Isidora
by George Sand · French · Gutenberg #13744 · 358,326 chars · public domain (US)
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Title: Isidora
Author: George Sand
Release date: October 14, 2004 [eBook #13744]
Most recently updated: October 28, 2024
Language: French
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ISIDORA ***
[Illustration: 00.png]
ISIDORA
NOTICE
A Paris, 1845. C'était une très-belle personne, extraordinaire ment
intelligente, et qui vint plusieurs fois _verser son coeur à mes pieds_,
disait-elle. Je vis parfaitement qu'elle _posait_ devant moi et ne
pensait pas un mot de ce qu'elle disait la plupart du temps. Elle eût pu
être ce qu'elle n'était pas. Aussi n'est-ce pas elle que j'ai dépeinte
dans _Isidora_.
GEORGE SAND.
Nohant, 17 janvier 1853.
PREMIÈRE PARTIE.
JOURNAL D'UN SOLITAIRE A PARIS.
Il y a quelques années, un de nos amis partant pour la Suisse nous
chargea de ranger des papiers qu'il avait laissés à la campagne, chez
sa mère, bonne femme peu lettrée, qui nous donna le tout, pêle-mêle, à
débrouiller. Beaucoup des manuscrits de Jacques Laurent avaient déjà
servi à faire des sacs pour le raisin, et c'était peut-être la première
fois qu'ils étaient bons à quoique chose. Cependant nous eûmes le
bonheur de sauver deux cahiers qui nous parurent offrir quelque intérêt.
Quoiqu'ils n'eussent rien de commun ensemble, en apparence, la même
ficelle les attachait, et nous prîmes plaisir à mettre en regard les
interruptions d'un de ces manuscrits avec les dates de l'autre; ce qui
nous conduisit à en faire un tout que nous livrons à votre discrétion
bien connue, amis lecteurs. Nous avons désigné ces deux cahiers par les
numéros 1 et 2, et par les titres de _Travail_ et _Journal_. Le premier
était un recueil de notes pour un ouvrage philosophique que Jacques
Laurent n'a pas encore terminé et qu'il ne terminera peut-être jamais.
Le second était un examen de son coeur et un récit de ses émotions qu'il
se faisait sans doute à lui-même.
CAHIER N° 1.--TRAVAIL.
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TROISIÈME QUESTION.
_La femme est-elle ou n'est elle pas l'égale de l'homme dans les
desseins, dans la pensée de Dieu?_
La question est mal posée ainsi; il faudrait dire: _L'espèce humaine
est-elle composée de deux êtres différents, l'homme et la femme?_ Mais
dans cette rédaction j'omets la pensée divine, et ce n'est pas mon
intention. _En créant l'espèce humaine, Dieu a-t-il formé deux êtres
distincts et séparés, l'homme et la femme?_
Revoir cette rédaction dont je ne suis pas encore content.
CAHIER N°2. JOURNAL.
25 décembre.
J'ai passé toute ma soirée d'hier à poser la première question, et je
me suis couché sans l'avoir rédigée de manière à me contenter, je me
sentais lourd et mal disposé au travail, j'ai feuilleté mes livres pour
me réveiller, j'ai trop réussi, je me suis laissé aller au plaisir de
comparer, d'analyser. J'ai oublié la formule de mon sujet pour les
détails. C'est parfois un grand ennemi de la méditation que la lecture.
26 décembre.
Je n'ai pu travailler hier soir, le vent a tourné au nord. Je me suis
senti paralysé de corps et d'âme. Les nuits sont si froides et le bois
coûte si cher ici! Quand je devrais mourir à la peine, je ne sortirai
pas de cette pauvre mansarde, je ne quitterai pas ce sombre et dur Paris
sans avoir résolu la question qui m'occupe. Elle n'est pas de médiocre
importance dans mon livre: régler _les rapports de l'homme et de la
femme dans la société, dans la famille, dans la politique!_ Je n'irai
pas plus avant dans mon traité de philosophie, que je n'aie trouvé une
solution aux divers problèmes que cette formule soulève en moi. J'admire
comme ils l'ont cavalièrement et lestement tranchée tous ces auteurs,
tous ces utopistes, tous ces métaphysiciens, tous ces poëtes! Ils ont
toujours placé la femme trop haut ou trop bas. Il semble qu'ils aient
tous été trop jeunes ou trop vieux.--Mais moi-même, ne suis-je pas trop
jeune? Vingt-cinq ans, et vingt-cinq ans de chasteté presque absolue,
c'est-à-dire d'inexpérience presque complète! Il y en a qui penseraient
que cela m'a rendu trop vieux. Il est des moments où, dans l'horreur de
mon isolement, je suis épouvanté moi-même de mon peu de lumière sur
la question. Je crains d'être au-dessous de ma tâche; et si je m'en
croyais, je sauterais ce chapitre, sauf à le faire, et à l'intercaler en
son lieu, quand mon ouvrage sera terminé à ma satisfaction sur tous les
autres points.
26 décembre au soir.
L'idée de ce matin n'était, je crois, pas mauvaise. J'essaierai de
passer outre, afin de m'éclairer sur ce point par la lumière que je
porterai dans toutes les parties de mon oeuvre et que j'en ferai
jaillir. Je me sens un peu ranimé par cette espérance... J'ignore si
c'est le froid, le ciel noir et le vent, qui siffle sur ces toits,
qui tiennent mon âme captive; mais il y a des moments où je n'ai plus
confiance en moi-même, et où je me demande sérieusement si je ne ferais
pas mieux de planter des choux que de m'égarer ainsi dans les âpres
sentiers de la métaphysique.
CAHIER N°1. TRAVAIL.
QUATRIÈME QUESTION.
_Quelle sera l'éducation des enfants_ dans ma république idéale?
C'est-à-dire d'abord _à qui sera confiée l'éducation des enfants?_
RÉPONSE.
A l'État. La société est la mère abstraite et réelle de tout citoyen,
depuis l'heure de sa naissance jusqu'à celle de sa mort. Elle lui
doit... (Voir pour plus ample exposé, mon cahier numéro 3, où ce
principe est suffisamment développé.)
INSTITUTION.
_La première enfance de l'homme sera exclusivement confiée à la
direction de la femme._
QUESTION.
_Jusqu'à quel âge?_
RÉPONSE.
_Jusqu'à l'âge de cinq ans._
C'est trop peu. Un enfant de cinq ans serait trop cruellement privé des
soins maternels.
_Jusqu'à l'âge de dix ans._
C'est trop. L'éducation intellectuelle peut et doit commencer beaucoup
plus tôt.
RÉPONSE.
_ A partir de l'âge de cinq ans, jusqu'à celui de dix ans, l'éducation
des mâles sera alternativement confiée à des femmes et à des hommes._
QUESTION.
_Quelle sera la part d'éducation attribuée à la femme?_
Je l'ai trop exclusivement supposée purement hygiénique. J'ai semblé
admettre, dans le titre précédent, que l'homme seul pouvait donner
l'enseignement scientifique. La femme ne doit-elle pas préparer, même
avant l'âge de cinq ans, cette jeune intelligence à recevoir les hauts
enseignements de la science, de la morale et de l'art?
Cela me fait aussi songer que j'établis _a priori_ une distinction
arbitraire entre l'éducation des mâles et celle des femelles, presque
dès le berceau. Il faudrait commencer par définir la différence
intellectuelle et morale de l'homme et de la femme...
CAHIER N°2. JOURNAL.
27 décembre.
Cette difficulté m'a arrêté court; je vois que j'étais fou de vouloir
passer à la quatrième question avant d'avoir résolu la troisième. Jamais
je ne fus si pauvre logicien. Je gage que le froid me rend malade, et
que je ne ferai rien qui vaille tant que soufflera ce vent du nord!
Lugubre Paris! mortel ennemi du pauvre et du solitaire! tout ici est
privation et souffrance pour quiconque n'a pas beaucoup d'argent. Je
n'avais pas prévu cela, je n'avais pas voulu y croire, ou plutôt je
ne pouvais pas y songer, alors que l'ardeur du travail, la soif des
lumières et le besoin impérieux de _nager_ dans les livres me poussaient
vers toi, Paris ingrat, du fond de ma vallée champêtre! A Paris, me
disais-je, je serai à la source de toutes les connaissances; au lieu
d'aller emprunter péniblement un pauvre ouvrage à un ami érudit par
hasard, ou à quelque bibliothèque de province, ouvrage qu'il faut rendre
pour en avoir un autre, et qu'il faut copier aux trois quarts si l'on
veut ensuite se reporter au texte, j'aurai le puits de la science
toujours ouvert; que dis-je, le fleuve de la connaissance toujours
coulant à pleins bords et à flots pressés autour de moi! Ici je suis
comme l'alouette qui, au temps de la sécheresse, cherche une goutte de
rosée sur la feuille du buisson, et ne l'y trouve point. Là-bas, je
serai comme l'alcyon voguant en pleine mer. Et puis, chez nous, on ne
pense pas, on ne cherche pas, on ne vit point par l'esprit. On est trop
heureux quand on a seulement le nécessaire à la campagne! On s'endort
dans un tranquille bien-être, on jouit de la nature par tous les pores;
on ne songe pas au malheur d'autrui. Le paysan lui-même, le pauvre qui
travaille aux champs, au grand air, ne s'inquiète pas de la misère et du
désespoir qui ronge la population laborieuse des villes. Il n'y croit
pas; il calcule le salaire, il voit qu'en fait c'est lui qui gagne le
moins, et il ne tient pas compte du dénûment de celui qui est forcé de
dépenser davantage pour sa consommation. Ah! s'il voyait, comme je les
vois à présent, ces horribles rues noires de boue, où se reflète la
lanterne rougeâtre de l'échoppe! S'il entendait siffler ce vent qui,
chez nous, plane harmonieusement sur les bois et sur les bruyères, mais
qui jure, crie, insulte et menace ici, en se resserrant dans les angles
d'un labyrinthe maudit, et en se glissant par toutes les fissures de
ces toits glacés! S'il sentait tomber sur ses épaules, sur son âme, ce
marteau de plomb que le froid, la solitude et le découragement nous
collent sur les os!
Le bonheur, dit-on, rend égoïste... Hélas! ce bonheur réservé aux uns au
détriment des autres doit rendre tel, en effet. O mon Dieu! le bonheur
partagé, celui qu'on trouverait en travaillant au bonheur de ses
semblables, rendrait l'homme aussi grand que sa destinée sur la terre,
aussi bon que vous-même!
Je fuyais les heureux, craignant de ne trouver en eux que des égoïstes,
et je venais chercher ici des malheureux intelligents. Il y en a
sans doute; mais mon indigence ou ma timidité m'ont empêché de les
rencontrer. J'ai trouvé mes pareils abrutis ou dépravés par le malheur.
L'effroi m'a saisi et je me suis retiré seul pour ne pas voir le mal et
pour rêver le bien; mais chercher seul, c'est affreux, c'est peut-être
insensé.
Je croyais acquérir ici tout au moins l'expérience. Je connaîtrai les
hommes, me disais-je, et les femmes aussi. Chez nous (en province), il
n'y a guère qu'un seul type à observer dans les deux sexes: le type de
la prudence, autrement dit de la poltronnerie. Dans la métropole du
monde je verrai, je pourrai étudier tous les types. J'oubliais que moi
aussi, provincial, je suis un poltron, et je n'ai osé aborder personne.
Je puis cependant me faire une idée de l'homme, en m'examinant, en
interrogeant mes instincts, mes facultés mes aspirations. Si je suis
classé dans un de ces types qui végètent sans se fondre avec les autres,
du moins j'ai en moi des moyens de contact avec ceux de mon espèce. Mais
la femme! où en prendrai-je la notion psychologique? Qui me révélera cet
être mystérieux qui se présente à l'homme comme maître ou comme esclave,
toujours en lutte contre lui? Et je suis assez insensé pour demander si
c'est un être différent de l'homme!...
CAHIER Nº 1. TRAVAIL.
TROISIÈME QUESTION.
_Quelles sont les facultés et les appétits gui différencient l'homme et
la femme dans l'ordre de la création?_
On est convenu de dire que, dans les hautes études, dans la métaphysique
comme dans les sciences exactes, la femme a moins de capacités
que l'homme. Ce n'est point l'avis de Bayle, et c'est un point
très-controversable. Qu'en savons-nous? Leur éducation les détourne des
études sérieuses, nos préjugés les leur interdisent... Ajoutez que nous
avons des exemples du contraire.
Quelle logique divine aurait donc présidé à la création d'un être si
nécessaire à l'homme, si capable de le gouverner, et pourtant inférieur
à lui?
Il y aurait donc des âmes femelles et des âmes mâles? Mais cette
différence constituerait-elle l'inégalité? On est convenu de les
regarder comme supérieures dans l'ordre des sentiments, et je croirais
volontiers qu'elles le sont, ne fût-ce que par le sentiment maternel...
O ma mère!...
S'il est vrai qu'elles aient moins d'intelligence et plus de coeur, où
est l'infériorité de leur nature? J'ai démontré cela en traitant de la
nature de l'homme, deuxième question.
CAHIER Nº 2. JOURNAL.
27, minuit.
Quel temps à porter la mort dans l'âme!... Encore ce soir, j'ai trop
lu et trop peu travaillé. Héloïse, sainte Thérèse, divines figures,
créations sublimes du grand artiste de l'univers!
Des sons lamentables assiègent mon oreille. Ce n'est pas une voix
humaine, ce grognement sourd. Est-ce le bruit d'un métier?
J'ai ouvert ma fenêtre, malgré le froid, pour essayer de comprendre ce
bruit désagréable qui m'eût empêché de dormir si je n'en avais découvert
la cause.
J'ai entendu plus distinctement: c'est le son d'un instrument qu'on
appelle, je crois, une contre-basse.
La voix plus claire des violons m'a expliqué que cela, faisait partie
d'un orchestre jouant des contredanses. Il y a des gens qui dansent par
un temps pareil! quand la, mort semble planer sur cette ville funeste!
Comme elle est triste, entendue ainsi à distance, et par rafales
interrompues, leur musique de fête!
Cette basse, dont la vibration pénètre seule, par le courant d'air de ma
cheminée, et qui répète à satiété sa lugubre ritournelle, ressemble au
gémissement d'une sorcière volant sur mon toit pour rejoindre le sabbat.
Je m'imagine que ce sont des spectres qui dansent ainsi au milieu d'une
nuit si noire et si effrayante!
30 décembre.
Mon travail n'avance pas; l'isolement me tue. Si j'étais sain de corps
et d'esprit, la foi reviendrait. La confiance en Dieu, l'amour de Dieu
qui a fait tant de grands saints et de grands esprits, et que ce siècle
malheureux ne connaît plus, viendrait jeter la lumière de la synthèse
sur les diverses parties de mon oeuvre. Oui, je dirais à Dieu: Tu es
souverainement juste, souverainement bon; tu n'as pas pu asservir, dans
tes sublimes desseins, l'esclave au maître, le pauvre au riche, le
faible au fort, la femme à l'homme par conséquent; et je saurais alors
établir ces différences qui marquent les sexes de signes divins, et qui
les revêtent de fonctions diverses sans élever l'un au-dessus de l'autre
dans l'ordre des êtres humains. Mais je ne sais point expliquer ces
différences, et je ne suis assez lié avec aucune femme pour qu'elle
puisse m'ouvrir son âme et m'éclairer sur ses véritables aptitudes.
Étudierai-je la femme seulement dans l'histoire? Mais l'histoire n'a
enregistré que de puissantes exceptions. Le rôle de la femme du
peuple, de la masse féminine, n'a pas d'initiative intellectuelle dans
l'histoire.
Depuis huit jours que la boue et le _froid noir_ me retiennent
prisonnier, je n'ai pas vu d'autre visage féminin que celui de ma
vieille portière: serait-ce là une femme? Ce monstre me fait horreur.
C'est l'emblème de la cupidité, et pourtant elle est d'une probité à
toute épreuve; mais c'est la probité parcimonieuse des âmes de glace,
c'est le respect du tien et du mien poussé jusqu'à la frénésie, jusqu'à
l'extravagance.
Être réduit par la pauvreté à regarder comme un bienfaiteur un être
semblable, parce qu'il ne vous prend rien de ce qui n'est pas son
salaire!
Mais quelle âpreté au salaire résulte de ce respect fanatique pour la
propriété! Elle ne me volerait pas un centime, mais elle ne ferait point
trois pas pour moi sans me les taxer parcimonieusement. Avec quelle
cruauté elle retient les nippes des malheureux qui habitent les
mansardes voisines lorsqu'ils ne peuvent payer leur terme! Je sais
que cette cruauté lui est commandée; mais quels sont donc alors les
bourreaux qui font payer le loyer de ces demeures maudites? et n'est-il
pas honteux qu'on arme ainsi le frère contre le frère, le pauvre contre
le pauvre! Eh quoi! les riches qui ont tout, qui paient si cher aux
étages inférieurs, dans ces riches quartiers, ne suffisent pas pour le
revenu de la maison, et on ne peut faire grâce au prolétaire qui n'a
rien, de cinquante francs par an! on ne peut pas même le chasser sans le
dépouiller!
Ce matin on a saisi les haillons d'une pauvre ouvrière qui s'enfuyait:
un châle qui ne vaut pas cinq francs, une robe qui n'en vaut pas trois!
Le froid qui règne n'a pas attendri les exécuteurs. J'ai racheté les
haillons de l'infortunée. Mais de quoi sert que quelques êtres sensés
aient l'intention de réparer tant de crimes? Ceux-là sont pauvres.
Demain, si on fait déloger le vieillard qui demeure à côté de ma
cellule, je ne pourrai pas l'assister. Après-demain, si je n'ai pas
trouvé de quoi payer mon propre loyer, on me chassera moi-même, et on
retiendra mon manteau.
Ce matin, la portière qui range ma chambre m'a dit en m'appelant à la
fenêtre:
«Voici madame qui se promène dans son jardin.»
Ce jardin, vaste et magnifique, est séparé par un mur du petit jardin
situé au-dessous de moi. Les deux maisons, les deux jardins sont la même
propriété, et, de la hauteur où je suis logé, je plonge dans l'une comme
dans l'autre. J'ai regardé machinalement. J'ai vu une femme qui m'a
paru fort belle, quoique très-pâle et un peu grasse. Elle traversait
lentement une allée sablée pour se rendre à une serre dont j'aperçois
les fleurs brillantes, quand un rayon de soleil vient à donner sur le
vitrage.
Encore irrité de ce qui venait de se passer, j'ai demandé à la sorcière
si sa maîtresse était aussi méchante qu'elle.
--Ma maîtresse? a-t-elle répondu d'un air hautain, elle ne l'est pas: je
ne connais que monsieur, je ne sers que _monsieur_.
--Alors, c'est monsieur qui est impitoyable?
--Monsieur ne se mêle de rien; c'est son premier locataire qui commande
ici, heureusement pour lui; car monsieur n'entend rien à ses affaires et
achèverait de se _faire dévorer_.
Voilà un homme en grand danger, en effet, si mon voisin lui fait
banqueroute de vingt francs!
CAHIER N° 4.--TRAVAIL.
.....Je ne puis nier ces différences, bien que je ne les aperçoive pas
et qu'il me soit impossible de les constater par ma propre expérience.
L'être moral de la femme diffère du nôtre, à coup sûr, autant que son
être physique. Dans le seul fait d'avoir accepté si longtemps et si
aveuglément son état de contrainte et d'infériorité sociale, il y a
quelque chose de capital qui suppose plus de douceur ou plus de timidité
qu'il n'y en a chez l'homme.
Cependant le pauvre aussi, le travailleur sans capital, qui certes n'est
pas généralement faible et pusillanime, accepte depuis le commencement
des sociétés la domination du riche et du puissant. C'est qu'il n'a pas
reçu, plus que la femme, par l'éducation, l'initiation à l'égalité...
Il y a de mystérieuses et profondes affinités entre ces deux êtres, le
pauvre et la femme.
La femme est pauvre sous le régime d'une communauté dont son mari est
chef; le pauvre est femme, puisque l'enseignement, le développement, est
refusé à son intelligence, et que le coeur seul vit en lui.
Examinons ces rapports profonds et délicats qui me frappent, et qui
peuvent me conduire à une solution.
Les voies incidentes sont parfois les plus directes. Recherchons
d'abord.
CAHIER N° 2.--JOURNAL.
29.
--J'ai été interrompu ce matin par une scène douloureuse et que j'avais
trop prévue. Le vieillard, dont une cloison me sépare, a été sommé, pour
la dernière fois, de payer son terme arriéré de deux mois, et la voix
discordante de la portière m'a tiré de mes rêveries pour me rejeter dans
la vie d'émotion. Ce vieux malheureux demandait grâce.
Il a des neveux assez riches, dit-il, et qui ne le négligeront pas
toujours. Il leur a écrit. Ils sont en province, bien loin; mais ils
répondront, et il paiera si on lui et donne le temps.
Sans avoir de neveux, je suis dans une position analogue. Le notaire qui
touche mon mince revenu de campagne m'oublie et me néglige. Il ne le
ferait pas si j'étais un meilleur client, si j'avais trente mille livres
de rente. Heureusement pour moi, mon loyer n'est pas arriéré; mais je
me trouve dans l'impossibilité maintenant de payer celui de mon vieux
voisin. J'ai offert d'être sa caution; mais la malheureuse portière,
cette triste et laide madame Germain, que la nécessité condamne à faire
de sa servitude une tyrannie, a jeté un regard de pitié sur mes pauvres
meubles, dont maintes fois elle a dressé l'inventaire dans sa pensée;
et d'une voix âpre, avec un regard où la défiance semblait chercher
à étouffer un reste de pitié, elle m'a répondu que je n'avais pas un
mobilier à répondre pour deux, et qu'il lui était interdit d'accepter
la caution des locataires du cinquième les uns pour les autres. Alors,
touché de la situation de mon voisin, j'ai écrit au propriétaire un
billet dont j'attache ici le brouillon avec une épingle.
«Madame,
«Il y a dans votre maison de la rue de ***, n° 4, un pauvre homme qui
paie quatre-vingts francs de loyer, et qu'on va mettre dehors parce que
son paiement est arriéré de deux mois. Vous êtes riche, soyez pitoyable;
ne permettez pas qu'on jette sur le pavé un homme de soixante-quinze
ans, presque aveugle, qui ne peut plus travailler, et qui ne peut
même pas être admis à un hospice de vieillards, faute d'argent et de
recommandation. Ou prenez-le sous votre protection (les riches ont
toujours de l'influence), et faites-le admettre à l'hôpital, ou
accordez-lui son logement. Si vous ne voulez pas, acceptez ma caution
pour lui. Je ne suis pas riche non plus, mais je suis assuré de pouvoir
acquitter sa dette dans quelque temps. Je suis un honnête homme; ayez un
peu de confiance, si ce n'est un peu de générosité.»
«JACQUES LAURENT.»
CAHIER N° 1.--TRAVAIL.
Un être qui ne vivrait que par le sentiment, et chez qui l'intelligence
serait totalement inculte, totalement inactive, serait, à coup sûr, un
être incomplet. Beaucoup de femmes sont probablement dans ce cas. Mais
n'est-il pas beaucoup d'hommes en qui le travail du cerveau a totalement
atrophié les facultés aimantes? La plupart des savants, ou seulement des
hommes adonnés à des professions purement lucratives, à la chicane, à
la politique ambitieuse, beaucoup d'artistes, de gens de lettres, ne
sont-ils pas dans le même cas? Ce sont des êtres incomplets, et, j'ose
le dire, le plus fâcheusement, le plus dangereusement incomplets de
tous! Or donc, l'induction des pédants, qui concluent de l'inaction
sociale apparente de la femme, qu'elle est d'une nature inférieure, est
d'un raisonnement...
CAHIER N° 2.--JOURNAL.
30 décembre.
Absurde! Évidemment je l'ai été. Ces valets m'auront pris pour un galant
de mauvaise compagnie, qui venait risquer quelque insolente déclaration
d'amour à la dame du logis. Vraiment, cela me va bien! Mais je n'en ai
pas moins été d'une simplicité extrême avec mes bonnes intentions. La
dame m'a paru belle quand je l'ai aperçue dans son jardin. Son mari est
jaloux, je vois ce que c'est... Ou peut-être ce propriétaire n'est-il
pas un mari, mais un frère. Le concierge souriait dédaigneusement quand
je lui demandais à parler à madame la comtesse; et cette soubrette qui
m'a repoussé de l'antichambre avec de grands airs de prude... Il y avait
un air de mystère dans ce pavillon entre cour et jardin, dont j'ai à
peine eu le temps de contempler le péristyle, quelque chose de noble et
de triste comme serait l'asile d'une âme souffrante et fière... Je
ne sais pourquoi je m'imagine que la femme qui demeure là n'est pas
complice des crimes de la richesse. Illusion peut-être! N'importe, un
vague instinct me pousse à mettre sous sa protection le malheureux
vieillard que je ne puis sauver moi-même.
3l janvier.
Je ne sais pas si j'ai fait une nouvelle maladresse, mais j'ai risqué
hier un grand moyen. Au moment où j'allais fermer ma fenêtre, par
laquelle entrait un doux rayon de soleil, le seul qui ait paru depuis
quatre mortels jours, j'ai jeté les yeux sur le jardin voisin et j'y ai
vu mon _innominata_. Avec son manteau de velours noir doublé d'hermine,
elle m'a paru encore plus belle que la première fois. Elle marchait
lentement dans l'allée, abritée du vent d'est par le mur qui sépare les
deux jardins. Elle était seule avec un charmant lévrier gris de perle.
Alors j'ai fait un coup de tête! J'ai pris mon billet, je l'ai attaché à
une bûchette de mon poêle et je l'ai adroitement lancé, ou plutôt laissé
tomber aux pieds de la dame, car ma fenêtre est la dernière de la
maison, de ce côté. Elle a relevé la tête sans marquer trop d'effroi ni
d'étonnement. Heureusement j'avais eu la présence d'esprit de me retirer
avant que mon projectile fût arrivé è terre, et j'observais, caché
derrière mon rideau. La dame a tourné le dos sans daigner ramasser le
billet. Certainement elle a déjà reçu des missives d'amour envoyées
furtivement par tous les moyens possibles, et elle a cru savoir ce que
pouvait contenir la mienne. Elle y a donc donné cette marque de mépris
de la laisser par terre. Mais heureusement son chien a été moins
collet-monté; il a ramassé mon placet et il l'a porté à sa maîtresse
en remuant la queue d'un air de triomphe. On eût dit qu'il avait le
sentiment de faire une bonne action, le pauvre animal! La dame ne s'est
pas laissé attendrir. «Laissez cela, Fly, lui a-t-elle dit d'une voix
douce, mais dont je n'ai rien perdu. Laissez-moi tranquille!» Puis elle
a disparu au bout de l'allée, sous des arbres verts. Mais le chien l'y
a suivie, tenant toujours mon envoi par un bout du bâton, avec beaucoup
d'adresse et de propreté. La curiosité aura peut-être décidé la dame à
examiner mon style, quand elle aura pu se satisfaire sans déroger à la
prudence. Quand ce ne serait que pour rire d'un sot amoureux, plaisir
dont les femmes, dit-on, sont friandes! Espérons! Pourtant je ne vois
rien venir depuis hier. Mon pauvre voisin! je ne te laisserai pas
chasser, quand même je devrais mettre mon _Origène_ ou mon _Bayle_ en
gage.
Mais aussi quelle idée saugrenue m'a donc passé par la tête, d'écrire
à la femme plutôt qu'au mari? Je l'ai fait sans réflexion, sans me
rappeler que le mari est le chef de la communauté, c'est-à-dire le
maître, et que la femme n'a ni le droit, ni le pouvoir de faire
l'aumône. Eh! c'est précisément cela qui m'aura poussé, sans que j'en
aie eu conscience, à faire appel au bon coeur de la femme!
CAHIER N° 1.--TRAVAIL.
L'éducation pourrait amener de tels résultats, que les aptitudes de l'un
et de l'autre sexe fussent complètement modifiées.
CAHIER N° 2.--JOURNAL.
J'ai été interrompu par l'arrivée d'un joli enfant de douze ou quatorze
ans, équipé en jockey.
--Monsieur, m'a-t-il dit, je viens de la part de _madame_ pour vous dire
bien des choses.
--Bien des choses? Assieds-toi là, mon enfant, et parle.
--Oh! je ne me permettrai pas de m'asseoir! Ça ne se doit pas.
--Tu le trompes; tu es ici chez ton égal, car je suis domestique aussi.
--Ah! ah! vous êtes domestique? De qui donc?
--De moi-même.
L'enfant s'est mis à rire, et, s'asseyant près du feu:
--Tenez, Monsieur, m'a-t-il dit en exhibant une lettre cachetée à mon
adresse, voilà ce que c'est.
J'ai ouvert et j'ai trouvé un billet de banque de mille francs.
--Qu'est-ce que cela, mon ami! et que veut-on que j'en fasse?
--Monsieur, c'est de l'argent pour ces malheureux locataires du
cinquième, que madame vous charge de secourir quand ils ne pourront pas
payer.
--Ainsi, madame me prend pour son aumônier? C'est très-beau de sa part;
mais j'aime beaucoup mieux qu'elle tonne des ordres pour qu'on laisse
ces malheureux tranquilles.
--Oh! ça ne se fait pas comme vous croyez! Madame ne donne pas d'ordres
dans la maison. Ça ne la regarde pas du tout. Monsieur le comte lui-même
n'a rien a voir dans les affaires du régisseur. D'ailleurs, madame
craint tant d'avoir l'air de se mêler de quelque chose, qu'elle vous
prie de ne pas parler du tout de ce qu'elle fait pour vos voisins.
--Elle veut que sa main gauche ignore ce que fait sa main droite? Tu lui
diras de ma part qu'elle est grande et bonne.
--Oh! pour ça, c'est vrai. C'est une bonne maîtresse, celle-là. Elle ne
se fâche jamais, et elle donne beaucoup. Mais savez-vous, Monsieur, que
c'est moi qui suis cause que Fly n'a pas mangé votre billet?
--En vérité?
--Vrai, d'honneur! Madame était rentrée pour recevoir une visite. Elle
n'avait pas fait attention que le chien tenait quelque chose dans sa
gueule. Moi, en jouant avec lui, j'ai vu qu'il était en colère de ce
qu'on ne lui faisait pas de compliment; car lorsqu'il rapporte quelque
chose, il n'aime pas qu'on refuse de le prendre, il commençait donc à
ronger le bois et à déchirer le papier. Alors je le lui ai ôté; j'ai vu
ce que c'était, et je l'ai porté à madame aussitôt qu'elle a été seule.
Elle ne voulait pas le prendre.
--Mets cela au feu, qu'elle disait, c'est quelque sottise.
--Non, non, Madame, _c'est des_ malheureux.
--Tu l'as donc lu?
--Dame, Madame, que j'ai fait, Fly l'avait décacheté, et ça traînait.
--Tu as bien fait, petit, qu'elle m'a dit après qu'elle a eu regardé
votre lettre, et pour te récompenser, c'est toi que je charge d'aller
aux informations. Si l'histoire est vraie, c'est toi qui porteras ma
réponse et qui expliqueras mes intentions; et puis, attends, qu'elle m'a
dit encore: Tu diras à ce M. Jacques Laurent que je le remercie de sa
lettre, mais qu'il aurait bien pu l'envoyer plus raisonnablement que par
sa fenêtre.
Là-dessus, j'ai expliqué au jockey l'inutilité de ma démarche d'hier et
l'urgence de la position. Il m'a promis d'en rendre compte.
J'ai bien vite porté un raisonnable secours au vieillard. En apprenant
la générosité de sa bienfaitrice, il a été touché jusqu'aux larmes.
--Est-ce possible, s'est-il écrié, qu'une âme si tendre et si délicate
soit calomniée par de vils serviteurs!
--Comment cela?
--Il n'y a pas d'infamies que cette ignoble portière n'ait voulu me
débiter sur son compte; mais je ne veux pas même les répéter. Je ne
pourrais d'ailleurs plus m'en souvenir.
CAHIER N° 1,--TRAVAIL.
La bonté des femmes est immense. D'où vient donc que la bonté n'a pas de
droits à l'action sociale en législation et en politique?
CAHIER N° 2.--JOURNAL.
1er janvier.
--Il est étrange que je ne puisse plus travailler. Je suis tout ému
depuis quelques jours, et je rêve au lieu de méditer. Je croyais qu'un
temps plus doux, un ciel plus clair me rendraient plus laborieux et plus
lucide. Je ne suis plus abattu comme je l'étais: au contraire, je me
sens un peu agité; mais la plume me tombe des mains quand je veux
généraliser les émotions de mon coeur. 0 puissance de la douceur et de
la bonté, que tu et pénétrante! Oui, c'est toi, et non l'intelligence,
qui devrais gouverner le monde!
Je ne m'étais jamais aperçu combien ce jardin, qui est sous ma fenêtre,
est joli. Un jardin clos de grands murs et flétri par l'hiver ne me
paraissait susceptible d'aucun charme, lorsqu'au milieu de l'automne
j'ai quitté les vastes horizons bleus de la végétation empourprée de ma
vallée. Cependant il y a de la poésie dans ces retraites bocagères que
le riche sait créer au sein du tumulte des villes, je le reconnais
aujourd'hui. Les plantes ici ont un aspect et des caractères propres au
terrain chaud et à l'air rare où elles végètent, comme les enfants
des riches élevés dans cette atmosphère lourde avec une nourriture
substantielle, ont aussi une physionomie qui leur est particulière.
J'ai été déjà frappé de ce rapport. Les arbres des jardins de Paris
acquièrent vite un développement extrême. Ils poussent en hauteur,
ils ont beaucoup de feuillage, mais la tige est parfois d'une ténuité
effrayante. Leur santé est plus apparente que réelle. Un coup de vent
d'est les dessèche au milieu de leur splendeur, et, en tous cas, ils
arrivent vite à la décrépitude. Il en est de même des hommes nourris et
enfermés dans cette vaste cité. Je ne parle pas de ceux dont la misère
étouffe le développement. Hélas! c'est le grand nombre; mais ceux-là
n'ont de commun avec les plantes que la souffrance de la captivité. Les
soins leur manquent, et ils arrivent rarement à cette trompeuse beauté
qui est chez l'enfant du riche, comme dans la plante de son jardin, le
résultat d'une culture exagérée et d'une éclosion forcée. Ces enfants-là
sont généralement beaux, leur pâleur est intelligente, leur langueur
gracieuse. Ils sont, à dix ans, plus grands et plus hardis que nos
paysans ne le sont à quinze; mais ils sont plus grêles, plus sujets aux
maladies inflammatoires, et la vieillesse se fait vite pour eux comme la
nuit sur les dômes élevés et sur les cimes altières des beaux arbres de
cette Babylone.
Il y a donc ici partout, et dans les jardins particulièrement, une
apparence de vie qui étonne et dont l'excès effraie l'imagination. Nulle
part au monda il n'y a, je crois, de plus belles fleurs. Les terrains
sont si bien engraissés et abrités par tant de murailles, l'air est
chargé de tant de vapeurs, que la gelée les atteint peu. Les jardiniers
excellent dans l'art de disposer les massifs. Ce n'est plus la symétrie
de nos pères, ce n'est pas le désordre et le hasard des accidents
naturels: c'est quelque chose entre les deux, une propreté extrême
jointe à un laisser-aller charmant. On sait tirer parti du moindre coin,
et ménager une promenade facile dans les allées sinueuses sur un espace
de cinquante pieds carrés.
Celui de la maison que j'habite est fort négligé et comme abandonné
depuis l'été. On fait de grandes réparations au rez-de-chaussée; on
change, je crois, la disposition de l'appartement qui commande à ce
jardin. Les travaux sont interrompus en ce moment-ci, j'ignore pourquoi.
Mais je n'entends plus le bruit des ouvriers, et le jardin est
continuellement désert. Je le regarde souvent, et j'y découvre mille
secrètes beautés que je ne soupçonnais pas, quelque chose de mystérieux,
une solennité vraiment triste et douce, quand la vapeur blanche du
soir nage autour de ces troncs noirs et lisses que la mousse n'insulte
jamais. Les herbes sauvages, l'euphorbe, l'héliotrope d'hiver, et
jusqu'au chardon rustique, ont déjà envahi les plates-bandes. Le
feuillage écarlate du sumac lutte contre les frimas; l'arbuste chargé
de perles blanches et dépouillé de feuilles, ressemble à un bijou de
joaillerie, et la rose du Bengale s'entr'ouvre gaiement et sans crainte
au milieu des morsures du verglas.
Ce matin j'ai remarqué qu'on avait enlevé les portes du rez-de-chaussée,
et qu'on pouvait traverser ce local en décombre pour arriver au jardin.
Je l'ai fait machinalement, et j'ai pénétré dans cet Éden solitaire où
les bruits des rues voisines arrivent à peine. Je pensais à ces vers de
Boileau sur les aises du riche citadin:
Il peut, dans son jardin tout peuplé d'arbres verts
Retrouver les étés au milieu des hivers,
Et foulant le parfum de ses plantes chéries,
Aller entretenir ses douces rêveries.
Et j'ajoutais en souriant sans jalousie:
Mais moi, grâce au destin, qui n'ai ni feu ni lieu,
Je me loge où je puis comme il plaît à Dieu.
Je venais de faire le tour de cet enclos, non sans effaroucher les
merles qui pullulent dans les jardins de Paris et qui se levaient en
foule à mon approche, lorsque j'ai trouvé, le long du mur mitoyen, une
petite porte ouverte, donnant sur le grand jardin de ma riche voisine.
Il y avait là une brouette en travers et tout à côté un jardinier
qui achevait de charger pour venir jeter dans l'enclos abandonné les
cailloux et les branches mortes de l'autre jardin. Je suis entré en
conversation avec cet homme sur la taille des gazons, puis sur celle
des arbres, puis sur l'art de greffer. Leurs procédés ici sont d'une
hardiesse rare. Ils taillent, plantent et sèment presque en toute
saison. Ce jardinier aimait à se faire écouter: mon attention lui
plaisait; il a fait un peu le pédant, et l'entretien s'est prolongé, je
ne sais comment, jusqu'à ce que mon petit ami le jockey soit venu s'en
mêler. Le beau lévrier Fly s'est mis aussi de la partie; il est entré
curieusement dans le jardin de mon côté, et après m'avoir flairé avec
méfiance, il a consenti à rapporter des branches que je lui jetais. Je
sentais vaguement que _Madame_ n'était pas loin, et j'avais grande envie
de la voir. Mais je n'osais dépasser le seuil de mon enclos, bien que
l'enfant m'invitât à jeter un coup d'oeil sur le beau jardin et à
m'avancer jusque dans l'allée. Le drôle me faisait les honneurs de ce
paradis pour me remercier apparemment de lui avoir fait ceux d'une
chaise dans ma mansarde. Il m'a pris en amitié pour cela, et, après
tout, c'est un enfant intelligent et bon, que la servitude n'a pas
encore dépravé; il a été plus sensible, je le vois, à un témoignage de
fraternité, qu'il ne l'eût été peut-être à une gratification que je ne
pouvais lui donner.
«Entrez donc, monsieur Jacques, me disait-il, madame ne grondera pas;
vous verrez comme c'est beau ici, et comme Fly court vile dans la grande
allée...»
Tout à coup _Madame_ sort d'un sentier ombragé et se présente à dix pas
devant moi. L'enfant court à elle avec la confiance qu'un fils aurait
témoignée à sa mère. Cela m'a touché.
«Tenez, Madame, criait-il, c'est M. Jacques Laurent qui n'ose pas entrer
pour voir le jardin. N'est-ce-pas que voulez bien?»
_Madame_ approche avec une gracieuse lenteur.
«Il paraît que monsieur est un amateur, ajoute le jardinier. Il entend
fameusement l'horticulture.»
Le brave homme se contentait de peu. Il avait pris ma patience à
l'écouter pour une grande preuve de savoir.
--Monsieur Laurent, dit la dame, je suis fort aisée de vous rencontrer.
Entrez, je vous en prie, et promenez-vous tant que vous voudrez.
--Madame, vous êtes mille fois trop bonne; mais je n'ai pas eu
l'indiscrétion d'en exprimer le désir. C'est cet enfant qui, par bon
coeur, me l'a proposé.
--Mon Dieu, reprend-elle, un grand jardin à Paris est une chose
agréable et précieuse. J'ai appris que vous sortiez rarement de votre
appartement, et que vous passiez une partie des nuits à travailler. Je
dispose de cet endroit-ci, je serai charmée que vous y trouviez un peu
d'air et d'espace. Profitez de l'occasion, vous ajouterez à la gratitude
que je vous dois déjà.
Et, me saluant avec un charme indicible, elle s'est éloignée.
Je me suis alors promené par tout le jardin. Elle n'y était plus. Le
jockey et le jardinier m'ont conduit dans la serre. C'est un lieu de
délices, quoique dans un fort petit local. Une fontaine de marbre blanc
est au milieu, tout ombragée des grandes feuilles de bananier, toute
tapissée des festons charmants des plantes grimpantes. Une douce chaleur
y règne, des oiseaux exotiques babillent dans une cage dorée, et de
mignons rouges-gorges se sont volontairement installés dans ce boudoir
parfumé, dont ils ne cherchent pas à sortir quand on ouvre les vitraux.
Quel goût et quelle coquetterie dans l'arrangement de ces purs camélias
et de ces cactus étincelants! Quels mimosas splendides, quels gardénias
embaumés! Le jardinier avait raison d'être fier. Ces gradins de plantes
dont on n'aperçoit que les fleurs, et qui forment des allées, cette
voûte de guirlandes sous un dôme de cristal, ces jolies corbeilles
suspendues, d'où pendent des plantes étranges d'une végétation aérienne,
tout cela est ravissant. Il y avait un coussin de velours bleu céleste
sur le banc de marbre blanc, à côté de la cuve que traverse un filet
d'eau murmurante. Un livre était posé sur le bord de cette cuve. Je
n'ai pas osé y toucher; mais je me suis penché de côté pour regarder le
titre: c'était le _Contrat social_.
--C'est le livre de madame, a dit l'enfant; elle l'a oublié. C'est là sa
place, c'est là qu'elle vient lire toute seule, bien longtemps, tous les
jours.
--C'est peut-être ma présence qui l'en chasse; je vais me retirer.
Et j'allais le faire, lorsque, pour la seconde fois, elle m'est apparue.
Le jardinier s'est éloigné par respect, le jockey pour courir après Fly,
et la conversation s'est engagée entre elle et moi, si naturellement, si
facilement, qu'on eût dit que nous étions d'anciennes connaissances. Les
manières et le langage de cette femme sont d'une élégance et en même
temps d'une simplicité incomparables. Elle doit être d'une naissance
illustre, l'antique majesté patricienne réside sur son front, et la
noblesse de ses manières atteste les habitudes du plus grand monde. Du
moins de ce grand monde d'autrefois, où l'on dit que l'extrême bon ton
était l'aisance, la bienveillance et le don de mettre les autres à
l'aise. Pourtant je n'y étais pas complètement d'abord; je craignais
d'avoir bientôt, malgré toute cette grâce, ma dignité à sauver un
quelque essai de protection. Mais ce reste de rancune contre sa race me
rendait injuste. Celle femme est au-dessus de toute grandeur fortuite,
comme de toute faveur d'hérédité. Ce qu'elle inspire d'abord, c'est le
respect, et bientôt après, c'est la confiance et l'affection, sans que
le respect diminue.
--Ce lieu-ci vous plaît, m'a-t-elle dit; hélas! je voudrais être libre
de le donner à quelqu'un qui sût en profiter. Quant à moi, j'y viens en
vain chercher le ravissement qu'il vous inspire. On me conseille, pour
ma santé, d'en respirer l'air, et je n'y respire que la tristesse.
--Est-il possible?... Et pourtant c'est vrai! ai-je ajouté en regardant
son visage pâle et ses beaux yeux fatigués. Vous n'êtes pas bien
portante, et vous n'avez pas de bonheur.
--Du bonheur, Monsieur! Qui peut être riche ou pauvre et se dire
heureux! Pauvre on a des privations; riche on a des remords. Voyez ce
luxe, songez à ce que cela coûte, et sur combien de misères ces délices
sont prélevées!
--Vrai, Madame, vous songez à cela?
--Je ne pense pas à autre chose, Monsieur. J'ai connu la misère, et je
n'ai pas oublié qu'elle existe. Ne me faites pas l'injure de croire que
je jouisse de l'existence que je mène; elle m'est imposée, mais mon
coeur ne vit pas de ces choses-là...
--Votre coeur est admirable!...
--Ne croyez pas cela non plus, vous me feriez trop d'honneur. J'ai été
enivrée quand j'étais plus jeune. Ma mollesse et mon goût pour les
belles choses combattaient mes remords et les étouffaient quelquefois.
Mais ces jouissances impies portent leur châtiment avec elles. L'ennui,
la satiété, un dégoût mortel sont venus peu à peu les flétrir;
maintenant je les déteste et je les subis comme un supplice, comme une
expiation.
Elle m'a dit encore beaucoup d'autres choses admirables que je ne
saurais transcrire comme elle les a dites. Je craindrais de les gâter,
et puis je me suis senti si ému, que les larmes m'ont gagné. Il me
semblait que je contemplais un fait miraculeux. Une femme opulente et
belle, reniant les faux biens et parlant comme une sainte! J'étais
bouleversé. Elle a vu mon émotion; elle m'en a su gré.
«Je vous connais à peine, m'a-t-elle dit, et pourtant je vous parle
comme je ne pourrais et je ne voudrais parler à aucune autre personne,
parce que je sens que vous seul comprenez ce que je pense.»
Pour faire diversion à mon attendrissement, qui devenait excessif, elle
m'a parlé du livre qu'elle tenait à la main.
«Il n'a pas compris les femmes, ce sublime Rousseau, disait-elle. Il n'a
pas su, malgré sa bonne volonté et ses bonnes intentions, en faire
autre chose que des êtres secondaires dans la société. Il leur a laissé
l'ancienne religion dont il affranchissait les hommes; il n'a pas prévu
qu'elles auraient besoin de la même foi et de la même morale que leurs
pères, leurs époux et leurs fils, et qu'elles se sentiraient avilies
d'avoir un autre temple et une autre doctrine. Il a fait des nourrices
croyant faire des mères. Il a pris le sein maternel pour l'âme
génératrice. Le plus spiritualiste des philosophes du siècle dernier a
été matérialiste sur la question des femmes.»
Frappé du rapport de ses idées avec les miennes, je l'ai fait parler
beaucoup sur ce sujet. Je lui ai confié le plan de mon livre, et elle
m'a prié de le lui faire lire quand il serait terminé; mais j'ai ajouté
que je ne le finirais jamais, si ce n'est sous son inspiration: car je
crois qu'elle en sait beaucoup plus que moi. Nous avons causé plus d'une
heure, et la nuit nous a séparés. Elle m'a fait promettre de revenir
souvent. J'aurais voulu y retourner aujourd'hui, je n'ai pas osé; mais
j'irai demain si la porte de ce malheureux rez-de-chaussée n'est pas
replacée, et si madame Germain ne me suscite pas quelque persécution
pour m'interdire l'accès du jardin. Quel malheur pour moi et pour mon
livre, si, au moment où la Providence me fait rencontrer un interprète
divin si compétent sur la question qui m'occupe, un type de femme si
parfait à étudier pour moi qui ne connais pas du tout les femmes!...
Oh! oui! quel malheur, si le caprice d'une servante m'en faisait perdre
l'occasion! car cette dame m'oubliera si je ne me montra pas; elle ne
m'appellera pas ostensiblement chez elle si son mari est jaloux et
despote, comme je le crois! Et d'ailleurs que suis-je pour qu'elle songe
à moi?
CAHIER N° 4.--TRAVAIL.
L'homme est un insensé, un scélérat, un lâche, quand il calomnie l'être
divin associé à sa destinée. La femme...
CAHIER N° 5.--JOURNAL.
8 janvier.
Je suis retourné déjà deux fois, et j'ai réussi à n'être pas aperçu de
madame Germain. C'est plus facile que je ne pensais. Il y a une petite
porte de dégagement au rez-de-chaussée, donnant sur un palier qui n'est
point exposé aux regards de la loge. Toute l'affaire est de me glisser
là sans éveiller l'attention de personne; l'appartement est toujours en
décombres, le jardin désert. La porte du mur mitoyen ne se trouve jamais
fermée en dehors à l'heure où je m'y présente; je n'ai qu'à la pousser
et je me trouve seul dans le jardin de ma voisine. Toujours muni d'un
livre de botanique, je m'introduis dans la serre. Le jardinier et le
jockey me prennent pour un lourd savant, et m'accueillent avec toutes
sortes d'égards. Quand madame n'est pas là elle y arrive bientôt, et
alors nous causons deux heures au moins, deux heures qui passent
pour moi comme le vol d'une flèche. Cette femme est un ange! On en
deviendrait passionnément épris si l'on pouvait éprouver en sa présence
un autre sentiment que la vénération. Jamais âme plus pure et plus
généreuse ne sortit des mains du créateur; jamais intelligence plus,
droite, plus claire, plus ingénieuse et plus logique n'habita un cerveau
humain. Elle a la véritable instruction: sans aucun pédantisme, elle est
compétente sur tous les points. Si elle n'a pas tout lu, elle a du moins
tout compris. Oh! la lumière émane d'elle, et je deviens plus sage, plus
juste, je deviens véritablement meilleur en l'écoulant. J'ai le coeur
si rempli, l'âme si occupée de ses enseignements, que je ne puis plus
travailler; je sens que je n'ai plus rien en moi qui ne me vienne
d'elle, et qu'avant de transcrire les idées qu'elle me suggère il faut
que je m'en pénètre en l'écoutant encore, en rêvant à ce que j'ai déjà
entendu.
[Illustration 01.png: Serait-ce là une femme?...]
Je n'ai songé à m'informer ni de sa position à l'égard du monde, ni des
circonstances de sa vie privée, ni même du nom qu'elle porte; je sais
seulement qu'elle s'appelle Julie, comme l'amante de Saint-Preux. Que
m'importe tout le reste, tout ce qui n'est pas vraiment elle-même? J'en
sais plus long sur son compte que tous ceux qui la fréquentent; je
connais son âme, et je vois bien à ses discours et à ses nobles plaintes
que nul autre que moi ne l'apprécie. Une telle femme n'a pas sa place
dans la société présente, et il n'y en a pas d'assez élevée pour elle.
Oh! du moins elle aura dans mon coeur et dans mes pensées celle qui lui
convient! Depuis huit jours je me suis tellement réconcilié avec ma
solitude, que je m'y suis retranché comme dans une citadelle; je ne
regarde même plus la femme ignoble qui me sert, de peur de reposer ma
vue sur la laideur morale et physique, et de perdre le rayon divin dont
s'illumine autour de moi le monde idéal. Je voudrais ne plus entendre le
son de la voix humaine, ne plus aspirer l'air vital hors des heures que
je ne puis passer auprès d'elle. Oh! Julie! je me croyais philosophe,
je me croyais juste, je me croyais homme, et je ne vous avais pas
rencontrée!
CAHIER N° 1. TRAVAIL.
DE L'AMOUR. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . .
CAHIER N° 2.----JOURNAL.
15 janvier.
Je ne croyais pas qu'un homme aussi simple et aussi retiré que moi dût
jamais connaître les aventures, et pourtant en voici deux fort étranges
qui m'arrivent en peu de jours, si toutefois je puis appeler du nom
léger d'_aventure_ ma rencontre romanesque et providentielle avec
l'admirable Julie.
[Illustration 02.png: Je viens de la part de _madame_.]
Hier soir, j'avais été appelé pour une affaire à la Chaussée-d'Antin, et
je revenais assez tard. J'étais entré, chemin faisant, dans un cabinet
de lecture pour feuilleter un ouvrage nouveau, dont le titre exposé à
la devanture m'avait frappé. Je m'étais oublié là à parcourir plusieurs
autres ouvrages assez frivoles, dans lesquels j'étudiais avec une triste
curiosité les tendances littéraires du moment; si bien que minuit
sonnait quand je me suis trouvé devant l'Opéra. C'était l'ouverture du
bal, et, ralentissant ma marche, j'observais avec étonnement cette
foule de masques noirs, de personnages noirs, hommes et femmes, qui se
pressaient pour entrer. Il y avait quelque chose de lugubre dans
cette procession de spectres qui couraient à une fête en vêtements de
deuil[1]. Heurté et emporté par une rafale tumultueuse de ces êtres
bizarres, je me sens saisir le bras, et la voix déguisée d'une femme me
dit à l'oreille: «On me suit. Je crains d'avoir été reconnue. Prêtez-moi
le bras pour entrer; cela donnera le change à un homme qui me
persécute.»
[Note 1: Le journal de Jacques Laurent est daté de 183x, époque
à laquelle les dominos étaient seuls admis au bal de l'Opéra. On n'y
dansait pas.]
--Je veux bien vous rendre ce service, ai-je répondu, bien que je
n'entende rien à ces sortes de jeux.
--Ce n'est pas un jeu, reprit le domino noir à noeuds roses, qui
s'attachait à mon bras et qui m'entraînait rapidement vers l'escalier;
je cours de grands dangers. Sauvez-moi.
J'étais fort embarrassé; je n'osais refuser, et pourtant je savais qu'il
fallait payer pour entrer. Je craignais de n'avoir pas de quoi; mais
nous passâmes si vite devant le bureau, que je n'eus pas même le temps
de voir comment j'étais admis. Je crois que le domino paya lestement
pour deux sans me consulter. Il me poussa avec impétuosité au moment
où j'hésitais, et nous nous trouvâmes à l'entrée de la salle avant que
j'eusse eu le temps de me reconnaître.
L'aspect de cette salle immense, magnifiquement éclairée, les sons
bruyants de l'orchestre, cette fourmilière noire qui se répandait comme
de sombres flots, dans toutes les parties de l'édifice, en bas, en haut,
autour de moi; les propos incisifs qui se croisaient à mes oreilles,
tous ces bouquets, tous ces masques semblables, toutes ces voix flûtées
qui s'imitent tellement les unes les autre, qu'on dirait le même être
mille fois répété dans des manifestations identiques; enfin, cette cohue
triste et agitée, tout cela me causa un instant de vertige et d'effroi.
Je regardai ma compagne. Son oeil noir et brillant à travers les trous
de son masque, sa taille informe sous cet affreux domino qui fait d'une
femme un moine, me firent véritablement peur, et je fus saisi d'un
frisson involontaire. Je croyais être la proie d'un rêve, et j'attendais
avec terreur quelque transformation plus hideuse encore, quelque
bacchanale diabolique.
Nous avions apparemment échappé au danger réel ou imaginaire qui
me procurait l'honneur de l'accompagner, car elle paraissait plus
tranquille, et elle me dit d un ton railleur: «Tu fais une drôle de
mine, mon pauvre chevalier. Vraiment, tu es le chevalier de la triste
figure!
--Vous devez avoir furieusement raison, beau masque, lui répondis-je,
car, grâce à vous, c'est la première fois que je me trouve à pareille
fête. Maintenant vous n'avez plus besoin de moi, permettez moi de vous
souhaiter beaucoup de plaisir et d'aller à mes affaires.
--Non pas, dit-elle, tu ne ne quitteras pas encore, tu m'amuses.
--Grand merci, mais...
--Je dirai plus, tu m'intéresses. Allons, ne fais pas le cruel, et
crains d'être ridicule. Si tu me connaissais, tu ne serais pas fâché de
l'aventure.
--Je ne suis pas curieux, permettez que je...
--Mon pauvre Jacques, tu es d'une pruderie révoltante. Cela prouve un
amour propre insensé. Tu crois donc que je te fais la cour? Commence par
t'ôter cela de l'esprit, toi qui en as tant! Je ne suis pas éprise de
toi le moins du monde, quoique tu sois trop joli garçon pour un pédant!
--A ce dernier mot, je vois bien que j'ai l'honneur d'être parfaitement
connu de vous.
--Voilà de la modestie, à la bonne heure! Certes, je te connais, et
je sais ton goût pour la botanique. Ne t'ai-je pas vu entrer dans une
certaine serre où, depuis quinze jours, tu étudies le camélia avec
passion?
--Qu'y trouvez-vous à redire?
--Rien. La dame du logis encore moins, à ce qu'il paraît?
--Vous êtes sans doute sa femme de chambre?
--Non, mais son amie intime.
--Je n'en crois rien. Vous parlez comme une soubrette et non pas comme
une amie.
--Tu es grossier, chevalier discourtois! Tu ne connais pas les lois du
bal masqué, qui permettent de médire des gens qu'on aime le mieux.
--Ce sont de fâcheux et stupides usages.
--Ta colère me divertit. Mais sais-tu ce que j'en conclus?
--Voyons!
--C'est que tu voudrais, en jouant la colère, me faire croire qu'il y a
quelque chose de plus sérieux entre cette dame et toi que des leçons de
botanique.
--Sérieux? Oui, sans doute, rien n'est plus sérieux que le respect que
je lui porte.
--Ah! tu la croîs donc bien vertueuse?
--Tellement, que je ne puis souffrir d'entendre parler d'elle en ce
lieu, et d'en parler moi-même à une personne que je ne connais pas, et
qui...
--Achève! «Et dont tu n'as pas très-bonne opinion jusqu'à présent?»
--Que vous importe, puisque vous venez ici pour provoquer et braver la
liberté des paroles?
--Tu es fort aigre. Je vois bien que tu es amoureux de la dame aux
camélias. Mais n'en parlons plus. Il n'y a pas de mal à cela, et je ne
trouverais pas mauvais qu'elle te payât de retour. Tu n'es pas mal, et
tu ne manques pas d'esprit; tu n'as ni réputation, ni fortune, c'est
encore mieux. Je pardonnerais à cette femme toutes les folies de sa
jeunesse, si elle pouvait, sur _ses vieux jours_, aimer un homme
raisonnable pour lui-même et s'attacher à lui sérieusement.
Vous, vous êtes ma mie, une fille suivante,
Un peu trop forte en gueule et fort impertinente.
Le domino provocateur ne fit que rire de la citation; mais changeant
bientôt de ton et de tactique:
«Ton courroux me plaît, dit-elle, et me donne une excellente opinion de
toi. Sache donc que tout ceci était une épreuve; que j'aime trop Julie
pour l'attaquer sérieusement, et qu'elle saura demain combien tu es
digne de l'honnête amitié qu'elle a pour ton personnage flegmatique,
philosophique et botanique. Je veux que nous fassions connaissance chez
elle à visage découvert, et que la paix soit signée entre nous sous ses
auspices. Allons, viens t'asseoir avec moi sur un banc. Je suis déjà
fatiguée de marcher, et mon envie de rire se passe. Julie prétend que tu
es un grand philosophe, je serais bien aise d'en profiter.»
Soit faiblesse, soit curiosité, soit un vague prestige qui, de Julie, se
reflétait à mes yeux sur cette femme légère, comme la brillante lueur de
l'astre sur quelque obscur satellite, je la suivis, et bientôt nous nous
trouvâmes dans une loge du quatrième rang, assis tellement au-dessus de
la foule, que sa clameur ne nous arrivait plus que comme une seule voix,
et que nous étions comme isolés à l'abri de toute surveillance et de
toute distraction. _Elle_ commença alors des discours étranges où le
plus énergique enivrement se mêlait à la plus adroite réserve; elle
paraissait continuer l'entretien piquant que nous avions commencé en
bas, ou du moins passer naturellement de ce fait particulier à une
théorie générale sur l'amour. Et comme il me semblait que c'était ou
une provocation directe, ou le désir de m'arracher par surprise quelque
secret de coeur relatif à Julie, je me tenais sur mes gardes. Mais elle
se railla de ma prudence, et après avoir finement fustigé la présomption
qu'elle m'attribuait dans les deux cas, elle me força à ne voir dans ses
discours qu'une provocation à des théories sérieuses de ma part sur la
question brûlante qu'elle agitait. J'étais scandalisé d'abord de cette
facilité sans retenue et sans fierté à soulever devant moi le voile
sacré à travers lequel j'ai à peine osé jusqu'ici interroger le coeur
des femmes; mais son esprit souple et fécond, une sorte d'éloquence
fiévreuse quelle possède, réussirent peu à peu à me captiver. Après
tout, me disais-je, voici une excellente occasion d'étudier un nouveau
type de femme, qui, dans sa fougue audacieuse, m'est tout aussi inconnu
que me l'était il y a peu de jours le calme divin de Julie. Voyons à
quelle distance de l'homme peut s'élever ou s'abaisser la puissance de
ce sexe!
--Allons, me disait-elle, réponds, mon pauvre philosophe! n'as-tu donc
rien à m'enseigner? Je t'ai attiré ici pour m'instruire. Moralise-moi
si tu peux. De quoi veux-tu parler au bal masqué avec une femme, si ce
n'est d'amour? Eh bien, prononce-toi, admets ou réfute mes objections.
Que feras-tu de la passion dans ta république idéale? Dans quelle série
de mérites rangeras-tu la pécheresse qui a beaucoup aimé? Sera-ce
au-dessous, ou au-dessus, ou simplement à côté de la vierge qui n'a
point aimé encore, ou de la matrone à qui les soins vertueux du ménage
n'ont pas permis d'être aimable, et, par conséquent, d'être émue et
enivrée de l'amour d'un homme? Voueras-tu un culte exclusif à ces fleurs
sans parfum et sans éclat qui végètent à l'ombre, et qui, ne connaissant
pas le soleil, croient que le soleil est l'ennemi de la vie? Je sais que
tu adores le camélia; apparemment tu méprises la rose?
--La rose est enivrante, répondis-je, mais elle ne vit qu'un instant. Je
voudrais lui donner la persistance et la durée du camélia blanc, symbole
de pureté.
--C'est cela, tu voudrais lui enlever sa couleur et son parfum, et tu
oserais dire aux jardiniers de ton espèce: «Voyez, chers cuistres, mes
frères, quel beau monstre vient d'éclore sous mon châssis!» Tiens, froid
rêveur, regarde toutes ces femmes qui sont ici! Je voudrais te faire
soulever leurs masques et lire dans leurs âmes. La plupart sont belles,
belles de corps et d'intelligence. Celles que tu croirais les plus
dépravées sont souvent celles qui ont le plus tendre coeur, l'esprit le
plus spontané, les plus nobles intelligences, les entrailles les plus
maternelles, les dévouements les plus romanesques, les instincts les
plus héroïques. Songes-y, malheureux, toutes ces femmes de plaisir et
d'ivresse, c'est l'élite des femmes, ce sont les types les plus rares et
les plus puissants qui soient sortis des mains de la nature; et c'est
pourquoi, grâce aux législateurs pudiques de la société, elles sont
ici, cherchant l'illusion d'un instant d'amour, au milieu d'une foule
d'hommes qui feignent de les aimer, et qui affectent entre eux de les
mépriser. Les plus beaux et les meilleurs êtres de la création sont là,
forcés de tout braver, ou de se masquer et de mentir, pour n'être pas
outragés à chaque pas. Et c'est là votre ouvrage, hommes clairvoyants,
qui avez fait de votre amour un droit, et du nôtre un devoir!
Elle me parla longtemps sur ce ton, et me fit entendre de si justes
plaintes, elle sut donner tant d'attraits et de puissance è ce dieu
d'Amour dont elle semblait vouloir élever le culte sur les ruines de
tous les principes, que les heures de la nuit s'envolèrent pour moi
comme un songe. La parole de celle femme me subjuguait; la laideur de
son déguisement, l'effroi que m'inspirait son masque, et jusqu'à l'éclat
lugubre de la fête où elle m'avait entraîné, tout cela disparaissait
autour de moi. Toute son âme, tout son être semblaient être passés dans
cette parole ardente, et cette voix feinte, qu'elle maintenait avec
art pour ne pas se faire reconnaître, cette voix de masque qui m'avait
blessé le tympan d'abord, prenait pour moi des inflexions étranges,
quelque chose d'incisif, de pénétrant, qui agissait sur mes nerfs, si
ce n'est sur mon âme. Je me sentais vaincu, modifié et comme transformé
dans mes opinions en l'écoutant. Je lui demandai grâce. Je suis trop
agité pour répondre, lui dis-je, je veux rentrer en moi-même, et savoir
si à l'abri de votre éloquence je dois vous admirer ou vous plaindre.
--Eh bien, dit-elle en se levant, consulte l'oracle! Demande à Julie
ce qu'elle doit penser du caquet de sa _femme de chambre_. Je te donne
rendez-vous ici, à cette place et à cette heure, d'aujourd'hui en huit.
Si tu n'y viens pas, je te regarderai comme vaincu, et je regretterai le
temps que j'aurai perdu à provoquer un adversaire si faible.
Elle disparut. J'étais si accablé, que je ne songeai pas à la suivre.
Puis je le regrettai aussitôt, et me mis à sa recherche, mais
inutilement. Il y avait dans le bal plus de cent dominos à noeuds
roses. Une ouvreuse de loges, avec qui je sus engager une conversation,
m'apprit que les femmes comme il faut ne portaient jamais aucun
ornement, et que leur costume était uniformément noir comme la nuit.
Cette femme m'a bouleversé le cerveau. 0 Julie! j'ai besoin de vous
revoir et de vous entendre pour effacer ce mauvais rêve, pour me
rattacher à l'adoration fervente et inviolable de la clarté sans ombre
et de la pudeur sans trouble.
8 janvier.
Un mauvais génie a présidé au destin de la semaine. Une fois je suis
allé au jardin, elle n'a point paru; une autre fois j'ai essayé de
pénétrer dans l'enclos par le rez-de-chaussée; les portes étaient
replacées, les serrures posées et fermées. J'ai fait une tentative
désespérée auprès de madame Germain; j'ai humblement demandé la
permission de prendre un peu d'air et de mouvement dans ce jardin
inoccupé. Elle m'a aigrement refusé.
«De l'air et du mouvement, Monsieur n'en manque pas, puisqu'il passe les
nuits à courir!»
J'ai offert de l'argent; mais je ne suis pas assez riche pour corrompre.
«Monsieur n'en aura pas de trop pour acquitter les dettes des locataires
insolvables. D'ailleurs, c'est ma consigne: le jardin n'est ouvert à
personne.»
J'irai au bal de l'Opéra ce soir: je ferai cette folie. J'interrogerai
ce masque, je saurai si Julie est malade ou si elle a quelque chagrin.
Je ferai semblant d'être galant pour me rendre favorable cette femme
étrange qui prétend la connaître... et qui m'a peut-être trompé. Comment
Julie pourrait-elle se lier d'amitié avec un, caractère si différent du
sien?
10 janvier
Me voilà brisé, anéanti! Non, je n'aurai pas le courage de me raconter
à moi-même ce que j'ai découvert, ce que je souffre depuis cette nuit
maudite!
10 janvier
Essayons d'écrire. Les souvenirs qu'on se retrace en les rédigeant
échappent au vague de la rêverie dévorante.
A minuit j'étais là, où elle m'avait dit de la rejoindre, et je
l'attendais. Elle paraît enfin, me serre convulsivement la main, et se
jette, essoufflée, sur une chaise au fond de la loge, après s'y être
fait renfermer avec moi par l'ouvreuse. Au bout de quelques moments de
silence, où elle paraissait véritablement suffoquée par l'émotion:
«J'ai encore été poursuivie aujourd'hui, me dit-elle, par un homme qui
me hait et que je méprise. Oh! candide et honnête Jacques! vous ne savez
pas ce que c'est qu'un homme du monde, à quelle lâche fureur, à quels
ignobles ressentiments peuvent se porter ces gens de bonne compagnie,
quand le despotisme fanatique de leur amour-propre est blessé!»
Je la plaignais, mais je ne trouvais pas d'expression pour la consoler.
--Vous le voyez, lui dis-je, cette vie d'enivrement et de plaisir égare
celles qui s'y abandonnent. Ces illusions d'un instant dont vous me
parliez mettent l'amour d'une femme, peut-être belle et bonne, aux bras
d'un homme indigne d'elle, et capable de tout pour se venger du retour
de sa raison.
--Qu'est-ce que cela prouve, Jacques? me dit-elle vivement. C'est
qu'apparemment il faut s'abstenir de chercher et de rêver l'amour dans
ce monde-ci. Créez-en donc un meilleur, où l'on puisse estimer ce qu'on
aime, et, en attendant, croyez-moi, ne prenez pas parti pour le bourreau
contre la victime.
En ce moment, la porte de la loge voisine s'ouvrit. Un fort bel homme,
qui avait un air de grand seigneur et des fleurs à sa boutonnière,
entra, et, se penchant vers ma compagne par-dessus la cloison basse qui
le séparait de nous:
«C'est donc vous enfin, _belle Isidora_ lui dit-il d'un ton acerbe.
Pourquoi fuir et vous cacher? Je ne prétends pas troubler vos plaisirs,
mais voir seulement la figure de notre heureux successeur à tous, afin
de le désigner aux remercîments de _mon ami Félix_.»
Quoiqu'il eût parlé à voix basse, je n'avais pas perdu un mot de son
compliment. Ma compagne m'avait saisi le bras, et je la sentais trembler
comme une feuille au vent d'orage. Je pris vite mon parti.
«Monsieur, dis-je en me levant, je ne sais point ce que c'est que
mademoiselle Isidora. Je ne sais pas davantage ce que c'est que votre
ami Félix, et je ne vois pas trop ce que peut être un homme qui s'en
vient insulter une femme au bras d'un autre homme. Mais ce que je sais,
mordieu fort bien, c'est que je reviens de mon village, et que j'en ai
rapporté des poings qui, pour parler le langage du lieu où nous sommes,
pourraient bien vous faire piquer une tête dans le parterre, si votre
goût n'était pas de nous laisser tranquilles.»
Puis, comme je le voyais hésiter, et qu'il me paraissait trop facile
de me débarrasser de ce beau fils par la force, il me prit envie de le
persifler par un mensonge.
--Sachez, d'ailleurs, lui dis-je, que madame est... ma femme, et
tenez-vous pour averti.
--Votre femme! répondit le dandy avec ironie, quoique cependant il ne
fût pas certain de ne pas s'être grossièrement trompé.--Votre femme!...
Eh bien! Monsieur, vous défendez peu courtoisement son honneur; mais
j'ai tort, et je mérite un peu votre mercuriale. Que madame me pardonne,
ajouta-t-il en saluant ma prétendue femme, c'est une méprise qui n'a
rien de volontaire.
--Je te remercie, bon Jacques, reprit-elle, aussitôt qu'il se fut
éloigné, tu m'as rendu un grand service; mais si tu veux que je te le
dise, il y a dans ta manière de me défendre Quelque chose qui me blesse
profondément. Tu n'aurais donc pas consenti à défendre le nom et la
personne d'Isidora, dans la crainte de passer pour, l'amant d'une femme
qu'on peut outrager ainsi?
--Rien de semblable ne m'est venu à l'esprit; je n'ai songé qu'à vous
débarrasser d'un fou ou d'un ennemi, qui m'eût, à coup sûr, forcé de
traverser par quelque scandale le plaisir que j'éprouve à causer avec
vous.
--Mais si j'avais été cette Isidora fameuse dont on dit tant de mal,
et dont vous avez sans doute la plus parfaite horreur, et si l'ennemi
s'était acharné à me prendre pour elle, nonobstant notre mariage
improvisé?...
--D'abord je ne m'inquiète pas de cette Isidora, et je ne la connais
pas. Je ne suis pas un homme du monde, je n'ai point de rapports avec
ce genre de femmes célèbres. Ensuite, Isidora ou non, je vous prie de
croire que je ne suis pas assez de mon village pour ne pas savoir qu'on
doit protection à la femme qu'on accompagne.
--Ah! mon cher villageois, avoue que c'est une triste nécessité que le
devoir d'un honnête homme en pareil cas! Risquer sa vie pour une fille!
--Je n'ai jamais su ce que c'était qu'une fille, je le sais moins que
jamais, et je suis tenté, depuis huit jours, de croire qu'il n'y a point
de femmes qui méritent réellement cette épithète infamante. Si Isidora
est une de ces femmes, et si vous êtes cette Isidora, j'éprouve pour
vous...
--Eh bien, qu'éprouves-tu pour moi? Dis donc vite!
--Le même sentiment qu'un dévot aurait pour une relique qu'il verrait
foulée aux pieds dans la fange. Il la relèverait, il s'efforcerait de la
purifier et de la replacer sous la châsse.
--Tu es meilleur que les autres, pauvre Jacques, mais tu n'es pas plus
grand! Tu vois toujours dans l'amour l'idée de pardon et de correction,
tu ne vois pas que ton rôle de purificateur, c'est le préjugé du
pédagogue qui croit sa main plus pure que celle d'autrui, et que la
châsse où tu veux replacer la relique, c'est l'éteignoir, c'est la cage,
c'est le tombeau de ta possession jalouse?
--Femme orgueilleuse! m'écriai-je, tu ne veux pas même de pardon?
--Le pardon est un reproche muet, le mépris subsiste après. Je donnerais
une vie de pardon pour un instant d'amour.
--Mais le mépris revient aussi après cet instant-là!
--On l'a eu, cet instant! Avec le pardon on ne l'a pas. Mépris pour
mépris, j'aime mieux celui de la haine que celui de la pitié.
Je ne sais comment il se fit que l'accent dont elle dit ces paroles me
causa une sorte de vertige. Je fus comme tenté de me jeter à ses pieds
et de lui demander pardon à elle-même. Mais un reste d'effroi et
peut-être de dégoût me retint.
«Allons-nous-en, me dit-elle, nous ne nous entendrons pas, mon
philosophe!»
Je la suivis machinalement. Nous fîmes un tour de foyer. J'y étais
étourdi et comme étouffé par le feu croisé des agaceries et des
épigrammes. Tout à coup ma compagne quitta mon bras comme pour
m'échapper. Je ne la perdis pas de vue, et, voyant qu'elle quittait le
bal, je décidai de le quitter aussitôt, tout en protégeant sa retraite.
Je descendais l'escalier sur ses pas, et elle atteignait la dernière
marche, lorsque le beau jeune homme dont je l'avais débarrassée, et qui
rentrait, se trouve face à face avec elle. Il s'arrête, sourit avec un
mépris inexprimable, et, levant les yeux vers moi:
--C'est donc l'habitude dans votre province, me dit-il, de suivre sa
femme comme un jaloux, et de l'observer à distance? Mon cher monsieur,
vous vous êtes moqué de moi, mais je vous le pardonne, si bien que je
veux vous donner un petit avis. La dame que vous escortez est la plus
belle femme de Paris, vous avez raison d'en être vain; mais, comme c'est
la plus méprisable et la plus méprisée, vous auriez grand tort d'en être
fier.
--Et vous, répondis-je, voua devriez être honteux de parler comme vous
faites. Si vous dites un mot de plus, je vous en rendrai très-repentant.
Un flot de monde qui rentrait nous sépara, et il monta l'escalier assez
rapidement. Quand il fut en haut du premier palier, il se retourna. Je
m'étais emparé du bras d'Isidora, et je m'étais arrêté en bas pour le
regarder aussi. Il haussa légèrement les épaules. Je lui fis un signe
impératif pour qu'il eût à disparaître ou à redescendre. Il prit
le premier parti, couvrant d'un air de dédain ironique sa retraite
prudente.
Je me sentais le sang échauffé plus que de raison; je voulais remonter
et le forcer à prendre d'autres airs. Ma compagne se cramponna après
moi.
«Vous me perdez si vous faites du scandale, me dit-elle. Suivez-moi,
j'ai à vous parler.»
Elle m'entraîna vers un fiacre, donna son adresse tout bas au cocher, et
me dit:
«Jacques, vous allez me suivre chez moi. Ce n'est pas une aventure;
je sais qu'elle ne serait pas de votre goût, et il n'est pas certain
qu'elle fût du mien.»
Que ce fût la colère dont j'étais à peine remis, ou la pitié pour elle,
ou quelque intérêt subit plus tendre que je ne voulais me l'avouer, je
ne me sentais plus sous l'empire de la raison. Il faut que j'avoue aussi
que la crainte de découvrir la vieillesse et la laideur sous son masque
avait agi à mon insu sur mon imagination. Le dandy, qui croyait me
dégoûter d'elle en m'apprenant (ce qu'il ne supposait pas que je pusse
ignorer), qu'elle était la plus belle femme de Paris, avait étrangement
manqué sa vengeance. Le prestige de la beauté, lors même qu'il n'agit
pas encore sur les yeux, est tout puissant sur un cerveau aussi
impressionnable que le mien. J'entourai de mes bras ma tremblante
conquête, et perdant tout mon orgueil de pédagogue, je la suppliai de ne
pas me croire indigne d'un de ces moments d'amour qu'elle m'avait fait
rêver si doux et si terribles. Elle tressaillit et s'arracha de mes bras
à plusieurs reprises; enfin elle me dit:
«Prenez garde, Jacques, que ma figure ne soit pour vous la tête de
Méduse!... Vous allez me voir, hélas! ne parlez pas d'amour et de joie.
Je touche au terme de mon agonie, et je sens la vie quitter mon sein,
peut-être pour la dernière fois.»
Le fiacre s'arrêta à une petite porte, dans une ruelle sombre. J'en
franchis le seuil sans savoir dans quel quartier de Paris je pouvais
être: j'avais fait cette course comme un somnambule. Nous traversâmes
plusieurs pièces mystérieuses, éclairées seulement par des feux mourants
de cheminée qui faisaient scintiller dans l'ombre quelques dorures.
Enfin nous entrâmes dans un boudoir à la fois chaste et délicieux, au
milieu duquel brûlait une lampe de bronze antique. Ma compagne ferma
soigneusement les portes, alluma plusieurs bougies, et, tout à coup
arrachant son masque avec un mouvement de colère et de désespoir, elle
me montra... 0 ciel! écrirai-je son nom sans défaillir!... les traits
purs et divins de Julie!
--Julie! m'écriai-je...
--Non pas Julie, dit-elle avec amertume, mais Isidora, _la femme la plus
méprisée, sinon la plus méprisable de Paris._
Je restai longtemps altéré, et, lorsque j'osai relever les yeux sur
elle, je vis qu'elle observait mon visage avec une profonde anxiété.
--Jacques, reprit-elle alors, voyant que je n'avais pas la force de
rompre le silence, vous avez aimé _Julie_! Julie n'a pas joué de rôle
devant vous: vous n'aviez point parlé d'amour ensemble. Vous avez connu
l'état présent de son âme, ses profonds ennuis et ses plus sérieuses
préoccupations depuis qu'elle a renoncé au rêve d'être aimée. Mais elle
vous eût trompé, si elle eût laissé la passion s'allumer en vous dans
les circonstances pures et charmantes qui avaient présidé à votre
rencontre. Le hasard d'une autre rencontre à la porte de l'Opéra l'a
décidée à se faire connaître sous son autre aspect. Celui-là, c'est
le passé, mais un passé qui n'est pas assez loin pour être oublié des
hommes qui le connaissent...
--Ne vous accusez pas, Julie, vous me faites trop de mal!
--Que voulez-vous dire?
--Je n'en sais rien, je souffre!
--Je vous comprends mieux que vous-même. C'est le moment de nous dire
adieu, Jacques. Ne souffrez pas à cause de moi. Moi aussi, je souffre,
et je dois souffrir plus longtemps que vous; car, moi aussi je vous
aimais, alors que je me sentais aimée, et les raisons qui me feront
combattre désormais votre souvenir ne sont terribles et humiliantes que
pour moi seule.
--Ne dites pas cela, Julie! Je vous aime, je vous aimerai toute ma vie.
Je vous vénérais comme un ange; à présent, je vous aimerai autrement;
mais ce ne sera pas moins, je vous le jure!
--_Vous le jurez!_ donc vous ne le sentez plus. Je ne veux pas être
aimée _autrement_, moi, et je sais que mon ambition est insensée. Ainsi,
adieu, noble et bon Jacques, adieu pour toujours, le dernier amour de ma
vie!
--Julie! Julie! ne mettez pas de l'orgueil à la place de l'amour. Ne
repoussez pas cet amour vrai et profond, que je mets encore à vos pieds.
0 ciel! craindriez-vous de moi de lâches reproches?
---Je vous l'ai dit, je crains le pardon! ce muet reproche, le plus
noble, mais le plus implacable de tous!
--Ne parlez pas de pardon, n'en parlons jamais! A Dieu seul le droit de
pardonner; vous avez raison! Et que suis-je pour m'arroger celui de vous
absoudre? Ma vie a été pure et paisible, et je n'ai pas lieu d'en tirer
gloire. A quelles séductions ai-je été exposé? quelles luttes ai-je
subies! Non, adorable et infortunée créature, je ne te pardonne pas, je
t'aime trop pour cela!
--Tu as raison, Jacques, s'écria-t-elle, c'est ainsi qu'il faut aimer,
ou ne pas s'en mêler!
Et, se précipitant dans mes bras, elle m'étreignit contre son coeur avec
passion.
Mais cette femme avait trop souffert pour être confiante. De sinistres
prévisions glacèrent ses premiers transports.
--Écoute, Jacques, dit-elle, tu sais bien tout! Je suis une femme
entretenue; tu le sais à présent! Je suis la maîtresse du comte Félix
de ***; sais-tu cela? Nous sommes ici chez lui, il peut arriver et
nous chasser l'un et l'autre; y songes-tu? En ce moment tu risques ton
honneur, et moi mon opulence et la dernière planche de salut offerte à
ma considération, sinon comme femme estimable, du moins comme beauté
désirable et puissante.
--Que nous importe, Julie? Demain tu quitteras cette prison dorée où
ton âme languit. Tu viendras partager la misère du pauvre rêveur.
Je travaillerai pour te faire vivre, je suspendrai mes rêveries, je
donnerai des leçons. Nous fuirons ensemble dans quelque ville de
province, loin d'ici, loin de tes ennemis. Tu trouveras cette vie pure
et simple à laquelle tu aspires... Tu ne connaîtras plus cet ennui qui
te ronge, cette oisiveté que tu te reproches; demain, tu seras libre,
ma belle captive. Et pourquoi pas tout de suite! Viens, partons, suis
l'amant qui t'enlève!
Une secrète terreur se peignit dans les traits de Julie.
--Déjà des conditions! dit-elle; déjà le travail de ma réhabilitation
qui commence! Jacques, tu vas croire que je t'ai trompé, que je me suis
trompée moi-même, quand je t'ai dit que je détestais mon luxe et mes
plaisirs. Je t'ai dit la vérité, je le jure... Et pourtant tes projets
me font peur! Et si tu allais ne plus m'aimer! si je me trouvais seule,
sans amour et sans ivresse, replongée dans cette affreuse misère que je
n'ai pu supporter lorsque j'étais plus jeune, plus belle et plus forte!
La misère sans l'amour! c'est impossible. Eh quoi! tu me demandes déjà
des sacrifices? tu n'attends pas que je te les offre! tu acceptes la
pécheresse à condition que, dès demain, dès aujourd'hui, elle passera à
l'état de sainte! Oh! toujours l'orgueil et la domination de l'homme! Il
n'y a donc pas un instant d'ivresse où l'on puisse se réfugier contre
les exigences d'un contrat?
L'amertume de Julie était profondément injuste. Je fus effrayé des
blessures de cette âme meurtrie. J'espérai la guérir avec le temps et la
confiance, et je voulus son amour sans condition. Je l'obtins, mais il y
eut quelque chose de sinistre dans nos transports. Cela ressemblait à un
éternel adieu dont nous avions tous deux le pressentiment. Quand le jour
pâle et tardif de l'hiver vint nous avertir de nous séparer, je crus
voir la Juliette de Shakspeare lisant dans le livre sombre du destin; sa
pâleur et ses cheveux épars la rendaient plus belle, mais les douleurs
de son âme dévastée la rendaient effrayante. Elle me donna une clef de
son appartement, et rendez-vous pour le soir même, mais elle ne put
faire l'effort de sourire en recevant mon dernier baiser.
Deux heures après je recevais le billet suivant:
«Ce que je prévoyais est arrivé: le lâche qui m'a insultée au bal a
instruit le comte de mon escapade. Je viens d'avoir une scène affreuse
avec ce dernier. Mais j'ai dominé sa colère par mon audace. Je ne veux
pas être chassée par cet homme, je veux le quitter au moment où il sera
le plus courbé à mes pieds. Pour écarter ses soupçons, je pars avec lui
pour un de ses châteaux. Je serai bientôt de retour, et alors, Jacques,
je verrai si tu m'aimes.»
O Julie! votre immense et pauvre orgueil nous perdra!
15 janvier.
Elle pouvait quitter cet homme et fuir le mal à l'instant même. Elle ne
l'a pas voulu!... Est-ce la crainte de la misère? Non, Julie, tu ne sais
pas mentir, mais la crainte d'un mépris qui devait t'honorer pour la
première fois de ta vie, t'a rejetée dans l'abîme. Tu n'as pas compris
que la raillerie des âmes vicieuses allait cette fois te réhabiliter
devant Dieu! Et comment n'aurais-tu pas perdu la notion du vrai et du
juste sur ces choses délicates! Pauvre infortunée, ta vie a été un long
mensonge à tes propres yeux!
Je l'attends toujours... Je l'aime toujours... Et pourtant elle a compté
pour rien ma souffrance et ma honte. Elle subit l'amour avilissant de ce
gentilhomme pour s'épargner le dépit d'être quittée, et pour se réserver
la gloire de quitter la première! Dieu de bonté, ayez pitié d'elle et de
moi!
29 janvier.
Elle n'est pas revenue! Elle ne reviendra peut-être pas!
30 janvier.
_Billet de Julie_, du château de***.
«Jacques, je pars pour l'Italie. Ne songez plus à moi. J'ai réfléchi.
Vous n'auriez jamais pu m'aimer sans vouloir me dominer et m'humilier.
Je domine et j'humilie Félix. J'ai encore besoin de cette vengeance
pendant quelque temps. Ne croyez pas que je sois heureuse: vingt fois
par jour je suis comme prête à me tuer! Mais je veux mourir debout,
vois-tu, et non pas vivre à genoux. J'ai trop bu dans cette coupe du
repentir et de la pénitence, je ne veux pas surtout que la main d'un
amant la porte à mes lèvres.»
CAHIER N° 4.--TRAVAIL.
1er mai.
Mon ouvrage est fort avancé, et la question des femmes est à peu près
résolue pour moi. Etres admirables et divins, vous ne pouvez grandir que
dans la vertu, et vous abjurez votre force en perdant la sainte pudeur.
C'est un frein d'amour et de confiance qu'il fallait à votre expansion
puissante, et nous vous avons forgé un joug de crainte et de haine! Nous
en recueillons les fruits. Oh! qu'ils sont amers à nos lèvres et aux
vôtres!
DEUXIÈME PARTIE.
ALICE.
Dans un joli petit hôtel du faubourg Saint-Germain, plusieurs personnes
étaient réunies autour de madame de T... Que madame de T... fût comtesse
ou marquise, c'est ce que je n'ai pas retenu et ce qui importe le moins.
Elle avait un nom plus doux à prononcer qu'un titre quelconque: elle
s'appelait Alice.
Elle était ce jour-là au milieu de ses nobles parents; aucun ne lui
ressemblait. Ils étaient rogues et fiers. Elle était simple, modeste et
bonne.
C'était une femme de vingt-cinq ans, d'une beauté pure et touchante,
d'un esprit mur et sérieux, d'une tournure jeune et pleine d'élégance.
Au premier abord, cette beauté avait un caractère peut-être trop chaste
et trop grave pour qu'il y eût moyen de mettre, comme on dit, un roman
sur cette figure-là. L'extrême douceur du regard, la simplicité des
manières et des ajustements, le parler un peu lent, l'expression
plus juste et plus sensée qu'originale et brillante, tous ces dehors
s'accordaient parfaitement avec tout ce que le monde savait de la vie
d'Alice de T... Un mariage de convenance, un veuvage sans essai et sans
désir de nouvelle union, une absence totale de coquetterie, aucune
ambition de paraître, une conduite irréprochable, une froideur marquée
et quelque peu hautaine avec les hommes à succès, une bienveillance
désintéressée à l'égard des femmes, des amitiés sérieuses sans intimité
exclusive, c'était là tout ce qu'on en pouvait dire. Lions et lionnes de
salons la détestaient et la déclaraient impertinente, bien qu'elle fût
d'une politesse irréprochable, savante même, et calculée comme l'est
celle d'une personne fière à bon droit, au milieu des sots et des
sottes. Les gens de coeur et d'esprit, qui sont en minorité dans le
monde, l'estimaient au contraire; mais ils lui eussent voulu plus
d'abandon et d'élan. Quelques observateurs l'étudiaient, cherchant à
découvrir un secret de femme sous cette réserve inexplicable; mais ils y
perdaient leur science. Cependant, disaient-ils, cet oeil noir si calme
a des éclairs rapides presque insaisissables; ces lèvres qui parlent si
peu ont quelquefois un tremblement nerveux, comme si elles refoulaient
une pensée ardente; cette poitrine si belle et si froide a comme des
tressaillements mystérieux. Puis tout cela s'efface avant qu'on ait pu
l'étudier, avant qu'on puisse dire si c'est une aspiration violentée
par la prudence, ou quelque bâillement de profond ennui étouffé par le
savoir-vivre.
Revenue depuis peu de jours de la campagne, elle revoyait ses parents
pour la première fois depuis six mois environ. Ils avaient remarqué
qu'elle était changée, amincie, pâlie extrêmement, et que sa gravité
ordinaire avait quelque chose d'une nonchalance chagrine.
--Ma nièce, lui disait sa vieille tante la marquise, la campagne ne vous
a point profité cette année. Vous y êtes restée trop longtemps, vous y
avez pris de l'ennui.
--Ma chère, disait une cousine fort laide, vous ne vous soignez pas.
Vous montez trop à cheval; j'en suis sûre, vous lisez la soir, vous vous
fatiguez. Vos lèvres sont blêmes et vos yeux cernés.
--Ma cousine, ajoutait un jeune fat, frère de la précédente, il faut
vous remarier absolument. Vous vivez trop seule, vous vous dégoûtez de
la vie.
Alice répondait, avec un sourire un peu forcé, qu'elle ne s'était jamais
mieux portée, et qu'elle aimait trop la campagne pour s'y ennuyer un
seul instant.
--Et votre fils, ce cher Félix, arrive-t-il bientôt? dit un un vieil
oncle.
--Ce soir ou demain, j'espère, dit madame de T...; je l'ai devancé de
quelques jours, son précepteur me l'amène. Vous le trouverez grandi,
embelli, et fort comme, un petit paysan.
--J'espère pourtant que vous ne l'élevez point tout à fait à la
Jean-Jacques? reprit l'oncle. Êtes-vous contente de ce précepteur que
vous lui avez trouvé là-bas.
--Fort contente, jusqu'à présent.
--C'est un ecclésiastique? demanda la cousine.
--Non, c'est un homme fort instruit.
--Et où l'avez-vous déterré?
--Tout près de moi, dans les environs de ma terre.
--Est-ce un jeune homme? demanda le cousin d'un air qui voulait être
malin.
--C'est un jeune homme, répondit tranquillement Alice; mais il a l'air
plus grave que vous, Adhémar, et je le crois beaucoup plus raisonnable.
Mais, ajouta-t-elle en regardant la pendule, le notaire va venir, et je
crois, mon cher oncle et ma chère tante, que nous ferions mieux de nous
occuper de l'objet qui nous rassemble.
--Ah! c'est un objet bien triste! dit la tante avec un profond soupir.
--Oui, dit gravement madame de T..., cela renouvelle pour moi surtout
une douleur à peine surmontée.
--Cet odieux mariage, n'est-ce pas? dit la cousine.
--Je ne puis songer à autre chose, reprit Alice, qu'à la perte de mon
frère.
Et, comme ce souvenir fut accueilli froidement, le coeur d'Alice se
serra et des larmes vinrent au bord de sa paupière; mais elle les
contint. Sa douleur n'avait pas d'écho dans ces coeurs altiers.
Le notaire, un vieux notaire obséquieux en saluts, mais impassible de
figure, entra, fut reçu poliment par madame de T..., sèchement par les
autres, s'assit devant une table, déplia des papiers, lut un testament
et fut écouté dans un profond silence. Après quoi, il y eut des
réflexions faites à voix basse, un chuchotement de plus en plus agité
autour d'Alice; enfin on entendit la voix de la noble tante s'élever sur
un diapason assez aigre, et dire, sans pouvoir se contenir davantage:
--Eh quoi, ma nièce, vous ne dites rien? vous n'êtes pas indignée! je ne
vous conçois pas! votre excès de bienveillance vous nuira dans le monde,
je vous en avertis.
--Je ne me vante d'aucune bienveillance pour la personne dont nous
parlons, répondit madame de T...; je ne la connais pas. Mais je sais et
je vois que mon frère l'a réellement épousée.
--Oui! mais il est mort; et elle ne nous est de rien, s'écria l'autre
dame.
--Vous tranchez lestement le noeud du mariage, ma cousine, reprit Alice.
Demandez à monsieur le notaire s'il fait aussi bon marché de la question
civile que vous de la question religieuse.
--Les actes civils, le contrat, le testament, tout cela est en bonne
forme, dit le notaire en se levant. J'ai fait connaître mon mandat et
mes pouvoirs; je me retire, s'il y a procès, ce que je regarde comme
impossible...
--Non, non! pas de procès, répondit gravement le vieux oncle: ce serait
un scandale; et nous n'avons pas envie de proclamer cet étrange mariage,
en lui donnant le retentissement des journaux de palais et des mémoires
à consulter. Sachez, monsieur, que, pour des gens comme nous, la
question d'argent n'est pas digne d'attention. Mon neveu était maître de
sa fortune; qu'il en ait disposé en faveur de son laquais, de son chien
ou de sa maîtresse, peu nous importe... Mais notre nom a été souillé
par une alliance inqualifiable; et nous sommes prêts à faire tous les
sacrifices pour empêcher cette fille de le porter.
--Je ne me charge pas, moi, de porter une pareille proposition, dit le
notaire; et mon ministère ici est rempli. La question de savoir si vous
accueillerez madame la comtesse de S... comme une parente, ou si vous la
repousserez comme une ennemie, n'est pas de mon ressort. Je vous laisse
la discuter, d'autant plus que mon rôle de mandataire de cette personne
semble augmenter l'esprit d'hostilité que je rencontre ici contre elle.
Madame de T..., j'ai l'honneur de vous présenter mon profond respect;
Mesdames... Messieurs...
Et le vieux notaire sortit en faisant de grandes révérences à droite et
à gauche; des révérences comme les jeunes gens n'en font plus.
--Cet homme a raison, dit le jeune beau-fils en moustaches blondes, qui
n'avait paru, pendant la lecture des papiers, occupé que du vernis de
ses bottes et de sa canne a tête de rubis. Je crois qu'il eût mieux
valu se taire devant lui. Il va reporter à sa cliente toutes nos
réflexions...
--Il est bon qu'elle les sache, mon fils, s'écria la vieille tante. Je
voudrais qu'elle fût ici, dans un coin, pour les entendre et pour se
bien pénétrer de notre mépris.
--Vous ne connaissez pas ces femmes-là, maman, reprit le jeune homme
d'un ton de pédantisme adorable et avec un sourire de judicieuse
fatuité: elles triomphent du dépit qu'elles causent, et toute leur
gloire est de faire enrager les gens comme il faut.
--Qu'elle vienne essayer de me narguer! dit la cousine d'une voix sèche
et mordante, et vous verrez comme je lui fermerai ma porte au nez!
--Et vous, Alice, reprit la tante, comptez-vous donc lui ouvrir la
vôtre, que vous ne protestiez pas avec nous?
--Je n'en sais rien, répondit madame de T..., cela dépendra tout à fait
de sa conduite et de sa manière d'être; mais ce que je sais, c'est
qu'il me serait beaucoup plus difficile qu'à vous de l'humilier et de
l'outrager. Elle ne se trouve être votre parente qu'à un certain degré,
au lieu que moi... je suis sa belle-soeur! elle est la veuve de mon
frère, d'un homme qu'elle a aimé, que je chérissais, et pour lequel
aucun de vous n'a eu, dans les dernières années de sa vie, beaucoup
d'indulgence.
Au mot de belle-soeur, un cri d'indignation avait retenti dans tout le
salon, et la vieille tante s'était vigoureusement frappé la poitrine
de son éventail; la Cousine abaissa son voile sur sa figure; l'oncle
soupira; le beau cousin se dandina et fit crier le parquet sous un léger
trépignement d'ironie. D'autres parents, qui se trouvaient là, et
qui jouaient convenablement, de l'oeil et du sourire, leur rôle de
comparses, chuchotèrent et se promirent les uns aux autres de ne pas
imiter l'exemple de madame de T...
«Ma chère nièce, dit enfin l'oncle, je ne suis pas le partisan de
vos idées philosophiques; je suis un peu trop vieux pour abjurer mes
principes, quoique je pusse le faire avec vous en bonne compagnie. Je
connais votre bonté excessive, et ne suis pas étonné de vous voir fermer
l'oreille à la vérité, quand cette vérité est une condamnation sans
appel. Vous espérez toujours justifier et sauver ceux qu'on accuse;
mais ici, vous y perdrez vos bonnes intentions et tous vos généreux
arguments. Renseignez-vous, informez-vous, et vous reconnaîtrez que la
clémence vous est impossible. Quand vous saurez bien quelle créature
infâme a été appelée par votre frère à l'honneur de porter son nom et
d'hériter de ses biens, vous ne nous exposerez pas à la remontrer chez
vous, et vous nous dispenserez du pénible devoir de l'en faire sortir.»
Cet avis fut adopté avec chaleur, et madame de T..., restée seule de son
avis, se trouva bientôt tête à tête avec son cousin. Les autres parents
se retirèrent, craignant de la confirmer dans sa résistance par une
trop forte obsession. Ils la savaient courageuse et ferme, malgré ses
habitudes de douceur.
--Ah ça, ma cousine, dit le jeune fat lorsqu'ils furent tous sortis,
est-ce sérieusement que vous parlez d'admettre Isidora auprès de vous?
--Je n'ai parlé que d'examiner ma conscience et mon jugement sur le
parti que j'aie prendre, Adhémar: mais, en attendant, je vous engage,
par respect pour nous-mêmes, à oublier ce nom d'Isidora, sous lequel
madame de S... vous est sans doute désavantageusement connue. Il
me semble que, plus vous l'outragerez dans vos paroles, plus vous
aggraverez la tâche imprimée à notre famille.
--_Désavantageusement_ connue? Non, je ne me servirai pas de ce mot-la,
repartit le cousin en caressant sa barbe couleur d'ambre. C'était une
trop belle personne pour que l'_avantage_ de la connaître ne fut pas
recherché par les jeunes gens. Mais il en serait tout autrement dans les
relations qu'une femme comme vous pourrait avoir avec une femme comme
elle... Alors je présume que...
--Tenez, mon cousin, je comprends ce que vous tenez à me faire entendre,
et je vous déclare que je ne trouve pas cela risible. C'est comme un
affront que vous vous plaisez à imprimer à la mémoire de mon frère, et
votre gaieté, en pareil cas, me fait mal.
--Ne vous fâchez pas, ma chère Alice, et ne prenez donc pas les choses
si sérieusement. Eh! bon Dieu, où en serions-nous si tous les ridicules
de ce genre étaient de sanglants affronts? Dans notre vie de jeunes
gens, lequel de nous n'a connu la mauvaise fortune de voir ou de _ne vas
voir_ sa maîtresse s'oublier un instant dans les bras d'un ami et même
d'un cousin? Peccadilles que tout cela! Vous ne pouvez pas vous douter
de ce que c'est que la vie de jeune homme, ma cousine; vous, surtout,
qui vous plaisez, avant le temps, à mener la vie d'une vieille femme:
vous n'avez pas la moindre notion...
---Dieu merci! c'est assez, Adhémar, je ne tiens pas à vos
enseignements. Je ne vous demande qu'un mot. Cette femme n'a-t-elle pas
aimé beaucoup mon frère, dites?
--Beaucoup! c'est possible. Ces femmes-là aiment parfois l'homme
qu'elles trompent cent fois le jour. Quand je vous dis que vous ne
pouvez pas les juger!
--Je le sais, et ce m'est une raison de plus de ne pas les condamner
sans chercher à les comprendre.
--Parbleu! ma chère, c'est une étude qui vous mènera loin, si vous en
avez le courage; mais je ne crois point que vous l'ayez.
--Enfin, répondez-moi donc, Adhémar. Je sais que le passé de cette femme
été plein d'orages...
--Le mot est bénin.
--D'égarements, si vous voulez; mais je sais aussi que, depuis plusieurs
années, elle s'est conduite avec dignité; et la marque de haute estime
que mon frère a voulu lui donner en l'épousant à son lit de mort, en
est une preuve. Parlez donc; pensez-vous, en vôtre âme et conscience,
qu'elle ait épuré sa conduite et amélioré sa vie par l'envie qu'elle
avait de le rendre heureux, ou par un calcul intéressé qu'elle aurait
fait de l'épouser?
--D'abord, Alice, je nie le principe; je suis donc forcé de nier la
conséquence. Cette femme avait pris l'habitude de l'hypocrisie: elle
mettait plus d'art dans sa conduite; elle avait éloigné d'elle tous ses
anciens amants; elle se tenait renfermée, ici à côté, dans le pavillon
du jardin de votre frère; elle cultivait des fleurs; elle lisait des
romans et de la philosophie aussi, Dieu me pardonne! elle faisait
l'esprit fort, la femme blasée, la compagne mélancolique la pécheresse
convertie, et ce pauvre Félix se laissait prendre à tout cela. Mais
quand je vous dirai, moi, que la veille de leur départ pour l'Italie,
dans le temps où cette fille passait, aux yeux de Félix, pour un ange,
que je l'ai reconnue, au bal de l'Opéra, en aventure non équivoque avec
un joli garçon de province, maître d'école ou clerc de procureur, à en
juger par sa mine!...
--Vous vous serez trompé! sous le masque et le domino!...
--Sous le domino, à moins d'être un écolier, on reconnaît toujours
la démarche d'une femme qu'on a connue intimement. Ne rougissez pas,
cousine; je m'exprime en termes convenables, moi, et je vous jure, non
pas en mon âme et conscience mais plus sérieusement, sur l'honneur! que
cette aventure est certaine. Si vous voulez des preuves, je vous en
fournirai, car j'ai été aux informations. Ce villageois demeurait ici,
sous les combles, dans cette maison, qui est à vous maintenant, et que
votre frère faisait valoir pour vous, en même temps que la sienne,
située mur mitoyen. C'était un pauvre hère, qui avait reçu d'elle de
l'argent pour s'acheter des bottes, je présume. Ils s'étaient vus deux
ou trois fois dans la série; la porte de votre jardin leur servait de
communication. Je pourrais, si je cherchais bien, retrouver la femme de
chambre qui m'a donné ces détails, et le jockey qui porta l'argent. La
dernière nuit qu'Isidora passa à Paris, elle reçut cet homme dans le
pavillon, dans l'appartement, dans les meubles de votre frère. Ce fut
alors qu'averti par moi, il voulut la quitter. Ce fut alors qu'elle
déploya toutes les ressources de son impudence pour le ressaisir. Ce fut
alors qu'ils partirent ensemble pour ce voyage dont notre pauvre
Félix n'est pas revenu, et qui s'est terminé pour lui par deux choses
extrêmement tristes: une maladie mortelle et un mariage avilissant.
--Assez, Adhémar! tout cela me fait mal, et votre manière de raconter me
navre. Au revoir. Je réfléchirai à ce que je dois faire.
[Illustration 03.png: J'observais avec étonnement cette foule de masques
noirs...]
--Vous réfléchirez! Vous tenez à vos réflexions, ma cousine! Après cela,
si vous accueillez Isidora, ajouta-t-il avec une fatuité amère, cela
pourra rendre votre maison plus gaie qu'elle ne l'est, et si elle vous
amène ses amis des deux sexes, cela jettera beaucoup d'animation dans
vos soirées. Mon père et ma tante vous bouderont peut-être; mais, quant
à moi, je ne ferai pas le rigoriste. Vous concevez, moi, je suis un
jeune homme, et je m'amuserai d'autant mieux ici, qu'il me paraîtra plus
plaisant de voir votre gravité à pareille fête. Bonsoir, ma cousine.
--Bonsoir, mon jeune cousin, répondit Alice; et elle ajouta mentalement
en haussant les épaules, lorsqu'il se fut éloigné: «Vieillard!»
Elle demeura triste et rêveuse. Il y a de grandes bizarreries dans
la société, se disait-elle, et il est fort étrange que les lois de
l'honneur et de la morale aient pour champions et pour professeurs
gourmés des laides envieuses, des femmes dévotes, d'un passé équivoque,
des hommes débauchés!
Tout à coup la porte de son salon se rouvrit, et elle vit rentrer
Adhémar. «Tenez, tenez, ma cousine, lui dit-il d'un air moqueur, vous
allez voir le héros de l'aventure; c'est lui, j'en suis certain, car
j'ai une mémoire qui ne pardonne pas, et d'ailleurs, la femme de votre
concierge l'a reconnu et l'a nommé.»
--Quelle aventure, quel héros? Je ne sais plus de quoi vous me parlez,
Adhémar.
--L'aventure du bal masqué; le dernier amant d'Isidora à Paris, il y a
trois ans: ah! c'est charmant, ma parole! Et le plus joli de l'affaire,
c'est que vous réchauffiez ce serpent dans votre sein, cousine... Je
veux dire dans le sein de votre famille!
--Ne vous battez donc pas les flancs pour rire; expliquez-vous.
--Je n'ai pas à m'expliquer: le voilà qui arrive de province, frais
comme une pêche, et qui descend dans votre cour.
--Mais qui? au nom du ciel!
--Vous allez le voir, vous dis-je; je ne veux pas le nommer; je veux
assister à ce coup de théâtre. Je suis revenu sur mes pas bien vite,
après l'avoir nettement reconnu sous la porte cochère. Ah! le scélérat!
le Lovelace!
Et Adhémar se prit à rire de si bon coeur qu'Alice en fut impatientée.
Mais bientôt elle fit un cri de joie en voyant entrer son fils Félix,
filleul du frère qu'elle avait perdu, et le plus beau garçon de sept ans
qu'il soit possible D'imaginer.
[Illustration 04.png: Il passa, dans l'antichambre, auprès de Jacques
Laurent.]
--Ah! te voilà, mon enfant, s'écria-t-elle en le pressant sur son coeur.
Que le temps commençait à me paraître long sans toi! Étais-tu impatient
de revoir ta mère? N'es-tu pas fatigué du voyage?
--Oh! non, je me suis bien amusé en route à voir courir les chevaux,
répondit l'enfant; j'étais bien content d'aller si vite du côté de ma
petite mère.
--Quelle folle plaisanterie me faisiez-vous donc, Adhémar? reprit madame
de T... Est-ce là le héros de votre si plaisante aventure?
--Non pas précisément celui-ci, répondit Adhémar, mais celui-là. Et il
fit un geste comiquement mystérieux pour désigner le précepteur de Félix
qui entrait en cet instant.
Alice, se sentant sous le regard méchant de son cousin, ne fit pas comme
les héroïnes de théâtre, qui ont pour le public des _a parte_, des
exclamations et des tressaillements si confidentiels que tous les
personnages de la pièce sont fort complaisants de n'y pas prendre garde.
Elle se conduisit comme on se conduit dans le monde et dans la vie,
même sans avoir besoin d'être fort habile. Elle demeura impassible,
accueillit le précepteur de son fils avec bienveillance, et, après
quelques mots affectueusement polis, elle prit son enfant sur ses genoux
pour le caresser à son aise.
«Je vous laisse en trop bonne compagnie, lui dit Adhémar en se
rapprochant d'elle et en lui parlant bas, pour craindre que vous preniez
du souci de tout ce que j'ai pu vous dire. Dans tous les cas vous voici
à la source des informations, et M. Jacques Laurent vous éclairera, si
bon lui semble, sur les mérites de celle qu'il vous plaisait tantôt
d'appeler votre belle-soeur. Mais prenez garde à vous, cousine: ce
provincial-là est un fort beau garçon, et, avec les antécédents que je
lui connais, il est capable de pervertir...... toutes vos femmes de
chambre.»
Madame de T... ne répondit rien. Elle avait paru ne pas entendre.
--Saint-Jean, dit-elle à un vieux serviteur qui apportait les paquets de
Félix, conduisez M. Laurent à son appartement. Bonsoir, Adhémar...
Toi, dit-elle à son fils, viens que je fasse ta toilette, et que je te
délivre de cette poussière.
--Comment! ce don Juan de village va demeurer dans votre maison, Alice?
reprit le cousin lorsque Jacques fut sorti.
--En quoi cela peut-il vous intéresser, mon cousin?
--Mais je vous déclare qu'il est dangereux.
--Pour mes femmes de chambre, à ce que vous croyez?
--Ma foi, pour vous, Alice, qui sait? On le remarquera, et on en
parlera.
--Qui en parlera, je vous prie? dit madame de T... avec une hauteur
accablante, et en regardant son cousin en face: votre soeur et vous?
--Vous êtes en colère, Alice, répondit-il avec un sourire impertinent,
cela se voit malgré tous. Je m'en vais bien vite, pour ne pas vous
irriter davantage, et je me garderai bien de médire de votre précepteur
si instruit, si raisonnable et si grave. Pardonnez-moi si, n'ayant fait
connaissance avec lui qu'au bal masqué et au bras d'une fille, j'en
avais pris une autre idée... Je tâcherai de tourner à la vénération sous
vos auspices.
Il passa, dans l'antichambre, auprès de Jacques Laurent, qui séparait
ses paquets d'avec ceux du jeune Félix, et il lui lança des regards
ironiques et méprisants, qui ne firent aucun effet: Jacques n'y prit pas
garde. Il avait bien autre chose en l'esprit que le souvenir d'Isidora
et du dandy qui l'avait insultée au bal masqué, il y avait si longtemps!
Il tourna à demi la tête vers ce beau jeune homme, dont chaque pas
semblait fouler avec mépris la terre trop honorée de le porter. Voilà
une mine impertinente, pensa-t-il; mais il n'avait pas conservé cette
figure dans ma mémoire, et elle ne lui rappela rien dans le passé.
Cependant Adhémar se retirait, frappé de la figure de Jacques Laurent,
et se demandant avec humeur, lui qui, sans aimer Alice, était blessé de
ne lui avoir jamais plu, si ce blond jeune homme, à l'oeil doux et fier,
ne se justifierait pas aisément des préventions suggérées contre lui
à madame de T...; si, au lieu d'être un timide pédagogue, traité en
subalterne, comme il eût dû l'être dans les idées d'Adhémar, ce n'était
pas plutôt un soupirant de rencontre, bon à la campagne pour un roman
au clair de lune, et commode à Paris pour jouer le rôle d'un sigisbée
mystérieux.
Une heure après, le jeune Félix, peigné, lavé et parfumé avec amour par
sa mère, courait et sautillait dans le jardin comme un oiseau; Laurent
se promenait à distance, passant et repassant d'un air rêveur le long
du grand mur qui longeait le jardin, et le séparait d'un autre enclos
ombragé de vieux arbres. Alice descendait lentement le perron du petit
salon d'été, qui formait une aile vitrée avançant sur le jardin, et où
elle se tenait ordinairement pendant cette saison: car on était alors
en plein été. Madame de T... avait passé l'hiver et le printemps à la
campagne. Elle avait souhaité d'y passer une année entière, elle l'avait
annoncé; mais des affaires imprévues l'avaient forcée de revenir à
Paris, elle ignorait pour combien de temps, disait-elle. Il y avait
eu pourtant dans cette soudaine résolution quelque chose dont Jacques
Laurent ne pouvait se rendre compte, et dont elle ne se rendait pas
peut-être compte à elle-même. Peut-être y avait-il eu dans la solitude
de la campagne, et dans l'air enivrant des bois, quelque chose de trop
solennel ou de trop émouvant pour une imagination habituée à se craindre
et à se réprimer.
Quoi qu'il en soit, elle marcha quelques instants, comme au hasard, dans
le jardin, tantôt s'amusant des jeux de son fils, tantôt se rapprochant
de Jacques, comme par distraction. Enfin ils se trouvèrent marchant
tous trois dans la même Allée, et, deux minutes après, l'enfant, qui
voltigeait de fleur eu fleur, laissa son précepteur seul avec sa mère.
Ce précepteur avait dans le caractère une certaine langueur réservée,
qui imprimait à sa physionomie et à ses manières un charme particulier.
Naturellement timide, il l'était plus encore auprès d'Alice, et, chose
étrange, malgré l'aplomb que devait lui donner sa position, malgré
l'habitude qu'elle avait des plus délicates convenances, malgré l'estime
bien fondée que le précepteur s'était acquise par son mérite, madame de
T... était encore plus embarrassée que lui dans ce tête-à-tête. C'était
un mélange, ou plutôt une alternative de politesse affectueuse et
de préoccupation glaciale. On eût dit qu'elle voulait accueillir
gracieusement et généreusement ce pauvre jeune homme qu'elle arrachait
au repos de la province et à la nonchalance de ses modestes habitudes,
en lui rendant agréable le séjour de Paris, mais on eût dit aussi quelle
se faisait violence pour s'occuper de lui, tant sa conversation était
brisée, distraite et décousue.
Saint-Jean lui apporta plusieurs cartes, qu'elle regarda à peine.
--Je ne recevrai que la semaine prochaine, dit-elle, je ne suis pas
encore reposée de mon voyage, et je veux, avant de laisser le monde
envahir mes heures, mettre mon fils au courant de ce changement
d'habitudes. Et puis, j'ai besoin de jouir un peu de lui. Savez-vous que
huit jours de séparation sont bien longs, monsieur Laurent?
--Oui, Madame, pour une mère, toute absence est trop longue, répondit
Jacques Laurent, comme s'il eût voulu l'aider à lui ôter à lui-même
toute velléité de présomption.
--Et puis, reprit-elle, il y avait six mois que mon fils et moi nous ne
nous quittions pas d'un seul instant, et je m'en étais fait une douce
habitude, que la vie de Paris va rompre forcément. Le monde est un
affreux esclavage; aussi j'aspire à quitter ce monde... mais il est vrai
que mon fils aspirera un jour peut-être à s'y lancer, et que ma retraite
serait alors en pure perte. Ah! monsieur Laurent, vous ne connaissez pas
le monde, vous! vous ne dépendez pas de lui, vous êtes bien heureux!
--Je suis effectivement très-heureux, répondit Jacques Laurent du ton
dont il aurait dit: Je suis parfaitement dégoûté de la vie.
Cette intonation lugubre frappa madame de T...; elle tressaillit, le
regarda, et, tout à coup détournant les yeux:
--Trouvez-vous cette maison agréable? lui dit-elle, n'y regretterez-vous
pas trop la campagne?
--Cette maison est fort embellie, répondit Laurent, préoccupé; je crois
pourtant que j'y regretterai beaucoup la campagne.
--Embellie? reprit Alice; vous étiez donc déjà venu ici?
--Oui, Madame, je connaissais beaucoup cette maison pour y avoir demeuré
autrefois.
--Il y a longtemps?
--Il y a trois ans.
--Ah oui! reprit Alice, un peu émue, c'est l'époque du départ de mon
frère pour l'Italie.
--Je crois effectivement qu'à cette époque, dit Laurent, un peu troublé
aussi, M. de S... faisait régir cette maison, et qu'il habitait la
maison voisine.
--Qui lui appartenait, reprit Alice, et qui maintenant appartient à sa
veuve.
--J'ignorais qu'il fût marié.
--Et nous aussi; je viens de l'apprendre, il y a un instant, par la
déclaration d'un homme de loi, et par de vives discussions qui se sont
élevées dans ma famille à ce sujet. Vous entendrez nécessairement parler
de tout cela avant peu, monsieur Laurent, et je suis bien aise que vous
l'appreniez de moi d'abord.... d'autant plus, ajouta-t-elle en observant
la contenance du jeune homme, qu'il est fort possible que vous ayez
quelque renseignement, peut-être quelque bon conseil à me donner.
--Un conseil? moi, Madame? dit Laurent, tout tremblant.
--Et pourquoi non, reprit Alice avec une aisance fort bien jouée;
vous avez le sentiment des véritables convenances, plus que ceux qui
s'établissent, dans ce monde, juges du point d'honneur. Vous avez
dans l'âme le culte du beau, du juste, du vrai, vous comprendrez les
difficultés de ma situation, et vous m'aiderez peut-être à en sortir.
Du moins votre première impression, aura une grande valeur à mes yeux.
Sachez donc que mon frère a légué son nom et ses biens, en mourant,
à une femme tout à fait déconsidérée et dont le nom, malheureusement
célèbre dans un certain monde, est peut-être arrivé jusqu'à vous...
--Il y a si longtemps que j'habite là province, dit Laurent avec le
désir évident de se récuser, que j'ignore...
--Mais; il y a trois ans, vous habitiez Paris, vous demeuriez dans cette
maison; il est impossible que vous n'ayez pas entendu prononcer le nom
d'_Isidora_.
Jacques Laurent devint pâle comme la mort; son émotion l'empêcha de voir
la pâleur et l'agitation d'Alice.
--Je crois, dit-il, qu'en effet... ce nom ne m'est pas inconnu, mais je
ne sais rien de particulier...
--Pourtant vous avez dû rencontrer cette personne, monsieur Laurent;
rappelez-vous bien! dans ce jardin, par exemple...
--Oui, oui, en effet, dans ce jardin, répondit tout éperdu le pauvre
Laurent, qui ne savait pas mentir, et sur qui la douce voix d'Alice
exerçait un ascendant dominateur.
--Vous devez bien vous rappeler la serre du jardin voisin, reprit-elle:
il y avait de si belles fleurs, et vous les aimez tant!
--C'est vrai, c'est vrai, dit Laurent, qui semblait parler comme dans un
rêve, les camélias surtout... Oui, j'adore les camélias.
--En ce cas, vous serez bien servi, car madame de S... les aime
toujours, et j'ai vu, ce matin, qu'on remplissait la serre de nouvelles
fleurs. Comme vous êtes lié avec elle, vous la verrez, je présume... et
vous pourrez alors servir d'intermédiaire entre elle et moi, quelles que
soient les explications que nous ayons à échanger ensemble.
--Pardonnez-moi, Madame, reprit Jacques avec une angoisse mêlée de
fermeté. Je ne me chargerai point de cette négociation.
Alice garda le silence; ce qu'elle souffrait, ce que souffrait Laurent
était impossible à exprimer.
«La voilà donc, cette passion cachée qui le dévore, pensait Alice; voilà
la cause de sa tristesse, de son découragement, de son abnégation, de
son éternelle rêverie? Il a aimé cette femme dangereuse, il l'aime
encore. Oh! comme son nom le bouleverse! comme l'idée de la revoir le
charme et l'épouvante!»
On annonça que le dîner était servi, et Laurent prit son chapeau pour
s'esquiver. «Non, monsieur Laurent, lui dit Alice en posant sa main sur
son bras, avec un de ces mouvements de courage désespéré qui ne viennent
qu'aux émotions craintives, vous dînerez avec nous; j'ai à vous parler.»
Ce ton d'autorité blessa le pauvre Jacques. Sa position subalterne,
comme on se permet d'appeler dans les familles aristocratiques le rôle
sacré de l'être qui se consacre à la plus haute de toutes les fonctions
humaines, en formant le coeur et l'esprit des enfants (de ce qu'on a de
plus cher dans la famille), ce rôle de pédagogue, asservi parfois et
dominé jusqu'à un certain point par des exigences outrageantes, n'avait
jamais frappé Laurent; madame de T... l'avait appelé et accueilli dans
sa maison, comme un nouveau membre de sa famille; elle l'avait traité
comme l'ami le plus respecté, comme quelque chose entre le fils et le
frère. Cependant, depuis quelques semaines, cette confiante intimité, au
lieu de faire des progrès naturels, s'était insensiblement refroidie.
La politesse et les égards avaient augmenté à mesure qu'une certaine
contrainte s'était fait sentir. Laurent en avait beaucoup souffert. Dans
sa modestie naïve, il n'avait rien deviné, et, maintenant qu'un élan de
passion jalouse et désolée le retenait brusquement, il s'imaginait être
le jouet d'un caprice déraisonnable, inouï. Sa fierté n'était pas seule
en jeu, car lui aussi il aimait, le pauvre Jacques, il était éperdument
épris d'Alice, et son coeur se brisa au moment où il eût dû s'épanouir.
«Vous voudrez bien me pardonner, dit-il d'un ton un peu altier; mais il
m'est impossible, Madame, de ne rendre maintenant à votre désir.»
En disant cela, les larmes lui vinrent aux yeux. Trouver Alice cruelle
lui semblait la plus grande des douleurs qu'il pût supporter.
Alice le comprit; et comme son fils revenait auprès d'elle; «Félix, lui
dit-elle avec un doux sourire, engage donc notre ami à rester avec nous
pour dîner. Il me refuse; mais il ne voudra peut-être pas te faire cette
peine.»
L'enfant, qui chérissait Laurent, le prit par les deux mains avec une
tendre familiarité, et l'entraîna vers la table. Laurent se laissa
tomber sur sa chaise, un regard d'Alice et le nom d'ami l'avaient
vaincu.
Cependant ils furent mornes et contraints durant tout le repas.
L'expansive gaieté du jeune garçon pouvait à peine leur arracher un
sourire. Laurent jetait malgré lui un regard distrait sur le jardin et
sur la petite porte du mur mitoyen qu'on apercevait de sa place.
Alice examinait et interprétait sa préoccupation dans le sens qu'elle
redoutait le plus. Mais il faut dire, pour bien montrer la droiture et
la fermeté du penchant de cette femme, que si elle s'était convaincue,
dès le premier mot de Laurent, qu'il était bien le héros de l'aventure
racontée par le beau cousin Adhémar, elle avait complètement rejeté de
son souvenir les imputations outrageantes sur le caractère de Laurent.
Laurent lui eût-il été moins cher, elle connaissait déjà bien assez son
désintéressement et sa fierté d'âme pour regarder cette circonstance du
récit d'Adhémar comme une calomnie gratuite; mais quand on aime, on n'a
pas besoin d'opposer la raison à des soupçons de cette nature. La pensée
d'Alice ne s'y arrêta pas un instant.
Mais par quelle bizarre et douloureuse coïncidence ce dernier amant
qu'Isidora avait eu à Paris, après mille autres, se trouvait-il donc le
seul homme que la tranquille et sage Alice eût aimé en sa vie?
Alice avait eu besoin d'appeler à son secours tout ce qu'elle avait de
religion dans l'âme et de courage dans le caractère pour ne pas haïr
le mari froid et dépravé auquel on l'avait unie à seize ans sans la
consulter. Victime de l'orgueil et des préjugés de sa famille, elle
avait pris le mariage en horreur et le monde en mépris. Elle avait tant
souffert, tant rougi et tant pleuré dans sa première jeunesse, elle
avait été si peu comprise, elle avait rencontré autour d'elle si peu de
coeurs disposés à la respecter et à la plaindre, et du contraire tant de
sots et de fats désireux de la flétrir en la consolant, qu'elle s'était
repliée sur elle-même dans une habitude de désespoir muet et presque
sauvage. Une violente réaction contre les idées de sa caste et contre
les mensonges odieux qui gouvernent la société s'était opérée en elle.
Elle s'était fait une vie de solitude, de lecture et de méditation, au
milieu du monde. Lorsqu'elle y paraissait pâle et belle, ornée de fleurs
et de diamants, elle avait l'air d'une victime allant au sacrifice;
mais c'était une victime silencieuse et recueillie, qui ne faisait plus
entendre une plainte, qui ne laissait plus échapper un soupir.
La mort de son mari avait terminé un lent et odieux supplice: mais à
vingt ans, Alice était déjà si lasse de la vie, qu'elle l'abordait sans
illusions, et qu'elle ne pouvait plus y faire un pas sans terreur. Les
théories qu'on agitait autour d'elle soulevaient son âme de dégoût. Les
hommes qu'elle voyait lui semblaient tous, et peut-être qu'ils étaient
tous, en effet, des copies plus ou moins effacées du type révoltant de
l'homme qui l'avait asservie. Enfin, elle ne pouvait plus aimer, pour
avoir été forcée de haïr et de mépriser, dans l'âge où tout devait être
confiance, abandon, respect.
Ce ne fut que dix ans plus tard qu'elle rencontra enfin un homme pur
et vraiment noble, et il fallut pour cela que le hasard amenât dans sa
maison et jetât dans son intimité un plébéien pauvre, sans ambition,
sans facultés éclatantes, mais fortement et sévèrement épris des idées
les meilleures et les plus vraies de son temps, il n'y avait rien de
miraculeux dans ce fait, rien d'exceptionnel dans le génie de Jacques
Laurent. Cependant ce fait produisit un miracle dans le coeur d'Alice,
et ce bon jeune homme fut bientôt à ses yeux le plus grand et le
meilleur des êtres.
Ce sentiment l'envahit avec tant de charme et de douceur, qu'elle ne
songea pas à y résister d'abord. Elle s'y livra avec délices, et si
Jacques eût été tant soit peu roué, vaniteux ou personnel, il se serait
aperçu qu'au bout de huit jours il était passionnément aimé.
Mais Jacques était particulièrement modeste. Il avait trop
d'enthousiasme naïf et tendre pour les grandes âmes et les grandes
choses: il ne lui en restait pas assez pour lui-même. Absorbé dans
l'étude des plus belles oeuvres de l'esprit humain, plongé dans la
contemplation du génie des maîtres de l'éternelle doctrine de vérité,
il se regardait comme un simple écolier, à peine digne d'écouter ces
maîtres s'il eût pu les faire revivre, trop heureux de pouvoir les lire
et les comprendre.
Naturellement porté à la vénération, il admira le coeur et l'esprit
d'Alice, ce coeur et cet esprit que le monde ignorait, et qui se
révélaient à lui seul. Il l'aima, mais il persista à se croire si peu de
chose auprès d'elle, que la pensée d'être aimé ne put entrer dans son
cerveau. Sa position précaire acheva de le rendre craintif, car la
fierté ne va pas braver les affronts, et il eût rougi jusqu'au fond
de l'âme si quelqu'un eût pu l'accuser d'être séduit par le titre et
l'opulence d'une femme. L'homme le plus orgueilleux en pareil cas est
le plus réservé, et, par la force des choses, il eût fallu, pour être
devinée, qu'Alice eût le courage de faire les premiers pas. Mais cela
était impossible à une femme dont toute la vie n'avait été que douleur,
refoulement et contrainte. Elle aussi doutait d'elle-même, et à force
d'avoir repoussé les hommages et les flatteries, elle était arrivée à
oublier qu'elle était capable d'inspirer l'amour. Elle avait tant de
peur de ressembler à ces galantes effrontées qui l'avaient fait si
souvent rougir d'être femme!
Ils ne se devinèrent donc pas l'un l'autre, et malheur aux âmes altières
qui appelleraient niaiserie la sainte naïveté de leur amour! Ces âmes-là
n'auraient jamais compris la vénération qui accompagne l'amour véritable
dans les jeunes coeurs, et qui fait qu'on s'annihile soi-même dans
la contemplation de l'être qu'on adore. Rarement deux âmes également
éprises se rencontrent dans les romans plus ou moins complets dont
la vie est traversée. C'est pourquoi celui-ci pourra paraître
invraisemblable à beaucoup de gens. C'est pourtant une histoire vraie,
malgré la vérité d'une foule d'histoires qui pourraient en combattre
victorieusement la probabilité.
Aussitôt qu'Alice put voir clair dans son propre coeur, et cela ne fut
pas bien long, elle interrogea avec effroi la manière d'être de Jacques
avec elle. Elle y trouva une timidité qui augmenta la sienne et une
tristesse qui lui fit craindre de se heurter contre un autre amour. La
fierté légitime d'une âme complètement vierge la mit dès lors en garde
contre elle-même; elle veilla si attentivement sur ses paroles et sur sa
contenance, que tout encouragement fut enlevé au pauvre Jacques. Il fit
comme Alice, dans la crainte de paraître présomptueux et ridicule. Il
aima en silence, et au lieu de faire des progrès, leur intimité diminua
insensiblement à mesure que la passion couvait plus profonde dans leur
sein.
L'intervention du personnage étrange d'Isidora dans cette situation fit
porter à faux la lumière dans l'esprit d'Alice. Elle avait pressenti ou
plutôt elle avait deviné que Jacques avait beaucoup et longtemps aimé
une autre femme, elle se persuadait qu'il l'aimait encore, et, en
supposant que cette femme était Isidora, elle ne se trompait que de
date.
--Je veux tout savoir, se disait-elle; voici enfin l'occasion et le
moyen de me guérir. N'ai-je pas désiré ardemment et demandé à Dieu avec
ferveur la force de ne rien espérer, de ne rien attendre de mon fol
amour? Ne me suis-je pas dit cent fois que le jour où je serais
certaine que ce n'est pas moi qu'il aime, je retrouverais le calme du
désintéressement? Pourquoi donc suis-je si épouvantée de la découverte
qui s'approche? Pourquoi ai-je une montagne sur le coeur?
--Vous trouvez ce lieu-ci très-changé? dit-elle en prenant le café
avec lui sur la terrasse ornée de fleurs. Vous regrettez sans doute
l'ancienne disposition?
--Il y a beaucoup de changements en effet, répondit Jacques; les deux
pavillons vitrés qui forment des ailes au bâtiment n'existaient pas
autrefois. Le jardin était dans un état complet d'abandon. C'est
beaucoup plus beau maintenant, à coup sûr.
--Oui, mais cela vous plaît moins, avouez-le.
--Ce jardin désert et dévasté avait son genre de beauté. Celui-ci a
moins d'ombre et plus d'éclat. Je le crois moins humide désormais, et
partant beaucoup plus sain pour Félix.
--Le jardin d'à côté est plus vaste et lui conviendrait beaucoup mieux.
Malheureusement la porte de communication est fermée; et il est à
craindre qu'elle ne se rouvre jamais entre ma belle-soeur et moi.
--Votre belle-soeur, Madame?...
--Eh oui, mademoiselle Isidora, aujourd'hui comtesse de S... À quoi donc
pensez-vous, monsieur Laurent? Je vous ai déjà dit...
--Ah! il est vrai; je vous demande pardon, Madame!...
Et Laurent perdit de nouveau contenance.
--Écoutez, mon ami, reprit Alice après l'avoir silencieusement examiné
à la dérobée, vous avez, j'espère, quelque confiance en moi, et vous
pouvez compter que vos aveux seront ensevelis dans mon coeur. Eh bien,
il faut que vous me disiez en conscience ce que vous savez... ou
du moins ce que vous pensez de cette femme. Ce n'est pas une vaine
curiosité qui me porte à vous interroger: il s'agit pour moi de savoir
si, à l'exemple de ma famille, je dois la repousser avec mépris, ou si,
dirigée par des motifs plus élevés que ceux de l'orgueil et du préjugé,
je dois l'admettre auprès de moi comme la veuve de mon frère.
--Vous m'embarrassez beaucoup, répondit Jacques après avoir hésité un
instant; je ne connais pas assez le monde, je ne puis pas assez bien
juger la personne... dont il est question pour me permettre d'avoir un
avis.
--Cela est impossible: si on n'a pas un avis formulé, décisif, on a
toujours, sur quelque chose que ce soit, un sentiment, un instinct,
un premier mouvement. Si vous refusez de me dire votre impression
personnelle, j'en conclurai naturellement que vous ne prenez aucun
intérêt à ce qui me touche, et que vous n'avez pas pour moi l'amitié que
j'ai pour vous; car, si vous m'adressiez une question relative à votre
conscience et à votre dignité, je sens que je mettrais une extrême
sollicitude à vous éclairer.
Il y avait longtemps que madame de T... n'avait repris avec Jacques ce
ton d'affectueux abandon, qui lui avait été naturel et facile dans les
commencements, et qui maintenant devenait de plus en plus l'effort d'une
passion qui veut se donner le change en se retranchant sur l'amitié.
Jacques était si facile à tromper, qu'il crut l'amitié revenue; et lui
qui se persuadait être disgracié jusqu'à l'indifférence, accueillit avec
ivresse ce sentiment dont le calme l'avait cependant fait souffrir. Il
pâlit et rougit; et ces alternatives d'émotion sur sa figure mobile et
fraîche comme celle d'un enfant, l'embellissaient singulièrement. Sa
fine et abondante chevelure blonde, la transparence de son teint, la
timidité de ses manières, contrastaient avec une taille élevée, des
membres robustes, un courage physique extraordinaire; sa main énorme,
faite comme celle d'un athlète, et cependant blanche et modelée comme un
beau marbre, eût été d'une haute signification pour Lavater ou pour
le spirituel auteur de la Chirognomonie[2]; son organisation douce et
puissante, stoïque et tendre, était résumée tout entière dans cet indice
physiologique.
[Note 2: M. d'Arpentigny a écrit, comme on sait, un livre fort
ingénieux sur la physionomie des mains. Nous croyons son système
très-vrai et ses observations très-justes, d'autant plus qu'elles
se rattachent à des formules de métaphysique très-lucides et
très-ingénieuses. Mais nous ne croyons pas ce système plus exclusif que
ceux de Gall et de Spurzheim. Lavater est le grand esprit qui a embrassé
l'ensemble des indices révélateurs de l'être humain. Il n'a pas
seulement examiné une portion de l'être mais il a esquissé un vaste
système, dont chaque portion, étudiée en particulier, est devenue depuis
un système complet. La phrénologie et la chirognomonie sont traitées
incidemment, mais avec largeur, dans Lavater. En s'appliquant aux
particularités de la physionomie générale, chaque système amène au
progrès, des observations plus précises, des études plus approfondies,
et de nouvelles recherches métaphysiques. C'est sous ce dernier point de
vue que nous attachons de l'importance à de tels systèmes. En général,
le public n'y cherche qu'un..., une sorte d'horoscope. Nous y voyons
bien autre chose à conclure de la relation de l'esprit avec la matière.
Mais ce n'est pas dans une note, et au beau milieu d'un roman, que nous
pouvons développer nos idées à cet égard. L'occasion s'en retrouvera, ou
d'autres le feront mieux. En attendant, l'ouvrage de M. d'Arpentigny est
à noter comme important et remarquable.]
Quand il osait lever ses limpides yeux bleus sur Alice, une flamme
dévorante allait s'insinuer dans le coeur de cette jeune femme; mais
cet éclair d'audacieux désir s'éteignait aussi rapidement qu'il s'était
allumé. La défiance de soi-même, la crainte d'offenser, l'effroi d'être
repoussé, abaissaient bien vite la blonde paupière de Jacques; et son
sang, allumé jusque sur son front, se glaçait tout à coup jusqu'à la
blancheur de l'albâtre. Alors sa timidité le rendait si farouche, qu'on
eût dit qu'il se repentait d'un instant d'enthousiasme, qu'il en avait
honte, et qu'il fallait bien se garder d'y croire. C'est qu'en se
donnant sans réserve à toutes les heures de sa vie, il se reprenait
malgré lui, et forçait les autres à se replier sur eux-mêmes. C'est
ainsi qu'il repoussait l'amour de la timide et fière Alice, cette âme
semblable à la sienne pour leur commune souffrance.
Ah! pourquoi, entre deux coeurs qui se cherchent et se craignent, un
coeur ami, un prêtre de l'amour divin, ou mieux encore une prêtresse,
car ce rôle délicat et pur irait mieux à la femme; pourquoi, dis-je,
un ange protecteur ne vient-il pas se placer pour unir des mains qui
tremblent et s'évitent, et pour prononcer à chacun le mot enseveli dans
le sein de chacun? Eh quoi! il y a des êtres hideux dont les fonctions
sans nom consistent à former par l'adultère, par la corruption, ou par
l'intérêt sordide du mariage, de monstrueuses unions, et la divine
religion de l'amour n'a pas de ministres pour sonder les coeurs, pour
deviner les blessures et pour unir ou séparer sans appel ce qui doit
être lié ou béni dans le coeur de l'homme et de la femme? Mais où est la
place de l'amour dans notre société, dans notre siècle surtout? Il faut
que les âmes fortes se fassent à elles-mêmes leur code moralisateur, et
cherchent l'idéal à travers le sacrifice, qui est une espèce de suicide;
ou bien il faut que les âmes troublées succombent, privées de guide et
de secours, à toutes les tentations fatales qui sont un autre genre de
suicide.
Alice se sentit frémir de la tête aux pieds en rencontrant le regard
enivré de Jacques; mais la femme est la plus forte des deux dans ce
genre de combat; elle peut gouverner son sang jusqu'à l'empêcher de
monter à son visage. Elle peut souffrir aisément sans se trahir, elle
peut mourir sans parler. Et puis cette souffrance a son charme, et les
amants la chérissent. Ces palpitations brûlantes, ces désirs et ces
terreurs, ces élans immenses et ces strangulations soudaines, tout cela
est autant d'aiguillons sous lesquels on se sent vivre, et l'on aime une
vie pire que la mort. Il est doux, quand les voeux sont exaucés, de
se rencontrer, de se retracer l'un à l'autre ce qu'on a souffert, et
parfois alors on le regrette! mais il est affreux de se le cacher
éternellement et de s'être aimés en vain. Entre l'ivresse accablante
et la soif inassouvie il y a toujours un abîme de douleur et de regret
incommensurable. On y tombe de chaque rive. De quel côté est la chute la
plus rude?
Ainsi, lorsqu'on cherche à percer le nuage derrière lequel se tiennent
cachées toutes les vérités morales, on se heurte contre le mystère. La
société laisse la vérité dans son sanctuaire et tourne autour. Mais
lorsqu'une main plus hardie cherche à soulever un coin du voile, elle
aperçoit, non pas seulement l'ignorance, la corruption de la société,
mais encore l'impuissance et l'imperfection de la nature humaine, des
souffrances infinies inhérentes à notre propre coeur, des contradictions
effrayantes, des faiblesses sans cause, des énigmes sans mot. Le
chercheur de vérités est le plus faible entre les faibles, parce
qu'il est à peu près seul. Quand tous chercheront et frapperont, ils
trouveront et on leur ouvrira. La nature humaine sera modifiée et
ennoblie par cet élan commun, par cette fusion de toutes les forces et
de toutes les volontés, que décuplera la force et la volonté de chacun.
Jusque-là que pouvez-vous faire, vous qui voulez savoir? L'ignorance est
devant vous comme un mur d'airain, et vous la portez en vous-même. Vous
demandez aux hommes pourquoi ils sont fous, et vous sentez que vous-même
vous n'êtes point sage. Hélas! nous accusons la société de langueur, et
notre propre coeur nous crie: Tu es faible et malade!
Mais je m'aperçois que je traduis au lecteur le griffonnage obscur et
fragmenté des cahiers que Jacques Laurent entassait à cette époque de sa
vie, dans un coin, et sans les relire ni les coordonner, comme il avait
toujours fait. Ses notes et réflexions nous ont paru si confuses et si
mystérieuses, que nous avons renoncé à en publier la suite.
Vaincu par l'insistance d'Alice, il ouvrit son coeur du moins à
l'amitié, et lui raconta toute l'histoire que l'on a pu lire dans la
première partie de ce récit, mais en peu de mots et avec des réticences,
pour ne pas alarmer la pudeur d'Alice. Elle était bonne et charitable,
dit-il, cela est certain. Elle m'envoya, sans me connaître, de l'argent
pour soulager la misère des malheureux qui ne pouvaient pas payer leur
loyer au régisseur de cette maison. Le hasard me fit entrer dans ce
jardin, alors abandonné, par cet appartement alors en construction. Un
autre hasard me fit franchir la petite porte du mur et pénétrer dans la
serre de l'autre enclos. Un dernier hasard, je suppose, l'y amena; là je
causai avec elle. Là je retournai deux fois, et je fus attendri, presque
fasciné par le charme de son esprit, l'élévation de ses idées, la
grandeur de ses sentiments. C'était la femme la plus belle, la plus
éloquente et, à ce qu'il me semblait, la meilleure que j'eusse encore
rencontrée. Ensuite...
--Ensuite, dit Alice avec une impétuosité contenue.
--Je la revis dans un bal..
--Au bal de l'Opéra?
--Il ne tiendrait qu'à moi de croire que j'y suis en cet instant, reprit
Laurent avec un enjouement forcé, car vous m'intriguez beaucoup, Madame,
par la révélation que vous me faites de mes propres secrets.
--C'était donc un secret, un rendez-vous? Vous voyez, mon ami, que je ne
sais pas tout.
--C'était encore un hasard. Je fus raillé par une femme impétueuse,
hardie, éloquente autant que l'autre, mais d'une éloquence bizarre,
pleine d'audace et d'effrayantes vérités.
--Comment _l'autre?_ Je ne comprends plus.
--C'était la même.
--Et laquelle triompha?
--Toutes deux triomphèrent de mes sophismes philosophiques, toutes deux
m'ouvrirent les yeux à certaines portions de la vérité, et firent naître
en moi l'idée de nouveaux devoirs.
--Expliquez-vous, monsieur Laurent, vous parlez par énigmes.
--L'une, celle que j'avais vue vêtue de blanc au milieu des fleurs,
représentait le sacrifice et l'abnégation; l'autre, celle qui se cachait
sous un masque noir et que j'entrevoyais à travers la poussière et le
bruit, me représentait la révolte de l'esclave qui brise ses fers et
la rage héroïque du blessé percé de coups qui ne veut pas mourir. Une
troisième figure m'apparut qui réunissait en elle seule les deux autres
aspects: c'était la force et l'accablement, le remords et l'audace, la
tendresse et l'orgueil, la haine du mal avec la persistance dans le mal;
c'était Madeleine échevelée dans les larmes, et Catherine de Russie
enfonçant sa couronne sur sa tête avec un terrible sourire. Ces deux
femmes sont en elle: Dieu a fait la première, la société a fait la
seconde.
--Vous m'effrayez et vous m'attendrissez en même temps, mon ami, dit
Alice en détournant son visage altéré et en se penchant pour méditer.
Cette femme n'est pas une nature vulgaire, puisqu'elle vous a fait une
impression si profonde.
--La trace en est restée dans mon esprit et je ne voudrais pas
l'effacer. Le spectacle de cette lutte et de cette douleur m'a beaucoup
appris.
--Quoi, par exemple?
--Avant tout, qu'il serait impie de mépriser les êtres tombés de haut.
--Et cruel de les briser, n'est-ce pas?
--Oui, si en croyant briser l'orgueil on risque de tuer le repentir.
--Mais elle n'aimait pas mon frère?
--La question n'est pas là.
--Hélas! pensa la triste Alice, c'est la chose qui m'occupe le moins.
Et, en effet, la question pour elle était de savoir si Jacques aimait
Isadora. «D'ailleurs, ajouta-t-elle, depuis trois ans que vous ne l'avez
revue, elle a pu triompher des mauvais penchants; car il y a trois ans
que vous ne l'avez vue?»
--Oui, Madame.
--Et sans doute elle vous a écrit pendant cet intervalle?
--Jamais, Madame.
--Mais, vous avez pensé à elle, vous avez pu établir un jugement
définitif?...
--J'y ai pensé souvent d'abord, et puis quelquefois seulement; je ne
suis pas arrivé à juger son caractère d'une manière absolue; mais sa
position, je l'ai jugée.
--C'est là ce qui m'intéresse, parlez.
--Sa position a été fausse, impossible; elle trouvait dans sa vie le
contraste monstrueux qui réagissait sur son coeur et sa pensée: ici
le faste et les hommages de la royauté, là le mépris et la honte de
l'esclavage; au dedans les dons et les caresses d'un maître asservi, au
dehors l'outrage et l'abandon des courtisans furieux. D'où j'ai conclu
que la société n'avait pas donné d'autre issue aux facultés de la femme
belle et intelligente, mais née dans la misère, que la corruption et le
désespoir. La femme richement douée a besoin d'amour, de bonheur et
de poésie. Elle n'en trouve que le semblant quand elle est forcée de
conquérir ces biens par des moyens que la société flétrit et désavoue.
Mais pourquoi la société lui rend-elle la satisfaction légitime
impossible et les plaisirs illicites si faciles? Pourquoi donne-t-elle
l'horrible misère aux filles honnêtes et la richesse seulement à celles
qui s'égarent? Tout cela fournit bien matière à quelques réflexions,
n'est-ce pas, Madame?
--Vous avez raison, Laurent, dit madame de T... avec une expansion
douloureuse. Je tâcherai d'approfondir la vérité; et s'il est vrai,
comme on l'affirme, que, depuis trois ans, cette femme ait eu une
conduite irréprochable, je l'aiderai à sa réhabiliter. Dans le cas
contraire, je l'éloignerai sans rudesse et sans porter à son orgueil
blessé le dernier coup.
--A-t-elle donc essayé de se faire accueillir par vous, Madame? reprit
Laurent, que cette idée jetait dans une véritable perplexité.
--Il me le semble, répondit Alice. J'ai là un billet d'elle, fièrement
signé comtesse de S..., qu'elle m'a envoyé ce matin, et où elle me
demande à remettre entre mes mains, et face à face, une lettre fort
secrète de mon frère mourant. Je ne puis ni ne dois m'y refuser. Je vais
donc la voir.
--Vous allez la voir?
--Dans un quart d'heure elle sera ici; je lui ai donné rendez-vous
pour neuf heures. Vous voyez, monsieur Laurent, que j'avais besoin de
réfléchir à l'accueil que je dois lui faire, et je vous remercie de
m'avoir éclairée. Ayez la bonté d'emmener coucher mon fils; il est bon
qu'il ne voie pas cette femme, si moi-même je ne dois point la revoir.
Je vous avoue que sa figure et sa contenance vont m'influencer beaucoup
dans un sens ou dans l'autre.
Laurent s'était levé avec effroi; il avait pris son chapeau. Pour la
première fois il était impatient de quitter Alice; mais, à sa grande
consternation, elle ajouta;
--Dans un quart d'heure mon enfant sera endormi; je vous prie alors de
revenir me trouver, monsieur Laurent.
--Permettez, Madame, que cela ne soit pas, dit Laurent avec plus de
fermeté qu'il n'en avait encore montré.
--Laurent, reprit madame de T... en se levant et en lui saisissant la
main avec une sorte de solennité, je sais que cela n'est pas convenable,
et que cela doit vous embarrasser, vous émouvoir beaucoup. Mais une
telle circonstance de ma vie me pousse en dehors de toute convenance,
et je ne m'arrêterais que devant la crainte de vous faire souffrir
sérieusement. Dites, devez-vous souffrir en revoyant Isadora?
--Je ne souffrirai que pour elle; mais n'est-ce pas assez? répondit
Laurent avec assurance. Ne serai-je pas auprès de vous en face d'elle,
comme un accusateur, un délateur ou un juge? N'exigez pas de moi...
--Eh bien?
--N'exigez pas que j'ajoute à l'humiliation de son rôle devant vous. Je
crois qu'elle ne s'attend pas à vous trouver telle que vous êtes. Je
crains que votre grandeur ne l'écrase.
--Ah! vous l'aimez encore, Laurent! s'écria madame de T... Puis elle
ajouta avec un sourire glacé: Je ne vous en fais pas un crime. Moi, je
vous demande, comme la première et peut-être la dernière preuve d'une
amitié sérieuse, de revenir quand je vous ferai avertir. Laurent
s'inclina et sortit. Il eut la tentation de courir bien loin de l'hôtel
pour se soustraire à cette étrange fantaisie si sérieusement énoncée.
Mais il ne se sentit pas la force d'offenser celle qu'il aimait quand
elle invoquait l'amitié, une amitié qu'il croyait à peine reconquise!
«Je les verrai ensemble, se disait Alice, je me convaincrai de ce que
je sais déjà. Il me sera enfin prouvé qu'il l'aime, et alors je serai
guérie. Quelle est la femme assez lâche ou assez faible pour aimer
un homme occupé d'une autre femme, pour songer à engager une lutte
honteuse, à méditer une conquête incertaine, et qui ne s'achète que par
la coquetterie, c'est-à-dire par le moyen le plus contraire à la dignité
et à la droiture du coeur?»
Elle s'étonnait d'avoir eu le courage de provoquer cette crise décisive
et d'avoir osé vaincre la répugnance de Jacques. Mais elle s'en
applaudissait, et remerciait Dieu de lui en avoir donné la force. Et
puis cependant une douleur mortelle envahissait toutes ses facultés, et
elle s'efforçait de désirer qu'Isidora fût assez indigne de l'amour
de Jacques pour qu'elle-même pût mépriser un pareil amour et oublier
l'homme capable de le porter dans son sein. Mais on sait combien sont
peu solides ces résolutions de hâter la fin d'un mal qu'on aime et d'une
souffrance que l'on caresse.
Un domestique annonça madame la comtesse de S..., et Alice sentit comme
le froid de la mort passer dans ses veines. Elle se leva brusquement, se
rassit pendant que son étrange belle-soeur avançait avec lenteur vers
la porte du salon, et se releva avec effort lorsque l'apparition de cet
être problématique se fut tout à fait dessinée sur le seuil.
Au premier coup d'oeil jeté sur cette femme, Alice ne fut frappée que
de son assurance, de la grâce aisée de sa démarche et de sa miraculeuse
beauté. Isidora n'était plus jeune: elle avait trente-cinq ans; mais les
années et les orages de sa vie avaient passé impunément sur ce front de
marbre et sur ce visage d'une blancheur immaculée. Tout en elle était
encore triomphant: l'oeil large et pur, la souplesse des mouvements, la
main sans pli, les formes arrondies sans pesanteur, les plans du visage
fermes et nets, les dents brillantes comme des perles et les cheveux
noirs comme la nuit; on eût dit que la sérénité du ciel s'était laissé
conquérir par la puissance de l'enfer; c'était la Vénus victorieuse,
chaste et grave en touchant à ses armes, mais enveloppée de ce
mystérieux sourire qui fait douter si c'est l'arc de Diane ou celui de
l'amour dont il lui a plu de charger son bras voluptueux et fort.
Elle paraissait d'autant plus blanche et fraîche qu'elle était en
noir, et ce deuil rigoureux était ajusté avec autant de bon goût et de
simplicité noble qu'eut pu l'être celui d'une duchesse. Sa beauté avait
d'ailleurs ce caractère de haute aristocratie que les patriciennes
croient pouvoir s'attribuer exclusivement, en quoi elles se trompent
fort.
Alice fit rapidement ces remarques et avança de quelques pas au-devant
d'Isidora, d'autant plus décidée à être parfaitement calme et polie,
qu'elle se sentait plus de méfiance et de trouble intérieur. Au fond de
son âme, Isidora tremblait bien plus qu'Alice; mais le fond de cette âme
était, dans certains cas, un impénétrable abîme, et elle savait rendre
sa confusion imposante. Elle accepta le fauteuil qu'Alice lui montrait
à quelque distance du sien; puis, se tournant d'un air quasi royal pour
voir si elle était bien seule avec madame de T..., elle lui présenta en
silence une lettre cachetée de noir, en disant: «C'est lui-même qui a
mis là ce cachet de deuil, quatre heures avant de mourir.»
Alice, qui avait beaucoup aimé son frère, fut tout à coup si émue
qu'elle ne songea plus à observer la contenance de son interlocutrice.
Elle ouvrit la lettre d'une main tremblante. C'était bien l'écriture, du
comte Félix, quoique pénible et confuse.
«Ma soeur, avait-il écrit, ils ont beau dire, je sens bien que je suis
perdu, que rien ne me soulage, et que bientôt, peut-être, il faudra que
je meure sans te revoir. Tu es le seul être que je voudrais avoir auprès
de moi pour adoucir un moment pareil... peut-être affreux, peut-être
indifférent comme tant de choses dont on s'effraie et qui ne sont rien,
J'aurais préféré mourir d'un coup de pistolet, d'une chute de cheval, de
quelque chose dont je n'aurais pas senti l'approche et les langueurs....
Quoi qu'il en soit, je veux, pendant que j'ai bien ma tête et un reste
de forces, te faire connaître mes derniers sentiments, mes derniers
voeux, je dirais presque mes dernières volontés, si je l'osais. Alice,
tu es un ange, et toi seule, dans ma famille et dans le monde, défendras
ma mémoire, je le sais. Toi seule comprendras ce que je vais t'annoncer.
J'aime depuis six ans une femme envers laquelle je n'ai pas toujours été
juste, mais qui avait pourtant assez de droits sur mon estime pour que
j'aie su cacher les torts que je lui supposais. Depuis trois ans que
je voyage avec elle, mes soupçons se sont dissipés, sa fidélité, son
dévouement, ont satisfait à toutes mes exigences et triomphé de tous mes
préjugés. Depuis un an que je suis malade, elle a été admirable pour
moi, elle ne m'a pas quitté d'un instant, elle n'a pas eu une pensée, un
mouvement qu'elle ne m'ait consacrés.... Il faut abréger, car je suis
faible, et la sueur me coule du front tandis je t'écris... une sueur
bien froide!.... Depuis huit jours que j'ai épousé cette femme devant
l'Église et devant la loi, et par un testament qu'elle ignore et qu'elle
ne connaîtra qu'après ma mort, je lui lègue tous les biens dont je peux
disposer. Elle n'a pas songé un instant à assurer son avenir. Généreuse
jusqu'à la prodigalité, elle m'a montré un désintéressement inouï. Je
mourrais malheureux et maudit si je la laissais aux prises avec la
misère, lorsqu'elle m'a sacrifié une partie de sa vie. Ah! si tu savais,
Alice! que ne puis-je te voir... te dire tout ce que ma main raidie par
un froid terrible m'empêche De....»
«Ma soeur, je suis presque en défaillance, mais mon esprit est encore
net et ma volonté inébranlable. Je veux que ma femme soit ta soeur; je
te le demande au nom de Dieu; je te le demande à genoux, près d'expirer
peut-être! Tous tes autres la maudiront! mais toi, tu lui pardonneras
tout, parce qu'elle m'a véritablement aimé. Adieu, Alice, je ne vois
plus ce que j'écris; mais je t'aime et j'ai confiance.... Adieu... ma
soeur!...»
«Ton frère, FÉLIX, comte de S...»
Alice essuya ses joues inondées de larmes silencieuses et resta quelque
temps comme absorbée par la vue de ce papier, de cette écriture
affaiblie, de cet adieu solennel et de ce nom de frère qui semblait
exercer sur elle une majestueuse autorité d'affection.
Elle se retourna enfin vers Isidora et la regarda attentivement. Isidora
était impassible et la regardait aussi, mais avec plus de curiosité que
de bienveillance. Alice fut frappée de la clarté de ce regard sec et
fier. Ah! pensa-t-elle, on dirait qu'elle ne le pleure plus, et il y a
si peu de temps qu'elle l'a enseveli! on dirait même qu'elle ne l'a pas
pleuré du tout!
--Madame, dit-elle, est-ce que vous ne connaissez pas le contenu de
cette lettre?
--Non, Madame, répondit la veuve avec assurance: lorsque mon mari me la
remit, il eut peine à me faire comprendre que je devais ne la remettre
qu'à vous, et ce furent ses dernières paroles.» Et Isidora ajouta en
baissant la voix comme si de tels souvenirs lui causaient une sorte de
terreur: «Son agonie commença aussitôt, et quatre heures après....» Elle
se tut, ne pouvant se résoudre à rappeler l'image de la mort.
--Mon frère vous avait-il quelquefois parlé de moi, madame? reprit
Alice, qui l'observait toujours.
--Oui, Madame, souvent.
--Et ne puis-je savoir ce qu'il vous disait?
--Lorsqu'il était malade d'irritation nerveuse, il avait de grands accès
de scepticisme et presque de haine contre le genre humain tout entier...
--Et, l'on m'a dit, contre notre sexe particulièrement?
Isidora se troubla légèrement; puis elle reprit aussitôt:
--Dans ces moments-là, il exceptait une seule femme de la réprobation.
--Et c'était vous, sans doute, Madame?
--Non, Madame, répondit Isidora, d'un accent de franchise courageuse!
c'était vous. Ma soeur est un ange, disait-il: ma soeur n'a jamais eu un
seul instant, dans toute sa vie, la pensée du mal.
--Mais, Madame... cet éloge exagéré, sans doute, ne renfermait-il pas un
reproche muet contre quelque autre femme?
--Vous voulez dire contre moi? Écoutez, Madame, reprit Isidora avec une
audace presque majestueuse, je ne suis pas venue ici pour me confesser
des reproches justes ou injustes que la passion d'un homme a pu
m'adresser. Le récit de pareils orages épouvanterait peut-être votre âme
tranquille. Je me crois assez justifiée par la preuve de haute estime
que votre frère m'a donnée en m'épousant. Je ne sais pas ce que contient
cette lettre; j'en ai respecté le secret et j'ai rempli ma mission. Je
n'ai jamais eu l'intention de me prêter à un interrogatoire, quelque
gracieux et bienveillant qu'il pût sembler....
En parlant ainsi, Isidora se levait avec lenteur, ramenait son châle sur
ses épaules, et se disposait à prendre congé.«Pardon, Madame, reprit
Alice, qui, choquée de sa raideur, voulait absolument tenter une
dernière épreuve: soyez assez bonne pour prendre connaissance de cette
lettre que vous m'avez remise.»
Elle présenta la lettre à Isidora, et approcha d'elle un guéridon et une
bougie, voulant observer quelle impression cette lecture produirait sur
son impénétrable physionomie.
Isidora parut éprouver une vive répugnance à subir l'épreuve; elle était
venue armée jusqu'aux dents, elle craignait de s'attendrir en présence
de témoins. Cependant, comme elle ne pouvait refuser, elle se rassit,
posa la lettre sur le guéridon, et, baissant la tête sous son voile,
comme si elle eût été myope, elle déroba entièrement son visage aux
investigations d'Alice.
L'idée de la mort était si antipathique à cette nature vivace, le
spectacle de la mort lui avait été si redoutable, cette lettre lui
rappelait de si affreux souvenirs, qu'elle ne put y jeter les yeux sans,
frissonner. Des tressaillements involontaires trahirent son angoisse; et
quand elle eut fini;
«Pardon, Madame, dit-elle à Alice; je suis obligée de de recommencer, je
n'ai rien compris, je suis trop troublée.»
_Troublée!_ pensait Alice; elle ne peut même pas dire _émue!_ Si son
âme est aussi froide que ses paroles, quelle âme de bronze est-ce là?
[Illustration 05.png: Elle s'accouda sur la cheminée, l'oeil fixé sur la
pendule.]
Isidora relut la lettre avec un imperceptible tremblement nerveux; puis
elle abaissa son voile sur son visage, se releva, et fit le geste de
rendre le papier à sa belle-soeur; mais tout à coup elle chancela,
retomba sur son fauteuil, et, joignant ses mains crispées, elle laissa
échapper une sorte de cri, un sanglot sans larmes, qui révélait une
angoisse profonde, une mystérieuse douleur.
La bonne Alice n'en demandait pas davantage. Dès qu'elle la vit
souffrir, elle s'approcha d'elle, prit ses deux mains, qu'elle eut
quelque peine à désunir, et, se penchant vers elle avec un reste
d'effroi:
--Pardonnez-moi d'avoir rouvert cette plaie, lui dit-elle d'une voix
caressante; mais n'est-ce pas devant moi et avec moi que vous devez
pleurer?
--Avec vous? s'écria la courtisane effarée.
Puis, la regardant en face, elle vit cette douce et bienfaisante figure
qui s'efforçait de lui sourire à travers ses larmes.
Ce fut comme un choc électrique. Il y avait peut-être vingt ans
qu'Isidora n'avait senti l'étreinte affectueuse, le regard compatissant
d'une femme pure; il y avait peut-être vingt ans qu'elle raidissait son
âme orgueilleuse contre tout insultant dédain, contre toute humiliante
pitié. Malgré ce que Félix lui avait dit de la bonté de sa soeur, et
peut-être même à cause de ce respect enthousiaste qu'il avait pour
Alice, Isidora était venue la trouver, le coeur disposé à la haine. On
ne sait pas ce que c'est que le mépris d'une femme pour une femme.
Pour la première fois depuis qu'elle était tombée dans l'abîme de la
corruption, Isidora recevait d'une femme honnête (comme ses pareilles
disent avec fureur) une marque d'intérêt qui ne l'humiliait pas. Tout
son orgueil tomba devant une caresse. La glace dont elle s'était
cuirassée se fondit en un instant. Toutes les facultés aimantes de son
être se réveillèrent; et, passant d'un excès de réserve à un excès
d'expansion, ainsi qu'il arrive à ceux qui luttent depuis longtemps,
elle se laissa tomber aux pieds d'Alice, elle embrassa ses genoux avec
transport, et s'écria à plusieurs reprises, au milieu de sanglots et de
cris étouffés:
«Mon Dieu! que vous me faites de bien! Mon Dieu! que je vous remercie!»
[Illustration 06.png: Je vais attendre Monsieur?]
En voyant enfin des torrents de larmes obscurcir ces beaux yeux, dont
l'audacieuse limpidité l'avait consternée, Alice sentit s'envoler toutes
ses répugnances. Elle releva la pécheresse et, la pressant sur son sein,
elle osa baiser ses joues inondées de pleurs.
L'effusion d'Isidora ne connut plus de bornes; elle était comme ivre,
elle dévorait de baisers les mains de sa jeune soeur, comme elle
l'appelait déjà intérieurement. «Une femme, disait-elle avec une sorte
d'égarement, une amie, un ange! ô mon Dieu! j'en mourrai de bonheur,
mais je serai sauvée!» Son enthousiasme était si violent qu'il effraya
bientôt Alice. Dans ces âmes sombres, la joie a un caractère fébrile,
que les âmes tendres et chastes ne peuvent pas bien comprendre. Et
cependant rien n'était plus chaste que la subite passion de cette
courtisane pour l'angélique soeur qui lui rouvrait le chemin du
ciel. Mais ce brusque retour à l'attendrissement et à la confiance,
bouleversait son âme trop longtemps froissée. Elle ne pouvait passer de
l'amer désespoir à la foi souriante qu'en traversant un accès de folie.
Elle en fut tout à coup comme brisée, et se jetant sur un sopha:
«J'étouffe, dit-elle, je ne suis pas habituée aux larmes, il y a si
longtemps que je n'ai pleuré! Et puis, je ne croyais pas pouvoir jamais
sentir un instant de joie... Il me semble que je vais mourir.»
En effet, elle devint d'une pâleur livide, et Alice fut effrayée de voir
ses dents serrées et sa respiration suspendue. Elle craignit une attaque
de nerfs, et sonna précipitamment sa femme de chambre.
La femme de chambre, au lieu de venir, courut à l'appartement du jeune
Félix, où se tenait Jacques Laurent dans l'attente de son sort.
L'enfant dormait, Jacques agité s'efforçait de lire. La femme de chambre
le pria de se rendre auprès de madame. Tel était l'ordre qu'elle avait
reçu de sa maîtresse un quart d'heure auparavant; et, dans son émotion,
Alice avait oublié que le coup de sonnette devait être le signal de cet
avertissement donné à Jacques. Voilà pourquoi au bout de cinq minutes,
au lieu de voir entrer sa femme de chambre, elle vit entrer Laurent.
Ou plutôt elle ne le vit pas. Il s'avançait timidement, et Alice
tournait le dos à la porte par où il entra. Agenouillée près de sa
belle-soeur, elle essayait de ranimer ses mains glacées. Cependant
Isidora n'était point évanouie. Morne, l'oeil fixe, et le sein oppressé,
il semblait qu'elle fût retombée dans le désespoir, faute de puissance
pour la joie. La douce Alice semblait la supplier de faire un nouvel
effort pour chasser le démon Elle semblait prier pour elle, tout en la
priant elle-même de se laisser sauver.
Jacques s'attendait si peu à un tel résultat de l'entrevue de ces deux
femmes, qu'il resta comme pétrifié de surprise devant l'admirable groupe
qu'elles formaient devant lui. Toutes deux en deuil, toutes deux pâles:
l'une toute semblable à un ange de miséricorde, l'autre à l'archange
rebelle qui mesure l'espace entre l'abîme et le firmament.
Cependant l'habitude de s'observer et de se contraindre était si forte
chez cette dernière qu'elle y obéissait encore machinalement. Elle fut
la première à s'apercevoir du léger bruit que fit l'entrée de Jacques,
et, sortant de sa torpeur par un grand effort, elle recouvra la parole.
«Je suis insensée, dit-elle à voix basse à sa belle-soeur. L'état où je
suis me rendrait importune si je restais plus longtemps. Permettez-moi
de m'en aller tout de suite. Il vous arrive du monde, et je ne veux pas,
qu'on, me voie chez vous. Oh! à présent que je vous connais, je vous
aime, et je ne veux pas vous exposer à des chagrins pour moi; j'aimerais
mieux ne vous revoir jamais, Mais je vous reverrai, n'est-ce pas? Oh!
permettez-moi de revenir en secret! je vous le demanderais à genoux si
nous étions seules.»
--Je veux que vous reveniez, répondit Alice en l'aidant à se lever, «et
bientôt j'espère que ce ne sera plus en secret. Pendant quelques jours
encore permettez-moi de causer seule, librement avec vous.
--Quand ordonnez-vous que je revienne? dit Isidora, soumise comme un
enfant.
--Si je croyais vous trouver seule chez vous...
--Vous me trouverez toujours seule.
--A certaines heures? lesquelles?
--A toutes les heures. Avec l'espérance de vous voir un instant, je
fermerai ma porte toute la journée.
--Mais quels jours?
--Tous les jours de ma vie s'il le faut, pour vous voir un seul jour.
--Mon Dieu! que vous me touchez! que vous me paraissez aimante!
--Oh! je l'ai été, et je le deviendrai si vous voulez m'aimer un peu.
Mais ne dites rien encore; ce serait de la pitié peut-être. Tenez, vous
ne pouvez pas venir chez moi ostensiblement, cela peut attirer sur vous
quelque blâme. Je sais qu'on a une détestable opinion de moi dans votre
famille. Je croirais que je la mérite si vous la partagiez. Mais je ne
veux pas que mon bon ange souffre pour le bien qu'il veut me faire.
Venez chez moi par les jardins. Il y a une petite porte de communication
dans votre mur; près de la porte une serre remplie de fleurs, où vous
pouvez vous tenir sans que personne vous voie, et où vous me trouverez
toujours occupée à vous aimer et à vous attendre.
Malgré tout ce qu'il y avait d'affectueux dans ces paroles, le souvenir
de cette petite porte, de ce mur mitoyen et de cette serre fut un coup
de poignard qui réveilla les douleurs personnelles d'Alice. Elle se
rappela Jacques Laurent, tourna brusquement la tète, et le vit au fond
de l'appartement où il s'était timidement réfugié, tandis qu'elle
conduisait lentement Isidora vers l'issue opposée, en parlant bas avec
elle. Elle promit, mais sans s'apercevoir cette fois de la joie et de
la reconnaissance d'Isidora. Enfin, voyant que celle-ci sortait et se
soutenait à peine, tant l'émotion l'avait brisée, elle appela Jacques
avec un sentiment de grandeur et de jalousie indéfinissable.
--Mon ami, lui dit-elle, donnez donc le bras à ma belle-soeur, qui est
souffrante, et conduisez-la à sa voiture.
--Sa belle-soeur! pensa la courtisane. Elle ose m'appeler ainsi devant
un de ses amis! elle n'en rougit pas! et elle revint vers Alice pour la
remercier du regard et saisir une dernière fois sa main qu'elle porta à
ses lèvres. Dans son émotion délicieuse, elle vit Jacques confusément,
sans le regarder, sans le reconnaître, et accepta son bras, sans pouvoir
détacher ses yeux du visage d'Alice. Et comme Jacques, embarrassé de sa
préoccupation, lui rappelait qu'il la conduisait à sa voiture.
--Je suis à pied, dit-elle. Quand on demeure porte à porte! Et, tenez,
si la petite porte du jardin n'est pas condamnée, ce sera beaucoup plus
court par là.
--Je vais sonner pour qu'on aille ouvrir, dit Alice; et elle sonna en
effet. Mais son âme se brisa en voyant Isidora, appuyée sur le bras de
Jacques, descendre le perron du jardin, et se diriger vers le lieu de
leurs anciens rendez-vous. Elle eut la pensée de les suivre. Rien n'eut
été plus simple que de reconduire elle-même sa belle-soeur par ce
chemin; rien ne lui parut plus monstrueux, plus impossible que cet acte
de surveillance, tant il lui répugna, Elle ne pouvait pas supposer
qu'Isidora n'eût pas reconnu Jacques. «Comme elle se contient jusqu'au
milieu de l'attendrissement!» se disait-elle. «Et lui, comme il a paru
calme! Quelle puissance dans une passion qui se cache ainsi! Ne sais-je
pas moi-même que plus l'âme est perdue, plus l'apparence est sauvée?
Elle s'accouda sur la cheminée, l'oeil fixé sur la pendule, l'oreille
tendue au moindre bruit, et comptant les minutes qui allaient s'écouler
entre le départ et le retour de Jacques.
Isidora et Jacques marchaient sans se parler. Elle était plongée dans un
attendrissement profond et délicieux, et ne songeait pas plus à regarder
l'homme qui lui donnait le bras que s'il eût été une machine. Il
s'applaudissait d'avoir échappé à l'embarras d'une reconnaissance, et,
pensant à la bonté d'Alice, lui aussi, il se gardait bien de rompre le
silence; mais un hasard devait déjouer cette heureuse combinaison du
hasard. Le domestique qui marchait devant eux s'était trompé de clef,
et lorsqu'il l'eut vainement essayée dans la serrure, il s'accusa d'une
méprise, posa sur le socle d'un grand vase de terre cuite, destiné à
contenir des fleurs, la bougie qu'il tenait à la main, et se prit à
courir à toutes jambes vers la maison pour rapporter la clef nécessaire.
Jacques Laurent resta donc tête à tête avec son ancienne amante sous
l'ombrage de ces grands arbres qu'il avait tant aimés, devant cette
porte qui lui rappelait leur première entrevue, et dans une situation
tout à faite embarrassante pour un homme qui n'aime plus. L'air d'un
soir chargé d'orage, c'est-à-dire lourd et chaud, ne faisait pas
vaciller la flamme de la bougie, et son visage se trouvait, si bien
éclairé qu'au premier moment Isidora devait le reconnaître, à moins que,
dans la foule de ses souvenirs, le souvenir d'un amour si promptement
satisfait, si promptement brisé, put ne pas trouver place parmi tant
d'autres.
Il affectait de détourner la tête, cherchant ce qu'il avait à dire, ou
plutôt ce qu'il pouvait se dispenser de dire pour ne pas manquer à la
bienséance. Offrir à sa compagne préoccupée de la conduire à un banc
en attendant le retour du domestique, lui demander pardon de ce
contre-temps, rien ne pouvait se dire en assez peu de mots pour que sa
voix ne risquât pas de frapper l'attention. Il crut sortir d'embarras en
apercevant une de ces chaises de bois qu'on laisse dans les jardins, et
il fit un mouvement pour quitter le bras de madame de S... afin d'aller
lui chercher ce siège. Ce pouvait être une politesse muette. Il se crut
sauvé. Mais tout à coup il sentit son bras retenu par la main d'Isidora
qui lui dit avec vivacité:
--Mais, Monsieur, je vous connais, vous êtes... Mon Dieu, n'êtes-vous
pas...
«Je suis Jacques Laurent», répondit avec résignation le timide jeune
homme, incapable de soutenir aucune espèce de feinte, et jugeant
d'ailleurs qu'il était impossible d'éviter plus longtemps cette crise
délicate. Puis, comme il sentit le bras d'Isidora presser le sien
impétueusement, un sentiment de méfiance, et peut-être de ressentiment,
lui rendit le courage de sa fierté naturelle.
--Probablement, Madame, lui dit-il, ce nom est aussi vague dans vos
souvenirs que les traits de l'homme qui le porte.
--Jacques Laurent, s'écria madame de S..., sans répondre à ce froid
commentaire, Jacques Laurent ici, chez madame de T....! et dans cet
endroit!... Ah! cet endroit qui m'a fait vous reconnaître, je ne l'ai
pas revu sans une émotion terrible, et j'ai été comme forcée de vous
regarder, quoique... Jacques, vous ici avec moi?... Mais comment cela
se fait-il?... Que faisiez-vous chez madame de T...? Vous la connaissez
donc?... Oui: elle vous a appelé son ami.... Vous êtes son ami... Son
amant peut-être!... Écoutez, Jacques, écoutez, il faut que je vous
parle, ajouta-t-elle avec précipitation en voyant revenir le serviteur
avec la clef.
--Non, pas maintenant, dit Jacques troublé et irrité: surtout pas après
le mot insensé que vous venez de dire...
--Ah! reprit-elle en baissant la voix à mesure que le domestique
s'approchait, quel accent d'indignation! je crois entendre la voix de
Jacques au bal masqué lorsque, pour l'éprouver, je le supposais l'amant
de Julie! Au nom de la pauvre Julie qui est morte dans tes bras,
Jacques, écoute-moi un instant, suis-moi. Mon avenir, mon salut, ma
consolation sont dans vos mains, Monsieur... Si vous êtes un homme juste
et loyal comme vous l'étiez jadis... Si vous êtes un homme d'honneur,
parlez-moi, suivez-moi... ou je croirai que vous êtes mon ennemi, un
lâche ennemi comme les autres! Eh bien! n'hésitez donc pas! dit-elle
encore pendant que le domestique faisait crier la clef dans la serrure
rouillée; rien de plus simple que vous me donniez le bras jusqu'à mes
appartements. Rien de plus grossier que de me laisser traverser seule
l'autre jardin.» Et elle l'entraîna.
--Je vais attendre monsieur? dit le vieux Saint-Jean avec cet admirable
accent de malicieuse bêtise qu'ont, en pareil cas, ces espions
inévitables donnés par la civilisation.
--Non, répondit Jacques avec sa douceur et sa bonhomie ordinaires,
laissez la clef, je vais la rapporter en revenant.
--En ce cas, je vais la mettre en dehors pour que monsieur puisse
revenir.
Jacques n'écoutait plus. Emporté comme par le vent d'orage, il suivait
Isidora, qui, parvenue au milieu du jardin, tourna brusquement du côté
de la serre, et l'y fit entrer avec une sorte de violence.
Elle ne s'arrêta qu'auprès de la cuvette de marbre, et de ce banc garni
de velours bleu, sur lequel elle s'était assise près de lui pour la
première fois. «Ne dites rien, Jacques! s'écria-t-elle en le forçant de
s'asseoir à ses côtés, ne préjugez rien, ne pensez rien, jusqu'à ce que
vous m'ayez entendue. Je vous connais, je sais que des questions ne vous
arracheraient rien: je ne vous en ferai point. Je vois que vous avez
de la répugnance à venir ici, de l'inquiétude et de l'impatience à y
rester!... Je ne vous retiendrai pas longtemps. Je crois deviner... mais
peu importe. Ce que je dirai sera vrai ou faux, vous ne répondrez pas,
mais voilà ce que j'imagine, il faut que vous le sachiez pour comprendre
ma situation et ma conduite. Vous êtes intimement lié avec madame de
T..., vous êtes entré chez elle tout à l'heure sans être annoncé, comme
un habitué de la maison... dans sa chambre... car c'était sa chambre
ou son boudoir, je n'ai pas bien regardé... Vous l'aimez! car vous
tremblez; oui, je sens trembler votre main qui repousse en vain la
mienne. Elle vous aime peut-être! Bah! il est impossible qu'elle ne
vous aime pas! Que ce soit amour ou amitié, elle vous estime, elle
vous écoute, elle vous croit! Vous lui avez parlé de moi; elle vous a
consulté! Vous lui avez dit... Mais non, vous ne lui avez pas dit de mal
de moi, sa conduite me le prouve. Sa conduite envers moi est admirable,
c'est dire que la vôtre entre elle et moi l'a été aussi... Jacques, je
vous remercie... Je parle comme dans un rêve, et je comprends à mesure
que je parle... Mon premier mouvement, en vous voyant, a été la peur,
châtiment d'une âme coupable! Mais mon second mouvement est celui de
ma vraie nature, nature confiante et droite, que l'on a faussée et
torturée. Aussi mon second mouvement est la confiance, la gratitude...
une gratitude enthousiaste! Jacques! vous êtes toujours le meilleur des
hommes, et vous avez pour maîtresses la meilleure des femmes! Ce bonheur
vous était dû; en homme généreux, vous avez voulu me donner du bonheur
aussi, et, grâce à vous, cette femme est mon amie! Oh! que vous êtes
grands tous les deux!»
Et, dans un élan irrésistible, Isidora pencha son visage baigné de
larmes jusqu'à effleurer de ses lèvres tremblantes les mains du craintif
jeune homme.
«Laissez, Madame, laissez, répondit-il effrayé de l'émotion qui le
gagnait et en faisant un effort pour s'éloigner d'elle, autant que le
permettait la largeur du siège de marbre; vous êtes dangereuse jusque
dans vos meilleurs mouvements, et je ne peux pas vous écouter sans
frayeur. Vous êtes hardie et vous aimez à profaner, jusque dans vos
élans d'amour pour les choses saintes. Otez de votre imagination
audacieuse l'idée de cette liaison intime avec madame de T... Sachez, en
un mot, que je suis le précepteur de son fils, et, par conséquent, le
commensal et l'habitué nécessaire de sa maison. Je venais lui parler de
son enfant, quand je suis entré étourdiment dans son petit salon. Je
ne me permets pas d'autres sentiment envers elle qu'un dévouement
respectueux, et l'estime qu'on doit à une femme éminemment vertueuse:
et, quant à celui qu'elle peut avoir pour moi, c'est la confiance en
mes principes et la bonne opinion qu'une personne sensée doit avoir de
l'homme à qui elle confie l'âme de son enfant. Quel démon vous pousse à
bâtir un roman extravagant, impossible? Est-ce là le respect et l'amour
que vous témoigniez tout à l'heure à madame de T... par vos humbles
caresses? A peine l'émotion que sa bonté vous cause est-elle dissipée,
que déjà vous l'assimilez à toutes les femmes que vous connaissez;
apprenez à connaître, Madame, apprenez à respecter, si vous voulez
apprendre à aimer.»
Sauf l'amour avoué, sauf le bonheur des deux amants, la pauvre Isidora,
dans sa candeur cynique, avait deviné juste, et c'était en effet un bon
mouvement qui l'avait poussée à penser tout haut; mais elle ne savait
pas qu'en s'exprimant ainsi, elle mettait la main sur des plaies vives.
L'indignation de Jacques lui fit un mal affreux, et la haine de la
pudeur et de la vertu lui revint au coeur plus amère, plus douloureuse
que jamais.
--Quel langage! quelle colère et quel mépris! dit-elle en se levant et
en regardant Jacques avec un sombre dédain. Vous niez l'amour et vous
exprimez un pareil respect! Le nom de votre idole vous paraît souillé
dans ma bouche, et son image dans ma pensée! Vous n'êtes pas habile,
Jacques; vous ne savez pas que les femmes comme moi sont impossibles à
tromper sur ce point. Le respect, c'est l'amour! En vain vous faites une
distinction affectée de ces deux mots: quiconque n'aime pas, méprise,
quiconque aime vénère; il n'y a pas deux poids et deux mesures pour
connaître le véritable amour. Moi aussi j'ai été aimée une fois dans
ma vie; est-ce que vous l'avez oublié, Jacques? Et comment l'ai-je su?
c'est parce qu'on ne le disait pas, c'est parce qu'on n'eût jamais osé
me l'avouer, c'est enfin parce qu'on me respectait. Et cela se passait
ici, il y a trois ans; c'est ici que, sur ce banc, osant à peine
effleurer mon vêtement, et frémissant de crainte quand, en touchant ces
fleurs, votre main rencontrait la mienne, vous seriez mort plutôt que
de vous déclarer, vous seriez devenu fou plutôt que de vous avouer à
vous-même que vous m'aimiez... Mais voilà que vous êtes devenu un homme
civilisé à mon égard, c'est-à-dire que vous me méprisez, et que vous
exaltez devant moi une autre femme! C'est tout simple, Jacques, c'est
tout simple, vous ne m'aimez plus et vous l'aimez.. Je m'en doutais, je
le sais à présent. En vérité, Jacques, vous êtes bien maladroit, et le
secret d'une femme _vertueuse_, comme vous dites, est en grand danger
dans vos mains.
--Est-ce là tout ce que vous aviez à me dire? reprit Jacques irrité, en
se levant à son tour. Je croyais bénir le jour où je vous retrouverais
digne d'une noble et fidèle amitié; mais je vois bien que Julie est
morte, en effet, comme vous le disiez tout à l'heure, et qu'il ne me
reste plus qu'à pleurer sur elle.
--Ah! malheureux, ne blasphème pas! s'écria-t-elle en se tordant les
mains; que ne peux-tu dire la vérité? pourquoi Julie n'est-elle pas
morte et ensevelie à jamais au fond de ton coeur et du mien? mais
l'infortunée ne peut pas mourir. Cette âme pure et généreuse s'agite
toujours dans le sein meurtri et souillé d'Isidora; elle s'y agite en
vain, personne ne veut lui rendre la vie; elle ne peut ni vivre ni
mourir. Vraiment je suis un tombeau où l'on a enfermé une personne
vivante. Ah! philosophe sans intelligence et sans entrailles, tu ne
comprends rien à un pareil supplice, et cette agonie te fait sourire de
pitié. Sois maudit, toi que j'ai tant aimé, toi que seul parmi tous les
hommes, je croyais capable d'un grand amour! puisses-tu être puni du
même supplice! puisses-tu te survivre à toi-même et conserver le désir
du bien, après avoir perdu la foi!
Son voile noir était tombé sur ses épaules, et sa longue chevelure,
déroulée par l'humidité de la nuit, flottait éparse sur sa poitrine
agitée. La lune, en frappant sur le vitrage de la serre, semait sur elle
de pâles clartés dont le reflet bleuâtre la faisait paraître plus belle
et plus effrayante. Elle ressemblait à lady Macbeth évoquant dans ses
malédictions et dans ses terreurs les esprits malfaisants de la nuit.
Le coeur de Jacques se rouvrit à la pitié et à une sorte d'admiration
pour ce principe d'amour et de grandeur qu'une vie funeste n'avait pu
étouffer en elle; une âme vulgaire ne pouvait pas souffrir ainsi.
«Julie, lui dit-il, en lui prenant le bras avec énergie, reviens donc à
toi-même; s'il ne faut pour cela que rencontrer un coeur ami, ne l'as-tu
pas trouvé aujourd'hui? N'étais-tu pas tout à l'heure affectueusement
pressée dans les bras d'un être généreux, excellent entre tous? Cette
femme qui, en dépit des préjugés du monde, t'a nommée sa soeur et t'a
promis de venir ici pour te consoler et te bénir, n'est-ce donc pas
un secours que le ciel t'envoie? n'est-ce donc pas un messager de
consolation qui doit briser la pierre de ton cercueil? Ta fierté
implacable, qui repoussait jadis le pardon de l'amour, refusera-t-elle
la nouvelle alliance de l'amitié? Ne m'attribuez pas les généreux
mouvements de cette noble femme. Son coeur n'a pas besoin
d'enseignement; mais sachez bien que si elle en avait besoin, et
si j'avais sur elle l'influence qu'il vous a plu tout à l'heure de
m'attribuer, je voudrais que vous dussiez le repos de votre conscience
et la guérison de vos blessures à cette main de femme, plutôt qu'à celle
d'aucun homme.»
L'exaspération d'Isidora était déjà tombée, comme le vent capricieux
de l'orage lorsqu'il s'abat sur les plantes et semble s'endormir en
touchant la terre. Mobile comme l'atmosphère, en effet, elle écoutait
Jacques d'un air moitié soumis, moitié incrédule.
--Tu as peut-être raison, dit-elle, peut-être! Je n'en sais rien encore,
j'ai besoin de me recueillir, de m'interroger. Je suis partagée entre
deux élans contraires: l'un, qui me pousse aux genoux de cette femme au
front d'ange, l'autre, qui me fait haïr et craindre la protection de
cette dame à la voix de sirène. Une dévote, peut-être! qui veut me mener
à l'église et me présenter au monde des sacristies, comme un trophée
de sa béate victoire. Ah! que sais-je? En Italie aussi, des femmes de
qualité ont voulu me convertir. Elles m'appelaient dans leur oratoire,
et m'eussent chassée de leur salon. Faudrait-il passer par le
confessionnal et la communion pour entrer chez ma belle-soeur? Ah!
jamais! jamais de bassesse! de l'insolence, de la haine, des outrages,
je le veux bien, mais de l'hypocrisie et de la honte, jamais!
--Et vous avez raison, reprit Jacques; à ces craintes, je vois que vous
êtes toujours injuste; mais, à ces résistances, je vois que vous avez
la vraie fierté. Mais me croyez-vous donc enrôlé parmi les jésuites de
salons, que vous me supposez capable de vous engager dans de si lâches
intrigues? sachez que madame de T... n'est pas dévote.
«Pardonnez-moi tout ce que je dis, Jacques, vous voyez bien que je n'ai
pas ma tête. Ma pauvre tête que, ce matin, je croyais si forte et si
froide, elle a été brisée, ce soir, par trop d'émotions. Cette femme
m'a enivrée avec sa bonté et ses caresses, et toi, tu m'as tuée avec ta
figure douce et tes blonds cheveux, m'apparaissant tout à coup comme le
spectre du passé devant cette porte, dans ce lieu fatal où je t'ai vu
pour ne jamais t'oublier. Ah! que je t'ai aimé, Jacques! Tu ne l'as
jamais su, et tu as pu ne pas le croire. Ma conduite avec toi t'a paru
odieuse. Elle était sage, elle était dévouée; je sentais que je n'étais
pas digne de toi, que tu ne pourrais jamais oublier ma vie, qu'en
devenant passionné tu allais devenir le plus malheureux des hommes. Je
n'ai pas voulu changer en une vie de larmes ce souvenir d'une nuit de
délices. Et, qu'est-ce que je dis? ce n'est pas cette nuit-là que je me
suis rappelée avec le plus de bonheur et de regrets. C'est ce premier
amour enthousiaste et timide que tu avais pour moi lorsque tu ne me
connaissais que sous le nom de Julie, lorsque tu me croyais une femme
pure, lorsque tu venais ici tout tremblant, et que, n'osant me parler de
ton amour, tu me parlais de mes camélias. Ah! ne m'ôte pas ce souvenir,
Jacques, et quelque coupable que tu m'aies jugée depuis, quelque
insensée que je te paraisse encore, ne me reprends pas le passé, ne me
dis pas que tu n'as pas senti pour moi un véritable amour; c'est le
seul amour de ma vie, vois-tu, c'est mon rêve, c'est mon roman de jeune
fille, commencé à trente ans, fini en moins de deux semaines...! fini!
oh non! ce rêve ne m'a jamais quittée. Il ne finira qu'avec ma vie; je
n'ai aimé qu'une fois, je n'ai aimé qu'un seul homme, et cet homme c'est
toi, Jacques: ne le savais-tu point, ne le vois-tu pas? Je t'ai emporté
dans le secret de mon coeur, et je t'y ai gardé comme mon unique trésor.
Depuis trois ans, il ne s'est pas passé un jour, une heure, où je n'aie
été plongée dans le ravissement de mon souvenir. C'est là ce qui m'a
fait vivre, c'est là ce qui m'a donné la force d'être irréprochable
dans mes actions depuis trois ans, comme j'étais irréprochable dans mes
pensées. Je voulais me purifier par une vie régulière, par des habitudes
de fidélité. J'ai essayé d'aimer Félix de S... comme on aime un mari
quand on n'a pas d'amour pour lui et qu'on respecte son honneur. Et lui,
le crédule jeune homme, s'est cru aimé du jour où j'ai eu une véritable
passion dans l'âme pour un autre. Mais il a eu raison de m'estimer et de
me respecter au point de vouloir me donner son nom. Ne lui avais-je pas
sacrifié la satisfaction du seul amour que j'aie véritablement senti?
Aussi, quand j'ai accepté ce nom et cette formalité significative du
mariage, j'ai songé à toi, Jacques, je me suis dit: Si Félix revient à
la vie, du moins Jacques saura que j'ai mérité d'être réhabilitée; s'il
succombe, Jacques me reverra purifiée, ce ne sera plus une courtisane
qu'il pressera en frissonnant contre sa poitrine, ce sera la comtesse de
S..., la veuve d'un honnête homme, une femme indépendante de tout lien
honteux, une maîtresse fidèle, éprouvée par trois ans d'absence et libre
de se donner après un combat de trois ans contre les hommes et contre
lui-même... Oh! Jacques, c'est ainsi que je t'ai aimé, et je reviens
ici, je me berce depuis vingt-quatre heures des plus doux rêves. Je
caresse mille projets, je m'endors dans les délices de mon imagination
en attendant que je fasse des démarches pour te chercher et te
retrouver; et tout à coup le roman infernal de ma destinée s'accomplit:
tu parais devant moi, tu sembles sortir de terre, juste à l'endroit où
je t'ai vu pour la première fois! Je t'enlève, je t'entraîne ici, parmi
ces fleurs, où pour la première fois tu m'as parlé... Nous sommes
seuls... je suis encore belle... je t'aime avec passion... et toi tu ne
m'aimes plus! oh! c'est horrible, et voilà toute ma vie expiée dans ce
seul instant.»
La pâle traduction que nous venons de donner des paroles d'Isidora ne
saurait donner une idée de son éloquence naturelle. Ce don de la parole,
quelques femmes, même les femmes vulgaires en apparence, le possèdent à
un degré remarquable et l'exercent jusque sur des sujets frivoles. La
profession d'avocat conviendrait merveilleusement à certaines femmes du
peuple que vous avez dû rencontrer aussi bien que moi, et sur les lèvres
desquelles le discours venait de lui-même s'arranger à propos du moindre
objet de négoce ou du moindre récit de l'événement du quartier.
Les Parisiennes ont particulièrement cette faculté oratoire, cette
propension à énoncer leur pensée sous des formes pittoresques ou
littéraires et avec une pantomime animée, gracieuse ou plaisante,
minaudière ou passionnée, emphatique ou naïve. Isidora était une de
ces enfants du peuple de Paris, une de ces mobiles et saisissantes
imaginations qui se répandent en expressions aussi vite qu'elles
s'impressionnent. Elle avait donné à son propre esprit, par la lecture
et le spectacle des arts, une éducation recherchée, brillante et presque
solide, dans les loisirs de la richesse; et l'élocution facile qu'elle
avait eue pour la répartie mutine et l'apostrophe mordante, elle l'avait
conservée, pour l'analyse de ses sentiments et le récit de ses émotions
passionnées. Jacques avait déjà été frappé de cette éloquence féminine,
déjà il en avait subi diversement l'influence, lorsqu'elle avait été
tour à tour la divine Julie et l'audacieux domino de l'Opéra. Il se
sentit de nouveau sous le charme, et ce ne fut pas sans une terreur
mêlée de plaisir. Il ne se piquait pas d'être un stoïque, et son amour
pour Alice n'ayant jamais reçu d'encouragement, n'ayant pu nourrir
aucune espérance, n'était pas un préservatif à l'épreuve du feu d'une
passion expansive et provocante comme l'était celle d'Isidora. Nous
essaierions en vain de faire deviner l'expression de sa physionomie
si calme et si hautaine à l'habitude, si puissante de persuasion
lorsqu'elle révélait tout à coup des orages cachés; ni les accents de
sa voix éteinte dans les discours sans intérêt, flexible, saccadée,
pénétrante, déchirante dans l'abandon du désespoir et de l'amour.
Jacques sentit qu'il tremblait, qu'il avait alternativement chaud et
froid, qu'il retombait sous l'empire de la fascination, et Isidora qui,
par instants, jetait ses bras autour de lui avec ivresse et les retirait
avec crainte, sentit, elle aussi, que Jacques perdait la tête.
Et pourtant, hélas! tout ce qu'elle venait de lui dire était-il bien
vrai? Sincère, oui; mais véridique, non. Qu'elle crût, dans cet instant,
ne rien raconter que d'historique dans sa vie, et que dans sa vie il y
eût, depuis trois ans, beaucoup de rêveries, de regrets et d'élans vers
ce pur amour de Jacques, unique, en effet, dans ses souvenirs, par sa
nature confiante et naïve, rien de plus certain; qu'elle eût été fidèle
au comte de S..., quelle eût désiré se réhabiliter par le mariage, par
besoin d'honneur plus que par désir d'une fortune assurée, cela était
encore vrai; mais qu'elle ne se fût pas laissé distraire un seul instant
de la passion de Jacques par les jouissances du faste, qu'elle l'eût
quitté dans le seul dessein de ne pas le rendre malheureux, plutôt que
pour n'être pas honteusement délaissée par Félix; qu'enfin, elle n'eût
songé qu'à Jacques en se faisant épouser, et que l'amour des richesses
certaines n'eût pas été mêlé, à l'insu d'elle-même, au désir ambitieux
d'un titre et d'une vaine considération; voilà ce qui n'était qu'à
moitié vrai. Il ne faut pas oublier qu'il y avait une bonne et une
mauvaise puissance, agissant, à forces égales, sur l'âme naturellement
grande mais fatalement corrompue de cette femme. En revoyant Jacques,
elle retrouva toute la poétique et brûlante énergie du roman qu'elle
avait caressé en secret dans sa pensée depuis trois ans; secret tour
à tour douloureux et charmant, selon la disposition de son âme
impressionnable et changeante, et qui l'avait aidée, en effet, à vivre
sagement, mais qui n'eût pas été suffisant pour une telle réforme de
conduite, sans l'espérance et la volonté de dominer et de soumettre le
comte de S... Alors elle se plut à s'expliquer à elle-même sa propre vie
par ce miracle de l'amour, qui lui plaisait davantage, parce qu'en effet
il était davantage dans ses bons instincts; et l'imagination, cette
maîtresse toute-puissante de son cerveau, qui lui tenait lieu du coeur
éteint et des sens blasés, déploya ses ailes pour l'emporter loin du
domaine de la réalité. Jacques, entraîné dans son tourbillon, perdait
pied et se sentait comme soulevé par l'ouragan dans ce monde rempli de
fantômes et d'abîmes.
Cette Isidora si séduisante, si belle et si violemment éprise de lui,
n'était elle pas la même femme qu'il avait aimée avec enthousiasme,
puis avec délire, puis enfin avec de profonds déchirements de coeur,
longtemps encore après avoir été brusquement séparé d'elle? Nous
n'oserions pas dire que six mois encore avant cette nouvelle rencontre,
Jacques, au moment d'aimer Alice, qu'il connaissait à peine, n'eût pas
éprouvé d'énergiques retours de l'ancienne et unique passion. C'était
bien plutôt lui qui eût pu, s'il eût été disposé à se vanter de sa
fidélité, raconter à Isidora qu'il avait langui et souffert pour elle
durant presque toute cette absence, et ce roman de son coeur eut été
beaucoup plus authentique que celui qu'elle venait de faire sortir de
son propre cerveau.
Pourtant je ne sais quel doute obstiné se mêlait à l'ivresse croissante
de Jacques. Tout était vrai dans l'expression d'Isidora; sa voix sonore,
son regard humide, son sein agité; mais son exaltation, pour
être sentie, n'en était pas moins appliquée à une assertion peu
vraisemblable, et la sagesse, la modestie du jeune homme, se débattaient
encore contre les séductions d'un genre de flatterie où les femmes sont
toutes-puissantes. son humble fortune, son nom ignoré, son extérieur
timide, rien en lui ne pouvait tenter la cupidité ou la vanité d'une
telle femme. Et puis, s'il est vrai que les femmes sont crédules aux
doux mensonges de l'amour, il faut bien avouer que, par nature et par
position, les hommes le sont bien davantage.
La lutte était engagée. Isidora voulait ardemment la victoire, non
qu'elle eut conservé les moeurs de la galanterie. Il n'est rien de plus
froid à cet égard que la femme qui a abusé de la liberté, rien de plus
chaste, peut-être, que celle qui rougit d'avoir mal vécu. Mais il y
a dans ces âmes-là, et il y avait dans la sienne en particulier, un
insatiable orgueil. Elle ne pouvait se résoudre à perdre Jacques malgré
elle, elle qui avait eu la force de le quitter. Le danger d'échouer,
l'étonnement de sa résistance, étaient des stimulants à cette passion
moitié sentie, moitié factice. Dans l'excitation nerveuse qu'elle
éprouvait, elle pouvait, sans efforts et sans fausseté, parcourir tous
les tons, et s'identifier, à la manière des grands artistes, avec toutes
les nuances de son improvisation brûlante. Elle frappa le dernier coup
en s'humiliant devant Jacques: «Ne me hais pas; oh! je t'en prie, ne me
hais pas! lui dit-elle en courbant presque sur son sein les flots de sa
noire chevelure. Ne crois pas que je sois indigne de ta pitié. Vois où
l'amour m'a réduite! moi qui la repoussais si fièrement autrefois, quand
tu me l'offrais, cette pitié sainte, je te la demande aujourd'hui. Je te
la demande au nom de cette femme que j'ai calomniée tout à l'heure, si
c'est calomnier le plus pur des anges de supposer qu'il t'aime. Mais si
ta modestie farouche repousse cette idée comme un crime, je la rétracte
et je désavoue les paroles que la jalousie m'a arrachées. Oui, la
jalousie, je le confesse. Cette femme que j'adorais, que j'adore
toujours dans sa bonté simple et courageuse, j'étais au moment de la
haïr en songeant... Mais je ne veux même pas répéter les mots qui
t'offensent. Sois sûr que le bon principe est assez fort en moi pour
triompher, et qu'il triomphe déjà. J'étoufferai, s'il le faut, l'amour
qui me dévore, pour rester digne de l'amitié qu'elle m'offre. Eussé-je
encore d'insolents soupçons, je les refoulerai dans mon sein, je la
respecterai comme tu la respectes. Seras-tu content, Jacques, et
croiras-tu que je t'aime?»
Jacques vit à ses pieds l'orgueilleuse Isidora, et soit que l'homme
devienne plus faible que la femme quand il s'agit de donner le change à
un véritable amour, soit qu'à bout de souffrance dans ses désirs ignorés
pour Alice, il espérât guérir un mal inutile et funeste en s'enivrant
de voluptés puissantes, il chercha l'oubli du présent dans le délire du
passé.
Isidora eût souhaité des émotions plus douces et plus profondes. Ce
ne ne fut pas sans douleur et sans effroi qu'elle accepta son facile
triomphe. Elle fut sur le point de le repousser en échange d'un mot et
d'un regard adressés à la Julie d'autrefois. Elle arracha bien a son
amant ce doux nom qui, pour elle, résumait tout son rêve de bonheur;
mais la familiarité d'un amour accepté lui ôta tout son prestige. Elle
se livra sans confiance et sans transport, à travers des larmes amères
qu'elle interpréta comme des larmes de joie; mais elle sentit avec un
affreux désespoir qu'elle mentait et qu'elle n'avait pas de plus noble
plaisir que celui de rendre Jacques infidèle à une femme austère et plus
désirable qu'elle.
Car elle devina tout en sentant battre contre son coeur ce coeur rempli
d'une autre affection, et bientôt elle éprouva l'invincible besoin de
pleurer seule et de constater que sa victoire était la plus horrible
défaite de sa vie, «Va-t'en, dit-elle à Jacques lorsque minuit sonna
dans le lointain. Tu ne m'aimes plus, ou tu ne m'aimes pas encore. Un
abîme s'est creusé entre nous. Mais je le comblerai peut-être, Jacques,
à force de repentir et de dévouement.»
Elle s'était montrée douce et résignée malgré son angoisse. Jacques ne
sentait encore que de l'attendrissement et de la reconnaissance. Il
essaya de ramener la paix dans son âme en lui parlant de l'avenir et
des affections durables. Mais, lui aussi, il sentit tout à coup qu'il
mentait. La peur et les remords le saisirent, et la parole expira sur
ses lèvres. Isidora avait été vingt fois sur le point de lui dire:
«Tais-toi, ceci est un sermon!» Mais elle se contint, soit par
stoïcisme, soit par découragement, et elle trouva des prétextes pour
se séparer de lui sans lui dévoiler, comme autrefois, la profonde et
altière douleur de son âme impuissante et inassouvie.
Jacques, confus et tremblant, rentra dans le jardin de l'hôtel de T..,
comme un larron qui voudrait se cacher de lui-même. Il referma, sans
bruit, la petite porte et jeta un regard craintif sur l'allée déserte et
les massifs silencieux.
Les volets du rez-de-chaussée, habité par Alice, étaient fermés, nulle
trace de lumière, aucun bruit à l'extérieur. Sans doute elle était
couchée.
«Ah! repose en paix, âme tranquille et sainte, pensa-t-il en approchant
de ces fenêtres sans reflets et de cette façade morne d'une maison
endormie sous le froid et fixe regard de la lune. Dors la nuit, et que
tes jours s'envolent en sereines rêveries. Que l'orage, que la honte,
que les luttes vaines et coupables, que les inutiles désirs et les
remèdes empoisonnés, que la douleur et le mal soient pour moi seul!
Maintenant me voilà condamné par ma conscience à me taire éternellement,
et je ne pourrai plus même maudire ma timidité!»
Il fallait traverser l'antichambre de madame de T... pour rentrer dans
la maison. Et qu'allait devenir Jacques si cette porte était fermée!
Mais à peine l'eut-il touchée, que Saint-Jean vint la lui ouvrir.
«Ne faites pas de bruit, monsieur Laurent, madame est _retirée_,» lui
dit le bonhomme qui l'avait attendu sur ce banc classique en velours
d'Utrecht, où les serviteurs du riche, victimes de ses caprices ou de
ses habitudes, perdent de si longues heures entre un mauvais sommeil
ou une oisiveté d'esprit plus mauvaise encore. Jacques lui exprima ses
regrets de l'avoir fait veiller. «Pardi, Monsieur, dit le bonhomme avec
un sourire moitié bienveillant, moitié goguenard, il le fallait bien,
à moins de vous faire coucher à la belle étoile, ou à l'hôtel de S...!
Rendez-moi ma clef? Eh! eh! vous l'emportez par mégarde!»
Jacques avait été mis, dans l'après-dînée, en possession de la chambre
qu'il devait occuper désormais à l'hôtel de T... Ce n'était pas
son ancienne mansarde; c'était un petit appartement beaucoup plus
confortable, situé au second, mais ayant vue aussi sur le jardin. En
examinant ce local, Jacques fut frappé du goût et de la grâce aimable
avec lesquels il avait été décoré. Tout était simple; mais, par un
étrange hasard, il semblait que la personne chargée de ce soin eût
deviné ses goûts, ses paisibles habitudes de travail, le choix des
livres qui pouvaient le charmer, et jusqu'aux couleurs de teinture qu'il
aimait. La pensée ne lui vint pourtant pas que madame de T... eût daigné
s'occuper elle-même de ces détails. Dans les commencements de son séjour
à la campagne il avait été l'objet des attentions les plus délicates
et les plus affectueuses dans ce qui concernait les douceurs de son
installation. Mais depuis qu'Alice, préoccupée d'une pensée grave qu'il
ne devinait pas, semblait s'être refroidie pour lui, il ne se flattait
plus de lui inspirer ces prévenantes bontés. Agité et craignant de
réfléchir, il se jeta sur son lit, espérant trouver dans le sommeil
l'oubli momentané de la tristesse invincible qui le gagnait.
Mais il n'eut qu'un sommeil entrecoupé et des rêves insensés. Il
pressait Alice dans ses bras, et tout à coup, son visage divin devenant
le visage désolé d'Isidora, ses caresses se changeaient en malédictions,
et la courtisane étranglait sous ses yeux la femme adorée.
Obsédé de ces folles visions, il se leva et s'approcha de sa fenêtre.
Les menaces d'orage s'étaient dissipées: il n'y avait plus au firmament
qu'une vague blancheur, des nuées transparentes, floconneuses, et
l'argent mat du clair de la lune sur un fond de moire. Laurent jeta les
yeux sur ce jardin funeste qui ne lui rappelait que des regrets ou des
remords. Mais bientôt son attention fut fixée sur un objet inexplicable.
Tout au fond du jardin, sur une espèce de terrasse relevée de trois
gradins de pierre blanche, et fermée de grands murs, marchait lentement
une forme noire qu'il lui était impossible de distinguer, mais dont
le mouvement régulier et impassible pouvait être comparé à celui d'un
pendule. Qui donc pouvait ainsi veiller dans la solitude et le silence
de la nuit? D'abord un soupçon terrible, une âcre jalousie, s'empara du
cerveau affaibli de Jacques. Comme s'il avait eu, lui, le droit d'être
jaloux! Alice attendait-elle quelqu'un à cette heure solennelle et
mystérieuse? Mais était-ce bien Alice? Isidora aussi portait un vêtement
de deuil. Aurait-elle eu la fantaisie de venir rêver dans ce jardin
plutôt que dans le sien? elle pouvait en avoir conservé une clef. Mais
comment expliquer le choix de cette promenade? D'ailleurs Alice était
mince, et il lui semblait voir une forme élancée.
Une demi-heure s'écoula ainsi. L'ombre paraissait infatigable, et elle
était bien seule. Elle disparaissait derrière de grands vases de fleurs
et quelques touffes de rosiers disposés sur le rebord de la terrasse.
Puis elle se montrait toujours aux mêmes endroits découverts, suivant la
même ligne, et avec tant d'uniformité, qu'on eût pu compter par minutes
et secondes les ailées et venues de son invariable exercice. Elle
marchait lentement, ne s'arrêtait jamais, et paraissait bien plutôt
plongée dans le recueillement d'une longue méditation qu'agitée par
l'attente d'un rendez-vous quelconque.
Jacques fatigua son esprit et ses yeux à la suivre, jusqu'à ce que,
cédant à la lassitude, et voulant se persuader que ce pouvait être la
femme de chambre de madame de T..., attendant quelque amant pour son
propre compte, il alla se recoucher. Après deux heures de cauchemar
et de malaise, il retourna à la fenêtre. L'ombre marchait toujours.
Était-ce une hallucination? Cela faisait croire à quelque chose de
surnaturel. Un spectre ou un automate pouvaient seuls errer ainsi
pendant de si longues heures sans se lasser. Où un être humain eût-il
pris tant de persévérance et d'insensibilité physique? L'horizon
blanchissait, l'air devenait froid, et les feuilles se dilataient à
l'approche de la rosée. «Je resterai là, se dit Jacques, jusqu'à ce que
la vision s'évanouisse ou jusqu'à ce que cette femme quitte le théâtre
de sa promenade obstinée. A moins de passer par-dessus le mur, il faudra
bien qu'elle se rapproche, que je la voie ou que je la devine.»
Cette curiosité, mêlée d'angoisse, fit diversion à ses maux réels. Caché
derrière la mousseline du rideau collé à ses vitres, il s'obstina à son
tour à regarder, jusqu'à ce que le jour, s'épurant peu à peu, lui permit
de reconnaître Alice. A n'en pouvoir douter, c'était elle qui, depuis
une heure du matin jusqu'à quatre, avait ainsi marché sans relâche, sans
distraction, et sans qu'aucune impression extérieure eût pu la déranger
du problème intérieur qu'elle semblait occupée à résoudre. A mesure que
le jour net et transparent qui précède le lever du soleil lui permettait
de discerner les objets, Jacques voyait son attitude, sa démarche, les
détails de son vêtement. Rien en elle n'annonçait le désordre de l'âme.
Elle avait la même toilette de deuil qu'il lui avait vue la veille; elle
n'avait pas songé à mettre un châle: elle avait la tête nue. Ses cheveux
bruns, séparés sur son beau front, ne paraissaient pas avoir été
déroulés pour une tentative de sommeil. Son pas était encore ferme
quoique un peu ralenti, ses bras croisés sur sa poitrine sans raideur
et sans contraction violente. Enfin, lorsque le premier rayon du soleil
vint dorer les plus hautes branches, elle s'arrêta au milieu de la
terrasse et parut regarder attentivement la façade de la maison. Puis
elle descendit les trois degrés et se dirigea vers la porte du petit
salon d'été, sans avoir aperçu Jacques qui se cachait soigneusement.
Lorsqu'elle fut assez près de la maison pour qu'il pût distinguer sa
physionomie, il remarqua avec étonnement qu'elle était calme, pâle, il
est vrai, comme l'aube, mais aussi sereine, et à peine altérée par la
fatigue d'une si solennelle et si étrange veillée. Et, cependant, que
n'avait-il pas fallu souffrir pour remporter une telle victoire
sur soi-même «Oh! quelle femme êtes-vous donc? s'écria Jacques
intérieurement, quand il lui eut entendu doucement refermer la porte
vitrée de son boudoir; quelle énigme vivante, quelle âme céleste nourrie
des plus hautes contemplations, ou quel coeur à jamais brisé par un
morne désespoir? Vous n'aimez pas, non, vous n'aimez pas, car vous
semblez ne pouvoir pas souffrir; mais vous avez aimé, et vous vivez
peut-être d'un souvenir du mort!» Et Jacques ne se doutait pas que ce
mort c'était lui.
«J'ai aimé!» pensait Alice en se déshabillant avec lenteur et en
s'étendant sur sa couche chaste et sombre.
Jacques fut bien abattu et bien préoccupé durant la leçon du matin qu'il
donnait ordinairement avec tant de zèle et d'amour au fils d'Alice.
Il s'en fit, des reproches. Nos fautes ont ainsi toutes sortes de
retentissements imprévus, petits ou grands, mais qui en raniment
l'amertume par mille endroits.
A la campagne, Alice avait l'habitude de venir toujours, vers la fin de
la leçon, écouter le résumé du précepteur ou de l'enfant. Jacques se
dit que toute cette vie allait changer à Paris, et qu'il ne verrait
peut-être pas Alice de la journée. On lui monta son déjeuner dans sa
chambre, et le vieux serviteur lui dit que madame avait commandé que son
couvert fût mis tous les jours à sa table à l'heure du dîner. Jacques
attendit cette heure avec anxiété. Mais il dîna tête-à-tête avec son
élève.
«Madame a la migraine, dit le bonhomme Saint-Jean, une forte migraine, à
ce qui parait; elle n'a rien pris de la journée.»
Et il secoua la tête d'un air chagrin.
Nous laisserons Jacques Laurent à ses anxiétés, et nous rendrons compte
au lecteur de la journée d'Alice.
Après quelques heures d'un sommeil calme, elle s'habilla avec le même
soin qu'à l'ordinaire, et se fit apporter la clef de la petite porte du
jardin. «Je la laisserai dans la serrure, dit-elle à Saint-Jean, et vous
ne l'ôterez jamais.» Puis elle se dirigea avec une lenteur tranquille
vers le jardin d'Isidora, et elle alla s'asseoir dans la serre, où elle
voulut rester seule quelques instants avant de la faire avertir. Il y
avait là quelque désordre, un coussin de velours tombé dans le sable,
quelques belles fleurs brisées autour de la fontaine. Alice eut un
frisson glacé; mais aucun soupir ne trahit, même dans la solitude,
l'émotion de son âme profonde.
Elle allait sa diriger enfin vers le pavillon, lorsque Isidora parut
devant elle, en robe blanche sous une légère mante noire. Isidora était
fière de porter en public ce deuil qui la faisait épouse et veuve; mais
elle haïssait cette sombre couleur et ce souvenir de mort. N'attendant
pas si tôt la visite de sa belle-soeur, elle cachait à peine sous sa
mante cette toilette du matin, molle et fraîche, dans laquelle elle se
sentait renaître. Pourtant le visage de la superbe fille était fort
altéré. Sa beauté n'en souffrait pas; elle y gagnait peut-être en
expression; mais il était facile de voir à son oeil plombé et à sa riche
chevelure à peine nouée, qu'
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