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George Sand et ses amis

by Albert Le Roy · French · Gutenberg #13737 · 864,730 chars · public domain (US)

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Title: George Sand et ses amis

Author: Albert Le Roy


        
Release date: October 13, 2004 [eBook #13737]
                Most recently updated: October 28, 2024

Language: French

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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK GEORGE SAND ET SES AMIS ***

GEORGE SAND ET SES AMIS

par

ALBERT LE ROY




1903


SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES, Librairie Paul Ollendorff,
50, CHAUSSÉE D'ANTIN, PARIS, Tous droits réservés.




A M. OCTAVE GRÉARD, de l'Académie Française, Vice-Recteur Honoraire de
l'Académie de Paris




CHAPITRE PREMIER

LES ORIGINES


George Sand a voulu résumer sa personne littéraire et morale dans
l'épigraphe qu'elle inscrivit en tête de l'_Histoire de ma Vie_: «Charité
envers les autres, dignité envers soi-même, sincérité devant Dieu.»
Fut-elle toujours fidèle, et dans ses livres et dans ses actes, à cette
noble devise? C'est l'étude qu'il sera loisible d'entreprendre, en
retraçant les vicissitudes de sa destinée, en analysant son oeuvre, en
instituant une enquête sur les hommes de son temps et les événements
auxquels elle fut mêlée.

A l'image de Jean-Jacques Rousseau, son maître, elle nous a légué un
ouvrage autobiographique, composé non pas au déclin, mais au milieu même
d'une existence diverse et contradictoire. La première partie de
l'_Histoire de ma Vie_ a été rédigée en 1847, alors que George Sand était
dans tout l'éclat de sa renommée. Elle explique nettement l'objet qu'elle
se propose et le plan qu'elle a conçu: «Je ne pense pas qu'il y ait de
l'orgueil et de l'impertinence à écrire l'histoire de sa propre vie,
encore moins à choisir, dans les souvenirs que cette vie a laissés en nous,
ceux qui nous paraissent valoir la peine d'être conservés. Pour ma part,
je crois accomplir un devoir, assez pénible même, car je ne connais rien
de plus malaisé que de se définir... Une insurmontable paresse (c'est la
maladie des esprits trop occupés et celle de la jeunesse par conséquent)
m'a fait différer jusqu'à ce jour d'accomplir cette tâche; et, coupable
peut-être envers moi-même, j'ai laissé publier sur mon compte un assez
grand nombre de biographies pleines d'erreurs, dans la louange comme dans
le blâme.» Ce sont, à dire vrai, ces erreurs de détail que George Sand
s'est surtout complu à redresser en racontant les années de sa jeunesse,
voire même les origines de sa maison, avec une singulière prolixité. Sur
les quatre gros volumes de l'_Histoire de ma Vie_, le premier est consacré
presque entièrement à nous décrire «l'Histoire d'une famille de Fontenoy à
Marengo.» Elle remonte à Fontenoy pour rappeler que Maurice de Saxe fut
son bisaïeul. Quelque démocrate qu'elle soit devenue, elle tire vanité
d'être par le sang arrière-petite-fille de l'illustre maréchal, de même
qu'elle est par l'esprit de la lignée de Jean-Jacques; puis elle formule
ainsi son état civil: «Je suis née l'année du couronnement de Napoléon,
l'an XII de la République française (1804). Mon nom n'est pas Marie-Aurore
de Saxe, marquise de Dudevant, comme plusieurs de mes biographes l'ont
découvert, mais Amantine-Lucile-Aurore Dupin.»

Aussi bien, en se défendant de la manie aristocratique, n'est-elle pas
indifférente et veut-elle nous intéresser à tous les souvenirs
généalogiques de sa famille. Elle s'étend longuement sur le maréchal de
Saxe et sur cette noblesse de race qu'elle ramènera théoriquement à sa
juste valeur dans le _Piccinino_. Sa grand'mère, Aurore Dupin de Francueil,
avait vu Jean-Jacques une seule fois, mais en des conditions qu'elle
n'eut garde d'oublier. Voici comment elle relatait l'anecdote dans les
papiers dont George Sand hérita: «Il vivait déjà sauvage et retiré,
atteint de cette misanthropie qui fut trop cruellement raillée par ses
amis paresseux ou frivoles. Depuis mon mariage, je ne cessais de
tourmenter M. de Francueil pour qu'il me le fît voir; et ce n'était pas
bien aisé. Il y alla plusieurs fois sans pouvoir être reçu. Enfin, un jour,
il le trouva jetant du pain sur sa fenêtre à des moineaux. Sa tristesse
était si grande qu'il lui dit en les voyant s'envoler: «Les voilà repus.
Savez-vous ce qu'ils vont faire? Ils s'en vont au plus haut des toits pour
dire du mal de moi et que mon pain ne vaut rien.» En digne aïeule de
George Sand, madame Dupin de Francueil avait le culte de Jean-Jacques.
Lorsqu'il accepta de dîner chez elle, sans doute pour faire honneur à son
hôte elle lut tout d'une haleine la _Nouvelle Héloïse_. Aux dernières
pages elle sanglotait, et ce jour-là, du matin jusqu'au soir, elle ne fit
que pleurer. «J'en étais malade, dit-elle, j'en étais laide.» Rousseau
arrive sur ces entrefaites, et M. de Francueil se garde de la prévenir.
«Je ne finissais pas de m'accommoder, ne me doutant point qu'il était là,
l'ours sublime, dans mon salon. Il y était entré d'un air demi-niais,
demi-bourru, et s'était assis dans un coin, sans marquer d'autre
impatience que celle de dîner, afin de s'en aller bien vite. Enfin, ma
toilette finie, et mes yeux toujours rouges et gonflés, je vais au salon;
j'aperçois un petit homme assez mal vêtu et comme renfrogné, qui se levait
lourdement, qui mâchonnait des mots confus. Je le regarde et je devine; je
crie, je veux parler, je fonds en larmes. Jean-Jacques, étourdi de cet
accueil, veut me remercier et fond en larmes. Francueil veut nous remettre
l'esprit par une plaisanterie et fond en larmes. Nous ne pûmes nous rien
dire. Rousseau me serra la main et ne m'adressa pas une parole. On essaya
de dîner pour couper court à tous ces sanglots. Mais je ne pus rien manger,
M. de Francueil ne put avoir de l'esprit, et Rousseau s'esquiva en
sortant de table, sans avoir dit un mot.» Quant à George Sand,
quatre-vingts ans plus tard, elle est radieuse d'avoir eu une grand'mère
qui a pleuré avec Jean-Jacques.

La Révolution jeta en prison, pour quelques semaines, madame Dupin, très
attachée aux hommes et aux choses de l'ancien régime. Son fils, Maurice,
le père de George Sand, avait l'humeur plus libérale, et les lettres qu'il
écrivit durant la Terreur, reproduites dans l'_Histoire de ma Vie_, sont
d'un style assez alerte. Il gardait, d'ailleurs, certains préjugés du
monde où il avait grandi, celui par exemple d'imputer à Robespierre la
responsabilité de toutes les violences auxquelles la République fut
condamnée, pour se défendre contre ses adversaires du dehors et du dedans.
Plus équitable et mieux informée, George Sand s'applique à détruire cette
légende. «Voilà, dit-elle, l'effet des calomnies de la réaction. De tous
les terroristes, Robespierre fut le plus humain, le plus ennemi par nature
et par conviction des apparentes nécessités de la Terreur et du fatal
système de la peine de mort. Cela est assez prouvé aujourd'hui, et l'on ne
peut pas récuser à cet égard le témoignage de M. de Lamartine. La réaction
thermidorienne est une des plus lâches que l'histoire ait produites. Cela
est encore suffisamment prouvé. A quelques exceptions près, les
thermidoriens n'obéirent à aucune conviction, à aucun cri de la conscience
en immolant Robespierre. La plupart d'entre eux le trouvaient trop faible
et trop miséricordieux la veille de sa mort, et le lendemain ils lui
attribuèrent leurs propres forfaits pour se rendre populaires. Soyons
justes enfin, et ne craignons plus de le dire: Robespierre est le plus
grand homme de la Révolution et un des plus grands hommes de l'histoire.»

L'esprit révolutionnaire animera George Sand, dirigera sa pensée et
inspirera son oeuvre, encore qu'elle ait reçu des traditions de famille et
une éducation qui devaient lui inculquer des sentiments contraires. Sa
grand'mère, madame Dupin, au sortir des prisons de la Terreur, eut des
procès qui entamèrent sa fortune: c'était double raison pour détester le
régime nouveau. On vivait, au fond du Berry, dans cette terre de Nohant
que George Sand a tant aimée. Elle y passa presque toute sa vie et elle
souhaitait de pouvoir y mourir: son voeu s'est réalisé. Voici la peinture
qu'elle a tracée de ce modeste domaine qu'il nous importe de connaître.
C'est le cadre même de son existence:

«L'habitation est simple et commode. Le pays est sans beauté, bien que
situé au centre de la Vallée Noire, qui est un vaste et admirable site...
Nous avons pourtant de grands horizons bleus et quelque mouvement de
terrain autour de nous, et, en comparaison de la Beauce ou de la Brie,
c'est une vue magnifique; mais, en comparaison des ravissants détails que
nous trouvons en descendant jusqu'au lit caché de la rivière, à un quart
de lieue de notre porte, et des riantes perspectives que nous embrassons
en montant sur les coteaux qui nous dominent, c'est un paysage nu et
borné... Ces sillons de terres brunes et grasses, ces gros noyers tout
ronds, ces petits chemins ombragés, ces buissons en désordre, ce cimetière
plein d'herbe, ce petit clocher couvert en tuiles, ce porche de bois brut,
ces grands ormeaux délabrés, ces maisonnettes de paysan entourées de leurs
jolis enclos, de leurs berceaux de vigne et de leurs vertes chenevières,
tout cela devient doux à la vue et cher à la pensée, quand on a vécu si
longtemps dans ce milieu calme, humble et silencieux.»

C'est là que madame Dupin traversera des années de gêne extrême, au
lendemain de la Terreur. Les revenus de Nohant ne s'élevaient pas à 4.000
francs, payables en assignats, et il fallait rembourser des emprunts
onéreux contractés en 1793. Durant plus d'un an, on vécut, paraît-il, des
médiocres revenus du jardin, de la vente des légumes et des fruits qui
produisait au marché de 12 à 15 francs par semaine. Puis l'horizon
s'éclaircit, sans que jamais la fortune patrimoniale, après la Révolution,
ait dépassé 15.000 livres de rente.

Le père de George Sand, Maurice Dupin nous laisse l'impression d'un assez
mauvais sujet. Est-ce la faute de l'éducation qu'il reçut ou des
commotions politiques et sociales? Du moins il manquait d'équilibre,
peut-être même de bon sens, et l'_Histoire de ma Vie_ essaie en vain de
colorer avantageusement ses défauts: «Ce père que j'ai à peine connu, et
qui est resté dans ma mémoire comme une brillante apparition, ce jeune
homme artiste et guerrier est resté tout entier vivant dans les élans de
mon âme, dans les fatalités de mon organisation, dans les traits de mon
visage.» Il y a là quelque hyperbole et un excès d'adoration filiale. La
destinée de Maurice Dupin fut surtout hasardeuse, comme l'était sa pensée.
A dix-neuf ans, il voulait être musicien et jouait la comédie dans les
salons de La Châtre. L'année suivante, la loi du 2 vendémiaire an VII
ayant institué le service militaire obligatoire, il lui fallut servir sous
les drapeaux de la République. Sa mère, toute royaliste qu'elle fût, avait
aliéné ses diamants pour l'équiper. Il est protégé par le citoyen La Tour
d'Auvergne Corret, capitaine d'infanterie, et rejoint son régiment à
Cologne; ensuite il passe en Italie. Entre temps, un incident était
survenu à Nohant, que George Sand relate sans s'émouvoir, mais qui dut
troubler la quiétude de madame Dupin: «Une jeune femme, attachée au
service de la maison, venait de donner le jour à un beau garçon, qui a été
plus tard le compagnon de mon enfance et l'ami de ma jeunesse. Cette jolie
personne n'avait pas été victime de la séduction. Elle avait cédé, comme
mon père, à l'entraînement de son âge. Ma grand'mère l'éloigna sans
reproche, pourvut à son existence, garda l'enfant et l'éleva.» George Sand
ajoute: «Elle avait lu et chéri Jean-Jacques; elle avait profité de ses
vérités et de ses erreurs.» Maurice Dupin, lui aussi, avait-il lu
Rousseau? En tous cas, il avait trouvé une Thérèse dans le personnel
domestique de Nohant.

La guerre lui réserve d'autres aventures. Il traverse le Saint-Bernard en
prairial an VIII et nous raconte comment il fut accueilli à Aoste par le
Premier Consul, qui venait de l'attacher à son état-major: «Je fus à lui
pour le remercier de ma nomination. Il interrompit brusquement mon
compliment pour me demander qui j'étais.--Le petit-fils du maréchal de
Saxe.--Ah oui! ah bon! Dans quel régiment êtes-vous?--1er de
chasseurs.--Ah bien! mais il n'est pas ici. Vous êtes donc adjoint à
l'état-major?--Oui, général.--C'est bien, tant mieux, je suis bien aise de
vous voir.--Et il tourna le dos.»

Après avoir pris part à la bataille de Marengo, voici en quels termes
Maurice Dupin relate ses impressions, dans une lettre à son oncle de
Beaumont, ou, comme dit la suscription, au citoyen Beaumont, à l'hôtel de
Bouillon, quai Malaquais, Paris:

«Pim, pan, pouf, patatra! en avant! sonne la charge! en retraite, en
batterie! nous sommes perdus! victoire! sauve qui peut! Courez à droite, à
gauche, au milieu! revenez, restez, partez, dépêchons-nous! Gare l'obus!
au galop! Baisse la tête, voilà un boulet qui ricoche!... Des morts, des
blessés, des jambes de moins, des bras emportés, des prisonniers, des
bagages, des chevaux, des mulets; des cris de rage, des cris de victoire,
des cris de douleur, une poussière du diable, une chaleur d'enfer; un
charivari, une confusion, une bagarre magnifique; voilà, mon bon et
aimable oncle, en deux mots, l'aperçu clair et net de la bataille de
Marengo, dont votre neveu est revenu très bien portant, après avoir été
culbuté, lui et son cheval, par le passage d'un boulet, et avoir été
régalé pendant quinze heures par les Autrichiens du feu de trente pièces
de canon, de vingt obusiers et de trente mille fusils.»

Ce qui vaut mieux que tout ce verbiage, c'est qu'il fut nommé par
Bonaparte lieutenant sur le champ de bataille. Mais il appréhende la fin
de la guerre et il s'écrie avec une pointe de gasconnade: «Encore trois ou
quatre culbutes sur la poussière, et j'étais général.» Le séjour
enchanteur de Milan va tourner d'autre côté ses préoccupations. Il est
amoureux, non pas à la légère comme il lui est advenu sur les bords du
Rhin ou à Nohant, mais avec tout l'emportement d'une passion qui veut être
durable. Et il s'en ouvre à sa mère, dans une lettre écrite d'Asola, le 29
frimaire an IX: «Qu'il est doux d'être aimé, d'avoir une bonne mère, de
bons amis, une belle maîtresse, un peu de gloire, de beaux chevaux et des
ennemis à combattre!» La femme qui soulève tout cet enthousiasme--et qui
sera la mère de George Sand--s'appelait Sophie-Victoire-Antoinette
Delaborde. Elle avait été en prison au couvent des Anglaises en même temps
que madame Dupin, et pour lors elle usait de moyens d'existence assez
fâcheux. L'_Histoire de ma Vie_ recourt à des circonlocutions, à des
euphémismes, et finit par convenir que «sa jeunesse avait été livrée par
la force des choses à des hasards effrayants.» Ces explications très
embarrassées ont pour objet de ne pas confesser crûment que Victoire
Delaborde accompagnait un général de l'armée d'Italie et avait trouvé des
ressources dans les dépouilles du pays conquis. George Sand ne s'arrête
pas à ces misères. Elle veut excuser, sinon innocenter sa mère: «Un fait
subsiste devant Dieu, c'est qu'elle fut aimée de mon père, et qu'elle le
mérita apparemment, puisque son deuil, à elle, ne finit qu'avec sa vie.»
Haussant encore le ton, elle s'écrie sur le mode déclamatoire: «Le grand
révolutionnaire Jésus nous a dit un jour une parole sublime: c'est qu'il y
avait plus de joie au ciel pour la recouvrance d'un pécheur que pour la
persévérance de cent justes.» Redescendons des sommets de la morale
évangélique dans la réalité: Maurice Dupin recevait de madame Delaborde
des prêts d'argent, sans s'inquiéter d'abord d'où elle tirait ces
subsides. Ce n'est qu'à la réflexion qu'il doute de la délicatesse du
procédé et discute avec ses scrupules: «Qu'as-tu fait? qu'ai-je fait
moi-même en acceptant ce secours?... Si j'avais su que tu n'étais pas
mariée, que tout ce luxe ne t'appartenait pas!... Je me trompe, je ne sais
ce que je dis, il t'appartient, puisque l'amour te l'a donné: mais quand
je songe aux idées qui pourraient lui venir, à _lui_... Il ne les aurait
pas longtemps, je le tuerais! Enfin je suis fou, je t'aime et je suis au
désespoir. Tu es libre, tu peux le quitter quand tu voudras, tu n'es pas
heureuse avec lui, c'est moi que tu aimes, et tu veux me suivre, tu veux
perdre une position assurée et fortunée pour partager les hasards de ma
mince fortune.»

Maurice Dupin réussit à détacher madame Delaborde de son général, mais il
rencontra mille obstacles avant d'aboutir au mariage. Quatre années
s'écoulèrent entre la rencontre d'Asola et la naissance de George Sand.
Elles furent singulièrement agitées: maintes fois le jeune homme essaya de
sacrifier son amour à sa mère, qui avait l'humeur ombrageuse et jalouse.
Fait prisonnier par les Autrichiens en nivôse an IX, il ne recouvra la
liberté, au bout de deux mois, que pour accourir à Nohant en floréal de la
même année. Victoire Delaborde vint le rejoindre à La Châtre, «ayant tout
quitté, tout sacrifié à un amour libre et désintéressé.» On sut sa
présence dans la petite ville, et Maurice en parla à madame Dupin. Son
précepteur, un certain Deschartres, ci-devant abbé, voulut intervenir et
le fit très maladroitement. Un beau matin, il se rend à La Châtre, à
l'auberge de la _Tête-Noire_, réveille la voyageuse, lui adresse des
reproches et des menaces, la somme de repartir le jour même pour Paris.
Elle riposte, lui ferme la porte au nez. Il va quérir le maire et les
gendarmes, qui pénètrent dans la chambre de Victoire et trouvent «une
toute petite femme, jolie comme un ange, qui pleurait, assise sur le bord
de son lit, les bras nus et les cheveux épars.»

Les _autorités constituées_ s'adoucissent. Elle leur raconte «qu'elle
avait rencontré Maurice en Italie, qu'elle l'avait aimé, qu'elle avait
quitté pour lui une riche protection et qu'elle ne connaissait aucune loi
qui pût lui faire un crime de sacrifier un général à un lieutenant et sa
fortune à son amour.» A ce récit, les magistrats municipaux sont émus. Ils
prennent parti contre le pédagogue. Mais le coup était porté, le scandale
produit, et madame Dupin, avertie par Deschartres, ne devait jamais
oublier cet esclandre. Maurice s'efforça de consoler sa mère par de
mensongères promesses. Il lui écrivit: «Enfin que crains-tu et
qu'imagines-tu? Que je vais épouser une femme qui me ferait _rougir un
jour?_... Ta crainte n'a pas le moindre fondement, Jamais l'idée du
mariage ne s'est encore présentée à moi; je suis beaucoup trop jeune pour
y songer, et la vie que je mène ne me permet guère d'avoir femme et
enfants. Victoire n'y pense pas plus que moi» Puis il entre dans des
détails pour rassurer madame Dupin, et il va sans nul doute à l'encontre
de ses visées. Victoire est veuve, elle a une petite fille. Elle
travaillera pour vivre. Elle a déjà été modiste; elle tiendra de nouveau
un magasin de modes. Et il conclut: «Est-ce que je peux, est-ce que je
pourrai jamais prendre un parti qui serait contraire à ta volonté et à tes
désirs? Songe que c'est impossible, et dors donc tranquille.»

L'orgueil de la châtelaine de Nohant devait être exaspéré, à la seule
pensée que cette modiste pourrait devenir sa bru et porter le nom presque
seigneurial des Dupin. Mais il y avait plus. Victoire, éloignée de La
Châtre, continuait d'écrire à Maurice, et quelles lettres! En ce point,
elle était la digne émule de Thérèse Levasseur. Et George Sand, qui nous
donne sur sa mère des renseignements qu'elle aurait pu et dû taire,
souligne son manque d'instruction: «C'est tout au plus si à cette époque
elle savait écrire assez pour se faire comprendre. Pour toute éducation,
elle avait reçu en 1788 les leçons élémentaires d'un vieux capucin qui
apprenait _gratis_ à lire et à réciter le catéchisme à de pauvres
enfants... Il fallait les yeux d'un amant pour déchiffrer ce petit
grimoire et comprendre ces élans d'un sentiment passionné qui ne pouvait
trouver de forme pour s'exprimer.» Cependant Maurice était conquis et
subissait l'ascendant de cette nature inférieure. Il y a une histoire
assez louche et assez répugnante au sujet de l'argent qu'elle lui avait
prêté et qui venait du général. La restitution fut effectuée, mais
péniblement, et Maurice est obligé de s'en expliquer avec sa mère: «Tous
les dons, dit-il, qu'elle lui avait _emportés pour en manger le profit
avec moi_ se réduisaient à _un_ diamant de peu de valeur qu'elle avait
conservé par mégarde, et qui lui avait été renvoyé avant même qu'elle
connût ses plaintes et ses calomnies.» N'importe, il devait être
infiniment douloureux pour madame Dupin que son fils fût réduit à lui
écrire: «Je ne sais pas si je suis un des Grieux, mais il n'y a point ici
de Manon Lescaut.» Devant la perspective d'une telle union, on ne peut que
comprendre et approuver les résistances de la mère. Il faudra pourtant
qu'elle finisse par céder, par consentir à un mariage que George Sand
tâche de justifier en recourant à de véritables paradoxes: «Il va épouser
une fille du peuple, c'est-à-dire qu'il va continuer et appliquer les
idées égalitaires de la Révolution dans le secret de sa propre vie. Il va
être en lutte dans le sein de sa propre famille contre les principes
d'aristocratie, contre le monde du passé. Il brisera son propre coeur,
mais il aura accompli son rêve.» En vérité, c'est employer de trop grands
mots pour expliquer des misères. Et, dans ce conflit d'ordre sentimental,
nos sympathies iront plutôt vers madame Dupin que vers Victoire Delaborde.

Durant bien des mois les tiraillements se prolongèrent. Maurice écrivait à
sa mère, le 3 pluviôse an X (février 1802): «Je te jure _par tout ce qu'il
y a de plus sacré_ que V*** travaille et ne me coûte rien... Ne parlons
pas d'elle, je t'en prie, ma bonne mère, nous ne nous entendrions pas;
sois sûre seulement que j'aimerais mieux me brûler la cervelle que de
mériter de toi un reproche.» Aussi bien toutes les mercuriales de madame
Dupin demeuraient impuissantes, et le pauvre Deschartres, chargé du rôle
de Mentor, était berné sans vergogne, alors qu'il s'appliquait à tenir son
ancien écolier sous sa férule. «Un matin, raconte George Sand, mon père
s'esquive de leur commun logement, et va rejoindre Victoire dans le jardin
du Palais-Royal, où ils s'étaient donné rendez-vous pour déjeuner ensemble
chez un restaurateur. A peine se sont-ils retrouvés, à peine Victoire
a-t-elle pris le bras de mon père, que Deschartres, jouantle rôle de
Méduse, se présente au devant d'eux. Maurice paye d'audace, fait bonne
mine à son argus et lui propose de venir déjeuner en tiers. Deschartres
accepte. Il n'était pas épicurien, pourtant il aimait les vins fins, et on
ne les lui épargna pas. Victoire prit le parti de le railler avec esprit
et douceur, et il parut s'humaniser un peu au dessert; mais quand il
s'agit de se séparer, mon père voulant reconduire son amie chez elle,
Deschartres retomba dans ses idées noires et reprit tristement le chemin
de son hôtel.»

Au printemps de 1802, Maurice va rejoindre son régiment à Charleville, et
Victoire l'accompagne. Auprès des camarades de la garnison et des gens de
la petite ville, ils passaient pour être secrètement mariés. Il n'en était
rien. Mais la naissance de plusieurs enfants vint resserrer étroitement
leurs liens. Ils ne poussèrent pas l'imitation de Jean-Jacques jusqu'à les
livrer à la charité publique. Un seul survécut: ce devait être George Sand,
qui ignore ou néglige de nous indiquer le nombre et le sexe des autres
enfants issus de cette union et emportés en bas âge.

On était alors dans une période d'accalmie politique et militaire. Le
gouvernement personnel s'établissait sur les ruines de la République.
L'oeuvre de réaction débutait par une entente avec la Cour de Rome, aux
fins de briser l'Eglise constitutionnelle et nationale de 1789. L'armée,
en sa grande majorité, accueillait assez mal cette première étape sur la
route de Canossa. «Le Concordat, écrit Maurice Dupin à sa mère, ne fait
pas ici le moindre effet. Le peuple y est indifférent. Les gens riches,
même ceux qui se piquent de religion, ont grand'peur qu'on n'augmente les
impôts pour payer les évêques. Les militaires, qui ne peuvent pas obtenir
un sou dans les bureaux de la guerre, jurent de voir le palais épiscopal
meublé aux frais du gouvernement.» Et le jeune homme, fervent voltairien,
raille la bulle du Pape, «écrite dans le style de l'Apocalypse, et qui
menace les contrevenants de la colère de saint Pierre et de saint Paul.»
Bref, conclut-il, «nous nous couvrons de ridicule.» A la cérémonie de
Notre-Dame en l'honneur du Concordat, les généraux se rendirent à peu près
comme des chiens qu'on fouette. Le légat était en voiture, et sa croix
devant lui, dans une autre voiture. Ce fut là l'occasion de négociations
Pour lui, soldat de la Révolution, ayant grandi auprès d'une mère
royaliste mais philosophe, il voyait avec inquiétude «des changements dans
les affaires publiques qui ne promettent rien de bon», et même «un retour
complet à l'ancien régime». Démocrate, il devait s'affilier à la
franc-maçonnerie qui était déjà le foyer des idées libérales. Il nous a
malicieusement conté son initiation: «On m'a enfermé dans tous les trous
possibles, nez à nez avec des squelettes; on m'a fait monter dans un
clocher au bas duquel on a fait mine de me précipiter... On m'a fait
descendre dans des puits, et, après douze heures passées à subir toutes
ces gentillesses, on m'a cherché une mauvaise querelle sur ma bonne humeur
et mon ton goguenard, et on a décidé que je devais subir le dernier
supplice. En conséquence, on m'a cloué dans une bière, porté au milieu des
chants funèbres dans une église, pendant la nuit, et, à la clarté des
flambeaux, descendu dans un caveau, mis dans une fosse et recouvert de
terre, au son des cloches et du _De profundis_. Après quoi chacun s'est
retiré. Au bout de quelques instants, j'ai senti une main qui venait me
tirer mes souliers, et, tout en l'invitant à respecter les morts, je lui
ai détaché le plus beau coup de pied qui se puisse donner. Le voleur de
souliers a été rendre compte de mon état et constater que j'étais encore
en vie. Alors on est venu me chercher pour m'admettre aux grands secrets.
Comme avant l'enterrement on m'avait permis de faire mon testament,
j'avais légué le caveau dans lequel j'avais été enfermé au colonel de la
14e, afin qu'il en fît une salle de police; la corde avec laquelle on m'y
avait descendu, au colonel du 4e de cavalerie, pour qu'il s'en servît pour
se pendre, et les os dont j'étais entouré, à ronger à un certain frère
terrible, qui m'avait trimbalé toute la journée dans les caves et
greniers.»

C'étaient là les menues distractions de la vie de garnison à Charleville.
Toutes les journées ne devaient pas y être aussi plaisantes pour Maurice,
partagé entre sa maîtresse et sa mère. Celle-ci, exempte de préjugés
religieux, et qui n'acceptait guère que les doctrines du Vicaire savoyard
ou cette foi à l'Etre suprême que George Sand appelle le culte épuré de
Robespierre et de Saint-Just, admettait fort bien que jeunesse se passe,
mais ne pouvait tolérer une mésalliance. C'est donc à son insu que le
mariage fut conclu, le 16 prairial an XII (1804), par devant le maire du
deuxième arrondissement de Paris, entre Maurice Dupin et Victoire
Delaborde, qui désormais prendra le prénom de Sophie. Un mois plus tard,
le 12 messidor (1er juillet), George Sand vit le jour, dans la maison
portant le numéro 15 de la rue Meslay. Ces deux événements furent cachés à
madame Dupin, qui, ultérieurement informée, courra à Paris et essayera
vainement de faire casser le mariage. Celui-ci avait été célébré presque
clandestinement. Sophie était allée à la mairie en modeste robe de basin,
n'ayant au doigt qu'un mince filet d'or; car la gêne du ménage ne permit
d'acheter que quelques jours plus tard une véritable alliance de six
francs. En dépit de ces circonstances mystérieuses, George Sand, enfant de
l'amour, naquit au milieu de la joie. La soeur de Sophie Delaborde allait
épouser un officier, ami intime de Maurice, et l'on avait organisé une
petite sauterie. «Ma mère, lisons-nous dans l'_Histoire de ma Vie_, avait
une jolie robe couleur de rose, et mon père jouait sur son fidèle violon
de Crémone une contredanse de sa façon». Tout à coup souffrante, Sophie
passa dans la chambre voisine. Au milieu d'un _chassez-huit_, la tante
Lucie accourut en s'écriant: «Venez, venez, Maurice, vous avez une fille.»
Et elle ajouta: «Elle est née en musique et dans le rose, elle aura du
bonheur.» On l'appela Aurore, en souvenir de la grand'mère absente et que
l'on se garda bien d'informer. George Sand entrait dans le monde, l'an
dernier de la République, l'an premier de l'Empire. Sa vie devait être
agitée, comme la Révolution politique, philosophique, religieuse et
sociale dont elle est issue et que reflètera son oeuvre.




CHAPITRE II

LES ANNÉES D'ENFANCE


Pour fil conducteur à travers l'enfance et la jeunesse de George Sand,
nons avons encore l'_Histoire de ma Vie_, mais rédigée sous une
inspiration sensiblement différente. Tous les premiers chapitres, relatifs
aux origines, avaient été composés et publiés sous la monarchie de
Juillet. L'écrivain reprend la plume et continue son autobiographie, le
1er juin 1848, après avoir participé aux événements de la Révolution qui
renversa Louis-Philippe et avoir collaboré, auprès de Ledru-Rollin,
fondateur du suffrage universel, aux circulaires du gouvernement
provisoire. Il en résulte une évolution de sa pensée, une volte-face
analogue à celle qu'on remarque, au regard de M. Thiers, dans les volumes
de l'_Histoire du Consulat et de l'Empire_ postérieurs au Deux Décembre.
«J'ai beaucoup appris, déclare George Sand, beaucoup vécu, beaucoup
vieilli durant ce court intervalle... Si j'eusse fini mon livre avant
cette Révolution, c'eût été un autre livre, celui d'un solitaire, d'un
enfant généreux, j'ose le dire, car je n'avais étudié l'humanité que sur
des individus souvent exceptionnels et toujours examinés par moi à loisir.
Depuis j'ai fait, de l'oeil, une campagne dans le monde des faits, et je
n'en suis point revenue telle que j'y étais entrée. J'y ai perdu les
illusions de la jeunesse, que par un privilège dû à ma vie de retraite et
de contemplation, j'avais conservées plus tard que de raison.»

Ces illusions, nous les connaîtrons mieux et pourrons en apprécier la
persistance, en repassant avec George Sand les péripéties de ses premières
années et les hasards d'une éducation où se heurtèrent les influences
rivales de sa mère et de son aïeule.

Madame Dupin, en dépit des fréquents voyages que son fils faisait à Nohant,
n'avait appris de lui ni le mariage avec madame Delaborde ni la naissance
de l'enfant survenue le 12 messidor. C'est seulement vers la fin de
brumaire an XIII (novembre 1804) qu'elle conçut des soupçons et voulut les
éclaircir. L'_Histoire de ma Vie_ rapporte les deux lettres qu'elle
adressa au maire du cinquième arrondissement: «J'ai de fortes raisons,
écrivait-elle, pour craindre que mon fils unique ne se soit récemment
marié à Paris sans mon consentement. Je suis veuve; il a vingt-six ans; il
sert, il s'appelle Maurice-François-Elisabeth Dupin. La personne avec
laquelle il a pu contracter mariage a porté différents noms; celui que je
crois le sien est Victoire Delaborde. Elle doit être un peu plus âgée que
mon fils--(elle avait effectivement trente ans),--tous deux demeurent
ensemble rue Meslay, n° 15... Cette fille ou cette femme, car je ne sais
de quel nom l'appeler, avant de s'établir dans la rue Meslay, demeurait en
nivôse dernier rue de la Monnaie, où elle tenait une boutique de modes.»

Les lettres ni les démarches de madame Dupin ne purent aboutir à
l'annulation du mariage. Elle recueillit seulement, comme pour attiser sa
colère, des renseignements fort peu édifiants sur les origines de cette
bru qui entrait subrepticement dans sa famille, sur le père, Claude
Delaborde, oiselier au quai de la Mégisserie, sur le grand-père maternel,
un certain Cloquart, qui portait encore, par delà la Révolution, un grand
habit rouge et un chapeau à cornes, son costume de noces sous le règne de
Louis XV.

Cependant l'officier de l'état civil, un maire à l'âme patriarcale,
tentait de calmer les inquiétudes de madame Dupin. Il chargeait, selon ses
propres expressions, une personne intelligente et sûre de pénétrer, sous
un prétexte quelconque, dans l'intérieur des jeunes époux, et voici le
tableau qu'il en trace, d'après ce témoin fidèle: «On a trouvé un local
extrêmement modeste, mais bien tenu, les deux jeunes gens ayant un
extérieur de décence et même de distinction, la jeune mère au milieu de
ses enfants, allaitant elle-même le dernier, et paraissant absorbée par
ces soins maternels; le jeune homme plein de politesse, de bienveillance
et de sérénité... Enfin, quels qu'aient pu être les antécédents de la
personne, antécédents que j'ignore entièrement, sa vie est actuellement
des plus régulières et dénote même une habitude d'ordre et de décence qui
n'aurait rien d'affecté. En outre, les deux époux avaient entre eux le ton
d'intimité douce qui suppose la bonne harmonie, et, depuis des
renseignements ultérieurs, je me suis convaincu que _rien n'annonce_ que
votre fils ait à se repentir de l'union contractée.»

Le maire termine par quelques paroles de condoléance, en prévoyant qu'un
jour ou l'autre le jeune homme se repentira d'avoir brisé le coeur de sa
mère. Mais c'est sa première, sa seule faute. Elle est réparable, elle
comporte le pardon, et, au demeurant, le _ton qu'on a vu chez lui_ ne
justifie nullement les douloureux présages que madame Dupin avait conçus.
Comme beaucoup de belles-mères, elle espérait que son fils serait
malheureux et lui reviendrait. Il n'en était rien. Maurice n'avait d'autre
souci immédiat que de chercher les voies d'une réconciliation malaisée. Il
finit par les découvrir, sous une forme assez romanesque qui fut couronnée
de succès. Madame Dupin était venue secrètement à Paris, afin de consulter
M. de Sèze et deux autres avocats célèbres sur la validité du mariage. Ils
déclarèrent l'affaire _neuve_, comme toutes celles du même genre qui
découlaient de la législation civile récemment mise en vigueur; mais ils
estimèrent que le mariage avait toutes chances d'être reconnu valable par
les tribunaux, partant la naissance d'être proclamée légitime.

Sur ces entrefaites, Maurice, informé du voyage de sa mère, prit la petite
Aurore dans ses bras et chargea la portière de monter avec l'enfant chez
madame Dupin, en lui disant: «Voyez donc, madame, la jolie petite fille
dont je suis grand'mère! Sa nourrice me l'a apportée aujourd'hui, et j'en
suis si heureuse que je ne peux pas m'en séparer un instant.» Tout en
bavardant, elle déposa le bébé sur les genoux de la vieille dame qui
cherchait sa bonbonnière. Soudain un soupçon traversa l'esprit de madame
Dupin. Elle s'écria: «Vous me trompez, cette enfant n'est pas à vous; ce
n'est pas à vous qu'elle ressemble... Je sais, je sais ce que c'est.» Et
elle repoussait la petite Aurore qui, effrayée, se mit à verser des
larmes. La portière s'apprêtait à reprendre et à emporter l'enfant. La
grand'mère fut vaincue. Lorsqu'elle sut que son fils était en bas, elle le
fit appeler. C'était le pardon. Quand ils se retirèrent, Aurore avait dans
la main une bague de rubis que madame Dupin envoyait à sa belle-fille:
George Sand a toujours porté cette bague. Quelques semaines plus tard, la
réconciliation fut complète. La châtelaine de Nohant consentit à recevoir
l'humble modiste qui s'était introduite dans la famille; elle assista au
mariage religieux, ainsi qu'au repas qui suivit. Aussitôt après, elle
regagna son manoir berrichon.

Le jeune ménage s'était installé dans un étroit appartement de la rue
Grange Batelière. Bientôt Maurice fut obligé de rejoindre son régiment
pour la campagne d'Ulm, et sa femme demeura à Paris avec ses deux enfants,
la petite Aurore et son aînée Caroline, qui n'était pas la fille de
Maurice Dupin. Le train de vie était des plus modestes, l'existence des
plus régulières. Celle qui jadis avait suivi un général sur les grandes
routes de l'Italie, n'aspirait désormais qu'à la quiétude. Elle n'avait
aucun goût pour le monde. «Les grands dîners, écrit George Sand, les
longues soirées, les visites banales, le bal même, lui étaient odieux.
C'était la femme du coin du feu ou de la promenade rapide et folâtre.» En
ce point, ses sentiments étaient tout à fait conformes à ceux de son mari.
«Ils ne se trouvaient heureux, ajoute l'_Histoire de ma Vie_, que dans
leur petit ménage. Partout ailleurs ils étouffaient de mélancoliques
bâillements, et ils m'ont légué cette secrète sauvagerie qui m'a rendu
toujours le monde insupportable et le _home_ nécessaire.»

Nous n'avons que de rares lettres de Maurice Dupin à sa femme et nous n'en
possédons point qui aient été adressées à sa mère, durant la campagne de
1805. On sait toutefois qu'il participa à la série d'opérations militaires
qui devaient se terminer par l'occupation de Vienne. Mais il n'est pas
certain qu'il ait assisté à la bataille d'Austerlitz. Son avancement
s'effectuait avec lenteur. Depuis Marengo, il marquait le pas au grade de
lieutenant. Il s'en plaint dans sa correspondance. De là cette phrase de
l'_Histoire de ma Vie_, sans qu'on voie bien exactement s'il faut
l'attribuer à George Sand ou à son père: «Chacun sous l'Empire songe à soi;
sous la République, c'était à qui s'oublierait.»

Nommé enfin capitaine du 1er hussards le 30 frimaire an XIV (20 décembre
1805) et chevalier de la Légion d'honneur à la même époque, Maurice Dupin
revint passer quelques semaines à Paris. Entre temps, la petite Aurore
avait été mise en sevrage à Chaillot, chez la tante Lucie, soeur de sa
mère, qui avait épousé M. Maréchal, officier retraité. Elle jouait avec sa
cousine Clotilde, leur fille, qui était du même âge et qui fut la
meilleure amie de ses jeunes années. On louait, pour promener les enfants,
l'âne d'un jardinier voisin, et on les plaçait sur du foin dans les
paniers qui servaient à porter les fruits, les légumes ou le lait au
marché, Caroline dans l'un, Clotilde et Aurore dans l'autre.

Voilà le plus lointain souvenir qu'ait gardé George Sand, ainsi que celui
d'un accident qui vers deux ans lui arriva. La bonne qui la tenait dans
ses bras la laissa tomber sur l'angle d'une cheminée. Ce fut pour l'enfant
comme un éveil de la sensibilité. La venue du médecin, les sangsues, le
départ de la bonne, sont restés gravés dans sa mémoire. A quatre ans, elle
savait lire et elle récitait sans broncher ses prières, n'y comprenant
rien, sauf ces quelques mots qui la touchaient: «_Mon Dieu, je vous donne
mon coeur._» C'était, assure-t-elle à distance, le seul endroit où elle
eût une idée de Dieu et d'elle-même. Le _Pater_, le _Credo_ et l'_Ave
Maria_, qu'elle disait en français, lui étaient aussi inintelligibles que
si elle les eût appris en latin. Quant aux fables de La Fontaine, elles
lui étaient pareillement lettre close. A la réflexion, elle les juge trop
fortes et trop profondes pour le premier âge.

Sa douceur n'était pas exempte d'un certain entêtement ingénu. Un jour,
par exemple, au cours de la leçon d'alphabet, elle répondit à sa mère: «Je
sais bien dire A, mais je ne sais pas dire B.» Et, comme elle épelait
toutes les lettres excepté la seconde, elle donna pour unique raison de
cette résistance opiniâtre: «C'est que je ne connais pas le B.» Le
véritable fond de son caractère était une propension à la rêverie.
«L'imagination, a-t-elle dit, c'est toute la vie de l'enfant.» Elle
proteste contre la doctrine de Jean-Jacques qui, dans l'_Emile_, veut
supprimer le merveilleux, sous prétexte de mensonge. Pour elle,
l'impression fut très douloureuse, la première année où s'insinua dans son
esprit un doute sur la réalité du père Noël. «J'avais, écrit-elle, cinq ou
six ans, et il me sembla que ce devait être ma mère qui mettait le gâteau
dans mon soulier. Aussi me parut-il moins beau et moins bon que les autres
fois, et j'éprouvais une sorte de regret de ne pouvoir plus croire au
petit homme à barbe blanche.»

Elle eut une affection très vive, très persistante pour ses poupées, et de
l'horreur pour un certain polichinelle, somptueusement costumé, mais qui
lui apparaissait comme un redoutable et malfaisant personnage. Plus tard
un goût analogue s'emparera d'elle, celui des marionnettes. Elle leur
élèvera un théâtre à Nohant et composera pour elles, en collaboration avec
son fils, de véritables comédies. Dès son plus jeune âge, elle aimait se
raconter à elle-même de longues et fantastiques histoires. Sa soeur
Caroline avait été mise en pension, sa mère était très occupée par les
soins du ménage. Aussi, pour qu'elle prît un peu l'air, la plaçait-on
volontiers dans la cour, entre quatre chaises, au milieu desquelles il y
avait une chaufferette sans feu, en guise de tabouret. Aurore, ainsi
emprisonnée, employait ses loisirs à dégarnir avec ses ongles la paille
des chaises, et grimpée sur la chaufferette, tandis que ses mains étaient
occupées, elle laissait errer son imagination. A haute voix elle débitait
les contes improvisés que sa mère appelait des romans.

A de longs intervalles, son père revenait entre deux campagnes. La maison
s'emplissait de bruit et de gaîté. L'enfant entendait prononcer le nom et
raconter les victoires de l'Empereur. Un jour, à la promenade, elle
l'aperçut. Il passait la revue des troupes sur le boulevard. Sa mère
s'écria, toute joyeuse: «Il t'a regardée, souviens-toi de ça; ça te
portera bonheur!» Et George Sand ajoute dans l'_Histoire de ma Vie_: «Je
crois que l'Empereur entendit ces paroles naïves, car il me regarda tout à
fait, et je crois voir encore une sorte de sourire flotter sur son visage
pâle, dont la sévérité froide m'avait effrayée d'abord. Je n'oublierai
donc jamais sa figure et surtout cette expression de son regard qu'aucun
portrait n'a pu rendre. Il était à cette époque assez gras et blême. Il
avait une redingote sur son uniforme, mais je ne saurais dire si elle
était grise; il avait son chapeau à la main au moment où je le vis, et je
fus comme magnétisée un instant par ce regard clair, si dur au premier
moment, et tout à coup si bienveillant et si doux.» Elle vit également le
Roi de Rome dans les bras de sa nourrice, à une fenêtre des Tuileries d'où
il riait aux passants. En apercevant Aurore, dont la physionomie lui plut
sans doute, il se mit à rire davantage et jeta de son côté un gros bonbon.
Malgré les signes de la gouvernante du Roi, le factionnaire qui était au
pied de la fenêtre ne voulut pas que le bonbon fût ramassé.

De ces temps éloignés George Sand avait conservé des souvenirs très
précis. Elle revoyait les jeux de son père qui, à table, pour la
désappointer, feignait de vouloir manger tout le plat de vermicelle cuit
dans du lait sucré, ou qui avec sa serviette faisait des figures de moine,
de lapin ou de pantin,--distraction familière aux mess de sous-officiers.
Cependant le bien-être et l'aisance ne régnaient pas à la maison. Maurice
Dupin, aide de camp de Murat, en dépit de ses appointements et des dons de
sa mère, se laissait endetter. On a accusé sa femme d'avoir été
désordonnée et dépensière. L'_Histoire de ma Vie_ proteste contre ce
reproche: «Ma mère faisait elle-même son lit, balayait l'appartement,
raccommodait ses nippes et faisait la cuisine. C'était une femme d'une
activité et d'un courage extraordinaires. Toute sa vie, elle s'est levée
avec le jour et couchée à une heure du matin.»

Le grand ami d'Aurore, en ces premières années d'enfance, fut un certain
Pierret, d'origine champenoise, dont George Sand s'est complu à évoquer la
physionomie. Il occupait au Trésor un emploi des plus modestes, et il
était la seule personne que madame Maurice Dupin reçût dans l'intimité, en
l'absence de son mari. Ce Pierret avait pour la fillette «la tendresse
d'un père et les soins d'une mère». Le surplus de ses loisirs s'écoulait
dans un estaminet du faubourg Poissonnière, à l'enseigne du _Cheval blanc_;
car il aimait le vin, la bière, la pipe, le billard et le domino. Il
aimait surtout Aurore. C'était un disgracié, à l'âme tendre, aux effusions
sentimentales. «Le plus laid des hommes, dit George Sand, mais cette
laideur était si bonne qu'elle appelait la confiance et l'amitié. Il avait
un gros nez épaté, une bouche épaisse et de très petits yeux; ses cheveux
blonds frisaient obstinément, et sa peau était si blanche et si rose qu'il
parut toujours jeune. A quarante ans, il se mit fort en colère, parce
qu'un commis de la mairie, où il servait de témoin au mariage de ma soeur,
lui demanda de très bonne foi s'il avait atteint l'âge de majorité.» Grand
et gros, la figure contractée par des tics nerveux, Pierret était le
meilleur des hommes. Une année où Aurore ne cessait de troubler le sommeil
de sa mère, il prit l'enfant, l'emporta chez lui, passa une vingtaine de
nuits auprès du berceau, administrant le lait et préparant l'eau, sucrée
avec la vigilance d'une nourrice. Le matin, il ramenait Aurore en allant à
son bureau, et le soir il la reprenait en sortant du _Cheval blanc_.

Il fallut pourtant quitter l'ami Pierret. Madame Maurice Dupin, depuis
longtemps éloignée de son mari et un peu jalouse, voulut le rejoindre à
Madrid. Elle était enceinte, et ce voyage semblait assez imprudent. Elle
résolut néanmoins de l'entreprendre, laissa Caroline en pension et partit
avec Aurore. Comme Victor Hugo, George Sand était vouée, tout enfant, à
visiter l'Espagne: Elle en a rapporté des impressions qui méritent d'être
recueillies. D'abord son imagination fut émue par les hautes montagnes des
Asturies, puis elle admira la végétation avec cet instinctif enthousiasme
qui devait faire d'elle l'élève et l'imitatrice de Jean-Jacques: «Je vis,
dit-elle, pour la première fois, sur les marges du chemin, du liseron en
fleur. Ces clochettes roses, délicatement rayées de blanc, me frappèrent
beaucoup.» Sa mère attira son attention: «Respire-les, cela sent le bon
miel, et ne les oublie pas!» George Sand conserva, en effet, cette
première sensation de l'odorat, et depuis lors elle ne put respirer des
fleurs de liseron-vrille sans se rappeler le bord du chemin espagnol. Le
liseron était pour elle comme pour Rousseau la pervenche des _Confessions_.

Une autre rencontre marqua le voyage avant l'arrivée à Madrid. C'était par
une nuit assez claire. Tout à coup le postillon modéra l'allure de son
attelage et cria au jockey: «Dites à ces dames de ne pas avoir peur, j'ai
de bons chevaux.» Trois énormes silhouettes, d'aspect ramassé, se
projetaient sur les bords de la route. Madame Dupin les prit pour des
voleurs. C'étaient de grands ours de montagne.

Certaine nuit, il fallut coucher dans une chambre d'auberge où le plancher
avait une large tache de sang. La mère d'Aurore, tremblante de peur,
voulut aller à la découverte. Elle était persuadée qu'un pauvre soldat
français avait été assassiné par les Espagnols. En ouvrant une porte, elle
finit par découvrir les cadavres de trois porcs. Et cette anecdote
rappelle celle de Paul-Louis Courier, au fin fond des Calabres.

Nous voici à Madrid. Maurice Dupin était logé au troisième étage du palais
du prince de la Paix, «le plus riche, dit George Sand, et le plus
confortable de Madrid, car il avait protégé les amours de la reine et de
son favori (Godoy), et il y régnait plus de luxe que dans la maison du roi
légitime.» Elle nous dépeint un appartement immense, tout tendu en damas
de soie cramoisi. «Les corniches, les lits, les fauteuils, les divans,
tout était doré et me parut en or massif, comme dans les contes de fées.
Il y avait d'énormes tableaux qui me faisaient peur.» Si le palais était
somptueux, il était également malpropre. Les animaux domestiques y
pullulaient, notamment des lapins qui circulaient en liberté à travers les
corridors, les chambres et les salons. La petite Aurore se prit d'une
particulière affection pour l'un d'eux, tout blanc, avec des yeux de
rubis. Il égratignait les inconnus, mais avec elle il était très familier,
dormant sur ses genoux ou sur sa robe, tandis qu'elle racontait des
histoires.

Le palais du prince de la Paix avait pour hôte principal Joachim Murat, à
l'état-major duquel Maurice Dupin était attaché. Murat a laissé dans
l'imagination de George Sand un souvenir éblouissant. Il avait pris en
grande amitié cette enfant qu'on lui présenta revêtue d'un uniforme
militaire, semblable à quelque déguisement de carnaval, mais que
l'_Histoire de ma Vie_ nous retrace avec complaisance: «Cet uniforme était
une merveille. Il consistait en un dolman de Casimir blanc tout galonné et
boutonné d'or fin, une pelisse pareille garnie de fourrure noire et jetée
sur l'épaule, et un pantalon de casimir amarante avec des ornements et
broderies d'or à la hongroise. J'avais aussi les bottes de maroquin rouge
à éperons dorés, le sabre, le ceinturon de ganses de soie cramoisi à
canons et aiguillettes d'or émaillés, la sabretache avec un aigle brodé en
perles fines, rien n'y manquait. En me voyant équipée absolument comme mon
père, soit qu'il me prît pour un garçon, soit qu'il voulût bien faire
semblant de s'y tromper, Murat, sensible à cette petite flatterie de ma
mère, me présenta en riant aux personnes qui venaient chez lui, comme son
aide de camp, et nous admit dans son intimité.»

Aurore était gênée par ce bel uniforme très lourd et très serré. Aussi se
lassa-t-elle bien vite de traîner son sabre et d'arborer sa pelisse.
Volontiers elle quittait la fourrure et les galons pour le joli costume
espagnol de l'époque, robe de soie noire très courte avec une frange qui
tombait sur la cheville, mantille de crêpe noir à large bande de velours.
Murat, si redoutable à la guerre, si héroïque sur le champ de bataille,
était le plus douillet des hommes devant la maladie. George Sand se
souvient de l'avoir entendu rugir comme si on l'assassinait, au milieu de
la nuit, pour une simple inflammation qui ne mettait pas sa vie en danger.
Elle se rappelle l'émoi qu'elle ressentit et ce cri qu'elle poussait au
milieu des sanglots: _On tue mon prince Fanfarinet_. C'est le nom que dans
ses contes elle donnait au beau Murat. Il était, d'ailleurs, plein de
sollicitude et même de tendresse pour elle. Un jour, en s'éveillant, elle
trouva à ses côtés, la tête sur le même oreiller, un jeune faon, couché en
rond, les pattes repliées. Elle le tenait enlacé entre ses bras. C'était
un cadeau que Murat lui avait apporté nuitamment, au retour de la chasse,
et il venait, de bon matin, contempler le tableau. Certains foudres de
guerre ont de ces recoins idylliques dans l'âme.

Madame Dupin avait mis au monde à Madrid un enfant chétif et aveugle; puis
il fallut abandonner le palais du prince de la Paix. L'armée française
était obligée de battre en retraite. Nos troupes, déguenillées et rongées
par la gale, se repliaient sur les Pyrénées, tandis que Murat allait
occuper le trône de Naples. On traversait des villages incendiés, on
suivait des routes encombrées de cadavres. On avait soif, et dans l'eau
des fossés on trouvait des caillots de sang. On avait faim, et l'on
manquait de vivres. Un soir, dans un campement français, Aurore partagea
la gamelle du soldat, un bouillon très gras où le pain se mêlait à
quelques mèches noircies: c'était une soupe faite avec des bouts de
chandelles.

Après maintes souffrances, la famille arriva à Nohant, chez la
grand'mère, et George Sand la revoit, telle qu'elle lui apparut, sur le
seuil de la demeure: «Une figure blanche et rosée, un air imposant, un
invariable costume composé d'une robe de soie brune à taille longue et à
manches plates, une perruque blonde et crêpée en touffe sur le front, un
petit bonnet rond avec une cocarde de dentelle au milieu.» C'était la
première fois que Maurice amenait sa femme et ses enfants, et
sur-le-champ il fut nécessaire de les soigner tous pour l'affreuse
maladie éruptive qu'ils avaient rapportée d'Espagne. Aurore, au bout de
quelques jours de traitement, fut guérie. Elle eut vite lié connaissance
avec Hippolyte, un gros garçon de neuf ans que Maurice avait eu avant
son mariage, et aussi avec Deschartres, qui, pour recevoir les nouveaux
hôtes, avait revêtu son plus beau costume: culottes courtes, bas blancs,
guêtres de nankin, habit noisette, casquette à soufflet. Il semblait
qu'après toutes les péripéties du voyage en Espagne ce dût être le repos
et le bonheur. Bien au contraire, le petit aveugle mourut, consumé par
la fièvre, et ce fut pour madame Maurice Dupin une telle douleur qu'elle
éprouva une véritable hallucination. Elle s'imagina qu'on l'avait inhumé
vivant, et elle persuada à son mari d'aller rouvrir la tombe. George
Sand a relaté l'événement dans une des pages les plus tragiques de
l'_Histoire de ma Vie_. Il y passe un frisson d'épouvante:

«Mon père se lève, s'habille, ouvre doucement les portes, va prendre une
bêche et court au cimetière, qui touche à notre maison et qu'un mur sépare
du jardin; il approche de la terre fraîchement remuée et commence à
creuser... Il ne put voir assez clair pour distinguer la bière qu'il
découvrait, et ce ne fut que quand il l'eut débarrassée en entier, étonné
de la longueur de son travail, qu'il la reconnut trop grande pour être
celle de l'enfant. C'était celle d'un homme de notre village qui était
mort peu de jours auparavant. Il fallut creuser à côté, et là, en effet,
il retrouva le petit cercueil. Mais, en travaillant à le retirer, il
appuya fortement le pied sur la bière du pauvre paysan, et cette bière,
entraînée par le vide plus profond qu'il avait fait à côté, se dressa
devant lui, le frappa à l'épaule et le fit tomber dans le fossé.»

Surmontant l'émotion qui l'agitait et lui mettait la sueur aux tempes, il
rapporta le cercueil de son enfant. La mère dut se rendre compte que
l'oeuvre de la mort était accomplie. Elle voulut pourtant garder le petit
cadavre un jour et une nuit encore; puis ils allèrent le confier à la
terre dans un coin du jardin, au pied d'un vieux poirier. Une semaine plus
tard, Maurice, en rentrant de La Châtre où il avait dîné chez des amis,
était désarçonné par un cheval ombrageux qu'il avait ramené d'Espagne. Il
tomba sur un tas de pierres et se brisa les vertèbres du cou. La mort dut
être instantanée.

Ce fut un deuil cruel; qui laissait face à face une mère affolée de
douleur, une veuve désespérée. Les larmes auraient pu, semble-t-il, les
réconcilier, effacer les souvenirs amers. Tout au rebours, leur tendresse
jalouse et égoïste va se disputer la direction et l'affection de l'enfant.
Sur tous les points essentiels de l'éducation elles seront en désaccord.
La mère d'Aurore lisait et lui conseillait de lire des contes, des récits
fantastiques, les romans de madame de Genlis, alors que la vieille madame
Dupin, férue de principes voltairiens, eût souhaité un autre commerce
intellectuel. Quoi qu'il en soit, George Sand contracta dès le premier âge
ce goût passionné de la lecture qu'elle a délicieusement analysé dans la
septième des _Lettres d'un Voyageur_, adressée à Franz Liszt:

«Un livre a toujours été pour moi un ami, un conseil, un consolateur
éloquent et calme, dont je ne voulais pas épuiser vite les ressources, et
que je gardais pour les grandes occasions. Oh! quel est celui de nous qui
ne se rappelle avec amour les premiers ouvrages qu'il a dévorés ou
savourés! La couverture d'un bouquin poudreux, que vous retrouvez sur les
rayons d'une armoire oubliée, ne vous a-t-elle jamais retracé les gracieux
tableaux de vos jeunes années? N'avez-vous pas cru voir surgir devant vous
la grande prairie baignée des rouges clartés du soir, lorsque vous le
lûtes pour la première fois, le vieil ormeau et la haie qui vous
abritèrent, et le fossé dont le revers vous servit de lit de repos et de
table de travail, tandis que la grive chantait la retraite à ses compagnes
et que le pipeau du vacher se perdait dans l'éloignement? Oh! que la nuit
tombait vite sur ces pages divines! que le crépuscule faisait cruellement
flotter les caractères sur la feuille pâlissante! C'en est fait, les
agneaux bêlent, les brebis sont arrivées à l'étable, le grillon prend
possession des chaumes de la plaine. Les formes des arbres s'effacent dans
le vague de l'air, comme tout à l'heure les caractères sur le livre. Il
faut partir; le chemin est pierreux, l'écluse est étroite et glissante, la
côte est rude; vous êtes couvert de sueur, mais vous aurez beau faire,
vous arriverez trop tard, le souper sera commencé. C'est en vain que le
vieux domestique qui vous aime aura retardé le coup de cloche autant que
possible; vous aurez l'humiliation d'entrer le dernier, et la grand'mère,
inexorable sur l'étiquette, même au fond de ses terres, vous fera, d'une
voix douce et triste, un reproche bien léger, bien tendre, qui vous sera
plus sensible qu'un châtiment sévère. Mais quand elle vous demandera, le
soir, la confession de votre journée, et que vous aurez avoué, en
rougissant, que vous vous êtes oublié à lire dans un pré, et que vous
aurez été sommé de montrer le livre, après quelque hésitation et une
grande crainte de le voir confisqué sans l'avoir fini, vous tirerez en
tremblant de votre poche, quoi? _Estelle et Némorin_ ou _Robinson Crusoé!_
Oh! alors la grand'mère sourit. Rassurez-vous, votre trésor vous sera
rendu: mais il ne faudra pas désormais oublier l'heure du souper. Heureux
temps! ô ma Vallée Noire! ô Corinne! ô Bernardin de Saint-Pierre! ô
l'Iliade! ô Millevoye! ô Atala! ô les saules de la rivière! ô ma jeunesse
écoulée! ô mon vieux chien, qui n'oubliait pas l'heure du souper, et qui
répondait au son lointain de la cloche par un douloureux hurlement de
regret et de gourmandise!».

Tels sont les souvenirs que George Sand avait gardés de l'âge d'or, où
elle eut comme compagne de jeu Ursule, nièce de la femme de chambre de
madame Dupin, et qui restera pour elle, à travers la vie, une amie fidèle,
malgré la différence des conditions. Quand il était question pour Aurore
de choisir entre sa grand'mère et sa mère, de sacrifier celle-ci au profit
de celle-là, Ursulette disait, en toute petite paysanne déjà attachée à
l'argent: «C'est pourtant gentil d'avoir une grande maison et un grand
jardin comme ça pour se promener, et des voitures, et des robes, et des
bonnes choses à manger tous les jours. Qu'est-ce qui donne tout ça? C'est
le _richement_. Il ne faut donc pas que tu pleures, car tu auras, avec ta
bonne maman, toujours de l'_âge d'or_ et toujours du _richement_.»
L'enfant développait le mot qu'elle avait entendu sa tante Julie dire un
jour à Aurore: «Vous voulez donc retourner dans votre petit grenier manger
des haricots?»

George Sand convient que sa mère avait un caractère assez difficile à
manier. Elle était brusque, emportée, vaniteuse en même temps, au point de
se faire adresser son courrier au nom de madame de Nohant-Dupin.
L'_Histoire de ma Vie_ lui prête des opinions démocratiques qu'elle n'eut
jamais. Elle était grisette dans l'âme et cherchait à inculquer à sa fille
des habitudes de frivolité et de coquetterie. Ne passait-elle pas des
heures à la coiffer à la chinoise? «C'était bien, dit George Sand, la plus
affreuse coiffure que l'on pût imaginer, et elle a été certainement
inventée par les figures qui n'ont pas de front. On vous rebroussait les
cheveux en les peignant à contre-sens jusqu'à ce qu'ils eussent pris une
attitude perpendiculaire, et alors on en tortillait le fouet juste au
sommet du crâne, de manière à faire de la tête une boule allongée
surmontée d'une petite houle de cheveux. On ressemblait ainsi à une
brioche ou à une gourde de pèlerin. Ajoutez à cette laideur le supplice
d'avoir les cheveux plantés à contre-poil; il fallait huit jours d'atroces
douleurs et d'insomnie avant qu'ils eussent pris ce pli forcé, et on les
serrait si bien avec un cordon pour les y contraindre qu'on avait la peau
du front tirée et le coin des yeux, relevé comme les figures d'éventail
chinois.» La grand'mère, qui trouvait ridicules toutes ces futilités et
qui n'avait pour les goûts vulgaires et plébéiens de sa bru aucune
indulgence, s'évertua et réussit à prendre en mains l'éducation d'Aurore.
Les deux femmes, vers la fin de 1810, rompirent la vie commune. L'enfant
passa presque toute l'année à Nohant, sauf un court séjour à Paris en
hiver. Sophie, au contraire, domiciliée à Paris avec sa fille Caroline et
jouissant d'une pension que lui servait sa belle-mère, allait seulement à
Nohant pour la saison des vacances. Ce train d'existence dura jusqu'à la
fin de 1814.

Outre Ursule, Aurore avait un grand ami à la campagne: c'était un âne,
très vieux et très bon, qui ne connaissait ni la corde ni le râtelier. On
le laissait errer en liberté. «Il lui prenait souvent fantaisie d'entrer
dans la maison, dans la salle à manger et même dans l'appartement de ma
grand'mère, qui le trouva un jour installé dans son cabinet de toilette,
le nez sur une boîte de poudre d'iris qu'il respirait d'un air sérieux et
recueilli. Il avait même appris à ouvrir les portes qui ne fermaient qu'au
loquet... Il lui était indifférent de faire rire; supérieur aux sarcasmes,
il avait des airs de philosophe qui n'appartenaient qu'à lui. Sa seule
faiblesse était le désoeuvrement et l'ennui de la solitude qui en est la
conséquence. Une nuit, ayant trouvé la porte du lavoir ouverte, il monta
un escalier de sept ou huit marches, traversa la cuisine, le vestibule,
souleva le loquet de deux ou trois pièces et arriva à la porte de la
chambre à coucher de ma grand'mère; mais trouvant là un verrou, il se mit
à gratter du pied pour avertir de sa présence. Ne comprenant rien à ce
bruit, et croyant qu'un voleur essayait de crocheter sa porte, ma
grand'mère sonna sa femme de chambre, qui accourut sans lumière, vint à la
porte, et tomba sur l'âne en jetant les hauts cris.»

Chez madame Dupin, dans la solitude de Nohant, il y avait, à côté des
heures de distraction, bien des journées moroses pour une enfant aussi
exubérante que l'était instinctivement Aurore. Depuis l'arrangement--ou
même l'engagement--signé par Sophie, et qui laissait à la grand'mère toute
liberté et pleins pouvoirs pour l'éducation de la fillette, celle-ci était
livrée sans contrepoids à une direction solennelle, cérémonieuse et
guindée. La vieille madame Dupin, fuyant la familiarité, exigeait le
respect, et semblait éviter de caresser sa petite-fille; elle lui donnait
des baisers à titre de récompense. Aussi Aurore regrettait-elle l'humeur
mobile, parfois brutale, mais affectueuse de sa mère, et souffrait-elle de
l'excès de tenue qu'on lui imposait. Il était interdit de se rouler par
terre, de rire bruyamment, de parler berrichon. Sa grand'mère lui disait
_vous_, l'obligeait à porter des gants, à parler bas et à faire la
révérence aux personnes qui venaient en visite. Défense d'aller à la
cuisine et de tutoyer les domestiques. Avec madame Dupin Aurore devait
même employer la troisième personne: _Ma bonne maman veut-elle me
permettre d'aller au jardin?_

Les voyages à Paris étaient comme une oasis pour cette enfant qui avait
soif de tendresse. On mettait trois ou quatre jours, car madame Dupin,
quoique circulant en poste, refusait de passer la nuit en voiture. De
Châteauroux à Orléans, le paysage était monotone: on traversait la
Sologne. En revanche, la forêt d'Orléans, avec ses grands arbres, avait
une réputation tragique; les diligences y étaient assez souvent arrêtées.
Avant la Révolution, on s'armait jusqu'aux dents, lorsqu'il s'agissait de
s'aventurer dans ce coupe-gorge. La maréchaussée avait d'ailleurs une
singulière façon de rassurer les voyageurs: «Quand les brigands étaient
pris, jugés et condamnés, on les pendait aux arbres de la route, à
l'endroit même où ils avaient commis le crime; si bien qu'on voyait de
chaque côté du chemin, et à des distances très rapprochées, des cadavres
accrochés aux branches et que le vent balançait sur votre tête.» D'année
en année, on comptait les nouveaux pendus, autour desquels volaient des
corbeaux rapaces, et c'était tout ensemble un spectacle lugubre et une
odeur répugnante.

Le séjour de Paris raviva chaque fois la tendresse d'Aurore pour sa mère
dont on chercha vainement à la détacher. Madame Dupin, imbue de rancunes
et de préjugés aristocratiques, ne voulait pas que sa petite-fille, qui
descendait du maréchal de Saxe et d'un roi de Pologne, frayât avec cette
soeur aînée, Caroline Delaborde, née de père inconnu. Ce fut la source de
querelles où la grand'mère finit par céder. Il y avait, en effet, nous dit
George Sand, deux camps dans la maison: «_le parti de ma mère_, représenté
par Rose, Ursule et moi; _le parti de ma grand'mère_, représenté par
Deschartres et par Julie.»

Quand Aurore eut la rougeole, comme sa mère ne venait pas la voir ou
s'arrêtait au seuil de sa chambre, cette conduite fut, dans la domesticité,
l'objet d'appréciations contradictoires. Pour les uns, madame Sophie
Dupin craignait de contracter la maladie et s'abstenait d'approcher son
enfant. Pour les autres--et cette version est plus vraisemblable--elle
appréhendait d'apporter la rougeole à Caroline.

Chez sa bonne maman, Aurore avait coutume de voir en visite un certain
nombre de personnes de qualité: son grand-oncle M. de Beaumont, madame de
la Marlière, madame Junot, plus tard duchesse d'Abrantès, madame de
Pardaillan, «petite bonne vieille qui avait été fort jolie, qui était
encore proprette, mignonne et fraîche sous les rides,» et donnait à la
jeune Aurore ce conseil en forme d'horoscope: «Soyez toujours bonne, ma
pauvre enfant, car ce sera votre seul bonheur en ce monde.» Il y avait
encore deux _vieilles comtesses_, comme disait dédaigneusement Sophie
Dupin: madame de Ferrières qui, ayant de _beaux restes_ à montrer, avait
toujours les bras nus dans son manchon dès le matin; «mais ces beaux bras
de soixante ans, relate George Sand, étaient si flasques qu'ils devenaient
tout plats quand ils se posaient sur une table, et cela me causait une
sorte de dégoût.»

L'autre était madame de Béranger, dont le mari prétendait descendre de
Béranger, roi d'Italie au temps des Goths. La Révolution les avait ruinés.
N'importe, ils demeuraient haut perchés sur leur orgueil,

  Et comme du fumier regardaient tout le monde.

Madame de Béranger avait des prétentions à la sveltesse de la taille. Il
fallait deux femmes de chambre pour serrer son corset en appuyant les
genoux sur la cambrure du dos. A soixante ans, elle avait le ridicule de
porter une perruque blonde frisée à l'enfant, qui contrastait avec la
rudesse de ses traits et la teinte bilieuse de sa peau. Après dîner, en
jouant aux cartes, elle ôtait fréquemment cette perruque qui la gênait, et,
en petit serre-tête noir, elle ressemblait à un vieux curé. S'il
survenait une visite, elle cherchait précipitamment sa perruque, qui était
à terre ou dans sa poche, ou sur laquelle elle était assise, et elle la
remettait de côté ou à l'envers, ce qui lui donnait l'aspect le plus
comique.

Aurore était parfois enfant terrible. A une madame de Maleteste qui
fréquentait chez sa grand'mère, elle demanda un jour comment elle
s'appelait pour de bon, en ajoutant: «Mal de tête, mal à la tête, mal tête,
ce n'est pas un nom. Vous devriez vous fâcher quand on vous appelle comme
ça.» Et à l'abbé d'Andrezel qui portait des _spencers_ sur ses habits, qui
allait au spectacle et mangeait de la poularde le vendredi saint, Aurore
posa une fois cette question embarrassante: «Si tu n'es pas curé, où donc
est ta femme? Et, si tu es curé, où donc est ta messe?»

Il y avait également la famille de Villeneuve, alliée aux Dupin de
Francueil, qui vivait de façon patriarcale dans une maison de la rue de
Grammont où les quatre générations étaient réunies. A telles enseignes que
la bisaïeule, madame de Courcelles, pouvait dire à madame de Guibert: «Ma
fille, va-t'en dire à ta fille que la fille de sa fille crie.» C'étaient
là, pour Aurore, les relations mondaines et élégantes qu'elle devait à sa
grand'mère: elle en parle avec complaisance. Celles de sa mère étaient
plus humbles: elle n'y fait même pas allusion. Mais, comme elle a
contracté depuis 1835 des sentiments démocratiques, George Sand leur donne
dans l'_Histoire de ma Vie_ un caractère rétrospectif. A l'en croire,
fillette de dix ans, elle dédaignait les gens de qualité et elle avait
coutume de dire: «Je voudrais être un boeuf ou un âne; on me laisserait
marcher à ma guise et brouter comme je l'entendrais, au lieu qu'on veut
faire de moi un chien savant, m'apprendre à marcher sur les pieds de
derrière et à donner la patte.» Elle atteste qu'il lui semblerait plus
enviable d'être une laveuse de vaisselle qu'une vieille marquise fleurant
le musc ou le benjoin. Il y a peut-être là quelque exagération
systématique. A l'époque où George Sand faisait ces déclarations, elle
était férue de socialisme, voire même de communisme; car le mot de
collectivisme n'était pas encore à la mode. Et elle écrivait: «L'idée
communiste a beaucoup de grandeur, parce qu'elle a beaucoup de vérité.»

A Nohant et à Paris, vers 1814, Aurore entendait, tantôt sa mère faire
l'éloge de l'Empereur--et madame Sand a toujours conservé des sympathies
napoléoniennes,--tantôt sa grand'mère, les _vieilles comtesses_ et
Deschartres raconter sur lui les anecdotes les plus invraisemblables. Il
avait battu l'impératrice, arraché la barbe du Saint-Père, craché à la
figure de M. Cambacérès. Le fils de Marie-Louise était mort en venant au
monde, et on lui avait substitué l'enfant d'un boulanger. Voilà de quelles
billevesées se repaissaient les habitués des salons royalistes.

La première communion de son frère Hippolyte frappa l'imagination
d'Aurore. La cérémonie eut lieu à la paroisse voisine de Saint-Chartier,
celle de Nohant étant supprimée. Le curé de Saint-Chartier était bien le
prêtre le plus étrange et le plus paysan qui se pût concevoir. Bonhomme et
terre à terre, il se souciait beaucoup moins de l'Evangile que des
intérêts temporels de ses ouailles et des profits de son ministère. Entre
beaucoup, George Sand nous a transmis l'un de ses sermons: «Mes chers amis,
voilà que je reçois un mandement de l'archevêque qui nous prescrit encore
une procession. Monseigneur en parle bien à son aise! Il a un beau
carrosse pour porter sa Grandeur, et un tas de personnages pour se donner
du mal à sa place; mais moi, me voilà vieux, et ce n'est pas une petite
besogne que de vous ranger en ordre de procession. La plupart de vous
n'entendent ni à _hue_ ni à _dia_. Vous vous poussez, vous vous marchez
sur les pieds, vous vous bousculez pour entrer ou pour sortir de l'église,
et j'ai beau me mettre en colère, jurer après vous, vous ne m'écoutez
point, et vous vous comportez comme des veaux dans une étable. Il faut que
je sois à tout dans ma paroisse et dans mon église. C'est moi qui suis
obligé de faire toute la police, de gronder les enfants et de chasser les
chiens. Or je suis las de toutes ces processions qui ne servent à rien du
tout pour votre salut et pour le mien. Le temps est mauvais, les chemins
sont gâtés, et si Monseigneur était obligé de patauger comme nous deux
heures dans la boue avec la pluie sur le dos, il ne serait pas si friand
de cérémonies. Ma foi, je n'ai pas envie de me déranger pour celle-là, et,
si vous m'en croyez, vous resterez chacun chez vous... Oui-da, j'entends
le père _un tel_ qui me blâme, et voilà ma servante qui ne m'approuve
point. Ecoutez, que ceux qui ne sont pas contents aillent... _se
promener_. Vous en ferez ce que vous voudrez; mais, quant à moi, je ne
compte pas sortir dans les champs. Je vous ferai votre procession autour
de l'église. C'est bien suffisant. Allons, allons, c'est entendu.
Finissons cette messe, qui n'a duré que trop longtemps.»


Avec de tels prônes, les offices à Saint-Chartier ne devaient pas manquer
d'imprévu, d'autant que le banc des marguilliers était occupé par la femme
du maire, ci-devant religieuse qui avait escaladé les murailles de son
couvent pour rejoindre un garde-française. Pendant le sermon, elle
bâillait avec ostentation ou bien elle interpellait le curé: «Quelle
diable de messe! ce gredin n'en finira pas!--Allez au diable, répliquait
le curé à mi-voix en bénissant les fidèles. _Dominus vobiscum!_»

On juge que les cérémonies du culte ainsi pratiquées n'étaient pas fort
édifiantes pour Aurore, qui respirait l'atmosphère voltairienne. Aussi, au
retour de la première messe à laquelle elle assista, interrogée par sa
grand'mère sur ses impressions, elle répondit: «J'ai vu le curé qui
déjeunait tout debout devant une grande table et qui de temps en temps se
retournait pour nous dire des sottises.»

George Sand raconte très plaisamment les circonstances qui accompagnèrent
la première communion de son frère Hippolyte. Pour ce grand jour, le brave
curé avait invité à déjeuner le jeune communiant qui lui apportait, à
titre de cadeau, douze bouteilles de vin muscat de la part de madame
Dupin. On en déboucha une. «Ma foi, dit l'abbé, voilà un petit vin blanc
qui se laisse boire et qui ne doit pas porter à la tête comme le vin du
cru; c'est doux, c'est gentil, ça ne peut pas faire de mal. Buvez, mon
garçon, mettez-vous là. Manette, appelez le sacristain, et nous goûterons
la seconde bouteille quand la première sera finie.»

La servante et le sacristain, Hippolyte et le curé déclarèrent, d'un
commun accord, que ce vin ne portait pas l'eau. On passa, comme disait
l'abbé, au troisième et au quatrième feuillet du bréviaire--figuré par les
bouteilles du panier. Enfin les convives se séparèrent péniblement.
Hippolyte voyait danser les buissons et se réveilla sous un arbre. Alors,
conclut George Sand, «il put revenir à la maison, où il nous édifia tous
par sa gravité et sa sobriété le reste de la journée.»

Le presbytère de Saint-Chartier était une maison joyeuse. Manette était
sourde, le curé de même. Il disait d'elle: «Elle n'entend pas la grosse
cloche.» Et il ne l'entendait pas davantage. Elle avait sauvé la vie de
son maître pendant la Révolution et elle le faisait marcher comme un petit
garçon, depuis cinquante-sept ans. C'était un prêtre, d'un modèle rare,
jurant comme un dragon, buvant comme un templier. «Je ne suis point un
cagot, moi, disait-il sous la Restauration. Je ne suis pas un de ces
hypocrites qui ont changé de manières depuis que le gouvernement nous
protège; je suis le même qu'auparavant et n'exige pas que mes paroissiens
me saluent plus bas ni qu'ils se privent du cabaret et de la danse, comme
si ce qui était permis hier ne devait plus l'être aujourd'hui.» Il se
targuait d'être un vieux de la vieille roche, n'aimait pas la loi du
sacrilège, non plus que de mettre de l'eau dans son vin. «Si l'archevêque
n'est pas content, qu'il le dise, je lui répondrai, moi! Et je me moquerai
bien de tous les archevêques du monde.» Le prélat en fit l'expérience.

Etant venu pour la confirmation à Saint-Chartier et déjeunant au
presbytère, il dit au curé, par manière de badinage épiscopal: «Vous avez
quatre-vingt-deux ans, monsieur le curé, c'est un bel âge.--Oui-da,
Monseigneur, répliqua l'abbé en son libre langage, vous avez beau z'être
archevêque, vous n'y viendrez peut-être point!» Et, au dessert, impatienté
de la longueur du repas, il grommela entre haut et bas: «Ah! ça,
emmenez-le donc et débarrassez-moi de tous ces grands messieurs-là, qui me
font une dépense de tous les diables et qui mettent ma maison sens dessus
dessous. J'en ai _prou_, et grandement plus qu'il ne faut pour savoir
qu'ils mangent mes perdrix et mes poulets tout en se gaussant de moi.» Et
l'archevêque et son vicaire général de rire aux éclats.

Ayant une fois été volé, le curé de Saint-Chartier se conduisit, au vrai,
à peu près comme M. Myriel dans les _Misérables_: il refusa de dénoncer le
coupable. Voilà le brave homme de prêtre qui forma la conscience
religieuse de George Sand. «L'Aurore, avait-il coutume de dire, est une
enfant que j'ai toujours aimée.» Il écrira à M. Dudevant: «Ma foi,
monsieur, prenez-le comme vous voudrez, mais j'aime tendrement votre
femme.» Il fréquentait chez les Dupin, ramenait parfois madame Dudevant en
croupe; car il montait à cheval, s'endormait, et l'animal s'arrêtait pour
brouter. Après dîner, le curé ronflait dans le salon du château, puis
demandait un petit air d'épinette. Sa religion était tolérante, placide et
bourgeoise. Il ne fut pour rien dans la crise de mysticisme qui guettait
George Sand, vers la seizième année.




CHAPITRE III

AU COUVENT


L'éducation d'Aurore par les soins de sa grand'mère avait donné de
médiocres résultats: l'enfant souffrait d'être séparée de sa mère.
Deschartres, ci-devant précepteur de Maurice Dupin, n'était pas beaucoup
plus heureux dans son enseignement. Il avait des bourrasques, des rages de
vieux pédagogue, et la main leste. Un jour, comme la fillette était
distraite au cours de la leçon, il lui jeta à la tête un gros dictionnaire
latin. «Je crois, écrit-elle, qu'il m'aurait tuée si je n'eusse lestement
évité le boulet en me baissant à propos. Je ne dis rien du tout, je
rassemblai mes cahiers et mes livres, je les mis dans l'armoire, et
j'allai me promener. Le lendemain, il me demanda si j'avais fini ma
version: «Non, lui dis-je, je sais assez de latin comme cela, je n'en veux
plus.» Deschartres ne revint jamais sur ce sujet, et le latin fut
abandonné. On ne s'avisa que plus tard qu'il fallait compléter cette
instruction faite à bâtons rompus. En attendant, Aurore tout enfant avait
déjà ce culte de la nature qui hantera l'imagination de George Sand et
inspirera exquisement la meilleure part de ses oeuvres. Elle nous vante,
dans l'_Histoire de ma Vie_, l'automne et l'hiver, qui étaient ses saisons
les plus gaies, et proteste contre l'habitude mondaine qui «fait de Paris
le séjour des fêtes dans la saison de l'année la plus ennemie des bals,
des toilettes et de la dissipation.» Elle loue les riches Anglais de
passer l'hiver dans leurs châteaux, en goûtant les délices du coin du feu
et de la vie de famille. Cette passion pour la campagne s'épanche en une
jolie page de poésie descriptive:

«On s'imagine à Paris que la nature est morte pendant six mois, et
pourtant les blés poussent dès l'automne, et le _pâle soleil_ des hivers,
on est convenu de l'appeler comme cela, est le plus vif et le plus
brillant de l'année. Quand il dissipe les brumes, quand il se couche dans
la pourpre étincelante des soirs de grande gelée, on a peine à soutenir
l'éclat de ses rayons. Même dans nos contrées froides, et fort mal nommées
_tempérées_, la création ne se dépouille jamais d'un air de vie et de
parure. Les grandes plaines fromentales se couvrent de ces tapis courts et
frais, sur lesquels le soleil, bas à l'horizon, jette de grandes flammes
d'émeraude. Les prés se revêtent de mousses magnifiques, luxe tout gratuit
de l'hiver. Le lierre, ce pampre inutile mais somptueux, se marbre de tons
d'écarlate et d'or. Les jardins mêmes ne sont pas sans richesse. La
primevère, la violette et la rose de Bengale rient sous la neige.
Certaines autres fleurs, grâce à un accident de terrain, à une disposition
fortuite, survivent à la gelée et vous causent à chaque instant une
agréable surprise. Si le rossignol est absent, combien d'oiseaux de
passage, hôtes bruyants et superbes, viennent s'abattre ou se reposer sur
le faîte des grands arbres ou sur le bord des eaux! Et qu'y a-t-il de plus
beau que la neige, lorsque le soleil en fait une nappe de diamants, ou
lorsque la gelée se suspend aux arbres en fantastiques arcades, en
indescriptibles festons de givre et de cristal? Et quel plaisir n'est-ce
pas de se sentir en famille, auprès d'un bon feu, dans ces longues soirées
de campagne où l'on s'appartient si bien les uns aux autres, où le temps
même semble nous appartenir, où la vie devient toute morale et toute
intellectuelle en se retirant en nous-mêmes?»

Voilà bien l'aimable tour de style qui fera le charme et le succès de
George Sand, en donnant à la peinture d'un paysage certain reflet de
psychologie! Elle écrira, par malheur, des pages moins soignées, sous le
coup de l'improvisation hasardeuse; ainsi cette phrase d'_Isidora_:
«Lorsqu'une main plus hardie cherche à soulever un coin du voile, elle
aperçoit, non pas seulement l'ignorance, la corruption de la société, mais
encore l'impuissance et l'imperfection de la nature humaine.» Cette main
qui, en soulevant un voile, aperçoit..., évoque le souvenir d'une
métaphore fameuse de roman-feuilleton: «Sa main était froide comme celle
d'un serpent.»

A douze ans, Aurore fait sa première communion, non à la paroisse de
Saint-Chartier comme son demi-frère Hippolyte, mais à La Châtre, sous la
direction d'un vieux curé qui avait du tact et lui épargna les questions
inutiles et messéantes de la confession. Cette cérémonie accomplie--et la
voltairienne madame Dupin disait volontiers: cette affaire
bâclée--l'enfant était en règle avec l'Eglise. Sa grand'mère, qui
n'entrait jamais dans un lieu de culte, tremblait qu'elle ne devînt
dévote. «Il n'en fut rien, raconte George Sand. On me fit faire une
seconde communion huit jours après, et puis on ne me reparla plus de
religion.»

Pourtant la crise mystique allait atteindre cette jeune imagination,
éclose et développée dans une atmosphère d'incrédulité philosophique.
Elevée un peu à l'aventure, entre sa grand'mère, Deschartres et des
domestiques, Aurore devenait fantasque et presque révoltée. Elle refusait
de travailler et demandait obstinément à rejoindre sa mère. Madame Dupin
essaya des moyens de rigueur; l'enfant dut prendre ses repas seule, sans
que personne lui adressât la parole. Enfin la grand'mère, pour briser
cette résistance, usa d'un moyen détestable. Comme Aurore venait
s'agenouiller et implorer son pardon, elle lui dit avec sécheresse:
«Restez à genoux et m'écoutez avec attention; car ce que je vais vous dire,
vous ne l'avez jamais entendu et jamais plus vous ne l'entendrez de ma
bouche. Ce sont des choses qui ne se disent qu'une fois dans la vie, parce
qu'elles ne s'oublient pas; mais, faute de les connaître, quand par
malheur elles existent, on perd sa vie, on se perd soi-même.» Et la
cruelle, l'impitoyable aïeule étala sous les yeux de cette fillette de
treize ans les secrets de la famille; elle lui raconta le passé de son
père, de sa mère, leur mariage tardif, sa naissance hâtive. Elle laissa
même planer des doutes sur la conduite actuelle de sa bru. Et George Sand,
qui a gardé de cette épouvantable confession un odieux souvenir, résume
ainsi, quarante ans après, ses impressions ineffaçables:

«Ma pauvre bonne maman, épuisée par ce long récit, hors d'elle-même, la
voix étouffée, les yeux humides et irrités, lâcha le grand mot, l'affreux
mot: ma mère était une femme perdue, et moi un enfant aveugle qui voulait
s'élancer dans un abîme.»

Une telle révélation produisit sur Aurore une secousse dont elle nous a
transmis la description précise: «Ce fut pour moi comme un cauchemar;
j'avais la gorge serrée; chaque parole me faisait mourir, je sentais la
sueur me couler du front, je voulais interrompre, je voulais me lever,
m'en aller, repousser avec horreur cette effroyable confidence; je ne
pouvais pas, j'étais clouée sur mes genoux, la tête brisée et courbée par
cette voix qui planait sur moi et me desséchait comme un vent d'orage. Mes
mains glacées ne tenaient plus les mains brûlantes de ma grand'mère, je
crois que machinalement je les avais repoussées de mes lèvres avec
terreur.»

Dès lors, le séjour de Nohant devint odieux à Aurore. Il y avait un lien
d'affection, ou brisé ou détendu, entre elle et sa grand'mère. Elle se
comporta en enfant terrible, rebelle au travail, s'évadant de la maison
pour courir les chemins, les buissons, les pacages, et ne revenir qu'à
nuit close avec des vêtements déchirés. Madame Dupin décida de la mettre
au couvent à Paris. Aurore accueillit avec joie cette nouvelle; du moins
elle verrait sa mère.

Au début de l'hiver 1817-1818, madame Dupin conduisit sa petite-fille,
alors dans sa quatorzième année, au couvent des Anglaises, institué par la
veuve de Charles Ier pour les religieuses catholiques émigrées sous le
protectorat de Cromwell. George Sand devait y passer trois ans, jusqu'au
printemps de 1820. Elle a raconté avec d'amples détails son séjour dans
cette communauté, où les élèves, assez indisciplinées, semble-t-il, se
divisaient en trois catégories: les _diables_, les _sages_ et les
_bêtes_. Ces dernières, il va sans dire, étaient les plus nombreuses, et
l'_Histoire de ma Vie_ relate avec une complaisante prolixité maintes
anecdotes de couvent qui ne sauraient nous inspirer le même intérêt qu'à
madame Sand, lorsqu'elle se retournait vers les années de pension où son
esprit reçut la profonde commotion du mysticisme.

La communauté des Anglaises consistait en «un assemblage de constructions,
de cours et de jardins qui en faisait une sorte de village plutôt qu'une
maison particulière.» C'était un dédale de couloirs, d'escaliers, de
galeries, d'ouvertures, de paliers; des chambres qui ouvraient à la file
sur des corridors interminables, et puis, ajoute George Sand, «de ces
recoins sans nom où les vieilles filles, et les nonnes surtout, entassent
mystérieusement une foule d'objets fort étonnés de se trouver ensemble,
des débris d'ornements d'église avec des oignons, des chaises brisées avec
des bouteilles vides, des cloches fêlées avec des guenilles, etc., etc.»
Des salles d'étude, et particulièrement de la petite classe où étaient
entassées une trentaine de fillettes, George Sand a gardé un déplaisant
souvenir. Elle revoit et nous montre «les murs revêtus d'un vilain papier
jaune d'oeuf, le plafond sale et dégradé, des bancs, des tables et des
tabourets malpropres, un vilain poêle qui fumait, une odeur de poulailler
mêlée à celle du charbon, un vilain crucifix de plâtre, un plancher tout
brisé; c'était là que nous devions passer les deux tiers de la journée,
les trois quarts en hiver.» Et de cette laideur des locaux scolaires de
son temps, elle tire argument pour expliquer la médiocrité ou l'absence
des aspirations esthétiques, alors qu'un simple paysan vit dans une
atmosphère et a sous les yeux des spectacles de beauté. A très bon droit,
elle demande qu'on élargisse et qu'on embellisse l'horizon intellectuel
des prolétaires français. Elle veut qu'on leur révèle les trésors et les
splendeurs de l'art.

Des religieuses et des maîtresses de la communauté George Sand a esquissé
des portraits qui nous offrent, sous les aspects les plus divers, le
personnel d'une congrégation enseignante. C'était, d'abord, la maîtresse
de la petite classe, mademoiselle D..., «grasse, sale, voûtée, bigote,
bornée, irascible, dure jusqu'à la cruauté, sournoise, vindicative; elle
avait de la joie à punir, de la volupté à gronder, et, dans sa bouche,
gronder c'était insulter et outrager.» Il paraît qu'elle écoutait aux
portes, qu'elle obligeait les élèves, en manière de punition, à baiser la
terre. Et si, d'aventure, elles faisaient le simulacre et baisaient leur
main en se baissant vers le carreau, la farouche mademoiselle D... leur
poussait la figure dans la poussière. C'est qu'elle appartenait à l'espèce
des maîtresses séculières, des _pions_ femelles--selon l'expression de
George Sand--qui sont la plaie des couvents.

Tout au rebours, il y avait la mère Alippe, «une petite nonne ronde et
rosée comme une pomme d'api trop mûre qui commence à se rider.» Chargée de
l'instruction religieuse, elle demanda à Aurore, le jour de son arrivée,
où languissaient les âmes des enfants morts sans baptême. La petite-fille
de madame Dupin était peu ferrée sur le catéchisme. Une de ses compagnes,
qui avait un fort accent anglais, lui souffla: «_Dans les limbes_.» Aurore
entendit et répéta: «_Dans l'Olympe_» Toute la classe éclata de rire,
d'autant que la nouvelle venue ne savait pas faire le signe de la croix.
Rose, la femme de chambre, lui avait appris à porter la main à l'épaule
droite avant l'épaule gauche. C'était une hérésie, et le brave curé jovial
de Saint-Chartier ne s'en était pas aperçu. On crut qu'une païenne était
entrée dans la communauté. Elle mettait l'Olympe dans le catéchisme, se
signait de travers, et disait «mon Dieu»--presque un juron--hors de ses
prières, dans la conversation courante.

Ses camarades essayèrent de la tourner en dérision. Mary G..., qui était
le grand chef des _diables_ et la terreur des _bêtes_, l'aborda en ces
termes: «Mademoiselle s'appelle _Du pain? some bread?_ elle s'appelle
Aurore? _rising-sun?_ lever du soleil? les jolis noms! et la belle figure!
Elle a la tête d'un cheval sur le dos d'une poule. Lever du soleil, je me
prosterne devant vous; je veux être le tournesol qui saluera vos premiers
rayons. Il paraît que nous prenons les limbes pour l'Olympe; jolie
éducation, ma foi, et qui nous promet de l'amusement.»

Aurore eut vite désarmé la malveillance et conquis les sympathies de ses
compagnes. Elle s'associa aux excursions de la _diablerie_ qui, imitant le
miaulement des chats, courait par les corridors et grimpait sur les toits,
au risque de briser des vitres avec un fracas épouvantable. La punition,
quand on était surprise, consistait à revêtir le _bonnet de nuit_; au
début, ce fut pour Aurore la coiffure habituelle. On composait aussi, pour
se distraire, et l'on se passait de main en main des modèles de confession
ou d'examen de conscience, destinés aux petites et adressés à l'abbé de
Villèle, confesseur d'une partie de la communauté. Voici l'un de ces
scénarios assez irrespectueux:

«Hélas! mon petit père Villèle, il m'est arrivé bien souvent de me
barbouiller d'encre, de moucher la chandelle avec mes doigts, de me donner
des indigestions d'_haricots_, comme on dit dans le grand monde où j'ai
été z'élevée; j'ai scandalisé les jeunes _ladies_ de la classe par ma
malpropreté; j'ai eu l'air bête, et j'ai oublié de penser à quoi que ce
soit, plus de deux cents fois par jour. J'ai dormi au catéchisme et j'ai
ronflé à la messe; j'ai dit que vous n'étiez pas beau; j'ai fait égoutter
_mon rat_ sur le voile de la mère Alippe, et je l'ai fait exprès. J'ai
fait cette semaine au moins quinze pataquès en français et trente en
anglais, j'ai brûlé mes souliers au poêle et j'ai infecté la classe. C'est
ma faute, c'est ma faute, c'est ma très grande faute, etc.»

Le samedi soir particulièrement, ou la veille des fêtes, on s'évertuait à
mettre en colère la D..., qui donnait des gifles à tour de bras et tout à
coup s'écriait lamentablement: «J'ai perdu mon absolution.» Ou bien on
racontait gravement aux nouvelles arrivées que l'une des doyennes de la
communauté, madame Anne-Augustine, ne digérait qu'au moyen d'un ventre
d'argent et que, lorsqu'elle marchait, on entendait le cliquetis de ce
ventre de métal. Les pires escapades de ces fillettes étaient de
rassembler des victuailles, des fruits, des gâteaux, des pâtés, et de se
concerter pour aller les dévorer de nuit, dans un coin de la maison.
«Mettre en commun nos friandises et les manger en cachette aux heures où
l'on ne devait pas manger, c'était une fête, une partie fine et des rires
inextinguibles, et des saletés de l'autre monde, comme de lancer au
plafond la croûte d'une tarte aux confitures et de la voir s'y coller avec
grâce, de cacher des os de poulet au fond d'un piano, de semer des pelures
de fruits dans les escaliers sombres pour faire tomber les personnes
graves. Tout cela paraissait énormément spirituel, et l'on se grisait à
force de rire; car en fait de boisson nous n'avions que de l'eau ou de la
limonade.»

Soudain la plus invraisemblable des révolutions se produisit chez cette
espiègle d'Aurore, adonnée à la _diablerie_. Elle devint dévote. Elle
avait quinze ans. L'éveil de son coeur fut une crise de mysticisme. Elle
avait besoin d'aimer hors d'elle-même. Elle aima Dieu. Voici comment la
métamorphose s'opéra. L'ordinaire religieux des pensionnaires était la
messe tous les matins, à sept heures, puis dans l'après-midi une
méditation d'une demi-heure à la chapelle. Celles qui méditaient
péniblement avaient le droit de faire une lecture pieuse. Plusieurs
bâillaient, chuchotaient ou sommeillaient: Aurore était du nombre. Un jour,
par ennui, elle ouvrit un abrégé de la _Vie des Saints_, lut la légende
de Siméon le Stylite, y prit intérêt, rouvrit le volume le lendemain et
les jours suivants. Un tableau du Titien, placé au fond du choeur, et qui
représentait Jésus au Jardin des Olives, lui sembla s'illuminer et révéler
le sens profond de l'agonie du Christ. Elle eut la vague curiosité de
poursuivre ses lectures, d'aborder la vie de saint Augustin, celle de
saint Paul, d'évoquer le peu de latin qu'elle avait su pour comprendre et
admirer les psaumes. Elle ouvrit l'Evangile, s'en pénétra, s'y complut, et
elle retourna au pied de l'autel, non seulement aux heures obligatoires,
mais pendant les récréations. A la pâle clarté de la lampe du sanctuaire,
elle priait, suivait son rêve mystique. Et le spectacle de cette chapelle,
où son âme se renouvelle et s'épure, est demeuré gravé en sa mémoire: «La
flamme blanche se répétait dans les marbres polis du pavé, comme une
étoile dans une eau immobile. Son reflet détachait quelques pâles
étincelles sur les angles des cadres dorés, sur les flambeaux ciselés et
sur les lames d'or du tabernacle. La porte placée au fond de
l'arrière-choeur était ouverte à cause de la chaleur, ainsi qu'une des
grandes croisées qui donnaient sur le cimetière. Les parfums du
chèvrefeuille et du jasmin couraient sur les ailes d'une fraîche brise.
Une étoile perdue dans l'immensité était comme encadrée par le vitrage et
semblait me regarder attentivement. Les oiseaux chantaient; c'était un
calme, un charme, un recueillement, un mystère, dont je n'avais jamais eu
l'idée.»

Peu à peu la chapelle se vida, la dernière religieuse, après avoir, selon
la coutume de la communauté, non seulement plié le genou, mais baisé le
sol devant l'autel, alluma sa bougie à la lampe symbolique. Aurore resta
seule, et le grand ébranlement nerveux des conversions et des extases se
produisit en elle. La grâce opérait avec la soudaineté de son efficace.

«L'heure s'avançait, la prière était sonnée, on allait fermer l'église.
J'avais tout oublié. Je ne sais ce qui se passait en moi. Je respirais une
atmosphère d'une suavité indicible, et je la respirais par l'âme plus
encore que par les sens. Tout à coup un vertige passe devant mes yeux,
comme une lueur blanche dont je me sens enveloppée. Je crois entendre une
voix murmurer à mon oreille: _Tolle, lege_.»

C'en était fait. Elle aimait Dieu. Tout son être lui appartenait. Un voile
venait de se déchirer devant ses regards. Elle entrevoyait une Terre
promise et voulait y pénétrer. Ses appels, ses prières allaient à la
divinité inconnue qu'elle adorait. Et les sanglots qui secouaient sa gorge,
les larmes qui inondaient ses joues, attestaient la ferveur de son
exaltation. De sens rassis, longtemps après, elle nous en donne une preuve
décisive: «J'étais tombée derrière mon banc. J'arrosais littéralement le
pavé de mes pleurs.»

Dès lors sa dévotion prit une forme passionnée et fougueuse. Les
résistances de sa raison, les fantaisies de son humeur, les singularités
de son caractère eurent tôt fait de capituler devant l'explosion
victorieuse et triomphante de la foi. Ce zèle fut contenu par le tact d'un
confesseur habile homme, l'abbé de Prémord, jésuite, ou, comme on disait
alors, _Père de la foi_. Il écouta avec bienveillance la confession
générale d'Aurore, c'est-à-dire le récit de sa vie passée qui dura trois
heures. Quand elle eut terminé, il refusa d'entendre sa confession--elle
s'était confessée en se racontant--et il lui donna sur-le-champ
l'absolution: «Allez en paix, vous pouvez communier demain. Soyez calme et
joyeuse, ne vous embarrassez pas l'esprit de vains remords, remerciez Dieu
d'avoir touché votre coeur; soyez toute à l'ivresse d'une sainte union de
votre âme avec le Sauveur.» Elle communia le lendemain, fête de
l'Assomption. Elle avait quinze ans. Ce fut, à l'en croire, 1e véritable
jour de sa première communion. Dans l'intervalle, elle ne s'était pas
approchée du sacrement. Pour réparer cette négligence, durant plusieurs
mois, elle communia tous les dimanches, et même deux jours de suite. «J'en
suis revenue, dit-elle dans l'_Histoire de ma Vie_, à trouver fabuleuse et
inouïe l'idée matérialisée de manger la chair et de boire le sang d'un
Dieu; mais que m'importait alors?... Je brûlais littéralement comme sainte
Thérèse; je ne dormais plus, je ne mangeais plus, je marchais sans
m'apercevoir du mouvement de mon corps; je me condamnais à des austérités
qui étaient sans mérite, puisque je n'avais plus rien à immoler, à changer
ou à détruire en moi. Je ne sentais pas la langueur du jeûne. Je portais
autour du cou un chapelet de filigrane qui m'écorchait, en guise de
cilice. Je sentais la fraîcheur des gouttes de mon sang, et au lieu d'une
douleur c'était une sensation agréable. Enfin je vivais dans l'extase, mon
corps était insensible, il n'existait plus.» Bref, le mysticisme s'était
emparé d'elle, annihilait son corps et emportait sa pensée vers des songes
paradisiaques.

Par esprit sans doute de mortification, elle se plaisait au commerce des
soeurs converses chargées des basses besognes de la communauté, et
spécialement de la soeur Hélène, une pauvre écossaise vouée à la phtisie,
qui s'arrêtait au milieu d'un couloir ou au bas d'un escalier, incapable
de porter les seaux d'eau sale qu'elle devait descendre du dortoir. Cette
malheureuse créature était laide, vulgaire, marquée de taches de rousseur;
mais elle avait des dents merveilleuses et sur le visage une expression de
souffrance d'une infinie mélancolie. Aurore voulut la seconder dans son
gros travail, l'aida à enlever ses seaux, à balayer, à frotter le parquet
de la chapelle, à épousseter et brosser les stalles des nonnes, voire même
à faire les lits au dortoir. Qu'eût pensé madame Dupin si elle avait su
que sa petite-fille se livrait à d'aussi viles occupations? En retour,
Aurore apprenait à soeur Hélène les éléments de la langue française, et
c'était là un touchant échange de services. A l'image de son élève, la
future châtelaine de Nohant voulait entrer en religion, et non pas comme
dame du choeur, mais comme simple converse, servante volontaire, par pur
amour de Dieu, dans quelque communauté.

La supérieure des Anglaises et l'abbé de Prémord se garderont d'encourager
une vocation qui leur semblait factice et sans avenir. Ce fut, de leur
part, très avisé. Ils exigèrent même qu'Aurore renonçât aux exagérations
de son mysticisme, qu'elle jouât et courût avec ses compagnes, au lieu de
passer à la chapelle les heures de récréation. L'ordre était formel: «Vous
sauterez à la corde, vous jouerez aux barres.» Elle dut se soumettre à la
proscription, tout en continuant à communier le dimanche, et vite elle
recouvra son équilibre physique et moral. De la sorte elle eut plusieurs
mois de béatitude. «Ils sont, dit-elle, restés dans ma mémoire comme un
rêve, et je ne demande qu'à les retrouver dans l'éternité pour ma part de
paradis. Mon esprit était tranquille. Toutes mes idées étaient riantes. Il
ne poussait que des fleurs dans mon cerveau, naguère hérissé de rochers et
d'épines. Je voyais à toute heure le ciel ouvert devant moi, la Vierge et
les anges me souriaient en m'appelant; vivre ou mourir m'était
indifférent. L'empyrée m'attendait avec toutes ses splendeurs, et je ne
sentais plus en moi un grain de poussière qui pût ralentir le vol de mes
ailes. La terre était un lieu d'attente où tout m'aidait et m'invitait à
faire mon salut. Les anges me portaient sur leurs mains, comme le prophète,
pour empêcher que, dans la nuit, mon pied ne heurtât la pierre du chemin.»

Ce retour à la gaieté--une gaieté pieuse et pratiquante--fut marqué par un
goût très vif pour les charades d'abord, puis pour de petites comédies
qu'Aurore organisait avec cinq ou six de la grande classe. On élaborait
des _scénarios_ sur lesquels on dialoguait d'abondance, à l'improvisade.
Les travestissements étaient un peu bien primitifs, ceux surtout des rôles
masculins. C'était une manière de costume Louis XIII, où les
hauts-de-chausses consistaient en un retroussis des jupes froncées jusqu'à
mi-jambe. Avec des tabliers cousus on faisait des manteaux; avec du papier
frisé on simulait des plumes. Il y eut même des bottes, des épées et des
feutres fournis par les parents. Madame la supérieure daigna assister à
l'une des représentations avec toute la communauté, et l'on eut ce soir-là
permission de minuit. Aurore, qui était l'impresario de la troupe,
retrouva dans sa mémoire quelques scènes du _Malade imaginaire_ qu'elle
ajusta, et les religieuses, sans s'en douter, applaudirent une vague
paraphrase de Molière proscrit au couvent. Elles prirent plaisir aux
pratiques de monsieur Purgon, avec des intermèdes renouvelés de _Monsieur
de Pourceaugnac_. On avait découvert, dans le matériel de l'infirmerie,
les instruments classiques. Le latin de Molière fut apprécié par les
Anglaises qui avaient l'habitude de lire ou de psalmodier les offices en
latin.

Cette représentation marqua l'apothéose d'Aurore. Peu de temps après, au
lendemain de l'assassinat du duc de Berry qui interrompit les
réjouissances théâtrales préparées au couvent pour le carnaval, avec un
programme de violons, de bal et de souper, madame Dupin s'avisa de ramener
sa petite-fille à Nohant. Elle avait appris ses projets d'entrer en
religion, qui d'ailleurs subsistaient à travers les distractions
dramatiques, et elle ne se souciait pas qu'Aurore devînt nonne ou béguine.
Il fallut quitter le couvent. O désespoir! C'était le paradis sur la
terre. L'idée de revoir le monde, la perspective d'être mariée,
épouvantaient cette imagination de seize ans. Par bonheur la mère et la
grand'mère ne devaient pas s'entendre pour choisir un prétendant. On
accorda quelque répit à Aurore. Elle espérait du moins qu'un rapprochement
pourrait survenir entre les deux influences qui s'étaient disputé son
affection. Mais, lorsqu'elle aborda ce sujet, sa mère lui répliqua
violemment: «Non certes! Je ne retournerai à Nohant que quand ma
belle-mère sera morte.» Et elle ajoutait avec son humeur emportée et
aigrie: «Va-t'en sans te désoler, nous nous retrouverons, et peut-être
plus tôt que l'on ne croit!» Au début du printemps de 1820, Aurore rentra
à Nohant avec sa grand'mère dans la grosse calèche bleue, et le lendemain
matin, quand elle s'éveilla, ce fut une sensation neuve et troublante:
«Les arbres étaient en fleur, les rossignols chantaient, et j'entendais au
loin la classique et solennelle cantilène des laboureurs.» Le couvent
allait bientôt s'effacer et disparaître dans les brumes du passé.




CHAPITRE IV

LE MARIAGE


Le retour à Nohant fut pour Aurore un changement douloureux. Elle se
sentit d'abord dépaysée et pleura. Sans doute elle était libre, elle
pouvait dormir la grasse matinée et n'avait pas à craindre d'être
réveillée par la cloche du couvent et la voix criarde de soeur
Marie-Josèphe. Elle sortait de tutelle et disposait de son temps, de ses
pensées en toute indépendance: mais elle n'y trouvait aucun agrément. La
règle habituelle manquait à son accoutumance. Les gens de la maison, ceux
des alentours ne l'avaient pas reconnue, tant elle était grandie, et la
traitaient avec un respect cérémonieux. Deschartres l'appelait
«mademoiselle». Seuls les grands chiens, ses vieux amis, après quelques
instants de surprise, l'accablèrent de caresses. Il y avait des
domestiques nouveaux, notamment un certain Cadet promu aux fonctions
d'aide-valet de chambre, qui, lorsqu'on lui reprochait de briser les
carafes, répondait avec un grand sérieux: «Je n'en ai cassé que sept la
semaine dernière.» Il semblait à Aurore qu'elle fût dans un monde inconnu.
Elle regrettait la placidité routinière de la communauté. Elle s'ennuyait,
elle avait «le mal du couvent».

Madame Dupin n'était pas faite pour égayer cette solitude et dissiper la
mélancolie de sa petite-fille. Elle luttait contre la surdité, la
somnolence, la lassitude intellectuelle. «Aux repas, dit George Sand, elle
se montrait avec un peu de rouge sur les joues, des diamants aux oreilles,
la taille toujours droite et gracieuse dans sa douillette pensée;» puis,
cet effort accompli, elle se retirait dans son boudoir, persiennes closes.
Pour la distraire, on jouait la comédie comme au couvent: c'était le
passe-temps favori d'Aurore. Les représentations ne devaient pas se
prolonger trop avant dans la soirée; vers dix heures, on procédait au
coucher de madame Dupin, et cette importante opération durait souvent
jusqu'à minuit. L'_Histoire de ma Vie_ nous en décrit le cérémonial: «Des
camisoles de satin piqué, des bonnets à dentelles, des cocardes de rubans,
des parfums, des bagues particulières pour la nuit, une certaine tabatière,
enfin tout un édifice d'oreillers splendides, car elle dormait assise, et
il fallait l'arranger de manière qu'elle se reveillât sans avoir fait un
mouvement.»

Après dîner, elle aimait qu'Aurore lui fît la lecture. On commença, en
février 1821, le _Génie du Christianisme_, qui ne s'harmonisait guère avec
les goûts littéraires non plus qu'avec les doctrines philosophiques de
l'invétérée voltairienne, et elle formulait sur le fond et la forme de
l'oeuvre les appréciations les plus judicieuses. Soudain, un soir, elle
interrompit la lectrice au milieu d'une riante description des savanes et
dit d'un air égaré: «Arrête-toi, ma fille. Ce que tu me lis est si étrange
que j'ai peur d'être malade et d'entendre autre chose que ce que j'écoute.
Pourquoi me parles-tu de morts, de linceul, de cloches, de tombeaux? Si tu
composes tout cela, tu as tort de me mettre ainsi des idées noires dans
l'esprit.» Cet accès de délire fut vite dissipé. Madame Dupin réclama des
cartes pour jouer au grabuge; puis, abordant un sujet qu'elle n'avait
jamais effleuré, elle fit part à Aurore d'une demande en mariage formée
par «un homme immensément riche, mais cinquante ans et un grand coup de
sabre à travers la figure.» C'était un général de l'Empire qui ne tenait
pas à la dot. Il est vrai qu'il mettait pour première condition
qu'aussitôt mariée elle cesserait de voir sa mère. Malgré toute
l'antipathie qu'elle éprouvait pour sa bru, la vieille madame Dupin avait
eu le bon sens de refuser et d'éconduire le prétendant plus que
quinquagénaire. Elle prononça même dans cet entretien quelques paroles
conciliantes envers celle qui avait été l'épouse de son fils.

Le lendemain matin, pour Aurore le réveil fut lugubre. Deschartres vint
lui annoncer que sa grand'mère avait eu une attaque d'apoplexie. Elle
s'était levée durant la nuit, était tombée et n'avait pu se relever. Elle
resta paralysée, avec un côté mort depuis l'épaule jusqu'au talon.
C'étaient des divagations presque continuelles, un lamentable état
d'enfance. Elle voulait qu'on lui lût le journal et ne pouvait fixer son
attention. Elle demandait des cartes, n'avait pas la force de les tenir et
se plaignait qu'on ne voulût pas la soulager en lui faisant une
application de la dame de pique sur le bras. Et cette dégénérescence des
facultés dura tout le printemps, tout l'été, tout l'automne, avec quelques
rares heures de lucidité.

Autour du fauteuil, auprès du lit où s'éteignait cette belle intelligence
comme une lampe privée d'huile, Aurore passa neuf grands mois hantés par
de mélancoliques méditations. Elle dut prendre la direction de la maison.
Deschartres, fort avisé, exigea qu'elle fît chaque jour une sortie à
cheval, qu'elle respirât l'air du matin, après être demeurée des
après-midi ou des soirées entières dans la chambre de la malade, absorbant
du tabac à priser, du café noir sans sucre et même de l'eau-de-vie pour ne
pas succomber au sommeil. Il advenait souvent que la pauvre paralysée
prenait la nuit pour le jour, exigeait qu'on ouvrît les volets et se
croyait aveugle, puisqu'elle ne voyait pas le soleil.

Par une singulière volte-face de la pensée, Aurore, au chevet de sa
grand'mère, allait insensiblement se détacher des croyances et des
habitudes religieuses qu'elle avait contractées au couvent. La lecture du
_Génie du Christianisme_ et de l'_Imitation_, loin de la confirmer dans la
certitude de sa foi, lui apporta des scrupules et des doutes. Elle
trouvait une contradiction irréductible entre la doctrine de Gerson et
celle de Chateaubriand, et elle était incapable d'opter. «Il me fallait,
dit-elle, faire un choix entre le ciel et la terre; ou la manne
d'ascétisme dont je m'étais à moitié nourrie était un aliment pernicieux
dont il fallait à tout jamais me débarrasser, ou bien le livre (de
l'_Imitation_) avait raison, je devais repousser l'art et la science, et
la poésie, et le raisonnement, et l'amitié et la famille; passer les jours
et les nuits en extase et en prières auprès de ma moribonde, et, de là,
divorcer avec toutes choses et m'envoler vers les lieux saints pour ne
jamais redescendre dans le commerce de l'humanité.» Il en résultait pour
Aurore d'insurmontables perplexités et des points de vue différents, selon
qu'elle était en pleine campagne, à cheval, ou dans sa chambre,
agenouillée sur son prie-Dieu. «Au galop de Folette, j'étais tout
Chateaubriand. A la clarté de ma lampe, j'étais tout Gerson et me
reprochais le soir mes pensées du matin.» Entre temps, elle se tourmentait
de l'idée que sa grand'mère pouvait mourir sans sacrements, et elle
n'osait aborder avec la malade cette redoutable question. Elle en référa à
son confesseur, l'abbé de Prémord, qui, dans une lettre d'ailleurs fort
sage, l'approuva d'avoir gardé le silence. «Cet homme, dit George Sand,
était un saint, un vrai chrétien, dirai-je _quoique_ jésuite, ou _parce
que_ jésuite?» Et elle saisit cette occasion, dans l'_Histoire de ma Vie_,
pour nous donner son opinion--celle d'après 1850--sur la Compagnie de
Jésus. «Soyons équitables, écrit-elle. Au point de vue politique, en tant
que républicains, nous haïssons ou redoutons cette secte éprise de pouvoir
et jalouse de domination. Je dis _secte_ en parlant des disciples de
Loyola, car c'est une secte, je le soutiens. C'est une importante
modification à l'orthodoxie romaine. C'est une hérésie bien conditionnée.
Elle ne s'est jamais déclarée telle, voilà tout. Elle a sapé et conquis la
papauté sans lui faire une guerre apparente; mais elle s'est ri de son
infaillibilité, tout en la déclarant souveraine. Bien plus habile en cela
que toutes les autres hérésies, et, partant, plus puissante et plus
durable. Oui, l'abbé de Prémord était plus chrétien que l'Eglise
intolérante, et il était hérétique parce, qu'il était jésuite. La doctrine
de Loyola est la boîte de Pandore.»

Sa déclaration de principe une fois formulée, George Sand va plaider les
circonstances atténuantes pour la Compagnie de Jésus. Il sera impossible
de souscrire à cette conclusion, pour peu que l'on ait devant les yeux et
dans la mémoire les enseignements de l'histoire, l'oeuvre exécrable de
l'Inquisition, les censures de l'Assemblée du Clergé de France, les
protestations de Bossuet et de Port-Royal, les arrêts des Parlements et la
condamnation même prononcée par le pape Clément XIV qui, en 1773,
dissolvait l'ordre des Jésuites, sans parler des débats engagés en
Sorbonne autour du grand Arnauld à propos de l'_Augustinus_, non plus que
de l'écho, qui ne saurait s'affaiblir, des immortelles et vengeresses
_Provinciales_. En dépit de son indulgence, George Sand est obligée de
répudier la morale, ou plutôt l'immoralité jésuitique. «Dirai-je,
écrit-elle, pourquoi Pascal eut raison de flétrir Escobar et sa séquelle?
C'est bien inutile; tout le monde le sait et le sent de reste: comment une
doctrine qui eût pu être si généreuse et si bienfaisante est devenue,
entre les mains de certains hommes, l'athéisme et la perfidie.» Voilà les
deux mots auxquels il faut se tenir, et qui résument l'intégrale vérité
sur la doctrine du _perinde ac cadaver_.

Se tournant derechef vers l'abbé de Prémord, Aurore lui demanda de
départager son esprit entre les sollicitations contraires de l'_Imitation_
et du _Génie du Christianisme_. Il répondit par le simple conseil--ce qui
est assez surprenant de la part d'un confesseur--de multiplier ses
lectures et de profiter de la latitude que lui avait laissée sa grand'mère
en la chargeant des clefs de la bibliothèque. Madame Dupin lui avait
montré le rayon des ouvrages qu'elle ne devait pas ouvrir. Pour le surplus,
c'était la liberté absolue, et le jésuite se range à cet avis: «Lisez les
poètes. Tous sont religieux. Ne craignez pas les philosophes. Tous sont
impuissants contre la foi. Et si quelque doute, quelque peur s'élève dans
votre esprit, fermez ces pauvres livres, relisez un ou deux versets de
l'Evangile, et vous vous sentirez docteur à tous ces docteurs.»

Elle suivit le conseil et lut tour à tour Mably, Locke, Condillac,
Montesquieu, Bacon, Bossuet, Aristote, Leibnitz, Pascal, Montaigne--«dont
ma grand'mère, dit-elle, m'avait marqué les chapitres et les feuillets à
passer,»--puis La Bruyère, Pope, Milton, Dante, Virgile, Shakespeare, bref
une véritable encyclopédie, et elle absorba le tout pêle-mêle. Enfin
Rousseau arriva, celui qui devait la conquérir et la posséder sans
conteste, «Rousseau, écrit-elle, l'homme de passion et de sentiment par
excellence, et je fus entamée.» La sensibilité de Jean-Jacques allait
triompher de ses inclinations religieuses et des pratiques formalistes de
son catholicisme. Elle marque cette étape: «L'esprit de l'Eglise n'était
plus en moi; il n'y avait peut-être jamais été.»

C'était l'époque où l'Italie et la Grèce se soulevaient pour leur
affranchissement. Or la monarchie et l'Eglise n'hésitaient pas à se
prononcer en faveur du Grand-Turc contre les chrétiens justement révoltés.
Aurore, avec lord Byron comme guide, avait embrassé la cause hellénique.
Deschartres soutenait le sultan, représentant de l'autorité. Et c'étaient
d'interminables discussions au cours de leurs promenades. Un jour, le
pédagogue distrait tomba sur le gazon, tout en ayant soin d'achever sa
phrase. «Après quoi, relate George Sand, il dit fort gravement en
s'essuyant les genoux: «Je crois vraiment que je suis tombé?--Ainsi
tombera l'empire ottoman,» répliqua Aurore, que son précepteur traitait de
jacobine, de régicide, de philhellène et de bonapartiste.

Cependant les inquiétudes d'Aurore pour le salut de l'âme de sa grand'mère
subsistaient et survivaient même à l'ébranlement de sa foi religieuse.
Dégoûtée du culte tel qu'on le pratiquait à Saint-Chartier ou à La Châtre,
elle s'abstenait d'aller à la messe pour entendre les beuglements des
chantres, leurs calembours involontaires en latin, le ronflement des
bonnes femmes qui s'endormaient sur leur chapelet, les bavardages de la
bonne société, les disputes des sacristains et des enfants de choeur, et
le bruit des gros sous qu'on récolte et qu'on compte. Elle préférait lire
sa messe dans sa chambre; mais elle aurait voulu--et en cela son
catholicisme persistait--réconcilier sa grand'mère avec l'Eglise. Cet
événement si souhaité se produisit par les soins de l'archevêque d'Arles,
Loménie de Brienne, qui était pour la malade une manière de beau-fils, car
il était issu des fameuses amours de son mari Francueil et de madame
d'Epinay. Ce prélat, que madame Dupin avait entouré naguère de sollicitude
presque maternelle, était d'une balourdise et d'une stupidité d'autant
plus déconcertantes que son père et sa mère auraient dû lui léguer quelque
trait de leur remarquable intelligence. Physiquement, il ressemblait à
madame d'Epinay qui, de l'aveu unanime des contemporains et d'après son
propre témoignage, fut laide. Au surplus, George Sand nous a tracé le
portrait de l'archevêque: «Il n'avait pas plus d'expression qu'une
grenouille qui digère. Il était, avec cela, ridiculement gras, gourmand ou
plutôt goinfre, car la gourmandise exige un certain discernement qu'il
n'avait pas; très vif, très rond de manières, insupportablement gai,
quelque chagrin qu'on eût autour de lui; intolérant en paroles, débonnaire
en actions; grand diseur de calembours et de calembredaines monacales;
vaniteux comme une femme de ses toilettes d'apparat, de son rang et de ses
privilèges; cynique dans son besoin de bien-être; bruyant, colère, évaporé,
bonasse, ayant toujours faim ou soif, ou envie de sommeiller, ou envie de
rire pour se désennuyer, enfin le chrétien le plus sincère à coup sûr,
mais le plus impropre au prosélytisme que l'on puisse imaginer.»

C'est ce prélat qui, en arrivant à Nohant, devait surmonter la résistance
voltairienne de madame Dupin. Il lui fit une grotesque homélie débutant
par cet exorde: «Chère maman, je ne vous ai pas prise en traître et n'irai
pas par quatre chemins. Je veux sauver votre âme.» Il continuait en la
priant d'être bien gentille et bien complaisante pour son gros enfant,
refusait de discuter avec elle et ses beaux esprits reliés en veau, et
terminait ainsi sa fantaisiste allocution: «Il ne s'agit pas de ça; il
s'agit de me donner une grande marque d'amitié, et me voilà tout prêt à
vous la demander à genoux. Seulement, comme mon ventre me gênerait fort,
voilà votre petite qui va s'y mettre à ma place.» Avec de tels arguments,
renforcés par les regards suppliants d'Aurore, il eut cause gagnée.
«Allons, s'écria-t-il en se frottant les mains et en se frappant sur la
bedaine, voilà qui est enlevé! Il faut battre le fer pendant qu'il est
chaud. Demain matin, votre vieux curé viendra vous confesser et vous
administrer. Ce sera une affaire faite, et demain soir vous n'y penserez
plus.» Il passa le reste de la journée à rire, à jouer avec les chiens en
leur disant qu'ils pouvaient bien regarder un évêque. Et il taquinait
Aurore, lui reprochait d'avoir failli tout faire manquer et les mettre
dans de beaux draps. Elle était stupéfaite de ce langage, de cette
familiarité, de cette façon, écrit-elle, de _fourrer_ les sacrements. Par
bonheur le curé eut un peu plus de tact que le prélat. Devant Aurore qui
assistait à la cérémonie, il résuma ainsi la doctrine de l'Eglise: «Ma
chère soeur, je serons tous pardonnés, parce que le bon Dieu nous aime et
sait bien que quand je nous repentons, c'est que je l'aimons.» En aparté
madame Dupin dit à Aurore: «Je ne crois pas que ce brave homme ait eu le
pouvoir de me pardonner quoi que ce soit, mais je reconnais que Dieu a ce
pouvoir, et j'espère qu'il a exaucé nos bonnes intentions à tous trois.»
Au regard du monde elle était en règle avec la divinité.

L'archevêque, piqué de prosélytisme, essaya de chapitrer la petite-fille
après la grand'mère, en se promenant ou, nous dit George Sand, en roulant
comme une toupie à travers le jardin. Il eut moins de succès. «Fais ton
examen de conscience pour demain. Je parie que j'aurai à te laver la
tête.» Elle refusa. Et lui de reprendre: «Qu'est-ce à dire, oison bridé?
Mais voilà l'heure du dîner. J'ai une faim de chien. Dépêchons-nous de
rentrer.» Enfin, comme la sottise n'excluait pas chez lui le fanatisme, il
se rendit à la bibliothèque la veille de son départ, brûla et lacéra des
livres hétérodoxes. Deschartres l'arrêta dans cette besogne.

Le spectacle de la confession de sa grand'mère avait attristé Aurore.
Elle-même ne devait plus solliciter l'absolution, à la suite d'une
question indiscrète du curé de La Châtre qui, sur des bavardages de petite
ville, lui demanda si elle avait un commencement d'amour pour un jeune
homme. Elle quitta le confessionnal, et ne voulut pas davantage s'adresser
au vieux curé de Saint-Chartier qui, lorsqu'on s'attardait à énumérer des
péchés, avait coutume de grommeler: «Très bien, très bien. Allons, est-ce
bientôt fini?»

Pour occuper ses loisirs et détendre son imagination, elle s'adonna à
l'ostéologie, à l'anatomie, avec Deschartres et un camarade qu'elle
appelle Claudius et qui leur apportait des têtes, des bras, des jambes,
voire un squelette entier de petite fille qu'elle garda longtemps sur sa
commode et qui lui causait des cauchemars. Alors elle mettait le squelette
à la porte de sa chambre, et s'endormait paisiblement. Il va sans dire
qu'à La Châtre on jasait de cette jeune fille qui étudiait des os de mort,
tirait au pistolet, chassait, et s'habillait en garçon. On prétendit
qu'elle profanait les hosties et qu'elle entrait à cheval dans l'église,
caracolant autour du maître-autel, ou encore que la nuit elle déterrait
les cadavres.

Le 22 décembre 1821, madame Dupin succomba. Depuis le mois de février ses
facultés s'étaient obscurcies, mais elle eut, à l'instant suprême, un
retour de lucidité et dit à sa petite-fille: «Tu perds ta meilleure amie.»
Deschartres, que cette mort avait affolé, réveilla Aurore vers une heure
du matin et par le verglas la conduisit au cimetière. Il avait ouvert le
cercueil de Maurice Dupin, souleva la tête qui se détacha d'elle-même, et
dit à Aurore: «Demain cette fosse sera fermée. Il faut y descendre, il
faut baiser cette relique. Ce sera un souvenir pour toute votre vie.» Etla
jeune fille, s'associant à l'exaltation du précepteur, accomplit, après
lui, cet acte, faut-il dire de dévotion ou de profanation? Il referma
ensuite le cercueil, et ajouta en sortant du cimetière: «Ne parlons de
cela à personne. On croirait que nous sommes fous, et pourtant nous ne le
sommes pas.»

Aurore passait sous la direction de sa mère qui n'avait pas assisté aux
funérailles, mais qui arriva pour l'ouverture du testament. Les
dispositions prises par l'aïeule confiaient sa petite-fille à son cousin
paternel René de Villeneuve, mais elles ne furent pas respectées. Il y eut
des scènes violentes: madame Maurice Dupin s'abandonna à des
récriminations injurieuses contre la défunte. Aurore fut révoltée. Elle
aurait voulu rentrer au couvent. Il ne s'y trouvait pas de chambre
vacante. Elle dut suivre sa mère à Paris. Cette période de sa vie lui
laissa une impression d'amertume et de rancoeur. Entre la mère et la fille,
il se produisit une série de froissements inoubliables qui attestaient
une véritable incompatibilité d'humeur. Madame Maurice Dupin alla jusqu'à
exhiber à Aurore des lettres de La Châtre ou de Nohant, des délations de
domestiques, qui incriminaient la conduite de la jeune fille et
cherchaient à la salir. Ce fut le comble, un débordement de désespoir et
de nausée.

De vrai, madame Maurice Dupin était folle, ou peu s'en faut. Ses nerfs
malades la dominaient et lui faisaient commettre des insanités. Si elle
voyait Aurore lire, elle lui arrachait le volume des mains, incapable
qu'elle était elle-même de se livrer à une lecture sérieuse. Elle ne
songeait qu'à s'attifer, à changer de toilette, à remuer; elle avait des
perruques, tour à tour blond, châtain clair, cendré et noir roux. Parfois,
elle entamait avec sa fille le chapitre de son passé et lui faisait des
confidences à tout le moins superflues.

Aussi, lorsque l'occasion s'offrit pour Aurore d'aller passer quelques
jours à la campagne, près de Melun, chez des amis de l'oncle de Beaumont,
M. et madame Roettiers du Plessis, elle ne demanda qu'à y demeurer
plusieurs semaines, et sa mère consentit avec empressement. La famille
était charmante et la maison très agréable. Aurore s'y plut et s'y attarda,
entourée d'affection et de tendresse par madame Roettiers du Plessis.
Parmi les jeunes gens qui venaient en visite dans ce milieu très
bonapartiste et dont le chef James, ancien ami de Maurice Dupin, a inspiré
certains passages du roman de _Jacques_, figurait le fils naturel du baron
Dudevant, colonel en retraite. Casimir Dudevant avait vingt-sept ans; il
faisait son droit, après avoir servi comme sous-lieutenant dans l'armée.
Il était--dit George Sand à trente ans d'intervalle--«mince, assez élégant,
d'une figure gaie et d'une allure militaire» Au Plessis, il s'associait à
tous les jeux des enfants, colin-maillard, cache-cache, parties de barres
et d'escarpolette. Avec madame Angèle Roettiers il était affectueusement
familier, et, comme elle appelait Aurore «sa fille», il observa
malicieusement un jour: «Alors c'est ma femme? Vous savez que vous m'avez
promis la main de votre fille aînée.» Ce badinage devait devenir une
réalité.

La plaisanterie fut reprise par les uns, par les autres. Casimir disait à
madame Angèle: «Votre fille est un bon garçon.» Et Aurore de répliquer:
«Votre gendre est un bon enfant.» Après plusieurs séjours au Plessis qui
se rapprochaient et se prolongeaient, le jeune Dudevant déclara ses
sentiments à mademoiselle Dupin, en s'excusant de ne pas agir selon les
usages, mais il voulait avoir son acquiescement et être assuré de sa
sympathie avant qu'une démarche fût tentée auprès de sa mère. Aurore
désira réfléchir. Casimir était très estimé par M. et madame Roettiers du
Plessis; il n'affectait pas une grande passion, restait silencieux sur le
chapitre de l'amour, parlait d'amitié, de bonheur domestique. Elle
appréciait cette réserve. Et, de vrai, il tenait un langage singulièrement
calme, que d'autres jeunes filles, celles qui ont l'instinct et
l'enthousiasme de leur âge, auraient jugé réfrigérant: «Je veux vous
avouer, disait-il, que j'ai été frappé, à la première vue, de votre air
bon et raisonnable. Je ne vous ai trouvée ni belle ni jolie... Mais, quand
je me suis mis à rire et à jouer avec vous, il m'a semblé que je vous
connaissais depuis longtemps et que nous étions deux vieux amis.» On ne
saurait alléguer qu'il ait cherché à exciter l'imagination d'Aurore.
C'était un prétendant respectueux, comme les mères en souhaitent à leurs
filles, qui les rêvent plus effervescents.

Une entrevue fut ménagée, au Plessis, entre madame Dupin et le colonel.
Celui-ci, avec sa chevelure d'argent, sa décoration et son air respectable,
plut à la veuve qui, on le sait, avait toujours eu beaucoup de goût pour
les militaires. Le fils lui était moins sympathique. «Il n'est pas beau,
disait-elle. J'aurais aimé un beau gendre pour lui donner le bras.» Cette
ci-devant modiste, à l'âme de grisette, avait les mêmes instincts que la
Grande-Duchesse de Gerolstein fredonnant à Fritz ces couplets qui portent
la signature de deux académiciens:

  Voici le sabre de mon père!
  Tu vas le mettre à ton côté!
  Ton bras est fort, ton âme est fière,
  Ce glaive sera bien porté!

Ou encore:

  Dites-lui qu'on l'a remarqué,
  Distingué;
  Dites-lui qu'on le trouve aimable.

Madame Dupin accepta en principe l'idée du mariage, exprima le désir qu'on
arrêtât les conditions pécuniaires, quitta le Plessis en y laissant sa
fille, puis elle revint au bout de quelques jours, toute bouleversée. Elle
avait découvert des choses monstrueuses: Casimir avait été garçon de café!
On rit, elle se fâcha, elle emmena Aurore à l'écart, pour lui dire que
dans cette maison on mariait les héritières avec des aventuriers, moyennant
pot-de-vin.

C'était là une calomnie gratuite à l'adresse des Roettiers, mais
l'écervelée avait vu clair dans le jeu de Casimir. Celui-ci, férocement
cupide--nous le découvrirons plus tard--se souciait surtout et même
uniquement de faire un riche mariage. Aurore était un beau parti; elle
avait presque un demi-million, et il ne devait apporter, en fin de compte,
après avoir jeté beaucoup de poudre aux yeux, qu'une soixantaine de mille
francs. Comment madame Dupin se laissa-t-elle persuader? Elle reçut la
visite de madame Dudevant, qui la séduisit par une rare distinction
mondaine et sut la flatter. Avec des éloges on trouvait aisément le chemin
de son coeur et les avenues de sa pensée. Aurore elle-même jugea charmante
la belle-mère de Casimir. Le mariage fut décidé, abandonné, repris. Madame
Dupin ne pouvait accepter la perspective d'avoir «ce garçon de café» pour
gendre. Son nez lui déplaisait. Elle allait si loin dans ses diatribes
qu'elle produisit sur sa fille un effet contraire à ses desseins. Enfin
elle exigea le régime dotal et qu'une rente annuelle de 3.000 francs fût
attribuée à Aurore pour ses besoins personnels. En cela fit-elle acte de
malveillance ou preuve de perspicacité? Il semble qu'elle avait deviné la
rapacité de Casimir, et elle rendit à sa fille un signalé service. Ces
3.000 francs seront un jour pour George Sand le moyen de conquérir
l'indépendance. Mais, dans ses illusions de fiancée, elle n'y vit qu'une
précaution injurieuse. Elle aimait peut-être Casimir Dudevant; à coup sûr,
elle avait confiance en lui.

Le mariage fut célébré le 10 septembre 1822 à Paris, et quelques jours
après les jeunes époux partirent pour Nohant où Deschartres les accueillit
avec joie. La vie conjugale réserve à Aurore des désillusions rapides,
vite accrues, et qui la pousseront aux résolutions extrêmes.




CHAPITRE V

LA CRISE CONJUGALE


Après s'être étendue avec complaisance et prolixité sur les origines de sa
famille et les événements de sa prime jeunesse, George Sand ne consacre,
dans l'_Histoire de ma Vie_, qu'un petit nombre de pages aux années qui
suivirent son mariage. De lune de miel il n'est pas question. Si elle
s'efforça d'aimer son mari, elle ne trouva en lui aucune ressource
d'affection ni de sensibilité. Tout aussitôt elle se tourna vers les
espérances, puis vers les joies de la maternité. Sa santé fut assez
éprouvée par l'hiver très rude de 1822-1823, et Aurore connut les longues
journées solitaires et silencieuses. Casimir Dudevant étant à la chasse de
l'aube au crépuscule, elle occupait ses loisirs par le travail de la
layette. «Je n'avais, dit-elle, jamais cousu de ma vie; mais, quand cela
eut pour but d'habiller le petit être que je voyais dans tous mes songes,
je m'y jetai avec une sorte de passion.» Vite elle apprit le _surjet_ et
le _rabattu_. Depuis lors elle déclare avoir toujours aimé le travail à
l'aiguille, véritable récréation et détente pour l'esprit. Son opinion à
cet égard mérite d'être retenue; c'est l'apologie de la couture formulée
par une femme qui fut, entre toutes, adonnée au labeur intellectuel: «J'ai
souvent entendu dire que les travaux du ménage, et ceux de l'aiguille
particulièrement, étaient abrutissants, insipides, et faisaient partie de
l'esclavage auquel on a condamné notre sexe. Je n'ai pas de goût pour la
théorie de l'esclavage, mais je nie que ces travaux en soient une
conséquence. Il m'a toujours semblé qu'ils avaient pour nous un attrait
naturel, invincible, puisque je l'ai ressenti à toutes les époques de ma
vie, et qu'ils ont calmé parfois en moi de grandes agitations d'esprit.»
Elle acquit ainsi «la _maestria_ du coup de ciseaux» dont elle sera, sur
le tard, presque aussi fîère que de son talent littéraire.

Deschartres, qui faisait office de médecin consultant, entoura de mille
précautions la grossesse d'Aurore. Il exigea qu'elle demeurât six semaines
couchée. C'était à l'époque des grandes neiges. Pour la distraire, on
apporta sur son lit de petits oiseaux qui, affamés et grelottants, se
laissaient prendre à la main. Au baldaquin elle fit suspendre des branches
de sapin et elle passa ces longues journées d'inaction dans une véritable
volière, parmi les pinsons, les rouges-gorges, les verdiers, les moineaux
apprivoisés, à qui elle donnait la becquée et qui venaient se réchauffer
sur ses couvertures. Dès que la température fut plus clémente et qu'on
ouvrit les fenêtres, tous ces oiseaux--est-ce ingratitude ou amour de la
liberté?--s'envolèrent à tire-d'aile. «Un seul rouge-gorge, dit George
Sand, s'obstina à demeurer avec moi. La fenêtre fut ouverte vingt fois,
vingt fois il alla jusqu'au bord, regarda la neige, essaya ses ailes à
l'air libre, fit comme une pirouette de grâces et rentra, avec la figure
expressive d'un personnage raisonnable qui reste où il se trouve bien. Il
resta ainsi jusqu'à la moitié du printemps, même avec les fenêtres
ouvertes pendant des journées entières. C'était l'hôte le plus spirituel
et le plus aimable que ce petit oiseau. Il était d'une pétulance, d'une
audace et d'une gaieté inouïes. Penché sur la tête d'un chenet, dans les
jours froids, ou sur le bout de mon pied étendu devant le feu, il lui
prenait, à la vue de la flamme brillante, de véritables accès de folie. Il
s'élançait au beau milieu, la traversait d'un vol rapide et revenait
prendre sa place sans avoir une seule plume grillée... Il avait des goûts
aussi bizarres que ses exercices, et, curieux d'essayer de tout, il
s'indigérait de bougie et de pâte d'amandes. En un mot, la domesticité
volontaire l'avait transformé au point qu'il eut beaucoup de peine à
s'habituer à la vie rustique, quand, après avoir cédé au magnétisme du
soleil, vers le quinze avril, il se trouva dans le jardin. Nous le vîmes
longtemps courir de branche en branche autour de nous, et je ne me
promenais jamais sans qu'il vînt crier et voltiger près de moi.»

Avec le printemps, la santé d'Aurore s'améliora. Il fut décidé qu'elle
ferait ses couches à Paris, et le 30 juin 1823, dans un petit appartement
garni de l'hôtel de Florence, rue Neuve des Mathurins, elle mit au monde
un fils qui fut nommé Maurice. On sait quelle affection elle lui voua et
quelle intimité d'existence, de pensée, quelle communion de tendresse il y
eut entre eux durant plus d'un demi-siècle. La _Correspondance_ de George
Sand en est l'éclatant témoignage. Dès le premier vagissement, elle
éprouva l'émoi d'un coeur que Casimir Dudevant n'avait pas su toucher. «Ce
fut, dit-elle, le plus beau moment de ma vie que celui où, après une heure
de profond sommeil qui succéda aux douleurs terribles de cette crise, je
vis en m'éveillant ce petit être endormi sur mon oreiller.» Est-il besoin
de noter qu'en fidèle disciple de Jean-Jacques elle allaita Maurice? Elle
se plaint seulement d'avoir gardé le lit beaucoup plus longtemps qu'il
n'était nécessaire. Après la naissance de sa fille, elle se vante de
s'être levée le second jour et de s'en être trouvée bien. C'était une
précipitation un peu chanceuse.

Il fallut retourner à Nohant. Deschartres, qui était venu à Paris pour le
baptême de Maurice et qui l'avait consciencieusement démailloté afin de
s'assurer s'il était bien conformé, ne voulait pas continuer
l'administration du domaine. Casimir Dudevant dut s'en charger, et
l'installation du ménage à la campagne parut, sinon définitive, du moins à
long terme. Elle fut préjudiciable à l'un et à l'autre des époux. Aurore,
au printemps de 1824, ressentit les atteintes d'un spleen profond. Son
mari, qui avait l'esprit terre à terre et de la vulgarité dans les goûts,
contracta les habitudes oisives et peu relevées du gentilhomme campagnard.
Chacun d'eux s'ennuyait de son côté, et ils s'ennuyaient d'être ensemble.
Un séjour d'été au Plessis vint rompre la monotonie de cette existence;
puis ils passèrent l'hiver dans la banlieue de Paris, à Ormesson. «Nous
aimions la campagne, dit George Sand, mais nous avions peur de Nohant;
peur probablement de nous retrouver vis-à-vis l'un de l'autre, avec des
instincts différents et des caractères qui ne se pénétraient pas
mutuellement.» Aussi bien Casimir, avec la fatuité du sot, traitait-il sa
femme du haut de son dédain. Il la jugeait idiote, l'accablait de la
supériorité de sa toute-puissance masculine. Elle courbait la tête,
«écrasée et comme hébétée devant le monde.» La première scène de violence
publique s'était produite durant leur séjour au Plessis: George Sand n'en
fait pas mention dans l'_Histoire de ma Vie_, mais l'incident fut relaté
au cours du procès en séparation et figure dans deux lettres adressées par
elle, l'une à son amie Félicie Saint-Agnan, l'autre à son avoué. Vers la
fin de juillet, tandis qu'on prenait le café après dîner, les jeunes gens
et quelques nouvelles mariées, parmi lesquelles Aurore, se mirent à se
poursuivre sur la terrasse. Ils se jetèrent du sable, dont quelques grains
tombèrent dans la tasse de M. James Roettiers. On les invita à cesser ce
jeu ridicule. Comme Aurore continuait, Casimir s'élança sur elle,
l'insulta grossièrement et lui administra un soufflet. Il faut croire que,
de sa part, c'était un acte d'après boire, mais particulièrement fâcheux
dans ce milieu où ils s'étaient connus et fiancés. En vérité, Casimir
était trop flegmatique comme prétendant et trop pétulant comme mari.
D'abord il avait le coeur sec, et ensuite la main leste. Aurore, à très
bon droit, ne pardonna jamais ce procédé brutal, qui devait se renouveler.

Henri Heine, ayant plus tard rencontré M. Dudevant chez sa femme alors
qu'ils étaient déjà séparés de fait, nous a laissé un pittoresque portrait
du personnage: «Il avait une de ces physionomies de philistin qui ne
disent rien, et il ne semblait être ni méchant, ni grossier, mais je
compris facilement que cette _quotidienneté_ humidement froide, ces yeux
de porcelaine, ces mouvements monotones de pagode chinoise auraient pu
amuser une commère banale, mais devaient, à la longue, donner le frisson à
une femme d'âme plus profonde et lui inspirer, avec l'horreur, l'envie de
s'enfuir.» L'heure n'était pas encore venue où la coupe d'amertume, trop
pleine, déborderait; mais ni à Nohant, ni à Ormesson, ni à Paris dans un
logement meublé du faubourg Saint-Honoré, Aurore ne trouva la quiétude.
Elle alla consulter son vieux confesseur l'abbé de Prémord, elle fit une
retraite à son couvent; car Casimir, qui était libre-penseur, voulait une
religion pour les femmes. C'était, à son estime, un paratonnerre à l'usage
des maris contre certains accidents conjugaux qui n'épargnent même pas les
têtes couronnées. Il y a là une égalité, de tous les temps et de tous les
pays, antérieure à la Révolution française et à la Déclaration des droits
de l'homme. George Dandin a des confrères dans toutes les conditions
sociales; la _Petite Paroisse_ d'Alphonse Daudet est une grande confrérie.

  Et la garde qui veille aux barrières du Louvre
  N'en défend pas les rois.

Pour Aurore le couvent même fut inefficace. On y avait cependant admis
Maurice, à condition qu'il passât par le tour; il y passa. Entre temps,
survint un gros chagrin, la mort subite et vraisemblablement le suicide de
Deschartres, qui s'était ruiné dans des spéculations malheureuses sur
l'huile de navette et de colza. Le séjour de Paris ne convenait guère ni à
Aurore ni à Casimir. Ils y voyaient assez fréquemment le baron Dudevant
qui sympathisait avec sa bru; mais sa femme était plus rèche. Elle ne
consentait à recevoir le petit Maurice que sous serment qu'on aurait pris
toutes les précautions désirables et que ses parquets seraient indemnes.
«C'était fort difficile, dit George Sand, Maurice n'ayant pas encore bien
compris la religion du serment. Il avait dix-huit mois.»

Au printemps de 1825, M. et madame Dudevant regagnèrent Nohant, où Casimir
vivait en grande intimité de table et de cabaret avec le demi-frère
d'Aurore, Hippolyte Chatiron, marié à une demoiselle Emilie de Villeneuve,
et qui était le plus incorrigible des buveurs et le meilleur des garçons à
jeun. M. Dudevant, en prenant sur lui modèle, fut non moins ivrogne, mais
il eut le vin hargneux et méchant. A eux deux, ils symbolisaient l'un et
l'autre aspect du genre: le bon et le mauvais pochard. Et Aurore était
obligée de supporter leurs interminables et bruyantes «beuveries» qui se
prolongeaient parfois jusqu'à l'aube.

La santé de la jeune femme étant assez précaire, les médecins
conseillèrent une cure à Cauterets. «J'avais, dit-elle, une toux opiniâtre,
des battements de coeur fréquents et quelques symptômes de phtisie.» Elle
murmurait en partant: «Allons, adieu, Nohant, je ne te reverrai peut-être
plus.» Ce voyage aux Pyrénées est longuement relaté dans l'_Histoire de ma
Vie_, sous forme de journal, et inspira quelques lettres descriptives
adressées à madame Dupin: ce sont les premiers essais littéraires de
George Sand. M. et madame Dudevant avaient quitté Nohant le 5 juillet 1825;
ils s'arrêtèrent à Bordeaux, et Aurore entra en relations avec l'avocat
général Aurélien de Sèze, fils du défenseur de Louis XVI, qui lui-même
devait siéger à la Constituante et à la Législative, sur les bancs de
l'extrême droite légitimiste. Ce fut pour Aurore l'objet d'un premier
amour, essentiellement platonique. De vrai, l'homme était charmant et le
paraissait encore davantage, par contraste avec Casimir Dudevant. C'est à
celui-ci que fait allusion un passage du journal: «Monsieur*** chasse avec
passion. Il tue des chamois et des aigles. Il se lève à deux heures du
matin et rentre à la nuit. Sa femme s'en plaint. Il n'a pas l'air de
prévoir qu'un temps peut venir où elle s'en réjouira.» Suivent des
observations de psychologie ou de physiologie conjugale, qui renferment la
substance des premiers romans où s'épanchera la rancoeur de George Sand
contre la tyrannie du ménage. «Le mariage est beau pour les amants et
utile pour les saints. En dehors des saints et des amants, il y a une
foule d'esprits ordinaires et de coeurs paisibles qui ne connaissent pas
l'amour et qui ne peuvent atteindre à la sainteté. La mariage est le but
suprême de l'amour. Quand l'amour n'y est plus ou n'y est pas, reste le
sacrifice.» Aurore commençait à se trouver sacrifiée et s'en ouvrait à
Aurélien de Sèze, leur compagnon de voyage.

On faisait des excursions aux environs de Cauterets. La promenade
traditionnelle à Luz, Saint-Sauveur et Gavarnie amène sous la plume de
madame Dudevant des descriptions solennelles et des croquis humoristiques.
Celles-là sont sans intérêt, ceux-ci ont un tour assez piquant. Voici la
caravane devant le Marboré: «Mon mari est des plus intrépides. Il va
partout et je le suis. Il se retourne et il me gronde. Il dit que je me
_singularise_. Je veux être pendue si j'y songe. Je me retourne, et je
vois Zoé qui me suit. Je lui dis qu'elle se singularise. Mon mari se fâche
parce que Zoé rit. Mais la pluie des cataractes est un grand calmant, et
on s'y défâche vite. Les uns ont peur, les autres ont froid. Un monsieur
qui est dans le commerce compare la vallée coupée par petits enclos
cultivés à une _carte d'échantillons_. Une très jolie Bordelaise, très
élégante, s'écrie tout à coup avec une voix flûtée et un accent renforcé:
_Oh! la tripe me jappe!_ Ça signifie qu'elle a faim.» Passons sur les
propos du mari qui sont encore plus prosaïques.

Le retour de M. et madame Dudevant s'effectua par Bagnères de Bigorre,
Lourdes et Nérac. Il fallut se séparer d'Aurélien de Sèze, et Aurore avoue
n'avoir gardé aucun souvenir de la suite du voyage: «Il en est ainsi,
dit-elle, de beaucoup de pays que j'ai traversés sous l'empire de quelque
préoccupation intérieure: je ne les ai pas vus. Les Pyrénées--(était-ce
bien les Pyrénées?)--m'avaient exaltée et enivrée comme un rêve qui devait
me suivre et me charmer pendant des années.» Bref, elle emportait un
viatique sentimental.

Un séjour chez son beau-père, à Guillery, semble avoir laissé à Aurore une
impression favorable. Elle aimait ce vieillard, qui la traitait avec une
pointe de galanterie respectueuse, et dont elle résume ainsi le caractère,
«enjoué et bienveillant, colère, mais tendre, sensible et juste.» Elle
loue les Gascons, qu'elle ne trouve pas plus menteurs ni plus vantards que
les autres provinciaux, qui le sont tous un peu», mais elle n'aime pas
leur cuisine à la graisse, en dépit de la plantureuse chère que l'on
faisait à Guillery. Elle énumère les pièces de résistance qui composaient
des menus pantagruéliques: jambons, poulardes farcies, oies grasses,
canards obèses, truffes, gibier, gâteaux de millet et de maïs. Nul ne
séjournait en cette abbaye de Thélème, sans s'apercevoir, dit Aurore,
d'une notable augmentation de poids dans sa personne. Seule elle dérogeait
à la règle et maigrissait à vue d'oeil. Comment expliquer ce
dépérissement? Etait-ce le fait de la cuisine à la graisse ou de
l'éloignement d'Aurélien? Un voyage à Bordeaux les remit en présence. Dans
une longue conversation à la Brède, ils prirent la résolution
définitive--malgré lui, malgré elle, comme Titus et Bérénice--de n'être
jamais qu'amis. «J'eus là, écrit-elle, un très violent chagrin, un moment
de désespérance absolue.» Mais le calme revint dans son esprit et elle
trouva un équilibre provisoire.

Le baron Dudevant mourut pendant l'hiver 1825-1826. Aurore était absente
de Guillery. Son mari lui annonça brusquement la nouvelle: «Il est mort.»
Immédiatement elle songea à son fils Maurice et tomba sur les genoux,
anéantie. Quand elle sut qu'il s'agissait de son beau-père, elle eut un
éclair de joie--«les entrailles maternelles sont féroces»--puis elle se
mit à pleurer, car elle aimait le vieux Dudevant. La veuve lui inspira
bientôt des sentiments tout autres. Sous des formes affables, c'était une
nature de glace, profondément égoïste. George Sand nous a tracé d'elle une
amusante silhouette: «Elle avait une jolie figure douce sur un corps plat,
osseux, carré et large d'épaules. Cette figure donnait confiance, mais en
regardant ses mains sèches et dures, ses doigts noueux et ses grands pieds,
on sentait une nature sans charme, sans nuances, sans élans ni retours de
tendresse. Elle était maladive et entretenait la maladie par un régime de
petits soins dont le résultat était l'étiolement. Elle était vêtue en
hiver de quatorze jupons qui ne réussissaient pas à arrondir sa personne.
Elle prenait mille petites drogues.»

Au cours de l'été, M. et madame Dudevant retournèrent à Nohant, et durant
les cinq années suivantes Aurore ne devait guère s'en absenter. Sa santé,
chaque hiver, était très éprouvée par les rhumatismes qui l'obligeaient à
se couvrir de flanelle. «Je suis, mandait-elle à sa mère le 9 octobre 1826,
comme un capucin (à la saleté près) sous un cilice. Je commence à m'en
trouver bien et à ne plus sentir ce froid qui me glaçait les os et me
rendait toute triste.» En réalité, elle souffre de la même maladie morale
que Saint-Preux et Julie, René, Werther, Obermann. Elle a des crises de
mélancolie causées par l'incompatibilité d'humeur--comme disent les gens
de basoche--et aggravées par l'inquiétude d'un tempérament littéraire.
Son unique consolation, c'est son fils Maurice, doué d'une santé robuste.
«Il est grand, écrit-elle, gros et frais comme une pomme. Il est très bon,
très pétulant, assez volontaire quoique peu gâté, mais sans rancune, sans
mémoire pour le chagrin et le ressentiment. Je crois que son caractère
sera sensible et aimant, mais que ses goûts seront inconstants; un fonds
d'heureuse insouciance lui fera, je pense, prendre son parti sur tout
assez promptement.»

En dépit de la tristesse et de la mauvaise santé, plusieurs des lettres
d'Aurore, datées de cette époque, sont d'un tour assez leste, notamment
celle qui est adressée à sa mère le 17 juillet 1827. Elle la plaint d'être
malheureuse dans le choix de ses servantes, mais lui demande si elle ne
les prend pas trop jeunes, à l'âge de la coquetterie et de la légèreté.
Elle lui conseille une femme d'un âge mûr, «quoiqu'il y ait souvent
l'inconvénient de l'humeur revêche et rabâcheuse.» Tout aussitôt elle lui
offre le spécimen de Marie Guillard, une des domestiques de Nohant, veuve
après vingt ans de mariage avec un vieillard borgne: «C'est la plus drôle
de vieille qui soit au monde. Active, laborieuse, propre et fidèle, mais
grognon au delà de ce qu'on peut imaginer. Elle grogne le jour, et je
crois aussi la nuit en dormant. Elle grogne en faisant du beurre, elle
grogne en faisant manger ses poules, elle grogne en mangeant même. Elle
grogne les autres, et, quand elle est seule, elle se grogne. Je ne la
rencontre jamais sans lui demander comment va la grognerie, et elle ne
grogne que de plus belle.» Voilà bien, sous la plume d'Aurore, un des
modèles du parfait domestique, attaché à la maison et dévoué à ses
maîtres!

L'été de 1827 fut en partie occupé par une saison thermale au Mont-Dore,
avec des excursions à Clermont-Ferrand, à Pontgibaud, à Aubusson. Madame
Dudevant en a fait le récit dans un _Voyage en Auvergne_ destiné à son
amie Zoé Leroy, le premier ouvrage limé et ciselé qui soit sorti de sa
plume. Il s'y trouve des lenteurs, de la redondance et de la déclamation;
c'est composé comme devant une glace. En rentrant à Nohant, on eut affaire
à d'autres préoccupations. Les élections législatives, par haine du
ministère Villèle, avaient amené un accord entre les républicains et les
bonapartistes. Casimir Dudevant, qui était de ce dernier parti, contribua
à faire nommer, dans le collège de La Châtre, M. Doris-Dufresne,
beau-frère du général Bertrand et républicain de vieille roche. Aurore lui
consacre un chaleureux éloge: «C'était un homme d'une droiture antique,
d'une grande simplicité de coeur, d'un esprit aimable et bienveillant.
J'aimais ce type d'un autre temps, encore empreint de l'élégance du
Directoire, avec des idées et des moeurs plus laconiennes. Sa petite
perruque rase et ses boucles d'oreilles donnaient de l'originalité à sa
physionomie vive et fine. Ses manières avaient une distinction extrême.
C'était un _jacobin_ fort sociable.»

Une campagne électorale, où la sobriété n'est pas de rigueur et où le
candidat et son escorte sont voués à boire chez tous les personnages
influents, devait agréer à Casimir Dudevant. Les élections passèrent;
l'habitude persista, invétérée et accrue. Le seigneur de Nohant était sans
cesse en parties et en fêtes. «Vous savez, écrivait Aurore le 1er avril
1828 à un vieil ami de Paris M. Caron, comme il est paresseux de l'esprit
et enragé des jambes. Le froid, la boue ne l'empêchent pas d'être toujours
dehors, et, quand il rentre, c'est pour manger ou ronfler.» Il est vrai
que, dans une autre lettre du 4 août de la même année, elle écrit à sa
mère, qu'elle voulut tenir le plus longtemps possible dans l'ignorance de
ses tristesses conjugales: «Le cher père est très occupé de sa moisson. Il
a adopté une manière de faire battre le blé qui termine en trois semaines
les travaux de cinq à six mois. Ainsi il sue sang et eau. Il est en blouse,
le râteau à la main, dès le point du jour.» Par malheur, si Casimir avait
du goût pour les occupations champêtres, il en avait également pour les
filles de ferme et pour les femmes de chambre. Aurore sera contrainte de
s'en apercevoir.

En septembre 1828, elle mit au monde son second enfant, Solange. Le
médecin arriva quand la mère s'était déjà endormie et que le nouveau-né
était tout pomponné: Solange avait devancé l'époque à laquelle on
l'attendait. Aurélien de Sèze, qui venait quelques jours auparavant rendre
une visite sentimentale à Aurore, fut surpris de la trouver, sans avoir
été prévenu, ornée d'un respectable embonpoint et travaillant à une
layette. «Que faites-vous donc là? dit-il.--Ma foi, vous le voyez, je me
dépêche pour quelqu'un qui arrive plus tôt que je ne pensais.» Devant
cette layette et cette rotondité, l'affection platonique de «l'ami de
Bordeaux»--comme l'appelle l'_Histoire de ma Vie_--dut choir du septième
ciel dans une prosaïque réalité.

Aurore ne se réveilla quelques heures après l'événement que pour assister
à un assez pitoyable spectacle. Son frère Hippolyte, qui était allé
chercher le médecin et qui, ravi sans doute d'avoir une nièce, avait fait
le repas le plus plantureux et le plus arrosé, entra dans la chambre de
l'accouchée en un tel état d'ivresse que, croyant s'asseoir au pied du lit,
il tomba comme une masse sur le plancher. Incapable de se relever, il
grommelait, avec l'idée fixe du pochard: «Eh bien! je suis gris, voilà
tout. Que veux-tu? j'ai été très ému, très inquiet, ce matin; ensuite j'ai
été très content, très heureux, c'est la joie qui m'a grisé; ce n'est pas
le vin, je te le jure, c'est l'amitié que j'ai pour toi qui m'empêche de
me tenir sur mes jambes.» Aurore, pour cette fois, rit du raisonnement de
l'ivrogne; mais de telles scènes, où son mari tenait un rôle, devenaient
hélas! presque quotidiennes. C'étaient de misérables orgies: les hobereaux
des environs avaient des moeurs et un langage de valetaille. «Tant que
l'_on_--c'est-à-dire Casimir--se bornait à être radoteur, fatigant,
bruyant, malade même et fort dégoûtant, je tâchais de rire, et je m'étais
même habituée à supporter un ton de plaisanterie qui, dans le principe,
m'avait révoltée.» Mais quand les nerfs se mettaient de la partie, quand
on devenait obscène et grossier, il fallait bien qu'Aurore se réfugiât
dans sa chambre. Or le tapage et les libations continuaient jusqu'à six ou
sept heures du matin. Ajoutez que de son lit madame Dudevant, le lendemain
de la naissance de Solange, entendit son mari lutinant et poursuivant une
chambrière. C'était tantôt l'espagnole Pépita, «sale et paresseuse comme
une véritable castillane,» tantôt la berrichonne Claire, sans préjudice de
la plus ignoble liaison à Bordeaux et du scandale public causé par une de
ces créatures qui réclamait une pension alimentaire pour son enfant. Et
Aurore, afin de rester fidèle à ses devoirs, avait écarté la tendresse si
loyale et si profonde d'Aurélien de Sèze!

Dès lors, toute intimité conjugale fut supprimée. Une irréductible
mélancolie s'empare d'Aurore, qui par esprit d'abnégation envers ses
enfants essaie de demeurer à Nohant, comme la chèvre attachée à son
piquet. De ci, de là, on trouve quelques fugitives éclaircies de belle
humour dans sa correspondance, quand elle est à Bordeaux. Elle écrit à son
ami Duteil, avocat à La Châtre: «Loin de la patrie, le ciel est d'airain,
les pommes de terre sont mal cuites, le café est trop brûlé. Les rues,
c'est de la séparation de pierres; cette rivière, c'est de la séparation
d'eau; ces hommes, de la séparation en chair et en os! Voyez Victor Hugo.»
Ou à son vieux Caron, le 4 juin 1829: «Comment traitez-vous ou plutôt
comment vous traite la goutte, le catarrhe, la crachomanie, la prisomanie,
la mouchomanie, en un mot le cortège innombrable des maux qui vous
assiègent depuis tantôt _quarante-cinq ans_ que j'ai le bonheur de vous
connaître? Fasse le ciel, ô digne vieillard, que vous conserviez le peu de
cheveux et les deux ou trois dents qui vous restent, comme vous
conserverez, jusqu'à la mort, le sentiment et le dévouement de tous ceux
qui vous entourent!»

Pour remédier aux déboires de son existence, Aurore avait la consolation
de beaucoup lire--elle faisait venir de Paris les nouveautés--et de
soigner les malades de Nohant et des alentours. Elle était médiocre
ménagère, dépensant 14.000 francs en une année, quand son mari lui avait
assigné le maximum de 10.000. Dans les lettres à Jules Boucoiran,
précepteur de Maurice, ou à sa mère, elle n'a qu'une pensée dominante: la
sollicitude pour ses enfants. Le reste lui importe peu. Le spectacle de la
vie lui a donné un dégoût prématuré. Elle parle de sa sciatique, de ses
douleurs, à la façon d'une sexagénaire, et elle ajoute sous couleur de
badinage: «Je suis un peu dans les pommes cuites.» Nohant, c'était pour
elle la «stagnation permanente.» Elle avait comme compagnon de ses
rêveries un cricri, qui venait manger ses pains à cacheter, que d'ailleurs
elle choisissait blancs, de peur qu'il ne s'empoisonnât. Il se promenait
sur son papier, voulait goûter à l'encre, et périt écrasé par une servante
qui fermait une fenêtre. «Je ne trouvai, dit Aurore, de mon ami que les
deux pattes de derrière, entre la croisée et la boiserie. Il ne m'avait
pas dit qu'il avait l'habitude de sortir... J'ensevelis ses tristes restes
dans une feuille de datura que je gardai longtemps comme une relique.»

La mort de ce grillon, ainsi qu'elle l'observe avec délicatesse, va
marquer de façon symbolique la fin de son séjour à Nohant. Elle écrivait
beaucoup, à l'aventure, d'abord par pure distraction, puis avec
l'arrière-pensée de trouver un gagne-pain et l'indépendance. Elle les
aurait demandés, très volontiers, à la peinture ou à la broderie, mais ni
l'une ni l'autre n'était rémunératrice. Or elle voulait être libre. M.
Dudevant la traitait en enfant, lui apportant par exemple une procuration
à signer sans lui permettre de la lire. Une vocation littéraire s'éveilla
en elle, ou plutôt le désir de vivre de sa prose. Vers douze ans, elle
avait commencé un vague roman, _Corambé_; en 1827, elle composait le
_Voyage en Auvergne_; en 1829, la _Marraine_, qui ne fut pas publiée. «Je
reconnus, dit-elle, que j'écrivais vite, facilement, longtemps, sans
fatigue; que mes idées, engourdies dans mon cerveau, s'éveillaient et
s'enchaînaient par la déduction, au courant de la plume.» Elle avait
secoué l'attachement platonique qui, durant de longues années, avait lié
son âme à celle d'Aurélien de Sèze. Ses enfants même ne parvenaient pas à
la retenir à Nohant: la répulsion pour cette vie vulgaire et plate auprès
de M. Dudevant était trop forte. «Ma petite chambre, s'écrie-t-elle, ne
voulait plus de moi.»

La Révolution de 1830, qu'elle accueillit avec enthousiasme, vint encore
accroître son désir d'être à Paris, parmi la fermentation des idées
nouvelles, d'y retrouver ses compatriotes, Duvernet, Fleury et Jules
Sandeau. Puis ce fut, au mois de septembre, un accès de fièvre cérébrale
qui mit ses jours en danger. «Pendant quarante-huit heures, écrit-elle à
sa mère, j'ai été je ne sais où. Mon corps était bien au lit sous
l'apparence du sommeil, mais mon âme galopait dans je ne sais quelle
planète.» Enfin un incident favorisa son évasion, lui inspira la
résolution définitive. Le 3 décembre 1830, elle écrit à Jules Boucoiran:
«Sachez qu'en dépit de mon inertie et de mon insouciance, de ma légèreté à
m'étourdir, de ma facilité à pardonner, à oublier les chagrins et les
injures, sachez que je viens de prendre un parti violent. Vous connaissez
mon intérieur, vous savez s'il est tolérable. Vous avez été étonné vingt
fois de me voir relever la tête le lendemain, quand la veille on me
l'avait brisée. Il y a un terme à tout.» Et elle donne dans cette lettre
une explication que l'_Histoire de ma Vie_ passe sous silence. Elle a
trouvé--était-ce par hasard?--dans le secrétaire de son mari un paquet à
son adresse, avec cette suscription: «Ne l'ouvrez qu'après ma mort.»
Naturellement elle l'a ouvert, n'ayant pas, dit-elle, la patience
d'attendre d'être veuve. C'était un testament, rempli pour elle de
malédictions et d'injures. Sur-le-champ son parti fut pris. Elle se
rappela la pension de 3.000 francs stipulée dans le contrat de mariage et
dont elle n'avait jamais usé. Le jour même de la découverte, elle dit à
son mari: «Je veux cette pension, j'irai à Paris, mes enfants resteront à
Nohant.» Ne s'éloignait-elle pas d'eux un peu bien aisément? Elle assure
que c'était une menace, qu'elle comptait les emmener. Toujours est-il
qu'elle eut gain de cause. Après huit ans d'humiliation, éclatait la
révolte. Il fut convenu qu'elle passerait six mois à Nohant, six mois à
Paris. Dès qu'elle eut la certitude que Jules Boucoiran reviendrait
occuper sa place de précepteur auprès de Maurice, elle se prépara au
départ. Malgré son frère, malgré ses amis de La Châtre, elle prenait le 4
janvier 1831 le chemin de Paris. C'était la route de la littérature.




CHAPITRE VI

LES DÉBUTS LITTÉRAIRES


L'arrivée d'Aurore Dudevant à Paris, au commencement de janvier 1831, a
été l'objet des récits les plus contradictoires et les plus bizarres.
Arsène Houssaye, dans ses _Confessions_ et ses _Souvenirs de Jeunesse_,
donne carrière à une imagination exubérante et conteuse. Félix Pyat a
publié, dans la _Grande Revue de Paris et de Pétersbourg_, un article
intitulé: _Comment j'ai connu George Sand_, qui est purement fantaisiste.
Il prétend être allé, en compagnie de Jules Sandeau, son compatriote
berrichon, recevoir au bureau des diligences une dame qui n'était autre
que la baronne Dudevant. Elle descendit de l'impériale sous le costume
d'un jeune bachelier, en vêtement de velours, avec un béret. Cette
anecdote est de tous points controuvée. La voyageuse n'avait pas pris la
diligence, comme en témoigne la lettre que sur-le-champ elle écrivit à son
fils: «La chaise de poste ne fermait pas, j'étais glacée. Je ne suis
arrivée à Paris qu'à minuit. J'étais bien embarrassée de ma voiture, parce
qu'il n'y a pas de cour dans la maison que j'habite et que je ne pouvais
pas la laisser passer la nuit dans la rue. Enfin je l'ai fourrée à l'hôtel
de Narbonne.» Elle promet à Maurice d'être de retour à Nohant dans huit
jours au plus. Il n'en sera rien, et elle le sait elle-même, en faisant ce
mensonge maternel. Elle a l'intention de passer au moins trois mois hors
de sa famille.

Où descendit-elle dès l'abord à Paris? Ce point est obscur. En tous cas,
ce ne fut pas chez son frère Hippolyte, car elle écrit à Maurice dans sa
première lettre: «Je n'ai pas encore eu le temps de voir ton oncle. Je
pense que je le verrai aujourd'hui.» Elle n'alla donc pas directement 31
rue de Seine, où était l'appartement de M. Chatiron; mais on ignore si
elle se rendit rue Racine, chez Jules Sandeau, comme l'affirme M. Henri
Amic, ou 4 rue des Cordiers, proche la Sorbonne, en cet hôtel Jean-Jacques
Rousseau, ainsi dénommé parce que le philosophe genevois y avait rencontré
et aimé Thérèse.

George Sand ne se soucie pas de nous fournir à cet égard des
renseignements précis. Elle imprime même à l'_Histoire de ma Vie_ une tout
autre allure, à dater du départ de Nohant, et elle s'en explique, non sans
quelque embarras, au début du treizième chapitre de la quatrième partie:
«Comme je ne prétends pas donner le change sur quoi que ce soit en
racontant ce qui me concerne, je dois commencer par dire nettement que je
veux _taire_ et non _arranger_ ni _déguiser_ plusieurs circonstances de ma
vie. Mais, vis-à-vis du public, je ne m'attribue pas le droit de disposer
du passé de toutes les personnes dont l'existence a côtoyé la mienne. Mon
silence sera indulgence ou respect, oubli ou déférence, je n'ai pas à
m'expliquer sur ces causes. Elles seront de diverses natures probablement,
et je déclare qu'on ne doit rien préjuger pour ou contre les personnes
dont je parlerai peu ou point. Toutes mes affections ont été sérieuses, et
pourtant j'en ai brisé plusieurs sciemment et volontairement. Aux yeux de
mon entourage, j'ai agi trop tôt ou trop tard, j'ai eu tort ou raison,
selon qu'on a plus ou moins bien connu les causes de mes résolutions...
Tout le monde sait de reste que dans toute querelle, qu'elle soit soit de
famille ou d'opinion, d'intérêt ou de coeur, de sentiments ou de principes,
d'amour ou d'amitié, il y a des torts réciproques et qu'on ne peut
expliquer et motiver les uns que par les autres. Il est des personnes que
j'ai vues à travers un prisme d'enthousiasme et vis-à-vis desquelles j'ai
eu le grand tort de recouvrer la lucidité de mon jugement. Tout ce
qu'elles avaient à demander, c'étaient de bons procédés, et je défie qui
que ce soit de dire que j'aie manqué à ce fait. Pourtant leur irritation a
été vive, et je le comprends très bien. On est disposé, dans le premier
moment d'une rupture, à prendre le désenchantement pour un outrage. Le
calme se fait, on devient plus juste. Quoi qu'il en soit de ces personnes,
je ne veux pas avoir à les peindre; je n'ai pas le droit de livrer leurs
traits à la curiosité ou à l'indifférence des passants.»

Observera-t-elle toujours la règle qu'elle édicte? Non pas, puisqu'elle
publiera ce roman si transparent, _Elle et Lui_, bien peu de mois après la
mort d'Alfred de Musset. La théorie exposée dans l'_Histoire de ma Vie_
n'est qu'un prétexte commode pour éviter des explications difficiles ou
des justifications incomplètes. N'oublions pas qu'elle a cinquante ans et
qu'elle est entrée dans la période de calme relatif, quand elle rédige son
autobiographie. Il ne lui est donc pas malaisé de prendre une attitude de
suprême bienveillance et d'excuser tout à la fois les torts qu'on a eus
envers elle et ceux qu'elle a eus envers autrui.

«Moi, je pardonne, s'écrie-t-elle, et si des âmes très coupables devant
moi se réhabilitent sous d'autres influences, je suis prête à bénir. Le
public n'agit pas ainsi; il condamne et lapide. Je ne veux donc pas livrer
mes ennemis (si je peux me servir d'un mot qui n'a pas beaucoup de sens
pour moi) à des juges sans entrailles ou sans lumières, et aux arrêts
d'une opinion que ne dirige pas la moindre pensée religieuse, que
n'éclaire pas le moindre principe de charité. Je ne suis pas une sainte:
j'ai dû avoir, je le répète, et j'ai eu certainement ma part de torts,
sérieux aussi, dans la lutte qui s'est engagée entre moi et plusieurs
individualités. J'ai dû être injuste, violente de résolutions, comme le
sont les organisations lentes à se décider, et subir des préventions
cruelles, comme l'imagination en crée aux sensibilités surexcitées.»

Ainsi formulées, les excuses de George Sand peuvent à la rigueur être
accueillies. Il lui sera beaucoup pardonné, comme à la Madeleine, parce
qu'elle a beaucoup aimé, avec une successivité un peu rapide, parfois même
avec une simultanéité qui semble avoir été sincère en partie double.
Peut-être, se rendant à Paris, obéissait-elle plus aux suggestions de son
esprit et à la passion de l'indépendance qu'aux curiosités de son
imagination et au vagabondage de son coeur. Le 13 janvier 1831, elle écrit
à Jules Boucoirau: «Je m'embarque sur la mer orageuse de la littérature.
Il faut vivre.» Cinq jours plus tard, elle est moins explicite ou moins
franche dans une lettre à sa mère: «Vous me demandez ce que je viens faire
à Paris. Ce que tout le monde y vient faire, je pense: me distraire,
m'occuper des arts que l'on ne trouve que là dans tout leur éclat. Je
cours les musées, je prends des leçons de dessin; cela m'occupe tellement
que je ne vois presque personne.» Elle ne parle pas de ses ambitions
littéraires, elle ne fait aucunement allusion aux compatriotes qu'elle
fréquente assidûment, les trois hugolâtres, Alphonse Fleury, Félix Pyat,
Jules Sandeau. Ce dernier, né à Aubusson le 19 février 1811, devait être
son initiateur, à tout le moins dans le monde des lettres. Il avait connu
M. et madame Dudevant, vers la fin de 1829, près de La Châtre, dans une
maison amie, chez les Duvernet. C'est à Charles Duvernet précisément
qu'Aurore adressait, le 1er décembre 1830, une épître romantique où elle
manifeste tout son enthousiasme pour la libre existence parisienne et
profile quelques malicieuses silhouettes. D'abord celle de son
correspondant: «O blond Charles, jeune homme aux rêveries sentimentales,
au caractère sombre comme un jour d'orage... L'hôte solitaire des forêts
désertes, le promeneur mélancolique des sentiers écartés et ombreux
n'étant plus là pour les chanter, ils sont devenus secs comme des fagots
et tristes comme la nature, veuve de toi, ô jeune homme!» Puis c'est le
gigantesque Alphonse Fleury: «Homme aux pattes immenses, à la barbe
effrayante, au regard terrible; homme des premiers siècles, des siècles de
fer, homme au coeur de pierre, homme fossile, homme primitif, homme normal,
homme antérieur à la civilisation, antérieur au déluge.» Et, donnant
cours à cette humeur de grosse bouffonnerie que le romantisme encourageait
et qui s'épanouira en Victor Hugo, elle le plaisante sur sa poitrine
volcanique, sur le refroidissement de la contrée depuis qu'il ne la
réchauffe plus de son souffle, sur le déchaînement des _vents_ que
n'emprisonnent plus ses poumons athlétiques. «Depuis ton départ,
écrit-elle, toutes les maisons de La Châtre ont été ébranlées dans leurs
fondements, le moulin à vent a tourné pour la première fois, quoique
n'ayant ni ailes, ni voiles, ni pivot. La perruque de M. de la Genetière a
été emportée par une bourrasque au haut du clocher, et la jupe de madame
Saint-O... a été relevée à une hauteur si prodigieuse, que le grand Chicot
assure avoir vu sa jarretière.»

Ce sont là, semble-t-il, badinages de rapins, comme Henri Murger nous en
offrira à profusion dans la _Vie de Bohême_. Mais, pour esquisser le
troisième portrait, le crayon de madame Dudevant devient plus délicat. La
caricature s'atténue. Sous les apparences de la blague, l'ironie se nuance
d'émotion ou tout au moins de discrète sympathie: «Et toi, petit Sandeau!
aimable et léger comme le colibri des savanes parfumées! gracieux et
piquant comme l'ortie qui se balance au front battu des vents des tours de
Châteaubrun! depuis que tu ne traverses plus avec la rapidité d'un chamois,
les mains dans les poches, la petite place, les dames de la ville ne se
lèvent plus que comme les chauves-souris et les chouettes, au coucher du
soleil; elles ne quittent plus leur bonnet de nuit pour se mettre à la
fenêtre, et les papillotes ont pris racine à leurs cheveux. La coiffure
languit, le cheveu dépérit, le fer à friser dort inutile sur les tisons
refroidis. L'usage des peignes commence à se perdre, la brosse tombe en
désuétude et la garnison menace de s'emparer de la place. Ton départ nous
a apporté une plaie d'Egypte bien connue.»

Tandis que ses amis goûtaient les délices de la vie parisienne, Aurore
n'aspirait qu'à les rejoindre. Elle se plaignait d'avoir la fièvre et un
_bon_ rhumatisme, d'être «empaquetée de flanelles et fraîche comme une
momie dans ses bandelettes.» A l'en croire, elle fait à grand'peine en un
jour le voyage de son cabinet au salon, et l'une de ses jambes est auprès
de la cheminée du dit appartement que l'autre est encore dans la salle à
manger. Elle parle de s'acheter une de ces brouettes qui servent à
voiturer les culs-de-jatte. Mais, le mois suivant,--est-ce l'effet du
séjour de Paris ou du traitement de Jules Sandeau?--la guérison s'opère
comme par miracle. Elle mène la vie de l'étudiant enthousiaste et
exubérant, avide tout ensemble de travail et de plaisir.

A La Châtre, il va sans dire que cette existence, dont on exagérait les
singularités, faisait scandale. Madame Dudevant s'était mise au ban de la
société, et les cancans allaient leur train. «Ceux qui ne m'aiment guère,
écrivait-elle à Jules Boucoiran, disent que j'_aime_ Sandot (vous
comprenez la portée du mot); ceux qui ne m'aiment pas du tout disent, que
j'_aime_ Sandot et Fleury à la fois; ceux qui me détestent, que Duvernet
et vous, par dessus le marché, ne me font pas peur. Ainsi j'ai quatre
amants à la fois. Ce n'est pas trop quand on a comme moi les passions
vives.» A dire vrai, sur les quatre il fallait en éliminer trois et garder
le seul Jules Sandeau. Elle affirme lui avoir résisté pendant trois mois à
Paris; mais déjà l'intrigue avait pris naissance dans un petit bois, aux
environs de Nohant. La littérature les rapprocha. Ils collaborèrent et
cohabitèrent. «J'ai résolu, écrit-elle à Charles Duvernet le 19 janvier
1831, de l'associer à mes travaux ou de m'associer aux siens, comme vous
voudrez. Tant y a qu'il me prête son nom, car je ne veux pas paraître, et
je lui prêterai mon aide, quand il en aura besoin. Gardez-nous le secret
sur cette association littéraire.» Ce fut bientôt le secret de
Polichinelle, à La Châtre et à Paris; mais l'associée de Jules Sandeau
n'en avait cure. Elle ne se souciait que de l'opinion de ses amis et des
profits que pouvait rapporter ce labeur en commun. «Pour moi, dit-elle,
âme épaisse et positive, il n'y a que cela qui me tente. Je mange de
l'argent plus que je n'en ai; il faut que j'en gagne, ou que je me mette à
avoir de l'ordre. Or, ce dernier point est si difficile qu'il ne faut même
pas y songer.»

Jules Sandeau, qui prêtait ainsi à Aurore Dudevant la moitié de son nom et
de son appartement, était plus jeune qu'elle de sept ans--elle n'a jamais
aimé les hommes très mûrs--et ni l'un ni l'autre ne possédait de notoriété
dans le monde des lettres. Elle dut donc chercher des appuis pour aborder
une carrière, de tout temps, mais alors surtout, difficilement accessible
aux femmes. Sa pension de 3.000 francs ne pouvait lui suffire. «Vous savez,
mande-t-elle à Jules Boucoiran, que c'est peu pour moi qui aime à donner
et qui n'aime pas à compter. Je songe donc uniquement à augmenter mon
bien-être. Comme je n'ai nulle ambition d'être connue, je ne le serai
point. Je n'attirerai l'envie et la haine de personne.» Le premier
littérateur avec qui elle entra en relations fut Henri de Latouche, un
compatriote, né en 1785 à La Châtre, qui s'exerça dans le journalisme, la
poésie, le roman et le théâtre. Il édita André Chénier et fonda le Figaro.
Elle s'adressa également à M. Doris-Dufresne, le député républicain; il la
mit en rapport avec son collègue à la Chambre, M. de Kératry, romancier à
ses heures, qui avait écrit le _Dernier des Beaumanoir_. L'_Histoire de ma
Vie_ raconte assez plaisamment la façon dont elle se présenta chez lui, à
huit heures du matin:

«M. de Kératry me parut plus âgé qu'il ne l'était. Sa figure, encadrée de
cheveux blancs, était fort respectable. Il me fit entrer dans une jolie
chambre où je vis, couchée sous un couvre-pied de soie rose très galant,
une charmante petite femme qui jeta un regard de pitié languissante sur ma
robe de stoff et sur mes souliers crottés, et qui ne crut pas devoir
m'inviter à m'asseoir. Je me passai de la permission et demandai à mon
nouveau patron, en me fourrant dans la cheminée, si mademoiselle sa fille
était malade. Je débutais par une insigne bêtise. Le vieillard me répondit,
d'un air tout gonflé d'orgueil armoricain, que c'était là madame de
Kératry, sa femme. «Très bien, lui dis-je, je vous en fais mon compliment;
mais elle est malade, et je la dérange. Donc je me chauffe et je m'en
vas.--Un instant, reprit le protecteur; M. Duris-Dufresne m'a dit que vous
vouliez écrire, et j'ai promis de causer avec vous de ce projet; mais
tenez, en deux mots, je serai franc, une femme ne doit pas écrire.--Si
c'est votre opinion, nous n'avons point à causer, repris-je. Ce n'était
pas la peine de nous éveiller si matin, madame de Kératry et moi, pour
entendre ce précepte.»

Le plus joli mot de tout l'entretien fut celui de l'escalier ou plutôt de
l'antichambre, alors que l'auteur du _Dernier des Beaumanoir_ parachevait
sa théorie sur l'infériorité intellectuelle de la femme. Il eut, au seuil
de l'appartement, un trait superbe, à la Napoléon: «Croyez-moi, ne faites
pas de livres, faites des enfants.» Il y a deux versions de la réponse de
George Sand. Voici la sienne: «Ma foi, monsieur, gardez le précepte pour
vous-même, si bon vous semble.» Henri de Latouche y apporta cette
variante: «Faites-en vous-même, si vous pouvez.»

Les lettres de George Sand, publiées par le vicomte de Spoëlberch de
Lovenjoul dans la _Véritable Histoire de Elle et Lui_, présentent d'autre
sorte ses premières relations avec Kératry. «Il m'a reçue, écrit-elle,
d'une manière paternelle, et j'ai bonne espérance maintenant.» De même
elle mande, le 12 février, à Jules Boucoiran: «Je vais chez Kératry le
matin et nous causons au coin du feu. Je lui ai raconté comme nous avions
pleuré en lisant le _Dernier des Beaumanoir_. Il m'a dit qu'il était plus
sensible à ce genre de triomphe qu'aux applaudissements des salons. C'est
un digne homme. J'espère beaucoup de sa protection pour vendre mon petit
roman. Je vais paraître dans la _Revue de Paris_.»

Entre temps, elle fait de la copie, à sept francs la colonne, pour le
_Figaro_, dirigé par Henri de Latouche. «C'est, dit-elle, le dernier des
métiers.» Et dans une lettre à l'avocat Duteil: «J'essaye de fourrer des
articles dans les journaux. Je n'arrive qu'avec des peines infinies et
une persévérance de chien. Si j'avais prévu la moitié des difficultés
que je trouve, je n'aurais pas entrepris cette carrière. Eh bien, plus
j'en rencontre, plus j'ai la résolution d'avancer.» Elle est, en effet,
envahie par une passion violente, irrésistible, la passion d'écrire. A
ce prix, elle supporte mainte privation et tout d'abord de peiner chaque
jour au _Figaro_, de neuf heures du matin à cinq heures, en qualité de
manoeuvre, «ouvrier-journaliste, garçon-rédacteur.» Puis elle ajoute:
«Le _journalisme_ est un postulat par lequel il faut passer.»

Le soir, elle va assez fréquemment au théâtre; mais par esprit
d'économie--et en suivant, écrit-elle à Boucoiran, certain conseil que
vous m'avez donné--elle s'habille en homme. Ainsi elle évite de renouveler
sa garde-robe, et c'est en costume d'étudiant qu'elle occupe, avec Jules
Sandeau et d'autres amis, les loges qu'Henri de Latouche lui donne presque
tous les soirs. Le bruit en est arrivé jusqu'à sa mère, qui exprime son
étonnement de cette singularité. George Sand lui répond, pendant un de ses
séjours à Nohant, en feignant de prendre le change: «On vous a dit que je
portais culotte, on vous a bien trompée. En revanche, je ne veux point
qu'un mari porte mes jupes. Chacun son vêtement, chacun sa liberté.»

Parmi les relations littéraires que se créa George Sand à ses débuts, il
faut au premier rang placer Balzac. C'était la rencontre des deux
écrivains qui, dans le roman, allaient personnifier les tendances
contraires de l'idéalisme et du réalisme. Balzac n'avait pas encore
produit ses chefs-d'oeuvre, mais déjà il manifestait cette humeur inquiète
et fastueuse qui devait sans cesse courir à la poursuite de la fortune, de
découvertes merveilleuses et des fantaisies du luxe. L'_Histoire de ma
Vie_ raconte plaisamment qu'il avait aménagé son petit appartement de la
rue de Cassini en boudoirs de marquise, tendus de soie et de dentelle.
Bohême à sa façon, il éprouvait le besoin du superflu et se privait de
soupe et de café plutôt que d'argenterie et de porcelaine de Chine. Au
surplus, il avait des bizarreries et des caprices d'enfant, dont George
Sand relate un spécimen très caractéristique:

«Un soir que nous avions dîné chez Balzac d'une manière étrange, je crois
que cela se composait de boeuf bouilli, d'un melon et de champagne frappé,
il alla endosser une belle robe de chambre toute neuve, pour nous la
montrer avec une joie de petite fille, et voulut sortir ainsi costumé, un
bougeoir à la main, pour nous reconduire jusqu'à la grille du Luxembourg.
Il était tard, l'endroit désert, et je lui observais qu'il se ferait
assassiner en rentrant chez lui. «Du tout, me dit-il; si je rencontre des
voleurs, ils me prendront pour un fou, et ils auront peur de moi, ou pour
uu prince, et ils me respecteront.» Il faisait une belle nuit calme. Il
nous accompagna ainsi, portant sa bougie allumée dans un joli flambeau de
vermeil ciselé, parlant des quatre chevaux arabes qu'il n'avait pas encore,
qu'il aurait bientôt, qu'il n'a jamais eus, et qu'il a cru fermement
avoir pendant quelque temps. Il nous eût reconduits jusqu'à l'autre bout
de Paris, si nous l'avions laissé faire.»

Entre Balzac et George Sand il y avait antinomie de conception. Non
qu'elle eût une théorie préconçue lorsqu'elle commença à écrire; mais son
tour d'esprit devait la porter à idéaliser les sentiments de ses
personnages, alors que Balzac suivait une impulsion toute contraire et
qu'il a définie à merveille dans un entretien avec madame Sand: «Vous
cherchez l'homme tel qu'il devrait être; moi, je le prends tel qu'il est.
Croyez-moi, nous avons raison tous deux.» Et, après avoir indiqué son
propre procédé qui consiste à grandir ses personnages dans leur laideur ou
leur bêtise, à donner à leurs difformités des proportions effrayantes ou
grotesques, il conclut en disant à sa rivale: «Idéalisez dans le joli et
dans le beau, c'est un ouvrage de femme.»

Certes le premier roman de George Sand ne laisse rien prévoir du
développement ultérieur de son génie. _Rose et Blanche, ou la Comédienne
et la Religieuse_, qu'elle composa en collaboration avec Jules Sandeau et
qui parut en février 1832 sous le pseudonyme commun de J. Sand, porte la
marque de cette gaminerie blagueuse qui était à la mode parmi les
néophytes du romantisme. C'est l'oeuvre d'un étudiant qui s'amuse et qui
écrit à la hâte sur un coin de table, être énigmatique au sexe indécis,
avec des cheveux tombant sur les épaules et une de ces longues redingotes
à la propriétaire, descendant jusqu'aux talons, dont Hippolyte Chatiron a
précisé la coupe: «Le tailleur prend mesure sur une guérite, et ça va à
tout un régiment.»

George Sand aussi travaillait sur commande, pour satisfaire au goût du
jour. Sans compter des articles et des fantaisies dans le _Figaro_, elle
publiait dans la _Revue de Paris_ une nouvelle, la _Prima Donna_, et, dans
la _Mode_ du 15 mars, la _Fille d'Albano_. Ce sont des bluettes.

Après deux séjours à Nohant au milieu et à la fin de 1831, elle revient à
Paris en avril 1832, amène Solange et s'installe quai Saint-Michel, au
cinquième étage d'une grande maison d'où elle a une vue superbe sur
Notre-Dame, Saint-Jacques la Boucherie et la Sainte-Chapelle. «J'avais,
écrit-elle, du ciel, de l'eau, de l'air, des hirondelles, de la verdure
sur les toits.» Disons plus exactement: trois petites pièces avec balcon
pour trois cents francs par an. Mais les étages étaient rudes à monter,
d'autant qu'il fallait porter Solange déjà très lourde. La portière
faisait le ménage pour quinze francs par mois; un gargotier du voisinage
apportait la nourriture, moyennant deux francs par jour. George Sand
savonnait, repassait son linge fin. Et elle était plus heureuse que dans
le bien-être matériel de Nohant. Elle avait emprunté quelque argent à
Henri de Latouche pour s'acheter des meubles, somme qui fut remboursée par
M. Dudevant. Dans cette existence étroite et presque misérable, elle
goûtait les joies de la liberté et celles de la tendresse. «Vivre,
mandait-elle à Charles Duvernet, que c'est doux! que c'est bon! malgré les
chagrins, les maris, l'ennui, les dettes, les parents, les cancans, malgré
les poignantes douleurs et les fastidieuses tracasseries. Vivre, c'est
enivrant! Aimer, être aimé, c'est le bonheur, c'est le ciel!» Ici George
Sand laisse transparaître l'enthousiasme de son premier amour vraiment
complet, autrement fougueux que les expansions d'antan avec Aurélien de
Sèze. Elle confesse, en sa correspondance, l'ardeur qui circule dans ses
veines, qui bouillonne dans son sein. Nous sommes sous le premier consulat,
celui de Jules Sandeau.

Il en résulta ce roman longuet, _Rose et Blanche_, où il est malaisé de
faire la part des deux collaborateurs. C'est un parallélisme assez factice
entre les destinées de Blanche la novice et de Rose la comédienne. La
lecture de ces cinq petits volumes laisse une impression monotone et
maussade. On se contente, à l'ordinaire, de parcourir le premier chapitre,
intitulé «la Diligence,» qui est un peu bien naturaliste. Jamais ce ton
faubourien ne se retrouvera dans l'oeuvre de George Sand. Il n'est même
pas possible de transcrire certains passages plus que lestes. Il faut se
borner à reproduire le portrait de la soeur Olympie, qui grimpe sur
l'impériale de la diligence et s'assied à côté d'un vieux dragon: «Le
militaire, c'était son élément. En avait-elle vu, des militaires, en
avait-elle vu! A Limoges, elle avait guéri de la gale le 35e d'infanterie
de ligne; à Lyon, tout le 12e de chasseurs lui avait passé par les mains
pour une colique contagieuse; aux frontières, pendant la campagne de
Russie, elle avait reçu des envois de blessés, des cargaisons de gelés,
des convois d'amputés. Elle avait exploré le hussard, cultivé le canonnier,
analysé le tambour-maître et monopolisé le cuirassier. Le voltigeur
l'avait bénie, le lancier l'avait adorée; et, dans une effusion de
reconnaissance, plus d'un l'avait embrassée, en dépit de ses grosses
verrues et de sa joue profondément sillonnée par la petite vérole; car
elle était si laide qu'elle pouvait se passer de pudeur... Après cinquante
ans d'une semblable existence, après une vie d'emplâtres, d'infections et
d'ordures, la soeur Olympie, rude et grossière comme la charité active,
n'avait plus de sexe: ce n'était ni un homme, ni une femme, ni un soldat,
ni une vierge; c'était la force, le dévouement, le courage incarné,
c'était le bienfait personnifié, la providence habillée d'une robe noire
et d'une guimpe blanche.» Aussi, quand le dragon lui offre une prise,
«Sensible! s'écrie-t-elle, en enfonçant ses longs doigts osseux dans la
tabatière et en portant à son nez une prise de tabac dont la moitié tomba
sur un rudiment de moustache grise qui couronnait sa lèvre supérieure.»

De même provenance gouailleuse est le récit des infortunes intimes d'un
_soprano_ masculin, ainsi que l'énumération des professions de M.
Robolanti, «homme universel, industriel encyclopédiste, voyageur européen,
physicien, organiste, chef d'orchestre, instructeur de chiens, de serins
et de lièvres, fabricant de thé suisse, d'eau de Cologne, de pommade,
d'onguent odontalgique, de faux râteliers et de semelles imperméables.»

Pour reconnaître la marque de George Sand, il faut s'arrêter à certains
épisodes: par exemple, au tome II, l'arrivée de l'archevêque qui rappelle
de tous points la visite du prélat à Nohant, au chevet de madame Dupin.
Dans _Rose et Blanche_ il a été croqué sur le vif: «Un homme court et gras,
à figure ronde et bourgeoise, taillé pour faire un épicier, un voltigeur
de la garde nationale ou un adjoint de village. Sa robe violette, costume
si noble et si beau sur un homme pâle et élancé, ressemblait sur lui au
premier fourreau d'un gros marmot; sa ceinture de moire était perdue sons
l'empiétement du ventre sur la poitrine, et sa croix d'or, cherchant en
vain sa place entre un cou qui n'existait pas et un estomac qui n'existait
plus, occupait tout l'espace intermédiaire entre le menton et l'ombilic.»

Quelques autres pages attestent encore la forme littéraire qui sera celle
de George Sand. Ainsi la description des Landes, au chapitre 5 du tome II,
mais surtout la peinture du couvent des Augustines, dirigé par madame de
Lancastre, et où d'innombrables détails proviennent du séjour d'Aurore à
la communauté des Anglaises. De l'intrigue même de _Rose et Blanche_ il
n'y a rien à retenir. Horace et Laorens sont deux jeunes hommes sans grand
relief. L'un aime la comédienne Rose, qui devient religieuse. L'autre,
après avoir commis envers Blanche, alors idiote, le pire méfait qui se
puisse imaginer, la retrouve le jour où elle va prononcer ses voeux, fait
scandale dans la chapelle, la contraint au mariage et la voit mourir au
sortir de la bénédiction nuptiale. Ce n'est ni du roman psychologique, ni
du roman feuilleton qui tienne la curiosité en haleine. Aussi bien George
Sand discernait-elle nettement les défauts de son oeuvre: «Je suis fort
aise, écrit-elle à sa mère le 22 février 1832, que mon livre vous amuse.
Je me rends de tout mon coeur à vos critiques. Si vous trouvez la soeur
Olympie trop troupière, c'est sa faute plus que la mienne. Je l'ai
beaucoup connue, et je vous assure que, malgré ses jurons, c'était la
meilleure et la plus digne des femmes... En somme, je vous ai dit que je
n'avais pas fait cet ouvrage seule. Il y a beaucoup de farces que je
désapprouve: je ne les ai tolérées que pour satisfaire mon éditeur, qui
voulait quelque chose d'un peu _égrillard_. Vous pouvez répondre cela pour
me justifier aux yeux de Caroline, si la verdeur des mots la scandalise.
Je n'aime pas non plus les polissonneries. Pas une seule ne se trouve dans
le livre que j'écris maintenant et auquel je ne m'adjoindrai de mes
collaborateurs que le nom, le mien n'étant pas destiné à entrer jamais
dans le commerce du bel esprit.» En effet, lorsqu'elle rompt avec Jules
Sandeau cette courte association intellectuelle, elle garde de lui une
partie de son nom pour en faire George Sand. Désormais elle a trouvé sa
voie, son style, sa doctrine sociale, sa conception romanesque. C'est
_Indiana_ qu'elle compose durant l'hiver de 1831-1832. _Valentine_ va
suivre, puis _Lélia_: toute une série d'oeuvres spontanées et hardies,
révélatrices d'un art nouveau et d'une pensée qui se libère.




CHAPITRE VII

LE ROMAN FÉMINISTE: _INDIANA_ ET _VALENTINE_


Si, dans un bagage aussi complexe que celui de George Sand, toute
classification n'est pas fatalement artificielle et étroite, il semble
qu'on puisse diviser ses romans en quatre périodes ou catégories: le roman
féministe, le roman socialiste, le roman champêtre, et, durant les
dernières années, le roman purement sentimental et romanesque. Sa première
manière est une revendication éclatante des droits de la femme. Dans la
douzième des _Lettres d'un Voyageur_, elle discute le reproche, qui lui
est adressé par Désiré Nisard, d'avoir voulu réhabiliter l'égoïsme des
sens, d'avoir fait la métaphysique de la matière et poursuivi un but
antisocial. Elle oppose une dénégation formelle: «Vous dites, monsieur,
que la haine du mariage est le but de tous mes livres. Permettez-moi d'en
excepter quatre ou cinq, entre autres _Lélia_, que vous mettez au nombre
de mes plaidoyers contre l'institution sociale, et où je ne sache pas
qu'il en soit dit un mot... _Indiana_ ne m'a pas semblé non plus, lorsque
je l'écrivais, pouvoir être une apologie de l'adultère. Je crois que dans
ce roman (où il n'y a pas d'adultère commis, s'il m'en souvient bien),
_l'amant (ce roi de mes livres)_, comme vous l'appelez spirituellement a
un pire rôle que le mari. _Le Secrétaire intime_ a pour sujet (si je ne me
trompe pas absolument sur mes intentions) les douceurs de la fidélité
conjugale. _André_ n'est ni _contre_ le mariage, ni _pour_ l'amour
adultère, _Simon_ se termine par l'hyménée, ni plus ni moins qu'un conte
de Perrault ou de madame d'Aulnoy; et enfin dans _Valentine_, dont le
dénoûment n'est ni neuf ni habile, j'en conviens, la vieille fatalité
intervient pour empêcher la femme adultère de jouir, par un second mariage,
d'un bonheur qu'elle n'a pas su attendre.» Mais la critique de Désiré
Nisard va plus loin et revêt un caractère de grief personnel: «Il serait
peut-être, écrivait-il, plus héroïque à qui n'a pas eu le bon lot, de ne
pas scandaliser le monde avec son malheur en faisant d'un cas privé une
question sociale.» Pour compléter cet argument _ad hominem_--ou plutôt _ad
feminam_--Nisard ajoute: «La ruine des maris, ou tout au moins leur
impopularité, tel a été le but des ouvrages de George Sand.» Voici sa
réplique: «Oui, monsieur, la ruine des _maris_, tel eût été l'objet de mon
ambition, si je me fusse senti la force d'être un _réformateur_.» A quoi
se bornait donc son dessein? A attaquer les abus, les ridicules, les
préjugés et les vices du temps. Si elle a incriminé les _lois sociales_,
elle n'y a apporté aucune arrière-pensée subversive: «Qui pouvait me
supposer l'intention de refaire les lois du pays?» Et, quand des
saint-simoniens, philanthropes consciencieux, à la recherche de la vérité,
lui ont demandé ce qu'elle mettrait à la place des maris, «je leur ai
répondu naïvement, dit-elle, que c'était le _mariage_, de même qu'à la
place des prêtres, qui ont tant compromis la religion, je crois que c'est
la religion qu'il faut mettre.» Enfin, pour excuser ses défaillances et
justifier ses aspirations, elle se place sous l'invocation de la _justice_,
«éternel rêve des coeurs simples.»

_Indiana_ parut le 19 mai 1832. Dans l'_Histoire de ma Vie_, George Sand
affirme que ce roman, composé à Nohant, fut commencé sans projet et sans
espoir, voire même sans aucun plan, mais surtout sans aucune des visées
sociales que la critique affecta d'y découvrir. «On n'a pas manqué,
poursuit-elle, de dire qu'_Indiana_ était ma personne et mon histoire. Il
n'en est rien.» Admettons la véracité de cette déclaration. C'est à l'insu
de l'écrivain que sont venus sous sa plume, à la faveur de la fiction, les
souvenirs de ses tristesses conjugales. Les malheurs d'Indiana ressemblent
à ceux d'Aurore; il y a une parenté intellectuelle et morale, assez
fâcheuse d'ailleurs, entre le colonel Delmare, «vieille bravoure en
demi-solde,» et Casimir Dudevant, officier démissionnaire.

Aussi bien, pour découvrir l'idée maîtresse et directrice d'_Indiana_, il
ne suffit pas de suivre les péripéties du roman, il convient encore de
comparer les deux préfaces, celle de 1832 et celle de 1842. La première
est modeste et plaide presque les circonstances atténuantes pour les
audaces de l'ouvrage: «Si quelques pages de ce livre encouraient le grave
reproche de tendance vers des croyances nouvelles, si des juges rigides
trouvaient leur allure imprudente et dangereuse, il faudrait répondre à la
critique qu'elle fait beaucoup trop d'honneur à une oeuvre sans
importance... Le narrateur n'a point la prétention de cacher un
enseignement grave sous la forme d'un conte; il ne vient pas donner _son
coup de main_ à l'édifice qu'un douteux avenir nous prépare, _son coup de
pied_ à celui du passé qui s'écroule. Il sait trop que nous vivons dans un
temps de ruine morale, où la raison humaine a besoin de rideaux pour
atténuer le trop grand jour qui l'éblouit. S'il s'était senti assez docte
pour faire un livre vraiment utile, il aurait adouci la vérité, au lieu de
la présenter avec ses teintes crues et ses effets tranchants. Ce livre-là
eût fait l'office des lunettes bleues pour les yeux malades.»

De ce même style qui n'est pas exempt de mauvais goût, le romancier se
défend de «prendre des conclusions sur le grand procès entre l'avenir et
le passé» et de «s'affubler de la robe du philosophe.» Il n'aura garde de
«porter la main sur les grandes plaies de la civilisation agonisante--il
faut être si sûr de pouvoir les guérir, quand on se risque à les sonder!»
Après nous avoir attesté qu'il n'emploiera pas son talent, «s'il en avait,
à foudroyer les autels renversés,» il aboutit à cette conclusion ampoulée:
«Vous verrez que, s'il n'a pas effeuillé des roses sur le sol où la loi
parque nos volontés comme des appétits de mouton, il a jeté des orties sur
les chemins qui nous en éloignent.» Nous apprenons qu'Indiana, c'est un
type d'être faible qui représente les passions comprimées ou supprimées
par les lois. Car George Sand, disciple de Jean-Jacques, estime que
l'oeuvre de l'Etre suprême est pervertie par notre prétendue civilisation.
De là les protestations qu'elle formule contre les iniquités sociales,
tout en déclarant, dans une langue singulière, n'avoir pas pour son livre
«le naïf amour paternel qui emmaillote les productions rachitiques de ces
jours d'avortements littéraires.»

En 1842, la pensée et les métaphores de George Sand sont mieux
équilibrées. Dans cette seconde préface, elle proclame qu'_Indiana_ et la
plupart de ses premiers romans sont basés sur une même donnée: le rapport
mal établi entre les sexes, par le fait de la société. Dix années de
réflexion ou plutôt de noviciat, le spectacle des misères humaines, le
commerce, dit-elle, de «quelques vastes intelligences religieusement
interrogées»--c'est-à-dire de Lamennais, de Pierre Leroux, de Michel (de
Bourges)--ont élargi son horizon. Elle confirme et accentue la thèse
d'_Indiana_, en paraphrasant le vers de Polyeucte:

  Je le ferais encor si j'avais à le faire.

Elle a conscience de s'être acquittée d'une tâche utile et nécessaire.
«J'ai cédé, dit-elle, à un instinct puissant de plainte et de reproche que
Dieu avait mis en moi, Dieu qui ne fait rien d'inutile, pas même les plus
chétifs êtres.» Aussi bien la cause qu'elle défendait était celle de la
moitié du genre humain, et s'élevait bien au-dessus de la poursuite d'un
profit particulier ou de l'apologie d'un intérêt personnel. C'est alors
qu'elle formule une théorie qui recèle en substance les revendications
actuelles du féminisme: «J'ai écrit _Indiana_ avec le sentiment non
raisonné, il est vrai, mais profond et légitime, de l'injustice et de la
barbarie des lois qui régissent encore l'existence de la femme dans le
mariage, la famille et la société... La guerre sera longue et rude; mais
je ne suis ni le premier, ni le seul, ni le dernier champion d'une si
belle cause, et je la défendrai tant qu'il me restera un souffle de vie.»
Apôtre des droits de la femme dans cette préface, George Sand oublie sans
nul doute qu'elle s'est infligé à elle-même un démenti, en écrivant à la
page 235 d'_Indiana_: «La femme est imbécile par nature.»

Si les thèses proposées sont discutables et captieuses, le roman en soi
est attachant. L'intrigue n'offre aucune complication. Indiana, âme
sentimentale et romanesque, souffre auprès du colonel Delmare. Ce rude
personnage a juré de tuer quiconque braconne sur ses terres. Il atteint
ainsi, mais d'un coup de fusil chargé de gros sel, un jeune voisin, Raymon
de Ramière, qui escaladait son mur pour rendre visite à Noun, une créole,
soubrette d'Indiana. Assez vite, d'ailleurs, le Don Juan provincial est
las de la femme de chambre en tablier blanc et en madras. Il ne
demanderait qu'à passer de l'escalier de service au grand escalier. Noun
s'en aperçoit et se jette dans la rivière prochaine. Indiana n'a-t-elle
rien deviné ou ne s'alarme-t-elle pas de succéder à sa camériste? Du moins
elle s'éprend de Raymon de Ramière, malgré les adjurations de sir Ralph
Brown qui tient auprès d'elle l'emploi de soupirant volontairement
platonique. Elle suit son mari à l'île Bourbon, mais sans pouvoir oublier
l'amour qui la possède. Dans un accès d'exaltation, elle s'embarque pour
la France, afin de rejoindre Raymon. Elle le trouve marié. Crise de
désespérance. Ralph la soigne, la guérit, et tous deux vont terminer leurs
jours dans quelque chaumière indienne, renouvelée de Bernardin de
Saint-Pierre. Ainsi se manifeste l'apophtegme de George Sand: «L'amour est
un contrat aussi bien que le mariage.» La démonstration semble assez
sinueuse.

Il est déplaisant que les rendez-vous de Raymon et de Noun aient lieu dans
la chambre même d'Indiana absente, «où des orangers en fleurs répandaient
leurs suaves émanations, des bougies diaphanes brûlaient dans les
candélabres.» Noun a pris soin d'effeuiller sur le parquet des roses du
Bengale et de semer le divan de violettes. Elle a préparé un souper fin,
et pourtant les regards de Raymon ne se dirigent pas vers les fruits et
les flacons du guéridon, mais vers ce qui lui rappelle Indiana: ses livres,
son métier, sa harpe, les gravures de l'île Bourbon, et «surtout ce petit
lit à demi caché sous les rideaux de mousseline, ce lit blanc et pudique
comme celui d'une vierge, orné au chevet, en guise de rameau bénit, d'une
palme enlevée peut-être, le jour du départ, à quelque arbre de la patrie.»
Accueilli par la camériste, c'est à la maîtresse qu'il va songer. Noun
cependant a fait des frais de toilette, avec la garde-robe de madame
Delmare, mais toute cette élégance est visiblement empruntée. Elle a forcé
le décolletage. Voici comment George Sand nous l'explique: «Indiana eût
été plus cachée, son sein modeste ne se fût trahi que sous la triple gaze
de son corsage; elle eût peut-être orné ses cheveux de camélias naturels,
mais ce n'est pas dans ce désordre excitant qu'ils se fussent joués sur sa
tête; elle eût pu emprisonner ses pieds dans des souliers de satin, mais
sa chaste robe n'eût pas ainsi trahi les mystères de sa jambe mignonne.»
Bref, Raymon est saturé des amours ancillaires. Il demande à monter en
grade, c'est-à-dire à descendre de la mansarde à l'appartement.

Pour traduire ces fluctuations d'un amour qui va de l'office au boudoir,
George Sand use assez volontiers du style hyperbolique et fleuri, à la
mode de 1830. Ce sont des exclamations: «Pauvre enfant! si jeune et si
belle, avoir déjà tant souffert!» Ou bien de singulières manifestations de
tendresse: «Je vous aurais portée dans mes bras pour empêcher vos pieds de
se blesser; je les aurais réchauffés de mon haleine.» Comment madame
Delmare accueille-t-elle ces déclarations adressées à ses pieds? Avec
quelque complaisance, ce semble. «Si l'on mourait de bonheur, Indiana
serait morte en ce moment.» Il est vrai que Raymon hausse le ton et secoue
furieusement les cordes de sa lyre: «Tu es la femme que j'avais rêvée, la
pureté que j'adorais, la chimère qui m'avait toujours fui, l'étoile
brillante qui luisait devant moi pour me dire: «Marche encore dans cette
vie de misère, et le ciel t'enverra un de ses anges pour t'accompagner. De
tout temps, tu m'étais destinée, ton âme était fiancée à la mienne!...
Vois-tu, Indiana, tu m'appartiens, tu es la moitié de mon âme, qui
cherchait depuis longtemps à rejoindre l'autre... Ne me reconnais-tu pas?
ne te semble-t-il pas qu'

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