sur le scorpion d'améthyste allongé entre ses deux
seins, cependant que des vaporisateurs exhalaient des parfums verts, bleus,
jaunes, rouges, subtilement assortis aux vêtements des interprètes, à
leurs paroles rythmées et aux musiques de l'orchestre... Et le prince
Renaud marchait par la ville escorté de jeunes gens généralement chevelus
et mal bâtis, et qui, sous leurs esthétiques abstruses, dissimulaient des
prudences de notaires, des vanités de ténors, des intolérances d'imbéciles
et quelquefois des aspirations de simples sodomites.
Le prince était, lui, parfaitement sincère et innocent. Sa crédulité aux
formes nouvelles de poésie et d'art, était faite d'ignorance, de nervosité
un peu morbide, d'inquiétude toute spontanée. Les formes anciennes
l'offensaient par trop de précision et parce qu'elles lui paraissaient
impropres à exprimer tout ce qu'il sentait de caché dans les choses. Il
surfaisait ce mystère, ne prenait pas garde qu'il est purement subjectif,
personnel à chacun de nous, fugitif et, changeant; que la perception de ce
merveilleux on-ne-sait-quoi correspond à un moment inférieur de la
production artistique et qu'il s'évanouit forcément à l'heure de
l'exécution, puisqu'il est l'indicible, mais que, d'ailleurs, il renaît,
une fois la forme fixée, de cette forme même; que c'est l'expression
arrêtée et intelligible qui contient et qui nous suggère le plus d'«au
delà», et qu'enfin ce sont les oeuvres d'art ou les poèmes les plus précis,
quand ils sont vraiment beaux, qui redeviennent dans notre pensée les
plus mystérieux, les plus fertiles en rêves...
Le public considérait le prince Renaud comme un maniaque. Mais, parce
qu'il était très doux et ne faisait de mal à personne, on finit par lui
passer ses bizarreries. Bientôt même, rien n'étonna plus de sa part: il
avait conquis le droit d'être extravagant; on n'y faisait plus attention
et, bien qu'il fût prince du sang, on lui permettait de vivre comme il
l'entendait.
Il avait supprimé de son train de vie toute espèce d'appareil et, de
cérémonial. Il ne paraissait jamais à la cour. Il s'appliquait de bonne
foi à faire oublier son rang, non point, tout d'abord, par un détachement
philosophique, mais par scrupule et vanité d'artiste. Car il avait publié
des plaquettes et barbouillé des tableaux, des choses d'un esthétisme
vague et d'une sensualité ténébreuse, et sa grande terreur, aiguë et
perpétuelle, était qu'on ne louât ses oeuvres pour le nom de leur auteur
plutôt que pour leur mérite. Et cette idée le faisait redoubler, dans ses
relations avec les peintres et les littérateurs, de faux laisser-aller et
de camaraderie concertée.
A la fin, des goujats en abusèrent. Renaud s'aperçut alors que la plupart
de ses «confrères» l'avaient exploité sans pudeur et qu'ils le
«blaguaient», lui et ses oeuvres, par-dessus le marché. Subitement, il
leur ferma sa porte.
Il s'avisa, en même temps, qu'il avait été dupe encore d'une autre façon.
Il se désabusa, soit par fatigue et satiété, soit par la constatation du
charlatanisme de ceux qui s'y livraient autour de lui, de tous ces jeux
d'art et de poésie énigmatiques; il en sentit le mensonge et la niaiserie.
Il eut la révélation de la simplicité un jour que, dans une excursion à
l'île de Chypre, il avait cru décent d'emporter avec lui un exemplaire de
l'_Odyssée_... Mais, peu après, il jugea Homère entaché d'artifice. La
littérature, même dans sa période primitive, lui apparut comme la plus
sotte des illusions: n'était-il pas inepte de dépenser sa vie à façonner
de vaines représentations de la vie?
Sa simplicité reconquise se traduisit par une nouvelle sorte d'apparente
excentricité. Il fit cette découverte que le premier devoir de l'homme est
d'exercer son corps pour en accroître la beauté. Il résolut de s'adonner à
tous les sports, et principalement aux jeux du cirque. Il hanta les clowns
et les gymnastes et fit de quelques-uns ses amis. Mais, comme il avait les
membres paresseux et lents et qu'il n'arrivait pas à être seulement un
jongleur passable, il allait se déprendre de ce caprice-là comme des
autres, quand il rencontra, dans un cirque de Marbourg, la petite
équilibriste Lollia Tosli.
Brune, ambrée, les jambes longues, la gorge petite, le front bombé, la
bouche naïve et sérieuse, les hanches et le torse roulés dans les plis en
spirale d'une soie vieux rose, elle se dressait là-haut, dans les frises,
sur un léger trapèze où, sans toucher aux cordes, elle se balançait
lentement. Puis, sur l'étroit bâton mobile, elle posait en équilibre une
grosse boule dorée et, sur cette boule, sans s'appuyer à rien, elle
surgissait debout; elle s'y tenait sur un seul pied, dans une attitude de
déesse qui fend l'espace avec une planète pour piédestal. De là, elle
envoyait à la foule ses enfantins baisers d'acrobate. Enfin, ayant tenté
et réalisé l'impossible, comme si les lois de la pesanteur, bravées par
cette audacieuse enfant, se vengeaient tout à coup et comme si une Némésis
jalouse la punissait d'avoir voulu se faire mortelle, un corps
impondérable d'Olympienne,--d'une longue chute parabolique, tel un Icare
foudroyé, elle tombait dans le filet.
Renaud adora soudain la délicieuse gymnaste, et, bien qu'il se crût à
jamais dégoûté des arts de l'écriture et du dessin, il l'adora
principalement parce qu'elle lui rappelait une des figures du _Printemps_
de Botticelli et qu'elle ressemblait à celle qui, dans la ronde des trois
femmes aux doigts entrelacés, montre son dos délicat et son profil
ingénument pensif.
Il vint la revoir plusieurs fois. Il se postait sur son passage quand elle
sortait de l'arène. Son angélique sérénité le ravissait.
Un soir, dans les écuries du cirque, il se fit présenter par un clown de
ses amis les parents de Lollia. C'étaient un gros homme et une grosse dame
qui avaient un air de grande honnêteté. Le gros homme tendit sa carte au
prince. La carte portait ces mots:
ANTONIO TOSTI
_Ex-artiste gymnaste et clown_
PERE
_de l'illustre équilibriste aérienne_
_la signiorina Lollia Tosti_
A ce moment, le régisseur vint dire qu'on tendait le filet pour les
exercices de Lollia.
La jeune fille s'approcha de sa mère et l'embrassa:
--_Addio, mama_.
Et elle fit le signe de la croix avant d'entrer sur la piste.
--Une habitude d'enfance! dit madame Tosti au prince.
Renaud interrogea la bonne dame. Lollia était très pieuse. Sa loge était
pleine d'images saintes. Les bouquets qu'on lui jetait, elle avait coutume
de les porter à une chapelle de la sainte Vierge.
--Et sage, monseigneur!
Au reste, c'était une nécessité de sa profession. Le travail des autres
acrobates pouvait encore souffrir quelques infractions aux règles de la
continence. Mais le travail de Lollia était plus exigeant. L'équilibriste
aérienne devait éviter non seulement la grossesse, qui déplace le centre
de gravité, mais les courbatures, les chaleurs à la nuque, les douleurs
sourdes.
Et Renaud fut content d'apprendre ces choses, de songer que l'art de son
amie était, en effet, le plus mystique des arts, puisqu'il n'était qu'une
patiente victoire sur la matière et que, par lui, un corps de femme se
muait presque au «corps glorieux» dont parlent les théologiens. Et il lui
plaisait que le miracle de l'art acrobatique, tout comme le miracle de la
sainteté, eût pour première condition la chasteté absolue et que la force
qui soulevait de terre Thérèse d'Avila ou la soeur Marie Alacoque fût
aussi celle qui soutenait dans les frises la forme adorable de Lollia.
Il chérit l'innocence de la jeune acrobate. Plusieurs fois, il vint manger
le macaroni de famille de M. et madame Tosti. Ses conversations avec
Lollia étaient d'une puérilité qui le charmait. Elle ne savait rien et
elle n'avait point d'esprit. C'était une petite fille qui aimait Dieu et
ses bons parents, voilà tout. Elle racontait ce qu'elle avait vu dans ses
voyages à travers les deux mondes, et elle n'avait rien vu que les choses
du cirque.
Elle ne vivait que pour son art. La plus grande partie de ses journées
était prise par son «travail», car ses exercices exigeaient un
entraînement continuel. Et le sentiment de son excellence acrobatique lui
donnait un immense orgueil. Sa destinée lui semblait la plus belle de
toutes. Elle se sentait elle-même un poème vivant. Elle méprisait les
comédiens, dont le métier est d'amuser les hommes en feignant d'être ce
qu'ils ne sont pas; elle méprisait même les clowns, qui s'enlaidissent et
qui parlent. Il ressortait de ses discours qu'elle s'estimait l'égale des
princesses et des impératrices. Et Renaud jugeait cela fort sensé.
Il se réjouissait de la voir si parfaitement naïve et si spéciale, si
étrangement exceptionnelle. Et il se persuadait qu'en l'aimant il revenait
à la nature, il se «simplifiait», selon le conseil de Tolstoï, dont il
s'était récemment épris et dont il accommodait bizarrement l'évangélisme à
ce qui restait en lui de manie esthétisante. Et, comme il ne pouvait
songer à faire de Lollia sa maîtresse, et que, d'ailleurs, il ne le
voulait point, puisqu'il l'adorait justement pour sa pureté, il résolut de
l'épouser.
Il se dit que ce serait là un acte éminemment raisonnable et bon, tout à
fait digne d'un homme libre et d'un enfant de Dieu et qui ne paraîtrait
blâmable qu'aux esprits bornés et aux âmes grossières.
Depuis longtemps, en haine de l'artifice et par un artifice suprême, il
évitait dans ses propos tout ce qui pouvait ressembler, fût-ce de loin, à
des phrases ou à des développements écrits, et son zèle à se simplifier
était tel qu'il s'appliquait à ne dire que des choses qui pussent être
comprises des petits enfants ou des femmes les plus ignorantes. Il n'avait
jamais fait sa cour à Lollia, craignant de retomber malgré lui à une
phraséologie qu'il méprisait et estimant, au surplus, que ce qu'il
éprouvait auprès de la jeune fille était proprement ineffable.
Un soir donc qu'il se trouva seul avec elle dans la petite salle à manger
des Tosti (la mère était à la cuisine et le père faisait une course), le
prince Renaud dit seulement ceci:
--Lollia, je vous aime.
La petite déesse ne montra aucune surprise, mais parut fort contente.
Renaud ajouta:
--Et vous, m'aimez-vous?
Elle répondit:
--Oui, monseigneur.
--M'aimez-vous parce que je suis prince?
--Pour cela aussi, monseigneur.
--Mais, si je ne l'étais pas, m'aimeriez-vous tout de même?
--Oui, monseigneur.
Elle fit ces deux réponses sans hésitation et, il vit bien que toutes deux
étaient également sincères.
Il continua:
--Voulez-vous m'épouser?
--Je veux bien, monseigneur.
Elle dit cela sans s'étonner, mais avec un peu d'effort. Il s'en aperçut:
--Est-ce que ça vous ennuie?
Elle répondit que non, mais que, toutefois, il lui en coûterait de
renoncer immédiatement à son art, qu'elle savait incompatible avec l'état
de mariage. Elle le pria de lui donner encore six mois pour une tournée
qu'elle devait faire en Alfanie. Après, elle reviendrait à Marbourg, et
alors ils se marieraient.
Renaud consentit à tout. Il lui semblait exquis que ce fut elle qui fit
ses conditions.
Il embrassa la petite déesse avec respect, et elle lui rendit gauchement
un baiser de fillette.
--Surtout, lui dit-il, ne parlez de rien à vos parents jusqu'à votre
retour.
Quand elle revint, Renaud reconnut avec joie que l'épreuve de l'absence
avait laissé leur amour intact. Il fut convenu entre eux que Lollia
paraîtrait au cirque une dernière fois. Elle fut merveilleuse d'audace
presque folle et elle atteignit, dans sa souple lutte contre la pesanteur,
les extrêmes limites du possible. Et sa chute dans le filet eut le
tragique d'un suicide d'amour, d'une chute irrévocable dans quelque
gouffre...
Rentrée dans sa loge, la petite acrobate pleura longtemps.
--Avez-vous des regrets? dit le prince.
--Non, monseigneur, puisque je vous aime.
Et, souriant parmi ses larmes:
--Ai-je été bien, monseigneur?... J'aurais voulu faire aujourd'hui un plus
joli travail que les autres jours, pour avoir davantage à vous sacrifier...
XI
Cependant, le prince Hermann travaillait fort sérieusement au bonheur de
son peuple.
Sans compter les maux qui lui étaient communs avec les autres pays
d'Europe, l'Alfanie souffrait d'un malaise qui avait pour cause principale
la disconvenance de ses institutions politiques et de son nouvel état
social et industriel.
Seule avec la Russie, l'Alfanie avait conservé le régime de la monarchie
absolue. Les ministres n'étaient que les commis du pouvoir exécutif. Quant
au pouvoir législatif, le roi l'exerçait souverainement avec l'aide de
trois grands corps dont les membres étaient nommés par lui: la
Chancellerie, le Conseil du royaume et le Sénat.
Par la force des choses, ces trois corps se composaient presque
entièrement de nobles, descendants des anciens seigneurs terriens, de
grands industriels et de financiers. Or le prodigieux développement de
l'industrie alfanienne avait, en quarante ans, créé une classe ouvrière
considérable par le nombre et l'appétit. Et ainsi le peuple se trouvait
exclusivement gouverné par des hommes dont les intérêts étaient
diamétralement opposés aux siens. Eût-elle eu toutes les vertus (et elle
ne les avait pas), cette aristocratie de richesse eût été plus suspecte
encore au prolétariat qu'une aristocratie de naissance et lui eût paru
plus insupportable. La révolte contre des injustices réelles s'aggravait,
chez les ouvriers, de l'appréhension d'injustices indéfiniment possibles
et du sentiment de ce qu'il y avait d'essentiellement absurde dans cette
organisation politique d'un pays de grande industrie.
Hermann était de l'avis de la classe ouvrière, soutenue ici par toute la
petite bourgeoisie et par une partie de la population rurale.
Malheureusement, il avait beau être, par définition, un monarque absolu,
il ne pouvait, en réalité, gouverner contre les trois corps qui étaient
censés à ses ordres, ni changer leur esprit, ni leur communiquer l'ardeur
de renoncement dont il était lui-même dévoré. Un seul remède s'offrait
donc: l'établissement du régime représentatif.
Mais, impuissant à manier contre leur gré les instruments de son
absolutisme, Hermann ne l'était pas moins à les briser d'un seul coup.
Dans notre Occident et au temps où nous sommes, l'autocrate pur n'existe
qu'en théorie. Sans doute, l'absence même de Constitution semblait laisser
à Hermann le droit de donner directement une Constitution à son peuple, et
le pouvoir absolu impliquait apparemment, pour celui qui le détenait, la
liberté d'y renoncer et d'en décréter lui-même la suppression ou la
limitation. Mais Hermann sentit que cela lui était interdit en fait et que
tout ce qu'il pouvait tenter, c'était d'employer à ses desseins les trois
anciens corps en augmentant momentanément leurs attributions.
Il réunit donc en une sorte d'assemblée consultative les membres de la
Chancellerie, du Conseil du royaume et du Sénat, auxquels il adjoignit
quelques hommes connus pour leur libéralisme, avocats, journalistes,
jurisconsultes, et il soumit à cette assemblée un projet de Constitution
parlementaire qui comportait un Sénat nommé par le souverain et une
Chambre des représentants élue par un très large suffrage censitaire, le
cens électoral ne devant être que de huit ou dix florins.
Et, pour que le peuple ne put douter de sa sincérité, il choisit pour
premier ministre Athanase Hellborn. un avocat très populaire, directeur du
principal journal de l'opposition, et le chargea de défendre le projet
devant l'assemblée.
Dans sa première entrevue avec Hermann, Athanase Hellborn eut une
excellente attitude. Il remercia noblement le prince de sa confiance, posa
ses conditions, se fit prier pour accepter le principe du suffrage
censitaire, jura d'ailleurs que tout irait bien et qu'il en faisait son
affaire. Il était sympathique, cordial, une bienveillance de jouisseur
répandue sur sa face robuste. Hermann jugea qu'il devait être un fort
brave homme, mais qu'il parlait beaucoup et qu'il manquait peut-être un
peu de vie intérieure.
Le nouveau ministre fut d'abord admirable d'énergie. Il parvint à faire
voter, par une petite majorité, l'ensemble du projet.
Vint ensuite la période des amendements.
Un beau jour, Hellborn déclara au prince que, toute réflexion faite, le
cens électoral avait été fixé beaucoup trop bas dans le projet primitif.
Il proposait de l'élever à vingt-cinq florins. Il n'en parlait pas moins
de justice, de liberté, d'égalité. Mais Hermann eut l'impression que ces
mots, dont l'avocat avait vécu, auxquels il devait sa fortune et sa
renommée, il les prononçait sans les sentir, peut-être sans les comprendre,
et que ses croyances politiques étaient pour lui ce que sont les
croyances religieuses pour beaucoup de gens du monde. Et la constatation
de cette hypocrisie, aussi vile et plus funeste que l'autre, lui fut
pénible.
Une autre fois, Hellborn expliqua au prince qu'on risque de tout perdre en
voulant tout gagner, que les grands changements ne se font pas si vite;
enfin, qu'il était d'avis que le tiers au moins de la Chambre des
représentants fût nommé par le roi. Et, dans le cours de l'entretien, il
affectait des airs d'homme supérieur, disait en souriant qu'il y a des
injustices inévitables, qu'il faut bien en prendre son parti, que le
peuple est un enfant incapable de se gouverner lui-même, qu'il suffit de
l'amuser par des promesses, que d'ailleurs «tout cela durera bien autant
que nous...» De ce jour, Hermann prit son ministre en horreur,
profondément scandalisé d'entendre traiter, avec cette légèreté, par ce
bourgeois repu, des questions où lui, prince, il mettait toute son âme.
Ainsi, de jour en jour, Hellborn lâchait pied devant l'assemblée,
accordait amendements sur amendements, ne laissait presque rien subsister
du projet qu'il avait mission de soutenir. Et, cependant, il
s'épanouissait de satisfaction dans son nouvel état, menait joyeuse vie,
soupait beaucoup, avait pour maîtresse une comédienne «en vue».
Une vieille histoire, et fort banale.
Ce qui avait commencé la conversion de l'avocat démocrate, c'étaient les
poignées de main des couloirs, la bonne grâce et presque la camaraderie
des gentilshommes chefs de la droite, qu'il n'aurait jamais crus «si bons
garçons». Toutefois, il avait eu, comme j'ai dit, des débuts énergiques;
le parti conservateur s'était senti perdu, avait craint, s'il résistait,
la dissolution de l'Assemblée et l'octroi direct d'une charte par le
prince Hermann.
C'est alors qu'Hellborn avait reçu une invitation de la comtesse de
Moellnitz, une des femmes les plus élégantes et les plus spirituelles de
l'aristocratie de Marbourg.
Elle avait dit à son mari: «Laissez-moi faire.» Moellnitz la laissa faire
jusqu'au bout.
Hellborn devint un des assidus de la maison. Il éprouvait une joie
indicible à se frotter à toute la noblesse du royaume. Il appelait le
comte «son cher ami».
Certain soir qu'il parlait de près, de tout près, à la comtesse dans le
petit salon où elle se tenait d'ordinaire, il vit, par la glace sans tain,
Moellnitz entrer dans le grand salon, le traverser, hésiter un instant et
sortir d'un air indifférent.
Il fut persuadé que le comte ne les avait point aperçus. Car, de le
soupçonner de complaisance, cela eût été pleinement absurde. Moellnitz
était un parfait honnête homme et d'une bravoure éprouvée.
Il est vrai, d'autre part, que le comte de Moellnitz croyait fermement le
salut du royaume attaché à la conservation des vieilles institutions et
que, pour faire échouer les desseins du prince et de son ministre, il
n'était pas de sacrifice auquel il ne fût prêt. Vit-il quelque chose par
la glace sans tain? Ignora-t-il la liaison de sa femme avec Hellborn ou,
l'ayant connue, immola-t-il, par un effort héroïque et dont il saigna
secrètement, son honneur de mari à son devoir de bon royaliste? C'est ce
que personne ne saura jamais. Une âme de chambellan convaincu peut être
sublime à sa façon.
Du moins, si Moellnitz se sacrifia, ce ne fut pas en vain. La loi votée
par l'Assemblée instituait un Sénat formé de tous les membres des corps
anciens et une Chambre des représentants dont les deux tiers seulement
devaient être élus, et par un suffrage excessivement restreint, puisque le
cens avait été élevé à quarante florins.
Le peuple jugea qu'on s'était moqué de lui. De nouvelles grèves
éclatèrent. Les ouvriers annoncèrent, pour le 1er octobre, une grande
manifestation dont le but était de réclamer le suffrage universel, en
sorte que les élections à la future Chambre se fissent uniquement sur
cette question.
XII
--Je dois, monsieur le ministre, vous faire connaître mes intentions.
J'autorise la manifestation annoncée. Le parcours en sera fixé d'avance et
de façon que la circulation ne soit interrompue que sur un petit nombre de
points et pour trois ou quatre heures seulement. Cela est facile à régler.
Dans ces limites, toute liberté sera laissée au peuple d'exprimer ses
voeux publiquement, à condition toutefois de ne proférer aucun cri
séditieux.
--Le cri de: «Vive le suffrage universel!» devra-t-il être considéré comme
un cri séditieux? demanda Hellborn.
--Non, dit le prince.
--Votre Altesse Royale permettra-t-elle aux manifestants de porter dans
les rues le drapeau noir?
--Non, je ne puis autoriser le drapeau noir. C'est lui qui donnerait à la
manifestation un caractère de révolte. Si les ouvriers arborent le drapeau
noir, les agents devront le leur arracher. Pour le reste, je le répète,
liberté entière. Nous sommes bien d'accord?
Hellborn prit un air profond:
--J'ai le regret de confesser à Votre Altesse que je suis beaucoup moins
rassuré qu'Elle. Pour la première fois, dix ou douze mille ouvriers se
trouveront réunis. Ils sentiront leur force. Ils seront très excités.
D'autant plus qu'une bonne moitié de la population est pour eux. Audotia
Latanief sera à leur tête, et vous connaissez sa puissance sur la foule.
Cette femme est incorrigible: c'est une maniaque de révolution. Elle
récompense bien mal Votre Altesse royale de sa générosité.
--Je n'ai point gracié Audotia dans la pensée qu'elle m'en serait
reconnaissante.
--Enfin, n'y eût-il personne pour leur souffler la révolte, si on leur
laisse le champ libre, ils se griseront de leur nombre même, et l'émeute
sortira toute seule de cette masse échauffée.
--Le moyen le plus sûr de provoquer l'émeute, c'est d'interdire la
manifestation.
--Le moyen le plus sûr de vaincre l'émeute, c'est de la prévenir... C'est
toujours ainsi qu'on a fait avec nous.
--Avec vous?
--Mon Dieu! monseigneur, puisque ce mot m'est échappé, je n'ai point à
cacher que j'ai été de quelques émeutes dans ma jeunesse. Le roi votre
père nous faisait arrêter avant que nous eussions commencé. Cela lui a
toujours réussi.
--Alors, il faudrait, selon vous?...
--Empêcher les manifestants de se réunir, et ensuite de circuler par
groupes.
--Vous croyez qu'ils se laisseraient faire?
--Je ne le crois pas. Il y aurait probablement quelques têtes cassées.
--Probablement?
--Sûrement, si vous voulez. Mais, sans cela, vous serez obligé d'en casser
bien davantage un peu plus tard.
--Peut-être aussi n'aurons-nous pas à en casser du tout. Avouez que cela
vaudrait mieux. Pourquoi la manifestation ne demeurerait-elle pas
pacifique? La plupart de ces gens-là ne sont point méchants. Si on les
laisse crier tout leur soûl, cela les soulagera, et cela même les
détournera de mal faire. Pourquoi pas?
--Parce que cela est impossible.
--Pourquoi?
--Parce que cela ne s'est jamais vu.
--Cela ne s'est jamais vu parce qu'on n'a jamais voulu le voir. Écoutez,
mon cher Hellborn. Au fond, ce que le peuple a résolu de faire ne me
paraît point, à moi, illégitime. Je lui avais donné de grandes espérances.
Elles ont été déçues, non par ma faute, vous le savez. J'ai encore
l'écoeurement des égoïsmes, des duplicités, des lâchetés dont la dernière
assemblée m'a offert le spectacle. Les ouvriers, à qui l'espoir des
réformes politiques avait fait prendre patience et qui s'étaient rejetés
sur cette pâture, ceux surtout qui, uniquement à cause de cela, avaient
consenti à ne point prolonger les grèves, s'aperçoivent qu'ils ont été
dupes. Les grèves ont recommencé: je ne m'en étonne ni ne m'en indigne.
Les déshérités réclament maintenant le suffrage universel. Je ne dis point
qu'il faille le leur accorder tout de suite, car j'en connais les dangers
et les mensonges. Et, pourtant, quand on ne croit plus au droit divin, le
suffrage universel reste peut-être la dernière source possible de
l'autorité: source trouble, mais unique. Et, enfin, s'ils demandent trop,
c'est qu'on leur a donné trop peu. Je suis le roi de tous mes sujets,
riches ou pauvres. C'est le droit de remontrance pacifique de ceux-ci à
ceux-là que je veux défendre et que je défendrai.
Hermann parlait d'un ton calme, avec des inflexions modestes. Plus il
sentait que ces discours devaient paraître étranges dans la bouche d'un
prince, plus il s'efforçait d'y mettre l'accent de la plus entière
simplicité et de la certitude la plus tranquille.
--Monseigneur, dit Hellborn, j'ai l'honneur de donner ma démission à Votre
Altesse royale.
Hermann se leva:
--Soit. C'est étonnant comme j'ai de la peine à garder mes ministres.
C'est que je fais des choses trop simples pour eux.
Il se mit à marcher de long en large, la tête baissée, les mains derrière
le dos:
--J'ai beaucoup appris dans ces derniers mois. Ce qui rend les iniquités
de l'état politique et social difficiles à redresser, c'est que tout le
monde, en cette affaire, est à la fois juge et partie... Ce que je dis là
n'a rien d'original, n'est-ce pas? La réparation de ces iniquités est
réclamée par ceux qui souffrent et par une partie de ceux qui jouissent.
Or, les premiers demandent et espèrent trop. Et, quant aux seconds, ils ne
peuvent jamais être complètement sincères. Il y aura toujours, même chez
les meilleurs, un abîme entre leurs pensées et leurs actes. Presque tous
les théoriciens révolutionnaires appartiennent à la bourgeoisie,
quelques-uns à la bourgeoisie riche. Si tous ceux-là conformaient leur
conduite à leur doctrine, s'ils vivaient sobrement, s'ils consacraient
tout leur superflu au soulagement des misères dont ils font profession de
s'indigner, la solution de la question sociale aurait déjà fait un grand
pas. Mais non! Privilégiés, ils continuent à jouir jalousement de leurs
privilèges. Nous voyons qu'en tout pays la plupart des leaders de la
démocratie sont ou de fort économes bourgeois, ou des hommes de plaisir,
qu'ils n'aiment pas le peuple, qu'ils trouvent son abord déplaisant,
qu'ils ne l'approchent que les jours de club et dans les périodes
d'élections, et qu'ils ne font même pas la charité, sous prétexte que ce
n'est pas la charité, mais la réforme des institutions qui amènera
l'extinction de la misère. Hypocrisie! hypocrisie!... Hélas! ce n'est rien
que de donner la dîme de son revenu. Mais, même parmi les riches les moins
endurcis, qui donc donne la dîme?... Personne ne fait son devoir. Je
voudrais essayer de faire le mien.
Et, s'arrêtant devant Hellborn:
--J'accepte votre démission, monsieur. Je l'attendais, et vous avez raison
de me l'offrir. Votre conduite dans la discussion du projet de réformes
vous a brouillé avec vos amis de l'ancienne opposition, sans vous ramener
tout à fait les conservateurs. Mais vous sentez qu'il vous serait plus
facile de vous réconcilier avec ceux-ci et de devenir décidément leur
homme en sauvant la société. Je vous permets de leur dire que c'est moi
qui n'ai pas voulu que vous la sauviez.
Hellborn, nullement embarrassé, eut un sourire d'homme supérieur.
--Votre Altesse royale exprimait tout à l'heure les plus nobles pensées.
Mais, que voulez-vous, monseigneur? avant de se résoudre à certains
sacrifices, on voudrait, du moins, être sûr qu'ils seront efficaces...
Votre Altesse me permet de parler librement?... Si peut-être nous hésitons,
nous, les privilégiés,--les bourgeois, comme vous dites,--à sacrifier nos
privilèges, vous-même, monseigneur, êtes-vous sûr, absolument sûr, que
vous consentiriez, le cas échéant, à sacrifier les vôtres? Je ne parle pas
du pouvoir absolu, qui ne saurait être aujourd'hui qu'un nom et auquel
vous avez déjà renoncé...
--Vous parlez de la couronne? dit Hermann.
Il réfléchit, puis, gravement:
--En mon âme et conscience, monsieur Hellborn, je suis détaché de tout,
même de la couronne.
Et, changeant de ton:
--Ne le répétez pas, au moins... Du reste, on ne vous croirait pas.
Hellborn se retira, un peu abasourdi.
XIII
Du jour où le roi son père lui avait remis ses pouvoirs, Hermann, en
dehors des indispensables relations avec ses ministres et quelques hommes
politiques, avait vécu dans une profonde solitude. De la sorte, il n'était
point distrait de son rêve et il amassait en lui-même, par la continuité
de son effort et de sa méditation, une réserve d'énergie égale à la
hardiesse de son dessein. Trois ou quatre fois seulement, il était allé
passer, en secret, quelques heures auprès de Frida, dans la maison des
bois. Il s'était tenu à l'écart de Wilhelmine: il se rendait, aux dates
habituelles, dans la chambre de la princesse: mais elle avait beau
l'interroger, lui dire ses défiances et ses inquiétudes, il se refusait
inexorablement à toute discussion sur les affaires publiques.
Il avait réduit au strict nécessaire le cérémonial du palais, supprimé les
réceptions et les fêtes et donné à l'assistance publique de Marbourg les
cinq cent mille florins ainsi économisés.
Tout d'abord, ces largesses avaient encore accru sa popularité. Mais il
n'avait pas su l'entretenir, ne se montrant jamais au peuple, par une
sorte de pudeur, parce qu'il considérait la recherche des ovations comme
indigne d'un sage et parce que ces acclamations, dont il était sûr
d'avance, lui semblaient hors de proportion avec le peu de mérite qu'il se
reconnaissait.
Cette abstention avait refroidi le peuple, qui n'en pouvait deviner les
causes. Dans le moment où l'assemblée des trois corps défigurait, article
par article, le projet de loi constitutionnelle, les meneurs populaires
avaient accusé le prince d'être le complice caché de cette comédie. Et,
quand on avait appris qu'il tolérait la manifestation, il se trouva des
gens pour dire que c'était un piège qu'il tendait au peuple.
Hermann savait tout cela. Il l'avait prévu. Il se résignait à la sottise
et à l'ingratitude inévitables.
Outre la défiance d'une partie de la foule, Hermann sentait contre lui,
sourdement grandissante, indomptable comme l'égoïsme et comme l'instinct
de conservation et de propriété, l'opposition de tous les privilégiés.
Toutefois, il allait son chemin. Rien n'eût pu le faire reculer. Naguère,
il passait pour faible et impropre à l'action par excès soit de
sensibilité, soit d'esprit critique. C'est qu'en ce temps-là il n'avait
pas charge des autres et que ses indécisions étaient de peu de
conséquence. Mais, à présent que ses sentiments devaient se traduire par
des déterminations qui, elles-mêmes, devaient toutes avoir des
conséquences publiques, il s'était fait une volonté. Une volonté tendue,
immobile, dont l'effort solitaire et ininterrompu l'avait mis peu à peu
dans cette disposition d'âme où, à force de penser que l'on doit marcher
contre l'obstacle et le rompre, la perception même de l'obstacle s'abolit
et où s'accomplissent les actions folles ou sublimes. Bref, Hermann vivait
dans une sorte de somnambulisme moral.
Au reste, sa lucidité d'esprit restant parfaite, il fixa lui-même les
conditions dans lesquelles la manifestation populaire aurait licence de se
produire. Les manifestants se réuniraient sur la place des Marronniers,
parcourraient les quais de la rive droite jusqu'à la place des Trois-Rois,
suivraient la ligne des grands boulevards et se disperseraient au
carrefour de la Croix-Bleue. Sur tout ce parcours, il désigna les postes
qui seraient occupés par la troupe, les édifices: caserne, Banque,
Bibliothèque royale, dans les cours et les sous-sols desquels les réserves
de cavalerie et d'infanterie se tiendraient prêtes à sortir au premier
commandement. Il eut soin que tous ces préparatifs de répression fussent
entièrement dissimulés. Il s'appliqua à tout prévoir et à donner les
instructions les plus précises. Sur les points où la manifestation
deviendrait séditieuse, trois sommations seraient faites, très espacées.
Si elles restaient inutiles, on ferait des charges de cavalerie, très
lentes. Mais, quelles que fussent les circonstances, les cavaliers ne
devaient dégainer et les fantassins ne devaient tirer que sur l'ordre
exprès d'Hermann. Des fils téléphoniques reliaient son cabinet à celui du
général gouverneur de Marbourg, situé à l'autre extrémité du palais, et à
tous les postes et dépôts de troupes. Ainsi, quoi qu'il advînt, il ne
pouvait s'écouler qu'une ou deux minutes entre la transmission des
nouvelles et celle des ordres du prince. Il aurait donc la direction
suprême de la journée, comme il voulait en porter toute la responsabilité.
Le vieux général de Kersten, gouverneur de Marbourg, une baderne qui ne
connaissait que sa consigne, se soumit à tout sans réflexion, ou peut-être
par cette réflexion que le prince était un «pékin» plein d'idées
biscornues, qu'il fallait le laisser aller, puisqu'il était le prince,
mais qu'au surplus il reconnaîtrait lui-même, tôt ou tard, la nécessité de
revenir aux pratiques traditionnelles de gouvernement et de police.
XIV
Un soleil chaud, presque un soleil d'été, éclaira cette matinée du 1er
octobre. Pas un nuage au ciel: il ne fallait pas compter sur la pluie,
fatale aux mouvements de rue, bonne auxiliaire des gouvernants aux jours
d'émeute. Les manifestants avaient le ciel pour eux. Hermann s'en réjouit:
l'épreuve qu'il tentait serait ainsi plus décisive.
Il était seul dans son cabinet. Un officier d'ordonnance était au
téléphone dans une pièce voisine. Les premières nouvelles avaient paru
rassurantes. Plus de dix mille ouvriers s'étaient réunis sur la place des
Marronniers, sans désordre, presque sans cris. Et, lentement, en rangées
épaisses, l'énorme procession s'ébranlait...
Un grand silence enveloppait le palais. Nul bruit ne montait, ni des
boulevards, ni des quais, encore déserts. Hermann en éprouva un malaise.
Il songea au vaste bruit de mer déferlante que, sans doute, le peuple
faisait là-bas, et qui se rapprochait à chaque seconde, et qu'on
n'entendait pas encore, mais qu'on entendrait tout à l'heure. Le silence
lui fut pesant, comme celui qui précède l'orage. Il marchait à grands pas,
nerveusement. Parfois ses yeux rencontraient le regard immobile et noir du
portrait d'Hermann II. Il lui sembla qu'un sourire ironique et méprisant
pinçait les lèvres du terrible ancêtre. Alors il le regarda en face. Non,
l'illustre tueur ne souriait pas. Avec une attention hostile, le prince
examina cette bouche triste et dure, ce front étrangement serré aux tempes,
ces mâchoires de carnassier. Et il eut un plaisir d'orgueil et de défi à
penser que ce qu'il faisait serait haïssable et inintelligible au sinistre
aïeul, si celui-ci pouvait lever les dalles de la chapelle des Carmélites
où il reposait depuis cinq cents ans, à se dire qu'il osait, le premier,
rompre une tradition tant de fois séculaire, et, fils de rois, démentir,
au nom de la pitié humaine, l'impitoyable et fausse sagesse de toute une
lignée de rois...
Puis il s'assit, tira de sa poche une lettre qu'il déplia et en lut la
dernière page de l'air d'un dévot qui médite un texte sacré:
«... Oui, je vais bien penser à vous, non pas plus que les autres jours,
mais avec plus d'angoisse. Je sais trop les affreux conseils de prudence
que les politiques vous donneront; mais n'est-ce pas que vous ne les
écouterez point?... Il y a peut-être bien, parmi tous ces pauvres gens,
quelques méchants et beaucoup d'ignorants; mais il y a surtout des
malheureux... N'ayez pas peur d'eux, vous, leur ami. Défendez qu'on les
provoque en étalant les préparatifs de la répression sans savoir si l'on
aura quelque chose à réprimer, et je vous jure qu'ils ne feront point de
mal. L'âme de la foule est généreuse pour qui la traite avec générosité.
Enchaînez-la par la confiance que vous lui montrerez... Songez donc, mon
cher seigneur! si un seul des pauvres de Jésus, de ceux qui sont bons et
qui souffrent injustement, allait être tué par vous, par vous son
protecteur naturel, et cela pour avoir crié sa misère!... Non, je ne puis
supporter cette pensée... Au nom de notre amour, ne verse pas le sang des
malheureux...»
--Ah! Frida! petite Frida!... Voilà mon viatique, murmura Hermann.
Il se retrouvait apaisé, confiant, comme si, de ces paroles innocentes et
aimées, une certitude infiniment douce s'était épanchée en lui.
XV
--Peut-on te dire un mot?
Otto entra, visiblement agité. Mais son sourire d'éternelle gouaille
restait figé sous sa moustache rousse.
--Le moment, dit Hermann, n'est peut-être pas des mieux choisis.
--C'est qu'on ne te voit pas comme on veut... Et puis... je vais te
dire... je n'ai pas eu le choix du moment. D'ailleurs, aujourd'hui ou un
autre jour... Pour moi, je suis bien tranquille.
--Tant que cela?
--Oui, quoique tu ne fasses pas grand'chose pour rassurer les gens
paisibles, soit dit sans reproche. Je connais tes idées. Tu te figures que
tes douze ou quinze mille prolétaires vont faire gentiment leur petite
promenade et qu'il n'y a qu'à ne pas les contrarier pour qu'ils restent
sages... J'en doute très fort, mais je raisonne.
--Voyons.
--C'est bien simple. De deux choses l'une: ou tu vois juste (ce qui est
possible), et tout se passera en douceur; ou tu te trompes, et alors tu
feras comme on a fait avant toi: tu te défendras,--un peu plus tard
seulement. Il y aura un peu plus de casse que si tu t'étais défendu tout
de suite; mais ça reviendra au même. Nous aurons le dernier mot, cette
fois-ci encore et quelques autres, parce que, provisoirement, nous sommes
les plus forts; je dis nous et notre bonne noblesse, et notre délicieuse
bourgeoisie. Évidemment, nous n'en avons pas pour longtemps; mais la
machine durera bien autant que nous. Je n'en demande pas plus, moi.
--Brave coeur!
--Je ne suis pas un sentimental... Mais parlons de mon affaire. Je t'en ai
déjà dit un mot, il y a quelques jours...
--Cette concession de mines?
--Oui... Le baron Issachar donnerait la forte somme.
--Cela veut dire?
--Mon Dieu!... cela est assez clair.
--Enfin, quoi? Il m'offrirait de l'argent?
--Je ne dis pas cela... Tu aurais le droit d'ignorer. Dans toute chose, il
y a la façon... Mais les temps sont durs... Les têtes couronnées manquent
d'argent de poche... Je crois que Wilhelmine elle-même ne serait pas
fâchée... pour ses bonnes oeuvres... Enfin... trois millions sont bons à
prendre...
--Inutile de continuer, tu sais.
--Pourquoi?
--Tu ne comprends pas?
--Non.
--C'est juste: tu ne peux pas comprendre, dit Hermann en haussant les
épaules.
Le front d'Otto se plissa, et ses yeux devinrent méchants:
--Voyons, Hermann, ce n'est pas sérieux? Qu'as-tu à reprocher au baron?
--Je n'ai rien contre lui. Je ne veux pas, voilà tout. Je trouve que, dans
cette affaire, les propriétaires du sol ont un droit de priorité, et,
puisqu'ils présentent des garanties...
--Moins que le baron... Il possède en Alfanie soixante mille hectares de
forêts... Nous lui devons les tramways de Marbourg...
--C'est-à-dire qu'il nous les doit. Malheureusement. J'estime, pour moi,
qu'il a assez d'autres moyens de faire travailler son demi-milliard et que
ce n'est pas le moment, quand la question sociale est arrivée à l'état
aigu, d'accorder des privilèges à ceux qui sont déjà trop riches. Mes
raisons sont limpides, comme tu vois.
--J'aurais bien des choses à te répondre, et même des choses sensées. Mais
je perdrais mon temps. Aujourd'hui, tu es buté... Nous en reparlerons...
Seulement, écoute: tu me mets dans une situation un peu fausse vis-à-vis
du baron. Je lui avais fait espérer... Dans tous les cas, il me semble que
nous lui devons bien une petite compensation.
--Une compensation à quoi?
--A ce que ton refus lui fait perdre.
--Qu'est-ce que mon refus lui fait perdre?
--Dame! ce qu'il te demandait.
--Tu as une logique!
--Enfin, je me trouve un peu engagé avec Issachar... Et, quand ce ne
serait que pour me tirer d'embarras... il me semble que tu pourrais faire
pour lui quelque chose qui l'aidât à patienter, et surtout qui lui prouvât
que je me suis occupé de lui... Songe que le baron est une puissance et
qu'il serait maladroit de le mécontenter... Au reste, un rien le
ravirait... une simple marque d'estime, et qui ne te coûterait pas un sou.
--Enfin, quoi?
Otto laissa tomber d'un air négligent:
--Mais... le grand-cordon de l'Aigle-Bleu, par exemple.
--Le grand-cordon de l'Aigle-Bleu au baron Issachar?
--Mon Dieu...
--Dis-moi ses titres.
--Mais... son argent.
--C'est tout?
--Qu'est-ce qu'il te faut? Tu refuses encore?
--Ah! oui, je refuse!
--Tu n'es pas aimable. Je te croyais plus... Voyons, qu'est-ce que tu as
contre moi?
--Tu veux le savoir?
--Oui, j'aime autant.
--Tu y tiens beaucoup?
--Mais va donc!
--Eh bien, j'ai que la pensée d'être ici ton complice me fait horreur.
Veux-tu que je te dise pourquoi tu viens mendier pour ce pauvre baron
Issachar? C'est que ce juif te tient à la gorge, toi, deuxième prince du
sang; c'est que tu lui dois plus de douze millions et qu'il juge que
l'heure est venue de t'acquitter; c'est que, ce matin même, tu as reçu la
visite de son homme d'affaires, qui t'apportait ses dernières sommations.
L'ingrat ne se souvient plus qu'il a été ton cher ami, qu'en retour de
l'honneur que tu lui faisais d'être son hôte tu te contentais d'un modeste
bénéfice de deux mille louis, chaque soir, au baccara... Oui, c'était
réglé comme un papier de musique. C'était ton indemnité de déplacement, et
même tu ne te déplaçais que pour l'indemnité. Il trouve maintenant que
c'est trop cher, surtout en y joignant les autres petites sommes que tu
daignais lui emprunter. Il trouve que l'honneur de ton amitié ne vaut plus
ça et qu'il a fait un marché de dupe. Et il te met en demeure de payer,
n'importe de quelle façon... Ah! oui, tu es un joli prince! Ta pauvre
femme, qui, pendant ce temps-là, vit comme une recluse, écrasée sous la
honte et la douleur, sanglotait encore l'autre jour en me parlant de
toi... Tu as si follement et si brutalement abusé de tout que tu en es à
présent à rechercher les sensations... excentriques, celles qui mènent au
bagne les simples particuliers. Tu as commencé par descendre aux jupes
crottées, filles de la rue ou servantes, et tu te déguisais pour courir
les aventures de taverne. Puis cela même ne t'a plus suffi... Une des
occupations de la police est de te protéger... Non, non, je ne payerai pas
à ton juif l'argent de tes vices. La royauté n'est pas un brigandage!
Les phrases tombaient sur Otto comme des soufflets. Il était livide,
l'insolence de son sourire un moment tombée, la lèvre tremblante un peu.
Mais il se contint:
--Qu'est-ce que tu veux?... Quand on s'ennuie!... Et si tu savais comme je
m'ennuie!... Je t'avertis d'ailleurs que tout ce que tu viens de dire est
fort exagéré... Mais, enfin, puisque tu sais tout, et même un peu plus
qu'il n'y en a, tire-moi de là! Tu vois bien que, si je t'ai parlé, c'est
que je ne pouvais faire autrement... Que veux-tu que je devienne?
--Arrange-toi. Vends un château. Celui de Grotenbach est ta propriété
personnelle.
--Grevé d'hypothèques, mon pauvre Hermann.
--Fais-toi l'ami intime de quelque autre banquier.
--Alors, tu ne veux rien faire pour moi? Remarque comme je suis patient...
Après tout, je suis ton frère, et, si cela te donne certains droits, comme
de me dire des choses désagréables, cela te crée, ce me semble, certains
devoirs...
--Eh! qu'est-ce que cela fait que tu sois mon frère? Comme si cela
signifiait quelque chose chez nous autres! Nous sommes-nous jamais aimés?
Nous sommes-nous seulement jamais connus?... Est-ce que je ne sais pas,
d'ailleurs, que tu me hais?
--Moi?...
A cet instant, un grand bruit, confus s'éleva du dehors. C'étaient sans
doute des bandes attardées qui gagnaient le rendez-vous des manifestants.
Les deux princes tendaient l'oreille; les cris devenaient distincts.
--Entends-tu, dit Hermann, ce que crient ces gens-là?
--Non.
--Ils crient: «Vive le prince Otto!»
--Tiens, c'est ma foi vrai.
Du moment qu'il n'avait décidément rien à attendre de son frère, Otto
reprenait son attitude naturelle, et, dandinant son grand corps, les mains
enfoncées dans ses poches:
--Qu'est-ce que j'y peux?... Ce n'est pas un cri séditieux. Si j'étais
l'aîné, et toi le cadet, ils crieraient: «Vive le prince Hermann!» C'est
clair comme le jour.
--Sais-tu qui les a payés?
--Ce n'est toujours pas moi: je ne suis pas assez riche.
--C'est toi! Et c'est toi qui as fait afficher dans la ville les placards
que j'ai fait déchirer ce matin, où l'on me dénonçait au peuple comme
jouant un double jeu, libéral dans mes déclarations publiques, mais
secrètement allié à la réaction... Ne nie pas: j'ai les preuves.
--Quelles preuves? Des rapports de policiers qui font du zèle?... Tu me
dis tout cela pour te dispenser de me rendre le petit service que je te
demandais... Tu as tort, Hermann; je t'assure que tu as tort.
--Écoute, dit Hermann.
C'était la sonnerie du téléphone dans la pièce voisine. Deux ou trois
minutes s'écoulèrent; les deux princes se taisaient. L'officier
d'ordonnance entra et, apercevant Otto, parut hésiter.
--Vous pouvez parler, dit Hermann.
L'homme répéta, du ton uni et impersonnel d'un officier au rapport, la
communication qu'il venait de recevoir:
--La manifestation s'est mise en marche vers dix heures et demie. Douze
mille hommes environ; quelques centaines de femmes et d'enfants. Ç'a été
très calme d'abord. Mais, tout à coup, à l'angle du quai Saint-Pierre et
de la rue des Tanneurs, Audotia Latanief a déployé le drapeau noir.
--Encore elle! murmura Hermann.
Le visage d'Otto s'éclairait.
L'officier continua:
--On le lui a arraché. Il y a eu des coups échangés. Rien de grave.
Audotia, qui résistait, a été conduite au poste avec trois ou quatre
ouvriers grévistes. La foule continue son chemin, pacifique en apparence,
presque silencieuse. Le général gouverneur de Marbourg dit que ce silence
ne présage rien de bon. Il pense qu'on pourrait, sans trop de peine,
diviser et refouler les manifestants au moment où ils déboucheront sur le
rond-point du pont Saint-Gabriel. Quels sont les ordres de Votre Altesse
royale?
--Les mêmes. Qu'on laisse faire.
L'officier se retira.
Mais Hermann n'était plus si tranquille. Toujours cette Audotia! Elle
devenait singulièrement encombrante, cette sainte. Il est vrai que
l'incident était prévu, et, sans doute, il n'aurait pas de suites.
Pourquoi donc, si confiant tout à l'heure, Hermann avait-il maintenant le
coeur serré d'angoisse?
Il tournait le dos à son frère; mais il sentait derrière lui le grand nez,
les yeux à pochettes, toute la personne d'Otto le railler méchamment. Il
se retourna d'un mouvement brusque:
--Qu'as-tu à sourire?
--Je songe, dit Otto, que tu auras beau faire: tu finiras, bon gré mal gré,
par où tu aurais dû commencer. Va, va, j'aurai le plaisir exquis de te
voir tirer sur ce bon peuple en qui tu as tant de confiance et que tu
aimes tant.
--Mais c'est abominable, ce que tu dis là!
--En quoi? Je constate ce qui est. Qui espères-tu tromper? Les sentiments
que tu affiches sont contradictoires à ta fonction. Si tu les éprouvais
réellement, ou si tu étais capable de les suivre jusqu'au bout, tu
n'aurais qu'une chose à faire: t'en aller. Or tu ne t'en iras pas. Tu
resteras pour nous défendre--à coups de fusil s'il le faut--et tu
massacreras de pauvres diables, parmi lesquels il y aura certainement
quelques braves gens, parce que tu ne pourras pas faire autrement. Te voir
patauger dans ces contradictions, ce sera ma première vengeance, à moi qui
ne fais pas de phrases et qui ne me pique pas de justice ni de pitié. Et
puis... j'attendrai... Je te parle bien tranquillement, selon ma coutume.
Mais tu m'as dit tout à l'heure des choses que je ne permets à personne de
me dire, pas même à toi... Et je t'avertis que je m'en souviendrai.
--A la bonne heure, dit Hermann, je reconnais mon frère.
XVI
La princesse Wilhelmine fit irruption dans le cabinet royal, tenant le
petit Wilhelm dans ses bras et suivie de la gouvernante.
--Hermann! Hermann! cria-t-elle, savez-vous ce qu'on a fait à votre fils?
Son allure était tragique; même, ses beaux bandeaux étaient un peu
dérangés. Toutefois, elle gardait son grand air, l'air des Altenbourg. Et
c'est pourquoi Hermann, ayant d'ailleurs constaté que l'enfant était
intact, demanda avec tranquillité:
--Quoi donc? Qu'arrive-t-il?
--Il arrive que les émeutiers ont assailli à coups de pierres la voiture
de votre fils, qu'ils auraient pu le tuer, qu'il n'a été sauvé que par la
vitesse des chevaux, et que voilà, je pense, de quoi vous faire réfléchir.
--Enfin, dit le prince, il n'a pas eu de mal? Sa gouvernante non plus?...
Peut-être madame de Schliefen s'est-elle exagéré les choses.
Il interrogea la gouvernante. Elle était partie le matin pour conduire
Wilhelm chez le roi son grand-père. Mais, ayant rencontré des bandes qui
se rendaient à la manifestation, la vieille dame, prise de peur, avait
donné ordre au cocher de rentrer au palais. Des ouvriers avaient reconnu
la livrée de la cour, poussé des cris de menace et lancé des pierres
contre la voiture. Et c'était miracle que ni elle ni le petit prince
n'eussent été atteints.
--Vous n'aviez, madame, qu'à continuer votre chemin, dit froidement
Hermann. Rien de tout cela ne serait arrivé.
Il était persuadé que madame de Schliefen avait rêvé presque tout ce
qu'elle racontait. Il l'examinait, redressée dans son busc, l'aspect
ridiculement majestueux, provoquante à force de dignité empesée. Il se
disait que des gens du peuple avaient pu être agacés rien qu'en voyant
cette tête-là (il l'était bien lui!) et, puisque l'enfant était sain et
sauf et que tout s'était borné sans doute à un peu de tapage, il inclinait
à des indulgences dont il sentait confusément l'imprudence et la folie.
Mais c'était plus fort que lui: la vue de cette douairière avait toujours
pour effet d'éveiller dans le tréfond ignoré de son âme de prince il ne
savait quel incoercible instinct de révolutionnaire, presque de clubiste
et de barricadier.
Cependant le récit de la vieille dame avait exalté le petit Wilhelm:
--Papa, dit-il, ce sont des méchants. Il faut les tuer, tous! tous!
L'enfant tremblait de frayeur et de colère. Hermann le regarda d'un air
d'indicible douleur et répondit doucement:
--Mais mon chéri, si tu veux qu'on les tue, c'est donc que tu es aussi
méchant qu'eux?
L'avorton, dépité, éclata en sanglots. Hermann l'embrassa, le caressa,
mais sans parler: les mots tendres qu'il cherchait ne lui venaient pas...
La princesse fit signe à la gouvernante d'emmener l'enfant.
XVII
Restée seule avec le prince:
--Alors, dit-elle, c'est vrai, c'est bien vrai? vous autorisez la
manifestation?
Il vit qu'elle était décidée à parler, quoiqu'il fît, et qu'il ne pourrait,
cette fois, se dérober à une explication.
--Ma parole est engagée, répondit-il. Et, quand je voudrais la retirer, il
n'est plus temps.
--Il serait encore temps si vous vouliez.
--Eh bien, donc, je ne veux pas.
--Mais savez-vous que vous vous perdez?
--On me l'a déjà dit; mais rien n'est moins sûr. Mon opinion est que les
manifestants rentreront paisiblement dans leurs maisons après avoir fait
connaître leurs voeux, comme c'est leur droit.
--Leur droit? Ne voyez-vous pas que, quand bien même, par impossible, ils
ne commettraient aujourd'hui aucune violence, ce prétendu droit de
remontrance publique serait la négation de votre droit à vous, de ce droit
royal qui est, en somme, leur meilleure sauvegarde à eux.
--Des mots!... Ils souffrent: je leur laisse la liberté de la plainte.
--Une plainte qui s'exhale par des milliers de bouches et qui se promène
par les rues n'est plus une plainte, mais une menace. Ils souffrent? Eh!
croyez-vous qu'il n'y ait de souffrances que de leur côté? Il y en a aussi
du nôtre. Surtout il y en aurait si vous désertiez votre poste. Pensez à
cela; pensez à tous ceux qui sont derrière vous: à votre noblesse, à votre
armée, à tant de braves gens qui se feraient tuer sur un mot de vous et
qui, étant à vous, ont mis en vous leur confiance. Tous ceux-là, si
l'émeute éclate et ne rencontre, par votre faute, qu'une résistance
incertaine et tardive, tous ceux-là, dont vous avez charge, voyez à qui
vous les livrez, vous, leur maître et leur défenseur.
--Je suis le défenseur des autres aussi, répondit Hermann. Ne suis-je roi
que pour monter la garde autour des privilèges et des coffres-forts des
satisfaits? Car on dirait qu'un souverain n'est aujourd'hui qu'un gendarme
au service des propriétaires! Je n'accepte point ce rôle. Vous me sommez
d'être roi? Eh bien, je ramène la royauté à sa fonction primitive, qui est
de protéger d'abord les humbles et les petits. Je veux être avec ceux qui
pâtissent le plus. Une grande part de ce qu'ils demandent est juste; j'en
suis sûr: j'ai étudié les questions. Vous ne savez pas ce que sont
certaines vies de pauvres. Et comment en auriez-vous même une idée? Vous
n'avez jamais vu cela que de si loin! Moi, je sais; j'ai tâché de voir ou
de me figurer. Et, à cause de cela, je vous le dis, les brutalités mêmes
de la populace me font moins horreur que l'injustice hypocrite et la
dureté de certains riches et de certains grands seigneurs. Ceux-là, en
réalité, me sont plus étrangers, me semblent moins mes frères que les gens
du peuple. Aujourd'hui même, savez-vous d'où vient tout le mal? Il vient
de ce que les riches n'ont pas le courage de consentir à être moins
riches. Il n'y a, au fond, rien autre chose. C'est là l'obstacle à tout,
l'obstacle insurmontable. Et c'est, cela qui m'emplit de colère!
--Soit! dit ironiquement Wilhelmine. Il n'y a qu'orgueil et dureté en haut,
vertu et désintéressement en bas. Je ne vous parlerai donc pas du
dévouement de la plupart de vos gentilshommes ni des traditions d'honneur
et d'héroïsme de nos vieilles maisons, et je ne dirai pas non plus qu'il y
a peut-être des riches qui sont des hommes de bonne volonté. J'admets cet
égoïsme des heureux. Pensez-vous qu'il soit bon de l'exaspérer encore en
leur faisant peur? ou que le meilleur moyen de les incliner à l'esprit de
sacrifice, ce soit de laisser passer sous leurs fenêtres, par une
tolérance qui est presque une complicité, la brutale menace d'une
révolution? Vous vous plaignez d'être mal compris et mal secondé par eux.
Mais parlez-leur au moins; ne leur montrez pas cette défiance blessante,
et, si vous voulez qu'ils fassent cet effort de travailler avec vous,
fût-ce contre eux-mêmes, ne refusez point de rester avec eux.
--Hélas! dit Hermann, ils savent trop que j'y resterai de gré ou de force
et que je suis leur prisonnier... La vérité, c'est que j'ai beau être un
des derniers souverains absolus de l'Europe, je ne puis rien directement
sur ceux de mes sujets qui détiennent les neuf dixièmes de la fortune du
royaume. Et leur calcul est atroce, voyez-vous! Si ce mouvement dégénère
en émeute, ils savent bien qu'il faudra la réprimer, après tout, et que la
terreur qui suivra cette répression rétablira pour quelque temps, en leur
faveur, l'ordre et le silence.
La parole du prince sonnait âprement. Wilhelmine sentait, non point sa
conviction fléchir, mais ses idées lui échapper. La pensée de son mari
avait des apparences de générosité qui, sans la persuader, déconcertaient
la princesse. Femme, elle n'eût pu lui tenir tête que par des arguments
sentimentaux; or ces arguments-là surabondaient en faveur de la thèse
d'Hermann, au lieu que Wilhelmine était réduite à parler presque
uniquement expérience et raison... Elle répondit avec effort:
--Oui... pour quelque temps seulement... peut-être... Oui, ceux que vous
avez à défendre sont les vaincus de demain... Au moins, n'aidez pas à leur
défaite...
Un argument lui était venu. Elle reprit son élan:
--Concevez-vous ce qui arriverait après? Ou pouvez-vous vous le
représenter sans effroi? Défendez donc votre pouvoir, dans l'intérêt même
de votre rêve, car ce que vous rêvez, ce n'est assurément pas la foule
aveugle et stupide qui saura le réaliser.
--Aveugle et stupide? dit Hermann. C'est en effet ce qu'on répète
toujours. Et c'est pour cela que je souhaite que les manifestants restent
calmes jusqu'à la fin; et, pour qu'ils en aient tout le mérite et, par
suite, tout le bénéfice, je veux les laisser libres, et cela, jusqu'à la
dernière minute où je le pourrai. Les révolutionnaires prétendent, eux,
que c'est la répression qui fait l'émeute. Je veux voir si c'est vrai,
voilà tout.
--Mais c'est une partie insensée que vous jouez là! Mais ce que vous
exposez ne vous appartient pas à vous seul! Le pouvoir royal est un
patrimoine dont chaque roi n'est que le dépositaire et qu'il doit
transmettre intact... Si l'intérêt de la meilleure partie de votre peuple
et si votre propre danger vous touchent peu, songez à votre fils! Ne lui
perdez pas sa couronne!
--Nul ne peut dire en ce moment si je la perds ou si je l'assure. Je tente
une épreuve. Je veux voir si ce peuple, que j'aime et qui doit le savoir,
est capable de m'aider en se contenant lui-même, ou s'il n'est que la
brute violente que vous redoutez. Le bien qui sortira de cette expérience,
si elle réussit, vaut, certes, que nous courions quelques risques. Un
nouvel état de choses nous fait des devoirs nouveaux, des devoirs plus
aventureux, et nous met en demeure d'oser plus qu'autrefois dans la bonté.
Il convient aujourd'hui qu'un souverain hasarde beaucoup pour tout
sauver...
Le prince, ici, parut hésiter devant sa pensée; puis, d'un accent de
décision un peu fébrile et provocante:
--Et, s'il faut prévoir l'improbable, quand je hasarderais même la
couronne future de ce petit enfant...
--N'achevez pas, Hermann! Ce n'est pas vous, non, ce n'est pas vous qui
parlez ainsi... Ce que je refusais de croire serait donc vrai?... Osez
dire que cette folie vous vient de vous seul, que vous ne subissez aucune
influence et qu'il n'y a entre vous et moi que vos propres pensées!
--Qu'entendez-vous par là? dit Hermann d'une voix cassante. Eh! madame, si
je me trompe, laissez-moi du moins la responsabilité de mon erreur! Je
suis assez fort pour la porter tout seul. Si j'étais homme à subir une
volonté étrangère, apparemment j'eusse déjà cédé à la vôtre, car, Dieu
merci! je ne croyais pas qu'une femme put mettre tant d'acharnement à
demander... quoi? du sang! On n'est pas archiduchesse à ce point!
--Hermann! dit-elle douloureusement, pourquoi me prêter ce rôle odieux?
Croyez-vous que je n'aie pas pitié, moi aussi, et que le coeur ne me
saigne point à vous parler comme je fais?... Oui, ce que j'ai le courage
de vous rappeler, c'est un devoir ingrat et dur; mais c'est le plus
évident, le plus pressant, le plus impérieux de vos devoirs. Et je dis que
vous n'y échapperez point et qu'il vous ressaisira au sortir de vos
songes. Vous n'êtes pas libre, vous le reconnaissiez tout à l'heure avec
colère. Quelque chose de plus fort que vous: votre naissance et votre rang,
pèse sur vous. Vous êtes né de ce côté-ci du champ de bataille; tant pis
pour vous! Quand vous voudriez être transfuge, l'autre camp ne vous
croirait pas. Prenez-en votre parti, et demeurez avec nous... Et, si tout
craque sous nos pieds, tombons à notre poste en montant notre faction.
Trente générations de rois vous obligent.
--Moins que ma conscience, madame.
L'officier parut à la porte.
--Quelles nouvelles? demanda Hermann.
--Communication du général gouverneur: Le nombre des manifestants grossit,
toujours... Pas de désordre jusqu'à présent... Mais le général fait
observer qu'il serait facile de couper la manifestation en deux au
carrefour des Tanneurs. Il demande si Votre Altesse Royale n'a rien à
modifier aux ordres donnés.
--Absolument rien.
--Mais... commença Wilhelmine.
--J'ai dit.
--Les manifestants, reprit l'officier, doivent passer au bout de la grande
allée du jardin royal. Votre Altesse pourra facilement les voir des
fenêtres de la salle du trône.
--J'y ai songé. Merci. Allez, capitaine.
Et, se retournant vers la princesse:
--Madame, vous prenez souvent plaisir à me rappeler mon pouvoir et mes
droits. Or, si je suis roi, je le suis aussi pour vous. Et, si je suis de
droit divin, c'est apparemment Dieu qui m'inspire cette conduite même dont
vous êtes scandalisée... Qu'avez-vous à répondre?
--Rien, Hermann, sinon que je cours veiller à la sûreté de votre fils et
que je reviens prendre ma place auprès de vous, quoi qu'il arrive.
--Eh! madame, je vous dis qu'il n'arrivera rien.
--Dieu vous entende!
XVIII
... Des fenêtres de la salle du Trône, une vaste allée, longue de cinq
cents mètres, s'étendait jusqu'à la grille qui fermait le jardin privé du
roi. Hermann resta longtemps à regarder la foule passer derrière cette
grille. Elle marchait sans désordre, en rangées inégales et, semblait-il,
presque en silence.
Hermann prit une longue-vue. Il distinguait, entre les barreaux, la fuite
continue de figures presque toutes laides, les unes farouches, les autres
souffrantes et lasses, la plupart inexpressives et, quelquefois, des
bouches ouvertes dont il n'entendait pas le cri. Il songea:
--Eh bien! je ne m'étais pas trompé. Comme ils sont sages, les pauvres
gens! Voilà qui ne présage guère une émeute.
Il avait envie de les remercier de lui donner raison. Mais, peu à peu, cet
ordre et ce silence mêmes faisaient naître au fond de lui une inquiétude.
Mieux que n'eût fait une multitude confuse et bruyante, cette procession
quasi muette--qui passait, passait interminablement--donnait la sensation
du nombre et de la force. Hermann commençait à s'étonner d'avoir osé
mettre en liberté, ne fût-ce que pour quelques heures, cette force
inconnue, et le malaise de l'attente lui devenait intolérable.
Soudain, il s'aperçut que la procession des pauvres cessait de défiler.
Elle revenait sur ses pas; sa masse encore épaissie oscillait, semblait se
heurter contre la grille.
Presque en même temps, l'officier annonça que les manifestants demandaient
à entrer dans le jardin royal.
Hermann eut un moment d'hésitation... «Eh, quoi! se dit-il, je serais
lâche?» Puis un désir lui venait, irréfléchi, irrésistible, de voir de
plus près cette foule ténébreuse, grosse de mystère et de hasards.
--Qu'on leur ouvre! commanda-t-il.
Il se remit en observation derrière la fenêtre, protégé contre les regards
du dehors par les balustres du large balcon et par les rideaux à demi
rabattus.
Bientôt, par la grille ouverte, le flot de peuple jaillit, s'avança en
s'élargissant. Les figures des premiers rangs se faisaient plus nettes.
Hermann en distingua de mauvaises et de bestiales.
--Évidemment, pensa-t-il, ce qui enflamme ceux-ci, ce n'est pas une idée
de justice. Ils sont sans doute aussi durs, aussi avides, aussi
impitoyables--et moins policés--que les repus contre lesquels ils
s'insurgent... Quelle société ces brutes nous referaient-elles?...
Mais, presque aussitôt, il douta de la vérité de son impression:
--Après tout, de quel droit leur prêté-je de bas sentiments sur la foi de
leurs visages convulsionnés? Toute passion où il entre de la colère
déforme et enlaidit les traits... En quoi ces faces inquiétantes
diffèrent-elles de celles des soldats qui se ruent, en criant de rage,
dans la mêlée?... Quand Cynégire mourut ou quand tomba le courrier de
Marathon, les yeux leur sortaient de la tête comme à ceux-ci, et ils
étaient horribles à voir.
Et alors, à côté des têtes de fauves, il en discerna d'autres, si pâles,
si douloureuses, douces quand même, une tête de jeune fille bl
Showing first 200,000 characters. Full text: gutenberg.org/ebooks/14404