Horace
by George Sand · French · Gutenberg #13671 · 747,918 chars · public domain (US)
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Title: Horace
Author: George Sand
Release date: October 7, 2004 [eBook #13671]
Most recently updated: October 28, 2024
Language: French
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HORACE ***
[Illustration (sans légende)]
HORACE
NOTICE
Il faut croire qu'_Horace_ représente un type moderne très-fidèle
et très-répandu, car ce livre m'a fait une douzaine d'ennemis bien
conditionnés. Des gens que je ne connaissais pas prétendaient s'y
reconnaître, et m'en voulaient à la mort de les avoir si cruellement
dévoilés. Pour moi, je répète ici ce que j'ai dit dans la première
préface; je n'ai fait poser personne pour esquisser ce portrait; je l'ai
pris partout et nulle part, comme le type de dévouement aveugle que
j'ai opposé à ce type de personnalité sans frein. Ces deux types sont
éternels, et j'ai ouï dire plaisamment à un homme de beaucoup d'esprit,
que le monde se divisait en deux séries d'êtres plus ou moins pensants:
_les farceurs_ et _les jobards_. C'est peut-être ce mot-là qui m'a
frappée et qui m'a portée à écrire _Horace_ vers le même temps. Je
tenais peut-être à montrer que les exploiteurs sont quelquefois dupes de
leur égoïsme, que les dévoués ne sont pas toujours privés de bonheur. Je
n'ai rien prouvé; on ne prouve rien avec des contes, ni même avec des
histoires vraies; mais les bonnes gens ont leur conscience qui les
rassure, et c'est pour eux surtout que j'ai écrit ce livre, où l'on a
cru voir tant de malice. On m'a fait trop d'honneur: j'aimerais mieux
appartenir à la plus pauvre classe des _jobards_ qu'à la plus illustre
des _farceurs_.
GEORGE SAND. Nohant, 1er novembre 1852.
A M. CHAULES DUVERNET.
Certainement nous l'avons connu, mais disséminé entre dix ou douze
exemplaires, dont aucun en particulier ne m'a servi de modèle. Dieu me
préserve de faire la satire d'un individu dans un personnage de roman.
Mais celle d'un travers répandu dans le monde de nos jours, je l'ai
essayée cette fois-ci encore; et si je n'ai pas mieux réussi que de
coutume, comme de coutume je dirai que c'est la faute de l'auteur et non
celle de la vérité. Les marquis d'aujourd'hui ne sont plus ridicules.
Une couche nouvelle de la société ayant poussé l'ancienne, il est
certain que les prétentions et les impertinences de la vanité ont changé
de place et de nature. J'ai tenté de faire un peu attentivement la
critique du beau jeune homme de ce temps-ci; et ce _beau_ n'est pas ce
qu'à Paris on appelle _lion_. Ce dernier est le plus inoffensif des
êtres. Horace est un type plus répandu et plus dangereux, parce qu'il
est plus élevé en valeur réelle. Un _lion_ n'est le successeur ni des
marquis de Molière ni des roués de la Régence; il n'est ni bon ni
méchant; il rentre dans la catégorie des enfants qui s'amusent à faire
les matamores. Cette impuissante affectation des grands vices qui ne
sont plus n'est qu'un très-petit épisode de la scène générale. Horace a
dû traverser cet épisode; mais il partait d'un autre point et cherchait
un autre but. Dieu merci, un seul ridicule ne suffit pas à cette
jeunesse ambitieuse, qui s'agrandit et s'épure à travers mille erreurs
et mille fautes, grâce au puissant mobile de l'amour-propre. Mon ami,
nous avons souvent parlé de ceux de nos contemporains chez qui nous
avons vu la personnalité se développer avec un excès effrayant; nous
leur avons vu faire beaucoup de mal en voulant faire le bien. Nous les
avons parfois raillés, souvent repris; plus souvent nous les avons
plaints, et toujours nous les avons aimés, _quand même_!
GEORGE SAND.
I.
Les êtres qui nous inspirent le plus d'affection ne sont pas toujours
ceux que nous estimons le plus. La tendresse du cœur n'a pas besoin
d'admiration et d'enthousiasme: elle est fondée sur un sentiment
d'égalité qui nous fait chercher dans un ami un semblable, un homme
sujet aux mêmes passions, aux mêmes faiblesses que nous. La vénération
commande une autre sorte d'affection que cette intimité expansive de
tous les instants qu'on appelle l'amitié. J'aurais bien mauvaise opinion
d'un homme qui ne pourrait aimer ce qu'il admire; j'en aurais une plus
mauvaise encore de celui qui ne pourrait aimer que ce qu'il admire. Ceci
soit dit en fait d'amilié seulement. L'amour est tout autre: il ne vit
que d'enthousiasme, et tout ce qui porte atteinte à sa délicatesse
exaltée le flétrit et le dessèche. Mais le plus doux de tous les
sentiments humains, celui qui s'alimente des misères et des fautes
connue des grandeurs et des actes héroïques, celui qui est de tous les
âges de notre vie, qui se développe en nous avec le premier sentiment
de l'être, et qui dure autant que nous, celui qui double et étend
réellement notre existence, celui qui renaît de ses propres cendres
et se renoue aussi serré et aussi solide après s'être brisé; ce
sentiment-là, hélas! ce n'est pas l'amour, vous le savez bien, c'est
l'amitié.
Si je disais ici tout ce que je pense et tout ce que je sais de
l'amitié, j'oublierais que j'ai une histoire à vous raconter, et
j'écrirais un gros traité en je ne sais combien de volumes; mais je
risquerais fort de trouver peu de lecteurs, en ce siècle où l'amitié
a tant passé de mode qu'on n'en trouve guère plus que d'amour. Je me
bornerai donc à ce que je viens d'en indiquer peur poser ce préliminaire
de mon récit: à savoir, qu'un des amis que je regrette le plus et qui a
le plus mêlé ma vie à la sienne, ce n'a pas été le plus accompli et le
meilleur de tous; mais, au contraire, un jeune homme rempli de défauts
et de travers, que j'ai même méprisé et baï à de certaines heures, et
pour qui cependant j'ai ressenti une des plus puissantes et des plus
invincibles sympathies que j'aie jamais connues.
Il se nommait Horace Dumontet; il était fils d'un petit employé de
province à quinze cents francs d'appointements, qui, ayant épousé une
héritière campagnarde riche d'environ dix mille écus, se voyait à
la tête, comme on dit, de trois mille francs de rente. L'avenir,
c'est-à-dire l'avancement, était hypothéqué sur son travail, sa santé et
sa bonne conduite, c'est-à-dire son adhésion aveugle à tous les actes et
à toutes les formes d'un gouvernement et d'une société quelconque.
Personne ne sera étonné d'apprendre que, dans une situation aussi
précaire et avec une aisance aussi bornée, M. et Mme Dumontet, le père
et la mère de mon ami, eussent résolu de donner a leur fils ce qu'on
appelle de l'éducation, c'est-à-dire qu'ils l'eussent mis dans un
collège de province jusqu'à ce qu'il eût été reçu bachelier, et qu'ils
l'eussent envoyé à Paris pour y suivre les cours de la Faculté, à cette
fin de devenir en peu d'années avocat ou médecin. Je dis que personne
n'en sera étonné, parce qu'il n'est guère de famille dans une position
analogue qui n'ait fait ce rêve ambitieux de donner à ses fils une
existence indépendante. L'_indépendance_, ou ce qu'il se représente par
ce mot emphatique, c'est l'idéal du pauvre employé; il a souffert trop
de privations et souvent, hélas! trop d'humiliations pour ne pas désirer
d'en affranchir sa progéniture; il croit qu'autour de lui sont jetés en
abondance des lots de toute sorte, et qu'il n'a qu'à se baisser pour
ramasser l'avenir brillant de sa famille. L'homme aspire à monter; c'est
grâce à cet instinct que se soutient encore l'édifice, si surprenant de
fragilité et de durée, de l'inégalité sociale.
De toutes les professions qu'un adolescent peut embrasser pour échapper
à la misère, jamais, de nos jours, les parents ne s'aviseront d'aller
choisir la plus modeste et la plus sûre. La cupidité ou la vanité sont
toujours juges; on a tant d'exemples de succès autour de soi! Des
derniers rangs de la société, on voit s'élever aux premières places des
prodiges de tout genre, voire des prodiges de nullité. «Et pourquoi,
disait M. Dumontet à sa femme, notre Horace ne parviendrait-il pas comme
_un tel_, _un tel_, et tant d'autres qui avaient moins de dispositions
et de courage que lui?» Madame Dumontet était un peu effrayée des
sacrifices que lui proposait son mari pour lancer Horace dans la
carrière; mais le moyen de se persuader qu'on n'a pas donné le jour à
l'entant le plus intelligent et le plus favorisé du ciel qui ait jamais
existé? Madame Dumontet était une bonne femme toute simple, élevée aux
champs, pleine de sens dans la sphère d'idées que son éducation lui
avait permis de parcourir. Mais, en dehors de ce petit cercle, il y
avait tout un monde inconnu qu'elle ne voyait qu'avec les yeux de son
mari. Quand il lui disait que depuis la Révolution tous les Français
sont égaux devant la loi, qu'il n'y a plus de privilèges, et que tout
homme de talent peut fendre la presse et arriver, sauf à pousser un pou
plus fort que ceux qui se trouvent placés plus près du but, elle se
rendait à ces bonnes raisons, craignant de passer pour arriérée,
obstinée, et de ressembler en cela aux paysans dont elle sortait.
Le sacrifice que lui proposait Dumontet n'était rien moins que celui
d'une moitié de leur revenu. «Avec quinze cents francs, disait-il, nous
pouvons vivre et élever notre fille sous nos yeux, modestement; avec le
surplus de nos rentes, c'est-à-dire avec mes appointements, nous pouvons
entretenir Horace à Taris, sur un bon pied, pendant plusieurs années.»
Quinze cents francs pour être à Paris sur un bon pied, à dix-neuf ans,
et quand on est Horace Dumontet!... Madame Dumontet ne reculait devant
aucun sacrifice; la digne femme eût vécu de pain noir et marché sans
souliers pour être utile à son fils et agréable à son mari; mais elle
s'affligeait de dépenser tout d'un coup les économies qu'elle avait
faites depuis son mariage, et qui s'élevaient à une dizaine de
mille francs. Pour qui ne connaît pas la petite vie de province, et
l'incroyable habileté des mères de famille à rogner et grappiller sur
tontes choses, la possibilité d'économiser plusieurs centaines d'écus
par an sur trois mille francs de rente, sans faire mourir de faim mari,
enfants, servantes et chats, paraîtra fabuleuse. Mais ceux qui mènent
cette vie ou qui la voient de près savent bien que rien n'est plus
fréquent. La femme sans talent, sans fonctions et sans fortune, n'a
d'autre façon d'exister et d'aider l'existence des siens, qu'en exerçant
l'étrange industrie de se voler elle-même en retranchant chaque jour,
à la consommation de sa famille, un peu du nécessaire: cela fait une
triste vie, sans charité, sans gaieté, sans variété et sans hospitalité.
Mais qu'importe aux riches, qui trouvent la fortune publique
très-équitablement répartie! «Si ces gens-là veulent élever leurs
enfants comme les nôtres, disent-ils en parlant des petits bourgeois,
qu'ils se privent! et s'ils ne veulent pas se priver, qu'ils en fassent
des artisans et des manoeuvres!» Les riches ont bien raison de parler
ainsi au point de vue du droit social; au point de vue du droit humain,
que Dieu soit juge!
«Et pourquoi, répondent les pauvres gens du fond de leurs tristes
demeures, pourquoi nos enfants ne marcheraient-ils pas de pair avec ceux
du gros industriel et du noble seigneur? L'éducation nivelle les hommes,
et Dieu nous commande de travailler à ce nivellement.»
Vous aussi, vous avez bien raison, éternellement raison, braves parents,
au point de vue général; et malgré les rudes et fréquentes défaites de
vos espérances, il est certain que longtemps encore nous marcherons vers
l'égalité par cette voie de votre ambition légitime et de votre vanité
naïve. Mais quand ce nivellement des droits et des espérances sera
accompli, quand tout homme trouvera dans la société le milieu où son
existence sera non-seulement possible, mais utile et féconde, il faut
bien espérer que chacun consultera ses forces et se jugera, dans le
calme de la liberté, avec plus de raison et de modestie qu'on ne le
fait, à cette heure, dans la fièvre de l'inquiétude et dans l'agitation
de la lutte. Il viendra un temps, je le crois fermement, où tous les
jeunes gens ne seront pas résolus à devenir chacun le premier homme de
son siècle ou à se brûler la cervelle. Dans ce temps-là, chacun ayant
des droits politiques, et l'exercice de ces droits étant considéré comme
une des faces de la vie de tout citoyen, il est vraisemblable que la
carrière politique ne sera plus encombrée de ces ambitions palpitantes
qui s'y précipitent aujourd'hui avec tant d'âpreté, dédaigneuses de
toute autre fonction que celle de primer et de gouverner les hommes.
Tant il y a que madame Dumontet, qui comptait sur ses dix mille francs
d'économie pour doter sa fille, consentit à les entamer pour l'entretien
de son fils à Paris, se réservant d'économiser désormais pour marier
Camille, la jeune soeur d'Horace.
Voilà donc Horace sur le beau pavé de Paris, avec son titre de bachelier
et d'étudiant en droit, ses dix-neuf ans et ses quinze cents livres de
pension. Il y avait déjà un an qu'il y faisait ou qu'il était censé y
faire ses études lorsque je fis connaissance avec lui dans un petit café
près le Luxembourg, où nous allions prendre le chocolat et lire les
journaux tous les matins. Ses manières obligeantes, son air ouvert, son
regard vif et doux, me gagnèrent à la première vue. Entre jeunes gens on
est bientôt lié, il suffit d'être assis plusieurs jours de suite à la
même table et d'avoir à échanger quelques mots de politesse, pour qu'au
premier matin de soleil et d'expansion la conversation s'engage et se
prolonge du café au fond des allées du Luxembourg. C'est ce qui nous
arriva en effet par une matinée de printemps. Les lilas étaient en
fleur, le soleil brillait joyeusement sur le comptoir d'acajou à
bronzes dorés de madame Poisson, la belle directrice du café. Nous nous
trouvâmes, je ne sais comment, Horace et moi, sur les bords du grand
bassin, bras dessus, bras dessous, causant comme de vieux amis, et ne
sachant point encore le nom l'un de l'autre; car si l'échange de nos
idées générales nous avait subitement rapprochés, nous n'étions pas
encore sortis de cette réserve personnelle qui précisément donne une
confiance mutuelle aux personnes bien élevées. Tout ce que j'appris
d'Horace ce jour-là, c'est qu'il était étudiant en droit; tout ce qu'il
sut de moi, c'est que j'étudiais la médecine. Il ne me fit de questions
que sur la manière dont j'envisageais la science à laquelle je m'étais
voué, et réciproquement. «Je vous admire, me dit-il au moment de me
quitter, ou plutôt je vous envie: vous travaillez, vous ne perdez pas de
temps, vous aimez la science, vous avez de l'espoir, vous marchez droit
au but! Quant à moi, je suis dans une voie si différente, qu'au lieu d'y
persévérer je ne cherche qu'à en sortir. J'ai le droit en horreur; ce
n'est qu'un tissu de mensonges contre l'équité divine et la vérité
éternelle. Encore si c'étaient des mensonges liés par un système
logique! mais ce sont, au contraire, des mensonges qui se contredisent
impudemment les uns les autres, afin que chacun puisse faire le mal par
les moyens de perversité qui lui sont propres! Je déclare infâme ou
absurde tout jeune homme qui pourra prendre au sérieux l'étude de la
chicane; je le méprise, je le hais!...»
Il parlait avec une véhémence qui me plaisait, et qui cependant n'était
pas tout à fait exempte d'un certain parti pris d'avance. On ne pouvait
douter de sa sincérité en l'écoutant; mais on voyait qu'il ne fulminait
pas ses imprécations pour la première fois. Elles lui venaient trop
naturellement pour n'être pas étudiées, qu'on me pardonne ce paradoxe
apparent. Si l'on ne comprend pas bien ce que j'entends par là, on
entrera difficilement dans le secret de ce caractère d'Horace, malaisé à
définir, malaisé à mesurer juste pour moi-même, qui l'ai tant étudié.
C'était un mélange d'affectation et de naturel si délicatement unis, que
l'on ne pouvait plus distinguer l'un de l'autre, ainsi qu'il arrive dans
la préparation de certains mets ou de certaines essences, où le goût ni
l'odorat ne peuvent plus reconnaître les éléments primitifs. J'ai vu des
gens à qui, dès l'abord, Horace déplaisait souverainement, et qui le
tenaient pour prétentieux et boursouflé au suprême degré. J'en ai vu
d'autres qui s'engouaient de lui sur-le-champ et n'en voulaient plus
démordre, soutenant qu'il était d'une candeur et d'un _laisser-aller_
sans exemple. Je puis vous affirmer que les uns et les autres se
trompaient, ou plutôt, qu'ils avaient raison de part et d'autre: Horace
était _affecté naturellement_. Est-ce que vous ne connaissez pas des
gens ainsi faits, qui sont venus au monde avec un caractère et des
manières d'emprunt, et qui semblent jouer un rôle, tout en jouant
sérieusement le drame de leur propre vie? Ce sont des gens qui se
copient eux-mêmes. Esprits ardents et portés par nature à l'amour des
grandes choses, que leur milieu soit prosaïque, leur élan n'en est pas
moins romanesque; que leurs facultés d'exécution soient bornées, leurs
conceptions n'en sont pas moins démesurées: aussi se drapent-ils
perpétuellement avec le manteau du personnage qu'ils ont dans
l'imagination. Ce personnage est bien l'homme même, puisqu'il est son
rêve, sa création, son mobile intérieur. L'homme réel marche à côté de
l'homme idéal; et comme nous voyons deux représentations de nous-mêmes
dans une glace fendue par le milieu, nous distinguons dans cet homme,
dédoublé pour ainsi dire, deux images qui ne sauraient se détacher, mais
qui sont pourtant bien distinctes l'une de l'autre. C'est ce que
nous entendons par le mot de seconde nature, qui est devenu synonyme
d'habitude.
Horace, donc était ainsi. Il avait nourri en lui-même un tel besoin de
paraître avec tous ses avantages, qu'il était toujours habillé, paré,
reluisant, au moral comme au physique. La nature semblait l'aider à ce
travail perpétuel. Sa personne était belle, et toujours posée dans des
altitudes élégantes et faciles. Un bon goût irréprochable ne présidait
pas toujours à sa toilette ni à ses gestes; mais un peintre eût pu
trouver en lui, à tous les instants du jour, un effet à saisir, il était
grand, bien fait, robuste sans être lourd. Sa figure était très-noble,
grâce à la pureté des lignes; et pourtant elle n'était pas distinguée,
ce qui est bien différent. La noblesse est l'ouvrage de la nature,
la distinction est celui de l'art; l'une est née avec nous, l'autre
s'acquiert. Elle réside dans un certain arrangement et dans l'expression
habituelle. La barbe noire et épaisse d'Horace était taillée avec
un dandysme qui sentait son quartier latin d'une lieue, et sa forte
chevelure d'ébène s'épanouissait avec une profusion qu'un dandy
véritable aurait eu le soin de réprimer. Mais lorsqu'il passait sa main
avec impétuosité dans ce flot d'encre, jamais le désordre qu'elle y
portait n'était ridicule ou nuisible à la beauté du front. Horace savait
parfaitement qu'il pouvait impunément déranger dix fois par heure sa
coiffure, parce que, selon l'expression qui lui échappa un jour devant
moi, ses cheveux _étaient admirablement bien plantés._ Il était habillé
avec une sorte de recherche. Il avait un tailleur sans réputation et
sans notions de la vraie _fashion_, mais qui avait l'esprit de le
comprendre et de hasarder toujours avec lui un parement plus large, une
couleur de gilet plus tranchée, une coupe plus cambrée, un gilet mieux
bombé en plastron qu'il ne le faisait pour ses autres jeunes clients.
Horace eût été parfaitement ridicule sur le boulevard de Gand; mais au
jardin du Luxembourg et au parterre de l'Odéon, il était le mieux mis,
le plus dégagé, le plus serré des côtes, le plus étoffé des flancs, le
plus _voyant_, comme on dit en style de journal des modes. Il avait le
chapeau sur l'oreille, ni trop ni trop peu, et sa canne n'était ni
trop grosse ni trop légère. Ses habits n'avaient pas ce moelleux de la
manière anglaise qui caractérise les vrais élégants; en revanche,
ses mouvements avaient tant de souplesse, et il portait ses _revers_
inflexibles avec tant d'aisance et de grâce naturelle, que du fond de
leurs carrosses ou du haut de leurs avant-scènes, les dames du noble
faubourg, voire les jeunes, avaient pour lui un regard en passant.
Horace savait qu'il était beau, et il le faisait sentir continuellement,
quoiqu'il eût l'esprit de ne jamais parler de sa figure. Mais il était
toujours occupé de celle des autres. Il en remarquait minutieusement
et rapidement toutes les défectuosités, toutes les particularités
désagréables; et naturellement il vous amenait, par ses observations
railleuses, à comparer intérieurement sa personne à celle de ses
victimes. Il était mordant sur ce sujet-là; et comme il avait un nez
admirablement dessiné et des yeux magnifiques, il était sans pitié pour
les nez mal faits et pour les yeux vulgaires. Il avait pour les bossus
une compassion douloureuse, et chaque fois qu'il m'en faisait remarquer
un, j'avais la naïveté de regarder en anatomiste sa charpente dorsale,
dont les vertèbres frémissaient d'un secret plaisir, quoique le visage
n'exprimât qu'un sourire d'indifférence pour cet avantage frivole d'une
belle conformation. Si quelqu'un s'endormait dans une attitude gênée ou
disgracieuse, Horace était toujours le premier à en rire. Cela me força
de remarquer, lorsqu'il habita ma chambre, ou que je le surpris dans la
sienne, qu'il s'endormait toujours avec un bras plié sous la nuque
ou rejeté sur la tête comme les statues antiques; et ce fut cette
observation, en apparence puérile, qui me conduisit à comprendre cette
affectation naturelle, c'est-à-dire innée, dont j'ai parlé plus haut.
Même en dormant, même seul et sans miroir, Horace s'arrangeait pour
dormir noblement. Un de nos camarades prétendait méchamment qu'il posait
devant les mouches.
Que l'on me pardonne ces détails. Je crois qu'ils étaient nécessaires,
et je reviens à mes premiers entretiens avec lui.
II.
Le jour suivant, je lui demandai pourquoi, ayant une telle répugnance
pour le droit, il ne se livrait pas à l'étude de quelque autre science.
«Mon cher Monsieur, me dit-il avec une assurance qui n'était pas de son
âge, et qui semblait empruntée à l'expérience d'un homme de quarante
ans, il n'y a aujourd'hui qu'une profession qui conduise à tout, c'est
celle d'avocat.
--Qu'est-ce donc que vous appelez _tout?_ lui demandai-je?
--Pour le moment, me répondit-il, la députation est tout. Mais attendez
un peu, et nous verrons bien autre chose!
--Oui, vous comptez sur une nouvelle révolution? Mais si elle n'arrive
pas, comment vous arrangerez-vous pour être député? Vous avez donc de la
fortune?
--Non pas précisément; mais j'en aurai.
--A la bonne heure. En ce cas, il s'agit pour vous d'avoir votre
diplôme, et vous n'aurez pas besoin d'exercer.
Je le croyais sincèrement dans une position de fortune assez éminente
pour légitimer sa confiance. Il hésita quelques instants; puis, n'osant
me confirmer dans mon erreur, ni m'en tirer brusquement, il reprit: «Il
faut exercer pour être connu... sans aucun doute, avant deux ans les
capacités seront admises à la candidature; il faut donc faire preuve de
capacité.
--Deux ans? cela me paraît bien peu; d'ailleurs il vous faut bien le
double pour être reçu avocat et pour avoir fait vos preuves de capacité;
encore serez-vous loin de l'âge...
--Est-ce que vous croyez que l'âge ne sera pas abaissé comme le cens, à
la prochaine session, peut-être?...
--Je ne le crois pas; mais enfin, c'est une question de temps, et je
crois qu'un peu plus tôt ou un peu plus tard, vous arriverez, si vous en
avez la ferme résolution.
--N'est-il pas vrai, me dit-il avec un sourire de béatitude et un regard
étincelant de fierté, qu'il ne faut que cela dans le monde? Et que, de
si bas que l'on parte, on peut gravir aux sommités sociales, si l'on a
dans le sein une pensée d'avenir?
--Je n'en doute pas, lui répondis-je; le tout est de savoir si l'on
aura plus ou moins d'obstacles à renverser, et cela est le secret de la
Providence.
--Non, mon cher! s'écria-t-il en passant familièrement son bras sous le
mien; le tout est de savoir si l'on aura une volonté plus forte que
tous les obstacles; et cela, ajouta-t-il en frappant avec force sur son
thorax sonore, je l'ai!
Nous étions arrivés, tout en causant, en face de la Chambre des pairs.
Horace semblait prêt à grandir comme un géant dans un conte fantastique.
Je le regardai, et remarquai que, malgré sa barbe précoce, la rondeur
des contours de son visage accusait encore l'adolescence. Son
enthousiasme d'ambition rendait le contraste encore plus sensible.--Quel
âge avez-vous donc? lui demandai-je.
--Devinez! me dit-il avec un sourire.
--Au premier abord on vous donnerait vingt-cinq ans, lui répondis-je.
Mais vous n'en avez peut-être pas vingt.
--Effectivement, je ne les ai pas encore. Et que voulez-vous conclure?
--Que votre volonté n'est âgée que de deux ou trois ans, et que par
conséquent elle est bien jeune et bien fragile encore.
--Vous vous trompez, s'écria Horace. Ma volonté est née avec moi, elle a
le même âge que moi.
--Cela est vrai dans le sens d'aptitude et d'innéité; mais enfin je
présume que cette volonté ne s'est pas encore exercée beaucoup dans la
carrière politique! Il ne peut pas y avoir longtemps que vous songez
sérieusement à être député; car il n'y a pas longtemps que vous savez ce
que c'est qu'un député?
--Soyez certain que je l'ai su d'aussi bonne heure qu'il est possible à
un enfant. A peine comprenais-je le sens des mots, qu'il y avait dans
celui-là pour moi quelque chose de magique. Il y a là une destinée,
voyez-vous; la mienne est d'être un homme parlementaire. Oui, oui, je
parlerai et je ferai parler de moi!
--Soit! lui répondis-je, vous avez l'instrument: c'est un don de Dieu.
Apprenez maintenant la théorie.
--Qu'entendez-vous par là? le droit, la chicane?
--Oh! si ce n'était que cela! Je veux dire: Apprenez la science de
l'humanité, l'histoire, la politique, les religions diverses; et puis,
jugez, combinez, formez-vous une certitude...
--Vous voulez dire des _idées?_ reprit-il avec ce sourire et ce regard
qui imposaient par leur conviction triomphante; j'en ai déjà, des idées,
et si vous voulez que je vous le dise, je crois que je n'en aurai jamais
de meilleures; car nos idées viennent de nos sentiments, et tous mes
sentiments, à moi, sont grands! Oui, Monsieur, le ciel m'a fait grand et
bon. J'ignore quelles épreuves il me réserve; mais, je le dis avec un
orgueil qui ne pourrait faire rire que des sots, je me sens généreux,
je me sens fort, je me sens magnanime; mon âme frémit et mon sang
bouillonne à l'idée d'une injustice. Les grandes choses m'enivrent
jusqu'au délire. Je n'en tire et n'en peux tirer aucune vanité, ce
me semble; mais, je le dis avec assurance, je me sens de la race des
héros!»
Je ne pus réprimer un sourire; mais Horace, qui m'observait, vit que ce
sourire n'avait rien de malveillant.
«Vous êtes surpris, me dit-il, que je m'abandonne ainsi devant vous, que
je connais à peine, à des sentiments qu'ordinairement on ne laisse
pas percer, même devant son meilleur ami? Croyez-vous qu'on soit plus
modeste pour cela?
--Non, certes, et l'on est moins sincère.
--Eh bien, donc, sachez que je me trouve meilleur et moins ridicule que
tous ces hypocrites qui, se croyant _in petto_ des demi-dieux, baissent
sournoisement la tête et affectent une pruderie prétendue de bon goût.
Ceux-là sont des égoïstes, des ambitieux dans le sens haïssable du
mot et de la chose. Loin de laisser étaler cet enthousiasme qui est
sympathique et autour duquel viennent se grouper toutes les idées
fortes, toutes les âmes généreuses (et par quel autre moyen s'opèrent
les grandes révolutions?), ils caressent en secret leur étroite
supériorité, et, de peur qu'on ne s'en effraie, ils la dérobent aux
regards jaloux, pour s'en servir adroitement le jour où leur fortune
sera faite. Je vous dis que ces hommes-là ne sont bons qu'à gagner de
l'argent et à occuper des places sous un gouvernement corrompu; mais
les hommes qui renversent les pouvoirs iniques, ceux qui agitent les
passions généreuses, ceux qui remuent sérieusement et noblement le
monde, les Mirabeau, les Danton, les Pitt, allez voir s'ils s'amusent
aux gentillesses de la modestie!»
Il y avait du vrai dans ce qu'il disait, et il le disait avec tant de
conviction qu'il ne me vint pas dans l'idée de le contredire, quoique
j'eusse dès lors par éducation, peut-être autant que par nature,
l'outrecuidance en horreur. Mais Horace avait cela de particulier, qu'en
le voyant et en l'écoutant, on était sous le charme de sa parole et
de son geste. Quand on le quittait, on s'étonnait de ne pas lui avoir
démontré son erreur; mais quand on le retrouvait, on subissait de
nouveau le magnétisme de son paradoxe.
Je me séparai de lui ce jour-là, très-frappé de son originalité, et
me demandant si c'était un fou ou un grand homme. Je penchais pour la
dernière opinion.
«Puisque vous aimez tant les révolutions, lui dis-je le lendemain, vous
avez dû vous battre, l'an dernier, aux journées de Juillet?
--Hélas! j'étais en vacances, me répondit-il; mais là aussi, dans ma
petite province, j'ai agi, et si je n'ai pas couru de dangers, ce n'est
pas ma faute. J'ai été de ceux qui se sont organisés en garde urbaine
volontaire, et qui ont veillé au maintien de la conquête. Nous passions
des nuits de faction, le fusil sur l'épaule, et si l'ancien système
eût lutté, s'il eût envoyé de la troupe contre nous comme nous nous y
attendions, je me flatte que nous nous serions mieux conduits que tous
ces vieux épiciers qui ont été ensuite admis à faire partie de la garde
nationale, lorsque le gouvernement l'a organisée. Ceux-là n'avaient pas
bougé de leurs boutiques lorsque l'événement était encore incertain, et
c'est nous qui faisions la ronde autour de la ville, pour les préserver
d'une réaction du dehors. Quinze jours après, lorsque le danger fut
éloigné, ils nous auraient passé leurs baïonnettes au travers du corps,
si nous eussions crié: Vive la liberté!»
Ce jour-là, ayant causé assez longtemps avec lui, je lui proposai de
rester avec moi jusqu'à l'heure du dîner, et ensuite de venir dîner rue
de l'Ancienne-Comédie, chez Pinson, le plus honnête et le plus affable
des restaurateurs du quartier latin.
Je le traitai de mon mieux, et il est certain que la cuisine de M.
Pinson est excellente, très-saine et à bon marché: son petit restaurant
est le rendez-vous des jeunes aspirants à la gloire littéraire et des
étudiants rangés. Depuis que son collègue et rival Dagnaux, officier de
la garde nationale équestre, avait fait des prodiges de valeur dans les
émeutes, toute une phalange d'étudiants, ses habitués, avait juré de
ne plus franchir le seuil de ses domaines, et s'était rejetée sur les
côtelettes plus larges et les biftecks plus épais du pacifique et
bienveillant Pinson.
Après dîner, nous allâmes à l'Odéon, voir madame Dorval et Lockroy,
dans _Antony_. De ce jour, la connaissance fut faite, et l'amitié nouée
complètement entre Horace et moi.
«Ainsi, lui disais-je dans un entr'acte, vous trouvez l'étude de la
médecine encore plus repoussante que celle du droit?
--Mon cher, répondit-il, je vous avoue que je ne comprends rien à votre
vocation. Se peut-il que vous puissiez plonger chaque jour vos mains,
vos regards et votre esprit dans celle boue humaine, sans perdre tout
sentiment de poésie et toute fraîcheur d'imagination?
--Il y a quelque chose de pis que de disséquer les morts, lui dis-je,
c'est d'opérer les vivants: là, il faut plus de courage et de
résolution, je vous assure. L'aspect du plus hideux cadavre fait moins
de mal que le premier cri de douleur arraché à un pauvre enfant qui ne
comprend rien au mal que vous lui faites. C'est un métier de boucher, si
ce n'est pas une mission d'apôtre.
--On dit que le coeur se dessèche à ce métier-là, reprit Horace; ne
craignez-vous pas de vous passionner pour la science au point d'oublier
l'humanité, comme ont fait tous ces grands anatomistes que l'on vante,
et dont je détourne les yeux comme si je rencontrais le bourreau?
--J'espère, répondis-je, arriver juste au degré de sang-froid nécessaire
pour être utile, sans perdre le sentiment de la pitié et de la sympathie
humaine. Pour arriver au calme indispensable, j'ai encore du chemin à
faire, et je ne crois pas, d'ailleurs, que le coeur s'endurcisse.
--C'est possible, mais enfin, les sens s'énervent, l'imagination se
détend, le sentiment du beau et du laid se perd; on ne voit plus de
la vie qu'un certain côté matériel où tout l'idéal arrive à l'idée
d'utilité. Avez-vous jamais connu un médecin poëte?
--Je pourrais vous demander également si vous connaissez beaucoup de
députés poëtes? Il ne me semble pas que la carrière politique, telle
que je l'envisage de nos jours, soit propre à conserver la fraîcheur de
l'imagination et le fragile coloris de la poésie.
--Si la société était réformée, s'écria Horace, cette carrière pourrait
être le plus beau développement pour la vigueur du cerveau et la
sensibilité du coeur; mais il est certain que la route tracée
aujourd'hui est desséchante. Quand je songe que pour être apte à juger
des vérités sociales, où la philosophie devrait être l'unique lumière,
il faut que je connaisse le Code et le Digeste; que je m'assimile
Pothier, Ducaurroy et Rogron; que je travaille, en un mot, à m'abrutir,
et que, afin de me mettre en contact avec les hommes de mon temps, je
descende à leur niveau... oh! alors je songe sérieusement à me retirer
de la politique.
--Mais, dans ce cas, que feriez-vous de cet enthousiasme qui vous
dévore, de cette grandeur d'âme qui déborde en vous? Et quel aliment
donneriez-vous à cette volonté de fer dont vous me faisiez un reproche
de douter, il y a peu de jours?»
Il prit sa tête entre ses deux mains, appuya ses coudes sur la barre qui
sépare le parterre de l'orchestre, et resta plongé dans ses réflexions
jusqu'au lever de la toile; puis il écouta le troisième acte d'_Antony_
avec une attention et une émotion très-grandes.
«Et les passions! s'écria-t-il lorsque l'acte fut fini. Pour combien
comptez-vous les passions dans la vie?
--Parlez-vous de l'amour? lui répondis-je. La vie, telle que nous nous
la sommes faite, admet en ce genre tout ou rien. Vouloir être à la fois
amant comme Antony et citoyen comme vous, n'est pas possible. Il faut
opter.
--C'est bien justement là ce que je pensais en écoutant cet Antony si
dédaigneux de la société, si outré contre elle, si révolté contre tout
ce qui fait obstacle à son amour... Avez-vous jamais aimé, vous?
--Peut-être. Qu'importe? Demandez à votre propre coeur ce que c'est que
l'amour.
--Dieu me damne si je m'en doute, s'écria-t-il en haussant les épaules.
Est-ce que j'ai jamais eu le temps d'aimer, moi? Est-ce que je sais
ce que c'est qu'une femme? Je suis pur, mon cher, pur comme une
oie, ajouta-t-il en éclatant de rire avec beaucoup de bonhomie; et
dussiez-vous me mépriser, je vous dirai que, jusqu'à présent, les femmes
m'ont fait plus de peur que d'envie. J'ai pourtant beaucoup de barbe au
menton et beaucoup d'imagination à satisfaire. Eh bien! c'est là surtout
ce qui m'a préservé des égarements grossiers où j'ai vu tomber mes
camarades. Je n'ai pas encore rencontré la vierge idéale pour laquelle
mon coeur doit se donner la peine de battre. Ces malheureuses grisettes
que l'on ramasse à la Chaumière et autres bergeries immondes, me font
tant de pitié, que pour tous les plaisirs de l'enfer, je ne voudrais pas
avoir à me reprocher la chute d'un de ces anges déplumés. Et puis, cela
a de grosses mains, des nez retroussés; cela fait des _pa-ta-qu'est-ce_,
et vous reproche son malheur dans des lettres à mourir de rire. Il n'y a
pas même moyen d'avoir avec cela un remords sérieux. Moi, si je me livre
à l'amour, je veux qu'il me blesse profondément, qu'il m'électrise,
qu'il me navre, ou qu'il m'exalte au troisième ciel et m'enivre de
voluptés. Point de milieu: l'un ou l'autre, l'un et l'autre si l'on
veut; mais pas de drame d'arrière-boutique, pas de triomphe d'estaminet!
Je veux bien souffrir, je veux bien devenir fou, je veux bien
m'empoisonner avec ma maîtresse ou me poignarder sur son cadavre; mais
je ne veux pas être ridicule, et surtout je ne, veux pas m'ennuyer
un milieu de ma tragédie et la finir par un trait de vaudeville. Mes
compagnons raillent beaucoup mon innocence; ils font les don Juan sous
mes yeux pour me tenter ou m'éblouir, et je vous assure qu'ils le font à
bon marché. Je leur souhaite bien du plaisir; mais j'en désire un autre
pour mon compte. A quoi songez-vous? ajouta-t-il en me voyant détourner
la tête pour lui cacher une forte envie de rire.
--Je songe, lui dis-je, que j'ai demain à déjeuner chez moi une grisette
fort aimable, à laquelle je veux vous présenter.
--Oh! que Dieu me préserve de ces parties-là! s'écria-t-il. J'ai cinq ou
six de mes amis que je suis condamné à ne plus entrevoir qu'à travers le
fantôme léger de leurs ménagères à la quinzaine. Je sais par coeur
le vocabulaire de ces femelles. Fi, vous me scandalisez, vous que je
croyais plus grave que tous ces absurdes compagnon! Je les fuis depuis
huit jours pour m'attacher à vous, qui me semblez un homme sérieux, et
qui, à coup sûr, avez des moeurs élégantes pour un étudiant; et voilà
que vous avez une femme, vous aussi! Mon Dieu, où irai-je me cacher pour
ne plus rencontrer de ces femmes-là?
--Il faudra pourtant vous risquer à voir la mienne. Je vous dis que j'y
tiens, et que j'irai vous chercher si vous ne venez pas déjeuner demain
avec elle chez moi.
--Si vous êtes dégoûté d'elle, je vous avertis que je ne suis pas
l'homme qui vous en débarrasserai.
--Mon cher Horace, je vais vous rassurer en vous déclarant que si vous
étiez tenté de la débarrasser de moi, il faudrait commencer par me
couper la gorge.
--Parlez-vous sérieusement?
--Le plus sérieusement du monde.
--En ce cas, j'accepte votre invitation. J'aurai du plaisir à voir de
plus près un véritable amour...
--Pour une grisette, n'est-ce pas, cela vous étonne?
--Eh bien! oui, cela m'étonne. Quant à moi, je n'ai jamais vu qu'une
femme que j'aurais pu aimer, si elle avait eu vingt ans de moins.
C'était une douairière de province, une châtelaine encore blonde, jadis
belle, et parlant, marchant, accueillant et congédiant d'une certaine
façon, auprès de laquelle toutes les femmes que j'avais vues jusque-là
me semblèrent des gardeuses de dindons. Cette dame était d'une ancienne
famille; elle avait la taille d'une guêpe, les mains d'une vierge de
Raphaël, les pieds d'une sylphide, le visage d'une momie et la langue
d'une vipère. Mais je me suis bien promis de ne jamais prendre une
maîtresse belle, aimable et jeune, à moins qu'elle n'ait ces pieds et
ces mains-là, et surtout ces manières aristocratiques, et beaucoup de
dentelles blanches sur des cheveux blonds.
--Mon cher Horace, lui dis-je, vous êtes encore loin du temps où vous
aimerez, et peut-être n'aimerez-vous jamais.
--Dieu vous entende! s'écria-t-il. Si j'aime une fois, je suis perdu.
Adieu ma carrière politique; adieu mon austère et vaste avenir! Je
ne sais rien être à demi. Voyons, serai-je orateur, serai-je poète,
serai-je amoureux?
--Si nous commencions par être étudiants? lui dis-je.
--Hélas! vous en parlez à votre aise, répondit-il. Vous êtes étudiant et
amoureux. Moi, je n'aime pas, et j'étudie encore moins!»
III.
Horace m'inspirait le plus vif intérêt. Je n'étais pas absolument
convaincu de cette force héroïque et de cet austère enthousiasme qu'il
s'attribuait dans la sincérité de son coeur. Je voyais plutôt en lui
un excellent enfant, généreux, candide, plus épris de beaux rêves que
capable encore de les réaliser. Mais sa franchise et son aspiration
continuelle vers les choses élevées me le faisaient aimer sans que
j'eusse besoin de le regarder comme un héros. Cette fantaisie de sa part
n'avait rien de déplaisant: elle témoignait de son amour pour le beau
idéal. De deux choses l'une, me disais-je: ou il est appelé à être un
homme supérieur, et un instinct secret auquel il obéit naïvement le lui
révèle, ou il n'est qu'un brave jeune homme, qui, cette fièvre apaisée,
verra éclore en lui une bonté douce, une conscience paisible, échauffée
de temps à autre par un rayon d'enthousiasme.
Après tout, je l'aimais mieux sous ce dernier aspect. J'eusse été plus
sûr de lui voir perdre cette fatuité candide sans perdre l'amour du beau
et du bien. L'homme supérieur a une terrible destinée devant lui. Les
obstacles l'exaspèrent, et son orgueil est parfois tenace et violent, au
point de l'égarer et de changer en une puissance funeste celle que Dieu
lui avait donnée pour le bien. D'une manière ou de l'autre, Horace me
plaisait et m'attachait. Ou j'avais à le seconder dans sa force, ou
j'avais à le secourir dans sa faiblesse. J'étais plus âgé que lui de
cinq à six ans; j'étais doué d'une nature plus calme; mes projets
d'avenir étaient assis et ne me causaient plus de souci personnel. Dans
l'âge des passions, j'étais préservé des fautes et des souffrances par
une affection pleine de douceur et de vérité. Je sentais que tout ce
bonheur était un don gratuit de la Providence, que je ne l'avais pas
mérité assez pour en jouir seul, et que je devais faire profiter
quelqu'un de cette sérénité de mon âme, en la posant comme un calmant
sur une autre âme irritable ou envenimée. Je raisonnais en médecin; mais
mon intention était bonne, et, sauf à répéter les innocentes vanteries
de mon pauvre Horace, je dirai que moi aussi, j'étais bon, et plus
aimant que je ne savais l'exprimer.
La seule chose clairement absurde et blâmable que j'eusse trouvée dans
mon nouvel ami, c'était cette aspiration vers la femme aristocratique,
en lui, républicain farouche, mauvais juge, à coup sûr, en fait de
belles manières, et dédaigneux avec exagération des formes naïves et
brusques, dont il n'était certes pas lui-même aussi _décrassé_ qu'il en
avait la prétention.
J'avais résolu de lui faire faire connaissance avec Eugénie plus tôt
que plus tard, m'imaginant que la vue de cette simple et noble créature
changerait ses idées ou leur donnerait au moins un cours plus sage. Il
la vit, et fut frappé de sa bonne grâce, mais il ne la trouva point
aussi belle qu'il s'était imaginé devoir être une femme aimée
sérieusement. «Elle n'est que _bien_, me dit-il entre deux portes. Il
faut qu'elle ait énormément d'esprit.--Elle a plus de jugement que
d'esprit, lui répondis-je, et ses anciennes compagnes l'ont jugée fort
sotte.
Elle servit notre modeste déjeuner, qu'elle avait préparé elle-même, et
cette action prosaïque souleva de dégoût le coeur altier d'Horace. Mais
lorsqu'elle s'assit entre nous deux, et qu'elle lui fit les honneurs
avec une aisance et une convenance parfaites, il fut frappé de respect,
et changea tout à coup de manière d'être. Jusque-là il avait écrasé ma
pauvre Eugénie de paradoxes fort spirituels qui ne l'avaient même pas
fait sourire, ce qu'il avait pris pour un signe d'admiration. Lorsqu'il
put pressentir en elle un juge au lieu d'une dupe, il devint sérieux, et
prit autant de peine pour paraître grave, qu'il venait d'en prendre
pour paraître léger. Il était trop tard. Il avait produit sur la sévère
Eugénie une impression fâcheuse; mais elle ne lui en témoigna rien, et
à peine le déjeuner fut-il achevé, qu'elle se retira dans un coin de la
chambre et se mit à coudre, ni plus ni moins qu'une grisette ordinaire.
Horace sentit son respect s'en aller comme il était venu.
Mon petit appartement, situé sur le quai des Augustins, était composé de
trois pièces, et ne me coûtait pas moins de trois cents francs de loyer.
J'étais dans mes meubles: c'était du luxe pour un étudiant. J'avais une
salle à manger, une chambre à coucher, et, entre les deux, un cabinet
d'étude que je décorais du nom de salon. C'est là que nous primes le
café. Horace, voyant des cigares, en alluma un sans façon.--Pardon, lui
dis-je en lui prenant le bras, ceci déplaît à Eugénie; je ne fume jamais
que sur le balcon. Il prit la peine de demander pardon à Eugénie de sa
distraction; mais au fond il était surpris de me voir traiter ainsi une
femme qui était en train d'ourler mes cravates.
Mon balcon couronnait le dernier étage de la maison. Eugénie l'avait
ombragé de liserons et de pots de senteur, qu'elle avait semés dans deux
caisses d'oranger. Les orangers étaient fleuris, et quelques pots de
violettes et de réséda complétaient les délices de mon _divan_. Je fis
a Horace les honneurs du morceau de vieille tenture qui me servait de
tapis d'Orient, et du coussin de cuir sur lequel j'appuyais mon coude
pour fumer ni plus ni moins voluptueusement qu'un pacha. La vitre de la
fenêtre séparait le divan de la chaise sur laquelle Eugénie travaillait
dans le cabinet. De cette façon, je la voyais j'étais avec elle, sans
l'incommoder de la fumée de mon tabac. Quand elle vit Horace sur le
tapis au lieu de moi, elle baissa doucement et sans affectation le
rideau de mousseline de la croisée entre elle et nous, feignant d'avoir
trop de soleil, mais effectivement par un sentiment de pudeur qu'Horace
comprit fort bien. Je m'étais assis sur une des caisses d'oranger,
derrière lui. Il y avait de la place bien juste pour deux personnes et
pour quatre ou cinq pots de fleurs sur cet étroit belvédère; mais nous
embrassions d'un coup d'oeil la plus belle partie du cours de la Seine,
toute la longueur du Louvre, jaune au soleil et tranchant sur le bleu du
ciel, tous les ponts et tous les quais jusqu'à l'Hôtel-Dieu. En face de
nous, la Sainte-Chapelle dressait ses aiguilles d'un gris sombre et
son fronton aigu au-dessus des maisons de la Cité; la belle tour de
Saint-Jacques-la-Boucherie élevait un peu plus loin ses quatre lions
géants jusqu'au ciel, et la façade de Notre-Dame formait le tableau, à
droite, de sa masse élégante et solide. C'était un beau coup d'oeil;
d'un côté, le vieux Paris, avec ses monuments vénérables et son désordre
pittoresque; de l'autre, le Paris de la renaissance, se confondant avec
le Paris de l'Empire, l'oeuvre de Médicis, de Louis XIV et de Napoléon.
Chaque colonne, chaque porte était une page de l'histoire de la royauté.
Nous venions de lire dans sa nouveauté _Notre-Dame de-Paris_; nous nous
abandonnions naïvement, comme tout le monde alors, ou du moins comme
tous les jeunes gens, au charme de poésie répandu fraîchement par cette
oeuvre romantique sur les antiques beautés de notre capitale. C'était
comme un coloris magique à travers lequel les souvenirs effacés se
ravivaient; et, grâce au poête, nous regardions le faite de nos vieux
édifices, nous en examinions les formes tranchées et les effets
pittoresques avec des yeux que nos devanciers les étudiants de l'Empire
et de la Restauration, n'avaient certainement pas eus. Horace était
passionné pour Victor Hugo. Il en aimait avec fureur toutes les
étrangetés, toutes les hardiesses. Je ne discutais point, quoique je ne
fusse pas toujours de son avis. Mon goût et mon instinct me portaient
vers une forme moins accidentée, vers une peinture aux contours moins
âpres et aux ombres moins dures. Je le comparais à Salvator Rosa, qui a
vu avec les yeux de l'imagination plus qu'avec ceux de la science. Mais
pourquoi aurais-je fait contre Horace la guerre aux mots et aux figures?
Ce n'est pas à dix-neuf ans qu'on recule devant l'expression qui rend
une sensation plus vive, et ce n'est pas à vingt-cinq ans qu'on la
condamne. Non, l'heureuse jeunesse n'est point pédante; elle ne trouve
jamais de traduction trop énergique pour rendre ce qu'elle éprouve avec
tant d'énergie elle-même, et c'est bien quelque chose pour un poète que
de donner à sa contemplation une certaine forme assez large et assez
frappante pour qu'une génération presque entière ouvre les yeux avec lui
et se mette à jouir des mêmes émotions qui l'ont inspiré!
Il en a été ainsi: les plus récalcitrants d'entre nous, ceux qui
avaient besoin, pour se rafraîchir la vue, de lire, en fermant
_Notre-Dame-de-Paris_, une page de _Paul et Virginie_, ou, comme a dit
un élégant critique, de repasser bien vite le plus _cristallin des
sonnets de Pétrarque_, n'en ont pas moins mis sur leurs yeux délicats
ces lunettes aux couleurs bigarrées qui faisaient voir tant de choses
nouvelles; et après qu'ils ont joui de ce spectacle plein d'émotions,
les ingrats ont prétendu que c'étaient là d'étranges lunettes. Étranges
tant que vous voudrez; mais, sans ce caprice du maître, et avec vos yeux
nus, auriez-vous distingué quelque chose?
Horace faisait à ma critique de minces concessions, j'en faisais de plus
larges à son enthousiasme; et, après avoir discuté, nos regards, suivant
au vol les hirondelles et les corbeaux qui rasaient nos têtes, allaient
se reposer avec eux sur les tours de Notre-Dame, éternel objet de notre
contemplation. Elle a eu sa part de nos amours, la vieille cathédrale,
comme ces beautés délaissées qui reviennent de mode, et autour
desquelles la foule s'empresse dès qu'elles ont retrouvé un admirateur
fervent dont la louange les rajeunit.
Je ne prétends pas faire de ce récit d'une partie de ma jeunesse un
examen critique de mon époque: mes forces n'y suffiraient pas; mais je
ne pouvais repasser certains jours dans mes souvenirs sans rappeler
l'influence que certaines lectures exercèrent sur Horace, sur moi, sur
nous tous. Cela fait partie de notre vie, de nous-mêmes, pour ainsi
dire. Je ne sais point séparer dans ma mémoire les impressions poétiques
de mon adolescence de la lecture de _René_ et d'_Atala_.
Au milieu de nos dissertations romantiques, on sonna à la porte. Eugénie
m'en avertit en frappant un petit coup contre la vitre, et j'allai
ouvrir. C'était un élève en peinture de l'école d'Eugène Delacroix,
nommé Paul Arsène, surnommé _le petit Masaccio_ à l'atelier où j'allais
tous les jours faire un cours d'anatomie à l'usage des peintres.
«Salut au signor Masaccio, lui dis-je en le présentant à Horace, qui
jeta un regard glacial sur sa blouse malpropre et ses cheveux mal
peignés. Voici un jeune maître qui ira loin, à ce qu'on assure, et qui
vient en attendant me chercher pour la leçon.
--Non pas encore, me répondit Paul Arsène; vous avez plus d'une heure
devant vous; je venais pour vous parler de choses qui me concernent
particulièrement. Auriez-vous le loisir de m'écouter?
--Certainement, répondis-je; et si mon ami est de trop, il retournera
fumer sur le balcon.
--Non, reprit le jeune homme, je n'ai rien de secret à vous dire, et,
comme deux avis valent mieux qu'un, je ne serai pas fâché que monsieur
m'entende aussi.
--Asseyez-vous, lui dis-je en allant chercher une quatrième chaise dans
l'autre chambre.
[Illustration: C'était le type peuple incarné dans un individu.]
--Ne faites pas attention,» dit le rapin en grimpant sur la commode;
et, ayant mis sa casquette entre son coude et son genou, il essuya d'un
mouchoir à carreaux sa figure inondée de sueur et parla en ces
termes, les jambes pendantes et le reste du corps dans l'altitude du
_Pensieroso_:
«Monsieur, j'ai envie de quitter la peinture et d'_entrer dans la
médecine_, parce qu'on me dit que c'est un meilleur état; je viens donc
vous demander ce que vous en pensez.
--Vous me faites une question, lui dis-je, à laquelle il est plus
difficile de répondre que vous ne pensez. Je crois toutes les
professions très-encombrées, et par conséquent tous les états, comme
vous dites, très-précaires. De grandes connaissances et une grande
capacité ne sont pas des garanties certaines d'avenir; enfin je ne vois
pas en quoi la médecine vous offrirait plus de chances que les arts. Le
meilleur parti à prendre c'est celui que nos aptitudes nous indiquent;
et puisque vous avez, assure-t-on, les plus remarquables dispositions
pour la peinture, je ne comprends pas que vous en soyez déjà dégoûté.
--Dégoûté, moi! oh! non, répliqua le Masaccio; je ne suis dégoûté de
rien du tout, et si l'on pouvait gagner sa vie à faire de la peinture,
j'aimerais mieux cela que toute autre chose; mais il paraît que c'est si
long, si long! Mon patron dit qu'il faudra dessiner le modèle pendant
deux ans au moins avant de manier le pinceau. Et puis, avant d'exposer,
il paraît qu'il faut encore travailler la peinture au moins deux ou
trois ans. Et quand on a exposé, si on n'est pas refusé, on n'est
souvent pas plus avancé qu'auparavant. J'étais ce matin au Musée, je
croyais que tout le monde allait s'arrêter devant le tableau de mon
patron; car enfin c'est un maître, et un fameux, celui-là! Eh bien! la
moitié des gens qui passaient ne levaient seulement pas la tête, et ils
allaient tous regarder un monsieur qui s'était fait peindre en habit
d'artilleur et qui avait des bras de bois et une figure de carton. Passe
pour ceux-là: c'étaient de pauvres ignorants; mais voilà qu'il est venu
des jeunes gens, élèves en peinture de différents ateliers, et que
chacun disait son mot: ceux-ci blâmaient, ceux-là admiraient; mais pas
un n'a parlé comme j'aurais voulu. Pas un ne comprenait. Je me suis dit
alors: A quoi bon faire de l'art pour un public qui n'y voit et qui n'y
entend goutte. C'était bon _dans les temps!_ Moi je vais prendre un
autre métier pourvu que ça me rapporte de L'argent.
[Illustration: Au premier feu de la troupe, mon pauvre Jean tombe.]
--Voilà un sale crétin! me dit Horace en se penchant vers mon oreille.
Son âme est aussi crasseuse que sa blouse!»
Je ne partageais pas le mépris d'Horace. Je ne connaissais presque pas
le Masaccio, mais je le savais intelligent et laborieux. M. Delacroix en
faisait grand cas, et ses camarades avaient de l'estime et de l'amitié
pour lui. Il fallait qu'une pensée que je ne comprenais pas fût cachée
sous ces manifestations de cupidité ingénue; et comme il avait déclaré,
en commençant, n'avoir rien de secret à me dire, je prévoyais bien que
ce secret ne sortirait pas aisément. Il ne fallait, pour se convaincre
de l'obstination du Masaccio, et en même temps pour pressentir en lui
quelque motif non vulgaire, que regarder sa figure et observer ses
manières.
C'était le type peuple incarné dans un individu; non le peuple robuste
et paisible qui cultive la terre, mais le peuple artisan, chétif, hardi,
intelligent et alerte. C'est dire qu'il n'était pas beau. Cependant il
était de ceux dont les camarades d'atelier disent: «Il y a quelque chose
de fameux à faire avec cette tête-là!» C'est qu'il y avait dans sa tête,
en effet, une expression magnifique, sous la vulgarité des traits. Je
n'en ai jamais vu de plus énergique ni de plus pénétrante. Ses yeux
étaient petits et même voilés, sous une paupière courte et bridée;
cependant ces yeux là lançaient des flammes, et le regard était si
rapide qu'il semblait toujours prêt à déchirer l'orbite. Le nez était
trop court, et le peu de distance entre le coin de l'oeil et la narine
donnait au premier aspect l'air commun et presque bas à la face entière;
mais cette impression ne durait qu'un instant. S'il y avait encore de
l'esclave et du vassal dans l'enveloppe, le génie de l'indépendance
couvait intérieurement et se trahissait par des éclairs. La bouche
épaisse, ombragée d'une naissante moustache noire, irrégulièrement
plantée; la figure large, le menton droit, serré et un peu fendu au
milieu; les zygomas élevés et saillants; partout des plans fermes et
droits, coupés de lignes carrées, annonçaient une volonté peu commune
et une indomptable droiture d'intention. Il y avait à la commissure
des narines des délicatesses exquises pour un adepte de Lavater; et le
front, qui était d'une structure admirable dans le sens de la statuaire,
ne l'était pas moins au point de vue phrénologique. Pour moi, qui étais
dans toute la ferveur de mes recherches, je ne me lassais point de
le regarder; et lorsque je faisais mes démonstrations anatomiques à
l'atelier, je m'adressais toujours instinctivement à ce jeune homme, qui
était pour moi le type de l'intelligence, du courage et de la bonté.
Aussi je souffrais, je l'avoue, de l'entendre parler d'une manière si
triviale.--Comment, Arsène, lui dis-je, vous quitteriez la peinture pour
un peu plus de profit dans une autre carrière?
--Oui, Monsieur, je le ferais comme je vous le dis, répondit-il sans le
moindre embarras. Si maintenant j'étais assuré de gagner mille francs
nets par an, je me ferais cordonnier.
--C'est un art comme un autre, dit Horace avec un sourire de mépris.
--Ce n'est point un art, répliqua froidement le Masaccio. C'est le
métier de mon père, et je n'y serais pas plus maladroit qu'un autre.
Mais cela ne me donnerait pas l'argent qu'il me faut.
--Il vous faut donc bien de l'argent, mon pauvre garçon? lui dis-je.
--Je vous le dis, il me faudrait gagner mille francs; et, au lieu de
cela, j'en dépense la moitié.
--Comment pouvez-vous songer en ce cas à étudier la médecine! Il vous
faudrait avoir une trentaine de mille francs devant vous, tant pour les
années où l'on étudie que pour celles où l'on attend la clientèle. Et
puis...
--Et puis vous n'avez pas fait vos classes, dit Horace, impatienté de ma
patience.
---Cela c'est vrai, dit Arsène; mais je les ferais, ou du moins je
ferais l'équivalent. Je me mettrais dans ma chambre avec une cruche
d'eau et un morceau de pain, et il me semble bien que j'apprendrais
dans une semaine ce que les écoliers apprennent dans un mois. Car les
écoliers, en général, n'aiment pas à travailler; et quand on est enfant,
on joue, et on perd du temps. Quand on a vingt ans, et plus de raison,
et quand d'ailleurs on est forcé de se dépêcher, on se dépêche. Mais
d'après ce que vous me dites du reste de l'apprentissage, je vois bien
que je ne puis pas être médecin. Et pour être avocat?
Horace éclata de rire.
«Vous allez vous faire mal à l'estomac, lui dit tranquillement le
Masaccio, frappé de l'affectation d'Horace en cet instant.
--Mon cher enfant, repris-je, éloignez tous ces projets, à votre âge ils
sont irréalisables. Vous n'avez devant vous que les arts et l'industrie.
Si vous n'avez ni argent ni crédit, il n'y a pas plus de certitude d'un
côté que de l'autre. Quelque parti que vous preniez, il vous faut du
temps, de la patience et de la résignation.»
Arsène soupira. Je me réservai de l'interroger plus tard.
«Vous êtes né peintre, cela est certain, continuai-je; c'est encore par
là que vous marcherez plus vite.
--Non, Monsieur, répliqua-t-il; je n'ai qu'à entrer demain dans un
magasin de nouveautés, je gagnerai de l'argent.
--Vous pouvez même être laquais, ajouta Horace, indigné de plus en plus.
--Cela me déplairait beaucoup, dit Arsène; mais s'il n'y avait que
cela!...
--Arsène! Arsène! m'écriai-je, ce serait un grand malheur pour vous et
une perte pour l'art. Est-il possible que vous ne compreniez pas qu'une
grande faculté est un grand devoir imposé par la Providence?
--Voilà une belle parole, dit Arsène, dont les yeux s'enflammèrent tout
à coup. Mais il y a d'autres devoirs que ceux qu'on remplit envers
soi-même. Tant pis! Allons, je m'en vais dire à l'atelier que vous
viendrez à trois heures, n'est-ce pas?»
Et il sauta à bas de la commode, me serra la main sans rien dire,
salua à peine Horace, et s'enfonça comme un chat dans la profondeur de
l'escalier, s'arrêtant à chaque étage pour faire rentrer ses talons dans
ses souliers délabrés.
IV.
Paul Arsène revint me voir; et quand nous fûmes seuls, j'obtins, non
sans peine, la confidence que je pressentais. Il commença par me faire
en ces termes le récit de sa vie:
«Comme je vous l'ai dit, Monsieur, mon père est cordonnier en province.
Nous étions cinq enfants; je suis le troisième. L'aîné était un homme
fait lorsque mon père, déjà vieux, et pouvant se retirer du métier avec
un peu de bien, s'est remarié avec une femme qui n'était ni belle ni
bonne, ni jeune ni riche, mais qui s'est emparée de son esprit, et
qui gaspille son honneur et son argent. Mon père, trompé, malheureux,
d'autant plus épris qu'elle lui donne plus de sujets de jalousie, s'est
_jeté dans le vin_, pour s'étourdir, comme on fait dans notre classe
quand on a du chagrin. Pauvre père! nous avons bien patienté avec lui,
car il nous faisait vraiment pitié. Nous l'avions connu si sage et si
bon! Enfin, un temps est venu où il n'était plus possible d'y tenir. Son
caractère avait tellement changé, que pour un mot, pour un regard, il se
jetait sur nous pour nous frapper. Nous n'étions plus des enfants, nous
ne pouvions pas souffrir cela. D'ailleurs nous avions été élevés avec
douceur, et nous n'étions pas habitués à avoir l'enfer dans notre
famille. Et puis, ne voilà-t-il pas qu'il a pris de la jalousie contre
mon frère aîné! Le fait est que la belle-mère lui avait fait des
avances, parce qu'il était beau garçon et bon enfant; mais il l'avait
menacée de tout raconter à mon père, et elle avait pris les devants,
comme dans la tragédie de _Phèdre_, que je n'ai jamais vu jouer depuis
sans pleurer. Elle avait accusé mon pauvre frère de ses propres
égarements d'esprit. Alors mon frère s'est vendu comme remplaçant, et
il est parti. Le second, qui prévoyait que quelque chose de semblable
pourrait bien lui arriver, est venu ici chercher fortune, en me
promettant de me faire venir aussitôt qu'il aurait trouvé un moyen
d'exister. Moi, je restais à la maison avec mes deux soeurs, et je
vivais assez tranquillement, parce que j'avais pris le parti de laisser
crier la méchante femme sans jamais lui répondre. J'aimais à m'occuper;
je savais assez bien ce que j'avais appris en classe; et quand
je n'aidais pas mon père à la boutique, je m'amusais à lire ou à
barbouiller du papier, car j'ai toujours eu du goùt pour le dessin. Mais
comme je pensais que cela ne me servirait jamais à rien, j'y perdais le
moins de temps possible. Un jour, un peintre qui parcourait le pays
pour faire des études de paysage, commanda chez nous une paire de gros
souliers, et je fus chargé d'aller lui prendre mesure. Il avait des
albums étalés sur la table de sa petite chambre d'auberge; je lui
demandai la permission de les regarder; et comme ma curiosité lui
donnait à penser, il me dit de lui faire, d'_idée_, un _bonhomme_ sur un
bout de papier qu'il me mit dans les mains ainsi qu'un crayon. Je pensai
qu'il se moquait de moi; mais le plaisir de charbonner avec un crayon si
noir sur un papier si coulant l'emporta sur l'amour-propre. Je fis ce
qui me passa par la tête; il le regarda, et ne rit pas. Il voulut même
le coller dans son album, et y écrire mon nom, ma profession et le nom
de mon endroit. «Vous avez tort de rester ouvrier, me dil-il: vous
êtes né pour la peinture. A votre place, je quitterais tout pour aller
étudier dans quelque grande ville.» Il me proposa même de m'emmener; car
il était bon et généreux, ce jeune homme-là. Il me donna son adresse à
Paris, afin que, si le coeur m'en disait, je pusse aller le trouver. Je
le remerciai, et n'osai ni le suivre ni croire aux espérances qu'il me
donnait. Je retournai à mes cuirs et à mes formes, et un an se passa
encore sans orage entre mon père et moi.
«La belle-mère me haïssait: comme je lui cédais toujours, les querelles
n'allaient pas loin. Mais un beau jour elle remarqua que ma soeur
Louison, qui avait déjà quinze ans, devenait jolie, et que les gens du
quartier s'en apercevaient. La voilà qui prend Louison en haine, qui
commence à lui reprocher d'être une petite coquette, et pis que cela.
La pauvre Louison était pourtant aussi pure qu'un enfant de dix ans, et
avec cela, fière comme était notre pauvre mère. Louison, désespérée, au
lieu de filer doux comme je le lui conseillais, se pique, répond, et
menace de quitter la maison. Mon père veut la soutenir; mais sa femme
a bientôt pris le dessus. Louison est grondée, insultée, frappée,
Monsieur, hélas! et la petite Suzanne aussi, qui voulait prendre le
parti de sa sœur, et qui criait pour ameuter le voisinage. Alors je
prends un jour ma sœur Louison par un bras, et ma petite sœur Suzanne de
l'autre, et nous voilà partis tous les trois, à pied, sans un sou, sans
une chemise, et pleurant au soleil sur le grand chemin. Je vas trouver
ma tante Henriette, qui demeure à plus de dix lieues de notre ville, et
je lui dis d'abord:
«Ma tante, donnez-nous à manger et à boire, car nous mourons de faim et
de soif; nous n'avons pas seulement la force de parler. Et après que ma
tante nous eut donné à dîner, je lui dis:
--Je vous ai amené vos nièces: si vous ne voulez pas les garder, il
faut qu'elles aillent de porte en porte demander leur pain, ou qu'elles
retournent à la maison pour périr sous les coups. Mon père avait cinq
enfants, et il ne lui en reste plus. Les garçons se tireront d'affaire
en travaillant; mais si vous n'avez pas pitié des filles, il leur
arrivera ce que je vous dis.»
Alors ma tante répondit:--Je suis bien vieille, je suis bien pauvre;
mais plutôt que d'abandonner mes nièces, j'irai mendier moi-même.
D'ailleurs elles sont sages, elles sont courageuses, et nous
travaillerons toutes les trois. Cela dit et convenu, j'acceptai vingt
francs que la pauvre femme voulut absolument me donner, et je partis
sur mes jambes pour venir ici. Je fus tout de suite trouver mon second
frère, Jean, qui me fit donner de l'ouvrage dans la boutique où il
travaillait comme cordonnier, et ensuite j'allai voir mon jeune peintre
pour lui demander des conseils. Il me reçut très-bien, et voulut
m'avancer de l'argent que je refusai. J'avais de quoi manger en
travaillant; mais cette diable de peinture qu'il m'avait mise en tête
n'en était pas sortie, et je ne commençais jamais ma journée sans
soupirer en pensant combien j'aimerais mieux manier le crayon et le
pinceau que l'alène. J'avais fait quelques progrès, car, malgré moi, à
mes heures de loisir, le dimanche, j'avais toujours barbouillé quelques
figures ou copié quelques images dans un vieux livre qui me venait de
ma mère. Le jeune peintre m'encourageait, et je n'eus pas la force
de refuser les leçons qu'il voulut me donner gratis. Mais il fallait
subsister pendant ce temps-là, et avec quoi? Il connaissait un homme de
lettres qui me donna des manuscrits à copier. J'avais une belle main,
comme on dit, mais je ne savais pas l'orthographe. On m'essaya, et dans
les quatre ou cinq lignes qu'on me dicta, on ne trouva pas de fautes.
J'avais assez lu de livres pour avoir appris un peu la langue par
routine; mais je ne savais pas les principes, et je n'osais pas trop le
dire, de peur de manquer d'ouvrage. Je ne fis pourtant pas de fautes
dans mes copies, et ce fut à force d'attention. Cette attention me
faisait perdre beaucoup de temps, et je vis que j'aurais plus tôt fait
d'apprendre la grammaire et de m'exercer tout seul à faire des thèmes.
En effet, la chose marcha vite; mais, comme je pris beaucoup sur mon
sommeil, je tombai malade. Mon frère me retira dans son grenier, et
travailla pour deux. Le peu d'argent que j'avais gagné en copiant le
manuscrit de l'auteur servit à payer le pharmacien. Je ne voulus pas
faire savoir ma position à mon jeune peintre. J'avais vu par mes
yeux qu'il était lui-même souvent aux expédients, n'ayant encore ni
réputation, ni fortune. Je savais que son bon coeur le porterait à me
secourir; et comme il l'avait fait déjà malgré moi, j'aimais mieux
mourir sur mon grabat que de l'induire encore en dépense. Il me crut
ingrat, et, trouvant une occasion favorable pour faire le voyage
d'Italie, objet de tous ses désirs, il partit sans me voir, emportant de
moi une idée qui me fait bien du mal.
Quand je revins à la santé, je vis mon pauvre frère amaigri, exténué,
nos petites épargnes dépensées, et la boutique fermée pour nous; car,
pour me soigner, Jean avait manqué bien des journées. C'était au mois
de juillet de l'année passée, par une chaleur de tous les diables. Nous
causions tristement de nos petites affaires, moi encore couché et si
faible, que je comprenais à peine ce que Jean me disait. Pendant ce
temps-là, nous entendions tirer le canon, et nous ne songions pas même à
demander pourquoi. Mais la porte s'ouvre, et deux de nos camarades de
la boutique, tout échevelés, tout exaltés, viennent nous chercher pour
vaincre ou périr, c'était leur manière de dire. Je demande de quoi il
s'agit.
«De renverser la royauté et d'établir la république,» me disent-ils. Je
saute à bas de mon lit: en deux secondes, je passe un mauvais pantalon
et une blouse en guenilles, qui me servait de robe de chambre. Jean me
suit. «Mieux vaut mourir d'un coup de fusil que de faim,» disait-il.
Nous voilà partis.
Nous arrivons à la porte d'un armurier, où des jeunes gens comme nous
distribuaient des fusils à qui en voulait. Nous en prenons chacun un, et
nous nous postons derrière une barricade. Au premier feu de la troupe,
mon pauvre Jean tombe roide mort à côté de moi. Alors je perds la
raison, je deviens furieux. Ah! je ne me serais jamais cru capable de
répandre tant de sang. Je m'y suis baigné pendant trois jours jusqu'à la
ceinture, je puis dire; car j'en étais couvert, et non pas seulement de
celui des autres, mais du mien qui coulait par plusieurs blessures; mais
je ne sentais rien. Enfin, le 2 août, je me suis trouvé à l'hôpital,
sans savoir comment j'y étais venu. Quand j'en suis sorti, j'étais plus
misérable que jamais, et j'avais le coeur navré; mon frère Jean n'était
plus avec moi, et la royauté était rétablie.
J'étais trop faible pour travailler, et puis ces journées de juillet
m'avaient laissé dans la tête je ne sais quelle fièvre. Il me semblait
que la colère et le désespoir pouvaient faire de moi un artiste; je
rêvais des tableaux effrayants; je barbouillais les murs de figures que
je m'imaginais dignes de Michel-Ange. Je lisais les _Iambes_ de Barbier,
et je les façonnais dans ma tête en images vivantes. Je rêvais, j'étais
oisif, je mourais de faim, et ne m'en apercevais pas. Cela ne pouvait
pas durer bien longtemps, mais cela dura quelques jours avec tant de
force, que je n'avais souci de rien autour de moi. Il me semblait que
j'étais contenu tout entier dans ma tête, que je n'avais plus ni jambes,
ni bras, ni estomac, ni mémoire, ni conscience, ni parents, ni amis.
J'allais devant moi par les rues, sans savoir où je voulais aller.
J'étais toujours ramené, sans savoir comment, au tour des tombes de
Juillet. Je ne savais pas si mon pauvre frère était enterré là, mais je
me figurais que lui ou les autres martyrs, c'était la même chose, et
que, presser cette terre de mes genoux, c'était rendre hommage à la
cendre de mon frère. J'étais dans un état d'exaltation qui me faisait
sans cesse parler tout haut et tout seul. Je n'ai conservé aucun
souvenir de mes longs discours; il me semble que le plus souvent je
parlais en vers. Cela devait être mauvais et bien ridicule, et les
passants devaient me prendre pour un fou. Mais moi, je ne voyais
personne, et je ne m'entendais moi-même que par instants. Alors je
m'efforçais de me taire, mais je ne le pouvais pas. Ma figure était
baignée de sueur et de larmes, et ce qu'il y a de plus étrange, c'est
que cet état de désespoir n'était pas sans quelque douceur. J'errais
toute la nuit, ou je restais assis sur quelque borne, au clair de la
lune, en proie à des rêves sans fin et sans suite, comme ceux qu'on fait
dans le sommeil. Et pourtant je ne dormais pas, car je marchais, et je
voyais sur les murs ou sur le pavé mon ombre marcher et gesticuler à
côté de moi. Je ne comprends pas comment je ne fus pas une seule fois
ramassé par la garde.
Je rencontrai enfin un étudiant que j'avais vu quelquefois dans
l'atelier de mon jeune peintre. Il ne fut pas fier, quoique j'eusse
l'air d'un mendiant, et il m'accosta le premier. Je n'y mis pas de
discrétion, je ne savais pas si j'étais bien ou mal mis. J'avais bien
autre chose dans la cervelle, et je marchai à côté de lui sur les quais,
lui parlant peinture; car c'était mon idée fixe. Il parut s'intéresser à
ce que je lui disais. Peut-être aussi n'était-il pas fâché de se montrer
avec un des _bras-nus_ des glorieuses journées, et de faire croire par
là aux badauds qu'il s'était battu. À cette époque-là, les jeunes gens
de la bourgeoisie tiraient une grande vanité de pouvoir montrer un sabre
de gendarme qu'ils avaient acheté à quelque _voyou_ après la _fête_,
ou une égratignure qu'ils s'étaient faite en se mettant à la fenêtre
précipitamment, pour regarder. Celui-là me parut un peu de la trempe des
vantards: il prétendait m'avoir vu et parlé à telle et telle barricade,
où je ne me souvenais nullement de l'avoir rencontré. Enfin, il me
proposa de déjeuner avec lui, et j'acceptai sans fierté; car il y avait
je ne sais combien de jours que je n'avais rien pris, et ma cervelle
commençait à déménager sérieusement. Après le déjeuner, il s'en allait
visiter le cabinet de M. Dusommerard, à l'ancien hôtel de Cluny; il me
proposa de l'accompagner, et je le suivis machinalement.
La vue de toutes les merveilles d'art et de rareté entassées dans cette
collection me passionna tellement que j'oubliai tous mes chagrins en
un instant. Il y avait dans un coin plusieurs élèves en peinture qui
copiaient des émaux pour la collection gravée que fait faire à ses frais
M. Dusommerard. Je jetai les yeux sur leur travail; il me sembla que
j'en pourrais bien faire autant, et même que je verrais plus juste que
quelques-uns d'entre eux. Dans ce moment, M. Dusommerard rentra, et fut
salué par mon introducteur l'étudiant, qui le connaissait un peu. Ils
se tinrent quelques minutes à distance de moi, et je vis bien à leurs
regards que j'étais l'objet de leur explication. Comme le déjeuner
m'avait rendu un peu de sang-froid, je commençais à comprendre que ma
mauvaise tenue était choquante, et que l'antiquaire aurait bien pu
me prendre pour un voleur, si l'autre ne lui eût répondu de moi. M.
Dusommerard est très-bon; il n'aime pas les _faiseurs d'embarras_, mais
il oblige volontiers les pauvres diables qui lui montrent du zèle et
du désintéressement. Il s'approcha de moi, m'interrogea; et voyant
mon désir de travailler pour lui, et prenant aussi sans doute en
considération le besoin que j'en avais, il me remit aussitôt quelque
argent pour acheter des crayons, à ce qu'il disait, mais en effet pour
me mettre en état de pourvoir aux premières nécessités. Il me désigna
les objets que j'aurais à copier. Dès le lendemain, j'étais habillé
proprement et installé à la place où je devais travailler. Je fis de mon
mieux, et si vite que M. Dusommerard fut content et m'employa encore.
J'ai eu beaucoup à m'en louer, et c'est grâce à lui que j'ai vécu
jusqu'à ce jour; car non-seulement il m'a fait faire beaucoup de copies
d'objets d'art, mais encore il m'a donné des recommandations moyennant
lesquelles je suis entré dans plusieurs boutiques de joaillier pour
peindre des fleurs et des oiseaux pour bijoux d'émail, et des têtes pour
imitation de camées.
Grâce à ces expédients, j'ai pu suivre ma vocation et entrer dans les
ateliers de M. Delacroix, pour qui je me suis senti de l'admiration et
de l'inclination à la première vue. Je ne suis pas demandeur, et jamais
je n'aurais songé à ce qu'il m'a accordé de lui-même. La première fois
que j'allai lui dire que je désirais participer à ses leçons, je crus
devoir en même temps lui porter quelques croquis. Il les regarda, et me
dit:--Ce n'est vraiment pas mal. On m'avait prévenu qu'il n'était pas
causeur, et que, s'il me disait cela, je devais me tenir pour bien
content. Aussi, je le fus, et je m'en allais, lorsqu'il me rappela pour
me demander si j'avais de quoi payer l'atelier. Je répondis que oui en
rougissant jusqu'au blanc des yeux. Mais soit qu'il devinât que ce ne
serait pas sans peine, soit que quelqu'un lui eût parlé de moi, il
ajouta: «C'est bien, vous paierez au massier.»
Cela voulait dire, comme je le sus bientôt, que je mettrais seulement à
la masse l'argent qui sert à payer le loyer de la salle et les modèles,
mais que le maître ne recevrait rien pour lui, et que j'aurais ses
leçons gratis. Aussi, je porte ce maître-là dans mon coeur, voyez-vous!
Voilà bientôt six mois que cela dure, et je me trouverais bien heureux
si cela pouvait durer toujours. Mais cela ne se peut plus; il faut que
ma position change, et qu'au lieu de marcher patiemment dans la plus
belle carrière, je me mette à courir au plus vite dans n'importe
laquelle.
Ici le Masaccio se troubla visiblement; il ne raconta plus dans
l'abondance et la naïveté de ses pensées. Il chercha des prétextes, et
il n'en trouva aucun de plausible pour motiver l'irrésolution où il
était tombé. Il me montra une lettre de sa sœur Louison, qui contenait
de fraîches nouvelles de la tante Henriette. Cette bonne vieille
parente était devenue tout à fait infirme, et ne servait plus que de
porte-respect à ses deux nièces, qui travaillaient à la journée pour la
faire vivre. Les médecins la condamnaient, et on ne pouvait espérer de
la conserver au delà de trois ou quatre mois.
«Quand nous l'aurons perdue, disait Paul Arsène, que deviendront mes
sœurs? Resteront-elles seules dans une petite ville où elles n'ont point
d'autres parents que la tante Henriette, exposées à tous les dangers
qui entourent deux jolies filles abandonnées? D'ailleurs mon père ne le
souffrirait pas; et il ne serait pas de son devoir de le souffrir; et
alors leur sort serait pire; car non-seulement elles seraient exposées
aux mauvais traitements de la belle-mère, mais encore elles auraient
sous les yeux les mauvais exemples de cette femme, qui n'est pas
seulement méchante. Le seul parti que j'aie à prendre est donc ou
d'aller rejoindre mes sœurs en province et de m'y établir comme ouvrier,
pour ne les plus quitter, ou de les faire venir ici, et de les y
soutenir jusqu'à ce qu'elles puissent, par leur travail, se soutenir
elles-mêmes.
--Tout cela est fort juste et fort bien pensé, lui dis-je; mais si vos
soeurs sont fortes et laborieuses comme vous le dites, elles ne seront
pas longtemps à votre charge. Je ne vois donc pas que vous soyez
forcé de vous créer un état qui donne des appointements fixes aussi
considérables que vous le disiez l'autre jour. Il ne s'agit que de
trouver l'argent nécessaire pour faire venir Louison et Suzanne, et pour
les aider un peu dans les commencements. Eh bien, vous avez des amis qui
pourront vous avancer cette somme sans se gêner, et moi-même...
--Merci, Monsieur, dit Arsène... Mais je ne veux pas... On sait quand on
emprunte, on ne sait pas quand on rendra. Je dois déjà trop aux bontés
d'autrui, et les temps sont durs pour tout le monde, je le sais;
pourquoi ferais-je peser sur les autres des privations que je peux
supporter? J'aime la peinture, je suis forcé de l'abandonner, tant pis
pour moi. Si vous faites un sacrifice pour que je continue à peindre,
vous vous trouverez peut-être empêché le lendemain d'en faire un pour un
homme plus malheureux que moi; car enfin, pourvu qu'on vive honnêtement,
qu'importe qu'on soit artiste ou manœuvre? Il ne faut pas être délicat
pour soi-même. Il y a tant de grands artistes qui se plaignent, à ce
qu'on dit: il faut bien qu'il y ait de pauvres savetiers qui ne disent
rien.»
Tout ce que je pus lui dire fut inutile; il demeura inébranlable. Il lui
fallait gagner mille francs par an et entrer en fonctions, fût-ce en
service comme laquais, le plus tôt possible. Il ne s'agissait plus pour
lui que de trouver sa nouvelle condition.
«Mais si je me chargeais, lui dis-je, de vous donner plus d'ouvrage à
domicile que vous n'en avez, soit en vous faisant copier encore des
manuscrits, soit en vous donnant des dessins à faire, persisteriez-vous
à quitter la peinture?
--Si cela se pouvait! dit-il ébranlé un instant; mais, ajouta-t-il, cela
vous donnera de la peine et cela ne sera jamais fixe.
--Laissez-moi toujours essayer, repris-je. Il me serra encore la main et
partit, emportant sa résolution et son secret.»
V.
Horace me fréquentait de plus en plus. Il me témoignait une sympathie à
laquelle j'étais sensible, quoique Eugénie ne la partageât point. Il
lui arriva plusieurs fois de rencontrer chez moi le petit Masaccio, et
malgré le bien que je lui disais de ce jeune homme, loin de partager
la bonne opinion que j'en avais, il éprouvait pour lui une antipathie
insurmontable. Cependant il le traitait avec plus d'égards depuis qu'il
l'avait vu essayer le portrait d'Eugénie, et que l'esquisse était si
bien venue, avec une ressemblance si noble et un dessin si large,
qu'Horace, engoué de toute supériorité intellectuelle, ne pouvait
s'empêcher de lui montrer une sorte de déférence. Mais il n'en était
que plus indigné de cette inexplicable absence d'ambition noble qui
contrastait avec l'exubérance de la sienne propre. Il s'emportait en
véhémentes déclamations à cet égard, et Paul Arsène, l'écoutant avec un
sourire contenu au bord des lèvres, se contentait, pour toute réponse,
de dire en se tournant vers moi:--Monsieur, votre ami parle bien!
Du reste, Paul ne manifestait ni bonne ni mauvaise disposition à son
égard. Il était de ces gens qui marchent si droit à leur but que
jamais ils ne s'arrêtent aux distractions du chemin. Il ne disait rien
d'inutile; il ne se prononçait presque sur rien, alléguant toujours son
ignorance, soit qu'elle fût réelle, soit qu'elle lui servît de prétexte
souverain pour couper court à toute discussion. Toujours renfermé en
lui-même, il ne faisait acte de volonté que pour calmer les autres sans
pédantisme, ou les obliger sans ostentation; et, en attendant qu'il prit
le parti qu'il roulait dans sa tête, il étudiait le modèle, apprenait
l'anatomie, et faisait des dessins pour porcelaine avec autant de soin
et de zèle que s'il n'eût pas songé à changer de carrière. Ce calme dans
le présent avec cette agitation pour l'avenir me frappait d'admiration.
C'est un des assemblages de facultés les plus rares qui soient dans
l'homme; la jeunesse surtout est portée à s'endormir dans le présent
sans souci du lendemain ou à dévorer le présent dans l'attente fiévreuse
de l'avenir.
Horace semblait l'antipode volontaire et raisonné de ce caractère. Peu
de jours m'avaient suffi pour me convaincre qu'il ne travaillait
pas, quoiqu'il prétendît réparer en quelques heures de veille toute
l'oisiveté de la semaine. Il n'en était rien. Il n'avait pas été trois
fois dans sa vie au cours de droit; il n'avait peut-être pas ouvert plus
souvent ses livres; et un jour que j'examinais les rayons de sa chambre,
je n'y trouvai que des romans et des poèmes. Il m'avoua que tous ses
livres de droit étaient vendus.
Cet aveu en entraîna d'autres. Je craignais que ce besoin d'argent ne
fût l'effet d'une conduite légère; il se justifia en me disant que ses
parents n'avaient aucune fortune; et sans me faire connaître le chiffre
du revenu qui lui était assigné, il m'assura que sa bonne mère était
dans une étrange illusion en se persuadant qu'elle lui envoyait de quoi
vivre à Paris.
Je n'osai pousser plus loin mon interrogatoire; mais je jetai un regard
involontaire sur la garde-robe élégante et bien fournie de mon jeune
ami: rien ne lui manquait. Il avait plus de gilets, d'habits et de
redingotes que moi, qui jouissais d'un héritage de trois mille francs
de rente. Je devinai que le tailleur allait devenir le fléau de cette
existence. Je ne me trompai pas. Bientôt je vis le front d'Horace se
rembrunir, sa parole devenir plus brève et son ton plus incisif. Il
fallut plus d'une semaine pour le confesser. Enfin je lui arrachai
l'aveu de son outrage. L'infâme tailleur s'était permis de présenter son
mémoire, le misérable! Cela méritait des coups de canne! C'était encore
un signe de vertu, que cette indignation; Horace n'en était pas au
degré de perversité où l'on se vante de ses dettes et où l'on rit avec
fanfaronnade à l'idée de voir fondre sur les parents une note de trois
ou quatre mille francs. D'ailleurs il chérissait profondément sa mère,
quoiqu'il la trouvât bornée; et il était bon fils, quoiqu'il eût un
secret mépris pour la dépendance où son père vivait à l'égard du
gouvernement.
Le voyant tomber dans le spleen, je pris sur moi de dire au tailleur
quelques mots qui le tranquillisèrent; et Horace, après m'avoir remercié
avec une effusion extrême, reprit sa sérénité.
Mais son oisiveté ne cessa point, et son genre de vie, pour n'avoir rien
que de très-ordinaire dans un étudiant, me causa une vive surprise à
mesure que je l'observai. Comment concilier, en effet, cette ardeur de
gloire, ces rêves d'activité parlementaire et de supériorité politique,
avec la profonde inertie et la voluptueuse nonchalance d'un tel
tempérament? Il semblait que la vie dût être cent fois trop longue pour
le peu qu'il y avait à faire. Il perdait les heures, les jours et les
semaines avec une insouciance vraiment royale. C'était quelque chose de
beau à contempler que ce fier jeune homme aux formes athlétiques, à la
noire chevelure, à l'oeil de flamme, couché du matin à la nuit sur le
divan de mon balcon, fumant une énorme pipe (dont il fallait tous les
jours renouveler la cheminée, parce qu'en la secouant sur les barreaux
du balcon, il ne manquait jamais de laisser tomber la capsule dans la
rue), et feuilletant un roman de Balzac ou un volume de Lamartine, sans
daigner lire un chapitre ou un morceau entier. Je le laissais là pour
aller travailler, et quand je revenais de la clinique ou de l'hôpital,
je le retrouvais assoupi à la même place, presque dans la même attitude.
Eugénie, condamnée à subir cet étrange tête-à-tête, et n'ayant, du
reste, pas à s'en plaindre personnellement, car il daignait à peine lui
adresser la parole (la regardant plutôt comme un meuble que comme une
personne), était indignée de cette paresse princière. Quant à moi, je
commençais à sourire lorsque, les yeux encore appesantis par une rêverie
somnolente, il reprenait ses divagations sur la gloire, la politique et
la puissance.
Cependant aucune idée de blâme ou de mépris ne se mêlait à mon doute.
Tous les jours, après le dîner, nous nous retrouvions, Horace et moi, au
Luxembourg, au café ou à l'Odéon, au milieu d'un groupe assez nombreux,
composé de ses amis et des miens; et là, Horace pérorait avec une rare
facilité. Sur toutes choses il était le plus compétent, quoiqu'il fût le
plus jeune; en toutes choses il était le plus hardi, le plus passionné,
le plus _avancé_, comme on disait alors, et comme on dit, je crois,
encore aujourd'hui. Ceux, même qui ne l'aimaient pas, parmi les
auditeurs, étaient forcés de l'écouter avec intérêt, et ses
contradicteurs montraient en général plus de méfiance et de dépit que
de justice et de bonne foi. C'est que là Horace reprenait tous ses
avantages: la discussion était sur son terrain; et chacun s'avouait
intérieurement que s'il n'était pas logicien infaillible, du moins il
était orateur fécond, ingénieux et chaud. Ceux qui ne le connaissaient
pas croyaient le renverser, en disant que c'était un homme sans fond,
sans idées, qui avait travaillé immensément, et dont toute l'inspiration
n'était que le résultat d'une culture minutieuse. Pour moi, qui savais
si bien le contraire, j'admirais cette puissance d'intuition, à laquelle
il suffisait d'effleurer chaque chose en passant pour se l'assimiler et
pour lui donner aussitôt toutes sortes de développements au hasard de
l'improvisation. C'était à coup sûr une organisation privilégiée, et
pour laquelle on pouvait augurer qu'il serait toujours temps, puisqu'il
lui en fallait si peu pour s'élargir et se compléter.
Sa présence assidue chez moi était un véritable supplice pour Eugénie.
Comme toutes les personnes actives et laborieuses, elle ne pouvait avoir
sous les yeux le spectacle de l'inaction prolongée, sans en ressentir
un malaise qui allait jusqu'à la souffrance. N'étant point actif par
nature, mais par raisonnement et par nécessité, je n'étais pas aussi
révolté qu'elle, d'ailleurs je me plaisais à croire que cette inaction
n'était qu'une défaillance passagère dans les forces de mon jeune ami,
et que bientôt il donnerait, comme il disait, un vigoureux coup de
collier.
Cependant, comme deux mois s'étaient écoulés sans apporter aucun
changement à cette manière d'être, je crus de mon devoir d'aider au
_réveil du lion_, et j'essayai un jour d'aborder ce point délicat, en
prenant le café avec lui chez Poisson. La journée avait été orageuse,
et de grands éclairs faisaient par intervalles bleuir la verdure des
marronniers du Luxembourg. La dame du comptoir était belle comme
à l'ordinaire, plus qu'à l'ordinaire peut-être; car la mélancolie
habituelle de son visage était en harmonie avec cette soirée pleine de
langueur et à demi sombre.
Horace tourna plusieurs fois les yeux vers elle, et revenant à moi: «Je
m'étonne, dit-il, qu'étant capable de devenir sérieusement épris d'une
femme de ce genre, vous n'ayez pas conçu une grande passion pour
celle-ci.
--Elle est admirablement belle, lui dis-je; mais j'ai le bonheur de ne
jamais avoir d'yeux que pour la femme que j'aime. Ce serait plutôt à
moi de m'étonner qu'ayant le coeur libre, vous ne fassiez pas plus
d'attention à ce profil grec et à cette taille de nymphe.
--La Polymnie du Musée est aussi belle, répondit Horace, et elle a sur
celle-ci de grands avantages. D'abord elle ne parle point, et celle-ci
me désenchanterait au premier mot qu'elle dirait. Ensuite celle du Musée
n'est pas limonadière, et en troisième lieu elle ne s'appelle point
madame Poisson. Madame Poisson! quel nom! Vous allez encore blâmer mon
aristocratie; mais vous-même, voyons! Si Eugénie s'était appelée Margot
ou Javotte...
--J'eusse mieux aimé Margot ou Javotte que Léocadie ou Phoedora. Mais
laissez-moi vous dire, Horace, que vous me cachez quelque chose: vous
devenez amoureux?»
Horace me tendit son bras.--Docteur, s'écria-t-il en riant, tâtez-moi
le pouls; ce doit être un amour bien tranquille, puisque je ne m'en
aperçois pas. Mais pourquoi avez-vous une pareille idée?
--Parce que vous ne songez plus à la politique.
--Où prenez-vous cela? J'y pense plus que jamais. Mais ne peut-on
marcher à son but que par une seule voie?
--Oh! quelle est donc celle où vous marchez? Je sais bien que pour moi
le _far-niente_ serait le bonheur. Mais pour qui aime la gloire...
--La gloire vient trouver ceux qui l'aiment d'un amour délicat et
fier. Pour moi, plus je réfléchis, plus je trouve l'étude du droit
inconciliable avec mon organisation, et le métier d'avocat impossible à
un homme qui se respecte; j'y ai renoncé.
--En vérité! m'écriai-je, étourdi de l'aisance avec laquelle il
m'annonçait une pareille détermination; et qu'allez-vous faire?
--Je ne sais, répondit-il d'un air indifférent; peut-être de la
littérature. C'est une voie encore plus large que l'autre; ou plutôt
c'est un champ ouvert où l'on peut entrer de toutes parts. Cela convient
à mon impatience et à ma paresse. Il ne faut qu'un jour pour se placer
au premier rang; et quand l'heure d'une grande révolution sonnera, les
partis sauront reconnaître dans les lettres, bien mieux que dans le
barreau, les hommes qui leur conviennent.
Comme il disait cela, je vis passer dans une glace une figure qui me
sembla être celle de Paul Arsène; mais, avant que j'eusse tourné la tête
pour m'en assurer, elle avait disparu.
«Et quelle partie choisirez-vous dans les lettres? demandai-je à Horace.
--Vers, prose, roman, théâtre, critique, polémique, satire, poëme, tonte
forme est à mon choix, et je n'en vois aucune qui m'effraie.
--La forme bien, mais le fond?
--Le fond déborde, répondit-il, et la forme est le vase étroit où il
faut que j'apprenne à contenir mes pensées. Soyez tranquille, vous
verrez bientôt que cette oisiveté qui vous effraie couve quelque chose.
Il y a des abîmes sous l'eau qui dort.»
Mes yeux, flottant autour de moi, retrouvèrent de nouveau Paul Arsène,
mais dans un accoutrement inusité. Cette fois sa chemise était fort
blanche et assez fine; il avait un tablier blanc, et pour achever la
métamorphose, il portait un plateau chargé de tasses.
«Voilà, dit Horace, dont les yeux avaient suivi la même direction que
les miens, un garçon qui ressemble effroyablement au Masaccio.»
Quoiqu'il eût coupé ses longs cheveux et sa petite moustache, il m'était
impossible de douter un seul instant que ce ne fût le Masaccio en
personne. J'eus le coeur affreusement serré, et faisant un effort,
j'appelai le garçon.
«_Voilà, Monsieur!_ répondit-il aussitôt; et, s'approchant de nous, sans
le moindre embarras, il nous présenta le café.
--Est-il possible! Arsène? m'écriai-je, vous avez pris ce parti?
--En attendant un meilleur, répondit-il, et je ne m'en trouve pas mal.
--Mais vous n'avez pas un instant de reste pour dessiner? lui dis-je,
sachant bien que c'était la seule objection qui pût l'émouvoir.
--Oh! cela, c'est un malheur! mais il est pour moi seul, répondit-il, ne
me blâmez pas, Monsieur. Ma vieille tante va mourir, et je veux faire
venir mes soeurs ici; car, voyez-vous quand on a tâté de ce coquin
de Paris, on ne peut plus s'en aller vivre en province. Au moins ici
j'entendrai parler d'art et de peinture aux jeunes étudiants: et quand
M. Delacroix exposera, je pourrai m'esquiver une heure pour aller voir
ses tableaux. Est-ce que les arts vont périr, parce que Paul Arsène ne
s'en mêle plus? Il n'y a que les tasses qui menacent ruine, ajouta-t-il
gaiement en retenant le plateau prêt à s'échapper de sa main encore mal
exercée.
--Ah çà, Paul Arsène, s'écria Horace en éclatant de rire, ou vous êtes
un petit juif, ou vous êtes amoureux de la belle madame Poisson.»
Il fit cette plaisanterie, selon son habitude, avec si peu de
précaution, que madame Poisson, dont le comptoir était tout près,
l'entendit et rougit jusqu'au blanc des yeux. Arsène devint pâle comme
la mort et laissa tomber le plateau; M. Poisson accourut au bruit, donna
un coup d'oeil au dégât, et alla au comptoir pour l'inscrire sur un
livre _ad hoc_. Le garçon de café est comptable de tout ce qu'il casse.
En voyant l'émotion de sa femme, nous entendîmes le patron lui dire
d'une voix âpre:
«Vous serez donc toujours prête à sauter et à crier au moindre bruit?
Vous avez des nerfs de marquise.»
Madame Poisson détourna la tête et ferma les yeux, comme si la vue de
cet homme lui eût fait horreur. Ce petit drame bourgeois se passa en
trois minutes; Horace n'y fit aucune attention: mais ce fut pour moi
comme un trait de lumière.
L'intérêt sincère et profond que j'éprouvais pour le pauvre Masaccio me
fit souvent retourner au café Poisson; j'y fis de plus longues séances
que de coutume, et j'y augmentai ma consommation, afin de ne point
éveiller désagréablement l'attention du maître, qui me parut jaloux et
brutal. Mais quoique je m'attendisse sans cesse à voir quelque tragédie
dans ce ménage, il se passa plus d'un mois sans que l'ordre farouche en
parût troublé. Arsène remplissait ses fonctions de valet avec une rare
activité, une propreté irréprochable, une politesse brusque et de bonne
humeur qui captivait la bienveillance de tous les habitués et jusqu'à
celle de son rude patron.
«Vous le connaissez?» me dit un jour ce dernier en voyant que je causais
un pou longuement avec lui. Arsène m'avait recommandé de ne point dire
qu'il eût été artiste, de peur de lui aliéner la confiance de son
maître, et conformément aux instructions qu'il m'avait données, je
répondis que je l'avais vu dans un restaurant où on le regrettait
beaucoup.
«C'est un excellent sujet, me répondit M. Poisson; parfaitement honnête,
point causeur, point donneur, point ivrogne, toujours content, toujours
prêt. Mon établissement a beaucoup gagné depuis qu'il est à mon service.
Eh bien! Monsieur, croiriez-vous que madame Poisson, qui est d'une
faiblesse et d'une indulgence absurdes avec tous ces gaillards-là, ne
peut point souffrir ce pauvre Arsène!»
M. Poisson parlait ainsi debout, à deux pas de ma petite table, le coude
appuyé, majestueusement sur la face externe du comptoir d'acajou où sa
femme trônait d'un air aussi ennuyé qu'une reine véritable. La figure
ronde et rouge de l'époux sortait de sa chemise à jabot de mousseline,
et son embonpoint débordait un pantalon de nankin ridiculement tendu sur
ses flancs énormes. Horace l'avait surnommé le Minautore. Tandis qu'il
déplorait l'injustice de sa femme envers ce pauvre Arsène, je crus voir
un imperceptible sourire errer sur les lèvres de celle-ci. Mais elle ne
répliqua pas un mot, et lorsque je voulus continuer cette conversation
avec elle, elle me répondit avec un calme imperturbable:
«Que voulez-vous, Monsieur? ces gens-là (elle parlait des garçons
de café en général) sont les fléaux de notre existence. Ils ont des
manières si brutales et si peu d'attachement! Ils tiennent à la maison
et jamais aux personnes. Mon chat vaut mieux, il tient à la maison et à
moi.»
Et parlant ainsi d'une voix douce et traînante, elle passait sa main de
neige sur le dos tigré du magnifique angora qui se jouait adroitement
parmi les porcelaines du comptoir.
Madame Poisson ne manquait point d'esprit, et je remarquai souvent
qu'elle lisait de bons romans. Comme habitué, j'avais acheté le droit
de causer avec elle, et mes manières respectueuses inspiraient toute
confiance au mari. Je lui fis souvent compliment du choix de ses
lectures; jamais je n'avais vu entre ses mains un seul de ces
ouvrages grivois et à demi obscènes qui font les délires de la petite
bourgeoisie. Un jour qu'elle terminait _Manon Lescaut_, je vis une larme
rouler sur sa joue, et je l'abordai en lui disant que c'était le plus
beau roman du coeur qui eût été fait en France. Elle s'écria:
«Oh! oui, Monsieur! c'est du moins le plus beau que j'aie lu. Ah!
perfide Manon! sublime Desgrieux!» et ses regards tombèrent sur Arsène,
qui déposait de l'argent dans sa sébile; fut-ce par hasard ou par
entraînement? il était difficile de prononcer. Jamais Arsène ne levait
les yeux sur elle; il circulait des tables au comptoir avec une
tranquillité qui aurait dérouté le plus fin observateur.
VI.
Peu à peu Horace, avait daigné faire attention à la beauté et aux bonnes
manières de Laure: c'était le petit nom que M. Poisson donnait à sa
femme.
«Si _cela_ était né sur un trône, disait-il souvent en la regardant, la
terre entière serait prosternée devant une telle majesté.
--A quoi bon un trône? lui répondis-je; la beauté est par elle-même une
royauté véritable.
--Ce qui la distingue pour moi des autres teneuses de comptoir,
reprenait-il, c'est cette dignité froide, si différente de leurs
agaceries coquettes. En général, elles vous vendent leurs regards pour
un verre d'eau sucrée; c'est à vous ôter la soif pour toujours. Mais
celle-ci est, au milieu des hommages grossiers qui l'environnent, une
perle fine dans le fumier; elle inspire vraiment une sorte de respect.
Si j'étais sûr qu'elle ne fût pas bête, j'aurais presque envie d'en
devenir amoureux.»
La vue de plusieurs jeunes gens qui, chaque jour, s'évertuaient à fixer
l'attention de la belle limonadière, et qui eussent vraiment fait des
folies pour elle, acheva de piquer l'amour-propre d'Horace; mais il ne
convenait pas à tant d'orgueil de suivre la même route que ces naïfs
admirateurs. Il ne voulait pas être confondu dans ce cortège: il lui
fallait, disait-il, emporter la place d'assaut au nez des assiégeants.
Il médita ses moyens, et jeta un soir une lettre passionnée sur le
comptoir; puis il resta jusqu'au lendemain sans se montrer, pensant que
cet air occupé, découragé ou dédaigneux, expliqué ensuite par lui selon
la circonstance, ferait un bon effet, par contraste avec l'obsession de
ses rivaux.
J'avais consenti à m'intéresser à cette folie, persuadé intérieurement
qu'elle servirait de leçon à la naissante fatuité d'Horace, et qu'il
en serait pour ses frais d'éloquence épistolaire. Le lendemain je fus
occupé plus que de coutume, et nous nous donnâmes rendez-vous le soir au
café Poisson. La dame n'était pas à son comptoir: Arsène remplissait à
lui seul les fonctions de maître et de valet, et il était si affairé,
qu'à toutes nos questions il ne répondit qu'un «je ne sais pas» jeté en
courant d'un air d'indifférence. M. Poisson ne paraissant pas davantage,
nous allions prendre le parti de nous retirer sans rien savoir, lorsque
Laravinière, le _président des bousingots_, entra bruyamment au milieu
de sa joyeuse phalange.
J'ai lu quelque part une définition assez étendue de l'_étudiant_, qui
n'est certainement pas faite sans talent, mais qui ne m'a point paru
exacte. L'étudiant y est trop rabaissé, je dirai plus, trop dégradé;
il y joue un rôle bas et grossier qui vraiment n'est pas le sien.
L'étudiant a plus de travers et de ridicules que de vices; et quand il
en a, ce sont des vices si peu enracinés, qu'il lui suffit d'avoir subi
ses examens et repassé le seuil du toit paternel, pour devenir calme,
positif, rangé; trop positif la plupart du temps, car les vices de
l'étudiant sont ceux de la société tout entière, d'une société où
l'adolescence est livrée à une éducation à la fois superficielle et
pédantesque, qui développe en elle l'outrecuidance et la vanité; où la
jeunesse est abandonnée, sans règle et sans frein, à tous les désordres
qu'engendre le scepticisme, où l'âge viril rentre immédiatement après
dans la sphère des égoïsmes rivaux et des luttes difficiles. Mais si les
étudiants étaient aussi pervertis qu'on nous les montre, l'avenir de la
France serait étrangement compromis.
Il faut bien vite excuser l'écrivain que je blâme, en reconnaissant
combien il est difficile, pour ne pas dire impossible, de résumer en un
seul type une classe aussi nombreuse que celle des étudiants. Eh quoi!
c'est la jeunesse lettrée en masse que vous voulez nous faire connaître
dans une simple effigie? Mais que de nuances infinies dans cette
population d'enfants à demi hommes que Paris voit sans cesse se
renouveler, comme des aliments hétérogènes, dans le vaste estomac du
quartier latin! Il y a autant de classes d'étudiants qu'il y a de
classes rivales et diverses dans la bourgeoisie. Haïssez la bourgeoisie
encroûtée qui, maîtresse de toutes les forces de l'État, en fait un
misérable trafic; mais ne condamnez pas la jeune bourgeoisie qui sent
de généreux instincts se développer et grandir en elle. En plusieurs
circonstances de notre histoire moderne, cette jeunesse s'est montrée
brave et franchement républicaine. En 1830, elle s'est encore interposée
entre le peuple et les ministres déchus de la restauration, menacés
jusque dans l'enceinte où se prononçait leur jugement; ç'a été son
dernier jour de gloire.
Depuis, on l'a tellement surveillée, maltraitée et découragée, qu'elle
n'a pu se montrer ouvertement. Néanmoins, si l'amour de la justice, le
sentiment de l'égalité et l'enthousiasme pour les grands principes et
les grands dévouements de la révolution française ont encore un foyer
de vie autre que le foyer populaire, c'est dans l'âme de cette jeune
bourgeoisie qu'il faut aller le chercher. C'est un feu qui la saisit et
la consume rapidement, j'en conviens. Quelques années de cette noble
exaltation que semble lui communiquer le pavé brûlant de Paris, et puis
l'ennui de la province, ou le despotisme de la famille, ou l'influence
des séductions sociales, ont bientôt effacé jusqu'à la dernière trace du
généreux élan.
Alors on rentre en soi-même, c'est-à-dire en soi seul, on traite
de folies de jeunesse les théories courageuses qu'on a aimées et
professées; on rougit d'avoir été fouriériste, ou saint-simonien, ou
révolutionnaire d'une manière quelconque; on n'ose pas trop raconter
quelles motions audacieuses on a élevées ou soutenues dans les
_sociétés_ politiques, et puis on s'étonne d'avoir souhaité l'égalité
dans toutes ses conséquences, d'avoir aimé le peuple sans frayeur,
d'avoir voté la loi de fraternité sans amendement. Et au bout de peu
d'années, c'est-à-dire quand on est établi bien ou mal, qu'on soit
juste-milieu, légitimiste ou républicain, qu'on soit de la nuance des
_Débats_, de la _Gazette_ ou du _National_, on inscrit sur sa porte,
sur son diplôme ou sur sa patente, qu'on n'a, en aucun temps de sa vie,
entendu porter atteinte à la sacro-sainte propriété.
Mais ceci est le procès à faire, je le répète, à la société bourgeoise
qui nous opprime. Ne faisons pas celui de la jeunesse, car elle a été ce
que la jeunesse, prise en masse et mise en contact avec elle-même, est
et sera toujours, enthousiaste, romanesque et généreuse. Ce qu'il y a de
meilleur dans le bourgeois, c'est donc encore l'étudiant; n'en doutez
pas.
[Illustration: M Poisson parlait ainsi debout.]
Je n'entreprendrai pas de contredire dans le détail les assertions de
l'auteur, que j'incrimine sans aucune aigreur, je vous jure. Il est
possible qu'il soit mieux informé des moeurs des étudiants que je ne
puis l'être relativement à ce qu'elles sont aujourd'hui; mais je dois en
conclure, ou que l'auteur s'est trompé, ou que les étudiants ont bien
changé; car j'ai vu des choses fort différentes.
Ainsi, de mon temps, nous n'étions pas divisés en deux espèces, l'une,
appelée les _bambocheurs_, fort nombreuse, qui passait son temps à la
Chaumière, au cabaret, au bal du Panthéon, criant, fumant, vociférant
dans une atmosphère infecte et hideuse; l'autre fort restreinte, appelée
les _piocheurs_, qui s'enfermait pour vivre misérablement, et s'adonner
à un travail matériel dont le résultat était le crétinisme. Non! il y
avait bien des oisifs et des paresseux, voire des mauvais sujets et des
idiots; mais il y avait aussi un très-grand nombre de jeunes gens
actifs et intelligents, dont les moeurs étaient chastes, les amours
romanesques, et la vie empreinte d'une sorte d'élégance et de poésie, au
sein de la médiocrité et même de la misère. Il est vrai que ces jeunes
gens avaient beaucoup d'amour-propre, qu'ils perdaient beaucoup de
temps, qu'ils s'amusaient à tout autre chose qu'à leurs études, qu'ils
dépensaient plus d'argent qu'un dévouement vertueux à la famille ne
l'eût permis; enfin, qu'ils faisaient de la politique et du socialisme
avec plus d'ardeur que de raison, et de la philosophie avec plus de
sensibilité que de science et de profondeur. Mais s'ils avaient, comme
je l'ai déjà confessé, des travers et des ridicules, il s'en faut de
beaucoup qu'ils fussent vicieux, et que leurs jours s'écoulassent dans
l'abrutissement, leurs nuits dans l'orgie. En un mot, j'ai vu beaucoup
plus d'étudiants dans le genre d'Horace, que je n'en ai vu dans celui de
l'_Étudiant_ esquissé par l'écrivain que j'ose ici contredire.
[Illustration: On le reconnaissait à son chapeau pointu.]
Celui dont j'ai maintenant à vous faire le portrait, Jean Laravinière,
était un grand garçon de vingt-cinq ans, leste comme un chamois et fort
comme un taureau. Ses parents ayant eu la coupable distraction de ne pas
le faire vacciner, il était largement sillonné par la petite-vérole,
ce qui était, pour son bonheur, un intarissable sujet de plaisanteries
comiques de sa part. Quoique laide, sa figure était agréable, sa
personne pleine d'originalité comme son esprit. Il était aussi généreux
qu'il était brave, et ce n'était pas peu dire. Ses instincts de
_combativité_, comme nous disions en phrénologie, le poussaient
impétueusement dans toutes les bagarres, et il y entraînait toujours une
cohorte d'amis intrépides, qu'il fanatisait par son sang-froid héroïque
et sa gaieté belliqueuse. Il s'était battu très-sérieusement en juillet;
plus tard, hélas! il se battit trop bien ailleurs.
C'était un tapageur, un _bambocheur_, si vous voulez; mais quel loyal
caractère, et quel dévouement magnanime! Il avait toute l'excentricité
de son rôle, toute l'inconséquence de son impétuosité, toute la crânerie
de sa position. Vous eussiez pu rire de lui; mais vous eussiez été forcé
de l'aimer. Il était si bon, si naïf dans ses convictions, si dévoué
à ses amis! Il était censé carabin, mais il n'était réellement et ne
voulait jamais être autre chose qu'étudiant émeutier, _bousingot_, comme
on disait dans ce temps-là. Et comme c'est un mot historique qui s'en va
se perdre, si l'on n'y prend garde, je vais tâcher de l'expliquer.
Il y avait une classe d'étudiants, que nous autres (étudiants un peu
aristocratiques, je l'avoue) nous appelions, sans dédain toutefois,
_étudiants d'estaminet_. Elle se composait invariablement de la plupart
des étudiants de première année, enfants fraîchement arrivés de
province, à qui Paris faisait tourner la tête, et qui croyaient tout
d'un coup se faire hommes en fumant à se rendre malades, et en battant
le pavé du matin au soir, la casquette sur l'oreille; car l'étudiant de
première année a rarement un chapeau. Dès la seconde année, l'étudiant
en général devient plus grave et plus naturel. Il est tout à fait retiré
de ce genre de vie, à la troisième. C'est alors qu'il va au parterre des
Italiens, et qu'il commence à s'habiller comme tout le monde. Mais un
certain nombre de jeunes gens reste attaché à ces habitudes de flânerie,
de billard, d'interminables fumeries à l'estaminet, ou de promenade par
bandes bruyantes au jardin du Luxembourg. En un mot, ceux-là font, de la
récréation que les autres se permettent sobrement, le fond et l'habitude
de la vie. Il est tout naturel que leurs manières, leurs idées, et
jusqu'à leurs traits, au lieu de se former, restent dans une sorte
d'enfance vagabonde et débraillée, dans laquelle il faut se garder de
les encourager, quoiqu'elle ait certainement ses douceurs et même sa
poésie. Ceux-là se trouvent toujours naturellement tout portés aux
émeutes. Les plus jeunes y vont pourvoir, d'autres y vont pour agir; et,
dans ce temps-là, presque toujours tous s'y jetaient un instant et s'en
retiraient vite, après avoir donné et reçu quelques bons coups. Cela ne
changeait pas la face des affaires, et la seule modification que ces
tentatives aient apportée, c'est un redoublement de frayeur chez les
boutiquiers, et de cruauté brutale chez les agents de police. Mais aucun
de ceux qui ont si légèrement troublé l'ordre public dans ce temps-là
ne doit rougir, à l'heure qu'il est, d'avoir eu quelques jours de
chaleureuse jeunesse. Quand la jeunesse ne peut manifester ce qu'elle
a de grand et de courageux dans le coeur que par des attentats à la
société, il faut que la société soit bien mauvaise!
On les appelait alors les _bousingots_, à cause du chapeau marin de cuir
verni qu'ils avaient adopté pour signe de ralliement. Ils portèrent
ensuite une coiffure écarlate en forme de bonnet militaire, avec un
velours noir autour. Désignés encore à la police, et attaqués dans la
rue par les mouchards, ils adoptèrent le chapeau gris; mais ils n'en
furent pas moins traqués et maltraités. On a beaucoup déclamé contre
leur conduite; mais je ne sache pas que le gouvernement ait pu justifier
celle de ses agents, véritables assassins qui en ont assommé un bon
nombre sans que le boutiquier en ait montré la moindre indignation ou la
moindre pitié.
Le nom de _bousingots_ leur resta. Lorsque le _Figaro_, qui avait fait
une opposition railleuse et mordante sous la direction loyale de M.
Delatouche, passa en d'autres mains, et peu à peu changea de couleur, le
nom de bousingot devint un outrage; car il n'y eut sorte de moqueries
amères et injustes dont on ne s'efforçât de le couvrir. Mais les vrais
bousingots ne s'en émurent point, et notre ami Laravinière conserva
joyeusement son surnom de _président des bousingots_, qu'il porta
jusqu'à sa mort, sans craindre ni mériter le ridicule ou le mépris.
Il était si recherché et si adoré de ses compagnons, qu'on ne le voyait
jamais marcher seul. Au milieu du groupe ambulant qui chantait ou criait
toujours autour de lui, il s'élevait comme un pin robuste; et fier au
sein du taillis, ou comme la Calypso de Fénelon au milieu du menu fretin
de ses nymphes, ou enfin comme le jeune Saül parmi les bergers d'Israël.
(Il aimait mieux cette comparaison.) On le reconnaissait de loin à son
chapeau gris pointu à larges bords, à sa barbe de chèvre, à ses longs
cheveux plats, à son énorme cravate rouge sur laquelle tranchaient les
énormes revers blancs de son gilet _à la Marat_. Il portait généralement
un habit bleu à longues basques et à boutons de métal, un pantalon
à larges carreaux gris et noirs, et un lourd bâton de cormier qu'il
appelait son _frère Jean_, par souvenir du bâton de la croix dont le
frère Jean des Entommeures fit, selon Rabelais, un si _horrificque_
carnage des hommes d'armes de Pichrocole. Ajoutez à cela un cigare gros
comme une bûche, sortant d'une moustache rousse à moitié brûlée, une
voix rauque qui s'était cassée, dans les premiers jours d'août 1830, à
détonner la _Marseillaise_, et l'aplomb bienveillant d'un homme qui a
embrassé plus de cent fois Lafayette, mais qui n'en parle plus en 1831
qu'en disant: _Mon pauvre ami_; et vous aurez au grand complet Jean
Laravinière, président des bousingots.
VII.
--Vous demandez madame Poisson? dit-il à Horace, qui n'accueillait pas
trop bien en général sa familiarité. Eh bien! vous ne verrez plus madame
Poisson. Absente par congé, madame Poisson. Pas mal fait. M. Poisson ne
la battra plus.
--Si elle avait voulu me prendre pour son défenseur, s'écria le petit
Paulier, qui n'était guère plus gros qu'une mouche, elle n'aurait pas
été battue deux fois. Mais enfin, puisque c'est le _président_ qu'elle a
honoré de sa préférence....
--Excusez! cela n'est pas vrai, répondit le président des bousingots
en élevant sa voix enrouée pour que tout le monde l'entendît. A moi,
Arsène, un verre de rhum! j'ai la gorge en feu. J'ai besoin de me
rafraîchir.
Arsène vint lui verser du rhum, et resta debout près de lui, le
regardant attentivement avec une expression indéfinissable.
«Eh bien, mon pauvre Arsène, reprit Laravinière sans lever les yeux
sur lui et tout en dégustant son petit verre: tu ne verras plus ta
bourgeoise! Cela te fait plaisir peut-être? Elle ne t'aimait guère, ta
bourgeoise?
--Je n'en sais rien, répondit Arsène de sa voix claire et ferme; mais où
diable peut-elle être?
--Je te dis qu'elle est partie. _Partie_, entends-tu bien? Cela veut
dire qu'elle est où bon lui semble; qu'elle est partout excepté ici.
--Mais ne craignez-vous pas d'affliger ou d'offenser beaucoup le mari en
parlant si haut d'une pareille affaire? dis-je en jetant les yeux vers
la porte du fond, où nous apparaissait ordinairement M. Poisson vingt
fois par heure.
--Le citoyen Poisson n'est pas céans, répondit le bousingot Louvet: nous
venons de le rencontrer à l'entrée de la Préfecture de police, où il va
sans doute demander des informations. Ah! dame, il cherche; il cherchera
longtemps. Cherche, Poisson, cherche! Apporte!
--Pauvre bête! reprit un autre. Ça lui apprendra qu'on ne prend pas les
mouches avec du vinaigre. Arsène? à moi, du café!
--Elle a bien fait! dit un troisième. Je ne l'aurais jamais crue capable
d'un pareil coup de tête, pourtant! Elle avait l'air usé par le chagrin,
cette pauvre femme! A moi, Arsène, de la bière!»
Arsène servait lestement tout le monde, et il venait toujours se planter
derrière Laravinière, comme s'il eût attendu quelque chose.
«Eh! qu'as-tu là à me regarder? lui dit Laravinière, qui le voyait dans
la glace.
--J'attends pour vous verser un second petit verre, répondit
tranquillement Arsène.
--Joli garçon, va! dit le président en lui tendant son verre. Ton
coeur comprend le mien. Ah! si tu avais pu te poser ainsi en Hébé à la
barricade de la rue Montorgueil, l'année passée, à pareille époque!
J'avais une si abominable soif! Mais ce gamin-là ne songeait qu'à
descendre des gendarmes. Brave comme un lion, ce gamin-là! Ta chemise
n'était pas aussi blanche au'aujourd'hui, hein? Rouge de sang et noire
de poudre. Mais où diable as-tu passé depuis?
--Dis-nous donc plutôt où madame Poisson a passé la nuit, puisque tu le
sais? reprit Paulier.
--Vous le savez? s'écria Horace le visage en feu.
--Tiens! ça vous intéresse, vous? répondit Laravinière. Ça vous
intéresse diablement, à ce qu'il parait! Eh bien! vous ne le saurez pas,
soit dit sans vous lâcher; car j'ai donné ma parole, et vous comprenez.
--Je comprends, dit Horace avec amertume, que vous voulez nous donner à
entendre que c'est chez vous que s'est retirée madame Poisson.
--Chez moi! je le voudrais: ça supposerait que j'ai un _chez moi_. Mais
pas de mauvaises plaisanteries, s'il vous plaît. Madame Poisson est une
femme fort honnête, et je suis sûr qu'elle n'ira jamais ni chez vous ni
chez moi.
--Raconte-leur donc comment tu l'as aidée à se sauver? dit Louvet en
voyant avec quel intérêt nous cherchions à deviner le sens de ses
réticences.
--Voilà! écoutez! répondit le président. Je peux bien le dire: cela ne
fait aucun tort à la dame. Ah! tu écoutes, toi? ajouta-t-il en voyant
Arsène toujours derrière lui. Tu voudrais faire le capon, et redire cela
à ton bourgeois.
--Je ne sais pas seulement de quoi vous parlez, répondit Arsène en
s'asseyant sur une table vide et en ouvrant un journal. Je suis là pour
vous servir: si je suis de trop, je m'en vas.
--Non, non! reste, enfant de juillet! dit Laravinière. Ce que j'ai à
dire ne compromet personne.»
C'était l'heure du dîner des habitants du quartier. Il n'y avait dans
le café que Laravinière, ses amis et nous. Il commença son récit en ces
termes:
«Hier soir... je pourrais aussi bien dire ce matin (car il était minuit
passé, près d'une heure), je revenais tout seul à mon gîte, c'était par
le plus long. Je ne vous dirai ni d'où je venais, ni en quel endroit
je fis cette rencontre; j'ai posé mes réserves à cet égard. Je voyais
marcher devant moi une vraie taille de guêpe, et cela avait un air
si _comme il faut_, cela avait la marche si peu agaçante que nous
connaissons, que j'ai hésité par trois fois... Enfin, persuadé que ce ne
pouvait être autre chose qu'un _phalène_, je m'avance sur la même ligne;
mais je ne sais quoi de mystérieux et d'indéfinissable (style choisi,
mes enfants!) m'aurait empêché d'être grossier, quand même la galanterie
française ne serait pas dans les mœurs de votre président.--Femme
charmante, lui dis-je, pourrait-on vous offrir le bras?--Elle ne répond
rien et ne tourne pas la tête. Cela m'étonne. Ah bah! elle est peut-être
sourde, cela s'est vu. J'insiste. On me fait doubler le pas.--N'ayez
donc pas peur!--Ah!---Un petit cri, et puis on s'appuie sur le parapet.
--Parapet? c'était sur le quai, dit Louvet.
--J'ai dit parapet comme j'aurais dit borne, fenêtre, muraille
quelconque. N'importe! je la voyais trembler comme une femme qui
va s'évanouir. Je m'arrête, interdit. Se moque-t-on de moi?--Mais,
Mademoiselle, n'ayez donc pas peur.--Ah! mon Dieu! c'est vous, monsieur
Laravinière?--Ah! mon Dieu! c'est vous, madame Poisson? (Et voilà, un
coup de théâtre!)--Je suis bien aise de vous rencontrer, dit-elle d'un
ton résolu. Vous êtes un honnête homme, vous allez me conduire. Je
remets mon sort entre vos mains, je me lie à vous. Je demande le
secret.--Me voilà, Madame, prêt à passer l'eau et le feu pour vous et
avec vous. Elle prend mon bras.--Je pourrais vous prier de ne pas me
suivre, et je suis sûre que vous n'insisteriez pas; mais j'aime mieux me
confier à vous. Mon honneur sera en bonnes mains; vous ne le trahirez
pas.»
«J'étends la main, elle y met la sienne. Voilà la tête qui me tourne
un peu, mais c'est égal. J'offre mon bras comme un marquis, et sans me
permettre une seule question, je l'accompagne...
--Où, demanda Horace impatient.
--Où bon lui semble, répondit Laravinière. Chemin faisant:--Je quitte M.
Poisson pour toujours, me répondit-elle; mais je ne le quitte pas pour
me mal conduire. Je n'ai pas d'amant, Monsieur; je vous jure devant
Dieu, qui veille sur moi, puisqu'il vous a envoyé vers moi en ce moment,
que je n'en ai pas et n'en veux pas avoir. Je me soustrais à de mauvais
traitements, et voilà tout. J'ai un asile, chez une amie, chez une femme
honnête et bonne; je vais vivre de mon travail. Ne venez pas me voir; il
faut que je me tienne dans une grande réserve après une pareille fuite;
mais gardez-moi un souvenir amical, et croyez que je n'oublierai
jamais... Nouvelle poignée de main; adieu solennel, éternel peut-être,
et puis, bonsoir, plus personne. Je sais où elle est, mais je ne sais
chez qui, ni avec qui. Je ne chercherai pas à le savoir, et je ne
mettrai personne sur la voie de le découvrir. C'est égal, je n'en ai pas
dormi de la nuit et me voilà amoureux comme une bête! À quoi cela me
servira-t-il?
--Et vous croyez, dit Horace ému, qu'elle n'a pas d'amant, qu'elle est
chez une femme, qu'elle...
--Ah! je ne crois rien, je ne sais rien, et peu m'importe! Elle s'est
emparée de moi. Me voilà forcé de tenir ce que j'ai promis, puisqu'on
m'a subjugué. Ces diables de femmes! Arsène, du rhum! l'orateur est
fatigué.»
Je regardai Arsène: son visage ne trahissait pas la moindre émotion.
Je cessai de croire à son amour pour madame Poisson; mais, en voyant
l'agitation d'Horace, je commençai à penser que le sien prenait un
caractère sérieux. Nous nous séparâmes à la rue Gît-le-Coeur. Je rentrai
accablé de fatigue. J'avais passé la nuit précédente auprès d'un ami
malade, et je n'étais pas revenu chez moi de la journée.
Quoique j'eusse vu briller de la lumière derrière mes fenêtres, je
fus tenté de croire qu'il n'y avait personne chez moi, à la lenteur
qu'Eugénie mit à me recevoir. Ce ne fut qu'au troisième coup de sonnette
qu'elle se décida à ouvrir la porte, après m'avoir bien regardé et
interrogé par le guichet.
«Vous avez donc bien peur? lui dis-je en entrant.
--Très-peur, me répondit-elle; j'ai mes raisons pour cela. Mais puisque
vous voilà, je suis tranquille.»
Ce début m'inquiéta beaucoup. «Qu'est-il donc arrivé? m'écriai-je.
--Rien que de fort agréable, répondit-elle en souriant, et j'espère que
vous ne me désavouerez pas; j'ai, en votre absence, disposé de votre
chambre.
--De ma chambre! grand Dieu! et moi qui ne me suis pas couché la nuit
dernière! Mais pourquoi donc? et que veut dire cet air de mystère?
--Chut! ne faites pas de bruit! dit Eugénie en mettant sa main sur ma
bouche. Votre chambre est habitée par quelqu'un qui a plus besoin de
sommeil et de repos que vous.
--Voilà une étrange invasion! Tout ce que vous faites est bien, mon
Eugénie, mais enfin...
--Mais enfin, mon ami, vous allez vous retirer de suite, et demander à
votre ami Horace ou à quelque autre (vous n'en manquerez pas) de vous
céder la moitié de sa chambre pour une nuit.
--Mais vous me direz au moins pour qui je fais ce sacrifice?
--Pour une amie à moi, qui est venue me demander un refuge dans une
circonstance désespérée.
--Ah! mon Dieu! m'écriai-je, un accouchement dans ma chambre! Au diable
le butor à qui je dois cet enfant-là!
--Non, non! rien de pareil! dit Eugénie en rougissant. Mais parlez donc
plus bas, il n'y a point là d'affaire d'amour proprement dite; c'est un
roman tout à fait pur et platonique. Mais, allez-vous-en.
--Ah ça, c'est donc une princesse enlevée pour qui vous prenez tant de
précautions respectueuses?
--Non; mais c'est une femme comme moi, et elle a bien droit à quelque
respect de votre part.
--Et vous ne me direz pas même son nom?
--A quoi bon ce soir? Nous verrons demain ce qu'on peut vous confier.
--Et, c'est une femme?... dis-je avec un grand embarras.
--Vous en doutez?» répondit Eugénie en éclatant de rire.
Elle me poussa vers la porte, et j'obéis machinalement. Elle me rendit
ma lumière, et me reconduisit jusqu'au palier d'un air affectueux et
enjoué, puis elle rentra, et je l'entendis fermer la porte à double
tour, ainsi qu'une barre que j'y avais fait poser pour plus de sécurité
quand je laissais Eugénie seule, le soir, dans ma mansarde.
Quand je fus au bas de l'escalier, je fus pris d'un vertige. Je ne suis
point jaloux de ma nature, et d'ailleurs, jamais ma douce et sincère
compagne ne m'avait donné le moindre sujet de méfiance. J'avais pour
elle plus que de l'amour, j'avais une estime sans bornes pour son
caractère, une foi absolue en sa parole. Malgré tout cela, je fus saisi
d'une sorte de délire, et ne pus jamais me résoudre à descendre le
dernier étage. Je remontai vingt fois jusqu'à ma porte; je redescendis
autant de fois l'escalier. Le plus profond silence régnait dans ma
mansarde et dans toute la maison. Plus je combattais ma folie, plus elle
s'emparait de mon cerveau. Une sueur froide coulait de mon front. Je
pensai plusieurs fois à enfoncer la porte: malgré la serrure et la barre
de fer, je crois que j'en aurais eu la force dans ce moment-là; mais
la crainte d'épouvanter et d'offenser Eugénie par cette violence et
l'outrage d'un tel soupçon, m'empêchèrent de céder à la tentation. Si
Horace m'eût vu ainsi, il m'aurait pris en pitié ou raillé amèrement.
Après tout ce que je lui avais dit pour combattre les instincts de
jalousie et de despotisme qu'il laissait percer dans ses théories de
l'amour, j'étais d'un ridicule achevé.
Je ne pus néanmoins prendre sur moi de sortir de la maison. Je songeai
bien à passer la nuit à me promener sur le quai; mais la maison avait
une porte de derrière sur la rue _Gît-le-Coeur_, et pendant que j'en
ferais le tour, on pouvait sortir d'un côté ou de l'autre. Une fois que
j'aurais franchi la porte principale, soit que le portier fut prévenu,
soit qu'il allât se coucher, j'étais sur de ne pas pouvoir rentrer passé
minuit. Les portiers sont fort inhumains envers les étudiants, et le
mien était des plus intraitables. Au diable l'hôtesse inconnue et sa
réputation compromise! pensai-je; et ne pouvant renoncer à garder mon
trésor à vue, ne pouvant plus résister à la fatigue, je me couchai sur
la natte de paille dans l'embrasure de ma porte, et je finis par m'y
endormir.
Heureusement nous demeurions au dernier étage de la maison, et la seule
chambre qui donnât sur notre palier n'était pas louée. Je ne courais
pas risque d'être surpris dans cette ridicule situation par des voisins
médisants.
Je ne dormis ni longtemps ni paisiblement, comme on peut croire. Le
froid du matin m'éveilla de bonne heure. J'étais brisé, je fumai pour
me ranimer, et quand, vers six heures, j'entendis ouvrir la porte de la
maison, je sonnai à la mienne. Il me fallut encore attendre et encore
subir l'examen du guichet. Enfin il me fut permis de rentrer.
«Ah! mon Dieu! dit Eugénie en frottant ses yeux appesantis par un
sommeil meilleur que le mien. Vous me paraissez changé! Pauvre
Théophile! vous avez donc été bien mal couché chez votre ami Horace?
--On ne peut pas plus mal, répondis-je, un lit très dur. Et votre hôte,
est-il enfin parti?
--Mon hôte!» dit-elle avec un étonnement si candide que je me sentis
pénétré de honte.
Quand on est coupable, on a rarement l'esprit de se repentir à temps.
Je sentis le dépit me gagner, et n'ayant rien à dire qui eût le sens
commun, je posai ma canne un peu brusquement sur la table, et je jetai
mon chapeau avec humeur sur une chaise: il roula par terre, je lui
donnai un grand coup de pied; j'avais besoin de briser quelque chose.
Eugénie, qui ne m'avait jamais vu ainsi, resta stupéfaite: elle ramassa
mon chapeau en silence, me regarda fixement, et devina enfin ma
souffrance, en voyant l'altération profonde de mes traits. Elle étouffa
un soupir, retint une larme, et entra doucement dans ma chambre à
coucher, dont elle referma la porte sur elle avec soin. C'était là
qu'était le personnage mystérieux. Je n'osais plus, je ne voulais plus
douter, et, malgré moi, je doutais encore. Les pensées injustes, quand
nous leur laissons prendre le dessus, s'emparent tellement de nous,
qu'elles dominent encore notre imagination alors que la raison et la
conscience protestent contre elles. J'étais au supplice; je marchais
avec agitation dans mon cabinet, m'arrêtant à chaque tour devant cette
porte fatale, avec un sentiment voisin de la rage. Les minutes me
semblaient des siècles.
Enfin la porte se rouvrit, et une femme vêtue à la hâte, les cheveux
encore dans le désordre du sommeil et le corps enveloppé d'un grand
châle, s'avança vers moi, pâle et tremblante. Je reculai de surprise,
c'était madame Poisson.
VIII.
Elle s'inclina devant moi, presque jusqu'à mettre un genou en terre; et
dans cette attitude douloureuse, avec sa pâleur, ses cheveux épars, et
ses beaux bras nus sortant de son châle écarlate, elle eût désarmé un
tigre; mais j'étais si heureux de voir Eugénie justifiée, que j'eusse
accueilli mon affreuse portière avec autant de courtoisie que la belle
Laure. Je la relevai, je la fis asseoir, je lui demandai pardon d'être
rentré si matin, n'osant pas encore demander pardon, ni même jeter un
regard à ma pauvre maîtresse.
«Je suis bien malheureuse et bien coupable envers vous, me dit Laure
encore tout émue. J'ai failli amener un chagrin dans votre intérieur.
C'est ma faute, j'aurais dû vous prévenir, j'aurais dû refuser la
généreuse hospitalité d'Eugénie. Ah! Monsieur, ne faites de reproche
qu'à moi: Eugénie est un ange. Elle vous aime comme vous le méritez,
comme je voudrais avoir été aimée, ne fût-ce qu'un jour dans ma vie.
Elle vous dira tout, Monsieur; elle vous racontera mes malheurs et ma
faute, ma faute, qui n'est pas celle que vous croyez, mais qui est plus
grave mille fois, et dont je ferai pénitence toute ma vie.»
Les larmes lui coupèrent la parole. Je pris ses deux mains avec
attendrissement. Je ne sais ce que je lui dis pour la rassurer et la
consoler; mais elle y parut sensible, et, m'entraînant vers Eugénie,
elle hâta avec une grâce toute féminine l'explosion de mon remords et le
pardon de ma chère compagne. Je le reçus à genoux. Pour toute réponse,
celle-ci attira Laure dans mes bras, et me dit: «Soyez son frère, et
promettez-moi de la protéger et de l'assister comme si elle était ma
soeur et la vôtre. Voyez que je ne suis pas jalouse, moi! Et pourtant
combien elle est plus belle, plus instruite, et plus faite que moi pour
vous tourner la tête!»
Le déjeuner, modeste comme à l'ordinaire, mais plein de cordialité et
même d'un enjouement attendri, fut suivi des arrangements que prit
Eugénie pour installer Laure dans l'appartement qui donnait sur notre
palier, et que le portier n'avait pu mettre encore à sa disposition,
quoique à mon insu il fût retenu à cet effet depuis plusieurs jours.
Tandis que notre nouvelle voisine s'établissait avec une certaine
lenteur mélancolique dans ce mystérieux asile, sous le nom de
mademoiselle Moriat (c'était le nom de famille d'Eugénie, qui la faisait
passer pour sa soeur), ma compagne revint me donner les éclaircissements
dont j'avais besoin pour la secourir.
«Vous avez de l'amitié pour le Masaccio? me dit-elle pour commencer;
vous vous intéressez à son sort? et vous aimerez d'autant mieux Laure,
qu'elle est plus chère à Paul Arsène?
--Quoi! Eugénie, m'écriai-je, vous sauriez les secrets du Masaccio? Ces
secrets, impénétrables pour moi, il vous les aurait confiés?»
Eugénie rougit et sourit. Elle savait tout depuis longtemps. Tandis
que le Masaccio faisait son portrait, elle avait su lui inspirer une
confiance extraordinaire. Lui, si réservé, et même si mystérieux,
il avait été dominé par la bonté sérieuse et la discrète obligeance
d'Eugénie. Et puis l'homme du peuple, méfiant et fier avec moi, avait
ouvert fraternellement son coeur à la fille du peuple: c'était légitime.
Eugénie avait promis le secret; elle l'avait religieusement gardé. Elle
me fit subir un interrogatoire très-judicieux et très-fin, et quand
elle se fut assurée que ma curiosité n'était fondée que sur un intérêt
sincère et dévoué pour son protégé, elle m'apprit beaucoup de choses; à
savoir: primo, que madame Poisson n'était pas madame Poisson, mais bien
une jeune ouvrière née dans la même ville de province et dans la même
rue que le petit Masaccio. Celui-ci avait eu pour elle, presque dès
l'enfance, une passion romanesque et tout à fait malheureuse; car la
belle Marthe, encore enfant elle-même, s'était laissé séduire et enlever
par M. Poisson, alors commis voyageur, qui était venu avec elle dresser
la tente de son café à la grille du Luxembourg, comptant sans doute sur
la beauté d'une telle enseigne pour achalander son établissement. Cette
secrète pensée n'empêchait pas M. Poisson d'être fort jaloux, et, à la
moindre apparence, il s'emportait contre Marthe, et la rendait fort
malheureuse. On assurait même dans le quartier qu'il l'avait souvent
frappée.
En second lieu, Eugénie m'apprit que Paul Arsène, ayant un soir,
contrairement à ses habitudes de sobriété, cédé à la tentation de boire
un verre de bière, était entré, il y avait environ trois mois, au café
Poisson; que là, ayant reconnu dans cette belle dame vêtue de blanc
et coiffée de ses beaux cheveux noirs, en châtelaine du moyen âge, la
pauvre Marthe, ses premières, ses uniques amours, il avait failli se
trouver mal. Marthe lui avait fait signe de ne pas lui parler, parce que
le surveillant farouche était là; mais elle avait trouvé moyen, en lui
rendant la monnaie de sa pièce de cinq francs, de lui glisser un billet
ainsi conçu:
«Mon pauvre Arsène, si tu ne méprises pas trop ta payse, viens causer
avec elle demain. C'est le jour de garde de M. Poisson. J'ai besoin de
parler de mon pays et de mon bonheur passé.»
«Certes, continua Eugénie, Arsène fut exact au rendez-vous. Il en sortit
plus amoureux que jamais. Il avait trouvé Marthe embellie par sa pâleur,
et ennoblie par son chagrin. Et puis, comme elle avait lu beaucoup de
romans à son comptoir, et même quelquefois des livres plus sérieux, elle
avait acquis un beau langage et toutes sortes d'idées qu'elle n'avait
pas auparavant. D'ailleurs, elle lui confiait ses malheurs, son
repentir, son désir de quitter la position honteuse et misérable que son
séducteur lui avait faite, et Arsène se figurait que les devoirs de
la charité chrétienne et de l'amitié fraternelle l'enchaînaient seuls
désormais à sa compatriote. Il ne cessa de rôder autour d'elle, sans
toutefois éveiller les soupçons du jaloux, et il parvint à causer avec
Marthe toutes les fois que M. Poisson s'absentait. Marthe était bien
décidée à quitter son tyran; mais ce n'était pas, disait-elle, pour
changer de honte qu'elle voulait s'affranchir. Elle chargeait Arsène de
lui trouver une condition où elle pût vivre honnêtement de son travail,
soit comme femme de charge chez de riches particuliers, soit comme
demoiselle de comptoir dans un magasin de nouveautés, etc.; mais toutes
les conditions que Paul envisageait pour elle lui semblaient indignes
de celle qu'il aimait. Il voulait lui trouver une position à la fois
honorable, aisée et libre: ce n'était pas facile. C'est alors qu'il
a conçu et exécuté le projet de quitter les arts et de reprendre une
industrie quelconque, fût-ce la domesticité. Il s'est dit que sa tante
allait bientôt mourir, qu'il ferait venir ses soeurs à Paris, qu'il
les établirait comme ouvrières en chambre avec Marthe, et qu'il les
soutiendrait toutes les trois tant qu'elles ne seraient pas mises dans
un bon train d'affaires, sauf à ne jamais reprendre la peinture, si ses
avances et leur travail ne suffisaient pas pour les faire vivre dans
l'aisance. C'est ainsi que Paul a sacrifié la passion de l'art à celle
du dévouement, et son avenir à son amour.
«Ne trouvant pas d'emploi plus lucratif pour le moment que celui de
garçon de café, il s'est fait garçon de café, et il a justement choisi
le café de M. Poisson, où il a pu concerter l'enlèvement de Marthe, et
où il compte rester encore quelque temps pour détourner les soupçons.
Car la tante Henriette est morte, les soeurs d'Arsène sont en route,
et je m'étais chargée de veiller à leur établissement dans une maison
honnête: celle-ci est propre et bien habitée. L'appartement à côté du
nôtre se compose de deux petites pièces; il coûte cent francs de loyer.
Ces demoiselles y seront fort bien. Nous leur prêterons le linge et les
meubles dont elles auront besoin en attendant qu'elles aient pu se les
procurer, et cela ne tardera pas; car Paul, depuis deux mois qu'il gagne
de l'argent, a déjà su acheter une espèce de mobilier assez gentil qui
était là-haut dans votre grenier et à votre insu. Enfin, avant-hier
soir, tandis que vous étiez auprès de votre malade, Laure, ou, pour
mieux dire, Marthe, puisque c'est son véritable nom, a pris son grand
courage, et au coup de minuit, pendant que M. Poisson était de garde,
elle est partie avec Arsène, qui devait l'amener ici, et retourner
bien vite à la maison avant que son patron fût rentré; mais à peine
avaient-ils fait trente pas, qu'ils ont cru voir de la lumière à
l'entre-sol de M. Poisson, et ils ont délibéré s'ils ne rentreraient
pas bien vite. Alors Marthe, prenant son parti avec désespoir, a forcé
Arsène à rentrer et s'est mise à descendre à toutes jambes la rue de
Tournon, comptant sur la légèreté de sa course et sur la protection du
ciel pour échapper seule aux dangers de la nuit. Elle a été suivie par
un homme sur les quais; mais il s'est trouvé par bonheur que cet homme
était votre camarade Laravinière, qui lui a promis le secret et qui l'a
amenée jusqu'ici. Arsène est venu nous voir en courant ce matin. Le
pauvre garçon était censé faire une commission à l'autre bout de Paris.
Il était si baigné de sueur, si haletant, si ému, que nous avons cru
qu'il s'évanouirait en haut de l'escalier. Enfin, en cinq minutes de
conversation, il nous a appris que leur frayeur au moment de la fuite
n'était qu'une fausse alerte, que M. Poisson n'était rentré qu'au jour,
et qu'au milieu de son trouble et de sa fureur, il n'avait pas le
moindre soupçon de la complicité d'Arsène.
--Et maintenant, dis-je à Eugénie, qu'ont-ils à craindre de M. Poisson?
Aucune poursuite légale, puisqu'il n'est pas marié avec Marthe?
--Non, mais quelque violence dans le premier feu de la colère. Comme
c'est un homme grossier, livré à toutes ses passions, incapable d'un
véritable attachement, il se sera bientôt consolé avec une nouvelle
maîtresse. Marthe, qui le connaît bien, dit que si l'on peut tenir sa
demeure secrète pendant un mois tout au plus, il n'y aura plus rien à
craindre ensuite.
--Si je comprends bien le rôle que vous m'avez réservé dans tout ceci,
repris-je, c'est: _primo_, de vous laisser disposer de tout ce qui est à
nous pour assister nos infortunées voisines; _secundo_, d'avoir toujours
derrière la porte une grosse canne au service des épaules de M. Poisson,
en cas d'attaque. Eh bien, voici, _primo_, un terme de ma rente que j'ai
touché hier, et dont tu feras, comme de coutume, l'emploi que tu jugeras
convenable; _secundo_, voilà un assez bon rotin que je vais placer en
sentinelle.»
Cela fait, j'allai me jeter sur mon lit, où je tombai, à la lettre,
endormi avant d'avoir pu achever de me déshabiller.
Je fus réveillé au bout de deux heures par Horace:--Que diable se
passe-t-il chez toi? me dit-il. Avant d'ouvrir, on parlemente au
guichet, on chuchote derrière la porte, on cache quelqu'un dans la
cuisine, ou dans le bûcher, ou dans l'armoire, je ne sais où; et, quand
je passe, on me rit au nez. Qui est-ce qu'on mystifie? Est-ce toi ou
moi?
A mon tour, je me mis à rire. Je fis ma toilette, et j'allai prendre ma
place au conseil délibératif que Marthe et Eugénie tenaient ensemble
dans la cuisine. Je fus d'avis qu'il fallait se fier à Horace, ainsi
qu'au petit nombre d'amis que j'avais l'habitude de recevoir. En
remettant le secret de Marthe à leur honneur et à leur prudence, on
avait beaucoup plus de chances de sécurité qu'en essayant de le leur
cacher. Il était impossible qu'ils ne le découvrissent pas, quand même
Marthe s'astreindrait à ne jamais passer de sa chambre dans la nôtre, et
quand même je consignerais tous mes amis chez le portier. La consigne
serait toujours violée; et il ne fallait qu'une porte entr'ouverte,
une minute durant, pour que quelqu'un de nos jeunes gens entrevit et
reconnut la belle Laure. Je commençai donc le chapitre des confidences
solennelles par Horace, tout en lui cachant, ainsi que je le fis, à
l'égard des autres, l'intérêt qu'Arsène portait à Laure, la part qu'il
avait prise à son évasion, et jusqu'à leur ancienne connaissance. Laure,
désormais redevenue Marthe, fut, pour Horace et pour tous nos amis,
une amie d'enfance d'Eugénie, qui se garda bien de dire qu'elle ne la
connaissait que depuis deux jours. Elle seule fut censée lui avoir
offert une retraite et la couvrir de sa protection. Son chaperonnage
était assez respectable; tous mes amis professaient à bon droit pour
Eugénie une haute estime, et je ne me vantai jamais, comme on peut le
croire, de mon ridicule accès de jalousie.
Cependant Eugénie ne me le pardonna pas aussi aisément que je m'en étais
flatté. Je puis même dire qu'elle ne me l'a jamais pardonné. Quoiqu'elle
fit, j'en suis convaincu, tous ses efforts pour l'oublier, elle y a
toujours pensé avec amertume. Combien de fois ne me l'a-t-elle pas fait
sentir, en niant énergiquement que l'amour d'un homme fût à la hauteur
de celui d'une femme!--Le meilleur, le plus dévoué, le plus fidèle de
tous, sera toujours prêt, disait-elle, à se méfier de celle qui s'est
donnée à lui. Il l'outragera, sinon par des actes, du moins par la
pensée. L'homme a pris sur nous dans la société un droit tout matériel;
aussi toute notre fidélité, souvent tout notre amour, se résument pour
lui dans un fait. Quant à nous, qui n'exerçons qu'une domination morale,
nous nous en rapportons plus à des preuves morales qu'à des apparences.
Dans nos jalousies, nous sommes capables de récuser le témoignage de nos
yeux; et quand vous faites un serment, nous nous en rapportons à votre
parole comme si elle était infaillible. Mais la nôtre est-elle donc
moins sacrée? Pourquoi avez-vous fait de votre honneur et du nôtre deux
choses si différentes? Vous frémiriez de colère si un homme vous disait
que vous mentez. Et pourtant vous vous nourrissez de méfiance, et vous
nous entourez de précautions qui prouvent que vous doutez de nous. A
celui que des années de chasteté et de sincérité devraient rassurer
à jamais, il suffit d'une petite circonstance inusitée, d'une parole
obscure, d'un geste, d'une porte ouverte ou fermée, pour que toute
confiance soit détruite en un instant.
Elle adressait tous ces beaux sermons à Horace, qui avait l'habitude de
se poser pour l'avenir en Othello; mais, en effet, c'était sur mon coeur
que retombaient ces coups acérés. «Où diable prend-elle tout ce qu'elle
dit? observait Horace. Mon cher, tu la laisses trop aller _au prêche_ de
la salle Taitbout.»
IX.
La situation de Paul Arsène à l'égard de Marthe était des plus étranges.
Soit qu'il n'eût jamais osé lui exprimer son amour, soit qu'elle n'eût
pas voulu le comprendre, ils en étaient restés, comme au premier jour,
dans les termes d'une amitié fraternelle. Marthe ignorait le dévouement
de ce jeune homme; elle ne savait pas à quelles espérances il avait dû
renoncer pour s'attacher à son sort. Il ne lui avait pas caché qu'il eût
étudié la peinture; mais il ne lui avait pas dit de quelles admirables
facultés la nature l'avait doué à cet égard; et d'ailleurs il attribuait
son renoncement à la nécessité de faire venir ses soeurs et de les
soutenir. Marthe ne possédait rien, et n'avait rien voulu emporter
de chez M. Poisson. Elle comptait travailler, et les avances qu'elle
acceptait, elle ne les attribuait qu'à Eugénie. Elle n'eût pas fui,
appuyée sur le bras d'Arsène, si elle eût cru lui devoir d'autres
services que de simples démarches auprès d'Eugénie, et un asile auprès
de ses soeurs, qu'elle comptait bien indemniser en payant sa part des
dépenses. En se dévouant ainsi, Paul avait brûlé ses vaisseaux, et il
s'était ôté le droit de lui jamais dire: «Voilà ce que j'ai fait pour
vous;» car, dans l'apparence, il n'avait fait pour elle que ce qui est
permis à la plus simple amitié.
Le pauvre enfant était si accablé d'ouvrage, et tenu de si près par son
patron, qu'il ne put aller recevoir ses soeurs à la diligence. Marthe
ne sortait pas, dans la crainte d'être rencontrée par quelqu'un qui pût
mettre M. Poisson sur ses traces. Nous nous chargeâmes, Eugénie et moi,
d'aller aider au débarquement de Louison et de Suzanne, nos futures
voisines. Louison, l'aînée, était une beauté de village, un peu
virago, ayant la voix haute, l'humeur chatouilleuse et l'habitude du
commandement. Elle avait contracté cette habitude chez sa vieille tante
infirme, qui l'écoutait comme un oracle, et lui laissait la gouverne
de cinq ou six apprenties couturières, parmi lesquelles la jeune soeur
Suzon n'était qu'une puissance secondaire, une sorte de ministre
dirigeant les travaux, mais obéissant à la soeur aînée, sans appel.
Aussi Louison avait-elle des airs de reine, et l'insatiable besoin de
régner qui dévore les souverains.
Suzanne, sans être belle, était agréable et d'une organisation plus
distinguée que celle de Louise. Il était facile de voir qu'elle était
capable de comprendre tout ce que Louise ne comprendrait jamais. Mais
Louise était, au-dessus et autour d'elle, comme une cloche de plomb,
pour l'empêcher de se répandre au dehors et d'en recevoir quelque
influence.
Elles accueillirent nos avances, l'une avec surprise et timidité,
l'autre avec une raideur un peu brutale. Elles n'avaient aucune idée de
la vie de Paris, et ne concevaient pas qu'il pût y avoir pour Arsène
un empêchement impérieux de venir à leur rencontre. Elles remercièrent
Eugénie d'un air préoccupé, Louise répétant à tout propos: «C'est
toujours bien désagréable que Paul ne soit pas là!
Et Suzanne ajoutant, d'un ton de consternation:
--C'est-il drôle que Paul ne soit pas venu!»
Il faut avouer que, venant pour la première fois de leur vie de faire un
assez long voyage en diligence, se voyant aux prises avec les douaniers
pour l'examen de leurs malles, ne sachant tout ce que signifiait ce
bruit de voyageurs partants et arrivants, de chevaux qu'on attelait et
dételait, d'employés, de facteurs et de commissionnaires, il était assez
naturel qu'elles perdissent la tête et ressentissent un peu de fatigue,
d'humeur et d'effroi. Elles s'humanisèrent en voyant que je venais à
leur secours, que je veillais à leurs paquets, et que je réglais leurs
comptes avec le bureau. A peine se virent-elles installées dans un
fiacre avec leurs effets, leurs innombrables corbeilles et cartons (car
elles avaient, suivant l'habitude des campagnards, traîné une foule
d'objets dont le port surpassait la valeur), que Louison fourra la main
jusqu'au coude dans son cabas, en criant: «Attendez, Monsieur; attendez
que je vous paie! Qu'est-ce que vous avez donné pour nous à la
diligence? Attendez donc!»
Elle ne concevait pas que je ne me fisse pas rembourser immédiatement
l'argent que je venais de tirer de ma poche pour elles; et ce trait de
grandeur, que j'étais loin d'apprécier moi-même, commença à me gagner
leur considération.
Nous montâmes dans un cabriolet de place, Eugénie et moi, afin de nous
trouver en même temps qu'elles à la porte de notre domicile commun.
«Ah! mon Dieu! quelle grande maison! s'écrièrent-elles en la toisant de
l'oeil; elle est si haute, qu'on n'en voit pas le faîte.»
Elle leur sembla bien plus haute lorsqu'il fallut monter les
quatre-vingt-douze marches qui nous séparaient du sol. Dès le second
étage, elles montrèrent de la surprise; au troisième, elles firent
de grands éclats de rire; au quatrième, elles étaient furieuses; au
cinquième, elles déclarèrent qu'elles ne pourraient jamais demeurer
dans une pareille lanterne. Louise, découragée, s'assit sur la dernière
marche en disant:--«En voilà-t-il une horreur de pays!»
Suzanne, qui conservait plus d'envie de se moquer que de s'emporter,
ajouta: «Ça sera commode, hein? de descendre et de remonter ça quinze
fois par jour! Il y a de quoi se casser le cou.»
Eugénie les introduisit tout de suite dans leur appartement. Elles le
trouvèrent petit et bas. Une pièce donnait sur le prolongement de mon
balcon. Louise s'y avança, et se rejetant aussitôt en arrière, se laissa
tomber sur une chaise.
«Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle, ça me donne le vertige; il me semble que
je suis sur la pointe de notre clocher.»
Nous voulûmes les faire souper. Eugénie avait préparé un petit repas
dans mon appartement, comptant, à ce moment-là, leur présenter Marthe.
«Vous avez bien de la bonté, monsieur et madame, dit Louison en jetant
un coup d'oeil prohibitif à Suzanne; mais nous n'avons pas faim.»
Elle avait l'air désespéré; Suzanne s'était hâtée de défaire les malles
et de ranger les effets, comme si c'était la chose la plus pressée du
monde.
«Ah ça! pourquoi donc trois lits? fit observer tout à coup Louise. Paul
va donc demeurer avec nous? A la bonne heure!
--Non, Paul ne peut pas encore demeurer avec vous, lui répondis-je. Mais
vous aurez une payse, une ancienne amie, qu'il voulait vous présenter
lui-même...
--Tiens! qui donc ça? Nous n'avons pas grand'payse ici, que je sache.
Comment donc qu'il ne nous en a rien marqué dans ses lettres?...
--Il avait à vous dire là-dessus beaucoup de choses qu'il vous
expliquera lui-même. En attendant, il m'a chargé de vous la présenter.
Elle demeure déjà ici, et, pour le moment, elle apprête votre souper.
Voulez-vous que je vous l'amène?
--Nous irons bien la voir nous-mêmes, répondit Louison, dont la
curiosité était fortement éveillée; où donc est-ce qu'elle est, cette
payse?»
Elle me suivit avec empressement.
«Tiens! c'est la Marton, cria-t-elle d'une voix âpre en reconnaissant la
belle Marthe. Comment vous en va, Marton? Vous êtes donc veuve, que vous
allez demeurer avec nous? Vous avez fait une vilaine chose, pas moins,
de vous _ensauver_ avec ce monsieur qui vous a _soulevée_ à votre père.
Mais enfin on dit que vous vous êtes mariée avec lui, et à tout péché
miséricorde!»
Marthe rougit, pâlit, et perdit contenance. Elle ne s'était pas attendue
à un pareil accueil. La pauvre femme avait oublié ses anciennes
compagnes, comme Arsène avait oublié ses soeurs. Le mal du pays fait cet
effet-là à tout le monde: il transforme les objets de nos souvenirs en
idéalités poétiques, dont les qualités grandissent à nos yeux, tandis
que les défauts s'adoucissent toujours avec le temps et l'absence, et
vont jusqu'à s'effacer dans notre imagination.
Et puis, lorsque Marthe avait quitté le pays cinq ans auparavant, Louise
et Suzanne n'étaient que des enfants sans réflexion sur quoi que ce
soit. Maintenant c'étaient deux dragons de vertu, principalement
l'aînée, qui avait tout l'orgueil d'une beauté célèbre à deux lieues à
la ronde et toute l'intolérance d'une sagesse incontestée. En quittant
le terroir où elles brillaient de tout leur éclat, ces deux plantes
sauvages devaient nécessairement (Arsène ne l'avait pas prévu) perdre
beaucoup de leur charme et de leur valeur. Au village elles donnaient le
bon exemple, rattachaient à des habitudes de labeur et de sagesse les
jeunes filles de leur entourage. A Paris, leur mérite devait être
enfoui, leurs préceptes inutiles, leur exemple inaperçu; et les qualités
nécessaires à leur nouvelle position, la bonté, la raison, la charité
fraternelle, elles ne les avaient pas, elles ne pouvaient pas les avoir.
Il était bien tard pour faire ces réflexions. Le premier mouvement de
Marthe avait été de s'élancer dans les bras de la soeur d'Arsène, le
second fut d'attendre ses premières démonstrations, le troisième fut de
se renfermer dans un juste sentiment de réserve et de fierté; mais une
douleur profonde se trahissait sur son visage pâli, et de grosses larmes
roulaient dans ses yeux.
Je lui pris la main, et, la lui serrant affectueusement, je la fis
asseoir à table; puis je forçai Louise de s'asseoir auprès d'elle.
--Vous n'avez le droit de lui faire ni questions ni reproches, dis-je à
cette dernière d'un ton ferme qui l'étonna et la domina tout d'un coup;
elle a l'estime de votre frère et la nôtre. Elle a été malheureuse, le
malheur commande le respect aux âmes honnêtes. Quand vous aurez refait
connaissance avec elle, vous l'aimerez, et vous ne lui parlerez jamais
du passé.
Louison baissa les yeux, interdite et non pas convaincue. Suzanne, qui
l'avait suivie par derrière, cédant à l'impulsion de son coeur, se
pencha vers Marthe pour l'embrasser; mais un regard terrible de Louise,
jeté en dessous, paralysa son élan. Elle se borna à lui serrer la main;
et Eugénie, craignant que Marthe ne fût mal à l'aise entre ses deux
compatriotes, se plaça auprès d'elle, affectant de lui témoigner plus
d'amitié et d'égards qu'aux autres. Ce repas fut triste et gêné. Soit
par dépit, soit que les mets ne fussent pas de son goût, Louison
ne touchait à rien. Enfin, Arsène arriva, et, après les premiers
embrassements, devinant, avec le sang-froid qu'il possédait au plus haut
degré, ce qui se passait entre nous tous, il emmena ses deux soeurs dans
une chambre, et resta plus d'une heure enfermé avec elles.
Au sortir de cette conférence, ils avaient tous le teint animé. Mais
l'influence de l'autorité fraternelle, si peu contestée dans les moeurs
du peuple de province, avait maté la résistance de Louise. Suzanne, qui
ne manquait pas de finesse, voyant dans Arsène un utile contre-poids à
l'autorité de sa soeur, n'était pas fâchée, je crois, de changer un peu
de maître. Elle fit franchement des amitiés à Marthe, tandis que
Louise l'accablait de politesses affectées très-maladroites et presque
blessantes.
Arsène les envoya coucher presque aussitôt.
«Nous attendrons madame Poisson, dit Louise sans se douter qu'elle
enfonçait un nouveau poignard dans le coeur de Marthe en l'appelant
ainsi.
--Marthe n'a pas voyagé, répondit le Masaccio froidement; elle n'est
pas condamnée à dormir avant d'en voir envie. Vous autres, qui êtes
fatiguées, il faut aller vous reposer.»
Elles obéirent, et, quand elles furent sorties:
«Je vous supplie de pardonner à mes soeurs, dit-il à Marthe, certains
préjugés de province qu'elles auront bientôt perdus, je vous en réponds.
--N'appelez point cela des préjugés, répondit Marthe. Elles ont raison
de me mépriser: j'ai commis une faute honteuse. Je me suis livrée à un
homme que je devais bientôt haïr, et qui n'était pas fait pour être
aimé. Vos soeurs ne sont scandalisées que parce que mon choix était
indigne. Si je m'étais fait enlever par un homme comme vous, Arsène,
je trouverais de l'indulgence, et peut-être de l'estime dans tous les
coeurs. Vous voyez bien que tous ceux qui approchent d'Eugénie la
respectent. On la considère comme la femme de votre ami, quoiqu'elle
ne se soit jamais fait passer pour telle; et moi, quoique je prisse le
titre d'épouse, tout le monde sentait que je ne l'étais point. En voyant
quel maître farouche je m'étais donné, personne n'a cru que l'amour pût
m'avoir jetée dans l'abîme.»
En parlant ainsi, elle pleurait amèrement, et sa douleur, trop longtemps
contenue, brisait sa poitrine.
Arsène étouffa des sanglots prêts à lui échapper.
«Personne n'a jamais dit ni pensé de mal de vous, s'écria-t-il; quant à
moi, je saurai bien faire partager à mes soeurs le respect que j'ai pour
vous.
--Du respect! Est-il possible que vous me respectiez, vous! Vous ne
croyez donc pas que je me sois vendu?
--Non! non! s'écria Paul avec force, je crois que vous avez aimé cet
homme haïssable; et où est donc le crime? Vous ne l'avez pas connu, vous
avez cru à son amour; vous avez été trompée comme tant d'autres. Ah!
Monsieur, ajouta-t-il en s'adressant à moi, vous ne pensez pas non plus
que Marthe ait jamais pu se vendre, n'est-ce pas?»
J'étais un peu gêné dans ma réponse. Depuis quelques jours que nous
connaissions la situation de Marthe à l'égard de M. Poisson, nous nous
étions déjà demandé plusieurs fois, Horace et moi, comment une créature
si belle et si intelligente avait pu s'éprendre du _Minotaure_. Parfois
nous nous étions dit que cet homme, si lourd et si grossier, avait
pu avoir, quelques années auparavant, de la jeunesse et une certaine
beauté; que ce profil de Vitellius, maintenant odieux, pouvait avoir eu
du caractère avant l'invasion subite et désordonnée de l'embonpoint.
Mais parfois aussi nous nous étions arrêtés à l'idée que des bijoux et
des promesses, l'appât des parures et l'espoir d'une vie nonchalante
avaient enivré cette enfant avant que l'intelligence et le coeur fussent
développés en elle. Enfin nous pensions que son histoire pourrait bien
ressembler à celle de toutes les filles séduites que les besoins de la
vanité et les suggestions de la paresse précipitent dans le mal.
[Illustration: Chut! ne faites pas de bruit!]
Malgré mon empressement à la rassurer, Marthe vit ce qui se passait en
moi. Elle avait besoin de se justifier.
«Écoutez, dit-elle, je suis bien coupable, mais pas autant que je le
parais. Mon père était un ouvrier pauvre et chagrin, qui cherchait dans
le vin, comme tant d'autres, l'oubli de ses maux et de ses inquiétudes.
Vous ne savez pas ce que c'est que le peuple, Monsieur! non, vous ne le
savez pas! C'est dans le peuple qu'il y a les plus grandes vertus et les
plus grands vices. Il y a là des hommes comme lui (et elle posait sa
main sur le bras d'Arsène), et il y a aussi des hommes dont la vie
semble livrée à l'esprit du mal. Une fureur sombre les dévore,
un désespoir profond de leur condition alimente en eux une rage
continuelle. Mon père était de ceux-là. Il se plaignait sans cesse, avec
des jurements et des imprécations, de l'inégalité des fortunes et de
l'injustice du sort, Il n'était pas né paresseux; mais il l'était devenu
par découragement, et la misère régnait chez nous. Mon enfance s'est
écoulée entre deux souffrances alternatives: tantôt une compassion
douloureuse pour mes parents infortunés, tantôt une terreur profonde
devant les emportements et les délires de mon père. Le grabat où nous
reposions était à peu près notre seule propriété: tous les jours
d'avides créanciers nous le disputaient. Ma mère mourut jeune par suite
des mauvais traitements de son mari. J'étais alors enfant. Je sentis
vivement sa perte, quoique j'eusse été la victime sur laquelle elle
reportait les outrages et les coups dont elle était abreuvée. Mais il
ne me vint pas dans l'idée d'insulter à sa mémoire et de me réjouir de
l'espèce de liberté que sa mort me procurait. Je mettais toutes ses
injustices sur le compte de la misère, aussi bien les siennes que celles
de mon père. La misère était l'unique ennemi, mais l'ennemi commun,
terrible, odieux, que, dès les premiers jours de ma vie, je fus habituée
à détester et à craindre.
[Illustration: Louise, découragée, s'assit sur la dernière marche.]
«Ma mère, en dépit de tout, était laborieuse et me forçait à l'être.
Quand je fus seule et abandonnée à tous mes penchants, je cédai à celui
qui domine l'enfance: je tombai dans la paresse. Je voyais à peine mon
père; il partait le matin avant que je fusse éveillée, et ne rentrait
que tard le soir lorsque j'étais couchée. Il travaillait vite et bien;
mais à peine avait-il touché quelque argent, qu'il allait le boire; et
lorsqu'il revenait ivre au milieu de la nuit, ébranlant le pavé sous son
pas inégal et pesant, vociférant des paroles obscènes sur un ton qui
ressemblait à un rugissement plutôt qu'à un chant, je m'éveillais
baignée d'une sueur froide et les cheveux dressés d'épouvante. Je me
cachais au fond de mon lit, et des heures entières s'écoulaient ainsi,
moi n'osant respirer, lui marchant avec agitation et parlant tout seul
dans le délire; quelquefois s'armant d'une chaise ou d'un bâton, et
frappant sur les murs et même sur mon lit, parce qu'il se croyait
poursuivi et attaqué par des ennemis imaginaires. Je me gardais bien de
lui parler; car une fois, du vivant de ma mère, il avait voulu me tuer,
pour me préserver, disait-il, du malheur d'être pauvre. Depuis ce temps,
je me cachais à son approche; et souvent, pour éviter d'être atteinte
par les coups qu'il frappait au hasard dans l'obscurité, je me glissais
sous mon lit, et j'y restais jusqu'au jour, à moitié nue, transie de
peur et de froid.
«Dans ce temps-là, je courais souvent dans les prairies qui entourent
notre petite ville avec les enfants de mon âge; nous y avons souvent
joué ensemble, Arsène; et vous savez bien que cette enfant, qui traînait
toujours un reste de soulier attaché par une ficelle, en guise de
cothurne, autour de la jambe, et qui avait tant de peine à faire rentrer
ses cheveux indisciplinés sous un lambeau de bonnet, vous savez bien que
cette enfant-là, craintive et mélancolique jusque dans ses jeux, était
aussi pure et aussi peu vaine que vos soeurs. Mon seul crime, si c'en
est un quand on a une existence si malheureuse, était de désirer, non la
richesse, mais le calme et la douceur de moeurs que procure l'aisance.
Quand j'entrais chez quelque bourgeois, et que je voyais la tranquillité
polie de sa famille, la propreté de ses enfants, l'élégante simplicité
de sa femme, tout mon idéal était de pouvoir m'asseoir pour lire ou pour
tricoter sur une chaise propre dans un intérieur silencieux et paisible;
et quand je m'élevais jusqu'au rêve d'un tablier de taffetas noir, je
croyais avoir poussé l'ambition jusqu'à ses dernières limites. J'appris,
comme toutes les filles d'artisan, le travail de l'aiguille; mais
j'y fus toujours lente et maladroite. La souffrance avait étiolé mes
facultés actives; je ne vivais que de rêverie, heureuse quand je n'étais
pas rudoyée, terrifiée et presque abrutie quand je l'étais.
«Mais comment vous raconterai-je la principale et la plus affreuse cause
de ma faute? Le dois-je, Arsène, et ne ferai-je pas mieux d'encourir un
peu plus de blâme, que de charger d'une si odieuse malédiction la tête
de mon père?
--Il faut tout dire, répondit Arsène, ou plutôt je vais le dire pour
vous; car vous ne pouvez pas vous laisser accuser d'un crime quand vous
êtes innocente. Moi, je sais tout, et je viens de le dire à mes soeurs,
qui l'ignoraient encore. Son père, dit-il en s'adressant à nous
(pardonnez-lui, mes amis; la misère est la cause de l'ivrognerie, et
l'ivrognerie est la cause de tous nos vices), ce malheureux homme,
avili, dégradé, privé de raison à coup sûr, conçut pour sa fille une
passion infâme, et cette passion éclata précisément un jour où Marthe,
ayant été remarquée à la danse sans le savoir, par un commis voyageur,
avait excité le jalousie insensée de son père. Ce voyageur avait été
très-empressé auprès d'elle; il n'avait pas manqué, comme ils font tous
à l'égard des jeunes filles qu'ils rencontrent dans les provinces, de
lui parler d'amour et d'enlèvement. Marthe l'avait à peine écouté. Dès
la nuit suivante il devait repartir, et la nuit suivante, au moment
où il repartait, il vit une femme échevelée courir sur ses traces et
s'élancer dans sa voiture. C'était Marthe qui fuyait, nouvelle Béatrix,
les violences sinistres d'un nouveau Cenci. Elle aurait pu, direz-vous,
prendre un autre parti, chercher un refuge ailleurs, invoquer la
protection des lois; mais dans ce cas-là, il fallait déshonorer son
père, affronter la honte d'un de ces procès scandaleux d'où l'innocent
sort parfois aussi souillé dans l'opinion que le coupable. Marthe crut
avoir trouvé un ami, un protecteur, un époux même; car le voyageur,
voyant sa simplicité d'enfant, lui avait parlé de mariage. Elle crut
pouvoir l'aimer par reconnaissance, et, même après qu'il l'eut trompée,
elle crut lui devoir encore une sorte de gratitude.
--Et puis, reprit Marthe, mes premiers pas dans la vie avaient été
marqués de scènes si terribles et de dangers si affreux, que je n'avais
plus le droit d'être si difficile. J'avais changé de tyran. Mais
le second, avec ses jalousies et ses emportements, avait une sorte
d'éducation qui me le faisait paraître bien moins rude que le premier.
Tout est relatif. Cet homme, que vous trouvez si grossier, et que
moi-même j'ai trouvé tel à mesure que j'ai eu des objets de comparaison
autour de moi, me paraissait bon, sincère, dans les commencements. La
douceur exceptionnelle que j'avais acquise dans une vie si contrainte
et si dure, encouragea et poussa rapidement à l'excès les instincts
despotiques de mon nouveau maître. Je les supportai avec une résignation
que n'auraient pas eue des femmes mieux élevées. J'étais en quelque
sorte blasée sur les menaces et les injures. Je rêvais toujours
l'indépendance, mais je ne la croyais plus possible pour moi. J'étais
une âme brisée; je ne sentais plus en moi l'énergie nécessaire à un
effort quelconque, et sans l'amitié, les conseils et l'aide d'Arsène, je
ne l'aurais jamais eue. Tout ce qui ressemblait à des offres d'amour,
les simples hommages de la galanterie, ne me causaient qu'effroi et
tristesse. Il me fallait plus qu'un amant, il me fallait un ami: je l'ai
trouvé, et maintenant je m'étonne d'avoir si longtemps souffert sans
espoir.
--Et maintenant vous serez heureuse, lui dis-je; car vous ne trouverez
autour de vous que tendresse, dévouement et déférence.
--Oh! de votre part et de celle d'Eugénie, s'écria-t-elle en se jetant
au cou de ma compagne, j'y compte; et quant à l'amitié de celui-ci,
ajouta-t-elle en prenant la tête d'Arsène entre ses deux mains, elle me
fera tout supporter.»
Arsène rougit et pâlit tour à tour.
«Mes soeurs vous respecteront, s'écria-t-il d'une voix émue, ou bien...
--Point de menaces, répondit-elle, oh! jamais de menaces à cause de moi.
Je les désarmerai, n'en doutez pas; et si j'échoue, je subirai leur
petite morgue. C'est si peu de chose pour moi! cela me paraît un jeu
d'enfant.
Sois sans inquiétude, cher Arsène. Tu as voulu me sauver, tu m'as sauvée
en effet, et je te bénirai tous les jours de ma vie.»
Transporté d'amour et de joie, Arsène retourna au café Poisson, et
Marthe alla doucement prendre possession de son petit lit auprès des
deux soeurs, dont les vigoureux ronflements couvrirent le bruit léger de
ses pas.
X.
Les soeurs d'Arsène se radoucirent en effet. Après quelques jours de
fatigue, d'étonnement et d'incertitude, elles parurent prendre leur
parti et s'associer, sans arrière-pensée, à la compagne qui leur était
imposée. Il est vrai que Marthe leur témoigna une obligeance qui allait
presque jusqu'à la soumission. Les bonnes manières qu'elle avait su
prendre, jointes à sa douceur naturelle et à une sensibilité toujours
éveillée et jamais trop expansive, rendaient son commerce le plus
aimable que j'aie, jamais rencontré dans une femme. Il n'avait fallu
que deux ou trois jours pour inspirer à Eugénie et à moi une amitié
véritable pour elle. Sa politesse imposait à l'altière Louison; et
lorsque celle-ci éprouvait le besoin de lui chercher noise, sa voix
douce, ses paroles choisies, ses intentions prévenantes calmaient ou
tout au moins mataient l'humeur querelleuse de la villageoise.
De notre côté, nous faisions notre possible pour réconcilier Louise et
Suzanne avec ce Paris dont le premier aspect les avait tant irritées.
Elles s'étaient imaginé, au fond de leur village, que Paris était un
Eldorado où, relativement, la misère était ce que l'on considère comme
richesse en province. Jusqu'à un certain point leur rêve était bien
réalisé, car lorsqu'elles allaient en fiacre (je leur donnai deux ou
trois fois ce plaisir luxueux), elles se regardaient l'une l'autre
d'un air ébahi, en disant: «Nous ne nous gênons pas ici! nous roulons
carrosse.» Et puis, la vue des moindres boutiques leur causait des
éblouissements d'admiration. Le Luxembourg leur paraissait un lieu
enchanté. Mais si la vue des objets nouveaux vint à bout de les
distraire pendant quelques jours, elles n'en firent pas moins de tristes
retours sur leur condition nouvelle, lorsqu'elles se retrouvèrent dans
cette petite chambre au cinquième où leur vie devait se renfermer.
Quelle différence, en effet, avec leur existence provinciale! Plus
d'air, plus de liberté, plus de causerie sur la porte avec les voisines;
plus d'intimité avec tous les habitants de la rue; plus de promenade sur
un petit rempart planté de marronniers, avec toutes les jeunes filles de
l'endroit, après les journées de travail; plus de danses champêtres le
dimanche! Aussitôt qu'elles furent installées au travail, elles virent
bien qu'à Paris les jours étaient trop courts pour la quantité des
occupations nécessaires, et que, si l'on gagnait le double de ce qu'on
gagne en province, il fallait aussi dépenser le double et travailler
le triple. Chacune de ces découvertes était pour elles une surprise
fâcheuse. Elles ne concevaient pas non plus que la vertu des filles fût
exposée à tant de dangers, et qu'il ne fallût pas sortir seules le soir,
ni aller danser au bal public quand on voulait se respecter. «Ah! mon
Dieu! s'écriait Suzanne consternée, le monde est donc bien méchant ici?»
Mais cependant elles se soumirent, non sans murmure intérieur. Arsène
les tenait en respect par de fréquentes exhortations, et elles ne
manifestaient plus leur mécontentement avec la sauvagerie du premier
jour. Ce voisinage de deux filles mal satisfaites et passablement
malapprises eût été assez désagréable, si le travail, remède souverain à
tous les maux quand il est proportionné à nos forces, ne fût venu
tout pacifier. Grâce aux petites précautions qu'Eugénie avait prises
d'avance, l'ouvrage arrivait; et elle songeait sérieusement, voyant
l'estime et la confiance que lui témoignaient ses pratiques, à monter
un atelier de couturière. Marthe n'était pas fort diligente, mais elle
avait beaucoup de goût et d'invention. Louison cousait rapidement et
avec une solidité cyclopéenne. Suzanne n'était pas maladroite. Eugénie
ferait les affaires, essaierait les robes, dirigerait les travaux, et
partagerait loyalement avec ses associées. Chacune, étant intéressée
au succès du _phalanstère_, travaillerait, non à la tâche et sans
conscience, comme font les ouvrières à la journée, mais avec tout le
zèle et l'attention dont elle était susceptible. Cette grande idée
souriait assez aux soeurs d'Arsène; restait à savoir si le caractère
de Louison s'assouplirait assez pour rendre l'association praticable.
Habituée à commander, elle était bouleversée de voir que cette fainéante
de Marthe (comme elle l'appelait tout bas dans l'oreille de sa sœur)
avait plus de génie qu'elle pour imaginer un ornement de manche, ou
agencer les parties délicates d'un corsage. Lorsque, fidèle à ses
traditions antédiluviennes, elle taillait à sa guise, et qu'Eugénie
venait bouleverser ses plans et détruire toutes ses notions, la virago
avait bien de la peine à ne pas lui jeter sa chaise à la tête. Mais une
douce parole de Marthe et un malin sourire de Suzon faisaient rentrer
toute cette colère, et elle se contentait de mugir sourdement, comme la
mer après une tempête.
Pendant qu'on faisait dans nos mansardes cet essai important d'une vie
nouvelle, Horace, retranché dans la sienne, se livrait à des essais
littéraires. Dès que je fus un peu rendu à la liberté, j'allai le voir;
car depuis plusieurs jours j'étais privé de sa société. Je trouvai son
intérieur singulièrement changé. Il avait arrangé sa petite chambre
garnie avec une sorte d'affectation. Il avait mis son couvre-pied sur
sa table, afin de lui donner un air de bureau. Il avait placé un de ses
matelas dans l'embrasure de la porte, afin d'intercepter les bruits du
voisinage; et de son rideau d'indienne, roulé autour de lui, il s'était
fait une robe de chambre, ou plutôt un manteau de théâtre. Il était
assis devant sa table, les coudes en avant, la tête dans ses mains,
la chevelure ébouriffée; et quand j'ouvris la porte, vingt feuillets
manuscrits, soulevés par le courant d'air, voltigèrent autour de lui, et
s'abattirent de tous côtés, comme une volée d'oiseaux effarouchés.
Je courus après eux, et en les rassemblant j'y jetai un regard
indiscret. Tous portaient en tête des titres différents.
«C'est un roman, m'écriai-je, cela s'appelle _la Malédiction_, chapitre
Ier! mais non, cela s'appelle _le Nouveau René_, Ier chapitre... Eh non!
voici _Une Déception_, livre Ier. Ah! maintenant, cet autre, _le Dernier
Croyant_, Ière partie... Eh mais! voici des vers! un poème! chant Ier,
_la Fin du monde_. Ah! une ballade! _la Jolie Fille du roi maure_,
strophe Ière; et sur cette autre feuille, _la Création_, drame
fantastique, scène Ière; et puis voici un vaudeville, Dieu me pardonne!
_les Truands philosophes_, acte Ier; et par ma foi! encore autre chose!
un pamphlet politique, page Ière. Mais si tout cela marche de front, tu
vas, mon cher Horace, faire invasion dans la littérature.»
Horace était furieux. Il se plaignit de ma curiosité, et, m'arrachant
des mains tous ces commencements, dont aucun n'avait été poussé au delà
d'une demi-page, il les froissa, en fit une boule, et la jeta dans la
cheminée.
«Quoi! tant de rêves, tant de projets, tant de conceptions entièrement
abandonnées pour une plaisanterie? lui dis-je.
--Mon cher ami, si tu viens ici pour te divertir, répondit-il, je le
veux bien! Causons, rions tant que tu voudras; mais si tu me railles
avant que mon char soit lancé, je ne pourrai jamais remettre mes chevaux
au galop.
--Je m'en vais, je m'en vais, dis-je en reprenant mon chapeau; je ne
veux pas te déranger dans le moment de l'inspiration.
--Non, non, reste, dit-il en me retenant de force; l'inspiration ne
viendra pas aujourd'hui. Je suis stupide, et tu viens à point pour me
distraire de moi-même. Je suis harassé, j'ai la tête brisée. Il y a
trois nuits que je n'ai dormi, et cinq jours que je n'ai pris l'air.
--Eh bien, c'est un beau courage, et je t'en félicite. Tu dois avoir
quelque chose en train. Veux-tu me le lire?
--Moi! Je n'ai rien écrit. Pas une ligne de rédaction; c'est une chose
plus difficile que je ne croyais de se mettre à barbouiller du papier.
Vraiment, c'est rebutant. Les sujets m'obsèdent. Quand je ferme les
yeux, je vois une armée, un monde de créations se peindre et s'agiter
dans mon cerveau. Quand je rouvre les yeux, tout cela disparaît. J'avale
des pintes de café, je fume des pipes par douzaines, je me grise dans
mon propre enthousiasme; il me semble que je vais éclater comme un
volcan. Et quand je m'approche de cette table maudite, la lave se fige
et l'inspiration se refroidit. Pendant le temps d'apprêter une feuille
de papier et de tailler ma plume, l'ennui me gagne; l'odeur de l'encre
me donne des nausées. Et puis cette horrible nécessité de traduire par
des mots et d'aligner en pattes de mouches des pensées ardentes, vives,
mobiles comme les rayons du soleil teignant les nuages de l'air! Oh!
c'est un métier, cela aussi! Où fuir le métier, grand Dieu? Le métier me
poursuivra partout!
--Vous avez donc la prétention, lui dis-je, de trouver une manière
d'exprimer votre pensée qui n'ait pas une forme sensible? Je n'en
connais pas.
--Non, dit-il, mais je voudrais m'exprimer de prime abord, sans fatigue,
mais sans effort, comme l'eau murmure et comme le rossignol chante.
--Le murmure de l'eau est produit par un travail, et le chant du
rossignol est un art. N'avez-vous jamais entendu les jeunes oiseaux
gazouiller d'une voix incertaine et s'essayer difficilement à leurs
premiers airs? Toute expression précise d'idées, de sentiments, et même
d'instincts, exige une éducation. Avez-vous donc, dès le premier essai,
l'espoir d'écrire avec l'abondance et la facilité que donne une longue
pratique?»
Horace prétendit que ce n'était ni la facilité ni l'abondance qui
lui manquaient, mais que le temps matériel de tracer des caractères
anéantissait toutes ses facultés. Il mentait, et je lui offris de
sténographier sous sa dictée, tandis qu'il improviserait à haute voix.
Il refusa, et pour cause. Je savais bien qu'il pouvait rédiger une
lettre spirituelle et charmante au courant de la plume; mais il me
semblait bien que donner une forme tant soit peu étendue et complète à
une idée quelconque demandait plus de patience et de travail. L'esprit
d'Horace n'était certes pas stérile; il avait raison de se plaindre du
trop d'activité de ses pensées et de la multitude de ses visions; mais
il manquait absolument de cette force d'élaboration qui doit présider à
l'emploi de la forme. Il ne savait pas travailler; plus tard, j'appris
qu'il ne savait pas souffrir.
Et puis ce n'était pas là le principal obstacle. Je crois que pour
écrire il faut avoir une opinion arrêtée et raisonnée sur le sujet
qu'on traite, sans compter une certaine somme d'autres idées également
arrêtées pour appuyer ses preuves. Horace n'avait d'opinion affermie sur
quoi que ce soit. Il improvisait ses convictions en causant, à mesure
qu'il les développait, et il le faisait d'une façon assez brillante;
aussi en changeait-il souvent, et le Masaccio, en l'écoutant, avait
coutume de répéter entre ses dents cet axiome proverbial: «Les jours se
suivent et ne se ressemblent pas.»
Pourvu qu'on se borne à des causeries, on peut occuper et amuser ses
auditeurs à ses risques et périls, en usant de ce procédé. Mais quand on
fait de la parole un emploi plus solennel, il faut peut-être savoir
un peu mieux ce qu'on prétend dire et prouver. Horace n'était pas
embarrassé de le trouver dans une discussion; mais ses opinions,
auxquelles il ne croyait qu'au moment de les émettre, ne pouvaient pas
échauffer le fond de son cœur, émouvoir son imagination, et opérer en
lui ce travail intérieur, mystérieux, puissant, qui a pour résultat
l'inspiration, comme l'oeuvre des cyclopes, qui était manifestée par la
flamme de l'Etna.
A défaut de convictions générales, les sentiments particuliers peuvent
nous émouvoir et nous rendre éloquents; c'est en général la puissance de
la jeunesse. Horace ne l'avait pas encore; et n'ayant ni ressenti les
émotions passionnées ni vu leurs effets dans la société; en un mot,
n'ayant appris ce qu'il savait que dans les livres, il ne pouvait être
poussé ni par une révélation supérieure ni par un besoin généreux, au
choix de tel ou tel récit, de telle ou telle peinture. Comme il était
riche de fictions entassées dans son intelligence par la culture, et
toutes prêtes à être fécondées quand sa vie serait complétée, il se
croyait prêt à produire. Mais il ne pouvait pas s'attacher à ces
créations fugitives qui ne remuaient pas son âme, et qui, à vrai dire,
n'en sortaient pas, puisqu'elles étaient le produit de certaines
combinaisons de la mémoire. Aussi manquaient-elles d'originalité, sous
quelque forme qu'il voulût les résoudre, et il le sentait; car il
était homme de goût, et son amour-propre n'avait rien de sot. Alors
il raturait, déchirait, recommençait, et finissait par abandonner son
oeuvre pour en essayer une autre qui ne réussissait pas mieux.
Ne comprenant pas les causes de son impuissance, il se trompait en
l'attribuant au dégoût de la forme. La forme était la seule richesse
qu'il eût pu acquérir dès lors avec de la patience et de la volonté;
mais cela n'aurait jamais suppléé à un certain fonds qui lui manquait
essentiellement, et sans lequel les oeuvres littéraires les plus
chatoyantes de métaphores, les plus chargées de tours ingénieux et
charmants, n'ont cependant aucune valeur.
Je lui avais bien souvent répété ces choses, mais sans le convaincre.
Après l'essai que, depuis plus d'un mois, il s'obstinait à faire, il
s'aveuglait encore. Il croyait que le bouillonnement de son sang,
l'impétuosité de sa jeunesse, l'impatience fiévreuse de s'exprimer,
étaient les seuls obstacles à vaincre. Cependant, il avouait que tout ce
qu'il avait essayé prenait, au bout de dix lignes ou de trois vers,
une telle ressemblance avec les auteurs dont il s'était nourri, qu'il
rougissait de ne faire que des pastiches. Il me montra quelques vers et
quelques phrases qui eussent pu être signés Lamartine, Victor Hugo, Paul
Courier, Charles Nodier, Balzac, voire Béranger, le plus difficile de
tous à imiter, à cause de sa manière nette et, serrée; mais ces courts
essais, qu'on aurait pu appeler des fragments de fragments, n'eussent
été, dans l'oeuvre de ses modèles, que des appendices servant d'ornement
à des pensées individuelles, et cette individualité, Horace ne l'avait
pas. S'il voulait émettre l'idée, on était choqué (et il l'était
lui-même) du plagiat manifeste, car cette idée n'était point à lui: elle
était à eux; elle était à tout le monde. Pour y mettre son cachet, il
eût fallu qu'il la portât dans sa conscience et dans son coeur, assez
profondément et assez longtemps pour qu'elle y subît une modification
particulière; car aucune intelligence n'est identique à une autre
intelligence, et les mêmes causes ne produisent jamais les mêmes
effets dans l'une et dans l'autre; aussi plusieurs maîtres peuvent-ils
s'essayer simultanément à rendre un même fait ou un même sentiment, à
traiter un même sujet, sans le moindre danger de se rencontrer. Mais
pour qui n'a point subi cette cause, pour qui n'a pas vu ce fait ni
éprouvé ce sentiment par lui-même, l'individualité, l'originalité, sont
impossibles. Aussi se passa-t-il bien des jours encore sans qu'Horace
fût plus avancé qu'à la première heure. Je dois dire qu'il y usa en pure
perte le peu de volonté qu'il avait amassée pour sortir de l'inaction.
Quand il fut harassé de fatigue, abreuvé de dégoût, presque malade, il
sortit de sa retraite, et se répandit de nouveau au dehors, cherchant
des distractions et voulant même essayer, disait-il, des passions, pour
voir s'il réveillerait par là sa muse engourdie.
Cette résolution me fit trembler pour lui. S'embarquer sans but sur
cette mer orageuse, sans aucune expérience pour se préserver, c'est
risquer plus qu'on ne pense. Il s'était aventuré de même dans la
carrière littéraire; mais comme là il ne devait pas trouver de complice,
le seul désastre qu'il eût éprouvé, c'était un peu d'encre et de temps
perdu. Mais qu'allait-il devenir, aveugle lui-même, sous la conduite de
l'_aveugle dieu?_
Son naufrage ne fut pas aussi prompt que je le craignais. En fait de
passions, ne se perd pas qui veut. Horace n'était point né passionné. Sa
personnalité avait pris de telles dimensions dans son cerveau, qu'aucune
tentation n'était digne de lui. Il lui eût fallu rencontrer des êtres
sublimes pour éveiller son enthousiasme; et, en attendant, il se
préférait, avec quelque raison, à tous les êtres vulgaires avec lesquels
il pouvait établir des rapports. Il n'y avait pas à craindre qu'il
risquât sa précieuse santé avec des prostituées de bas étage. Il était
incapable de rabaisser son orgueil jusqu'à implorer celles qui ne cèdent
qu'à des offres considérables ou à des démonstrations d'engouement qui
raniment leur coeur éteint et réveillent leur curiosité blasée. Il
faisait profession pour celles-là d'un mépris qui allait jusqu'à
l'intolérance la plus cruelle. Il ne comprenait pas le sens religieux et
vraiment grand de _Marion Delorme_. Il aimait l'oeuvre sans être pénétré
de la moralité profonde qu'elle renferme. Il se posait en Didier, mais
seulement pour une scène, celle où l'amant de Marion, étourdi de
sa découverte, accable cette infortunée de ses sarcasmes et de ses
malédictions; et, quant au pardon du dénouement, il disait que Didier
ne l'eût jamais accordé s'il n'eût dû avoir, une minute après, la tête
tranchée.
Ce qu'il y avait à craindre, c'est que, s'adressant à des existences
plus précieuses, il ne les flétrît ou ne les brisât par son caprice
ou son orgueil, et qu'il ne remplît la sienne propre de regrets ou de
remords. Heureusement cette victime n'était pas facile à trouver. On ne
trouve pas plus l'amour, quand on le cherche de sang-froid et de parti
pris, qu'on ne trouve l'inspiration poétique dans les mêmes conditions.
Pour aimer, il faut commencer par comprendre ce que c'est qu'une femme,
quelle protection et quel respect on lui doit. A celui qui est pénétré
de la sainteté des engagements réciproques, de l'égalité des sexes
devant Dieu, des injustices de l'ordre social et de l'opinion vulgaire à
cet égard, l'amour peut se révéler dans toute sa grandeur et dans
toute sa beauté; mais à celui qui est imbu des erreurs communes de
l'infériorité de la femme, de la différence de ses devoirs avec les
nôtres en fait de fidélité; à celui qui ne cherche que des émotions et
non un idéal, l'amour ne se révélera pas. Et, à cause de cela, l'amour,
ce sentiment que Dieu a fait pour tous, n'est connu que d'un bien petit
nombre.
Horace n'avait jamais remué dans sa pensée cette grande question
humaine. Il riait volontiers de ce qu'il ne comprenait pas, et, ne
jugeant le saint-simonisme (alors en pleine propagande) que par ses
côtés défectueux, il rejetait tout examen d'un pareil charlatanisme.
C'était son expression; et si elle était méritée à beaucoup d'égards, ce
n'était du moins sous aucun rapport sérieux à lui connu. Il ne voyait
là que les habits bleus et les fronts épilés des _pères_ de la nouvelle
doctrine, et c'en était assez pour qu'il déclarât absurde et menteuse
toute l'idée saint-simonienne. Il ne cherchait donc aucune lumière, et
se laissait aller à l'instinct brutal de la priorité masculine que
la société consacre et sanctifie, sans vouloir tremper dans aucun
pédantisme, pas plus, disait-il, dans celui des conservateurs que dans
celui des novateurs.
Avec ces notions vagues et cette absence totale de dogme religieux
et social, il voulait expérimenter l'amour, la plus religieuse des
manifestations de notre vie morale, le plus important de nos actes
individuels par rapport à la société! Il n'avait ni l'élan sublime qui
peut réhabiliter l'amour dans une intelligence hardie, ni la persistance
fanatique, qui peut du moins lui conserver une apparence d'ordre et une
espèce de vertu en suivant les traditions du passé.
Sa première passion fut pour la Malibran.
Il allait quelquefois au parterre des Italiens; il emprunta de l'argent,
et y alla toutes les fois que la divine cantatrice paraissait sur la
scène. Certes, il y avait de quoi allumer son enthousiasme, et j'aurais
désiré que cette adoration continue occupât plus longtemps son
imagination. Elle l'eût préparé à recevoir des impressions plus durables
et plus complètes. Mais Horace ne savait pas attendre. Il voulut
réaliser son rêve, et il fit _des folies_ pour madame Malibran,
c'est-à-dire qu'il s'élança sous les roues de sa voiture (après l'avoir
guettée à la sortie), sans toutefois se laisser faire aucun mal; puis
il jeta un ou deux bouquets sur la scène; puis enfin il lui écrivit une
lettre délirante, comme il avait écrit quelques semaines auparavant à
madame Poisson. Il ne reçut pas plus de réponse cette fois que l'autre,
et il ignora de même le sort de sa lettre, si on l'avait méprisée, si on
l'avait reçue.
Je craignais que ce premier échec ne lui causât un vif chagrin. Il en
fut quitte pour un peu de dépit. Il se moqua de lui-même pour avoir cru
un instant que «l'orgueil du génie s'abaisserait jusqu'à sentir le prix
d'un hommage ardent et pur.» Je le trouvai un jour écrivant une seconde
lettre qui commençait ainsi: «Merci, femme, merci! vous m'avez désabusé
de la gloire;» et qui finissait par: «Adieu, Madame! soyez grande, soyez
enivrée de vos triomphes! et puissiez-vous trouver, parmi les illustres
amis qui vous entourent, un coeur qui vous comprenne, une intelligence
qui vous réponde!»
Je le déterminai à jeter cette lettre au feu, en lui disant que
probablement madame Malibran en recevait de semblables plus de trois
fois par semaine, et qu'elle ne perdait plus son temps à les lire. Cette
réflexion lui donna à penser.
«Si je croyais, s'écria-t-il, qu'elle eût l'infamie de montrer ma
première lettre et d'en rire avec ses amis, j'irais la siffler ce soir
dans _Tancrède_; car enfin elle chante faux quelquefois!
--Votre sifflet serait couvert sous les applaudissements, lui dis-je; et
s'il parvenait jusqu'aux oreilles de la cantatrice, elle se dirait, en
souriant: «Voici un de mes billets doux qui me siffle; c'est le revers
du bouquet d'avant-hier.» Ainsi votre sifflet serait un hommage de plus
au milieu de tous les autres hommages.»
Horace frappa du poing sur sa table.
«Faut-il que je sois trois fois sot d'avoir écrit cette lettre!
s'écria-t-il; heureusement j'ai signé d'un nom de fantaisie, et si
quelque jour j'illustre le nom obscur que je porte, _elle_ ne pourra pas
dire: «J'ai celui-là dans mes épluchures.»
XI.
Horace abandonna pour quelques instants les lettres et l'amour, et vint,
après ces premières crises, se reposer sur le divan de mon balcon, en
regardant d'un air de sultan les quatre femmes de nos mansardes, et en
me cassant des pipes, selon son habitude.
Forcé de m'absenter une partie de la journée pour mes études et pour mes
affaires, il fallait bien le laisser étendu sur mon tapis; car, pour le
tirer de sa superbe indolence, il eût fallu lui signifier que cela me
déplaisait; et, en somme, cela n'était pas. Je savais bien qu'il ne
ferait pas la cour à Eugénie, que les soeurs d'Arsène lui casseraient la
figure avec leurs fers à repasser s'il s'avisait de trancher du jeune
seigneur libertin avec elles; et comme je l'aimais véritablement,
j'avais du plaisir à le retrouver quand je rentrais, et à lui faire
partager notre modeste repas de famille.
Quant à Marthe, elle ne paraissait pas plus faire de lui une mention
particulière dans ses secrètes pensées, que lorsqu'elle était l'objet de
ses oeillades au comptoir du café Poisson. Il lui rendait désormais la
pareille, ne lui pardonnant pas d'avoir méprisé sa déclaration, que,
dans le fait, elle n'avait pas reçue. Cependant il était toujours
frappé, malgré lui, de son exquise manière d'être, de sa conversation
sobre, sensée et délicate. Elle embellissait à vue d'oeil. Toujours
mélancolique, elle n'avait plus cette expression d'abattement que donne
l'esclavage. M. Poisson l'avait déjà remplacée, et ne lui causait plus
de crainte. Elle prenait avec nous l'air de la campagne le dimanche; et
sa santé, longtemps altérée, se consolidait par le régime doux et
sain que je lui prescrivais, et qu'elle observait avec une absence
de caprices et de révoltes rare chez une femme nerveuse. Sa présence
attirait bien chez moi quelques amis de plus que par le passé; Eugénie
se chargeait d'éconduire ceux dont la sympathie était trop visiblement
improvisée. Quant aux anciens, nous leur pardonnions d'être un peu plus
assidus que de coutume. Ces petites réunions, où des étudiants hardis
et espiègles dans la rue prenaient tout à coup, sous nos toits, des
manières polies, une gaieté chaste et un langage sensé, pour complaire
à d'honnêtes filles et à des femmes aimables, avaient quelque chose
d'utile et de beau en soi-même. Il aurait fallu avoir le coeur froid et
de l'esprit farouche pour ne pas goûter, dans cet essai de sociabilité
bienveillante et pure, un plaisir d'une certaine élévation. Tous s'en
trouvaient bien. Horace y devenait moins personnel et moins âpre. Nos
jeunes gens y prenaient l'idée et le goût de moeurs plus douces que
celles dont ailleurs ils recevaient l'exemple. Marthe y oubliait
l'horreur de son passé; Suzanne y riait de bon coeur, et s'y faisait un
esprit plus juste que celui de la province. Louison y progressait moins
que les autres; mais elle y acquérait la puissance de contenir sa rude
franchise, et, quoique toujours farouche dans son rigorisme, elle
n'était pas fâchée d'être traitée comme une dame par des jeunes gens
dont elle s'exagérait peut-être beaucoup l'élégance et la distinction.
Insensiblement Horace trouva un grand charme dans la société de Marthe.
Ne pouvant pas savoir si elle avait jamais reçu sa lettre, il eut
l'esprit de se conduire comme un homme qui ne veut pas se faire
repousser deux fois. Il lui témoigna une sorte de sympathie dévouée
qui pouvait devenir de l'amour si on n'en arrêtait pas brusquement le
progrès, et qui, en cas de résistance soutenue, était une réparation de
bon goût pour le passé.
Cette situation est la plus favorable au développement de la passion. On
y franchit de grandes distances d'une manière insensible. Quoique
mon jeune ami ne fût disposé, ni par nature, ni par éducation, aux
délicatesses de l'amour, il y fut initié par le respect dont il ne put
se défendre. Un jour, il parla d'instinct le langage de la passion, et
fut éloquent. C'était la première fois que Marthe entendait ce langage.
Elle n'en fut pas effrayée comme elle s'était attendue à l'être; elle y
trouva même un charme inconnu, et, au lieu de le repousser, elle s'avoua
surprise, émue, demanda du temps pour comprendre ce qui se passait en
elle, et lui laissa l'espérance.
Confident d'Horace, je l'étais indirectement d'Arsène par
l'intermédiaire d'Eugénie. Je m'intéressais à l'un et à l'autre; j'étais
l'ami de tous deux; si j'estimais davantage Arsène, je puis dire
que j'avais plus d'amitié et d'attrait pour Horace. Entre ces deux
poursuivants de la Pénélope dont j'étais le gardien, j'eusse été assez
embarrassé de me prononcer, si j'avais eu un conseil à donner. Mon
affection me défendait de nuire à l'un des deux; mais Eugénie éclaira ma
conscience.
«Arsène aime Marthe d'un amour éternel, me dit-elle, et Horace n'a pour
Marthe qu'une fantaisie. Dans l'un elle trouvera, quoi qu'elle fasse,
un ami, un protecteur, un frère; l'autre se jouera de son repos, de son
honneur peut-être; et l'abandonnera pour un nouveau caprice. Que votre
amitié pour Horace ne soit pas puérile. C'est à Marthe que vous devez
votre sollicitude tout entière. Malheureusement elle semble écouter cet
écervelé avec plaisir; cela m'afflige, et je crois que plus je dis de
mal de lui, plus elle en pense de bien. C'est à vous de l'éclairer: elle
croira plus en vous qu'en moi. Dites-lui qu'Horace ne l'aime pas et ne
l'aimera jamais.»
Cela était bien difficile à prouver et bien téméraire à affirmer. Qu'en
savions-nous après tout? Horace était assez jeune pour ignorer même
l'amour; mais l'amour pouvait opérer une grande crise en lui, et mûrir
tout à coup son caractère. Je convins que ce n'était pas à la noble
Marthe de courir les hasards d'une pareille expérience, et je promis de
tenter le moyen qu'Eugénie me suggéra, qui était de mener Horace dans le
monde pour le distraire de son amour, ou pour en éprouver la force.
Dans le monde! me dira-t-on, vous, un étudiant, un carabin? Eh! mon Dieu
oui. J'avais, avec plusieurs nobles maisons, des relations, non pas
assidues, mais régulières et durables, qui pouvaient toujours me
mettre en rapport, à ma première velléité, avec ce que le faubourg
Saint-Germain avait de plus brillant et de plus aimable. J'avais un
unique habit noir qu'Eugénie me conservait avec soin pour ces grandes
occasions, des gants jaunes qu'elle faisait servir trois fois à force de
les frotter avec de la mie de pain, du linge irréprochable, moyennant
quoi je sortais environ une fois par mois de ma retraite; j'allais voir
les anciens amis de ma famille, et j'étais toujours reçu à bras
ouverts, quoiqu'on sût fort bien que je ne me piquais pas d'un ardent
légitimisme. Le mot de l'énigme, et pardonnez-moi, cher lecteur,
de n'avoir pas songé plus tôt à vous le dire, c'est que j'étais né
gentilhomme et de très-bonne souche.
Fils unique et légitime du comte de Mont..., ruiné, avant de naître, par
les révolutions, j'avais été élevé par mon respectable père, l'homme le
plus juste, le plus droit et le plus sage que j'aie jamais connu. Il
m'avait enseigné lui-même tout ce qu'on enseigne au collège; et, à
dix-sept ans, j'avais pu aller chercher à Paris avec lui mon diplôme
de bachelier ès-lettres. Puis nous étions revenus ensemble dans notre
modeste maison de province, et là il m'avait dit:--Tu vois que je suis
attaqué d'infirmités très-graves; il est possible qu'elles m'emportent
plus tôt que nous ne pensons, ou du moins qu'elles affaiblissent ma
mémoire, ma volonté et mon jugement. Je veux employer ce peu de lucidité
qui me reste à causer sérieusement avec toi de ton avenir, et t'aider à
fixer tes idées.
«Quoi qu'en disent les gens de notre classe qui ne peuvent se consoler
de la perte du régime de la dévotion et de la galanterie, le siècle est
en progrès et la France marche vers des doctrines démocratiques que
je trouve de plus en plus équitables et providentielles, à mesure que
j'approche du terme où je retournerai nu vers celui qui m'a envoyé nu
sur la terre. Je t'ai élevé dans le sentiment religieux de l'égalité
des droits entre tous les hommes, et je regarde ce sentiment comme
le complément historique et nécessaire du principe de la charité
chrétienne. Il sera bon que tu pratiques cette égalité en travaillant,
selon tes forces et tes lumières, pour acquérir et maintenir ta place
dans la société. Je ne désire point pour toi que cette place soit
brillante. Je te la désire indépendante et honorable. Le mince héritage
que je te laisserai ne servira guère qu'à te donner les moyens
d'acquérir une éducation spéciale; après quoi tu te soutiendras et tu
soutiendras ta famille, si tu en as une, et si cette éducation a porté
ses fruits. Je sais bien que les nobles de notre entourage me blâmeront
beaucoup, dans les commencements, de donner à mon fils une profession,
au lieu de le placer sous la protection d'un gouvernement. Mais un jour
n'est pas loin peut-être où ils regretteront beaucoup d'avoir rendu les
leurs propres uniquement à profiter des faveurs de la cour. Moi, j'ai
appris dans l'émigration quelle triste chose c'est qu'une éducation de
gentilhomme, et j'ai voulu t'enseigner d'autres arts que l'équitation
et la chasse. J'ai trouvé en toi une docilité affectueuse dont je te
remercie au nom de l'amour que je te porte, et tu me remercieras encore
plus un jour de l'avoir mise à l'épreuve.»
Je passai deux ans près de lui, occupé à compléter mes premières études,
et à développer les idées dont il m'avait donné le germe. Il me fit
examiner les éléments de plusieurs sciences, afin de voir pour laquelle
je me sentirais le plus d'aptitude. J'ignore si c'est la douleur de le
voir continuellement souffrir sans pouvoir le soulager qui m'influença,
mais il est certain qu'une vocation prononcée me poussa vers l'étude de
la médecine.
Lorsque mon père s'en fut bien assuré, il voulut m'envoyer à Paris; mais
il était dans un si déplorable état de santé, que j'obtins de lui de
rester encore quelques mois pour le soigner. Nous marchions, hélas! vers
une éternelle séparation. Son mal empirait toujours; les mois et les
saisons se succédaient sans lui apporter aucun soulagement, mais sans
rien ôter à son courage. À chaque redoublement de la maladie, il voulait
me renvoyer, disant que j'avais quelque chose de plus important à faire
que de soigner un moribond, mais il céda à ma tendresse, et me permit de
lui fermer les yeux. Un moment avant que d'expirer, il me fit renouveler
le serment que je lui avais fait bien des fois d'entreprendre
sur-le-champ mes éludes.
Je tins religieusement ma promesse, et, malgré la douleur dont j'étais
accablé, je poussai activement les préparatifs de mon départ. Il avait
lui-même mis ordre à mes affaires, en affermant sa propriété pour neuf
ans, afin que j'eusse un revenu assuré pendant mes années de travail à
Paris. Et c'est ainsi que j'existais depuis quatre ans, vivant de mes
trois mille francs de rente, et voyant approcher l'époque de mes examens
sans avoir rien négligé pour obéir aux dernières volontés du meilleur
des pères, et sans avoir interrompu mes anciennes relations avec celles
de nos connaissances pour lesquelles il avait eu de l'estime et de
l'affection.
De ce nombre était la comtesse de Chailly, qui, dans sa jeunesse, malgré
la différence des fortunes, avait eu, disait-on, pour mon père des
sentiments fort tendres. Une amitié loyale avait survécu à cet amour,
et mon père, en mourant, m'avait dit: «N'abandonne jamais cette
personne-là; c'est la meilleure femme que j'aie rencontrée dans ma vie.»
Elle était effectivement aussi bonne que spirituelle. Quoique fort
riche, elle n'avait aucune vanité, et quoique fort bien née, elle
n'avait aucun préjugé aristocratique. Elle possédait plusieurs châteaux,
l'un desquels touchait à la petite propriété de mon père, et c'est dans
celui-là qu'elle passait les étés de préférence. Elle avait, en outre,
un petit hôtel dans la rue de Varennes, et, comme elle aimait la
causerie, elle y rassemblait une société assez agréable. L'étiquette
et la morgue en étaient bannies; on y voyait des gens du monde, tous
appartenan
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