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Correspondance, 1812-1876 — Tome 1

by George Sand · French · Gutenberg #13629 · 508,976 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Correspondance, 1812-1876 — Tome 1
    
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Title: Correspondance, 1812-1876 — Tome 1

Author: George Sand


        
Release date: October 5, 2004 [eBook #13629]
                Most recently updated: October 28, 2024

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/13629

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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDANCE, 1812-1876 — TOME 1 ***

GEORGE SAND

CORRESPONDANCE

1812-1876

I




QUATRIÈME ÉDITION

PARIS CALMANN LÉVY, ÉDITEUR. ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES 3, RUE
AUBER, 3

1883







CORRESPONDANCE DE GEORGE SAND




I

A MADAME MAURICE DUPIN[1]
QUI ALLAIT QUITTER NOHANT[2]

                                1812.

Que j'ai de regret de ne pouvoir te dire adieu! Tu vois combien j'ai
de chagrin de te quitter. Adieu pense à moi, et sois sûre que je ne
t'oublierai point.

Ta fille.

Tu mettras la réponse derrière le portrait du vieux Dupin[3].

  [1] Mademoiselle Aurore Dupin avait alors huit ans.
  [2] Propriété de madame Dupin de Francueil, puis de George Sand,
    près la Châtre (Indre).
  [3] Portrait au pastel de M. Dupin de Francueil, qui se trouve dans
    le salon de Nohant.




II

A LA MÊME, A PARIS

                                Nohant, 24 février 1815

Oh! oui, chère maman, je t'embrasse; je t'attends, je te désire et je
meurs d'impatience de te voir ici. Mon Dieu, comme tu es inquiète de
moi! Rassure-toi, chère petite maman. Je me porte à merveille. Je
profite du beau temps. Je me promène, je cours, je vas, je viens, je
m'amuse, je mange bien, dors mieux et pense à toi plus encore.

Adieu, chère maman; ne sois donc point inquiète. Je t'embrasse de tout
mon coeur.

AURORE[1].

  [1] Mademoiselle Aurore Dupin avait alors onze ans.




III

A.M. CARON, A PARIS

                                Nohant, 21 novembre 1823.

J'ai reçu votre envoi, mon petit Caron, et je vous remercie de votre
extrême obligeance. Toutes mes commissions sont faites le mieux du
monde, et vous êtes gentil comme le père Latreille[1].

Vous m'avez envoyé assez de guimauve pour faire pousser deux millions
de dents; comme j'espère que mon héritier[2] n'en aura pas tout à fait
autant, j'ai fait deux bouteilles de sirop dont vous vous lécherez les
barbes si vous vous dépêchez de venir à Nohant; car mon petit n'est
pas disposer à vous en laisser beaucoup. Au reste, votre envoi a fait
bon effet, puisque nous avons deux grandes dents. Vous seriez amoureux
de lui maintenant: il est beau comme vous, et leste comme son père.
J'aimerais autant tenir une grenouille, elle ne sauterait pas mieux.

Adieu, mon petit père. Nous vous embrassons et sommes vos bons amis.

LES DEUX CASIMIRS[3].

  [1] Vieil ami et correspondant de la famille.
  [2] Maurice, son fils, qui avait alors quatre mois.
  [3] Nom de François-Casimir Dudevant, son mari.




IV

A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS

                                Je ne sais pas la date.
                                Nous sommes le deuxième dimanche de
                                carême[1].

Je suis enchantée d'apprendre que vous vous portiez mieux, chère
petite maman, et j'espère bien qu'à l'heure où j'écris, vous êtes tout
à fait guérie; du moins je le désire de tout mon coeur, et, si je le
pouvais, je vous rendrais vos quinze ans, chose qui vous, ferait grand
plaisir, ainsi qu'à bien d'autres.

C'est un grand embarras que vous avez pris de sevrer un gros garçon
comme Oscar[2], et vous avez rendu à Caroline[3] un vrai service de
mère. Le mien n'a plus besoin de nourrice, il est sevré. C'est
peut-être un peu tôt; mais il préfère la soupe et l'eau et le vin à
tout, et, comme il ne cherche pas à teter, mon lait a diminué, sans
que ni lui ni moi nous en apercevions.

Il est superbe de graisse et de fraîcheur il a des couleurs très
vives, l'air très décidé, et le caractère _idem_. Il n'a toujours que
six dents; mais il s'en sert bien pour manger du pain, des oeufs, de
la galette, de la viande, enfin tout ce qu'il peut attraper. Il mord,
comme un petit chien, les mains qui, l'ennuient en voulant le coiffer,
etc. Il pose très bien ses pieds pour marcher, mais il est encore trop
jeune pour courir après Oscar: dans un an ou deux, ils se battront
pour leurs joujoux.

J'espère, ma chère maman, que le désir que vous me témoignez de nous
revoir, et que nous partageons, sera bientôt rempli. Nous espérons
faire une petite fugue vers Pâques, pour présenter M. Maurice à son
grand-papa, qui ne le connaît pas encore et qui désire bien le voir,
comme vous pensez. Je veux lui faire une surprise. Je ne lui parlerai
de rien dans mes lettres et je lui enverrai Maurice sans dire qui il
est. Nous, nous serons derrière la porte pour jouir de son erreur.
Mais j'ai tort de vous dire cela, car je veux vous en faire autant.
Ainsi n'attendez pas que je vous prévienne de mon arrivée.

Adieu, ma chère maman; donnez-moi encore de vos nouvelles. Je vous
embrasse de tout mon coeur, Casimir en fait autant; pour Maurice,
quand on veut l'embrasser, il tourne la tête et présente son derrière;
j'espère que vous le corrigerez de cette mauvaise habitude.

  [1] C'était le 17 mars 1824.
  [2] Oscar Cazamajou, neveu de George Sand.
  [3] Madame Cazamajou, soeur aînée de George Sand.




V

A LA MÊME

                                Nohant, 29 juin 1825.

Vous devez me trouver bien paresseuse, ma chère petite maman, et je le
suis en effet. Je mène une vie si active, que je ne me sens le courage
de rien, le soir en rentrant, et que je m'endors aussitôt que je reste
un instant en place.

Ce sont là de bien mauvaises raisons, j'en conviens; mais, du moment
que nous sommes tous bien portants, quelles nouvelles à vous donner de
notre tranquille pays, où nous vivons en gens plus tranquilles encore;
voyant pen de personnes et nous occupant de soins champêtres, dont la
description ne vous amuserait guère? J'ai reçu des nouvelles de
Clotilde[1], qui m'a dit que vous vous portiez bien; c'est ce qui me
rassurait sur votre compte et contribuait à mon silence puisque
j'étais sans inquiétude.

Si vous eussiez effectué le projet de venir à Nohant, nous aurions
dans ce moment le chagrin de vous quitter. Je pars dans huit jours
pour les Pyrénées. J'ai eu le bonheur d'avoir ici pendant quelques
jours, deux aimables soeurs, mes amies intimes de couvent, qui se
rendent aux mêmes eaux, avec leur père, et un vieil ami fort gai et
fort aimable. En quittant Chateauroux, elles n'ont pu se dispenser de
venir passer quelques jours à Nohant, qui était devenu pour moi un
lieu de délices par la présence de ces bonnes amies. Je les ai
reconduites un bout de chemin et ne les ai quittées qu'avec la
promesse de les rejoindre bientôt.

Nous allons donc entreprendre un petit voyage de cent quarante lieues
d'une traite. C'est peu pour vous qui faites le voyage d'Espagne comme
celui de Vincennes; mais c'est beaucoup pour Maurice, qui aura demain
deux ans. J'espère néanmoins qu'il ne s'en apercevra pas, à en juger
par celui de Nohant, qu'il trouve trop court à son gré. D'ailleurs,
nous ne voyagerons que le jour et en poste. Nous sommes donc dans
l'horreur des paquets. Nous emmenons Fanchou[2], et Vincent[3], qui
est fou de joie de voyager sur le siège de la voiture. Pour moi, je
suis enchantée de revoir les Pyrénées, dont je ne me souviens guère,
mais dont on me fait de si belles descriptions. Ne manquez pas de nous
donner de vos nouvelles: car il semble qu'on soit plus inquiet quand
on est plus éloigné.

Adieu, ma chère maman, je vous embrasse tendrement et vous désire une
bonne santé et du plaisir surtout; car, chez vous comme chez moi, l'un
ne va guère sans l'autre. Maurice est grand comme père et mère et
beau, comme un Amour. Casimir vous embrasse de tout son coeur. Pour
moi, je me porte très bien, sauf un reste de toux et de crachement de
sang qui passeront, j'espère, avec les eaux.

Nous resterons deux mois au plus aux eaux; de là, nous irons à Nérac
chez le papa[4], où nous demeurerons tout l'hiver. Au mois de mars ou
d'avril, nous serons à Nohant, où nous vous attendrons avec ma tante
et Clotilde.

  [1] Clotilde Daché, née Maréchal, cousine de George Sand.
  [2] Femme de chambre.
  [3] Cocher
  [4] Le baron Dudevant, beau-pére de George Sand.




VI

A LA MÊME

                                Bagnères, 28 août 1825.

Ma chère petite maman,

J'ai reçu votre aimable lettre à Cauterets, et je n'ai pu y répondre
tout de suite pour mille raisons. La première, c'est que Maurice
venait d'être sérieusement malade, ce qui m'avait donné beaucoup
d'inquiétude et d'embarras.

Il est parfaitement guéri depuis quelques jours que nous sommes ici et
que nous avons retrouvé le soleil et la chaleur. Il a repris tout à
fait appétit, sommeil, gaieté et embonpoint. Aussitôt qu'il a été hors
de danger, j'ai profité de sa convalescence pour courir les montagnes
de Cauterets et de Saint-Sauveur, que je n'avais pas eu le temps de
voir. Je n'ai donc pas eu une journée à moi pour écrire à qui que ce
soit; tout le monde m'en veut et je m'en veux à moi-même. Mais, après
avoir fait, presque tous les jours, des courses de huit, dix, douze et
quatorze lieues à cheval, j'étais tellement fatiguée, que je ne
songeais qu'à dormir, encore quand Maurice me le permettait. Aussi
j'ai été fort souffrante de la poitrine, et j'ai eu des toux
épouvantables; mais je ne me suis point arrêtée à ces misères, et, en
continuant des exercices violents, j'ai retrouvé ma santé et un
appétit qui effraye nos compagnons de voyage les plus voraces.

Je suis dans un tel enthousiasme des Pyrénées, que je ne vais plus
rêver et parler, toute ma vie, que montagnes, torrents, grottes et
précipices. Vous connaissez ce beau pays, mais pas si bien que moi,
j'en suis sûre; car beaucoup des merveilles que j'ai vues, sont
enfouies dans des chaînes de montagnes où les voitures et même les
chevaux n'ont jamais pu pénétrer. Il faut marcher à pic des heures
entières dans des gravats qui s'écroulent à tout instant, et sur des
roches aiguës où on laisse ses souliers et partie de ses pieds.

À Cauterets, on a une manière de gravir les rochers fort commode. Deux
hommes vous portent sur une chaise attachée à un brancard, et sautent
ainsi de roche en roche au-dessus de précipices sans fond, avec une
adresse, un aplomb et une promptitude qui vous rassurent pleinement et
vous font braver tous les dangers; mais, comme ils sentent le bouc
d'une lieue et que très souvent on meurt de froid après une ou deux
heures de l'après-midi, surtout au haut dés montagnes, j'aimais mieux
marcher. Je sautais comme eux d'une pierre à l'autre, tombant souvent
et me meurtrissant les jambes, riant quand même de mes désastres et de
ma maladresse.

Au reste, je ne suis pas la seule femme qui fasse des actes de
courage. Il semble que le séjour des Pyrénées inspire dé l'audace aux
plus timides, car les compagnes de mes expéditions en faisaient
autant. Nous avons été à la fameuse cascade de Gavarnie, qui est la
merveille des Pyrénées. Elle tombe d'un rocher de douze cents toises
de haut, taillé à pic comme une muraille. Près de la cascade, on voit
un pont de neige, qu'à moins de toucher, on ne peut croire l'ouvrage
de la nature; l'arche, qui a dix ou douze pieds de haut, est
parfaitement faite et on croit voir des coups de truelle sur du
plâtre.

Plusieurs des personnes qui étaient avec nous, (car on est toujours
fort nombreux dans ces excursions) s'en sont, retournées, convaincues
qu'elles, venaient de voir un ouvrage de maçonnerie. Pour arriver à ce
prodige, et pour en revenir, nous avons fait douze lieues à cheval sur
un sentier de trois pieds de large, au bord d'un précipice qu'en
certains endroits on appelle l'échelle, et dont on ne voit, pas le
fond. Ce n'est pourtant pas là ce qu'il y a de plus dangereux; car les
chevaux y sont accoutumés et passent à une ligne du bord, sans
broncher. Ce qui m'étonne bien davantage dans ces chevaux de montagne,
c'est leur aplomb sur des escaliers de rochers qui ne présentent à
leurs pieds que des pointes tranchantes et polies.

J'en avais un fort laid, comme ils le sont tous, mais à qui j'ai fait
faire des choses qu'on n'exigerait que d'une chèvre: galopant toujours
dans les endroits les plus effrayants, sans glisser, ni faire un seul
faux pas, et sautant de roche en roche en descendant. J'avoue que je
ne supposais pas que cela fût possible et que je ne me serais jamais
cru le courage de me fier à lui avant que j'eusse éprouvé ses moyens.

Nous avons été hier à six lieues d'ici à cheval, pour visiter les
grottes de Lourdes. Nous sommes entrés à plat ventre dans celle du
Loup. Quand on s'est bien fatigué pour arriver à un trou d'un pied de
haut, qui ressemble à la retraite d'un blaireau, j'avoue; que l'on se
sent un peu découragé. J'étais avec mon mari et deux autres jeunes
gens avec qui nous nous étions liées à Cauterets et que nous avons
retrouvés à Bagnères, ainsi qu'une grande partie de notre aimable et
nombreuse société bordelaise. Nous avons eu le courage de nous
enfoncer dans cette tanière, et, au bout d'une minute, nous nous
sommes trouvés dans un endroit beaucoup plus spacieux, c'est-à-dire
que nous pouvions nous tenir debout sans chapeau et que nos épaules
n'étaient qu'un peu froissées à droite et à gauche.

Après avoir fait cent cinquante pas dans cette agréable position,
tenant chacun une lumière et ôtant bottes et souliers, pour ne pas
glisser sur le marbre mouillé et raboteux, nous sommes arrivés au
puits naturel, que nous n'avons pas vu, malgré tous nos flambeaux,
parce que le roc disparaît tout à coup sous les pieds, et l'on ne
trouve plus qu'une grotte si obscure et si élevée, qu'on ne distingue
ni le haut ni le fond.

Nos guides arrachèrent des roches avec beaucoup d'effort et les
lancèrent dans l'obscurité; c'est alors que nous jugeâmes de la
profondeur du gouffre: le bruit de la pierre frappant le roc fut comme
un coup de canon, et, retombant dans l'eau comme un coup de tonnerre,
y causa, une agitation épouvantable. Nous entendîmes pendant quatre
minutes l'énorme masse d'eau ébranlée, frapper le roc avec une fureur
et un bruit effrayant qu'on aurait pu prendre tantôt pour le travail
de faux monnayeurs, tantôt pour les voix rauques et bruyantes des
brigands. Ce bruit, qui part des entrailles de la terre, joint à
l'obscurité et à tout ce que l'intérieur d'une caverne a de sinistre,
aurait pu glacer des coeurs moins aguerris que les nôtres.

Mais nous avions joué à Gavarnie avec les crânes des templiers, nous
avions passé sur le pont de neige quand nos guides nous criaient qu'il
allait s'écrouler. La grotte du Loup n'était qu'un jeu d'enfant. Nous
y passâmes près d'une heure, et nous revînmes chargés de fragments des
pierres que nous avions lancées dans le gouffre. Ces pierres, que je
vous montrerai, sont toutes remplies de parcelles de fer et de plomb
qui brillent comme des paillettes.

En sortant de la grotte du Loup, nous entrâmes dans _las Espeluches_.
Notre savant cousin, M. Defos[1], vous dira que ce nom patois vient du
latin.

Nous trouvâmes l'entrée de ces grottes admirable; j'étais seule en
avant, je fus ravie de me trouver dans une salle magnifique soutenue
par d'énormes masses de rochers qu'on aurait pris pour des piliers
d'architecture gothique, le plus beau pays du monde, le torrent d'un
bleu d'azur, les prairies d'un vert éclatant, un premier cercle de
montagnes couvertes de bois épais, et un second, à l'horizon, d'un
bleu tendre qui se confondait avec le ciel, toute cette belle nature
éclairée par le soleil couchant, vue du haut d'une montagne, au
travers de ces noires arcades de rochers, derrière moi la sombre
ouverture des grottes: j'étais transportée.

Je parcourus ainsi deux ou trois de ces péristyles, communiquant les
uns aux autres par des portiques cent fois plus imposants et plus
majestueux que tout ce que feront les efforts des hommes.

Nos compagnons arrivèrent et nous nous enfonçâmes encore dans les
détours d'un labyrinthe étroit et humide, nous aperçûmes au-dessus de
nos têtes une salle magnifique, où notre guide ne se souciait guère de
nous conduire. Nous le forçâmes de nous mener à ce second étage. Ces
messieurs se déchaussèrent et grimpèrent assez adroitement; pour moi,
j'entrepris l'escalade.

Je passai sans frayeur sur le taillant d'un marbre glissant,
au-dessous duquel était une profonde excavation. Mais quand il fallut
enjamber sur un trou que l'obscurité rendait très effrayant, n'ayant
aucun appui ni pour mes pieds, ni pour mes mains, glissant de tous
côtés, je sentis mon courage chanceler. Je riais, mais j'avoue que
j'avais peur. Mon mari m'attacha deux ou trois foulards autour du
corps et me soutint ainsi pendant que les autres me tiraient par les
mains. Je ne sais ce que devinrent mes jambes pendant ce temps-là.
Quand je fus en haut, je m'assurai que mes mains (dont je souffre
encore) n'étaient pas restées dans les leurs, et je fus payée de mes
efforts par l'admiration que j'éprouvai.

La descente ne fut pas moins périlleuse, et le guide nous dit, en
sortant, qu'il avait depuis bien des années conduit des étrangers aux
_Espeluches,_ mais qu'aucune femme n'avait gravi le second étage. Nous
nous amusâmes beaucoup à ses dépens en lui reprochant de ne pas
balayer assez souvent les appartements dont il avait l'inspection.

Nous rentrâmes à Lourdes dans un état de saleté impossible à décrire;
je remontai à cheval avec mon mari, et, nos jeunes gens prenant la
route de Bordeaux, nous prîmes tous deux celle de Bagnères. Nous
eûmes, pendant dix lieues, une pluie à verse et nous sommes rentrés
ici à dix heures du soir, trempés jusqu'aux os et mourant de faim.
Nous ne nous en portons que mieux aujourd'hui.

Nous sommes dans l'enchantement de deux chevaux arabes que nous avons
achetés, et qui seront les plus beaux que l'on ait jamais vus au bois
de Boulogne.

Voilà une lettre éternelle, ma chère maman; mais vous me demandez des
détails et je vous obéis avec d'autant plus de plaisir que je cause
avec vous. Clotilde m'en demande aussi; mais je n'ai guère le temps de
lui écrire aujourd'hui, et demain recommencent mes courses. Veuillez
l'embrasser pour moi, lui faire lire cette lettre si elle peut
l'amuser, et lui dire que, dans huit à dix jours, je serai chez mon
beau-père et j'aurai le loisir de lui écrire.

Adressez-moi donc de vos nouvelles chez lui, près de Nérac
(Lot-et-Garonne). J'en attends avec impatience, je suis si loin, si
loin de vous et de tous les miens! Adieu, ma chère maman. Maurice est
gentil à croquer! Casimir se repose, dans ces courses dont je vous
parle, de celles qu'il a faites sans moi à Cauterets; il a été à la
chasse sur les plus hautes montagnes, il a tué des aigles, des perdrix
blanches et des _isards_ ou chamois, dont il vous fera voir les
dépouilles; pour moi, je vous porte du cristal de roche. Je vous
porterais du barège de Barèges même, s'il était un peu moins gros et
moins laid.

Adieu, chère maman; je vous embrasse de tout mon coeur.

Veuillez, quand vous lui écrirez, embrasser mille fois ma soeur pour
moi, lui dire que je suis bien loin de l'oublier; que cette lettre que
je vous écris et une à mon frère sont les seules que j'aie eu le temps
d'écrire aux Pyrénées, mais que, quand je serai à Guillery[2] je lui
écrirai tout de suite. Nous comptons y rester jusqu'au mois de
janvier; de là, aller passer le carnaval à Bordeaux, et enfin
retourner avec le printemps à Nohant, où nous vous attendrons avec ma
tante.

  [1]  Cousin éloigné de George Sand.
  [2]  Propriété du baron Dudevant, près de Nérac.




VII

A LA MÊME

                                Nohant, 25 février 1826.

Ma chère maman,

J'ai bien du malheur! Je vais à Paris précisément à l'époque où tout
le monde y est, et ma mauvaise étoile veut que je ne vous y trouve
pas.

Je cours chez ma tante; pour y apprendre que vous êtes à Charleville.
Je vous espère tous les jours, mais je n'ai signe de vie qu'à mon
retour ici, où je trouve enfin une lettre de vous.

C'est une grande maladresse de ma part que d'aller, au bout de deux
ans, passer quinze jours à Paris et de ne pas vous y rencontrer. Mais
il y avait si longtemps que je n'avais reçu de vos nouvelles, que je
vous croyais bien de retour chez vous. Caron même, chez qui nous avons
demeuré, vous croyait sa voisine. Enfin, j'ai joué de malheur, et me
voilà rentrée dans mon Berry, ne sachant plus quand j'en sortirai, ni
quand j'aurai le bonheur de vous embrasser.

Ma santé, à laquelle vous avez la bonté de porter tant d'intérêt, est
meilleure que la dernière fois que je vous écrivis; la preuve en est
que j'ai eu la force de passer quatre nuits dans le courrier, tant
pour aller que pour venir sans être malade, ni à l'arrivée, ni au
retour. Sans ma mauvaise toux qui ne me laissait pas dormir, je me
serais assez bien portée.

Merci mille fois de vos bons avis à cet égard; mais ne me grondez pas
de ne pas les avoir suivis très exactement. Vous savez que je suis un
peu incrédule, et puis un peu médecin moi-même, non par théorie, mais
par pratique. Je n'ai jamais vu de remèdes efficaces aux maux de
poitrine; la nature fait toutes les guérisons quand elle s'en mêle, et
l'honneur en est à l'Esculape, qui ne s'en est pas mêlé. Je sais bien
que ces messieurs n'en conviendront jamais. Comment un médecin
avouerait-il sa nullité? ce ne serait pas adroit. S'ils faisaient,
comme moi, la médecine gratis, ils seraient de bonne foi; peut-être
encore l'amour-propre serait-il là pour les en empêcher.

Tant y a que, sans remède et sans docteur, sans me noyer l'estomac de
boissons qui ne vont pas dans la poitrine, je ne tousse plus; c'est
l'important. J'ai bien toujours des douleurs et par surcroît une
fluxion de chaque côté du visage dans ce moment-ci. Mais le printemps,
s'il veut se dépêcher de venir, mettra ordre aux affaires.

Je vous dirai, chère maman, que, si vous étiez venue passer le
carnaval ici, vous ne vous seriez pas du tout ennuyée. Nous avons des
bals charmants et nous passons des deux et trois nuits par semaine à
danser. Ce n'est pas ce qui me repose, ni même ce qui m'amuse le
mieux; mais il y a des obligations dans la vie qu'il faut prendre
comme elles viennent. Dernièrement nous sommes sortis d'un bal chez
madame Duvernet[1] à neuf heures du matin. N'êtes-vous pas émerveillée
d'une dissipation pareille? Aussi le _jubilé_, traversé par tant de
fêtes, n'en finit-il pas. J'espère que, dans deux ou trois ans, nous
n'en entendrons plus parler. En attendant, le curé prêche tous les
dimanches matin contre le bal, et, tous les dimanches soir, on danse
tant qu'on peut.

Quand je parle de curé grognon, vous entendez bien que ce n'est pas
celui de Saint-Chartier[2] que je veux dire. Tout au contraire:
celui-là est si bon, que, s'il avait quelque soixante ans de moins, je
le ferais danser si je m'en mêlais.

Il est venu ici faire deux mariages dans un jour. Celui d'André[3],
avec une jeune fille que vous ne connaissez pas et qui entrera à notre
Service à la Saint-Jean, et celui de Fanchon, soeur d'André et bonne
de Maurice, avec la coqueluche du pays, le beau cantonnier
_Sylvinot_[4], que vous ne vous rappelez sans doute en aucune manière,
malgré _ses succès_. La noce s'est faite dans nos remises, on mangeait
dans l'une, on dansait dans l'autre.

C'était d'un luxe que vous pouvez imaginer: trois, bouts de chandelle
pour illumination, force piquette pour rafraîchissements, orchestre
composé d'une vielle et d'une cornemuse, la plus criarde, par
conséquent la plus goûtée du pays. Nous avions invité quelques
personnes de la Châtre et nous avons fait cent mille folies, comme de
nous déguiser le soir en paysans, et si bien, que nous ne nous
reconnaissions pas les uns les autres. Madame Duplessis était
charmante en cotillon rouge. Ursule[5], en blouse bleue et en grand
_chapiau_, était un fort drôle de galopin. Casimir, en mendiant, a
reçu des sous qui lui ont été donnés de très bonne foi. Stéphane de
Grandsaigne, que vous connaissez, je crois, était en paysan requinqué,
et, faisant semblant d'être gris, a été coudoyer et apostropher notre
sous-préfet, qui est un agréable garçon et qui était au moment de s'en
aller quand il nous a tous reconnus.

Enfin la soirée a été très bouffonne et vous aurait divertie, je gage;
peut-être auriez-vous été tentée de prendre aussi le bavolet, et je
parie qu'il n'y aurait pas eu d'yeux noirs qui vous le disputassent
encore.

Comptez-vous retourner bientôt à Paris, chère maman, et êtes-vous
toujours contente du séjour de Charleville? Embrassez bien ma soeur
pour moi, ainsi que le cher petit Oscar. Casimir vous présente ses
tendres hommages, et moi je vous prie de penser un peu à nous quand le
printemps reviendra.

Donnez-nous de vos nouvelles, chère maman, et recevez mes
embrassements.

  [1] Mère de Charles Duvernet, amie de la famille de pères en fils.
  [2] Saint-Chartier (Indre), village près de Nohant.
  [3] Domestique de George Sand.
  [4] Diminutif de Sylvain Biaud.
  [5] Ursule Josse, femme de chambre de George Sand.




VIII

A MADAME LA BARONNE DUDEVANT
EN SA TERRE DE POMPIEY, PAR LE PORT-SAINTE-MARIE (LOT-ET-GARONNE)

                                Nohant, 30 avril 1826.

Nous avons reçu votre bonne lettre, chère madame, et appris avec
chagrin le triste événement[1] qui vient encore de vous environner de
tristesse et de réveiller celle, déjà si profonde, que vous éprouviez.

Nous apprécions et nous sentons votre douloureuse et triste situation
avec la crainte amère de ne pouvoir l'adoucir, puisque rien ne saurait
remplacer ce que vous avez perdu et que nulle consolation ne peut
arriver, je le sens, jusqu'à votre coeur brisé. C'est en vous-même,
c'est dans cette force morale que vous possédez, ou plutôt c'est dans
la profondeur de votre mal, que vous trouvez le moyen de le supporter.
Si j'ai bien compris votre souffrance, nulle distraction, nul
témoignage d'intérêt ne sont assez puissants pour vous apporter un
instant d'oubli. Vous les recevez avec douceur et bonté, mais ils ne
sauraient vous faire un bien véritable.

Ce sont vos tristes pensées qui seules vous font jouir d'un triste
plaisir. Plus vous les sondez, moins elles doivent vous paraître
amères. Vos souvenirs n'ont rien que de doux. Vous aviez entouré toute
son existence de tant de soins et de douceurs! Son bonheur, ce bonheur
inexprimable d'une union si parfaite, c'était l'oeuvre de toute votre
vie. Ah! je crois que, quand il reste des regrets sans aucun remords,
la douleur a ses charmes pour une âme comme la vôtre.

Notre voyage a été fécond en événements dont aucun cependant n'a été
grave. Nous avons voulu passer par les montagnes de la Marche, pour
jouir de tableaux pittoresques et intéressants. Nous avons payé le
plaisir de mille dangers. Des chevaux mourants, ou rétifs, menaçaient
de nous culbuter ou de se laisser entraîner dans des descentes très
rapides, sur des routes sinueuses et bordées de ravins profonds. Notre
étoile nous a protégés cependant, et nous en avons été quittes pour la
peur. Nous sommes arrivés tous bien portants.

Maurice a eu, depuis, un gros rhume avec une forte inflammation aux
yeux; l'eau de gomme pour la toux et l'eau de mauve pour les yeux
l'ont beaucoup soulagé. Il se porte tout à fait bien à présent.

Je vous remercie, chère et bonne madame, de l'intérêt que vous voulez
bien prendre à ma santé. Elle est assez bonne, quoique j'aie toujours
des douleurs et un mal opiniâtre à la tête, qui est mon inséparable.
Je ne fais pourtant point d'imprudences, je suis ici d'une sagesse
forcée, n'ayant point de sujets de courses comme à Guillery; mais,
ayant plus d'occupations essentielles, je réussis à oublier mes
misères et à vaquer à mes affaires comme quelqu'un qui se porte bien.
C'est de vous, chère madame, qu'il convient de s'occuper; veuillez
nous tenir au courant de votre précieuse santé.

J'ai eu mon frère pendant quelques jours. Il est reparti pour Paris,
où des réparations à sa maison le forcent à la surveillance. J'ai
obtenu qu'il nous laissât sa femme et sa fille, à qui la campagne
conviendra mieux.

Adieu, chère madame; écrivez-nous souvent, peu à la fois, si cela vous
fatigue, mais ne nous laissez pas ignorer comment vous êtes. Casimir
et moi vous embrassons tendrement.

AURORE D.

Veuillez me rappeler au bon Larnaude [2]; j'ose presque me regarder
comme un de ses confrères. Je me suis lancée dans la médecine, ou,
pour parler plus humblement, dans l'apothicairerie. M. Delaveau [3],
qu'il connaît bien, est mon professeur. C'est lui qui ordonne et
consulte, c'est moi qui prépare les drogues, qui pose les sangsues,
etc. Nous avons déjà opéré des cures fort heureuses. Smith [4], avec
son jalap, me serait ici d'un grand secours.

Maurice n'a point oublié Guillery. Il y revient sans cesse, il sait
les noms de tout le monde et parle surtout du gros _Totor_. Il a
trouvé ici de quoi se consoler de l'absence de sa poule _favorite_,
qu'il se rappelle aussi _à ce qu'il prétend_.

  [1]  La mort du baron Dudevant, beau-père de George Sand.
  [2]  Pharmacien à Barbaste (Lot-et-Garonne).
  [3]  Charles Delaveau, médecin à la Châtre, puis député, de 1846
    à 1876.
  [4]  Domestiques de la baronne Dudevant.




IX

A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS

                                Nohant, 13 juillet 1826.

Ma chère maman,

J'ai reçu votre aimable lettre il y a quelque temps, et j'ai vu depuis
M. Duvernet, qui m'a dit vous avoir trouvée bien portante, et avoir
passé la journée avec vous et l'ami Pierret[1]. Il m'a beaucoup parlé
de vous. Vous savez que c'est une de vos conquêtes les plus dévouées.
Il m'a dit que vous viendriez sans la crainte de nous voir partir au
premier moment et d'avoir fait un voyage inutile. Ce serait une
crainte bien mal fondée; car, outre que le plaisir d'être près de vous
nous ôterait l'envie de courir, nous n'avons pas le moindre projet de
voyage d'ici à bien longtemps.

Quand je dis _nous_, je parle de moi et de mon enfant; car mon mari
n'a pas fait voeu de réclusion. Il est à Bordeaux dans ce moment pour
une affaire indispensable: le payement d'une maison qu'il a vendue
l'hiver dernier et dont l'échéance était le 10 de ce mois. Je pense
qu'il reviendra par Nérac et qu'il passera quelques jours auprès de
madame Dudevant. Je ne sais au juste quand il sera de retour. Il
voulait assister à sa moisson. I1 faudra qu'il se dépêche; car les
blés sont mûrs, et je vais les faire mettre à terre.

Quand il se sera reposé un peu de son voyage, il sera forcé de faire
celui de Paris pour le placement de ses fonds. Alors il plaidera notre
cause de vive voix auprès de vous, et peut-être vous décidera-t-il à
revenir avec lui!

Vous avez dû voir Hippolyte[2] souvent. Il vous aura dit qu'il m'a
laissé sa petite, dont je prends soin et qui se porte très bien. Nous
avons eu des jours très brillants: d'abord la fête de Maurice, à
l'occasion de laquelle j'ai régalé une centaine de paysans. Les
danses, les coups de fusil, le carillon des cloches, le son de la
cornemuse et les chansons des buveurs, auxquels se mêlaient les
hurlements des chiens contrariés, out célébré avec bruit
l'anniversaire de notre jeune homme, qui était charmé de ce tapage et
de ces honneurs.

Nous avons eu ensuite mademoiselle George à la Châtre. Elle y a donné
deux représentations qui ont fait courir tout le pays a mis la ville
et les environs sens dessus dessous. Je vous conterais bien d'autres
fêtes antérieures; mais Hippolyte vous aura conté notre chasse au
sanglier; il vous aura dit que Nohant devenait chaque jour plus
_brillant_. Nous serions bien heureux si cela pouvait vous donner
l'envie d'y venir.

Adieu, ma chère maman; je vous embrasse tendrement et vous prie de me
donner de vos nouvelles. Pardonnez-moi le long temps que j'ai mis à
vous donner des nôtres. Je suis si occupée en l'absence de mon mari,
que je suis forcée de remplacer, que je n'ai pas le courage d'écrire
le soir, et que je vais me coucher bien lasse.

Vous saurez que je m'occupe beaucoup de médecine, non pas pour moi,
car j'aime peu à y songer, mais pour mes paysans. J'ai fait de très
heureuses cures; mais l'état a aussi ses désagréments.

  [1] Pierret, ami de la famille.
  [2] Hippolyte Chatiron, frère de George Sand.




X

A LA MÊME

                                Nohant, 9 octobre 1826.

Ma chère petite maman,

Pardonnez-moi d'avoir été si longue à vous remercier des peines que
vous avez prises pour moi. J'ai été si occupée, si dérangée, et vous
êtes si bonne et si indulgente, que j'espère ma grâce.

Vous avez bien voulu courir pour vous occuper de ma toilette et de
celle de Maurice. Ces emplettes étaient charmantes et font
l'admiration _d'un chacun_ dans le pays. Quant à la parure d'or mat,
je nomme Casimir pour l'aimable présent, et vous pour le bon goût. Il
m'a empêchée jusqu'à présent de vous écrire, disant qu'il voulait s'en
charger. Mais ses vendanges l'occupent à tel point, que je me fais
l'interprète de sa reconnaissance. C'est un sentiment que nous pouvons
bien avoir en commun. Agréez-la et croyez-la bien sincère.

Vous nous avez mandé que vous étiez souffrante d'un rhume. Je crains
que le froid piquant qui commence à se faire sentir ne contribue pas à
le guérir. J'en souffre bien aussi et je commence l'hiver par des
douleurs et des rhumatismes. Pour éviter pourtant d'être aussi
maltraitée que l'année dernière, je me couvre de flanelle, gilet, bas
de laine. Je suis comme un capucin (à la saleté près) sous un cilice.
Je commence à m'en trouver bien et à ne plus sentir ce froid qui me
glaçait jusqu'aux os et me rendait toute triste.

Ayez aussi bien soin de vous, ma chère maman; à mon tour, je vais vous
prêcher.

Maurice, grâce à Dieu, annonce une santé robuste. Il est grand, gros
et frais comme une pomme. Il est très bon, très pétulant, assez
volontaire quoique peu gâté, mais sans rancune, sans mémoire pour le
chagrin et le ressentiment. Je crois que son caractère sera sensible
et aimant, mais que ses goûts seront inconstants; un fonds d'heureuse
insouciance lui fera, je pense, prendre son parti sur tout assez
promptement. Voilà ses qualités et ses défauts, autant que je puis en
juger, et je tâcherai d'entretenir les unes et d'adoucir les autres.
Quant à Léontine[1], vous la verrez. Elle était charmante entre mes
mains. Je savais la prendre. J'ai eu beaucoup de chagrin à me séparer
d'elle et je m'inquiète de son voyage. Je sens qu'elle me manque et je
crains qu'elle ne soit pas aussi bien qu'avec moi.

Hippolyte vous dira que nous attendons le retour de James avec sa
femme; mais il ne vous dira peut-être pas les folies qu'il faisait
toute la journée ici avec son _ancien_, son _commandant_ Duplessis[2].
J'aurais bien envie de vous régaler d'une certaine histoire de
_portemanteau_, si je ne craignais de vous fatiguer de ces
enfantillages. Vous pourrez cependant le taquiner vertement, lorsque
vous le verrez boire à table, en lui disant: _Est-ce que tu as envie
de faire ton portemanteau aujourd'hui?_ C'est le mot d'ordre, et vous
obtiendrez sa confession.

Adieu, ma chère maman. Clotilde est donc décidément grosse? j'en suis
ravie. Caroline ne m'écrit point. Oscar est-il mieux portant et plus
fort? Je vous embrasse bien tendrement; donnez-moi de vos nouvelles et
croyez en vos enfants.

AURORE.

Comment traitez-vous l'ami _vicomte_? Faites-lui mes amitiés sincères,
si toutefois vous êtes contente de lui.

  [1] Fille d'Hipolyte Chatiron et nièce de George Sand.
  [2] Ex-colonel de chasseurs à cheval, ami du colonel Maurice Dupin,
    de George Sand et du colonel Dudevant, son beau père.




XI

A M. CARON, A PARIS

                                Nohant, 19 novembre 1826.

Mon cher Caron,

Je partage bien sincèrement votre douleur, dont j'apprécie l'amertume.
Je sais que vous étiez le modèle des bons fils et que jamais larmes ne
furent plus vraies que les vôtres. Je n'essayerai point avec vous les
vaines et communes consolations qu'on donne en pareil cas. Si vous
êtes comme moi, ces stériles efforts ne feraient qu'aigrir votre
chagrin. Sûre que votre raison vous dit, mieux que moi, toutes les
raisons de notre soumission envers les immuables lois de la destinée,
je me bornerai à pleurer avec vous dans toute l'effusion d'un coeur
sincèrement attaché, qui partagera toujours vos plaisirs et vos
peines.

Vous avez tort d'ajouter à des regrets trop fondés, des réflexions
tristes mais imaginaires. Vous dites que cette perte vous laisse seul
sur la terre. Sans doute, rien ne remplace une bonne mère; mais il
vous reste de vrais amis. Vous êtes fait pour en avoir, et vous savez,
j'espère, que vous en possédez de bien vrais dans Casimir et dans sa
femme. Je regrette de n'être pas auprès de vous pour vous détourner de
ces noires idées, et vous prouver qu'il est encore des coeurs qui
s'intéressent à vous.




XII

A MADAME MAURICE DUPIN
CHEZ MADAME GAZAMAJOU, A CHARLEVILLE (ARDENNES)

                                23 décembre 1826.

Ma chère maman,

Vous m'avez laissée bien longtemps sans nouvelles de vous, et j'ai
moi-même attendu bien longtemps à vous remercier de votre lettre. Mais
j'ai été si souffrante, et je le suis encore tellement, que j'ai bien
de la peine à écrire. Ma santé se ressent du mois de décembre, et j'ai
des maux de poitrine qui m'épuisent; je n'ai ni sommeil ni appétit.
Tout me dégoûte, et je ne trouve de bon que l'eau claire, qui ne
m'engraisse pas, comme vous pensez bien. La nuit, j'ai des oppressions
insupportables, mon drap me semble peser cent livres, et je suis
réduite à regarder les étoiles au lieu de dormir. Tout cela est fort
ennuyeux, mais je ne perds pas courage. C'est un temps à passer.
Depuis trois ans, l'hiver m'est très contraire, et le printemps me
ramène la santé. J'attends cette douce saison avec impatience.

Vous avez bien raison de quitter Paris, où l'on se tue, où l'on se
vole, où l'on est moins en sûreté qu'au milieu de la forêt Noire.
Caroline doit se trouver bien heureuse de votre compagnie, et ne plus
regretter Paris. Oscar vous distrait et vous intéresse. J'ai grande
impatience de le revoir, il doit être bien grandi et bien avancé.
Maurice est beau comme un ange. Madame Duplessis raffole de lui. Il
dit aussi une foule de belles choses dans le plus singulier patois
_béricho-gascon_ qui se soit jamais entendu. Vous l'aimerez aussi,
outre la parenté, car il a un charmant caractère.

Le pauvre vicomte doit s'ennuyer à périr de votre absence. Vous l'avez
laissé bien cruellement, à ce qu'il me semble. C'est votre usage; mais
s'accoutume-t-on aux rigueurs? Vous prétendez qu'il s'endort. Moi, je
suis bien sûre qu'il médite ou qu'il tombe dans une mélancolie qui
ressemble peut-être bien au sommeil; mais je parie que ce sont des
soupirs que vous interprétez comme des ronflements dans votre cruauté.

Permettez-moi de vous embrasser, ma chère maman, et de vous souhaiter
mille prospérités et une bonne santé surtout. Adieu, donnez-moi un peu
plus souvent de vos nouvelles; embrassez pour moi ma soeur. Mes
amitiés à Cazamajou[1], je vous en prie. Casimir vous baise les mains.

  [1] Beau-frère de George Sand.




XIII

A M. HIPPOLYTE CHATIRON, A PARIS

                                Nohant, mars 1827

Ce que tu me dis de St... me fait beaucoup de peine; Il ne veut
soigner ni sa santé ni ses affaires, et n'épargne ni son corps ni sa
bourse. Qui pis est, il se fâche des bons conseils, traite ses vrais
amis de docteurs et les reçoit de manière à leur fermer la bouche. Je
savais tout cela bien avant que tu me le dises, et j'avais été, avant
toi, bourrée plus d'une fois de la bonne manière.

Je ne m'en suis jamais fâchée, parce que je sais que son caractère est
ainsi fait et que, puisque j'ai de l'amitié pour lui, connaissant ses
défauts, je ne vois pas de motif à la lui retirer maintenant qu'il
suit sa pente. Cette découverte a dû te refroidir, je le conçois.
Votre amitié n'était encore qu'une liaison mal affermie, attendant
tout de l'avenir et ne recevant rien du passé. Sans doute, à ta place,
trouvant cette âpreté de caractère chez quelqu'un que j'aurais jugé
tout différent, j'aurais comme toi rabattu beaucoup du cas que j'en
faisais.

Quant à moi, je voudrais pouvoir cesser de l'aimer, car ce m'est un
continuel sujet de peines que de le voir en mauvais chemin et toujours
refusant de s'en apercevoir. Mais on doit aimer ses amis jusqu'au
bout, quoi qu'ils fassent, et je ne sais pas retirer mon affection
quand je l'ai donnée. Je prévois que St..., avec les moyens de
parvenir, n'arrivera jamais à rien. Je le prévois même depuis
longtemps. Cette famille est fort décriée dans le pays et à trop juste
titre. St... a beaucoup des défauts de ses frères, et c'est tout ce
qu'on connaît de lui; car ses qualités, qui sont grandes et belles,
celles d'une âme fortement trempée, capable de grandes vertus et de
grandes erreurs, ne sont pas de nature à sauter aux yeux des
indifférents et à être goûtées autrement qu'à l'épreuve.

On me saura toujours mauvais gré de lui être aussi attachée, et, bien
qu'on n'ose me le témoigner ouvertement, je vois souvent le blâme sur
le visage des gens qui me forcent à le défendre. Je ne retirerai donc
de lui rien qui puisse flatter ma vanité; peut-être, au contraire,
aura-t-elle beaucoup à souffrir de sa condition. Je craindrais, en
examinant trop attentivement les taches de son caractère, de me
refroidir sous ce prétexte, mais effectivement de céder à toutes ces
considérations d'amour-propre et d'égoïsme qui font qu'on rapporte
tout à soi, et qu'on devrait fouler aux pieds.

St... me sera toujours cher, quelque malheureux qu'il soit. Il l'est
déjà, et plus il le deviendra, moins il inspirera d'intérêt, telle est
la règle de la société. Moi, du moins, je réparerai autant qu'il sera
en moi ses infortunes. Il me trouvera quand tous les autres lui
tourneraient le dos, et, dût-il tomber aussi bas que l'aîné de ses
frères, je l'aimerais encore par compassion, après avoir cessé de
l'aimer par estime;--ceci n'est qu'une supposition pour te montrer
quelle est mon amitié;--car on ne soupçonne pas de véritables torts à
ceux qu'on aime, et je suis loin de me préparer à recevoir ce nouveau
déboire de le voir s'abaisser. Mais il restera dans la misère. De
tristes pressentiments m'avertissent que ses efforts pour s'en retirer
l'y plongeront plus avant. Ce sera un grand tort aux yeux de tous,
excepté aux miens.

Tu penses absolument comme moi à cet égard, puisque tu m'exhortes à ne
lui pas retirer mon attachement. Tu peux être tranquille. Quant à toi,
ce n'est pas tant de ses folies que tu es choqué que de l'aveuglement
qui lui fait préférer ses faux amis aux vrais. Je ne te blâme point de
cette impression. Je te demande seulement de la modérer par un
sentiment de bonté et d'indulgence qui t'est naturel et qui te fera
continuer tes bons offices, soit qu'il les accueille bien ou mal. S'il
les méconnaît, ce sera par fausseté de jugement, jamais par vice de
coeur.

Si j'étais homme, avec la volonté que j'ai de le servir, je répondrais
de lui. Mais, femme, ce que je saurais obtenir de lui devient presque
nul par la différence de sexe, d'état, et mille autres choses qui
viennent à la traverse de mes bons desseins. Entraves cruelles que mon
amitié maudit, mais qu'elle respecte, parce qu'il n'est donné qu'à
l'amour. tout faible et inférieur qu'il est à l'autre sentiment, de
les rompre.




XIV

A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS

                                Nohant, 5 juillet 1827.

Pourquoi donc ne m'écrivez-vous pas, ma chère maman? Êtes-vous malade?
Si cela était, je le saurais probablement, Hippolyte ou Clotilde me
l'auraient écrit. Mais, depuis le 24 mars, pas un mot de vous!

Vous m'oubliez tout à fait, et me ferez regretter de ne pas habiter
Paris, si les absents ont si peu de part à votre souvenir. Je ne suis
pas démonstrative, mais votre silence me peine et me fait mal plus que
je ne saurais le dire.

Caroline est-elle toujours près de vous? Ce serait du moins une
consolation pour moi que de vous savoir heureuse et satisfaite. Je
n'attribuerais cette absence de lettre à rien de fâcheux et j'en
souffrirais seule. Mais que ne puis-je augurer de cette incertitude?
hors une maladie, dont je serais certainement informée par quelqu'un,
j'imagine tout. Il faut que vous ayez quelque chagrin. Mais quel
chagrin vous force à me laisser ainsi dans l'inquiétude? Hippolyte me
mande que la famille Defos va partir pour Clermont[1]; ne serez-vous
pas tentée de l'accompagner? Il y a longtemps que vous projetez ce
voyage, et, au retour, vous vous arrêteriez ici, ou bien nous vous
verrions en Auvergne, où je vais passer quelques semaines, et nous
reviendrions ensemble à Nohant. Si c'est là la surprise que vous me
ménagez, je ne me plaindrai pas que vous me l'ayez fait trop longtemps
désirer.

Depuis que je ne vous ai écrit, je me suis assez bien portée; mais
j'ai eu plusieurs accidents où j'ai failli me tuer. Je serais morte
sans un souvenir de vous, ma chère maman, et ce n'eût pas été un de
mes moindres regrets à quitter la vie.

Je ne veux pas vous écrire plus longuement aujourd'hui. Je vous
gronderais, je crois, et ce serait passablement ridicule. Il y a déjà
longtemps que j'ai sur le coeur de vous reprocher votre paresse, et
que je recule toujours, espérant une lettre; mais elle n'arrive pas.

Adieu, ma chère maman; pardonnez-moi d'être un peu en colère contre
vous et faites-moi voir, je vous en prie, que vous vous ressouvenez
d'une fille que vous avez en Berry et qui vous aime plus que vous ne
songez à elle.

  [1] Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme).




XV

A LA MÊME

                                Nohant, 17 juillet 1827.

Ma chère maman,

Je vous remercie de m'avoir donné de vos nouvelles. Je commençais à
être inquiète, non de votre santé, que je savais être bonne, mais de
votre oubli. Grâce à Dieu, vous vous portez bien et vous n'avez que
des contrariétés; c'est encore trop.

Vous êtes bien malheureuse dans le choix de vos servantes; mais ce
n'est pas à dire, parce que vous n'en avez point encore trouvé de
bonnes, qu'il n'y en ait point et que vous deviez vous résoudre à vous
servir vous-même. Peut-être vous lasserez-vous bientôt de n'être pas
chez vous, et il n'est pas prudent à vous, qui êtes souvent malade, de
passer les nuits seule. Pour cette raison, sans compter la peur qui
vous tourmente, et qui est une vraie maladie, capable même de faire
beaucoup de mal, vous devriez ne pas vous isoler ainsi de tout secours
et de tout soin. Peut-être choisissez vous vos servantes trop jeunes,
par conséquent sujettes aux défauts de leur âge: la coquetterie et
l'humeur légère. Il me semble que j'aimerais mieux une femme d'un âge
mûr, quoiqu'il y ait souvent l'inconvénient de l'humeur revêche et
rabâcheuse.

Vous rappelez-vous Marie Guillard, cette vieille et laide bonne femme
qui, après avoir été longtemps ici, s'était mariée avec un vieillard
borgne? Au bout d'une vingtaine d'années de mariage, elle a enterré
son mari et placé sa fille, qui est assez jolie, et, étant redevenue
_célibataire_, elle est rentrée à notre service. Elle a repris le soin
de ses vaches et de ses poules (qui ne sont pas tout à fait les mêmes
qu'elle soignait il y a vingt ans).

C'est la plus drôle de vieille qui soit au monde. Active, laborieuse,
propre et fidèle, mais grognon au delà de ce qu'on peut imaginer. Elle
grogne le jour, et je crois aussi la nuit en dormant. Elle grogne en
faisant du beurre, elle grogne en faisant manger ses poules, elle
grogne en mangeant même. Elle grogne les autres, et, quand elle est
seule, elle se grogne. Je ne la rencontre jamais sans lui demander
comment va la grognerie, et elle ne grogne que de plus belle. Elle
vous impatienterait bien, et moi tout autant, si son service la tenait
plus près de moi. Aussi je ne vous la propose pas; rien que sa figure
vous rendrait malade. Au reste, elle n'est pas plus laide qu'elle ne
l'était dans sa jeunesse: c'est une de ces figures qui ne changent
pas, malheureusement pour elles.

A propos de figures, je vous envoie un profil que j'ai fait d'idée en
barbouillant. Il est bon de vous dire que c'est Caroline que j'ai
prétendu faire. Il n'y a que moi qui la trouve ressemblante; ce qui
est fâcheux pour le mérite de l'artiste.

Telle qu'elle est, je vous l'envoie, espérant que vous qui êtes plus
disposée à l'indulgence, vous y mettrez beaucoup du vôtre et
parviendrez à retrouver du moins la coupe du visage et l'expression
douce et candide de la physionomie. Au reste, vous avez bien le talent
de le retoucher. Je vous le livre. J'ai fait aussi mon portrait, mais
avec plus de soin et d'attention, parce que j'avais le modèle sous les
yeux et que l'observation travaillait et non l'imagination. Il n'en
est pas mieux. J'ai même un air si triste et si sentimental, que je
lui ris au nez de le voir ainsi et n'ose vous l'envoyer. Il me
rappelle ces vers:

    D'où vient ce noir chagrin qu'on lit sur son visage?
    C'est de se voir si mal gravé.

Hippolyte a dû vous dire, ma chère maman, que j'avais écrit à madame
Defos pour lui demander pardon de la distraction qui m'avait empêchée
de la reconnaître, et lui témoigner le désir de la voir à Clermont, si
j'y vais, comme j'en ai le projet, le mois prochain.

C'est en parlant du Mont-Dore probablement que vous me dites que je ne
suis qu'à quatre lieues d'elle; car, d'ici par la route de poste, il y
en a près de cinquante. Cette grande distance me fait craindre que M.
Defos n'effectue point son projet de venir nous voir, à moins que
quelque autre affaire ou le désir de voyager ne lui fasse prendre
notre route pour revenir. à Paris, route qui est beaucoup moins
directe et moins bien servie. S'il vient malgré ces obstacles, j'en
serai ravie et je le recevrai de mon mieux. Je n'ose plus vous
tourmenter pour faire ce voyage. Il vous ferait pourtant grand bien.
Vous n'auriez pas de peurs à redouter pour la nuit, ni tout l'embarras
de vivre en pension.

Adieu, ma chère maman; je vous écris à la lueur des éclairs et aux
grondements du tonnerre, ce qui n'empêche pas Maurice et Casimir de
ronfler aussi fort que lui. Je vais faire comme eux, et, si à nous
trois nous ne couvrons pas le bruit de l'orage, il faudra qu'il fasse
grand train de son côté. Écrivez-moi un peu plus souvent.

Portez-vous bien, et soignez-vous. Je vous embrasse bien tendrement.




XVI

A LA MÊME

                                Nohant, 4 septembre 1827.

Ma chère maman,

Me voici de retour, depuis cinq ou six jours. J'ai été absolument
empêchée d'écrire durant mon voyage. Toujours en route, soit à cheval,
soit à pied; je n'ai pas eu un instant pour me reposer et pour rendre
compte de mes courses. Madame Defos, que j'ai vue avant d'aller au
Mont-Dore, et en en revenant, m'a dit vous avoir donné de nos
nouvelles. J'étais donc sûre que vous ne seriez point inquiète de
nous. Cette chère dame nous a reçus avec une bonté parfaite. J'ai fait
connaissance avec mademoiselle Eugénie[1], qui est fort aimable et
fort aimée dans Clermont et dans sa maison.

Votre adorateur, comme vous l'appelez, est aussi fort aimable et fort
spirituel. Il nous a lu beaucoup de vers charmants, dont une partie
fut faite en votre honneur, comme ceux de _Victoire, Sophie,
Antoinette_, que vous connaissez. Aglaé[2] était très bien quand nous
sommes passés la première fois; à notre retour, elle était dans ses
crises. Elle avait pris Maurice en grippe, bien qu'il fût fort
tranquille. Moi, je n'étais pas trop rassurée et j'ai renvoyé le petit
aussitôt après dîner, sous prétexte qu'il était fatigué.

J'ai été voir le couvent de Saint-Joseph du haut en bas. Nous avons
dîné tous ensemble, pris des glaces, etc. Clermont est une ville
agréable, située dans un des plus beaux pays de la terre. Madame Defos
est parfaitement logée, sur une place immense, en face des beaux
coteaux de la Limagne et du Puy-de-Dôme, qui s'élève comme un géant à
l'horizon. La maison qu'elle habite est une des plus belles de la
ville et passerait pour belle, même à Paris. Je pense que vous serez
bien aise d'apprendre ces détails et de savoir votre tante dans une
position douce et agréable. Elle serait heureuse sans le fardeau
qu'elle supporte avec tant de patience et de douceur. Elle en est sur
les dents. C'est un enfant acariâtre qu'il faut endurer tout le jour
et veiller la nuit; elle se sacrifie à l'intérêt de ce malheureux
enfant, qui ne peut pas lui en savoir gré, avec une résignation et une
tendresse dont le coeur d'une mère est seul capable.

Nous avons beaucoup couru au Mont-Dore, aux environs, à Clermont, à
Pontgibaud, où sont les mines de plomb, à Aubusson, où sont les belles
manufactures de tapis. Enfin ce que nous avons fait en peu de temps
est remarquable. J'ai pris la douche, j'ai été au bal, j'ai galopé à
cheval, j'ai versé en voiture, et je pourrais faire une très longue
relation de ce court voyage; mais je vous en épargne l'ennui.

Je me borne à vous dire, ma chère maman, que tout le monde se porte à
merveille, gendre, fille et petit-fils. J'ai un appétit effrayant et
j'ai pris l'habitude de dormir, que je trouve très agréable.

  [1] Fille de M. Defos.
  [2] Autre fille de M. Defos.




XVII

A M. CARON, A PARIS

                                Nohant, 22 novembre 1827.

Il y a bien longtemps, mon bon ami, que je veux vous écrire, et ma
mauvaise santé, de jour en jour plus détraquée, m'empêche de faire
rien qui vaille, de m'appliquer même au travail qui m'est le plus
agréable, c'est-à-dire de m'entretenir avec les gens que j'aime. Au
lieu de cela, il faut m'ennuyer en cérémonies depuis une semaine avec
des gens occupés de politique et d'élections, que je comprends fort
peu, mais qu'il faut avoir l'air de comprendre sous peine
d'impolitesse, et devant qui il faut sembler s'intéresser
prodigieusement au succès de choses dont on entend parler pour la
première fois. Casimir avait l'air tout ce temps d'un chef de parti;
et, grâce à ses efforts, des députés parfaitement libéraux ont été
nommés dans tous les collèges environnants. J'en suis charmée, et je
le suis encore davantage de voir cette corvée terminée et de ne plus
voir la fièvre sur tous les visages.

Casimir m'a dit que vous aviez été malade, mon cher Caron. Donnez-nous
de vos nouvelles; vous nous oubliez tout à fait, et vous avez tort;
car vous avez toujours en nous de vrais et fidèles amis.

Ne craignez donc aucun refroidissement de notre part: ma mauvaise
santé et les ennuyeuses élections ont été la seule cause de mon long
silence. Casimir m'a dit que vous aviez éprouvé beaucoup de chagrins.
Quelle qu'en soit la cause, croyez que je les partage du fond du coeur
et qu'ils ne me trouveront jamais indifférente.

Voici l'ami Dutheil et le beau docteur[1] qui me chargent de vous
assurer de leur amitié et me forcent de vous dire adieu. Mais,
auparavant, nous nous réunissons en corps pour vous prier de venir
vous reposer ici de tous vos ennuis et boire sur eux le fleuve
d'oubli, composé de vin de Champagne dont Casimir à découvert une
nouvelle source dans sa cave.

Je crois que je serai obligée d'aller passer une huitaine à Paris pour
consulter sur ma santé. Vous seriez bien aimable de me ramener ici et
d'y passer une partie de l'hiver. Vous êtes bien sûr que j'emmènerai
Pauline.

Adieu, mon cher _Latreille_; je vous embrasse de tout mon coeur et
compte que vous accueillerez ma proposition favorablement.

AURORE.

  [1] Charles Delaveau.




XVIII

A M. CARON, A PARIS

                                Nohant, 1er avril 1828.

Mon cher Caron,

Il y a bien longtemps que je veux vous écrire; mais mon Maurice a été
si malade pendant tout l'hiver, et moi, j'ai été si tourmentée de ses
maux et des miens, que je n'ai donné signe de vie à personne; ce dont
je reçois de vifs reproches de tous côtés.

Quoique vous y mettiez plus d'indulgence que les autres, en ne me
grondant pas, je ne veux pas abuser plus longtemps de votre
_longanimité_, et je viens enfin vous dire que je ne vous ai point
oublié; car nous parlons de vous bien souvent, avec mon mari et nos
amis de la Châtre, qui demandent toujours quand vous viendrez. Je
voudrais bien avoir une bonne réponse à leur donner et je n'en perds
pas l'espérance; car vous trouverez bien quelque temps à nous
consacrer et vous savez qu'il y a ici de bon vin et de bons garçons.

J'espère que, dans quelques jours, nous aurons du beau temps qui me
rendra moins maussade et mieux portante. Pour le présent, je suis tout
à fait ganache et misérable, ne pouvant bouger de ma chambre et à
peine de mon lit. Je suis grosse par-dessus le marché, et cela fait
une complication de maux peu agréable. Il ne me faudrait pas moins que
vous pour me rendre ma bonne humeur et la santé.

Que faites-vous maintenant, mon gros ami? avez-vous guéri ce vilain
rhume qui vous fatiguait si fort, et êtes-vous un peu au courant de
votre nouvel état de choses? Il y a bien longtemps aussi que Casimir
dit tous les jours qu'il veut vous demander de vos nouvelles. Mais
vous savez comme il est paresseux de l'esprit et enragé des jambes. Le
froid, la boue, ne l'empêchent point d'être toujours dehors, et, quand
il rentre, c'est pour manger ou ronfler.

Votre belle Pauline est-elle toujours aussi grosse et aussi bonne?
Maurice est un lutin achevé. Il a été abîmé d'une coqueluche qui lui a
ôté, pendant deux mois, le sommeil et l'appétit. Heureusement il va à
merveille maintenant.

Quand vous viendrez, je veux que vous m'ameniez Pauline; vous savez
que j'en aurai bien soin, et elle est si aimable et si douce, qu'elle
ne vous sera guère à charge en route.

Voyez-vous souvent la famille Saint-Agnan[1]? J'ai été si paresseuse
envers elle, que je ne sais ce qu'elle devient.

Maurice, qui s'endort sur mes genoux et me fatigue beaucoup, m'empêche
de vous en dire davantage. Je laisse à Casimir le soin de vous répéter
que nous vous aimons toujours et vous désirons vivement.

  [1] Amie de George Sand habitant Paris.




XIX

A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS

                                Nohant, 7 avril 1828.

Ma chère maman,

Vous me traitez bien sévèrement, juste au moment où je venais de vous
écrire, ne m'attendant guère à vous voir fâchée contre moi. Vous me
prêtez une foule de motifs d'indifférence dont vous ne me croyez
certainement pas coupable. J'aime à croire qu'en me grondant, vous
avez un peu exagéré mes torts, et qu'au fond du coeur vous me rendiez
plus de justice; car, vous m'aviez cru insensible à de si graves
reproches, vous ne me les auriez pas faits.

J'espère qu'en apprenant que ma maladie avait été la seule cause de ce
long silence, vous m'avez entièrement pardonné. Dites-le-moi bien
vite; c'est un mauvais traitement pour moi que vos reproches, et j'ai
besoin, pour me mieux porter, de savoir que vous m'avez rendu vos
bontés.

J'ai appris de la famille Maréchal[1] des nouvelles qui m'ont bien
profondément affligée. J'en suis malade de chagrin et d'inquiétude. Je
viens pourtant de recevoir une lettre d'Hippolyte m'annonçant que
Clotilde est beaucoup mieux. Mais sa fille est morte! pauvre Clotilde,
qu'elle est malheureuse! si bonne et si aimable! Elle ne méritait pas
ces cruels chagrins. Elle ignore encore la perte de son enfant; mais
il faudra qu'elle l'apprenne, et combien ce nouveau malheur lui sera
amer! Je suis sûre que ma pauvre tante a le coeur brisé. Tout est
chagrin et misère ici-bas.

Vous me mandez que Caroline est malade. Qu'a-t-elle donc? J'espère que
cela n'est pas sérieux, puisque vous m'en parlez si brièvement.
Veuillez m'en parler avec plus de détails, ma chère maman, ainsi que
de vous-même. Je ne sais si c'est pour me punir que vous me donnez de
mauvaises nouvelles sans y ajouter un mot pour les adoucir. Ce serait
trop de sévérité.

Maurice va à merveille. Il est tous les jours plus aimable et plus
joli.

Mais je me reproche de vanter mon bonheur, quand je pense à cette
pauvre Clotilde, dont le sort, à cet égard, est si différent.
L'aisance et les plaisirs ne sont rien au coeur d'une mère en
comparaison de ses enfants. Si je perdais Maurice, rien sur la terre
ne m'offrirait de consolation dans la retraite où je vis. Il m'est si
nécessaire, qu'en son absence, je ne passe pas une heure sans
m'ennuyer.

Ne me laissez pas plus longtemps avec le chagrin de vous savoir
mécontente. Écrivez-moi, ma chère maman; j'ai le coeur bien triste, et
un mot de vous en ôterait un grand poids.

Casimir vous embrasse tendrement.

  [1] Oncle et tante de George Sand




XX

A M. CARON, A PARIS

                                Nohant, 16 avril 1828.

Je reçois à l'instant votre lettre, mon bon Caron. Elle me fait tant
de plaisir, que j'y veux répondre tout de suite. Vous êtes mille fois
aimable de vous être décidé à nous venir trouver. Nous en sautons de
joie, Casimir et moi. Je vais, par le même courrier, renouveler mon
invitation à madame Saint-Agnan, que j'aurai le plus grand plaisir à
recevoir, comme je le lui ai dit vingt fois et comme, j'espère, elle
n'en doute pas.

Je ne sais _combien de filles_ elle m'amènera. Je sais qu'il y en a
une en pension; mais, les eût-elles toutes, la maison est assez grande
pour les loger, et nous avons des poulets dans la cour en suffisante
quantité pour approvisionner un régiment.

J'ai encore une demande à vous faire: c'est, au cas où madame
Saint-Agnan voudrait emmener une femme de chambre, de l'en dissuader,
comme si cela venait de vous, en lui disant qu'elle n'en aura pas
besoin ici, puisque j'en ai une qui n'a rien à faire et qui sera à son
service. Je ne voudrais pas qu'elle s'aperçût de ma répugnance à cet
égard, parce qu'elle croirait peut-être que j'y mets de la mauvaise
grâce. Elle se tromperait; car je serai enchantée de la recevoir, elle
et sa famille. Vous savez aussi que ce n'est pas la crainte de nourrir
une personne de plus, puisqu'il s'en nourrit dans ma maison plus que
je ne le sais souvent moi-même. Je crains ici les domestiques
étrangers, parce que mes Berrichons sont de simples et bons paysans
ignorant toutes les rubriques des gens de Paris.

L'année dernière, la femme de chambre de madame Angel avait mis la
maison en révolution par ses plaintes, ses propos. Les uns me
demandaient leur compte pour aller à Paris, où elle se faisait fort de
les placer; les autres voulaient doubler leurs gages, etc., etc. Je
vous entretiens de ces balivernes parce qu'un mot dit en passant à
madame Saint-Agnan peut m'épargner ces petits désagréments. Si
cependant elle insiste, qu'il n'en soit plus question et prenez que je
n'ai rien dit. Vous pensez qu'une aussi petite considération ne
refroidira pas le plaisir que j'aurai à la voir.

Adieu, mon bon ami; venez au plus vite. Votre chambre vous attend; le
lit de Pauline sera auprès du vôtre, ou, si vous voulez dans ma
chambre, à côté de celui de Maurice. Nous vous attendons avec une
grande impatience, et je vous embrasse de tout mon coeur.

Votre fille

AURORE.

Les amis de la Châtre vont être bien joyeux de la bonne nouvelle de
votre arrivée.




XXI

A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS

                                Nohant, 4 août 1828.

Ma chère maman,

Il est vrai que j'ai été bien longtemps sans vous écrire; mai je n'ai
pas cessé de demander de vos nouvelles à Hippolyte. Il pourra vous le
dire aussi, trois fois de suite je lui ai demandé votre adresse sans
qu'il me l'envoyât. J'ai cherché dans vos lettres précédentes. Je n'y
ai pas trouvé celle que vous m'avez désignée. Ce n'est que sa dernière
lettre (qui m'est arrivée à peu près en même temps que la vôtre) qui
me l'a apprise. J'étais fort contrariée, je vous assure, de ne savoir
où vous étiez. Je suis enfin bien heureuse de vous savoir installée de
nouveau à Paris, bien portante et avec la société de votre enfant[1].
Embrassez-le bien de ma part, je vous en prie et gardez-le le plus
longtemps possible; car j'ai bien envie de le voir.

A cet égard, je ne sais pas du tout quand j'aurai le bonheur de vous
embrasser. Je crois que je ferai tranquillement mes couches ici, où je
serai plus commodément et plus économiquement pour passer les premiers
mois de ma nourriture. Si nos affaires nous le permettent, je fais le
projet d'aller passer, cet hiver, quelque temps près de vous. Ma santé
est assez bonne, quoique, depuis quelques semaines, je souffre
beaucoup de l'estomac. En ne mangeant pas, j'y échappe. Cela me coûte
fort, car j'ai des faims très exigeantes, que je ne puis satisfaire
sans les payer de plusieurs jours de souffrance et de diète.

Je ne suis pas très forte, et la moindre course en voiture me fatigue
beaucoup. A cela près, je vais bien. Je suis si grosse, que tout le
monde pense que je me suis trompée dans mon calcul et que
j'accoucherai très prochainement: je ne crois pourtant pas que ce soit
avant deux mois.

Casimir me charge de vous dire qu'il est très mécontent de
l'inexactitude de M. Puget à votre égard. Il ne peut vous adresser à
M. Lambert, qui n'est plus notaire et qui n'habite plus Paris. Il
chargera de vos affaires, dès le prochain trimestre, une personne sûre
et parfaitement exacte. J'ai vu Léontine un instant. Elle se portait
bien. Je vais la chercher demain pour quelques jours.

Adieu, ma chère maman; reposez-vous bien de vos fatigues, afin que je
puisse aussi vous recevoir. Ce ne sera jamais assez tôt, au gré de mon
impatience. Je vous embrasse tendrement; Casimir et Maurice se
joignent à moi.

Le cher père est très occupé de sa moisson. Il a adopté une manière de
faire battre le blé qui termine en trois semaines les travaux de cinq
à six mois. Aussi il sue sang et eau. Il est en blouse, le râteau à la
main, dès le point du jour.

Les ouvriers sont forcés de l'imiter; mais ils ne s'en plaignent pas,
car le vin de pays n'est point ménagé pour eux. Nous autres femmes,
nous nous installons sur les tas de blé dont la cour est remplie. Nous
lisons, nous travaillons beaucoup, nous songeons fort peu à sortir.
Nous faisons aussi beaucoup de musique.

Adieu, chère maman; rappelez-moi à l'amitié du vicomte. Maurice est
mince comme un fuseau, mais droit et décidé comme un homme. On le
trouve très beau, son regard est superbe.

  [1] Oscar Cazamajou, son petit-fils.




XII

A M. CARON, A PARIS

                                15 novembre, 1828.

Je n'ose pas dire, mon bon révérend, que j'ai bien du regret de ne
vous pas voir. Ce serait être égoïste que de s'affliger de vos succès.
Mais, sauf la joie bien vraie que j'éprouve à vous voir satisfait et
dont vous ne pouvez pas douter, il m'est bien permis, à part moi,
d'être fâchée de votre absence, et de regretter votre aimable
personne.

J'ai l'espoir que vous n'oublierez point notre sincère affection dans
le cours de vos prospérités, et que, quand vos affaires vous
laisseront quelque répit, vous viendrez passer ici ce temps de
liberté, dormir la grasse matinée, flâner avec l'ami Duteil et faire
jurer Casimir en le gagnant aux échecs.

Vous avez ici votre appartement, votre nourriture, éclairage,
_blansissage_, etc., moyennant la somme modique de deux francs
cinquante centimes par semaine, et, de plus, vous aurez ce qui ne
s'achète pas, des coeurs qui vous aiment bien véritablement.

Cette lettre vous sera remise par votre ami Duteil, qui, je crois, a
le projet de vous demander de le prendre en pension pour trois
semaines. C'est un compagnon aimable, et c'est pour la même raison
qu'il désire loger avec vous, si vous le trouvez bon.

Adieu, mon vénérable octogénaire. Que votre _barque_ vogue au gré de
vos désirs! C'est ce que je vous souhaite, au nom du Père, etc.

Je vous embrasse de tout mon coeur, et désire que vous terminiez
heureusement et vite afin de revenir nous voir.

AURORE.

Comment va la grosse Pauline[1]? Embrassez-la de ma part et de celle
de Maurice. On dit que vous avez une nouvelle Corinne pour cuisinière,
je vous en fais mon compliment.

  [1] Nièce de Caron.




XXIII

A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS

                                Nohant, 27 décembre 1828.

Mon garde champêtre, qui est mon fournisseur et mon pourvoyeur, et
qui, de plus, est ancien voltigeur et bel esprit, a fait ce matin, ma
chère maman, une assez belle chasse. Je fais mettre dès demain ma
cuisinière à l'oeuvre, et, quoiqu'elle ait beaucoup moins de génie que
le garde champêtre, j'espère qu'elle en aura assez pour confectionner
un bon pâté que je vous enverrai pour vos étrennes dès qu'il sera
refroidi. Mon ami Caron, à qui j'adresse un envoi de même genre, vous
fera passer ce qui vous revient.

Agréez en même temps, chère mère, tous mes voeux et mes embrassements
du jour de l'an; ayez une bonne santé, de la gaieté, et venez nous
voir, voilà mes souhaits.

Je suis charmée que vous ayez trouvé mes confitures bonnes. Je
comptais vous en adresser un second volume; mais mon essai n'a pas été
aussi heureux que le premier. Entraînée par l'ardeur du dessin, j'ai
laissé brûler le tout et je n'ai plus trouvé sur mes fourneaux qu'une
croûte noire et fumante qui ressemblait au cratère d'un volcan
beaucoup plus qu'à un aliment quelconque.

Puisque nous sommes sur ce chapitre, je vous dirai que vous avez très
bien fait de ne rien donner à mon envoyé. Il en eût été très choqué.
Il veut bien se considérer comme _mon ami et mon voisin_, mais non
comme un commissionnaire. Il vous eût dit qu'il était _né natif_ de
Nohant, qu'il se rendait mon messager uniquement _par amitié_, mais
qu'il avait _trop de sentiments_, etc. Enfin il vous aurait dit
peut-être de très belles choses, mais vous avez bien fait de ne le pas
payer. Il est très glorieux, je suis sûre, de pouvoir dire qu'il nous
a rendu service.

Je ne sais pas si mon projet d'aller à Paris s'effectuera. J'ai même
tout lieu de croire qu'il ira grossir le nombre immense de projets en
l'air qui sont en dépôt dans la lune avec tout ce qui se perd sur la
terre. Ma fille est bien petite et bien délicate pour voyager par ce
mauvais temps. Du reste, elle est fraîche et jolie à croquer. Maurice
se porte bien aussi, et vous souhaite une bonne année; il embrasse son
cousin Oscar. Veuillez, chère maman, être encore mon remplaçant dans
le choix des étrennes à Oscar (ce que je laisse à votre disposition).

Je vous embrasse de toute mon âme, Casimir en prend sa part.

AURORE.




XXIV

A M. CARON, A PARIS

                                Nohant, 20 janvier 1829.

Il est très vrai que je suis une paresseuse, mon _digne vieillard_ et
bon ami. Vous savez que je suis de force à me laisser brûler les pieds
plutôt que de me déranger, et à vous couvrir une lettre de pâtés
plutôt que de tailler ma plume. Chacun sa nature. Vous n'êtes pas mal
_feugnant_ aussi, quand vous vous en mêlez. Mais ce n'est jamais quand
il s'agit d'obliger; j'ai pu m'en convaincre mille fois, et j'ai même
honte d'abuser si souvent de votre extrême bonté.

Je vous ai demandé dans quelque lettre qui se sera perdue:

Les _Mémoires de Barbaroux_, les _Mémoires de madame Roland_, et les
_Poésies de Victor Hugo_.

J'ai deux volumes de Paul-Louis Courier intitulés _Mémoires,
Correspondance_ et _Opuscules inédits_. Il doit avoir paru un
troisième volume contenant des fragments de _Xénophon, l'Ane de
Lucius, Daphnis et Chloé_, etc. En outre, je voudrais avoir son
meilleur volume contenant les pamphlets politiques et opuscules
littéraires, imprimé clandestinement à Bruxelles in-8°. Celui-là sera
peut-être difficile à trouver. Aidez-vous d'Hippolyte, qui s'aidera
d'Ajasson, pour me le dépister. Veuillez avoir ma lettre dans votre
poche, quand vous irez chez le libraire, afin de ne pas vous tromper
ni m'acheter ce que j'ai déjà.

Ne confondez pas les _Mémoires de Barbaroux_ le _girondin_ sur la
Révolution, avec quelque chose de nouveau que son fils _C.-O.
Barbaroux_ vient de publier à la suite ou au commencement d'une
biographie de la Chambre des pairs. J'attendrai pour lire l'histoire
des vivants qu'ils soient morts, et, si je suis morte avant eux, je
m'en passerai.

Cela ne veut pas dire que je dédaigne les oeuvres des contemporains;
seulement la postérité jugera les hommes mieux que nous. Je voudrais
avoir quelque chose de Benjamin Constant et surtout de Royer-Collard.
Mais quoi! je ne suis pas au courant de ces publications. Veuillez
m'aider, m'envoyer ce qu'il y a de plus remarquable et le plus à la
portée d'une bête comme moi.

En voilà-t-il assez? Je vous plains bien sincèrement, mon vieux, si
vous avez beaucoup de femmes comme moi sur les bras.

Pour faire diversion à ces _factures_, car mes lettres ne sont pas
autre chose, je vous envoie le récit _lamentable_ d'une histoire
récemment arrivée à la Châtre. Vous savez qu'il y a sept ou huit
sociétés qui ne se mêlent point. Vous savez que Périgny et moi, qui
avons la prétention d'être _philosophes_, nous invitons tout le monde.

Moi, je ne reçois pas cette année; mais, lui, il a commencé. La
première soirée s'est assez bien passée, moyennant que les plus
huppées ont été stupéfaites de surprise en se voyant _amalgamées_ avec
ce qu'elles appellent de la canaille, quoique cette canaille les
vaille et plus. Le maître de musique et sa femme, fort gentille, ont
surtout causé par leur admission, une indignation, et les bonnes
personnes de dire que M. de Périgny comblait d'honnêtetés le musicien
susdit afin d'économiser cinq francs par soirée.

Voulant mettre à profit cet incident, mais ne voulant pas mettre _en
scène_ l'innocent musicien et son innocente moitié, nous avons, Duteil
et moi (auteurs indignes de cette chanson), offert nos propres
individus aux traits de la satire, nous maltraitant _soi-même_ (nous
avions tenu l'orchestre à nous deux, la première soirée); nous
détournons par cette ruse adroite les soupçons qui se dirigeraient sur
nous si nous ne gardions le secret sur notre génie poétique, car _nous
en pinçons_. Il a pu, à Paris, vous chanter des complaintes de notre
façon; que vous en semble? Nous avons tant d'esprit, que nous en
sommes _zonteux_ nous-mêmes. Nous avons montré la susdite chanson à M.
et madame de Périgny, qui en ont beaucoup ri et nous ont autorisés à
la répandre _clandestinement_, à condition qu'ils ne soient pas
reconnus en avoir eu connaissance.

Voyez-vous d'ici la bonne figure qu'ils vont faire, et vous aussi,
quand, d'un air piteux, on viendra vous raconter qu'un libelle
impertinent, _arme à deux tranchants_, et dans lequel nous sommes
particulièrement maltraités, circule dans la ville? Voyez-vous l'air
de philosophie et de générosité avec lequel nous témoignerons notre
mépris de cet outrage? J'oubliais de vous dire qu'à la seconde soirée
il n'est venu personne que ce maître de musique, Casimir et moi; la
chanson, d'ailleurs, vous l'apprendra; mais vous saurez que j'avais
l'honneur de faire partie des trois _invités_ qui font une si pauvre
figure à la fin du dernier couplet. Nous attendons à demain pour voir
si la _cabale_ continue. Moi, je n'en aurai pas le démenti, et j'irai
pour voir. Vous voilà au courant des cancans.

J'écrirai à Félicie quand je pourrai. En attendant, dites-lui que je
l'embrasse, que je ne me soucie guère d'apprendre les modes, qu'il me
suffit qu'elle se porte bien et ne m'oublie pas. Au reste, je lui
dirai cela moi-même dans quelques jours. Je verrai demain toutes vos
_amoureuses_ et m'acquitterai de vos commissions.

Bonsoir, mon vieux; portez-vous bien, dormez quinze heures sur seize,
et aimez toujours votre fille

AURORE


Casimir vous embrasse, et Maurice embrasse Pauline. A propos, j'ai un
ménage entier de porcelaine de Verneuil[1] pour elle; mais comment le
lui envoyer? le port coûtera plus que la chose ne vaut; fixez-moi
là-dessus.

    LA SOIRÉE ADMINISTRATIVE
    ou
    LE SOUS-PRÉFET PHILOSOPHE

    Air: _Tous les bourgeois de Chartres_

    1


        Habitants de la Châtre Nobles, bourgeois, vilains. D'un petit
        gentillâtre Apprenez les dédains.
            Ce jeune homme, égaré par la _philosophie_[2],
               Oubliant, dans sa déraison,
               Les usages et le bon ton,
               Vexe la bourgeoisie

    2

        Voyant que, dans la ville, Plus d'un original Tranche de
        l'homme habile Et se dit libéral;
            A nos tendres moitiés qui frondent la noblesse
              Il crut plaire en donnant un bal
              Où chacun pût d'un pas égal
        Aller comme à la messe.

    3

        Un écorcheur d'oreilles, Ci-devant procureur[3]. Croit faire
        des merveilles Avec madame _Orreur_[4].
            Sur son piano discord quand l'une nous assomme,
              L'autre nous fait grincer des dents,
              Le tout pour épargner cinq francs
        Au ménage économe.

    4

        Juges et militaires, Médecins, avocats, Chirurgiens et
        notoires, Chacun prend ses ébats.
            On entendit pourtant plus d'une grande dame,
              Pinçant la lèvre et clignant l'oeil,
              Murmurer dans son noble orgueil:
        «Voyez! quel amalgame!»

    5

        Guidant la contredanse, Périgny tout en eau, Croyait par sa
        prudence Nous dorer le gâteau.
            L'_avant-deux_ n'était pas la chose délicate:
              Mais, quand on fut au moulinet,
              C'est en vain que le sous-préfet
        Cria: «Donnez la patte!...»

    6

        Quand finit ce supplice, Chaque dame aussitôt Demande sa
        pelisse, Sa bonne et son falot,
            Et toutes en sortant se disaient dans la rue,
              En retroussant leur falbala:
              «Jamais on ne me reprendra
        _En pareille cohue_.»

    7

        La semaine suivante Le punch est préparé, La maîtresse est
        brillante, Le salon est ciré.
            vint trois invités de chétive encolure.
              Dans la ville on disait: «Bravo!
              On donne un bal _incognito_
        A la sous-préfecture!»

  [1] Village de potiers près de Nohant.
  [2] Pérnigy.
  [3] Duteil.
  [4] Aurore.




XXV

A MADAME MAURICE-DUPIN, A PARIS

                                Nohant, 8 mars 1829.

Ma chère maman,

Il y a bien longtemps que je veux vous écrire; mais il a fallu que le
carême arrivât pour m'en laisser le temps. Jamais à Paris on ne mena
une vie plus active et plus dissipée que celle que nous avons passée
durant le carnaval: courses à cheval, visites, soirées, dîners, tous
les jours ont été pris, et nous avons beaucoup moins habité Nohant que
la Châtre et les grands chemins.

Enfin, nous voici rentrés dans un ordre de choses plus paisible, et je
commence, pour que la retraite me soit aussi agréable que les plaisirs
me l'ont été, par vous demander de vos nouvelles et vous assurer que
je voudrais que vous fussiez ici, où vous vous porteriez bien et vous
amuseriez, j'en suis sûre. Un peu de mouvement en voiture, la société
de personnes gaies et aimables comme celles dont notre intimité est
composée vous plairaient, à vous qui n'aimez pas plus que moi la gêne
et les obligations. Le coin du feu a aussi ses plaisirs. Hippolyte
l'égaye par son caractère facile, égal, toujours bon et content. Nous
rions, chantons et dansons comme des fous, et jamais, depuis bien des
hivers, je ne me suis si bien portée. Je lui en attribue tout
l'honneur.

Avez-vous toujours votre petit compagnon Oscar? Hippolyte m'a dit
qu'il était fort gentil, mais assez délicat. Maurice grandit beaucoup
et n'est pas non plus très robuste maintenant. C'est l'âge, dit-on, où
le tempérament se développe, non sans quelque effort et quelque
fatigue. Il est joli comme un ange, et fort bon. Sa soeur est une
masse de graisse, blanche et rose, où on ne voit encore ni nez, ni
yeux, ni bouche. C'est un enfant superbe, quoique né imperceptible;
mais, pour espérer que ce soit une fille, il faut attendre qu'elle ait
une figure. Jusqu'ici, elle en a deux aussi rondes et aussi joufflues
l'une que l'autre.... Elle a toujours une bonne nourrice, dont elle se
trouve fort bien.

Le mois prochain, vous verrez mon mari, qui retournera avec Hippolyte
vendre son cheval. De là, nous irons un mois à Bordeaux et un mois à
Nérac, chez ma belle-mère, et nous serons de retour ici au mois de
juillet. Si vous voulez, à cette époque, tenir votre promesse, et
décider Caroline à vous accompagner, nous passerons en famille tout le
temps que vous voudrez; car je n'aurai plus d'obligations de toute
l'année, et il me faut des obligations pour quitter Nohant, où j'ai
pris racine. Nous vous soignerons bien et vous rajeunirez si fort, que
vous retournerez à Paris fraîche et encore très dangereuse pour
beaucoup de têtes.

Adieu, ma chère maman. Casimir, Hippolyte, mes deux enfants et moi
vous embrassons tous bien tendrement. Gare à vous, au milieu d'un
pareil conflit! vous aurez bien du bonheur si vous n'êtes pas étouffée
par nos caresses, et nos batailles à qui en aura sa part.

Quand-vous me répondrez, aurez-vous la bonté de me donner quelques
conseils sur la façon d'une robe de foulard fort belle qu'on m'envoie
de Calcutta et que je ferai moyennant que vous me direz où en est la
mode et la manière dont je dois tailler les manches? Je crois que
maintenant on les fait droit fil et aussi larges en bas qu'en haut.
Mais dirigez-moi, car je suis fort en arrière.




XXVI

  A M. DUTEIL, AVOCAT, A LA CHATRE[1]
  (RECOMMANDÉ A MADAME LA POSTE DE LA CHATRE)

                                Bordeaux, 10 mai 1829.

Hélas! mon estimable ami, que c'est cruel, que c'est effrayant, que
c'est épouvantable, je dirai plus, que c'est sciant, de s'éloigner de
son endroit et de se voir en si peu de jours _transvasé_ à cent vingt
lieues de sa patrie! Si cette douleur est cuisante pour tous les
coeurs bien nés, elle est telle pour un coeur berrichon
particulièrement, qu'il s'en est fallu de peu que je ne fusse noyée
dans un torrent de pleurs, répandues par Pierre[2], Thomas[3],
Colette[4], Pataud[5], Marie Guillard[6] et Brave[7]; torrent auquel
j'en joignis un autre de larmes abondantes. Que dis-je! un torrent?
c'était bien une mer tout entière.

Après avoir embrassé ces inappréciables serviteurs, les uns après les
autres, je m'élançai dans la voiture, soutenue par trois personnes, et
j'arrivai sans encombre à Châteauroux. Là, nous fûmes singulièrement
égayés par la conversation piquante et badine de M. Didion, qui nous
fit pour la cinquante-septième fois le récit de la maladie et de la
mort de sa femme, sans omettre la plus légère particularité.

A Loches, mon ami, vous croyez peut-être que je me suis amusée à
penser que ces tourelles noircies, où ma cuisinière mourrait du
spleen, avaient été la résidence d'un roi de France et de sa cour; ou
bien que j'ai demandé aux habitants des nouvelles d'Agnès Sorel?...
J'avais bien autre chose dans l'esprit. Je songeais, avec
recueillement, avec émotion, au passage dans cette ville du
respectable et philanthrope M. Blaise Duplomb[8], lequel fut rattrapé
par des _querdins de zendarmes qui l'attacèrent à la queue de leurs
cevaux et_... Mais vous savez le reste! Il est trop pénible de revenir
sur de si déplorables circonstances.

Enfin, mon estimable ami, la présente est pour vous dire qu'après cinq
jours d'une traversée fatigante et dangereuse, à travers des déserts
brûlants et des hordes d'anthropophages, après une navigation de cinq
minutes sur la Dordogne, pendant laquelle nous avons couru plus de
périls et supporté plus de maux que la Pérouse dans toute sa carrière,
nous sommes arrivés, frais et dispos, en la ville de Bordeaux, presque
aussi belle qu'un des faubourgs de la Châtre, et où je me trouve fort
bien; regrettant néanmoins, vous d'abord, mon ami, puis votre
tabatière, puis les deux lilas blancs qui sont devant mes fenêtres, et
pour lesquels je donnerais tous les édifices que l'on bâtit ici.

... Adieu, mon honorable camarade, soutenons toujours de nos lumières,
et de cette immense supériorité que le ciel nous a donnée en partage
(à vous et à moi), la cause du bon sens, de la nature, de la justice,
sans oublier la morale, la culture libre du tabac et le régime de
l'égalité.

Rappellez-moi au souvenir d'Agasta[9]. Quant à vous, frère, je vous
donne l'accolade de l'amitié et vous prie de vous souvenir un peu de
moi.

Hélas! loin de la patrie, le ciel est d'airain, les pommes de terre
sont mal cuites, le café est trop brûlé.

Les rues, c'est de la séparation de pierres; cette rivière, c'est de
la séparation d'eau; ces hommes, de la séparation en chair et en os!
Voyez Victor Hugo.

AURORE

  [1] Alexis Pouradier-Duteil, avocat à la Châtre, puis président à la
    Cour d'appel de Bourges, après avoir occupé les fonctions de
    procureur général auprès de cette même cour.
  [2] Pierre Moreau, jardinier.
  [3] Thomas Aucante, vacher.
  [4] Jument de George Sand.
  [5] Chien de garde.
  [6] Cuisinière.
  [7] Chien des Pyrénées.
  [8] Propriétaire à la Châtre.
  [9] Madame Duteil.




XXVII

A M. CARON, A PARIS

                                Bordeaux, 4 juin 1829.

Aimable, estimable, respectable et vénérable octogénaire; c'est pour
avoir l'_avantage_ de savoir des nouvelles de votre chancelante et
précieuse santé que la présente vous est adressée par votre fille
soumise et subordonnée. Comment traitez-vous ou plutôt comment vous
traite la goutte, le catharre, la crachomanie, la prisomanie, la
mouchomanie, en un mot le cortège innombrable des maux qui vous
assiègent depuis tantôt quarante-cinq ans que j'ai le bonheur de vous
connaître? Fasse le ciel, ô digne vieillard, que vous conserviez le
peu de cheveux et les deux ou trois dents qui vous restent, comme vous
conserverez, jusqu'à la mort, le sentiment, et le dévouement de tous
ceux qui vous entourent!

C'est aussi pour vous dire que nous sommes pour le moment dans la
ville de Bordeaux, qui est grande et bien faite, regrettant amèrement
que vous n'ayez pu mettre à exécution le projet que vous aviez formé
de venir vous y divertir avec nous. Ah! bon père! de combien de soins,
de combien de tendresses, de combien de bouteilles de vin de Bordeaux,
n'eussions-nous pas entouré votre vieillesse! Certes notre affection
et la bonne chère vous eussent rendu cette verdeur de la jeunesse que
vous regrettez en vain maintenant. Nous vous eussions procuré de
bienfaisantes transpirations en vous faisant manger des artichauts
crus; et un sommeil réparateur vous eût doucement bercé jusqu'à une
heure de l'après-midi; mais, hélas! où êtes-vous?

Vous imaginez bien, mon cher ami, que nous trottons ici comme des
lièvres, que nous flânons comme...? comme vous. Nous allons au
spectacle, au café, à la campagne, sur la rivière; nous visitons les
collections, les églises, les caveaux, les morts, les vivants: c'est à
n'en pas finir. Nous allons voir la mer dans deux ou trois jours. Nous
confions nos augustes personnes et notre précieuse existence aux flots
capricieux, aux vents impétueux et au savoir chanceux d'un pilote
expérimenté. Priez pour nous, saint homme, vieillard austère et
séraphique! Si nous périssons dans cette lutte, je vous promets
d'aller vous tirer par les pieds. Vous verrez mon ombre pâle,
couronnée d'algue verte et sentant la marée à plein nez, errer autour
de votre lit et chanter comme une mouette pendant votre sommeil.
Alors, pieux cénobite, dites le chapelet à mon intention et répandez
de l'eau bénite autour de vous.

Si pourtant, comme je l'espère, une destinée moins poétique me ramène
saine et sauve à l'hôtel de _France_[1], je partirai peu de jours
après pour Guillery, où je vous prie de m'adresser votre réponse et
celle de ma petite Félicie, à qui je vous prie de remettre _en
particulier_ la lettre ci-incluse.

Nous avons ici M. Desgranges[2], que vous connaissez je crois. Plus,
l'avocat général[3], qui me charge de vous-dire mille choses
affectueuses et obligeantes.

Plus, une douzaine de parents ennuyeux; plus, deux ou trois autres
amis fort aimables qui ne nous quittent pas. Le temps vole trop vite
au milieu de ces distractions, qui me remontent un peu l'esprit.

Il faudra pourtant reprendre le cours tranquille des heures à Nohant.
Ce n'est pas que je m'en inquiète beaucoup: j'ai, comme vous, bon
père, un fonds de nonchalance et d'apathie qui me rattache sans effort
à la vie sédentaire, et, comme dit Stéphane, animale.

Ah çà, que faites-vous? N'êtes-vous pas un peu fatigué d'affaires et
n'aurez-vous pas quelques jours de liberté? Vous savez que vous vous
êtes formellement et solennement engagé à venir vous reposer près de
nous, dès que vous en trouveriez la possibilité. Je désire vivement
que ce temps arrive, et, en attendant, j'ai l'honneur d'être, ô
vertueux père de famille, votre fille et amie,

AURORE.

Casimir vous embrasse et vous prie de vous occuper de son affaire, je
ne sais laquelle.

  [1] A Bordeaux.
  [2] Armateur bordelais.
  [3] M. Aurélien de Sèze.




XXVIII

A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS

                                Bordeaux, 11 juin 1829

Dites-moi donc, ma chère petite mère, ce que c'est que cette histoire
de naufrage qui m'a frappée dans mon enfance et qui s'est passée,
autant qu'il m'en souvient, aux lieux où je suis? Je vous vois encore
tout effrayée; je me rappelle mon père se jetant à l'eau pour sauver
son sabre, après nous avoir mises en sûreté; puis les jurements des
matelots; puis l'eau qui entrait dans l'embarcation.

Veuillez me raconter tout cela, afin que je comprenne ce qui m'est
arrivé et que je puisse me vanter d'avoir couru un _fameux_ danger. Ce
sera d'autant plus nécessaire à ma gloire, que, dans l'expédition que
je viens de faire, je n'ai pas eu la satisfaction de la plus petite
tempête.

Vous qui avez été partout, vous connaissez la tour de Cordouan, seule
sur un rocher au milieu de la mer, vis-à-vis des côtes de la Saintonge
et de la Gascogne. On prétend que c'est un voyage difficile et
dangereux; et voyez comme c'est vexant: pour une fois que nous y
allons, les vents sont favorables, les flots dociles et les pilotes
excellents! Enfin l'humiliation a été complète, aucun de nous n'a eu
le mal de mer, et nous sommes revenus aussi sains, aussi gais (je ne
dirai pas aussi frais, car nous étions noirs comme des Cafres et
rouges comme des Caraïbes), en un mot aussi dispos que si nous
eussions fait un tour sur le boulevard de Gand.

Un succès aussi facile me donne une fière envie de faire le tour du
monde sur un navire, et d'aller à la Chine comme qui prend une prise
de tabac. Ne vous effrayez pourtant pas trop de ce projet, et ne
croyez, pas qu'au premier jour vous allez recevoir une lettre de moi
datée de Pékin. Pour le moment, je tâcherai de me contenter des pékins
qui m'environnent, et, dans un mois au plus, je reverrai Nohant, qui a
bien aussi ses Chinois et ses magotes.

Hippolyte me mande que vous avez presque le projet de venir à Nohant
cet été. Dieu vous maintienne dans cette bonne idée!

Adieu, chère maman; je vous embrasse; mais non, je n'en suis pas
digne, je baise votre pantoufle.




XXIX

A LA MÊME

                                Nohant, 1er août 1829.

Ma chère maman,

Je suis enfin de retour et Hippolyte est près de moi avec sa famille.
Sa femme est bien fatiguée; mais j'espère que quelques jours de repos
la remettront. J'ai passé chez ma belle-mère quinze jours fort
agréables, qui m'ont rétablie à peu près. J'en avais grand besoin,
j'étais souffrante jusqu'à perdre patience; malgré cela, je me
félicite de mon voyage, et, sauf le dernier mois que j'ai presque
entièrement passé dans mon lit, mon séjour à Bordeaux m'a offert
beaucoup de plaisirs de mon goût, c'est-à-dire point de monde et
beaucoup de courses.

Je n'en ai pas moins eu un plaisir infini à me retrouver chez moi avec
tous ceux que j'aime. Il ne nous manque que vous pour être
parfaitement heureux.

Nous goûtons dans tout son charme le calme de la vie paisible et
retirée; nous n'avons pas d'importuns, pas de faux amis, du moins nous
le croyons ainsi. Nos jours s'écoulent comme des heures, et sans que
rien pourtant en interrompe l'uniformité. Cette paix profonde est fort
du goût de ma belle-soeur. Hippolyte s'en arrange aussi, parce qu'elle
lui donne une liberté parfaite, qui est son essence. Il monte beaucoup
à cheval. Nous voyons toujours nos anciens amis; mais j'ai retranché
tout doucement beaucoup de mes relations. J'étais très fatiguée, je
pourrais même dire ennuyée, de voir autant de monde. Une société
nombreuse et superficielle n'est pas ce qui me convient, et je crois
que vous êtes tout à fait de mon avis, qu'il vaut mieux le coin du feu
qu'un panorama de figures toujours nouvelles qui passent sans qu'on
ait eu le temps d'apprécier leurs qualités et leurs défauts. Je m'en
tiens donc à deux ou trois femmes sur l'amitié desquelles je puis me
reposer, ce qui est déjà assez rare. Quant aux hommes, ils n'ont pas
des dehors fort brillants; mais ce sont les meilleures gens du monde;
vous en avez vu un échantillon: notre ami Duteil, qui n'est pas beau
ni élégant, j'en conviens, mais qui a de l'esprit, en revanche, et le
caractère le plus aimable et le plus égal.

Vous nous avez promis depuis bien longtemps, ma chère maman, de venir
refaire connaissance avec Nohant; vous ne pouvez choisir un meilleur
moment pour nous faire ce plaisir, puisque Hippolyte et sa femme y
sont déjà et que je n'ai nulle affaire qui me force à le quitter d'ici
à plusieurs mois. Si vous vous sentez assez forte pour entreprendre la
route, vous nous trouverez toujours heureux de vous soigner et de vous
distraire autant qu'il dépendra de nos ressources à cet égard.

Mes enfants se portent bien. Maurice vous embrasse, et nous en faisons
tout autant, si vous le permettez. Moi, pour ma part, je réclame
pourtant un plus gros baiser que les autres.




XXX

A M. JULES BOUCOIRAN, A PARIS[1]

                                Nohant, 2 septembre 1829.

M. Duris-Dufresne [2] m'a fait passer, monsieur, votre réponse aux
propositions dont il a bien voulu se charger de ma part auprès de
vous. Nous sommes d'accord dès ce moment, et, si mon offre vous
convient toujours, je vous attendrai au commencement d'octobre. Le
bien que M. Duris-Dufresne nous a dit et de la méthode et du
professeur nous donne un vif désir de connaître l'un et l'autre, et
nous nous efforcerons de vous rendre agréable le séjour que vous ferez
parmi nous.

Si, dans votre méthode, il est quelque préparation préalable qu'il
soit à ma portée de donner à mon fils, veuillez me l'indiquer, afin de
rendre votre travail plus facile; sinon, je le disposerai toujours à
vous montrer de la docilité et de la reconnaissance, et, ce dernier
sentiment, ses parents le partageront, n'en doutez pas.

Agréez, monsieur, l'assurance de la considération distinguée avec
laquelle j'ai l'honneur de vous saluer.

AURORE DÙDEVANT.

  [1] Jules Boucoiran, précepteur de Maurice, puis ami intime de la
    famille. Plus tard, rédacteur en chef du _Courrier du Gard_.
  [2] Duris-Dufresue, député de l'Indre.




XXXI

A M. CARON, A PARIS

                                Nohant, 1er octobre 1829.

Mon cher Caron,

Je suis bien votre servante. Je vous salue et vous embrasse de tout
mon coeur. Maintenant, dites-moi ce que vous avez fait d'une certaine
lettre de Félicie que vous m'annoncez et que vous ne m'avez pas
envoyée? Tête de linotte! à votre âge! fi! Cherchez sur votre bureau
et réparez votre oubli en me la renvoyant bientôt et m'écrivant aussi,
pour votre part, une longue lettre.

Permettez-moi de vous donner quelques commissions. Il y a longtemps
que je ne vous ai _embêté_, comme dit Pauline; et ce serait dommage
d'en perdre l'habitude. Ayez la bonté de m'acheter trois ou quatre
petites boîtes de poudre de corail pour les dents, comme celle que
vous m'avez donnée une fois; plus une aune de levantine noire au grand
large: c'est pour faire un tablier _sans couture_. En expliquant
l'affaire, vous trouverez cela dans un bon magasin de soieries. Plus,
j'ai une guitare chez Puget que je désirerais ravoir (la guitare,
s'entend). Veuillez la faire redemander par madame Saint-Agnan, et,
s'il n'y a pas de boîte, veuillez la faire emballer et tenir ces
choses prêtes chez vous, où M. de Sèze les ira prendre pour me les
apporter. Cela lui procurera le plaisir de vous voir, dont il est fort
désireux. Il nous a demandé votre adresse.

Remettez-lui aussi le volume de Paul-Louis Courier, et recevez tous
mes remerciements.




XXXII

A M. JULES BOUGOIRAN, A NOHANT

                                Périgueux, 30 novembre 1829.

Mon cher Jules,

Comment vont mes enfants? et vous? et tous les miens? Je suis
impatiente d'avoir de vos nouvelles et des leurs. Je n'en ai pas
encore reçu et je suis bien près de m'en tourmenter.

Vous étiez de retour à Nohant vendredi soir, vous auriez dû m'écrire
le lendemain; peut-être demain matin aurai-je une lettre de vous ou de
mon frère. J'en ai besoin pour être tout à fait contente; car, à _tous
autres égards_ (vous prétendez que c'est mon mot), je suis bien de
corps et d'esprit.

Mon voyage a été sinon rapide, du moins heureux. Ma santé est fort
bonne et mon coeur assez content. Hâtez-vous donc de me dire que ma
famille va bien aussi; mon Maurice surtout, mon méchant drôle, que
j'aime pourtant plus que tout au monde, et sans lequel je n'aurais pas
de bonheur. Dort-il? mange-t-il? est-il gai? est-il bien? Ne soyez pas
trop indulgent pour lui, et, pourtant, le plus que vous pourrez,
faites-lui aimer le travail. Je sais bien que ce n'est pas chose
aisée. Quand je suis là pour sécher ses pleurs et le voir ensuite
dormir dans son berceau, je ne m'en inquiète guère; mais, de loin, ma
faiblesse de mère se réveille, et je ne sens plus que de la douleur,
en songeant qu'il est peut-être à se lamenter devant son livre. Sotte
chose que l'enfance de l'homme, sotte chose que sa vie tout entière!

Enfin, mon cher enfant, faites pour lui ce que vous feriez, ce que
vous ferez un jour pour votre propre fils. Suivez son éducation; mais,
avant tout, surveillez sa santé. Ayez aussi l'oeil sur ma petite
pataude et l'oreille à ses cris. Je vous ai déjà dit tout cela. Je
suis rabâcheuse et ennuyeuse comme toutes les vieilles. Vous me le
pardonnerez; car vous avez une mère aussi, et, si vous étiez malade
chez moi, je vous soignerais comme elle-même. Je vous ai confié mon
bien le plus précieux, vous m'avez promis d'en être responsable.

Répondez bien à toutes mes questions, répétez dix fois la même chose
sans vous, lasser, et ne laissez pas passer deux jours sans me tenir
au courant. Vous me prouverez ainsi que vous avez autant d'amitié pour
moi que j'en ai pour vous.

Je pense repartir vers le milieu de la semaine prochaine. Écrivez
jusqu'à ce que je vous avertisse. Adieu.

Soignez aussi mon bengali, et dites-moi s'il n'était pas mort de soif
quand vous êtes arrivé. Tenez un peu compagnie à ma pauvre Emilie [1],
qui s'ennuie souvent. Je sais que vous êtes bon, attentif et
obligeant.

Je compte sur vous pour me remplacer en toute chose.

AURORE DUDEVANT.

  [1] Madame Hippolyte Chatiron, belle soeur de Georges Sand.




XXXIII

AU MÊME

                                Périgueux, 8 décembre 1829.

Mon cher Jules,

J'ai reçu trois lettres de vous. J'ai écrit ce matin à mon frère pour
lui recommander de vous donner ma clef tant que vous voudriez. On n'a
pas compris que je le recommandais en partant, ou, dans l'agitation de
ce moment, je ne me suis peut-être pas bien expliquée. C'était
pourtant mon intention, recevez-en mes excuses. Du reste, vous avez
eu, j'espère, à votre disposition la clef de la grande bibliothèque
vous avez pu lire à votre aise. Si l'on n'a pas fait de feu dans votre
chambre, c'est bien votre faute. Il tenait qu'à vous d'en allumer, et
vous n'êtes pas si niais, je pense, que d'y mettre de la discrétion.

Recommandez donc bien mon bengali et veillez à ce qu'il soit bien
tenu; car, si je le retrouve mal soigné, je ferai un train du diable à
André [1]. Faites faire du feu tous les jours dans mon petit réduit,
afin qu'en y rentrant, ce qui aura lieu à la fin de la semaine, je ne
le trouve pas froid comme glace. Priez aussi mon frère de monter
souvent Liska [2].

J'ai commencé par où je voulais finir; mais j'ai bien fait, car les
petites choses qu'on remet, on les oublie, et les grandes ne sont pas
pressées, vu qu'on ne les oubliera pas. Parlons donc de mes enfants.
Ma fille est enrhumée, dites-vous? Si elle l'était trop, faites-lui le
soir un lait d'amande, vous avez ce petit talent; mettez y quelques
gouttes d'eau de fleurs d'oranger, et une demi-once de sirop de gomme.
Maurice lit donc bien? Cela me fait plaisir, c'est pourquoi je lui
écris. Je ne peux vous en dire davantage, le temps me presse.

Ma santé se maintient bonne, et, d'ailleurs, je suis en humeur de
chanter le _Nunc dimittis_. Vous ne savez pas, hérétique, ce que cela
signifie? Je vous le dirai. Bonsoir. Merci de votre exactitude, merci
du fond du coeur. Rien ne m'est si doux que de recevoir des nouvelles
de ma chère famille. Soignez toujours mon Maurice.

Adieu; ne m'écrivez plus, je pars incessamment.

AURORE DUDEVANT

  [1] Domestique de la maison.
  [2] Jument de selle de George Sand.




XXXIV

A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS

                                Nohant, 29 décembre 1829

Ma chère petite maman,

Je viens vous souhaiter une bonne santé et tout ce qu'on peut
souhaiter de meilleur pour tout le courant de l'année où nous entrons
et pour toutes celles de votre vie; faites qu'il venait beaucoup. Pour
cela, soignez-vous bien et menez joyeuse vie...

Que faites-vous de mon mari? vous mène-t-il au spectacle? est-il gai?
est-il bon enfant? Il nous a mandé qu'il serait de retour cette
semaine; mais je doute que ses affaires lui permettent de tenir cet
engagement. Profitez de son bras, pendant que vous l'avez, faites-le
rire; car il est toujours triste comme un bonnet de nuit quand il est
à Paris. Faites-vous promener, si le temps le permet toutefois. Ici,
nous sommes sous la neige comme des marmottes. Nous passons notre vie
à nous chauffer et à dire des folies. Nous ne faisons rien, et
pourtant les journées sont encore trop courtes. Hippolyte est d'une
gaieté intarissable; sa femme se porte assez bien ici, et nos enfants
nous occupent beaucoup. Ils lisent parfaitement. Hippolyte est maître
d'écriture; moi, je suis maîtresse de musique.

Ma fille n'est pas tout à fait aussi avancée; mais elle commence à
parler anglais et à marcher. Elle a une bonne qui lui parle espagnol
et anglais. Si cela pouvait continuer, elle apprendrait plusieurs
langues sans s'en apercevoir. Mais je ne suis pas très contente de
mademoiselle _Pépita_ (c'est ainsi que se nomme l'héroïne), et je ne
sais si je la garderai longtemps. Elle est sale et paresseuse comme
une véritable Castillane. Ma petite Solange est pourtant bien fraîche
et bien portante. Elle sera, je crois, très jolie; elle ressemble,
dit-on, à Maurice; elle a de plus que lui une peau blanche comme la
neige. On ne peut pas trouver, par le temps qui court, une comparaison
plus palpable.

Adieu, chère petite maman; j'ai les doigts tout gelés. Je vous
embrasse tendrement et laisse la place à Hippolyte.




XXXV

A LA MÊME

                                1er février 1830

Ma chère maman,

Si je n'avais reçu de vos nouvelles par mon marï et par mon frère, qui
vient d'arriver, je serais inquiète de votre santé; car il y a bien
longtemps que vous ne m'avez écrit. Depuis plusieurs jours, je me
disposais à vous en gronder. J'en ai été empêchée par de vives alarmes
sur la santé de Maurice.

J'ai été bien malheureuse pendant quelques jours. Heureusement les
soins assidus, les sangsues, les cataplasmes out adouci cette crise.
Il a même été plus promptement rétabli que je n'osais l'espérer. Il va
bien maintenant et reprend ses leçons, qui sont pour moi une grande
occupation. Il me reste à peine quelques heures par jour pour faire un
peu d'exercice et jouer avec ma petite Solange, qui est belle comme un
ange, blanche comme un cygne et douce comme un agneau. Elle avait une
bonne étrangère qui lui eût été fort utile pour apprendre les langues,
mais qui était un si pitoyable sujet sous tous les rapports, que,
après bien des indulgences mal placées, j'ai fini par la mettre à la
porte, ce matin, pour avoir mené Maurice (à peine sorti de son lit à
la suite de cette affreuse indigestion) dans le village, se bourrer de
pain chaud et de vin du cru.

J'ai confié Solange aux soins de la femme d'André, que j'ai depuis
deux ans. Je vous envoie le portrait de Maurice, que j'ai essayé le
soir même où il est tombé malade. Je n'ose pas vous dire qu'il
ressemble beaucoup; j'ai eu peu de temps pour le regarder, parce qu'il
s'endormait sur sa chaise. Je croyais seulement au besoin de sommeil
après avoir joué, tandis que c'était le mal de tête et la fièvre qui
s'emparaient de lui. Depuis, je n'ai pas osé le _faire poser,_ dans la
crainte de le fatiguer.

J'ai cherché autant que possible, en retouchant mon ébauche, de me
pénétrer de sa physionomie espiègle et décidée. Je crois que
l'expression y est bien; seulement le portrait le peint plus âgé d'un
an ou deux. La distance des narines à l'oeil est un peu exagérée, et
la bouche n'est pas assez froncée dans le genre de la mienne. En vous
représentant les traits de cette figure un peu plus rapprochés, de
très longs cils que le dessin ne peut pas bien rendre et qui donnent
au regard beaucoup d'agrément, de très vives couleurs rosés avec un
teint demi-brun, demi-clair, les prunelles d'un noir orangé,
c'est-à-dire d'un moins beau noir que les vôtres, mais presque aussi
grandes; enfin, en faisant un effort d'imagination, vous pourrez
prendre une idée de sa petite mine, qui sera, je crois, par la suite,
plutôt belle que jolie.

La taille est sans défauts: svelte, droite comme un palmier, souple et
gracieuse; les pieds et les mains sont très petits; le caractère est
un peu emporté, un peu volontaire, un peu têtu. Cependant le coeur est
excellent, et l'intelligence très susceptible de développement. Il lit
très bien et commence à écrire; il commence aussi la musique,
l'orthographe et la géographie; cette dernière, étude est pour lui un
plaisir.

Voilà bien des bavardages de mère; mais vous ne m'en ferez pas de
reproches, vous savez ce que c'est. Pour moi, je n'ai pas autre chose
dans l'esprit que mes leçons, et j'y sacrifie mes anciens plaisirs.
Voici le moment où tous mes soins deviennent nécessaires. L'éducation
d'un garçon n'est pas une chose à négliger. Je m'applaudis plus que
jamais d'être forcée de vivre à la campagne, où je puis me livrer
entièrement à l'instruction.

Je n'ai aucun regret aux plaisirs de Paris; j'aime bien le spectacle
et les coursés quand j'y suis; mais heureusement je sais aussi n'y pas
penser quand je n'y suis pas et quand je ne peux pas y aller. Il y a
une chose sur laquelle je ne prends pas aussi facilement mon parti:
c'est d'être éloignée de vous, à qui je serais si heureuse de
présenter mes enfants, et que je voudrais pouvoir entourer de soins et
de bonheur. Vous m'affligez vivement en me refusant sans cesse le
moyen de m'acquitter d'un devoir qui me serait si doux à remplir.
Moi-même, j'ose à peine vous presser, dans la crainte de ne pouvoir
vous offrir ici les plaisirs que vous trouvez à Paris, et que la
campagne ne peut fournir. Je suis pourtant bien sûre intérieurement
que, si la tendresse et les attentions suffisaient pour vous rendre la
vie agréable, vous goûteriez celle que je voudrais vous créer ici.

Adieu, ma chère maman; nous vous embrassons tous, les grands comme les
petits. Écrivez-moi donc! ce n'est pas assez pour moi d'apprendre que
vous vous portez bien, je veux encore que vous me le disiez et que
vous me donniez une bénédiction.




XXXVI

A LA MÊME

                                Nohant, février 1830.

Ma chère petite maman,

J'ai reçu votre lettre depuis quelques jours, et j'y aurais répondu
tout de suite, sans un nouveau dérangement de santé qui m'a mis assez
bas. Il faudra que je songe sérieusement à me mettre en état de grâce;
chose qu'on fait toujours le plus tard qu'on peut, et si tard, que
j'ai de la peine à croire que cela serve à quelque chose.

«Voilà, direz-vous, de beaux sentiments!» Vous savez que je plaisante,
et qu'en état de santé ou de maladie, je suis toujours la même, quant
au moral; ma gaieté n'en est même pas altérée. Je prends le temps
comme il vient, comptant sur l'avenir, sur mes forces physiques, sur
la bonne envie que j'ai de vivre longtemps pour vous aimer et vous
soigner.

Heureusement vous êtes toujours jeune et vous pouvez encore mener
longtemps la vie de garçon; mais un jour viendra, madame ma chère
mère, où vous n'aurez plus de si beaux yeux, ni de si bonnes dents; il
faudra bien alors que vous reveniez à nous. C'est là que je vous
attends, au coin du feu de Nohant, enveloppée de bonnes couvertures et
enseignant à lire aux enfants de Maurice et à ceux de Solange;
moi-même, je ne serai plus alors très allante, et, si ma pauvre santé
détraquée me mène jusque-là, je ne serai pas fâchée d'accaparer
l'autre chenet; c'est alors que nous raconterons de belles histoires
qui n'en finiront pas et nous endormiront alternativement. Je serai,
moi, beaucoup plus vieille que mon âge; car déjà, avec une dose de
sciatique et de douleurs comme celles qui me pèsent sur les épaules,
je gagerais que vous êtes plus jeune que moi.

Ainsi donc, chère mère, comptez que nous vieillirons ensemble et que
nous serons juste au même point. Puissions-nous finir de même et nous
en aller de compagnie là-bas, le même jour!

Adieu, chère maman; je laisse la plume à Hippolyte; je ne puis pas
écrire sans me fatiguer beaucoup. Mon étourdi se charge de vous
raconter nos amusements.




XXXVII

A M. JULES BOUCOIRAN, A CHATEAUROUX

                                Nohant, 1er mars 1830.

Mon cher enfant,

Il me semblait que vous nous aviez oubliés. Je suis bien aise de
m'être trompée. Vous seriez fort ingrat, si vous ne répondiez pas à
l'amitié sincère que je vous ai témoignée et que vous m'avez paru
mériter. Je crois que vous y répondez en effet, puisque vous me le
dites, et je suis sensible à la manière simple et affectueuse dont
vous exprimez votre affection.

Vous vous applaudissez d'avoir trouvé une amie en moi. C'est bon et
rare, les amis! Si vous ne changez point, si vous restez toujours ce
que je vous ai vu ici, c'est-à-dire honnête, doux, sincère, aimant
votre excellente mère, respectant la vieillesse et ne vous faisant pas
un amusement de la railler, comme il est aujourd'hui de mode de le
faire; si vous demeurez, enfin, toujours étranger aux erreurs que vous
m'avez vue détester et combattre chez mes plus proches amis, vous
pouvez compter sur cette amitié toute maternelle que je vous ai
promise.

Mais je vous avertis que j'exigerai plus de vous que des autres. Il en
est beaucoup dont la mauvaise éducation, l'abandon dans la vie ou le
caractère ardent sont l'excuse. Avec de bons principes, un naturel
paisible, une bonne mère, si l'on se laisse corrompre, on ne mérite
aucune indulgence. Je connais vos qualités et vos défauts mieux que
vous ne les connaissez. A votre âge, on ne se connaît pas. On n'a pas
assez d'années derrière soi pour savoir ce que c'est que le passé et
pour juger une partie de la vie. On ne pense qu'à l'autre qu'on a
devant soi, et on la voit bien différente de ce quelle sera!

Je vais vous dire ce que vous êtes. D'abord l'apathie domine chez
vous. Vous êtes d'une constitution nonchalante. Vous avez des moyens,
vos études ont été bonnes. Je crois que vous auriez un jour une tête
«carrée», comme disait Napoléon, un esprit positif et une instruction
solide, si vous n'étiez pas paresseux. Mais vous l'êtes. En second
lieu, vous n'avez pas le caractère assez bienveillant en général, et
vous l'avez trop quelquefois. Vous êtes taciturne à l'excès, ou
confiant avec étourderie. Il faudrait chercher un milieu.

Remarquez que ces reproches ne s'adressent point à mon fils, à celui
que je faisais lire et causer dans mon cabinet, et qui, avec moi,
était toujours raisonnable et excellent. Je parle de Jules Boucoiran,
que les autres jugent, dont ils peuvent avoir à se louer ou à se
plaindre. Désirant que tous ceux que vous rencontrerez se fassent une
idée juste de vous, et voulant vous apprendre à vivre bien avec tous,
je dois vous montrer les inconvénients de cet abandon avec lequel vous
vous livrez à la sensation du moment: tantôt l'ennui, tantôt
l'épanchement.

Vous n'aimez point la solitude. Pour échapper à une société qui vous
déplaît, vous en prenez une pire. J'ai su que, pendant mon absence,
vous passiez toutes vos soirées à la cuisine, et je vous désapprouve
beaucoup.

Vous savez si je suis orgueilleuse et si je traite mes gens d'une
façon hautaine. Élevée avec eux, habituée pendant quinze ans à les
regarder comme des camarades, à les tutoyer, à jouer avec eux comme
fait aujourd'hui Maurice avec Thomas[1], je me laisse encore souvent
gronder et gouverner par eux. Je ne les traite pas comme des
domestiques. Un de mes amis remarquait avec raison que ce n'étaient
pas des valets, mais bien une classe de gens à part qui s'étaient
engagés par goût à faire aller ma maison, en vivant aussi libres,
aussi _chez eux_ que moi-même.

Vous savez encore que je m'assieds quelquefois au fond de ma cuisine,
en regardant rôtir le poulet du dîner et en donnant audience à mes
coquins et à mes mendiants. Mais je ne demeurerais point un quart
d'heure avec eux lorsqu'ils sont rassemblés, pour y passer le temps à
écouter leur conversation. Elle m'ennuierait et me dégoûterait; parce
que leur éducation est différente de la mienne; je les gênerais en
même temps que je me trouverais déplacée. Or vous êtes élevé comme moi
et non comme eux. Vous ne devez donc pas être avec eux comme un égal.
J'insiste sur ce reproche, auquel je n'aurais pas pensé, s'il ne
m'était revenu quelque chose de semblable d'une manière indirecte, par
l'effet du hasard.

Hippolyte se trouvant en patache avec un homme employé chez le général
Bertrand, je ne sais plus si c'est comme ouvrier, comme domestique ou
comme fermier, celui-ci bavarda beaucoup, parla de la famille
Bertrand, de monsieur, de madame, des enfants, etc, etc., et enfin de
M. Jules. «C'est un bon, enfant, dit-il, et bien savant; mais c'est
jeune, ça ne sait pas tenir son rang. Ça joue aux cartes ou aux dames
avec le chasseur du général. Nous autres gens du commun, nous n'aimons
pas ça; si nous étions élevés en messieurs, nous nous conduirions en
messieurs.»

Hippolyte me raconta cette conversation, qu'il regardait comme un
propos sans fondement; mais je me rappelai diverses circonstances qui
me le firent trouver vraisemblable; entre autres, votre brouillerie
avec la famille du portier, brouillerie qui n'aurait jamais dû avoir
lieu, parce que vous n'auriez jamais dû faire votre société de gens
sans éducation.

Je le répète, l'éducation établit entre les hommes la seule véritable
distinction. Je n'en comprends pas d'autre; celle-là me semble
irrécusable. Celle que vous avez reçue vous impose l'obligation de
vivre avec les personnes qui sont dans la même position, et de n'avoir
pour les autres que de la douceur, de la bienveillance, de
l'obligeance. De l'intimité et de la confiance, jamais; à moins de
circonstances particulières qui n'existent point par rapport à vous
avec mes gens, ou avec ceux du général Bertrand. Voilà encore ce qui
me fait dire que vous êtes paresseux.

Quand vos élèves sont couchés, au lieu d'aller niaiser avec des gens
qui ne parlent pas le même français que vous, il faudrait prendre un
livre, orner votre esprit des connaissances qui lui manquent encore.
Si votre cerveau est fatigué des impatiences et des fadeurs de la
leçon (je conviens que rien n'est plus ennuyeux), prenez un ouvrage de
littérature. Il y en a tant que vous ne connaissez pas, ou que vous
connaissez mal! J'aimerais encore mieux que vous fissiez seul de
méchants vers que d'aller entendre de la prose d'antichambre.

Vous voyez que j'use fort de la liberté que vous m'avez donnée de vous
gronder. Au fait, si vous le preniez mal, vous seriez un sot; car je
ne fais que remplir mon devoir de mère; il faut vous aimer et vous
estimer beaucoup pour se charger de vous faire la morale si rudement.


                                Le 13 mars.

Il y a tantôt quinze jours que je vous écrivis le barbouillage
précédent. Depuis, il ne m'a pas été possible de le reprendre; c'est à
grand'peine que je m'y remets aujourd'hui. J'ai attrapé une sorte de
refroidissement qui m'a fort maltraité les yeux. Je serai fort à
plaindre si j'en suis réduite à me chauffer les pieds sans m'occuper;
c'est triste de n'y pas voir, de ne pouvoir regarder la couleur du
ciel et le visage de ses enfants. Priez pour que cela ne m'arrive.

En attendant, je souffre beaucoup et ne puis vous dire qu'un mot:
c'est que vous ne vous fâcherez pas j'espère, de tout ce qui précède,
un peu sévèrement dit. N'y cherchez qu'une nouvelle preuve de mon
amitié pour vous.

Vous viendrez nous voir quand vous aurez fini avec la maison Bertrand.
Vous trouverez Maurice et Léontine lisant très bien, écrivant très
mal, faisant du reste assez de progrès pour les petites choses que je
leur enseigne peu à peu. Soulat[2] lit mal et écrit bien. Il oublie
les principes que vous lui avez donnés, quoique nous le fassions lire
tous les jours.

Vous m'aviez proposé de me laisser des tableaux pour les leur remettre
sous les yeux, ce qui souvent est nécessaire. Vous l'avez ensuite
oublié. Je me rappelle assez bien l'arrangement des principales
règles. Mais j'ai les yeux et la tête si malades, que vous me rendrez
service en me les faisant passer.

Adieu, mon cher Jules; donnez-moi toujours de vos nouvelles. Tout le
monde ici vous fait amitié.

Maurice vous embrasse.

  [1] Thomas Aucante, vacher de la ferme de Nohant.
  [2] Jacques Soulat, ancien grenadier de la garde impériale, paysan
    dans le village de Nohant.




XXXVIII

AU MÊME

                                Nohant, 22 mars 1830.

Je suis fort contente de votre lettre, mon cher enfant. Avant tout, je
veux vous dire de venir me voir avant de retourner à Paris. Il faut
même vous arranger de manière à passer quelque temps chez nous. Les
enfants écrivent assez bien pour que vous leur appliquiez la méthode
d'orthographe dont vous m'avez parlé. Ne le voulez-vous pas? Vous
savez le plaisir que vous me ferez en acceptant ma proposition.

Vous convenez de trop bonne grâce de tous _vos torts_, je ne puis vous
gronder bien haut. Mais un défaut qu'on avoue n'est qu'à moitié
corrigé. Il faut mettre la main à l'oeuvre et s'en débarrasser au plus
tôt. Dans votre autre lettre, vous doutiez de ma patience.

Vous ne vous trompez guère. J'en ai une inépuisable pour certaines
contrariétés et pour les douleurs physiques; mais, en ce qui concerne
Maurice, je n'en ai pas du tout. Ce serait pourtant bien le cas ou
jamais d'en avoir. Je prends tellement à coeur ses progrès, que je me
désespère promptement, et j'ai bien tort. Je disais aussi, comme vous,
que cela tient à ma constitution, au climat, à la digestion, etc.
Pourtant, ce serait une pauvre défaite, puisqu'il est beaucoup
d'occasions où je réussis à dompter l'emportement de mon caractère. Ce
qu'on a pu une fois, on le peut plus d'une fois, et l'habitude le fait
pouvoir presque toujours. J'espère en venir là pour mes impatiences,
de même que vous avec votre apathie. La douceur m'est nécessaire pour
faire quelque chose de mon fils; un stimulant vous l'est aussi pour
faire quelque chose de vous-même. L'éducation de Maurice commence, la
vôtre n'est pas finie. Si vous y consentez, je vous donnerai votre
tâche quand vous serez ici, et je vous autorise à vous moquer de moi
quand vous me verrez en colère. Mais déjà je me suis beaucoup amendée.

Le second paragraphe de votre réponse n'est pas clair. Vous me
promettez de me l'expliquer dans un an; à la bonne heure!

Le troisième est un raisonnement si l'on veut. Il vous suffira de le
relire pour voir comme il est solide. Vous dites: «Je suis franc,
parce que je laisse voir aux gens qu'ils me déplaisent. J'abhorre la
dissimulation, et je serais hypocrite, si j'agissais autrement.» Voilà
qui est bien d'une tête de vingt ans! croyez-vous, mon enfant, que je
sois perfide et menteuse? croyez-vous que je n'aie pas bien des fois
en ma vie ressenti des mouvements d'éloignement et d'indignation
envers certaines gens? Sans doute cela m'est arrivé; mais, avant de le
leur témoigner, j'ai réfléchi.

Je me suis demandé sur quoi étaient fondées mes aversions, et j'ai
presque toujours reconnu que l'amour-propre m'exagérait la différence
entre moi et ces gens-là, la supériorité usurpée sur eux. Je ne parle
pas des assassins et des voleurs que j'ai eu l'honneur de
_fréquenter_. Je les mets à part. Ils ont bien des motifs d'excuse et
de compassion inutiles à dire ici. Je vous permets bien, du reste, de
les considérer avec horreur, pourvu que cette indignation ne vous
rende pas inflexible et inhumain envers ces hommes dégradés, qu'on
doit encore secourir, pour les empêcher de se dégrader de plus en
plus. Il n'est question ici que de ces travers, de ces vices même
qu'on rencontre dans la société, dans toutes les sociétés, avec cette
seule différence qu'ils sont plus ou moins voilés.

Eh bien, si vous étiez un peu moins jeune, si vous aviez plus
d'habitude de rencontrer de ces gens à chaque pas (c'est là en quoi
consiste ce qu'on appelle _expérience_), si vous aviez examiné _tout_
en les jugeant, vous seriez beaucoup moins sévère pour eux, sans
cesser d'être rigidement vertueux pour vous-même.

Considérez que vous avez vingt ans, que la plupart des gens dont les
travers vous choquent ont vécu trois ou quatre fois votre âge, ont
passé par mille épreuves dont vous ne savez pas encore comment vous
sortiriez, ont manqué peut-être de tous les moyens de salut, de tous
les exemples, de tous les secours qui pouvaient les ramener ou les
préserver. Que savez-vous si vous n'eussiez pas fait pis à leur place,
et voyez ce qu'est l'homme livré à lui-même?

Observez-vous avec sévérité, avec attention, pendant une journée
seulement! Vous verrez combien de mouvements de vanité misérable,
d'orgueil rude et fou, d'injuste égoïsme, de lâche envie, de stupide
présomption, sont inhérents à notre abjecte nature! combien les bonnes
inspirations sont rares! comme les mauvaises sont rapides et
habituelles! C'est cette habitude qui nous empêche de les apercevoir,
et, pour ne pas nous y être livrés, nous croyons ne les avoir pas
ressentis. Demandez-vous ensuite d'où vous vient le pouvoir de les
réprimer; pouvoir qui vous est devenu une habitude et dont le combat
n'est plus sensible que dans les grandes occasions. «C'est ma
conscience, direz-vous. Ce sont mes principes.»

Croyez-vous que ces principes vous fussent venus d'eux-mêmes sans les
soins que votre mère et tous ceux qui ont travaillé à votre éducation
ont pris à vous les inculquer? Et maintenant vous oubliez que ce sont
eux qu'il faut bénir et glorifier, et non pas vous, qui êtes un
ouvrage sorti de leurs mains! Ayez donc plutôt compassion de ceux à
qui le secours a été refusé et qui, livrés à leur propre impulsion, se
sont fourvoyés sans savoir où ils allaient. Ne les recherchez pas; car
leur société est toujours déplaisante et peut-être dangereuse à votre
âge; mais ne les haïssez pas. Vous verrez, en y réfléchissant, que la
bienveillance, qu'on appelle communément _amabilité_, consiste non pas
à tromper les hommes, mais à leur pardonner.

Je ne vous dirai rien sur le reste de votre lettre. Je vous ai dit
tout ce que j'en pensais la première foi. Vous convenez que vous avez
tort et vous me promettez de changer cette bienveillance outrée en une
douceur plus noble, dont on sentira le prix davantage. Je vois des
éléments très bons en vous; mais le raisonnement est souvent faux.
C'est un grand mal de s'encourager soi-même à se tromper.

Adieu, mon cher enfant. Je vous attends, venez le plus tôt que vous
pourrez. Mes yeux vont mieux. Les enfants et moi vous embrassons
affectueusement. Comptez toujours sur votre vieille amie.




XXXIX

A MADAME MAURICE DUPIN, A PARIS

                                Nohant, 19 avril 1830.

Ma chère maman,

J'ai été empêchée de vous écrire par une ophthalmie qui m'a fait
beaucoup souffrir pendant plus d'un mois et dont je ne suis pas tout à
fait débarrassée, j'ai encore les yeux malades et fatigués le soir.
Néanmoins, je suis assez bien pour mettre à exécution un projet dont
je n'ai pas voulu vous faire part avant qu'il fût tout à fait arrêté.
Je vais aller passer quelques jours auprès de vous, et, de plus, je
vous mène Maurice, afin que vous fassiez connaissance avec lui. Il en
meurt d'envie et me fait mille questions sur votre compte.

Je profite d'une occasion agréable et commode pour le voyage: le
sous-préfet et sa femme[1] vont aussi prendre l'air de Paris et
m'offrent place dans leur calèche. Une fois près de vous, j'espère
bien vous décider à revenir avec moi; vous n'aurez plus de défaites à
me donner; nous ferons le voyage aussi long que vous voudrez. Nous
nous arrêterons pour vous laisser reposer où il vous plaira; enfin, je
vous soignerai si bien en route, que vous ne vous apercevrez pas de la
fatigue. Mais c'est de quoi nous aurons le loisir de parler ensemble
la semaine prochaine, c'est-à-dire le 30 de ce mois ou le 1'er mai.

Dites à l'ami Pierret de s'apprêter à gâter Maurice, comme il m'a
gâtée jadis; ce qui ne nous rajeunit ni les uns ni les autres. Si
j'avais été seule, je vous aurais priée de me donner un lit de sangle
au pied du vôtre; mais Maurice est un camarade de lit assez
désagréable; d'ailleurs, Hippolyte désire que je donne un coup d'oeil
à sa maison[2]. J'occuperai donc son appartement; ce qui ne
m'empêchera pas de vous voir tous les jours et de vous mener promener.

J'espère bien vous redonner des jambes. Je me rappelle qu'à mon
dernier voyage, je vous ai été enlever, un jour que vous étiez malade,
et que j'ai réussi à vous égayer et à vous guérir. Je compte encore
livrer l'assaut à votre paresse et vous rendre plus jeune que moi. Ce
ne sera pas beaucoup dire quant au physique; car je suis un peu dans
les pommes cuites, comme vous verrez; mais le moral ne vieillit pas
autant et je suis encore assez folle quand je me mêle de l'être.

Adieu, ma chère maman; bientôt je vous dirai bonjour. Je suis heureuse
d'avance. Faites que je vous trouve bien portante; car, malgré mon
empressement à vous soigner, j'aime mieux que vous n'en ayez pas
besoin. Je vous embrasse mille fois.

Émilie, Casimir, Hippolyte et nous tous vous embrassons tendrement.

  [1] M. et madame de Périgny
  [2] Rue de Seine, 31.




XL

A M. JULES BOUCOIRAN, A PARIS

                                Nohant, 20 juillet 1830.

Mon cher enfant,

Où êtes-vous? Je vous écris à tout hasard à Paris. Vous m'aviez promis
de venir me voir aussitôt votre retour dans le pays, et je ne vous
vois point arriver. Dernièrement madame Saint-Agnan me mandait qu'elle
vous voyait souvent. Pourquoi ne m'écrivez-vous pas? Je sais que vous
vous portez bien, que vous avez conservé l'habitude de cette gaieté
bruyante que je vous connais. Mais ce n'est pas assez; je veux que
vous bavardiez un peu avec moi et me racontiez ce que vous faites et
ne faites pas.

Moi, je ne vous dirai rien de curieux. Vous savez comment on vit à
Nohant; le mardi ressemble au mercredi, le mercredi au jeudi, ainsi de
suite. L'hiver et l'été apportent seuls quelque diversion à cet état
de stagnation permanente. Nous avons le sentiment ou, si vous aimez
mieux, la sensation du froid et du chaud pour nous avertir que le
temps marche et que la vie coule comme l'eau. C'est un cours
tranquille, celui qui me mène et je ne demande pas à rouler plus vite.
Mais vous, dans ce grand et fatigant Paris, comment prenez-vous le
_fardeau de l'existence_? Ah! il est lourd à porter par un temps
chaud, avec de longues courses à faire. Je m'y suis _amusé_ ou
_amusée_ (comme votre sublime exactitude grammaticale l'entendra).
Mais je suis bien aise d'être de retour. Arrangez cela comme vous
voudrez.

J'en conclus que je me trouve bien partout, grâce à ma haute
philosophie, ou à ma profonde nullité. Vous aimiez assez notre vie
paisible, vous êtes né pour cela, et vous avez une tournure faite
exprès pour le grand canapé somnifère de mon silencieux salon. Ne
viendrez-vous pas bientôt y lire les journaux ou vous y enfoncer dans
une léthargie demi-méditative, demi-ronflante?

Il me tarde de vous embrasser, mon cher enfant, de vous morigéner
par-ci par-là, avec toute l'autorité que mon âge vénérable et mon
caractère grave me donnent sur votre folâtre jeunesse. En attendant,
écrivez-moi, ou nous nous fâcherons.

Bonsoir, mon cher fils; je suis toujours à moitié aveugle: c'est pour
qu'il ne me manque aucune des infirmités dont l'imbécillité se
compose.

Cela ne m'empêche pas de vous aimer tendrement. Quand vous viendrez,
demandez, je vous prie, à madame Saint-Agnan si elle n'a rien à
m'envoyer de chez Gondel[1]. Achetez-moi aussi quelques cahiers de
papier pareil à celui de cette lettre. Quand je dis _quelques_,
c'est-à-dire une vingtaine. Je vous dois beaucoup de choses. Il me
tarde de m'acquitter envers vous. Mais ce que je ne vous rembourserai
qu'en amitié, c'est l'infatigable obligeance que vous avez eue pour
moi à Paris et à laquelle je sais être sensible, quoique bourrue.

Maurice vous embrasse; il lit bien, mais n'écrit pas assez couramment
pour commencer l'orthographe; d'ailleurs, je n'ai encore examiné
qu'imparfaitement votre méthode. Je veux m'en pénétrer un peu plus,
avant de la mettre en pratique, et votre secours ne me sera pas
inutile.

  [1] Gondel, marchand.




XLI

AU MÊME

                    La Châtre, 31 juillet 1830, onze heures du soir.

Oui, oui, mon enfant, écrivez-moi. Je vous remercie d'avoir pensé à
moi au milieu de ces horreurs. O mon Dieu, que de sang! que de larmes!

Votre lettre du 28 ne m'est arrivée qu'aujourd'hui 31. Nous attendions
des nouvelles avec une anxiété! Cependant, nous savions à peu près
tout ce qu'elle contient par mille voies diverses, et les versions
diffèrent peu les unes des autres. Mais rien d'officiel! Nous espérons
que ce sera demain; car nous avons besoin de cela pour coopérer aussi
de tous nos faibles moyens au grand oeuvre de la rénovation. Ah Dieu!
l'emporterons nous? Le sang de toutes ces victimes profitera-t-il à
leurs femmes et à leurs enfants!

Votre lettre a été lue par toute la ville; car on est avide de détails
et chacun fournit son contigent; écrivez donc, songez qu'on
s'arrachera les nouvelles et ne me parlez que des affaires publiques.
Mon pauvre enfant, en dépit de la fusillade et des barricades, vous
avez réussi à m'informer de ce qui se passait. Croyez-le bien, parmi
tous ceux pour qui je frémis, vous n'êtes pas un de ceux qui
m'intéressent le moins. Ne vous exposez pas, à moins que ce ne soit
pour sauver un ami; alors je vous dirais ce que je dirais à mon propre
fils: «Faites-vous tuer plutôt que de l'abandonner.» Au nom du ciel,
si vous pouvez circuler sans danger, informez-vous du sort de ceux qui
me sont chers.

Les Saint-Agnan n'ont-ils pas souffert? Le père était de la garde
nationale. On en est à se dire: «Un tel est-il mort?» Il y a trois
jours, la mort d'un ami nous eût glacés; aujourd'hui, nous en
apprendrons vingt dans un seul jour peut-être, et nous ne pourrons les
pleurer. Dans de tels moments, la fièvre est dans le sang, et le coeur
est trop oppressé pour se livrer à la sensibilité.

Je me sens une énergie que je ne croyais pas avoir. L'âme se développe
avec les événements. On me prédirait que j'aurai demain la tête
cassée, je dormirais quand même cette nuit; mais on saigne pour les
autres. Ah! que j'envie votre sort! Vous n'avez pas d'enfant! Vous
êtes seul; moi, je veille comme une louve veille sur ses petits. S'ils
étaient menacés, je me ferais mettre en pièces.

Mais que voulais-je vous dire? Mes pensées se ressentent du désordre
général. Courez à l'hôtel d'_Elboeuf,_ place du Carrousel. Il est
pillé, dévasté sans doute. Sachez si ma tante, madame Maréchal, et sa
famille out échappé aux désastres de ces journées de meurtre. Mon
oncle était inspecteur de la maison du roi. Je me flatte qu'il était
absent. Mais sa femme et sa fille, seules au centre de la tempête! Son
gendre est brigadier aux gardes du corps; est-il mort? S'il ne l'est
pas, vivra-t-il demain? Je n'ai pas le courage de leur écrire.
D'ailleurs, où sont-ils? Et puis peuvent-ils songer, s'ils out été
maltraités, comme je le crains, à donner de leurs nouvelles? Mais
vous, mon enfant, qui êtes actif, bon et dévoué à vos amis, vous
pouvez peut-être me tirer de cette horrible inquiétude. Faites-le si
le combat a cessé, comme on le dit. Hélas! ne recommencera-t-il pas
bientôt?

Que je vous dise ce qui se passe chez nous. Notre ville est la seule
qui se montre vraiment énergique. Qui l'aurait cru? elle seule marche.
Châteauroux est moins déterminée. Issoudun ne l'est pas du tout;
néanmoins, les gardes nationales s'organisent, et, si l'autorité
(l'autorité renversée) lutte encore, nous résisterons bien. Dans ce
moment, la gendarmerie est la seule force qu'on ait à nous opposer;
c'est si peu de chose contre la masse, qu'elle se tient prudemment en
repos. Nous n'avons qu'un danger à courir, celui d'être assaillis par
un régiment détaché de Bourges pour nous soumettre. Alors on se
battra.

Les deux hommes d'ici sont des plus décidés. Casimir est nommé
lieutenant de la garde nationale, et cent vingt hommes sont déjà
inscrits. Nous attendons avec impatience la direction que nous donnera
le gouvernement provisoire. J'ai peur, mais je n'en dis rien; car ce
n'est pas pour moi que j'ai peur. En attendant, on se réunit, on
s'excite mutuellement.

Et vous, que ferez-vous? La famille Bertrand viendra-t-elle ici
bientôt? L'accompagnez-vous toujours? Je désire bien vous revoir.

Parlez-moi de notre député; est-il arrivé sans événement? Nous l'avons
vu partir au plus rude moment et nous frémissions de ce qui pouvait
lui arriver. Nous espérons maintenant qu'il a pu entrer sans danger,
mais nous sommes impatients d'en avoir la certitude. Tâchez de le
voir, et priez-le, s'il a un instant de loisir, de me donner de ses
nouvelles. Il est notre héros, et, comme notre attachement est son
unique salaire, il ne peut pas refuser celui-là.

Adieu, mon cher enfant. Où sont nos paisibles lectures et nos jours de
repos? Quand reviendront-ils? La guerre n'est pas mon élément; mais,
pour vivre ici-bas, il faut-être amphibie. S'il ne fallait que mon
sang et mon bien pour servir la liberté! Je ne puis pas consentir à
voir verser celui des autres, et nous nageons dans celui des autres!
Vous êtes heureux d'être homme; chez vous, la colère fait diversion à
la douleur. Merci encore une fois de votre lettre.

Ne vous lassez pas de nous donner des détails. Je ne crois pas qu'il
ait pu rien arriver à ma mère; mais la pauvre femme a dû avoir bien
peur. Voyez-la, je vous en prie; elle demeure près de vous, boulevard
Poissonnière, n^o 6. Ne vous étonnez pas si son accueil est singulier;
elle a l'étrange manie de prendre tous les gens qu'elle ne connaît pas
pour des voleurs. Criez-lui en entrant que vous venez de ma part
savoir de ses nouvelles, et, si elle vous reçoit froidement, ne vous
en inquiétez pas. Je vous saurai gré de ce nouveau service. Adieu.




XLII

A MADAME MAURICE DUPIN, A CHARLEVILLE

                                7 septembre 1830.

J'aurais répondu plus tôt à votre lettre, ma chère petite mère, si je
n'eusse été fort malade. On a craint pour moi une fièvre cérébrale,
et, pendant quarante-huit heures, j'ai été je ne sais où. Mon corps
était bien au lit sous l'apparence du sommeil, mais mon âme galopait
dans je ne sais quelle planète. Pour parler tout simplement, je n'y
étais plus et je ne me sentais plus.

Casimir est fort sensible à vos reproches; il assure qu'il ne les
mérite pas. On lui a dit chez ma tante que vous étiez partie. Il en
était si convaincu, qu'il me l'a dit en arrivant ici. Il n'a point été
s'en assurer par lui-même; il regardait cela comme une course inutile,
dans la certitude où il était de ne point vous rencontrer. Il était
tellement pressé, tellement occupé d'affaires politiques et de
commissions dont la ville de la Châtre l'avait chargé pour les
Chambres, qu'il regardait, avec raison, son temps comme fort précieux.
Forcé de revenir au bout de huit jours, ce n'est pas sans peine qu'il
a rempli si vite sa mission. Ce que je ne conçois pas, c'est qu'on
l'ait induit en erreur, lorsque, d'après ce que vous me dites, on
savait que vous étiez encore à Paris. J'ai des lettres de lui datées
de cette époque dans lesquelles il me dit positivement: «Ta mère est
partie pour Charleville, c'est pourquoi je n'ai pu la voir.»

Casimir est incapable d'un mensonge et il ne peut avoir de raison pour
vous éviter; ainsi, tout cela est le résultat d'un malentendu. Il
était décidé à vous ramener ici avec lui, si vous y eussiez consenti.

Vous avez été près de Caroline. Je suis loin d'en être jalouse. Elle
était malade, et je n'ai qu'un regret, c'est que les liens qui me
retiennent ici m'aient empêchée de vous y accompagner. Je l'aurais
soignée avec zèle; mais, outre que l'arrivée de deux personnes de plus
dans son ménage eût pu la gêner beaucoup, il ne m'est pas facile de
quitter mes petits enfants, encore moins de les faire voyager avec
moi. Voici l'âge où Maurice a besoin de leçons suivies et je suis
comme enchaînée à la maison. J'ai renoncé aux longues courses; ce qui
me force de négliger celles de mes connaissances qui demeurent à cinq
ou six lieues.

Oscar doit être un beau garçon bien avancé. S'il était à moi, avec les
dispositions qu'il a pour le dessin, j'en ferais un peintre. C'est
l'avenir que je rêve pour le mien. Il annonce aussi du goût pour cet
art. C'est, à mon gré, le plus beau de tous, celui qui peut occuper le
plus agréablement la vie, soit qu'il devienne un état, soit qu'il
serve seulement à l'amusement. Il me fait passer tant d'heures de
plaisir et de bonheur que je passerais peut-être à m'ennuyer! Si
j'avais un talent véritable, je sens qu'il n'y aurait pas de sort plus
beau que le mien et j'oublierais bien au fond de mon cabinet les
intrigues et les ambitions qui font les révolutions.

Que dites-vous de celle-ci? Je suis loin de la croire finie, et j'ai
peur même que tout ce qu'on a fait ne serve à rien. Mais vous en avez
par-dessus la tête, vous qui avez vu tout cela. Je ne veux pas vous en
parler.

Vous me rendez heureuse en m'apprenant que vous êtes plus forte que
vous ne disiez. Je le pensais bien. Vous vous exagériez votre
faiblesse. Je crois que je tiens de vous sous le rapport de la santé;
je suis sujette à de fréquentes indispositions, à des souffrances
presque continuelles; mais, au fond, je suis extrêmement forte, comme
vous, et d'étoffe à vivre longtemps sans infirmité, en dépit de tous
ces _arias_ de bobos.

Soignez-vous bien, mais ne vous figurez donc pas que vous avez cent
ans; toutes les femmes de votre âge ont l'air d'avoir vingt ans de
plus que vous. En ne vous affectant pas, en ne vous laissant pas
gagner par l'ennui et la tristesse, vous serez longtemps jeune.

Restez près de ma soeur tant qu'elle aura besoin de vous et que vous
vous plairez dans ce pays. Dès que vous éprouverez le besoin de
changer de place et la force de le faire, venez ici. Vous y resterez
dix ans si vous vous y trouvez bien, huit jours si vous vous ennuyez.
Vous serez libre comme chez vous, vous vous lèverez, vous vous
coucherez, vous serez seule, vous aurez du monde, vous mangerez comme
bon vous semblera, vous n'aurez qu'à parler pour être obéie. Si vous
n'êtes pas contente de nous, je suis bien sûre que ce ne sera pas de
notre faute.

Adieu, ma chère maman; je vous embrasse de toute mon âme, ainsi que ma
soeur et Oscar.

Donnez-moi de vos nouvelles et des leurs.




XLIII

A M. JULES BOUCOIRAN, A CHATEAUROUX

                                Nohant, 27 octobre 1830.

Je vous remercie, mon cher enfant, de vos deux billets. Je me doutais
bien de l'exagération des rapports sur Issoudun qui nous étaient
parvenus. Il en est ainsi de toutes les nouvelles, véritables cancans
politiques, qui grossissent en roulant par le monde.

La vérité a toujours quelque chose de trivial qui déplaît aux esprits
poétiques. Nous sommes d'ailleurs dans le pays, dans la terre
classique de la poésie, on ne dit jamais les choses comme elles sont.
Voit-on des cochons, ce sont des éléphants; des oies, ce sont des
princesses; ainsi du reste. Je suis lasse et dégoûtée de tout cela;
aussi je ne lis plus les journaux. J'exècre l'esprit de commérage des
coteries provinciales: c'est une guerre de menteries, un assaut
d'absurdités qui fait mal au coeur, pour peu qu'on en ait. Je ne
trouve en dehors de ma vie intime, rien qui mérite un sentiment
d'intérêt véritable.

De nos jours, l'enthousiasme est la vertu des dupes. Siècle de fer,
d'égoïsme, de lâcheté et de fourberie, où il faut railler ou pleurer
sous peine d'être imbécile ou misérable. Vous savez quel parti je
prends. Je concentre mon existence aux objets de mes affections. Je
m'en entoure comme d'un bataillon sacré qui fait peur aux idées noires
et décourageantes. Absents ou présents, mes amis remplissent mon âme
tout entière; leur souvenir y apporte la joie, efface la pointe acérée
des douleurs cuisantes, souvent répétées. Le lendemain ramène un rayon
de soleil et d'espérance. Alors je me moque des larmes de la veille.

Vous vous étonnez souvent de mon humeur mobile, de mon caractère
flexible. Où en serais-je sans cette faculté de m'étourdir? Vous
connaissez tout dans ma vie, vous devez comprendre que, sans
l'heureuse disposition qui me fait oublier vite le chagrin, je serais
maussade et sans cesse repliée sur moi-même, inutile aux autres,
insensible à leur affection.

Loin de là, cette faculté d'oublier m'inspire tant de reconnaissance,
m'apporte tant de consolations, que je suis fière de pouvoir dire à
ceux qui m'aiment: «Vous me rendez le bonheur et la gaieté, vous me
dédommagez de ce qui me manque, vous suffisez à toutes mes ambitions.»
Prenez votre part de ce compliment, mon enfant; car vous savez que je
vous aime comme un fils et comme un frère.

Nous différons de caractère; mais nos coeurs sont honnêtes et aimants,
ils doivent s'entendre. Il me sera doux de vous avoir pour longtemps
près de moi et de vous confier mon Maurice. Il me tarde de voir
arriver ce moment.

Bonsoir, mon fils; écrivez-moi.




XLIV

A MADAME MAURICE DUPIN, A CHARLEVILLE

                                Nohant, 22 novembre 1830.

Ma chère petite maman,

Vous êtes bien paresseuse. Si je ne vous savais en bonnes mains et en
sûreté à Charleville, je serais inquiète de vous. Par ce temps-ci, on
ne sait qui vit ni qui meurt. Il y a des troubles de tous les côtés;
notre pays, tout pacifique qu'il est d'ordinaire, se mêle aussi de
remuer. Des émeutes assez sérieuses ont eu lieu à Bourges, à Issoudun,
voire à la Châtre; c'est là, par exemple, qu'elles ont été le plus
vite apaisées; tout s'est tourné en plaisanterie. Bien des gens ont
fui de peur, cependant; chaque chose a son côté ridicule dans la vie.

Je me sens peu disposée à m'effrayer de l'avenir si noir qu'on nous
prédit. La frayeur grossit les objets et ces hommes sanguinaires, vus
de près, ne sont, la moitié du temps, que des ivrognes, qu'on met en
gaieté avec du vin et qui n'égorgeront personne. Ils font grand bruit
et peu de mal, quoi qu'on en dise; cependant, je suis bien aise que
vous ne soyez pas à Paris. Vous y êtes très isolée, et, dans cette
position, il est naturel qu'on ne soit pas rassuré. La peur fait mal,
elle rend malade. Reposez-vous donc auprès de vos enfants, mais
n'oubliez pas les absents et parlez-moi un peu plus souvent de vous et
d'eux.

Oscar est-il au collège? La santé de Caroline se raffermit-elle? Votre
présence, qu'elle désirait vivement, a dû être pour elle le meilleur
des remèdes, et puis ce beau temps est excellent pour les poitrines
délicates. Soignez-la bien, elle vous le rendra; mais faites en sorte
de n'en avoir pas besoin.

J'ai été assez malade depuis ma dernière lettre. Je cours du matin au
soir pour me dédommager de l'ennui de souffrir.

Ma belle-soeur[1] ne court guère, on peut même dire pas du tout. Elle
est douce et bonne, point exigeante; elle se lève tard, et nous ne
nous voyons qu'au moment du dîner. C'est toujours avec plaisir et
bonne intelligence. Nous passons la soirée ensemble, soirée qui n'est
pas longue; car elle se retire à neuf heures, et, moi, je vais écrire
ou dessiner dans mon cabinet, tandis que mes deux marmots ronflent à
qui mieux mieux. Solange est superbe de graisse et de fraîcheur. Je
doute qu'elle soit jolie: elle a la bouche grande et le front
saillant; mais elle a de jolis yeux, un petit nez et la peau comme du
satin. Je crois que ce sera une bonne gaillarde berrichonne.

Maurice travaille bien. Il écrit l'orthographe passablement et son
caractère gagne beaucoup. Léontine est aussi très gentille; enfin,
notre ménage va au mieux, mais je crains que nous ne soyons forcés de
nous séparer bientôt. Hippolyte est à Paris depuis quelques jours, il
devait y passer une quinzaine et revenir; à présent, il nous mande
qu'il sera forcé d'y rester tout à fait, à cause de l'obligation de
faire partie de la garde nationale. Les troubles fréquents qui
éclatent à Paris contraignent ce corps à une grande activité. C'est un
devoir d'homme d'en faire partie dans un temps d'agitations et de
désordres civils. Il a vu Pierret, qui venait de monter trente heures
de garde; il était sur les dents.

Si mon frère ne peut revenir de l'hiver, probablement sa femme voudra
l'aller rejoindre. Je verrais cette séparation avec regret; l'habitude
nous avait déjà rendus nécessaires les uns aux autres; du moins, je le
sens ainsi pour ma part; c'est un besoin pour moi de m'attacher à ceux
qui m'entourent.

Pardon de mon bavardage et de mon barbouillage. A propos, vous
occupez-vous toujours de peinture, distraction agréable dont vous vous
tirez fort bien? Le mot _barbouillage_, que je fais suivre d'un _à
propos_ assez impertinent, ne peut s'appliquer qu'à moi. Je fais des
fleurs qui ont l'air de potirons, mais ça m'amuse.

Adieu, ma chère petite mère; je vous embrasse de toute mon âme.
Émilie, mon mari et les enfants se joignent à moi et vous chargent
d'embrasser Caroline, Oscar et Cazamajou.

  [1] Madame Hippolyte Chatiron.




XLV

  A M. CHARLES DUVERNET, A PARIS
  ÉPITRE ROMANTIQUE A MES AMIS

                                Nohant, 1er décembre 1830.

De même que ces enfants naïfs et déguenillés que l'on voit sur les
routes, armés de ces ingénieux paniers que leurs petites mains ont
tressés, après en avoir ravi les matériaux à l'arbuste flexible qui
croît dans ces vignes que l'on voit ceindre les collines verdoyantes
de l'Indre, ramassent, pour engraisser le jardin paternel, les
immondices nutritives et fécondes (je ne sais pas précisément si le
mot est masculin ou non... je m'en moque), que les coursiers, les
mulets, les boeufs, les vaches, les pourceaux et les ânes laissent
échapper, dans leur course vagabonde, comme autant de bienfaits que
l'active et ingénieuse civilisation met à profit pour ranimer la santé
débile du choufleur et la délicate complexion de l'artichaut;

De même que ces hommes patients et laborieux qu'un sot préjugé
essayerait vainement de flétrir, et qui, munis de ces réceptacles
portatifs qu'on voit également servir à recueillir les dons de Bacchus
et les infortunés animaux que l'on trouve parfois égarés et
languissants au coin des bornes, jusqu'à ce qu'une main cruelle leur
donne la mort et les engloutisse à jamais dans la hotte parricide,
ramassent, dans ces torrents fangeux qui se brisent en mugissant dans
les égouts de la capitale, divers objets abandonnés à la parcimonieuse
industrie, qui sait tirer parti de tout, et faire du papier à lettres
avec de vieilles bottes et des chiens morts;

De même, ô mes sensibles et romantiques amis! après une longue,
laborieuse et pénible recherche, j'ai à peu près compris la lettre
bienfaisante et sentimentale que vous m'avez écrite, au milieu des
fumées du punch et dans le désordre de vos imaginations, naturellement
fantasques et poétiques. Triomphez, mes amis, enorgueillissez-vous des
dons que le ciel prodigue vous a départis; soyez fiers, car vous avez
droit de l'être!

Vous avez atteint et dépassé les limites du sublime. Vous êtes
inintelligibles pour les autres comme pour vous-mêmes. Nodier pâlit,
Rabelais ne serait que de la Saint-Jean, et Sainte-Beuve baisse
pavillon devant vous.

Immortels jeunes hommes, mes mains vous tresseront des couronnes de
verdure quand les arbres auront repris des feuilles, le laurier-sauce
s'arrondira sur vos fronts et le chêne sur vos épaules, si vous
continuez de la sorte.

Heureuse, trois fois heureuse la ville de la Châtre, la patrie des
grands hommes, la terre classique du génie!... heureuses vos mamans!
heureux aussi vos papas!

Enfants gâtés des Muses, nourris sur l'Olympe (pas d'allusions, je
vous prie), bercés sur les genoux de la Renommée, puissiez-vous faire,
pendant toute une éternité (comme dit le forçat _délibéré_
Champagnette de Lille), la gloire et l'ornement de la patrie
reconnaissante! Puissiez-vous m'écrire souvent pour m'endormir... au
son de votre lyre pindarique, et pour détendre les muscles
buccinateurs, infiniment trop contractés, de mes joues amaigries!

Depuis ton départ,--ô blond Charles, jeune homme aux rêveries
mélancoliques, au caractère sombre comme un jour d'orage, infortuné
misanthrope qui fuis la frivole gaieté d'une jeunesse insensée, pour
te livrer aux noires méditations d'un cerveau ascétique, les arbres
ont jauni, ils se sont dépouillés de leur brillante parure. Ils ne
voulaient plus charmer les yeux de personne. L'hôte solitaire des
forêts désertes, le promeneur mélancolique des sentiers écartés et
ombreux n'étant plus là pour les chanter, ils sont devenus secs comme
des fagots et tristes comme la nature, veuve de toi, ô jeune homme.

Et toi, gigantesque Fleury, homme aux pattes immenses, à la barbe
effrayante, au regard terrible; homme des premiers siècles, des
siècles de fer; homme au coeur de pierre, homme fossile, homme
primitif, homme normal, homme antérieur à la civilisation, antérieur
au déluge! depuis que ta masse immense n'occupe plus, comme les dieux
d'Homère, l'espace de sept stades dans la contrée, depuis que ta
poitrine volcanique n'absorbe plus l'air vital nécessaire aux
habitants de la terre, le climat du pays est devenu plus froid, l'air
plus subtil. Les _vents_ qu'emprisonnaient tes poumons, les tempêtes
qui se brisaient contre ton flanc comme au pied d'une chaîne de
montagnes, se sont déchaînés avec furie le jour de ton départ. Toutes
les maisons de la Châtre out été ébranlées dans leurs fondements, le
moulin à vent a tourné pour la première fois, quoique n'ayant ni
ailes, ni voiles, ni pivot. La perruque de M de la Genetière a été
emportée par une bourrasque au haut du clocher, et la jupe de madame
Saint-O... a été relevée à une hauteur si prodigieuse, que le grand
Chicot assure avoir vu sa jarretière.

Et toi, petit Sandeau! aimable et léger comme lé colibri des savanes
parfumées! gracieux et piquant comme l'ortie qui se balance au front
battu des vents des tours de Châteaubrun! depuis que tu ne traverses
plus avec la rapidité d'un chamois, les mains dans les poches, la
petite place où tu semas si généreusement cette plante pectorale qu'on
appelle le _pas d'âne_ et dont Félix Fauchier a fait, grâce à toi, une
ample provision pour la confection du sirop de quatre fleurs, les
dames de la ville ne se lèvent plus que comme les chauves-souris et
les chouettes, au coucher du soleil: elles ne quittent plus leur
bonnet de nuit pour se mettre à la fenêtre, et les papillotes ont pris
racine à leurs cheveux. La coiffure languit, le cheveu dépérit, le fer
à friser dort inutile sur les tisons refroidis. La main de Laurent[1],
glacée par l'âge et le chagrin, tombe inactive à son côté. Les touffes
invisibles et les cache-peignes moisissent sans éclat dans la boutique
de Darnaut[2]. L'usage des peignes commence à se perdre, la brosse
tombe en désuétude et la garnison menace de s'emparer de la place. Ton
départ nous a apporté une plaie d'Égypte bien connue.

Quant à votre amie infortunée, ne sachant que faire pour chasser
l'ennui aux lourdes ailes, fatiguée de la lumière du soleil, qui
n'éclaire plus nos promenades savantes et nos graves entretiens aux
Couperies, elle a pris le parti d'avoir la fièvre et un _bon_
rhumatisme, seulement pour se distraire et passer le temps. Vous
ririez, mes camarades, si vous pouviez me voir sortir de ma chambre,
non pas comme l'Aurore aux ailes empourprées attelant d'une main
légère les chevaux du classique Phébus, dont la perruque rousse a fait
vivre les poètes pendant plusieurs siècles, mais comme la marmotte
engourdie que le Savoyard tire de sa boîte et fait danser à grands
coups de bâton, pour la mettre en train et lui donner l'air enjoué.

C'est ainsi que je me traîne, moi qui naguère aurais défié, sur ma
bonne Lyska, un parti de miguelets. Maintenant, empaquetée de
flanelles et fraîche comme une momie dans ses bandelettes, je voyage,
en un jour, de mon cabinet au salon, et une de mes jambes est auprès
de la cheminée dudit appartement, que l'autre est encore dans la salle
à manger. Si cet état fâcheux continue, je vous prie de m'acheter une
de ces brouettes dans lesquelles on voiture les culs-de-jatte dans les
rues de Paris; nous y attellerons Brave, et nous parcourrons ainsi les
villes et les campagnes, pour attirer la pitié des âmes sensibles.
Fleury fera des tours de force, et Charles avalera dès épées comme les
jongleurs indiens, ou des souris comme Jacques de Falaise; on lui
laissera le choix.

Et, à propos de Brave, je viens de lui rendre visite dans sa niche.
Après les politesses d'usage, je lui ai lu le paragraphe de votre
lettre qui le concerne. Il eh a été fort mécontent, et, me suivant
dans mon cabinet, où il est présentement étendu devant le feu, il m'a
prié d'écrire sous sa dictée une réponse aux accusations dont vous le
chargez. Je souscris à sa demande, et vous quitte pour servir
d'interprète à ce bon animal.

Adieu donc, mes chers camarades; écrivez-moi souvent. Quelque bêtes
que vous puissiez être, je vous promets de n'être jamais en reste avec
vous. Je vous tiens quitte des compliments.

Pauvre Fleury! accouchez donc vite de ce fatal choléra-morbus, prenez
du tabac à fortes doses, il partira dans les éternuements.

Et vous, jeune Chariot, au milieu des tumultueux plaisirs de cette
ville de bruit et de prestiges, n'oubliez pas la plus ancienne, de vos
amies.

Une poignée de main à tous les trois, quoique Rochou-Daubert _n'aime
pas cela dans une femme_.

AURORE D.

  [1] Coiffeur à la Châtre.
  [2] Autre coiffeur à la Châtre.




XLVI

A M. CHARLES DUVERNET, A PARIS

                                Nohant, 1er décembre 1830.

_Réclamation adressée par Brave, chien des Pyrénées, originaire
d'Espagne,_ garde de nuit _de profession, décoré du collier à pointes,
du grand cordon de la chaîne de fer et de plusieurs autres ordres
honorables._

_A Messieurs Fleury (dit le Germanique) et Duvernet (Charles), pour
offense à la personne dudit Brave et diffamation gratuite auprès de sa
protectrice, dame Aurore, châtelaine de Nohant et de beaucoup de
châteaux en Espagne, dont la description serait trop longue à
mentionner_.

Messieurs,

Je ne viens point ici faire une vaine montre de mes forces physiques
et de mes vertus domestiques. Ce n'est point un mouvement d'orgueil,
assez justifié peut-être par la pureté de mon origine, et le
témoignage d'une conduite irréprochable, qui m'engage à mettre la
patte à la plume, pour réfuter les imputations calomnieuses qu'il vous
a plu de présenter à mon honorée protectrice et amie, dame Aurore, que
j'ai fidèlement accompagnée et gardée jusqu'à ce jour; à cette fin de
détruire la bonne intelligence qui a toujours régné entre elle et moi,
et de lui inspirer des doutes sur mes principes politiques.

Il me serait facile de mettre au jour des faits qui couvriraient de
gloire l'espèce des chiens, au grand détriment de celle des hommes. Il
me serait facile encore de vous montrer deux rangées de dents, auprès
desquelles les vôtres ne brilleraient guère, et de vous prouver que,
quand on veut mordre et déchirer, il n'est pas prudent de s'adresser à
plus fort que soi.

Mais je laisse ces moyens aux esprits rudes et grossiers qui n'en ont
point d'autres. Je dédaigne des adversaires dont la défaite ne me
rapporterait point de gloire, et dont je viendrais aussi facilement à
bout que des chats que je surprends à vagabonder la nuit autour du
poulailler, au lieu d'être à leur poste à l'armée d'observation contre
les souris et les rats.

Je ne veux employer avec vous que les armes du raisonnement. Mon
caractère paisible préfère terminer à l'amiable les discussions où la
rigueur n'est pas absolument nécessaire. Accoutumé dès l'enfance et,
pour me servir de l'expression de M. Fleury, _dès mon bas âge_, à des
études graves et utiles, j'ai contracté le goût des méditations
profondes. J'ai réussi à l'inspirer au chien Bleu, qui ne manque pas
d'intelligence. Je prends plaisir à m'entretenir avec lui sur toute
sorte de matières, lorsque, couchés au clair de la lune sur le fumier
de la basse-cour, durant les longues nuits d'hiver, nous examinons le
cours des astres et leurs rapports avec le changement des saisons et
le système entier de la nature. C'est en vain que j'ai voulu améliorer
l'éducation et réformer le jugement de mon autre camarade, l'oncle
Mylord, que vous appelez épileptique et convulsionnaire; car, dans la
frivolité de vos railleries mordantes, vous n'épargnez pas, messieurs,
les personnes les plus dignes d'intérêt et de compassion par leurs
infirmités et leurs disgrâces.

Quoi qu'il en soit, messieurs, je ne m'adjoindrai pas dans cette
défense le susdit oncle Mylord, parce que, sa complexion nerveuse ne
le rendant propre qu'aux beaux-arts, il fait société à part et passe
la majeure partie de son temps dans le salon, où on lui permet de se
chauffer les pattes en écoutant la musique, dont il est fort amateur,
pourvu qu'il ne lui _échappe_ aucune impertinence; ce qui
malheureusement, vous le savez, messieurs, lui arrive quelquefois. Je
dois en même temps vous déclarer que, dans le système de défense que
j'ai adopté, j'ai été puissamment aidé par les lumières et les
réflexions du chien Bleu. La franchise m'oblige à reconnaître les
talents et le mérite de cette personne estimable, que vous n'avez pas
craint d'envelopper dans vos soupçons injurieux sur notre patriotisme
et notre moralité.

D'abord, examinons les faits qu'on m'attribue.

M. Fleury, mon principal accusateur, prétend:

1° Que moi, Brave, assis sur mon postérieur, j'ai été surpris par lui,
Fleury, réfléchissant aux malheurs que des _factieux_ out attirés sur
la tête de l'ex-roi de France Charles X.

M. Fleury insiste sur l'expression de _factieux_ dont il assure que je
me suis servi.

2° Il prétend m'avoir surpris lisant _la Quotidienne_ en cachette. Et,
d'après ces deux chefs d'accusation, il ne craint pas de se répandre
en invectives contre ma personne, de me traiter tour à tour de
carliste, de jésuite, d'ultramontrain, de serpent, de crocodile, de
boa, d'hypocrite, de chouan, de Ravaillac!

Quelle âme honnête ne serait révoltée à cette épouvantable liste
d'épithètes infamantes; épithètes gratuitement déversées sur un chien
de bonne vie et moeurs, d'après deux accusations aussi frivoles,
aussi, peu avérées!

Mais je méprise ces outrages et n'en fais pas plus de cas que d'un os
sans viande.

M. Fleury ment à sa conscience lorsqu'il rapporte avoir entendu sortir
de ma gueule le mot de factieux appliqué aux glorieux libérateurs de
la patrie. Je vous le demande, ô vous qui ne craignez pas de flétrir
la réputation d'un chien paisible, ai-je pu me rendre coupable d'une
aussi absurde injustice? Pouvez-vous supposer que j'aie le moindre
intérêt à méconnaître les bienfaits de la Révolution? N'est-ce pas
sous l'abominable préfecture d'un favori des Villèle et des Peyronnet,
que les chiens out été proscrits comme, du temps d'Hérode, le furent
d'innocents martyrs enveloppés dans la ruine d'un seul?

N'est-ce pas en faveur des prérogatives de la noblesse et de
l'aristocratie que l'entrée des Tuileries fut interdite aux chiens
libres, accordée seulement comme un privilège à cette classe dégradée
des bichons et des carlins, que les douairières du noble faubourg
traînent en laisse comme des esclaves au collier doré? Oui, j'en
conviens, il est une race de chiens dévouée de tout temps à la cour et
avilie dans les antichambres: ce sont les carlins, dont le nom offre
assez de similitude avec celui de carlistes, pour qu'on ne s'y
méprenne point. Mais nous, descendants des libres montagnards des
Pyrénées, race pastorale et agreste, nous qui, au milieu des neiges et
des rocs inaccessibles, gardons contre la dent sanglante des loups et
des ours, contre la serre cruelle des aigles et des vautours, les
jeunes agneaux et les blanches brebis de la romantique vallée
d'Andore!... Ah! ce souvenir de ma patrie et de mes jeunes ans
m'arrache des larmes involontaires! Je crois voir encore mon
respectable père, le vaillant et redoutable _Pigon_, avec son triple
collier de pointes de fer, où la dépouille sanglante des loups avait
laissé de glorieuses empreintes. Je le vois se promener
majestueusement au milieu du troupeau, tandis que les brebis se
rangeaient en haie sur son passage dans une attitude respectueuse,
tandis que moi, faible enfant, je jouais entre les blanches pattes de
ma mère _Tanbella_, vive Espagnole à l'oeil rouge et à la dent aiguë!
Je crois entendre la voix du pasteur chantant la ballade des montagnes
aux échos sauvages, étonnés de répondre à une voix humaine dans cette
âpre solitude. Je retrouve dans ma mémoire son costume étrange, son
cothurne de laine rouge, appelé _spardilla_; son berret blanc et bleu,
son manteau tailladé et sa longue espingole plus fidèle gardienne de
son troupeau que la houlette, parée de rubans, que les bergères de
Cervantes portaient au temps de l'âge d'or.

Je revois les pics menaçants, embellis de toutes les couleurs du
prisme reflétées sur la glace séculaire; les torrents écumeux, dont la
voix terrible assourdit les simples mortels; les lacs paisibles bordés
de safran sauvage et de rochers blancs comme le marbre de Paros; les
vieilles forteresses mauresques abandonnées aux lézards et aux
choucas, les forêts de noirs sapins, et les grottes imposantes comme
l'entrée du Tartare.--Pardonnez à ma faiblesse, ce retour sur un temps
pour jamais effacé de ma destinée, et qui remplit mon coeur de
mélancolie.

Mais, dites-moi, Fleury, si vous avez autant d'âme qu'un chien comme
moi peut en avoir, pensez-vous qu'un simple et hardi montagnard soit
un digne courtisan du despotisme, un conspirateur dangereux, un
affilié de Lulworth. Non, vous ne le pensez pas! Vous avez pu me voir
lire _la Quotidienne_: ma maîtresse la reçoit, et je ne la soupçonne
pas d'être infectée de ces gothiques préjugés, de ces haineux
ressentiments. Je la lis comme vous la liriez, avec dégoût et mépris,
pour savoir seulement jusqu'où l'acharnement des partis peut porter
des hommes égarés. Mais combien de fois, transporté d'une vertueuse
indignation, j'ai fait voler d'un coup de patte, ou mis en pièces d'un
coup de dent, ces feuilles empreintes de mauvaise foi et d'esprit de
vengeance!

Cessez de le dire, et vous, ma chère maîtresse, mon estimable amie,
gardez-vous de le croire. Jamais Brave, jamais le chien honoré de
votre confiance et enchaîné par vos bienfaits, ne méconnaîtra ses
devoirs et n'oubliera le sentiment de sa dignité. Qu'on vienne, au nom
de Charles X ou de Henri V, attaquer votre tranquille demeure, vous
verrez si Brave ne vaut pas une armée. Vous reconnaîtrez la pureté de
son coeur indignement méconnue par vos frivoles amis, vous jugerez
alors entre eux et moi!

Et vous, jeunes gens sans expérience et sans frein, j'ai pitié de
votre jeunesse et de votre ignorance. Mon âme généreuse, incapable de
ressentiment, veut oublier vos torts et pardonner à votre légèreté:
soyez donc absous et revenez sans crainte égayer les ennuis de ma
maîtresse solitaire. Vous n'avez rien à redouter de ma vengeance.
Brave vous pardonne!

Que tout soit oublié, et, si vous êtes d'aussi bonne foi que moi,
qu'un embrassement fraternel soit le sceau de notre réconciliation, je
vous offre ma patte avec franchise et loyauté et joins ici, pour votre
sûreté personnelle, un sauf-conduit qui vous mettra à couvert des
ressentiments que votre lettre aurait pu exciter dans les environs.


Brave, seigneur chien, maître commandant, général en chef et
inspecteur de toute la chiennerie du pays: à Mylord, au chien Bleu, à
Marchant, à Labrie, à Charmette, à Capitaine, à Pistolet, à Caniche, à
Parpluche, à Mouche, à tous les chiens jeunes ou vieux, mâles ou
femelles, ras ou tondus, grands ou petits, galeux ou enragés, infirmes
ou podagres, hargneux ou arrogants, domiciliés dans le bourg de
Nohant, dans celui de Montgivray, dans la maison à Rochette, à la
Tuilerie, etc., et tous autres lieux situés entre la Châtre et Nohant:

Défense vous est faite, _sous peine de mort_, de mordre, poursuivre,
menacer ou insulter les individus ci-dessous mentionnés:

Charles Duvernet, Alphonse Fleury;

Lesquels seront porteurs du présent sauf-conduit, que nous leur avons
délivré le 1^er décembre 1830, en notre niche, en présence du chien
Bleu et de madame Aurore D..

_Signé_ BRAVE.




XLVII

A M. JULES BOUCOIRAN, A PARIS

                                Nohant, mercredi, 3 décembre 1830.

Mon cher enfant,

Si vous aimiez les compliments, je vous dirais que vous m'avez écrit
une lettre vraiment remarquable de jugement, d'observation, de
raisonnement et même de style; mais vous m'enverriez promener.

Je vous dirai tout bonnement que vos réflexions me paraissent justes.
J'ai assez de confiance dans le jugement que vous me donnez en
tremblant et sans y avoir confiance vous-même.

Comme vous, je pense que le grand compagnon de ce petit monsieur est
sans moyens et sans moeurs; c'est aussi, je crois, un être fort
ordinaire, sans vices ni défauts choquants. Sa physionomie (vous savez
que je tiens à cet indice) promet de la franchise et de la douceur.
Cependant les choses vont assez mal en sa faveur. Il a fait
déclarations, protestations et supplications à la pauvre enfant, qui
ne doute pas plus de leur solidité que de la clarté du soleil. Et
pourtant, depuis son départ (au mois d'août), il n'a pas donné signe
de vie à la famille. Quand on questionne _l'autre,_ resté à Paris et
qui est (je le crains bien, entre nous) l'amant en titre de la mère,
il répond des balivernes. Je suppose que le _monsieur_ était sincère
aux pieds de la jeune fille. Comment eût-il pu ne pas l'être? Elle est
charmante de tous points. Mais, une fois éloigné d'elle, la froide
raison,--des raisons d'intérêts sans doute, car on m'assure qu'il a de
la fortune, et elle n'a rien,--les parents, la légèreté, l'absence, un
parti plus avantageux, que sais-je? la jolie et douce enfant est
oubliée sans doute. Dans l'ignorance de son coeur, elle le pleurera
comme s'il en valait la peine. _Si jeunesse savait_! Quoi qu'il
arrive, je vous remercie de vos lumières et je vous tiendrai au fait
des événements. J'abrège sur cet article, car j'ai bien autre chose à
vous dire.

Sachez une nouvelle étonnante, surprenante... (pour les adjectifs,
voyez la lettre de madame de Sévigné, que je n'aime guère, quoi qu'on
dise!), sachez qu'en dépit de mon inertie et de mon insouciance, de ma
légèreté à m'étourdir, de ma facilité à pardonner, à oublier les
chagrins et les injures, sachez que je viens de prendre un _parti
violent_. Ce n'est pas pour rire, malgré le ton de badinage que je
prends. C'est tout ce qu'il y a de plus sérieux. C'est encore là un de
ces secrets qu'on ne confie pas à trois personnes. Vous connaissez mon
intérieur, vous savez s'il est tolérable. Vous avez été étonné vingt
fois de me voir relever la tête le lendemain, quand la veille on me
l'avait brisée. I1 y a un terme à tout. Et puis les raisons qui
eussent pu me porter plus tôt à la résolution que j'ai prise,
n'étaient pas assez fortes pour me décider, avant les nouveaux
événements qui viennent de se produire. Personne ne s'est aperçu de
rien. Il n'y a pas eu de bruit. J'ai simplement trouvé un paquet à mon
adresse, en cherchant quelque chose dans le secrétaire de mon mari. Ce
paquet avait un air solennel qui m'a frappée. On y lisait: _Ne
l'ouvrez qu'après ma mort._

Je n'ai pas eu la patience d'attendre que je fusse veuve. Ce n'est pas
avec une tournure de santé comme la mienne qu'on doit compter survivre
à quelqu'un. D'ailleurs, j'ai supposé que mon mari était mort et j'ai
été bien aise de voir ce qu'il pensait de moi durant sa vie. Le paquet
m'étant adressé, j'avais le droit de l'ouvrir sans indiscrétion, et,
mon mari se portant fort bien, je pouvais lire son testament de
sang-froid.

Vive Dieu! quel testament! Des malédictions, et c'est tout! Il avait
rassemblé là tous ses mouvements d'humeur et de colère contre moi,
toutes ses réflexions sur ma _perversité_, tous ses sentiments de
mépris pour mon caractère. Et il me laissait cela comme un gage de sa
tendresse! Je croyais rêver, moi qui, jusqu'ici, fermais les yeux et
ne voulais pas voir que j'étais méprisée. Cette lecture m'a enfin
tirée de mon sommeil. Je me suis dit que, vivre avec un homme qui n'a
pour sa femme ni estime ni confiance, ce serait vouloir rendre la vie
à un mort. Mon parti a été pris et, j'ose le dire, _irrévocablement_.
Vous savez que je n'abuse pas de ce mot.

Sans attendre un jour de plus, faible et malade encore, j'ai déclaré
ma volonté et décliné mes motifs avec un aplomb et un sang-froid qui
l'ont pétrifié. Il ne s'attendait guère à voir un être comme moi se
lever de toute sa hauteur pour lui faire tête. Il a grondé, disputé,
prié. Je suis restée inébranlable. _Je veux une pension, j'irai à
Paris, mes enfants resteront à Nohant._ Voilà le résultat de notre
première explication. J'ai paru intraitable sur tous les points.
C'était une feinte, comme vous pouvez croire. Je n'ai nulle envie
d'abandonner mes enfants. Quand il en a été convaincu, il est devenu
doux comme un mouton. Il est venu me dire qu'il affermerait Nohant,
qu'il ferait maison nette, qu'il emmènerait Maurice à Paris et le
mettrait au collège. C'est ce que je ne veux pas encore. L'enfant est
trop jeune et trop délicat. En outre, je n'entends pas que ma maison
soit vidée par mes domestiques, qui m'ont vue naître et que j'aime
presque comme des amis. Je consens à ce que le train en soit réduit,
parce que ma modeste pension rendra cette économie nécessaire. Je
garderai Vincent[1] et André[2] avec leurs femmes, et Pierre[3]. Il y
aura assez de deux chevaux, de deux vaches, etc., etc.; je vous fais
grâce du tripotage. De cette manière, je serai _censée_ vivre de mon
côté. Je compte passer une partie de l'année, _six mois au moins_, à
Nohant, près de mes enfants, voire près de mon mari, que cette leçon
rendra plus circonspect. Il m'a traitée jusqu'ici comme si je lui
étais odieuse. Du moment que j'en suis assurée, je m'en vais.
Aujourd'hui, il me pleure, tant pis pour lui! je lui prouve que je ne
veux pas être supportée comme un fardeau, mais recherchée et appelée
comme une compagne libre, qui ne demeurera près de lui que lorsqu'il
en sera digne.

Ne me trouvez pas impertinente. Rappelez-vous comme j'ai été humiliée!
cela a duré huit ans! En vérité, vous me le disiez souvent, les
faibles sont les dupes de la société. Je crois que ce sont vos
réflexions qui m'ont donné un commencement de courage et de fermeté.
Je ne me suis radoucie qu'aujourd'hui. J'ai dit que je consentirais à
revenir si ces conditions étaient acceptées, et elles le seront.

Mais elles dépendent encore de quelqu'un, ne le devinez-vous pas?
C'est de vous, mon ami, et j'avoue que je n'ose pas vous prier, tant
je crains de ne pas réussir. Cependant voyez quelle est ma position:
si vous êtes à Nohant, je puis respirer et dormir tranquille; mon
enfant sera en de bonnes mains, son éducation marchera, sa santé sera
surveillée, son caractère ne sera gâté ni par l'abandon ni par la
rigueur outrée. J'aurai par vous de ses nouvelles tous les jours, de
ces détails qu'une mère aime tant à lire. Si je laisse mon fils livré
à son père, il sera gâté aujourd'hui, battu demain, négligé toujours,
et je ne retrouverai en lui qu'un méchant polisson. On ne m'écrira que
pour me le faire malade, afin de me contrarier ou me faire revenir.

Si ce devait être là son sort, j'aimerais mieux supporter le mien tel
qu'il est aujourd'hui et rester près de lui, pour adoucir du moins la
brutalité de son père.

D'un autre côté, mon mari n'est pas aimable, madame Bertrand ne l'est
pas non plus; mais on supporte d'une femme ce qu'on ne supporte pas
d'un homme, et, pendant trois mois d'été, trois mois d'hiver (c'est
ainsi que je compte partager mon temps), ferez-vous aux intérêts de
mon fils, c'est-à-dire à mon repos, à mon bonheur, le sacrifice de
supporter un intérieur triste, froid et ennuyeux? Prendrez-vous sur
vous d'être sourd à des paroles aigres et indifférent à un visage
refrogné? Il est vrai de dire que mon mari a entièrement changé
d'opinion à votre égard et qu'il ne vous a donné, cette année, aucun
sujet de plainte; mais, à l'égard des gens qu'il aime le mieux, il est
encore fort maussade parfois. Hélas! je n'ose pas vous prier, tandis
que, la famille Bertrand, riche et aujourd'hui dans une position
brillante, vous offre mille avantages, le séjour de Paris, où
peut-être elle va se fixer, par suite de la nomination du général à la
tête de l'École polytechnique.

Que ferai-je si vous me refusez? De quel droit insisterai-je pour vous
faire pencher en ma faveur? Qu'ai-je fait pour vous, et que suis-je
pour que vous me rendiez un service que personne ne me rendrait? Non,
je n'ose pas vous prier, et, cependant, je vous bénirais si vous
exauciez ma prière, toute ma vie serait consacrée à vous remercier et
à vous chérir comme l'être à qui je devrais le plus. Si une
reconnaissance profonde, une tendresse de mère peuvent vous payer d'un
tel bienfait, vous ne regretterez point de m'avoir sacrifié, pour
ainsi dire, deux ans de votre vie. Mon coeur n'est pas froid, vous le
savez, et je sens qu'il ne restera point au-dessous de ses
obligations.

Adieu; répondez-moi courrier par courrier, cela est bien important
pour la conduite que j'ai à tenir vis-à-vis de mon mari. Si vous
m'abandonnez, il faudra que je plie et me soumette encore une fois.
Ah! comme on en abusera!

Adressez-moi votre lettre _poste restante_. Ma correspondance n'est
plus en sûreté. Mais, grâce à cette précaution, vous pouvez me parler
librement. Adieu; je vous embrasse de tout mon coeur.

  [1] Cocher.
  [2] Valet de chambre.
  [3] Jardinier.




XLVIII

AU MÊME

                                Lundi soir. Notant, 8 décembre 1830.

Mon cher enfant,

Laissez-moi vous bénir, et n'essayez point de diminuer le prix de ce
que vous faites pour moi. Ne dites pas que vous ne faites que remplir
un engagement, tenir une promesse. Du moment que les nouveaux chagrins
que j'ai éprouvés m'ont mise dans la nécessité de quitter Nohant une
partie de l'année, vous étiez dégagé de tout lien. Vous pouviez me
dire: «J'ai fait le sacrifice de mes intérêts et de toute mon ambition
à l'espoir de vivre près d'une amie; mais je ne me suis pas engagé à
veiller sur ses enfants en son absence et à supporter l'ennui de la
solitude pendant l'autre moitié de l'année.» Quand je vous ai offert
un sort moins brillant, mais plus doux peut-être que celui dont vous
jouissez actuellement, je ne prévoyais pas les circonstances où je me
trouve aujourd'hui. Je me disais que mon amitié vous dédommagerait des
avantages de la fortune, et je vous connaissais assez pour espérer que
vous goûteriez le bonheur sans éclat que mon affection vous
promettait. Maintenant que je me vois forcée de prendre un parti
sévère et d'assurer mon repos, ma liberté, par une résidence de six
mois par an à Paris, c'est en tremblant que je vous demande de me
consacrer votre temps. Loin de revendiquer comme un droit la promesse
que vous me fîtes, je vous en affranchis entièrement. Si c'est à
l'honneur seul que je dois votre noble conduite à mon égard, je vous
rends votre liberté, sans que, pour cela, vous perdiez mon estime.
Non, mon cher enfant, je ne veux rien devoir qu'à votre amitié. Je ne
veux point me soustraire à la reconnaissance en considérant votre
sacrifice comme l'accomplissement d'un devoir. Je le regarderai toute
ma vie comme une preuve d'affection si grande, que je ne pourrai
jamais assez la reconnaître. Je me dirai toujours que c'est par
dévouement d'amitié, et non par principe de conscience, que vous avez
accepté mes propositions, modifiées comme elles le sont par les
chagrins de mon intérieur.

Je vous renvoie les deux lettres que vous m'avez confiées. Je ne
m'abuse point sur le désavantage pécuniaire qui résulte pour vous
d'abandonner la famille Bertrand. Personne ne comprendra le
désintéressement et la noblesse de votre conduite. Votre mère seule en
sera un bon juge. Je souffre, je l'avoue, de l'idée que le secret de
mon intérieur sortira de vos mains. Je sais que votre mère gardera ce
secret comme vous-même; mais la mort, cet accident imprévu et
inévitable, peut changer étrangement la destination des écrits. J'ai
pour principe de détruire sans tarder tout papier contenant des
particularités dont la découverte serait nuisible à la réputation ou
au bonheur de quelqu'un. Voilà le seul motif qui m'engageait à vous
prier de brûler ma lettre. Si vous la faites passer à votre mère,
priez-la donc de le faire. Vous devez reconnaître comme moi l'utilité
de cette mesure. Si quelque autre personne que vous ou elle venait à
découvrir les torts de mon mari, je me ferais un reproche éternel de
les avoir retracés.

Quand à madame Saint-A..., je ne suis guère surprise de ses intentions
_officieuses_ à mon égard. Je n'ai jamais fait la folie de croire en
elle; aussi je ne puis être offensée de sa conduite envers moi, quelle
qu'elle puisse être.

Je ne puis rien vous promettre pour le voyage à Nîmes. Ce n'est pas la
considération de l'argent qui m'arrête le plus. Ce voyage doit être
peu dispendieux. Mais je serai désormais dans une position qui me
prescrira beaucoup de prudence dans mes démarches. Le bon accord que,
malgré ma séparation d'avec mon mari, je veux conserver dans tout ce
qui concernera mon fils, m'obligera à le ménager de loin comme de
près. J'ai déjà reconnu que ce projet ne lui souriait point.
Désormais, je ne dois laisser aucune prise contre moi, ou tout le
fruit de mon énergie serait perdu et j'aurais fourni des armes contre
moi-même.

J'éprouve un autre chagrin très vif: c'est de n'avoir pas une obole
dont je puisse disposer maintenant. Si j'étais à Paris, je vous
trouverais de l'argent dans la journée. Je vendrais mes effets plutôt
que de ne pas vous rendre un service; mais, ici, que faire? Je suis
dans une position délicate envers mon mari. Je lui dois; c'est-à-dire
que je suis en avance de la pension qu'il me fait. Cela ne m'a pas
empêchée de lui adresser une demande, aussitôt votre lettre reçue.
J'ai éprouvé un refus assez poli, mais très décisif. Plaignez-moi, je
ne maudis mon défaut d'ordre jamais autant que lorsqu'il m'empêche de
servir l'amitié! Cependant, si vous ne pouvez trouver d'argent
ailleurs, je tâcherai d'en emprunter sans qu'on le sache, quoique je
sois déjà criblée de dettes, que j'acquitterai, Dieu sait comment!
Répondez-moi immédiatement, _poste restante à la Châtre_.

Mes affaires domestiques s'éclaircissent. Mon frère me soutient un peu
et m'offre son appartement à Paris jusqu'au mois de mars. Pendant ce
temps, il restera ici avec sa femme. A cette époque, je reviendrai et
je passerai quelque temps à Nohant pour vous y installer. Je partirai
pour Paris dès que serai rétablie. Je suis encore très souffrante. Si
vous pouvez venir passer une journée à Châteauroux, je vous
préviendrai, afin que nous puissions causer à mon passage en cette
ville.

Adieu, mon cher enfant; je suis encore assez faible, mais j'ai assez
de tête et de coeur pour sentir vivement ce que vous faites pour moi.
Vous aurez beau vous défendre de mes bénédictions avec votre rudesse
spartiate, je vous poursuivrai jusqu'à la mort de mes remerciements et
de mon ingratitude. _Prenez-le comme vous voudrez_, comme dit mon
vieux curé.

Bonsoir donc, mon cher fils; parlez de moi à votre mère. Dites-lui que
je la vénère sans la connaître, ou plutôt que je la connais très bien
sans l'avoir vue. Certes, je voudrais qu'elle me connût aussi et
qu'elle sût combien son enfant m'est cher.




XLIX

AU MÊME

                                (En cas d'absence: _à Paris,
                                Boulevard Poissonnière_, n° 20.)

Nohant, 27 décembre 1830.

Qu'êtes-vous donc devenu mon cher enfant? Où êtes-vous? Pourquoi ne me
donnez-vous pas signe de vie? Je suis vraiment inquiète. Dans un
moment de crise comme celui que j'ai traversé, j'aurais eu besoin de
votre amitié, de vos encouragements. Vous ne m'avez écrit qu'un très
petit mot. Il est vrai qu'il renfermait bien des choses. Depuis, je
vous ai écrit, pour vous dire tout le bien que vous m'aviez apporté.
Je vous en remerciais dans l''effusion de mon coeur. Votre modestie
farouche s'est-elle offensée de quelques-unes de mes expressions?
Après ce qui m'est arrivé, j'ai sujet de trembler. Peut-être est-ce la
raison de votre silence. Vous craignez peut-être de tomber dans les
mains des infidèles. Rassurez-vous. Maintenant madame Decerf ne remet
mes lettres qu'à moi, et celles qui me sont adressées _poste restante_
sont doublement assurées de me parvenir. Peut-être aussi êtes-vous à
Paris? Je ne vois personne qui puisse me dire où est la famille du
général. Je suis tourmentée de ne rien savoir et de tout appréhender.
N'êtes-vous pas malade? Me boudez-vous? et pourquoi? Enfin qu'y
a-t-il?

Je pars le 4 janvier pour Paris. Si vous êtes à la Leuf, ne pourrai-je
vous voir un instant à Châteauroux? Si vous me répondez
affirmativement, je partirai d'ici le matin, afin de passer une partie
de la journée avec vous; sinon, je ne ferai que traverser Châteauroux.

Adieu mon cher enfant; ma santé est médiocrement rétablie. Mon
intérieur est calme.




L

A MAURICE DUDEVANT, A NOHANT

                                Paris; janvier 1831

Mon cher enfant,

Je suis arrivée bien lasse! J'ai été obligée de m'arrêter quelques
heures à Orléans. La chaise de poste ne fermait pas, j'étais glacée.
Je ne suis arrivée à Paris qu'à minuit. J'étais bien embarrassée de ma
voiture, parce qu'il n'y a pas de cour dans la maison que j'habite et
que je ne pouvais pas la laisser passer la nuit dans la rue. Enfin je
l'ai fourrée à l'hôtel de Narbonne[1]. Je me suis réchauffée, reposée;
j'ai arrangé et terminé pour le mieux une affaire qui m'occupait
beaucoup. Maintenant je vais faire mon déménagement, me reposer
encore; et puis je retournerai vers toi, mon petit mignon, dans huit
jours au plus.

Embrasse ton papa et ta grosse mignonne pour moi. Tu m'avais promis de
m'écrire tout de suite; écris-moi donc, petit drôle. Je n'ai pas
encore eu le temps de voir ton oncle. Je pense que je le verrai
aujourd'hui.

Adieu, mon cher mignon. Je t'embrasse mille fois.

Ta mère.

Que faut-il que je t'apporte?

  [1] Propriété de George Sand, à Paris




LI

AU MÊME

                                Paris, 8 janvier 1831

J'ai reçu ta petite lettre, mon cher enfant. J'ai eu bien du chagrin
de voir que tu as été malade: tu avais mangé un peu trop de chocolat,
je me le rappelle. N'en mange donc plus; soigne-toi bien. J'espère que
tu m'écriras bientôt que tu es tout à fait guéri.

Sois sûr, mon petit amour, que j'ai eu aussi beaucoup de chagrin de te
quitter et que je serai bien heureuse de te revoir. J'aurais mieux
aimé t'emmener que de venir toute seule à Paris, tu le sais bien; mais
tu ne te serais guère amusé ici. Tu n'aurais pas été si bien qu'à
Nohant, où tout le monde t'aime et s'occupe de toi.

Bientôt tu auras Boucoiran, qui t'aime bien aussi et qui te fera
travailler, sans te fatiguer. Tu dois bien savoir qu'il n'est pas
méchant; il ne faut pas que tu aies du chagrin pour cela. Quand tu
travailles bien, tu sais comme on te caresse et comme tout le monde
est content; ton papa et ta maman surtout, qui seraient si heureux de
te voir bien savant et bien aimable! Sois donc bien doux et bien gai;
joue, mange, cours, écris-moi et aime-moi toujours bien.

Adieu, mon cher enfant; je t'embrasse mille fois.

Ta maman.

Parle-moi de ta petite soeur et embrasse-la pour moi.




LII

AU MÊME

                                Paris, 10 janvier 1831

Je suis inquiète de toi, mon cher enfant. Tu m'as écrit pour me dire
que tu avais été malade; ne l'es-tu pas encore? Si je ne reçois pas de
tes nouvelles aujourd'hui, j'aurai bien du chagrin. Écris-moi donc
exactement deux fois par semaine, je t'en prie; si tu es malade, prie
ton papa ou ton oncle de m'écrire. Pour moi, je me porte bien et je
cours beaucoup; mais je n'ai pas encore été au spectacle, parce que je
travaille le soir. J'ai été trois fois chez ta bonne maman Dudevant
sans pouvoir la trouver. Il paraît qu'elle sort souvent. Je lui ai
laissé ta lettre, et j'y retournerai aujourd'hui.

J'ai déjà marchandé ton habit de garde national, il sera bien joli,
j'y joindrai un schako avec une flamme rouge. Je voudrais que tu
pusses voir les hussards d'Orléans. Tu aurais bien envie d'être
habillé comme eux. Ils ont une veste gris bleu garnie de mouton noir
et un pantalon rouge; le plumet est noir, il n'y a rien de plus
élégant.

J'ai vu M. Blaize[1] qui m'a bien demandé de tes nouvelles. Dis à ton
papa de dire à madame Decerf que j'ai fait sa commission. Dis-lui
aussi de me donner des nouvelles de madame Duteil. Je n'ai pas encore
le temps d'écrire des lettres. Je n'écris qu'à toi.

Embrasse bien ton papa pour moi, ainsi que ton oncle et ta tante. Dis
à ton oncle qu'en descendant son escalier un peu trop fort, j'ai fait
écrouler douze marches. Embrasse bien fort ta soeur de la part de sa
maman; parle-t-elle un peu de moi? Et Léontine se porte-t-elle bien?
Enfin donne-moi des nouvelles de tout le monde, et dis bien des choses
de ma part à Eugénie, à Françoise, etc.

Adieu, mon cher amour; écris-moi donc et surtout porte-toi bien, sois
sage, et aime toujours ta mère, qui t'embrasse mille et mille fois.

  [1] Artiste peintre qui avait fait les miniatures de George Sand et
    de son fils, l'année précédente.




LIV

A JULES BOUCOIRAN, A CHATEAUROUX

                                Mercredi. Paris, 13 janvier 1831

Mon cher ami,

Je suis enfin libre; mais je suis loin de mes enfants. Quand vous
serez près d'eux, je serai moins triste de leur absence; je veux dire
que l'inquiétude ne se joindra pas à ma tristesse. Merci, mon cher
enfant, merci! Que Dieu rende à votre mère tout le bien que vous ferez
à mon fils. Parlez de moi souvent, qu'il ne désapprenne point à
m'aimer. J'ai dit, en partant, qu'on vous donnât la chambre que vous
désirez. Si on l'avait oublié, faites-vous-la donner en arrivant. Je
ne vous parle pas de la conduite à tenir avec mon mari, pour conserver
la bonne intelligence nécessaire. Vous savez maintenant qu'il faut se
garder de prendre mon parti, sous peine d'être haï; qu'il faut laisser
soutenir les paradoxes les plus injustes et les plus absurdes, sans
donner signe de blâme, etc. Je sais, de mon côté, qu'on ne se conduira
peut-être pas toujours à votre égard avec l'amitié que vous méritez.
Les coeurs sont secs et ne s'ouvriront pas pour vous.

Il est nécessaire que vous ayez une grande autorité sur Maurice; mais
il ne faut pas que vous ayez l'air de la disputer à son père.
Affectez, au contraire, d'adhérer à tout ce qu'il vous dira, et faites
au fond comme vous jugerez bon. Il n'a pas de constance dans les
idées, il ne s'inquiétera pas de l'effet de ses avis. Ensuite prenez
garde à vos lettres et aux miennes. Mettez-y toute votre prudence
naturelle. Je vous prie de m'écrire au moins une fois par semaine et
de m'avertir si Maurice était sérieusement malade. Eux n'y
manqueraient pas, je le sais bien; mais ils ne feraient pas faute
d'exagérer son mal, soit pour me faire revenir plus vite, soit pour me
faire de la peine. En vérité, ils m'en ont assez fait, souvent pour le
seul plaisir qu'ils y trouvaient. Vous, vous me direz la vérité; si
l'un de mes enfants tombait malade, je me conformerais entièrement à
votre avis de revenir ou de rester. J'aurais de l'inquiétude ou je
n'en aurais pas, suivant votre assertion. Vous m'épargnerez la douleur
tant que vous pourrez, je le sais. Vous ne m'abuserez pas non plus par
une aveugle confiance.

Je vous écrirai plus au long dans quelques jours, pour vous dire ce
que je fais ici. Je m'embarque sur la mer orageuse de la littérature.
Il faut vivre. Je ne suis pas riche maintenant, mais je me porte bien,
et, quand de longues lettres de vous me parleront de votre amitié et
de mon fils, je serai gaie.

Un mot cependant avant de vous dire bonsoir. Vous m'avez mal comprise
si vous avez cru que ce serait par rapport aux _convenances, à
l'opinion_, que j'ai refusé de vous accompagner à Nîmes. Les
convenances sont la règle des gens sans âme et sans vertu. L'opinion
est une prostituée qui se donne à ceux qui la payent le plus cher. Ce
n'est pas non plus pour ne pas déplaire à mon mari. Je m'explique. Ce
n'est pas à cause de l'humeur qu'il en aurait, et des reproches amers
ou mordants qui m'en reviendraient. Vous remarquez fort bien que j'ai
bravé cette humeur et supporté ces reproches en beaucoup d'autres
occasions. J'ajouterai que je l'ai fait souvent pour des gens que
j'aimais bien moins que vous. Mais c'est à cause de _vous_. C'est
parce que je ne veux pas que vous deveniez un objet de méfiance et
d'aversion qu'on chercherait à éloigner. Vous pensez rester plus de
deux ans avec nous? Je ne le sais pas, mon enfant; mais je voudrais
que ce fût pour toute la vie. Or vous témoigner une préférence
marquée, une estime particulière, ce serait... Au reste, vous savez
comme cela a réussi _autrefois_ entre nous. Ils m'ont appris qu'il
fallait cacher mes plus nobles affections, comme des sentiments
coupables. Ne voulant pas les rompre, je saurai avoir à cause de vous,
mon cher Jules, des ménagements que je dédaignerais s'il ne s'agissait
que de moi.

Bonsoir, cher enfant; je vous aime bien, et serai toujours votre
seconde mère. Écrivez-moi aussitôt que vous serez chez nous. Dites-moi
un peu comment ou me traite là-bas. Il est toujours bon de savoir ce
que les autres pensent de vous.

Je vous embrasse de tout mon coeur.




LV

A MADAME MAURICE DUPIN, A CHARLEVILLE

                                Paris, 18 janvier 1831.

Ma chère petite maman,

L'ami Pierret m'a lu ce matin le passage de votre lettre me
concernant. Je vous remercie du désir que vous témoignez de me voir.
Il est bien réciproque. Je compte rester ici deux mois au moins, ainsi
je ne puis manquer de vous embrasser cette année. Je n'oserais pas
vous prier d'avancer pour moi votre retour. Je craindrais trop de
causer du chagrin à Caroline, si heureuse de vous avoir près d'elle.
Elle me reprocherait peut-être de vous enlever. Ne croyez point, comme
vous semblez le témoigner à notre ami Pierret, que j'éprouve aucun
sentiment de jalousie envers ma soeur. Ce serait un sentiment bien
bas. Je ne voudrais pas l'éprouver, quand même il s'agirait d'une
personne indifférente, à plus forte raison à son égard.

Vous demandez ce que je viens faire à Paris. Ce que tout le monde y
vient faire, je pense: me distraire, m'occuper des arts qu'on ne
trouve que là dans tout leur éclat. Je cours les musées; je prends des
leçons de dessin; tout cela m'occupe tellement, que je ne vois presque
personne. Je n'ai pas encore été à Saint-Cloud. Depuis plusieurs
jours, c'est une partie arrangée avec Pierret; mais le mauvais temps
l'ajourne. Je n'ai pas vu non plus M. de Villeneuve[1], ni mes amies
de couvent. Je n'ai pas le temps; puis il faut faire des toilettes, un
peu de cérémonie, et cela m'ennuie. Depuis si longtemps, je ne sais ce
que c'est que la contrainte des salons. Je veux vivre un peu pour moi.
Il en est temps.

Je reçois souvent des lettres de mon petit Maurice. Il se porte bien,
ainsi que sa soeur. Maurice a un très bon instituteur, fixé près de
lui pour deux ans au moins. Cette sécurité me donne un peu plus de
liberté. Ne lui étant plus absolument nécessaire, je compte venir plus
souvent à Paris que je n'ai fait jusqu'ici, à moins que je ne m'y
ennuie, ce qui pourrait bien m'arriver. Jusqu'à présent, je n'en ai
pas eu le temps, et, si je continue à m'y trouver bien, je ne
retournerai chez moi qu'au commencement d'avril.

Vous le voyez, ma chère maman, je ne puis manquer de vous embrasser
cet hiver; car vous ne resterez pas tout ce temps-là loin de Paris.
S'il en était ainsi, j'irais, avant de retourner à Nohant, passer huit
jours à Charleville. J'aurais le plaisir d'embrasser ma soeur en même
temps que vous; mais, je le répète, je ne veux en aucune manière vous
prier de la quitter pour moi. Vous devez apprécier la délicatesse du
sentiment qui me force à vous exprimer avec réserve le désir que j'ai
d'embrasser ma chère maman.

Vous voulez faire un cadeau à Maurice? Je n'ose pas vous dire qu'il
vaudrait mieux en faire deux à Oscar. Je sais le plaisir qu'on éprouve
à donner, et je vous en remercie tendrement de la part de Maurice et
de la mienne.

  [1] Le comte René de Villeneuve, cousin de George Sand.




LVI

A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE

                                Paris 19 janvier 1831.

Mon cher camarade,

Il y a huit jours, nous étions convenus de vous écrire; mais, pour
cela, nous voulions avoir de l'esprit comme quatre, et nous avions
résolu de nous réunir Alphonse, Jules, Pyat et moi. Or, comme c'est
chose assez difficile de nous trouver ensemble, je prends le parti de
commencer. D'abord, je veux vous dire, mon cher ami, que vous êtes
bien _ridicule_, de revenir au moment où je quitte le pays. Vous
pouviez bien attendre encore un ou deux mois. Nous aurions été
charmants ici tous ensemble.

Nous n'aurions pas eu les bords de l'Indre, c'est vrai; mais la Seine
est beaucoup plus saine. Nous n'aurions pas eu les Couperies; mais
nous aurions eu les Tuileries. Nous n'aurions pas mangé le lait
champêtre dans des écuelles rustiques; mais nous aurions respiré
l'odeur balsamique des pommes de terre frites et des beignets du pont
Neuf; ce qui a bien son mérite, quand on n'a pas le sou pour dîner. Ne
pourriez-vous assassiner tout doucement votre farinier, afin d'en
venir chercher un autre à Étampes ou aux environs? Je suis pour le
coup de poignard, c'est une manière si généralement goûtée qu'on ne
peut plus en vouloir aux gens qui s'en servent.

Sans plaisanterie, mon bon Charles, nous parlons souvent de vous, et
nous regrettons votre présence, votre bonne humeur, votre bonne amitié
et vos mauvais calembours.

Votre cousin de Latouche a été fort aimable pour moi. Remerciez bien
votre mère du coup de poing... non, du coup de main qu'elle m'a donné
en cette _occurrence_. Occurrence est bien, n'est-ce pas? Hélas! si
votre cousin savait à quelle lourde bête il rend service, vous en
auriez des reproches, c'est sûr. Ne lui en disons rien. Devant lui, je
suis charmante, je fais la révérence, je prends du tabac à petites
prises, j'en jette le moins possible sur son beau tapis à fond blanc.
Je ne mets pas mes coudes sur mes genoux, je ne me couche pas sur les
chaises; enfin je suis gentille tout à fait, vous ne m'avez jamais vue
comme ça.

Il a écouté patiemment la lecture de mes oeuvres légères.--_Le
Gaulois_[1] n'avait pas eu la force de les porter. Il aurait fallu
deux mulets pour les traîner jusque-là.--Il m'a dit que c'était
charmant, mais que cela n'avait pas le sens commun. A quoi j'ai
répondu: «C'est juste.» Qu'il fallait tout refaire. A quoi j'ai dit:
«Ça se peut.» Que je ferais bien de recommencer. A quoi j'ai ajouté:
«Suffit.»

Quant à la _Revue de Paris_, elle a été tout à fait charmante. Nous
lui avons porté un article _incroyable_; Jules l'a signé, et, entre
nous soit dit, il en a fait les trois quarts; car j'avais la fièvre.
D'ailleurs, je ne possède pas, comme lui, le genre _sublime_ de la
_Revue de Paris_. Il a promis solennellement de le faire insérer et il
l'a trouvé bien.

J'en suis charmée pour Jules. Cela nous prouve qu'il peut réussir.
J'ai résolu de l'associer à mes travaux, ou de m'associer aux siens,
comme vous voudrez. Tant y a qu'il me prête son nom, car je ne veux
pas paraître, et je lui prêterai mon aide quand il en aura besoin.
Gardez-nous le secret sur cette _association littéraire_. (Vraiment!
j'ai un choix d'expressions délicieux!) On m'habille si cruellement à
la Châtre (vous n'êtes pas sans le savoir), qu'il ne manquerait plus
que cela pour m'achever.

Après tout, je m'en moque un peu; l'opinion que je respecte, c'est
celle de mes amis. Je me passe du reste. Je ne vois pas que cela m'ait
empêchée jusqu'à présent de vivre sans trop de souci, grâce à Dieu et
à quelques bipèdes qui m'accordent leur affection.

Je n'ai pas parlé de Jules à M. de Latouche; sa protection n'est pas
très facile à obtenir, m'a-t-on dit. Sans la recommandation de votre
maman, j'aurais pu la rechercher longtemps sans succès. J'ai donc
craint qu'il ne voulût pas l'étendre à deux personnes. Je lui ai dit
que le nom de _Sandeau_ était celui d'un de mes compatriotes qui avait
bien voulu me le prêter.

En cela, je suivais son conseil; car, il est bon que je vous le dise,
M. Véron, le rédacteur en chef de la _Revue_, déteste les femmes et
n'en veut pas entendre parler. Il a les écrouelles.

C'est à vous de savoir s'il est à propos d'expliquer à votre maman
pourquoi le nom de Sandeau va se trouver dans la _Revue_ et si elle
n'en parlera point à M. de Latouche. Il vaudrait mieux lui dire que
Jules me prête son nom. Quand nous serons assez avancés pour voler de
nos propres ailes, je lui laisserai tout l'honneur de la publication
et nous partagerons les profits (s'il y en a). Pour moi, âme épaisse
et positive, il n'y a que cela qui me tente. Je mange de l'argent plus
que je n'en ai; il faut que j'en gagne, ou que je me mette à avoir de
l'ordre. Or ce dernier point est si difficile, qu'il ne faut pas même
y songer.

Je suis ici pour un peu de temps, c'est-à-dire pour deux ou trois
mois; après quoi, je reviendrai au pays, piocher toutes les nuits et
galoper tous les jours, selon ma douce habitude, au grand scandale et
mécontentement de nos honorables compatriotes. S'ils vous disent du
mal de moi, mon cher ami, ne vous échauffez pas la bile à me défendre;
laissez les dire.

Chauffez-vous tranquillement les pieds, ayez de bonnes pantoufles et
de la philosophie. J'en possède autant, et, par-dessus tout, une
vieille et sincère amitié pour vous, dût-on aussi en médire. Je ne
suis pas de ceux qui sacrifient leurs amis à leurs ennemis.

Bonsoir, mon camarade; je vous embrasse.

  [1] Surnom de M. Alphonse Fleury, de la Châtre.




LVII

A MAURICE DUDEVANT, A NOHANT

                                Paris, 25 janvier 1831.

Tu as dû recevoir, mon cher enfant, une lettre de moi le lendemain ou
le surlendemain de celle que tu m'as écrite. Dis à ton papa de
m'envoyer de l'argent. Aussitôt que j'en aurai, je t'enverrai ton
habit de garde national. J'ai vu ta bonne maman Dudevant plusieurs
fois. Elle ne m'a pas parlé d'argent et je ne me soucie pas de lui en
demander. Dis tout cela à ton papa. Je n'ai plus que ce qu'il me faut
pour ma consommation, et je ne p

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