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Le portrait de Dorian Gray

by Oscar Wilde · French · Gutenberg #14192 · 481,138 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Le portrait de Dorian Gray
    
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Title: Le portrait de Dorian Gray

Author: Oscar Wilde

Translator: Albert Savine


        
Release date: November 28, 2004 [eBook #14192]
                Most recently updated: October 28, 2024

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/14192

Credits: Produced by Miranda van de Heijning, Chuck and the Online Distributed
        Proofreading Team.


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PORTRAIT DE DORIAN GRAY ***

BIBLIOTHÈQUE COSMOPOLITE

       *       *       *       *       *

OSCAR WILDE




LE PORTRAIT DE DORIAN GRAY

(TRADUIT DE L'ANGLAIS)

Deuxième Édition

ALBERT SAVINE, ÉDITEUR

PARIS

12, RUE DES PYRAMIDE

1893

       *       *       *       *       *

PRÉFACE

       *       *       *       *       *


Un artiste est un créateur de belles choses.

Révéler l'Art en cachant l'artiste, tel est le but de l'Art.

Le critique est celui qui peut traduire dans une autre manière ou avec
de nouveaux procédés l'impression que lui laissèrent de belles choses.

L'autobiographie est à la fois la plus haute et la plus basse des formes
de la critique.

Ceux qui trouvent de laides intentions en de belles choses sont
corrompus sans être séduisants. Et c'est une faute.

Ceux qui trouvent de belles intentions dans les belles choses sont les
cultivés. Il reste à ceux-ci l'espérance.

Ce sont les élus pour qui les belles choses signifient simplement la
Beauté. Un livre n'est point moral ou immoral. Il est bien ou mal
écrit. C'est tout.

Le dédain du XIXe siècle pour le réalisme est tout pareil à la rage de
Caliban apercevant sa face dans un miroir.

Le dédain du XIXe siècle pour le Romantisme est semblable à la rage de
Caliban n'apercevant pas sa face dans un miroir.

La vie morale de l'homme forme une part du sujet de l'artiste, mais la
moralité de l'art consiste dans l'usage parfait d'un moyen imparfait.

L'artiste ne désire prouver quoi que ce soit. Même les choses vraies
peuvent être prouvées.

L'artiste n'a point de sympathies éthiques. Une sympathie morale dans un
artiste amène un maniérisme impardonnable du style.

L'artiste n'est jamais pris au dépourvu. Il peut exprimer toute chose.

Pour l'artiste, la pensée et le langage sont les instruments d'un art.

Le vice et la vertu en sont les matériaux. Au point de vue de la forme,
le type de tous les arts est la musique. Au point de vue de la
sensation, c'est le métier de comédien. Tout art est à la fois surface
et symbole.

Ceux qui cherchent sous la surface le font à leurs risques et périls.

Ceux-là aussi qui tentent de pénétrer le symbole.

C'est le spectateur, et non la vie, que l'Art reflète réellement.

Les diversités d'opinion sur une oeuvre d'art montrent que cette oeuvre
est nouvelle, complexe et viable.

Alors que les critiques diffèrent, l'artiste est en accord avec
lui-même.

Nous pouvons pardonner à un homme d'avoir fait une chose utile aussi
longtemps qu'il ne l'admire pas. La seule excuse d'avoir fait une chose
inutile est de l'admirer intensément.

L'Art est tout à fait inutile.

OSCAR WILDE.




LE PORTRAIT DE DORIAN GRAY




I


L'atelier était plein de l'odeur puissante des roses, et quand une
légère brise d'été souffla parmi les arbres du jardin, il vint par la
porte ouverte, la senteur lourde des lilas et le parfum plus subtil des
églantiers.

D'un coin du divan fait de sacs persans sur lequel il était étendu,
fumant, selon sa coutume, d'innombrables cigarettes, lord Henry Wotton
pouvait tout juste apercevoir le rayonnement des douces fleurs couleur
de miel d'un arbour, dont les tremblantes branches semblaient à peine
pouvoir supporter le poids d'une aussi flamboyante splendeur; et de
temps à autre, les ombres fantastiques des oiseaux fuyants passaient sur
les longs rideaux de tussor tendus devant la large fenêtre, produisant
une sorte d'effet japonais momentané, le faisant penser à ces peintres
de Tokio à la figure de jade pallide, qui, par le moyen d'un art
nécessairement immobile, tentent d'exprimer le sens de la vitesse et du
mouvement. Le murmure monotone des abeilles cherchant leur chemin dans
les longues herbes non fauchées ou voltigeant autour des poudreuses
baies dorées d'un chèvrefeuille isolé, faisait plus oppressant encore ce
grand calme. Le sourd grondement de Londres semblait comme la note
bourdonnante d'un orgue éloigné.

Au milieu de la chambre sur un chevalet droit, s'érigeait le portrait
grandeur naturelle d'un jeune homme d'une extraordinaire beauté, et en
face, était assis, un peu plus loin, le peintre lui-même, Basil
Hallward, dont la disparition soudaine quelques années auparavant, avait
causé un grand émoi public et donné naissance à tant de conjectures.

Comme le peintre regardait la gracieuse et charmante figure que son art
avait si subtilement reproduite, un sourire de plaisir passa sur sa face
et parut s'y attarder. Mais il tressaillit soudain, et fermant les yeux,
mit les doigts sur ses paupières comme s'il eût voulu emprisonner dans
son cerveau quelque étrange rêve dont il eût craint de se réveiller.

--Ceci est votre meilleure oeuvre, Basil, la meilleure chose que vous
ayez jamais faite, dit lord Henry languissamment. Il faut l'envoyer
l'année prochaine à l'exposition Grosvenor. L'Académie est trop grande
et trop vulgaire. Chaque fois que j'y suis allé, il y avait la tant de
monde qu'il m'a été impossible de voir les tableaux, ce qui était
épouvantable, ou tant de tableaux que je n'ai pu y voir le monde, ce qui
était encore plus horrible. Grosvenor est encore le seul endroit
convenable....

--Je ne crois pas que j'enverrai ceci quelque part, répondit le peintre
en rejetant la tête de cette singulière façon qui faisait se moquer de
lui ses amis d'Oxford. Non, je n'enverrai ceci nulle part.

Lord Henry leva les yeux, le regardant avec étonnement à travers les
minces spirales de fumée bleue qui s'entrelaçaient fantaisistement au
bout de sa cigarette opiacée.

--Vous n'enverrez cela nulle part? Et pourquoi mon cher ami? Quelle
raison donnez-vous? Quels singuliers bonshommes vous êtes, vous autres
peintres? Vous remuez le monde pour acquérir de la réputation; aussitôt
que vous l'avez, vous semblez vouloir vous en débarrasser. C'est
ridicule de votre part, car s'il n'y a qu'une chose au monde pire que la
renommée, c'est de n'en pas avoir. Un portrait comme celui-ci vous
mettrait au-dessus de tous les jeunes gens de l'Angleterre, et rendrait
les vieux jaloux, si les vieux pouvaient encore ressentir quelque
émotion.

--Je sais que vous rirez de moi, répliqua-t-il, mais je ne puis
réellement l'exposer. J'ai mis trop de moi-même là-dedans.

Lord Henry s'étendit sur le divan en riant....

--Je savais que vous ririez, mais c'est tout à fait la même chose.

--Trop de vous-même!... Sur ma parole, Basil, je ne vous savais pas si
vain; je ne vois vraiment pas de ressemblance entre vous, avec votre
rude et forte figure, votre chevelure noire comme du charbon et ce jeune
Adonis qui a l'air fait d'ivoire et de feuilles de roses. Car, mon cher,
c'est Narcisse lui-même, tandis que vous!... Il est évident que votre
face respire l'intelligence et le reste.... Mais la beauté, la réelle
beauté finit où commence l'expression intellectuelle. L'intellectualité
est en elle-même un mode d'exagération, et détruit l'harmonie de
n'importe quelle face. Au moment où l'on s'asseoit pour penser, on
devient tout nez, ou tout front, ou quelque chose d'horrible. Voyez les
hommes ayant réussi dans une profession savante, combien ils sont
parfaitement hideux! Excepté, naturellement, dans l'Église. Mais dans
l'Église, ils ne pensent point. Un évèque dit à l'âge de quatre-vingts
ans ce qu'on lui apprit à dire à dix-huit et la conséquence naturelle en
est qu'il a toujours l'air charmant. Votre mystérieux jeune ami dont
vous ne m'avez jamais dit le nom, mais dont le portrait me fascine
réellement, n'a jamais pensé. Je suis sûr de cela. C'est une admirable
créature sans cervelle qui pourrait toujours ici nous remplacer en hiver
les fleurs absentes, et nous rafraîchir l'intelligence en été. Ne vous
flattez pas, Basil: vous ne lui ressemblez pas le moins du monde.

--Vous ne me comprenez point, Harry, répondit l'artiste. Je sais bien
que je ne lui ressemble pas; je le sais parfaitement bien. Je serais
même fâché de lui ressembler. Vous levez les épaules?... Je vous dis la
vérité. Une fatalité pèse sur les distinctions physiques et
intellectuelles, cette sorte de fatalité qui suit à la piste à travers
l'histoire les faux pas des rois. Il vaut mieux ne pas être différent de
ses contemporains. Les laids et les sots sont les mieux partagés sous ce
rapport dans ce monde. Ils peuvent s'asseoir à leur aise et bâiller au
spectacle. S'ils ne savent rien de la victoire, la connaissance de la
défaite leur est épargnée. Ils vivent comme nous voudrions vivre, sans
être troublés, indifférents et tranquilles. Il n'importunent personne,
ni ne sont importunés. Mais vous, avec votre rang et votre fortune,
Harry, moi, avec mon cerveau tel qu'il est, mon art aussi imparfait
qu'il puisse être, Dorian Gray avec sa beauté, nous souffrirons tous
pour ce que les dieux nous ont donné, nous souffrirons terriblement....

--Dorian Gray? Est-ce son nom, demanda lord Henry, en allant vers Basil
Hallward.

--Oui, c'est son nom. Je n'avais pas l'intention de vous le dire.

--Et pourquoi?

--Oh! je ne puis vous l'expliquer. Quand j'aime quelqu'un intensément,
je ne dis son nom à personne. C'est presque une trahison. J'ai appris à
aimer le secret. Il me semble que c'est la seule chose qui puisse nous
faire la vie moderne mystérieuse ou merveilleuse. La plus commune des
choses nous paraît exquise si quelqu'un nous la cache. Quand je quitte
cette ville, je ne dis à personne où je vais: en le faisant, je perdrais
tout mon plaisir. C'est une mauvaise habitude, je l'avoue, mais en
quelque sorte, elle apporte dans la vie une part de romanesque.... Je
suis sûr que vous devez me croire fou à m'entendre parler ainsi?...

--Pas du tout, répondit lord Henry, pas du tout, mon cher Basil. Vous
semblez oublier que je suis marié et que le seul charme du mariage est
qu'il fait une vie de déception absolument nécessaire aux deux parties.
Je ne sais jamais où est ma femme, et ma femme ne sait jamais ce que je
fais. Quand nous nous rencontrons--et nous nous rencontrons de temps à
autre, quand nous dinons ensemble dehors, ou que nous allons chez le
due--nous nous contons les plus absurdes histoires de l'air le plus
sérieux du monde. Dans cet ordre d'idées, ma femme m'est supérieure.
Elle n'est jamais embarrassée pour les dates, et je le suis toujours;
quand elle s'en rend compte, elle ne me fait point de scène; parfois je
désirerais qu'elle m'en fît; mais elle se contente de me rire au nez.

--Je n'aime pas cette façon de parler de votre vie conjugale, Harry, dit
Basil Hallward en allant vers la porte conduisant au jardin. Je vous
crois un très bon mari honteux de ses propres vertus. Vous êtes un être
vraiment extraordinaire. Vous ne dites jamais une chose morale, et
jamais vous ne faites une chose mauvaise. Votre cynisme est simplement
une pose.

--Être naturel est aussi une pose, et la plus irritante que je
connaisse, s'exclama en riant lord Henry.

Les deux jeunes gens s'en allèrent ensemble dans le jardin et s'assirent
sur un long siège de bambou posé à l'ombre d'un buisson de lauriers. Le
soleil glissait sur les feuilles polies; de blanches marguerites
tremblaient sur le gazon.

Après un silence, lord Henry tira sa montre.

--Je dois m'en aller, Basil, murmura-t-il, mais avant de partir,
j'aimerais avoir une réponse à la question que je vous ai posée tout à
l'heure.

--Quelle question, dit le peintre, restant les yeux fixés à terre?

--Vous la savez....

--Mais non, Harry.

--Bien, je vais vous la redire. J'ai besoin que vous m'expliquiez
pourquoi vous ne voulez pas exposer le portrait de Dorian Gray. Je
désire en connaître la vraie raison.

--Je vous l'ai dite.

--Non pas. Vous m'avez dit que c'était parce qu'il y avait beaucoup
trop de vous-même dans ce portrait. Cela est enfantin....

--Harry, dit Basil Hallward, le regardant droit dans les yeux, tout
portrait peint compréhensivement est un portrait de l'artiste, non du
modèle. Le modèle est purement l'accident, l'occasion. Ce n'est pas lui
qui est révélé par le peintre; c'est plutôt le peintre qui, sur la toile
colorée, se révèle lui-même. La raison pour laquelle je n'exhiberai pas
ce portrait consiste dans la terreur que j'ai de montrer par lui le
secret de mon âme!

Lord Henry se mit à rire....

--Et quel est-il?

--Je vous le dirai, répondit Hallward, la figure assombrie.

--Je suis tout oreilles, Basil, continua son compagnon.

--Oh! c'est vraiment peu de chose, Harry, repartit le peintre et je
crois bien que vous ne le comprendrez point. Peut-être à peine le
croirez-vous....

Lord Henry sourit; se baissant, il cueillit dans le gazon une marguerite
aux pétales roses et l'examinant:

--Je suis tout à fait sûr que je comprendrai cela, dit-il, en regardant
attentivement le petit disque doré, aux pétales blancs, et quant à
croire aux choses, je les crois toutes, pourvu qu'elles soient
incroyables.

Le vent détacha quelques fleurs des arbustes et les lourdes grappes de
lilas se balancèrent dans l'air languide. Une cigale stridula près du
mur, et, comme un fil bleu, passa une longue et mince libellule dont on
entendit frémir les brunes ailes de gaze. Lord Henry restait silencieux
comme s'il avait voulu percevoir les battements du coeur de Basil
Hallward, se demandant ce qui allait se passer.

--Voici l'histoire, dit le peintre après un temps. Il y a deux mois,
j'allais en soirée chez Lady Brandon. Vous savez que nous autres,
pauvres artistes, nous avons à nous montrer dans le monde de temps à
autre, juste assez pour prouver que nous ne sommes pas des sauvages.
Avec un habit et une cravate blanche, tout le monde, même un agent de
change, peut en arriver à avoir la réputation d'un être civilisé.
J'étais donc dans le salon depuis une dizaine de minutes, causant avec
des douairières lourdement parées ou de fastidieux académiciens, quand
soudain je perçus obscurément que quelqu'un m'observait. Je me tournai
à demi et pour la première fois, je vis Dorian Gray. Nos yeux se
rencontrèrent et je me sentis pâlir. Une singulière terreur me
poignit.... Je compris que j'étais en face de quelqu'un dont la simple
personnalité était si fascinante que, si je me laissais faire, elle
m'absorberait en entier, moi, ma nature, mon âme et mon talent même.
Je ne veux aucune ingérence extérieure dans mon existence. Vous savez,
Harry, combien ma vie est indépendante. J'ai toujours été mon
maître--je l'avais, tout au moins toujours été, jusqu'au jour de ma
rencontre avec Dorian Gray. Alors...mais je ne sais comment vous
expliquer ceci.... Quelque chose semblait me dire que ma vie allait
traverser une crise terrible. J'eus l'étrange sensation que le destin
me réservait d'exquises joies et des chagrins exquis. Je m'effrayai et
me disposai à quitter le salon. Ce n'est pas ma conscience qui me
faisait agir ainsi, il y avait une sorte de lâcheté dans mon action.
Je ne vis point d'autre issue pour m'échapper.

--La conscience et la lâcheté sont réellement les mêmes choses, Basil.
La conscience est le surnom de la fermeté. C'est tout.

--Je ne crois pas cela, Harry, et je pense que vous ne le croyez pas
non plus. Cependant, quel qu'en fut alors le motif--c'était peut-être
l'orgueil, car je suis très orgueilleux--je me précipitai vers la
porte. Là, naturellement, je me heurtai contre lady Brandon. «Vous
n'avez pas l'intention de partir si vite, M. Hallward»,
s'écria-t-elle.... Vous connaissez le timbre aigu de sa voix?...

--Oui, elle me fait l'effet d'être un paon en toutes choses, excepté
en beauté, dit lord Henry, effeuillant la marguerite de ses longs
doigts nerveux....

--Je ne pus me débarrasser d'elle. Elle me présenta à des Altesses, et à
des personnes portant Étoiles et Jarretières, à des dames mûres,
affublées de tiares gigantesques et de nez de perroquets.... Elle parla
de moi comme de son meilleur ami. Je l'avais seulement rencontrée une
fois auparavant, mais elle s'était mis en tête de me lancer. Je crois
que l'un de mes tableaux avait alors un grand succès et qu'on en parlait
dans les journaux de deux sous qui sont, comme vous le savez, les
étendards d'immortalité du dix-neuvième siècle. Soudain, je me trouvai
face à face avec le jeune homme dont la personnalité m'avait si
singulièrement intrigué; nous nous touchions presque; de nouveau nos
regards se rencontrèrent. Ce fut indépendant de ma volonté, mais je
demandai à Lady Brandon de nous présenter l'un à l'autre. Peut-être
après tout, n'était-ce pas si téméraire, mais simplement inévitable. Il
est certain que nous nous serions parlé sans présentation préalable;
j'en suis sûr pour ma part, et Dorian plus tard me dit la même chose; il
avait senti, lui aussi, que nous étions destinés à nous connaître.

--Et comment lady Brandon vous parla-t-elle de ce merveilleux jeune
homme, demanda l'ami. Je sais qu'elle a la marotte de donner un précis
rapide de chacun de ses invités. Je me souviens qu'elle me présenta une
fois à un apoplectique et truculent gentleman, couvert d'ordres et de
rubans et sur lui, me souffla à l'oreille, sur un mode tragique, les
plus abasourdissants détails, qui durent être perçus de chaque personne
alors dans le salon. Cela me mit en fuite; j'aime connaître les gens par
moi-même.... Lady Brandon traite exactement ses invités comme un
commissaire-priseur ses marchandises. Elle explique les manies et
coutumes de chacun, mais oublie naturellement tout ce qui pourrait vous
intéresser au personnage.

--Pauvre lady Brandon! Vous êtes dur pour elle, observa nonchalamment
Hallward.

--Mon cher ami, elle essaya de fonder un salon et elle ne réussit qu'à
ouvrir un restaurant. Comment pourrais-je l'admirer?... Mais, dites-moi,
que vous confia-t-elle sur M. Dorian Gray?

--Oh! quelque chose de très vague dans ce genre: «Charmant garçon! Sa
pauvre chère mère et moi, étions inséparables. Tout à fait oublié ce
qu'il fait, ou plutôt, je crains...qu'il ne fasse rien! Ah! si, il
joue du piano.... Ne serait-ce pas plutôt du violon, mon cher M. Gray?»

Nous ne pûmes tous deux nous empêcher de rire et du coup nous devînmes
amis.

--L'hilarité n'est pas du tout un mauvais commencement d'amitié, et
c'est loin d'en être une mauvaise fin, dit le jeune lord en cueillant
une autre marguerite.

Hallward secoua la tête....

--Vous ne pouvez comprendre, Harry, murmura-t-il, quelle sorte d'amitié
ou quelle sorte de haine cela peut devenir, dans ce cas particulier.
Vous n'aimez personne, ou, si vous le préférez, personne ne vous
intéresse.

--Comme vous êtes injuste! s'écria lord Henry, mettant en arrière son
chapeau et regardant au ciel les petits nuages, qui, comme les floches
d'écheveau d'une blanche soie luisante, fuyaient dans le bleu profond de
turquoise de ce ciel d'été.

«Oui, horriblement injuste!.. J'établis une grande différence entre les
gens. Je choisis mes amis pour leur bonne mine, mes simples camarades
pour leur caractère, et mes ennemis pour leur intelligence; un homme ne
saurait trop attacher d'importance au choix de ses ennemis; je n'en ai
point un seul qui soit un sot; ce sont tous hommes d'une certaine
puissance intellectuelle et, par conséquent, ils m'apprécient. Est-ce
très vain de ma part d'agir ainsi! Je crois que c'est plutôt...vain.»

--Je pense que ça l'est aussi Harry. Mais m'en référant à votre manière
de sélection, je dois être pour vous un simple camarade.

--Mon bon et cher Basil, vous m'êtes mieux qu'un camarade....

--Et moins qu'un ami: Une sorte de...frère, je suppose!

--Un frère!.. Je me moque pas mal des frères!.. Mon frère aîné ne veut
pas mourir, et mes plus jeunes semblent vouloir l'imiter.

--Harry! protesta Hallward sur un ton chagrin.

--Mon bon, je ne suis pas tout à fait sérieux. Mais je ne puis
m'empêcher de détester mes parents; je suppose que cela vient de ce que
chacun de nous ne peut supporter de voir d'autres personnes ayant les
mêmes défauts que soi-même. Je sympathise tout à fait avec la
démocratie anglaise dans sa rage contre ce qu'elle appelle les vices du
grand monde. La masse sent que l'ivrognerie, la stupidité et
l'immoralité sont sa propriété, et si quelqu'un d'entre nous assume l'un
de ces défauts, il paraît braconner sur ses chasses.... Quand ce pauvre
Southwark vint devant la «Cour du Divorce» l'indignation de cette même
masse fut absolument magnifique--et je suis parfaitement convaincu que
le dixième du peuple ne vit pas comme il conviendrait.

--Je n'approuve pas une seule des paroles que vous venez de prononcer,
et, je sens, Harry, que vous ne les approuvez pas plus que moi.

Lord Henry caressa sa longue barbe brune taillée en pointe, et tapotant
avec sa canne d'ébène orné de glands sa bottine de cuir fin:

--Comme vous êtes bien anglais Basil! Voici la seconde fois que vous me
faites cette observation. Si l'on fait part d'une idée à un véritable
Anglais--ce qui est toujours une chose téméraire--il ne cherche jamais à
savoir si l'idée est bonne ou mauvaise; la seule chose à laquelle il
attache quelque importance est de découvrir ce que l'on en pense
soi-même. D'ailleurs la valeur d'une idée n'a rien à voir avec la
sincérité de l'homme qui l'exprime. A la vérité, il y a de fortes
chances pour que l'idée soit intéressante en proportion directe du
caractère insincère du personnage, car, dans ce cas elle ne sera colorée
par aucun des besoins, des désirs ou des préjugés de ce dernier.
Cependant, je ne me propose pas d'aborder les questions politiques,
sociologiques ou métaphysiques avec vous. J'aime mieux les personnes que
leurs principes, et j'aime encore mieux les personnes sans principes que
n'importe quoi au monde. Parlons encore de M. Dorian Gray. L'avez-vous
vu souvent?

--Tous les jours. Je ne saurais être heureux si je ne le voyais chaque
jour. Il m'est absolument nécessaire.

--Vraiment curieux! Je pensais que vous ne vous souciez d'autre chose
que de votre art....

--Il est tout mon art, maintenant, répliqua le peintre, gravement; je
pense quelquefois, Harry, qu'il n'y a que deux ères de quelque
importance dans l'histoire du monde. La première est l'apparition d'un
nouveau moyen d'art, et la seconde l'avènement d'une nouvelle
personnalité artistique. Ce que la découverte de la peinture fut pour
les Vénitiens, la face d'Antinoüs pour l'art grec antique, Dorian Gray
me le sera quelque jour. Ce n'est pas simplement parce que je le peins,
que je le dessine ou que j'en prends des esquisses; j'ai fait tout cela
d'abord. Il m'est beaucoup plus qu'un modèle. Cela ne veut point dire
que je sois peu satisfait de ce que j'ai fait d'après lui ou que sa
beauté soit telle que l'Art ne la puisse rendre. Il n'est rien que l'Art
ne puisse rendre, et je sais fort bien que l'oeuvre que j'ai faite
depuis ma rencontre avec Dorian Gray est une belle oeuvre, la meilleure
de ma vie. Mais, d'une manière indécise et curieuse--je m'étonnerais que
vous puissiez me comprendre--sa personne m'a suggéré une manière d'art
entièrement nouvelle, un mode d'expression entièrement nouveau. Je vois
les choses différemment; je les pense différemment. Je puis maintenant
vivre une existence qui m'était cachée auparavant. «Une forme rêvée en
des jours de pensée» qui a dit cela? Je ne m'en souviens plus; mais
c'est exactement ce que Dorian Gray m'a été. La simple présence visible
de cet adolescent--car il ne me semble guère qu'un adolescent, bien
qu'il ait plus de vingt ans--la simple présence visible de cet
adolescent!... Ah! je m'étonnerais que vous puissiez vous rendre compte
de ce que cela signifie! Inconsciemment, il définit pour moi les lignes
d'une école nouvelle, d'une école qui unirait la passion de l'esprit
romantique à la perfection de l'esprit grec. L'harmonie du corps et de
l'âme, quel rêve!... Nous, dans notre aveuglement, nous avons séparé ces
deux choses et avons inventé un réalisme qui est vulgaire, une idéalité
qui est vide! Harry! Ah! si vous pouviez savoir ce que m'est Dorian
Gray!.. Vous vous souvenez de ce paysage, pour lequel Agnew m'offrit une
somme si considérable, mais dont je ne voulus me séparer. C'est une des
meilleures choses que j'aie jamais faites. Et savez-vous pourquoi? Parce
que, tandis que je le peignais, Dorian Gray était assis à côté de moi.
Quelque subtile influence passa de lui en moi-même, et pour la première
fois de ma vie, je surpris dans le paysage ce je ne sais quoi que
j'avais toujours cherché...et toujours manqué.

--Basil, cela est stupéfiant! Il faut que je voie ce Dorian Gray!...

Hallward se leva de son siège et marcha de long en large dans le
jardin.... Il revint un instant après....

--Harry, dit-il, Dorian Gray m'est simplement un motif d'art; vous, vous
ne verriez rien en lui; moi, j'y vois tout. Il n'est jamais plus présent
dans ma pensée que quand je ne vois rien de lui me le rappelant. Il est
une suggestion comme je vous l'ai dit, d'une nouvelle manière. Je le
trouve dans les courbes de certaines lignes, dans l'adorable et le
subtil de certaines nuances. C'est tout.

--Alors, pourquoi ne voulez-vous point exposer son portrait, demanda de
nouveau lord Henry.

--Je ne crois pas cela, Harry, et je pense que vous ne le croyez pas
non le vouloir, j'ai mis dans cela quelque expression de toute cette
étrange idolâtrie artistique dont je ne lui ai jamais parlé. Il n'en
sait rien; il l'ignorera toujours. Mais le monde peut la deviner, et
je ne veux découvrir mon âme aux bas regards quêteurs; mon coeur ne
sera jamais mis sous un microscope.... Il y a trop de moi-même dans
cette chose, Harry--trop de moi-même!...

--Les poètes ne sont pas aussi scrupuleux que vous l'êtes; ils savent
combien la passion utilement divulguée aide à la vente. Aujourd'hui un
coeur brisé se tire à plusieurs éditions.

--Je les hais pour cela, clama Hallward.... Un artiste doit créer de
belles choses, mais ne doit rien mettre de lui-même en elles. Nous
vivons dans un âge où les hommes ne voient l'art que sous un aspect
autobiographique. Nous avons perdu le sens abstrait de la beauté.
Quelque jour je montrerai au monde ce que c'est et pour cette raison le
monde ne verra jamais mon portrait de Dorian Gray.

--Je pense que vous avez tort, Basil, mais je ne veux pas discuter avec
vous. Je ne m'occupe que de la perte intellectuelle.... Dites-moi,
Dorian Gray vous aime-t-il?..

Le peintre sembla réfléchir quelques instants.

--Il m'aime, répondit-il après une pause, je sais qu'il m'aime.... Je le
flatte beaucoup, cela se comprend. Je trouve un étrange plaisir à lui
dire des choses que certes je serais désolé d'avoir dites. D'ordinaire,
il est tout à fait charmant avec moi, et nous passons des journées dans
l'atelier à parler de mille choses. De temps à autre, il est
horriblement étourdi et semble trouver un réel plaisir à me faire de la
peine. Je sens, Harry, que j'ai donné mon âme entière à un être qui la
traite comme une fleur à mettre à son habit, comme un bout de ruban pour
sa vanité, comme la parure d'un jour d'été....

--Les jours d'été sont bien longs, souffla lord Henry.... Peut-être vous
fatiguerez-vous de lui plutôt qu'il ne le voudra. C'est une triste chose
à penser, mais on ne saurait douter que l'esprit dure plus longtemps que
la beauté. Cela explique pourquoi nous prenons tant de peine à nous
instruire. Nous avons besoin, pour la lutte effrayante de la vie, de
quelque chose qui demeure, et nous nous emplissons l'esprit de ruines et
de faits, dans l'espérance niaise de garder notre place. L'homme bien
informé: voilà le moderne idéal.... Le cerveau de cet homme bien informé
est une chose étonnante. C'est comme la boutique d'un bric-à-brac, où
l'on trouverait des monstres et...de la poussière, et toute chose
cotée au-dessus de sa réelle valeur.

«Je pense que vous vous fatiguerez le premier, tout de même.... Quelque
jour, vous regarderez votre ami et il vous semblera que «ça n'est plus
ça»; vous n'aimerez plus son teint, ou toute autre chose.... Vous le lui
reprocherez au fond de vous-même et finirez par penser qu'il s'est mal
conduit envers vous. Le jour suivant, vous serez parfaitement calme et
indifférent. C'est regrettable, car cela vous changera.... Ce que vous
m'avez dit est tout à fait un roman, un roman d'art, l'appellerai-je, et
le désolant de cette manière de roman est qu'il vous laisse un souvenir
peu romanesque....»

--Harry, ne parlez pas comme cela. Aussi longtemps que Dorian Gray
existera, je serai dominé par sa personnalité. Vous ne pouvez sentir de
la même façon que moi. Vous changez trop souvent.

--Eh mon cher Basil, c'est justement à cause de cela que je sens. Ceux
qui sont fidèles connaissent seulement le côté trivial de l'amour; c'est
la trahison qui en connaît les tragédies.

Et lord Henry frottant une allumette sur une jolie boîte d'argent,
commença à fumer avec la placidité d'une conscience tranquille et un air
satisfait, comme s'il avait défini le monde en une phrase.

Un vol piaillant de passereaux s'abattit dans le vert profond des
lierres.... Comme une troupe d'hirondelles, l'ombre bleue des nuages
passa sur le gazon.... Quel charme s'émanait de ce jardin! Combien,
pensait lord Henry, étaient délicieuses les émotions des autres!
beaucoup plus délicieuses que leurs idées, lui semblait-il. Le soin de
sa propre âme et les passions de ses amis, telles lui paraissaient être
les choses notables de la vie. Il se représentait, en s'amusant à cette
pensée, le lunch assommant que lui avait évité sa visite chez Hallward;
s'il était allé chez sa tante, il eût été sûr d'y rencontrer lord
Goodbody, et la conversation entière aurait roulé sur l'entretien des
pauvres, et la nécessité d'établir des maisons de secours modèles. Il
aurait entendu chaque classe prêcher l'importance des différentes
vertus, dont, bien entendu, l'exercice ne s'imposait point à
elles-mêmes. Le riche aurait parlé sur la nécessité de l'épargne, et le
fainéant éloquemment vaticiné sur la dignité du travail.... Quel
inappréciable bonheur d'avoir échappé à tout cela! Soudain, comme il
pensait à sa tante, une idée lui vint. Il se tourna vers Hallward....

--Mon cher ami, je me souviens.

--Vous vous souvenez de quoi, Harry?

--Où j'entendis le nom de Dorian Gray.

--Où était-ce? demanda Hallward, avec un léger froncement de
sourcils....

--Ne me regardez pas d'un air si furieux, Basil....
C'était chez ma tante, Lady Agathe. Elle me dit qu'elle avait fait la
connaissance d'un «merveilleux» jeune homme qui voulait bien
l'accompagner dans le East-End et qu'il s'appelait Dorian Gray. Je puis
assurer qu'elle ne me parla jamais de lui comme d'un beau jeune homme.
Les femmes ne se rendent pas un compte exact de ce que peut être un beau
jeune homme; les braves femmes tout au moins.... Elle me dit qu'il était
très sérieux et qu'il avait un bon caractère. Je m'étais du coup
représenté un individu avec des lunettes et des cheveux plats, des
taches de rousseur, se dandinant sur d'énormes pieds.... J'aurais aimé
savoir que c'était votre ami.

--Je suis heureux que vous ne l'ayez point su.

--Et pourquoi?

--Je ne désire pas que vous le connaissiez.

--Vous ne désirez pas que je le connaisse?...

--Non....

--M. Dorian Gray est dans l'atelier, monsieur, dit le majordome en
entrant dans le jardin.

--Vous allez bien être forcé de me le présenter, maintenant, s'écria en
riant lord Henry.

Le peintre se tourna vers le serviteur qui restait au soleil, les yeux
clignotants:

--Dites à M. Gray d'attendre, Parker; je suis à lui dans un moment.

L'homme s'inclina et retourna sur ses pas.

Hallward regarda lord Henry....

--Dorian Gray est mon plus cher ami, dit-il. C'est une simple et belle
nature. Votre tante a eu parfaitement raison de dire de lui ce que vous
m'avez rapporté.... Ne me le gâtez pas; n'essayez point de l'influencer;
votre influence lui serait pernicieuse. Le monde est grand et ne manque
pas de gens intéressants. Ne m'enlevez pas la seule personne qui donne à
mon art le charme qu'il peut posséder; ma vie d'artiste dépend de lui.
Faites attention, Harry, je vous en conjure....

Il parlait à voix basse et les mots semblaient jaillir de ses lèvres
malgré sa volonté....

--Quelle bêtise me dites-vous, dit lord Henry souriant, et prenant
Hallward par le bras, il le conduisit presque malgré lui dans la maison.





II


En entrant, ils aperçurent Dorian Gray. Il était assis au piano, leur
tournant le dos, feuilletant les pages d'un volume des «Scènes de la
Forêt» de Schumann.

--Vous allez me les prêter, Basil, cria-t-il.... Il faut que je les
apprenne. C'est tout à fait charmant.

--Cela dépend comment vous poserez aujourd'hui, Dorian....

--Oh! Je suis fatigué de poser, et je n'ai pas besoin d'un portrait
grandeur naturelle, riposta l'adolescent en évoluant sur le tabouret du
piano d'une manière pétulante et volontaire....

Une légère rougeur colora ses joues quand il aperçut lord Henry, et il
s'arrêta court....

--Je vous demande pardon, Basil, mais je ne savais pas que vous étiez
avec quelqu'un....

--C'est lord Henry Wotton, Dorian, un de mes vieux amis d'Oxford. Je lui
disais justement quel admirable modèle vous étiez, et vous venez de tout
gâter....

--Mais mon plaisir n'est pas gâté de vous rencontrer, M. Gray, dit lord
Henry en s'avançant et lui tendant la main. Ma tante m'a parlé souvent
de vous. Vous êtes un de ses favoris, et, je le crains, peut-être
aussi... une de ses victimes....

--Hélas! Je suis à présent dans ses mauvais papiers, répliqua Dorian
avec une moue drôle de repentir. Mardi dernier, je lui avais promis de
l'accompagner à un club de Whitechapel et j'ai parfaitement oublié ma
promesse. Nous devions jouer ensemble un duo...; un duo, trois duos,
plutôt!.. Je ne sais pas ce qu'elle va me dire; je suis épouvanté à la
seule pensée d'aller la voir.

--Oh! Je vous raccommoderai avec ma tante. Elle vous est toute dévouée,
et je ne crois pas qu'il y ait réellement matière à fâcherie.
L'auditoire comptait sur un duo; quant ma tante Agathe se met au piano,
elle fait du bruit pour deux....

--C'est méchant pour elle...et pas très gentil pour moi, dit Dorian en
éclatant de rire....

Lord Henry l'observait.... Certes, il était merveilleusement beau avec
ses lèvres écarlates finement dessinées, ses clairs yeux bleus, sa
chevelure aux boucles dorées. Tout dans sa face attirait la confiance;
on y trouvait la candeur de la jeunesse jointe à la pureté ardente de
l'adolescence. On sentait que le monde ne l'avait pas encore souillé.
Comment s'étonner que Basil Hallward l'estimât pareillement?..

--Vous êtes vraiment trop charmant pour vous occuper de philanthropie,
M. Gray, trop charmant....

Et lord Henry, s'étendant sur le divan, ouvrit son étui à cigarettes.

Le peintre s'occupait fiévreusement de préparer sa palette et ses
pinceaux.... Il avait l'air ennuyé; quand il entendit la dernière
remarque de lord Henry il le fixa.... Il hésita un moment, puis se
décidant:

--Harry, dit-il, j'ai besoin de finir ce portrait aujourd'hui. M'en
voudriez-vous si je vous demandais de partir...? Lord Henry sourit et
regarda Dorian Gray.

--Dois-je m'en aller, M. Gray? interrogea-t-il.

--Oh! non, je vous en prie, lord Henry. Je vois que Basil est dans de
mauvaises dispositions et je ne puis le supporter quand il fait la
tête.... D'abord, j'ai besoin de vous demander pourquoi je ne devrais
pas m'occuper de philanthropie.

--Je ne sais ce que je dois vous répondre, M. Gray. C'est un sujet si
assommant qu'on ne peut en parler que sérieusement.... Mais je ne m'en
irai certainement pas, puisque vous me demandez de rester. Vous ne tenez
pas absolument à ce que je m'en aille, Basil, n'est-ce pas? Ne
m'avez-vous dit souvent que vous aimiez avoir quelqu'un pour bavarder
avec vos modèles?

Hallward se mordit les lèvres....

--Puisque Dorian le désire, vous pouvez rester. Ses caprices sont des
lois pour chacun, excepté pour lui.

Lord Henry prit son chapeau et ses gants.

--Vous êtes trop bon, Basil, mais je dois m'en aller. J'ai un
rendez-vous avec quelqu'un à l'«Orléans»... adieu, M. Gray. Venez me
voir une de ces après-midi à Curzon-Street. Je suis presque toujours
chez moi vers cinq heures. Écrivez-moi quand vous viendrez: je serais
désolé de ne pas vous rencontrer.

--Basil, s'écria Dorian Gray, si lord Henry Wotton s'en va, je m'en vais
aussi. Vous n'ouvrez jamais la bouche quand vous peignez et c'est
horriblement ennuyeux de rester planté sur une plate-forme et d'avoir
l'air aimable. Demandez-lui de rester. J'insiste pour qu'il reste.

--Restez donc, Harry, pour satisfaire Dorian et pour me satisfaire, dit
Hallward regardant attentivement le tableau. C'est vrai, d'ailleurs, je
ne parle jamais quand je travaille, et n'écoute davantage, et je
comprends que se soit agaçant pour mes infortunés modèles. Je vous prie
de rester.

--Mais que va penser la personne qui m'attend à l'«Orléans»?

Le peintre se mit à rire.

--Je pense que cela s'arrangera tout seul.... Asseyez-vous, Harry.... Et
maintenant, Dorian, montez sur la plate-forme; ne bougez pas trop et
tâchez de n'apporter aucune attention à ce que vous dira lord Henry. Son
influence est mauvaise pour tout le monde, sauf pour lui-même....

Dorian Gray gravit la plate-forme avec l'air d'un jeune martyr grec, en
faisant une petite moue de mécontentement à lord Henry qu'il avait déjà
pris en affection; il était si différent de Basil, tous deux ils
formaient un délicieux contraste...et lord Henry avait une voix si
belle.... Au bout de quelques instants, il lui dit:

--Est-ce vrai que votre influence soit aussi mauvaise que Basil veut
bien le dire?

--J'ignore ce que les gens entendent par une bonne influence, M. Gray.
Toute influence est immorale...immorale, au point de vue
scientifique....

--Et pourquoi?

--Parce que je considère qu'influencer une personne, c'est lui donner un
peu de sa propre âme. Elle ne pense plus avec ses pensées naturelles,
elle ne brûle plus avec ses passions naturelles. Ses vertus ne sont plus
siennes. Ses péchés, s'il y a quelque chose de semblable à des péchés,
sont empruntés. Elle devient l'écho d'une musique étrangère, l'acteur
d'une pièce qui ne fut point écrite pour elle. Le but de la vie est le
développement de la personnalité. Réaliser sa propre nature: c'est ce
que nous tâchons tous de faire. Les hommes sont effrayés d'eux-mêmes
aujourd'hui. Ils ont oublié le plus haut de tous les devoirs, le devoir
que l'on se doit à soi-même. Naturellement ils sont charitables. Ils
nourrissent le pauvre et vêtent le loqueteux; mais ils laissent crever de
faim leurs âmes et vont nus. Le courage nous a quittés; peut-être n'en
eûmes-nous jamais! La terreur de la Société, qui est la base de toute
morale, la terreur de Dieu, qui est le secret de la religion: voilà les
deux choses qui nous gouvernent. Et encore....

--Tournez votre tête un peu plus à droite, Dorian, comme un bon petit
garçon, dit le peintre enfoncé dans son oeuvre, venant de surprendre
dans la physionomie de l'adolescent un air qu'il ne lui avait jamais vu.

--Et encore, continua la voix musicale de lord Henry sur un mode bas,
avec cette gracieuse flexion de la main qui lui était particulièrement
caractéristique et qu'il avait déjà au collège d'Eton, je crois que si
un homme voulait vivre sa vie pleinement et complètement, voulait donner
une forme à chaque sentiment, une expression à chaque pensée, une
réalité à chaque rêve--je crois que le monde subirait une telle poussée
nouvelle de joie que nous en oublierions toutes les maladies médiévales
pour nous en retourner vers l'idéal grec, peut-être même à quelque chose
de plus beau, de plus riche que cet idéal! Mais le plus brave d'entre
nous est épouvanté de lui-même. Le reniement de nos vies est
tragiquement semblable à la mutilation des fanatiques. Nous sommes punis
pour nos refus. Chaque impulsion que nous essayons d'anéantir, germe en
nous et nous empoisonne. Le corps pèche d'abord, et se satisfait avec
son péché, car l'action est un mode de purification. Rien ne nous reste
que le souvenir d'un plaisir ou la volupté d'un regret. Le seul moyen de
se débarrasser d'une tentation est d'y céder. Essayez de lui résister,
et votre âme aspire maladivement aux choses qu'elle s'est défendues;
avec, en plus, le désir pour ce que des lois monstrueuses ont fait
illégal et monstrueux.

«Ceci a été dit que les grands évènements du monde prennent place dans
la cervelle. C'est dans la cervelle, et là, seulement, que prennent
aussi place les grands péchés du monde. Vous, M. Gray, vous-même avec
votre jeunesse rose-rouge, et votre enfance rose-blanche, vous avez eu
des passions qui vous ont effrayé, des pensées qui vous rempli de
terreur, des jours de rêve et des nuits de rêve dont le simple rappel
colorerait de honte vos joues....

--Arrêtez, dit Dorian Gray hésitant, arrêtez! vous m'embarrassez. Je ne
sais que vous répondre. J'ai une réponse à vous faire que je ne puis
trouver. Ne parlez pas! Laissez-moi penser! Par grâce! Laissez-moi
essayer de penser!

Pendant presque dix minutes, il demeura sans faire un mouvement, les
lèvres entr'ouvertes et les yeux étrangement brillants. Il semblait
avoir obscurément conscience que le travaillaient des influences tout à
fait nouvelles, mais elles lui paraissaient venir entièrement de
lui-même. Les quelques mots que l'ami de Basil lui avait dits--mots dits
sans doute par hasard et chargés de paradoxes voulus--avaient touché
quelque corde secrète qui n'avait jamais été touchée auparavant mais
qu'il sentait maintenant palpitante et vibrante en lui.

La musique l'avait ainsi remué déjà; elle l'avait troublé bien des fois.
Ce n'est pas un nouveau monde, mais bien plutôt un nouveau chaos qu'elle
crée en nous....

Les mots! Les simples mots! Combien ils sont terribles! Combien
limpides, éclatants ou cruels! On voudrait leur échapper. Quelle subtile
magie est donc en eux?... On dirait qu'ils donnent une forme plastique
aux choses informes, et qu'ils ont une musique propre à eux-mêmes aussi
douce que celle du luth ou du violon! Les simples mots! Est-il quelque
chose de plus réel que les mots?

Oui, il y avait eu des choses dans son enfance qu'il n'avait point
comprises; il les comprenait maintenant. La vie lui apparut soudain
ardemment colorée. Il pensa qu'il avait jusqu'alors marché à travers les
flammes! Pourquoi ne s'était-il jamais douté de cela?

Lord Henry le guettait, son mystérieux sourire aux lèvres. Il
connaissait le moment psychologique du silence.... Il se sentait
vivement intéressé. Il s'étonnait de l'impression subite que ses paroles
avaient produite; se souvenant d'un livre qu'il avait lu quand il avait
seize ans et qui lui avait révélé ce qu'il avait toujours ignoré, il
s'émerveilla de voir Dorian Gray passer par une semblable expérience. Il
avait simplement lancé une flèche en l'air. Avait-elle touché le but?..
Ce garçon était vraiment intéressant.

Hallward peignait avec cette remarquable sûreté de main, qui le
caractérisait; il possédait cette élégance, cette délicatesse parfaite
qui, en art, proviennent toujours de la vraie force. Il ne faisait pas
attention au long silence planant dans l'atelier.

--Basil, je suis fatigué de poser, cria tout à coup Dorian Gray. J'ai
besoin de sortir et d'aller dans le jardin. L'air ici est
suffocant....

--Mon cher ami, j'en suis désolé. Mais quand je peins, je ne pense à
rien autre chose. Vous n'avez jamais mieux posé. Vous étiez parfaitement
immobile, et j'ai saisi l'effet que je cherchais: les lèvres
demi-ouvertes et l'éclair des yeux.... Je ne sais pas ce que Harry a pu
vous dire, mais c'est à lui certainement que vous devez cette
merveilleuse expression. Je suppose qu'il vous a complimenté. Il ne faut
pas croire un mot de ce qu'il dit.

--Il ne m'a certainement pas complimenté. Peut-être est-ce la raison
pour laquelle je ne veux rien croire de ce qu'il m'a raconté.

--Bah!... Vous savez bien que vous croyez tout ce que je vous ai dit,
riposta Lord Henry, le regardant avec ses yeux langoureux et rêveurs. Je
vous accompagnerai au jardin. Il fait une chaleur impossible dans cet
atelier.... Basil, faites-nous donc servir quelque chose de glacé, une
boisson quelconque aux fraises.

--Comme il vous conviendra, Harry.... Sonnez Parker; quand il viendra,
je lui dirai ce que vous désirez.... J'ai encore à travailler le fond du
portrait, je vous rejoindrai bientôt. Ne me gardez pas Dorian trop
longtemps. Je n'ai jamais été pareillement disposé à peindre. Ce sera
sûrement mon chef-d'oeuvre;...et ce l'est déjà.

Lord Henry, en pénétrant dans le jardin, trouva Dorian Gray la face
ensevelie dans un frais bouquet de lilas en aspirant ardemment le parfum
comme un vin précieux.... Il s'approcha de lui et mit la main sur son
épaule....

--Très bien, lui dit-il; rien ne peut mieux guérir l'âme que
les sens, comme rien ne saurait mieux que l'âme guérir les sens.

L'adolescent tressaillit et se retourna.... Il était tête nue, et les
feuilles avaient dérangé ses boucles rebelles, emmêlé leurs fils dorés.
Dans ses yeux nageait comme de la crainte, cette crainte que l'on trouve
dans les yeux des gens éveillés en sursaut.... Ses narines finement
dessinées palpitaient, et quelque trouble caché aviva le carmin de ses
lèvres frissonnantes.

--Oui, continua lord Henry, c'est un des grands secrets de la vie,
guérir l'âme au moyen des sens, et les sens au moyen de l'âme. Vous êtes
une admirable créature. Vous savez plus que vous ne pensez savoir, tout
ainsi que vous pensez connaître moins que vous ne connaissez.

Dorian Gray prit un air chagrin et tourna la tête. Certes, il ne pouvait
s'empêcher d'aimer le beau et gracieux jeune homme qu'il avait en face
de lui. Sa figure olivâtre et romanesque, à l'expression fatiguée,
l'intéressait. Il y avait quelque chose d'absolument fascinant dans sa
voix languide et basse. Ses mains même, ses mains fraîches et blanches,
pareilles à des fleurs, possédaient un charme curieux. Ainsi que sa voix
elles semblaient musicales, elles semblaient avoir un langage à elles.
Il lui faisait peur, et il était honteux d'avoir peur.... Il avait fallu
que cet étranger vint pour le révéler à lui même. Depuis des mois, il
connaissait Basil Hallward et son amitié ne l'avait pas changé;
quelqu'un avait passé dans son existence qui lui avait découvert le
mystère de la vie. Qu'y avait-il donc qui l'effrayait ainsi. Il n'était
ni une petite fille, ni un collégien; c'était ridicule, vraiment....
--Allons nous asseoir à l'ombre, dit lord Henry. Parker nous a servi à
boire, et si vous restez plus longtemps au soleil vous pourriez vous
abîmer le teint et Basil ne voudrait plus vous peindre. Ne risquez pas
d'attraper un coup de soleil, ce ne serait pas le moment.

--Qu'est-ce que cela peut faire, s'écria Dorian Gray en riant comme il
s'asseyait au fond du jardin.

--C'est pour vous de toute importance, M. Gray.

--Tiens, et pourquoi?

--Parce que vous possédez une admirable jeunesse et que la jeunesse est
la seule chose désirable.

--Je ne m'en soucie pas.

--Vous ne vous en souciez pas...maintenant. Un jour viendra, quand
vous serez vieux, ridé, laid, quand la pensée aura marqué votre front de
sa griffe, et la passion flétri vos lèvres de stigmates hideux, un jour
viendra, dis-je, où vous vous en soucierez amèrement. Où que vous alliez
actuellement, vous charmez. En sera-t-il toujours ainsi? Vous avez une
figure adorablement belle, M. Gray.... Ne vous fâchez point, vous
l'avez.... Et la Beauté est une des formes du Génie, la plus haute même,
car elle n'a pas besoin d'être expliquée; c'est un des faits absolus du
monde, comme le soleil, le printemps, ou le reflet dans les eaux sombres
de cette coquille d'argent que nous appelons la lune; cela ne peut être
discuté; c'est une souveraineté de droit divin, elle fait des princes de
ceux qui la possèdent...vous souriez?... Ah! vous ne sourirez plus
quand vous l'aurez perdue.... On dit parfois que la beauté n'est que
superficielle, cela peut être, mais tout au moins elle est moins
superficielle que la Pensée. Pour moi, la Beauté est la merveille des
merveilles. Il n'y a que les gens bornés qui ne jugent pas sur
l'apparence. Le vrai mystère du monde est le visible, non
l'invisible.... Oui, M. Gray, les Dieux vous furent bons. Mais ce que
les Dieux donnent, ils le reprennent vite. Vous n'avez que peu d'années
à vivre réellement, parfaitement, pleinement; votre beauté s'évanouira
avec votre jeunesse, et vous découvrirez tout à coup qu'il n'est plus de
triomphes pour vous et qu'il vous faudra vivre désormais sur ces menus
triomphes que la mémoire du passé rendra plus amers que des défaites.
Chaque mois vécu vous approche de quelque chose de terrible. Le temps
est jaloux de vous, et guerroie contre vos lys et vos roses.

«Vous blêmirez, vos joues se creuseront et vos regards se faneront. Vous
souffrirez horriblement.... Ah! réalisez votre jeunesse pendant que vous
l'avez!...

«Ne gaspillez pas l'or de vos jours, en écoutant les sots essayant
d'arrêter l'inéluctable défaite et gardez-vous de l'ignorant, du commun
et du vulgaire.... C'est le but maladif, l'idéal faux de notre âge.
Vivez! vivez la merveilleuse vie qui est en vous! N'en laissez rien
perdre! Cherchez de nouvelles sensations, toujours! Que rien ne vous
effraie.... Un nouvel Hédonisme, voilà ce que le siècle demande. Vous
pouvez en être le tangible symbole. Il n'est rien avec votre
personnalité que vous ne puissiez faire. Le monde vous appartient pour
un temps!

«Alors que je vous rencontrai, je vis que vous n'aviez point conscience
de ce que vous étiez, de ce que vous pouviez être.... Il y avait en vous
quelque chose de si particulièrement attirant que je sentis qu'il me
fallait vous révéler à vous-même, dans la crainte tragique de vous voir
vous gâcher...car votre jeunesse a si peu de temps à vivre...si
peu!... Les fleurs se dessèchent, mais elles refleurissent.... Cet
arbours sera aussi florissant au mois de juin de l'année prochaine
qu'il l'est à présent. Dans un mois, cette clématite portera des fleurs
pourprées, et d'année en année, ses fleurs de pourpre illumineront le
vert de ses feuilles.... Mais nous, nous ne revivrons jamais notre
jeunesse. Le pouls de la joie qui bat en nous à vingt ans, va
s'affaiblissant, nos membres se fatiguent et s'alourdissent nos sens!...
Tous, nous deviendrons d'odieux polichinelles, hantés par la mémoire de
ce dont nous fûmes effrayés, par les exquises tentations que nous
n'avons pas eu le courage de satisfaire.... Jeunesse! Jeunesse! Rien
n'est au monde que la jeunesse!...

Les yeux grands ouverts, Dorian Gray écoutait, s'émerveillant.... La
branche de lilas tomba de sa main à terre. Une abeille se précipita,
tourna autour un moment, bourdonnante, et ce fut un frisson général des
globes étoilés des mignonnes fleurs. Il regardait cela avec cet étrange
intérêt que nous prenons aux choses menues quand nous sommes préoccupés
de problèmes qui nous effraient, quand nous sommes ennuyés par une
nouvelle sensation pour laquelle nous ne pouvons trouver d'expression,
ou terrifiés par une obsédante pensée à qui nous nous sentons forcés de
céder.... Bientôt l'abeille prit son vol. Il l'aperçut se posant sur le
calice tacheté d'un convolvulus tyrien. La fleur s'inclina et se balança
dans le vide, doucement....

Soudain, le peintre apparut à la porte de l'atelier et leur fit des
signes réitérés.... Ils se tournèrent l'un vers l'autre en souriant....

--Je vous attends. Rentrez donc. La lumière est très bonne en ce moment
et vous pouvez apporter vos boissons. Ils se levèrent et
paresseusement, marchèrent le long du mur. Deux papillons verts et
blancs voltigeaient devant eux, et dans un poirier situé au coin du mur,
une grive se mit à chanter.

--Vous êtes content, M. Gray, de m'avoir rencontré?... demanda lord
Henry le regardant.

--Oui, j'en suis content, maintenant; j'imagine que je le serai
toujours!...

--«Toujours!... C'est un mot terrible qui me fait frémir quand je
l'entends: les femmes l'emploient tellement. Elles abîment tous les
romans en essayant de les faire s'éterniser. C'est un mot sans
signification, désormais. La seule différence qui existe entre un
caprice et une éternelle passion est que le caprice...dure plus
longtemps»...

Comme ils entraient dans l'atelier, Dorian Gray mit sa main sur le bras
de lord Henry:

--Dans ce cas, que notre amitié ne soit qu'un caprice, murmura-t-il,
rougissant de sa propre audace....

Il monta sur la plate-forme et reprit sa pose....

Lord Harry s'était étendu dans un large fauteuil d'osier et
l'observait.... Le va et vient du pinceau sur la toile et les allées et
venues de Hallward se reculant pour juger de l'effet, brisaient seuls le
silence.... Dans les rayons obliques venant de la porte entr'ouverte,
une poussière dorée dansait. La senteur lourde des roses semblait peser
sur toute chose.

Au bout d'un quart d'heure, Hallward s'arrêta de travailler, en
regardant alternativement longtemps Dorian Gray et le portrait,
mordillant le bout de l'un de ses gros pinceaux, les sourcils
crispés....

--Fini! cria-t-il, et se baissant, il écrivit son nom en hautes lettres
de vermillon sur le coin gauche de la toile.

Lord Henry vint regarder le tableau. C'était une admirable oeuvre d'art
d'une ressemblance merveilleuse.

--Mon cher ami, permettez-moi de vous féliciter chaudement, dit-il.
C'est le plus beau portrait des temps modernes. M. Gray, venez-vous
regarder.

L'adolescent tressaillit comme éveillé de quelque rêve.

--Est-ce réellement fini? murmura-t-il en descendant de la plate-forme.

--Tout à fait fini, dit le peintre. Et vous avez aujourd'hui posé comme
un ange. Je vous suis on ne peut plus obligé.

--Cela m'est entièrement dû, reprit lord Henry. N'est-ce pas, M. Gray?

Dorian ne répondit pas; il arriva nonchalamment vers son portrait et se
tourna vers lui.... Quand il l'aperçut, il sursauta et ses joues
rougirent un moment de plaisir. Un éclair de joie passa dans ses yeux,
car il se _reconnut_ pour la première fois. Il demeura quelque temps
immobile, admirant, se doutant que Hallward lui parlait, sans comprendre
la signification de ses paroles. Le sens de sa propre beauté surgit en
lui comme une révélation. Il ne l'avait jusqu'alors jamais perçu. Les
compliments de Basil Hallward lui avait semblé être simplement des
exagérations charmantes d'amitié. Il les avait écoutés en riant, et vite
oubliés...son caractère n'avait point été influencé par eux. Lord
Henry Wotton était venu avec son étrange panégyrique de la jeunesse,
l'avertissement terrible de sa brièveté. Il en avait été frappé à point
nommé, et à présent, en face de l'ombre de sa propre beauté, il en
sentait la pleine réalité s'épandre en lui. Oui, un jour viendrait où
sa face serait ridée et plissée, ses yeux creusés et sans couleur, la
grâce de sa figure brisée et déformée. L'écarlate de ses lèvres
passerait, comme se ternirait l'or de sa chevelure. La vie qui devait
façonner son âme abîmerait son corps; il deviendrait horrible, hideux,
baroque....

Comme il pensait à tout cela, une sensation aiguë de douleur le traversa
comme une dague, et fit frissonner chacune des délicates fibres de son
être....

L'améthyste de ses yeux se fonça; un brouillard de larmes les
obscurcit.... Il sentit qu'une main de glace se posait sur son coeur....

--Aimez-vous cela, cria enfin Hallward, quelque peu étonné du silence de
l'adolescent, qu'il ne comprenait pas....

--Naturellement, il l'aime, dit lord Henry. Pourquoi ne l'aimerait-il
pas. C'est une des plus nobles choses de l'art contemporain. Je vous
donnerai ce que vous voudrez pour cela. Il faut que je l'aie!...

--Ce n'est pas ma propriété, Harry.

--A qui est-ce donc alors?

--A Dorian, pardieu! répondit le peintre.

--Il est bien heureux....

--Quelle chose profondément triste, murmurait Dorian, les yeux encore
fixés sur son portrait. Oh! oui, profondément triste!... Je deviendrai
vieux, horrible, affreux!... Mais cette peinture restera toujours jeune.
Elle ne sera jamais plus vieille que ce jour même de Juin.... Ah! si
cela pouvait changer; si c'était moi qui toujours devais rester jeune,
et si cette peinture pouvait vieillir!... Pour cela, pour cela je
donnerais tout!... Il n'est rien dans le monde que je ne donnerais....
Mon âme, même!...

--Vous trouveriez difficilement un pareil
arrangement, cria lord Henry, en éclatant de rire....

--Eh! eh! je m'y opposerais d'ailleurs, dit le peintre.

Dorian Gray se tourna vers lui.

--Je le crois, Basil.... Vous aimez votre art mieux que vos amis. Je ne
vous suis ni plus ni moins qu'une de vos figures de bronze vert. A peine
autant, plutôt....

Le peintre le regarda avec étonnement. Il était si peu habitué à
entendre Dorian s'exprimer ainsi. Qu'était-il donc arrivé? C'est vrai
qu'il semblait désolé; sa face était toute rouge et ses joues allumées.

--Oui, continua-t-il. Je vous suis moins que votre Hermès d'ivoire ou
que votre Faune d'argent. Vous les aimerez toujours, eux. Combien de
temps m'aimerez-vous? Jusqu'à ma première ride, sans doute.... Je sais
maintenant que quand on perd ses charmes, quels qu'ils puissent être, on
perd tout. Votre oeuvre m'a appris cela! Oui, lord Henry Wotton a raison
tout-à-fait. La jeunesse est la seule chose qui vaille. Quand je
m'apercevrai que je vieillis, je me tuerai!

Hallward pâlit et prit sa main.

--Dorian! Dorian, cria-t-il, ne parlez pas ainsi! Je n'eus jamais un ami
tel que vous et jamais je n'en aurai un autre! Vous ne pouvez être
jaloux des choses matérielles, n'est-ce pas? N'êtes-vous pas plus beau
qu'aucune d'elles?

--Je suis jaloux de toute chose dont la beauté ne meurt pas. Je suis
jaloux de mon portrait!... Pourquoi gardera-t-il ce que moi je perdrai.
Chaque moment qui passe me prend quelque chose, et embellit ceci. Oh! si
cela pouvait changer! Si ce portrait pouvait vieillir! Si je pouvais
rester tel que je suis!... Pourquoi avez-vous peint cela? Quelle
ironie, un jour! Quelle terrible ironie!

Des larmes brûlantes emplissaient ses yeux.... Il se tordait les mains.
Soudain il se précipita sur le divan et ensevelit sa face dans les
coussins, à genoux comme s'il priait....

--Voilà votre oeuvre, Harry, dit le peintre amèrement.

Lord Henry leva les épaules.

--Voilà le vrai Dorian Gray vous voulez dire!...

--Ce n'est pas....

--Si ce n'est pas, comment cela me regarde-t-il alors?...

--Vous auriez dû vous en aller quand je vous le demandais, souffla-t-il.

--Je suis resté parce que vous me l'avez demandé, riposta lord Henry.

--Harry, je ne veux pas me quereller maintenant avec mes deux meilleurs
amis, mais par votre faute à tous les deux, vous me faites détester ce
que j'ai jamais fait de mieux et je vais l'anéantir. Qu'est-ce après
tout qu'une toile et des couleurs? Je ne veux point que ceci puisse
abîmer nos trois vies.

Dorian Gray leva sa tête dorée de l'amas des coussins et, sa face pâle
baignée de larmes, il regarda le peintre marchant vers une table située
sous les grands rideaux de la fenêtre. Qu'allait-il faire? Ses doigts,
parmi le fouillis des tubes d'étain et des pinceaux secs, cherchaient
quelque chose.... Cette lame mince d'acier flexible, le couteau à
palette.... Il l'avait trouvée! Il allait anéantir la toile....

Suffoquant de sanglots, le jeune homme bondit du divan, et se
précipitant vers Hallward, arracha le couteau de sa main, et le lança à
l'autre bout de l'atelier.

--Basil, je vous en prie!... Ce serait un meurtre!

--Je suis charmé de vous voir apprécier enfin mon oeuvre, dit le peintre
froidement, en reprenant son calme. Je n'aurais jamais attendu cela de
vous....

--L'apprécier?... Je l'adore, Basil. Je sens que c'est un peu de
moi-même.

--Alors bien! Aussitôt que «vous» serez sec, «vous» serez verni,
encadré, et expédié chez «vous». Alors, vous ferez ce que vous jugerez
bon de «vous-même».

Il traversa la chambre et sonna pour le thé.

--Vous voulez du thé, Dorian? Et vous aussi, Harry? ou bien
présentez-vous quelque objection à ces plaisirs simples.

--J'adore les plaisirs simples, dit lord Henry. Ce sont les derniers
refuges des êtres complexes. Mais je n'aime pas les...scènes, excepté
sur les planches. Quels drôles de corps vous êtes, tous deux! Je
m'étonne qu'on ait défini l'homme un animal raisonnable; pour
prématurée, cette définition l'est. L'homme est bien des choses, mais il
n'est pas raisonnable.... Je suis charmé qu'il ne le soit pas après
tout.... Je désire surtout que vous ne vous querelliez pas à propos de
ce portrait; tenez Basil, vous auriez mieux fait de me l'abandonner. Ce
méchant garçon n'en a pas aussi réellement besoin que moi....

--Si vous le donniez à un autre qu'à moi, Basil, je ne vous le
pardonnerais jamais, s'écria Dorian Gray; et je ne permets à personne de
m'appeler un méchant garçon....

--Vous savez que ce tableau vous appartient, Dorian. Je vous le donnai
avant qu'il ne fût fait.

--Et vous savez aussi que vous avez été un petit peu méchant, M. Gray,
et que vous ne pouvez vous révolter quand on vous fait souvenir que
vous êtes extrêmement jeune.

--Je me serais carrément révolté ce matin, lord Henry.

--Ah! ce matin!... Vous avez vécu depuis....

On frappa à la porte, et le majordome entra portant un service à thé
qu'il disposa sur une petite table japonaise. Il y eut un bruit de
tasses et de soucoupes et la chanson d'une bouillotte cannelée de
Géorgie.... Deux plats chinois en forme de globe furent apportés par un
valet. Dorian Gray se leva et servit le thé. Les deux hommes
s'acheminèrent paresseusement vers la table, et examinèrent ce qui était
sous les couvercles des plats.

--Allons au théâtre ce soir, dit lord Henry. Il doit y avoir du nouveau
quelque part.

--J'ai promis de dîner chez White, mais comme c'est un vieil ami, je
puis lui envoyer un télégramme pour lui dire que je suis indisposé, ou
que je suis empêché de venir par suite d'un engagement postérieur. Je
pense que cela serait plutôt une jolie excuse; elle aurait tout le
charme de la candeur.

--C'est assommant de passer un habit, ajouta Hallward; et quand on l'a
mis, on est parfaitement horrible.

--Oui, répondit lord Henry, rêveusement, le costume du XIXe siècle est
détestable. C'est sombre, déprimant.... Le péché est réellement le seul
élément de quelque couleur dans la vie moderne.

--Vous ne devriez pas dire de telles choses devant Dorian, Henry.

--Devant quel Dorian?... Celui qui nous verse du thé ou celui du
portrait?...

--Devant les deux.

--J'aimerais aller au théâtre avec vous, lord Henry, dit le jeune homme.

--Eh bien, venez, et vous aussi, n'est-ce pas, Basil.

--Je ne puis pas, vraiment.... Je préfère rester, j'ai un tas de choses
à faire.

--Bien donc; vous et moi, M. Gray, nous sortirons ensemble.

--Je le désire beaucoup....

Le peintre se mordit les lèvres et, la tasse à la main, il se dirigea
vers le portrait.

--Je resterai avec le réel Dorian Gray, dit-il tristement.

--Est-ce là le réel Dorian Gray, cria l'original du portrait, s'avançant
vers lui. Suis-je réellement comme cela?

--Oui, vous êtes comme cela.

--C'est vraiment merveilleux, Basil.

--Au moins, vous l'êtes en apparence.... Mais cela ne changera jamais,
ajouta Hallward.... C'est quelque chose.

--Voici bien des affaires à propos de fidélité! s'écria lord Henry. Même
en amour, c'est purement une question de tempérament, cela n'a rien à
faire avec notre propre volonté. Les jeunes gens veulent être fidèles et
ne le sont point; les vieux veulent être infidèles et ne le peuvent;
voilà tout ce qu'on en sait.

--N'allez pas au théâtre ce soir, Dorian, dit Hallward.... Restez dîner
avec moi.

--Je ne le puis, Basil.

--Pourquoi?

--Parce que j'ai promis à lord Henry Wotton d'aller avec lui.

--Il ne vous en voudra pas beaucoup de manquer à votre parole; il manque
assez souvent à la sienne. Je vous demande de n'y pas aller.

Dorian Gray se mit à rire en secouant la tête....

--Je vous en conjure....

Le jeune homme hésitait, et jeta un regard vers lord Henry qui les
guettait de la table où il prenait le thé, avec un sourire amusé.

--Je veux sortir, Basil, décida-t-il.

--Très bien, repartit Hallward, et il alla remettre sa tasse sur le
plateau. Il est tard, et comme vous devez vous habiller, vous feriez
bien de ne pas perdre de temps. Au revoir, Harry. Au revoir, Dorian.
Venez me voir bientôt, demain si possible.

--Certainement....

--Vous n'oublierez pas....

--Naturellement....

--Et...Harry?

--Moi non plus, Basil.

--Souvenez-vous de ce que je vous ai demandé, quand nous étions dans le
jardin ce matin....

--Je l'ai oublié....

--Je compte sur vous.

--Je voudrais bien pouvoir compter sur moi-même, dit en riant lord
Henry.... Venez, M. Gray, mon cabriolet est en bas et je vous déposerai
chez vous. Adieu, Basil! Merci pour votre charmante après-midi.

Comme la porte se fermait derrière eux, le peintre s'écroula sur un
sofa, et une expression de douleur se peignit sur sa face.





III


Le lendemain, à midi et demi, lord Henry Wotton se dirigeait de Curzon
Street vers Albany pour aller voir son oncle, lord Fermor, un vieux
garçon bon vivant, quoique de rudes manières, qualifié d'égoïste par les
étrangers qui n'en pouvaient rien tirer, mais considéré comme généreux
par la Société, car il nourrissait ceux qui savaient l'amuser. Son père
avait été notre ambassadeur à Madrid, au temps où la reine Isabelle
était jeune et Prim inconnu. Mais il avait quitté la diplomatie par un
caprice, dans un moment de contrariété venu de ce qu'on ne lui offrit
point l'ambassade de Paris, poste pour lequel il se considérait comme
particulièrement désigné en raison de sa naissance, de son indolence, du
bon anglais de ses dépêches et de sa passion peu ordinaire pour le
plaisir. Le fils, qui avait été le secrétaire de son père, avait
démissionné en même temps que celui-ci, un peu légèrement avait-on pensé
alors, et quelques mois après être devenu chef de sa maison il se
mettait sérieusement à l'étude de l'art très aristocratique de ne faire
absolument rien. Il possédait deux grandes maisons en ville, mais
préférait vivre à l'hôtel pour avoir moins d'embarras, et prenait la
plupart de ses repas au club. Il s'occupait de l'exploitation de ses
mines de charbon des comtés du centre, mais il s'excusait de cette
teinte d'industrialisme en disant que le fait de posséder du charbon
avait pour avantage de permettre à un gentleman de brûler décemment du
bois dans sa propre cheminée. En politique, il était Tory, excepté
lorsque les Tories étaient au pouvoir; à ces moments-là, il ne manquait
jamais de les accuser d'être un «tas de radicaux». Il était un héros
pour son domestique qui le tyrannisait, et la terreur de ses amis qu'il
tyrannisait à son tour. L'Angleterre seule avait pu produire un tel
homme, et il disait toujours que le pays «allait aux chiens». Ses
principes étaient démodés, mais il y avait beaucoup à dire en faveur de
ses préjugés.

Quand lord Henry entra dans la chambre, il trouva son oncle, assis,
habillé d'un épais veston de chasse, fumant un cigare et grommelant sur
un numéro du _Times_.

--Eh bien! Harry, dit le vieux gentleman, qui vous amène de si bonne
heure? Je croyais que vous autres dandis n'étiez jamais levés avant deux
heures, et visibles avant cinq.

--Pure affection familiale, je vous assure, oncle Georges, j'ai besoin
de vous demander quelque chose.

--De l'argent, je suppose, dit lord Fermor en faisant la grimace. Enfin,
asseyez-vous et dites-moi de quoi il s'agit. Les jeunes gens,
aujourd'hui, s'imaginent que l'argent est tout.

--Oui, murmura lord Henry, en boutonnant son pardessus; et quand ils
deviennent vieux ils le savent, mais je n'ai pas besoin d'argent. Il n'y
a que ceux qui paient leurs dettes qui en ont besoin, oncle Georges, et
je ne paie jamais les miennes. Le crédit est le capital d'un jeune
homme et on en vit d'une façon charmante. De plus, j'ai toujours affaire
aux fournisseurs de Dartmoor et ils ne m'inquiètent jamais. J'ai besoin
d'un renseignement, non pas d'un renseignement utile bien sûr, mais d'un
renseignement inutile.

--Bien! je puis vous dire tout ce que contient un _Livre-Bleu_ anglais,
Harry, quoique aujourd'hui tous ces gens-là n'écrivent que des bêtises.
Quand j'étais diplomate, les choses allaient bien mieux. Mais j'ai
entendu dire qu'on les choisissait aujourd'hui après des examens. Que
voulez-vous? Les examens, monsieur, sont une pure fumisterie d'un bout à
l'autre. Si un homme est un gentleman, il en sait bien assez, et s'il
n'est pas un gentleman, tout ce qu'il apprendra sera mauvais pour lui!

--M. Dorian Gray n'appartient pas au _Livre-Bleu_, oncle George, dit
lord Henry, languide.

--M. Dorian Gray? Qui est-ce? demanda lord Fermor en fronçant ses
sourcils blancs et broussailleux.

--Voilà ce que je viens apprendre, oncle Georges. Ou plutôt, je sais qui
il est. C'est le dernier petit-fils de lord Kelso. Sa mère était une
Devereux, Lady Margaret Devereux; je voudrais que vous me parliez de sa
mère. Comment était elle? à qui fut-elle mariée? Vous avez connu presque
tout le monde dans votre temps, aussi pourriez-vous l'avoir connue. Je
m'intéresse beaucoup à M. Gray en ce moment. Je viens seulement de faire
sa connaissance.

--Le petit-fils de Kelso! répéta le vieux gentleman. Le petit-fils de
Kelso...bien sûr...j'ai connu intimement sa mère. Je crois bien que
j'étais à son baptême. C'était une extraordinairement belle fille, cette
Margaret Devereux. Elle affola tous les hommes en se sauvant avec un
jeune garçon sans le sou, un rien du tout, monsieur, subalterne dans un
régiment d'infanterie ou quelque chose de semblable. Certainement, je me
rappelle la chose comme si elle était arrivée hier. Le pauvre diable fut
tué en duel à Spa quelques mois après leur mariage. Il y eut une vilaine
histoire là-dessus. On dit que Kelso soudoya un bas aventurier, quelque
brute belge, pour insulter son beau-fils en public, il le paya,
monsieur, oui il le paya pour faire cela et le misérable embrocha son
homme comme un simple pigeon. L'affaire fut étouffée, mais, ma foi,
Kelso mangeait sa côtelette tout seul au club quelque temps après. Il
reprit sa fille avec lui, m'a-t-on dit, elle ne lui adressa jamais la
parole. Oh oui! ce fut une vilaine affaire. La fille mourut dans
l'espace d'une année. Ainsi donc, elle a laissé un fils? J'avais oublié
cela. Quelle espèce de garçon est-ce? S'il ressemble à sa mère ce doit
être un bien beau gars.

--Il est très beau, affirma lord Henry.

--J'espère qu'il tombera dans de bonnes mains, continua le vieux
gentleman. Il doit avoir une jolie somme qui l'attend, si Kelso a bien
fait les choses à son égard. Sa mère avait aussi de la fortune. Toutes
les propriétés de Selby lui sont revenues, par son grand-père. Celui-ci
haïssait Kelso, le jugeant un horrible Harpagon. Et il l'était bien! Il
vint une fois à Madrid lorsque j'y étais.... Ma foi! j'en fus honteux.
La reine me demandait quel était ce gentilhomme Anglais qui se
querellait sans cesse avec les cochers pour les payer. Ce fut toute une
histoire. Un mois durant je n'osais me montrer à la Cour. J'espère qu'il
a mieux traité son petit-fils que ces drôles.

--Je ne sais, répondit lord Henry. Je suppose que le jeune homme sera
très bien. Il n'est pas majeur. Je sais qu'il possède Selby. Il me l'a
dit. Et.... sa mère était vraiment belle!

--Margaret Devereux était une des plus adorables créatures que j'aie
vues, Harry. Je n'ai jamais compris comment elle a pu agir comme elle
l'a lait. Elle aurait pu épouser n'importe qui, Carlington en était fou:
Elle était romanesque, sans doute. Toutes les femmes de cette famille le
furent. Les hommes étaient bien peu de chose, mais les femmes,
merveilleuses!

Carlington se traînait à ses genoux; il me l'a dit lui-même. Elle lui
rit au nez, et cependant, pas une fille de Londres qui ne courût après
lui. Et à propos, Harry, pendant que nous causons de mariages ridicules,
quelle est donc cette farce que m'a contée votre père au sujet de
Dartmoor qui veut épouser une Américaine. Il n'y a donc plus de jeunes
Anglaises assez bonnes pour lui?

--C'est assez élégant en ce moment d'épouser des Américaines, oncle
Georges.

--Je soutiendrai les Anglaises contre le monde entier! Harry, fit lord
Fermor en frappant du point sur la table.

--Les paris sont pour les Américaines.

--Elles n'ont point de résistance m'a-t-on dit, grommela l'oncle.

--Une longue course les épuise, mais elles sont supérieures au
steeple-chase. Elles prennent les choses au vol; je crois que Dartmoor
n'a guère de chances.

--Quel est son monde? répartit le vieux gentleman, a-t-elle beaucoup
d'argent?

Lord Henry secoua la tête.

--Les Américaines sont aussi habiles à cacher leurs parents que les
Anglaises à dissimuler leur passé, dit-il en se levant pour partir.

--Ce sont des marchands de cochons, je suppose?

--Je l'espère, oncle Georges, pour le bonheur de Dartmoor. J'ai entendu
dire que vendre des cochons était en Amérique, la profession la plus
lucrative, après la politique.

--Est-elle jolie?

--Elle se conduit comme si elle l'était. Beaucoup d'Américaines agissent
de la sorte. C'est le secret de leurs charmes.

--Pourquoi ces Américaines ne restent-elles pas dans leurs pays. Elles
nous chantent sans cesse que c'est un paradis pour les femmes.

--Et c'est vrai, mais c'est la raison pour laquelle, comme Eve, elles
sont si empressées d'en sortir, dit lord Henry. Au revoir, oncle
Georges, je serais en retard pour déjeuner si je tardais plus longtemps;
merci pour vos bons renseignements. J'aime toujours à connaître tout ce
qui concerne mes nouveaux amis, mais je ne demande rien sur les anciens.

--Où déjeunez-vous Harry?

--Chez tante Agathe. Je me suis invité avec M. Gray, c'est son dernier
protégé.

--Bah! dites donc à votre tante Agathe, Harry, de ne plus m'assommer
avec ses oeuvres de charité. J'en suis excédé. La bonne femme croit-elle
donc que je n'aie rien de mieux à faire que de signer des chèques en
faveur de ses vilains drôles.

--Très bien, oncle Georges, je le lui dirai, mais cela n'aura aucun
effet. Les philanthropes ont perdu toute notion d'humanité. C'est leur
caractère distinctif. Le vieux gentleman murmura une vague approbation
et sonna son domestique. Lord Henry prit par l'arcade basse de
Burlington Street et se dirigea dans la direction de Berkeley square.

Telle était en effet, l'histoire des parents de Dorian Gray. Ainsi
crûment racontée, elle avait tout à fait bouleversé lord Henry comme un
étrange quoique moderne roman. Une très belle femme risquant tout pour
une folle passion. Quelques semaines d'un bonheur solitaire, tout à coup
brisé par un crime hideux et perfide. Des mois d'agonie muette, et enfin
un enfant né dans les larmes.

La mère enlevée par la mort et l'enfant abandonné tout seul à la
tyrannie d'un vieillard sans coeur. Oui, c'était un bien curieux fond de
tableau. Il encadrait le jeune homme, le faisant plus intéressant,
meilleur qu'il n'était réellement. Derrière tout ce qui est exquis, on
trouve ainsi quelque chose de tragique. La terre est en travail pour
donner naissance à la plus humble fleur.... Comme il avait été charmant
au dîner de la veille, lorsqu'avec ses beaux yeux et ses lèvres
frémissantes de plaisir et de crainte, il s'était assis en face de lui
au club, les bougies pourprées mettant une roseur sur son beau visage
ravi. Lui parler était comme si l'on eût joué sur un violon exquis. Il
répondait à tout, vibrait à chaque trait.... Il y avait quelque chose de
terriblement séducteur dans l'action de cette influence; aucun exercice
qui y fut comparable. Projeter son âme dans une forme gracieuse, l'y
laisser un instant reposer et entendre ensuite ses idées répétées comme
par un écho, avec en plus toute la musique de la passion et de la
jeunesse, transporter son tempérament dans un autre, ainsi qu'un fluide
subtil ou un étrange parfum: c'était là, une véritable jouissance, peut
être la plus parfaite de nos jouissances dans un temps aussi borné et
aussi vulgaire que le nôtre, dans un temps grossièrement charnel en ses
plaisirs, commun et bas en ses aspirations.... C'est qu'il était un
merveilleux échantillon d'humanité, cet adolescent que, par un si
étrange hasard, il avait rencontré dans l'atelier de Basil; on en
pouvait faire un absolu type de beauté. Il incarnait la grâce, et la
blanche pureté de l'adolescence, et toute la splendeur que nous ont
conservée les marbres grecs. Il n'est rien qu'on n'en eût pu tirer. Il
eût pu être un Titan aussi bien qu'un joujou. Quel malheur qu'une telle
beauté fût destinée à se faner!... Et Basil, comme il était intéressant,
au point de vue du psychologue! Un art nouveau, une façon inédite de
regarder l'existence suggérée par la simple présence d'un être
inconscient de tout cela; c'était l'esprit silencieux qui vit au fond
des bois et court dans les plaines, se montrant tout à coup, Dryade non
apeurée, parce qu'en l'âme qui le recherchait avait été évoquée la
merveilleuse vision par laquelle sont seules révélées les choses
merveilleuses; les simples apparences des choses se magnifiant jusqu'au
symbole, comme si elles n'étaient que l'ombre d'autres formes plus
parfaites qu'elles rendraient palpables et visibles.... Comme tout cela
était étrange! Il se rappelait quelque chose d'analogue dans l'histoire.
N'était-ce pas Platon, cet artiste en pensées, qui l'avait le premier
analysé? N'était-ce pas Buonarotti qui l'avait ciselé dans le marbre
polychrome d'une série de sonnets? Mais dans notre siècle, cela était
extraordinaire.... Oui, il essaierait d'être à Dorian Gray, ce que, sans
le savoir, l'adolescent était au peintre qui avait tracé son splendide
portrait. Il essaierait de le dominer, il l'avait même déjà fait. Il
ferait sien cet être merveilleux. Il y avait quelque chose de fascinant
dans ce fils de l'Amour et de la Mort.

Soudain il s'arrêta, et regarda les façades. Il s'aperçut qu'il avait
dépassé la maison de sa tante, et souriant en lui-même, il revint sur
ses pas. En entrant dans le vestibule assombri, le majordome lui dit
qu'on était à table. Il donna son chapeau et sa canne au valet de pied
et pénétra dans la salle à manger.

--En retard, comme d'habitude, Harry! lui cria sa tante en secouant la
tête.

Il inventa une excuse quelconque, et s'étant assis sur la chaise restée
vide auprès d'elle, il regarda les convives. Dorian, au bout de la
table, s'inclina vers lui timidement, une roseur de plaisir aux joues.
En face était la duchesse de Harley, femme d'un naturel admirable et
d'un excellent caractère, aimée de tous ceux qui la connaissaient, ayant
ces proportions amples et architecturales que nos historiens
contemporains appellent obésité, lorsqu'il ne s'agit pas d'une duchesse.
Elle avait à sa droite, sir Thomas Burdon, membre radical du Parlement,
qui cherchait sa voie dans la vie publique, et dans la vie privée
s'inquiétait des meilleures cuisines, dînant avec les Tories et opinant
avec les Libéraux, selon une règle très sage et très connue. La place de
gauche était occupée par M. Erskine de Treadley, un vieux gentilhomme de
beaucoup de charme et très cultivé qui avait pris toutefois une fâcheuse
habitude de silence, ayant, ainsi qu'il le disait un jour à lady Agathe,
dit tout ce qu'il avait à dire avant l'âge de trente ans.

La voisine de lord Henry était Mme Vandeleur, une des vieilles amies de
sa tante, une sainte parmi les femmes, mais si terriblement fagotée
qu'elle faisait penser à un livre de prières mal relié. Heureusement
pour lui elle avait de l'autre côté lord Faudel, médiocrité
intelligente et entre deux âges, aussi chauve qu'un exposé ministériel à
la Chambre des Communes, avec qui elle conversait de cette façon
intensément sérieuse qui est, il l'avait souvent remarqué,
l'impardonnable erreur où tombent les gens excellents et à laquelle
aucun d'eux ne peut échapper.

--Nous parlions de ce jeune Dartmoor, lord Henry, s'écria la duchesse,
lui faisant gaiement des signes par-dessus la table. Pensez-vous qu'il
épousera réellement cette séduisante jeune personne?

--Je pense qu'elle a bien l'intention de le lui proposer, Duchesse.

--Quelle horreur! s'exclama lady Agathe, mais quelqu'un interviendra.

--Je sais de bonne source que son père tient un magasin de nouveautés en
Amérique, dit sir Thomas Burdon avec dédain.

--Mon oncle les croyait marchand de cochons, sir Thomas.

--Des nouveautés! Qu'est-ce que c'est que les nouveautés américaines?
demanda la duchesse, avec un geste d'étonnement de sa grosse main levée.

--Des romans américains! répondit lord Henry en prenant un peu de
caille.

La duchesse parut embarrassée.

--Ne faites pas attention à lui, ma chère, murmura lady Agathe, il ne
sait jamais ce qu'il dit.

--Quand l'Amérique fût découverte..., dit le radical, et il commença
une fastidieuse dissertation. Comme tous ceux qui essayent d'épuiser un
sujet, il épuisait ses auditeurs. La duchesse soupira et profita de son
droit d'interrompre.

--Plût à Dieu qu'on ne l'eut jamais découverte! s'exclama-t-elle;
vraiment nos filles n'ont pas de chances aujourd'hui, c'est tout à
fait injuste!

--Peut-être après tout, l'Amérique n'a-t-elle jamais été découverte, dit
M. Erskine. Pour ma part, je dirai volontiers qu'elle est à peine
connue.

--Oh! nous avons cependant vu des spécimens de ses habitantes, répondit
la duchesse d'un ton vague. Je dois confesser que la plupart sont très
jolies. Et leurs toilettes aussi. Elles s'habillent toutes à Paris. Je
voudrais pouvoir en faire autant.

--On dit que lorsque les bons Américains meurent, ils vont à Paris,
chuchota sir Thomas, qui avait une ample réserve de mots hors d'usage.

--Vraiment! et où vont les mauvais Américains qui meurent? demanda la
duchesse.

--Ils vont en Amérique, dit lord Henry.

--Sir Thomas se renfrogna.

--J'ai peur que votre neveu ne soit prévenu contre ce grand pays, dit-il
à lady Agathe, je l'ai parcouru dans des trains fournis par les
gouvernants qui, en pareil cas, sont extrêmement civils, je vous assure
que c'est un enseignement que cette visite.

--Mais faut-il donc que nous visitions Chicago pour notre éducation,
demanda plaintivement M. Erskine.... J'augure peu du voyage.

Sir Thomas leva les mains.

--M. Erskine de Treadley se soucie peu du monde. Nous autres, hommes
pratiques, nous aimons à voir les choses par nous-mêmes, au lieu de lire
ce qu'on en rapporte. Les Américains sont un peuple extrêmement
intéressant. Ils sont tout à fait raisonnables. Je crois que c'est la
leur caractère distinctif. Oui, M. Erskine, un peuple absolument
raisonnable, je vous assure qu'il n'y a pas de niaiseries chez les
Américains.

--Quelle horreur! s'écria lord Henry, je peux admettre la force brutale,
mais la raison brutale est insupportable. Il y a quelque chose d'injuste
dans son empire. Cela confond l'intelligence.

--Je ne vous comprends pas, dit sir Thomas, le visage empourpré.

--Moi, je comprends, murmura M. Erskine avec un sourire.

--Les paradoxes vont bien...remarqua le baronnet.

--Était-ce un paradoxe, demanda M. Erskine. Je ne le crois pas. C'est
possible, mais le chemin du paradoxe est celui de la vérité. Pour
éprouver la réalité il faut la voir sur la corde raide. Quand les
vérités deviennent des acrobates nous pouvons les juger.

--Mon Dieu! dit lady Agathe, comme vous parlez, vous autres hommes!...
Je suis sûre que je ne pourrai jamais vous comprendre. Oh! Harry, je
suis tout à fait fâchée contre vous. Pourquoi essayez-vous de persuader
à notre charmant M. Dorian Gray d'abandonner l'East End. Je vous assure
qu'il y serait apprécié. On aimerait beaucoup son talent.

--Je veux qu'il joue pour moi seul, s'écria lord Henry souriant, et
regardant vers le bas de la table il saisit un coup d'oeil brillant qui
lui répondait.

--Mais ils sont si malheureux à Whitechapel, continua Lady Agathe.

--Je puis sympathiser avec n'importe quoi, excepté avec la souffrance,
dit lord Henry en haussant les épaules. Je ne puis sympathiser avec
cela. C'est trop laid, trop horrible, trop affligeant. Il y a quelque
chose de terriblement maladif dans la pitié moderne. On peut s'émouvoir
des couleurs, de la beauté, de la joie de vivre. Moins on parle des
plaies sociales, mieux cela vaut.

--Cependant, l'East End soulève un important problème, dit gravement sir
Thomas avec un hochement de tête.

--Tout à fait, répondit le jeune lord. C'est le problème de l'esclavage
et nous essayons de le résoudre en amusant les esclaves.

Le politicien le regarda avec anxiété.

--Quels changements proposez-vous, alors? demanda-t-il.

Lord Henry se mit à rire.

--Je ne désire rien changer en Angleterre excepté la température,
répondit-il, je suis parfaitement satisfait de la contemplation
philosophique. Mais comme le dix-neuvième siècle va à la banqueroute,
avec sa dépense exagérée de sympathie, je proposerais d'en appeler à la
science pour nous remettre dans le droit chemin. Le mérite des émotions
est de nous égarer, et le mérite de la science est de n'être pas
émouvant.

--Mais nous avons de telles responsabilités, hasarda timidement Mme
Vandeleur.

--Terriblement graves! répéta lady Agathe.

Lord Henry regarda M. Erskine.

--L'humanité se prend beaucoup trop au sérieux; c'est le péché originel
du monde. Si les hommes des cavernes avaient su rire, l'Histoire serait
bien différente.

--Vous êtes vraiment consolant, murmura la duchesse, je me sentais
toujours un peu coupable lorsque je venais voir votre chère tante, car
je ne trouve aucun intérêt dans l'East End. Désormais je serai capable
de la regarder en face sans rougir.

--Rougir est très bien porté, duchesse, remarqua lord Henry.

--Seulement lorsqu'on est jeune, répondit-elle, mais quand une vieille
femme comme moi rougit, c'est bien mauvais signe. Ah! Lord Henry, je
voudrais bien que vous m'appreniez à redevenir jeune!

Il réfléchit un moment.

--Pouvez-vous vous rappeler un gros péché que vous auriez commis dans
vos premières années, demanda-t-il, la regardant pardessus la table.

--D'un grand nombre, je le crains, s'écria-t-elle.

--Eh bien! commettez-les encore, dit-il gravement. Pour redevenir jeune
on n'a guère qu'à recommencer ses folies.

--C'est une délicieuse théorie. Il faudra que je la mette en pratique.

--Une dangereuse théorie prononça sir Thomas, les lèvres pincées. Lady
Agathe secoua la tête, mais ne put arriver à paraître amusée. M. Erskine
écoutait.

--Oui! continua lord Henry, c'est un des grands secrets de la vie.
Aujourd'hui beaucoup de gens meurent d'un bon sens terre à terre et
s'aperçoivent trop tard que les seules choses qu'ils regrettent sont
leurs propres erreurs.

Un rire courut autour de la table....

Il jouait avec l'idée, la lançait, la transformait, la laissait échapper
pour la rattraper au vol; il l'irisait de son imagination, l'ailant de
paradoxes. L'éloge de la folie s'éleva jusqu'à la philosophie, une
philosophie rajeunie, empruntant la folle musique du plaisir, vêtue de
fantaisie, la robe tachée de vin et enguirlandée de lierres, dansant
comme une bacchante par-dessus les collines de la vie et se moquant du
lourd Silène pour sa sobriété. Les faits fuyaient devant elle comme des
nymphes effrayées. Ses pieds blancs foulaient l'énorme pressoir où le
sage Omar est assis; un flot pourpre et bouillonnant inondait ses
membres nus, se répandant comme une lave écumante sur les flancs noirs
de la cuve. Ce fut une improvisation extraordinaire. Il sentit que les
regards de Dorian Gray étaient fixés sur lui, et la conscience que parmi
son auditoire se trouvait un être qu'il voulait fasciner, semblait
aiguiser son esprit et prêter plus de couleurs encore à son imagination.
Il fut brillant, fantastique, inspiré. Il ravit ses auditeurs à
eux-mêmes; ils écoutèrent jusqu'au bout ce joyeux air de flûte. Dorian
Gray ne l'avait pas quitté des yeux, comme sous le charme, les sourires
se succédaient sur ses lèvres et l'étonnement devenait plus grave dans
ses yeux sombres.

Enfin, la réalité en livrée moderne fit son entrée dans la salle à
manger, sous la forme d'un domestique qui vint annoncer à la duchesse
que sa voiture l'attendait. Elle se tordit les bras dans un désespoir
comique.

--Que c'est ennuyeux! s'écria-t-elle. Il faut que je parte; je dois
rejoindre mon mari au club pour aller à un absurde meeting, qu'il doit
présider aux Willis's Rooms. Si je suis en retard il sera sûrement
furieux, et je ne puis avoir une scène avec ce chapeau. Il est beaucoup
trop fragile. Le moindre mot le mettrait en pièces. Non, il faut que je
parte, chère Agathe. Au revoir, lord Henry, vous êtes tout à fait
délicieux et terriblement démoralisant. Je ne sais que dire de vos
idées. Il faut que vous veniez dîner chez nous. Mardi par exemple,
êtes-vous libre mardi!

--Pour vous j'abandonnerais tout le monde, duchesse, dit lord Henry avec
une révérence.

--Ah! c'est charmant, mais très mal de votre part, donc, pensez à
venir! et elle sortit majestueusement suivie de Lady Agathe et des
autres dames.

Quand lord Henry se fut rassis, M. Erskine tourna autour de la table et
prenant près de lui une chaise, lui mit la main sur le bras.

--Vous parlez comme un livre, dit-il, pourquoi n'en écrivez-vous pas?

--J'aime trop à lire ceux des autres pour songer à en écrire moi-même,
monsieur Erskine. J'aimerais à écrire un roman, en effet, mais un roman
qui serait aussi adorable qu'un tapis de Perse et aussi irréel.
Malheureusement, il n'y a pas en Angleterre de public littéraire excepté
pour les journaux, les bibles et les encyclopédies; moins que tous les
peuples du monde, les Anglais ont le sens de la beauté littéraire.

--J'ai peur que vous n'ayez raison, répondit M. Erskine; j'ai eu
moi-même une ambition littéraire, mais je l'ai abandonnée il y a
longtemps. Et maintenant, mon cher et jeune ami, si vous me permettez de
vous appeler ainsi, puis-je vous demander si vous pensiez réellement
tout ce que vous nous avez dit en déjeunant.

--J'ai complètement oublié ce que j'ai dit, repartit lord Henry en
souriant. Etait-ce tout à fait mal?

--Très mal, certainement; je vous considère comme extrêmement dangereux,
et si quelque chose arrivait à notre bonne duchesse, nous vous
regarderions tous comme primordialement responsable. Oui, j'aimerais à
causer de la vie avec vous. La génération à laquelle j'appartiens est
ennuyeuse. Quelque jour que vous serez fatigué de la vie de Londres,
venez donc à Treadley, vous m'exposerez votre philosophie du plaisir en
buvant d'un admirable Bourgogne que j'ai le bonheur de posséder.

--J'en serai charmé; une visite à Treadley est une grande faveur.
L'hôte en est parfait et la bibliothèque aussi parfaite.

--Vous compléterez l'ensemble, répondit le vieux gentleman avec un salut
courtois. Et maintenant il faut que je prenne congé de votre excellente
tante. Je suis attendu à l'Athenaeum. C'est l'heure où nous y dormons.

--Vous tous, M. Erskine?

--Quarante d'entre nous dans quarante fauteuils. Nous travaillons à une
académie littéraire anglaise.

Lord Henry sourit et se leva.

--Je vais au Parc, dit-il.

Comme il sortait, Dorian Gray lui toucha le bras.

--Laissez-moi aller avec vous, murmura-t-il.

--Mais je pensais que vous aviez promis à Basil Hallward d'aller le
voir.

--Je voudrais d'abord aller avec vous; oui, je sens qu'il faut que
j'aille avec vous. Voulez-vous?... Et promettez-moi de me parler tout le
temps. Personne ne parle aussi merveilleusement que vous.

--Ah! j'ai bien assez parlé aujourd'hui, dit lord Henry en souriant.
Tout ce que je désire maintenant, c'est d'observer. Vous pouvez venir
avec moi, nous observerons, ensemble, si vous le désirez.





IV

Une après-midi, un mois après, Dorian Gray était allongé en un luxueux
fauteuil, dans la petite bibliothèque de la maison de lord Henry à
Mayfair. C'était, en son genre, un charmant réduit, avec ses hauts
lambris de chêne olivâtre, sa frise et son plafond crème rehaussé de
moulure, et son tapis de Perse couleur brique aux longues franges de
soie. Sur une mignonne table de bois satiné, une statuette de Clodion à
côté d'un exemplaire des «Cent Nouvelles» relié pour Marguerite de
Valois par Clovis Eve, et semé des pâquerettes d'or que cette reine
avait choisies pour emblème. Dans de grands vases bleus de Chine, des
tulipes panachées étaient rangées sur le manteau de la cheminée. La vive
lumière abricot d'un jour d'été londonien entrait à flots à travers les
petits losanges de plombs des fenêtres.

Lord Henry n'était pas encore rentré. Il était toujours en retard par
principe, son opinion étant que la ponctualité était un vol sur le
temps. Aussi l'adolescent semblait-il maussade, feuilletant d'un doigt
nonchalant une édition illustrée de Manon Lescaut qu'il avait trouvée
sur un des rayons de la bibliothèque. Le tic-tac monotone de l'horloge
Louis XIV l'agaçait. Une fois ou deux il avait voulu partir....

Enfin il perçut un bruit de pas dehors et la porte s'ouvrit.

--Comme vous êtes en retard, Harry, murmura-t-il.

--J'ai peur que ce ne soit point Harry, M. Gray, répondit une voix
claire.

Il leva vivement les yeux et se dressa....

--Je vous demande pardon. Je croyais....

--Vous pensiez que c'était mon mari. Ce n'est que sa femme. Il faut que
je me présente moi-même. Je vous connais fort bien par vos
photographies. Je pense que mon mari en a au moins dix-sept.

--Non, pas dix-sept, lady Henry?

--Bon, dix-huit alors. Et je vous ai vu avec lui à l'Opéra la nuit
dernière.

Elle riait nerveusement en lui parlant et le regardait de ses yeux de
myosotis. C'était une curieuse femme dont les toilettes semblaient
toujours conçues dans un accès de rage et mises dans une tempête.

Elle était toujours en intrigue avec quelqu'un et, comme son amour
n'était jamais payé de retour, elle avait gardé toutes ses illusions.
Elle essayait d'être pittoresque, mais ne réussissait qu'à être
désordonnée. Elle s'appelait Victoria et avait la manie invétérée
d'aller à l'église.

--C'était à _Lohengrin_, lady Henry, je crois?

--Oui, c'était à ce cher _Lohengrin_. J'aime Wagner mieux que personne.
Cela est si bruyant qu'on peut causer tout le temps sans être entendu.
C'est un grand avantage. Ne trouvez-vous pas, M. Gray?...

Le même rire nerveux et saccadé tomba de ses lèvres fines, et elle se
mit à jouer avec un long coupe-papier d'écaille. Dorian sourit en
secouant la tête.

--Je crains de n'être pas de cet avis, lady Henry, je ne parle jamais
pendant la musique, du moins pendant la bonne musique. Si l'on en entend
de mauvaise, c'est un devoir de la couvrir par le bruit d'une
conversation.

--Ah! voilà une idée d'Harry, n'est-ce pas, M. Gray. J'apprends toujours
ses opinions par ses amis, c'est même le seul moyen que j'aie de les
connaître. Mais ne croyez pas que je n'aime pas la bonne musique. Je
l'adore; mais elle me fait peur. Elle me rend par trop romanesque. J'ai
un culte pour les pianistes simplement. J'en adorais deux à la fois,
ainsi que me le disait Harry. Je ne sais ce qu'ils étaient. Peut-être
des étrangers. Ils le sont tous, et même ceux qui sont nés en Angleterre
le deviennent bientôt, n'est-il pas vrai? C'est très habile de leur part
et c'est un hommage rendu à l'art de le rendre cosmopolite. Mais vous
n'êtes jamais venu à mes réunions, M. Gray. Il faudra venir. Je ne puis
point offrir d'orchidées, mais je n'épargne aucune dépense pour avoir
des étrangers. Ils vous font une chambrée si pittoresque.... Voici
Harry! Harry, je venais pour vous demander quelque chose, je ne sais
plus quoi, et j'ai trouvé ici M. Gray. Nous avons eu une amusante
conversation sur la musique. Nous avons tout à fait les mêmes idées.
Non! je crois nos idées tout à fait différentes, mais il a été vraiment
aimable. Je suis très heureux de l'avoir vu.

--Je suis ravi, ma chérie, tout à fait ravi, dit lord Henry élevant ses
sourcils noirs et arqués et les regardant tous deux avec un sourire
amusé. Je suis vraiment fâché d'être si en retard, Dorian; j'ai été à
Wardour Street chercher un morceau de vieux brocard et j'ai dû
marchander des heures; aujourd'hui, chacun sait le prix de toutes
choses, et nul ne connaît la valeur de quoi que ce soit.

--Je vais être obligé de partir, s'exclama lady Henry, rompant le
silence d'un intempestif éclat de rire. J'ai promis à la Duchesse de
l'accompagner en voiture. Au revoir, M. Gray, au revoir Harry. Vous
dînez dehors, je suppose? Moi aussi. Peut-être vous retrouverai-je chez
Lady Thornbury.

--Je le crois, ma chère amie, dit lord Henry en fermant la porte
derrière elle. Semblable à un oiseau de paradis qui aurait passé la nuit
dehors sous la pluie, elle s'envola, laissant une subtile odeur de
frangipane. Alors, il alluma une cigarette et se jeta sur le canapé.

--N'épousez jamais une femme aux cheveux paille, Dorian, dit-il après
quelques bouffées.

--Pourquoi, Harry?

--Parce qu'elles sont trop sentimentales.

--Mais j'aime les personnes sentimentales.

--Ne vous mariez jamais, Dorian. Les hommes se marient par fatigue, les
femmes par curiosité: tous sont désappointés.

--Je ne crois pas que je sois en train de me marier, Harry. Je suis trop
amoureux. Voilà un de vos aphorismes, je le mets en pratique, comme tout
ce que vous dites.

--De qui êtes-vous amoureux? demanda lord Henry après une pause.

--D'une actrice, dit Dorian Gray rougissant.

Lord Henry leva les épaules «C'est un début plutôt commun.»

--Vous ne diriez pas cela si vous l'aviez vue, Harry.

--Qui est-ce?

--Elle s'appelle Sibyl Vane.

--Je n'en ai jamais entendu parler.

--Ni personne. Mais on parlera d'elle un jour. Elle est géniale.

--Mon cher enfant, aucune femme n'est géniale. Les femmes sont un sexe
décoratif. Elles n'ont jamais rien à dire, mais elles le disent d'une
façon charmante. Les femmes représentent le triomphe de la matière sur
l'intelligence, de même que les hommes représentent le triomphe de
l'intelligence sur les moeurs.

--Harry, pouvez-vous dire?

--Mon cher Dorian, cela est absolument vrai. J'analyse la femme en ce
moment, aussi dois-je la connaître. Le sujet est moins abstrait que je
ne croyais. Je trouve en somme qu'il n'y a que deux sortes de femmes,
les naturelles, et les fardées. Les femmes naturelles sont très utiles;
si vous voulez acquérir une réputation de respectabilité, vous n'avez
guère qu'à les conduire souper. Les autres femmes sont tout à fait
agréables. Elles commettent une faute, toutefois. Elles se fardent pour
essayer de se rajeunir. Nos grand'mères se fardaient pour paraître plus
brillantes. Le «Rouge et l'Esprit» allaient ensemble. Tout cela est
fini. Tant qu'une femme peut paraître dix ans plus jeune que sa propre
fille, elle est parfaitement satisfaite. Quant à la conversation, il n'y
a que cinq femmes dans Londres qui vaillent la peine qu'on leur parle,
et deux d'entre elles ne peuvent être reçues dans une société qui se
respecte. A propos, parlez-moi de votre génie. Dopais quand la
connaissez-vous?

--Ah! Harry, vos idées me terrifient.

--Ne faites pas attention. Depuis quand la connaissez-vous?

--Depuis trois semaines.

--Et comment l'avez-vous rencontrée?

--Je vous le dirai, Harry; mais il ne faut pas vous moquer de moi....
Après tout, cela ne serait jamais arrivé, si je ne vous avais rencontré.
Vous m'aviez rempli d'un ardent désir de tout savoir de la vie. Pendant
des jours après notre rencontre quelque chose de nouveau semblait battre
dans mes veines. Lorsque je flânais dans Hyde Park ou que je descendais
Piccadilly, je regardais tous les passants, imaginant avec une curiosité
folle quelle sorte d'existence ils pouvaient mener. Quelques-uns me
fascinaient. D'autres me remplissaient de terreur. Il y avait comme un
exquis poison dans l'air. J'avais la passion de ces sensations.... Eh
bien, un soir, vers sept heures, je résolus de sortir en quête de
quelque aventure. Je sentais que notre gris et monstrueux Londres, avec
ses millions d'habitants, ses sordides pécheurs et ses péchés
splendides, comme vous disiez, devait avoir pour moi quelque chose en
réserve. J'imaginais mille choses. Le simple danger me donnait une sorte
de joie. Je me rappelais tout ce que vous m'aviez dit durant cette
merveilleuse soirée où nous dînâmes ensemble pour la première fois, à
propos de la recherche de la Beauté qui est le vrai secret de
l'existence. Je ne sais trop ce que j'attendais, mais je me dirigeai
vers l'Est et me perdis bientôt dans un labyrinthe de ruelles noires et
farouches et de squares aux gazons pelés. Vers huit heures et demie, je
passai devant un absurde petit théâtre tout flamboyant de ses rampes de
gaz et de ses affiches multicolores. Un hideux juif portant le plus
étonnant gilet que j'aie vu de ma vie, se tenait à l'entrée, fumant un
ignoble cigare. Il avait des boucles graisseuses et un énorme diamant
brillait sur le plastron taché de sa chemise. «Voulez-vous une loge,
mylord? me dit-il dès qu'il m'aperçut en ôtant son chapeau avec une
servilité importante. Il y avait quelque chose en lui, Harry, qui
m'amusa. C'était un vrai monstre. Vous rirez de moi, je le sais, mais en
vérité j'entrai et je payai cette loge une guinée. Aujourd'hui, je ne
pourrais dire comment cela se fit, et pourtant si ce n'eût été, mon cher
Harry, si ce n'eût été, j'aurais manqué le plus magnifique roman de
toute ma vie.... Je vois que vous riez. C'est mal à vous.»

--Je ne ris pas, Dorian; tout au moins je ne ris pas de vous, mais il ne
faut pas dire: le plus magnifique roman de toute votre vie. Il faut dire
le premier roman de votre vie. Vous serez toujours aimé, et vous serez
toujours amoureux. Une _grande passion_ est le lot de ceux qui n'ont
rien à faire. C'est la seule utilité des classes désoeuvrées dans un
pays. N'ayez crainte. Des joies exquises vous attendent. Ceci n'en est
que le commencement.

--Me croyez-vous d'une nature si futile, s'écria Dorian Gray, maussade.

--Non, je la crois profonde.

--Que voulez-vous dire?

--Mon cher enfant, ceux qui n'aiment qu'une fois dans leur vie sont les
véritables futiles. Ce qu'ils appellent leur loyauté et leur fidélité,
je l'appelle ou le sommeil de l'habitude ou leur défaut d'imagination.
La fidélité est à la vie sentimentale ce que la stabilité est à la vie
intellectuelle, simplement un aveu d'impuissance. La fidélité! je
l'analyserai un jour. La passion de la propriété est en elle. Il y a
bien des choses que nous abandonnerions si nous n'avions peur que
d'autres puissent les ramasser. Mais je ne veux pas vous interrompre.
Continuez votre récit.

--Bien. Je me trouvais donc assis dans une affreuse petite loge, face à
face avec un très vulgaire rideau d'entr'acte. Je me mis à contempler la
salle. C'était une clinquante décoration de cornes d'abondance et
d'amours; on eut dit une pièce montée pour un mariage de troisième
classe. Les galeries et le parterre étaient tout à fait bondés de
spectateurs, mais les deux rangs de fauteuils sales étaient absolument
vides et il y avait tout juste une personne dans ce que je supposais
qu'ils devaient appeler le balcon. Des femmes circulaient avec des
oranges et de la bière au gingembre; il se faisait une terrible
consommation de noix.

--Ça devait être comme aux jours glorieux du drame anglais.

--Tout à fait, j'imagine, et fort décourageant. Je commençais à me
demander ce que je pourrais bien faire, lorsque je jetai les yeux sur le
programme. Que pensez-vous qu'on jouât, Harry?

--Je suppose «L'idiot, ou le muet innocent». Nos pères aimaient assez
ces sortes de pièces. Plus je vis, Dorian, plus je sens vivement que ce
qui était bon pour nos pères, n'est pas bon pour nous. En art, comme en
politique, _les grands-pères ont toujours tort_. (En français dans
le texte.)

--Ce spectacle était assez bon pour nous, Harry. C'était «Roméo et
Juliette»; je dois avouer que je fus un peu contrarié à l'idée de voir
jouer Shakespeare dans un pareil bouiboui. Cependant, j'étais en quelque
sorte intrigué. A tout hasard je me décidai à attendre le premier acte.
Il y avait un maudit orchestre, dirigé par un jeune Hébreu assis devant
un piano en ruines qui me donnait l'envie de m'en aller, mais le rideau
se leva, la pièce commença. Roméo était un gros gentleman assez âgé,
avec des sourcils noircis au bouchon, une voix rauque de tragédie et une
figure comme un baril à bière. Mercutio était à peu près aussi laid. Il
jouait comme ces comédiens de bas étage qui ajoutent leurs insanités a
leurs rôles et semblait être dans les termes les plus amicaux avec le
parterre. Ils étaient tous deux aussi grotesques que les décors; on eut
pu se croire dans une baroque foraine. Mais Juliette! Harry, imaginez
une jeune fille de dix-sept ans à peine, avec une figure comme une
fleur, une petite tête grecque avec des nattes roulées châtain foncé,
des yeux de passion aux profondeurs violettes et des lèvres comme des
pétales de rose. C'était la plus adorable créature que j'aie vue de ma
vie. Vous m'avez dit une fois que le pathétique vous laissait
insensible. Mais cette beauté, cette simple beauté eut rempli vos yeux
de larmes. Je vous assure, Harry, je ne pus à peine voir cette jeune
fille qu'à travers la buée de larmes qui me monta aux paupières. Et sa
voix! jamais je n'ai entendu une pareille voix. Elle parlait très bas
tout d'abord, avec des notes profondes et mélodieuses: comme si sa
parole ne devait tomber que dans une oreille, puis ce fut un peu plus
haut et le son ressemblait à celui d'une flûte ou d'un hautbois
lointain. Dans la scène du jardin, il avait la tremblante extase que
l'on perçoit avant l'aube lorsque chantent les rossignols. Il y avait
des moments, un peu après, où cette voix empruntait la passion sauvage
des violons. Vous savez combien une voix peut émouvoir. Votre voix et
celle de Sibyl Vane sont deux musiques que je n'oublierai jamais. Quand
je ferme les yeux, je les entends, et chacune d'elle dit une chose
différente. Je ne sais laquelle suivre. Pourquoi ne l'aimerai-je pas,
Harry? Je l'aime. Elle est tout pour moi dans la vie. Tous les soirs je
vais la voir jouer. Un jour elle est Rosalinde et le jour suivant,
Imogène. Je l'ai vue mourir dans l'horreur sombre d'un tombeau italien,
aspirant le poison aux lèvres de son amant. Je l'ai suivie, errant dans
la forêt d'Ardennes, déguisée en joli garçon, vêtue du pourpoint et des
chausses, coiffée d'un mignon chaperon. Elle était folle et se trouvait
en face d'un roi coupable à qui elle donnait à porter de la rue et
faisait prendre des herbes amères. Elle était innocente et les mains
noires de la jalousie étreignaient sa gorge frêle comme un roseau. Je
l'ai vue dans tous les temps et dans tous les costumes. Les femmes
ordinaires ne frappent point nos imaginations. Elles sont limitées à
leur époque. Aucune magie ne peut jamais les transfigurer. On connaît
leur coeur comme on connaît leurs chapeaux. On peut toujours les
pénétrer. Il n'y a de mystère dans aucune d'elles. Elles conduisent dans
le parc le matin et babillent aux thés de l'après-midi. Elles ont leurs
sourires stéréotypés et leurs manières à la mode. Elles sont
parfaitement limpides. Mais une actrice! Combien différente est une
actrice! Harry! pourquoi ne m'avez-vous pas dit que le seul être digne
d'amour est une actrice.

--Parce que j'en ai tant aimé, Dorian.

--Oh oui, d'affreuses créatures avec des cheveux teints et des figures
peintes.

--Ne méprisez pas les cheveux teints et les figures peintes; cela a
quelquefois un charme extraordinaire, dit lord Henry.

--Je voudrais maintenant ne vous avoir point parlé de Sibyl Vane.
--Vous n'auriez pu faire autrement, Dorian. Toute votre vie, désormais,
vous me direz ce que vous ferez.

--Oui, Harry, je crois que cela est vrai. Je ne puis m'empêcher de tout
vous dire. Vous avez sur moi une singulière influence. Si jamais je
commettais un crime j'accourrais vous le confesser. Vous me
comprendriez.

--Les gens comme vous, fatidiques rayons de soleil de l'existence, ne
commettent point de crimes, Dorian. Mais je vous suis tout de même très
obligé du compliment. Et maintenant, dites-moi--passez-moi les
allumettes comme un gentil garçon...merci--où en sont vos relations
avec Sibyl Vane.

Dorian Gray bondit sur ses pieds, les joues empourprées, l'oeil en feu:

--Harry! Sibyl Vane est sacrée.

--Il n'y a que les choses sacrées qui méritent d'être recherchées,
Dorian, dit lord Harry d'une voix étrangement pénétrante. Mais pourquoi
vous inquiéter? Je suppose qu'elle sera à vous quelque jour. Quand on
est amoureux, on s'abuse d'abord soi-même et on finit toujours par
abuser les autres. C'est ce que le monde appelle un roman. Vous la
connaissez, en tout cas, j'imagine?

--Certes, je la connais. Dès la première soirée que je fus à ce théâtre,
le vilain juif vint tourner autour de ma loge à la fin du spectacle et
m'offrit de me conduire derrière la toile pour me présenter à elle. Je
m'emportai contre lui, et lui dit que Juliette était morte depuis des
siècles et que son corps reposait dans un tombeau de marbre à Vérone. Je
compris à son regard de morne stupeur qu'il eut l'impression que j'avais
bu trop de Champagne ou d'autre chose.

--Je n'en suis pas surpris.

--Alors il me demanda si j'écrivais dans quelque feuille. Je lui
répondis que je n'en lisais jamais aucune. Il en parut terriblement
désappointé, puis il me confia que tous les critiques dramatiques
étaient ligués contre lui et qu'ils étaient tous à vendre.

--Je ne puis rien dire du premier point, mais pour le second, a en juger
par les apparences, ils ne doivent pas coûter bien cher.

--Oui, mais il paraissait croire qu'ils étaient au-dessus de ses moyens,
dit Dorian en riant. A ce moment, on éteignit les lumières du théâtre et
je dus me retirer. Il voulut me faire goûter des cigares qu'il
recommandait fortement; je déclinais l'offre. Le lendemain soir,
naturellement, je revins. Dès qu'il me vit, il me fit une profonde
révérence et m'assura que j'étais un magnifique protecteur des arts.
C'était une redoutable brute, bien qu'il eut une passion extraordinaire
pour Shakespeare. Il me dit une fois, avec orgueil, que ses cinq
banqueroutes étaient entièrement dues au «Barde» comme il l'appelait
avec insistance. Il semblait y voir un titre de gloire.

--C'en était un, mon cher Dorian, un véritable. Beaucoup de gens font
faillite pour avoir trop osé dans cette ère de prose. Se ruiner pour la
poésie est un honneur. Mais quand avez-vous parlé pour la première fois
à Miss Sibyl Vane?

--Le troisième soir. Elle avait joué Rosalinde. Je ne pouvais m'y
décider. Je lui avais jeté des fleurs et elle m'avait regardé, du moins
je me le figurais. Le vieux juif insistait. Il se montra résolu à me
conduire sur le théâtre, si bien que je consentis. C'est curieux,
n'est-ce pas, ce désir de ne pas faire sa connaissance?

--Non, je ne trouve pas.

--Mon cher Harry, pourquoi donc?

--Je vous le dirai une autre fois. Pour le moment je voudrais savoir ce
qu'il advint de la petite?

--Sibyl? Oh! elle était si timide, si charmante. Elle est comme une
enfant; ses yeux s'ouvraient tout grands d'étonnement lorsque je lui
parlais de son talent; elle semble tout à fait inconsciente de son
pouvoir. Je crois que nous étions un peu énervés. Le vieux juif
grimaçait dans le couloir du foyer poussiéreux, pérorant sur notre
compte, tandis que nous restions à nous regarder comme des enfants. Il
s'obstinait à m'appeler «my lord» et je fus obligé d'assurer à Sibyl que
je n'étais rien de tel. Elle me dit simplement: «Vous avez bien plutôt
l'air d'un prince, je veux vous appeler le prince Charmant.»

--Ma parole, Dorian, miss Sibyl sait tourner un compliment!

--Vous ne la comprenez pas, Harry. Elle me considérait comme un héros de
théâtre. Elle ne sait rien de la vie. Elle vit avec sa mère, une vieille
femme flétrie qui jouait le premier soir Lady Capulot dans une sorte de
peignoir rouge magenta, et semblait avoir connu des jours meilleurs.

--Je connais cet air-là. Il me décourage, murmura lord Harry, en
examinant ses bagues.

--Le juif voulait me raconter son histoire, mais je lui dis qu'elle ne
m'intéressait pas.

--Vous avez eu raison. Il y a quelque chose d'infiniment mesquin dans
les tragédies des autres.

--Sibyl est le seul être qui m'intéresse. Que m'importe d'où elle vient?
De sa petite tête à son pied mignon, elle est divine, absolument. Chaque
soir de ma vie, je vais la voir jouer et chaque soir elle est plus
merveilleuse.

--Voilà pourquoi, sans doute, vous ne dînez plus jamais avec moi. Je
pensais bien que vous aviez quelque roman en train; je ne me trompais
pas, mais ça n'est pas tout à fait ce que j'attendais.

--Mon cher Harry, nous déjeunons ou nous soupons tous les jours
ensemble, et j'ai été à l'Opéra avec vous plusieurs fois, dit Dorian
ouvrant ses yeux bleus étonnés.

--Vous venez toujours si horriblement tard.

--Mais je ne puis m'empêcher d'aller voir jouer Sibyl, s'écria-t-il,
même pour un seul acte. J'ai faim de sa présence; et quand je songe à
l'âme merveilleuse qui se cache dans ce petit corps d'ivoire, je suis
rempli d'angoisse!

--Vous pouvez dîner avec moi ce soir, Dorian, n'est-ce pas?

Il secoua la tête.

--Ce soir elle est Imogène, répondit-il, et demain elle sera Juliette.

--Quand est-elle Sibyl Vane?

--Jamais.

--Je vous en félicite.

--Comme vous êtes méchant! Elle est toutes les grandes héroïnes du monde
en une seule personne. Elle est plus qu'une individualité. Vous riez, je
vous ai dit qu'elle avait du génie. Je l'aime; il faut que je me fasse
aimer d'elle. Vous qui connaissez tous les secrets de la vie, dites-moi
comment faire pour que Sibyl Vane m'aime! Je veux rendre Roméo jaloux!
Je veux que tous les amants de jadis nous entendent rire et en
deviennent tristes! Je veux qu'un souffle de notre passion ranime leurs
cendres, les réveille dans leur peine! Mon Dieu! Harry, comme je
l'adore!

Il allait et venait dans la pièce en marchant; des taches rouges de
fièvre enflammaient ses joues. Il était terriblement surexcité.

Lord Henry le regardait avec un subtil sentiment du plaisir. Comme il
était différent, maintenant, du jeune garçon timide, apeuré, qu'il avait
rencontré dans l'atelier de Basil Hallward. Son naturel s'était
développé comme une fleur, épanoui en ombelles d'écarlate. Son âme était
sortie, de sa retraite cachée, et le désir l'avait rencontrée.

--Et que vous proposez-vous de faire, dit lord Henry, enfin.

--Je voudrais que vous et Basil veniez avec moi la voir jouer un de ces
soirs. Je n'ai pas le plus léger doute du résultat. Vous reconnaîtrez
certainement son talent. Alors nous la retirerons des mains du juif.
Elle est engagée avec lui pour trois ans, au moins pour deux ans et huit
mois à présent. J'aurai quelque chose a payer, sans doute. Quand cela
sera fait, je prendrai un théâtre du West-End et je la produirai
convenablement. Elle rendra le monde aussi fou que moi.

--Cela serait impossible, mon cher enfant.

--Oui, elle le fera. Elle n'a pas que du talent, que l'instinct consommé
de l'art, elle a aussi une vraie personnalité et vous m'avez dit souvent
que c'étaient les personnalités et non les talents qui remuaient leur
époque.

--Bien, quand irons-nous?

--Voyons, nous sommes mardi aujourd'hui. Demain! Elle joue Juliette
demain.

--Très bien, au Bristol à huit heures. J'amènerai Basil.

--Non, pas huit heures, Harry, s'il vous plaît. Six heures et demie. Il
faut que nous soyons là avant le lever du rideau. Nous devons la voir
dans le premier acte, quand elle rencontre Roméo.

--Six heures et demie! En voilà une heure! Ce sera comme pour un thé ou
une lecture de roman anglais. Mettons sept heures. Aucun gentleman ne
dîne avant sept heures. Verrez-vous Basil ou dois-je lui écrire?

--Cher Basil! je ne l'ai pas vu depuis une semaine. C'est vraiment mal à
moi, car il m'a envoyé mon portrait dans un merveilleux cadre,
spécialement dessiné par lui, et quoique je sois un peu jaloux de la
peinture qui est d'un mois plus jeune que moi, je dois reconnaître que
je m'en délecte. Peut-être vaudrait-il mieux que vous lui écriviez, je
ne voudrais pas le voir seul. Il me dit des choses qui m'ennuient, il me
donne de bons conseils.

Lord Henry sourit:

--On aime beaucoup à se débarrasser de ce dont on a le plus besoin.
C'est ce que j'appelle l'abîme de la générosité.

--Oh! Basil est le meilleur de mes camarades, mais il me semble un peu
philistin. Depuis que je vous connais, Harry, j'ai découvert cela.

--Basil, mon cher enfant, met tout ce qu'il y a de charmant en lui, dans
ses oeuvres. La conséquence en est qu'il ne garde pour sa vie que ses
préjugés, ses principes et son sens commun. Les seuls artistes que j'aie
connus et qui étaient personnellement délicieux étaient de mauvais
artistes. Les vrais artistes n'existent que dans ce qu'ils font et ne
présentent par suite aucun intérêt en eux-mêmes. Un grand poète, un vrai
grand poète, est le plus prosaïque des êtres. Mais les poètes inférieurs
sont les plus charmeurs des hommes. Plus ils riment mal, plus ils sont
pittoresques. Le simple fait d'avoir publié un livre de sonnets de
second ordre, rend un homme parfaitement irrésistible. Il vit le poème
qu'il ne peut écrire; les autres écrivent le poème qu'ils n'osent
réaliser.

--Je crois que c'est vraiment ainsi, Harry? dit Dorian Gray parfumant
son mouchoir a un gros flacon au bouchon d'or qui se trouvait sur la
table. Cela doit être puisque vous le dites. Et maintenant je m'en vais.
Imogène m'attend, n'oubliez pas pour demain.... Au revoir.

Dès qu'il fut parti, les lourdes paupières de lord Henry se baissèrent
et il se mit à réfléchir. Certes, peu d'êtres l'avaient jamais intéressé
au même point que Dorian Gray et même la passion de l'adolescent pour
quelque autre lui causait une affre légère d'ennui ou de jalousie. Il en
était content. Il se devenait à lui-même ainsi un plus intéressant sujet
d'études. Il avait toujours été dominé par le goût des sciences, mais
les sujets ordinaires des sciences naturelles lui avaient paru vulgaires
et sans intérêt. De sorte qu'il avait commencé à s'analyser lui-même et
finissait par analyser les autres. La vie humaine, voilà ce qui
paraissait la seule chose digne d'investigation. Nulle autre chose par
comparaison, n'avait la moindre valeur. C'était vrai que quiconque
regardait la vie et son étrange creuset de douleurs et de joies, ne
pouvait supporter sur sa face le masque de verre du chimiste, ni
empêcher les vapeurs sulfureuses de troubler son cerveau et d'embuer son
imagination de monstrueuses fantaisies et de rêves difformes. Il y avait
des poisons si subtils que pour connaître leurs propriétés, il fallait
les éprouver soi-même. Il y avait des maladies si étrange qu'il fallait
les avoir supportées pour en arriver à comprendre leur nature. Et alors,
quelle récompense! Combien merveilleux devenait le monde entier! Noter
l'âpre et étrange logique des passions, la vie d'émotions et de couleurs
de l'intelligence, observer où elles se rencontrent et où elles se
séparent, comment elles vibrent à l'unisson et comment elles discordent,
il y avait à cela une véritable jouissance! Qu'en importait le prix? On
ne pouvait jamais payer trop cher de telles sensations.

Il avait conscience--et cette pensée faisait étinceler de plaisir ses
yeux d'agate brune--que c'était à cause de certains mots de lui, des
mots musicaux, dits sur un ton musical que l'âme de Dorian Gray s'était
tournée vers cette blanche jeune fille et était tombée en adoration
devant elle. L'adolescent était en quelque sorte sa propre création. Il
l'avait fait s'ouvrir prématurément à la vie. Cela était bien quelque
chose. Les gens ordinaires attendent que la vie leur découvre elle-même
ses secrets, mais au petit nombre, à l'élite, ses mystères étaient
révélés avant que le voile en fût arraché. Quelquefois c'était un effet
de l'art, et particulièrement de la littérature qui s'adresse
directement aux passions et à l'intelligence. Mais de temps en temps,
une personnalité complexe prenait la pince de l'art, devenait vraiment
ainsi en son genre une véritable oeuvre d'art, la vie ayant ses
chefs-d'oeuvres, tout comme la poésie, la sculpture ou la peinture.

Oui, l'adolescent était précoce. Il moissonnait au printemps. La poussée
de la passion et de la jeunesse était en lui, mais il devenait peu à peu
conscient de lui-même. C'était une joie de l'observer. Avec sa belle
figure et sa belle âme, il devait faire rêver. Pourquoi s'inquiéter de
la façon dont cela finirait, ou si cela, même devait avoir une fin!...
Il était comme une de ses gracieuses figures d'un spectacle, dont les
joies nous sont étrangères, mais dont les chagrins nous éveillent au
sentiment de la beauté, et dont les blessures sont comme des roses
rouges.

L'âme et le corps, le corps et l'âme, quels mystères! Il y a de
l'animalité dans l'âme, et le corps a ses moments de spiritualité. Les
sens peuvent s'affiner et l'intelligence se dégrader. Qui pourrait dire
où cessent les impulsions de la chair et où commencent les suggestions
psychiques.

Combien sont bornées les arbitraires définitions des psychologues! Et
quelle difficulté de décider entre les prétentions des diverses écoles!
L'âme était-elle une ombre recluse dans la maison du péché! Ou bien le
corps ne faisait-il réellement qu'un avec l'âme, comme le pensait
Giordano Bruno. La séparation de l'esprit et de la matière était un
mystère et c'était un mystère aussi que l'union de la matière et de
l'esprit.

Il se demandait comment nous tentions de faire de la psychologie une
science si absolue qu'elle pût nous révéler les moindres ressorts de la
vie.... A la vérité, nous nous trompons constamment nous-mêmes et nous
comprenons rarement les autres. L'expérience n'a pas de valeur éthique.
C'est seulement le nom que les hommes donnent à leurs erreurs. Les
moralistes l'ont regardée d'ordinaire comme une manière d'avertissement,
ont réclamé pour elle une efficacité éthique dans la formation des
caractères, l'ont vantée comme quelque chose qui nous apprenait ce qu'il
fallait suivre, et nous montrait ce que nous devions éviter. Mais il n'y
a aucun pouvoir actif dans l'expérience. Elle est aussi peu de chose
comme mobile que la conscience elle-même. Tout ce qui est vraiment
démontré, c'est que notre avenir pourra être ce que fut notre passé et
que le péché où nous sommes tombés une fois avec dégoût, nous le
commettrons encore bien des fois, et avec plaisir.

Il demeurait évident pour lui que la méthode expérimentale était la
seule par laquelle on put arriver à quelque analyse scientifique des
passions; et Dorian Gray était certainement un sujet fait pour lui et
qui semblait promettre de riches et fructueux résultats. Sa passion
soudaine pour Sibyl Vane n'était pas un phénomène psychologique de mince
intérêt. Sans doute la curiosité y entrait pour une grande part, la
curiosité et le désir d'acquérir une nouvelle expérience; cependant ce
n'était pas une passion simple mais plutôt une complexe. Ce qu'elle
contenait de pur instinct sensuel de puberté avait été transformé par le
travail de l'imagination, et changé en quelque chose qui semblait à
l'adolescent étranger aux sens et n'en était pour cela que plus
dangereux. Les passions sur l'origine desquelles nous nous trompons,
nous tyrannisent plus fortement que toutes les autres. Nos plus faibles
mobiles sont ceux de la nature desquels nous sommes conscients. Il
arrive souvent que lorsque nous pensons faire une expérience sur les
autres nous en faisons une sur nous-mêmes.

Pendant que Lord Henry, assis, rêvait sur ces choses, on frappa à la
porte et son domestique entra et lui rappela qu'il était temps de
s'habiller pour dîner. Il se leva et jeta un coup d'oeil dans la rue. Le
soleil couchant enflammait de pourpre et d'or les fenêtres hautes des
maisons d'en face. Les carreaux étincelaient comme des plaques de métal
ardent. Au-dessus, le ciel semblait une rose fanée. Il pensa à la
vitalité impétueuse de son jeune ami et se demanda comment tout cela
finirait.

Lorsqu'il rentra chez lui, vers minuit et demie, il trouva un télégramme
sur sa table. Il l'ouvrit et s'aperçut qu'il était de Dorian Gray. Il
lui faisait savoir qu'il avait promis le mariage à Sibyl Vane.





V


--Mère, mère, que je suis contente! soupirait la jeune fille,
ensevelissant sa figure dans le tablier de la vieille femme aux traits
fatigués et flétris qui, le dos tourné à la claire lumière des fenêtres,
était assise dans l'unique fauteuil du petit salon pauvre. «Je suis si
contente! répétait-elle, il faut que vous soyez contente aussi!

Mme Vane tressaillit et posa ses mains maigres et blanchies au bismuth
sur la tête de sa fille.

--Contente! répéta-t-elle, je ne suis contente, Sibyl, que lorsque je
vous vois jouer. Vous ne devez pas penser à autre chose. M. Isaacs a été
très bon pour nous et nous lui devons de l'argent.

La jeune fille leva une tête boudeuse.

--De l'argent! mère, s'écria-t-elle, qu'est-ce que ça veut dire? L'amour
vaut mieux que l'argent.

--M. Isaacs nous a avancé cinquante livres pour payer nos dettes et pour
acheter un costume convenable à James. Vous ne devez pas oublier cela,
Sibyl. Cinquante livres font une grosse somme. M. Isaacs a été très
aimable.

--Ce n'est pas un gentleman, mère, et je déteste la manière dont il me
parle, dit la jeune fille; se levant et se dirigeant vers la fenêtre.

--Je ne sais pas comment nous nous en serions tirés sans lui, répliqua
la vieille femme en gémissant.

Sibyl Vane secoua la tête et se mit à rire.

--Nous n'aurons plus besoin de lui désormais, mère. Le Prince Charmant
s'occupe de nous.

Elle s'arrêta; une rougeur secoua son sang et enflamma ses joues. Une
respiration haletante entr'ouvrit les pétales de ses lèvres tremblantes.
Un vent chaud de passion sembla l'envelopper et agiter les plis gracieux
de sa robe.

--Je l'aime! dit-elle simplement.

--Folle enfant! folle enfant! fut la réponse accentuée d'un geste
grotesque des doigts recourbés et chargés de faux bijoux de la vieille.

L'enfant rit encore. La joie d'un oiseau en cage était dans sa voix. Ses
yeux saisissaient la mélodie et la répercutaient par leur éclat; puis
ils se fermaient un instant comme pour garder leur secret. Quand ils
s'ouvrirent de nouveau, la brume d'un rêve avait passé sur eux. La
Sagesse aux lèvres minces lui parlait dans le vieux fauteuil, lui
soufflant cette prudence inscrite au livre de couardise sous le nom de
sens commun. Elle n'écoutait pas. Elle était libre dans la prison de sa
passion. Son prince, le Prince Charmant était avec elle. Elle avait
recouru à la Mémoire pour le reconstituer. Elle avait envoyé son âne à
sa recherche et il était venu. Ses baisers brûlaient ses lèvres. Ses
paupières étaient chaudes de son souffle.

Alors la Sagesse changea de méthode et parla d'enquête et d'espionnage.
Le jeune homme pouvait être riche, et dans ce cas on pourrait songer au
mariage. Contre la coquille de son oreille se mouraient les vagues de la
ruse humaine. Les traits astucieux la criblaient. Elle s'aperçut que les
lèvres fines remuaient, et elle sourit....

Soudain elle éprouva le besoin de parler. Le monologue de la vieille la
gênait.

--Mère, mère, s'écria-t-elle, pourquoi m'aime-t-il tant? Moi, je sais
pourquoi je l'aime. C'est parce qu'il est tel que pourrait être l'Amour
lui-même. Mais que voit-il en moi? Je ne suis pas digne de lui. Et
cependant je ne saurais dire pourquoi, tout en me trouvant fort
inférieure à lui, je ne me sens pas humble. Je suis fière, extrêmement
fière.... Mère, aimiez-vous mon père comme j'aime le prince Charmant?

La vieille femme pâlit sous la couche de poudre qui couvrait ses joues,
et ses lèvres desséchées se tordirent dans un effort douloureux. Sibyl
courut à elle, entoura son cou de ses bras et l'embrassa.

--Pardon, mère, je sais que cela vous peine de parler de notre père.
Mais ce n'est que parce que vous l'aimiez trop. Ne soyez pas si triste.
Je suis aussi heureuse aujourd'hui que vous l'étiez il y a vingt ans.
Ah! puisse-je être toujours heureuse!

--Mon enfant, vous êtes beaucoup trop jeune pour songer à l'amour. Et
puis, que savez-vous de ce jeune homme? Vous ignorez même son nom. Tout
cela est bien fâcheux et vraiment, au moment où James va partir en
Australie et où j'ai tant de soucis, je trouve que vous devriez vous
montrer moins inconsidérée. Cependant, comme je l'ai déjà dit, s'il est
riche....

--Ah! mère, mère! laissez-moi être heureuse!

Mme Vane la regarda et avec un de ces faux gestes scéniques qui
deviennent si souvent comme une seconde nature chez les acteurs, elle
serra sa fille entre ses bras. A ce moment, la porte s'ouvrit et un
jeune garçon aux cheveux bruns hérissés entra dans la chambre. Il avait
la figure pleine, de grands pieds et de grandes mains et quelque chose
de brutal dans ses mouvements. Il n'avait pas la distinction de sa
soeur. On eût eu peine à croire à la proche parenté qui les unissait.
Mme Vane fixa les yeux sur lui et accentua son sourire. Elle élevait
mentalement son fils à la dignité d'un auditoire. Elle était certaine
que ce tableau devait être touchant.

--Vous devriez garder un peu de vos baisers pour moi, Sibyl, dit le
jeune homme avec un grognement amical.

--Ah! mais vous n'aimez pas qu'on vous embrasse, Jim, s'écria-t-elle;
vous êtes un vilain vieil ours. Et elle se mit à courir dans la chambre
et à le pincer.

James Vane regarda sa soeur avec tendresse.

--Je voudrais que vous veniez vous promener avec moi, Sibyl. Je crois
bien que je ne reverrai plus jamais ce vilain Londres et certes je n'y
tiens pas.

--Mon fils, ne dites pas d'aussi tristes choses, murmura Mme Vane,
ramassant en soupirant un prétentieux costume de théâtre et en se
mettant à le raccommoder. Elle était un peu désappointée de ce qu'il
était arrivé trop tard pour se joindre au groupe de tout à l'heure. Il
aurait augmenté le pathétique de la situation.

--Pourquoi pas, mère, je le pense.

--Vous me peinez, mon fils. J'espère que vous reviendrez d'Australie
avec une belle position. Je crois qu'il n'y a aucune société dans les
colonies ou rien de ce qu'on peut appeler une société, aussi quand vous
aurez fait fortune, reviendrez-vous prendre votre place à Londres.

--La société, murmura le jeune homme.... Je ne veux rien en connaître.
Je voudrais gagner assez d'argent pour vous faire quitter le théâtre,
vous et Sibyl. Je le hais.

--Oh! Jim! dit Sibyl en riant, que vous êtes peu aimable! Mais
venez-vous réellement promener avec moi. Ce serait gentil! Je craignais
que vous n'alliez dire au revoir à quelques-uns de vos amis, à Tom
Hardy, qui vous a donné cette horrible pipe, ou à Ned Langton qui se
moque de vous quand vous la fumez. C'est très aimable de votre part de
m'avoir conservé votre dernière après-midi. Où irons-nous? Si nous
allions au Parc!

--Je suis trop râpé, répliqua-t-il en se renfrognant. Il n'y a que les
gens chics qui vont au Parc.

--Quelle bêtise, Jim, soupira-t-elle en passant la main sur la manche de
son veston.

Il hésita un moment.

--Je veux bien, dit-il enfin, mais ne soyez pas trop longtemps à votre
toilette.

Elle sortit en dansant.... On put l'entendre chanter en montant
l'escalier et ses petits pieds trottinèrent au-dessus....

Il parcourut la chambre deux ou trois fois. Puis se tournant vers la
vieille, immobile dans son fauteuil:

--Mère, mes affaires sont-elles préparées? demanda-t-il.

--Tout est prêt, James, répondit-elle, les yeux sur son ouvrage.

Pendant des mois elle s'était sentie mal a l'aise lorsqu'elle se
trouvait seule avec ce fils, dur et sévère. Sa légèreté naturelle se
troublait lorsque leurs yeux se rencontraient. Elle se demandait
toujours s'il ne soupçonnait rien. Comme il ne faisait aucune
observation, le silence lui devint intolérable. Elle commença à geindre.
Les femmes se défendent en attaquant, de même qu'elles attaquent par
d'étranges et soudaines défaites.

--J'espère que vous serez satisfait de votre existence d'outre-mer,
James, dit-elle. Il faut vous souvenir que vous l'avez choisie
vous-même. Vous auriez pu entrer dans l'étude d'un avoué. Les avoués
sont une classe très respectable et souvent, à la campagne, ils dînent
dans les meilleures familles.

--Je hais les bureaux et je hais les employés, répliqua-t-il. Mais vous
avez tout à fait raison. J'ai choisi moi-même mon genre de vie. Tout ce
que je puis vous dire, c'est de veiller sur Sibyl. Ne permettez pas
qu'il lui arrive malheur. Mère, il faut que vous veilliez sur elle.

--James, vous parlez étrangement. Sans doute, je veille sur Sibyl.

--J'ai entendu dire qu'un monsieur venait chaque soir au théâtre et
passait dans la coulisse pour lui parler. Est-ce bien? Qu'est-ce que
cela veut dire?

--Vous parlez de choses que vous ne comprenez pas, James. Dans notre
profession, nous sommes habituées à recevoir beaucoup d'hommages.
Moi-même, dans le temps, j'ai reçu bien des fleurs. C'était lorsque
notre art était vraiment compris. Quant à Sibyl, je ne puis encore
savoir si son attachement est sérieux ou non. Mais il n'est pas douteux
que le jeune homme en question ne soit un parfait gentleman. Il est
toujours extrêmement poli avec moi. De plus, il a l'air d'être riche et
les fleurs qu'il envoie sont délicieuses.

--Vous ne savez pas son nom pourtant? dit-il âprement.

--Non, répondit placidement sa mère. Il n'a pas encore révélé son nom.
Je crois que c'est très romanesque de sa part. C'est probablement un
membre de l'aristocratie.

James Vane se mordit la lèvre....

--Veillez sur Sibyl, mère, s'écria-t-il, veillez sur elle!

--Mon fils, vous me désespérez. Sibyl est toujours sous ma surveillance
particulière. Sûrement, si ce gentleman est riche, il n'y a aucune
raison pour qu'elle ne contracte pas une alliance avec lui. Je pense que
c'est un aristocrate. Il en a toutes les apparences, je dois dire. Cela
pourrait être un très brillant mariage pour Sibyl. Ils feraient un
charmant couple. Ses allures sont tout à fait à son avantage. Tout le
monde les a remarquées.

Le jeune homme grommela quelques mots et se mit à tambouriner sur les
vitres avec ses doigts épais. Il se retournait pour dire quelque chose
lorsque Sibyl entra en courant....

--Comme vous êtes sérieux tous les deux! dit-elle. Qu'y a-t-il?

--Rien, répondit-il, je crois qu'on doit être sérieux quelquefois. Au
revoir, mère, je dînerai à cinq heures. Tout est emballé excepté mes
chemises; aussi ne vous inquiétez pas.

--Au revoir, mon fils, dit-elle avec un salut théâtral.

Elle était très ennuyée du ton qu'il avait pris avec elle et quelque
chose dans son regard l'avait effrayée.

--Embrassez-moi, mère, dit la jeune fille.

Ses lèvres en fleurs se posèrent sur les joues flétries de la vieille et
les ranimèrent.

--Mon enfant! mon enfant! s'écria Mme Vane, les yeux au plafond
cherchant une galerie imaginaire.

--Venez, Sibyl, dit le frère impatienté.

Il détestait les affectations maternelles.

Ils sortirent et descendirent la triste Euston Road. Une légère brise
s'élevait; le soleil brillait gaîment. Les passants avaient l'air
étonnés de voir ce lourdaud vêtu d'habits râpés en compagnie d'une aussi
gracieuse et distinguée jeune fille. C'était comme un jardinier rustaud
marchant une rose à la main.

Jim fronçait les sourcils de temps en temps lorsqu'il saisissait le
regard inquisiteur de quelque passant. Il éprouvait cette aversion
d'être regardé qui ne vient que tard dans la vie aux hommes célèbres et
qui ne quitte jamais le vulgaire. Sibyl, cependant était parfaitement
inconsciente de l'effet qu'elle produisait. Son amour épanouissait ses
lèvres en sourires. Elle pensait au Prince Charmant et pour pouvoir
d'autant plus y rêver, elle n'en parlait pas, mais babillait, parlant du
bateau où Jim allait s'embarquer, de l'or qu'il découvrirait sûrement et
de la merveilleuse héritière à qui il sauverait la vie en l'arrachant
aux méchants _bushrangers_ aux chemises rouges. Car il ne serait pas
toujours marin, ou commis maritime ou rien de ce qu'il allait bientôt
être. Oh non! L'existence d'un marin est trop triste. Être claquemuré
dans un affreux bateau, avec les vagues bossues et rauques qui cherchent
à vous envahir, et un vilain vent noir qui renverse les mats et déchire
les voiles en longues et sifflantes lanières! Il quitterait le navire à
Melbourne, saluerait poliment le capitaine et irait d'abord aux placers.
Avant une semaine il trouverait une grosse pépite d'or, la plus grosse
qu'on ait découverte et l'apporterait à la côte dans une voiture gardée
par six policemen à cheval. Les _bushrangers_ les attaqueraient trois
fois et seraient battus avec un grand carnage.... Ou bien, non, il
n'irait pas du tout aux placers. C'étaient de vilains endroits où les
hommes s'enivrent et se tuent dans les bars, et parlent si mal! Il
serait un superbe éleveur, et un soir qu'il rentrerait chez lui dans sa
voiture, il rencontrerait la belle héritière qu'un voleur serait en
train d'enlever sur un cheval noir; il lui donnerait la chasse et la
sauverait. Elle deviendrait sûrement amoureuse de lui; ils se
marieraient et reviendraient à Londres où ils habiteraient une maison
magnifique. Oui, il aurait des aventures charmantes. Mais il faudrait
qu'il se conduisit bien, n'usât point sa santé et ne dépensât pas
follement son argent. Elle n'avait qu'un an de plus que lui, mais elle
connaissait tant la vie! Il faudrait aussi qu'il lui écrivit à chaque
courrier et qu'il dit ses prières tous les soirs avant de se coucher.
Dieu était très bon et veillerait sur lui. Elle prierait aussi pour lui,
et dans quelques années il reviendrait parfaitement riche et heureux.

Le jeune homme l'écoutait avec maussaderie, et ne répondait rien. Il
était plein de la tristesse de quitter son _home_.

Encore n'était-ce pas tout cela qui le rendait soucieux et morose. Tout
inexpérimenté qu'il fut, il avait un vif sentiment des dangers de la
position de Sibyl. Le jeune dandy qui lui fait la cour ne lui disait
rien de bon. C'était un gentleman et il le détestait pour cela, par un
curieux instinct de race dont il ne pouvait lui-même se rendre compte,
et qui pour cette raison le dominait d'autant plus. Il connaissait aussi
la futilité et la vanité de sa mère et il y voyait un péril pour Sibyl
et pour le bonheur de celle-ci. Les enfants commencent par aimer leurs
parents; en vieillissant ils les jugent; quelquefois ils les oublient.
Sa mère! Il avait en lui-même une question à résoudre à propos d'elle,
une question qu'il couvait depuis des mois de silence. Une phrase
hasardée qu'il avait entendue au théâtre, un ricanement étouffé qu'il
avait saisi un soir en attendant à la porte des coulisses, lui avaient
suggéré d'horribles pensées. Tout cela lui revenait à l'esprit comme un
coup de fouet en pleine figure. Ses sourcils se rejoignirent dans une
contraction involontaire, et dans un spasme douloureux, il se mordit la
lèvre inférieure.

--Vous n'écoutez pas un mot de ce que je dis, Jim, s'écria Sibyl, et je
fais les plans les plus magnifiques sur votre avenir. Dites-donc quelque
chose....

--Que voulez-vous que je vous dise?

--Oh! que vous serez un bon garçon et que vous ne nous oublierez pas,
répondit-elle en lui souriant.

Il haussa les épaules.

--Vous êtes bien plus capable de m'oublier que moi de vous oublier,
Sibyl.

Elle rougit....

--Que voulez-vous dire, Jim?

--Vous avez un nouvel ami, m'a-t-on dit. Qui est-il? Pourquoi ne m'en
avez-vous pas encore parlé? Il ne vous veut pas de bien.

--Arrêtez, Jim! s'écria-t-elle; il ne faut rien dire contre lui. Je
l'aime!

--Comment, vous ne savez même pas son nom, répondit le jeune homme. Qui
est-il? j'ai le droit de le savoir.

--Il s'appelle le Prince Charmant. N'aimez-vous pas ce nom. Méchant
garçon, ne l'oubliez jamais. Si vous l'aviez seulement vu, vous l'auriez
jugé l'être le plus merveilleux du monde. Un jour vous le rencontrerez
quand vous reviendrez d'Australie. Vous l'aimerez beaucoup. Tout le
monde l'aime, et moi.... je l'adore! Je voudrais que vous puissiez venir
au théâtre ce soir. Il y sera et je jouerai Juliette. Oh! comme je
jouerai! Pensez donc, Jim! être amoureuse et jouer Juliette! Et le voir
assis en face de moi! Jouer pour son seul plaisir! J'ai peur d'effrayer
le public, de l'effrayer ou de le subjuguer. Etre amoureuse, c'est se
surpasser. Ce pauvre M. Isaacs criera au génie à tous ses fainéants du
bar. Il me prêchait comme un dogme; ce soir, il m'annoncera comme une
révélation, je le sens. Et c'est son oeuvre à lui seul, au Prince
Charmant, mon merveilleux amoureux, mon Dieu de grâces. Mais je suis
pauvre auprès de lui. Pauvre? Qu'est-ce que ça fait? Quand la pauvreté
entre sournoisement par la porte, l'amour s'introduit par la fenêtre. On
devrait refaire nos proverbes. Ils ont été inventés en hiver et
maintenant voici l'été, c'est le printemps pour moi, je pense, une vraie
ronde de fleurs dans le ciel bleu.

--C'est un gentleman, dit le frère revêche.

--Un prince! cria-t-elle musicalement, que voulez-vous de plus?

--Il veut faire de vous une esclave!

--Je frémis à l'idée d'être libre!

--Il faut vous méfier de lui.

--Quand on le voit, on l'estime; quand on le connaît, on le croit.

--Sibyl, vous êtes folle!

Elle se mit à rire et lui prit le bras.

--Cher vieux Jim, vous parlez comme si vous étiez centenaire. Un jour,
vous serez amoureux vous-même, alors vous saurez ce que c'est. N'ayez
pas l'air si maussade. Vous devriez sûrement être content de penser
que, bien que vous partiez, vous me laissez plus heureuse que je n'ai
jamais été. La vie a été dure pour nous, terriblement dure et difficile.
Maintenant ce sera différent. Vous allez vers un nouveau monde, et moi
j'en ai découvert un!... Voici deux chaises, asseyons-nous et regardons
passer tout ce beau monde.

Ils s'assirent au milieu d'un groupe de badauds. Les plants de tulipes
semblaient de vibrantes bagues de feu. Une poussière blanche comme un
nuage tremblant d'iris se balançait dans l'air embrasé. Les ombrelles
aux couleurs vives allaient et venaient comme de gigantesques papillons.

Elle fit parler son frère de lui-même, de ses espérances et de ses
projets. Il parlait doucement avec effort. Ils échangèrent les paroles
comme des joueurs se passent les jetons. Sibyl était oppressée, ne
pouvant communiquer sa joie. Un faible sourire ébauché sur des lèvres
moroses était tout l'écho qu'elle parvenait à éveiller. Après quelque
temps, elle devint silencieuse, Soudain elle saisit au passage la vision
d'une chevelure dorée et d'une bouche riante, et dans une voiture
découverte, Dorian Gray passa en compagnie de deux dames.

Elle bondit sur ses pieds.

--Le voici! cria-t-elle.

--Qui? dit Jim Vane.

--Le Prince Charmant! répondit-elle regardant la victoria.

Il se leva vivement et la prenant rudement par le bras:

--Montrez-le moi avec votre doigt! Lequel est-ce? je veux le voir!
s'écria-t-il; mais au même moment le mail du duc de Berwick passa devant
eux, et lorsque la place fut libre de nouveau, la victoria avait
disparu du Pare.

--Il est parti, murmura tristement Sibyl, j'aurais voulu vous le
montrer.

--Je l'aurais voulu également, car, aussi vrai qu'il y a un Dieu au
ciel, s'il vous fait quelque tort, je le tuerai!...

Elle le regarda avec horreur! Il répéta ces paroles qui coupaient l'air
comme un poignard.... Les passants commençaient à s'amasser. Une dame
tout près d'eux ricanait.

--Venez, Jim, venez, souffla-t-elle.

Et il la suivit comme un chien à travers la foule. Il semblait satisfait
de ce qu'il avait dit.

Arrivés à la statue d'Achille, ils tournèrent autour du monument. La
tristesse qui emplissait ses yeux se changea en un sourire. Elle secoua
la tête.

--Vous êtes fou, Jim, tout à fait fou!... Vous avez un mauvais
caractère, voilà tout. Comment pouvez-vous dire d'aussi vilaines choses?
Vous ne savez pas de quoi vous parlez. Vous êtes simplement jaloux et
malveillant. Ah! je voudrais que vous fussiez amoureux. L'amour rend
meilleur et tout ce que vous dites est très mal.

--J'ai seize ans, répondit-il, et je sais ce que je suis. Mère ne vous
sert à rien. Elle ne sait pas comment il faut vous surveiller; je
voudrais maintenant ne plus aller en Australie. J'ai une grande envie
d'envoyer tout promener. Je le ferais si mon engagement n'était pas
signé.

--Oh! ne soyez pas aussi sérieux, Jim! Vous ressemblez à un des héros de
ces absurdes mélodrames dans lesquelles mère aime tant à jouer. Je ne
veux pas me quereller avec vous. Je l'ai vu, et le voir est le parfait
bonheur. Ne nous querellons pas; je sais bien que vous ne ferez jamais
de mal à ceux que j'aime, n'est-ce pas?

--Non, tant que vous l'aimerez, fut sa menaçante réponse.

--Je l'aimerai toujours, s'écria-t-elle.

--Et lui?

--Lui aussi, toujours!

--Il fera bien!

Elle recula, puis avec un bon rire, elle lui prit le bras. Ce n'était
après tout qu'un enfant....

A l'Arche de Marbre, ils hélèrent un omnibus qui les déposa tout près de
leur misérable logis de Euston Road. Il était plus de cinq heures, et
Sibyl devait dormir une heure ou deux avant de jouer. Jim insista pour
qu'elle n'y manquât pas. Il voulut de suite lui faire ses adieux pendant
que leur mère était absente; car elle ferait une scène et il détestait
les scènes quelles qu'elles fussent.

Ils se séparèrent dans la chambre de Sibyl. Le coeur du jeune homme
était plein de jalousie, et d'une haine ardente et meurtrière contre cet
étranger qui, lui semblait-il, venait se placer entre eux. Cependant
lorsqu'elle lui mit les bras autour du cou et que ses doigts lui
caressèrent les cheveux, il s'attendrit et l'embrassa avec une réelle
affection. Ses yeux étaient pleins de larmes lorsqu'il descendit.

Se mère l'attendait en bas. Elle bougonna sur son retard lorsqu'il
entra. Il ne répondit rien, et s'assit devant son maigre repas. Les
mouches voletaient autour de la table et se promenaient sur la nappe
tachée. A travers le bruit des omnibus et des voitures qui montait de la
rue, il percevait le bourdonnement qui dévorait chacune des minutes lui
restant à vivre là....

Après un moment, il écarta son assiette et cacha sa tête dans ses mains.
Il lui semblait qu'il avait le droit de savoir. On le lui aurait déjà
dit si c'était ce qu'il pensait. Sa mère le regardait, pénétrée de
crainte. Les mots tombaient de ses lèvres, machinalement. Un mouchoir de
dentelle déchiré s'enroulait à ses doigts. Lorsque six heures sonnèrent,
il se leva et alla vers la porte. Il se retourna et la regarda. Leurs
yeux se rencontrèrent. Elle semblait demander pardon. Cela l'enragea....

--Mère, j'ai quelque chose à vous demander, dit-il. Elle ne répondit pas
et ses yeux vaguèrent par la chambre.

--Dites-moi la vérité, j'ai besoin de la connaître. Étiez-vous mariée
avec mon père?

Elle poussa un profond soupir. C'était un soupir de soulagement. Le
moment terrible, ce moment que jour et nuit, pendant des semaines et des
mois, elle attendait craintivement était enfin venu et elle ne se
sentait pas effrayée. C'était vraiment pour elle comme un
désappointement. La question ainsi vulgairement posée demandait une
réponse directe. La situation n'avait pas été amenée graduellement.
C'était cru. Cela lui semblait comme une mauvaise répétition.

--Non, répondit-elle, étonnée de la brutale simplicité de la vie.

--Mon père était un gredin, alors! cria le jeune homme en serrant les
poings.

Elle secoua la tête:

--Je savais qu'il n'était pas libre. Nous nous aimions beaucoup tous
deux. S'il avait vécu, il aurait amassé pour nous. Ne parlez pas contre
lui, mon fils. C'était votre père, et c'était un gentleman; il avait de
hautes relations.

Un juron s'échappa de ses lèvres:

--Pour moi, ça m'est égal, s'écria-t-il, mais ne laissez pas Sibyl....
C'est un gentleman, n'est-ce pas, qui est son amoureux, du moins il le
dit. Il a aussi de belles relations sans doute, lui!

Une hideuse expression d'humiliation passa sur la figure de la vieille
femme. Sa tête se baissa, elle essuya ses yeux du revers de ses mains.

--Sibyl a une mère, murmura-t-elle. Je n'en avais pas. Le jeune homme
s'attendrit. Il vint vers elle, se baissa et l'embrassa.

--Je suis fâché de vous avoir fait de la peine en vous parlant de mon
père, dit-il, mais je n'en pouvais plus. Il faut que je parte
maintenant. Au revoir! N'oubliez pas que vous n'avez plus qu'un enfant à
surveiller désormais, et croyez-moi, si cet homme fait du tort à ma
soeur, je saurai qui il est, je le poursuivrai et le tuerai comme un
chien. Je le jure!...

La folle exagération de la menace, le geste passionné qui l'accompagnait
et son expression mélodramatique, rendirent la vie plus intéressante aux
yeux de la mère. Elle était familiarisée avec ce ton. Elle respira plus
librement, et pour la première fois depuis des mois, elle admira
réellement son fils. Elle aurait aimé à poursuivre cette scène dans
cette note émouvante, mais il coupa court. On avait descendu les malles
et préparé les couvertures. La bonne de la logeuse allait et venait, il
fallut marchander le cocher. Les instants étaient absorbés par de
vulgaires détails. Ce fut avec un nouveau désappointement qu'elle agita
le mouchoir de dentelle par la fenêtre quand son fils partit en voiture.
Elle sentait qu'une magnifique occasion était perdue. Elle se consola
en disant à Sibyl la désolation qui serait désormais, dans sa vie,
maintenant qu'elle n'aurait plus qu'un enfant à surveiller. Elle se
rappelait cette phrase qui lui avait plu; elle ne dit rien de la menace;
elle avait été vivement et dramatiquement exprimée. Elle sentait bien
qu'un jour ils en riraient tous ensemble.





VI

--Vous connaissez la nouvelle, Basil, dit lord Henry, un soir que
Hallward venait d'arriver dans un petit salon particulier de l'hôtel
Bristol, où un dîner pour trois personnes avait été commandé.

--Non, répondit l'artiste en remettant son chapeau et son pardessus au
domestique incliné. Quoi de nouveau? Ce n'est pas sur la politique,
j'espère; elle ne m'intéresse d'ailleurs pas. Il n'y a sûrement point
une seule personne à la Chambre des Communes digne d'être peinte, bien
que beaucoup de nos honorables aient grand besoin d'être reblanchis.

--Dorian Gray se marie, dit lord Henry, guettant l'effet de sa réponse.

Hallward sursauta en fronçant les sourcils....

--Dorian Gray se marie, cria-t-il.... Impossible!

--C'est ce qu'il y a de plus vrai.

--Avec qui?

--Avec une petite actrice ou quelque chose de pareil.

--Je ne puis le croire.... Lui, si raisonnable!...

--Dorian est trop sage, effectivement, pour ne pas faire de sottes
choses de temps à autre, mon cher Basil.

--Le mariage est une chose qu'on ne peut faire de temps à autre, Harry.

--Excepté en Amérique, riposta lord Henry rêveusement. Mais je n'ai pas
dit qu'il était marié. J'ai dit qu'il allait se marier. Il y a là une
grande différence. Je me souviens parfaitement d'avoir été marié, mais
je ne me rappelle plus d'avoir été fiancé. Je crois plutôt que je n'ai
jamais été fiancé.

--Mais, je vous en prie, pensez à la naissance de Dorian, à sa position,
à sa fortune.... Ce serait absurde de sa part d'épouser une personne
pareillement au-dessous de lui.

--Si vous désirez qu'il épouse cette fille, Basil, vous n'avez qu'à lui
dire ça. Du coup, il est sûr qu'il le fera. Chaque fois qu'un homme fait
une chose manifestement stupide, il est certainement poussé à la faire
pour les plus nobles motifs.

--J'espère pour lui, Harry, que c'est une bonne fille. Je n'aimerais pas
voir Dorian lié à quelque vile créature, qui dégraderait sa nature et
ruinerait son intelligence.

--Oh! elle est mieux que bonne, elle est belle, murmura lord Henry,
sirotant un verre de vermouth aux oranges amères. Dorian dit qu'elle est
belle, et il ne se trompe pas sur ces choses. Son portrait par vous a
singulièrement hâté son appréciation sur l'apparence physique des gens;
oui, il a eu, entre autres, cet excellent effet. Nous devons la voir ce
soir, si notre ami ne manque pas au rendez-vous.

--Vous êtes sérieux?

--Tout à fait, Basil. Je ne l'ai jamais été plus qu'en ce moment.

--Mais approuvez-vous cela, Harry? demanda le peintre, marchant de long
en large dans la chambre, et mordant ses lèvres. Vous ne pouvez
l'approuver! Il y a là un paradoxe de votre part.

--Je n'approuve jamais quoi que ce soit, et ne désapprouve davantage.
C'est prendre dans la vie une attitude absurde. Nous ne sommes pas mis
au monde pour combattre nos préjugés moraux. Je ne fais pas attention à
ce que disent les gens vulgaires, et je n'interviens jamais dans ce que
peuvent faire les gens charmants. Si une personnalité m'attire, quel que
soit le mode d'expression que cette personnalité puisse choisir, je le
trouve tout à fait charmant. Dorian Gray tombe amoureux d'une belle
fille qui joue Juliette et se propose de l'épouser. Pourquoi pas?...
Croyez-vous que s'il épousait Messaline, il en serait moins intéressant?
Vous savez que je ne suis pas un champion du mariage. Le seul mécompte
du mariage est qu'il fait celui qui le le consomme un altruiste; et les
altruistes sont sans couleur; ils manquent d'individualité. Cependant,
il est certains tempéraments que le mariage rend plus complexes. Ils
gardent leur égoïsme et y ajoutent encore. Ils sont forcés d'avoir plus
qu'une seule vie. Ils deviennent plus hautement organisés, et être plus
hautement organisé, je m'imagine, est l'objet de l'existence de l'homme.
En plus, aucune expérience n'est à mépriser, et quoi que l'on puisse
dire contre le mariage, ce n'est point une expérience dédaignable.
J'espère que Dorian Gray fera de cette jeune fille sa femme, l'adorera
passionnément pendant six mois, et se laissera ensuite séduire par
quelque autre. Cela nous va être une merveilleuse étude.

--Vous savez bien que vous ne pensez pas un mot de ce que vous dites,
Harry; vous le savez mieux que moi. Si la vie de Dorian Gray était
gâtée, personne n'en serait plus désolé que vous. Vous êtes meilleur que
vous ne prétendez l'être.

Lord Henry se mit à rire.

--La raison pour laquelle nous pensons du bien des autres, est que nous
sommes effrayés pour nous-mêmes. La base de l'optimisme est la terreur,
tout simplement. Nous pensons être généreux parce que nous gratifions le
voisin de la possession de vertus qui nous sont un bénéfice. Nous
estimons notre banquier dans l'espérance qu'il saura faire fructifier
les fonds à lui confiés, et nous trouvons de sérieuses qualités au
voleur de grands chemins qui épargnera nos poches. Je pense tout ce que
je dis. J'ai le plus grand mépris pour l'optimisme. Aucune vie n'est
gâtée, si ce n'est celle dont la croissance est arrêtée. Si vous voulez
gâter un caractère, vous n'avez qu'à tenter de le réformer; quant au
mariage, ce serait idiot, car il y a d'autres et de plus intéressantes
liaisons entre les hommes et les femmes; elles ont le charme d'être
élégantes.... Mais voici Dorian lui-même. Il vous en dira plus que moi.

--Mon cher Harry, mon cher Basil, j'attends vos félicitations, dit
l'adolescent en se débarrassant de son mac-farlane doublé de soie, et
serrant les mains de ses amis. Je n'ai jamais été si heureux! Comme tout
ce qui est réellement délicieux, mon bonheur est soudain, et cependant
il m'apparaît comme la seule chose que j'aie cherchée dans ma vie.

Il était tout rose d'excitation et de plaisir et paraissait
extraordinairement beau.

--J'espère que vous serez toujours très heureux, Dorian, dit Hallward,
mais je vous en veux de m'avoir laissé ignorer vos fiançailles. Harry
les connaissait.

--Et je vous en veux d'arriver en retard, interrompit lord Henry en
mettant sa main sur l'épaule du jeune homme et souriant à ce qu'il
disait. Allons, asseyons-nous et voyons ce que vaut le nouveau chef;
vous nous raconterez comment cela est arrivé.

--Je n'ai vraiment rien à vous raconter, s'écria Dorian, comme ils
prenaient place autour de la table. Voici simplement ce qui arrive. En
vous quittant hier soir, Harry, je m'habillai et j'allai dîner à ce
petit restaurant italien de Rupert Street où vous m'avez conduit, puis
me dirigeai vers les huit heures au théâtre. Sibyl jouait Rosalinde.
Naturellement les décors étaient ignobles et Orlando absurde. Mais
Sibyl!... Ah! si vous l'aviez vue! Quand elle vint habillée dans ses
habits de garçon, elle était parfaitement adorable. Elle portait un
pourpoint de velours mousse avec des manches de nuance cannelle, des
hauts-de-chausses marron-clair aux lacets croisés, un joli petit chapeau
vert surmonté d'une plume de faucon tenue par un diamant et un capuchon
doublé de rouge foncé. Elle ne me sembla jamais plus exquise. Elle avait
toute la grâce de cette figurine de Tanagra que vous avez dans votre
atelier, Basil. Ses cheveux autour de sa face lui donnaient l'air d'une
pâle rose entourée de fouilles sombres. Quant à son jeu!... vous la
verrez ce soir!... Elle est née artiste. Je restais dans la loge
obscure, absolument sous le charme.... J'oubliais que j'étais à Londres,
au XIXe siècle. J'étais bien loin avec mon amour dans une forêt que
jamais homme ne vit. Le rideau tombé, j'allais dans les coulisses et lui
parlai. Comme nous étions assis l'un à côté de l'autre, un regard brilla
soudain dans ses yeux que je n'avais encore surpris. Je lui tendis mes
lèvres. Nous nous embrassâmes. Je ne puis vous rapporter ce qu'alors je
ressentis. Il me sembla que toute ma vie était centralisée dans un point
de joie couleur de rose. Elle fut prise d'un tremblement et vacillait
comme un blanc narcisse; elle tomba à mes genoux et me baisa les
mains.... Je sens que je ne devrais vous dire cela, mais je ne puis m'en
empêcher. Naturellement notre engagement est un secret; elle ne l'a même
pas dit à sa mère. Je ne sais pas ce que diront mes tuteurs; lord Radley
sera certainement furieux. Ça m'est égal! J'aurai ma majorité avant un
an et je ferai ce qu'il me plaira. J'ai eu raison, n'est-ce pas, Basil,
de prendre mon amour dans la poésie et de trouver ma femme dans les
drames de Shakespeare. Les lèvres auxquelles Shakespeare apprit à parler
ont soufflé leur secret à mon oreille. J'ai eu les bras de Rosalinde
autour de mon cou et Juliette m'a embrassé sur la bouche.

--Oui, Dorian, je crois que vous avez eu raison, dit Hallward lentement.

--L'avez-vous vue aujourd'hui? demanda lord Henry. Dorian Gray secoua la
tête.

--Je l'ai laissée dans la forêt d'Ardennes, je la retrouverai dans un
verger à Vérone.

Lord Henry sirotait son Champagne d'un air méditatif.

--A quel moment exact avez-vous prononcé le mot mariage, Dorian? Et que
vous répondit-elle?... Peut-être l'avez-vous oublié!...

--Mon cher Harry, je n'ai pas traité cela comme une affaire, et je ne
lui ai fait aucune proposition formelle. Je lui dis que je l'aimais, et
elle me répondit qu'elle était indigne d'être ma femme. Indigne!... Le
monde entier n'est rien, comparé a elle.

--Les femmes sont merveilleusement pratiques, murmura lord Henry,
beaucoup plus pratiques que nous. Nous oublions souvent de parler
mariage dans de semblables situations et elles nous en font toujours
souvenir.

Hallward lui mit la main sur le bras.

--Finissez, Harry.... Vous désobligez Dorian. Il n'est pas comme les
autres et ne ferait de peine à personne; sa nature est trop délicate
pour cela.

Lord Henry regarda par dessus la table.

--Je n'ennuie jamais Dorian, répondit-il. Je lui ai fait cette question
pour la meilleure raison possible, pour la seule raison même qui excuse
toute question, la curiosité. Ma théorie est que ce sont toujours les
femmes qui se proposent à nous et non nous, qui nous proposons aux
femmes...excepté dans la classe populaire, mais la classe populaire
n'est pas moderne.

Dorian Gray sourit et remua la tête.

--Vous êtes tout à fait incorrigible, Harry, mais je n'y fais pas
attention. Il est impossible de se fâcher avec vous.... Quand vous
verrez Sibyl Vane, vous comprendrez que l'homme qui lui ferait de la
peine serait une brute, une brute sans coeur. Je ne puis comprendre
comment quelqu'un peut humilier l'être qu'il aime. J'aime Sibyl Vane.
J'ai besoin de l'élever sur un piédestal d'or, et de voir le monde
estimer la femme qui est mienne. Qu'est-ce que c'est que le mariage? Un
voeu irrévocable. Vous vous moquez?... Ah! ne vous moquez pas! C'est un
voeu irrévocable que j'ai besoin de faire. Sa confiance me fera fidèle,
sa foi me fera bon. Quand je suis avec elle, je regrette tout ce que
vous m'avez appris. Je deviens différent de ce que vous m'avez connu.
Je suis transformé, et le simple attouchement des mains de Sibyl Vane me
fait vous oublier, vous et toutes vos fausses, fascinantes, empoisonnées
et cependant délicieuses théories.

--Et quelles sont-elles? demanda lord Henry en se servant de la salade.

--Eh! vos théories sur la vie, vos théories sur l'amour, celles sur le
plaisir. Toutes vos théories, en un mot, Harry....

--Le plaisir est la seule chose digne d'avoir une théorie, répondit-il
de sa lente voix mélodieuse. Je crois que je ne puis la revendiquer
comme mienne. Elle appartient à la Nature, et non pas à moi. Le plaisir
est le caractère distinctif de la Nature, son signe d'approbation....
Quand nous sommes heureux, nous sommes toujours bons, mais quand nous
sommes bons, nous ne sommes pas toujours heureux.

--Ali! qu'entendez-vous par être bon, s'écria Basil Hallward.

--Oui, reprit Dorian, s'appuyant au dossier de sa chaise, et regardant
lord Henry par dessus l'énorme gerbe d'iris aux pétales pourprés qui
reposait au milieu de la table, qu'entendez-vous par être bon, Harry?

--Etre bon, c'est être en harmonie avec soi-même, répliqua-t-il en
caressant de ses fins doigts pâles la tige frêle de son verre, comme
être mauvais c'est être en harmonie avec les autres. Sa propre
vie--voilà la seule chose importante. Pour les vies de nos semblables,
si on désire être un faquin ou un puritain, on peut étendre ses vues
morales sur elles, mais elles ne nous concernent pas. En vérité,
l'individualisme est réellement le plus haut but. La moralité moderne
consiste à se ranger sous le drapeau de son temps. Je considère que le
fait par un homme cultivé, de se ranger sous le drapeau de son temps,
est une action de la plus scandaleuse immoralité.

--Mais, parfois, Harry, on paie très cher le fait de vivre uniquement
pour soi, fit remarquer le peintre.

--Bah! Nous sommes imposés pour tout, aujourd'hui.... Je m'imagine que
le côté vraiment tragique de la vie des pauvres est qu'ils ne peuvent
offrir autre chose que le renoncement d'eux-mêmes. Les beaux péchés,
comme toutes les choses belles, sont le privilège des riches.

--On paie souvent d'autre manière qu'en argent....

--De quelle autre manière, Basil?

--Mais en remords, je crois, en souffrances, en...ayant la conscience
de sa propre infamie....

Lord Henry leva ses épaules....

--Mon cher ami, l'art du moyen âge est charmant, mais les médiévales
émotions sont périmées.... Elles peuvent servir à la fiction, j'en
conviens.... Les seules choses dont peut user la fiction sont, en fait,
les choses qui ne peuvent plus nous servir.... Croyez-moi, un homme
civilisé ne regrette jamais un plaisir, et jamais une brute ne saura ce
que peut être un plaisir.

--Je sais ce que c'est que le plaisir! cria Dorian Gray. C'est d'adorer
quelqu'un.

--Cela vaut certainement mieux que d'être adoré, répondit-il, jouant
avec les fruits. Être adoré est un ennui. Les femmes nous traitent
exactement comme l'Humanité traite ses dieux. Elles nous adorent, mais
sont toujours à nous demander quelque chose.

--Je répondrai que, quoi que ce soit qu'elles nous demandent, elles nous
l'ont d'abord donné, murmura l'adolescent, gravement; elles ont créé
l'amour en nous; elles ont droit de le redemander.

--Tout à fait vrai, Dorian, s'écria Hallward.

--Rien n'est jamais tout à fait vrai, riposta lord Henry.

--Si, interrompit Dorian; vous admettez, Harry, que les femmes donnent
aux hommes l'or même de leurs vies.

--Possible, ajouta-t-il, mais elles exigent invariablement en retour un
petit change. Là est l'ennui. Les femmes comme quelque spirituel
Français l'a dit, nous inspirent le désir de faire des chefs-d'oeuvres,
mais nous empêchent toujours d'en venir à bout.

--Quel terrible homme vous êtes, Harry! Je ne sais pourquoi je vous aime
autant.

--Vous m'aimerez toujours, Dorian, répliqua-t-il.... Un peu de café,
hein, amis!... Garçon, apportez du café, de la fine-champagne, et des
cigarettes.... Non, pas de cigarettes, j'en ai.... Basil, je ne vous
permets pas de fumer des cigares.... Vous vous contenterez de
cigarettes. La cigarette est le type parfait du parfait plaisir. C'est
exquis, et ça vous laisse insatisfait. Que désirez-vous de plus? Oui,
Dorian, vous m'aimerez toujours. Je vous représente tous les péchés que
vous n'avez eu le courage de commettre.

--Quelle sottise me dites-vous, Harry?» dit le jeune homme en allumant
sa cigarette au dragon d'argent vomissant du feu que le domestique avait
placé sur la table. «Allons au théâtre. Quand Sibyl apparaîtra, voua
concevrez un nouvel idéal de vie. Elle vous représentera ce que vous
n'avez jamais connu.»

--J'ai tout connu, dit lord Henry avec un regard fatigué, mais toute
nouvelle émotion me trouve prêt. Hélas! Je crains qu'il n'y en ait plus
pour moi. Cependant, votre merveilleuse jeune fille peut m'émouvoir.
J'adore le théâtre. C'est tellement plus réel que la vie.
Allons-nous-en.... Dorian, vous monterez avec moi.... Je suis désolé,
Basil, mais il n'y a seulement place que pour deux dans mon _brougham_.
Vous nous suivrez dans un _hansom_.

Ils se levèrent et endossèrent leurs pardessus, en buvant debout leurs
cafés. Le peintre demeurait silencieux et préoccupé; un lourd ennui
semblait peser sur lui. Il ne pouvait approuver ce mariage, et cependant
cela lui semblait préférable à d'autres choses qui auraient pu
arriver.... Quelques minutes après, ils étaient en bas. Il conduisit
lui-même, comme c'était convenu, guettant les lanternes brillantes du
petit _brougham_ qui marchait devant lui. Une étrange sensation de
désastre l'envahit. Il sentait que Dorian Gray ne serait jamais à lui
comme par le passé. La vie était survenue entre eux....

Ses yeux s'embrumèrent, et ils ne virent plus les rue populeuses
étincelantes de lumière.... Quand la voiture s'arrêta devant le théâtre,
il lui sembla qu'il était plus vieux d'années....





VII


Par hasard, il se trouva que la salle, ce soir-là était pleine de monde,
et le gras _manager_ juif, qui les reçut à la porte du théâtre rayonnait
d'une oreille à l'autre d'un onctueux et tremblotant sourire. Il les
escorta jusqu'à leur loge avec une sorte d'humilité pompeuse, en agitant
ses grasses mains chargées de bijoux et parlant de sa voix la plus
aiguë.

Dorian Gray se sentit pour lui une aversion plus prononcée que jamais;
il venait voir Miranda, pensait-il, et il rencontrait Caliban....

Il paraissait, d'un autre côté, plaire à lord Henry; ce dernier même se
décida à lui témoigner sa sympathie d'une façon formelle en lui serrant
la main et l'affirmant qu'il était heureux d'avoir rencontré un homme
qui avait découvert un réel talent et faisait banqueroute pour un poëte.

Hallward s'amusa à observer les personnes du parterre.... La chaleur
était suffocante et le lustre énorme avait l'air, tout flambant, d'un
monstrueux dahlia aux pétales de feu jaune. Les jeunes gens des galeries
avaient retiré leurs jaquettes et leurs gilets et se penchaient sur les
balustrades. Ils échangeaient des paroles d'un bout à l'autre du théâtre
et partageaient des oranges avec des filles habillées de couleurs
voyantes, assises à côté d'eux. Quelques femmes riaient au parterre.
Leurs voix étaient horriblement perçantes et discordantes. Un bruit de
bouchons sautant arrivait du bar.

--Quel endroit pour y rencontrer sa divinité, dit lord Henry.

--Oui, répondit Dorian Gray. C'est ici que je la rencontrai, et elle est
divine au-delà de tout ce qu'on peut concevoir. Vous oublierez toute
chose quand elle jouera. On ne fait plus attention à cette populace rude
et commune, aux figures grossières et aux gestes brutaux dès qu'elle
entre en scène; ces gens demeurent silencieux et la regardent; ils
pleurent, et rient comme elle le veut; elle joue sur eux comme sur un
violon; elle les spiritualise, en quelque sorte, et l'on sent qu'ils ont
la même chair et le même sang que soi-même.

--La même chair et le même sang que soi-même! Oh! je ne crois pas,
s'exclama lord Henry qui passait en revue les spectateurs de la galerie
avec sa lorgnette.

--Ne faites pas attention à lui, Dorian, dit le peintre. Je sais, moi,
ce que vous voulez dire et je crois en cette jeune fille. Quiconque vous
aimez doit le mériter et la personne qui a produit sur vous l'effet que
vous nous avez décrit doit être noble et intelligente. Spiritualiser ses
contemporains, c'est quelque chose d'appréciable.... Si cette jeune
fille peut donner une âme à ceux qui jusqu'alors ont vécu sans en avoir
une, si elle peut révéler le sens de la Beauté aux gens dont les vies
furent sordides et laides, si elle peut les dépouiller de leur égoïsme,
leur prêter des larmes de tristesse qui ne sont pas leurs, elle est
digne de toute votre admiration, digne de l'adoration du monde. Ce
mariage est normal; je ne le pensai pas d'abord, mais maintenant je
l'admets. Les dieux ont fait Sibyl Vane pour vous; sans elle vous auriez
été incomplet.

--Merci, Basil, répondit Dorian Gray en lui pressant la main. Je savais
que vous me comprendriez. Harry est tellement cynique qu'il me terrifie
parfois.... Ah! voici l'orchestre; il est épouvantable, mais ça ne dure
que cinq minutes. Alors le rideau se lèvera et vous verrez la jeune
fille à laquelle je vais donner ma vie, à laquelle j'ai donné tout ce
qu'il y a de bon en moi....

Un quart d'heure après, parmi une tempête extraordinaire
d'applaudissements, Sibyl Vane s'avança sur la scène.... Certes, elle
était adorable à voir--une des plus adorables créatures même, pensait
lord Henry, qu'il eut jamais vues. Il y avait quelque chose d'animal
dans sa grâce farouche et ses yeux frémissants. Un sourire abattu, comme
l'ombre d'une rose dans un miroir d'argent, vint à ses lèvres en
regardant la foule enthousiaste emplissant le théâtre. Elle recula de
quelques pas, et ses lèvres semblèrent trembler.

Basil Hallward se dressa et commença à l'applaudir. Sans mouvement,
comme dans un rêve, Dorian Gray la regardait; Lord Henry la lorgnant à
l'aide de sa jumelle murmurait: «Charmante! Charmante!»

La scène représentait la salle du palais de Capulet, et Roméo, dans ses
habits de pélerin, entrait avec Mercutio et ses autres amis. L'orchestre
attaqua quelques mesures de musique, et la danse commença....

Au milieu de la foule des figurants gauches aux costumes râpés, Sibyl
Vane se mouvait comme un être d'essence supérieure. Son corps
s'inclinait, pendant qu'elle dansait, comme dans l'eau s'incline un
roseau. Les courbes de sa poitrine semblaient les courbes d'un blanc
lys. Ses mains étaient faites d'un pur ivoire.

Cependant, elle était curieusement insouciante; elle ne montrait aucun
signe de joie quand ses yeux se posaient sur Roméo. Le peu de mots
qu'elle avait à dire:

          Good pilgrim, you do wrong your hand too much
          Which mannerly dévotion shows in this;
          For saints have hands that pilgrims' hands do touch
          And palm to palm is holy palmers' kiss....

          (Bon pèlerin, vous êtes trop sévère pour votre main
          Qui n'a fait preuve en ceci que d'une respectueuse dévotion.
          Les saintes mêmes ont des mains
            que peuvent toucher les mains des pèlerins
          Et cette étreinte est un pieux baiser....)

et le bref dialogue qui suit, furent dits d'une manière plutôt
artificielle.... Sa voix était exquise, mais au point de vue de
l'intonation, c'était absolument faux. La couleur n'y était pas. Toute
la vie du vers était enlevée; on n'y sentait pas la réalité de la
passion.

Dorian pâlit en l'observant, étonné, anxieux.... Aucun de ses amis
n'osait lui parler; elle leur semblait sans aucun talent; ils étaient
tout à fait désappointés.

Ils savaient que la scène du balcon du second acte était l'épreuve
décisive des actrices abordant le rôle de Juliette; ils l'attendaient
tous deux; si elle y échouait, elle n'était bonne à rien.

Elle fut vraiment charmante quand elle surgit dans le clair de lune;
c'était vrai; mais l'hésitation de son jeu était insupportable et il
devenait de plus en plus mauvais à mesure qu'elle avançait dans son
rôle. Ses gestes étaient absurdement artificiels. Elle emphatisait
au-delà des limites permises ce qu'elle avait à dire. Le beau passage.

          Thou knowest the mask of night is on my face,
          Else would a maiden blush bepaint my cheek
          For that which thou hast heard me speak to-night....

         (Tu sais que le masque de la nuit est sur mon visage,
          Sans cela tu verrais une virginale rougeur colorer ma joue
          Quand je songe aux paroles que tu m'as entendu dire cette nuit.)

fut déclamé avec la pitoyable précision d'une écolière instruite dans la
récitation par un professeur de deuxième ordre. Quand elle s'inclina sur
le balcon et qu'elle eut à dire les admirables vers:

                                Although I joy in thee,
           I have no joy of this contract to-night:
           It is too rash, too unadvised, too sudden;
           Too like the lightning, which doth cease to be
           Eve one can say: «It lightens!» Sweet, good-night!
           This bud of love by Summer's ripening breath
           May prove a beauteous flower when next we meet....

                  (Quoique tu fasses ma joie
           Je ne puis goûter cette nuit toutes
                   les joies de notre rapprochement
           Il est trop brusque, trop imprévu trop soudain,
           Trop semblable à l'éclair qui a cessé d'être
           Avant qu'on ait pu dire. «Il brille!» Doux, ami, bonne nuit.
           Ce bouton d'amour, mûri par l'haleine de l'été.
           Pourra devenir une belle fleur, à notre prochaine entrevue....)

Elle les dit comme s'ils ne comportaient pour elle aucune espèce de
signification; ce n'était pas nervosité, bien au contraire; elle
paraissait absolument consciente de ce qu'elle faisait. C'était
simplement du mauvais art; l'échec était parfait.

Même les auditeurs vulgaires et dépourvus de toute éducation, du
parterre et des galeries, perdaient tout intérêt à la pièce. Ils
commencèrent à s'agiter, à parler haut, à siffler.... Le _manager_
israëlite, debout au fond du parterre, frappait du pied et jurait de
rage. L'on eût dit que la seule personne calme était la jeune fille.

Un tonnerre de sifflets suivit la chute du rideau.... Lord Henry se leva
et mit son pardessus....

--Elle est très belle, Dorian, dit-il, mais elle ne sait pas jouer.
Allons-nous-en....

--Je veux voir entièrement la pièce, répondit le jeune homme d'une voix
rauque et amère. Je suis désespéré de vous avoir fait perdre votre
soirée, Harry. Je vous fais mes excuses à tous deux.

--Mon cher Dorian, miss Vane devait être indisposée. Nous viendrons la
voir quelque autre soir.

--Je désire qu'elle l'ait été, continua-t-il; mais elle me semble, à
moi, insensible et froide. Elle est entièrement changée. Hier, ce fut
une grande artiste; ce soir, c'est une actrice médiocre et commune.

--Ne parlez pas ainsi de ce que vous aimez, Dorian. L'amour est une plus
merveilleuse chose que l'art.

--Ce sont tous deux de simples formes d'imitation, remarqua lord
Henry.... Mais allons-nous-en!... Dorian, vous ne pouvez rester ici
davantage. Ce n'est pas bon pour l'esprit de voir jouer mal. D'ailleurs,
je suppose que vous ne désirez point que votre femme joue; par
conséquent, qu'est-ce que cela peut vous faire qu'elle joue Juliette
comme une poupée de bois.... Elle est vraiment adorable, et si elle
connaît aussi peu la vie que...l'art, elle fera le sujet d'une
expérience délicieuse. Il n'y a que deux sortes de gens vraiment
intéressants: ceux qui savent absolument tout et ceux qui ne savent
absolument rien.... Par le ciel! mon cher ami, n'ayez pas l'air si
tragique! Le secret de rester jeune est de ne jamais avoir une émotion
malséante. Venez au club avec Basil et moi, nous fumerons des cigarettes
en buvant à la beauté de Sibyl Vane; elle est certainement belle: que
désirez-vous de plus?

--Allez-vous-en, Harry! cria l'enfant. J'ai besoin d'être seul. Hasil,
vous aussi, allez-vous-en! Ah! ne voyez-vous que mon coeur éclate!

Des larmes brûlantes lui emplirent les yeux; ses lèvres tremblèrent et
se précipitant au fond de la loge, il s'appuya contre la cloison et
cacha sa face dans ses mains....

--Allons-nous-en, Basil, dit lord Henry d'une voix étrangement tendre.
Et les deux jeunes gens sortirent ensemble.

Quelques instants plus tard, la rampe s'illumina, et le rideau se leva
sur le troisième acte. Dorian Gray reprit son siège; il était pâle, mais
dédaigneux et indifférent. L'action sa traînait, interminable. La moitié
de l'auditoire était sortie, en faisant un bruit grossier de lourds
souliers, et en riant. Le fiasco était complet. Le dernier acte fut joué
devant les banquettes. Le rideau s'abaissa sur des murmures ou des
grognements.

Aussitôt que ce fut fini, Dorian Gray se précipita par les coulisses
vers le foyer.... Il y trouva la jeune fille seule; un regard de
triomphe éclairait sa face. Dans ses yeux brillait une flamme exquise;
une sorte de rayonnement semblait l'entourer. Ses lèvres demi ouvertes
souriaient à quelque mystérieux secret connu d'elle seule.

Quand il entra, elle le regarda, et sembla soudainement possédée d'une
joie infinie.

--Ai-je assez mal joué, ce soir, Dorian? cria-t-elle.

--Horriblement! répondit-il, la considérant avec stupéfaction....
Horriblement! Ce fut affreux! Vous étiez malade, n'est-ce pas? Vous ne
vous doutez point de ce que cela fut!... Vous n'avez pas idée de ce que
j'ai souffert!

La jeune fille sourit....

--Dorian, répondit-elle, appuyant sur son prénom d'une voix traînante et
musicale, comme s'il eût été plus doux que miel aux rouges pétales de sa
bouche, Dorian, vous auriez dû comprendre, mais vous comprenez
maintenant, n'est-ce pas?

--Comprendre quoi? demanda-t-il, rageur....

--Pourquoi je fus si mauvaise ce soir! Pourquoi je serai toujours
mauvaise!... Pourquoi je ne jouerai plus jamais bien!...

Il leva les épaules.

--Vous êtes malade, je crois; quand vous êtes malade, vous ne pouvez
jouer: vous paraissez absolument ridicule. Vous nous avez navrés, mes
amis et moi.

Elle ne semblait plus l'écouter; transfigurée de joie, elle paraissait
en proie à une extase de bonheur!...

--Dorian! Dorian, s'écria-t-elle, avant de vous connaître, je croyais
que la seule réalité de la vie était le théâtre: c'était seulement pour
le théâtre que je vivais; je pensais que tout cela était vrai; j'étais
une nuit Rosalinde, et l'autre, Portia: la joie de Béatrice était ma
joie, et les tristesses de Cordelia furent miennes!... Je croyais en
tout!... Les gens grossiers qui jouaient avec moi me semblaient pareils
à des dieux! J'errais parmi les décors comme dans un monde à moi: je ne
connaissais que des ombres, et je les croyais réelles! Vous vîntes, ô
mon bel amour! et vous délivrâtes mon âme emprisonnée.... Vous m'avez
appris ce qu'était réellement la réalité! Ce soir, pour la première fois
de ma vie, je perçus le vide, la honte, la vilenie de ce que j'avais
joué jusqu'alors. Ce soir, pour la première fois, j'eus la conscience
que Roméo était hideux, et vieux, et grimé, que faux était le clair de
lune du verger, que les décors étaient odieux, que les mots que je
devais dire étaient menteurs, qu'ils n'étaient pas _mes mots_, que ce
n'était pas ce que je _devais_ dire!... Vous m'avez élevée dans quelque
chose de plus haut, dans quelque chose dont tout l'art n'est qu'une
réflexion. Vous m'avez fait comprendre ce qu'était véritablement
l'amour! Mon amour! Mon amour! Prince Charmant! Prince de ma vie! Je
suis écoeurée des ombres! Vous m'êtes plus que tout ce que l'art pourra
jamais être! Que puis-je avoir de commun avec les fantoches d'un drame?
Quand j'arrivai ce soir, je ne pus comprendre comment cela m'avait
quittée. Je pensais que j'allais être merveilleuse et je m'aperçus que
je ne pouvais rien faire. Soudain, la lumière se fit en moi, et la
connaissance m'en fut exquise.... Je les entendis siffler, et je me mis
à sourire.... Pourraient-ils comprendre un amour tel que le nôtre?
Emmène-moi, Dorian, emmène-moi, quelque part où nous puissions être
seuls. Je hais la scène! Je puis mimer une passion que je ne ressens
pas, mais je ne puis mimer ce quelque chose qui me brûle comme le feu!
Oh! Dorian! Dorian, tu comprends maintenant ce que cela signifie. Même
si je parvenais à le faire, ce serait une profanation, car pour moi,
désormais, jouer, c'est d'être amoureuse! Voilà ce que tu m'as faite!...

Il tomba sur le sofa et détourna la tête.

--Vous avez tué mon amour! murmura-t-il.

Elle le regarda avec admiration et se mit à rire.... Il ne dit rien.
Elle vint près de lui et de ses petits doigts lui caressa les cheveux.
Elle s'agenouilla, lui baisant les mains.... Il les retira, pris d'un
frémissement.

Il se dressa soudain et marcha vers la porte.

--Oui, clama-t-il, vous avez tué mon amour! Vous avez dérouté mon
esprit! Maintenant vous ne pouvez même exciter ma curiosité! Vous n'avez
plus aucun effet sur moi! Je vous aimais parce que vous étiez admirable,
parce que vous étiez intelligente et géniale, parce que vous réalisiez
les rêves des grands poëtes et que vous donniez une forme, un corps, aux
ombres de l'Art! Vous avez jeté tout cela! vous êtes stupide et
bornée!... Mon Dieu! Combien je fus fou de vous aimer! Quel insensé je
fus!... Vous ne m'êtes plus rien! Je ne veux plus vous voir! Je ne veux
plus penser à vous! Je ne veux plus me rappeler votre nom! Vous ne
pouvez vous douter ce que vous étiez pour moi, autrefois....
Autrefois!... Ah! je ne veux plus penser à cela! Je désirerais ne vous
avoir jamais vue.... Vous avez brisé le roman de ma vie! Comme vous
connaissez peu l'amour, pour penser qu'il eût pu gâter votre art!...
Vous n'êtes rien sans votre art.... Je vous aurais faite splendide,
fameuse, magnifique! le monde vous aurait admirée et vous eussiez porté
mon nom!... Qu'êtes-vous maintenant?... Une jolie actrice de troisième
ordre!

La jeune fille pâlissait et tremblait. Elle joignit les mains, et d'une
voix qui s'arrêta dans la gorge:

--Vous n'êtes pas sérieux, Dorian, murmura-t-elle; vous jouez!...

--Je joue!... C'est bon pour vous, cela; vous y réussissez si bien,
répondit-il amèrement.

Elle se releva, et une expression pitoyable de douleur sur la figure,
elle traversa le foyer et vint vers lui. Elle mit la main sur son bras
et le regarda dans les yeux. Il l'éloigna....

--Ne me touchez pas, cria-t-il.

Elle poussa un gémissement triste, et s'écroulant à ses pieds, elle
resta sans mouvement, comme une fleur piétinée.

--Dorian, Dorian, ne m'abandonnez pas, souffla-t-elle. Je suis désolée
d'avoir si mal joué; je pensais à vous tout le temps; mais
j'essaierai...oui, j'essaierai.... Cela me vint si vite, cet amour
pour vous.... Je pense que je l'eusse toujours ignoré si vous ne
m'aviez pas embrassé.... Si nous ne nous étions pas embrassés....
Embrasse-moi encore, mon amour.... Ne t'en va pas! Je ne pourrais le
supporter! Oh! ne t'en va pas!... Mon frère.... Non, ça ne fait rien!
Il ne voulait pas dire cela.... il plaisantait!... Mais vous,
pouvez-vous m'oublier à cause de ce soir? Je veux tant travailler et
essayer de faire des progrès. Ne me sois pas cruel parce que je t'aime
mieux que tout au monde! Après tout, c'est la seule fois que je t'ai
déplu.... Tu as raison, Dorian.... J'aurais dû me montrer mieux qu'une
artiste.... C'était fou de ma part... et cependant, je n'ai pu faire
autrement.... Oh! ne me quitte pas! Ne m'abandonne pas!...

Une rafale de sanglots passionnés la courba.... Elle s'écrasa sur le
plancher comme une chose blessée. Dorian Gray la regardait à terre, ses
lèvres fines retroussées en un suprême dédain. Il y a toujours quelque
chose de ridicule dans les émotions des personnes que l'on a cessé
d'aimer; Sibyl Vane lui semblait absurdement mélodramatique. Ses larmes
et ses sanglots l'ennuyaient....

--Je m'en vais, dit-il, d'une calme voix claire. Je ne veux pas être
cruel davantage, mais je ne puis vous revoir. Vous m'avez dépouillé de
toutes mes illusions....

Elle pleurait silencieusement, et ne fit point de réponse; rampante,
elle se rapprocha; ses petites mains se tendirent comme celles d'un
aveugle et semblèrent le chercher.... Il tourna sur ses talons et quitta
le foyer. Quelques instants après, il était dehors....

Où il alla?... il ne s'en souvint. Il se rappela vaguement avoir
vagabondé par des rues mal éclairées, passé sous des voûtes sombres et
devant des maisons aux façades hostiles.... Des femmes, avec des voix
enrouées et des rires éraillés l'avaient appelé. Il avait rencontré de
chancelants ivrognes jurant, se grommelant à eux-mêmes des choses comme
des singes monstrueux. Des enfants grotesques se pressaient devant des
seuils; des cris, des jurons, partaient des cours obscures.

A l'aube, il se trouva devant Covent Garden.... Les ténèbres se
dissipaient, et coloré de feux affaiblis, le ciel prit des teintes
perlées.... De lourdes charrettes remplies de lys vacillants roulèrent
doucement sur les pavés des rues désertes.... L'air était plein du
parfum des fleurs, et leur beauté sembla apporter un réconfort à sa
peine. Il entra dans un marché et observa les hommes déchargeant les
voitures.... Un charretier en blouse blanche lui offrit des cerises; il
le remercia, s'étonnant qu'il ne voulut accepter aucun argent, et les
mangea distraitement. Elles avaient été cueillies dans la nuit; et la
fraîcheur de la lune les avaient pénétrées. Une bande de garçons portant
des corbeilles de tulipes rayées, de jaunes et rouges roses, défila
devant lui, à travers les monceaux de légumes d'un vert de jade. Sous
le portique aux piliers grisâtres, musait une troupe de filles têtes
nues attendant la fin des enchères.... D'autres, s'ébattaient aux
alentours des portes sans cesse ouvertes des bars de la Piazza. Les
énormes chevaux de camions glissaient ou frappaient du pied sur les
pavés raboteux, faisant sonner leurs cloches et leurs harnais....
Quelques conducteurs gisaient endormis sur des piles de sacs. Des
pigeons, aux cous irisés, aux pattes roses, voltigeaient, picorant des
graines....

Au bout de quelques instants, il héla un _hansom_ et se fit conduire
chez lui.... Un moment, il s'attarda sur le seuil, regardant devant lui
le square silencieux, les fenêtres fermées, les persiennes claires....
Le ciel s'opalisait maintenant, et les toits des maisons luisaient comme
de l'argent.... D'une cheminée en face, un fin filet de fumée s'élevait;
il ondula, comme un ruban violet à travers l'atmosphère couleur de
nacre....

Dans la grosse lanterne dorée vénitienne, dépouille de quelque gondole
dogale, qui pendait au plafond du grand hall d'entrée aux panneaux de
chêne, trois jets vacillants de lumière brillaient encore; ils
semblaient de minces pétales de flamme, bleus et blancs. Il les
éteignit, et après avoir jeté son chapeau et son manteau sur une table,
traversant la bibliothèque, il poussa la porte de sa chambre à coucher,
une grande pièce octogone située au rez-de-chaussée que, dans son goût
naissant de luxe, il avait fait décorer et garnir de curieuses
tapisseries Renaissance qu'il avait découvertes dans une mansarde
délabrée de Selby Royal où elles s'étaient conservées.

Comme il tournait la poignée de la porte, ses yeux tombèrent sur son
portrait peint par Basil Hallward; il tressaillit d'étonnement!... Il
entra dans sa chambre, vaguement surpris.... Après avoir défait le
premier bouton de sa redingote, il parut hésiter; finalement il revint
sur ses pas, s'arrêta devant le portrait et l'examina.... Dans le peu de
lumière traversant les rideaux de soie crême, la face lui parut un peu
changée.... L'expression semblait différente. On eût dit qu'il y avait
comme une touche de cruauté dans la bouche.... C'était vraiment
étrange!...

Il se tourna, et, marchant vers la fenêtre, tira les rideaux.... Une
brillante clarté emplit la chambre et balaya les ombres fantastiques des
coins obscurs où elles flottaient. L'étrange expression qu'il avait
surprise dans la face y demeurait, plus perceptible encore.... La
palpitante lumière montrait des lignes de cruauté autour de la bouche
comme si lui-même, après avoir fait quelque horrible chose, les
surprenait sur sa face dans un miroir.

Il recula, et prenant sur la table une glace ovale entourée de petits
amours d'ivoire, un des nombreux présents de lord Henry, se hâta de se
regarder dans ses profondeurs polies.... Nulle ligne comme celle-là ne
tourmentait l'écarlate de ses lèvres.... Qu'est-ce que cela voulait
dire?

Il frotta ses yeux, s'approcha plus encore du tableau et l'examina de
nouveau.... Personne n'y avait touché, certes, et cependant, il était
hors de doute que quelque chose y avait été changé.... Il ne rêvait pas!
La chose était horriblement apparente....

Il se jeta dans un fauteuil et rappela ses esprits.... Soudainement, lui
revint ce qu'il avait dit dans l'atelier de Basil le jour même où le
portrait avait été terminé. Oui, il s'en souvenait parfaitement. Il
avait énoncé le désir fou de rester jeune alors que vieillirait ce
tableau.... Ah! si sa beauté pouvait ne pas se ternir et qu'il fut
donné à ce portrait peint sur cette toile de porter le poids de ses
passions, de ses péchés!... Cette peinture ne pouvait-elle donc être
marquée des lignes de souffrance et de doute, alors que lui-même
garderait l'épanouissement délicat et la joliesse de son adolescence!

Son voeu, pardieu! ne pouvait être exaucé! De telles choses sont
impossibles! C'était même monstrueux de les évoquer.... Et, cependant,
le portrait était devant lui portant à la bouche une moue de cruauté!

Cruauté! Avait-il été cruel? C'était la faute de cette enfant, non la
sienne.... Il l'avait rêvée une grande artiste, lui avait donné son
amour parce qu'il l'avait crue géniale.... Elle l'avait désappointé.
Elle s'était montrée quelconque, indigne.... Tout de même, un sentiment
de regret infini l'envahit, en la revoyant dans son esprit, prostrée à
ses pieds, sanglotant comme un petit enfant!... Il se rappela avec
quelle insensibilité il l'avait regardée alors.... Pourquoi avait-il été
fait ainsi? Pourquoi une pareille âme lui avait-elle été donnée? Mais
n'avait-il pas souffert aussi? Pendant les trois heures qu'avait duré la
pièce, il avait vécu des siècles de douleur, des éternités sur des
éternités de torture!... Sa vie valait bien la sienne.... S'il l'avait
blessée, n'avait-elle pas, de son côté, enlaidi son existence?...
D'ailleurs, les femmes sont mieux organisées que les hommes pour
supporter les chagrins.... Elle vivent d'émotions; elles ne pensent qu'à
cela.... Quand elles prennent des amants, c'est simplement pour avoir
quelqu'un à qui elles puissent faire des scènes. Lord Henry le lui avait
dit et lord Henry connaissait les femmes. Pourquoi s'inquiéterait-il de
Sibyl Vane? Elle ne lui était rien.

Mais le portrait?... Que dire de cela? Il possédait le secret de sa
vie, en révélait l'histoire; il lui avait appris à aimer sa propre
beauté. Lui apprendrait-il à haïr son âme?... Devait-il le regarder
encore?

Non! c'était purement une illusion de ses sens troublés; l'horrible nuit
qu'il venait de passer avait suscité des fantômes!... Tout d'un coup,
cette même tache écarlate qui rend les hommes déments s'était étendue
dans son esprit.... Le portrait n'avait pas changé. C'était folie d'y
songer....

Cependant, il le regardait avec sa belle figure ravagée, son cruel
sourire.... Sa brillante chevelure rayonnait dans le soleil du matin.
Ses yeux d'azur rencontrèrent les siens. Un sentiment d'infinie pitié,
non pour lui-même, mais pour son image peinte, le saisit. Elle était
déjà changée, et elle s'altérerait encore. L'or se ternirait.... Les
rouges et blanches roses de son teint se flétriraient. Pour chaque péché
qu'il commettrait, une tache s'ajouterait aux autres taches, recouvrant
peu à peu sa beauté.... Mais il ne pécherait pas!...

Le portrait, changé ou non, lui serait le visible emblême de sa
conscience. Il résisterait aux tentations. Il ne verrait jamais plus
lord Henry--il n'écouterait plus, de toute façon, les subtiles théories
empoisonnées qui avaient, pour la première fois, dans le jardin de
Basil, insufflé en lui la passion d'impossibles choses.

Il retournerait à Sibyl Vane, lui présenterait ses repentirs,
l'épouserait, essaierait de l'aimer encore. Oui, c'était son devoir.
Elle avait souffert plus que lui. Pauvre enfant! Il avait été égoïste et
cruel envers elle. Elle reprendrait sur lui la fascination de jadis; ils
seraient heureux ensemble. La vie, à côté d'elle, serait belle et pure.

Il se leva du fauteuil, tira un haut et large paravent devant le
portrait, frissonnant encore pendant qu'il le regardait.... «Quelle
horreur!» pensait-il, en allant ouvrir la porte-fenêtre.... Quand il fut
sur le gazon, il poussa un profond soupir. L'air frais du matin parut
dissiper toutes ses noires pensées, il songeait seulement à Sibyl. Un
écho affaibli de son amour lui revint. Il répéta son nom, et le répéta
encore. Les oiseaux qui chantaient dans le jardin plein de rosée,
semblaient parler d'elle aux fleurs....





VIII


Midi avait sonné depuis longtemps, quand il s'éveilla. Son valet était
venu plusieurs fois sur la pointe du pied dans la chambre voir s'il
dormait encore, et s'était demandé ce qui pouvait bien retenir si tard
au lit son jeune maître. Finalement, Victor entendit retentir le timbre
et il arriva doucement, portant une tasse de thé et un paquet de lettres
sur un petit plateau de vieux Sèvres chinois; il tira les rideaux de
satin olive, aux dessins bleus, tendus devant les trois grandes
fenêtres....

--Monsieur a bien dormi ce matin, remarqua-t-il souriant.

--Quelle heure est-il, Victor, demanda Dorian Gray, paresseusement.

--Une heure un quart, Monsieur.

Si tard!... Il s'assit dans son lit, et après avoir bu un peu de thé, se
mit à regarder les lettres; l'une d'elles était de lord Henry, et avait
été apportée le matin même. Il hésita un moment et la mit de côté. Il
ouvrit les autres, nonchalamment. Elles contenaient la collection
ordinaire de cartes, d'invitations à dîner, de billets pour des
expositions privées, des programmes de concerts de charité, et tout ce
que peut recevoir un jeune homme à la mode chaque matin, durant la
saison. Il trouva une lourde facture, pour un nécessaire de toilette
Louis XV en argent ciselé, qu'il n'avait pas encore eu le courage
d'envoyer à ses tuteurs, gens de jadis qui ne comprenaient point que
nous vivons dans un temps ou les choses inutiles sont les seules choses
nécessaires; il parcourut encore quelques courtoises propositions de
prêteurs d'argent de Jermyn-Street, qui s'offraient à lui avancer
n'importe quelle somme aussitôt qu'il le jugerait bon et aux taux les
plus raisonnables.

Dix minutes après, il se leva, mit une robe de chambre en cachemire
brodée de soie et passa dans la salle de bains, pavée en onyx. L'eau
froide le ranima après ce long sommeil; il sembla avoir oublié tout ce
par quoi il venait de passer.... Une obscure sensation d'avoir pris part
à quelque étrange tragédie, lui traversa l'esprit une fois ou deux, mais
comme entourée de l'irréalité d'un rêve....

Aussitôt qu'il fut habillé, il entra dans la bibliothèque et s'assit
devant un léger déjeuner à la française, servi sur une petite table mise
près de la fenêtre ouverte.

Il faisait un temps délicieux; l'air chaud paraissait chargé
d'épices.... Une abeille entra et bourdonna autour du bol bleu-dragon,
rempli de roses d'un jaune de soufre qui était posé devant lui. Il se
sentit parfaitement heureux.

Ses regards tout à coup, tombèrent sur le paravent qu'il avait placé
devant le portrait et il tressaillit....

--Monsieur a froid, demanda le valet en servant une omelette. Je vais
fermer la fenêtre....

Dorian secoua la tête.

--Je n'ai pas froid, murmura-t-il.

Était-ce vrai? Le portrait avait-il réellement changé? Ou était-ce
simplement un effet de sa propre imagination qui lui avait montré une
expression de cruauté, là où avait été peinte une expression de joie.
Sûrement, une toile peinte ne pouvait ainsi s'altérer? Cette pensée
était absurde. Ça serait un jour une bonne histoire à raconter à Basil;
elle l'amuserait.

Cependant, le souvenir lui en était encore présent.... D'abord, dans la
pénombre, ensuite dans la pleine clarté, il l'avait vue, cette touche de
cruauté autour de ses lèvres tourmentées.... Il craignit presque que le
valet quittât la chambre, car il savait, il savait qu'il courrait encore
contempler le portrait, sitôt seul.... Il en était sûr.

Quand le domestique, après avoir servi le café et les cigarettes, se
dirigea vers la porte, il se sentit un violent désir de lui dire de
rester. Comme la porte se fermait derrière lui, il le rappela.... Le
domestique demeurait immobile, attendant les ordres.... Dorian le
regarda.

--Je n'y suis pour personne, Victor, dit-il avec un soupir.

L'homme s'inclina et disparut....

Alors, il se leva de table, alluma une cigarette, et s'étendit sur un
divan aux luxueux coussins placé en face du paravent; il observait
curieusement cet objet, ce paravent vétuste, fait de cuir de Cordoue
doré, frappé et ouvré sur un modèle fleuri, datant de Louis XIV,--se
demandant s'il lui était jamais arrivé encore de cacher le secret de la
vie d'un homme.

Enlèverait-il le portrait après tout? Pourquoi pas le laisser là? A quoi
bon savoir? Si c'était vrai, c'était terrible?... Sinon, cela ne valait
la peine que l'on s'en occupât....

Mais si, par un hasard malheureux, d'autres yeux que les siens
découvraient le portrait et en constataient l'horrible changement?...
Que ferait-il, si Basil Hallward venait et demandait à revoir son propre
tableau. Basil le ferait sûrement.

Il lui fallait examiner à nouveau la toile.... Tout, plutôt que cet
infernal état de doute!...

Il se leva et alla fermer les deux portes. Au moins, il serait seul à
contempler le masque de sa honte.... Alors il tira le paravent et face à
face se regarda.... Oui, c'était vrai! le portrait avait changé!...

Comme souvent il se le rappela plus tard, et toujours non sans
étonnement, il se trouva qu'il examinait le portrait avec un sentiment
indéfinissable d'intérêt scientifique. Qu'un pareil changement fut
arrivé, cela lui semblait impossible...et cependant cela était!... Y
avait-il quelques subtiles affinités entre les atomes chimiques mêlés en
formes et en couleurs sur la toile, et l'âme qu'elle renfermait? Se
pouvait-il qu'ils l'eussent réalisé, ce que cette âme avait pensé; que
ce qu'elle rêva, ils l'eussent fait vrai? N'y avait-il dans cela quelque
autre et...terrible raison? Il frissonna, effrayé.... Retournant vers
le divan, il s'y laissa tomber, regardant, hagard, le portrait en
frémissant d'horreur!...

Cette chose avait eu, toutefois, un effet sur lui.... Il devenait
conscient de son injustice et de sa cruauté envers Sibyl Vane.... Il
n'était pas trop tard pour réparer ses torts.

Elle pouvait encore devenir sa femme. Son égoïste amour irréel cèderait
à quelque plus haute influence, se transformerait en une plus noble
passion, et son portrait par Basil Hallward lui serait un guide à
travers la vie, lui serait ce qu'est la sainteté à certains, la
conscience à d'autres et la crainte de Dieu à tous.... Il y a des
opiums pour les remords, des narcotiques moraux pour l'esprit.

Oui, cela était un symbole visible, de la dégradation qu'amenait le
péché!... C'était un signe avertisseur des désastres prochains que les
hommes préparent à leurs âmes!

Trois heures sonnèrent, puis quatre. La demie tinta son double
carillon.... Dorian Gray ne bougeait pas....

Il essayait de réunir les fils vermeils de sa vie et de les tresser
ensemble; il tentait de trouver son chemin à tra

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