L'Odyssée
by Homer · French · Gutenberg #14286 · 668,446 chars · public domain (US)
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Title: L'Odyssée
Author: Homer
Translator: Leconte de Lisle
Release date: December 7, 2004 [eBook #14286]
Most recently updated: August 11, 2026
Language: French
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ODYSSÉE ***
Homère
Traduction Charles-René-Marie Leconte de L'Isle
L’ODYSSÉE
Table des matières
Chants
1.
2.
3.
4.
5.
6.
7.
8.
9.
10.
11.
12.
13.
15.
16.
17.
18.
19.
20.
21.
22.
23.
24.
1.
Dis-moi, Muse, cet homme subtil qui erra si longtemps, après qu'il
eut renversé la citadelle sacrée de Troiè. Et il vit les cités de
peuples nombreux, et il connut leur esprit; et, dans son coeur, il
endura beaucoup de maux, sur la mer, pour sa propre vie et le
retour de ses compagnons Mais il ne les sauva point, contre son
désir; et ils périrent par leur impiété, les insensés! ayant mangé
les boeufs de Hèlios Hypérionade. Et ce dernier leur ravit l'heure
du retour. Dis-moi une partie de ces choses, Déesse, fille de
Zeus. Tous ceux qui avaient évité la noire mort, échappés de la
guerre et de la mer, étaient rentrés dans leurs demeures; mais
Odysseus restait seul, loin de son pays et de sa femme, et la
vénérable Nymphe Kalypsô, la très-noble déesse, le retenait dans
ses grottes creuses, le désirant pour mari. Et quand le temps
vint, après le déroulement des années, où les Dieux voulurent
qu'il revît sa demeure en Ithakè, même alors il devait subir des
combats au milieu des siens. Et tous les Dieux le prenaient en
pitié, excepté Poseidaôn, qui était toujours irrité contre le
divin Odysseus, jusqu'à ce qu'il fût rentré dans son pays.
Et Poseidaôn était allé chez les Aithiopiens qui habitent au loin
et sont partagés en deux peuples, dont l'un regarde du côté de
Hypériôn, au couchant, et l'autre au levant. Et le Dieu y était
allé pour une hécatombe de taureaux et d'agneaux. Et comme il se
réjouissait, assis à ce repas, les autres Dieux étaient réunis
dans la demeure royale de Zeus Olympien. Et le Père des hommes et
des Dieux commença de leur parler, se rappelant dans son coeur
l'irréprochable Aigisthos que l'illustre Orestès Agamemnonide
avait tué. Se souvenant de cela, il dit ces paroles aux Immortels:
-- Ah! combien les hommes accusent les Dieux! Ils disent que leurs
maux viennent de nous, et, seuls, ils aggravent leur destinée par
leur démence. Maintenant, voici qu'Aigisthos, contre le destin, a
épousé la femme de l'Atréide et a tué ce dernier, sachant quelle
serait sa mort terrible; car nous l'avions prévenu par Herméias,
le vigilant tueur d'Argos, de ne point tuer Agamemnôn et de ne
point désirer sa femme, de peur que l'Atréide Orestès se vengeât,
ayant grandi et désirant revoir son pays. Herméias parla ainsi,
mais son conseil salutaire n'a point persuadé l'esprit
d'Aigisthos, et, maintenant, celui-ci a tout expié d'un coup.
Et Athènè, la Déesse aux yeux clairs, lui répondit:
-- Ô notre Père, Kronide, le plus haut des Rois! celui-ci du moins
a été frappé d'une mort juste. Qu'il meure ainsi celui qui agira
de même! Mais mon coeur est déchiré au souvenir du brave Odysseus,
le malheureux! qui souffre depuis longtemps loin des siens, dans
une île, au milieu de la mer, et où en est le centre. Et, dans
cette île plantée d'arbres, habite une Déesse, la fille dangereuse
d'Atlas, lui qui connaît les profondeurs de la mer, et qui porte
les hautes colonnes dressées entre la terre et l'Ouranos. Et sa
fille retient ce malheureux qui se lamente et qu'elle flatte
toujours de molles et douces paroles, afin qu'il oublie Ithakè;
mais il désire revoir la fumée de son pays et souhaite de mourir.
Et ton coeur n'est point touché, Olympien, par les sacrifices
qu'Odysseus accomplissait pour toi auprès des nefs Argiennes,
devant la grande Troiè. Zeus, pourquoi donc es-tu si irrité contre
lui?
Et Zeus qui amasse les nuées, lui répondant, parla ainsi:
-- Mon enfant, quelle parole s'est échappée d'entre tes dents?
Comment pourrais-je oublier le divin Odysseus, qui, par
l'intelligence, est au-dessus de tous les hommes, et qui offrait
le plus de sacrifices aux Dieux qui vivent toujours et qui
habitent le large Ouranos? Mais Poseidaôn qui entoure la terre est
constamment irrité à cause du Kyklôps qu'Odysseus a aveuglé,
Polyphèmos tel qu'un Dieu, le plus fort des Kyklôpes. La Nymphe
Thoôsa, fille de Phorkyn, maître de la mer sauvage, l'enfanta,
s'étant unie à Poseidaôn dans ses grottes creuses. C'est pour cela
que Poseidaôn qui secoue la terre, ne tuant point Odysseus, le
contraint d'errer loin de son pays. Mais nous, qui sommes ici,
assurons son retour; et Poseidaôn oubliera sa colère, car il ne
pourra rien, seul, contre tous les dieux immortels.
Et la Déesse Athènè aux yeux clairs lui répondit:
-- Ô notre Père, Kronide, le plus haut des Rois! s'il plaît aux
Dieux heureux que le sage Odysseus retourne en sa demeure,
envoyons le Messager Herméias, tueur d'Argos, dans l'île Ogygiè,
afin qu'il avertisse la Nymphe à la belle chevelure que nous avons
résolu le retour d'Odysseus à l'âme forte et patiente.
Et moi j'irai à Ithakè, et j'exciterai son fils et lui inspirerai
la force, ayant réuni l'agora des Akhaiens chevelus, de chasser
tous les Prétendants qui égorgent ses brebis nombreuses et ses
boeufs aux jambes torses et aux cornes recourbées. Et je
l'enverrai à Spartè et dans la sablonneuse Pylos, afin qu'il
s'informe du retour de son père bien-aimé, et qu'il soit très
honoré parmi les hommes.
Ayant ainsi parlé, elle attacha à ses pieds de belles sandales
ambroisiennes, dorées, qui la portaient sur la mer et sur
l'immense terre comme le souffle du vent. Et elle prit une forte
lance, armée d'un airain aigu, lourde, grande et solide, avec
laquelle elle dompte la foule des hommes héroïques contre qui,
fille d'un père puissant, elle est irritée. Et, s'étant élancée du
faite de l'Olympos, elle descendit au milieu du peuple d'Ithakè,
dans le vestibule d'Odysseus, au seuil de la cour, avec la lance
d'airain en main, et semblable à un étranger, au chef des
Taphiens, à Mentès.
Et elle vit les prétendants insolents qui jouaient aux jetons
devant les portes, assis sur la peau des boeufs qu'ils avaient
tués eux-mêmes. Et des hérauts et des serviteurs s'empressaient
autour d'eux; et les uns mêlaient l'eau et le vin dans les
kratères; et les autres lavaient les tables avec les éponges
poreuses; et, les ayant dressées, partageaient les viandes
abondantes. Et, le premier de tous, le divin Tèlémakhos vit
Athènè. Et il était assis parmi les prétendants, le coeur triste,
voyant en esprit son brave père revenir soudain, chasser les
prétendants hors de ses demeures, ressaisir sa puissance et régir
ses biens.
Or, songeant à cela, assis parmi eux, il vit Athènè: et il alla
dans le vestibule, indigné qu'un étranger restât longtemps debout
à la porte. Et il s'approcha, lui prit la main droite, reçut la
lance d'airain et dit ces paroles ailées:
-- Salut, Étranger. Tu nous seras ami, et, après le repas, tu nous
diras ce qu'il te faut.
Ayant ainsi parlé, il le conduisit, et Pallas Athènè le suivit. Et
lorsqu'ils furent entrés dans la haute demeure, il appuya la lance
contre une longue colonne, dans un arsenal luisant où étaient déjà
rangées beaucoup d'autres lances d'Odysseus à l'âme ferme et
patiente. Et il fit asseoir Athènè, ayant mis un beau tapis bien
travaillé sur le thrône, et, sous ses pieds, un escabeau. Pour
lui-même il plaça auprès d'elle un siège sculpté, loin des
prétendants, afin que l'étranger ne souffert point du repas
tumultueux, au milieu de convives injurieux, et afin de
l'interroger sur son père absent. Et une servante versa, pour les
ablutions, de l'eau dans un bassin d'argent, d'une belle aiguière
d'or; et elle dressa auprès d'eux une table luisante. Puis, une
intendante vénérable apporta du pain et couvrit la table de mets
nombreux et réservés; et un découpeur servit les plats de viandes
diverses et leur offrit des coupes d'or; et un héraut leur servait
souvent du vin.
Et les prétendants insolents entrèrent. Ils s'assirent en ordre
sur des sièges et sur des thrônes: et des hérauts versaient de
l'eau sur leurs mains; et les servantes entassaient le pain dans
les corbeilles, et les jeunes hommes emplissaient de vin les
kratères. Puis, les prétendants mirent la main sur les mets; et,
quand leur faim et leur soif furent assouvies, ils désirèrent
autre chose, la danse et le chant, ornements des repas. Et un
héraut mit une très belle kithare aux mains de Phèmios, qui
chantait là contre son gré. Et il joua de la kithare et commença
de bien chanter.
Mais Tèlémakhos dit à Athènè aux yeux clairs, en penchant la tête,
afin que les autres ne pussent entendre:
-- Cher Étranger, seras-tu irrité de mes paroles? La kithare et le
chant plaisent aisément à ceux-ci, car ils mangent impunément le
bien d'autrui, la richesse d'un homme dont les ossements blanchis
pourrissent à la pluie, quelque part, sur la terre ferme ou dans
les flots de la mer qui les roule. Certes, s'ils le voyaient de
retour à Ithakè, tous préféreraient des pieds rapides à
l'abondance de l'or et aux riches vêtements! Mais il est mort,
subissant une mauvaise destinée; et il ne nous reste plus
d'espérance, quand même un des habitants de la terre nous
annoncerait son retour, car ce jour n'arrivera jamais.
Mais parle-moi, et réponds sincèrement. Qui es-tu, et de quelle
race? Où est ta ville et quels sont tes parents? Sur quelle nef
es-tu venu? Quels matelots t'ont conduit à Ithakè, et qui sont-
ils? Car je ne pense pas que tu sois venu à pied. Et dis-moi vrai,
afin que je sache: viens-tu pour la première fois, ou bien es-tu
un hôte de mon père? Car beaucoup d'hommes connaissent notre
demeure, et Odysseus aussi visitait les hommes.
Et la Déesse Athènè aux yeux clairs lui répondit:
-- Je te dirai des choses sincères. Je me vante d'être Mentès,
fils du brave Ankhialos, et je commande aux Taphiens, amis des
avirons. Et voici que j'ai abordé ici avec une nef et des
compagnons, voguant sur la noire mer vers des hommes qui parlent
une langue étrangère, vers Témésè, où je vais chercher de l'airain
et où je porte du fer luisant. Et ma nef s'est arrêtée là, près de
la campagne, en dehors de la ville, dans le port Rhéitrôs, sous le
Néios couvert de bois. Et nous nous honorons d'être unis par
l'hospitalité, dès l'origine, et de père en fils. Tu peux aller
interroger sur ceci le vieux Laertès, car on dit qu'il ne vient
plus à la ville, mais qu'il souffre dans une campagne éloignée,
seul avec une vieille femme qui lui sert à manger et à boire,
quand il s'est fatigué à parcourir sa terre fertile plantée de
vignes. Et je suis venu, parce qu'on disait que ton père était de
retour; mais les Dieux entravent sa route. Car le divin Odysseus
n'est point encore mort sur la terre; et il vit, retenu en quelque
lieu de la vaste mer, dans une île entourée des flots; et des
hommes rudes et farouches, ses maîtres, le retiennent par la
force.
Mais, aujourd'hui, je te prédirai ce que les immortels m'inspirent
et ce qui s'accomplira, bien que je ne sois point un divinateur et
que j'ignore les augures. Certes, il ne restera point longtemps
loin de la chère terre natale, même étant chargé de liens de fer.
Et il trouvera les moyens de revenir, car il est fertile en ruses.
Mais parle, et dis-moi sincèrement si tu es le vrai fils
d'Odysseus lui-même. Tu lui ressembles étrangement par la tête et
la beauté des yeux. Car nous nous sommes rencontrés souvent, avant
son départ pour Troiè, où allèrent aussi, sur leurs nefs creuses,
les autres chefs Argiens. Depuis ce temps je n'ai plus vu
Odysseus, et il ne m'a plus vu.
Et le sage Tèlémakhos lui répondit:
-- Étranger, je te dirai des choses très sincères. Ma mère dit que
je suis fils d'Odysseus, mais moi, je n'en sais rien, car nul ne
sait par lui-même qui est son père. Que ne suis-je plutôt le fils
de quelque homme heureux qui dût vieillir sur ses domaines! Et
maintenant, on le dit, c'est du plus malheureux des hommes mortels
que je suis né, et c'est ce que tu m'as demandé.
Et la déesse Athènè aux yeux clairs lui répondit:
-- Les dieux ne t'ont point fait sortir d'une race sans gloire
dans la postérité, puisque Pènélopéia t'a enfanté tel que te
voilà. Mais parle, et réponds-moi sincèrement. Quel est ce repas?
Pourquoi cette assemblée? En avais-tu besoin? Est-ce un festin ou
une noce? Car ceci n'est point payé en commun, tant ces convives
mangent avec insolence et arrogance dans cette demeure! Tout
homme, d'un esprit sensé du moins, s'indignerait de te voir au
milieu de ces choses honteuses.
Et le sage Tèlémakhos lui répondit:
-- Étranger, puisque tu m'interroges sur ceci, cette demeure fut
autrefois riche et honorée, tant que le héros habita le pays;
mais, aujourd'hui, les dieux, source de nos maux, en ont décidé
autrement, et ils ont fait de lui le plus ignoré d'entre tous les
hommes. Et je ne le pleurerais point ainsi, même le sachant mort,
s'il avait été frappé avec ses compagnons, parmi le peuple des
Troiens, ou s'il était mort entre des mains amies, après la
guerre. Alors les Panakhaiens lui eussent bâti un tombeau, et il
eût légué à son fils une grande gloire dans la postérité. Mais,
aujourd'hui, les Harpyes l'ont enlevé obscurément, et il est mort,
et nul n'a rien su, ni rien appris de lui, et il ne m'a laissé que
les douleurs et les lamentations.
Mais je ne gémis point uniquement sur lui, et les Dieux m'ont
envoyé d'autres peines amères. Tous ceux qui commandent aux îles,
à Doulikios, à Samè, à Zakyntos couverte de bois, et ceux qui
commandent dans la rude Ithakè, tous recherchent ma mère et
épuisent ma demeure. Et ma mère ne peut refuser des noces odieuses
ni mettre fin à ceci; et ces hommes épuisent ma demeure en
mangeant, et ils me perdront bientôt aussi.
Et, pleine de pitié, Pallas Athènè lui répondit:
-- Ah! sans doute, tu as grand besoin d'Odysseus qui mettrait la
main sur ces prétendants injurieux! Car s'il survenait et se
tenait debout sur le seuil de la porte, avec le casque et le
bouclier et deux piques, tel que je le vis pour la première fois
buvant et se réjouissant dans notre demeure, à son retour
d'Ephyrè, d'auprès d'Illos Merméridaïde; -- car Odysseus était
allé chercher là, sur une nef rapide, un poison mortel, pour y
tremper ses flèches armées d'une pointe d'airain; et Illos ne
voulut point le lui donner, redoutant les dieux qui vivent
éternellement, mais mon père, qui l'aimait beaucoup, le lui donna;
-- si donc Odysseus, tel que je le vis, survenait au milieu des
prétendants, leur destinée serait brève et leurs noces seraient
amères! Mais il appartient aux dieux de décider s'il reviendra, ou
non, les punir dans sa demeure. Je t'exhorte donc à chercher
comment tu pourras les chasser d'ici.
Maintenant, écoute, et souviens-toi de mes paroles. Demain, ayant
réuni l'agora des héros Akhaiens, parle-leur, et prends les dieux
à témoin. Contrains les prétendants de se retirer chez eux. Que ta
mère, si elle désire d'autres noces, retourne dans la demeure de
son père qui a une grande puissance. Ses proches la marieront et
lui donneront une aussi grande dot qu'il convient à une fille
bien-aimée. Et je te conseillerai sagement, si tu veux m'en
croire. Arme ta meilleure nef de vingt rameurs, et va t'informer
de ton père parti depuis si longtemps, afin que quelqu'un des
hommes t'en parle, ou que tu entendes un de ces bruits de Zeus qui
dispense le mieux la gloire aux hommes.
Rends-toi d'abord à Pylos et interroge le divin Nestôr; puis à
Spartè, auprès du blond Ménélaos, qui est revenu le dernier des
Akhaiens cuirassés d'airain. Si tu apprends que ton père est
vivant et revient, attends encore une année, malgré ta douleur;
mais si tu apprends qu'il est mort, ayant cessé d'exister, reviens
dans la chère terre natale, pour lui élever un tombeau et célébrer
de grandes funérailles comme il convient, et donner ta mère à un
mari. Puis, lorsque tu auras fait et achevé tout cela, songe, de
l'esprit et du coeur, à tuer les prétendants dans ta demeure, par
ruse ou par force. Il ne faut plus te livrer aux choses
enfantines, car tu n'en as plus l'âge. Ne sais-tu pas de quelle
gloire s'est couvert le divin Orestès parmi les hommes, en tuant
le meurtrier de son père illustre, Aigisthos aux ruses perfides?
Toi aussi, ami, que voilà grand et beau, sois brave, afin que les
hommes futurs te louent. Je vais redescendre vers ma nef rapide et
mes compagnons qui s'irritent sans doute de m'attendre. Souviens-
toi, et ne néglige point mes paroles.
Et le sage Tèlémakhos lui répondit:
-- Étranger, tu m'as parlé en ami, comme un père à son fils, et je
n'oublierai jamais tes paroles. Mais reste, bien que tu sois
pressé, afin que t'étant baigné et ayant charmé ton coeur, tu
retournes vers ta nef, plein de joie, avec un présent riche et
précieux qui te viendra de moi et sera tel que des amis en offrent
à leurs hôtes.
Et la déesse Athènè aux yeux clairs lui répondit:
-- Ne me retiens plus, il faut que je parte. Quand je reviendrai,
tu me donneras ce présent que ton coeur me destine, afin que je
l'emporte dans ma demeure. Qu'il soit fort beau, et que je puisse
t'en offrir un semblable.
Et Athènè aux yeux clairs, ayant ainsi parlé, s'envola et disparut
comme un oiseau; mais elle lui laissa au coeur la force et
l'audace et le souvenir plus vif de son père. Et lui, le coeur
plein de crainte, pensa dans son esprit que c'était un Dieu. Puis,
le divin jeune homme s'approcha des Prétendants. Et l'Aoide très
illustre chantait, et ils étaient assis, l'écoutant en silence. Et
il chantait le retour fatal des Akhaiens, que Pallas Athènè leur
avait infligé au sortir de Troiè. Et, de la haute chambre, la
fille d'Ikarios, la sage Pènélopéia, entendit ce chant divin, et
elle descendit l'escalier élevé, non pas seule, mais suivie de
deux servantes. Et quand la divine femme fut auprès des
prétendants, elle resta debout contre la porte, sur le seuil de la
salle solidement construite, avec un beau voile sur les joues, et
les honnêtes servantes se tenaient à ses côtés. Et elle pleura et
dit à l'Aoide divin:
-- Phèmios, tu sais d'autres chants par lesquels les Aoides
célèbrent les actions des hommes et des Dieux. Assis au milieu de
ceux-ci, chante-leur une de ces choses, tandis qu'ils boivent du
vin en silence; mais cesse ce triste chant qui déchire mon coeur
dans ma poitrine, puisque je suis la proie d'un deuil que je ne
puis oublier. Car je pleure une tête bien aimée, et je garde le
souvenir
éternel de l'homme dont la gloire emplit Hellas et Argos.
Et le sage Tèlémakhos lui répondit:
-- Ma mère, pourquoi défends-tu que ce doux Aoide nous réjouisse,
comme son esprit le lui inspire? Les Aoides ne sont responsables
de rien, et Zeus dispense ses dons aux poètes comme il lui plaît.
Il ne faut point t'indigner contre celui-ci parce qu'il chante la
sombre destinée des Danaens, car les hommes chantent toujours les
choses les plus récentes. Aie donc la force d'âme d'écouter.
Odysseus n'a point perdu seul, à Troiè, le jour du retour, et
beaucoup d'autres y sont morts aussi. Rentre dans ta demeure;
continue tes travaux à l'aide de la toile et du fuseau, et remets
tes servantes à leur tâche. La parole appartient aux hommes, et
surtout à moi qui commande ici.
Étonnée, Pènélopéia s'en retourna chez elle, emportant dans son
coeur les sages paroles de son fils. Remontée dans les hautes
chambres, avec ses femmes, elle pleura Odysseus, son cher mari,
jusqu'à ce que Athènè aux yeux clairs eût répandu un doux sommeil
sur ses paupières.
Et les prétendants firent un grand bruit dans la sombre demeure,
et tous désiraient partager son lit. Et le sage Tèlémakhos
commença de leur parler:
-- Prétendants de ma mère, qui avez une insolence arrogante,
maintenant réjouissons-nous, mangeons et ne poussons point de
clameurs, car il est bien et convenable d'écouter un tel Aoide qui
est semblable aux Dieux par sa voix; mais, dès l'aube, rendons-
nous tous à l'agora, afin que je vous déclare nettement que vous
ayez tous à sortir d'ici. Faites d'autres repas, mangez vos biens
en vous recevant tour à tour dans vos demeures; mais s'il vous
paraît meilleur de dévorer impunément la subsistance d'un seul
homme, dévorez-la. Moi, je supplierai les Dieux qui vivent
toujours, afin que Zeus ordonne que votre action soit punie, et
vous périrez peut-être sans vengeance dans cette demeure.
Il parla ainsi, et tous, se mordant les lèvres, s'étonnaient que
Tèlémakhos parlât avec cette audace. Et Antinoos, fils
d'Eupeithès, lui répondit:
-- Tèlémakhos, certes, les Dieux mêmes t'enseignent à parler haut
et avec audace; mais puisse le Kroniôn ne point te faire roi dans
Ithakè entourée des flots, bien qu'elle soit ton héritage par ta
naissance!
Et le sage Tèlémakhos lui répondit:
-- Antinoos, quand tu t'irriterais contre moi à cause de mes
paroles, je voudrais être roi par la volonté de Zeus. Penses-tu
qu'il soit mauvais de l'être parmi les hommes? Il n'est point
malheureux de régner. On possède une riche demeure, et on est
honoré. Mais beaucoup d'autres rois Akhaiens, jeunes et vieux,
sont dans Ithakè entourée des flots. Qu'un d'entre eux règne,
puisque le divin Odysseus est mort. Moi, du moins, je serai le
maître de la demeure et des esclaves que le divin Odysseus a
conquis pour moi.
Et Eurymakhos, fils de Polybos, lui répondit:
-- Tèlémakhos, il appartient aux Dieux de décider quel sera
l'Akhaien qui régnera dans Ithakè entourée des flots. Pour toi,
possède tes biens et commande en ta demeure, et que nul ne te
dépouille jamais par violence et contre ton gré, tant que Ithakè
sera habitée. Mais je veux, ami, t'interroger sur cet étranger.
D'où est-il? De quelle terre se vante-t-il de sortir? Où est sa
famille? Où est son pays? Apporte-t-il quelque nouvelle du retour
de ton père? Est-il venu réclamer une dette? Il est parti
promptement et n'a point daigné se faire connaître. Son aspect,
d'ailleurs, n'est point celui d'un misérable.
Et le sage Tèlémakhos lui répondit:
-- Eurymakhos, certes, mon père ne reviendra plus, et je n'en
croirais pas la nouvelle, s'il m'en venait; et je ne me soucie
point des prédictions que ma mère demande au divinateur qu'elle a
appelé dans cette demeure. Mais cet hôte de mes pères est de
Taphos; et il se vante d'être Mentès, fils du brave Ankhialos, et
il commande aux Taphiens, amis des avirons.
Et Tèlémakhos parla ainsi; mais, dans son coeur, il avait reconnu
la déesse immortelle. Donc, les prétendants, se livrant aux danses
et au chant, se réjouissaient en attendant le soir, et comme ils
se réjouissaient, la nuit survint. Alors, désirant dormir, chacun
d'eux rentra dans sa demeure.
Et Tèlémakhos monta dans la chambre haute qui avait été construite
pour lui dans une belle cour, et d'où l'on voyait de tous côtés.
Et il se coucha, l'esprit plein de pensées. Et la sage Eurykléia
portait des flambeaux allumés et elle était fille d'Ops
Peisènôride, et Laertès l'avait achetée, dans sa première
jeunesse, et payée du prix de vingt boeufs, et il l'honorait dans
sa demeure, autant qu'une chaste épouse; mais il ne s'était point
uni à elle, pour éviter la colère de sa femme. Elle portait des
flambeaux allumés auprès de Tèlémakhos, étant celle qui l'aimait
le plus, l'ayant nourri et élevé depuis son enfance. Elle ouvrit
les portes de la chambre solidement construite. Et il s'assit sur
le lit, ôta sa molle tunique et la remit entre les mains de la
vieille femme aux sages conseils. Elle plia et arrangea la tunique
avec soin et la suspendit à un clou auprès du lit sculpté. Puis,
sortant de la chambre, elle attira la porte par un anneau d'argent
dans lequel elle poussa le verrou à l'aide d'une courroie. Et
Tèlémakhos, couvert d'une toison de brebis, médita, pendant toute
la nuit, le voyage que Athènè lui avait conseillé.
2.
Quand Eôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, le cher fils
d'Odysseus quitta son lit. Et il se vêtit, et il suspendit une
épée à ses épaules, et il attacha de belles sandales à ses pieds
brillants, et, semblable à un dieu, il se hâta de sortir de sa
chambre. Aussitôt, il ordonna aux hérauts à la voix éclatante de
convoquer les Akhaiens chevelus à l'agora. Et ils les
convoquèrent, et ceux-ci se réunirent rapidement. Et quand ils
furent réunis, Tèlémakhos se rendit à l'agora, tenant à la main
une lance d'airain. Et il n'était point seul, mais deux chiens
rapides le suivaient. Et Pallas avait répandu sur lui une grâce
divine, et les peuples l'admiraient tandis qu'il s'avançait. Et il
s'assit sur le siège de son père, que les vieillards lui cédèrent.
Et, aussitôt parmi eux, le héros Aigyptios parla le premier. Il
était courbé par la vieillesse et il savait beaucoup de choses. Et
son fils bien-aimé, le brave Antiphos, était parti, sur les nefs
creuses, avec le divin Odysseus, pour Ilios, nourrice de beaux
chevaux; mais le féroce Kyklôps l'avait tué dans sa caverne
creuse, et en avait fait son dernier repas. Il lui restait trois
autres fils, et un d'entre eux, Eurynomos, était parmi les
prétendants. Les deux autres s'occupaient assidûment des biens
paternels. Mais Aigyptios gémissait et se lamentait, n'oubliant
point Antiphos. Et il parla ainsi en pleurant, et il dit:
-- Écoutez maintenant, Ithakèsiens, ce que je vais dire. Nous
n'avons jamais réuni l'agora, et nous ne nous y sommes point assis
depuis que le divin Odysseus est parti sur ses nefs creuses. Qui
nous rassemble ici aujourd'hui? Quelle nécessité le presse? Est-ce
quelqu'un d'entre les jeunes hommes ou d'entre les vieillards? A-
t-il reçu quelque nouvelle de l'armée, et veut-il nous dire
hautement ce qu'il a entendu le premier? Ou désire-t-il parler de
choses qui intéressent tout le peuple? Il me semble plein de
justice. Que Zeus soit propice à son dessein, quel qu'il soit.
Il parla ainsi, et le cher fils d'Odysseus se réjouit de cette
louange, et il ne resta pas plus longtemps assis, dans son désir
de parler. Et il se leva au milieu de l'agora, et le sage héraut
Peisènôr lui mit le sceptre en main. Et, se tournant vers
Aigyptios, il lui dit:
-- Ô vieillard, il n'est pas loin, et, dès maintenant, tu peux le
voir, celui qui a convoqué le peuple, car une grande douleur
m'accable. Je n'ai reçu aucune nouvelle de l'armée que je puisse
vous rapporter hautement après l'avoir apprise le premier, et je
n'ai rien à dire qui intéresse tout le peuple; mais j'ai à parler
de mes propres intérêts et du double malheur tombé sur ma demeure;
car, d'une part, j'ai perdu mon père irréprochable, qui autrefois
vous commandait, et qui, pour vous aussi, était doux comme un
père; et, d'un autre côté, voici maintenant, -- et c'est un mal
pire qui détruira bientôt ma demeure et dévorera tous mes biens, -
- que des prétendants assiègent ma mère contre sa volonté. Et ce
sont les fils bien-aimés des meilleurs d'entre ceux qui siègent
ici. Et ils ne veulent point se rendre dans la demeure d'Ikarios,
père de Pènélopéia, qui dotera sa fille et la donnera à qui lui
plaira davantage. Et ils envahissent tous les jours notre demeure,
tuant mes boeufs, mes brebis et mes chèvres grasses, et ils en
font des repas magnifiques, et ils boivent mon vin noir
effrontément et dévorent tout. Il n'y a point ici un homme tel
qu'Odysseus qui puisse repousser cette ruine loin de ma demeure,
et je ne puis rien, moi qui suis inhabile et sans force guerrière.
Certes, je le ferais si j'en avais la force, car ils commettent
des actions intolérables, et ma maison périt honteusement.
Indignez-vous donc, vous-mêmes. Craignez les peuples voisins qui
habitent autour d'Ithakè, et la colère des dieux qui puniront ces
actions iniques. Je vous supplie, par Zeus Olympien, ou par Thémis
qui réunit ou qui disperse les agoras des hommes, venez à mon
aide, amis, et laissez-moi subir au moins ma douleur dans la
solitude. Si jamais mon irréprochable père Odysseus a opprimé les
Akhaiens aux belles knèmides, et si, pour venger leurs maux, vous
les excitez contre moi, consumez plutôt vous-mêmes mes biens et
mes richesses; car, alors, peut-être verrions-nous le jour de
l'expiation. Nous pourrions enfin nous entendre devant tous,
expliquant les choses jusqu'à ce qu'elles soient résolues.
Il parla ainsi, irrité, et il jeta son sceptre contre terre en
versant des larmes, et le peuple fut rempli de compassion, et tous
restaient dans le silence, et nul n'osait répondre aux paroles
irritées de Tèlémakhos. Et Antinoos seul, lui répondant, parla
ainsi:
-- Tèlémakhos, agorète orgueilleux et plein de colère, tu as parlé
en nous outrageant, et tu veux nous couvrir d'une tache honteuse.
Les prétendants Akhaiens ne t'ont rien fait. C'est plutôt ta mère,
qui, certes, médite mille ruses. Voici déjà la troisième année, et
bientôt la quatrième, qu'elle se joue du coeur des Akhaiens. Elle
les fait tous espérer, promet à chacun, envoie des messages et
médite des desseins contraires. Enfin, elle a ourdi une autre ruse
dans son esprit. Elle a tissé dans ses demeures une grande toile,
large et fine, et nous a dit:
-- Jeunes hommes, mes prétendants, puisque le divin Odysseus est
mort, cessez de hâter mes noces jusqu'à ce que j'aie achevé, pour
que mes fils ne restent pas inutiles, ce linceul du héros Laertès,
quand la Moire mauvaise de la mort inexorable l'aura saisi, afin
qu'aucune des femmes Akhaiennes ne puisse me reprocher, devant
tout le peuple, qu'un homme qui a possédé tant de biens ait été
enseveli sans linceul.
Elle parla ainsi, et notre coeur généreux fut aussitôt persuadé.
Et, alors, pendant le jour, elle tissait la grande toile, et,
pendant la nuit, ayant allumé les torches, elle la défaisait.
Ainsi, trois ans, elle cacha sa ruse et trompa les Akhaiens; mais
quand vint la quatrième année, et quand les saisons
recommencèrent, une de ses femmes, sachant bien sa ruse, nous la
dit. Et nous la trouvâmes défaisant sa belle toile. Mais, contre
sa volonté, elle fut contrainte de l'achever. Et c'est ainsi que
les prétendants te répondent, afin que tu le saches dans ton
esprit, et que tous les Akhaiens le sachent aussi. Renvoie ta mère
et ordonne-lui de se marier à celui que son père choisira et qui
lui plaira à elle-même. Si elle a abusé si longtemps les fils des
Akhaiens, c'est qu'elle songe, dans son coeur, à tous les dons que
lui a faits Athènè, à sa science des travaux habiles, à son esprit
profond, à ses ruses. Certes, nous n'avons jamais entendu dire
rien de semblable des Akhaiennes aux belles chevelures, qui
vécurent autrefois parmi les femmes anciennes, Tyrô, Alkmènè et
Mykènè aux beaux cheveux. Nulle d'entre elles n'avait des arts
égaux à ceux de Pènélopéia; mais elle n'en use pas avec droiture.
Donc, les prétendants consumeront tes troupeaux et tes richesses
tant qu'elle gardera le même esprit que les dieux mettent
maintenant dans sa poitrine. À la vérité, elle remportera une
grande gloire, mais il ne t'en restera que le regret de tes biens
dissipés; car nous ne retournerons point à nos travaux, et nous
n'irons point en quelque autre lieu, avant qu'elle ait épousé
celui des Akhaiens qu'elle choisira.
Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:
-- Antinoos, je ne puis renvoyer de ma demeure, contre son gré,
celle qui m'a enfanté et qui m'a nourri. Mon père vit encore
quelque part sur la terre, ou bien il est mort, et il me sera dur
de rendre de nombreuses richesses à Ikarios, si je renvoie ma
mère. J'ai déjà subi beaucoup de maux à cause de mon père, et les
dieux m'en enverront d'autres après que ma mère, en quittant ma
demeure, aura supplié les odieuses Érinnyes, et ce sont les hommes
qui la vengeront. Et c'est pourquoi je ne prononcerai point une
telle parole. Si votre coeur s'en indigne, sortez de ma demeure,
songez à d'autres repas, mangez vos propres biens en des festins
réciproques. Mais s'il vous semble meilleur et plus équitable de
dévorer impunément la subsistance d'un seul homme, faites! Moi,
j'invoquerai les dieux éternels. Et si jamais Zeus permet qu'un
juste retour vous châtie, vous périrez sans vengeance dans ma
demeure.
Tèlémakhos parla ainsi, et Zeus qui regarde au loin fit voler du
haut sommet d'un mont deux aigles qui s'enlevèrent au souffle du
vent, et, côte à côte, étendirent leurs ailes. Et quand ils furent
parvenus au-dessus de l'agora bruyante, secouant leurs plumes
épaisses, ils en couvrirent toutes les têtes, en signe de mort.
Et, de leurs serres, se déchirant la tête et le cou, ils
s'envolèrent sur la droite à travers les demeures et la ville des
Ithakèsiens. Et ceux-ci, stupéfaits, voyant de leurs yeux ces
aigles, cherchaient dans leur esprit ce qu'ils présageaient. Et le
vieux héros Halithersès Mastoride leur parla. Et il l'emportait
sur ses égaux en âge pour expliquer les augures et les destinées.
Et, très-sage, il parla ainsi au milieu de tous:
-- Écoutez maintenant, Ithakèsiens, ce que je vais dire. Ce signe
s'adresse plus particulièrement aux prétendants. Un grand danger
est suspendu sur eux, car Odysseus ne restera pas longtemps encore
loin de ses amis; mais voici qu'il est quelque part près d'ici et
qu'il prépare aux prétendants la Kèr et le carnage. Et il arrivera
malheur à beaucoup parmi ceux qui habitent l'illustre Ithakè.
Voyons donc, dès maintenant, comment nous éloignerons les
Prétendants, à moins qu'ils se retirent d'eux-mêmes, et ceci leur
serait plus salutaire. Je ne suis point, en effet, un divinateur
inexpérimenté, mais bien instruit; car je pense qu'elles vont
s'accomplir les choses que j'ai prédites à Odysseus quand les
Argiens partirent pour Ilios, et que le subtil Odysseus les
commandait. Je dis qu'après avoir subi une foule de maux et perdu
tous ses compagnons, il reviendrait dans sa demeure vers la
vingtième année. Et voici que ces choses s'accomplissent.
Et Eurymakhos, fils de Polybos, lui répondit:
-- Ô Vieillard, va dans ta maison faire des prédictions à tes
enfants, de peur qu'il leur arrive malheur dans l'avenir; mais ici
je suis de beaucoup meilleur divinateur que toi. De nombreux
oiseaux volent sous les rayons de Hèlios, et tous ne sont pas
propres aux augures. Certes, Odysseus est mort au loin, et plût
aux dieux que tu fusses mort comme lui! Tu ne proférerais pas tant
de prédictions vaines, et tu n'exciterais pas ainsi Tèlémakhos
déjà irrité, avec l'espoir sans doute qu'il t'offrira un présent
dans sa maison. Mais je te le dis, et ceci s'accomplira: Si, le
trompant par ta science ancienne et tes paroles, tu pousses ce
jeune homme à la colère, tu lui seras surtout funeste; car tu ne
pourras rien contre nous; et nous t'infligerons, ô vieillard, une
amende que tu déploreras dans ton coeur, la supportant avec peine;
et ta douleur sera accablante.
Moi, je conseillerai à Tèlémakhos d'ordonner que sa mère retourne
chez Ikarios, afin que les siens célèbrent ses noces et lui
fassent une dot illustre, telle qu'il convient d'en faire à une
fille bien-aimée. Je ne pense pas qu'avant cela les fils des
Akhaiens restent en repos et renoncent à l'épouser; car nous ne
craignons personne, ni, certes, Tèlémakhos, bien qu'il parle
beaucoup; et nous n'avons nul souci, ô Vieillard, de tes vaines
prédictions, et tu ne nous en seras que plus odieux. Les biens de
Tèlémakhos seront de nouveau consumés, et ce sera ainsi tant que
Pènélopéia retiendra les Akhaiens par l'espoir de ses noces. Et,
en effet, c'est à cause de sa vertu que nous attendons de jour en
jour, en nous la disputant, et que nous n'irons point chercher
ailleurs d'autres épouses.
Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:
-- Eurymakhos, et tous, tant que vous êtes, illustres prétendants,
je ne vous supplierai ni ne vous parlerai plus longtemps. Les
dieux et tous les Akhaiens savent maintenant ces choses. Mais
donnez-moi promptement une nef rapide et vingt compagnons qui
fendent avec moi les chemins de la mer. J'irai à Spartè et dans la
sablonneuse Pylos m'informer du retour de mon père depuis
longtemps absent. Ou quelqu'un d'entre les hommes m'en parlera, ou
j'entendrai la renommée de Zeus qui porte le plus loin la gloire
des hommes. Si j'entends dire que mon père est vivant et revient,
j'attendrai encore une année, bien qu'affligé. Si j'entends dire
qu'il est mort et ne doit plus reparaître, je reviendrai dans la
chère terre de la patrie, je lui élèverai un tombeau, je
célébrerai d'illustres funérailles, telles qu'il convient, et je
donnerai ma mère à un mari.
Ayant ainsi parlé, il s'assit. Et au milieu d'eux se leva Mentôr,
qui était le compagnon de l'irréprochable Odysseus. Et celui-ci,
comme il partait, lui confia toute sa maison, lui remit ses biens
en garde et voulut qu'on obéisse au vieillard. Et, au milieu
d'eux, plein de sagesse, il parla et dit:
-- Écoutez-moi maintenant, Ithakèsiens, quoi que je dise. Craignez
qu'un roi porte-sceptre ne soit plus jamais ni bienveillant, ni
doux, et qu'il ne médite plus de bonnes actions dans son esprit,
mais qu'il soit cruel désormais et veuille l'iniquité, puisque nul
ne se souvient du divin Odysseus parmi les peuples auxquels il
commandait aussi doux qu'un père. Je ne reproche point aux
prétendants orgueilleux de commettre des actions violentes dans un
esprit inique, car ils jouent leurs têtes en consumant la demeure
d'Odysseus qu'ils pensent ne plus revoir. Maintenant, c'est contre
tout le peuple que je m'irrite, contre vous qui restez assis en
foule et qui n'osez point parler, ni réprimer les prétendants peu
nombreux, bien que vous soyez une multitude.
Et l'Euènoride Leiôkritos lui répondit:
-- Mentôr, injurieux et stupide, qu'as-tu dit? Tu nous exhortes à
nous retirer! Certes, il serait difficile de chasser violemment du
festin tant de jeunes hommes. Même si l'Ithakèsien Odysseus,
survenant lui-même, songeait dans son esprit à chasser les
illustres prétendants assis au festin dans sa demeure, certes, sa
femme, bien qu'elle le désire ardemment, ne se réjouirait point
alors de le revoir, car il rencontrerait une mort honteuse, s'il
combattait contre un si grand nombre. Tu n'as donc point bien
parlé. Allons! dispersons-nous, et que chacun retourne à ses
travaux. Mentôr et Halithersès prépareront le voyage de
Tèlémakhos, puisqu'ils sont dès sa naissance ses amis paternels.
Mais je pense qu'il restera longtemps ici, écoutant des nouvelles
dans Ithakè, et qu'il n'accomplira point son dessein.
Ayant ainsi parlé, il rompit aussitôt l'agora, et ils se
dispersèrent, et chacun retourna vers sa demeure. Et les
prétendants se rendirent à la maison du divin Odysseus.
Et Tèlémakhos s'éloigna sur le rivage de la mer, et, plongeant ses
mains dans la blanche mer, il supplia Athènè:
-- Entends-moi, déesse qui es venue hier dans ma demeure, et qui
m'as ordonné d'aller sur une nef, à travers la mer sombre,
m'informer de mon père depuis longtemps absent. Et voici que les
Akhaiens m'en empêchent, et surtout les orgueilleux prétendants.
Il parla ainsi en priant, et Athènè parut auprès de lui, semblable
à Mentôr par l'aspect et par la voix, et elle lui dit ces paroles
ailées:
-- Tèlemakhos, tu ne seras ni un lâche, ni un insensé, si
l'excellent esprit de ton père est en toi, tel qu'il le possédait
pour parler et pour agir, et ton voyage ne sera ni inutile, ni
imparfait. Si tu n'étais le fils d'Odysseus et de Pènélopéia, je
n'espérerais pas que tu pusses accomplir ce que tu entreprends,
car peu de fils sont semblables à leur père. La plupart sont
moindres, peu son meilleurs que leurs parents. Mais tu ne seras ni
un lâche, ni un insensé, puisque l'intelligence d'Odysseus est
restée en toi, et tu dois espérer accomplir ton dessein. C'est
pourquoi oublie les projets et les résolutions des prétendants
insensés, car ils ne sont ni prudents, ni équitables, et ils ne
songent point à la mort et à la kèr noire qui vont les faire périr
tous en un seul jour. Ne tarde donc pas plus longtemps à faire ce
que tu as résolu. Moi qui suis le compagnon de ton père, je te
préparerai une nef rapide et je t'accompagnerai.
Mais retourne à ta demeure te mêler aux prétendants. Apprête nos
vivres; enferme le vin dans les amphores, et, dans les outres
épaisses, la farine, moelle des hommes. Moi, je te réunirai des
compagnons volontaires parmi le peuple. Il y a beaucoup de nefs,
neuves et vieilles, dans Ithakè entourée des flots. Je choisirai
la meilleure de toutes, et nous la conduirons, bien armée, sur la
mer vaste.
Ainsi parla Athènè, fille de Zeus; et Tèlémakhos ne tarda pas plus
longtemps, dès qu'il eut entendu la voix de la Déesse. Et, le
coeur triste, il se hâta de retourner dans sa demeure. Et il
trouva les prétendants orgueilleux dépouillant les chèvres et
faisant rôtir les porcs gras dans la cour. Et Antinoos, en riant,
vint au-devant de Tèlémakhos; et, lui prenant la main, il lui
parla ainsi:
-- Tèlémakhos, agorète orgueilleux et plein de colère, qu'il n'y
ait plus dans ton coeur ni soucis, ni mauvais desseins. Mange et
bois en paix comme auparavant. Les Akhaiens agiront pour toi. Ils
choisiront une nef et des rameurs, afin que tu ailles promptement
à la divine Pylos t'informer de ton illustre père.
Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:
-- Antinoos, il ne m'est plus permis de m'asseoir au festin et de
me réjouir en paix avec vous, orgueilleux! N'est-ce pas assez,
prétendants, que vous ayez déjà dévoré mes meilleures richesses,
tandis que j'étais enfant? Maintenant, je suis plus grand, et j'ai
écouté les conseils des autres hommes, et la colère a grandi dans
mon coeur. Je tenterai donc de vous apporter la kèr fatale, soit
en allant à Pylos, soit ici, par le peuple. Certes, je partirai,
et mon voyage ne sera point inutile. J'irai sur une nef louée,
puisque je n'ai moi-même ni nef, ni rameurs, et qu'il vous a plu
de m'en réduire là.
Ayant parlé, il arracha vivement sa main de la main d'Antinoos. Et
les Prétendants préparaient le repas dans la maison. Et ces jeunes
hommes orgueilleux poursuivaient Tèlémakhos de paroles
outrageantes et railleuses:
-- Certes, voici que Tèlémakhos médite notre destruction, soit
qu'il ramène des alliés de la sablonneuse Pylos, soit qu'il en
ramène de Spartè. Il le désire du moins avec ardeur. Peut-être
aussi veut-il aller dans la fertile terre d'Ephyrè, afin d'en
rapporter des poisons mortels qu'il jettera dans nos kratères pour
nous tuer tous.
Et un autre de ces jeunes hommes orgueilleux disait:
-- Qui sait si, une fois parti sur sa nef creuse, il ne périra pas
loin des siens, ayant erré comme Odysseus? Il nous donnerait ainsi
un plus grand travail. Nous aurions à partager ses biens, et nous
donnerions cette demeure à sa mère et à celui qu'elle épouserait.
Ils parlaient ainsi. Et Tèlémakhos monta dans la haute chambre de
son père, où étaient amoncelés l'or et l'airain, et les vêtements
dans les coffres, et l'huile abondante et parfumée. Et là aussi
étaient des muids de vieux vin doux. Et ils étaient rangés contre
le mur, enfermant la boisson pure et divine réservée à Odysseus
quand il reviendrait dans sa patrie, après avoir subi beaucoup de
maux. Et les portes étaient bien fermées au double verrou, et une
femme les surveillait nuit et jour avec une active vigilance; et
c'était Eurykléia, fille d'Ops Peisènôride. Et Tèlémakhos, l'ayant
appelée dans la chambre, lui dit:
-- Nourrice, puise dans les amphores le plus doux de ces vins
parfumés que tu conserves dans l'attente d'un homme très-
malheureux, du divin Odysseus, s'il revient jamais, ayant évité la
kèr et la mort. Emplis douze vases et ferme-les de leurs
couvercles. Verse de la farine dans des outres bien cousues, et
qu'il y en ait vingt mesures. Que tu le saches seule, et réunis
toutes ces provisions, je les prendrai à la nuit, quand ma mère
sera retirée dans sa chambre, désirant son lit. Je vais à Spartè
et à la sablonneuse Pylos pour m'informer du retour de mon père
bien-aimé.
Il parla ainsi, et sa chère nourrice Eurykléia gémit, et, se
lamentant, elle dit ces paroles ailées:
-- Pourquoi, cher enfant, as-tu cette pensée? Tu veux aller à
travers tant de pays, ô fils unique et bien-aimé? Mais le divin
Odysseus est mort, loin de la terre de la patrie, chez un peuple
inconnu. Et les prétendants te tendront aussitôt des pièges, et tu
périras par ruse, et ils partageront tes biens. Reste donc ici
auprès des tiens! Il ne faut pas que tu subisses des maux et que
tu erres sur la mer indomptée.
Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:
-- Rassure-toi, nourrice; ce dessein n'est point sans l'avis d'un
dieu. Mais jure que tu ne diras rien à ma chère mère avant onze ou
douze jours, à moins qu'elle me demande ou qu'elle sache que je
suis parti, de peur qu'en pleurant elle blesse son beau corps.
Il parla ainsi, et la vieille femme jura le grand serment des
dieux. Et, après avoir juré et accompli les formes du serment,
elle puisa aussitôt le vin dans les amphores et versa la farine
dans les outres bien cousues.
Et Tèlémakhos, entrant dans sa demeure, se mêla aux Prétendants.
Alors la déesse Athènè aux yeux clairs songea à d'autres soins.
Et, semblable à Tèlémakhos, elle marcha par la ville, parlant aux
hommes qu'elle avait choisis et leur ordonnant de se réunir à la
nuit sur une nef rapide. Elle avait demandé cette nef rapide à
Noèmôn, le cher fils de Phronios, et celui-ci la lui avait confiée
très-volontiers. Et Hèlios tomba, et tous les chemins se
couvrirent d'ombre. Alors Athènè lança à la mer la nef rapide et y
déposa les agrès ordinaires aux nefs bien pontées. Puis, elle la
plaça à l'extrémité du port. Et, autour de la nef, se réunirent
tous les excellents compagnons, et la déesse exhortait chacun
d'eux.
Alors la déesse Athènè aux yeux clairs songea à d'autres soins. Se
hâtant d'aller à la demeure du divin Odysseus, elle y répandit le
doux sommeil sur les Prétendants. Elle les troubla tandis qu'ils
buvaient, et fit tomber les coupes de leurs mains. Et ils
s'empressaient de retourner par la ville pour se coucher, et, à
peine étaient-ils couchés, le sommeil ferma leurs paupières. Et la
Déesse Athènè aux yeux clairs, ayant appelé Tèlémakhos hors de la
maison, lui parla ainsi, ayant pris l'aspect et la voix de Mentôr:
-- Tèlémakhos, déjà tes compagnons aux belles knèmides sont assis,
l'aviron aux mains, prêts à servir ton ardeur. Allons, et ne
tardons pas plus longtemps à faire route.
Ayant ainsi parlé, Pallas Athènè le précéda aussitôt, et il suivit
en hâte les pas de la déesse; et, parvenus à la mer et à la nef,
ils trouvèrent leurs compagnons chevelus sur le rivage. Et le
divin Tèlémakhos leur dit:
-- Venez, amis. Emportons les provisions qui sont préparées dans
ma demeure. Ma mère et ses femmes ignorent tout. Ma nourrice seule
est instruite.
Ayant ainsi parlé, il les précéda et ils le suivirent. Et ils
transportèrent les provisions dans la nef bien pontée, ainsi que
le leur avait ordonné le cher fils d'Odysseus. Et Tèlémakhos monta
dans la nef, conduit par Athènè qui s'assit à la poupe. Et auprès
d'elle s'assit Tèlémakhos. Et ses compagnons détachèrent le câble
et se rangèrent sur les bancs de rameurs. Et Athènè aux yeux
clairs fit souffler un vent favorable, Zéphyros, qui les poussait
en résonnant sur la mer sombre. Puis, Tèlémakhos ordonna à ses
compagnons de dresser le mât, et ils lui obéirent. Et ils
dressèrent le mât de sapin sur sa base creuse et ils le fixèrent
avec des câbles. Puis, ils déployèrent les voiles blanches
retenues par des courroies, et le vent les gonfla par le milieu.
Et le flot pourpré résonnait le long de la carène de la nef qui
marchait et courait sur la mer, faisant sa route. Puis, ayant lié
la mâture sur la nef rapide et noire, ils se levèrent debout, avec
des kratères pleins de vin, faisant des libations aux Dieux
éternels et surtout à la fille aux yeux clairs de Zeus. Et, toute
la nuit, jusqu'au jour, la Déesse fit route avec eux.
3.
Hèlios, quittant son beau lac, monta dans l'Ouranos d'airain, afin
de porter la lumière aux immortels et aux hommes mortels sur la
terre féconde. Et ils arrivèrent à Pylos, la citadelle bien bâtie
de Nèleus. Et les Pyliens, sur le rivage de la mer, faisaient des
sacrifices de taureaux entièrement noirs à Poseidaôn aux cheveux
bleus. Et il y avait neuf rangs de sièges, et sur chaque rang cinq
cents hommes étaient assis, et devant chaque rang il y avait neuf
taureaux égorgés. Et ils goûtaient les entrailles et ils brûlaient
les cuisses pour le dieu, quand ceux d'Ithakè entrèrent dans le
port, serrèrent les voiles de la nef égale, et, l'ayant amarrée,
en sortirent. Et Tèlémakhos sortit aussi de la nef, conduit par
Athènè. Et, lui parlant la première, la déesse Athènè aux yeux
clairs lui dit:
-- Tèlémakhos, il ne te convient plus d'être timide, maintenant
que tu as traversé la mer pour l'amour de ton père, afin de
t'informer quelle terre le renferme, et quelle a été sa destinée.
Allons! va droit au dompteur de chevaux Nestôr, et voyons quelle
pensée il cache dans sa poitrine. Supplie-le de te dire la vérité.
Il ne mentira pas, car il est plein de sagesse.
Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:
-- Mentôr, comment l'aborder et comment le saluer? Je n'ai point
l'expérience des sages discours, et un jeune homme a quelque honte
d'interroger un vieillard.
Et Athènè, la déesse aux yeux clairs, lui répondit:
-- Tèlémakhos, tu y songeras dans ton esprit, ou un dieu te
l'inspirera, car je ne pense pas que tu sois né et que tu aies été
élevé sans la bienveillance des dieux.
Ayant ainsi parlé, Pallas Athènè le précéda rapidement et il
suivit aussitôt la déesse. Et ils parvinrent à l'assemblée où
siégeaient les hommes Pyliens. Là était assis Nestôr avec ses
fils, et, tout autour, leurs compagnons préparaient le repas,
faisaient rôtir les viandes et les embrochaient. Et dès qu'ils
eurent vu les étrangers, ils vinrent tous à eux, les accueillant
du geste, et ils les firent asseoir. Et le Nestôride Peisistratos,
s'approchant le premier, les prit l'un et l'autre par la main et
leur fit place au repas, sur des peaux moelleuses qui couvraient
le sable marin, auprès de son frère Thrasymèdès et de son père.
Puis, il leur offrit des portions d'entrailles, versa du vin dans
une coupe d'or, et, la présentant à Pallas Athènè, fille de Zeus
tempétueux, il lui dit:
-- Maintenant, ô mon hôte, supplie le roi Poseidaôn. Ce festin
auquel vous venez tous deux prendre part est à lui. Après avoir
fait des libations et imploré le dieu, comme il convient, donne
cette coupe de vin doux à ton compagnon, afin qu'il fasse à son
tour des libations. Je pense qu'il supplie aussi les immortels.
Tous les hommes ont besoin des dieux. Mais il est plus jeune que
toi et semble être de mon âge, c'est pourquoi je te donne d'abord
cette coupe d'or.
Ayant ainsi parlé, il lui mit aux mains la coupe de vin doux, et
Athènè se réjouit de la sagesse et de l'équité du jeune homme,
parce qu'il lui avait offert d'abord la coupe d'or. Et aussitôt
elle supplia le roi Poseidaôn:
-- Entends-moi, Poseidaôn qui contient la terre! Ne nous refuse
pas, à nous qui t'en supplions, d'accomplir notre dessein.
Glorifie d'abord Nestôr et ses fils, et sois aussi favorable à
tous les Pyliens en récompense de cette illustre hécatombe. Fais,
enfin, que Tèlémakhos et moi nous retournions, ayant accompli
l'oeuvre pour laquelle nous sommes venus sur une nef noire et
rapide.
Elle pria ainsi, exauçant elle-même ses voeux. Et elle donna la
belle coupe ronde à Tèlémakhos, et le cher fils d'Odysseus supplia
aussi le dieu. Et dès que les Pyliens eurent rôti les chairs
supérieures, ils les retirèrent du feu, et, les distribuant par
portions, ils célébrèrent le festin splendide. Et dès qu'ils
eurent assouvi le besoin de boire et de manger, le cavalier
Gérennien Nestôr leur parla ainsi:
-- Maintenant, nous pouvons demander qui sont nos hôtes,
puisqu'ils sont rassasiés de nourriture.
Ô nos hôtes, qui êtes-vous? Naviguez-vous pour quelque trafic, ou
bien, à l'aventure, comme des pirates qui, jouant leur vie,
portent le malheur aux étrangers?
Et le prudent Tèlémakhos lui répondit avec assurance, car Athènè
avait mis la fermeté dans son coeur, afin qu'il s'informât de son
père absent et qu'une grande gloire lui fût acquise par là parmi
les hommes:
-- Ô Nestôr Nèlèiade, grande gloire des Akhaiens, tu demandes d'où
nous sommes, et je puis te le dire. Nous venons d'Ithakè, sous le
Nèios, pour un intérêt privé, et non public, que je t'apprendrai.
Je cherche à entendre parler de l'immense gloire de mon père, le
divin et patient Odysseus qui, autrefois, dit-on, combattant avec
toi, a renversé la ville des Troiens. Nous avons su dans quel lieu
chacun de ceux qui combattaient contre les Troiens a subi la mort
cruelle; mais le Kroniôn, au seul Odysseus, a fait une mort
ignorée; et aucun ne peut dire où il a péri, s'il a été dompté sur
la terre ferme par des hommes ennemis, ou dans la mer, sous les
écumes d'Amphitrite. C'est pour lui que je viens, à tes genoux, te
demander de me dire, si tu le veux, quelle a été sa mort cruelle,
soit que tu l'aies vue de tes yeux, soit que tu l'aies apprise de
quelque voyageur; car sa mère l'a enfanté pour être très
malheureux. Ne me flatte point d'espérances vaines, par
compassion; mais parle-moi ouvertement, je t'en supplie, si jamais
mon père, l'excellent Odysseus, soit par ses paroles, soit par ses
actions, a tenu les promesses qu'il t'avait faites, chez le peuple
des Troiens, où vous, Akhaiens, avez subi tant de maux. Souviens-
t'en maintenant, et dis-moi la vérité.
Et le cavalier Gérennien Nestôr lui répondit:
-- Ô ami, tu me fais souvenir des maux que nous, fils indomptables
des Akhaiens, nous avons subis chez le peuple Troien, soit en
poursuivant notre proie, sur nos nefs, à travers la mer sombre, et
conduits par Akhilleus, soit en combattant autour de la grande
ville du roi Priamos, là où tant de guerriers excellents ont été
tués. C'est là que gisent le brave Aias, et Akhilleus, et
Patroklos semblable aux dieux par la sagesse, et mon fils bien-
aimé Antilokhos, robuste et irréprochable, habile à la course et
courageux combattant. Et nous avons subi bien d'autres maux, et
nul, parmi les hommes mortels, ne pourrait les raconter tous. Et
tu pourrais rester ici et m'interroger pendant cinq ou six ans,
que tu retournerais, plein de tristesse, dans la terre de la
patrie, avant de connaître tous les maux subis par les divins
Akhaiens. Et, pendant neuf ans, nous avons assiégé Troiè par mille
ruses, et le Kroniôn ne nous donna la victoire qu'avec peine. Là,
nul n'égala jamais le divin Odysseus par la sagesse, car ton père
l'emportait sur tous par ses ruses sans nombre, si vraiment tu es
son fils.
Mais l'admiration me saisit en te regardant. Tes paroles sont
semblables aux siennes, et on ne te croirait pas si jeune, tant tu
sais parler comme lui. Là-bas, jamais le divin Odysseus et moi,
dans l'agora ou dans le conseil, nous n'avons parlé différemment;
et nous donnions aux Akhaiens les meilleurs avis, ayant le même
esprit et la même sagesse.
Enfin, après avoir renversé la haute citadelle de Priamos, nous
partîmes sur nos nefs, et un dieu dispersa les Akhaiens. Déjà
Zeus, sans doute, préparait, dans son esprit, un triste retour aux
Akhaiens; car tous n'étaient point prudents et justes, et une
destinée terrible était réservée à beaucoup d'entre eux, à cause
de la colère d'Athènè aux yeux clairs qui a un père effrayant, et
qui jeta la discorde entre les deux Atréides. Et ceux-ci avaient
convoqué tous les Akhaiens à l'agora, sans raison et contre
l'usage, au coucher de Hèlios, et les fils des Akhaiens y vinrent,
alourdis par le vin, et les Atréides leur expliquèrent pourquoi
ils avaient convoqué le peuple. Alors Ménélaos leur ordonna de
songer au retour sur le vaste dos de la mer; mais cela ne plut
point à Agamemnôn, qui voulait retenir le peuple et sacrifier de
saintes hécatombes, afin d'apaiser la violente colère d'Athènè. Et
l'insensé ne savait pas qu'il ne pourrait l'apaiser, car l'esprit
des Dieux éternels ne change point aussi vite. Et tandis que les
Atréides, debout, se disputaient avec d'âpres paroles, tous les
Akhaiens aux belles knèmides se levèrent, dans une grande clameur,
pleins de résolutions contraires.
Et nous dormîmes pendant la nuit, méditant un dessein fatal, car
Zeus préparait notre plus grand malheur. Et, au matin, traînant
nos nefs à la mer divine, nous y déposâmes notre butin et les
femmes aux ceintures dénouées. Et la moitié de l'armée resta
auprès du Roi Atréide Agamemnôn; et nous, partant sur nos nefs,
nous naviguions. Un dieu apaisa la mer où vivent les monstres, et,
parvenus promptement à Ténédos, nous fîmes des sacrifices aux
dieux, désirant revoir nos demeures. Mais Zeus irrité, nous
refusant un prompt retour, excita de nouveau une fatale
dissension. Et quelques-uns, remontant sur leurs nefs à double
rang d'avirons, et parmi eux était le roi Odysseus plein de
prudence, retournèrent vers l'Atréide Agamemnôn, afin de lui
complaire.
Pour moi, ayant réuni les nefs qui me suivaient, je pris la fuite,
car je savais quels malheurs préparait le dieu. Et le brave fils
de Tydeus, excitant ses compagnons, prit aussi la fuite; et le
blond Ménélaos nous rejoignit plus tard à Lesbos, où nous
délibérions sur la route à suivre. Irions-nous par le nord de
l'âpre Khios, ou vers l'île Psyriè, en la laissant à notre gauche,
ou par le sud de Khios, vers Mimas battue des vents? Ayant supplié
Zeus de nous montrer un signe, il nous le montra et nous ordonna
de traverser le milieu de la mer d'Euboia, afin d'éviter notre
perte. Et un vent sonore commença de souffler; et nos nefs, ayant
parcouru rapidement les chemins poissonneux, arrivèrent dans la
nuit à Géraistos; et là, après avoir traversé la grande mer, nous
brûlâmes pour Poseidaôn de nombreuses cuisses de taureaux.
Le quatrième jour, les nefs égales et les compagnons du dompteur
de chevaux Tydéide Diomèdès s'arrêtèrent dans Argos, mais je
continuai ma route vers Pylos, et le vent ne cessa pas depuis
qu'un dieu lui avait permis de souffler. C'est ainsi que je suis
arrivé, cher fils, ne sachant point quels sont ceux d'entre les
Akhaiens qui se sont sauvés ou qui ont péri. Mais ce que j'ai
appris, tranquille dans mes demeures, il est juste que tu en sois
instruit, et je ne te le cacherai point. On dit que l'illustre
fils du magnanime Akhilleus a ramené en sûreté les Myrmidones
habiles à manier la lance. Philoktètès, l'illustre fils de Paian,
a aussi ramené les siens, et Idoméneus a reconduit dans la Krètè
ceux de ses compagnons qui ont échappé à la guerre, et la mer ne
lui en a ravi aucun. Tu as entendu parler de l'Atréide, bien
qu'habitant au loin; et tu sais comment il revint, et comment
Aigisthos lui infligea une mort lamentable. Mais le meurtrier est
mort misérablement, tant il est bon qu'un homme laisse un fils qui
le venge. Et Orestès a tiré vengeance d'Aigisthos qui avait tué
son illustre père. Et toi, ami, que je vois si beau et si grand,
sois brave, afin qu'on parle bien de toi parmi les hommes futurs.
Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:
-- Ô Nestôr Nèlèiade, grande gloire des Akhaiens, certes, Orestès
a tiré une juste vengeance, et tous les Akhaiens l'en glorifient,
et les hommes futurs l'en glorifieront. Plût aux dieux que j'eusse
la force de faire expier aux prétendants les maux qu'ils me font
et l'opprobre dont ils me couvrent. Mais les dieux ne nous ont
point destinés à être honorés, mon père et moi, et, maintenant, il
me faut tout subir avec patience.
Et le cavalier Gérennien Nestôr lui répondit:
-- Ô ami, ce que tu me dis m'a été rapporté, que de nombreux
prétendants, à cause de ta mère, t'opprimaient dans ta demeure.
Mais, dis-moi, souffres-tu ces maux sans résistance, ou bien les
peuples, obéissant à l'oracle d'un dieu, t'ont-ils pris en haine!
Qui sait si Odysseus ne châtiera pas un jour leur iniquité
violente, seul, ou aidé de tous les Akhaiens? Qu'Athènè aux yeux
clairs puisse t'aimer autant qu'elle aimait le glorieux Odysseus,
chez le peuple des Troiens, où, nous, Akhaiens, nous avons subi
tant de maux! Non, je n'ai jamais vu les Dieux aimer aussi
manifestement un homme que Pallas Athènè aimait Odysseus. Si elle
voulait t'aimer ainsi et te protéger, chacun des prétendants
oublierait bientôt ses désirs de noces!
Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:
-- Ô vieillard, je ne pense pas que ceci arrive jamais. Les
grandes choses que tu prévois me troublent et me jettent dans la
stupeur. Elles tromperaient mes espérances, même si les dieux le
voulaient.
Alors, Athènè, la déesse aux yeux clairs, lui répondit:
-- Tèlémakhos, quelle parole s'est échappée d'entre tes dents! Un
dieu peut aisément sauver un homme, même de loin. J'aimerais
mieux, après avoir subi de nombreuses douleurs, revoir le jour du
retour et revenir dans ma demeure, plutôt que de périr à mon
arrivée, comme Agamemnôn par la perfidie d'Aigisthos et de
Klytaimnestrè. Cependant, les dieux eux-mêmes ne peuvent éloigner
de l'homme qu'ils aiment la mort commune à tous, quand la Moire
fatale de la rude mort doit les saisir.
Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:
-- Mentôr, n'en parlons pas plus longtemps, malgré notre
tristesse. Odysseus ne reviendra jamais, et déjà les dieux
immortels lui ont infligé la mort et la noire kèr. Maintenant, je
veux interroger Nestôr, car il l'emporte sur tous par
l'intelligence et par la justice. Ô Nestôr Nèlèiade, dis-moi la
vérité; comment a péri l'Atréide Agamemnôn qui commandait au loin?
Quelle mort lui préparait le perfide Aigisthos? Certes, il a tué
un homme qui lui était bien supérieur. Où était Ménélaos? Non dans
l'Argos Akhaïque, sans doute; et il errait au loin parmi les
hommes, et Aigisthos, en son absence, a commis le meurtre.
Et le cavalier Gérennien Nestôr lui répondit:
-- Certes, mon enfant, je te dirai la vérité sur ces choses, et tu
les sauras, telles qu'elles sont arrivées. Si le blond Ménélaos
Atréide, à son retour de Troiè, avait trouvé, dans ses demeures,
Aigisthos vivant, sans doute celui-ci eût péri, et n'eût point été
enseveli, et les chiens et les oiseaux carnassiers l'eussent
mangé, gisant dans la plaine, loin d'Argos; et aucune Akhaienne ne
l'eût pleuré, car il avait commis un grand crime. En effet, tandis
que nous subissions devant Ilios des combats sans nombre, lui,
tranquille en une retraite, dans Argos nourrice de chevaux,
séduisait par ses paroles l'épouse Agamemnonienne. Et certes, la
divine Klytaimnestrè repoussa d'abord cette action indigne, car
elle obéissait à ses bonnes pensées; et auprès d'elle était un
Aoide à qui l'Atréide, en partant pour Troiè, avait confié la
garde de l'Épouse.
Mais quand la moire des dieux eut décidé que l'Aoide mourrait, on
jeta celui-ci dans une île déserte et on l'y abandonna pour être
déchiré par les oiseaux carnassiers. Alors, ayant tous deux les
mêmes désirs, Aigisthos conduisit Klytaimnestrè dans sa demeure.
Et il brûla de nombreuses cuisses sur les autels des dieux, et il
y suspendit de nombreux ornements et des vêtements d'or, parce
qu'il avait accompli le grand dessein qu'il n'eût jamais osé
espérer dans son âme. Et nous naviguions loin de Troiè, l'Atréide
et moi, ayant l'un pour l'autre la même amitié. Mais, comme nous
arrivions à Sounios, sacré promontoire des Athènaiens, Phoibos
Apollôn tua soudainement de ses douces flèches le pilote de
Ménélaos, Phrontis Onètoride, au moment où il tenait le gouvernail
de la nef qui marchait. Et c'était le plus habile de tous les
hommes à gouverner une nef, aussi souvent que soufflaient les
tempêtes. Et Ménélaos, bien que pressé de continuer sa course,
s'arrêta en ce lieu pour ensevelir son compagnon et célébrer ses
funérailles.
Puis, reprenant son chemin à travers la mer sombre, sur ses nefs
creuses, il atteignit le promontoire Maléien. Alors Zeus à la
grande voix, s'opposant à sa marche, répandit le souffle des vents
sonores qui soulevèrent les grands flots pareils à des montagnes.
Et les nefs se séparèrent, et une partie fut poussée en Krètè, où
habitent les Kydônes, sur les rives du Iardanos. Mais il y a, sur
les côtes de Gortyna, une roche escarpée et plate qui sort de la
mer sombre. Là, le Notos pousse les grands flots vers Phaistos, à
la gauche du promontoire; et cette roche, très petite, rompt les
grands flots. C'est là qu'ils vinrent, et les hommes évitèrent à
peine la mort; et les flots fracassèrent les nefs contre les
rochers, et le vent et la mer poussèrent cinq nefs aux proues
bleues vers le fleuve Aigyptos.
Et Ménélaos, amassant beaucoup de richesses et d'or, errait parmi
les hommes qui parlent une langue étrangère. Pendant ce temps,
Aigisthos accomplissait dans ses demeures son lamentable dessein,
en tuant l'Atréide et en soumettant son peuple. Et il commanda
sept années dans la riche Mykènè. Et, dans la huitième année, le
divin Orestès revint d'Athéna, et il tua le meurtrier de son père,
le perfide Aigisthos, qui avait tué son illustre père.
Et, quand il l'eut tué, il offrit aux Argiens le repas funéraire
de sa malheureuse mère et du lâche Aigisthos. Et ce jour-là,
arriva le brave Ménélaos, apportant autant de richesses que sa nef
en pouvait contenir. Mais toi, ami, ne reste pas plus longtemps
éloigné de ta maison, ayant ainsi laissé dans tes demeures tant
d'hommes orgueilleux, de peur qu'ils consument tes biens et se
partagent tes richesses, car tu aurais fait un voyage inutile. Je
t'exhorte cependant à te rendre auprès de Ménélaos. Il est
récemment arrivé de pays étrangers, d'où il n'espérait jamais
revenir; et les tempêtes l'ont poussé à travers la grande mer que
les oiseaux ne pourraient traverser dans l'espace d'une année,
tant elle est vaste et horrible. Va maintenant avec ta nef et tes
compagnons; ou, si tu veux aller par terre, je te donnerai un char
et des chevaux, et mes fils te conduiront dans la divine
Lakédaimôn où est le blond Ménélaos, afin que tu le pries de te
dire la vérité. Et il ne te dira pas de mensonges, car il est
très-sage.
Il parla ainsi, et Hèlios descendit, et les ténèbres arrivèrent.
Et la déesse Athènè aux yeux clairs lui dit:
-- Vieillard, tu as parlé convenablement. Mais tranchez les
langues des victimes, et mêlez le vin, afin que nous fassions des
libations à Poseidaôn et aux autres immortels. Puis, nous
songerons à notre lit, car voici l'heure. Déjà la lumière est sous
l'horizon, et il ne convient pas de rester plus longtemps au
festin des dieux; mais il faut nous retirer.
La fille de Zeus parla ainsi, et tous obéirent à ses paroles. Et
les hérauts leur versèrent de l'eau sur les mains, et les jeunes
hommes couronnèrent les kratères de vin et les distribuèrent entre
tous à pleines coupes. Et ils jetèrent les langues dans le feu. Et
ils firent, debout, des libations; et, après avoir fait des
libations et bu autant que leur coeur le désirait, alors, Athènè
et Tèlémakhos voulurent tous deux retourner à leur nef creuse.
Mais, aussitôt, Nestôr les retint et leur dit:
-- Que Zeus et tous les autres dieux immortels me préservent de
vous laisser retourner vers votre nef rapide, en me quittant,
comme si j'étais un homme pauvre qui n'a dans sa maison ni
vêtements ni tapis, afin que ses hôtes y puissent dormir
mollement! Certes, je possède beaucoup de vêtements et de beaux
tapis. Et jamais le cher fils du héros Odysseus ne passera la nuit
dans sa nef tant que je vivrai, et tant que mes enfants habiteront
ma maison royale et y recevront les étrangers qui viennent dans ma
demeure.
Et la déesse Athènè aux yeux clairs lui répondit:
-- Tu as bien parlé, cher vieillard. Il convient que tu persuades
Tèlémakhos, afin que tout soit pour le mieux. Il te suivra donc
pour dormir dans ta demeure, et je retournerai vers notre nef
noire pour donner des ordres à nos compagnons, car je me glorifie
d'être le plus âgé d'entre eux. Ce sont des jeunes hommes, du même
âge que le magnanime Tèlémakhos, et ils l'ont suivi par amitié. Je
dormirai dans la nef noire et creuse, et, dès le matin, j'irai
vers les magnanimes Kaukônes, pour une somme qui m'est due et qui
n'est pas médiocre. Quand Tèlémakhos sera dans ta demeure, envoie-
le sur le char, avec ton fils, et donne-lui tes chevaux les plus
rapides et les plus vigoureux.
Ayant ainsi parlé, Athènè aux yeux clairs disparut semblable à un
aigle, et la stupeur saisit tous ceux qui la virent. Et le
vieillard, l'ayant vue de ses yeux, fut plein d'admiration, et il
prit la main de Tèlémakhos et il lui dit ces paroles:
-- Ô ami, tu ne seras ni faible ni lâche, puisque les dieux eux-
mêmes te conduisent, bien que tu sois si jeune. C'est là un des
habitants des demeures Olympiennes, la fille de Zeus, la
dévastatrice Tritogénéia, qui honorait ton père excellent entre
tous les Argiens. C'est pourquoi, ô reine, sois-moi favorable!
Donne-nous une grande gloire, à moi, à mes fils et à ma vénérable
épouse, et je te sacrifierai une génisse d'un an, au front large,
indomptée, et que nul autre n'a soumise au joug; et je te la
sacrifierai après avoir répandu de l'or sur ses cornes.
Il parla ainsi, et Pallas-Athènè l'entendit.
Et le cavalier Gérennien Nestôr, en tête de ses fils et de ses
gendres, retourna vers sa belle demeure. Et quand ils furent
arrivés à l'illustre demeure du roi, ils s'assirent en ordre sur
des gradins et sur des thrônes. Et le vieillard mêla pour eux un
kratère de vin doux, âgé de onze ans, dont une servante ôta le
couvercle. Et le vieillard, ayant mêlé le vin dans le kratère,
supplia Athènè, faisant des libations à la fille de Zeus
tempétueux. Et chacun d'eux, ayant fait des libations et bu autant
que son coeur le désirait, retourna dans sa demeure pour y dormir.
Et le cavalier Gérennien Nestôr fit coucher Tèlémakhos, le cher
fils du divin Odysseus, en un lit sculpté, sous le portique
sonore, auprès du brave Peisistratos, le plus jeune des fils de la
maison royale. Et lui-même s'endormit au fond de sa haute demeure,
là où l'épouse lui avait préparé un lit.
Et quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, le cavalier
Gérennien Nestôr se leva de son lit. Puis, étant sorti, il s'assit
sur les pierres polies, blanches et brillantes comme de l'huile,
qui étaient devant les hautes portes, et sur lesquelles s'asseyait
autrefois Nèleus semblable aux dieux par la sagesse. Mais celui-
ci, dompté par la Kèr, était descendu chez Aidés. Et, maintenant,
le Gérennien Nestôr, rempart des Akhaiens, s'asseyait à sa place,
tenant le sceptre. Et ses fils, sortant des chambres nuptiales, se
réunirent autour de lui: Ekhéphrôn, et Stratios, et Perseus, et
Arètos, et le divin Thrasymèdès. Et le héros Peisistratos vint le
sixième. Et ils firent approcher Tèlémakhos semblable à un dieu,
et le cavalier Gérennien Nestôr commença de leur parler:
-- Mes chers enfants, satisfaites promptement mon désir, afin que
je me rende favorable, avant tous les dieux, Athènè qui s'est
montrée ouvertement à moi au festin sacré de Poseidaôn. Que l'un
de vous aille dans la campagne chercher une génisse que le bouvier
amènera, et qu'il revienne à la hâte. Un autre se rendra à la nef
noire du magnanime Tèlémakhos, et il amènera tous ses compagnons,
et il n'en laissera que deux. Un autre ordonnera au fondeur d'or
Laerkeus de venir répandre de l'or sur les cornes de la génisse;
et les autres resteront auprès de moi. Ordonnez aux servantes de
préparer un festin sacré dans la demeure, et d'apporter des
sièges, du bois et de l'eau pure.
Il parla ainsi, et tous lui obéirent. La génisse vint de la
campagne, et les compagnons du magnanime Tèlémakhos vinrent de la
nef égale et rapide. Et l'ouvrier vint, portant dans ses mains les
instruments de son art, l'enclume, le maillet et la tenaille, avec
lesquels il travaillait l'or. Et Athènè vint aussi, pour jouir du
sacrifice. Et le vieux cavalier Nestôr donna de l'or, et l'ouvrier
le répandit et le fixa sur les cornes de la génisse, afin que la
déesse se réjouît en voyant cet ornement. Stratios et le divin
Ekhéphrôn amenèrent la génisse par les cornes, et Arètos apporta,
de la chambre nuptiale, dans un bassin fleuri, de l'eau pour leurs
mains, et une servante apporta les orges dans une corbeille. Et le
brave Thrasymèdès se tenait prêt à tuer la génisse, avec une hache
tranchante à la main, et Perseus tenait un vase pour recevoir le
sang. Alors, le vieux cavalier Nestôr répandit l'eau et les orges,
et supplia Athènè, en jetant d'abord dans le feu quelques poils
arrachés de la tête.
Et, après qu'ils eurent prié et répandu les orges, aussitôt, le
noble Thrasymèdès, fils de Nestôr, frappa, et il trancha d'un coup
de hache les muscles du cou; et les forces de la génisse furent
rompues. Et les filles, les belles-filles et la vénérable épouse
de Nestôr, Eurydikè, l'aînée des filles de Klyménos, hurlèrent
toutes.
Puis, relevant la génisse qui était largement étendue, ils la
soutinrent, et Peisistratos, chef des hommes, l'égorgea. Et un
sang noir s'échappa de sa gorge, et le souffle abandonna ses os.
Aussitôt ils la divisèrent. Les cuisses furent coupées, selon le
rite, et recouvertes de graisse des deux côtés. Puis, on déposa,
par-dessus, les entrailles saignantes. Et le vieillard les brûlait
sur du bois, faisant des libations de vin rouge. Et les jeunes
hommes tenaient en mains des broches à cinq pointes. Les cuisses
étant consumées, ils goûtèrent les entrailles; puis, divisant les
chairs avec soin, ils les embrochèrent et les rôtirent, tenant en
mains les broches aiguës.
Pendant ce temps, la belle Polykastè, la plus jeune des filles de
Nestôr Nèlèiade, baigna Tèlémakhos et, après l'avoir baigné et
parfumé d'une huile grasse, elle le revêtit d'une tunique et d'un
beau manteau. Et il sortit du bain, semblable par sa beauté aux
Immortels. Et le prince des peuples vint s'asseoir auprès de
Nestôr.
Les autres, ayant rôti les chairs, les retirèrent du feu et
s'assirent au festin. Et les plus illustres, se levant, versaient
du vin dans les coupes d'or. Et quand ils eurent assouvi la soif
et la faim, le cavalier Gérennien Nestôr commença de parler au
milieu d'eux:
-- Mes enfants, donnez promptement à Tèlémakhos des chevaux au
beau poil, et liez-les au char, afin qu'il fasse son voyage.
Il parla ainsi, et, l'ayant entendu, ils lui obéirent aussitôt. Et
ils lièrent promptement au char deux chevaux rapides. Et la
servante intendante y déposa du pain et du vin et tous les mets
dont se nourrissent les rois élevés par Zeus. Et Tèlémakhos monta
dans le beau char, et, auprès de lui, le Nestoride Peisistratos,
chef des hommes, monta aussi et prit les rênes en mains. Puis, il
fouetta les chevaux, et ceux-ci s'élancèrent avec ardeur dans la
plaine, laissant derrière eux la ville escarpée de Pylos. Et, tout
le jour, ils secouèrent le joug qui les retenait des deux côtés.
Alors, Hèlios tomba, et les chemins s'emplirent d'ombre. Et ils
arrivèrent à Phèra, dans la demeure de Diokleus, fils
d'Orthilokhos que l'Alphéios engendra. Là, ils passèrent la nuit,
et Diokleus leur fit les dons de l'hospitalité.
Et quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, ils
attelèrent les chevaux et montèrent sur le beau char, et ils
sortirent du vestibule et du portique sonore. Et Peisistratos
fouetta les chevaux, qui s'élancèrent ardemment dans la plaine
fertile. Et ils achevèrent leur route, tant les chevaux rapides
couraient avec vigueur. Et Hèlios tomba de nouveau, et les chemins
s'emplirent d'ombre.
4.
Et ils parvinrent à la vaste et creuse Lakédaimôn. Et ils se
dirigèrent vers la demeure du glorieux Ménélaos, qu'ils trouvèrent
célébrant dans sa demeure, au milieu de nombreux convives, les
noces de son fils et de sa fille irréprochable qu'il envoyait au
fils du belliqueux Akhilleus. Dès longtemps, devant Troiè, il
l'avait promise et fiancée, et les dieux accomplissaient leurs
noces, et Ménélaos l'envoyait, avec un char et des chevaux, vers
l'illustre ville des Myrmidones, auxquels commandait le fils
d'Akhilleus.
Et il mariait une Spartiate, fille d'Alektôr, à son fils, le
robuste Mégapenthès, que, dans sa vieillesse, il avait eu d'une
captive. Car les dieux n'avaient plus accordé d'enfants à Hélènè
depuis qu'elle avait enfanté sa fille gracieuse, Hermionè,
semblable à Aphroditè d'or.
Et les voisins et les compagnons du glorieux Ménélaos étaient
assis au festin, dans la haute et grande demeure; et ils se
réjouissaient, et un Aoide divin chantait au milieu d'eux, en
jouant de la flûte, et deux danseurs bondissaient au milieu d'eux,
aux sons du chant.
Et le héros Tèlémakhos et l'illustre fils de Nestôr s'arrêtèrent,
eux et leurs chevaux, dans le vestibule de la maison. Et le
serviteur familier du glorieux Ménélaos, Etéôneus, accourant et
les ayant vus, alla rapidement les annoncer dans les demeures du
prince des peuples. Et, se tenant debout auprès de lui, il dit ces
paroles ailées:
-- Ménélaos, nourri par Zeus, voici deux étrangers qui semblent
être de la race du grand Zeus. Dis-moi s'il faut dételer leurs
chevaux rapides, ou s'il faut les renvoyer vers quelqu'autre qui
les reçoive.
Et le blond Ménélaos lui répondit en gémissant:
-- Étéôneus Boèthoide, tu n'étais pas insensé avant ce moment, et
voici que tu prononces comme un enfant des paroles sans raison.
Nous avons souvent reçu, en grand nombre, les présents de
l'hospitalité chez des hommes étrangers, avant de revenir ici. Que
Zeus nous affranchisse de nouvelles misères dans l'avenir! Mais
délie les chevaux de nos hôtes et conduis-les eux-mêmes à ce
festin.
Il parla ainsi, et Etéôneus sortit à la hâte des demeures, et il
ordonna aux autres serviteurs fidèles de le suivre. Et ils
délièrent les chevaux suant sous le joug, et ils les attachèrent
aux crèches, en plaçant devant eux l'orge blanche et l'épeautre
mêlés. Et ils appuyèrent le char contre le mur poli. Puis, ils
conduisirent les étrangers dans la demeure divine.
Et ceux-ci regardaient, admirant la demeure du roi nourrisson de
Zeus. Et la splendeur de la maison du glorieux Ménélaos était
semblable à celle de Hèlios et de Sélénè. Et quand ils furent
rassasiés de regarder, ils entrèrent, pour se laver, dans des
baignoires polies. Et après que les servantes les eurent lavés et
parfumés d'huile, et revêtus de tuniques et de manteaux moelleux,
ils s'assirent sur des thrônes auprès de l'Atréide Ménélaos. Et
une servante, pour laver leurs mains, versa de l'eau, d'une belle
aiguière d'or, dans un bassin d'argent; et elle dressa devant eux
une table polie; et la vénérable intendante, pleine de
bienveillance, y déposa du pain et des mets nombreux. Et le
découpeur leur offrit les plateaux couverts de viandes
différentes, et il posa devant eux des coupes d'or. Et le blond
Ménélaos, leur donnant la main droite, leur dit:
-- Mangez et réjouissez-vous. Quand vous serez rassasiés de
nourriture, nous vous demanderons qui vous êtes parmi les hommes.
Certes, la race de vos aïeux n'a point failli, et vous êtes d'une
race de rois porte-sceptres nourris par Zeus, car jamais des
lâches n'ont enfanté de tels fils.
Il parla ainsi, et, saisissant de ses mains le dos gras d'une
génisse, honneur qu'on lui avait fait à lui-même, il le plaça
devant eux. Et ceux-ci étendirent les mains vers les mets offerts.
Et quand ils eurent assouvi le besoin de manger et de boire,
Tèlémakhos dit au fils de Nestôr, en approchant la tête de la
sienne, afin de n'être point entendu:
-- Vois, Nestoride, très-cher à mon coeur, la splendeur de
l'airain et la maison sonore, et l'or, et l'émail, et l'argent et
l'ivoire. Sans doute, telle est la demeure de l'olympien Zeus,
tant ces richesses sont nombreuses. L'admiration me saisit en les
regardant.
Et le blond Ménélaos, ayant compris ce qu'il disait, leur adressa
ces paroles ailées:
-- Chers enfants, aucun vivant ne peut lutter contre Zeus, car ses
demeures et ses richesses sont immortelles. Il y a des hommes plus
ou moins riches que moi; mais j'ai subi bien des maux, et j'ai
erré sur mes nefs pendant huit années, avant de revenir. Et j'ai
vu Kypros et la Phoinikè, et les Aigyptiens, et les Aithiopiens,
et les Sidônes, et les Érembes, et la Libyè où les agneaux sont
cornus et où les brebis mettent bas trois fois par an. Là, ni le
roi ni le berger ne manquent de fromage, de viandes et de lait
doux, car ils peuvent traire le lait pendant toute l'année. Et
tandis que j'errais en beaucoup de pays, amassant des richesses,
un homme tuait traîtreusement mon frère, aidé par la ruse d'une
femme perfide. Et je règne, plein de tristesse malgré mes
richesses. Mais vous devez avoir appris ces choses de vos pères,
quels qu'ils soient. Et j'ai subi des maux nombreux, et j'ai
détruit une ville bien peuplée qui renfermait des trésors
précieux. Plût aux dieux que j'en eusse trois fois moins dans mes
demeures, et qu'ils fussent encore vivants les héros qui ont péri
devant la grande Troiè, loin d'Argos où paissent les beaux
chevaux! Et je pleure et je gémis sur eux tous. Souvent, assis
dans mes demeures, je me plais à m'attrister en me souvenant, et
tantôt je cesse de gémir, car la lassitude du deuil arrive
promptement.
Mais, bien qu'attristé, je les regrette moins tous ensemble qu'un
seul d'entre eux, dont le souvenir interrompt mon sommeil et
chasse ma faim; car Odysseus a supporté plus de travaux que tous
les Akhaiens. Et d'autres douleurs lui étaient réservées dans
l'avenir; et une tristesse incurable me saisit à cause de lui qui
est depuis si longtemps absent. Et nous ne savons s'il est vivant
ou mort; et le vieux Laertès le pleure, et la sage Pènélopéia, et
Tèlémakhos qu'il laissa tout enfant dans ses demeures.
Il parla ainsi, et il donna à Tèlémakhos le désir de pleurer à
cause de son père; et, entendant parler de son père, il se couvrit
les yeux de son manteau pourpré, avec ses deux mains, et il
répandit des larmes hors de ses paupières. Et Ménélaos le
reconnut, et il délibéra dans son esprit et dans son coeur s'il le
laisserait se souvenir le premier de son père, ou s'il
l'interrogerait en lui disant ce qu'il pensait.
Pendant qu'il délibérait ainsi dans son esprit et dans son coeur,
Hélénè sortit de la haute chambre nuptiale parfumée, semblable à
Artémis qui porte un arc d'or. Aussitôt Adrestè lui présenta un
beau siège, Alkippè apporta un tapis de laine moelleuse, et Phylô
lui offrit une corbeille d'argent que lui avait donnée Alkandrè,
femme de Polybos, qui habitait dans Thèbè Aigyptienne, où de
nombreuses richesses étaient renfermées dans les demeures. Et
Polybos donna à Ménélaos deux baignoires d'argent, et deux
trépieds, et dix talents d'or; et Alkandrè avait aussi offert de
beaux présents à Hélénè: Une quenouille d'or et une corbeille
d'argent massif dont la bordure était d'or. Et la servante Phylô
la lui apporta, pleine de fil préparé, et, par-dessus, la
quenouille chargée de laine violette. Hélénè s'assit, avec un
escabeau sous les pieds, et aussitôt elle interrogea ainsi son
époux:
-- Savons-nous, divin Ménélaos, qui sont ces hommes qui se
glorifient d'être entrés dans notre demeure? Mentirai-je ou dirai-
je la vérité? Mon esprit me l'ordonne. Je ne pense pas avoir
jamais vu rien de plus ressemblant, soit un homme, soit une femme;
et l'admiration me saisit tandis que je regarde ce jeune homme,
tant il est semblable au fils du magnanime Odysseus, à Tèlémakhos
qu'il laissa tout enfant dans sa demeure, quand pour moi, chienne,
les Akhaiens vinrent à Troiè, portant la guerre audacieuse.
Et le blond Ménélaos, lui répondant, parla ainsi;
-- Je reconnais comme toi, femme, que ce sont là les pieds, les
mains, l'éclair des yeux, la tête et les cheveux d'Odysseus. Et
voici que je me souvenais de lui et que je me rappelais combien de
misères il avait patiemment subies pour moi. Mais ce jeune homme
répand de ses paupières des larmes amères, couvrant ses yeux de
son manteau pourpré.
Et le Nestoride Peisistratos lui répondit:
Atréide Ménélaos, nourri par Zeus, prince des peuples, certes, il
est le fils de celui que tu dis. Mais il est sage, et il pense
qu'il ne serait pas convenable, dès son arrivée, de prononcer des
paroles téméraires devant toi dont nous écoutons la voix comme
celle d'un dieu. Le cavalier Gérennien Nestôr m'a ordonné de
l'accompagner. Et il désire te voir, afin que tu le conseilles ou
que tu l'aides; car il subit beaucoup de maux, à cause de son père
absent, dans sa demeure où il a peu de défenseurs. Cette destinée
est faite à Tèlémakhos, et son père est absent, et il n'a
personne, parmi son peuple, qui puisse détourner de lui les
calamités.
Et le blond Ménélaos, lui répondant, parla ainsi:
-- Ô dieux! certes, le fils d'un homme que j'aime est entré dans
ma demeure, d'un héros qui, pour ma cause, a subi tant de combats.
J'avais résolu de l'honorer entre tous les Akhaiens, si l'olympien
Zeus qui tonne au loin nous eût donné de revenir sur la mer et sur
nos nefs rapides. Et je lui aurais élevé une ville dans Argos, et
je lui aurais bâti une demeure; et il aurait transporté d'Ithakè
ses richesses et sa famille et tout son peuple dans une des villes
où je commande et qui aurait été quittée par ceux qui l'habitent.
Et, souvent, nous nous fussions visités tour à tour, nous aimant
et nous charmant jusqu'à ce que la noire nuée de la mort nous eût
enveloppés. Mais, sans doute, un dieu nous a envié cette destinée,
puisque, le retenant seul et malheureux, il lui refuse le retour.
Il parla ainsi, et il excita chez tous le désir de pleurer. Et
l'Argienne Hélénè, fille de Zeus, pleurait; et Tèlémakhos pleurait
aussi, et l'Atréide Ménélaos; et le fils de Nestôr avait les yeux
pleins de larmes, et il se souvenait dans son esprit de
l'irréprochable Antilokhos que l'illustre fils de la splendide Éôs
avait tué et, se souvenant, il dit en paroles ailées:
-- Atréide, souvent le vieillard Nestôr m'a dit, quand nous nous
souvenions de toi dans ses demeures, et quand nous nous
entretenions, que tu l'emportais sur tous par ta sagesse. C'est
pourquoi, maintenant, écoute-moi. Je ne me plais point à pleurer
après le repas; mais nous verserons des larmes quand Éôs née au
matin reviendra. Il faut pleurer ceux qui ont subi leur destinée.
C'est là, certes, la seule récompense des misérables mortels de
couper pour eux sa chevelure et de mouiller ses joues de larmes.
Mon frère aussi est mort, et il n'était pas le moins brave des
Argiens, tu le sais. Je n'en ai pas été témoin, et je ne l'ai
point vu, mais on dit qu'Antilokhos l'emportait sur tous, quand il
courait et quand il combattait.
Et le blond Ménélaos lui répondit:
-- Ô cher, tu parles comme un homme sage et plus âgé que toi
parlerait et agirait, comme le fils d'un sage père. On reconnaît
facilement l'illustre race d'un homme que le Kroniôn a honoré,
qu'il a bien marié et qui est bien né. C'est ainsi qu'il a accordé
tous les jours à Nestôr de vieillir en paix dans sa demeure, au
milieu de fils sages et qui excellent par la lance. Mais retenons
les pleurs qui viennent de nous échapper. Souvenons-nous de notre
repas et versons de l'eau sur nos mains. Tèlémakhos et moi, demain
matin, nous parlerons et nous nous entretiendrons.
Il parla ainsi, et Asphaliôn, fidèle serviteur de l'illustre
Ménélaos, versa de l'eau sur leurs mains, et tous étendirent les
mains vers les mets placés devant eux.
Et alors Hélénè, fille de Zeus, eut une autre pensée, et,
aussitôt, elle versa dans le vin qu'ils buvaient un baume, le
népenthès, qui donne l'oubli des maux. Celui qui aurait bu ce
mélange ne pourrait plus répandre des larmes de tout un jour, même
si sa mère et son père étaient morts, même si on tuait devant lui
par l'airain son frère ou son fils bien-aimé, et s'il le voyait de
ses yeux. Et la fille de Zeus possédait cette liqueur excellente
que lui avait donnée Polydamna, femme de Thôs, en Aigyptiè, terre
fertile qui produit beaucoup de baumes, les uns salutaires et les
autres mortels. Là tous les médecins sont les plus habiles d'entre
les hommes, et ils sont de la race de Paièôn. Après l'avoir
préparé, Hélénè ordonna de verser le vin, et elle parla ainsi:
-- Atréide Ménélaos, nourrisson de Zeus, certes, ceux-ci sont fils
d'hommes braves, mais Zeus dispense comme il le veut le bien et le
mal, car il peut tout. C'est pourquoi, maintenant, mangeons, assis
dans nos demeures, et charmons-nous par nos paroles. Je vous dirai
des choses qui vous plairont. Cependant, je ne pourrai raconter,
ni même rappeler tous les combats du patient Odysseus, tant cet
homme brave a fait et supporté de travaux chez le peuple des
Troiens, là où les Akhaiens ont été accablés de misères. Se
couvrant lui-même de plaies honteuses, les épaules enveloppées de
vils haillons et semblable à un esclave, il entra dans la vaste
ville des guerriers ennemis, s'étant fait tel qu'un mendiant, et
bien différent de ce qu'il était auprès des nefs des Akhaiens.
C'est ainsi qu'il entra dans la ville des Troiens, inconnu de
tous. Seule, je le reconnus et je l'interrogeais mais il me
répondit avec ruse. Puis, je le baignai et je le parfumais
d'huile, et je le couvris de vêtements, et je jurais un grand
serment, promettant de ne point révéler Odysseus aux Troiens avant
qu'il fût retourné aux nefs rapides et aux tentes. Et alors il me
découvrit tous les projets des Akhaiens. Et, après avoir tué avec
le long airain un grand nombre de Troiens, il retourna vers les
Argiens, leur rapportant beaucoup de secrets. Et les Troiennes
gémissaient lamentablement; mais mon esprit se réjouissait, car
déjà j'avais dans mon coeur le désir de retourner vers ma demeure,
et je pleurais sur la mauvaise destinée qu'Aphroditè m'avait
faite, quand elle me conduisit, en me trompant, loin de la chère
terre de la patrie, et de ma fille, et de la chambre nuptiale, et
d'un mari qui n'est privé d'aucun don, ni d'intelligence, ni de
beauté.
Et le blond Ménélaos, lui répondant, parla ainsi:
-- Tu as dit toutes ces choses, femme, comme il convient. Certes,
j'ai connu la pensée et la sagesse de beaucoup de héros, et j'ai
parcouru beaucoup de pays, mais je n'ai jamais vu de mes yeux un
coeur tel que celui du patient Odysseus, ni ce que ce vaillant
homme fit et affronta dans le cheval bien travaillé où nous étions
tous entrés, nous, les princes des Argiens, afin de porter le
meurtre et la kèr aux Troiens. Et tu vins là, et sans doute un
dieu te l'ordonna qui voulut accorder la gloire aux Troiens, et
Dèiphobos semblable à un dieu te suivait. Et tu fis trois fois le
tour de l'embûche creuse, en la frappant; et tu nommais les
princes des Danaens en imitant la voix des femmes de tous les
Argiens; et nous, moi, Diomèdès et le divin Odysseus, assis au
milieu, nous écoutions ta voix. Et Diomèdès et moi nous voulions
sortir impétueusement plutôt que d'écouter de l'intérieur, mais
Odysseus nous arrêta et nous retint malgré notre désir. Et les
autres fils des Akhaiens restaient muets, et Antiklos, seul,
voulut te répondre: mais Odysseus lui comprima la bouche de ses
mains robustes, et il sauva tous les Akhaiens; et il le contint
ainsi jusqu'à ce que Pallas Athènè t'eût éloignée.
Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:
-- Atréide Ménélaos, nourrisson de Zeus, prince des peuples, cela
est triste, mais ces actions n'ont point éloigné de lui la
mauvaise mort, et même si son coeur eût été de fer. Mais conduis-
nous à nos lits, afin que nous jouissions du doux sommeil.
Il parla ainsi, et l'Argienne Hélénè ordonna aux servantes de
préparer les lits sous le portique, d'amasser des vêtements beaux
et pourprés, de les couvrir de tapis et de recouvrir ceux-ci de
laines épaisses. Et les servantes sortirent des demeures, portant
des torches dans leurs mains, et elles étendirent les lits, et un
héraut conduisit les hôtes. Et le héros Tèlémakhos et l'illustre
fils de Nestôr s'endormirent sous le portique de la maison. Et
l'Atréide s'endormit au fond de la haute demeure, et Hélénè au
large péplos, la plus belle des femmes, se coucha auprès de lui.
Mais quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, le brave
Ménélaos se leva de son lit, mit ses vêtements, suspendit une épée
aiguë autour de ses épaules et attacha de belles sandales à ses
pieds luisants. Et, semblable à un dieu, sortant de la chambre
nuptiale, il s'assit auprès de Tèlémakhos et il lui parla:
-- Héros Tèlémakhos, quelle nécessité t'a poussé vers la divine
Lakédaimôn, sur le large dos de la mer? Est-ce un intérêt public
ou privé? Dis-le-moi avec vérité.
Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:
-- Atréide Ménélaos, nourrisson de Zeus, prince des peuples, je
viens afin que tu me dises quelque chose de mon père. Ma maison
est ruinée, mes riches travaux périssent. Ma demeure est pleine
d'hommes ennemis qui égorgent mes brebis grasses et mes boeufs aux
pieds flexibles et aux fronts sinueux. Ce sont les prétendants de
ma mère, et ils ont une grande insolence. C'est pourquoi,
maintenant, je viens à tes genoux, afin que, me parlant de la mort
lamentable de mon père, tu me dises si tu l'as vue de tes yeux, ou
si tu l'as apprise d'un voyageur. Certes, une mère malheureuse l'a
enfanté. Ne me trompe point pour me consoler, et par pitié; mais
raconte-moi franchement tout ce que tu as vu. Je t'en supplie, si
jamais mon père, le brave Odysseus, par la parole ou par l'action,
a tenu ce qu'il avait promis, chez le peuple des Troiens, où les
Akhaiens ont subi tant de misères, souviens-t'en et dis-moi la
vérité.
Et, avec un profond soupir, le blond Ménélaos lui répondit:
-- Ô dieux! certes, des lâches veulent coucher dans le lit d'un
brave! Ainsi une biche a déposé dans le repaire d'un lion robuste
ses faons nouveau-nés et qui tètent, tandis qu'elle va paître sur
les hauteurs ou dans les vallées herbues; et voici que le lion,
rentrant dans son repaire, tue misérablement tous les faons. Ainsi
Odysseus leur fera subir une mort misérable. Plaise au père Zeus,
à Athènè, à Apollôn, qu'Odysseus se mêle aux Prétendants tel qu'il
était dans Lesbos bien bâtie, quand se levant pour lutter contre
le Philomèléide, il le terrassa rudement. Tous les Akhaiens s'en
réjouirent. La vie des Prétendants serait brève et leurs noces
seraient amères! Mais les choses que tu me demandes en me
suppliant, je te les dirai sans te rien cacher, telles que me les
a dites le Vieillard véridique de la mer. Je te les dirai toutes
et je ne te cacherai rien.
Malgré mon désir du retour, les dieux me retinrent en Aigyptiè,
parce que je ne leur avais point offert les hécatombes qui leur
étaient dues. Les Dieux, en effet, ne veulent point que nous
oubliions leurs commandements. Et il y a une île, au milieu de la
mer onduleuse, devant l'Aigyptiè, et on la nomme Pharos, et elle
est éloignée d'autant d'espace qu'une nef creuse, que le vent
sonore pousse en poupe, peut en franchir en un jour entier. Et
dans cette île il y a un port excellent d'où, après avoir puisé
une eau profonde, on traîne à la mer les nefs égales. Là, les
dieux me retinrent vingt jours, et les vents marins ne soufflèrent
point qui mènent les nefs sur le large dos de la mer. Et mes
vivres étaient déjà épuisés, et l'esprit de mes hommes était
abattu, quand une déesse me regarda et me prit en pitié, la fille
du Vieillard de la mer, de l'illustre Prôteus, Eidothéè. Et je
touchai son âme, et elle vint au-devant de moi tandis que j'étais
seul, loin de mes compagnons qui, sans cesse, erraient autour de
l'île, pêchant à l'aide des hameçons recourbés, car la faim
tourmentait leur ventre. Et, se tenant près de moi, elle parla
ainsi:
-- Tu es grandement insensé, ô étranger, ou tu as perdu l'esprit,
ou tu restes ici volontiers et tu te plais à souffrir, car,
certes, voici longtemps que tu es retenu dans l'île, et tu ne peux
trouver aucune fin à cela, et le coeur de tes compagnons s'épuise.
Elle parla ainsi, et, lui répondant aussitôt, je dis:
-- Je te dirai avec vérité, qui que tu sois entre les déesses, que
je ne reste point volontairement ici; mais je dois avoir offensé
les Immortels qui habitent le large Ouranos. Dis-moi donc, car les
dieux savent tout, quel est celui des immortels qui me retarde en
route et qui s'oppose à ce que je retourne en fendant la mer
poissonneuse.
Je parlais ainsi, et, aussitôt, l'illustre déesse me répondit:
-- Ô étranger, je te répondrai avec vérité. C'est ici qu'habite le
véridique Vieillard de la mer, l'immortel Prôteus Aigyptien qui
connaît les profondeurs de toute la mer et qui est esclave de
Poseidaôn. On dit qu'il est mon père et qu'il m'a engendrée. Si tu
peux le saisir par ruse, il te dira ta route et comment tu
retourneras à travers la mer poissonneuse; et, de plus, il te
dira, ô enfant de Zeus, si tu le veux, ce qui est arrivé dans tes
demeures, le bien et le mal, pendant ton absence et ta route
longue et difficile.
Elle parla ainsi, et, aussitôt, je lui répondis:
-- Maintenant, explique-moi les ruses du Vieillard, de peur que,
me voyant, il me prévienne et m'échappe, car un dieu est difficile
à dompter pour un homme mortel.
Je parlais ainsi, et, aussitôt, l'illustre déesse me répondit:
-- Ô étranger, je te répondrai avec vérité. Quand Hèlios atteint
le milieu de l'Ouranos, alors le véridique Vieillard marin sort de
la mer, sous le souffle de Zéphyros, et couvert d'une brume
épaisse. Étant sorti, il s'endort sous les grottes creuses. Autour
de lui, les phoques sans pieds de la belle Halosydnè, sortant
aussi de la blanche mer, s'endorment, innombrables, exhalant
l'âcre odeur de la mer profonde. Je te conduirai là, au lever de
la lumière, et je t'y placerai comme il convient, et tu choisiras
trois de tes compagnons parmi les plus braves qui sont sur tes
nefs aux bancs de rameurs. Maintenant, je te dirai toutes les
ruses du Vieillard.
D'abord il comptera et il examinera les phoques; puis, les ayant
séparés par cinq, il se couchera au milieu d'eux comme un berger
au milieu d'un troupeau de brebis. Dès que vous le verrez presque
endormi, alors souvenez-vous de votre courage et de votre force,
et retenez-le malgré son désir de vous échapper, et ses efforts.
Il se fera semblable à toutes les choses qui sont sur la terre,
aux reptiles, à l'eau, au feu ardent; mais retenez-le
vigoureusement et serrez-le plus fort. Mais quand il t'interrogera
lui-même et que tu le verras tel qu'il était endormi, n'use plus
de violence et lâche le Vieillard. Puis, ô Héros, demande-lui quel
dieu t'afflige, et il te dira comment retourner à travers la mer
poissonneuse.
Elle parla ainsi et sauta dans la mer agitée. Et je retournai vers
mes nefs, là où elles étaient tirées sur la plage, et mon coeur
agitait de nombreuses pensées tandis que j'allais. Puis, étant
arrivé à ma nef et à la mer, nous préparâmes le repas, et la nuit
divine survint, et alors nous nous endormîmes sur le rivage de la
mer.
Et quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, je marchais
vers le rivage de la mer large, en suppliant les dieux; et je
conduisais trois de mes compagnons, me confiant le plus dans leur
courage. Pendant ce temps, la déesse, étant sortie du large sein
de la mer, en apporta quatre peaux de phoques récemment écorchés,
et elle prépara une ruse contre son père. Et elle s'était assise,
nous attendant, après avoir creusé des lits dans le sable marin.
Et nous vînmes auprès d'elle. Et elle nous plaça et couvrit chacun
de nous d'une peau. C'était une embuscade très dure, car l'odeur
affreuse des phoques nourris dans la mer nous affligeait
cruellement. Qui peut en effet coucher auprès d'un monstre marin?
Mais la déesse nous servit très utilement, et elle mit dans les
narines de chacun de nous l'ambroisie au doux parfum qui chassa
l'odeur des bêtes marines. Et nous attendîmes, d'un esprit
patient, toute la durée du matin. Enfin, les phoques sortirent,
innombrables, de la mer, et vinrent se coucher en ordre le long du
rivage. Et, vers midi, le Vieillard sortit de la mer, rejoignit
les phoques gras, les compta, et nous les premiers parmi eux, ne
se doutant point de la ruse; puis, il se coucha lui-même.
Aussitôt, avec des cris, nous nous jetâmes sur lui en l'entourant
de nos bras; mais le Vieillard n'oublia pas ses ruses adroites, et
il se changea d'abord en un lion à longue crinière, puis en
dragon, en panthère, en grand sanglier, en eau, en arbre au vaste
feuillage. Et nous le tenions avec vigueur et d'un coeur ferme;
mais quand le Vieillard plein de ruses se vit réduit, alors il
m'interrogea et il me dit:
-- Qui d'entre les dieux, fils d'Atreus, t'a instruit, afin que tu
me saisisses malgré moi? Que désires-tu?
Il parla ainsi, et, lui répondant, je lui dis:
-- Tu le sais, Vieillard. Pourquoi me tromper en m'interrogeant?
Depuis longtemps déjà je suis retenu dans cette île, et je ne puis
trouver fin à cela, et mon coeur s'épuise. Dis-moi donc, car les
dieux savent tout, quel est celui des immortels qui me détourne de
ma route et qui m'empêche de retourner à travers la mer
poissonneuse?
Je parlai ainsi, et lui, me répondant, dit:
-- Avant tout, tu devais sacrifier à Zeus et aux autres dieux,
afin d'arriver très promptement dans ta patrie, en naviguant sur
la noire mer. Ta destinée n'est point de revoir tes amis ni de
regagner ta demeure bien construite et la terre de la patrie,
avant que tu ne sois retourné vers les eaux du fleuve Aigyptos
tombé de Zeus, et que tu n'aies offert de sacrées hécatombes aux
dieux immortels qui habitent le large Ouranos. Alors les dieux
t'accorderont la route que tu désires.
Il parla ainsi, et, aussitôt, mon cher coeur se brisa parce qu'il
m'ordonnait de retourner en Aigyptiè, à travers la noire mer, par
un chemin long et difficile. Mais, lui répondant, je parlai ainsi:
-- Je ferai toutes ces choses, Vieillard, ainsi que tu me le
recommandes; mais dis-moi, et réponds avec vérité, s'ils sont
revenus sains et saufs avec leurs nefs tous les Akhaiens que
Nestôr et moi nous avions laissés en partant de Troiè, ou si
quelqu'un d'entre eux a péri d'une mort soudaine, dans sa nef, ou
dans les bras de ses amis, après la guerre?
Je parlai ainsi, et, me répondant, il dit:
-- Atréide, ne m'interroge point, car il ne te convient pas de
connaître ma pensée, et je ne pense pas que tu restes longtemps
sans pleurer, après avoir tout entendu. Beaucoup d'Akhaiens ont
été domptés, beaucoup sont vivants. Tu as vu toi-même les choses
de la guerre. Deux chefs des Akhaiens cuirassés d'airain ont péri
au retour; un troisième est vivant et retenu au milieu de la mer
large. Aias a été dompté sur sa nef aux longs avirons. Poseidaôn
le conduisit d'abord vers les grandes roches de Gyras et le sauva
de la mer; et sans doute il eût évité la mort, bien que haï
d'Athènè, s'il n'eût dit une parole impie et s'il n'eût commis une
action mauvaise. Il dit que, malgré les dieux, il échapperait aux
grands flots de la mer. Et Poseidaôn entendit cette parole
orgueilleuse, et, aussitôt, de sa main robuste saisissant le
trident, il frappa la roche de Gyras et la fendit en deux; et une
partie resta debout, et l'autre, sur laquelle Aias s'était
réfugié, tomba et l'emporta dans la grande mer onduleuse. C'est
ainsi qu'il périt, ayant bu l'eau salée.
Ton frère évita la mort et il s'échappa sur sa nef creuse, et la
vénérable Hèrè le sauva; mais à peine avait-il vu le haut cap des
Maléiens, qu'une tempête, l'ayant saisi, l'emporta, gémissant, à
l'extrémité du pays où Thyestès habitait autrefois, et où habitait
alors le Thyestade Aigisthos. Là, le retour paraissait sans
danger, et les dieux firent changer les vents et regagnèrent leurs
demeures. Et Agamemnôn, joyeux, descendit sur la terre de la
patrie, et il la baisait, et il versait des larmes abondantes
parce qu'il l'avait revue avec joie. Mais une sentinelle le vit du
haut d'un rocher où le traître Aigisthos l'avait placée, lui ayant
promis en récompense deux talents d'or. Et, de là, elle veillait
depuis toute une année, de peur que l'Atréide arrivât en secret et
se souvint de sa force et de son courage. Et elle se hâta d'aller
l'annoncer, dans ses demeures, au prince des peuples. Aussitôt
Aigisthos médita une embûche rusée, et il choisit, parmi le
peuple, vingt hommes très braves, et il les plaça en embuscade,
et, d'un autre côté, il ordonna de préparer un repas. Et lui-même
il invita, méditant de honteuses actions, le prince des peuples
Agamemnôn à le suivre avec ses chevaux et ses chars. Et il mena
ainsi à la mort l'Atréide imprudent, et il le tua pendant le
repas, comme on égorge un boeuf à l'étable. Et aucun des
compagnons d'Agamemnôn ne fut sauvé, ni même ceux d'Aigisthos; et
tous furent égorgés dans la demeure royale.
Il parla ainsi, et ma chère âme fut brisée aussitôt, et je
pleurais couché sur le sable, et mon coeur ne voulait plus vivre
ni voir la lumière de Hèlios. Mais, après que je me fus rassasié
de pleurer, le véridique Vieillard de la mer me dit:
-- Ne pleure point davantage, ni plus longtemps, sans agir, fils
d'Atreus, car il n'y a en cela nul remède; mais tente plutôt très
promptement de regagner la terre de la patrie. Ou tu saisiras
Aigisthos encore vivant, ou Orestès, te prévenant, l'aura tué, et
tu seras présent au repas funèbre.
Il parla ainsi, et, dans ma poitrine, mon coeur et mon esprit
généreux, quoique tristes, se réjouirent de nouveau, et je lui dis
ces paroles ailées:
-- Je connais maintenant la destinée de ceux-ci mais nomme-moi le
troisième, celui qui, vivant ou mort, est retenu au milieu de la
mer large. Je veux le connaître, quoique plein de tristesse.
Je parlai ainsi, et, me répondant, il dit:
-- C'est le fils de Laertès qui avait ses demeures dans Ithakè. Je
l'ai vu versant des larmes abondantes dans l'île et dans les
demeures de la nymphe Kalypsô qui le retient de force; et il ne
peut regagner la terre de la patrie. Il n'a plus en effet de nefs
armées d'avirons ni de compagnons qui puissent le reconduire sur
le large dos de la mer. Pour toi, ô divin Ménélaos, ta destinée
n'est point de subir la Moire et la mort dans Argos nourrice de
chevaux; mais les dieux t'enverront dans la prairie Élysienne, aux
bornes de la terre, là où est le blond Rhadamanthos. Là, il est
très facile aux hommes de vivre. Ni neige, ni longs hivers, ni
pluie; mais toujours le Fleuve Okéanos envoie les douces haleines
de Zéphyros, afin de rafraîchir les hommes. Et ce sera ta
destinée, parce que tu possèdes Hélénè et que tu es gendre de
Zeus.
-- Il parla ainsi, et il plongea dans la mer écumeuse. Et je
retournai vers mes nefs avec mes divins compagnons. Et mon coeur
agitait de nombreuses pensées tandis que je marchais. Étant
arrivés à ma nef et à la mer, nous préparâmes le repas, et la nuit
solitaire survint, et nous nous endormîmes sur le rivage de la
mer. Et quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, nous
traînâmes nos nefs à la mer divine. Puis, dressant les mâts et
déployant les voiles des nefs égales, mes compagnons s'assirent
sur les bancs de rameurs, et tous, assis en ordre, frappèrent de
leurs avirons la mer écumeuse. Et j'arrêtai de nouveau mes nefs
dans le fleuve Aigyptos tombé de Zeus, et je sacrifiais de saintes
hécatombes. Et, après avoir apaisé la colère des dieux qui vivent
toujours, j'élevai un tombeau à Agamemnôn, afin que sa gloire se
répandît au loin. Ayant accompli ces choses, je retournai, et les
dieux m'envoyèrent un vent propice et me ramenèrent promptement
dans la chère patrie. Maintenant, reste dans mes demeures jusqu'au
onzième ou au douzième jour; et, alors, je te renverrai dignement,
et je te ferai des présents splendides, trois chevaux et un beau
char; et je te donnerai aussi une belle coupe afin que tu fasses
des libations aux dieux immortels et que tu te souviennes toujours
de moi.
Et le sage Tèlémakhos lui répondit:
-- Atréide, ne me retiens pas ici plus longtemps. Certes, je
consumerais toute une année assis auprès de toi, que je n'aurais
le regret ni de ma demeure, ni de mes parents, tant je suis
profondément charmé de tes paroles et de tes discours; mais déjà
je suis un souci pour mes compagnons dans la divine Pylos, et tu
me retiens longtemps ici. Mais que le don, quel qu'il soit, que tu
désires me faire, puisse être emporté et conservé. Je ne conduirai
point de chevaux dans Ithakè, et je te les laisserai ici dans
l'abondance. Car tu possèdes de vastes plaines où croissent
abondamment le lotos, le souchet et le froment, et l'avoine et
l'orge. Dans Itakhè il n'y a ni routes pour les chars, ni
prairies; elle nourrit plutôt les chèvres que les chevaux et plaît
mieux aux premières. Aucune des îles qui s'inclinent à la mer
n'est grande, ni munie de prairies, et Ithakè par-dessus toutes.
Il parla ainsi, et le brave Ménélaos rit, et il lui prit la main,
et il lui dit:
-- Tu es d'un bon sang, cher enfant, puisque tu parles ainsi. Je
changerai ce présent, car je le puis. Parmi tous les trésors qui
sont dans ma demeure je te donnerai le plus beau et le plus
précieux. Je te donnerai un beau kratère tout en argent et dont
les bords sont ornés d'or. C'est l'ouvrage de Hèphaistos, et le
héros illustre, roi des Sidônes, quand il me reçut dans sa
demeure, à mon retour, me le donna; et je veux te le donner.
Et ils se parlaient ainsi, et les convives revinrent dans la
demeure du roi divin. Et ils amenaient des brebis, et ils
apportaient le vin qui donne la vigueur; et les épouses aux belles
bandelettes apportaient le pain. Et ils préparaient ainsi le repas
dans la demeure.
Mais les prétendants, devant la demeure d'Odysseus, se plaisaient
à lancer les disques à courroies de peau de chèvre sur le pavé
orné où ils déployaient d'habitude leur insolence. Antinoos et
Eurymakhos semblable à un Dieu y étaient assis, et c'étaient les
chefs des prétendants et les plus braves d'entre eux. Et Noèmôn,
fils de Phronios, s'approchant d'eux, dit à Antinoos:
-- Antinoos, savons-nous, ou non, quand Tèlémakhos revient de la
sablonneuse Pylos? Il est parti, emmenant ma nef dont j'ai besoin
pour aller dans la grande Élis, où j'ai douze cavales et de
patients mulets encore indomptés dont je voudrais mettre quelques-
uns sous le joug.
Il parla ainsi, et tous restèrent stupéfaits, car ils ne pensaient
pas que Tèlémakhos fût parti pour la Nèléienne Pylos, mais ils
croyaient qu'il était dans les champs, auprès des brebis ou du
berger. Et, aussitôt, Antinoos, fils d'Eupeithès, lui dit:
-- Dis-moi avec vérité quand il est parti, et quels jeunes hommes
choisis dans Ithakè l'ont suivi. Sont-ce des mercenaires ou ses
esclaves? Ils ont donc pu faire ce voyage! Dis-moi ceci avec
vérité, afin que je sache s'il t'a pris ta nef noire par force et
contre ton gré, ou si, t'ayant persuadé par ses paroles, tu la lui
as donnée volontairement.
Et le fils de Phronios, Noèmôn, lui répondit:
-- Je la lui ai donnée volontairement. Comment aurais-je fait
autrement? Quand un tel homme, ayant tant de soucis, adresse une
demande, il est difficile de refuser. Les jeunes hommes qui l'ont
suivi sont des nôtres et les premiers du peuple, et j'ai reconnu
que leur chef était Mentôr, ou un dieu qui est tout semblable à
lui; car j'admire ceci: j'ai vu le divin Mentôr, hier, au matin,
et cependant il était parti sur la nef pour Pylos!
Ayant ainsi parlé, il regagna la demeure de son père. Et l'esprit
généreux des deux hommes fut troublé. Et les prétendants
s'assirent ensemble, se reposant de leurs jeux. Et le fils
d'Eupeithès, Antinoos, leur parla ainsi, plein de tristesse, et
une noire colère emplissait son coeur, et ses yeux étaient comme
des feux flambants:
-- Ô dieux! voici une grande action orgueilleusement accomplie, ce
départ de Tèlémakhos! Nous disions qu'il n'en serait rien, et cet
enfant est parti témérairement, malgré nous, et il a traîné une
nef à la mer, après avoir choisi les premiers parmi le peuple! Il
a commencé, et il nous réserve des calamités, à moins que Zeus ne
rompe ses forces avant qu'il nous porte malheur. Mais donnez-moi
promptement une nef rapide et vingt compagnons, afin que je lui
tende une embuscade à son retour, dans le détroit d'Ithakè et de
l'âpre Samos; et, à cause de son père, il aura couru la mer pour
sa propre ruine.
Il parla ainsi, et tous l'applaudirent et donnèrent des ordres, et
aussitôt ils se levèrent pour entrer dans la demeure d'Odysseus.
Mais Pènélopéia ne fut pas longtemps sans connaître leurs paroles
et ce qu'ils agitaient dans leur esprit, et le héraut Médôn, qui
les avait entendus, le lui dit, étant au seuil de la cour, tandis
qu'ils ourdissaient leur dessein à l'intérieur. Et il se hâta
d'aller l'annoncer par les demeures à Pènélopéia. Et comme il
paraissait sur le seuil, Pènélopéia lui dit:
-- Héraut, pourquoi les illustres prétendants t'envoient-ils? Est-
ce pour dire aux servantes du divin Odysseus de cesser de
travailler afin de préparer leur repas? Si, du moins, ils ne me
recherchaient point en mariage, s'ils ne s'entretenaient point ici
ni ailleurs, si, enfin, ils prenaient ici leur dernier repas! Vous
qui vous êtes rassemblés pour consumer tous les biens et la
richesse du sage Tèlémakhos, n'avez-vous jamais entendu dire par
vos pères, quand vous étiez enfants, quel était Odysseus parmi vos
parents? Il n'a jamais traité personne avec iniquité, ni parlé
injurieusement en public, bien que ce soit le droit des rois
divins de haïr l'un et d'aimer l'autre; mais lui n'a jamais
violenté un homme. Et votre mauvais esprit et vos indignes actions
apparaissent, et vous n'avez nulle reconnaissance des bienfaits
reçus.
Et Médôn plein de sagesse lui répondit:
Plût aux dieux, reine, que tu subisses maintenant tes pires
malheurs! mais les prétendants méditent un dessein plus
pernicieux. Que le Kroniôn ne l'accomplisse pas! Ils veulent tuer
Tèlémakhos avec l'airain aigu, à son retour dans sa demeure; car
il est parti, afin de s'informer de son père, pour la sainte Pylos
et la divine Lakédaimôn.
Il parla ainsi, et les genoux de Pènélopéia et son cher coeur
furent brisés, et longtemps elle resta muette, et ses yeux
s'emplirent de larmes, et sa tendre voix fut haletante, et, lui
répondant, elle dit enfin:
-- Héraut, pourquoi mon enfant est-il parti? Où était la nécessité
de monter sur les nefs rapides qui sont pour les hommes les
chevaux de la mer et qui traversent les eaux immenses? Veut-il que
son nom même soit oublié parmi les hommes?
Et Médôn plein de sagesse lui répondit
-- Je ne sais si un dieu l'a poussé, ou s'il est allé de lui-même
vers Pylos, afin de s'informer si son père revient ou s'il est
mort.
Ayant ainsi parlé, il sortit de la demeure d'Odysseus. Et une
douleur déchirante enveloppa l'âme de Pènélopéia, et elle ne put
même s'asseoir sur ses sièges, quoiqu'ils fussent nombreux dans la
maison; mais elle s'assit sur le seuil de la belle chambre
nuptiale, et elle gémit misérablement, et, de tous côtés, les
servantes jeunes et vieilles, qui étaient dans la demeure,
gémissaient aussi.
Et Pènélopéia leur dit en pleurant:
-- Écoutez, amies! les Olympiens m'ont accablée de maux entre
toutes les femmes nées et nourries avec moi. J'ai perdu d'abord
mon brave mari au coeur de lion, ayant toutes les vertus parmi les
Danaens, illustre, et dont la gloire s'est répandue dans la grande
Hellas et tout Argos; et maintenant voici que les tempêtes ont
emporté obscurément mon fils bien-aimé loin de ses demeures, sans
que j'aie appris son départ! Malheureuses! aucune de vous n'a
songé dans son esprit à me faire lever de mon lit, bien que
sachant, certes, qu'il allait monter sur une nef creuse et noire.
Si j'avais su qu'il se préparait à partir, ou il serait resté
malgré son désir, ou il m'eût laissée morte dans cette demeure.
Mais qu'un serviteur appelle le vieillard Dolios, mon esclave, que
mon père me donna quand je vins ici, et qui cultive mon verger,
afin qu'il aille dire promptement toutes ces choses à Laertès, et
que celui-ci prenne une résolution dans son esprit, et vienne en
deuil au milieu de ce peuple qui veut détruire sa race et celle du
divin Odysseus.
Et la bonne nourrice Eurykléia lui répondit:
-- Chère nymphe, tue-moi avec l'airain cruel ou garde-moi dans ta
demeure! Je ne te cacherai rien. Je savais tout, et je lui ai
porté tout ce qu'il m'a demandé, du pain et du vin. Et il m'a fait
jurer un grand serment que je ne te dirais rien avant le douzième
jour, si tu ne le demandais pas, ou si tu ignorais son départ. Et
il craignait qu'en pleurant tu blessasses ton beau corps. Mais
baigne-toi et revêts de purs vêtements, et monte dans la haute
chambre avec tes femmes. Là, supplie Athènè, fille de Zeus
tempétueux, afin qu'elle sauve Tèlémakhos de la mort. N'afflige
point un vieillard. Je ne pense point que la race de l'Arkeisiade
soit haïe des dieux heureux. Mais Odysseus ou Tèlémakhos possèdera
encore ces hautes demeures et ces champs fertiles.
Elle parla ainsi, et la douleur de Pènélopéia cessa, et ses larmes
s'arrêtèrent. Elle se baigna, se couvrit de purs vêtements, et,
montant dans la chambre haute avec ses femmes, elle répandit les
orges sacrées d'une corbeille et supplia Athènè:
-- Entends-moi, fille indomptée de Zeus tempétueux. Si jamais,
dans ses demeures, le subtil Odysseus a brûlé pour toi les cuisses
grasses des boeufs et des agneaux, souviens-t'en et garde-moi mon
cher fils. Romps le mauvais dessein des insolents prétendants.
Elle parla ainsi en gémissant, et la déesse entendit sa prière.
Et les prétendants s'agitaient tumultueusement dans les salles
déjà noires. Et chacun de ces jeunes hommes insolents disait:
-- Déjà la reine, désirée par beaucoup, prépare, certes, nos
noces, et elle ne sait pas que le meurtre de son fils est proche.
Chacun d'eux parlait ainsi, mais elle connaissait leurs desseins,
et Antinoos leur dit:
-- Insensés! cessez tous ces paroles téméraires, de peur qu'on les
répète à Pènélopéia; mais levons-nous, et accomplissons en silence
ce que nous avons tous approuvé dans notre esprit.
Il parla ainsi, et il choisit vingt hommes très braves qui se
hâtèrent vers le rivage de la mer et la nef rapide. Et ils
traînèrent d'abord la nef à la mer, établirent le mât et les
voiles dans la nef noire, et lièrent comme il convenait les
avirons avec des courroies. Puis, ils tendirent les voiles
blanches, et leurs braves serviteurs leur apportèrent des armes.
Enfin, s'étant embarqués, ils poussèrent la nef au large et ils
prirent leur repas, en attendant la venue de Hespéros.
Mais, dans la chambre haute, la sage Pènélopéia s'était couchée,
n'ayant mangé ni bu, et se demandant dans son esprit si son
irréprochable fils éviterait la mort, ou s'il serait dompté par
les orgueilleux prétendants. Comme un lion entouré par une foule
d'hommes s'agite, plein de crainte, dans le cercle perfide, de
même le doux sommeil saisit Pènélopéia tandis qu'elle roulait en
elle-même toutes ces pensées. Et elle s'endormit, et toutes ses
peines disparurent.
Alors la déesse aux yeux clairs, Athènè, eut une autre pensée, et
elle forma une image semblable à Iphthimè, à la fille du magnanime
Ikarios, qu'Eumèlos qui habitait Phérè avait épousée. Et Athènè
l'envoya dans la demeure du divin Odysseus, afin d'apaiser les
peines et les larmes de Pènélopéia qui se lamentait et pleurait.
Et l'image entra dans la chambre nuptiale le long de la courroie
du verrou, et, se tenant au-dessus de sa tête, elle lui dit:
-- Tu dors, Pènélopéia, affligée dans ton cher coeur; mais les
dieux qui vivent toujours ne veulent pas que tu pleures, ni que tu
sois triste, car ton fils reviendra, n'ayant jamais offensé les
dieux.
Et la sage Pènélopéia, doucement endormie aux portes des Songes,
lui répondit:
-- Ô soeur, pourquoi es-tu venue ici, où je ne t'avais encore
jamais vue, tant la demeure est éloignée où tu habites? Pourquoi
m'ordonnes-tu d'apaiser les maux et les peines qui me tourmentent
dans l'esprit et dans l'âme? J'ai perdu d'abord mon brave mari au
coeur de lion, ayant toutes les vertus parmi les Danaens,
illustre, et dont la gloire s'est répandue dans la grande Hellas
et tout Argos; et, maintenant, voici que mon fils bien-aimé est
parti sur une nef creuse, l'insensé! sans expérience des travaux
et des discours. Et je pleure sur lui plus que sur son père; et je
tremble, et je crains qu'il souffre chez le peuple vers lequel il
est allé, ou sur la mer. De nombreux ennemis lui tendent des
embûches et veulent le tuer avant qu'il revienne dans la terre de
la patrie.
Et la vague image lui répondit:
-- Prends courage, et ne redoute rien dans ton esprit. Il a une
compagne telle que les autres hommes en souhaiteraient volontiers,
car elle peut tout. C'est Pallas Athènè, et elle a compassion de
tes gémissements, et, maintenant, elle m'envoie te le dire.
Et la sage Pènélopéia lui répondit:
-- Si tu es déesse, et si tu as entendu la voix de la déesse,
parle-moi du malheureux Odysseus. Vit-il encore quelque part, et
voit-il la lumière de Hèlios, ou est-il mort et dans les demeures
d'Aidès?
Et la vague image lui répondit:
-- Je ne te dirai rien de lui. Est-il vivant ou mort?
Il ne faut point parler de vaines paroles.
En disant cela, elle s'évanouit le long du verrou dans un souffle
de vent. Et la fille d'Ikarios se réveilla, et son cher coeur se
réjouit parce qu'un songe véridique lui était survenu dans l'ombre
de la nuit.
Et les prétendants naviguaient sur les routes humides, méditant
dans leur esprit le meurtre cruel de Tèlémakhos. Et il y a une île
au milieu de la mer pleine de rochers, entre Ithakè et l'âpre
Samos, Astéris, qui n'est pas grande, mais où se trouvent pour les
nefs des ports ayant une double issue. C'est là que s'arrêtèrent
les Akhaiens embusqués.
5.
Eôs sortait du lit de l'illustre Tithôn, afin de porter la lumière
aux Immortels et aux mortels. Et les dieux étaient assis en
conseil, et au milieu d'eux était Zeus qui tonne dans les hauteurs
et dont la puissance est la plus grande. Et Athènè leur rappelait
les nombreuses traverses d'Odysseus. Et elle se souvenait de lui
avec tristesse parce qu'il était retenu dans les demeures d'une
Nymphe:
-- Père Zeus, et vous, dieux heureux qui vivez toujours, craignez
qu'un roi porte-sceptre ne soit plus jamais ni doux, ni clément,
mais que, loin d'avoir des pensées équitables, il soit dur et
injuste, si nul ne se souvient du divin Odysseus parmi ceux sur
lesquels il a régné comme un père plein de douceur. Voici qu'il
est étendu, subissant des peines cruelles, dans l'île et dans les
demeures de la Nymphe Kalypsô qui le retient de force, et il ne
peut retourner dans la terre de la patrie, car il n'a ni nefs
armées d'avirons, ni compagnons, qui puissent le conduire sur le
vaste dos de la mer. Et voici maintenant qu'on veut tuer son fils
bien-aimé à son retour dans ses demeures, car il est parti, afin
de s'informer de son père, pour la divine Pylos et l'illustre
Lakédaimôn.
Et Zeus qui amasse les nuées lui répondit:
-- Mon enfant, quelle parole s'est échappée d'entre tes dents?
N'as-tu point délibéré toi-même dans ton esprit pour qu'Odysseus
revint et se vengeât? Conduis Tèlémakhos avec soin, car tu le
peux, afin qu'il retourne sain et sauf dans la terre de la patrie,
et les prétendants reviendront sur leur nef.
Il parla ainsi, et il dit à Herméias, son cher fils:
-- Herméias, qui es le messager des dieux, va dire à la Nymphe aux
beaux cheveux que nous avons résolu le retour d'Odysseus. Qu'elle
le laisse partir. Sans qu'aucun dieu ou qu'aucun homme mortel le
conduise, sur un radeau uni par des liens, seul, et subissant de
nouvelles douleurs, il parviendra le vingtième jour à la fertile
Skhériè, terre des Phaiakiens qui descendent des Dieux. Et les
Phaiakiens, dans leur esprit, l'honoreront comme un dieu, et ils
le renverront sur une nef dans la chère terre de la patrie, et ils
lui donneront en abondance de l'airain, de l'or et des vêtements,
de sorte qu'Odysseus n'en eût point rapporté autant de Troiè, s'il
était revenu sain et sauf, ayant reçu sa part du butin. Ainsi sa
destinée est de revoir ses amis et de rentrer dans sa haute
demeure et dans la terre de la patrie.
Il parla ainsi, et le messager-tueur d'Argos obéit. Et il attacha
aussitôt à ses pieds de belles sandales, immortelles et d'or, qui
le portaient, soit au-dessus de la mer, soit au-dessus de la terre
immense, pareil au souffle du vent. Et il prit aussi la baguette à
l'aide de laquelle il charme les yeux des hommes, ou il les
réveille, quand il le veut. Tenant cette baguette dans ses mains,
le puissant Tueur d'Argos, s'envolant vers la Piériè, tomba de
l'Aithèr sur la mer et s'élança, rasant les flots, semblable à la
mouette qui, autour des larges golfes de la mer indomptée, chasse
les poissons et plonge ses ailes robustes dans l'écume salée.
Semblable à cet oiseau, Hermès rasait les flots innombrables.
Et, quand il fut arrivé à l'île lointaine, il passa de la mer
bleue sur la terre, jusqu'à la vaste grotte que la nymphe aux
beaux cheveux habitait, et où il la trouva. Et un grand feu
brûlait au foyer, et l'odeur du cèdre et du thuia ardents
parfumait toute l'île. Et la nymphe chantait d'une belle voix,
tissant une toile avec une navette d'or. Et une forêt verdoyante
environnait la grotte, l'aune, le peuplier et le cyprès odorant,
où les oiseaux qui déploient leurs ailes faisaient leurs nids: les
chouettes, les éperviers et les bavardes corneilles de mer qui
s'inquiètent toujours des flots. Et une jeune vigne, dont les
grappes mûrissaient, entourait la grotte, et quatre cours d'eau
limpide, tantôt voisins, tantôt allant çà et là, faisaient verdir
de molles prairies de violettes et d'aches. Même si un immortel
s'en approchait, il admirerait et serait charmé dans son esprit.
Et le puissant messager-tueur d'Argos s'arrêta et, ayant tout
admiré dans son esprit, entra aussitôt dans la vaste grotte.
Et l'illustre déesse Kalypsô le reconnut, car les dieux immortels
ne sont point inconnus les uns aux autres, même quand ils
habitent, chacun, une demeure lointaine. Et Hermès ne vit pas dans
la grotte le magnanime Odysseus, car celui-ci pleurait, assis sur
le rivage; et, déchirant son coeur de sanglots et de gémissements,
il regardait la mer agitée et versait des larmes. Mais l'illustre
déesse Kalypsô interrogea Herméias, étant assise sur un thrône
splendide:
-- Pourquoi es-tu venu vers moi, Herméias à la baguette d'or,
vénérable et cher, que je n'ai jamais vu ici? Dis ce que tu
désires. Mon coeur m'ordonne de te satisfaire, si je le puis et si
cela est possible. Mais suis-moi, afin que je t'offre les mets
hospitaliers.
Ayant ainsi parlé, la déesse dressa une table en la couvrant
d'ambroisie et mêla le rouge nektar. Et le messager-tueur d'Argos
but et mangea, et quand il eut achevé son repas et satisfait son
âme, il dit à la déesse:
-- Tu me demandes pourquoi un dieu vient vers toi, déesse; je te
répondrai avec vérité, comme tu le désires. Zeus m'a ordonné de
venir, malgré moi, car qui parcourrait volontiers les immenses
eaux salées où il n'y a aucune ville d'hommes mortels qui font des
sacrifices aux dieux et leur offrent de saintes hécatombes? Mais
il n'est point permis à tout autre dieu de résister à la volonté
de Zeus tempétueux. On dit qu'un homme est auprès de toi, le plus
malheureux de tous les hommes qui ont combattu pendant neuf ans
autour de la ville de Priamos, et qui l'ayant saccagée dans la
dixième année, montèrent sur leurs nefs pour le retour. Et ils
offensèrent Athènè, qui souleva contre eux le vent, les grands
flots et le malheur. Et tous les braves compagnons d'Odysseus
périrent, et il fut lui-même jeté ici par le vent et les flots.
Maintenant, Zeus t'ordonne de le renvoyer très promptement, car sa
destinée n'est point de mourir loin de ses amis, mais de les
revoir et de rentrer dans sa haute demeure et dans la terre de la
patrie.
Il parla ainsi, et l'illustre déesse Kalypsô frémit, et, lui
répondant, elle dit en paroles ailées:
-- Vous êtes injustes, ô dieux, et les plus jaloux des autres
dieux, et vous enviez les déesses qui dorment ouvertement avec les
hommes qu'elles choisissent pour leurs chers maris. Ainsi, quand
Éôs aux doigts rosés enleva Oriôn, vous fûtes jaloux d'elle, ô
dieux qui vivez toujours, jusqu'à ce que la chaste Artémis au
thrône d'or eût tué Oriôn de ses douces flèches, dans Ortygiè;
ainsi, quand Dèmètèr aux beaux cheveux, cédant à son âme, s'unit
d'amour à Iasiôn sur une terre récemment labourée, Zeus, l'ayant
su aussitôt, le tua en le frappant de la blanche foudre; ainsi,
maintenant, vous m'enviez, ô dieux, parce que je garde auprès de
moi un homme mortel que j'ai sauvé et recueilli seul sur sa
carène, après que Zeus eut fendu d'un jet de foudre sa nef rapide
au milieu de la mer sombre. Tous ses braves compagnons avaient
péri, et le vent et les flots l'avaient poussé ici. Et je l'aimai
et je le recueillis, et je me promettais de le rendre immortel et
de le mettre pour toujours à l'abri de la vieillesse. Mais il
n'est point permis à tout autre dieu de résister à la volonté de
Zeus tempétueux. Puisqu'il veut qu'Odysseus soit de nouveau errant
sur la mer agitée, soit; mais je ne le renverrai point moi-même,
car je n'ai ni nefs armées d'avirons, ni compagnons qui le
reconduisent sur le vaste dos de la mer. Je lui révélerai
volontiers et ne lui cacherai point ce qu'il faut faire pour qu'il
parvienne sain et sauf dans la terre de la patrie.
Et le messager tueur d'Argos lui répondit aussitôt:
-- Renvoie-le dès maintenant, afin d'éviter la colère de Zeus, et
de peur qu'il s'enflamme contre toi à l'avenir.
Ayant ainsi parlé, le puissant Tueur d'Argos s'envola, et la
vénérable nymphe, après avoir reçu les ordres de Zeus, alla vers
le magnanime Odysseus. Et elle le trouva assis sur le rivage, et
jamais ses yeux ne tarissaient de larmes, et sa douce vie se
consumait à gémir dans le désir du retour, car la nymphe n'était
point aimée de lui. Certes, pendant la nuit, il dormait contre sa
volonté dans la grotte creuse, sans désir, auprès de celle qui le
désirait; mais, le jour, assis sur les rochers et sur les rivages,
il déchirait son coeur par les larmes, les gémissements et les
douleurs, et il regardait la mer indomptée en versant des larmes.
Et l'illustre déesse, s'approchant, lui dit:
-- Malheureux, ne te lamente pas plus longtemps ici, et ne consume
point ta vie, car je vais te renvoyer promptement. Va! fais un
large radeau avec de grands arbres tranchés par l'airain, et pose
par-dessus un banc très élevé, afin qu'il te porte sur la mer
sombre. Et j'y placerai moi-même du pain, de l'eau et du vin rouge
qui satisferont ta faim, et je te donnerai des vêtements, et je
t'enverrai un vent propice afin que tu parviennes sain et sauf
dans la terre de la patrie, si les dieux le veulent ainsi qui
habitent le large Ouranos et qui sont plus puissants que moi par
l'intelligence et la sagesse.
Elle parla ainsi, et le patient et divin Odysseus frémit et il lui
dit en paroles ailées:
-- Certes, tu as une autre pensée, déesse, que celle de mon
départ, puisque tu m'ordonnes de traverser sur un radeau les
grandes eaux de la mer, difficiles et effrayantes, et que
traversent à peine les nefs égales et rapides se réjouissant du
souffle de Zeus. Je ne monterai point, comme tu le veux, sur un
radeau, à moins que tu ne jures par le grand serment des dieux que
tu ne prépares point mon malheur et ma perte.
Il parla ainsi, et l'illustre déesse Kalypsô rit, et elle le
caressa de la main, et elle lui répondit:
-- Certes, tu es menteur et rusé, puisque tu as pensé et parlé
ainsi. Que Gaia le sache, et le large Ouranos supérieur, et l'eau
souterraine de Styx, ce qui est le plus grand et le plus terrible
serment des dieux heureux, que je ne prépare ni ton malheur, ni ta
perte. Je t'ai offert et conseillé ce que je tenterais pour moi-
même, si la nécessité m'y contraignait. Mon esprit est équitable,
et je n'ai point dans ma poitrine un coeur de fer, mais
compatissant.
Ayant ainsi parlé, l'illustre déesse le précéda promptement, et il
allait sur les traces de la déesse. Et tous deux parvinrent à la
grotte creuse. Et il s'assit sur le thrône d'où s'était levé
Herméias et la Nymphe plaça devant lui les choses que les hommes
mortels ont coutume de manger et de boire. Elle-même s'assit
auprès du divin Odysseus, et les servantes placèrent devant elle
l'ambroisie et le nektar. Et tous deux étendirent les mains vers
les mets placés devant eux; et quand ils eurent assouvi la faim et
la soif, l'illustre déesse Kalypsô commença de parler:
-- Divin Laertiade, subtil Odysseus, ainsi, tu veux donc retourner
dans ta demeure et dans la chère terre de la patrie? Cependant,
reçois mon salut. Si tu savais dans ton esprit combien de maux il
est dans ta destinée de subir avant d'arriver à la terre de la
patrie, certes, tu resterais ici avec moi, dans cette demeure, et
tu serais immortel, bien que tu désires revoir ta femme que tu
regrettes tous les jours. Et certes, je me glorifie de ne lui être
inférieure ni par la beauté, ni par l'esprit, car les mortelles ne
peuvent lutter de beauté avec les immortelles.
Et le subtil Odysseus, lui répondant, parla ainsi:
-- Vénérable déesse, ne t'irrite point pour cela contre moi. Je
sais en effet que la sage Pènélopéia t'est bien inférieure en
beauté et majesté. Elle est mortelle, et tu ne connaîtras point la
vieillesse; et, cependant, je veux et je désire tous les jours
revoir le moment du retour et regagner ma demeure. Si quelque dieu
m'accable encore de maux sur la sombre mer, je les subirai avec un
coeur patient. J'ai déjà beaucoup souffert sur les flots et dans
la guerre; que de nouvelles misères m'arrivent, s'il le faut.
Il parla ainsi, et Hèlios tomba et les ténèbres survinrent; et
tous deux, se retirant dans le fond de la grotte creuse, se
charmèrent par l'amour, couchés ensemble. Et quand Éôs aux doigts
rosés, née au matin, apparut, aussitôt Odysseus revêtit sa tunique
et son manteau, et la nymphe se couvrit d'une grande robe blanche,
légère et gracieuse; et elle mit autour de ses reins une belle
ceinture d'or, et, sur sa tête, un voile. Enfin, préparant le
départ du magnanime Odysseus, elle lui donna une grande hache
d'airain, bien en main, à deux tranchants et au beau manche fait
de bois d'olivier. Et elle lui donna ensuite une doloire aiguisée.
Et elle le conduisit à l'extrémité de l'île où croissaient de
grands arbres, des aunes, des peupliers et des pins qui
atteignaient l'Ouranos, et dont le bois sec flotterait plus
légèrement. Et, lui ayant montré le lieu où les grands arbres
croissaient, l'illustre déesse Kalypsô retourna dans sa demeure.
Et aussitôt Odysseus trancha les arbres et fit promptement son
travail. Et il en abattit vingt qu'il ébrancha, équarrit et aligna
au cordeau. Pendant ce temps l'illustre déesse Kalypsô apporta des
tarières; et il perça les bois et les unit entre eux, les liant
avec des chevilles et des cordes. Aussi grande est la cale d'une
nef de charge que construit un excellent ouvrier, aussi grand
était le radeau construit par Odysseus. Et il éleva un pont qu'il
fit avec des ais épais; et il tailla un mât auquel il attacha
l'antenne. Puis il fit le gouvernail, qu'il munit de claies de
saule afin qu'il résistât au choc des flots; puis il amassa un
grand lest. Pendant ce temps, l'illustre déesse Kalypsô apporta de
la toile pour faire les voiles, et il les fit habilement et il les
lia aux antennes avec des cordes. Puis il conduisit le radeau à la
mer large, à l'aide de leviers. Et le quatrième jour tout le
travail était achevé; et le cinquième jour la divine Kalypsô le
renvoya de l'île, l'ayant baigné et couvert de vêtements parfumés.
Et la déesse mit sur le radeau une outre de vin noir, puis une
outre plus grande pleine d'eau, puis elle lui donna, dans un sac
de cuir, une grande quantité de vivres fortifiants, et elle lui
envoya un vent doux et propice.
Et le divin Odysseus, joyeux, déploya ses voiles au vent propice;
et, s'étant assis à la barre, il gouvernait habilement, sans que
le sommeil fermât ses paupières. Et il contemplait les Plèiades,
et le Bouvier qui se couchait, et l'Ourse qu'on nomme le Chariot,
et qui tourne en place en regardant Oriôn, et, seule, ne touche
point les eaux de l'Okéanos. L'illustre déesse Kalypsô lui avait
ordonné de naviguer en la laissant toujours à gauche. Et, pendant
dix-sept jours, il fit route sur la mer, et, le dix-huitième,
apparurent les monts boisés de la terre des Phaiakiens. Et cette
terre était proche, et elle lui apparaissait comme un bouclier sur
la mer sombre.
Et le puissant qui ébranle la terre revenait du pays des
Aithiopiens, et du haut des montagnes des Solymes, il vit de loin
Odysseus traversant la mer; et son coeur s'échauffa violemment, et
secouant la tête, il dit dans son esprit:
-- Ô dieux! les immortels ont décidé autrement d'Odysseus tandis
que j'étais chez les Aithiopiens. Voici qu'il approche de la terre
des Phaiakiens, où sa destinée est qu'il rompe la longue chaîne de
misères qui l'accablent. Mais je pense qu'il va en subir encore.
Ayant ainsi parlé, il amassa les nuées et souleva la mer. Et il
saisit de ses mains son trident et il déchaîna la tempête de tous
les vents. Et il enveloppa de nuages la terre et la mer, et la
nuit se rua de l'Ouranos. Et l'Euros et le Notos soufflèrent, et
le violent Zéphyros et l'impétueux Boréas, soulevant de grandes
lames. Et les genoux d'Odysseus et son cher coeur furent brisés,
et il dit avec tristesse dans son esprit magnanime:
-- Ah! malheureux que je suis! Que va-t-il m'arriver? Je le
crains, la déesse ne m'a point trompé quand elle m'a dit que je
subirais des maux nombreux sur la mer, avant de parvenir à la
terre de la patrie. Certes, voici que ses paroles s'accomplissent.
De quelles nuées Zeus couronne le large Ouranos! La mer est
soulevée, les tempêtes de tous les vents sont déchaînées, et voici
ma ruine suprême. Trois et quatre fois heureux les Danaens qui
sont morts autrefois, devant la grande Troiè, pour plaire aux
Atréides! Plût aux dieux que j'eusse subi ma destinée et que je
fusse mort le jour où les Troiens m'assiégeaient de leurs lances
d'airain autour du cadavre d'Akhilleus! Alors on eût accompli mes
funérailles, et les Akhaiens eussent célébré ma gloire. Maintenant
ma destinée est de subir une mort obscure!
Il parla ainsi, et une grande lame, se ruant sur lui, effrayante,
renversa le radeau. Et Odysseus en fut enlevé, et le gouvernail
fut arraché de ses mains; et la tempête horrible des vents
confondus brisa le mât par le milieu; et l'antenne et la voile
furent emportées à la mer; et Odysseus resta longtemps sous l'eau,
ne pouvant émerger de suite, à cause de l'impétuosité de la mer.
Et il reparut enfin, et les vêtements que la divine Kalypsô lui
avait donnés étaient alourdis, et il vomit l'eau salée, et l'écume
ruisselait de sa tête. Mais, bien qu'affligé, il n'oublia point le
radeau, et, nageant avec vigueur à travers les flots, il le
ressaisit, et, se sauvant de la mort, il s'assit. Et les grandes
lames impétueuses emportaient le radeau çà et là. De même que
l'automnal Boréas chasse par les plaines les feuilles desséchées,
de même les vents chassaient çà et là le radeau sur la mer. Tantôt
l'Euros le cédait à Zéphyros afin que celui-ci l'entraînât, tantôt
le Notos le cédait à Boréas.
Et la fille de Kadmos, Inô aux beaux talons, qui autrefois était
mortelle, le vit. Maintenant elle se nomme Leukothéè et partage
les honneurs des dieux dans les flots de la mer. Et elle prit en
pitié Odysseus errant et accablé de douleurs. Et elle émergea de
l'abîme, semblable à un plongeon, et, se posant sur le radeau,
elle dit à Odysseus
-- Malheureux! pourquoi Poseidaôn qui ébranle la terre est-il si
cruellement irrité contre toi, qu'il t'accable de tant de maux?
Mais il ne te perdra pas, bien qu'il le veuille. Fais ce que je
vais te dire, car tu ne me sembles pas manquer de sagesse. Ayant
rejeté tes vêtements, abandonne le radeau aux vents et nage de tes
bras jusqu'à la terre des Phaiakiens, où tu dois être sauvé.
Prends cette bandelette immortelle, étends-la sur ta poitrine et
ne crains plus ni la douleur, ni la mort. Dès que tu auras saisi
le rivage de tes mains, tu la rejetteras au loin dans la sombre
mer en te détournant.
La déesse, ayant ainsi parlé, lui donna la bandelette puis elle se
replongea dans la mer tumultueuse, semblable à un plongeon, et le
flot noir la recouvrit. Mais le patient et divin Odysseus
hésitait, et il dit, en gémissant, dans son esprit magnanime:
-- Hélas! je crains qu'un des immortels ourdisse une ruse contre
moi en m'ordonnant de me jeter hors du radeau; mais je ne lui
obéirai pas aisément, car cette terre est encore très éloignée où
elle dit que je dois échapper à la mort; mais je ferai ceci, et il
me semble que c'est le plus sage: aussi longtemps que ces pièces
de bois seront unies par leurs liens, je resterai ici et je
subirai mon mal patiemment, et dès que la mer aura rompu le
radeau, je nagerai, car je ne pourrai rien faire de mieux.
Tandis qu'il pensait ainsi dans son esprit et dans son coeur,
Poseidaôn qui ébranle la terre souleva une lame immense,
effrayante, lourde et haute, et il la jeta sur Odysseus. De même
que le vent qui souffle avec violence disperse un monceau de
pailles sèches qu'il emporte çà et là, de même la mer dispersa les
longues poutres, et Odysseus monta sur une d'entre elles comme sur
un cheval qu'on dirige. Et il dépouilla les vêtements que la
divine Kalypsô lui avait donnés, et il étendit aussitôt sur sa
poitrine la bandelette de Leukothéè; puis, s'allongeant sur la
mer, il étendit les bras, plein du désir de nager. Et le puissant
qui ébranle la terre le vit, et secouant la tête, il dit dans son
esprit:
-- Va! subis encore mille maux, errant sur la mer, jusqu'à ce que
tu abordes ces hommes nourris par Zeus; mais j'espère que tu ne te
riras plus de mes châtiments.
Ayant ainsi parlé, il poussa ses chevaux aux belles crinières et
parvint à Aigas, où sont ses demeures illustres.
Mais Athènè, la fille de Zeus, eut d'autres pensées. Elle rompit
le cours des vents, et elle leur ordonna de cesser et de
s'endormir. Et elle excita, seul, le rapide Boréas, et elle
refréna les flots, jusqu'à ce que le divin Odysseus, ayant évité
la kèr et la mort, se fût mêlé aux Phaiakiens habiles aux travaux
de la mer.
Et, pendant deux nuits et deux jours, Odysseus erra par les flots
sombres, et son coeur vit souvent la mort; mais quand Éôs aux
beaux cheveux amena le troisième jour, le vent s'apaisa, et la
sérénité tranquille se fit; et, se soulevant sur la mer, et
regardant avec ardeur, il vit la terre toute proche. De même qu'à
des fils est rendue la vie désirée d'un père qui, en proie à un
dieu contraire, a longtemps subi de grandes douleurs, mais que les
dieux ont enfin délivré de son mal, de même la terre et les bois
apparurent joyeusement à Odysseus. Et il nageait s'efforçant de
fouler de ses pieds cette terre. Mais, comme il n'en était éloigné
que de la portée de la voix, il entendit le son de la mer contre
les rochers. Et les vastes flots se brisaient, effrayants, contre
la côte aride, et tout était enveloppé de l'écume de la mer. Et il
n'y avait là ni ports, ni abris pour les nefs, et le rivage était
hérissé d'écueils et de rochers. Alors, les genoux et le cher
coeur d'Odysseus furent brisés, et, gémissant, il dit dans son
esprit magnanime:
-- Hélas! Zeus m'a accordé de voir une terre inespérée, et je suis
arrivé ici, après avoir sillonné les eaux, et je ne sais comment
sortir de la mer profonde. Les rochers aigus se dressent, les
flots impétueux écument de tous côtés et la côte est escarpée. La
profonde mer est proche, et je ne puis appuyer mes pieds nulle
part, ni échapper à mes misères, et peut-être le grand flot va-t-
il me jeter contre ces roches, et tous mes efforts seront vains.
Si je nage encore, afin de trouver ailleurs une plage heurtée par
les eaux, ou un port, je crains que la tempête me saisisse de
nouveau et me rejette, malgré mes gémissements, dans la haute mer
poissonneuse; ou même qu'un dieu me livre à un monstre marin, de
ceux que l'illustre Amphitritè nourrit en grand nombre. Je sais,
en effet, combien l'illustre qui ébranle la terre est irrité
contre moi.
Tandis qu'il délibérait ainsi dans son esprit et dans son coeur,
une vaste lame le porta vers l'âpre rivage, et il y eût déchiré sa
peau et brisé ses os, si Athènè, la déesse aux yeux clairs, ne
l'eût inspiré. Emporté en avant, de ses deux mains il saisit la
roche et il l'embrassa en gémissant jusqu'à ce que le flot immense
se fût déroulé, et il se sauva ainsi; mais le reflux, se ruant sur
lui, le frappa et le remporta en mer. De même que les petites
pierres restent, en grand nombre, attachées aux articulations
creuses du polypode arraché de son abri, de même la peau de ses
mains vigoureuses s'était déchirée au rocher, et le flot vaste le
recouvrit. Là, enfin, le malheureux Odysseus eût péri malgré la
destinée, si Athènè, la déesse aux yeux clairs, ne l'eût inspiré
sagement. Il revint sur l'eau, et, traversant les lames qui le
poussaient à la côte, il nagea, examinant la terre et cherchant
s'il trouverait quelque part une plage heurtée par les flots, ou
un port. Et quand il fut arrivé, en nageant, à l'embouchure d'un
fleuve au beau cours, il vit que cet endroit était excellent et
mis à l'abri du vent par des roches égales. Et il examina le cours
du fleuve, et, dans son esprit, il dit en suppliant:
-- Entends-moi, ô roi, qui que tu sois! Je viens à toi en te
suppliant avec ardeur, et fuyant hors de la mer la colère de
Poseidaôn. Celui qui vient errant est vénérable aux dieux
immortels et aux hommes. Tel je suis maintenant en abordant ton
cours, car je t'approche après avoir subi de nombreuses misères.
Prends pitié, ô roi! Je me glorifie d'être ton suppliant.
Il parla ainsi, et le fleuve s'apaisa, arrêtant son cours et les
flots; et il se fit tranquille devant Odysseus, et il le
recueillit à son embouchure. Et les genoux et les bras vigoureux
du Laertiade étaient rompus, et son cher coeur était accablé par
la mer. Tout son corps était gonflé, et l'eau salée remplissait sa
bouche et ses narines. Sans haleine et sans voix, il gisait sans
force, et une violente fatigue l'accablait. Mais, ayant respiré et
recouvré l'esprit, il détacha la bandelette de la déesse et la
jeta dans le fleuve, qui l'emporta à la mer, où Inô la saisit
aussitôt de ses chères mains. Alors Odysseus, s'éloignant du
fleuve, se coucha dans les joncs. Et il baisa la terre et dit en
gémissant dans son esprit magnanime:
-- Hélas! que va-t-il m'arriver et que vais-je souffrir, si je
passe la nuit dangereuse dans le fleuve? Je crains que la mauvaise
fraîcheur et la rosée du matin achèvent d'affaiblir mon âme. Le
fleuve souffle en effet, au matin, un air froid. Si je montais sur
la hauteur, vers ce bois ombragé, je m'endormirais sous les
arbustes épais, et le doux sommeil me saisirait, à moins que le
froid et la fatigue s'y opposent. Mais je crains d'être la proie
des bêtes fauves.
Ayant ainsi délibéré, il vit que ceci était pour le mieux, et il
se hâta vers la forêt qui se trouvait sur la hauteur, près de la
côte. Et il aperçut deux arbustes entrelacés, dont l'un était un
olivier sauvage et l'autre un olivier. Et là, ni la violence
humide des vents, ni Hèlios étincelant de rayons, ni la pluie ne
pénétrait, tant les rameaux entrelacés étaient touffus. Et
Odysseus s'y coucha, après avoir amassé un large lit de feuilles,
et si abondant, que deux ou trois hommes s'y seraient blottis par
le temps d'hiver le plus rude. Et le patient et divin Odysseus,
joyeux de voir ce lit, se coucha au milieu, en se couvrant de
l'abondance des feuilles. De même qu'un berger, à l'extrémité
d'une terre où il n'a aucun voisin, recouvre ses tisons de cendre
noire et conserve ainsi le germe du feu, afin de ne point aller le
chercher ailleurs; de même Odysseus était caché sous les feuilles,
et Athènè répandit le sommeil sur ses yeux et ferma ses paupières,
pour qu'il se reposât promptement de ses rudes travaux.
6.
Ainsi dormait là le patient et divin Odysseus, dompté par le
sommeil et par la fatigue, tandis qu'Athènè se rendait à la ville
et parmi le peuple des hommes Phaiakiens qui habitaient autrefois
la grande Hypériè, auprès des kyklôpes insolents qui les
opprimaient, étant beaucoup plus forts qu'eux. Et Nausithoos,
semblable à un dieu, les emmena de là et les établit dans l'île de
Skhériè, loin des autres hommes. Et il bâtit un mur autour de la
ville, éleva des demeures, construisit les temples des dieux et
partagea les champs. Mais, déjà, dompté par la kèr, il était
descendu chez Aidés. Et maintenant régnait Alkinoos, instruit dans
la sagesse par les dieux. Et Athènè, la déesse aux yeux clairs, se
rendait à sa demeure, méditant le retour du magnanime Odysseus. Et
elle entra promptement dans la chambre ornée où dormait la jeune
vierge semblable aux Immortelles par la grâce et la beauté,
Nausikaa, fille du magnanime Alkinoos. Et deux servantes, belles
comme les Kharites, se tenaient des deux côtés du seuil, et les
portes brillantes étaient fermées.
Athènè, comme un souffle du vent, approcha du lit de la jeune
vierge, et, se tenant au-dessus de sa tête, lui parla, semblable à
la fille de l'illustre marin Dymas, laquelle était du même âge
qu'elle, et qu'elle aimait. Semblable à cette jeune fille, Athènè
aux yeux clairs parla ainsi:
-- Nausikaa, pourquoi ta mère t'a-t-elle enfantée si négligente?
En effet, tes belles robes gisent négligées, et tes noces
approchent où il te faudra revêtir les plus belles et en offrir à
ceux qui te conduiront. La bonne renommée, parmi les hommes, vient
des beaux vêtements, et le père et la mère vénérable s'en
réjouissent. Allons donc laver tes robes, au premier lever du
jour, et je te suivrai et t'aiderai, afin que nous finissions
promptement, car tu ne seras plus longtemps vierge. Déjà les
premiers du peuple te recherchent, parmi tous les Phaiakiens d'où
sort ta race. Allons! demande à ton illustre père, dès le matin,
qu'il fasse préparer les mulets et le char qui porteront les
ceintures, les péplos et les belles couvertures. Il est mieux que
tu montes aussi sur le char que d'aller à pied, car les lavoirs
sont très éloignés de la ville.
Ayant ainsi parlé, Athènè aux yeux clairs retourna dans l'Olympos,
où sont toujours, dit-on, les solides demeures des dieux, que le
vent n'ébranle point, où la pluie ne coule point, dont la neige
n'approche point, mais où la sérénité vole sans nuage et
qu'enveloppe une splendeur éclatante dans laquelle les dieux
heureux se réjouissent sans cesse. C'est là que remonta la déesse
aux yeux clairs, après qu'elle eut parlé à la jeune vierge.
Et aussitôt la brillante Éôs se leva et réveilla Nausikaa au beau
péplos, qui admira le songe qu'elle avait eu. Et elle se hâta
d'aller par les demeures, afin de prévenir ses parents, son cher
père et sa mère, qu'elle trouva dans l'intérieur. Et sa mère était
assise au foyer avec ses servantes, filant la laine teinte de
pourpre marine; et son père sortait avec les rois illustres, pour
se rendre au conseil où l'appelaient les nobles Phaiakiens. Et,
s'arrêtant près de son cher père, elle lui dit:
-- Cher père, ne me feras-tu point préparer un char large et
élevé, afin que je porte au fleuve et que je lave nos beaux
vêtements qui gisent salis? Il te convient, en effet, à toi qui
t'assieds au conseil parmi les premiers, de porter de beaux
vêtements. Tu as cinq fils dans ta maison royale; deux sont
mariés, et trois sont encore des jeunes hommes florissants. Et
ceux-ci veulent aller aux danses, couverts de vêtements propres et
frais, et ces soins me sont réservés.
Elle parla ainsi, n'osant nommer à son cher père ses noces
fleuries; mais il la comprit et il lui répondit:
-- Je ne te refuserai, mon enfant, ni des mulets, ni autre chose.
Va, et mes serviteurs te prépareront un char large et élevé propre
à porter une charge.
Ayant ainsi parlé, il commanda aux serviteurs, et ils obéirent.
Ils firent sortir un char rapide et ils le disposèrent, et ils
mirent les mulets sous le joug et les lièrent au char. Et Nausikaa
apporta de sa chambre ses belles robes, et elle les déposa dans le
char. Et sa mère enfermait d'excellents mets dans une corbeille,
et elle versa du vin dans une outre de peau de chèvre. La jeune
vierge monta sur le char, et sa mère lui donna dans une fiole d'or
une huile liquide, afin qu'elle se parfumât avec ses femmes. Et
Nausikaa saisit le fouet et les belles rênes, et elle fouetta les
mulets afin qu'ils courussent; et ceux-ci, faisant un grand bruit,
s'élancèrent, emportant les vêtements et Nausikaa, mais non pas
seule, car les autres femmes allaient avec elle.
Et quand elles furent parvenues au cours limpide du fleuve, là où
étaient les lavoirs pleins toute l'année, car une belle eau
abondante y débordait, propre à laver toutes les choses souillées,
elles délièrent les mulets du char, et elles les menèrent vers le
fleuve tourbillonnant, afin qu'ils pussent manger les douces
herbes. Puis, elles saisirent de leurs mains, dans le char, les
vêtements qu'elles plongèrent dans l'eau profonde, les foulant
dans les lavoirs et disputant de promptitude. Et, les ayant lavés
et purifiés de toute souillure, elles les étendirent en ordre sur
les rochers du rivage que la mer avait baignés. Et s'étant elles-
mêmes baignées et parfumées d'huile luisante, elles prirent leur
repas sur le bord du fleuve. Et les vêtements séchaient à la
splendeur de Hèlios.
Après que Nausikaa et ses servantes eurent mangé, elles jouèrent à
la balle, ayant dénoué les bandelettes de leur tête. Et Nausikaa
aux beaux bras commença une mélopée. Ainsi Artémis marche sur les
montagnes, joyeuse de ses flèches, et, sur le Tèygétos escarpé ou
l'Érymanthos, se réjouit des sangliers et des cerfs rapides. Et
les nymphes agrestes, filles de Zeus tempétueux, jouent avec elle,
et Lètô se réjouit dans son coeur. Artémis les dépasse toutes de
la tête et du front, et on la reconnaît facilement, bien qu'elles
soient toutes belles. Ainsi la jeune vierge brillait au milieu de
ses femmes.
Mais quand il fallut plier les beaux vêtements, atteler les mulets
et retourner vers la demeure, alors Athènè, la déesse aux yeux
clairs, eut d'autres pensées, et elle voulut qu'Odysseus se
réveillât et vît la vierge aux beaux yeux, et qu'elle le conduisît
à la ville des Phaiakiens. Alors, la jeune reine jeta une balle à
l'une de ses femmes, et la balle s'égara et tomba dans le fleuve
profond. Et toutes poussèrent de hautes clameurs, et le divin
Odysseus s'éveilla. Et, s'asseyant, il délibéra dans son esprit et
dans son coeur:
-- Hélas! à quels hommes appartient cette terre où je suis venu?
Sont-ils injurieux, sauvages, injustes, ou hospitaliers, et leur
esprit craint-il les dieux? J'ai entendu des clameurs de jeunes
filles. Est-ce la voix des nymphes qui habitent le sommet des
montagnes et les sources des fleuves et les marais herbus, ou
suis-je près d'entendre la voix des hommes? Je m'en assurerai et
je verrai.
Ayant ainsi parlé, le divin Odysseus sortit du milieu des
arbustes, et il arracha de sa main vigoureuse un rameau épais afin
de voiler sa nudité sous les feuilles. Et il se hâta, comme un
lion des montagnes, confiant dans ses forces, marche à travers les
pluies et les vents. Ses yeux luisent ardemment, et il se jette
sur les boeufs, les brebis ou les cerfs sauvages, car son ventre
le pousse à attaquer les troupeaux et à pénétrer dans leur solide
demeure. Ainsi Odysseus parut au milieu des jeunes filles aux
beaux cheveux, tout nu qu'il était, car la nécessité l’y
contraignait. Et il leur apparut horrible et souillé par l'écume
de la mer, et elles s'enfuirent, çà et là, sur les hauteurs du
rivage. Et, seule, la fille d'Alkinoos resta, car Athènè avait mis
l'audace dans son coeur et chassé la crainte de ses membres. Elle
resta donc seule en face d'Odysseus.
Et celui-ci délibérait, ne sachant s'il supplierait la vierge aux
beaux yeux, en saisissant ses genoux, ou s'il la prierait de loin,
avec des paroles flatteuses, de lui donner des vêtements et de lui
montrer la ville. Et il vit qu'il valait mieux la supplier de loin
par des paroles flatteuses, de peur que, s'il saisissait ses
genoux, la s'irritât dans son esprit. Et, aussitôt, il lui adressa
la vierge ce discours flatteur et adroit:
-- Je te supplie, ô reine, que tu sois déesse ou mortelle! si tu
es déesse, de celles qui habitent le large Ouranos, tu me sembles
Artémis, fille du grand Zeus, par la beauté, la stature et la
grâce; si tu es une des mortelles qui habitent sur la terre, trois
fois heureux ton père et ta mère vénérable! trois fois heureux tes
frères! Sans doute leur âme est pleine de joie devant ta grâce,
quand ils te voient te mêler aux choeurs dansants! Mais plus
heureux entre tous celui qui, te comblant de présents d'hyménée,
te conduira dans sa demeure! Jamais, en effet, je n'ai vu de mes
yeux un homme aussi beau, ni une femme aussi belle, et je suis
saisi d'admiration. Une fois, à Dèlos, devant l'autel d'Apollôn,
je vis une jeune tige de palmier. J'étais allé là, en effet, et un
peuple nombreux m'accompagnait dans ce voyage qui devait me porter
malheur. Et, en voyant ce palmier, je restai longtemps stupéfait
dans l'âme qu'un arbre aussi beau fût sorti de terre. Ainsi je
t'admire, Ô femme, et je suis stupéfait, et je tremble de saisir
tes genoux, car je suis en proie à une grande douleur. Hier, après
vingt jours, je me suis enfin échappé de la sombre mer. Pendant ce
temps-là, les flots et les rapides tempêtes m'ont entraîné de
l'île d'Ogygiè, et voici qu'un dieu m'a poussé ici, afin que j'y
subisse encore peut-être d'autres maux, car je ne pense pas en
avoir vu la fin, et les dieux vont sans doute m'en accabler de
nouveau. Mais, ô reine, aie pitié de moi, car c'est vers toi, la
première, que je suis venu, après avoir subi tant de misères. Je
ne connais aucun des hommes qui habitent cette ville et cette
terre. Montre-moi la ville et donne moi quelque lambeau pour me
couvrir, si tu as apporté ici quelque enveloppe de vêtements. Que
les dieux t'accordent autant de choses que tu en désires: un mari,
une famille et une heureuse concorde; car rien n'est plus
désirable et meilleur que la concorde à l'aide de laquelle on
gouverne sa famille. Le mari et l'épouse accablent ainsi leurs
ennemis de douleurs et leurs amis de joie, et eux-mêmes sont
heureux.
Et Nausikaa aux bras blancs lui répondit:
-- Étranger, car, certes, tu n'es semblable ni à un lâche, ni à un
insensé, Zeus Olympien dispense la richesse aux hommes, aux bons
et aux méchants, à chacun, comme il veut. C'est lui qui t'a fait
cette destinée, et il faut la subir patiemment. Maintenant, étant
venu vers notre terre et notre ville, tu ne manqueras ni de
vêtements, ni d'aucune autre des choses qui conviennent à un
malheureux qui vient en suppliant. Et je te montrerai la ville et
je te dirai le nom de notre peuple. Les Phaiakiens habitent cette
ville et cette terre, et moi, je suis la fille du magnanime
Alkinoos, qui est le premier parmi les Phaiakiens par le pouvoir
et la puissance.
Elle parla ainsi et commanda à ses servantes aux belles
chevelures:
-- Venez près de moi, servantes. Où fuyez-vous pour avoir vu cet
homme? Pensez-vous que ce soit quelque ennemi? Il n'y a point
d'homme vivant, et il ne peut en être un seul qui porte la guerre
sur la terre des Phaiakiens, car nous sommes très chers aux dieux
immortels, et nous habitons aux extrémités de la mer onduleuse, et
nous n'avons aucun commerce avec les autres hommes. Mais si
quelque malheureux errant vient ici, il nous faut le secourir, car
les hôtes et les mendiants viennent de Zeus, et le don, même
modique, qu'on leur fait, lui est agréable. C'est pourquoi,
servantes, donnez à notre hôte à manger et à boire, et lavez-le
dans le fleuve, à l'abri du vent.
Elle parla ainsi, et les servantes s'arrêtèrent et s'exhortèrent
l'une l'autre, et elles conduisirent Odysseus à l'abri du vent,
comme l'avait ordonné Nausikaa, fille du magnanime Alkinoos, et
elles placèrent auprès de lui des vêtements, un manteau et une
tunique, et elles lui donnèrent l'huile liquide dans la fiole
d'or, et elles lui commandèrent de se laver dans le courant du
fleuve. Mais alors le divin Odysseus leur dit:
-- Servantes, éloignez-vous un peu, afin que je lave l'écume de
mes épaules et que je me parfume d'huile, car il y a longtemps que
mon corps manque d'onction. Je ne me laverai point devant vous,
car je crains, par respect, de me montrer nu au milieu de jeunes
filles aux beaux cheveux.
Il parla ainsi, et, se retirant, elles rapportèrent ces paroles à
la vierge Nausikaa.
Et le divin Odysseus lava dans le fleuve l'écume salée qui
couvrait son dos, ses flancs et ses épaules; et il purifia sa tête
des souillures de la mer indomptée. Et, après s'être entièrement
baigné et parfumé d'huile, il se couvrit des vêtements que la
jeune vierge lui avait donnés. Et Athènè, fille de Zeus, le fit
paraître plus grand et fit tomber de sa tête sa chevelure bouclée
semblable aux fleurs d'hyacinthe. De même un habile ouvrier qui
répand de l'or sur de l'argent, et que Hèphaistos et Pallas Athènè
ont instruit, achève de brillantes oeuvres avec un art accompli,
de même Athènè répandit la grâce sur sa tête et sur ses épaules.
Et il s'assit ensuite à l'écart, sur le rivage de la mer,
resplendissant de beauté et de grâce. Et la vierge, l'admirant,
dit à ses servantes aux beaux cheveux:
-- Écoutez-moi, servantes aux bras blancs, afin que je dise
quelque chose. Ce n'est pas malgré tous les dieux qui habitent
l'Olympos que cet homme divin est venu chez les Phaiakiens. Il me
semblait d'abord méprisable, et maintenant il est semblable aux
dieux qui habitent le large Ouranos. Plût aux dieux qu'un tel
homme fût nommé mon mari, qu'il habitât ici et qu'il lui plût d'y
rester! Mais, vous, servantes, offrez à notre hôte à boire et à
manger.
Elle parla ainsi, et les servantes l'entendirent et lui obéirent;
et elles offrirent à Odysseus à boire et à manger. Et le divin
Odysseus buvait et mangeait avec voracité, car il y avait
longtemps qu'il n'avait pris de nourriture. Mais Nausikaa aux bras
blancs eut d'autres pensées; elle posa les vêtements pliés dans le
char, y monta après avoir attelé les mulets aux sabots massifs,
et, exhortant Odysseus, elle lui dit:
-- Lève-toi, étranger, afin d'aller à la ville et que je te
conduise à la demeure de mon père prudent, où je pense que tu
verras les premiers d'entre les Phaiakiens. Mais fais ce que je
vais te dire, car tu me sembles plein de sagesse: aussi longtemps
que nous irons à travers les champs et les travaux des hommes,
marche rapidement avec les servantes, derrière les mulets et le
char, et, moi, je montrerai le chemin; mais quand nous serons
arrivés à la ville, qu'environnent de hautes tours et que partage
en deux un beau port dont l'entrée est étroite, où sont conduites
les nefs, chacune à une station sûre, et devant lequel est le beau
temple de Poseidaôn dans l'agora pavée de grandes pierres
taillées; -- et là aussi sont les armements des noires nefs, les
cordages et les antennes et les avirons qu'on polit, car les arcs
et les carquois n'occupent point les Phaiakiens, mais seulement
les mâts, et les avirons des nefs, et les nefs égales sur
lesquelles ils traversent joyeux la mer pleine d'écume; -- évite
alors leurs amères paroles, de peur qu'un d'entre eux me blâme en
arrière, car ils sont très insolents, et que le plus méchant, nous
rencontrant, dise peut-être: -- Quel est cet étranger grand et
beau qui suit Nausikaa? Où l'a-t-elle trouvé? Certes, il sera son
mari. Peut-être l'a-t-elle reçu avec bienveillance, comme il
errait hors de sa nef conduite par des hommes étrangers, car
aucuns n'habitent près d'ici; ou peut-être encore un dieu qu'elle
a supplié ardemment est-il descendu de l'Ouranos, et elle le
possédera tous les jours. Elle a bien fait d'aller au-devant d'un
mari étranger, car, certes, elle dédaigne les Phaiakiens illustres
et nombreux qui la recherchent! -- Ils parleraient ainsi, et leurs
paroles seraient honteuses pour moi. Je blâmerais moi-même celle
qui, à l'insu de son cher père et de sa mère, irait seule parmi
les hommes avant le jour des noces.
Écoute donc mes paroles, étranger, afin d'obtenir de mon père des
compagnons et un prompt retour. Nous trouverons auprès du chemin
un beau bois de peupliers consacré à Athènè. Une source en coule
et une prairie l'entoure, et là sont le verger de mon père et ses
jardins florissants, éloignés de la ville d'une portée de voix. Il
faudra t'arrêter là quelque temps, jusqu'à ce que nous soyons
arrivées à la ville et à la maison de mon père. Dès que tu
penseras que nous y sommes parvenues, alors, marche vers la ville
des Phaiakiens et cherche les demeures de mon père, le magnanime
Alkinoos. Elles sont faciles à reconnaître, et un enfant pourrait
y conduire; car aucune des maisons des Phaiakiens n'est telle que
la demeure du héros Alkinoos. Quand tu seras entré dans la cour,
traverse promptement la maison royale afin d'arriver jusqu'à ma
mère. Elle est assise à son foyer, à la splendeur du feu, filant
une laine pourprée admirable à voir. Elle est appuyée contre une
colonne et ses servantes sont assises autour d'elle. Et, à côté
d'elle, est le thrône de mon père, où il s'assied, pour boire du
vin, semblable à un immortel. En passant devant lui, embrasse les
genoux de ma mère, afin que, joyeux, tu voies promptement le jour
du retour, même quand tu serais très loin de ta demeure. En effet,
si ma mère t'est bienveillante dans son âme, tu peux espérer
revoir tes amis, et rentrer dans ta demeure bien bâtie et dans la
terre de la patrie.
Ayant ainsi parlé, elle frappa les mulets du fouet brillant, et
les mulets, quittant rapidement les bords du fleuve, couraient
avec ardeur et en trépignant. Et Nausikaa les guidait avec art des
rênes et du fouet, de façon que les servantes et Odysseus
suivissent à pied. Et Hèlios tomba, et ils parvinrent au bois
sacré d'Athènè, où le divin Odysseus s'arrêta. Et, aussitôt, il
supplia la fille du magnanime Zeus:
-- Entends-moi, fille indomptée de Zeus tempêtueux! Exauce-moi
maintenant, puisque tu ne m'as point secouru quand l'illustre qui
entoure la terre m'accablait. Accorde-moi d'être le bien venu chez
les Phaiakiens, et qu'ils aient pitié.
Il parla ainsi en suppliant, et Pallas Athènè l'entendit, mais
elle ne lui apparut point, respectant le frère de son père; car il
devait être violemment irrité contre le divin Odysseus jusqu'à ce
que celui-ci fût arrivé dans la terre de la patrie.
7.
Tandis que le patient et divin Odysseus suppliait ainsi Athènè, la
vigueur des mulets emportait la jeune vierge vers la ville. Et
quand elle fut arrivée aux illustres demeures de son père, elle
s'arrêta dans le vestibule; et, de tous côtés, ses frères,
semblables aux immortels, s'empressèrent autour d'elle, et ils
détachèrent les mulets du char, et ils portèrent les vêtements
dans la demeure. Puis la vierge rentra dans sa chambre où la
vieille servante épirote Eurymédousa alluma du feu. Des nefs à
deux rangs d'avirons l'avaient autrefois amenée du pays des
épirotes, et on l'avait donnée en récompense à Alkinoos, parce
qu'il commandait à tous les Phaiakiens et que le peuple l'écoutait
comme un dieu. Elle avait allaité Nausikaa aux bras blancs dans la
maison royale, et elle allumait son feu et elle préparait son
repas.
Et, alors, Odysseus se leva pour aller à la ville, et Athènè,
pleine de bienveillance pour lui, l'enveloppa d'un épais
brouillard, de peur qu'un des Phaiakiens insolents, le
rencontrant, l'outrageât par ses paroles et lui demandât qui il
était. Mais, quand il fut entré dans la belle ville, alors Athènè,
la déesse aux yeux clairs, sous la figure d'une jeune vierge
portant une urne, s'arrêta devant lui, et le divin Odysseus
l'interrogea:
-- Ô mon enfant, ne pourrais-tu me montrer la demeure du héros
Alkinoos qui commande parmi les hommes de ce pays? Je viens ici,
d'une terre lointaine et étrangère, comme un hôte, ayant subi
beaucoup de maux, et je ne connais aucun des hommes qui habitent
cette ville et cette terre.
Et la déesse aux yeux clairs, Athènè, lui répondit:
-- Hôte vénérable, je te montrerai la demeure que tu me demandes,
car elle est auprès de celle de mon père irréprochable. Mais viens
en silence, et je t'indiquerai le chemin. Ne parle point et
n'interroge aucun de ces hommes, car ils n'aiment point les
étrangers et ils ne reçoivent point avec amitié quiconque vient de
loin. Confiants dans leurs nefs légères et rapides, ils traversent
les grandes eaux, et celui qui ébranle la terre leur a donné des
nefs rapides comme l'aile des oiseaux et comme la pensée.
Ayant ainsi parlé, Pallas Athènè le précéda promptement, et il
marcha derrière la déesse, et les illustres navigateurs Phaiakiens
ne le virent point tandis qu'il traversait la ville au milieu
d'eux, car Athènè, la vénérable déesse aux beaux cheveux, ne le
permettait point, ayant enveloppé Odysseus d'un épais brouillard,
dans sa bienveillance pour lui. Et Odysseus admirait le port, les
nefs égales, l'agora des héros et les longues murailles fortifiées
de hauts pieux, admirables à voir. Et, quand ils furent arrivés à
l'illustre demeure du roi, Athènè, la déesse aux yeux clairs, lui
parla d'abord:
-- Voici, hôte, mon père, la demeure que tu m'as demandé de te
montrer. Tu trouveras les rois, nourrissons de Zeus, prenant leur
repas. Entre, et ne crains rien dans ton âme. D'où qu'il vienne,
l'homme courageux est celui qui accomplit le mieux tout ce qu'il
fait. Va d'abord à la reine, dans la maison royale. Son nom est
Arètè, et elle le mérite, et elle descend des mêmes parents qui
ont engendré le roi Alkinoos. Poseidaôn qui ébranle la terre
engendra Nausithoos que conçut Périboia, la plus belle des femmes
et la plus jeune fille du magnanime Eurymédôn qui commanda
autrefois aux fiers géants. Mais il perdit son peuple impie et
périt lui-même. Poseidaôn s'unit à Périboia, et il engendra le
magnanime Nausithoos qui commanda aux Phaiakiens. Et Nausithoos
engendra Rhèxènôr et Alkinoos. Apollôn à l'arc d'argent frappa le
premier qui venait de se marier dans la maison royale et qui ne
laissa point de fils, mais une fille unique, Arètè, qu'épousa
Alkinoos. Et il l'a honorée plus que ne sont honorées toutes les
autres femmes qui, sur la terre, gouvernent leur maison sous la
puissance de leurs maris. Et elle est honorée par ses chers
enfants non moins que par Alkinoos, ainsi que par les peuples, qui
la regardent comme une déesse et qui recueillent ses paroles quand
elle marche par la ville. Elle ne manque jamais de bonnes pensées
dans son esprit, et elle leur est bienveillante, et elle apaise
leurs différends. Si elle t'est favorable dans son âme, tu peux
espérer revoir tes amis et rentrer dans ta haute demeure et dans
la terre de la patrie.
Ayant ainsi parlé, Athènè aux yeux clairs s'envola sur la mer
indomptée, et elle abandonna l'aimable Skhériè, et elle arriva à
Marathôn, et, étant parvenue dans Athéna aux larges rues, elle
entra dans la forte demeure d'Erekhtheus.
Et Odysseus se dirigea vers l'illustre maison d'Alkinoos, et il
s'arrêta, l'âme pleine de pensées, avant de fouler le pavé
d'airain. En effet, la haute demeure du magnanime Alkinoos
resplendissait comme Hèlios ou Sélènè. De solides murs d'airain,
des deux côtés du seuil, enfermaient la cour intérieure, et leur
pinacle était d'émail. Et des portes d'or fermaient la solide
demeure, et les poteaux des portes étaient d'argent sur le seuil
d'airain argenté, et, au-dessus, il y avait une corniche d'or, et,
des deux côtés, il y avait des chiens d'or et d'argent que
Hèphaistos avait faits très habilement, afin qu'ils gardassent la
maison du magnanime Alkinoos, étant immortels et ne devant point
vieillir. Dans la cour, autour du mur, des deux côtés, étaient des
thrônes solides, rangés jusqu'à l'entrée intérieure et recouverts
de légers péplos, ouvrage des femmes. Là, siégeaient les princes
des Phaiakiens, mangeant et buvant toute l'année. Et des figures
de jeunes hommes, en or, se dressaient sur de beaux autels,
portant aux mains des torches flambantes qui éclairaient pendant
la nuit les convives dans la demeure. Et cinquante servantes
habitaient la maison, et les unes broyaient sous la meule le grain
mûr, et les autres, assises, tissaient les toiles et tournaient la
quenouille agitée comme les feuilles du haut peuplier, et une
huile liquide distillait de la trame des tissus. Autant les
Phaiakiens étaient les plus habiles de tous les hommes pour voguer
en mer sur une nef rapide, autant leurs femmes l'emportaient pour
travailler les toiles, et Athènè leur avait accordé d'accomplir de
très beaux et très habiles ouvrages. Et, au delà de la cour,
auprès des portes, il y avait un grand jardin de quatre arpents,
entouré de tous côtés par une haie. Là, croissaient de grands
arbres florissants qui produisaient, les uns la poire et la
grenade, les autres les belles oranges, les douces figues et les
vertes olives. Et jamais ces fruits ne manquaient ni ne cessaient,
et ils duraient tout l'hiver et tout l'été, et Zéphyros, en
soufflant, faisait croître les uns et mûrir les autres; la poire
succédait à la poire, la pomme mûrissait après la pomme, et la
grappe après la grappe, et la figue après la figue. Là, sur la
vigne fructueuse, le raisin séchait, sous l'ardeur de Hèlios, en
un lieu découvert, et, là, il était cueilli et foulé; et, parmi
les grappes, les unes perdaient leurs fleurs tandis que d'autres
mûrissaient. Et à la suite du jardin, il y avait un verger qui
produisait abondamment toute l'année. Et il y avait deux sources,
dont l'une courait à travers tout le jardin, tandis que l'autre
jaillissait sous le seuil de la cour, devant la haute demeure, et
les citoyens venaient y puiser de l'eau. Et tels étaient les
splendides présents des dieux dans la demeure d'Alkinoos.
Le patient et divin Odysseus, s'étant arrêté, admira toutes ces
choses, et, quand il les eut admirées, il passa rapidement le
seuil de la demeure. Et il trouva les princes et les chefs des
Phaiakiens faisant des libations au vigilant tueur d'Argos, car
ils finissaient par lui, quand ils songeaient à gagner leurs lits.
Et le divin et patient Odysseus, traversa la demeure, enveloppé de
l'épais brouillard que Pallas Athènè avait répandu autour de lui,
et il parvint à Arètè et au roi Alkinoos. Et Odysseus entoura de
ses bras les genoux d'Arètè, et le brouillard divin tomba. Et, à
sa vue, tous restèrent muets dans la demeure, et ils l'admiraient.
Mais Odysseus fit cette prière:
-- Arètè, fille du divin Rhèxènôr, je viens à tes genoux, et vers
ton mari et vers ses convives, après avoir beaucoup souffert. Que
les dieux leur accordent de vivre heureusement, et de laisser à
leurs enfants les biens qui sont dans leurs demeures et les
récompenses que le peuple leur a données! Mais préparez mon
retour, afin que j'arrive promptement dans ma patrie, car il y a
longtemps que je subis de nombreuses misères, loin de mes amis.
Ayant ainsi parlé, il s'assit dans les cendres du foyer, devant le
feu, et tous restaient muets.
Enfin, le vieux héros Ekhénèos parla ainsi. C'était le plus âgé de
tous les Phaiakiens, et il savait beaucoup de choses anciennes, et
il l'emportait sur tous par son éloquence. Plein de sagesse, il
parla ainsi au milieu de tous:
-- Alkinoos, il n'est ni bon, ni convenable pour toi, que ton hôte
soit assis dans les cendres du foyer. Tes convives attendent tous
ta décision. Mais hâte-toi; fais asseoir ton hôte sur un thrône
orné de clous d'argent, et commande aux hérauts de verser du vin,
afin que nous fassions des libations à Zeus foudroyant qui
accompagne les suppliants vénérables. Pendant ce temps, l'économe
offrira à ton hôte les mets qui sont dans la demeure.
Dès que la force sacrée d'Alkinoos eut entendu ces paroles, il
prit par la main le sage et subtil Odysseus, et il le fit lever du
foyer, et il le fit asseoir sur un thrône brillant d'où s'était
retiré son fils, le brave Laodamas, qui siégeait à côté de lui et
qu'il aimait le plus. Une servante versa de l'eau d’une belle
aiguière d'or dans un bassin d'argent, pour qu'il lavât ses mains,
et elle dressa devant lui une table polie. Et la vénérable
économe, gracieuse pour tous, apporta le pain et de nombreux mets.
Et le sage et divin Odysseus buvait et mangeait. Alors Alkinoos
dit à un héraut:
-- Pontonoos, mêle le vin dans le kratère et distribue-le à tous
dans la demeure, afin que nous fassions des libations à Zeus
foudroyant qui accompagne les suppliants vénérables.
Il parla ainsi, et Pontonoos mêla le doux vin, et il le distribua
en goûtant d'abord à toutes les coupes. Et ils firent des
libations, et ils burent autant que leur âme le désirait, et
Alkinoos leur parla ainsi:
-- Écoutez-moi, princes et chefs des Phaiakiens, afin que je dise
ce que mon coeur m'inspire dans ma poitrine. Maintenant que le
repas est achevé, allez dormir dans vos demeures. Demain matin,
ayant convoqué les vieillards, nous exercerons l'hospitalité
envers notre hôte dans ma maison, et nous ferons de justes
sacrifices aux dieux; puis nous songerons au retour de notre hôte,
afin que, sans peine et sans douleur, et par nos soins, il arrive
plein de joie dans la terre de sa patrie, quand même elle serait
très lointaine. Et il ne subira plus ni maux, ni misères, jusqu'à
ce qu'il ait foulé sa terre natale. Là, il subira ensuite la
destinée que les lourdes Moires lui ont filée dès l'instant où sa
mère l'enfanta. Qui sait s'il n'est pas un des immortels descendu
de l'Ouranos? Les dieux auraient ainsi médité quelque autre
dessein; car ils se sont souvent, en effet, manifestés à nous,
quand nous leur avons offert d'illustres hécatombes, et ils se
sont assis à nos repas, auprès de nous et comme nous; et si un
voyageur Phaiakien les rencontre seul sur sa route, ils ne se
cachent point de lui, car nous sommes leurs parents, de même que
les kyklôpes et la race sauvage des géants.
Et le prudent Odysseus lui répondit:
-- Alkinoos, que d'autres pensées soient dans ton esprit. Je ne
suis point semblable aux immortels qui habitent le large Ouranos
ni par l'aspect, ni par la démarche; mais je ressemble aux hommes
mortels, de ceux que vous savez être le plus accablés de misères.
C'est à ceux-ci que je suis semblable par mes maux. Et les
douleurs infinies que je pourrais raconter, certes, je les ai
toutes souffertes par la volonté des dieux. Mais laissez-moi
prendre mon repas malgré ma tristesse; car il n'est rien de pire
qu'un ventre affamé, et il ne se laisse pas oublier par l'homme le
plus affligé et dont l'esprit est le plus tourmenté d'inquiétudes.
Ainsi, j'ai dans l'âme un grand deuil, et la faim et la soif
m'ordonnent de manger et de boire et de me rassasier, quelques
maux que j'aie subis. Mais hâtez-vous, dès qu'Eôs reparaîtra, de
me renvoyer, malheureux que je suis, dans ma patrie, afin qu'après
avoir tant souffert, la vie ne me quitte pas sans que j'aie revu
mes biens, mes serviteurs et ma haute demeure!
Il parla ainsi, et tous l'applaudirent, et ils s'exhortaient à
reconduire leur hôte, parce qu'il avait parlé convenablement.
Puis, ayant fait des libations et bu autant que leur âme le
désirait, ils allèrent dormir, chacun dans sa demeure. Mais le
divin Odysseus resta, et, auprès de lui, Arètè et le divin
Alkinoos s'assirent, et les servantes emportèrent les vases du
repas. Et Arètè aux bras blancs parla la première, ayant reconnu
le manteau, la tunique, les beaux vêtements qu'elle avait faits
elle-même avec ses femmes. Et elle dit à Odysseus ces paroles
ailées:
-- Mon hôte, je t'interrogerai la première. Qui es-tu? D'où viens-
tu? Qui t'a donné ces vêtements? Ne dis-tu pas qu'errant sur la
mer, tu es venu ici?
Et le prudent Odysseus lui répondit:
-- Il me serait difficile, reine, de raconter de suite tous les
maux dont les dieux Ouraniens m'ont accablé; mais je te dirai ce
que tu me demandes d'abord. Il y a au milieu de la mer une île,
Ogygiè, qu'habite Kalypsô, déesse dangereuse, aux beaux cheveux,
fille rusée d'Atlas; et aucun des Dieux ni des hommes mortels
n'habite avec elle. Un daimôn m'y conduisit seul, malheureux que
j'étais! car Zeus, d'un coup de la blanche foudre, avait fendu en
deux ma nef rapide au milieu de la noire mer où tous mes braves
compagnons périrent. Et moi, serrant de mes bras la carène de ma
nef au double rang d'avirons, je fus emporté pendant neuf jours,
et, dans la dixième nuit noire, les dieux me poussèrent dans l'île
Ogygiè, où habitait Kalypsô, la déesse dangereuse aux beaux
cheveux. Et elle m'accueillit avec bienveillance, et elle me
nourrit, et elle me disait qu'elle me rendrait immortel et qu'elle
m'affranchirait pour toujours de la vieillesse; mais elle ne put
persuader mon coeur dans ma poitrine.
Et je passai là sept années, et je mouillais de mes larmes les
vêtements immortels que m'avait donnés Kalypsô. Mais quand vint la
huitième année, alors elle me pressa elle-même de m'en retourner,
soit par ordre de Zeus, soit que son coeur eût changé. Elle me
renvoya sur un radeau lié de cordes, et elle me donna beaucoup de
pain et de vin, et elle me couvrit de vêtements divins, et elle me
suscita un vent propice et doux. Je naviguais pendant dix-sept
jours, faisant ma route sur la mer, et, le dix-huitième jour, les
montagnes ombragées de votre terre m'apparurent, et mon cher coeur
fut joyeux. Malheureux! j'allais être accablé de nouvelles et
nombreuses misères que devait m'envoyer Poseidaôn qui ébranle la
terre.
Et il excita les vents, qui m'arrêtèrent en chemin; et il souleva
la mer immense, et il voulut que les flots, tandis que je
gémissais, accablassent le radeau, que la tempête dispersa; et je
nageai, fendant les eaux, jusqu'à ce que le vent et le flot
m'eurent porté à terre, où la mer me jeta d'abord contre de grands
rochers, puis me porta en un lieu plus favorable; car je nageai de
nouveau jusqu'au fleuve, à un endroit accessible, libre de rochers
et à l'abri du vent. Et je raffermis mon esprit, et la nuit divine
arriva. Puis, étant sorti du fleuve tombé de Zeus, je me couchai
sous les arbustes, où j'amassai des feuilles, et un dieu m'envoya
un profond sommeil. Là, bien qu'affligé dans mon cher coeur, je
dormis toute la nuit jusqu'au matin et tout le jour. Et Hèlios
tombait, et le doux sommeil me quitta. Et j'entendis les servantes
de ta fille qui jouaient sur le rivage, et je la vis elle-même, au
milieu de toutes, semblable aux immortelles. Je la suppliais, et
elle montra une sagesse excellente bien supérieure à celle qu'on
peut espérer d'une jeune fille, car la jeunesse, en effet, est
toujours imprudente. Et elle me donna aussitôt de la nourriture et
du vin rouge, et elle me fit baigner dans le fleuve, et elle me
donna des vêtements. Je t'ai dit toute la vérité, malgré mon
affliction.
Et Alkinoos, lui répondant, lui dit:
-- Mon hôte, certes, ma fille n'a point agi convenablement,
puisqu'elle ne t'a point conduit, avec ses servantes, dans ma
demeure, car tu l'avais suppliée la première.
Et le subtil Odysseus lui répondit:
-- Héros, ne blâme point, à cause de moi, la jeune vierge
irréprochable. Elle m'a ordonné de la suivre avec ses femmes, mais
je ne l'ai point voulu, craignant de t'irriter si tu avais vu
cela; car nous, race des hommes, sommes soupçonneux sur la terre.
Et Alkinoos, lui répondant, dit:
-- Mon hôte, mon cher coeur n'a point coutume de s'irriter sans
raison dans ma poitrine, et les choses équitables sont toujours
les plus puissantes sur moi. Plaise au père Zeus, à Athènè, à
Apollôn, que, tel que tu es, et sentant en toutes choses comme
moi, tu veuilles rester, épouser ma fille, être appelé mon gendre!
Je te donnerais une demeure et des biens, si tu voulais rester.
Mais aucun des Phaiakiens ne te retiendra malgré toi, car ceci ne
serait point agréable au père Zeus. Afin que tu le saches bien,
demain je déciderai ton retour.
Jusque-là, dors, dompté par le sommeil; et mes hommes profiteront
du temps paisible, afin que tu parviennes dans ta patrie et dans
ta demeure, ou partout où il te plaira d'aller, même par-delà
l'Euboiè, que ceux de notre peuple qui l'ont vue disent la plus
lointaine des terres, quand ils y conduisirent le blond
Rhadamanthos, pour visiter Tityos, le fils de Gaia. Ils y allèrent
et en revinrent en un seul jour. Tu sauras par toi-même combien
mes nefs et mes jeunes hommes sont habiles à frapper la mer de
leurs avirons.
Il parla ainsi, et le subtil et divin Odysseus, plein de joie, fit
cette supplication:
-- Père Zeus! qu'il te plaise qu'Alkinoos accomplisse ce qu'il
promet, et que sa gloire soit immortelle sur la terre féconde si
je rentre dans ma patrie!
Et tandis qu'ils se parlaient ainsi, Arètè ordonna aux servantes
aux bras blancs de dresser un lit sous le portique, d'y mettre
plusieurs couvertures pourprées, et d'étendre par-dessus des tapis
et des manteaux laineux. Et les servantes sortirent de la demeure
en portant des torches flambantes; et elles dressèrent un beau lit
à la hâte, et, s'approchant d'Odysseus, elles lui dirent:
-- Lève-toi, notre hôte, et va dormir: ton lit est préparé.
Elles parlèrent ainsi, et il lui sembla doux de dormir. Et ainsi
le divin et patient Odysseus s'endormit dans un lit profond, sous
le portique sonore. Et Alkinoos dormait aussi au fond de sa haute
demeure. Et, auprès de lui, la Reine, ayant préparé le lit, se
coucha.
8.
Quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, la force sacrée
d'Alkinoos se leva de son lit, et le dévastateur de citadelles, le
divin et subtil Odysseus se leva aussi; et la Force sacrée
d'Alkinoos le conduisit à l'agora des Phaiakiens, auprès des nefs.
Et, dès leur arrivée, ils s'assirent l'un près de l'autre sur des
pierres polies. Et Pallas Athènè parcourait la ville, sous la
figure d'un héraut prudent d'Alkinoos; et, méditant le retour du
magnanime Odysseus, elle abordait chaque homme et lui disait:
-- Princes et chefs des Phaiakiens, allez à l'agora, afin
d'entendre l'étranger qui est arrivé récemment dans la demeure du
sage Alkinoos, après avoir erré sur la mer. Il est semblable aux
immortels.
Ayant parlé ainsi, elle excitait l'esprit de chacun, et bientôt
l'agora et les sièges furent pleins d'hommes rassemblés; et ils
admiraient le fils prudent de Laertès, car Athènè avait répandu
une grâce divine sur sa tête et sur ses épaules, et l'avait rendu
plus grand et plus majestueux, afin qu'il parût plus agréable,
plus fier et plus vénérable aux Phaiakiens et qu'il accomplît
toutes les choses par lesquelles ils voudraient l'éprouver. Et,
après que tous se furent réunis, Alkinoos leur parla ainsi:
-- Écoutez-moi, princes et chefs des Phaiakiens, afin que je dise
ce que mon coeur m'inspire dans ma poitrine. Je ne sais qui est
cet étranger errant qui est venu dans ma demeure, soit du milieu
des hommes qui sont du côté d'Éôs, soit de ceux qui habitent du
côté de Hespéros. Il nous demande d'aider à son prompt retour.
Nous le reconduirons, comme cela est déjà arrivé pour d'autres;
car aucun homme entré dans ma demeure n'a jamais pleuré longtemps
ici, désirant son retour. Allons! tirons à la mer divine une nef
noire et neuve, et que cinquante-deux jeunes hommes soient choisis
dans le peuple parmi les meilleurs de tous. Liez donc à leurs
bancs les avirons de la nef, et préparons promptement dans ma
demeure un repas que je vous offre. Les jeunes hommes accompliront
mes ordres, et vous tous, rois porteurs de sceptres, venez dans ma
belle demeure, afin que nous honorions notre hôte dans la maison
royale. Que nul ne refuse, et appelez le divin aoide Dèmodokos,
car un dieu lui a donné le chant admirable qui charme, quand son
âme le pousse à chanter.
Ayant ainsi parlé, il marcha devant, et les porteurs de sceptres
le suivaient, et un héraut courut vers le divin aoide. Et
cinquante-deux jeunes hommes, choisis dans le peuple, allèrent,
comme Alkinoos l'avait ordonné, sur le rivage de la mer indomptée.
Étant arrivés à la mer et à la nef, ils traînèrent la noire nef à
la mer profonde, dressèrent le mât, préparèrent les voiles,
lièrent les avirons avec des courroies, et, faisant tout comme il
convenait, étendirent les blanches voiles et poussèrent la nef au
large. Puis, ils se rendirent à la grande demeure du sage
Alkinoos. Et le portique, et la salle, et la demeure étaient
pleins d'hommes rassemblés, et les jeunes hommes et les vieillards
étaient nombreux.
Et Alkinoos tua pour eux douze brebis, huit porcs aux blanches
dents et deux boeufs aux pieds flexibles. Et ils les écorchèrent,
et ils préparèrent le repas agréable.
Et le héraut vint, conduisant le divin aoide. La Muse l'aimait
plus que tous, et elle lui avait donné de connaître le bien et le
mal, et, l'ayant privé des yeux, elle lui avait accordé le chant
admirable. Le héraut plaça pour lui, au milieu des convives, un
thrône aux clous d'argent, appuyé contre une longue colonne; et,
au-dessus de sa tête, il suspendit la kithare sonore, et il lui
montra comment il pourrait la prendre. Puis, il dressa devant lui
une belle table et il y mit une corbeille et une coupe de vin,
afin qu'il bût autant de fois que son âme le voudrait. Et tous
étendirent les mains vers les mets placés devant eux.
Après qu'ils eurent assouvi leur faim et leur soif, la Muse excita
l'aoide à célébrer la gloire des hommes par un chant dont la
renommée était parvenue jusqu'au large Ourancs. Et c'était la
querelle d'Odysseus et du Pèléide Akhilleus, quand ils se
querellèrent autrefois en paroles violentes dans un repas offert
aux dieux. Et le roi des hommes, Agamemnôn, se réjouissait dans
son âme parce que les premiers d'entre les Akhaiens se
querellaient. En effet, la prédiction s'accomplissait que lui
avait faite Phoibos Apollôn, quand, dans la divine Pythô, il avait
passé le seuil de pierre pour interroger l'oracle; et alors se
préparaient les maux des Troiens et des Danaens, par la volonté du
grand Zeus.
Et l'illustre aoide chantait ces choses, mais Odysseus ayant saisi
de ses mains robustes son grand manteau pourpré, l'attira sur sa
tête et en couvrit sa belle face, et il avait honte de verser des
larmes devant les Phaiakiens. Mais quand le divin aoide cessait de
chanter, lui-même cessait de pleurer, et il écartait son manteau,
et, prenant une coupe ronde, il faisait des libations aux dieux.
Puis, quand les princes des Phaiakiens excitaient l'aoide à
chanter de nouveau, car ils étaient charmés de ses paroles, de
nouveau Odysseus pleurait, la tête cachée. Il se cachait de tous
en versant des larmes; mais Alkinoos le vit, seul, étant assis
auprès de lui, et il l'entendit gémir, et aussitôt il dit aux
Phaiakiens habiles à manier les avirons:
-- Écoutez-moi, princes et chefs des Phaiakiens. Déjà nous avons
satisfait notre âme par ce repas et par les sons de la kithare qui
sont la joie des repas. Maintenant, sortons, et livrons-nous à
tous les jeux, afin que notre hôte raconte à ses amis, quand il
sera retourné dans sa patrie, combien nous l'emportons sur les
autres hommes au combat des poings, à la lutte, au saut et à la
course.
Ayant ainsi parlé, il marcha le premier et tous le suivirent. Et
le héraut suspendit la kithare sonore à la colonne, et, prenant
Dèmodokos par la main, il le conduisit hors des demeures, par le
même chemin qu'avaient pris les princes des Phaiakiens afin
d'admirer les jeux. Et ils allèrent à l'agora, et une foule
innombrable suivait. Puis, beaucoup de robustes jeunes hommes se
levèrent, Akronéôs, Okyalos, Élatreus, Nauteus, Prymneus,
Ankhialos, Érethmeus, Ponteus, Prôteus, Thoôn, Anabèsinéôs,
Amphialos, fils de Polinéos Tektonide, et Euryalos semblable au
tueur d'hommes Arès, et Naubolidès qui l'emportait par la force et
la beauté sur tous les Phaiakiens, après l'irréprochable Laodamas.
Et les trois fils de l'irréprochable Alkinoos se levèrent aussi,
Laodamas, Halios et le divin Klytonèos.
Et ils combattirent d'abord à la course, et ils s'élancèrent des
barrières, et, tous ensemble, ils volaient rapidement, soulevant
la poussière de la plaine. Mais celui qui les devançait de plus
loin était l'irréprochable Klytonèos. Autant les mules qui
achèvent un sillon ont franchi d'espace, autant il les précédait,
les laissant en arrière, quand il revint devant le peuple. Et
d'autres engagèrent le combat de la lutte, et dans ce combat
Euryalos l'emporta sur les plus vigoureux. Et Amphialos fut
vainqueur en sautant le mieux, et Élatreus fut le plus fort au
disque, et Laodamas, l'illustre fils d'Alkinoos, au combat des
poings. Mais, après qu'ils eurent charmé leur âme par ces combats,
Laodamas, fils d'Alkinoos, parla ainsi:
-- Allons, amis, demandons à notre hôte s'il sait aussi combattre.
Certes, il ne semble point sans courage. Il a des cuisses et des
bras et un cou très vigoureux, et il est encore jeune, bien qu'il
ait été affaibli par beaucoup de malheurs; car je pense qu'il
n'est rien de pire que la mer pour épuiser un homme, quelque
vigoureux qu'il soit.
Et Euryalos lui répondit:
-- Laodamas, tu as bien parlé. Maintenant, va, provoque-le, et
rapporte-lui nos paroles.
Et l'illustre fils d'Alkinoos, ayant écouté ceci, s'arrêta au
milieu de l'arène et dit à Odysseus:
-- Allons, hôte, mon père, viens tenter nos jeux, si tu y es
exercé comme il convient que tu le sois. Il n'y a point de plus
grande gloire pour les hommes que celle d'être brave par les pieds
et par les bras. Viens donc, et chasse la tristesse de ton âme.
Ton retour n'en subira pas un long retard, car déjà ta nef est
traînée à la mer et tes compagnons sont prêts à partir.
Et le subtil Odysseus lui répondit:
-- Laodamas, pourquoi me provoques-tu à combattre? Les douleurs
remplissent mon âme plus que le désir des jeux. J'ai déjà subi
beaucoup de maux et supporté beaucoup de travaux, et maintenant,
assis dans votre agora, j'implore mon retour, priant le roi et
tout le peuple.
Et Euryalos, lui répondant, l'outragea ouvertement:
-- Tu parais, mon hôte, ignorer tous les jeux où s'exercent les
hommes, et tu ressembles à un chef de matelots marchands qui, sur
une nef de charge, n'a souci que de gain et de provisions, plutôt
qu'à un athlète.
Et le subtil Odysseus, avec un sombre regard, lui dit:
-- Mon hôte, tu n'as point parlé convenablement, et tu ressembles
à un homme insolent. Les dieux ne dispensent point également leurs
dons à tous les hommes, la beauté, la prudence ou l'éloquence.
Souvent un homme n'a point de beauté, mais un dieu l'orne par la
parole, et tous sont charmés devant lui, car il parle avec
assurance et une douce modestie, et il domine l'agora, et, quand
il marche par la ville, on le regarde comme un dieu. Un autre est
semblable aux dieux par sa beauté, mais il ne lui a point été
accordé de bien parler. Ainsi, tu es beau, et un dieu ne t'aurait
point formé autrement, mais tu manques d'intelligence, et, comme
tu as mal parlé, tu as irrité mon coeur dans ma chère poitrine. Je
n'ignore point ces combats, ainsi que tu le dis. J'étais entre les
premiers, quand je me confiais dans ma jeunesse et dans la vigueur
de mes bras. Maintenant, je suis accablé de misères et de
douleurs, ayant subi de nombreux combats parmi les hommes ou en
traversant les flots dangereux. Mais, bien que j'aie beaucoup
souffert, je tenterai ces jeux, car ta parole m'a mordu, et tu
m'as irrité par ce discours.
Il parla ainsi, et, sans rejeter son manteau, s'élançant
impétueusement, il saisit une pierre plus grande, plus épaisse,
plus lourde que celle dont les Phaiakiens avaient coutume de se
servir dans les jeux, et, l'ayant fait tourbillonner, il la jeta
d'une main vigoureuse. Et la pierre rugit, et tous les Phaiakiens
habiles à manier les avirons courbèrent la tête sous l'impétuosité
de la pierre qui vola bien au delà des marques de tous les autres.
Et Athènè accourut promptement, et, posant une marque, elle dit,
ayant pris la figure d'un homme:
-- Même un aveugle, mon hôte, pourrait reconnaître ta marque en la
touchant, car elle n'est point mêlée à la foule des autres, mais
elle est bien au delà. Aie donc confiance, car aucun des
Phaiakiens n'atteindra là, loin de te dépasser.
Elle parla ainsi, et le patient et divin Odysseus fut joyeux, et
il se réjouissait d'avoir dans l'agora un compagnon bienveillant.
Et il dit avec plus de douceur aux Phaiakiens:
-- Maintenant, jeunes hommes, atteignez cette pierre. Je pense que
je vais bientôt en jeter une autre aussi loin, et même au delà.
Mon âme et mon coeur m'excitent à tenter tous les autres combats.
Que chacun de vous se fasse ce péril, car vous m'avez grandement
irrité. Au ceste, à la lutte, à la course, je ne refuse aucun des
Phaiakiens, sauf le seul Laodamas. Il est mon hôte. Qui pourrait
combattre un ami? L'insensé seul et l'homme de nulle valeur le
disputent à leur hôte dans les jeux, au milieu d'un peuple
étranger, et ils s'avilissent ainsi. Mais je n'en récuse ni n'en
repousse aucun autre. Je n'ignore aucun des combats qui se livrent
parmi les hommes. Je sais surtout tendre un arc récemment poli, et
le premier j'atteindrais un guerrier lançant des traits dans la
foule des hommes ennemis, même quand de nombreux compagnons
l'entoureraient et tendraient l'arc contre moi. Le seul
Philoktètès l'emportait sur moi par son arc, chez le peuple des
Troiens, toutes les fois que les Akhaiens lançaient des flèches.
Mais je pense être maintenant le plus habile de tous les mortels
qui se nourrissent de pain sur la terre. Certes, je ne voudrais
point lutter contre les anciens héros, ni contre Héraklès, ni
contre Eurytos l'Oikhalien, car ils luttaient, comme archers, même
avec les dieux. Le grand Eurytos mourut tout jeune, et il ne
vieillit point dans ses demeures. En effet, Apollôn irrité le tua,
parce qu'il l'avait provoqué au combat de l'arc. Je lance la pique
aussi bien qu'un autre lance une flèche. Seulement, je crains
qu'un des Phaiakiens me surpasse à la course, ayant été affaibli
par beaucoup de fatigues au milieu des flots, car je ne possédais
pas une grande quantité de vivres dans ma nef, et mes chers genoux
sont rompus.
Il parla ainsi, et tous restèrent muets, et le seul Alkinoos lui
répondit:
-- Mon hôte, tes paroles me plaisent. Ta force veut prouver la
vertu qui te suit partout, étant irrité, car cet homme t'a défié;
mais aucun n'oserait douter de ton courage, si du moins il n'a
point perdu le jugement. Maintenant, comprends bien ce que je vais
dire, afin que tu parles favorablement de nos héros quand tu
prendras tes repas dans tes demeures, auprès de ta femme et de tes
enfants, et que tu te souviennes de notre vertu et des travaux
dans lesquels Zeus nous a donné d'exceller dès le temps de nos
ancêtres. Nous ne sommes point les plus forts au ceste, ni des
lutteurs irréprochables, mais nous courons rapidement et nous
excellons sur les nefs. Les repas nous sont chers, et la kithare
et les danses, et les vêtements renouvelés, les bains chauds et
les lits. Allons! vous qui êtes les meilleurs danseurs Phaiakiens,
dansez, afin que notre hôte, de retour dans sa demeure, dise à ses
amis combien nous l'emportons sur tous les autres hommes dans la
science de la mer, par la légèreté des pieds, à la danse et par le
chant. Que quelqu'un apporte aussitôt à Dèmodokos sa kithare
sonore qui est restée dans nos demeures.
Alkinoos semblable à un dieu parla ainsi, et un héraut se leva
pour rapporter la kithare harmonieuse de la maison royale. Et les
neuf chefs des jeux, élus par le sort, se levèrent, car c'étaient
les régulateurs de chaque chose dans les jeux. Et ils aplanirent
la place du choeur, et ils disposèrent un large espace. Et le
héraut revint, apportant la kithare sonore à Dèmodokos; et celui-
ci se mit au milieu, et autour de lui se tenaient les jeunes
adolescents habiles à danser. Et ils frappaient de leurs pieds le
choeur divin, et Odysseus admirait la rapidité de leurs pieds, et
il s'en étonnait dans son âme.
Mais l'aoide commença de chanter admirablement l'amour d'Arès et
d'Aphroditè à la belle couronne, et comment ils s'unirent dans la
demeure de Hèphaistos. Arès fit de nombreux présents, et il
déshonora le lit du roi Hèphaistos. Aussitôt Hèlios, qui les avait
vus s'unir, vint l'annoncer à Hèphaistos, qui entendit là une
cruelle parole. Puis, méditant profondément sa vengeance, il se
hâta d'aller à sa forge, et, dressant une grande enclume, il
forgea des liens qui ne pouvaient être ni rompus, ni dénoués.
Ayant achevé cette trame pleine de
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