Jim Harrison, boxeur
by Arthur Conan Doyle · French · Gutenberg #13734 · 584,435 chars · public domain (US)
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Title: Jim Harrison, boxeur
Author: Arthur Conan Doyle
Release date: October 13, 2004 [eBook #13734]
Most recently updated: October 28, 2024
Language: French
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK JIM HARRISON, BOXEUR ***
Arthur Conan Doyle
JIM HARRISON, BOXEUR
Titre original: Rodney Stone
(1910)
Table des matières
_Préface_
I -- FRIAR'S OAK
II -- LE PROMENEUR DE LA FALAISE ROYALE
III -- L'ACTRICE D'ANSTEY-CROSS
IV -- LA PAIX D’AMIENS
V -- LE BEAU TREGELLIS
VI -- SUR LE SEUIL
VII -- L'ESPOIR DE L'ANGLETERRE
VIII -- LA ROUTE DE BRIGHTON
IX -- CHEZ WATTIER
X -- LES HOMMES DU RING
XI -- LE COMBAT SOUS LE HALL AUX VOITURES
XII -- LE CAFÉ FLADONG
XIII -- LORD NELSON
XIV -- SUR LA ROUTE
XV -- JEU DÉLOYAL
XVI -- LES DUNES DE CRAWLEY
XVII -- AUTOUR DU RING
XVIII -- LA DERNIÈRE BATAILLE DU FORGERON
XIX -- À LA FALAISE ROYALE
XX -- LORD AVON
XXI -- LE RÉCIT DU VALET
XXII -- DÉNOUEMENT
_Préface_
_Dans un roman antérieur qui a été fort bien accueilli par le
public français, _La grande Ombre_, Conan Doyle avait abordé
l'époque de la lutte acharnée entre l'Angleterre et Napoléon. Il
avait accompagné jusque sur le champ de bataille de Waterloo un
jeune villageois arraché au calme des falaises natales par le
désir de protéger le sol national contre le cauchemar de
l'invasion française, qui hantait alors les imaginations
britanniques._
_Cette fois, dans une oeuvre nouvelle, la peinture est plus
large._
_C'est toute l'Angleterre du temps du roi Georges qui revit d'une
vie intense dans les pages de _Jim Harrison boxeur_, avec son
prince de Galles aux inépuisables dettes, ses dandys élégants et
bizarres, ses marins audacieux et tenaces groupés avec art autour
de Nelson et de la trop célèbre Lady Hamilton, ses champions de
boxe dont les exploits entretiennent au delà de la Manche le goût
des exercices violents, entraînement indispensable à un peuple qui
voulait tenir tête aux grognards de Napoléon, aux marins de nos
escadres et aux corsaires de Surcouf et de ses émules._
_Le tableau est complet et tracé par une plume compétente, Conan
Doyle s'appliquant à décrire ce qu'il connaît bien et évitant dès
lors les grosses erreurs qui tachent certains de ses romans
historiques, _Les Réfugiés_ par exemple._
_Les éditions anglaises portent le titre de _Rodney Stone_. C'est,
en effet, le fils du marin Stone, compagnon de Nelson, qui est
censé tenir la plume et évoquer le souvenir des jours de sa
jeunesse pour l'instruction de ses enfants. Mais Rodney Stone,
s'il est le fil qui relie les feuillets du récit, n'en est jamais
le héros. Âme simple et moyenne, il n'a pas l'envergure qui
conquiert l'intérêt._
_Le vrai héros du roman, c'est Jim Harrison, élevé par le champion
Harrison qui s'est retiré du Ring après un terrible combat où il
faillit tuer son adversaire, et établi forgeron à Friar's Oak._
_N'est-ce pas lui qui entraîne Stone à la Falaise Royale, dans le
château abandonné, à la suite de la disparition étrange de lord
Avon accusé du meurtre de son frère?_
_N'est-ce pas lui qui devient le protégé, et plutôt le protecteur,
de miss Hinton, la Polly du théâtre de Haymarket, la vieillissante
actrice de genre que l'isolement fait chercher une consolation
dans le gin et le whisky?_
_N'est-ce pas lui que nous voyons, au dénouement du roman, fils
avoué et légitime de lord Avon par un de ces mariages secrets si
faciles avec la loi anglaise et qui nous semblent toujours un pur
moyen de comédie?_
_N'est-ce pas à lui qu'aboutit toute cette peinture du Ring, de
ses rivalités, de ses gageures, de ses paris, de ses intrigues?_
_Aussi avons-nous cru bien faire d'adopter pour cette édition
française, préparée par nous de longue main, le titre de _Jim
Harrison boxeur_._
_La boxe a tenu une telle place dans la vie anglaise du temps du
roi Georges qu'il parait extraordinaire que le sport anglais par
excellence, cher à Byron et au prince de Galles, chef de file des
dandys, ait attendu jusqu'à nos jours un peintre._
_Et voilà cependant la première fois qu'un de ces romanciers, qui
ont l'oreille des foules, entreprend le récit de la vie et de
l'entraînement d'un grand boxeur d'autrefois._
_Belcher, Mendoza, Jackson, Berks, Bill War, Caleb Baldwin, Sam le
Hollandais, Maddox, Gamble, trouvent en Conan Doyle leur
portraitiste, il faudrait presque dire leur poète._
_Comme il le remarque fort judicieusement, le sport du Ring a
puissamment contribué à développer dans la race britannique ce
mépris de la douleur et du danger qui firent une Angleterre
forte._
_De la instinctivement la tendance de l'opinion à s'enthousiasmer,
à se passionner pour les hommes du Ring, professeurs d'énergie et
en quelque sorte contrepoids à ce qu'il y avait d'affadissant et
d'énervant dans le luxe des petits-maîtres, des Corinthiens et des
dandys tout occupés de toilettes et de futilités, en une heure
aussi grave pour la vie nationale anglaise_
_Qu'à côté de l'entretien de cet idéal de bravoure et d'endurance,
il y eût comme revers de la médaille la brutalité des moeurs, la
démoralisation qu'amène l'intervention de l'argent dans ce qui est
humain, Conan Doyle ne le nie certes pas, mais la corruption des
meilleures choses ne prouve pas qu'elles n'ont pas été bonnes._
_Si nos pères n'ont pas compris le système anglais, s'ils n'ont
voulu y voir que les boucheries que raillait le chansonnier
Béranger, les hommes de notre génération ont vu plus
équitablement. Ils ont donné à la boxe son droit de cité en France
et réparé l'injustice de leurs prédécesseurs._
_Voila pourquoi, en écrivant _Jim Harrison boxeur_, Conan Doyle a
bien mérité aux yeux de tous ceux, amateurs ou professionnels, qui
se sont de nos jours passionnés pour la boxe. Jim Harrison boxeur
est donc certain de trouver parmi eux de nombreux lecteurs, outre
ceux qui sont déjà les fidèles résolus du romancier anglais,
toujours assurés de trouver dans son oeuvre un intérêt palpitant
et des émotions saines._
_ALBERT SAVINE._
I -- FRIAR'S OAK
Aujourd'hui, 1er janvier de l’année 1851, le dix-neuvième siècle
est arrivé à sa moitié, et parmi nous qui avons été jeunes avec
lui, un bon nombre ont déjà reçu des avertissements qui nous
apprennent qu'il nous a usés.
Nous autres, les vieux, nous rapprochons nos têtes grisonnantes et
nous parlons de la grande époque que nous avons connue, mais quand
c'est avec nos fils que nous nous entretenons, nous éprouvons de
grandes difficultés à nous faire comprendre.
Nous et nos pères qui nous ont précédés, nous avons passé notre
vie dans des conditions fort semblables; mais eux, avec leurs
chemins de fer, leurs bateaux à vapeur, ils appartiennent à un
siècle différent.
Nous pouvons, il est vrai, leur mettre des livres d'histoire entre
les mains et ils peuvent y lire nos luttes de vingt-deux ans
contre ce grand homme malfaisant. Ils peuvent y voir comment la
Liberté s'enfuit de tout le vaste continent, comment Nelson versa
son sang, comment le noble Pitt eut le coeur brisé dans ses
efforts pour l'empêcher de s'envoler de chez nous pour se réfugier
de l'autre côté de l'Atlantique.
Tout cela, ils peuvent le lire, ainsi que la date de tel traité,
de telle bataille, mais je ne sais où ils trouveront des détails
sur nous-mêmes, où ils apprendront quelle sorte de gens nous
étions, quel genre de vie était le nôtre et sous quel aspect le
monde apparaissait à nos yeux, quand nos yeux étaient jeunes,
comme le sont aujourd'hui les leurs.
Si je prends la plume pour vous parler de cela, ne croyez pas
pourtant que je me propose d’écrire une histoire.
Lorsque ces choses se passaient, j'avais atteint à peine les
débuts de l'âge adulte, et quoique j'aie vu un peu de l'existence
d'autrui, je n'ai guère le droit de parler de la mienne.
C'est l'amour d'une femme qui constitue l'histoire d'un homme, et
bien des années devaient se passer avant le jour où je regardai
dans les yeux celle qui fut la mère de mes enfants.
Il nous semble que cela date d'hier et pourtant ces enfants sont
assez grands pour atteindre jusqu'aux prunes du jardin, pendant
que nous allons chercher une échelle, et ces routes que nous
parcourions en tenant leurs petites mains dans les nôtres, nous
sommes heureux d'y repasser, en nous appuyant sur leur bras.
Mais je parlerai uniquement d'un temps où l'amour d'une mère était
le seul amour que je connusse.
Si donc vous cherchez quelque chose de plus, vous n'êtes pas de
ceux pour qui j'écris.
Mais s'il vous plaît de pénétrer avec moi dans ce monde oublié,
s'il vous plaît de faire connaissance avec le petit Jim, avec le
champion Harrison, si vous voulez frayer avec mon père, qui fut un
des fidèles de Nelson, si vous tenez à entrevoir ce célèbre homme
de mer lui-même, et Georges qui devint par la suite l’indigne roi
d'Angleterre, si par-dessus tout vous désirez voir mon fameux
oncle, Sir Charles Tregellis, le roi des petits-maîtres, et les
grands champions, dont les noms sont encore familiers à vos
oreilles, alors donnez la main, et... en route.
Mais je dois vous prévenir: si vous vous attendez à trouver sous
la plume de votre guide bien des choses attrayantes, vous vous
exposez à une désillusion.
Lorsque je jette les yeux sur les étagères qui supportent mes
livres, je reconnais que ceux-là seuls se sont hasardés à écrire
leurs aventures, qui furent sages, spirituels et braves.
Pour moi, je me tiendrais pour très satisfait si l'on pouvait
juger que j'eus seulement l'intelligence et le courage de la
moyenne.
Des hommes d'action auraient peut-être eu quelque estime pour mon
intelligence et des hommes de tête quelque estime de mon énergie.
Voilà ce que je peux désirer de mieux sur mon compte.
En dehors d'une aptitude innée pour la musique, et telle que
j'arrive le plus aisément, le plus naturellement, à me rendre
maître du jeu d'un instrument quelconque, il n'est aucune
supériorité dont j'aie lieu de me faire honneur auprès de mes
camarades.
En toutes choses, j'ai été un homme qui s'arrête à mi-route, car
je suis de taille moyenne, mes yeux ne sont ni bleus, ni gris, et
avant que la nature eût poudré ma chevelure à sa façon, la nuance
était intermédiaire entre le blanc de lin et le brun.
Il est peut-être une prétention que je peux hasarder; c'est que
mon admiration pour un homme supérieur à moi n'a jamais été mêlée
de la moindre jalousie, et que j'ai toujours vu chaque chose et
l'ai comprise telle qu'elle était.
C'est une note favorable a laquelle j'ai droit maintenant que je
me mets à écrire mes souvenirs.
Ainsi donc, si vous le voulez bien, nous tiendrons autant que
possible ma personnalité en dehors du tableau.
Si vous arrivez à me regarder comme un fil mince et incolore, qui
servirait à réunir mes petites perles, vous m'accueillerez dans
les conditions mêmes où je désire être accueilli.
Notre famille, les Stone, était depuis bien des générations vouée
à la marine et il était de tradition, chez nous, que l'aîné portât
le nom du commandant favori de son père.
C'est ainsi que nous pouvions faire remonter notre généalogie
jusqu'à l'antique Vernon Stone, qui commandait un vaisseau à haut
gaillard, à l'avant en éperon, lors de la guerre contre les
Hollandais.
Par Hawke Stone et Benbow Stone, nous arrivons à mon père Anson
Stone qui à son tour me baptisa Rodney Stone en l'église
paroissiale de Saint-Thomas, à Portsmouth, en l'an de grâce 1786.
Tout en écrivant, je regarde par la fenêtre de mon jardin,
j'aperçois mon grand garçon de fils, et si je venais à appeler
«Nelson!», vous verriez que je suis resté fidèle aux traditions de
famille.
Ma bonne mère, la meilleure qui fut jamais, était la seconde fille
du Révérend John Tregellis, curé de Milton, petite paroisse sur
les confins de la plaine marécageuse de Langstone.
Elle appartenait à une famille pauvre, mais qui jouissait d'une
certaine considération, car elle avait pour frère aîné le fameux
Sir Charles Tregellis, et celui-ci, ayant hérité d'un opulent
marchand des Indes Orientales, finit par devenir le sujet des
conversations de la ville et l'ami tout particulier du Prince de
Galles.
J'aurai à parler plus longuement de lui par la suite, mais vous
vous souviendrez dès maintenant qu'il était mon oncle et le frère
de ma mère.
Je puis me la représenter pendant tout le cours de sa belle
existence, car elle était toute jeune quand elle se maria.
Elle n'était guère plus âgée quand je la revois dans mon souvenir
avec ses doigts actifs et sa douce voix.
Elle m'apparaît comme une charmante femme aux doux yeux de
tourterelle, de taille assez petite, il est vrai, mais se
redressant quand même bravement.
Dans mes souvenirs de ce temps-là, je la vois constamment vêtue de
je ne sais quelle étoffe de pourpre à reflets changeants, avec un
foulard blanc autour de son long cou blanc, je vois aller et venir
ses doigts agiles pendant qu'elle tricote.
Je la revois encore dans les années du milieu de sa vie, douce,
aimante, calculant des combinaisons, prenant des arrangements, les
menant à bonne fin, avec les quelques shillings par jour de solde
d'un lieutenant, et réussissant à faire marcher le ménage du
cottage du Friar's Oak et à tenir bonne figure dans le monde.
Et maintenant, je n'ai qu'à m'avancer dans le salon, pour la
revoir encore, après quatre-vingts ans d'une existence de sainte,
en cheveux d'un blanc d'argent, avec sa figure placide, son bonnet
coquettement enrubanné, ses lunettes a monture d'or, son épais
châle de laine bordé de bleu.
Je l'aimais en sa jeunesse, je l'aime en sa vieillesse, et quand
elle me quittera, elle emportera quelque chose que le monde entier
est incapable de me faire oublier. Vous qui lisez ceci, vous avez
peut-être de nombreux amis, il peut se faire que vous contractiez
plus d'un mariage, mais votre mère est la première et la dernière
amie. Chérissez-la donc, pendant que vous le pouvez, car le jour
viendra où tout acte irraisonné, où toute parole jetée avec
insouciance, reviendra en arrière se planter comme un aiguillon
dans votre coeur.
Telle était donc ma mère, et quant à mon père, la meilleure
occasion pour faire son portrait, c'est l'époque où il nous revint
de la Méditerranée.
Pendant toute mon enfance, il n'avait été pour moi qu'un nom et
une figure dans une miniature que ma mère portait suspendue à son
cou.
Dans les débuts, on me dit qu'il combattait contre les Français.
Quelques années plus tard, il fut moins souvent question de
Français et on parla plus souvent du général Bonaparte.
Je me rappelle avec quelle frayeur respectueuse je regardai à la
boutique d'un libraire de Portsmouth la figure du Grand Corse.
C'était donc là l'ennemi par excellence, celui que mon père avait
combattu toute sa vie, en une lutte terrible et sans trêve.
Pour mon imagination d'enfant, c'était une affaire d'honneur
d'homme à homme, et je me représentais toujours mon père et cet
homme rasé de près, aux lèvres minces, aux prises, chancelant,
roulant dans un corps à corps furieux qui durait des années.
Ce fut seulement après mon entrée à l'école de grammaire que je
compris combien il y avait de petits garçons dont les pères
étaient dans le même cas.
Une fois seulement, au cours de ces longues années, mon père
revint à la maison.
Par là, vous voyez ce que c'était d'être la femme d'un marin en ce
temps-là.
C'était aussitôt après que nous eûmes quitté Portsmouth pour nous
établir à Friar's Oak qu'il vint passer huit jours avant de
s'embarquer avec l'amiral Jervis pour l'aider à gagner son nouveau
nom de Lord Saint-Vincent.
Je me rappelle qu'il me causa autant d'effroi que d'admiration par
ses récits de batailles et je me souviens, comme si c'était
d'hier, de l'épouvante que j'éprouvai en voyant une tache de sang
sur la manche de sa chemise, tache qui, je n'en doute point,
provenait d'un mouvement maladroit fait en se rasant.
À cette époque je restai convaincu que ce sang avait jailli du
corps d'un Français ou d'un Espagnol, et je reculai de terreur
devant lui, quand il posa sa main calleuse sur ma tête.
Ma mère pleura amèrement après son départ.
Quant à moi, je ne fus pas fâché de voir son dos bleu et ses
culottes blanches s'éloigner par l'allée du jardin, car je
sentais, en mon insouciance et mon égoïsme d'enfant, que nous
étions plus près l'un de l'autre, quand nous étions ensemble, elle
et moi.
J'étais dans ma onzième année quand nous quittâmes Portsmouth,
pour Friar's Oak, petit village du Sussex, au nord de Brighton,
qui nous fut recommandé par mon oncle, Sir Charles Tregellis.
Un de ses amis intimes, Lord Avon, possédait sa résidence près de
là.
Le motif de notre déménagement, c'était qu'on vivait à meilleur
marché à la campagne, et qu'il serait plus facile pour ma mère de
garder les dehors d'une dame, quand elle se trouverait à distance
du cercle des personnes qu'elle ne pourrait se refuser à recevoir
C'était une époque d'épreuves pour tout le monde, excepté pour les
fermiers. Ils faisaient de tels bénéfices qu'ils pouvaient, à ce
que j'ai entendu dire, laisser la moitié de leurs terres en
jachère, tout en vivant comme des gentlemen de ce que leur
rapportait le reste.
Le blé se vendait cent dix shillings le quart, et le pain de
quatre livres un shilling neuf pences.
Nous aurions eu grand peine à vivre, même dans le paisible cottage
de Friar's Oak sans la part de prises revenant à l'escadre de
blocus sur laquelle servait mon père.
La ligne de vaisseaux de guerre louvoyant au large de Brest
n'avait guère que de l'honneur à gagner. Mais les frégates qui les
accompagnaient firent la capture d'un bon nombre de navires
caboteurs, et, comme conformément aux règles de service elles
étaient considérées comme dépendant de la flotte, le produit de
leurs prises était réparti au marc le franc.
Mon père fut ainsi a même d'envoyer à la maison des sommes
suffisantes pour faire vivre le cottage et payer mon séjour à
l'école que dirigeait Mr Joshua Allen.
J'y restai quatre ans et j'appris tout ce qu'il savait.
Ce fut à l'école d'Allen que je fis la connaissance de Jim
Harrison, du petit Jim, comme on la toujours appelé. Il était le
neveu du champion Harrison, de la forge du village.
Je me le rappelle encore, tel qu'il était en ce temps-là, avec ses
grands membres dégingandés, aux mouvements maladroits comme ceux
d'un petit terre-neuve, et une figure qui faisait tourner la tête
à toutes les femmes qui passaient.
C'est de ce temps-là que date une amitié qui a duré toute notre
vie. Je lui appris ses lettres, car il avait horreur de la vue
d'un livre, et de son côté, il m'enseigna la boxe et la lutte, il
m'apprit à chatouiller la truite dans l'Adur, à prendre des lapins
au piège sur la dune de Ditchling, car il avait la main aussi
leste qu'il avait le cerveau lent.
Mais il était mon aîné de deux ans, de sorte que longtemps avant
que j'aie quitté l'école, il était allé aider son oncle à la
forge.
Friar's Oak est situé dans un pli des Dunes et la quarantième
borne milliaire entre Londres et Brighton est posée sur la limite
même du village.
Ce n'est qu'un hameau, à l'église vêtue de lierre, avec un beau
presbytère et une rangée de cottages en briques rouges, dont
chacun est isolé par son jardinet.
À une extrémité du village se trouvait la forge du champion
Harrison, à l'autre l'école de Mr Allen.
Le cottage jaune, un peu à l'écart de la route, avec son étage
supérieur en surplomb et ses croisillons de charpente noircie
fixés dans le plâtre, c'est celui que nous habitions.
Je ne sais s'il est encore debout.
Je crois que c'est assez probable, car ce n'est pas un endroit
propre à subir des changements.
Juste en face de nous, sur l'autre bord de la large route blanche,
était située l'auberge de Friar's Oak tenue en mon temps par John
Cummings.
Ce personnage jouissait d'une très bonne réputation locale, mais
quand il était en voyage, il était sujet à d'étranges
dérangements, ainsi qu'on le verra plus tard.
Bien qu’il y eut un courant continu de commerce sur la route, les
coches venant de Brighton en étaient encore trop près pour faire
halte et ceux de Londres trop pressés d'arriver à destination, de
sorte que s'il n'avait pas eu la chance d'une jante brisée, d'une
roue disjointe, l'aubergiste n'aurait pu compter que sur la soif
des gens du village.
C'était juste l'époque où le prince de Galles venait de construire
à Brighton son bizarre palais près de la mer.
En conséquence, depuis mai jusqu'en septembre, il ne s'écoulait
pas un jour que nous ne vissions défiler à grand bruit, devant nos
portes, une ou deux centaines de phaétons.
Le petit Jim et moi, nous avons passé maintes soirées d'été
allongés dans l'herbe à contempler tout ce grand monde, à saluer
de nos cris les coches de Londres, arrivant avec fracas, au milieu
d'un nuage de poussière et les postillons penchés en avant, les
trompettes retentissantes, les cochers coiffés de chapeaux bas à
bords très relevés, avec la figure aussi cramoisie que leurs
habits.
Les voyageurs riaient toujours quand le petit Jim les interpellait
à haute voix, mais s'ils avaient su comprendre ce que signifiaient
ses gros membres mal articulés, ses épaules disloquées, ils
l'auraient peut-être regardé de plus près et lui auraient accordé
leurs encouragements.
Le petit Jim n'avait connu ni son père ni sa mère, et toute sa vie
s'était écoulée chez son oncle, le champion Harrison. Harrison,
c'était le forgeron de Friar's Oak.
Il avait reçu ce surnom, le jour où il avait combattu avec Tom
Johnson, qui était alors en possession de la ceinture
d'Angleterre, et il l'aurait sûrement battu sans l'apparition des
magistrats du comté de Bedford qui interrompirent la bataille.
Pendant des années, Harrison n'eut pas son pareil pour l'ardeur à
combattre et pour son adresse à porter un coup décisif, bien qu'il
ait toujours été, à ce que l’on dit, lent sur ses jambes.
À la fin, dans un match avec le juif Baruch le noir, il termina le
combat par un coup lancé à toute volée, qui non seulement rejeta
son adversaire par-dessus la corde d'arrière, mais qui encore le
mit pendant trois longues semaines entre la vie et la mort.
Harrison fut, pendant tout ce temps-là, dans un état voisin de la
folie. Il s'attendait d'heure en heure à se voir prendre au collet
par un agent de Bow Street et condamner à mort.
Cette mésaventure, ajoutée aux prières de sa femme, le décida à
renoncer pour toujours au champ clos et à réserver sa grande force
musculaire pour le métier où elle paraissait devoir trouver un
emploi avantageux.
Grâce au trafic des voyageurs et aux fermiers du Sussex, il devait
avoir de l'ouvrage en abondance à Friar's Oak.
Il ne tarda pas longtemps à devenir le plus riche des gens du
village; et quand il se rendait, le dimanche, à l'église avec sa
femme et son neveu, c'était une famille d'apparence aussi
respectable qu'on pouvait le désirer.
Il n'était point de grande taille, cinq pieds sept pouces au plus,
et l'on disait souvent que s'il avait pu allonger davantage son
rayon d'action, il aurait été en état de tenir tête à Jackson ou à
Belcher, dans leurs meilleurs jours.
Sa poitrine était un tonneau.
Ses avant-bras étaient les plus puissants que j'aie jamais vus,
avec leurs sillons profonds, entre des muscles aux saillies
luisantes, comme un bloc de roche polie par l'action des eaux.
Néanmoins, avec toute cette vigueur, c'était un homme lent, rangé,
doux, en sorte que personne n'était plus aimé que lui, dans cette
région campagnarde.
Sa figure aux gros traits, bien rasée, pouvait prendre une
expression fort dure, ainsi que je l'ai vu à l'occasion, mais pour
moi et tous les bambins du village, il nous accueillait toujours
un sourire sur les lèvres, et la bienvenue dans les yeux. Dans
tout le pays, il n'y avait pas un mendiant qui ne sût que s'il
avait des muscles d'acier, son coeur était des plus tendres.
Son sujet favori de conversation, c'était ses rencontres
d'autrefois, mais il se taisait, dès qu'il voyait venir sa petite
femme, car le grand souci qui pesait sur la vie de celle-ci était
de lui voir jeter là le marteau et la lime pour retourner au champ
clos. Et vous n'oubliez pas que son ancienne profession n'était
nullement atteinte à cette époque de la déconsidération qui la
frappa dans la suite. L'opinion publique est devenue défavorable,
parce que cet état avait fini par devenir le monopole des coquins
et parce qu'il encourageait les méfaits commis sur l'arène.
Le boxeur honnête et brave a vu lui aussi se former autour de lui
un milieu de gredins, tout comme cela arrive pour les pures et
nobles courses de chevaux.
C'est pour cela que l'Arène se meurt en Angleterre et nous pouvons
supposer que quand Caunt et Bendigo auront disparu, il ne se
trouvera personne pour leur succéder. Mais il en était autrement à
l'époque dont je parle.
L'opinion publique était des plus favorables aux lutteurs et il y
avait de bonnes raisons pour qu'il en fût ainsi.
On était en guerre. L'Angleterre avait une armée et une flotte
composées uniquement de volontaires, qui s'y engageaient pour
obéir à leur instinct batailleur, et elle avait en face d'elle un
pays où une loi despotique pouvait faire de chaque citoyen un
soldat.
Si le peuple n'avait pas eu en surabondance cette humeur
batailleuse, il est certain que l'Angleterre aurait succombé.
On pensait donc et on pense encore que, les choses étant ainsi,
une lutte entre deux rivaux indomptables, ayant trente mille
hommes pour témoins et que trois millions d'hommes pouvaient
disputer, devait contribuer à entretenir un idéal de bravoure et
d'endurance.
Sans doute, c'était un exercice brutal, et la brutalité même en
était la fin dernière, mais c'était moins brutal que la guerre qui
doit pourtant lui survivre.
Est-il logique d'inculquer à un peuple des moeurs pacifiques, en
un siècle où son existence même peut dépendre de son tempérament
guerrier?
C'est une question que j'abandonne à des têtes plus sages que la
mienne.
Mais, c'était ainsi que nous pensions au temps de nos grands-pères
et c'est pourquoi on voyait des hommes d'État comme Wyndham, comme
Fox, comme Althorp, se prononcer en faveur de l'Arène.
Ce simple fait, que des personnages considérables se déclaraient
pour elle, suffisait à lui seul pour écarter la canaillerie qui
s'y glissa par la suite.
Pendant plus de vingt ans, à l'époque de Jackson, de Brain, de
Cribb, des Belcher, de Pearce, de Gully et des autres, les maîtres
de l'Arène furent des hommes dont la probité était au-dessus de
tout soupçon et ces vingt-là étaient justement, comme je l'ai dit,
à l'époque où l'Arène pouvait servir un intérêt national.
Vous avez entendu conter comment Pearce sauva d'un incendie une
jeune fille de Bristol, comment Jackson s'acquit l'estime et
l'amitié des gens les plus distingués de son temps et comment
Gully conquit un siège dans le premier Parlement réformé.
C'étaient ces hommes-là qui déterminaient l'idéal. Leur profession
se recommandait d'elle-même par les conditions qu'elle exigeait,
le succès y étant interdit à quiconque était ivrogne ou menait une
vie de débauche.
Il y avait, parmi les lutteurs d'alors, des exceptions sans doute,
des bravaches tels que Hickmann, des brutes comme Berks, mais je
répète qu'en majorité, ils étaient d'honnêtes gens, portant la
bravoure et l'endurance à un degré incroyable et faisant honneur
au pays qui les avait enfantés.
Ainsi que vous le verrez, la destinée me permit de les fréquenter
quelque peu et je parle d'eux en connaissance de cause.
Je puis vous assurer que nous étions fiers de posséder dans notre
village un homme tel que le champion Harrison, et quand des
voyageurs faisaient un séjour à l'auberge, ils ne manquaient pas
d'aller faire un tour à la forge, rien que pour jouir de sa vue.
Il valait bien la peine d'être regardé, surtout par un soir de
mai, alors que la rouge lueur de la forge tombait sur ses gros
muscles et sur la fière figure de faucon qu'avait le petit Jim,
pendant qu'ils travaillaient, à tour de bras, un coutre de charrue
tout rutilant et se dessinaient à chaque coup dans un cadre
d'étincelles.
Il frappait un seul coup avec un gros marteau de trente livres
lancé à toute volée, pendant que Jim en frappait deux de son
marteau à main.
La sonorité du clunk! clink-clink! clunk! clink-clink! était un
appel qui me faisait accourir par la rue du village, et je me
disais que tous les deux étant affairés à l'enclume, il y avait
pour moi une place au soufflet.
Je me souviens qu'une fois seulement, au cours de ces années
passées au village, le champion Harrison me laissa entrevoir un
instant quelle sorte d'homme il avait été jadis.
Par une matinée d'été le petit Jim et moi étions debout près de la
porte de la forge, quand une voiture privée, avec ses quatre
chevaux frais, ses cuivres bien brillants, arriva de Brighton avec
un si joyeux tintamarre de grelots que le champion accourut, un
fer a cheval à demi courbé dans ses pinces, pour y jeter un coup
d'oeil.
Un gentleman, couvert d'une houppelande blanche de cocher, un
Corinthien, comme nous aurions dit en ce temps-là, conduisait et
une demi-douzaine de ses amis, riant, faisant grand bruit, étaient
perchés derrière lui.
Peut-être que les vastes dimensions du forgeron attirèrent son
attention, peut-être fut-ce simple hasard, mais comme il passait,
la lanière du fouet de vingt pieds que tenait le conducteur siffla
et nous l'entendîmes cingler d'un coup sec le tablier de cuir du
forgeron.
-- Holà, maître, cria le forgeron en le suivant du regard, votre
place n'est pas sur le siège, tant que vous ne saurez pas mieux
manier un fouet.
-- Qu'est-ce que c'est? dit le conducteur en tirant sur les rênes.
-- Je vous invite à faire attention, maître, ou bien il y aura un
oeil de moins sur la route où vous conduisez.
-- Ah! c'est comme cela que vous parlez, vous, dit le conducteur
en plaçant le fouet dans la gaine et ôtant ses gants de cheval.
Nous allons causer un peu, mon beau gaillard.
Les gentilshommes sportsmen de ce temps-là étaient d'excellents
boxeurs pour la plupart, car c'était la mode de suivre le cours de
Mendoza tout comme quelques années plus tard, il n'y avait pas un
homme de la ville qui n'eût porté le masque d'escrime avec
Jackson.
Avec ce souvenir de leurs exploits, ils ne reculaient jamais
devant la chance d'une aventure de grande route et il arrivait
bien rarement que le batelier ou le marin eussent lieu de se
vanter après qu'un jeune beau ait mis habit bas pour boxer avec
lui.
Celui-là s'élança du siège avec l'empressement d'un homme qui n'a
pas de doutes sur l'issue de la querelle et, après avoir accroché
sa houppelande à collet à la barre de dessus, il retourna
coquettement les manchettes plissées de sa chemise de batiste.
-- Je vais vous payer votre conseil, mon homme, dit-il.
Les amis, qui étaient sur la voiture, savaient, j'en suis certain,
qui était ce gros forgeron et se faisaient un plaisir de premier
ordre de voir leur camarade donner tête baissée dans le piège.
Ils poussaient des hurlements de satisfaction et lui jetaient à
grands cris des phrases, des conseils.
-- Secouez-lui un peu sa suie, Lord Frederick, criaient-ils.
Servez-lui son déjeuner à ce Jeannot-tout-cru. Roulez-le dans son
tas de cendre. Et dépêchez-vous, sans quoi vous allez voir son
dos.
Encouragé par ces clameurs, le jeune patricien s'avança vers son
homme.
Le forgeron ne bougea pas, mais ses lèvres se contractèrent avec
une expression farouche pendant que ses gros sourcils
s'abaissaient sur ses yeux perçants et gris.
Il avait lâché les tenailles et les bras libres étaient ballants.
-- Faites attention, mon maître, dit-il. Sans cela vous allez vous
faire poivrer.
Il y avait dans cette voix un ton d'assurance, il y avait dans
cette attitude une fermeté calme, qui firent deviner le danger au
jeune Lord.
Je le vis examiner son antagoniste attentivement et aussitôt ses
mains tombèrent, sa figure s'allongea.
-- Pardieu! s'écria-t-il, c'est Jack Harrison.
-- Lui-même, mon maître.
-- Ah! je croyais avoir affaire à quelque mangeur de lard du comté
d'Essex. Eh! eh! mon homme, je ne vous ai pas revu depuis le jour
où vous avez presque tué Baruch le noir, ce qui m'a coûté cent
bonnes livres.
Quels hurlements poussait-on sur la voiture!
-- _Kiss! Kiss!_ Par Dieu! criaient-ils, c'est Jack Harrison
l'assommeur. Lord Frederick était sur le point de s'en prendre à
l'ex-champion. Flanquez-lui un coup sur le tablier, Fred, et
voyons ce qui arrivera.
Mais le conducteur était déjà remonté sur son siège et riait plus
fort que tous ses camarades.
-- Nous vous laissons aller pour cette fois, Harrison, dit-il.
Sont-ce là vos fils?
-- Celui-ci est mon neveu, maître.
-- Voici une guinée pour lui. Il ne pourra pas dire que je l'aie
privé de son oncle.
Et ayant mis ainsi les rieurs de son côté par la façon gaie de
prendre les choses, il fit claquer son fouet et l'on partit à fond
de train pour faire en moins de cinq heures le trajet de Londres,
tandis que Harrison, son fer non achevé à la main, rentrait chez
lui en sifflant.
II -- LE PROMENEUR DE LA FALAISE ROYALE
Tel était donc le champion Harrison.
Il faut maintenant que je dise quelques mots du petit Jim, non
seulement parce qu'il fut mon compagnon de jeunesse, mais parce
qu'en avançant dans la lecture de ce livre, vous vous apercevrez
que c'est son histoire encore plus que la mienne et qu'il arriva
un temps où son nom et sa réputation furent sur les lèvres de tout
le peuple anglais.
Vous prendrez donc votre parti de m'entendre vous exposer son
caractère, tel qu'il était à cette époque, et particulièrement
vous raconter une aventure très singulière qui n'est pas de nature
à s'effacer jamais de notre mémoire à tous deux.
On était bien surpris en voyant Jim avec son oncle et sa tante,
car il avait l'air d'appartenir à une race, à une famille bien
différentes de la leur.
Souvent, je les ai suivis des yeux quand ils longeaient les bas-
côtés de l'église le dimanche, tout d'abord l'homme aux épaules
carrées, aux formes trapues, puis la petite femme à la physionomie
et aux regards soucieux et enfin ce bel adolescent aux traits
accentués, aux boucles noires, dont le pas était si élastique et
si léger qu'il ne paraissait tenir à la terre que par un lien plus
mince que les villageois à la lourde allure dont il était entouré.
Il n'avait point encore atteint ses six pieds de hauteur, mais
pour peu qu'on se connût en hommes (et toutes les femmes au moins
s'y entendent) il était impossible de voir ses épaules parfaites,
ses hanches étroites, sa tête fière posée sur son cou, comme un
aigle sur son perchoir, sans éprouver cette joie tranquille que
nous donnent toutes les belles choses de la nature, cette sorte de
satisfaction de soi que l'on ressent, en leur présence, comme si
l'on avait contribué à leur création.
Mais nous avons l'habitude d'associer la beauté chez un homme avec
la mollesse.
Je ne vois aucune raison à cette association d'idées; en tout cas,
la mollesse n'apparut jamais chez Jim.
De tous les hommes que j'ai connus, il n'en est aucun dont le
coeur et l'esprit rappelassent davantage la dureté du fer.
En était-il un seul parmi nous qui fût capable d'aller de son pas
ou de le suivre, soit à la course, soit à la nage?
Qui donc, dans toute la campagne des environs, aurait osé se
pencher par-dessus l'escarpement de Wolstonbury et descendre
jusqu'à cent pieds du bord, pendant que la femelle du faucon
battait des ailes à ses oreilles, en de vains efforts, pour
l'écarter de son nid.
Il n'avait que seize ans et ses cartilages ne s'étaient pas encore
ossifiés, quand il se battit victorieusement avec Lee le Gypsy, de
Burgess Hill, qui s'était donné le surnom de _Coq des dunes du
sud_.
Ce fut après cela que le champion Harrison entreprit de lui donner
des leçons régulières de boxe.
-- J'aimerais autant que vous renonciez à la boxe, petit Jim, dit-
il, et madame est de mon avis, mais puisque vous tenez à mordre,
ce ne sera pas ma faute si vous ne devenez pas capable de tenir
tête à n'importe qui du pays du sud.
Et il ne mit pas longtemps à tenir sa promesse.
J'ai déjà dit que le petit Jim n'aimait guère ses livres, mais par
là j'entendais des livres d'école, car dès qu'il s'agissait de
romans de n'importe quel sujet qui touchait de près ou de loin aux
aventures, à la galanterie, il était impossible de l'en arracher,
avant qu'il eût fini.
Lorsqu'un livre de cette sorte lui tombait entre les mains,
Friar's Oak et la forge n'étaient plus pour lui qu'un rêve et sa
vie se passait à parcourir l'Océan, à errer sur les vastes
continents, en compagnie des héros du romancier.
Et il m'entraînait à partager ses enthousiasmes, si bien que je
fus heureux de me faire le _Vendredi_ de ce _Crusoé_, quand il
décida que le petit bois de Clayton était une île déserte et que
nous y étions jetés pour une semaine.
Mais lorsque je m'aperçus qu'il s'agissait de coucher en plein
air, sans abri, toutes les nuits, et qu'il proposa de nous nourrir
de moutons des dunes, (de chèvres sauvages, ainsi qu'il les
dénommait) en les faisant cuire sur du feu que l'on obtiendrait
par le frottement de deux bâtons, le coeur me manqua et je
retournai auprès de ma mère.
Quant à Jim, il tint bon pendant toute une longue et maussade
semaine, et au bout de ce temps, il revint l'air plus sauvage et
plus sale que son héros, tel qu'on le voit dans les livres à
images.
Heureusement, il n'avait parlé que de tenir une semaine, car s'il
s'était agi d'un mois, il serait mort de froid et de faim, avant
que son orgueil lui permît de retourner à la maison.
L'orgueil! C'était là le fond de la nature de Jim.
À mes yeux, c'était un attribut mixte, moitié vertu, moitié vice.
Une vertu, en ce qu'il maintient un homme au-dessus de la fange,
un vice, en ce qu'il lui rend le relèvement difficile quand il est
une fois déchu.
Jim était orgueilleux jusque dans la moelle des os.
Vous vous rappelez la guinée que le jeune Lord lui avait jetée du
haut de son siège. Deux jours après, quelqu'un la ramassa dans la
boue au bord de la route.
Jim seul avait vu à quel endroit elle était tombée et il n'avait
même pas daigné la montrer du doigt à un mendiant.
Il ne s'abaissait pas davantage à donner une explication en
semblable circonstance. Il répondait à toutes les remontrances par
une moue des lèvres et un éclair dans ses yeux noirs.
Même à l'école, il était tout pareil. Il se montrait si convaincu
de sa dignité, qu'il imposait aux autres sa conviction.
Il pouvait dire, par exemple, et il le dit, qu'un angle droit
était un angle qui avait le caractère droit, ou bien mettre Panama
en Sicile. Mais le vieux Joshua Allen n'aurait pas plus songé à
lever sa canne contre lui qu'à la laisser tomber sur moi si
j'avais dit quelque chose de ce genre.
C'était ainsi. Bien que Jim ne fût le fils de personne, et que je
fusse le fils d'un officier du roi, il me parut toujours qu'il
avait montré de la condescendance en me prenant pour ami.
Ce fut cet orgueil du petit Jim qui nous engagea dans une aventure
à laquelle je ne puis songer sans un frisson.
La chose arriva en août 1799, ou peut-être bien dans les premiers
jours de septembre, mais je me rappelle que nous entendions le
coucou dans le bois de Patcham et que, d'après Jim, c'était sans
doute pour la dernière fois.
C'était ma demi-journée de congé du samedi et nous la passâmes sur
les dunes, comme nous faisions souvent.
Notre retraite favorite était au-delà de Wolstonbury, où nous
pouvions nous vautrer sur l'herbe élastique, moelleuse, des
calcaires, parmi les petits moutons de la race Southdown, tout en
causant avec les bergers appuyés sur leurs bizarres houlettes à la
forme antique de crochet, datant de l'époque où le Sussex avait
plus de fer que tous les autres comtés de l'Angleterre.
C'était là que nous étions venus nous allonger dans cette superbe
soirée.
S'il nous plaisait de nous rouler sur le côté gauche, nous avions
devant nous tout le Weald, avec les dunes du Nord se dressant en
courbes verdâtres et montrant çà et là une fente blanche comme la
neige, indiquant une carrière de pierre à chaux.
Si nous nous retournions de l'autre côté, notre vue s'étendait sur
la vaste surface bleue du Canal.
Un convoi, je m'en souviens bien, arrivait ce jour même.
En tête, venait la troupe craintive des navires marchands. Les
frégates, pareilles à des chiens bien dressés, gardaient les
flancs et deux vaisseaux de haut bord, aux formes massives,
roulaient à l'arrière.
Mon imagination planait sur les eaux, à la recherche de mon père,
quand un mot de Jim la ramena sur l'herbe, comme une mouette qui a
l'aile brisée.
-- Roddy, dit-il, vous avez entendu dire que la Falaise royale est
hantée!
Si je l'avais entendu dire? Mais oui, naturellement. Y avait-il
dans tout le pays des Dunes un seul homme qui n'eût pas entendu
parler du promeneur de la Falaise royale?
-- Est-ce que vous en connaissez l'histoire, Roddy?
-- Mais certainement, dis-je, non sans fierté. Je dois bien la
savoir puisque le père de ma mère, sir Charles Tregellis, était
l'ami intime de Lord Avon et qu'il assistait à cette partie de
cartes, quand la chose arriva. J'ai entendu le curé et ma mère en
causer la semaine dernière et tous les détails me sont présents à
l'esprit comme si j'avais été là quand le meurtre fut commis.
-- C'est une histoire étrange, dit Jim, d'un air pensif. Mais
quand j'ai interrogé ma tante à ce sujet, elle n'a pas voulu me
répondre. Quant à mon oncle, il m'a coupé la parole dès les
premiers mots.
-- Il y a une bonne raison à cela. À ce que j'ai appris, Lord Avon
était le meilleur ami de votre oncle, et il est bien naturel qu'il
ne tienne pas à parler de son malheur.
-- Racontez-moi l'histoire, Roddy.
-- C'est bien vieux à présent. L'histoire date de quatorze ans et
pourtant on n'en a pas su le dernier mot. Il y avait quatre de ces
gens-là qui étaient venus de Londres passer quelques jours dans la
vieille maison de Lord Avon. De ce nombre, était son jeune frère,
le capitaine Barrington; il y avait aussi son cousin Sir Lothian
Hume; Sir Charles Tregellis, mon oncle, était le troisième et Lord
Avon le quatrième. Ils aiment à jouer de l'argent aux cartes, ces
grands personnages, et ils jouèrent, jouèrent pendant deux jours
et une nuit. Lord Avon perdit, Sir Lothian perdit, mon oncle
perdit et le capitaine Barrington gagna tout ce qu'il y avait à
gagner. Il gagna leur argent, mais il ne s’en tint pas là, il
gagna à son frère aîné des papiers qui avaient une grande
importance pour celui-ci. Ils cessèrent de jouer à une heure très
avancée de la nuit du lundi. Le mardi matin, on trouva le
capitaine Barrington mort, la gorge coupée, à côté de son lit.
-- Et ce fut Lord Avon qui fit cela?
-- On trouva dans le foyer les débris de ses papiers brûlés. Sa
manchette était restée prise dans la main serrée convulsivement du
mort et son couteau près du cadavre.
-- Et alors, on le pendit, n'est-ce pas?
-- On mit trop de lenteur à s'emparer de lui. Il attendit jusqu'au
jour où il vit qu'on lui attribuait le crime et alors il prit la
fuite. On ne l'a jamais revu depuis, mais on dit qu'il a gagné
l'Amérique.
-- Et le fantôme se promène.
-- Il y a bien des gens qui l'ont vu.
-- Pourquoi la maison est-elle restée inhabitée?
-- Parce qu'elle est sous la garde de la loi. Lord Avon n'a pas
d'enfants et Sir Lothian Hume, le même qui était son partenaire au
jeu, est son neveu et son héritier. Mais il ne peut toucher à
rien, tant qu'il n'aura pas prouvé que Lord Avon est mort.
Jim resta un moment silencieux. Il tortillait un brin d'herbe
entre ses doigts.
-- Roddy, dit-il enfin, voulez-vous venir avec moi, ce soir? Nous
irons voir le fantôme.
Cela me donna froid dans le dos rien que d'y penser.
-- Ma mère ne voudra pas me laisser aller.
-- Esquivez-vous quand elle sera couchée. Je vous attendrai à la
forge.
-- La Falaise royale est fermée.
-- Je n'aurai pas de peine à ouvrir une des fenêtres.
-- J'ai peur, Jim.
-- Vous n'aurez pas peur si vous êtes avec moi, Roddy. Je vous
réponds qu'aucun fantôme ne vous fera de mal.
Bref, je lui donnai ma parole que je viendrais et je passai tout
le reste du jour avec la plus triste mine que l'on puisse voir à
un jeune garçon dans tout le Sussex.
C'était bien là une idée du petit Jim.
C'était son orgueil qui l'entraînait à cette expédition.
Il y allait parce qu'il n'y avait dans tout le pays aucun autre
garçon pour la tenter. Mais moi je n'avais aucun orgueil de ce
genre.
Je pensais absolument comme les autres et j'aurais eu plutôt
l'idée de passer la nuit sous la potence de Jacob sur le canal de
Ditchling que dans la maison hantée de la Falaise royale.
Néanmoins, je ne pus prendre sur moi de laisser Jim aller seul.
Aussi, comme je viens de le dire, je rôdai autour de la maison, la
figure si pâle, si défaite que ma mère me crut malade d'une
indigestion de pommes vertes, et m'envoya au lit sans autre souper
qu'une infusion de thé a la camomille.
Toute l'Angleterre était allée se coucher, car bien peu de gens
pouvaient se payer le luxe de brûler une chandelle.
Lorsque l'horloge eut sonné dix heures et que je regardai par ma
fenêtre, on ne voyait aucune lumière, excepté à l'auberge.
La fenêtre n'était qu'à quelques pieds du sol. Je me glissai donc
au dehors.
Jim était au coin de la forge où il m'attendait.
Nous traversâmes ensemble le pré de John, nous dépassâmes la ferme
de Ridden et nous ne rencontrâmes en route qu'un ou deux officiers
à cheval.
Il soufflait un vent assez fort et la lune ne faisait que se
montrer par instants, par les fentes des nuages mobiles, de sorte
que notre route était tantôt éclairée d'une lumière argentée et
tantôt enveloppée d'une telle obscurité que nous nous perdions
parmi les ronces et les broussailles qui la bordaient.
Nous arrivâmes enfin à la porte à claire-voie, flanquée de deux
gros piliers, qui donnait sur la route.
Jetant un regard à travers les barreaux, nous vîmes la longue
avenue de chênes et au bout de ce tunnel de mauvais augure, la
maison dont la façade apparaissait blanche pâle au clair de la
lune.
Pour mon compte, je m'en serais tenu volontiers à ce coup d'oeil,
ainsi qu'à la plainte du vent de nuit qui soupirait et gémissait
dans les branches.
Mais Jim poussa la porte et l'ouvrit.
Nous avançâmes en faisant craquer le gravier sous nos pas.
Elle nous dominait de haut, la vieille maison, avec ses nombreuses
petites fenêtres qui scintillaient au clair de la lune et son
filet d'eau qui l'entourait de trois côtés.
La porte en voûte se trouvait bien en face de nous et sur un des
côtés un volet pendait à un des gonds.
-- Nous avons de la chance, chuchota Jim. Voici une des fenêtres
qui est ouverte.
-- Ne trouvez-vous pas que nous sommes allés assez loin, Jim? fis-
je en claquant des dents.
-- Je vous ferai la courte échelle pour entrer.
-- Non, non, je ne veux pas entrer le premier.
-- Alors ce sera moi.
Il saisit fortement le rebord de la fenêtre et bientôt y posa le
genou.
-- À présent, Roddy, tendez-moi les mains.
Et d'une traction, il me hissa près de lui.
Bientôt après, nous étions dans la maison hantée.
Quel son creux se fit entendre au moment où nous sautâmes sur les
planches du parquet.
Il y eut un bruit soudain, suivi d'un écho si prolongé que nous
restâmes un instant silencieux.
Puis Jim éclata de rire:
-- Quel vieux tambour que cet endroit, s'écria-t-il. Allumons une
lumière, Roddy, et regardons où nous sommes.
Il avait apporté dans sa poche une chandelle et un briquet.
Lorsque la flamme brilla, nous vîmes sur nos têtes une voûte en
arc.
Tout autour de nous, de grandes étagères en bois supportaient des
plats couverts de poussière.
C'était l'office.
-- Je vais vous faire faire le tour, dit Jim, d'un ton gai.
Puis poussant la porte, il me précéda dans le vestibule.
Je me rappelle les hautes murailles lambrissées de chêne, garnies
de têtes de daim, qui se projetaient en avant, ainsi qu'un unique
buste blanc, dans un coin, qui me terrifia. Un grand nombre de
pièces s'ouvraient sur ce vestibule.
Nous allâmes de l'une à l'autre.
Les cuisines, la distillerie, le petit salon, la salle à manger,
toutes étaient pleines de cette atmosphère étouffante de poussière
et de moisissure.
-- Celle-ci, Jim, dis-je d'une voix assourdie, c'est celle où ils
ont joué aux cartes, sur cette même table.
-- Mais oui, et voici les cartes, s'écria-t-il en rejetant de côté
une pièce d'étoffe brune qui couvrait quelque chose, au centre de
la table.
Et en effet, il y avait une pile de cartes à jouer. Au moins une
quarantaine de paquets à ce que je crois, qui étaient restés là
depuis la partie qui avait eu un dénouement tragique, avant que je
fusse né.
-- Je me demande où va cet escalier, dit Jim.
-- N'y montez pas, Jim, m'écriai-je en le saisissant par le bras.
Il doit conduire à la chambre du meurtre.
-- Comment le savez-vous?
-- Le curé disait qu'on voyait au plafond... Oh! Jim, vous pouvez
le voir même à présent.
Il leva la chandelle et en effet, il y avait dans le blanc du
plafond une grande tache de couleur foncée.
-- Je crois que vous avez raison, dit-il En tout cas je veux y
aller voir.
-- Ne le faites pas, Jim, m'écriai-je.
-- Ta! ta! ta! Roddy, vous pouvez rester ici, si vous avez peur.
Je ne m'absenterai pas plus d'une minute. Ce n'est pas la peine
d'aller à la chasse au fantôme... à moins que... Grands Dieux! Il
y a quelqu'un qui descend l'escalier.
Je l'entendais, moi aussi, ce pas traînant qui partait de la
chambre au-dessus et qui fut suivi d'un craquement sur les
marches, puis un autre pas, un autre craquement.
Je vis la figure de Jim. On eût dit qu'elle était sculptée dans
l'ivoire. Il avait les lèvres entr'ouvertes, les yeux fixes et
dirigés sur le rectangle noir que formait l'entrée de l'escalier.
Il levait encore la chandelle, mais il avait les doigts agités de
secousses. Les ombres sautaient des murailles au plafond.
Quant à moi, mes genoux se dérobèrent et je me trouvai accroupi
derrière Jim. Un cri s'était glacé dans ma gorge.
Et le pas continuait à se faire entendre de marche en marche.
Alors, osant à peine regarder de ce côté et pourtant ne pouvant en
détourner mes yeux, je vis une silhouette se dessiner vaguement
dans le coin où s'ouvrait l'escalier.
Il y eut un moment de silence pendant lequel je pus entendre les
battements de mon pauvre coeur. Puis, quand je regardai de
nouveau, le fantôme avait disparu et la lente succession des
cracs, crac, recommença sur les marches de l'escalier.
Jim s'élança après lui et me laissa seul à demi évanoui, sous le
clair de lune.
Mais ce ne fut pas pour longtemps. Une minute après, il revenait,
passait sa main sous mon bras et tantôt me portant, tantôt me
traînant, il me fit sortir de la maison.
Ce fut seulement lorsque nous fûmes en plein air dans la fraîcheur
de la nuit qu'il ouvrit la bouche.
-- Pouvez-vous vous tenir debout, Roddy?
-- Oui, mais je suis tout tremblant.
-- Et moi aussi, dit-il, en passant sa main sur son front. Je vous
demande pardon, Roddy. J'ai commis une sottise en vous entraînant
dans une pareille entreprise. Jamais je n'avais cru aux choses de
cette sorte... mais à présent je suis convaincu.
-- Est-ce que cela pouvait être un homme, Jim? demandai-je
reprenant courage, maintenant que j'entendais les aboiements des
chiens dans les fermes.
-- C'était un esprit, Roddy.
-- Comment le savez-vous?
-- C'est que je l'ai suivi et que je l'ai vu disparaître dans la
muraille aussi aisément qu'une anguille dans le sable. Eh! Roddy,
qu'avez-vous donc encore?
Toutes mes terreurs m'étaient revenues; tous mes nerfs vibraient
d'épouvante.
-- Emmenez-moi, Jim, emmenez-moi, criai-je.
J'avais les yeux dirigés fixement vers l'avenue.
Le regard de Jim suivit leur direction.
Sous l'ombre épaisse des chênes, quelqu'un s'avançait de notre
côté.
-- Du calme, Roddy, chuchota Jim. Cette fois, par le ciel,
advienne que pourra, je vais le prendre au corps.
Nous nous accroupîmes et restâmes aussi immobiles que les arbres
voisins.
Des pas lourds labouraient le gravier mobile et une grande
silhouette se dressa devant nous dans l'obscurité.
Jim s'élança sur elle, comme un tigre.
-- Vous, en tout cas, vous n’êtes pas un esprit, cria-t-il.
L'individu jeta un cri de surprise, bientôt suivi d'un grondement
de rage.
-- Qui diable?... hurla-t-il.
Puis il ajouta:
-- Je vous tords le cou si vous ne me lâchez pas.
La menace n'aurait peut-être pas décidé Jim à desserrer son
étreinte, mais le son de la voix produisit cet effet.
-- Eh quoi! vous, mon oncle? s'écria-t-il.
-- Eh! mais, je veux être béni, si ce n'est pas le petit Jim! Et
celui-là, qui est-ce? Mais c'est le jeune monsieur Rodney Stone,
aussi vrai que je suis un pêcheur en vie. Que diable faites-vous
tous deux à la Falaise royale à cette heure de la nuit?
Nous avions gagné ensemble le clair de la lune.
C'était bien le champion Harrison, avec un gros paquet sous le
bras, et l'air si abasourdi que j'aurais souri si mon coeur
n'était resté encore convulsé par la crainte.
-- Nous faisions des explorations, dit Jim.
-- Une exploration, dites-vous. Eh bien! je ne vous crois guère
capables de devenir des capitaines Cook, ni l'un ni l'autre, car
je n'ai jamais vu des figures aussi semblables à des navets pelés.
Eh bien, Jim, de quoi donc avez-vous peur?
-- Je n'ai pas peur, mon oncle, je n'ai jamais eu peur, mais les
esprits sont une chose nouvelle pour moi et...
-- Les esprits?
-- Je suis entré dans la Falaise royale et nous avons vu le
fantôme.
Le champion se mit à siffler.
-- Ah! voilà de quoi il retourne, n'est-ce pas? dit-il. Est-ce que
vous lui avez parlé?
-- Il a disparu avant que je le prisse.
Le champion se remit à siffler.
-- J'ai entendu dire qu'il y avait quelque chose de ce genre, là-
haut, dit-il, mais c'est une affaire de laquelle je vous conseille
de ne pas vous mêler. On a assez d'ennuis avec les gens de ce
monde-ci, petit Jim, sans se détourner de sa route pour se créer
des ennuis avec ceux de l'autre monde. Et quant au jeune Mr
Rodney, si sa bonne mère lui voyait cette figure toute blanche,
elle ne le laisserait plus revenir à la forge. Marchez tout
doucement... Je vous reconduirai à Friar's Oak.
Nous avions fait environ un demi-mille, quand le champion nous
rejoignit et je ne pus m'empêcher de remarquer qu'il n'avait plus
son paquet sous le bras. Nous étions tout près de la forge, quand
Jim lui fit la question qui s'était déjà présentée à mon esprit.
-- Qu'est-ce qui vous a amené à la Falaise royale, mon oncle?
-- Eh! quand on avance en âge, dit le champion, il se présente
bien des devoirs dont vos pareils n'ont aucune idée. Quand vous
serez arrivés, vous aussi, à la quarantaine, vous reconnaîtrez
peut-être la vérité de ce que je vous dis.
Ce fut là tout ce que nous pûmes tirer de lui, mais malgré ma
jeunesse, j'avais entendu parler de la contrebande qui se faisait
sur la côte, des ballots qu'on transportait la nuit dans des
endroits déserts. En sorte que depuis ce temps-là, quand
j'entendais parler d'une capture faite par les garde-côtes, je
n'étais jamais tranquille tant que je n'avais pas revu sur la
porte de sa forge la face joyeuse et souriante du champion.
III -- L'ACTRICE D'ANSTEY-CROSS
Je vous ai dit quelques mots de Friar's Oak et de la vie que nous
y menions.
Maintenant que ma mémoire me reporte à mon séjour d'autrefois,
elle s'y attarderait volontiers, car chaque fil, que je tire de
l'écheveau du passé, en entraîne une demi-douzaine d'autres, avec
lesquels il s'était emmêlé.
J'hésitais entre deux partis quand j'ai commencé, en me demandant
si j'avais en moi assez d'étoffe pour écrire un livre, et
maintenant voilà que je crois pouvoir en faire un, rien que sur
Friar's Oak et sur les gens que j'ai connus dans mon enfance.
Certains d'entre eux étaient rudes et balourds, je n'en doute pas:
et pourtant, vus à travers le brouillard du temps, ils
apparaissent tendres et aimables.
C'était notre bon curé Mr Jefferson qui aimait l'univers entier à
l'exception de Mr Slack, le ministre baptiste de Clayton, et
c'était l'excellent Mr Slack qui était un père pour tout le monde,
à l'exception de Mr Jefferson, le curé de Friar's Oak.
C'était Mr Rudin, le réfugié royaliste français qui demeurait plus
haut, sur la route de Pangdean, et qui en apprenant la nouvelle
d'une victoire, avait des convulsions de joie parce que nous
avions battu Bonaparte et des crises de rage parce que nous avions
battu les Français, de sorte qu'après la bataille du Nil, il passa
tout un jour dehors, pour donner libre cours à son plaisir, et
tout un autre jour dedans, pour exhaler tout à son aise sa furie,
tantôt battant des mains, tantôt trépignant.
Je me rappelle très bien sa personne grêle et droite, la façon
délibérée dont il faisait tournoyer sa petite canne.
Ni le froid ni la faim n'étaient de force à l'abattre, et pourtant
nous savions qu'il avait lié connaissance avec l'une et l'autre.
Mais il était si fier, si grandiloquent dans ses discours, que
personne n'eut osé lui offrir ni un repas, ni un manteau.
Je revois encore sa figure se couvrir d'une tache de rougeur sur
chacune de ses pommettes osseuses, quand le boucher lui faisait
présent de quelques côtes de boeuf.
Il ne pouvait faire autrement que d'accepter.
Et pourtant, tout en se dandinant et jetant par-dessus l'épaule un
coup d'oeil au boucher, il disait:
-- Monsieur, j'ai un chien.
Ce qui n'empêchait pas que pendant la semaine suivante, c'était Mr
Rudin et non son chien qui paraissait s'être arrondi.
Je me rappelle ensuite Mr Paterson, le fermier.
N'était-ce ce que vous appelleriez aujourd'hui un radical? mais en
ce temps-là, certains le traitaient de _Priestleyiste_, d'autres
de _Foxiste_ et presque tout le monde de traître.
Assurément, je trouvais à ce moment-là fort condamnable de prendre
un air bougon, à chaque nouvelle d'une victoire anglaise, et quand
on le brûla en effigie sous la forme d'un mannequin de paille
devant la porte de sa ferme, le petit Jim et moi nous fûmes de la
fête.
Mais nous dûmes reconnaître qu'il fit bonne figure quand il marcha
à nous en habit brun, en souliers à boucles, la colère empourprant
son austère figure de maître d'école.
Ma parole, comme il nous arrangea et comme nous fûmes empressés à
nous esquiver sans bruit!
-- Vous qui menez une vie de mensonge, dit-il, vous et vos pareils
qui avez prêché la paix pendant près de deux mille ans et avez
passé tout ce temps à massacrer les gens! Si tout l'argent qu'on
dépense à faire périr des Français était employé à sauver des
existences anglaises, vous auriez alors le droit de brûler des
chandelles à vos fenêtres. Qui êtes-vous pour venir ici insulter
un homme qui observe la loi?
-- Nous sommes le peuple d'Angleterre, cria le jeune Mr Ovington,
fils du squire tory.
-- Vous, fainéant, qui n'êtes bon qu'à jouer aux courses, à faire
battre des coqs? Avez-vous la prétention de parler au nom du
peuple d'Angleterre? C'est un fleuve profond, puissant,
silencieux, vous n'en êtes que l'écume, la pauvre et sotte mousse
qui flotte à sa surface.
Nous le trouvâmes alors fort blâmable, mais en reportant nos
regards en arrière, je me demande si nous n'avions pas nous-mêmes
grand tort.
Et puis c'étaient les contrebandiers.
Ils fourmillaient dans les dunes, car depuis que le commerce
régulier était devenu impossible entre la France et l'Angleterre,
tout le négoce était contrebande.
Une nuit, j'allai sur le pré de Saint-John et, m'étant caché dans
l'herbe, je comptai, dans les ténèbres, au moins soixante-dix
mulets, conduits chacun par un homme, tandis qu'ils défilaient
devant moi, sans plus de bruit qu'une truite dans un ruisseau.
Pas un de ces animaux qui ne portât ses deux quartauts
d'authentique cognac français, ou son ballot de soie de Lyon ou de
dentelle de Valenciennes.
Je connaissais leur chef, Dan Scales.
Je connaissais aussi Tom Kislop, l'officier monté, et je me
rappelle leur rencontre de nuit.
-- Vous battez-vous, Dan, demanda Tom.
-- Oui, Tom. Il va falloir se battre.
Sur quoi, Tom tira son pistolet et brûla la cervelle de Dan.
-- C'est malheureux d'avoir agi ainsi, dit-il plus tard, mais je
savais Dan trop fort pour moi, car nous nous étions déjà mesurés
avant.
Ce fut Tom qui paya un poète de Brighton pour composer l'épitaphe
en vers qu'on plaça sur la pierre tombale, épitaphe que nous
trouvâmes tous fort vraie et fort bonne et qui commençait ainsi:
_Hélas! avec quelle vitesse vola le plomb fatal_
_Qui traversa la tête du jeune homme._
_Il tomba aussitôt, il rendit l'âme._
_Et la mort ferma ses yeux languissants!_
Il y en avait d'autres et je crois pouvoir affirmer qu'on peut
encore les lire dans le cimetière de Patcham.
Un jour, un peu après l'époque de notre aventure à la Falaise
royale, j'étais assis dans le cottage, occupé à examiner les
curiosités que mon père avait fixées aux murs, et je souhaitais en
paresseux que j'étais que Mr Lilly fût mort avant d'écrire sa
grammaire latine, quand ma mère, qui était assise à la fenêtre,
son tricot à la main, jeta un petit cri de surprise.
-- Grands Dieux! fit-elle, comme cette femme a l'air commun!
Il était si rare d'entendre ma mère exprimer une opinion
défavorable sur qui que ce fût (à moins que ce ne fût sur
Bonaparte) qu'en un bond je traversai la pièce et fus à la
fenêtre.
Une chaise, attelée d'un poney, descendait lentement la rue du
village et, dans la chaise, était assise la personne la plus
singulièrement faite que j'eusse jamais vue.
Elle était de forte corpulence et avait la figure d'un rouge si
foncé que son nez et ses joues prenaient une vraie teinte de
pourpre.
Elle était coiffée d'un vaste chapeau avec une plume blanche qui
se balançait.
De dessous les bords, deux yeux noirs effrontés regardaient au
dehors avec une expression de colère et de défi, comme pour dire
aux gens qu'elle faisait moins de cas d'eux qu'ils ne se
souciaient d'elle.
Son costume consistait en une sorte de pelisse écarlate, garnie au
cou de duvet de cygne. Sa main laissait aller les rênes, pendant
que le poney errait d'un bord à l'autre de la route au gré de son
caprice.
À chaque oscillation de la chaise correspondait une oscillation du
grand chapeau, si bien que nous en apercevions tantôt la coiffe et
tantôt le bord.
-- Quel terrible spectacle! s'écria ma mère.
-- Qu'est-ce qui vous choque chez elle?
-- Que le ciel me pardonne si je la juge témérairement, Rodney,
mais je crois que cette femme est ivre.
-- Tiens! fis-je. Elle a arrêté sa chaise là-haut, à la forge. Je
vais vous chercher des nouvelles.
Et saisissant ma casquette, je m'esquivai.
Le champion Harrison venait de ferrer un cheval à la porte de la
forge, et quand j'arrivai dans la rue, je pus le voir le sabot de
l’animal sous le bras, sa râpe à la main, et agenouillé parmi les
rognures blanches.
De la chaise, la femme faisait des signes et il la regardait d'un
air d'étonnement comique.
Bientôt il jeta sa râpe et vint à elle, se tint debout près de la
roue et hocha la tête en lui parlant.
De mon côté, je me faufilai dans la forge où le petit Jim achevait
le fer, je regardai avec admiration son adresse au travail et
l'habileté qu'il mettait à tourner les crampons.
Quand il eut fini, il sortit avec son fer et trouva l'inconnue en
train de causer avec son oncle.
-- Est-ce lui? demanda-t-elle de façon que je l'entendis.
Le champion Harrison affirma d'un signe de tête.
Elle regarda Jim.
Jamais je ne vis dans une figure humaine des yeux aussi grands,
aussi noirs, aussi remarquables.
Bien que je ne fusse qu'un enfant, je devinai qu'en dépit de sa
face bouffie de sang, cette femme-là avait été jadis très belle.
Elle tendit une main, dont tous les doigts s'agitaient, comme si
elle avait joué de la harpe, et elle toucha Jim à l'épaule.
-- J'espère... j'espère que vous allez bien... balbutia-t-elle.
-- Très bien, madame, dit Jim en promenant ses regards étonnés
d'elle à son oncle.
-- Et vous êtes heureux aussi?
-- Oui, madame, je vous remercie.
-- Et vous n'aspirez à rien de plus?
-- Mais non, madame. J'ai tout ce qu'il me faut.
-- Cela suffit, Jim, dit son oncle d'une voix sévère. Soufflez la
forge, car le fer a besoin d'un nouveau coup de feu.
Mais il semblait que la femme avait encore quelque chose à dire,
car elle marqua quelque dépit de ce qu'on le renvoyait.
Ses yeux étincelèrent, sa tête s'agita, pendant que le forgeron,
tendant ses deux grosses mains, semblait faire de son mieux pour
l'apaiser.
Pendant longtemps, ils causèrent à demi-voix et elle parut enfin
satisfaite.
-- À demain alors, cria-t-elle tout haut.
-- À demain, répondit-il.
-- Vous tiendrez votre parole, et je tiendrai la mienne, dit-elle
en cinglant le dos du poney.
Le forgeron resta immobile, la râpe à la main, en la suivant des
yeux jusqu'à ce qu'elle ne fut plus qu'un petit point rouge sur la
route blanche.
Alors, il fît demi-tour.
Jamais je ne lui avais vu l'air aussi grave.
-- Jim, dit-il, c'est miss Hinton, qui est venue se fixer aux
Érables, au-delà du carrefour d'Anstey. Elle s'est prise d'un
caprice pour vous, Jim, et peut-être pourra-t-elle vous être
utile. Je lui ai promis que vous irez par-là et que vous la verrez
demain.
-- Je n'ai pas besoin de son aide, mon oncle, et je ne tiens pas à
lui rendre visite.
-- Mais j'ai promis, Jim, et vous ne voudrez pas qu'on me prenne
pour un menteur. Elle ne veut que causer avec vous, car elle mène
une existence bien solitaire.
-- De quoi veut-elle causer avec des gens de ma sorte?
-- Ah! pour cela, je ne saurais le dire, mais elle a l'air d'y
tenir beaucoup et les femmes ont leurs caprices. Tenez, voici le
jeune maître Stone. Il ne refuserait pas d'aller voir une bonne
dame, je vous le garantis, s'il croyait pouvoir améliorer son
sort, en agissant ainsi.
-- Eh bien! mon oncle, j'irai si Roddy Stone veut venir avec moi,
dit Jim.
-- Naturellement, il ira, n'est-ce pas, maître Rodney?
Je finis par donner mon consentement et je revins à la maison
rapporter toutes mes nouvelles à ma mère, qui était enchantée de
toute occasion de commérages.
Elle hocha la tête, quand elle apprit que j'irais, mais elle ne
dit pas non et la chose fut entendue.
C'était une course de quatre bons milles, mais quand vous étiez
arrivés, il vous était impossible de souhaiter une plus jolie
maisonnette.
Partout du chèvrefeuille, des plantes grimpantes avec un porche en
bois et des fenêtres à grillages.
Une femme à l'air commun nous ouvrit la porte:
-- Miss Hinton ne peut pas vous recevoir, dit-elle.
-- Mais c'est elle qui nous a dit de venir, dit Jim.
-- Je n'y peux rien, s'écria la femme d'un ton rude, je vous
répète qu'elle ne peut vous voir.
Nous restâmes indécis un instant.
-- Peut-être pourriez-vous l'informer que je suis là, dit enfin
Jim.
-- Le lui dire, comment faire pour le lui dire, à elle qui
n'entendrait pas seulement un coup de pistolet tiré à ses
oreilles. Essayez de lui dire vous-même, si vous y tenez.
Tout en parlant, elle ouvrit une porte.
À l'autre bout de la pièce gisait, écroulée sur un fauteuil, une
informe masse de chair avec des flots de cheveux noirs épars dans
tous les sens.
Pour moi, j'étais si jeune que je ne savais si cela était plaisant
ou affreux, mais quand je regardai Jim pour voir comment il
prenait la chose, il avait la figure toute pâle, l'air écoeuré.
-- Vous n'en parlerez à personne, Roddy, dit-il.
-- Non, excepté à ma mère.
-- Je n'en dirai pas un mot, même à mon oncle. Je prétendrai
qu'elle était malade, la pauvre dame. C'est bien assez que nous
l'ayons vue dans cet état de dégradation, sans en faire un objet
de propos dans le village. Cela me pèse lourdement sur le coeur.
-- Elle était comme cela hier, Jim.
-- Ah! vraiment? Je ne l'ai pas remarqué. Mais je sais qu'elle a
de la bonté dans les yeux et dans le coeur, car j'ai vu cela
pendant qu'elle me regardait. Peut-être est-ce le manque d'amis
qui l'a réduite à cet état!
Son entrain en fut éteint pendant plusieurs jours et alors que
l'impression faite en moi s'était dissipée, ses manières la firent
renaître.
Mais ce ne devait pas être la dernière fois que la dame à la
pelisse rouge reviendrait à notre souvenir.
Avant la fin de la semaine, de nouveau, Jim me demanda si je
consentirais à retourner chez elle avec lui.
-- Mon oncle a reçu une lettre, dit-il. Elle voudrait causer avec
moi et je serai plus à mon aise, si vous m'accompagnez, Rod.
Pour moi, toute occasion de sortir était bienvenue, mais à mesure
que nous nous approchions de la maison, je voyais fort bien que
Jim se mettait l'esprit en peine à se demander si quelque chose
n'irait pas encore de travers.
Toutefois, les craintes s'apaisèrent bientôt, car nous avions à
peine fait grincer la porte du jardin que la femme parut sur le
seuil du cottage et accourut à notre rencontre par l'allée.
Elle faisait une figure si étrange, avec sa face enflammée et
souriante, enveloppée d'une sorte de mouchoir rouge, que si
j'avais été seul, cette vue m'aurait fait prendre mes jambes à mon
cou.
Jim, lui-même, s'arrêta un instant, comme s'il n'était pas très
sûr de lui, mais elle nous mis bientôt à l'aise par la cordialité
de ses façons.
-- Vous êtes vraiment bien bons de venir voir une vieille femme
solitaire, dit-elle, et je vous dois des excuses pour le
dérangement inutile que je vous ai causé mardi. Mais vous avez
été, vous-mêmes en quelque sorte la cause de mon agitation, car la
pensée de votre venue m'avait excitée et la moindre émotion me
jette dans une fièvre nerveuse. Mes pauvres nerfs! Vous pouvez
voir vous-mêmes ce qu'ils font de moi.
Tout en parlant, elle nous tendit ses mains agitées de secousses.
Puis, elle en passa une sous le bras de Jim et fit quelques pas
dans l'allée.
-- Il faut que vous vous fassiez connaître de moi et que je vous
connaisse bien. Votre oncle et votre tante sont de très vieux amis
pour moi, et bien que vous l'ayez oublié, je vous ai tenu dans mes
bras, quand vous étiez tout petit. Dites-moi, mon petit homme,
ajouta t-elle en s'adressant à moi, comment appelez-vous votre
ami?
-- Le petit Jim, madame.
-- Alors, dussiez-vous me trouver effrontée, je vous appellerai
aussi petit Jim. Nous autres, vieilles gens, nous avons nos
privilèges, vous savez? Maintenant, vous allez entrer avec moi, et
nous prendrons ensemble une tasse de thé.
Elle nous précéda dans une chambre fort coquette, la même où nous
l'avions aperçue lors de notre première visite.
Au milieu de la pièce était une table couverte d'une nappe
blanche, de brillants cristaux, de porcelaines éblouissantes.
Des pommes aux joues rouges étaient empilées sur un plat qui
occupait le centre.
Une grande assiette, chargée de petits pains fumants, fut aussitôt
apportée par la domestique à la figure revêche. Je vous laisse à
penser si nous fîmes honneur à toutes ces excellentes choses.
Miss Hinton ne cessait de nous presser, de nous redemander nos
tasses et de remplir nos assiettes.
Deux fois, pendant le repas, elle se leva de table et disparut
dans une armoire qui se trouvait au bout de la pièce et chaque
fois je vis la figure de Jim s'assombrir, car nous entendions un
léger tintement de verre contre verre.
-- Eh bien, voyons, mon petit homme, me dit-elle, quand la table
eut été desservie, qu'est-ce que vous avez à regarder, comme cela,
tout autour de vous?
-- C'est qu'il y a tant de jolies choses contre les murs.
-- Et quelle de ces choses trouvez-vous la plus jolie?
-- Ah! celle-ci, dis-je en montrant du doigt un portrait suspendu
en face de moi.
Il représentait une jeune fille grande et mince, aux joues très
rosées, aux yeux très tendres, à la toilette si coquette que je
n'avais jamais rien vu de si parfait. Elle tenait des deux mains
un bouquet de fleurs et il y en avait un second sur les planches
du parquet où elle était debout.
-- Ah! c'est la plus jolie? dit-elle en riant. Eh bien! avancez-
vous, nous allons lire ce qui est écrit au bas.
Je fis ce qu'elle me demandait et je lus: «Miss Hinton, dans son
rôle de Peggy dans la _Mariée de Campagne_, joué à son bénéfice au
théâtre de Haymarket le 14 septembre 1782.»
-- C'est une actrice? dis-je.
-- Oh! le vilain petit insolent et de quel ton il dit cela! dit-
elle. Comme si une actrice ne valait pas une autre femme! Il n'y a
pas longtemps -- c'était tout juste l'autre jour -- le duc de
Clarence, qui pourrait parfaitement s'appeler le roi d'Angleterre,
a épousé mistress Jordan, qui n'est, elle aussi, qu'une actrice.
Et cette personne-ci, qui est-elle, à votre avis?
Elle se plaça au-dessous du portrait, les bras croisés sur sa
vaste poitrine, nous regardant tour à tour de ses gros yeux noirs.
-- Eh bien! où avez-vous les yeux? dit-elle enfin. C'était moi qui
étais miss Polly Hinton du théâtre de Haymarket et peut-être
n'avez-vous jamais entendu ce nom?
Nous fûmes obligés d'avouer qu'en effet, nous l'ignorions.
Et ce seul mot d'actrice avait excité en nous une sensation de
vague horreur, bien naturelle chez des garçons élevés à la
campagne.
Pour nous, les acteurs formaient une classe à part, qu'il fallait
désigner par allusions sans la nommer, et la colère du Tout-
Puissant était suspendue sur leur tête comme un nuage chargé de
foudre.
Et en vérité ce jugement semblait avoir reçu son exécution devant
nous, quand nous considérions cette femme et ce qu'elle avait été.
-- Eh bien, dit-elle en riant, comme une femme qui a été blessée,
vous n'avez aucun motif de dire quoi que ce soit, car je lis sur
votre figure ce qu'on vous aura appris à penser de moi. Tel est
donc le résultat de l'éducation que vous avez reçue, Jim: mal
penser de ce que vous ne comprenez pas! J'aurais voulu que vous
fussiez au théâtre ce soir-là, avec le prince Florizel et quatre
ducs dans les loges, tous les beaux esprits, tous les macaronis de
Londres se levant dans le parterre à mon entrée en scène. Si Lord
Avon ne m'avait pas fait place dans sa voiture, je ne serais pas
venue à bout de rapporter mes bouquets dans mon logement d'York
Street à Westminster. Et voilà que deux petits paysans s'apprêtent
à méjuger!
L'orgueil de Jim lui fit monter le sang aux joues, car il n'aimait
pas s'entendre qualifier de jeune paysan ni même à laisser
entendre qu'il fût si en retard que cela sur les grands
personnages de Londres.
-- Je n'ai jamais mis les pieds dans un théâtre, dit-il, et je ne
sais rien sur ces gens-là.
-- Ni moi non plus.
-- Hé! dit-elle, je ne suis pas en voix, et d'ailleurs on n'a pas
ses avantages pour jouer dans une petite chambre, avec deux jeunes
garçons pour tout auditoire, mais il faut que vous me voyiez en
reine des Péruviens, exhortant ses compatriotes à se soulever
contre les Espagnols, leurs oppresseurs.
Et à l'instant même, cette femme grossièrement tournée et
boursouflée redevint une reine, la plus grandiose, la plus
hautaine que vous ayez jamais pu rêver.
Elle s'adressa à nous dans un langage si ardent, avec des yeux si
pleins d'éclairs, des gestes si impérieux de sa main blanche
qu'elle nous tint fascinés, immobiles sur nos chaises.
Sa voix, au début, était tendre, douce et persuasive, mais elle
prit de l'ampleur, du volume, à mesure qu'elle parlait
d'injustice, d'indépendance, de la joie qu'il y avait à mourir
pour une bonne cause, si bien qu'enfin, j'eus tous les nerfs
frémissants, que je me sentis tout prêt à sortir du cottage et à
donner tout de suite ma vie pour mon pays.
Alors, un changement se produisit en elle.
C'était maintenant une pauvre femme qui avait perdu son fils
unique et se lamentait sur cette perte.
Sa voix était pleine de larmes. Son langage était si simple, si
vrai que nous nous imaginions tous les deux voir le pauvre petit
gisant devant nous sur le tapis et que nous étions sur le point de
joindre nos paroles de pitié et de souffrances aux siennes.
Et alors, avant même que nos joues fussent sèches, elle redevint
ce qu'elle avait été.
-- Eh bien! s'écria-t-elle, que dites-vous de cela? Voilà comment
j'étais au temps où Sally Siddons verdissait de jalousie au seul
nom de Polly Hinton. C'est dans une belle pièce, dans _Pizarro_.
-- Et qui l'a écrite?
-- Qui l'a écrite? Je ne l'ai jamais su. Qu'importe qu'elle ait
été écrite par celui-ci ou celui-là? Mais il y a là quelques
tirades pour celui qui connaît la façon de les débiter.
-- Et vous ne jouez plus, madame?
-- Non, Jim, j'ai quitté les planches, quand... quand j'en ai eu
assez. Mais mon coeur y revient quelquefois. Il me semble qu'il
n'y a pas d'odeur comparable à celle des lampes à huile de la
rampe et des oranges du parterre. Mais vous êtes triste, Jim.
-- C'est que je pensais à cette pauvre femme et à son enfant.
-- Tut! N'y songez plus. J'aurai tôt fait de l'effacer de votre
esprit. Voici miss Priscilla Boute en train dans la _Partie de
saute-mouton_. Il faut vous figurer que la mère parle et que c'est
cette effrontée petite dinde qui lui riposte.
Et elle se mit à jouer une pièce à deux personnages, alternant si
exactement les deux intonations et les attitudes, que nous nous
figurions avoir réellement deux êtres distincts devant nous, la
mère, vieille dame austère, qui tenait la main en cornet
acoustique et sa fille évaporée toujours en l'air.
Sa vaste personne se remuait avec une agilité surprenante.
Elle agitait la tête et faisait la moue en lançant ses répliques à
la vieille personne courbée qui les recevait.
Jim et moi, nous ne pensions guère à nos pleurs et nous nous
tenions les côtes de rire, avant qu'elle eût fini.
-- Voilà qui va mieux, dit-elle, en souriant de nos éclats de
rire. Je ne tenais pas à vous renvoyer à Friar's Oak avec des
mines allongées, car peut-être on ne vous laisserait pas revenir.
Elle disparut dans son armoire et revint avec une bouteille et un
verre qu'elle posa sur la table.
-- Vous êtes trop jeunes pour les liqueurs fortes, dit-elle, mais
cela me dessèche la bouche de parler...
Ce fut alors que Jim fit une chose extraordinaire. Il se leva de
sa chaise et mit la main sur la bouteille en disant:
-- N'y touchez pas.
Elle le regarda en face, et je crois voir encore ses yeux noirs
prenant une expression plus douce sous le regard de Jim:
-- Est-ce que je n'en goûterai pas un peu?
-- Je vous prie, n'y touchez pas.
D'un mouvement rapide, elle lui arracha la bouteille de la main et
la leva de telle sorte qu'il me vint l'idée qu'elle allait la
vider d'un trait. Mais elle la lança au dehors par la fenêtre
ouverte et nous entendîmes le bruit que fit la bouteille en se
cassant sur l'allée.
-- Voyons, Jim, dit-elle, cela vous satisfait? Voilà longtemps que
personne ne s'inquiète si je bois ou non.
-- Vous êtes trop bonne, trop généreuse pour boire, dit-il.
-- Très bien! s'écria-t-elle, je suis enchantée que vous ayez
cette opinion de moi. Et cela vous rendrait-il plus heureux, Jim,
que je m'abstienne de brandy? Eh bien! je vais vous faire une
promesse, si vous m'en faites une de votre côté.
-- De quoi s'agit-il, Miss?
-- Pas une goutte ne touchera mes lèvres, Jim, si vous me
promettez de venir ici deux fois par semaine, quelque temps qu'il
fasse, qu'il pleuve ou qu'il y ait du soleil, qu'il vente ou qu'il
neige, que je puisse vous voir et causer avec vous, car vraiment
il y a des moments où je me trouve bien seule.
La promesse fut donc faite et Jim s'y conforma très fidèlement,
car bien des fois, quand j'aurais voulu l'avoir pour compagnon à
la pêche ou pour tendre des pièges aux lapins, il se rappelait que
c'était le jour réservé et se mettait en route pour Anstey-Cross.
Dans les commencements, je crois qu'elle trouva son engagement
difficile à tenir et j'ai vu Jim revenir la figure sombre comme si
la chose avait marché de travers.
Mais au bout d'un certain temps, la victoire était gagnée. L'on
finit toujours par vaincre. Il suffit de combattre pour cela assez
longtemps, et dans l'année qui précéda le retour de mon père, Miss
Hinton était devenue une toute autre femme.
Ce n'étaient pas seulement ses habitudes qui étaient changées,
elle avait changé elle-même, elle n'était plus la personne que
j'ai décrite.
Au bout de douze mois, c'était une dame d'aussi belle apparence
qu'on pût en voir dans le pays.
Jim fut plus fier de cette oeuvre que d'aucune des entreprises de
sa vie, mais j'étais le seul à qui il en parlât.
Il éprouvait à son égard cette affection que l'on ressent envers
les gens à qui on a rendu service et elle lui fut fort utile de
son côté, car, en l'entretenant, en lui décrivant ce qu'elle avait
vu, elle lui fit perdre sa tournure de paysan du Sussex et le
prépara à l'existence plus large qui l'attendait.
Telles étaient leurs relations à l'époque où la paix fut conclue
et où mon père revint de la mer.
IV -- LA PAIX D’AMIENS
Bien des femmes se mirent à genoux, bien des âmes de femme
s'exhalèrent en sentiments de joie et de reconnaissance, quand, à
la chute des feuilles, en 1801, arriva la nouvelle de la
conclusion des préliminaires de la paix.
Toute l'Angleterre témoigna sa joie le jour par des pavoisements,
la nuit par des illuminations.
Même dans notre hameau de Friar's Oak, nous déployâmes avec
enthousiasme nos drapeaux, nous mimes une chandelle à chacune de
nos fenêtres et une lanterne transparente, ornée d'un Grand G.R.
(_Georges Roi_), laissa tomber sa cire au-dessus de la porte de
l'auberge.
On était las de la guerre, car depuis huit ans, nous avions eu
affaire à l'Espagne, à la France, à la Hollande, tour à tour ou
réunis.
Tout ce que nous avions appris pendant ce temps-là, c'était que
notre petite armée n'était pas de taille à lutter sur terre avec
les Français, mais que notre forte marine était plus que
suffisante pour les vaincre sur mer.
Nous avions acquis un peu de considération, dont nous avions grand
besoin après la guerre avec l'Amérique, et, en outre, quelques
colonies qui furent les bienvenues pour le même motif, mais notre
dette avait continué à s'enfler, nos consolidés à baisser et Pitt
lui-même ne savait où donner de la tête.
Toutefois, si nous avions su que la paix était impossible entre
Napoléon et nous, que celle-ci n'était qu'un entracte entre le
premier engagement et le suivant, nous aurions agi plus sensément
en allant jusqu'au bout sans interruption.
Quoi qu'il en soit, les Français virent rentrer vingt mille bons
marins que nous avions faits prisonniers et ils nous donnèrent une
belle danse avec leur flottille de Boulogne et leurs flottes de
débarquement avant que nous puissions les reloger sur nos pontons.
Mon père, tel que je me le rappelle, était un petit homme plein
d'endurance et de vigueur, pas très large, mais quand même bien
solide et bien charpenté.
Il avait la figure si hâlée qu'elle avait une teinte tirant sur le
rouge des pots de fleurs, et en dépit de son âge (car il ne
dépassait pas quarante ans, à l'époque dont je parle) elle était
toute sillonnée de rides, plus profondes pour peu qu'il fût ému,
de sorte que je l'ai vu prendre la figure d'un homme assez jeune,
puis un air vieillot.
Il y avait surtout autour de ses yeux un réseau de rides fines,
toutes naturelles chez un homme qui avait passé sa vie à les tenir
demi-clos, pour résister à la fureur du vent et du mauvais temps.
Ces yeux-là étaient peut-être ce qu'il y avait de plus remarquable
dans sa physionomie. Ils avaient une très belle couleur bleu clair
qui rendait plus brillante encore cette monture de couleur de
rouille.
La nature avait du lui donner un teint très blanc, car quand il
rejetait en arrière sa casquette, le haut de son front était aussi
blanc que le mien, et sa chevelure coupée très ras avait la
couleur du tan.
Ainsi qu'il le disait avec fierté, il avait servi sur le dernier
de nos vaisseaux qui fut chassé de la Méditerranée en 1797 et sur
le premier qui y fut rentré en 1798.
Il était sous les ordres de Miller, comme troisième lieutenant du
_Thésée_, lorsque notre flotte, pareille à une meute d’ardents
_foxhounds_ lancés sous bois, volait de la Sicile à la Syrie, puis
de là revenait à Naples, dans ses efforts pour retrouver la piste
perdue.
Il avait servi avec ce même brave marin sur le Nil, où les hommes
qu'il commandait ne cessèrent d'écouvillonner, de charger et
d'allumer jusqu'à ce que le dernier pavillon tricolore fût tombé.
Alors ils levèrent l'ancre maîtresse et tombèrent endormis, les
uns sur les autres, sous les barres du cabestan.
Puis, devenu second lieutenant, il passa à bord d'un de ces
farouches trois-ponts à la coque noircie par la poudre, aux oeils-
de-pont barbouillés d'écarlate, mais dont les câbles de réserve,
passés par-dessous la quille et réunis par-dessus les bastingages,
servaient à maintenir les membrures et qui étaient employés à
porter les nouvelles dans la baie de Naples.
De là, pour récompenser ses services, on le fit passer comme
premier lieutenant sur la frégate l’_Aurore_ qui était chargée de
couper les vivres à la ville de Gênes et il y resta jusqu'à la
paix qui ne fut conclue que longtemps après.
Comme j'ai bien gardé le souvenir de son retour à la maison!
Bien qu'il y ait de cela quarante-huit ans aujourd'hui, je le vois
plus distinctement que les incidents de la semaine dernière, car
la mémoire du vieillard est comme des lunettes, où l'on voit
nettement les objets éloignés et confusément ceux qui sont tout
près.
Ma mère avait été prise de tremblements dès qu'arriva à nos
oreilles le bruit des préliminaires, car elle savait qu'il pouvait
venir aussi vite que sa lettre.
Elle parla peu, mais elle me rendit la vie bien triste par ses
continuelles exhortations à me tenir bien propre, bien mis. Et au
moindre bruit de roues, ses regards se tournaient vers la porte,
et ses mains allaient lisser sa jolie chevelure noire.
Elle avait brodé un «Soyez le bienvenu» en lettres blanches sur
fond bleu, entre deux ancres rouges; elle le destinait à le
suspendre entre les deux massifs de lauriers qui flanquaient la
porte du cottage.
Il n'était pas encore sorti de la Méditerranée que ce travail
était achevé. Tous les matins, elle allait voir s'il était monté
et prêt à être accroché.
Mais il s'écoula un délai pénible avant la ratification de la paix
et ce ne fut qu'en avril de l'année suivante qu'arriva le grand
jour.
Il avait plu tout le matin, je m'en souviens. Une fine pluie de
printemps avait fait monter de la terre brune un riche parfum et
avait fouetté de sa douce chanson les noyers en bourgeons derrière
notre cottage.
Le soleil s'était montré dans l'après-midi.
J'étais descendu avec ma ligne à pêche, car j'avais promis à Jim
de l’accompagner au ruisseau du moulin, quand tout à coup,
j'aperçus devant la porte une chaise de poste et deux chevaux
fumants.
La portière était ouverte et j'y voyais la jupe noire de ma mère
et ses petits pieds qui dépassaient. Elle avait pour ceinture deux
bras vêtus de bleu et le reste de son corps disparaissait dans
l'intérieur.
Alors je courus à la recherche de la devise. Je l'épinglai sur les
massifs, ainsi que nous en étions convenus et quand ce fut fini,
je vis les jupons et les pieds et les bras bleus toujours dans la
même position.
-- Voici Rod, dit enfin ma mère qui se dégagea et remit pied à
terre. Roddy, mon chéri, voici votre père.
Je vis la figure rouge et les bons yeux bleus qui me regardaient.
-- Ah! Roddy, mon garçon, vous n'étiez qu'un enfant quand nous
échangeâmes le dernier baiser d'adieu, mais je crois que nous
aurons à vous traiter tout différemment désormais. Je suis très
content, content du fond du coeur de vous revoir, mon garçon, et
quant à vous, ma chérie...
Et les bras vêtus de bleu sortirent une seconde fois pendant que
le jupon et les deux pieds obstruaient de nouveau la porte.
-- Voilà du monde qui vient, Anson, dit ma mère en rougissant.
Descendez donc et entrez avec nous.
Alors et soudain, nous fîmes tous deux la remarque que pendant
tout ce temps-là, il n'avait remué que les bras et que l'une de
ses jambes était restée posée sur le siège en face la chaise.
-- Oh! Anson! Anson! s'écria-t-elle.
-- Peuh! dit-il en prenant son genou entre les mains et le
soulevant, ce n'est que l'os de ma jambe. On me l'a cassé dans la
baie, mais le chirurgien l'a repêché, mis entre des éclisses, il
est resté tout de même un peu de travers. Ah! quel coeur tendre
elle a! Dieu me bénisse, elle est passée du rouge à la pâleur!
Vous pouvez bien voir par vous-même que ce n'est rien.
Tout en parlant, il sortit vivement, sautant sur une jambe et
s'aidant d'une canne, il parcourut l'allée, passa sous la devise
qui ornait les lauriers et de là franchit le seuil de sa demeure
pour la première fois depuis cinq ans.
Lorsque le postillon et moi nous eûmes transporté à l'intérieur le
coffre de marin et les deux sacs de voyage en toile, je le
retrouvai assis dans son fauteuil près de la fenêtre, vêtu de son
vieil habit bleu, déteint par les intempéries.
Ma mère pleurait en regardant sa pauvre jambe et il lui caressait
la chevelure de sa main brunie. Il passa l'autre main autour de ma
taille et m'attira près de son siège.
-- Maintenant que nous avons la paix, je peux me reposer et me
refaire jusqu'à ce que le roi Georges ait de nouveau besoin de
moi, dit-il.
Il y avait une caronade qui roulait à la dérive sur le pont alors
qu'il soufflait une brise de drisse par une grosse mer. Avant
qu'on eût pu l'amarrer, elle m'avait serré contre le mât.
-- Ah! ah! dit-il en jetant un regard circulaire sur les murs,
voilà toutes mes vieilles curiosités, les mêmes qu'autrefois, la
corne de narval de l'océan Arctique, et le poisson-soufflet des
Moluques, et les avirons des Fidgi, et la gravure du _Ça ira_
poursuivi par Lord Hotham. Et vous voilà aussi, Mary et vous
Roddy, et bonne chance à la caronade à qui je dois d'être revenu
dans un port aussi confortable, sans avoir à craindre un ordre
d'embarquement.
Ma mère mit à portée de sa main sa longue pipe et son tabac, de
telle sorte qu'il pût l'allumer facilement, et rester assis,
portant son regard tantôt sur elle, tantôt sur moi, et
recommençant ensuite comme s'il ne pouvait se rassasier de nous
voir.
Si jeune que je fusse, je compris que c'était le moment auquel il
avait rêvé pendant bien des heures de garde solitaire et que
l'espérance de goûter pareille joie l'avait soutenu dans bien des
instants pénibles.
Parfois, il touchait de sa main l'un de nous, puis l'autre.
Il restait ainsi immobile, l'âme trop pleine pour pouvoir parler,
pendant que l'ombre se faisait peu à peu dans la petite chambre et
que l'on voyait de la lumière apparaître aux fenêtres de l'auberge
à travers l'obscurité.
Puis, quand ma mère eut allumé nos lampes, elle se mit soudain à
genoux et lui aussi, mettant de son côté un genou en terre, ils
s'unirent en une commune prière pour remercier Dieu de ses
nombreuses faveurs.
Quand je me rappelle mes parents tels qu'ils étaient en ce temps-
là, c'est ce moment de leur vie qui se présente avec le plus de
clarté à mon esprit, c'est la douce figure de ma mère toute
brillante de larmes, avec ses veux bleus dirigés vers le plafond
noirci de fumée.
Je me rappelle comme, dans la ferveur de sa prière, mon père
balançait sa pipe fumante, ce qui me faisait sourire, tout en
ayant une larme aux yeux.
-- Roddy, mon garçon, dit-il après le souper, voilà que vous
commencez à devenir un homme, maintenant. J'espère que vous allez
vous mettre à la mer, comme l'ont fait tous les vôtres. Vous êtes
assez grand pour passer un poignard dans votre ceinture.
-- Et me laisser sans enfant comme j'ai été sans époux?
-- Bah! dit-il, nous avons encore le temps, car on tient plus à
supprimer des emplois qu'à remplir ceux qui sont vacants,
maintenant que la paix est venue. Mais je n'ai jamais vu, jusqu'à
présent, à quoi vous a servi votre séjour à l'école, Roddy. Vous y
avez passé beaucoup plus de temps que moi, mais je me crois
néanmoins en mesure de vous mettre à l'épreuve. Avez-vous appris
l'Histoire?
-- Oui, père, dis-je avec quelque confiance.
-- Alors, combien y avait-il de vaisseaux de ligne à la bataille
de Camperdown?
Il hocha la tête d'un air grave, en s'apercevant que j'étais hors
d'état de lui répondre.
-- Eh bien! il y a dans la flotte des hommes qui n'ont jamais mis
les pieds à l'école et qui vous diront que nous avions sept
vaisseaux de 74, sept de 64, et deux de 50 en action. Il y a sur
le mur une gravure qui représente la poursuite du _Ça ira_. Quels
sont les navires qui l'ont pris à l'abordage?
Je fus encore obligé de m'avouer battu.
-- Eh bien! votre papa peut encore vous donner quelques leçons
d'Histoire, s'écria-t-il en jetant un regard triomphant sur ma
mère. Avez-vous appris la géographie?
-- Oui, père, dis-je, avec moins d'assurance qu'auparavant.
-- Eh bien, quelle distance y a-t-il de Port-Mahon à Algésiras?
Je ne pus que secouer la tête.
-- Et si vous aviez Wissant à trois lieues à tribord, quel serait
votre port d'Angleterre le plus rapproché?
Je dus encore m'avouer battu.
-- Ah! je trouve que votre géographie ne vaut guère mieux que
votre Histoire, dit-il. À ce compte-là, vous n'obtiendrez jamais
votre certificat. Savez-vous faire une addition? Bon! Alors nous
allons voir si vous êtes capable de faire le total de sa part de
prise.
Tout en parlant, il jeta du côté de ma mère un regard malicieux.
Elle posa son tricot et jeta un coup d'oeil attentif sur lui.
-- Vous ne m'avez jamais questionné à ce sujet, Mary? dit-il.
-- La Méditerranée n'est point une station qui ait de l’importance
à ce point de vue, Anson. Je vous ai entendu dire que l'Atlantique
est l'endroit où l'on gagne les parts de prise et la Méditerranée
celle où l'on gagne de l'honneur.
-- Dans ma dernière croisière, j'ai eu ma part de l'un et de
l'autre, grâce à mon passage d'un navire de guerre sur une
frégate. Eh bien! Rodney, il y a deux livres pour cent qui me
reviennent, quand les tribunaux de prise auront rendu leur arrêt.
Pendant que nous tenions Masséna bloqué dans Gênes, nous avons
capturé environ soixante-dix schooners, bricks, tartanes, chargés
de vin, de provisions, de poudre. Lord Keith fera de son mieux
pour avoir part au gâteau, mais ce seront les tribunaux de prise
qui régleront l'affaire. Mettons qu'il me revienne, en moyenne,
environ quatre livres par unité. Que me rapporteront les soixante-
dix prises?
-- Deux cent quatre-vingt livres, répondis-je.
-- Eh! mais, Anson, c'est une fortune, s'écria ma mère en battant
des mains.
-- Encore une épreuve, Roddy, dit-il en brandissant sa pipe de mon
côté. Il y avait la frégate _Xébec_ au large de Barcelone, ayant à
bord vingt mille dollars d'Espagne, ce qui fait quatre mille deux
cents livres. Sa carcasse pouvait valoir autant, que me revient-il
de cela?
-- Cent livres.
-- Ah! le comptable lui-même n'aurait pas fait plus vite le
calcul, s'écria-t-il, enchanté. Voici encore un calcul pour vous.
Nous avons passé les détroits et navigué du côté des Açores où
nous avons rencontré la _Sabina_ revenant de Maurice avec du sucre
et des épices. Douze cents livres pour moi, voilà ce qu'elle m'a
valu, Mary, ma chérie. Aussi vous ne salirez plus vos jolis doigts
et vous n'aurez plus à vivre de privations sur ma misérable solde.
Ma mère avait supporté, sans laisser échapper un soupir, ces
longues années d'efforts, mais maintenant qu'elle en était
délivrée, elle se jeta en sanglotant au cou de mon père. Il se
passa assez longtemps avant qu'il pût songer à reprendre mon
examen arithmétique.
-- Tout cela est à vos pieds, Mary, dit-il en passant vivement la
main sur ses yeux. Par Georges! ma fille, quand ma jambe sera bien
remise, nous pourrons nous offrir un petit temps de séjour à
Brighton, et si l'on voit sur la _Steyne_ une toilette plus
élégante que la vôtre, puissé-je ne jamais remettre les pieds sur
un tillac. Mais, comment se fait-il, Rodney, que vous soyez aussi
fort en calcul, alors que vous ne savez pas un mot d'Histoire ou
de géographie?
Je m'évertuai à lui expliquer que l'addition se fait de même façon
à terre et à bord, mais qu'il n'en est pas de même de l'Histoire
ou de la géographie.
-- Eh bien, me dit-il, il ne vous faut que des chiffres pour faire
un calcul, et avec cela votre intelligence naturelle peut vous
suffire pour apprendre le reste. Il n'y en a pas un de nous qui
n'eut couru à l'eau salée comme une petite mouette. Lord Nelson
m'a promis un emploi pour vous, et c'est un homme de parole.
Ce fut ainsi que mon père fit sa rentrée parmi nous; jamais garçon
de mon âge n'en eut de plus tendre et de plus affectueux.
Bien que mes parents fussent mariés depuis fort longtemps, ils
avaient, en réalité, passé très peu de temps ensemble et leur
affection mutuelle était aussi ardente et aussi fraîche que celle
de deux amants mariés d'hier.
J'ai appris depuis que l'homme de mer peut être grossier,
répugnant, mais ce n'est point par mon père que je le sais, car
bien qu'il eut passé par des épreuves aussi rudes qu'aucun d’eux,
il était resté le même homme, patient, avec un bon sourire et une
bonne plaisanterie pour tous les gens du village.
Il savait se mettre à l'unisson de toute société, car, d'une part,
il ne se faisait pas prier pour trinquer avec le curé ou avec sir
James Ovington, squire de la paroisse, et d'autre part, passait
sans façon des heures entières avec mes humbles amis de la forge,
le champion Harrison, petit Jim et les autres.
Il leur contait sur Nelson et ses marins des histoires telles que
j'ai vu le champion joindre ses grosses mains, pendant que les
yeux du petit Jim pétillaient comme du feu sous la cendre, tandis
qu'il prêtait l'oreille.
Mon père avait été mis à la demi-solde, comme la plupart des
officiers qui avaient servi pendant la guerre, et il put passer
ainsi près de deux ans avec nous.
Je ne me souviens pas qu'il y ait eu le moindre désaccord entre
lui et ma mère, excepté une fois.
Le hasard voulut que j'en fusse la cause, et comme il en résulta
des événements importants, il faut que je vous raconte comment
cela arriva.
Ce fut en somme le point de départ d'une série de faits qui
influèrent non seulement sur ma destinée, mais sur celle de
personnes bien plus considérables.
Le printemps de 1803 fut fort précoce.
Dès le milieu d'avril, les châtaigniers étaient déjà couverts de
feuilles.
Un soir, nous étions tous à prendre le thé, quand nous entendîmes
un pas lourd à notre porte.
C'était le facteur qui apportait une lettre pour nous.
-- Je crois que c'est pour moi, dit ma mère.
En effet, l'adresse d'une très belle écriture était: «Mistress
Mary Stone à Friar's Oak», et au milieu se voyait l'empreinte d'un
cachet représentant un dragon ailé sur la cire rouge, de la
grandeur d'une demi-couronne
-- De qui croyez-vous qu'elle vienne, Anson? demanda-t-elle.
-- J'avais espéré que cela viendrait de Lord Nelson, répondit mon
père. Il serait temps que le petit reçoive sa commission, mais si
elle vous est adressée, cela ne peut venir de quelque personnage
de bien grande importance.
-- D'un personnage sans importance! s'écria-t-elle, feignant
d'être offensée. Vous aurez à me faire vos excuses, pour ce mot-
là, monsieur, car cette lettre m'est envoyée par un personnage qui
n'est autre que sir Charles Tregellis, mon propre frère.
Ma mère avait l'air de baisser la voix, toutes les fois qu'elle
venait à parler de cet étonnant personnage qu'était son frère.
Elle l'avait toujours fait, autant que je puis m'en souvenir, de
sorte que c'était toujours avec une sensation de profonde
déférence que j'entendais prononcer ce nom-là.
Et ce n'était pas sans motif, car ce nom n'apparaissait jamais
qu'entouré de circonstances brillantes, de détails
extraordinaires.
Une fois, nous apprenions qu'il était à Windsor avec le roi,
d'autres fois, qu'il se trouvait à Brighton avec le prince.
Parfois, c'était sous les traits d'un sportsman que sa réputation
arrivait jusqu'à nous, comme quand son _Météore_ battit _Egham_ au
duc de Queensberry à Newmarket ou quand il amena de Bristol Jim
Belcher et le mit à la mode à Londres.
Mais le plus ordinairement, nous l'entendions citer comme l'ami
des grands, l'arbitre des modes, le roi des dandys, l’homme qui
s'habillait à la perfection.
Mon père, toutefois, ne parut pas transporté de la réponse
triomphante que lui fit ma mère.
-- Eh bien, qu'est ce qu'il veut? demanda-t-il d'un ton peu
aimable
-- Je lui ai écrit, Anson. Je lui ai dit que Rodney devenait un
homme. Je pensais que n'ayant ni femme, ni enfant, il serait peut-
être disposé à le pousser.
-- Nous pouvons très bien nous passer de lui. Il a louvoyé pour se
tenir à distance de nous quand le temps était à l'orage, et nous
n'avons pas besoin de lui, maintenant que le soleil brille.
-- Non, vous le jugez mal, Anson, dit ma mère avec chaleur.
Personne n'a meilleur coeur que Charles, mais sa vie s'écoule si
doucement qu'il ne peut comprendre que d'autres aient des ennuis.
Pendant toutes ces années, j'étais sûre que je n'avais qu'un mot à
dire pour me faire donner tout de suite ce que j'aurais voulu.
-- Grâce à Dieu, vous n'avez pas été réduite à vous abaisser
ainsi, Mary. Je ne veux pas du tout de son aide.
-- Mais il nous faut songer à Rodney.
-- Rodney a de quoi remplir son coffre de marin et pourvoir à son
équipement. Il ne lui faut rien de plus.
-- Mais Charles a beaucoup de pouvoir et d'influence à Londres. Il
pourrait faire connaître à Rodney tous les grands personnages.
Assurément, vous ne voulez pas nuire à son avancement?
-- Alors, voyons ce qu'il dit, répondit mon père.
Et voici la lettre dont elle lui donna lecture:
«14 Jermyn Street. Saint-James, 15 avril 1803.
«Ma chère soeur Mary,
«En réponse à votre lettre, je puis vous assurer que vous ne devez
pas me regarder comme dépourvu de ces beaux sentiments qui font
l'ornement de l'humanité.
«Il est vrai, depuis quelques années, absorbé comme je l'ai été
par des affaires de la plus haute importance, j'ai rarement pris
la plume, ce qui m'a valu, je vous assure, bien des reproches de
la part des personnes les plus charmantes de votre sexe charmant.
«Pour le moment, je suis au lit, ayant veillé fort tard, la nuit
dernière, pour offrir mes hommages à la marquise de Douvres,
pendant son bal, et cette lettre vous est écrite sous ma dictée
par Ambroise, mon habile coquin de valet.
«Je suis enchanté de recevoir des nouvelles de mon neveu Rodney
(mon Dieu! quel nom!), et comme je me mettrai en route la semaine
prochaine pour rendre visite au Prince de Galles, je couperai mon
voyage en deux en passant par Friar's Oak, afin de vous voir ainsi
que lui.
«Présentez mes compliments à votre mari.
«Je suis toujours, ma chère soeur Mary,
«Votre frère.
«CHARLES TREGELLIS».
-- Que pensez-vous de cela? s'écria ma mère triomphante quand elle
eut achevé.
-- Je trouve que c'est le style d'un fat, dit carrément mon père.
-- Vous êtes trop dur pour lui, Anson. Vous aurez meilleure
opinion de lui, quand vous le connaîtrez. Mais il dit qu'il sera
ici la semaine prochaine, nous voici au jeudi. Nos meilleurs
rideaux ne sont pas suspendus. Il n'y a pas de lavande dans les
draps.
Et elle courut, remua, s'agita, pendant que mon père restait l'air
boudeur, la main sur son menton et que je me perdais dans mon
étonnement en pensant à ce parent inconnu de Londres, à ce grand
personnage, et à tout ce que sa venue pourrait signifier pour
nous.
V -- LE BEAU TREGELLIS
J'étais dans ma dix-septième année et j'étais déjà tributaire du
rasoir.
J'avais commencé à trouver quelque peu monotone la vie sans
horizon du village et j'aspirais vivement à voir un peu du vaste
univers qui s'étendait au-delà.
Ce besoin, dont je n'osais parler à personne, n'en était que plus
fort, car pour peu que j'y fisse allusion, les larmes venaient aux
yeux de ma mère. Mais désormais il n'y avait pas l'ombre d'un
motif pour que je restasse à la maison, puisque mon père était
auprès d'elle.
Aussi avais-je l'esprit tout occupé de la perspective que
m'offrait la visite de mon oncle, et des chances qu'il y avait
pour qu'il me fasse faire, enfin, mes premiers pas sur la route de
la vie.
Ainsi que vous le pouvez penser, c'était vers la profession
paternelle que se dirigeaient mes idées et mes espérances. Jamais
je n'avais vu la mer s'enfler, jamais je n'avais senti sur mes
lèvres le goût du sel sans éprouver en moi le frisson que
donnaient à mon sang cinq générations de marins.
Et puis songez aux provocations qui ne cessaient de s'agiter en
ces temps-là devant les yeux d'un jeune garçon habitant sur la
côte.
Au temps de la guerre, je n'avais qu'à aller jusqu'à Wolstonbury
pour apercevoir les voiles des chasse-marée et des corsaires
français.
Plus d'une fois, j'avais entendu le grondement des canons arrivant
de fort loin jusqu'à moi.
Puis, c'étaient des gens de mer nous racontant comment ils avaient
quitté Londres et s'étaient battus avant la tombée de la nuit, ou
bien, à peine sortis de Portsmouth, s'étaient trouvés bord à bord
avec l’ennemi, avant même d'avoir perdu de vue le phare de Sainte-
Hélène.
C'était l'imminence du danger qui nous réchauffait le coeur en
faveur de nos marins, qui inspirait nos propos, autour des feux de
l'hiver, où nous parlions de notre petit Nelson, de Cuddie
Collingwood, de Johnnie Jarvis, de bien d'autres.
Pour nous, ce n'étaient point de grands amiraux, avec des titres,
des dignités, mais de bons amis à qui nous donnions de préférence
notre affection et notre estime.
Auriez-vous parcouru la Grande-Bretagne de long en large que vous
n'y auriez pas trouvé un seul jeune garçon qui ne brûlât du désir
de partir avec eux sous le pavillon à croix rouge.
Mais, maintenant la paix était venue, et les flottes, qui avaient
balayé le canal de la Méditerranée, étaient immobiles et désarmées
dans nos ports.
Il y avait moins d'occasions pour attirer nos imaginations du côté
de la mer.
Désormais, c'était à Londres que je pensais le jour, de Londres
que je rêvais la nuit, l'immense cité, séjour des savants et des
puissants, d'où venaient ce flot incessant de voitures, ces foules
de piétons poudreux qui défilaient sans interruption devant notre
fenêtre.
Ce fut uniquement cet aspect de la vie qui se présenta le premier
à moi.
Aussi, étant tout jeune garçon, je me figurais d'ordinaire la cité
comme une écurie _gig_antesque où fourmillaient les voitures, et
d'où elles partaient en un flot ininterrompu sur les routes de la
campagne.
Mais ensuite, le champion Harrison m'apprit que là habitaient les
gens de sports athlétiques. Mon père me dit que là vivaient les
chefs de la marine; ma mère que c'était là que vivaient son frère
et les amis des grands personnages.
Aussi, en arrivai-je à être dévoré d'impatience de voir les
merveilles de ce coeur de l'Angleterre.
Cette venue de mon oncle, c'était donc la lumière se frayant
passage à travers les ténèbres et pourtant, j'osais à peine
espérer qu'il consentirait à m'introduire, avec lui, dans ces
sphères supérieures où il vivait.
Toutefois, ma mère avait tant de confiance en la bonté naturelle
de mon oncle, ou dans son éloquence à elle, qu'elle avait déjà
commencé en secret à faire des préparatifs pour mon départ.
Mais si la vie mesquine que je menais au village pesait à mon
esprit léger, elle était un véritable supplice pour le caractère
vif et ardent du petit Jim.
Quelques jours seulement après l'arrivée de la lettre de mon
oncle, nous allâmes faire un tour sur les dunes, et ce fut alors
que je pus entrevoir l'amertume qu'il avait au coeur.
-- Qu'est-ce que je puis faire ici, Rodney? Je forge un fer à
cheval, je le courbe, je le rogne, je relève les bouts, j'y perce
cinq trous et puis c'est fini. Alors, ça recommence et ça
recommence encore. Je tire le soufflet, j'entretiens le foyer; je
lime un sabot ou deux et voilà la besogne de la journée terminée
et les jours succèdent aux jours, sans le moindre changement.
N'est-ce donc que pour cela, dites-moi, que je suis venu au monde?
Je le regardai, je considérai sa fière figure d'aigle, sa haute
taille, ses membres musculeux et je me demandai s'il y avait dans
tout le pays, un homme plus beau, un homme mieux bâti.
-- L'armée ou la marine, voilà votre vraie place, Jim.
-- Voilà qui est fort bien, s'écria-t-il. Si vous entrez dans la
marine comme vous le ferez probablement, ce sera avec le rang
d'officier et vous n'y aurez qu'à commander. Tandis que moi, si
j'y entre, ce sera comme quelqu'un qui est né pour obéir.
-- Un officier reçoit les ordres de ceux qui sont placés au-dessus
de lui.
-- Mais un officier n'a pas le fouet suspendu sur sa tête. J'ai vu
ici à l'auberge un pauvre diable, il y a de cela quelques années.
Il nous a montré, dans la salle commune, son dos tout découpé par
le fouet du contremaître.
-- Qui l'a commandé? ai-je demandé.
-- Le capitaine, répondit-il.
-- Et qu'auriez-vous eu si vous l'aviez tué sur le coup?
-- La vergue, dit-il.
-- Eh bien, si j'avais été à votre place, j'aurais préféré cela,
ai-je dit.
Et c'était la vérité.
-- Ce n'est pas ma faute, Rod, j'ai dans le coeur quelque chose
qui fait aussi bien partie de moi que ma main, et qui m'oblige à
parler franchement.
-- Je le sais, vous êtes aussi fier que Lucifer.
-- Je suis né ainsi, Roddy et je ne puis être autrement. La vie me
serait plus aisée si je le pouvais. J'ai été fait pour être mon
propre maître et il n’y a qu'un endroit au monde où je puisse
espérer l'être.
-- Quel est-il, Jim?
-- C'est Londres. Miss Hinton m'en a tant parlé, que je me sens
capable d'y trouver mon chemin d'un bout à l'autre. Elle se plaît
à en parler, autant que moi à l'entendre. J'ai tout le plan dans
ma tête. Je vois en quelque sorte où sont les théâtres, dans quel
sens coule le fleuve, où se trouve l'habitation du roi, où se
trouve celle du Prince et le quartier qu'habitent les combattants.
Je pourrais me faire un nom à Londres.
-- Comment?
-- Peu importe, Rod. Cela je pourrai le faire et je le ferai
aussi. «Attendez, me dit mon oncle, attendez, et tout s'arrangera
pour vous.» Voilà ce qu'il dit tout le temps et ce que répète mon
oncle. Mais pourquoi attendre? Mon Roddy, je ne resterai pas plus
longtemps dans ce petit village à me ronger le coeur. Je laisserai
mon tablier derrière moi. J'irai chercher fortune à Londres et
quand je reviendrai à Friar's Oak, ce sera dans l'équipage de ce
gentleman que voilà.
Tout en parlant, il étendit la main vers une voiture de couleur
cramoisie qui arrivait par la route de Londres, traînée par deux
juments baies attelées en tandem.
Les rênes et les harnais étaient de couleur faon clair. Le
gentleman qui conduisait portait un costume assorti à cette teinte
et derrière lui se tenait un valet en livrée de couleur foncée.
L'équipage fila devant nous en soulevant un nuage de poussière et
je ne pus apercevoir qu'au vol la belle et pâle figure du maître,
ainsi que les traits bruns et recroquevillés du domestique.
Je n'aurais pas pensé à eux une minute de plus, si au moment où
nous revînmes dans le village, nous n'avions pas aperçu de nouveau
la voiture. Elle était arrêtée devant l'auberge et les
palefreniers s'occupaient à dételer les chevaux.
-- Jim, m'écriai-je, je crois que c'est mon oncle.
Et je m'élançai, de toute la vitesse de mes jambes, dans la
direction de la maison.
Le domestique à figure brune était debout devant la porte. Il
tenait un coussin sur lequel était étendu un petit chien de
manchon à la fourrure soyeuse.
-- Vous m'excuserez, mon jeune homme, dit-il de sa voix la plus
douce, la plus engageante, mais me trompé-je en supposant que
c'est ici l'habitation du lieutenant Stone. En ce cas, vous
m'obligerez beaucoup en voulant bien transmettre à Mistress Stone
ce billet que son frère, sir Charles Tregellis, vient de confier à
mes soins.
Je fus complètement abasourdi par les fioritures du langage de cet
homme; cela ressemblait si peu à tout ce que j'avais entendu!
Il avait la figure ratatinée, de petits yeux noirs très fureteurs,
dont il se servit en un instant, pour prendre mesure, de moi, de
la maison et de ma mère dont la figure étonnée se voyait à la
fenêtre.
Mes parents étaient réunis au salon; ma mère nous lut le billet
qui était ainsi conçu:
«Ma chère Mary,
«J'ai fait halte à l'auberge, parce que je suis quelque peu ravagé
par la poussière de vos routes du Sussex.
«Un bain à la lavande me remettra sans doute dans un état
convenable pour présenter mes compliments à une dame.
«En attendant, je vous envoie Fidelio en otage.
«Je vous prie de lui donner une demi-pinte de lait un peu chaud,
où vous aurez mis six gouttes de bon brandy.
«Jamais il n'exista une créature plus aimante ou plus fidèle.
«Toujours à toi.
«CHARLES»
-- Qu'il entre, qu'il entre! s'écria mon père avec un empressement
cordial et en courant à la porte. Entrez donc, Mr Fidelio. Chacun
a son goût. Six gouttes à la demi-pinte, ça me fait l'effet
d'humecter coupablement un grog. Mais puisque vous l'aimez ainsi,
vous l'aurez ainsi.
Un sourire se dessina sur la figure brune du domestique, mais ses
traits reprirent aussitôt le masque impassible du serviteur
attentif et respectueux.
-- Monsieur, vous commettez une légère méprise, si vous me
permettez de m'exprimer ainsi. Je me nomme Ambroise et j'ai
l'honneur d'être le domestique de Sir Charles Tregellis. Pour
Fidelio, il est là sur ce coussin.
-- Ah! c'est le chien, s'écria mon père écoeuré. Posez moi ça par
terre à côté du feu. Pourquoi lui faut-il du brandy quand tant de
chrétiens doivent s'en priver?
-- Chut! Anson, dit ma mère, en prenant le coussin. Vous direz à
Sir Charles qu'on se conformera à ses désirs et que nous sommes
prêts à le recevoir dès qu'il jugera à propos de venir.
L'homme s'éloigna d'un pas silencieux et rapide, mais il revint
bientôt portant un panier plat de couleur brune.
-- C'est le repas, Madame. Voulez-vous me permettre de mettre la
table? Sir Charles a pour habitude de goûter à certains plats et
de boire certains vins, de sorte que nous ne manquons pas de les
apporter quand nous allons en visite.
Il ouvrit le panier et, en une minute, la table fut couverte de
verreries et d'argenteries éblouissantes et garnie de plats
appétissants.
Il disposait tout cela si vite, si adroitement que mon père fut
aussi charmé que moi de le voir faire.
-- Vous auriez fait un fameux matelot de hune, si vous avez le
coeur aussi solide que les doigts agiles, dit mon père. N'avez-
vous jamais désiré l'honneur de servir votre pays?
-- Mon honneur, Monsieur, c'est de servir sir Charles Tregellis et
je ne désire point avoir d'autre maître, répondit-il. Mais je vais
à l'auberge chercher son nécessaire de toilette, et alors tout
sera prêt.
Il revint porteur d'une grande caisse aux montures d'argent qu'il
tenait sous le bras, et il était suivi à quelque distance par le
gentleman dont l'arrivée avait produit tous ces embarras.
La première impression, que fit sur moi mon oncle en entrant dans
la chambre, fut que l'un de ses yeux était enflé de façon à avoir
le volume d'une pomme.
Je perdis la respiration à la vue de cet oeil monstrueux,
étincelant. Mais bientôt, je m'aperçus qu'il avait placé par-
devant un verre rond qui le grossissait de cette manière.
Il nous regarda l'un après l'autre, puis, il s'inclina bien
gracieusement devant ma mère et lui donna un baiser sur la joue.
-- Vous me permettrez de vous faire mes compliments, ma chère
Mary, dit-il de la voix la plus douce, la plus fondante que j'aie
jamais entendue. Je puis vous assurer que l'air de la campagne
vous a traitée d'une façon merveilleusement favorable et que je
serais fier de voir ma jolie soeur sur le Mail... Je suis votre
serviteur, Monsieur, dit-il en tendant la main à mon père. Pas
plus tard que la semaine dernière, j'ai eu l'honneur de dîner avec
mon ami Lord Saint-Vincent, et j'ai profité de l'occasion pour
citer votre nom. Je puis vous dire qu'on en a gardé le souvenir à
l'Amirauté, Monsieur, et j'espère qu'on ne tardera pas à vous
revoir sur la poupe d'un vaisseau de soixante et quatorze où vous
serez le maître... Ainsi donc, voici mon neveu?
Il mit les mains sur mes épaules, d'un geste plein de
bienveillance, et me considéra des pieds à la tête.
-- Quel âge avez-vous, neveu? demanda-t-il.
-- Dix-sept ans.
-- Vous paraissez plus âgé. On vous en donnerait dix-huit, au
moins. Je le trouve très passable, Mary, tout à fait passable. Il
lui manque le bel air, la tournure, nous n'avons pas le mot propre
dans notre rude langue anglaise, mais il se porte aussi bien
qu'une haie en fleurs au mois de mai.
Ainsi, moins d'une minute après son entrée, il s'était mis en bons
termes avec chacun de nous, et cela avec tant de grâce, tant
d'aisance qu'on eût dit qu'il nous fréquentait tous depuis des
années.
Je pus l'examiner à loisir, tandis qu'il restait debout sur le
tapis du foyer, entre ma mère et mon père.
Il était de très haute taille, avec des épaules bien faites, la
taille mince, les hanches larges, de belles jambes, les mains et
les pieds, les plus petits du monde. Il avait la figure pâle, de
beaux traits, le menton saillant, le nez très aquilin, de grands
yeux bleus au regard fixe, dans lesquels se voyait constamment un
éclair de malice.
Il portait un habit d'un brun foncé dont le collet montait jusqu'à
ses oreilles et dont les basques lui allaient jusqu'aux genoux.
Ses culottes noires et ses bas de soie finissaient par des
souliers pointus bien petits et si bien vernis, qu'à chaque
mouvement ils brillaient.
Son gilet était de velours noir, ouvert en haut de manière à
montrer un devant de chemise brodé que surmontait une cravate,
large, blanche, plate, qui l'obligeait à tenir sans cesse le cou
tendu.
Il avait une allure dégagée, avec un pouce dans l'entournure et
deux doigts de l'autre main dans une autre poche du gilet.
En l'examinant, j'eus un mouvement de fierté à penser que cet
homme, aux manières si aisées et si dominatrices, était mon proche
parent et je pus lire la même pensée dans l'expression des regards
de ma mère, tandis qu'elle les tournait vers lui.
Pendant tout ce temps-là, Ambroise était resté près de la porte,
immobile comme une statue, à costume sombre, à figure de bronze,
tenant toujours sous le bras la caisse à monture d'argent. Il fit
alors quelques pas dans la chambre.
-- Vous conduirai-je à votre chambre à coucher, Sir Charles?
demanda-t-il.
-- Ah! excusez-moi, ma chère Mary, s'écria mon oncle, je suis
assez vieille mode pour avoir des principes... ce qui est, je
l'avoue, un anachronisme en ce siècle de laisser-aller. L'un d'eux
est de ne jamais perdre de vue ma _batterie de toilette_, quand je
suis en voyage. J'aurais grand peine à oublier le supplice que
j'ai enduré, il y a quelques années, pour avoir négligé cette
précaution. Je rendrai justice à Ambroise, en reconnaissant que
c'était avant qu'il se chargeât de mes affaires. Je fus contraint
de porter deux jours de suite les mêmes manchettes. Le troisième,
mon gaillard fut si ému de ma situation qu'il fondit en larmes et
produisit une paire qu'il m'avait dérobée.
Il avait l’air fort grave en disant cela, mais la lueur brillait
pétillante dans ses yeux.
Il tendit sa tabatière ouverte à mon père, tandis qu'Ambroise
suivait ma mère hors de la pièce.
-- Vous prenez rang dans une illustre société, en plongeant là
votre pouce et votre index, dit-il.
-- Vraiment, Monsieur? dit mon père brièvement.
-- Ma tabatière est à votre service puisque nous sommes apparentés
par le mariage. Vous en disposerez aussi librement, neveu, et je
vous prie de prendre une prise, c'est la preuve la plus
convaincante que je puisse donner de mon bon vouloir. En dehors de
nous, il n'y a, je crois, que quatre personnes qui y aient eu
accès, le Prince, naturellement, Mr Pitt, Mr Otto l'ambassadeur de
France, et lord Hawkesbury. J'ai pensé parfois que j'avais été un
peu trop empressé pour Lord Hawkesbury.
-- Je suis immensément touché de cet honneur, Monsieur, dit mon
père en regardant d'un air méfiant par-dessous ses sourcils en
broussaille, car devant cette physionomie grave et ces yeux
pétillants de malice on ne savait trop a quoi s'en tenir.
-- Une femme peut offrir son amour, monsieur, dit mon oncle, un
homme a sa tabatière à offrir; ni l'un ni l'autre ne doivent
s'offrir à la légère. C'est une faute contre le goût, j'irai même
jusqu'à dire contre les bonnes moeurs. L'autre jour, pas plus
tard, comme j'étais installé chez Wattier, ayant près de moi, sur
ma table, tout ouverte ma tabatière de _macouba_ premier choix, un
évêque irlandais y fourra ses doigts impudents: «Garçon, m'écriai-
je, ma tabatière a été salie. Faites-la disparaître.» L'individu
n'avait pas l'intention de m'offenser vous le pensez bien, mais
cette classe de la société doit être tenue à la distance
convenable.
-- Un évêque! s'écria mon père, vous marquez bien haut votre ligne
de démarcation.
-- Oui, Monsieur, dit mon oncle, je ne saurais désirer une
meilleure épitaphe sur ma tombe.
Pendant ce temps, ma mère était descendue et l’on se mit à table.
-- Vous excuserez, Mary, l'impolitesse que j'ai l'air de commettre
en apportant avec moi mes provisions. Abernethy m'a pris sous sa
direction et je suis tenu de me dérober à vos excellentes cuisines
de campagne. Un peu de vin blanc et un poulet froid, voilà à quoi
se réduit la chiche nourriture que me permet cet Écossais.
-- Il ferait bon vous avoir dans le service de blocus, quand les
vents levantins soufflent en force, dit mon père. Du porc salé et
des biscuits pleins de vers avec une côte de mouton de Barbarie
bien dure, quand arrivent les transports. Vous seriez alors à
votre régime de jeûne.
Aussitôt mon oncle se mit à faire des questions sur le service à
la mer.
Pendant tout le repas, mon père lui donna des détails sur le Nil,
sur le blocus de Toulon, sur le siège de Gênes, sur tout ce qu'il
avait vu et fait. Mais pour peu qu'il hésitât sur le choix d'un
mot, mon oncle le lui suggérait aussitôt et il n'était pas aisé de
voir lequel des deux s'entendait le mieux à l’affaire.
-- Non, je ne lis pas ou je lis très peu, dit-il quand mon père
eut exprimé son étonnement de le voir si bien au fait. La vérité
est que je ne saurais prendre un imprimé sans y trouver une
allusion à moi: «Sir Ch. T. fait ceci» ou «Sir Ch. T. dit cela».
Aussi, ai-je cessé de m'en occuper. Mais, quand on est dans ma
situation, les connaissances vous viennent d'elles-mêmes. Dans la
matinée, c'est le duc d'York qui me parle de l'armée. Dans
l'après-midi, c'est Lord Spencer qui cause avec moi de la marine,
ou bien Dundas me dit tout bas ce qui se passe dans le cabinet, en
sorte que je n'ai guère besoin du _Times_ ou du _Morning-
Chronicle_.
Cela l'entraîna à parler du grand monde de Londres, à donner à mon
père des détails sur les hommes qui étaient ses chefs à
l'Amirauté, à ma mère, des détails sur les belles de la ville, sur
les grandes dames de chez Almack.
Il s'exprimait toujours dans le même langage fantaisiste, si bien
qu'on ne savait s'il fallait rire ou le prendre au sérieux. Je
crois qu'il était flatté de l'impression qu'il nous produisait en
nous tenant suspendus à ses lèvres.
Il avait sur certains une opinion favorable, défavorable sur
d'autres, mais il ne se cachait nullement de dire que le
personnage le plus élevé dans son estime, celui qui devait servir
de mesure pour tous, n'était autre que sir Charles Tregellis en
personne.
-- Quant au roi, dit-il, je suis l'ami de la famille, cela
s'entend, et même avec vous, je ne saurais parler en toute
franchise, étant avec lui sur le pied d'une intimité
confidentielle.
-- Que Dieu le bénisse et le garde de tout mal! s'écria mon père.
-- On est charmé de vous entendre parler ainsi, dit mon oncle. Il
faut venir à la campagne pour trouver le loyalisme sincère, car a
la ville, ce qui est le plus en faveur, c'est la raillerie
narquoise et maligne. Le Roi m'est reconnaissant du soin que je me
suis toujours donné pour son fils. Il aime à se dire que le Prince
a dans son entourage un homme de goût.
-- Et le Prince, demanda ma mère, a-t-il bonne tournure?
-- C'est un homme fort bien fait. De loin, on l'a pris pour moi.
Et il n'est pas dépourvu de goût dans l'habillement, bien qu'il ne
tarde pas à tomber dans la négligence, si je reste longtemps loin
de lui. Je parie que demain, il aura une tache de graisse sur son
habit.
À ce moment-là, nous étions tous assis devant le feu, car la
soirée était devenue d'un froid glacial.
La lampe était allumée, ainsi que la pipe de mon père.
-- Je suppose, dit-il, que c'est votre première visite à Friar's
Oak?
La physionomie de mon oncle prit aussitôt une expression de
gravité sévère.
-- C'est ma première visite depuis bien des années, dit-il. La
dernière fois que j'y vins, je n'avais que vingt et un ans. Il est
peu probable que j'en perde le souvenir.
Je savais qu'il parlait de sa visite à la Falaise royale à
l'époque de l'assassinat et je vis à la figure de ma mère qu'elle
savait aussi de quoi il s'agissait. Mais mon père n'avait jamais
entendu parler de l'affaire, ou bien il l'avait oubliée.
-- Vous étiez-vous installé à l'auberge?
-- J'étais descendu chez l'infortuné Lord Avon. C'était à l'époque
où il fut accusé d'avoir égorgé son frère cadet et où il s'enfuit
du pays.
Nous gardâmes tous le silence.
Mon oncle resta le menton appuyé sur sa main, regardant le feu,
d'un air pensif.
Je n'ai aujourd'hui encore qu'à fermer les yeux pour le revoir, sa
fière et belle figure illuminée par la flamme, pour revoir aussi
mon bon père, bien fâché d'avoir réveillé un souvenir aussi
terrible et lui lançant de petits coups d'oeil entre les bouffées
de sa pipe.
-- Je crois pouvoir dire, reprit enfin mon oncle, qu'il vous est
certainement arrivé de perdre, par une bataille, par un naufrage,
un camarade bien cher et de rester longtemps sans penser à lui,
sous l'influence journalière de la vie, et puis de voir son
souvenir se réveiller soudain, par un mot, par un détail qui vous
reporte au passé, et alors vous trouvez votre chagrin tout aussi
cuisant qu'au premier jour de votre perte.
Mon père approuva d'un signe de tête.
-- Il en est pour moi ainsi ce soir. Jamais je ne me suis lié
d'amitié entière avec aucun homme -- je ne parle pas des femmes --
si ce n'est cette fois-là. Lord Avon et moi, nous étions à peu
près du même âge. il était peut-être mon aîné de quelques années,
mais nos goûts, nos idées, nos caractères étaient analogues, si ce
n'est qu'il avait un certain air de fierté que je n'ai jamais
trouvé chez aucun autre. En laissant de côté les petites
faiblesses d'un jeune homme riche et à la mode, les indiscrétions
d'une jeunesse dorée, j'aurais pu jurer qu'il était aussi honnête
qu'aucun des hommes que j'aie jamais connus.
-- Alors comment est-il arrivé à commettre un tel crime! demanda
mon père.
Mon oncle hocha ta tête.
-- Bien des fois, je me suis fait cette question et ce soir elle
se présente plus nettement que jamais à mon esprit.
Toute légèreté avait disparu de ses manières et il était devenu
soudain un homme mélancolique et sérieux.
-- Est-il certain qu'il l’a commis, Charles? demanda ma mère.
Mon oncle haussa les épaules.
-- Je voudrais parfois penser qu'il n'en fût pas ainsi. Je crus
parfois que ce fut son orgueil même, exaspéré jusqu'à la rage, qui
l'y poussa. Vous avez entendu raconter comment il renvoya la somme
que nous avions perdue.
-- Non, répondit mon père, je n'en ai jamais entendu parler.
-- Maintenant, c'est une bien vieille histoire, quoique nous
n'ayons jamais su comment elle se termina.
«Nous avions joué tous les quatre, pendant deux jours, Lord Avon,
son frère, le capitaine Barrington, Sir Lothian Hume et moi.
«Je savais peu de choses du capitaine, sinon qu'il ne jouissait
pas de la meilleure réputation et qu'il était presque entièrement
aux mains des prêteurs juifs.
«Sir Lothian s'est acquis depuis un renom déshonorant -- c'est
même Sir Lothian qui a tué Lord Carton d'une balle, dans l'affaire
de Chalk Farm -- mais à cette époque-là, il n'y avait rien à lui
reprocher.
«Le plus âgé de nous n'avait que vingt-quatre ans, et nous jouâmes
sans interruption, comme je l'ai dit, jusqu'à ce que le capitaine
eut gagné tout l’argent sur table. Nous étions tous entamés, mais
notre hôte l'était encore beaucoup plus que nous.
«Cette nuit-là, je vais vous dire des choses qu'il me serait
pénible de répéter devant un tribunal, je me sentais agité hors
d'état de dormir, ainsi que cela arrive quelquefois.
«Mon esprit se reportait sur le hasard des cartes. Je ne faisais
que me tourner, me retourner, lorsque soudain, un grand cri arriva
à mon oreille, suivi d'un second cri plus fort encore, et qui
venait du côté de la chambre occupée par le capitaine Barrington.
«Cinq minutes plus tard, j'entendis un bruit de pas dans le
corridor.
«Sans allumer de lumière, j'ouvris ma porte et je jetai un regard
au dehors, croyant que quelqu'un s'était trouvé mal. C'était Lord
Avon qui se dirigeait vers moi.
«D'une main, il tenait une chandelle dégoûtante. De l'autre, il
portait un sac de voyage dont le contenu rendait un son
métallique.
«Sa figure était décomposée, bouleversée à tel point que ma
question se glaça sur mes lèvres.
«Avant que je pusse la formuler, il rentra dans sa chambre et
ferma sa porte sans bruit.
«Le lendemain, en me réveillant, je le trouvai près de mon lit.
«-- Charles, dit-il, je ne puis supporter l'idée que vous ayez
perdu cet argent chez moi. Vous le trouverez sur cette table.
«Vainement je répondis par des éclats de rire à sa délicatesse
exagérée. Vainement je lui déclarai que si j'avais gagné, j'aurais
ramassé mon argent, de sorte qu'on pouvait trouver étrange que je
n'eusse point le droit de payer après avoir perdu.
«-- Ni moi ni mon frère, nous n'y toucherons, dit-il. L'argent est
là. Vous pourrez, en faire ce que vous voudrez.
«Il ne voulut entendre aucune raison et s'élança comme un fou hors
de la chambre. Mais peut-être ces détails vous sont-ils connus et
Dieu sait comme ils me sont pénibles à rappeler.
Mon père restait immobile, les yeux fixes, oubliant la pipe
fumante qu'il tenait à la main.
-- Je vous en prie, Monsieur, dit-il, apprenez-nous le reste.
-- Eh bien! soit. J'avais achevé ma toilette en une heure, a peu
près, car en ce temps-là, j'étais moins exigeant qu'aujourd'hui et
je me retrouvais avec sir Lothian Hume au déjeuner. Il avait été
témoin de la même scène que moi. Il avait hâte de voir le
capitaine Barrington et de s'enquérir pourquoi il avait chargé son
frère de nous restituer l'argent. Nous discutions de l'affaire,
quand tout à coup, je levai les yeux au plafond et je vis, je
vis...
Mon oncle était devenu très pâle tant ce souvenir était distinct.
Il passa la main sur ses yeux.
«Le plafond était d'un rouge cramoisi, dit-il en frissonnant, et
çà et là des fentes noires et de chacune de ces fentes... Mais
voilà qui vous donnerait des rêves, Mary. Je me bornerai à dire
que je m'élançai dans l'escalier qui conduisait directement à la
chambre du capitaine. Nous l'y trouvâmes gisant, la gorge coupée
si largement qu'on voyait la blancheur de l'os. Un couteau de
chasse se trouvait dans la chambre. Il appartenait à Lord Avon. On
trouva dans les doigts crispés du mort une manchette brodée. Elle
appartenait à Lord Avon. On trouva dans le foyer quelques papiers
charbonnés. Ces papiers appartenaient à Lord Avon. Ô mon pauvre
ami! à quel degré de folie avez-vous dû arriver pour commettre une
pareille action?
-- Et qu'a dit Lord Avon? s'écria mon père.
-- Il ne dit rien. Il allait et venait comme un somnambule, les
yeux pleins d'horreur. Personne n'osa l'arrêter, jusqu'au moment
où se ferait une enquête en due forme. Mais quand le tribunal du
Coroner eut rendu contre lui un verdict de meurtre volontaire, le
constable vint pour lui notifier son arrestation.
«On ne le trouva pas. Il avait fui.
«Le bruit courut qu'on l'avait vu la semaine suivante à
Westminster, puis qu'il avait pu gagner l'Amérique, mais on ne
sait rien de plus et ce sera un beau jour pour Sir Lothian Hume
que celui où on pourra prouver son décès, car il est son plus
proche parent, et jusqu'à ce jour, il ne peut jouir ni du titre ni
du domaine.
Le récit de cette sombre histoire avait jeté sur nous un froid
glacial.
Mon oncle tendit ses mains vers la flamme du foyer et je remarquai
qu'elles étaient aussi blanches que ses manchettes.
-- Je ne sais ce qu'est maintenant la Falaise royale, dit-il d'un
air pensif. Ce n'était point un joyeux séjour, même avant que
cette affaire le rendît plus sombre encore. Jamais scène ne fut
mieux préparée pour une telle tragédie. Mais dix-sept ans se sont
passés et peut-être même que ce terrible plafond...
-- Il porte toujours la tache, dis-je.
Je ne saurais dire lequel de nous trois fut le plus étonné, car ma
mère n'avait jamais rien su de nos aventures de cette fameuse
nuit.
Ils restèrent à me regarder, les yeux immobiles de stupéfaction, à
mesure que je faisais mon récit et mon coeur s'enfla d'orgueil
quand mon oncle dit que nous nous étions comportés vaillamment et
qu'il ne croyait pas qu'il y eut beaucoup de gens de notre âge,
capables d'une attitude aussi ferme.
-- Mais quant à ce fantôme, dit-il, ce dut être un produit de
votre imagination. C'est une faculté qui nous joue des tours
étranges et, bien, que j'aie les nerfs aussi solides qu'on peut
les désirer, je ne pourrais répondre de ce qui m'arriverait, s'il
me fallait demeurer à minuit sous ce plafond taché de sang.
-- Mon oncle, dis-je, j'ai vu un homme aussi distinctement que je
vois ce feu et j'ai entendu les claquements aussi distinctement
que j'entends les pétillements des bûches. En outre, nous n'avons
pu être trompés tous les deux.
-- Il y a du vrai dans tout cela, dit-il d'un air pensif. Vous
n'avez pas discerné les traits?
-- Il faisait trop noir.
-- Rien qu'un individu?
-- La silhouette noire d'un seul.
-- Et il a battu en retraite en montant l'escalier?
-- Oui.
-- Et il a disparu dans la muraille?
-- Oui.
-- Dans quelle partie de la muraille? dit fort haut une voix
derrière nous.
Ma mère jeta un cri. Mon père laissa tomber sa pipe sur le tapis
du foyer.
J'avais fait demi-tour, l'haleine coupée.
C’était le domestique Ambroise, dont le corps disparaissait dans
l’ombre de la porte, mais dont la figure brune se projetait en
avant, en pleine lumière, fixant ses yeux flamboyants sur les
miens.
-- Que diable signifie cela? s'écria mon oncle.
Il fût étrange de voir s'effacer cet éclair de passion du visage
d'Ambroise.
L'expression réservée du valet la remplaça.
Ses yeux pétillaient encore, mais, l'un après l'autre, chacun de
ses traits reprit en un instant sa froideur ordinaire.
-- Je vous demande pardon, sir Charles, j'étais venu voir si vous
aviez des ordres à me donner et je ne voulais pas interrompre le
récit de ce jeune gentleman, mais je crains bien de m'y être
laissé entraîner malgré moi.
-- Je ne vous ai jamais vu manquer d'empire sur vous-même, dit mon
oncle.
-- Vous me pardonnerez certainement, sir Charles, si vous vous
rappelez quelle était ma situation vis-à-vis de Lord Avon.
Il y avait un certain accent de dignité dans son langage. Ambroise
sortit après s'être incliné.
-- Nous devons montrer quelque condescendance, dit mon oncle,
reprenant soudain son ton léger. Quand un homme s'entend à
préparer une tasse de chocolat, à faire un noeud de cravate, comme
Ambroise sait le faire, il a droit à quelque considération. Le
fait est que le pauvre garçon était le domestique de Lord Avon,
qu'il était à la Falaise royale dans la nuit fatale dont j'ai
parlé et qu'il est très dévoué à son ancien maître. Mais voila que
mes propos tournent au genre triste, Mary, ma soeur, et
maintenant, si vous le préférez, nous reviendrons aux toilettes de
la comtesse Liéven et aux commérages de Saint-James.
VI -- SUR LE SEUIL
Ce soir-là, mon père m'envoya de bonne heure au lit, malgré mon
vif désir de rester, car le moindre mot de cet homme attirait mon
attention.
Sa figure, ses manières, la façon grandiose et imposante dont il
faisait aller et venir ses mains blanches, son air de supériorité
aisée, l'allure fantasque de ses propos, tout cela m'étonnait,
m'émerveillait. Mais, ainsi que je le sus plus tard, la
conversation devait rouler sur moi-même, sur mon avenir.
Cela fut cause qu'on m'expédia dans ma chambre, où m'arrivait
tantôt la basse profonde de la voix paternelle, tantôt la voix
richement timbrée de mon oncle, et aussi, de temps à autre, le
doux murmure de la voix de ma mère.
J'avais fini par m'endormir, lorsque je fus soudain réveillé par
le contact de quelque chose d'humide sur ma figure et par
l'étreinte de deux bras chauds.
La joue de ma mère était contre la mienne.
J'entendais très bien la détente de ses sanglots et dans
l'obscurité je sentais le frisson et le tremblement qui
l'agitaient. Une faible lueur filtrait à travers les lames de la
jalousie et me permettait de voir qu'elle était vêtue de blanc et
que sa chevelure noire était éparse sur ses épaules.
-- Vous ne nous oublierez pas, Roddy? Vous ne nous oublierez pas?
-- Pourquoi, ma mère? Qu'y a-t-il?
-- Votre oncle, Roddy... Il va vous emmener, vous enlever à nous.
-- Quand cela, ma mère?
-- Demain.
Que Dieu me pardonne, mais mon coeur bondit de joie, tandis que le
sien, qui était tout contre, se brisait de douleur.
-- Oh! ma mère, m'écriai-je. À Londres?
-- À Brighton, d'abord, pour qu'il puisse vous présenter au Prince
de Galles. Le lendemain, à Londres, où vous serez en présence de
ces grands personnages, où vous devrez apprendre à regarder de
haut ces pauvres gens, ces simples créatures aux moeurs
d'autrefois, votre père et votre mère.
Je la serrai dans mes bras pour la consoler, mais elle pleurait si
fort que malgré l'amour-propre et l'énergie de mes dix-sept ans,
et comme nous n'avons pas le tour qu'ont les femmes pour pleurer
sans bruit, je pleurais avec des sanglots si bruyants que notre
chagrin finit par faire place aux rires.
-- Charles serait flatté s'il voyait quel accueil gracieux nous
faisons à sa bonté, dit-elle. Calmez-vous, Roddy. Sans cela, vous
allez certainement le réveiller.
-- Je ne partirai pas, si cela doit vous faire de la peine, dis-
je.
-- Non, mon cher enfant, il faut que vous partiez, car il peut se
faire que ce soit là votre unique et plus grande chance dans la
vie. Et puis songez combien cela nous rendra fiers d'entendre
votre nom mentionné parmi ceux des puissants amis de Charles.
Mais, vous allez me promettre de ne point jouer, Roddy. Vous avez
entendu raconter, ce soir, à quelles suites terribles cela peut
conduire.
-- Je vous le promets, ma mère.
-- Et vous vous tiendrez en garde contre le vin, Roddy? Vous êtes
jeune et vous n'en avez pas l'habitude.
-- Oui, ma mère.
-- Et aussi contre les actrices, Roddy? Et puis, vous n'ôterez
point votre flanelle avant le mois de juin. C'est pour l'avoir
fait que ce jeune Mr Overton est mort. Veillez à votre toilette,
Roddy, de manière à faire honneur à votre oncle, car c'est une des
choses qui ont le plus contribué à sa réputation. Vous n'aurez
qu’à vous conformer à ses conseils. Mais, s'il se présente des
moments où vous ne soyez pas en rapport avec de grands
personnages, vous pourrez achever d'user vos habits de campagne,
car votre habit marron est tout neuf pour ainsi dire. Pour votre
habit bleu, il ferait votre été repassé et rebordé. J'ai sorti vos
habits du dimanche avec le gilet de nankin, puisque vous devez
voir le prince demain. Vous porterez vos bas de soie marron avec
les souliers à boucles. Faites bien attention en marchant dans les
rues de Londres, car on me dit que les voilures de louage sont en
nombre infini. Pliez vos habits avant de vous coucher, Roddy, et
n'oubliez pas vos prières du soir, oh! mon cher garçon, car
l'époque des tentations approche et je ne serai plus auprès de
vous pour vous encourager.
Ce fut ainsi que ma mère, me tenant enlacé dans ses bras bien doux
et bien chauds, me pourvut de conseils en vue de ce monde-ci et de
l'autre, afin de me préparer à l'importante épreuve qui
m'attendait.
Mon oncle ne parut pas le lendemain au déjeuner, mais Ambroise lui
prépara une tasse de chocolat bien mousseux et la lui porta dans
sa chambre.
Lorsqu'il descendit enfin, vers midi, il était si beau avec sa
chevelure frisée, ses dents bien blanches, son monocle à effet
bizarre, ses manchettes blanches comme la neige, et ses yeux
rieurs, que je ne pouvais détacher de lui mes regards.
-- Eh bien! mon neveu, s'écria-t-il, que dites-vous de la
perspective de venir à la ville avec moi?
-- Je vous remercie, monsieur, dis-je, de la bienveillance et de
l'intérêt que vous me témoignez.
-- Mais il faut que vous me fassiez honneur. Mon neveu doit être
des plus distingués pour être en harmonie avec tout ce qui
m'entoure.
-- C'est une bûche du meilleur bois, vous verrez, monsieur, dit
mon père.
-- Nous commencerons par en faire une bûche polie et alors, nous
n'en aurons pas fini avec lui. Mon cher neveu, vous devez
constamment viser à être dans le bon ton. Ce n'est pas une affaire
de richesse, vous m'entendez. La richesse à elle seule ne suffit
point. Price le Doré a quarante mille livres de rente, mais il
s'habille d'une façon déplorable, et je vous assure qu'en le
voyant arriver, l'autre jour, dans Saint-James Street, sa tournure
me choqua si fort que je fus obligé d'entrer chez Vernet pour
prendre un brandy à l'orange. Non, c'est une affaire de goût
naturel, à quoi l'on arrive en suivant l'exemple et les avis de
gens plus expérimentés que vous.
-- Je crains, Charles, dit ma mère, que la garde-robe de Roddy ne
soit d'un campagnard.
-- Nous aurons bientôt pourvu à cela, dès que nous serons arrivés
à la ville. Nous verrons ce que Stultz et Weston sont capables de
faire pour lui, répondit mon oncle. Nous le tiendrons à l'écart
jusqu'à ce qu'il ait quelques habits à mettre.
Cette façon de traiter mes meilleurs habits du dimanche amena de
la rougeur aux joues de ma mère, mais mon oncle s'en aperçut à
l'instant, car il avait le coup d'oeil le plus prompt à remarquer
les moindres bagatelles.
-- Ces habits sont très convenables, à Friar's Oak, ma soeur Mary,
dit-il. Néanmoins, vous devez comprendre qu'au Mail, ils
pourraient avoir l'air rococo. Si vous le laissez entre mes mains,
je me charge de régler l'affaire.
-- Combien faut-il par an à un jeune homme, demanda mon père, pour
s'habiller?
-- Avec de la prudence et des soins, bien entendu, un jeune homme
à la mode peut y suffire avec huit cents livres par an, répondit
mon oncle.
Je vis la figure de mon pauvre père s'allonger.
-- Je crains, monsieur, dit-il, que Roddy soit obligé de garder
ses habits faits à la campagne. Même avec l'argent de mes parts de
prise...
-- Bah! bah! s'écria mon oncle, je dois déjà à Weston un peu plus
d'un millier de livres. Qu'est-ce que peuvent y faire quelques
centaines de plus? Si mon neveu vient avec moi, c'est à moi à
m'occuper de lui. C'est une affaire entendue et je dois me refuser
à toute discussion sur ce point.
Et il agita ses mains blanches, comme pour dissiper toute
opposition. Mes parents voulurent lui adresser quelques
remerciements, mais il y coupa court.
-- À propos, puisque me voici à Friar's Oak, il y a une autre
petite affaire que j'aurais à terminer, dit-il. Il y a ici, je
crois, un lutteur nommé Harrison, qui aurait, à une certaine
époque, été capable de détenir le championnat. En ce temps-là, le
pauvre Avon et moi, nous étions ses soutiens ordinaires. Je serais
enchanté de pouvoir lui dire un mot.
Vous pouvez penser combien je fus fier de traverser la rue du
village avec mon superbe parent et de remarquer du coin de l'oeil
comme les gens se mettaient aux portes et aux fenêtres pour nous
regarder.
Le champion Harrison était debout devant sa forge et il ôta son
bonnet en voyant mon oncle entrer.
-- Que Dieu me bénisse, monsieur! Qui se serait attendu à vous
voir à Friar's Oak? Ah! sir Charles, combien de souvenirs passés
votre vue fait renaître!
-- Je suis content de vous retrouver en bonne forme, Harrison, dit
mon oncle en l'examinant des pieds à la tête. Eh! Avec une semaine
d'entraînement vous redeviendriez aussi bon qu'avant. Je suppose
que vous ne pesez pas plus de deux cents à deux cent vingt livres?
-- Deux cent dix, sir Charles. Je suis dans la quarantaine; mais
les poumons et les membres sont en parfait état et si ma bonne
femme me déliait de ma promesse, je ne serais pas longtemps à me
mesurer avec les jeunes. Il parait qu'on a fait venir dernièrement
de Bristol des sujets merveilleux.
-- Oui, le jaune de Bristol a été la couleur gagnante depuis peu.
Comment allez-vous, mistress Harrison? Vous ne vous souvenez pas
de moi, je pense?
Elle était sortie de la maison et je remarquai que sa figure
flétrie -- sur laquelle une scène terrifiante de jadis avait dû
imprimer sa marque -- prenait une expression dure, farouche, en
regardant mon oncle.
-- Je ne me souviens que trop bien de vous, sir Charles Tregellis,
dit-elle. Vous n'êtes pas venu, j'espère, aujourd'hui pour tenter
de ramener mon mari dans la voie qu'il a abandonnée.
-- Voilà comment elle est, sir Charles, dit Harrison en posant sa
large main sur l'épaule de la femme. Elle a obtenu ma promesse et
elle la garde. Jamais il n'y eut meilleure épouse et plus
laborieuse, mais elle n'est pas, comme vous diriez, une personne
propre à encourager les sports. Ça, c'est un fait.
-- Sport! s'écria la femme avec âpreté. C'est un charmant sport
pour vous, sir Charles, qui faites agréablement vos vingt milles
en voiture à travers champs avec votre panier à déjeuner et vos
vins, pour retourner gaiement à Londres, à la fraîcheur du soir,
avec une bataille savamment livrée comme sujet de conversation.
Songez à ce que fut pour moi ce sport, quand je restais de longues
heures immobile, à écouter le bruit des roues de la chaise qui me
ramènerait mon mari. Certains jours, il rentrait de lui-même. À
certains autres, on l'aidait à rentrer, ou bien on le
transportait, et c'était uniquement grâce à ses habits que je le
reconnaissais.
-- Allons, ma femme, dit Harrison, en lui tapotant amicalement sur
l'épaule. J'ai été parfois mal arrangé en mon temps, mais cela n'a
jamais, été aussi grave que cela.
-- Et passer ensuite des semaines et des semaines avec la crainte
que le premier coup frappé à la porte, soit pour annoncer que
l'autre est mort, que mon mari sera amené à la barre et jugé pour
meurtre.
-- Non, elle n'a pas une goutte de sportsman dans les veines, dit
Harrison. Elle ne sera jamais une protectrice du sport. C'est
l'affaire de Baruch le noir qui l'a rendue telle, quand nous
pensions qu'il avait écopé une fois de trop. Oui, mais elle a ma
parole, et jamais je ne jetterai mon chapeau par-dessus les cordes
tant qu'elle ne me l'aura pas permis.
-- Vous garderez votre chapeau sur votre tête, comme un honnête
homme qui craint Dieu, John, dit sa femme en rentrant dans la
maison.
-- Pour rien au monde, je ne voudrais vous faire changer de
résolution, dit mon oncle. Et pourtant si vous aviez éprouvé
quelque envie de goûter au sport d'autrefois, dit mon oncle,
j'avais une bonne chose à vous mettre sous la main.
-- Bah! monsieur, cela ne sert à rien, dit Harrison, mais tout de
même, je serais heureux d'en savoir quelques mots.
-- On a découvert un bon gaillard, d'environ deux cents livres,
par là-bas, du côté de Gloucester. Il se nomme Wilson et on l'a
baptisé le Crabe à cause de sa façon de se battre.
Harrison hocha la tête.
-- Je n'ai jamais entendu parler de lui, monsieur.
-- C'est extrêmement probable, car il n'a jamais paru dans le
Prize-Ring. Mais on a une haute idée de lui dans l'Ouest et il
peut tenir tête a n'importe lequel des Belcher avec les gants de
boxe.
-- Ça, c'est de la boxe pour vivre, dit le forgeron.
-- On m'a dit qu'il avait eu le dessus dans un combat privé avec
Noah James du Cheshire.
-- Il n'y a pas, monsieur, d'homme plus fort que Noah James le
garde du corps, dit Harrison. Moi-même, je l'ai vu revenir à la
charge cinquante fois, après avoir eu la mâchoire brisée en trois
endroits. Si Wilson est capable de le battre, il ira loin.
-- On est de cet avis dans l'Ouest et on compte le lancer sur le
champion de Londres. Sir Lothian Hume est son tenant et pour finir
l'histoire en quelques mots, je vous dirai qu'il me met au défi de
trouver un jeune boxeur de son poids qui le vaille. Je lui ai
répondu que je n'en connaissais point de jeunes, mais que j'en
avais un ancien qui n'avait pas mis les pieds dans un ring depuis
des années et qui était capable de faire regretter à son homme
d'avoir fait le voyage de Londres.
«-- Jeune ou vieux, ou au-dessus de trente cinq, m'a-t-il répondu,
vous pouvez m'amener qui vous voudrez, ayant le poids, et je
mettrai sur Wilson à deux contre un.
«Je l'ai pris contre des milliers de livres, tel que me voila.
-- C'est peine perdue, Sir Charles, dit le forgeron en hochant la
tête. Rien ne me serait plus agréable, mais vous avez vous-même
entendu ce qu'elle disait.
-- Eh bien! Harrison, si vous ne voulez pas combattre, il faut
tâcher de trouver un poulain qui promette. Je serai content
d'avoir votre avis à ce sujet. À propos, j'occuperai la place de
président à un souper de la Fantaisie, qui aura lieu à l'auberge
de la «Voiture et des Chevaux» à Saint Martin's Lane, vendredi
prochain. Je serai très heureux de vous avoir parmi les invités.
Holà! Qui est celui-ci?
Et aussitôt, il mit son lorgnon à son oeil.
Le petit Jim était sorti de la forge son marteau à la main. Il
avait, je m'en souviens, une chemise de flanelle grise, dont le
col était ouvert, et dont les manches étaient relevées.
Mon oncle promena sur les belles lignes de ce corps superbe un
regard de connaisseur.
-- C'est mon neveu, Sir Charles.
-- Est-ce qu'il demeure avec vous?
-- Ses parents sont morts.
-- Est-il jamais allé à Londres?
-- Non, Sir Charles, il est resté avec moi, depuis le temps où il
n'était pas plus haut que ce marteau.
Mon oncle s'adressa au petit Jim.
-- Je viens d'apprendre que vous n'êtes jamais allé à Londres,
dit-il. Votre oncle vient à un souper que je donne à la Fantaisie,
vendredi prochain. Vous serait-il agréable d'être des nôtres?
Les yeux du petit Jim étincelèrent de plaisir.
-- Je serais enchanté d'y aller, monsieur.
-- Non, non, Jim, dit le forgeron intervenant brusquement. Je suis
fâché de vous contrarier, mon garçon, mais il y a des raisons pour
lesquelles je préfère vous voir rester ici avec votre tante.
-- Bah! Harrison, laissez donc venir le jeune homme.
-- Non, non, Sir Charles, c'est une compagnie dangereuse pour un
luron de sa sorte. II y a de l'ouvrage de reste pour lui, quand je
suis absent.
Le pauvre Jim fit demi-tour, le front assombri, et rentra dans la
forge.
De mon côté, je m'y glissai pour tâcher de le consoler et le
mettre au courant des changements extraordinaires qui s'étaient
produits dans mon existence.
Mais je n'en étais pas à la moitié de mon récit que Jim, ce brave
coeur, avait déjà commencé à oublier son propre chagrin, pour
participer à la joie que me causait cette bonne fortune.
Mon oncle me rappela dehors.
La voiture, avec ses deux juments attelées en tandem, nous
attendait devant le cottage.
Ambroise avait mis à leurs places le panier à provisions, le chien
de manchon et le précieux nécessaire de toilette. Il avait grimpé
par derrière. Pour moi, après une cordiale poignée de mains de mon
père, après que ma mère m'eut une dernière fois embrassé en
sanglotant, je pris ma place sur le devant à côté de mon oncle.
-- Laissez-la aller, dit-il au palefrenier.
Et après une légère secousse, un coup de fouet et un tintement de
grelots, nous commençâmes notre voyage.
À travers les années, avec quelle netteté, je revois ce jour de
printemps, avec ses campagnes d'un vert anglais, son ciel que
rafraîchit l'air d'Angleterre, et ce cottage jaune a pignon pointu
dans lequel j'étais arrivé de l'enfance à la virilité.
Je vois aussi à la porte du jardin quelques personnes, ma mère qui
tourne la tête vers le dehors et agite un mouchoir, mon père en
habit bleu, en culotte blanche, d'une main s'appuyant sur sa canne
et de l'autre, s'abritant les yeux pour nous suivre du regard.
Tout le village était sorti pour voir le jeune Roddy Stone partir
en compagnie de son parent, le grand personnage venu de Londres et
pour aller visiter le prince dans son propre palais.
Les Harrison devant la forge, me faisaient des signes, de même
John Cummings posté sur le seuil de l’auberge.
Je vis aussi Joshua Allen, mon vieux maître d'école. Il me
montrait aux gens comme pour leur dire: «voilà ce qu'on devient en
passant par mon école.»
Pour achever le tableau, croiriez-vous qu'à la sortie même du
village, nous passâmes tout près de miss Hinton l'actrice, dans le
même phaéton attelé du même poney que quand je la vis pour la
première fois, et si différente de ce qu'elle était ce jour-là!
Je me dis que si même le petit Jim n'eut fait que cela, il ne
devait pas croire que sa jeunesse s'était écoulée stérilement à la
campagne.
Elle s'était mise en route pour le voir, c'était certain, car ils
s'entendaient mieux que jamais.
Elle ne leva pas même les yeux. Elle ne vit pas le geste que je
lui adressai de la main.
Ainsi donc, dès que nous eûmes tourné la courbe de la route, le
petit village disparut de notre vue; puis par delà le creux que
forment les dunes, par delà les clochers de Patcham et de Preston,
s'étendaient la vaste mer bleue et les masses grises de Brighton
au centre duquel les étranges dômes et les minarets orientaux du
pavillon du Prince.
Le premier étranger venu aurait trouvé de la beauté dans ce
tableau, mais pour moi, il représentait le monde, le vaste et
libre univers.
Mon coeur battait, s'agitait, comme le fait celui du jeune oiseau,
quand il entend le bruissement de ses propres ailes et qu'il
glisse sous la voûte du ciel au-dessus de la verdure des
compagnes.
Il peut venir un jour où il jettera un regard de regret sur le nid
confortable dans la baie d'épine, mais songe-t-il à cela, quand le
printemps est dans l'air, quand la jeunesse est dans son sang,
quand le faucon de malheur ne peut encore obscurcir l’éclat du
soleil par l’ombre malencontreuse de ses ailes.
VII -- L'ESPOIR DE L'ANGLETERRE
Mon oncle continua quelque temps son trajet sans mot dire, mais je
sentais qu'à chaque instant, il tournait les yeux de mon côté et
je me disais avec un certain malaise qu'il commençait déjà à se
demander s'il pourrait jamais faire quelque chose de moi, ou s'il
s'était laissé entraîner à une faute involontaire, quand il avait
cédé aux sollicitations de sa soeur et avait consenti à faire voir
au fils de celle-ci quelque peu du grand monde au milieu duquel il
vivait.
-- Vous chantez, n'est-ce pas, mon neveu? demanda-t-il soudain.
-- Oui, monsieur, un peu.
-- Voix de baryton, à ce que je croirais?
-- Oui, monsieur.
-- Votre mère m'a dit que vous jouez du violon. Ce sont là des
talents qui vous rendront service auprès du Prince. On est
musicien dans sa famille. Votre éducation a été ce qu'elle pouvait
être dans une école de village. Après tout, dans la bonne société,
on ne vous fera pas subir un examen sur les racines grecques, et
c'est fort heureux pour un bon nombre d'entre nous. Il n'est pas
mauvais d'avoir sous la main quelque bribe d'Horace ou de Virgile,
comme _sub tegmine fagi_ ou _habet fænun in cornu_. Cela relève la
conversation, comme une gousse d'ail dans la salade. Le bon ton
exige que vous ne soyez pas un érudit, mais il y a quelque grâce à
laisser entrevoir que vous avez su jadis pas mal de choses. Savez-
vous faire des vers?
-- Je crains bien de ne pas le savoir, monsieur.
-- Un petit dictionnaire de rimes vous coûtera une demi-couronne.
Les vers de société sont d'un grand secours à un jeune homme. Si
vous avez de votre côté les dames, peu importe qui sera contre
vous. Il faut apprendre à ouvrir une porte, à entrer dans une
chambre, à présenter une tabatière, en tenant le couvercle soulevé
avec l'index de la main qui la présente. Il vous faut acquérir la
façon dont on fait la révérence à un homme, ce qui exige qu'on
garde un soupçon de dignité, et la façon de la faire à une femme,
où on ne saurait mettre trop d'humilité, sans négliger toutefois
d'y ajouter un léger abandon. Il vous faut acquérir avec les
femmes des manières qui soient à la fois suppliantes et
audacieuses. Avez-vous quelque excentricité?
Cela me fit rire, l'air d'aisance dont il me fit cette question,
comme si c'était là une qualité des plus ordinaires.
-- En tout cas, vous avez un rire agréable, séduisant. Mais le
meilleur ton d'aujourd'hui exige une excentricité, et pour peu que
vous ayez des penchants vers quelqu'une, je ne manquerai pas de
vous conseiller de lui laisser libre cours. Petersham serait resté
toute sa vie un simple particulier, si on ne s'était pas avisé
qu'il avait une tabatière pour chaque jour de l'année et qu'il
s'était enrhumé par la faute de son valet de chambre, qui l'avait
laissé partir par une froide journée d'hiver avec une mince
tabatière en porcelaine de Sèvres, au lieu d'une tabatière
d'épaisse écaille. Voilà qui l'a tiré de la foule, comme vous le
voyez, et l’on s'est souvenu de lui. La plus petite particularité
caractéristique, comme celle d'avoir une tarte aux abricots toute
l'année sur votre servante, ou celle d'éteindre tous les soirs
votre bougie en la fourrant sous votre oreiller, et il n'en faut
pas davantage pour vous distinguer de votre prochain. Pour ma
part, ce qui m'a fait arriver où je suis, c'est la rigueur de mes
jugements en matière de toilette, de décorum. Je ne me donne point
pour un homme qui suit la loi, mais pour un homme qui la fait. Par
exemple, je vous présente au Prince en gilet de nankin,
aujourd'hui: quelles seront à votre avis les conséquences de ce
fait?
À ne consulter que mes craintes, le résultat devait être une
déconfiture pour moi, mais je ne le dis point.
-- Eh bien, le coche de nuit rapportera la nouvelle à Londres.
Elle sera demain matin chez Buookes et chez White. La semaine
prochaine, Saint-James Street et le Mail seront pleins de gens en
gilets de nankin. Un jour, il m'arriva une aventure très pénible.
Ma cravate se défit dans la rue et je fis bel et bien le trajet de
Carlton House jusque chez Wattier dans Bruton Street, avec les
deux bouts de ma cravate flottants. Vous imaginez-vous que cela
ait ébranlé ma situation? Le soir même, il y avait par douzaines
dans les rues de Londres des freluquets portant leur cravate
dénouée. Si je n'avais pas remis la mienne en ordre, il n'y aurait
pas à l'heure présente une seule cravate nouée dans tout le
royaume, et un grand art se serait perdu prématurément. Vous ne
vous êtes pas encore appliqué à le pratiquer?
Je convins que non.
-- Il faudrait vous y mettre maintenant que vous êtes jeune. Je
vous enseignerai moi-même le _coup d'archet_. En y consacrant
quelques heures dans la journée, des heures qui d'ailleurs
seraient perdues, vous pouvez être parfaitement cravaté dans votre
âge mûr. Le tour de main consiste simplement à tenir le menton
très en l’air, tandis que vous superposez les plis en descendant
vers la mâchoire inférieure.
Quand mon oncle parlait de sujets de cette sorte, il avait
toujours dans ses yeux d'un bleu foncé cet éclair de fine malice
qui me faisait juger que cet humour, qui lui était propre, était
une excentricité consciente, ayant selon moi sa source dans une
extrême sévérité dans le goût, mais portée volontairement jusqu'à
une exagération grotesque, pour les mêmes raisons qui le
poussaient à me conseiller quelque excentricité personnelle.
Lorsque je me rappelais en quels termes il avait parlé de son
malheureux ami, Lord Avon, le soir précédent, et l'émotion qu'il
avait montrée en racontant cette horrible histoire, je fus heureux
qu'il battît dans sa poitrine un coeur d'homme, quelque peine
qu'il se donnât pour le cacher.
Et le hasard voulut que je fusse à très peu de temps de là, dans
le cas d'y jeter un regard furtif, car un événement fort inattendu
nous arriva au moment où nous passions devant l'Hôtel de la
Couronne.
Un essaim de palefreniers et de grooms arriva à nous.
Mon oncle, jetant les rênes, prit Fidelio de dessus le coussin
qu'il occupait sous le siège.
-- Ambroise, cria-t-il, vous pouvez emporter Fidelio.
Mais il ne reçut pas de réponse.
Le siège de derrière était vide. Plus d'Ambroise.
Nous pouvions à peine en croire nos yeux, quand nous mîmes pied à
terre: il en était pourtant ainsi.
Ambroise était certainement monté à sa place, là-bas à Friar's
Oak, d'où nous étions venus d'un trait, à toute la vitesse que
pouvaient donner les juments. Mais en quel endroit avait-il
disparu?
-- Il sera tombé dans un accès, s'écria mon oncle. Je
rebrousserais chemin, mais le Prince nous attend. Où est le patron
de l'hôtel? Là, Coppinger, envoyez-moi votre homme le plus sûr à
Friar's Oak. Qu'il aille de toute la vitesse de son cheval
chercher des nouvelles de mon domestique Ambroise! Qu'on n'épargne
aucune peine! À présent, neveu, nous allons luncher. Puis, nous
monterons au pavillon.
Mon oncle était fort agité de la perte de son domestique, d'autant
plus qu'il avait l'habitude de prendre plusieurs bains et de
changer plusieurs fois de costume, pendant le moindre voyage.
Pour mon compte, me rappelant le conseil de ma mère, je brossai
soigneusement mes habits, je me fis aussi propre que possible.
J'avais le coeur dans les talons de mes petits souliers à boucles
d'argent, à la pensée que j'allais être mis en la présence de ce
grand et terrible personnage, le Prince de Galles.
Plus d'une fois, j'avais vu sa barouche jaune lancée à fond de
train, à travers Friar's Oak. J'avais ôté et agité mon chapeau,
comme tout le monde, sur son passage, mais, dans mes rêves les
plus extravagants, il ne m'était jamais venu à l'esprit que je
serais appelé un jour à me trouver face-à-face avec lui et à
répondre à ses questions.
Ma mère m'avait enseigné à le regarder avec respect, étant un de
ceux que Dieu a destinés à régner sur nous, mais mon oncle sourit
quand je lui parlai de ce qu'elle m'avait appris.
-- Vous êtes assez grand pour voir les choses telles qu'elles
sont, neveu, dit-il, et leur connaissance parfaite est le gage
certain que vous vous trouvez dans le cercle intime où j'entends
vous faire entrer. Il n'est personne qui connaisse mieux que moi
le prince; il n'est personne qui ait moins que moi confiance en
lui. Jamais chapeau n'abrita plus étrange réunion de qualités
contradictoires. C'est un homme toujours pressé, quoiqu'il n'ait
jamais rien à faire. Il fait des embarras à propos de choses qui
ne le regardent pas, et il néglige ses devoirs les plus
manifestes. Il se montre généreux envers des gens auxquels il ne
doit rien, mais il a ruiné ses fournisseurs en se refusant à payer
ses dettes les plus légitimes. Il témoigne de l'affection à des
gens que le hasard lui a fait rencontrer, mais son père lui
inspire de l'aversion, sa mère de l'horreur, et il n'adresse
jamais la parole à sa femme. Il se prétend le premier gentleman de
l'Angleterre, mais les gentlemen ont riposté en blackboulant ses
amis à leur club et en le mettant à l'index à Newmarket, comme
suspect d'avoir triché sur un cheval. Il passe son temps à
exprimer de nobles sentiments et à les contredire par des actes
ignobles. Il raconte sur lui-même des histoires si grotesques
qu'on ne saurait plus se les expliquer que par le sang qui coule
dans ses veines. Et malgré tout cela, il sait parfois faire preuve
de dignité, de courtoisie, de bienveillance, et j'ai trouvé en cet
homme des élans de générosité qui m'ont fait oublier les fautes
qui ne peuvent avoir uniquement leur source, que dans la situation
qu'il occupe, situation pour laquelle aucun homme ne fut moins
fait que lui. Mais cela doit rester entre nous, mon neveu, et
maintenant, vous allez venir avec moi, et vous vous formerez vous-
même une opinion.
Notre promenade fut assez courte et cependant elle prit quelque
temps, car mon oncle marchait avec une grande dignité, tenant
d'une main son mouchoir brodé et de l'autre balançant négligemment
sa canne à bout d'ambre nuageux.
Tous les gens, que nous rencontrions, paraissaient le connaître et
se découvraient aussitôt sur son passage.
Toutefois, comme nous tournions pour entrer dans l'enceinte du
pavillon, nous aperçûmes un magnifique équipage de quatre chevaux
noirs comme du charbon que conduisait un homme d'aspect vulgaire,
d'âge moyen, coiffé d'un vieux bonnet qui portait la trace des
intempéries.
Je ne remarquai rien, qui pût le distinguer d'un conducteur
ordinaire de voitures, si ce n'est qu'il causait avec la plus
grande aisance avec une coquette petite femme perchée à côté de
lui sur le siège.
-- Hello! Charlie, bonne promenade que celle qui vous ramène,
s'écria-t-il.
Mon oncle fit un salut et adressa un sourire à la dame.
-- Je l'ai coupée en deux pour faire un tour à Friar's Oak, dit-
il. J'ai ma voiture légère et deux nouvelles juments de demi-sang,
des bai Demi-Cleveland.
-- Que dites-vous de mon attelage de noirs?
-- Oui, sir Charles, comment les trouvez-vous? Ne sont-ils pas
diablement chics? s'écria la petite femme.
-- Ils sont d'une belle force, de bons chevaux, pour l'argile du
Sussex. Les pâturons un peu gros à mon avis. J'aime à faire du
chemin.
-- Faire du chemin? s'écria la petite femme avec une extrême
véhémence. Quoi! Quoi! Que le...
Elle se livra à des propos que je n'avais jamais entendu
jusqu'alors même dans la bouche d'un homme.
-- Nous partirions avec nos palonniers qui se touchent et nous
aurions commandé, préparé et mangé notre dîner avant que vous
soyez là pour en réclamer votre part.
-- Par Georges, Letty a raison, s'écria l'homme. Est-ce que vous
partez demain?
-- Oui, Jack.
-- Eh bien! je vais vous faire une offre, tenez, Charlie. Je ferai
partir mes bêtes de la place du château, à neuf heures moins le
quart. Vous vous mettrez en route dès que l'horloge sonnera neuf
heures. Je doublerai les chevaux. Je doublerai aussi la charge. Si
vous arrivez seulement à me voir avant que nous passions le pont
de Westminster, je vous paie une belle pièce de cent livres.
Sinon, l'argent est à moi. On joue ou on paie, est-ce tenu?
-- Parfaitement! dit mon oncle.
Et soulevant son chapeau, il entra dans le parc.
Comme je le suivais, je vis la femme prendre les rênes, pendant
que l'homme se retournait pour nous regarder et lançait un jet de
jus de tabac, comme l'eut fait un cocher de profession.
-- C'est sir John Lade, dit mon oncle, un des hommes les plus
riches et des meilleurs cochers de l'Angleterre; il n'y a pas sur
les routes un professionnel plus expert à manier les rênes et la
langue et sa femme Lady Letty ne s’entend pas moins à l'un qu'à
l'autre.
-- C'est terrible de l'entendre? dis-je.
-- Oui! c'est son genre d'excentricité. Nous en avons tous. Elle
divertit le prince. Maintenant, mon neveu, serrez-moi de près,
ayez les yeux ouverts et la bouche close.
Deux rangs de magnifiques laquais rouge et or, qui gardaient la
porte, s'inclinèrent profondément, pendant que nous passions au
milieu d'eux, mon oncle et moi, lui redressant la tête et
paraissant chez lui, moi faisant de mon mieux pour prendre de
l'assurance, bien que mon coeur battit à coups rapides.
De là, on passa dans un hall haut et vaste, décoré à l'orientale,
qui s'harmonisait avec les dômes et les minarets du dehors.
Un certain nombre de personnes s'y trouvaient allant et venant
tranquillement, formant des groupes où l'on causait à voix basse.
Un de ces personnages, un homme courtaud, trapu, à figure rouge,
qui faisait beaucoup d'embarras, se donnant de grands airs
d'importance, accourut au devant de mon oncle.
-- J'ai tes bonnes nouvelles, sir Charles, dit-il en baissant la
voix comme s'il s'agissait d'affaires d'État, _Es ist vollendet_,
ça veut tire: j'en suis fenu à pout.
-- Très bien, alors servez chaud, dit froidement mon oncle, et
faites en sorte que les sauces soient un peu meilleures qu'à mon
dernier dîner à Carlton House.
-- Ah! _mein Gott_, fous croyez que je barle té cuisine. C'est te
l'affaire tu brince que je barle. C'est un bedit fol au fent qui
faut cent mille livres. Tis pour cent et le double à rembourser
quand le Royal papa mourra. _Alles ist fertig_. Goldsmidt, de la
Haye, s'en est charché et le puplic de Hollande a souscrit la
somme.
-- Grand bien fasse au public de Hollande, murmura mon oncle,
pendant que le gros homme allait offrir ses nouvelles à quelque
nouvel arrivant. Mon neveu, c'est le fameux cuisinier du prince.
Il n'a pas son pareil en Angleterre pour le filet sauté aux
champignons. C'est lui qui règle les affaires d'argent du prince.
-- Le cuisinier! m'écriai-je tout abasourdi.
-- Vous paraissez surpris, mon neveu?
-- Je me serais figuré qu'une banque respectable...
Mon oncle approcha ses lèvres de mon oreille.
-- Pas une maison qui se respecte ne voudrait s'en mêler, dit-il à
voix basse... Ah! Mellish. Le prince est-il chez lui?
-- Au salon particulier, sir Charles, dit le gentleman interpellé.
-- Y a-t-il quelqu'un avec lui?
-- Sheridan et Francis. Il a dit qu'il vous attendait.
-- Alors, nous allons entrer.
Je le suivis à travers la plus étrange succession de chambres où
brillait partout une splendeur barbare mais curieuse, qui me fit
l'effet d'être très riche, très merveilleuse, et dont j'aurais
peut-être aujourd'hui une opinion bien différente.
Sur les murs brillaient des dessins en arabesque d'or et
d'écarlate. Des dragons et des monstres dorés se tortillaient sur
les corniches et dans les angles.
De quelque côté que se portassent nos regards, d'innombrables
miroirs multipliaient l'image de l'homme de haute taille, à mine
fière, à figure pâle, et du jeune homme si timide qui marchait à
côté de lui.
À la fin, un valet de pied ouvrit une porte et nous nous trouvâmes
dans l'appartement privé du prince.
Deux gentlemen se prélassaient dans une attitude pleine d'aisance
sur de somptueux fauteuils. À l'autre bout de la pièce, un
troisième personnage était debout entre eux sur de belles et
fortes jambes qu'il tenait écartées et il avait les mains croisées
derrière son dos.
Le soleil les éclairait par une fenêtre latérale et je me rappelle
encore très bien leurs physionomies, l'une dans le demi-jour,
l'autre en pleine lumière, et la troisième, à moitié dans l'ombre,
à moitié au soleil.
Des deux personnages assis, je me rappelle que l'un avait le nez
un peu rouge, des yeux noirs étincelants, l'autre une figure
austère, revêche, encadrée par les hauts collets de son habit et
par une cravate aux nombreux tours. Ils m'apparurent en un seul
tableau, mais ce fut sur le personnage central que mes regards se
fixèrent, car je savais qu'il devait être le Prince de Galles.
Georges était alors dans sa quarante et unième année et avec
l'aide de son tailleur et son coiffeur, il eut pu paraître moins
âgé.
Sa vue suffit à me mettre à l'aise, car c'était un personnage à
joyeuse mine, beau en dépit de sa tournure replète et
congestionnée, avec ses yeux rieurs et ses lèvres boudeuses et
mobiles.
Il avait le bout du nez relevé, ce qui accentuait l'air de
bonhomie qui dominait en lui, en dépit de sa dignité.
Il avait les joues pâles et bouffies, comme un homme qui vit trop
bien et qui se donne trop peu d'exercice.
Il était vêtu d'un habit noir sans revers, de pantalons en basane
très collants sur ses grosses cuisses, de bottes vernies à
l'écuyère, et portait une immense cravate blanche.
-- Hello! Tregellis, s'écria-t-il du ton le plus gai, dès que mon
oncle franchit le seuil.
Mais soudain, le sourire s'éteignit sur sa figure et la colère
brilla dans ses yeux.
-- Qui diable est celui-ci, cria-t-il d'un ton irrité.
Un frisson de frayeur me passa sur le corps, car je crus que cette
explosion était due à ma présence.
Mais son regard allait à un objet plus éloigné; en regardant
autour de nous, nous vîmes un homme en habit marron et en perruque
négligée.
Il nous avait suivis de si près que le valet de pied l'avait
laissé passer dans la conviction qu'il nous accompagnait.
Il avait la figure très rouge et dans son émotion, il froissait
bruyamment le pli de papier bleu qu'il tenait à la main.
-- Eh! mais c'est Vuillamy, le marchand de meubles, s'écria le
prince. Comment? Est-ce qu'on va me relancer jusque dans mon
intérieur? Où est Mellish? où est Townshend? Que diable fait donc
Tom Tring?
-- J'assure Votre Altesse Royale que je ne me serais pas introduit
hors de propos. Mais il me faut de l'argent... Du moins, un
acompte de mille livres me suffirait.
-- Il vous faut... il vous faut. Vuillamy, voilà un singulier
langage. Je paie mes dettes quand je le juge à propos et je
n'entends pas qu'on essaie de m'effrayer. Laquais, reconduisez-le.
Mettez-le dehors.
-- Si je n'ai pas cette somme lundi, je serai devant le banc de
votre papa, geignit le petit homme.
Et pendant que le valet l’emmenait, nous pûmes l'entendre répéter
au milieu des éclats de rire qu'il ne manquerait pas de soumettre
l'affaire au banc de papa.
-- Ce devrait être le banc le plus long qu'il y ait en Angleterre,
n'est-ce pas, Sherry, répondit le prince, car il faudrait y mettre
bon nombre de sujets de Sa Majesté. Je suis enchanté de vous
revoir, Tregellis, mais réellement vous devriez bien faire plus
d'attention à ceux que vous traînez sur vos jupons. Hier même,
nous avions ici un maudit Hollandais qui jetait les hauts cris à
propos de quelques intérêts en retard et le diable sait quoi. «Mon
brave garçon, ai-je dit, tant que les Communes me rationneront, je
vous mettrai à la ration», et l'affaire a été réglée.
-- Je pense que les Communes marcheraient maintenant, si l'affaire
leur était exposée par Charlie Fox ou par moi, dit Sheridan.
Le prince éclata en imprécations contre les Communes avec une
énergie sauvage qu'on n'aurait guère attendue de ce personnage à
figure haineuse et florissante.
-- Que le diable les emporte! s'écria-t-il. Après tous leurs
sermons et m'avoir jeté à la figure la vie exemplaire de mon père,
il leur a fallu payer ses dettes à lui, un million de livres ou
peu s'en faut, alors que je ne peux tirer d'elles que cent mille
livres. Et voyez ce qu'elles ont fait pour mes frères: York est
commandant en chef, Clarence est amiral, et moi, que suis-je?
Colonel d'un méchant régiment de dragons, sous les ordres de mon
propre frère cadet! C'est ma mère qui est au fond de tout cela.
Elle a toujours fait son possible pour me tenir à l'écart. Mais
quel est celui que vous avez amené, hein, Tregellis?
Mon oncle mit la main sur ma manche et me fit avancer.
-- C'est le fils de ma soeur, Sir. Il se nomme Rodney Stone. Il
vient avec moi à Londres et j'ai cru bien faire en commençant par
le présenter à Votre Altesse Royale.
-- C'est très bien! C'est très bien! dit le prince avec un sourire
bienveillant, en me passant familièrement la main sur l'épaule.
Votre mère vit-elle encore?
-- Oui, Sir, dis-je.
-- Si vous êtes pour elle un bon fils, vous ne tournerez jamais
mal. Et retenez bien mes paroles, monsieur Rodney Stone. Il faut
que vous honoriez le roi, que vous aimiez votre pays, que vous
défendiez la glorieuse Constitution anglaise.
Me rappelant avec énergie qu'il s'était emporté contre les
Communes, je ne pus m'empêcher de sourire et je vis Sheridan
mettre la main devant ses lèvres.
-- Vous n'avez qu'à faire cela, à faire preuve de fidélité à votre
parole, à éviter les dettes, à faire régner l'ordre dans vos
affaires, pour mener une existence heureuse et respectée. Que fait
votre père, monsieur Stone? Il est dans la marine royale? J'en ai
moi-même été un peu. Je ne vous ai jamais raconté, Tregellis,
comment nous avions pris à l'abordage le sloop de guerre français
_La Minerve?_
-- Non, Sir, dit mon oncle, tandis que Sheridan et Francis
échangeaient des sourires derrière le dos du prince.
-- Il déployait son drapeau tricolore, ici même, devant les
fenêtres de mon pavillon. Jamais de ma vie je n'ai vu une
impudence si monstrueuse. Il faudrait avoir plus de sang-froid que
je n'en ai pour souffrir cela. Je m'embarquai sur mon petit canot,
vous savez, ma chaloupe de cinquante tonneaux, avec deux canons de
quatre à chaque bord et un canon de six à l'avant.
-- Et puis, Sir? et puis? s'écria Francis, qui avait l'air d'un
homme irascible au rude langage.
-- Vous me permettrez de faire ce récit de la façon qu'il me
convient, Sir Philippe Francis, dit le prince d'un ton digne.
Comme j'allais vous le dire, notre artillerie était si légère que,
je vous en donne ma parole, j'aurais pu faire tenir dans une poche
de mon habit, notre décharge de tribord et dans une autre, celle
de bâbord. Nous approchâmes du gros navire français. Nous reçûmes
son feu et nous écorchâmes sa peinture avant de tirer. Mais cela
ne servit à rien. Par Georges! autant eut valu canonner un mur de
terre que de lancer nos boulets dans sa charpente. Il avait ses
filets levés, mais nous sautâmes à l'abordage et nous tapâmes du
marteau sur l'enclume. Il y eut pour vingt minutes d'un engagement
des plus vifs. Nous finîmes par repousser son équipage dans la
soute. On cloua solidement les écoutilles et on remorqua le bateau
jusqu'à Seaham. Sûrement vous étiez alors avec nous, Sherry?
-- J'étais à Londres à cette époque, dit gravement Sheridan.
-- Vous pouvez vous porter garant du combat, Francis?
-- Je puis me porter garant que j'ai entendu Votre Altesse faire
ce récit.
-- Ce fut une rude partie au coutelas et au pistolet. Pour moi, je
préfère la rapière. C'est une arme de gentilhomme. Vous avez
entendu parler de ma querelle avec le chevalier d'Éon. Je l'ai
tenu quarante minutes à la pointe de mon épée chez Angelo. C'était
une des plus fines lames de l'Europe mais j'avais trop de
souplesse dans le poignet pour lui. «Je remercie Dieu qu'il y ait
un bouton au fleuret de Votre Altesse», dit-il, quand nous eûmes
fini notre escrime. À propos, vous êtes quelque peu duelliste,
Tregellis? Combien de fois êtes-vous allé sur le terrain?
-- J'y allais d'ordinaire toutes les fois qu'il me fallait un peu
d'exercice, dit mon oncle d'un ton insouciant. Mais maintenant, je
me suis mis au tennis. Un accident pénible survint la dernière
fois que j'allai sur le pré et cela m'en dégoûta.
-- Vous avez tué votre homme.
-- Non, Sir. Il arriva pis que cela. J'avais un habit où Weston
s'était surpassé. Dire qu'il m'allait, ce serait mal m'exprimer:
il faisait partie de moi, comme la peau sur un cheval. Weston m'en
a fait soixante depuis cette époque et pas un qui en approchât. La
disposition du collet me fit venir les larmes aux yeux, Sir, la
première fois que je le vis, et quant à la taille...
-- Mais le duel, Tregellis! s'écria le prince.
-- Eh bien, Sir, je le portais le jour du duel, en insouciant sot
que j'étais. Il s'agissait du major Hunter des gardes, avec lequel
j'avais eu quelques petites tracasseries pour lui avoir dit qu'il
avait tort d'apporter chez Brook un parfum d'écurie. Je tirai le
premier, je le manquai. Il fit feu et je poussai un cri de
désespoir. «Touché! un chirurgien! un chirurgien! criaient-ils.
«Non! un tailleur! un tailleur!» dis-je, car il y avait un double
trou dans les basques de mon chef-d'oeuvre. Toute réparation était
impossible. Vous pouvez rire, Sir, mais jamais je ne reverrai son
pareil.
Sur l'invitation du prince, je m'étais assis dans un coin sur un
tabouret où je ne demandais pas mieux que de rester inaperçu à
écouter les propos de ces hommes.
C'était chez tous la même verve extravagante, assaisonnée de
nombreux jurons, sans signification, mais je remarquai une
différence: tandis que mon oncle et Sheridan mettaient toujours
une sorte d'humour dans leurs exagérations, Francis tendait
toujours à la méchanceté et le Prince à l'éloge de soi.
Finalement on se mit à parler de musique.
Je ne suis pas certain que mon oncle n'ait habilement détourné les
propos dans cette direction, si bien que le Prince apprit de lui
quel était mon goût et voulut absolument me faire asseoir devant
un petit piano, tout incrusté de nacre, qui se trouvait dans un
coin, et je dus lui jouer l'accompagnement, pendant qu'il
chantait.
Ce morceau autant qu'il m'en souvienne, avait pour titre:
_L'Anglais ne triomphe que pour sauver_.
Il le chanta d'un bout à l'autre avec une assez belle voix de
basse.
Les assistants s'y joignirent en choeur et applaudirent
vigoureusement quand il eut fini.
-- Bravo, monsieur Stone, dit-il, vous avez un doigté excellent et
je sais ce que je dis quand je parle de musique. Cramer, de
l'Opéra, disait l’autre jour qu'il aimerait mieux me céder son
bâton qu'à n'importe quel autre amateur d'Angleterre. Hello! Voici
Charité Fox. C'est bien extraordinaire.
Il s'était élancé avec une grande vivacité pour aller donner une
poignée de mains à un personnage d'une tournure remarquable qui
venait d'entrer.
Le nouveau venu était un homme replet, solidement bâti, vêtu avec
une telle simplicité qu'elle allait jusqu'à la négligence.
Il avait des manières gauches et marchait en se balançant.
Il devait avoir dépassé la cinquantaine et sa figure cuivrée aux
traits durs était déjà profondément ridée, soit par l'âge, soit
par les excès.
Je n'ai jamais vu de traits où les caractères de l'ange et ceux du
démon soient si visiblement unis.
En haut c'était le front haut, large du philosophe; puis des yeux
perçants, spirituels sous des sourcils épais, denses.
En bas était la joue rebondie de l'homme sensuel, descendant en
gros bourrelets sur sa cravate.
Ce front, c'était celui de l'homme d'État, Charles Fox, le
penseur, le philanthrope, celui qui rallia et dirigea le parti
libéral pendant les vingt années les plus hasardeuses de son
existence.
Cette mâchoire, c'était celle de l'homme privé, Charles Fox, le
joueur, le libertin, l'ivrogne.
Toutefois, il n'ajouta jamais à ses vices le pire des vices,
l'hypocrisie. Ses vices se voyaient aussi à découvert que ses
qualités. On eût dit que, par un bizarre caprice, la nature avait
réuni deux âmes dans un seul corps et que la même constitution
contînt l'homme le meilleur et le plus vicieux de son siècle.
-- Je suis accouru de Chertsey, Sir, rien que pour vous serrer la
main et m'assurer que les Tories n'ont point fait votre conquête.
-- Au diable, Charlie, vous savez que je coule à fond ou surnage
avec mes amis. Je suis parti avec les Whigs. Je resterai whig.
Je crus voir sur la figure brune de Fox qu'il n'était pas
convaincu jusqu'à ce point-là que le Prince fût aussi constant
dans ses principes.
-- Pitt est allé à vous, Sir, à ce que l'on m'a dit.
-- Oui, que le diable l'emporte, je ne puis me faire à la vue de
ce museau pointu qui cherche continuellement à fouiller dans mes
affaires. Lui et Addington se sont remis à éplucher mes dettes.
Tenez, voyez-vous, Charlie, Pitt aurait du mépris pour moi qu'il
ne se conduirait pas autrement.
Je conclus, d'après le sourire qui voltigeait sur la figure
expressive de Sheridan, que c'était justement ce qu'avait fait
Pitt. Mais ils se jetèrent à corps perdu dans la politique, non
sans varier ce plaisir par l'absorption de quelques verres de
marasquin doux qu'un valet de pied leur apporta sur un plateau.
Le roi, la reine, les lords, les Communes furent tour à tour
l'objet des malédictions du Prince, en dépit des excellents
conseils qu'il m'avait donnés vis-à-vis de la Constitution
anglaise.
-- Et on m'accorde si peu que je suis hors d'état de m'occuper de
mes propres gens. Il y a une douzaine de retraites à payer à de
vieux domestiques et autres choses du même genre et j'ai grand-
peine à gratter l'argent nécessaire pour ces choses-là. Cependant
mon...
En disant ces mots, il se redressa et toussa en se donnant un air
important.
«Mon agent financier a pris des arrangements pour un emprunt
remboursable à la mort du roi. Cette liqueur ne vaut rien pour
vous, ni pour moi, Charlie. Nous commençons à grossir
monstrueusement.
-- La goutte m'empêche de prendre le moindre exercice, dit Fox.
-- Je me fais tirer quinze onces de sang par mois. Mais plus j'en
ôte, plus j'en prends. Vous ne vous douteriez pas à nous voir,
Tregellis, que nous ayons été capables de tout ce que nous avons
fait. Nous avons eu ensemble quelques jours et quelques nuits, eh!
Charlie?
Fox sourit et hocha la tête!
«Vous vous rappelez comment, nous sommes arrivés en poste à
Newmarket avant les courses. Nous avons pris une voiture publique,
Tregellis. Nous avons enfermé les postillons sous le siège, et
nous avons pris leurs places. Charlie faisait le postillon et moi
le cocher. Un individu n'a pas voulu nous laisser passer par sa
barrière sur la route. Charlie n'a fait qu'un bond et a mis habit
bas en une minute. L'homme a cru qu'il avait affaire à un boxeur
de profession et s'est empressé de nous ouvrir le chemin.
-- À propos, Sir, puisqu'il est question de boxeurs, je donne à la
Fantaisie un souper à l’hôtel la «Voiture et des Chevaux» vendredi
prochain, dit mon oncle. Si par hasard vous vous trouviez à la
ville, on serait très heureux si vous condescendiez à faire un
tour parmi nous.
-- Je n'ai pas vu une lutte depuis celle où Tom Tyne, le tailleur,
a tué Earl, il y a environ quatorze ans; J'ai juré de n'en plus
voir et vous savez, Tregellis, je suis homme de parole.
Naturellement je me suis trouvé incognito aux environs du ring,
mais jamais comme Prince de Galles.
-- Nous serions immensément fiers, si vous vouliez bien venir
incognito à notre souper, Sir.
-- C'est bien! c'est bien! Sherry, prenez note de cela. Nous
serons à Carlton-House vendredi. Le prince ne peut pas venir, vous
savez, Tregellis, mais vous pouvez garder une chaise pour le comte
de Chester.
-- Sir, nous serons fiers d'y voir le comte de Chester, dit mon
oncle.
-- À propos, Tregellis, dit Fox, il court des bruits au sujet d'un
pari sportif que vous auriez tenu contre Sir Lothian Hume. Qu'y a-
t-il de vrai dans cela?
-- Oh! il ne s'agit que d'un millier de livres contre un millier
de livres. Il s'est entiché de ce nouveau boxeur de Winchester,
Crab Wilson, et moi j'ai à trouver un homme capable de le battre.
N'importe quoi entre vingt et trente-cinq ans, à environ treize
stone (52 kilos).
-- Alors, consultez Charlie Fox, dit le prince; qu'il s'agisse
d'handicaper un cheval, de tenir une partie, d'appareiller des
coqs, de choisir un homme, c'est lui qui a le jugement le plus sûr
en Angleterre. Pour le moment, Charlie, qui avons-nous qui puisse
battre Wilson le Crabe de Gloucester?
Je fus stupéfait de voir quel intérêt, quelle compétence tous ces
grands personnages témoignaient au sujet du ring.
Non seulement ils savaient par le menu les hauts faits des
principaux boxeurs de l'époque -- Belcher, Mendoza, Jackson, Sam
le Hollandais -- mais encore, il n'y avait pas de lutteur si
obscur dont ils ne connussent en détail les prouesses et l'avenir.
On discute les hommes d'autrefois et ceux d'alors. On parla de
leur poids, de leur aptitude, de leur vigueur à frapper, de leur
constitution.
Qui donc, à voir Sheridan et Fox occupés à discuter si vivement si
Caleb Baldwin, le fruitier de Westminster, était en état ou non de
se mesurer avec Isaac Bittoon, le juif, eut pu deviner qu'il avait
devant lui le plus profond penseur politique de l'Europe, et que
l'autre se ferait un nom durable, comme l'auteur d'une des
comédies les plus spirituelles et d'un des discours les plus
éloquents de sa génération?
Le nom du champion Harrison fut un des premiers jetés dans la
discussion.
Fox, qui avait une haute opinion des qualités de Wilson le Crabe,
estima que la seule chance qu'eût mon oncle, était de réussir à
faire reparaître le vieux champion sur le terrain.
-- Il est peut-être lent à se déplacer sur ses quilles, mais il
combat avec sa tête, et ses coups valent les ruades de cheval.
Quand il acheva Baruch le Noir, celui-ci franchit non seulement la
première mais encore la seconde corde et alla tomber au milieu des
spectateurs. S'il n'est pas absolument vanné, Tregellis, il est
votre espoir.
Mon oncle haussa les épaules.
-- Si le pauvre Avon était ici, nous pourrions faire quelque chose
grâce à lui, car il avait été le patron de Harrison, et cet homme
lui était dévoué. Mais sa femme est trop forte pour moi. Et
maintenant, Sir, je dois vous quitter car j'ai eu aujourd'hui le
malheur de perdre le meilleur domestique qu'il y ait en Angleterre
et je dois me mettre à sa recherche. Je remercie Votre Altesse
Royale pour la bonté qu'elle a eue de recevoir mon neveu de façon
aussi bienveillante.
-- À vendredi, alors, dit le Prince en tendant la main. Il faudra
quoi qu'il arrive que j'aille à la ville, car il y a un pauvre
diable d'officier de la Compagnie des Indes Orientales qui m'a
écrit dans sa détresse. Si je peux réunir quelques centaines de
livres, j'irai le voir et je m'occuperai de lui. Maintenant, Mr
Stone, la vie entière s'ouvre devant vous, et j'espère qu'elle
sera telle que votre oncle puisse en être fier. Vous honorerez le
roi et respecterez la Constitution, Mr Stone. Et puis, entendez-
moi bien, évitez les dettes et mettez-vous bien dans l'esprit que
l'honneur est chose sacrée.
Et j'emportai ainsi l'impression dernière que me laissèrent sa
figure pleine de sensualité, de bonhomie, sa haute cravate, et ses
larges cuisses vêtues de basane.
Nous traversâmes de nouveau les chambres singulières avec leurs
monstres dorés. Nous passâmes entre la haie somptueuse des valets
de pied et j'éprouvai un certain soulagement à me retrouver au
grand air, en face de la vaste mer bleue et à recevoir sur la
figure le souffle frais de la brise du soir.
VIII -- LA ROUTE DE BRIGHTON
Mon oncle et moi, nous nous levâmes de bonne heure, le lendemain,
mais il était d'assez méchante humeur, n'ayant aucune nouvelle de
son domestique Ambroise.
Il était bel et bien devenu pareil à ces sortes de fourmis dont
parlent les livres, et qui sont si accoutumées à recevoir leur
nourriture de fourmis plus petites, qu'elles meurent de faim quand
elles sont livrées à elles-mêmes.
Il fallut l'aide d'un homme procuré par le maître d'hôtel et du
domestique de Fox, qui avait été envoyé là tout exprès, pour que
mon oncle pût enfin terminer sa toilette.
-- Il faut que je gagne cette partie, mon neveu, dit-il, quand il
eut fini de déjeuner. Je ne suis pas en mesure d'être battu.
Regardez par la fenêtre et dites-moi si les Lade sont en vue.
-- Je vois un _four-in-hand_ rouge sur la place. Il y a un
attroupement tout autour. Oui, je vois la dame sur le siège.
-- Notre tandem est-il sorti?
-- Il est à la porte.
-- Alors venez, et vous allez faire une promenade en voiture comme
jamais vous n'en avez vu.
Il s'arrêta sur la porte pour tirer ses longs gants bruns de
conducteur et donner ses derniers ordres aux palefreniers.
-- Chaque once a son importance, dit-il, Nous laisserons en
arrière ce panier de provisions. Et vous, Coppinger, vous pouvez
vous charger de mon chien. Vous le connaissez et vous le
comprenez. Qu'il ait son lait chaud avec du curaçao comme à
l'ordinaire! Allons, mes chéries, vous en aurez tout votre saoul,
avant que d'être arrivées au pont de Westminster.
-- Dois-je placer le nécessaire de toilette? demanda le maître
d'hôtel.
Je vis l’embarras se peindre sur la figure de mon oncle, mais il
resta fidèle à ses principes.
-- Mettez-le sous le siège, le siège de devant, dit-il. Mon neveu,
il faut que vous portiez votre poids en avant autant que possible.
Pouvez-vous tirer quelque parti d'un yard de fer blanc? Non, si
vous ne le pouvez pas, nous allons garder la trompette. Bouclez
cette sous-ventrière, Thomas. Avez-vous graissé les moyeux comme
je vous l'avais recommandé? Très bien. Alors, montez, mon neveu,
nous allons les voir partir.
Un véritable rassemblement s'était formé dans l'ancienne place:
hommes, femmes, négociants en habit de couleur foncée, _beaux_ de
la Cour du Prince, officiers de Hove, tout ce monde-là,
bourdonnant d'agitation, car Sir John Lade et mon oncle étaient
les deux conducteurs les plus fameux de leur temps et un match
entre eux était un événement assez considérable pour défrayer les
conversations pendant longtemps.
-- Le Prince sera fâché de n'avoir point assisté au départ, dit
mon oncle. Il ne se montre guère avant midi. Ah! Jack, bonjour.
Votre serviteur, madame. Voici une belle journée pour un voyage en
voiture.
Comme notre tandem venait se ranger côte à côte avec le «four-in-
hand», avec les deux belles juments baies, luisantes comme de la
soie au soleil, un murmure d'admiration s'éleva de la foule.
Mon oncle, en son habit de cheval couleur faon, avec tout le
harnachement de la même nuance, réalisait le fouet corinthien,
pendant que Sir John Lade, avec son manteau aux collets multiples,
son chapeau blanc, sa figure grossière et halée aurait pu figurer
en bonne place dans une réunion de professionnels, rangés sur une
même ligne sur un banc de brasserie, sans que personne s'avisât de
deviner en lui un des plus riches propriétaires fonciers de
l'Angleterre.
C'était un siècle d'excentriques et il avait poussé ses
originalités à un point qui surprenait même les plus avancés, en
épousant la maîtresse d'un fameux détrousseur de grands chemins,
lorsque la potence était venue se dresser entre elle et son amant.
Elle était perchée à côté de lui, ayant l'air extrêmement chic en
son chapeau à fleurs et son costume gris de voyage, et, devant
eux, les quatre magnifiques chevaux d'un noir de charbon, sur
lesquels glissaient ça et là quelques reflets dorés autour de
leurs vigoureuses croupes aux courbes harmonieuses, battaient la
poussière de leurs sabots dans leur impatience de partir.
-- Cent livres que vous ne nous verrez plus d'ici au pont de
Westminster, quand il se sera écoulé un quart d'heure.
-- Je parie cent autres livres que nous vous dépasserons, répondit
mon oncle.
-- Très bien, voici le moment. Bonjour.
Il fit entendre un _tokk_ de la langue, agita ses rênes, salua de
son fouet en vrai style de cocher et partit en contournant l'angle
de la place avec une habileté pratique qui fit éclater les
applaudissements de la foule.
Nous entendîmes s'affaiblir les bruits des roues sur le pavé
jusqu'à ce qu'ils se perdissent dans l'éloignement.
Le quart d'heure, qui s'écoula jusqu'au moment où le premier coup
de neuf heures sonna à l'horloge de la paroisse, me parut un des
plus longs qu'il y ait eus.
Pour ma part, je m'agitais impatiemment sur mon siège, mais la
figure calme et pâle et les grands yeux bleus de mon oncle
exprimaient autant de tranquillité et de réserve que s'il eut été
le plus indifférent des spectateurs.
Mais il n'en était pas moins attentif. Il me sembla que le coup de
cloche et le coup de fouet fussent partis en même temps, non point
en s’allongeant, mais en cinglant vivement le cheval de tête qui
nous lança à une allure furieuse, à grand bruit, sur notre
parcours de cinquante milles.
J'entendis un grondement derrière nous. Je vis les lignes fuyantes
des fenêtres garnies de figures attentives. Des mouchoirs
voltigèrent.
Puis nous fûmes bientôt sur la belle route blanche, qui décrivit
sa courbe en avant de nous, bordée de chaque côté par les pentes
vertes des dunes.
J'avais été muni d'une provision de shillings pour que les gardes-
barrières ne nous arrêtassent pas, mais mon oncle tira sur la
bride des juments et les mit au petit trot sur toute la partie
difficile de la route qui se termina à la côte de Clayton.
Alors, il les laissa aller.
Nous franchîmes d'un trait Friar's Oak et le canal de Saint-John.
C'est à peine si l’on entrevit, en passant, le cottage jaune où
vivaient ceux qui m'étaient si chers.
Jamais je n'avais voyagé à une telle allure, jamais je n'ai
ressenti une telle joie que dans cet air vivifiant des hauteurs
qui me fouettait au visage, avec ces deux magnifiques bêtes qui
devant moi redoublaient d'efforts, faisaient retentir le sol sous
leurs fers et sonner les roues de notre légère voiture, qui
bondissait, volait derrière elles.
-- Il y a une longue côte de quatre milles d'ici à Hand Cross, dit
mon oncle pendant que nous traversions Cuckfield. Il faut que je
les laisse reprendre haleine, car je n'entends pas que mes bêtes
aient une rupture du coeur. Ce sont des animaux de sang et ils
galoperaient jusqu'à ce qu'ils tombent, si j'étais assez brute
pour les laisser faire. Levez-vous sur le siège, mon neveu, et
dites-moi si vous apercevez quelque chose des autres.
Je me dressai, en m'aidant de l'épaule de mon oncle, mais sur une
longueur d'un mille, d'un mille un quart peut-être, je n'aperçus
rien. Pas le moindre signe d'un _four-in-hand_.
-- S'il a fait galoper ses bêtes sur toutes ces montées, elles
seront à bout de forces avant d'arriver à Croydon.
-- Ils sont quatre contre deux.
-- J'en suis bien sûr, l'attelage noir de Sir John forme un bel et
bon ensemble, mais ce ne sont pas des animaux à dévorer l'espace
comme ceux-ci. Voici Cuckfield Place, là-bas où sont les tours.
Reportez tout votre poids en avant sur le pare-boue, maintenant
que nous abordons la montée, mon neveu. Regardez-moi l'action de
ce cheval de tête: avez-vous jamais vu rien de plus aisé, de plus
beau?
Nous montâmes la côte au petit trot mais, même à cette allure,
nous vîmes le voiturier qui marchait dans l'ombre de sa voiture
énorme aux larges roues, à la capote de toile, s'arrêter pour nous
regarder d'un air ébahi. Tout près Hand Cross, on dépassa la
diligence royale de Brighton qui s'était mise en route dès sept
heures et demie, qui cheminait lentement, suivie des voyageurs qui
marchaient dans la poussière et qui nous applaudirent au passage.
À Hand Cross, nous aperçûmes au vol le vieux propriétaire de
l'auberge, qui accourait avec son gin et son pain d'épices, mais
maintenant la pente était en sens inverse et nous nous mîmes à
courir de toute la vitesse que donnent huit bons sabots.
-- Savez-vous conduire, mon neveu?
-- Très peu, monsieur.
-- On ne saurait apprendre à conduire sur la route de Brighton.
-- Comment cela, monsieur?
-- C'est une trop bonne route, mon neveu. Je n'ai qu'à les laisser
aller et elles m'auront bientôt amené dans Westminster. Il n'en a
pas toujours été ainsi. Quand j'étais tout jeune, on pouvait
apprendre à manoeuvrer ses vingt yards de rênes, ici tout comme
ailleurs. Il n'y a réellement pas de nos jours de belles occasions
de conduire, plus au sud que le comté de Leicester. Trouvez-moi un
homme capable de faire marcher ou de retenir ses bêtes sur le
parcours d'un vallon du comté d’York, voilà l'homme dont on peut
dire qu'il a été à bonne école.
Nous avions franchi la dune de Crawley, parcouru la large rue du
village de Crawley, en passant comme au vol entre deux charrettes
rustiques avec une adresse qui me prouva qu'il y avait tout de
même de bonnes occasions de bien conduire sur la route.
À chaque courbe, je jetais un coup d'oeil en avant pour découvrir
nos adversaires, mais mon oncle paraissait ne pas s'en tourmenter
beaucoup, et il s'occupait à me donner des conseils, où il mêlait
tant de termes du métier que j'avais de la peine à le comprendre.
-- Gardez un doigt pour chaque rêne, disait-il, sans quoi elles
risquent de se tourner en corde. Quant au fouet, moins il fait
l'éventail, plus vos bêtes montrent de bonne volonté. Mais, si
vous tenez à mettre quelque animation dans votre voiture,
arrangez-vous pour que votre mèche cingle justement celui qui en a
besoin, et ne la laissez pas voltiger en l'air après qu'elle a
touché. J'ai vu un conducteur réchauffer les côtes à un voyageur
de l'impériale derrière lui, chaque fois qu'il essayait de toucher
son cheval de côté. Je crois que ce sont eux qui soulèvent cette
poussière par-là bas.
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