Nouveaux contes de fées pour les petits enfants
by comtesse de Sophie Ségur · French · Gutenberg #14247 · 348,019 chars · public domain (US)
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Title: Nouveaux contes de fées pour les petits enfants
Author: comtesse de Sophie Ségur
Illustrator: Jules Didier
Gustave Doré
Release date: December 3, 2004 [eBook #14247]
Most recently updated: October 28, 2024
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/14247
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVEAUX CONTES DE FÉES POUR LES PETITS ENFANTS ***
NOUVEAUX
CONTES DE FÉES
POUR LES PETITS ENFANTS
PAR
MME LA COMTESSE DE SÉGUR
NÉE ROSTOPCHINE
ILLUSTRÉS DE 46 VIGNETTES
PAR GUSTAVE DORÉ ET JULES DIDIER
1896
A MES PETITES-FILLES
CAMILLE ET MADELEINE DE MALARET
Mes très chères enfants,
Voici les contes dont le récit vous a tant amusées, et que je vous avais
promis de publier.
En les lisant, chères petites, pensez à votre vieille grand'mère, qui,
pour vous plaire, est sortie de son obscurité et a livré à la censure du
public le nom de la
COMTESSE DE SÉGUR, née ROSTOPCHINE.
HISTOIRE
DE BLONDINE, DE BONNE-BICHE
ET DE BEAU-MINON
[Illustration]
I
BLONDINE
Il y avait un roi qui s'appelait Bénin; tout le monde l'aimait, parce
qu'il était bon; les méchants le craignaient, parce qu'il était juste.
Sa femme, la reine Doucette, était aussi bonne que lui. Ils avaient une
petite princesse qui s'appelait Blondine à cause de ses magnifiques
cheveux, blonds, et qui était bonne et charmante comme son papa le roi
et comme sa maman la reine. Malheureusement la reine mourut peu de mois
après la naissance de Blondine, et le roi pleura beaucoup et longtemps.
Blondine était trop petite pour comprendre que sa maman était morte:
elle ne pleura donc pas et continua à rire, à jouer, à téter et à dormir
paisiblement. Le roi aimait tendrement Blondine, et Blondine aimait
le roi plus que personne au monde. Le roi lui donnait les plus beaux
joujoux, les meilleurs bonbons, les plus délicieux fruits. Blondine
était très heureuse.
Un jour, on dit au roi Bénin que tous ses sujets lui demandaient de se
remarier pour avoir un fils qui pût être roi après lui. Le roi refusa
d'abord; enfin il céda aux instances et aux désirs de ses sujets, et il
dit à son ministre Léger:
«Mon cher ami, on veut que je me remarie; je suis encore si triste de la
mort de ma pauvre femme Doucette, que je ne veux pas m'occuper moi-même
d'en chercher une autre. Chargez-vous de me trouver une princesse qui
rende heureuse ma pauvre Blondine: je ne demande pas autre chose. Allez,
mon cher Léger; quand vous aurez trouvé une femme parfaite, vous la
demanderez en mariage et vous l'amènerez.»
Léger partit sur-le-champ, alla chez tous les rois, et vit beaucoup de
princesses, laides, bossues, méchantes; enfin il arriva chez le roi
Turbulent, qui avait une fille jolie, spirituelle, aimable et qui
paraissait bonne. Léger la trouva si charmante qu'il la demanda en
mariage pour son roi Bénin, sans s'informer si elle était réellement
bonne. Turbulent, enchanté de se débarrasser de sa fille, qui avait un
caractère méchant, jaloux et orgueilleux, et qui d'ailleurs le gênait
pour ses voyages, ses chasses, ses courses continuelles, la donna tout
de suite à Léger, pour qu'il l'emmenât avec lui dans le royaume du roi
Bénin.
Léger partit, emmenant la princesse Fourbette et quatre mille mulets
chargés des effets et des bijoux de la princesse.
Ils arrivèrent chez le roi Bénin, qui avait été prévenu de leur arrivée
par un courrier; le roi vint au-devant de la princesse Fourbette. Il la
trouva jolie; mais qu'elle était loin d'avoir l'air doux et bon de la
pauvre Doucette! Quand Fourbette vit Blondine, elle la regarda avec des
yeux si méchants, que la pauvre Blondine, qui avait déjà trois ans, eut
peur et se mit à pleurer.
«Qu'a-t-elle? demanda le roi. Pourquoi ma douce et sage Blondine
pleure-t-elle comme un enfant méchant?
--Papa, cher papa, s'écria Blondine en se cachant dans les bras du roi,
ne me donnez pas à cette princesse; j'ai peur; elle a l'air si méchant!»
Le roi, surpris, regarda la princesse Fourbette, qui ne put assez
promptement changer son visage pour que le roi n'y aperçût pas ce regard
terrible qui effrayait tant Blondine. Il résolut immédiatement de
veiller à ce que Blondine vécût séparée de la nouvelle reine, et restât
comme avant sous la garde exclusive de la nourrice et de la bonne qui
l'avaient élevée et qui l'aimaient tendrement. La reine voyait donc
rarement Blondine, et quand elle la rencontrait par hasard, elle ne
pouvait dissimuler entièrement la haine qu'elle lui portait.
Au bout d'un an, elle eut une fille, qu'on nomma Brunette, à cause de
ses cheveux, noirs comme du charbon. Brunette était jolie, mais bien
moins jolie que Blondine; elle était, de plus, méchante comme sa maman,
et elle détestait Blondine, à laquelle elle faisait toutes sortes de
méchancetés: elle la mordait, la pinçait, lui tirait les cheveux, lui
cassait ses joujoux, lui tachait ses belles robes. La bonne petite
Blondine ne se fâchait jamais; toujours elle cherchait à excuser
Brunette.
«Oh! papa, disait-elle au roi, ne la grondez pas; elle est si petite,
elle ne sait pas qu'elle me fait de la peine en cassant mes joujoux....
C'est pour jouer qu'elle me mord.... C'est pour s'amuser qu'elle me tire
les cheveux», etc.
Le roi Bénin embrassait sa fille Blondine et ne disait rien, mais
il voyait bien que Brunette faisait tout cela par méchanceté et que
Blondine l'excusait par bonté. Aussi aimait-il Blondine de plus en plus
et Brunette de moins en moins.
La reine Fourbette, qui avait de l'esprit, voyait bien tout cela aussi;
mais elle haïssait de plus en plus l'innocente Blondine; et, si elle
n'avait craint la colère du roi Bénin, elle aurait rendu Blondine la
plus malheureuse enfant du monde. Le roi avait défendu que Blondine fût
jamais seule avec la reine, et, comme on savait qu'il était aussi
juste que bon et qu'il punissait sévèrement la désobéissance, la reine
elle-même n'osait pas désobéir.
II
BLONDINE PERDUE
Blondine avait déjà sept ans et Brunette avait trois ans. Le roi avait
donné à Blondine une jolie petite voiture attelée de deux autruches et
menée par un petit page de dix ans, qui était un neveu de la nourrice
de Blondine. Le page, qui s'appelait Gourmandinet, aimait tendrement
Blondine, avec laquelle il jouait depuis sa naissance et qui avait pour
lui mille bontés. Mais il avait un terrible défaut; il était si gourmand
et il aimait tant les friandises, qu'il eût été capable de commettre une
mauvaise action pour un sac de bonbons. Blondine lui disait souvent:
«Je t'aime bien, Gourmandinet, mais je n'aime pas à te voir si gourmand.
Je t'en prie, corrige-toi de ce vilain défaut, qui fait horreur à tout
le Monde.»
[Illustration: Le prince vint au-devant de la princesse Fourbette.]
Gourmandinet lui baisait la main et lui promettait de se corriger; mais
il continuait à voler des gâteaux à la cuisine, des bonbons à l'office,
et souvent il était fouetté pour sa désobéissance et sa Gourmandise.
La reine Fourbette apprit bientôt les reproches qu'on faisait à
Gourmandinet, et elle pensa qu'elle pourrait utiliser le vilain défaut
du petit page et le faire servir à la perte de Blondine. Voici le projet
qu'elle conçut:
Le jardin où Blondine se promenait dans sa petite voiture traînée par
des autruches, avec Gourmandinet pour cocher, était séparé par un
grillage d'une magnifique et immense forêt, qu'on appelait la forêt des
Lilas, parce que toute l'année elle était pleine de lilas toujours en
fleur. Personne n'allait dans cette forêt; on savait qu'elle était
enchantée et que, lorsqu'on y entrait une fois, on n'en pouvait plus
jamais sortir. Gourmandinet connaissait la terrible propriété de cette
forêt; on lui avait sévèrement défendu de jamais diriger la voiture
de Blondine de ce côté, de crainte que par inadvertance Blondine ne
franchît la grille et n'entrât dans la forêt des Lilas.
Bien des fois le roi avait voulu faire élever un mur le long de la
grille, ou du moins serrer le grillage de manière qu'il ne fût plus
possible d'y passer; mais à mesure que les ouvriers posaient les pierres
ou les grillages, une force inconnue les enlevait et les faisait
disparaître.
La reine Fourbette commença par gagner l'amitié de Gourmandinet en lui
donnant chaque jour des friandises nouvelles; quand elle l'eut rendu
tellement gourmand qu'il ne pouvait plus se passer des bonbons, des
gelées, des gâteaux qu'elle lui donnait à profusion, elle le fit venir
et lui dit:
«Gourmandinet, il dépend de toi d'avoir un coffre plein de bonbons et de
friandises, ou bien de ne plus jamais en manger.
--Ne jamais en manger! Oh! Madame, je mourrais de chagrin. Parlez,
Madame; que dois-je faire pour éviter ce malheur?
--Il faut, reprit la reine en le regardant fixement, que tu mènes la
princesse Blondine près de la forêt des Lilas.
--Je ne le puis, Madame, le roi me l'a défendu.
[Illustration: Sa voiture était attelée de deux autruches.]
--Ah! tu ne le peux? Alors, adieu; je ne te donnerai plus aucune
friandise, et je défendrai que personne dans la maison ne t'en donne
jamais.
--Oh! Madame, dit Gourmandinet en pleurant, ne soyez pas si cruelle!
donnez-moi un autre ordre que je puisse exécuter.
--Je te répète que je veux que tu mènes Blondine près de la forêt des
Lilas, et que tu l'encourages à descendre de voiture, à franchir la
grille et à entrer dans la forêt.
--Mais, Madame, reprit Gourmandinet en devenant tout pâle, si la
princesse entre dans cette forêt, elle n'en sortira jamais; vous savez
que c'est une forêt enchantée; y envoyer ma princesse, c'est l'envoyer à
une mort certaine.
--Une troisième et dernière fois, veux-tu y mener Blondine? Choisis: ou
bien un coffre immense de bonbons que je renouvellerai tous les mois, ou
jamais de sucreries ni de pâtisseries.
--Mais comment ferai-je pour échapper à la punition terrible que
m'infligera le roi?
--Ne t'inquiète pas de cela; aussitôt que tu auras fait entrer Blondine
dans la forêt des Lilas, viens me trouver: je te ferai partir avec tes
bonbons, et je me charge de ton avenir.
--Oh! Madame, par pitié, ne m'obligez pas à faire périr ma chère
maîtresse, qui a toujours été si bonne pour moi!
--Tu hésites, petit misérable! Et que t'importe ce que deviendra
Blondine? Plus tard, je te ferai entrer au service de Brunette, et je
veillerai à ce que tu ne manques jamais de bonbons.»
Gourmandinet réfléchit encore quelques instants, et se résolut, hélas!
à sacrifier sa bonne petite maîtresse pour quelques livres de bonbons.
Tout le reste du jour et toute la nuit il hésita encore à commettre
ce grand crime; mais la certitude de ne pouvoir plus satisfaire sa
gourmandise, s'il se refusait à exécuter l'ordre de la reine, l'espoir
de retrouver un jour Blondine en s'adressant à quelque fée puissante,
firent cesser ces irrésolutions et le décidèrent à obéir à la reine.
Le lendemain, à quatre heures, Blondine commanda sa petite voiture,
monta dedans après avoir embrassé le roi et lui avoir promis de revenir
dans deux heures. Le jardin était grand. Gourmandinet fit aller les
autruches du côté opposé à la forêt des Lilas.
Quand ils furent si loin qu'on ne pouvait plus les voir du palais, il
changea de direction et s'achemina vers la grille de la forêt des Lilas.
Il était triste et silencieux; son crime pesait sur son coeur et sur sa
conscience.
«Qu'as-tu donc, Gourmandinet? demanda Blondine; tu ne parles pas;
serais-tu malade?
--Non, princesse, je me porte bien.
--Comme tu es pâle! dis-moi ce que tu as, mon pauvre Gourmandinet. Je te
promets de faire mon possible pour te contenter.»
Cette bonté de Blondine fut sur le point de la sauver en amollissant le
coeur de Gourmandinet; mais le souvenir des bonbons promis par Fourbette
détruisit ce bon mouvement.
Avant qu'il eût pu répondre, les autruches touchèrent à la grille de la
forêt des Lilas.
«Oh! les beaux lilas! s'écria Blondine; quelle douce odeur! Que je
voudrais avoir un gros bouquet de ces lilas pour les offrir à papa!
Descends, Gourmandinet, et va m'en chercher quelques branches.
--Je ne puis descendre, princesse; les autruches pourraient s'en aller
pendant que je serais absent.
--Eh! qu'importe? dit Blondine: je les ramènerai bien seule au palais.
--Mais le roi me gronderait de vous avoir abandonnée, princesse. Il vaut
mieux que vous alliez vous-même cueillir et choisir vos fleurs.
--C'est vrai, dit Blondine; je serais bien fâchée de te faire gronder,
mon pauvre Gourmandinet.»
Et, en disant ces mots, elle sauta lestement de la voiture, franchit les
barreaux de la grille et se mit à cueillir les lilas.
A ce moment, Gourmandinet frémit, se troubla: le remords entra dans
son coeur; il voulut tout réparer en rappelant Blondine: mais, quoique
Blondine ne fût qu'à dix pas de lui; quoiqu'il la vît parfaitement,
elle n'entendait pas sa voix et s'enfonçait petit à petit dans la
forêt enchantée. Longtemps il la vit cueillir des lilas, et enfin elle
disparut à ses yeux.
Longtemps encore il pleura son crime, maudit sa gourmandise, détesta la
reine Fourbette. Enfin il pensa que l'heure où Blondine devait être de
retour au palais approchait; il rentra aux écuries par les derrières,
et courut chez la reine, qui l'attendait. En le voyant pâle et les yeux
rouges des larmes terribles du remords, elle devina que Blondine était
perdue.
«Est-ce fait?» dit-elle.
Gourmandinet fit signe de la tête que oui; il n'avait pas la force de
parler.
«Viens, dit-elle, voilà ta récompense.»
Et elle lui montra un coffre plein de bonbons de toutes sortes. Elle fit
enlever ce coffre par un valet, et le fit attacher sur un des mulets qui
avaient amené ses bijoux.
«Je confie ce coffre à Gourmandinet, pour qu'il le porte à mon père.
Partez, Gourmandinet, et revenez-en chercher un autre dans un mois.»
Elle lui remit en même temps une bourse pleine d'or dans la main.
Gourmandinet monta sur le mulet sans mot dire. Il partit au galop;
bientôt le mulet, qui était méchant et entêté, impatienté du poids de la
caisse, se mit à ruer, à se cambrer, et fit si bien qu'il jeta par terre
Gourmandinet et le coffre. Gourmandinet, qui ne savait pas se tenir sur
un cheval ni sur un mulet, tomba la tête sur des pierres et mourut sur
le coup. Ainsi il ne retira même pas de son crime le profit qu'il en
avait espéré, puisqu'il n'avait pas encore goûté les bonbons que lui
avait donnés la reine.
Personne ne le regretta, car personne ne l'avait aimé, excepté la pauvre
Blondine, que nous allons rejoindre dans la forêt des Lilas.
III
LA FORÊT DES LILAS
Quand Blondine fut entrée dans la forêt, elle se mit à cueillir de
belles branches de lilas, se réjouissant d'en avoir autant et qui
sentaient si bon. A mesure qu'elle en cueillait, elle en voyait de plus
beaux; alors elle vidait son tablier et son chapeau qui en étaient
pleins, et elle les remplissait encore.
Il y avait plus d'une heure que Blondine était ainsi occupée; elle avait
chaud; elle commençait à se sentir fatiguée; les lilas étaient lourds à
porter, et elle pensa qu'il était temps de retourner au palais. Elle se
retourna et se vit entourée de lilas; elle appela Gourmandinet: personne
ne lui répondit. «Il parait que j'ai été plus loin que je ne croyais,
dit Blondine: je vais retourner sur mes pas, quoique je sois un peu
fatiguée, et Gourmandinet m'entendra et viendra au-devant de moi.»
Elle marcha pendant quelque temps, mais elle n'apercevait pas la fin
de la forêt. Bien des fois elle appela Gourmandinet, personne ne lui
répondait. Enfin elle commença à s'effrayer.
«Que vais-je devenir dans cette forêt toute seule? Que va penser mon
pauvre papa de ne pas me voir revenir? et le pauvre Gourmandinet,
comment osera-t-il rentrer au palais sans moi? Il va être grondé, battu
peut-être, et tout cela par ma faute, parce que j'ai voulu descendre et
cueillir ces lilas! Malheureuse que je suis! je vais mourir de faim et
de soif dans cette forêt, si encore les loups ne me mangent pas cette
nuit.»
Et Blondine tomba par terre au pied d'un gros arbre et se mit à pleurer
amèrement. Elle pleura longtemps; enfin la fatigue l'emporta sur le
chagrin; elle posa sa tête sur sa botte de lilas et s'endormit.
IV
PREMIER RÉVEIL DE BLONDINE--BEAU-MINON
Blondine dormit toute la nuit; aucune bête féroce ne vint troubler son
sommeil; le froid ne se fit pas sentir; elle se réveilla le lendemain
assez tard; elle se frotta les yeux, très surprise de se voir entourée
d'arbres, au lieu de se trouver dans sa chambre et dans son lit. Elle
appela sa bonne; un miaulement doux lui répondit; étonnée et presque
effrayée, elle regarda à terre et vit à ses pieds un magnifique chat
blanc qui la regardait avec douceur et qui miaulait.
«Ah! Beau-Minon, que tu es joli! s'écria Blondine en passant la main
sur ses beaux poils, blancs comme la neige. Je suis bien contente de te
voir, Beau-Minon, car tu me mèneras à ta maison. Mais j'ai bien faim, et
je n'aurais pas la force de marcher avant d'avoir mangé.»
A peine eut-elle achevé ces paroles, que Beau-Minon miaula encore et
lui montra avec sa petite patte un paquet posé près d'elle et qui était
enveloppé dans un linge fin et blanc. Elle ouvrit le paquet et y trouva
des tartines du beurre; elle mordit dans une des tartines, la trouva
délicieuse, et en donna quelques morceaux à Beau-Minon, qui eut l'air de
les croquer avec délices.
Quand elle et Beau-Minon eurent bien mangé, Blondine se pencha vers lui,
le caressa et lui dit:
«Merci, mon Beau-Minon, du déjeuner que tu m'as apporté. Maintenant,
peux-tu me ramener à mon père, qui doit se désoler de mon absence?»
Beau-Minon secoua la tête en faisant un miaulement plaintif.
«Ah! tu me comprends, Beau-Minon, dit Blondine. Alors, aie pitié de moi
et mène-moi dans une maison quelconque, pour que je ne périsse pas de
faim, de froid et de terreur dans cette affreuse forêt.»
Beau-Minon la regarda, fit avec sa tête blanche un petit signe qui
voulait dire qu'il comprenait, se leva, fit plusieurs pas et se retourna
pour voir si Blondine le suivait.
«Me voici, Beau-Minon, dit Blondine, je te suis. Mats comment
pourrons-nous passer dans ces buissons si touffus? je ne vois pas de
chemin.»
Beau-Minon, pour toute réponse, s'élança dans les buissons, qui
s'ouvrirent d'eux-mêmes pour laisser passer Beau-Minon et Blondine,
et qui se refermaient quand ils étaient passés. Blondine marcha ainsi
pendant une heure; à mesure qu'elle avançait, la forêt devenait plus
claire, l'herbe était plus fine, les fleurs croissaient en abondance; on
voyait de jolis oiseaux qui chantaient, des écureuils qui grimpaient le
long des branches. Blondine, qui ne doutait pas qu'elle allait sortir
de la forêt et qu'elle reverrait, son père, était enchantée de tout ce
qu'elle voyait; elle se serait volontiers arrêtée pour cueillir des
fleurs: mais Beau-Minon trottait toujours en avant, et miaulait
tristement quand Blondine faisait mine de s'arrêter.
Au bout d'une heure, Blondine aperçut un magnifique château. Beau-Minon
la conduisit jusqu'à la grille dorée. Blondine ne savait pas comment
faire pour y entrer; il n'y avait pas de sonnette, et la grille était
fermée. Beau-Minon avait disparu; Blondine était seule.
V
BONNE-BICHE
Beau-Minon était entré par un petit passage qui semblait fait exprès
pour lui, et il avait probablement averti quelqu'un du château, car la
grille s'ouvrit sans que Blondine eût appelé. Elle entra dans la cour
et ne vit personne; la porte du château s'ouvrit d'elle-même. Blondine
pénétra dans un vestibule tout en marbre blanc et rare; toutes les
portes s'ouvrirent seules comme la première, et Blondine parcourut une
suite de beaux salons. Enfin elle aperçut, au fond d'un joli salon bleu
et or, une biche blanche couchée sur un lit d'herbes fines et odorantes.
Beau-Minon était près d'elle. La biche vit Blondine, se leva, alla à
elle et lui dit:
«Soyez la bienvenue, Blondine; il y a longtemps que moi et mon fils
Beau-Minon nous vous Attendons.»
[Illustration: «Me voici, Beau-Minon, je te suis.»]
Et comme Blondine paraissait effrayée:
«Rassurez-vous, Blondine, vous êtes avec des amis; je connais le roi
votre père, et je l'aime ainsi que vous.
--Oh! Madame, dit Blondine, si vous connaissez le roi mon père,
ramenez-moi chez lui; il doit être bien triste de mon absence.
--Ma chère Blondine, reprit Bonne-Biche en soupirant, il n'est pas en
mon pouvoir de vous rendre à votre père; vous êtes sous la puissance
de l'enchanteur de la forêt des Lilas. Moi-même je suis soumise à son
pouvoir, supérieur au mien; mais je puis envoyer à votre père des songes
qui le rassureront sur votre sort et qui lui apprendront que vous êtes
chez moi.
--Comment! Madame, s'écria Blondine avec effroi, ne reverrai-je jamais
mon père, mon pauvre père que j'aime tant?
--Chère Blondine, ne nous occupons pas de l'avenir; la sagesse est
toujours récompensée. Vous reverrez votre père, mais pas encore. En
attendant, soyez docile et bonne. Beau-Minon et moi nous ferons tout
notre possible pour que vous soyez heureuse.»
Blondine soupira et répandit quelques larmes. Puis elle pensa que
c'était mal reconnaître la bonté de Bonne-Biche que de s'affliger d'être
avec elle; elle se contint donc et s'efforça de causer gaiement.
Bonne-Biche et Beau-Minon la menèrent voir l'appartement qui lui était
destiné. La chambre de Blondine était toute tapissée de soie rose brodée
en or: les meubles étaient en velours blanc, brodés admirablement avec
les soies les plus brillantes. Tous les animaux, les oiseaux, les
papillons, les insectes y étaient représentés. Près de la chambre de
Blondine était son cabinet de travail. Il était tendu en damas bleu
de ciel brodé en perles fines. Les meubles étaient en moire d'argent
rattachée avec de gros clous en turquoise. Sur le mur étaient accrochés
deux magnifiques portraits représentant une jeune et superbe femme et un
charmant jeune homme; leurs costumes indiquaient qu'ils étaient de race
royale.
«De qui sont ces portraits, Madame? demanda Blondine à Bonne-Biche.
[Illustration: Blondine aperçut un magnifique château.]
--Il m'est défendu de répondre à cette question, chère Blondine. Plus
tard vous le saurez. Mais voici l'heure du dîner; venez, Blondine, vous
devez avoir appétit.»
Blondine, en effet, mourait de faim; elle suivit Bonne-Biche et entra
dans une salle à manger où était une table servie bizarrement. Il
y avait un énorme coussin en satin blanc, placé par terre pour
Bonne-Biche; devant elle, sur la table, était une botte d'herbes
choisies, fraîches et succulentes. Près des herbes était une auge en or,
pleine d'une eau fraîche et limpide. En face de Bonne-Biche était un
petit tabouret élevé, pour Beau-Minon; devant lui était une écuelle en
or, pleine de petits poissons frits et de cuisses de bécassines; à côté,
une jatte en cristal de roche, pleine de lait tout frais.
Entre Bonne-Biche et Beau-Minon était le couvert de Blondine; elle avait
un petit fauteuil en ivoire sculpté, garni de velours nacarat rattaché
avec des clous en diamant. Devant elle était une assiette en or ciselé,
pleine d'un potage délicieux de gelinottes et de becfigues. Son verre
et son carafon étaient taillés dans du cristal de roche; un petit pain
mollet était placé à côté d'une cuiller qui était en or ainsi que la
fourchette. La serviette était en batiste si fine, qu'on n'en avait
jamais vu de pareille. Le service de la table se faisait par des
gazelles qui étaient d'une adresse merveilleuse; elles servaient,
découpaient et devinaient tous les désirs de Blondine, de Bonne-Biche et
de Beau-Minon.
Le dîner fut exquis: les volailles les plus fines, le gibier le plus
rare, les poissons les plus délicats, les pâtisseries, les sucreries les
plus parfumées. Blondine avait faim; elle mangea de tout et trouva tout
excellent.
Après le dîner, Bonne-Biche et Beau-Minon menèrent Blondine dans le
jardin; elle y trouva les fruits les plus succulents et des promenades
charmantes. Après avoir bien couru, s'être bien promenée, Blondine
rentra avec ses nouveaux amis: elle était fatiguée. Bonne-Biche lui
proposa d'aller se coucher, ce que Blondine accepta avec joie.
Elle entra dans sa chambre à coucher, où elle trouva deux gazelles
qui devaient la servir: elles la déshabillèrent avec une habileté
merveilleuse, la couchèrent et s'établirent près du lit pour la veiller.
Blondine ne tarda pas à s'endormir, non sans avoir pensé à son père et
sans avoir amèrement pleuré sur sa séparation d'avec lui.
VI
SECOND RÉVEIL DE BLONDINE
Blondine dormit profondément, et, quand elle se réveilla, il lui sembla
qu'elle n'était plus la même que lorsqu'elle s'était couchée; elle
se voyait plus grande; ses idées lui semblèrent aussi avoir pris du
développement; elle se sentait instruite; elle se souvenait d'une
foule de livres qu'elle croyait avoir lus pendant son sommeil; elle se
souvenait d'avoir écrit, dessiné, chanté, joué du piano et de la Harpe.
[Illustration: Elle aperçut une biche blanche.]
Pourtant sa chambre était bien celle que lui avait montrée Bonne-Biche
et dans laquelle elle s'était couchée la veille.
Agitée, inquiète, elle se leva, courut à une glace, vit qu'elle était
grande, et, nous devons l'avouer, se trouva charmante, plus jolie cent
fois que lorsqu'elle s'était couchée. Ses beaux cheveux blonds tombaient
jusqu'à ses pieds; son teint blanc et rosé, ses jolis yeux bleus, son
petit nez arrondi, sa petite bouche vermeille, ses joues rosées, sa
taille fine et gracieuse, faisaient d'elle la plus jolie personne
qu'elle eût jamais vue.
Émue, presque effrayée, elle s'habilla à la hâte et courut chez
Bonne-Biche, qu'elle trouva dans l'appartement où elle l'avait vue la
première fois.
«Bonne-Biche! Bonne-Biche! s'écria-t-elle, expliquez-moi de grâce la
métamorphose que je vois et que je sens en moi. Je me suis couchée hier
au soir enfant, je me réveille ce matin grande personne; est-ce une
illusion? ou bien ai-je véritablement grandi ainsi dans une nuit?
--Il est vrai, ma chère Blondine, que vous avez aujourd'hui quatorze
ans; mais votre sommeil dure depuis sept ans. Mon fils Beau-Minon et
moi, nous avons voulu vous épargner les ennuis des premières études;
quand vous êtes venue chez moi, vous ne saviez rien, pas même lire. Je
vous ai endormie pour sept ans, et nous avons passé ces sept années,
vous à apprendre en dormant, Beau-Minon et moi à vous instruire. Je vois
dans vos yeux que vous doutez de votre savoir; venez avec moi dans votre
salle d'étude, et assurez-vous par vous-même de tout ce que vous savez.»
Blondine suivit Bonne-Biche dans la salle d'étude; elle courut au piano,
se mit à en jouer, et vit qu'elle jouait très bien; elle alla essayer sa
harpe et en tira des sons ravissants; elle chanta merveilleusement; elle
prit des crayons, des pinceaux, et dessina et peignit avec une facilité
qui dénotait un vrai talent: elle essaya d'écrire et se trouva aussi
habile que pour le reste; elle parcourut des yeux ses livres et se
souvint de les avoir presque tous lus: surprise, ravie, elle se jeta au
cou de Bonne-Biche, embrassa tendrement Beau-Minon, et leur dit:
«Oh! mes bons, mes chers, mes vrais amis, que de reconnaissance ne vous
dois-je pas pour avoir ainsi soigné mon enfance, développé mon esprit et
mon coeur! car, je le sens, tout est amélioré en moi, et c'est à vous
que je le dois.»
Bonne-Biche lui rendit ses caresses. Beau-Minon lui léchait délicatement
les mains. Quand les premiers moments de bonheur furent passés, Blondine
baissa les yeux et dit timidement:
«Ne me croyez pas ingrate, mes bons et excellents amis, si je demande
d'ajouter un nouveau bienfait à ceux que j'ai reçus de vous. Dites-moi,
que fait mon père? Pleure-t-il encore mon absence? Est-il heureux depuis
qu'il m'a perdue?
--Votre désir est trop légitime pour ne pas être satisfait. Regardez
dans cette glace, Blondine, et vous y verrez tout ce qui s'est passé
depuis votre départ, et comment est votre père actuellement.»
Blondine leva les yeux et vit dans la glace l'appartement de son père;
le roi s'y promenait d'un air agité. Il paraissait attendre quelqu'un.
La reine Fourbette entra et lui raconta que Blondine, malgré les
instances de Gourmandinet, avait voulu diriger elle-même les autruches,
qui s'étaient emportées, avaient couru vers la forêt des Lilas et versé
la voiture; que Blondine avait été lancée dans la forêt des Lilas à
travers la grille; que Gourmandinet avait perdu la tête d'effroi et
de chagrin; qu'elle l'avait renvoyé chez ses parents. Le roi parut au
désespoir de cette nouvelle; il courut dans la forêt des Lilas, et il
fallut qu'on employât la force pour l'empêcher de s'y précipiter à la
recherche de sa chère Blondine. On le ramena chez lui, où il se livra
au plus affreux désespoir, appelant sans cesse sa Blondine, sa chère
enfant. Enfin il s'endormit et vit en songe Blondine dans le palais de
Bonne-Biche et de Beau-Minon. Bonne-Biche lui donna l'assurance que
Blondine lui serait rendue un jour et que son enfance serait calme et
heureuse.
La glace se ternit ensuite; tout disparut. Puis elle redevint claire, et
Blondine vit de nouveau son père, il était vieilli, ses cheveux avaient
blanchi, il était triste; il tenait à la main un petit portrait de
Blondine, et le baisait souvent en répandant quelques larmes. Il était
seul; Blondine ne vit ni la reine ni Brunette.
La pauvre Blondine pleura amèrement.
«Pourquoi, dit-elle, mon père n'a-t-il personne près de lui? Où sont
donc ma soeur Brunette et la reine?
--La reine témoigna si peu de chagrin de votre mort (car on vous croit
morte, chère Blondine), que le roi la prit en horreur et la renvoya au
roi Turbulent son père, qui la fit enfermer dans une tour, où elle ne
tarda pas à mourir de rage et d'ennui. Quant à votre soeur Brunette,
elle devint si méchante, si insupportable, que le roi se dépêcha de la
donner en mariage l'année dernière au prince Violent, qui se chargea de
réformer le caractère méchant et envieux de la princesse Brunette. Il la
maltraite rudement; elle commence à voir que sa méchanceté ne lui donne
pas le bonheur, et elle devient un peu meilleure. Vous la reverrez un
jour, et vous achèverez de la corriger par votre exemple.»
Blondine remercia tendrement Bonne-Biche de ces détails; elle eût bien
voulu lui demander: «Quand reverrai-je mon père et ma soeur?» Mais elle
eut peur d'avoir l'air pressée de la quitter et de paraître ingrate;
elle attendit donc une autre occasion pour faire cette demande.
Les journées de Blondine se passaient sans ennui parce qu'elle
s'occupait beaucoup, mais elle s'attristait quelquefois; elle ne pouvait
causer qu'avec Bonne-Biche, et Bonne-Biche n'était avec elle qu'aux
heures des leçons et des repas. Beau-Minon ne pouvait répondre et se
faire comprendre que par des signes. Les gazelles servaient Blondine
avec zèle et intelligence, mais aucune d'elles ne pouvait parler.
Blondine se promenait accompagnée toujours de Beau-Minon, qui lui
indiquait les plus jolies promenades, les plus belles fleurs.
Bonne-Biche avait fait promettre à Blondine que jamais elle ne
franchirait l'enceinte du parc et qu'elle n'irait jamais dans la forêt.
Plusieurs fois Blondine avait demandé à Bonne-Biche la cause de cette
défense. Bonne-Biche avait toujours répondu en soupirant:
«Ah! Blondine, ne demandez pas à pénétrer dans la forêt; c'est une forêt
de malheur. Puissiez-vous ne jamais y entrer!»
Quelquefois Blondine montait dans un pavillon qui était sur une éminence
au bord de la forêt; elle voyait des arbres magnifiques, des fleurs
charmantes, des milliers d'oiseaux qui chantaient et voltigeaient comme
pour l'appeler. «Pourquoi, se disait-elle, Bonne-Biche ne veut-elle pas
me laisser promener dans cette belle forêt? Quel danger puis-je y courir
sous sa protection?»
Toutes les fois qu'elle réfléchissait ainsi, Beau-Minon, qui paraissait
comprendre ce qui se passait en elle, miaulait, la tirait par sa robe et
la forçait à quitter le pavillon.
Blondine souriait, suivait Beau-Minon et reprenait sa promenade dans le
parc solitaire.
VII
LE PERROQUET
Il y avait près de six mois que Blondine s'était réveillée de son
sommeil de sept années; le temps lui semblait long; le souvenir de son
père lui revenait souvent et l'attristait. Bonne-Biche et Beau-Minon
semblaient deviner ses pensées. Beau-Minon miaulait plaintivement,
Bonne-Biche soupirait profondément. Blondine parlait rarement de ce
qui occupait si souvent son esprit, parce qu'elle craignait d'offenser
Bonne-Biche, qui lui avait répondu trois ou quatre fois: «Vous reverrez
votre père, Blondine, quand vous aurez quinze ans, si vous continuez à
être sage; mais, croyez-moi, ne vous occupez pas de l'avenir, et surtout
ne cherchez pas à nous quitter.»
Un matin, Blondine était triste et seule; elle réfléchissait à sa
singulière et monotone existence. Elle fut distraite de sa rêverie par
trois petits coups frappés doucement à sa fenêtre. Levant la tête, elle
aperçut un Perroquet du plus beau vert, avec la gorge et la poitrine
orange. Surprise de l'apparition d'un être inconnu et nouveau, elle
alla ouvrir sa fenêtre et fit entrer le Perroquet. Quel ne fut pas son
étonnement quand l'oiseau lui dit d'une petite voix aigrelette:
«Bonjour, Blondine: je sais que vous vous ennuyez quelquefois, faute de
trouver à qui parler, et je viens causer avec vous. Mais, de grâce, ne
dites pas que vous m'avez vu, car Bonne-Biche me tordrait le cou.
--Et pourquoi cela, beau Perroquet? Bonne-Biche ne fait de mal à
personne: elle ne hait que les méchants.
--Blondine, si vous ne me promettez pas de cacher ma visite à
Bonne-Biche et à Beau-Minon, je m'envole pour ne jamais revenir.
--Puisque vous le voulez, beau Perroquet, je vous le promets. Causons
un peu: il y a si longtemps que je n'ai causé! Vous me semblez gai et
spirituel; vous m'amuserez, je n'en doute pas.»
Blondine écouta les contes du Perroquet, qui lui fit force compliments
sur sa beauté, sur ses talents, sur son esprit. Blondine était
enchantée; au bout d'une heure, le Perroquet s'envola, promettant
de revenir le lendemain. Il revint ainsi pendant plusieurs jours et
continua à la complimenter et à l'amuser. Un matin il frappa à la
fenêtre en disant:
«Blondine, Blondine, ouvrez-moi, je viens vous donner des nouvelles de
votre père; mais surtout pas de bruit, si vous ne voulez pas me voir
tordre le cou.»
Blondine ouvrit sa croisée et dit au Perroquet:
«Est-il bien vrai, mon beau Perroquet, que tu veux me donner des
nouvelles de mon père? Parle vite: que fait-il? comment va-t-il?
--Votre père va bien, Blondine; il pleure toujours votre absence; je lui
ai promis d'employer tout mon petit pouvoir à vous délivrer de votre
prison; mais je ne puis le faire que si vous m'y aidez.
--Ma prison! dit Blondine. Mais vous ignorez donc toutes les bontés de
Bonne-Biche et de Beau-Minon pour moi, les soins qu'ils ont donnés à mon
éducation, leur tendresse pour moi! Ils seront enchantés de connaître un
moyen de me réunir à mon père. Venez avec moi, beau Perroquet, je vous
en prie, je vous présenterai à Bonne-Biche.
--Ah! Blondine, reprit de sa petite voix aigre le Perroquet, vous ne
connaissez pas Bonne-Biche ni Beau-Minon. Ils me détestent parce que
j'ai réussi quelquefois à leur arracher leurs victimes. Jamais vous ne
verrez votre père, Blondine, jamais vous ne sortirez de cette forêt, si
vous n'enlevez pas vous-même le talisman qui vous y retient.
--Quel talisman? dit Blondine: je n'en connais aucun; et quel intérêt
Bonne-Biche et Beau-Minon auraient-ils à me retenir prisonnière?
--L'intérêt de désennuyer leur solitude, Blondine. Et quant au talisman,
c'est une simple Rose; cueillie par vous, elle vous délivrera de votre
exil et vous ramènera dans les bras de votre père.
--Mais il n'y a pas une seule Rosé dans le jardin, comment donc
pourrais-je en cueillir?
--Je vous dirai cela un autre jour, Blondine; aujourd'hui je ne puis
vous en dire davantage, car Bonne-Biche va venir; mais pour vous assurer
des vertus de la Rose, demandez-en une à Bonne-Biche; vous verrez ce
qu'elle vous dira. À demain, Blondine, à demain.»
Et le Perroquet s'envola, bien content d'avoir jeté dans le coeur de
Blondine les premiers germes d'ingratitude et de désobéissance.
A peine le Perroquet fut-il parti, que Bonne-Biche entra; elle
paraissait agitée.
«Avec qui causiez-vous donc, Blondine? dit Bonne-Biche en jetant sur la
croisée ouverte un regard méfiant.
--Avec personne, Madame, répondit Blondine.
--Je suis certaine d'avoir entendu parler.
--Je me serai sans doute parlé à moi-même.»
Bonne-Biche ne répliqua pas; elle était triste, quelques larmes même
roulaient dans ses yeux. Blondine était aussi préoccupée; les paroles du
Perroquet lui faisaient envisager sous un jour nouveau les obligations
qu'elle avait à Bonne-Biche et à Beau-Minon. Au lieu de se dire qu'une
biche qui parle, qui a la puissance de rendre intelligentes les bêtes,
de faire dormir un enfant pendant sept ans, qu'une biche qui a consacré
ces sept années à l'éducation ennuyeuse d'une petite fille ignorante,
qu'une biche qui est logée et servie comme une reine n'est pas une
biche ordinaire; au lieu d'éprouver de la reconnaissance de tout ce
que Bonne-Biche avait fait pour elle, Blondine crut aveuglément ce
Perroquet, cet inconnu dont rien ne garantissait la véracité, et qui
n'avait aucun motif de lui porter intérêt au point de risquer sa vie
pour lui rendre service; elle le crut, parce qu'il l'avait flattée. Elle
ne regarda plus du même oeil reconnaissant l'existence douce et heureuse
que lui avaient faite Bonne-Biche et Beau-Minon: elle résolut de suivre
les conseils du Perroquet.
«Pourquoi, Bonne-Biche, lui demanda-t-elle dans la journée, pourquoi ne
vois-je pas parmi toutes vos fleurs la plus belle, la plus charmante de
toutes, la Rose?»
Bonne-Biche frémit, se troubla et dit:
«Blondine, Blondine, ne me demandez pas cette fleur perfide qui pique
ceux qui la touchent. Ne me parlez jamais de la Rose, Blondine; vous ne
savez pas ce qui vous menace dans cette fleur.»
L'air de Bonne-Biche était si sévère, que Blondine n'osa pas insister.
La journée s'acheva assez tristement. Blondine était gênée; Bonne-Biche
était mécontente; Beau-Minon était triste.
Le lendemain, Blondine courut à sa fenêtre; à peine l'eut-elle ouverte
que le Perroquet entra.
«Eh bien, Blondine, vous avez vu le trouble de Bonne-Biche quand vous
avez parlé de la Rose? Je vous ai promis de vous indiquer le moyen
d'avoir une de ces fleurs charmantes; le voici: vous sortirez du parc,
vous irez dans la forêt, je vous accompagnerai, et je vous mènerai dans
un jardin où se trouve la plus belle Rose du monde.
--Mais comment pourrai-je sortir du parc? Beau-Minon m'accompagne
toujours dans mes promenades.
--Tâchez de le renvoyer, dit le Perroquet; et s'il insiste, eh bien,
sortez malgré lui.
--Si cette Rose est bien loin, on s'apercevra de mon absence.
--Une heure de marche au plus. Bonne-Biche a eu soin de vous placer loin
de la Rose, afin que vous ne puissiez pas vous affranchir de son joug.
--Mais pourquoi me retient-elle captive? Puissante comme elle est, ne
pouvait-elle se donner d'autres plaisirs que l'éducation d'un enfant?
--Ceci vous sera expliqué plus tard, Blondine, quand vous serez
retournée près de votre père. Soyez ferme; débarrassez-vous de
Beau-Minon après déjeuner, sortez dans la forêt; je vais vous y
attendre.»
Blondine promit et ferma la fenêtre, de crainte que Bonne-Biche ne la
surprît.
Après le déjeuner, Blondine descendit dans le jardin selon sa coutume.
Beau-Minon la suivit, malgré quelques rebuffades qu'il reçut avec des
miaulements plaintifs. Parvenue à l'allée qui menait à la sortie du
parc, Blondine voulut encore renvoyer Beau-Minon.
«Je veux être seule, dit-elle; va-t'en, Beau-Minon.»
Beau-Minon fit semblant de ne pas comprendre. Blondine, impatientée,
s'oublia au point de frapper Beau-Minon du pied.
Quand le pauvre Beau-Minon eut reçu le coup de pied de Blondine, il
poussa un cri lugubre et s'enfuit du côté du palais.
Blondine frémit en entendant ce cri; elle s'arrêta, fut sur le point
de rappeler Beau-Minon, de renoncer à la Rose, de tout raconter à
Bonne-Biche; mais une fausse honte l'arrêta, elle marcha vers la porte,
l'ouvrit non sans trembler, et se trouva dans la forêt.
Le Perroquet ne tarda pas à la rejoindre.
«Courage, Blondine! encore une heure et vous aurez la Rose, et vous
reverrez votre père.»
Ces mots rendirent à Blondine la résolution qu'elle commençait à perdre;
elle marcha dans le sentier que lui indiquait le Perroquet en volant de
branche en branche devant elle. La forêt, qu'elle avait crue si belle,
près du parc de Bonne-Biche, devint de plus en plus difficile: les
ronces et les pierres encombraient le sentier; on n'entendait plus
d'oiseaux; les fleurs avaient disparu; Blondine se sentit gagner par un
malaise inexplicable; le Perroquet la pressait vivement d'avancer.
«Vite, vite, Blondine, le temps se passe; si Bonne-Biche s'aperçoit de
votre absence et vous poursuit, elle me tordra le cou et vous ne verrez
jamais votre père.»
Blondine, fatiguée, haletante, les bras déchirés, les souliers en
lambeaux, allait déclarer qu'elle renonçait à aller plus loin, lorsque
le Perroquet s'écria:
«Nous voici arrivés, Blondine; voici l'enclos où est la Rose.»
[Illustration: Le Perroquet la pressait vivement d'avancer. ]
Et Blondine vit au détour du sentier un petit enclos, dont la porte lui
fut ouverte par le Perroquet. Le terrain y était aride et pierreux: mais
au milieu s'élevait majestueusement un magnifique rosier, avec une Rose
plus belle que toutes les roses du monde.
«Prenez-la, Blondine, vous l'avez bien gagnée», dit le Perroquet.
Blondine saisit la branche, et, malgré les épines qui s'enfonçaient dans
ses doigts, elle arracha la Rose.
A peine l'eut-elle dans sa main, qu'elle entendit un éclat de rire; la
Rose s'échappa de ses mains en lui criant:
«Merci, Blondine, de m'avoir délivrée de la prison où me retenait la
puissance de Bonne-Biche. Je suis ton mauvais génie; tu m'appartiens
maintenant.
--Ha, ha, ha, reprit à son tour le Perroquet, merci, Blondine, je puis
maintenant reprendre ma forme d'enchanteur; j'ai eu moins de peine à te
décider que je ne le croyais. En flattant ta vanité, je t'ai facilement
rendue ingrate et méchante. Tu as causé la perte de tes amis dont je
suis le mortel ennemi. Adieu, Blondine.»
En disant ces mots, le Perroquet et la Rose disparurent, laissant
Blondine seule au milieu d'une épaisse forêt.
VIII
LE REPENTIR
Blondine était stupéfaite; sa conduite lui apparut dans toute son
horreur: elle avait été ingrate envers des amis qui s'étaient dévoués
à elle, qui avaient passé sept ans à soigner son éducation. Ces amis
voudraient-ils la recevoir, lui pardonner? Que deviendrait-elle si leur
porte lui était fermée? Et puis, que signifiaient les paroles du méchant
Perroquet: «Tu as causé la perte de tes amis»?
Elle voulut se remettre en route pour retourner chez Bonne-Biche: les
ronces et les épines lui déchiraient les bras, les jambes et le visage;
elle continua pourtant à se faire jour à travers les broussailles, et,
après trois heures de marche pénible, elle arriva devant le palais de
Bonne-Biche et de Beau-Minon.
Que devint-elle quand, à la place du magnifique palais, elle ne vit
que des ruines; quand, au lieu des fleurs et des beaux arbres qui
l'entouraient, elle n'aperçut que des ronces, des chardons et des
orties? Terrifiée, désolée, elle voulut pénétrer dans les ruines pour
savoir ce qu'étaient devenus ses amis. Un gros Crapaud sortit d'un tas
de pierres, se mit devant elle et lui dit:
«Que cherches-tu? N'as-tu pas causé, par ton ingratitude, la mort de tes
amis? Va-t'en; n'insulte pas à leur mémoire par ta présence.
[Illustration: Un gros Crapaud sortit d'un tas de pierres.]
--Ah! s'écria Blondine, mes pauvres amis, Bonne-Biche, Beau-Minon, que
ne puis-je expier par ma mort les malheurs que j'ai causés!»
Et elle se laissa tomber, en sanglotant, sur les pierres et les
chardons; l'excès de sa douleur l'empêcha de sentir les pointes aiguës
des pierres et les piqûres des chardons. Elle pleura longtemps,
longtemps; enfin elle se leva et regarda autour d'elle pour tâcher de
découvrir un abri où elle pourrait se réfugier; elle ne vit rien que des
pierres et des ronces.
«Eh bien, dit-elle, qu'importe qu'une bête féroce me déchire ou que je
meure de faim et de douleur, pourvu que j'expire ici sur le tombeau de
Bonne-Biche et de Beau-Minon?»
Comme elle finissait ces mots, elle entendit une voix qui disait: «Le
repentir peut racheter bien des fautes».
Elle leva la tête, et ne vit qu'un gros Corbeau noir qui voltigeait
au-dessus d'elle.
«Hélas! dit-elle, mon repentir, quelque amer qu'il soit, rendra-t-il la
vie à Bonne-Biche et à Beau-Minon?
--Courage, Blondine! reprit la voix; rachète ta faute par ton repentir;
ne te laisse pas abattre par la douleur.»
La pauvre Blondine se leva et s'éloigna de ce lieu de désolation: elle
suivit un petit sentier qui la mena dans une partie de la forêt où les
grands arbres avaient étouffé les ronces; la terre était couverte de
mousse. Blondine, qui était épuisée de fatigue et de chagrin, tomba au
pied d'un de ces beaux arbres et recommença à sangloter.
«Courage, Blondine, espère!» lui cria encore une voix.
Elle ne vit qu'une Grenouille qui était près d'elle et qui la regardait
avec compassion.
«Pauvre Grenouille, dit Blondine, tu as l'air d'avoir pitié de ma
douleur. Que deviendrai-je, mon Dieu! à présent que me voilà seule au
monde?
--Courage et espérance!» reprit la voix.
Blondine soupira; elle regarda autour d'elle, tâcha de découvrir quelque
fruit pour étancher sa soif et apaiser sa faim.
Elle ne vit rien et recommença de verser des larmes.
Un bruit de grelots la tira de ses douloureuses pensées; elle aperçut
une belle vache qui approchait doucement, et puis, étant arrivée près
d'elle, s'arrêta, s'inclina et lui fit voir une écuelle pendue à
son cou. Blondine, reconnaissante de ce secours inattendu, détacha
l'écuelle, se mit à traire la vache, et but avec délices deux écuelles
de son lait. La vache lui fit signe de remettre l'écuelle à son cou, ce
que fit Blondine; elle baisa la vache sur le cou et lui dit tristement:
«Merci, Blanchette; c'est sans doute à mes pauvres amis que je dois ce
secours charitable; peut-être voient-ils d'un autre monde le repentir de
leur pauvre Blondine, et veulent-ils adoucir son affreuse position.
--Le repentir fait bien pardonner des fautes, reprit la voix.
--Ah! dit Blondine, quand je devrais passer des années à pleurer ma
faute, je ne me la pardonnerais pas encore: je ne me la pardonnerai
jamais.»
Cependant la nuit approchait. Malgré son chagrin, Blondine songea à ce
qu'elle ferait pour éviter les bêtes féroces dont elle croyait déjà
entendre les rugissements. Elle vit à quelques pas d'elle une espèce
de cabane formée par plusieurs arbustes dont les branches étaient
entrelacées; elle y entra en se baissant un peu, et elle vit qu'en
relevant et rattachant quelques branches elle s'y ferait une petite
maisonnette très gentille; elle employa ce qui restait de jour à
arranger son petit réduit: elle y porta une quantité de mousse dont elle
se fit un matelas et un oreiller; elle cassa quelques branches qu'elle
piqua en terre pour cacher l'entrée de sa cabane, et elle se coucha
brisée de fatigue.
Elle s'éveilla au grand jour. Dans le premier moment elle eut peine à
rassembler ses idées, à se rendre compte de sa position; mais la triste
vérité lui apparut promptement, et elle recommença les pleurs et les
gémissements de la veille.
La faim se fit pourtant sentir. Blondine commença à s'inquiéter de
sa nourriture, quand elle entendit les grelots de la vache. Quelques
instants après, Blanchette était près d'elle. Comme la veille, Blondine
détacha l'écuelle, tira du lait et en but tant qu'elle en voulut. Elle
remit l'écuelle, baisa Blanchette et la vit partir avec l'espérance de
la voir revenir dans la journée.
En effet, chaque jour, le matin, à midi et au soir, Blanchette venait
présenter à Blondine son frugal repas.
Blondine passait son temps à pleurer ses pauvres amis, à se reprocher
amèrement ses fautes.
«Par ma désobéissance, se disait-elle, j'ai causé de cruels malheurs
qu'il n'est pas en mon pouvoir de réparer; non seulement j'ai perdu mes
bons et chers amis, mais je me suis privée du seul moyen de retrouver
mon père, mon pauvre père qui attend peut-être sa Blondine, sa
malheureuse Blondine, condamnée à vivre et à mourir seule dans cette
affreuse forêt où règne mon mauvais génie!»
Blondine cherchait à se distraire et à s'occuper par tous les moyens
possibles; elle avait arrangé sa cabane, s'était fait un lit de mousse
et de feuilles; elle avait relié ensemble des branches dont elle avait
formé un siège; elle avait utilisé quelques épines longues et fines pour
en faire des épingles et des aiguilles; elle s'était fabriqué une espèce
de fil avec des brins de chanvre qu'elle avait cueillis près de sa
cabane, et elle avait ainsi réussi à raccommoder les lambeaux de sa
chaussure, que les ronces avaient mise en pièces. Elle vécut de la sorte
pendant six semaines. Son chagrin était toujours le même, et il faut
dire à sa louange que ce n'était pas sa vie triste et solitaire qui
entre tenait cette douleur, mais le regret sincère de sa faute: elle eut
volontiers consenti à passer toute sa vie dans cette forêt, si par là
elle avait pu racheter la vie de Bonne-Biche et de Beau-Minon.
IX
LA TORTUE
Un jour qu'elle était assise à l'entrée de sa cabane, rêvant tristement
comme de coutume à ses amis, à son père, elle vit devant elle une énorme
Tortue.
«Blondine, lui dit la Tortue d'une vieille voix éraillée, Blondine, si
tu veux te mettre sous ma garde, je te ferai sortir de cette forêt.
--Et pourquoi, Madame la Tortue, chercherais-je à sortir de la forêt?
C'est ici que j'ai causé la mort de mes amis, et c'est ici que je veux
mourir.
--Es-tu bien certaine de leur mort, Blondine?
--Comment! il se pourrait!... Mais non, j'ai vu leur château en ruine;
le Perroquet et le Crapaud m'ont dit qu'ils n'existaient plus; vous
voulez me consoler par bonté sans doute; mais, hélas! je ne puis espérer
les revoir. S'ils vivaient, m'auraient-ils laissée seule, avec le
désespoir affreux d'avoir causé leur mort?
--Qui te dit, Blondine, que cet abandon n'est pas forcé, qu'eux-mêmes
ne sont pas assujettis à un pouvoir plus grand que le leur? Tu sais,
Blondine, que le repentir rachète bien des fautes.
--Ah! Madame la Tortue, si vraiment ils existent encore, si vous pouvez
me donner de leurs nouvelles, dites-moi que je n'ai pas leur mort à
me reprocher, dites-moi que je les reverrai un jour! Il n'est pas
d'expiation que je n'accepte pour mériter ce bonheur.
--Blondine, il ne m'est pas permis de te dire le sort de tes amis;
mais si tu as le courage de monter sur mon dos, de ne pas en descendre
pendant six mois et de ne pas m'adresser une question jusqu'au terme de
notre voyage, je te mènerai dans un endroit où tout te sera révélé.
--Je promets tout ce que vous voulez, Madame la Tortue, pourvu que je
sache ce que sont devenus mes chers amis.
--Prends garde, Blondine: six mois sans descendre de dessus mon dos,
sans m'adresser une parole! Une fois que nous serons partis, si tu n'as
pas le courage d'aller jusqu'au bout, tu resteras éternellement au
pouvoir de l'enchanteur Perroquet et de sa soeur la Rose, et je ne
pourrai même plus te continuer les petits secours auxquels tu dois la
vie pendant six semaines.
--Partons, Madame la Tortue, partons sur-le-champ, j'aime mieux mourir
de fatigue et d'ennui que de chagrin et d'inquiétude; depuis que vos
paroles ont fait naître l'espoir dans mon coeur, je me sens du courage
pour entreprendre un voyage bien plus difficile que celui dont vous me
parlez.
--Qu'il soit fait selon tes désirs, Blondine; monte sur mon dos et ne
crains ni la faim, ni la soif, ni le sommeil, ni aucun accident
pendant notre long voyage; tant qu'il durera, tu n'auras aucun de ces
inconvénients à redouter.»
Blondine monta sur le dos de la Tortue.
«Maintenant, silence! dit celle-ci; pas un mot avant que nous soyons
arrivées et que je te parle la première.»
X
LE VOYAGE ET L'ARRIVÉE
Le voyage de Blondine dura, comme le lui avait dit la Tortue, six mois;
elle fut trois mois avant de sortir de la forêt; elle se trouva alors
dans une plaine aride qu'elle traversa pendant six semaines, et au bout
de laquelle elle aperçut un château qui lui rappela celui de Bonne-Biche
et de Beau-Minon. Elles furent un grand mois avant d'arriver à l'avenue
de ce château; Blondine grillait d'impatience. Était-ce le château où
elle devait connaître le sort de ses amis? elle n'osait le demander
malgré le désir extrême qu'elle en avait. Si elle avait pu descendre de
dessus le dos de la Tortue, elle eût franchi en dix minutes l'espace qui
la séparait du château; mais la Tortue marchait toujours, et Blondine se
souvenait qu'on lui avait défendu de dire une parole ni de descendre.
Elle se résigna donc à attendre, malgré son extrême impatience. La
Tortue semblait ralentir sa marche au lieu de la hâter; elle mit encore
quinze jours, qui semblèrent à Blondine quinze siècles, à parcourir
cette avenue. Blondine ne perdait pas de vue ce château et cette porte;
le château paraissait désert; aucun bruit, aucun mouvement ne s'y
faisait sentir. Enfin, après cent quatre-vingts jours de voyage, la
Tortue s'arrêta et dit à Blondine:
«Maintenant, Blondine, descendez; vous avez gagné par votre courage et
votre obéissance la récompense que je vous avais promise; entrez dans la
petite porte qui est devant vous; demandez à la première personne que
vous rencontrerez la fée Bienveillante: c'est elle qui vous instruira du
sort de vos amis.»
Blondine sauta lestement à terre; elle craignait qu'une si longue
immobilité n'eût raidi ses jambes, mais elle se sentit légère comme au
temps où elle vivait heureuse chez Bonne-Biche et Beau-Minon et où elle
courait des heures entières, cueillant des fleurs et poursuivant des
papillons. Après avoir remercié avec effusion la Tortue, elle ouvrit
précipitamment la porte qui lui avait été indiquée, et se trouva en face
d'une jeune personne vêtue de blanc, qui lui demanda d'une voix, douce
qui elle désirait voir.
«Je voudrais voir la fée Bienveillante, répondit Blondine; dites-lui,
Mademoiselle, que la princesse Blondine la prie instamment de la
recevoir.
[Illustration: Le voyage.]
--Suivez-moi, princesse», reprit la jeune personne.
Blondine la suivit en tremblant; elle traversa plusieurs beaux salons,
rencontra plusieurs jeunes personnes vêtues comme celle qui la
précédait, et qui la regardaient en souriant et d'un air de
connaissance; elle arriva enfin dans un salon semblable en tous points à
celui qu'avait Bonne-Biche dans la forêt des Lilas.
Ce souvenir la frappa si douloureusement qu'elle ne s'aperçut pas de la
disparition de la jeune personne blanche; elle examinait avec tristesse
l'ameublement du salon; elle n'y remarqua qu'un seul meuble que n'avait
pas Bonne-Biche dans la forêt des Lilas: c'était une grande armoire
en or et en ivoire d'un travail exquis; cette armoire était fermée.
Blondine se sentit attirée vers elle par un sentiment indéfinissable, et
elle la contemplait sans en pouvoir détourner les yeux, lorsqu'une porte
s'ouvrit: une dame belle et jeune encore, magnifiquement vêtue, entra et
s'approcha de Blondine.
«Que me voulez-vous, mon enfant? lui dit-elle d'une voix douce et
caressante.
--Oh! Madame, s'écria Blondine en se jetant à ses pieds, on m'a dit que
vous pouviez me donner des nouvelles de mes chers et excellents amis
Bonne-Biche et Beau-Minon. Vous savez sans doute, Madame, par quelle
coupable désobéissance je les ai perdus; longtemps je les ai pleurés,
les croyant morts: mais la Tortue qui m'a amenée jusqu'ici, m'a donné
l'espérance de les retrouver un jour. Dites-moi, Madame, dites-moi s'ils
vivent et ce que je dois faire pour mériter le bonheur de les revoir.
--Blondine, dit la fée Bienveillante avec tristesse, vous allez
connaître le sort de vos amis; mais, quoi que vous voyiez, ne perdez pas
courage ni espérance.»
En disant ces mots, elle releva la tremblante Blondine, et la conduisit
devant l'armoire qui avait déjà frappé ses yeux.
«Voici, Blondine, la clef de cette armoire, ouvrez-la vous-même et
conservez votre courage.»
Elle remit à Blondine une clef d'or.
Blondine ouvrit l'armoire d'une main tremblante.... Que devint-elle
quand elle vit dans cette armoire les peaux de Bonne-Biche et de
Beau-Minon, attachées avec des clous de diamant? A cette vue, la
malheureuse Blondine poussa un cri déchirant et tomba évanouie dans les
bras de la fée.
La porte s'ouvrit encore une fois, et un prince beau comme le jour se
précipita vers Blondine en disant:
«Oh! ma mère, l'épreuve est trop forte pour notre chère Blondine.
--Hélas! mon fils, mon coeur saigne pour elle; mais tu sais que cette
dernière punition était indispensable pour la délivrer à jamais du joug
cruel du génie de la forêt des Lilas.»
En disant ces mots, la fée Bienveillante toucha Blondine de sa baguette.
Blondine revint immédiatement à elle; mais, désolée, sanglotante, elle
s'écria:
«Laissez-moi mourir, la vie m'est odieuse; plus d'espoir, plus de
bonheur pour la pauvre Blondine; mes amis, mes chers amis, je vous
rejoindrai bientôt.
--Blondine, chère Blondine, dit la fée en la serrant dans ses bras,
tes amis vivent et t'aiment, je suis Bonne-Biche, et voici mon fils
Beau-Minon. Le méchant génie de la forêt des Lilas, profitant d'une
négligence de mon fils, était parvenu à s'emparer de nous et à nous
donner les formes sous lesquelles vous nous avez connus; nous ne devions
reprendre nos formes premières que si vous enleviez la Rose que je
savais être votre mauvais génie et que je retenais captive. Je l'avais
placée aussi loin que possible de mon palais, afin de la soustraire
à vos regards; je savais les malheurs auxquels vous vous exposiez en
délivrant votre mauvais génie de sa prison, et le ciel m'est témoin
que mon fils et moi nous eussions volontiers resté toute notre vie
Bonne-Biche et Beau-Minon à vos yeux, pour vous épargner les cruelles
douleurs par lesquelles vous avez passé. Le Perroquet est parvenu
jusqu'à vous malgré nos soins; vous savez le reste, ma chère enfant;
mais ce que vous ne savez pas, c'est tout ce que nous avons souffert de
vos larmes et de votre isolement.»
Blondine ne se lassait pas d'embrasser la fée, de la remercier, ainsi
que le prince; elle leur adressait mille questions:
«Que sont devenues, dit-elle, les gazelles qui nous servaient?
--Vous les avez, vues, chère Blondine: ce sont les jeunes personnes qui
vous ont accompagnée jusqu'ici; elles avaient, comme nous, subi cette
triste métamorphose.
--Et la bonne vache qui m'apportait du lait tous les jours?
--C'est nous qui avons obtenu de la reine des fées de vous envoyer ce
léger adoucissement; les paroles encourageantes du Corbeau, c'est encore
de nous qu'elles venaient.
--C'est donc vous, Madame, qui m'avez aussi envoyé la Tortue?
--Oui, Blondine; la reine des fées, touchée de votre douleur, retira au
génie de la forêt tout pouvoir sur vous, à la condition d'obtenir de
vous une dernière preuve de soumission en vous obligeant à ce voyage si
long et si ennuyeux, et de vous infliger une dernière punition en vous
faisant croire à la mort de mon fils et à la mienne. J'ai prié, supplié
la reine des fées de vous épargner au moins cette dernière douleur, mais
elle a été inflexible:»
Blondine ne se lassait pas d'écouter, de regarder, d'embrasser ses amis
perdus depuis, si longtemps, qu'elle avait cru ne jamais revoir. Le
souvenir de son père se présenta à son esprit. Le prince Parfait devina
le désir de Blondine et en fit part à la fée.
«Préparez-vous, chère Blondine, à revoir votre père; prévenu par moi, il
vous attend.
[Illustration: Ils restèrent longtemps embrassés.]
Au même moment, Blondine se trouva dans un char de perles et d'or; à
sa droite était la fée; à ses pieds était le prince Parfait, qui la
regardait avec bonheur et tendresse; le char était traîné par quatre
cygnes d'une blancheur éblouissante; ils volèrent avec une telle
rapidité qu'il ne leur fallut que cinq minutes pour arriver au palais du
roi Bénin.
Toute la cour du roi était assemblée près de lui: on attendait
Blondine; lorsque le char parut, ce furent des cris de joie tellement
étourdissants, que les cygnes faillirent en perdre la tête et se
tromper de chemin. Le prince, qui les menait, rappela heureusement leur
attention, et le char s'abattit au pied du grand escalier.
Le roi Bénin s'élança vers Blondine, qui, sautant à terre, se jeta dans
ses bras. Ils restèrent longtemps embrassés. Tout le monde pleurait,
mais c'était de joie.
Quand le roi se fut un peu remis, il baisa tendrement la main de la fée,
qui lui rendait Blondine après l'avoir élevée et protégée. Il embrassa
le prince Parfait, qu'il trouva charmant.
Il y eut huit jours de fêtes pour le retour de Blondine; au bout de ces
huit jours, la fée voulut retourner chez elle; le prince Parfait et
Blondine étaient si tristes de se séparer, que le roi convint avec la
fée qu'ils ne se quitteraient plus; le roi épousa la fée, et Blondine
épousa le prince Parfait, qui fut toujours pour elle le Beau-Minon de la
forêt des Lilas.
Brunette, ayant fini par se corriger, vint souvent voir Blondine.
Le prince Violent, son mari, devint plus doux à mesure que Brunette
devenait meilleure, et ils furent assez heureux.
Quant à Blondine, elle n'eut jamais un instant de chagrin; elle donna le
jour à des filles qui lui ressemblèrent, à des fils qui ressemblèrent au
prince Parfait. Tout le monde les aimait, et autour d'eux tout le monde
fut heureux.
[Illustration]
LE
BON PETIT HENRI
[Illustration]
I
LA PAUVRE MÈRE MALADE
Il y avait une fois une pauvre femme qui était veuve et qui vivait seule
avec son petit Henri; elle l'aimait tendrement, et elle avait bien
raison de l'aimer, car jamais on n'avait vu un plus charmant enfant.
Quoiqu'il n'eût encore que sept ans, il faisait tout le ménage pendant
que la pauvre maman travaillait pour aller ensuite vendre son ouvrage
et faire vivre son petit Henri et elle-même. Il balayait, il lavait le
plancher, il faisait la cuisine, il bêchait et cultivait le jardin, et,
quand son ouvrage était fini, il se mettait à raccommoder ses habits,
les souliers de sa maman, ou bien à faire des bancs, des tables et tout
ce qu'il avait la force de fabriquer. La maison où ils vivaient était à
eux; elle était isolée; en face de leur fenêtre était une haute montagne
si haute que personne n'avait jamais pu monter jusqu'au sommet;
d'ailleurs elle était entourée d'un torrent, de murs élevés et de
précipices infranchissables.
Ils étaient heureux et contents; mais un jour la pauvre maman tomba
malade. Elle ne connaissait pas de médecin; d'ailleurs elle n'aurait pas
eu d'argent pour le payer. Le pauvre Henri ne savait ce qu'il fallait
faire pour la guérir; quand elle avait soif, il lui faisait boire de
l'eau, car il n'avait pas autre chose à lui donner; il restait nuit et
jour près d'elle; il mangeait à peine un morceau de pain sec au pied de
son lit et, quand elle dormait, il la regardait et pleurait. La maladie
augmenta de jour en jour, et enfin la pauvre femme fut tout à fait
mourante; elle ne pouvait ni parler ni même avaler quoi que ce fût; elle
ne reconnaissait plus son petit Henri, qui sanglotait à genoux près de
son lit. Dans son désespoir, il s'écria:
«Fée Bienfaisante, venez à mon secours, sauvez ma pauvre maman!»
A peine eut-il prononcé ces mots, que la fenêtre s'ouvrit, et qu'il vit
entrer une dame richement vêtue qui lui demanda d'une voix douce:
«Que désirez-vous de moi, mon petit ami? Vous m'avez appelée; me voici.
--Madame, s'écria Henri en se jetant à ses genoux et en joignant les
mains, si vous êtes la fée Bienfaisante, sauvez ma pauvre maman, qui va
mourir et me laisser seul en ce monde.»
La fée regarda Henri d'un air attendri; puis, sans mot dire, elle
s'approcha de la pauvre femme, se pencha sur elle, l'examina
attentivement, souffla sur son visage, et dit:
«Il n'est pas en mon pouvoir de guérir ta maman mon pauvre enfant;
c'est à toi seul qu'est réservée sa guérison, si tu as le courage
d'entreprendre le voyage que je vais t'indiquer.
--Parlez, Madame, parlez; il n'est rien que je ne fasse pour sauver
maman.
--Il faut, dit la fée, que tu ailles chercher la _plante de vie_ qui
croît au haut de la montagne que tu vois par cette fenêtre; quand tu
auras cette plante, tu en exprimeras le suc dans la bouche de ta maman,
qui reviendra immédiatement à la vie.
--Je vais partir tout de suite, Madame; mais qui est-ce qui soignera
ma pauvre maman pendant mon absence? et, d'ailleurs, ajouta-t-il en
sanglotant plus fort, elle sera morte bien avant mon retour.
--Sois tranquille, pauvre enfant: si tu vas chercher la plante de vie,
ta mère n'aura besoin de rien jusqu'à ton retour, et elle restera dans
l'état où tu la vois actuellement. Mais tu courras bien des dangers, tu
subiras bien des fatigues avant d'avoir cette plante; il te faudra un
grand courage et une grande persévérance pour la rapporter.
--Je ne crains pas, Madame, de manquer de courage et de persévérance.
Dites-moi seulement comment je reconnaîtrai cette plante parmi toutes
celles qui couvrent la montagne.
--Si tu arrives jusqu'en haut, tu appelleras le docteur chargé de la
garde de cette plante; tu diras que c'est moi qui t'ai envoyé, et il
t'en remettra une tige.»
Henri remercia la fée en lui baisant les mains, prit congé de sa mère,
la couvrit de baisers, mit un pain dans sa poche, et sortit après avoir
salué respectueusement la fée.
La fée sourit en regardant ce pauvre enfant de sept ans qui partait tout
seul pour gravir une montagne si dangereuse que tous ceux qui avaient
tenté d'en atteindre le sommet avaient péri.
II
LE CORBEAU, LE COQ ET LA GRENOUILLE
Le petit Henri marcha résolument à la montagne, qui se trouva être plus
éloignée qu'elle ne paraissait; au lieu d'y arriver en une demi-heure,
comme il le croyait, il marcha toute la journée avant de se trouver au
pied.
Au tiers du chemin à peu près il vit un Corbeau qui s'était pris par la
patte dans un piège que lui avait tendu un méchant garçon. Le pauvre
Corbeau cherchait inutilement à se dégager de ce piège qui le faisait
cruellement souffrir. Henri courut à lui, coupa la ficelle qui tenait
la patte du Corbeau, et le délivra. Le Corbeau s'envola à tire-d'aile,
après avoir crié à Henri:
«Grand merci, mon brave Henri, je te le revaudrai!»
Henri fut très surpris d'entendre parler un Corbeau, mais il n'en
continua pas moins sa route.
Quelque temps après, pendant qu'il se reposait dans un buisson épais et
qu'il mangeait un morceau de son pain, il vit un Coq poursuivi par
un Renard, et qui allait être pris, malgré ses efforts inouïs pour
s'échapper. Le Coq passa tout près de Henri, qui, le saisissant,
adroitement, l'attira à lui et le cacha sous sa veste sans que le Renard
eût pu le voir. Le Renard continua à courir, pensant que le Coq avait
volé plus loin; Henri ne bougea pas jusqu'à ce que le Renard fût hors de
vue; alors il laissa aller le Coq, qui lui dit à mi-voix:
«Grand merci, mon brave Henri, je te le revaudrai!»
Henri était reposé; il se leva et continua à marcher.
Quand il eut fait encore un bon bout de chemin, il vit une pauvre
Grenouille qui allait être dévorée par un Serpent.
La Grenouille tremblait et ne bougeait pas, paralysée par la peur; le
Serpent avançait rapidement vers elle, la gueule béante. Henri saisit
une grosse pierre et la lança si habilement dans la gueule du Serpent,
au moment où celui-ci allait dévorer la Grenouille, que la pierre entra
dans la gorge du Serpent et l'étouffa; la Grenouille s'éloigna en
sautant, et cria à Henri:
«Grand merci, mon brave Henri, je te le revaudrai!»
Henri, qui avait déjà entendu parler le Corbeau et le Coq, ne s'étonna
plus d'entendre parler la Grenouille et continua sa route.
Peu après il arriva au pied de la montagne; mais il vit qu'il y avait
une rivière large et profonde qui coulait au pied, si large qu'on voyait
à peine l'autre bord.
Henri s'arrêta bien embarrassé. «Peut-être, se dit-il, trouverai-je
un pont, ou un gué, ou un bateau.» Il se mit à longer la rivière, qui
tournait tout autour de la montagne; mais partout elle était large et
profonde, et nulle part il n'y avait ni pont ni bateau. Le pauvre Henri
s'assit en pleurant au bord de la rivière.
«Fée Bienfaisante, fée Bienfaisante, venez à mon secours! s'écria-t-il.
A quoi me sert de savoir qu'au haut de la montagne est une plante qui
sauvera ma pauvre maman, si je ne puis y arriver?»
Au même moment, le Coq qu'il avait protégé contre le Renard apparut au
bord et lui dit:
«La fée Bienfaisante ne peut rien pour toi; cette montagne est hors
de sa puissance; mais tu m'as sauvé la vie, je veux te témoigner ma
reconnaissance. Monte sur mon dos, Henri, et, foi de Coq, je te mènerai
à l'autre bord.»
Henri n'hésita pas; il se lança sur le dos du Coq, s'attendant à tomber
dans l'eau; mais il ne fut même pas mouillé, car le Coq le reçut si
habilement sur son dos, qu'il s'y trouva assis aussi solidement que sur
un cheval. Il se cramponna fortement à la crête du Coq, qui commença
la traversée; la rivière était si large qu'il vola pendant vingt et un
jours avant d'arriver à l'autre bord, et pendant ces vingt et un'jours
Henri n'eut ni faim, ni soif, ni sommeil.
Quand ils furent arrivés, Henri remercia poliment le Coq, qui hérissa
gracieusement ses plumes et disparut.
Un instant après, Henri se retourna, la rivière avait aussi disparu.
«C'est sans doute le génie de la montagne qui voulait m'empêcher
d'arriver, dit Henri; mais avec le secours de la fée Bienfaisante, me
voici bien près d'atteindre le but.»
III
LA MOISSON
Il marcha longtemps, longtemps; mais il avait beau marcher, il n'était
pas plus loin du pied de la montagne ni plus près du sommet que
lorsqu'il avait passé la rivière.
Un autre enfant aurait retourné sur ses pas; mais le brave petit Henri
ne se découragea pas, et, malgré une fatigue extrême, il marcha vingt
et un jours sans avancer davantage. Au bout de ce temps, il n'était pas
plus découragé qu'au premier jour «Dussé-je marcher cent ans, dit-il,
j'irai jusqu'à ce que j'arrive en haut.»
A peine avait-il prononcé ces paroles, qu'il vit devant lui un petit
Vieillard qui le regardait d'un air malin.
«Tu as donc bien envie d'arriver, petit? lui dit-il. Que cherches-tu au
haut de cette montagne?
--La plante de vie, mon bon Monsieur, pour sauver ma bonne maman qui se
meurt.»
Le petit Vieillard hocha la tête, appuya son petit menton pointu sur la
pomme d'or de sa canne, et dit, après avoir examiné longuement Henri:
«Ta physionomie douce et franche me plaît, mon garçon; je suis un des
génies de la montagne: je te laisserai avancer à condition que tu me
récolteras tout mon blé, que tu le battras, que tu en feras de la
farine, et que tu mettras la farine en pains. Quand tout sera récolté,
battu, moulu et cuit, appelle-moi. Tu trouveras tous les ustensiles qui
te seront nécessaires dans le fossé ici près de toi: les champs de blé
sont devant toi et couvrent la montagne.»
Le petit Vieillard disparut, et Henri considéra d'un oeil effrayé les
immenses champs de blé qui se déroulaient devant lui. Mais il surmonta
bien vite ce sentiment de découragement, ôta sa veste, prit dans le
fossé une faucille et se mit résolument à couper le blé. Il y passa cent
quatre-vingt-quinze jours et autant de nuits.
[Illustration: La rivière était si large qu'il vola pendant vingt et un
jours.]
Quand tout fut coupé, Henri se mit à battre le blé avec un fléau qu'il
trouva sous sa main, il le battit pendant soixante jours. Quand tout fut
battu, il commença à le moudre dans un moulin qui s'éleva près du blé.
Il moulut pendant quatre-vingt-dix jours. Quand tout fut moulu, il se
mit à pétrir et à cuire, il pétrit et cuisit pendant cent vingt jours. A
mesure que les pains étaient cuits, il les rangeait proprement sur des
rayons, comme des livres dans une bibliothèque. Lorsque tout fut fini,
Henri se sentit transporté de joie et appela le génie de la montagne.
Le génie apparut immédiatement, compta quatre cent soixante-huit mille
trois cent vingt-neuf pains, croqua un petit bout du premier et du
dernier, s'approcha de Henri, lui donna une petite tape sur la joue et
lui dit:
«Tu es un bon garçon et je veux te payer ton travail.»
Il tira de sa petite poche une tabatière en bois, qu'il donna à Henri en
disant avec malice:
«Quand tu seras de retour chez toi, tu ouvriras ta tabatière, tu y
trouveras du tabac comme jamais tu n'en as eu.»
Henri ne prenait jamais de tabac, et le présent du petit génie ne lui
sembla pas bien utile; mais il était trop poli pour témoigner ce qu'il
pensait; et il remercia le Vieillard d'un air satisfait.
Le petit Vieillard sourit, puis éclata de rire et disparut.
IV
LA VENDANGE
Henri recommença à marcher et s'aperçut avec bonheur que chaque pas le
rapprochait du haut de la montagne. En trois heures il était arrivé aux
deux tiers du chemin, lorsqu'il se trouva arrêté par un mur très élevé
qu'il n'avait pas aperçu; il le longea et vit avec effroi, après trois
jours de marche, que ce mur faisait le tour de la montagne, et qu'il n'y
avait pas la moindre porte, la moindre ouverture par laquelle on pût
pénétrer.
Henri s'assit par terre et réfléchit à ce qu'il devait faire; il se
résolut à attendre. Il attendit pendant quarante-cinq jours; au bout de
ce temps il dit:
«Dussé-je encore attendre cent ans, je ne bougerai pas d'ici!»
A peine eut-il dit ces mots, qu'un pan de mur s'écroula avec un bruit
effroyable et qu'il vit s'avancer, par cette ouverture, un géant qui
brandissait un énorme bâton.
«Tu as donc bien envie de passer, mon garçon? Que cherches-tu au delà de
mon mur?
--Je cherche la plante de vie, Monsieur le Géant, pour guérir ma pauvre
maman qui se meurt. S'il est en votre pouvoir de me faire franchir ce
mur, je ferai pour votre service tout ce que vous me commanderez.
[Illustration: Tu as donc bien envie de passer mon garçon?]
--En vérité? Eh bien, écoute: ta physionomie me plaît; je suis un des
génies de la montagne, et je te ferai passer ce mur si tu veux me
remplir mes caves. Voici toutes mes vignes; cueille le raisin,
écrase-le; mets-en le jus dans mes tonneaux, et range mes tonneaux dans
mes caves. Tu trouveras tout ce qui te sera nécessaire au pied de ce
mur. Quand ce sera fait, appelle-moi.»
Et le Géant disparut, refermant le mur derrière lui.
Henri regarda autour de lui; à perte de vue s'étendaient les vignes du
Géant.
«J'ai bien ramassé tous les blés du petit vieillard, se dit Henri, je
pourrai bien cueillir les raisins du Géant: ce sera un travail moins
long et moins difficile de mettre le raisin en vin que de mettre le blé
en pains.»
Henri ôta sa veste, ramassa une serpette qu'il trouva à ses pieds, et se
mit à couper les grappes et à les jeter dans des cuves. Il fut trente
jours à faire la récolte. Quand tout fut cueilli, il écrasa le raisin
et en versa le jus dans des tonneaux, qu'il rangeait dans des caves à
mesure qu'il les remplissait; il fut quatre-vingt-dix jours à faire le
vin. Lorsque tout le vin fut prêt, les tonneaux bien mis en ordre, les
caves bien arrangées, Henri appela le Géant, qui apparut immédiatement,
examina les tonneaux, goûta le vin du premier et du dernier, se tourna
vers Henri et lui dit:
«Tu es un brave petit homme, et je veux te payer de ta peine; il ne sera
pas dit que tu aies travaille gratis pour le Géant de la montagne.»
Il tira de sa poche un chardon, le donna à Henri et lui dit:
«Quand tu seras revenu chez toi, chaque fois que tu désireras quelque
chose, sens ton chardon.»
Henri trouva que le présent n'était pas généreux, mais il le reçut en
souriant d'un air aimable.
Au même instant, le Géant siffla à faire trembler la montagne; le mur et
le Géant disparurent immédiatement, et Henri put continuer sa route.
V
LA CHASSE
Il n'était plus qu'à une demi-heure de marche du sommet de la montagne,
lorsqu'il se vit arrêté par un précipice si large qu'il était impossible
de sauter de l'autre côté, et si profond qu'il n'en voyait pas le fond.
Henri ne perdit pas courage; il suivit le bord du précipice jusqu'à ce
qu'il fût revenu à l'endroit d'où il était parti; il vit alors que le
précipice tournait autour de la montagne.
«Que faire? dit le pauvre Henri; à peine ai-je franchi un obstacle,
qu'il s'en élève un autre. Comment passer ce précipice?»
Et le pauvre enfant sentit, pour la première fois, ses yeux pleins de
larmes: il chercha le moyen de passer ce précipice; il n'en trouva pas
et il s'assit tristement au bord. Tout à coup il entendit un effroyable
rugissement; en se retournant, il vit, à dix pas de lui, un Loup énorme
qui le regardait avec des yeux flamboyants.
«Que viens-tu chercher dans mes domaines? dit le Loup d'une voix
formidable.
--Monseigneur le Loup, je viens chercher la plante de vie pour ma pauvre
maman qui se meurt. Si vous pouvez me faire passer ce précipice, je
serai votre serviteur dévoué pour tout ce que vous me commanderez.
--Eh bien, mon garçon, si tu peux attraper tout le gibier qui est dans
mes forêts, oiseaux et quadrupèdes, et me les mettre en rôtis et en
pâtés, foi de génie de la montagne, je te ferai passer de l'autre côté
du précipice. Tu trouveras près de cet arbre tout ce qu'il te faut pour
ta chasse et ta cuisine. Quand tu auras fini, tu m'appelleras.»
En disant ces mots, il disparut.
Henri reprit courage; il ramassa un arc et des flèches qu'il vit à terre
et se mit à tirer sur les perdrix, les bécasses, les gelinottes, les
coqs de bruyère qui passaient; mais il ne savait pas tirer et il ne
tuait rien.
Il y avait huit jours qu'il tirait en vain, et il commençait à
s'ennuyer, lorsqu'il vit près de lui le Corbeau qu'il avait sauvé en
commençant son voyage.
«Tu m'as sauvé la vie, croassa le Corbeau, et je t'ai dit que je te la
revaudrais; je viens tenir ma promesse: car, si tu n'accomplis pas les
ordres du Loup, il te croquera en guise de gibier. Suis-moi; je vais
faire la chasse; tu n'auras qu'à ramasser le gibier et à le faire
cuire.»
En disant ces mots, il vola au-dessus des arbres du la forêt et se mit
à tuer à coups de bec et de griffes tout le gibier qui peuplait cette
forêt; il tua ainsi, pendant cent cinquante jours, un million huit
cent soixante mille sept cent vingt-six pièces: chevreuils, perdrix,
bécasses, gelinottes, coqs de bruyère et cailles.
A mesure que le Corbeau les tuait, Henri les dépeçait, les plumait ou
les écorchait, et les faisait cuire soit en pâtés, soit en rôtis. Quand
tout fut cuit, il rangea tout, proprement, le long de la forêt; alors le
Corbeau lui dit:
«Adieu, Henri, il te reste encore un obstacle à franchir, mais je ne
puis pas t'y aider; ne perds pas courage; les fées protègent l'amour
filial!»
Avant que Henri eût le temps de remercier le Corbeau, il avait disparu.
Il appela alors le Loup et lui dit:
«Voici, Monseigneur, tout le gibier de vos forêts; je l'ai cuit comme
vous me l'avez ordonné. Veuillez me faire passer le précipice.»
Le Loup examina le gibier, croqua un chevreuil rôti et un pâté, se lécha
les lèvres, et dit à Henri:
«Tu es un bon et brave garçon; je vais te payer de ta peine; il ne sera
pas dit que tu aies travaillé pour le Loup de la montagne sans qu'il
t'ait payé ton travail.»
[Illustration: «Que viens-tu chercher dans mes domaines?»]
En disant ces mots, il donna à Henri un bâton qu'il alla chercher dans
la forêt et lui dit:
«Quand tu auras cueilli la plante de vie et que tu voudras te
transporter quelque part, monte à cheval sur ce bâton.»
Henri fut sur la point de rejeter dans la forêt ce bâton inutile, mais
il pensa que ce ne serait pas poli, il le prit en remerciant le Loup.
«Monte sur mon dos, Henri», dit le Loup.
Henri sauta sur le dos du Loup; aussitôt le Loup fit un bond si
prodigieux qu'il se trouva de l'autre côté du précipice. Henri
descendit, remercia le Loup et continua sa marche.
VI
LA PÊCHE
Enfin il aperçut le treillage du jardin où était enfermée la plante de
vie, et il sentit son cour bondir de joie; il regardait toujours en
haut tout en marchant et allait aussi vite que te lui permettaient ses
forces, quand il sentit tout d'un coup qu'il tombait dans un trou; il
sauta vivement en arrière, regarda à ses côtés et vit un fossé plein
d'eau, assez large et surtout très long, si long qu'il n'en voyait pas
les deux bouts.
«C'est sans doute le dernier obstacle don't m'a parlé le Corbeau, dît
Henri. Puisque j'ai franchi tous les autres avec le secours de la bonne
fée Bienfaisante, elle m'aidera bien certainement à surmonter celui-ci.
C'est elle qui m'a envoyé le Coq et le Corbeau, ainsi que le petit
Vieillard, le Géant et le Loup. Je vais attendre qu'il lui plaise de
m'aider cette dernière fois.»
En disant ces mots, Henri se mit à longer le fossé dans l'espoir d'en
trouver la fin; il marcha pendant deux jours, au bout desquels il se
retrouva a la même place d'où il était parti.
Henri ne s'affligea pas, ne se découragea pas; il s'assit au bord du
fossé et dit:
«Je ne bougerai pas d'ici jusqu'à ce que le génie de la montagne m'ait
fait passer ce fossé.»
A peine eut-il dit ces mots, qu'il vit devant lui un énorme Chat qui se
mit à miauler si épouvantablement, que Henri en fut étourdi. Le Chat lui
dit:
«Que viens-tu faire ici? Sais-lu que je pourrais te mettre en pièces
d'un coup de griffe?
--Je n'en doute pas, Monseigneur le Chat, mais vous ne le voudrez pas
faire quand vous saurez que je viens chercher la plante de vie pour
sauver ma pauvre maman qui se meurt. Si vous voulez bien me permettre de
passer votre fossé, je suis prêt à faire tout ce qu'il vous plaira de me
commander.
--En vérité? dit le Chat. Écoute: ta figure me plaît; si tu peux me
pêcher tous les poissons qui vivent dans ce fossé; si tu peux, après les
avoir pêchés, me les faire cuire ou me les saler, je te ferai passer de
l'autre côté, foi de Chat. Tu trouveras ce qu'il te faut ici près sur le
sable. Quand tu auras fini, appelle-moi.»
Henri fit quelques pas et vit à terre des filets, des lignes, des
hameçons. Il prit un filet, pensant que d'un coup il prendrait beaucoup
de poissons, et que cela irait plus vite qu'avec la ligne. Il jeta donc
le filet, le retira avec précaution: il n'y avait rien. Désappointé,
Henri pensa qu'il s'y était mal pris; il rejeta le filet, tira
doucement: rien encore. Henri était patient; il recommença pendant dix
jours sans attraper un seul poisson. Alors il laissa le filet et jeta la
ligne.
Il attendit une heure, deux heures: aucun poisson ne mordit à l'hameçon.
Il changea de place jusqu'à ce qu'il eut fait le tour du fossé; il ne
prit pas un seul poisson; il continua pendant quinze jours. Ne sachant
que faire, il pensa à la fée Bienfaisante, qui l'abandonnait à la fin
de son entreprise, et s'assit tristement en regardant le fossé, lorsque
l'eau se mit à bouillonner, et il vît paraître la tête d'une Grenouille.
«Henri, dit la Grenouille, tu m'as sauvé la vie, je veux te la sauver à
mon tour; si tu n'exécutes pas les ordres du Chat de la montagne, il te
croquera pour son déjeuner. Tu ne peux pas attraper les poissons, parce
que le fossé est si profond qu'ils se réfugient tous au fond; mais
laisse-moi faire: allume ton feu pour les cuire, prépare tes tonneaux
pour, les saler, je vais te les apporter tous.»
Disant ces mots, la Grenouille s'enfonça dans l'eau; Henri vit l'eau
s'agiter et bouillonner comme s'il se livrait un grand combat au fond du
fossé. Au bout d'une minute, la Grenouille reparut et sauta sur le bord,
ou elle déposa un superbe saumon, qu'elle venait de pêcher avec ses
pattes. A peine Henri avait-il eu le temps de saisir le saumon que la
Grenouille reparut avec une carpe; elle continua ainsi pendant soixante
jours. Henri cuisait les gros poissons, jetait les petits dans les
tonneaux et les salait; enfin, au bout de deux mois, la Grenouille sauta
au bord du fossé et dit à Henri:
«Il ne reste plus un seul poisson dans le fossé, tu peux appeler le Chat
de la montagne.»
Henri remercia vivement la Grenouille, qui lui tendit sa patte mouillée
en signe d'amitié; Henri la serra amicalement, et la Grenouille
disparut.
Quand Henri eut rangé pendant quinze jours tous les poissons cuits et
tous les tonneaux pleins de poissons salés, il appela le Chat, qui
apparut tout de suite.
«Voici, Monseigneur, lui dit Henri, tous vos poissons cuits et salés.
Veuillez tenir votre promesse et me faire passer à l'autre bord.»
[Illustration: «Voici, Monseigneur, tous vos poissons.»]
Le Chat examina les poissons et les tonneaux, goûta un poisson cuit et
un poisson salé, se lécha les lèvres, sourit et dit à Henri:
«Tu es un brave garçon; je veux récompenser ta patience; il ne sera pas
dit que le Chat de la montagne n'ait pas payé tes services.»
En disant ces mots, le Chat s'arracha une griffe et la donna à Henri en
lui disant:
«Quand tu seras malade ou que tu te sentiras vieillir, touche ton front
avec cette griffe: maladie, souffrance, vieillesse disparaîtront; elle
aura la même vertu pour tous ceux que tu aimeras et qui t'aimeront.»
Henri remercia le Chat avec effusion, prit la précieuse griffe et voulut
l'essayer immédiatement, car il se sentait fatigué et souffrant. A peine
la griffé eut-elle touché son front, qu'il se sentit frais et dispos
comme s'il sortait du lit.
Le Chat sourit et dit:
«A présent monte sur ma queue.»
Henri obéit. A peine fut-il sur la queue du Chat, que cette queue
s'allongea tellement qu'il se trouva à l'autre bord du fossé.
VII
LA PLANTE DE VIE
Henri salua respectueusement le Chat et courut vers le jardin de la
plante de vie, qui n'était plus qu'à cent pas de lui. Il tremblait que
quelque nouvel obstacle ne retardât sa marche; mais il atteignit le
treillage du jardin. Il chercha la porte et la trouva promptement car
le jardin n'était pas grand; mais il y avait une si grande quantité de
plantes qui lui étaient inconnues, qu'il lui fut impossible de trouver
la _plante de vie_.
Il se souvint heureusement que la fée Bienfaisante lui avait dit
d'appeler le docteur qui cultivait le jardin des fées, et il l'appela à
haute voix. A peine l'eut-il appelé, qu'il entendit du bruit dans les
plantes qui étaient près de lui, et qu'il en vit sortir un petit homme
haut comme un balai de cheminée; il tenait un livre sous le bras, avait
des lunettes sur son nez crochu et portait un grand manteau noir de
Docteur.
«Que cherchez-vous, petit? dit le Docteur en se redressant. Et comment
avez-vous pu parvenir jusqu'ici?
--Monsieur le Docteur, je viens de la part de la fée Bienfaisante vous
demander la plante de vie pour guérir ma pauvre maman qui se meurt.
--Ceux qui viennent de la part de la fée Bienfaisante, dit le petit
docteur en soulevant son chapeau, sont les bienvenus. Venez, petit, je
vais vous donner la plante que vous cherchez.»
Il s'enfonça dans le jardin botanique, où Henri eut quelque peine à le
suivre, parce qu'il disparaissait entièrement sous les tiges; enfin ils
arrivèrent près d'une plante isolée: le petit Docteur tira une petite
serpette de sa petite poche, en coupa une tige et la donna à Henri en
lui disant:
«Voici, faites-en l'usage que vous a prescrit la fée; mais ne la laissez
pas sortir de vos mains, car si vous la posez n'importe où, elle vous
échappera sans que vous puissiez jamais la ravoir.»
[Illustration: «Que cherchez-vous, petit?»]
Henri voulut le remercier, mais le petit homme avait déjà disparu au
milieu de ses herbes médicinales, et Henri se trouva seul.
«Comment ferai-je maintenant pour arriver vite à la maison? Si en
descendant je rencontre les mêmes obstacles qu'en montant, je risque de
perdre ma plante, ma chère plante qui doit rendre la vie à ma pauvre
maman.»
Il se ressouvint heureusement du bâton que lui avait donné le Loup.
«Voyons, dit-il, s'il a vraiment le pouvoir de me transporter dans ma
maison.»
En disant ces mots, il se mit à cheval sur le bâton en souhaitant d'être
chez lui. Au même moment il se sentit enlever dans les airs, qu'il
fendit avec la rapidité de l'éclair, et il se trouva près du lit de sa
maman.
Il se précipita sur elle et l'embrassa tendrement, mais elle ne
l'entendait pas; Henri ne perdit pas de temps, il pressa la plante de
vie sur les lèvres de sa maman, qui au même instant ouvrit les yeux et
jeta ses bras autour du cou de Henri en s'écriant:
«Mon enfant, mon cher Henri, j'ai été bien malade, mais je me sens bien
à présent; j'ai faim.»
Puis le regardant avec étonnement:
«Comme tu es grandi, mon cher enfant! Qu'est-ce donc? Comment as-tu pu
grandir ainsi en quelques jours?»
C'est que Henri était véritablement grandi de toute la tête, car il y
avait deux ans sept mois et six jours qu'il était parti. Henri avait
près de dix ans. Avant qu'il eût le temps de répondre, la fenêtre
s'ouvrit et la fée Bienfaisante parut. Elle embrassa Henri, et,
s'approchant du lit de la maman, lui raconta tout ce que le petit Henri
avait fait pour la sauver, les dangers qu'il avait courus, les fatigues
qu'il avait endurées, le courage, la patience, la bonté qu'il avait
montrés. Henri rougissait de s'entendre louer ainsi par la fée: la
maman serrait son petit Henri contre son coeur et ne se lassait pas de
l'embrasser. Après les premiers moments de bonheur et d'effusion, la fée
dit:
«Maintenant, Henri, tu peux faire usage des présents du petit Vieillard
et du Géant de la montagne.»
Henri tira sa tabatière et l'ouvrit; aussitôt il en sortit une si grande
foule de petits ouvriers, pas plus grands qu'une abeille, que la chambre
en fut remplie; ils se mirent à travailler avec une telle adresse et une
telle promptitude, qu'en un quart d'heure ils bâtirent et meublèrent une
jolie maison qui se trouva au milieu d'un grand jardin, adossée à un
bois et à une belle prairie.
«Tout cela est à toi, mon brave Henri, dit la fée. Le chardon du Géant
te procurera ce qui te manque, le bâton du Loup te transportera où tu
voudras, et la griffe du Chat te conservera la santé et la jeunesse,
ainsi qu'à ta maman. Adieu, Henri, vis heureux et n'oublie pas que la
vertu et l'amour filial sont toujours récompensés.»
Henri se jeta aux genoux de la fée; elle lui donna sa main à baiser, lui
sourit et disparut.
La maman de Henri aurait bien voulu se lever pour voir et admirer sa
nouvelle maison, son jardin, son bois et sa prairie, mais elle n'avait
pas de robe; pendant sa maladie elle avait fait vendre par Henri tout ce
qu'elle possédait, pour que Henri ne manquât pas de pain.
«Hélas! mon enfant, je ne puis me lever, dit-elle: je n'ai ni jupons, ni
robes, ni souliers.
--Vous allez avoir tout cela, chère maman», s'écria Henri.
Et tirant son chardon de sa poche, il le sentit on désirant des robes,
du linge, des chaussures pour sa maman, pour lui-même, et du linge pour
la maison.
Au même instant, les armoires se trouvèrent pleines de linge, la maman
se trouva habillée d'une bonne robe de mérinos, et Henri d'un vêtement
complet de drap bleu; il avait de bons souliers, ainsi que sa maman.
Tous deux poussèrent un cri de joie; la maman sauta de son lit pour
parcourir avec Henri toute la maison; rien n'y manquait, partout des
meubles confortables et simples; la cuisine était garnie de casseroles
et de marmites; mais il n'y avait rien dedans. Henri sentit son chardon
en désirant avoir un bon dîner tout servi. Une table servie et couverte
d'une bonne soupe bien fumante, d'un bon gigot, d'un poulet rôti, d'une
bonne salade, se plaça immédiatement devant eux; ils se mirent à table
et mangèrent avec l'appétit de gens qui n'avaient pas mangé depuis près
de trois ans. La soupe fut bien vite avalée; le gigot y passa tout
entier, puis le poulet, puis la salade. Quand ils furent rassasiés, la
maman, aidée de Henri, ôta le couvert, lava et rangea la vaisselle,
nettoya la cuisine. Puis ils firent les lits avec les draps qu'ils
trouvèrent dans les armoires, et se couchèrent en remerciant Dieu et la
fée Bienfaisante. La maman y ajouta un remerciement sincère pour son
fils Henri. Ils vécurent ainsi très heureux, sans jamais manquer de
rien, grâce au chardon, sans souffrir ni vieillir, grâce à la griffe, et
sans jamais se servir du bâton, car ils étaient heureux dans leur maison
et ils ne désiraient pas se transporter ailleurs. Henri se borna à
demander à son chardon deux belles vaches, deux bons chevaux et les
choses nécessaires à la vie de chaque jour, mais sans jamais demander du
superflu, soit en vêtements, soit en nourriture: aussi conserva-t-il son
chardon tant qu'il vécut. On ne sait pas s'il vécut longtemps ainsi que
sa maman; on croit que la reine des fées les rendit immortels et les
transporta dans son palais, où ils sont encore.
HISTOIRE
DE LA PRINCESSE ROSETTE
I
LA FERME
Il y avait un roi et une reine qui avaient trois filles; ils aimaient
beaucoup les deux aînées, qui s'appelaient Orangine et Roussette, et qui
étaient jumelles; elles étaient belles et spirituelles; mais pas bonnes:
elles ressemblaient en cela au roi et à la reine. La plus jeune des
princesses, qui avait trois ans de moins que ses soeurs, s'appelait
Rosette; elle était aussi jolie qu'aimable, aussi bonne que belle; elle
avait pour marraine la fée Puissante, ce qui donnait de la jalousie
à Orangine et à Roussette, lesquelles n'avaient pas eu de fées pour
marraines. Quelques jours après la naissance de Rosette, le roi et la
reine l'envoyèrent en nourrice à la campagne, chez une bonne fermière;
elle y vécut très heureuse pendant quinze années, sans que le roi et la
reine vinssent la voir une seule fois. Ils envoyaient tous les ans à la
fermière une petite somme d'argent, pour payer la dépense de Rosette,
faisaient demander de ses nouvelles, mais ne la faisaient jamais venir
chez eux et ne s'occupaient pas du tout de son éducation. Rosette eût
été mal élevée et ignorante, si sa bonne marraine la fée Puissante ne
lui avait envoyé des maîtres et ne lui avait fourni tout ce qui lui
était nécessaire. C'est ainsi que Rosette apprit à lire, à écrire,
à compter, à travailler; c'est ainsi qu'elle devint très habile
musicienne, qu'elle sut dessiner et parler plusieurs langues étrangères.
Rosette était la plus jolie, la plus belle, la plus aimable et la plus
excellente princesse du monde entier. Jamais Rosette n'avait désobéi à
sa nourrice et à sa marraine. Aussi jamais elle n'était grondée; elle ne
regrettait pas son père et sa mère, qu'elle ne connaissait pas, et elle
ne désirait pas vivre ailleurs que dans la ferme où elle avait été
élevée.
Un jour qu'elle était assise sur un banc devant la maison, elle vit
arriver un homme en habit et chapeau galonnés, qui, s'approchant d'elle,
lui demanda s'il pouvait parler à la princesse Rosette.
«Oui, sans doute, répondit Rosette, car c'est moi qui suis la princesse
Rosette.
--Alors, princesse, reprit l'homme en ôtant son chapeau, veuillez
recevoir cette lettre que le roi votre père m'a chargé de vous
remettre.»
Rosette prit la lettre, l'ouvrit et lut ce qui suit:
«Rosette, vos soeurs ont dix-huit ans; elles sont en âge d'être mariées;
j'invite les princes et les princesses de tous les royaumes du monde à
venir assister aux fêtes que je dois donner pour choisir des maris à vos
soeurs. Vous avez quinze ans, vous êtes d'âge à paraître à ces fêtes.
Vous pouvez venir passer trois jours chez moi. Je vous enverrai chercher
dans huit jours; je ne vous envoie pas d'argent pour vos toilettes, car
j'ai beaucoup dépensé pour vos soeurs: d'ailleurs, personne ne vous
regardera; ainsi habillez-vous comme vous voudrez.
[Illustration: Elle vit un homme en habit et chapeau galonnés.]
«Le Roi, votre père.»
Rosette courut bien vite montrer la lettre à sa nourrice.
«Es-tu contente, Rosette, d'aller à ces fêtes?
--Oh oui! ma bonne nourrice, bien contente: je m'amuserai bien; je
connaîtrai mon père, ma mère, mes soeurs, et puis je reviendrai près de
toi.
--Mais, dit la nourrice en hochant la tête, quelle toilette mettras-tu,
ma pauvre enfant?
--Ma belle robe de percale blanche que je mets les jours de fête, ma
bonne nourrice.
--Ma pauvre petite, cette robe, convenable pour la campagne, sera bien
misérable pour une réunion de rois et de princes.
--Eh! qu'importe, ma bonne! Mon père dit lui-même que personne ne me
regardera. Cela me mettra beaucoup plus à l'aise: je verrai tout, et
personne ne me verra.»
La nourrice soupira, ne répondit rien et se mit à raccommoder, à
blanchir et à repasser la robe de Rosette. La veille du jour où l'on
devait venir la chercher, elle l'appela et lui dit:
«Voici, ma chère enfant, ta toilette pour les fêtes du roi; ménage bien
ta robe, car tu n'en as pas d'autre, et je ne serai pas là pour la
blanchir ou la repasser.
--Merci, ma bonne nourrice; sois tranquille, j'y ferai bien attention.»
La nourrice réunit dans une petite caisse la robe, un jupon blanc, des
has de coton, des souliers de peau noire et un petit bouquet de fleurs
que Rosette devait mettre dans ses cheveux. Au moment où elle allait
fermer la caisse, la fenêtre s'ouvrit violemment, et la fée Puissante
entra.
«Tu vas donc à la cour du roi ton père, ma chère Rosette? dit la fée.
--Oui, chère marraine, j'y vais pour trois jours.
--Et quelles toilettes as-tu préparées pour ces trois jours?
--Voici, ma marraine; regardez.»
Et elle montra la caisse encore ouverte. La fée sourit, tira un flacon
de sa poche, et dit: «Je veux que ma Rosette fasse sensation par sa
toilette: ceci n'est pas digne d'elle.»
Elle ouvrit le flacon et versa une goutte de liqueur sur sa robe;
immédiatement la robe devint jaune, chiffonnée, et se changea en grosse
toile à torchons. Une autre goutte sur les bas en fit de gros bas de
filoselle bleus. Une troisième goutte sur le bouquet en fit une aile de
poule; les souliers devinrent de gros chaussons de lisière.
«Voilà, dit-elle d'un air gracieux, comment je veux que paraisse ma
Rosette. Je veux que tu mettes tout cela, Rosette, et, pour compléter
ta parure, voici un collier, une attache pour ta coiffure et des
bracelets.»
En disant ces mots, elle tira de sa poche et mit dans la caisse un
collier de noisettes, une attache de nèfles et des bracelets en haricots
secs.
Elle baisa le front de Rosette stupéfaite et disparut.
Rosette et la nourrice se regardaient ébahies; enfin, la nourrice éclata
en sanglots.
«C'était bien la peine de me donner tant de mal pour cette pauvre robe!
le premier torchon venu aurait aussi bien fait l'affaire. Oh! Rosette,
ma pauvre Rosette, n'allez pas aux fêtes; prétextez une maladie.
--Non, dit Rosette, ce serait désobligeant pour ma marraine: je suis
sûre que ce qu'elle fait est pour mon bien, car elle est bien plus sage
que moi. J'irai donc, et je mettrai tout ce que ma marraine m'a laissé.»
Et la bonne Rosette ne s'occupa pas davantage de sa toilette: elle se
coucha et dormit bien tranquillement.
Le lendemain, à peine était-elle coiffée et habillée, que le carrosse
du roi vint la prendre; elle embrassa sa nourrice, fit mettre sa petite
caisse dans la voiture et partit.
II
ROSETTE A LA COUR DU ROI SON PÈRE PREMIÈRE JOURNÉE
On ne fut que deux heures en route, car la ville du roi n'était qu'à six
lieues de la ferme de Rosette.
Quand Rosette arriva, elle fut étonnée de voir qu'on la faisait
descendre dans une petite cour sale: un page l'attendait.
«Venez, princesse; je suis chargé de vous conduire dans votre
appartement.
--Ne pourrai-je voir la reine? demanda timidement Rosette.
--Vous la verrez, princesse, dans deux heures, quand on se réunira pour
dîner: en attendant, vous pourrez faire votre toilette.»
Rosette suivit le page, qui la mena dans un long corridor, au bout
duquel était un escalier; elle monta, monta longtemps, avant d'arriver
à un autre corridor où était la chambre qui lui était destinée. C'était
une petite chambre en mansarde, à peine meublée: la reine avait logé
Rosette dans une chambre de servante. Le page déposa la caisse de
Rosette dans un coin, et lui dit d'un air embarrassé:
«Veuillez m'excuser, princesse, si je vous ai amenée dans cette chambre
si indigne de vous. La reine a disposé de tous ses appartements pour les
rois et les reines invités; il ne lui en restait plus, et....
--Bien, bien, dit Rosette en souriant; je ne vous en veux nullement de
mon logement; je m'y trouverai très bien.
--Je viendrai vous chercher, princesse, pour vous mener chez le roi et
la reine, quand l'heure sera venue.
--Je serai prête, dit Rosette; au revoir, joli page.»
Rosette se mit à défaire sa caisse; elle avait le coeur un peu gros;
elle tira en soupirant sa sale robe en toile à torchons et le reste de
sa toilette, et elle commença à se coiffer devant un morceau de glace
qu'elle trouva dans un coin de la chambre. Elle était si adroite,
elle arrangea si bien ses beaux cheveux blonds, son aile de poule et
l'attache faite de nèfles, que sa coiffure la rendait dix fois plus
jolie. Quand elle fut chaussée et qu'elle eut revêtu sa robe, quelle
ne fut pas sa surprise en voyant que sa robe était devenue une robe
de brocart d'or brodée de rubis d'une beauté merveilleuse! Ses gros
chaussons étaient de petits souliers en satin blanc rattachés par une
boucle d'un seul rubis d'une beauté idéale; les bas étaient en soie, et
si fins qu'on pouvait les croire tissus en fil d'araignée. Son collier
était en rubis entourés de gros diamants; ses bracelets étaient en
diamants les plus beaux qu'on eût jamais vus; elle courut à sa glace,
et vit que l'aile de poule était devenue une aigrette magnifique et que
l'attache en nèfles était une escarboucle d'une telle beauté, d'un tel
éclat, qu'une fée seule pouvait en avoir d'aussi belles.
Rosette, heureuse, ravie, sautait dans sa petite chambre et remerciait
tout haut sa bonne marraine, qui avait voulu éprouver son obéissance et
qui la récompensait si magnifiquement.
Le page frappa à la porte, entra et recula ébloui par la beauté de
Rosette et la richesse de sa parure.
Elle le suivit; il lui fit descendre bien des escaliers, parcourir bien
des appartements, et enfin il la fit entrer dans une série de salons
magnifiques qui étaient pleins de rois, de princes et de dames.
Chacun s'arrêtait et se retournait pour admirer Rosette, qui, honteuse
d'attirer ainsi tous les regards, n'osait lever les yeux.
Enfin le page s'arrêta et dit à Rosette:
«Princesse, voici le roi et la reine.»
Elle leva les yeux et vit devant elle le roi et la reine, qui la
regardaient avec une surprise comique.
«Madame, lui dit enfin le roi, veuillez me dire quel est votre nom. Vous
êtes sans doute une grande reine ou une grande fée, dont la présence
inattendue est pour nous un honneur et un bonheur.
--Sire, dit Rosette en mettant un genou en terre, je ne suis ni une fée,
ni une grande reine, mais votre fille Rosette, que vous avez bien voulu
faire venir chez vous.
--Rosette! s'écria la reine; Rosette vêtue plus richement que je ne l'ai
jamais été! Et qui donc, Mademoiselle, vous a donné toutes ces belles
choses?
--C'est ma marraine, Madame.» Et elle ajouta: «Permettez-moi, Madame, de
vous baiser la main, et faites-moi connaître mes soeurs.»
La reine lui présenta sèchement sa main.
«Voilà les princesses vos soeurs», dit-elle en lui montrant Orangine et
Roussette qui étaient à ses côtés.
La pauvre Rosette, attristée par l'accueil froid de son père et de sa
mère, se retourna vers ses soeurs et voulut les embrasser; mais elles
se reculèrent avec effroi, de crainte que Rosette, en les embrassant,
n'enlevât le blanc et le rouge dont elles étaient fardées. Orangine
mettait du blanc pour cacher la couleur un peu jaune de sa peau, et
Roussette pour couvrir ses taches de rousseur.
Rosette, repoussée par ses soeurs, ne tarda pas à être entourée de
toutes les dames et de tous les princes invités. Comme elle causait avec
grâce et bonté et qu'elle parlait diverses langues, elle charma tous
ceux qui l'approchaient. Orangine et Roussette étaient d'une jalousie
affreuse. Le roi et la reine étaient furieux, car Rosette absorbait
toute l'attention; personne ne s'occupait de ses soeurs. A table, le
jeune roi Charmant, qui avait le plus beau et le plus grand de tous les
royaumes, et qu'Orangine espérait épouser, se plaça à côté de Rosette et
fut occupé d'elle pendant tout le repas. Après le dîner, pour forcer les
regards de se tourner vers elles, Orangine et Roussette proposèrent de
chanter; elles chantaient très bien et s'accompagnaient de la harpe.
Rosette, qui était bonne et qui désirait que ses soeurs l'aimassent,
applaudit tant qu'elle put le chant de ses soeurs et vanta leur talent.
Orangine, au lieu d'être touchée de ce généreux sentiment, espéra jouer
un mauvais tour à Rosette en l'engageant à chanter à son tour. Rosette
s'en défendit modestement; ses soeurs, qui pensèrent qu'elle ne savait
pas chanter, insistèrent vivement; la reine elle-même, désirant humilier
la pauvre Rosette, se joignit à Orangine et à Roussette et lui ordonna
de chanter. Rosette fit un salut à la reine. «J'obéis», dit-elle. Elle
prit la harpe; la grâce de son maintien étonna ses soeurs. Quand elle
commença à préluder sur la harpe, elles auraient bien voulu l'arrêter,
car elles virent que le talent de Rosette était bien supérieur au leur.
Mais quand elle chanta de sa voix belle et mélodieuse une romance
composée par elle sur le bonheur d'être bonne et d'être aimée de sa
famille, il y eut un tel frémissement d'admiration, un enthousiasme si
général, que ses soeurs faillirent s'évanouir de dépit. Le roi Charmant
semblait transporté d'admiration. Il s'approcha de Rosette, les yeux
mouillés de larmes, et lui dit:
«Charmante et aimable princesse, jamais une voix plus douce n'a frappé
mes oreilles; je serais heureux de vous entendre encore.»
[Illustration: Sa voix, douce et mélodieuse, excita un enthousiasme
général.]
Rosette, qui s'était aperçue de la jalousie de ses soeurs, s'excusa
en disant qu'elle était fatiguée, mais le roi Charmant, qui avait de
l'esprit et de la pénétration, devina le vrai motif du refus de Rosette
et l'en admira davantage.
La reine, irritée des succès de Rosette, termina de bonne heure la
soirée; chacun rentra chez soi.
Rosette se déshabilla; elle ôta sa robe et le reste de sa parure, et
mit le tout dans une magnifique caisse en ébène, qui se trouva dans sa
chambre sans qu'elle sût comment; elle retrouva dans sa caisse de bois
la robe en torchon, l'aile de poule, les noisettes, les nèfles, les
haricots, les chaussons et les bas bleus; elle ne s'en inquiéta plus,
certaine que sa marraine viendrait à son secours. Elle s'attrista un peu
de la froideur de ses parents, de la jalousie de ses soeurs; mais comme
elle les connaissait bien peu, cette impression pénible fut effacée par
le souvenir du roi Charmant, qui paraissait si bon et qui avait été si
aimable pour elle: elle s'endormit promptement, et s'éveilla tard le
lendemain.
III
CONSEIL DE FAMILLE
Pendant que Rosette n'était occupée que de pensées riantes et
bienveillantes, le roi, la reine et les princesses Orangine et Roussette
étouffaient de colère; ils s'étaient réunis tous quatre chez la reine.
«C'est affreux, disaient les princesses, d'avoir fait venir cette
odieuse Rosette, qui a des parures éblouissantes, qui se fait regarder
et admirer par tous les nigauds de rois et de princes. Est-ce donc pour
nous humilier, mon père, que vous l'avez appelée?
--Je vous jure, mes belles, répondit le roi, que c'est par ordre de
la fée Puissante que je lui ai écrit de venir; d'ailleurs j'ignorais
qu'elle fût si belle et que....
--Si belle! interrompirent les princesses; où voyez-vous qu'elle soit
belle? Elle est laide et bête; c'est sa toilette qui la fait admirer.
Pourquoi ne nous avez-vous pas donné vos plus belles pierreries et
vos plus belles étoffes? Nous avons l'air de souillons, près de cette
orgueilleuse.
--Et où aurais-je pris des pierreries de cette beauté? Je n'en ai pas
qui puissent leur être comparées. C'est sa marraine, la fée, qui lui a
prêté les siennes.
--Pourquoi aussi avoir appelé une fée pour être marraine de Rosette,
tandis que nous n'avions eu que des reines pour marraines?
--Ce n'est pas votre père qui l'a appelée, reprit la reine; c'est bien
la fée elle-même qui, sans être appelée, nous apparut et nous signifia
qu'elle voulait être marraine de Rosette.
--Il ne s'agit pas de se quereller, dit le roi, mais de trouver un moyen
pour nous débarrasser de Rosette et empêcher le roi Charmant de la
revoir.
--Rien de plus facile, dit la reine; je la ferai dépouiller demain de
ses bijoux et de ses belles robes; je la ferai emmener par mes gens, et
on la ramènera à sa ferme, d'où elle ne sortira plus jamais.»
A peine la reine eut-elle achevé ces mots, que la fée Puissante parut,
l'air menaçant et irrité.
«Si vous touchez à Rosette, dit-elle d'une voix tonnante, si vous ne la
gardez ici, et si vous ne la faites assister à toutes les fêtes, vous
ressentirez les effets de ma colère. Vous, roi indigne, vous, reine
sans coeur, vous serez changés en crapauds, et vous, filles et soeurs
détestables, vous deviendrez des vipères. Osez maintenant toucher à
Rosette!»
En disant ces paroles, elle disparut.
Le roi, la reine et les princesses, terrifiés, se séparèrent sans
oser prononcer une parole, mais la rage dans le coeur; les princesses
dormirent peu, et furent encore plus furieuses le lendemain, quand elles
virent leurs yeux battus, leurs traits contractés par la méchanceté;
elles eurent beau mettre du rouge, du blanc, battre leurs femmes, elles
n'en furent pas plus jolies. Le roi et la reine se désolaient autant que
les princesses, et ne voyaient pas de remède à leur chagrin.
IV
SECONDE JOURNÉE
Une grosse servante apporta à Rosette du pain et du lait, et lui offrit
ses services pour l'habiller. Rosette, qui ne se souciait pas que la
grosse servante vit la métamorphose de sa toilette, la remercia et dit
qu'elle avait l'habitude de s'habiller et de se coiffer seule.
Elle commença sa toilette; quand elle se fut bien lavée, bien peignée,
elle se coiffa et voulut mettre dans ses cheveux la superbe escarboucle
de la veille; mais elle vit avec surprise que le coffre d'ébène avait
disparu. A sa place était la petite caisse de bois, avec un papier
dessus; elle le prit et lut:
«Vos effets sont chez vous, Rosette; revêtez comme hier les vêtements
que vous avez apportés de la ferme.»
Rosette n'hésita pas, certaine que sa marraine viendrait à son secours;
elle arrangea son aile de poule d'une manière différente de la veille,
ainsi que l'attache en nèfles, mit sa robe, sa chaussure, son collier et
ses bracelets; ensuite elle alla se poser devant la glace; quand elle
s'y regarda, elle demeura éblouie; elle avait le plus ravissant et le
plus riche costume de cheval: la robe était une amazone en velours bleu
de ciel, avec des boutons de perles grosses comme des noix; le bas était
bordé d'une torsade de perles grosses comme des noisettes; elle était
coiffée d'une petite toque en velours bleu de ciel, avec une plume d'une
blancheur éblouissante, qui retombait jusqu'à sa taille et qui était
rattachée par une perle d'une grosseur et d'une beauté inouïes. Les
brodequins étaient également en velours bleu, brodés de perles et d'or.
Les bracelets et le collier étaient en perles si belles, qu'une seule
eût payé tout le palais du roi. Au moment où elle allait quitter sa
chambre pour suivre le page qui frappait à la porte, une voix dit à son
oreille:
«Rosette, ne montez pas d'autre cheval que celui que vous présentera le
roi Charmant.»
Elle se retourna, ne vit personne, et ne douta pas que cet avis ne lui
vînt de sa marraine.
«Merci, chère marraine», dit-elle à demi-voix.
Elle sentit un doux baiser sur sa joue, et sourit avec bonheur et
reconnaissance.
Le page la mena, comme la veille, dans les salons, où elle produisit
plus d'effet encore; son air doux et bon, sa ravissante figure, sa
tournure élégante, sa toilette magnifique, captivèrent tous les regards
et tous les coeurs. Le roi Charmant, qui l'attendait, alla au-devant
d'elle, lui offrit son bras et la mena jusque près du roi et de la
reine, qui la reçurent avec plus de froideur encore que la veille.
Orangine et Roussette crevaient de dépit à la vue de la nouvelle
toilette de Rosette, elles ne voulurent même pas lui dire bonjour.
Rosette restait un peu embarrassée de cet accueil; le roi Charmant,
voyant son embarras, s'approcha d'elle et lui demanda la permission
d'être son chevalier pendant la chasse dans la forêt.
--Ce sera un grand plaisir pour moi, sire, répondit Rosette, qui ne
savait pas dissimuler.
--Il me semble, dit-il, que je suis votre frère, tant je me sens
d'affection pour vous, charmante princesse: permettez-moi de ne pas vous
quitter et de vous défendre envers et contre tous.
--Ce sera pour moi un honneur et un plaisir que d'être en compagnie d'un
roi si digne du nom qu'il porte.»
Le roi Charmant fut ravi de cette réponse; et, malgré le dépit
d'Orangine et de Roussette et leurs tentatives pour l'attirer vers
elles, il ne bougea plus d'auprès de Rosette.
Après le déjeuner, on descendit dans la cour d'honneur pour monter à
cheval. Un page amena à Rosette un beau cheval noir, que deux écuyers
contenaient avec peine, et qui semblait vicieux et méchant.
«Vous ne pouvez monter ce cheval, princesse, dit le roi Charmant, il
vous tuerait. Amenez-en un autre, ajouta-t-il en se tournant vers le
page.
--Le roi et la reine ont donné des ordres pour que la princesse ne
montât pas d'autre cheval que celui-ci, répondit le page.
--Chère princesse, veuillez attendre un moment, je vais vous amener un
cheval digne de vous porter; mais, de grâce, ne montez pas celui-ci.
--Je vous attendrai, sire», dit Rosette avec un gracieux sourire.
Peu d'instants après, le roi Charmant reparut, menant lui-même un
magnifique cheval, blanc comme la neige; sa selle était en velours bleu,
brodée de perles; sa bride était en or et en perles. Quand Rosette
voulut monter dessus, le cheval s'agenouilla, et ne se releva que
lorsque Rosette fut bien placée sur sa selle.
Le roi Charmant sauta lestement sur son beau cheval alezan, et vint se
placer aux côtés de Rosette.
Le roi, la reine et les princesses, qui avaient tout vu, étaient pâles
de colère, mais ils n'osèrent rien faire, de peur de la fée Puissante.
Le roi donna le signal du départ. Chaque dame avait son cavalier;
Orangine et Roussette durent se contenter de deux petits princes, qui
n'étaient ni beaux ni aimables comme le roi Charmant; elles furent si
maussades, que ces princes jurèrent que jamais ils n'épouseraient des
princesses si peu aimables.
Au lieu de suivre la chasse, le roi Charmant et Rosette restèrent dans
les belles allées de la forêt; ils causaient et se racontaient leur vie.
«Mais, dit Charmant, si le roi votre père s'est privé de votre présence,
comment vous a-t-il donné ses plus beaux bijoux, des bijoux dignes d'une
fée?
--C'est à ma bonne marraine que je les dois», répondit Rosette; et elle
raconta au roi comme quoi elle avait été élevée dans une ferme, comme
quoi elle devait tout ce qu'elle savait et tout ce qu'elle valait à la
fée Puissante, qui avait veillé à son éducation et qui lui donnait tout
ce qu'elle pouvait désirer.
Charmant l'écoutait avec un vif intérêt et une tendre compassion.
A son tour, il lui raconta qu'il était resté orphelin dès l'âge de sept
ans, que la fée Prudente avait présidé à son éducation, que c'était elle
qui l'avait envoyé aux fêtes que donnait le roi, en lui disant qu'il
trouverait à ces fêtes la femme parfaite qu'il cherchait.
«Je crois, en effet, chère Rosette, avoir trouvé en vous la femme
parfaite dont me parlait la fée: daignez associer votre vie à la mienne,
et autorisez-moi à vous demander à vos parents.
--Avant de vous répondre, chère prince, il faut que j'obtienne la
permission de ma marraine; mais croyez que je serais bien heureuse de
passer ma vie près de vous.»
La matinée s'écoula ainsi fort agréablement pour Rosette et Charmant.
Ils revinrent au palais faire leur toilette pour le dîner.
Rosette monta dans sa laide mansarde; en y entrant, elle vit un
magnifique coffre en bois de rose qui était ouvert et vide; elle se
déshabilla, et à mesure qu'elle ôta ses effets, ils allaient se ranger
d'eux-mêmes dans le coffre, qui se referma quand tout fut placé.
[Illustration: Le roi Charmant et la princesse restèrent dans les allées
de la forêt.]
Elle se recoiffa et se rhabilla encore avec soin, et, quand elle courut
à sa glace, elle ne put retenir un cri d'admiration. Sa robe était en
gaze qui semblait faite d'ailes de papillons, tant elle était fine,
légère et brillante; elle était parsemée de diamants qui brillaient
comme des étincelles; le bas de la robe, le corsage et la taille étaient
garnis de franges de diamants éclatants comme des soleils. Sa tête était
à moitié couverte d'une résille de diamants terminée par de gros glands
de diamants qui tombaient jusque sur son cou; chaque diamant était gros
comme une poire et valait un royaume. Son collier, ses bracelets étaient
en diamants si gros et si étincelants, qu'ils faisaient mal aux yeux
lorsqu'on les regardait fixement.
Rosette remercia tendrement sa marraine, et sentit encore sur sa joue le
doux baiser du matin. Elle suivit le page, entra dans les salons; le roi
Charmant l'attendait à la porte, lui offrit son bras, la mena jusqu'au
salon où étaient le roi et la reine. Rosette alla les saluer; Charmant
vit avec indignation les regards furieux que jetaient à la pauvre
Rosette le roi, la reine et les princesses. Comme le matin, il resta
près d'elle, et fut témoin de l'admiration qu'inspirait Rosette et du
dépit de ses soeurs. Rosette était triste de se voir l'objet de la
haine de son père, de sa mère, de ses soeurs. Charmant s'aperçut de sa
tristesse et lui en demanda la cause; elle la lui dit franchement.
«Quand donc, chère Rosette, me permettrez-vous de vous demander à votre
père? Dans mon royaume, tout le monde vous aimera, et moi plus que tous
les autres.
--Demain, cher prince, je vous transmettrai la réponse de ma marraine,
que j'interrogerai à ce sujet.»
On alla dîner, Charmant se plaça près de Rosette, qui causa de la
manière la plus agréable.
Après dîner, le roi donna des ordres pour que le bal commençât. Orangine
et Roussette, qui prenaient des leçons de danse depuis dix ans,
dansèrent très bien, mais sans grâce; elles savaient que Rosette n'avait
jamais eu occasion de danser, de sorte qu'elles annoncèrent d'un air
moqueur que c'était au tour de Rosette. La modeste Rosette s'en défendit
vivement, parce qu'il lui répugnait de se montrer en public et d'attirer
les regards; mais plus elle se défendait et plus les envieuses soeurs
insistaient, espérant qu'elle allait enfin avoir l'humiliation d'un
échec. La reine mit fin au débat, en commandant impérieusement à Rosette
d'exécuter la danse de ses soeurs.
Rosette se mit en devoir d'obéir à la reine; Charmant, voyant son
embarras, lui dit:
«Je serai votre cavalier, chère Rosette; quand vous ne saurez pas un
pas, laissez-moi l'exécuter seul.
--Merci, cher prince, je reconnais là votre bonté. Je vous accepte avec
joie pour cavalier, et j'espère que je ne vous ferai pas rougir.»
[Illustration: Chacun les regardait avec une admiration croissante.]
Rosette et Charmant commencèrent; jamais on n'avait vu une danse plus
gracieuse, plus vive, plus légère; chacun les regardait avec une
admiration croissante. C'était tellement supérieur à la danse d'Orangine
et de Roussette, que celles-ci, ne pouvant plus contenir leur fureur,
voulurent s'élancer sur Rosette pour la souffleter et lui arracher ses
diamants; le roi et la reine, qui ne les perdaient pas de vue et qui
devinèrent leurs intentions, les arrêtèrent et leur dirent à l'oreille:
«Prenez garde à la fée Puissante; patience, demain sera le dernier
jour.»
Quand la danse fut terminée, les applaudissements éclatèrent de
toute part, et chacun demanda avec instance à Rosette et Charmant de
recommencer. Comme ils n'étaient pas fatigués, ils ne voulurent pas se
faire prier, et exécutèrent une danse nouvelle plus gracieuse et plus
légère encore que la précédente. Pour le coup, Orangine et Roussette
n'y tinrent plus; la colère les suffoquait; elles s'évanouirent; on les
emporta sans connaissance. Leurs visages étaient tellement enlaidis par
la colère et l'envie, qu'elles n'étaient plus jolies du tout; personne
ne les plaignait, parce que tout le monde voyait leur jalousie et
leur méchanceté. Les applaudissements et l'enthousiasme pour Rosette
devinrent si bruyants, que pour s'y soustraire elle se réfugia dans le
jardin, ou Charmant la suivit; ils se promenèrent le reste de la soirée
et s'entretinrent de leurs projets d'avenir, si la fée Puissante
permettait à Rosette d'unir sa vie à celle de Charmant. Les diamants de
Rosette brillaient d'un tel éclat que les allées où ils marchaient, les
bosquets où ils s'asseyaient, semblaient éclairés par mille étoiles.
Il fallut enfin se séparer.
«A demain! dit Charmant; j'espère demain pouvoir dire: A toujours!»
Rosette monta dans sa chambre; quand elle fut déshabillée, sa riche
parure alla se ranger dans un coffre plus beau que les précédents: il
était en ivoire sculpté, garni de clous en turquoises. Quand Rosette fut
déshabillée et couchée, elle éteignit sa bougie et dit à mi-voix:
«Ma chère, ma bonne marraine, que dois-je répondre demain au roi
Charmant? Dictez ma réponse, chère marraine; quoi que vous m'ordonniez,
je vous obéirai.
--Dites oui, ma chère Rosette, répondit la voix douce de la fée; c'est
moi qui ai arrangé ce mariage; c'est pour vous faire connaître le roi
Charmant que j'ai forcé votre père à vous faire assister à ces fêtes,»
Rosette remercia la bonne fée, et s'endormit après avoir senti sur ses
deux joues le baiser maternel de sa protectrice.
V
TROISIÈME ET DERNIÈRE JOURNÉE
Pendant que Rosette dormait paisiblement, le roi, la reine, Orangine
et Roussette rugissaient de colère, se querellaient, s'accusaient
réciproquement des succès de Rosette et de leur propre humiliation. Un
dernier espoir leur restait. Le lendemain, devait avoir lieu une course
en chars. Chaque char, attelé de deux chevaux, devait être conduit par
une dame. On résolut de donner à Rosette un char très élevé et versant,
attelé de deux jeunes chevaux fougueux et non dressés.
«Le roi Charmant n'aura pas, dit la reine, un char et des chevaux de
rechange comme le cheval de selle de ce matin: il lui était facile
de prendre un des siens; mais il ne pourra pas trouver un char tout
attelé.»
La consolante pensée que Rosette pouvait être tuée ou grièvement blessée
et défigurée le lendemain, ramena la paix entre ces quatre méchantes
personnes; elles allèrent se coucher, rêvant aux meilleurs moyens de se
débarrasser de Rosette, si la course en chars ne suffisait pas.
Orangine et Roussette dormirent peu, de sorte qu'elles étaient encore
plus laides et plus défaites que la veille.
Rosette, qui avait la conscience tranquille et le coeur content, reposa
paisiblement toute la nuit; elle avait été fatiguée de sa journée et
elle dormit tard dans la matinée.
Quand elle s'éveilla, elle avait à peine le temps de faire sa toilette.
La grosse fille de basse-cour lui apporta sa tasse de lait et son
morceau de pain bis. C'étaient les ordres de la reine, qui voulait
qu'elle fût traitée comme une servante. Rosette n'était pas difficile;
elle mangea son pain grossier et son lait avec appétit, et commença sa
toilette.
Le coffre d'ivoire avait disparu; elle mit, comme les jours précédents,
sa robe de torchon, son aile de poule et les accessoires, et alla se
regarder dans la glace.
Elle avait un costume d'amazone en satin paille brodé devant et au bas
de saphirs et d'émeraudes. Sa toque était en velours blanc, ornée de
plumes de mille couleurs empruntées aux oiseaux les plus rares et
rattachées par un saphir gros comme un oeuf. Elle avait au cou une
chaîne de montre en saphirs admirables, au bout de laquelle était une
montre dont le cadran était une opale, le dessus un seul saphir taillé,
et le verre un diamant. Cette montre allait toujours, ne se dérangeait
jamais et n'avait jamais besoin d'être remontée.
Rosette entendit frapper à sa porte et suivit le page.
En entrant dans le salon, elle aperçut le roi Charmant, qui l'attendait
avec une vive impatience; il se précipita au-devant de Rosette, lui
offrit son bras et dit avec empressement:
«Eh bien, chère princesse, que vous a dit la fée? Quelle réponse me
donnerez-vous?
--Celle que me dictait mon coeur, cher prince; je vous consacrerai ma
vie comme vous me donnez la vôtre.
--Merci, cent fois merci, chère, charmante Rosette. Quand puis-je vous
demander à votre père?
--Au retour de la course aux chars, cher prince.
--Me permettrez-vous d'ajouter à ma demande celle de conclure notre
mariage aujourd'hui même? car j'ai hâte de vous soustraire à la tyrannie
de votre famille, et de vous emmener dans mon royaume.»
Rosette hésitait; la voix de la fée dit à son oreille: «Acceptez». La
même voix dit à l'oreille de Charmant: «Pressez le mariage, prince,
et parlez au roi sans retard. La vie de Rosette est menacée, et je ne
pourrai pas veiller sur elle pendant huit jours à partir de ce soir au
coucher du soleil.»
Charmant tressaillit et dit à Rosette ce qu'il venait d'entendre.
Rosette répondit que c'était un avertissement qu'il ne fallait pas
négliger, car il venait certainement de la fée Puissante.
Elle alla saluer le roi, la reine, ses soeurs; aucun ne lui parla ni ne
la regarda. Elle fut immédiatement entourée d'une foule de princes et
de rois qui tous se proposaient de la demander en mariage le soir même;
mais aucun n'osa lui en parler, à cause de Charmant qui ne la quittait
pas.
Après le repas, on descendit pour prendre les chars; les hommes devaient
monter à cheval, et les femmes conduire les chars.
On amena pour Rosette celui désigné par la reine. Charmant saisit
Rosette au moment où elle sautait dans le char et la déposa à terre.
«Vous ne monterez pas dans ce char, princesse; regardez les chevaux.»
Rosette vit alors que chacun des chevaux était contenu par quatre hommes
et qu'ils piaffaient et sautaient avec fureur.
Au même instant, un joli petit jockey, vêtu d'une veste de satin paille
avec des noeuds bleus, cria d'une voix argentine:
«L'équipage de la princesse Rosette.»
Et on vit approcher un petit char de perles et de nacre, attelé de deux
magnifiques chevaux blancs, dont les harnais étaient en velours paille
orné de saphirs.
Charmant ne savait s'il devait laisser Rosette monter dans un char
inconnu; il craignait encore quelque scélératesse du roi et de la reine.
La voix de la fée dit à son oreille:
«Laissez monter Rosette; ce char et ces chevaux sont un présent de moi.
Suivez-la partout où la mènera son équipage. La journée s'avance, je
n'ai que quelques heures à donner à Rosette; il faut qu'elle soit dans
votre royaume avant ce soir.»
Charmant aida Rosette à monter dans le char et sauta sur son cheval.
Tous les chars partirent; celui de Rosette partit aussi: Charmant ne le
quittait pas d'un pas. Au bout de quelques instants, deux chars montés
par des femmes voilées cherchèrent à devancer celui de Rosette; l'un
d'eux se précipita avec une telle force contre celui de Rosette qu'il
l'eût inévitablement mis en pièces, si ce char n'eût pas été fabriqué
par les fées: ce fut donc le char lourd et massif qui fut brisé; la
femme voilée fut lancée sur des pierres, où elle resta étendue sans
mouvement. Pendant que Rosette, qui avait reconnu Orangine, cherchait
à arrêter ses chevaux, l'autre char s'élança sur celui de Rosette et
l'accrocha avec la même violence que le premier; il éprouva aussi le
même sort: il fut brisé, et la femme voilée lancée sur des pierres qui
semblèrent se placer là pour la recevoir.
[Illustration: Vous ne monterez pas dans ce char, princesse.]
Rosette reconnut Roussette; elle allait descendre, lorsque Charmant l'en
empêcha en disant:
«Écoutez, Rosette.
--Marchez, dit la voix; le roi accourt avec une troupe nombreuse pour
vous tuer tous les deux; le soleil se couche dans peu d'heures; je n'ai
que le temps de vous sauver. Laissez aller mes chevaux, abandonnez le
vôtre, roi Charmant.»
Charmant sauta dans le char, près de Rosette, qui était plus morte que
vive; les chevaux partirent avec une vitesse telle qu'ils faisaient plus
de vingt lieues à l'heure. Pendant longtemps ils se virent poursuivis
par le roi, suivi d'une troupe nombreuse d'hommes armés, mais qui ne
purent lutter contre des chevaux fées; le char volait toujours avec
rapidité; les chevaux redoublaient tellement de vitesse qu'ils finirent
par faire cent lieues à l'heure. Ils coururent ainsi pendant six heures,
au bout desquelles ils s'arrêtèrent au pied de l'escalier du roi
Charmant.
Tout le palais était illuminé; toute la cour, en habits de fête,
attendait le roi au bas du perron.
Le roi et Rosette, surpris, ne savaient comment s'expliquer cette
réception inattendue. A peine Charmant eut-il aidé Rosette à descendre
du char, qu'ils virent devant eux la fée Puissante, qui lui dit:
«Soyez les bienvenus dans vos États. Roi Charmant, suivez-moi; tout est
préparé pour votre mariage. Menez Rosette dans son appartement, pour
qu'elle change de toilette, pendant que je vous expliquerai ce que vous
ne pouvez comprendre dans les événements de cette journée. J'ai encore
une heure à moi.»
La fée et Charmant menèrent Rosette dans un appartement orné et meublé
avec le goût le plus exquis; elle y trouva des femmes pour la servir.
«Je viendrai vous chercher dans peu, chère Rosette, dit la fée, car mes
instants sont comptés.»
Elle sortit avec Charmant et lui dit:
«La haine du roi et de la reine contre Rosette était devenue si
violente, qu'ils étaient résolus à braver ma vengeance et à se défaire
de Rosette. Voyant que leur ruse de la course en chars n'avait pas
réussi, puisque j'ai substitué mes chevaux à ceux qui devaient tuer
Rosette, ils résolurent d'employer la force. Le roi s'entoura d'une
troupe de brigands qui lui jurèrent tous une aveugle obéissance; ils
coururent sur vos traces, et comme le roi voyait votre amour pour
Rosette et qu'il prévoyait que vous la défendriez jusqu'à la mort, il
résolut de vous sacrifier aussi à sa haine. Orangine et Roussette, qui
ignoraient ce dernier projet du roi, tentèrent de faire mourir Rosette
par le moyen que vous avez vu, en brisant son char, petit et léger, avec
les leurs, pesants et massifs. Je viens de les punir tous comme ils le
méritent.
--Orangine et Roussette ont eu la figure tellement meurtrie par les
pierres, qu'elles sont devenues affreuses; je les ai fait revenir de
leur évanouissement, j'ai guéri leurs blessures, mais en laissant
les hideuses cicatrices qui les défigurent; j'ai changé leurs riches
costumes en ceux de pauvres paysannes, et je les ai mariées sur-le-champ
avec deux palefreniers brutaux qui ont mission de les battre et
maltraiter jusqu'à ce que leur coeur soit changé, ce qui n'arrivera sans
doute jamais.
«Quant au roi et à la reine, je les ai métamorphosés en bêtes de somme,
et je les ai donnés à des maîtres méchants et exigeants qui leur feront
expier leur scélératesse à l'égard de Rosette. De plus ils sont tous
quatre transportés dans votre royaume, et condamnés à entendre sans
cesse louer Rosette et son époux.
«Il me reste une recommandation à vous faire, cher prince; cachez à
Rosette la punition que j'ai dû infliger à ses parents et à ses soeurs.
Elle est si bonne que son bonheur en serait troublé, et je ne veux ni
ne dois faire grâce à des méchants dont le coeur est vicieux et
incorrigible.»
Charmant remercia vivement la fée, et lui promit le secret. Ils allèrent
chercher Rosette, qui était revêtue de la robe de noce préparée par la
fée.
C'était un tissu de gaze d'or brillante, brodée de plusieurs guirlandes
de fleurs et d'oiseaux en pierreries de toutes couleurs, d'une admirable
beauté. Les pierreries qui formaient les oiseaux étaient disposées
de manière à produire, au moindre mouvement que faisait Rosette, un
gazouillement plus doux que la musique la plus mélodieuse. Rosette était
coiffée d'une couronne de fleurs en pierreries plus belles encore que
celles de la robe; son cou et ses bras étaient entourés d'escarboucles
qui brillaient comme des soleils.
Charmant resta ébloui de la beauté de Rosette. La fée le tira de son
extase en lui disant:
«Vite, vite, marchons; je n'ai plus qu'une demi-heure, après laquelle je
dois me rendre près de la reine des fées, où je perds toute ma puissance
pendant huit jours. Nous sommes toutes soumises à cette loi dont rien ne
peut nous affranchir.»
Charmant présenta la main à Rosette; la fée les précédait; ils
marchèrent vers la chapelle, qui était splendidement éclairée; Charmant
et Rosette reçurent la bénédiction nuptiale. En rentrant dans les
salons, ils s'aperçurent que la fée avait disparu; comme ils étaient
sûrs de la revoir dans huit jours, ils ne s'en affligèrent pas. Le roi
présenta la nouvelle reine à toute sa cour; tout le monde la trouva
aussi charmante, aussi bonne que le roi, et chacun se sentit disposé à
l'aimer comme on aimait le roi.
Par une attention très aimable, la fée avait transporté dans le royaume
de Charmant la ferme où avait été élevée Rosette, et tous ses habitants.
Cette ferme se trouva placée au bout du parc, de sorte que Rosette
pouvait tous les jours, en se promenant, aller voir sa nourrice. La fée
avait eu soin aussi de transporter dans le palais de Rosette les coffres
qui contenaient les riches toilettes des fêtes auxquelles Rosette avait
assisté.
Rosette et Charmant furent heureux; ils s'aimèrent toujours tendrement.
Rosette ne connut jamais la terrible punition de son père, de sa mère,
de ses soeurs. Quand elle demanda à Charmant comment ses soeurs se
trouvaient de leur chute, il lui répondit qu'elles avaient eu le visage
écorché, mais qu'elles étaient guéries, mariées, et que la fée avait
défendu à Rosette de s'en occuper. Rosette n'en parla donc plus.
Quant à Orangine et Roussette, plus elles étaient malheureuses, et plus
leur coeur devenait méchant; aussi restèrent-elles toujours laides et
servantes de basse-cour.
Le roi et la reine, changés en bêtes de somme, n'eurent d'autre
consolation que de se donner des coups de dents, des coups de pied; ils
furent obligés de mener leurs maîtres aux fêtes qui se donnèrent pour le
mariage de Rosette, et ils manquèrent crever de rage en entendant les
éloges qu'on lui prodiguait, et en la voyant passer, belle, radieuse et
adorée de Charmant.
Ils ne devaient revenir à leur forme première que lorsque leur coeur
serait changé. On dit que, depuis six mille ans, ils sont toujours bêtes
de somme.
LA
PETITE SOURIS GRISE
[Illustration]
I
LA MAISONNETTE
Il y avait un homme veuf qui s'appelait Prudent et qui vivait avec sa
fille. Sa femme était morte peu de jours après la naissance de cette
fille, qui s'appelait Rosalie.
Le père de Rosalie avait de la fortune; il vivait dans une grande maison
qui était à lui: la maison était entourée d'un vaste jardin où Rosalie
allait se promener tant qu'elle voulait.
Elle était élevée avec tendresse et douceur, mais son père l'avait
habituée à une obéissance sans réplique. Il lui défendait d'adresser des
questions inutiles et d'insister pour savoir ce qu'il ne voulait pas lui
dire. Il était parvenu, à force de soin et de surveillance, à presque
déraciner en elle un défaut malheureusement trop commun, la curiosité.
Rosalie ne sortait jamais du parc, qui était entouré de murs élevés.
Jamais elle ne voyait personne que son père; il n'y avait aucun
domestique dans la maison; tout semblait s'y faire de soi-même; Rosalie
avait toujours ce qu'il lui fallait, soit en vêtements, soit en livres,
soit en ouvrages ou en joujoux. Son père l'élevait lui-même, et Rosalie,
quoiqu'elle eût près de quinze ans, ne s'ennuyait pas et ne songeait pas
qu'elle pouvait vivre autrement et entourée de monde.
Il y avait au fond du parc une maisonnette sans fenêtres et qui n'avait
qu'une seule porte, toujours fermée. Le père de Rosalie y entrait tous
les jours, et en portait toujours sur lui la clef; Rosalie croyait que
c'était une cabane pour enfermer les outils du jardin; elle n'avait
jamais songé à en parler. Un jour qu'elle cherchait un arrosoir pour ses
fleurs, elle dit à son père:
«Mon père, donnez-moi, je vous prie, la clef de la maisonnette du
jardin.
--Que veux-tu faire de cette clef, Rosalie?
--J'ai besoin d'un arrosoir; je pense que j'en trouverai un dans cette
maisonnette.
--Non, Rosalie, il n'y a pas d'arrosoir là dedans.»
La voix de Prudent était si altérée en prononçant ces mots, que Rosalie
le regarda et vit avec surprise qu'il était pâle et que la sueur
inondait son front.
«Qu'avez-vous, mon père? dit Rosalie effrayée.
--Rien, ma fille, rien.
--C'est la demande de cette clef qui vous a bouleversé, mon père: qu'y
a-t-il donc dans cette maison, qui vous cause une telle frayeur?
--Rosalie, tu ne sais ce que tu dis: va chercher ton arrosoir dans la
serre.
--Mais, mon père, qu'y a-t-il dans cette maisonnette?
--Rien qui puisse t'intéresser, Rosalie.
--Mais pourquoi y allez-vous tous les jours sans jamais me permettre de
vous accompagner?
--Rosalie, tu sais que je n'aime pas les questions, et que la curiosité
est un vilain défaut.»
Rosalie ne dit plus rien, mais elle resta pensive. Cette maisonnette, à
laquelle elle n'avait jamais songé, lui trottait dans la tête.
«Que peut-il y avoir là dedans? se disait-elle. Comme mon père a pâli
quand j'ai demandé d'y entrer!... Il pensait donc que je courais quelque
danger en y allant!... Mais pourquoi lui-même y va-t-il tous les
jours?... C'est sans doute pour porter à manger à la bête féroce qui s'y
trouve renfermée.... Mais s'il y avait une bête féroce, je l'entendrais
rugir ou s'agiter dans sa prison; jamais on n'entend aucun bruit dans
cette cabane; ce n'est donc pas une bête! D'ailleurs elle dévorerait mon
père quand il y va,... à moins qu'elle ne soit attachée.... Mais si elle
est attachée, il n'y a pas de danger pour moi non plus. Qu'est-ce que
cela peut être?... Un prisonnier!... Mais mon père est bon; il ne
voudrait pas priver d'air et de liberté un malheureux innocent!... Il
faudra absolument que je découvre ce mystère.... Comment faire?... Si je
pouvais soustraire à mon père cette clef, seulement pour une demi-heure!
Peut-être l'oubliera-t-il un jour....»
Elle fut tirée de ses réflexions par son père, qui l'appelait d'une voix
altérée.
«Me voici, mon père; je rentre.»
Elle rentra en effet et examina son père, dont le visage pâle et défait
indiquait une vive agitation. Plus intriguée encore, elle résolut de
feindre la gaieté et l'insouciance pour donner de la sécurité à son
père, et arriver ainsi à s'emparer de la clef, à laquelle il ne
penserait peut-être pas toujours si Rosalie avait l'air de n'y plus
songer elle-même.
Ils se mirent à table; Prudent mangea peu, et fut silencieux et triste,
malgré ses efforts pour paraître gai. Rosalie montra une telle gaieté,
une telle insouciance, que son père finit par retrouver sa tranquillité
accoutumée.
Rosalie devait avoir quinze ans dans trois semaines; son père lui avait
promis pour sa fête une agréable surprise. Quelques jours se passèrent;
il n'y en avait plus que quinze à attendre.
Un matin Prudent dit à Rosalie:
«Ma chère enfant, je suis obligé de m'absenter pour une heure. C'est
pour tes quinze ans que je dois sortir. Attends-moi dans la maison,
et, crois-moi, ma Rosalie, ne te laisse pas aller à la curiosité. Dans
quinze jours tu sauras ce que tu désires tant savoir, car je lis dans
ta pensée; je sais ce qui t'occupe. Adieu, ma fille, garde-toi de la
curiosité.»
Prudent embrassa tendrement sa fille et s'éloigna comme s'il avait de la
répugnance à la quitter.
Quand il fut parti, Rosalie courut à la chambre de son père, et quelle
fut sa joie en voyant la clef oubliée sur la table!
Elle la saisit et courut bien vite au bout du parc; arrivée à la
maisonnette, elle se souvint des paroles de son père: _Garde-toi de la
curiosité_; elle hésita et fut sur le point de reporter la clef sans
avoir regardé dans la maisonnette, lorsqu'elle entendit sortir un léger
gémissement; elle colla son oreille contre la porte et entendit une
toute petite voix qui chantait doucement:
Je suis prisonnière,
Et seule sur la terre.
Bientôt je dois mourir,
D'ici jamais sortir.
«Plus de doute, se dit-elle; c'est une malheureuse créature que mon père
tient enfermée.»
Et frappant doucement à la porte, elle dit:
«Qui êtes-vous et que puis-je faire pour vous?
--Ouvrez-moi, Rosalie; de grâce, ouvrez-moi.
--Mais pourquoi êtes-vous prisonnière? N'avez-vous pas commis quelque
crime?
--Hélas! non, Rosalie; c'est un enchanteur qui me retient ici.
Sauvez-moi, et je vous témoignerai ma reconnaissance en vous racontant
ce que je suis.»
Rosalie n'hésita plus, sa curiosité l'emporta sur son obéissance; elle
mit la clef dans la serrure; mais sa main tremblait et elle ne pouvait
ouvrir; elle allait y renoncer, lorsque la petite voix continua:
«Rosalie, ce que j'ai à vous dire vous instruira de bien des choses qui
vous intéressent; votre père n'est pas ce qu'il paraît être.»
A ces mots, Rosalie fit un dernier effort; la clef tourna et la porte
s'ouvrit.
II
LA FÉE DÉTESTABLE
Rosalie regarda avidement; la maisonnette était sombre; elle ne voyait
rien; elle entendit la petite voix qui dit:
«Merci, Rosalie, c'est à toi que je dois ma délivrance.»
La voix semblait venir de terre; elle regarda, et aperçut dans un coin
deux petits yeux brillants qui la regardaient avec malice.
«Ma ruse a réussi, Rosalie, pour te faire céder à ta curiosité. Si je
n'avais chanté et parlé, tu t'en serais retournée et j'étais perdue.
Maintenant que tu m'as délivrée, toi et ton père vous êtes en mon
pouvoir.»
Rosalie, sans bien comprendre encore l'étendue du malheur qu'elle avait
causé par sa désobéissance, devina pourtant que c'était une ennemie
dangereuse que son père retenait captive, et elle voulut se retirer et
fermer la porte.
[Illustration: Elle colla son oreille contre la porte.]
«Halte-là, Rosalie, il n'est plus en ton pouvoir de me retenir dans
cette odieuse prison, d'où je ne serais jamais sortie si tu avais
attendu tes quinze ans.»
Au même moment la maisonnette disparut; la clef seule resta dans les
mains de Rosalie consternée. Elle vit alors près d'elle une petite
Souris grise qui la regardait avec ses petits yeux étincelants et qui se
mit à rire d'une petite voix discordante.
«Hi! hi! hi! quel air effaré tu as, Rosalie! En vérité, tu m'amuses
énormément. Que tu es donc gentille d'avoir été si curieuse! Voilà
près de quinze ans que je suis enfermée dans cette affreuse prison, ne
pouvant faire du mal à ton père, que je hais, et à toi que je déteste
parce que tu es sa fille.
--Et qui êtes-vous donc, méchante Souris?
--Je suis l'ennemie de ta famille, ma mie! Je m'appelle la fée
Détestable, et je porte bien mon nom, je t'assure; tout le monde me
déteste et je déteste tout le monde. Je te suivrai partout, Rosalie.
--Laissez-moi, misérable! une Souris n'est pas bien à craindre, et je
trouverai bien moyen de me débarrasser de vous.
--C'est ce que nous verrons, ma mie; je m'attache à vos pas partout où
vous irez.»
Rosalie courut du côté de la maison; chaque fois qu'elle se retournait,
elle voyait la Souris qui galopait après elle en riant d'un air moqueur.
Arrivée dans la maison, elle voulut écraser la Souris dans la porte,
mais la porte resta ouverte malgré les efforts de Rosalie, tandis que la
Souris restait sur le seuil.
«Attends, méchante bête!» s'écria Rosalie, hors d'elle de colère et
d'effroi.
Elle saisit un balai et allait en donner un coup violent sur la Souris,
lorsque le balai devint flamboyant et lui brûla les mains; elle le jeta
vite à terre et le poussa du pied dans la cheminée pour que le plancher
ne prit pas feu. Alors, saisissant un chaudron qui bouillait au feu,
elle le jeta sur la Souris; mais l'eau bouillante était devenue du bon
lait frais; la Souris se mit à boire en disant:
«Que tu es aimable, Rosalie! non contente de m'avoir délivrée, tu me
donnes un excellent déjeuner!»
La pauvre Rosalie se mit à pleurer amèrement; elle ne savait que
devenir, lorsqu'elle entendit son père qui rentrait.
«Mon père! dit-elle, mon père! Oh! Souris, par pitié, va-t'en! que mon
père ne te voie pas!
--Je ne m'en irai pas, mais je veux bien me cacher derrière tes talons,
jusqu'à ce que ton père apprenne ta désobéissance.»
A peine la Souris était-elle blottie derrière Rosalie, que Prudent
entra; il regarda Rosalie, dont l'air embarrassé et la pâleur
trahissaient l'effroi.
«Rosalie, dit Prudent d'une voix tremblante, j'ai oublié la clef de la
maisonnette; l'as-tu trouvée?
--La voici, mon père, dit Rosalie en la lui présentant et devenant très
rouge.
--Qu'est-ce donc que cette crème renversée?
--Mon père, c'est le chat.
--Comment, le chat? Le chat a apporté au milieu de la chambre une
chaudronnée de lait pour le répandre?
--Non, mon père, c'est moi qui, en le portant, l'ai renversé.»
Rosalie parlait bien has et n'osait pas regarder son père.
«Prends le balai, Rosalie, pour enlever cette crème.
--Il n'y a plus de balai, mon père.
--Plus de balai! Il y en avait un quand je suis sorti.
--Je l'ai brûlé, mon père, par mégarde, en..., en....»
Elle s'arrêta. Son père la regarda fixement, jeta un coup d'oeil
inquiet autour de la chambre, soupira et se dirigea lentement vers la
maisonnette du parc.
Rosalie tomba sur une chaise en sanglotant; la Souris ne bougeait
pas. Peu d'instants après, Prudent rentra précipitamment, le visage
bouleversé d'effroi.
«Rosalie, malheureuse enfant, qu'as-tu fait? Tu as cédé à ta fatale
curiosité, et tu as délivré notre plus cruelle ennemie.
--Mon père, pardonnez-moi, pardonnez-moi, s'écria Rosalie en se jetant à
ses pieds; j'ignorais le mal que je faisais.
--C'est ce qui arrive toujours quand on désobéit, Rosalie: on croit ne
faire qu'un petit mal, et on en fait un très grand à soi et aux autres.
--Mais, mon père, qu'est-ce donc que cette Souris qui vous cause une si
grande frayeur? Comment, si elle a tant de pouvoir, la reteniez-vous
prisonnière, et pourquoi ne pouvez-vous pas la renfermer de nouveau?
--Cette Souris, ma fille, est une fée méchante et puissante; moi-même je
suis le génie Prudent, et puisque tu as délivré mon ennemie, je puis te
révéler ce que je devais te cacher jusqu'à l'âge de quinze ans.
«Je suis donc, comme je te le disais, le génie Prudent; ta mère n'était
qu'une simple mortelle; mais ses vertus et sa beauté touchèrent la
reine des fées aussi bien que le roi des génies, et ils me permirent de
l'épouser.
«Je donnai de grandes fêtes pour mon mariage; malheureusement j'oubliai
d'y convoquer la fée Détestable, qui, déjà irritée de me voir épouser
une princesse, après mon refus d'épouser une de ses filles, me jura une
haine implacable ainsi qu'à ma femme et à mes enfants.
«Je ne m'effrayai pas de ses menaces, parce que j'avais moi-même une
puissance presque égale à la sienne, et que j'étais fort aimé de la
reine des fées. Plusieurs fois j'empêchai par mes enchantements l'effet
de la haine de Détestable. Mais, peu d'heures après ta naissance,
ta mère ressentit des douleurs très vives, que je ne pus calmer; je
m'absentai un instant pour invoquer le secours de la reine des fées.
Quand je revins, ta mère n'existait plus: la méchante fée avait profité
de mon absence pour la faire mourir, et elle allait te douer de tous
les vices et de tous les maux possibles; heureusement que mon retour
paralysa sa méchanceté. Je l'arrêtai au moment où elle venait de te
douer d'une curiosité qui devait faire ton malheur et te mettre à quinze
ans sous son entière dépendance. Par mon pouvoir uni à celui de la reine
des fées, je contre-balançai cette fatale influence, et nous décidâmes
que tu ne tomberais à quinze ans en son pouvoir que si tu succombais
trois fois à ta curiosité dans des circonstances graves. En même
temps la reine des fées, pour punir Détestable, la changea en souris,
l'enferma dans la maisonnette que tu as vue, et déclara qu'elle ne
pourrait pas en sortir, Rosalie, à moins que tu ne lui en ouvrisses
volontairement la porte; qu'elle ne pourrait reprendre sa première forme
de fée que si tu succombais trois fois à ta curiosité avant l'âge de
quinze ans; enfin, que si tu résistais au moins une fois à ce funeste
penchant, tu serais à jamais affranchie, ainsi que moi, du pouvoir de
Détestable. Je n'obtins toutes ces faveurs qu'à grand'peine, Rosalie, et
en promettant que je partagerais ton sort et que je deviendrais comme
toi l'esclave de Détestable si tu te laissais aller trois fois à ta
curiosité. Je me promis de t'élever de manière à détruire en toi ce
fatal défaut, qui pouvait causer tant de malheurs.
«C'est pour cela que je t'enfermai dans cette enceinte; que je ne te
permis jamais de voir aucun de tes semblables, pas même de domestiques.
Je te procurais par mon pouvoir tout ce que tu pouvais désirer, et déjà
je m'applaudissais d'avoir si bien réussi; dans trois semaines tu devais
avoir quinze ans, et te trouver à jamais délivrée du joug odieux de
Détestable, lorsque tu me demandas cette clef à laquelle tu semblais
n'avoir jamais pensé. Je ne pus te cacher l'impression douloureuse que
fit sur moi cette demande; mon trouble excita ta curiosité; malgré ta
gaieté, ton insouciance factice, je pénétrai dans ta pensée, et juge de
ma douleur quand la reine des fées m'ordonna de te rendre la tentation
possible et la résistance méritoire, en laissant ma clef à ta portée au
moins une fois! Je dus la laisser, cette clef fatale, et te faciliter,
par mon absence, les moyens de succomber; imagine, Rosalie, ce que je
souffris pendant l'heure que je dus te laisser seule, et quand je vis à
mon retour ton embarras et ta rougeur, qui ne m'indiquaient que trop que
tu n'avais pas eu le courage de résister. Je devais tout te cacher et ne
t'instruire de ta naissance et des dangers que tu avais courus que le
jour où tu aurais quinze ans, sous peine de te voir tomber au pouvoir de
Détestable.
«Et maintenant, Rosalie, tout n'est pas perdu; tu peux encore racheter
ta faute en résistant pendant quinze jours à ton funeste penchant. Tu
devais être unie à quinze ans à un charmant prince de nos parents, le
prince Gracieux; cette union est encore possible.
«Ah! Rosalie, ma chère enfant; par pitié pour toi, si ce n'est pas pour
moi, aie du courage et résiste.»
Rosalie était restée aux genoux de son père, le visage caché dans ses
mains et pleurant amèrement; à ces dernières paroles, elle reprit un peu
de courage, et, l'embrassant tendrement, elle lui dit:
«Oui, mon père, je vous le jure, je réparerai ma faute; ne me quittez
pas, mon père, et je chercherai près de vous le courage qui pourrait me
manquer si j'étais privée de votre sage et paternelle surveillance.
--Ah! Rosalie, il n'est plus en mon pouvoir de rester près de toi; je
suis sous la puissance de mon ennemie; elle ne me permettra sans doute
pas de rester pour te prémunir contre les pièges que te tendra sa
méchanceté. Je m'étonne de ne l'avoir pas encore vue, car le spectacle
de mon affliction doit avoir pour elle de la douceur.
--J'étais près de toi aux pieds de ta fille, dit la Souris grise de sa
petite voix aigre, en se montrant au malheureux génie. Je me suis amusée
au récit de ce que je t'ai déjà fait souffrir, et c'est ce qui fait que
je ne me suis pas montrée plus tôt. Dis adieu à ta chère Rosalie; je
l'emmène avec moi, et je te défends de la suivre.»
En disant ces mots, elle saisit, avec ses petites dents aiguës, le bas
de la robe de Rosalie, pour l'entraîner après elle. Rosalie poussa des
cris perçants en se cramponnant à son père; une force irrésistible
l'entraînait. L'infortuné génie saisit un bâton et le leva sur la
Souris; mais, avant qu'il eût le temps de l'abaisser, la Souris posa sa
petite patte sur le pied du génie, qui resta immobile et semblable à une
statue. Rosalie tenait embrassés les genoux de son père et criait grâce
à la Souris; mais celle-ci, riant de son petit rire aigu et diabolique,
lui dit:
«Venez, venez, ma mie, ce n'est pas ici que vous trouveriez de quoi
succomber deux autres fois à votre gentil défaut; nous allons courir le
monde ensemble, et je vous ferai voir du pays en quinze jours.»
La Souris tirait toujours Rosalie, dont les bras, enlacés autour de son
père, résistaient à la force extraordinaire qu'employait son ennemie.
Alors la Souris poussa un petit cri discordant, et subitement toute
la maison fut en flammes. Rosalie eut assez de présence d'esprit pour
réfléchir qu'en se laissant brûler elle perdait tout moyen de sauver son
père, qui resterait éternellement sous le pouvoir de Détestable, tandis
qu'en conservant sa propre vie, elle conservait aussi les chances de le
sauver.
«Adieu, mon père! s'écria-t-elle; au revoir dans quinze jours! Votre
Rosalie vous sauvera après vous avoir perdu.»
Et elle s'échappa pour ne pas être dévorée par les flammes.
Elle courut quelque temps, ne sachant où elle allait; elle marcha ainsi
plusieurs heures; enfin, accablée de fatigue, demi-morte de faim, elle
se hasarda à aborder une bonne femme qui était assise à sa porte.
«Madame, dit-elle, veuillez me donner asile; je meurs de faim et de
fatigue; permettez-moi d'entrer et de passer la nuit chez vous.
--Comment une si belle fille se trouve-t-elle sur les grandes routes, et
qu'est-ce que cette bête qui vous accompagne et qui a la mine d'un petit
démon?»
Rosalie, se retournant, vit la Souris grise qui la regardait d'un air
moqueur.
Elle voulut la chasser, mais la Souris refusait obstinément de s'en
aller. La bonne femme, voyant cette lutte, hocha la tête et dit:
«Passez votre chemin, la belle: je ne loge pas chez moi le diable et ses
protégés.»
Rosalie continua sa route en pleurant, et partout où elle se présenta,
on refusa de la recevoir avec sa Souris qui ne la quittait pas. Elle
entra dans une forêt où elle trouva heureusement un ruisseau pour
étancher sa soif, des fruits et des noisettes en abondance; elle but,
mangea, et s'assit près d'un arbre, pensant avec inquiétude à son père
et à ce qu'elle deviendrait pendant quinze jours. Tout en réfléchissant,
Rosalie, pour ne pas voir la maudite Souris grise, ferma les yeux;
la fatigue et l'obscurité amenèrent le sommeil: elle s'endormit
profondément.
III
LE PRINCE GRACIEUX
Pendant que Rosalie dormait, le prince Gracieux faisait une chasse aux
flambeaux dans la forêt; le cerf, vivement poursuivi par les chiens,
vint se blottir effaré près du boisson où dormait Rosalie. La meute et
les chasseurs s'élancèrent après le cerf; mais tout d'un coup les chiens
cessèrent d'aboyer et se groupèrent silencieux autour de Rosalie. Le
prince descendit de cheval pour remettre les chiens en chasse. Quelle
ne fut pas sa surprise en apercevant une belle jeune fille qui dormait
paisiblement dans cette forêt! Il regarda autour d'elle et ne vit
personne; elle était seule, abandonnée. En l'examinant de plus près, il
vit la trace des larmes qu'elle avait répandues et qui s'échappaient
encore de ses yeux fermés. Rosalie était vêtue simplement, mais d'une
étoffe de soie qui dénotait plus que de l'aisance; ses jolies mains
blanches, ses ongles roses, ses beaux cheveux châtains, soigneusement
relevés par un peigne d'or, sa chaussure élégante, un collier de perles
fines, indiquaient un rang élevé.
[Illustration: «Madame, dit-elle, veuillez me donner asile.»]
Elle ne s'éveillait pas, malgré le piétinement des chevaux, des
aboiements des chiens, le tumulte d'une nombreuse réunion d'hommes. Le
prince, stupéfait, ne se lassait pas de regarder Rosalie; aucune des
personnes de la cour ne la connaissait. Inquiet de ce sommeil obstiné,
Gracieux lui prit doucement la main: Rosalie dormait toujours; le prince
secoua légèrement cette main, mais sans pouvoir l'éveiller.
«Je ne puis, dit-il à ses officiers, abandonner ainsi cette malheureuse
enfant, qui aura peut-être été égarée à dessein, victime de quelque
odieuse méchanceté. Mais comment l'emporter endormie?
--Prince, lui dit son grand veneur Hubert, ne pourrions-nous faire
un brancard de branchages et la porter ainsi dans quelque hôtellerie
voisine, pendant que Votre Altesse continuera la chasse?
--Votre idée est bonne, Hubert; faites faire un brancard sur lequel nous
la déposerons; mais ce n'est pas à une hôtellerie que vous la porterez,
c'est dans mon propre palais. Cette jeune personne doit être de haute
naissance, elle est belle comme en ange; je veux veiller moi-même à ce
qu'elle reçoive les soins auxquels elle a droit.»
Hubert et les officiers eurent bientôt arrangé un brancard sur lequel
le prince étendit son propre manteau; puis, s'approchant de Rosalie
toujours endormie, il l'enleva doucement dans ses bras et la posa sur le
manteau. A ce moment, Rosalie sembla rêver; elle sourit, et murmura
à mi-voix: «Mon père, mon père!... sauvé à jamais!... la reine des
fées,... le prince Gracieux,... je le vois,... qu'il est beau!»
Le prince, surpris d'entendre prononcer son nom, ne douta plus que
Rosalie ne fut une princesse sous le joug de quelque enchantement.
Il fit marcher bien doucement les porteurs du brancard, afin que le
mouvement n'éveillât pas Rosalie; il se tint tout le temps à ses côtés.
On arriva au palais de Gracieux; il donna des ordres pour qu'on préparât
l'appartement de la reine, et, ne voulant pas souffrir que personne
touchât à Rosalie, il la porta lui-même jusqu'à sa chambre, où il la
déposa sur un lit, en recommandant aux femmes qui devaient la servir de
le prévenir aussitôt qu'elle serait réveillée.
Rosalie dormit jusqu'au lendemain; il faisait grand jour quand elle
s'éveilla; elle regarda autour d'elle avec surprise: la méchante Souris
n'était pas près d'elle; elle avait disparu.
«Serais-je délivrée de cette méchante fée Détestable? dit Rosalie avec
joie; suis-je chez quelque fée plus puissante qu'elle?»
[Illustration: A ce moment, Rosalie semble rêver.]
Elle alla à la fenêtre; elle vit des hommes d'armes, des officiers parés
de brillants uniformes. De plus en plus surprise, elle allait appeler un
de ces hommes qu'elle croyait être autant de génies et d'enchanteurs,
lorsqu'elle entendit marcher; elle se retourna et vit le prince
Gracieux, qui, revêtu d'un élégant et riche costume de chasse,
était devant elle, la regardant avec admiration. Rosalie reconnut
immédiatement le prince de son rêve, et s'écria involontairement;
«Le prince Gracieux!
--Vous me connaissez, Madame? dit le prince étonné. Comment, si vous
m'avez reconnu, ai-je pu, moi, oublier votre nom et vos traits?
--Je ne vous ai vu qu'en rêve, prince, répondit Rosalie en rougissant;
quant à mon nom, vous ne pouvez le connaître, puisque moi-même je ne
connais que depuis hier celui de mon père.
--Et quel est-il, Madame, ce nom qui vous a été caché si longtemps?»
Rosalie lui raconta alors tout ce qu'elle avait appris de son père; elle
lui avoua naïvement sa coupable curiosité et les fatales conséquences
qui s'en étaient suivies.
«Jugez de ma douleur, prince, quand je dus quitter mon père pour me
soustraire aux flammes que la méchante fée avait allumées, quand,
repoussée de partout à cause de la Souris grise, je me trouvai exposée
à mourir de froid et de faim! Mais bientôt un sommeil lourd et plein de
rêves s'empara de moi; j'ignore comment je suis ici et si c'est chez
vous que je me trouve.»
Gracieux lui raconta comment il l'avait trouvée endormie dans la forêt,
les paroles de son rêve qu'il avait entendues, et il ajouta:
«Ce que votre père ne vous a pas dit, Rosalie, c'est que la reine des
fées, notre parente, avait décidé que vous seriez ma femme lorsque
vous auriez quinze ans; c'est elle sans doute qui m'a inspiré le désir
d'aller chasser aux flambeaux, afin que je pusse vous trouver dans cette
forêt où vous étiez perdue. Puisque vous aurez quinze ans dans peu de
jours, Rosalie, daignez considérer mon palais comme le vôtre; veuillez
d'avance y commander en reine. Bientôt votre père vous sera rendu, et
nous pourrons aller faire célébrer notre mariage.»
Rosalie remercia vivement son jeune et beau cousin; elle passa dans sa
chambre de toilette, où elle trouva des femmes qui l'attendaient avec
un grand choix de robes et de coiffures. Rosalie, qui ne s'était jamais
occupée de sa toilette, mit la première robe qu'on lui présenta, qui
était en gaze rose garnie de dentelles, et une coiffure en dentelles
avec des roses moussues; ses beaux cheveux châtains furent relevés en
tresse formant une couronne. Quand elle fut prête, le prince vint la
chercher pour la mener déjeuner.
Rosalie mangea comme une personne qui n'a pas dîné la veille; après le
repas, le prince la mena dans le jardin; il lui fit voir les serres, qui
étaient magnifiques; au bout d'une des serres, il y avait une petite
rotonde garnie de fleurs choisies; au milieu était une caisse qui
semblait contenir un arbre, mais une toile cousue l'enveloppait
entièrement; on voyait seulement à travers la toile quelques points
briller d'un éclat extraordinaire.
IV
L'ARBRE DE LA ROTONDE
Rosalie admira beaucoup toutes les fleurs; elle croyait que le prince
allait soulever ou déchirer la toile de cet arbre mystérieux, mais il se
disposa à quitter la serre sans en avoir parlé à Rosalie.
«Qu'est-ce donc que cet arbre si bien enveloppé, prince? demanda
Rosalie.
--Ceci est le cadeau de noces que je vous destine; mais vous ne devez
pas le voir avant vos quinze ans, dit le prince gaiement.
--Mais qu'y a-t-il de si brillant sous la toile? insista Rosalie.
--Vous le saurez dans peu de jours, Rosalie, et je me flatte que mon
présent ne sera pas un présent ordinaire.
--Et ne puis-je le voir avant?
--Non, Rosalie; la reine des fées m'a défendu de vous le montrer avant
que vous soyez ma femme, sous peine de grands malheurs. J'ose espérer
que vous m'aimerez assez pour contenir pendant quelques jours votre
curiosité.»
Ces derniers mots firent trembler Rosalie, en lui rappelant la Souris
grise et les malheurs qui la menaçaient ainsi que son père si elle se
laissait aller à la tentation qui lui était sans doute envoyée par son
ennemie, la fée Détestable. Elle ne parla donc plus de cette toile
mystérieuse, et elle continua sa promenade avec le prince; toute la
journée se passa agréablement. Le prince lui présenta les dames de
sa cour, et leur dit à toutes qu'elles eussent à respecter dans la
princesse Rosalie l'épouse que lui avait choisie la reine des fées.
Rosalie fut très aimable pour tout le monde, et chacun se réjouit
de l'idée d'avoir une si charmante reine. Le lendemain et les jours
suivants se passèrent en fêtes, en chasses, en promenades, le prince
et Rosalie voyaient approcher avec bonheur le jour de la naissance de
Rosalie, qui devait être aussi celui de leur mariage; le prince, parce
qu'il aimait tendrement sa cousine, et Rosalie, parce qu'elle aimait le
prince, parce qu'elle désirait vivement revoir son père, et aussi parce
qu'elle souhaitait ardemment voir ce que contenait la caisse de la
rotonde. Elle y pensait sans cesse; la nuit elle y rêvait, et, dans les
moments où elle était seule, elle avait une peine extrême à ne pas aller
dans les serres, pour tâcher de découvrir le mystère.
Enfin arriva le dernier jour d'attente: le lendemain Rosalie devait
avoir quinze ans. Le prince était très occupé des préparatifs de
son mariage, auquel devaient assister toutes les bonnes fées de sa
connaissance et la reine des fées. Rosalie se trouva seule dans la
matinée; elle alla se promener, et, tout en réfléchissant au bonheur du
lendemain, elle se dirigea machinalement vers la rotonde; elle y entra
pensive et souriante, et se trouva en face de la toile qui recouvrait le
trésor.
«C'est demain, dit-elle, que je dois enfin savoir ce que renferme cette
toile.... Si je voulais, je pourrais bien le savoir dès aujourd'hui, car
j'aperçois quelques petites ouvertures dans lesquelles j'introduirais
facilement les doigts... et en tirant un peu dessus.... Au fait, qui
est-ce qui le saurait? Je rapprocherais la toile après y avoir un peu
regardé.... Puisque ce doit être à moi demain, je puis bien y jeter un
coup d'oeil aujourd'hui.»
Elle regarda autour d'elle, ne vit personne, et, oubliant entièrement,
dans son désir extrême de satisfaire sa curiosité, la bonté du prince et
les dangers qui les menaçaient si elle cédait à la tentation, elle passa
ses doigts dans une des ouvertures, tira légèrement: la toile se déchira
du haut en bas avec un bruit semblable au tonnerre, et offrit aux yeux
étonnés de Rosalie un arbre dont la tige était en corail et les feuilles
en émeraudes; les fruits qui couvraient l'arbre étaient des pierres
précieuses de toutes couleurs, diamants, perles, rubis, saphirs, opales,
topazes, etc., aussi gros que les fruits qu'ils représentaient, et d'un
tel éclat que Rosalie en fut éblouie. Mais à peine avait-elle envisagé
cet arbre sans pareil, qu'un bruit plus fort que le premier la tira de
son extase: elle se sentit enlever et transporter dans une plaine, d'où
elle aperçut le palais du prince s'écroulant; des cris effroyables
sortaient des ruines du palais, et bientôt Rosalie vit le prince
lui-même sortir des décombres, ensanglanté, couvert de haillons. Il
s'avança vers elle et lui dit tristement:
«Rosalie, ingrate Rosalie, vois à quel état tu m'as réduit, moi et toute
ma cour. Après ce que tu viens de faire, je ne doute pas que tu ne cèdes
une troisième fois à ta curiosité, que tu consommes mon malheur, celui
de ton père et le tien. Adieu, Rosalie, adieu! Puisse le repentir expier
ton ingratitude envers un malheureux prince qui t'aimait et qui ne
voulait que ton bonheur!»
En disant ces mots, il s'éloigna lentement. Rosalie s'était jetée à
genoux; inondée de larmes, elle l'appelait: mais il disparut à ses yeux,
sans même se retourner pour contempler son désespoir. Elle était prête à
s'évanouir, lorsqu'elle entendit le petit rire discordant de la Souris
grise, qui était devant elle.
«Remercie-moi donc, Rosalie, de t'avoir si bien aidée. C'est moi qui
t'envoyais la nuit ces beaux rêves de la toile mystérieuse; c'est moi
qui ai rongé la toile pour te faciliter les moyens d'y regarder; sans
cette dernière ruse, je crois bien que tu étais perdue pour moi, ainsi
que ton père et ton prince Gracieux. Mais encore une petite peccadille,
ma mie, et vous serez à moi pour toujours.»
Et la Souris, dans sa joie infernale, se mit à danser autour de Rosalie;
ces paroles, toutes méchantes qu'elles étaient, n'excitèrent pas la
colère de Rosalie.
«C'est ma faute, se dit-elle; sans ma fatale curiosité, sans ma coupable
ingratitude, la Souris grise n'aurait pas réussi à me faire commettre
une si indigne action. Je dois l'expier par ma douleur, par ma patience
et par la ferme volonté de résister à la troisième épreuve, quelque
difficile qu'elle soit. D'ailleurs, je n'ai que quelques heures
d'attente, et de moi dépendent, comme le disait mon cher prince, son
bonheur, celui de mon père et le mien.»
Rosalie ne bougea donc pas; la Souris grise avait beau employer tous les
moyens possibles pour la faire marcher, Rosalie persista à rester en
face des ruines du palais.
V
LA CASSETTE
Toute la journée se passa ainsi; Rosalie souffrait cruellement de la
soif.
«Ne dois-je pas souffrir bien plus encore, se disait-elle, pour me punir
de ce que j'ai fait souffrir à mon père et à mon cousin? J'attendrai ici
mes quinze ans.»
La nuit commençait à tomber, quand une vieille femme, qui passait,
s'approcha d'elle et lui dit:
«Ma belle enfant, voudriez-vous me rendre le service de me garder cette
cassette qui est bien lourde à porter, pendant que je vais aller près
d'ici voir une parente?
--Volontiers, Madame», dit Rosalie, qui était très complaisante.
La vieille lui remit la cassette en disant:
«Merci, la belle enfant; je ne serai pas longtemps absente. Ne regardez
pas ce qu'il y a dans cette cassette, car elle contient des choses...,
des choses comme vous n'en avez jamais vues... et comme vous n'en
reverrez jamais. Ne la posez pas trop rudement, car elle est en écorce
fragile, et un choc un peu rude pourrait la rompre.... Et alors vous
verriez ce qu'elle contient.... Et personne ne doit voir ce qui s'y
trouve enfermé.»
Elle partit en disant ces mots. Rosalie posa doucement la cassette près
d'elle, et réfléchit à tous les événements qui s'étaient passés. La nuit
vint tout à fait; la vieille ne revenait pas; Rosalie jeta les yeux sur
la cassette, et vit avec surprise qu'elle éclairait la terre autour
d'elle.
«Qu'est-ce, dit-elle, qui brille dans cette cassette?»
Elle la retourna, la regarda de tous côtés, mais rien ne put lui
expliquer cette lueur extraordinaire; elle la posa de nouveau à terre,
et dit:
«Que m'importe ce que contient cette cassette? Elle n'est pas à moi,
mais à la bonne vieille qui me l'a confiée. Je ne veux plus y penser, de
crainte d'être tentée de l'ouvrir.»
En effet, elle ne la regarda plus et tâcha de n'y plus penser; elle
ferma les yeux, résolue d'attendre ainsi le retour du jour.
[Illustration: La vieille lui remit la cassette.]
«Alors j'aurai quinze ans, je reverrai mon père et Gracieux, et je
n'aurai plus rien à craindre de la méchante fée.
--Rosalie, Rosalie, dit précipitamment la petite voix de la Souris, me
voici près de toi; je ne suis plus ton ennemie, et pour te le prouver,
je vais, si tu veux, te faire voir ce que contient la cassette.»
Rosalie ne répondit pas.
«Rosalie, tu n'entends donc pas ce que je te propose? Je suis ton amie,
crois-moi, de grâce.»
Pas de réponse.
Alors la Souris grise, qui n'avait pas de temps à perdre, s'élança sur
la cassette et se mit en devoir d'en ronger le couvercle.
«Monstre, s'écria Rosalie en saisissant la cassette et la serrant contre
sa poitrine, si tu as le malheur de toucher à cette cassette, je te
tords le cou à l'instant!»
La Souris lança à Rosalie un coup d'oeil diabolique, mais elle n'osa
pas braver sa colère. Pendant qu'elle combinait un moyen d'exciter la
curiosité de Rosalie, une horloge sonna minuit. Au même moment, la
Souris poussa un cri lugubre, et dit à Rosalie:
«Rosalie, voici l'heure de ta naissance qui a sonné; tu as quinze
ans; tu n'as plus rien à craindre de moi; tu es désormais hors de mon
atteinte, ainsi que ton odieux père et ton affreux prince. Et moi je
suis condamnée à garder mon ignoble forme de souris, jusqu'à ce que je
parvienne à faire tomber dans mes pièges une jeune fille belle et bien
née comme toi. Adieu, Rosalie; tu peux maintenant ouvrir ta cassette.»
Et, en achevant ces mots, la Souris grise disparut.
Rosalie, se méfiant des paroles de son ennemie, ne voulut pas suivre son
dernier conseil, et se résolut à garder la cassette intacte jusqu'au
jour. A peine eut-elle pris cette résolution, qu'un Hibou qui volait
au-dessus de Rosalie laissa tomber une pierre sur la cassette, qui se
brisa en mille morceaux. Rosalie poussa un cri de terreur; au même
moment elle vit devant elle la reine des fées, qui lui dit:
«Venez, Rosalie; vous avez enfin triomphé de la cruelle ennemie de votre
famille; je vais vous rendre à votre père; mais auparavant buvez et
mangez.»
Et la fée lui présenta un fruit dont une seule bouchée rassasia et
désaltéra Rosalie. Aussitôt un char attelé de deux dragons se trouva
près de la fée, qui y monta et y fit monter Rosalie.
Rosalie, revenue de sa surprise, remercia vivement la fée de sa
protection, et lui demanda si elle n'allait pas revoir son père et le
prince Gracieux.
«Votre père vous attend dans le palais du prince.
--Mais, Madame, je croyais le palais du prince détruit, et lui-même
blessé et réduit à la misère.
--Ce n'était qu'une illusion pour vous donner plus d'horreur de votre
curiosité, Rosalie, et pour vous empêcher d'y succomber une troisième
fois. Vous allez retrouver le palais du prince tel qu'il était avant que
vous ayez déchiré la toile qui recouvrait l'arbre précieux qu'il vous
destine.»
Comme la fée achevait ces mots, le char s'arrêta près du perron du
palais. Le père de Rosalie et le prince l'attendaient avec toute la
cour. Rosalie se jeta dans les bras de son père et dans ceux du prince,
qui n'eut pas l'air de se souvenir de sa faute de la veille. Tout était
prêt pour la cérémonie du mariage, qu'on célébra immédiatement; toutes
les fées assistèrent aux fêtes, qui durèrent plusieurs jours. Le père
de Rosalie vécut près de ses enfants. Rosalie fut à jamais guérie de sa
curiosité; elle fut tendrement aimée du prince Gracieux, qu'elle aima
toute sa vie; ils eurent de beaux enfants, et ils leur donnèrent pour
marraines des fées puissantes, afin de les protéger contre les mauvaises
fées et les mauvais génies.
[Illustration]
OURSON
[Illustration]
I
LE CRAPAUD ET L'ALOUETTE
Il y avait une fois une jolie fermière qu'on nommait Agnella; elle
vivait seule avec une jeune servante qui s'appelait Passerose, ne
recevait jamais de visites et n'allait jamais chez personne.
Sa ferme était petite, jolie et propre; elle avait une belle vache
blanche qui donnait beaucoup de lait, un chat qui mangeait les souris et
un âne qui portait tous les mardis, au marché de la ville voisine,
les légumes, les fruits, le beurre, les oeufs, les fromages qu'elle y
vendait.
Personne ne savait quand et comment Agnella et Passerose étaient
arrivées dans cette ferme inconnue jusqu'alors, et qui reçut dans le
pays le nom de _Ferme des bois_.
Un soir, Passerose était occupée à traire la vache, pendant qu'Agnella
préparait le souper. Au moment de placer sur la table une bonne soupe
aux choux et une assiettée de crème, elle aperçut un gros Crapaud qui
dévorait avec avidité des cerises posées à terre dans une large feuille
de vigne.
«Vilain Crapaud, s'écria Agnella, je t'apprendrai à venir manger mes
belles cerises!»
En même temps elle enleva les feuilles qui contenaient les cerises,
et donna au Crapaud un coup de pied qui le fit rouler à dix pas. Elle
allait le lancer au dehors, lorsque le Crapaud poussa un sifflement aigu
et se dressa sur ses pattes de derrière; ses gros yeux flamboyaient,
sa large bouche s'ouvrait et se fermait avec rage; tout son corps
frémissait, sa gorge rendait un son mugissant et terrible.
Agnella s'arrêta interdite; elle recula même d'un pas pour éviter le
venin de ce Crapaud monstrueux et irrité. Elle cherchait autour d'elle
un balai pour expulser ce hideux animal, lorsque le Crapaud s'avança
vers elle, lui fit de sa patte de devant un geste d'autorité et lui dit
d'une voix frémissante de colère:
«Tu as osé me toucher de ton pied, tu m'as empêché de me rassasier de
tes cerises que tu avais pourtant mises à ma portée, tu as cherché à me
chasser de chez toi! Ma vengeance t'atteindra dans ce que tu auras de
plus cher. Tu sentiras qu'on n'insulte pas impunément la fée Rageuse! Tu
vas avoir un fils couvert de poils comme un ours, et....
[Illustration: Agnella leva la tête et vit une alouette.]
--Arrêtez, ma soeur», interrompit une petite voix douce et flûtée qui
semblait venir d'en haut. (Agnella leva la tête et vit une Alouette
perchée sur le haut de la porte d'entrée.) «Vous vous vengez trop
cruellement d'une injure infligée non à votre caractère de fée, mais
à la laide et sale enveloppe que vous avez choisie. Par l'effet de ma
puissance, supérieure à la vôtre, je vous défends d'aggraver le mal que
vous avez déjà fait et qu'il n'est pas en mon pouvoir de défaire.
Et vous, pauvre mère, continua-t-elle en s'adressant à Agnella, ne
désespérez pas; il y aura un remède possible à la difformité de votre
enfant. Je lui accorde la facilité de changer de peau avec la personne à
laquelle il aura, par sa bonté et par des services rendus, inspiré une
reconnaissance et une affection assez vives pour qu'elle consente à cet
échange. Il reprendra alors la beauté qu'il aurait eue si ma soeur la
fée Rageuse n'était venue faire preuve de son mauvais caractère.
--Hélas, Madame l'Alouette, répondit Agnella, votre bon vouloir
n'empêchera pas mon pauvre fils d'être horrible et semblable à une bête.
--C'est vrai, répliqua la fée Drôlette, d'autant qu'il vous est
interdit, ainsi qu'à Passerose, d'user de la faculté de changer de peau
avec lui; mais je ne vous abandonnerai pas, non plus que votre fils.
Vous le nommerez _Ourson_ jusqu'au jour où il pourra reprendre un nom
digne de sa naissance et de sa beauté; il s'appellera alors _le prince
Merveilleux_.»
En disant ces mots, la fée disparut, s'envolant dans les airs.
La fée Rageuse se retira pleine de fureur, marchant pesamment et se
retournant à chaque pas pour regarder Agnella d'un air irrité. Tout le
long du chemin qu'elle suivit, elle souffla du venin, de sorte qu'elle
fit périr l'herbe, les plantes et les arbustes qui se trouvèrent sur son
passage. C'était un venin si subtil, que jamais l'herbe n'y repoussa
et que maintenant encore on appelle ce sentier le _Chemin de la fée
Rageuse_.
Quand Agnella fut seule, elle se mit à sangloter. Passerose, qui avait
fini son ouvrage, et qui sentait approcher l'heure du souper, entra dans
la salle, et vit avec surprise sa maîtresse en larmes.
«Chère reine, qu'avez-vous? Qui peut avoir causé votre chagrin? Je n'ai
jamais vu entrer personne dans la maison.
--Personne, ma fille, excepté celles qui entrent partout: une fée
méchante sous la forme d'un crapaud, et une bonne fée sous l'apparence
d'une alouette.
--Que vous ont dit ces fées qui vous fasse ainsi pleurer, chère reine?
La bonne fée n'a-t-elle pas empêché le mal que voulait vous faire la
mauvaise?
--Non, ma fille; elle l'a un peu atténué, mais elle n'a pu le prévenir.»
Et Agnella lui raconta ce qui venait de se passer, et comme quoi elle
aurait un fils velu comme un ours.
A ce récit, Passerose pleura aussi fort que sa maîtresse.
«Quelle infortune! s'écria-t-elle. Quelle honte que l'héritier d'un beau
royaume soit un ours! Que dira le roi Féroce, votre époux, si jamais il
vous retrouve?
--Et comment me retrouverait-il, Passerose! Tu sais qu'après notre fuite
nous avons été emportées dans un tourbillon, que nous avons été lancées
de nuée en nuée, pendant douze heures, avec une vitesse telle que nous
nous sommes trouvées à plus de trois mille lieues du royaume de Féroce.
D'ailleurs, tu connais sa méchanceté, tu sais combien il me hait depuis
que je l'ai empêché de tuer son frère Indolent et sa belle-soeur
Nonchalante. Tu sais que je ne me suis sauvée que parce qu'il voulait me
tuer moi-même; ainsi je n'ai pas à craindre qu'il me poursuive.»
Passerose, après avoir pleuré et sangloté quelques instants avec la
reine Aimée (c'était son vrai nom), engagea sa maîtresse à se mettre à
table.
«Quand nous pleurerions toute la nuit, chère reine, nous n'empêcherons
pas votre fils d'être velu; mais nous tâcherons de l'élever si bien, de
le rendre si bon, qu'il ne sera pas longtemps sans trouver une bonne âme
qui veuille changer sa peau blanche contre la vilaine peau velue de la
fée Rageuse. Beau présent, ma foi! Elle aurait bien fait de le garder
pour elle.»
La pauvre reine, que nous continuerons d'appeler Agnella, de crainte de
donner l'éveil au roi Féroce, se leva lentement, essuya ses yeux, et
s'efforça de vaincre sa tristesse; petit à petit le babil et la gaieté
de Passerose dissipèrent son chagrin; la soirée n'était pas finie, que
Passerose avait convaincu Agnella qu'Ourson ne resterait pas longtemps
ours, qu'il trouverait bien vite une peau digne d'un prince; qu'au
besoin elle lui donnerait la sienne, si la fée voulait bien le
permettre.
Agnella et Passerose allèrent se coucher et dormirent paisiblement.
II
NAISSANCE ET ENFANCE D'OURSON
Trois mois après l'apparition du crapaud et la sinistre prédiction de la
fée Rageuse, Agnella mit au jour un garçon, qu'elle nomma Ourson, selon
les ordres de la fée Drôlette. Ni elle ni Passerose ne purent voir s'il
était beau ou laid, car il était si velu, si couvert de longs poils
bruns, qu'on ne lui voyait que les yeux et la bouche; encore ne les
voyait-on que lorsqu'il les ouvrait. Si Agnella n'avait été sa mère,
et si Passerose n'avait aimé Agnella comme une soeur, le pauvre Ourson
serait mort faute de soins, car il était si affreux que personne n'eût
osé le toucher; on l'aurait pris pour un petit ours, et on l'aurait tué
à coups de fourche. Mais Agnella était sa mère, et son premier mouvement
fut de l'embrasser en pleurant.
«Pauvre Ourson, dit-elle, qui pourra t'aimer assez, pour te délivrer de
ces affreux poils? Ah! que ne puis-je faire l'échange que permet la fée
à celui ou à celle qui t'aimera? Personne ne pourra t'aimer plus que je
ne t'aime!»
Ourson ne répondit rien, car il dormait.
Passerose pleurait aussi pour tenir compagnie à Agnella, mais elle
n'avait pas coutume de s'affliger longtemps; elle s'essuya les yeux et
dit à Agnella:
«Chère reine, je suis si certaine que votre fils ne gardera pas
longtemps sa vilaine peau d'ours, que je vais l'appeler dès aujourd'hui
le prince Merveilleux.
--Garde-t'en bien, ma fille, répliqua vivement la reine: tu sais que les
fées aiment à être obéies.»
Passerose prit l'enfant, l'enveloppa avec les langes qui avaient été
préparés, et se baissa pour l'embrasser; elle se piqua les lèvres aux
poils d'Ourson et se redressa précipitamment.
«Ça ne sera pas moi qui t'embrasserai souvent, mon garçon,
murmura-t-elle à mi-voix. Tu piques comme un vrai hérisson!»
Ce fut pourtant Passerose qui fut chargée par Agnella d'avoir soin du
petit Ourson. Il n'avait de l'ours que la peau: c'était l'enfant le plus
doux, le plus sage, le plus affectueux qu'on pût voir. Aussi Passerose
ne tarda-t-elle pas à l'aimer tendrement.
A mesure qu'Ourson grandissait, on lui permettait de s'éloigner de la
ferme; il ne courait aucun danger, car on le connaissait dans le pays;
les enfants se sauvaient à son approche; les femmes le repoussaient; les
hommes l'évitaient: on le considérait comme un être maudit. Quelquefois,
quand Agnella allait au marché, elle le posait sur son âne, et
l'emmenait avec elle. Ces jours-là, elle vendait plus difficilement ses
légumes et ses fromages; les mères fuyaient, de crainte qu'Ourson ne les
approchât de trop près. Agnella pleurait souvent et invoquait vainement
la fée Drôlette; à chaque alouette qui voltigeait près d'elle, l'espoir
renaissait dans son coeur; mais ces alouettes étaient de vraies
alouettes, des allouettes à mettre en pâté, et non des alouettes fées.
III
VIOLETTE
Cependant Ourson avait déjà huit ans; il était grand et fort; il avait
de beaux yeux, une voix douce; ses poils avaient perdu leur rudesse;
ils étaient devenus doux comme de la soie, de sorte qu'on pouvait
l'embrasser sans se piquer, comme avait fait Passerose le jour de sa
naissance. Il aimait tendrement sa mère, presque aussi tendrement
Passerose, mais il était souvent triste et souvent seul: il voyait bien
l'horreur qu'il inspirait, et il voyait aussi qu'on n'accueillait pas de
même les autres enfants.
Un jour, il se promenait dans un beau bois qui touchait presque à la
ferme; il avait marché longtemps; accablé de chaleur, il cherchait un
endroit frais pour se reposer, lorsqu'il crut voir une petite masse
blanche et rosé à dix pas de lui. S'approchant avec précaution, il vit
une petite fille endormie: elle paraissait avoir trois ans; elle était
jolie comme les amours; ses boucles blondes couvraient en partie un joli
cou blanc et potelé; ses petites joues fraîches et arrondies avaient
deux fossettes rendues plus visibles par le demi-sourire de ses lèvres
roses et entr'ouvertes, qui laissaient voir des dents semblables à des
perles. Cette charmante tête était posée sur un joli bras que terminait
une main non moins jolie; toute l'attitude de cette petite fille était
si gracieuse, si charmante, qu'Ourson s'arrêta immobile d'admiration.
Il contemplait avec autant de surprise que de plaisir cette enfant qui
dormait dans cette forêt aussi tranquillement qu'elle eût dormi dans
un bon lit. Il la regarda longtemps; il eut le temps de considérer sa
toilette, qui était plus riche, plus élégante que toutes celles qu'il
avait vues dans la ville voisine.
Elle avait une robe en soie blanche brochée d'or; ses brodequins étaient
en satin bleu également brodés en or; ses bas étaient en soie et d'une
finesse extrême. A ses petits bras étincelaient de magnifiques bracelets
dont le fermoir semblait recouvrir un portrait. Un collier de très
belles perles entourait son cou.
Une alouette, qui se mit à chanter juste au-dessus de la tête de la
petite fille, la réveilla. Elle ouvrit les yeux, regarda autour d'elle,
appela sa bonne, et, se voyant seule dans un bois, se mit à pleurer.
Ourson était désolé de voir pleurer cette jolie enfant: son embarras
était très grand.
«Si je me montre, se disait-il, la pauvre petite va me prendre pour
un animal de la forêt; elle aura peur, elle se sauvera et s'égarera
davantage encore. Si je la laisse là, elle mourra de frayeur et de
faim.»
Pendant qu'Ourson réfléchissait, la petite tourna les yeux vers lui,
l'aperçut, poussa un cri, chercha à fuir et retomba épouvantée.
«Ne me fuyez pas, chère petite, lui dit Ourson de sa voix douce et
triste; je ne vous ferai pas de mal; bien au contraire, je vous aiderai
à retrouver votre papa et votre maman.»
La petite le regardait toujours, avec de grands yeux effarés, et
semblait terrifiée.
«Parlez-moi, ma petite, continua Ourson; je ne suis pas un ours, comme
vous pourriez le croire, mais un pauvre garçon bien malheureux, car je
fais peur à tout le monde, et tout le monde me fuit.»
La petite le regardait avec des yeux plus doux; sa frayeur se dissipait;
elle semblait indécise.
Ourson fit un pas vers elle; aussitôt la terreur de la petite prit le
dessus; elle poussa un cri aigu et chercha encore à se relever pour
fuir.
[Illustration: Il vit une petite fille endormie.]
Ourson s'arrêta; il se mit à pleurer à son tour.
«Infortuné que je suis! s'écria-t-il, je ne puis même venir au secours
de cette pauvre enfant abandonnée. Mon aspect la remplit de terreur.
Elle préfère l'abandon à ma présence!»
En disant ces mots, le pauvre Ourson se couvrit le visage de ses mains
et se jeta à terre en sanglotant.
Au bout d'un instant, il sentit une petite main qui cherchait à écarter
les siennes; il leva la tête et vit l'enfant debout devant lui, ses yeux
pleins de larmes.
Elle caressait les joues velues du pauvre Ourson.
«Pleure pas, petit ours, dit-elle; pleure pas; Violette n'a plus peur;
plus se sauver. Violette aimer pauvre petit ours; petit ours donner
la main à Violette, et si pauvre petit ours pleure encore, Violette
embrasser pauvre ours.»
Des larmes de bonheur, d'attendrissement, succédèrent chez Ourson aux
larmes de désespoir.
Violette, le voyant pleurer encore, approcha sa jolie petite bouche de
la joue velue d'Ourson, et lui donna plusieurs baisers en disant:
«Tu vois, petit ours, Violette pas peur; Violette baiser petit ours;
petit ours pas manger Violette. Violette venir avec petit ours.»
Si Ourson s'était écouté, il aurait pressé contre son coeur et couvert
de baisers cette bonne et charmante enfant, qui faisait violence à
sa terreur pour calmer le chagrin d'un pauvre être qu'elle voyait
malheureux. Mais il craignit de l'épouvanter.
«Elle croit que je veux la dévorer», se dit-il.
Il se borna donc à lui serrer doucement les mains et à les baiser
délicatement. Violette le laissait faire et souriait.
«Petit ours content? Petit ours aimer Violette? Pauvre Violette!
Perdue!»
Ourson comprenait bien qu'elle s'appelait Violette; mais il ne
comprenait pas du tout comment cette petite fille, si richement vêtue,
se trouvait toute seule dans la forêt.
«Où demeures-tu, ma chère petite Violette?
--Là-bas, là-bas, chez papa et maman.
--Comment s'appelle ton papa?
--Il s'appelle le roi, et maman, c'est la reine.»
Ourson, de plus en plus surpris, demanda:
«Pourquoi es-tu toute seule dans la forêt?
--Violette sait pas. Pauvre Violette montée sur gros chien: gros chien
courir vite, vite, longtemps. Violette fatiguée, tombée, dormi.
--Et le chien, où est-il?»
Violette se tourna de tous côtés, appela de sa douce petite voix:
«Ami! Ami!»
Aucun chien ne parut.
«Ami parti, Violette toute seule.»
Ourson prit la main de Violette; elle ne la retira pas et sourit.
«Veux-tu que j'aille chercher maman, ma chère Violette?
--Violette pas rester seule dans le bois, Violette aller avec petit
ours.
--Viens alors avec moi, chère petite; je te mènerai à maman à moi.»
Ourson et Violette marchèrent vers la ferme. Ourson cueillait des
fraises et des cerises pour Violette, qui ne les mangeait qu'après avoir
forcé Ourson à en prendre la moitié. Quand Ourson gardait dans sa main
la part que Violette lui adjugeait, Violette reprenait les fraises
et les cerises, et les mettait elle-même dans la bouche d'Ourson, en
disant:
«Mange, mange, petit ours. Violette pas manger si petit ours ne mange
pas. Violette veut pas pauvre ours malheureux. Violette veut pas pauvre
ours pleurer.»
Et elle le regardait attentivement pour voir s'il était content, s'il
avait l'air heureux.
Il était réellement heureux, le pauvre Ourson, de voir que son
excellente petite compagne non seulement le supportait, mais encore
s'occupait de lui et cherchait à lui être agréable. Ses yeux s'animaient
d'un bonheur réel; sa voix toujours si douce prenait des accents encore
plus tendres. Après une demi-heure de marche, il lui dit:
«Violette n'a donc plus peur du pauvre Ourson?
--Oh non! oh non! s'écria-t-elle. Ourson bien bon; Violette pas vouloir
quitter Ourson.
--Tu voudras donc bien que je t'embrasse, Violette? tu n'aurais pas
peur!»
Pour toute réponse, Violette se jeta dans ses bras.
Ourson l'embrassa tendrement, la serra contre son coeur.
«Chère Violette, dit-il, je t'aimerai toujours; je n'oublierai jamais
que tu es la seule enfant qui ait bien voulu me parler, me toucher,
m'embrasser.»
Ils arrivèrent peu après à la ferme. Agnella et Passerose étaient
assises à la porte; elles causaient.
Lorsqu'elles virent arriver Ourson donnant la main à une jolie petite
fille richement vêtue, elles furent si surprises, que ni l'une ni
l'autre ne put proférer une parole.
«Chère maman, dit Ourson, voici une bonne et charmante petite fille que
j'ai trouvée endormie dans la forêt; elle s'appelle Violette, elle est
bien gentille, je vous assure, elle n'a pas peur de moi, elle m'a même
embrassé quand elle m'a vu pleurer.
--Et pourquoi pleurais-tu, mon pauvre enfant? dit Agnella.
--Parce que la petite fille avait peur de moi, répondit Ourson d'une
voix triste et tremblante....
--A présent, Violette a plus peur, interrompit vivement la petite.
Violette donner la main à Ourson; embrasser pauvre Ourson, faire manger
des fraises à Ourson.
--Mais que veut dire tout cela? dit Passerose. Pourquoi est-ce notre
Ourson qui amène cette petite! Pourquoi est-elle seule? Qui est-elle?
Réponds donc, Ourson! Je n'y comprends rien, moi.
--Je n'en sais pas plus que vous, chère Passerose, dit Ourson; j'ai
vu cette pauvre petite endormie dans le bois toute seule; elle s'est
éveillée, elle a pleuré; puis elle m'a vu, elle a crié. Je lui ai parlé,
j'ai voulu approcher d'elle, elle a crié encore; j'ai eu du chagrin,
beaucoup de chagrin, j'ai pleuré....
--Tais-toi, tais-toi, pauvre Ourson, s'écria Violette en lui mettant la
main sur la bouche. Violette plus faire pleurer jamais, bien sûr.»
Et en disant ces mots, Violette elle-même avait la voix tremblante et
les yeux pleins de larmes.
«Bonne petite, dit Agnella en l'embrassant, tu aimeras donc mon pauvre
Ourson qui est si malheureux?
--Oh! oui; Violette aimer beaucoup Ourson. Violette toujours avec
Ourson.»
Agnella et Passerose eurent beau questionner Violette sur ses parents,
sur son pays, elles ne purent savoir autre chose que ce que savait
Ourson. Son père était roi, sa mère était reine. Elle ne savait pas
comment elle s'était trouvée dans la forêt.
Agnella n'hésita pas à prendre sous sa garde cette pauvre enfant perdue;
elle l'aimait déjà, à cause de l'affection que la petite semblait
éprouver pour Ourson, et aussi à cause du bonheur que ressentait Ourson
de se voir aimé, recherché par une créature humaine autre que sa mère et
Passerose.
C'était l'heure du souper et Passerose mit le couvert; on prit place
à table. Violette demanda à être près d'Ourson; elle était gaie, elle
causait, elle riait. Ourson était heureux comme il ne l'avait jamais
été. Agnella était contente. Passerose sautait de joie de voir une
petite compagne de jeu à son cher Ourson. Dans ses transports, elle
répandit une jatte de crème, qui ne fut pas perdue pour cela: un chat
qui attendait son souper lécha la crème jusqu'à la dernière goutte.
Après souper, Violette s'endormit sur sa chaise.
«Où la coucherons-nous? dit Agnella. Je n'ai pas de lit à lui donner.
--Donnez-lui le mien, chère maman, dit Ourson; je dormirai aussi bien
dans l'étable.»
Agnella et Passerose refusèrent, mais Ourson demanda si instamment à
faire ce petit sacrifice, qu'elles finirent par l'accepter.
Passerose emporta donc Violette endormie, la déshabilla sans l'éveiller
et la coucha dans le lit d'Ourson, près de celui d'Agnella. Ourson
alla se coucher dans l'étable sur des bottes de foin; il s'y endormit
paisiblement et le coeur content.
Passerose vint rejoindre Agnella dans la salle; elle la trouva pensive,
la tête appuyée sur sa main.
«A quoi pensez-vous, chère reine? dit Passerose; vos yeux sont tristes,
votre bouche ne sourit plus! Et moi qui venais vous montrer les
bracelets de la petite! Le médaillon doit s'ouvrir, mais j'ai vainement
essayé. Nous y trouverions peut-être un portrait ou un nom.
--Donne, ma fille.... Ces bracelets sont beaux. Ils m'aideront peut-être
à retrouver une ressemblance qui se présente vaguement à mon souvenir et
que je m'efforce en vain de préciser.»
Agnella prit les bracelets, les retourna, les pressa de tous côtés pour
ouvrir le médaillon; elle ne fut pas plus habile que Passerose.
Au moment où, lassée de ses vains efforts, elle remettait les bracelets
à Passerose, elle vit dans le milieu de la chambre une femme brillante
comme un soleil. Son visage était d'une blancheur éclatante; ses cheveux
semblaient être des fils d'or; une couronne d'étoiles resplendissantes
ornait son front; sa taille était moyenne; toute sa personne semblait
transparente, tant elle était légère et lumineuse; sa robe flottante
était parsemée d'étoiles semblables à celles de son front; son regard
était doux; elle souriait malicieusement, mais avec bonté.
«Madame, dit-elle à la reine, vous voyez en moi la fée Drôlette; je
protège votre fils et la petite princesse qu'il a ramenée ce matin de la
forêt. Cette princesse vous tient de près: elle est votre nièce, fille
de votre beau-frère Indolent et de votre belle-soeur Nonchalante. Votre
mari est parvenu, après votre fuite, à tuer Indolent et Nonchalante, qui
ne se méfiaient pas de lui et qui passaient leurs journées à dormir,
à manger, à se reposer. Je n'ai pu malheureusement empêcher ce crime,
parce que j'assistais à la naissance d'un prince dont je protège les
parents, et je me suis oubliée à jouer des tours à une vieille dame
d'honneur méchante et guindée, et à un vieux chambellan avare et
grondeur, grands amis tous deux de ma soeur Rageuse. Mais je suis
arrivée à temps pour sauver la princesse Violette, seule fille et
héritière du roi Indolent et de la reine Nonchalante. Elle jouait dans
un jardin; le roi Féroce la cherchait pour la poignarder; je l'ai fait
monter sur le dos de mon chien Ami, qui a reçu l'ordre de la déposer
dans le bois où j'ai dirigé les pas du prince votre fils. Cachez à tous
deux leur naissance et la vôtre. Ne montrez à Violette ni les bracelets
qui renferment les portraits de son père et de sa mère, ni les riches
vêtements que j'ai remplacés par d'autres plus conformes à l'existence
qu'elle doit mener à l'avenir. Voici, ajouta la fée, une cassette de
pierres précieuses; elle contient le bonheur de Violette; mais vous
devez la cacher à tous les yeux et ne l'ouvrir que lorsqu'elle aura été
_perdue et retrouvée_.
--J'exécuterai fidèlement vos ordres, Madame, répondit Agnella; mais
daignez me dire si mon pauvre Ourson devra conserver longtemps encore sa
hideuse enveloppe.
--Patience, patience, dit la fée; je veille sur vous, sur lui, sur
Violette. Instruisez Ourson de la faculté que je lui ai donnée de
changer de peau avec la personne qui l'aimera assez pour accomplir ce
sacrifice. Souvenez-vous que nul ne doit connaître le rang d'Ourson ni
de Violette. Passerose a mérité par son dévouement d'être seule initiée
à ce mystère; à elle vous pouvez toujours tout confier. Adieu, reine;
comptez sur ma protection; voici une bague que vous allez passer à votre
petit doigt; tant qu'elle y sera, vous ne manquerez de rien.»
[Illustration: «Voici une cassette de pierres précieuses.»]
Et faisant un signe d'adieu avec la main, la fée reprit la forme d'une
alouette et s'envola à tires d'aile en chantant.
Agnella et Passerose se regardèrent; Agnella soupira, Passerose sourit.
«Cachons cette précieuse cassette, chère reine, ainsi que les vêtements
de Violette. Je vais aller voir bien'vite ce que la fée lui a préparé
pour sa toilette de demain.»
Elle y courut en effet, ouvrit l'armoire, et la trouva pleine de
vêtements, de linge, de chaussures simples mais commodes. Après avoir
tout regardé, tout compté, tout approuvé, après avoir aidé Agnella à se
déshabiller, Passerose alla se coucher et ne tarda pas à s'endormir.
IV
LE RÊVE
Le lendemain, ce fut Ourson qui s'éveilla le premier, grâce au
mugissement de la vache. Il se frotta les yeux, regarda autour de lui,
se demandant pourquoi il était dans une étable: il se rappela les
événements de la veille, sauta à bas de son tas de foin et courut bien
vite à la fontaine pour se débarbouiller.
Pendant qu'il se lavait, Passerose, qui s'était levée de bonne heure
comme Ourson, sortit pour traire la vache et laissa la porte de la
maison ouverte. Ourson entra sans faire de bruit, pénétra jusqu'à la
chambre de sa mère, qui dormait encore, et entr'ouvrit les rideaux du
lit de Violette; elle dormait comme Agnella.
Ourson la regardait dormir, et souriait de la voir sourire dans ses
rêves. Tout à coup le visage de Violette se contracta; elle poussa un
cri, se releva à demi, et, jetant ses petits bras au cou d'Ourson, elle
s'écria:
«Ourson, bon Ourson, sauver Violette! pauvre Violette dans l'eau!
Méchant crapaud tirer Violette!»
Et elle s'éveilla en pleurant, avec tous les symptômes d'une vive
frayeur; elle tenait Ourson serré de ses deux petits bras: il avait beau
la rassurer, la consoler, l'embrasser, elle criait toujours:
«Méchant crapaud! bon Ourson! sauver Violette!»
Agnella, qui s'était éveillée au premier cri, ne comprenait rien à
la terreur de Violette; enfin elle parvint à la calme
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