Autour de la table
by George Sand · French · Gutenberg #14372 · 601,127 chars · public domain (US)
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Title: Autour de la table
Author: George Sand
Release date: December 17, 2004 [eBook #14372]
Most recently updated: October 28, 2024
Language: French
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK AUTOUR DE LA TABLE ***
AUTOUR DE LA TABLE
PAR
GEORGE SAND
(L.-A. AURORE DUPIN)
VEUVE DE M. LE BARON DUDEVANT
M · L
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS
RUE AUBER, 3, PLACE DE L'OPÉRA
LIBRAIRIE NOUVELLE
BOULEVARD DES ITALIENS, 15,
AU COIN DE LA RUE DE GRAMMONT
1876
Droits de reproduction et de traduction réservés
AUTOUR DE LA TABLE
I
Quelle table? C'est chez les Montfeuilly qu'elle se trouve; c'est une
grande, une vilaine table. C'est Pierre Bonnin, le menuisier de leur
village, qui l'a faite, il y a tantôt vingt ans. Il l'a faite avec un
vieux merisier de leur jardin. Elle est longue, elle est ovale, il y a
place pour beaucoup de monde. Elle a des pieds à mourir de rire; des
pieds qui ne pouvaient sortir que du cerveau de Pierre Bonnin, grand
inventeur de formes incommodes et inusitées.
Enfin c'est une table qui ne paie pas de mine, mais c'est une solide,
une fidèle, une honnête table, elle n'a jamais voulu tourner; elle ne
parle pas, elle n'écrit pas, elle n'en pense peut-être pas moins, mais
elle ne fait pas connaître de quel esprit elle est possédée: elle cache
ses opinions.
Si c'est un être, c'est un être passif, une bête de somme. Elle a prêté
son dos patient à tant de choses! Écritures folles ou ingénieuses,
dessins charmants ou caricatures échevelées, peinture à l'aquarelle ou à
la colle, maquettes de tout genre, études de fleurs d'après nature, à la
lampe, croquis de _chic_ ou souvenirs de la promenade du matin,
préparations entomologiques, cartonnage, copie de musique, prose
épistolaire de l'un, vers burlesques de l'autre, amas de laines et de
soies de toutes couleurs pour la broderie, appliques de décors pour un
théâtre de marionnettes, costumes _ad hoc_, parties d'échecs ou de
piquet, que sais-je? tout ce que l'on peut faire à la campagne, en
famille, à travers la causerie, durant les longues veillées de l'automne
et de l'hiver.
La table du soir (c'est ainsi qu'on la nomme, parce que, durant le jour,
chacun vaquant à ses occupations ou courant à sa fantaisie, elle reste
seule et tranquille dans le salon) a donc, chez les Montfeuilly, un rôle
assez important. Que ferait-on sans elle, bon Dieu, même tes soirs
d'été, quand l'orage emplit le ciel et que la pluie précipite au dedans
de la maison les hôtes et les papillons de nuit? Alors chacun apporte
son travail ou son délassement, et on se querelle, on se pousse, on se
serre pour que tout le monde tienne sur la grande table. On a
quelquefois parlé d'en avoir plusieurs petites, mais la grand'mère,
Louise de Montfeuilly, qui est le chef actuel de la famille, a repoussé
cette innovation perverse. Elle a bien fait; où serait la vie, où
seraient l'attention, l'enjouement, l'union, l'unité dans ces travaux ou
dans ces amusements éparpillés, la nuit, dans une vaste pièce? La
grande pièce réunit toutes les études et toutes les pensées, elle en est
le centre et le lien. Elle est à la fois la classe et la récréation de
la famille, l'harmonie et l'âme de la maison. C'est un sanctuaire
d'intimité, c'est presque un autel domestique, et la grand'mère dit
souvent: «Le jour où la table sera au grenier et moi _à la cave_, il y
aura du changement ici.»
Mais le plus grand charme de la table, c'est la lecture en commun, à
tour de rôle. Si peu qu'on ait de poumons, on peut bien lire chacun
quelques pages, et l'on n'exige du lecteur aucun talent: on est si
habitué au bredouillage de l'un, aux _lapsus_ de l'autre, que l'on ne
s'arrête plus à se railler ou à se quereller. Je connais peu de plaisirs
aussi doux, aussi soutenus, aussi attachants que celui d'avoir les mains
occupées d'un travail quelconque, pendant qu'une voix amie (sonore ou
voilée, peu importe!) vous fait entendre simplement, sans emphase et
sans prétention, un beau et bon livre. Le feu pétille dans l'âtre. Le
vent chante dans les arbres; les phalènes on la grêle battent les
vitres; quelque _cri-cri_ familier vient, aux jours d'hiver, jusque sous
la table, comme pour applaudir à sa manière, et personne n'ose remuer,
dans la crainte d'écraser l'hôte menu et confiant du foyer. Le papier se
couvre de dessins ou de peintures; le canevas, la mousseline ou la soie
se remplissent de fleurs ou d'arabesques, et si quelque pas inusité se
fait entendre dans la salle voisine, si une main incertaine cherche à
ouvrir la porte, on tressaille, on se regarde consterné, on redoute
l'arrivée d'un étranger, d'une conversation quelconque venant
interrompra la lecture chérie. Mais, grâce au ciel, les Montfeuilly ne
sont point gens du monde; c'est presque toujours un bon voisin, un ami
qui vient nous surprendre. «Ah! c'est toi! A la bonne heure! Tu nous as
fait bien peur, nous lisions....--Oui, oui, dit-il, j'en suis,» et il
prend le livre.
Vous m'avez autorisé à vous rendre compte, dans la forme sérieuse ou
familière qui se présentera, de l'impression produite sur nous par ces
lectures. Elles ne sont pas tellement fréquentes et tellement suivies
que je ne puisse vous parler de temps en temps de tout ce que nous
aurons lu ou _relu_; car je ne saurais, en aucune façon, m'astreindre
exclusivement à un compte rendu d'ouvrages nouveaux, et il pourra bien
m'arriver de vous parler de choses anciennes et consacrées. Pour vous
faire agréer mes réflexions, il faut que je vous dise et que je vous
fasse agréer aussi l'entière liberté de choix, le manque absolu de
méthode avec lesquels on procède ici. Il y a quelque chose de plus
capricieux et de plus inconstant qu'un lecteur, c'est plusieurs lecteurs
réunis. Ce qui charme l'un ennuie ou fatigue souvent l'autre, et
réciproquement. On abandonne quelquefois de bons livres pour en prendre
de moins bons. C'est que beaucoup d'ouvrages, qui ont un certain charme
dans l'isolement, en manquent tout à fait, on ne sait trop pourquoi,
dans l'audition collective. Le style y est pour beaucoup, mais il y a
encore d'autres raisons que je saurai peut-être vous dire en leur lien.
Ce préambule est déjà trop long, et je me hâte de remplir mon
engagement.
Toutefois, un mot encore pour en rafraîchir les termes dans notre
mémoire. Il est convenu que lorsqu'on aura causé pendant un certain
temps en lieu de lire, je vous parlerai de ce qui aura fait le sujet de
la causerie, pour peu qu'elle ait eu rapport à des impressions, a des
souvenirs d'art quelconques, et qu'il en soit sorti quelque chose
d'assez précis et d'assez bien résumé pour être recueilli ou commenté.
Ce genre de causerie surgit rarement dans la complète intimité de la
famille. Quand le nid est bien chaudement blotti sous le toit, on
discute peu, on vit; c'est-à-dire qu'on lit ensemble et qu'on avance
dans l'émotion ou dans l'intérêt sans s'interrompre pour juger. Mais
quand l'été, sans vous éloigner de la table, agrandit le cercle
affectueux des commensaux, les uns parlent, les autres écoutent. Je suis
souvent parmi les derniers, sauf à discuter après coup avec moi-même.
Ainsi je vous parlerai de tout ce qui nous aura frappés, mais non pas de
tout ce qui aurait mérité de nous frapper ou de nous occuper dans la vie
en commun, car cette vie, lorsqu'elle se passe aux champs, est pleine de
lacunes et d'imprévus. Un rayon de soleil emporte toutes choses et
toutes gens dans le domaine de la rêverie et des contemplations.
_Contemplations_! Voilà un mot qui me presse! car c'est la plus fraîche,
la plus récente de nos lectures, et c'est un beau sujet pour entrer en
matière.
Il est rare que nous lisions des vers autour de la table. Les vers
veulent être lus tout haut beaucoup mieux que nous ne savons lire, et
ceux-ci ont fait exception. Bien ou mal, nous étions impatients de nous
les communiquer, sauf à relire chacun pour soi après l'audition.
Il eût fallu procéder avec ordre, mais les recueils de poésies sont
exposés à cette profanation d'être ouverts au hasard, comme s'ils
avaient été faits pour servir de rafraîchissements entre deux
contredanses. Les plus fervents ou les plus consciencieux commettent
cette faute tout comme les autres, et pourtant, s'il est un recueil de
vers qui mérite le nom de _livre_ et qui soit un _ouvrage_, c'est
celui-ci.
C'est hier que la grand'mère nous apporta ces deux volumes. Comme on se
les arrachait, elle m'en mit un dans les mains, en me priant de le lire
haut, là où elle l'ouvrirait avec son aiguille à tapisserie. Nous
tombâmes sur la pièce intitulée _Villequier_, un vrai chef-d'oeuvre.
--Attendez, dit Théodore, l'aîné des Montfeuilly; avant que vous
commenciez, je vous avertis que je ne suis pas un séide et que je ne
vais pas suivre l'auteur dans ses fantaisies avec un plaisir sans
mélange: il a de trop grandes jambes pour cela.
--C'est peut-être aussi que vous avez le pas trop court, lui répondit la
belle Julie, la fille enthousiaste et généreuse du vieux voisin.
--C'est possible, répliqua Théodore. Je ne suis pourtant pas de ceux qui
se gendarment contre l'emploi des mots. Je sais que M. Victor Hugo
impose son choix, son goût, son vocabulaire, ses contrastes, sa raison
d'agir avec une _maestria_ si heureuse, qu'après un peu de grimace on
arrive à dire naïvement: Au fait, pourquoi pas? Il a raison. Tu
l'emportes, Galiléen, c'est-à-dire tu triomphes, novateur. Pour ma part,
je n'ai jamais défendu la vieille césure inflexible, et je trouve celle
de Victor Hugo excellente. Ses rimes me paraissent merveilleusement
belles la plupart du temps. Quant au bon ou mauvais goût, qui en décide?
Le goût de chaque lecteur, c'est-à-dire personne. On pourra donner des
théories, des définitions du goût, tout le monda tombera d'accord; mais
apportez des preuves, citez des exemples, tout le monde disputera.
--Alors, pourquoi disputez-vous d'avance? dit Julie.
--Je tiens, reprit Théodore, à vous dire que je reconnais ceci: que le
goût d'un maître peut s'imposer et faire loi. Est-ce un droit _légal_?
Non, c'est le droit du _plus fort_. En fait d'art, tous les autres
droits comptent peu. Qu'un autre maître arrive, aussi châtié, aussi
austère, aussi retenu que celui-ci est indépendant, fougueux,
indomptable, il imposera sa manière, s'il en a la puissance, et il
n'aura ni plus tort ni plus raison en théorie. Il s'agira d'être fort
dans la pratique. Sous ce rapport-là, je ne vois pas que personne puisse
lutter aujourd'hui contre M. Victor Hugo; mais ceux que l'on traita de
cuistres parce qu'ils défendaient Racine et Boileau ne furent pas
cuistres pour cela. Ils furent cuistres parce qu'apparemment ils les
défendirent faiblement et à contre-sens. Racine et Boileau avaient eu
leur droit comme M. Victor Hugo à le sien.
--Finissons-en, s'écria Julie; dites-nous votre critique afin qu'il n'en
soit plus question.
--Je vais vous la dire, bien à regret.
--Oh ciel! quel est donc le critique qui souffre d'égorger les gens?
--Moi, s'écria Théodore avec conviction. D'abord, je ne suis pas de
force à égorger une victime de cette taille; ensuite, je n'en aurais
pas le goût. Je tiens pour une vérité vraie que, de toutes les joies que
l'esprit peut goûter, celle de savourer les grandes oeuvres d'art est la
plus douce et la plus vive. Il est donc ennemi de soi-même, il tue sa
propre flamme, celui qui se refuse ou se dérobe à la vivifiante chaleur
de l'admiration, et il est donc très-vrai pour moi de dire que, quand je
ne peux pas entrer entièrement dans l'embrasement du génie d'un maître,
c'est une souffrance, un chagrin, une angoisse dont je me prends à
lui....
--Quand vous devriez ne vous en prendre qu'à vous-même, répliqua Julie.
--Soit, reprit-il; mais soyez-en juge! J'ai été souvent choqué d'un
manque de proportion entre l'imagination et la pensée du poëte. Enchanté
qu'il nous ait débarrassés des petits dieux gracieux ou badins qui, sous
la plume des modernes, resserraient à leur image et à leur taille les
grandes scènes de la création et les grands aspects de la beauté, je
trouve pourtant qu'en se servant parfois de comparaisons trop
familières, il nous rapetisse encore davantage ces grandes choses. Et
ces caprices d'artiste sont d'autant plus sensibles que le sentiment du
grand dans la peinture est souvent élevé chez lui à la plus haute
puissance qu'ait jamais atteinte la parole humaine. Cela me fait donc
l'effet d'une grimace comique passant tout à coup sur une face sublime.
On est tenté de lui dire: Qu'est-ce que nous vous avons fait, pour que
vous vous moquiez de nous, au moment où nous vous suivions avec docilité
ou avec enthousiasme?
--Est-ce tout? dit Julie.
--Non; attendez! d'autres fois, cette malice du poëte ressemble à une
mièvrerie. C'est comme un Titan qui, tout à coup, se mettrait une boucle
d'oreille dans le nez. La perle en est fine, c'est vrai, mais que diable
fait-elle là?
Enfin, c'est comme un parti pris de vous éblouir de merveilles, et de
vous jeter du sable par la figure, pour vous tirer brusquement du charme
ou de l'extase.
Et ce n'est pas au mot, je le répète, que je fais résistance. Le mot
s'élève et prend son droit, dès qu'il sert à donner de l'énergie à la
pensée. C'est l'image qui se déplace d'une magnifique apparition des
choses, grandement évoquée, et qui fait descendre la vue sur des objets
trop petits pour la satisfaire, ou trop vulgaires pour l'intéresser. Je
comprends, et je suis le poëte quand, usant du procédé inverse, il part
du petit pour s'élever au grand. Quand l'examen de la petite fleur
l'emporte jusqu'aux astres, ces immenses harmonies qui le pénètrent si
rapidement m'emportent avec lui, parce qu'alors il me semble dans son
rôle, dans sa mission, qui est, sans doute, de nous prendre où nous
sommes et de nous faire monter avec lui aux sommets de la pensée.
Enfin, je trouve aussi en lui un manque de mesure et de proportion dans
l'expansion, un trop grand dédain pour l'ordonnance de la composition.
Si quelque chose doit être sévèrement composé, c'est une pièce de vers.
Béranger a la sagesse et l'art de la composition par excellence. Chaque
idée a, en lui, son développement nécessaire et modestement arrêté à sa
limite rationnelle. L'ordre et la clarté, ces qualités exquises,
sont-elles donc presque toujours inconciliables avec l'abondance et
l'intensité de la flamme sacrée? M. Victor Hugo semble tout le premier
être la preuve de cet accord possible. Certains chefs-d'oeuvre de lui
l'attestent. Il ne lui plaît donc pas toujours de faire de _son mieux_,
et quelque désordre qu'il ait dans la pensée, il ne peut donc se
défendre de nous en imposer le trouble et l'étonnement.
Je sais, chère et impérieuse Julie, ce que vous allez me dire: Ce poëte
est un intrépide cavalier. Son _Pégase_, à lui, est un cheval terrible,
un dragon de feu: convenez donc qu'il ne peut pas toujours le gouverner.
Qu'il lui plaise ou non d'augmenter son allure ou de la modérer pour
traverser le monde de ses rêves, il est parfois emporté majestueusement
dans l'espace, parfois ralenti et enchaîné dans le vague de son rêve,
comme un paladin dans quelque forêt enchantée. Cette lyre merveilleuse
n'obéit donc pas toujours à la main, cependant merveilleusement habile,
qui la fait vibrer. Elle se met quelquefois à jouer toute seule comme la
harpe de ce maître chanteur d'Hoffmann, qui s'était laissé posséder d'un
esprit terrible; et on l'écoute alors comme on écoutait Henri de
Ofterdingen, c'est-à-dire avec stupeur, avec effroi, avec souffrance. On
se demande les uns aux autres: Où va-t-il? qu'a-t-il voulu nous dire, ou
plutôt que refuse-t-il de nous dire? Est-ce de l'enfer qu'après ces
chants sublimes lui viennent tout à coup ces rugissements mystérieux et
ces ricanements amers?
Eh bien, il s'est passé des années pendant lesquelles le poëte, livré
aux soins du monde réel, a paru quitter le désert de la rêverie pour
traverser le _désert des hommes_, et voici que, toujours portant en
croupe son génie familier, _ange ou démon, qu'importe?_ il reparaît à
la Wartbourg, pour remporter le pris du chant: voyons, lisez.
On le voit, c'était ici, autour de la table, comme partout dans le
monde, un grand événement littéraire. Et c'est plus que cela pour
quiconque réfléchit: c'est un événement social et philosophique. Un
grand changement a dû s'opérer chez le poëte. Il a franchi des mers, il
a traversé des abîmes, il a dû vieillir, se calmer ou se lasser, devenir
sage.
Eh bien, pas du tout, et voilà le merveilleux de la chose; il est resté
_lui_, il n'a pas vieilli d'un jour, quoi qu'il dise; il est plus
fougueux, plus agité que jamais. Seulement, il a énormément grandi, et,
en s'éloignant toujours des routes frayées, il a laissé toute critique
sous ses pieds, parce qu'il a monté jusqu'aux cimes de son olympe
romantique. Qui pouvait l'empêcher? Théodore en convient tout le
premier: personne! Si c'est une énormité, une chose effroyable et
désespérante, comment et pourquoi n'a-t-on pas su l'arrêter? Où sont les
poëtes que l'école classique a poussés contre lui? Où est son rival? Qui
a osé se mesurer contre un tel champion? Qui mettra-t-on en regard de
lui dans une voie opposée? Tout ce qui écrit ou pense est, aujourd'hui,
partisan de la liberté absolue de conscience et d'allure dans les arts.
L'école classique existe-t-elle encore? D'où vient qu'elle n'a trouvé
personne pour la représenter dans un combat singulier contre ce Cid
superbe? Il a eu beau crier: _Paraisses, Navarrois_!... Personne n'a
voulu se montrer.
Ce poëte nous donne donc aujourd'hui un très-grand spectacle, qui est
d'avoir triomphé de son vivant, sans avoir fait la moindre concession
aux exigences plus au moins légitimes de ses contemporains. Il a eu
raison contre ceux qui avaient tort, et aussi contre ceux qui pouvaient
avoir raison.
--Et voyez! nous disait Julie, le coude appuyé sur la _table du soir_ et
le menton dans sa main, encore pâle d'enthousiasme et l'oeil brillant;
voyez si ce n'est pas heureux qu'il ait eu foi en lui-même? On a eu beau
lui crier _casse-cou_, il n'a rien évité, rien tourné, et le voilà au
sommet qu'il avait rêvé, vous disant son fameux _eh bien_? et vous
invitant à le suivre... si vous pouvez!
On avait lu _Villequier_, _Réponse à un acte d'accusation_ (les deux
articles), la _Réponse au marquis_, et cette étrange vision baptisée
d'un nom étrange: _Ce que dit la bouche d'Ombre_. Nous disions tous
comme Julie, et Louise relisait tout bas Villequier. Elle posa ensuite
le livre sur la table sans rien dire, et reprit sa tapisserie; mais des
larmes coulaient furtivement sur ses fleurs, et elle laissa discuter
sans rien entendre. J'aimais assez, moi qui l'observais, cette manière
d'avoir son avis.
Théodore avait accaparé les deux volumes, et il les feuilletait. Quand
il nous eut laissé dire tout ce que nous avions dans l'âme, il prit la
parole à son tour.
--Julie, dit-il, je vous accorde qu'il est colossal; mais ne me soutenez
pas qu'il soit raisonnable.
--Monsieur veut de grands poëtes bien sages, bien peignés, bien gentils?
reprit l'ardente fille avec ironie.
--Non, répliqua Théodore. Je sais que sans le délire sacré il n'est pas
de poëte sublime. Un grain de folie ne déplaît pas chez ces exaltés
éloquents. Je leur passe quelques accès. Celui-ci a de si beaux éclairs
de raison que je lui rends les armes à chaque instant; mais je le trouve
tout d'un coup exagéré dans la sagesse, après l'avoir trouvé excessif
dans le désespoir. C'est une magnifique intelligence qui manque de
synthèse. Vous direz tout ce que vous voudrez, cela est ainsi.
Et, sans laisser à personne le temps de lui répondre, Théodore continua:
--Les grands poëtes, comme les prophètes, comme les oracles antiques
eux-mêmes sur le trépied fatidique, ont toujours abouti à un grande
synthèse. Or, montrez-moi celle de votre poëte? Je lis une page de
résignation vraiment céleste; au _verso_, je trouve un cri de révolte
plus terrible que tous ceux du Satan de Milton. Je tourne encore une
page, me voici dans le doute désespéré d'Hamlet. Tournons encore, nous
sommes avec Magdeleine éperdue aux pieds du divin Sauveur. Tournons
toujours: voici l'amour terrestre avec tous ses emportements, tous ses
abandons, toutes ses voluptés; et plus loin, la famille avec ses
austères douceurs et ses devoirs rigides. Et plus loin, nous crions:
_J'irai_! et nous voulons monter l'échelle de Jacob après avoir terrassé
l'esprit mystérieux. Et plus loin, nous retombons dans un touchant et
sublime aveu de la faiblesse humaine et du néant de notre intelligence.
Et plus loin, nous raillons amèrement la révolte du sceptique; et plus
loin, nous proclamons la nôtre. Ici, nous attaquons amèrement la
cruauté, l'insensibilité de la divinité. Là, prosterné devant elle, nous
bénissons l'amour divin; le tout se termine par une réhabilitation de
Bélial, après une étrange métempsycose où, par parenthèse, le supplice
des damnés, murés tout chauds et pensants dans la matière inerte, n'est
pas éternel, il est vrai, mais dure si longtemps que je m'en fâche, vu
que je ne trouve aucune proportion entre les fautes qui peuvent
s'accumuler dans le cours d'une vie humaine et la durée effrayante d'un
silex....
Théodore fut interrompu par des huées. Nous le trouvions archipédant
d'avoir pris au pied de la lettre d'ingénieux et poétiques symboles. Il
n'était pas en train de se repentir et acheva ainsi son réquisitoire:
--N'importe, n'importe! je soutiens mon dire: il n'a pas de synthèse. Il
en a d'autant moins que, dans chaque émotion à laquelle il s'abandonne,
je le crois maintenant naïf et convaincu. Oui, le traître, il est de
bonne foi puisqu'il est inspiré, puisqu'il est admirable dans toutes ses
inconséquences!
Julie était si courroucée qu'elle ne nous permit pas de rire du courroux
de Théodore.
--Vous n'êtes qu'un maître d'école! s'écria-t-elle; vous êtes farci de
synthèses, qu'on vous a fourrées, bon gré mal gré, à la place des
entrailles. Grand Dieu! qu'avons-nous à faire de vos synthèses, et quel
poëte serait celui qui n'aurait jamais souffert, jamais aimé, jamais
douté, jamais vécu? Faites-nous des vers, _de grâce, et l'on vous
répondra_. Mais vous ne voyez donc pas qu'il n'y a pas de grands
artistes sans tous ces contrastes dont vous vous plaignez? Raphaël, que
je vous entends toujours citer comme le génie le plus synthétique, a eu
trois manières, c'est-à-dire que deux fois il a tout remis en question
dans sa croyance, dans son art, dans sa vie. Et qui vous dit que, s'il
eût vécu plus longtemps, il n'eût pas encore trois fois labouré et
bouleversé le champ de sa pensée? La vie des grandes intelligences n'est
pas autre chose qu'un orage sublime, et quiconque fait son lit bien
symétrique et bien uni, pour s'étendre à jamais dans une bonne position
bien correcte et bien commode, s'endort là du sommeil des morts et n'est
jamais réveillé par l'inspiration. Allez, synthétique personnage, dormez
sur le triste et humide grabat de votre saine logique, et, au lieu
d'extases et de rêves, vous n'aurez là que les délices du ronflement
monotone.
--Voyons, voyons! calmez-vous, répliqua Théodore. Je vous accorde que
votre poëte doit de grandes beautés d'art à cette merveilleuse abondance
d'émotions diverses. S'il n'était pas sceptique à ses heures, nous
n'aurions pas les plus beaux cris de scepticisme que ce siècle ait jetés
vers le ciel. Je regretterais bien aussi qu'il n'eût pas des élans
religieux qui élèvent l'âme et la vivifient. Quand il est doux, je suis
charmé qu'il ne soit plus en colère, parce qu'il me rend doux comme lui,
et quand il redevient passionné, je suis passionné à mon tour avec une
vivacité qui me réveille et me rajeunit. Enfin, je vous accorde que,
dans tous les modes et sur tous les tons, c'est un instrument qu'on ne
se lasse pas d'entendre; mais c'est un plaisir qui vous torture un peu,
et, quoi que vous en disiez, on a le droit de demander à un homme de
génie de vous faire du bien, surtout quand il est arrivé à la maturité
de son talent, et, qu'ayant acquis beaucoup de gloire, il doit aspirer à
prendre beaucoup d'autorité.
Je vous fais grâce du reste de la discussion, qui fut très-animée. Ce
n'est pas avec calme que l'on parle des choses hors ligne, et celui dont
la vie littéraire et philosophique a été un combat contre les autres et
contre lui-même a dû semer le vent et récolter la tempête.
Il me tardait, ce soir-là, d'être seul et de lire l'ouvrage en entier.
Il me semblait que la lecture, sans ordre, d'un drame intellectuel de
cette nature et de cette portée conduisait à des disputes sans issue.
Julie avait raison d'admirer avec passion toutes les pierreries de cet
écrin, de cette mine. Théodore avait raison aussi de vouloir que tant de
choses brillantes et précieuses dussent être employées à un ouvrage, à
un monument quelconque.
--Je n'exige pas, disait-il, que la synthèse du poëte réponde à la
mienne. Je n'accepte pas celle de Michel-Ange, mais je reconnais qu'elle
existe, qu'elle est complète, solide, magistrale.
--Oh! le malheureux! s'écriait Julie, il avoue qu'il n'aime pas
Michel-Ange. Qu'il aille se coucher, vite, vite! qu'on ne le voie plus
ici!
Et l'on chanta à ce pauvre Théodore, qui est bien le plus sincère et le
plus honnête des hommes: _Buona sera, don Basilio_!
Me voici seul, après avoir lu les deux volumes d'un bout à l'autre; le
jour perce à travers mes rideaux, et les rossignols chantent déjà. Je
vous dirai demain ma pensée, à moins que quelque autre ne la formule
mieux, _autour de la table_, que je ne saurais le faire; auquel cas,
vous aurez cette formule. Je ne regrette pas de vous avoir rapporté
fidèlement les révoltes de Théodore, parce que je les sens anéanties par
un grand fait, la puissance de l'individualité, puissance irrésistible,
qui détruit parfois toutes les notions générales préexistantes les mieux
établies en apparence, mais établies en raison d'un ordre de choses qui
se trouve tout à coup dépassé par l'individu.
A demain donc.
6 juin 1856.
II
C'est autour de la table, en effet, que l'on reprit la causerie de la
veille, et c'est là que je me permis d'avoir l'opinion que je vais vous
soumettre.
--Il est faux, ma chère Julie, qu'une grande intelligence _doive_ se
passer de synthèse, car hier vous avez poussé l'esprit de révolte
jusqu'à dire cela; mais il n'est pas vrai, mon cher Théodore, que le
poëte des _Contemplations_ manque de synthèse, vous le reconnaîtrez en
lisant son livre d'un bout à l'autre.
Mais avant de répondre à une critique qui semblait porter sur la
nature, sur le principe même de cette grande intelligence, je voudrais
vider avec vous les questions de détail que vous souleviez hier soir:
d'abord le choix de certaines images qui vous semblent tantôt
choquantes, tantôt puériles; ensuite l'absence de composition, le
_manque de proportion_, comme vous disiez.
Sur ces deux points, je ne trouve pas à vous répondre par un de ces
plaidoyers en règle qui tendent à disculper à tout prix l'accusé par un
système de dénégations d'une ingénieuse mauvaise foi. Je suis franc, et
je trouve ces défauts, que vous signalez, évidents si je me place à
votre point de vue; mais j'ai beau chercher dans l'histoire des arts un
ouvrage de premier ordre qui ne pèche point par quelque endroit contre
ce que les uns appellent les règles, contre ce que les autres appellent
la saine logique, je ne les trouve pas. Le pur Racine a tous les défauts
du milieu où il a vécu, à commencer par le ton de cour française qu'il
donne à ses héros antiques, ce qui fut une adorable qualité pour
les amateurs de son temps, ce qui est un hiatus de couleur
très-répréhensible aujourd'hui à nos yeux, et ce qui ne l'empêche
pourtant pas d'être un beau génie, selon vous, selon moi aussi.
D'où vient donc que, malgré l'école romantique et l'immense progrès
qu'elle nous a fait faire, Racine restera debout? C'est que les qualités
sérieuses et vraies survivent aux défauts inhérents à l'époque et au
milieu où l'on vit. A mesure que les siècles suivants se débarrassent de
ces défauts, ils les pardonnent au passé. La première réaction est amère
et parfois injuste: il faut de la passion pour vaincre l'habitude et
implanter le progrès. Cela fait, la guerre cesse, les combattants
s'apaisent, et les vainqueurs sont les premiers à tendre la main aux
morts illustres. Cette nouvelle réaction en leur faveur est quelquefois
aussi ardente que l'a été celle qui les a dépossédés du rôle de modèles.
En deux ou trois siècles, les grands noms sont faits, défaits ou
refaits. Ils ne sont réellement consacrés qu'après l'épuisement des
réactions contraires; et alors, on sent pour eux une indulgence absolue,
qui n'est que justice absolue. De même qu'il n'est pas de grand
personnage historique qui n'ait eu dans sa vie quelque erreur ou quelque
tache, il n'est pas de grand artiste qui n'ait eu son côté faible ou
désordonné, et dont on ne puisse dire: il fut homme; ce qui n'empêche
pas d'ajouter: il fut grand.
Quand vous regardez les _Noces_ de Paul Véronèse, songez-vous à
critiquer les costumes, le local, les accessoires si peu appropriés au
temps et au sujet? La _Diane_ de Jean Goujon ne pèche-t-elle pas contre
toutes les règles de la statuaire du Parthénon? Sa riche et étrange
coiffure est-elle en rapport logique avec sa nudité? Les _Grâces_ de
Germain Pilon ne sont-elles pas de pure convention, comme formes et
comme ajustement? Quels sont les habitants d'une planète supérieure à la
nôtre qui ont posé pour _Moïse_, pour les _Sibylles_, pour l'_Adonis_ de
Michel-Ange? Si vous jugez avec le compas et avec le raisonnement, tous
ces chefs-d'oeuvre sont inadmissibles dans votre musée. Vous y recevrez
tout au plus l'Apollon du Belvédère, un bien joli petit monsieur, mais
qui ne pèse pas beaucoup auprès du _Christ vengeur_ de Michel-Ange. Il
est cependant plus élégant, plus correct. Il dut être l'idéal des dames
de son temps, alors qu'on se représentait le dieu des vers frisé et
parfumé comme Alcibiade. Il est charmant, ne vous fâchez pas, et le
Christ de la chapelle Sixtine, avec ses formes athlétiques et sa pose
terrifiante, n'est que sublime.
Permettez-moi de vous dire: Oui, Victor Hugo a des fantaisies Watteau
tout au beau milieu de ses fièvres dantesques; oui, ses statues ont des
jambes trop longues ou des poitrines trop étroites, comme celles des
divinités de Jean Goujon, ou des têtes trop grosses et des jambes trop
courtes, comme quelques-uns des personnages de Michel-Ange; oui,
l'ornement est quelquefois trop capricieux et trop prodigué chez lui,
comme chez Paul Véronèse, Titien, Giorgione et tous les artistes de la
Renaissance. Et c'est pour cela qu'il est un maître que l'on peut, que
l'on doit nommer à côté de ceux-là; c'est pour cela que, n'étant pas
toujours correct et charmant, il a, lui aussi, le malheur de n'être que
sublime.
--Allons, dit Théodore, je me laisse aller à tout ce que vous voudrez,
pourvu que vous me prouviez par quels endroits il est synthétique. Au
moins tous ceux que vous venez de me citer ont été d'accord avec
eux-mêmes; mais Victor Hugo ne me semble pas être _quelqu'un_, tant il
est multiple dans sa fantaisie. Je vous accorde qu'il a résumé par la
parole la grande peinture et la grande sculpture, qui ne semblaient pas
pouvoir y être contenues: c'est pardieu bien pour cela que je lui
reproche de n'avoir rien à lui en fait d'idées. Le talent est immense,
mais l'âme est incomplète, incertaine ou insaisissable. Voyons quelle
définition vous me donnerez d'un génie si chatoyant et si déréglé?
--Je vous répondrai comme je viens de le faire, en vous donnant, jusqu'à
un certain point, gain de cause, sauf à vous dire qu'on perd plus
souvent les bons procès qu'on ne les gagne, quand on plaide contre une
idée qui fait loi dans certains esprits. Je voudrais en vain vous
convaincra; si vous avez un parti pris contre les organisations à grande
extension, vous me direz toujours, et de tous, même de Shakspeare, et
surtout de Shakspeare: «Je veux qu'il se résume, qu'il se retienne,
qu'il se prononce, qu'il se fixe... ou qu'il se taise!»
--Ce serait dommage quant à celui-ci, dit avec aménité le bon Théodore;
et j'aime mieux lui passer ses excès. Mais expliquez-moi ce que vous
entendez par génie à grande extension?
--L'extension dans tous les sens, et c'est là ce qui caractérise les
véritable maîtres. Quand le divin Homère, au moment de mettre en
présence ses héros de cent coudées, s'interrompt tout à coup pour
décrire minutieusement le bouclier chargé de sujets et de figures, et
non-seulement l'objet d'art, mais encore les sept couches de cuir ou de
métal qui en assurent la solidité, il est certain qu'il pèche contre la
règle de la composition et contre l'intérêt dramatique, impitoyablement
suspendu pour faire place au goût de l'artiste et à la science de
l'armurier. Si quelqu'un se permettait aujourd'hui pareille chose....
--Victor Hugo se le permet! il vous arrête sur un détail, sur un
incident, et, après avoir bien posé son idée, il vous leurre de la
conclusion ou vous la fait attendre, par une véritable promenade de
propriétaire dans tous les palais de sa fantaisie.
--C'est vrai! répondit Julie. Qu'il soit donc maudit, le maladroit, et
qu'il s'en aille au panier de Théodore, avec ce bavard d'Homère, cet
insensé de Dante et ce possédé de Michel-Ange.
Et, comme Théodore riait de l'indignation de notre belle amie,
j'ajoutai:
--J'ai fini mon plaidoyer, car je ne vois rien de mieux que la
conclusion de Julie. A toutes vos critiques, nous répondrons: _c'est
vrai_; et vous voilà empaillé, cristallisé, momifié dans votre victoire
avec deux ou trois grands noms, Boileau, Voltaire, Racine, tout au plus.
--Et Raphaël, s'il vous plaît! et La Fontaine, et Béranger, et tant
d'autres qui ont du se contenir et se coordonner!
--Oh! certes, vous êtes en bonne compagnie, et vous nous rendriez jaloux
si vous en aviez le monopole: mais vous ne l'avez pas; nous réclamons.
--Vous n'en avez pas le droit; si vous admirez sincèrement les miens,
vous ne pouvez pas admirer les vôtres sans restriction.
--Il en est pourtant ainsi, et notre tolérance pour ce que vous appelez
nos défauts nous rend plus heureux et plus riches que vous puisque à la
liste de votre Panthéon, que nous signons des deux mains, nous pouvons
ajouter celle de tous ces pauvres qui s'appellent saint Jean, Homère,
Shakspeare, Michel-Ange, Puget, Beethoven, Byron, Mozart....
--Celui-là est à moi, je le retiens! s'écria Théodore.
--Allons donc! Est-ce qu'il est digne de votre sanctuaire? dit Julie. Et
don Juan? Vous ne voyez donc pas que c'est du romantisme?
--Je ne veux pas, répondit Théodore, que vous m'enrégimentiez dans une
école. Je ne suis pas si pédant que vous croyez, belle anarchiste. Je
n'ai jamais fait la guerre qu'à l'étiquette placée sur l'oeuvre du
romantisme, et si l'on n'eût jamais traité Racine de crétin, et
Despréaux de _monsieur_ Boileau, j'aurais laissé dire qu'il ne fallait
plus de lisières à la forme. Mais, sortons de ces distinctions qui
deviendraient trop subtiles et insolubles, si nous voulions ranger les
grands noms du passé, et même ceux du présent, en deux classes
tranchées. C'est au point de vue philosophique que je veux envisager les
choses: c'est à ce point de vue que je vous avoue ma préférence pour les
génies à idées nettes et à volontés soutenues; c'est à ce point de vue
que je vous demande si, en fait de génie, le premier rang appartient,
selon vous, à ceux qui ont le plus de défauts et non à ceux qui en ont
le moins?
--Voilà une question insidieuse et mal posée, dit Julie. Il faut nous
demander lequel nous préférons, du génie qui a le plus de qualités ou de
celui qui a le moins de défauts. Alors nous vous répondrons, c'est le
premier. Prenez vos balances, homme sage, et pesez la Nuit de
Michel-Ange avec la Vénus de Médicis; vous trouverez la première
beaucoup plus lourde d'invraisemblances et de sublimités; la seconde,
beaucoup plus légère de toutes façons; l'une réelle et jolie, qui vous
porte à la sensualité, l'autre impossible, mais idéale, et qui vous
porte à l'enthousiasme.
--Est-ce donc à dire, reprit Théodore, qu'il n'est possible d'avoir de
grandes puissances qu'à la condition d'avoir de grandes erreurs?
--Eh! eh! peut-être, dit Louise, qui semblait lire le journal et ne pas
écouter la conversation. L'inspiration n'est peut-être jamais complète
si elle ne s'est permis, à ses heures, d'être excessive; et il y a
longtemps que quelqu'un a dit; Là où il n'y a pas trop, il n'y a jamais
assez. Je crois que si l'on épluchait tes idoles, mon cher Théodore, on
y trouverait plus d'incorrections et de disproportions que tu n'en veux
avouer; et si, dans ce musée que tu t'es arrangé, il s'est glissé
quelqu'un d'incontesté, je crains fort qu'il ne soit pas incontestable,
ou qu'il ne soit pas tout à fait digne d'y prendre place.
--Allons, dit Théodore, me voilà battu, puisque la grand'mère s'en mêle.
Qui croirait à tant d'enthousiasme révolutionnaire sous ces bons et
chers cheveux blancs? Mais encore une fois laissons la question
littéraire, puisque vous voilà tous contre moi. Résolvez-moi seulement
la question philosophique. Dites-moi où est la synthèse par vous aperçue
dans ces deux nouveaux volumes.
Sommé de répondre, je répondis:
--Ces deux volumes sont une histoire personnelle. Vous demandez une
synthèse; eh bien, l'odyssée intellectuelle d'une existence de poëte,
c'est, j'espère, une synthèse qui se dégage et s'affirme. Faut-il y
trouver un titre plus explicite pour vous que celui de _Contemplations_;
appelons cela, si vous voulez, «Journal d'une âme.» Toute analyse bien
faite implique une synthèse prochaine, inévitable. Toutes les fois que
vous me peindrez admirablement et fidèlement comment une certitude vous
est apparue, j'en conclurai que cette certitude vous est déjà acquise;
et, quelle qu'elle soit, je ne vous accuserai plus de n'en avoir et de
n'en vouloir aucune.
Or, cette analyse s'est faite lentement, à travers de grandes agitations
et de terribles désespoirs; raison de plus pour qu'elle prouve. Il ne
faut point parler de ces choses-là trop à son aise. La plupart des
intellects humains est portée à une certaine docilité qui n'est pas le
fait des grands poëtes. Ceux qui, comme vous, s'absorbent de bonne heure
dans les études philosophiques vivent de bonne heure sur le fonds amassé
par les autres, et se font aisément un ensemble d'idées à leur usage.
Tout adepte d'une science posée et définie procède du connu à l'inconnu,
et, traîné sans secousse dans la voiture suspendue et arrangée par ses
maîtres, avance avec une tranquillité sage vers les sublimes horizons.
Le vrai poëte n'est pas né métaphysicien. Ce qu'il a appris facilement,
il l'oublie de même. Emporté par ses propres ailes, il veut aller au
hasard, tout tirer de son propre fonds et découvrir tout sans rien
chercher. Il ne médite guère; il rêve et contemple, il s'agite et il
souffre. Instrument exquis, il ne peut vibrer que sous un souffle libre
et divin. Nulle main humaine ne peut effleurer ses cordes sans les
briser ou les faire détonner.
Souvenez-vous que la poésie ne s'enseigne pas. Vous ferez des savants,
des industriels, des érudits, des géomètres, des théologiens, des
administrateurs, des virtuoses même; vous donnerez tout par
l'éducation, hormis la haute révélation de l'art, hormis l'inspiration
de la véritable poésie. Aucun livre, aucun professeur, aucun
enseignement, aucun conseil même, n'a jamais pu et ne pourra jamais
faire un poëte, un artiste; ne vous étonnez donc pas qu'un vrai poëte
vibre et frissonne à tous les vents qui passent. Plus il est grand, plus
le tressaillement est profond et invincible.
Vous vous levez tranquille et serein, vous, mon digne et cher ami. Vous
mettez votre manteau ou votre chapeau de paille, selon le temps qu'il
fait. Vous sortez avec un livre ou avec le souvenir d'un livre pour
regarder la nature et vous-même; et si votre propre logique s'en mêle,
c'est grâce à une foule de notions acquises qui vous ont fait un
tempérament doux, une philosophie soutenue, une individualité arrêtée:
je ne dis pas arrêtée stupidement et à jamais, Dieu m'en garde! mais
sagement et patiemment expectante. Tel n'est pas le poëte.
Il n'a dans l'arsenal de sa rêverie ni parapluie, ni paratonnerre, ni
livre qui lui serve d'arbitre, ni fonds de souvenirs classiques vénérés
et redoutés qui lui soit un thermomètre. Il s'en va à travers les champs
et les bois, ne commandant à aucun être, à aucune chose, attendant, naïf
et fièrement désarmé, que les choses et les êtres lui parlent, que
l'orage le ploie, que la fleur l'enivre, que le soleil l'embrase, que
les flots de la mer l'accablent; et ce qu'il aura vu, ce qu'il aura
senti, il vous le dira au retour; mais ne lui demandez pas au départ ce
qu'il vous rapportera de sourires ou de larmes, d'enthousiasme ou de
désolation. Il ne s'appartient pas. Si son âme est souffrante, il
remplira de deuil l'univers qui le force à chanter en mineur ou en
majeur, selon l'accord de sa lyre. S'il est heureux pour un moment, la
création lui révélera son éternelle beauté, son éternelle sagesse; mais
n'exigez pas que demain confirme aujourd'hui, ni qu'aujourd'hui soit la
conséquence apparente d'hier.
L'âme du poëte est mobile; si elle renfermait Minerve tout armée, elle
ne serait plus inspirée. Elle est faible et changeante à votre point de
vue: c'est-à-dire qu'elle est douée d'une force et d'une ténacité dont
vous ne pouvez distinguer et définir la source cachée. Il y a en elle un
mystère qui échappe à votre analyse et que peut seule vous révéler l'âme
qui possède et subit cette fatalité, tantôt délicieuse, tantôt
effroyable.
--Est-ce à dire, demanda Théodore, que le poëte soit un souverain
absolu, irresponsable? C'est admettre une royauté de droit divin contre
laquelle je vous avertis que je me révolte absolument.
--Oh! vous êtes libre de vous révolter, s'écria Julie. La poésie manque
absolument de mouchards et de gendarmes pour s'imposer aux
récalcitrants; c'est ce qui fait la force de son empire.
Le droit du poëte est toujours inoffensif, puisque chacun peut s'y
soustraire. L'usage bon ou mauvais de ce droit est le châtiment ou la
récompense de celui qui l'exerce. S'il ne soufflait que fureur et
désespoir, il rétrécirait son influence à celle des passions du moment;
mais quand il fait rayonner le beau et le vrai, il l'étend à jamais à
toutes les âmes. Quand la sienne est foncièrement belle et magnanime,
ses amertumes passent, Dieu les dissipe, et l'humanité toute entière
reçoit le bienfait de son inspiration.
--A la bonne heure! répondit Théodore; l'Apocalypse est une splendide
vision, mais elle se complaît dans trop de châtiments qui font Dieu
vindicatif et méchant. Saint Jean en rappela et prêcha l'amour, après eu
avoir prêché la colère.
--C'est, lui dit Julie en riant, qu'il avait trouvé sa synthèse.
Est-elle moins belle et moins vraie, parce qu'il a prédit la chute des
étoiles?
--Je crois, dis-je à mon tour, que nous arrivons à être tous d'accord.
Théodore nous accorde que les sibylles et les prophètes sont des esprits
très-orageux, et qu'ils n'en sont pas moins une grande famille
d'inspirés. Il me semble que Julie nous accorde aussi quelque chose:
c'est que l'inspiration est un trépied ou la vérité ne se révèle pas à
tout moment sereine et lucide, et que l'homme, quelque puissant, quelque
excité qu'il soit, est toujours cet être _obscur_ et torturé dont le
poëte lui-même nous exprime la douleur et la misère avec des cris si
profonds et si vrais. Donc ce poème, cette vie si troublée, si
_ondoyante et diverse_, comme eût dit Montaigne, est une suite de crises
fatidiques où l'effort gigantesque retombe parfois sur lui-même en
magnifiques divagations. C'est à ce prix que la lumière est aperçue dans
de meilleures jours, et c'est alors que le poëte trouve de ces clartés
grandioses qui couronnent son oeuvre et qui tout à coup le mettent
d'accord avec les plus grands et les plus sérieux penseurs de
l'humanité. Laissez-le donc lancer ces sinistres éclairs qui s'éteignent
trop vite à votre gré dans d'imposantes ténèbres. Ardent et sombre par
la nature de son génie, il a la flamme des volcans, leurs mystères
effrayants, leurs terribles explosions, leurs fêtes infernales; mais
ramené à Dieu par la douleur, après des crépuscules d'une suave
mélancolie, il a des splendeurs de soleil. La sérénité de l'espérance ne
peut habiter facilement cette âme froissée. Ne lui demandez pas les
molles quiétudes de l'inexpérience, les faciles mansuétudes de l'oubli.
C'est un archange foudroyé qui parle en elle, et ses heures de
soumission sont comptées. Il est né pour la lutte, il luttera toujours;
mais sa logique ardente consistera à savoir triompher toujours des
noires pensées et des amers abattements qui le torturent. L'humilité
chrétienne n'est pas son fait. Il est trop fort pour se soumettre avant
d'avoir trouvé à sa soumission une raison supérieure. Écoutez-le
constater la fatalité des choses suprêmes:
Je sais que vous avez bien autre chose à faire
Que de nous plaindre tous,
Et qu'un enfant qui meurt, désespoir de sa mère,
Ne vous fait rien, à vous!
* * * * *
Je sais que le fruit tombe au vent qui le secoue,
Que l'oiseau perd sa plume et la fleur son parfum,
Que la création est une grande roue
Qui ne peut se mouvoir sans écraser quelqu'un.
* * * * *
Nos destins ténébreux vont sous des lois immenses,
Que rien ne déconcerte et que rien n'attendrit;
Vous ne pouvez avoir de subtiles clémences
Qui dérangent le monde, ô Dieu, tranquille esprit!
Voilà, sons la forme de la résignation un amer et sublime reproche que
sentent bien ceux qui ont vu la grande roue du destin écraser l'objet de
leurs plus saintes amours. Mais le poëte qui ose interroger Dieu et
commenter ses arrêts implacables, reçoit de Dieu même une sublime
réponse au fond de son coeur, et il s'écrie tout à coup:
Dans vos cieux, au delà de la sphère des nues,
Au fond de cet azur immobile et dormant,
Peut-être faites-vous des choses inconnues,
Où la Couleur de l'homme entre comme élément!
--Attendez! nous dit alors Louise; nous voici arrivés, vous et moi, je
pense, aux mêmes conclusions. Moi aussi, j'ai lu tout le livre dans la
journée; j'ai été si bouleversée et si pénétrée, que j'ai écrit à
l'auteur sous le coup de mon émotion.
--Quoi, mère! dirent les jeunes gens, vous avez écrit à Victor Hugo que
vous ne connaissez pas? Montrez-nous votre lettre!
--Va la chercher sur la table, me dit-elle, et tu nous la liras. Je n'ai
jamais eu l'intention de la lui envoyer. Les gens célèbres sont écrasés
de lettres indiscrètes. La mienne m'a soulagée; peut-être
résumera-t-elle votre conversation.
Voici la lettre de Louise; elle avait pour épigraphe les vers que je
venais de citer:
Peut-être faites-vous des choses inconnues,
Où la douleur de l'homme entre comme élément!
«Ne dites plus _peut-être_, ô poëte! Cette chose inconnue, c'est un
monde meilleur, c'est un doux paradis parmi tous ces astres que votre
génie peuple d'êtres plus ou moins punis, plus on moins rachetés. Oui,
parmi ces mondes innombrables, où la vie prend tous les modes et toutes
les formes de l'existence, il en est un pour nos enfants morts, pour ces
êtres appelés dans toute la fleur de leur innocence et de leur beauté.
C'est un monde heureux et plus élevé dans la sphère de l'esprit que le
nôtre. Nos larmes, qui sont des prières, et notre foi, qui est un
mérite, nous donneront le droit d'y pénétrer pour les y revoir. Elles
sont le ciment du pont invisible jeté sur les abîmes du ciel entre cet
Éden et notre terre d'exil.
«Vous le savez, vous l'avez dit, et vous l'avez dit comme personne au
monde ne saurait le dire: nos désirs et nos aspirations sont, au-delà de
ce monde étroit qui nous retient, le vrai monde, le monde réel; nos
malheurs et nos désastres ici-bas sont le rêve qui passe; les choses
célestes que nous croyons rêver sont le monde durable et assuré; et le
jugement qui nous emporte vers les régions funestes ou délicieuses de
l'univers, c'est notre liberté qui le prononce, c'est notre élan qui
imprime la direction de notre vol. Sous des figures et des symboles
divers, cette croyance est celle de tous les grands esprits de tous les
temps, des grands philosophes, des grands saints et des grands poëtes.
C'est celle de Byron et la vôtre; et quand votre pensée entrevoit cet
espoir et s'y élance, elle est une puissante autorité de plus dans la
somme de nos croyances et dans le trésor de notre foi.
«Songez-y, là-bas, sur votre rocher, il ne faut pas vous éteindre et
mourir comme les rois dans l'exil.
Agité de fureurs prophétiques, il faut sortir de cette tourmente et vous
oublier vous-même, pauvre père, homme désolé, souverain banni! Il ne
faut penser à vous que pour penser à tous; et vous, le plus souffrant de
tous, devenir le consolateur et le soutien de tous. C'est la mission du
poëte, car le vrai poëte est un voyant, et c'est en vous que cette
puissance exceptionnelle se manifeste le plus vivement de nos jours.
«Je ne vous demande pas de nous consoler mollement ou hypocritement des
maux de ce monde. Non, votre mission n'est pas de plaire aux égoïstes;
elle n'est peut-être pas non plus d'aggraver nos peines par une peinture
effroyable de la vie humaine et des fatalités de l'histoire. Le cadre de
vos tables est plus vaste, et sur la pierre de votre Sinaï, si vous
voulez parler à tous, c'est du Dieu bon qu'il faut leur parler.
«Vous l'avez compris, vous l'avez fait. Il y a toute une révélation dans
le livre que vous appelez _Aujourd'hui_. Quel autre que vous, dans ce
temps de petitesse intellectuelle et de scepticisme farouche, pouvait
espérer de la formuler et de la faire entendre? Ce don est plus grand,
plus sérieux que ne s'en doutent la plupart de ceux qui vous lisent, et
vous inspirez beaucoup d'enthousiasmes littéraires qui sont d'instinct
plus que de réflexion.
«Peu importe; si l'esprit que charme ou transporte votre parole est
saisi, à son insu, par la profondeur de votre pensée, il s'est élevé de
beaucoup au-dessus de lui-même, et vous avez ébranlé en lui le petit
édifice de sa froide raison au profit des croyances supérieures.
«Osez donc! On sait bien que ce n'est pas le courage qui vous manque
vis-à-vis des événements, mais peut-être n'avez-vous pas encore,
vis-à-vis de votre idéal, toute la confiance que vous lui devez. De là
peut-être ces angoisses, ces troubles mortels à l'idée de la
destruction, ces noires imaginations, ces frissons sur le trépied sacré.
Une sorte de panthéisme grandiose vous agite, la lumière vous inonde;
puis l'horreur des ténèbres vous saisit.... Ah! devrait-on, adepte
impatient, vous demander d'apaiser ce désordre sublime? Quel oracle
antique, parlant par la bouche des poëtes mystérieux et des prophètes
terrifiés, a mieux dépeint cette fièvre de l'inconnu qui vous dévore,
cette sueur froide que l'abîme côtoyé fait passer sur votre front, ces
transports de Titan, ces abaissements de rêveur, cette audace désespérée
et ces déchirements profonds; puis ces doutes, ces vertiges, cette
attraction des ténèbres, ce besoin de se reposer dans le vague de la
faiblesse humaine?
«Qui a jamais révélé dans des mots aussi grands que l'idée, dans des
images aussi colossales que le chaos, une lutte de cette nature et des
tourments intérieurs de cette portée? Personne! Le mal est nouveau, il
appartient à notre génération placée entre la foi et la négation, entre
l'espérance et le blasphème, entre la fureur sauvage et
l'attendrissement divin. Vous êtes la plus impétueuse personnification
de ce mal sublime, depuis le Manfred de Byron; vous êtes l'Hamlet des
temps modernes qui va s'arracher à la tombe d'Yorick et s'écrier, en
laissant retomber dans la fosse muette le crâne vide: «L'âme est
ailleurs!»
«Oui, oui, elle est ailleurs! Sortez-nous de vos doutes, et sortez-en
vous-même. Le temps est venu pour vous de terrasser l'esprit sombre
contre lequel vous avez si vaillamment lutté. Arrachez-vous de ces
tombeaux; laissez dormir ces ossements. Montez sans crainte vers ces
régions éclatantes où des images célestes, souvent entrevues, vont se
montrer à vous, plus limpides et plus sereines. Cherchez votre Béatrix
dans les cercles divins. Toute vision de poëte emporté dans l'extase est
une vérité pour qui sait lira à travers le symbole. Incompris, les
prophètes sont des insensés, et c'est ainsi que, de leur temps, le
vulgaire les juge.
«La vision de Platon, contemplant les âmes cramponnées à la poulie qui
les monte ou les descend dans le milieu dont le mal ou le bien de leurs
désirs les rend avides, est une folle imagination pour qui ne veut pas
dégager l'esprit de la lettre. Ces figures naïves de l'antiquité ne font
plus sourire quand on en a saisi le sens, et vos images à vous,
empreintes de toute la poésie de l'art moderne, s'éclaircissent plus
aisément pour laisser passer la vérité.
«Vous nous annoncez _Dieu_, vous nous annoncez la _fin de Satan_, déjà
esquissée si magnifiquement:
Et Jésus, se penchant sur Bélial qui pleure,
Lui dira: c'est donc toi!
* * * * *
Tout sera dit: Le mal expirera, les larmes
Tariront; plus de fers, plus de deuil, plus d'alarmes;
L'affreux gouffre inclément
Cessera d'être sourd et bégaîra: Qu'entends-je?
Les douleurs finiront; dans toute l'ombre, un ange
Crîra: COMMENCEMENT!
«Soyez pour nous ce génie bienfaisant qui, dans la petite sphère du
temps mesuré à nos destinées, nous fera entendre une de ces paroles qui
ne meurent pas avec nous; et si une pensée de doute, une sueur de
défaillance traversent quelquefois votre nouvelle contemplation,
recueillez dans l'air lointain ce cri d'une voix faible, mais sincère,
qui vous dit: «Marchez!»
--Oui, oui! s'écria-t-on autour de la table, qu'il marche et qu'il voie!
Et Julie ajouta:
--Il a assez vu la terre et les monstres qui rampent à sa surface, la
mort, la corruption, le silence, l'effroi, le néant! Le ciel commence à
se révéler à lui, et son oeil ardent interroge les destinées des astres.
Il en a encore peur, il les voit terribles, il y rêve des tourments et
des frayeurs inconnus aux hommes d'ici-bas; mais qu'il ouvre les yeux
encore plus haut, il y verra des lieux de délices, des sanctuaires de
rémunération, où l'âme qui a souffert et pardonné aux hommes leurs
clameurs, à Dieu son silence, trouvera dans une lumière toujours plus
pure, le mot toujours plus transparent de son obscure et triste destinée
d'aujourd'hui.
--Vous voilà dans le Ciel de Jean Reynaud, dit Théodore, et vous croyez
que votre poëte y montera avec lui?
--Il y montera de son côté par le chemin qui lui est ouvert, répondit
Julie; tous ceux qui ont des ailes se rencontrent à une certaine
hauteur, et là, le poëte voit clair dans la métaphysique comme le
métaphysicien dans la poésie. Croyez bien que déjà leurs rayons se
rencontrent et se pénètrent, à leur insu peut être, mais
inévitablement. Quand ces lumières divines se rallument sur la terre,
elles entrent dans toutes les grandes intelligences presque
simultanément.
--Vous arrangez tout cela à votre guise, reprit Théodore. Ces inspirés
ne sont nullement d'accord entre eux; Jean Reynaud n'admet guère les
purs esprits, et Victor Hugo veut anéantir la matière. Son monde futur
n'est qu'apparence et transparence, tandis que celui de Pierre Leroux
est encore plus positif que celui de Jean Reynaud; il nous interdit la
sortie de ce monde maudit, et j'avoue que son système, aussi beau, aussi
ingénieux, aussi éloquemment exposé que les autres, me paraît le plus
admissible.
--Dieu ne dira jamais le fin mot à aucun homme d'ici-bas, si grand que
cet homme puisse être, dit Ernest qui venait d'entrer et qui écoutait;
mais il envoie aux grands penseurs comme aux grands songeurs des rêves
qui ne différent pas tant les uns des autres que vous voulez bien le
dire. La forme varie dans l'imagination et dans le raisonnement, mais le
fond paraît reposer sur un même foyer d'espérance, la liberté
progressive pour tous les êtres, commençant à avoir conscience
d'elle-même chez l'homme terrestre, et lui permettant de hâter ou de
ralentir son développement à travers le temps et l'éternité;
l'immortalité pour tous; la conscience, la mémoire, la joie au réveil
des bons et des sages; le renouvellement des épreuves pour les mauvais
et les fous, avec la réhabilitation pour tous après l'expiation. Moi,
j'y crois beaucoup. Et vous autres?
--Qui sait? dit Théodore.
--Moi, j'y crois fermement, s'écria Julie.
--Croyons-y tous, dit Louise. Pourquoi nous plairions-nous au doute,
quand nos imaginations voient le ciel ouvert, quand nos coeurs sentent
une bonté et une justice divines, et quand les plus belles intelligences
de ce monde prennent leur plus magnifique essor dès qu'elles entrent
dans cette lumière?
Nous en étions là quand on ouvrit la _Presse_ pour lire l'excellent
compte rendu de M. A. Peyrat sur le livre de M. Vacquerie. Nous fûmes
tous fiers d'être arrivés au même avis que cet écrivain éminent, quant à
la question littéraire en général et au livre en particulier.
Montfeuilly, 10 juin 1856.
III
Un volume pieusement dédié à la mémoire d'une femme illustre fut l'objet
des réflexions de ces jours-ci. C'est un recueil d'articles de journaux
portant ces deux dates: 29 _juin_ 1855,--29 _juin_ 1856. La première est
celle de la mort de Mme de Girardin; la seconde, celle de la publication
du recueil. L'idée de célébrer ce douloureux anniversaire par la
popularisation d'un éloge funèbre, signé des noms les plus célèbres ou
les plus distingués de la littérature poétique et critique, est
touchante et délicate.
J'aime ces soins affectueux et ces tendres hommages rendus aux morts
chéris. J'aime qu'on les honore et qu'on les bénisse comme s'ils étaient
là pour respirer ce doux encens du souvenir et de l'affection, et que
ces anniversaires, si douloureux pour nous, soient comme un jour de fête
pour les nobles libérés de la vie. Du milieu plus pur et plus heureux
qu'ils habitent désormais, il leur plaît peut-être de jeter les yeux, ce
jour-là, sur leurs anciennes demeures et d'écouter parler leurs fidèles
amis.
La croyance aux ombres errantes, aux fantômes de ceux qui ne sont plus,
cache peut-être, comme toutes les naïves erreurs de l'humanité, une
révélation sous un symbole. Il n'est pas nécessaire que ces glorieuses
âmes descendent au milieu de nous. Réfugiées dans un ordre de choses
supérieur au nôtre, il n'est même pas probable qu'elles soient
condamnées à revenir dans cet _ici-bas_ des douleurs humaines. Il est
bien plus simple de penser que la vision des faits de notre monde monte
vers elles lorsqu'elles l'évoquent, comme celle des choses lointaines se
révèle, dit-on, par l'extase magnétique, à des individus doués d'un sens
particulier. Ce sixième sens, mystérieusement aperçu chez nous, et non
encore bien constaté parce qu'il ne peut être défini, est, sans aucun
doute, un des attributs lucides des autres habitants du ciel, du moins
de ceux qui ont mérité de _monter_ dans la sphère infinie des êtres.
--Voilà pourquoi, nous disait Louise, je n'aime pas l'idolâtrie de la
tombe. Cette terre muette, cette pierre insensible, et les matérielles
idées de destruction sauvage qu'elles évoquent, me repoussent plutôt
qu'elles ne m'attirent. Je veux que l'on respecte l'asile des morts; je
veux bien aussi que leurs monuments et leurs épitaphes servent
d'enseignement aux vivants, quand il s'agit de morts illustres; mais je
comprends le désir de cette noble femme qui n'a point voulu d'ornements
sur sa tombe. Elle sentait bien que son âme immortelle avait une autre
demeure à faire resplendir, et que le mausolée, ce dernier lit de la
forme, ne garderait même pas son image, cette suave beauté qui ne meurt
qu'en apparence, et dont le type, conservé au sanctuaire de la pensée
divine, refleurit maintenant dans quelque jardin du ciel.
--Je suis comme vous, dit Julie, je n'aime pas que l'on s'enferme dans
les monuments funéraires pour penser aux morts aimés. Ils ne sont pas
là, et lorsqu'ils évoquent, comme vous dites, la vision de notre monde,
je suis sûre que ce n'est pas dans les cimetières qu'ils la cherchent.
Ils doivent sourire tristement de notre erreur, quand ils nous voient
concentrer là notre culte et nos larmes. C'est sur le spectacle de la
vie qu'ils arrêtent surtout leurs regards, ces vivants par excellence,
devant qui nous sommes les ombres fugitives et les fantômes inachevés!
C'est dans nos maisons, dans nos travaux, dans notre activité, dans
notre oubli même (dans notre oubli apparent!) qu'ils regardent; tristes
quand ils nous voient découragés de la vie et brisés lâchement par leur
départ, satisfaits quand ils nous voient tendres envers leur mémoire,
courageux devant nos devoirs, croyants dans l'avenir au-delà de la
tombe.
--J'avoue que, moi aussi, j'ai eu quelquefois cette pensée, dit
Théodore; quand je perdis ma jeune soeur, je me surprenais à me défendre
de pleurer, dans la crainte de troubler, par ma douleur, le repos dont
elle jouissait. Je ne me rendais pas bien compte de ce sentiment qui me
faisait étouffer mes sanglots comme si elle eût pu les entendre; mais il
est certain que, me rappelant sa douce sensibilité et ses larmes qui
coulaient à ma moindre souffrance, je me disais vaguement en moi-même:
«Cachons-lui ce mortel chagrin qu'elle partagerait encore.» C'est par de
telles impressions mystérieuses et profondes que je me laisse aller
parfois à vos croyances exaltées. Si j'essaye d'y pénétrer par le
raisonnement, elles m'échappent; mais l'émotion m'y ramène, et l'émotion
pourrait bien être un élément de certitude aussi solide que la raison.
--Peut-être plus solide, mon cher Théodore, répondit Louise. La raison
humaine est une chose courte et bornée; l'émotion va plus loin, monte
plus haut et voit dans l'infini. Cet élément de certitude que nous donne
le sentiment s'appelle d'un beau nom.
--Lequel?
--_Confiance_ même dans la pratique des faits, la certitude
expérimentale absolue est souvent insaisissable, tandis que la confiance
qui est une certitude anticipée par le sentiment, fait des prodiges.
Ici Ernest nous cita une belle parole de Saint Paul: _La foi est la
réalité des choses de l'espérance; c'est l'argument de ce qui n'apparaît
pas._
On me demanda, à moi qui avais connu madame de Girardin dans les
dernières années de sa vie, ce que je pensais de ses croyances
religieuses.
--La seule fois que j'ai causé avec elle sur ce sujet, répondis-je, ce
fut le 21 mai, cinq semaines avant sa mort, et non pas la veille, comme
le croit M. de Lamartine. J'étais depuis une heure avec elle, lorsqu'il
arriva. Il est certain que je ne l'avais jamais vue si belle et si
vivante. Je trouvais dernièrement cette date et cette réflexion sur mon
journal, avec ces mots qui me serrent le coeur: _Elle est cependant
toujours souffrante._ Combien j'étais loin de prévoir que je
l'embrassais pour la dernière fois! Je partais le lendemain. Elle est
morte pour ainsi dire debout, courageuse jusqu'à la dernière heure, et
dans tout le rayonnement de sa beauté physique et morale.
Il me sembla, dans cette dernière entrevue, que cette beauté de l'âme et
du corps n'avait jamais été assez vantée: c'est peut-être qu'elle
n'avait jamais été aussi complète. Par un étrange effet de la maladie
qui la dévorait intérieurement, sa taille, sa figure et ses mains
avaient perdu toute trace de l'effet des années. Elle était svelte, elle
était pâle, elle n'avait plus, pour ainsi dire, d'âge. Ce n'était pas la
fraîcheur rose de la jeunesse, mais c'était la transparente blancheur et
le regard clair et pur de l'immortalité. C'est le plus beau et le plus
durable souvenir d'elle qu'elle pût laisser dans l'âme de ses amis. On
eût dit qu'elle le sentait et qu'elle voulût mettre son coeur et son
esprit à l'unisson de cette idéalité, car jamais elle n'aborda devant
moi des sphères aussi élevées, et elle y monta d'elle-même avec cette
simplicité candide qui formait souvent en elle un puissant contraste
avec l'ardente et charmante exubérance de son esprit de saillies. «Je ne
crois, me dit-elle, à aucun mystère et à aucun miracle transmis ou
expliqués par les hommes. Tout est mystère et tout est miracle dans le
seul fait de la vie et de la mort. Je ne crois pas à ma table tournante
autant qu'on se l'imagine: ce n'est qu'un instrument qui écrit ce que ma
pensée évoque. Je me sens très-bien avec Dieu; je ne crois ni au diable
ni à l'enfer.» Et elle ajouta précisément quelque chose comme ce que
vous disiez ici tout à l'heure: «Si je n'ai pas la foi, j'ai
l'équivalent: j'ai la confiance.» Tel fut son résumé. Était-il d'un
catholicisme orthodoxe? Quant à moi, sa religion me satisfit pleinement.
Je me hâtai d'écarter l'idée de la mort qu'elle semblait évoquer, et que
je ne pouvais croire si prochaine pour elle. Il y avait en elle une
sérénité si aimable, un rayonnement si doux!
Vous venez de lire tous ces hommages rendus à son génie littéraire.
Aucun de nous ici n'a l'idée de les contester; donc je vous parlerai
surtout du côté de son âme qu'elle montrait le moins, et que de funestes
circonstances, à moi personnelles, m'avaient mis à même d'apprécier. Je
parle de sa sensibilité ardente et de cette tendresse de coeur que la
vie du monde couvrait d'un voile de discrétion et d'enjouement. On a dit
avec raison qu'elle avait eu le don et le charme de rester femme. Eh
bien! elle était plus complète encore, elle était mère dans son coeur et
dans ses entrailles, bien qu'elle eût été privée des joies et des
douleurs de la maternité. Elle les connaissait, elle les sentait dans
les autres. Ses belles et saintes larmes avaient coulé par torrents sur
notre désastre à nous! Elle avait été là, soutenant, consolant,
partageant le désespoir des autres, l'éprouvant, le cherchant, voulant
en prendre sa part, aimant ce que nous avions aimé, et nous montrant,
sans y songer, quelle mère elle eût été elle-même. Ce ne fut donc pas
une fantaisie, une idée littéraire quelconque, cette adorable pièce de
_La joie fait peur_. Elle prit cette idée-là dans ses propres
entrailles; elle eut le _droit_ de faire parler une mère, et ce fut là
l'apogée de son inspiration. Le sujet semblait scabreux pour elle.
Qu'elle l'eût traité par l'esprit seulement, toute mère eût pu lui dire,
comme Tell à Gessler: _Ah! tu n'as pas d'enfants_! Il n'en fut point
ainsi: elle toucha juste et profondément; elle fit pleurer jusqu'au
sanglot, jusqu'à l'étouffement tous les hommes et, chose plus
victorieuse en un pareil sujet, toutes les femmes.
Déjà, dans _Lady Tartuffe_, elle avait peint la mère avec bonheur, avec
vérité. Elle avait créé, avec ce type, un développement de talent
extraordinaire chez une autre femme de coeur et de mérite; madame Allan,
artiste ravissante d'esprit et de grâce, qui, avec elle et par elle,
monta dans la région du drame passionné. Hélas! une même destinée, un
même mal a emporté, à six mois de distance, ces deux femmes excellentes
d'intelligence et de caractère: l'une qui avait le génie et l'autre le
talent, toutes deux l'amour du beau et du vrai.
Dans les commencements de nos relations, madame de Girardin me faisait
un peu peur, et je me souviens de l'avoir dit à madame Allan, qui me
répondit: «J'ai été comme vous; je craignais qu'elle n'eût trop
d'esprit, mais depuis j'ai reconnu qu'elle avait au moins autant de
coeur.» Je répétai ce mot plus tard à madame de Girardin. «Voilà, me
dit-elle, l'éloge le plus agréable qu'on puisse faire de moi.»
--Existe-t-il un portrait ressemblant de madame de Girardin parvenue à
sa maturité? demanda Julie.
--Oui, répondis-je, un dessin de Chasseriau, gravé par Blanchard. C'est
ce que l'on pouvait _sentir_ de mieux pour résumer les deux types de
beauté qui s'appellent Delphine Gay et madame de Girardin, la jeune
fille dans la première fleur de son inspiration, et la femme de génie en
possession de tout son éclat. Il y eut un moment dans sa vie, ce moment
fatal dont je vous parlais tout à l'heure, où elle fut les deux types à
la fois, confondus dans une auréole de suave mélancolie. C'est à ce
moment sans doute qu'elle composa ces beaux vers de _la Nuit_.
Alors la douleur assouvie
Vous laisse un repos vague et doux,
On n'appartient plus à la vie,
L'idéal s'empare de vous.
Julie nous demanda de lui relire tout ce morceau qui est un
chef-d'oeuvre. C'est comme un résumé énergique et profond des peines et
des joies de cette grande existence; c'est comme la clef d'or du
sentiment mystérieux qui dicta le beau et charmant poème de _Napoline_,
Madame de Girardin était enthousiaste. Le monde, où elle se sentit
longtemps emprisonnée, gênait ses élans, et la nécessité de vivre dans
ce monde, qui n'est parfois que convention et apparence, lui avait créé
le devoir d'être brillante partout et avec tous. Heureuse fatalité sans
doute! car cette femme de grande inspiration et de généreuse
spontanéité devait à la société de son temps la vivifiante et saine
chaleur de son âme. Elle avait tout ce qui constitue le véritable
esprit, l'imagination toujours prête à peindre et à colorer les objets
de sa pensée, le vif sentiment des choses et des êtres, la bonne foi
virile, la gaieté candide. On était souvent tenté de la trouver trop
moqueuse pour les absents; mais, que ces absents fussent attaqués devant
elle, elle les défendait avec ardeur, et il ne fallait pas la voir plus
de trois fois pour sentir qu'elle faisait à ses amis beaucoup de bien
pour très-peu de mal. Ses véritables gaietés étaient à la fois
étincelantes et douces, comme son regard, comme sa voix et comme son
talent.
Avec tant de charme et de vitalité dans l'expansion, la vie de retraite
et de concentration eût été un contre-sens, une désobéissance envers
elle-même. Elle avait une double mission puisqu'elle avait une double
puissance. Elle devait doter son époque de beaux ouvrages, et, en même
temps, elle devait à l'élite de la société intelligente de cette époque
l'instruction ou le redressement qui découlent, dans les rapports
directs de la vie, d'un esprit supérieur et d'une bouche éloquente et
persuasive. Si, dans le grand nombre de personnes qu'elle s'est donné la
peine de charmer ou de convaincre, toutes n'ont pas senti la portée de
son intelligence et profité du bienfait de son commerce, du moins l'on
peut être sûr que tout ce qui était digne de l'approcher a reçu d'elle
de nouvelles forces. Les plus grands esprits l'ont trouvée à leur niveau
dans ce qu'ils avaient de meilleur; les artistes ne l'ont jamais écoutée
sans être plus sûrs d'eux-mêmes dans ce qu'ils avaient de bon et de
vrai. Elle était donc un foyer, et son rayonnement ne pouvait pas lui
appartenir exclusivement.
Comme elle se plaignait un jour à moi de n'avoir pas d'enfants, une idée
m'apparut très-claire, et je la lui communiquai avec conviction: Vous
n'avez pas eu d'enfants, lui dis-je, parce que Dieu ne l'a pas voulu et
n'a pas dû le vouloir. Ce dont vous vous affligez comme d'une disgrâce
est une conséquence logique de votre supériorité sur les autres femmes.
Si vous aviez été mère, les trois quarts de votre vie auraient été
perdus pour votre mission. Il vous eût fallu sacrifier ou les lettres,
ou les relations dont vous êtes l'âme. Absorbée par la famille, vous
n'eussiez plus été que la moitié de vous-même, c'est-à-dire femme du
monde ou écrivain, mais point l'un et l'autre: le temps n'eût pas suffi.
--Avec quelle joie j'aurais sacrifié le monde! s'écriait-elle; le monde
ne m'a servi qu'à me désennuyer de ma solitude!
Je l'assurai de ce dont j'étais pénétré; c'est que la Providence ne
s'occupait pas de nous en vue de notre satisfaction personnelle, mais en
vue de notre utilité pour ses vues générales, et qu'il fallait la
remercier de nous placer dans les conditions où nous pouvions la
seconder.
Ce que je disais à cette illustre femme, je le pense encore, ajoutai-je
en m'adressant à la grand-mère: elle devait être ce qu'elle a été,
belle, riche, libre de soins et de fatigues trop intenses, brillante,
entourée, admirée. Elle a eu des éléments de sécurité, de calme et de
puissance appropriés à l'influence heureuse qu'elle devait exercer.
--Et pourtant, reprit Louise, elle souffrait souvent, m'as-tu dit, de
cette situation.
--Elle en souffrait jusqu'au désespoir, parce qu'elle était trop
complète pour ne pas désirer la vie complète. Mais la vie complète est
impossible en ce monde, et, même préservée de l'absorption de la
famille, le temps et la liberté lui manquaient souvent. Elle se trouvait
trop sacrifiée aux relations extérieures; elle nous jalousait un coin où
elle eût pu se réfugier pour juger en paix les choses de la vie et sa
propre vie intérieure. Son chant de la _Nuit_ est un cri de douleur, de
fatigue et d'étouffement; mais on y sent la force quand même, car cette
belle nature se retrempait dans ses combats.
Et l'on revient à sa nature
s'écriait-elle,
Comme à son pays bien-aimé.
Elle avait effectivement non-seulement un empire stoïque sur elle-même,
mais encore, et grâce au ciel, une généreuse facilité à reprendre ses
armes vaillantes, son inspiration, son souffle de poëte, sa parole
entraînante et son aimable rire d'enfant. Elle a bravement vécu,
noblement lutté et légitimement triomphé. Il n'y a rien de trop dans les
éloges que nous venons de lire. Que ce bouquet d'anniversaire, réuni par
une main pieuse, soit donc pour elle un parfum de fête et comme un
remercîment de cette belle vie qu'elle nous a consacrée à tous,
peut-être, hélas! aux dépens de la sienne en ce monde; car elle avouait,
comme madame de Staël, qu'elle dépensait trop de sa flamme intérieure et
qu'elle en était parfois brisée; mais là où elle vit maintenant, elle
recueille les fruits de tant de fleurs jetées par elle sur nos chemins,
et la nouvelle tâche qu'elle accomplit dans une autre station de la
route éternelle est une récompense, c'est-à-dire une carrière plus
glorieuse encore.
Montfeuilly, 5 juillet 1856.
IV
On reçut le lendemain à Montfeuilly un livre déjà bien connu ailleurs,
mais qui faisait partie d'un envoi en retard, l'_Oiseau_, par M.
Michelet. On se réjouit d'avoir un ouvrage signé de ce beau nom à lire
en famille, car les livres de pure science ou de pure philosophie, si
clairs et si brillants qu'ils soient, ne peuvent être lus à haute voix
que dans une sorte de tête-à-tête. Là où l'attention de tous ne peut se
distraire un instant sans perdre le fruit de l'audition, il ne faut
guère sortir du domaine de l'art et de la poésie.
Ce livre plut surtout à la grand'mère; mais Julie, dont les instincts
sont olympiens plutôt que terrestres, prit avec impétuosité la cause des
aigles et de tous ces fiers _tyrans de l'air_ dont l'auteur accuse le
rôle terrible, les penchants odieux.
--Cela ne s'est jamais vu, s'écria-t-elle. Jamais on n'a songé à mettre
le vautour au-dessus de l'aigle; c'est renverser toutes les notions
humaines! Quoi! parce que certains oiseaux de proie tuent avec le bec,
au lieu d'étouffer avec la griffe, les voila qualifiés de nobles! et
l'oiseau de Jupiter sera traité de brigand et de tourmenteur!
--C'est qu'il a, en effet, l'instinct cruel, répondit le curé qui
n'avait pas entendu lire, mais qui s'éveilla pour la discussion; celui
qui ne tue que pour se nourrir ne fait pas un plus grand crime que nous
autres, qui sommes nés mangeurs de poulets; mais celui qui s'endort avec
la victime râlant dans sa serre cruelle, jusqu'à ce que l'appétit
revienne à monseigneur, celui-là est né bourreau. La souffrance de sa
proie fait le fond de sa jouissance et les délices de sa réfection.
Voyons, Théodore, vous ne dites donc rien aujourd'hui?
--Je dis, répliqua Théodore, que le livre en question est une agréable
fantaisie, rien de plus!
JULIE.--Cette fois (et bien à regret, je vous jure, mon excellent ami!)
je partage votre opinion.
MOI.--Pourtant, M. Michelet pense avoir fait un livre dont l'idée est
philosophique. Est-ce qu'il se serait trompé?
THÉODORE.--Si vous voulez que je vous dise mon avis sur la nature du
talent de M. Michelet, je vais m'en acquitter en deux mots: c'est encore
un de vos hommes de génie incomplets et désordonnés.
LOUISE.--Ah! prends garde, mon enfant, si tu généralises ainsi la
question, Julie va se retourner contre toi.
THÉODORE.--Je me moque bien de Julie!
LE CURÉ.--Parlez, voyons! Je suis sûr d'avance que vous avez raison
contre M. Michelet.
MOI.--Monsieur l'abbé, vous avez dormi tout le temps de la lecture!
L'ABBÉ.--Ça ne fait rien!
LOUISE.--A la bonne heure! l'abbé appartient à la classe des jugeurs qui
décrètent par présomption.
THÉODORE.--Moi, j'écoute, et très-consciencieusement, je vous assure. Je
ne me défends donc pas, par un parti pris d'avance, de l'_entraînement_,
que je reconnais être le souverain par excellence en matière d'art et de
sentiment; mais je m'obstine à vous dire que je ne veux être vraiment
entraîné que par les choses que je comprends bien, et qu'à force d'être
concise, pittoresque, originale, la forme de M. Michelet manque souvent
de la clarté nécessaire. Telle phrase de lui, qui vous éblouit et vous
charme par sa couleur, souffre deux ou trois interprétations
différentes. C'est un esprit qui garde au dedans de lui-même la moitié
de ce qu'il allait dire. Il suppose qu'on le devine. Ce procédé est
celui de plusieurs autres grands esprits qui ont horreur du
développement, et dont la manière consiste à peindre à grands traits.
C'est une manière excellente quand l'idée est parfaitement nette. Elle
réussit à M. Michelet dans le récit des faits. Il est bien certain que
là l'émotion gagne à la rapidité colorée de l'expression; mais quand il
discute, il est obscur et procède par des réticences qui arrivent à
former de véritables lacunes dans son esprit, dans le mien par
conséquent.
Nous accordâmes tous à Théodore que ceci était vrai _quelquefois_, mais
pas _toujours_.--Il faut bien, lui dit Louise, que tu reconnaisses
toi-même que ce défaut fait exception, et non pas règle dans le talent
de M. Michelet; autrement, tu ne le supporterais pas une minute, tandis
que tu le goûtes presque toujours.
--Oui, dit Théodore, mais pas _toujours_!
Julie n'y put tenir, et désolée d'avoir approuvé Théodore un instant,
elle revint à son indignation contre ceux qui cherchent les défauts
avant les beautés, et qui, grâce à leurs habiles découvertes dans le
côté faible, sont à jamais privés du bonheur de voir le côté fort.
--Il en sera toujours ainsi, mes chers enfants, dit la grand'mère, et le
jour où vous trouverez un ouvrage supérieur quelconque qui ne frappera
pas par quelque côté faible ou erroné le sens critique de tous les
Théodores dont la plus grande moitié du genre humain se compose, je me
demanderai si nous sommes encore sur la terre ou si nous avons pris
notre vol vers quelque planète d'un autre ordre. Ce jour-là, nous ne
serions plus ce que nous sommes; la vérité éternelle et absolue nous
serait révélée, c'en serait fait de la critique et de tout ce qui la
motive, et c'en serait bientôt fait aussi de ce que nous appelons l'art
et la science. Ce qu'un homme aurait pu trouver dans une branche
quelconque des connaissances humaines, un autre homme le pourrait
trouver bientôt dans une autre branche, et, en moins d'un demi-siècle,
notre espèce, passant à l'état angélique, n'aurait plus rien de ce qui
la caractérise. Il n'est pas probable qu'une pareille révélation nous
soit donnée. Je vous conseille donc d'aimer la nature humaine et son
génie incomplet, tels qu'il a plu à Dieu de les établir en ce monde.
Faites comme moi, si vous pouvez, et vous vous sentirez plus jeunes et
mieux portants dans vos âmes; commencez par chérir vos poëtes et vos
artistes dès qu'ils ont saisi la notion et trouvé l'expression du beau
sous quelque aspect, dans quelque forme que ce soit; et alors, pardonnez
à tous leurs défauts. Il ne faut pas un grand effort de coeur pour cela,
ce penchant naturel est dans toutes nos affections; il est dans l'amour,
il est surtout dans l'amour maternel, qui est le plus naïf, le plus
primitif de tous nos instincts. Nous autres mères, nous admirons notre
enfant bossu, pour peu qu'il ait dans les yeux un rayon de cette flamme
céleste qui divinise toute créature vivante.
--C'est fort bien, répondit Théodore. Votre philosophie de l'art est, ma
chère mère, une espèce de béatitude morale.
--Ou de charité chrétienne, observa le curé.
JULIE.--Non. Je comprends la grand'mère mieux que vous: elle veut qu'on
soit d'une immense indulgence pour ceux qui voient, sentent et
manifestent le beau. Elle ne proscrit point la critique, leçon
nécessaire à ceux qui ne l'ont pas encore trouvé.
LOUISE.--Et même à ceux qui, l'ayant trouvé, se négligent ou s'égarent
par la faute de leur paresse ou de leur orgueil.
THÉODORE.--Et comment savoir si c'est la faute de leur caractère ou de
leur impuissance? Établirez-vous un tribunal pour peser les consciences?
La critique aurait fort à faire!
LOUISE.--La critique aurait fort à faire en effet, et ce ne serait pas
un mal; elle est parfois si légère et si partiale qu'elle ne sert qu'à
faire briller l'esprit de celui qui parle, sans être d'aucune utilité à
celui dont on parle. Savez-vous ce qui fait qu'un homme est un critique
sérieux, c'est-à-dire quelque chose de plus qu'un agréable causeur?
C'est le tact qui le fait pénétrer dans l'âme de l'artiste ou du poëte.
Il me semble possible, sinon facile, de plonger dans cette âme qui se
livre à vous dans ce qui la résume le mieux, dans son oeuvre, dans le
résultat de son imagination. On peut s'y tromper, je le sais. S'il y
avait de ces critiques infaillibles, il y aurait de ces ouvrages dont
nous parlions tout à l'heure, de ces chefs-d'oeuvre sur lesquels la
critique ne peut rien, et nous appartiendrions à ce monde paradisiaque
de l'intelligence dont il faut garder le rêve pour une vie meilleure que
celle-ci. Mais, sans arriver à l'infaillibilité, on pourrait bien
approcher de la justice et faire respecter la critique si peu efficace
pour l'art, et si méprisée aujourd'hui par les artistes, que la plupart
d'entre eux, m'a-t-on dit, sollicitent des louanges des journalistes, ce
qui est la plus grande injure qu'on puisse leur faire.
--Comment cela? dit le curé. Ne peut-on demander de l'indulgence à ces
messieurs, comme on nous demande des messes pour le repos de l'âme de
N... ou de N...?
LOUISE.--Votre état, mon cher abbé, est de demander miséricorde pour
les vivants et les morts, et c'est, selon nous, un grand mal que vous ne
puissiez pas dire vos messes sans les faire payer. En fait de
journalisme, on est plus fier et plus scrupuleux. Dans cette église-là,
le prêtre qui _vit de l'autel_ est déshonoré. Mais il n'est point
question de cela. On m'a dit seulement que l'orgueil de certains juges
littéraires était flatté des supplications et génuflexions qu'on leur
adresse; et moi, il me semble qu'à leur place je serais mortellement
offensée de ces platitudes. Je considérerais mon verdict comme une chose
sacrée; et, trouvant en moi-même la dose d'indulgence nécessaire pour ne
condamner qu'à bon escient d'une manière absolue, je jetterais à la
porte quiconque viendrait me demander de faire plus que ma conscience ne
peut et ne doit. Mais ceci est une digression; revenons à notre propos.
Je me résume en vous disant que la critique, telle que je la rêve,
n'existe guère, et je ne m'en prends pas tant aux hommes qui la font
qu'au milieu où ils vivent, aux artistes auxquels ils ont affaire, et
surtout à ce travers ambitieux de l'esprit humain qui domine le public
de tous les temps, travers qui consiste à vouloir l'impossible, des
créations à la fois inspirées et calmes, excitantes et mesurées,
ardentes et tranquilles; des oeuvres enfin qui puissent satisfaire
entièrement les enthousiastes et les flegmatiques. J'avoue que ceci me
paraît la recherche de la pierre philosophale.
THÉODORE.--Mais cet insatiable désir du mieux, cette soif de la
perfection en toutes choses, ce besoin d'un idéal absolu, ne sont-ils
pas les conditions _sine qua non_ du progrès?
JULIE.--La grand'mère voudrait faire marcher ces deux forces de l'esprit
dans le même chemin: soif de l'idéal, amour et respect pour tout ce qui
s'en rapproche.
LOUISE.--Soit dans le passé, soit dans le présent, oui! Quant à
l'avenir, c'est-à-dire au progrès, je voudrais que l'on y conduisît ceux
qui le cherchent ardemment et sincèrement, comme on conduit par la main
l'enfant ou le vieillard dont la marche est incertaine, avec douceur et
patience, disant à l'enfant: «Espoir! tu marcheras encore mieux demain;»
et au vieillard: «Courage! vous marchez presque aussi bien qu'hier...»
Au lieu de cela, je vois qu'en général on gronde durement quand l'enfant
tombe, et qu'on rit quand le vieillard trébuche. Les gens sévères comme
toi, mon cher Théodore, ont bien des meurtres à se reprocher, et je ne
vois pas ce que l'art peut gagner à tous ces coups de poignard qui
blessent mortellement l'intelligence lorsqu'elle n'est pas défendue par
une philosophie solide ou par un vaillant caractère.
--Mais suis-je donc de ces assassins, s'écria le bon Théodore tout
fâché. Ne puis-je dire ici mon opinion autour de la table sans froisser
l'orgueil de ceux que je critique?
--Que cela se chuchote autour de la table ou que cela soit crié sur les
toits, c'est tout un, répondit Julie. On sort de chez soi tout empesé
dans ce préjugé cruel qu'il ne faut rien passer à personne, et juger
durement surtout ceux dont la tête dépasse la foule, et on sème le
froid de la mort sur son passage. On glace l'inspiration chez ceux qui
parlent, on étouffe la sympathie chez ceux qui écoutent, et chacun
faisant, comme vous, la part du blâme plus large que celle de l'éloge,
on arriverait bien vite à avoir un siècle de critique improductive, et
un monde de jugeurs qui n'auraient plus rien à juger.
LOUISE.--Tandis que l'oeuvre de la critique devrait être de pousser à la
production et de semer la vie avec la confiance. Ainsi, voilà un grand
esprit, M. Michelet, que tu condamnes lestement parce qu'il a
quelquefois des élans vagues, des définitions obscures, des conclusions
brusquées. Moi, si j'avais l'honneur de lui parler, je lui parlerais
sans banale complaisance de coeur et sans vaniteuse irrévérence
d'esprit.
JULIE.--Voyons, voyons, grand'mère, comment lui parleriez-vous?
LOUISE.--Je lui dirais: «Tous n'avez peut-être pas cédé assez ingénument
au sentiment poétique et tendre qui vous a fait écrire ce livre de
l'_Oiseau_. Vous avez cru devoir rattacher votre rêve inspiré à une
théorie religieuse et philosophique; vous avez craint de n'avoir pas le
droit de chanter pour chanter; vous vous êtes imposé une sorte de
discussion. Eh bien! ces deux grandes facultés d'artiste et de
philosophe qui sont en vous se sont fait ici un peu la guerre. De là
quelques contradictions dans ce beau livre. Une suave vision de la
réconciliation de l'homme avec les animaux gracieux et faibles, et un
droit accordé à l'homme de proscrire et d'écraser d'autres créatures
(d'autres oiseaux même) également faibles devant lui; un hardi
plaidoyer en faveur de l'âme des bêtes, et une malédiction implacable
sur un grand nombre de ces bêtes dont l'âme est peut-être tout aussi
précieuse devant Dieu; d'ingénieux efforts de talent et de génie pour
lever ce voile mystérieux qui couvre le sens littéral de la création, et
de vagues ténèbres tout à coup répandues comme à dessein sur
l'impénétrable secret de la Providence.
»Mais ce que vous n'avez pu résoudre, quelque autre l'eût-il résolu
mieux que vous? Non, je ne le pense pas. Il est des vérités naissantes
dans l'esprit de l'homme qui doivent rester encore longtemps à l'état de
lueurs indécises, et qui, pour se révéler, ont besoin d'un état social
complètement nouveau; à plus forte raison, les rêves de sentiment, qui
ont besoin de l'intervention divine pour se réaliser. Il est hors de
doute pour nous tous qu'à l'apparition de notre race sur la terre, elle
put vivre en bonne intelligence avec une grande partie des créatures
d'un ordre inférieur qui l'avaient précédée dans le jardin de la nature,
et que sa vie physique et morale fut complétée par la douceur de ses
relations avec la plupart des animaux environnants. La nécessité
d'amoindrir ou d'éloigner les espèces nuisibles lui apprit le meurtre,
et l'habitude de faire bon marché de l'existence de ces êtres qui
n'avaient pas le don de la parole pour protester amena le meurtre
inutile, le mépris de la vie animale, l'extermination brutale et cruelle
de milliers d'êtres inoffensifs, dont la grâce et la douceur
attendrissent encore les femmes et les poëtes....
»Poëte et femme (car vous avez été deux pour rêver ce livre), vous avez
entrevu cet idéal d'un paradis ramené sur la terre par le progrès de
l'homme, et marquant le bout de la chaîne des temps commencée au paradis
de l'innocence irresponsable. Dans ce paradis futur, vous faites rentrer
les animaux inoffensifs exclus si longtemps de notre société barbare, et
victimes de nos habitudes sanguinaires. Ce rêve est bien permis; il est
bon et beau, mais il repose sur la réalisation de conditions nouvelles
dans notre existence; car de quel droit se nourrira-t-on de la chair des
animaux domestiques, le jour où l'on reconnaîtra les droits de la
fauvette et du rossignol?
»Cette objection si simple vous est apparue d'avance au spectacle du
grand combat auquel la création terrestre tout entière sert d'arène.
Tous avez vu la plante dévorée par l'insecte, l'insecte par le petit
oiseau et le petit oiseau par l'oiseau de proie. Vous avez constaté la
nécessité fatale de cette alimentation de tous les êtres les uns par les
autres, et, devant cette échelle de destruction universelle, vous avez
trouvé l'ingénieuse et intéressante distinction de la mort et de la
douleur. Vous avez absous celui qui tue, condamné celui qui fait
souffrir; mais si vous permettez la discussion, n'y a-t-il pas quelque
chose de bien arbitraire dans la condamnation des animaux prétendus
cruels et dans le verdict d'acquittement de ceux qui ne sont que
voraces? Qui donc prononcera sur le degré de férocité que leur a départi
la nature et qui n'est qu'un résultat fatal de leur organisation? Cette
douce et intelligente fauvette, ce poétique et divin rossignol
détruisent des millions d'insectes et des papillons splendides,
merveilles des nuits et des jours, vivantes pierreries que l'artiste, le
savant et le poëte ne peuvent se lasser d'admirer, et qui sont, en
somme, des créatures non moins innocentes que les autres.
»Qui sera l'arbitre? L'homme seul, à qui le royaume de la terre a été
donné; mais pour quelle fin? voici la grande question. Est-ce pour la
modifier et l'arranger à son usage, pour les satisfactions de sa propre
vie physique et morale? Ou bien est-ce pour y établir un système de
justice et de compensation entre les différents êtres qui l'y ont
précédé? Vous paraissez dire que c'est pour l'une et l'autre fin. Elles
semblent cependant inconciliables, ces deux justices souveraines, l'une
qui commande de protéger la société humaine contre les animaux
pernicieux, petits ou grands, l'autre qui regarderait comme
d'institution divine le soin de maintenir, par une sage prévoyance,
l'équilibre entre les forces rivales de la création animée. Nous ne
voyons nullement le moyen d'associer dans ce monde la loi de douceur et
de tolérance, qui entraîne le respect de toute vie, avec la nécessité
d'une terrible répression; et notez que le jour où la terre n'aura plus
de cimes ou de déserts inaccessibles à l'homme, la répression sera
forcément l'extermination totale d'un nombre immense de races animales.
»Pour admettre l'idée de domestication de tous les êtres, il faut
d'ailleurs admettre celle d'une modification si profonde des conditions
de la vie terrestre, que les instincts de férocité et de destruction
disparaîtraient devant un mode d'alimentation tout nouveau et
impossible à prévoir. Vous semblez tourner la difficulté en permettant à
l'homme d'aider, par certaines chasses, au travail d'épuration que fait
la culture (et la nature elle-même) sur notre planète. Vous l'instituez
protecteur du faible contre le fort. Vous reléguez le monde des
_monstres_ aux archives de la création inachevée; vous supposez une ère
de calme et de sécurité où tout être insociable aura disparu, puisque
vous dites à la fin du livre: «_L'art de la domestication doit sortir_
_principalement de la considération de l'utilité dont_ l'homme peut
être aux animaux; de son devoir d'initier_ TOUS LES HOTES _de ce globe
à une société plus douce_, _pacifique et supérieure_.» J'avoue que je
ne vois point la solution du terrible problème: le droit absolu de
l'homme sur toute vie inférieure à la sienne, servant de base et de
chemin à votre conclusion: _le ralliement de toute vie et la
conciliation des êtres_. La création, telle que nous la connaissons, ne
nous offre pas cette espérance, à moins de quelque cataclysme
indescriptible....
Louise s'arrêta, comme entraînée dans un rêve.
--Eh bien! chère mère, lui dit en riant Théodore, il me semble que vous
faites justement ce que vous me reprochez: vous vous livrez à la
critique du livre que je conteste, et vous le prenez par la moelle pour
nous en montrer les os vides.
--Non pas, répondit Louise. Je discute la donnée générale pour y
signaler des contradictions inévitables dans toute idée hardie et
nouvelle. Certains esprits chercheurs et ardents s'éprennent
particulièrement de ces idées-là, et il convenait à notre auteur, qui
est de cette royale et précieuse famille, de s'y jeter avec vaillance,
au risque de se trouver aux prises avec d'inextricables difficultés.
S'il est des ouvrages dont la charpente est moins forte que le
revêtement, ce sont précisément ceux qui cherchent le point d'appui
périlleux du sentiment tendre et du rêve enthousiaste. Il faut admettre
et accepter la délicatesse fragile de ces beaux édifices et laisser
faire l'artiste. Notre logique intérieure nous force à un peu d'examen
préalable, car il faut veiller sur soi-même devant les séductions du
génie, et se défendre d'accepter à la lettre les paradoxes poétiques
dont l'auteur naïf et généreux s'enivre peut-être; mais quant à moi, si
je vous dis, comme je les lui dirais, mes objections et mes doutes,
c'est pour me débarrasser de ce qui gêne mon adhésion, et, cette réserve
faite, je me livre au plaisir infini de l'admiration pour le détail.
Dans ce détail, je trouve le beau, c'est-à-dire de solides et touchantes
vérités, revêtues d'une forme originale et charmante, souvent
magnifique; des pages de sentiment et de poésie qui sont des modèles et
qui vous restent dans l'esprit comme des miroirs tournés vers un monde
de prestiges divins, où notre oeil n'eût su ou osé se fixer. Le rude et
ardent historien des annales humaines nous montre là toute la tendresse
de ce coeur indigné et généreux qui résout ses colères contre le fort et
le violent en larmes de pitié sainte, pour tous les petits quels qu'ils
soient; et ce qui ressort pour moi de cette lecture, c'est comme une
insufflation de la force réelle, c'est-à-dire de la bonté intelligente.
Qu'exigerez-vous donc de plus d'un écrivain? Communiquer sa chaleur a
l'âme d'autrui, n'est-ce pas là le vrai _criterium_ de l'excellence d'un
ouvrage de cette nature? Critique et juge, mon fils Théodore, cela t'est
bien permis, pourvu que tu aimes quand même! et si c'est grâce à
l'artiste discuté que tu sens ton être retrempé et meilleur, ôte-lui ton
chapeau, et demande-lui pardon d'avoir trouvé quelques _si_ et quelques
_mais_ à lui présenter.
--J'avoue, dit Théodore, qu'une face de ce livre m'a touché et frappé
particulièrement: c'est celle qui est comme un récit de la vie privée.
La description des lieux successivement habités par le couple illustre
est faite de main de maître, et devrait servir d'idéal à tous les
romanciers _dont c'est l'état_. Il y a là tout ce qu'il faut pour nous
faire voir la physionomie complète des contrées et des êtres observés,
le fond et la forme. M. Michelet a la pensée profonde qui creuse, l'oeil
artiste qui colore, le sentiment généreux qui explique: il écoute et
regarde en philosophe, en peintre et en musicien, en moraliste et en
homme de coeur. Il fait tout cela sans avoir l'air d'y toucher, et,
saisissant les points culminants de chaque aspect des choses, il a
souvent, dans sa concision pittoresque, une sûreté de pinceau et une
_maestria_ de touche qui, dans la prose française, n'appartiennent qu'à
lui seul. Il est très-certain qu'un court paragraphe de lui, quand il
est réussi, résume les impressions de cent voyageurs, et vous initie aux
secrets de la vie et aux scènes de la nature par le grand côté.
--A la bonne heure! reprit Louise; tu vois bien qu'on n'est pas un génie
si _incomplet_ et si _désordonné_ quand on peut t'arracher un pareil
éloge. Pour moi, une pensée, jetée à travers ce livre, exprime
admirablement le livre et l'auteur lui-même. La voici: elle est bonne à
relire et à méditer: «_La vraie grandeur de l'artiste, c'est de dépasser
son objet et de faire plus qu'il ne veut, et toute autre chose, de
passer par-dessus le but, de traverser le possible et de voir encore au
delà_».
Montfeuilly, 12 juillet
V
Théodore nous parla beaucoup d'un livre qu'il venait de lire et que
j'avais lu aussi. Ce n'était pas un ouvrage à bien entendre à la
veillée; mais le sujet fournissait naturellement à la conversation, car
il intéresse tout le monde, et même il n'est personne qui ne se croie
plus ou moins fondé à émettre son opinion en pareille matière.
Cette matière est l'esthétique ou la philosophie du beau. Le livre en
question est de M. Adolphe Pictet, et porte pour titre: _Du beau dans la
nature, l'art et la poésie; études esthétiques_.
Avant de faire parler Théodore, il doit m'être permis de dire mon
opinion personnelle. L'ouvrage est, selon moi, excellent. C'est un vrai
livre, qui doit faire fonds, sinon règle, et qui _restera_ comme un
important travail à méditer. Il n'est pas de ceux qui, dans notre temps
et dans notre pays, sont enlevés de la boutique du libraire en
vingt-quatre heures; mais il est bien certainement de ceux que les
esprits d'élite rechercheront toujours comme un des plus précieux
documents des notions de notre époque sur la philosophie de l'art. Nous
dirons même, en dépit de l'auteur lui-même, qui ne veut faire
l'application du mot sacré de _beau_ qu'à des oeuvres d'art de la plus
haute portée, que son oeuvre est un beau livre. L'élévation et la
chaleur du sentiment avec l'ordre et la clarté des idées, une grande
raison et un noble enthousiasme, voilà des qualités non-seulement rares
mais brillantes, et qui méritent d'être placées au premier rang.
Ce livre a donc la haute valeur des beaux livres en même temps que leur
profonde utilité, qui est de soulever dans l'esprit les questions les
plus vivifiantes, et de le faire pénétrer sans trop d'efforts dans une
immense étendue d'idées. Le style est limpide et pur, assez savant et
assez familier pour que tout le monde puisse en faire son profit.
D'excellentes définitions y résument avec un rare bonheur les parties
délicates de la discussion, et restent dans l'esprit comme des lumières
acquises une fois pour toutes. On y sent l'autorité d'une intelligence
remplie d'ordre et de goût, fruit précieux d'une vie à la fois artiste
et savante, sérieusement investigatrice et poétiquement sensitive.
Tout ceci dit avec conviction et sans complaisance, nous ferons pourtant
quelques réserves en causant avec Théodore, et nous laisserons parler,
sur le sentiment du _beau_, l'enthousiaste Julie et la sensible Louise,
bien que ni l'une ni l'autre n'ait encore lu le livre qui nous occupe.
Ceci nous conduira plus tard à examiner la théorie du _réalisme_, à
laquelle M. Pictet dit un mot en passant, et qui n'est peut-être pas une
antithèse aussi _réelle_ de l'_esthétique_ que son titre semblerait
l'indiquer. Nous verrons ce qu'en penseront nos amis autour de la table.
Aujourd'hui et demain, nous sommes à la recherche pure et simple du beau
dans la nature, l'art et la poésie.
Théodore, voulant donner à Louise, à Julie et à l'abbé une idée du livre
de M. Pictet, essaya de le résumer ainsi:
«L'auteur commence par rechercher l'origine et la source du beau. Il les
trouve dans le procédé divin, dans ce qu'il appelle les _idées_, qu'il
ne faut point confondre avec les _abstractions_, et qu'il entend à peu
près comme Platon, en ce sens que le beau est la révélation de l'idée
par la forme, et que la forme le constitue aussi bien que l'idée.»
--Si vous voulez que je vous suive avec attention, dit Julie, évitez les
formules et parlez-moi comme à une femme.
--Et puis, dites-nous, avant tout, ajouta le curé, si votre auteur croit
en Dieu.
THÉODORE.--Il y croit, puisqu'il attribue, comme vous et moi, toutes
choses à une conception et à un procédé divins: «Si quelqu'un, dit-il,
s'avisait de demander pourquoi l'idée se revêt de beauté en se révélant
dans la forme sensible, il n'y aurait qu'une réponse à faire à cette
question, et cette réponse est: _Dieu_.»
--Alors, continuez, dit l'abbé.
--Et parlez familièrement ou poétiquement, dit Julie
THÉODORE.--C'est à vous de tirer le sens poétique à votre usage de cette
simple définition, l'idée divine. Si je vous disais, avec d'autres
philosophes, que le monde des essences a précédé celui des substances,
me comprendriez-vous mieux?
JULIE.--Oui, mais je vous dirais que je n'en sais rien du tout.
THÉODORE.--Peu importe en ce moment. Disons, si vous voulez, que
l'essence a nécessairement revêtu la substance, et que cette substance a
revêtu la beauté extérieure, comme une expression de la beauté
immatérielle de l'idée.
JULIE.--Soit; je comprends tout cela à ma manière, et je dis que Dieu,
étant le foyer du sublime, a fait le beau nécessairement. Il l'a laissé
tomber sur son oeuvre comme un reflet de lui-même.
--Bien! dit l'abbé; mais ne serait-il pas nécessaire de nous dire
d'abord, mon cher Théodore, ce que vous, entendez par le beau proprement
dit?
THÉODORE.--Ah! voilà une question que le livre ne résout pas d'un seul
terme. Pour un esprit étendu comme celui de mon auteur, toute question a
plusieurs faces. Il tient compte des deux théories qui sont en présence
dans l'histoire de l'esthétique: «l'une, qui ne fait consister le beau
que dans l'impression que nous en recevons, et qui lui conteste ainsi
toute réalité en dehors de l'âme humaine; l'autre, qui ne saisit, dans
le beau, que le principe général et invariable, et néglige, comme
indigne d'attention, la partie changeante du phénomène. Toutes deux,
ajoute M. Pictet, renferment à la fois de la vérité et de l'erreur.» Il
ne veut point que l'on enlève au beau sa réalité, «ce qui le livrerait
sans défense aux attaques du scepticisme. Sans le beau naturel, les
facultés esthétiques de l'homme seraient demeurées inactives; sans le
regard admirateur de l'homme, le beau naturel serait resté sans but et
comme perdu dans cette nuit de la réalité que n'éclaire point la lumière
de la conscience.... Dans le phénomène intuitif du beau, c'est l'esprit
qui parle à l'esprit, c'est l'idée à l'intérieur, qui saisit l'idée à
l'extérieur, c'est l'élément divin en nous qui reconnaît l'élément divin
hors de nous.»
--Voilà, en effet, d'excellentes définitions, dit le curé.
THÉODORE.--Elles sont de mon auteur. Je cite en abrégeant pour ne pas
fatiguer l'impatiente Julie.
JULIE.--Je ne m'impatiente plus, j'écoute. Tout cela me rend compte du
phénomène, si phénomène il y a, mais ne me définit pas l'essence du
beau. Votre auteur semble n'en faire qu'une chose extérieure, un
vêtement, pour ainsi dire. Est-ce, selon lui ou selon vous, un attribut
de la divinité, ou une pure faculté de l'esprit humain?
LOUISE.--On t'a répondu, ma chère; c'est l'un et l'autre.
JULIE.--Relativement à nous, j'admets cette explication; mais mon
imagination va plus loin et demande davantage. Dans nos petites
conceptions humaines, nous pouvons, en effet, prétendre que, sans notre
admiration, la beauté de la création manquerait son but, parce que,
hors de nous, elle n'a pas conscience d'elle-même; mais c'est bientôt
dit, cela, et je n'en suis pas aussi persuadée que Théodore. Je ne
jurerai jamais que les bêtes, les plantes, les pierres même soient
privées de sentiment.
LE CURÉ.--Mais vous ne jureriez pas le contraire?
JULIE.--Je jurerais, du moins, que si elles sentent quelque chose, c'est
le beau répandu comme un souffle de vie dans la nature, et si vous me
demandez ce que c'est que le beau, je vais vous répondre sans façon: le
beau, c'est la vie de Dieu, comme le bien, c'est la vie de l'homme. Hors
du beau et du bien, il n'y a que le néant dans les cieux et le délire
sur la terre. Donc le beau existe indépendamment de toute notion et de
toute appréciation humaines. Il est absolu, il est éternel, il est
indestructible en tant que la loi de création et de renouvellement. Que
l'homme disparaisse de notre planète, l'herbe en poussera mieux, les
arbres se remettront en forêt vierge, tous les animaux, redevenus libres
et forts, vivront en paix avec leur espèce, et la guerre que les espèces
se font entre elles pour vivre les unes des autres maintiendra
l'équilibre nécessaire. Cette guerre providentielle redeviendra l'état
de paix et d'innocence irresponsable ordonné par la nature elle-même, et
le soleil éclairera le paradis des âges antérieurs à l'homme. Est-ce
donc lui, ce pauvre être vaniteux et vantard, qui a fait le ciel et les
soleils? Et croyez-vous réellement que Dieu ait eu besoin d'un chef de
claque tel que lui pour applaudir le sublime décor et l'immense drame de
la création?
--Allez toujours! dit Théodore; pendant que vous êtes montée, ne vous
gênez pas; méprises l'idée de Dieu en vous-même et foulez aux pieds
l'âme qu'il vous a donnée, pour attribuer aux cailloux et aux ronces une
âme plus pure et un sens plus net! Rêvez la nature affranchie du joug de
l'homme, et les astres du ciel brillant pour les lézards et les
scarabées. Toute aberration est permise quand on prétend embrasser
l'absolu à votre manière.
--N'exagérons rien, dit Louise. Julie ne parle ainsi que par boutade. Je
vois qu'elle est vivement pénétrée de la réalité du beau par lui-même,
et qu'elle s'indigne contre ceux qui ont voulu en faire une simple
convention à l'usage de l'homme. Si j'ai bien compris ce que votre
auteur conclut, c'est que le beau est l'expression la plus élevée de la
vie divine, et que le sentiment du beau est l'expression la plus élevée
de la vie humaine. Or, comme la vie et la pensée de l'homme se
rattachent, plus qu'aucune autre en ce monde, à celle de Dieu, dont
elles émanent, le beau se compose de sa propre existence et de ce qui
répond en nous à cette existence du beau.
--Vous y êtes, dit Théodore.
--Oui, vous êtes sur la terre! reprit Julie avec dédain.
L'ABBÉ.--Eh! que diantre! il le faut bien! Quand nous serons ailleurs,
nous jugerons peut-être mieux l'oeuvre divine; mais ici-bas, on ne peut
voir qu'avec les yeux qu'on a!
JULIE.--Nous avons dans l'âme des yeux plus lucides que ceux du corps.
Nous pénétrons par la pensée dans tous les mondes de l'univers. Nous y
supposons naturellement une hiérarchie d'êtres analogue à celle qui
occupe notre planète, et nous sommes conduits à penser que l'homme ou
son analogue est partout à la tête de la création....
THÉODORE.--Admettez-vous cela? En ce cas, vous convenez que, dans cet
infini d'univers soumis probablement à une certaine unité de plan,
l'idée divine s'est faite pensée dans un être supérieur aux autres, et
que cet être soit par vous qualifié d'homme ou d'ange. Il n'en est pas
moins le principal appréciateur, sinon le seul, des merveilles de la
nature qu'il habite. Donc, _ailleurs_ comme ici, le beau existe, mais à
la condition d'être vu des yeux de l'âme autant que de ceux du corps.
JULIE.--Mais, que savez-vous de l'existence de ce principal appréciateur
dans tous les mondes? Je n'admets pas du tout cette hypothèse comme une
certitude, moi! Je dis que c'est une supposition qui se présente à nous
naturellement, parce que nous vivons dans un monde d'inégalités où nous
nous sommes faits tyrans et bourreaux du reste de la création. Il n'est
pas du tout prouvé que, dans de meilleures demeures, la vie ne soit pas
manifestée par des formes toutes également belles, quoique variées,
revêtant des idées toutes également lucides, quoique spéciales, et qu'au
lieu d'une monarchie à l'usage de l'homme, il n'existe pas des
républiques à l'usage de tous les êtres qu'elles renferment.
THÉODORE.--Ce sera comme vous voudrez, ma chère devineresse: le beau
n'en sera pas moins un phénomène qui n'existera qu'à la condition
d'être vu et compris, et la proposition de mon auteur ne reçoit de vos
rêveries qu'une nouvelle confirmation.
JULIE.--Mais pourtant toutes vos notions sur le beau et le laid tombent
à plat dans le monde de mes rêveries. Ne voyez-vous pas d'ici que rien
n'est laid, que tout est beau dans l'oeuvre divine, et que cette notion
du laid dans la nature, posée comme une antithèse à celle du beau, est
une pure fiction de notre pauvre cervelle? Vous me direz en vain que
sans le laid le beau n'existerait pas, et réciproquement: je tiens pour
le beau absolu comme pour le bien absolu dans l'idée divine. Le laid et
le mal n'existent pas en Dieu; nous les créons dans notre existence;
c'est là où commence notre fiction, notre convention, notre erreur,
notre blasphème; c'est là le fruit amer de notre liberté sur la terre,
liberté un peu funeste, puisqu'elle est incomplète, lentement
progressive, et qu'elle ne nous sert encore qu'à gâter, à mutiler, à
enchaîner, à avilir les autres habitants de notre monde, et nous-mêmes
encore plus que nos victimes!
THÉODORE.--Voilà une déclamation très-morose. Sur quelle herbe a donc
marché notre enthousiaste? Elle s'en prend aujourd'hui à Dieu et lui
reproche d'avoir fait l'homme libre!
JULIE.--Non! il ne l'a pas fait libre, puisque partout l'homme exerce ou
subit la tyrannie du fait ou de l'idée. Dieu lui a donné l'aspiration à
la liberté pour moyen, et la liberté pour but; mais Dieu tient l'homme
sous le poids de mystères insondables et de problèmes insolubles où il
s'agitera jusqu'à je ne sais quelle transformation de son intelligence.
Et, jusque-là, faites donc des théories sur le beau et sur le bien; je
ne demande pas mieux, si c'est un moyen d'approcher de la vérité; mais
laissez-moi vous dire que toute votre science me paraît bien peu de
chose, et que votre antithèse du beau et du laid répond mal à ma
religion intellectuelle. Pour me résumer, je vous dis que, par le
sentiment ou par l'imagination, je vois, en songe, Dieu également
satisfait de toutes ses oeuvres, puisque toutes répondent à des idées
qui viennent de lui; je vois belles, dans l'univers et même dans notre
petit monde, toutes les choses et toutes les créatures libres, soit que
l'homme les admire, soit qu'il les calomnie. Le laid, bien défini,
devrait s'appeler accident, comme le mal devrait s'appeler ignorance; et
avec vos décrets arbitraires, vous arrivez à inventer la peine de mort
et l'enfer par-dessus le marché, ce qui est très-logique et parfaitement
odieux.
Là-dessus, le curé fit une semonce à Julie, et Louise eut beaucoup de
peine à rétablir la paix. Mais la discussion s'était égarée et ne put
être reprise que le lendemain.
Montfeuilly, 15 août 1856
VI
Si vous êtes calmée et tant soit peu raisonnable aujourd'hui, dit
Théodore à Julie, je reprendrai mon analyse. Il faut bien que vous
descendiez de vos nuages, et que vous m'accordiez que les mots ont un
sens exact qui répond en nous au sens exact des choses.
--Je connais peu de ces mots-là, dit Julie. Il n'y a rien de menteur ou
de vague comme les mots.
--Encore! s'écria Théodore impatienté. Il n'y a pas moyen de causer avec
elle!
--Laisse-la parler comme elle veut, dit Louise. Elle rêve, mais elle
vit. Toi, tu ne divagues pas, mais tu raisonnes. Entre vous deux, nous
tâcherons de penser.
--_Amen_! dit le curé.
--Voyons, continuez, reprit Julie. Comment votre auteur définit-il le
laid?
THÉODORE.--D'une manière à la fois juste et ingénieuse. Il le fait
consister dans un manque d'harmonie entre la forme d'une chose ou d'un
être et l'idée du type qu'il exprime. «En quoi, dit-il, un être organisé
nous paraît-il décidément laid? En ce qu'il ne reproduit son idée ou son
type que travesti, en quelque sorte, par une forme rebelle qui
s'émancipe d'une façon désordonnée. Un degré moindre de laideur est
celui où la forme reste en arrière de son type et ne le révèle
qu'imparfaitement. Nous disons qu'une plante est laide quand elle est
mal venue, qu'un animal est laid quand il reste chétif dans son
développement. Nous les comparons alors au type de leur espèce
seulement, et la forme ici pèche par défaut. Mais la laideur, au
contraire, est bien plus prononcée quand la forme pèche par excès,
s'écarte violemment du type et entre en révolte contre l'idée. Il en
résulte alors ce que nous appelons une difformité, une caricature, un
monstre.... C'est le caractère que nous offrent certaines organisations
des animaux inférieurs, parce qu'elles s'écartent le plus du type
général de l'animalité.»
--Attends, dit Louise, je ne te suis plus dans cette définition du type
particulier confondu avec celle de l'idée générale. Si toute création
est une idée divine, Julie a raison de ne pas vouloir entendre dire que
quelque chose soit laid dans la nature. Je comprends très-bien comme
elle, et comme l'auteur du livre dans la première partie de sa
définition, que le laid soit un accident, et qu'une plante avortée, ou
un animal fortuitement hors de proportion avec les autres individus de
son espèce soit qualifié de nain, de géant, de caricature et de monstre.
Je dirais presque, en ce cas, que la laideur est une déformation, une
_dénaturation_ de l'être ou de l'objet. Mais vouloir agrandir le domaine
du laid dans la création jusqu'à y faire entrer des espèces entières, et
décréter que le poisson ou le coquillage est laid parce qu'il ne réalise
pas l'idée d'un animal aussi complet que le lion et le cheval, ceci me
paraît une concession trop grande au préjugé et à la convention de la
part d'un esprit aussi largement éclairé que ton auteur semble l'être.
THÉODORE.--Il ne va pas jusque-là. Il n'admet la laideur que comme une
chose relative. Il aime la nature et comprend la grâce, l'éclat
extérieur, la physionomie, l'apparence modeste ou comique, le détail
enfin qui rachète jusqu'à un certain point chez certains animaux
l'infériorité du type comparé à d'autres types. Voyons (ajouta Théodore
en s'adressant à moi), toi qui as lu le livre, n'est-il pas vrai que les
lois de l'esthétique n'entraînent pas l'auteur au mépris des caprices
apparents du beau naturel?
--C'est vrai, répondis-je. Il proclame que, «dans l'ensemble de la
nature, c'est le beau qui domine victorieusement, et que la laideur
n'est qu'une exception, un détail.» Pourtant, si vous voulez que je dise
toute ma pensée, je trouve des contradictions dans ce beau et bon livre;
et, pour me servir d'une de ses expressions, des moments de
_disharmonie_ entre la théorie et l'application. L'auteur me paraît
quelquefois un peu emprisonné dans son rôle de professeur d'esthétique;
il semble que son sentiment, sa conscience d'artiste et de poëte se
révoltent contre les arrêts de son enseignement, et qu'après avoir posé
une règle, un _critère_, comme il dit, il ait besoin de s'écrier: _Et
pourtant_!... Enfin, laissez-moi tout vous dire, dussiez-vous m'accuser
de faire la cour à Julie. J'admire et j'estime sincèrement la recherche
des principes du beau, et je fais le plus grand cas de celle-ci; mais,
en fait d'art, comme devant la nature, je me sens de l'école de Hugo et
de Michelet plus que de celle de M. Pictet.
--Voyons, voyons, dit Julie, parlez: vous aimez mieux les poëtes que les
théoriciens?
--Eh bien, oui, j'en conviens, et je m'imagine que les artistes qui se
laissent aller à leurs impressions, et même, si Théodore le veut, à
leurs divagations, nous en apprennent plus long que les amateurs et les
raisonneurs les plus éclairés. La théorie de M. Michelet sur l'âme des
oiseaux, sur les douloureuses rêveries de la fauvette captive, sur les
extases poétiques du rossignol, sur les modestes vertus du pivert, etc.,
prêtent tant que vous voudrez à la critique des gens sérieux; mais si
l'homme a besoin de quelque chose dans son éducation esthétique, ce
n'est pas tant de démonstration que d'émotion, ce n'est pas tant de
raison que d'enthousiasme, et de savoir que de sentiment. Quant à moi,
il m'est absolument indifférent de savoir que l'Apollon du Belvédère est
le prototype du beau, parce que son angle facial dépasse 80 degrés. J'ai
vu cet Apollon tant vanté, et il m'a laissé froid comme un marbre qu'il
est. C'est sans doute ma faute; mais n'est-ce pas aussi la faute de son
_archétypisme raisonné_? Après l'avoir bien regardé, je rêvai toute la
nuit suivante qu'il venait sottement me faire des reproches et me
montrer ses beaux bras et ses belles jambes académiques. Or, j'étais
furieux de son insistance, et je vous en demande bien pardon, ô
Théodore; mais en rêve on est si naïf et si grossier! je m'éveillai, ce
matin-là, sous le ciel de Rome, en m'écriant brutalement: «Va-t'en!
va-t'en dans ton musée, pédant de beauté, tu m'ennuies!»
Théodore entra dans une si grande colère qu'il me traita, je crois, de
réaliste. Julie et Louise rirent de sa fureur, et il me fut permis de
continuer.
--Tout à l'heure, dis-je à Théodore, quand votre indignation s'apaisera,
je reviendrai à vos prototypes classiques. Laissez-moi vous demander,
quant à présent, pourquoi, dans une petite strophe de Hugo ou dans un
court paragraphe de Michelet sur les bestioles ou les fleurettes des
champs, j'oublie absolument si la poésie me fait un conte de fées ou si
elle m'instruit dans la vraie philosophie de la nature. Ce que je sais,
c'est qu'elle me charme et m'attendrit; c'est qu'elle me fait voir beaux
et grands ces coins de paysage et ces divins petits êtres qui animent le
ciel et les bois de leur vol et de leur chant; c'est qu'elle me fait
aimer passionnément l'oeuvre divine dans la moindre de ses idées; que
dis-je! c'est qu'elle m'insuffle, sans enseignement, une notion plus
étendue et peut-être plus équitable du beau dans la nature que celle de
mon éducation positive; c'est enfin qu'en me poétisant la créature,
quelle qu'elle soit, l'imagination émue m'initie à une puissance, tandis
qu'en classant la beauté des créatures par rapport à l'homme, le
raisonnement critique me la retire.
THÉODORE.--_Et pourtant_! comme tu disais tout à l'heure, M. Michelet
s'égare continuellement à chercher d'assez puériles ressemblances entre
ses oiseaux et le type de l'homme. En ceci, il va bien plus loin que M.
Pictet.
MOI.--Oui, c'est vrai; mais nous avons dit, autour de cette table: «Des
écarts tant qu'on voudra, pourvu qu'il y ait de la conviction et de
l'inspiration!»
THÉODORE.--Vous voulez qu'un traité soit une affaire d'engouement et
d'enthousiasme déréglé?
JULIE.--Nous voulons, au contraire, que les traités soient bien
raisonnables et bien froids, afin de ne pas les lire.
MOI.--Je ne vais pas aussi loin que vous. J'aime les traités bien faits,
et celui de M. Pictet est le meilleur que j'aie lu. M. Pictet est le
professeur le plus ingénieux qu'il soit possible de désirer. Mais
est-ce par nature d'artiste sobre et difficile, est-ce par devoir de la
science qu'il traite, qu'il se défend ou semble se défendre de certaines
admirations? Il y a peut-être bien un peu de l'un et de l'autre. Ainsi,
en parlant de la statuaire, il dit, selon moi, une grande hérésie qui a
dû lui coûter certainement: il affirme, à plusieurs reprises, que la
statuaire grecque n'a jamais été dépassée, et moi, je sens qu'elle l'a
été de cent coudées par Michel-Ange. Jamais, avant le _Moïse_ et la
chapelle des Médicis, la statuaire n'avait réalisé l'idée de la vie
divine dans la vie humaine avec cette sublimité. Il y a, entre
Michel-Ange et Phidias, la différence qui sépare l'idée chrétienne de
l'idée païenne; et, par une puissance et une universalité de génie
incomparables, Michel-Ange a résumé les deux idées, donnant à la forme
toutes les splendeurs de la matière, et à l'idée tout l'éclat du
rayonnement divin. Sur cette grande science, et sur cette large
compréhension qui font le style du monarque de la statuaire, plane
encore son individualité de penseur passionné; si bien que ses
personnages sont l'expression des choses du ciel comme celle des choses
de la terre, et encore celle de l'intelligence de Michel-Ange, à nulle
autre pareille, à nulle autre comparable dans le domaine de son art.
THÉODORE.--Mais où prends-tu que mon auteur n'apprécie pas Michel-Ange?
MOI.--Il ne le nomme nulle part, et à propos de statuaire, dans son
chapitre du _Sublime_, il cite un lion de Thorwaldsen. Ce lion, je ne le
connais pas et n'en dis point de mal; mais le _Moïse_! N'était-ce pas
l'occasion de dire qu'il est le prototype du sublime? J'ai peur que M.
Pictet ne le range dans les aberrations du génie.
THÉODORE.--Tu lui fais là un procès de tendance.
MOI.--Alors, je m'arrête, et après avoir fraternisé avec votre
satisfaction et votre admiration pour la partie du livre de M. Pictet
qui exprime, traduit et critique l'histoire de l'esthétique et celle de
l'art (chose bien difficile dans des bornes aussi restreintes que
colles, d'un cours contenu dans un volume, et pourtant excellemment
réussie), j'arrive à sa conclusion, qui peut-être satisfera mieux Julie
que son exposition. «Émanée, comme un pur rayon, de l'intelligence
suprême, l'idée de l'universalité du beau, dit M. Pictet, se révèle
d'abord dans la nature; puis reflétée par l'art, qui la dégage des
accidents de la matière, pour la ramener à sa pureté primitive, elle
éclate, sous mille formes diverses, au sein de l'humanité.»
--Attendez, dit Julie, voilà encore une définition, la définition de
l'art et de sa mission. C'est bien dit, mais je proteste si, par
_accidents de la matière_, M. Pictet entend, non-seulement les formes
individuelles qui ne réalisent pas le type de l'espèce à laquelle l'être
appartient, mais celles qui entrent en révolte contre le type général de
beauté défini, préconçu et arrêté par les esthétiques. Dans ce cas-là,
j'enverrais promener toute cette prétendue philosophie du beau, parce
qu'elle condamnerait la grenouille à être laide de par la Vénus de Milo,
et que la grenouille est aussi jolie dans son espèce que la plus grande
déesse dans la sienne. Il y a dans ces règles d'esthétique des choses
qui me paraissent dangereuses pour le progrès de l'art, et contre
lesquelles les réalistes ont le droit de réclamer: c'est qu'en partant
d'un prototype convenu pour déclarer inférieures toutes les autres idées
divines, on pousse des générations d'élèves à faire de l'art grec à
contre-sens et sans inspiration, et à dédaigner l'étude du vrai qui sert
de base à tout sentiment du beau. On ne dira jamais rien de plus juste
que ce vieil adage (de Platon, je crois), que le beau est la splendeur
du vrai.
LOUISE.--Moi, je suis de ton avis, chère fille: la laideur est une
création humaine, et l'antithèse nécessaire qu'elle apporte dans nos
conventions est inutile au procédé divin. Cette antithèse a été apportée
dans notre monde par les tâtonnements de la liberté de l'homme. Condamné
par ses instincts d'imitation à devenir créateur à son tour, l'homme
n'arrive à la notion du beau et du bien qu'en commençant par gâter
souvent l'oeuvre divine. Alors il essaye de choisir entre ce qu'il a
fait de bon et ce qu'il a fait de mauvais, et, au temps où nous sommes,
il se trompe encore à chaque instant et dans son oeuvre et dans son
jugement. Dieu, lui, n'a rien fait qui ne soit bien fait et qui ne
rentre dans l'harmonie générale. L'homme seul s'en écarte par ignorance
et par vanité. N'a-t-il pas réussi à se faire laid lui-même? Lui, le
chef-d'oeuvre de la création, il détruit, il avilit, il torture par tous
les moyens son propre type. C'est lui, l'ingrat, qui a fait entrer la
laideur dans son domaine et dans sa propre famille. Dès qu'il s'est vu
affermi dans sa royauté sur le reste du monde organique, il s'est
empressé de vivre en dehors des conditions naturelles. Ici trop de
paresse physique et de nourriture matérielle, de là l'obésité et toutes
ses disgrâces; là, trop de fatigue et de misère, c'est-à-dire la
maigreur et l'étiolement. Et puis, en haut comme en bas de la belle
échelle sociale inventée par lui, des excès de sentiment, d'intelligence
ou de sensualité; des désordres de vice ou de vertu; des abus de
jouissance et des abus d'austérité qui engendrent mille maladies et
mille difformités inconnues aux animaux sauvages et aux plantes libres.
De là la laideur qui se transmet à l'enfant dans le sein de sa mère,
même après des générations exemptes de misère ou de vice. L'homme s'en
prendra-t-il à Dieu de sa propre folie? Lui reprochera-t-il d'avoir
donné à la tortue des pieds trop courts et à l'araignée des jambes trop
longues, lui qui a réussi à introduire dans son propre type des
ressemblances monstrueuses avec toutes sortes d'animaux?
Vous avez d'autant plus raison, dis-je à la grand'mère que, pour être
logique avec son principe _qu'il y a du laid dans la création_[1], M.
Pictet pense rehausser le prix de la beauté en disant qu'elle est une
magnificence gratuite de la nature et une superfluité généreuse du
Créateur. Il en conclut que la laideur, chez l'homme, ne prouve rien
contre l'excellence des individus. Cela est certain; mais il aurait
peut-être dû nous dire qu'elle prouve beaucoup, qu'elle prouve tout, en
tant que solidarité contre notre race insensée. Elle est un sceau,
parfois indélébile, de quelque châtiment infligé à nos pères pour l'abus
qu'ils firent sans doute de la beauté primitive départie à tous. Dieu,
qui est bon parce qu'il est juste, ne permet pas que l'âme s'en ressente
au point d'être enchaînée et rabaissée au niveau de sa forme disgraciée,
mais elle souffre du poids de la laideur. L'intelligence en est
attristée, si cette laideur est infligée à un être raisonnable et
clairvoyant. Si, au contraire, elle est le partage d'un être vaniteux
qui s'ignore et se croit beau, elle le condamne à un profond ridicule,
et toute sa destinée sociale s'en ressent. Aimons donc beaucoup,
estimons infiniment les êtres humains qui supportent la laideur,
personnellement imméritée, sans amertume pusillanime et sans grotesque
illusion. En général, ces êtres-là sont si bien doués du côté de l'âme
ou de l'esprit, qu'un reflet de leur beauté intérieure rachète en eux la
sévérité des destinées et illumine leur visage d'une expression qui
arrive à plaire et à charmer autant, quelquefois plus, que la beauté.
[Note 1: Il le dit à regret avec mille ménagements. Il dit que la
Providence cache soigneusement les écarts de la nature aux regards de
l'homme; que ces écarts sont des exceptions, etc.]
Mais ne nous en faisons pas accroire. Quand nous devenons laid avant
l'âge, c'est souvent par notre faute, et quand nous naissons laids,
c'est par la faute de nos ascendants. Dans tous les cas, nous portons la
peine de nos erreurs ou de celles d'autrui, car la nature n'échappe pas,
comme la société, à la loi de solidarité. Si les maladies nous
défigurent, si la petite vérole a labouré de ses affreux stigmates tant
de beaux visages, c'est la faute de nos sciences, qui ne marchent pas
aussi vite que les fléaux qui nous atteignent. La laideur est donc une
plaie sociale, un fait purement humain. Elle n'est pas dans la création.
Tout être qui vit dans des conditions normales de son existence est beau
dans son espèce; et ce n'est que par analogie, c'est en voulant
_comparer_ ce que Dieu a simplement _distingué_, et _graduer_ ce qu'il
s'est contenté d'enchaîner, que nous sommes arrivés à critiquer avec
plus d'orgueil que de clairvoyance la création, l'idée divine elle-même.
--Nous nous entendons, dit Julie. Ce qui prouve bien que la laideur est
notre ouvrage, c'est qu'un chardonneret qui vit en liberté n'est pas
moins beau que tout autre chardonneret de son espèce, c'est qu'aucun
reptile ne louche, c'est qu'aucun pinson n'a la voix fausse, c'est qu'il
n'y a point de gazelle bossue.
--Mais le dromadaire a des bosses! s'écria Théodore, et vous ne sauriez
dire que le rhinocéros ou l'hippopotame soient d'agréables personnages!
JULIE.--Vous les trouvez affreux parce que vous avez toujours M. Apollon
dans vos verres de lunettes. Ces vieux types de la création primitive
ont leur caractère de puissance brutale ou terrible. Ils ressemblent à
des rochers ou à des troncs de plantes gigantesques; ils ne sont pas
mesquins, j'espère, ils réalisent pleinement leur type monumental; ils
expriment les idées violentes ou paisibles des premiers efforts de la
création organique; et j'aimerais mieux les avoir sans cesse devant les
yeux qu'un Cupidon ou un Zéphire sur un candélabre de l'Empire, ou qu'un
troubadour avec sa bachelette sur une pendule de la Restauration. Les
prétendus écarts de la création divine me jettent dans la rêverie ou
dans l'émotion; ils me font réfléchir ou trembler: mais vos objets
d'art manqués me rendraient imbécile.
--Allons, dit Louise qui écoutait Julie avec une complaisance
maternelle, tout en feuilletant le livre esthétique placé sur la table;
j'aime tes instincts, mais tu aurais tort d'attribuer à M. Pictet les
goûts contre lesquels tu déclames. Je vois, en lisant au hasard, des
pages superbes, et en voici une à la fin du livre qui doit clore la
discussion et te réconcilier avec lui:
«L'idée du beau est éternelle, et ses manifestations s'étendent à
l'infini dans l'espace et dans le temps. Nous sommes beaucoup trop
portés, quand il s'agit des choses divines, à en restreindre la
possession à nous-mêmes, à notre petite famille humaine, à notre petite
demeure terrestre. Nous oublions que nous ne sommes qu'un point dans
l'univers, qu'un instant dans l'éternité.... Qui nous dit que l'univers
ne renferme pas un nombre indéfini de natures diverses, d'organismes
vivants et expressifs, ayant tous leur beauté propre, infiniment
supérieure peut-être à ce que nous connaissons? Le nombre des arts que
nous cultivons est forcément limité par les conditions matérielles de
notre existence terrestre. Mais là où ces conditions seraient tout
autres, là où les données de la forme et de la matière se trouveraient
beaucoup plus riches ou plus dociles à l'action de l'intelligence, il
devrait naître autant d'arts nouveaux qu'il y aurait de combinaisons
nouvelles, et la possibilité de ces dernières n'a pas de bornes. Ainsi
chaque nature stellaire doit servir de base à un monde esthétique où
elle se reflète et s'idéalise; chaque planète doit avoir sa poésie,
comme elle a sans doute sa vie organique et intellectuelle.»
JULIE.--Certes, cette page est belle.
THÉODORE.--Tout l'ouvrage est beau; mais vous ne faites grâce à l'auteur
que parce qu'il consent à monter un instant votre _dada_ du monde
stellaire.
JULIE.--Mon _dada_! c'est ma religion, à moi, et l'abbé ne s'en
courrouce pas trop: je lui ai prouvé qu'en espérant parcourir tous ces
beaux habitacles des cieux, je ne faisais qu'étendre le domaine du
paradis.
THÉODORE.--Je ne nie pas votre hypothèse. Je suis de ceux qui ne nient
et n'affirment rien sans réflexion; mais je trouve que tous, ici, vous
vous préoccupez trop de ces aspirations locomotrices dans l'infini. Cela
vous fait oublier d'apprécier tranquillement et justement les données de
ce monde-ci, qu'il ne nous est pas permis de vouloir tant dépasser.
--Restez-y si bon vous semble, répondit Julie; moi je vous répondrai
avec Platon, avec Hugo et avec Michelet, par le cri de l'âme altérée de
lumière et de liberté: _Des ailes_!
Montfeuilly, 16 août 1856.
VII
Nous allions entrer dans une sorte de dispute sur la doctrine du
_réalisme_ dans l'art, lorsqu'un article de la _Presse_, signé Alexandre
Bonneau, donna ce soir-là un autre cours à nos pensées. Il ne
s'agissait plus seulement d'une question de goût, mais d'une question de
civilisation sociale, et l'intérêt de celle-ci nous domina au point de
nous faire oublier et ajourner la première.
C'est Julie qui nous avait interrompus en nous demandant de loi
expliquer ce que c'était que le _columbarium_ des anciens.
--Je vais te le dire, sans être savante, répondit Louise. Quand on a été
à Rome, on s'habitue tellement à l'idée de ce genre de sépulture, que
l'on ne peut plus admettre sans répugnance la méthode d'ensevelissement
adoptée dans le monde moderne: méthode barbare, hideuse, funeste, contre
laquelle le genre humain devrait protester avec l'auteur de l'article
excellent que tu viens de lire.
Mais, d'abord, je te recommande la lecture d'un autre article sur les
_columbarium_, par M. Laurent-Pichat. Tu y trouveras la description
extérieure de ces chambres-cimetières, ou plutôt de ces chapelles
païennes qui n'ont rien d'incompatible dans la forme et même dans
l'usage primitif chrétien avec le culte orthodoxe de nos jours. La
promenade de M. Laurent-Pichat à la vigne de Pietro est une relation
charmante et très-exacte.
JULIE.--Qu'est-ce que la vigne de Pietro?
LOUISE.--Pietro est un facétieux vigneron de la banlieue de Rome, qui
trouva dans son enclos, il y a quelques années, un columbarium
très-intéressant, et qui sacrifia gaiement ses ceps de vigne à l'espoir
de trouver d'autres antiquités. Cet espoir s'est réalisé. J'ai vu cet
intéressant enclos, depuis la visite qu'y a faite M. Pichat, et Pietro
n'avait pas fini d'exhumer ses richesses. Il pensait avoir cinq ou six
de ces chapelles dans sa vigne, et ne regrettait pas son raisin,
remplacé par un musée de bijoux antiques beaucoup plus fructueux. Mais,
pour ne te parler que d'un de ces curieux monuments, je te décrirai
celui dans lequel j'ai passé une heure, et qui est récemment déblayé et
remis en ordre. Je me disais, en l'examinant, que c'est quelque chose de
bien étrange de retrouver, après tant de siècles d'ensevelissement et
d'oubli, une collection d'objets en apparence aussi fragiles que des
urnes de terre et des cendres humaines; et, en y réfléchissant, j'ai
reconnu que cette poussière qui fut des hommes, et ces vases qui furent
de la poussière, sont, grâce à l'action du feu, les deux choses qui
survivent à tous les orages et à tous les cataclysmes du monde social.
Les plus antiques témoignages de l'existence des sociétés perdues dans
la nuit des temps sont des débris de terre cuite, qui ont servi de
tombeaux à des générations dont le nom s'est effacé de la mémoire des
hommes.
Le _columbarium_ dont je te parle est une chapelle en carré long assez
profonde, et retrouvée intacte depuis le fond jusqu'à fleur de terre, où
commençait son toit, lequel a été remplacé par un toit nouveau assez
rustique. Il ne paraît pas que ce monument ait été jamais autre chose
qu'une cave; on ne trouve, au fond, aucune ouverture indiquant que l'on
soit de niveau avec l'ancien sol. Peut-être qu'un édifice plus solennel
s'élevait au-dessus de celui-ci; c'est même très-vraisemblable. On
devait apporter les cendres dans une sorte de temple ou reposoir, et
descendre ensuite, avec cérémonie, dans le caveau funéraire.
Ce caveau est sombre et n'a jamais reçu la lumière que d'en haut. Il
est, de la base au faîte, creusé de niches à plein cintre d'un à deux
pieds d'élévation. C'est là que l'on déposait les petites urnes; c'est
là qu'elles sont encore, en grande partie, avec les mêmes cendres
blanchâtres et les infimes petits débris d'ossements calcinés qu'elles
contenaient. L'élégance et la diversité de ces récipients, les uns en
marbre, les autres en poterie, quelques-uns en matière plus précieuse,
forment une charmante galerie, avec les lampes, les statuettes, les
petits bustes, les monnaies, et ces fioles lacrymatoires, dont le verre
est devenu, par reflet du temps, d'une si belle irisation, qu'il
n'existe pas de pierres précieuses plus brillantes. Les épitaphes,
parfaitement conservées, sont au bas de chaque niche, quelquefois
accompagnées d'un petit bas-relief d'un travail exquis. Un buste de
jeune fille, de grandeur naturelle, est l'objet d'art colossal de cette
galerie: c'est un véritable chef-d'oeuvre. Par le type et par
l'arrangement des cheveux, cette tête ravissante rappelle la jeunesse de
madame Récamier.
--Ainsi, dit Julie, _columbarium_ veut dire tout bonnement colombier; et
l'on appelait ainsi ces chapelles funéraires, parce que les niches
rappellent celles que l'on fait pour les pigeons?
--Il y a encore dans ce même caveau que j'ai examiné, reprit Louise, une
tombe collective que l'on pourrait appeler une ruche. C'est un banc de
marbre blanc dans lequel on a creusé des capsules pour y déposer les
cendres. Chacune est protégée par un petit couvercle. C'est le mausolée
des membres d'une école de chant. Les clients, les affranchis et les
esclaves avaient leur place dans les columbaires des familles
patriciennes. Les voûtes étaient ornées de peintures à fresque
représentant des fleurs, des oiseaux et des papillons. Cette riante
décoration se retrouve aussi dans les catacombes chrétiennes. Elles sont
très-complètes dans celles de Sainte-Calyxte, mais plus jolies et d'un
ton plus frais dans un des columbaires de Pietro, qui n'est encore qu'à
demi-déblayé.
JULIE.--Il me semble que, dans ces conditions-là, la sépulture manque de
la solennité des cimetières.
LOUISE.--Elle manque d'horreur, voilà tout; mais elle m'a semblé revêtir
le véritable caractère sacré, celui qui s'attache aux souvenirs
inaltérables. La création des cimetières est le résultat d'un âge de
barbarie succédant aux civilisations épuisées. Ce n'est pas une
institution qui tienne à l'établissement du christianisme. Si les
premiers chrétiens ne brûlèrent pas leurs morts, ils les embaumèrent,
et, quand ils ne purent le faire, ils ne les rendirent pas à la terre
pour cela. L'idée de les conserver à l'état de cendres leur fit chercher
dans le tuf friable des catacombes un système de columbarium plus vaste,
mais où le cadavre était isolé de l'air respiré par les vivants; car on
creusait des lits dans ce tuf, et on y murait hermétiquement les
cadavres. Ces lits mortuaires sont superposés, le long des galeries
souterraines, comme ceux des passagers dans un navire, ou comme les
rayons d'une armoire. Un sous-sol favorable à ce genre de sépulture le
rendait plus expéditif que tout autre dans un moment de persécution;
mais le tuf volcanique de Rome est une condition toute particulière, que
nos terrains humides ne peuvent offrir. L'effet de la terre et des
cercueils de bois sera toujours la pourriture et les miasmes
pestilentiels qu'elle répand.
--La législation chrétienne, dit Théodore, ne peut jamais avoir eu en
vue de produire la mort par la mort, et je ne pense pas qu'aujourd'hui
elle s'opposât à l'incinération des cadavres, soit par le feu, soit par
des moyens chimiques que M. Alexandre Bonneau eût pu nous indiquer.
JULIE.--Moi je trouve que cette opération de brûler ceux qui respiraient
tout à l'heure a quelque chose d'effrayant pour la pensée.
THÉODORE.--Il y a quelque chose de bien plus effrayant, c'est l'idée
d'enterrer des vivants, et cela arrive souvent, beaucoup plus souvent
peut-être qu'on ne se l'imagine. On ne fouille pas un cimetière sans en
trouver la preuve, et tout le monde est d'accord sur la nécessité d'une
loi nouvelle qui remédie à l'horreur des inhumations précipitées. Nous
savons bien tous que le court délai imposé à l'enterrement n'est pas
même observé dans les campagnes. Les paysans ont peur de leurs morts.
Aucun médecin n'est appelé à constater les décès; on trompe les curés
sur l'heure du dernier soupir; on porte le cadavre au cimetière au bout
de douze heures, et moins si l'on peut. Souvent l'autorité l'apprend
après coup, mais tant pis pour ceux, qui n'étaient pas bien morts. On ne
recherche pas le délit, le crime peut-être, car il est des retours à la
vie qui contrarieraient des intérêts cupides ou des passions coupables.
Quelquefois, le vivant s'éveille dans la tombe. Imaginez l'épouvante de
ce réveil, le désespoir, la rage de cette seconde agonie! Il crie, il
frappe les parois étroites de sa bière. Un passant l'entend par hasard;
mais il croit aux âmes en peine; il promet une messe et s'enfuit.
Hélas! si jamais _âme en peine_ mérita ce nom, c'est celle du pauvre
martyr enfermé dans ce hideux instrument de torture. Il s'était
peut-être endormi avec calme, croyant s'endormir pour toujours; il avait
fait ses adieux à la vie, à la famille; résigné, au seuil de l'éternité,
il avait édifié ses proches par sa foi ou par son repentir. Il avait
expié ou réparé ses fautes. Il était absous par la croyance catholique;
il était marqué par elle pour le ciel. Et le voilà qui s'éveille, qui
s'étonne, qui s'effraye, qui a froid, et faim, et peur de la mort sous
cette forme atroce. Le voilà qui rugit, qui devient fou et furieux, qui
ronge ses mains ou déchire sa gorge avec ses ongles, pour finir par le
suicide au milieu des hurlements étouffés du blasphème. Et quels
regrets, quelle douleur pour ceux qui se savent aimés! O ma mère! ô ma
femme! ô ma soeur! si vous pouviez m'entendre! si vous me saviez là
vivant!
--Vous me donnez froid, taisez-vous! s'écria Julie. Jamais la mort ne
m'a fait peur. Cette idée est, au contraire, très-douce en moi, pleine
de poésie, d'espérance religieuse et même d'enthousiasme. Vous me la
gâtez, car j'avoue ne me sentir aucune force contre la pensée d'un
réveil dans le cercueil et d'une seconde mort dans les accès d'une
insurmontable frénésie. Cela se présente à moi comme un cauchemar
effroyable. Ah! mes amis, si je meurs près de vous, faites-moi
embaumer!... Mais non! L'idée de cette dissection répugne à la pudeur
d'une femme. Celle dont nous parlions dernièrement, cette femme illustre
qui était le type des distinctions exquises de l'esprit et du sentiment,
avait défendu que l'on touchât à son corps.
--Et elle avait raison, dit Théodore. L'embaumement est accompagné de
circonstances dégoûtantes; et l'autopsie, qui n'est pas nécessaire à la
science ou à la légalité, devrait être considérée comme une profanation.
Précisément, dans les magnifiques vers que madame de Girardin a fait
dire à Cléopâtre, elle peignait rapidement le côté antihumain, et, pour
ainsi dire, _antivivant_ de la vieille Egypte absorbée par l'_art
monstrueux_ de la momification:
On dirait un pays de meurtre et de remords:
Le travail des vivants, c'est d'embaumer les morts;
Partout dans la chaudière, un corps qui se consume;
Partout l'âcre parfum du naphte et du bitume;
Partout l'orgueil humain follement excité,
Luttant, dans sa misère, avec l'éternité!
--D'ailleurs, reprit Julie, la conservation de nos restes par ces
procédés est quelque chose de si laid, que, pour rien au monde, je ne
voudrais prévoir que l'on me verra encore dans cinq cents ans.
LOUISE.--Et puis, la question n'est pas de consulter les gens qui ont le
moyen de s'occuper de la figure qu'ils veulent faire après leur vie. Si
nous étions tous riches, nous arriverions très-facilement à ne pas
rendre nos sépultures dangereuses pour les populations; mais comme les
riches sont le petit nombre, et que le grand nombre est forcé de faire
de ses dépouilles une sorte de voirie et un foyer d'infection, il serait
grand temps de réformer ce fatal système.
--C'est une réforme où il y aurait donc trois choses à détruire, dit le
méthodique Théodore. D'abord, et avant tout, le malheur ou le crime
fréquent des inhumations précipitées; deuxièmement, le manque de respect
aux morts; troisièmement, l'effet désastreux, constant et certain, pour
la santé publique, de la méthode actuelle. Donc, il y aurait à trouver:
1° La certitude de la cessation de la vie, problème que la médecine n'a
pas résolu, et qu'il serait nécessaire de suppléer par une certitude de
la mort, c'est-à-dire par l'épreuve d'un délai sérieux et par une
constatation légale réelle. Comme on n'obtiendra jamais ce dernier point
dans les campagnes, il faudrait soustraire les morts à l'aversion
superstitieuse du paysan, en les plaçant dans un local d'attente,
semblable à celui qui est en usage dans d'autres contrées. Ce délai
n'offrirait pas de dangers pour la santé publique; les fonctionnaires
particuliers, payés par les communes, veilleraient aux premiers
symptômes de la putréfaction, _seul indice certain de la mort_, les
médecins l'avouent et plusieurs le déclarent. Les cérémonies du culte
conduiraient ce corps à son lit d'attente, comme elles le conduisent au
lit définitif de la tombe. Quelle belle cérémonie à instituer que celle
de son retour parmi les vivants quand le cas se présenterait!
2° Le système le plus économique, le plus décent et le plus religieux
pour la conservation des restes humains, entassés aujourd'hui, et demain
éparpillés et profanés, soit dans les fosses communes des grandes
villes, soit dans les cimetières de campagne, où manquent l'ordre et
l'espace, et où les enfants sentent craquer sous leurs pieds les
ossements de leur grand-père, avec la plus cynique insouciance ou avec
le plus insultant dégoût. L'incinération ou la dessication, par le feu
ou par les agents chimiques qui viendraient à le remplacer sans grandes
dépenses, est le meilleur mode, car l'urne est le meilleur tombeau; le
plus portatif, si l'on autorise les parents pauvres et les amis à ne pas
se séparer des restes sacrés (liberté que je n'accorderais pourtant pas,
si j'étais législateur, dans une société aussi peu religieuse que la
nôtre); et le plus durable, parce qu'il est le moins volumineux, le plus
facile à préserver des outrages de la préoccupation, de la brutalité des
effervescences politiques, et des empiétements des sépultures les unes
sur les autres, créés par la nécessité, par le manque d'espace ou de
temps.
3° Le moyen le plus efficace de préserver les vivants de la contagion de
la mort par les exhalaisons des cadavres, par l'assimilation de l'air,
des eaux et des plantes aux principes putrides de ces dissolutions. Je
me souviens d'avoir vu, au cimetière Montmartre, la forme d'un corps
humain comme tracé en relief sur la terre humide. En me baissant, je vis
que ce relief était le résultat d'une couche épaisse de petits
champignons vénéneux. Le pauvre mort était dessiné là, tête, corps, bras
et jambes, et comme revenu à la surface du terrain, sous forme de
végétation hideuse et infecte. Et pourtant c'était un particulier aisé,
il avait, pour dernière demeure, son petit carré de terre, sa barrière
peinte, sa croix sculptée, son banc de gazon, sa plate-bande de fleurs.
Il avait été probablement enterré honorablement, à la profondeur voulue,
dans un caveau cimenté et dans un cercueil convenable. La putréfaction
avait percé le bois, la pierre et l'épaisseur du sol. Elle avait fait
surgir, en dépit des soins donnés à cette sépulture, l'immonde
végétation qu'on eût pu appeler le poison vital de la mort, et qui, en
se desséchant, devait se répandre en poussière impalpable dans l'air
respiré par les vivants.
JULIE.--Vous avez, ce soir, d'abominables historiettes. Dites-nous vite
votre remède, et parlons d'autre chose.
--Julie! dit Théodore d'un ton rude et triste, vous n'avez encore perdu
aucun de ceux que vous aimez. Quand ce malheur vous arrivera, vous
sentirez se joindre à vos regrets je ne sais quel effroi, quelle
angoisse physique, et vos genoux trembleront en s'appuyant sur cette
terre ou sur ce marbre, au sein desquels s'accomplira la terrible et
repoussante transformation de l'être aimé. Alors, vous comprendrez que
les restes humains ne devraient pas subir, comme ceux des animaux
inutiles, cette opération lente de la destruction par le ver de la
tombe. Vous frémirez à l'idée de ce que vous éprouveriez s'il vous
fallait revoir ces traits chéris ou vénérés devenus des objets
d'épouvante ou de répulsion. Vous aurez besoin de fuir ces sépulcres
barbares qui matérialisent l'idée de la mort, qui dégradent et
défigurent l'image restée dans nos souvenirs. Alors, vous regretterez
de ne pouvoir pleurer sur une cendre purifiée par le feu, sur un cadavre
dont l'annihilation subite laisserait intacte, en vous, la beauté des
formes de votre enfant, ou la majesté des traits de votre mère.
--Vous avec raison! dit Julie. L'homme doit disparaître, il ne doit pas
pourrir; il ne doit devenir ni une momie ridiculement parée, objet
d'horreur grotesque, ni une couche d'immondes champignons, poison
répandu dans l'atmosphère. Il doit devenir cendre. S'il pouvait ne rien
devenir du tout et se consumer entièrement, ce serait encore mieux, car
le rôle de son corps est fini au moment ou celui de son âme recommence;
et, pour se pénétrer de l'instinct de l'immortalité, ceux qui lui
survivent devraient ne pas même savoir ce que la putréfaction peut faire
de la beauté de cette forme. Il faudrait l'anéantir comme un vêtement
que l'on a vu porter à un ami, et que l'on brûle, plutôt que de le voir
traîner dans la boue. J'adopte donc l'idée de l'incinération, et je la
trouve religieuse, morale et civilisatrice.
--Oui, oui, dit Julie, demandons qu'on érige le _columbarium_, qui
mettra nos morts plus près de nous, et qu'on ferme le cimetière qui nous
en sépare à jamais. Dans le _columbarium_, point de corruption, point
d'animaux carnassiers attirés par l'odeur de la chair. Une poussière
inodore, inaltérable. Pas de terreur laissée après soi, pas de dégoût
autour de la dernière demeure. Des flammes purifiantes pour linceul, une
petite urne pour sépulcre, relique sacrée qui peut recevoir les baisers
et les larmes maternelles tant que la mère existe. Et, dans les
fantasmagories de la nuit, que le moyen âge a rêvées si atroces et que
l'imagination populaire voit encore sous des couleurs si noires et si
grossières, au lieu d'une danse macabre de squelettes grimaçants, des
ombres douces et poétiques qui gardent l'apparence et la beauté de la
vie, de suaves ou d'imposantes apparitions qui ne viennent pas menacer
des tourments éternels le pauvre hors d'état de payer la messe, mais
qui, prévoyants et généreux amis au delà de la mort, viennent consoler
des maux du présent et préserver des fatalités de l'avenir.
--Sur ce, dit Julie, prions pour que le plaidoyer de M. Alexandre
Bonneau ait le retentissement qu'il mérite, et pour que la civilisation
l'emporte de nos jours sur la barbarie.
Montfeuilly, 20 octobre 1836.
VIII
--Je vous trouve, quoi que vous en disiez, bien aristocrate dans vos
lectures. Il vous faut des noms illustres, et je vois une foule
d'excellentes choses, qui n'ont pas encore la consécration d'une
célébrité retentissante, passer sur cette table sans qu'on leur fasse
l'honneur de les lire et d'en causer.
Ainsi parla Théodore. Julie lui objecta la beauté du temps.
--On se promène et on travaille dehors tant que le jour dure, lui
dit-elle, et, à force d'avaler de l'air, on est un peu grisé et
somnolent quand on rentre au salon. Alors on n'a pas trop sa tête pour
essayer des auteurs nouveaux; on risque de tomber sur ce qu'il y a de
plus médiocre et de s'endormir tout à fait sur sa chaise; au lieu que,
comme des mets de haut goût réveillent l'appétit, les livres éminents
qui font naître des disputes raniment les esprits assoupis. Pourtant, si
vous avez, dans toutes ces nouveautés, quelque chose de bon à nous lire,
faites, nous écoutons.
THÉODORE.--Au train dont vous y allez, toutes les nouveautés sont
vieilles. Ainsi, voilà un adorable ouvrage bien court qui n'a pas encore
obtenu un regard de vous, superbe Julie, bien qu'il soit sur le piano
depuis six mois.
JULIE.--Quoi? le _Livre du bon Dieu_, d'Édouard Plouvier? J'ai lu la
musique.
THÉODORE.--Moi, je ne la connais pas. Elle est de Darcier?
JULIE.--Oui.
THÉODORE.--Est-elle jolie?
JULIE.--Oui.
LOUISE.--Elle est même charmante en plusieurs endroits. Celle de la
lune, par exemple, est tout à fait à la hauteur des paroles, et ce n'est
pas peu dire.
JULIE.--Vous les avez donc lues, vous, grand'mère? Moi, je ne lis jamais
cela. Ne chantant pas, je ne lis que les notes, et quand même je
chanterais, je crois que je dirais les paroles sans y rien comprendre et
sans avoir conscience de ce que je prononce. Il m'a toujours semblé
que, dans l'association du chant et de la poésie, cette dernière devait
être sacrifiée et par celui qui l'a faite et par ceux qui l'écoutent.
Les paroles de musique ne sont jamais qu'un prétexte pour chanter, et
plus elles sont insignifiantes, mieux elles remplissent leur office.
THÉODORE.--C'est un tort grave. Ce préjugé-là sert à conserver des
libretti stupides dans de la musique durable, comme de mauvais fruits
que l'on mettrait dans l'esprit de vin. Je vous accorde que les paroles
doivent être très-simples, parce que la musique étant une succession
d'idées et de sentiments par elle-même, n'a pas besoin du développement
littéraire, et que ce développement, recherché et orné, lui créerait une
entrave et un trouble insurmontables. Je crois que de la musique de
Beethoven sur des vers de Goethe (à moins qu'ils n'eussent été faits _ad
hoc_ et dans les conditions voulues) serait atrocement fatigante. Mais
de ce que j'avoue qu'il faut que le poëte s'assouplisse et se contienne
pour porter le musicien, il n'en résulte pas que j'abandonne, comme
vous, le texte littéraire à un crétinisme de commande. Nous sommes, du
reste, en progrès sous ce rapport, et j'ai entendu, dans ces derniers
temps, des opéras très-bien écrits et d'excellents ou de charmants vers
qui ne gênaient en rien la belle musique: entres autres, la _Sapho_ de
Gounod, dont Emile Augier avait fait le poëme. Et si vous voulez monter
plus haut encore dans la région de l'art, vous reconnaîtrez que le _Dies
irae_ de Mozart, doit l'ampleur sublime de son style à la couleur sombre
et large du texte latin.
--D'accord, dit Julie, si vous convenez qu'il faut que les vers
lyriques soient faits d'une certaine façon, car c'est de ceux-là qu'on a
dit: _Il faut les chanter, non les lire_. Donc les vers de M. Plouvier
ne se passeraient pas de musique, et je ne suis pas si coupable de ne
pas les avoir lus.
LOUISE.--Il faut que tu t'avoues coupable. Ces vers-là peuvent être lus
sans musique; ils sont de la musique par eux-mêmes, et quand même le
musicien ne se serait pas trouvé, par un rare bonheur, à la hauteur de
leur interprétation, ces poëmes n'en resteraient pas moins exquis.
--Des poëmes! dit Julie; j'avais pris ça pour des couplets.
Lisez-les-moi, _quelqu'un d'ici_?
Théodore lut les dix pièces de vers dont ce livre-album se compose.
Louise et moi nous les savions par coeur; mais nous en fûmes encore émus
comme au premier jour. Théodore ne les lut pas très-bien; mais je les
entendais encore par le souvenir, à travers le suave organe et
l'harmonieuse prononciation d'une des plus belles et des meilleures
femmes de notre temps, madame Arnould-Plessy. Je me souvins qu'en
écoutant ces doux chants récités par cette douce muse, j'avais été
attendri jusqu'aux larmes, et qu'elle-même essuyait ses beaux yeux à
chaque strophe. C'était un prestige dont il eût fallu peut-être se
défendre pour juger l'oeuvre, et je ne m'étais pas défendu. Je fus donc
enchanté de retrouver mon émotion lorsque Théodore, sans art et sans
charme, nous lut ces courts chefs-d'oeuvre qu'on devrait apprendre à
tous les beaux enfants intelligents, comme un catéchisme moral et
littéraire.
--Eh bien, dit Théodore à Julie silencieuse, lorsqu'il ferma le livre:
c'est indigne de vos sublimes régions?
--Non pas, répondit-elle; cela m'y a conduit par un chemin auquel je ne
m'attendais pas; un chemin sans abîmes et sans vertige; un sentier de
fleurs et de gazon où, d'abord, je me suis impatienté de voir des
madones et des angelots, figures trop jolies pour n'être pas usées en
poésie, mais qui se sont trouvées rajeunies tout à coup par un
symbolisme clair et pénétrant. Et puis voilà ces deux pièces vraiment
admirables, la _Mère providence_, limpide et tendre comme un cantique
chanté par un chérubin; le _Père_, un poème biblique, une parabole
d'Évangile racontée par un patriarche. Et je me trouve remontée au grand
ciel de ma croyance nouvelle, à travers les images qui plaisaient jadis
à mon enfance, mais qui, depuis longtemps, ne satisfaisaient plus mon
imagination lassée. Comment cela se fait-il? Comment ce petit vallon en
pente douce, où je croyais ne plus pouvoir repasser sans sourire,
m'a-t-il menée si haut que j'ai quitté la terre et regardé encore une
fois dans le vieux paradis avec des larmes d'enthousiasme et des élans
de foi? Je n'en sais rien. Quelqu'un pourrait-il me le dire?
--C'est peut-être, répondit Louise, que les idées vraies sont _unes_.
Les formes allégoriques ou philosophiques dont on les revêt nous
paraissent vagues ou lucides, neuves ou vieilles, selon le degré de
conviction, selon la force du sentiment de l'artiste qui les emploie. Au
fond, quand la grande et sereine notion du bon, du bien et du beau est
au sommet du temple, nous n'avons point à critiquer les figures et les
ornements de l'édifice. L'auteur de ces gracieux poëmes est-il un
philosophe ou un mystique? croit-il réellement aux anges et à la vierge
Marie? Ceci ne nous regarde pas. Il a dans l'âme la révélation des vrais
attributs de la divinité: l'amour infini, la miséricorde sans limites
qui, chez l'être parfait, n'est que la stricte justice. Sa foi parle le
langage de la légende. Il a gardé de ce symbolisme ce qui sera
éternellement frais pour l'imagination, éternellement chaud pour le
coeur; mais, fils du siècle, il n'est pas resté en arrière du progrès de
la révélation et du développement de la vraie doctrine; et, si vous y
regardez bien, la conclusion du _Livre du bon Dieu_ est la même que
celle des _Contemplations_:
...Hélas! c'est qu'au dehors de la maison en fête,
Le fils rebelle est là, qui, d'un oeil ébloui,
Contemple le festin, et de la voix arrête
Chaque enfant, chaque ingrat attendu comme lui.
Mais, dans son ombre même,
Le père a reconnu
Ce premier-né qu'il aime,
Ce révolté vaincu!
Oh! dit-il, qui l'enchaîne
Loin de moi, dans ce jour?
A-t-il donc plus de haine
Que mon coeur n'a d'amour?
Il sait qu'un seul regret à jamais me désarme,
Que je souffre avec lui de son iniquité;
Que, pour lui pardonner, je n'attends qu'une larme,
Et que je l'attendrai toute une éternité!
Comparez cette conclusion, d'une suavité et d'une simplicité adorables,
avec le grandiose tableau de la dernière apocalypse annoncée par la
_Bouche d'Ombre_ et ces vers sublimes que nous redisions l'autre jour:
Et Jésus, se penchant sur Bélial qui pleure,
Lui dira: C'est donc toi?
Vous verrez que, chez les poëtes vraiment inspirés de ce temps-ci, la
réhabilitation par l'expiation est annoncée, et que cette doctrine,
sortant victorieuse de la démonstration philosophique, a trouvé dans
l'art son expression éloquente et sa forme vulgarisatrice. C'est la
prédiction du progrès indéfini, c'est la bonne nouvelle des âges futurs,
l'accomplissement des temps, le règne du bien vainqueur du mal par la
douceur et la pitié; c'est la porte de l'enfer arrachée de ses gonds, et
les condamnés rendus à l'espérance, les aveugles à la lumière; c'est la
loi du sang et la peine du talion abolies par la notion du véritable
Évangile; c'est en même temps les prisons de l'inquisition rasées et
semées de sel; ce sont les chaînes, les carcans et les chevalets à
jamais réduite en poussière; c'est l'échafaud politique renversé, la
peine de mort abolie; c'est la révolte de Satan apaisée, le jour où
finira son inexorable et inique supplice.
Le dix-neuvième siècle a pour mission de reprendre l'oeuvre de la
Révolution dans ses idées premières. Avant que la fièvre du combat eût
enivré nos pères, ce monde nouveau leur était apparu; puis il s'effaça
dans le sang. Nos poëtes descendent aujourd'hui dans l'arène du progrès
pour purifier le siècle nouveau, et cette fois leur tâche est à la
hauteur d'un apostolat.
THÉODORE.--Puisque votre thèse favorite revient toujours sur le
tapis....
JULIE.--Il faut vous attendre à cela!
THÉODORE.--Je ne demande pas mieux, et c'est pour cela que je vous prie
de prendre connaissance de quelques poëmes que vous avez là sous la
main. L'un est en italien: c'est la _Tentation_, de Giuseppe Montanelli,
un des hommes dont s'honore l'Italie patriotique et littéraire.
JULIE.--Je ne sais pas assez l'italien pour être juge d'une forme plus
ou moins belle dans la langue moderne. Je comprends mieux le Dante que
Foscolo, parce que mes premières études ont été classiquement tournées
de ce côté, et je suis un peu, à l'égard de cette langue, comme certains
Anglais et certains Allemands, qui comprennent Montaigne aussi bien que
nous, et nos écrivains d'aujourd'hui tout de travers. Racontez-moi en
peu de mots le poëme de Montanelli.
THÉODORE.--Raconter un poëme? Dieu m'en garde! Parcourez-le. Vous savez
assez la langue pour voir que c'est très-beau, comme sujet et comme
pensée; et, quant au dénouement, vous serez servie à votre goût: Satan
se repent et se convertit.
JULIE.--Satan est-il donc le héros du poëme, et, comme dans Milton, le
plus intéressant des personnages?
THÉODORE--Non; ici, c'est Jésus; c'est l'idée de douceur, de chasteté,
de dévouement et de pitié qui domine le poëme. D'abord, on voit ce type
de vertu, divine sur la montagne avec le tentateur qui lui montre les
royaumes de la terre, et, comme dans l'Évangile, le Sauveur répond
simplement: «Satan, ne me tente point; c'est inutile.» Au second chant,
Satan voit passer les martyrs dans leur gloire, et, renonçant à perdre
le Christianisme par la terreur des supplices, il espère que les prêtres
du Christ succomberont aux séductions de l'orgueil. Au troisième chant,
nous le voyons égarer l'esprit du grand Hildebrand. Il le surprend au
milieu de sa prière et lui offre l'empire du monde. Le saint zèle du
pontife s'égare, et, trompé par l'espérance de soumettre tous les
esprits à la loi du Christ, il est saisi de la fièvre de l'ambition du
monde temporel. Satan le quitte en s'écriant: «Spiritualisme superbe! te
voila enchaîné par le plus tenace de mes liens: l'orgueil!»
De ce moment, la papauté entre dans la voie de perdition. Le Christ
pleure sur les guerres iniques dont l'Italie devient l'arène sanglante.
L'ange de la renaissance italienne appelle à lui les grands Italiens:
Dante, Pétrarque, Raphaël, Michel-Ange, Colomb, Arioste, Tasse, Galilée,
etc. Ils se lèvent avec de sublimes aspirations et d'immenses promesses;
mais Satan vient, avec la papauté corrompue, exploiter et avilir l'art,
la science, l'idéal. Dante lui-même s'égare au sein de la tourmente, et,
dans sa douleur, il invoque le secours de César. Puis, apparaît le pape
Borgia, au milieu d'une orgie tracée rapidement de main de maître:
cardinaux, moines, abbés, démons et courtisanes mènent la danse.
Savonarola passe avec le Christ; ils vont vers l'Allemagne, vers
Luther.... Mais je vois que je vous raconte le poëme, et c'est le
déflorer. Arrivons au dénouement.
--Attendez, dit Julie, c'est donc un poëme historique?
THÉODORE.--C'est une oeuvre philosophique et patriotique; c'est une
large esquisse symbolique de l'histoire de l'Italie papale et politique.
JULIE.--Qui résume, ce me semble, la pensée d'un travail du même auteur,
intitulé: _Le parti national italien, ces vicissitudes et ses
espérances_. J'ai lu cela dernièrement dans la _Revue de Paris_. C'est
très-bien fait et très-intéressant. M. Montanelli appartient, je crois,
à la politique révolutionnaire libérale de son pays. Il conclut, comme
Manin, par l'alliance avec la monarchie sarde pour sauver la nationalité
italienne. Est-ce la le dénouement de son poëme?
THÉODORE.--Non: son poëme finit, comme je vous l'ai dit, par
l'embrassement final du Sauveur et du démon.
Julie partit d'un éclat de rire; puis elle soupira.
--Qu'est-ce qui vous prend? lui demanda Théodore.
--Rien, dit-elle d'un ton mélancolique. Je songeais à Dante appelant
César au secours de l'Italie dévorée par les discordes intestines. Je
vois que votre poëte repousse la souveraineté temporelle du pape; je
sais qu'il maudit le trône de Naples et qu'il dévoile les turpitudes des
autres tyrans de la Péninsule. Je comprends que son espérance se rallume
à l'idée d'une grande fusion d'efforts et de sympathie avec le vaillant
peuple sarde. Ma!... comme ils disent là-bas!
--Eh bien! dit Théodore, qu'ont-ils de mieux à faire, ces pauvres
Italiens qu'on a coutume d'assister en paroles?
JULIE.--Je ne sais pas, et je ne ris plus.
--Pourquoi avez-vous ri?
JULIE.--Que sais-je? Jésus, cet éternel martyr, ouvrant ses bras à celui
dont le métier est de susciter les puissances temporelles et d'enivrer
souvent ceux qu'il place sur les trônes.... J'ai fait un rapprochement,
et j'ai ri de chagrin... ou de crainte! Mais ne parlons pas
politique.... Donc, dans le poëme, Satan se convertit?
THÉODORE.--N'est-ce pas votre rêve? La fin du règne de Satan,
c'est-à-dire la vraie lumière du progrès chassant les ténèbres de la
fausse science?
JULIE.--Oui; le mal considéré comme un accident passager dans l'histoire
des hommes, et prenant fin par la diffusion de la lumière, qui, seule,
est une chose absolue et impérissable; c'est là l'avenir, ou bien la
race humaine disparaîtra de la terre sans mériter un regret.
Racontez-nous le dernier chant de Montanelli.
THÉODORE.--Satan est seul sur la montagne où, jadis, il essaya de tenter
le Christ. Il est seul à jamais, car les autres esprits de ténèbres ont
cessé de lui obéir. Les vices grossiers ont disparu devant la vraie
civilisation. Satan, type de l'orgueil et de l'ambition, résiste encore;
mais l'effroi de la solitude et l'horrible ennui de l'égoïsme l'ont
saisi. Pour la première fois il se rend compte de son épouvantable
souffrance. Jésus a pitié et vient à lui. «J'ai vaincu tes sujets, lui
dit-il; j'ai fait la lumière dans les âmes; j'ai plié les puissants de
la terre au _droit_, et le droit à la charité. Souviens-toi que tu es né
de la lumière, et reviens à la lumière.» Satan, ébranlé, s'écrie: «O
Nazaréen! à ton tour, voudrais-tu tenter Satan?» Mais il se débat dans
sa douleur jusqu'à ce qu'une larme tombe des yeux de Jésus. Cette larme
divine transforme le diable en chérubin. _Esprit d'amour, tu as vaincu:
j'aime_! s'écrie Satan en prenant son vol vers les cieux. Tout cela est
dit en vers nerveux, pleins de pensées, c'est-à-dire gros de vérités.
Mettez donc Giuseppe Montanelli parmi vos poëtes.
--Accordé, dit Julie. Mais vous avez dit qu'il n'était pas le seul: où
prenez-vous les autres?
THÉODORE.--Pour aujourd'hui, je vais vous lire, si vous voulez, la _Mort
du Diable_, de Maxime du Camp[2].
[Note 2: _Revue de Paris_, 15 juillet 1858.]
JULIE.--Nous voulons
bien: j'y ai déjà jeté les yeux; je suis restée en route, pensant que
c'était un poëme burlesque.
THÉODORE.--Vous vous êtes trompée. La forme est un mélange de tristesse,
d'ironie et d'enthousiasme: c'est ce que l'on peut appeler de
l'_humour_, et vous verrez que cela mène à une conclusion philosophique
aussi forte que vous pouvez la souhaiter.
Théodore nous lut ce poëme remarquable, abondant, facile, un peu trop
facile parfois, mais dont les longueurs sont rachetées par des traits
brillants et un sentiment profond. Une vive fantaisie le traverse et le
soutient: c'est l'amour inextinguible du vieux Satan pour la belle Ève.
Condamné à avoir la tête écrasée par elle, le tentateur vient, à la fin
des temps, subir l'arrêt céleste. La femme s'avance, et Satan,
En voyant s'approcher l'Ève du premier jour,
Sentit une lueur, dernier rayon d'amour,
Adieu suprême et doux, glisser sur sa paupière.
La femme contemplait, dans la pleine lumière
Avec un sentiment d'ineffable pitié,
Son antique ennemi, pantelant, châtié,
Et qui, vaincu, devait enfin mourir par elle;
Des larmes de pardon brillaient sur sa prunelle;
Une larme coula de son oeil éperdu,
Satan cria: Merci!...
Alors chacun cria dans un immense choeur:
Il est mort! Il est mort!...
...Et puis....
On entendit un cri terrible, à tout courber:
C'était l'arbre du mal qui venait de tomber.
--Dans ce poëme, le diable n'est pas réhabilité, dit Théodore; mais il
est absous, puisque las de vivre, il ne demandait pour pardon que d'être
débarrassé de l'éternité. Vous voyez que votre utopie est à la mode en
poésie.
--Eh bien, dit Louise, c'est là un bon et grand symptôme; et, dans la
bouche de l'Italien Montanelli, ce que tu appelles notre utopie prend
beaucoup de portée. L'Italie est le pays du diable par excellence. C'est
par lui, en effet, bien plus que par Jésus, que l'Église romaine a
gouverné les esprits, c'est-à-dire par la personnification du mal
absolu, menaçant l'homme d'une éternelle société avec lui et d'une
torture éternelle sous ses lois. Cette création des âges de barbarie a
fait son temps, et, en attendant qu'elle tombe sous la risée du peuple,
il est permis aux poëtes de la conduire au tombeau avec tous les
honneurs dus à un symbole qui a tant vécu; mais il est bien temps que
l'homme soit guidé vers le bien par l'idée du beau, et que le laid
périsse en prose comme en vers.
--Ainsi, dit Théodore, vous arrivez toujours à votre conclusion que
l'homme doit devenir l'ange de cette pauvre terre? Je voudrais en être
aussi persuadé que vous.
--Si vous voulez que ce ne soit pas un rêve, dit Julie, partagez-le,
vous tous qui vous en défendez! C'est par la foi, ce rêve sublime, que
tout ce à quoi l'homme aspire devient une certitude, une conquête, une
réalité.
Montfeuilly, 20 septembre 1853.
I
ESSAI
SUR LE DRAME FANTASTIQUE
GOETHE--BYRON--MICKIEWICZ
Le vrai nom qui conviendrait à ces productions étranges et audacieuses,
nées d'un siècle d'examen philosophique, et auxquelles rien dans le
passé ne peut être comparé, serait celui du _drame métaphysique_. Parmi
plusieurs essais plus ou moins remarquables, trois se placent au premier
rang: _Faust_, que Goethe intitule _tragédie, Manfred_, que Byron nomme
_poëme dramatique_, et la troisième partie des _Dziady_, que Mickiewicz
désigne plus légèrement sous le titre d'_acte_.
Ces trois ouvrages sont, j'ose le dire, fort peu connus en France.
_Faust_ n'est bien compris que de ce qu'on appelle l'aristocratie des
intelligences; _Manfred_ n'a guère contribué, même en Angleterre, à la
gloire de Byron, quoique ce soit peut-être le plus magnifique élan de
son génie. Jeté comme complément dans le recueil de ses oeuvres, s'il a
été lu, il a été déclaré inférieur au _Corsaire_, au _Giaour_, à
_Childe-Harold_, qui n'en sont pourtant que des reflets arrangés à la
taille de lecteurs plus vulgaires, ou des essais encore incomplets dans
la pensée du poëte. Quant à cet acte des _Dziady_, d'Adam Mickiewicz, je
crois pouvoir affirmer qu'il n'a pas eu cent lecteurs français, et je
sais de belles intelligences qui n'ont pas pu ou qui n'ont pas voulu le
comprendre.
Est-ce que la France est indifférente ou antipathique aux idées
sérieuses qui ont inspiré ces ouvrages? Non, sans doute. Dieu me
préserve d'accorder à l'Allemagne cette supériorité philosophique à
laquelle le moindre de nos progrès politiques donne un si éclatant
démenti, car je ne comprends rien à une sagesse qui ne rend pas sage, à
une force qui ne rend pas fort, k une liberté qui ne rend pas libre;
mais je crains que la France ne soit beaucoup trop classique pour
apprécier de longtemps le fond des choses, quand la forme ne lui est pas
familière. Quand _Faust_ a paru, l'esprit académicien qui régnait encore
s'est récrié sur le désordre, sur la bizarrerie, sur le décousu, sur
l'obscurité de ce chef-d'oeuvre, et tout cela, parce que la forme était
une innovation, parce que le plan, libre et hardi, ne rentrait dans
aucune de nos habitudes consacrées par la règle, parce que _Faust_ ne
pouvait pas être mis à la scène, que sais-je? parce que l'Académie en
était encore à l'_Art poétique_ de Boileau, qui certes n'eût pas
compris, et eût été très-bien fondé, de son temps, à ne pas comprendre
ce mélange de la vie métaphysique et de la vie réelle qui fait la
nouveauté et la grandeur de la forme de _Faust_.
Il ne fut peut-être donné qu'à un seul contemporain de Goethe de
comprendre l'importance et la beauté de cette forme, et ce contemporain,
ce fut le plus grand poëte de l'époque, ce fut lord Byron. Aussi
n'hésita-t-il pas à s'en emparer; car, aussitôt émise, toute forme
devient une propriété commune que tout poëte a droit d'adapter à ses
idées; et ceci est encore la source d'une grave erreur, dans laquelle
est tombée trop souvent la critique de ces derniers temps. Elle s'est
imaginé devoir crier à l'imitation ou au plagiat, quand elle a vu les
nouveaux poëtes essayer ce nouveau vêtement que leur avait taillé le
maître, et qui leur appartenait cependant aussi bien que le droit de
s'habiller à la mode appartient au premier venu, aussi bien que le droit
d'imiter la forme de Corneille ou de Racine appartient encore, sans que
personne le conteste, à ceux qui s'intitulent aujourd'hui les
conservateurs de l'art.
Et cependant on n'avait pas crié au plagiat lorsque Molière et Racine
avaient traduit littéralement des pièces quasi-entières d'Aristophane et
des tragiques grecs. C'est que le siècle de nos vrais classiques avait
été plus tolérant et plus naïf que le nôtre, et c'est pourquoi ce fut un
grand siècle.
Byron prit donc la forme du _Faust_, à son insu sans doute, par instinct
ou par réminiscence; mais, quoiqu'il ait récusé la véritable source de
son inspiration pour la reporter au _Prométhée_ d'Eschyle (qui,
disons-le en passant, lui a inspiré la plus faible partie de _Manfred_),
il n'en est pas moins certain que la forme appartient tout entière à
Goethe: la forme et rien de plus. Mais pour faire comprendre la
distinction que j'établirai plus tard entre ces poëmes, je dois remettre
sous les yeux des lecteurs le jugement de Goethe sur _Manfred_, et celui
de Byron sur lui-même.
JUGEMENT DE GOETHE
TIRÉ DU JOURNAL L'ART ET L'ANTIQUITÉ
La tragédie de Byron, _Manfred_, me paraît un phénomène merveilleux et
m'a vivement touché. Ce poëte métaphysicien s'est approprié mon _Faust_,
et il en a tiré une puissante nourriture pour son amour hypocondriaque.
Il s'est servi pour ses propres passions des motifs qui poussaient le
docteur, de telle façon qu'aucun d'eux ne paraît identique, et c'est
précisément cause de cette transformation que je ne puis assez admirer
son génie. Le tout est si complètement renouvelé, que ce serait une
tâche intéressante pour la critique, non-seulement de noter ces
altérations, mais leur degré de ressemblance ou de dissemblance avec
l'original. L'on ne peut nier que cette sombre véhémence et ce désespoir
exubérant ne deviennent, à la fin, accablants pour le lecteur; mais,
malgré cette fatigue, on se sent toujours pénétré d'estime et
d'admiration pour l'auteur.
FRAGMENT DE LETTRE DE LORD BYRON A SON ÉDITEUR
Juin 1820
Je n'ai jamais lu son _Faust_, car je ne sais pas l'allemand; mais
Matthew Lewis, en 1816, à Coligny, m'en traduisit la plus grande partie
de vive voix, et j'en fus naturellement très-frappé; mais c'est le
Steinbach, la Jungfrau et quelques autres montagnes, bien plutôt que
_Faust_, qui m'ont inspiré _Manfred_. La première scène, cependant, se
trouve ressembler à celle de _Faust_.
AUTRE FRAGMENT
1817
J'aimais passionnément le _Prométhée_ d'Eschyle. Lorsque j'étais enfant,
c'était une des pièces grecques que nous lûmes trois fois dans une année
à Harrow. Le _Prométhée, Médée_ et _les Sept chefs devant Thèbes_ sont
les seules tragédies qui m'aient jamais plu. Le _Prométhée_ a toujours
été tellement présent à ma mémoire, que je puis facilement concevoir son
influence sur tout ce que j'ai écrit; mais je récuse Marlow et sa
progéniture, vous pouvez m'en croire sur parole.
Je ne comprends pas plus l'assertion de Goethe se croyant imité, que les
dénégations de Byron craignant d'être accusé d'imitation. D'abord la
ressemblance des deux drames, quant à la forme, ne me paraît pas aussi
frappante qu'il plaît à Goethe de le dire. Cette forme n'est qu'un essai
dans _Faust_, essai magnifique, il est vrai, mais que l'on voit élargi
et complété dans _Manfred_. Ce qui fait la nouveauté et l'originalité de
cette forme, c'est l'association du monde métaphysique et du monde réel.
Ces deux mondes gravitent autour de _Faust_ et de _Manfred_ comme autour
d'un pivot. Ce sont deux milieux différents, et cependant étroitement
unis et habilement liés, où se meuvent tantôt la pensée, tantôt la
passion du type Faust ou du type Manfred. Pour me servir de la langue
philosophique, je pourrais dire que Faust et Manfred représentent le
_moi_ ou le sujet; que Marguerite, Astarté et toutes les figures réelles
des deux drames représentent l'objet de la vie, du _moi_; enfin que
Méphistophélès, Némésis, le sabbat, l'esprit de Manfred et tout le monde
fantastique qu'ils traînent après eux, sont le rapport du _moi_ au _non
moi_, la pensée, la passion, la réflexion, le désespoir, le remords,
toute la vie du moi, toute la vie de l'âme, produite aux yeux, selon le
privilège de la poésie, sons des formes allégoriques et sous des noms
consacrés par les croyances religieuses chrétiennes ou païennes, ou par
les superstitions du moyen âge. Cette représentation du monde intérieur,
ce grand combat de la conscience avec elle-même, avec l'effet produit
sur elle par le monde extérieur dramatisé sous des formes visibles, est
d'un effet très-ingénieux et très-neuf.
Oui, neuf, malgré le Prométhée d'Eschyle, malgré les furies d'Oreste et
tout le monde fantastique des anciens, malgré les spectres d'Hamlet, de
Banco et de Jules César, malgré, enfin, le don Juan de Molière et le don
Juan de Mozart. Toute cette intervention du remords ou de la fatalité
dans l'action dramatique sous la forme de larves et de démons a été de
tout temps du domaine de la poésie, et Voltaire, le plus froid et le
plus positif des écrivains dramatiques, n'a pas dédaigné de reproduire à
la scène l'ombre de Ninus. Mais dans les anciens comme dans les modernes
qui les ont imitées ou reproduites, ces apparitions n'ont pas le
caractère purement métaphysique que Goethe leur a donné. Elles tiennent
à des croyances ou à des superstitions contemporaines, et si les
intelligences supérieures en ont saisi le sens allégorique, les masses
qui ont assisté à leur représentation scénique les ont prises au
sérieux. Les femmes enceintes avortaient à la représentation d'Oreste
tourmenté par les furies. Au temps de Shakespeare, l'ombre d'Hamlet
produisait plus d'effroi et d'émotion qu'elle n'éveillait de réflexions
philosophiques, et au temps de Molière, la statue du commandeur, malgré
le comique au milieu duquel elle se présentait, faisait encore passer un
certain frisson dans les veines des spectateurs. Quelle qu'ait été la
pensée frivole ou sérieuse de tous ceux qui, avec Goethe, avaient fait
intervenir des êtres surnaturels dans l'action dramatique, il est
certain qu'ils ont eu recours à cette intervention comme moyen
dramatique bien plus que comme moyen philosophique. Ils ont eu, sans
doute, en ceci, une pensée de haute moralité ou de critique incisive;
mais cette pensée n'était pas la pensée fondamentale de leur oeuvre,
comme il a plu à la critique moderne de le croire. Il n'en pouvait pas
être ainsi, et le temps montrera que nos interprétations du XIXe siècle
sur les mystères des poésies antérieures, comme sur les mythes
historiques, ont manqué de circonspection, et sont, en grande partie,
très-arbitraires. Malgré l'ingénieuse explication d'Hamlet par Goethe,
je suis persuadé que Shakespeare a conçu son magnifique drame beaucoup
plus naïvement que Goethe ne put se le persuader, et que ce qui semblait
à celui-ci si subtil et si mystérieux dans le héros de Shakespeare,
avait une explication très-claire et très-ingénue dans les idées
superstitieuses de son temps. Autrement, comment concevoir l'immense
popularité des drames les plus profonds de Shakespeare? Il faudrait
supposer un public composé de métaphysiciens et de philosophes,
assistant à la première représentation d'_Hamlet_ ou de _Macbeth_. Or,
malgré le progrès des temps, John Bull serait encore aujourd'hui fort
scandalisé des interprétations fines et poétiques de Goethe; et le bon
Shakespeare, lui-même, beaucoup plus artiste et beaucoup moins sceptique
qu'on ne le croit en Allemagne et en France, serait sans doute
émerveillé, s'il revenait à la vie, de lire tout ce qui s'est publié en
tête ou en marge de nos traductions depuis vingt ans.
Tout _Hamlet_, tel qu'il est analysé dans _Wilhem Meister_, appartient
donc à Goethe, et non à Shakespeare, de même que tout le _Don Juan_ de
Mozart, tel qu'il est analysé dans le conte d'Hoffmann, appartient à
Hoffmann et nullement à Mozart, nullement à Molière, nullement à la
chronique espagnole, de même encore que _Faust_ n'appartient ni à la
chronique germanique, ni à Marlow, ni à Widmann, ni à Klinger, mais à
Goethe seul. Et c'est ici le lieu de dire que _Faust_ est né de
l'_Hamlet_ de Shakespeare indirectement, vu qu'il est né directement de
l'_Hamlet_ de Goethe dans _Wilhem Meister_, heureux témoignage du génie
puissant et créateur de Goethe, qui, ne trouvant pas encore suffisante
la grandeur d'_Hamlet_, a su s'élever à la taille du génie de son siècle
et lui donner un héritier tel que _Faust_!
Le drame de _Faust_ marque donc, à mes yeux, une limite entre l'ère du
fantastique _naïf_ employé de _bonne foi_ comme ressort et effet
dramatique, et l'ère du fantastique profond employé philosophiquement
comme expression métaphysique, et... dirai je religieuse? Je le dirai,
car ces grands ouvrages dont j'ai à parler appartiennent à la
philosophie, c'est-à-dire à la religion de l'avenir, le scepticisme de
Goethe, comme le désespoir de Byron, comme la sublime fureur de
Mickiewicz.
Mais nous n'en sommes pas encore là. Je demande hardiment, vu mon
inaptitude à écrire sur ces matières, qu'on me pardonne la longueur de
ces développements sur une simple question de forme. Il ne me semble pas
que ma tache soit frivole. Il ne s'agit de rien moins que de restituer à
deux des plus grands poëtes qui aient jamais existé, la part
d'originalité qu'ils ont eue chacun en refaisant ce qu'il a plu à la
critique d'appeler le même ouvrage. Je m'imagine accomplir un devoir
religieux envers Mickiewicz en suppliant la critique de bien peser ses
arrêts quand de tels noms sont dans la balance.
Ainsi toute l'Europe littéraire a cru Goethe sur parole lorsqu'il a
décrété, avec une bienveillance superbe, que Byron s'était _approprié
son Faust, et qu'il s'était servi pour ses propres passions, des motifs
qui poussaient le docteur_. Byron lui-même était effrayé de cette
ressemblance qui frappait Goethe, lorsqu'il écrivait avec une légèreté
affectée: «Sa première scène, cependant, se trouve ressembler à celle de
Faust.» Ainsi le peu de critiques français qui ont daigné jeter les yeux
sur la magnifique improvisation de Mickiewicz, ont dit à la hâte: «Ceci
est encore une contrefaçon de _Faust_,» comme Goethe avait dit que
_Faust_ était l'_original_ de _Manfred_. Eh bien! soit: _Faust_ a servi
de modèle dans l'art du dessin dramatique à Byron et à Mickiewicz, comme
Eschyle à Sophocle et à Euripide, comme Cimabue dans l'art de la
peinture à Raphaël et à Corrége, et leurs drames rassemblent à celui de
Goethe beaucoup moins qu'une pièce classique quelconque en cinq actes et
en vers ne rassemble à une autre pièce classique quelconque en vers et
en cinq actes, comme _Athalie_ ressemble au _Cid_, comme _Polyeucte_
ressemble à _Bajazet_, etc. Le drame métaphysique est une forme. Elle a
été donnée; elle est retombée dans le domaine public le jour où elle a
été conçue, et il ne dépendait pas plus de Goethe de s'en faire le
gardien jaloux, qu'il ne dépend de ceux qui s'en serviront après lui
d'ôter quelque chose à la gloire de l'avoir trouvée. C'est une invention
dont l'honneur revient à Goethe et qui lui a été payée par d'assez
magnifiques apothéoses. Maintenant elle appartient à l'avenir, et
l'avenir lui donnera, comme Byron et Mickiewicz ont déjà commencé à le
faire, les développements dont elle est susceptible.
J'ai essayé de prouver qu'il n'y avait ni plagiat ai servilité à modeler
son oeuvre sur une forme connue. Il me reste à prouver que le fond, la
portée et l'exécution des trois drames métaphysiques dont je m'occupe
diffèrent essentiellement. Je ne reviendrai plus au point de vue de la
défense des deux grands poëtes prétendus imitateurs du premier. Je
m'efforcerai de faire ressortir, quant au fond et quant à la forme, le
grand progrès philosophique et religieux que signalent ces trois poëmes,
nés pourtant à des époques très-rapprochées.
FAUST
Goethe ne vit et ne put voir dans l'homme qu'une victime de la fatalité;
soit qu'il croupit dans l'ignorance, soit qu'il s'élevât par la science,
l'homme lui sembla devoir être le jouet des passions et la victime de
l'orgueil. Il ne reconnut qu'une puissance dans l'univers, l'inflexible
réalité. Goethe ferma le siècle de Voltaire avec un éclat qui effaça
Voltaire lui-même. «On sent dans cette pièce, dit madame de Staël on
parlant de _Faust_ et en le comparant _à plusieurs écrits de Voltaire_,
une imagination d'une toute autre nature; ce n'est pas seulement le
monde moral tel qu'il est qu'on y voit anéanti, main c'est l'enfer qui
est mis à sa place. Il y a une puissance de sorcellerie, une pensée de
mauvais principe, un enivrement du mal, un égarement de la pensée, qui
fait frissonner, rire et pleurer tout à la fois. Il semble que, pour un
moment, le gouvernement de la terre soit entre les mains du démon. Vous
tremblez, parce qu'il est impitoyable; vous riez, parce qu'il humilie
tous les amours-propres satisfaits; vous pleurez, parce que la nature
humaine, ainsi vue des profondeurs de l'enfer, inspire une pitié
douloureuse.»
Ce passage est beau et bien senti. Goethe, tout disciple de Voltaire
qu'il est, le laisse bien loin derrière lui dans l'art de rapetisser
Dieu et d'écraser l'homme: c'est que Goethe a de plus que Voltaire la
science et le lyrisme, armes plus puissantes que l'esprit, et
auxquelles il joint encore l'esprit, dernière flèche acérée qu'il tourne
contre la patience de Dieu aussi bien que contre la misère de l'homme.
Certes, Goethe passe pour un grand poëte, et le nier semblerait un
blasphème. Cependant, dans les idées que nous nous faisons d'un idéal de
poëte, Goethe serait plutôt un grand artiste; car nous, nous ne
concevons pas un poëte sans enthousiasme, sans croyance ou sans
passions, et la puissance de Goethe, agissant dans l'absence de ces
éléments de poésie, est un de ces prodiges isolés qui impriment une
marche au talent plus qu'aux idées. Goethe est le vrai père de cette
théorie, tant discutée et si mal comprise de part et d'autre, de l'_art
pour l'art_. C'est un si puissant artiste que ses défauts seuls peuvent
être imités, et qu'en faisant, à son exemple, de l'_art pour l'art_, ses
idolâtres sont arrivés à ne rien faire du tout. Cette théorie de Goethe
ne devait pas et ne pouvait pas avoir d'application puissante dans
d'autres mains que les siennes: ceci exige quelques développements.
Je ne sais plus qui a défini le poëte, un composé d'artiste et de
philosophe: cette définition est la seule que j'entende. Du sentiment du
beau transmis à l'esprit par le témoignage des sens, autrement dit _du
beau matériel_, et du sentiment du beau conçu par les seules facultés
métaphysiques de l'âme, autrement dit _du beau intellectuel_, s'engendre
la poésie, expression de la vie en nous, ingénieuse ou sublime, suivant
la puissance de ces deux ordres de facultés en nous. L'idéal du poëte
serait donc, à mes yeux, d'arriver à un magnifique équilibre des
facultés artistiques et philosophiques; un tel poëte a-t-il jamais
existé? Je pense qu'il est encore à naître. Faibles que nous sommes, en
ces jours de travail inachevé, nous sentons toujours en nous un ordre de
facultés se développer aux dépens de l'autre. La société ne nous offre
pas un milieu où nos idées et nos sentiments puissent s'asseoir et
travailler de concert. Une lutte acharnée, douloureuse, funeste, divise
les éléments de notre être et nous force à n'embrasser qu'une à une les
faces de cette vie troublée, où notre idéal ne peut s'épanouir. Tantôt,
froissés dans les aspirations de notre âme et remplis d'un doute amer,
nous sentons le besoin de fuir la réflexion positive et le spectacle des
sociétés humaines; nous nous rejetons alors dans le soin de la nature
éternellement jeune et belle, nous nous laissons bercer dans le vague
des rêveries poétiques, et, nous plaçant pour ainsi dire tête à tête
avec le créateur au sein de la création, aspirant par tous nos pores ce
qu'Oberman appellerait _l'impérissable beauté des choses_, nous nous
écrions avec Faust, dans la scène intitulée _Forêts et Cavernes_:
«Sublime esprit, tu m'as donné, tu m'as donné tout, dès que je te l'ai
demandé... tu m'as livré pour royaume la majestueuse nature et la force
de la sentir, d'en jouir. Non, tu ne m'as pas permis de n'avoir qu'une
admiration froide et interdite: en m'accordant de regarder dans son sein
profond, comme dans le sein d'un ami, tu as amené devant moi la longue
chaîne des vivants, et tu m'as instruit à reconnaître mes frères dans le
buisson, tranquille, dans l'air, dans les eaux....»
Dans cette disposition nous sommes artistes; dans cette disposition
Goethe était panthéiste, ce qui n'est qu'une certaine manière
d'envisager la nature en artiste, en grand artiste, il est vrai.
Mais la solitude et la contemplation ne suffisent pas plus à nos besoins
qu'elles ne suffisent à ceux de Faust, et ce n'est pas la voix de
Méphistophélès qui vient nous arracher à ces retraites, c'est la voix
même de l'humanité qui vient nous crier comme lui: _Comment donc
aurais-tu, pauvre fils de la terre, passé ta vie sans moi_? En effet,
nous sentons que toutes nos aspirations vers la Divinité sont
impuissantes, que nous travaillons à nous élever jusqu'à elle hors de la
voie qu'elle nous a assignée. Nous sentons que cette belle nature n'est
rien sans l'action de l'humanité, à qui Dieu a confié le soin de
continuer l'oeuvre de la création. En vain notre imagination peuple ces
solitudes de rêves enchantés: les anges du ciel ne descendent pas à
notre voix. Notre puissance ne peut évoquer ni les génies de l'air, ni
les esprits de la terre. Nous savons trop bien que le génie qui protège
la nature terrestre, que l'esprit qui alimente sa fécondité, que l'ange
qui forme un lien entre la beauté intelligente de la matière et la
sagesse aimante de Dieu, nous savons bien que tout cela c'est l'homme,
c'est l'être voué ici-bas au travail persévérant, et investi de
l'intelligence active. D'ailleurs, notre vie ne se borne pas seulement à
la faculté de voir et d'admirer le monde extérieur. Il faut qu'il aime,
qu'il souffre, qu'il cherche la vérité à travers le travail et
l'angoisse. C'est en vain qu'il voudrait se soustraire aux orages qui
grondent sur sa tête; l'orage éclate dans son coeur, la société ou la
famille le réclament, le lien des affections ne vent pas se rompre: il
lui faut retourner à la vie!
Et bientôt recommence autour de nous le tumulte du monde; bientôt les
sentiments humains s'agitent en nous plus héroïques ou plus misérables
que jamais; et si, dans cet ouragan qui nous entraîne, les pensées de
notre cerveau et les besoins de notre coeur cherchent une foi, une
vertu, une sagesse, un idéal quelconque, nos travaux d'esprit prennent
une direction nouvelle. Ce sentiment du beau matériel, dont l'art était
pour nous l'expression naguère, s'applique désormais, riche des formes
que l'art nous inspire, à des sujets plus étendus et plus graves. Dans
cette disposition nous sommes philosophes; nous serions vraiment poëtes
si nous pouvions manier assez bien l'art pour en faire l'expression de
notre vie métaphysique aussi bien que celle de notre vie poétique.
Mais cela serait un progrès que l'art n'a pu porter encore à un degré
assez éminent pour vaincre les résistances du préjugé qui veut limiter
la tache de l'artiste-poëte à la peinture de la vie extérieure, lui
permettant, tout au plus, d'entrer dans le coeur humain assez avant pour
y surprendre le mystère de ses passions. Goethe, le plus grand artiste
littéraire qui ait jamais existé, n'a pas su ou n'a pas voulu le faire.
Dans le plus philosophique et le plus abstrait de ses ouvrages, dans
_Faust_, on le voit trop préoccupé de l'art pour être complètement ou du
moins suffisamment philosophe. Dans ce poème magnifique où rien ne
manque d'ailleurs, quelque chose manque essentiellement, c'est le secret
du coeur de Faust. Quel homme est Faust? Aucun de nous ne peut le dire.
C'est l'homme en général, c'est la lutte entre l'austérité et les
passions, entre l'idéal et l'athéisme. Mais que cette lutte est faible,
et comme le frivole esprit du doute l'emporte aisément sur cet homme
mûri dans l'étude et la réflexion! Comme on voit le néant de cet homme,
que Dieu pourtant appelle son serviteur, dans un prologue puéril et de
mauvais goût, étroit portique d'un monument grandiose[3]!
[Note 3: Sauf les strophes chantées dès le début par les trois
archanges, qui sont d'une poésie sublime.]
Il me cherche ardemment dans l'obscurité, et je veux
bientôt le conduire à la lumière.
Si c'est de l'homme en général que la Divinité parle ainsi, il faut
avouer que l'esprit de malice a beau jeu contre elle, et qu'il n'a qu'à
effleurer la terre de son aile pour que la terre entière tombe en sa
puissance. Si le fameux docteur Faust est là seulement en question, Dieu
et le lecteur se trompent grandement au début, sur la puissance
intellectuelle de ce sage que la moindre plaisanterie de Méphistophélès
va déconcerter, que la moindre promesse de richesse et de luxure va
précipiter dans l'abîme. Si c'est _Goethe_ lui-même dont la grande
figure nous apparaît à travers celle du docteur, nous voici éclairés, et
nous comprenons pourquoi, dans la forme et dans le fond de son oeuvre,
l'artiste est resté incomplet, obscur, embarrassé ou dédaigneux de se
révéler. Nous comprenons pourquoi la chute de Faust est si prompte et le
triomphe de Méphistophélès si naïf. Nous pensions assister à la lutte
de l'idéal divin contre la réalité cynique; nous voyons que cette lutte
ne peut se produire dans une âme toute soumise par nature à la réalité
la plus froide. La où il n'y avait pas de désirs exaltés, il ne peut
arriver ni déception, ni abattement, ni transformation quelconque. Voilà
pourquoi Goethe ne m'apparaît pas comme l'idéal d'un poëte, car c'est un
poëte sans idéal.
Il nous faut donc chercher le secret de Faust au fond du coeur de
Goethe. Alors que le poëte nous est connu, le poëme nous est expliqué.
Sans cela, Faust est une énigme, il est empreint de ce défaut capital
que l'auteur ne pouvait pas éviter, celui de ne pas agir conformément à
la nature historique du personnage et au plan du poëme. Il y avait
longtemps que Goethe était intimement lié avec Méphistophélès lorsqu'il
imagina de raconter les prouesses de celui-ci à l'endroit du docteur
Faust, et, s'il lui fut aisé de faire agir et parler le malin démon avec
toute la supériorité de son génie, il lui fut impossible de faire de
Faust un disciple de l'idéal détourné de sa route. Faust, entre ses
mains, est devenu un être sans physionomie bien arrêtée, un caractère
flottant, tourmenté, insaisissable à lui-même; il n'a pas la conscience
de sa grandeur et de sa force; il n'a pas non plus celle de son
abaissement et de sa faiblesse. Il est sans résistance contre la
tentation; il est sans désespoir après sa chute. Son unique mal, c'est
l'ennui; il est le frère aîné du spleenétique et dédaigneux Werther.
Avant son pacte avec le diable, il s'ennuie de la sagesse et de la
réflexion: à peine s'est-il associé ce compagnon _froid et fier_, qu'il
s'ennuie encore plus de cette éternelle et monotone raillerie qui ne lui
permet de s'abandonner naïvement ni à ses rêveries, ni à ses passions.
Avant Marguerite, il s'ennuyait de la solitude; depuis qu'il la possède,
il ne l'aime plus, ou du moins il la néglige, il l'oublie, il sent le
vide de toutes les choses humaines, et c'est Méphistophélès qui vient le
rappeler à sa maîtresse: _Il me semble qu'au lieu de régner dans les
forêts, il serait bon que le grand homme récompensât la pauvre fille
trompée de son amour_. A quoi Faust répond: _Qu'est-ce que les joies du
ciel dans ses bras? Qu'elle me laisse me réchauffer contre son sein, en
sentirai-je moins sa misère? Ne suis-je pas le fugitif, l'exilé_?
Puis il retourne vers elle, car il est bon, compatissant et juste; et
cette loyauté naturelle, que le démon ne peut vaincre en lui, est encore
un trait distinctif du caractère de Goethe, qui rend le personnage de
Faust plus étrange et plus inconséquent. Où est le crime de Faust? Il
est impossible d'imaginer en quoi il a pu mériter l'abandon où Dieu le
laisse, et en quoi il remplit ses engagements envers le diable. Son
cerveau poursuit toujours un certain idéal de gloire et de puissance
surhumaine qui n'est pas pourtant l'idéal divin; il n'est ni assouvi ni
entraîné par les passions que lui suggère l'esprit du mal. On ne voit
pas en quoi il a trompé Marguerite. Il n'y a trace d'aucune promesse de
sa part, ni d'aucune exigence intéressée de celle de la jeune fille.
S'il se laisse ravir loin d'elle par les beautés de la solitude,
quelques mots de Méphistophélès, instincts de concupiscence que Faust
sait ennoblir par le remords, le ramènent auprès d'elle. Si Marguerite
lui manifeste ses naïves terreurs, loin de la détacher de ses croyances,
il tâche de la rassurer en lui expliquant les siennes propres, et il
semble chérir en elle la candeur naïve et la pieuse ignorance. Si,
bientôt entraîné de nouveau loin d'elle par l'inquiète curiosité, il
s'élance sur le Broken, au milieu du sabbat magique, c'est-à-dire au
milieu des passions délirantes, de la débauche et de la fausse gloire
humaine (si spirituellement chantée par des girouettes et des étoiles
tombées); l'horreur que lui inspirent le blasphème et l'obscénité vient
le saisir dans les bras d'une impure beauté, pour faire passer devant
ses yeux l'image fantastique de Marguerite. Ce passage du sabbat de
Faust est étincelant d'esprit et admirable de terreur.
MÉPHISTOPHÉLÈS à Faust qui a quitté la jeune sorcière.--Pourquoi
as-tu donc laissé partir la jeune fille qui chantait si
agréablement à la danse?
FAUST.--Ah! au milieu de ses chants, une souris ronge
s'est élancée de sa bouche.
MÉPHISTOPHÉLÈS.--C'était bien naturel. Il ne faut pas
faire attention à ça. Il suffit que la souris ne soit pas grise.
Qui peut y attacher de l'importance, à l'heure du berger?
FAUST.--Que vois-je?
MÉPHISTOPHÉLÈS.--Quoi?
FAUST.--Méphisto, vois-tu une fille pâle et belle qui
demeure dans l'éloignement? Elle se retire languissamment
de ce lieu, et semble marcher les fers aux pieds. Je
crois m'apercevoir qu'elle ressemble à la bonne Marguerite.
MÉPHISTOPHÉLÈS.--Laissons cela! personne ne s'en
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