Une histoire d'Amour : George Sand et A. de Musset
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Title: Une histoire d'Amour : George Sand et A. de Musset
Author: Paul Mariéton
Release date: October 6, 2004 [eBook #13622]
Most recently updated: October 28, 2024
Language: French
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK UNE HISTOIRE D'AMOUR : GEORGE SAND ET A. DE MUSSET ***
PAUL MARIÉTON
Une
Histoire d'Amour
GEORGE SAND ET A. DE MUSSET
DOCUMENTS INÉDITS--LETTRES DE MUSSET
1897
A MADAME
LA VICOMTESSE DE VARINAY
QUI M'A DEMANDÉ DE LUI CONTER CETTE HISTOIRE D'AMOUR
_Son respectueux ami_.
P.M.
INTRODUCTION
L'extraordinaire curiosité qui tout à coup ramène l'attention sur le
roman d'amour de George Sand et de Musset porte son enseignement. Les
dernières écoles littéraires achèvent de fatiguer le public. La vie dans
l'art reprend ses droits. Les poètes de l'idéal et de la passion, même
les romantiques, même les prêcheurs d'utopies, sont soudain relus et
aimés par la génération qui s'avance. Lamartine a reconquis sa royauté
sur les âmes. George Sand et Musset renaîtraient-ils d'un semblable
abandon? Voilà deux incontestables génies. Leur éclat s'embrumait depuis
un quart de siècle; mais pour les ressusciter à la gloire, «ce soleil
des morts», veillait sur les deux ombres une histoire d'amour.
On la connaissait vaguement, cette histoire. Les deux amants avaient
pris soin d'en entretenir le public dans leurs oeuvres. Encore que
mystérieuse, elle constituait le plus clair de leur légende. Et en
dehors même de l'art, on continuait de les aimer. Car, bien plus que
pour le dernier siècle, l'énigmatique et fameux roman de Mme d'Houdetot
et de Jean-Jacques (dont on ne saura rien de précis tant que la famille
d'Arbouville refusera de publier les lettres de Rousseau), l'aventure
d'amour de George Sand et de Musset sera le grand roman de notre siècle.
La _Confession_ et les _Nuits_, les contes passionnés de Lélia et le
théâtre en liberté de Fantasio, ont troublé et séduit trois générations.
On disait du poète, du poète de la jeunesse, que l'amour d'une femme
avait éveillé son génie, pour le faire mourir. On savait aussi que cette
maîtresse «qui voulait être belle, et ne savait pas pardonner» avait
auréolé la plus glorieuse carrière, d'une vieillesse entourée de
vénération. On n'osait franchement plaindre l'un ni excuser l'autre.
Après la mort du poète, George Sand la première avait prétendu se
justifier. Paul de Musset répondit pour son frère et d'autres témoins
se mêlèrent de la querelle: accusation et défense parurent également
suspectes. On attendait donc que le temps permît d'exhumer les papiers
intimes. Après soixante-deux ans, le mystère s'est dévoilé.
Deux articles fort documentés ont paru cet été, qui jetaient des lueurs
nouvelles sur ces misères de poètes: l'un de M. le vicomte de Spoëlberch
de Lovenjoul, l'érudit bibliophile belge, tout sympathique à George
Sand, l'autre de M. Maurice Clouard, un fervent de Musset, ce qui
semblerait nous désigner ses préférences. Mais leurs conclusions
s'accordent mal avec les dernières révélations.
Tout récemment, j'ai traduit et publié le journal intime du docteur
Pagello, où il est d'abord conté comment George Sand lui déclara son
amour, dans la chambre même de Musset gravement malade à Venise. La
déclaration indirecte et encore indécise de la romancière au médecin[1]
était publiée à son tour par M. le docteur Cabanès, au cours d'une
interview de Pagello lui-même, laquelle confirmait de tout point les
assertions du journal, plus précis encore pour être à peine postérieur
aux événements évoqués.
Ce journal m'avait été confié il y a six ans. Je ne l'ai fait connaître
qu'après avoir acquis la preuve qu'il n'était pas absolument inédit. Si
Pagello est discret sur son bonheur pendant la fin du séjour de Musset,
il ne dissimule pas quelle sorte d'amour lui avait offert George Sand.
On n'avait jusqu'ici que de vagues données sur ce point.
[Note 1: J'en avais donné une phrase qui peut la résumer: «Je t'aime
parce que tu me plais; peut-être bientôt te haïrai-je.]
Pour éclairer ces demi-confidences, j'ai cru pouvoir, sans
indélicatesse, citer aussi de longs fragments d'une lettre inédite de
George Sand à Pagello, où elle ne dissimule rien de leurs relations.
Cette lettre, dont j'avais pris copie sur l'autographe (ceci pour ceux
qui ont semblé douter de l'authenticité de mes pièces), apportait le
premier document décisif sur l'infortune de Musset _avant son départ de
Venise_.
Plusieurs ont jugé bon de déclarer indiscrètes ces révélations, alors
que Musset et George Sand ont commencé eux-mêmes à en faire confidence
au public. J'ai cru inutile pourtant de donner certains passages plus
intimes de la lettre citée, qui n'eussent plus laissé de doutes sur la
nature de cette liaison. Le Don Juan féminin qu'était George Sand, sans
se montrer impitoyable quand il cessait d'aimer, s'obstinait néanmoins,
tout dépourvu qu'il était de scrupules, à dérouter la curiosité sur
la légende de ses victimes. Pourquoi refuser à Musset d'être sorti en
galant homme d'un amour qui fut également fatal à tous ceux qui en ont
goûté?...
Peut-être y avait-il mauvaise grâce à s'attacher ainsi à la
démonstration des torts d'une femme. Mais la vie de George Sand
n'est-elle pas la raison même de son génie? Et ce génie, instinctif,
abondant, romantique et déclamatoire, ne doit-il pas autant à son
tempérament qu'à son atavisme et à son éducation? «Ce qu'il y a de
meilleur en moi, c'est les autres», écrivait-elle (ou à peu près), à
Flaubert. Et dernièrement, Mme Clésinger, justement froissée de ce
soudain étalage d'intimités, qui est une des nécessités de la gloire, ne
disait-elle pas à ce propos: «Pour moi, le sentiment qui a guidé ma mère
et déterminé ses actes, c'est l'horreur de la solitude. Il lui fallait
autour d'elle du mouvement, quelqu'un à qui parler, sur qui se reposer,
et quelqu'un à protéger....»
Nul doute que la bonté sereine dont s'enveloppa la vieillesse de cette
orageuse nature,--plus belle encore dans ses orages,--ne l'absolve aux
yeux du moraliste, des inquiétudes de ses jeunes années. Ses erreurs du
moins relèvent aujourd'hui de l'histoire littéraire: pourquoi ne pas les
constater?
Un grand tumulte de presse accueillit ces révélations. Ce fut
l'événement du jour, la question littéraire à la mode. Sandistes et
Mussettistes épiloguèrent sur l'aventure de Venise, cependant que
maints chroniqueurs, tout en y trouvant le plus rare profit de «copie»,
criaient au «scandale», et suppliaient qu'on n'apprît pas davantage au
public que ses grands hommes avaient été aussi des hommes.
L'ombre de Lélia vit se lever pour elle une armée de paladins. Pendant
quelques jours, la mémoire de son poète resta sans défenseurs. M. Émile
Aucante, ancien secrétaire de George Sand (et légataire de ses lettres à
Alfred de Musset), protesta dans les journaux contre la «légende de son
infidélité». Il déclara formellement que la Correspondance donnerait
la «preuve écrite de la main de Musset que George Sand ne l'avait pas
trahi.»--Ces lettres pouvaient-elles apporter une telle preuve? Nous en
connaissions déjà quelques fragments par une fine monographie de Musset,
qu'avait publiée Mme Arvède Barine, tel cet étonnant passage d'Elle à
Lui: «O cette nuit d'enthousiasme, où, _malgré nous_, tu joignis nos
mains, en nous disant: «Vous vous aimez et vous m'aimez, pourtant. Vous
m'avez sauvé âme et corps.»
Or M. Émile Aucante ne possédait que les lettres de George Sand, et Mme
Lardin de Musset s'opposait énergiquement à la publication de celles de
son frère.... D'ailleurs, qu'eussent prouvé, contre l'infidélité de son
amie, les pages suppliantes, craintives, qu'arrachait à Musset, dans sa
débilité devant l'amour, la subtile psychologie d'une maîtresse qui,
sans perversité peut-être, mais toujours incapable de s'avouer une
faiblesse, était parvenue à suggérer à sa victime des paroles de
reconnaissance?... Car voilà le cas intéressant de cette banale
aventure.
C'était un mal vulgaire et bien connu des hommes....
Et moi-même, racontant pour la première fois la «Véridique histoire des
Amants de Venise», j'avais cru devoir tenir moins compte des fragments
singuliers de ces lettres du malheureux poète, que de l'honnête mémorial
de Pagello et des aveux intimes de George Sand.
La restitution de cette histoire, désormais précise quant aux faits,
restait donc énigmatique quant aux psychologies tourmentées qui les
avaient conduits. Les révélations continuèrent. _La Revue de Paris_
publia les lettres de George Sand à Musset. On en mena grand bruit. Il
n'est pas douteux qu'un retour de l'opinion ne se produisit alors en
faveur de Lélia. La même revue donna ensuite ses lettres à Sainte-Beuve.
Elles précisaient des expériences antérieures à la liaison avec Musset,
qui permettaient la défiance. Cette fois l'opinion fut défavorable à
George Sand.
Maintenant, qu'apporte ce livre? Une histoire, serrée d'aussi près que
possible, de cette attachante aventure d'amour, un exposé synthétique
de la vie des deux grands écrivains depuis leur rencontre jusqu'à leur
séparation. Les lettres de Musset, jusqu'ici complètement inédites,
m'ont été libéralement prêtées par la soeur du poète, Mme Lardin de
Musset, qui garde le culte pieux de sa mémoire. Quelle reçoive ici
l'hommage de ma respectueuse gratitude. Elle est convaincue que son
frère Paul, autant dans sa Biographie d'Alfred de Musset que dans son
roman, _Lui et Elle_, n'a pas une seule fois trahi la vérité. Nous la
rechercherons aussi, aidé de tous les documents nouveaux que nous allons
produire.
Y avait-il nécessité ou intérêt à exhumer dans ses détails un épisode
intime vieux de soixante ans?--J'estime que sans encourir un reproche
quelconque d'indiscrétion ou d'indélicatesse on a droit, pour les
grandes oeuvres, à remonter aux sources secrètes de leur génération.
Sainte-Beuve lui-même nous a appris à ne pas isoler l'oeuvre de la vie.
Où s'arrête la biographie d'un grand homme? Là où elle cesse de nous
intéresser, c'est-à-dire d'être nécessaire à l'explication de ses
chefs-d'oeuvre.
Décembre 1896.
SOMMAIRE
I.--GEORGE SAND ET ALFRED DE MUSSET EN 1833.
II.--GEORGE SAND ET SES AMIS (janvier-juin 1833).
III.--LES PREMIÈRES AMOURS DE GEORGE SAND ET DE MUSSET (juin-décembre
1833).
IV.--LE ROMAN DE VENISE (19 janvier-30 mars 1834).
V.--LA VIE DE GEORGE SAND ET DU Dr PAGELLO A VENISE (avril-août 1834).
VI.--LE RETOUR DE MUSSET.--CORRESPONDANCE ENTRE PARIS ET VENISE
(avril-août 1834).
VII.--GEORGE SAND, PAGELLO ET MUSSET A PARIS (août-octobre 1834).
VIII.--LE DRAME D'AMOUR (octobre 1834-mars 1835).
IX.--APRÈS LA RUPTURE.--LA LÉGENDE.
UNE HISTOIRE D'AMOUR
I
George Sand et Alfred de Musset se sont connus au mois de juin 1833.
Diversement célèbres, mais jeunes tous deux et égaux de génie, quels
talents et quelles âmes allaient-ils rapprocher?
Musset n'a pas vingt-trois ans. C'est déjà l'auteur des _Contes
d'Espagne et d'Italie_ et du _Spectacle dans un fauteuil_, le poète
de _Don Paez_ et de _Mardoche_, de _la Coupe et les Lèvres_ et de
_Namouna_. Ce classique négligé qui sort du Cénacle d'Hugo, effare en
même temps la vieille école et la nouvelle. Il vient de donner les
_Caprices de Marianne_ et achève d'écrire _Rolla_.
Au plus fort du Romantisme, il a ramené l'esprit dans la poésie
française. Il apporte cette insolente et bien vivante preuve qu'on
peut être un écrivain de génie, rien qu'à traduire une sensibilité
frémissante, quand elle est servie par un goût inné. «Chose ailée et
divine et légère», son talent ne semble point d'un professionnel. Ce
grand poète est un dilettante, une abeille qui fait son miel de mille
fleurs. Mais de toutes ces fleurs exotiques dont il a savouré l'arôme,
il rapporte un miel bien à lui, bien français. Que lui importe ce qu'on
qualifie d'originalité! Ces entraînements de l'opinion ne prouvent bien
souvent que mépris du génie en faveur du talent... Si sa voix devient
l'écho mélancolique des jeunes âmes de son milieu et de son temps, il
n'aspirera pas plus haut. En ne chantant que pour lui-même, il chantera
au nom de tous.
Si restreint qu'en soit l'espace, il préfère sa fantaisie à tout ce
qui peut brider l'indépendance d'enfant gâté qui fait le naturel et le
charme de son esprit,--même la recherche trop précise de pittoresque,
même les conceptions trop hautes de la philosophie. Il en fera toujours
le sacrifice à ce goût léger mais sûr, conscient de sa valeur française,
qui se contente de sentir harmonieusement. Oui, surtout, âme française,
française, jusqu'à l'agacement, coeur loyal, esprit fin et de race
toujours, élégant et hautain dans sa féminine faiblesse, ce poète qu'on
a voulu nous faire prendre pour un don Juan de tavernes et de mauvais
lieux.
L'homme d'amour qu'il nous peindra, en ne racontant que lui-même, n'est
si humain, entre tous ceux de nos poètes, que parce qu'il est le plus
faible. On a dit de Musset qu'il était le grand poète de ceux qui
n'aiment pas les vers. C'était avouer qu'il a touché le coeur de tous,
ce libertin à l'âme mystique, ce débauché assoiffé d'amour pur, ce
spirituel et ce triste. «Un jeune homme d'un bien beau passé», l'avait
ironiquement jugé Henri Heine. Il l'avait pourtant bien compris, lui qui
a tout compris, le jour qu'il écrivait: «La Muse de la Comédie l'a baisé
sur les lèvres, la Muse de la Tragédie, sur le coeur.»
La vie et le génie de Musset sont tout entiers dans sa jeunesse. La
jeunesse lui semblait sacrée, comme l'unique raison de la vie et sa plus
certaine beauté. C'est pourquoi il n'a d'autre histoire que celle de son
coeur.
Quand il rencontre George Sand, c'est encore l'enfant sublime, et déjà
l'enfant perdu. Mais le profond du coeur n'est pas atteint. Certes, il a
vécu sans trop de mesure, parfois même il a fait parade de ses
débauches de jeunesse. Mais il entre dans ce snobisme un peu de la mode
romantique, cette recherche du fatal et de l'étrange, qui lui a inspiré
son premier livre si peu connu, _l'Anglais mangeur d'opium_ (adapté de
Thomas de Quincey)[2].
[Note 2: _L'Anglais mangeur d'opium,_ traduit de l'anglais par A. D.
M., 1 vol. in-18. Paris, Marne et Pincebourde, 1828.]
George Sand, trente ans plus tard, dans une lettre à Sainte-Beuve,
écrira: «Pauvre enfant! _il_ se tuait! Mais _il_ était déjà mort quand
_elle_ l'avait connu! _Il_ avait retrouvé avec _elle_ un souffle, une
convulsion dernière[3]!...»
[Note 3: Lettre publiée par le vicomte de Spoëlberch de Lovenjoul.
_Cosmopolis_ du 1er juin 1896.]
Ce n'était que rancune contre Paul de Musset: _Lui et Elle_ venait de
paraître (1861) en réponse à _Elle et Lui_.
Si le poète a abusé de la débauche, il est resté généreux, comme sont
les faibles. Déjà son génie est mûr pour les grands cris humains.
L'esprit gai et le coeur mélancolique, il n'a qu'effleuré les joies et
les douleurs du véritable amour. Voici venir la passion qui transformera
son âme, qui, épurant et élevant ses qualités natives, lui arrachera des
cris immortels.
George Sand touche à la trentaine. Elle a aussi sa légende; mais
celle-ci a dépassé les bornes d'un cénacle. Elle est célèbre pour sa vie
indépendante dans un mariage qu'elle n'a pas rompu, pour ses allures
d'androgyne, son goût des paradoxes sociaux, sa liaison avec Jules
Sandeau, leur livre (_Rosé et Blanche_, signé «Jules Sand»), ses livres
surtout, _Indiana_ et _Valentine_. Elle achève _Lélia_ qui va mettre le
sceau à sa gloire future.
Ce n'est pas ici le lieu de conter la première jeunesse de George Sand.
On nous en a donné récemment un tableau qui semble véridique[4], à
l'aide de sa correspondance inconnue et de cette _Histoire de ma vie_,
où elle-même nous a dit ses premières années, avec une sincérité qu'on
ne peut mettre en doute et un incomparable charme. Il faut cependant la
résumer en quelques traits, pour expliquer les influences qui ont régi
sa vie.
[Note 4: S. ROCHEBLAVE, _George Sand avant George Sand_, dans la
_Revue de Paris_ du 15 mars 1896.]
Petite-fille du receveur-général Dupin de Francueil et d'une bâtarde de
l'aventureux et brillant Maurice de Saxe,--femme indulgente et fine,
à l'esprit fort et cultivé, aïeule d'ancien régime, qui fut sa vraie
éducatrice,--elle est née des amours d'un soldat, leur enfant prodigue,
avec la fille d'un oiseleur.
Entre sa grand'mère aristocrate et sa mère restée très peuple, elle
fut tiraillée et troublée dans ses jeunes tendresses. Le couvent
des Augustines de Paris, où on la mit de bonne heure, développa ses
penchants mystiques. De retour à Nohant, ces souvenirs religieux,
l'influence contraire de sa grand'mère et du bonhomme Dechartres, qui
avait été le précepteur de son père, des lectures enthousiastes
de Chateaubriand et de Rousseau, enfin le sentiment de la nature,
qu'éveillaient en elle ses promenades dans la _Vallée Noire_, ce paysage
du Berry qu'elle a fait légendaire, s'amalgamèrent dans cette âme pour
former son génie rêveur et passionné, mélancolique et oratoire, pour
alimenter sa verve descriptive, abondante comme une source, vers les
grands horizons, pourtant désenchantés, du plus invincible optimisme.
Mme Dupin de Francueil étant morte, elle passait quelque temps chez sa
mère, à Paris, puis se mariait. L'homme qu'elle épousait (1822), dans
l'espoir, de l'amour, mais sans enthousiasme, M. Casimir Dudevant, fils
naturel d'un colonel baron de l'Empire, avait été lui-même soldat.
Jeune encore, mais de peu d'imagination, il ne tardait pas à se laisser
enliser par la vie rurale.
On peut croire qu'il fut longtemps sans soupçonner la valeur
d'intelligence et de sensibilité de sa compagne. Il devait bientôt
cesser de lui plaire, pour un prosaïsme peut-être sermonneur, qui
heurtait chez elle de vifs penchants à l'exaltation romantique.
Buvait-il plus que de raison et était-il aussi brutal qu'on l'a laissé
entendre? Nous ne le rechercherons pas. Du moins le séjour de Nohant
pesait-il à la jeune femme, malgré les fréquents voyages à l'aide
desquels son mari s'ingéniait à la distraire. Au cours d'une de ces
absences, souvent fort prolongées, Aurore Dudevant rencontrait à
Bordeaux, revoyait a Cauterets, l'homme qui lui a révélé l'amour.
C'était un jeune magistrat, M. Aurélien de Sèze, dont le grand sens
et l'honnêteté retardèrent de six ans,--les six ans que dura cette
affection platonique,--la crise qui fera quitter son foyer à celle qui
sera George Sand. Mais nous ne pouvons nous attarder sur cette période
de sa vie, d'ailleurs incomplètement explorée.
La monotone compagnie de M. Dudevant lui devenait insupportable.
Après neuf ans de mariage et sans vouloir s'avouer l'inquiétude de
ses sens,--elle affecta toujours de n'en pas convenir,--elle s'était
violemment avisée que l'heure était venue de vivre à sa fantaisie, sans
pourtant rompre tout à fait.
Un beau matin, sur le premier prétexte, elle se montre offensée, déclare
son intérieur intolérable et demande une pension, pour partager sa vie
entre Paris, où elle fera métier d'écrire, et Nohant, où elle retrouvera
ses enfants. M. Dudevant accepte, résigné, et en janvier 1831, la jeune
femme, ivre d'air libre et d'espérance, débarque au quartier Latin où
l'attend un petit groupe ami d'étudiants berrichons.
Alors commence cette existence en partie double, bourgeoise et rangée en
Berry, près de ses enfants, trois mois sur six, singulièrement émancipée
les trois mois suivants à Paris.--Déjà s'établissait sa légende. La
châtelaine patiente et rêveuse de Nohant se transformait en un étudiant
imberbe, aux longs cheveux bouclés, coiffés d'un béret de velours, noir
comme eux, vêtu d'une redingote de bousingot, arborant la cravate rouge,
et toujours la cigarette aux lèvres.
Son costume était, d'ailleurs, la moindre de ses libertés. A peine
dissimulait-elle, dans sa société de Paris, sa liaison avec Sandeau. Si
elle essaie de se justifier de cette indépendance dans _l'Histoire de ma
vie_,--étrange histoire, en effet, dont le malheureux Chopin disait
à Delacroix qu'il la défiait bien de l'écrire, et qui n'est plus que
réticences au moment où on y cherche des révélations,--du moins sa
correspondance l'accable. Non pas ses lettres déférentes à sa mère, Mme
Dupin, ou passionnées de tendresse à son fils, mais celles à ses amis
berrichons, ses compagnons de Paris, Alphonse Fleury, Charles Duvernet,
à l'effarouché Boucoiran lui-même, son confident de la première heure,
lettres où un furieux amour de liberté quand même, voire de bohème,
éclate entre les lignes... Mais on jasait d'elle maintenant à la Châtre.
Agacée, elle prit ses coudées franches.
Sa liaison avec Jules Sandeau dura trois ans. L'histoire en est encore
imparfaitement connue: nous savons qu'elle reprit elle-même chez lui sa
correspondance, après la rupture, et la brûla. On a dit qu'elle l'avait
aimé tendrement, croyant s'engager pour la vie... Ses premières
aventures d'amour nous découvriraient plutôt son cerveau que son coeur.
Après Sandeau, «elle essaya d'autres liaisons qui furent malheureuses ou
vaines, telles que celles avec Mérimée et Gustave Planche», a écrit son
confident Sainte-Beuve[5]. C'est encore l'étudiante, la frondeuse de
tous «préjugés», double scandale, qui la poursuivra longtemps. Elle
demeure volontiers l'amie de ceux qu'elle a quittés, sachant vite se
ressaisir. Mais déjà le fond est désenchanté. Avec Musset enfin, elle
espère atteindre au bonheur. Pas plus avec lui, pourtant, que plus tard
avec Michel de Bourges, un haut esprit, son maître, qu'elle aimera
jusqu'à l'adoration, et avec Chopin qui, lui, mourra de son amour,
elle ne trouvera la paix du coeur, qu'elle souhaite,--sans la chercher
peut-être, car la loi du génie, «ce deuil éclatant du bonheur», comme
disait Mme de Staël, est de la contrarier toujours. Mais sa rencontre
avec Musset, lui révélant les affres de l'amour, initiera le psychologue
aux ressorts de cette âme complexe.
[Note 5: Note annexée aux lettres que lui écrivit George Sand. _Cf_.
vicomte de Spoëlberch de Lovenjoul, _les Lundis d'un chercheur_, p. 173,
in-8°; Calmann Lévy, 1894.]
Un profond instinct maternel déborde sur ses passions de femme, les
transformant. Maternelle un peu à la façon de Mme de Warens, elle l'est
avec moins de mollesse, avec tout son génie actif, abondant, fier et
triste. Elle a laissé ruisseler une imagination ardente et pratique à
la fois, dans toute son oeuvre,--cet immense miroir de la nature et
de l'amour où son instinctive indulgence se prodigue jusqu'à sembler
indifférente à tout. Bonne pour tous, en effet, ce qui l'aura faite
si cruelle pour quelques-uns. Éprise d'amitié jusqu'à y sacrifier sa
dignité même; amante pour être plus amie, a-t-on dit; incapable de
chagriner longtemps personne, et s'abandonnant toute pour l'éviter; mais
terriblement femme aussi, et conduite par une inexorable fantaisie.
Sa libre éducation avait mis en elle les germes d'une erreur qui fait de
son oeuvre un long sophisme. Une excessive pitié de la femme lui
donna de bonne heure l'obsession de l'égalité des sexes. Cette pitié
dédaigneuse n'allait pas sans une intime colère contre les immunités de
l'homme. Elle méprise la femme, qu'elle n'a guère connue et peinte que
d'après elle-même, pour ne pas comprendre que l'homme puisse attacher
tant d'importance à cet être incohérent et faible. Elle n'est pas sans
un vif instinct de coquetterie,--qu'elle réprime le plus souvent,
par bonté d'âme,--ni sans certaine expérience de ses charmes. Aussi
réclame-t-elle pour son sexe tous les privilèges masculins, d'où
ses revendications de l'amour libre et sa condamnation du
mariage.--Naturellement plus douée de curiosité que de tempérament,
elle aventura son âme romanesque dans les plus paradoxales contrées
du sentiment. Sa recherche obstinée de l'amitié là où elle ne pouvait
trouver que l'amour fut une autre erreur capitale de sa vie. La
confusion perpétuelle qu'elle en fit, et dont témoignent ses lettres
comme ses romans, explique les infortunes de sa jeunesse, ses
faiblesses, ses utopies. Elle pensa s'en consoler plus tard, en
cherchant à contenter son optimisme par un vague idéal humanitaire. La
Nature seule put la rasséréner, qui lui dicta ses vrais chefs-d'oeuvre.
Ainsi l'indépendance règne au fond de son âme, si obstinée, si rangée
pourtant. Son grand sens pratique modère l'ivresse d'artiste qui lui
fait aimer son labeur. Elle embourgeoise tout au nom de l'idéal,--car
l'idéalisme rejoint le naturalisme dans une exclusive poursuite de la
vérité...
Sa nature, en somme, la fait peu aristocrate. Les révoltés ne le sont
jamais. Son travail méthodique, sa régularité patiente, impassible
--bovine--_à, faire de la copie_, parmi les plus graves agitations de
son âme, prouvent chez elle une fantaisie pratique, toute d'insoumission
raisonnée. Quand une passion a cessé de la faire vibrer, elle s'en
détache. Elle ne se reprit à Musset qu'au contact exaltant de sa grande
douleur... Elle redevenait orgueilleuse à sentir qu'il la lui devait!
Les prétentions aristocratiques de Musset devaient altérer de bonne
heure leur entente amoureuse. Orgueilleux de son «monde», sinon de sa
naissance, le poète dédaignait la vie et l'atmosphère bourgeoises, comme
tous les artistes de race, ne se plaisant comme eux qu'avec la société
riche et élégante, l'élite féminine, ou le vrai peuple. Le goût que
manifesta de bonne heure George Sand pour les démocrates, pour l'esprit
ouvrier, devait irriter son ami dans ses fibres secrètes. A cette
considération dont on n'a guère tenu compte, il faut ajouter le
déséquilibre physiologique du poète. Ses crises nerveuses, jamais bien
expliquées, faisaient craindre pour lui la folie. On a même parlé
d'attaques d'épilepsie. Mais Mme Lardin de Musset, qui, jusqu'à son
mariage (1846), n'a pas quitté son frère, m'a démenti formellement
qu'il ait été sujet à rien de semblable. Quand éclata la crise, l'un et
l'autre se sentaient-ils humiliés? George Sand avait d'abord pris Musset
pour un enfant: ceci ne se pardonne guère, aux heures clairvoyantes.
Mais Musset était un bon enfant: il passa bien vite à sa maîtresse
cette manie de protection. L'abus qu'elle faisait de la déclamation
sermonneuse l'agaça davantage, et surtout son obstination à poétiser ses
faiblesses...
La mère du poète, qui d'abord s'était opposée au voyage en Italie, avait
fini par «consentir à confier» son fils à George Sand, comme à une femme
de grand renom, plus âgée que lui de six ans et relativement grave,
malgré des erreurs trop connues.
Elle préférait pour lui ce voyage avec une amie... intellectuelle, au
séjour de Paris, nuisible à sa santé. Or, Musset entendait trouver dans
son amie mieux que l'amour d'une seconde mère. On sait que tous les
amants de Lélia s'entendirent appeler ses enfants...
Si Musset se sentait de l'orgueil, elle en avait, elle en laissait voir
plus que lui. Et, sa dignité toujours en avant, elle ne savait abdiquer
le souci constant d'un labeur qui assurait l'indépendance de sa vie.
Quoique _gendelettres_ tous deux, mais plus poètes qu'artistes, ils n'en
restaient pas moins jeunes et sincères. Leurs lettres n'ont pas été
écrites pour la postérité; elles n'en sont que plus curieuses pour elle.
Les courts fragments cités par Mme Arvède Barine dans sa pénétrante
monographie de Musset[6], avaient fait pressentir les perles que
recelait ce terreau... mélangé. Pour la première fois, on va pouvoir
juger de cette correspondance. Elle nous guidera dans l'exposé du plus
fameux des romans d'amour. Mais reprenons-le à ses origines pour en
mieux préciser l'évolution.
[Note 6: Les grands écrivains français: _Alfred de Musset_, in-18,
Hachette, 1894.]
II
La liaison de George Sand avec Jules Sandeau vient de finir,--comme
finiront tous les amours de Lélia. Elle n'est que désenchantée, quand
Lui emporte une secrète blessure. Rarement il la dévoilera, au cours de
sa longue carrière. C'est un silencieux. Mais s'il n'en veut pas donner
confidence au public, chaque fois qu'il lui arrivera d'y faire allusion,
ce sera d'un mot dont la cruauté brève suspend tout jugement sur l'être
d'exception qu'a été George Sand.--«Le coeur de cette femme est comme un
cimetière, a-t-il dit, on n'y rencontre que les croix de ceux qu'elle a
aimés.»
Leur liaison a duré trois ans. Quant à elle, elle est rassasiée de
l'amour. Ses amis, que la présence de Sandeau n'avait pas rebutés, se
rapprochent. Ils ont tout crédit chez elle et plus d'autorité que jamais
sur sa vie. Avec le fidèle Boucoiran, le précepteur intermittent de son
fils, un être bon et faible qui est et restera toujours «son enfant»,
son meilleur ami est Gustave Planche.
Du jour où elle fut sans amant, il est à supposer qu'il espéra son tour.
Il connaissait George Sand depuis ses débuts à Paris. De quatre ans plus
jeune qu'elle, il prenait bientôt cependant, sur son ardent esprit,
par un goût d'austère puriste et des connaissances qu'elle déclarait
infinies, un de ces ascendants qu'elle rechercha toujours et dont si
merveilleusement elle tira profit pour son oeuvre. Nous reviendrons plus
loin sur leurs relations. Mais ce premier signalement de Gustave Planche
dans les avatars de George Sand nous prépare à l'entrée en scène de
Sainte-Beuve, chez qui le conseiller littéraire va se doubler d'un
conseiller intime, d'un confident d'amour.
Il n'en a pas fait mystère: c'est à lui que nous devons de connaître
quelques-unes des lettres qu'elle lui écrivit durant la période troublée
où elle cherchait sa voie. Dans un des curieux appendices de ses
_Portraits Contemporains_,--sortes de codicilles du testament
littéraire que constituent ses derniers livres[7], Sainte-Beuve a
esquissé avec plus de charme que de discrétion,--George Sand vivait
encore,--l'état d'âme de ce beau génie féminin pendant ces six mois
critiques et décisifs. Et il a donné à l'appui les pages intimes «les
plus vraies, les plus naïves et les plus modestes où elle s'ouvrait à
lui de son coeur et de son talent».
[Note 7: _Portraits contemporains_, 1868 (cinq volumes où sont
réimprimés les plus anciens articles de Sainte-Beuve), t. I, p. 506-523.
Paris, Calmann Lévy.]
Ils avaient fait connaissance en janvier 1833. A la suite d'articles
publiés par Sainte-Beuve sur _Indiana_ et _Valentine_[8], Gustave
Planche lui avait dit que l'auteur désirait le voir pour le remercier.
«Nous y allâmes un jour vers midi; elle habitait depuis peu, et seule,
le logement du quai Malaquais. Je vis en entrant une jeune femme aux
beaux yeux, au beau front, aux cheveux noirs un peu courts, vêtue d'une
sorte de robe de chambre sombre des plus simples. Elle écouta, parla peu
et m'engagea à revenir. Quand je ne revenais pas assez souvent, elle
avait le soin de m'écrire et de me rappeler. En peu de mois, ou même en
peu de semaines, une liaison étroite d'esprit à esprit se noua entre
nous. J'étais garanti alors contre tout autre genre d'attrait et de
séduction par la meilleure, la plus sûre et la plus intime des défenses.
Ce préservatif contre un sentiment d'amour, en présence d'une jeune
femme qui excitait l'admiration, fut précisément ce qui fit la solidité
et le charme de notre amitié. George Sand voulut bien me prendre à
ce moment délicat de sa vie, où elle arrivait à la célébrité, pour
confident, pour conseiller, presque pour confesseur[9].»
[Note 8: Le _National_ des 5 octobre et 31 décembre 1832.]
[Note 9: _Portraits contemporains_, I, p. 507.]
George Sand écrivait alors _Lelia_, Sainte-Beuve _Volupté_. Tous deux se
consultaient sur leurs romans. Des entretiens littéraires, ils passaient
aux confidences intimes. Elle venait, de rompre avec Jules Sandeau, et à
peine libre, «dans un véritable isolement moral, elle se demandait
quels amis et quel ami elle se pourrait choisir parmi tous ces visages
nouveaux de gens à réputation diverse qu'elle affrontait pour la
première fois[10]». Sainte-Beuve s'offrit à lui présenter ceux qu'il
fréquentait et jugeait dignes d'elle. Elle refusa de connaître Musset,
mais elle eut la curiosité d'Alexandre Dumas (mars 1833). Ils se plurent
médiocrement, semble-t-il. Vers la même date, elle écrit à Sainte-Beuve
qu'elle «recevra Jouffroy de sa main», le priant de le prévenir de son
extérieur sec et froid, de son attitude silencieuse. Cette rencontre fut
encore passagère. Mais la même lettre nous éclaire singulièrement sur le
pessimisme qu'apportait George Sand dans ses expériences: «Je crains
un peu ces hommes vertueux de naissance. Je les apprécie bien comme de
belles fleurs et de beaux fruits, mais je ne sympathise pas avec eux;
ils m'inspirent une sorte de jalousie mauvaise et chagrine... Il n'y a
pas de confiance entière possible à réaliser. Les gens qu'on estime, on
les craint et on risque d'en être abandonné et méprisé en se montrant
à eux tel qu'on est; les gens qu'on n'estime pas comprendraient mieux,
mais ils trahissent.»
[Note 10: _Portraits contemporains_, I, p. 511.]
Le complément de ces lettres singulièrement captivantes vient de
paraître[11]. L'ensemble constitue le document le plus sûr et à peu près
unique d'ailleurs, que nous possédions sur l'état d'âme de George Sand
pendant cette crise de sa vie. Sainte-Beuve fut-il touché lui-même
par la grâce étrange et le charme de cette nouvelle amie? A certaines
phrases de George Sand on pourrait le penser: «Vous m'avez dit que vous
aviez peur de moi (lettre de mars).» Mais s'il en fut réellement ainsi,
soit respect de l'intimité de Gustave Planche avec elle, soit crainte
d'être rebuté dans une autre attitude que celle de confesseur, soit
excessive timidité, il est hors de doute qu'il n'insista pas. Il avait
pris soin, bientôt, de faire confidence à sa pénitente d'une affection
profonde et jalousée, qui le détournait de tout autre désir,--celle dont
il a rempli, sincèrement ou non, son fameux _Livre d'amour_, daté du
même temps pour la plupart des pièces.
[Note 11: George Sand, _Lettres à Sainte-Beuve, Revue de Paris_ du
15 novembre 1896.]
Dans ces lettres de George Sand à Sainte-Beuve, il y a une lacune d'un
mois. La suite de la correspondance nous l'explique.
Une liaison avec Mérimée, courte et malheureuse, en avril 1833, y est
définitivement révélée. On en avait chuchoté jadis, mais en somme on
n'en savait rien. Le premier, M. Augustin Filon, dans son excellente
monographie du maître de _Colomba_, avait recueilli ces rumeurs.
Incidemment, à propos des années de dissipation de Mérimée, il nous
expliquait la défiance de toute sa vie à l'égard des bas-bleus, par
cette escarmouche rapide entre lui et le plus grand d'entre eux. «Le
court passage de Mérimée dans les bonnes grâces de Mme Sand est un fait
d'histoire littéraire, écrit-il, sur lequel s'est greffée une légende
assez amusante. D'après cette légende, Sainte-Beuve, voyant que Mme Sand
était seule et souffrait de cette solitude, lui aurait «donné» Mérimée,
et, dès le lendemain, George Sand lui aurait écrit pour lui rendre et
lui reprocher ce cadeau. Il n'est pas vrai que Sainte-Beuve ait joué ce
rôle trop bienveillant et qu'il ait béni l'union civile de Mérimée et
de Mme Sand. Mais il est exact qu'il reçut des confidence et des
plaintes[12].»
[Note 12: AUGUSTIN FILON, _Mérimée et ses amis_, p. 64, in-16,
Hachette, 1894.]
La vérité est que cette liaison ne fut confessée à Sainte-Beuve que cinq
mois après. Au ton dont George Sand la lui raconte dans ses lettres
d'août et de septembre, quand elle a retrouvé l'amour avec Musset, on
conçoit les raisons de femme et de psychologue qui la lui avaient fait
dissimuler à son directeur. La rencontre fut brève et nette, digne de
l'homme raffiné et précis qu'était Prosper Mérimée. Il paraît bien
l'avoir traitée comme une aventure d'étudiants. Mais George Sand, qui
était de son âge, ainsi que son égale en génie, resta froissée et plus
étonnée encore de ce dédain de sa personne et de son âme. Écoutons ce
ressouvenir:
....Un de ces jours d'ennui et de désespoir, je rencontrai un homme
qui ne doutait de rien, un homme calme et fort, qui ne comprenait rien
à ma nature et qui riait de mes chagrins. La puissance de son esprit
me fascina entièrement; pendant huit jours je crus qu'il avait
le secret du bonheur, qu'il me l'apprendrait, que sa dédaigneuse
insouciance me guérirait de mes puériles susceptibilités. Je croyais
qu'il avait souffert comme moi, et qu'il avait triomphé de sa
sensibilité extérieure. Je ne sais pas encore si je me suis trompée,
si cet homme est fort par sa grandeur ou par sa pauvreté.
....Je ne me convainquis pas assez d'une chose, c'est que j'étais
absolument et complètement Lélia. Je voulus me persuader que non;
j'espérais pouvoir et abjurer ce rôle froid et odieux. Je voyais à mes
côtés une femme sans frein, et elle était sublime[13]; moi, austère
et presque vierge, j'étais hideuse dans mon égoïsme et dans mon
isolement. J'essayai de vaincre ma nature, d'oublier les mécomptes du
passé. Cet homme qui ne voulait m'aimer qu'à une condition, et qui
savait me faire désirer son amour, me persuadait qu'il pouvait exister
pour moi une sorte d'amour supportable aux sens, enivrant à l'âme.
Je l'avais compris comme cela jadis et je me disais que peut-être
n'avais-je pas assez connu l'amour moral pour tolérer l'autre: j'étais
atteinte de cette inquiétude romanesque, de cette fatigue qui donne
des vertiges et qui fait qu'après avoir nié, on remet tout en question
et l'on se met à adopter des erreurs beaucoup plus grandes que celles
qu'on a abjurées.
[Note 13: Mme Dorval.]
....L'expérience manqua complètement. Je pleurai de souffrance, de
dégoût et de découragement. Au lieu de trouver une affection capable
de me plaindre et de me dédommager, je ne trouvai qu'une raillerie
amère et frivole. Ce fut tout.
Si Prosper Mérimée m'avait comprise, il m'eût peut-être aimée, et
s'il m'eût aimée il m'eût soumise, et si j'avais pu me soumettre à un
homme, je serais sauvée, car ma liberté me ronge et me tue. Mais il
ne me connut pas assez, et au lieu de lui en donner le temps, je me
décourageai tout de suite et je rejetai la seule condition qui pût
l'attirer à moi.
Après cette ânerie, je fus plus consternée que jamais, et vous m'avez
vue en humeur de suicide très réelle. Mais s'il y a des jours de froid
et de fièvre, il y a aussi des jours de soleil et d'espérance.
Puis, peu à peu, je me suis remise, et même cette malheureuse et
ridicule campagne m'a fait faire un grand pas vers l'avenir de
sérénité et de détachement que je me promets en mes bons jours. J'ai
senti que l'amour ne me convenait pas plus désormais que des rosés sur
un front de soixante ans, et depuis trois mois (les trois premiers
mois de ma vie assurément!) je n'en ai pas senti la plus légère
tentation[14].
[Note 14: _Revue de Paris_ du 15 nov. 1896, p. 280. Cette lettre est
(des premiers jours) de juillet 1833.]
Ces trois mois sans passion n'ont pas été trois mois de calme. Ses
confidences à Sainte-Beuve recommencent en mai; elle est grave et le
sermonne à son tour. Mais la revoilà, en juin, dans un grand trouble:
son ami lui devient un refuge. A la voir s'abandonner ainsi, on est
tenté de s'étonner qu'elle n'ait pas rêvé un instant à changer sa
vénération en tendresse. La liaison qui le garde d'elle l'aurait-elle
agacée de quelque jalousie? Vraisemblablement, elle a reçu de son
directeur une lettre amère. Peut-être déjà l'ennuie-t-elle. Mais elle ne
se décourage pas. Sa plainte est longue, nerveuse et douloureuse. Elle
se dit seule, désenchantée de tout: l'amitié même n'existe pas! Mais
Sainte-Beuve l'a rassurée. Dans une lettre du 3 août, elle semble
apaisée. Quelque chose de nouveau a surgi dans sa vie.--«Pour rien au
monde, lui écrit-elle, je ne voudrais abuser de votre dévouement.» Et
elle se fait protectrice à son tour.
Ce qui a surgi dans sa vie, c'est un nouvel amour, un amour inconnu,
tout de fraîcheur, de poésie et de tendresse, qui lui rapporte tout à
coup les illusions de la jeunesse et de l'espérance.
Tous les biographes de Musset ont écrit qu'il avait rencontré George
Sand au printemps de 1833. En réalité leurs relations ne datent que de
la fin de juin. Nous savons que Sainte-Beuve voulait dès le mois de mars
présenter le poète à son amie, et qu'elle avait refusé, le trouvant
trop... différent pour ses habitudes. «A propos, réflexion faite,
écrivait-elle, je ne veux pas que vous m'ameniez Alfred de Musset. Il
est trop dandy, nous ne nous conviendrions pas, et j'avais plus de
curiosité que d'intérêt à le voir. Je pense qu'il est imprudent
de satisfaire toutes ses curiosités, et meilleur d'obéir à ses
sympathies[15].» De son côté peut-être, Musset se défiait de la
romancière sur sa légende déjà tapageuse. Mme Lardin de Musset me
rapporte qu'il disait alors: «Elle n'a donc jamais rencontré un
homme convenable? Comme tous ses héros me déplaisent!» Ces réserves
expliqueraient le retard de leur rencontre. Mais leur rencontre
était fatale. Et sans doute un instinct secret les avertissait-il de
l'approche de la souffrance, ce vertige de l'abîme, où s'éveille le
génie des poètes.
[Note 15: _Portraits contemporains_, I, 510.]
Tous deux collaboraient à la _Revue des Deux Mondes_ et le groupe de
Buloz fréquentait plus ou moins chez George Sand. La plus ancienne
mention de son nom sous la plume de Musset est dans une pièce peu
connue, encore qu'imprimée plusieurs fois: _le Songe du Reviewer[16]_.
Elle nous renseigne sur la pléiade delà _Revue_, à son âge d'or:
[Note 16: _Intermédiaire des chercheurs et des curieux_ du 10 oct. et
vicomte de Spoëlberch de Lovenjoul: _les Lundis d'un chercheur,_ in-18,
Calmann Lévy, 1894.]
Buloz[17] est sur la grève
Pâle et défiguré;
Il voit passer en rêve
Gerdès[18] tout effaré.
La matière abonnable
Se meurt du choléra;
L'épreuve est détestable
Il faut un errata.
Il voit son typographe
Transposer ses placards.
Des fautes d'orthographe
Errent de toutes parts.
Des lettres retournées
Flottent en se heurtant;
Des lignes avinées
Dansent en tremblotant.
[Note 17: François Buloz (1804-1877) prit on 1831 la direction de la
_Revue des Deux Mondes, journal des Voyages_, pour en faire le recueil
célèbre duquel son nom est inséparable. De 1835 à 1845 il dirigea en
même temps la _Revue de Paris_.]
[Note 18: Caissier de la _Revue_.]
3
De tous côtés aboient
Des contresens obscurs,
Et les marges se noient
Dans les _déléaturs_.
Il pleut des caractères;
Le B manque dans tous,
Et des pages entières
Boivent comme des trous.
4
Loewe[19] a fait héritage
De quatre millions;
Dumas meurt en voyage
Faute _d'Impressions_.
Dans les filles de joie
Musset s'est abruti;
Ampère[20], en bas de soie,
Pour l'Afrique est parti.
[Note 19: Loewe-Veimars (1801-1854), humoriste romantique et
diplomate, auteur du _Népenthès_.]
[Note 20: J.-J. Ampère, l'historien, l'ami de Mme Récamier.]
5
Brizeux est à la Morgue,
Sainte-Beuve au lutrin;
Quinet est joueur d'orgue
A Quimper-Corentin.
Delécluse[21] est modèle
A l'atelier de Gros;
Roulin[22] est infidèle
A ses choux les plus beaux.
[Note 21: Et.-Jean Delécluze(1781-1863), peintre et littérateur,
historien, critique d'art, défenseur des doctrines classiques.]
[Note 22: Roulin avait fait dans la _Revue des Deux Mondes_ plusieurs
articles d'histoire naturelle où il était question de choux. (Note de M.
de Lovenjoul.)]
6
George Sand est abbesse
Dans un pays lointain;
Fontaney[23] sert la messe
A Saint-Thomas-d'Aquin;
Fournier[24] aux inodores
Présente le papier;
Et quatre métaphores
Ont étouffé Barbier.
[Note 23: Écrivain romantique et poète, vaguement diplomate, mort
en 1837. Il signa presque toutes ses oeuvres des pseudonymes de _Lord
Feeling_ et _O'Donnoz_.]
[Note 24: Imprimeur de la _Revue_.]
7
Cette nuit Lacordaire
A tué de Vigny;
Lerminier[25] veut se faire
Grotesque à Franconi;
Planche est gendarme en Chine;
Magnin[26] vend de l'onguent;
Le monde est en ruine:
Bonnaire[27] est sans argent!!
[Note 25: Eug. Lerminier (1803-1851), philosophe et jurisconsulte.]
[Note 26: Charles Magnin, érudit et polygraphe.]
[Note 27: Le plus fort actionnaire de la _Revue_, à cette époque.
(Note de M. de Lovenjoul.)]
Nous retrouverons dans la suite plusieurs de ces noms diversement
célèbres. L'un d'eux mérite de nous retenir encore. Depuis deux ans,
avant comme après sa courte liaison avec Mérimée, George Sand, nous
l'avons dit, avait pour grand ami Gustave Planche. Il avait succédé près
d'elle à Henry de Latouche[28], dans le rôle d'inspirateur, de conseiller
littéraire. Nul doute qu'il n'en devint sincèrement amoureux; mais elle
le maintint dans l'ordre platonique. Il avait du moins deviné son génie.
[Note 28: H. Thabaut de Latouche (1786-1851), compatriote de George
Sand et son parrain dans les lettres, eut un moment de célébrité, comme
poète, romancier, dramaturge et journaliste. Il édita les oeuvres
d'André Chénier en 1819.]
Elle eut un guide précieux en ce bourru bienfaisant qui est resté comme
le type du critique intraitable et brutal. Ses livres, qu'on ne lit
plus, tiennent encore leur place dans l'évolution littéraire du siècle.
Avec ses dons sérieux il eut la plus saine influence sur l'éducation du
goût, dans son obstination réactionnaire contre les excès du Romantisme.
Mais son rôle échoua par la confusion même que ses attaques laissaient
dans l'opinion, de la personnalité et de l'oeuvre de ses victimes. Vingt
ans après, George Sand a longuement parlé de lui: «Il me fut très utile,
dit-elle, non seulement parce qu'il me força par ses moqueries franches
à étudier un peu ma langue, que j'écrivais avec beaucoup trop de
négligence, mais encore parce que sa conversation, peu variée mais très
substantielle et d'une clarté remarquable, m'instruisit d'une quantité
de choses que j'avais à apprendre pour entrer dans mon petit progrès
relatif.
«Après quelques mois de relations très douces et très intéressantes pour
moi, j'ai cessé de le voir pour des raisons personnelles, qui ne doivent
rien faire préjuger contre son caractère privé, dont je n'ai jamais eu
qu'à me louer en ce qui me concerne[29].»
[Note 29: _Histoire de ma vie_, 5e partie, ch. VI. Paris, Calmann
Lévy.]
Elle ajoute que son intimité avait pour elle de graves inconvénients,
qu'elle l'entourait d'inimitiés violentes, la faisant passer pour
solidaire de ses aversions et condamnations. Déjà de Latouche s'était
brouillé avec elle à cause de lui.
Cette brouille était traduite par un article fameux, _les Haines
littéraires_, qui signala l'entrée de Gustave Planche à la _Revue des
Deux Mondes_[30].
[Note 30: 1831.]
On a dit que l'ombre de George Sand, Hélène de la Troie romantique,
avait passé entre lui et de Latouche.... C'est probable, malgré que
celui-ci fût d'âge à se montrer plus respectueux que son rival. Mais
rien n'autorise à penser que le conteur de _Fragoletta_ ait jamais osé
hasarder une déclaration.
Toujours est-il que la fréquentation de Lélia donna longtemps au
«critique maudit» de tendres espérances. Elle affichait leur amitié
avec ostentation. Elle emmena Planche à Nohant. Les contemporains
en jasèrent. Dix ans plus tard, Balzac les représentait sous de
transparents pseudonymes, dans son roman de _Béatrix_. On y voit _Claude
Vignon_ quitter le château de son amie _Félicité Des Touches_ avec un
profond désenchantement[31]. Planche lui-même avait laissé percer cette
amertume dès le lendemain de sa déception. Cette passion fatale avait
empoisonné son âme. Il s'abandonnait, dans ses jugements littéraires,
à de cruels retours sur la vie. Sa critique devenait plus que jamais
acerbe.
[Note 31: Cf. _le Critique maudit: Gustave Planche_, par Adolphe
Racot, dans _le Livre_ du 10 août 1885.]
Les lettres de George Sand à Sainte-Beuve, les dernières publiées, ne
laissent plus de doute sur la mauvaise fortune de Planche. En juillet
1833, dans la crise de solitude qui la prépare à son nouvel amour, elle
écrit: «Je sais qu'il vaut moins que vous qui l'excusez et mieux que la
plupart de ceux qui le condamnent. On le regarde comme mon amant, on se
trompe. Il ne l'est pas, ne l'a pas été et ne le sera pas[32].» Mieux
encore, à peine est-elle éprise de Musset que son ami Planche l'ennuie:
«Planche a passé pour être mon amant, peu m'importe. _Il ne l'est pas_.
Il m'importe beaucoup maintenant qu'on sache qu'il ne l'est pas, de même
qu'il m'est parfaitement indifférent qu'on croie qu'il l'a été.... J'ai
donc pris le parti très pénible pour moi, mais inévitable, d'éloigner
Planche. Nous nous sommes expliqués franchement et affectueusement à
cet égard, et nous nous sommes quittés en nous donnant la main, en nous
aimant du fond du coeur et en nous promettant une éternelle estime[33].»
[Note 32: _Revue de Paris_, du 15 novembre 1896, p. 284.]
[Note 33: _Revue de Paris_, 15 novembre 1896, p. 289.]
Ainsi l'existence de George Sand n'allait pas sans complications, quand
elle rencontra Musset.
III
Dans la biographie de son frère, Paul de Musset assure qu'il vit pour
la première fois George Sand en un banquet offert aux rédacteurs de la
_Revue_, chez les _Frères Provençaux_. Cette réunion n'a été précisée
nulle part. La première pièce authentique qui témoigne de leurs
relations est une poésie qu'Alfred de Musset adressa à George Sand, le
24 juin 1833, après une lecture d'_Indiana_. Elle était accompagnée d'un
billet laconique et respectueux[34]:
[Note 34: Toutes les lettres de Musset qui vont suivre sont inédites.
On sait que la soeur du poète, Mme Lardin de Musset, s'est refusée
jusqu'ici à la publication de sa correspondance avec George Sand. Nous
la remercions encore de l'exception qu'elle a bien voulu faire en notre
faveur, en nous laissant cueillir le plus intéressant de ces pages
intimes.
On n'a conservé aucune des lettres de G. Sand à Musset antérieures à un
billet de Venise (fin mars 1834).]
Madame,
Je prends la liberté de vous envoyer quelques vers que je viens
d'écrire en relisant un chapitre d'_Indiana_, celui où Noun reçoit
Raymond dans la chambre de sa maîtresse. Leur peu de valeur m'avait
fait hésiter à les mettre sous vos yeux, s'ils n'étaient pour moi
une occasion de vous exprimer le sentiment d'admiration sincère et
profonde qui les a inspirés. Agréez, Madame, l'assurance de mon
respect.
ALFRED DE MUSSET.
Sand, quand tu l'écrivais, où donc l'avais-tu vue,
Cette scène terrible où Noun, à demi nue
Sur le lit d'Indiana s'enivre avec Raymond?
Qui donc te la dictait, cette page brûlante
Où l'amour cherche en vain, d'une main palpitante,
Le fantôme adoré de son illusion?
En as-tu dans le coeur la triste expérience?
Ce qu'éprouve Raymond, te le rappelais-tu?
Et tous ces sentiments d'une vague souffrance,
Ces plaisirs sans bonheur, si pleins d'un vide immense,
As-tu rêvé cela, George, ou t'en souviens-tu?
N'est-ce pas le réel dans toute sa tristesse,
Que cette pauvre Noun, les yeux baignés de pleurs,
Versant à son ami le vin de sa maîtresse,
Croyant que le bonheur, c'est une nuit d'ivresse,
Et que la volupté, c'est le parfum des fleurs?
Et cet être divin, cette femme angélique,
Que dans l'air embaumé Raymond voit voltiger,
Cette frêle Indiana, dont la forme magique
Erre sur les miroirs comme un spectre léger,
O George! N'est-ce pas la pâle fiancée
Dont l'Ange du désir est l'immortel amant?
N'est-ce pas l'Idéal, cette amour insensée
Qui sur tous les amours plane éternellement?
Ah! malheur à celui qui lui livre son âme!
Qui couvre de baisers sur le corps d'une femme
Le fantôme d'une autre, et qui sur la beauté
Veut boire l'Idéal dans la réalité!
Malheur à l'imprudent qui, lorsque Noun l'embrasse,
Peut penser autre chose, en entrant dans son lit,
Sinon que Noun est belle et que le temps qui passe
A compté sur ses doigts les heures de la nuit!
Demain viendra le jour; demain, désabusée,
Noun, la fidèle Noun, par sa douleur brisée,
Rejoindra sous les eaux l'ombre d'Ophélia;
Elle abandonnera celui qui la méprise,
Et le coeur orgueilleux qui ne l'a pas comprise
Aimera l'autre en vain,--n'est-ce pas, Lélia?
24 juin 1833.
Les lettres qui suivent sont courtes. Le poète est allé voir l'auteur
d'_Indiana_. Ils ont parlé de leurs travaux. Elle écrit _Lélia_, lui un
poème qui sera _Rolla_. Il lui en communique des fragments: «Soyez assez
bonne, ajoute-t-il, pour faire en sorte que votre petit caprice de
curiosité ne soit partagé par personne.»
Dans une de ses visites au quai Malaquais, Musset a été pris de crises
d'estomac violentes. George Sand lui a écrit gentiment et il répond de
même: «Votre aimable lettre a fait bien plaisir, Madame, à une espèce
d'idiot entortillé dans de la flanelle comme une épée de bourgmestre.
Que vous ayez le plus tôt possible la fantaisie de perdre une soirée
avec lui, c'est ce qu'il demande surtout.» Point d'amour encore; mais
George Sand ne s'est-elle pas prise d'un peu de curiosité à cette ombre
de marivaudage?--A-t-elle fait les avances? Cette lettre de Musset le
donnerait à supposer: elle témoigne du moins d'un degré de plus dans
leur intimité.
Je suis obligé, Madame, de vous faire le plus triste aveu: je monte la
garde mardi prochain; tout autre jour de la semaine ou ce soir même, si
vous étiez libre, je serais à vos ordres et reconnaissant des moments
que vous voulez bien me sacrifier.
Votre maladie n'a rien de plaisant, quoique vous ayez envie d'en rire.
Il serait plus facile de vous couper une jambe que de vous guérir.
Malheureusement on n'a pas encore trouvé de cataplasme à poser sur le
coeur. Ne regardez pas trop la lune, je vous en prie, et ne mourez pas
avant que nous ayons exécuté le beau projet de voyage dont nous avons
parlé. Voyez quel égoïste je suis; vous dites que vous avez manqué
d'aller dans l'autre monde; je ne sais vraiment pas trop ce que je fais
dans celui-ci[35].
Tout à vous de coeur.
ALFRED DE MUSSET.
[Note 35: Une note de G. Sand sur la correspondance autographe,
attribue encore cette réflexion aux crises d'estomac de Musset (?).]
Nous sommes en juillet. George Sand a terminé _Lélia_. Une de ses
premières visites est pour son nouvel ami. «Un matin de juillet, m'a
conté Mme Lardin de Musset, George Sand est venue voir mon frère à la
maison. Je crois que nous étions absentes, ma mère et moi. Paul jouait
du violon. Elle aperçut sur le pupitre un exemplaire _d'Indiana._ Il
était resté ouvert à un passage très raturé de la main d'Alfred. Paul a
pensé qu'elle lui avait gardé rancune de ces corrections[36]...»
[Note 36: L'exemplaire en question d'_Indiana_ a été conservé. On
y trouve en effet un chapitre où les épithètes sont abondamment
sacrifiées. La _Revue des Deux Mondes_ du 1er novembre 1878 a cité
quelques-unes de ces corrections du poète.--Remarquons que Paul de
Musset se trompe évidemment en parlant de deux lectures d'_Indiana_
faites par son frère, à trois ans d'intervalle: la première, pour
critiquer le livre, en juin ou octobre 1832, la seconde pour écrire les
vers qu'on a lus plus haut. L'autographe d'Alfred de Musset est bien
daté du 24 juin 1833.]
La supposition de Paul de Musset _(Lui et Elle)_ paraît bien gratuite.
Jamais Alfred n'a fait allusion à de la jalousie littéraire chez George
Sand.
Une sorte de modestie passive, faite d'indifférence autant que de bonté,
lui épargna, il faut le reconnaître, les mesquineries coutumières des
bas-bleus. Pour une fois je ne me sens pas d'accord avec Paul de Musset.
Son livre sue la vérité. Il avait été le confident unique de son frère;
il le resta toute sa vie. Mais il donne trop d'importance à la part de
la littérature dans les premières relations du poète avec George Sand.
A ce moment-là, fin de juillet 1833, ils étaient tout à leur intimité
naissante. Après Sainte-Beuve, que George Sand avait consulté à mesure
qu'elle édifiait son roman, Musset, le premier, put lire _Lélia_
terminée. Il en avait sans doute les épreuves. C'était vers le 18
juillet[37]. Il lui écrit qu'il aura lu son livre tout entier le
soir même, et, si elle a toujours envie de grimper sur les tours de
Notre-Dame, il lui propose de l'y accompagner. Il n'est encore question
entre eux que d'«amitié sincère». Cette promenade assurément n'eut pas
lieu. Le lendemain, Musset avait lu _Lélia_, et voici comme il exprimait
son admiration à l'auteur,--un auteur qui était une femme dont il se
sentait amoureux:
...J'étais, dans ma petite cervelle, très inquiet de savoir ce que
c'était. Cela ne pouvait pas être médiocre, mais...--Enfin, ça pouvait
être bien des choses avant d'être ce que cela est.--Avec votre
caractère, vos idées, votre nature de talent, si vous eussiez échoué
là, je vous aurais regardée comme valant le quart de ce que vous
valez. Vous savez que malgré tout votre cher mépris pour vos livres,
que vous regardez comme des espèces de contre-parties des mémoires de
vos boulangers, etc., etc., vous savez, dis-je, que pour moi, un livre
c'est un homme ou rien.--Je me soucie autant que de la fumée d'une
pipe, de tous les arrangements, combinaisons, drames qu'à tête reposée
et en travaillant pour votre plaisir vous pourriez imaginer et
combiner. Il y a dans _Lélia_ des vingtaines de pages qui vont droit
au coeur, franchement, vigoureusement, tout aussi belles que celles de
_René_ et de _Lara_.
[Note 37: _Lélia_, imprimée dans la deuxième quinzaine de juillet,
est inscrite au _Journal de la Librairie_ du 10 août 1833; la deuxième
édition, au numéro du 17 août.]
Vous voilà George Sand; autrement vous eussiez été Madame une telle
faisant des livres.
Voilà un insolent compliment. Je ne saurais en faire d'autres. Le
public les fera. Quant à la joie qu'il m'a procurée, en voici la
raison.
Vous me connaissez assez pour être sûre à présent que jamais le mot
ridicule: «Voulez-vous ou ne voulez-vous pas?» ne sortira de mes
lèvres avec vous. Il y a la mer Baltique entre vous et moi sous ce
rapport. Vous ne pouvez donner que l'amour moral, et je ne puis le
rendre à personne (eu admettant que vous ne commenciez pas tout
bonnement par m'envoyer paître, si je m'avisais de vous le demander),
mais je puis être,--si vous m'en jugez digne,--non pas même votre
ami,--c'est encore trop moral pour moi,--mais une espèce de camarade
sans conséquence et sans droits, par conséquent sans jalousie et
sans brouilles,--capable de fumer votre tabac, de chiffonner vos
peignoirs[38] et d'attraper des rhumes de cerveau en philosophant avec
vous sous tous les marronniers de l'Europe moderne. Si, à ce titre,
quand vous n'avez rien à faire ou envie de faire une bêtise (comme je
suis poli!) vous voulez bien de moi pour une heure ou une soirée, au
lieu d'aller ce jour-là chez Madame une telle faisant des livres,
j'aurai affaire à mon cher Monsieur George Sand qui est désormais pour
moi un homme de génie.--Pardonnez-moi de vous le dire en face: je n'ai
aucune raison pour mentir.
[Note 38: _Note de G. Sand_.--Il s'était habillé en pierrot et avait
mystifié une personne qui n'était pas, comme on l'a raconté et imprimé,
M. de La Rochefoucauld.]
Déjà Musset est un habitué de la mansarde de Lélia. Il dessine à ravir,
sinon toujours correctement du moins avec esprit, et de mordantes
légendes accompagnent les charges qu'il fait des amis de George Sand.
On s'amuse de ces caricatures,--qu'on se disputera bientôt, que les
collectionneurs s'arracheront plus tard[39].
[Note 39: On a conservé plusieurs albums de dessins, portraits
et caricatures d'Alfred de Musset. Tous sont encore inédits. M. de
Lovenjoul a acquis, de la succession de Devéria, la série drolatique des
charges de Paul Foucher, le frère de Mme Victor Hugo, dont Musset avait
été le camarade au collège Louis-le-Grand (18 caricatures, de 1830 à
1832), et, des héritiers de George Sand, l'album de 1833. J'en ai
la photographie sous les yeux. C'est un document précieux pour
l'iconographie littéraire. La plupart de ces dessins sont charmants,
excellents parfois, de style élégant et pur. (Il est sensible que Musset
a été impressionné par Goya, dont il a copié une eau-forte.) Huit
portraits de George Sand, assise, étendue, fumant, rêvant, écoutant
surtout; les portraits de son amie Rosanne Bourgoin (celui-ci
délicieux), de sa fille Solange, de Ch. Rollinat, d'Adolphe Guéroult,
de Ch. Didier, d'Alexandre Dumas, de Mérimée, de Sainte-Beuve, avec des
scènes de charades en costumes et dans la manière du siècle dernier.
Nous y reviendrons. Mme Lardin de Musset possède l'album du voyage en
Italie, plein de caricatures amusantes du poète et de son amie, et de
leurs compagnons d'occasion, avec un autre album plein de souvenirs de
la vallée de l'Eure et de portraits de sa famille. Plusieurs sont de
vraies oeuvres d'art.
Mme Jaubert, la «marraine» de Musset, avait conservé un précieux recueil
de dessins de son «filleul». Toute sa société y figurait. On sait
qu'autour de 1840, Mme Jaubert eut le salon le plus remarquable de
Paris. Elle en a publié d'intéressants _Souvenirs_ (Hetzel, 1880). Cet
album a été perdu.
Un dernier album, celui d'un cher ami du poète, Alfred Tattet,
appartient à son gendre M. Tilliard.]
Il en envoie un échantillon à son amie, une ébauche de «ses beaux yeux
noirs qu'il a outragés hier» eu les croquant,--non sans ajouter, en
anglais, «qu'il est triste aujourd'hui».
Le lendemain 28 juillet, qui est un dimanche un camarade l'a éveillé
pour lui montrer une violente critique des _Débats_ sur le _Spectacle
dans un fauteuil_ et les _Contes d'Espagne et d'Italie_[40]. Mais le
poète ne s'en soucie guère; il écrit à son amie qu'il «a essuyé son
rasoir dessus». Le voilà sérieusement amoureux; l'aveu de son tourment
ne doit plus tarder. On va lire la lettre charmante et trop sincère
pour être littéraire (sans doute du 29 juillet), où le poète se déclare
timidement, loyalement, d'une passion qui remplira sa vie.
[Note 40: Article signé: J.S., _Journal des Débats_ du 28 juillet
1833.]
Mon cher George,
J'ai quelque chose de bête et de ridicule à vous dire. Je vous l'écris
sottement, au lieu de vous l'avoir dit au retour de cette promenade,
j'en serai désolé ce soir. Vous allez me rire au nez, me prendre pour
un faiseur de phrases dans tous mes rapports avec vous jusqu'ici. Vous
me mettrez à la porte et vous croirez que je mens: je suis amoureux de
vous, je le suis depuis le premier jour où j'ai été chez vous. J'ai
cru que je m'en guérirais, en vous voyant tout simplement à titre
d'ami. Il y a beaucoup de choses dans votre caractère qui pouvaient
m'en guérir. J'ai tâché de me le persuader tant que j'ai pu; mais je
paye trop cher les moments que je passe avec vous. J'aime mieux vous
le dire, et j'ai bien fait, parce que je souffrirai bien moins pour
m'en guérir à présent, si vous me fermez votre porte.
Cette nuit j'avais résolu de vous faire dire que j'étais à la
campagne; mais je ne veux pas vous faire de mystères ni avoir l'air de
me brouiller sans sujet.
Maintenant, George, vous allez dire: «Encore un qui va m'ennuyer»,
comme vous dites. Si je ne suis pas tout à fait le premier venu pour
vous, dites-moi, comme vous me l'auriez dit hier en me parlant d'un
autre, ce qu'il faut que je fasse; mais, je vous en prie, si vous
voulez me dire que vous doutez de ce que je vous écris, ne me répondez
plutôt pas du tout. Je sais comme vous pensez de moi, et je n'espère
rien en vous disant cela. Je ne puis qu'y perdre une amie et les
seules heures agréables que j'aie passées depuis un mois. Mais je sais
que vous êtes bonne, que vous avez aimé, et je me confie à vous, non
pas comme à une maîtresse, mais comme à un camarade franc et loyal.
George, je suis un fou de me priver du plaisir de vous voir pendant le
peu de temps que vous avez encore à passer à Paris, avant votre voyage
à la campagne et votre départ pour l'Italie, où nous aurions passé
de belles nuits, si j'avais de la force. Mais la vérité est que je
souffre et que la force me manque.
ALFRED DE MUSSET.
L'aveu du poète n'a pas été repoussé. Est-il heureux? Son amie hésite
encore. Avant de s'engager tout à fait, elle semble avoir voulu le
confesser. Il est fâcheux qu'on n'ait aucune des réponses de George
Sand, à cette date... La lettre suivante de Musset témoigne de son
angoisse devant le bonheur entrevu.
....Je voudrais que vous me connaissiez mieux, que vous voyiez qu'il
n'y a dans ma conduite envers vous ni rouerie ni orgueil affecté, et
que vous ne me fassiez ni plus grand ni plus petit que je suis. Je me
suis livré sans réflexion au plaisir de vous voir et de vous aimer. Je
vous ai aimée non pas chez vous, près de vous, mais ici, dans cette
chambre où me voilà seul à présent. C'est là que je vous ai dit ce que
je n'ai dit à personne.--Vous souvenez-vous que vous m'avez dit un
jour que quelqu'un vous avait demandé si j'étais _Octave_ ou _Coelio_
[41], et que vous aviez répondu: «Tous les deux, je crois.»--Une folie
a été de ne vous en montrer qu'un, George!... Plaignez-moi, ne me
méprisez pas. Puisque je n'ai pu parler devant vous, je mourrai muet.
Si mon nom est écrit dans un coin de votre coeur, quelque faible,
quelque décolorée qu'en soit l'empreinte, ne l'effacez pas. Je puis
embrasser une fille galeuse et ivre morte, mais je ne puis embrasser
ma mère.
[Note 41: Personnages de la comédie d'Alfred de Musset, _les Caprices
de Marianne_, publiée dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 mai 1833.]
Aimez ceux qui savent aimer, je ne sais que souffrir. Il y a des
jours où je me tuerais. Mais je pleure ou j'éclate de rire; non pas
aujourd'hui par exemple.
Adieu, George. Je vous aime comme un enfant.
Cette fois, la sincérité du poète a été entendue. Son aveu est bien
accueilli. Il est heureux. Le jeudi 1er août, toutes les harpes de la
joie chantent dans son coeur:
Te voilà revenu dans mes nuits étoilées,
Bel ange aux yeux d'azur, aux paupières voilées,
Amour, mon bien suprême et que j'avais perdu!
J'ai cru pendant trois ans te vaincre et te maudire,
Et toi, les yeux en pleurs, avec ton doux sourire,
Au chevet de mon lit te voilà revenu.
Eh bien! deux mots de toi m'ont fait le roi du monde.
Mets la main sur mon coeur, la blessure est profonde;
Élargis-la, bel ange, et qu'il en soit brisé!
Jamais amant aimé, mourant pour sa maîtresse,
N'a, dans des yeux plus noirs, bu la céleste ivresse,
Nul, sur un plus beau front ne t'a jamais baisé.
George Sand n'ose encore se croire, se proclamer
heureuse. Sa lettre du 3 août à Sainte-Beuve
est beaucoup plus calme que les précédentes.
Sans lui avouer pourtant son nouveau
bonheur, elle lui laisse entendre que le jeune
soleil de l'espérance n'est pas loin.
Son confesseur lui a fait part des alternatives
de son bonheur à lui, de son mystérieux amour.
Ils veulent s'épancher mutuellement en confidences;
mais George Sand entend ne causer
de jalousie à personne:
....Tout ceci peut se faire par lettres; je ne veux pas que, pour m'être
utile et agréable, vous compromettiez ce qu'il y a de plus beau et de
plus sacré dans votre existence. Qui, moi! prendre un égoïste plaisir
qui peut briser un coeur dévoué! Non, non, je respecte trop l'amour,
_l'Amour_ comme vous écrivez. Quoique j'en médise souvent, comme je fais
de mes plus saintes convictions aux heures où le démon m'assiège, je
sais bien qu'il n'y a que cela au monde de beau et de sacré... Si
j'avais une grande peine, un subit besoin d'appui et de conseils, je
vous appellerais [42].
[Note 42: _Revue de Paris_ du 15 nov. 1896, p. 287.]
_Lélia_ vient de paraître. Naturellement, le premier exemplaire en est
offert à Musset. Il porte cette double dédicace: sur le tome Ier: _A
Monsieur mon gamin d'Alfred,_ GEORGE; sur le tome II: _A Monsieur le
vicomte Alfred de Musset, hommage respectueux de son dévoué serviteur,_
GEORGE SAND[43].
[Note 43: Ce précieux exemplaire est en la possession de la
gouvernante]
Ils sont heureux. Aucun nuage ne trouble encore cet azur. Alfred de
Musset s'est installé chez George Sand.
Parmi les habitués de sa mansarde, il a trouvé Boucoiran et Gustave
Planche. Les allures un peu bien familières de ces deux personnages
n'avaient pas tardé à déplaire à de Musset, Mlle Adèle Colin,
aujourd'hui Mme veuve Martelet.
Après la chronologie établie plus haut, des relations du poète avec
George Sand, faut-il dire ici que c'est bien à tort qu'on a prétendu que
le personnage de Sténio dans _Lélia_, représentait Musset. M. Cabanès
(_Revue hebdomadaire_ du 1er août 1836), s'appuyant sur le ton différent
des deux «envois» pour supposer un incident survenu dans l'intervalle,
invoque l'opinion de Mme Martelet qui aurait eu jadis entre les mains
une lettre où Musset se plaignait amèrement à George Sand d'être
portraituré dans _Lélia_. Cette lettre ne saurait avoir le sens qu'on
lui prête. George Sand connaissait l'oeuvre du poète: elle lui emprunta
une épigraphe, une strophe de _Namouna_ (décembre 1832), placée en
tête du deuxième volume. Mais si elle rendit quelques traits de son
caractère, ce fut pure divination. Dans une de ses dernières lettres,
en 1835, Musset lui écrira: «Ta _Lélia_ n'est point un rêve; tu ne t'es
trompée qu'à la fin; il ne dort pas sous les roseaux du lac, ton Sténio;
il est à tes côtés, il assiste à toutes tes douleurs... Ah! oui, c'est
moi! moi! tu m'as pressenti...»
Ajoutons que cette similitude a fait attribuer plus d'une fois au poète
_l'Inno ebrioso_, le chant d'orgie de Sténio, dans _Lélia_. Ainsi
M. Derome critiquant (_le Livre_ du 10 mai 1883) l'excellente
_Bibliographie des oeuvres d'Alfred de Musset_ de M. Maurice Clouard, ne
met pas en doute la paternité de ces vers.--Je ne saurais en désigner
l'auteur. Mais si ces neuf strophes tumultueuses ne sont pas de George
Sand elle-même, on ne peut du moins que les juger indignes du grand
poète qui écrivait, dans le même temps, _Rolla_. son dandysme. Paul de
Musset, dans une scène de _Lui et Elle_, nous les a représentés, sous
les masques transparents de _Caliban_ et _Diogène,_ tenus à distance,
sinon tout à fait éloignés, par le nouveau maître de céans.
Caliban et Diogène, dès leur entrée, se donnèrent le plaisir de montrer
jusqu'où allaient leurs immunités et privilèges. Le premier eut soin
de tutoyer son amie et s'assit, comme elle, à la turque; le second se
coucha de son long sur le canapé. Olympe, sentant que la mauvaise tenue
de ses commensaux lui pouvait nuire, s'était aussitôt relevée de son
coussin et assise dans un fauteuil.
Falconey[44] ne fit point semblant de remarquer les postures malséantes
des deux rustres, et déploya ses manières de gentilhomme en affectant
une courtoisie respectueuse, dont Olympe le remercia du regard. Diogène
s'en aperçut, et pour se venger, il lança quelques plaisanteries
blessantes contre les gens du faubourg Saint-Germain, sur leurs airs
d'autrefois, leurs idées surannées et leur politique rétrospective.
Edouard, nourri dans ce monde-là, l'aimait et le respectait. Il ne se
croyait point obligé de renier ses amis pour avoir acquis des talents et
de la réputation.
[Note 44: _Edouard de Falconey_, compositeur de musique: Alfred de
Musset. Voici les autres pseudonymes de _Lui et Elle: Olympe de B..._,
compositeur de musique: George Sand; _Jean Cazeau_: Jules Sandeau;
_Pierre_: Paul de Musset; _Hercule,_ troisième familier d'Olympe:
Laurens; _l'éditeur:_ Buloz; _le docteur Palmeriello_: le docteur
Pagello; _Ilans Flocken_: Franz Liszt; _Edmond Verdier_: Alfred
Tallet.--C'est à tort que plusieurs (notamment Ad. Racot, article cité,
_le Livre_, n° du 10 août 1885) ont désigné, sous le personnage de
_Caliban,_ Henri de Latouche: celui-ci n'était déjà plus des familiers,
de G. Sand quand intervint Musset.]
--Ce monde que vous attaquez, dit-il à Diogène, forme une classe
considérable de la société de Paris, et ce n'est pas la moins aimable.
Je tiens à honneur d'y être admis et je vous demande grâce pour elle.
Si vous ne la trouvez pas conséquente avec le siècle où elle vit, elle
l'est avec ses principes et ses traditions.
Elle en a conservé ce qu'on remarque en elle de beau, de brave et
d'honorable. Quand on la regarde de près, on peut s'étonner de voir tout
ce qu'un bon naturel, une probité sévère, un honneur sans tache peuvent
encore faire d'un galant homme dans le siècle où nous vivons. Je
rencontre souvent dans cette compagnie des gens que j'ai reconnus pour
avoir un coeur ferme, une âme noble et généreuse, et je ne saurais dire
ce qui leur manque lorsqu'ils ont, en outre, l'esprit cultivé, beaucoup
de politesse...
--Et une tenue décente, ajouta Olympe.
--Est-ce pour moi que vous dites cela? demanda Diogène.
--Pour vous-même, et à vous-même.
--Fort bien; je comprends: vous ne me trouvez pas assez bien élevé pour
votre salon. Vous voulez faire maison neuve et balayer les anciens amis.
Contentez votre envie. Si vous désirez me revoir, vous savez où je
demeure: écrivez-moi.
--Je n'en suis pas en peine, répondit Olympe: vous reviendrez bien sans
qu'on vous rappelle[45].
[Note 45: Paul de Musset, _Lui et Elle_, ch. V, p. 51. Petit in-12,
Paris, Lemerre.]
Gustave Planche était une vieille connaissance de Musset. En dehors de
toutes questions littéraires, leur antipathie réciproque datait des
suites d'un bal de 1829 ou 1830 chez Achille Devéria. Ce bal était resté
fameux. Musset y portait un ravissant costume de page Charles VI, sous
lequel l'avait portraituré le peintre lui-même. Son ami Paul Foucher
était en archer de la même époque,--accoutrement sous lequel Alfred
l'avait croqué dans maintes caricatures[46]. On vantait déjà les succès
d'élégance et de charme du poète de _Don Paez_ et de _Mardoche_. Gustave
Planche n'était point sans envie, sous l'apparente équité de son âme.
Sa naissance modeste ne lui donnait pas droit encore aux mêmes
fréquentations que la plupart des Romantiques, dans un monde dont plus
tard son talent lui eût permis l'accès. Il était de cette éternelle
caste des plébéiens parvenus dans les lettres: leurs débuts pénibles
étalent un orgueil dévoré de rancunes.
[Note 46: Une autre fois, chez Mme Panckoucke, Paul Foucher, toujours
dans son costume d'archer, ayant beaucoup valsé avec Mme Mélanie Waldor,
un bas-bleu assez ridicule, le poète s'était permis de célébrer cette
danse inoubliable dans une petite pièce dont l'impertinence fit
scandale: _A une Muse_ ou _Une Valseuse dans le cénacle romantique,_
six strophes signées «Vidocq». Le comédien Régnier en avait reçu
l'autographe de Musset lui-même. Voir la _Gazette anecdotique_ des 15
septembre et 15 octobre 1881. Les premiers vers en donneront une idée:
Quand Mme W... à P... F... s'accroche,
Montrant le tartre de ses dents,
Et dans la valse on feu comme l'huître à la roche
S'incruste à ses muscles ardents...
--Mélanie Waldor (1796-1871) poète médiocre, alors maîtresse d'Alexandre
Dumas, serait l'inspiratrice d'_Antony._ (Cf. Ch. GLINEL, _le Livre_ du
10 oct. 1886.)]
Au bal d'Achille Devéria avaient paru deux jeunes filles, Mlles
Champollion et Hermine Dubois, délicieuses toutes deux et qu'Alfred de
Musset semblait préférer l'une et l'autre. Il les revit plusieurs hivers
dans le même salon. Planche, qui y était admis maintenant, y rencontrait
Alfred de Musset. Mais il ne dansait pas. «Il s'avisa de dire un soir
que, du coin où il se tenait assis, il avait vu le valseur infatigable
déposer un baiser furtif sur l'épaule d'une de ses valseuses. On
en chuchota aussitôt. La jeune fille reçut l'ordre de refuser les
invitations de son danseur habituel. Aux regards mélancoliques de la
victime, Alfred comprit qu'elle obéissait à l'autorité supérieure, et,
comme il n'avait rien à se reprocher, il demanda des explications avec
tant d'insistance qu'on ne put les lui refuser. On remonta jusqu'à la
source du méchant propos. Planche essaya de nier; mais, au pied du mur,
il fut obligé d'avouer qu'il l'avait tenu. L'indignation du père
se tourna contre lui. A la sortie du bal, ce père irrité guetta le
calomniateur et lui donna de sa canne sur le dos[47].»
[Note 47: PAUL DE MUSSET, _Biographie d'Alfred de Musset_, p. 80.
Petit in-12, Paris, Lemerre.]
L'aventure fit quelque bruit dans le Cénacle. La mésaventure de Planche
excita les quolibets. Mme Lardin de Musset, m'évoquant les souvenirs
de son enfance,--elle était de beaucoup plus jeune que ses frères,--me
rapporte une plaisanterie qui fit le tour de Paris: «Quand le feu de
Planche s'éteint, disait-on, il ne demande plus: «Donnez-moi du bois»,
mais: «Donnez-moi des bûches.» Ajoutons que c'est à Mlle Hermine Dubois
qu'Alfred de Musset adressa ses parfaites strophes: _A Pépa_, un des
plus purs joyaux de son oeuvre.
L'inimitié de Planche pour Musset devait s'accroître avec la renommée
du poète. Il jugea ses livres selon la bienveillance qu'on peut penser.
L'amitié de George Sand pour ce nouveau venu de la gloire porta le
dernier coup à son âme jalouse. Un refroidissement entre elle et Planche
est sensible dès le milieu de juillet 1833. L'exécution du pauvre
_Diogène,_ que Paul de Musset nous a contée, avait immédiatement précédé
l'installation du poète au quai Malaquais. Sans se brouiller pour cela
avec Planche, George Sand le maintint dans des rapports plus réservés.
Il ne devait lire _Lélia_ qu'un mois après Musset, huit jours après
l'apparition du volume, ainsi qu'en témoigne l'envoi autographe de
l'auteur: «_A Gustave Planche, son véritable ami_, GEORGE SAND, 15 août
1833[48].» Mais cette sympathie ne lui suffisait pas. Un dépit violent
couvait, dans son âme. Il espéra forcer les sentiments de son amie par
une action d'éclat.
[Note 48: C'est le catalogue de l'importante bibliothèque romantique
de M. Noilly, vendue en 1881, qui me fournit ce document.]
Les attaques commençaient à pleuvoir sur _Lélia_. L'_Europe littéraire_
se signala particulièrement dans ce sens. Cette publication toute
récente publia coup sur coup deux articles signés Capo de Feuillide, où
George Sand était violemment prise à partie[49]. «Je suis très insultée,
comme vous savez, mon ami, écrivait-elle à Sainte-Beuve, et j'y suis
fort indifférente, mais je ne suis pas indifférente à l'empressement et
au zèle avec lesquels mes amis prennent ma défense. On m'a dit de votre
part que vous vouliez répondre à _l'Europe littéraire_ dans la _Revue
des Deux Mondes_ et dans le _National._ Faites-le donc, puisque votre
coeur vous le conseille [50].» La même lettre est toute consacrée à ses
rapports nouveaux avec Alfred de Musset et à son attitude vis-a-vis de
Planche. Elle a pris le parti de l'éloigner non sans lui promettre une
éternelle estime. Mais Planche ne s'est point résigné; il ne désespère
pas de reconquérir un coeur dont le désir l'obsède,--fort de l'amitié
qu'on lui garde et qu'on lui a loyalement reconnue, en le congédiant
à demi. Il a réfuté le premier article par une réponse «à la critique
entêtée», dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 août; il réplique à
la seconde attaque en envoyant, le 26 août, ses témoins à Capo de
Feuillide. On n'en reçut pas la nouvelle au quai Malaquais sans un
certain agacement. Le petit clan de la _Revue des Deux Mondes_ en fut
tout remué. Planche prit pour témoins Buloz et M. E. Regnault; Capo de
Feuillide, MM. Lefèvre et Latour-Mézeray. On se battit au pistolet; mais
la rencontre n'eut d'autre résultat que de déplaire singulièrement à
George Sand. Les journaux littéraires s'emparèrent de l'incident pour
s'étonner des droits que croyait avoir Gustave Planche à la défense de
l'auteur attaqué[51]. Une _Complainte_ badine, assez spirituelle, en
vingt-quatre strophes de six vers, relatant les épisodes de ce duel, et
qui circula parmi les lettrés, lui restitue sa portée médiocre[52]. Un
beau sonnet d'Alfred de Musset à son amie, daté de ce mois d'août 1833,
nous renseigne sur la noble indifférence où insultes, commentaires et
polémique laissaient l'auteur de _Lélia_, alors dans la sérénité de son
amour:
[Note 49: _L'Europe littéraire_, numéros du 9 août (la Vie
littéraire: autrefois et aujourd'hui) et du 22 août (Étude critique
sur _Lélia_). Capo de Feuillide (1800-1863) était entré à _l'Europe
littéraire_ au moment de sa fondation par Victor Bohain, en 1833.]
[Note 50: Lettre du 25 août 1833. _Revue de Paris_, numéro du 15
novembre 1896, p. 288.--L'article de Sainte-Beuve ne parut au _National_
que le 29 septembre 1833.]
[Note 51: Dans une revue littéraire, _le Petit Poucet_, du 1er
septembre 1833, se trouve une amusante _impression_ de l'événement,
dont nous détachons ces lignes: «Le combat avait lieu... à cause
de _Lélia_,--roman de Mme Sand selon les uns, de M. Sand selon les
autres,--dont M. Feuillide avait fait la critique dans son journal. Or,
si _Lélia_ est de M. Sand, je ne sais trop à quel titre M. Planche s'est
constitué le _bravo_, le _majo_ de cet écrivain. A moins que M. Sand
ne soit impotent ou cul-de-jatte, la conduite de M. Planche est
incompréhensible. Si M. Sand est une femme, ce dont il est permis de
douter en lisant _Lélia_, ce rêve de dévergondage et de cynisme, cette
femme doit savoir peu de gré à M. Planche de l'avoir compromise par une
démarche beaucoup moins chevaleresque qu'inconséquente et irréfléchie.»]
[Note 52: _Complainte historique et véritable sur le fameux duel qui
a eu lieu entre plusieurs hommes de plume, très inconnus dans Paris,
à l'occasion d'un livre dont il a été beaucoup parlé de différentes
manières_, etc. Publiée dans _Cosmopolis_ du 1er mai 1896, par M. le
V. de Spoëlberch de Lovenjoul, qui l'accompagne de cette note: «Après
l'avoir d'abord attribuée à la collaboration d'Alfred de Vigny et de
Brizeux, le véritable auteur s'étant bientôt fait connaître, G. Sand
l'avait précieusement gardée et authentiquée de sa main.»]
Telle de l'_Angélus,_ la cloche matinale
Fait dans les carrefours hurler les chiens errants,
Tel ton luth chaste et pur, trempé dans l'eau lustrale,
O George, a fait pousser de hideux aboiements.
Mais quand les vents sifflaient sur ta muse au front pâle,
Tu n'as pas renoué ses longs cheveux flottants;
Tu savais que Phoebé, l'étoile virginale
Qui soulève les mers, fait baver les serpents.
Tu n'as pas répondu, même par un sourire,
A ceux qui s'épuisaient en tourments inconnus
Pour mettre un peu de fange autour de tes pieds nus.
Comme Desdemona, t'inclinant sur ta lyre,
Quand l'orage a passé tu n'as pas écouté
Et les grands yeux rêveurs ne s'en sont pas douté[53]!
[Note 53: _A George Sand_, sonnet trouvé dans les cartons de
Sainte-Beuve, publié pour la première fois par la _Revue moderne_ de
juin 1865.]
Bien assurée maintenant de son amour et de son bonheur, George Sand
n'hésitait plus à s'en ouvrir à Sainte-Beuve. Elle lui écrivait le 25
août:
...Je me suis énamourée, et cette fois très sérieusement, d'Alfred de
Musset. Ceci n'est plus un caprice; c'est un attachement senti... Il ne
m'appartient pas de promettre à cette affection une durée qui vous
la fasse paraître aussi sacrée que les affections dont vous êtes
susceptible. J'ai aimé une fois pendant six ans[54], une autre fois
pendant trois[55], et maintenant je ne sais pas ce dont je suis capable.
Beaucoup de fantaisies ont traversé mon cerveau, mais mon coeur n'a pas
été aussi usé que je m'en effrayais: je le dis maintenant parce que je
le sens.
[Note 54: Aurélien de Sèze, de 1825 à 1830: affection toute
platonique, comme en témoigne, parait-il, un journal intime de G. Sand
que possède M. de Lovenjoul.]
[Note 55: Jules Sandeau, de 1830 à mars 1833.]
Je l'ai senti quand j'ai aimé P(rosper) M(érimée). Il m'a repoussée,
j'ai dû me guérir vite. Mais ici, bien loin d'être affligée et méconnue,
je trouve une candeur, une loyauté, une tendresse qui m'enivrent. C'est
un amour de jeune homme et une amitié de camarade. C'est quelque chose
dont je n'avais pas l'idée, que je ne croyais rencontrer nulle part et
surtout là. Je l'ai niée, cette affection, je l'ai repoussée, je l'ai
refusée d'abord, et puis je me suis rendue, et je suis heureuse de
l'avoir fait. Je m'y suis rendue par amitié plus que par amour, et
l'amour que je ne connaissais pas s'est révélé à moi sans aucune des
douleurs que je croyais accepter.
Je suis heureuse, remerciez Dieu pour moi. Il y a bien en moi des heures
de tristesse et de vague souffrance: cela est en moi et vient de moi...
Je suis dans les conditions les plus vraies de régénération et de
consolation. Ne m'en dissuadez pas[56].
[Note 56: _Revue de Paris_ du 15 novembre 1896, p. 288.]
«Ce furent d'heureux jours, ce n'est pas de ceux-là qu'il faut parler,»
a écrit Musset, évoquant, dans la _Confession d'un Enfant du Siècle_,
cette période fortunée de son amour[57]. La vie chez George Sand était
joyeuse. A côté de ses dessins humoristiques, le poète nous a laissé un
croquis plaisant et facile de cet intérieur d'étudiants.
[Note 57: _Confession_, 3° et 4° parties.]
George est dans sa chambrette
Entre deux pots de fleurs,
Fumant sa cigarette,
Les yeux baignés de pleurs.
Buloz assis par terre,
Lui fait de doux serments;
Solange par derrière
Gribouille ses romans[58].
Planté comme une borne,
Boucoiran tout mouillé
Contemple d'un oeil morne
Musset tout débraillé.
Dans le plus grand silence,
Paul[59], se versant du thé,
Écoule l'éloquence
De Ménard tout crotté.
Planche saoul de la veille
Est assis dans un coin
Et se cure l'oreille
Avec le plus grand soin[60].
[Note 58: La fille de G. Sand, qui habitait maintenant arec sa mère.]
[Note 59: Paul de Musset.]
[Note 60: Cette pièce a été publiée jusqu'ici par M. Clouard _(Revue
_de Paris_ du 15 août 1896). Les trois strophes qui suivent sont
Inédites.]
La mère Lacouture[61]
Accroupie au foyer
Renverse la friture
Et casse un saladier;
De colère pieuse
Guéroult[62] tout palpitant,
Se plaint d'une dent creuse
Et des vices du temps.
Pâle et mélancolique,
D'un air mystérieux,
Papet[63], pris de colique,
Demande où sont les lieux...
[Note 61: La cuisinière de George Sand. ]
[Note 62: Adolphe Guéroult (1810-1872), publiciste, économiste
et politicien. Il venait de passer, comme G. Sand, par l'école
saint-simonienne.]
[Note 63: Gustave Papet, compatriote et fidèle ami de G. Sand.]
Paul de Musset nous a décrit quelques divertissements de la société de
ce couple génial, vraiment heureux et jeune, qui, au lendemain de la
publication de _Lélia_ et de _Rolla_[64], donnait dans son intimité des
soirées de déguisement, pour l'enfantin plaisir déjouer des rôles.
Tel ce dîner mémorable où Deburau, le célèbre Pierrot des Funambules,
déguisé en diplomate anglais, mystifia parfaitement le philosophe
Lerminier, sur la tête duquel Alfred de Musset, travesti en servante
cauchoise, versa, comme par maladresse, une carafe d'eau[65].
[Note 64: _Rolla_ parut dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 août
1833.]
[Note 65: _Biographie_, pp. ll5-120.]
C'est sans doute à cet heureux mois de septembre qu'il faut rapporter ce
sonnet du poète à sa bien-aimée:
Puisque votre moulin tourne avec tous les vents,
Allez, braves humains, où le vent vous entraîne;
Jouez, en bons bouffons, la comédie humaine,
Je vous ai trop connus pour être de vos gens.
Ne croyez pourtant pas qu'en quittant votre scène
Je garde contre vous ni colère ni haine,
Vous qui m'avez fait vieux peut-être avant le temps.
Peu d'entre vous sont bons, moins encor sont méchants.
Et nous, vivons à l'ombre, ô ma belle maîtresse,
Faisons-nous des amours qui n'ont pas de vieillesse,
Que l'on dise de nous, quand nous mourrons tous deux:
«Ils n'ont jamais connu la crainte ni l'envie;
Voilà le sentier vert, où, durant cette vie,
En se parlant tout bas, ils souriaient entre eux[66].»
[Note 66: Ce sonnet, comme les deux pièces d'A. de Musset, citées aux
pp. 44 et 45 ont paru dans divers journaux ou revues, mais ne figurent
pas dans les oeuvres du poète.]
George fut quelques jours souffrante; Alfred la soigna tendrement. Ce
qui avait été le plus malade en elle, son coeur, «n'était plus en danger
de désespoir et de mort». Elle l'écrivait, le 21 septembre, à son
confesseur ordinaire:
«Je suis heureuse, très heureuse, mon ami. Chaque jour je m'attache
davantage à _lui_; chaque jour je vois s'effacer enfin les petites
choses qui me faisaient souffrir; chaque jour je vois mieux briller les
belles choses que j'admirais. Et puis encore, par-dessus tout ce qu'il
est, il est _bon enfant_, et son intimité m'est aussi douce que sa
préférence m'a été précieuse.... Après tout, voyez-vous, il n'y a que
cela de bon sur la terre[67].»
[Note 67: _Portraits contemporains_, p.516.]
Voilà ce qu'écrivait Lélia dans la sincérité de son nouvel amour. Que
devait penser Sainte-Beuve, trente ans plus tard, en recevant de la même
femme la lettre pourtant réfléchie où, dans son perpétuel besoin de
justification, elle n'hésitait pas à lui dire: «.... Il était déjà mort
quand _elle_ l'avait connu! Il avait retrouvé avec elle un souffle, une
convulsion dernière[68]!...»
[Note 68: Publiée par M. de Lovenjoul, _Cosmopolis_, numéro de juin
1896.]
Que devait-il penser, sinon que la femme est impitoyable du moment
qu'elle n'aime plus....
La liaison d'Alfred de Musset était maintenant connue de tous. Installé
à peu près complètement chez George Sand depuis les premiers jours
d'août, il y devait rester jusqu'en décembre. Sa mère s'était aperçue
de ce changement dans sa vie: il ne faisait plus chez elle que de rares
apparitions[69]. Mais elle l'acceptait, en mère indulgente et faible,
qui se savait adorée de son fils. Alfred avait vingt-deux ans; son père
était mort depuis dix-huit mois; sa jeune renommée autorisait cette
indépendance.
[Note 69: Mme de Musset occupait avec ses enfants--Paul, l'aîné,
Alfred et leur soeur Hermine,--59, rue de Grenelle, une habitation entre
cour et jardin qui a pour façade, sur la rue, la célèbre fontaine de
Bouchardon.]
Vers la fin de septembre, nos amoureux sentirent le besoin d'aller
cacher leur bonheur dans la forêt de Fontainebleau. Ils s'installèrent
à Franchard où il passèrent une quinzaine. «Laurent fut admirable,
d'enthousiasme de reconnaissance et de foi, dans les premiers jours
de cette union, a écrit l'auteur _d'Elle et Lui._ Il s'était élevé
au-dessus de lui-même, il avait des élans religieux, il bénissait sa
chère maîtresse de lui avoir fait connaître enfin l'amour vrai, chaste
et noble qu'il avait tant rêvé....» Paul de Musset insiste également
dans _Lui et Elle_ sur la prospérité de cette lune de miel. George Sand
était alors, pour son amant, adorable de charme jeune et de tendresse.
Le souvenir de ces journées heureuses hanta souvent, plus tard, les
heures tristes de Musset: qu'était devenue «la femme de Franchard?...»
Celle-ci, retraçant cette existence radieuse dans la forêt, assombrit
tout à coup le tableau par l'exposé de querelles légères qui devaient,
dit-elle, empoisonner leur naissant amour. D'une espèce d'hallucination
qu'eut Musset, dans le ravin du cimetière, où il vit _son double_, mais
vieilli et repoussant comme un spectre de malheur, elle conclut à un
déséquilibre profond du poète, le rendant incapable «de goûter la vie
douce et réglée qu'elle voulait lui donner». Musset racontait lui-même
cette vision singulière[70]; mais rien n'autorise à croire que leurs
joies furent dès lors traversées de soucis et de craintes. Les
caricatures du poète, datées de ces heureux jours d'automne, étaient
toutes plaisantes. L'une d'elles représente George Sand à cheval, vue
de dos, et à droite la croupe du cheval de son ami de qui le chapeau
s'envole,--avec cette légende: «Admirable sang-froid du cheval nommé
_Gerdès_, à la vue d'un danger imprévu.--Scène des montagnes où l'on
voit la qualité de mon chapeau et le derrière de mon oisillon.»
[Note 70: Peut-être y fait-il allusion dans la _Nuit de Décembre_.]
Rentrés à Paris, ils passèrent deux mois parfaitement paisibles. Ces
deux mois n'ont donc pas d'histoire. Paul de Musset parle d'un dîner
littéraire qu'ils donnèrent à leurs amis, duquel étaient exclus
Planche, Boucoiran et Laurens («Don Stentor» ou «Hercule», dans _Lui et
Elle[71]_»), ce qui causa grande rumeur parmi les habitués. Ils avaient
renouvelé le personnel du salon violet. Ils travaillaient aussi peu l'un
que l'autre. Dans les soirées intimes du quai Malaquais, on trouvait
Alfred dessinant, George fumant force cigarettes, silencieuse, écoutant
Toujours.
[Note 71: Un grand ami de G. Sand à ses débuts. Le peintre
Bonaventure Laurens, de Carpentras(1801-1890), je suppose, qui rapporta
de Majorque (1840) où elle séjournait alors avec Chopin, des _Souvenirs
d'un voyage d'art._ On n'a rien écrit des relations de George Sand
avec Laurens, tôt disparu de son orbite, que Paul de Musset représente
pourtant comme le dévoué camarade, «le terre-neuve» de l'étudiante (Lui
_et Elle,_ p. 19).]
Les dessins de Musset, nous l'avons dit, outre qu'ils ont une réelle
valeur d'art, constituent un document iconographique et littéraire
précieux. Ils n'ont pas été publiés. M. Adolphe Brisson, qui a eu la
bonne fortune de voir récemment à Bruxelles, chez M. le vicomte de
Lovenjoul, les albums de la société du quai Malaquais (1833-1834),
contenant portraits et charges des habitués de la «mansarde» de George
Sand, en a donné une intéressante description, dans un récit de sa
visite à l'érudit bibliophile belge. Passons-lui un moment la parole[72]:
«Les révélations qui viennent de se produire, la publication des lettres
de G. Sand prêtent un grand intérêt à ces pages crayonnées; on pénètre,
en les parcourant, dans l'existence même des deux amants; il semble
qu'on les aperçoive et qu'on les entende: Musset, gamin, rieur, nerveux
à l'excès; George Sand, protectrice et maternelle. Sur le premier
feuillet, Musset a griffonné des lignes qui s'entre-croisent dans un
désordre pittoresque et que je transcris exactement:
_Le public est prié de ne pas se méprendre_
CECI EST L'ALBUM DE GEORGE SAND
_le réceptacle informe de ses aberrations mentales_
_et autres_.
_Je soussigné, Mussaillon_ Ier,
_déclare que mon album n'est pas si cochonné_ (sic) _que ça_.
_Celui qui a inscrit mon nom_
_sur ce stupide album n'est qu'un vil facétieux. Il est
vexant d'être accusé des turpitudes de G. Sand_.
MUSSAILLON Ier.
[Note 72: _Promenades et visites: le vicomte de Spoëlberch de
Lovenjoul_, dans le _Temps_ du 4 novembre 1896.--Faisons remarquer à
M. Brisson que l'album décrit n'est pas «l'album de Venise», lequel
appartient à Mme Lardinde Musset.]
«Suivent des silhouettes, des caricatures, toutes de la main du poète et
représentant pour la plupart son amie, couchée, debout, fumant la
pipe, accoudée sur un balcon, vêtue tantôt à la française et tantôt à
l'orientale. Le profil est nettement dessiné et très pur et, sans doute,
très ressemblant, le nez légèrement busqué, la bouche sensuelle, l'oeil
impérieux[73]. Musset se divertit aussi à croquer les amis absents: la
moue dédaigneuse de Mérimée, avec cette légende: _Curvajal renfonçant
une expansion;_ la face chagrine et chafouine de Sainte-Beuve, et
au-dessous: _Le bedeau du temple de Guide canonisant une demoiselle
infortunée_. Il se met lui-même en scène, les cheveux au vent, la
redingote pincée à la taille, les chevilles serrées dans un pantalon à
la hussarde, et il inscrit dans un coin: _Don Juan allant emprunter dix
sous pour payer son idéale_ (sic) _et enfoncer Byron._ Voici plus loin
une sorte de rébus: un oeil, une bouche, une mèche de cheveux, une
verrue surmontée d'un poil follet, un bonnet grec. Ce sont les traits
distinctifs de M. Buloz, ainsi qu'il appert de l'explication fournie par
Musset: _Fragments de la Revue trouvés dans une caisse vide_. Enfin,
voici des types de fantaisie, qui rappellent par leurs dénominations
grotesques le tabellion du _Chandelier_ et le futur baron d'_On ne
badine plus avec l'amour _... [74]. Je copie: «Le chevalier _Colombat du
Roseau Vert_ et l'abbé _Potiron de Vent du soir_ devisent en humant une
prise de tabac; le baron _Prétextât de Clair de lune_ rêve en songeant
à sa belle; le marquis _Gérondif de Pimprenelle_ erre dans ses jardins.
Ces croquis témoignent d'une verve charmante et d'une imagination quasi
puérile... Musset devait être extrêmement gai, quand il n'était pas
tourmenté par la débauche ou la maladie. Il était infiniment plus jeune
de caractère que sa compagne; elle le traitait en enfant gâté et le
dominait par son lyrisme sentimental qu'il avait peut-être le tort de
prendre trop au sérieux...».
[Note 73: Ces portraits de George Sand sont de 1833. Ajoutons à
l'énumération des suivants que va donner M. Brisson,--caricatures pour
la plupart datées de 1834,--ceux d'Alexandre Dumas, «Antony-Louverture
charpentant un viol»; de Charles Didier, «Vadius enfonçant Lucrèce» et,
trois charges de Paul Foucher.]
[Note 74: Ces derniers dessins,--à la plume, très soignés, serrés
comme des illustrations du xviii° siècle--sont encore de l'automne
1833.]
Mais bientôt cette vie leur sembla monotone; le monde jasait trop
ouvertement de leur intimité, et ils parlèrent d'aller voir l'Italie. Ce
projet caressé à deux ne tarda pas à devenir une idée fixe.
Alfred de Musset sentait bien que son départ pour l'Italie n'était qu'à
moitié résolu tant qu'il n'avait pas obtenu le consentement de sa
mère. Un matin,--nous venions de déjeuner en famille,--il paraissait
préoccupé. Connaissant ses intentions, je n'étais guère moins agité que
lui. En sortant de table, je le vis se promener de long en large, d'un
air d'hésitation. Enfin il prit son grand courage, et, avec bien des
précautions, il nous fit part officiellement de ses projets, en ajoutant
qu'ils restaient subordonnés à l'approbation de sa mère. Sa demande
fut accueillie comme la nouvelle d'un véritable malheur. «Jamais, lui
répondit sa mère, je ne donnerai mon consentement à un voyage que je
regarde comme une chose dangereuse et fatale. Je sais que mon opposition
sera inutile et que tu partiras, mais ce sera contre mon gré et sans ma
permission.»
Un moment, il eut l'espoir de vaincre cette résistance en expliquant
dans quelles conditions ce voyage devait se faire; mais lorsqu'il vit
que son insistance ne servait qu'à provoquer l'éruption des larmes, il
changea tout à coup de résolution, et fit à l'instant le sacrifice de
ses projets.--«Rassure-toi, dit-il à sa mère, je ne partirai point;
s'il faut absolument que quelqu'un pleure, ce ne sera pas toi.»
Il sortit, en effet, pour donner contre-ordre aux préparatifs de
départ. Ce soir-là, vers neuf heures, notre mère était seule avec sa
fille au coin du feu, lorsqu'on vint lui dire qu'une dame l'attendait
à la porte dans une voiture de place, et demandait instamment à lui
parler. Elle descendit accompagnée d'un domestique. La dame inconnue
se nomma; elle supplia cette mère désolée de lui confier son fils,
disant qu'elle aurait pour lui une affection et des soins maternels.
Les promesses ne suffisant pas, elle alla jusqu'aux serments. Elle y
employa toute son éloquence, et il fallait qu'elle en eût beaucoup,
puisqu'elle vint à bout d'une telle entreprise. Dans un moment
d'émotion, le consentement fut arraché, et, quoi qu'en eût dit Alfred,
ce fut sa mère qui pleura.
Par une soirée brumeuse et triste, je conduisis les voyageurs jusqu'à
la malle-poste, où ils montèrent au milieu de circonstances de mauvais
augure[75].
[Note 75: PAUL DE MUSSET, _Biographie_, p. 121.]
Ces circonstances de mauvais _augure_, Paul de Musset les raconte dans
_Lui et Elle_: ce n'était rien moins que le fait du treizième rang
occupé dans la cour des Messageries par la voiture de Lyon qui emmenait
George et Alfred, le heurt violent d'une borne par une des roues, en
passant sous la porte cochère, et le renversement d'un porteur d'eau
en traversant le faubourg Saint-Germain... Mais le poète n'était pas
superstitieux, et l'_oisillon_ riait de tout son coeur.
IV
Ils s'arrêtèrent deux jours à Lyon et descendirent à Avignon par le
Rhône. Sur le bateau, ils rencontrèrent Stendhal qui rejoignait son
consulat de Civita-Vecchia. Ce compagnon inattendu les divertit quelques
jours par son esprit mordant et ses blagues de célibataire sans
préjugés. George Sand, dans l'_Histoire de ma vie_, insiste sur
l'impression à la fois agréable et pénible qu'il lui laissa. Causeur
pénétrant et sans charme, observateur profond, il se moqua surtout de
ses illusions sur l'Italie. Leur descente du Rhône eut d'amusantes
péripéties. «Nous soupâmes avec quelques autres voyageurs de choix,
écrit-elle, dans une mauvaise auberge de village, le pilote du bateau
à vapeur n'osant franchir le Pont-Saint-Esprit avant le jour. Il
(Stendhal) fut là d'une gaîté folle, se grisa raisonnablement, et,
dansant autour de la table avec ses grosses bottes fourrées, devint
quelque peu grotesque et pas joli du tout[76].» Deux dessins de Musset,
dans l'album du voyage à Venise, présentent la charge de Stendhal,
d'abord de profil, énorme et grave sous sa redingote opulente, puis
gracieux avec ses bottes fourrées et son manteau à triple collet,
dansant devant une servante d'auberge. Arrivés à Avignon, il choqua
ses compagnons par d'inconvenantes plaisanteries sur un Christ de la
cathédrale. Ils se séparèrent à Marseille[77].
[Note 76: _Histoire de ma vie_, cinquième partie, chap. III.]
[Note 77: Deux lettres de G. Sand sont datées de Marseille (qu'elle a
trouvée «stupide», comme Avignon et Lyon), des 18 et 20 décembre 1833.
(_Correspondance_, I.)]
Musset et son amie s'arrêtèrent quelques jours à Gênes. Elle y eut un
accès de fièvre. Une lettre de lui à sa mère nous le montre émerveillé
des galeries de tableaux et des jardins de cette ville. C'est durant
ce séjour de Gênes, à en croire Paul de Musset, que leur serait
malheureusement apparu le contraste de leurs natures et de leurs
éducations, dans la compagnie de deux jeunes Italiens connus sur le
bateau qui les avait amenés de Marseille.
George Sand elle-même, dans _Elle et Lui_[78], place à Gênes leurs
premiers malentendus. Mais son roman est peu précis, quant à la
succession des étapes de leur histoire. La lassitude qu'elle reproche
ici à Laurent devant Thérèse malade, doit se rapporter aux premiers
jours de Venise[79].
[Note 78: _Lui et Elle_, 83 et sq.]
[Note 79: _Elle et Lui_, 121 et sq.]
De Gênes, tous deux se rendirent par mer à Livourne. Une caricature
d'Alfred les représente, sur le bateau, en costume de voyageurs, _Elle_,
appuyée au bastingage, la cigarette aux lèvres, _Lui_, en proie au mal
de mer, avec cette légende: _Homo sum et nihil humani a me alienum
puto_.
George Sand raconte qu'en proie aux frissons et défaillances de la
fièvre, elle visita Pise et le Campo Santo, dans une grande apathie; que
presque indifférents à la suite de leur voyage, ils jouèrent à pile ou
face Rome ou Venise; qu'ils se rendirent à Venise par Florence[80]. Leur
séjour à Florence fut de courte durée, George Sand toujours malade,
et Musset préoccupé d'y situer un drame qu'il songeait à tirer des
chroniques locales. Ce drame est devenu _Lorenzaccio_. Ils traversèrent
seulement Ferrare et Bologne, pour arriver, le l9 janvier 1834, à
Venise.
[Note 80: _Histoire de ma vie_, cinquième partie, chap. III.]
On a retrouvé récemment une saisissante page de George Sand, racontant
leur entrée à Venise. C'est le premier chapitre d'un roman qu'elle n'a
pas écrit; mais l'identité parfaite des personnages avec elle et son
compagnon en fait plutôt un fragment de Mémoires. Le voici[81]:
[Note 81: Publié par M. de Lovenjoul. _Cosmopolis_ de mai 1896.]
Il était dix heures du soir lorsque le misérable _legno_ qui nous
cahotait depuis le matin sur la route sèche et glacée s'arrêta à
Mestre. C'était une nuit de janvier sombre et froide. Nous gagnâmes le
rivage dans l'obscurité. Nous descendîmes à tâtons dans une gondole.
Le chargement de nos paquets fut long. Nous n'entendions pas un mot
de vénitien. La fièvre me jetait dans une apathie profonde. Je
vis rien, ni la grève, ni l'onde, ni la barque, ni le visage des
bateliers. J'avais le frisson, et je sentais vaguement qu'il y avait
dans cet embarquement quelque chose d'horriblement triste. Cette
gondole noire, étroite, basse, fermée de partout, ressemblait à un
cercueil. Enfin, je la sentis glisser sur le flot. Le temps était
calme et il ne me semblait pas que nous allassions vite, bien que
trois hommes noirs nous fissent voguer rapidement. Ils faisaient entre
eux une conversation suivie, comme s'ils eussent été au coin du feu.
Nous traversions sans nous en douter cette partie dangereuse de
l'archipel vénitien où, au moindre coup de vent, des courants
terribles se précipitent avec furie. Il faisait si noir que nous ne
savions pas si nous étions en pleine mer ou sur un canal étroit et
bordé d'habitations. J'eus, un instant, le sentiment de l'isolement.
Dans ces ténèbres, dans ce tête-à-tête avec un enfant que ne liait
point à moi une affection puissante, dans cette arrivée chez un
peuple dont nous ne connaissions pas un seul individu et dont nous
n'entendions pas même la langue, dans le froid de l'atmosphère dont
l'abattement de la fièvre ne me laissait plus la force de chercher à
me préserver, il y avait de quoi contrister une âme plus forte que la
mienne. Mais l'habitude de tout risquer à tout propos m'a donné un
fond d'insouciance plus efficace que toutes les philosophies. Qui
m'eût prédit que cette Venise, où je croyais passer en voyageur, sans
lui rien donner de ma vie, et sans en rien recevoir, sinon quelques
impressions d'artiste, allait s'emparer de moi, de mon être, de mes
passions, de mon présent, de mon avenir, de mon coeur, de mes idées,
et me ballotter comme la mer ballotte un débris, en le frappant sur
ses grèves jusqu'à ce qu'elle l'ait rejeté au loin, et, faible jouet,
avec mépris? Qui m'eût prédit que cette Venise allait me séparer
violemment de mon idole, et me garder avec jalousie dans son enceinte
implacable, aux prises avec le désespoir, la joie, l'amour et la
misère?
Eh bien, qui me l'eût prédit ne m'eût pas fait reculer; je lui aurais
répondu par mon argument philosophique: Tout se peut! Donc, tout
ce qui peut arriver peut aussi ne pas arriver, et tout ce qui peut
arriver peut être supporté, car tout ce qui peut être supporté peut
aussi ne pas arriver.
Tout à coup Théodore, ayant réussi à tirer une des coulisses qui
servent de double persiennes aux gondoles, et regardant à travers la
glace, s'écria:--Venise!
Quel spectacle magique s'offrait à nous à travers ce cadre étroit!
Nous descendions légèrement le superbe canal de la Giudecca; le temps
s'était éclairci, les lumières de la ville brillaient au loin sur ces
vastes quais qui font une si large et si majestueuse avenue à la cité
reine! Devant nous, la lune se levait derrière Saint-Marc, la lune
mate et rouge, découpant sous son disque énorme des sculptures
élégantes et des masses splendides. Peu à peu, elle blanchit, se
contracta, et, montant sur l'horizon au milieu de nuages lourds et
bizarres, elle commença d'éclairer les trésors d'architecture variée
qui font de la place Saint-Marc un site unique dans l'univers.
Au mouvement de la gondole, qui louvoyait sur le courant de la
Giudecca, nous vîmes passer successivement sur la région lumineuse de
l'horizon la silhouette de ces monuments d'une beauté sublime, d'une
grandeur ou d'une bizarrerie fantastique: la corniche transparente
du palais ducal, avec sa découpure arabe et ses campaniles chrétiens
soutenus par mille colonnettes élancées; surmontées d'aiguilles
légères; les coupoles arrondies de Saint-Marc, qu'on prendrait la
nuit pour de l'albâtre quand la lune les éclaire; la vieille Tour de
l'Horloge avec ses ornements étranges; les grandes lignes régulières
des Procuraties; le Campanile, ou Tour de Saint-Marc, géant isolé, au
pied duquel, par antithèse, un mignon portique de marbres précieux
rappelle en petit notre Arc triomphal, déjà si petit, du Carrousel;
enfin, les masses simples et sévères de la Monnaie, et les deux
colonnes grecques qui ornent l'entrée de la Piazzetta. Ce tableau
ainsi éclairé nous rappelait tellement les compositions capricieuses
de Turner qu'il nous sembla encore une fois voir Venise en peinture,
dans notre mémoire, ou dans notre imagination.
--Que nous sommes heureux! s'écria Théodore. Cela est beau comme le
plus beau rêve. Voilà Venise comme je la connaissais, comme je la
voulais, comme je l'avais vue quand je la chantais dans mes vers.
Et cette lune qui se lève exprès pour nous la montrer dans toute sa
poésie! Ne dirait-on pas que Venise et le ciel se mettent en frais
pour notre réception? Quelle magnifique entrée! Ne sommes-nous pas
bénis? Allons, voilà un heureux présage. Je sens que la Muse me
parlera ici. Je vais enfin retrouver l'Italie que je cherche depuis
Gênes sans pouvoir mettre la main dessus!
Pauvre Théodore! Tu ne prévoyais pas...
Alfred de Musset éprouva une joie d'enfant à se sentir à Venise. La
somptueuse inconsolée, l'éternelle impératrice des lagunes, cité
dolente de ses rêveries, Venise, Venise la Rouge de ses premiers chants
romantiques, lui épargna la déception qu'il avait redoutée.
Il s'installa avec son amie sur le quai des Esclavons, dans un vieux
palais transformé en _albergo_, à l'entrée du Grand Canal, devant la
_Salute_, près de la glorieuse place Saint-Marc. C'était l'hôtel
Danieli ou _Albergo Reale_ dont le dernier occupant avait été un comte
Nani-Mocenigo[82].
[Note 82: Ancien palais Bernado-Nani.--Mme Louise Colet raconte
longuement dans son voyage en Italie (1859) ses recherches de
l'appartement de Musset et de G. Sand à l'hôtel Davieli: deux chambres,
sur une ruelle, aboutissant à un grand salon tendu de soie bleu foncé
qui regardait la _Riva dei Schiavoni._ Balzac aurait occupé le même
logement en 1835.--Cf. L. COLET, _l'Italie des Italiens_, t. I, p. 249.
In-18, Paris, Dentu, 1862.]
Cet illustre nom vénitien de Mocenigo se rattachait au séjour de Byron.
«Jadis lord Byron avait habité un palais sur le Grand Canal--«_Aveva
tutto il palazzo, lord Byron_», leur dit leur hôte. Ce souvenir du poète
anglais est demeuré si vivace chez Alfred de Musset que, huit ans plus
tard, on le retrouve dans son _Histoire d'un merle blanc_: «J'irai à
Venise et je louerai sur les bords du Grand Canal, au milieu de cette
cité féerique, le grand palais Mocenigo, qui coûte quatre livres dix
sous par jour; là je m'inspirerai de tous les les souvenirs que l'auteur
de _Lara_ doit y avoir laissés[83].»
[Note 83: MAURICE CLOUARD, _Alfred de Musset et George Sand (Revue de
Paris_ du 15 août 1896).]
Le charme dolent de Venise, la séduction nostalgique de la dernière
capitale du Rêve, enivre pour jamais tous les poètes qui l'ont une fois
goûté. C'était le dernier voeu de Théophile Gautier d'endormir ses jours
dans un vieux palais de Venise. Ce souhait, la mort l'a réalisé pour
Robert Browning et Richard Wagner.
George Sand, toujours languissante de sa fièvre de Gênes, s'était
cependant mise au travail. A peine installée, elle abordait la tâche
qu'elle-même s'était imposée, d'envoyer le plus tôt possible un roman
à Buloz. Aucune autre occupation, aucun plaisir ne devaient l'en
distraire. Il fallait gagner sa vie pour pouvoir jouir de Venise.
Et sans doute, elle pressait son compagnon de l'imiter[84]. Musset
regardait, écoutait, admirait, parcourait la ville en tous sens, prenant
des notes, flânant surtout, vivant la vie vénitienne. Bientôt son amie
dut garder la chambre, décidément influencée par la _malaria_. Tout en
continuant ses promenades, manqua-t-il d'égards envers cette compagne
souffrante, plus âgée que lui de six ans et surtout occupée de ses
productions littéraires? Nous l'examinerons plus loin. Voici que
Musset va tomber lui-même gravement malade. Ceci va jeter entre eux un
troisième personnage, leur médecin, le docteur Pietro Pagello. Sans
l'exceptionnelle qualité de ses deux partenaires, il serait malaisé de
le mettre en scène: on sait qu'il est encore vivant. Mais l'universelle
rumeur qui a divulgué depuis deux mois l'histoire des Amants de Venise,
a fait Pagello légendaire. Nous n'en dirons pourtant que ce qui
est essentiel au récit de ce roman d'amour. Né en 1807, à
Castelfranco-Veneto, il a passé sa vie à Venise d'abord, puis à Bellune
comme médecin principal de l'hôpital civil. Il y demeure, entouré d'une
nombreuse famille et fort estimé.
[Note 84: Dans son roman de _Lui_, curieux à plus d'un titre (1860),
Mme Louise Colet a longuement raconté les passe-temps probables du
poète, parmi les étoiles du théâtre de la Fenice et leurs amants, durant
la réclusion volontaire de G. Sand a l'hôtel Danieli. Sans qu'on puisse
peut-être s'y trop fier pour les détails, cette partie de son livre
laisse une impression de vraisemblance qu'il fallait signaler. _(Lui,_
pp. 161-248, in-18, Paris, Charpentier.) Peut-être en tenait-elle le
récit du poète lui-même,--qui, comme on sait, eut un caprice pour elle.]
Habile et intelligent dans sa profession, avec de vrais dons de poète,
il était d'une franche beauté, forte et plantureuse, quand il connut G.
Sand à Venise. Un portrait d'alors peint par Bevilacqua en témoigne.
Sans insister sur son caractère moral, disons du moins que le Smith
de la _Confession d'un enfant du siècle_ nous paraît être de tous ses
portraits romanesques le plus proche de la vérité.
Quoique cette aventure, après soixante-deux ans, ne relève plus guère
que de l'histoire littéraire, on conçoit les répugnances du docteur
Pagello à en entretenir le public[85]. Je n'ai pas hésité cependant à
faire connaître un document précieux qui devait éclairer singulièrement
cette aventure fameuse.
[Note 85: Sa discrétion a été remarquable. C'est sans faire même
une allusion à la nature de ce roman de jeunesse qu'il a parlé pour la
première fois, en 1881, de ses rapports avec George Sand et Musset, dans
une lettre au _Corriere della Sera_ (traduite au _Figaro_ du 14 mars
1881). Au cours de la même année, un rédacteur de l'_Illustrazione
italiana_, qui l'avait interrogé sur ses aventures de Venise, cita
quelques fragments d'une lettre où il ne se livrait encore qu'à
demi-mot. Il y avait alors près de cinquante ans que les confidences
littéraires de Musset et de George Sand en instruisaient leurs
lecteurs!]
Étant, au mois de novembre 1890, à Mogliano-Veneto, l'hôte d'une
Italienne du plus noble esprit, feu la comtesse Andriana Marcello, comme
je m'enquérais des traces laissées par G. Sand et Musset à Venise, elle
voulut bien demander à la fille aînée du médecin de Bellune, laquelle
habitait Mogliano, de lui confier les documents qu'elle possédait. Avec
plusieurs lettres de G. Sand, Mme Antonini nous communiqua un mémorial
autographe de cette histoire, rédigé par son père dans sa jeunesse,--le
tout inédit, comme le prétendait la famille de Pagello.
Ces lettres de G. Sand étaient restées inédites en effet; le journal du
docteur l'était moins.... J'en ai eu dernièrement la preuve dans _un
volume_ introuvable, et parfaitement inconnu, où, parmi des essais
dramatiques et littéraires de sa façon, Mme Luigia Codemo a glissé le
mémorial du médecin de Bellune[86]. Aux premières lignes, j'ai reconnu le
texte même du vieux carnet. Il n'y avait plus d'indiscrétion à le faire
connaître.... En le traduisant pour la première fois, je l'ai accompagné
d'un récit synthétique du drame de Venise, d'observations et de maints
détails inédits[87].
[Note 86: LUIGIA CODEMO. _Racconti, scene, bozetti, produzioni
drammatiche,_ 2 vol. in-8°, Trévise, L. Zopelli, 1882. Le journal de
Pagello, accompagné de quelques réflexions de Mme L. Codemo, figure sous
ce titre: _Sandiana_ au premier volume (pp. 155-188).]
[Note 87: _L'histoire véridique des amants de Venise_, dans le
_Gaulois_ des 16 et 17 octobre 1896.--_La vie de George Sand et du
docteur Pagello à Venise_ et _Sand-Musset-Pagello: le retour en France,_
dans l'_Echo de Paris_ des 20 et 21 octobre 1896.]
Le journal intime de Pagello est de peu de temps postérieur aux
événements qu'il évoque.--Écoutons le docteur raconter comment il entra
en relations avec le couple français de l'hôtel Danieli.
Je demeurais à Venise, où, ayant achevé mes études médicales, je
commençais à me procurer quelques clients. Je me promenais un jour sur
le quai des Esclavons avec un Génois de mes amis, voyageur et lettré
de goût. En passant sous les fenêtres de l'_Albergo Danieli_ (ou
Hôtel-Royal), je vis à un balcon du premier étage une jeune femme
assise, d'une physionomie mélancolique, avec les cheveux très noirs et
deux yeux d'une expression décidée et virile. Son accoutrement avait
un je ne sais quoi de singulier. Ses cheveux étaient enveloppés d'un
foulard écarlate, en manière de petit turban.
Elle portait au cou une cravate, gentiment attachée sur un col blanc
comme neige et, avec la désinvolture d'un soldat, elle fumait un
paquitos en causant avec un jeune homme blond, assis à ses côtés. Je
m'arrêtai à la regarder, et mon compagnon, me secouant doucement:
--Hé! hé! me dit-il, tu parais fasciné par cette charmante fumeuse...
tu la connais peut-être?
--Non, mais je ne sais ce que je donnerais pour la connaître. Cette
femme-là doit être en dehors du commun des femmes. Toi qui as beaucoup
voyagé, dis-moi quels sont tes sentiments à son endroit.
--Précisément parce que j'en ai vu de toutes les races et de toutes
les couleurs, je ne saurais rien décider de raisonnable: peut-être
Anglaise romanesque ou Polonaise exilée, elle a l'air d'une personne
de haut rang; elle doit être étrange et fière.
Ainsi jasant, nous arrivâmes à la place Saint-Marc, où nous nous
séparâmes.
Le jour suivant je m'en fus visiter mon ami le Génois (lequel était
Rebizzo... je ne crois pas commettre d'indiscrétion en le révélant).
Il était à table avec sa famille. Je me montrai un peu préoccupé; il
s'en aperçut et, se tournant vers sa femme:
--Vois, Bianchina, lui dit-il, notre Pagello pense en ce moment à
certaine belle fumeuse....
--Que Lazzaro (Rebizzo) juge Anglaise ou Polonaise, répondis-je, mais
que je puis vous assurer être une Française pur sang. Je lui ai fait
visite il y a une heure, j'y retournerai; c'est déjà une de mes
clientes; elle a voulu mon adresse.
--Vraiment, s'écria Lazzaro en écarquillant les yeux.
--Oui, oui, vraiment. Ce matin, l'hôtelier Danieli vint chez moi et
je fus introduit dans l'appartement de la fumeuse qui, assise sur un
petit siège, la tête mollement appuyée sur sa main, me pria de la
soulager d'une forte migraine. Je lui tâtai le pouls; je lui proposai
une saignée qu'elle accepta; je la pratiquai et à l'instant elle fut
soulagée. En me congédiant, elle me pria de revenir, si elle ne me
faisait rien dire. Le jeune homme blond, son compagnon inséparable, me
reconduisit avec beaucoup de courtoisie jusqu'au bas de l'escalier,
et voilà tout, tout ce qui est arrivé aujourd'hui; mais un
pressentiment--doux ou amer, je ne sais--me dit: «Tu reverras cette
femme et elle te dominera....»
Là je fis une longue pause. Elle fut interrompue par un éclat de
rire de mes hôtes, qui me déclarèrent _amoureux_.... «--Non, non,
répondis-je, pas encore!--Mais qui est donc cette étrangère? demanda
la Bianchina.--Je ne sais, lui répondis-je.--Mais pourquoi
n'avez-vous pas demandé au moins à l'hôtelière et son nom et sa
provenance?--Pourquoi?... Parce que j'ai comme peur de le savoir.--Ah!
ah! il est amoureux et enflammé jusqu'à la pointe des cheveux....»
Vingt jours peut-être se passèrent, pendant lesquels faisant ma visite
à peu près journalière aux Rebizzo, la signora Bianchina me demandait
souvent, avec un malin sourire, si j'avais vu la fumeuse; mais, à la
dernière enquête qu'elle me fit, je tirai de mon portefeuille cette
lettre, que je déposai sur la table ronde, entre elle et son mari
assis à dîner. Ils la parcoururent avidement. Elle disait ceci[88]:
[Note 88: Cette lettre a été publiée pour la première fois dans un
article anonyme de l'_Illustrazione italiana_ (de Rome) du 1er mai
1881. Sous ce titre: _Une lettre inédite de George Sand,_ l'auteur
l'accompagnait d'un bref aperçu des rapports de Musset, G. Sand et
Pagello à Venise, et d'extraits de lettres à lui récemment adressées par
ce dernier. Nous en donnons la traduction faite par M. de Lovenjoul,
sur le texte photographié de l'autographe qui appartient à M. Minoret.
(_Cosmopolis_ du 15 avril 1896).]
Mon cher monsieur Païello (Pagello),
Je vous prie de venir nous voir le plus tôt que vous pourrez, avec un
bon médecin, pour conférer ensemble sur l'état du malade français de
l'Hôtel-Royal.
Mais je veux vous dire auparavant que je crains pour sa raison plus
que pour sa vie. Depuis qu'il est malade, il a la tête excessivement
faible, et raisonne souvent comme un enfant. C'est cependant un homme
d'un caractère énergique et d'une puissante imagination. C'est un
poète fort admiré en France. Mais l'exaltation du travail de l'esprit,
le vin, la fête, les femmes, le jeu, l'ont beaucoup fatigué, et ont
excité ses nerfs. Pour le moindre motif, il est agité comme pour une
chose d'importance.
Une fois, il y a trois mois de cela, il a été comme fou, toute une
nuit, à la suite d'une grande inquiétude. Il voyait comme des fantômes
autour de lui, et criait de peur et d'horreur. A présent, il est
toujours inquiet, et, ce matin, il ne sait presque ni ce qu'il dit, ni
ce qu'il fait. Il pleure, se plaint d'un mal sans nom et sans cause,
demande son pays, et dit qu'il est près de mourir ou de devenir fou!
Je ne sais si c'est là le résultat de la fièvre, ou de la
surexcitation des nerfs, ou d'un principe de folie. Je crois qu'une
saignée pourrait le soulager.
Je vous prie de faire toutes ces observations au médecin, et de ne pas
vous laisser rebuter par la difficulté que présente la disposition
indocile du malade. C'est la personne que j'aime le plus au monde, et
je suis dans une grande angoisse de la voir en cet état.
J'espère que vous aurez pour nous toute l'amitié que peuvent espérer
deux étrangers. Excusez le misérable italien que j'écris.
G. SAND.
Ce premier récit n'est pas conforme à la légende accréditée par Paul de
Musset. D'après celui-ci, Rebizzo, «_l'illustrissimo dottore Berizzo,_
un vieillard de quatre-vingts ans, coiffé d'une perruque jadis noire
et roussie par le temps, dont toute sa personne offrait l'emblème
décrépit», serait le médecin, le premier médecin, qui aurait introduit
Pagello chez Musset.
Une des caricatures de Musset, dans l'album de Venise, représente un
buste de vieillard penché, une lancette à la bouche, disant: _Non v'é
arteria_....
Ce médecin ignare qui ne voyait pas d'artère, était-il Rebizzo? Je ne le
pense pas, quoique tous les biographes l'aient répété.
Le récit de Pagello donne déjà un signalement contraire. Un article du
_Figaro_ de 1882, signé «Un Vieux Parisien», et vingt ans plus tôt Mme
Louise Colet, dans son voyage en Italie, ont appelé ce premier médecin
le docteur Santini[89].
[Note 89: _Figaro_ du 28 avril 1882.--LOUISE COLET, _l'Italie des
Italiens_, 1er volume, p. 248. Personne n'a signalé ce document qui a
sa valeur. Dans une sorte d'interview de l'hôtelier Danieli (1859), Mme
Louise Colet lui fait dire:
«...Je me souviens bien maintenant.... Ce joli jeune homme blond fut
gravement malade ici. C'est le vieux docteur Santini qui le soigna.
--Un vieux docteur, dites-vous?
--Toujours accompagné d'un aide, d'un jeune élève qui faisait les
saignées et donnait les purgatifs, comme c'était alors l'usage à Venise.
Depuis, l'élève du docteur Santini, ce bon Pietro Pagello, est devenu
docteur à son tour; je puis vous en parler sciemment, car je suis le
parrain de sa fille aînée, qui s'est mariée cette année à Trévise. Ce
diable de Pagello a bien eu huit enfants, ma foi! de ses deux femmes....
--Était-il bien beau, ce Pietro Pagello?
--Un gros garçon, un peu court, blond, ayant l'air d'un Prussien.»]
Et puis nous retrouverons les Rebizzo dans la suite: c'étaient des amis
de Pagello; ils voulurent prêter quelque argent à George Sand, ainsi
qu'elle l'écrivit à Musset. Une des charges de celui-ci, dans l'album de
Venise, nous montre un vieux ménage endimanché, à la toilette ridicule,
où je me plais à reconnaître _la Bianchina_ et son mari, tels que nous
les fait entrevoir le récit de Pagello.--Revenons à son journal. Le
jeune docteur a remis à ses aimables confidents la lettre que nous avons
citée:
Pour la lire jusqu'au bout, écrit-il, il fallait tourner le feuillet.
Mais ce qui frappa d'étonnement mes amis Rebizzo, ce fut la signature
qui, lue, les fit s'exclamer d'une voix: _«George Sand!»_
Ils me demandèrent alors si j'avais fait ma visite au malade français,
quelle maladie il avait et qui il était. Je leur répondis:--Le jeune
patient est alité avec une maladie grave que nous avons jugée, mon
collègue et moi, être une fièvre typhoïde des plus dangereuses. Il se
nomme Alfred de Musset.
--_Per Bacco!_ s'écria Rebizzo, c'est le romantique chantre de la
Lune! Connais-tu ses poésies?
--Oui, répondis-je, j'en ai lu deux ou trois; c'est d'une grande
fantaisie un peu désordonnée, mais en même temps délicate.
Cette lettre de George Sand à Pagello est importante. On n'en a pas fait
ressortir la valeur décisive sur le développement de cette histoire
d'amour. Elle démontre d'abord que des relations antérieures existaient
entre lui et le couple de l'hôtel Danieli. La belle fumeuse du balcon
n'était pas restée, vraisemblablement, sans s'apercevoir de l'admiration
du jeune Italien, quand _le hasard_ le lui amena dans la personne du
médecin demandé pour sa migraine. Elle songea de nouveau à lui pour
remplacer l'imbécile docteur, premier appelé au chevet de Musset
gravement atteint. Son malade était, du moins, encore «la personne
qu'elle aimait le plus au monde».... Cette rencontre, qui décidera du
sort du poète, va nous livrer tout le secret d'une idylle qui doit finir
en tragédie.
Dans quelle situation morale Pagello a-t-il trouvé George Sand et Alfred
de Musset? George Sand, étalant la première, des récriminations, au
lendemain de la mort du poète, dans un roman à clef, _Elle et Lui_,
«procès-verbal de nécropsie», comme l'a qualifié Maxime du Camp,
se plaint abondamment sinon d'infidélités certaines, du moins de
négligences cruelles de la part de Musset, d'indifférence et d'abandon.
Mais tous deux ont laissé, dans leurs lettres, des témoignages trop
contradictoires de leur état d'âme avant la crise qui doit assombrir à
jamais cet amour, pour qu'on puisse rien établir de précis...
George Sand essayant, _huit mois plus tard_, de retracer à son amant
cette phase douloureuse, lui écrira:
De quel droit m'interroges-tu sur Venise? Étais-je à toi, à Venise?
Dès le premier jour, quand tu m'as vue malade, n'as-tu pas pris de
l'humeur en disant que c'était bien triste et bien ennuyeux, une femme
malade? et n'est-ce pas du premier jour que date notre rupture? Mon
enfant, moi, je ne veux pas récriminer, mais il faut bien que tu t'en
souviennes, toi qui oublies si aisément les faits. Je ne veux pas dire
tes torts, jamais je ne t'ai dit seulement ce mot-là, jamais je ne
me suis plainte d'avoir été enlevée à mes enfants, à mes amis, à mon
travail, à mes affections et à mes devoirs pour être conduite à trois
cents lieues[90] et abandonnée avec des paroles si offensantes et si
navrantes, sans aucun autre motif qu'une fièvre tierce, des yeux
abattus et la tristesse profonde où me jetait ton indifférence. Je ne
me suis jamais plainte, je t'ai caché mes larmes, et ce mot affreux
a été prononcé, un certain soir que je n'oublierai jamais, dans le
casino Danieli: «George, je m'étais trompé, je t'en demande pardon,
mais _je ne t'aime pas_.» Si je n'eusse été malade, si on n'eût dû me
saigner le lendemain, je serais partie; mais tu n'avais pas d'argent,
je ne savais pas si tu voudrais en accepter de moi, et je ne voulais
pas, je ne pouvais pas te laisser seul, en pays étranger, sans
entendre la langue et sans un sou. La porte de nos chambres fut fermée
entre nous, et nous avons essayé là de reprendre notre vie de bons
camarades comme autrefois ici, mais cela n'était plus possible. Tu
t'ennuyais, je ne sais ce que tu devenais le soir, et un jour tu
me dis que tu craignais[91]... Nous étions tristes. Je te disais:
«_Partons_, je te reconduirai jusqu'à Marseille», et tu répondais:
«Oui, c'est le mieux, mais je voudrais travailler un peu ici puisque
nous y sommes.» Pierre venait me voir et me soignait, tu ne pensais
guère à être jaloux, et certes je ne pensais guère à l'aimer. Mais
quand je l'aurais aimé dès ce moment-là, quand j'aurais été à lui dès
lors, veux-tu me dire quels comptes j'avais à te rendre, à toi, qui
m'appelais l'ennui personnifié, la rêveuse, la bête, la religieuse,
que sais-je? Tu m'avais blessée et offensée, et je te l'avais dit
aussi: «_Nous ne nous aimons plus, nous ne nous sommes pas aimés_[92].»
[Note 90: Nous avons conté (p. 68) comment elle avait entraîné le
poète.]
[Note 91: Ici quatre mots effacés par George Sand au crayon bleu.]
[Note 92: _Revue de Paris_ du 1er nov. 1896.]
Voilà des accusations dont il convient de tenir compte. Pourtant, au
lendemain de la crise, quand Musset est rentré à Paris, et qu'à son
silence elle a craint un moment de l'avoir perdu, ne lui a-t-elle pas
écrit: «Oh! mon enfant! mon enfant! que j'ai besoin de ta tendresse et
de ton pardon! Ne me parle pas du mien, ne me dis pas que tu as eu des
torts envers moi; qu'en sais-je? Je ne me souviens plus de rien
sinon que nous avons été bien malheureux et que nous nous sommes
quittés[93]...»
[Note 93: _Revue de Paris_ du 1er nov. 1896, p. 7.]
Musset également, en parlant de Venise, désespéré d'elle et de
lui-même, ne lui jette-t-il pas cet aveu «qu'il a mérité de la
perdre[94]»..._--Lettres d'amants encore enchaînés l'un à l'autre!--C'est
par des documents plus précis que nous parviendrons à reconstituer le
vraisemblable de leur navrante histoire.
[Note 94: V. plus loin.]
Voilà donc le docteur Pagello en relations suivies avec George Sand et
Alfred de Musset (février 1834), tout heureux de se rapprocher enfin de
la belle étrangère de l'hôtel Danieli. Rendons la parole à son journal.
Si je fus assidu au lit de ce malade, vous pouvez l'imaginer. George
Sand veillait avec moi des nuits entières, à son chevet. Ces veillées
n'étaient pas muettes et les grâces, l'esprit élevé, la douce
confiance que me montrait la Sand, m'enchaînaient à elle tous les
jours, à toute heure et à chaque instant davantage. Nous parlions de
la littérature, des poètes et des artistes italiens; de Venise, de son
histoire, de ses monuments, de ses coutumes; mais à chaque nouveau
trait, elle m'interrompait en me demandant à quoi je pensais. Confus
de me sentir surpris à être ainsi absorbé, en causant avec elle, je me
prodiguais en excuses, devenant rouge comme braise, tandis qu'elle me
disait avec un sourire presque imperceptible et un regard de la plus
fine expression: «Oh! docteur, je vous ennuie beaucoup avec mes mille
questions!» Je restais muet.
Un soir qu'Alfred de Musset nous pria de nous éloigner de son lit
parce qu'il se sentait passablement bien et avait envie de dormir,
nous nous assîmes à une table près de la cheminée.
Eh bien! madame, lui dis-je, vous avez l'intention d'écrire un roman
qui parle de la belle Venise?
--Peut-être..., répondit-elle, puis elle prit un feuillet et se mit
à écrire avec la fougue d'un improvisateur. Je la regardais étonné,
contemplant ce visage ferme, sévère, inspiré; puis, respectueux de ne
pas la troubler, j'ouvris un volume de Victor Hugo qui était sur la
table, et j'en lus quelques passages sans pouvoir y prêter la moindre
attention. Ainsi passa une longue heure. Finalement, George Sand
déposa la plume et, sans me regarder ni me parler, elle se prit la
tête entre les mains et resta plus d'un quart d'heure dans cette
attitude, puis, se levant, elle me regarda fixement, saisit le
feuillet où elle avait écrit et me dit: «C'est pour vous.» Ensuite,
prenant la lumière, elle s'avança doucement vers Alfred qui dormait,
et s'adressant à moi:
--Vous paraît-il, docteur, que la nuit sera tranquille?
--Oui, répondis-je.
--Alors vous pouvez partir, et au revoir demain matin.
Je partis et rentrai droit à mon logis où je m'empressai de lire ce
feuillet...
Qu'était cette page remise par George Sand à Pagello? «Un splendide
morceau poétique», avait écrit le fils du docteur, avant que son père ne
se décidât, récemment, à le laisser publier. Un morceau à double fin, un
chapitre de roman imaginé par George Sand pour se déclarer à Pagello.
Elle le plia dans une enveloppe sans adresse et le lui remit, a raconté
M. le professeur Fontana, d'après Pagello lui-même (lettre citée par le
Dr Cabanès[95]). Pagello feignit de ne pas comprendre et demanda à qui
remettre ce pli. «--_Au stupide Pagello_», écrivit George Sand sur
l'enveloppe.
[Note 95: _Revue hebdomadaire_ du 1er août 1896.]
Sans reproduire avec le récit du docteur, cette «déclaration»
mystérieuse, Mme Luigia Codemo en citait pourtant une phrase qui peut
la résumer: «Je t'aime parce que tu me plais; peut-être bientôt te
haïrai-je.» Elle ajoutait qu'observant devant l'intéressé lui-même la
beauté de cette page, digne de l'auteur de _Lélia_,--sa propre héroïne
sans doute,--Pagello lui avait répliqué par les premières paroles du
roman: «Qui es-tu? et pourquoi ton amour fait-il tant de mal[96]?»
[Note 96: L. CODEMO, ouvrage cité, I, p. 165.]
La déclaration de George Sand est maintenant connue. Au cours d'une
interview récente, obtenue de Pietro Pagello, à Bellune,--interview des
plus méritoires, celui-ci, nonagénaire et sourd, n'entendant pas
le français,--M. le Dr Cabanès l'a décidé par l'entremise de son
interprète, M. le Dr Just Pagello son fils, à lui livrer ces feuillets
mémorables[97].
[Note 97: Dr A. CABANÈS, _Une visite au Dr Payello. La déclaration
d'amour de George Sand_.--_Revue hebdomadaire_ du 24 octobre 1896.]
On y retrouvera l'inspiration et jusqu'au style des premiers chapitres
de _Lélia_.
_En Morée_.
Nés sous des cieux différents, nous n'avons ni les mêmes pensées ni le
même langage; avons-nous du moins des coeurs semblables?
Le tiède et brumeux climat d'où je viens m'a laissé des impressions
douces et mélancoliques: le généreux soleil qui a bruni ton front,
quelles passions t'a-t-il données? Je sais aimer et souffrir, et toi,
comment aimes-tu?
L'ardeur de tes regards, l'étreinte violente de tes bras, l'audace
de tes désirs me tentent et me font peur. Je ne sais ni combattre ta
passion ni la partager. Dans mon pays on n'aime pas ainsi; je suis
auprès de toi comme une pâle statue, je te regarde avec étonnement,
avec désir, avec inquiétude.
Je ne sais pas si tu m'aimes vraiment. Je ne le saurai jamais. Tu
prononces à peine quelques mots dans ma langue, et je ne sais pas
assez la tienne pour te faire des questions si subtiles. Peut-être
est-il impossible que je me fasse comprendre quand même je connaîtrais
à fond la langue que tu parles.
Les lieux où nous avons vécu, les hommes qui nous ont enseignés, sont
cause que nous avons sans doute des idées, des sentiments et des
besoins inexplicables l'un pour l'autre. Ma nature débile et ton
tempérament de feu doivent enfanter des pensées bien diverses. Tu dois
ignorer ou mépriser les mille souffrances légères qui m'atteignent, tu
dois rire de ce qui me fait pleurer.
Peut-être ne connais-tu pas les larmes.
Seras-tu pour moi un appui ou un maître? Me consoleras-tu des maux
que j'ai soufferts avant de te rencontrer? Sauras-tu pourquoi je suis
triste? Connais-tu la compassion, la patience, l'amitié? On t'a élevé
peut-être dans la conviction que les femmes n'ont pas d'âme. Sais-tu
qu'elles en ont une? N'es-tu ni chrétien ni musulman, ni civilisé ni
barbare; es-tu un homme? Qu'y a-t-il dans cette mâle poitrine, dans
cet oeil de lion, dans ce front superbe? Y a-t-il en toi une pensée
noble et pure, un sentiment fraternel et pieux? Quand tu dors,
rêves-tu que tu voles vers le ciel? Quand les hommes te font du mal,
espères-tu en Dieu?
Serai-je ta compagne ou ton esclave? Me désires-tu ou m'aimes-tu?
Quand ta passion sera satisfaite, sauras-tu me remercier? Quand je te
rendrai heureux, sauras-tu me le dire?
Sais-tu ce que je suis, ou t'inquiètes-tu de ne pas le savoir? Suis-je
pour toi quelque chose d'inconnu qui te fait chercher et songer, ou
ne suis-je à tes yeux qu'une femme semblable à celles qui engraissent
dans les harems? Ton oeil, où je crois voir briller un éclair divin,
n'exprime-t-il qu'un désir semblable à celui que ces femmes apaisent?
Sais-tu ce que c'est que le désir de l'âme que n'assouvissent pas les
temps, qu'aucune caresse humaine n'endort ni ne fatigue? Quand ta
maîtresse s'endort dans tes bras, restes-tu éveillé à la regarder, à
prier Dieu et à pleurer?
Les plaisirs de l'amour te laissent-ils haletant et abruti, ou te
jettent-ils dans une extase divine? Ton âme survit-elle à ton corps,
quand tu quittes le sein de celle que tu aimes?
Oh! quand je te verrai calme, saurai-je si tu penses ou si tu te
reposes? Quand ton regard deviendra languissant, sera-ce de tendresse
ou de lassitude?
Peut-être penses-tu que tu ne me connais pas... que je ne te connais
pas. Je ne sais ni ta vie passée, ni ton caractère, ni ce que les
hommes qui te connaissent pensent de toi. Peut-être es-tu le premier,
peut-être le dernier d'entre eux. Je t'aime sans savoir si je pourrai
t'estimer, je t'aime parce que tu me plais, peut-être serai-je forcée
de te haïr bientôt.
Si tu étais un homme de ma patrie, je t'interrogerais et tu me
comprendrais. Mais je serais peut-être plus malheureuse encore, car tu
me tromperais.
Toi, du moins, ne me tromperas pas, tu ne me feras pas de vaines
promesses et de faux serments. Tu m'aimeras comme tu sais et comme
tu peux aimer. Ce que j'ai cherché en vain dans les autres, je ne le
trouverai peut-être pas en toi, mais je pourrai toujours croire que tu
le possèdes. Les regards et les caresses d'amour qui m'ont toujours
menti, tu me les laisseras expliquer à mon gré, sans y joindre de
trompeuses paroles. Je pourrai interpréter ta rêverie et faire parler
éloquemment ton silence. J'attribuerai à tes actions l'intention que
je te désirerai. Quand tu me regarderas tendrement, je croirai que ton
âme s'adresse à la mienne; quand tu regarderas le ciel, je croirai que
ton intelligence remonte vers le foyer éternel dont elle émane.
Restons donc ainsi, n'apprends pas ma langue, je ne veux pas chercher
dans la tienne les mots qui te diraient mes doutes et mes craintes. Je
veux ignorer ce que tu fais de ta vie et quel rôle tu joues parmi les
hommes. Je voudrais ne pas savoir ton nom, cache-moi ton âme que je
puisse toujours la croire belle.
Toute précieuse qu'elle est pour l'histoire de cet amour romantique
et la psychologie de George Sand, sa déclaration ne nous apprend rien
d'elle que nous ne sachions déjà. Elle n'a encore trahi Musset qu'en
pensée. Lui-même doutera longtemps qu'elle n'ait pas attendu son départ
de Venise pour se donner à Pagello.--Mais reprenons le naïf récit du
jeune Italien. Il a dévoré l'autographe de la romancière célèbre, dans
sa modeste chambre de petit médecin. Il est abasourdi de sa bonne
fortune:
Oui, oui, je ne puis nier que le génie de cette femme me surprît et
m'annihilât. Si je l'aimais d'abord, vous pouvez vous imaginer combien
je l'aimai davantage après cette lecture. J'aurais donné je ne sais
quoi pour la voir aussitôt, me jeter à ses pieds, lui jurer un amour
impérissable; mais il était déjà tard, et je restais pourtant en face
de cette feuille, la relisant deux fois avec le même enthousiasme.
Cependant quelques phrases, l'allure de cet écrit éveillèrent en moi,
après la troisième lecture, un je ne sais quoi d'indéfinissable et
d'amer qui me sembla me monter au cerveau des profondeurs du coeur....
Elle entoure son épicurisme d'une fine auréole de gloire, me
disais-je; elle me dépeint semblable à un demi-dieu et badine avec moi
après m'avoir jeté sur le dos la tunique de Nessus. Je sens que je me
laisse envelopper en vain de ses filets, et dans cette situation je me
demande: «Sera-t-elle la première ou la dernière des femmes?» Ensuite,
ma position me revenait à l'esprit; jeune, initié, je commençais à me
procurer une clientèle pour laquelle la science ne suffit pas: il
y faut encore une conduite sévère. En dernier lieu, je me rappelai
Alfred de Musset qui, jeune, gravement malade, étranger, se fiait à
mes soins et à mon amitié. Ces pensées m'agitaient l'âme et, me tenant
la tête dans les mains, il me semblait que ma cervelle s'en allait
de-çà et de-là, comme la navette du tisserand.
Levant les yeux, je vis devant moi le portrait de ma mère morte un
an auparavant. Je crus l'entendre me répéter son proverbe: «Si tu
trouves, dans la vie, des attraits qui contrastent avec les principes
moraux que je l'ai inspirés, ceux-là te rendront malheureux.» Je me
jetai sur mon lit et passai le reste de la nuit sans dormir, travaillé
par les idées contraires qui luttaient en moi.
A dix heures du matin, je fus, comme de coutume, faire ma visite à
Alfred de Musset qui allait visiblement mieux, après avoir couru pour
sa vie un grave péril. La Sand n'y était pas. Assis contre le lit du
patient et causant avec lui, je n'osai demander où était sa compagne
de voyage; mais un mouvement involontaire me fit maintes fois regarder
derrière moi comme si je la sentais approcher, et j'épiais la porte
d'une chambre voisine d'où je m'attendais à la voir apparaître. Il
y avait pourtant deux désirs contraires en moi: l'un qui haletait
ardemment de la voir, l'autre qui aurait voulu la fuir, mais celui-ci
perdait toujours à la loterie.
Tout à coup s'ouvrit la porte que je regardais, et George Sand
apparut, introduisant sa petite main dans un gant d'une rare
blancheur, vêtue d'une robe de satin couleur noisette, avec un petit
chapeau de peluche orné d'une belle plume d'autruche ondoyante, avec
une écharpe de cachemire aux grandes arabesques, d'un excellent et fin
goût français. Je ne l'avais vue encore aussi élégamment parée et j'en
demeurais surpris, lorsque s'avançant vers moi avec une grâce et une
désinvolture enchanteresses, elle me dit: «--Signor Pagello, j'aurais
besoin de votre compagnie pour aller faire quelques petits achats, si,
cependant, cela ne vous dérange pas.»
Je ne sus que bredouiller: que je me tenais honoré de me mettre à
son service comme _cicerone_ et comme interprète. Alfred alors nous
congédia, et nous sortîmes ensemble. Quand je me sentis au grand
air, il me sembla respirer plus librement, et je parlai avec plus de
désinvolture et plus d'agilité. Elle me raconta comment elle vivait
depuis quelques mois en relations avec Alfred, combien de raisons
nombreuses elle avait de se plaindre de lui, et qu'elle était
déterminée à ne pas retourner avec lui en France. Je vis alors mon
sort, je n'en eus ni joie ni douleur, mais je m'y engouffrai les yeux
fermés. Je vous fais grâce de la très longue conversation que j'eus
avec George Sand, en nous promenant, trois heures durant, de-ci et
de-là sur la place Saint-Marc. Nous parlâmes comme tout le monde en
semblable cas. C'étaient les variations accoutumées du verbe _je
t'aime_... Mais, après vingt jours écoulés, il survint des faits plus
graves.
Le journal de Pagello suspend ici le récit de son aventure, du moins
jusqu'après que Musset aura quitté Venise. C'est maintenant pourtant
que le drame commence.--La maladie du poète et sa convalescence se
prolongeront jusqu'au 29 mars 1834, date de son retour en France. Que
s'est-il exactement passé entre eux dans ces deux mois?
George Sand n'avait pas tardé à se donner à Pagello, nous le prouverons
amplement tout à l'heure. Elle a pourtant protesté toute sa vie contre
«_cette sale accusation... le spectacle d'un nouvel amour sous les yeux
d'un mourant_[98]».
[Note 98. Lettre à Sainte-Beuve, 1861. _Cosmopolis_ du 15 avril
1896.]
Que Musset ait souffert tous les tourments de la jalousie, qu'il ait
même soupçonné jusqu'à l'évidence l'infidélité de son amie, c'est hors
de doute. Il sera difficile pourtant de préciser l'état d'âme complexe
du pauvre grand poète à son départ de Venise.
Cette femme dont l'amour empoisonnait sa vie n'avait-elle pas persuadé
à sa faiblesse qu'elle l'avait sauvé corps et âme, se posant comme
l'innocente et maternelle victime de leur amour?... Rentré à Paris, il
s'occupera des affaires de George Sand; l'éloignement la lui poétisera,
en la justifiant à ses yeux, et le 30 avril, il n'hésitera pas à lui
écrire: «Je voudrais te bâtir un autel, fût-ce avec mes os!» Cet autel,
il l'élèvera dans les trois dernières parties de la _Confession d'un
enfant du siècle_, où il n'accuse que lui-même. Ce qui n'empêchera point
son orgueilleuse idole d'écrire alors à Mme d'Agoult: «Les moindres
détails d'une intimité malheureuse y sont si fidèlement, si
minutieusement rapportés... que je me suis mise à pleurer comme une bête
en fermant le livre...»
Que Musset ait été sans reproche, il n'en saurait être question.
Lui-même s'en est généreusement confessé. Son inégalité de caractère,
due à des nerfs malades; ses rechutes probables dans l'intempérance, qui
offensaient l'orgueil de George Sand; sa lassitude teintée d'égoïsme
durant la maladie de son amie, feraient admettre, chez celle-ci, du
découragement, sinon un dessein de revanche. On a parlé de légères
infidélités de Musset dans les premières semaines de leur séjour à
Venise,--elle, languissante de lièvre, mais surtout préoccupée d'écrire:
obsession d'un travail régulier qui exaspérait l'éternelle fantaisie du
poète. Lui-même se serait ouvert à Arsène Houssaye de quelques
passades sans importance[99]. Or, George Sand n'y a fait que vaguement
allusion,--hors toutefois son roman d'_Elle et Lui_.--Qui sait si le
poète, hanté de la superstition française, n'a pas voulu se vanter de
n'avoir obtenu que ce qu'il méritait?...
[Note 99. _Confessions_ d'A. Houssaye, tome V.]
Mais rien ne semble pouvoir excuser le changement soudain de la
maîtresse, sa légèreté, sinon sa perfidie, au chevet de son ami mourant.
Voilà des jours et des semaines qu'elle le veille, en mère inquiète,
avec ce dévouement sans bornes dont elle avait la source dans son
instinct de protection, quand tout à coup elle s'avise de prendre
Pagello pour amant. Elle n'a pas à invoquer de nouvelles trahisons. Au
début de cette grave maladie, elle a appelé Pagello, en lui écrivant
«qu'il s'agit de la personne qu'elle aime le plus au monde».--Peut-être
déjà se défendait-elle contre elle-même en écrivant ces mots. Mais
pourquoi appeler Pagello et non pas un autre?... Peut-être Musset
l'avait-il désiré?...
Nous avons vu dans le journal sincère du médecin la naissance de sa
bonne fortune. Le poète s'en aperçut bientôt; mais comment lui vint le
soupçon? Il faut parler ici d'un épisode fameux: la vision qu'aurait eue
Musset, alors en grand danger, de l'étrange façon dont sa garde-malade
remplissait les intermèdes avec Pagello. On connaît la scène contée dans
_Lui et Elle_: Falconey vient de s'entendre juger comme perdu par sa
maîtresse et son médecin. Entre deux accès de léthargie il les aperçoit,
dans sa propre chambre, aux bras l'un de l'autre, puis il constate
qu'ayant dîné là, ils ont bu dans le même verre...
Sainte-Beuve, confident de George Sand durant cette période
expérimentale de sa vie, Sainte-Beuve, je le sais de bonne source,
croyait la vision du poète réelle; la correspondance des deux amants
prouvera-t-elle que le poète n'avait pas rêvé?... Or, d'Alfred de Musset
lui-même, nous ne savons rien encore, qu'à travers le livre de son
frère, où l'on a prétendu que la rancune éclatait à chaque page. La
famille du poète a toujours maintenu, au contraire, que Paul de Musset
n'avait dit que la vérité. Comment mettre en doute une affirmation de la
force de celle-ci: «Il n'appartenait qu'à Edouard Falconey de raconter
des événements qui ont exercé une influence considérable sur son génie
et sur sa vie entière; lui seul a pu recueillir les détails de cette
singulière soirée... En voici la relation _telle qu'il la dicta
lui-même_ à Pierre (_Paul de Musset_) vingt ans plus tard.» Suit la
scène bien connue de l'hôtel Danieli. Mais nous avons affaire à un
roman. L'auteur a pu arranger les souvenirs de son héros dans l'intérêt
de la cause. On sera convaincu qu'il n'en est rien, en comparant le
chapitre de _Lui et Elle_ avec ce morceau inédit que Mme Lardin de
Musset m'a permis de copier sur l'autographe de son frère Paul:
DICTÉ PAR ALFRED DE MUSSET A SON FRÈRE, DÉCEMBRE 1852.
Il y avait à peu près huit ou dix jours que j'étais malade à Venise. Un
soir, Pagello et G.S. étaient assis près de mon lit. Je voyais l'un, je
ne voyais pas l'autre, et je les entendais tous deux. Par instants, les
sons de leurs voix me paraissaient faibles et lointains; par instants,
ils résonnaient dans ma tête avec un bruit insupportable.
Je sentais des bouffées de froid monter du fond de mon lit, une vapeur
glacée, comme il en sort d'une cave ou d'un tombeau, me pénétrer jusqu'à
la moelle des os. Je conçus la pensée d'appeler, mais je ne l'essayai
même pas, tant il y avait loin du siège de ma pensée aux organes qui
auraient dû l'exprimer. A l'idée qu'on pouvait me croire mort et
m'enterrer avec ce reste de vie réfugié dans mon cerveau, j'eus peur; et
il me fut impossible d'en donner aucun signe. Par bonheur, une main,
je ne sais laquelle, ôta de mon front la compresse d'eau froide, et je
sentis un peu de chaleur.
J'entendis alors mes deux gardiens se consulter sur mon état. Ils
n'espéraient plus me sauver. Pagello s'approcha du lit et me tâta le
pouls. Le mouvement qu'il me fit faire était si brusque pour ma pauvre
machine que je souffris comme si on m'eût écartelé. Le médecin ne se
donna pas la peine de poser doucement mon bras sur le lit. Il le jeta
comme une chose inerte, me croyant mort ou à peu près. A cette secousse
terrible, je sentis toutes mes fibres se rompre à la fois; j'entendis un
coup de tonnerre dans ma tête et je m'évanouis. Il se passa ensuite un
long temps. Est-ce le même jour ou le lendemain que je vis le tableau
suivant, c'est ce que je ne saurais dire aujourd'hui. Quoi qu'il en
soit, je suis certain d'avoir aperçu ce tableau que j'aurais pris pour
une vision de malade si d'autres preuves et des aveux complets ne
m'eussent appris que je ne m'étais pas trompé. En face de moi je voyais
une femme assise sur les genoux d'un homme. Elle avait la tête renversée
en arrière. Je n'avais pas la force de soulever ma paupière pour voir le
haut de ce groupe, où la tête de l'homme devait se trouver. Le rideau
du lit me dérobait aussi une partie du groupe; mais cette tête que je
cherchais vint d'elle-même se poser dans mon rayon visuel. Je vis les
deux personnes s'embrasser. Dans le premier moment, ce tableau ne me fit
pas une vive impression. Il me fallut une minute pour comprendre cette
révélation; mais je compris tout à coup et je poussai un léger cri.
J'essayai alors de tourner ma tête sur l'oreiller et elle tourna. Ce
succès me rendit si joyeux, que j'oubliai mon indignation et mon horreur
et que j'aurais voulu pouvoir appeler mes gardiens pour leur crier: «Mes
amis, je suis vivant!» Mais je songeai qu'ils ne s'en réjouiraient pas
et je les regardai fixement. Pagello s'approcha de moi, me regarda et
dit: «Il va mieux. S'il continue ainsi, il est sauvé!» Je l'étais en
effet.
C'est, je crois, le même soir, ou le lendemain peut-être que Pagello
s'apprêtait à sortir lorque G.S. lui dit de rester et lui offrit de
prendre le thé avec elle. Pagello accepta la proposition. Il s'assit et
causa gaiement. Ils se parlèrent ensuite à voix basse, et j'entendis
qu'ils projetaient d'aller dîner ensemble en gondole à Murano. «--Quand
donc, pensais-je, iront-ils dîner ensemble à Murano? Apparemment quand
je serai enterré.» Mais je songeai que les dîneurs comptaient sans leur
hôte. En les regardant prendre leur thé, je m'aperçus qu'ils buvaient
l'un après l'autre dans la même tasse. Lorsque ce fut fini, Pagello
voulut sortir. G.S. le reconduisit. Ils passèrent derrière un paravent,
et je soupçonnai qu'ils s'y embrassaient. G.S. prit ensuite une lumière
pour éclairer Pagello. Ils restèrent quelque temps ensemble sur
l'escalier. Pendant ce temps-là, je réussis à soulever mon corps sur mes
mains tremblantes. Je me mis _à quatre pattes_ sur le lit. Je regardai
la table de toute la force de mes yeux. Il n'y avait qu'une tasse! Je ne
m'étais pas trompé. Ils étaient amants! Cela ne pouvait plus souffrir
l'ombre d'un doute. J'en savais assez. Cependant je trouvai encore
le moyen de douter, tant j'avais de répugnance à croire une chose si
horrible!
Les lettres de George Sand à Pagello, que celui-ci, vingt fois près de
les détruire, a conservées pourtant (M. Maurice Sand lui savait gré de
sa discrétion), nous éclaireraient pleinement sur cette phase de leur
amour. Pagello n'en voulait rien livrer... Pourtant, après son Journal
intime, j'ai pensé qu'il n'y avait plus d'indiscrétion à publier, non
sans quelques retranchements utiles, la plus belle de ces lettres. J'en
avais pris copie: c'est, en quinze ou vingt pages de sa ferme écriture,
une précieuse planche d'anatomie morale adressée par George Sand à son
nouvel amant.
J'y lis clairement qu'une scène violente entre Lélia et Musset a résulté
du «continuel espionnage» trop justifié de celui-ci. Pagello, attristé
par les souffrances du pauvre jaloux, aurait demandé à George Sand de
lui pardonner. Elle y aurait consenti «par faiblesse et imprudence»,
ne croyant pas au repentir, ne sachant elle-même ce que c'est que le
repentir! Elle eût préféré tout avouer à Alfred; il eût d'abord beaucoup
pleuré, puis se fût calmé. Elle ne l'eût revu qu'à l'heure de partir
pour la France; elle l'y eût accompagné et on se fût séparé amicalement
à Paris.
Pagello apparaît ici comme un honnête coeur qui a pu envisager chez
son amie un complet pardon de l'amant trahi,--le pardon de l'amour
peut-être. Mais elle ne sait être généreuse: quand on l'a offensée et
qu'elle a dit qu'elle n'aimait plus, c'est bien fini. «Ma conduite peut
être magnanime, mon coeur ne peut pas être miséricordieux. Je suis trop
bilieuse, ce n'est pas ma faute. Je puis servir Alfred par devoir ou par
honneur; mais lui pardonner par amour, ce m'est impossible.»
Elle poursuit, dans ces sophismes de la passion et de l'orgueil, en
expliquant à Pagello quelle soumission elle espère de lui...
Mais la singulière amoureuse interrompt ses remontrances pour déclarer à
son amant qu'il réunit à ses yeux toutes les perfections.
C'est la première fois, lui dit-elle, qu'elle aime sans souffrir au bout
de trois jours. Elle se sent jeune encore; son coeur n'est pas usé. Ici,
un hymne sensuel d'une étonnante vigueur, qu'attristé pour finir, comme
une ombre importune, la vision toujours présente de l'autre amour
qu'elle veut croire à son déclin.--Voici ce document décisif:
Aurons-nous assez de prudence et assez de bonheur, toi et moi, pour
lui cacher encore notre secret pendant un mois? Les amants n'ont pas
de patience et ne savent pas se cacher. Si j'avais pris une chambre
dans l'auberge, nous aurions pu nous voir sans le faire souffrir et
sans nous exposer à le voir d'un moment à l'autre devenir furieux. Tu
m'as dit de lui pardonner; la compassion que me causaient ses larmes
ne me portait que trop à suivre ton conseil; mais ma raison me dit que
ce pardon était un acte de faiblesse et d'imprudence, et que j'aurais
bientôt sujet de m'en repentir. Son coeur n'est pas mauvais et sa
fibre est très sensible; mais son âme n'a ni force ni véritable
noblesse. Elle fait de vains efforts pour se maintenir dans la dignité
qu'elle devrait avoir--Et puis, vois-tu, moi, je ne crois pas au
repentir. Je ne sais pas ce que c'est. Jamais je n'ai eu sujet
de demander pardon à qui que ce soit; et quand je vois les torts
recommencer après les larmes, le repentir qui vient après ne me semble
plus qu'une faiblesse.--Tu me commandes d'être généreuse. Je le serai;
mais je crains que cela ne nous rende encore plus malheureux tous les
trois. Dans deux ou trois jours, les soupçons d'Alfred recommenceront
et deviendront peut-être des certitudes. Il suffira d'un regard entre
nous pour le rendre fou de colère et de jalousie. S'il découvre la
vérité, à présent, que ferons-nous pour le calmer? Il nous détestera
pour l'avoir trompé.--Je crois que le parti que j'avais pris
aujourd'hui était le meilleur, Alfred aurait beaucoup pleuré, beaucoup
souffert dans le premier moment, et puis il se serait calmé, et sa
guérison aurait été plus prompte qu'elle ne le sera maintenant. Je ne
me serais montrée à lui que le jour de son départ pour la France et je
l'aurais accompagné. Du moment qu'il ne nous aurait plus vus ensemble,
il n'aurait plus eu aucun sujet de colère et d'inquiétude, et nous
aurions pu lui et moi arriver à Paris et nous y séparer avec amitié.
Au lieu que nous serons peut-être ennemis jurés avant de quitter
Venise. C'est le relâchement des nerfs après une crispation, c'est un
besoin de pleurer après le besoin de blasphémer. Je ne peux pas être
ainsi. Je ne peux pas être ainsi (_sic_). Tant que j'aime il m'est
impossible d'injurier ce que j'aime, et quand j'ai dit une fois _je ne
vous aime plus_, il est impossible à mon coeur de rétracter ce qu'a
prononcé ma bouche. C'est là, je crois, un mauvais caractère: je suis
orgueilleuse et dure. Sache cela, mon enfant, et ne m'offense jamais.
Je ne suis pas généreuse, ma conscience me force à te le dire.
Ma conduite peut être magnanime, mon coeur ne peut pas être
miséricordieux. Je suis trop bilieuse, ce n'est pas ma faute. Je puis
servir encore Alf. par devoir et par honneur, mais lui pardonner par
amour ce m'est impossible.
Songe à cela, réfléchis à mon caractère et souviens-toi de ce que tu
as dit une fois:
Ella cessa de amare questo uomo per amarmi,
Ella potra cessar de amarmi per amar un altro.
Je ne crois pas que j'en puisse aimer un autre à présent, si je
cessais de t'aimer.
Je vieillis et mon coeur s'épuise, mais je puis devenir de glace
pour toi d'un jour à l'autre. Prends garde, prends garde à moi! Pour
conserver mon amour et mon estime, il faut se tenir bien près de la
perfection. Ah! c'est que l'amour est une chose si grande et si belle!
L'amitié peut être oublieuse et tolérante. Je pardonne tout à mes
amis, et il y en a parmi eux que j'aime sans pouvoir les estimer. Mais
l'amour, selon moi, c'est la vénération, c'est un culte. Et si mon
dieu se laisse tomber tout à coup dans la crotte, il m'est impossible
de le relever et de l'adorer. Mais je suis stupide de te faire de
pareilles remontrances. Est-ce que tu es capable de dire une injure
ou une grossièreté à une femme! Non: pas même à celle qui te serait
indifférente. C'est bien bête de ma part de le craindre et de me
méfier. C'est toi au contraire qui dois te méfier de moi. Es-tu sûr
que je sois digne d'un coeur aussi noble que le tien? Je suis si
exigeante et si sévère, ai-je bien le droit d'être ainsi?
Mon coeur est-il pur comme l'or pour demander un amour irréprochable?
Hélas! j'ai tant souffert, j'ai tant cherché cette perfection sans la
rencontrer! Est-ce toi, est-ce enfin toi, mon Pietro, qui réaliseras
mon rêve? Je le crois, et jusqu'ici je te vois grand comme Dieu.
Pardonne-moi d'avoir peur quelquefois. C'est quand je suis seule
et que je songe à mes maux passés que le doute et le découragement
s'emparent de moi.
Quand je vois ta figure honnête et bonne, ton regard tendre et
sincère, ton front pur comme celui d'un enfant, je me rassure et ne
songe plus qu'au plaisir de te regarder. Tes paroles sont si belles
et si bonnes! tu parles une langue si mélodieuse, si nouvelle à mes
oreilles et à mon âme! Tout ce que tu penses, tout ce que tu fais est
juste et saint. Oui, je t'aime, c'est toi que j'aurais dû toujours
aimer. Pourquoi t'ai-je rencontré si tard? quand je ne t'apporte
plus qu'une beauté flétrie par les années et un coeur usé par les
déceptions--Mais non, mon coeur n'est pas usé. Il est sévère, il est
méfiant, il est inexorable, mais il est fort, ce passionné. Jamais je
n'ai mieux senti sa vigueur et sa jeunesse que la dernière fois que tu
m'as couverte de tes caresses. (_Un mot effacé_.)
Oui, je peux encore aimer. Ceux qui disent que non en ont menti. Il
n'y a que Dieu qui puisse me dire: «Tu n'aimeras plus.»--Et je sens
bien qu'il ne l'a pas dit. Je sens bien qu'il ne m'a pas retiré le feu
du ciel; et que, plus je suis devenue ambitieuse en amour, plus je
suis devenue capable d'aimer celui qui satisfera mon ambition. C'est
toi, oui, c'est toi. Reste ce que tu es à présent, n'y change rien. Je
ne trouve rien en toi qui ne me plaise et ne me satisfasse. C'est la
première fois que j'aime sans souffrir au bout de trois jours. Reste
mon Pagello, avec ses gros baisers, son air simple, son sourire de
jeune fille, ses caresses... son grand gilet, son regard doux... Oh!
quand serai-je ici seule au monde avec toi? Tu m'enfermeras dans ta
chambre et tu emporteras la clef quand tu sortiras, afin que je ne
voie, que je n'entende rien que toi, et tu...
--Être heureuse un an et mourir. Je ne demande que cela à Dieu et à
toi. Bonsoir, _mio Piero_, mon bon cher ami, je ne pense plus à mes
chagrins quand je parle avec toi. Pourtant mentir toujours est bien
triste. Cette dissimulation m'est odieuse. Cet amour si mal payé, si
déplorable, qui agonise entre moi et Alf., sans pouvoir recommencer ni
finir, est un supplice. Il est là devant moi comme un mauvais présage
pour l'avenir et semble me dire à tout instant: «Voilà ce que devient
l'amour.» Mais non, mais non, je ne veux pas le croire, je veux
espérer, croire en toi seul, t'aimer en dépit de tout et en dépit
de moi-même. Je ne le voulais pas. Tu m'y as forcée. Dieu aussi l'a
voulu. Que ma destinée s'accomplisse.
Toute la femme est dans cette lettre. Point mauvaise, capable de
dévouement passionné, mais fière, mais orgueilleuse indomptablement.
Elle refusait son pardon au coeur aimant et faible qui avait pu, un
jour, s'ennuyer d'elle: elle s'en savait maintenant profondément chérie.
Mais c'est surtout à elle-même qu'elle devait ne point pardonner.
Sa fierté n'eut point consenti à rendre un entraînement des sens
responsable de l'abandon qui torturait le malheureux poète. Et la
fatalité de sa nature la poussait à se justifier, au nom de sa dignité
même, d'une revanche qu'elle pensait légitime, que demain peut-être elle
maudirait...
Comment Musset fut-il éclairé sur la situation? La nuit de l'hôtel
Danieli l'obsédait sans doute. Mais on avait tout fait pour lui
persuader qu'il s'était trompé. Ce qui reste mystérieux, dans les
tristes conditions de l'âme amoureuse, chancelante et si faible du
malheureux poète, c'est la psychothérapie que lui imposa sa maîtresse.
L'examen n'en saurait être que défavorable à George Sand, si surtout
l'on s'arrête aux témoignages de Paul de Musset (_Lui et Elle_). D'après
ces témoignages, un jeune philosophe de lettres, M. Charles Maurras,
abordait récemment la question dans un judicieux article: «... On
s'employa à le calmer, puis à le faire taire, puis à endormir ses
soupçons. Tout fut bon pour cela. Il sortait du délire. On l'en avertit.
On lui dit: «Il faut que vous ayez rêvé une fois de plus.» George, en
outre, lui rappela les hallucinations qu'il avait eues dans son enfance
et qui lui étaient même revenues devant elle.... Un jour qu'il répétait
ce qu'il appelait ses rêveries de folles, l'on s'emporta jusqu'à lui
faire la menace décisive, celle qu'il avait crainte jusqu'à ce moment de
sa vie et dont il se souvint jusqu'au dernier soupir: on le menaça de la
maison de santé... La peur acheva donc de dompter les révoltes et les
inquiétudes d'Alfred. Il admit dès lors ce qu'il plut à George de
conter. Il alla plus loin. A la longue, le souvenir de ces soupçons,
également injurieux pour l'amour et l'amitié, le pénétrèrent de
scrupules... Et ceci est la thèse même de la _Confession d'un enfant du
siècle_[100]...»--C'est, je crois, beaucoup noircir George Sand; car elle
était capable de l'aimer encore, et cette fois désespérément. Pourquoi
ne pas s'en tenir à l'explication naturelle, la détresse des sens auprès
d'un malade?... Mais que penser de la candeur du poète devant la subtile
psychologie de son amie,--sa maîtresse vraiment,--quand nous aurons vu
celle-ci lui écrire à Paris: «Oh! cette nuit d'enthousiasme où, _malgré
nous_, tu joignis nos mains, en nous disant: «Vous vous aimez et vous
m'aimez pourtant. Vous m'avez sauvé âme et corps!»--N'oublions pas
qu'ils étaient à Venise, dans la Romantique éternelle, aimantés de
fiévreuse folie par la ville d'amour.
[Note 100: CH. MAURRAS, _Petits ménages romantiques_, dans la _Gazelle
de France_ du 15 oct. 1896.]
La plus grave accusation portée contre George Sand par Paul de Musset,
celle d'avoir greffé la terreur sur la jalousie dans les tourments du
poète convalescent, mérite de nous arrêter. L'auteur de _Lui et Elle_
donne encore son récit pour conforme à une dictée de son frère. Elle a
été conservée: on ne peut guère mettre en doute l'authentique valeur de
ce document. J'en dois aussi la communication à Mme Lardin de Musset.
On comparera ce second récit «dicté par Alfred de Musset, en décembre
1852», avec le passage en question du roman:
Nous étions logés à Saint-Moïse, dans une petite rue qui aboutissait
au traghetto du Grand-Canal. Je m'expliquai un soir avec George Sand.
Elle nia effrontément ce que j'avais vu et entendu et me soutint que
tout cela était une invention de la fièvre. Malgré l'assurance dont
elle faisait parade, elle craignait qu'en présence de Pagello il lui
devint impossible de nier, et elle voulut le prévenir, probablement
même lui dicter les réponses qu'il devrait me faire lorsque je
l'interrogerais. Pendant la nuit, je vis de la lumière sous la porte
qui séparait nos deux chambres. Je mis ma robe de chambre et j'entrai
chez George. Un froissement m'apprit qu'elle cachait un papier dans
son lit. D'ailleurs elle écrivait sur ses genoux et l'encrier était
sur sa table de nuit. Je n'hésitai pas à lui dire que je savais
qu'elle écrivait à Pagello et que je saurais bien déjouer ses
manoeuvres. Elle se mit dans une colère épouvantable et me déclara
que si je continuais ainsi, je ne sortirais jamais de Venise. Je lui
demandai comment elle m'en empêcherait. «En vous faisant enfermer dans
une maison de fous», me répondit-elle. J'avoue que j'eus peur. Je
rentrai dans ma chambre sans oser répliquer. J'entendis George Sand
se lever, marcher, ouvrir la fenêtre et la refermer. Persuadé qu'elle
avait déchiré sa lettre à Pagello et jeté les morceaux par la fenêtre,
j'attendis le point du jour et je descendis en robe de chambre dans la
ruelle. La porte de la maison était ouverte, ce qui m'étonna beaucoup.
Je regardai dans la rue et j'aperçus une femme en jupon enveloppée
d'un châle. Elle était courbée. Elle cherchait quelque chose à terre.
Le vent était glacial. Je frappai sur l'épaule de la chercheuse, lui
disant, comme dans le _Majorat_: «George, George, que viens-tu faire
ici à cette heure? Tu ne retrouveras pas les morceaux de ta lettre. Le
vent les a balayés; mais ta présence ici me prouve que tu avais écrit
à Pagello.»
Elle me répondit que je ne coucherais pas ce soir dans mon lit;
qu'elle me ferait arrêter tout à l'heure; et elle partit en courant.
Je la suivis le plus vite que je pus. Arrivée au Grand-Canal, elle
sauta dans une gondole, en criant au gondolier d'aller au Lido; mais
je m'étais jeté dans la gondole, à côté d'elle, et nous partîmes
ensemble. Elle n'ouvrit pas la bouche pendant le voyage. En débarquant
au Lido, elle se remit à courir, sautant de tombe en tombe dans le
cimetière des Juifs. Je la suivais et je sautais comme elle. Enfin
elle s'assit épuisée sur une pierre sépulcrale. De rage et de dépit,
elle se mit à pleurer: «A votre place, lui-dis-je, je renoncerais à
une entreprise impossible. Vous ne réussirez pas à joindre Pagello
sans moi et à me faire enfermer avec les fous. Avouez plutôt que vous
êtes une c...--Eh bien! oui, répondit-elle.--Et une désolée c...»,
ajoutai-je.--Et je la ramenai vaincue à la maison.
Dans une longue note inédite ajoutée par elle-même à sa correspondance
avec Musset, George Sand réfute, non sans indignation, ce qu'elle
considère comme une calomnie. L'impartialité nous oblige à en donner
un fragment,--non sans faire observer que si la dictée de Musset est
postérieure de dix-huit ans aux faits qu'elle raconte, la rectification
de George Sand est postérieure à la mort du poète[101].
[Note 101. M. Maurice Clouard (article cité: _Revue de Paris_ du 1er
août 1896) a donné une impression et des extraits de ce morceau.]
La lettre à laquelle il fait allusion dans celle qui précède, et qui
a donné lieu à de si belles histoires (forme) neuf petites lignes
écrites au crayon sur le revers d'une _Canzonetta nuova, sopra
l'Elisire d'Amore_ que l'on chantait et criait à un sou dans les rues
de Venise. Il l'avait achetée le matin, et elle se trouvait sur la
table. Il était alors tourmenté de visions et de soupçons jaloux.
_Elle_ le veillait toujours, bien qu'il fût en convalescence; mais
il était souvent très agité. Le croyant endormi, et ne voulant pas
l'éveiller en cherchant une plume et du papier, _elle_ écrivit sur le
_verso_ de cette chanson:
«Egli e stato molto male, questa notte, poveretto! Credeva si vedere
fantasmi intorno al suo letto e gridava sempre: «_Son matto. (Je
deviens fou.)_» Temo molto per la sua ragione. Bisogna sapere dal
gondoliere se non ha bevuto vino di Cipro, nella gondola, ieri.
Se forse ubbri...» Ici _elle_ fut interrompue; _il_ avait fait un
mouvement; _elle_ mit ce qu'elle écrivait dans sa poche; _il_ s'en
aperçut et demanda à le voir; _elle_ s'y refusa, promettant de le
montrer plus tard. _Elle_ ne pouvait le lui montrer que beaucoup plus
tard.
Voici la traduction: «Il a été très mal cette nuit, le pauvre enfant!
Il croyait voir des fantômes autour de son lit, et criait toujours:
«Je suis fou! je deviens fou!» Je crains beaucoup pour sa raison. Il
faut savoir du gondolier s'il n'a pas bu du vin de Chypre dans la
gondole, hier. S'il n'était qu'ivre...» Probablement la phrase devait
être terminée ainsi: «S'il n'était qu'ivre, ce ne serait pas si
inquiétant[102].»
[Note 102. Cette chanson ainsi annotée par G. Sand, n'a pas été
retrouvée, que je sache, dans les papiers de Musset. Remarquons, en
passant, que le poète, parle, dans sa _dictée_, d'une lettre écrite _à
l'encre_ et non au crayon...]
Il éprouvait un insurmontable besoin de relever ses forces par des
excitants, et deux ou trois fois, malgré toutes les précautions, il
réussit à boire en s'échappant, sous prétexte de promenade en gondole.
Chaque fois, il eut des crises épouvantables, et il ne fallait pas en
parler au médecin devant lui, car il s'emportait sérieusement contre
ces révélations. Comme lui-même craignait pour sa raison, il n'est pas
étonnant non plus qu'_elle_ ne voulût pas lui montrer cette phrase:
«_Temo molto per la sua ragione_» et, comme pour lui ôter des soupçons
qui, par moment, l'exaspéraient, _elle_ n'osait plus parler de _lui_,
à part, au médecin, c'est bien souvent sur des bouts de papier,
glissés furtivement, qu'_elle_ put lui rendre compte des crises dont
il fallait qu'il fût informé.
Plus tard, _elle_ consentit, à Paris, à _lui_ remettre cette _fameuse
lettre. Elle_ eut tort; _elle_ le croyait très calme et très guéri
dans ce moment-là; il fut d'abord très reconnaissant et très consolé;
mais son imagination, que les boissons excitantes ramenèrent bientôt
aux accès de délire, travailla énormément cette phrase: «_Temo molto
per la sua ragione_.» Il en parla peut-être à son frère: de là,
l'épouvantable et infâme accusation de l'avoir menacé, à Venise, de
la _Maison des fous_. Mais jamais une si méprisable idée ne lui est
venue, à _lui!_ Il était fantasque, injuste, fou réellement dans
l'ivresse, mais jamais calomniateur de sang froid...
Après lecture de ce morceau, est-il permis de trouver au moins
singulier, chez George Sand, cet obsédant besoin de se justifier, quand
on connaît sa lettre,--évidemment antérieure à la scène évoquée,--sa
lettre au docteur Pagello? Pouvait-elle espérer qu'elle resterait à
jamais médite?--A moins d'admettre que cette nuit-là, précisément, elle
n'écrivit à son amant nouveau--rien dont pût s'offenser son amant de la
veille?... N'empêche qu'avec l'intimité que nous avons surprise entre
elle et Pagello, l'obligation qu'elle s'imposera plus tard de démontrer
son erreur à Musset dénote chez elle un instinct de dissimulation du
plus obstiné féminisme.
Il n'en est pas moins vrai que le pauvre poète, s'il soupçonna seulement
les liens qui unissaient maintenant son amie au docteur Pagello,
n'ignora plus, après la scène du Lido, les sentiments qui avaient germé
entre eux durant sa maladie. Pagello lui-même nous a appris, mais
indirectement, par une confidence que nous transmet l'_Illustrazione
italiana_ de 1881, comment le poète fut instruit de sa disgrâce.
George Sand n'avait qu'une volonté. Nous l'avons vue écrire à Pagello
qu'il fallait informer Musset par le plus court. Ainsi fut Fait.
«--Croyez-vous, Docteur, commença-t-elle froidement, qu'Alfred soit
capable de supporter une forte émotion?
--Vous dites? demanda Pagello.
--Eh bien! je parlerai franchement. Cher Alfred, je ne suis plus
votre maîtresse; je serai seulement votre amie. J'aime le docteur
Pagello[103]...»
[Note 103: Cette scène est rapportée par l'auteur anonyme de l'article
de l_'Illustrazione_, d'après le témoignage du Vénitien Jacopo Cabianca
qui en tenait le récit de Pagello. Celui-ci, d'ailleurs, en a confirmé
depuis, et maintes fois, l'exactitude.]
Paul de Musset donne une version équivalente. A l'en croire, Alfred,
trop spirituel pour se fâcher et voyant la confusion de Pagello, aurait
pardonné généreusement au jeune visiteur d'avoir su gagner l'affection
de sa compagne[104]... Il omet d'ajouter que le malheureux poète, plus
épris que jamais de celle qu'il venait de perdre, pleurait en silence
des larmes de sang.
[Note 104: _Lui et Elle_, pp. 142-148.]
«J'aime le docteur Pagello.» Que cette parole ait été ou non dite,
Musset, du moins, put conserver des doutes sur la nature des relations
de George Sand avec leur nouvel ami. Ses lettres témoignent d'un
souci constant de sa dignité à cet égard, d'un besoin de croire à la
délicatesse de celle qui l'avait aimé. Elle prit soin d'ailleurs de
l'entretenir dans cette illusion. Huit mois plus tard, rentrée elle-même
à Paris, elle n'hésitait pas à le rassurer en ces termes:
Je n'ai à te répondre que ceci: Ce n'est pas du premier jour que
j'ai aimé Pierre, et même après ton départ, après t'avoir dit que je
l'aimais _peut-être_, que _c'était mon secret_ et que _n'étant plus
à toi je pouvais être à lui sans te rendre compte de rien_, il s'est
trouvé dans sa vie, à lui, dans ses liens mal rompus avec ses
anciennes maîtresses, des situations ridicules et désagréables qui
m'ont fait hésiter à me regarder comme engagée par des précédents
_quelconques_. Donc, il y a eu de ma part une sincérité dont j'appelle
à toi-même et dont tes lettres font foi pour ma conscience. Je ne t'ai
pas permis à Venise de me demander le moindre détail, si nous nous
étions embrassés tel jour sur l'oeil ou sur le front, et je te défends
d'entrer dans une phase de ma vie où j'avais le droit de reprendre les
voiles de la pudeur vis-à-vis de toi. (_Lettre d'octobre 1834_.)
George Sand lui refusait donc «le droit de l'interroger sur Venise».
Bien plus, dans les trois derniers chapitres de la _Confession d'un
enfant du siècle_, où il expose, n'accusant toujours que lui-même, cette
période navrée et résignée de son histoire, il semble appuyer sur cette
conviction de sa détresse, qu'il ne s'agissait encore que d'un amour
moral entre Smith et Brigitte Pierson.
Un jour cependant, un soir d'automne de la même année, George Sand
écoutant le passé, reconnut sa part de faiblesse dans les misères de cet
amour. Après un dernier adieu de celui qu'elle avait tant fait souffrir,
elle s'était sentie l'adorer. Lélia pouvait-elle aimer autrement qu'avec
désespoir?...--Adieu pour jamais! lui avait dit le poète, et, rentrée
chez elle, seule avec sa douleur, elle essayait de la soulager dans une
sorte de journal intime. Cette confession de huit jours, plus belle
peut-être que tout ce qu'a écrit George Sand, est restée inédite. La
jeune femme y apparaît à son tour très sincère--et bien misérable. Ce
court fragment peut en donner l'idée:
Mon Dieu, rendez-moi ma féroce vigueur de Venise; rendez-moi cet âpre
amour de la vie, qui m'a pris comme un accès de rage, au milieu du
plus affreux désespoir; faites que je m'écrie encore: «Ah! l'on
s'amuse à me tuer! L'on y prend plaisir; on boit mes larmes en riant!
Eh bien, moi, je ne veux pas mourir; je veux aimer, je veux rajeunir,
je veux vivre!» Mais comme cela est tombé! Dieu, tu le sais, comme tu
m'as abandonnée après! C'était donc un crime? L'amour de la vie
est donc un crime? L'homme qui vient dire à une femme: «Vous êtes
abandonnée, méprisée, chassée, foulée aux pieds. Vous l'avez peut-être
mérité. Eh bien, moi je n'en sais rien; je ne vous connais pas; mais
je vois votre douleur, et je vous plains, et je vous aime. Je me
dévoue à vous seule pour toute ma vie. Consolez-vous, vivez. Je
veux vous sauver, je vous aiderai à remplir vos devoirs auprès d'un
convalescent; vous le suivrez au bout du monde; mais vous ne l'aimerez
plus, et vous reviendrez. Je crois en vous.» Un homme qui me disait
cela pouvait-il me sembler coupable à ce moment-là? Et si, après
avoir conçu l'espérance de persuader cette femme, emporté, lui, par
l'impatience de ses sens ou bien par le désir de s'assurer de sa foi,
avant qu'il fût trop tard, il l'obsède de caresses, de larmes, il
cherche à surprendre ses sens par un mélange d'audace et d'humilité.
Ah! les autres hommes ne savent pas ce que c'est que d'être adorée et
persécutée et implorée des heures entières; il y en a qui ne l'ont
jamais fait, qui n'ont jamais tourmenté obstinément une femme; plus
délicats et plus fiers, ils ont voulu qu'elle se donnât, ils l'ont
persuadée, obtenue et attendue. Moi, je n'avais jamais rencontré que
de ces hommes-là. Cet Italien, vous savez, mon Dieu, si son premier
mot ne m'a pas arraché un cri d'horreur! Et pourquoi ai-je cédé?
Pourquoi? Pourquoi? Le sais-je? Je sais que vous m'avez brisée
ensuite, et que, si s'est un crime involontaire, vous ne m'en avez pas
moins punie, comme les juges humains punissent l'assassinat prémédité.
Dans cette crise de quelques jours, qui pesa comme une éternité sur son
coeur, une visite inattendue vint tempérer les amertumes de Musset. Il
avait un grand ami, Alfred Tattet, le meilleur de ses amis après son
frère Paul qui fut le confident de toute sa vie. Fils d'un agent de
change parisien, intelligent, mondain, artiste, élégant, désoeuvré,
Tattet menait largement l'existence du dandy cultivé, où, plus fortuné,
Musset l'eût suivi sans doute, au détriment de son génie. Les deux amis
n'en partageaient pas moins les mêmes plaisirs. Et Musset faisait chaque
automne de longs séjours chez les parents de Tattet, à Bury, dans la
vallée de Montmorency.
L'affection qu'il garda toujours à cet intime compagnon de sa jeunesse
est immortalisée par les stances bien connues des _Premières poésies_:
Dans mes jours de malheur, Alfred, seul entre mille, Tu m'es resté
fidèle où tant d'autres m'ont fui. Le bonheur m'a prêté plus d'un lien
fragile, Mais c'est l'adversité qui m'a fait un ami...
Le poète étant à Venise, Tattet, qui voyageait en Italie avec Virginie
Déjazet, fit un détour pour l'aller voir. Il le trouva presque rétabli,
comme en témoignent un billet de George Sand, acceptant d'aller au
théâtre avec lui, et une lettre qu'il adressait lui-même à Sainte-Beuve,
après avoir quitté son ami.--Elle nous renseigne sur l'affectueuse
sollicitude de Sainte-Beuve et l'état précaire des pauvres amants de
Venise. Voici la partie de cette lettre qui nous intéresse:
Je ne sais quel bon génie m'a conduit à Venise et m'a fait exécuter
par moi-même et d'inspiration ce que votre lettre me recommandait avec
tant d'instances. J'ai tâché, pendant mon séjour à Venise, de procurer
quelques distractions à Mme Dudevant, qui n'en pouvait plus; la
maladie d'Alfred l'avait beaucoup fatiguée. Je ne les ai quittés que
lorsqu'il m'a été bien prouvé que l'un était tout à fait hors de
danger, et que l'autre était entièrement remise de ses longues
veilles.
Soyez donc maintenant sans inquiétude, mon cher M. de Sainte-Beuve;
Alfred est dans les mains d'un jeune homme tout dévoué, très capable,
et qui le soigne comme un frère. Il a remplacé auprès de lui un âne
qui le tuait tout bonnement. Dès qu'il pourra se mettre en route, Mme
Dudevant et lui partiront pour Rome, dont Alfred a un désir effréné.
Vous les verrez avant moi qui vais continuer mon voyage; dites-leur
donc de ma part à tous deux ce que votre éloquente amitié trouvera
pour leur exprimer la mienne, qui n'est que bien tendre et bien
dévouée[105].
[Note 105: _Revue de Paris_, 1er août 1896.]
George Sand avait ouvert son coeur à ce cher camarade de Musset. Pagello
lui-même s'était fait de lui un ami sincère. Tout a été conservé de
leurs correspondances. Dans l'opinion qu'il devait emporter,--à part
soi,--de cette aventure, l'aimable et faible Alfred Tattet semble avoir
d'abord subi l'influence de George Sand. Nous le verrons plus
tard essayant de détourner Musset de celle qui rendait sa vie si
malheureuse.--Dans les confidences qu'elle lui avait faites à Venise,
celle-ci lui avait-elle tout avoué? Le lecteur jugera, d'après ce
fragment d'une de ses lettres à Tattet, ce qu'il lui convient de
conclure:
...Si quelqu'un vous demande ce que vous pensez de la féroce Lelia,
répondez seulement qu'elle ne vit pas de l'eau des mers et du sang
des hommes, en quoi elle est très inférieure à Han d'Islande; dites
qu'elle vit de poulet bouilli, qu'elle porte des pantoufles le matin
et qu'elle fume des cigarettes de Maryland. Souvenez-vous tout seul
de l'avoir vue souffrir et de l'avoir entendue se plaindre, comme une
personne naturelle.--Vous m'avez dit que cet instant de confiance et
de sincérité était l'effet du hasard et du désoeuvrement. Je n'en
sais rien; mais je sais que je n'ai pas eu l'idée de m'en repentir et
qu'après avoir parlé avec franchise pour répondre à vos questions,
j'ai été touchée de l'intérêt avec lequel vous m'avez écoutée. Il y
a certainement un point par lequel nous nous comprenons: c'est
l'affection et le dévouement que nous avons pour la même personne.
Qu'elle soit heureuse, c'est tout ce que je désire désormais. Vous
êtes sûr de pouvoir contribuer à son bonheur, et moi, j'en doute pour
ma part. C'est en quoi nous différons et c'est en quoi je vous envie.
Mais je sais que les hommes de cette trempe ont un avenir et une
providence. Il retrouvera en lui-même plus qu'il ne perdra en moi;
il trouvera la fortune et la gloire, moi je chercherai Dieu et la
solitude.
En attendant, nous partons pour Paris dans huit ou dix jours, et nous
n'aurons pas, par conséquent, le plaisir de vous avoir pour compagnon
de voyage. Alfred s'en afflige beaucoup, et moi je le regrette
réellement. Nous aurions été tranquilles et _allegri_ avec vous, au
lieu que nous allons être inquiets et tristes. Nous ne savons pas
encore à quoi nous forcera l'état de sa santé physique et moral.
Il croit désirer beaucoup que nous ne nous séparions pas et il me
témoigne beaucoup d'affection. Mais il y a bien des jours où il a
aussi peu de foi en son désir que moi en ma puissance, et alors, je
suis près de lui entre deux écueils: celui d'être trop aimée et de lui
être dangereuse sous un rapport, et celui de ne l'être pas assez sous
un autre rapport, pour suffire à son bonheur. La raison et le courage
me disent donc qu'il faut que je m'en aille à Constantinople, à
Calcutta ou à tous les diables. Si quelque jour il vous parle de moi
et qu'il m'accuse d'avoir eu trop de force et d'orgueil, dites-lui que
le hasard vous a amené auprès de son lit clans un temps où il avait
la tôle encore faible et qu'alors n'étant séparé des secrets de notre
coeur que par un paravent, vous avez entendu et compris bien des
souffrances auxquelles vous avez compati. Dites-lui que vous avez
vu la vieille femme répandre sur ses tisons deux ou trois larmes
silencieuses, que son orgueil n'a pas pu cacher. Dites-lui qu'au
milieu des rires que votre compassion ou voire bienveillance cherchait
à exciter en elle, un cri de douleur s'est échappé une ou deux fois du
fond de son âme pour appeler la mort[106].
[Note 106: _Revue de Paris_ du 1er août 1896.]
Quand George Sand adressait à Alfred Tattet ce beau discours résigné,
elle s'était donnée à Pagello... Avec la santé lentement revenue, Musset
avait trouvé la solitude. Et sans oser encore se convaincre de l'abandon
de son amie, il pleurait ce qu'on lui démontrait avoir été sa faute
impardonnable:
Il faudra bien t'y faire, à cette solitude,
Pauvre coeur insensé, tout prêt à se rouvrir,
Qui sais si mal aimer et sais si bien souffrir.
Il faudra bien t'y faire, et sois sûr que l'étude,
La veille et le travail, ne pourront te guérir.
Tu vas, pendant longtemps, faire un métier bien rude,
Toi, pauvre enfant gâté, qui n'as pas l'habitude
D'attendre vainement et sans rien voir venir.
Et pourtant, ô mon coeur, quand tu l'auras perdue,
Si lu vas quelque part attendre sa venue,
Sur la plage déserte en vain tu l'attendras,
Car c'est toi qu'elle fuit de contrée en contrée,
Cherchant sur cette terre une tombe ignorée
Dans quelque triste lieu qu'on ne te dira pas[107]...
Voici qu'approchait l'heure de son retour en
France. Après les orages probables qui l'assombrirent
pour toujours, le pauvre enfant faisait
un cruel retour au passé et sa faiblesse s'exhalait
dans cette plainte douloureuse[108]:
Toi qui me l'as appris, tu ne t'en souviens plus,
De tout ce que mon coeur renfermait de tendresse,
Quand dans la nuit profonde, ô ma belle maîtresse,
Je venais en pleurant tomber dans tes bras nus!
La mémoire en est morte, un jour te l'a ravie,
Et cet amour si doux qui faisait sur la vie
Glisser dans un baiser nos deux coeurs confondus,
Toi qui me l'as appris, tu ne t'en souviens plus!
[Note 107, 108: Vers publiès par la _Revue de Paris_ du 1er nov. 1896.]
On ne sait presque rien des derniers jours de Musset à Venise. Le 22
mars, George Sand devait partir avec lui,--sa lettre à Alfred Tattet en
fait foi;--le 28 il part seul. «Les troisième, quatrième et cinquième
chapitres de la _Confession d'un enfant du siècle_ donnent une idée
de ce qui a dû se passer durant ces quelques jours, a dit M. Maurice
Clouard. Musset, apparemment, crut faire acte de grandeur d'âme et
de générosité en partant seul, laissant George Sand, en compagnie de
Pagello[109].» J'estime, au contraire, que cette dernière semaine fut
lamentable pour Musset. La jalousie torturait le malheureux, depuis sa
vision de l'hôtel Danieli. Il n'avait pu prendre son parti de l'accord
qu'avait ratifié sa faiblesse, autant qu'y avait consenti sa générosité.
A en croire George Sand elle aima d'abord Pagello comme un père. A eux
deux, ils avaient «adopté» Musset. Et lui-même, l'inconstant poète, aux
premiers jours de lassitude de son amour, _avant cette maladie_ où
elle le soigna si maternellement, n'avait-il pas _engagé_ Pagello _à
consoler_ cette compagne dont il se sentait excédé.... C'est la thèse
d'_Elle et Lui_. Nous savons ce qu'il en faut penser. Mais on dut
s'acharner à le persuader, pendant ces dernières semaines, qu'il avait,
lui seul, préparé et voulu l'étrange situation où ils se débattaient
tous les trois. Son bon sens lui montrait la chimère de cette poursuite
du repos hors de la voie commune. Qu'il y eût ou non de sa faute dans la
rupture, il aimait maintenant et n'était plus aimé. Un jour vint où,
n'y tenant plus, il quitta ces amis qui devenaient amants de façon trop
claire et trop prompte pour sa Tranquillité...
[Note 109: M. Clouard, article cité de la _Revue de Paris_, p. 755.]
Une courte lettre de Musset, datée de Venise, nous fait entrevoir les
orages qui ont précédé son départ. Elle nous apprend qu'il s'était déjà
séparé de George Sand. Encore convalescent, il était sur le point de
rentrer à Paris, accompagné seulement d'un domestique, le perruquier
_Antonio_. Avant de quitter Venise, et la mort dans l'âme, il envoyait
ce suprême adieu à sa bien-aimée:
Adieu, mon enfant.... Quelle que soit ta haine ou ton indifférence
pour moi, si le baiser d'adieu que je t'ai donné aujourd'hui est le
dernier de ma vie, il faut que tu saches qu'au premier pas que j'ai
fait dehors, avec la pensée que je t'avais perdue pour toujours, j'ai
senti que j'avais mérité de te perdre, et que rien n'est trop dur pour
moi. S'il t'importe peu de savoir si ton souvenir me reste ou non,
il m'importe à moi, aujourd'hui que ton spectre s'efface déjà et
s'éloigne devant moi, de te dire que rien d'impur ne restera dans le
sillon de ma vie où tu as passé, et que celui qui n'a pas su t'honorer
quand il te possédait peut encore y voir clair à travers ses larmes,
et t'honorer dans son coeur, où ton image ne mourra jamais. Adieu, mon
enfant.
Un gondolier avait porté cette lettre à George Sand; Musset attendait
devant la Piazzetta; elle lui répondit par ce billet au crayon, sur le
verso:
_Al signor A. de Musset in gondola, alla Piazzetta._
Non, ne pars pas comme ça! Tu n'es pas assez guéri, et Buloz ne m'a
pas encore envoyé l'argent qu'il faudrait pour le voyage d'Antonio[110].
Je ne veux pas que tu partes seul. Pourquoi se quereller, mon Dieu? Ne
suis-je pas toujours le frère George, l'ami d'autrefois[111]?
[Note 110: Réglons une fois pour toutes cette question des avances
d'argent, à propos de laquelle on a essayé de blâmer Musset, en citant
ces deux fragments de leurs lettres.--D'Elle a Lui (du 29 avril 1834):
«Je ne veux pas que tu songes à m'envoyer du tien, et ce que tu me dis à
cet égard me fait beaucoup de peine. Ne te souviens-tu pas que j'ai
ta parole d'honneur de ne pas songer à ce remboursement avant trois
ans?»--De Lui à Elle (de l'hiver suivant): «Mon ange adoré, je te
renvoie ton argent. Buloz m'en a envoyé....»]
[Note 111: Lettres de George Sand à Alfred de Musset (publiées par
M. Emile Aucante). _Revue de Paris_ du 1er novembre 1896, pp. 1-48.]
Musset partit le 29 mars, accompagné quelques heures par son amie.
Avant de quitter Venise, il avait reçu d'elle un carnet de voyage qui
s'ouvrait sur cette dédicace: _A son bon camarade, frère et ami, sa
maîtresse_, GEORGE.--Que n'invoquait-elle aussi sa maternité, la
meilleure corde de sa lyre!...
V
Musset a quitté Venise, à peine rétabli et le coeur bien malade. George
Sand l'a confié à un domestique italien, Antonio, perruquier de son
état, qui le suivra jusqu'à Paris. Elle-même l'accompagne quelques
heures, jusqu'à Mestre. Quand ils se sont séparés, elle fait une petite
excursion dans les Alpes en suivant la Brenta. «J'ai fait à pied jusqu'à
huit lieues par jour, écrit-elle à Jules Boucoiran[112], le précepteur
de son fils, et j'ai reconnu que ce genre de fatigue m'était fort bon
physiquement et moralement.» Dans la même lettre, elle reconnaît aussi
que Musset «était encore bien délicat pour entreprendre ce voyage. Je ne
suis pas sans inquiétude sur la manière dont il le sup portera; mais il
lui était plus nuisible de rester que de partir, et chaque jour consacré
à attendre le retour de la santé, la retardait au lieu de l'accélérer.
Il est parti enfin, sous la conduite d'un domestique très soigneux et
très dévoué. Le médecin m'a répondu de la poitrine, en tant qu'il la
ménagerait; mais je ne suis pas bien tranquille.» Et elle rentre à
Venise, «ayant sept centimes dans sa poche», pour installer sa vie
nouvelle avec le docteur Pagello.
[Note 112: Lettre du 6 avril 1834. _Correspondance_, t. I, p.
265.--Pourquoi lui écrit-elle qu'elle a quitté Musset à «Vicence»?]
C'est du ton le plus dégagé qu'elle explique à ses correspondants son
intention d'établir son «quartier général» à Venise, où elle peut
travailler en paix et vivre économiquement. Elle compte rayonner dans la
région des Alpes, en dépensant cinq francs par jour, pousser peut-être
jusqu'à Constantinople (ce rêve de Constantinople reviendra longtemps
dans ses lettres, comme un projet en l'air, de l'étudiante qui veillait
en elle), aller ensuite passer les vacances à Nohant et retourner à ses
lagunes. De sa liaison nouvelle, pas un mot à ses plus intimes amis;
mais tout Paris en était bientôt informé.
Le plus tranquillement du monde et avec cette imperturbable sincérité
qu'elle mettait à concilier son labeur et ses passions, elle associait
sa vie à celle de Pagello. On est d'abord surpris de cette indépendance,
si l'on songe qu'elle avait en France deux enfants qu'elle adorait et
un mari qui s'accommodait encore de ces libertés d'existence. Mais à se
rappeler ses débuts dans la vie littéraire, on s'en étonne moins.
Après deux ans et demi d'une organisation boiteuse, entre Nohant où
elle se cloîtrait trois mois sur six et Paris où elle vivait selon
sa fantaisie, la voici installée à Venise. Quand elle en partira, en
juillet 1834, il y aura huit mois qu'elle n'aura revu ses enfants. L'un
et l'autre sont en pension à Paris.
--La rumeur de ses amours en Italie devait hâter la rupture avec M.
Dudevant, qui eut lieu en 1836. Elle s'en étonnera pourtant, dans cette
sereine inconscience de ses torts qui lui faisait écrire quinze ans plus
tard: «Je ne prévoyais pas que mes tranquilles relations avec mon mari
dussent aboutir à des orages. Il y en avait eu rarement entre nous. Il
n'y en avait plus depuis que nous nous étions faits indépendants l'un de
l'autre. Tout le temps que j'avais passé à Venise, M. Dudevant m'avait
écrit sur un ton de bonne amitié et de satisfaction parfaite, me donnant
des nouvelles des enfants et m'engageant même à voyager pour mon
instruction et pour ma santé. Ses lettres furent produites et lues dans
la suite par l'avocat général, l'avocat de mon mari se plaignant «des
douleurs que son client avait dévorées dans la solitude[113].»
[Note 113: _Histoire de ma vie_, 5° partie, chap. III.]
M. Dudevant laissa prononcer la séparation contre lui. Autant sa femme
avait recherché l'éclat et le succès, autant il demandait le silence. Il
finit taciturne et oublié, alors que le nom de George Sand devenait pour
toute l'Europe synonyme de singularité et de génie.
--En 1834, George Sand installée à Venise, n'ayant publié que ses
premiers romans, demi-chefs-d'oeuvre, ignore encore la gloire; mais,
menant de front indomptablement son labeur et ses passions, déjà elle
semble assurée de l'acquérir.
Voici sur cette époque de sa vie,--cinq mois dont on ne savait à peu
près rien,--la suite du journal intime de Pagello:
Alfred de Musset guéri, partait en prenant sèchement congé de moi.
George Sand abandonnait l'hôtel Royal[114] et venait habiter un petit
appartement à San Fantin. Venise n'est pas Paris, et comme j'étais
connu de beaucoup, l'aventure fit du bruit.
[Note 114: Ceci est une erreur de Pagello. Sitôt après le
rétablissement de Musset, George Sand et lui s'installèrent à San Mosé,
dans le petit appartement où eut lieu la scène de la lettre. (Voir plus
haut, p. 115.)]
Quatre jours après, mon père m'écrivit de Castel-Franco une longue
lettre où il m'adressait les observations les plus raisonnables sur le
mauvais pas que j'avais fait, et où il ordonnait à mon frère Robert,
qui habitait avec moi, de s'éloigner de mon logis et de ma société
tant que durerait cette liaison. Je prévoyais cette première amertume
et je la supportai, sinon en paix, du moins avec assez d'aplomb.
Plusieurs de mes clients et de mes amis, parmi lesquels beaucoup de
personnes distinguées, souriaient en me rencontrant dans les rues;
d'autres pinçaient les lèvres en me regardant, et évitaient de me
saluer quand je paraissais sur la place avec la Sand à mon bras.
Quelques femmes me complimentaient malicieusement. George Sand, avec
cette perception qui lui était propre, voyait et comprenait tout, et
lorsque quelque léger nuage passait sur mon front, elle savait le
dissiper à l'instant avec son esprit et ses grâces enchanteresses.
Nous vécûmes ainsi de février[115] à août. Je vaquais le matin aux soins
de ma profession; elle écrivait son roman de _Jacques_, dont elle me
fit le protagoniste, exagérant mon caractère moral.
[Note 115: Autre erreur de Pagello. Musset ne quitta Venise que le
29 mars. Si G. Sand s'installa chez le docteur avant son départ, comme
c'est probable, ce ne fut que dans le courant de mars.]
J'écrivais aussi; nous avons du moins travaillé ensemble aux _Lettres
d'un voyageur_, où nous dépeignîmes en quelques croquis, et plutôt à
sa façon qu'à la mienne, les coutumes de Venise et des environs. Quand
elle n'écrivait pas, elle s'occupait volontiers des travaux féminins
pour lesquels elle avait une adresse et un goût particuliers, jusqu'à
vouloir meubler toute une chambre de sa main, rideaux, chaises, sofa,
etc. Je ne sais ce qu'elle n'eût pas fait avec ses mains. Sobre,
économe, laborieuse pour elle-même, elle était prodigue pour les
autres. Elle ne rencontrait pas un pauvre à qui elle ne fît l'aumône.
Je crois que ses plus gros gains seront prodigués en grande partie à
autrui, peut-être sans discernement, peut-être à des escrocs et à des
vicieux, parce que sa générosité manque de mesure jusqu'à l'avoir fait
tomber souvent dans le besoin, avec des bénéfices de dix mille francs
par an. Elle s'en confessa elle-même à moi, et je le vis bien, et je
le sus encore à Paris, de quelques-uns de ses plus honnêtes amis.
Maintenant, je reviens à mon histoire.
Donc, au mois d'ao
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