Le Côté de Guermantes - Troisième partie
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Title: Le Côté de Guermantes - Troisième partie
Author: Marcel Proust
Release date: October 14, 2004 [eBook #13743]
Most recently updated: October 28, 2024
Language: French
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CÔTÉ DE GUERMANTES - TROISIÈME PARTIE ***
LE CÔTÉ DE GUERMANTES
OEUVRES DE MARCEL PROUST
_nrf_
_A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU_
DU CÔTÉ DE CHEZ SWANN (_2 vol._).
A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS (_3 vol._).
LE CÔTÉ DE GUERMANTES (_3 vol._).
SODOME ET GOMORRHE (_2 vol._).
LA PRISONNIÈRE (_2 vol._).
ALBERTINE DISPARUE.
LE TEMPS RETROUVÉ (_2 vol._.).
PASTICHES ET MÉLANGES.
LES PLAISIRS ET LES JOURS.
CHRONIQUES.
LETTRES A LA N.R.F.
MORCEAUX CHOISIS.
UN AMOUR DE SWANN
(_édition illustrée par Laprade_).
_Collection in-8 «A la Gerbe»_
OEUVRES COMPLÈTES (_18 vol._).
MARCEL PROUST
A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU
VIII
LE COTÉ DE GUERMANTES
(_TROISIÈME PARTIE_)
_nrf_
GALLIMARD
Les jours qui précédèrent mon dîner avec Mme de Stermaria me furent, non
pas délicieux, mais insupportables. C'est qu'en général, plus le temps
qui nous sépare de ce que nous nous proposons est court, plus il nous
semble long, parce que nous lui appliquons des mesures plus brèves ou
simplement parce que nous songeons à le mesurer. La papauté, dit-on,
compte par siècles, et peut-être même ne songe pas à compter, parce que
son but est à l'infini. Le mien étant seulement à la distance de trois
jours, je comptais par secondes, je me livrais à ces imaginations qui
sont des commencements de caresses, de caresses qu'on enrage de ne
pouvoir faire achever par la femme elle-même (ces caresses-là
précisément, à l'exclusion de toutes autres). Et en somme, s'il est vrai
qu'en général la difficulté d'atteindre l'objet d'un désir l'accroît (la
difficulté, non l'impossibilité, car cette dernière le supprime),
pourtant pour un désir tout physique, la certitude qu'il sera réalisé à
un moment prochain et déterminé n'est guère moins exaltante que
l'incertitude; presque autant que le doute anxieux, l'absence de doute
rend intolérable l'attente du plaisir infaillible parce qu'elle fait de
cette attente un accomplissement innombrable et, par la fréquence des
représentations anticipées, divise le temps en tranches aussi menues que
ferait l'angoisse.
Ce qu'il me fallait, c'était posséder Mme de Stermaria, car depuis
plusieurs jours, avec une activité incessante, mes désirs avaient
préparé ce plaisir-là, dans mon imagination, et ce plaisir seul, un
autre (le plaisir avec une autre) n'eût pas, lui, été prêt, le plaisir
n'étant que la réalisation d'une envie préalable et qui n'est pas
toujours la même, qui change selon les mille combinaisons de la rêverie,
les hasards du souvenir, l'état du tempérament, l'ordre de disponibilité
des désirs dont les derniers exaucés se reposent jusqu'à ce qu'ait été
un peu oubliée la déception de l'accomplissement; je n'eusse pas été
prêt, j'avais déjà quitté la grande route des désirs généraux et m'étais
engagé dans le sentier d'un désir particulier; il aurait fallu, pour
désirer un autre rendez-vous, revenir de trop loin pour rejoindre la
grande route et prendre un autre sentier. Posséder Mme de Stermaria dans
l'île du Bois de Boulogne où je l'avais invitée à dîner, tel était le
plaisir que j'imaginais à toute minute. Il eût été naturellement
détruit, si j'avais dîné dans cette île sans Mme de Stermaria; mais
peut-être aussi fort diminué, en dînant, même avec elle, ailleurs. Du
reste, les attitudes selon lesquelles on se figure un plaisir sont
préalables à la femme, au genre de femmes qui convient pour cela. Elles
le commandent, et aussi le lieu; et à cause de cela font revenir
alternativement, dans notre capricieuse pensée, telle femme, tel site,
telle chambre qu'en d'autres semaines nous eussions dédaignés. Filles de
l'attitude, telles femmes ne vont pas sans le grand lit où on trouve la
paix à leur côté, et d'autres, pour être caressées avec une intention
plus secrète, veulent les feuilles au vent, les eaux dans la nuit, sont
légères et fuyantes autant qu'elles.
Sans doute déjà, bien avant d'avoir reçu la lettre de Saint-Loup, et
quand il ne s'agissait pas encore de Mme de Stermaria, l'île du Bois
m'avait semblé faite pour le plaisir parce que je m'étais trouvé aller y
goûter la tristesse de n'en avoir aucun à y abriter. C'est aux bords du
lac qui conduisent à cette île et le long desquels, dans les dernières
semaines de l'été, vont se promener les Parisiennes qui ne sont pas
encore parties, que, ne sachant plus où la retrouver, et si même elle
n'a pas déjà quitté Paris, on erre avec l'espoir de voir passer la jeune
fille dont on est tombé amoureux dans le dernier bal de l'année, qu'on
ne pourra plus retrouver dans aucune soirée avant le printemps suivant.
Se sentant à la veille, peut-être au lendemain du départ de l'être
aimé, on suit au bord de l'eau frémissante ces belles allées où déjà une
première feuille rouge fleurit comme une dernière rose, on scrute cet
horizon où, par un artifice inverse à celui de ces panoramas sous la
rotonde desquels les personnages en cire du premier plan donnent à la
toile peinte du fond l'apparence illusoire de la profondeur et du
volume, nos yeux passant sans transition du parc cultivé aux hauteurs
naturelles de Meudon et du mont Valérien ne savent pas où mettre une
frontière, et font entrer la vraie campagne dans l'oeuvre du jardinage
dont ils projettent bien au delà d'elle-même l'agrément artificiel;
ainsi ces oiseaux rares élevés en liberté dans un jardin botanique et
qui chaque jour, au gré de leurs promenades ailées, vont poser jusque
dans les bois limitrophes une note exotique. Entre la dernière fête de
l'été et l'exil de l'hiver, on parcourt anxieusement ce royaume
romanesque des rencontres incertaines et des mélancolies amoureuses, et
on ne serait pas plus surpris qu'il fût situé hors de l'univers
géographique que si à Versailles, au haut de la terrasse, observatoire
autour duquel les nuages s'accumulent contre le ciel bleu dans le style
de Van der Meulen, après s'être ainsi élevé en dehors de la nature, on
apprenait que là où elle recommence, au bout du grand canal, les
villages qu'on ne peut distinguer, à l'horizon éblouissant comme la mer,
s'appellent Fleurus ou Nimègue.
Et le dernier équipage passé, quand on sent avec douleur qu'elle ne
viendra plus, on va dîner dans l'île; au-dessus des peupliers
tremblants, qui rappellent sans fin les mystères du soir plus qu'ils n'y
répondent, un nuage rose met une dernière couleur de vie dans le ciel
apaisé. Quelques gouttes de pluie tombent sans bruit sur l'eau antique,
mais dans sa divine enfance restée toujours couleur du temps et qui
oublie à tout moment les images des nuages et des fleurs. Et après que
les géraniums ont inutilement, en intensifiant l'éclairage de leurs
couleurs, lutté contre le crépuscule assombri, une brume vient
envelopper l'île qui s'endort; on se promène dans l'humide obscurité le
long de l'eau ou tout au plus le passage silencieux d'un cygne vous
étonne comme dans un lit nocturne les yeux un instant grands ouverts et
le sourire d'un enfant qu'on ne croyait pas réveillé. Alors on voudrait
d'autant plus avoir avec soi une amoureuse qu'on se sent seul et qu'on
peut se croire loin.
Mais dans cette île, où même l'été il y avait souvent du brouillard,
combien je serais plus heureux d'emmener Mme de Stermaria maintenant que
la mauvaise saison, que la fin de l'automne était venue. Si le temps
qu'il faisait depuis dimanche n'avait à lui seul rendu grisâtres et
maritimes les pays dans lesquels mon imagination vivait--comme d'autres
saisons les faisaient embaumés, lumineux, italiens,--l'espoir de
posséder dans quelques jours Mme de Stermaria eût suffi pour faire se
lever vingt fois par heure un rideau de brume dans mon imagination
monotonement nostalgique. En tout cas, le brouillard qui depuis la
veille s'était élevé même à Paris, non seulement me faisait songer sans
cesse au pays natal de la jeune femme que je venais d'inviter, mais
comme il était probable que, bien plus épais encore que dans la ville,
il devait le soir envahir le Bois, surtout au bord du lac, je pensais
qu'il ferait pour moi de l'île des Cygnes un peu l'île de Bretagne dont
l'atmosphère maritime et brumeuse avait toujours entouré pour moi comme
un vêtement la pâle silhouette de Mme de Stermaria. Certes quand on est
jeune, à l'âge que j'avais dans mes promenades du côté de Méséglise,
notre désir, notre croyance confère au vêtement d'une femme une
particularité individuelle, une irréductible essence. On poursuit la
réalité. Mais à force de la laisser échapper, on finit par remarquer
qu'à travers toutes ces vaines tentatives où on a trouvé le néant,
quelque chose de solide subsiste, c'est ce qu'on cherchait. On commence
à dégager, à connaître ce qu'on aime, on tâche à se le procurer, fût-ce
au prix d'un artifice. Alors, à défaut de la croyance disparue, le
costume signifie la suppléance à celle-ci par le moyen d'une illusion
volontaire. Je savais bien qu'à une demi-heure de la maison je ne
trouverais pas la Bretagne. Mais en me promenant enlacé à Mme de
Stermaria, dans les ténèbres de l'île, au bord de l'eau, je ferais comme
d'autres qui, ne pouvant pénétrer dans un couvent, du moins, avant de
posséder une femme, l'habillent en religieuse.
Je pouvais même espérer d'écouter avec la jeune femme quelque clapotis
de vagues, car, la veille du dîner, une tempête se déchaîna. Je
commençais à me raser pour aller dans l'île retenir le cabinet (bien
qu'à cette époque de l'année l'île fût vide et le restaurant désert) et
arrêter le menu pour le dîner du lendemain, quand Françoise m'annonça
Albertine. Je fis entrer aussitôt, indifférent à ce qu'elle me vît
enlaidi d'un menton noir, celle pour qui à Balbec je ne me trouvais
jamais assez beau, et qui m'avait coûté alors autant d'agitation et de
peine que maintenant Mme de Stermaria. Je tenais à ce que celle-ci reçût
la meilleure impression possible de la soirée du lendemain. Aussi je
demandai à Albertine de m'accompagner tout de suite jusqu'à l'île pour
m'aider à faire le menu. Celle à qui on donne tout est si vite remplacée
par une autre, qu'on est étonné soi-même de donner ce qu'on a de
nouveau, à chaque heure, sans espoir d'avenir. A ma proposition le
visage souriant et rose d'Albertine, sous un toquet plat qui descendait
très bas, jusqu'aux yeux, sembla hésiter. Elle devait avoir d'autres
projets; en tout cas elle me les sacrifia aisément, à ma grande
satisfaction, car j'attachais beaucoup d'importance à avoir avec moi une
jeune ménagère qui saurait bien mieux commander le dîner que moi.
Il est certain qu'elle avait représenté tout autre chose pour moi, à
Balbec. Mais notre intimité, même quand nous ne la jugeons pas alors
assez étroite, avec une femme dont nous sommes épris crée entre elle et
nous, malgré les insuffisances qui nous font souffrir alors, des liens
sociaux qui survivent à notre amour et même au souvenir de notre amour.
Alors, dans celle qui n'est plus pour nous qu'un moyen et un chemin vers
d'autres, nous sommes tout aussi étonnés et amusés d'apprendre de notre
mémoire ce que son nom signifia d'original pour l'autre être que nous
avons été autrefois, que si, après avoir jeté à un cocher une adresse,
boulevard des Capucines ou rue du Bac, en pensant seulement à la
personne que nous allons y voir, nous nous avisons que ces noms furent
jadis celui des religieuses capucines dont le couvent se trouvait là et
celui du bac qui traversait la Seine.
Certes, mes désirs de Balbec avaient si bien mûri le corps d'Albertine,
y avaient accumulé des saveurs si fraîches et si douces que, pendant
notre course au Bois, tandis que le vent, comme un jardinier soigneux,
secouait les arbres, faisait tomber les fruits, balayait les feuilles
mortes, je me disais que, s'il y avait eu un risque pour que Saint-Loup
se fût trompé, ou que j'eusse mal compris sa lettre et que mon dîner
avec Mme de Stermaria ne me conduisît à rien, j'eusse donné rendez-vous
pour le même soir très tard à Albertine, afin d'oublier pendant une
heure purement voluptueuse, en tenant dans mes bras le corps dont ma
curiosité avait jadis supputé, soupesé tous les charmes dont il
surabondait maintenant, les émotions et peut-être les tristesses de ce
commencement d'amour pour Mme de Stermaria. Et certes, si j'avais pu
supposer que Mme de Stermaria ne m'accorderait aucune faveur le premier
soir, je me serais représenté ma soirée avec elle d'une façon assez
décevante. Je savais trop bien par expérience comment les deux stades
qui se succèdent en nous, dans ces commencements d'amour pour une femme
que nous avons désirée sans la connaître, aimant plutôt en elle la vie
particulière où elle baigne qu'elle-même presque inconnue
encore,--comment ces deux stades se reflètent bizarrement dans le
domaine des faits, c'est-à-dire non plus en nous-même, mais dans nos
rendez-vous avec elle. Nous avons, sans avoir jamais causé avec elle,
hésité, tentés que nous étions par la poésie qu'elle représente pour
nous. Sera-ce elle ou telle autre? Et voici que les rêves se fixent
autour d'elle, ne font plus qu'un avec elle. Le premier rendez-vous avec
elle, qui suivra bientôt, devrait refléter cet amour naissant. Il n'en
est rien. Comme s'il était nécessaire que la vie matérielle eût aussi
son premier stade, l'aimant déjà, nous lui parlons de la façon la plus
insignifiante: «Je vous ai demandé de venir dîner dans cette île parce
que j'ai pensé que ce cadre vous plairait. Je n'ai du reste rien de
spécial à vous dire. Mais j'ai peur qu'il ne fasse bien humide et que
vous n'ayez froid.--Mais non.--Vous le dites par amabilité. Je vous
permets, madame, de lutter encore un quart d'heure contre le froid, pour
ne pas vous tourmenter, mais dans un quart d'heure, je vous ramènerai de
force. Je ne veux pas vous faire prendre un rhume.» Et sans lui avoir
rien dit, nous la ramenons, ne nous rappelant rien d'elle, tout au plus
une certaine façon de regarder, mais ne pensant qu'à la revoir. Or, la
seconde fois (ne retrouvant même plus le regard, seul souvenir, mais ne
pensant plus malgré cela qu'à la revoir) le premier stade est dépassé.
Rien n'a eu lieu dans l'intervalle. Et pourtant, au lieu de parler du
confort du restaurant, nous disons, sans que cela étonne la personne
nouvelle, que nous trouvons laide, mais à qui nous voudrions qu'on parle
de nous à toutes les minutes de sa vie: «Nous allons avoir fort à faire
pour vaincre tous les obstacles accumulés entre nos coeurs. Pensez-vous
que nous y arriverons? Vous figurez-vous que nous puissions avoir raison
de nos ennemis, espérer un heureux avenir?» Mais ces conversations,
d'abord insignifiantes, puis faisant allusion à l'amour, n'auraient pas
lieu, j'en pouvais croire la lettre de Saint-Loup. Mme de Stermaria se
donnerait dès le premier soir, je n'aurais donc pas besoin de convoquer
Albertine chez moi, comme pis aller, pour la fin de la soirée. C'était
inutile, Robert n'exagérait jamais et sa lettre était claire!
Albertine me parlait peu, car elle sentait que j'étais préoccupé. Nous
fîmes quelques pas à pied, sous la grotte verdâtre, quasi sous-marine,
d'une épaisse futaie sur le dôme de laquelle nous entendions déferler le
vent et éclabousser la pluie. J'écrasais par terre des feuilles mortes,
qui s'enfonçaient dans le sol comme des coquillages, et je poussais de
ma canne des châtaignes piquantes comme des oursins.
Aux branches les dernières feuilles convulsées ne suivaient le vent que
de la longueur de leur attache, mais quelquefois, celle-ci se rompant,
elles tombaient à terre et le rattrapaient en courant. Je pensais avec
joie combien, si ce temps durait, l'île serait demain plus lointaine
encore et en tout cas entièrement déserte. Nous remontâmes en voiture,
et comme la bourrasque s'était calmée, Albertine me demanda de
poursuivre jusqu'à Saint-Cloud. Ainsi qu'en bas les feuilles mortes, en
haut les nuages suivaient le vent. Et des soirs migrateurs, dont une
sorte de section conique pratiquée dans le ciel laissait voir la
superposition rose, bleue et verte, étaient tout préparés à destination
de climats plus beaux. Pour voir de plus près une déesse de marbre qui
s'élançait de son socle, et, toute seule dans un grand bois qui semblait
lui être consacré, l'emplissait de la terreur mythologique, moitié
animale, moitié sacrée de ses bonds furieux, Albertine monta sur un
tertre, tandis que je l'attendais sur le chemin. Elle-même, vue ainsi
d'en bas, non plus grosse et rebondie comme l'autre jour sur mon lit où
les grains de son cou apparaissaient à la loupe de mes yeux approchés,
mais ciselée et fine, semblait une petit statue sur laquelle les minutes
heureuses de Balbec avaient passé leur patine. Quand je me retrouvai
seul chez moi, me rappelant que j'avais été faire une course
l'après-midi avec Albertine, que je dînais le surlendemain chez Mme de
Guermantes, et que j'avais à répondre à une lettre de Gilberte, trois
femmes que j'avais aimées, je me dis que notre vie sociale est, comme un
atelier d'artiste, remplie des ébauches délaissées où nous avions cru un
moment pouvoir fixer notre besoin d'un grand amour, mais je ne songeai
pas que quelquefois, si l'ébauche n'est pas trop ancienne, il peut
arriver que nous la reprenions et que nous en fassions une oeuvre toute
différente, et peut-être même plus importante que celle que nous avions
projetée d'abord.
Le lendemain, il fit froid et beau: on sentait l'hiver (et, de fait, la
saison était si avancée que c'était miracle si nous avions pu trouver
dans le Bois déjà saccagé quelques dômes d'or vert). En m'éveillant je
vis, comme de la fenêtre de la caserne de Doncières, la brume mate, unie
et blanche qui pendait gaiement au soleil, consistante et douce comme du
sucre filé. Puis le soleil se cacha et elle s'épaissit encore dans
l'après-midi. Le jour tomba de bonne heure, je fis ma toilette, mais il
était encore trop tôt pour partir; je décidai d'envoyer une voiture à
Mme de Stermaria. Je n'osai pas y monter pour ne pas la forcer à faire
la route avec moi, mais je remis au cocher un mot pour elle où je lui
demandais si elle permettait que je vinsse la prendre. En attendant, je
m'étendis sur mon lit, je fermai les yeux un instant, puis les rouvris.
Au-dessus des rideaux, il n'y avait plus qu'un mince liséré de jour qui
allait s'obscurcissant. Je reconnaissais cette heure inutile, vestibule
profond du plaisir, et dont j'avais appris à Balbec à connaître le vide
sombre et délicieux, quand, seul dans ma chambre comme maintenant,
pendant que tous les autres étaient à dîner, je voyais sans tristesse le
jour mourir au-dessus des rideaux, sachant que bientôt, après une nuit
aussi courte que les nuits du pôle, il allait ressusciter plus éclatant
dans le flamboiement de Rivebelle. Je sautai à bas de mon lit, je passai
ma cravate noire, je donnai un coup de brosse à mes cheveux, gestes
derniers d'une mise en ordre tardive, exécutés à Balbec en pensant non à
moi mais aux femmes que je verrais à Rivebelle, tandis que je leur
souriais d'avance dans la glace oblique de ma chambre, et restés à cause
de cela les signes avant-coureurs d'un divertissement mêlé de lumières
et de musique. Comme des signes magiques ils l'évoquaient, bien plus le
réalisaient déjà; grâce à eux j'avais de sa vérité une notion aussi
certaine, de son charme enivrant et frivole une jouissance aussi
complète que celles que j'avais à Combray, au mois de juillet, quand
j'entendais les coups de marteau de l'emballeur et que je jouissais,
dans la fraîcheur de ma chambre noire, de la chaleur et du soleil.
Aussi n'était-ce plus tout à fait Mme de Stermaria que j'aurais désiré
voir. Forcé maintenant de passer avec elle ma soirée, j'aurais préféré,
comme celle-ci était ma dernière avant le retour de mes parents, qu'elle
restât libre et que je pusse chercher à revoir des femmes de Rivebelle.
Je me relavai une dernière fois les mains, et dans la promenade que le
plaisir me faisait faire à travers l'appartement, je me les essuyai dans
la salle à manger obscure. Elle me parut ouverte sur l'antichambre
éclairée, mais ce que j'avais pris pour la fente illuminée de la porte
qui, au contraire, était fermée, n'était que le reflet blanc de ma
serviette dans une glace posée le long du mur, en attendant qu'on la
plaçât pour le retour de maman. Je repensai à tous les mirages que
j'avais ainsi découverts dans notre appartement et qui n'étaient pas
qu'optiques, car les premiers jours j'avais cru que la voisine avait un
chien, à cause du jappement prolongé, presque humain, qu'avait pris un
certain tuyau de cuisine chaque fois qu'on ouvrait le robinet. Et la
porte du palier ne se refermait d'elle-même très lentement, sur les
courants d'air de l'escalier, qu'en exécutant les hachures de phrases
voluptueuses et gémissantes qui se superposent au choeur des Pèlerins,
vers la fin de l'ouverture de _Tannhäuser_. J'eus du reste, comme je
venais de remettre ma serviette en place, l'occasion d'avoir une
nouvelle audition de cet éblouissant morceau symphonique, car un coup de
sonnette ayant retenti, je courus ouvrir la porte de l'antichambre au
cocher qui me rapportait la réponse. Je pensais que ce serait: «Cette
dame est en bas», ou «Cette dame vous attend.» Mais il tenait à la main
une lettre. J'hésitai un instant à prendre connaissance de ce que Mme de
Stermaria avait écrit, qui tant qu'elle avait la plume en main aurait pu
être autre, mais qui maintenant était, détaché d'elle, un destin qui
poursuivait seul sa route et auquel elle ne pouvait plus rien changer.
Je demandai au cocher de redescendre et d'attendre un instant, quoiqu'il
maugréât contre la brume. Dès qu'il fut parti, j'ouvris l'enveloppe. Sur
la carte: Vicomtesse Alix de Stermaria, mon invitée avait écrit: «Je
suis désolée, un contretemps m'empêche de dîner ce soir avec vous à
l'île du Bois. Je m'en faisais une fête. Je vous écrirai plus longuement
de Stermaria. Regrets. Amitiés.» Je restai immobile, étourdi par le choc
que j'avais reçu. A mes pieds étaient tombées la carte et l'enveloppe,
comme la bourre d'une arme à feu quand le coup est parti. Je les
ramassai, j'analysai cette phrase. «Elle me dit qu'elle ne peut dîner
avec moi à l'île du Bois. On pourrait en conclure qu'elle pourrait dîner
avec moi ailleurs. Je n'aurai pas l'indiscrétion d'aller la chercher,
mais enfin cela pourrait se comprendre ainsi.» Et cette île du Bois,
comme depuis quatre jours ma pensée y était installée d'avance avec Mme
de Stermaria, je ne pouvais arriver à l'en faire revenir. Mon désir
reprenait involontairement la pente qu'il suivait déjà depuis tant
d'heures, et malgré cette dépêche, trop récente pour prévaloir contre
lui, je me préparais instinctivement encore à partir, comme un élève
refusé à un examen voudrait répondre à une question de plus. Je finis
par me décider à aller dire à Françoise de descendre payer le cocher. Je
traversai le couloir, ne la trouvant pas, je passai par la salle à
manger; tout d'un coup mes pas cessèrent de retentir sur le parquet
comme ils avaient fait jusque-là et s'assourdirent en un silence qui,
même avant que j'en reconnusse la cause, me donna une sensation
d'étouffement et de claustration. C'étaient les tapis que, pour le
retour de mes parents, on avait commencé de clouer, ces tapis qui sont
si beaux par les heureuses matinées, quand parmi leur désordre le soleil
vous attend comme un ami venu pour vous emmener déjeuner à la campagne,
et pose sur eux le regard de la forêt, mais qui maintenant, au
contraire, étaient le premier aménagement de la prison hivernale d'où,
obligé que j'allais être de vivre, de prendre mes repas en famille, je
ne pourrais plus librement sortir.
--Que Monsieur prenne garde de tomber, ils ne sont pas encore cloués, me
cria Françoise. J'aurais dû allumer. On est déjà à la fin de
_sectembre_, les beaux jours sont finis.
Bientôt l'hiver; au coin de la fenêtre, comme sur un verre de Gallé, une
veine de neige durcie; et, même aux Champs-Élysées, au lieu des jeunes
filles qu'on attend, rien que les moineaux tout seuls.
Ce qui ajoutait à mon désespoir de ne pas voir Mme de Stermaria, c'était
que sa réponse me faisait supposer que pendant qu'heure par heure,
depuis dimanche, je ne vivais que pour ce dîner, elle n'y avait sans
doute pas pensé une fois. Plus tard, j'appris un absurde mariage d'amour
qu'elle fit avec un jeune homme qu'elle devait déjà voir à ce moment-là
et qui lui avait fait sans doute oublier mon invitation. Car si elle se
l'était rappelée, elle n'eût pas sans doute attendu la voiture que je ne
devais du reste pas, d'après ce qui était convenu, lui envoyer, pour
m'avertir qu'elle n'était pas libre. Mes rêves de jeune vierge féodale
dans une île brumeuse avaient frayé le chemin à un amour encore
inexistant. Maintenant ma déception, ma colère, mon désir désespéré de
ressaisir celle qui venait de se refuser, pouvaient, en mettant ma
sensibilité de la partie, fixer l'amour possible que jusque-là mon
imagination seule m'avait, mais plus mollement, offert.
Combien y en a-t-il dans nos souvenirs, combien plus dans notre oubli,
de ces visages de jeunes filles et de jeunes femmes, tous différents, et
auxquels nous n'avons ajouté du charme et un furieux désir de les revoir
que parce qu'ils s'étaient au dernier moment dérobés? A l'égard de Mme
de Stermaria c'était bien plus et il me suffisait maintenant, pour
l'aimer, de la revoir afin que fussent renouvelées ces impressions si
vives mais trop brèves et que la mémoire n'aurait pas sans cela la force
de maintenir dans l'absence. Les circonstances en décidèrent autrement,
je ne la revis pas. Ce ne fut pas elle que j'aimai, mais ç'aurait pu
être elle. Et une des choses qui me rendirent peut-être le plus cruel le
grand amour que j'allais bientôt avoir, ce fut, en me rappelant cette
soirée, de me dire qu'il aurait pu, si de très simples circonstances
avaient été modifiées, se porter ailleurs, sur Mme de Stermaria;
appliqué à celle qui me l'inspira si peu après, il n'était donc
pas--comme j'aurais pourtant eu si envie, si besoin de le
croire--absolument nécessaire et prédestiné.
Françoise m'avait laissé seul dans la salle à manger, en me disant que
j'avais tort d'y rester avant qu'elle eût allumé le feu. Elle allait
faire à dîner, car avant même l'arrivée de mes parents et dès ce soir,
ma réclusion commençait. J'avisai un énorme paquet de tapis encore tout
enroulés, lequel avait été posé au coin du buffet, et m'y cachant la
tête, avalant leur poussière et mes larmes, pareil aux Juifs qui se
couvraient la tête de cendres dans le deuil, je me mis à sangloter. Je
frissonnais, non pas seulement parce que la pièce était froide, mais
parce qu'un notable abaissement thermique (contre le danger et, faut-il
le dire, le léger agrément duquel on ne cherche pas à réagir) est causé
par certaines larmes qui pleurent de nos yeux, goutte à goutte, comme
une pluie fine, pénétrante, glaciale, semblant ne devoir jamais finir.
Tout d'un coup j'entendis une voix:
--Peut-on entrer? Françoise m'a dit que tu devais être dans la salle à
manger. Je venais voir si tu ne voulais pas que nous allions dîner
quelque part ensemble, si cela ne te fait pas mal, car il fait un
brouillard à couper au couteau.
C'était, arrivé du matin, quand je le croyais encore au Maroc ou en mer,
Robert de Saint-Loup.
J'ai dit (et précisément c'était, à Balbec, Robert de Saint-Loup qui
m'avait, bien malgré lui, aidé à en prendre conscience) ce que je pense
de l'amitié: à savoir qu'elle est si peu de chose que j'ai peine à
comprendre que des hommes de quelque génie, et par exemple un Nietzsche,
aient eu la naïveté de lui attribuer une certaine valeur intellectuelle
et en conséquence de se refuser à des amitiés auxquelles l'estime
intellectuelle n'eût pas été liée. Oui, cela m'a toujours été un
étonnement de voir qu'un homme qui poussait la sincérité avec lui-même
jusqu'à se détacher, par scrupule de conscience, de la musique de
Wagner, se soit imaginé que la vérité peut se réaliser dans ce mode
d'expression par nature confus et inadéquat que sont, en général, des
actions et, en particulier, des amitiés, et qu'il puisse y avoir une
signification quelconque dans le fait de quitter son travail pour aller
voir un ami et pleurer avec lui en apprenant la fausse nouvelle de
l'incendie du Louvre. J'en étais arrivé, à Balbec, à trouver le plaisir
de jouer avec des jeunes filles moins funeste à la vie spirituelle, à
laquelle du moins il reste étranger, que l'amitié dont tout l'effort est
de nous faire sacrifier la partie seule réelle et incommunicable
(autrement que par le moyen de l'art) de nous-même, à un moi
superficiel, qui ne trouve pas comme l'autre de joie en lui-même, mais
trouve un attendrissement confus à se sentir soutenu sur des étais
extérieurs, hospitalisé dans une individualité étrangère, où, heureux de
la protection qu'on lui donne, il fait rayonner son bien-être en
approbation et s'émerveille de qualités qu'il appellerait défauts et
chercherait à corriger chez soi-même. D'ailleurs les contempteurs de
l'amitié peuvent, sans illusions et non sans remords, être les meilleurs
amis du monde, de même qu'un artiste portant en lui un chef-d'oeuvre et
qui sent que son devoir serait de vivre pour travailler, malgré cela,
pour ne pas paraître ou risquer d'être égoïste, donne sa vie pour une
cause inutile, et la donne d'autant plus bravement que les raisons pour
lesquelles il eût préféré ne pas la donner étaient des raisons
désintéressées. Mais quelle que fût mon opinion sur l'amitié, même pour
ne parler que du plaisir qu'elle me procurait, d'une qualité si médiocre
qu'elle ressemblait à quelque chose d'intermédiaire entre la fatigue et
l'ennui, il n'est breuvage si funeste qui ne puisse à certaines heures
devenir précieux et réconfortant en nous apportant le coup de fouet qui
nous était nécessaire, la chaleur que nous ne pouvons pas trouver en
nous-même.
J'étais bien éloigné certes de vouloir demander à Saint-Loup, comme je
le désirais il y a une heure, de me faire revoir des femmes de
Rivebelle; le sillage que laissait en moi le regret de Mme de Stermaria
ne voulait pas être effacé si vite, mais, au moment où je ne sentais
plus dans mon coeur aucune raison de bonheur, Saint-Loup entrant, ce fut
comme une arrivée de bonté, de gaîté, de vie, qui étaient en dehors de
moi sans doute mais s'offraient à moi, ne demandaient qu'à être à moi.
Il ne comprit pas lui-même mon cri de reconnaissance et mes larmes
d'attendrissement. Qu'y a-t-il de plus paradoxalement affectueux
d'ailleurs qu'un de ces amis--diplomate, explorateur, aviateur ou
militaire--comme l'était Saint-Loup, et qui, repartant le lendemain pour
la campagne et de là pour Dieu sait où, semblent faire tenir pour
eux-mêmes, dans la soirée qu'ils nous consacrent, une impression qu'on
s'étonne de pouvoir, tant elle est rare et brève, leur être si douce,
et, du moment qu'elle leur plaît tant, de ne pas les voir prolonger
davantage ou renouveler plus souvent. Un repas avec nous, chose si
naturelle, donne à ces voyageurs le même plaisir étrange et délicieux
que nos boulevards à un Asiatique. Nous partîmes ensemble pour aller
dîner et tout en descendant l'escalier je me rappelai Doncières, où
chaque soir j'allais retrouver Robert au restaurant, et les petites
salles à manger oubliées. Je me souvins d'une à laquelle je n'avais
jamais repensé et qui n'était pas à l'hôtel où Saint-Loup dînait, mais
dans un bien plus modeste, intermédiaire entre l'hôtellerie et la
pension de famille, et où on était servi par la patronne et une de ses
domestiques. La neige m'avait arrêté là. D'ailleurs Robert ne devait pas
ce soir-là dîner à l'hôtel et je n'avais pas voulu aller plus loin. On
m'apporta les plats, en haut, dans une petite pièce toute en bois. La
lampe s'éteignit pendant le dîner, la servante m'alluma deux bougies.
Moi, feignant de ne pas voir très clair en lui tendant mon assiette,
pendant qu'elle y mettait des pommes de terre, je pris dans ma main son
avant-bras nu comme pour la guider. Voyant qu'elle ne le retirait pas,
je le caressai, puis, sans prononcer un mot, l'attirai tout entière à
moi, soufflai la bougie et alors lui dis de me fouiller, pour qu'elle
eût un peu d'argent. Pendant les jours qui suivirent, le plaisir
physique me parut exiger, pour être goûté, non seulement cette servante
mais la salle à manger de bois, si isolée. Ce fut pourtant vers celle où
dînaient Robert et ses amis que je retournai tous les soirs, par
habitude, par amitié, jusqu'à mon départ de Doncières. Et pourtant, même
cet hôtel où il prenait pension avec ses amis, je n'y songeais plus
depuis longtemps. Nous ne profitons guère de notre vie, nous laissons
inachevées dans les crépuscules d'été ou les nuits précoces d'hiver les
heures où il nous avait semblé qu'eût pu pourtant être enfermé un peu de
paix ou de plaisir. Mais ces heures ne sont pas absolument perdues.
Quand chantent à leur tour de nouveaux moments de plaisir qui
passeraient de même aussi grêles et linéaires, elles viennent leur
apporter le soubassement, la consistance d'une riche orchestration.
Elles s'étendent ainsi jusqu'à un de ces bonheurs types, qu'on ne
retrouve que de temps à autre mais qui continuent d'être; dans l'exemple
présent, c'était l'abandon de tout le reste pour dîner dans un cadre
confortable qui par la vertu des souvenirs enferme dans un tableau de
nature des promesses de voyage, avec un ami qui va remuer notre vie
dormante de toute son énergie, de toute son affection, nous communiquer
un plaisir ému, bien différent de celui que nous pourrions devoir à
notre propre effort ou à des distractions mondaines; nous allons être
rien qu'à lui, lui faire des serments d'amitié qui, nés dans les
cloisons de cette heure, restant enfermés en elle, ne seraient peut-être
pas tenus le lendemain, mais que je pouvais faire sans scrupule à
Saint-Loup, puisque, avec un courage où il entrait beaucoup de sagesse
et le pressentiment que l'amitié ne se peut approfondir, le lendemain il
serait reparti.
Si en descendant l'escalier je revivais les soirs de Doncières, quand
nous fûmes arrivés dans la rue brusquement, la nuit presque complète où
le brouillard semblait avoir éteint les réverbères, qu'on ne
distinguait, bien faibles, que de tout près, me ramena à je ne sais
quelle arrivée, le soir, à Combray, quand la ville n'était encore
éclairée que de loin en loin, et qu'on y tâtonnait dans une obscurité
humide, tiède et sainte de Crèche, à peine étoilée ça et là d'un
lumignon qui ne brillait pas plus qu'un cierge. Entre cette année,
d'ailleurs incertaine, de Combray, et les soirs à Rivebelle revus tout à
l'heure au-dessus des rideaux, quelles différences! J'éprouvais à les
percevoir un enthousiasme qui aurait pu être fécond si j'étais resté
seul, et m'aurait évité ainsi le détour de bien des années inutiles par
lesquelles j'allais encore passer avant que se déclarât la vocation
invisible dont cet ouvrage est l'histoire. Si cela fût advenu ce
soir-là, cette voiture eût mérité de demeurer plus mémorable pour moi
que celle du docteur Percepied sur le siège de laquelle j'avais composé
cette petite description--précisément retrouvée il y avait peu de temps,
arrangée, et vainement envoyée au _Figaro_--des clochers de Martinville.
Est-ce parce que nous ne revivons pas nos années dans leur suite
continue jour par jour, mais dans le souvenir figé dans la fraîcheur ou
l'insolation d'une matinée ou d'un soir, recevant l'ombre de tel site
isolé, enclos, immobile, arrêté et perdu, loin de tout le reste, et
qu'ainsi, les changements gradués non seulement au dehors, mais dans nos
rêves et notre caractère évoluant, lesquels nous ont insensiblement
conduit dans la vie d'un temps à tel autre très différent, se trouvant
supprimés, si nous revivons un autre souvenir prélevé sur une année
différente, nous trouvons entre eux, grâce à des lacunes, à d'immenses
pans d'oubli, comme l'abîme d'une différence d'altitude, comme
l'incompatibilité de deux qualités incomparables d'atmosphère respirée
et de colorations ambiantes? Mais entre les souvenirs que je venais
d'avoir, successivement, de Combray, de Doncières et de Rivebelle, je
sentais en ce moment bien plus qu'une distance de temps, la distance
qu'il y aurait entre des univers différents où la matière ne serait pas
la même. Si j'avais voulu dans un ouvrage imiter celle dans laquelle
m'apparaissaient ciselés mes plus insignifiants souvenirs de Rivebelle,
il m'eût fallu veiner de rose, rendre tout d'un coup translucide,
compacte, fraîchissante et sonore, la substance jusque-là analogue au
grès sombre et rude de Combray. Mais Robert, ayant fini de donner ses
explications au cocher, me rejoignit dans la voiture. Les idées qui
m'étaient apparues s'enfuirent. Ce sont des déesses qui daignent
quelquefois se rendre visibles à un mortel solitaire, au détour d'un
chemin, même dans sa chambre pendant qu'il dort, alors que debout dans
le cadre de la porte elles lui apportent leur annonciation. Mais dès
qu'on est deux elles disparaissent, les hommes en société ne les
aperçoivent jamais. Et je me trouvai rejeté dans l'amitié. Robert en
arrivant m'avait bien averti qu'il faisait beaucoup de brouillard, mais
tandis que nous causions il n'avait cessé d'épaissir. Ce n'était plus
seulement la brume légère que j'avais souhaité voir s'élever de l'île et
nous envelopper Mme de Stermaria et moi. A deux pas les réverbères
s'éteignaient et alors c'était la nuit, aussi profonde qu'en pleins
champs, dans une forêt, ou plutôt dans une molle île de Bretagne vers
laquelle j'eusse voulu aller, je me sentis perdu comme sur la côte de
quelque mer septentrionale où on risque vingt fois la mort avant
d'arriver à l'auberge solitaire; cessant d'être un mirage qu'on
recherche, le brouillard devenait un de ces dangers contre lesquels on
lutte, de sorte que nous eûmes, à trouver notre chemin et à arriver à
bon port, les difficultés, l'inquiétude et enfin la joie que donne la
sécurité--si insensible à celui qui n'est pas menacé de la perdre--au
voyageur perplexe et dépaysé. Une seule chose faillit compromettre mon
plaisir pendant notre aventureuse randonnée, à cause de l'étonnement
irrité où elle me jeta un instant. «Tu sais, j'ai raconté à Bloch, me
dit Saint-Loup, que tu ne l'aimais pas du tout tant que ça, que tu lui
trouvais des vulgarités. Voilà comme je suis, j'aime les situations
tranchées», conclut-il d'un air satisfait et sur un ton qui n'admettait
pas de réplique. J'étais stupéfait. Non seulement j'avais la confiance
la plus absolue en Saint-Loup, en la loyauté de son amitié, et il
l'avait trahie par ce qu'il avait dit à Bloch, mais il me semblait que
de plus il eût dû être empêché de le faire par ses défauts autant que
par ses qualités, par cet extraordinaire acquis d'éducation qui pouvait
pousser la politesse jusqu'à un certain manque de franchise. Son air
triomphant était-il celui que nous prenons pour dissimuler quelque
embarras en avouant une chose que nous savons que nous n'aurions pas dû
faire? traduisait-il de l'inconscience? de la bêtise érigeant en vertu
un défaut que je ne lui connaissais pas? un accès de mauvaise humeur
passagère contre moi le poussant à me quitter, ou l'enregistrement d'un
accès de mauvaise humeur passagère vis-à-vis de Bloch à qui il avait
voulu dire quelque chose de désagréable même en me compromettant? Du
reste sa figure était stigmatisée, pendant qu'il me disait ces paroles
vulgaires, par une affreuse sinuosité que je ne lui ai vue qu'une fois
ou deux dans la vie, et qui, suivant d'abord à peu près le milieu de la
figure, une fois arrivée aux lèvres les tordait, leur donnait une
expression hideuse de bassesse, presque de bestialité toute passagère et
sans doute ancestrale. Il devait y avoir dans ces moments-là, qui sans
doute ne revenaient qu'une fois tous les deux ans, éclipse partielle de
son propre moi, par le passage sur lui de la personnalité d'un aïeul qui
s'y reflétait. Tout autant que l'air de satisfaction de Robert, ses
paroles: «J'aime les situations tranchées» prêtaient au même doute, et
auraient dû encourir le même blâme. Je voulais lui dire que si l'on aime
les situations tranchées, il faut avoir de ces accès de franchise en ce
qui vous concerne et ne point faire de trop facile vertu aux dépens des
autres. Mais déjà la voiture s'était arrêtée devant le restaurant dont
la vaste façade vitrée et flamboyante arrivait seule à percer
l'obscurité. Le brouillard lui-même, par les clartés confortables de
l'intérieur, semblait jusque sur le trottoir même vous indiquer l'entrée
avec la joie de ces valets qui reflètent les dispositions du maître; il
s'irisait des nuances les plus délicates et montrait l'entrée comme la
colonne lumineuse qui guida les Hébreux. Il y en avait d'ailleurs
beaucoup dans la clientèle. Car c'était dans ce restaurant que Bloch et
ses amis étaient venus longtemps, ivres d'un jeûne aussi affamant que le
jeûne rituel, lequel du moins n'a lieu qu'une fois par an, de café et de
curiosité politique, se retrouver le soir. Toute excitation mentale
donnant une valeur qui prime, une qualité supérieure aux habitudes qui
s'y rattachent, il n'y a pas de goût un peu vif qui ne compose ainsi
autour de lui une société qu'il unit, et où la considération des autres
membres est celle que chacun recherche principalement dans la vie. Ici,
fût-ce dans une petite ville de province, vous trouverez des passionnés
de musique; le meilleur de leur temps, le plus clair de leur argent se
passe aux séances de musique de chambre, aux réunions où on cause
musique, au café où l'on se retrouve entre amateurs et où on coudoie les
musiciens de l'orchestre. D'autres épris d'aviation tiennent à être bien
vus du vieux garçon du bar vitré perché au haut de l'aérodrome; à l'abri
du vent, comme dans la cage en verre d'un phare, il pourra suivre, en
compagnie d'un aviateur qui ne vole pas en ce moment, les évolutions
d'un pilote exécutant des loopings, tandis qu'un autre, invisible
l'instant d'avant, vient atterrir brusquement, s'abattre avec le grand
bruit d'ailes de l'oiseau Roch. La petite coterie qui se retrouvait pour
tâcher de perpétuer, d'approfondir, les émotions fugitives du procès
Zola, attachait de même une grande importance à ce café. Mais elle y
était mal vue des jeunes nobles qui formaient l'autre partie de la
clientèle et avaient adopté une seconde salle du café, séparée seulement
de l'autre par un léger parapet décoré de verdure. Ils considéraient
Dreyfus et ses partisans comme des traîtres, bien que vingt-cinq ans
plus tard, les idées ayant eu le temps de se classer et le dreyfusisme
de prendre dans l'histoire une certaine élégance, les fils,
bolchevisants et valseurs, de ces mêmes jeunes nobles dussent déclarer
aux «intellectuels» qui les interrogeaient que sûrement, s'ils avaient
vécu en ce temps-là, ils eussent été pour Dreyfus, sans trop savoir
beaucoup plus ce qu'avait été l'Affaire que la comtesse Edmond de
Pourtalès ou la marquise de Galliffet, autres splendeurs déjà éteintes
au jour de leur naissance. Car, le soir du brouillard, les nobles du
café qui devaient être plus tard les pères de ces jeunes intellectuels
rétrospectivement dreyfusards étaient encore garçons. Certes, un riche
mariage était envisagé par les familles de tous, mais n'était encore
réalisé pour aucun. Encore virtuel, il se contentait, ce riche mariage
désiré à la fois par plusieurs (il y avait bien plusieurs «riches
partis» en vue, mais enfin le nombre des fortes dots était beaucoup
moindre que le nombre des aspirants), de mettre entre ces jeunes gens
quelque rivalité.
Le malheur voulut pour moi que, Saint-Loup étant resté quelques minutes
à s'adresser au cocher afin qu'il revînt nous prendre après avoir dîné,
il me fallut entrer seul. Or, pour commencer, une fois engagé dans la
porte tournante dont je n'avais pas l'habitude, je crus que je ne
pourrais pas arriver à en sortir. (Disons en passant, pour les amateurs
d'un vocabulaire plus précis, que cette porte tambour, malgré ses
apparences pacifiques, s'appelle porte revolver, de l'anglais _revolving
door_.) Ce soir-là le patron, n'osant pas se mouiller en allant dehors
ni quitter ses clients, restait cependant près de l'entrée pour avoir le
plaisir d'entendre les joyeuses doléances des arrivants tout illuminés
par la satisfaction de gens qui avaient eu du mal à arriver et la
crainte de se perdre. Pourtant la rieuse cordialité de son accueil fut
dissipée par la vue d'un inconnu qui ne savait pas se dégager des
volants de verre. Cette marque flagrante d'ignorance lui fit froncer le
sourcil comme à un examinateur qui a bonne envie de ne pas prononcer le
_dignus es intrare_. Pour comble de malchance j'allai m'asseoir dans la
salle réservée à l'aristocratie d'où il vint rudement me tirer en
m'indiquant, avec une grossièreté à laquelle se conformèrent
immédiatement tous les garçons, une place dans l'autre salle. Elle me
plut d'autant moins que la banquette où elle se trouvait était déjà
pleine de monde (et que j'avais en face de moi la porte réservée aux
Hébreux qui, non tournante celle-là, s'ouvrant et se fermant à chaque
instant, m'envoyait un froid horrible). Mais le patron m'en refusa une
autre en me disant: «Non, monsieur, je ne peux pas gêner tout le monde
pour vous.» Il oublia d'ailleurs bientôt le dîneur tardif et gênant que
j'étais, captivé qu'il était par l'arrivée de chaque nouveau venu, qui,
avant de demander son bock, son aile de poulet froid ou son grog
(l'heure du dîner était depuis longtemps passée), devait, comme dans les
vieux romans, payer son écot en disant son aventure au moment où il
pénétrait dans cet asile de chaleur et de sécurité, où le contraste avec
ce à quoi on avait échappé faisait régner la gaieté et la camaraderie
qui plaisantent de concert devant le feu d'un bivouac.
L'un racontait que sa voiture, se croyant arrivée au pont de la
Concorde, avait fait trois fois le tour des Invalides; un autre que la
sienne, essayant de descendre l'avenue des Champs-Élysées, était entrée
dans un massif du Rond-Point, d'où elle avait mis trois quarts d'heure à
sortir. Puis suivaient des lamentations sur le brouillard, sur le froid,
sur le silence de mort des rues, qui étaient dites et écoutées de l'air
exceptionnellement joyeux qu'expliquaient la douce atmosphère de la
salle où excepté à ma place il faisait chaud, la vive lumière qui
faisait cligner les yeux déjà habitués à ne pas voir et le bruit des
causeries qui rendait aux oreilles leur activité.
Les arrivants avaient peine à garder le silence. La singularité des
péripéties, qu'ils croyaient uniques, leur brûlaient la langue, et ils
cherchaient des yeux quelqu'un avec qui engager la conversation. Le
patron lui-même perdait le sentiment des distances: «M. le prince de
Foix s'est perdu trois fois en venant de la porte Saint-Martin», ne
craignit-il pas de dire en riant, non sans désigner, comme dans une
présentation, le célèbre aristocrate à un avocat israélite qui, tout
autre jour, eût été séparé de lui par une barrière bien plus difficile à
franchir que la baie ornée de verdures. «Trois fois! voyez-vous ça», dit
l'avocat en touchant son chapeau. Le prince ne goûta pas la phrase de
rapprochement. Il faisait partie d'un groupe aristocratique pour qui
l'exercice de l'impertinence, même à l'égard de la noblesse quand elle
n'était pas de tout premier rang, semblait être la seule occupation. Ne
pas répondre à un salut; si l'homme poli récidivait, ricaner d'un air
narquois ou rejeter la tête en arrière d'un air furieux; faire semblant
de ne pas connaître un homme âgé qui leur aurait rendu service; réserver
leur poignée de main et leur salut aux ducs et aux amis tout à fait
intimes des ducs que ceux-ci leur présentaient, telle était l'attitude
de ces jeunes gens et en particulier du prince de Foix. Une telle
attitude était favorisée par le désordre de la prime jeunesse (où, même
dans la bourgeoisie, on paraît ingrat et on se montre mufle parce
qu'ayant oublié pendant des mois d'écrire à un bienfaiteur qui vient de
perdre sa femme, ensuite on ne le salue plus pour simplifier), mais elle
était surtout inspirée par un snobisme de caste suraigu. Il est vrai
que, à l'instar de certaines affections nerveuses dont les
manifestations s'atténuent dans l'âge mûr, ce snobisme devait
généralement cesser de se traduire d'une façon aussi hostile chez ceux
qui avaient été de si insupportables jeunes gens. La jeunesse une fois
passée, il est rare qu'on reste confiné dans l'insolence. On avait cru
qu'elle seule existait, on découvre tout d'un coup, si prince qu'on
soit, qu'il y a aussi la musique, la littérature, voire la députation.
L'ordre des valeurs humaines s'en trouvera modifié, et on entre en
conversation avec les gens qu'on foudroyait du regard autrefois. Bonne
chance à ceux de ces gens-là qui ont eu la patience d'attendre et de qui
le caractère est assez bien fait--si l'on doit ainsi dire--pour qu'ils
éprouvent du plaisir à recevoir vers la quarantaine la bonne grâce et
l'accueil qu'on leur avait sèchement refusés à vingt ans.
A propos du prince de Foix il convient de dire, puisque l'occasion s'en
présente, qu'il appartenait à une coterie de douze à quinze jeunes gens
et à un groupe plus restreint de quatre. La coterie de douze à quinze
avait cette caractéristique, à laquelle échappait, je crois, le prince,
que ces jeunes gens présentaient chacun un double aspect. Pourris de
dettes, ils semblaient des rien-du-tout aux yeux de leurs fournisseurs,
malgré tout le plaisir que ceux-ci avaient à leur dire: «Monsieur le
Comte, monsieur le Marquis, monsieur le Duc...» Ils espéraient se tirer
d'affaire au moyen du fameux «riche mariage», dit encore «gros sac», et
comme les grosses dots qu'ils convoitaient n'étaient qu'au nombre de
quatre ou cinq, plusieurs dressaient sourdement leurs batteries pour la
même fiancée. Et le secret était si bien gardé que, quand l'un d'eux
venant au café disait: «Mes excellents bons, je vous aime trop pour ne
pas vous annoncer mes fiançailles avec Mlle d'Ambresac», plusieurs
exclamations retentissaient, nombre d'entre eux, croyant déjà la chose
faite pour eux-mêmes avec elle, n'ayant pas le sang-froid nécessaire
pour étouffer au premier moment le cri de leur rage et de leur
stupéfaction: «Alors ça te fait plaisir de te marier, Bibi?» ne pouvait
s'empêcher de s'exclamer le prince de Châtellerault, qui laissait tomber
sa fourchette d'étonnement et de désespoir, car il avait cru que les
mêmes fiançailles de Mlle d'Ambresac allaient bientôt être rendues
publiques, mais avec lui, Châtellerault. Et pourtant, Dieu sait tout ce
que son père avait adroitement conté aux Ambresac contre la mère de
Bibi. «Alors ça t'amuse de te marier?» ne pouvait-il s'empêcher de
demander une seconde fois à Bibi, lequel, mieux préparé puisqu'il avait
eu tout le temps de choisir son attitude depuis que c'était «presque
officiel», répondait en souriant: «Je suis content non pas de me marier,
ce dont je n'avais guère envie, mais d'épouser Daisy d'Ambresac que je
trouve délicieuse.» Le temps qu'avait duré cette réponse, M. de
Châtellerault s'était ressaisi, mais il songeait qu'il fallait au plus
vite faire volte-face en direction de Mlle de la Canourque ou de Miss
Foster, les grands partis nº 2 et nº 3, demander patience aux créanciers
qui attendaient le mariage Ambresac, et enfin expliquer aux gens
auxquels il avait dit aussi que Mlle d'Ambresac était charmante que ce
mariage était bon pour Bibi, mais que lui se serait brouillé avec toute
sa famille s'il l'avait épousée. Mme de Soléon avait été, allait-il
prétendre, jusqu'à dire qu'elle ne les recevrait pas.
Mais si, aux yeux des fournisseurs, patrons de restaurants, etc..., ils
semblaient des gens de peu, en revanche, êtres doubles, dès qu'ils se
trouvaient dans le monde, ils n'étaient plus jugés d'après le
délabrement de leur fortune et les tristes métiers auxquels ils se
livraient pour essayer de le réparer. Ils redevenaient M. le Prince, M.
le Duc un tel, et n'étaient comptés que d'après leurs quartiers. Un duc
presque milliardaire et qui semblait tout réunir en soi passait après
eux parce que, chefs de famille, ils étaient anciennement princes
souverains d'un petit pays où ils avaient le droit, de battre monnaie,
etc... Souvent, dans ce café, l'un baissait les yeux quand un autre
entrait, de façon à ne pas forcer l'arrivant à le saluer. C'est qu'il
avait, dans sa poursuite imaginative de la richesse, invité à dîner un
banquier. Chaque fois qu'un homme entre, dans ces conditions, en
rapports avec un banquier, celui-ci lui fait perdre une centaine de
mille francs, ce qui n'empêche pas l'homme du monde de recommencer avec
un autre. On continue de brûler des cierges et de consulter les
médecins.
Mais le prince de Foix, riche lui-même, appartenait non seulement à
cette coterie élégante d'une quinzaine de jeunes gens, mais à un groupe
plus fermé et inséparable de quatre, dont faisait partie Saint-Loup. On
ne les invitait jamais l'un sans l'autre, on les appelait les quatre
gigolos, on les voyait toujours ensemble à la promenade, dans les
châteaux on leur donnait des chambres communicantes, de sorte que,
d'autant plus qu'ils étaient tous très beaux, des bruits couraient sur
leur intimité. Je pus les démentir de la façon la plus formelle en ce
qui concernait Saint-Loup. Mais ce qui est curieux, c'est que plus tard,
si l'on apprit que ces bruits étaient vrais pour tous les quatre, en
revanche chacun d'eux l'avait entièrement ignoré des trois autres. Et
pourtant chacun d'eux avait bien cherché à s'instruire sur les autres,
soit pour assouvir un désir, ou plutôt une rancune, empêcher un mariage,
avoir barre sur l'ami découvert. Un cinquième (car dans les groupes de
quatre on est toujours plus de quatre) s'était joint aux quatre
platoniciens qui l'étaient plus que tous les autres. Mais des scrupules
religieux le retinrent jusque bien après que le groupe des quatre fût
désuni et lui-même marié, père de famille, implorant à Lourdes que le
prochain enfant fût un garçon ou une fille, et dans l'intervalle se
jetant sur les militaires.
Malgré la manière d'être du prince, le fait que le propos fut tenu
devant lui sans lui être directement adressé rendit sa colère moins
forte qu'elle n'eût été sans cela. De plus, cette soirée avait quelque
chose d'exceptionnel. Enfin l'avocat n'avait pas plus de chance d'entrer
en relations avec le prince de Foix que le cocher qui avait conduit ce
noble seigneur. Aussi ce dernier crut-il pouvoir répondre d'un air rogue
et à la cantonade à cet interlocuteur qui, à la faveur du brouillard,
était comme un compagnon de voyage rencontré dans quelque plage située
aux confins du monde, battue des vents ou ensevelie dans les brumes. «Ce
n'est pas tout de se perdre, mais c'est qu'on ne se retrouve pas.» La
justesse de cette pensée frappa le patron parce qu'il l'avait déjà
entendu exprimer plusieurs fois ce soir.
En effet, il avait l'habitude de comparer toujours ce qu'il entendait ou
lisait à un certain texte déjà connu et sentait s'éveiller son
admiration s'il ne voyait pas de différences. Cet état d'esprit n'est
pas négligeable car, appliqué aux conversations politiques, à la lecture
des journaux, il forme l'opinion publique, et par là rend possibles les
plus grands événements. Beaucoup de patrons de cafés allemands admirant
seulement leur consommateur ou leur journal, quand ils disaient que la
France, l'Angleterre et la Russie «cherchaient» l'Allemagne, ont rendu
possible, au moment d'Agadir, une guerre qui d'ailleurs n'a pas éclaté.
Les historiens, s'ils n'ont pas eu tort de renoncer à expliquer les
actes des peuples par la volonté des rois, doivent la remplacer par la
psychologie de l'individu médiocre.
En politique, le patron du café où je venais d'arriver n'appliquait
depuis quelque temps sa mentalité de professeur de récitation qu'à un
certain nombre de morceaux sur l'affaire Dreyfus. S'il ne retrouvait pas
les termes connus dans les propos d'un client où les colonnes d'un
journal, il déclarait l'article assommant, ou le client pas franc. Le
prince de Foix l'émerveilla au contraire au point qu'il laissa à peine à
son interlocuteur le temps de finir sa phrase. «Bien dit, mon prince,
bien dit (ce qui voulait dire, en somme, récité sans faute), c'est ça,
c'est ça», s'écria-t-il, dilaté, comme s'expriment les _Mille et une
nuits_, «à la limite de la satisfaction». Mais le prince avait déjà
disparu dans la petite salle. Puis, comme la vie reprend même après les
événements les plus singuliers, ceux qui sortaient de la mer de
brouillard commandaient les uns leur consommation, les autres leur
souper; et parmi ceux-ci des jeunes gens du Jockey qui, à cause du
caractère anormal du jour, n'hésitèrent pas à s'installer à deux tables
dans la grande salle, et se trouvèrent ainsi fort près de moi. Tel le
cataclysme avait établi même de la petite salle à la grande, entre tous
ces gens stimulés par le confort du restaurant, après leurs longues
erreurs dans l'océan de brume, une familiarité dont j'étais seul exclu,
et à laquelle devait ressembler celle qui régnait dans l'arche de Noé.
Tout à coup, je vis le patron s'infléchir en courbettes, les maîtres
d'hôtel accourir au grand complet, ce qui fit tourner les yeux à tous
les clients. «Vite, appelez-moi Cyprien, une table pour M. le marquis de
Saint-Loup», s'écriait le patron, pour qui Robert n'était pas seulement
un grand seigneur jouissant d'un véritable prestige, même aux yeux du
prince de Foix, mais un client qui menait la vie à grandes guides et
dépensait dans ce restaurant beaucoup d'argent. Les clients de la grande
salle regardaient avec curiosité, ceux de la petite hélaient à qui mieux
mieux leur ami qui finissait de s'essuyer les pieds. Mais au moment où
il allait pénétrer dans la petite salle, il m'aperçut dans la grande.
«Bon Dieu, cria-t-il, qu'est-ce que tu fais là, et avec la porte ouverte
devant toi», dit-il, non sans jeter un regard furieux au patron qui
courut la fermer en s'excusant sur les garçons: «Je leur dis toujours de
la tenir fermée.»
J'avais été obligé de déranger ma table et d'autres qui étaient devant
la mienne, pour aller à lui. «Pourquoi as-tu bougé? Tu aimes mieux dîner
là que dans la petite salle? Mais, mon pauvre petit, tu vas geler. Vous
allez me faire le plaisir de condamner cette porte, dit-il au patron.--A
l'instant même, M. le Marquis, les clients qui viendront à partir de
maintenant passeront par la petite salle, voilà tout.» Et pour mieux
montrer son zèle, il commanda pour cette opération un maître d'hôtel et
plusieurs garçons, et tout en faisant sonner très haut de terribles
menaces si elle n'était pas menée à bien. Il me donnait des marques de
respect excessives pour que j'oubliasse qu'elles n'avaient pas commencé
dès mon arrivée, mais seulement après celle de Saint-Loup, et pour que
je ne crusse pas cependant qu'elles étaient dues à l'amitié que me
montrait son riche et aristocratique client, il m'adressait à la dérobée
de petits sourires où semblait se déclarer une sympathie toute
personnelle.
Derrière moi le propos d'un consommateur me fit tourner une seconde la
tête. J'avais entendu au lieu des mots: «Aile de poulet, très bien, un
peu de champagne; mais pas trop sec», ceux-ci: «J'aimerais mieux de la
glycérine. Oui, chaude, très bien.» J'avais voulu voir quel était
l'ascète qui s'infligeait un tel menu. Je retournai vivement la tête
vers Saint-Loup pour ne pas être reconnu de l'étrange gourmet. C'était
tout simplement un docteur, que je connaissais, à qui un client,
profitant du brouillard pour le chambrer dans ce café, demandait une
consultation. Les médecins comme les boursiers disent «je».
Cependant je regardais Robert et je songeais à ceci. Il y avait dans ce
café, j'avais connu dans la vie, bien des étrangers, intellectuels,
rapins de toute sorte, résignés au rire qu'excitaient leur cape
prétentieuse, leurs cravates 1830 et bien plus encore leurs mouvements
maladroits, allant jusqu'à le provoquer pour montrer qu'ils ne s'en
souciaient pas, et qui étaient des gens d'une réelle valeur
intellectuelle et morale, d'une profonde sensibilité. Ils
déplaisaient--les Juifs principalement, les Juifs non assimilés bien
entendu, il ne saurait être question des autres--aux personnes qui ne
peuvent souffrir un aspect étrange, loufoque (comme Bloch à Albertine).
Généralement on reconnaissait ensuite que, s'ils avaient contre eux
d'avoir les cheveux trop longs, le nez et les yeux trop grands, des
gestes théâtraux et saccadés, il était puéril de les juger là-dessus,
ils avaient beaucoup d'esprit, de coeur et étaient, à l'user, des gens
qu'on pouvait profondément aimer. Pour les Juifs en particulier, il en
était peu dont les parents n'eussent une générosité de coeur, une largeur
d'esprit, une sincérité, à côté desquelles la mère de Saint-Loup et le
duc de Guermantes ne fissent piètre figure morale par leur sécheresse,
leur religiosité superficielle qui ne flétrissait que les scandales, et
leur apologie d'un christianisme aboutissant infailliblement (par les
voies imprévues de l'intelligence uniquement prisée) à un colossal
mariage d'argent. Mais enfin chez Saint-Loup, de quelque façon que les
défauts des parents se fussent combinés en une création nouvelle de
qualités, régnait la plus charmante ouverture d'esprit et de coeur. Et
alors, il faut bien le dire à la gloire immortelle de la France, quand
ces qualités-là se trouvent chez un pur Français, qu'il soit de
l'aristocratie ou du peuple, elles fleurissent--s'épanouissent serait
trop dire car la mesure y persiste et la restriction--avec une grâce
que l'étranger, si estimable soit-il, ne nous offre pas. Les qualités
intellectuelles et morales, certes les autres les possèdent aussi, et
s'il faut d'abord traverser ce qui déplaît et ce qui choque et ce qui
fait sourire, elles ne sont pas moins précieuses. Mais c'est tout de
même une jolie chose et qui est peut-être exclusivement française, que
ce qui est beau au jugement de l'équité, ce qui vaut selon l'esprit et
le coeur, soit d'abord charmant aux yeux, coloré avec grâce, ciselé avec
justesse, réalise aussi dans sa matière et dans sa forme la perfection
intérieure. Je regardais Saint-Loup, et je me disais que c'est une jolie
chose quand il n'y a pas de disgrâce physique pour servir de vestibule
aux grâces intérieures, et que les ailes du nez soient délicates et d'un
dessin parfait comme celles des petits papillons qui se posent sur les
fleurs des prairies, autour de Combray; et que le véritable _opus
francigenum_, dont le secret n'a pas été perdu depuis le XIIIe siècle,
et qui ne périrait pas avec nos églises, ce ne sont pas tant les anges
de pierre de Saint-André-des-Champs que les petits Français, nobles,
bourgeois ou paysans, au visage sculpté avec cette délicatesse et cette
franchise restées aussi traditionnelles qu'au porche fameux, mais encore
créatrices.
Après être parti un instant pour veiller lui-même à la fermeture de la
porte et à la commande du dîner (il insista beaucoup pour que nous
prissions de la «viande de boucherie», les volailles n'étant sans doute
pas fameuses), le patron revint nous dire que M. le prince de Foix
aurait bien voulu que M. le marquis lui permît de venir dîner à une
table près de lui. «Mais elles sont toutes prises, répondit Robert en
voyant les tables qui bloquaient la mienne.--Pour cela, cela ne fait
rien, si ça pouvait être agréable à M. le marquis, il me serait bien
facile de prier ces personnes de changer de place. Ce sont des choses
qu'on peut faire pour M. le marquis!--Mais c'est à toi de décider, me
dit Saint-Loup, Foix est un bon garçon, je ne sais pas s'il t'ennuiera,
il est moins bête que beaucoup.» Je répondis à Robert qu'il me plairait
certainement, mais que pour une fois où je dînais avec lui et où je m'en
sentais si heureux, j'aurais autant aimé que nous fussions seuls. «Ah!
il a un manteau bien joli, M. le prince», dit le patron pendant notre
délibération. «Oui, je le connais», répondit Saint-Loup. Je voulais
raconter à Robert que M. de Charlus avait dissimulé à sa belle-soeur
qu'il me connût et lui demander quelle pouvait en être la raison, mais
j'en fus empêché par l'arrivée de M. de Foix. Venant pour voir si sa
requête était accueillie, nous l'aperçûmes qui se tenait à deux pas.
Robert nous présenta, mais ne cacha pas à son ami qu'ayant à causer avec
moi, il préférait qu'on nous laissât tranquilles. Le prince s'éloigna en
ajoutant au salut d'adieu qu'il me fit, un sourire qui montrait
Saint-Loup et semblait s'excuser sur la volonté de celui-ci de la
brièveté d'une présentation qu'il eût souhaitée plus longue. Mais à ce
moment Robert semblant frappé d'une idée subite s'éloigna avec son
camarade, après m'avoir dit: «Assieds-toi toujours et commence à dîner,
j'arrive», et il disparut dans la petite salle. Je fus peiné d'entendre
les jeunes gens chics, que je ne connaissais pas, raconter les histoires
les plus ridicules et les plus malveillantes sur le jeune grand-duc
héritier de Luxembourg (ex-comte de Nassau) que j'avais connu à Balbec
et qui m'avait donné des preuves si délicates de sympathie pendant la
maladie de ma grand'mère. L'un prétendait qu'il avait dit à la duchesse
de Guermantes: «J'exige que tout le monde se lève quand ma femme passe»
et que la duchesse avait répondu (ce qui eût été non seulement dénué
d'esprit mais d'exactitude, la grand'mère de la jeune princesse ayant
toujours été la plus honnête femme du monde): «Il faut qu'on se lève
quand passe ta femme, cela changera de sa grand'mère car pour elle les
hommes se couchaient.» Puis on raconta qu'étant allé voir cette année sa
tante la princesse de Luxembourg, à Balbec, et étant descendu au Grand
Hôtel, il s'était plaint au directeur (mon ami) qu'il n'eût pas hissé le
fanion de Luxembourg au-dessus de la digue. Or, ce fanion étant moins
connu et de moins d'usage que les drapeaux d'Angleterre ou d'Italie, il
avait fallu plusieurs jours pour se le procurer, au vif mécontentement
du jeune grand-duc. Je ne crus pas un mot de cette histoire, mais me
promis, dès que j'irais à Balbec, d'interroger le directeur de l'hôtel
de façon à m'assurer qu'elle était une invention pure. En attendant
Saint-Loup, je demandai au patron du restaurant de me faire donner du
pain. «Tout de suite, monsieur le baron.--Je ne suis pas baron, lui
répondis-je.--Oh! pardon, monsieur le comte!» Je n'eus pas le temps de
faire entendre une seconde protestation, après laquelle je fusse
sûrement devenu «monsieur le marquis»; aussi vite qu'il l'avait annoncé,
Saint-Loup réapparut dans l'entrée tenant à la main le grand manteau de
vigogne du prince à qui je compris qu'il l'avait demandé pour me tenir
chaud. Il me fit signe de loin de ne pas me déranger, il avança, il
aurait fallu qu'on bougeât encore ma table ou que je changeasse de place
pour qu'il pût s'asseoir. Dès qu'il entra dans la grande salle, il monta
légèrement sur les banquettes de velours rouge qui en faisaient le tour
en longeant le mur et où en dehors de moi n'étaient assis que trois ou
quatre jeunes gens du Jockey, connaissances à lui qui n'avaient pu
trouver place dans la petite salle. Entre les tables, des fils
électriques étaient tendus à une certaine hauteur; sans s'y embarrasser
Saint-Loup les sauta adroitement comme un cheval de course un obstacle;
confus qu'elle s'exerçât uniquement pour moi et dans le but de m'éviter
un mouvement bien simple, j'étais en même temps émerveillé de cette
sûreté avec laquelle mon ami accomplissait cet exercice de voltige; et
je n'étais pas le seul; car encore qu'ils l'eussent sans doute
médiocrement goûté de la part d'un moins aristocratique et moins
généreux client, le patron et les garçons restaient fascinés, comme des
connaisseurs au pesage; un commis, comme paralysé, restait immobile avec
un plat que des dîneurs attendaient à côté; et quand Saint-Loup, ayant à
passer derrière ses amis, grimpa sur le rebord du dossier et s'y avança
en équilibre, des applaudissements discrets éclatèrent dans le fond de
la salle. Enfin arrivé à ma hauteur, il arrêta net son élan avec la
précision d'un chef devant la tribune d'un souverain, et s'inclinant, me
tendit avec un air de courtoisie et de soumission le manteau de vigogne,
qu'aussitôt après, s'étant assis à côté de moi, sans que j'eusse eu un
mouvement à faire, il arrangea, en châle léger et chaud, sur mes
épaules.
--Dis-moi pendant que j'y pense, me dit Robert, mon oncle Charlus a
quelque chose à te dire. Je lui ai promis que je t'enverrais chez lui
demain soir.
--Justement j'allais te parler de lui. Mais demain soir je dîne chez ta
tante Guermantes.
--Oui, il y a un gueuleton à tout casser, demain, chez Oriane. Je ne
suis pas convié. Mais mon oncle Palamède voudrait que tu n'y ailles pas.
Tu ne peux pas te décommander? En tout cas, va chez mon oncle Palamède
après. Je crois qu'il tient à te voir. Voyons, tu peux bien y être vers
onze heures. Onze heures, n'oublie pas, je me charge de le prévenir. Il
est très susceptible. Si tu n'y vas pas, il t'en voudra. Et cela finit
toujours de bonne heure chez Oriane. Si tu ne fais qu'y dîner, tu peux
très bien être à onze heures chez mon oncle. Du reste, moi, il aurait
fallu que je visse Oriane, pour mon poste au Maroc que je voudrais
changer. Elle est si gentille pour ces choses-là et elle peut tout sur
le général de Saint-Joseph de qui ça dépend. Mais ne lui en parle pas.
J'ai dit un mot à la princesse de Parme, ça marchera tout seul. Ah! le
Maroc, très intéressant. Il y aurait beaucoup à te parler. Hommes très
fins là-bas. On sent la parité d'intelligence.
--Tu ne crois pas que les Allemands puissent aller jusqu'à la guerre à
propos de cela?
--Non, cela les ennuie, et au fond c'est très juste. Mais l'empereur est
pacifique. Ils nous font toujours croire qu'ils veulent la guerre pour
nous forcer à céder. Cf. Poker. Le prince de Monaco, agent de Guillaume
II, vient nous dire en confidence que l'Allemagne se jette sur nous si
nous ne cédons pas. Alors nous cédons. Mais si nous ne cédions pas, il
n'y aurait aucune espèce de guerre. Tu n'as qu'à penser quelle chose
comique serait une guerre aujourd'hui. Ce serait plus catastrophique que
le _Déluge_ et le _Götter Dämmerung_. Seulement cela durerait moins
longtemps.
Il me parla d'amitié, de prédilection, de regret, bien que, comme tous
les voyageurs de sa sorte, il allât repartir le lendemain pour quelques
mois qu'il devait passer à la campagne et dût revenir seulement
quarante-huit heures à Paris avant de retourner au Maroc (ou ailleurs);
mais les mots qu'il jeta ainsi dans la chaleur de coeur que j'avais ce
soir-là y allumaient une douce rêverie. Nos rares tête-à-tête, et
celui-là surtout, ont fait depuis époque dans ma mémoire. Pour lui,
comme pour moi, ce fut le soir de l'amitié. Pourtant celle que je
ressentais en ce moment (et à cause de cela non sans quelque remords)
n'était guère, je le craignais, celle qu'il lui eût plu d'inspirer. Tout
rempli encore du plaisir que j'avais eu à le voir s'avancer au petit
galop et toucher gracieusement au but, je sentais que ce plaisir tenait
à ce que chacun des mouvements développés le long du mur, sur la
banquette, avait sa signification, sa cause, dans la nature individuelle
de Saint-Loup peut-être, mais plus encore dans celle que par la
naissance et par l'éducation il avait héritée de sa race.
Une certitude du goût dans l'ordre non du beau mais des manières, et qui
en présence d'une circonstance nouvelle faisait saisir tout de suite à
l'homme élégant--comme à un musicien à qui on demande de jouer un
morceau inconnu--le sentiment, le mouvement qu'elle réclame et y adapter
le mécanisme, la technique qui conviennent le mieux; puis permettait à
ce goût de s'exercer sans la contrainte d'aucune autre considération,
dont tant de jeunes bourgeois eussent été paralysés, aussi bien par peur
d'être ridicules aux yeux des autres en manquant aux convenances, que de
paraître trop empressés à ceux de leurs amis, et que remplaçait chez
Robert un dédain que certes il n'avait jamais éprouvé dans son coeur,
mais qu'il avait reçu par héritage en son corps, et qui avait plié les
façons de ses ancêtres à une familiarité qu'ils croyaient ne pouvoir que
flatter et ravir celui à qui elle s'adressait; enfin une noble
libéralité qui, ne tenant aucun compte de tant d'avantages matériels
(des dépenses à profusion dans ce restaurant avaient achevé de faire de
lui, ici comme ailleurs, le client le plus à la mode et le grand favori,
situation que soulignait l'empressement envers lui non pas seulement de
la domesticité mais de toute la jeunesse la plus brillante), les lui
faisait fouler aux pieds, comme ces banquettes de pourpre effectivement
et symboliquement trépignées, pareilles à un chemin somptueux qui ne
plaisait à mon ami qu'en lui permettant de venir vers moi avec plus de
grâce et de rapidité; telles étaient les qualités, toutes essentielles à
l'aristocratie, qui derrière ce corps non pas opaque et obscur comme eût
été le mien, mais significatif et limpide, transparaissaient comme à
travers une oeuvre d'art la puissance industrieuse, efficiente qui l'a
créée, et rendaient les mouvements de cette course légère que Robert
avait déroulée le long du mur, intelligibles et charmants ainsi que ceux
de cavaliers sculptés sur une frise. «Hélas, eût pensé Robert, est-ce la
peine que j'aie passé ma jeunesse à mépriser la naissance, à honorer
seulement la justice et l'esprit, à choisir, en dehors des amis qui
m'étaient imposés, des compagnons gauches et mal vêtus s'ils avaient de
l'éloquence, pour que le seul être qui apparaisse en moi, dont on garde
un précieux souvenir, soit non celui que ma volonté, en s'efforçant et
en méritant, a modelé à ma ressemblance, mais un être qui n'est pas mon
oeuvre, qui n'est même pas moi, que j'ai toujours méprisé et cherché à
vaincre; est-ce la peine que j'aie aimé mon ami préféré comme je l'ai
fait, pour que le plus grand plaisir qu'il trouve en moi soit celui d'y
découvrir quelque chose de bien plus général que moi-même, un plaisir
qui n'est pas du tout, comme il le dit et comme il ne peut sincèrement
le croire, un plaisir d'amitié, mais un plaisir intellectuel et
désintéressé, une sorte de plaisir d'art?» Voilà ce que je crains,
aujourd'hui que Saint-Loup ait quelquefois pensé. Il s'est trompé, dans
ce cas. S'il n'avait pas, comme il avait fait, aimé quelque chose de
plus élevé que la souplesse innée de son corps, s'il n'avait pas été si
longtemps détaché de l'orgueil nobiliaire, il y eût eu plus
d'application et de lourdeur dans son agilité même, une vulgarité
importante dans ses manières. Comme à Mme de Villeparisis il avait fallu
beaucoup de sérieux pour qu'elle donnât dans sa conversation et dans ses
Mémoires le sentiment de la frivolité, lequel est intellectuel, de même,
pour que le corps de Saint-Loup fût habité par tant d'aristocratie, il
fallait que celle-ci eût déserté sa pensée tendue vers de plus hauts
objets, et, résorbée dans son corps, s'y fût fixée en lignes
inconscientes et nobles. Par là sa distinction d'esprit n'était pas
absente d'une distinction physique qui, la première faisant défaut,
n'eût pas été complète. Un artiste n'a pas besoin d'exprimer directement
sa pensée dans son ouvrage pour que celui-ci en reflète la qualité; on a
même pu dire que la louange la plus haute de Dieu est dans la négation
de l'athée qui trouve la création assez parfaite pour se passer d'un
créateur. Et je savais bien aussi que ce n'était pas qu'une oeuvre d'art
que j'admirais en ce jeune cavalier déroulant le long du mur la frise de
sa course; le jeune prince (descendant de Catherine de Foix, reine de
Navarre et petite-fille de Charles VII) qu'il venait de quitter à mon
profit, la situation de naissance et de fortune qu'il inclinait devant
moi, les ancêtres dédaigneux et souples qui survivaient dans l'assurance
et l'agilité, la courtoisie avec laquelle il venait disposer autour de
mon corps frileux le manteau de vigogne, tout cela n'était-ce pas comme
des amis plus anciens que moi dans sa vie, par lesquels j'eusse cru que
nous dussions toujours être séparés, et qu'il me sacrifiait au contraire
par un choix que l'on ne peut faire que dans les hauteurs de
l'intelligence, avec cette liberté souveraine dont les mouvements de
Robert étaient l'image et dans laquelle se réalise la parfaite amitié?
Ce que la familiarité d'un Guermantes--au lieu de la distinction qu'elle
avait chez Robert, parce que le dédain héréditaire n'y était que le
vêtement, devenu grâce inconsciente, d'une réelle humilité morale--eût
décelé de morgue vulgaire, j'avais pu en prendre conscience, non en M.
de Charlus chez lequel les défauts de caractère que jusqu'ici je
comprenais mal s'étaient superposés aux habitudes aristocratiques, mais
chez le duc de Guermantes. Lui aussi pourtant, dans l'ensemble commun
qui avait tant déplu à ma grand'mère quand autrefois elle l'avait
rencontré chez Mme de Villeparisis, offrait des parties de grandeur
ancienne, et qui me furent sensibles quand j'allai dîner chez lui, le
lendemain de la soirée que j'avais passée avec Saint-Loup.
Elles ne m'étaient apparues ni chez lui ni chez la duchesse, quand je
les avais vus d'abord chez leur tante, pas plus que je n'avais vu le
premier jour les différences qui séparaient la Berma de ses camarades,
encore que chez celle-ci les particularités fussent infiniment plus
saisissantes que chez des gens du monde, puisqu'elles deviennent plus
marquées au fur et à mesure que les objets sont plus réels, plus
concevables à l'intelligence. Mais enfin si légères que soient les
nuances sociales (et au point que lorsqu'un peintre véridique comme
Sainte-Beuve veut marquer successivement les nuances qu'il y eut entre
le salon de Mme Geoffrin, de Mme Récamier et de Mme de Boigne, ils
apparaissent tous si semblables que la principale vérité qui, à l'insu
de l'auteur, ressort de ses études, c'est le néant de la vie de salon),
pourtant, en vertu de la même raison que pour la Berma, quand les
Guermantes me furent devenus indifférents et que la gouttelette de leur
originalité ne fut plus vaporisée par mon imagination, je pus la
recueillir, tout impondérable qu'elle fût.
La duchesse ne m'ayant pas parlé de son mari, à la soirée de sa tante,
je me demandais si, avec les bruits de divorce qui couraient, il
assisterait au dîner. Mais je fus bien vite fixé car parmi les valets de
pied qui se tenaient debout dans l'antichambre et qui (puisqu'ils
avaient dû jusqu'ici me considérer à peu près comme les enfants de
l'ébéniste, c'est-à-dire peut-être avec plus de sympathie que leur
maître mais comme incapable d'être reçu chez lui) devaient chercher la
cause de cette révolution, je vis se glisser M. de Guermantes qui
guettait mon arrivée pour me recevoir sur le seuil et m'ôter lui-même
mon pardessus.
--Mme de Guermantes va être tout ce qu'il y a de plus heureuse, me
dit-il d'un ton habilement persuasif. Permettez-moi de vous débarrasser
de vos frusques (il trouvait à la fois bon enfant et comique de parler
le langage du peuple). Ma femme craignait un peu une défection de votre
part, bien que vous eussiez donné votre jour. Depuis ce matin nous nous
disions l'un à l'autre: «Vous verrez qu'il ne viendra pas.» Je dois dire
que Mme de Guermantes a vu plus juste que moi. Vous n'êtes pas un homme
commode à avoir et j'étais persuadé que vous nous feriez faux bond.
Et le duc était si mauvais mari, si brutal même, disait-on, qu'on lui
savait gré, comme on sait gré de leur douceur aux méchants, de ces mots
«Mme de Guermantes» avec lesquels il avait l'air d'étendre sur la
duchesse une aile protectrice pour qu'elle ne fasse qu'un avec lui.
Cependant me saisissant familièrement par la main, il se mit en devoir
de me guider et de m'introduire dans les salons. Telle expression
courante peu claire dans la bouche d'un paysan si elle montre la
survivance d'une tradition locale, la trace d'un événement historique,
peut-être ignorés de celui qui y fait allusion; de même cette politesse
de M. de Guermantes, et qu'il allait me témoigner pendant toute la
soirée, me charma comme un reste d'habitudes plusieurs fois séculaires,
d'habitudes en particulier du XVIIIe siècle. Les gens des temps passés
nous semblent infiniment loin de nous. Nous n'osons pas leur supposer
d'intentions profondes au delà de ce qu'ils expriment formellement; nous
sommes étonnés quand nous rencontrons un sentiment à peu près pareil à
ceux que nous éprouvons chez un héros d'Homère ou une habile feinte
tactique chez Hannibal pendant la bataille de Cannes, où il laissa
enfoncer son flanc pour envelopper son adversaire par surprise; on
dirait que nous nous imaginons ce poète épique et ce général aussi
éloignés de nous qu'un animal vu dans un jardin zoologique. Même chez
tels personnages de la cour de Louis XIV, quand nous trouvons des
marques de courtoisie dans des lettres écrites par eux à quelque homme
de rang inférieur et qui ne peut leur être utile à rien, elles nous
laissent surpris parce qu'elles nous révèlent tout à coup chez ces
grands seigneurs tout un monde de croyances qu'ils n'expriment jamais
directement mais qui les gouvernent, et en particulier la croyance qu'il
faut par politesse feindre certains sentiments et exercer avec le plus
grand scrupule certaines fonctions d'amabilité.
Cet éloignement imaginaire du passé est peut-être une des raisons qui
permettent de comprendre que même de grands écrivains aient trouvé une
beauté géniale aux oeuvres de médiocres mystificateurs comme Ossian. Nous
sommes si étonnés que des bardes lointains puissent avoir des idées
modernes, que nous nous émerveillons si, dans ce que nous croyons un
vieux chant gaélique, nous en rencontrons une que nous n'eussions
trouvée qu'ingénieuse chez un contemporain. Un traducteur de talent n'a
qu'à ajouter à un Ancien qu'il restitue plus ou moins fidèlement, des
morceaux qui, signés d'un nom contemporain et publiés à part,
paraîtraient seulement agréables: aussitôt il donne une émouvante
grandeur à son poète, lequel joue ainsi sur le clavier de plusieurs
siècles. Ce traducteur n'était capable que d'un livre médiocre, si ce
livre eût été publié comme un original de lui. Donné pour une
traduction, il semble celle d'un chef-d'oeuvre. Le passé non seulement
n'est pas fugace, il reste sur place. Ce n'est pas seulement des mois
après le commencement d'une guerre que des lois votées sans hâte peuvent
agir efficacement sur elle, ce n'est pas seulement quinze ans après un
crime resté obscur qu'un magistrat peut encore trouver les éléments qui
serviront à l'éclaircir; après des siècles et des siècles, le savant qui
étudie dans une région lointaine la toponymie, les coutumes des
habitants, pourra saisir encore en elles telle légende bien antérieure
au christianisme, déjà incomprise, sinon même oubliée au temps
d'Hérodote et qui dans l'appellation donnée à une roche, dans un rite
religieux, demeure au milieu du présent comme une émanation plus dense,
immémoriale et stable. Il y en avait une aussi, bien moins antique,
émanation de la vie de cour, sinon dans les manières souvent vulgaires
de M. de Guermantes, du moins dans l'esprit qui les dirigeait. Je devais
la goûter encore, comme une odeur ancienne, quand je la retrouvai un peu
plus tard au salon. Car je n'y étais pas allé tout de suite.
En quittant le vestibule, j'avais dit à M. de Guermantes que j'avais un
grand désir de voir ses Elstir. «Je suis à vos ordres, M. Elstir est-il
donc de vos amis? Je suis fort marri car je le connais un peu, c'est un
homme aimable, ce que nos pères appelaient l'honnête homme, j'aurais pu
lui demander de me faire la grâce de venir, et le prier à dîner. Il
aurait certainement été très flatté de passer la soirée en votre
compagnie.» Fort peu ancien régime quand il s'efforçait ainsi de l'être,
le duc le redevenait ensuite sans le vouloir. M'ayant demandé si je
désirais qu'il me montrât ces tableaux, il me conduisit, s'effaçant
gracieusement devant chaque porte, s'excusant quand, pour me montrer le
chemin, il était obligé de passer devant, petite scène qui (depuis le
temps où Saint-Simon raconte qu'un ancêtre des Guermantes lui fit les
honneurs de son hôtel avec les mêmes scrupules dans l'accomplissement
des devoirs frivoles du gentilhomme) avait dû, avant de glisser jusqu'à
nous, être jouée par bien d'autres Guermantes pour bien d'autres
visiteurs. Et comme j'avais dit au duc que je serais bien aise d'être
seul un moment devant les tableaux, il s'était retiré discrètement en me
disant que je n'aurais qu'à venir le retrouver au salon.
Seulement une fois en tête à tête avec les Elstir, j'oubliai tout à fait
l'heure du dîner; de nouveau comme à Balbec j'avais devant moi les
fragments de ce monde aux couleurs inconnues qui n'était que la
projection, la manière de voir particulière à ce grand peintre et que ne
traduisaient nullement ses paroles. Les parties du mur couvertes de
peintures de lui, toutes homogènes les unes aux autres, étaient comme
les images lumineuses d'une lanterne magique laquelle eût été, dans le
cas présent, la tête de l'artiste et dont on n'eût pu soupçonner
l'étrangeté tant qu'on n'aurait fait que connaître l'homme, c'est-à-dire
tant qu'on n'eût fait que voir la lanterne coiffant la lampe, avant
qu'aucun verre coloré eût encore été placé. Parmi ces tableaux,
quelques-uns de ceux qui semblaient le plus ridicules aux gens du monde
m'intéressaient plus que les autres en ce qu'ils recréaient ces
illusions d'optique qui nous prouvent que nous n'identifierions pas les
objets si nous ne faisions pas intervenir le raisonnement. Que de fois
en voiture ne découvrons-nous pas une longue rue claire qui commence à
quelques mètres de nous, alors que nous n'avons devant nous qu'un pan de
mur violemment éclairé qui nous a donné le mirage de la profondeur. Dès
lors n'est-il pas logique, non par artifice de symbolisme mais par
retour sincère à la racine même de l'impression, de représenter une
chose par cette autre que dans l'éclair d'une illusion première nous
avons prise pour elle? Les surfaces et les volumes sont en réalité
indépendants des noms d'objets que notre mémoire leur impose quand nous
les avons reconnus. Elstir tâchait d'arracher à ce qu'il venait de
sentir ce qu'il savait, son effort avait souvent été de dissoudre cet
agrégat de raisonnements que nous appelons vision.
Les gens qui détestaient ces «horreurs» s'étonnaient qu'Elstir admirât
Chardin, Perroneau, tant de peintres qu'eux, les gens du monde,
aimaient. Ils ne se rendaient pas compte qu'Elstir avait pour son compte
refait devant le réel (avec l'indice particulier de son goût pour
certaines recherches) le même effort qu'un Chardin ou un Perroneau, et
qu'en conséquence, quand il cessait de travailler pour lui-même, il
admirait en eux des tentatives du même genre, des sortes de fragments
anticipés d'oeuvres de lui. Mais les gens du monde n'ajoutaient pas par
la pensée à l'oeuvre d'Elstir cette perspective du Temps qui leur
permettait d'aimer ou tout au moins de regarder sans gêne la peinture de
Chardin. Pourtant les plus vieux auraient pu se dire qu'au cours de leur
vie ils avaient vu, au fur et à mesure que les années les en
éloignaient, la distance infranchissable entre ce qu'ils jugeaient un
chef-d'oeuvre d'Ingres et ce qu'ils croyaient devoir rester à jamais une
horreur (par exemple l'_Olympia_ de Manet) diminuer jusqu'à ce que les
deux toiles eussent l'air jumelles. Mais on ne profite d'aucune leçon
parce qu'on ne sait pas descendre jusqu'au général et qu'on se figure
toujours se trouver en présence d'une expérience qui n'a pas de
précédents dans le passé.
Je fus émus de retrouver dans deux tableaux (plus réalistes, ceux-là, et
d'une manière antérieure) un même monsieur, une fois en frac dans son
salon, une autre fois en veston et en chapeau haut de forme dans une
fête populaire au bord de l'eau où il n'avait évidemment que faire, et
qui prouvait que pour Elstir il n'était pas seulement un modèle
habituel, mais un ami, peut-être un protecteur, qu'il aimait, comme
autrefois Carpaccio tels seigneurs notoires--et parfaitement
ressemblants--de Venise, à faire figurer dans ses peintures; de même
encore que Beethoven trouvait du plaisir à inscrire en tête d'une oeuvre
préférée le nom chéri de l'archiduc Rodolphe. Cette fête au bord de
l'eau avait quelque chose d'enchanteur. La rivière, les robes des
femmes, les voiles des barques, les reflets innombrables des unes et des
autres voisinaient parmi ce carré de peinture qu'Elstir avait découpé
dans une merveilleuse après-midi. Ce qui ravissait dans la robe d'une
femme cessant un moment de danser, à cause de la chaleur et de
l'essoufflement, était chatoyant aussi, et de la même manière, dans la
toile d'une voile arrêtée, dans l'eau du petit port, dans le ponton de
bois, dans les feuillages et dans le ciel. Comme dans un des tableaux
que j'avais vus à Balbec, l'hôpital, aussi beau sous son ciel de lapis
que la cathédrale elle-même, semblait, plus hardi qu'Elstir théoricien,
qu'Elstir homme de goût et amoureux du moyen âge, chanter: «Il n'y a pas
de gothique, il n'y a pas de chef-d'oeuvre, l'hôpital sans style vaut le
glorieux portail», de même j'entendais: «La dame un peu vulgaire qu'un
dilettante en promenade éviterait de regarder, excepterait du tableau
poétique que la nature compose devant lui, cette femme est belle aussi,
sa robe reçoit la même lumière que la voile du bateau, et il n'y a pas
de choses plus ou moins précieuses, la robe commune et la voile en
elle-même jolie sont deux miroirs du même reflet, tout le prix est dans
les regards du peintre.» Or celui-ci avait su immortellement arrêter le
mouvement des heures à cet instant lumineux où la dame avait eu chaud et
avait cessé de danser, où l'arbre était cerné d'un pourtour d'ombre, où
les voiles semblaient glisser sur un vernis d'or. Mais justement parce
que l'instant pesait sur nous avec tant de force, cette toile si fixée
donnait l'impression la plus fugitive, on sentait que la dame allait
bientôt s'en retourner, les bateaux disparaître, l'ombre changer de
place, la nuit venir, que le plaisir finit, que la vie passe et que les
instants, montrés à la fois par tant de lumières qui y voisinent
ensemble, ne se retrouvent pas. Je reconnaissais encore un aspect, tout
autre il est vrai, de ce qu'est l'instant, dans quelques aquarelles à
sujets mythologiques, datant des débuts d'Elstir et dont était aussi
orné ce salon. Les gens du monde «avancés» allaient «jusqu'à» cette
manière-là, mais pas plus loin. Ce n'était certes pas ce qu'Elstir avait
fait de mieux, mais déjà la sincérité avec laquelle le sujet avait été
pensé ôtait sa froideur. C'est ainsi que, par exemple, les Muses étaient
représentées comme le seraient des êtres appartenant à une espèce
fossile mais qu'il n'eût pas été rare, aux temps mythologiques, de voir
passer le soir, par deux ou par trois, le long de quelque sentier
montagneux. Quelquefois un poète, d'une race ayant aussi une
individualité particulière pour un zoologiste (caractérisée par une
certaine insexualité), se promenait avec une Muse, comme, dans la
nature, des créatures d'espèces différentes mais amies et qui vont de
compagnie. Dans une de ces aquarelles, on voyait un poète épuisé d'une
longue course en montagne, qu'un Centaure, qu'il a rencontré, touché de
sa fatigue, prend sur son dos et ramène. Dans plus d'une autre,
l'immense paysage (où la scène mythique, les héros fabuleux tiennent une
place minuscule et sont comme perdus) est rendu, des sommets à la mer,
avec une exactitude qui donne plus que l'heure, jusqu'à la minute qu'il
est, grâce au degré précis du déclin du soleil, à la fidélité fugitive
des ombres. Par là l'artiste donne, en l'instantanéisant, une sorte de
réalité historique vécue au symbole de la fable, le peint, et le relate
au passé défini.
Pendant que je regardais les peintures d'Elstir, les coups de sonnette
des invités qui arrivaient avaient tinté, ininterrompus, et m'avaient
bercé doucement. Mais le silence qui leur succéda et qui durait déjà
depuis très longtemps finit--moins rapidement il est vrai--par
m'éveiller de ma rêverie, comme celui qui succède à la musique de Lindor
tire Bartholo de son sommeil. J'eus peur qu'on m'eût oublié, qu'on fût à
table et j'allai rapidement vers le salon. A la porte du cabinet des
Elstir je trouvai un domestique qui attendait, vieux ou poudré, je ne
sais, l'air d'un ministre espagnol, mais me témoignant du même respect
qu'il eût mis aux pieds d'un roi. Je sentis à son air qu'il m'eût
attendu une heure encore, et je pensai avec effroi au retard que j'avais
apporté au dîner, alors surtout que j'avais promis d'être à onze heures
chez M. de Charlus.
Le ministre espagnol (non sans que je rencontrasse, en route, le valet
de pied persécuté par le concierge, et qui, rayonnant de bonheur quand
je lui demandai des nouvelles de sa fiancée, me dit que justement demain
était le jour de sortie d'elle et de lui, qu'il pourrait passer toute la
journée avec elle, et célébra la bonté de Madame la duchesse) me
conduisit au salon où je craignais de trouver M. de Guermantes de
mauvaise humeur. Il m'accueillit au contraire avec une joie évidemment
en partie factice et dictée par la politesse, mais par ailleurs sincère,
inspirée et par son estomac qu'un tel retard avait affamé, et par la
conscience d'une impatience pareille chez tous ses invités lesquels
remplissaient complètement le salon. Je sus, en effet, plus tard, qu'on
m'avait attendu près de trois quarts d'heure. Le duc de Guermantes pensa
sans doute que prolonger le supplice général de deux minutes ne
l'aggraverait pas, et que la politesse l'ayant poussé à reculer si
longtemps le moment de se mettre à table, cette politesse serait plus
complète si en ne faisant pas servir immédiatement il réussissait à me
persuader que je n'étais pas en retard et qu'on n'avait pas attendu pour
moi. Aussi me demanda-t-il, comme si nous avions une heure avant le
dîner et si certains invités n'étaient pas encore là, comment je
trouvais les Elstir. Mais en même temps et sans laisser apercevoir ses
tiraillements d'estomac, pour ne pas perdre une seconde de plus, de
concert avec la duchesse il procédait aux présentations. Alors seulement
je m'aperçus que venait de se produire autour de moi, de moi qui jusqu'à
ce jour--sauf le stage dans le salon de Mme Swann--avais été habitué
chez ma mère, à Combray et à Paris, aux façons ou protectrices ou sur la
défensive de bourgeoises rechignées qui me traitaient en enfant, un
changement de décor comparable à celui qui introduit tout à coup
Parsifal au milieu des filles fleurs. Celles qui m'entouraient,
entièrement décolletées (leur chair apparaissait des deux côtés d'une
sinueuse branche de mimosa ou sous les larges pétales d'une rose), ne me
dirent bonjour qu'en coulant vers moi de longs regards caressants comme
si la timidité seule les eût empêchées de m'embrasser. Beaucoup n'en
étaient pas moins fort honnêtes au point de vue des moeurs; beaucoup, non
toutes, car les plus vertueuses n'avaient pas pour celles qui étaient
légères cette répulsion qu'eût éprouvée ma mère. Les caprices de la
conduite, niés par de saintes amies, malgré l'évidence, semblaient, dans
le monde des Guermantes, importer beaucoup moins que les relations qu'on
avait su conserver. On feignait d'ignorer que le corps d'une maîtresse
de maison était manié par qui voulait, pourvu que le «salon» fût demeuré
intact. Comme le duc se gênait fort peu avec ses invités (de qui et à
qui il n'avait plus dès longtemps rien à apprendre), mais beaucoup avec
moi dont le genre de supériorité, lui étant inconnu, lui causait un peu
le même genre de respect qu'aux grands seigneurs de la cour de Louis XIV
les ministres bourgeois, il considérait évidemment que le fait de ne pas
connaître ses convives n'avait aucune importance, sinon pour eux, du
moins pour moi, et, tandis que je me préoccupais à cause de lui de
l'effet que je ferais sur eux, il se souciait seulement de celui qu'ils
feraient sur moi.
Tout d'abord, d'ailleurs, se produisit un double petit imbroglio. Au
moment même, en effet, où j'étais entré dans le salon, M. de Guermantes,
sans même me laisser le temps de dire bonjour à la duchesse, m'avait
mené, comme pour faire une bonne surprise à cette personne à laquelle il
semblait dire: «Voici votre ami, vous voyez je vous l'amène par la peau
du cou», vers une dame assez petite. Or, bien avant que, poussé par le
duc, je fusse arrivé devant elle, cette dame n'avait cessé de m'adresser
avec ses larges et doux yeux noirs les mille sourires entendus que nous
adressons à une vieille connaissance qui peut-être ne nous reconnaît
pas. Comme c'était justement mon cas et que je ne parvenais pas à me
rappeler qui elle était, je détournais la tête tout en m'avançant de
façon à ne pas avoir à répondre jusqu'à ce que la présentation m'eût
tiré d'embarras. Pendant ce temps, la dame continuait à tenir en
équilibre instable son sourire destiné à moi. Elle avait l'air d'être
pressée de s'en débarrasser et que je dise enfin: «Ah! madame, je crois
bien! Comme maman sera heureuse que nous nous soyons retrouvés!» J'étais
aussi impatient de savoir son nom qu'elle d'avoir vu que je la saluais
enfin en pleine connaissance de cause et que son sourire indéfiniment
prolongé, comme un sol dièse, pouvait enfin cesser. Mais M. de
Guermantes s'y prit si mal, au moins à mon avis, qu'il me sembla qu'il
n'avait nommé que moi et que j'ignorais toujours qui était la
pseudo-inconnue, laquelle n'eut pas le bon esprit de se nommer tant les
raisons de notre intimité, obscures pour moi, lui paraissaient claires.
En effet, dès que je fus auprès d'elle elle ne me tendit pas sa main,
mais prit familièrement la mienne et me parla sur le même ton que si
j'eusse été aussi au courant qu'elle des bons souvenirs à quoi elle se
reportait mentalement. Elle me dit combien Albert, que je compris être
son fils, allait regretter de n'avoir pu venir. Je cherchai parmi mes
anciens camarades lequel s'appelait Albert, je ne trouvai que Bloch,
mais ce ne pouvait être Mme Bloch mère que j'avais devant moi puisque
celle-ci était morte depuis de longues années. Je m'efforçais vainement
à deviner le passé commun à elle et à moi auquel elle se reportait en
pensée. Mais je ne l'apercevais pas mieux, à travers le jais
translucide des larges et douces prunelles qui ne laissaient passer que
le sourire, qu'on ne distingue un paysage situé derrière une vitre noire
même enflammée de soleil. Elle me demanda si mon père ne se fatiguait
pas trop, si je ne voudrais pas un jour aller au théâtre avec Albert, si
j'étais moins souffrant, et comme mes réponses, titubant dans
l'obscurité mentale où je me trouvais, ne devinrent distinctes que pour
dire que je n'étais pas bien ce soir, elle avança elle-même une chaise
pour moi en faisant mille frais auxquels ne m'avaient jamais habitué les
autres amis de mes parents. Enfin le mot de l'énigme me fut donné par le
duc: «Elle vous trouve charmant», murmura-t-il à mon oreille, laquelle
fut frappée comme si ces mots ne lui étaient pas inconnus. C'étaient
ceux que Mme de Villeparisis nous avait dits, à ma grand'mère et à moi,
quand nous avions fait la connaissance de la princesse de Luxembourg.
Alors je compris tout, la dame présente n'avait rien de commun avec Mme
de Luxembourg, mais au langage de celui qui me la servait je discernai
l'espèce de la bête. C'était une Altesse. Elle ne connaissait nullement
ma famille ni moi-même, mais issue de la race la plus noble et possédant
la plus grande fortune du monde, car, fille du prince de Parme, elle
avait épousé un cousin également princier, elle désirait, dans sa
gratitude au Créateur, témoigner au prochain, de si pauvre ou de si
humble extraction fût-il, qu'elle ne le méprisait pas. A vrai dire, les
sourires auraient pu me le faire deviner, j'avais vu la princesse de
Luxembourg acheter des petits pains de seigle sur la plage pour en
donner à ma grand'mère, comme à une biche du Jardin d'acclimatation.
Mais ce n'était encore que la seconde princesse du sang à qui j'étais
présenté, et j'étais excusable de ne pas avoir dégagé les traits
généraux de l'amabilité des grands. D'ailleurs eux-mêmes n'avaient-ils
pas pris la peine de m'avertir de ne pas trop compter sur cette
amabilité, puisque la duchesse de Guermantes, qui m'avait fait tant de
bonjours avec la main à l'Opéra-comique, avait eu l'air furieux que je
la saluasse dans la rue, comme les gens qui, ayant une fois donné un
louis à quelqu'un, pensent qu'avec celui-là ils sont en règle pour
toujours. Quant à M. de Charlus, ses hauts et ses bas étaient encore
plus contrastés. Enfin j'ai connu, on le verra, des altesses et des
majestés d'une autre sorte, reines qui jouent à la reine, et parlent non
selon les habitudes de leurs congénères, mais comme les reines dans
Sardou.
Si M. de Guermantes avait mis tant de hâte à me présenter, c'est que le
fait qu'il y ait dans une réunion quelqu'un d'inconnu à une Altesse
royale est intolérable et ne peut se prolonger une seconde. C'était
cette même hâte que Saint-Loup avait mise à se faire présenter à ma
grand'mère. D'ailleurs, par un reste hérité de la vie des cours qui
s'appelle la politesse mondaine et qui n'est pas superficiel, mais où,
par un retournement du dehors au dedans, c'est la superficie qui devient
essentielle et profonde, le duc et la duchesse de Guermantes
considéraient comme un devoir plus essentiel que ceux, assez souvent
négligés, au moins par l'un d'eux, de la charité, de la chasteté, de la
pitié et de la justice, celui, plus inflexible, de ne guère parler à la
princesse de Parme qu'à la troisième personne.
A défaut d'être encore jamais de ma vie allé à Parme (ce que je désirais
depuis de lointaines vacances de Pâques), en connaître la princesse,
qui, je le savais, possédait le plus beau palais de cette cité unique où
tout d'ailleurs devait être homogène, isolée qu'elle était du reste du
monde, entre les parois polies, dans l'atmosphère, étouffante comme un
soir d'été sans air sur une place de petite ville italienne, de son nom
compact et trop doux, cela aurait dû substituer tout d'un coup à ce que
je tâchais de me figurer ce qui existait réellement à Parme, en une
sorte d'arrivée fragmentaire et sans avoir bougé; c'était, dans
l'algèbre du voyage à la ville de Giorgione, comme une première équation
à cette inconnue. Mais si j'avais depuis des années--comme un parfumeur
à un bloc uni de matière grasse--fait absorber à ce nom de princesse de
Parme le parfum de milliers de violettes, en revanche, dès que je vis la
princesse, que j'aurais été jusque-là convaincu être au moins la
Sanseverina, une seconde opération commença, laquelle ne fut, à vrai
dire, parachevée que quelques mois plus tard, et qui consista, à l'aide
de nouvelles malaxations chimiques, à expulser toute huile essentielle
de violettes et tout parfum stendhalien du nom de la princesse et à y
incorporer à la place l'image d'une petite femme noire, occupée
d'oeuvres, d'une amabilité tellement humble qu'on comprenait tout de
suite dans quel orgueil altier cette amabilité prenait son origine. Du
reste, pareille, à quelques différences près, aux autres grandes dames,
elle était aussi peu stendhalienne que, par exemple, à Paris, dans le
quartier de l'Europe, la rue de Parme, qui ressemble beaucoup moins au
nom de Parme qu'à toutes les rues avoisinantes, et fait moins penser à
la Chartreuse où meurt Fabrice qu'à la salle des pas perdus de la gare
Saint-Lazare.
Son amabilité tenait à deux causes. L'une, générale, était l'éducation
que cette fille de souverains avait reçue. Sa mère (non seulement alliée
à toutes les familles royales de l'Europe, mais encore--contraste avec
la maison ducale de Parme--plus riche qu'aucune princesse régnante) lui
avait, dès son âge le plus tendre, inculqué les préceptes
orgueilleusement humbles d'un snobisme évangélique; et maintenant chaque
trait du visage de la fille, la courbe de ses épaules, les mouvements de
ses bras semblaient répéter: «Rappelle-toi que si Dieu t'a fait naître
sur les marches d'un trône, tu ne dois pas en profiter pour mépriser
ceux à qui la divine Providence a voulu (qu'elle en soit louée!) que tu
fusses supérieure par la naissance et par les richesses. Au contraire,
sois bonne pour les petits. Tes aïeux étaient princes de Clèves et de
Juliers dès 647; Dieu a voulu dans sa bonté que tu possédasses presque
toutes les actions du canal de Suez et trois fois autant de Royal Dutch
qu'Edmond de Rothschild; ta filiation en ligne directe est établie par
les généalogistes depuis l'an 63 de l'ère chrétienne; tu as pour
belles-soeurs deux impératrices. Aussi n'aie jamais l'air en parlant de
te rappeler de si grands privilèges, non qu'ils soient précaires (car on
ne peut rien changer à l'ancienneté de la race et on aura toujours
besoin de pétrole), mais il est inutile d'enseigner que tu es mieux née
que quiconque et que tes placements sont de premier ordre, puisque tout
le monde le sait. Sois secourable aux malheureux. Fournis à tous ceux
que la bonté céleste t'a fait la grâce de placer au-dessous de toi ce
que tu peux leur donner sans déchoir de ton rang, c'est-à-dire des
secours en argent, même des soins d'infirmière, mais bien entendu jamais
d'invitations à tes soirées, ce qui ne leur ferait aucun bien, mais, en
diminuant ton prestige, ôterait de son efficacité à ton action
bienfaisante.»
Aussi, même dans les moments où elle ne pouvait pas faire de bien, la
princesse cherchait à montrer, ou plutôt à faire croire par tous les
signes extérieurs du langage muet, qu'elle ne se croyait pas supérieure
aux personnes au milieu de qui elle se trouvait. Elle avait avec chacun
cette charmante politesse qu'ont avec les inférieurs les gens bien
élevés et à tout moment, pour se rendre utile, poussait sa chaise dans
le but de laisser plus de place, tenait mes gants, m'offrait tous ces
services, indignes des fières bourgeoises, et que rendent bien
volontiers les souveraines, ou, instinctivement et par pli
professionnel, les anciens domestiques.
Déjà, en effet, le duc, qui semblait pressé d'achever les présentations,
m'avait entraîné vers une autre des filles fleurs. En entendant son nom
je lui dis que j'avais passé devant son château, non loin de Balbec.
«Oh! comme j'aurais été heureuse de vous le montrer», dit-elle presque à
voix basse comme pour se montrer plus modeste, mais d'un ton senti, tout
pénétré du regret de l'occasion manquée d'un plaisir tout spécial, et
elle ajouta avec un regard insinuant: «J'espère que tout n'est pas
perdu. Et je dois dire que ce qui vous aurait intéressé davantage c'eût
été le château de ma tante Brancas; il a été construit par Mansard;
c'est la perle de la province.» Ce n'était pas seulement elle qui eût
été contente de montrer son château, mais sa tante Brancas n'eût pas été
moins ravie de me faire les honneurs du sien, à ce que m'assura cette
dame qui pensait évidemment que, surtout dans un temps où la terre tend
à passer aux mains de financiers qui ne savent pas vivre, il importe que
les grands maintiennent les hautes traditions de l'hospitalité
seigneuriale, par des paroles qui n'engagent à rien. C'était aussi parce
qu'elle cherchait, comme toutes les personnes de son milieu, à dire les
choses qui pouvaient faire le plus de plaisir à l'interlocuteur, à lui
donner la plus haute idée de lui-même, à ce qu'il crût qu'il flattait
ceux à qui il écrivait, qu'il honorait ses hôtes, qu'on brûlait de le
connaître. Vouloir donner aux autres cette idée agréable d'eux-mêmes
existe à vrai dire quelquefois même dans la bourgeoisie elle-même. On y
rencontre cette disposition bienveillante, à titre de qualité
individuelle compensatrice d'un défaut, non pas, hélas, chez les amis
les plus sûrs, mais du moins chez les plus agréables compagnes. Elle
fleurit en tout cas tout isolément. Dans une partie importante de
l'aristocratie, au contraire, ce trait de caractère a cessé d'être
individuel; cultivé par l'éducation, entretenu par l'idée d'une grandeur
propre qui ne peut craindre de s'humilier, qui ne connaît pas de
rivales, sait que par aménité elle peut faire des heureux et se complaît
à en faire, il est devenu le caractère générique d'une classe. Et même
ceux que des défauts personnels trop opposés empêchent de le garder dans
leur coeur en portent la trace inconsciente dans leur vocabulaire ou leur
gesticulation.
--C'est une très bonne femme, me dit M. de Guermantes de la princesse de
Parme, et qui sait être «grande dame» comme personne.
Pendant que j'étais présenté aux femmes, il y avait un monsieur qui
donnait de nombreux signes d'agitation: c'était le comte Hannibal de
Bréauté-Consalvi. Arrivé tard, il n'avait pas eu le temps de s'informer
des convives et quand j'étais entré au salon, voyant en moi un invité
qui ne faisait pas partie de la société de la duchesse et devait par
conséquent avoir des titres tout à fait extraordinaires pour y pénétrer,
il installa son monocle sous l'arcade cintrée de ses sourcils, pensant
que celui-ci l'aiderait beaucoup à discerner quelle espèce d'homme
j'étais. Il savait que Mme de Guermantes avait, apanage précieux des
femmes vraiment supérieures, ce qu'on appelle un «salon», c'est-à-dire
ajoutait parfois aux gens de son monde quelque notabilité que venait de
mettre en vue la découverte d'un remède ou la production d'un
chef-d'oeuvre. Le faubourg Saint-Germain restait encore sous l'impression
d'avoir appris qu'à la réception pour le roi et la reine d'Angleterre,
la duchesse n'avait pas craint de convier M. Detaille. Les femmes
d'esprit du faubourg se consolaient malaisément de n'avoir pas été
invitées tant elles eussent été délicieusement intéressées d'approcher
ce génie étrange. Mme de Courvoisier prétendait qu'il y avait aussi M.
Ribot, mais c'était une invention destinée à faire croire qu'Oriane
cherchait à faire nommer son mari ambassadeur. Enfin, pour comble de
scandale, M. de Guermantes, avec une galanterie digne du maréchal de
Saxe, s'était présenté au foyer de la Comédie-Française et avait prié
Mlle Reichenberg de venir réciter des vers devant le roi, ce qui avait
eu lieu et constituait un fait sans précédent dans les annales des
raouts. Au souvenir de tant d'imprévu, qu'il approuvait d'ailleurs
pleinement, étant lui-même autant qu'un ornement et, de la même façon
que la duchesse de Guermantes, mais dans le sexe masculin, une
consécration pour un salon, M. de Bréauté se demandant qui je pouvais
bien être sentait un champ très vaste ouvert à ses investigations. Un
instant le nom de M. Widor passa devant son esprit; mais il jugea que
j'étais bien jeune pour être organiste, et M. Widor trop peu marquant
pour être «reçu». Il lui parut plus vraisemblable de voir tout
simplement en moi le nouvel attaché de la légation de Suède duquel on
lui avait parlé; et il se préparait à me demander des nouvelles du roi
Oscar par qui il avait été à plusieurs reprises fort bien accueilli;
mais quand le duc, pour me présenter, eut dit mon nom à M. de Bréauté,
celui-ci, voyant que ce nom lui était absolument inconnu, ne douta plus
dès lors que, me trouvant là, je ne fusse quelque célébrité. Oriane
décidément n'en faisait pas d'autres et savait l'art d'attirer les
hommes en vue dans son salon, au pourcentage de un pour cent bien
entendu, sans quoi elle l'eût déclassé. M. de Bréauté commença donc à se
pourlécher les babines et à renifler de ses narines friandes, mis en
appétit non seulement par le bon dîner qu'il était sûr de faire, mais
par le caractère de la réunion que ma présence ne pouvait manquer de
rendre intéressante et qui lui fournirait un sujet de conversation
piquant le lendemain au déjeuner du duc de Chartres. Il n'était pas
encore fixé sur le point de savoir si c'était moi dont on venait
d'expérimenter le sérum contre le cancer ou de mettre en répétition le
prochain lever de rideau au Théâtre-Français, mais grand intellectuel,
grand amateur de «récits de voyages», il ne cessait pas de multiplier
devant moi les révérences, les signes d'intelligence, les sourires
filtrés par son monocle; soit dans l'idée fausse qu'un homme de valeur
l'estimerait davantage s'il parvenait à lui inculquer l'illusion que
pour lui, comte de Bréauté-Consalvi, les privilèges de la pensée
n'étaient pas moins dignes de respect que ceux de la naissance; soit
tout simplement par besoin et difficulté d'exprimer sa satisfaction,
dans l'ignorance de la langue qu'il devait me parler, en somme comme
s'il se fût trouvé en présence de quelqu'un des «naturels» d'une terre
inconnue où aurait atterri son radeau et avec lesquels, par espoir du
profit, il tâcherait, tout en observant curieusement leurs coutumes et
sans interrompre les démonstrations d'amitié ni pousser comme eux de
grands cris, de troquer des oeufs d'autruche et des épices contre des
verroteries. Après avoir répondu de mon mieux à sa joie, je serrai la
main du duc de Châtellerault que j'avais déjà rencontré chez Mme de
Villeparisis, de laquelle il me dit que c'était une fine mouche. Il
était extrêmement Guermantes par la blondeur des cheveux, le profil
busqué, les points où la peau de la joue s'altère, tout ce qui se voit
déjà dans les portraits de cette famille que nous ont laissés le XVIe et
le XVIIe siècle. Mais comme je n'aimais plus la duchesse, sa
réincarnation en un jeune homme était sans attrait pour moi. Je lisais
le crochet que faisait le nez du duc de Châtellerault comme la signature
d'un peintre que j'aurais longtemps étudié, mais qui ne m'intéressait
plus du tout. Puis je dis aussi bonjour au prince de Foix, et, pour le
malheur de mes phalanges qui n'en sortirent que meurtries, je les
laissai s'engager dans l'étau qu'était une poignée de mains à
l'allemande, accompagnée d'un sourire ironique ou bonhomme du prince de
Faffenheim, l'ami de M. de Norpois, et que, par la manie de surnoms
propre à ce milieu, on appelait si universellement le prince Von, que
lui-même signait prince Von, ou, quand il écrivait à des intimes, Von.
Encore cette abréviation-là se comprenait-elle à la rigueur, à cause de
la longueur d'un nom composé. On se rendait moins compte des raisons qui
faisaient remplacer Elisabeth tantôt par Lili, tantôt par Bebeth, comme
dans un autre monde pullulaient les Kikim. On s'explique que des hommes,
cependant assez oisifs et frivoles en général, eussent adopté «Quiou»
pour ne pas perdre, en disant Montesquiou, leur temps. Mais on voit
moins ce qu'ils en gagnaient à prénommer un de leurs cousins Dinand au
lieu de Ferdinand. Il ne faudrait pas croire du reste que pour donner
des prénoms les Guermantes procédassent invariablement par la répétition
d'une syllabe. Ainsi deux soeurs, la comtesse de Montpeyroux et la
vicomtesse de Vélude, lesquelles étaient toutes d'une énorme grosseur,
ne s'entendaient jamais appeler, sans s'en fâcher le moins du monde et
sans que personne songeât à en sourire, tant l'habitude était ancienne,
que «Petite» et «Mignonne». Mme de Guermantes, qui adorait Mme de
Montpeyroux, eût, si celle-ci eût été gravement atteinte, demandé avec
des larmes à sa soeur: «On me dit que «Petite» est très mal.» Mme de
l'Éclin portant les cheveux en bandeaux qui lui cachaient entièrement
les oreilles, on ne l'appelait jamais que «ventre affamé». Quelquefois
on se contentait d'ajouter un _a_ au nom ou au prénom du mari pour
désigner la femme. L'homme le plus avare, le plus sordide, le plus
inhumain du faubourg ayant pour prénom Raphaël, sa charmante, sa fleur
sortant aussi du rocher signait toujours Raphaëla; mais ce sont là
seulement simples échantillons de règles innombrables dont nous pourrons
toujours, si l'occasion s'en présente, expliquer quelques-unes. Ensuite
je demandai au duc de me présenter au prince d'Agrigente. «Comment, vous
ne connaissez pas cet excellent Gri-gri», s'écria M. de Guermantes, et
il dit mon nom à M. d'Agrigente. Celui de ce dernier, si souvent cité
par Françoise, m'était toujours apparu comme une transparente verrerie,
sous laquelle je voyais, frappés au bord de la mer violette par les
rayons obliques d'un soleil d'or, les cubes roses d'une cité antique
dont je ne doutais pas que le prince--de passage à Paris par un bref
miracle--ne fût lui-même, aussi lumineusement sicilien et glorieusement
patiné, le souverain effectif. Hélas, le vulgaire hanneton auquel on me
présenta, et qui pirouetta pour me dire bonjour avec une lourde
désinvolture qu'il croyait élégante, était aussi indépendant de son nom
que d'une oeuvre d'art qu'il eût possédée, sans porter sur soi aucun
reflet d'elle, sans peut-être l'avoir jamais regardée. Le prince
d'Agrigente était si entièrement dépourvu de quoi que ce fût de princier
et qui pût faire penser à Agrigente, que c'en était à supposer que son
nom, entièrement distinct de lui, relié par rien à sa personne, avait eu
le pouvoir d'attirer à soit tout ce qu'il aurait pu y avoir de vague
poésie en cet homme comme chez tout autre, et de l'enfermer après cette
opération dans les syllabes enchantées. Si l'opération avait eu lieu,
elle avait été en tout cas bien faite, car il ne restait plus un atome
de charme à retirer de ce parent des Guermantes. De sorte qu'il se
trouvait à la fois le seul homme au monde qui fût prince d'Agrigente et
peut-être l'homme au monde qui l'était le moins. Il était d'ailleurs
fort heureux de l'être, mais comme un banquier est heureux d'avoir de
nombreuses actions d'une mine, sans se soucier d'ailleurs si cette mine
répond au joli nom de mine Ivanhoe et de mine Primerose, ou si elle
s'appelle seulement la mine Premier. Cependant, tandis que s'achevaient
les présentations si longues à raconter mais qui, commencées dès mon
entrée au salon, n'avaient duré que quelques instants, et que Mme de
Guermantes, d'un ton presque suppliant, me disait: «Je suis sûre que
Basin vous fatigue à vous mener ainsi de l'une à l'autre, nous voulons
que vous connaissiez nos amis, mais nous voulons surtout ne pas vous
fatiguer pour que vous reveniez souvent», le duc, d'un mouvement assez
gauche et timoré, donna (ce qu'il aurait bien voulu faire depuis une
heure remplie pour moi par la contemplation des Elstir) le signe qu'on
pouvait servir.
Il faut ajouter qu'un des invités manquait, M. de Grouchy, dont la
femme, née Guermantes, était venue seule de son côté, le mari devant
arriver directement de la chasse où il avait passé la journée. Ce M. de
Grouchy, descendant de celui du Premier Empire et duquel on a dit
faussement que son absence au début de Waterloo avait été la cause
principale de la défaite de Napoléon, était d'une excellente famille,
insuffisante pourtant aux yeux de certains entichés de noblesse. Ainsi
le prince de Guermantes, qui devait être bien des années plus tard moins
difficile pour lui-même, avait-il coutume de dire à ses nièces: «Quel
malheur pour cette pauvre Mme de Guermantes (la vicomtesse de
Guermantes, mère de Mme de Grouchy) qu'elle n'ait jamais pu marier ses
enfants.--Mais, mon oncle, l'aînée a épousé M. de Grouchy.--Je n'appelle
pas cela un mari! Enfin, on prétend que l'oncle François a demandé la
cadette, cela fera qu'elles ne seront pas toutes restées filles.»
Aussitôt l'ordre de servir donné, dans un vaste déclic giratoire,
multiple et simultané, les portes de la salle à manger s'ouvrirent à
deux battants; un maître d'hôtel qui avait l'air d'un maître des
cérémonies s'inclina devant la princesse de Parme et annonça la
nouvelle: «Madame est servie», d'un ton pareil à celui dont il aurait
dit: «Madame se meurt», mais qui ne jeta aucune tristesse dans
l'assemblée, car ce fut d'un air folâtre, et comme l'été à Robinson, que
les couples s'avancèrent l'un derrière l'autre vers la salle à manger,
se séparant quand ils avaient gagné leur place où des valets de pied
poussaient derrière eux leur chaise; la dernière, Mme de Guermantes
s'avança vers moi, pour que je la conduisisse à table et sans que
j'éprouvasse l'ombre de la timidité que j'aurais pu craindre, car, en
chasseresse à qui une grande adresse musculaire a rendu la grâce facile,
voyant sans doute que je m'étais mis du côté qu'il ne fallait pas, elle
pivota avec tant de justesse autour de moi que je trouvai son bras sur
le mien et le plus naturellement encadré dans un rythme de mouvements
précis et nobles. Je leur obéis avec d'autant plus d'aisance que les
Guermantes n'y attachaient pas plus d'importance qu'au savoir un vrai
savant, chez qui on est moins intimidé que chez un ignorant; d'autres
portes s'ouvrirent par où entra la soupe fumante, comme si le dîner
avait lieu dans un théâtre de pupazzi habilement machiné et où l'arrivée
tardive du jeune invité mettait, sur un signe du maître, tous les
rouages en action.
C'est timide et non majestueusement souverain qu'avait été ce signe du
duc, auquel avait répondu le déclanchement de cette vaste, ingénieuse,
obéissante et fastueuse horlogerie mécanique et humaine. L'indécision du
geste ne nuisit pas pour moi à l'effet du spectacle qui lui était
subordonné. Car je sentais que ce qui l'avait rendu hésitant et
embarrassé était la crainte de me laisser voir qu'on n'attendait que moi
pour dîner et qu'on m'avait attendu longtemps, de même que Mme de
Guermantes avait peur qu'ayant regardé tant de tableaux, on ne me
fatiguât et ne m'empêchât de prendre mes aises en me présentant à jet
continu. De sorte que c'était le manque de grandeur dans le geste qui
dégageait la grandeur véritable. De même que cette indifférence du duc à
son propre luxe, ses égards au contraire pour un hôte, insignifiant en
lui-même mais qu'il voulait honorer. Ce n'est pas que M. de Guermantes
ne fût par certains côtés fort ordinaire, et n'eût même des ridicules
d'homme trop riche, l'orgueil d'un parvenu qu'il n'était pas.
Mais de même qu'un fonctionnaire ou qu'un prêtre voient leur médiocre
talent multiplié à l'infini (comme une vague par toute la mer qui se
presse derrière elle) par ces forces auxquelles ils s'appuient,
l'administration française et l'église catholique, de même M. de
Guermantes était porté par cette autre force, la politesse
aristocratique la plus vraie. Cette politesse exclut bien des gens. Mme
de Guermantes n'eût pas reçu Mme de Cambremer ou M. de Forcheville. Mais
du moment que quelqu'un, comme c'était mon cas, paraissait susceptible
d'être agrégé au milieu Guermantes, cette politesse découvrait des
trésors de simplicité hospitalière plus magnifiques encore s'il est
possible que ces vieux salons, ces merveilleux meubles restés là.
Quand il voulait faire plaisir à quelqu'un, M. de Guermantes avait ainsi
pour faire de lui, ce jour-là, le personnage principal, un art qui
savait mettre à profit la circonstance et le lieu. Sans doute à
Guermantes ses «distinctions» et ses «grâces» eussent pris une autre
forme. Il eût fait atteler pour m'emmener faire seul avec lui une
promenade avant dîner. Telles qu'elles étaient, on se sentait touché par
ses façons comme on l'est, en lisant des Mémoires du temps, par celles
de Louis XIV quand il répond avec bonté, d'un air riant et avec une
demi-révérence, à quelqu'un qui vient le solliciter. Encore faut-il,
dans les deux cas, comprendre que cette politesse n'allait pas au delà
de ce que ce mot signifie.
Louis XIV (auquel les entichés de noblesse de son temps reprochent
pourtant son peu de souci de l'étiquette, si bien, dit Saint-Simon,
qu'il n'a été qu'un fort petit roi pour le rang en comparaison de
Philippe de Valois, Charles V, etc.) fait rédiger les instructions les
plus minutieuses pour que les princes du sang et les ambassadeurs
sachent à quels souverains ils doivent laisser la main. Dans certains
cas, devant l'impossibilité d'arriver à une entente, on préfère convenir
que le fils de Louis XIV, Monseigneur, ne recevra chez lui tel souverain
étranger que dehors, en plein air, pour qu'il ne soit pas dit qu'en
entrant dans le château l'un a précédé l'autre; et l'Électeur palatin,
recevant le duc de Chevreuse à dîner, feint, pour ne pas lui laisser la
main, d'être malade et dîne avec lui mais couché, ce qui tranche la
difficulté. M. le Duc évitant les occasions de rendre le service à
Monsieur, celui-ci, sur le conseil du roi son frère dont il est du reste
tendrement aimé, prend un prétexte pour faire monter son cousin à son
lever et le forcer à lui passer sa chemise. Mais dès qu'il s'agit d'un
sentiment profond, des choses du coeur, le devoir, si inflexible tant
qu'il s'agit de politesse, change entièrement. Quelques heures après la
mort de ce frère, une des personnes qu'il a le plus aimées, quand
Monsieur, selon l'expression du duc de Montfort, est «encore tout
chaud», Louis XIV chante des airs d'opéras, s'étonne que la duchesse de
Bourgogne, laquelle a peine à dissimuler sa douleur, ait l'air si
mélancolique, et voulant que la gaieté recommence aussitôt, pour que les
courtisans se décident à se remettre au jeu ordonne au duc de Bourgogne
de commencer une partie de brelan. Or, non seulement dans les actions
mondaines et concentrées, mais dans le langage le plus involontaire,
dans les préoccupations, dans l'emploi du temps de M. de Guermantes, on
retrouvait le même contraste: les Guermantes n'éprouvaient pas plus de
chagrin que les autres mortels, on peut même dire que leur sensibilité
véritable était moindre; en revanche, on voyait tous les jours leur nom
dans les mondanités du _Gaulois_ à cause du nombre prodigieux
d'enterrements où ils eussent trouvé coupable de ne pas se faire
inscrire. Comme le voyageur retrouve, presque semblables, les maisons
couvertes de terre, les terrasses que purent connaître Xénophon ou saint
Paul, de même dans les manières de M. de Guermantes, homme attendrissant
de gentillesse et révoltant de dureté, esclave des plus petites
obligations et délié des pactes les plus sacrés, je retrouvais encore
intacte après plus de deux siècles écoulés cette déviation particulière
à la vie de cour sous Louis XIV et qui transporte les scrupules de
conscience du domaine des affections et de la moralité aux questions de
pure forme.
L'autre raison de l'amabilité que me montra la princesse de Parme était
plus particulière. C'est qu'elle était persuadée d'avance que tout ce
qu'elle voyait chez la duchesse de Guermantes, choses et gens, était
d'une qualité supérieure à tout ce qu'elle avait chez elle. Chez toutes
les autres personnes, elle agissait, il est vrai, comme s'il en avait
été ainsi; pour le plat le plus simple, pour les fleurs les plus
ordinaires, elle ne se contentait pas de s'extasier, elle demandait la
permission d'envoyer dès le lendemain chercher la recette ou regarder
l'espèce par son cuisinier ou son jardinier en chef, personnages à gros
appointements, ayant leur voiture à eux et surtout leurs prétentions
professionnelles, et qui se trouvaient fort humiliés de venir s'informer
d'un plat dédaigné ou prendre modèle sur une variété d'oeillets laquelle
n'était pas moitié aussi belle, aussi «panachée» de «chinages», aussi
grande quant aux dimensions des fleurs, que celles qu'ils avaient
obtenues depuis longtemps chez la princesse. Mais si de la part de
celle-ci, chez tout le monde, cet étonnement devant les moindres choses
était factice et destiné à montrer qu'elle ne tirait pas de la
supériorité de son rang et de ses richesses un orgueil défendu par ses
anciens précepteurs, dissimulé par sa mère et insupportable à Dieu, en
revanche, c'est en toute sincérité qu'elle regardait le salon de la
duchesse de Guermantes comme un lieu privilégié où elle ne pouvait
marcher que de surprises en délices. D'une façon générale d'ailleurs,
mais qui serait bien insuffisante à expliquer cet état d'esprit, les
Guermantes étaient assez différents du reste de la société
aristocratique, ils étaient plus précieux et plus rares. Ils m'avaient
donné au premier aspect l'impression contraire, je les avais trouvés
vulgaires, pareils à tous les hommes et à toutes les femmes, mais parce
que préalablement j'avais vu en eux, comme en Balbec, en Florence, en
Parme, des noms. Évidemment, dans ce salon, toutes les femmes que
j'avais imaginées comme des statuettes de Saxe ressemblaient tout de
même davantage à la grande majorité des femmes. Mais de même que Balbec
ou Florence, les Guermantes, après avoir déçu l'imagination parce qu'ils
ressemblaient plus à leurs pareils qu'à leur nom, pouvaient ensuite,
quoique à un moindre degré, offrir à l'intelligence certaines
particularités qui les distinguaient. Leur physique même, la couleur
d'un rose spécial, allant quelquefois jusqu'au violet, de leur chair,
une certaine blondeur quasi éclairante des cheveux délicats, même chez
les hommes, massés en touffes dorées et douces, moitié de lichens
pariétaires et de pelage félin (éclat lumineux à quoi correspondait un
certain brillant de l'intelligence, car, si l'on disait le teint et les
cheveux des Guermantes, on disait aussi l'esprit des Guermantes comme
l'esprit des Mortemart--une certaine qualité sociale plus fine dès avant
Louis XIV, et d'autant plus reconnue de tous qu'ils la promulguaient
eux-mêmes), tout cela faisait que, dans la matière même, si précieuse
fût-elle, de la société aristocratique où on les trouvait engainés ça et
là, les Guermantes restaient reconnaissables, faciles à discerner et à
suivre, comme les filons dont la blondeur veine le jaspe et l'onyx, ou
plutôt encore comme le souple ondoiement de cette chevelure de clarté
dont les crins dépeignés courent comme de flexibles rayons dans les
flancs de l'agate-mousse.
Les Guermantes--du moins ceux qui étaient dignes du nom--n'étaient pas
seulement d'une qualité de chair, de cheveu, de transparent regard,
exquise, mais avaient une manière de se tenir, de marcher, de saluer, de
regarder avant de serrer la main, de serrer la main, par quoi ils
étaient aussi différents en tout cela d'un homme du monde quelconque que
celui-ci d'un fermier en blouse. Et malgré leur amabilité on se disait:
n'ont-ils pas vraiment le droit, quoiqu'ils le dissimulent, quand ils
nous voient marcher, saluer, sortir, toutes ces choses qui, accomplies
par eux, devenaient aussi gracieuses que le vol de l'hirondelle ou
l'inclinaison de la rose, de penser: ils sont d'une autre race que nous
et nous sommes, nous, les princes de la terre? Plus tard je compris que
les Guermantes me croyaient en effet d'une race autre, mais qui excitait
leur envie, parce que je possédais des mérites que j'ignorais et qu'ils
faisaient profession de tenir pour seuls importants. Plus tard encore
j'ai senti que cette profession de foi n'était qu'à demi sincère et que
chez eux le dédain ou l'étonnement coexistaient avec l'admiration et
l'envie. La flexibilité physique essentielle aux Guermantes était
double; grâce à l'une, toujours en action, à tout moment, et si par
exemple un Guermantes mâle allait saluer une dame, il obtenait une
silhouette de lui-même, faite de l'équilibre instable de mouvements
asymétriques et nerveusement compensés, une jambe traînant un peu soit
exprès, soit parce qu'ayant été souvent cassée à la chasse elle
imprimait au torse, pour rattraper l'autre jambe, une déviation à
laquelle la remontée d'une épaule faisait contrepoids, pendant que le
monocle s'installait dans l'oeil, haussait un sourcil au même moment où
le toupet des cheveux s'abaissait pour le salut; l'autre flexibilité,
comme la forme de la vague, du vent ou du sillage que garde à jamais la
coquille ou le bateau, s'était pour ainsi dire stylisée en une sorte de
mobilité fixée, incurvant le nez busqué qui sous les yeux bleus à fleur
de tête, au-dessus des lèvres trop minces, d'où sortait, chez les
femmes, une voix rauque, rappelait l'origine fabuleuse enseignée au XVIe
siècle par le bon vouloir de généalogistes parasites et hellénisants à
cette race, ancienne sans doute, mais pas au point qu'ils prétendaient
quand ils lui donnaient pour origine la fécondation mythologique d'une
nymphe par un divin Oiseau.
Les Guermantes n'étaient pas moins spéciaux au point de vue intellectuel
qu'au point de vue physique. Sauf le prince Gilbert (l'époux aux idées
surannées de «Marie Gilbert» et qui faisait asseoir sa femme à gauche
quand ils se promenaient en voiture parce qu'elle était de moins bon
sang, pourtant royal, que lui), mais il était une exception et faisait,
absent, l'objet des railleries de la famille et d'anecdotes toujours
nouvelles, les Guermantes, tout en vivant dans le pur «gratin» de
l'aristocratie, affectaient de ne faire aucun cas de la noblesse. Les
théories de la duchesse de Guermantes, laquelle à vrai dire à force
d'être Guermantes devenait dans une certaine mesure quelque chose
d'autre et de plus agréable, mettaient tellement au-dessus de tout
l'intelligence et étaient en politique si socialistes qu'on se demandait
où dans son hôtel se cachait le génie chargé d'assurer le maintien de la
vie aristocratique, et qui toujours invisible, mais évidemment tapi
tantôt dans l'antichambre, tantôt dans le salon, tantôt dans le cabinet
de toilette, rappelait aux domestiques de cette femme qui ne croyait pas
aux titres de lui dire «Madame la duchesse», à cette personne qui
n'aimait que la lecture et n'avait point de respect humain, d'aller
dîner chez sa belle-soeur quand sonnaient huit heures et de se
décolleter pour cela.
Le même génie de la famille présentait à Mme de Guermantes la situation
des duchesses, du moins des premières d'entre elles, et comme elle
multimillionnaires, le sacrifice à d'ennuyeux thés-dîners en ville,
raouts, d'heures où elle eût pu lire des choses intéressantes, comme des
nécessités désagréables analogues à la pluie, et que Mme de Guermantes
acceptait en exerçant sur elles sa verve frondeuse mais sans aller
jusqu'à rechercher les raisons de son acceptation. Ce curieux effet du
hasard que le maître d'hôtel de Mme de Guermantes dît toujours: «Madame
la duchesse» à cette femme qui ne croyait qu'à l'intelligence, ne
paraissait pourtant pas la choquer. Jamais elle n'avait pensé à le prier
de lui dire «Madame» tout simplement. En poussant la bonne volonté
jusqu'à ses extrêmes limites, on eût pu croire que, distraite, elle
entendait seulement «Madame» et que l'appendice verbal qui y était
ajouté n'était pas perçu. Seulement, si elle faisait la sourde, elle
n'était pas muette. Or, chaque fois qu'elle avait une commission à
donner à son mari, elle disait au maître d'hôtel: «Vous rappellerez à
Monsieur le duc...»
Le génie de la famille avait d'ailleurs d'autres occupations, par
exemple de faire parler de morale. Certes il y avait des Guermantes plus
particulièrement intelligents, des Guermantes plus particulièrement
moraux, et ce n'étaient pas d'habitude les mêmes. Mais les
premiers--même un Guermantes qui avait fait des faux et trichait au jeu
et était le plus délicieux de tous, ouvert à toutes les idées neuves et
justes--traitaient encore mieux de la morale que les seconds, et de la
même façon que Mme de Villeparisis, dans les moments où le génie de la
famille s'exprimait par la bouche de la vieille dame. Dans des moments
identiques on voyait tout d'un coup les Guermantes prendre un ton
presque aussi vieillot, aussi bonhomme, et à cause de leur charme plus
grand, plus attendrissant que celui de la marquise pour dire d'une
domestique: «On sent qu'elle a un bon fond, c'est une fille qui n'est
pas commune, elle doit être la fille de gens bien, elle est certainement
restée toujours dans le droit chemin.» A ces moments-là le génie de la
famille se faisait intonation. Mais parfois il était aussi tournure, air
de visage, le même chez la duchesse que chez son grand-père le maréchal,
une sorte d'insaisissable convulsion (pareille à celle du Serpent, génie
carthaginois de la famille Barca), et par quoi j'avais été plusieurs
fois saisi d'un battement de coeur, dans mes promenades matinales, quand,
avant d'avoir reconnu Mme de Guermantes, je me sentais regardé par elle
du fond d'une petite crémerie. Ce génie était intervenu dans une
circonstance qui avait été loin d'être indifférente non seulement aux
Guermantes, mais aux Courvoisier, partie adverse de la famille et,
quoique d'aussi bon sang que les Guermantes, tout l'opposé d'eux (c'est
même par sa grand'mère Courvoisier que les Guermantes expliquaient le
parti pris du prince de Guermantes de toujours parler naissance et
noblesse comme si c'était la seule chose qui importât). Non seulement
les Courvoisier n'assignaient pas à l'intelligence le même rang que les
Guermantes, mais ils ne possédaient pas d'elle la même idée. Pour un
Guermantes (fût-il bête), être intelligent, c'était avoir la dent dure,
être capable de dire des méchancetés, d'emporter le morceau, c'était
aussi pouvoir vous tenir tête aussi bien sur la peinture, sur la
musique, sur l'architecture, parler anglais. Les Courvoisier se
faisaient de l'intelligence une idée moins favorable et, pour peu qu'on
ne fût pas de leur monde, être intelligent n'était pas loin de signifier
«avoir probablement assassiné père et mère». Pour eux l'intelligence
était l'espèce de «pince monseigneur» grâce à laquelle des gens qu'on ne
connaissait ni d'Ève ni d'Adam forçaient les portes des salons les plus
respectés, et on savait chez les Courvoisier qu'il finissait toujours
par vous en cuire d'avoir reçu de telles «espèces». Aux insignifiantes
assertions des gens intelligents qui n'étaient pas du monde, les
Courvoisier opposaient une méfiance systématique. Quelqu'un ayant dit
une fois: «Mais Swann est plus jeune que Palamède.--Du moins il vous le
dit; et s'il vous le dit soyez sûr que c'est qu'il y trouve son
intérêt», avait répondu Mme de Gallardon. Bien plus, comme on disait de
deux étrangères très élégantes que les Guermantes recevaient, qu'on
avait fait passer d'abord celle-ci puisqu'elle était l'aînée: «Mais
est-elle même l'aînée?» avait demandé Mme de Gallardon, non pas
positivement comme si ce genre de personnes n'avaient pas d'âge, mais
comme si, vraisemblablement dénuées d'état civil et religieux, de
traditions certaines, elles fussent plus ou moins jeunes comme les
petites chattes d'une même corbeille entre lesquelles un vétérinaire
seul pourrait se reconnaître. Les Courvoisier, mieux que les Guermantes,
maintenaient d'ailleurs en un sens l'intégrité de la noblesse à la fois
grâce à l'étroitesse de leur esprit et à la méchanceté de leur coeur. De
même que les Guermantes (pour qui, au-dessous des familles royales et de
quelques autres comme les de Ligne, les La Trémoille, etc., tout le
reste se confondait dans un vague fretin) étaient insolents avec des
gens de race ancienne qui habitaient autour de Guermantes, précisément
parce qu'ils ne faisaient pas attention à ces mérites de second ordre
dont s'occupaient énormément les Courvoisier, le manque de ces mérites
leur importait peu. Certaines femmes qui n'avaient pas un rang très
élevé dans leur province mais brillamment mariées, riches, jolies,
aimées des duchesses, étaient pour Paris, où l'on est peu au courant des
«père et mère», un excellent et élégant article d'importation. Il
pouvait arriver, quoique rarement, que de telles femmes fussent, par le
canal de la princesse de Parme, ou en vertu de leur agrément propre,
reçues chez certaines Guermantes. Mais, à leur égard, l'indignation des
Courvoisier ne désarmait jamais. Rencontrer entre cinq et six, chez leur
cousine, des gens avec les parents de qui leurs parents n'aimaient pas à
frayer dans le Perche, devenait pour eux un motif de rage croissante et
un thème d'inépuisables déclamations. Dès le moment, par exemple, où la
charmante comtesse G... entrait chez les Guermantes, le visage de Mme de
Villebon prenait exactement l'expression qu'il eût dû prendre si elle
avait eu à réciter le vers:
_Et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-là._
vers qui lui était du reste inconnu. Cette Courvoisier avait avalé
presque tous les lundis un éclair chargé de crème à quelques pas de la
comtesse G..., mais sans résultat. Et Mme de Villebon confessait en
cachette qu'elle ne pouvait concevoir comment sa cousine Guermantes
recevait une femme qui n'était même pas de la deuxième société, à
Châteaudun. «Ce n'est vraiment pas la peine que ma cousine soit si
difficile sur ses relations, c'est à se moquer du monde», concluait Mme
de Villebon avec une autre expression de visage, celle-là souriante et
narquoise dans le désespoir, sur laquelle un petit jeu de devinettes eût
plutôt mis un autre vers que la comtesse ne connaissait naturellement
pas davantage:
_Grâce aux dieux mon malheur passe mon espérance_.
Au reste, anticipons sur les événements en disant que la «persévérance»,
rime d'espérance dans le vers suivant, de Mme de Villebon à snober Mme
G... ne fut pas tout à fait inutile. Aux yeux de Mme G... elle doua Mme
de Villebon d'un prestige tel, d'ailleurs purement imaginaire, que,
quand la fille de Mme G..., qui était la plus jolie et la plus riche des
bals de l'époque, fut à marier, on s'étonna de lui voir refuser tous les
ducs. C'est que sa mère, se souvenant des avanies hebdomadaires qu'elle
avait essuyées rue de Grenelle en souvenir de Châteaudun, ne souhaitait
véritablement qu'un mari pour sa fille: un fils Villebon.
Un seul point sur lequel Guermantes et Courvoisier se rencontraient
était dans l'art, infiniment varié d'ailleurs, de marquer les distances.
Les manières des Guermantes n'étaient pas entièrement uniformes chez
tous. Mais, par exemple, tous les Guermantes, de ceux qui l'étaient
vraiment, quand on vous présentait à eux, procédaient à une sorte de
cérémonie, à peu près comme si le fait qu'ils vous eussent tendu la main
eût été aussi considérable que s'il s'était agi de vous sacrer
chevalier. Au moment où un Guermantes, n'eût-il que vingt ans, mais
marchant déjà sur les traces de ses aînés, entendait votre nom prononcé
par le présentateur, il laissait tomber sur vous, comme s'il n'était
nullement décidé à vous dire bonjour, un regard généralement bleu,
toujours de la froideur d'un acier qu'il semblait prêt à vous plonger
dans les plus profonds replis du coeur. C'est du reste ce que les
Guermantes croyaient faire en effet, se jugeant tous des psychologues de
premier ordre. Ils pensaient de plus accroître par cette inspection
l'amabilité du salut qui allait suivre et qui ne vous serait délivré
qu'à bon escient. Tout ceci se passait à une distance de vous qui,
petite s'il se fût agi d'une passe d'armes, semblait énorme pour une
poignée de main et glaçait dans le deuxième cas comme elle eût fait dans
le premier, de sorte que quand le Guermantes, après une rapide tournée
accomplie dans les dernières cachettes de votre âme et de votre
honorabilité, vous avait jugé digne de vous rencontrer désormais avec
lui, sa main, dirigée vers vous au bout d'un bras tendu dans toute sa
longueur, avait l'air de vous présenter un fleuret pour un combat
singulier, et cette main était en somme placée si loin du Guermantes à
ce moment-là que, quand il inclinait alors la tête, il était difficile
de distinguer si c'était vous ou sa propre main qu'il saluait. Certains
Guermantes n'ayant pas le sentiment de la mesure, ou incapables de ne
pas se répéter sans cesse, exagéraient en recommençant cette cérémonie
chaque fois qu'ils vous rencontraient. Étant donné qu'ils n'avaient plus
à procéder à l'enquête psychologique préalable pour laquelle le «génie
de la famille» leur avait délégué ses pouvoirs dont ils devaient se
rappeler les résultats, l'insistance du regard perforateur précédant la
poignée de main ne pouvait s'expliquer que par l'automatisme qu'avait
acquis leur regard ou par quelque don de fascination qu'ils pensaient
posséder. Les Courvoisier, dont le physique était différent, avaient
vainement essayé de s'assimiler ce salut scrutateur et s'étaient
rabattus sur la raideur hautaine ou la négligence rapide. En revanche,
c'était aux Courvoisier que certaines très rares Guermantes du sexe
féminin semblaient avoir emprunté le salut des dames. En effet, au
moment où on vous présentait à une de ces Guermantes-là, elle vous
faisait un grand salut dans lequel elle approchait de vous, à peu près
selon un angle de quarante-cinq degrés, la tête et le buste, le bas du
corps (qu'elle avait fort haut jusqu'à la ceinture, qui faisait pivot)
restant immobile. Mais à peine avait-elle projeté ainsi vers vous la
partie supérieure de sa personne, qu'elle la rejetait en arrière de la
verticale par un brusque retrait d'une longueur à peu près égale. Le
renversement consécutif neutralisait ce qui vous avait paru être
concédé, le terrain que vous aviez cru gagner ne restait même pas acquis
comme en matière de duel, les positions primitives étaient gardées.
Cette même annulation de l'amabilité par la reprise des distances (qui
était d'origine Courvoisier et destinée à montrer que les avances faites
dans le premier mouvement n'étaient qu'une feinte d'un instant) se
manifestait aussi clairement, chez les Courvoisier comme chez les
Guermantes, dans les lettres qu'on recevait d'elles, au moins pendant
les premiers temps de leur connaissance. Le «corps» de la lettre pouvait
contenir des phrases qu'on n'écrirait, semble-t-il, qu'à un ami, mais
c'est en vain que vous eussiez cru pouvoir vous vanter d'être celui de
la dame, car la lettre commençait par: «monsieur» et finissait par:
«Croyez, monsieur, à mes sentiments distingués.» Dès lors, entre ce
froid début et cette fin glaciale qui changeaient le sens de tout le
reste, pouvaient se succéder (si c'était une réponse à une lettre de
condoléance de vous) les plus touchantes peintures du chagrin que la
Guermantes avait eu à perdre sa soeur, de l'intimité qui existait entre
elles, des beautés du pays où elle villégiaturait, des consolations
qu'elle trouvait dans le charme de ses petits enfants, tout cela n'était
plus qu'une lettre comme on en trouve dans des recueils et dont le
caractère intime n'entraînait pourtant pas plus d'intimité entre vous et
l'épistolière que si celle-ci avait été Pline le Jeune ou Mme de
Simiane.
Il est vrai que certaines Guermantes vous écrivaient dès les premières
fois «mon cher ami», «mon ami», ce n'étaient pas toujours les plus
simples d'entre elles, mais plutôt celles qui, ne vivant qu'au milieu
des rois et, d'autre part, étant «légères», prenaient dans leur orgueil
la certitude que tout ce qui venait d'elles faisait plaisir et dans leur
corruption l'habitude de ne marchander aucune des satisfactions qu'elles
pouvaient offrir. Du reste, comme il suffisait qu'on eût eu une
trisaïeule commune sous Louis XIII pour qu'un jeune Guermantes dit en
parlant de la marquise de Guermantes «la tante Adam», les Guermantes
étaient si nombreux que même pour ces simples rites, celui du salut de
présentation par exemple, il existait bien des variétés. Chaque
sous-groupe un peu raffiné avait le sien, qu'on se transmettait des
parents aux enfants comme une recette de vulnéraire et une manière
particulière de préparer les confitures. C'est ainsi qu'on a vu la
poignée de main de Saint-Loup se déclancher comme malgré lui au moment
où il entendait votre nom, sans participation de regard, sans
adjonction de salut. Tout malheureux roturier qui pour une raison
spéciale--ce qui arrivait du reste assez rarement--était présenté à
quelqu'un du sous-groupe Saint-Loup, se creusait la tête, devant ce
minimum si brusque de bonjour, revêtant volontairement les apparences de
l'inconscience, pour savoir ce que le ou la Guermantes pouvait avoir
contre lui. Et il était bien étonné d'apprendre qu'il ou elle avait jugé
à propos d'écrire tout spécialement au présentateur pour lui dire
combien vous lui aviez plu et qu'il ou elle espérait bien vous revoir.
Aussi particularisés que le geste mécanique de Saint-Loup étaient les
entrechats compliqués et rapides (jugés ridicules par M. de Charlus) du
marquis de Fierbois, les pas graves et mesurés du prince de Guermantes.
Mais il est impossible de décrire ici la richesse de cette chorégraphie
des Guermantes à cause de l'étendue même du corps de ballet.
Pour en revenir à l'antipathie qui animait les Courvoisier contre la
duchesse de Guermantes, les premiers auraient pu avoir la consolation de
la plaindre tant qu'elle fut jeune fille, car elle était alors peu
fortunée. Malheureusement, de tout temps une sorte d'émanation
fuligineuse et _sui generis_ enfouissait, dérobait aux yeux, la richesse
des Courvoisier qui, si grande qu'elle fût, demeurait obscure. Une
Courvoisier fort riche avait beau épouser un gros parti, il arrivait
toujours que le jeune ménage n'avait pas de domicile personnel à Paris,
y «descendait» chez ses beaux-parents, et pour le reste de l'année
vivait en province au milieu d'une société sans mélange mais sans éclat.
Pendant que Saint-Loup, qui n'avait guère plus que des dettes,
éblouissait Doncières par ses attelages, un Courvoisier fort riche n'y
prenait jamais que le tram. Inversement (et d'ailleurs bien des années
auparavant) Mlle de Guermantes (Oriane), qui n'avait pas grand'chose,
faisait plus parler de ses toilettes que toutes les Courvoisier réunies
des leurs. Le scandale même de ses propos faisait une espèce de réclame
à sa manière de s'habiller et de se coiffer. Elle avait osé dire au
grand-duc de Russie: «Eh bien! Monseigneur, il paraît que vous voulez
faire assassiner Tolstoï?» dans un dîner auquel on n'avait point convié
les Courvoisier, d'ailleurs peu renseignés sur Tolstoï. Ils ne
l'étaient pas beaucoup plus sur les auteurs grecs, si l'on en juge par
la duchesse de Gallardon douairière (belle-mère de la princesse de
Gallardon, alors encore jeune fille) qui, n'ayant pas été en cinq ans
honorée d'une seule visite d'Oriane, répondit à quelqu'un qui lui
demandait la raison de son absence: «Il paraît qu'elle récite de
l'Aristote (elle voulait dire de l'Aristophane) dans le monde. Je ne
tolère pas ça chez moi!»
On peut imaginer combien cette «sortie» de Mlle de Guermantes sur
Tolstoï, si elle indignait les Courvoisier, émerveillait les Guermantes,
et, par delà, tout ce qui leur tenait non seulement de près, mais de
loin. La comtesse douairière d'Argencourt, née Seineport, qui recevait
un peu tout le monde parce qu'elle était bas bleu et quoique son fils
fût un terrible snob, racontait le mot devant des gens de lettres en
disant: «Oriane de Guermantes qui est fine comme l'ambre, maligne comme
un singe, douée pour tout, qui fait des aquarelles dignes d'un grand
peintre et des vers comme en font peu de grands poètes, et vous savez,
comme famille, c'est tout ce qu'il y a de plus haut, sa grand'mère était
Mlle de Montpensier, et elle est la dix-huitième Oriane de Guermantes
sans une mésalliance, c'est le sang le plus pur, le plus vieux de
France.»
Aussi les faux hommes de lettres, ces demi-intellectuels que recevait
Mme d'Argencourt, se représentant Oriane de Guermantes, qu'ils
n'auraient jamais l'occasion de connaître personnellement, comme quelque
chose de plus merveilleux et de plus extraordinaire que la princesse
Badroul Boudour, non seulement se sentaient prêts à mourir pour elle en
apprenant qu'une personne si noble glorifiait par-dessus tout Tolstoï,
mais sentaient aussi que reprenaient dans leur esprit une nouvelle force
leur propre amour de Tolstoï, leur désir de résistance au tsarisme. Ces
idées libérales avaient pu s'anémier entre eux, ils avaient pu douter de
leur prestige, n'osant plus les confesser, quand soudain de Mlle de
Guermantes elle-même, c'est-à-dire d'une jeune fille si indiscutablement
précieuse et autorisée, portant les cheveux à plat sur le front (ce que
jamais une Courvoisier n'eût consenti à faire) leur venait un tel
secours. Un certain nombre de réalités bonnes ou mauvaises gagnent ainsi
beaucoup à recevoir l'adhésion de personnes qui ont autorité sur nous.
Par exemple chez les Courvoisier, les rites de l'amabilité dans la rue
se composaient d'un certain salut, fort laid et peu aimable en lui-même,
mais dont on savait que c'était la manière distinguée de dire bonjour,
de sorte que tout le monde, effaçant de soi le sourire, le bon accueil,
s'efforçait d'imiter cette froide gymnastique. Mais les Guermantes, en
général, et particulièrement Oriane, tout en connaissant mieux que
personne ces rites, n'hésitaient pas, si elles vous apercevaient d'une
voiture, à vous faire un gentil bonjour de la main, et dans un salon,
laissant les Courvoisier faire leurs saluts empruntés et raides,
esquissaient de charmantes révérences, vous tendaient la main comme à un
camarade en souriant de leurs yeux bleus, de sorte que tout d'un coup,
grâce aux Guermantes, entraient dans la substance du chic, jusque-là un
peu creuse et sèche, tout ce que naturellement on eût aimé et qu'on
s'était efforcé de proscrire, la bienvenue, l'épanchement d'une
amabilité vraie, la spontanéité. C'est de la même manière, mais par une
réhabilitation cette fois peu justifiée, que les personnes qui portent
le plus en elles le goût instinctif de la mauvaise musique et des
mélodies, si banales soient-elles, qui ont quelque chose de caressant et
de facile, arrivent, grâce à la culture symphonique, à mortifier en
elles ce goût. Mais une fois arrivées à ce point, quand, émerveillées
avec raison par l'éblouissant coloris orchestral de Richard Strauss,
elles voient ce musicien accueillir avec une indulgence digne d'Auber les
motifs plus vulgaires, ce que ces personnes aimaient trouve soudain dans
une autorité si haute une justification qui les ravit et elles
s'enchantent sans scrupules et avec une double gratitude, en écoutant
_Salomé_, de ce qui leur était interdit d'aimer dans _Les Diamants de la
Couronne_.
Authentique ou non, l'apostrophe de Mlle de Guermantes au grand-duc,
colportée de maison en maison, était une occasion de raconter avec
quelle élégance excessive Oriane était arrangée à ce dîner. Mais si le
luxe (ce qui précisément le rendait inaccessible aux Courvoisier) ne
naît pas de la richesse, mais de la prodigalité, encore la seconde
dure-t-elle plus longtemps si elle est enfin soutenue par la première,
laquelle lui permet alors de jeter tous ses feux. Or, étant donné les
principes affichés ouvertement non seulement par Oriane, mais par Mme de
Villeparisis, à savoir que la noblesse ne compte pas, qu'il est ridicule
de se préoccuper du rang, que la fortune ne fait pas le bonheur, que
seuls l'intelligence, le coeur, le talent ont de l'importance, les
Courvoisier pouvaient espérer qu'en vertu de cette éducation qu'elle
avait reçue de la marquise, Oriane épouserait quelqu'un qui ne serait
pas du monde, un artiste, un repris de justice, un va-nu-pieds, un libre
penseur, qu'elle entrerait définitivement dans la catégorie de ce que
les Courvoisier appelaient «les dévoyés». Ils pouvaient d'autant plus
l'espérer que, Mme de Villeparisis traversant en ce moment au point de
vue social une crise difficile (aucune des rares personnes brillantes
que je rencontrai chez elle ne lui étaient encore revenues), elle
affichait une horreur profonde à l'égard de la société qui la tenait à
l'écart. Même quand elle parlait de son neveu le prince de Guermantes
qu'elle voyait, elle n'avait pas assez de railleries pour lui parce
qu'il était féru de sa naissance. Mais au moment même où il s'était agi
de trouver un mari à Oriane, ce n'étaient plus les principes affichés
par la tante et la nièce qui avaient mené l'affaire; ç'avait été le
mystérieux «Génie de la famille». Aussi infailliblement que si Mme de
Villeparisis et Oriane n'eussent jamais parlé que titres de rente et
généalogies au lieu de mérite littéraire et de qualités du coeur, et
comme si la marquise, pour quelques jours avait été--comme elle serait
plus tard--morte, et en bière, dans l'église de Combray, où chaque
membre de la famille n'était plus qu'un Guermantes, avec une privation
d'individualité et de prénoms qu'attestait sur les grandes tentures
noires le seul G... de pourpre, surmonté de la couronne ducale, c'était
sur l'homme le plus riche et le mieux né, sur le plus grand parti du
faubourg Saint-Germain, sur le fils aîné du duc de Guermantes, le prince
des Laumes, que le Génie de la famille avait porté le choix de
l'intellectuelle, de la frondeuse, de l'évangélique Mme de Villeparisis.
Et pendant deux heures, le jour du mariage, Mme de Villeparisis eut
chez elle toutes les nobles personnes dont elle se moquait, dont elle se
moqua même avec les quelques bourgeois intimes qu'elle avait conviés et
auxquels le prince des Laumes mit alors des cartes avant de «couper le
câble» dès l'année suivante. Pour mettre le comble au malheur des
Courvoisier, les maximes qui font de l'intelligence et du talent les
seules supériorités sociales recommencèrent à se débiter chez la
princesse des Laumes, aussitôt après le mariage. Et à cet égard, soit
dit en passant, le point de vue que défendait Saint-Loup quand il vivait
avec Rachel, fréquentait les amis de Rachel, aurait voulu épouser
Rachel, comportait--quelque horreur qu'il inspirât dans la
famille--moins de mensonge que celui des demoiselles Guermantes en
général, prônant l'intelligence, n'admettant presque pas qu'on mît en
doute l'égalité des hommes, alors que tout cela aboutissait à point
nommé au même résultat que si elles eussent professé des maximes
contraires, c'est-à-dire à épouser un duc richissime. Saint-Loup
agissait, au contraire, conformément à ses théories, ce qui faisait dire
qu'il était dans une mauvaise voie. Certes, du point de vue moral,
Rachel était en effet peu satisfaisante. Mais il n'est pas certain que
si une personne ne valait pas mieux, mais eût été duchesse ou eût
possédé beaucoup de millions, Mme de Marsantes n'eût pas été favorable
au mariage.
Or, pour en revenir à Mme des Laumes (bientôt après duchesse de
Guermantes par la mort de son beau-père) ce fut un surcroît de malheur
infligé aux Courvoisier que les théories de la jeune princesse, en
restant ainsi dans son langage, n'eussent dirigé en rien sa conduite;
car ainsi cette philosophie (si l'on peut ainsi dire) ne nuisit
nullement à l'élégance aristocratique du salon Guermantes. Sans doute
toutes les personnes que Mme de Guermantes ne recevait pas se figuraient
que c'était parce qu'elles n'étaient pas assez intelligentes, et telle
riche Américaine qui n'avait jamais possédé d'autre livre qu'un petit
exemplaire ancien, et jamais ouvert, des poésies de Parny, posé, parce
qu'il était «du temps», sur un meuble de son petit salon, montrait quel
cas elle faisait des qualités de l'esprit par les regards dévorants
qu'elle attachait sur la duchesse de Guermantes quand celle-ci entrait à
l'Opéra. Sans doute aussi Mme de Guermantes était sincère quand elle
élisait une personne à cause de son intelligence. Quand elle disait
d'une femme, il paraît qu'elle est «charmante», ou d'un homme qu'il
était tout ce qu'il y a de plus intelligent, elle ne croyait pas avoir
d'autres raisons de consentir à les recevoir que ce charme ou cette
intelligence, le génie des Guermantes n'intervenant pas à cette dernière
minute: plus profond, situé à l'entrée obscure de la région où les
Guermantes jugeaient, ce génie vigilant empêchait les Guermantes de
trouver l'homme intelligent ou de trouver la femme charmante s'ils
n'avaient pas de valeur mondaine, actuelle ou future. L'homme était
déclaré savant, mais comme un dictionnaire, ou au contraire commun avec
un esprit de commis voyageur, la femme jolie avait un genre terrible, ou
parlait trop. Quant aux gens qui n'avaient pas de situation, quelle
horreur, c'étaient des snobs. M. de Bréauté, dont le château était tout
voisin de Guermantes, ne fréquentait que des altesses. Mais il se
moquait d'elles et ne rêvait que vivre dans les musées. Aussi Mme de
Guermantes était-elle indignée quand on traitait M. de Bréauté de snob.
«Snob, Babal! Mais vous êtes fou, mon pauvre ami, c'est tout le
contraire, il déteste les gens brillants, on ne peut pas lui faire faire
une connaissance. Même chez moi! si je l'invite avec quelqu'un de
nouveau, il ne vient qu'en gémissant.» Ce n'est pas que, même en
pratique, les Guermantes ne fissent pas de l'intelligence un tout autre
cas que les Courvoisier. D'une façon positive cette différence entre les
Guermantes et les Courvoisier donnait déjà d'assez beaux fruits. Ainsi
la duchesse de Guermantes, du reste enveloppée d'un mystère devant
lequel rêvaient de loin tant de poètes, avait donné cette fête dont nous
avons déjà parlé, où le roi d'Angleterre s'était plu mieux que nulle
part ailleurs, car elle avait eu l'idée, qui ne serait jamais venue à
l'esprit, et la hardiesse, qui eût fait reculer le courage de tous les
Courvoisier, d'inviter, en dehors des personnalités que nous avons
citées, le musicien Gaston Lemaire et l'auteur dramatique Grandmougin.
Mais c'est surtout au point de vue négatif que l'intellectualité se
faisait sentir. Si le coefficient nécessaire d'intelligence et de
charme allait en s'abaissant au fur et à mesure que s'élevait le rang de
la personne qui désirait être invitée chez la princesse de Guermantes,
jusqu'à approcher de zéro quand il s'agissait des principales têtes
couronnées, en revanche plus on descendait au-dessous de ce niveau
royal, plus le coefficient s'élevait. Par exemple, chez la princesse de
Parme, il y avait une quantité de personnes que l'Altesse recevait parce
qu'elle les avait connues enfant, ou parce qu'elles étaient alliées à
telle duchesse, ou attachées à la personne de tel souverain, ces
personnes fussent-elles laides, d'ailleurs, ennuyeuses ou sottes; or,
pour un Courvoisier la raison «aimé de la princesse de Parme», «soeur de
mère avec la duchesse d'Arpajon», «passant tous les ans trois mois chez
la reine d'Espagne», aurait suffi à leur faire inviter de telles gens,
mais Mme de Guermantes, qui recevait poliment leur salut depuis dix ans
chez la princesse de Parme, ne leur avait jamais laissé passer son
seuil, estimant qu'il en est d'un salon au sens social du mot comme au
sens matériel où il suffit de meubles qu'on ne trouve pas jolis, mais
qu'on laisse comme remplissage et preuve de richesse, pour le rendre
affreux. Un tel salon ressemble à un ouvrage où on ne sait pas
s'abstenir des phrases qui démontrent du savoir, du brillant, de la
facilité. Comme un livre, comme une maison, la qualité d'un «salon»,
pensait avec raison Mme de Guermantes, a pour pierre angulaire le
sacrifice.
Beaucoup des amies de la princesse de Parme et avec qui la duchesse de
Guermantes se contentait depuis des années du même bonjour convenable,
ou de leur rendre des cartes, sans jamais les inviter, ni aller à leurs
fêtes, s'en plaignaient discrètement à l'Altesse, laquelle, les jours où
M. de Guermantes venait seul la voir, lui en touchait un mot. Mais le
rusé seigneur, mauvais mari pour la duchesse en tant qu'il avait des
maîtresses, mais compère à toute épreuve en ce qui touchait le bon
fonctionnement de son salon (et l'esprit d'Oriane, qui en était
l'attrait principal), répondait: «Mais est-ce que ma femme la connaît?
Ah! alors, en effet, elle aurait dû. Mais je vais dire la vérité à
Madame, Oriane au fond n'aime pas la conversation des femmes. Elle est
entourée d'une cour d'esprits supérieurs--moi je ne suis pas son mari,
je ne suis que son premier valet de chambre. Sauf un tout petit nombre
qui sont, elles, très spirituelles, les femmes l'ennuient. Voyons,
Madame, votre Altesse, qui a tant de finesse, ne me dira pas que la
marquise de Souvré ait de l'esprit. Oui, je comprends bien, la princesse
la reçoit par bonté. Et puis elle la connaît. Vous dites qu'Oriane l'a
vue, c'est possible, mais très peu je vous assure. Et puis je vais dire
à la princesse, il y a aussi un peu de ma faute. Ma femme est très
fatiguée, et elle aime tant être aimable que, si je la laissais faire,
ce serait des visites à n'en plus finir. Pas plus tard qu'hier soir,
elle avait de la température, elle avait peur de faire de la peine à la
duchesse de Bourbon en n'allant pas chez elle. J'ai dû montrer les
dents, j'ai défendu qu'on attelât. Tenez, savez-vous, Madame, j'ai bien
envie de ne pas même dire à Oriane que vous m'avez parlé de Mme de
Souvré. Oriane aime tant votre Altesse qu'elle ira aussitôt inviter Mme
de Souvré, ce sera une visite de plus, cela nous forcera à entrer en
relations avec la soeur dont je connais très bien le mari. Je crois que
je ne dirai rien du tout à Oriane, si la princesse m'y autorise. Nous
lui éviterons comme cela beaucoup de fatigue et d'agitation. Et je vous
assure que cela ne privera pas Mme de Souvré. Elle va partout, dans les
endroits les plus brillants. Nous, nous ne recevons même pas, de petits
dîners de rien, Mme de Souvré s'ennuierait à périr.» La princesse de
Parme, naïvement persuadée que le duc de Guermantes ne transmettrait pas
sa demande à la duchesse et désolée de n'avoir pu obtenir l'invitation
que désirait Mme de Souvré, était d'autant plus flattée d'être une des
habituées d'un salon si peu accessible. Sans doute cette satisfaction
n'allait pas sans ennuis. Ainsi chaque fois que la princesse de Parme
invitait Mme de Guermantes, elle avait à se mettre l'esprit à la torture
pour n'avoir personne qui pût déplaire à la duchesse et l'empêcher de
revenir.
Les jours habituels (après le dîner où elle avait toujours de très bonne
heure, ayant gardé les habitudes anciennes, quelques convives), le
salon de la princesse de Parme était ouvert aux habitués, et d'une façon
générale à toute la grande aristocratie française et étrangère. La
réception consistait en ceci qu'au sortir de la salle à manger, la
princesse s'asseyait sur un canapé devant une grande table ronde,
causait avec deux des femmes les plus importantes qui avaient dîné, ou
bien jetait les yeux sur un «magazine», jouait aux cartes (ou feignait
d'y jouer, suivant une habitude de cour allemande), soit en faisant une
patience, soit en prenant pour partenaire vrai ou supposé un personnage
marquant. Vers neuf heures la porte du grand salon ne cessant plus de
s'ouvrir à deux battants, de se refermer, de se rouvrir de nouveau, pour
laisser passage aux visiteurs qui avaient dîné quatre à quatre (ou s'ils
dînaient en ville escamotaient le café en disant qu'ils allaient
revenir, comptant en effet «entrer par une porte et sortir par l'autre»)
pour se plier aux heures de la princesse. Celle-ci cependant, attentive
à son jeu ou à la causerie, faisait semblant de ne pas voir les
arrivantes et ce n'est qu'au moment où elles étaient à deux pas d'elle,
qu'elle se levait gracieusement en souriant avec bonté pour les femmes.
Celles-ci cependant faisaient devant l'Altesse debout une révérence qui
allait jusqu'à la génuflexion, de manière à mettre leurs lèvres à la
hauteur de la belle main qui pendait très bas et à la baiser. Mais à ce
moment la princesse, de même que si elle eût chaque fois été surprise
par un protocole qu'elle connaissait pourtant très bien, relevait
l'agenouillée comme de vive force avec une grâce et une douceur sans
égales, et l'embrassait sur les joues. Grâce et douceur qui avaient pour
condition, dira-t-on, l'humilité avec laquelle l'arrivante pliait le
genou. Sans doute, et il semble que dans une société égalitaire la
politesse disparaîtrait, non, comme on croit, par le défaut de
l'éducation, mais parce que, chez les uns disparaîtrait la déférence due
au prestige qui doit être imaginaire pour être efficace, et surtout chez
les autres l'amabilité qu'on prodigue et qu'on affine quand on sent
qu'elle a pour celui qui la reçoit un prix infini, lequel dans un monde
fondé sur l'égalité tomberait subitement à rien, comme tout ce qui
n'avait qu'une valeur fiduciaire. Mais cette disparition de la
politesse dans une société nouvelle n'est pas certaine et nous sommes
quelquefois trop disposés à croire que les conditions actuelles d'un
état de choses en sont les seules possibles. De très bons esprits ont
cru qu'une république ne pourrait avoir de diplomatie et d'alliances, et
que la classe paysanne ne supporterait pas la séparation de l'Église et
de l'État. Après tout, la politesse dans une société égalitaire ne
serait pas un miracle plus grand que le succès des chemins de fer et
l'utilisation militaire de l'aéroplane. Puis, si même la politesse
disparaissait, rien ne prouve que ce serait un malheur. Enfin une
société ne serait-elle pas secrètement hiérarchisée au fur et à mesure
qu'elle serait en fait plus démocratique? C'est fort possible. Le
pouvoir politique des papes a beaucoup grandi depuis qu'ils n'ont plus
ni États, ni armée; les cathédrales exerçaient un prestige bien moins
grand sur un dévot du XVIIe siècle que sur un athée du XXe, et si la
princesse de Parme avait été souveraine d'un État, sans doute eussé-je
eu l'idée d'en parler à peu près autant que d'un président de la
république, c'est-à-dire pas du tout.
Une fois l'impétrante relevée et embrassée par la princesse, celle-ci se
rasseyait, se remettait à sa patience non sans avoir, si la nouvelle
venue était d'importance, causé un moment avec elle en la faisant
asseoir sur un fauteuil.
Quand le salon devenait trop plein, la dame d'honneur chargée du service
d'ordre donnait de l'espace en guidant les habitués dans un immense hall
sur lequel donnait le salon et qui était rempli de portraits, de
curiosités relatives à la maison de Bourbon. Les convives habituels de
la princesse jouaient alors volontiers le rôle de cicérone et disaient
des choses intéressantes, que n'avaient pas la patience d'écouter les
jeunes gens, plus attentifs à regarder les Altesses vivantes (et au
besoin à se faire présenter à elles par la dame d'honneur et les filles
d'honneur) qu'à considérer les reliques des souveraines mortes. Trop
occupés des connaissances qu'ils pourraient faire et des invitations
qu'ils pêcheraient peut-être, ils ne savaient absolument rien, même
après des années, de ce qu'il y avait dans ce précieux musée des
archives de la monarchie, et se rappelaient seulement confusément qu'il
était orné de cactus et de palmiers géants qui faisaient ressembler ce
centre des élégances au Palmarium du Jardin d'Acclimatation.
Sans doute la duchesse de Guermantes, par mortification, venait parfois
faire, ces soirs-là, une visite de digestion à la princesse, qui la
gardait tout le temps à côté d'elle, tout en badinant avec le duc. Mais
quand la duchesse venait dîner, la princesse se gardait bien d'avoir ses
habitués et fermait sa porte en sortant de table, de peur que des
visiteurs trop peu choisis déplussent à l'exigeante duchesse. Ces
soirs-là, si des fidèles non prévenus se présentaient à la porte de
l'Altesse, le concierge répondait: «Son Altesse Royale ne reçoit pas ce
soir», et on repartait. D'avance, d'ailleurs, beaucoup d'amis de la
princesse savaient que, à cette date-là, ils ne seraient pas invités.
C'était une série particulière, une série fermée à tant de ceux qui
eussent souhaité d'y être compris. Les exclus pouvaient, avec une
quasi-certitude, nommer les élus, et se disaient entre eux d'un ton
piqué: «Vous savez bien qu'Oriane de Guermantes ne se déplace jamais
sans tout son état-major.» A l'aide de celui-ci, la princesse de Parme
cherchait à entourer la duchesse comme d'une muraille protectrice contre
les personnes desquelles le succès auprès d'elle serait plus douteux.
Mais à plusieurs des amis préférés de la duchesse, à plusieurs membres
de ce brillant «état-major», la princesse de Parme était gênée de faire
des amabilités, vu qu'ils en avaient fort peu pour elle. Sans doute la
princesse de Parme admettait fort bien qu'on pût se plaire davantage
dans la société de Mme de Guermantes que dans la sienne propre. Elle
était bien obligée de constater qu'on s'écrasait aux «jours» de la
duchesse et qu'elle-même y rencontrait souvent trois ou quatre altesses
qui se contentaient de mettre leur carte chez elle. Et elle avait beau
retenir les mots d'Oriane, imiter ses robes, servir, à ses thés, les
mêmes tartes aux fraises, il y avait des fois où elle restait seule
toute la journée avec une dame d'honneur et un conseiller de légation
étranger. Aussi, lorsque (comme ç'avait été par exemple le cas pour
Swann jadis) quelqu'un ne finissait jamais la journée sans être allé
passer deux heures chez la duchesse et faisait une visite une fois tous
les deux ans à la princesse de Parme, celle-ci n'avait pas grande envie,
même pour amuser Oriane, de faire à ce Swann quelconque les «avances» de
l'inviter à dîner. Bref, convier la duchesse était pour la princesse de
Parme une occasion de perplexités, tant elle était rongée par la crainte
qu'Oriane trouvât tout mal. Mais en revanche, et pour la même raison,
quand la princesse de Parme venait dîner chez Mme de Guermantes, elle
était sûre d'avance que tout serait bien, délicieux, elle n'avait qu'une
peur, c'était de ne pas savoir comprendre, retenir, plaire, de ne pas
savoir assimiler les idées et les gens. A ce titre ma présence excitait
son attention et sa cupidité aussi bien que l'eût fait une nouvelle
manière de décorer la table avec des guirlandes de fruits, incertaine
qu'elle était si c'était l'une ou l'autre, la décoration de la table ou
ma présence, qui était plus particulièrement l'un de ces charmes, secret
du succès des réceptions d'Oriane, et, dans le doute, bien décidée à
tenter d'avoir à son prochain dîner l'un et l'autre. Ce qui justifiait
du reste pleinement la curiosité ravie que la princesse de Parme
apportait chez la duchesse, c'était cet élément comique, dangereux,
excitant, où la princesse se plongeait avec une sorte de crainte, de
saisissement et de délices (comme au bord de la mer dans un de ces
«bains de vagues» dont les guides baigneurs signalent le péril, tout
simplement parce qu'aucun d'eux ne sait nager), d'où elle sortait
tonifiée, heureuse, rajeunie, et qu'on appelait l'esprit des Guermantes.
L'esprit des Guermantes--entité aussi inexistante que la quadrature du
cercle, selon la duchesse, qui se jugeait la seule Guermantes à le
posséder--était une réputation comme les rillettes de Tours ou les
biscuits de Reims. Sans doute (une particularité intellectuelle n'usant
pas pour se propager des mêmes modes que la couleur des cheveux ou du
teint) certains intimes de la duchesse, et qui n'étaient pas de son
sang, possédaient pourtant cet esprit, lequel en revanche n'avait pu
envahir certains Guermantes par trop réfractaires à n'importe quelle
sorte d'esprit. Les détenteurs non apparentés à la duchesse de l'esprit
des Guermantes avaient généralement pour caractéristique d'avoir été des
hommes brillants, doués pour une carrière à laquelle, que ce fût les
arts, la diplomatie, l'éloquence parlementaire, l'armée, ils avaient
préféré la vie de coterie. Peut-être cette préférence aurait-elle pu
être expliquée par un certain manque d'originalité, ou d'initiative, ou
de vouloir, ou de santé, ou de chance, ou par le snobisme.
Chez certains (il faut d'ailleurs reconnaître que c'était l'exception),
si le salon Guermantes avait été la pierre d'achoppement de leur
carrière, c'était contre leur gré. Ainsi un médecin, un peintre et un
diplomate de grand avenir n'avaient pu réussir dans leur carrière, pour
laquelle ils étaient pourtant plus brillamment doués que beaucoup, parce
que leur intimité chez les Guermantes faisait que les deux premiers
passaient pour des gens du monde, et le troisième pour un réactionnaire,
ce qui les avait empêchés tous trois d'être reconnus par leurs pairs.
L'antique robe et la toque rouge que revêtent et coiffent encore les
collèges électoraux des facultés n'est pas, ou du moins n'était pas, il
n'y a pas encore si longtemps, que la survivance purement extérieure
d'un passé aux idées étroites, d'un sectarisme fermé. Sous la toque à
glands d'or comme les grands-prêtres sous le bonnet conique des Juifs,
les «professeurs» étaient encore, dans les années qui précédèrent
l'affaire Dreyfus, enfermés dans des idées rigoureusement pharisiennes.
Du Boulbon était au fond un artiste, mais il était sauvé parce qu'il
n'aimait pas le monde. Cottard fréquentait les Verdurin. Mais Mme
Verdurin était une cliente, puis il était protégé par sa vulgarité,
enfin chez lui il ne recevait que la Faculté, dans des agapes sur
lesquelles flottait une odeur d'acide phénique. Mais dans les corps
fortement constitués, où d'ailleurs la rigueur des préjugés n'est que la
rançon de la plus belle intégrité, des idées morales les plus élevées,
qui fléchissent dans des milieux plus tolérants, plus libres et bien
vite dissolus, un professeur, dans sa robe rouge en satin écarlate
doublé d'hermine comme celle d'un Doge (c'est-à-dire un duc) de Venise
enfermé dans le palais ducal, était aussi vertueux, aussi attaché à de
nobles principes, mais aussi impitoyable pour tout élément étranger, que
cet autre duc, excellent mais terrible, qu'était M. de Saint-Simon.
L'étranger, c'était le médecin mondain, ayant d'autres manières,
d'autres relations. Pour bien faire, le malheureux dont nous parlons
ici, afin de ne pas être accusé par ses collègues de les mépriser
(quelles idées d'homme du monde!) s'il leur cachait la duchesse de
Guermantes, espérait les désarmer en donnant les dîners mixtes où
l'élément médical était noyé dans l'élément mondain. Il ne savait pas
qu'il signait ainsi sa perte, ou plutôt il l'apprenait quand le conseil
des dix (un peu plus élevé en nombre) avait à pourvoir à la vacance
d'une chaire, et que c'était toujours le nom d'un médecin plus normal,
fût-il plus médiocre, qui sortait de l'urne fatale, et que le «veto»
retentissait dans l'antique Faculté, aussi solennel, aussi ridicule,
aussi terrible que le «juro» sur lequel mourut Molière. Ainsi encore du
peintre à jamais étiqueté homme du monde, quand des gens du monde qui
faisaient de l'art avaient réussi à se faire étiqueter artistes, ainsi
pour le diplomate ayant trop d'attaches réactionnaires.
Mais ce cas était le plus rare. Le type des hommes distingués qui
formaient le fond du salon Guermantes était celui des gens ayant renoncé
volontairement (ou le croyant du moins) au reste, à tout ce qui était
incompatible avec l'esprit des Guermantes, la politesse des Guermantes,
avec ce charme indéfinissable odieux à tout «corps» tant soit peu
centralisé.
Et les gens qui savaient qu'autrefois l'un de ces habitués du salon de
la duchesse avait eu la médaille d'or au Salon, que l'autre, secrétaire
de la Conférence des avocats, avait fait des débuts retentissants à la
Chambre, qu'un troisième avait habilement servi la France comme chargé
d'affaires, auraient pu considérer comme des ratés les gens qui
n'avaient plus rien fait depuis vingt ans. Mais ces «renseignés» étaient
peu nombreux, et les intéressés eux-mêmes auraient été les derniers à le
rappeler, trouvant ces anciens titres de nulle valeur, en vertu même de
l'esprit des Guermantes: celui-ci ne faisait-il pas taxer de raseur, de
pion, ou bien au contraire de garçon de magasin, tels ministres
éminents, l'un un peu solennel, l'autre amateur de calembours, dont les
journaux chantaient les louanges, mais à côté de qui Mme de Guermantes
bâillait et donnait des signes d'impatience si l'imprudence d'une
maîtresse de maison lui avait donné l'un ou l'autre pour voisin? Puisque
être un homme d'État de premier ordre n'était nullement une
recommandation auprès de la duchesse, ceux de ses amis qui avaient donné
leur démission de la «carrière» ou de l'armée, qui ne s'étaient pas
représentés à la Chambre, jugeaient, en venant tous les jours déjeuner
et causer avec leur grande amie, en la retrouvant chez des Altesses,
d'ailleurs peu appréciées d'eux, du moins le disaient-ils, qu'ils
avaient choisi la meilleure part, encore que leur air mélancolique, même
au milieu de la gaîté, contredît un peu le bien-fondé de ce jugement.
Encore faut-il reconnaître que la délicatesse de vie sociale, la finesse
des conversations chez les Guermantes avait, si mince cela fût-il,
quelque chose de réel. Aucun titre officiel n'y valait l'agrément de
certains des préférés de Mme de Guermantes que les ministres les plus
puissants n'auraient pu réussir à attirer chez eux. Si dans ce salon
tant d'ambitions intellectuelles et même de nobles efforts avaient été
enterrés pour jamais, du moins, de leur poussière, la plus rare
floraison de mondanité avait pris naissance. Certes, des hommes
d'esprit, comme Swann par exemple, se jugeaient supérieurs à des hommes
de valeur, qu'ils dédaignaient, mais c'est que ce que la duchesse de
Guermantes plaçait au-dessus de tout, ce n'était pas l'intelligence,
c'était, selon elle, cette forme supérieure, plus exquise, de
l'intelligence élevée jusqu'à une variété verbale de talent--l'esprit.
Et autrefois chez les Verdurin, quand Swann jugeait Brichot et Elstir,
l'un comme un pédant, l'autre comme un mufle, malgré tout le savoir de
l'un et tout le génie de l'autre, c'était l'infiltration de l'esprit
Guermantes qui l'avait fait les classer ainsi. Jamais il n'eût osé
présenter ni l'un ni l'autre à la duchesse, sentant d'avance de quel air
elle eût accueilli les tirades de Brichot, les calembredaines d'Elstir,
l'esprit des Guermantes rangeant les propos prétentieux et prolongés du
genre sérieux ou du genre farceur dans la plus intolérable imbécillité.
Quant aux Guermantes selon la chair, selon le sang, si l'esprit des
Guermantes ne les avait pas gagnés aussi complètement qu'il arrive, par
exemple, dans les cénacles littéraires, où tout le monde a une même
manière de prononcer, d'énoncer, et par voie de conséquence de penser,
ce n'est pas certes que l'originalité soit plus forte dans les milieux
mondains et y mette obstacle à l'imitation. Mais l'imitation a pour
conditions, non pas seulement l'absence d'une originalité irréductible,
mais encore une finesse relative d'oreilles qui permette de discerner
d'abord ce qu'on imite ensuite. Or, il y avait quelques Guermantes
auxquels ce sens musical faisait aussi entièrement défaut qu'aux
Courvoisier.
Pour prendre comme exemple l'exercice qu'on appelle, dans une autre
acception du mot imitation, «faire des imitations» (ce qui se disait
chez les Guermantes «faire des charges»), Mme de Guermantes avait beau
le réussir à ravir, les Courvoisier étaient aussi incapables de s'en
rendre compte que s'ils eussent été une bande de lapins, au lieu
d'hommes et femmes, parce qu'ils n'avaient jamais su remarquer le défaut
ou l'accent que la duchesse cherchait à contrefaire. Quand elle
«imitait» le duc de Limoges, les Courvoisier protestaient: «Oh! non, il
ne parle tout de même pas comme cela, j'ai encore dîné hier soir avec
lui chez Bebeth, il m'a parlé toute la soirée, il ne parlait pas comme
cela», tandis que les Guermantes un peu cultivés s'écriaient: «Dieu
qu'Oriane est drolatique! Le plus fort c'est que pendant qu'elle l'imite
elle lui ressemble! Je crois l'entendre. Oriane, encore un peu Limoges!»
Or, ces Guermantes-là (sans même aller jusqu'à ceux tout à fait
remarquables qui, lorsque la duchesse imitait le duc de Limoges,
disaient avec admiration: «Ah! on peut dire que vous le _tenez_» ou «que
tu le tiens») avaient beau ne pas avoir d'esprit, selon Mme de
Guermantes (en quoi elle était dans le vrai), à force d'entendre et de
raconter les mots de la duchesse ils étaient arrivés à imiter tant bien
que mal sa manière de s'exprimer, de juger, ce que Swann eût appelé,
comme le duc, sa manière de «rédiger», jusqu'à présenter dans leur
conversation quelque chose qui pour les Courvoisier paraissait
affreusement similaire à l'esprit d'Oriane et était traité par eux
d'esprit des Guermantes. Comme ces Guermantes étaient pour elle non
seulement des parents, mais des admirateurs, Oriane (qui tenait fort le
reste de sa famille à l'écart, et vengeait maintenant par ses dédains
les méchancetés que celle-ci lui avait faites quand elle était jeune
fille) allait les voir quelquefois, et généralement en compagnie du duc,
à la belle saison, quand elle sortait avec lui. Ces visites étaient un
événement. Le coeur battait un peu plus vite à la princesse d'Épinay qui
recevait dans son grand salon du rez-de-chaussée, quand elle apercevait
de loin, telles les premières lueurs d'un inoffensif incendie ou les
«reconnaissances» d'une invasion non espérée, traversant lentement la
cour, d'une démarche oblique, la duchesse coiffée d'un ravissant chapeau
et inclinant une ombrelle d'où pleuvait une odeur d'été. «Tiens,
Oriane», disait-elle comme un «garde-à-vous» qui cherchait à avertir ses
visiteuses avec prudence, et pour qu'on eût le temps de sortir en ordre,
qu'on évacuât les salons sans panique. La moitié des personnes présentes
n'osait pas rester, se levait. «Mais non, pourquoi? rasseyez-vous donc,
je suis charmée de vous garder encore un peu», disait la princesse d'un
air dégagé et à l'aise (pour faire la grande dame), mais d'une voix
devenue factice. «Vous pourriez avoir à vous parler.--Vraiment, vous
êtes pressée? eh bien, j'irai chez vous», répondait la maîtresse de
maison à celles qu'elle aimait autant voir partir. Le duc et la duchesse
saluaient fort poliment des gens qu'ils voyaient là depuis des années
sans les connaître pour cela davantage, et qui leur disaient à peine
bonjour, par discrétion. A peine étaient-ils partis que le duc demandait
aimablement des renseignements sur eux, pour avoir l'air de s'intéresser
à la qualité intrinsèque des personnes qu'il ne recevait pas par la
méchanceté du destin ou à cause de l'état nerveux d'Oriane. «Qu'est-ce
que c'était que cette petite dame en chapeau rose?--Mais, mon cousin,
vous l'avez vue souvent, c'est la vicomtesse de Tours, née
Lamarzelle.--Mais savez-vous qu'elle est jolie, elle a l'air spirituel;
s'il n'y avait pas un petit défaut dans la lèvre supérieure, elle serait
tout bonnement ravissante. S'il y a un vicomte de Tours, il ne doit pas
s'embêter. Oriane? savez-vous à quoi ses sourcils et la plantation de
ses cheveux m'ont fait penser? A votre cousine Hedwige de Ligne.» La
duchesse de Guermantes, qui languissait dès qu'on parlait de la beauté
d'une autre femme qu'elle, laissait tomber la conversation. Elle avait
compté sans le goût qu'avait son mari pour faire voir qu'il était
parfaitement au fait des gens qu'il ne recevait pas, par quoi il croyait
se montrer plus sérieux que sa femme. «Mais, disait-il tout d'un coup
avec force, vous avez prononcé le nom de Lamarzelle. Je me rappelle que,
quand j'étais à la Chambre, un discours tout à fait remarquable fut
prononcé...--C'était l'oncle de la jeune femme que vous venez de
voir.--Ah! quel talent! Non, mon petit», disait-il à la vicomtesse
d'Égremont, que Mme de Guermantes ne pouvait souffrir mais qui, ne
bougeant pas de chez la princesse d'Épinay, où elle s'abaissait
volontairement à un rôle de soubrette (quitte à battre la sienne en
rentrant), restait confuse, éplorée, mais restait quand le couple ducal
était là, débarrassait des manteaux, tâchait de se rendre utile, par
discrétion offrait de passer dans la pièce voisine, «ne faites pas de
thé pour nous, causons tranquillement, nous sommes des gens simples, à
la bonne franquette. Du reste, ajoutait-il en se tournant vers Mme
d'Épinay (en laissant l'Égremont rougissante, humble, ambitieuse et
zélée), nous n'avons qu'un quart d'heure à vous donner.» Ce quart
d'heure était occupé tout entier à une sorte d'exposition des mots que
la duchesse avait eus pendant la semaine et qu'elle-même n'eût
certainement pas cités, mais que fort habilement le duc, en ayant l'air
de la gourmander à propos des incidents qui les avaient provoqués,
l'amenait comme involontairement à redire.
La princesse d'Épinay, qui aimait sa cousine et savait qu'elle avait un
faible pour les compliments, s'extasiait sur son chapeau, son ombrelle,
son esprit. «Parlez-lui de sa toilette tant que vous voudrez», disait le
duc du ton bourru qu'il avait adopté et qu'il tempérait d'un malicieux
sourire pour qu'on ne prit pas son mécontentement au sérieux, «mais, au
nom du ciel, pas de son esprit, je me passerais fort d'avoir une femme
aussi spirituelle. Vous faites probablement allusion au mauvais
calembour qu'elle a fait sur mon frère Palamède, ajoutait-il sachant
fort bien que la princesse et le reste de la famille ignoraient encore
ce calembour et enchanté de faire valoir sa femme. D'abord je trouve
indigne d'une personne qui a dit quelquefois, je le reconnais, d'assez
jolies choses, de faire de mauvais calembours, mais surtout sur mon
frère qui est très susceptible, et si cela doit avoir pour résultat de
me fâcher avec lui, c'est vraiment bien la peine.»
--Mais nous ne savons pas! Un calembour d'Oriane? Cela doit être
délicieux. Oh! dites-le.
--Mais non, mais non, reprenait le duc encore boudeur quoique plus
souriant, je suis ravi que vous ne l'ayez pas appris. Sérieusement
j'aime beaucoup mon frère.
--Écoutez, Basin, disait la duchesse dont le moment de donner la
réplique à son mari était venu, je ne sais pourquoi vous dites que cela
peut fâcher Palamède, vous savez très bien le contraire. Il est beaucoup
trop intelligent pour se froisser de cette plaisanterie stupide qui n'a
quoi que ce soit de désobligeant. Vous allez faire croire que j'ai dit
une méchanceté, j'ai tout simplement répondu quelque chose de pas drôle,
mais c'est vous qui y donnez de l'importance par votre indignation. Je
ne vous comprends pas.
--Vous nous intriguez horriblement, de quoi s'agit-il?
--Oh! évidemment de rien de grave! s'écriait M. de Guermantes. Vous avez
peut-être entendu dire que mon frère voulait donner Brézé, le château de
sa femme, à sa soeur Marsantes.
--Oui, mais on nous a dit qu'elle ne le désirait pas, qu'elle n'aimait
pas le pays où il est, que le climat ne lui convenait pas.
--Eh bien, justement quelqu'un disait tout cela à ma femme et que si mon
frère donnait ce château à notre soeur, ce n'était pas pour lui faire
plaisir, mais pour la taquiner. C'est qu'il est si taquin, Charlus,
disait cette personne. Or, vous savez que Brézé, c'est royal, cela peut
valoir plusieurs millions, c'est une ancienne terre du roi, il y a là
une des plus belles forêts de France. Il y a beaucoup de gens qui
voudraient qu'on leur fît des taquineries de ce genre. Aussi en
entendant ce mot de taquin appliqué à Charlus parce qu'il donnait un si
beau château, Oriane n'a pu s'empêcher de s'écrier, involontairement, je
dois le confesser, elle n'y a pas mis de méchanceté, car c'est venu vite
comme l'éclair, «Taquin... taquin... Alors c'est Taquin le Superbe!»
Vous comprenez, ajoutait en reprenant son ton bourru et non sans avoir
jeté un regard circulaire pour juger de l'esprit de sa femme, le duc
qui était d'ailleurs assez sceptique quant à la connaissance que Mme
d'Épinay avait de l'histoire ancienne, vous comprenez, c'est à cause de
Tarquin le Superbe, le roi de Rome; c'est stupide, c'est un mauvais jeu
de mots, indigne d'Oriane. Et puis moi qui suis plus circonspect que ma
femme, si j'ai moins d'esprit, je pense aux suites, si le malheur veut
qu'on répète cela à mon frère, ce sera toute une histoire. D'autant
plus, ajouta-t-il, que comme justement Palamède est très hautain, très
haut et aussi très pointilleux, très enclin aux commérages, même en
dehors de la question du château, il faut reconnaître que Taquin le
Superbe lui convient assez bien. C'est ce qui sauve les mots de Madame,
c'est que même quand elle veut s'abaisser à de vulgaires à peu près,
elle reste spirituelle malgré tout et elle peint assez bien les gens.
Ainsi grâce, une fois, à Taquin le Superbe, une autre fois à un autre
mot, ces visites du duc et de la duchesse à leur famille renouvelaient
la provision des récits, et l'émoi qu'elles avaient causé durait bien
longtemps après le départ de la femme d'esprit et de son imprésario. On
se régalait d'abord, avec les privilégiés qui avaient été de la fête
(les personnes qui étaient restées là), des mots qu'Oriane avait dits.
«Vous ne connaissiez pas Taquin le Superbe?» demandait la princesse
d'Épinay.
--Si, répondait en rougissant la marquise de Baveno, la princesse de
Sarsina (La Rochefoucauld) m'en avait parlé, pas tout à fait dans les
mêmes termes. Mais cela a dû être bien plus intéressant de l'entendre
raconter ainsi devant ma cousine, ajoutait-elle comme elle aurait dit de
l'entendre accompagner par l'auteur. «Nous parlions du dernier mot
d'Oriane qui était ici tout à l'heure», disait-on à une visiteuse qui
allait se trouver désolée de ne pas être venue une heure auparavant.
--Comment, Oriane était ici?
--Mais oui, vous seriez venue un peu plus tôt, lui répondait la
princesse d'Épinay, sans reproche, mais en laissant comprendre tout ce
que la maladroite avait raté. C'était sa faute si elle n'avait pas
assisté à la création du monde ou à la dernière représentation de Mme
Carvalho. «Qu'est-ce que vous dites du dernier mot d'Oriane? j'avoue
que j'apprécie beaucoup Taquin le Superbe», et le «mot» se mangeait
encore froid le lendemain à déjeuner, entre intimes qu'on invitait pour
cela, et repassait sous diverses sauces pendant la semaine. Même la
princesse faisant cette semaine-là sa visite annuelle à la princesse de
Parme en profitait pour demander à l'Altesse si elle connaissait le mot
et le lui racontait. «Ah! Taquin le Superbe», disait la princesse de
Parme, les yeux écarquillés par une admiration _a priori_, mais qui
implorait un supplément d'explications auquel ne se refusait pas la
princesse d'Épinay. «J'avoue que Taquin le Superbe me plaît infiniment
comme rédaction» concluait la princesse. En réalité, le mot de rédaction
ne convenait nullement pour ce calembour, mais la princesse d'Épinay,
qui avait la prétention d'avoir assimilé l'esprit des Guermantes, avait
pris à Oriane les expressions «rédigé, rédaction» et les employait sans
beaucoup de discernement. Or la princesse de Parme, qui n'aimait pas
beaucoup Mme d'Épinay qu'elle trouvait laide, savait avare et croyait
méchante, sur la foi des Courvoisier, reconnut ce mot de «rédaction»
qu'elle avait entendu prononcer par Mme de Guermantes et qu'elle n'eût
pas su appliquer toute seule. Elle eut l'impression que c'était, en
effet, la rédaction qui faisait le charme de Taquin le Superbe, et sans
oublier tout à fait son antipathie pour la dame laide et avare, elle ne
put se défendre d'un tel sentiment d'admiration pour une femme qui
possédait à ce point l'esprit des Guermantes qu'elle voulut inviter la
princesse d'Épinay à l'Opéra. Seule la retint la pensée qu'il
conviendrait peut-être de consulter d'abord Mme de Guermantes. Quant à
Mme d'Épinay qui, bien différente des Courvoisier, faisait mille grâces
à Oriane et l'aimait, mais était jalouse de ses relations et un peu
agacée des plaisanteries que la duchesse lui faisait devant tout le
monde sur son avarice, elle raconta en rentrant chez elle combien la
princesse de Parme avait eu de peine à comprendre Taquin le Superbe et
combien il fallait qu'Oriane fût snob pour avoir dans son intimité une
pareille dinde. «Je n'aurais jamais pu fréquenter la princesse de Parme
si j'avais voulu, dit-elle aux amis qu'elle avait à dîner, parce que M.
d'Épinay ne me l'aurait jamais permis à cause de son immoralité, faisant
allusion à certains débordements purement imaginaires de la princesse.
Mais même si j'avais eu un mari moins sévère, j'avoue que je n'aurais
pas pu. Je ne sais pas comment Oriane fait pour la voir constamment.
Moi j'y vais une fois par an et j'ai bien de la peine à arriver au bout
de la visite.» Quant à ceux des Courvoisier qui se trouvaient chez
Victurnienne au moment de la visite de Mme de Guermantes, l'arrivée de
la duchesse les mettait généralement en fuite à cause de l'exaspération
que leur causaient les «salamalecs exagérés» qu'on faisait pour Oriane.
Un seul resta le jour de Taquin le Superbe. Il ne comprit pas
complètement la plaisanterie, mais tout de même à moitié, car il était
instruit. Et les Courvoisier allèrent répétant qu'Oriane avait appelé
l'oncle Palamède «Tarquin le Superbe», ce qui le peignait selon eux
assez bien. «Mais pourquoi faire tant d'histoires avec Oriane?
ajoutaient-ils. On n'en aurait pas fait davantage pour une reine. En
somme, qu'est-ce qu'Oriane? Je ne dis pas que les Guermantes ne soient
pas de vieille souche, mais les Courvoisier ne le leur cèdent en rien,
ni comme illustration, ni comme ancienneté, ni comme alliances. Il ne
faut pas oublier qu'au Camp du drap d'or, comme le roi d'Angleterre
demandait à François Ier quel était le plus noble des seigneurs là
présents: «Sire, répondit le roi de France, c'est Courvoisier.»
D'ailleurs tous les Courvoisier fussent-ils restés que les mots les
eussent laissés d'autant plus insensibles que les incidents qui les
faisaient généralement naître auraient été considérés par eux d'un point
de vue tout à fait différent. Si, par exemple, une Courvoisier se
trouvait manquer de chaises, dans une réception qu'elle donnait, ou si
elle se trompait de nom en parlant à une visiteuse qu'elle n'avait pas
reconnue, ou si un des ses domestiques lui adressait une phrase
ridicule, la Courvoisier, ennuyée à l'extrême, rougissante, frémissant
d'agitation, déplorait un pareil contretemps. Et quand elle avait un
visiteur et qu'Oriane devait venir, elle disait sur un ton anxieusement
et impérieusement interrogatif: «Est-ce que vous la connaissez?»
craignant, si le visiteur ne la connaissait pas, que sa présence donnât
une mauvaise impression à Oriane. Mais Mme de Guermantes tirait, au
contraire, de tels incidents, l'occasion de récits qui faisaient rire
les Guermantes aux larmes, de sorte qu'on était obligé de l'envier
d'avoir manqué de chaises, d'avoir fait ou laissé faire à son domestique
une gaffe, d'avoir eu chez soi quelqu'un que personne ne connaissait,
comme on est obligé de se féliciter que les grands écrivains aient été
tenus à distance par les hommes et trahis par les femmes quand leurs
humiliations et leurs souffrances ont été, sinon l'aiguillon de leur
génie, du moins la matière de leurs oeuvres.
Les Courvoisier n'étaient pas davantage capables de s'élever jusqu'à
l'esprit d'innovation que la duchesse de Guermantes introduisait dans la
vie mondaine et qui, en l'adaptant selon un sûr instinct aux nécessités
du moment, en faisait quelque chose d'artistique, là où l'application
purement raisonnée de règles rigides eût donné d'aussi mauvais résultats
qu'à quelqu'un qui, voulant réussir en amour ou dans la politique,
reproduirait à la lettre dans sa propre vie les exploits de Bussy
d'Amboise. Si les Courvoisier donnaient un dîner de famille, ou un dîner
pour un prince, l'adjonction d'un homme d'esprit, d'un ami de leur fils,
leur semblait une anomalie capable de produire le plus mauvais effet.
Une Courvoisier dont le père avait été ministre de l'empereur, ayant à
donner une matinée en l'honneur de la princesse Mathilde, déduisit par
esprit de géométrie qu'elle ne pouvait inviter que des bonapartistes. Or
elle n'en connaissait presque pas. Toutes les femmes élégantes de ses
relations, tous les hommes agréables furent impitoyablement bannis,
parce que, d'opinion ou d'attaches légitimistes, ils auraient, selon la
logique des Courvoisier, pu déplaire à l'Altesse Impériale. Celle-ci,
qui recevait chez elle la fleur du faubourg Saint-Germain, fut assez
étonnée quand elle trouva seulement chez Mme de Courvoisier une
pique-assiette célèbre, veuve d'un ancien préfet de l'Empire, la veuve
du directeur des postes et quelques personnes connues pour leur fidélité
à Napoléon, leur bêtise et leur ennui. La princesse Mathilde n'en
répandit pas moins le ruissellement généreux et doux de sa grâce
souveraine sur les laiderons calamiteux que la duchesse de Guermantes se
garda bien, elle, de convier, quand ce fut son tour de recevoir la
princesse, et qu'elle remplaça, sans raisonnements _a
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