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Le mystère de la chambre jaune

by Gaston Leroux · French · Gutenberg #13765 · 520,058 chars · public domain (US)

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Title: Le mystère de la chambre jaune

Author: Gaston Leroux


        
Release date: October 16, 2004 [eBook #13765]
                Most recently updated: October 28, 2024

Language: French

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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MYSTÈRE DE LA CHAMBRE JAUNE ***

Gaston Leroux

LE MYSTÈRE DE LA CHAMBRE JAUNE

(1907)




Table des matières


  I. Où l'on commence à ne pas comprendre.
  II. Où apparaît pour la première fois Joseph Rouletabille.
  III. «Un homme a passé comme une ombre à travers les volets».
  IV. «Au sein d'une nature sauvage».
  V. Où Joseph Rouletabille adresse à M. Robert Darzac une phrase qui
    produit son petit effet
  VI. Au fond de la chênaie.
  VII. Où Rouletabille part en expédition sous le lit.
  VIII. Le juge d'instruction interroge Mlle Stangerson.
  IX. Reporter et policier.
  X. «Maintenant, il va falloir manger du saignant.»
  XI. Où Frédéric Larsan explique comment l'assassin a pu sortir de
    la Chambre Jaune.
  XII. La canne de Frédéric Larsan.
  XIII. «Le presbytère n'a rien perdu de son charme ni le jardin de
    son éclat.»
  XIV. «J'attends l'assassin, ce soir.»
  XV. Traquenard.
  XVI. Étrange phénomène de dissociation de la matière.
  XVII. La galerie inexplicable.
  XVIII. Rouletabille a dessiné un cercle entre les deux bosses de
    son front.
  XIX. Rouletabille m'offre à déjeuner à l'auberge du «Donjon».
  XX. Un geste de Mlle Stangerson.
  XXI. À l'affût.
  XXII. Le cadavre incroyable.
  XXIII. La double piste.
  XXIV. Rouletabille connaît les deux moitiés de l'assassin.
  XXV. Rouletabille part en voyage.
  XXVI. Où Joseph Rouletabille est impatiemment attendu.
  XXVII. Où Joseph Rouletabille apparaît dans toute sa gloire.
  XXVIII. Où il est prouvé qu'on ne pense pas toujours à tout.
  XXIX. Le mystère de Mlle Stangerson.




I

Où l'on commence à ne pas comprendre


Ce n'est pas sans une certaine émotion que je commence à raconter ici
les aventures extraordinaires de Joseph Rouletabille. Celui-ci, jusqu'à
ce jour, s'y était si formellement opposé que j'avais fini par
désespérer de ne publier jamais l'histoire policière la plus curieuse de
ces quinze dernières années.

J'imagine même que le public n'aurait jamais connu toute la vérité sur
la prodigieuse affaire dite de la «Chambre Jaune», génératrice de tant
de mystérieux et cruels et sensationnels drames, et à laquelle mon ami
fut si intimement mêlé, si, à propos de la nomination récente de
l'illustre Stangerson au grade de grand-croix de la Légion d'honneur, un
journal du soir, dans un article misérable d'ignorance ou d'audacieuse
perfidie, n'avait ressuscité une terrible aventure que Joseph
Rouletabille eût voulu savoir, me disait-il, oubliée pour toujours.

La «Chambre Jaune»! Qui donc se souvenait de cette affaire qui fit
couler tant d'encre, il y a une quinzaine d'années? On oublie si vite à
Paris.

N'a-t-on pas oublié le nom même du procès de Nayves et la tragique
histoire de la mort du petit Menaldo? Et cependant l'attention publique
était à cette époque si tendue vers les débats, qu'une crise
ministérielle, qui éclata sur ces entrefaites, passa complètement
inaperçue. Or, le procès de la «Chambre Jaune», qui précéda l'affaire de
Nayves de quelques années, eut plus de retentissement encore. Le monde
entier fut penché pendant des mois sur ce problème obscur,--le plus
obscur à ma connaissance qui ait jamais été proposé à la perspicacité de
notre police, qui ait jamais été posé à la conscience de nos juges. La
solution de ce problème affolant, chacun la chercha. Ce fut comme un
dramatique rébus sur lequel s'acharnèrent la vieille Europe et la jeune
Amérique.

C'est qu'en vérité--il m'est permis de le dire «puisqu'il ne saurait y
avoir en tout ceci aucun amour-propre d'auteur» et que je ne fais que
transcrire des faits sur lesquels une documentation exceptionnelle me
permet d'apporter une lumière nouvelle--c'est qu'en vérité, je ne sache
pas que, dans le domaine de la réalité ou de l'imagination, même chez
l'auteur du _double assassinat, rue morgue_, même dans les inventions
des sous-Edgar Poe et des truculents Conan Doyle, on puisse retenir
quelque chose de comparable, QUANT AU MYSTÈRE, «au naturel mystère de la
Chambre Jaune».

Ce que personne ne put découvrir, le jeune Joseph Rouletabille, âgé de
dix-huit ans, alors petit reporter dans un grand journal, le trouva!
Mais, lorsqu'en cour d'assises il apporta la clef de toute l'affaire, il
ne dit pas toute la vérité. Il n'en laissa apparaître que ce qu'il
fallait pour expliquer l'inexplicable et pour faire acquitter un
innocent. Les raisons qu'il avait de se taire ont disparu aujourd'hui.
Bien mieux, mon ami doit parler. Vous allez donc tout savoir; et, sans
plus ample préambule, je vais poser devant vos yeux le problème de la
«Chambre Jaune», tel qu'il le fut aux yeux du monde entier, au lendemain
du drame du château du Glandier.

Le 25 octobre 1892, la note suivante paraissait en dernière heure du
_Temps_:

«Un crime affreux vient d'être commis au Glandier, sur la lisière de la
forêt de Sainte-Geneviève, au-dessus d'Épinay-sur-Orge, chez le
professeur Stangerson. Cette nuit, pendant que le maître travaillait
dans son laboratoire, on a tenté d'assassiner Mlle Stangerson, qui
reposait dans une chambre attenante à ce laboratoire. Les médecins ne
répondent pas de la vie de Mlle Stangerson.»

Vous imaginez l'émotion qui s'empara de Paris. Déjà, à cette époque, le
monde savant était extrêmement intéressé par les travaux du professeur
Stangerson et de sa fille. Ces travaux, les premiers qui furent tentés
sur la radiographie, devaient conduire plus tard M. et Mme Curie à la
découverte du radium.

On était, du reste, dans l'attente d'un mémoire sensationnel que le
professeur Stangerson allait lire, à l'académie des sciences, sur sa
nouvelle théorie: _La Dissociation de la Matière_. Théorie destinée à
ébranler sur sa base toute la science officielle qui repose depuis si
longtemps sur le principe: rien ne se perd, rien ne se crée.

Le lendemain, les journaux du matin étaient pleins de ce drame. _Le
matin_, entre autres, publiait l'article suivant, intitulé: «Un crime
surnaturel»:

«Voici les seuls détails--écrit le rédacteur anonyme du _matin_--que
nous ayons pu obtenir sur le crime du château du Glandier. L'état de
désespoir dans lequel se trouve le professeur Stangerson,
l'impossibilité où l'on est de recueillir un renseignement quelconque de
la bouche de la victime ont rendu nos investigations et celles de la
justice tellement difficiles qu'on ne saurait, à cette heure, se faire
la moindre idée de ce qui s'est passé dans la «Chambre Jaune», où l'on a
trouvé Mlle Stangerson, en toilette de nuit, râlant sur le plancher.
Nous avons pu, du moins, interviewer le père Jacques--comme on l'appelle
dans le pays--un vieux serviteur de la famille Stangerson. Le père
Jacques est entré dans la «Chambre Jaune» en même temps que le
professeur. Cette chambre est attenante au laboratoire. Laboratoire et
«Chambre Jaune» se trouvent dans un pavillon, au fond du parc, à trois
cents mètres environ du château.

«--Il était minuit et demi, nous a raconté ce brave homme (?), et je me
trouvais dans le laboratoire où travaillait encore M. Stangerson quand
l'affaire est arrivée. J'avais rangé, nettoyé des instruments toute la
soirée, et j'attendais le départ de M. Stangerson pour aller me coucher.
Mlle Mathilde avait travaillé avec son père jusqu'à minuit; les douze
coups de minuit sonnés au coucou du laboratoire, elle s'était levée,
avait embrassé M. Stangerson, lui souhaitant une bonne nuit. Elle
m'avait dit: «Bonsoir, père Jacques!» et avait poussé la porte de la
«Chambre Jaune». Nous l'avions entendue qui fermait la porte à clef et
poussait le verrou, si bien que je n'avais pu m'empêcher d'en rire et
que j'avais dit à monsieur: «Voilà mademoiselle qui s'enferme à double
tour. Bien sûr qu'elle a peur de la «Bête du Bon Dieu»!» Monsieur ne
m'avait même pas entendu tant il était absorbé. Mais un miaulement
abominable me répondit au dehors et je reconnus justement le cri de la
«Bête du Bon Dieu»!... que ça vous en donnait le frisson... «Est-ce
qu'elle va encore nous empêcher de dormir, cette nuit?» pensai-je, car
il faut que je vous dise, monsieur, que, jusqu'à fin octobre, j'habite
dans le grenier du pavillon, au-dessus de la «Chambre Jaune», à seule
fin que mademoiselle ne reste pas seule toute la nuit au fond du parc.
C'est une idée de mademoiselle de passer la bonne saison dans le
pavillon; elle le trouve sans doute plus gai que le château et, depuis
quatre ans qu'il est construit, elle ne manque jamais de s'y installer
dès le printemps. Quand revient l'hiver, mademoiselle retourne au
château, car dans la «Chambre Jaune», il n'y a point de cheminée.

«Nous étions donc restés, M. Stangerson et moi, dans le pavillon. Nous
ne faisions aucun bruit. Il était, lui, à son bureau. Quant à moi, assis
sur une chaise, ayant terminé ma besogne, je le regardais et je me
disais: «Quel homme! Quelle intelligence! Quel savoir!» J'attache de
l'importance à ceci que nous ne faisions aucun bruit, car «à cause de
cela, l'assassin a cru certainement que nous étions partis». Et tout à
coup, pendant que le coucou faisait entendre la demie passé minuit, une
clameur désespérée partit de la «Chambre Jaune». C'était la voix de
mademoiselle qui criait: «À l'assassin! À l'assassin! Au secours!»
Aussitôt des coups de revolver retentirent et il y eut un grand bruit de
tables, de meubles renversés, jetés par terre, comme au cours d'une
lutte, et encore la voix de mademoiselle qui criait: «À l'assassin!...
Au secours!... Papa! Papa!»

«Vous pensez si nous avons bondi et si M. Stangerson et moi nous nous
sommes rués sur la porte. Mais, hélas! Elle était fermée et bien fermée
«à l'intérieur» par les soins de mademoiselle, comme je vous l'ai dit, à
clef et au verrou. Nous essayâmes de l'ébranler, mais elle était solide.
M. Stangerson était comme fou, et vraiment il y avait de quoi le
devenir, car on entendait mademoiselle qui râlait: «Au secours!... Au
secours!» Et M. Stangerson frappait des coups terribles contre la porte,
et il pleurait de rage et il sanglotait de désespoir et d'impuissance.

«C'est alors que j'ai eu une inspiration.» L'assassin se sera introduit
par la fenêtre, m'écriai-je, je vais à la fenêtre!» Et je suis sorti du
pavillon, courant comme un insensé!

«Le malheur était que la fenêtre de la «Chambre Jaune» donne sur la
campagne, de sorte que le mur du parc qui vient aboutir au pavillon
m'empêchait de parvenir tout de suite à cette fenêtre. Pour y arriver,
il fallait d'abord sortir du parc. Je courus du côté de la grille et, en
route, je rencontrai Bernier et sa femme, les concierges, qui venaient,
attirés par les détonations et par nos cris. Je les mis, en deux mots,
au courant de la situation; je dis au concierge d'aller rejoindre tout
de suite M. Stangerson et j'ordonnai à sa femme de venir avec moi pour
m'ouvrir la grille du parc. Cinq minutes plus tard, nous étions, la
concierge et moi, devant la fenêtre de la «Chambre Jaune». Il faisait un
beau clair de lune et je vis bien qu'on n'avait pas touché à la fenêtre.
Non seulement les barreaux étaient intacts, mais encore les volets,
derrière les barreaux, étaient fermés, comme je les avais fermés
moi-même, la veille au soir, comme tous les soirs, bien que
mademoiselle, qui me savait très fatigué et surchargé de besogne, m'eût
dit de ne point me déranger, qu'elle les fermerait elle-même; et ils
étaient restés tels quels, assujettis, comme j'en avais pris le soin,
par un loquet de fer, «à l'intérieur». L'assassin n'avait donc pas passé
par là et ne pouvait se sauver par là; mais moi non plus, je ne pouvais
entrer par là!

«C'était le malheur! On aurait perdu la tête à moins. La porte de la
chambre fermée à clef «à l'intérieur», les volets de l'unique fenêtre
fermés, eux aussi, «à l'intérieur», et, par-dessus les volets, les
barreaux intacts, des barreaux à travers lesquels vous n'auriez pas
passé le bras... Et mademoiselle qui appelait au secours!... Ou plutôt
non, on ne l'entendait plus... Elle était peut-être morte... Mais
j'entendais encore, au fond du pavillon, monsieur qui essayait
d'ébranler la porte...

«Nous avons repris notre course, la concierge et moi, et nous sommes
revenus au pavillon. La porte tenait toujours, malgré les coups furieux
de M. Stangerson et de Bernier. Enfin elle céda sous nos efforts enragés
et, alors, qu'est-ce que nous avons vu? Il faut vous dire que, derrière
nous, la concierge tenait la lampe du laboratoire, une lampe puissante
qui illuminait toute la chambre.

«Il faut vous dire encore, monsieur, que la «Chambre Jaune» est toute
petite. Mademoiselle l'avait meublée d'un lit en fer assez large, d'une
petite table, d'une table de nuit, d'une toilette et de deux chaises.
Aussi, à la clarté de la grande lampe que tenait la concierge, nous
avons tout vu du premier coup d'oeil. Mademoiselle, dans sa chemise de
nuit, était par terre, au milieu d'un désordre incroyable. Tables et
chaises avaient été renversées, montrant qu'il y avait eu là une
sérieuse «batterie». On avait certainement arraché mademoiselle de son
lit; elle était pleine de sang avec des marques d'ongles terribles au
cou--la chair du cou avait été quasi arrachée par les ongles--et un trou
à la tempe droite par lequel coulait un filet de sang qui avait fait une
petite mare sur le plancher. Quand M. Stangerson aperçut sa fille dans
un pareil état, il se précipita sur elle en poussant un cri de désespoir
que ça faisait pitié à entendre. Il constata que la malheureuse
respirait encore et ne s'occupa que d'elle. Quant à nous, nous
cherchions l'assassin, le misérable qui avait voulu tuer notre
maîtresse, et je vous jure, monsieur, que, si nous l'avions trouvé, nous
lui aurions fait un mauvais parti. Mais comment expliquer qu'il n'était
pas là, qu'il s'était déjà enfui?... Cela dépasse toute imagination.
Personne sous le lit, personne derrière les meubles, personne! Nous
n'avons retrouvé que ses traces; les marques ensanglantées d'une large
main d'homme sur les murs et sur la porte, un grand mouchoir rouge de
sang, sans aucune initiale, un vieux béret et la marque fraîche, sur le
plancher, de nombreux pas d'homme. L'homme qui avait marché là avait un
grand pied et les semelles laissaient derrière elles une espèce de suie
noirâtre. Par où cet homme était-il passé? Par où s'était-il évanoui?
N'oubliez pas, monsieur, qu'il n'y a pas de cheminée dans la «Chambre
Jaune». Il ne pouvait s'être échappé par la porte, qui est très étroite
et sur le seuil de laquelle la concierge est entrée avec sa lampe,
tandis que le concierge et moi nous cherchions l'assassin dans ce petit
carré de chambre où il est impossible de se cacher et où, du reste, nous
ne trouvions personne. La porte défoncée et rabattue sur le mur ne
pouvait rien dissimuler, et nous nous en sommes assurés. Par la fenêtre
restée fermée avec ses volets clos et ses barreaux auxquels on n'avait
pas touché, aucune fuite n'avait été possible. Alors? Alors... je
commençais à croire au diable.

«Mais voilà que nous avons découvert, par terre, «mon revolver». Oui,
mon propre revolver... Ça, ça m'a ramené au sentiment de la réalité! Le
diable n'aurait pas eu besoin de me voler mon revolver pour tuer
mademoiselle. L'homme qui avait passé là était d'abord monté dans mon
grenier, m'avait pris mon revolver dans mon tiroir et s'en était servi
pour ses mauvais desseins. C'est alors que nous avons constaté, en
examinant les cartouches, que l'assassin avait tiré deux coups de
revolver. Tout de même, monsieur, j'ai eu de la veine, dans un pareil
malheur, que M. Stangerson se soit trouvé là, dans son laboratoire,
quand l'affaire est arrivée et qu'il ait constaté de ses propres yeux
que je m'y trouvais moi aussi, car, avec cette histoire de revolver, je
ne sais pas où nous serions allés; pour moi, je serais déjà sous les
verrous. Il n'en faut pas davantage à la justice pour faire monter un
homme sur l'échafaud!»

Le rédacteur du _matin_ fait suivre cette interview des lignes
suivantes:

«Nous avons laissé, sans l'interrompre, le père Jacques nous raconter
grossièrement ce qu'il sait du crime de la «Chambre Jaune». Nous avons
reproduit les termes mêmes dont il s'est servi; nous avons fait
seulement grâce au lecteur des lamentations continuelles dont il
émaillait sa narration. C'est entendu, père Jacques! C'est entendu, vous
aimez bien vos maîtres! Vous avez besoin qu'on le sache, et vous ne
cessez de le répéter, surtout depuis la découverte du revolver. C'est
votre droit et nous n'y voyons aucun inconvénient! Nous aurions voulu
poser bien des questions encore au père Jacques--Jacques-Louis
Moustier--mais on est venu justement le chercher de la part du juge
d'instruction qui poursuivait son enquête dans la grande salle du
château. Il nous a été impossible de pénétrer au Glandier,--et, quant à
la Chênaie, elle est gardée, dans un large cercle, par quelques
policiers qui veillent jalousement sur toutes les traces qui peuvent
conduire au pavillon et peut-être à la découverte de l'assassin.

«Nous aurions voulu également interroger les concierges, mais ils sont
invisibles. Enfin nous avons attendu dans une auberge, non loin de la
grille du château, la sortie de M. de Marquet, le juge d'instruction de
Corbeil. À cinq heures et demie, nous l'avons aperçu avec son greffier.
Avant qu'il ne montât en voiture, nous avons pu lui poser la question
suivante:

«--Pouvez-vous, Monsieur De Marquet, nous donner quelque renseignement
sur cette affaire, sans que cela gêne votre instruction?

«--Il nous est impossible, nous répondit M. de Marquet, de dire quoi que
ce soit. Du reste, c'est bien l'affaire la plus étrange que je
connaisse. Plus nous croyons savoir quelque chose, plus nous ne savons
rien!

«Nous demandâmes à M. de Marquet de bien vouloir nous expliquer ces
dernières paroles. Et voici ce qu'il nous dit, dont l'importance
n'échappera à personne:

«--Si rien ne vient s'ajouter aux constatations matérielles faites
aujourd'hui par le parquet, je crains bien que le mystère qui entoure
l'abominable attentat dont Mlle Stangerson a été victime ne soit pas
près de s'éclaircir; mais il faut espérer, pour la raison humaine, que
les sondages des murs, du plafond et du plancher de la «Chambre Jaune»,
sondages auxquels je vais me livrer dès demain avec l'entrepreneur qui a
construit le pavillon il y a quatre ans, nous apporteront la preuve
qu'il ne faut jamais désespérer de la logique des choses. Car le
problème est là: nous savons par où l'assassin s'est introduit,--il est
entré par la porte et s'est caché sous le lit en attendant Mlle
Stangerson; mais par où est-il sorti? Comment a-t-il pu s'enfuir? Si
l'on ne trouve ni trappe, ni porte secrète, ni réduit, ni ouverture
d'aucune sorte, si l'examen des murs et même leur démolition--car je
suis décidé, et M. Stangerson est décidé à aller jusqu'à la démolition
du pavillon--ne viennent révéler aucun passage praticable, _non
seulement pour un être humain, mais encore pour un être quel qu'il
soit_, si le plafond n'a pas de trou, si le plancher ne cache pas de
souterrain, «il faudra bien croire au diable», comme dit le père
Jacques!»

Et le rédacteur anonyme fait remarquer, dans cet article--article que
j'ai choisi comme étant le plus intéressant de tous ceux qui furent
publiés ce jour-là sur la même affaire--que le juge d'instruction
semblait mettre une certaine intention dans cette dernière phrase: il
faudra bien croire au diable, comme dit le père Jacques.

L'article se termine sur ces lignes: «nous avons voulu savoir ce que le
père Jacques entendait par: «le cri de la Bête du Bon Dieu». On appelle
ainsi le cri particulièrement sinistre, nous a expliqué le propriétaire
de l'auberge du Donjon, que pousse, quelquefois, la nuit, le chat d'une
vieille femme, la mère «Agenoux», comme on l'appelle dans le pays. La
mère «Agenoux» est une sorte de sainte qui habite une cabane, au coeur
de la forêt, non loin de la «grotte de Sainte-Geneviève».

«La «Chambre Jaune», la «Bête du Bon Dieu», la mère Agenoux, le diable,
sainte Geneviève, le père Jacques, voilà un crime bien embrouillé, qu'un
coup de pioche dans les murs nous débrouillera demain; espérons-le, du
moins, pour la raison humaine, comme dit le juge d'instruction. En
attendant, on croit que Mlle Stangerson, qui n'a cessé de délirer et qui
ne prononce distinctement que ce mot: «Assassin! Assassin! Assassin!...»
ne passera pas la nuit...»

Enfin, en dernière heure, le même journal annonçait que le chef de la
Sûreté avait télégraphié au fameux inspecteur Frédéric Larsan, qui avait
été envoyé à Londres pour une affaire de titres volés, de revenir
immédiatement à Paris.




II

Où apparaît pour la première fois Joseph Rouletabille


Je me souviens, comme si la chose s'était passée hier, de l'entrée du
jeune Rouletabille, dans ma chambre, ce matin-là. Il était environ huit
heures, et j'étais encore au lit, lisant l'article du _matin_, relatif
au crime du Glandier.

Mais, avant toute autre chose, le moment est venu de vous présenter mon
ami.

J'ai connu Joseph Rouletabille quand il était petit reporter. À cette
époque, je débutais au barreau et j'avais souvent l'occasion de le
rencontrer dans les couloirs des juges d'instruction, quand j'allais
demander un «permis de communiquer» pour Mazas ou pour Saint-Lazare. Il
avait, comme on dit, «une bonne balle». Sa tête était ronde comme un
boulet, et c'est à cause de cela, pensai-je, que ses camarades de la
presse lui avaient donné ce surnom qui devait lui rester et qu'il devait
illustrer. «Rouletabille!»--As-tu vu Rouletabille?--Tiens! Voilà ce
«sacré» Rouletabille!» Il était toujours rouge comme une tomate, tantôt
gai comme un pinson, et tantôt sérieux comme un pape. Comment, si
jeune--il avait, quand je le vis pour la première fois, seize ans et
demi--gagnait-il déjà sa vie dans la presse? Voilà ce qu'on eût pu se
demander si tous ceux qui l'approchaient n'avaient été au courant de ses
débuts. Lors de l'affaire de la femme coupée en morceaux de la rue
Oberkampf--encore une histoire bien oubliée--il avait apporté au
rédacteur en chef de _l'Époque_, journal qui était alors en rivalité
d'informations avec _Le Matin_, le pied gauche qui manquait dans le
panier où furent découverts les lugubres débris. Ce pied gauche, la
police le cherchait en vain depuis huit jours, et le jeune Rouletabille
l'avait trouvé dans un égout où personne n'avait eu l'idée de l'y aller
chercher. Il lui avait fallu, pour cela, s'engager dans une équipe
d'égoutiers d'occasion que l'administration de la ville de Paris avait
réquisitionnée à la suite des dégâts causés par une exceptionnelle crue
de la Seine.

Quand le rédacteur en chef fut en possession du précieux pied et qu'il
eut compris par quelle suite d'intelligentes déductions un enfant avait
été amené à le découvrir, il fut partagé entre l'admiration que lui
causait tant d'astuce policière dans un cerveau de seize ans, et
l'allégresse de pouvoir exhiber, à la «morgue-vitrine» du journal, «le
pied gauche de la rue Oberkampf».

«Avec ce pied, s'écria-t-il, je ferai un article de tête.»

Puis, quand il eut confié le sinistre colis au médecin légiste attaché à
la rédaction de _L'Époque_, il demanda à celui qui allait être bientôt
Rouletabille ce qu'il voulait gagner pour faire partie, en qualité de
petit reporter, du service des «faits divers».

«Deux cents francs par mois», fit modestement le jeune homme, surpris
jusqu'à la suffocation d'une pareille proposition.

«Vous en aurez deux cent cinquante, repartit le rédacteur en chef;
seulement vous déclarerez à tout le monde que vous faites partie de la
rédaction depuis un mois. Qu'il soit bien entendu que ce n'est pas vous
qui avez découvert «le pied gauche de la rue Oberkampf», mais le journal
_L'Époque_. Ici, mon petit ami, l'individu n'est rien; le journal est
tout!»

Sur quoi il pria le nouveau rédacteur de se retirer. Sur le seuil de la
porte, il le retint cependant pour lui demander son nom. L'autre
répondit:

«Joseph Joséphin.

--Ça n'est pas un nom, ça, fit le rédacteur en chef, mais puisque vous
ne signez pas, ça n'a pas d'importance...»

Tout de suite, le rédacteur imberbe se fit beaucoup d'amis, car il était
serviable et doué d'une bonne humeur qui enchantait les plus grognons,
et désarma les plus jaloux. Au café du Barreau où les reporters de faits
divers se réunissaient alors avant de monter au parquet ou à la
préfecture chercher leur crime quotidien, il commença de se faire une
réputation de débrouillard qui franchit bientôt les portes mêmes du
cabinet du chef de la Sûreté! Quand une affaire en valait la peine et
que Rouletabille--il était déjà en possession de son surnom--avait été
lancé sur la piste de guerre par son rédacteur en chef, il lui arrivait
souvent de «damer le pion» aux inspecteurs les plus renommés.

C'est au café du Barreau que je fis avec lui plus ample connaissance.
Avocats, criminels et journalistes ne sont point ennemis, les uns ayant
besoin de réclame et les autres de renseignements. Nous causâmes et
j'éprouvai tout de suite une grande sympathie pour ce brave petit
bonhomme de Rouletabille. Il était d'une intelligence si éveillée et si
originale! Et il avait une qualité de pensée que je n'ai jamais
retrouvée ailleurs.

À quelque temps de là, je fus chargé de la chronique judiciaire au _Cri
du Boulevard_. Mon entrée dans le journalisme ne pouvait que resserrer
les liens d'amitié qui, déjà, s'étaient noués entre Rouletabille et moi.
Enfin, mon nouvel ami ayant eu l'idée d'une petite correspondance
judiciaire qu'on lui faisait signer «Business» à son journal _L'Époque_,
je fus à même de lui fournir souvent les renseignements de droit dont il
avait besoin.

Près de deux années se passèrent ainsi, et plus j'apprenais à le
connaître, plus je l'aimais, car, sous ses dehors de joyeuse
extravagance, je l'avais découvert extraordinairement sérieux pour son
âge. Enfin, plusieurs fois, moi qui étais habitué à le voir très gai et
souvent trop gai, je le trouvai plongé dans une tristesse profonde. Je
voulus le questionner sur la cause de ce changement d'humeur, mais
chaque fois il se reprit à rire et ne répondit point. Un jour, l'ayant
interrogé sur ses parents, dont il ne parlait jamais, il me quitta,
faisant celui qui ne m'avait pas entendu.

Sur ces entrefaites éclata la fameuse affaire de la «Chambre Jaune», qui
devait non seulement le classer le premier des reporters, mais encore en
faire le premier policier du monde, double qualité qu'on ne saurait
s'étonner de trouver chez la même personne, attendu que la presse
quotidienne commençait déjà à se transformer et à devenir ce qu'elle est
à peu près aujourd'hui: la gazette du crime. Des esprits moroses
pourront s'en plaindre; moi j'estime qu'il faut s'en féliciter. On
n'aura jamais assez d'armes, publiques ou privées, contre le criminel. À
quoi ces esprits moroses répliquent qu'à force de parler de crimes, la
presse finit par les inspirer. Mais il y a des gens, n'est-ce pas? Avec
lesquels on n'a jamais raison...

Voici donc Rouletabille dans ma chambre, ce matin-là, 26 octobre 1892.
Il était encore plus rouge que de coutume; les yeux lui sortaient de la
tête, comme on dit, et il paraissait en proie à une sérieuse exaltation.
Il agitait _Le Matin_ d'une main fébrile. Il me cria:

--Eh bien, mon cher Sainclair... Vous avez lu?...

--Le crime du Glandier?

--Oui; la «Chambre Jaune!» Qu'est-ce que vous en pensez?

--Dame, je pense que c'est le «diable» ou la «Bête du Bon Dieu» qui a
commis le crime.

--Soyez sérieux.

--Eh bien, je vous dirai que je ne crois pas beaucoup aux assassins qui
s'enfuient à travers les murs. Le père Jacques, pour moi, a eu tort de
laisser derrière lui l'arme du crime et, comme il habite au-dessus de la
chambre de Mlle Stangerson, l'opération architecturale à laquelle le
juge d'instruction doit se livrer aujourd'hui va nous donner la clef de
l'énigme, et nous ne tarderons pas à savoir par quelle trappe naturelle
ou par quelle porte secrète le bonhomme a pu se glisser pour revenir
immédiatement dans le laboratoire, auprès de M. Stangerson qui ne se
sera aperçu de rien. Que vous dirais-je? C'est une hypothèse!...»

Rouletabille s'assit dans un fauteuil, alluma sa pipe, qui ne le
quittait jamais, fuma quelques instants en silence, le temps sans doute
de calmer cette fièvre qui, visiblement, le dominait, et puis il me
méprisa:

--Jeune homme! fit-il, sur un ton dont je n'essaierai point de rendre la
regrettable ironie, jeune homme... vous êtes avocat, et je ne doute pas
de votre talent à faire acquitter les coupables; mais, si vous êtes un
jour magistrat instructeur, combien vous sera-t-il facile de faire
condamner les innocents!... Vous êtes vraiment doué, jeune homme.»

Sur quoi, il fuma avec énergie, et reprit:

«On ne trouvera aucune trappe, et le mystère de la «Chambre Jaune»
deviendra de plus en plus mystérieux. Voilà pourquoi il m'intéresse. Le
juge d'instruction a raison: on n'aura jamais vu quelque chose de plus
étrange que ce crime-là...

--Avez-vous quelque idée du chemin que l'assassin a pu prendre pour
s'enfuir? demandai-je.

--Aucune, me répondit Rouletabille, aucune pour le moment... Mais j'ai
déjà mon idée faite sur le revolver, par exemple... Le revolver n'a pas
servi à l'assassin...

--Et à qui donc a-t-il servi, mon Dieu?...

--Eh bien, mais... «à Mlle Stangerson...»

--Je ne comprends plus, fis-je... Ou mieux je n'ai jamais compris...»

Rouletabille haussa les épaules:

«Rien ne vous a particulièrement frappé dans l'article du _Matin_?

--Ma foi non... j'ai trouvé tout ce qu'il raconte également bizarre...

--Eh bien, mais... et la porte fermée à clef?

--C'est la seule chose naturelle du récit...

--Vraiment!... Et le verrou?...

--Le verrou?

--Le verrou poussé à l'intérieur?... Voilà bien des précautions prises
par Mlle Stangerson... «Mlle Stangerson, quant à moi, savait qu'elle
avait à craindre quelqu'un; elle avait pris ses précautions; elle avait
même pris le revolver du père Jacques», sans lui en parler. Sans doute,
elle ne voulait effrayer personne; elle ne voulait surtout pas effrayer
son père... «Ce que Mlle Stangerson redoutait est arrivé...» et elle
s'est défendue, et il y a eu bataille et elle s'est servie assez
adroitement de son revolver pour blesser l'assassin à la main--ainsi
s'explique l'impression de la large main d'homme ensanglantée sur le mur
et sur la porte, de l'homme qui cherchait presque à tâtons une issue
pour fuir--mais elle n'a pas tiré assez vite pour échapper au coup
terrible qui venait la frapper à la tempe droite.

--Ce n'est donc point le revolver qui a blessé Mlle Stangerson à la
tempe?

--Le journal ne le dit pas, et, quant à moi, je ne le pense pas;
toujours parce qu'il m'apparaît logique que le revolver a servi à Mlle
Stangerson contre l'assassin. Maintenant, quelle était l'arme de
l'assassin? Ce coup à la tempe semblerait attester que l'assassin a
voulu assommer Mlle Stangerson... Après avoir vainement essayé de
l'étrangler... L'assassin devait savoir que le grenier était habité par
le père Jacques, et c'est une des raisons pour lesquelles, je pense, il
a voulu opérer avec une «arme de silence», une matraque peut-être, ou un
marteau...

--Tout cela ne nous explique pas, fis-je, comment notre assassin est
sorti de la «Chambre Jaune»!

--Évidemment, répondit Rouletabille en se levant, et, comme il faut
l'expliquer, je vais au château du Glandier, et je viens vous chercher
pour que vous y veniez avec moi...

--Moi!

--Oui, cher ami, j'ai besoin de vous. _L'Époque_ m'a chargé
définitivement de cette affaire, et il faut que je l'éclaircisse au plus
vite.

--Mais en quoi puis-je vous servir?

--M. Robert Darzac est au château du Glandier.

--C'est vrai... son désespoir doit être sans bornes!

--Il faut que je lui parle...»

Rouletabille prononça cette phrase sur un ton qui me surprit:

«Est-ce que... Est-ce que vous croyez à quelque chose d'intéressant de
ce côté?... demandai-je.

--Oui.»

Et il ne voulut pas en dire davantage. Il passa dans mon salon en me
priant de hâter ma toilette.

Je connaissais M. Robert Darzac pour lui avoir rendu un très gros
service judiciaire dans un procès civil, alors que j'étais secrétaire de
maître Barbet-Delatour. M. Robert Darzac, qui avait, à cette époque, une
quarantaine d'années, était professeur de physique à la Sorbonne. Il
était intimement lié avec les Stangerson, puisque après sept ans d'une
cour assidue, il se trouvait enfin sur le point de se marier avec Mlle
Stangerson, personne d'un certain âge (elle devait avoir dans les
trente-cinq ans), mais encore remarquablement jolie.

Pendant que je m'habillais, je criai à Rouletabille qui s'impatientait
dans mon salon:

«Est-ce que vous avez une idée sur la condition de l'assassin?

--Oui, répondit-il, je le crois sinon un homme du monde, du moins d'une
classe assez élevée... Ce n'est encore qu'une impression...

--Et qu'est-ce qui vous la donne, cette impression?

--Eh bien, mais, répliqua le jeune homme, le béret crasseux, le mouchoir
vulgaire et les traces de la chaussure grossière sur le plancher...

--Je comprends, fis-je; on ne laisse pas tant de traces derrière soi,
«quand elles sont l'expression de la vérité!»

--On fera quelque chose de vous, mon cher Sainclair!» conclut
Rouletabille.




III

«Un homme a passé comme une ombre à travers les volets»


Une demi-heure plus tard, nous étions, Rouletabille et moi, sur le quai
de la gare d'Orléans, attendant le départ du train qui allait nous
déposer à Épinay-sur-Orge. Nous vîmes arriver le parquet de Corbeil,
représenté par M. de Marquet et son greffier. M. de Marquet avait passé
la nuit à Paris avec son greffier pour assister, à la Scala, à la
répétition générale d'une revuette dont il était l'auteur masqué et
qu'il avait signé simplement: «Castigat Ridendo.»

M. de Marquet commençait d'être un noble vieillard. Il était, à
l'ordinaire, plein de politesse et de «galantise», et n'avait eu, toute
sa vie, qu'une passion: celle de l'art dramatique. Dans sa carrière de
magistrat, il ne s'était véritablement intéressé qu'aux affaires
susceptibles de lui fournir au moins la nature d'un acte. Bien que,
décemment apparenté, il eût pu aspirer aux plus hautes situations
judiciaires, il n'avait jamais travaillé, en réalité, que pour «arriver»
à la romantique Porte Saint-Martin ou à l'Odéon pensif. Un tel idéal
l'avait conduit, sur le tard, à être juge d'instruction à Corbeil, et à
signer «Castigat Ridendo» un petit acte indécent à la Scala.

L'affaire de la «Chambre Jaune», par son côté inexplicable, devait
séduire un esprit aussi... littéraire. Elle l'intéressa prodigieusement;
et M. de Marquet s'y jeta moins comme un magistrat avide de connaître la
vérité que comme un amateur d'imbroglios dramatiques dont toutes les
facultés sont tendues vers le mystère de l'intrigue, et qui ne redoute
cependant rien tant que d'arriver à la fin du dernier acte, où tout
s'explique.

Ainsi, dans le moment que nous le rencontrâmes, j'entendis M. de Marquet
dire avec un soupir à son greffier:

«Pourvu, mon cher monsieur Maleine, pourvu que cet entrepreneur, avec sa
pioche, ne nous démolisse pas un aussi beau mystère!

--N'ayez crainte, répondit M. Maleine, sa pioche démolira peut-être le
pavillon, mais elle laissera notre affaire intacte. J'ai tâté les murs
et étudié plafond et plancher, et je m'y connais. On ne me trompe pas.
Nous pouvons être tranquilles. Nous ne saurons rien.

Ayant ainsi rassuré son chef, M. Maleine nous désigna d'un mouvement de
tête discret à M. de Marquet. La figure de celui-ci se renfrogna et,
comme il vit venir à lui Rouletabille qui, déjà, se découvrait, il se
précipita sur une portière et sauta dans le train en jetant à mi-voix à
son greffier: «surtout, pas de journalistes!»

M. Maleine répliqua: «Compris!», arrêta Rouletabille dans sa course et
eut la prétention de l'empêcher de monter dans le compartiment du juge
d'instruction.

«Pardon, messieurs! Ce compartiment est réservé...

--Je suis journaliste, monsieur, rédacteur à _l'Époque_, fit mon jeune
ami avec une grande dépense de salutations et de politesses, et j'ai un
petit mot à dire à M. de Marquet.

--M. de Marquet est très occupé par son enquête...

--Oh! Son enquête m'est absolument indifférente, veuillez le croire...
Je ne suis pas, moi, un rédacteur de chiens écrasés, déclara le jeune
Rouletabille dont la lèvre inférieure exprimait alors un mépris infini
pour la littérature des «faits diversiers»; je suis courriériste des
théâtres... Et comme je dois faire, ce soir, un petit compte rendu de la
revue de la Scala...

--Montez, monsieur, je vous en prie...», fit le greffier s'effaçant.

Rouletabille était déjà dans le compartiment. Je l'y suivis. Je m'assis
à ses côtés; le greffier monta et ferma la portière.

M. de Marquet regardait son greffier.

--Oh! Monsieur, débuta Rouletabille, n'en veuillez pas «à ce brave
homme» si j'ai forcé la consigne; ce n'est pas à M. de Marquet que je
veux avoir l'honneur de parler: c'est à M. «Castigat Ridendo»!...
Permettez-moi de vous féliciter, en tant que courriériste théâtral à
_l'Époque_...»

Et Rouletabille, m'ayant présenté d'abord, se présenta ensuite.

M. de Marquet, d'un geste inquiet, caressait sa barbe en pointe. Il
exprima en quelques mots à Rouletabille qu'il était trop modeste auteur
pour désirer que le voile de son pseudonyme fût publiquement levé, et il
espérait bien que l'enthousiasme du journaliste pour l'oeuvre du
dramaturge n'irait point jusqu'à apprendre aux populations que M.
«Castigat Ridendo» n'était autre que le juge d'instruction de Corbeil.

«L'oeuvre de l'auteur dramatique pourrait nuire, ajouta-t-il, après une
légère hésitation, à l'oeuvre du magistrat... surtout en province où
l'on est resté un peu routinier...

--Oh! Comptez sur ma discrétion!» s'écria Rouletabille en levant des
mains qui attestaient le Ciel.

Le train s'ébranlait alors...

«Nous partons! fit le juge d'instruction, surpris de nous voir faire le
voyage avec lui.

--Oui, monsieur, la vérité se met en marche... dit en souriant
aimablement le reporter... en marche vers le château du Glandier...
Belle affaire, monsieur De Marquet, belle affaire!...

--Obscure affaire! Incroyable, insondable, inexplicable affaire... et je
ne crains qu'une chose, monsieur Rouletabille... c'est que les
journalistes se mêlent de la vouloir expliquer...»

Mon ami sentit le coup droit.

«Oui, fit-il simplement, il faut le craindre... Ils se mêlent de tout...
Quant à moi, je ne vous parle que parce que le hasard, monsieur le juge
d'instruction, le pur hasard, m'a mis sur votre chemin et presque dans
votre compartiment.

--Où allez-vous donc, demanda M. de Marquet.

--Au château du Glandier», fit sans broncher Rouletabille.

M. de Marquet sursauta.

«Vous n'y entrerez pas, monsieur Rouletabille!...

--Vous vous y opposerez? fit mon ami, déjà prêt à la bataille.

--Que non pas! J'aime trop la presse et les journalistes pour leur être
désagréable en quoi que ce soit, mais M. Stangerson a consigné sa porte
à tout le monde. Et elle est bien gardée. Pas un journaliste, hier, n'a
pu franchir la grille du Glandier.

--Tant mieux, répliqua Rouletabille, j'arrive bien.»

M. de Marquet se pinça les lèvres et parut prêt à conserver un obstiné
silence. Il ne se détendit un peu que lorsque Rouletabille ne lui eut
pas laissé ignorer plus longtemps que nous nous rendions au Glandier
pour y serrer la main «d'un vieil ami intime», déclara-t-il, en parlant
de M. Robert Darzac, qu'il avait peut-être vu une fois dans sa vie.

«Ce pauvre Robert! continua le jeune reporter... Ce pauvre Robert! il
est capable d'en mourir... Il aimait tant Mlle Stangerson...

--La douleur de M. Robert Darzac fait, il est vrai, peine à voir...
laissa échapper comme à regret M. de Marquet...

--Mais il faut espérer que Mlle Stangerson sera sauvée...

--Espérons-le... son père me disait hier que, si elle devait succomber,
il ne tarderait point, quant à lui, à l'aller rejoindre dans la tombe...
Quelle perte incalculable pour la science!

--La blessure à la tempe est grave, n'est-ce pas?...

--Évidemment! Mais c'est une chance inouïe qu'elle n'ait pas été
mortelle... Le coup a été donné avec une force!...

--Ce n'est donc pas le revolver qui a blessé Mlle Stangerson», fit
Rouletabille... en me jetant un regard de triomphe...

M. de Marquet parut fort embarrassé.

«Je n'ai rien dit, je ne veux rien dire, et je ne dirai rien!»

Et il se tourna vers son greffier, comme s'il ne nous connaissait
plus...

Mais on ne se débarrassait pas ainsi de Rouletabille. Celui-ci
s'approcha du juge d'instruction, et, montrant _le Matin_, qu'il tira de
sa poche, il lui dit:

«Il y a une chose, monsieur le juge d'instruction, que je puis vous
demander sans commettre d'indiscrétion. Vous avez lu le récit du
_Matin_? Il est absurde, n'est-ce pas?

--Pas le moins du monde, monsieur...

--Eh quoi! La «Chambre Jaune» n'a qu'une fenêtre grillée «dont les
barreaux n'ont pas été descellés, et une porte que l'on défonce...» et
l'on n'y trouve pas l'assassin!

--C'est ainsi, monsieur! C'est ainsi!... C'est ainsi que la question se
pose!...»

Rouletabille ne dit plus rien et partit pour des pensers inconnus... Un
quart d'heure ainsi s'écoula.

Quant il revint à nous, il dit, s'adressant encore au juge
d'instruction:

--Comment était, ce soir-là, la coiffure de Mlle Stangerson?

--Je ne saisis pas, fit M. de Marquet.

--Ceci est de la dernière importance, répliqua Rouletabille. _Les
cheveux en bandeaux, n'est-ce pas? Je suis sûr qu'elle portait ce
soir-là, le soir du drame, les cheveux en bandeaux!_

--Eh bien, monsieur Rouletabille, vous êtes dans l'erreur, répondit le
juge d'instruction; Mlle Stangerson était coiffée, ce soir-là, les
cheveux relevés entièrement en torsade sur la tête... Ce doit être sa
coiffure habituelle... Le front entièrement découvert..., je puis vous
l'affirmer, car nous avons examiné longuement la blessure. Il n'y avait
pas de sang aux cheveux... et l'on n'avait pas touché à la coiffure
depuis l'attentat.

--Vous êtes sûr! Vous êtes sûr que Mlle Stangerson, la nuit de
l'attentat, n'avait pas «la coiffure en bandeaux»?...

--Tout à fait certain, continua le juge en souriant... car, justement,
j'entends encore le docteur me dire pendant que j'examinais la blessure:
«C'est grand dommage que Mlle Stangerson ait l'habitude de se coiffer
les cheveux relevés sur le front. Si elle avait porté la coiffure en
bandeaux, le coup qu'elle a reçu à la tempe aurait été amorti.»
Maintenant, je vous dirai qu'il est étrange que vous attachiez de
l'importance...

--Oh! Si elle n'avait pas les cheveux en bandeaux! gémit Rouletabille,
où allons-nous? où allons-nous? Il faudra que je me renseigne.

Et il eut un geste désolé.

«Et la blessure à la tempe est terrible? demanda-t-il encore.

--Terrible.

--Enfin, par quelle arme a-t-elle été faite?

--Ceci, monsieur, est le secret de l'instruction.

--Avez-vous retrouvé cette arme?»

Le juge d'instruction ne répondit pas.

«Et la blessure à la gorge?»

Ici, le juge d'instruction voulut bien nous confier que la blessure à la
gorge était telle que l'on pouvait affirmer, de l'avis même des
médecins, que, «si l'assassin avait serré cette gorge quelques secondes
de plus, Mlle Stangerson mourait étranglée».

«L'affaire, telle que la rapporte _Le Matin_, reprit Rouletabille,
acharné, me paraît de plus en plus inexplicable. Pouvez-vous me dire,
monsieur le juge, quelles sont les ouvertures du pavillon, portes et
fenêtres?

--Il y en a cinq, répondit M. de Marquet, après avoir toussé deux ou
trois fois, mais ne résistant plus au désir qu'il avait d'étaler tout
l'incroyable mystère de l'affaire qu'il instruisait. Il y en a cinq,
dont la porte du vestibule qui est la seule porte d'entrée du pavillon,
porte toujours automatiquement fermée, et ne pouvant s'ouvrir, soit de
l'intérieur, soit de l'extérieur, que par deux clefs spéciales qui ne
quittent jamais le père Jacques et M. Stangerson. Mlle Stangerson n'en a
point besoin puisque le père Jacques est à demeure dans le pavillon et
que, dans la journée, elle ne quitte point son père. Quand ils se sont
précipités tous les quatre dans la «Chambre Jaune» dont ils avaient
enfin défoncé la porte, la porte d'entrée du vestibule, elle, était
restée fermée comme toujours, et les deux clefs de cette porte étaient
l'une dans la poche de M. Stangerson, l'autre dans la poche du père
Jacques. Quant aux fenêtres du pavillon, elles sont quatre: l'unique
fenêtre de la «Chambre Jaune», les deux fenêtres du laboratoire et la
fenêtre du vestibule. La fenêtre de la «Chambre Jaune» et celles du
laboratoire donnent sur la campagne; seule la fenêtre du vestibule donne
dans le parc.

--_C'est par cette fenêtre-là qu'il s'est sauvé du pavillon!_ s'écria
Rouletabille.

--Comment le savez-vous? fit M. de Marquet en fixant sur mon ami un
étrange regard.

--Nous verrons plus tard comment l'assassin s'est enfui de la «Chambre
Jaune», répliqua Rouletabille, mais il a dû quitter le pavillon par la
fenêtre du vestibule...

--Encore une fois, comment le savez-vous?

--Eh! mon Dieu! c'est bien simple. Du moment qu'«il» ne peut s'enfuir
par la porte du pavillon, il faut bien qu'il passe par une fenêtre, et
il faut qu'il y ait au moins, pour qu'il passe, une fenêtre qui ne soit
pas grillée. La fenêtre de la «Chambre Jaune» est grillée, parce qu'elle
donne sur la campagne; les deux fenêtres du laboratoire doivent l'être
certainement pour la même raison. «Puisque l'assassin s'est enfui»,
j'imagine qu'il a trouvé une fenêtre sans barreaux, et ce sera celle du
vestibule qui donne sur le parc, c'est-à-dire à l'intérieur de la
propriété. Cela n'est pas sorcier!...

--Oui, fit M. de Marquet, mais ce que vous ne pourriez deviner, c'est
que cette fenêtre du vestibule, qui est la seule, en effet, à n'avoir
point de barreaux, possède de solides volets de fer. _Or, ces volets de
fer sont restés fermés à l'intérieur par leur loquet de fer, et
cependant nous avons la preuve que l'assassin s'est, en effet, enfui du
pavillon par cette même fenêtre!_ Des traces de sang sur le mur à
l'intérieur et sur les volets et des pas sur la terre, des pas
entièrement semblables à ceux dont j'ai relevé la mesure dans la
«Chambre Jaune», attestent bien que l'assassin s'est enfui par là! Mais
alors! Comment a-t-il fait, _puisque les volets sont restés fermés à
l'intérieur?_ Il a passé comme une ombre à travers les volets. Et,
enfin, le plus affolant de tout, n'est-ce point la trace retrouvée de
l'assassin au moment où il fuit du pavillon, quand il est impossible de
se faire la moindre idée de la façon dont l'assassin est sorti de la
«Chambre Jaune», _ni comment il a traversé forcément le laboratoire pour
arriver au vestibule!_ Ah! oui, monsieur Rouletabille, cette affaire est
hallucinante... C'est une belle affaire, allez! Et dont on ne trouvera
pas la clef d'ici longtemps, je l'espère bien!...

--Vous espérez quoi, monsieur le juge d'instruction?...»

M. de Marquet rectifia:

--«... Je ne l'espère pas... Je le crois...

--On aurait donc refermé la fenêtre, à l'intérieur, après la fuite de
l'assassin? demanda Rouletabille...

--Évidemment, voilà ce qui me semble, pour le moment, naturel quoique
inexplicable... car il faudrait un complice ou des complices... et je ne
les vois pas...»

Après un silence, il ajouta:

«Ah! Si Mlle Stangerson pouvait aller assez bien aujourd'hui pour qu'on
l'interrogeât...»

Rouletabille, poursuivant sa pensée, demanda:

«Et le grenier? Il doit y avoir une ouverture au grenier?

--Oui, je ne l'avais pas comptée, en effet; cela fait six ouvertures; il
y a là-haut une petite fenêtre, plutôt une lucarne, et, comme elle donne
sur l'extérieur de la propriété, M. Stangerson l'a fait également garnir
de barreaux. À cette lucarne, comme aux fenêtres du rez-de-chaussée, les
barreaux sont restés intacts et les volets, qui s'ouvrent naturellement
en dedans, sont restés fermés en dedans. Du reste, nous n'avons rien
découvert qui puisse nous faire soupçonner le passage de l'assassin dans
le grenier.

--Pour vous, donc, il n'est point douteux, monsieur le juge
d'instruction, que l'assassin s'est enfui--sans que l'on sache
comment--par la fenêtre du vestibule!

--Tout le prouve...

Je le crois aussi», obtempéra gravement Rouletabille.

Puis un silence, et il reprit:

--Si vous n'avez trouvé aucune trace de l'assassin dans le grenier,
comme par exemple, ces pas noirâtres que l'on relève sur le parquet de
la «Chambre Jaune», vous devez être amené à croire que ce n'est point
lui qui a volé le revolver du père Jacques...

--Il n'y a de traces, au grenier, que celles du père Jacques», fit le
juge avec un haussement de tête significatif...

Et il se décida à compléter sa pensée:

«Le père Jacques était avec M. Stangerson... C'est heureux pour lui...

--Alors, _quid_ du rôle du revolver du père Jacques dans le drame? Il
semble bien démontré que cette arme a moins blessé Mlle Stangerson
qu'elle n'a blessé l'assassin...»

Sans répondre à cette question, qui sans doute l'embarrassait, M. de
Marquet nous apprit qu'on avait retrouvé les deux balles dans la
«Chambre Jaune», l'une dans un mur, le mur où s'étalait la main
rouge--une main rouge d'homme--l'autre dans le plafond.

«Oh! oh! dans le plafond! répéta à mi-voix Rouletabille... Vraiment...
dans le plafond! Voilà qui est fort curieux... dans le plafond!...

Il se mit à fumer en silence, s'entourant de tabagie. Quand nous
arrivâmes à Épinay-sur-Orge, je dus lui donner un coup sur l'épaule pour
le faire descendre de son rêve et sur le quai.

Là, le magistrat et son greffier nous saluèrent, nous faisant comprendre
qu'ils nous avaient assez vus; puis ils montèrent rapidement dans un
cabriolet qui les attendait.

«Combien de temps faut-il pour aller à pied d'ici au château du
Glandier? demanda Rouletabille à un employé de chemin de fer.

--Une heure et demie, une heure trois quarts, sans se presser», répondit
l'homme.

Rouletabille regarda le ciel, le trouva à sa convenance et, sans doute,
à la mienne, car il me prit sous le bras et me dit:

«Allons!... J'ai besoin de marcher.

--Eh bien! lui demandai-je. Ça se débrouille?...

--Oh! fit-il, oh! il n'y a rien de débrouillé du tout!... _C'est encore
plus embrouillé qu'avant!_ Il est vrai que j'ai une idée...

--Dites-la.

--Oh! Je ne peux rien dire pour le moment... Mon idée est une question
de vie ou de mort pour deux personnes au moins...

--Croyez-vous à des complices?

--Je n'y crois pas...»

Nous gardâmes un instant le silence, puis il reprit:

«C'est une veine d'avoir rencontré ce juge d'instruction et son
greffier... Hein! que vous avais-je dit pour le revolver?...

Il avait le front penché vers la route, les mains dans les poches, et il
sifflotait. Au bout d'un instant, je l'entendis murmurer:

«Pauvre femme!...

--C'est Mlle Stangerson que vous plaignez?...

--Oui, c'est une très noble femme, et tout à fait digne de pitié!...
C'est un très grand, un très grand caractère... j'imagine...
j'imagine...

--Vous connaissez donc Mlle Stangerson?

--Moi, pas du tout... Je ne l'ai vue qu'une fois...

--Pourquoi dites-vous: c'est un très grand caractère?...

--Parce qu'elle a su tenir tête à l'assassin, parce qu'elle s'est
défendue avec courage, _et surtout, surtout, à cause de la balle dans le
plafond_.»

Je regardai Rouletabille, me demandant _in petto_ s'il ne se moquait pas
tout à fait de moi ou s'il n'était pas devenu subitement fou. Mais je
vis bien que le jeune homme n'avait jamais eu moins envie de rire, et
l'éclat intelligent de ses petits yeux ronds me rassura sur l'état de sa
raison. Et puis, j'étais un peu habitué à ses propos rompus... rompus
pour moi qui n'y trouvais souvent qu'incohérence et mystère jusqu'au
moment où, en quelques phrases rapides et nettes, il me livrait le fil
de sa pensée. Alors, tout s'éclairait soudain; les mots qu'il avait
dits, et qui m'avaient paru vides de sens, se reliaient avec une
facilité et une logique telles «que je ne pouvais comprendre comment je
n'avais pas compris plus tôt».




IV

«Au sein d'une nature sauvage»


Le château du Glandier est un des plus vieux châteaux de ce pays
d'Île-de-France, où se dressent encore tant d'illustres pierres de
l'époque féodale. Bâti au coeur des forêts, sous Philippe le Bel, il
apparaît à quelques centaines de mètres de la route qui conduit du
village de Sainte-Geneviève-des-Bois à Montlhéry. Amas de constructions
disparates, il est dominé par un donjon. Quand le visiteur a gravi les
marches branlantes de cet antique donjon et qu'il débouche sur la petite
plate-forme où, au XVIIe siècle, Georges-Philibert de Séquigny, seigneur
du Glandier, Maisons-Neuves et autres lieux, a fait édifier la lanterne
actuelle, d'un abominable style rococo, on aperçoit, à trois lieues de
là, au-dessus de la vallée et de la plaine, l'orgueilleuse tour de
Montlhéry. Donjon et tour se regardent encore, après tant de siècles, et
semblent se raconter, au-dessus des forêts verdoyantes ou des bois
morts, les plus vieilles légendes de l'histoire de France. On dit que le
donjon du Glandier veille sur une ombre héroïque et sainte, celle de la
bonne patronne de Paris, devant qui recula Attila. Sainte Geneviève dort
là son dernier sommeil dans les vieilles douves du château. L'été, les
amoureux, balançant d'une main distraite le panier des déjeuners sur
l'herbe, viennent rêver ou échanger des serments devant la tombe de la
sainte, pieusement fleurie de myosotis. Non loin de cette tombe est un
puits qui contient, dit-on, une eau miraculeuse. La reconnaissance des
mères a élevé en cet endroit une statue à sainte Geneviève et suspendu
sous ses pieds les petits chaussons ou les bonnets des enfants sauvés
par cette onde sacrée.

C'est dans ce lieu qui semblait devoir appartenir tout entier au passé
que le professeur Stangerson et sa fille étaient venus s'installer pour
préparer la science de l'avenir. Sa solitude au fond des bois leur avait
plu tout de suite. Ils n'auraient là, comme témoins de leurs travaux et
de leurs espoirs, que de vieilles pierres et de grands chênes. Le
Glandier, autrefois «Glandierum», s'appelait ainsi du grand nombre de
glands que, de tout temps, on avait recueillis en cet endroit. Cette
terre, aujourd'hui tristement célèbre, avait reconquis, grâce à la
négligence ou à l'abandon des propriétaires, l'aspect sauvage d'une
nature primitive; seuls, les bâtiments qui s'y cachaient avaient
conservé la trace d'étranges métamorphoses. Chaque siècle y avait laissé
son empreinte: un morceau d'architecture auquel se reliait le souvenir
de quelque événement terrible, de quelque rouge aventure; et, tel quel,
ce château, où allait se réfugier la science, semblait tout désigné à
servir de théâtre à des mystères d'épouvante et de mort.

Ceci dit, je ne puis me défendre d'une réflexion. La voici:

Si je me suis attardé quelque peu à cette triste peinture du Glandier,
ce n'est point que j'aie trouvé ici l'occasion dramatique de «créer»
l'atmosphère nécessaire aux drames qui vont se dérouler sous les yeux du
lecteur et, en vérité, mon premier soin, dans toute cette affaire, sera
d'être aussi simple que possible. Je n'ai point la prétention d'être un
auteur. Qui dit: auteur, dit toujours un peu: romancier, et, Dieu merci!
le mystère de la «Chambre Jaune» est assez plein de tragique horreur
réelle pour se passer de littérature. Je ne suis et ne veux être qu'un
fidèle «rapporteur». Je dois rapporter l'événement; je situe cet
événement dans son cadre, voilà tout. Il est tout naturel que vous
sachiez où les choses se passent.

Je reviens à M. Stangerson. Quand il acheta le domaine, une quinzaine
d'années environ avant le drame qui nous occupe, le Glandier n'était
plus habité depuis longtemps. Un autre vieux château, dans les environs,
construit au XIVe siècle par Jean de Belmont, était également abandonné,
de telle sorte que le pays était à peu près inhabité. Quelques
maisonnettes au bord de la route qui conduit à Corbeil, une auberge,
l'auberge du «Donjon», qui offrait une passagère hospitalité aux
rouliers; c'était là à peu près tout ce qui rappelait la civilisation
dans cet endroit délaissé qu'on ne s'attendait guère à rencontrer à
quelques lieues de la capitale. Mais ce parfait délaissement avait été
la raison déterminante du choix de M. Stangerson et de sa fille. M.
Stangerson était déjà célèbre; il revenait d'Amérique où ses travaux
avaient eu un retentissement considérable. Le livre qu'il avait publié à
Philadelphie sur la «Dissociation de la matière par les actions
électriques» avait soulevé la protestation de tout le monde savant. M.
Stangerson était français, mais d'origine américaine. De très
importantes affaires d'héritage l'avaient fixé pendant plusieurs années
aux États-Unis. Il avait continué, là-bas, une oeuvre commencée en
France, et il était revenu en France l'y achever, après avoir réalisé
une grosse fortune, tous ses procès s'étant heureusement terminés soit
par des jugements qui lui donnaient gain de cause, soit par des
transactions. Cette fortune fut la bienvenue. M. Stangerson, qui eût pu,
s'il l'avait voulu, gagner des millions de dollars en exploitant ou en
faisant exploiter deux ou trois de ses découvertes chimiques relatives à
de nouveaux procédés de teinture, avait toujours répugné à faire servir
à son intérêt propre le don merveilleux d'«inventer» qu'il avait reçu de
la nature; mais il ne pensait point que son génie lui appartînt. Il le
devait aux hommes, et tout ce que son génie mettait au monde tombait, de
par cette volonté philanthropique, dans le domaine public. S'il n'essaya
point de dissimuler la satisfaction que lui causait la mise en
possession de cette fortune inespérée qui allait lui permettre de se
livrer jusqu'à sa dernière heure à sa passion pour la science pure, le
professeur dut s'en réjouir également, «semblait-il», pour une autre
cause. Mlle Stangerson avait, au moment où son père revint d'Amérique et
acheta le Glandier, vingt ans. Elle était plus jolie qu'on ne saurait
l'imaginer, tenant à la fois toute la grâce parisienne de sa mère, morte
en lui donnant le jour, et toute la splendeur, toute la richesse du
jeune sang américain de son grand-père paternel, William Stangerson.
Celui-ci, citoyen de Philadelphie, avait dû se faire naturaliser
français pour obéir à des exigences de famille, au moment de son mariage
avec une française, celle qui devait être la mère de l'illustre
Stangerson. Ainsi s'explique la nationalité française du professeur
Stangerson.

Vingt ans, adorablement blonde, des yeux bleus, un teint de lait,
rayonnante, d'une santé divine, Mathilde Stangerson était l'une des plus
belles filles à marier de l'ancien et du nouveau continent. Il était du
devoir de son père, malgré la douleur prévue d'une inévitable
séparation, de songer à ce mariage, et il ne dut pas être fâché de voir
arriver la dot. Quoi qu'il en soit, il ne s'en enterra pas moins, avec
son enfant, au Glandier, dans le moment où ses amis s'attendaient à ce
qu'il produisît Mlle Mathilde dans le monde. Certains vinrent le voir et
manifestèrent leur étonnement. Aux questions qui lui furent posées, le
professeur répondit: «C'est la volonté de ma fille. Je ne sais rien lui
refuser. C'est elle qui a choisi le Glandier.» Interrogé à son tour, la
jeune fille répliqua avec sérénité: «Où aurions-nous mieux travaillé que
dans cette solitude?» Car Mlle Mathilde Stangerson collaborait déjà à
l'oeuvre de son père, mais on ne pouvait imaginer alors que sa passion
pour la science irait jusqu'à lui faire repousser tous les partis qui se
présenteraient à elle, pendant plus de quinze ans. Si retirés
vivaient-ils, le père et la fille durent se montrer dans quelques
réceptions officielles, et, à certaines époques de l'année, dans deux ou
trois salons amis où la gloire du professeur et la beauté de Mathilde
firent sensation. L'extrême froideur de la jeune fille ne découragea pas
tout d'abord les soupirants; mais, au bout de quelques années, ils se
lassèrent. Un seul persista avec une douce ténacité et mérita ce nom
«d'éternel fiancé», qu'il accepta avec mélancolie; c'était M. Robert
Darzac. Maintenant Mlle Stangerson n'était plus jeune, et il semblait
bien que, n'ayant point trouvé de raisons pour se marier, jusqu'à l'âge
de trente-cinq ans, elle n'en découvrirait jamais. Un tel argument
apparaissait sans valeur, évidemment, à M. Robert Darzac, puisque
celui-ci ne cessait point sa cour, si tant est qu'on peut encore appeler
«cour» les soins délicats et tendres dont on ne cesse d'entourer une
femme de trente-cinq ans, restée fille et qui a déclaré qu'elle ne se
marierait point.

Soudain, quelques semaines avant les événements qui nous occupent, un
bruit auquel on n'attacha pas d'abord d'importance--tant on le trouvait
incroyable--se répandit dans Paris; Mlle Stangerson consentait enfin à
«couronner l'inextinguible flamme de M. Robert Darzac!» Il fallut que M.
Robert Darzac lui-même ne démentît point ces propos matrimoniaux pour
qu'on se dît enfin qu'il pouvait y avoir un peu de vérité dans une
rumeur aussi invraisemblable. Enfin M. Stangerson voulut bien annoncer,
en sortant un jour de l'Académie des sciences, que le mariage de sa
fille et de M. Robert Darzac serait célébré dans l'intimité, au château
du Glandier, sitôt que sa fille et lui auraient mis la dernière main au
rapport qui allait résumer tous leurs travaux sur la «Dissociation de la
matière», c'est-à-dire sur le retour de la matière à l'éther. Le nouveau
ménage s'installerait au Glandier et le gendre apporterait sa
collaboration à l'oeuvre à laquelle le père et la fille avaient consacré
leur vie.

Le monde scientifique n'avait pas encore eu le temps de se remettre de
cette nouvelle que l'on apprenait l'assassinat de Mlle Stangerson dans
les conditions fantastiques que nous avons énumérées et que notre visite
au château va nous permettre de préciser davantage encore.

Je n'ai point hésité à fournir au lecteur tous ces détails rétrospectifs
que je connaissais par suite de mes rapports d'affaires avec M. Robert
Darzac, pour qu'en franchissant le seuil de la «Chambre Jaune», il fût
aussi documenté que moi.




V

Où Joseph Rouletabille adresse à M. Robert Darzac une phrase qui produit
son petit effet


Nous marchions depuis quelques minutes, Rouletabille et moi, le long
d'un mur qui bordait la vaste propriété de M. Stangerson, et nous
apercevions déjà la grille d'entrée, quand notre attention fut attirée
par un personnage qui, à demi courbé sur la terre, semblait tellement
préoccupé qu'il ne nous vit pas venir. Tantôt il se penchait, se
couchait presque sur le sol, tantôt il se redressait et considérait
attentivement le mur; tantôt il regardait dans le creux de sa main, puis
faisait de grands pas, puis se mettait à courir et regardait encore dans
le creux de sa main droite. Rouletabille m'avait arrêté d'un geste:

«Chut! Frédéric Larsan qui travaille!... Ne le dérangeons pas!

Joseph Rouletabille avait une grande admiration pour le célèbre
policier. Je n'avais jamais vu, moi, Frédéric Larsan, mais je le
connaissais beaucoup de réputation.

L'affaire des lingots d'or de l'hôtel de la Monnaie, qu'il débrouilla
quand tout le monde jetait sa langue aux chiens, et l'arrestation des
forceurs de coffres-forts du Crédit universel avaient rendu son nom
presque populaire. Il passait alors, à cette époque où Joseph
Rouletabille n'avait pas encore donné les preuves admirables d'un talent
unique, pour l'esprit le plus apte à démêler l'écheveau embrouillé des
plus mystérieux et plus obscurs crimes. Sa réputation s'était étendue
dans le monde entier et souvent les polices de Londres ou de Berlin, ou
même d'Amérique l'appelaient à l'aide quand les inspecteurs et les
détectives nationaux s'avouaient à bout d'imagination et de ressources.
On ne s'étonnera donc point que, dès le début du mystère de la «Chambre
Jaune», le chef de la Sûreté ait songé à télégraphier à son précieux
subordonné, à Londres, où Frédéric Larsan avait été envoyé pour une
grosse affaire de titres volés: «Revenez vite.» Frédéric, que l'on
appelait, à la Sûreté, le grand Fred, avait fait diligence, sachant sans
doute par expérience que, si on le dérangeait, c'est qu'on avait bien
besoin de ses services, et, c'est ainsi que Rouletabille et moi, ce
matin-là, nous le trouvions déjà à la besogne. Nous comprîmes bientôt en
quoi elle consistait.

Ce qu'il ne cessait de regarder dans le creux de sa main droite n'était
autre chose que sa montre et il paraissait fort occupé à compter des
minutes. Puis il rebroussa chemin, reprit une fois encore sa course, ne
l'arrêta qu'à la grille du parc, reconsulta sa montre, la mit dans sa
poche, haussa les épaules d'un geste découragé, poussa la grille,
pénétra dans le parc, referma la grille à clef, leva la tête et, à
travers les barreaux, nous aperçut. Rouletabille courut et je le suivis.
Frédéric Larsan nous attendait.

«Monsieur Fred», dit Rouletabille en se découvrant et en montrant les
marques d'un profond respect basé sur la réelle admiration que le jeune
reporter avait pour le célèbre policier, «pourriez-vous nous dire si M.
Robert Darzac est au château en ce moment? Voici un de ses amis, du
barreau de Paris, qui désirerait lui parler.

--Je n'en sais rien, monsieur Rouletabille, répliqua Fred en serrant la
main de mon ami, car il avait eu l'occasion de le rencontrer plusieurs
fois au cours de ses enquêtes les plus difficiles... Je ne l'ai pas vu.

--Les concierges nous renseigneront sans doute? fit Rouletabille en
désignant une maisonnette de briques dont porte et fenêtres étaient
closes et qui devait inévitablement abriter ces fidèles gardiens de la
propriété.

«Les concierges ne vous renseigneront point, monsieur Rouletabille.

--Et pourquoi donc?

--Parce que, depuis une demi-heure, ils sont arrêtés!...

--Arrêtés! s'écria Rouletabille... Ce sont eux les assassins!...

Frédéric Larsan haussa les épaules.

«Quand on ne peut pas, dit-il, d'un air de suprême ironie, arrêter
l'assassin, on peut toujours se payer le luxe de découvrir les
complices!

--C'est vous qui les avez fait arrêter, monsieur Fred?

--Ah! non! par exemple! je ne les ai pas fait arrêter, d'abord parce que
je suis à peu près sûr qu'ils ne sont pour rien dans l'affaire, et puis
parce que...

--Parce que quoi? interrogea anxieusement Rouletabille.

--Parce que... rien... fit Larsan en secouant la tête.

--«Parce qu'il n'y a pas de complices!» souffla Rouletabille.

Frédéric Larsan s'arrêta net, regardant le reporter avec intérêt.

«Ah! Ah! Vous avez donc une idée sur l'affaire... Pourtant vous n'avez
rien vu, jeune homme... vous n'avez pas encore pénétré ici...

--J'y pénétrerai.

--J'en doute... la consigne est formelle.

--J'y pénétrerai si vous me faites voir M. Robert Darzac... Faites cela
pour moi... Vous savez que nous sommes de vieux amis... Monsieur Fred...
je vous en prie... Rappelez-vous le bel article que je vous ai fait à
propos des «Lingots d'or». Un petit mot à M. Robert Darzac, s'il vous
plaît?»

La figure de Rouletabille était vraiment comique à voir en ce moment.
Elle reflétait un désir si irrésistible de franchir ce seuil au-delà
duquel il se passait quelque prodigieux mystère; elle suppliait avec une
telle éloquence non seulement de la bouche et des yeux, mais encore de
tous les traits, que je ne pus m'empêcher d'éclater de rire. Frédéric
Larsan, pas plus que moi, ne garda son sérieux.

Cependant, derrière la grille, Frédéric Larsan remettait tranquillement
la clef dans sa poche. Je l'examinai.

C'était un homme qui pouvait avoir une cinquantaine d'années. Sa tête
était belle, aux cheveux grisonnants, au teint mat, au profil dur; le
front était proéminent; le menton et les joues étaient rasés avec soin;
la lèvre, sans moustache, était finement dessinée; les yeux, un peu
petits et ronds, fixaient les gens bien en face d'un regard fouilleur
qui étonnait et inquiétait. Il était de taille moyenne et bien prise;
l'allure générale était élégante et sympathique. Rien du policier
vulgaire. C'était un grand artiste en son genre, et il le savait, et
l'on sentait qu'il avait une haute idée de lui-même. Le ton de sa
conversation était d'un sceptique et d'un désabusé. Son étrange
profession lui avait fait côtoyer tant de crimes et de vilenies qu'il
eût été inexplicable qu'elle ne lui eût point un peu «durci les
sentiments», selon la curieuse expression de Rouletabille.

Larsan tourna la tête au bruit d'une voiture qui arrivait derrière lui.
Nous reconnûmes le cabriolet qui, en gare d'Épinay, avait emporté le
juge d'instruction et son greffier.

«Tenez! fit Frédéric Larsan, vous vouliez parler à M. Robert Darzac; le
voilà!»

Le cabriolet était déjà à la grille et Robert Darzac priait Frédéric
Larsan de lui ouvrir l'entrée du parc, lui disant qu'il était très
pressé et qu'il n'avait que le temps d'arriver à Épinay pour prendre le
prochain train pour Paris, quand il me reconnut. Pendant que Larsan
ouvrait la grille, M. Darzac me demanda ce qui pouvait m'amener au
Glandier dans un moment aussi tragique. Je remarquai alors qu'il était
atrocement pâle et qu'une douleur infinie était peinte sur son visage.

«Mlle Stangerson va-t-elle mieux? demandai-je immédiatement.

--Oui, fit-il. On la sauvera peut-être. Il faut qu'on la sauve.»

Il n'ajouta pas «ou j'en mourrai», mais on sentait trembler la fin de la
phrase au bout de ses lèvres exsangues.

Rouletabille intervint alors:

«Monsieur, vous êtes pressé. Il faut cependant que je vous parle. J'ai
quelque chose de la dernière importance à vous dire.»

Frédéric Larsan interrompit:

«Je peux vous laisser? demanda-t-il à Robert Darzac. Vous avez une clef
ou voulez-vous que je vous donne celle-ci?

--Oui, merci, j'ai une clef. Je fermerai la grille.»

Larsan s'éloigna rapidement dans la direction du château dont on
apercevait, à quelques centaines de mètres, la masse imposante.

Robert Darzac, le sourcil froncé, montrait déjà de l'impatience. Je
présentai Rouletabille comme un excellent ami; mais, dès qu'il sut que
ce jeune homme était journaliste, M. Darzac me regarda d'un air de grand
reproche, s'excusa sur la nécessité où il était d'atteindre Épinay en
vingt minutes, salua et fouetta son cheval. Mais déjà Rouletabille avait
saisi, à ma profonde stupéfaction, la bride, arrêté le petit équipage
d'un poing vigoureux, cependant qu'il prononçait cette phrase dépourvue
pour moi du moindre sens:

«_Le presbytère n'a rien perdu de son charme ni le jardin de son
éclat._»

Ces mots ne furent pas plutôt sortis de la bouche de Rouletabille que je
vis Robert Darzac chanceler; si pâle qu'il fût, il pâlit encore; ses
yeux fixèrent le jeune homme avec épouvante et il descendit
immédiatement de sa voiture dans un désordre d'esprit inexprimable.

«Allons! Allons!» dit-il en balbutiant.

Et puis, tout à coup, il reprit avec une sorte de fureur:

«Allons! monsieur! Allons!»

Et il refit le chemin qui conduisait au château, sans plus dire un mot,
cependant que Rouletabille suivait, tenant toujours le cheval.
J'adressai quelques paroles à M. Darzac... mais il ne me répondit pas.
J'interrogeai de l'oeil Rouletabille, qui ne me vit pas.




VI

Au fond de la chênaie


Nous arrivâmes au château. Le vieux donjon se reliait à la partie du
bâtiment entièrement refaite sous Louis XIV par un autre corps de
bâtiment moderne, style Viollet-le-Duc, où se trouvait l'entrée
principale. Je n'avais encore rien vu d'aussi original, ni peut-être
d'aussi laid, ni surtout d'aussi étrange en architecture que cet
assemblage bizarre de styles disparates. C'était monstrueux et
captivant. En approchant, nous vîmes deux gendarmes qui se promenaient
devant une petite porte ouvrant sur le rez-de-chaussée du donjon. Nous
apprîmes bientôt que, dans ce rez-de-chaussée, qui était autrefois une
prison et qui servait maintenant de chambre de débarras, on avait
enfermé les concierges, M. et Mme Bernier.

M. Robert Darzac nous fit entrer dans la partie moderne du château par
une vaste porte que protégeait une «marquise». Rouletabille, qui avait
abandonné le cheval et le cabriolet aux soins d'un domestique, ne
quittait pas des yeux M. Darzac; je suivis son regard, et je m'aperçus
que celui-ci était uniquement dirigé vers les mains gantées du
professeur à la Sorbonne. Quand nous fûmes dans un petit salonet garni
de meubles vieillots, M. Darzac se tourna vers Rouletabille et assez
brusquement lui demanda:

«Parlez! Que me voulez-vous?»

Le reporter répondit avec la même brusquerie:

«Vous serrer la main!»

Darzac se recula:

«Que signifie?»

Évidemment, il avait compris ce que je comprenais alors: que mon ami le
soupçonnait de l'abominable attentat. La trace de la main ensanglantée
sur les murs de la «Chambre Jaune» lui apparut... Je regardai cet homme
à la physionomie si hautaine, au regard si droit d'ordinaire et qui se
troublait en ce moment si étrangement. Il tendit sa main droite, et, me
désignant:

«Vous êtes l'ami de M. Sainclair qui m'a rendu un service inespéré dans
une juste cause, monsieur, et je ne vois pas pourquoi je vous refuserais
la main...»

Rouletabille ne prit pas cette main. Il dit, mentant avec une audace
sans pareille:

«Monsieur, j'ai vécu quelques années en Russie, d'où j'ai rapporté cet
usage de ne jamais serrer la main à quiconque ne se dégante pas.»

Je crus que le professeur en Sorbonne allait donner un libre cours à la
fureur qui commençait à l'agiter, mais au contraire, d'un violent effort
visible, il se calma, se déganta et présenta ses mains. Elles étaient
nettes de toute cicatrice.

«Êtes-vous satisfait?

--Non! répliqua Rouletabille. Mon cher ami, fit-il en se tournant vers
moi, je suis obligé de vous demander de nous laisser seuls un instant.»

Je saluai et me retirai, stupéfait de ce que je venais de voir et
d'entendre, et ne comprenant pas que M. Robert Darzac n'eût point déjà
jeté à la porte mon impertinent, mon injurieux, mon stupide ami... Car,
à cette minute, j'en voulais à Rouletabille de ses soupçons qui avaient
abouti à cette scène inouïe des gants...

Je me promenai environ vingt minutes devant le château, essayant de
relier entre eux les différents événements de cette matinée, et n'y
parvenant pas. Quelle était l'idée de Rouletabille? Était-il possible
que M. Robert Darzac lui apparût comme l'assassin? Comment penser que
cet homme, qui devait se marier dans quelques jours avec Mlle
Stangerson, s'était introduit dans la «Chambre Jaune» pour assassiner sa
fiancée? Enfin, rien n'était venu m'apprendre comment l'assassin avait
pu sortir de la «Chambre Jaune»; et, tant que ce mystère qui me
paraissait inexplicable ne me serait pas expliqué, j'estimais, moi,
qu'il était du devoir de tous de ne soupçonner personne. Enfin, que
signifiait cette phrase insensée qui sonnait encore à mes oreilles: _le
presbytère n'a rien perdu de son charme ni le jardin de son éclat!_
J'avais hâte de me retrouver seul avec Rouletabille pour le lui
demander.

À ce moment, le jeune homme sortit du château avec M. Robert Darzac.
Chose extraordinaire, je vis au premier coup d'oeil qu'ils étaient les
meilleurs amis du monde.

«Nous allons à la «Chambre Jaune», me dit Rouletabille, venez avec nous.
Dites-donc, cher ami, vous savez que je vous garde toute la journée.
Nous déjeunons ensemble dans le pays...

--Vous déjeunerez avec moi, ici, messieurs...

--Non, merci, répliqua le jeune homme. Nous déjeunerons à l'auberge du
«Donjon»...

--Vous y serez très mal... Vous n'y trouverez rien.

--Croyez-vous?... Moi j'espère y trouver quelque chose, répliqua
Rouletabille. Après déjeuner, nous retravaillerons, je ferai mon
article, vous serez assez aimable pour me le porter à la rédaction...

--Et vous? Vous ne revenez pas avec moi?

--Non; je couche ici...»

Je me retournai vers Rouletabille. Il parlait sérieusement, et M. Robert
Darzac ne parut nullement étonné...

Nous passions alors devant le donjon et nous entendîmes des
gémissements. Rouletabille demanda:

«Pourquoi a-t-on arrêté ces gens-là?

--C'est un peu de ma faute, dit M. Darzac. J'ai fait remarquer hier au
juge d'instruction qu'il est inexplicable que les concierges aient eu le
temps d'entendre les coups de revolver, «de s'habiller», de parcourir
l'espace assez grand qui sépare leur loge du pavillon, tout cela en deux
minutes; car il ne s'est pas écoulé plus de deux minutes entre les coups
de revolver et le moment où ils ont été rencontrés par le père Jacques.

--Évidemment, c'est louche, acquiesça Rouletabille... Et ils étaient
habillés...?

--Voilà ce qui est incroyable... ils étaient habillés... «entièrement»,
solidement et chaudement... Il ne manquait aucune pièce à leur costume.
La femme était en sabots, mais l'homme avait «ses souliers lacés». Or,
ils ont déclaré s'être couchés comme tous les soirs à neuf heures. En
arrivant, ce matin, le juge d'instruction, qui s'était muni, à Paris,
d'un revolver de même calibre que celui du crime (car il ne veut pas
toucher au revolver-pièce à conviction), a fait tirer deux coups de
revolver par son greffier dans la «Chambre Jaune», fenêtre et porte
fermées. Nous étions avec lui dans la loge des concierges; nous n'avons
rien entendu... on ne peut rien entendre. Les concierges ont donc menti,
cela ne fait point de doute... Ils étaient prêts; ils étaient déjà
dehors non loin du pavillon; ils attendaient quelque chose. Certes, on
ne les accuse point d'être les auteurs de l'attentat, mais leur
complicité n'est pas improbable... M. de Marquet les a fait arrêter
aussitôt.

--S'ils avaient été complices, dit Rouletabille, _ils seraient arrivés
débraillés_, ou plutôt ils ne seraient pas arrivés du tout. Quand on se
précipite dans les bras de la justice, avec sur soi tant de preuves de
complicité, c'est qu'on n'est pas complice. Je ne crois pas aux
complices dans cette affaire.

--Alors, pourquoi étaient-ils dehors à minuit? Qu'ils le disent!...

--Ils ont certainement un intérêt à se taire. Il s'agit de savoir
lequel... Même s'ils ne sont pas complices, cela peut avoir quelque
importance. _Tout est important de ce qui se passe dans une nuit
pareille..._»

Nous venions de traverser un vieux pont jeté sur la Douve et nous
entrions dans cette partie du parc appelée «la Chênaie». Il y avait là
des chênes centenaires. L'automne avait déjà recroquevillé leurs
feuilles jaunies et leurs hautes branches noires et serpentines
semblaient d'affreuses chevelures, des noeuds de reptiles géants
entremêlés comme le sculpteur antique en a tordu sur sa tête de Méduse.
Ce lieu, que Mlle Stangerson habitait l'été parce qu'elle le trouvait
gai, nous apparut, en cette saison, triste et funèbre. Le sol était
noir, tout fangeux des pluies récentes et de la bourbe des feuilles
mortes, les troncs des arbres étaient noirs, le ciel lui-même, au-dessus
de nos têtes, était en deuil, charriait de gros nuages lourds. Et, dans
cette retraite sombre et désolée, nous aperçûmes les murs blancs du
pavillon. Étrange bâtisse, sans une fenêtre visible du point où elle
nous apparaissait. Seule une petite porte en marquait l'entrée. On eût
dit un tombeau, un vaste mausolée au fond d'une forêt abandonnée... À
mesure que nous approchions, nous en devinions la disposition. Ce
bâtiment prenait toute la lumière dont il avait besoin, au midi,
c'est-à-dire de l'autre côté de la propriété, du côté de la campagne. La
petite porte refermée sur le parc, M. et Mlle Stangerson devaient
trouver là une prison idéale pour y vivre avec leurs travaux et leur
rêve.

Je vais donner tout de suite, du reste, le plan de ce pavillon. Il
n'avait qu'un rez-de-chaussée, où l'on accédait par quelques marches, et
un grenier assez élevé qui ne nous occupera en aucune façon». C'est donc
le plan du rez-de-chaussée dans toute sa simplicité que je soumets au
lecteur.

Il a été tracé par Rouletabille lui-même, et j'ai constaté qu'il n'y
manquait pas une ligne, pas une indication susceptible d'aider à la
solution du problème qui se posait alors devant la justice. Avec la
légende et le plan, les lecteurs en sauront tout autant, pour arriver à
la vérité, qu'en savait Rouletabille quand il pénétra dans le pavillon
pour la première fois et que chacun se demandait: «Par où l'assassin
a-t-il pu fuir de la Chambre Jaune?»

[Illustration]

  1. Chambre Jaune, avec son unique fenêtre grillée et son unique porte
  donnant sur le laboratoire.

  2. Laboratoire, avec ses deux grandes fenêtres grillées et ses portes;
  donnant l'une sur le vestibule, l'autre sur la Chambre Jaune.

  3. Vestibule, avec sa fenêtre non grillée et sa porte d'entrée donnant
  sur le parc.

  4. Lavatory.

  5. Escalier conduisant au grenier.

  6. Vaste et unique cheminée du pavillon servant aux expériences de
  laboratoire.

Avant de gravir les trois marches de la porte du pavillon, Rouletabille
nous arrêta et demanda à brûle-pourpoint à M. Darzac:

«Eh bien! Et le mobile du crime?

--Pour moi, monsieur, il n'y a aucun doute à avoir à ce sujet, fit le
fiancé de Mlle Stangerson avec une grande tristesse. Les traces de
doigts, les profondes écorchures sur la poitrine et au cou de Mlle
Stangerson attestent que le misérable qui était là avait essayé un
affreux attentat. Les médecins experts, qui ont examiné hier ces traces,
affirment qu'elles ont été faites par la même main dont l'image
ensanglantée est restée sur le mur; une main énorme, monsieur, et qui ne
tiendrait point dans mon gant, ajouta-t-il avec un amer et
indéfinissable sourire...

--Cette main rouge, interrompis-je, ne pourrait donc pas être la trace
des doigts ensanglantés de Mlle Stangerson, qui, au moment de s'abattre,
aurait rencontré le mur et y aurait laissé, en glissant, une image
élargie de sa main pleine de sang?

--Il n'y avait pas une goutte de sang aux mains de Mlle Stangerson quand
on l'a relevée, répondit M. Darzac.

--On est donc sûr, maintenant, fis-je, que c'est bien Mlle Stangerson
qui s'était armée du revolver du père Jacques, puisqu'elle a blessé la
main de l'assassin. _Elle redoutait donc quelque chose ou quelqu'un?_

--C'est probable...

--Vous ne soupçonnez personne?

--Non...», répondit M. Darzac, en regardant Rouletabille.

Rouletabille, alors, me dit:

--Il faut que vous sachiez, mon ami, que l'instruction est un peu plus
avancée que n'a voulu nous le confier ce petit cachottier de M. de
Marquet. Non seulement l'instruction sait maintenant que le revolver fut
l'arme dont se servit, pour se défendre, Mlle Stangerson, mais elle
connaît, mais elle a connu tout de suite l'arme qui a servi à attaquer,
à frapper Mlle Stangerson. C'est, m'a dit M. Darzac, un «os de mouton».
Pourquoi M. de Marquet entoure-t-il cet os de mouton de tant de mystère?
Dans le dessein de faciliter les recherches des agents de la Sûreté?
Sans doute. Il imagine peut-être qu'on va retrouver son propriétaire
parmi ceux qui sont bien connus, dans la basse pègre de Paris, pour se
servir de cet instrument de crime, le plus terrible que la nature ait
inventé... Et puis, est-ce qu'on sait jamais ce qui peut se passer dans
une cervelle de juge d'instruction?» ajouta Rouletabille avec une ironie
méprisante.

J'interrogeai:

«On a donc trouvé un «os de mouton» dans la «Chambre Jaune»?

--Oui, monsieur, fit Robert Darzac, au pied du lit; mais je vous en
prie: n'en parlez point. M. de Marquet nous a demandé le secret. (Je fis
un geste de protestation.) C'est un énorme os de mouton dont la tête,
ou, pour mieux dire, dont l'articulation était encore toute rouge du
sang de l'affreuse blessure qu'il avait faite à Mlle Stangerson. C'est
un vieil os de mouton _qui a dû servir déjà à quelques crimes_, suivant
les apparences. Ainsi pense M. de Marquet, qui l'a fait porter à Paris,
au laboratoire municipal, pour qu'il fût analysé. Il croit, en effet,
avoir relevé sur cet os non seulement le sang frais de la dernière
victime, mais encore des traces roussâtres qui ne seraient autres que
des taches de sang séché, témoignages de crimes antérieurs.

--Un os de mouton, dans la main d'un «assassin exercé», est une arme
effroyable, dit Rouletabille, une arme «plus utile» et plus sûre qu'un
lourd marteau.

--«Le misérable» l'a d'ailleurs prouvé, fit douloureusement M. Robert
Darzac. L'os de mouton a terriblement frappé Mlle Stangerson au front.
L'articulation de l'os de mouton s'adapte parfaitement à la blessure.
Pour moi, cette blessure eût été mortelle si l'assassin n'avait été à
demi arrêté, dans le coup qu'il donnait, par le revolver de Mlle
Stangerson. Blessé à la main, il lâchait son os de mouton et s'enfuyait.
Malheureusement, le coup de l'os de mouton _était parti et était déjà
arrivé_... et Mlle Stangerson était quasi assommée, après avoir failli
être étranglée. Si Mlle Stangerson avait réussi à blesser l'homme de son
premier coup de revolver, elle eût, sans doute, échappé à l'os de
mouton... Mais elle a saisi certainement son revolver trop tard; puis,
le premier coup, dans la lutte, a dévié, et la balle est allée se loger
dans le plafond; ce n'est que le second coup qui a porté...»

Ayant ainsi parlé, M. Darzac frappa à la porte du pavillon. Vous
avouerai-je mon impatience de pénétrer dans le lieu même du crime? J'en
tremblais, et, malgré tout l'immense intérêt que comportait l'histoire
de l'os de mouton, je bouillais de voir que notre conversation se
prolongeait et que la porte du pavillon ne s'ouvrait pas.

Enfin, elle s'ouvrit.

Un homme, que je reconnus pour être le père Jacques, était sur le seuil.

Il me parut avoir la soixantaine bien sonnée. Une longue barbe blanche,
des cheveux blancs sur lesquels il avait posé un béret basque, un
complet de velours marron à côtes usé, des sabots; l'air bougon, une
figure assez rébarbative qui s'éclaira cependant dès qu'il eut aperçu M.
Robert Darzac.

«Des amis, fit simplement notre guide. Il n'y a personne au pavillon,
père Jacques?

--Je ne dois laisser entrer personne, monsieur Robert, mais bien sûr la
consigne n'est pas pour vous... Et pourquoi? Ils ont vu tout ce qu'il y
avait à voir, ces messieurs de la justice. Ils en ont fait assez des
dessins et des procès-verbaux...

--Pardon, monsieur Jacques, une question avant toute autre chose, fit
Rouletabille.

--Dites, jeune homme, et, si je puis y répondre...

--Votre maîtresse portait-elle, _ce soir-là_, les cheveux en bandeaux,
vous savez bien, les cheveux en bandeaux sur le front?

--Non, mon p'tit monsieur. Ma maîtresse n'a jamais porté les cheveux en
bandeaux comme vous dites, ni ce soir-là, ni les autres jours. Elle
avait, comme toujours, les cheveux relevés de façon à ce qu'on pouvait
voir son beau front, pur comme celui de l'enfant qui vient de
naître!...»

Rouletabille grogna, et se mit aussitôt à inspecter la porte. Il se
rendit compte de la fermeture automatique. Il constata que cette porte
ne pouvait jamais rester ouverte et qu'il fallait une clef pour
l'ouvrir. Puis nous entrâmes dans le vestibule, petite pièce assez
claire, pavée de carreaux rouges.

«Ah! voici la fenêtre, dit Rouletabille, par laquelle l'assassin s'est
sauvé...

--Qu'ils disent! monsieur, qu'ils disent! Mais, s'il s'était sauvé par
là, nous l'aurions bien vu, pour sûr! Sommes pas aveugles! ni M.
Stangerson, ni moi, ni les concierges qui-z-ont mis en prison! Pourquoi
qui ne m'y mettent pas en prison, moi aussi, à cause de mon revolver?»

Rouletabille avait déjà ouvert la fenêtre et examiné les volets.

«Ils étaient fermés, à l'heure du crime?

--Au loquet de fer, en dedans, fit le père Jacques... et moi j'suis bien
sûr que l'assassin a passé au travers...

--Il y a des taches de sang?...

--Oui, tenez, là, sur la pierre, en dehors... Mais du sang de quoi?...

--Ah! fit Rouletabille, on voit les pas... là, sur le chemin... la terre
était très détrempée... nous examinerons cela tout à l'heure...

--Des bêtises! interrompit le père Jacques... L'assassin n'a pas passé
par là!...

--Eh bien, par où?...

--Est-ce que je sais!...»

Rouletabille voyait tout, flairait tout. Il se mit à genoux et passa
rapidement en revue les carreaux maculés du vestibule. Le père Jacques
continuait:

«Ah! vous ne trouverez rien, mon p'tit monsieur. Y n'ont rien trouvé...
Et puis maintenant, c'est trop sale... Il est entré trop de gens! Ils
veulent point que je lave le carreau... mais, le jour du crime, j'avais
lavé tout ça à grande eau, moi, père Jacques... et, si l'assassin avait
passé par là avec ses «ripatons», on l'aurait bien vu; il a assez laissé
la marque de ses godillots dans la chambre de mademoiselle!...»

Rouletabille se releva et demanda:

«Quand avez-vous lavé ces dalles pour la dernière fois?»

Et il fixait le père Jacques d'un oeil auquel rien n'échappe.

«Mais dans la journée même du crime, j'vous dis! Vers les cinq heures et
demie... pendant que mademoiselle et son père faisaient un tour de
promenade avant de dîner ici même, car ils ont dîné dans le laboratoire.
Le lendemain, quand le juge est venu, il a pu voir toutes les traces des
pas par terre comme qui dirait de l'encre sur du papier blanc... Eh
bien, ni dans le laboratoire, ni dans le vestibule qu'étaient propres
comme un sou neuf, on n'a retrouvé ses pas... à l'homme!... Puisqu'on
les retrouve auprès de la fenêtre, _dehors_, il faudrait donc qu'il ait
troué le plafond de la «Chambre Jaune», qu'il ait passé par le grenier,
qu'il ait troué le toit, et qu'il soit redescendu juste à la fenêtre du
vestibule, en se laissant tomber... Eh bien, mais, y n'y a pas de trou
au plafond de la «Chambre Jaune»... ni dans mon grenier, bien sûr!...
Alors, vous voyez bien qu'on ne sait rien... mais rien de rien!... et
qu'on ne saura, ma foi, jamais rien!... C'est un mystère du diable!

Rouletabille se rejeta soudain à genoux, presque en face de la porte
d'un petit lavatory qui s'ouvrait au fond du vestibule. Il resta dans
cette position au moins une minute.

«Eh bien? lui demandai-je quand il se releva.

--Oh! rien de bien important; une goutte de sang.

Le jeune homme se retourna vers le père Jacques.

«Quand vous vous êtes mis à laver le laboratoire et le vestibule, la
fenêtre du vestibule était ouverte?

--Je venais de l'ouvrir parce que j'avais allumé du charbon de bois pour
monsieur, sur le fourneau du laboratoire; et, comme je l'avais allumé
avec des journaux, il y a eu de la fumée; j'ai ouvert les fenêtres du
laboratoire et celle du vestibule pour faire courant d'air; puis j'ai
refermé celles du laboratoire et laissé ouverte celle du vestibule, et
puis je suis sorti un instant pour aller chercher une lavette au château
et c'est en rentrant, comme je vous ai dit, vers cinq heures et demie
que je me suis mis à laver les dalles; après avoir lavé, je suis
reparti, laissant toujours la fenêtre du vestibule ouverte. Enfin pour
la dernière fois, quand je suis rentré au pavillon, _la fenêtre était
fermée_ et monsieur et mademoiselle travaillaient déjà dans le
laboratoire.

--M. ou Mlle Stangerson avaient sans doute fermé la fenêtre en entrant?

--Sans doute.

--Vous ne leur avez pas demandé?

--Non!...»

Après un coup d'oeil assidu au petit lavatory et à la cage de l'escalier
qui conduisait au grenier, Rouletabille, pour qui nous semblions ne plus
exister, pénétra dans le laboratoire. C'est, je l'avoue, avec une forte
émotion que je l'y suivis. Robert Darzac ne perdait pas un geste de mon
ami... Quant à moi, mes yeux allèrent tout de suite à la porte de la
«Chambre Jaune». Elle était refermée, ou plutôt poussée sur le
laboratoire, car je constatai immédiatement qu'elle était à moitié
défoncée et hors d'usage... les efforts de ceux qui s'étaient rués sur
elle, au moment du drame, l'avaient brisée...

Mon jeune ami, qui menait sa besogne avec méthode, considérait, sans
dire un mot, la pièce dans laquelle nous nous trouvions... Elle était
vaste et bien éclairée. Deux grandes fenêtres, presque des baies,
garnies de barreaux, prenaient jour sur l'immense campagne. Une trouée
dans la forêt; une vue merveilleuse sur toute la vallée, sur la plaine,
jusqu'à la grande ville qui devait apparaître, là-bas, tout au bout, les
jours de soleil. Mais, aujourd'hui, il n'y a que de la boue sur la
terre, de la suie au ciel... et du sang dans cette chambre...

Tout un côté du laboratoire était occupé par une vaste cheminée, par des
creusets, par des fours propres à toutes expériences de chimie. Des
cornues, des instruments de physique un peu partout; des tables
surchargées de fioles, de papiers, de dossiers, une machine
électrique... des piles... un appareil, me dit M. Robert Darzac, employé
par le professeur Stangerson «pour démontrer la dissociation de la
matière sous l'action de la lumière solaire», etc.

Et, tout le long des murs, des armoires, armoires pleines ou
armoires-vitrines, laissant apercevoir des microscopes, des appareils
photographiques spéciaux, une quantité incroyable de cristaux...

Rouletabille avait le nez fourré dans la cheminée. Du bout du doigt, il
fouillait dans les creusets... Tout d'un coup, il se redressa, tenant un
petit morceau de papier à moitié consumé... Il vint à nous qui causions
auprès d'une fenêtre, et il dit:

«Conservez-nous cela, Monsieur Darzac.»

Je me penchai sur le bout de papier roussi que M. Darzac venait de
prendre des mains de Rouletabille. Et je lus, distinctement, ces seuls
mots qui restaient lisibles:

  presbytère      rien perdu      charme,
      ni le jar      de son éclat.

Et, au-dessous: «23 octobre.»

Deux fois, depuis ce matin, ces mêmes mots insensés venaient me frapper,
et, pour la deuxième fois, je vis qu'ils produisaient sur le professeur
en Sorbonne le même effet foudroyant. Le premier soin de M. Darzac fut
de regarder du côté du père Jacques. Mais celui-ci ne nous avait pas
vus, occupé qu'il était à l'autre fenêtre... Alors, le fiancé de Mlle
Stangerson ouvrit son portefeuille en tremblant, y serra le papier, et
soupira: «Mon Dieu!»

Pendant ce temps, Rouletabille était monté dans la cheminée;
c'est-à-dire que, debout sur les briques d'un fourneau, il considérait
attentivement cette cheminée qui allait se rétrécissant, et qui, à
cinquante centimètres au-dessus de sa tête, se fermait entièrement par
des plaques de fer scellées dans la brique, laissant passer trois tuyaux
d'une quinzaine de centimètres de diamètre chacun.

«Impossible de passer par là, énonça le jeune homme en sautant dans le
laboratoire. Du reste, s'«il» l'avait même tenté, toute cette ferraille
serait par terre. Non! Non! ce n'est pas de ce côté qu'il faut
chercher...

Rouletabille examina ensuite les meubles et ouvrit des portes
d'armoires. Puis, ce fut le tour des fenêtres qu'il déclara
infranchissables et «infranchies». À la seconde fenêtre, il trouva le
père Jacques en contemplation.

«Eh bien, père Jacques, qu'est-ce que vous regardez par là?

--Je r'garde l'homme de la police qui ne cesse point de faire le tour de
l'étang... Encore un malin qui n'en verra pas plus long qu'les autres!

--Vous ne connaissez pas Frédéric Larsan, père Jacques! dit
Rouletabille, en secouant la tête avec mélancolie, sans cela vous ne
parleriez pas comme ça... S'il y en a un ici qui trouve l'assassin, ce
sera lui, faut croire!»

Et Rouletabille poussa un soupir.

«Avant qu'on le retrouve, faudrait savoir comment on l'a perdu!...
répliqua le père Jacques, têtu.

Enfin, nous arrivâmes à la porte de la «Chambre Jaune».

«Voilà la porte derrière laquelle il se passait quelque chose!» fit
Rouletabille avec une solennité qui, en toute autre circonstance, eût
été comique.




VII

Où Rouletabille part en expédition sous le lit


Rouletabille ayant poussé la porte de la «Chambre Jaune» s'arrêta sur le
seuil, disant avec une émotion que je ne devais comprendre que plus
tard: «Oh! Le parfum de la dame en noir!» La chambre était obscure; le
père Jacques voulut ouvrir les volets, mais Rouletabille l'arrêta:

«Est-ce que, dit-il, le drame s'est passé en pleine obscurité?

--Non, jeune homme, je ne pense point. Mam'zelle tenait beaucoup à avoir
une veilleuse sur sa table, et c'est moi qui la lui allumais tous les
soirs avant qu'elle aille se coucher... J'étais quasi sa femme de
chambre, quoi! quand v'nait le soir! La vraie femme de chambre ne v'nait
guère que le matin. Mam'zelle travaille si tard... la nuit!

--Où était cette table qui supportait la veilleuse? Loin du lit?

--Loin du lit.

--Pouvez-vous, maintenant, allumer la veilleuse?

--La veilleuse est brisée, et l'huile s'en est répandue quand la table
est tombée. Du reste, tout est resté dans le même état. Je n'ai qu'à
ouvrir les volets et vous allez voir...

--Attendez!»

Rouletabille rentrant dans le laboratoire, alla fermer les volets des
deux fenêtres et la porte du vestibule. Quand nous fûmes dans la nuit
noire, il alluma une allumette-bougie, la donna au père Jacques, dit à
celui-ci de se diriger avec son allumette vers le milieu de la «Chambre
Jaune», à l'endroit où brûlait, cette nuit-là, la veilleuse. Le père
Jacques, qui était en chaussons (il laissait à l'ordinaire ses sabots
dans le vestibule), entra dans la «Chambre Jaune» avec son bout
d'allumette, et nous distinguâmes vaguement, mal éclairés par la petite
flamme mourante, des objets renversés sur le carreau, un lit dans le
coin, et, en face de nous, à gauche, le reflet d'une glace, pendue au
mur, près du lit. Ce fut rapide.

Rouletabille dit: «C'est assez! Vous pouvez ouvrir les volets.

--Surtout n'avancez pas, pria le père Jacques; vous pourriez faire des
marques avec vos souliers... et il ne faut rien déranger... C'est une
idée du juge, une idée comme ça, bien que son affaire soit déjà
faite...»

Et il poussa les volets. Le jour livide du dehors entra, éclairant un
désordre sinistre, entre des murs de safran. Le plancher--car si le
vestibule et le laboratoire étaient carrelés, la «Chambre Jaune» était
planchéiée--était recouvert d'une natte jaune, d'un seul morceau, qui
tenait presque toute la pièce, allant sous le lit et sous la
table-toilette, seuls meubles qui, avec le lit, fussent encore sur leurs
pieds. La table ronde du milieu, la table de nuit et deux chaises
étaient renversées. Elles n'empêchaient point de voir, sur la natte, une
large tache de sang qui provenait, nous dit le père Jacques, de la
blessure au front de Mlle Stangerson. En outre, des gouttelettes de sang
étaient répandues un peu partout et suivaient, en quelque sorte, la
trace très visible des pas, des larges pas noirs, de l'assassin. Tout
faisait présumer que ces gouttes de sang venaient de la blessure de
l'homme qui avait, un moment, imprimé sa main rouge sur le mur. Il y
avait d'autres traces de cette main sur le mur, mais beaucoup moins
distinctes. C'est bien là la trace d'une rude main d'homme ensanglantée.

Je ne pus m'empêcher de m'écrier:

«Voyez!... voyez ce sang sur le mur... L'homme qui a appliqué si
fermement sa main ici était alors dans l'obscurité et croyait
certainement tenir une porte. Il croyait la pousser! C'est pourquoi il a
fortement appuyé, laissant sur le papier jaune un dessin terriblement
accusateur, car je ne sache point qu'il y ait beaucoup de mains au monde
de cette sorte-là. Elle est grande et forte, et les doigts sont presque
aussi longs les uns que les autres! Quant au pouce, il manque! Nous
n'avons que la marque de la paume. Et si nous suivons la «trace» de
cette main, continuai-je, nous la voyons, qui, après s'être appuyée au
mur, le tâte, cherche la porte, la trouve, cherche la serrure...

--Sans doute, interrompit Rouletabille en ricanant, _mais il n'y a pas
de sang à la serrure, ni au verrou!..._

--Qu'est-ce que cela prouve? Répliquai-je avec un bon sens dont j'étais
fier, «il» aura ouvert serrure et verrou de la main gauche, ce qui est
tout naturel puisque la main droite est blessée...

--Il n'a rien ouvert du tout! s'exclama encore le père Jacques. Nous ne
sommes pas fous, peut-être! Et nous étions quatre quand nous avons fait
sauter la porte!»

Je repris:

«Quelle drôle de main! Regardez-moi cette drôle de main!

--C'est une main fort naturelle, répliqua Rouletabille, dont le dessin a
été déformé _par le glissement sur le mur_. L'homme _a essuyé sa main
blessée sur le mur! Cet homme doit mesurer un mètre quatre-vingt._

--À quoi voyez-vous cela?

--À la hauteur de la main sur le mur...»

Mon ami s'occupa ensuite de la trace de la balle dans le mur. Cette
trace était un trou rond.

«La balle, dit Rouletabille, est arrivée de face: ni d'en haut, par
conséquent, ni d'en bas.

Et il nous fit observer encore qu'elle était de quelques centimètres
plus bas sur le mur que le stigmate laissé par la main.

Rouletabille, retournant à la porte, avait le nez, maintenant, sur la
serrure et le verrou. Il constata qu'on avait bien fait sauter la porte,
du dehors, serrure et verrou étant encore, sur cette porte défoncée,
l'une fermée, l'autre poussé, et, sur le mur, les deux gâches étant
quasi arrachées, pendantes, retenues encore par une vis.

Le jeune rédacteur de _L'Époque_ les considéra avec attention, reprit la
porte, la regarda des deux côtés, s'assura qu'il n'y avait aucune
possibilité de fermeture ou d'ouverture du verrou «de l'extérieur», et
s'assura qu'on avait retrouvé la clef dans la serrure, «à l'intérieur».
Il s'assura encore qu'une fois la clef dans la serrure à l'intérieur, on
ne pouvait ouvrir cette serrure de l'intérieur avec une autre clef.
Enfin, ayant constaté qu'il n'y avait, à cette porte, «aucune fermeture
automatique, bref, qu'elle était la plus naturelle de toutes les portes,
munie d'une serrure et d'un verrou très solides qui étaient restés
fermés», il laissa tomber ces mots: «ça va mieux!» Puis, s'asseyant par
terre, il se déchaussa hâtivement.

Et, sur ses chaussettes, il s'avança dans la chambre. La première chose
qu'il fit fut de se pencher sur les meubles renversés et de les examiner
avec un soin extrême. Nous le regardions en silence. Le père Jacques lui
disait, de plus en plus ironique:

«Oh! mon p'tit! Oh! mon p'tit! Vous vous donnez bien du mal!...»

Mais Rouletabille redressa la tête:

«Vous avez dit la pure vérité, père Jacques, votre maîtresse n'avait
pas, ce soir-là, ses cheveux en bandeaux; c'est moi qui étais une
vieille bête de croire cela!...»

Et, souple comme un serpent, il se glissa sous le lit.

Et le père Jacques reprit:

«Et dire, monsieur, et dire que l'assassin était caché là-dessous! Il y
était quand je suis entré à dix heures, pour fermer les volets et
allumer la veilleuse, puisque ni M. Stangerson, ni Mlle Mathilde, ni
moi, n'avons plus quitté le laboratoire jusqu'au moment du crime.»

On entendait la voix de Rouletabille, sous le lit:

«À quelle heure, monsieur Jacques, M. et Mlle Stangerson sont-ils
arrivés dans le laboratoire pour ne plus le quitter?

--À six heures!»

La voix de Rouletabille continuait:

«Oui, il est venu là-dessous... c'est certain... Du reste, il n'y a que
là qu'il pouvait se cacher... Quand vous êtes entrés, tous les quatre,
vous avez regardé sous le lit?

--Tout de suite... Nous avons même entièrement bousculé le lit avant de
le remettre à sa place.

--Et entre les matelas?

--Il n'y avait, à ce lit, qu'un matelas sur lequel on a posé Mlle
Mathilde. Et le concierge et M. Stangerson ont transporté ce matelas
immédiatement dans le laboratoire. Sous le matelas, il n'y avait que le
sommier métallique qui ne saurait dissimuler rien, ni personne. Enfin,
monsieur, songez que nous étions quatre, et que rien ne pouvait nous
échapper, la chambre étant si petite, dégarnie de meubles, et tout étant
fermé derrière nous, dans le pavillon.»

J'osai une hypothèse:

«Il est peut-être sorti avec le matelas! Dans le matelas, peut-être...
Tout est possible devant un pareil mystère! Dans leur trouble, M.
Stangerson et le concierge ne se seront pas aperçus qu'ils
transportaient double poids... _et puis, si le concierge est
complice!..._ Je vous donne cette hypothèse pour ce qu'elle vaut, mais
voilà qui expliquerait bien des choses... et, particulièrement, le fait
que le laboratoire et le vestibule sont restés vierges des traces de pas
qui se trouvent dans la chambre. Quand on a transporté mademoiselle du
laboratoire au château, le matelas, arrêté un instant près de la
fenêtre, aurait pu permettre à l'homme de se sauver...

--Et puis quoi encore? Et puis quoi encore? Et puis quoi encore?» me
lança Rouletabille, en riant délibérément, sous le lit...

J'étais un peu vexé:

«Vraiment on ne sait plus... Tout paraît possible...»

Le père Jacques fit:

«C'est une idée qu'a eue le juge d'instruction, monsieur, et il a fait
examiner sérieusement le matelas. Il a été obligé de rire de son idée,
monsieur, comme votre ami rit en ce moment, car ça n'était bien sûr pas
un matelas à double fond!... Et puis, quoi! s'il y avait eu un homme
dans le matelas on l'aurait vu!...»

Je dus rire moi-même, et, en effet, j'eus la preuve, depuis, que j'avais
dit quelque chose d'absurde. Mais où commençait, où finissait l'absurde
dans une affaire pareille!

Mon ami, seul, était capable de le dire, et encore!...

«Dites donc! s'écria le reporter, toujours sous le lit, elle a été bien
remuée, cette carpette-là?

--Par nous, monsieur, expliqua le père Jacques. Quand nous n'avons pas
trouvé l'assassin, nous nous sommes demandé s'il n'y avait pas un trou
dans le plancher...

--Il n'y en a pas, répondit Rouletabille. Avez-vous une cave?

--Non, il n'y a pas de cave... Mais cela n'a pas arrêté nos recherches
et ça n'a pas empêché M. le juge d'instruction, et surtout son greffier,
d'étudier le plancher planche à planche, comme s'il y avait eu une cave
dessous...»

Le reporter, alors, réapparut. Ses yeux brillaient, ses narines
palpitaient; on eût dit un jeune animal au retour d'un heureux affût...
Il resta à quatre pattes. En vérité, je ne pouvais mieux le comparer
dans ma pensée qu'à une admirable bête de chasse sur la piste de quelque
surprenant gibier... Et il flaira les pas de l'homme, de l'homme qu'il
s'était juré de rapporter à son maître, M. le directeur de _L'Époque_,
car il ne faut pas oublier que notre Joseph Rouletabille était
journaliste!

Ainsi, à quatre pattes, il s'en fut aux quatre coins de la pièce,
reniflant tout, faisant le tour de tout, de tout ce que nous voyions, ce
qui était peu de chose, et de tout ce que nous ne voyions pas et qui
était, paraît-il, immense.

La table-toilette était une simple tablette sur quatre pieds; impossible
de la transformer en une cachette passagère... Pas une armoire... Mlle
Stangerson avait sa garde-robe au château.

Le nez, les mains de Rouletabille montaient le long des murs, _qui
étaient partout de brique épaisse_. Quand il eut fini avec les murs et
passé ses doigts agiles sur toute la surface du papier jaune, atteignant
ainsi le plafond auquel il put toucher, en montant sur une chaise qu'il
avait placée sur la table-toilette, et en faisant glisser autour de la
pièce cet ingénieux escabeau; quand il eut fini avec le plafond où il
examina soigneusement la trace de l'autre balle, il s'approcha de la
fenêtre et ce fut encore le tour des barreaux et celui des volets, tous
bien solides et intacts. Enfin, il poussa un ouf! «de satisfaction» et
déclara que, «maintenant, il était tranquille!»

«Eh bien, croyez-vous qu'elle était enfermée, la pauvre chère
mademoiselle quand on nous l'assassinait! Quand elle nous appelait à son
secours!... gémit le père Jacques.

--Oui, fit le jeune reporter, en s'essuyant le front... la _Chambre
Jaune était, ma foi, fermée comme un coffre-fort..._

--De fait, observai-je, voilà bien pourquoi ce mystère est le plus
surprenant que je connaisse, _même dans le domaine de l'imagination_.
Dans le _Double Assassinat de la rue Morgue_, Edgar Poe n'a rien inventé
de semblable. Le lieu du crime était assez fermé pour ne pas laisser
échapper un homme, mais il y avait encore cette fenêtre par laquelle
pouvait se glisser l'auteur des assassinats qui était un singe!... Mais
ici, il ne saurait être question d'aucune ouverture d'aucune sorte. La
porte close et les volets fermés comme ils l'étaient, et la fenêtre
fermée comme elle l'était, _une mouche ne pouvait entrer ni sortir!_

--En vérité! En vérité! acquiesça Rouletabille, qui s'épongeait toujours
le front, semblant suer moins de son récent effort corporel que de
l'agitation de ses pensées. En vérité! C'est un très grand et très beau
et très curieux mystère!...

--La «Bête du Bon Dieu», bougonna le père Jacques, la «Bête du Bon Dieu»
elle-même, si elle avait commis le crime, n'aurait pas pu s'échapper...
Écoutez!... L'entendez-vous?... Silence!...»

Le père Jacques nous faisait signe de nous taire et, le bras tendu vers
le mur, vers la prochaine forêt, écoutait quelque chose que nous
n'entendions point.

«Elle est partie, finit-il par dire. Il faudra que je la tue... Elle est
trop sinistre, cette bête-là... mais c'est la «Bête du Bon Dieu»; elle
va prier toutes les nuits sur la tombe de sainte Geneviève, et personne
n'ose y toucher de peur que la mère Agenoux jette un mauvais sort...

--Comment est-elle grosse, la «Bête du Bon Dieu»?

--Quasiment comme un gros chien basset... c'est un monstre que je vous
dis. Ah! Je me suis demandé plus d'une fois si ça n'était pas elle qui
avait pris de ses griffes notre pauvre mademoiselle à la gorge... Mais
«la Bête du Bon Dieu» ne porte pas des godillots, ne tire pas des coups
de revolver, n'a pas une main pareille!... s'exclama le père Jacques en
nous montrant encore la main rouge sur le mur. Et puis, on l'aurait vue
aussi bien qu'un homme, et elle aurait été enfermée dans la chambre et
dans le pavillon, aussi bien qu'un homme!...

--Évidemment, fis-je. De loin, avant d'avoir vu la «Chambre Jaune», je
m'étais, moi aussi, demandé si le chat de la mère Agenoux...

--Vous aussi! s'écria Rouletabille.

--Et vous? demandai-je.

--Moi non, pas une minute... depuis que j'ai lu l'article du _Matin_,
_je sais qu'il ne s'agit pas d'une bête!_ Maintenant, je jure qu'il
s'est passé là une tragédie effroyable... Mais vous ne parlez pas du
béret retrouvé, ni du mouchoir, père Jacques?

--Le magistrat les a pris, bien entendu», fit l'autre avec hésitation.

Le reporter lui dit, très grave:

«Je n'ai vu, moi, ni le mouchoir, ni le béret, mais je peux cependant
vous dire comment ils sont faits.

--Ah! vous êtes bien malin...», et le père Jacques toussa, embarrassé.

«Le mouchoir est un gros mouchoir bleu à raies rouges, et le béret, est
un vieux béret basque, comme celui-là, ajouta Rouletabille en montrant
la coiffure de l'homme.

--C'est pourtant vrai... vous êtes sorcier...»

Et le père Jacques essaya de rire, mais n'y parvint pas.

«Comment qu'vous savez que le mouchoir est bleu à raies rouges?

--Parce que, s'il n'avait pas été bleu à raies rouges, on n'aurait pas
trouvé de mouchoir du tout!»

Sans plus s'occuper du père Jacques, mon ami prit dans sa poche un
morceau de papier blanc, ouvrit une paire de ciseaux, se pencha sur les
traces de pas, appliqua son papier sur l'une des traces et commença à
découper. Il eut ainsi une semelle de papier d'un contour très net, et
me la donna en me priant de ne pas la perdre.

Il se retourna ensuite vers la fenêtre et, montrant au père Jacques,
Frédéric Larsan qui n'avait pas quitté les bords de l'étang, il
s'inquiéta de savoir si le policier n'était point venu, lui aussi,
«travailler dans la Chambre Jaune».

«Non! répondit M. Robert Darzac, qui, depuis que Rouletabille lui avait
passé le petit bout de papier roussi, n'avait pas prononcé un mot. Il
prétend qu'il n'a point besoin de voir la «Chambre Jaune», que
l'assassin est sorti de la «Chambre Jaune» d'une façon très naturelle,
et qu'il s'en expliquera ce soir!

En entendant M. Robert Darzac parler ainsi, Rouletabille--chose
extraordinaire--pâlit.

«Frédéric Larsan posséderait-il la vérité que je ne fais que pressentir!
murmura-t-il. Frédéric Larsan est très fort... très fort... et je
l'admire... Mais aujourd'hui, il s'agit de faire mieux qu'une oeuvre de
policier... _mieux que ce qu'enseigne l'expérience!... il s'agit d'être
logique_, mais logique, entendez-moi bien, comme le bon Dieu a été
logique quand il a dit: 2 + 2 = 4...! IL S'AGIT DE PRENDRE LA RAISON PAR
LE BON BOUT!»

Et le reporter se précipita dehors, éperdu à cette idée que le grand, le
fameux Fred pouvait apporter avant lui la solution du problème de la
«Chambre Jaune!»

Je parvins à le rejoindre sur le seuil du pavillon.

«Allons! lui dis-je, calmez-vous... vous n'êtes donc pas content?

--Oui, m'avoua-t-il avec un grand soupir. _Je suis très content_. J'ai
découvert bien des choses...

--De l'ordre moral ou de l'ordre matériel?

--Quelques-unes de l'ordre moral et une de l'ordre matériel. Tenez,
ceci, par exemple.»

Et, rapidement, il sortit de la poche de son gilet une feuille de papier
qu'il avait dû y serrer pendant son expédition sous le lit, et dans le
pli de laquelle il avait déposé _un cheveu blond de femme_.




VIII

Le juge d'instruction interroge Mlle Stangerson


Cinq minutes plus tard, Joseph Rouletabille se penchait sur les
empreintes de pas découvertes dans le parc, sous la fenêtre même du
vestibule, quand un homme, qui devait être un serviteur du château, vint
à nous à grandes enjambées, et cria à M. Robert Darzac qui descendait du
pavillon:

«Vous savez, monsieur Robert, que le juge d'instruction est en train
d'interroger mademoiselle.»

M. Robert Darzac nous jeta aussitôt une vague excuse et se prit à courir
dans la direction du château; l'homme courut derrière lui.

«Si le cadavre parle, fis-je, cela va devenir intéressant.

--Il faut savoir, dit mon ami. Allons au château.»

Et il m'entraîna. Mais, au château, un gendarme placé dans le vestibule
nous interdit l'accès de l'escalier du premier étage. Nous dûmes
attendre.

Pendant ce temps-là, voici ce qui se passait dans la chambre de la
victime. Le médecin de la famille, trouvant que Mlle Stangerson allait
beaucoup mieux, mais craignant une rechute fatale qui ne permettrait
plus de l'interroger, avait cru de son devoir d'avertir le juge
d'instruction... et celui-ci avait résolu de procéder immédiatement à un
bref interrogatoire. À cet interrogatoire assistèrent M. de Marquet, le
greffier, M. Stangerson, le médecin. Je me suis procuré plus tard, au
moment du procès, le texte de cet interrogatoire. Le voici, dans toute
sa sécheresse juridique:

Demande.--Sans trop vous fatiguer, êtes-vous capable, mademoiselle, de
nous donner quelques détails nécessaires sur l'affreux attentat dont
vous avez été victime?

Réponse.--Je me sens beaucoup mieux, monsieur, et je vais vous dire ce
que je sais. Quand j'ai pénétré dans ma chambre, je ne me suis aperçue
de rien d'anormal.

D.--Pardon, mademoiselle, si vous me le permettez, je vais vous poser
des questions et vous y répondrez. Cela vous fatiguera moins qu'un long
récit.

R.--Faites, monsieur.

D.--Quel fut ce jour-là l'emploi de votre journée? Je le désirerais
aussi précis, aussi méticuleux que possible. Je voudrais, mademoiselle,
suivre tous vos gestes, ce jour-là, si ce n'est point trop vous
demander.

R.--Je me suis levée tard, à dix heures, car mon père et moi nous étions
rentrés tard dans la nuit, ayant assisté au dîner et à la réception
offerts par le président de la République, en l'honneur des délégués de
l'académie des sciences de Philadelphie. Quand je suis sortie de ma
chambre, à dix heures et demie, mon père était déjà au travail dans le
laboratoire. Nous avons travaillé ensemble jusqu'à midi; nous avons fait
une promenade d'une demi-heure dans le parc; nous avons déjeuné au
château. Une demi-heure de promenade, jusqu'à une heure et demie, comme
tous les jours. Puis, mon père et moi, nous retournons au laboratoire.
Là, nous trouvons ma femme de chambre qui vient de faire ma chambre.
J'entre dans la «Chambre Jaune» pour donner quelques ordres sans
importance à cette domestique qui quitte le pavillon aussitôt et je me
remets au travail avec mon père. À cinq heures, nous quittons le
pavillon pour une nouvelle promenade et le thé.

D.--Au moment de sortir, à cinq heures, êtes-vous entrée dans votre
chambre?

R.--Non, monsieur, c'est mon père qui est entré dans ma chambre, pour y
chercher, sur ma prière, mon chapeau.

D.--Et il n'y a rien vu de suspect?

M. STANGERSON.--Évidemment non, monsieur.

D.--Du reste, il est à peu près sûr que l'assassin n'était pas encore
sous le lit, à ce moment-là. Quand vous êtes partie, la porte de la
chambre n'avait pas été fermée à clef?

Mlle STANGERSON.--Non. Nous n'avions aucune raison pour cela...

D.--Vous avez été combien de temps partis du pavillon à ce moment-là, M.
Stangerson et vous?

R.--Une heure environ.

D.--C'est pendant cette heure-là, sans doute, que l'assassin s'est
introduit dans le pavillon. Mais comment? On ne le sait pas. On trouve
bien, dans le parc, des traces de pas _qui s'en vont_ de la fenêtre du
vestibule, on n'en trouve point qui _y viennent_. Aviez-vous remarqué
que la fenêtre du vestibule fût ouverte quand vous êtes sortie avec
votre père?

R.--Je ne m'en souviens pas.

M. STANGERSON.--Elle était fermée.

D.--Et quand vous êtes rentrés?

Mlle STANGERSON.--Je n'ai pas fait attention.

M. STANGERSON.--Elle était encore fermée..., je m'en souviens très bien,
car, en rentrant, j'ai dit tout haut: «Vraiment, pendant notre absence,
le père Jacques aurait pu ouvrir!...»

D.--Étrange! Étrange! Rappelez-vous, monsieur Stangerson, que le père
Jacques, en votre absence, et avant de sortir, l'avait ouverte. Vous
êtes donc rentrés à six heures dans le laboratoire et vous vous êtes
remis au travail?

Mlle STANGERSON.--Oui, monsieur.

D.--Et vous n'avez plus quitté le laboratoire depuis cette heure-là
jusqu'au moment où vous êtes entrée dans votre chambre?

M. STANGERSON.--Ni ma fille, ni moi, monsieur. Nous avions un travail
tellement pressé que nous ne perdions pas une minute. C'est à ce point
que nous négligions toute autre chose.

D.--Vous avez dîné dans le laboratoire?

R.--Oui, pour la même raison.

D.--Avez-vous coutume de dîner dans le laboratoire?

R.--Nous y dînons rarement.

D.--L'assassin ne pouvait pas savoir que vous dîneriez, ce soir-là, dans
le laboratoire?

M. STANGERSON.--Mon Dieu, monsieur, je ne pense pas... C'est dans le
temps que nous revenions, vers six heures, au pavillon, que je pris
cette résolution de dîner dans le laboratoire, ma fille et moi. À ce
moment, je fus abordé par mon garde qui me retint un instant pour me
demander de l'accompagner dans une tournée urgente du côté des bois dont
j'avais décidé la coupe. Je ne le pouvais point et remis au lendemain
cette besogne, et je priai alors le garde, puisqu'il passait par le
château, d'avertir le maître d'hôtel que nous dînerions dans le
laboratoire. Le garde me quitta, allant faire ma commission, et je
rejoignis ma fille à laquelle j'avais remis la clef du pavillon et qui
l'avait laissée sur la porte à l'extérieur. Ma fille était déjà au
travail.

D.--À quelle heure, mademoiselle, avez-vous pénétré dans votre chambre
pendant que votre père continuait à travailler?

Mlle STANGERSON.--À minuit.

D.--Le père Jacques était entré dans le courant de la soirée dans la
«Chambre Jaune»?

R.--Pour fermer les volets et allumer la veilleuse, comme chaque soir...

D.--Il n'a rien remarqué de suspect?

R.--Il nous l'aurait dit. Le père Jacques est un brave homme qui m'aime
beaucoup.

D.--Vous affirmez, monsieur Stangerson, que le père Jacques, ensuite,
n'a pas quitté le laboratoire? Qu'il est resté tout le temps avec vous?

M. STANGERSON.--J'en suis sûr. Je n'ai aucun soupçon de ce côté.

D.--Mademoiselle, quand vous avez pénétré dans votre chambre, vous avez
immédiatement fermé votre porte à clef et au verrou? Voilà bien des
précautions, sachant que votre père et votre serviteur sont là. Vous
craigniez donc quelque chose?

R.--Mon père n'allait pas tarder à rentrer au château, et le père
Jacques, à aller se coucher. Et puis, en effet, je craignais quelque
chose.

D.--Vous craigniez si bien quelque chose que vous avez emprunté le
revolver du père Jacques sans le lui dire?

R.--C'est vrai, je ne voulais effrayer personne, d'autant plus que mes
craintes pouvaient être tout à fait puériles.

D.--Et que craigniez-vous donc?

R.--Je ne saurais au juste vous le dire; depuis plusieurs nuits, il me
semblait entendre dans le parc et hors du parc, autour du pavillon, des
bruits insolites, quelquefois des pas, des craquements de branches. La
nuit qui a précédé l'attentat, nuit où je ne me suis pas couchée avant
trois heures du matin, à notre retour de l'Élysée, je suis restée un
instant à ma fenêtre et j'ai bien cru voir des ombres...

D.--Combien d'ombres?

R.--Deux ombres qui tournaient autour de l'étang... puis la lune s'est
cachée et je n'ai plus rien vu. À cette époque de la saison, tous les
ans, j'ai déjà réintégré mon appartement du château où je reprends mes
habitudes d'hiver; mais, cette année, je m'étais dit que je ne
quitterais le pavillon que lorsque mon père aurait terminé, pour
l'académie des sciences, le résumé de ses travaux sur «la Dissociation
de la matière». Je ne voulais pas que cette oeuvre considérable, qui
allait être achevée dans quelques jours, fût troublée par un changement
quelconque dans nos habitudes immédiates. Vous comprendrez que je n'aie
point voulu parler à mon père de mes craintes enfantines et que je les
aie tues au père Jacques qui n'aurait pu tenir sa langue. Quoi qu'il en
soit, comme je savais que le père Jacques avait un revolver dans le
tiroir de sa table de nuit, je profitai d'un moment où le bonhomme
s'absenta dans la journée pour monter rapidement dans son grenier et
emporter son arme que je glissai dans le tiroir de ma table de nuit, à
moi.

D.--Vous ne vous connaissez pas d'ennemis?

R.--Aucun.

D.--Vous comprendrez, mademoiselle, que ces précautions exceptionnelles
sont faites pour surprendre.

M. STANGERSON.--Évidemment, mon enfant, voilà des précautions bien
surprenantes.

R.--Non; je vous dis que, depuis deux nuits, je n'étais pas tranquille,
mais pas tranquille du tout.

M. STANGERSON.--Tu aurais dû me parler de cela. Tu es impardonnable.
Nous aurions évité un malheur!

D.--La porte de la «Chambre Jaune» fermée, mademoiselle, vous vous
couchez?

R.--Oui, et, très fatiguée, je dors tout de suite.

D.--La veilleuse était restée allumée?

R.--Oui; mais elle répand une très faible clarté...

D.--Alors, mademoiselle, dites ce qui est arrivé?

R.--Je ne sais s'il y avait longtemps que je dormais, mais soudain je me
réveille... Je poussai un grand cri...

M. STANGERSON.--Oui, un cri horrible... À l'assassin!... Je l'ai encore
dans les oreilles...

D.--Vous poussez un grand cri?

R.--Un homme était dans ma chambre. Il se précipitait sur moi, me
mettait la main à la gorge, essayait de m'étrangler. J'étouffais déjà;
tout à coup, ma main, dans le tiroir entrouvert de ma table de nuit,
parvint à saisir le revolver que j'y avais déposé et qui était prêt à
tirer. À ce moment, l'homme me fit rouler à bas de mon lit et brandit
sur ma tête une espèce de masse. Mais j'avais tiré. Aussitôt, je me
sentis frappée par un grand coup, un coup terrible à la tête. Tout ceci,
monsieur le juge, fut plus rapide que je ne le pourrais dire, et je ne
sais plus rien.

D.--Plus rien!... Vous n'avez pas une idée de la façon dont l'assassin a
pu s'échapper de votre chambre?

R.--Aucune idée... Je ne sais plus rien. On ne sait pas ce qui se passe
autour de soi quand on est morte!

D.--Cet homme était-il grand ou petit?

R.--Je n'ai vu qu'une ombre qui m'a paru formidable...

D.--Vous ne pouvez nous donner aucune indication?

R.--Monsieur, je ne sais plus rien; un homme s'est rué sur moi, j'ai
tiré sur lui... Je ne sais plus rien...

Ici se termine l'interrogatoire de Mlle Stangerson. Joseph Rouletabille
attendit patiemment M. Robert Darzac. Celui-ci ne tarda pas à
apparaître.

Dans une pièce voisine de la chambre de Mlle Stangerson, il avait écouté
l'interrogatoire et venait le rapporter à notre ami avec une grande
exactitude, une grande mémoire, et une docilité qui me surprit encore.
Grâce aux notes hâtives qu'il avait prises au crayon, il put reproduire
presque textuellement les demandes et les réponses.

En vérité, M. Darzac avait l'air d'être le secrétaire de mon jeune ami
et agissait en tout comme quelqu'un qui n'a rien à lui refuser; mieux
encore, quelqu'un «qui aurait travaillé pour lui».

Le fait de la «fenêtre fermée» frappa beaucoup le reporter comme il
avait frappé le juge d'instruction. En outre, Rouletabille demanda à M.
Darzac de lui répéter encore l'emploi du temps de M. et Mlle Stangerson
le jour du drame, tel que Mlle Stangerson et M. Stangerson l'avaient
établi devant le juge. La circonstance du dîner dans le laboratoire
sembla l'intéresser au plus haut point et il se fit redire deux fois,
pour en être plus sûr, que, seul, le garde savait que le professeur et
sa fille dînaient dans le laboratoire, et de quelle sorte le garde
l'avait su.

Quand M. Darzac se fut tu, je dis:

«Voilà un interrogatoire qui ne fait pas avancer beaucoup le problème.

--Il le recule, obtempéra M. Darzac.

--Il l'éclaire», fit, pensif, Rouletabille.




IX

Reporter et policier


Nous retournâmes tous trois du côté du pavillon. À une centaine de
mètres du bâtiment, le reporter nous arrêta, et, nous montrant un petit
bosquet sur notre droite, il nous dit:

«Voilà d'où est parti l'assassin pour entrer dans le pavillon.»

Comme il y avait d'autres bosquets de cette sorte entre les grands
chênes, je demandai pourquoi l'assassin avait choisi celui-ci plutôt que
les autres; Rouletabille me répondit en me désignant le sentier qui
passait tout près de ce bosquet et qui conduisait à la porte du
pavillon.

«Ce sentier est garni de graviers, comme vous voyez, fit-il. _Il faut_
que l'homme ait passé par là pour aller au pavillon, puisqu'on ne trouve
pas la trace de ses pas du _voyage aller_, sur la terre molle. Cet homme
n'a point d'ailes. Il a marché; mais il a marché sur le gravier qui a
roulé sous sa chaussure sans en conserver l'empreinte: ce gravier, en
effet, a été roulé par beaucoup d'autres pieds puisque le sentier est le
plus direct qui aille du pavillon au château. Quant au bosquet, formé de
ces sortes de plantes qui ne meurent point pendant la mauvaise
saison--lauriers et fusains--il a fourni à l'assassin un abri suffisant
en attendant que le moment fût venu, pour celui-ci, de se diriger vers
le pavillon. C'est, caché dans ce bosquet, que l'homme a vu sortir M. et
Mlle Stangerson, puis le père Jacques. On a répandu du gravier jusqu'à
la fenêtre--presque--du vestibule. Une empreinte des pas de l'homme,
_parallèle_ au mur, empreinte que nous remarquions tout à l'heure, et
que j'ai déjà vue, prouve qu'«il» n'a eu à faire qu'une enjambée pour se
trouver en face de la fenêtre du vestibule, laissée ouverte par le père
Jacques. L'homme se hissa alors sur les poignets, et pénétra dans le
vestibule.

--Après tout, c'est bien possible! fis-je...

--Après tout, quoi? après tout, quoi?... s'écria Rouletabille, soudain
pris d'une colère que j'avais bien innocemment déchaînée... Pourquoi
dites-vous: après tout, c'est bien possible!...»

Je le suppliai de ne point se fâcher, mais il l'était déjà beaucoup trop
pour m'écouter, et il déclara qu'il admirait le doute prudent avec
lequel certaines gens (moi) abordaient de loin les problèmes les plus
simples, ne se risquant jamais à dire: «ceci est» ou «ceci n'est pas»,
de telle sorte que leur intelligence aboutissait tout juste au même
résultat qui aurait été obtenu si la nature avait oublié de garnir leur
boîte crânienne d'un peu de matière grise. Comme je paraissais vexé, mon
jeune ami me prit par le bras et m'accorda «qu'il n'avait point dit cela
pour moi, attendu qu'il m'avait en particulière estime».

«Mais enfin! reprit-il, il est quelquefois criminel de ne point, _quand
on le peut_, raisonner à coup sûr!... Si je ne raisonne point, comme je
le fais, avec ce gravier, il me faudra raisonner avec un ballon! Mon
cher, la science de l'aérostation dirigeable n'est point encore assez
développée pour que je puisse faire entrer, dans le jeu de mes
cogitations, l'assassin qui tombe du ciel! Ne dites donc point qu'une
chose est possible, quand il est impossible qu'elle soit autrement. Nous
savons, maintenant, comment l'homme est entré par la fenêtre, et nous
savons aussi à quel moment il est entré. Il y est entré pendant la
promenade de cinq heures. Le fait de la présence de la femme de chambre
_qui vient de faire la Chambre Jaune_, dans le laboratoire, au moment du
retour du professeur et de sa fille, à une heure et demie, nous permet
d'affirmer qu'à une heure et demie, l'assassin n'était pas dans la
chambre, sous le lit, à moins qu'il n'y ait complicité de la femme de
chambre. Qu'en dites-vous, Monsieur Robert Darzac?»

M. Darzac secoua la tête, déclara qu'il était sûr de la fidélité de la
femme de chambre de Mlle Stangerson, et que c'était une fort honnête et
fort dévouée domestique.

«Et puis, à cinq heures, M. Stangerson est entré dans la chambre pour
chercher le chapeau de sa fille! ajouta-t-il...

--Il y a encore cela! fit Rouletabille.

--L'homme est donc entré, dans le moment que vous dites, par cette
fenêtre, fis-je, je l'admets, mais pourquoi a-t-il refermé la fenêtre,
ce qui devait, nécessairement, attirer l'attention de ceux qui l'avaient
ouverte?

--il se peut que la fenêtre n'ait point été refermée «tout de suite», me
répondit le jeune reporter. _Mais, s'il a refermé la fenêtre, il l'a
refermée à cause du coude que fait le sentier garni de gravier, à
vingt-cinq mètres du pavillon, et à cause des trois chênes qui s'élèvent
à cet endroit._

--Que voulez-vous dire?» demanda M. Robert Darzac qui nous avait suivis,
et qui écoutait Rouletabille avec une attention presque haletante.

«Je vous l'expliquerai plus tard, monsieur, quand j'en jugerai le moment
venu; mais je ne crois pas avoir prononcé de paroles plus importantes
sur cette affaire, _si mon hypothèse se justifie_.

--Et quelle est votre hypothèse?

--Vous ne la saurez jamais si elle ne se révèle point être la vérité.
C'est une hypothèse beaucoup trop grave, voyez-vous, pour que je la
livre tant qu'elle ne sera qu'hypothèse.

--Avez-vous, au moins, quelque idée de l'assassin?

--Non, monsieur, je ne sais pas qui est l'assassin, mais ne craignez
rien, monsieur Robert Darzac, _je le saurai_.»

Je dus constater que M. Robert Darzac était très ému; et je soupçonnai
que l'affirmation de Rouletabille n'était point pour lui plaire. Alors,
pourquoi, s'il craignait réellement qu'on découvrît l'assassin (je
questionnais ici ma propre pensée), pourquoi aidait-il le reporter à le
retrouver? Mon jeune ami sembla avoir reçu la même impression que moi,
et il dit brutalement:

«Cela ne vous déplaît pas, monsieur Robert Darzac, que je découvre
l'assassin?

--Ah! je voudrais le tuer de ma main! s'écria le fiancé de Mlle
Stangerson, avec un élan qui me stupéfia.

--Je vous crois! fit gravement Rouletabille, mais vous n'avez pas
répondu à ma question.»

Nous passions près du bosquet, dont le jeune reporter nous avait parlé à
l'instant; j'y entrai et lui montrai les traces évidentes du passage
d'un homme qui s'était caché là. Rouletabille, une fois de plus, avait
raison.

«Mais oui! fit-il, mais oui!... Nous avons affaire à un individu en
chair et en os, qui ne dispose pas d'autres moyens que les nôtres, et il
faudra bien que tout s'arrange!»

Ce disant, il me demanda la semelle de papier qu'il m'avait confiée et
l'appliqua sur une empreinte très nette, derrière le bosquet. Puis il se
releva en disant: «Parbleu!»

Je croyais qu'il allait, maintenant, suivre à la piste «les pas de la
fuite de l'assassin», depuis la fenêtre du vestibule, mais il nous
entraîna assez loin vers la gauche, en nous déclarant que c'était
inutile de se mettre le nez sur cette fange, et qu'il était sûr,
maintenant, de tout le chemin de la fuite de l'assassin.

«Il est allé jusqu'au bout du mur, à cinquante mètres de là, et puis il
a sauté la haie et le fossé; tenez, juste en face ce petit sentier qui
conduit à l'étang. C'est le chemin le plus rapide pour sortir de la
propriété et aller à l'étang.

--Comment savez-vous qu'il est allé à l'étang?

--Parce que Frédéric Larsan n'en a pas quitté les bords depuis ce matin.
Il doit y avoir là de fort curieux indices.»

Quelques minutes plus tard, nous étions près de l'étang.

C'était une petite nappe d'eau marécageuse, entourée de roseaux, et sur
laquelle flottaient encore quelques pauvres feuilles mortes de nénuphar.
Le grand Fred nous vit peut-être venir, mais il est probable que nous
l'intéressions peu, car il ne fit guère attention à nous et continua de
remuer, du bout de sa canne, quelque chose que nous ne voyions pas...

«Tenez, fit Rouletabille, voilà à nouveau _les pas de la fuite de
l'homme_; ils tournent l'étang ici, reviennent et disparaissent enfin,
près de l'étang, juste devant ce sentier qui conduit à la grande route
d'Épinay. L'homme a continué sa fuite vers Paris...

--Qui vous le fait croire, interrompis-je, puisqu'il n'y a plus les pas
de l'homme sur le sentier?...

--Ce qui me le fait croire? Mais ces pas-là, ces pas que j'attendais!
s'écria-t-il, en désignant l'empreinte très nette d'une «chaussure
élégante»... Voyez!...»

Et il interpella Frédéric Larsan.

--Monsieur Fred, cria-t-il... «ces pas élégants» sur la route sont bien
là depuis la découverte du crime?

--Oui, jeune homme; oui, ils ont été relevés soigneusement, répondit
Fred sans lever la tête. Vous voyez, il y a les pas qui viennent, et les
pas qui repartent...

--Et cet homme avait une bicyclette!» s'écria le reporter...

Ici, après avoir regardé les empreintes de la bicyclette qui suivaient,
aller et retour, les pas élégants, je crus pouvoir intervenir.

«La bicyclette explique la disparition des pas grossiers de l'assassin,
fis-je. L'assassin, aux pas grossiers, est monté à bicyclette... Son
complice, «l'homme aux pas élégants», était venu l'attendre au bord de
l'étang, avec la bicyclette. On peut supposer que l'assassin agissait
pour le compte de l'homme aux pas élégants?

--Non! non! répliqua Rouletabille avec un étrange sourire... J'attendais
ces pas-là depuis le commencement de l'affaire. Je les ai, je ne vous
les abandonne pas. Ce sont les pas de l'assassin!

--Et les autres pas, les pas grossiers, qu'en faites-vous?

--Ce sont encore les pas de l'assassin.

--Alors, il y en a deux?

--Non! Il n'y en a qu'un, et il n'a pas eu de complice...

--Très fort! très fort! cria de sa place Frédéric Larsan.

--Tenez, continua le jeune reporter, en nous montrant la terre remuée
par des talons grossiers; l'homme s'est assis là et a enlevé les
godillots qu'il avait mis pour tromper la justice, et puis, les
emportant sans doute avec lui, _il s'est relevé avec ses pieds à lui_
et, tranquillement, a regagné, au pas, la grande route, en tenant sa
bicyclette à la main. Il ne pouvait se risquer, sur ce très mauvais
sentier, à courir à bicyclette. Du reste, ce qui le prouve, c'est la
marque légère et hésitante de la bécane sur le sentier, malgré la
mollesse du sol. S'il y avait eu un homme sur cette bicyclette, les
roues fussent entrées profondément dans le sol... Non, non, il n'y avait
là qu'un seul homme: L'assassin, à pied!

--Bravo! Bravo!» fit encore le grand Fred...

Et, tout à coup, celui-ci vint à nous, se planta devant M. Robert Darzac
et lui dit:

«Si nous avions une bicyclette ici... nous pourrions démontrer la
justesse du raisonnement de ce jeune homme, monsieur Robert Darzac...
_Vous ne savez pas_ s'il s'en trouve une au château?

--Non! répondit M. Darzac, il n'y en a pas; j'ai emporté la mienne, il y
a quatre jours, à Paris, la dernière fois que je suis venu au château
avant le crime.

--C'est dommage!» répliqua Fred sur le ton d'une extrême froideur.

Et, se retournant vers Rouletabille:

«Si cela continue, dit-il, vous verrez que nous aboutirons tous les deux
aux mêmes conclusions. Avez-vous une idée sur la façon dont l'assassin
est sorti de la «Chambre Jaune»?

--Oui, fit mon ami, une idée...

--Moi aussi, continua Fred, et ce doit être la même. Il n'y a pas deux
façons de raisonner dans cette affaire. J'attends, pour m'expliquer
devant le juge, l'arrivée de mon chef.

--Ah! Le chef de la Sûreté va venir?

--Oui, cet après-midi, pour la confrontation dans le laboratoire, devant
le juge d'instruction, de tous ceux qui ont joué ou pu jouer un rôle
dans le drame. Ce sera très intéressant. Il est malheureux que vous ne
puissiez y assister.

--J'y assisterai, affirma Rouletabille.

--Vraiment... vous êtes extraordinaire... pour votre âge! répliqua le
policier sur un ton non dénué d'une certaine ironie... Vous feriez un
merveilleux policier... si vous aviez un peu plus de méthode... Si vous
obéissiez moins à votre instinct et aux bosses de votre front. C'est une
chose que j'ai déjà observée plusieurs fois, monsieur Rouletabille: vous
raisonnez trop... Vous ne vous laissez pas assez conduire par votre
observation... Que dites-vous du mouchoir plein de sang et de la main
rouge sur le mur? Vous avez vu, vous, la main rouge sur le mur; moi, je
n'ai vu que le mouchoir... Dites...

--Bah! fit Rouletabille, un peu interloqué, _l'assassin a été blessé à
la main_ par le revolver de Mlle Stangerson!

--Ah! observation brutale, instinctive... Prenez garde, vous êtes trop
«directement» logique, monsieur Rouletabille; la logique vous jouera un
mauvais tour si vous la brutalisez ainsi. Il est de nombreuses
circonstances dans lesquelles il faut la traiter en douceur, «la prendre
de loin»... Monsieur Rouletabille, vous avez raison quand vous parlez du
revolver de Mlle Stangerson. Il est certain que «la victime» a tiré.
Mais vous avez tort quand vous dites qu'elle a blessé l'assassin à la
main...

--Je suis sûr!» s'écria Rouletabille...

Fred, imperturbable, l'interrompit:

«Défaut d'observation!... défaut d'observation!...

L'examen du mouchoir, les innombrables petites taches rondes, écarlates,
impressions de gouttes que je retrouve sur la trace des pas, _au moment
même où le pas pose à terre_, me prouvent que l'assassin n'a pas été
blessé. _«L'assassin, monsieur Rouletabille, a saigné du nez!...»_

Le grand Fred était sérieux. Je ne pus retenir, cependant, une
exclamation.

Le reporter regardait Fred qui regardait sérieusement le reporter. Et
Fred tira aussitôt une conclusion:

«L'homme qui saignait du nez dans sa main et dans son mouchoir, a essuyé
sa main sur le mur. La chose est fort importante, ajouta-t-il, _car
l'assassin n'a pas besoin d'être blessé à la main pour être
l'assassin!»_

Rouletabille sembla réfléchir profondément, et dit:

«Il y a quelque chose, monsieur Frédéric Larsan, qui est beaucoup plus
grave que le fait de brutaliser la logique, c'est cette disposition
d'esprit propre à certains policiers qui leur fait, en toute bonne foi,
«plier en douceur cette logique aux nécessités de leurs conceptions».
Vous avez votre idée, déjà, sur l'assassin, monsieur Fred, ne le niez
pas... et il ne faut pas que votre assassin ait été blessé à la main,
sans quoi votre idée tomberait d'elle-même... Et vous avez cherché, et
vous avez trouvé autre chose. C'est un système bien dangereux, monsieur
Fred, bien dangereux, que celui qui consiste à partir de l'idée que l'on
se fait de l'assassin pour arriver aux preuves dont on a besoin!... Cela
pourrait vous mener loin... Prenez garde à l'erreur judiciaire, Monsieur
Fred; elle vous guette!...»

Et, ricanant un peu, les mains dans les poches, légèrement goguenard,
Rouletabille, de ses petits yeux malins, fixa le grand Fred.

Frédéric Larsan considéra en silence ce gamin qui prétendait être plus
fort que lui; il haussa les épaules, nous salua, et s'en alla, à grandes
enjambées, frappant la pierre du chemin _de sa grande canne._

Rouletabille le regardait s'éloigner; puis le jeune reporter se retourna
vers nous, la figure joyeuse et déjà triomphante:

«Je le battrai! nous jeta-t-il... Je battrai le grand Fred, si fort
soit-il; je les battrai tous... Rouletabille est plus fort qu'eux
tous!... Et le grand Fred, l'illustre, le fameux, l'immense Fred...
l'unique Fred raisonne comme une savate!... comme une savate!... comme
une savate!»

Et il esquissa un entrechat; mais il s'arrêta subitement dans sa
chorégraphie... Mes yeux allèrent où allaient ses yeux; ils étaient
attachés sur M. Robert Darzac qui, la face décomposée, regardait sur le
sentier, la marque de ses pas, à côté de la marque «du pas élégant». IL
N'Y AVAIT PAS DE DIFFÉRENCE!

Nous crûmes qu'il allait défaillir; ses yeux, agrandis par l'épouvante,
nous fuirent un instant, cependant que sa main droite tiraillait d'un
mouvement spasmodique le collier de barbe qui entourait son honnête et
douce et désespérée figure. Enfin, il se ressaisit, nous salua, nous dit
d'une voix changée, qu'il était dans la nécessité de rentrer au château
et partit.

«Diable!» fit Rouletabille.

Le reporter, lui aussi, avait l'air consterné. Il tira de son
portefeuille un morceau de papier blanc, comme je le lui avais vu faire
précédemment, et découpa avec ses ciseaux les contours de «pieds
élégants» de l'assassin, dont le modèle était là, sur la terre. Et puis
il transporta cette nouvelle semelle de papier sur les empreintes de la
bottine de M. Darzac. L'adaptation était parfaite et Rouletabille se
releva en répétant: «Diable»!

Je n'osais pas prononcer une parole, tant j'imaginais que ce qui se
passait, dans ce moment, dans les bosses de Rouletabille était grave.

Il dit:

«Je crois pourtant que M. Robert Darzac est un honnête homme...»

Et il m'entraîna vers l'auberge du «Donjon», que nous apercevions à un
kilomètre de là, sur la route, à côté d'un petit bouquet d'arbres.




X

«Maintenant, il va falloir manger du saignant»


L'auberge du «Donjon» n'avait pas grande apparence; mais j'aime ces
masures aux poutres noircies par le temps et la fumée de l'âtre, ces
auberges de l'époque des diligences, bâtisses branlantes qui ne seront
bientôt plus qu'un souvenir. Elles tiennent au passé, elles se
rattachent à l'histoire, elles continuent quelque chose et elles font
penser aux vieux contes de la Route, quand il y avait, sur la route, des
aventures.

Je vis tout de suite que l'auberge du «Donjon» avait bien ses deux
siècles et même peut-être davantage. Pierraille et plâtras s'étaient
détachés çà et là de la forte armature de bois dont les X et les V
supportaient encore gaillardement le toit vétuste. Celui-ci avait glissé
légèrement sur ses appuis, comme glisse la casquette sur le front d'un
ivrogne. Au-dessus de la porte d'entrée, une enseigne de fer gémissait
sous le vent d'automne. Un artiste de l'endroit y avait peint une sorte
de tour surmontée d'un toit pointu et d'une lanterne comme on en voyait
au donjon du château du Glandier. Sous cette enseigne, sur le seuil, un
homme, de mine assez rébarbative, semblait plongé dans des pensées assez
sombres, s'il fallait en croire les plis de son front et le méchant
rapprochement de ses sourcils touffus.

Quand nous fûmes tout près de lui, il daigna nous voir et nous demanda
d'une façon peu engageante si nous avions besoin de quelque chose.
C'était, à n'en pas douter, l'hôte peu aimable de cette charmante
demeure. Comme nous manifestions l'espoir qu'il voudrait bien nous
servir à déjeuner, il nous avoua qu'il n'avait aucune provision et qu'il
serait fort embarrassé de nous satisfaire; et, ce disant, il nous
regardait d'un oeil dont je ne parvenais pas à m'expliquer la méfiance.

«Vous pouvez nous faire accueil, lui dit Rouletabille, nous ne sommes
pas de la police.

--je ne crains pas la police, répondit l'homme; je ne crains personne.»

Déjà je faisais comprendre par un signe à mon ami que nous serions bien
inspirés de ne pas insister, mais mon ami, qui tenait évidemment à
entrer dans cette auberge, se glissa sous l'épaule de l'homme et fut
dans la salle.

«Venez, dit-il, il fait très bon ici.»

De fait, un grand feu de bois flambait dans la cheminée. Nous nous en
approchâmes et tendîmes nos mains à la chaleur du foyer, car, ce
matin-là, on sentait déjà venir l'hiver. La pièce était assez grande;
deux épaisses tables de bois, quelques escabeaux, un comptoir, où
s'alignaient des bouteilles de sirop et d'alcool, la garnissaient. Trois
fenêtres donnaient sur la route. Une chromo-réclame, sur le mur,
vantait, sous les traits d'une jeune Parisienne levant effrontément son
verre, les vertus apéritives d'un nouveau vermouth. Sur la tablette de
la haute cheminée, l'aubergiste avait disposé un grand nombre de pots et
de cruches en grès et en faïence.

«Voilà une belle cheminée pour faire rôtir un poulet, dit Rouletabille.

--Nous n'avons point de poulet, fit l'hôte; pas même un méchant lapin.

Je sais, répliqua mon ami, d'une voix goguenarde qui me surprit, _je
sais que, maintenant, il va falloir manger du saignant_.»

J'avoue que je ne comprenais rien à la phrase de Rouletabille. Pourquoi
disait-il à cet homme: «Maintenant, il va falloir manger du
saignant...?» Et pourquoi l'aubergiste, aussitôt qu'il eut entendu cette
phrase, laissa-t-il échapper un juron qu'il étouffa aussitôt et se
mit-il à notre disposition aussi docilement que M. Robert Darzac
lui-même quand il eut entendu ces mots fatidiques: «Le presbytère n'a
rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat...?» Décidément, mon
ami avait le don de se faire comprendre des gens avec des phrases tout à
fait incompréhensibles. Je lui en fis l'observation et il voulut bien
sourire. J'eusse préféré qu'il daignât me donner quelque explication,
mais il avait mis un doigt sur sa bouche, ce qui signifiait évidemment
que non seulement il s'interdisait de parler, mais encore qu'il me
recommandait le silence. Entre temps, l'homme, poussant une petite
porte, avait crié qu'on lui apportât une demi-douzaine d'oeufs et «le
morceau de faux filet». La commission fut bientôt faite par une jeune
femme fort accorte, aux admirables cheveux blonds et dont les beaux
grands yeux doux nous regardèrent avec curiosité.

L'aubergiste lui dit d'une voix rude:

«Va-t'en! Et si l'homme vert s'en vient, que je ne te voie pas!»

Et elle disparut, Rouletabille s'empara des oeufs qu'on lui apporta dans
un bol et de la viande qu'on lui servit sur un plat, plaça le tout
précautionneusement à côté de lui, dans la cheminée, décrocha une poêle
et un gril pendus dans l'âtre et commença de battre notre omelette en
attendant qu'il fît griller notre bifteck. Il commanda encore à l'homme
deux bonnes bouteilles de cidre et semblait s'occuper aussi peu de son
hôte que son hôte s'occupait de lui. L'homme tantôt le couvait des yeux
et tantôt me regardait avec un air d'anxiété qu'il essayait en vain de
dissimuler. Il nous laissa faire notre cuisine et mit notre couvert
auprès d'une fenêtre.

Tout à coup je l'entendis qui murmurait:

«Ah! le voilà!»

Et, la figure changée, n'exprimant plus qu'une haine atroce, il alla se
coller contre la fenêtre, regardant la route. Je n'eus point besoin
d'avertir Rouletabille. Le jeune homme avait déjà lâché son omelette et
rejoignait l'hôte à la fenêtre. J'y fus avec lui.

Un homme, tout habillé de velours vert, la tête prise dans une casquette
ronde de même couleur, s'avançait, à pas tranquilles sur la route, en
fumant sa pipe. Il portait un fusil en bandoulière et montrait dans ses
mouvements une aisance presque aristocratique. Cet homme pouvait avoir
quarante-cinq ans. Les cheveux et la moustache étaient gris-sel. Il
était remarquablement beau. Il portait binocle. Quand il passa près de
l'auberge, il parut hésiter, se demandant s'il entrerait, jeta un regard
de notre côté, lâcha quelques bouffées de sa pipe et d'un même pas
nonchalant reprit sa promenade.

Rouletabille et moi nous regardâmes l'hôte. Ses yeux fulgurants, ses
poings fermés, sa bouche frémissante, nous renseignaient sur les
sentiments tumultueux qui l'agitaient.

«Il a bien fait de ne pas entrer aujourd'hui! siffla-t-il.

--Quel est cet homme? demanda Rouletabille, en retournant à son
omelette.

--«L'homme vert!» gronda l'aubergiste... Vous ne le connaissez pas? Tant
mieux pour vous. C'est pas une connaissance à faire... Eh ben, c'est
l'garde à M. Stangerson.

--Vous ne paraissez pas l'aimer beaucoup? demanda le reporter en versant
son omelette dans la poêle.

--Personne ne l'aime dans le pays, monsieur; et puis c'est un fier, qui
a dû avoir de la fortune autrefois; et il ne pardonne à personne de
s'être vu forcé, pour vivre, de devenir domestique. Car un garde, c'est
un larbin comme un autre! n'est-ce pas? Ma parole! on dirait que c'est
lui qui est le maître du Glandier, que toutes les terres et tous les
bois lui appartiennent. Il ne permettrait pas à un pauvre de déjeuner
d'un morceau de pain sur l'herbe, «sur son herbe»!

--Il vient quelquefois ici?

--Il vient trop. Mais je lui ferai bien comprendre que sa figure ne me
revient pas. Il y a seulement un mois, il ne m'embêtait pas! L'auberge
du «Donjon» n'avait jamais existé pour lui!... Il n'avait pas le temps!
Fallait-il pas qu'il fasse sa cour à l'hôtesse des «Trois Lys», à
Saint-Michel. Maintenant qu'il y a eu de la brouille dans les amours, il
cherche à passer le temps ailleurs... Coureur de filles, trousseur de
jupes, mauvais gars... Y a pas un honnête homme qui puisse le supporter,
cet homme-là... Tenez, les concierges du château ne pouvaient pas le
voir en peinture, «l'homme vert!...»

--Les concierges du château sont donc d'honnêtes gens, monsieur
l'aubergiste?

--Appelez-moi donc père Mathieu; c'est mon nom... Eh ben, aussi vrai que
je m'appelle Mathieu, oui m'sieur, j'les crois honnêtes.

--On les a pourtant arrêtés.

--Què-que ça prouve? Mais je ne veux pas me mêler des affaires du
prochain...

--Et qu'est-ce que vous pensez de l'assassinat?

--De l'assassinat de cette pauvre mademoiselle? Une brave fille, allez,
et qu'on aimait bien dans le pays. C'que j'en pense?

--Oui, ce que vous en pensez.

--Rien... et bien des choses... Mais ça ne regarde personne.

--Pas même moi?» insista Rouletabille.

L'aubergiste le regarda de côté, grogna, et dit:

«Pas même vous...»

L'omelette était prête; nous nous mîmes à table et nous mangions en
silence, quand la porte d'entrée fut poussée et une vieille femme,
habillée de haillons, appuyée sur un bâton, la tête branlante, les
cheveux blancs qui pendaient en mèches folles sur le front encrassé, se
montra sur le seuil.

«Ah! vous v'là, la mère Agenoux! Y a longtemps qu'on ne vous a vue, fit
notre hôte.

--J'ai été bien malade, toute prête à mourir, dit la vieille. Si
quelquefois vous aviez des restes pour la «Bête du Bon Dieu»...?

Et elle pénétra dans l'auberge, suivie d'un chat si énorme que je ne
soupçonnais pas qu'il pût en exister de cette taille. La bête nous
regarda et fit entendre un miaulement si désespéré que je me sentis
frissonner. Je n'avais jamais entendu un cri aussi lugubre.

Comme s'il avait été attiré par ce cri, un homme entra, derrière la
vieille. C'était «l'homme vert». Il nous salua d'un geste de la main à
sa casquette et s'assit à la table voisine de la nôtre.

«Donnez-moi un verre de cidre, père Mathieu.»

Quand «l'homme vert» était entré, le père Mathieu avait eu un mouvement
violent de tout son être vers le nouveau venu; mais, visiblement, il se
dompta et répondit:

«Y a plus de cidre, j'ai donné les dernières bouteilles à ces messieurs.

--Alors donnez-moi un verre de vin blanc, fit «l'homme vert» sans
marquer le moindre étonnement.

--Y a plus de vin blanc, y a plus rien!»

Le père Mathieu répéta, d'une voix sourde:

«Y a plus rien!

--Comment va Mme Mathieu?»

L'aubergiste, à cette question de «l'homme vert», serra les poings, se
retourna vers lui, la figure si mauvaise que je crus qu'il allait
frapper, et puis il dit:

«Elle va bien, merci.»

Ainsi, la jeune femme aux grands yeux doux que nous avions vue tout à
l'heure était l'épouse de ce rustre répugnant et brutal, et dont tous
les défauts physiques semblaient dominés par ce défaut moral: La
jalousie.

Claquant la porte, l'aubergiste quitta la pièce. La mère Agenoux était
toujours là debout, appuyée sur son bâton et le chat au bas de ses
jupes.

«L'homme vert» lui demanda:

«Vous avez été malade, mère Agenoux, qu'on ne vous a pas vue depuis
bientôt huit jours?

--Oui, m'sieur l'garde. Je ne me suis levée que trois fois pour aller
prier sainte Geneviève, notre bonne patronne, et l'reste du temps, j'ai
été étendue sur mon grabat. Il n'y a eu pour me soigner que la «Bête du
Bon Dieu!»

--Elle ne vous a pas quittée?

--Ni jour ni nuit.

--Vous en êtes sûre?

--Comme du paradis.

--Alors, comment ça se fait-il, mère Agenoux, qu'on n'ait entendu que le
cri de la «Bête du Bon Dieu» toute la nuit du crime?»

La mère Agenoux alla se planter face au garde, et frappa le plancher de
son bâton:

«Je n'en sais rien de rien. Mais, voulez-vous que j'vous dise? Il n'y a
pas deux bêtes au monde qui ont ce cri-là... Eh bien, moi aussi, la nuit
du crime, j'ai entendu, au dehors, le cri de la «Bête du Bon Dieu»; et
pourtant elle était sur mes genoux, m'sieur le garde, et elle n'a pas
miaulé une seule fois, je vous le jure. Je m'suis signée, quand j'ai
entendu ça, comme si j'entendais l'diable!»

Je regardais le garde pendant qu'il posait cette dernière question, et
je me trompe fort si je n'ai pas surpris sur ses lèvres un mauvais
sourire goguenard.

À ce moment, le bruit d'une querelle aiguë parvint jusqu'à nous. Nous
crûmes même percevoir des coups sourds, comme si l'on battait, comme si
l'on assommait quelqu'un. «L'homme vert» se leva et courut résolument à
la porte, à côté de l'âtre, mais celle-ci s'ouvrit et l'aubergiste,
apparaissant, dit au garde:

«Ne vous effrayez pas, m'sieur le garde; c'est ma femme qu'a mal aux
dents!»

Et il ricana.

«Tenez, mère Agenoux, v'là du mou pour vot'chat.»

Il tendit à la vieille un paquet; la vieille s'en empara avidement et
sortit, toujours suivie de son chat.

«L'homme vert» demanda:

«Vous ne voulez rien me servir?»

Le père Mathieu ne retint plus l'expression de sa haine:

«Y a rien pour vous! Y a rien pour vous! Allez-vous-en!...»

«L'homme vert», tranquillement, bourra sa pipe, l'alluma, nous salua et
sortit. Il n'était pas plutôt sur le seuil que Mathieu lui claquait la
porte dans le dos et, se retournant vers nous, les yeux injectés de
sang, la bouche écumante, nous sifflait, le poing tendu vers cette porte
qui venait de se fermer sur l'homme qu'il détestait:

«Je ne sais pas qui vous êtes, vous qui venez me dire: «Maintenant va
falloir manger du saignant.» Mais si ça vous intéresse: l'assassin, le
v'là!»

Aussitôt qu'il eût ainsi parlé, le père Mathieu nous quitta.
Rouletabille retourna vers l'âtre, et dit:

«Maintenant, nous allons griller notre bifteck. Comment trouvez-vous le
cidre? Un peu dur, comme je l'aime.»

Ce jour-là, nous ne revîmes plus Mathieu et un grand silence régnait
dans l'auberge quand nous la quittâmes, après avoir laissé cinq francs
sur notre table, en paiement de notre festin.

Rouletabille me fit aussitôt faire près d'une lieue autour de la
propriété du professeur Stangerson. Il s'arrêta dix minutes, au coin
d'un petit chemin tout noir de suie, auprès des cabanes de charbonniers
qui se trouvent dans la partie de la forêt de Sainte-Geneviève, qui
touche à la route allant d'Épinay à Corbeil, et me confia que l'assassin
avait certainement passé par là, «vu l'état des chaussures grossières»,
avant de pénétrer dans la propriété et d'aller se cacher dans le
bosquet.

«Vous ne croyez donc pas que le garde a été dans l'affaire?
interrompis-je.

--Nous verrons cela plus tard, me répondit-il. Pour le moment, ce que
l'aubergiste a dit de cet homme ne m'occupe pas. Il en a parlé avec sa
haine. Ce n'est pas pour l'«homme vert» que je vous ai emmené déjeuner
au «Donjon».

Ayant ainsi parlé, Rouletabille, avec de grandes précautions, se
glissa--et je me glissai derrière lui--jusqu'à la bâtisse, qui, près de
la grille, servait de logement aux concierges, arrêtés le matin même. Il
s'introduisit, avec une acrobatie que j'admirai, dans la maisonnette,
par une lucarne de derrière restée ouverte, et en ressortit dix minutes
plus tard en disant ce mot qui signifiait, dans sa bouche, tant de
choses: «Parbleu!»

Dans le moment que nous allions reprendre le chemin du château, il y eut
un grand mouvement à la grille. Une voiture arrivait, et, du château, on
venait au-devant d'elle. Rouletabille me montra un homme qui en
descendait:

«Voici le chef de la Sûreté; nous allons voir ce que Frédéric Larsan a
dans le ventre, et s'il est plus malin qu'un autre...»

Derrière la voiture du chef de la Sûreté, trois autres voitures
suivaient, remplies de reporters qui voulurent, eux aussi, entrer dans
le parc. Mais on mit à la grille deux gendarmes, avec défense de laisser
passer. Le chef de la Sûreté calma leur impatience en prenant
l'engagement de donner, le soir même, à la presse, le plus de
renseignements qu'il pourrait, sans gêner le cours de l'instruction.




XI

Où Frédéric Larsan explique comment l'assassin a pu sortir de la Chambre
Jaune.


Dans la masse de papiers, documents, mémoires, extraits de journaux,
pièces de justice dont je dispose relativement au «Mystère de la Chambre
Jaune», se trouve un morceau des plus intéressants. C'est la narration
du fameux interrogatoire des intéressés qui eut lieu, cet après-midi-là,
dans le laboratoire du professeur Stangerson, devant le chef de la
Sûreté. Cette narration est due à la plume de M. Maleine, le greffier,
qui, tout comme le juge d'instruction, faisait, à ses moments perdus, de
la littérature. Ce morceau devait faire partie d'un livre qui n'a jamais
paru et qui devait s'intituler: _Mes interrogatoires_. Il m'a été donné
par le greffier lui-même, quelque temps après le «dénouement inouï» de
ce procès unique dans les fastes juridiques.

Le voici. Ce n'est plus une sèche transcription de demandes et de
réponses. Le greffier y relate souvent ses impressions personnelles.

_La narration du greffier:_

Depuis une heure, raconte le greffier, le juge d'instruction et moi,
nous nous trouvions dans la «Chambre Jaune», avec l'entrepreneur qui
avait construit, sur les plans du professeur Stangerson, le pavillon.
L'entrepreneur était venu avec un ouvrier. M. de Marquet avait fait
nettoyer entièrement les murs, c'est-à-dire qu'il avait fait enlever par
l'ouvrier tout le papier qui les décorait. Des coups de pioches et de
pics, çà et là, nous avaient démontré l'inexistence d'une ouverture
quelconque. Le plancher et le plafond avaient été longuement sondés.
Nous n'avions rien découvert. Il n'y avait rien à découvrir. M. de
Marquet paraissait enchanté et ne cessait de répéter:

«Quelle affaire! monsieur l'entrepreneur, quelle affaire! Vous verrez
que nous ne saurons jamais comment l'assassin a pu sortir de cette
chambre-là!»

Tout à coup, M. de Marquet, la figure rayonnante, parce qu'il ne
comprenait pas, voulut bien se souvenir que son devoir était de chercher
à comprendre, et il appela le brigadier de gendarmerie.

«Brigadier, fit-il, allez donc au château et priez M. Stangerson et M.
Robert Darzac de venir me rejoindre dans le laboratoire, ainsi que le
père Jacques, et faites-moi amener aussi, par vos hommes, les deux
concierges.»

Cinq minutes plus tard, tout ce monde fut réuni dans le laboratoire. Le
chef de la Sûreté, qui venait d'arriver au Glandier, nous rejoignit
aussi dans ce moment. J'étais assis au bureau de M. Stangerson, prêt au
travail, quand M. de Marquet nous tint ce petit discours, aussi original
qu'inattendu:

«Si vous le voulez, messieurs, disait-il, puisque les interrogatoires ne
donnent rien, nous allons abandonner, pour une fois, le vieux système
des interrogatoires. Je ne vous ferai point venir devant moi à tour de
rôle; non. Nous resterons tous ici: M. Stangerson, M. Robert Darzac, le
père Jacques, les deux concierges, M. le chef de la Sûreté, M. le
greffier et moi! Et nous serons là, tous, «au même titre»; les
concierges voudront bien oublier un instant qu'ils sont arrêtés. «Nous
allons causer!» Je vous ai fait venir «pour causer». Nous sommes sur les
lieux du crime; eh bien, de quoi causerions-nous si nous ne causions pas
du crime? Parlons-en donc! Parlons-en! Avec abondance, avec
intelligence, ou avec stupidité. Disons tout ce qui nous passera par la
tête! Parlons sans méthode, puisque la méthode ne nous réussit point.
J'adresse une fervente prière au dieu hasard, le hasard de nos
conceptions! Commençons!...

Sur quoi, en passant devant moi, il me dit, à voix basse:

«Hein! croyez-vous, quelle scène! Auriez-vous imaginé ça, vous? J'en
ferai un petit acte pour le Vaudeville.»

Et il se frottait les mains avec jubilation.

Je portai les yeux sur M. Stangerson. L'espoir que devait faire naître
en lui le dernier bulletin des médecins qui avaient déclaré que Mlle
Stangerson pourrait survivre à ses blessures, n'avait pas effacé de ce
noble visage les marques de la plus grande douleur.

Cet homme avait cru sa fille morte, et il en était encore tout ravagé.
Ses yeux bleus si doux et si clairs étaient alors d'une infinie
tristesse. J'avais eu l'occasion, plusieurs fois, dans des cérémonies
publiques, de voir M. Stangerson. J'avais été, dès l'abord, frappé par
son regard, si pur qu'il semblait celui d'un enfant: regard de rêve,
regard sublime et immatériel de l'inventeur ou du fou.

Dans ces cérémonies, derrière lui ou à ses côtés, on voyait toujours sa
fille, car ils ne se quittaient jamais, disait-on, partageant les mêmes
travaux depuis de longues années. Cette vierge, qui avait alors
trente-cinq ans et qui en paraissait à peine trente, consacrée tout
entière à la science, soulevait encore l'admiration par son impériale
beauté, restée intacte, sans une ride, victorieuse du temps et de
l'amour. Qui m'eût dit alors que je me trouverais, un jour prochain, au
chevet de son lit, avec mes paperasses, et que je la verrais, presque
expirante, nous raconter, avec effort, le plus monstrueux et le plus
mystérieux attentat que j'ai ouï de ma carrière? Qui m'eût dit que je me
trouverais, comme cet après-midi-là, en face d'un père désespéré
cherchant en vain à s'expliquer comment l'assassin de sa fille avait pu
lui échapper? À quoi sert donc le travail silencieux, au fond de la
retraite obscure des bois, s'il ne vous garantit point de ces grandes
catastrophes de la vie et de la mort, réservées d'ordinaire à ceux
d'entre les hommes qui fréquentent les passions de la ville?

«Voyons! monsieur Stangerson, fit M. de Marquet, avec un peu
d'importance; placez-vous exactement à l'endroit où vous étiez quand
Mlle Stangerson vous a quitté pour entrer dans sa chambre.»

M. Stangerson se leva et, se plaçant à cinquante centimètres de la porte
de la «Chambre Jaune», il dit d'une voix sans accent, sans couleur,
d'une voix que je qualifierai de morte:

«Je me trouvais ici. Vers onze heures, après avoir procédé, sur les
fourneaux du laboratoire, à une courte expérience de chimie, j'avais
fait glisser mon bureau jusqu'ici, car le père Jacques, qui passa la
soirée à nettoyer quelques-uns de mes appareils, avait besoin de toute
la place qui se trouvait derrière moi. Ma fille travaillait au même
bureau que moi. Quand elle se leva, après m'avoir embrassé et souhaité
le bonsoir au père Jacques, elle dut, pour entrer dans sa chambre, se
glisser assez difficilement entre mon bureau et la porte. C'est vous
dire que j'étais bien près du lieu où le crime allait se commettre.

--Et ce bureau? interrompis-je, obéissant, en me mêlant à cette
«conversation», aux désirs exprimés par mon chef,... et ce bureau,
aussitôt que vous eûtes, monsieur Stangerson, entendu crier: «À
l'assassin!» et qu'eurent éclaté les coups de revolver... ce bureau,
qu'est-il devenu?»

Le père Jacques répondit:

«Nous l'avons rejeté contre le mur, ici, à peu près où il est en ce
moment, pour pouvoir nous précipiter à l'aise sur la porte, m'sieur le
greffier...»

Je suivis mon raisonnement, auquel, du reste, je n'attachais qu'une
importance de faible hypothèse:

«Le bureau était si près de la chambre qu'un homme, sortant, courbé, de
la chambre et se glissant sous le bureau, aurait pu passer inaperçu?

--Vous oubliez toujours, interrompit M. Stangerson, avec lassitude, que
ma fille avait fermé sa porte à clef et au verrou, _que la porte est
restée fermée_, que nous sommes restés à lutter contre cette porte dès
l'instant où l'assassinat commençait, _que nous étions déjà sur la porte
alors que la lutte de l'assassin et de ma pauvre enfant continuait, que
les bruits de cette lutte nous parvenaient encore et que nous entendions
râler ma malheureuse fille sous l'étreinte des doigts dont son cou a
conservé la marque sanglante_. Si rapide qu'ait été l'attaque, nous
avons été aussi rapides qu'elle et nous nous sommes trouvés
immédiatement derrière cette porte qui nous séparait du drame.»

Je me levai et allai à la porte que j'examinai à nouveau avec le plus
grand soin. Puis je me relevai et fis un geste de découragement.

«Imaginez, dis-je, que le panneau inférieur de cette porte ait pu être
ouvert _sans que la porte ait été dans la nécessité de s'ouvrir_, et le
problème serait résolu! Mais, malheureusement, cette dernière hypothèse
est inadmissible, après l'examen de la porte. C'est une solide et
épaisse porte de chêne constituée de telle sorte qu'elle forme un bloc
inséparable... C'est très visible, malgré les dégâts qui ont été causés
par ceux qui l'ont enfoncée...

--Oh! fit le père Jacques... c'est une vieille et solide porte du
château qu'on a transportée ici... une porte comme on n'en fait plus
maintenant. Il nous a fallu cette barre de fer pour en avoir raison, à
quatre... car la concierge s'y était mise aussi, comme une brave femme
qu'elle est, m'sieur l'juge! C'est tout de même malheureux de les voir
en prison, à c't'heure!»

Le père Jacques n'eut pas plutôt prononcé cette phrase de pitié et de
protestation que les pleurs et les jérémiades des deux concierges
recommencèrent. Je n'ai jamais vu de prévenus aussi larmoyants. J'en
étais profondément dégoûté. Même en admettant leur innocence, je ne
comprenais pas que deux êtres pussent à ce point manquer de caractère
devant le malheur. Une nette attitude, dans de pareils moments, vaut
mieux que toutes les larmes et que tous les désespoirs, lesquels, le
plus souvent, sont feints et hypocrites.

«Eh! s'écria M. de Marquet, encore une fois, assez de piailler comme ça!
et dites-nous, dans votre intérêt, ce que vous faisiez, à l'heure où
l'on assassinait votre maîtresse, sous les fenêtres du pavillon! Car
vous étiez tout près du pavillon quand le père Jacques vous a
rencontrés...

--Nous venions au secours!» gémirent-ils.

Et la femme, entre deux hoquets, glapit:

«Ah! si nous le tenions, l'assassin, nous lui ferions passer le goût du
pain!...»

Et nous ne pûmes, une fois de plus, leur tirer deux phrases sensées de
suite. Ils continuèrent de nier avec acharnement, d'attester le bon Dieu
et tous les saints qu'ils étaient dans leur lit quand ils avaient
entendu un coup de revolver.

«Ce n'est pas un, mais deux coups qui ont été tirés. Vous voyez bien que
vous mentez. Si vous avez entendu l'un, vous devez avoir entendu
l'autre!

--Mon Dieu! m'sieur le juge, nous n'avons entendu que le second. Nous
dormions encore bien sûr quand on a tiré le premier...

--Pour ça, on en a tiré deux! fit le père Jacques. Je suis sûr, moi, que
toutes les cartouches de mon revolver étaient intactes; nous avons
retrouvé deux cartouches brûlées, deux balles, et nous avons entendu
deux coups de revolver, derrière la porte. N'est-ce pas, monsieur
Stangerson?

--Oui, fit le professeur, deux coups de revolver, un coup sourd d'abord,
puis un coup éclatant.

--Pourquoi continuez-vous à mentir? s'écria M. de Marquet, se retournant
vers les concierges. Croyez-vous la police aussi bête que vous! Tout
prouve que vous étiez dehors, près du pavillon, au moment du drame. Qu'y
faisiez-vous? Vous ne voulez pas le dire? Votre silence atteste votre
complicité! Et, quant à moi, fit-il, en se tournant vers M.
Stangerson... quant à moi, je ne puis m'expliquer la fuite de l'assassin
que par l'aide apportée par ces deux complices. Aussitôt que la porte a
été défoncée, pendant que vous, monsieur Stangerson, vous vous occupiez
de votre malheureuse enfant, le concierge et sa femme facilitaient la
fuite du misérable qui se glissait derrière eux, parvenait jusqu'à la
fenêtre du vestibule et sautait dans le parc. Le concierge refermait la
fenêtre et les volets derrière lui. _Car, enfin, ces volets ne se sont
pas fermés tout seuls!_ Voilà ce que j'ai trouvé... Si quelqu'un a
imaginé autre chose, qu'il le dise!...

M. Stangerson intervint:

«C'est impossible! Je ne crois pas à la culpabilité ni à la complicité
de mes concierges, bien que je ne comprenne pas ce qu'ils faisaient dans
le parc à cette heure avancée de la nuit. Je dis: c'est impossible!
parce que la concierge tenait la lampe et n'a pas bougé du seuil de la
chambre; parce que, moi, sitôt la porte défoncée, je me mis à genoux
près du corps de mon enfant, _et qu'il était impossible que l'on sortît
ou que l'on entrât de cette chambre par cette porte sans enjamber le
corps de ma fille et sans me bousculer, moi!_ C'est impossible, parce
que le père Jacques et le concierge n'ont eu qu'à jeter un regard dans
cette chambre et sous le lit, comme je l'ai fait en entrant, pour voir
qu'il n'y avait plus personne, dans la chambre, que ma fille à l'agonie.

--Que pensez-vous, vous, monsieur Darzac, qui n'avez encore rien dit?»
demanda le juge.

M. Darzac répondit qu'il ne pensait rien.

«Et vous, monsieur le chef de la Sûreté?»

M. Dax, le chef de la Sûreté, avait jusqu'alors uniquement écouté et
examiné les lieux. Il daigna enfin desserrer les dents:

«Il faudrait, en attendant que l'on trouve le criminel, découvrir le
mobile du crime. Cela nous avancerait un peu, fit-il.

--Monsieur le chef de la Sûreté, le crime apparaît bassement passionnel,
répliqua M. de Marquet. Les traces laissées par l'assassin, le mouchoir
grossier et le béret ignoble nous portent à croire que l'assassin
n'appartenait point à une classe de la société très élevée. Les
concierges pourraient peut-être nous renseigner là dessus...»

Le chef de la Sûreté continua, se tournant vers M. Stangerson et sur ce
ton froid qui est la marque, selon moi, des solides intelligences et des
caractères fortement trempés.

«Mlle Stangerson ne devait-elle pas prochainement se marier?»

Le professeur regarda douloureusement M. Robert Darzac.

«Avec mon ami que j'eusse été heureux d'appeler mon fils... avec M.
Robert Darzac...

--Mlle Stangerson va beaucoup mieux et se remettra rapidement de ses
blessures. C'est un mariage simplement retardé, n'est-ce pas, monsieur?
insista le chef de la Sûreté.

--Je l'espère.

--Comment! Vous n'en êtes pas sûr?»

M. Stangerson se tut. M. Robert Darzac parut agité, ce que je vis à un
tremblement de sa main sur sa chaîne de montre, car rien ne m'échappe.
M. Dax toussotta comme faisait M. de Marquet quand il était embarrassé.

«Vous comprendrez, monsieur Stangerson, dit-il, que, dans une affaire
aussi embrouillée, nous ne pouvons rien négliger; que nous devons tout
savoir, même la plus petite, la plus futile chose se rapportant à la
victime... le renseignement, en apparence, le plus insignifiant...
Qu'est-ce donc qui vous a fait croire que, dans la quasi-certitude, où
nous sommes maintenant, que Mlle Stangerson vivra, ce mariage pourra ne
pas avoir lieu? Vous avez dit: «j'espère.» Cette espérance m'apparaît
comme un doute. Pourquoi doutez-vous?»

M. Stangerson fit un visible effort sur lui-même:

«Oui, monsieur, finit-il par dire. Vous avez raison. Il vaut mieux que
vous sachiez une chose qui semblerait avoir de l'importance si je vous
la cachais. M. Robert Darzac sera, du reste, de mon avis.»

M. Darzac, dont la pâleur, à ce moment, me parut tout à fait anormale,
fit signe qu'il était de l'avis du professeur. Pour moi, si M. Darzac ne
répondait que par signe, c'est qu'il était incapable de prononcer un
mot.

«Sachez donc, monsieur le chef de la Sûreté, continua M. Stangerson, que
ma fille avait juré de ne jamais me quitter et tenait son serment malgré
toutes mes prières, car j'essayai plusieurs fois de la décider au
mariage, comme c'était mon devoir. Nous connûmes M. Robert Darzac de
longues années. M. Robert Darzac aime ma fille. Je pus croire, un
moment, qu'il en était aimé, puisque j'eus la joie récente d'apprendre
de la bouche même de ma fille qu'elle consentait enfin à un mariage que
j'appelais de tous mes voeux. Je suis d'un grand âge, monsieur, et ce
fut une heure bénie que celle où je connus enfin qu'après moi Mlle
Stangerson aurait à ses côtés, pour l'aimer et continuer nos travaux
communs, un être que j'aime et que j'estime pour son grand coeur et pour
sa science. Or, monsieur le chef de la Sûreté, deux jours avant le
crime, par je ne sais quel retour de sa volonté, ma fille m'a déclaré
qu'elle n'épouserait pas M. Robert Darzac.»

Il y eut ici un silence pesant. La minute était grave. M. Dax reprit:

«Et Mlle Stangerson ne vous a donné aucune explication, ne vous a point
dit pour quel motif?...

--Elle m'a dit qu'elle était trop vieille maintenant pour se marier...
qu'elle avait attendu trop longtemps... qu'elle avait bien réfléchi...
qu'elle estimait et même qu'elle aimait M. Robert Darzac... mais qu'il
valait mieux que les choses en restassent là... que l'on continuerait le
passé... qu'elle serait heureuse même de voir les liens de pure amitié
qui nous attachaient à M. Robert Darzac nous unir d'une façon encore
plus étroite, mais qu'il fût bien entendu qu'on ne lui parlerait jamais
plus de mariage.

--Voilà qui est étrange! murmura M. Dax.

--Étrange», répéta M. de Marquet.

M. Stangerson, avec un pâle et glacé sourire, dit:

«Ce n'est point de ce côté, monsieur, que vous trouverez le mobile du
crime.»

M. Dax:

«En tout cas, fit-il d'une voix impatiente, le mobile n'est pas le vol!

--Oh! nous en sommes sûrs!», s'écria le juge d'instruction.

À ce moment la porte du laboratoire s'ouvrit et le brigadier de
gendarmerie apporta une carte au juge d'instruction. M. de Marquet lut
et poussa une sourde exclamation; puis:

«Ah! voilà qui est trop fort!

--Qu'est-ce? demanda le chef de la Sûreté.

--La carte d'un petit reporter de _L'Époque_, M. Joseph Rouletabille, et
ces mots: «L'un des mobiles du crime a été le vol!»

Le chef de la Sûreté sourit:

«Ah! Ah! le jeune Rouletabille... j'en ai déjà entendu parler... il
passe pour ingénieux... Faites-le donc entrer, monsieur le juge
d'instruction.»

Et l'on fit entrer M. Joseph Rouletabille. J'avais fait sa connaissance
dans le train qui nous avait amenés, ce matin-là, à Épinay-sur-Orge. Il
s'était introduit, presque malgré moi, dans notre compartiment et j'aime
mieux dire tout de suite que ses manières et sa désinvolture, et la
prétention qu'il semblait avoir de comprendre quelque chose dans une
affaire où la justice ne comprenait rien, me l'avaient fait prendre en
grippe. Je n'aime point les journalistes. Ce sont des esprits brouillons
et entreprenants qu'il faut fuir comme la peste. Cette sorte de gens se
croit tout permis et ne respecte rien. Quand on a eu le malheur de leur
accorder quoi que ce soit et de se laisser approcher par eux, on est
tout de suite débordé et il n'est point d'ennuis que l'on ne doive
redouter. Celui-ci paraissait une vingtaine d'années à peine, et le
toupet avec lequel il avait osé nous interroger et discuter avec nous me
l'avait rendu particulièrement odieux. Du reste, il avait une façon de
s'exprimer qui attestait qu'il se moquait outrageusement de nous. Je
sais bien que le journal _L'Époque_ est un organe influent avec lequel
il faut savoir «composer», mais encore ce journal ferait bien de ne
point prendre ses rédacteurs à la mamelle.

M. Joseph Rouletabille entra donc dans le laboratoire, nous salua et
attendit que M. de Marquet lui demandât de s'expliquer.

«Vous prétendez, monsieur, dit celui-ci, que vous connaissez le mobile
du crime, et que ce mobile, contre toute évidence, serait le vol?

--Non, monsieur le juge d'instruction, je n'ai point prétendu cela. Je
ne dis pas que le mobile du crime a été le vol _et je ne le crois pas._

--Alors, que signifie cette carte?

--Elle signifie que _l'un des mobiles_ du crime a été le vol.

--Qu'est-ce qui vous a renseigné?

--Ceci! si vous voulez bien m'accompagner.»

Et le jeune homme nous pria de le suivre dans le vestibule, ce que nous
fîmes. Là, il se dirigea du côté du lavatory et pria M. le juge
d'instruction de se mettre à genoux à côté de lui. Ce lavatory recevait
du jour par sa porte vitrée et, quand la porte était ouverte, la lumière
qui y pénétrait était suffisante pour l'éclairer parfaitement. M. de
Marquet et M. Joseph Rouletabille s'agenouillèrent sur le seuil. Le
jeune homme montrait un endroit de la dalle.

«Les dalles du lavatory n'ont point été lavées par le père Jacques,
fit-il, depuis un certain temps; cela se voit à la couche de poussière
qui les recouvre. Or, voyez, à cet endroit, la marque de deux larges
semelles et de cette cendre noire qui accompagne partout les pas de
l'assassin. Cette cendre n'est point autre chose que la poussière de
charbon qui couvre le sentier que l'on doit traverser pour venir
directement, à travers la forêt, d'Épinay au Glandier. Vous savez qu'à
cet endroit il y a un petit hameau de charbonniers et qu'on y fabrique
du charbon de bois en grande quantité. Voilà ce qu'a dû faire
l'assassin: il a pénétré ici l'après-midi quand il n'y eut plus personne
au pavillon, et il a perpétré son vol.

--Mais quel vol? Où voyez-vous le vol? Qui vous prouve le vol? nous
écriâmes nous tous en même temps.

--Ce qui m'a mis sur la trace du vol, continua le journaliste...

--C'est ceci! interrompit M. de Marquet, toujours à genoux.

--Évidemment», fit M. Rouletabille.

Et M. de Marquet expliqua qu'il y avait, en effet, sur la poussière des
dalles, à côté de la trace des deux semelles, l'empreinte fraîche d'un
lourd paquet rectangulaire, et qu'il était facile de distinguer la
marque des ficelles qui l'enserraient...

«Mais vous êtes donc venu ici, monsieur Rouletabille; j'avais pourtant
ordonné au père Jacques de ne laisser entrer personne; il avait la garde
du pavillon.

--Ne grondez pas le père Jacques, je suis venu ici avec M. Robert
Darzac.

--Ah! vraiment...» s'exclama M. de Marquet mécontent, et jetant un
regard de côté à M. Darzac, lequel restait toujours silencieux.

«Quand j'ai vu la trace du paquet à côté de l'empreinte des semelles, je
n'ai plus douté du vol, reprit M. Rouletabille. Le voleur n'était pas
venu avec un paquet... Il avait fait, ici, ce paquet, avec les objets
volés sans doute, et il l'avait déposé dans ce coin, dans le dessein de
l'y reprendre au moment de sa fuite; _il avait déposé aussi, à côté de
son paquet, ses lourdes chaussures;_ car, regardez, aucune trace de pas
ne conduit à ces chaussures, et les semelles sont à côté l'une de
l'autre, _comme des semelles au repos et vides de leurs pieds_. Ainsi
comprendrait-on que l'assassin, quand il s'enfuit de la «Chambre Jaune»,
n'a laissé aucune trace de ses pas dans le laboratoire ni dans le
vestibule. Après avoir pénétré _avec ses chaussures_ dans la «Chambre
Jaune», il les y a défaites, sans doute parce qu'elles le gênaient ou
parce qu'il voulait faire le moins de bruit possible. La marque de son
passage _aller_ à travers le vestibule et le laboratoire a été effacée
par le lavage subséquent du père Jacques, ce qui nous mène à faire
entrer l'assassin dans le pavillon par la fenêtre ouverte du vestibule
lors de la première absence du père Jacques, avant le lavage qui a eu
lieu à cinq heure et demie!

«L'assassin, après qu'il eut défait ses chaussures, qui, certainement le
gênaient, les a portées à la main dans le lavatory et les y a déposées
du seuil, car, sur la poussière du lavatory, il n'y a pas trace de pieds
nus ou enfermés dans des chaussettes, _ou encore dans d'autres
chaussures_. Il a donc déposé ses chaussures à côté de son paquet. Le
vol était déjà, à ce moment, accompli. Puis l'homme retourne à la
«Chambre Jaune» et s'y glisse alors sous le lit où la trace de son corps
est parfaitement visible sur le plancher et même sur la natte qui a été,
à cet endroit, légèrement roulée et très froissée. Des brins de paille
même, fraîchement arrachés, témoignent également du passage de
l'assassin sous le lit...

--Oui, oui, cela nous le savons... dit M. de Marquet.

--Ce retour sous le lit prouve que le vol, continua cet étonnant gamin
de journaliste, _n'était point le seul mobile de la venue de l'homme_.
Ne me dites point qu'il s'y serait aussitôt réfugié en apercevant, par
la fenêtre du vestibule, soit le père Jacques, soit M. et Mlle
Stangerson s'apprêtant à rentrer dans le pavillon. Il était beaucoup
plus facile pour lui de grimper au grenier, et, caché, d'attendre une
occasion de se sauver, _si son dessein n'avait été que de fuir_. Non!
Non! _Il fallait que l'assassin fût dans la «Chambre Jaune»_...

Ici, le chef de la Sûreté intervint:

«Ça n'est pas mal du tout, cela, jeune homme! mes félicitations... et si
nous ne savons pas encore comment l'assassin est parti, nous suivons
déjà, pas à pas, son entrée ici, et nous voyons ce qu'il y a fait: il a
volé. Mais qu'a-t-il donc volé?

--Des choses extrêmement précieuses», répondit le reporter.

À ce moment, nous entendîmes un cri qui partait du laboratoire. Nous
nous y précipitâmes, et nous y trouvâmes M. Stangerson qui, les yeux
hagards, les membres agités, nous montrait une sorte de
meuble-bibliothèque qu'il venait d'ouvrir et qui nous apparut vide.

Au même instant, il se laissa aller dans le grand fauteuil qui était
poussé devant le bureau et gémit:

«Encore une fois, je suis volé...»

Et puis une larme, une lourde larme, coula sur sa joue:

«Surtout, dit-il, qu'on ne dise pas un mot de ceci à ma fille... Elle
serait encore plus peinée que moi...»

Il poussa un profond soupir, et, sur le ton d'une douleur que je
n'oublierai jamais:

«Qu'importe, après tout... _pourvu qu'elle vive!..._

--Elle vivra! dit, d'une voix étrangement touchante, Robert Darzac.

--Et nous vous retrouverons les objets volés, fit M. Dax. Mais qu'y
avait-il dans ce meuble?

--Vingt ans de ma vie, répondit sourdement l'illustre professeur, ou
plutôt de notre vie, à ma fille et à moi. Oui, nos plus précieux
documents, les relations les plus secrètes sur nos expériences et sur
nos travaux, depuis vingt ans, étaient enfermés là. C'était une
véritable sélection parmi tant de documents dont cette pièce est pleine.
C'est une perte irréparable pour nous, et, j'ose dire, pour la science.
Toutes les étapes par lesquelles j'ai dû passer pour arriver à la preuve
décisive de l'anéantissement de la matière, avaient été, par nous,
soigneusement énoncées, étiquetées, annotées, illustrées de
photographies et de dessins. Tout cela était rangé là. Le plan de trois
nouveaux appareils, l'un pour étudier la déperdition, sous l'influence
de la lumière ultra-violette, des corps préalablement électrisés;
l'autre qui devait rendre visible la déperdition électrique sous
l'action des particules de matière dissociée contenue dans les gaz des
flammes; un troisième, très ingénieux, nouvel électroscope condensateur
différentiel; tout le recueil de nos courbes traduisant les propriétés
fondamentales de la substance intermédiaire entre la matière pondérable
et l'éther impondérable; vingt ans d'expériences sur la chimie
intra-atomique et sur les équilibres ignorés de la matière; un manuscrit
que je voulais faire paraître sous ce titre: _Les Métaux qui souffrent_.
Est-ce que je sais? est-ce que je sais? L'homme qui est venu là m'aura
tout pris... Ma fille et mon oeuvre... mon coeur et mon âme...

Et le grand Stangerson se prit à pleurer comme un enfant.

Nous l'entourions en silence, émus par cette immense détresse. M. Robert
Darzac, accoudé au fauteuil où le professeur était écroulé, essayait en
vain de dissimuler ses larmes, ce qui faillit un instant me le rendre
sympathique, malgré l'instinctive répulsion que son attitude bizarre et
son émoi souvent inexpliqué m'avaient inspirée pour son énigmatique
personnage.

M. Joseph Rouletabille, seul, comme si son précieux temps et sa mission
sur la terre ne lui permettaient point de s'appesantir sur la misère
humaine, s'était rapproché, fort calme, du meuble vide et, le montrant
au chef de la Sûreté, rompait bientôt le religieux silence dont nous
honorions le désespoir du grand Stangerson. Il nous donna quelques
explications, dont nous n'avions que faire, sur la façon dont il avait
été amené à croire à un vol, par la découverte simultanée qu'il avait
faite des traces dont j'ai parlé plus haut dans le lavatory, et de la
vacuité de ce meuble précieux dans le laboratoire. Il n'avait fait, nous
disait-il, que passer dans le laboratoire; mais la première chose qui
l'avait frappé avait été la forme étrange du meuble, sa solidité, sa
construction en fer qui le mettait à l'abri d'un accident par la flamme,
et le fait qu'un meuble comme celui-ci, destiné à conserver des objets
auxquels on devait tenir par-dessus tout, avait, sur sa porte de fer,
«sa clef». «On n'a point d'ordinaire un coffre-fort pour le laisser
ouvert...» Enfin, cette petite clef, à tête de cuivre, des plus
compliquées, avait attiré, paraît-il, l'attention de M. Joseph
Rouletabille, alors qu'elle avait endormi la nôtre. Pour nous autres,
qui ne sommes point des enfants, la présence d'une clef sur un meuble
éveille plutôt une idée de sécurité, mais pour M. Joseph Rouletabille,
qui est évidemment un génie--comme dit José Dupuy dans _Les cinq cents
millions de Gladiator_. «Quel génie! Quel dentiste!»--la présence d'une
clef sur une serrure éveille l'idée du vol. Nous en sûmes bientôt la
raison.

Mais, auparavant que de vous la faire connaître, je dois rapporter que
M. de Marquet me parut fort perplexe, ne sachant s'il devait se réjouir
du pas nouveau que le petit reporter avait fait faire à l'instruction ou
s'il devait se désoler de ce que ce pas n'eût pas été fait par lui.
Notre profession comporte de ces déboires, mais nous n'avons point le
droit d'être pusillanime et nous devons fouler aux pieds notre
amour-propre quand il s'agit du bien général. Aussi M. de Marquet
triompha-t-il de lui-même et trouva-t-il bon de mêler enfin ses
compliments à ceux de M. Dax, qui, lui, ne les ménageait pas à M.
Rouletabille. Le gamin haussa les épaules, disant: «il n'y a pas de
quoi!» Je lui aurais flanqué une gifle avec satisfaction, surtout dans
le moment qu'il ajouta:

«Vous feriez bien, monsieur, de demander à M. Stangerson qui avait la
garde ordinaire de cette clef?

--Ma fille, répondit M. Stangerson. Et cette clef ne la quittait jamais.

--Ah! mais voilà qui change l'aspect des choses et qui ne correspond
plus avec la conception de M. Rouletabille, s'écria M. de Marquet. Si
cette clef ne quittait jamais Mlle Stangerson, l'assassin aurait donc
attendu Mlle Stangerson cette nuit-là, dans sa chambre, pour lui voler
cette clef, et le vol n'aurait eu lieu qu'_après l'assassinat!_ Mais,
après l'assassinat, il y avait quatre personnes dans le laboratoire!...
Décidément, je n'y comprends plus rien!...»

Et M. de Marquet répéta, avec une rage désespérée, qui devait être pour
lui le comble de l'ivresse, car je ne sais si j'ai déjà dit qu'il
n'était jamais aussi heureux que lorsqu'il ne comprenait pas:

«... plus rien!

--Le vol, répliqua le reporter, ne peut avoir eu lieu qu'_avant
l'assassinat._ C'est indubitable pour la raison que vous croyez _et pour
d'autres raisons que je crois. Et, quand l'assassin a pénétré dans le
pavillon, il était déjà en possession de la clef à tête de cuivre._

--Ça n'est pas possible! fit doucement M. Stangerson.

--C'est si bien possible, monsieur, qu'en voici la preuve.»

Ce diable de petit bonhomme sortit alors de sa poche un numéro de
_L'Époque_ daté du 21 octobre (je rappelle que le crime a eu lieu dans
la nuit du 24 au 25), et, nous montrant une annonce, lut:

«--Il a été perdu hier un réticule de satin noir dans les grands
magasins de la Louve. Ce réticule contenait divers objets dont une
petite clef à tête de cuivre. Il sera donné une forte récompense à la
personne qui l'aura trouvée. Cette personne devra écrire, poste
restante, au bureau 40, à cette adresse: M.A.T.H.S.N.» Ces lettres ne
désignent-elles point, continua le reporter, Mlle Stangerson? Cette clef
à tête de cuivre n'est-elle point cette clef-ci?... Je lis toujours les
annonces. Dans mon métier, comme dans le vôtre, monsieur le juge
d'instruction, il faut toujours lire les petites annonces
personnelles... Ce qu'on y découvre d'intrigues!... et de clefs
d'intrigues! Qui ne sont pas toujours à tête de cuivre, et qui n'en sont
pas moins intéressantes. Cette annonce, particulièrement, par la sorte
de mystère dont la femme qui avait perdu une clef, objet peu
compromettant, s'entourait, m'avait frappé. Comme elle tenait à cette
clef! Comme elle promettait une forte récompense! Et je songeai à ces
six lettres: M.A.T.H.S.N. Les quatre premières m'indiquaient tout de
suite un prénom. «Évidemment, faisais-je, «Math, Mathilde...» la
personne qui a perdu la clef à tête de cuivre, dans un réticule,
s'appelle Mathilde!...» Mais je ne pus rien faire des deux dernières
lettres. Aussi, rejetant le journal, je m'occupai d'autre chose...
Lorsque, quatre jours plus tard, les journaux du soir parurent avec
d'énormes manchettes annonçant l'assassinat de Mlle MATHILDE STANGERSON,
ce nom de Mathilde me rappela, sans que je fisse aucun effort pour cela,
machinalement, les lettres de l'annonce. Intrigué un peu, je demandai le
numéro de ce jour-là à l'administration. J'avais oublié les deux
dernières lettres: S.N. Quand je les revis, je ne pus retenir un cri
«Stangerson!...» Je sautai dans un fiacre et me précipitai au bureau 40.
Je demandai: «Avez-vous une lettre avec cette adresse: M.A.T.H.S.N!»
L'employé me répondit: «Non!» Et comme j'insistais, le priant, le
suppliant de chercher encore, il me dit: «Ah! çà, monsieur, c'est une
plaisanterie!... Oui, j'ai eu une lettre aux initiales M.A.T.H.S.N.;
mais je l'ai donnée, il y a trois jours, à une dame qui me l'a réclamée.
Vous venez aujourd'hui me réclamer cette lettre à votre tour. Or,
avant-hier, un monsieur, avec la même insistance désobligeante, me la
demandait encore!... J'en ai assez de cette fumisterie...» Je voulus
questionner l'employé sur les deux personnages qui avaient déjà réclamé
la lettre, mais, soit qu'il voulût se retrancher derrière le secret
professionnel--il estimait, sans doute, à part lui, en avoir déjà trop
dit--soit qu'il fût vraiment excédé d'une plaisanterie possible, il ne
me répondit plus...»

Rouletabille se tut. Nous nous taisions tous. Chacun tirait les
conclusions qu'il pouvait de cette bizarre histoire de lettre poste
restante. De fait, il semblait maintenant qu'on tenait un fil solide par
lequel on allait pouvoir suivre cette affaire «insaisissable».

M. Stangerson dit:

«Il est donc à peu près certain que ma fille aura perdu cette clef,
qu'elle n'a point voulu m'en parler pour m'éviter toute inquiétude et
qu'elle aura prié celui ou celle qui aurait pu l'avoir trouvée d'écrire
poste restante. Elle craignait évidemment que, donnant notre adresse, ce
fait occasionnât des démarches qui m'auraient appris la perte de la
clef. C'est très logique et très naturel. _Car j'ai déjà été volé,
monsieur!_

--Où cela? Et quand? demanda le directeur de la Sûreté.

--Oh! Il y a de nombreuses années, en Amérique, à Philadelphie. On m'a
volé dans mon laboratoire le secret de deux inventions qui eussent pu
faire la fortune d'un peuple... Non seulement je n'ai jamais su qui
était le voleur, mais je n'ai jamais entendu parler de l'objet du «vol»
sans doute parce que, pour déjouer les calculs de celui qui m'avait
ainsi pillé, j'ai lancé moi-même dans le domaine public ces deux
inventions, rendant inutile le larcin. C'est depuis cette époque que je
suis très soupçonneux, que je m'enferme hermétiquement quand je
travaille. Tous les barreaux de ces fenêtres, l'isolement de ce
pavillon, ce meuble que j'ai fait construire moi-même, cette serrure
spéciale, cette clef unique, tout cela est le résultat de mes craintes
inspirées par une triste expérience.»

M. Dax déclara: «Très intéressant!» et M. Joseph Rouletabille demanda
des nouvelles du réticule. Ni M. Stangerson, ni le père Jacques
n'avaient, depuis quelques jours, vu le réticule de Mlle Stangerson.
Nous devions apprendre, quelques heures plus tard, de la bouche même de
Mlle Stangerson, que ce réticule lui avait été volé ou qu'elle l'avait
perdu, et que les choses s'étaient passées de la sorte que nous les
avaient expliquées son père; qu'elle était allée, le 23 octobre, au
bureau de poste 40, et qu'on lui avait remis une lettre qui n'était,
affirma-t-elle, que celle d'un mauvais plaisant. Elle l'avait
immédiatement brûlée.

Pour en revenir à notre interrogatoire, ou plutôt à notre
«conversation», je dois signaler que le chef de la Sûreté, ayant demandé
à M. Stangerson dans quelles conditions sa fille était allée à Paris le
20 octobre, jour de la perte du réticule, nous apprîmes ainsi qu'elle
s'était rendue dans la capitale, «accompagnée de M. Robert Darzac, que
l'on n'avait pas revu au château depuis cet instant jusqu'au lendemain
du crime». Le fait que M. Robert Darzac était aux côtés de Mlle
Stangerson, dans les grands magasins de la Louve quand le réticule avait
disparu, ne pouvait passer inaperçu et retint, il faut le dire, assez
fortement notre attention.

Cette conversation entre magistrats, prévenus, victime, témoins et
journaliste allait prendre fin quand se produisit un véritable coup de
théâtre; ce qui n'est jamais pour déplaire à M. de Marquet. Le brigadier
de gendarmerie vint nous annoncer que Frédéric Larsan demandait à être
introduit, ce qui lui fut immédiatement accordé. Il tenait à la main une
grossière paire de chaussures vaseuses qu'il jeta dans le laboratoire.

«Voilà, dit-il, les souliers que chaussait l'assassin! Les
reconnaissez-vous, père Jacques?

Le père Jacques se pencha sur ce cuir infect et, tout stupéfait,
reconnut de vieilles chaussures à lui qu'il avait jetées il y avait déjà
un certain temps au rebut, dans un coin du grenier; il était tellement
troublé qu'il dut se moucher pour dissimuler son émotion.

Alors, montrant le mouchoir dont se servait le père Jacques, Frédéric
Larsan dit:

«Voilà un mouchoir qui ressemble étonnamment à celui qu'on a trouvé dans
la «Chambre Jaune».

--Ah! je l'sais ben, fit le père Jacques en tremblant; ils sont
quasiment pareils.

--Enfin, continua Frédéric Larsan, le vieux béret basque trouvé
également dans la «Chambre Jaune» aurait pu autrefois coiffer le chef du
père Jacques. Tout ceci, monsieur le chef de la Sûreté et monsieur le
juge d'instruction, prouve, selon moi--remettez-vous, bonhomme! fit-il
au père Jacques qui défaillait--tout ceci prouve, selon moi, que
l'assassin a voulu déguiser sa véritable personnalité. Il l'a fait d'une
façon assez grossière ou du moins qui nous apparaît telle, _parce que
nous sommes sûrs que l'assassin n'est pas le père Jacques, qui n'a pas
quitté M. Stangerson_. Mais imaginez que M. Stangerson, ce soir-là,
n'ait pas prolongé sa veille; qu'après avoir quitté sa fille il ait
regagné le château; que Mlle Stangerson ait été assassinée alors qu'il
n'y avait plus personne dans le laboratoire et que le père Jacques
dormait dans son grenier: _il n'aurait fait de doute pour personne que
le père Jacques était l'assassin!_ Celui-ci ne doit son salut qu'à ce
que le drame a éclaté trop tôt, l'assassin ayant cru, sans doute, à
cause du silence qui régnait à côté, que le laboratoire était vide et
que le moment d'agir était venu. L'homme qui a pu s'introduire si
mystérieusement ici et prendre de telles précautions contre le père
Jacques était, à n'en pas douter, un familier de la maison. À quelle
heure exactement s'est-il introduit ici? Dans l'après-midi? Dans la
soirée? Je ne saurais dire... _Un être aussi familier des choses et des
gens de ce pavillon a dû pénétrer dans la «Chambre Jaune», à son heure._

--Il n'a pu cependant y entrer quand il y avait du monde dans le
laboratoire? s'écria M. de Marquet.

--Qu'en savons-nous, je vous prie! répliqua Larsan... Il y a eu le dîner
dans le laboratoire, le va-et-vient du service... il y a eu une
expérience de chimie qui a pu tenir, entre dix et onze heures, M.
Stangerson, sa fille et le père Jacques autour des fourneaux... dans ce
coin de la haute cheminée... Qui me dit que l'assassin... un familier!
un familier!... n'a pas profité de ce moment pour se glisser dans la
«Chambre Jaune», après avoir, dans le lavatory, retiré ses souliers?

--C'est bien improbable! fit M. Stangerson.

--Sans doute, mais ce n'est pas impossible... Aussi je n'affirme rien.
Quant à sa sortie, c'est autre chose! Comment a-t-il pu s'enfuir? _Le
plus naturellement du monde!»_

Un instant, Frédéric Larsan se tut. Cet instant nous parut bien long.
Nous attendions qu'il parlât avec une fièvre bien compréhensible.

«Je ne suis pas entré dans la «Chambre Jaune», reprit Frédéric Larsan,
mais j'imagine que vous avez acquis la preuve qu'on ne pouvait en sortir
_que par la porte_. C'est par la porte que l'assassin est sorti. Or,
puisqu'il est impossible qu'il en soit autrement, c'est que cela est! Il
a commis le crime et il est sorti par la porte! À quel moment! Au moment
où cela lui a été le plus facile, _au moment où cela devient le plus
explicable,_ tellement explicable qu'il ne saurait y avoir d'autre
explication. Examinons donc les «moments» qui ont suivi le crime. Il y a
le premier moment, pendant lequel se trouvent, devant la porte, prêts à
lui barrer le chemin, M. Stangerson et le père Jacques. Il y a le second
moment, pendant lequel, le père Jacques étant un instant absent, M.
Stangerson se trouve tout seul devant la porte. Il y a le troisième
moment, pendant lequel M. Stangerson est rejoint par le concierge. Il y
a le quatrième moment, pendant lequel se trouvent devant la porte M.
Stangerson, le concierge, sa femme et le père Jacques. Il y a le
cinquième moment, pendant lequel la porte est défoncée et la «Chambre
Jaune» envahie. _Le moment où la fuite est le plus explicable est le
moment même où il y a le moins de personnes devant la porte. Il y a un
moment où il n'y en a plus qu'une: c'est celui où M. Stangerson reste
seul devant la porte._ À moins d'admettre la complicité de silence du
père Jacques, et je n'y crois pas, car le père Jacques ne serait pas
sorti du pavillon pour aller examiner la fenêtre de la «Chambre Jaune»,
s'il avait vu s'ouvrir la porte et sortir l'assassin. _La porte ne s'est
donc ouverte que devant M. Stangerson seul, et l'homme est sorti._ Ici,
nous devons admettre que M. Stangerson avait de puissantes raisons pour
ne pas arrêter ou pour ne pas faire arrêter l'assassin, puisqu'il l'a
laissé gagner la fenêtre du vestibule et qu'il a refermé cette fenêtre
derrière lui!... Ceci fait, comme le père Jacques allait rentrer _et
qu'il fallait qu'il retrouvât les choses en l'état_, Mlle Stangerson,
horriblement blessée, a trouvé encore la force, sans doute sur les
objurgations de son père, de refermer à nouveau la porte de la «Chambre
Jaune» à clef et au verrou avant de s'écrouler, mourante, sur le
plancher... Nous ne savons qui a commis le crime; nous ne savons de quel
misérable M. et Mlle Stangerson sont les victimes; mais il n'y a point
de doute qu'ils le savent, eux! Ce secret doit être terrible pour que le
père n'ait pas hésité à laisser sa fille agonisante derrière cette porte
qu'elle refermait sur elle, terrible pour qu'il ait laissé échapper
l'a

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