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Histoire de la Révolution française, Tome 10

by Adolphe Thiers · French · Gutenberg #13607 · 694,636 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Histoire de la Révolution française, Tome 10
    
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Title: Histoire de la Révolution française, Tome 10

Author: Adolphe Thiers


        
Release date: October 5, 2004 [eBook #13607]
                Most recently updated: October 28, 2024

Language: French

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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE, TOME 10 ***

HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

_PAR M.A. THIERS_ DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

NEUVIÈME ÉDITION

TOME DIXIÈME



M DCCC XXXIX




DIRECTOIRE.



CHAPITRE XIII.

EXPÉDITION D'ÉGYPTE. DÉPART DE TOULON; ARRIVÉE DEVANT MALTE; CONQUÊTE
DE CETTE ILE. DÉPART POUR L'ÉGYPTE; DÉBARQUEMENT A ALEXANDRIE; PRISE
DE CETTE PLACE. MARCHE SUR LE CAIRE; COMBAT DE CHÉBREÏSS. BATAILLE DES
PYRAMIDES; OCCUPATION DU CAIRE. TRAVAUX ADMINISTRATIFS DE BONAPARTE EN
ÉGYPTE; ÉTABLISSEMENT DE LA NOUVELLE COLONIE. BATAILLE NAVALE D'ABOUKIR,
DESTRUCTION DE LA FLOTTE FRANÇAISE PAR LES ANGLAIS.


Bonaparte arriva à Toulon le 20 floréal an VI (9 mai 1798). Sa présence
réjouit l'armée, qui commençait à murmurer et à craindre qu'il ne fût
pas à la tête de l'expédition. C'était l'ancienne armée d'Italie. Elle
était riche, couverte de gloire, et on pouvait dire d'elle, que sa
_fortune était faite_. Aussi avait-elle beaucoup moins de zèle à faire
la guerre, et il fallait toute la passion que lui inspirait son général,
pour la décider à s'embarquer et à courir vers une destination inconnue.
Cependant elle fut saisie d'enthousiasme en le voyant à Toulon. Il y
avait huit mois qu'elle ne l'avait vu. Sur-le-champ Bonaparte, sans lui
expliquer sa destination, lui adressa la proclamation suivante:

    «SOLDATS!

    «Vous êtes une des ailes de l'armée d'Angleterre. Vous avez fait la
    guerre de montagnes, de plaines, de siége; il vous reste à faire la
    guerre maritime.

    «Les légions romaines, que vous avez quelquefois imitées, mais pas
    encore égalées, combattaient Carthage tour à tour sur cette mer et
    aux plaines de Zama. La victoire ne les abandonna jamais, parce que
    constamment elles furent braves patientes à supporter la fatigue,
    disciplinées et unies entre elles.

    «Soldats, l'Europe a les yeux sur vous! vous avez de grandes
    destinées à remplir, des batailles à livrer, des dangers, des
    fatigues à vaincre; vous ferez plus que vous n'avez fait pour la
    prospérité de la patrie, le bonheur des hommes, et votre propre
    gloire.

    «Soldats, matelots, fantassins, canonniers, cavaliers, soyez unis;
    souvenez-vous que le jour d'une bataille vous avez besoin les uns
    des autres.

    «Soldats, matelots, vous avez été jusqu'ici négligés; aujourd'hui la
    plus grande sollicitude de la république est pour vous: vous serez
    dignes de l'armée dont vous faites partie.

    «Le génie de la liberté qui a rendu, dès sa naissance, la république
    l'arbitre de l'Europe, veut qu'elle le soit des mers et des nations
    les plus lointaines.»

On ne pouvait pas annoncer plus dignement une grande entreprise, en la
laissant toujours dans le mystère qui devait l'envelopper.

L'escadre de l'amiral Brueys se composait de treize vaisseaux de ligne,
dont un de 120 canons (c'était _l'Orient_, que devaient monter l'amiral
et le général en chef), deux de 80, et dix de 74. Il y avait de plus
deux vaisseaux vénitiens de 64 canons, six frégates vénitiennes et
huit françaises, soixante-douze corvettes, cutters, avisos, chaloupes
canonnières, petits navires de toute espèce. Les transports réunis tant
à Toulon qu'à Gênes, Ajaccio, Civita-Vecchia, s'élevaient à quatre
cents. C'étaient donc cinq cents voiles qui allaient flotter à la fois
sur la Méditerranée. Jamais pareil armement n'avait couvert les mers.
La flotte portait environ quarante mille hommes de toutes armes et dix
mille marins. Elle avait de l'eau pour un mois, des vivres pour deux.

On mit à la voile le 30 floréal (19 mai), au bruit du canon, aux
acclamations de toute l'armée. Des vents violens causèrent quelque
dommage à une frégate à la sortie du port. Les mêmes vents avaient causé
de telles avaries à Nelson, qui croisait avec trois vaisseaux, qu'il
fut obligé d'aller au radoub dans les îles Saint-Pierre. Il fut ainsi
éloigné de l'escadre française, et ne la vit pas sortir. La flotte vogua
d'abord vers Gênes, pour rallier le convoi réuni dans ce port, sous
les ordres du général Baraguai-d'Hilliers. Elle cingla ensuite vers la
Corse, rallia le convoi d'Ajaccio, qui était sous les ordres de
Vaubois, et s'avança dans la mer de Sicile, pour se réunir au convoi
de Civita-Vecchia, qui était sous les ordres de Desaix. Le projet de
Bonaparte était de se diriger sur Malte, et d'y tenter en passant une
entreprise audacieuse dont il avait de longue main préparé le succès par
des trames secrètes. Il voulait s'emparer de cette île, qui, commandant
la navigation de la Méditerranée, devenait importante pour l'Égypte,
et qui ne pouvait manquer d'échoir bientôt aux Anglais, si on ne les
prévenait.

L'ordre des chevaliers de Malte était comme toutes les institutions du
moyen-âge: il avait perdu son objet, et dès lors sa dignité et sa
force. Il n'était plus qu'un abus, profitable seulement à ceux qui
l'exploitaient. Les chevaliers avaient en Espagne, en Portugal, en
France, en Italie, en Allemagne, des biens considérables, qui leur
avaient été donnés par la piété des fidèles pour protéger les chrétiens
allant visiter les saints lieux. Maintenant qu'il n'y avait plus de
pèlerinages de cette espèce, le rôle et le devoir des chevaliers étaient
de protéger les nations chrétiennes contre les Barbaresques, et de
détruire l'infame piraterie qui infeste la Méditerranée. Les biens de
l'ordre suffisaient à l'entretien d'une marine considérable; mais les
chevaliers ne s'occupaient aucunement à en former une: ils n'avaient que
deux ou trois vieilles frégates, ne sortant jamais du port, et quelques
galères qui allaient donner et recevoir des fêtes dans les ports
d'Italie. Les baillifs, les commandeurs, placés dans toute la
chrétienté, dévoraient dans le luxe et l'oisiveté les revenus de
l'ordre. Il n'y avait pas un chevalier qui eût fait la guerre aux
Barbaresques. L'ordre n'inspirait d'ailleurs plus aucun intérêt. En
France on lui avait enlevé ses biens, et Bonaparte les avait fait saisir
en Italie, sans qu'il s'élevât aucune réclamation en sa faveur. On a vu
que Bonaparte avait songé déjà à pratiquer des intelligences dans Malte.
Il avait gagné quelques chevaliers, et il se proposait de les intimider
par un coup d'audace, et de les obliger à se rendre; car il n'avait ni
le temps ni les moyens d'une attaque régulière contre une place réputée
imprenable. L'ordre, qui depuis quelque temps pressentait ses dangers en
voyant les escadres françaises dominer dans la Méditerranée, s'était mis
sous la protection de Paul Ier.

Bonaparte faisait de grands efforts pour rejoindre la division de
Civita-Vecchia; il ne put la joindre qu'à Malte même. Les cinq cents
voiles françaises se déployèrent à la vue de l'île, le 21 prairial (9
juin), vingt-deux jours après la sortie de Toulon. Cette vue répandit
le trouble dans la ville de Malte. Bonaparte, pour avoir un prétexte de
s'arrêter, et pour faire naître un sujet de contestation, demanda au
grand-maître la faculté de faire de l'eau. Le grand-maître, Ferdinand de
Hompesch, fit répondre par un refus absolu, alléguant les réglemens,
qui ne permettaient pas d'introduire à la fois plus de deux vaisseaux
appartenant à des puissances belligérantes. On avait autrement accueilli
les Anglais quand ils s'étaient présentés. Bonaparte dit que c'était là
une preuve de la plus insigne malveillance, et sur-le-champ fit ordonner
un débarquement. Le lendemain, 22 prairial (10 juin), les troupes
françaises débarquèrent dans l'île, et investirent complètement
Lavalette, qui compte trente mille âmes à peu près de population, et qui
est l'une des plus fortes places de l'Europe. Bonaparte fit débarquer de
l'artillerie pour canonner les forts. Les chevaliers répondirent à son
feu, mais très mal. Ils voulurent faire une sortie, et il y en eut un
grand nombre de pris. Le désordre se mit alors à l'intérieur. Quelques
chevaliers de la langue française déclarèrent qu'ils ne pouvaient pas
se battre contre leurs compatriotes. On en jeta quelques-uns dans les
cachots. Le trouble était dans les têtes; les habitans voulaient qu'on
se rendît. Le grand-maître, qui avait peu d'énergie, et qui se souvenait
de la générosité du vainqueur de Rivoli à Mantoue, songea à sauver ses
intérêts du naufrage, fit sortir de prison l'un des chevaliers français
qu'il y avait jetés, et l'envoya à Bonaparte pour négocier. Le traité
fut bientôt arrêté. Les chevaliers abandonnèrent à la France la
souveraineté de Malte et des îles en dépendant; en retour, la France
promit son intervention au congrès de Rastadt, pour faire obtenir au
grand-maître une principauté en Allemagne, et à défaut, elle lui assura
une pension viagère de 300,000 francs et une indemnité de 600,000 francs
comptant. Elle accorda à chaque chevalier de la langue française 700 fr.
de pension, et 1,000 pour les sexagénaires; elle promit sa médiation
pour que ceux des autres langues fussent mis en jouissance des biens de
l'ordre, dans leurs pays respectifs. Telles furent les conditions au
moyen desquelles la France entra en possession du premier port de la
Méditerranée, et de l'un des plus forts du monde. Il fallait l'ascendant
de Bonaparte pour l'obtenir sans combattre; il fallait son audace
pour oser y perdre quelques jours, ayant les Anglais à sa poursuite.
Caffarelli-Dufalga, aussi spirituel que brave, en parcourant la place
dont il admirait les fortifications, dit ce mot: _Nous sommes bien
heureux qu'il y ait eu quelqu'un dans la place pour nous en ouvrir les
portes._

Bonaparte laissa Vaubois à Malte, avec trois mille hommes de garnison;
il y plaça Régnault (de Saint-Jean-d'Angely), en qualité de commissaire
civil. Il fit tous les règlemens administratifs qui étaient nécessaires
pour l'établissement du régime municipal dans l'île, et il mit
sur-le-champ à la voile pour cingler vers la côte d'Égypte.

Il leva l'ancre le 1er messidor (19 juin), après une relâche de dix
jours. L'essentiel maintenant, était de ne pas rencontrer les Anglais.
Nelson, radoubé aux îles Saint-Pierre, avait reçu du lord Saint-Vincent
un renfort de dix vaisseaux de ligne et de plusieurs frégates, ce qui
lui formait une escadre de treize vaisseaux de haut bord, et de quelques
vaisseaux de moindre importance. Il était revenu le 13 prairial (1er
juin) devant Toulon; mais l'escadre française en était sortie depuis
douze jours. Il avait couru de Toulon à la rade du Tagliamon, et de la
rade du Tagliamon à Naples, où il était arrivé le 2 messidor (20 juin),
au moment même où Bonaparte quittait Malte. Apprenant que les Français
avaient paru vers Malte, il les suivait, disposé à les attaquer s'il
parvenait à les joindre.

Sur toute l'escadre française, on était prêt au combat. La possibilité
de rencontrer les Anglais était présente à tous les esprits et
n'effrayait personne. Bonaparte avait réparti sur chaque vaisseau de
ligne cinq cents hommes d'élite, qu'on habituait tous les jours à la
manoeuvre du canon, et à la tête desquels se trouvait un de ces généraux
si bien habitués au feu sous ses ordres. Il s'était fait un principe sur
la tactique maritime, c'est que chaque vaisseau ne devait avoir qu'un
but, celui d'en joindre un autre, de le combattre et de l'aborder. Des
ordres étaient donnés en conséquence, et il comptait sur la bravoure des
troupes d'élite placées à bord des vaisseaux. Ces précautions prises, il
cinglait tranquillement vers l'Égypte. Cet homme qui, suivant
d'absurdes détracteurs, craignait les hasards de la mer, s'abandonnait
tranquillement à la fortune, au milieu des flottes anglaises, et avait
eu l'audace de perdre quelques jours à Malte pour en faire la conquête.
La gaieté régnait sur l'escadre; on ne savait pas exactement où l'on
allait, mais le secret commençait à se répandre, et on attendait avec
impatience la vue des rivages qu'on allait conquérir. Le soir, les
savans, les officiers-généraux qui étaient à bord de _l'Orient_, se
réunissaient chez le général en chef, et là commençaient les ingénieuses
et savantes discussions de l'Institut d'Égypte. Un instant, l'escadre
anglaise ne fut qu'à quelques lieues de l'immense convoi français, et
de part et d'autre on l'ignora. Nelson commençant à supposer que les
Français s'étaient dirigés sur l'Égypte, fit voile pour Alexandrie,
et les y devança; mais ne les ayant pas trouvés, il vola vers les
Dardanelles, pour tâcher de les y rencontrer. Par un bonheur singulier,
l'expédition française n'arriva en vue d'Alexandrie que le surlendemain,
13 messidor (1er juillet). Il y avait un mois et demi à peu près qu'elle
était sortie de Toulon.

Bonaparte envoya chercher aussitôt le consul français. Il apprit que les
Anglais avaient paru l'avant-veille, et les jugeant dans les parages
voisins, il voulut tenter le débarquement à l'instant même. On ne
pouvait pas entrer dans le port d'Alexandrie, car la place paraissait
disposée à se défendre; il fallait descendre à quelque distance, sur
la plage voisine, à une anse dite du Marabout. Le vent soufflait
violemment, et la mer se brisait avec furie sur les récifs de la côte.
C'était vers la fin du jour. Bonaparte donna le signal et voulut aborder
sur-le-champ. Il descendit le premier dans une chaloupe; les soldats
demandaient à grands cris à le suivre à la côte. On commença à mettre
les embarcations à la mer, mais l'agitation des flots les exposait à
chaque instant à se briser les unes contre les autres. Enfin, après
de grands dangers, on toucha le rivage. A l'instant une voile parut à
l'horizon; on crut que c'était une voile anglaise: «_Fortune_, s'écria
Bonaparte, _tu m'abandonnes! quoi! pas seulement cinq jours!_» La
fortune ne l'abandonnait pas, car c'était une frégate française qui
rejoignait. On eut beaucoup de peine à débarquer quatre ou cinq mille
hommes, dans la soirée et dans la nuit. Bonaparte résolut de marcher
sur-le-champ vers Alexandrie, afin de surprendre la place, et de ne pas
donner aux Turcs le temps de faire des préparatifs de défense. On se
mit tout de suite en marche. Il n'y avait pas un cheval de débarqué;
l'état-major, Bonaparte et Caffarelli lui-même, malgré sa jambe de bois,
firent quatre à cinq lieues à pied dans les sables, et arrivèrent à la
pointe du jour en vue d'Alexandrie.

Cette antique cité, fille d'Alexandre, n'avait plus ses magnifiques
édifices, ses innombrables demeures, sa grande population; elle était
ruinée aux trois quarts. Les Turcs, les Égyptiens opulens, les négocians
européens habitaient dans la ville moderne, qui était la seule partie
conservée. Quelques Arabes vivaient dans les décombres de la cité
antique; une vieille muraille flanquée de quelques tours enfermait la
nouvelle et l'ancienne ville, et tout autour régnaient les sables qui,
en Égypte, s'avancent partout où la civilisation recule.

Les quatre mille Français, conduits par Bonaparte, y arrivèrent à la
pointe du jour: ils ne rencontrèrent sur cette plage de sable qu'un
petit nombre d'Arabes, qui, après quelques coups de fusil, s'enfoncèrent
dans le désert. Bonaparte partagea ses soldats en trois colonnes: Bon,
avec la première, marcha à droite, vers la porte de Rosette; Kléber,
avec la seconde, marcha au centre vers la porte de la Colonne; Menou,
avec la troisième, s'avança à gauche vers la porte des Catacombes. Les
Arabes et les Turcs, excellens soldats derrière un mur, firent un
feu bien nourri; mais les Français montèrent avec des échelles, et
franchirent la vieille muraille. Kléber tomba le premier, frappé d'une
balle au front. On chassa les Arabes de ruine en ruine, jusqu'à la
ville nouvelle. Le combat allait se prolonger de rue en rue, et devenir
meurtrier; mais un capitaine turc servit d'intermédiaire pour négocier
un accord. Bonaparte déclara qu'il ne venait point pour ravager le pays,
ni l'enlever au Grand-Seigneur, mais seulement pour le soustraire à la
domination des Mameluks, et venger les outrages que ceux-ci avaient
faits à la France. Il promit que les autorités du pays seraient
maintenues, que les cérémonies du culte continueraient d'avoir lieu
comme par le passé, que les propriétés seraient respectées, etc.....
Moyennant ces conditions, la résistance cessa: les Français furent
maîtres d'Alexandrie le jour même. Pendant ce temps, l'armée avait
achevé de débarquer. Il s'agissait maintenant de mettre l'escadre à
l'abri, soit dans le port, soit dans l'une des rades voisines, de
créer à Alexandrie une administration conforme aux moeurs du pays, et
d'arrêter un plan d'invasion pour s'emparer de l'Égypte. Pour le moment,
les dangers de la mer et d'une rencontre avec les Anglais étaient
passés; les plus grands obstacles étaient vaincus avec ce bonheur qui
semble toujours accompagner la jeunesse d'un grand homme.

L'Égypte, sur laquelle nous venions d'aborder, est le pays le plus
singulier, le mieux situé, et l'un des plus fertiles de la terre. Sa
position est connue. L'Afrique ne tient à l'Asie que par un isthme de
quelques lieues, qu'on appelle l'isthme de Suez, et qui, s'il était
coupé, donnerait accès de la Méditerranée dans la mer de Indes,
dispenserait les navigateurs d'aller à des distances immenses, et au
milieu des tempêtes, doubler le cap de Bonne-Espérance. L'Égypte est
placée parallèlement à la mer Rouge et à l'isthme de Suez. Elle est la
maîtresse de cet isthme. C'est cette contrée qui, chez les anciens
et dans le moyen-âge, pendant la prospérité des Vénitiens, était
l'intermédiaire du commerce de l'Inde. Telle est sa position entre
l'Occident et l'Orient. Sa constitution physique et sa forme ne sont pas
moins extraordinaires. Le Nil, l'un des grands fleuves du monde, prend
sa source dans les montagnes de l'Abyssinie, fait six cents lieues dans
les déserts de l'Afrique, puis entre en Égypte, ou plutôt y tombe, en
se précipitant des cataractes de Syène, et parcourt encore deux cents
lieues jusqu'à la mer. Ses bords constituent toute l'Égypte. C'est
une vallée de deux cents lieues de longueur, sur cinq à six lieues de
largeur. Des deux côtés elle est bordée par un océan de sables. Quelques
chaînes de montagnes, basses, arides et déchirées, sillonnent tristement
ces sables, et projettent à peine quelques ombres sur leur immensité.
Les unes séparent le Nil de la mer Rouge, les autres le séparent du
grand désert, dans lequel elles vont se perdre. Sur la rive gauche du
Nil, à une certaine distance dans le désert, serpentent deux langues de
terre cultivable, qui font exception aux sables, et se couvrent d'un peu
de verdure. Ce sont les _oasis_, espèces d'îles végétales, au milieu de
l'océan des sables. Il y en a deux, la grande et la petite. Un effort
des hommes, en y jetant une branche du Nil, en ferait de fertiles
provinces. Cinquante lieues avant d'arriver à la mer, le Nil se partage
en deux branches, qui vont tomber à soixante lieues l'une de l'autre,
dans la Méditerranée, la première à Rosette, la seconde à Damiette. On
connaissait autrefois sept bouches au Nil; on les aperçoit encore, mais
il n'y en a plus que deux de navigables. Le triangle formé par ces deux
grandes branches et par la mer a soixante lieues à sa base et cinquante
sur ses côtés; il s'appelle le Delta. C'est la partie la plus fertile de
l'Égypte, parce que c'est la plus arrosée, la plus coupée de canaux. Le
pays tout entier se divise en trois parties, le Delta ou Basse-Égypte,
qu'on appelle Bahireh; la Moyenne-Égypte, qu'on appelle Ouestanieh; la
Haute-Égypte, qu'on appelle le Saïd.

Les vents étésiens soufflant d'une manière constante du nord au sud,
pendant les mois de mai, juin et juillet, entraînent tous les nuages
formés à l'embouchure du Nil, n'en laissent pas séjourner un seul
sur cette contrée toujours sereine, et les portent vers les monts
d'Abyssinie. Là ces nuages s'agglomèrent, se précipitent en pluie
pendant les mois de juillet, août et septembre, et produisent le
phénomène célèbre des inondations du Nil. Ainsi, cette terre reçoit par
les débordemens du fleuve, les eaux qu'elle ne reçoit pas du ciel. Il
n'y pleut jamais, et les marécages du Delta, qui seraient pestilentiels
sous le ciel de l'Europe, ne produisent pas en Égypte une seule fièvre.
Le Nil, après son inondation, laisse un limon fertile, qui est la seule
terre cultivable sur ces bords, et qui produit ces abondantes moissons
consacrées autrefois à nourrir Rome. Plus l'inondation s'est étendue,
plus il y a de terre cultivable. Les propriétaires de cette terre,
nivelée tous les ans par les eaux, se la partagent tous les ans par
l'arpentage. Aussi l'arpentage est-il un grand art en Égypte. Des canaux
pourraient étendre l'inondation, et auraient l'avantage de diminuer la
rapidité des eaux, de les faire séjourner plus long-temps, et d'étendre
la fertilité aux dépens du désert. Nulle part le travail de l'homme ne
pourrait avoir de plus salutaires effets; nulle part la civilisation ne
serait plus souhaitable. Le Nil et le désert se disputent l'Égypte, et
c'est la civilisation qui donnerait au Nil le moyen de vaincre le désert
et de le faire reculer. On croit que l'Égypte nourrissait autrefois
vingt millions d'habitans, sans compter les Romains. Elle était à peine
capable d'en nourrir trois millions quand les Français y entrèrent.

L'inondation finit à peu près en septembre. Alors commencent les travaux
des champs. Pendant les mois d'octobre, novembre, décembre, janvier,
février, la campagne d'Égypte présenté un aspect ravissant de fertilité
et de fraîcheur. Elle est couverte alors des plus riches moissons,
émaillée de fleurs, traversée par d'immenses troupeaux. En mars les
chaleurs commencent; la terre se gerce si profondément, qu'il est
quelquefois dangereux de la traverser à cheval. Les travaux des champs
sont alors finis. Les Égyptiens ont recueilli toutes les richesses de
l'année. Outre les blés, l'Égypte produit les meilleurs riz, les plus
beaux légumes, le sucre, l'indigo, le séné, la casse, le natron, le lin,
le chanvre, le coton, tout cela avec une merveilleuse abondance. Il lui
manque des huiles; mais elle les trouve vis-à-vis, en Grèce; il lui
manque le tabac et le café, mais elle les trouve à ses côtés, dans
la Syrie et l'Arabie. Elle est aussi privée de bois, car la grande
végétation ne peut pas pousser sur ce limon annuel que le Nil dépose sur
un fond de sable. Quelques sycomores et quelques palmiers sont les
seuls arbres de l'Égypte. A défaut de bois on brûle la bouse de vache.
L'Égypte nourrit d'immenses troupeaux. Les volailles de toute espèce y
fourmillent. Elle a ces admirables chevaux, si célèbres dans le monde
par leur beauté, leur vivacité, leur familiarité avec leurs maîtres, et
cet utile chameau, qui peut manger et boire pour plusieurs jours, dont
le pied enfonce sans fatigue dans les sables mouvans, et qui est comme
un navire vivant pour traverser la mer des sables.

Tous les ans arrivent au Caire d'innombrables caravanes, qui abordent
comme des flottes des deux côtés du désert. Les unes viennent de la
Syrie et de l'Arabie, les autres de l'Afrique et des côtes de Barbarie.
Elles apportent tout ce qui est propre aux pays du soleil, l'or,
l'ivoire, les plumes, les schalls inimitables, les parfums, les gommes,
les aromates de toute espèce, le café, le tabac, les bois et les
esclaves. Le Caire devient un entrepôt magnifique des plus belles
productions du globe, de celles que le génie si puissant des occidentaux
ne pourra jamais imiter, car c'est le soleil qui les donne, et dont leur
goût délicat les rendra toujours avides. Aussi le commerce de l'Inde
est-il le seul dont les progrès des peuples n'amèneront jamais la
fin. Il ne serait donc pas nécessaire de faire de l'Égypte un poste
militaire, pour aller détruire violemment le commerce des Anglais. Il
suffirait d'y établir un entrepôt, avec la sûreté, les lois et les
commodités européennes, pour attirer les richesses du monde.

La population qui occupe l'Égypte est, comme les ruines des cités qui la
couvrent, un amas des débris de plusieurs peuples. Des Cophtes, anciens
habitans de l'Égypte, des Arabes, conquérans de l'Égypte sur les
Cophtes, des Turcs conquérans sur les Arabes, telles sont les races dont
les débris pullulent misérablement sur une terre dont ils sont indignes.
Les Cophtes, quand les Français y entrèrent, étaient deux cent mille au
plus. Méprisés, pauvres, abrutis, ils s'étaient voués, comme toutes les
classes proscrites, aux plus ignobles métiers. Les Arabes formaient la
masse presque entière de la population; ils descendaient des compagnons
de Mahomet. Leur condition était infiniment variée; quelques-uns, de
haute naissance, faisant remonter leur origine jusqu'à Mahomet lui-même,
grands propriétaires, ayant quelques traces du savoir arabe, réunissant
à la noblesse les fonctions du culte et de la magistrature, étaient,
sous le titre de scheiks, les véritables grands de l'Égypte. Dans
les divans, ils représentaient le pays, quand ses tyrans voulaient
s'adresser à lui; dans les mosquées, ils composaient des espèces
d'universités, où ils enseignaient la religion, la morale du Koran, un
peu de philosophie et de jurisprudence. La grande mosquée de Jemil-Azar
était le premier corps savant et religieux de l'Orient. Après ces
grands, venaient les moindres propriétaires, composant la seconde et
la plus nombreuse classe des Arabes; puis les prolétaires, qui étaient
tombés dans la situation de véritables ilotes. Ces derniers étaient des
paysans à gages, cultivant la terre sous le nom de fellahs, et vivant
dans la misère et l'abjection. Il y avait une quatrième classe d'Arabes,
c'étaient les Bédouins ou Arabes errans: ceux-là n'avaient pas voulu
s'attacher à la terre; c'étaient les fils du désert. Montés sur des
chevaux ou des chameaux, conduisant devant eux des troupeaux nombreux,
ils erraient, cherchant des pâturages dans quelques oasis, ou venant
annuellement ensemencer les lisières de terre cultivable, placées sur
le bord de l'Égypte. Leur métier était d'escorter les caravanes ou de
prêter leurs chameaux pour les transports. Mais, brigands sans foi,
ils pillaient souvent les marchands qu'ils escortaient ou auxquels ils
prêtaient leurs chameaux. Quelquefois même, violant l'hospitalité
qu'on leur accordait sur la lisière des terres cultivables, ils se
précipitaient sur cette vallée du Nil, qui, large seulement de cinq
lieues, est si facile à pénétrer; ils pillaient les villages, et,
remontant sur leurs chevaux, emportaient leur butin dans le fond du
désert. La négligence turque laissait leurs ravages presque toujours
impunis, et ne luttait pas mieux contre les brigands du désert qu'elle
ne savait lutter contre ses sables. Ces Arabes errans, divisés en tribus
sur les deux côtés de la vallée, étaient au nombre de cent ou cent vingt
mille, et fournissaient vingt ou vingt-cinq mille cavaliers, braves,
mais bons pour harceler l'ennemi, jamais pour le combattre.

La troisième race enfin était celle des Turcs; mais elle était aussi peu
nombreuse que les Cophtes, c'est-à-dire qu'elle s'élevait à deux cent
mille individus au plus. Elle se partageait en Turcs et Mameluks. Les
Turcs, venus depuis la dernière conquête des sultans de Constantinople,
étaient presque tous inscrits sur la liste des janissaires; mais on sait
qu'ils ne se font ordinairement inscrire sur ces listes que pour
avoir les privilèges des janissaires, et qu'un très petit nombre sont
réellement au service. Il n'y en avait que peu d'entre eux dans la
milice du pacha. Ce pacha, envoyé de Constantinople, représentait le
sultan en Égypte; mais à peine escorté de quelques janissaires, il avait
vu s'évanouir son autorité par les précautions même que le sultan Sélim
avait prises autrefois pour la conserver. Ce sultan, jugeant que par
son éloignement l'Égypte pourrait échapper à la domination de
Constantinople, qu'un pacha ambitieux et habile pourrait s'y créer un
empire indépendant, avait imaginé un contre-poids, en instituant la
milice des Mameluks. Mais comme on ne peut pas vaincre les conditions
physiques qui rendent un pays dépendant ou indépendant d'un autre, au
lieu du pacha, c'étaient les Mameluks qui s'étaient rendus indépendans
de Constantinople et maîtres de l'Égypte. Les Mameluks étaient des
esclaves achetés en Circassie. Choisis parmi les plus beaux enfans du
Caucase, transportés jeunes en Égypte, élevés dans l'ignorance de leur
origine, dans le goût et la pratique des armes, ils devenaient les plus
braves et les plus agiles cavaliers de la terre. Ils tenaient à honneur
d'être sans origine, d'avoir été achetés cher, et d'être beaux et
vaillans. Ils avaient vingt-quatre beys, qui étaient leurs propriétaires
et leurs chefs. Ces beys avaient chacun cinq ou six cents Mameluks.
C'était un troupeau qu'ils avaient soin d'alimenter, et qu'ils
transmettaient quelquefois à leur fils, et plus souvent à leur Mameluk
favori, qui devenait bey à son tour. Chaque Mameluk était servi par deux
fellahs. La milice entière se composait de douze mille cavaliers à peu
près, servis par vingt-quatre mille ilotes. Ils étaient les véritables
maîtres et tyrans du pays. Ils vivaient ou du produit des terres
appartenant aux beys, ou du revenu des impôts établis sous toutes les
formes. Les Cophtes, que nous avons déjà dits livrés aux plus ignobles
fonctions, étaient leurs percepteurs, leurs espions, leurs agens
d'affaires; car les abrutis se mettent toujours au service du plus fort.
Les vingt-quatre beys, égaux de droit, ne l'étaient pas de fait. Ils se
faisaient la guerre, et le plus fort, soumettant les autres, avait
une souveraineté viagère. Il était tout à fait indépendant du pacha
représentant le sultan de Constantinople, le souffrait tout au plus au
Caire dans une sorte de nullité, et souvent lui refusait le _miri_,
c'est-à-dire l'impôt foncier, qui, représentant le droit de la conquête,
appartenait à la Porte.

L'Égypte était donc une véritable féodalité, comme celle de l'Europe
dans le moyen âge; elle présentait à la fois un peuple conquis, une
milice conquérante, en révolte contre son souverain; enfin une ancienne
classe abrutie, au service et aux gages du plus fort.

Deux beys supérieurs aux autres dominaient en ce moment l'Égypte. L'un,
Ibrahim-Bey, riche, astucieux, puissant; l'autre, Mourad-Bey, intrépide,
vaillant et plein d'ardeur. Ils étaient convenus d'une espèce de partage
d'autorité, par lequel Ibrahim-Bey avait les attributions civiles,
et Mourad-Bey les attributions militaires. Celui-ci était chargé des
combats; il y excellait, et il avait l'affection des Mameluks, tous
dévoués à sa personne.

Bonaparte, qui au génie de capitaine savait unir le tact et l'adresse du
fondateur, et qui avait d'ailleurs administré assez de pays conquis pour
s'en être fait un art particulier, jugea sur-le-champ la politique qu'il
avait à suivre en Égypte. Il fallait d'abord arracher cette contrée à
ses véritables maîtres, c'est-à-dire aux Mameluks. C'était cette classe
qu'il fallait combattre et détruire par les armes et la politique.
D'ailleurs on avait des raisons à faire valoir contre eux, car ils
n'avaient cessé de maltraiter les Français. Quant à la Porte, il fallait
paraître ne pas attaquer sa souveraineté, et affecter au contraire de
la respecter. Telle qu'elle était devenue, cette souveraineté était peu
importante. On pouvait traiter avec la Porte, soit pour la cession de
l'Égypte, en lui faisant certains avantages ailleurs, soit pour un
partage d'autorité qui n'aurait rien de fâcheux; car en laissant le
Pacha au Caire, comme il y avait été jusqu'ici, et en héritant de la
puissance des Mameluks, on n'avait pas grand'chose à regretter. Quant
aux habitans, il fallait, pour se les attacher, gagner la véritable
population, c'est-à-dire celle des Arabes. En respectant les scheiks, en
caressant leur vieil orgueil, en augmentant leur pouvoir, en flattant un
désir secret qu'on trouvait en eux, comme on l'avait trouvé en Italie,
comme on le trouve partout, celui du rétablissement de l'antique
patrie, de la patrie arabe, on était assuré de dominer le pays et de se
l'attacher entièrement. Bien plus, en ménageant les propriétés et les
personnes, chez un peuple qui était habitué à regarder la conquête comme
donnant droit de meurtre, de pillage et de dévastation, on allait causer
une surprise des plus avantageuses à l'armée française; et si, en outre,
on respectait les femmes et le prophète, la conquête des coeurs était
aussi assurée que celle du sol.

Bonaparte se conduisit d'après ces erremens aussi justes que profonds.
Doué d'une imagination tout orientale, il lui était facile de prendre
le style solennel et imposant qui convenait à la race arabe. Il fit des
proclamations qui étaient traduites en arabe et répandues dans le pays.
Il écrivit au pacha: «La république française s'est décidée à envoyer
une puissante armée pour mettre fin aux brigandages des beys d'Égypte,
ainsi qu'elle a été obligée de le faire plusieurs fois dans ce siècle
contre les beys de Tunis et d'Alger. Toi, qui devrais être le maître
des beys, et que cependant ils tiennent au Caire sans autorité et sans
pouvoir, tu dois voir mon arrivée avec plaisir. Tu es sans doute déjà
instruit que je ne viens point pour rien faire contre l'alcoran ni le
sultan. Tu sais que la nation française est la seule et unique alliée
que le sultan ait en Europe. Viens donc à ma rencontre, et maudis avec
moi la race impie des beys.» S'adressant aux Égyptiens, Bonaparte leur
adressait ces paroles: «Peuples d'Égypte, on vous dira que je viens pour
détruire votre religion. Ne le croyez pas; répondez que je viens vous
restituer vos droits, punir les usurpateurs, et que je respecte plus que
les Mameluks Dieu, son prophète et le Koran.» Parlant de la tyrannie
des Mameluks, il disait: «Y a-t-il une belle terre? elle appartient aux
Mameluks. Y a-t-il une belle esclave, un beau cheval, une belle maison?
cela appartient aux Mameluks. Si l'Égypte est leur ferme, qu'ils
montrent le bail que Dieu leur en a fait. Mais Dieu est juste et
miséricordieux pour le peuple, et il a ordonné que l'empire des Mameluks
finît.» Parlant des sentimens des Français, il ajoutait: «Nous aussi,
nous sommes de vrais musulmans. N'est-ce pas nous qui avons détruit le
pape, qui disait qu'il fallait faire la guerre aux musulmans? N'est-ce
pas nous qui avons détruit les chevaliers de Malte, parce que ces
insensés croyaient que Dieu voulait qu'ils fissent la guerre aux
musulmans? Trois fois heureux ceux qui seront avec nous! Ils
prospéreront dans leur fortune et leur rang. Heureux ceux qui seront
neutres! Ils auront le temps de nous connaître, et ils se rangeront avec
nous. Mais malheur, trois fois malheur à ceux qui s'armeront pour les
Mameluks et combattront contre nous! Il n'y aura pas d'espérance pour
eux; ils périront.»

Bonaparte dit à ses soldats: «Vous allez entreprendre une conquête
dont les effets sur la civilisation et le commerce du monde sont
incalculables. Vous porterez à l'Angleterre le coup le plus sûr et le
plus sensible, en attendant que vous puissiez lui donner le coup de
mort.

«Les peuples avec lesquels nous allons vivre sont mahométans; leur
premier article de foi est celui-ci: _Il n'y a pas d'autre Dieu que
Dieu, et Mahomet est son prophète_. Ne les contredisez pas; agissez avec
eux comme nous avons agi avec les Juifs, avec les Italiens. Ayez des
égards pour leurs muphtis et leurs imans, comme vous en avez eu pour les
rabbins et pour les évêques. Ayez pour les cérémonies que prescrit le
Koran, pour les mosquées, la même tolérance que vous avez eue pour les
couvens, pour les synagogues, pour la religion de Moïse et celle de
Jésus-Christ. Les légions romaines protégeaient toutes les religions.
Vous trouverez ici des usages différens de ceux de l'Europe, il faut
vous y accoutumer. Les peuples chez lesquels nous allons entrer traitent
les femmes autrement que nous. Souvenez-vous que dans tous les pays,
celui qui viole est un lâche.

«La première ville que nous rencontrerons a été bâtie par Alexandre.
Nous trouverons à chaque pas de grands souvenirs, dignes d'exciter
l'émulation des Français.»

Sur-le-champ Bonaparte fit ses dispositions pour établir l'autorité
française à Alexandrie, pour quitter ensuite le Delta et s'emparer du
Caire, capitale de toute l'Égypte. On était en juillet, le Nil allait
inonder les campagnes. Il voulait arriver au Caire avant l'inondation,
et employer le temps qu'elle durerait, à faire son établissement. Il
ordonna que tout demeurât dans le même état à Alexandrie, que les
exercices religieux continuassent, que la justice fût rendue comme avant
par les cadis. Il voulut succéder seulement aux droits des Mameluks,
et établir un commissaire pour percevoir les impôts accoutumés. Il
fit former un divan, ou conseil municipal, composé des scheiks et des
notables d'Alexandrie, afin de les consulter sur toutes les mesures que
l'autorité française aurait à prendre. Il laissa trois mille hommes en
garnison à Alexandrie, et en donna le commandement à Kléber, que sa
blessure devait, pour un mois ou deux, condamner à l'inaction. Il
chargea un jeune officier du plus rare mérite, et qui promettait un
grand ingénieur à la France, de mettre Alexandrie en état de défense et
d'y faire pour cela les travaux nécessaires. C'était le colonel Crétin,
qui, à peu de frais et en peu de temps, exécuta à Alexandrie des travaux
superbes. Bonaparte donna ensuite des ordres pour mettre la flotte à
l'abri. C'était une question de savoir si les gros vaisseaux pourraient
entrer dans le port d'Alexandrie. Une commission de marins fut chargée
de sonder le port, et de faire un rapport. En attendant, la flotte fut
mise à l'ancre dans la rade d'Aboukir. Bonaparte ordonna à Brueys de
faire promptement décider la question, et de se rendre à Corfou, s'il
était reconnu que les vaisseaux ne pouvaient pas entrer dans Alexandrie.

Après avoir vaqué à ces soins, il fit ses dispositions pour se mettre en
marche. Une flottille considérable chargée de vivres, d'artillerie, de
munitions et de bagages, dut longer la côte jusqu'à l'embouchure de
Rosette, entrer dans le Nil, et le remonter en même temps que l'armée
française. Il se mit ensuite en marche avec le gros de l'armée, qui,
privée des deux garnisons laissées à Malte et Alexandrie, était forte de
trente mille hommes à peu près. Il avait ordonné à sa flottille de
se rendre à la hauteur de Ramanieh, sur les bords du Nil. Là il se
proposait de la joindre et de remonter le Nil parallèlement avec elle,
afin de sortir du Delta et d'arriver dans la Moyenne-Égypte, ou Bahireh.
Pour aller d'Alexandrie à _Ramanieh_, il y avait deux routes, l'une à
travers les pays habités, le long de la mer et du Nil, l'autre plus
courte et à vol d'oiseau, mais à travers le désert de _Damanhour_.
Bonaparte n'hésita pas, et prit la plus courte. Il lui importait
d'arriver promptement au Caire. Desaix marchait avec l'avant-garde; le
corps de bataille suivait à quelques lieues de distance. On s'ébranla le
18 messidor (6 juillet). Quand les soldats se virent engagés dans cette
plaine sans bornes, avec un sable mouvant sous les pieds, un ciel
brûlant sur la tête, point d'eau, point d'ombre, n'ayant pour reposer
leurs yeux que de rares bouquets de palmiers, ne voyant d'êtres vivans
que de légères troupes de cavaliers arabes, qui paraissaient et
disparaissaient à l'horizon, et quelquefois se cachaient derrière
des dunes de sable pour égorger les traînards, ils furent remplis de
tristesse. Déjà le goût du repos leur était venu, après les longues et
opiniâtres campagnes d'Italie. Ils avaient suivi leur général dans une
contrée lointaine, parce que leur foi en lui était aveugle, parce qu'on
leur avait annoncé une terre promise, de laquelle ils reviendraient
assez riches pour acheter chacun un champ de six arpens. Mais quand ils
virent ce désert, le mécontentement s'en mêla, et alla même jusqu'au
désespoir. Ils trouvaient tous les puits, qui de distance en distance
jalonnent la route du désert, détruits par les Arabes. A peine y
restait-il quelques gouttes d'une eau saumâtre, et très insuffisante
pour étancher leur soif. On leur avait annoncé qu'ils trouveraient à
Damanhour des soulagemens; ils n'y rencontrèrent que de misérables
huttes, et ne purent s'y procurer ni pain ni vin, mais seulement
des lentilles en assez grande abondance et un peu d'eau. Il fallut
s'enfoncer de nouveau dans le désert. Bonaparte vit les braves Lannes
et Murat eux-mêmes saisir leurs chapeaux, les jeter sur le sable, les
fouler aux pieds. Cependant il imposait à tous: sa présence commandait
le silence, et faisait quelquefois renaître la gaieté. Les soldats ne
voulaient pas lui imputer leurs maux; ils s'en prenaient à ceux qui
trouvaient un grand plaisir à observer le pays. Voyant les savans
s'arrêter pour examiner les moindres ruines, ils disaient que c'était
pour eux qu'on était venu, et s'en vengeaient par de bons mots à leur
façon. Caffarelli surtout, brave comme un grenadier, curieux comme un
érudit, passait à leurs yeux pour l'homme qui avait trompé le général,
et qui l'avait entraîné dans ce pays lointain. Comme il avait perdu une
jambe sur le Rhin, ils disaient: _Il se moque de ça lui, il a un pied en
France._ Cependant, après de cruelles souffrances, supportées d'abord
avec humeur, puis avec gaieté et courage, on arriva sur les bords du Nil
le 22 messidor (10 juillet), après une marche de quatre jours. A la vue
du Nil et de cette eau si désirée, les soldats s'y précipitèrent, et en
se baignant dans ses flots oublièrent toutes leurs fatigues. La division
Desaix, qui de l'avant-garde était passée à l'arrière-garde, vit galoper
devant elle deux ou trois centaines de Mameluks, qu'elle dispersa avec
quelques volées de mitraille. C'étaient les premiers qu'on eût vus.
Ils annonçaient la prochaine rencontre de l'armée ennemie. Le brave
Mourad-Bey, en effet, ayant été averti, réunissait toutes ses forces
autour du Caire. En attendant leur réunion, il voltigeait avec un
millier de chevaux autour de notre armée, afin d'observer sa marche.

L'armée attendit à Ramanieh l'arrivée de la flottille; elle se reposa
jusqu'au 25 messidor (13 juillet), et en partit le même jour pour
Chébreïss. Mourad-Bey nous y attendait avec ses mameluks. La flottille,
qui était partie la première, et qui avait devancé l'armée, se trouva
engagée avant de pouvoir être soutenue. Mourad-Bey en avait une aussi,
et du rivage il joignait son feu à celui de ses _djermes_ (vaisseaux
légers égyptiens). La flottille française eut à soutenir un combat des
plus rudes. L'officier de marine Perrée, qui la commandait, déploya
un rare courage; il fut soutenu par les cavaliers qui étaient arrivés
démontés en Égypte, et qui, en attendant de s'équiper aux dépens
des Mameluks, étaient transportés par eau. On prit deux chaloupes
canonnières à l'ennemi, et on le repoussa. L'armée arriva dans cet
instant; elle se composait de cinq divisions. Elle n'avait pas encore
combattu contre ces singuliers ennemis. A la rapidité, au choc des
chevaux, aux coups de sabre, il fallait opposer l'immobilité du
fantassin, sa longue baïonnette, et des masses faisant front de tous
côtés. Bonaparte forma ses cinq divisions en cinq carrés, au milieu
desquels on plaça les bagages et l'état-major. L'artillerie était
aux angles. Les cinq divisions se flanquaient les unes les autres.
Mourad-Bey lança sur ces citadelles vivantes mille ou douze cents
cavaliers intrépides, qui, se précipitant à grands cris et de tout le
galop de leurs chevaux, déchargeant leurs pistolets, puis tirant leurs
redoutables sabres, vinrent se jeter sur le front des carrés. Trouvant
partout une haie de baïonnettes et un feu terrible, ils flottaient
autour des rangs français, tombaient devant eux, ou s'échappaient dans
la plaine de toute la vitesse de leurs chevaux. Mourad, après avoir
perdu deux ou trois cents de ses plus braves cavaliers, se retira pour
gagner le sommet du Delta, et aller nous attendre à la hauteur du Caire,
à la tête de toutes ses forces.

Ce combat suffit pour familiariser l'armée avec ce nouveau genre
d'ennemis, et pour suggérer à Bonaparte la tactique qu'il fallait
employer avec eux. On s'achemina sur le Caire. La flottille se tenait
sur le Nil à la hauteur de l'armée. On marcha sans relâche pendant les
jours suivans. Les soldats eurent de nouvelles souffrances à essuyer,
mais ils longeaient le Nil, et pouvaient s'y baigner tous les soirs. La
vue de l'ennemi leur avait rendu leur ardeur. «Ces soldats, déjà un peu
dégoûtés des fatigues, comme il arrive toujours quand on a assez de
gloire, je les trouvais, dit Bonaparte, toujours admirables au feu.»
Pendant les marches l'humeur revenait souvent, et après l'humeur les
plaisanteries. Les savans commençaient à inspirer beaucoup de respect
par le courage qu'on leur voyait déployer: Monge et Bertholet, sur la
flottille, avaient montré à Chébreïss un courage héroïque. Les soldats,
tout en faisant des plaisanteries, étaient pleins d'égards pour eux. Ne
voyant pas paraître cette capitale du Caire, si vantée comme une des
merveilles de l'Orient, ils disaient qu'elle n'existait pas, ou bien que
ce serait comme à Damanhour, une réunion de huttes. Ils disaient encore
qu'on avait trompé ce pauvre général, qu'il s'était laissé déporter
comme _un bon enfant_, lui et ses compagnons de gloire. Le soir, quand
on s'était reposé, les soldats qui avaient lu ou entendu débiter les
contes des Mille et une Nuits, les répétaient à leurs camarades, et
on se promettait des palais magnifiques et resplendissans d'or. En
attendant, on était toujours privé de pain, non que le blé manquât, on
en trouvait partout au contraire; mais on n'avait ni moulin, ni four.
On mangeait des lentilles, des pigeons, et un melon d'eau exquis,
connu dans les pays méridionaux sous le nom de _pastèque_. Les soldats
l'appelaient _sainte pastèque_.

On approchait du Caire, et là devait se livrer la bataille décisive.
Mourad-Bey y avait réuni la plus grande partie de ses Mameluks, dix
mille à peu près. Ils étaient suivis par un nombre double de fellahs,
auxquels on donnait des armes, et qu'on obligeait de se battre derrière
les retranchemens. Il avait rassemblé aussi quelques mille janissaires,
ou spahis, dépendans du pacha, qui, malgré la lettre de Bonaparte,
s'était laissé entraîner dans le parti de ses oppresseurs. Mourad-Bey
avait fait des préparatifs de défense sur les bords du Nil. La grande
capitale du Caire se trouve sur la rive droite du fleuve. C'était sur la
rive opposée, c'est-à-dire sur la gauche, que Mourad-Bey avait placé
son camp, dans une longue plaine qui s'étendait entre le Nil et les
pyramides de Giseh, les plus hautes de l'Égypte. Voici quelles étaient
ses dispositions. Un gros village, appelé Embaheh, était adossé au
fleuve. Mourad-Bey y avait ordonné quelques travaux, conçus et exécutés
avec l'ignorance turque. C'était un simple boyau qui environnait
l'enceinte du village, et des batteries immobiles, dont les pièces
n'étant pas sur affût de campagne ne pouvaient être déplacées. Tel était
le camp retranché de Mourad. Il y avait placé ses vingt-quatre mille
fellahs et janissaires, pour s'y battre avec l'opiniâtreté accoutumée
des Turcs derrière les murailles. Ce village, retranché et appuyé
au fleuve, formait sa droite. Ses Mameluks, au nombre de dix mille
cavaliers, s'étendaient dans la plaine entre le fleuve et les pyramides.
Quelques mille cavaliers arabes, qui n'étaient les auxiliaires des
Mameluks que pour piller et massacrer dans le cas d'une victoire,
remplissaient l'espace entre les pyramides et les Mameluks. Le collègue
de Mourad-Bey, Ibrahim, moins belliqueux et moins brave que lui, se
tenait de l'autre côté du Nil, avec un millier de Mameluks, avec ses
femmes, ses esclaves et ses richesses, prêt à sortir du Caire, et à
se réfugier en Syrie, si les Français étaient victorieux. Un nombre
considérable de djermes couvraient le Nil, et portaient toutes les
richesses des Mameluks. Tel était l'ordre dans lequel les deux beys
attendaient Bonaparte.

Le 3 thermidor (21 juillet), l'armée française se mit en marche avant
le jour. Elle savait qu'elle allait apercevoir le Caire et rencontrer
l'ennemi. A la pointe du jour, elle découvrit enfin à sa gauche, au-delà
du fleuve, les hauts minarets de cette grande capitale, et à sa droite,
dans le désert, les gigantesques pyramides dorées par le soleil. A
la vue de ces monumens, elle s'arrêta comme saisie de curiosité et
d'admiration. Le visage de Bonaparte était rayonnant d'enthousiasme;
il se mit à galoper devant les rangs des soldats, et leur montrant les
pyramides: _Songez_, s'écriait-il, _songez que du haut de ces pyramides
quarante siècles vous contemplent_. On s'avança d'un pas rapide. On
voyait, en s'approchant, s'élever les minarets du Caire, on voyait
grandir les pyramides, on voyait fourmiller la multitude qui gardait
Embaheh, on voyait étinceler les armes de ces dix mille cavaliers,
brillans d'or et d'acier, et formant une ligne immense. Bonaparte fit
aussitôt ses dispositions. L'armée, comme à Chébreïss, était partagée
en cinq divisions. Les divisions Desaix et Régnier formaient la droite,
vers le désert; la division Dugua formait le centre, les divisions Menou
et Bon formaient la gauche, le long du Nil. Bonaparte, qui, depuis
le combat de Chébreïss, avait jugé le terrain et l'ennemi, fit ses
dispositions en conséquence. Chaque division formait un carré; chaque
carré était sur six rangs. Derrière étaient les compagnies de grenadiers
en pelotons, prêtes à renforcer les points d'attaque. L'artillerie était
aux angles; les bagages et les généraux au centre. Ces carrés étaient
mouvans. Quand ils étaient en marche, deux côtés marchaient sur le
flanc. Quand ils étaient chargés, ils devaient s'arrêter pour faire
front sur toutes les faces. Puis quand ils voulaient enlever une
position, les premiers rangs devaient se détacher, pour former des
colonnes d'attaque, et les autres devaient rester en arrière, formant
toujours le carré, mais sur trois hommes de profondeur seulement,
et prêts à recueillir les colonnes d'attaque. Telles étaient les
dispositions ordonnées par Bonaparte. Il craignait que ses impétueux
soldats d'Italie, habitués à marcher au pas de charge, eussent de
la peine à se résigner à cette froide et impassible immobilité des
murailles. Il avait eu soin de les y préparer. Ordre était donné surtout
de ne pas se hâter de tirer, d'attendre froidement l'ennemi, et de ne
faire feu qu'à bout pourtant.

On s'avança presque à la portée du canon. Bonaparte, qui était dans
le carré du centre, formé par la division Dugua, s'assura, avec une
lunette, de l'état du camp d'Embabeh. Il vit que l'artillerie du camp,
n'étant pas sur affût de campagne, ne pourrait pas se porter dans la
plaine, et que l'ennemi ne sortirait pas des retranchemens. C'est sur
cette prévision qu'il basa ses mouvemens. Il résolut d'appuyer avec ses
divisions sur la droite, c'est-à-dire sur le corps des Mameluks, en
circulant hors de la portée du canon d'Embabeh. Son intention était
de séparer les Mameluks du camp retranché, de les envelopper, de les
pousser dans le Nil, et de n'attaquer Embabeh qu'après s'être défait
d'eux. Il ne devait pas lui être difficile de venir à bout de la
multitude qui fourmillait dans ce camp après avoir détruit les Mameluks.

Sur-le-champ il donna le signal. Desaix, qui formait l'extrême droite,
se mit le premier en marche. Après lui venait le carré de Régnier, puis
celui de Dugua, où était Bonaparte. Les deux autres circulaient autour
d'Embabeh, hors de la portée du canon. Mourad-Bey qui, quoique sans
instruction, était doué d'un grand caractère et d'un coup d'oeil
pénétrant, devina sur-le-champ l'intention de son adversaire, et résolut
de charger pendant ce mouvement décisif. Il laissa deux mille Mameluks
pour appuyer Embabeh, puis se précipita avec le reste sur les deux
carrés de droite. Celui de Desaix, engagé dans les palmiers, n'était pas
encore formé, lorsque les premiers cavaliers l'abordèrent. Mais il se
forma sur-le-champ, et fut prêt à recevoir la charge. C'est une masse
énorme que celle de huit mille cavaliers galopant à la fois dans une
plaine. Ils se précipitèrent avec une impétuosité extraordinaire sur la
division Desaix. Nos braves soldats, devenus aussi froids qu'ils avaient
été fougueux jadis, les attendirent avec calme, et les reçurent, à bout
portant, avec un feu terrible de mousqueterie et de mitraille. Arrêtés
par le feu, ces innombrables cavaliers flottaient le long des rangs,
et galopaient autour de la citadelle enflammée. Quelques-uns des plus
braves se précipitèrent sur les baïonnettes, puis, retournant leurs
chevaux et les renversant sur nos fantassins, parvinrent à faire brèche,
et trente ou quarante vinrent expirer aux pieds de Desaix, au centre
même du carré. La masse, tournant bride, se rejeta du carré de Desaix
sur celui de Régnier qui venait après. Accueillie par le même feu, elle
revint vers le point d'où elle était partie; mais elle trouva sur ses
derrières la division Dugua que Bonaparte avait portée vers le Nil, et
fut jetée dans une déroute complète. Alors la fuite se fit en désordre.
Une partie des fuyards s'échappa vers notre droite, du côté des
pyramides; une autre, passant sous le feu de Dugua, alla se jeter dans
Embabeh, où elle porta la confusion. Dès cet instant le trouble commença
à se mettre dans le camp retranché. Bonaparte s'en apercevant, ordonna
à ses deux divisions de gauche de s'approcher d'Embabeh, pour s'en
emparer. Bon et Menou s'avancèrent sur le feu des retranchemens,
et arrivés à une certaine distance, firent halte. Les carrés se
dédoublèrent; les premiers rangs se formèrent en colonnes d'attaque,
tandis que les autres restèrent en carré, figurant toujours de
véritables citadelles. Mais au même instant les Mameluks, tant ceux
que Mourad avait laissés à Embabeh, que ceux qui s'y étaient réfugiés,
voulurent nous prévenir. Ils fondirent sur nos colonnes d'attaque,
tandis qu'elles étaient en marche. Mais celles-ci s'arrêtant
sur-le-champ, et se formant en carré avec une merveilleuse rapidité,
les reçurent avec fermeté, et en abattirent un grand nombre. Les uns
se rejetèrent dans Embabeh, où le désordre devint extrême; les autres,
fuyant dans la plaine, entre le Nil et notre droite, furent fusillés
ou poussés dans le fleuve. Les colonnes d'attaque abordèrent vivement
Embabeh, s'en emparèrent, et jetèrent dans le Nil la multitude des
fellahs et des janissaires. Beaucoup se noyèrent; mais comme les
Égyptiens sont excellens nageurs, le plus grand nombre d'entre eux
parvint à se sauver. La journée était finie. Les Arabes, qui étaient
près des pyramides et qui attendaient la victoire, s'enfoncèrent dans
le désert. Mourad, avec les débris de sa cavalerie, et le visage tout
sanglant, se retira vers la Haute-Égypte. Ibrahim, qui de l'autre rive
contemplait ce désastre, s'enfonça vers Belbeys, pour se retirer en
Syrie. Les Mameluks mirent aussitôt le feu aux djermes qui portaient
leurs richesses. Cette proie nous échappa, et nos soldats virent pendant
toute la nuit des flammes dévorer un riche butin.

Bonaparte plaça son quartier-général à Giseh, sur les bords du Nil, où
Mourad-Bey avait une superbe habitation. On trouva, soit à Giseh, soit
à Embabeh, des provisions considérables, et nos soldats purent se
dédommager de leurs longues privations. Ils trouvèrent des vignes
couvertes de magnifiques raisins dans les jardins de Giseh, et les
eurent bientôt vendangées. Mais ils firent sur le champ de bataille un
butin d'une autre espèce, c'étaient des schalls magnifiques, de belles
armes, des chevaux, et des bourses qui renfermaient jusqu'à deux ou
trois cents pièces d'or; car les Mameluks portaient toutes leurs
richesses avec eux. Ils passèrent la soirée, la nuit et le lendemain à
recueillir des dépouilles. Cinq à six cents Mameluks avaient été tués.
Plus de mille étaient noyés dans le Nil. Les soldats se mirent à les
pêcher pour les dépouiller, et employèrent plusieurs jours encore à ce
genre de recherche.

La bataille nous avait à peine coûté une centaine de morts ou blessés;
car si la défaite est terrible pour des carrés enfoncés, la perte est
nulle pour des carrés victorieux. Les Mameluks avaient perdu leurs
meilleurs cavaliers par le feu ou par les flots. Leurs forces étaient
dispersées, et la possession du Caire nous était assurée. Cette capitale
était dans un désordre extraordinaire. Elle renferme plus de trois cent
mille habitans, et elle est remplie d'une populace féroce et abrutie,
qui se livrait à tous les excès, et voulait profiter du tumulte pour
piller les riches palais des beys. Malheureusement la flottille
française n'avait pas encore remonté le Nil, et nous n'avions pas le
moyen de le traverser pour aller prendre possession du Caire. Quelques
négocians français, qui s'y trouvaient furent envoyés à Bonaparte par
les scheiks, pour convenir de l'occupation de la ville. Il se
procura quelques djermes pour envoyer un détachement qui rétablît la
tranquillité et mît les personnes et les propriétés à l'abri des fureurs
de la populace. Il entra le surlendemain dans le Caire, et alla prendre
possession du palais de Mourad-Bey.

A peine fut-il établi au Caire, qu'il se hâta d'employer la politique
qu'il avait déjà suivie à Alexandrie, et qui devait lui attacher le
pays. Il visita les principaux scheiks, les flatta, leur fit espérer le
rétablissement de la domination arabe, leur promit la conservation de
leur culte et de leurs coutumes, et réussit complètement à les gagner
par un mélange de caresses adroites et de paroles imposantes, empreintes
d'une grandeur orientale. L'essentiel était d'obtenir des scheiks de la
mosquée de Jemil-Azar une déclaration en faveur des Français. C'était
comme un bref du pape chez les chrétiens. Bonaparte y déploya tout ce
qu'il avait d'adresse, et il y réussit complètement. Les grands scheiks
firent la déclaration désirée, et engagèrent les Égyptiens à se
soumettre à l'envoyé de Dieu, qui respectait le prophète, et qui venait
venger ses enfans de la tyrannie des Mameluks. Bonaparte établit au
Caire un divan, comme il avait fait à Alexandrie, composé des principaux
scheiks et des plus notables habitans. Ce divan ou conseil municipal
devait lui servir à gagner l'esprit des Égyptiens, en les consultant,
et à s'instruire par eux de tous les détails de l'administration
intérieure. Il fut convenu que dans toutes les provinces il en serait
établi de pareils, et que ces divans particuliers enverraient des
députés au divan du Caire, qui serait ainsi le grand divan national.

Bonaparte résolut de laisser exercer la justice par les cadis. Dans son
projet de succéder aux droits des Mameluks, il saisit leurs propriétés,
et fit continuer au profit de l'armée française la perception des droits
précédemment établis. Pour cela il fallait avoir les Cophtes à sa
disposition. Il ne négligea rien pour se les attacher, en leur faisant
espérer une amélioration dans leur sort. Il fit partir des généraux avec
des détachemens, pour redescendre le Nil, et aller achever l'occupation
du Delta, qu'on n'avait fait que traverser. Il en envoya vers le Nil
supérieur pour prendre possession de l'Égypte-Moyenne. Desaix fut placé
avec sa division à l'entrée de la Haute-Égypte, dont il devait faire
la conquête sur Mourad-Bey, dès que les eaux du Nil baisseraient avec
l'automne. Chacun des généraux, muni d'instructions détaillées, devait
répéter dans tout le pays ce qui avait été fait à Alexandrie et au
Caire. Ils devaient s'entourer des scheiks, capter les Cophtes, et
établir la perception des impôts pour fournir aux besoins de l'armée.

Bonaparte s'occupa ensuite du bien-être et de la santé des soldats.
L'Égypte commençait à leur plaire: ils y trouvaient le repos,
l'abondance, un climat sain et pur. Ils s'habituaient aux moeurs
singulières du pays, et en faisaient un sujet continuel de
plaisanteries. Mais, devinant l'intention du général avec leur sagacité
accoutumée, ils jouaient aussi le respect pour le prophète, et riaient
avec lui du rôle que la politique les obligeait à jouer. Bonaparte fit
construire des fours pour qu'ils eussent du pain. Il les logea dans les
bonnes habitations des Mameluks, et leur recommanda surtout de respecter
les femmes. Ils avaient trouvé en Égypte des ânes superbes et en grand
nombre. C'était un grand plaisir pour eux de se faire porter dans les
environs et de galoper sur ces animaux à travers les campagnes. Leur
vivacité causa quelques accidens aux graves habitans du Caire. Il fallut
défendre de traverser les rues trop vite. La cavalerie était montée sur
les plus beaux chevaux du monde, c'est-à-dire sur les chevaux arabes
enlevés aux Mameluks.

Bonaparte s'occupa aussi de maintenir les relations avec les contrées
voisines, afin de conserver et de s'approprier le riche commerce de
l'Égypte. Il nomma lui-même l'émir-haggi. C'est un officier choisi
annuellement au Caire, pour protéger la grande caravane de la Mecque.
Il écrivit à tous les consuls français sur la côte de Barbarie, pour
avertir les deys que l'émir-haggi était nommé, et que les caravanes
pouvaient partir. Il fît écrire par les scheiks au shérif de la Mecque,
que les pèlerins seraient protégés, et que les caravanes trouveraient
sûreté et protection. Le pacha du Caire avait suivi Ibrahim-Bey
à Belbeys. Bonaparte lui écrivit, ainsi qu'aux divers pachas de
Saint-Jean-d'Acre et de Damas, pour les assurer des bonnes dispositions
des Français envers la Sublime-Porte. Ces dernières précautions étaient
malheureusement inutiles, et les officiers de la Porte se persuadaient
difficilement que les Français, qui venaient envahir une des plus riches
provinces de leur souverain, fussent réellement ses amis.

Les Arabes étaient frappés du caractère du jeune conquérant. Ils ne
comprenaient pas qu'un mortel qui lançait la foudre fût aussi clément.
Ils l'appelaient le digne enfant du prophète, le favori du grand
_Allah_; ils avaient chanté dans la grande mosquée la litanie suivante:

«Le grand _Allah_ n'est plus irrité contre nous! Il a oublié nos fautes,
assez punies par la longue oppression des Mameluks! Chantons les
miséricordes du grand _Allah_!

«Quel est celui qui a sauvé des dangers de la mer et de la fureur de ses
ennemis _le Favori de la victoire_? Quel est celui qui a conduit sains
et saufs sur les rives du Nil _les braves de l'Occident_?

«C'est le grand _Allah_, le grand _Allah_, qui n'est plus irrité contre
nous. Chantons les miséricordes du grand _Allah_!

«Les beys mameluks avaient mis leur confiance dans leurs chevaux; les
beys mameluks avaient rangé leur infanterie en bataille.

«Mais _le Favori de la victoire_, à la tête _des braves de l'Occident_,
a détruit l'infanterie et les chevaux des Mameluks.

«De même que les vapeurs qui s'élèvent le matin du Nil sont dissipées
par les rayons du soleil, de même l'armée des Mameluks a été dissipée
par _les braves de l'Occident_, parce que le grand _Allah_ est
actuellement irrité contre les Mameluks, parce que _les braves de
l'Occident_ sont la prunelle droite du grand _Allah_.»

Bonaparte voulut, pour entrer davantage dans les moeurs des Arabes,
prendre part à leurs fêtes. Il assista à celle du Nil qui est une des
plus grandes d'Égypte. Ce fleuve est le bienfaiteur de la contrée: aussi
est-il en grande vénération chez les habitans, et il est l'objet d'une
espèce de culte. Pendant l'inondation, il s'introduit au Caire par un
grand canal; une digue lui interdit l'entrée de ce canal, jusqu'à ce
qu'il soit parvenu à une certaine hauteur; alors on la coupe; et le jour
destiné à cette opération est un jour de réjouissance. On déclare la
hauteur à laquelle le fleuve est parvenu, et quand on espère une grande
inondation, la joie est générale, car c'est un présage d'abondance.
C'est le 18 août (1er fructidor) que cette espèce de fête se célèbre.
Bonaparte avait fait prendre les armes à toute l'armée, et l'avait
rangée sur les bords du canal. Un peuple immense était accouru,
et voyait avec joie _les braves de l'Occident_ assister à ses
réjouissances. Bonaparte, à la tête de son état-major, accompagnait les
principales autorités du pays. D'abord un scheik déclara la hauteur à
laquelle était parvenu le Nil: elle était de vingt-cinq pieds, ce qui
causa une grande joie. On travailla ensuite à couper la digue. Toute
l'artillerie française retentit à la fois au moment où les eaux
du fleuve se précipitèrent. Suivant l'usage, une foule de barques
s'élancèrent dans le canal pour obtenir le prix destiné à celle qui
parviendrait à y entrer la première. Bonaparte donna le prix lui-même.
Une foule d'hommes et d'enfans se plongeaient dans les eaux du Nil,
attachant à ce bain des propriétés bienfaisantes. Des femmes y jetaient
des cheveux et des pièces d'étoffes. Bonaparte fit ensuite illuminer la
ville, et la journée s'acheva dans les festins. La fête du prophète ne
fut pas célébrée avec moins de pompe; Bonaparte se rendit à la grande
mosquée, s'assit sur des coussins, les jambes croisées comme les
scheiks, dit avec eux les litanies du prophète, en balançant le haut de
son corps et agitant sa tête. Il édifia tout le saint collège par sa
piété. Il assista ensuite au repas donné par le grand scheik, élu dans
la journée.

C'est par tous ces moyens que le jeune général, aussi profond politique
que grand capitaine, parvenait à s'attacher l'esprit du pays. Tandis
qu'il en flattait momentanément les préjugés, il travaillait à y
répandre un jour la science, par la création du célèbre Institut
d'Égypte. Il réunit les savans et les artistes qu'il avait amenés, et
les associant à quelques-uns de ses officiers les plus instruits, il en
composa cet Institut, auquel il consacra des revenus, et l'un des
plus vastes palais du Caire. Les uns devaient s'occuper à faire une
description exacte du pays, et en dresser la carte la plus détaillée;
les autres devaient en étudier les ruines, et fournir de nouvelles
lumières à l'histoire; les autres devaient en étudier les productions,
faire les observations utiles à la physique, à l'astronomie, à
l'histoire naturelle; les autres enfin devaient s'occuper à rechercher
les améliorations qu'on pourrait apporter à l'existence des habitans par
des machines, des canaux, des travaux sur le Nil, des procédés adaptés
à ce sol si singulier et si différent de l'Europe. Si la fortune devait
nous enlever un jour cette belle contrée, du moins elle ne pouvait nous
enlever les conquêtes que la science y allait faire; un monument se
préparait qui devait honorer le génie et la constance de nos savans,
autant que l'expédition honorait l'héroïsme de nos soldats.

Monge fut le premier qui obtint la présidence. Bonaparte ne fut que le
second. Il proposa les questions suivantes: rechercher la meilleure
construction des moulins à eau et à vent; remplacer le houblon qui
manque en Égypte, dans la fabrication de la bière; déterminer les lieux
propres à la culture de la vigne; chercher le meilleur moyen pour
procurer de l'eau à la citadelle du Caire; creuser des puits dans les
différens endroits du désert; chercher le moyen de clarifier et de
rafraîchir l'eau du Nil; imaginer une manière d'utiliser les décombres
dont la ville du Caire était embarrassée, ainsi que toutes les anciennes
villes d'Égypte; chercher les matières nécessaires pour la fabrication
de la poudre en Égypte. On peut juger par ces questions de la tournure
d'esprit du général. Sur-le-champ les ingénieurs, les dessinateurs,
les savans, se répandirent dans toutes les provinces pour commencer la
description et la carte du pays. Tels étaient les soins de cette colonie
naissante et la manière dont le fondateur en dirigeait les travaux.

La conquête des provinces de la Basse et Moyenne-Égypte s'était faite
sans peine, et n'avait coûté que quelques escarmouches avec les Arabes.
Il avait suffi d'une marche forcée sur Belbeys pour rejeter Ibrahim-Bey
en Syrie. Desaix attendait l'automne pour enlever la Haute-Égypte à
Mourad-Bey, qui s'y était retiré avec les débris de son armée.

Mais, pendant ce temps, la fortune venait d'infliger à Bonaparte le
plus redoutable de tous les revers. En quittant Alexandrie, il avait
fortement recommandé à l'amiral Brueys de mettre son escadre à l'abri
des Anglais, soit en la faisant entrer dans Alexandrie, soit en la
dirigeant sur Corfou; mais surtout de ne pas rester dans la rade
d'Aboukir, car il valait mieux rencontrer l'ennemi à la voile, que de le
recevoir à l'ancre. Une vive discussion s'était élevée sur la question
de savoir si on pouvait faire entrer dans le port d'Alexandrie les
vaisseaux de 80 et de 120 canons. Il n'y avait pas de doute pour les
autres; mais pour les deux de 80 et pour celui de 120, il fallait un
allégement qui leur fît gagner trois pieds d'eau. Pour cela il était
nécessaire de les désarmer ou de construire des demi-chameaux. L'amiral
Brueys ne voulut pas faire entrer son escadre dans le port à cette
condition. Il pensait qu'obligé à de pareilles précautions pour ses
trois vaisseaux les plus forts, il ne pourrait jamais sortir du port
en présence de l'ennemi, et qu'il pourrait ainsi être bloqué par une
escadre très-inférieure en force; il se décida à partir pour Corfou.
Mais étant fort attaché au général Bonaparte, il ne voulait pas mettre
à la voile sans avoir des nouvelles de son entrée au Caire et de son
établissement en Égypte. Le temps qu'il employa, soit à faire sonder les
passes d'Alexandrie, soit à attendre des nouvelles du Caire, le perdit,
et amena un des plus funestes événemens de la révolution et l'un de ceux
qui, à cette époque, ont le plus influé sur les destinées du monde.

L'amiral Brueys s'était embossé dans la rade d'Aboukir. Cette rade est
un demi-cercle très-régulier. Nos treize vaisseaux formaient une ligne
demi-circulaire parallèle au rivage. L'amiral, pour assurer sa ligne
d'embossage, l'avait appuyée d'un côté vers une petite île, nommée
l'îlot d'Aboukir. Il ne supposait pas qu'un vaisseau pût passer entre
cet îlot et sa ligne pour la prendre par derrière; et, dans cette
croyance il s'était contenté d'y placer une batterie de douze,
seulement pour empêcher l'ennemi d'y débarquer. Il se croyait tellement
inattaquable de ce côté, qu'il y avait placé ses plus mauvais vaisseaux.
Il craignait davantage pour l'autre extrémité de son demi-cercle. De
ce côté, il croyait possible que l'ennemi passât entre le rivage et sa
ligne d'embossage; aussi y avait-il mis ses vaisseaux les plus forts
et les mieux commandés. De plus, il était rassuré par une circonstance
importante, c'est que cette ligne étant au midi, et le vent venant
du nord, l'ennemi qui voudrait attaquer par ce côté aurait le vent
contraire, et ne s'exposerait pas sans doute à combattre avec un pareil
désavantage.

Dans cette situation, protégé de sa gauche par un îlot, qu'il croyait
suffisant pour fermer la rade, et vers sa droite par ses meilleurs
vaisseaux et par le vent, il attendit en sécurité les nouvelles qui
devaient décider son départ.

Nelson, après avoir parcouru l'Archipel, après être retourné dans
l'Adriatique, à Naples, en Sicile, avait obtenu enfin la certitude
du débarquement des Français à Alexandrie. Il prit aussitôt cette
direction, afin de joindre leur escadre et de la combattre. Il envoya
une frégate pour la chercher et reconnaître sa position. Cette frégate
l'ayant trouvée dans la rade d'Aboukir, put observer tout à l'aise notre
ligne d'embossage. Si l'amiral, qui avait dans le port d'Alexandrie une
multitude de frégates et des vaisseaux légers, avait eu la précaution
d'en garder quelques-uns à la voile, il aurait pu tenir les Anglais
toujours éloignés, les empêcher d'observer sa ligne, et être averti de
leur approche. Malheureusement il n'en fit rien. La frégate anglaise,
après avoir achevé sa reconnaissance, retourna vers Nelson, qui, étant
informé de tous les détails de notre position, manoeuvra aussitôt vers
Aboukir. Il y arriva le 14 thermidor (1er août), vers les six heures du
soir. L'amiral Brueys était à dîner; il fit aussitôt donner le signal
du combat. Mais on s'attendait si peu à recevoir l'ennemi, que le
branle-bas n'était fait sur aucun vaisseau, et qu'une partie des
équipages était à terre. L'amiral envoya des officiers pour faire
rembarquer les matelots et pour réunir une partie de ceux qui étaient
sur les convois. Il ne croyait pas que Nelson osât l'attaquer le soir
même, et il croyait avoir le temps de recevoir les renforts qu'il venait
de demander.

Nelson résolut d'attaquer sur-le-champ, et de tenter une manoeuvre
audacieuse, de laquelle il espérait le succès de la bataille. Il voulait
aborder notre ligne par la gauche, c'est-à-dire par l'îlot d'Aboukir,
passer entre cet îlot et notre escadre, malgré les dangers des
bas-fonds, et se placer ainsi entre le rivage et notre ligne
d'embossage. Cette manoeuvre était périlleuse, mais l'intrépide Anglais
n'hésita pas. Le nombre des vaisseaux était égal des deux côtés,
c'est-à-dire de treize vaisseaux de haut-bord. Nelson attaqua vers huit
heures du soir. Sa manoeuvre ne fut d'abord pas heureuse. _Le Culloden_,
en voulant passer entre l'îlot d'Aboukir et notre ligne, échoua sur un
bas-fonds. _Le Goliath_ qui le suivait, fut plus heureux, et passa;
mais poussé par le vent, il dépassa notre premier vaisseau, et ne put
s'arrêter qu'à la hauteur du troisième. Les vaisseaux anglais _le Zélé_,
_l'Audacieux_, _le Thésée_, _l'Orion_, suivirent le mouvement, et
réussirent à se placer entre notre ligne et le rivage. Ils s'avancèrent
jusqu'au _Tonnant_, qui était le huitième, et engagèrent ainsi notre
gauche et notre centre. Leurs autres vaisseaux s'avancèrent par
le dehors de la ligne, et la mirent entre deux feux. Comme on ne
s'attendait pas dans l'escadre française à être attaqué dans ce sens,
les batteries du côté du rivage n'étaient pas encore dégagées, et nos
deux premiers vaisseaux ne purent faire feu que d'un côté; aussi l'un
fut-il désemparé, et l'autre démâté. Mais au centre où était _l'Orient_,
vaisseau amiral, le feu fut terrible. _Le Bellérophon_, l'un des
principaux vaisseaux de Nelson, fut dégréé, démâté, et obligé d'amener.
D'autres vaisseaux anglais, horriblement maltraités, furent obligés de
s'éloigner du champ de bataille. L'amiral Brueys n'avait reçu qu'une
partie de ses matelots; cependant il se soutenait avec avantage; il
espérait même, malgré le succès de la manoeuvre de Nelson, remporter la
victoire, si les ordres qu'il donnait en ce moment à sa droite étaient
exécutés. Les Anglais n'avaient engagé le combat qu'avec la gauche et le
centre; notre droite, composée de nos cinq meilleurs vaisseaux, n'avait
aucun ennemi devant elle. L'amiral Brueys lui faisait signal de mettre
à la voile, et de se rabattre extérieurement sur la ligne de bataille;
cette manoeuvre réussissant, les vaisseaux anglais qui nous attaquaient
par le dehors, auraient été pris entre deux feux; mais les signaux
ne furent pas aperçus. Dans un cas pareil, un lieutenant ne doit pas
hésiter à courir au danger, et de voler au secours de son chef. Le
contre-amiral Villeneuve, brave, mais irrésolu, demeura immobile,
attendant toujours des ordres. Notre gauche et notre centre restèrent
donc placés entre deux feux. Cependant l'amiral et ses capitaines
faisaient des prodiges de bravoure, et soutenaient glorieusement
l'honneur du pavillon. Nous avions perdu deux vaisseaux, les Anglais
aussi en avaient perdu deux, dont l'un était échoué, et l'autre démâté;
notre feu était supérieur. L'infortuné Brueys fut blessé, il ne voulut
pas quitter le pont de son vaisseau: «Un amiral, dit-il, doit mourir en
donnant des ordres.» Un boulet le tua sur son banc de quart. Vers onze
heures, le feu prit au magnifique vaisseau _l'Orient_. Il sauta en
l'air. Cette épouvantable explosion suspendit pour quelque temps cette
lutte acharnée. Sans se laisser abattre, nos cinq vaisseaux engagés,
_le Franklin_, _le Tonnant_, _le Peuple-Souverain_, _le Spartiate_,
_l'Aquilon_, soutinrent le feu toute la nuit. Il était temps encore
pour notre droite de lever l'ancre, et de venir à leur secours. Nelson
tremblait que cette manoeuvre ne fût exécutée; il était si maltraité
qu'il n'aurait pu soutenir l'attaque. Cependant Villeneuve mit enfin à
la voile, mais pour se retirer, et pour sauver son aile qu'il ne croyait
pas pouvoir exposer avec avantage contre Nelson. Trois de ses vaisseaux
se jetèrent à la côte; il se sauva avec les deux autres et deux
frégates, et fit voile vers Malte. Le combat avait duré plus de quinze
heures. Tous les équipages attaqués avaient fait des prodiges de valeur.
Le brave capitaine _Du Petit-Thouars_ avait deux membres emportés; il se
fit apporter du tabac, resta sur son banc de quart, et, comme Brueys,
attendit d'être emporté par un boulet de canon. Toute notre escadre,
excepté les vaisseaux et les deux frégates emmenés par Villeneuve, fut
détruite. Nelson était si maltraité qu'il ne put pas poursuivre les
vaisseaux en fuite.

Telle fut la célèbre bataille navale d'Aboukir, la plus désastreuse que
la marine française eût encore soutenue, et celle dont les conséquences
militaires devaient être les plus funestes. La flotte qui avait porté
les Français en Égypte, qui pouvait les secourir ou les recruter, qui
devait seconder leurs mouvemens sur les côtes de Syrie, s'ils en avaient
à exécuter, qui devait imposer à la Porte, la forcer à se payer de
mauvaises raisons, et l'obliger à souffrir l'invasion de l'Égypte, qui
devait enfin, en cas de revers, ramener les Français dans leur patrie,
cette flotte était détruite. Les vaisseaux des Français étaient brûlés,
mais ils ne les avaient pas brûlés eux-mêmes, ce qui était bien
différent pour l'effet moral. La nouvelle de ce désastre circula
rapidement en Égypte, et causa un instant de désespoir à l'armée.
Bonaparte reçut cette nouvelle avec un calme impassible. «Eh bien!
dit-il, il faut mourir ici, ou en sortir grands comme les anciens.» Il
écrivit à Kléber: «Ceci nous obligera à faire de plus grandes choses que
nous n'en voulions faire. Il faut nous tenir prêts.» La grande âme de
Kléber était digne de ce langage: «Oui, répondit Kléber, il faut faire
de grandes choses; _je_ prépare mes facultés_.» Le courage de ces grands
hommes soutint l'armée, et en rétablit le moral. Bonaparte chercha à
distraire ses soldats par différentes expéditions, et leur fit bientôt
oublier ce désastre. A la fête de la fondation de la république,
célébrée le 1er vendémiaire, il voulut encore exalter leur imagination,
et fit graver sur la colonne de Pompée le nom des quarante premiers
soldats morts en Égypte. C'étaient les quarante qui avaient succombé en
attaquant Alexandrie. Ces quarante noms, sortis des villages de France,
étaient ainsi associés à l'immortalité de Pompée et d'Alexandre. Il
adressa à son armée cette singulière et grande allocution, où était
retracée sa merveilleuse histoire:

    SOLDATS!

    «Nous célébrons le premier jour de l'an VII de la république.

    «Il y a cinq ans, l'indépendance du peuple français était menacée;
    mais vous prîtes Toulon, ce fut le présage de la ruine de vos
    ennemis.

    «Un an après, vous battiez les Autrichiens à Dego.

    «L'année suivante, vous étiez sur le sommet des Alpes.

    «Vous luttiez contre Mantoue, il y a deux ans, et vous remportiez la
    célèbre victoire de Saint-Georges.

    «L'an passé, vous étiez aux sources de la Drave et de l'Izonzo, de
    retour de l'Allemagne.

    «Qui eût dit alors que vous seriez aujourd'hui sur les bords du Nil,
    au centre de l'ancien continent?

    «Depuis l'Anglais, célèbre dans les arts et le commerce, jusqu'au
    hideux et féroce Bédouin, vous fixez les regards du monde.

    «Soldats, votre destinée est belle, parce que vous êtes dignes de ce
    que vous avez fait, et de l'opinion qu'on a de vous. Vous mourrez
    avec honneur comme les braves, dont les noms sont inscrits sur cette
    pyramide, ou vous retournerez dans votre patrie couverts de lauriers
    et de l'admiration de tous les peuples.

    «Depuis cinq mois que nous sommes éloignés de l'Europe, nous avons
    été l'objet perpétuel des sollicitudes de nos compatriotes. Dans ce
    jour, quarante millions de citoyens célèbrent l'ère des gouvernemens
    représentatifs, quarante millions de citoyens pensent à vous; tous
    disent: C'est à leurs travaux, à leur sang que nous devons la paix
    générale, le repos, la prospérité du commerce et les bienfaits de la
    liberté civile.»



CHAPITRE XIV.

EFFET DE L'EXPÉDITION D'ÉGYPTE EN EUROPE. CONSÉQUENCES FUNESTES DE LA
BATAILLE NAVALE D'ABOUKIR.--DÉCLARATION DE GUERRE DE LA PORTE.--EFFORTS
DE L'ANGLETERRE POUR FORMER UNE NOUVELLE COALITION.--CONFÉRENCES AVEC
L'AUTRICHE A SELZ. PROGRÈS DES NÉGOCIATIONS DE RASTADT.--NOUVELLES
COMMOTIONS EN HOLLANDE, EN SUISSE ET DANS LES RÉPUBLIQUES ITALIENNES.
CHANGEMENT DE LA CONSTITUTION CISALPINE; GRANDS EMBARRAS DU DIRECTOIRE
A CE SUJET.--SITUATION INTÉRIEURE. UNE NOUVELLE OPPOSITION SE PRONONCE
DANS LES CONSEILS.--DISPOSITION GÉNÉRALE A LA GUERRE. LOI SUR LA
CONSCRIPTION.--FINANCES DE L'AN VII.--REPRISE DES HOSTILITÉS. INVASION
DES ÉTATS ROMAINS PAR L'ARMÉE NAPOLITAINE.--CONQUÊTE DU ROYAUME DE
NAPLES PAR LE GÉNÉRAL CHAMPIONNET.--ABDICATION DU ROI DE PIÉMONT.


L'expédition d'Égypte resta un mystère en Europe longtemps encore après
le départ de notre flotte. La prise de Malte commença à fixer les
conjectures. Cette place réputée imprenable et enlevée en passant, jeta
sur les argonautes français un éclat extraordinaire. Le débarquement en
Égypte, l'occupation d'Alexandrie, la bataille des Pyramides, frappèrent
toutes les imaginations en France et en Europe. Le nom de Bonaparte, qui
avait paru si grand quand il arrivait des Alpes, produisit un effet plus
singulier et plus étonnant encore arrivant des contrées lointaines
de l'Orient. Bonaparte et l'Égypte étaient le sujet de toutes les
conversations. Ce n'était rien que les projets exécutés; on en supposait
de plus gigantesques encore. Bonaparte allait, disait-on, traverser la
Syrie et l'Arabie, et se jeter sur Constantinople ou sur l'Inde.

La malheureuse bataille d'Aboukir vint, non pas détruire le prestige de
l'entreprise, mais réveiller toutes les espérances des ennemis de la
France, et hâter le succès de leurs trames. L'Angleterre, qui était
extrêmement alarmée pour sa puissance commerciale, et qui n'attendait
que le moment favorable pour tourner contre nous de nouveaux ennemis,
avait rempli Constantinople de ses intrigues. Le Grand-Seigneur n'était
pas fâché de voir punir les Mameluks, mais il ne voulait pas perdre
l'Égypte. M. de Talleyrand, qui avait dû se rendre auprès du divan pour
lui faire agréer des satisfactions, n'était point parti. Les agens de
l'Angleterre eurent le champ libre; ils persuadèrent à la Porte que
l'ambition de la France était insatiable; qu'après avoir troublé
l'Europe, elle voulait bouleverser l'Orient, et qu'au mépris d'une
antique alliance, elle venait envahir la plus riche province de l'empire
turc. Ces suggestions et l'or répandu dans le divan n'auraient pas suffi
pour le décider, si la belle flotte de Brueys avait pu venir canonner
les Dardanelles; mais la bataille d'Aboukir priva les Français de tout
leur ascendant dans le Levant, et donna à l'Angleterre une prépondérance
décidée. La Porte déclara solennellement la guerre à la France[1], et,
pour une province perdue depuis long-temps, se brouilla avec son amie
naturelle, et se lia avec ses ennemis les plus redoutables, la Russie
et l'Angleterre. Le sultan ordonna la réunion d'une armée, pour aller
reconquérir l'Égypte. Cette circonstance rendait singulièrement
difficile la position des Français. Séparés de la France, et privés
de tout secours par les flottes victorieuses des Anglais, ils étaient
exposés en outre à voir fondre sur eux toutes les bordes de l'Orient.
Ils n'étaient que trente mille environ pour lutter contre tant de
périls.

[Note 1: 18 fructidor an VI (4 septembre).]

Nelson victorieux vint à Naples radouber son escadre abîmée, et recevoir
les honneurs du triomphe. Malgré les traités qui liaient la cour de
Naples à la France, et qui lui interdisaient de fournir aucun secours à
nos ennemis, tous les ports et les chantiers de la Sicile furent ouverts
à Nelson. Lui-même fut accueilli avec des honneurs extraordinaires. Le
roi et la reine vinrent le recevoir à l'entrée du port, et l'appelèrent
le héros libérateur de la Méditerranée. On se mit à dire que le triomphe
de Nelson devait être le signal du réveil général, que les puissances
devaient profiter du moment où la plus redoutable armée de la France,
et son plus grand capitaine, étaient enfermés en Égypte, pour marcher
contre elle, et refouler dans son sein ses soldats et ses principes. Les
suggestions furent extrêmement actives auprès de toutes les cours. On
écrivit en Toscane et en Piémont, pour réveiller leur haine jusqu'ici
déguisée. C'était le moment, disait-on, de seconder la cour de Naples,
de se liguer contre l'ennemi commun, de se soulever tous à la fois sur
les derrières des Français, et de les égorger d'un bout à l'autre de la
Péninsule. On dit à l'Autriche qu'elle devait profiter du moment où les
puissances italiennes prendraient les Français par derrière, pour les
attaquer par devant, et leur enlever l'Italie. La chose devait être
facile, car Bonaparte et sa terrible armée n'étaient plus sur l'Adige.
On s'adressa à l'Empire dépouillé d'une partie de ses états, et réduit
à céder la rive gauche du Rhin; on chercha à tirer la Prusse de sa
neutralité; enfin on employa auprès de Paul Ier les moyens qui pouvaient
agir sur son esprit malade, et le décider à fournir les secours si
long-temps et si vainement promis par Catherine.

Ces suggestions ne pouvaient manquer d'être bien accueillies auprès de
toutes les cours; mais toutes n'étaient pas en mesure d'y céder. Les
plus voisines de la France étaient les plus irritées et les plus
disposées à refouler la révolution; mais par cela seul qu'elles étaient
plus rapprochées du colosse républicain, elles étaient condamnées aussi
à plus de réserve et de prudence, avant d'entrer en lutte avec lui.
La Russie, la plus éloignée de la France, la moins exposée à ses
vengeances, soit par son éloignement, soit par l'état moral de ses
peuples, était la plus facile à décider. Catherine, dont la politique
habile avait tendu toujours à compliquer la situation de l'Occident,
soit pour avoir le prétexte d'y intervenir, soit pour avoir le temps de
faire en Pologne ce qu'elle voulait, Catherine n'avait pas emporté sa
politique avec elle. Cette politique est innée dans le cabinet russe;
elle vient de sa position même: elle peut changer de procédés ou de
moyens, suivant que le souverain est astucieux ou violent; mais elle
tend toujours au même but, par un penchant irrésistible. L'habile
Catherine s'était contentée de donner des espérances et des secours
aux émigrés; elle avait prêché la croisade sans envoyer un soldat. Son
successeur allait suivre le même but, mais avec son caractère. Ce prince
violent et presque insensé, mais du reste assez généreux, avait d'abord
paru s'écarter de la politique de Catherine, et refusé d'exécuter le
traité d'alliance conclu avec l'Angleterre et l'Autriche; mais après
cette déviation d'un moment, il était bientôt revenu à la politique
de son cabinet. On le vit donner asile au prétendant, et prendre les
émigrés à sa solde, après le traité de Campo-Formio. On lui persuada
qu'il devait se faire le chef de la noblesse européenne menacée par
les démagogues. La démarche de l'ordre de Malte, qui le prit pour son
protecteur, contribua à exalter sa tête, et il embrassa l'idée qu'on lui
proposait, avec la mobilité et l'ardeur des princes russes. Il offrit sa
protection à l'Empire, et voulut se porter garant de son intégrité. La
prise de Malte le remplit de colère, et il offrit la coopération de
ses armées contre la France. L'Angleterre triomphait donc à
Saint-Pétersbourg comme à Constantinople, et elle allait faire marcher
d'accord des ennemis jusque-là irréconciliables.

Le même zèle ne régnait pas partout. La Prusse se trouvait trop bien de
sa neutralité et de l'épuisement de l'Autriche pour vouloir intervenir
dans la lutte des deux systèmes. Elle veillait seulement à ses
frontières du côté de la Hollande et de la France, pour empêcher la
contagion révolutionnaire. Elle avait rangé ses armées de manière à
former une espèce de cordon sanitaire. L'Empire, qui avait appris à ses
dépens à connaître la puissance de la France, et qui était exposé à
devenir toujours le théâtre de la guerre, souhaitait la paix. Les
princes dépossédés eux-mêmes la souhaitaient aussi, parce qu'ils étaient
assurés de trouver des indemnités sur la rive droite; les princes
ecclésiastiques seuls, menacés de la sécularisation, désiraient la
guerre. Les puissances italiennes du Piémont et de la Toscane ne
demandaient pas mieux qu'une occasion, mais elles tremblaient sous la
main de fer de la république française. Elles attendaient que Naples ou
l'Autriche leur donnât le signal. Quant à l'Autriche, quoiqu'elle fût la
mieux disposée des cours formant la coalition monarchique, elle hésitait
cependant avec sa lenteur ordinaire à prendre un parti, et surtout elle
craignait pour ses peuples déjà très épuisés par la guerre. La France
lui avait opposé deux républiques nouvelles, la Suisse et Rome, l'une
sur ses flancs, l'autre en Italie, ce qui l'irritait fort et la
disposait tout à fait à rentrer en lutte; mais elle aurait passé
par-dessus ces nouveaux envahissemens de la coalition républicaine, si
on l'avait dédommagée par quelques conquêtes. C'est pour ce but qu'elle
avait proposé des conférences à Selz. Ces conférences devaient
avoir lieu dans l'été de 1798, non loin du congrès de Rastadt, et
concurremment avec ce congrès. De leur résultat dépendaient la
détermination de l'Autriche et le succès des efforts tentés pour former
une nouvelle coalition.

François (de Neufchâteau) était l'envoyé choisi par la France. C'est
pour ce motif qu'on avait désigné la petite ville de Selz, à cause de sa
situation sur les bords du Rhin, non loin de Rastadt, mais sur la
rive gauche. Cette dernière condition était nécessaire, parce que la
constitution défendait au directeur sortant de s'éloigner de France
avant un délai fixé. M. de Cobentzel avait été envoyé par l'Autriche.
Dès les premiers momens on put voir les dispositions de cette puissance.
Elle voulait être dédommagée, par des extensions de territoire, des
conquêtes que le système républicain avait faites en Suisse et en
Italie. La France voulait avant tout qu'on s'entendît sur les événemens
de Vienne, et que des satisfactions fussent accordées pour l'insulte
faite à Bernadotte. Mais l'Autriche évitait de s'expliquer sur ce point,
et ajournait toujours cette partie de la négociation. Le négociateur
français y revenait sans cesse; du reste il avait l'ordre de se
contenter de la moindre satisfaction. La France aurait voulu que le
ministre Thugut, disgracié en apparence, le fût réellement, et qu'une
simple démarche, la plus insignifiante du monde, fût faite auprès de
Bernadotte, pour réparer l'outrage qu'il avait reçu. M. de Cobentzel
se contenta de dire que sa cour désapprouvait ce qui s'était passé
à Vienne, mais il ne convint d'aucune satisfaction, et il continua
d'insister sur les extensions de territoire qu'il réclamait. Il était
clair que les satisfactions d'amour-propre ne seraient accordées
qu'autant que celles d'ambition auraient été obtenues. L'Autriche
disait que l'institution des deux républiques romaine et helvétique, et
l'influence évidente exercée sur les républiques cisalpine, ligurienne
et batave, étaient des violations du traité de Campo-Formio, et une
altération dangereuse de l'état de l'Europe; elle soutenait qu'il
fallait que la France accordât des dédommagemens, si elle voulait qu'on
lui pardonnât ses dernières usurpations; et pour dédommagement, le
négociateur autrichien demandait de nouvelles provinces en Italie.
Il voulait que la ligne de l'Adige fût portée plus loin, et que les
possessions autrichiennes s'étendissent jusqu'à l'Adda et au Pô,
c'est-à-dire que l'on donnât à l'empereur une grande moitié de la
république cisalpine. M. de Cobentzel proposait de dédommager la
république cisalpine avec une partie du Piémont; le surplus de ce
royaume aurait été donné à l'archiduc de Toscane; et le roi de Piémont
aurait reçu en dédommagement les états de l'Église. Ainsi, au prix d'un
agrandissement pour lui en Lombardie, et pour sa famille en Toscane,
l'empereur aurait sanctionné l'institution de la république helvétique,
le renversement du pape et le démembrement de la monarchie du Piémont.
La France ne pouvait consentir à ces propositions par une foule de
raisons. D'abord elle ne pouvait démembrer la Cisalpine à peine formée,
et replacer sous le joug autrichien des provinces qu'elle avait
affranchies, et auxquelles elle avait promis et fait payer la liberté;
enfin elle avait, l'année précédente, conclu un traité avec le roi de
Piémont, par lequel elle lui garantissait ses états. Cette garantie
était surtout stipulée contre l'Autriche. La France ne pouvait donc pas
sacrifier le Piémont. Aussi François (de Neufchâteau) ne put-il adhérer
aux propositions de M. de Cobentzel. On se sépara sans avoir rien
conclu. Aucune satisfaction n'était accordée pour l'événement de Vienne.
M. de Degelmann, qui devait être envoyé à Paris comme ambassadeur,
n'y vint pas, et on déclara que les deux cabinets continueraient de
correspondre par leurs ministres au congrès de Rastadt. Cette séparation
fut généralement prise pour une espèce de rupture.

Les résolutions de l'Autriche furent évidemment fixées dès cet instant;
mais avant de recommencer les hostilités avec la France, elle voulait
s'assurer le concours des principales puissances de l'Europe. M.
de Cobentzel partit pour Berlin, et dut se rendre de Berlin à
Saint-Pétersbourg. Le but de ces courses était de contribuer avec
l'Angleterre à former la nouvelle coalition. L'empereur de Russie avait
envoyé à Berlin l'un des plus importans personnages de son empire, le
prince Repnin. M. de Cobentzel devait réunir ses efforts à ceux du
prince Repnin et de la légation anglaise, pour entraîner le jeune roi.

La France, de son côté, avait envoyé l'un de ses plus illustres citoyens
à Berlin; c'était Sièyes. La réputation de Sièyes avait été immense
avant le règne de la convention. Elle s'était évanouie sous le niveau
du comité de salut public. On la vit renaître tout à coup, lorsque les
existences purent recommencer leurs progrès naturels; et le nom de
Sièyes était redevenu le plus grand nom de France, après celui de
Bonaparte; car en France, une réputation de profondeur est ce qui
produit le plus d'effet après une grande réputation militaire. Sièyes
était donc l'un des deux grands personnages du temps. Toujours boudant
et frondant le gouvernement, non pas comme Bonaparte, par ambition,
mais par humeur contre une constitution qu'il n'avait pas faite, il
ne laissait pas que d'être importun. On eut l'idée de lui donner une
ambassade. C'était une occasion de l'éloigner, de l'utiliser, et surtout
de lui fournir des moyens d'existence. La révolution les lui avait
enlevés tous, en abolissant les bénéfices ecclésiastiques. Une grande
ambassade permettait de les lui rendre. La plus grande était celle de
Berlin, car on n'avait d'envoyés ni en Autriche, ni en Russie, ni en
Angleterre. Berlin était le théâtre de toutes les intrigues, et Sièyes,
quoique peu propre au maniement des affaires, était cependant un
observateur fin et sûr. De plus, sa grande renommée le rendait
particulièrement propre à représenter la France, surtout auprès de
l'Allemagne, à laquelle il convenait plus qu'à tout autre pays.

Le roi ne vit pas arriver avec plaisir dans ses états un révolutionnaire
si célèbre; cependant il n'osa pas le refuser. Sièyes se comporta avec
mesure et dignité; il fut reçu de même, mais laissé dans l'isolement.
Comme tous nos envoyés à l'étranger, il était observé avec soin, et pour
ainsi dire séquestré. Les Allemands étaient fort curieux de le voir,
mais ne l'osaient pas. Son influence sur la cour de Berlin était nulle.
C'était le sentiment de ses intérêts qui seul inspirait le roi de Prusse
contre les instances de l'Angleterre, de l'Autriche et de la Russie.

Tandis qu'en Allemagne on travaillait à décider le roi de Prusse, la
cour de Naples, pleine de joie et de témérité depuis la victoire de
Nelson, faisait des préparatifs immenses de guerre, et redoublait ses
sollicitations auprès de la Toscane et du Piémont. La France, par une
espèce de complaisance, lui avait laissé occuper le duché de Bénévent.
Mais cette concession ne l'avait point calmée. Elle se flattait de
gagner à la prochaine guerre une moitié des états du pape.

Les négociations de Rastadt se poursuivaient avec succès pour la France.
Treilhard, devenu directeur, et Bonaparte parti pour l'Égypte, avaient
été remplacés au congrès par Jean Debry et Roberjot. Après avoir
obtenu la ligne du Rhin, il restait à résoudre une foule de questions
militaires, politiques, commerciales. Notre députation était devenue
extrêmement exigeante, et demandait beaucoup plus qu'elle n'avait droit
d'obtenir. Elle voulait d'abord toutes les îles du Rhin, ce qui était
un article important, surtout sous le rapport militaire. Elle voulait
ensuite garder Kehl et son territoire, vis-à-vis Strasbourg; Cassel et
son territoire, vis-à-vis Mayence. Elle voulait que le pont commercial
entre les deux Brisach fût rétabli; que cinquante arpens de terrain
nous fussent accordés en face de l'ancien pont de Huningue, et que
l'importante forteresse d'Ehrenbreitstein fût démolie. Elle demandait
ensuite que la navigation du Rhin, et de tous les fleuves d'Allemagne
aboutissant au Rhin, fût libre, que tous les droits de péage fussent
abolis; que les marchandises fussent, sur les deux rives, soumises à un
même droit de douane; que les chemins de halage fussent conservés,
et entretenus par les riverains. Elle demandait enfin une dernière
condition fort importante, c'est que les dettes des pays de la rive
gauche cédés à la France fussent transportées sur les pays de la rive
droite, destinés à être donnés en indemnité.

La députation de l'Empire répondit avec raison que la ligne du Rhin
devait présenter une sûreté égale aux deux nations; que c'était la
raison d'une sûreté égale, qui avait été surtout alléguée, pour faire
accorder cette ligne à la France; mais que cette sûreté n'existerait
plus pour l'Allemagne, si la France gardait tous les points offensifs,
soit en se réservant les îles, soit en gardant Cassel et Kehl, et
cinquante arpens vis-à-vis Huningue, etc. La députation de l'Empire ne
voulut donc pas admettre les demandes de la France, et proposa pour
véritable ligne du partage, le _thalweg_, c'est-à-dire le milieu du
principal bras navigable. Toutes les îles qui étaient à droite de cette
ligne devaient appartenir à l'Allemagne, toutes celles qui étaient à
gauche devaient appartenir à la France. De cette manière, on plaçait
entre les deux peuples le véritable obstacle qui fait d'un fleuve une
ligne militaire, c'est-à-dire le principal bras navigable. Par suite de
ce principe, la députation demandait la démolition de Cassel et de Kehl,
et refusait les cinquante arpens vis-à-vis Huningue. Elle ne voulait pas
que la France conservât aucun point offensif, lorsque l'Allemagne
les perdait tous. Elle refusait avec moins de raison la démolition
d'Ehrenbreitstein, qui était incompatible avec la sûreté de la ville
de Coblentz. Elle accordait la libre navigation du Rhin, mais elle la
demandait pour toute l'étendue de son cours, et voulait que la France
obligeât la république batave à reconnaître cette liberté. Quant à la
libre navigation des fleuves de l'intérieur de l'Allemagne, cet article
dépassait, disait-elle, sa compétence, et regardait chaque état
individuellement. Elle accordait le chemin de halage. Elle voulait que
tout ce qui était relatif aux péages et à leur abolition fût renvoyé à
un traité de commerce. Elle voulait enfin, relativement aux pays de
la rive gauche cédés à la France, que leurs dettes restassent à leur
charge, par le principe que la dette suit son gage, et que les biens de
la noblesse immédiate fussent considérés comme propriétés particulières,
et conservés à ce titre. La députation demandait accessoirement que les
troupes françaises évacuassent la rive droite et cessassent le blocus
d'Ehrenbreitstein, parce qu'il réduisait les habitans à la famine.

Ces prétentions contraires donnèrent lieu à une suite de notes et de
contre-notes, pendant tout l'été. Enfin, vers le mois de vendémiaire an
VI (août et septembre 1798), le _thalweg_ fut admis par la députation
française. Le principal bras navigable fut pris pour limite entre la
France et l'Allemagne, et les îles durent être partagées conséquemment à
ce principe. La France consentit à la démolition de Cassel et de Kehl,
mais elle exigea l'île de Pettersau, qui est placée dans le Rhin à peu
près à la hauteur de Mayence, et qui est d'une grande importance pour
cette place. L'Empire germanique consentit de son côté à la démolition
d'Ehrenbreitstein. La libre navigation du Rhin et l'abolition des péages
furent accordées. Il restait à s'entendre sur l'établissement des ponts
commerciaux, sur les biens de la noblesse immédiate, sur l'application
des lois de l'émigration dans les pays cédés, et sur les dettes de ces
pays. Les princes séculiers avaient déclaré qu'il fallait faire toutes
les concessions compatibles avec l'honneur et la sûreté de l'Empire,
afin d'obtenir la paix, si nécessaire à l'Allemagne. Il était évident
que la plupart de ces princes voulaient traiter; la Prusse les
y engageait. Quant à l'Autriche, elle commençait à montrer des
dispositions toutes contraires, et à exciter le ressentiment des princes
ecclésiastiques contre la marche des négociations. Les députés de
l'Empire, tout en se prononçant pour la paix, gardaient cependant la
plus grande mesure, par la crainte que leur causait l'Autriche, et
louvoyaient entre celle-ci et la Prusse. Quant aux ministres français,
ils montraient une extrême raideur; ils vivaient à part, et dans une
espèce d'isolement, comme tous nos ministres en Europe. Telle était la
situation du congrès à la fin de l'été de l'an VI (1798).

Pendant que ces événemens se passaient en Orient et en Europe, la
France, toujours chargée du soin de diriger les cinq républiques
instituées autour d'elle, avait eu des soucis sans fin. C'étaient des
difficultés continuelles pour y diriger l'esprit public, pour y faire
vivre nos troupes, pour y mettre d'accord nos ambassadeurs avec nos
généraux, pour y maintenir enfin la bonne harmonie avec les états
voisins.

Presque partout il avait fallu faire comme en France, c'est-à-dire,
après avoir frappé sur un parti, frapper bientôt sur l'autre. En
Hollande on avait exécuté, le 3 pluviôse (22 janvier), une espèce de 18
fructidor pour écarter les fédéralistes, abolir les anciens règlemens,
et donner au pays une constitution unitaire, à peu près semblable à
celle de la France. Mais cette révolution avait tourné beaucoup trop au
profit des démocrates. Ceux-ci s'étaient emparés de tous les pouvoirs.
Après avoir exclu de l'assemblée nationale tous les députés qui leur
paraissaient suspects, ils s'étaient eux-mêmes constitués en directoire
et en deux conseils, sans recourir à de nouvelles élections. Ils avaient
voulu par là imiter la convention nationale de France, et ses fameux
décrets des 15 et 18 fructidor. Ils s'étaient entièrement emparés
depuis de la direction des affaires, et ils sortaient de la ligne où le
directoire français voulait maintenir toutes les républiques confiées à
ses soins. Le général Daendels, l'un des hommes les plus distingués du
parti modéré, vint à Paris, s'entendit avec nos directeurs, et repartit
pour aller en Hollande porter aux démocrates le coup qu'on leur avait
récemment porté à Paris, en les excluant du corps législatif par
les scissions. Ainsi, tout ce qu'on faisait en France, il fallait
immédiatement après le répéter dans les états qui dépendaient d'elle.
Joubert eut ordre d'appuyer Daendels. Celui-ci se réunit aux ministres,
et avec le secours des troupes bataves et françaises, dispersa le
directoire et les conseils, forma un gouvernement provisoire, et fit
ordonner de nouvelles élections. Le ministre de France, Delacroix, qui
avait appuyé les démocrates, fut rappelé. Ces scènes produisirent
leur effet accoutumé. On ne manqua pas de dire que les constitutions
républicaines ne pouvaient marcher seules, qu'à chaque instant il
fallait le levier des baïonnettes, et que les nouveaux états se
trouvaient sous la dépendance la plus complète de la France.

En Suisse, l'établissement de la république _une et indivisible_ n'avait
pas pu se faire sans combats. Les petits cantons de Schwitz, Zug,
Glaris, excités par les prêtres et les aristocrates suisses, avaient
juré de s'opposer à l'adoption du régime nouveau. Le général
Schauembourg, sans vouloir les réduire par la force, avait interdit
toute communication des autres cantons avec ceux-ci. Les petits cantons
réfractaires coururent aussitôt aux armes et envahirent Lucerne, où ils
pillèrent et dévastèrent. Schauembourg marcha sur eux, et après quelques
combats opiniâtres, les réduisit à demander la paix. Le gage de cette
paix avait été l'acceptation de la constitution nouvelle. Il fallut
employer aussi le fer et même le feu pour réprimer les paysans du
Haut-Valais, qui avaient fait une descente dans le Bas-Valais, dans le
but d'y rétablir leur domination. Malgré ces obstacles, en prairial
(mai 1798), la constitution était partout en vigueur. Le gouvernement
helvétique était réuni à Arau. Composé d'un directoire et de deux
conseils, il commençait à s'essayer dans l'administration du pays. Le
nouveau commissaire français était Rapinat, beau-frère de Rewbell.
Le gouvernement helvétique devait s'entendre avec Rapinat pour
l'administration des affaires. Les circonstances rendaient cette
administration difficile. Les prêtres et les aristocrates, postés dans
les montagnes, épiaient le moment favorable pour soulever de nouveau
la population. Il fallait se tenir en garde contre eux, nourrir et
satisfaire l'armée française qu'on avait à leur opposer, organiser
l'administration, et se mettre en mesure d'exister bientôt d'une
manière indépendante. Cette tâche n'était pas moins difficile pour le
gouvernement helvétique que pour le commissaire français placé auprès de
lui.

Il était naturel que la France s'emparât des caisses appartenant aux
anciens cantons aristocratiques, pour payer les frais de la guerre.
L'argent contenu dans les caisses, et les approvisionnemens renfermés
dans les magasins formés par les ci-devant cantons, lui étaient
indispensables pour faire vivre son armée. C'était l'exercice le plus
ordinaire du droit de conquête; elle aurait pu sans doute renoncer à ce
droit, mais la nécessité la forçait d'en user dans le moment. Rapinat
eut donc ordre de mettre le scellé sur toutes les caisses. Beaucoup de
Suisses, même parmi ceux qui avaient souhaité la révolution, trouvèrent
fort mauvais qu'on s'emparât du pécule et des magasins des anciens
gouvernemens. Les Suisses sont, comme tous les montagnards, sages et
braves, mais d'une extrême avarice. Ils voulaient bien qu'on leur
apportât la liberté, qu'on les débarrassât de leurs oligarques, mais ils
ne voulaient pas faire les frais de la guerre. Tandis que la Hollande et
l'Italie avaient souffert, presque sans se plaindre, le fardeau énorme
des campagnes les plus longues et les plus dévastatrices, les patriotes
suisses jetèrent les hauts cris pour quelques millions dont on s'empara.
Le directoire helvétique fit de son côté apposer de nouveaux scellés sur
ceux qui venaient d'être apposés par Rapinat, et protesta ainsi contre
la mesure qui mettait les caisses à la disposition de la France. Rapinat
fit sur-le-champ enlever les scellés du directoire helvétique, et
déclara à ce directoire qu'il était borné aux fonctions administratives,
qu'il ne pouvait rien contre l'autorité de la France, et qu'à l'avenir
ses lois et ses décrets n'auraient de vigueur qu'autant qu'ils ne
contiendraient rien de contraire aux arrêtés du commissaire et du
général français. Les ennemis de la révolution, et il s'en était glissé
plus d'un dans les conseils helvétiques, triomphèrent de cette lutte et
crièrent à la tyrannie. Ils dirent que leur indépendance était violée,
et que la république française, qui avait prétendu leur apporter la
liberté, ne leur apportait en réalité que l'asservissement et la misère.
L'opposition ne se manifestait pas seulement dans les conseils, elle
était aussi dans le directoire et dans les autorités locales. A Lucerne
et à Berne, d'anciens aristocrates occupaient les administrations; ils
apportaient des obstacles de toute espèce à la levée de quinze millions
frappés sur les anciennes familles nobles pour les besoins de l'armée.
Rapinat prit sur lui de purger le gouvernement et les administrations
helvétiques. Par une lettre du 28 prairial (16 juin), il demanda au
gouvernement helvétique la démission de deux directeurs, les nommés
Bay et Pfiffer, celle du ministre des affaires étrangères, et le
renouvellement des chambres administratives de Lucerne et de Berne.
Cette demande, faite avec le ton d'un ordre, ne pouvait être refusée.
Les démissions furent données sur-le-champ; mais la rudesse avec
laquelle se conduisit Rapinat fit élever de nouveaux cris, et mit tous
les torts de son côté. Il compromettait en effet son gouvernement, en
violant ouvertement les formes pour faire des changemens qu'il eût
été facile d'obtenir par d'autres moyens. Sur-le-champ, le directoire
français écrivit au directoire helvétique pour désapprouver la conduite
de Rapinat, et pour donner satisfaction de cette violation de toutes
les formes. Rapinat fut rappelé; néanmoins les membres démissionnaires
demeurèrent exclus. Les conseils helvétiques nommèrent, pour remplacer
les deux directeurs démissionnaires, Ochs, l'auteur de la constitution,
et le colonel Laharpe, le frère du général mort en Italie, l'un des
auteurs de la révolution du canton de Vaud, et l'un des citoyens les
plus probes et les mieux intentionnés de son pays.

Une alliance offensive et défensive fut conclue entre les républiques
helvétique et française le 2 fructidor (19 août). D'après ce traité,
celle des deux puissances qui était en guerre avait droit de requérir
l'intervention de l'autre et de lui demander un secours dont la
force devait être déterminée suivant les circonstances. La puissance
requérante devait payer les troupes fournies par l'autre; la libre
navigation de tous les fleuves de la Suisse et de la France était
réciproquement stipulée. Deux routes devaient être ouvertes, l'une de
France à la Cisalpine, en traversant le Valais et le Simplon, l'autre de
France en Souabe, en remontant le Rhin et en suivant la rive orientale
du lac de Constance. Dans ce système des républiques unies, la France
s'assurait deux grandes routes militaires pour se rendre dans les états
de ses alliés, et être en mesure de déboucher rapidement en Italie ou en
Allemagne. On a dit que ces deux routes transportaient le théâtre de
la guerre dans les états alliés. Ce n'étaient pas les routes, mais
l'alliance avec la France qui exposait ces états à devenir le théâtre de
la guerre. Les routes n'étaient qu'un moyen d'accourir plus tôt et de
les protéger à temps, en prenant l'offensive en Allemagne ou en Italie.

La ville de Genève fut réunie à la France, ainsi que la ville de
Mulhausen. Les bailliages italiens, qui avaient long-temps hésité entre
la Cisalpine et la république helvétique, se déclarèrent pour celle-ci,
et votèrent leur réunion. Les ligues grises, que le directoire aurait
voulu réunir à la Suisse, étaient partagées en deux factions rivales,
et balançaient entre la domination autrichienne et la domination
helvétique. Nos troupes les observaient. Les moines et les agens
étrangers amenèrent un nouveau désastre dans l'Underwalden. Ils firent
soulever les paysans de cette vallée contre les troupes françaises. Un
combat des plus acharnés eut lieu à Stanz, et il fallut mettre le feu
à ce malheureux bourg pour en chasser les fanatiques qui s'y étaient
établis.

Les mêmes difficultés se présentaient de l'autre côté des Alpes. Une
espèce d'anarchie régnait entre les sujets des nouveaux états et
leurs gouvernemens, entre ces gouvernemens et nos armées, entre nos
ambassadeurs et nos généraux. C'était une épouvantable confusion. La
petite république ligurienne était acharnée contre le Piémont, et
voulait à tout prix y introduire la révolution. Grand nombre de
démocrates piémontais s'étaient réfugiés dans son sein, et en étaient
sortis armés et organisés, pour faire des incursions dans leur pays,
et essayer d'y renverser le gouvernement royal. Une autre bande était
partie du côté de la Cisalpine, et s'était avancée par Domo-d'Ossola.
Mais ces tentatives furent repoussées et une foule de victimes
inutilement sacrifiées. La république ligurienne n'avait pas renoncé
pour cela à harceler le gouvernement de Piémont; elle recueillait et
armait de nouveaux réfugiés, et voulait elle-même faire la guerre. Notre
ministre à Gênes, Sotin, avait la plus grande peine à la contenir. De
son côté, notre ministre à Turin, Ginguené, n'avait pas moins de peine à
répondre aux plaintes continuelles du Piémont, et à le modérer dans ses
projets de vengeance contre les patriotes.

La Cisalpine était dans un désordre effrayant. Bonaparte en la
constituant n'avait pas eu le temps de calculer exactement les
proportions qu'il aurait fallu observer dans les divisions du territoire
et dans le nombre des fonctionnaires, ni d'organiser le régime municipal
et le système financier. Ce petit état avait à lui seul deux cent
quarante représentans. Les départemens étant trop nombreux, il était
dévoré par une multitude de fonctionnaires. Il n'avait aucun système
régulier et uniforme d'impôts. Avec une richesse considérable, il
n'avait point de finances, et il pouvait à peine suffire à payer le
subside convenu pour l'entretien de nos armées. Du reste, sous tous les
rapports, la confusion était au comble. Depuis l'exclusion de quelques
membres du conseil, prononcée par Berthier, lorsqu'il avait voulu faire
accepter le traité d'alliance avec la France, les révolutionnaires
l'avaient emporté, et le langage des jacobins dominait dans les conseils
et les clubs. Notre armée secondait ce mouvement et appuyait toutes les
exagérations. Brune, après avoir achevé la soumission de la Suisse,
était retourné en Italie, où il avait reçu le commandement général
de toutes les troupes françaises, depuis le départ de Berthier pour
l'Égypte. Il était à la tête des patriotes les plus véhémens. Lahoz,
le commandant des troupes lombardes, dont l'organisation avait été
commencée sous Bonaparte, abondait dans les mêmes idées et les mêmes
sentimens. Il existait, en outre, d'autres causes de désordres dans
l'inconduite de nos officiers. Ils se comportaient dans la Cisalpine
comme en pays conquis. Ils maltraitaient les habitans, exigeaient des
logemens qui, d'après les traités, ne leur étaient pas dus, dévastaient
les lieux qu'ils habitaient, se permettaient souvent des réquisitions
comme en temps de guerre, extorquaient de l'argent des administrations
locales, puisaient dans les caisses des villes sans alléguer aucune
espèce de prétexte que leur bon plaisir. Les commandans de place
exerçaient surtout des exactions intolérables. Le commandant de Mantoue
s'était permis, par exemple, d'affermer à son profit la pêche du
lac. Les généraux proportionnaient leur exigence à leur grade, et
indépendamment de tout ce qu'ils extorquaient, ils faisaient avec
les compagnies des profits scandaleux. Celle qui était chargée
d'approvisionner l'armée en Italie, abandonnait aux états-majors
quarante pour cent de bénéfice; et on peut juger par là de ce qu'elle
devait gagner pour faire de pareils avantages à ses protecteurs. Par
l'effet des désertions, il n'y avait pas dans les rangs la moitié des
hommes portés sur les états, de manière que la république payait le
double de ce qu'elle aurait dû. Malgré toutes ces malversations, les
soldats étaient mal payés, et la solde du plus grand nombre était
arriérée de plusieurs mois. Ainsi, le pays que nous occupions était
horriblement foulé, sans que nos soldats s'en trouvassent mieux. Les
patriotes cisalpins toléraient tous ces désordres sans se plaindre,
parce que l'état-major leur prêtait son appui.

A Rome, les choses se passaient mieux. Là, une commission, composée de
Daunou, Florent et Faypoult, gouvernait avec sagesse et probité le pays
affranchi. Ces trois hommes avaient composé une constitution qui
avait été adoptée, et qui, sauf quelques différences, et les noms qui
n'étaient pas les mêmes, ressemblait exactement à la constitution
française. Les directeurs s'appelaient des consuls, le conseil des
anciens s'appelait le sénat; le second conseil le tribunal. Mais ce
n'était pas tout que de donner une constitution, il fallait la mettre en
vigueur. Ce n'était pas, comme on aurait pu le croire, le fanatisme des
Romains qui s'opposait à son établissement, mais leur paresse. Il n'y
avait guère d'opposans que dans quelques paysans de l'Apennin, poussés
par les moines, et du reste faciles à soumettre. Mais il y avait dans
les habitans de Rome, appelés à composer le consulat, le sénat et le
tribunal, une insouciance, une inaptitude extrême au travail. Il fallait
de grands efforts pour les décider à siéger de deux jours l'un, et ils
voulaient absolument des vacances pour l'été. A cette paresse il
faut joindre une inexpérience et une incapacité absolues en fait
d'administration. Il y avait plus de zèle dans les Cisalpins, mais
c'était du zèle sans lumière et sans mesure, ce qui le rendait tout
aussi funeste que l'insouciance. Il était à craindre que, dès le
départ de la commission française, le gouvernement romain tombât en
dissolution, par l'inaction ou la retraite de ses membres. Et cependant
on aimait beaucoup les places à Rome, on les aimait comme on le fait
dans tout état sans industrie.

La commission avait mis fin à toutes les malversations qui avaient été
commises au premier moment de notre entrée à Rome. Elle s'était emparée
de la gestion des finances, et les dirigeait avec probité et habileté.
Faypoult, qui était un administrateur intègre et capable, avait établi
pour tout l'état romain un système d'impôts fort bien entendu. Il était
parvenu ainsi à suffire aux besoins de notre armée; il avait payé tout
l'arriéré de solde non-seulement à l'armée de Rome, mais encore à
la division embarquée à Civita-Vecchia. Si les finances eussent été
conduites de la même manière dans la Cisalpine, le pays n'eût pas été
foulé, et nos soldats se fussent trouvés dans l'abondance. L'autorité
militaire était à Rome entièrement soumise à la commission. Le général
Saint-Cyr, qui avait remplacé Masséna, se distinguait par une sévère
probité; mais, partageant le goût d'autorité qui devenait général
chez tous ses camarades, il paraissait mécontent d'être soumis à la
commission. A Milan surtout, on était fort peu satisfait de tout ce qui
se faisait à Rome. Les démocrates italiens étaient irrités de voir les
démocrates romains annulés ou contenus par la commission. L'état-major
français, duquel relevaient les divisions stationnées à Rome, voyait
avec peine une riche partie des pays conquis lui échapper, et soupirait
après le moment où la commission quitterait ses fonctions.

C'est à tort qu'on ferait au directoire français un reproche du désordre
qui régnait dans les pays alliés. Aucune volonté, si forte qu'elle fût,
n'aurait pu empêcher le débordement des passions qui les troublaient, et
quant aux exactions, la volonté de Napoléon lui-même n'a pas réussi à
les empêcher dans les provinces conquises. Ce qu'un seul individu, plein
de génie et de vigueur, n'aurait pu exécuter, un gouvernement composé
de cinq membres, et placé à des distances immenses, le pouvait encore
moins. Cependant il y avait dans la majorité de notre directoire le plus
grand zèle à assurer le bien-être des nouvelles républiques, et la plus
vive indignation contre l'insolence et les concussions des généraux,
contre les vols manifestes des compagnies. Excepté Barras, qui était de
moitié dans tous les profits des compagnies, qui était l'espoir de tous
les brouillons de Milan, les quatre autres directeurs dénonçaient
avec la plus grande énergie ce qui se faisait en Italie. Larévellière
surtout, dont la sévère probité était révoltée de tant de désordres,
proposa au directoire un plan qui fut agréé. Il voulait qu'une
commission continuât à diriger le gouvernement romain, et à contenir
l'autorité militaire; qu'un ambassadeur fût envoyé à Milan, pour y
représenter le gouvernement français, et y enlever toute influence à
l'état-major; que cet ambassadeur fût chargé de faire à la constitution
cisalpine les changemens qu'elle exigeait, comme de réduire le nombre
des divisions locales, des fonctionnaires publics, et des membres des
conseils; qu'enfin cet ambassadeur eût pour adjoint un administrateur
capable de créer un système d'impôt et de comptabilité. Ce plan fut
adopté. Trouvé, naguère ministre de France à Naples, et Faypoult, l'un
des membres de là commission de Rome, furent envoyés à Milan pour
exécuter les mesures proposées par Larévellière.

Trouvé devait, aussitôt qu'il serait arrivé à Milan, s'entourer des
hommes les plus éclairés de la Cisalpine, et convenir avec eux de tous
les changemens qu'il était nécessaire de faire soit à la constitution,
soit au personnel du gouvernement. Il devait ensuite, quand tous ces
changemens seraient arrêtés, les faire proposer dans les conseils de la
Cisalpine, par des députés à sa dévotion, et au besoin les appuyer de
l'autorité de la France. Il devait cependant cacher sa main autant qu'il
serait possible.

Trouvé, rendu de Naples à Milan, y fit ce qu'on lui avait ordonné. Mais
le secret de sa mission était difficile à garder. On sut bientôt qu'il
venait changer la constitution, et surtout réduire le nombre des places
de toute espèce. Les patriotes, qui sentaient bien, à la conduite de
l'ambassadeur, que les réductions porteraient sur eux, étaient furieux.
Ils s'appuyèrent sur l'état-major de l'armée, fort indisposé lui-même
contre l'autorité nouvelle qu'il lui fallait subir, et on vit s'établir
une lutte scandaleuse entre la légation française et l'état-major
français, entouré des patriotes italiens. Trouvé et les hommes qui se
rendaient chez lui, furent dénonces, avec une extrême violence dans les
conseils cisalpins. On prétendit que le ministre français venait violer
la constitution, et renouveler l'un de ces actes d'oppression que le
directoire avait exercés sur toutes les républiques alliées. Trouvé
essuya des désagrémens de toute espèce, de la part des patriotes
italiens et de nos officiers. Ceux-ci se conduisirent avec la dernière
indécence, dans un bal qu'il donnait, et y causèrent le plus grand
scandale. Ces scènes étaient déplorables, surtout à cause de l'effet
qu'elles produisaient sur les ministres étrangers. Non-seulement on leur
donnait le spectacle des plus fâcheuses divisions, mais on les insultait
dans les dîners diplomatiques, en buvant, à leur face, à l'extermination
de tous les rois. Le plus véhément jacobinisme régnait à Milan. Brune et
Lahoz partirent pour Paris, afin d'aller se ménager l'appui de Barras.
Mais le directoire, averti d'avance, était inébranlable dans ses
résolutions. Lahoz eut l'ordre de repartir de Paris, à l'instant même où
il arrivait. Quant à Brune, il lui fut prescrit de retourner à Milan, et
d'y concourir aux changemens que Trouvé allait faire exécuter.

Après avoir accompli les diverses modifications nécessaires à la
constitution, Trouvé assembla chez lui les députés les plus sages, et
les leur soumit. Ils les approuvèrent; mais le déchaînement était si
grand, qu'ils n'osèrent pas se charger de les proposer eux-mêmes aux
deux conseils. Trouvé fut donc obligé de déployer l'autorité française,
et d'exercer ostensiblement un pouvoir qu'il aurait voulu cacher. Du
reste, peu importait, au fond, le mode employé. Il eût été absurde à
la France, qui avait créé ces républiques nouvelles et qui les faisait
exister par son appui, de ne pas profiter de sa force pour y établir
l'ordre qu'elle croyait le meilleur. Le fâcheux était qu'elle n'eût pas
fait le mieux possible dès le premier jour et en une seule fois, afin de
ne plus être obligée de renouveler ces actes de sa toute-puissance. Le
30 août (13 fructidor an VI), Trouvé assembla le directoire et les deux
conseils de la Cisalpine; il leur présenta la nouvelle constitution
et toutes les lois administratives et financières que Faypoult avait
préparées. Les conseils étaient réduits de deux cent quarante à cent
vingt membres. Les individus à conserver dans les conseils et le
gouvernement étaient désignés. Un système d'impôt régulier était établi.
Il y avait des impôts personnels et indirects, système qu'on essayait
d'établir dans le moment en France, et qui déplaisait beaucoup aux
patriotes. Tous ces changemens furent approuvés et adoptés. Brune avait
été obligé de fournir l'appui des troupes françaises. Aussi la colère
des patriotes cisalpins fut-elle vaine, et la révolution se fit sans
obstacles. Il fut décidé en outre qu'une prochaine convocation des
assemblées primaires aurait lieu, pour approuver les changemens faits à
la constitution.

La tâche de Trouvé était achevée; mais le gouvernement français, voyant
le soulèvement que ce ministre avait excité, pensa qu'il n'était pas
possible de le laisser dans la Cisalpine, qu'il fallait lui donner une
autre ambassade, et envoyer à Milan un homme étranger aux dernières
querelles. Malheureusement le directoire se laissa imposer un ci-devant
membre des jacobins, qui était devenu un souple et bas courtisan de
Barras, qui avait été associé par lui au trafic des compagnies, et
placé sur la voie des honneurs; c'était Fouché, dont Barras surprit la
nomination à ses collègues. Fouché partit pour remplacer Trouvé, et
celui-ci dut se rendre à Stuttgard. Mais Brune, profitant du départ
de Trouvé, se permit, avec une audace qui n'est explicable que par la
licence militaire qui régnait alors, de faire à l'ouvrage du ministre de
France les plus graves changemens. Il exigea la démission de trois des
directeurs nommés par Trouvé, il changea plusieurs ministres, et fit
différentes altérations à la constitution. L'un des trois directeurs
dont il avait demandé la démission, Sopranzi, ayant courageusement
refusé de la donner, il le fit saisir de force pas ses soldats, et
arracher du palais du gouvernement. Il se hâta ensuite de convoquer les
assemblées primaires, pour leur faire approuver l'oeuvre de Trouvé,
modifiée comme elle venait de l'être par lui. Fouché, qui arriva dans
cet intervalle, aurait dû s'opposer à cette convocation, et ne pas
permettre qu'on fît sanctionner des changemens que le général n'avait
pas eu mission de faire; mais il laissa Brune agir à son gré. Les
modifications de Trouvé, et les modifications plus récentes de Brune,
furent approuvées par les assemblées primaires, soumises à la fois au
pouvoir militaire et à la violence des patriotes.

Quand le directoire français apprit ces détails, il ne faiblit point. Il
cassa tout ce qu'avait fait Brune, il le destitua, et chargea Joubert
d'aller rétablir les choses dans l'état où les avait mises Trouvé.
Fouché fit des objections; il prétendit que la constitution nouvelle,
étant approuvée avec les changemens que Brune y avait apportés, il
serait d'un mauvais effet d'y revenir encore. Il avait raison, et il
gagna même Joubert à son avis. Mais le directoire ne devait pas souffrir
de pareilles hardiesses de la part de ses généraux, et surtout il ne
devait pas leur permettre d'exercer un pareil pouvoir dans les états
alliés. Il rappela Fouché lui-même, qui, de cette manière, ne passa que
peu de jours dans la Cisalpine, et il ordonna le rétablissement intégral
de la constitution, telle que Trouvé l'avait faite au nom de la France.
Quant aux individus auxquels Brune avait arraché leur démission, on les
engagea à la renouveler, pour éviter de nouveaux changemens.

La Cisalpine resta donc constituée comme le directoire avait voulu
qu'elle le fût, sauf la destitution de quelques individus changés par
Brune. Mais ces changemens continuels, ces tiraillemens, ces luttes
de nos agens civils et militaires, étaient du plus déplorable effet,
décourageaient les nouveaux peuples affranchis, déconsidéraient la
république-mère, et prouvaient la difficulté de maintenir tous ces corps
dans leur orbite.

Les événemens de la Cisalpine furent gravement reprochés au directoire,
car il est d'usage de tout changer en griefs contre un gouvernement
qu'on attaque, et de lui faire un crime des obstacles même qu'il
rencontre dans sa marche. La double opposition qui commençait à
reparaître dans les conseils attaqua diversement les opérations
exécutées en Italie. Le thème était tout simple pour l'opposition
patriote: on avait commis un attentat, disait-elle, contre
l'indépendance d'une république alliée; on avait même commis une
infraction aux lois française, car la constitution cisalpine qu'on
venait d'altérer était garantie par un traité d'alliance, et ce traité,
approuvé par les conseils, ne pouvait être enfreint par le directoire.
Quant à l'opposition constitutionnelle, ou modérée, il était naturel de
s'attendre à son approbation plutôt qu'à ses reproches, parce que les
changemens faits dans la Cisalpine étaient dirigés contre les patriotes
exclusifs. Mais dans cette partie de l'opposition se trouvait Lucien
Bonaparte. Il cherchait des sujets de querelle au gouvernement, et il
croyait d'ailleurs devoir défendre l'oeuvre de son frère, attaquée par
le directoire. Il cria, comme les patriotes, que l'indépendance des
alliés était attaquée, que les traités étaient violés, etc.

Les deux oppositions se prononçaient plus ouvertement de jour en jour.
Elles commençaient à contester au directoire certaines attributions
dont il avait été pourvu par la loi du 19 fructidor, et dont il avait
quelquefois fait usage. Ainsi cette loi lui donnait le droit de fermer
les clubs, ou de supprimer les journaux dont la direction lui paraîtrait
dangereuse. Le directoire avait fermé quelques clubs devenus trop
violens, et supprimé quelques journaux qui avaient donné des nouvelles
fausses et imaginées évidemment dans une intention malveillante. Il y
eut un journal, entre autres, qui prétendit que le directoire allait
réunir à la France le pays de Vaud: le directoire le supprima. Les
patriotes s'élevèrent contre cette puissance arbitraire, et demandèrent
le rapport de plusieurs des articles de la loi du 19 fructidor. Les
conseils décidèrent que ces articles resteraient en vigueur jusqu'à
l'établissement d'une loi sur la presse; et un travail fut ordonné pour
la préparation de cette loi.

Le directoire essuya également de fortes contradictions en matière de
finances. Il s'agissait de clore le budget de l'an VI (1797-1798), et de
proposer celui de l'an VII (1798-1799). Celui de l'an VI avait été fixé
à 616 millions; mais sur les 616 millions, il y avait eu un déficit de
62 millions, et, outre ce déficit, un arriéré considérable dans les
rentrées. Les créanciers, malgré la solennelle promesse d'acquitter le
tiers consolidé, n'avaient pas été payés intégralement. On décida
qu'ils recevraient, en paiement de l'arriéré, des bons recevables en
acquittement des impôts. Il fallait fixer sur-le-champ le budget de l'an
VII, dans lequel on allait entrer. Les dépenses furent arrêtées à 600
millions, sans la supposition d'une nouvelle guerre continentale. Il
fallut réduire les contributions foncière et personnelle, beaucoup
trop fortes, et élever les impôts du timbre, de l'enregistrement, des
douanes, etc. On décréta des centimes additionnels pour les dépenses
locales, et des octrois aux portes des villes pour l'entretien des
hôpitaux et autres établissemens. Malgré ces augmentations, le ministre
Ramel soutint que les impôts ne rentreraient tout au plus qu'aux trois
quarts, à en juger par les années précédentes, et que c'était les
exagérer beaucoup que de porter les rentrées effectives à 450 ou
500 millions. Il demanda donc de nouvelles ressources, pour couvrir
réellement la dépense de 600 millions; il proposa un impôt sur les
portes et fenêtres, et un impôt sur le sel. Il s'éleva à ce sujet de
violentes contestations. On décréta l'impôt sur les portes et fenêtres,
et on prépara un rapport sur l'impôt du sel.

Ces contradictions n'avaient rien de fâcheux en elles-mêmes, mais elles
étaient le symptôme d'une haine sourde, à laquelle il ne fallait que des
malheurs publics pour éclater. Le directoire, parfaitement instruit de
l'état de l'Europe, voyait bien que de nouveaux dangers se préparaient,
et que la guerre allait se ranimer sur le continent. Il ne pouvait guère
plus en douter au mouvement des différens cabinets. Cobentzel et Repnin
n'avaient pu arracher la Prusse à sa neutralité, et l'avaient quittée
avec un grand mécontentement. Mais Paul Ier, complètement séduit, avait
stipulé un traité d'alliance avec l'Autriche, et on disait ses troupes
en marche. L'Autriche armait avec activité; la cour de Naples ordonnait
l'enrôlement de toute sa population. Il eût été de la plus grande
imprudence de ne pas faire de préparatifs, en voyant un pareil
mouvement, depuis les bords de la Vistule jusqu'à ceux du Volturne. Nos
armées étant singulièrement diminuées par la désertion, le directoire
résolut de pourvoir à leur recrutement par une grande institution, qui
restait encore à créer. La convention avait puisé deux fois dans la
population de la France, mais d'une manière extraordinaire, sans laisser
de loi permanente pour la levée annuelle des soldats. En mars 1793, elle
avait ordonné une levée de trois cent mille hommes; en août de la même
année, elle avait pris la grande et belle résolution de la levée en
masse, génération par génération. Depuis, la république avait existé
par cette mesure seule, en forçant à rester sous les drapeaux ceux qui
avaient pris les armes à cette époque. Mais le feu, les maladies en
avaient détruit un grand nombre; la paix en avait ramené un grand nombre
encore dans leurs foyers. On n'avait délivré que douze mille congés,
mais il y avait eu dix fois plus de déserteurs; et il était difficile
d'être sévère envers des hommes qui avaient défendu pendant six années
leur patrie, et qui l'avaient fait triompher de l'Europe au prix de leur
sang. Les cadres restaient, et ils étaient excellens. Il fallait
les remplir par de nouvelles levées, et prendre, non pas une mesure
extraordinaire et temporaire, mais une mesure générale et permanente;
il fallait rendre une loi, enfin, qui devînt, en quelque sorte, partie
inhérente de la constitution. On imagina la conscription.

Le général Jourdan fut le rapporteur de cette loi grande et salutaire,
dont on a abusé comme de toutes les choses de ce monde, mais qui n'en a
pas moins sauvé la France et porté sa gloire au comble. Par cette loi,
chaque Français fut déclaré soldat de droit, pendant une époque de sa
vie. Cette époque était de vingt à vingt-cinq ans. Les jeunes gens
arrivés à cet âge étaient partagés en cinq classes, année par année.
Suivant la nécessité, le gouvernement appelait des hommes en commençant
par la première classe, celle de vingt ans, et par les plus jeunes de
chaque classe. Il pouvait successivement appeler les cinq classes, au
fur et à mesure des besoins. En temps de paix, les conscrits étaient
obligés de servir jusqu'à vingt-cinq ans. Ainsi la durée du service des
soldats variait d'une année à cinq, suivant qu'ils avaient été pris de
vingt-cinq à vingt ans. En temps de guerre, cette durée était illimitée;
c'était au gouvernement à délivrer des congés, quand il croyait le
pouvoir sans inconvénient. Il n'y avait d'exemption d'aucune espèce,
excepté pour ceux qui s'étaient mariés avant la loi, ou qui avaient déjà
payé leur dette dans les guerres précédentes. Cette loi pourvoyait ainsi
aux cas ordinaires; mais dans les cas extraordinaires, lorsque la patrie
était déclarée en danger, le gouvernement avait droit, comme en 93, sur
la population entière; et la levée en masse recommençait.

Cette loi fut adoptée sans opposition, et considérée comme l'une
des plus importantes créations de la révolution[2]. Sur-le-champ le
directoire demanda à en faire usage, et réclama la levée de deux cent
mille conscrits, pour compléter les armées et les mettre sur un
pied respectable. Cette demande fut accordée par acclamations le 2
vendémiaire an VII (23 septembre 1798). Bien que les deux oppositions
contrariassent souvent le directoire, par humeur ou jalousie, cependant
elles voulaient que la république conservât son ascendant en présence
des puissances de l'Europe. Une levée d'hommes exige une levée d'argent.
Le directoire demanda, en sus du budget, 125 millions dont 90 pour
l'équipement de deux cent mille conscrits, et 35 pour réparer le dernier
désastre de la marine. La question était de savoir où on les prendrait.
Le ministre Ramel prouva que les bons pour le remboursement des deux
tiers de la dette étaient rentrés presque en totalité, qu'il restait 400
millions en biens nationaux, lesquels étaient libres par conséquent,
et pouvaient être consacrés aux nouveaux besoins de la république.
On décréta en conséquence la mise en vente de 125 millions de biens
nationaux. Un douzième devait être payé comptant, le reste en
obligations des acquéreurs, négociables à volonté, et payables
successivement dans un délai de dix-huit mois. Elles devaient porter
intérêt à cinq pour cent. Ce papier pouvait équivaloir à un paiement
au comptant, par la facilité de le donner aux compagnies. Les biens
devaient être vendus huit fois le revenu. Cette ressource ne fut
pas plus contestée que la loi de recrutement, dont elle était la
conséquence.

[Note 2: Elle fut rendue le 19 fructidor an VI (5 septembre).]

Le directoire se mit ainsi en mesure de répondre aux menaces de
l'Europe, et de soutenir la dignité de la république. Deux événemens de
médiocre importance venaient d'avoir lieu, l'un en Irlande, l'autre à
Ostende. L'Irlande s'était soulevée, et le directoire y avait envoyé le
général Humbert avec quinze cents hommes[3]. Malheureusement un envoi
de fonds que devait faire la trésorerie ayant été retardé, une seconde
division de six mille hommes, commandée par le général Sarrazin, n'avait
pu mettre à la voile, et Humbert était resté sans appui. Il s'était
maintenu longtemps, et assez pour prouver que l'arrivée du renfort
attendu aurait changé entièrement la face des choses. Mais, après une
suite de combats honorables, il venait d'être obligé de mettre bas les
armes avec tout son corps. Un échec de même nature, essuyé par les
Anglais, venait de compenser cette perte. Les Anglais venaient par
intervalles lancer quelques bombes sur nos ports de l'Océan, ils
voulurent faire un débarquement à Ostende, pour détruire les écluses;
mais, poursuivis à outrance, coupés de leurs vaisseaux, ils furent pris
au nombre de deux mille hommes.

[Note 3: Il débarqua le 5 fructidor (22 août) et fut battu et fait
prisonnier le 22 (8 septembre) par le général Cornwallis.]

Bien que l'Autriche eût contracté une alliance avec la Russie et avec
l'Angleterre, et qu'elle pût compter sur une armée russe et sur un
subside anglais, néanmoins elle hésitait encore à rentrer en lutte avec
la république française. L'Espagne qui voyait avec peine l'incendie
rallumé sur le continent, et qui craignait également les progrès du
système républicain et sa ruine, car dans un cas elle pouvait être
révolutionnée, et dans l'autre punie de son alliance avec la France,
l'Espagne s'était interposée de nouveau pour calmer des adversaires
irrités. Sa médiation, en provoquant des discussions, en faisant naître
quelque possibilité d'arrangement, amenait de nouvelles hésitations à
Vienne, ou du moins de nouvelles lenteurs. A Naples, où le zèle était
furibond, on était indigné de tout délai, et on voulait trouver une
manière d'engager la lutte, pour forcer l'Autriche à tirer le fer. La
folie de cette petite cour était sans exemple. Le sort des Bourbons
était, à cette époque, d'être conduits par leurs femmes à toutes les
fautes. On en avait vu trois à la fois dans le même cas: Louis XVI,
Charles IV et Ferdinand. Le sort de l'infortuné Louis XVI est connu.
Charles IV et Ferdinand, quoique par des voies différentes, étaient
entraînés, par la même influence, à une ruine inévitable. On avait fait
prendre au peuple de Naples la cocarde anglaise; Nelson était traité
comme un dieu tutélaire. On avait ordonné la levée du cinquième de la
population, espèce d'extravagance, car il eût suffi d'en bien armer le
cinquantième, pour prendre rang parmi les puissances. Chaque couvent
devait fournir un cavalier équipé; une partie des biens du clergé avait
été mise en vente; tous les impôts avaient été doublés; enfin ce faiseur
de projets malheureux, dont tous les plans militaires avaient si mal
réussi, et que la destinée réservait à des revers d'une si étrange
espèce, Mack avait été demandé à Naples pour être mis à la tête de
l'armée napolitaine. On lui décerna le triomphe avant la victoire, et
on lui donna le titre de libérateur de l'Italie, le même qu'avait porté
Bonaparte. A ces grands moyens on ajoutait des neuvaines à tous les
saints, des prières à saint Janvier, et des supplices contre ceux qui
étaient soupçonnés de partager les opinions françaises.

La petite cour de Naples continuait ses intrigues en Piémont et en
Toscane. Elle voulait que les Piémontais s'insurgeassent sur les
derrières de l'armée qui gardait la Cisalpine, et les Toscans sur les
derrières de celle qui gardait Rome. Les Napolitains auraient profité de
l'occasion pour attaquer de front l'armée de Rome; les Autrichiens en
auraient profité aussi pour attaquer de front celle de la Cisalpine,
et on augurait de toutes ces combinaisons, que pas un Français ne se
sauverait. Le roi de Piémont, prince religieux, avait quelques scrupules
à cause du traité d'alliance qui le liait à la France; mais on lui
disait que la foi promise à des oppresseurs n'engageait pas, et que les
Piémontais avaient le droit d'assassiner jusqu'au dernier Français. Du
reste, les scrupules étaient moins ici le véritable obstacle que la
surveillance rigoureuse du directoire. Quant à l'archiduc de Toscane, il
manquait entièrement de moyens. Naples, pour le décider, promettait de
lui envoyer une armée par la flotte de Nelson.

Le directoire, de son côté, était sur ses gardes, et il prenait ses
précautions. La république ligurienne, toujours acharnée contre le roi
de Piémont, avait enfin déclaré la guerre à ce prince. A une haine
de principes se joignait une vieille haine de voisinage; et ces deux
petites puissances en voulaient venir aux mains à tout prix. Le
directoire intervint dans la querelle, signifia à la république
ligurienne qu'il fallait poser les armes, et déclara au roi de Piémont
qu'il se chargeait de maintenir la tranquillité dans ses états, mais
que, pour cela, il fallait qu'il y occupât un poste important. En
conséquence, il lui demanda de laisser occuper par les troupes
françaises la citadelle de Turin. Une pareille prétention n'était
justifiable que par les craintes que la cour de Piémont inspirait. Il y
avait incompatibilité entre les anciens et les nouveaux états, et ils
ne pouvaient pas se fier les uns aux autres. Le roi de Piémont fit
de grandes remontrances; mais il n'y avait pas moyen de résister aux
demandes du directoire. Les Français occupèrent la citadelle, et
commencèrent sur-le-champ à l'armer. Le directoire avait détaché l'armée
de Rome de celle de la Cisalpine, et lui avait donné, pour la commander,
le général Championnet, qui s'était distingué sur le Rhin. L'armée était
disséminée dans tout l'état romain; il y avait dans la Marche d'Ancône
quatre à cinq mille hommes commandés par le général Casa-Bianca; le
général Lemoine était avec deux ou trois mille hommes sur le penchant
opposé de l'Apennin, vers Terni. Macdonald, avec la gauche, forte de
cinq mille hommes à peu près, était répandu sur le Tibre. Il y avait à
Rome une petite réserve. L'armée dite de Rome était donc de quinze à
seize mille hommes au plus. La nécessité de surveiller le pays, et la
difficulté d'y vivre, nous avaient obligés de disperser nos troupes; et
si un ennemi actif et bien secondé avait su saisir l'occasion, il aurait
pu faire repentir les Français de leur isolement.

On comptait beaucoup sur cette circonstance à Naples; on se flattait de
surprendre les Français et de les détruire en détail. Quelle gloire de
prendre l'initiative, de remporter le premier succès, et de forcer enfin
l'Autriche à entrer dans la carrière, après la lui avoir ouverte!
Ce furent là les raisons qui engagèrent la cour de Naples à prendre
l'initiative. Elle espérait que les Français seraient facilement battus,
et que l'Autriche ne pourrait plus hésiter, quand une fois le fer serait
tiré. M. de Gallo et le prince Belmonte-Pignatelli, qui connaissaient
un peu mieux l'Europe et les affaires, s'opposaient à ce qu'on prît
l'initiative; mais on refusa d'écouter leurs sages conseils. Pour
décider ce pauvre roi, et l'arracher à ses innocentes occupations, on
supposa, dit-on, une fausse lettre de l'empereur, qui provoquait le
commencement des hostilités. Dès lors les ordres de marche furent
donnés pour la fin de novembre. Toute l'armée napolitaine fut mise en
mouvement. Le roi lui-même partit avec un grand appareil, pour assister
aux opérations. Il n'y eut pas de déclaration de guerre, mais une
sommation aux Français d'évacuer l'état romain: ils répondirent à cette
sommation en se préparant à combattre, malgré la disproportion du
nombre.

Dans la situation respective des deux armées, rien n'était plus facile
que d'accabler les Français, dispersés dans les provinces romaines, à
droite et à gauche de l'Apennin. Il fallait marcher directement sur leur
centre, et porter la masse des forces napolitaines entre Rome et Terni.
La gauche des Français, placée au-delà de l'Apennin pour garder les
Marches, eût été coupée de leur droite, placée en deçà pour garder les
rives du Tibre. On les eût ainsi empêchés de se rallier, et on les
aurait ramenés en désordre jusque dans la Haute-Italie. La Péninsule
du moins eût été délivrée; et la Toscane, l'état romain, les Marches,
seraient entrés sous la domination de Naples. Le nombre des troupes
napolitaines rendait ce plan encore plus facile et plus sûr; mais il
était impossible que Mack employât une manoeuvre aussi simple. Comme
dans ses anciens plans, il voulut envelopper l'ennemi par une multitude
de corps détachés. Il avait près de soixante mille hommes, dont quarante
mille formaient l'armée active, et vingt mille les garnisons. Au lieu
de diriger cette masse de forces sur le point essentiel de Terni, il
la divisa en six colonnes. La première, agissant sur les revers de
l'Apennin, le long de l'Adriatique, dut se porter par la route d'Ascoli
dans les Marches; la seconde et la troisième, agissant sur l'autre côté
des monts, et se liant à la précédente, durent marcher, l'une sur Terni,
l'autre sur Magliano; la quatrième et la principale, formant le corps de
bataille, fut dirigée sur Frascati et sur Rome; une cinquième, longeant
la Méditerranée, eut la mission de parcourir les Marais Pontins, et de
rejoindre le corps de bataille sur la voie Appienne; enfin la dernière,
embarquée sur l'escadre de Nelson, fut dirigée sur Livourne, pour
soulever la Toscane et fermer la retraite aux Français. Ainsi tout était
préparé pour les envelopper et les perdre tous, mais rien ne l'était
pour les battre auparavant.

C'est dans cet ordre que Mack se mit en marche avec ses quarante mille
hommes. La quantité de ses bagages, l'indiscipline des troupes, le
mauvais état des chemins, rendaient ses mouvemens très lents. L'armée
napolitaine formait une longue queue, sans ordre et sans ensemble.
Championnet, averti à temps du péril, détacha deux corps pour observer
la marche de l'ennemi, et protéger les corps isolés qui se repliaient.
Ne croyant pas pouvoir conserver Rome, il résolut de prendre une
position en arrière, sur les bords du Tibre, entre Civita-Castellana
et Civita-Ducale, et là de concentrer ses forces pour reprendre
l'offensive.

Tandis que Championnet se retirait sagement, et évacuait Rome, en
laissant huit cents hommes dans le château Saint-Ange, Mack s'avançait
fièrement sur toutes les routes, et semblait ne pouvoir trouver de
résistance. Il arriva aux portes de Rome le 9 frimaire an VII (29
novembre 1798), et y entra sans obstacle. On avait préparé au roi une
réception triomphale. Ce pauvre prince, traité en conquérant et en
libérateur, fut enivré de l'espèce de gloire militaire qu'on lui avait
apprêtée. Du reste, on lui conseillait un noble usage de la victoire, et
il invita le pape à venir reprendre possession de ses états. Cependant
son armée, moins généreuse que lui, commit d'horribles pillages. La
populace romaine, avec sa mobilité accoutumée, se précipita sur les
maisons de ceux qu'on accusait d'être révolutionnaires, et les dévasta.
La dépouille mortelle du malheureux Duphot fut exhumée et indignement
outragée.

Pendant que les Napolitains occupaient ainsi leur temps à Rome,
Championnet exécutait avec une rare activité l'habile détermination
qu'il avait prise. Sentant que le point essentiel était au centre sur
le Haut-Tibre, il fit prendre à Macdonald une forte position à
Civita-Castellana, et le renforça de toutes les troupes dont il put
disposer. Il transporta une partie des forces qu'il avait dans les
Marches, au-delà de l'Apennin, et ne laissa au général Casa-Bianca que
ce qui lui était strictement nécessaire pour retarder de ce côté la
marche de l'ennemi. Lui-même courut à Ancône pour hâter l'arrivée de ses
parcs et des munitions. Ne s'effrayant pas plus qu'il ne fallait de ce
qui se préparait sur ses derrières en Toscane, il chargea un officier,
avec un faible détachement, d'observer ce qui se passait de ce côté.

Les Napolitains rencontrèrent enfin les Français sur les différentes
routes qu'ils parcouraient. Ils étaient trois fois plus nombreux, mais
ils avaient affaire aux fameuses bandes d'Italie, et ils trouvèrent que
la tâche était rude. Dans les Marches, la colonne qui s'avançait par
Ascoli fut repoussée au loin par Casa-Bianca. Sur la route de Terni,
un colonel napolitain fut enlevé avec tout son corps par le général
Lemoine. Cette première expérience de la guerre avec les Français était
peu faite pour encourager les Napolitains. Cependant Mack fit ses
dispositions pour enlever la position qu'il sentait la plus importante,
celle de Civita-Castellana, où Macdonald se trouvait avec le gros de nos
troupes. Civita-Castellana est l'ancienne Veïes. Elle est placée sur un
ravin, dans une position très forte. Les Français tenaient plusieurs
postes éloignés qui en couvraient les approches. Le 14 frimaire an VII
(4 décembre), Mack fit attaquer Borghetto, Nepi, Rignano, par des forces
considérables. Il dirigea par la rive opposée du Tibre une colonne
accessoire, qui devait s'emparer de Rignano. Aucune de ces attaques ne
réussit. L'une des colonnes, mise en fuite, perdit toute son artillerie.
Une seconde, enveloppée, perdit trois mille prisonniers. Les autres,
découragées, se bornèrent à de simples démonstrations. Nulle part
enfin les troupes napolitaines ne purent soutenir le choc des troupes
françaises. Mack, un peu déconcerté, renonça à enlever la position
centrale de Civita-Castellana, et commença à s'apercevoir que ce n'était
pas sur ce point qu'il aurait fallu essayer de forcer la ligne ennemie.
C'est à Terni, point plus rapproché de l'Apennin, et moins défendu par
les Français, qu'il aurait dû frapper le coup principal. Il songea dès
lors à dérober ses troupes, et à les reporter de Civita-Castellana sur
Terni. Mais pour cacher ce mouvement, il aurait fallu une rapidité
d'exécution impossible avec des troupes sans discipline. Il fallut
plusieurs jours pour faire repasser le Tibre au gros de l'armée; et
Mack ralentit encore par sa propre faute une opération déjà trop
lente. Macdonald, qu'il croyait retenir à Civita-Castellana par des
démonstrations, s'était déjà transporté de Civita-Castellana au-delà
du Tibre. Lemoine avait été renforcé à Terni. Ainsi, les Napolitains
avaient été prévenus sur tous les points qu'ils se proposaient de
surprendre. Le premier mouvement du général Metsch, de Calvi sur
Otricoli, n'amena qu'un désastre. Le 19 frimaire (9 décembre), ramené
d'Otricoli sur Calvi, ce général fut entouré et obligé de mettre bas les
armes, avec quatre mille hommes, devant un corps de trois mille cinq
cents. Dès cet instant, Mack ne songea plus qu'à rentrer dans Rome, et à
se replier de Rome jusqu'au pied des montagnes de Frascati et d'Albano,
pour y rallier son armée, et la renforcer de nouveaux bataillons.
C'était là une triste ressource, car ce n'était pas la quantité des
soldats qu'il fallait augmenter, c'était leur qualité qu'il aurait fallu
changer; et ce n'était pas en se retirant à quelques lieues du champ de
bataille qu'on pouvait trouver le temps de leur donner la discipline et
la bravoure.

Le roi de Naples, en apprenant ces tristes événemens, sortit furtivement
de Rome, où il était entré quelques jours auparavant en triomphe. Les
Napolitains l'évacuèrent en désordre, à la grande satisfaction des
Romains, qui étaient déjà beaucoup plus importunés de leur présence,
qu'ils ne l'avaient été de celle des Français. Championnet rentra dans
Rome dix-sept jours après en être sorti. Il avait mérité véritablement
les honneurs du triomphe. Se concentrant habilement avec quinze ou seize
mille hommes, il avait su reprendre l'offensive contre quarante mille,
et les avait poussés en désordre devant lui. Championnet ne voulut pas
se borner à la simple défense des États romains, il conçut le projet
audacieux de conquérir le royaume de Naples avec sa faible armée.
L'entreprise était difficile, moins à cause de la force de l'armée
napolitaine que de la disposition des habitans, qui pouvaient nous faire
une guerre de partisans fort longue et fort dangereuse. Championnet
n'en persista pas moins à s'avancer. Il partit de Rome pour suivre
la retraite de Mack. Il lui fit sur la route une grande quantité de
prisonniers, et mit dans une déroute complète la colonne qui avait été
débarquée en Toscane, et dont il ne s'échappa que trois mille hommes.

Mack, entièrement démoralisé, se replia rapidement dans le royaume de
Naples, et ne s'arrêta que devant Capoue, sur la ligne du Volturne. Il
fit choix de ses troupes les meilleures, les plaça devant Capoue et
sur toute la ligne du fleuve, qui est très profond, et qui forme une
barrière difficile à franchir. Pendant ce temps, le roi était rentré
à Naples, et son retour subit y avait jeté la confusion. Le peuple,
furieux des échecs essuyés par l'armée, criait à la trahison, demandait
des armes, et menaçait d'égorger les généraux, les ministres, tous ceux
auxquels il attribuait les malheurs de la guerre. Il voulait égorger
aussi tous ceux qu'on accusait de désirer les Français et la révolution.
Cette cour odieuse n'hésita pas à donner aux lazzaronis des armes dont
il était facile de prévoir l'usage. A peine ces espèces de barbares
eurent-ils reçu les dépouilles des arsenaux, qu'ils s'insurgèrent et
se rendirent maîtres de Naples. Criant toujours à la trahison, ils
s'emparèrent d'un messager du roi, et l'assassinèrent. Le favori Acton,
auquel on commençait à attribuer les malheurs publics, la reine, le roi,
toute la cour, étaient dans l'épouvante. Naples ne paraissait plus un
séjour assez sûr; l'idée de se réfugier en Sicile fut aussitôt conçue
et adoptée. Le 11 nivôse (31 décembre), les meubles précieux de la
couronne, tous les trésors des palais de Caserte et de Naples, et un
trésor de vingt millions, furent embarqués sur l'escadre de Nelson, et
on fit voile pour la Sicile. Acton, l'auteur de toutes les calamités
publiques, ne voulut pas braver les dangers du séjour de Naples, et
s'embarqua avec la reine. Tout ce qu'on ne put pas emporter fut brûlé.
Ce fut au milieu d'une tempête, et à la lueur des flammes des chantiers
incendiés, que cette cour lâche et criminelle abandonna à ses dangers le
royaume qu'elle avait compromis. Elle laissa, dit-on, l'ordre d'égorger
la haute bourgeoisie, accusée d'esprit révolutionnaire. Tout devait être
immolé, jusqu'au rang de notaire. Le prince Pignatelli resta à Naples,
chargé des pouvoirs du roi.

Pendant ce temps, Championnet s'avançait vers Naples. Il avait commis
à son tour la même faute que Mack; il s'était divisé en plusieurs
colonnes, qui devaient se joindre devant Capoue. Leur jonction à travers
un pays difficile, au milieu d'un peuple fanatique et soulevé de toutes
parts contre les prétendus ennemis de Dieu et de saint Janvier, était
fort incertaine.

Championnet, arrivé avec son corps de bataille sur les bords du
Volturne, voulut faire une tentative sur Capoue. Repoussé par une
nombreuse artillerie, il fut obligé de renoncer à un coup de main, et de
replier ses troupes, en attendant l'arrivée des autres colonnes. Cette
tentative eut lieu le 14 nivôse an VII (3 janvier 1799). Les paysans
napolitains, insurgés de toutes parts, interceptaient nos courriers et
nos convois. Championnet n'avait aucune nouvelle de ses autres colonnes,
et sa position pouvait être considérée comme très critique. Mack profita
de l'occasion pour lui faire des ouvertures amicales. Championnet,
comptant sur la fortune des Français, repoussa hardiment les
propositions de Mack. Heureusement il fut rejoint par ses colonnes, et
il convint alors d'un armistice, aux conditions suivantes: Mack devait
abandonner la ligne du Volturne, céder la ville de Capoue aux Français,
se retirer derrière la ligne des Regi-Lagni du côté de la Méditerranée,
et de l'Ofanto, du côté de l'Adriatique, et céder ainsi une grande
partie du royaume de Naples. Outre ces concessions de territoire, on
stipula une contribution de huit millions en argent. L'armistice fut
signé le 22 nivôse (11 janvier).

Quand on apprit à Naples la nouvelle de l'armistice, le peuple se livra
à la plus grande fureur, et cria plus vivement encore qu'il était trahi
par les officiers de la couronne. La vue du commissaire chargé de
recevoir la contribution de huit millions porta la multitude aux
derniers excès; elle se révolta, et empêcha l'exécution de l'armistice.
Le tumulte fut porté à un tel degré, que le prince Pignatelli,
épouvanté, abandonna Naples. Cette belle capitale resta livrée aux
lazzaronis. Il n'y avait plus aucune autorité reconnue, et on était
menacé d'un horrible bouleversement. Enfin, après trois jours de
tumulte, on parvint à choisir un chef qui avait la confiance des
lazzaronis, et qui avait quelques moyens de les contenir: c'était le
prince de Moliterne. Pendant ce temps, les mêmes fureurs éclataient dans
l'armée de Mack. Ses soldats, loin de s'en prendre de leurs malheurs à
leur lâcheté, s'en prirent à leur général, et voulurent le massacrer. Le
prétendu libérateur de l'Italie, qui avait reçu un mois auparavant les
honneurs du triomphe, n'eut d'autre asile que le camp même des Français.
Il demanda à Championnet la permission de se réfugier auprès de lui. Le
généreux républicain, oubliant le langage peu convenable de Mack dans
sa correspondance, lui donna asile, le fit asseoir à sa table, et lui
laissa son épée.

Championnet, autorisé par le refus fait à Naples d'exécuter les
conditions de l'armistice, s'avança sur cette capitale, dans le but de
s'en emparer. La chose était difficile, car un peuple immense, qui,
en rase campagne, eût été balayé par quelques escadrons de cavalerie,
devenait très redoutable derrière les murs d'une ville. On eut quelques
combats à livrer pour approcher de la place, et les lazzaronis
montrèrent là plus de courage que l'armée napolitaine. L'imminence du
danger avait redoublé leur fureur. Le prince de Moliterne, qui voulait
les modérer, avait cessé bientôt de leur convenir, et ils avaient pris
pour chefs deux d'entre eux, les nommés Paggio et Michel le fou. Ils se
livrèrent, dès cet instant, aux plus grands excès, et commirent toute
espèce de violences contre les bourgeois et les nobles accusés de
jacobinisme. Le désordre fut poussé à un tel point, que toutes les
classes intéressées à l'ordre souhaitèrent l'entrée des Français. Les
habitans firent prévenir Mack qu'ils se joindraient à lui pour livrer
Naples. Le prince de Moliterne lui-même promit de s'emparer du fort
Saint-Elme, et de le livrer aux Français. Le 4 pluviôse (23
janvier), Championnet donna l'assaut. Les lazzaronis se défendirent
courageusement; mais les bourgeois s'étant emparés du fort Saint-Elme
et de différens postes de la ville, donnèrent entrée aux Français. Les
lazzaronis, retranchés néanmoins dans les maisons, allaient se défendre
de rues en rues, et incendier peut-être la ville; mais on fit prisonnier
un de leurs chefs, on le traita avec beaucoup d'égards, on lui promit
de respecter saint Janvier, et on obtint enfin qu'il fît mettre bas les
armes à tous les siens.

Championnet, dès cet instant, se trouva maître de Naples et de tout le
royaume: il se hâta d'y rétablir l'ordre et de désarmer les lazzaronis.
D'après les intentions du gouvernement français, il proclama la
nouvelle république. Un nom antique lui fut donné, celui de république
parthénopéenne. Telle fut l'issue des folies et des méchancetés de la
cour de Naples. Vingt mille Français et deux mois suffirent pour déjouer
ses vastes projets, changer ses états en république. Cette courte
campagne de Championnet lui valut sur-le-champ une réputation brillante.
L'armée de Rome prit dès lors le titre d'armée de Naples, et fut
détachée de l'armée d'Italie. Championnet devint indépendant de Joubert.

Pendant que ces événemens avaient lieu dans la Péninsule, la chute du
royaume de Piémont était enfin consommée. Déjà, par une précaution que
les circonstances légitimaient assez, Joubert s'était emparé de la
citadelle de Turin, et l'avait armée avec l'artillerie prise dans les
arsenaux piémontais. Mais cette précaution était fort insuffisante dans
l'état présent des choses. Le trouble régnait toujours dans le Piémont:
les républicains faisaient sans cesse de nouvelles tentatives, et
venaient même de perdre six cents hommes, pour avoir essayé de
surprendre Alexandrie. Une mascarade sortie de la citadelle de Turin,
où toute la cour était représentée, et qui était à la fois l'oeuvre des
Piémontais et des officiers français que les généraux ne pouvaient pas
toujours contenir, avait failli provoquer un combat sanglant dans
Turin même. La cour de Piémont ne pouvait pas être notre amie, et la
correspondance du ministre de Naples avec M. de Priocca, ministre
dirigeant de Piémont, le prouvait assez. Dans des circonstances
pareilles, la France, exposée à une nouvelle guerre, ne pouvait pas
laisser, sur ses communications des Alpes, deux partis aux prises et un
gouvernement ennemi. Elle avait, sur la cour de Piémont, le droit que
les défenseurs d'une place ont sur tous les bâtimens qui en gênent ou
en compromettent la défense. Il fut décidé qu'on forcerait le roi de
Piémont à abdiquer. On soutint les républicains, et on les aida à
s'emparer de Novarre, Alexandrie, Suze, Chivasso. On dit alors au roi
qu'il ne pouvait plus vivre dans des états qui se révoltaient, et qui
allaient être bientôt le théâtre de la guerre: on lui demanda son
abdication, en lui laissant l'île de Sardaigne. L'abdication fut signée
le 19 frimaire (9 décembre 1798). Ainsi les deux princes les plus
puissans de l'Italie, celui de Naples et de Piémont, n'avaient plus, de
leurs états, que deux îles. Dans les circonstances qui se préparaient,
on ne voulut pas se donner l'embarras de créer une nouvelle république,
et en attendant le résultat de la guerre, il fut décidé que le Piémont
serait provisoirement administré par la France. Il ne restait plus à
envahir en Italie que la Toscane. Une simple signification suffisait
pour l'occuper; mais on différait cette signification, et on attendait,
pour la faire, que l'Autriche se fût ouvertement déclarée.



CHAPITRE XV.

ÉTAT DE L'ADMINISTRATION DE LA RÉPUBLIQUE ET DES ARMÉES AU COMMENCEMENT
DE 1799.--PRÉPARATIFS MILITAIRES.--LEVÉE DE 200 MILLE
CONSCRITS.--MOYENS ET PLANS DE GUERRE DU DIRECTOIRE ET DES PUISSANCES
COALISÉES.--DÉCLARATION DE GUERRE A L'AUTRICHE.--OUVERTURE DE
LA CAMPAGNE DE 1799.--INVASION DES GRISONS.--COMBAT DE
PFULLENDORF.--BATAILLE DE STOCKACH.--RETRAITE DE JOURDAN.--OPÉRATIONS
MILITAIRES EN ITALIE.--BATAILLE DE MAGNANO; RETRAITE DE
SCHÉRER.--ASSASSINAT DES PLÉNIPOTENTIAIRES FRANÇAIS A RASTADT.--EFFETS
DE NOS PREMIERS REVERS.--ACCUSATIONS MULTIPLIÉES CONTRE LE
DIRECTOIRE.--ÉLECTIONS DE L'AN VII.--SIÈYES EST NOMMÉ DIRECTEUR, EN
REMPLACEMENT DE REWBELL.


Tel était l'état des choses au commencement de l'année 1799. La guerre,
d'après les événemens que nous venons de rapporter, n'était plus
douteuse. D'ailleurs les correspondances interceptées, la levée de
boucliers de la cour de Naples, qui n'aurait pas pris l'initiative sans
la certitude d'une intervention puissante, les préparatifs immenses de
l'Autriche, enfin l'arrivée d'un corps russe en Moravie, ne laissaient
plus aucune incertitude. On était en nivôse (janvier 1799), et il était
évident que les hostilités seraient commencées avant deux mois. Ainsi
l'incompatibilité des deux grands systèmes que la révolution avait
mis en présence était prouvée par les faits. La France avait commencé
l'année 1798 avec trois républiques à ses côtés, les républiques batave,
cisalpine et ligurienne, et déjà il en existait six à la fin de
cette année, par la création des républiques helvétique, romaine et
parthénopéenne. Cette extension avait été moins le résultat de l'esprit
de conquête, que de l'esprit de système. On avait été obligé de secourir
les Vaudois opprimés: on avait été provoqué à Rome à venger la mort du
malheureux Duphot, immolé en voulant séparer les deux partis: à Naples
on n'avait fait que repousser une agression. Ainsi on avait été
forcément conduit à rentrer en lutte, il est constant que le directoire,
quoique ayant une immense confiance dans la puissance française,
désirait cependant la paix, pour des raisons politiques et financières;
il est constant aussi que l'empereur, tout en désirant la guerre,
voulait l'éloigner encore. Cependant tous s'étaient conduits comme
s'ils avaient voulu rentrer immédiatement en lutte, tant était grande
l'incompatibilité des deux systèmes.

La révolution avait donné au gouvernement français une confiance et
une audace extraordinaire. Le dernier événement de Naples, quoique peu
considérable en lui-même, venait de lui persuader encore que tout devait
fuir devant les baïonnettes françaises. C'était du reste l'opinion de
l'Europe. Il ne fallait rien moins que l'immensité des moyens réunis
contre la France, pour donner à ses ennemis le courage de se mesurer
avec elle. Mais cette confiance du gouvernement français dans ses
forces était exagérée, et lui cachait une partie des difficultés de sa
position. La suite a prouvé que ses ressources étaient immenses, mais
que dans le moment elles n'étaient pas encore assez assurées pour
garantir la victoire. Le directoire, outre la France, avait à
administrer la Hollande, la Suisse, toute l'Italie, partagées en
autant de républiques. Les administrer par l'intermédiaire de leur
gouvernement, était, comme on l'a vu, encore plus difficile que si on
avait commandé directement chez elles. On n'en pouvait presque
tirer aucune ressource, ni en argent ni en hommes, par le défaut
d'organisation. Il fallait cependant les défendre, et dès lors combattre
sur une ligne qui, depuis le Texel, s'étendait sans interruption jusqu'à
l'Adriatique, ligne qui, attaquée de front par la Russie et l'Autriche,
était prise à revers par les flottes anglaises, soit en Hollande, soit à
Naples. Les forces qu'une telle situation militaire exigeait, il fallait
les tirer de France seulement. Or, les armées étaient singulièrement
affaiblies. Quarante mille soldats, les meilleurs, étaient en Égypte
sous notre grand capitaine. Les armées restées en France étaient
diminuées de moitié par l'effet des désertions que la paix amène
toujours. Le gouvernement payait le même nombre de soldats, mais il
n'avait peut-être pas cent cinquante mille hommes effectifs. Les
administrations et les états-majors faisaient le profit sur la solde,
et c'était une surcharge inutile pour les finances. Ces cent cinquante
mille hommes effectifs formaient des cadres excellens, qu'on pouvait
remplir avec la nouvelle levée des conscrits; mais il fallait du temps
pour cela, et on n'en avait pas eu assez depuis rétablissement de
la conscription. Enfin, les finances étaient toujours dans le même
délabrement, par la mauvaise organisation de la perception. On avait
voté un budget de 600 millions, et une ressource extraordinaire de 125
millions, prise sur les 400 millions restans de biens nationaux; mais
la lenteur des rentrées, et l'erreur dans l'évaluation de certains
produits, laissaient un déficit considérable. Enfin la subordination, si
nécessaire dans une machine aussi vaste, commençait à disparaître. Les
militaires devenaient très difficiles à contenir. Cet état de guerre
perpétuelle leur faisait sentir qu'ils étaient nécessaires; ils en
devenaient impérieux et exigeans. Placés dans des pays riches, ils
voulaient en profiter, et ils étaient les complices de toutes les
spoliations. Ils voulaient aussi faire triompher leurs opinions là où
ils résidaient, et n'obéissaient qu'avec peine à la direction des agens
civils. On l'a vu dans la querelle de Brune avec Trouvé. Enfin, dans
l'intérieur, l'opposition qu'on a vu renaître depuis le 18 fructidor,
et prendre deux caractères, se prononçait davantage. Les patriotes,
réprimés aux dernières élections, se préparaient à triompher dans les
nouvelles. Les modérés critiquaient froidement, mais amèrement,
toutes les mesures du gouvernement, et suivant l'usage de toutes les
oppositions, lui reprochaient même les difficultés qu'il avait à
vaincre, et qui étaient le plus souvent insurmontables. Le gouvernement,
c'est la force même: il faut qu'il triomphe; tant pis pour lui s'il ne
triomphe pas. On n'écoute jamais ses excuses, quand il explique pourquoi
il n'a pas réussi.

Telle était la situation du directoire à l'instant où la guerre
recommença avec l'Europe. Il fit de grands efforts pour rétablir l'ordre
dans cette grande machine. La confusion régnait toujours en Italie. Les
ressources de cette belle contrée étaient gaspillées, et se perdaient
inutilement pour l'armée; quelques pillards en profitaient seuls. La
commission chargée d'instituer et d'administrer la république romaine
venait de terminer ses fonctions, et aussitôt l'influence des
états-majors s'était fait sentir. On avait changé les consuls jugés
trop modérés. On avait rompu les marchés avantageux pour l'entretien
de l'armée. La commission, dans laquelle Faypoult avait la direction
financière, avait conclu un marché pour l'entretien et le paiement des
troupes stationnées à Rome, et pour le transport de tous les objets
d'art envoyés en France. Elle avait adjugé en paiement des biens
nationaux pris sur le clergé. Le marché, outre qu'il était modéré sous
le rapport du prix, avait l'avantage de fournir un emploi aux biens
nationaux. Il fut cassé, et donné ensuite à la compagnie Baudin,
qui dévorait l'Italie. Cette compagnie se faisait appuyer par les
états-majors, auxquels elle abandonnait un pour cent de profit. Le
Piémont, qu'on venait d'occuper, offrait une nouvelle proie à dévorer,
et la probité de Joubert, général en chef de l'armée d'Italie, n'était
pas une garantie contre l'avidité de l'état-major et des compagnies.
Naples surtout allait être mise au pillage. Il y avait dans le
directoire quatre hommes intègres, Rewbell, Larévellière, Merlin et
Treilhard, que tous les désordres révoltaient. Larévellière surtout,
le plus sévère et le plus instruit des faits par ses relations
particulières avec l'ambassadeur Trouvé et avec les membres de la
commission de Rome, Larévellière voulait qu'on déployât la plus grande
énergie. Il proposa et fit adopter un projet fort sage; c'était
d'instituer dans tous les pays dépendans de la France, et où résidaient
nos armées, des commissions chargées de la partie civile et financière,
et tout à fait indépendantes des états-majors. A Milan, à Turin, à Rome,
à Naples, des commissions civiles devaient recevoir les contributions
stipulées avec les pays alliés de la France, passer les marchés, faire
tous les arrangemens financiers, fournir en un mot aux besoins des
armées, mais ne laisser aucun maniement de fonds aux chefs militaires.
Les commissions avaient cependant l'ordre de compter aux généraux les
fonds qu'ils demanderaient, sans qu'ils fussent obligés de justifier
pourquoi; ils n'en devaient compte qu'au gouvernement. Ainsi l'autorité
militaire était encore bien ménagée. Les quatre directeurs firent
adopter la mesure, et on signifia à Schérer l'ordre de la faire exécuter
sur-le-champ avec la dernière rigueur. Comme il montrait quelque
indulgence pour ses camarades, on lui signifia qu'il répondrait de tous
les désordres qui ne seraient pas réprimés.

Cette mesure, quelque juste qu'elle fût, devait blesser beaucoup les
états-majors. En Italie surtout ils parurent se révolter; ils dirent
qu'on déshonorait les militaires par les précautions qu'on prenait à
leur égard, qu'on enchaînait tout à fait les généraux, qu'on les
privait de toute autorité. Championnet, à Naples, avait déjà tranche du
législateur, et nommé des commissions chargées d'administrer le pays
conquis. Faypoult était envoyé à Naples pour s'y charger de toute la
partie financière. Il prit les arrêtés nécessaires pour faire rentrer
l'administration dans ses mains, et révoqua certaines mesures fort mal
entendues, prises par Championnet. Celui-ci, avec toute la morgue des
gens de son état, surtout quand ils sont victorieux, se regarda comme
offensé; il eut la hardiesse de prendre un arrêté par lequel il
enjoignait à Faypoult et aux autres commissaires de quitter Naples
sous vingt-quatre heures. Une pareille conduite était intolérable.
Méconnaître les ordres du directoire et chasser de Naples les envoyés
revêtus de ses pouvoirs, était un acte qui méritait la plus sévère
répression, à moins qu'on ne voulût abdiquer l'autorité suprême et
la remettre aux généraux. Le directoire ne faiblit pas, et grâce à
l'énergie des membres intègres qui voulaient mettre fin aux gaspillages,
il déploya ici toute son autorité. Il destitua Championnet, malgré
l'éclat de ses derniers succès, et le livra à une commission militaire.
Malheureusement l'insubordination ne s'arrêta pas là. Le brave Joubert
se laissa persuader que l'honneur militaire était blessé par les arrêtés
du directoire; il ne voulut pas conserver le commandement aux conditions
nouvelles prescrites aux généraux, et donna sa démission. Le directoire
l'accepta. Bernadotte refusa de succéder à Joubert, par les mêmes
motifs. Néanmoins le directoire ne céda pas et persista dans ses
arrêtés.

Le directoire s'occupa ensuite de la levée des conscrits, qui
s'exécutait lentement. Les deux premières classes ne pouvant pas fournir
les deux cent mille hommes, il se fit autoriser à les prendre dans
toutes les classes, jusqu'à ce que le nombre requis fût complet. Pour
gagner du temps, il fut décidé que les communes seraient chargées
elles-mêmes de l'équipement des nouvelles recrues, et que cette dépense
serait comptée en déduction de la contribution foncière. Ces nouveaux
conscrits, à peine équipés, devaient se rendre sur les frontières, y
être formés en bataillons de garnison, remplacer les vieilles troupes
dans les places et les camps de réserve, et dès que leur instruction
serait suffisante, aller rejoindre les armées actives.

Le directoire s'occupait aussi du déficit. Le ministre Ramel, qui
administrait toujours nos finances avec lumière et probité, depuis
l'établissement du directoire, après avoir vérifié le produit des
impôts, assurait que le déficit serait de 65 millions, sans compter tout
l'arriéré provenant du retard dans les rentrées. Une violente dispute
s'engagea sur la quotité du déficit. Les adversaires du directoire ne le
portaient pas à plus de 15 millions. Ramel prouvait qu'il serait de 65
au moins, et peut-être même de 75. On avait imaginé l'impôt des portes
et fenêtres, mais il ne suffisait pas. L'impôt du sel fut mis en
discussion. Alors de grands cris s'élevèrent: on opprimait le peuple,
disait-on, on faisait porter les charges publiques sur une seule classe,
on renouvelait les gabelles, etc. Lucien Bonaparte était celui des
orateurs qui faisait valoir les objections avec le plus d'acharnement.
Les partisans du gouvernement répondaient en alléguant la nécessité.
L'impôt fut rejeté par le conseil des anciens. Pour en remplacer le
produit, on doubla l'impôt des portes et fenêtres; on décupla même celui
des portes cochères. On mit en vente les biens du culte protestant, on
décréta que le clergé protestant recevrait des salaires en dédommagement
de ses biens. On mit à la disposition du gouvernement les sommes à
recouvrer sur les propriétaires de biens restés indivis avec l'état.

Malheureusement toutes ces ressources n'étaient pas assez promptes.
Outre la difficulté de porter le produit de l'impôt au niveau de 600
millions, il y avait un autre inconvénient dans la lenteur des rentrées.
On était encore réduit, cette année comme dans les précédentes, à donner
des délégations aux fournisseurs sur les produits non rentrés. Les
rentiers, auxquels on avait, depuis le remboursement des deux tiers,
promis la plus grande exactitude, étaient payés eux-mêmes avec des bons
recevables en acquittement des impôts. Ainsi on se trouvait de nouveau
réduit aux expédiens.

Ce n'était pas tout que de réunir des soldats et des fonds pour les
entretenir, il fallait les distribuer d'après un plan convenable, et
leur choisir des généraux. Il fallait, comme nous l'avons dit, garder la
Hollande, la ligne du Rhin, la Suisse et toute l'Italie, c'est-à-dire
opérer depuis le golfe de Tarente jusqu'au Texel. La Hollande était
couverte d'un côté par la neutralité de la Prusse, qui paraissait
certaine; mais une flotte anglo-russe devait y faire un débarquement, et
il était urgent de la protéger contre ce danger. La ligne du Rhin était
protégée par les deux places de Mayence et de Strasbourg; et quoiqu'il
fût peu probable que l'Autriche vînt essayer de la percer, il était
prudent de la couvrir par un corps d'observation. Soit qu'on prît
l'offensive ou qu'on l'attendît, c'était sur les bords du Haut-Danube,
vers les environs du lac de Constance, ou en Suisse, qu'on devait
rencontrer les armées autrichiennes. Il fallait une armée active qui,
partie de l'Alsace ou de la Suisse, s'avancerait dans les plaines de
la Bavière. Il fallait ensuite un corps d'observation pour couvrir la
Suisse; il fallait enfin une grande armée pour couvrir la Haute-Italie
contre les Autrichiens, et la Basse-Italie contre les Napolitains et les
Anglais réunis.

Ce champ de bataille était immense, et il n'était pas connu et jugé
comme il l'a été depuis, à la suite de longues guerres et de campagnes
immortelles. On pensait alors que la clé de la plaine était dans les
montagnes. La Suisse, placée au milieu de la ligne immense sur laquelle
on allait combattre, paraissait la clé de tout le continent; et la
France, qui occupait la Suisse, semblait avoir un avantage décisif. Il
semblait qu'en ayant les sources du Rhin, du Danube, du Pô, elle en
commandât tout le cours. C'était là une erreur. On conçoit que deux
armées qui appuient immédiatement une aile à des montagnes, comme les
Autrichiens et les Français quand ils se battaient aux environs de
Vérone ou aux environs de Rastadt, tiennent à la possession de ces
montagnes, parce que celle des deux qui en est maîtresse peut déborder
l'ennemi par les hauteurs. Mais quand on se bat à cinquante ou cent
lieues des montagnes, elles cessent d'avoir la même importance. Tandis
qu'on s'épuiserait pour la possession du Saint-Gothard, des armées
placées sur le Rhin ou sur le Bas-Pô auraient le temps de décider du
sort de l'Europe. Mais on concluait du petit au grand: de ce que les
hauteurs sont importantes sur un champ de bataille de quelques lieues,
on en concluait que la puissance maîtresse des Alpes devait l'être
du continent. La Suisse n'a qu'un avantage réel, c'est d'ouvrir des
débouchés directs à la France sur l'Autriche, et à l'Autriche sur la
France. On conçoit dès lors que, pour le repos des deux puissances et
de l'Europe, la clôture de ces débouchés soit un bienfait. Plus on peut
empêcher les points de contact et les moyens d'invasion, mieux on fait,
surtout entre deux états qui ne peuvent se heurter sans que le continent
en soit ébranlé. C'est en ce sens que la neutralité de la Suisse
intéresse toute l'Europe, et qu'on a toujours eu raison d'en faire un
principe de sûreté générale.

La France, en l'envahissant, s'était donné l'avantage des débouchés
directs sur l'Autriche et l'Italie, et, en ce sens, on pouvait regarder
la possession de la Suisse comme importante pour elle. Mais si la
multiplicité des débouchés est un avantage pour la puissance qui
doit prendre l'offensive, et qui en a les moyens, elle devient un
inconvénient pour la puissance qui est réduite à la défensive, par
l'infériorité de ses forces. Celle-ci doit souhaiter alors que le nombre
des points d'attaque soit aussi réduit que possible, afin de pouvoir
concentrer ses forces, avec avantage. S'il eût été avantageux pour la
France, suffisamment préparée à l'offensive, de pouvoir déboucher
en Bavière par la Suisse, il était fâcheux pour elle, réduite à la
défensive, de ne pouvoir pas compter sur la neutralité suisse; il était
fâcheux pour elle d'avoir à garder tout l'espace compris de Mayence à
Gênes, au lieu de pouvoir, comme elle le fit en 1798, concentrer ses
forces, entre Mayence et Strasbourg d'une part, et entre le Mont-Blanc
et Gênes de l'autre.

Ainsi, l'occupation de la Suisse pouvait devenir dangereuse pour la
France, dans le cas de la défensive. Mais elle était fort loin de se
croire dans un cas pareil. Le projet du gouvernement était de prendre
l'offensive partout et de procéder, comme naguère, par des coups
foudroyans. Mais la distribution de ses forces fut des plus
malheureuses. On plaça une armée d'observation en Hollande, et une autre
armée d'observation sur le Rhin. Une armée active devait partir de
Strasbourg, traverser la forêt Noire, et envahir la Bavière. Une
seconde armée active devait combattre en Suisse pour la possession des
montagnes, et appuyer ainsi d'un côté celle qui agirait sur le Danube,
et de l'autre celle qui agirait en Italie. Une autre grande armée devait
partir de l'Adige pour chasser tout à fait les Autrichiens jusqu'au-delà
de l'Izonzo. Enfin, une dernière armée d'observation devait couvrir la
Basse-Italie, et garder Naples. On voulait que l'armée de Hollande fût
de vingt mille hommes, celle du Rhin de quarante, celle du Danube
de quatre-vingt, celle de Suisse de quarante, celle d'Italie de
quatre-vingt, celle de Naples de quarante, ce qui faisait en tout trois
cent mille hommes indépendamment des garnisons. Avec de pareilles
forces, cette distribution devenait moins défectueuse. Mais si, par la
levée des conscrits, on pouvait, dans quelque temps, porter nos armées à
ce nombre, on était loin d'y être arrivé dans le moment. On ne pouvait
guère laisser que dix mille hommes en Hollande. Sur le Rhin on pouvait
à peine réunir quelques mille hommes. Les troupes destinées à composer
cette armée d'observation étaient retenues dans l'intérieur, soit pour
surveiller la Vendée encore menacée, soit pour protéger la tranquillité
publique pendant les élections qui se préparaient. L'armée destinée à
agir sur le Danube était au plus de quarante mille hommes, celle de
Suisse de trente, celle d'Italie de cinquante, celle de Naples de
trente. Ainsi, nous comptions à peine cent soixante ou cent soixante-dix
mille hommes. Les éparpiller du Texel au golfe de Tarente, était la
chose du monde la plus imprudente.

Puisque le directoire, emporté par l'audace révolutionnaire, voulait
prendre l'offensive, il fallait alors, plus que jamais, choisir les
points d'attaque, se réunir en masse suffisante sur ces points, et ne
pas se disséminer, pour combattre sur tous à la fois. Ainsi, en Italie,
au lieu de disperser ses forces depuis Vérone jusqu'à Naples, il
fallait, à l'exemple de Bonaparte, en réunir la plus grande partie sur
l'Adige; et frapper là les grands coups. En battant les Autrichiens sur
l'Adige, il était assez prouvé qu'on pouvait tenir en respect Rome,
Florence et Naples. Du côté du Danube, au lieu de perdre inutilement des
milliers de braves au pied du Saint-Gothard, il fallait diminuer l'armée
de Suisse et du Rhin, grossir l'armée active du Danube, et livrer avec
celle-ci une bataille décisive en Bavière. On pouvait même réduire
encore les points d'attaque, rester en observation sur l'Adige, n'agir
offensivement que sur le Danube, et là, porter un coup plus fort et
plus sûr, en grossissant la masse qui devait le frapper. Napoléon et
l'archiduc Charles ont prouvé, le premier par de grands exemples, le
second par des raisonnemens profonds, qu'entre l'Autriche et la France,
la querelle doit se vider sur le Danube. C'est là qu'est le chemin le
plus court pour arriver au but. Une armée française victorieuse en
Bavière, rend nuls tous les succès d'une armée autrichienne victorieuse
en Italie, parce qu'elle est beaucoup plus rapprochée de Vienne.

Il faut dire, pour excuser les plans du directoire, qu'on n'avait point
encore embrassé d'aussi vastes champs de bataille, et que le seul homme
qui l'aurait pu alors était en Égypte. On dissémina donc les cent
soixante mille hommes, ou environ, actuellement disponibles, sur la
ligne immense que nous avons décrite, et dans l'ordre que nous avons
indiqué. Dix mille hommes devaient observer la Hollande, quelques mille
le Rhin; quarante mille formaient l'armée du Danube, trente mille celle
de Suisse, cinquante mille celle d'Italie, trente celle de Naples. Les
conscrits devaient bientôt renforcer ces masses, et les porter au nombre
fixé par les plans du directoire.

Le choix des généraux ne fut guère plus heureux que la conception
des plans. Il est vrai que depuis la mort de Hoche, et le départ de
Bonaparte, Desaix et Kléber pour l'Égypte, les choix étaient beaucoup
plus limités. Il restait un général dont la réputation était grande
et méritée, c'était Moreau. On pouvait être plus audacieux, plus
entreprenant, mais on n'était ni plus ferme ni plus sûr. Un état défendu
par un tel homme ne pouvait périr. Disgracié à cause de sa conduite
dans l'affaire Pichegru, il avait modestement consenti à devenir simple
inspecteur d'infanterie. On le proposa au directoire pour commander en
Italie. Depuis que Bonaparte avait tant attiré l'attention sur cette
belle contrée, depuis qu'elle était comme la pomme de discorde entre
l'Autriche et la France, ce commandement semblait le plus important.
C'est pourquoi on songea à Moreau. Barras s'y opposa de toutes ses
forces. Il donna des raisons de grand patriote, et présenta Moreau comme
suspect, à cause de sa conduite au 18 fructidor. Ses collègues eurent
la faiblesse de céder. Moreau fut écarté, et resta simple général de
division dans l'armée qu'il aurait dû commander en chef. Il accepta
noblement ce rang subalterne et au-dessous de ses talens. Joubert et
Bernadotte avaient refusé le commandement de l'armée d'Italie, on sait
par quels motifs. On songea donc à Schérer, ministre de la guerre. Ce
général, par son succès en Belgique et sa belle bataille de Loano,
s'était acquis beaucoup de réputation. Il avait de l'esprit, mais un
corps usé par l'âge et les infirmités; il n'était plus capable de
commander à des jeunes gens pleins de force et d'audace. D'ailleurs il
s'était brouillé avec la plupart de ses camarades, en voulant apporter
quelque rigueur dans la répression de la licence militaire. Barras le
proposa pour général de l'armée d'Italie. On dit que c'était pour le
faire sortir du ministère de la guerre, où il commençait à devenir
importun par sa sévérité. Cependant les militaires que l'on consulta,
notamment Bernadotte et Joubert, ayant parlé de sa capacité comme on en
parlait alors dans l'armée, c'est-à-dire avec beaucoup d'estime, il fut
nommé général en chef de l'armée d'Italie. Il s'en défendit beaucoup,
alléguant son âge, sa santé, et surtout son impopularité, due aux
fonctions qu'il avait exercées; mais on insista et il fut obligé
d'accepter.

Championnet, traduit devant une commission, fut remplacé dans le
commandement de l'armée de Naples par Macdonald. Masséna fut chargé du
commandement de l'armée d'Helvétie. Ces choix étaient excellens, et la
république ne pouvait que s'en applaudir. L'importante armée du Danube
fut donnée au général Jourdan. Malgré ses malheurs dans la campagne de
1798, on n'avait point oublié les services qu'il avait rendus en 1793
et 1794, et on espérait qu'il ne serait pas au-dessous de ses premiers
exploits. Puisqu'on ne la donnait pas à Moreau, l'année du Danube
ne pouvait être en de meilleures mains. Malheureusement elle était
tellement inférieure en nombre, qu'il eût fallu, pour la commander avec
confiance, l'audace du vainqueur d'Arcole et de Rivoli. Bernadotte eut
l'armée du Rhin; Brune celle de Hollande.

L'Autriche avait fait des préparatifs bien supérieurs aux nôtres. Ne se
confiant pas comme nous dans ses succès, elle avait employé les deux
années écoulées depuis l'armistice de Léoben, à lever, à équiper et à
instruire de nouvelles troupes. Elle les avait pourvues de tout ce qui
était nécessaire, et s'était étudié à choisir les meilleurs généraux.
Elle pouvait porter actuellement en ligne deux cent vingt-cinq mille
hommes effectifs, sans compter les recrues qui se préparaient encore. La
Russie lui fournissait un contingent de soixante mille hommes, dont
on vantait dans toute l'Europe la bravoure fanatique, et qui étaient
commandés par le célèbre Suwarow. Ainsi la nouvelle coalition allait
opérer sur le front de notre ligne avec environ trois cent mille hommes.
On annonçait deux autres contingens russes, combinés avec des troupes
anglaises, et destinés, l'un à la Hollande, l'autre à Naples.

Le plan de campagne de la coalition n'était pas mieux conçu que le
nôtre. C'était une conception pédantesque du conseil aulique, fort
désapprouvée par l'archiduc Charles, mais imposée à lui et à tous les
généraux, sans qu'il leur fût permis de la modifier. Ce plan reposait,
comme celui des Français, sur le principe que les montagnes sont la clé
de la plaine. Aussi des forces considérables étaient-elles amoncelées
pour garder le Tyrol et les Grisons, et pour arracher, s'il était
possible, la grande chaîne des Alpes aux Français. Le second objet que
le conseil aulique semblait le plus affectionner, c'était l'Italie. Des
forces considérables étaient placées derrière l'Adige. Le théâtre de
guerre le plus important, celui du Danube, ne paraissait pas être celui
dont on s'était le plus occupé. Ce qu'on avait fait de plus heureux de
ce côté, c'était d'y placer l'archiduc Charles. Voici comment étaient
distribuées les forces autrichiennes. L'archiduc Charles était, avec
cinquante-quatre mille fantassins et vingt-quatre mille chevaux, en
Bavière. Dans le Voralberg, tout le long du Rhin, jusqu'à son embouchure
dans le lac de Constance, le général Hotze commandait vingt-quatre mille
fantassins et deux mille chevaux. Bellegarde était dans le Tyrol avec
quarante-six mille hommes, dont deux mille cavaliers. Kray avait sur
l'Adige soixante-quatre mille fantassins et onze mille chevaux, ce qui
faisait soixante-quinze mille hommes en tout. Le corps russe devait
venir se joindre à Kray, pour agir en Italie.

On voit que les vingt-six mille hommes de Hotze, et les quarante-six
mille de Bellegarde, devaient agir dans les montagnes. Ils devaient
gagner les sources des fleuves, tandis que les armées qui agissaient
dans la plaine tâcheraient d'en franchir le cours. Du côté des Français,
l'armée d'Helvétie était chargée du même soin. Ainsi, de part et
d'autre, une foule de braves allaient s'entre-détruire inutilement sur
des rochers inaccessibles, dont la possession ne pouvait guère influer
sur le sort de la guerre[4].

[Note 4: Toutes ces assertions sont motivées au long par l'archiduc
Charles, le général Jomini et Napoléon.]

Les généraux français n'avaient pas manqué d'informer le directoire de
l'insuffisance de leurs moyens en tout genre. Jourdan, obligé d'envoyer
plusieurs bataillons en Belgique, pour y réprimer quelques troubles,
et une demi-brigade à l'armée d'Helvétie pour remplacer une autre
demi-brigade envoyée en Italie, ne comptait plus que trente-huit mille
hommes effectifs. De pareilles forces étaient trop disproportionnées
avec celles de l'archiduc, pour qu'il pût lutter avec avantage. Il
demandait la prompte formation de l'armée de Bernadotte, qui ne comptait
pas encore plus de cinq à six mille hommes, et surtout l'organisation
des nouveaux bataillons de campagne. Il aurait voulu qu'on lui permît
d'attirer à lui, ou l'armée du Rhin, ou l'armée d'Helvétie, en quoi
il avait raison. Masséna se plaignait, de son côté, de n'avoir ni les
magasins, ni les moyens de transport indispensables pour faire vivre son
armée dans des pays stériles et d'un accès extrêmement difficile.

Le directoire répondait à ces observations que les conscrits allaient
rejoindre et se former bientôt en bataillons de campagne; que l'armée
d'Helvétie serait incessamment portée à quarante mille hommes, celle
du Danube à soixante; que dès que les élections seraient achevées, les
vieux bataillons, retenus dans l'intérieur, iraient former le noyau de
l'armée du Rhin. Bernadotte et Masséna avaient ordre de concourir aux
opérations de Jourdan, et de se conformer à ses vues. Comptant toujours
sur l'effet de l'offensive, et animé de la même confiance dans ses
soldats, il voulait que, malgré la disproportion du nombre, ses généraux
se hâtassent de brusquer l'attaque et de déconcerter les Autrichiens
par une charge impétueuse. Aussi les ordres furent-ils donnés en
conséquence.

Les Grisons, partagés en deux factions, avaient hésité long-temps entre
la domination autrichienne et la domination suisse. Enfin ils avaient
appelé les Autrichiens dans leurs vallées. Le directoire, les
considérant comme sujets suisses, ordonna à Masséna d'occuper leur
territoire, en faisant aux Autrichiens une sommation préalable de
l'évacuer En cas de refus, Masséna devait attaquer sur-le-champ. En même
temps, comme les Russes s'avançaient toujours en Autriche, il adressa, à
ce sujet, deux notes, l'une au congrès de Rastadt, l'autre à l'empereur.
Il déclarait au corps germanique et à l'empereur, que, si dans l'espace
de huit jours un contre-ordre n'était pas donné à la marche des Russes,
il regarderait la guerre comme déclarée. Jourdan avait ordre de passer
le Rhin aussitôt ce délai expiré.

Le congrès de Rastadt avait singulièrement avancé ses travaux. Les
questions de la ligne du Rhin, du partage des îles, de la construction
des ponts, étant terminées, on ne s'occupait plus que de la question
des dettes. La plupart des princes germaniques, excepté les princes
ecclésiastiques, ne demandaient pas mieux que de s'entendre, pour éviter
la guerre; mais soumis la plupart à l'Autriche, ils n'osaient pas se
prononcer. Les membres de la députation quittaient successivement
le congrès, et bientôt on allait se trouver dans l'impossibilité de
délibérer. Le congrès déclara ne pas pouvoir répondre à la note du
directoire, et en référa à la diète de Ratisbonne. La note destinée à
l'empereur fut envoyée à Vienne même et resta sans réponse. La guerre se
trouvait donc déclarée par le fait. Jourdan eut ordre de traverser le
Rhin, et de s'avancer, par la forêt Noire, jusqu'aux sources du Danube.
Il franchit le Rhin le 11 ventôse an VII (1er mars). L'archiduc Charles
franchit le Lech le 13 ventôse (3 mars). Ainsi les limites que les deux
puissances s'étaient prescrites étaient franchies, et on allait de
nouveau en venir aux mains. Cependant, tout en faisant une marche
offensive, Jourdan avait ordre de laisser tirer les premiers coups
de fusil à l'ennemi, en attendant que la déclaration de guerre fût
approuvée par le corps législatif.

Pendant ce temps Masséna agit dans les Grisons. Il somma les Autrichiens
de les évacuer le 16 ventôse (6 mars). Les Grisons se composent de la
haute vallée du Rhin et de la haute vallée de l'Inn, ou Engadin.
Masséna résolut de passer le Rhin près de son embouchure dans le lac de
Constance, et de s'emparer ainsi de tous les corps répandus dans les
hautes vallées. Lecourbe, qui formait son aile droite, et qui, par
son activité et son audace extraordinaires, était le général le plus
accompli pour la guerre des montagnes, devait partir des environs du
Saint-Gothard, franchir le Rhin vers ses sources, se jeter dans la
vallée de l'Inn. Le général Dessoles, avec une division de l'armée
d'Italie, devait le seconder en se portant de la Valteline dans la
vallée du Haut-Adige.

Ces habiles dispositions furent exécutées avec une grande vigueur. Le 16
ventôse (6 mars) le Rhin fut franchi sur tous les points. Les soldats
jetèrent des charrettes dans le fleuve, et passèrent dessus comme sur un
pont. En deux jours, Masséna fut maître de tout le cours du Rhin, depuis
ses sources jusqu'à son embouchure dans le lac de Constance, et prit
quinze pièces de canon et cinq mille prisonniers. Lecourbe, de son côté,
n'exécutait pas avec moins de bonheur les ordres de son général en chef.
Il franchit le Rhin supérieur, passa de Dissentis à Tusis dans la vallée
de l'Albula, et, de cette vallée, se jeta hardiment dans celle de l'Inn,
en traversant les plus hautes montagnes de l'Europe, couvertes encore
des neiges de l'hiver. Un retard forcé ayant empêché Dessoles de se
porter de la Valteline sur le Haut-Adige, Lecourbe se trouvait exposé au
débordement de toutes les forces autrichiennes cantonnées dans le Tyrol.
En effet, tandis qu'il s'avançait hardiment dans la vallée de l'Inn
et marchait sur Martinsbruck, Laudon se jeta avec un corps sur ses
derrières; mais l'intrépide Lecourbe, revenant sur ses pas, assaillit
Laudon, l'accabla, lui fit beaucoup de prisonniers, et recommença sa
marche dans la vallée de l'Inn.

Ces débuts brillans semblaient faire croire que dans les Alpes comme à
Naples, les Français pourraient braver partout un ennemi supérieur
en nombre. Ils confirmèrent le directoire dans l'idée qu'il fallait
persister dans l'offensive, et suppléer au nombre par la hardiesse.

Le directoire envoya à Jourdan la déclaration de guerre qu'il avait
obtenue des conseils[5], avec l'ordre d'attaquer sur-le-champ. Jourdan
avait débouché par les défilés de la forêt Noire, dans le pays compris
entre le Danube et le lac de Constance. L'angle formé par ce fleuve et
ce lac va en s'ouvrant to

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