L'Uscoque
by George Sand · French · Gutenberg #13592 · 406,238 chars · public domain (US)
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Title: L'Uscoque
Author: George Sand
Release date: October 4, 2004 [eBook #13592]
Most recently updated: October 28, 2024
Language: French
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'USCOQUE ***
L'USCOQUE.
«Je crois, Lélio, dit Beppa, que nous avons endormi le digne Asseim Zuzuf.
--Toutes nos histoires l'ennuient, dit l'abbé. C'est un homme trop grave
pour s'intéresser à des sujets aussi frivoles.
--Pardonnez-moi, répondit le sage Zuzuf. Dans mon pays, on aime les contes
avec passion; dans nos cafés, nous avons nos conteurs comme ici vous avez
vos improvisateurs. Leurs récits sont tour à tour en prose et en vers.
J'ai vu le poëte anglais les écouter des soirées entières.
--Quel poëte anglais? demandai-je.
--Celui qui a fait la guerre avec les Grecs, et qui a fait passer dans les
langues d'Europe l'histoire de Phrosine et plusieurs autres traditions
orientales, dit Zuzuf.
--Je parie qu'il ne sait pas le nom de lord Byron! s'écria Beppa.
--Je le sais fort bien, répondit Zuzuf. Si j'hésite à le prononcer, c'est
que je n'ai jamais pu le dire devant lui sans le faire sourire. Il paraît
que je le prononce très-mal.
--Devant lui! m'écriai-je; vous l'avez donc connu?
--Beaucoup, à Athènes principalement. C'est là que je lui ai raconté
l'histoire de _l'Uscoque_>, qu'il a écrite en anglais sous le titre du
_Corsaire_ et de _Lara_.
--Comment, mon cher Zuzuf, dit Lélio, c'est vous qui êtes l'auteur des
poëmes de lord Byron?
--Non, répondit le Corcyriote sans se dérider le moins du monde à cette
plaisanterie, car il a tout à fait changé cette histoire, dont au reste je
ne suis pas l'auteur, puisque c'est une histoire véritable.
--Eh bien! vous allez la raconter, dit Beppa.
--Mais vous devez la savoir, répondit-il, car c'est plutôt une histoire
vénitienne qu'un conte oriental.
--J'ai ouï dire, reprit Beppa, qu'il avait pris le sujet de _Lara_ dans
l'assassinat du comte Ezzelino, qui fut tué de nuit, au traguet de
San-Miniato, par une espèce de renégat, du temps des guerres de Morée.
--Ce n'est donc pas le même, dit Lélio, que ce célèbre et farouche
Ezzelin...
--Qui peut savoir, dit l'abbé, quel est cet Ezzelin, et surtout ce Conrad?
Pourquoi chercher une réalité historique au fond de ces belles fictions de
la poésie? Ne serait-ce pas les déflorer? Si quelque chose pouvait
affaiblir mon culte pour lord Byron, ce seraient les notes
historico-philosophiques dont il a cru devoir appuyer la vraisemblance de
ses poëmes. Heureusement personne ne lui demande plus compte de ses
sublimes fantaisies, et nous savons que le personnage le plus historique
de ses épopées lyriques, c'est lui-même. Grâce à Dieu et à son génie, il
s'est peint dans ces grandes figures. Et quel autre modèle eût pu poser
pour un tel peintre?
--Cependant, repris-je, j'aimerais à retrouver, dans quelque coin obscur
et oublié, les matériaux dont il s'est servi pour bâtir ses grands
édifices. Plus ils seraient simples et grossiers, plus j'admirerais le
parti qu'il en a su tirer. De même que j'aimerais à rencontrer les femmes
qui servirent de modèle aux vierges de Raphaël.
--Si vous êtes curieux de savoir quel est le premier corsaire que Byron
ait songé à célébrer sous le nom de Conrad et de Lara, je pense, dit
l'abbé, qu'il nous sera facile de le retrouver; car je sais une histoire
qui a des rapports frappants avec les aventures de ces deux poëmes. C'est
probablement la même, cher Asseim, que vous racontâtes au poëte anglais,
lorsque vous fîtes amitié avec lui à Athènes?
--Ce doit être la même, répondit Zuzuf. Or, si vous la savez, racontez-la
vous-même; vous vous en tirerez mieux que moi.
--Je ne le pense pas, dit l'abbé. J'en ai oublié la meilleure partie, ou,
pour mieux dire, je ne l'ai jamais bien sue.
--Nous la raconterons donc à nous deux, dit Zuzuf. Vous m'aiderez pour la
partie qui s'est passée à Venise, et moi, de mon côté, pour celle qui
s'est passée en Grèce.»
La proposition fut acceptée, et les deux amis, prenant alternativement la
parole, se disputant parfois sur des noms propres, sur des dates et sur
des détails que l'abbé, historien scrupuleux, traitait d'apocryphes,
tandis que le Levantin, épris du romanesque avant tout, faisait bon marché
des anachronismes et des fautes de topographie, l'_Histoire de l'Uscoque_
nous arriva enfin par lambeaux. Je vais essayer de les recoudre, sauf à
être trahi en beaucoup d'endroits par ma mémoire, et à n'être pas aussi
authentique que l'abbé Panorio pourrait le désirer s'il relisait ces
pages. Mais, heureusement pour nous, nos pauvres contes ont paru dignes de
l'index de Sa Sainteté (ce dont, à coup sûr, personne n'eût jamais été
s'aviser), et Sa Majesté l'empereur d'Autriche, _qu'on ne s'attendait
guère_ non plus _à voir en cette affaire_, faisant exécuter à Venise tous
les index du pape, il n'y a pas de danger que mon conte y arrive et y
reçoive le plus petit démenti.
«D'abord qu'est-ce qu'un Uscoque? demandai-je au moment où l'honnête Zuzuf
essuyait sa barbe et ouvrait la bouche pour commencer son récit.
--Ignorant! dit l'abbé. Le mot _uscocco_ vient de _scoco_, lequel, en
langue dalmate, signifie transfuge. L'origine et les diverses fortunes des
Uscoques occupent une place importante dans l'histoire de Venise. Je vous
y renvoie. Il vous suffira de savoir maintenant que les empereurs et les
princes d'Autriche se servirent souvent de ces brigands pour défendre les
villes maritimes contre les entreprises des Turcs. Pour se dispenser de
payer cette terrible garnison, qui ne se fût pas contentée de peu,
l'Autriche fermait les yeux sur leurs pirateries; et les Uscoques
faisaient main basse sur tout ce qu'ils rencontraient dans l'Adriatique,
ruinaient le commerce de la république, et désolaient les provinces
d'Istrie et de Dalmatie. Ils furent longtemps établis à Segna, au fond du
golfe de Carnie, et, retranchés là derrière de hautes montagnes et
d'épaisses forêts, ils bravèrent les efforts réitérés qu'on fit pour les
détruire. Vers 1615, un traité conclu avec l'Autriche les livra enfin sans
appui à la vengeance des Vénitiens, et le littoral de l'Italie en fut
purgé. Les Uscoques cessèrent donc de faire un corps, et, forcés de se
disperser, ils se répandirent dans toutes les mers, et grossirent le
nombre des flibustiers qui, de tout temps et en tous lieux, ont fait la
guerre au commerce des nations. Longtemps encore après l'expulsion de
cette race féroce et brutale entre toutes celles qui vivent de meurtre et
de rapine, le nom d'Uscoque demeura en horreur dans notre marine militaire
et marchande. Et c'est ici l'occasion de vous faire remarquer la distance
qui existe entre le titre de corsaire donné par lord Byron à son héros, et
celui d'uscoque que portait le nôtre. C'est à peu près celle qui sépare
les bandits de drame et d'opéra moderne des voleurs de grands chemins, les
aventuriers de roman des chevaliers d'industrie; en un mot, la fantaisie
de la réalité. Ce n'est pas que notre Uscoque ne fût, comme le corsaire
Conrad, de bonne maison et de bonne compagnie. Mais il a plu au poëte d'en
faire un grand homme au dénoûment; et il n'en pouvait être autrement,
puisque, n'en déplaise à notre ami Zuzuf, il avait oublié peu à peu le
personnage de son conte athénien pour ne plus voir dans Conrad que lord
Byron lui-même. Quant à nous, qui voulons nous soumettre à la vérité de la
chronique et rester dans le positif de la vie, nous allons vous montrer un
pirate beaucoup moins noble.
--Un corsaire en prose, dit Zuzuf.
--Il a beaucoup d'esprit et de gaieté pour un Turc,» me dit Beppa en
baissant la voix.
L'histoire commença enfin.
* * * * *
Au commencement où éclata, vers la fin du quinzième siècle, la fameuse
guerre de Morée, étant doge Marc-Antonio Giustiniani, Pier Orio Soranzo,
dernier descendant de la race ducale de ce nom, achevait de manger à
Venise une immense fortune. C'était un homme encore jeune, d'une grande
beauté, d'une rare vigueur, de passions fougueuses, d'un orgueil effréné,
d'une énergie indomptable. Il était célèbre dans toute la république par
ses duels, ses prodigalités et ses débauches. On eût dit qu'il cherchait à
plaisir tous les moyens d'user sa vie, sans en venir à bout. Son corps
semblait être à l'épreuve du fer, et sa santé à celle de tous les excès.
Pour ses richesses, ce fut différent; elles ne tardèrent pas à succomber
aux larges saignées qu'il y faisait tous les jours. Ses amis, voyant sa
ruine approcher, voulurent lui faire des remontrances et l'engager à
s'arrêter sur la pente fatale qui l'entraînait; mais il ne voulut faire
attention à rien, et aux plus sages discours il ne répondait que par des
plaisanteries ou des rebuffades, appelant l'un pédant, traitant l'autre de
Jérémie bâtard, priant ceux qui ne trouveraient pas son vin bon d'aller
boire ailleurs, et promettant des coups d'épée à ceux qui reviendraient
lui parler d'affaires. Ce fut ainsi qu'il fit jusqu'au bout. Lorsque enfin,
toutes ses ressources épuisées, il se vit dans l'impossibilité absolue de
continuer son train de vie, il se mit pour la première fois à réfléchir
sérieusement à sa position. Après s'être bien consulté, il ne vit pour lui
que trois partis à prendre: le premier était de se casser la tête et de
laisser ses créanciers se débrouiller comme ils pourraient au milieu des
débris épars de sa fortune; le second, de se faire moine; le troisième, de
mettre ordre à ses affaires, et d'aller ensuite guerroyer contre les
Turcs. Ce fut ce dernier parti qu'il prit, se disant qu'il valait mieux
casser la tête aux autres qu'à soi-même, et que d'ailleurs il était
toujours temps d'en venir là. Il vendit donc tous ses biens, paya ses
dettes, et, avec ses derniers deniers, qui ne l'auraient pas fait vivre
deux mois, il équipa et arma une galère, et partit à la rencontre des
infidèles. Il leur fit payer cher les folies de sa jeunesse. Tous ceux qui
se trouvèrent sur sa route furent attaqués, pillés, massacrés. En peu de
temps sa petite galère devint la terreur de l'Archipel. A la fin de la
campagne, il revint à Venise avec une brillante réputation de capitaine.
Le doge, voulant lui témoigner la satisfaction de la république pour tous
les services qu'il avait rendus, lui confia, pour l'année suivante, un
poste important dans la flotte commandée par le célèbre Francesco
Morosini. Celui-ci, qui l'avait vu en maintes occasions accomplir les plus
étranges prouesses, enchanté de ses talents et de son audace, l'avait pris
en grande amitié. Orio sentit d'abord tout le parti qu'il pouvait tirer de
cette liaison pour son avancement personnel. Il ne négligea donc aucun
moyen de la resserrer davantage, et, grâce à son esprit, il réussit à
devenir d'abord le favori du général, et bientôt après son parent.
Morosini avait une nièce âgée d'environ dix-huit ans, belle et bonne comme
un ange, sur laquelle il avait porté toutes ses affections, et qu'il
traitait comme sa fille. Après la gloire de la république, rien au monde
ne lui était plus cher que le bonheur de cette enfant adorée. Aussi lui
laissait-il en tout et toujours faire sa volonté. Et lorsque, traitant son
extrême complaisance de faiblesse dangereuse, on lui reprochait de gâter
sa nièce, il répondait qu'il avait été mis sur la terre pour batailler
contre les Turcs, et non contre sa bien-aimée Giovanna; que les vieillards
avaient bien assez de leur âge à se faire pardonner, sans y ajouter
l'ennui des longs sermons et des tristes remontrances; que d'ailleurs les
diamants ne se gâtaient jamais, quoi qu'on fît, et que Giovanna était le
plus précieux diamant de toute la terre. Il laissa donc à la jeune fille,
dans le choix d'un mari comme dans toutes les autres choses, la plus
complète liberté, ses grandes richesses lui permettant de ne pas regarder
à la fortune de l'homme qu'elle voudrait épouser.
Parmi les nombreux prétendants qui s'étaient présentés, Giovanna avait
distingué le jeune comte Ezzelino, de la famille des princes de Padoue,
dont le noble caractère et la bonne renommée soutenaient dignement
l'illustre nom. Toute jeune et tout inexpérimentée qu'elle fût, elle avait
bien vite reconnu qu'il n'était pas poussé vers elle, comme tous les
autres, par des raisons d'orgueil ou d'intérêt, mais bien par une tendre
sympathie et un amour sincère. Aussi l'en avait-elle déjà récompensé par
le don de son estime et de son amitié. Elle donnait même déjà le nom
d'amour à ce qu'elle éprouvait pour lui, et le comte Ezzelino se flattait
d'avoir allumé une passion semblable à celle qu'il nourrissait. Déjà
Morosini avait donné son consentement à ce noble hyménée; déjà les
joailliers et les fabricants d'étoffes préparaient leurs plus précieuses
et leurs plus rares marchandises pour la toilette de la mariée; déjà tout
le quartier aristocratique _del Castello_ s'apprêtait à passer plusieurs
semaines dans les fêtes. De toutes parts on ornait les gondoles, on
renouvelait les toilettes, et c'était à qui se chercherait un degré de
parenté avec l'heureux fiancé qui allait posséder la plus belle femme et
ouvrir la maison la plus brillante de Venise. Le jour était fixé, les
invitations étaient faites; il n'était bruit que de l'illustre mariage.
Tout d'un coup une nouvelle étrange circula. Le comte Ezzelin avait
suspendu tous les préparatifs; il avait quitté Venise. Les uns le disaient
assassiné; d'autres prétendaient que, sur un ordre du conseil des dix, il
venait d'être envoyé en exil. Pourquoi donnait-on à son absence des motifs
sinistres? Le bruit et l'agitation régnaient toujours au palais Morosini;
on continuait les apprêts de la noce, et aucune invitation n'était
retirée. La belle Giovanna était partie pour la campagne avec son oncle;
mais au jour fixé pour la célébration de son mariage, elle devait revenir.
Le général écrivait ainsi à ses amis, et les engageait à se réjouir du
bonheur de sa famille.
D'un autre côté, des gens dignes de foi avaient récemment rencontré le
comte Ezzelin aux environs de Padoue, se livrant au plaisir de la chasse
avec une ardeur singulière, et ne paraissant nullement pressé de retourner
à Venise. Une dernière version donnait à croire qu'il s'était retiré dans
sa villa, et qu'enfermé seul et désolé il passait les nuits dans les
larmes.
Que se passait-il donc? Le peuple vénitien est le plus curieux qui soit au
monde. Il y avait là un beau thème pour les ingénieux commentaires des
dames et les railleuses observations des jeunes gens. Il paraissait
certain que Morosini mariait toujours sa nièce; mais ce dont on ne pouvait
plus douter, c'est qu'il ne la mariait point avec Ezzelin. Pour quelle
cause mystérieuse cet hymen était-il rompu à la veille d'être contracté?
Et quel autre fiancé s'était donc trouvé là, comme par enchantement, pour
remplacer tout à coup le seul parti qui eût semblé jusque-là convenable?
On se perdait en conjectures.
Un beau soir, on vit une gondole fort simple glisser sur le canal de
Fusine; mais, à la rapidité de sa marche et au bon air des gondoliers, on
eut bientôt reconnu que ce devait être quelque personnage de haut rang
revenant incognito de la campagne. Quelques désoeuvrés qui se promenaient
sur une barque dans les mêmes eaux suivirent cette gondole de près et
virent le noble Morosini assis à côté de sa nièce. Orio Soranzo était à
demi couché aux pieds de Giovanna, et dans la douce préoccupation avec
laquelle Giovanna caressait le beau lévrier blanc d'Orio, il y avait tout
un monde de délices, d'espérance et d'amour.
«En vérité! s'écrièrent toutes les dames qui prenaient le frais sur la
terrasse du palais Mocenigo, lorsque la nouvelle arriva au bout d'une
heure dans le beau monde: Orio Soranzo! ce mauvais sujet!» Puis il se fit
un grand silence, et personne ne se demanda comment la chose avait pu
arriver. Celles qui affectaient le plus de mépriser Orio Soranzo et de
plaindre Giovanna Morosini, savaient trop bien qu'Orio était un homme
irrésistible.
Un soir, Ezzelin, après avoir passé le jour à poursuivre le sanglier au
fond des bois, rentrait triste et fatigué. La chasse avait été magnifique,
et les piqueurs du comte s'étonnaient qu'une si belle partie n'eût pas
éclairci le front de leur maître. Son air morne et son regard sombre
contrastaient avec les fanfares et les aboiements des chiens, auxquels
l'écho répondait joyeusement du haut des tourelles du vieux manoir. Au
moment où le comte franchissait le pont-levis, un courrier, qui venait
d'arriver quelques minutes avant lui, vint à sa rencontre, et, tenant
d'une main la bride de son cheval poudreux et haletant, lui présenta de
l'autre, en s'inclinant presque à terre, une lettre dont il était porteur.
Le comte, qui d'abord avait jeté sur lui un regard distrait et froid,
tressaillit au nom que prononçait l'envoyé. Il saisit la lettre d'une main
convulsive, et, arrêtant son ardent coursier avec une impatience qui le
fit cabrer, il resta un instant incertain et farouche, comme s'il eût
voulu répondre à ce message par l'insulte et le mépris; mais, se calmant
presque aussitôt, il donna un sequin d'or à l'envoyé et descendit de
cheval sur le pont même, se croyant à la porte de ses appartements, et
laissant traîner dans la poussière les rênes de sa noble monture.
Il était enfermé depuis une heure environ dans un cabinet, lorsque son
écuyer vint lui dire que le courrier, conformément aux ordres de ses
maîtres, allait repartir pour Venise, et qu'auparavant il désirait prendre
les ordres du noble comte. Celui-ci parut s'éveiller comme d'un rêve. A un
signe qu'il fit, l'écuyer lui apporta de quoi écrire, et le lendemain
matin Giovanna Morosini reçut des mains du courrier la réponse suivante:
«Vous me dites, madame, que des bruits de diverses natures circulent dans
le public à propos de votre mariage et de mon départ. Selon les uns,
j'aurais encouru la disgrâce de votre famille par quelque action basse ou
quelque liaison honteuse; selon les autres, j'aurais eu d'assez graves
sujets de plainte contre vous pour vous faire l'affront de me retirer à la
veille de l'hyménée. Quant au premier de ces bruits, vous avez trop de
bonté, et vous prenez trop de soin, madame. Je suis fort peu sensible, à
l'heure qu'il est, à l'effet que peut produire mon malheur dans l'opinion
publique; il est assez grand par lui-même pour que je ne l'aggrave pas par
des préoccupations d'un ordre inférieur. Quant à la seconde supposition
dont vous me parlez, je conçois combien votre orgueil en doit souffrir; et
votre orgueil est fondé, madame, sur de trop légitimes prétentions pour
que j'entre en révolte contre ce qu'il peut vous dicter en cet instant.
L'arrêt est cruel; cependant je bornerai toute ma plainte à vous le dire
aujourd'hui, et demain j'obéirai. Oui, je reparaîtrai à Venise, et,
prenant votre invitation pour un ordre, j'assisterai à votre mariage. Vous
voulez que j'étale en public le spectacle de ma douleur, vous voulez que
tout Venise lise sur mon front l'arrêt de votre dédain. Je le conçois, il
faut que l'opinion immole un de nous à la gloire de l'autre. Pour que
votre seigneurie ne soit point accusée de trahison ou de déloyauté, il
faut que je sois raillé et montré au doigt comme un sot qui s'est laissé
supplanter du jour au lendemain; j'y consens de grand coeur. Le soin de
votre honneur m'est plus cher que celui de ma propre dignité. Que ceux qui
me trouveront trop complaisant s'apprêtent nonobstant à le payer cher!
Rien ne manquera au triomphe d'Orio Soranzo! pas même le vaincu marchant
derrière son char, les mains liées et le front chargé de honte! Mais
qu'Orio Soranzo ne cesse jamais de vous sembler digne de tant de gloire!
car ce jour-là le vaincu pourrait bien se sentir les mains libres, et lui
prouver que le soin de votre honneur, madame, est le premier et l'unique
de votre esclave fidèle,» etc.
Tel était l'esprit de cette lettre dictée par un sentiment sublime, mais
écrite en beaucoup d'endroits dans un style à la mode du temps, si
emphatique, et chargé de tant d'antithèses et de concetti, que j'ai été
forcé de vous la traduire en langue moderne pour la rendre intelligible.
Le lendemain, le comte Ezzelin quitta son manoir au coucher du soleil, et
descendit la Brenta sur sa gondole. Tout le monde dormait encore au palais
Memmo lorsqu'il y arriva. La noble dame Antonia Memmo était veuve de
Lotario Ezzelino, oncle du jeune comte; c'était chez elle qu'il résidait à
Venise, lui ayant confié l'éducation de sa soeur Argiria, enfant de quinze
ans, d'une beauté merveilleuse et d'un aussi noble coeur que lui-même.
Ezzelin aimait sa soeur comme Morosini aimait sa nièce; c'était la seule
proche parente qui lui restât, et c'était aussi l'unique objet de ses
affections avant qu'il eût connu Giovanna Morosini. Abandonné par celle-ci,
il revenait vers sa jeune soeur avec plus de tendresse. Seule dans tout
ce palais, elle était déjà levée lorsqu'il arriva; elle courut à sa
rencontre, et lui fit le plus affectueux accueil; mais Ezzelin crut voir
un peu de trouble et une sorte de crainte dans la sympathie qu'elle lui
témoignait. Il la questionna sans pouvoir lui arracher son innocent secret;
mais il comprit sa sollicitude, lorsqu'elle le supplia de prendre du
sommeil, au lieu de sortir comme il en témoignait l'intention. Elle
semblait vouloir lui cacher un malheur imminent, et, lorsqu'elle
tressaillit en entendant la grosse cloche de la tour Saint-Marc sonner le
premier coup de la messe, Ezzelin fut certain de ce qu'il avait pressenti.
«Ma douce Argiria, lui dit-il, tu crois que j'ignore ce qui se passe; tu
t'effrayes de ma présence à Venise le jour du mariage de Giovanna
Morosini. Sois sans crainte; je suis calme, tu le vois, et je viens exprès
pour assister à ce mariage, selon l'invitation que j'en ai reçue.--A-t-on
bien osé vous inviter? s'écria la jeune fille en joignant les mains.
A-t-on bien poussé l'insulte et l'impudeur jusqu'à vous faire part de ce
mariage? Oh! j'étais l'amie de Giovanna! Dieu m'est témoin que tant
qu'elle vous a aimé je l'ai aimée comme ma soeur; mais aujourd'hui je la
méprise et je la déteste. Moi aussi, je suis invitée à son mariage, mais
je n'irai point. Je lui arracherais son bouquet de la tête et je lui
déchirerais son voile si je la voyais revêtue de ces ornements pour donner
la main à votre rival. Oh! Dieu! préférer à mon frère un Orio Soranzo, un
débauché, un joueur, un homme qui méprise toutes les femmes et qui a fait
mourir sa mère de chagrin! Eh quoi! mon frère, vous le regarderez en face?
Oh! n'allez pas là! Vous ne pouvez y aller sans avoir quelques desseins
terribles. N'y allez pas! méprisez ce couple indigne de votre colère.
Abandonnez Giovanna à son triste bonheur. C'est là qu'elle trouvera son
châtiment.--Mon enfant, répondit Ezzelin, je suis profondément ému de
votre sollicitude, et je suis heureux, puisque votre amitié pour moi est
si vive. Mais ne craignez rien de ma colère ni de ma douleur, et sachez
que vous ne comprenez rien à ce qui m'arrive. Sachez, mon enfant chérie,
que Giovanna Morosini n'a eu aucun tort envers moi. Elle m'a aimé, elle me
l'a avoué naïvement; elle m'a accordé sa main. Puis un autre est venu; un
homme plus habile, plus audacieux, plus entreprenant, un homme qui avait
besoin de sa fortune, et qui, pour la fasciner, a été grand orateur et
grand comédien. Il l'a emporté; elle l'a préféré; elle me l'a dit, et je
me suis retiré; mais elle me l'a dit avec franchise, avec douceur, avec
bonté même. Ne haïssez donc point Giovanna, et restez son amie comme je
reste son serviteur. Allez éveiller votre tante; priez-la de vous mettre
vos plus beaux habits, et de venir avec vous et avec moi à la noce de
Giovanna Morosini.»
Grande fut la surprise de la tante lorsque la jeune fille consternée vint
lui déclarer les intentions du comte. Mais elle l'aimait tendrement; elle
croyait en lui et vainquit sa répugnance. Ces deux femmes, richement
parées, la vieille avec tout le luxe majestueux et lourd de l'antique
noblesse, la jeune avec tout le goût et toute la grâce de son âge,
accompagnèrent Ezzelin à l'église Saint-Marc.
Leurs préparatifs avaient duré assez long temps pour que la messe et la
cérémonie du mariage fussent déjà terminées lorsque Ezzelin parut avec
elles sur le seuil de la basilique. Il se trouva donc face à face en
entrant avec Giovanna Morosini et Orio Soranzo, qui sortaient en grande
pompe se tenant par la main. Giovanna était véritablement une perle de
beauté, une _perle d'Orient_, comme on disait en ce temps-là, et les roses
blanches de sa couronne étaient moins pures et moins fraîches que le front
qu'elles ceignaient de leur diadème virginal. Le plus beau de tous les
pages portait les longs plis de sa robe de drap d'argent, et son corsage
était serré dans un réseau de diamants. Mais ni sa beauté ni sa parure
n'éblouirent la jeune Argiria. Non moins belle et non moins parée, elle
serra fortement le bras de son frère et marcha d'un pas assuré à la
rencontre de Giovanna. Son attitude fière, son regard plein de reproche et
son sourire un peu amer troublèrent Giovanna Soranzo. Elle devint pâle
comme la mort en voyant le frère et la soeur, l'un muet et calme comme un
désespoir sans ressource, l'autre qui semblait être l'expression vivante
de l'indignation concentrée d'Ezzelin. Orio sentit défaillir sa jeune
épouse, et ne sembla pas voir Ezzelin; mais son attention se porta tout
entière sur la jeune Argiria, et il fixa sur elle un regard étrange, mêlé
d'ardeur, d'admiration et d'insolence. Argiria fut aussi troublée de ce
regard que Giovanna l'avait été du sien. Elle s'appuya tremblante sur le
bras d'Ezzelin, et prit ce qu'elle éprouvait pour de la haine et de la
colère.
Morosini, s'avançant alors à la rencontre d'Ezzelin, le serra dans ses
bras, et les témoignages d'affection qu'il lui donna semblèrent une
protestation contre la préférence que Giovanna avait donnée à Soranzo. Le
cortége s'arrêta, et les curieux se pressèrent pour voir cette scène dans
laquelle ils espéraient trouver l'explication du dénoûment inattendu des
amours d'Ezzelin et de Giovanna. Mais les amateurs de scandale se
retirèrent mal contents. Où l'on s'attendait à un échange de provocations
et à des dagues hors du fourreau, on ne vit qu'embrassades et
protestations. Morosini baisa la main de la signora Memmo et le front
d'Argiria, qu'il avait coutume de traiter comme sa fille; puis il l'attira
doucement, et cette aimable fille, ne pouvant résister à la prière tacite
du vénérable général, s'approcha tout à fait de Giovanna. Celle-ci
s'élança vers son ancienne amie et l'embrassa avec une irrésistible
effusion. En même temps elle tendit la main à Ezzelin, qui la baisa d'un
air respectueux et calme en lui disant tout bas: «Madame; êtes-vous
contente de moi?--Vous êtes à jamais mon ami et mon frère,» lui dit
Giovanna. Elle entraîna Argiria avec elle, et Morosini, offrant sa main à
la signora Memmo, entraîna aussi Ezzelin en s'appuyant sur son bras. C'est
ainsi que le cortége se remit en marche, et gagna les gondoles au son des
fanfares et aux acclamations du peuple qui jetait des fleurs sur le
passage de la mariée en échange des grandes largesses distribuées par elle
à la porte de la basilique. Il n'y eut donc pas lieu cette fois à gloser
sur les infortunes d'un amant rebuté, non plus que sur le triomphe d'un
amant préféré. On remarqua seulement que les deux rivaux étaient fort
pâles, et que, placés à deux pas l'un de l'autre, s'effleurant à chaque
instant et entre-croisant leurs paroles avec les mêmes interlocuteurs, ils
mettaient une admirable persévérance à ne pas voir le visage et à ne pas
entendre la voix l'un de l'autre.
Lorsqu'on fut rendu au palais Morosini, le premier soin du général fut
d'emmener à part le comte et sa famille, et de leur exprimer
chaleureusement sa reconnaissance pour leur magnanime témoignage de
réconciliation. «Nous avons dû agir ainsi, répondit Ezzelin avec une
dignité respectueuse, et il n'a pas tenu à moi que, dès les premiers jours
de notre rupture, ma noble tante ne fît les premiers pas vers la signora
Giovanna. Au reste, j'ai été lâche peut-être en me retirant à la campagne
comme je l'ai fait. Ma douleur me faisait un besoin impérieux de la
solitude. Voilà mon excuse. Aujourd'hui je suis soumis à l'arrêt du destin,
et je ne pense pas que, si mon visage trahit quelque regret mal étouffé,
personne ici ait l'audace d'en triompher trop ouvertement.
--Si mon neveu avait ce malheur, répondit Morosini, il se rendrait à
jamais indigne de mon estime. Mais il n'en sera pas ainsi. Orio Soranzo
n'est pas, il est vrai, l'époux que j'aurais choisi pour ma Giovanna. Les
prodigalités et les désordres de sa première jeunesse m'ont fait hésiter à
donner un consentement que ma nièce a su enfin m'arracher. Mais je dois
rendre à la vérité cet hommage, qu'en tout ce qui touche à l'honneur, à
l'exquise loyauté, je n'ai rien vu en lui qui ne justifie la haute opinion
qu'il a su donner de son caractère à Giovanna.
--Je le crois, mon général, répondit Ezzelin. Malgré le blâme que tout
Venise déverse sur la folle conduite de messer Orio Soranzo, malgré
l'espèce d'aversion qu'il inspire généralement, comme je ne sache pas que
jamais aucune action basse ou méchante ait mérité cette antipathie, j'ai
dû me taire lorsque j'ai vu qu'il l'emportait sur moi dans le coeur de
votre nièce. Chercher à me réhabiliter dans l'esprit de Giovanna aux
dépens d'un autre, ne convenait point à ma manière de sentir. Quoi qu'il
m'en eût coûté cependant, je l'eusse fait, si j'eusse cru messer Soranzo
tout à fait indigne de votre alliance; j'eusse dû cet acte de franchise à
l'amitié et au respect que je vous porte; mais les beaux faits d'armes de
messer Orio, à la dernière campagne, prouvent que, s'il a été capable de
ruiner sa fortune, il est capable aussi de la relever glorieusement. Ne me
demandez pas pour lui ma sympathie, et ne me commandez pas de lui tendre
la main; je serais forcé de vous désobéir. Mais ne craignez pas que je le
décrie ni que je le provoque; j'estime sa vaillance, et il est votre neveu.
--Il suffit, dit le général en embrassant de nouveau le noble Ezzelin;
vous êtes le plus digne gentilhomme de l'Italie, et mon coeur saignera
éternellement de ne pouvoir vous appeler mon fils. Que n'en ai-je un! et
qu'il fût doué de vos grandes qualités! je vous demanderais pour lui la
main de cette belle et noble enfant, que j'aime presque autant que ma
Giovanna.» En parlant ainsi, Francesco Morosini prit le bras d'Argiria, et
la ramena dans la grande salle, où l'illustre et nombreuse compagnie
commençait les jeux et les divertissements d'usage.
Ezzelin y resta quelques instants; mais, malgré tout l'effort de sa vertu,
il était dévoré de douleur et de jalousie; ses lèvres serrées, son regard
fixe et terne, la roideur convulsive de sa démarche, sa gaieté forcée,
tout en lui trahissait la souffrance profonde dont il était rongé. N'y
pouvant plus tenir, et voyant sa soeur oublier ses ressentiments et cesser
de le suivre d'un oeil inquiet pour s'abandonner aux affectueuses
prévenances de Giovanna, il sortit par la première porte qui se trouva
devant lui, et descendit un escalier tournant assez étroit, qui conduisait
à une galerie inférieure. Il allait sans but, ne sentant qu'un besoin
instinctif de fuir le bruit et d'être seul. Tout à coup il vit venir à lui
un cavalier qui montait légèrement l'escalier et qui ne le voyait pas
encore. Au moment où ce cavalier releva la tête, Ezzelin reconnut Orio, et
toute sa haine se réveilla comme par une explosion électrique; la couleur
revint à ses joues flétries, ses lèvres frémirent, ses yeux lancèrent des
flammes; sa main, obéissant à un mouvement involontaire, tira sa dague
hors du fourreau.
Orio était brave, brave jusqu'à la témérité; il l'avait prouvé en mainte
occasion: il prouva par la suite qu'il l'était jusqu'à la folie. Cependant
en cet instant il eut peur; il n'est de véritable et d'infaillible
bravoure que celle des coeurs véritablement grands et infailliblement
généreux. Tant qu'un homme aime la vie avec l'âpreté du matérialisme, tant
qu'il est attaché aux faux biens, il pourra s'exposer à la mort pour
augmenter ses jouissances ou pour acquérir du renom; car les satisfactions
de la vanité sont au premier rang dans le bonheur des égoïstes: mais qu'on
vienne surprendre un tel homme au faîte de sa félicité, et que, sans lui
offrir un appât de richesse ou de gloire, on l'appelle à la réparation
d'un tort, on pourra bien le trouver lâche, et tout son respect humain ne
le cachera pas assez pour qu'on ne s'en aperçoive.
Orio était sans armes, et son adversaire avait sur lui l'avantage de la
position; il pensa d'ailleurs qu'Ezzelin était là de dessein prémédité,
que peut-être, derrière lui, dans quelque embrasure, il avait des
complices. Il hésita un instant, et tout à coup, vaincu par l'horreur de
la mort, il tourna rapidement sur lui-même, et redescendit l'escalier avec
l'agilité d'un daim. Ezzelin stupéfait s'arrêta un instant. «Orio lâche!
s'écriait-il en lui-même; Orio le duelliste, l'arrogant, le batailleur!
Orio, le héros de la dernière guerre! Orio fuyant ma rencontre!»
Il descendit lentement l'escalier jusqu'à la dernière marche, curieux de
voir si Orio allait revenir à lui muni de sa dague, et désirant au fond
qu'il ne le fît pas; car, la raison ayant repris le dessus, il sentait la
folie et la déloyauté de son premier mouvement. Il se trouva dans la
galerie inférieure; il y vit Orio au milieu de plusieurs valets, affectant
de leur donner des ordres, comme s'il eût été averti, par un souvenir
subit, de quelque oubli, et comme s'il fût revenu sur ses pas pour le
réparer. Il avait repris si vite tout son empire sur lui-même, il
paraissait si calme, si dégagé, qu'Ezzelin douta un instant si sa
préoccupation ne l'avait pas empêché de le voir dans l'escalier: mais cela
était fort peu probable. Néanmoins il se promena quelques instants au bout
de la galerie, ayant toujours l'oeil sur lui, et il le vit sortir avec ses
valets par une issue opposée.
Ne songeant plus à sa vengeance et se reprochant même d'en avoir eu la
pensée, mais voulant à toute force éclaircir ses soupçons, Ezzelin
retourna à la fête, et bientôt il vit son rival rentrer avec un groupe de
conviés. Il avait sa dague à la ceinture, et cette circonstance révéla à
Ezzelin l'attention qu'Orio avait faite à son geste dans l'escalier. «Eh
quoi! pensa-t-il, il a cru que j'avais le dessein de l'assassiner? Il n'a
eu ni assez d'estime pour moi ni assez de calme et de présence d'esprit
pour me montrer que la partie n'était pas égale; et sa frayeur va été si
subite, si aveugle, qu'il n'a pas pris le temps d'apercevoir le mouvement
que j'ai fait pour rentrer ma dague dans le fourreau en voyant qu'il
n'avait pas la sienne! Cet homme n'a pas le coeur d'un noble, et je serais
bien étonné si quelque lâcheté secrète ou quelque crime inconnu n'avait
pas déjà flétri en lui le principe de l'honneur et le sentiment du
courage.»
Dès ce moment la fête devint encore plus insupportable à Ezzelin. Il
remarqua d'ailleurs que, tout en causant avec Giovanna, sa soeur avait
laissé Orio s'approcher d'elle, et qu'elle répondait à ses questions
oiseuses et frivoles avec une timidité de moins en moins hautaine. Orio
pensait réellement que son rival avait des projets de vengeance; il
voulait voir si Argiria était dans la confidence, et, comptant surprendre
ce secret dans le maintien candide de la jeune fille, il la surveillait de
près et l'obsédait de ses impertinentes cajoleries, fixant sur elle ce
regard de faucon qui, disait-on, avait sur toutes les femmes un pouvoir
magique. Argiria, élevée dans la retraite, enfant plein de noblesse et de
pureté, ne comprenait rien à l'émotion inconnue que ce regard lui causait.
Elle se sentait prise d'une sorte de vertige, et lorsque Soranzo reportait
ensuite ses yeux enflammés d'amour sur Giovanna et lui adressait des
épithètes passionnées, elle sentait son coeur battre et ses joues brûler,
comme si ces regards et ces paroles eussent été adressés à elle-même.
Ezzelin n'aperçut pas son trouble intérieur; mais le bal allait commencer,
il craignit qu'Orio n'invitât sa soeur à danser, et il ne pouvait souffrir
qu'elle se familiarisât avec la conversation et les manières d'un homme
pour qui sa haine se changeait en mépris. Il alla prendre Argiria par la
main, et, la reconduisant auprès de sa tante, il les supplia l'une et
l'autre de se retirer. Argiria était venue à regret à la fête; et quand
son frère l'en arracha, elle sentit quelque chose se briser en elle, comme
si un vif regret l'eût atteinte au fond de l'âme. Elle se laissa emmener
sans pouvoir dire un mot, et la bonne tante, qui avait une confiance sans
bornes dans la sagesse et la dignité d'Ezzelin, le suivit sans lui faire
une seule question.
La fête des noces fut magnifique, et dura plusieurs jours; mais le comte
Ezzelin n'y reparut pas: il était reparti le soir même pour Padoue,
emmenant sa tante et sa soeur avec lui.
C'était certainement beaucoup pour un homme presque ruiné la veille d'être
devenu l'époux d'une des plus riches héritières de la république et le
neveu du généralissime; c'était de quoi satisfaire une ambition ordinaire.
Mais rien ne suffisait à Orio, parce qu'il abusait de tout. Il ne lui
aurait rien fallu de moins qu'une fortune de roi pour subvenir à ses
dépenses de fou. C'était un homme à la fois insatiable et cupide, à qui
tous les moyens étaient bons pour acquérir de l'argent, et tous les
plaisirs bons pour le dépenser. Il avait surtout la passion du jeu.
Accoutumé qu'il était à tous les dangers et à toutes les voluptés, ce
n'était plus que dans le jeu qu'il trouvait des émotions. Il jouait donc
d'une manière qui, même dans ce pays et ce siècle de joueurs, semblait
effrayante, exposant souvent, sur un coup de dés, sa fortune tout entière,
gagnant et perdant vingt fois par nuit le revenu de cinquante familles. Il
ne tarda pas à faire de larges trouées dans la dot de sa femme, et sentit
bientôt qu'il fallait ou changer de vie ou réparer ses pertes, s'il ne
voulait se trouver dans la même position qu'avant son mariage. Le
printemps était revenu, et l'on s'apprêtait à reprendre les hostilités. Il
déclara à Morosini qu'il désirait garder l'emploi que la république lui
avait confié sous ses ordres, et regagna ainsi, par son ardeur militaire,
les bonnes grâces de l'amiral, qu'il avait commencé à perdre par sa
mauvaise conduite. Quand le moment fut venu de mettre à la voile, il se
rendit à son poste avec sa galère, et appareilla avec le reste de la
flotte au commencement de 1686.
Il prit une part brillante à tous les principaux combats qui signalèrent
cette mémorable campagne, et se distingua particulièrement au siège de
Coron et à la bataille que gagnèrent les Vénitiens sur le capitan-pacha
Mustapha dans les plaines de la Laconie. Quand l'hiver arriva, Morosini,
après avoir mis en état de défense ses nombreuses conquêtes, mena la
flotte hiverner à Corfou, où elle était à même de surveiller à la fois
l'Adriatique et la mer Ionienne. En effet, les Turcs ne firent pendant
toute la mauvaise saison aucune tentative sérieuse; mais les habitants des
écueils du golfe de Lépante, soumis l'année précédente par le général
Strasold, profitant du moment où la violence des vents et la perpétuelle
agitation de la mer empêchaient les gros navires de guerre vénitiens de
sortir, protégés d'ailleurs contre ceux qu'ils pouvaient rencontrer par la
petitesse et la légèreté de leurs barques qui allaient se cacher, comme
des oiseaux de mer, derrière le moindre rocher, se livraient presque
ouvertement à la piraterie. Ils attaquaient tous les bâtiments de commerce
que les affaires forçaient à tenter ce passage difficile, souvent même des
galères armées, s'en emparaient la plupart du temps, pillaient les
chargements et massacraient les équipages. Les Missolonghis surtout
s'étaient réfugiés dans les îles Curzolari, situées entre la Morée,
l'Étolie et Céphalonie, et causaient d'horribles ravages. Le généralissime,
pour y mettre un terme, envoya, dans les îles les plus infestées, des
garnisons de marins choisis avec de fortes galères, et en confia le
commandement aux officiers les plus habiles et les plus résolus de
l'armée. Il n'oublia pas Soranzo, qui, ennuyé de l'inaction où se tenait
l'armée, avait l'un des premiers demandé du service contre les pirates, et
il lui confia un poste digne de ses talents et de son courage. Il fut
envoyé avec trois cents hommes à la plus grande des îles Curzolari, et
chargé de surveiller l'important passage qu'elles commandent. Son arrivée
jeta la terreur parmi les Missolonghis, qui connaissaient sa bravoure
indomptable et son impitoyable sévérité; et dans les premiers temps, il ne
se commit pas un seul acte de piraterie vers les parages qu'il commandait,
tandis que les autres gouvernements, malgré l'activité des garnisons,
continuaient à être le théâtre de fréquents et terribles brigandages. Son
oncle, enchanté de sa réussite complète, lui fit envoyer par la république
des lettres de félicitation.
Cependant Orio, trompé dans l'espoir qu'il avait formé de trouver des
ennemis à combattre et à dépouiller, voulut tenter un grand coup qui
réparât à son égard ce qu'il appelait l'injustice du sort. Il avait appris
que le pacha de Patras gardait dans son palais des trésors immenses, et
que, se fiant sur la force de la ville et sur le nombre des habitants, il
laissait faire à ses soldats une assez mauvaise garde. Prenant là-dessus
ses dispositions, il choisit les cent plus braves soldats de sa troupe,
les fit monter sur une galère, gouverna sur Patras de manière à n'y
arriver que de nuit, cacha son navire et ses gens dans une anse abritée,
descendit le premier à terre, et se dirigea seul et déguisé vers la ville.
Vous connaissez le reste de cette aventure, qui a été si poétiquement
racontée par Byron. A minuit, Orio donna le signal convenu à sa troupe,
qui se mit en marche pour venir le joindre à la porte de la ville. Alors
il égorgea les sentinelles, traversa silencieusement la ville, surprit le
palais, et commença à le piller. Mais, attaqué par une troupe vingt fois
plus nombreuse que la sienne, il fut refoulé dans une cour et cerné de
toutes parts. Il se défendit comme un lion, et ne rendit son épée que
longtemps après avoir vu tomber le dernier de ses compagnons. Le pacha,
épouvanté, malgré sa victoire, de l'audace de son ennemi, le fit enfermer
et enchaîner dans le plus profond cachot de son palais, pour avoir le
plaisir de voir souffrir et trembler peut-être celui qui l'avait fait
trembler. Mais l'esclave favorite du pacha, nommée Naam, qui avait vu de
ses fenêtres le combat de la nuit, séduite par la beauté et le courage du
prisonnier, vint le trouver en secret et lui offrit la liberté, s'il
consentait à partager l'amour qu'elle ressentait pour lui. L'esclave était
belle, Orio facile en amour et très-désireux en outre de la vie et de la
liberté. Le marché fut conclu, bientôt aussi exécuté. La troisième nuit,
Naam assassina son maître, et, à la faveur du désordre qui suivit ce
meurtre, s'enfuit avec son amant. Tous deux montèrent dans une barque que
l'esclave avait fait préparer, et se rendirent aux îles Curzolari.
Pendant deux jours, le comte resta plongé dans une tristesse profonde. La
perte de sa galère était un notable échec à sa fortune particulière, et le
sacrifice inutile qu'il avait fait de cent bons soldats pouvait porter une
rude atteinte à sa réputation militaire, et par conséquent nuire à
l'avancement qu'il espérait obtenir de la république; car pour lui toutes
choses se réalisaient en intérêts positifs, et il n'aspirait aux grands
emplois qu'à cause de la facilité qu'on a de s'y enrichir. Il ne pensa
bientôt plus qu'aux mauvais résultats de sa folle expédition et aux moyens
d'y remédier.
Alors on le vit changer complètement son genre de vie, et son caractère
sembla être aussi changé que sa conduite. D'aventureux et de téméraire, il
devint circonspect et méfiant; la perte de sa principale galère lui en
faisait, disait-il, un devoir. Celle qui lui restait ne pouvait plus se
risquer dans des parages éloignés. Elle demeura donc en observation non
loin de la crique de rochers qui lui servait de port, et se borna à courir
des bordées autour de l'île, sans la perdre de vue. Encore n'était-ce plus
Orio qui la commandait. Il avait confié ce soin à son lieutenant, et n'y
mettait plus le pied que de loin en loin pour y passer des revues.
Toujours enfermé dans l'intérieur du château, il semblait plongé dans le
désespoir. Les soldats murmuraient hautement contre lui sans qu'il parût
s'en soucier; mais tout d'un coup il sortait de son apathie pour infliger
les châtiments les plus sévères, et ses retours à l'autorité de la
discipline étaient marqués par des cruautés qui rétablissaient la
soumission et faisaient régner la crainte pendant plusieurs jours.
Cette manière d'agir porta ses fruits. Les pirates, encouragés d'une part
par le désastre de Soranzo à Patras, de l'autre par la timidité de ses
mouvements autour des îles Curzolari, reparurent dans le golfe de Lépante
et s'avancèrent jusque dans le détroit; et bientôt ces parages devinrent
plus périlleux qu'ils ne l'avaient jamais été. Presque tous les navires
marchands qui s'y engageaient disparaissaient aussitôt, sans qu'on en
reçût jamais aucune nouvelle, et ceux qui arrivaient à leur destination
disaient n'avoir dû leur salut qu'à la rapidité de leur marche et à
l'opportunité du vent.
Cependant le comte Ezzelino avait quitté l'Italie de son côté, sans revoir
ni Giovanna ni le palais Morosini. Peu de jours après le mariage de
Soranzo, il avait fait ses adieux à sa famille, et avait obtenu de la
république un ordre de départ. Il s'était embarqué pour la Morée, où il
espérait oublier, dans les agitations de la guerre et les fumées de la
gloire, les douleurs de l'amour et les blessures faites à son orgueil. Il
s'était distingué non moins que Soranzo dans cette campagne, mais sans y
trouver la distraction et l'enivrement qu'il y cherchait. Toujours triste
et fuyant la société des gens plus heureux que lui, se sentant mal à
l'aise d'ailleurs auprès de Morosini, il avait obtenu de celui-ci le
commandement de Coron durant l'hiver. Cependant il arriva que Morosini,
apprenant les nouveaux ravages de la piraterie, résolut de donner à
Ezzelino un commandement plus rapproché du théâtre de ces brigandages, et
le rappela auprès de lui vers la fin de février. Ezzelino quitta donc la
Messénie et se dirigea vers Corfou avec un équipage plus vaillant que
nombreux. Sa traversée fut heureuse jusqu'à la hauteur de Zante. Mais là
les vents d'ouest le forcèrent de quitter la pleine mer et de s'engager
dans le détroit qui sépare Céphalonie de la pointe nord-ouest de la Morée.
Il y lutta pendant toute une nuit contre la tempête, et le lendemain,
quelque heures avant le coucher du soleil, il se trouva à la hauteur des
îles Curzolari. Il allait doubler la dernière des trois principales, et,
poussé par un vent favorable, il veillait avec quelques matelots à la
manoeuvre; le reste, fatigué par la navigation de la nuit précédente, se
reposait sous le pont. Tout à coup, des rochers qui forment le promontoire
nord-ouest de cette île, s'élança à sa rencontre une embarcation chargée
d'hommes. Ezzelino vit du premier coup d'oeil qu'il avait affaire à des
pirates missolonghis. Il feignit pourtant de ne pas les reconnaître,
ordonna tranquillement à son équipage de s'apprêter au combat, mais sans
se montrer davantage, et continua sa route, comme s'il ne se fût point
aperçu du danger. Cependant les pirates s'approchèrent à grand renfort de
voiles et de rames, et finirent par aborder la galère. Quand Ezzelino vit
les deux navires bien engagés et les Missolonghis poser leurs ponts
volants pour commencer l'attaque, il donna le signal à son équipage, qui
se leva tout entier comme un seul homme. A cette vue, les pirates
hésitèrent; mais un mot de leur chef ranima leur première audace, et ils
se jetèrent en masse sur le pont ennemi. Le combat fut terrible et
longtemps égal. Ezzelino, qui ne cessait d'encourager et de diriger ses
matelots, remarqua que le chef ennemi, au contraire, nonchalamment assis à
la poupe de son navire, ne prenait aucune part à l'action, et semblait
considérer ce qui se passait comme un spectacle qui lui aurait été tout à
fait étranger. Étonné d'une pareille tranquillité, Ezzelino se mit à
regarder plus attentivement *cette* homme étrange. Il était vêtu comme les
autres Missolonghis, et coiffé d'un large turban rouge; une épaisse barbe
noire lui cachait la moitié du visage, et ajoutait encore à l'énergie de
ses traits. Ezzelino, tout en admirant sa beauté et son calme, crut se
rappeler qu'il l'avait déjà rencontré quelque part, dans un combat sans
doute. Mais où? c'était ce qu'il lui était impossible de trouver. Cette
idée ne fit que lui traverser la tête, et le combat s'empara de nouveau de
toute son attention. La chance menaçait de lui devenir défavorable; ses
gens, après s'être très-bravement battus, commençaient à faiblir, et
cédaient peu à peu le terrain à leurs opiniâtres adversaires. Ce que
voyant le jeune comte, il jugea qu'il était temps de payer de sa personne,
afin de ranimer par son exemple sa troupe découragée. Il redevint donc de
capitaine soldat, et se précipita, le sabre au poing, dans le plus fort de
la mêlée, au cri de Saint-Marc, Saint-Marc et en avant! Il tua de sa main
les plus avancés des assaillants, et, suivi de tous les siens qui
revinrent à la charge avec une nouvelle ardeur, il les fit reculer à leur
tour. Le chef ennemi fit alors ce qu'avait fait Ezzelino. Voyant ses
pirates en retraite, il se leva brusquement de son banc, empoigna une
hache d'abordage, et s'élança contre les Vénitiens en poussant un cri
terrible. Ceux-ci à son aspect s'arrêtèrent incertains: Ezzelino seul osa
marcher à lui. Ce fut sur un des ponts volants qui unissaient les deux
navires que les deux chefs se rencontrèrent. Ezzelino allongea de toute sa
force un coup d'épée au Missolonghi qui s'avançait découvert; mais
celui-ci para le coup avec le manche de sa hache, et menaçait déjà du
tranchant la tête du comte, lorsque Ezzelino, qui de l'autre main tenait
un pistolet, lui fracassa la main droite. Le pirate s'arrêta un instant,
jeta un regard de rage sur son arme qui lui échappait, éleva en l'air sa
main sanglante en signe de défi, et se retira au milieu des siens. Ceux-ci,
voyant leur chef blessé et l'ennemi encore prêt à les bien recevoir,
enlevèrent rapidement les ponts d'abordage, coupèrent les amarres, et
s'éloignèrent presque aussi vite qu'ils étaient venus. En moins d'un quart
d'heure ils eurent disparu derrière les rochers d'où ils étaient sortis.
Ezzelino, dont l'équipage avait été très-maltraité, croyant avoir
satisfait à l'honneur par sa belle défense, ne jugea pas à propos de
s'exposer de nuit à un nouveau combat, et alla mettre sa galère sous la
protection du château situé dans la grande île. La nuit tombait quand il
jeta l'ancre. Il donna ses ordres à son équipage, et, se jetant dans une
barque, il s'approcha du château.
Ce château était situé au bord de la mer, sur d'énormes rochers taillés à
pic, au milieu desquels les vagues allaient s'engouffrer avec fracas, et
dominait à la fois toute l'île, et tout l'horizon jusqu'aux deux autres
îles; il était entouré, du côté de la terre, d'un fossé de quarante pieds,
et fermé partout par une énorme muraille. Aux quatres coins, des donjons
aigus se dressaient comme des flèches. Une porte de fer bouchait la seule
issue apparente qu'eut le château. Tout cela était massif, noir, morne et
sinistre: on eût dit de loin le nid d'un oiseau de proie gigantesque.
Ezzelin ignorait que Soranzo eût échappé au désastre de Patras; il avait
appris sa folle entreprise, sa défaite et la perte de sa galère. Le bruit
de sa mort avait couru, puis aussi celui de son évasion; mais on ne savait
point à l'extrémité de la Morée ce qu'il y avait de faux ou de vrai dans
ces récits divers. Les brigandages des pirates missolonghis donnaient
beaucoup plus de probabilité à la nouvelle de la mort de Soranzo qu'à
celle de son salut.
Le comte avait donc quitté Coron avec un vague sentiment de joie et
d'espoir; mais durant le voyage ses pensées avaient repris leur tristesse
et leur abattement ordinaires. Il s'était dit que, dans le cas où Giovanna
serait libre, l'aspect de son premier fiancé serait une insulte à ses
regrets, et que peut-être elle passerait pour lui de l'estime à la haine;
et puis, en examinant son propre coeur, Ezzelin s'imagina ne plus trouver
au fond de cet abîme de douleur qu'une sorte de compassion tendre pour
Giovanna, soit qu'elle fût l'épouse, soit qu'elle fût la veuve d'Orio
Soranzo.
Ce fut seulement en mettant le pied sur le rivage de l'île Curzolari
qu'Ezzelino, reprenant sa mélancolie habituelle, dont la chaleur du combat
l'avait distrait un instant, se souvint du problème qui tenait sa vie
comme en suspens depuis deux mois; et, malgré toute l'indifférence dont il
se croyait armé, son coeur tressaillit d'une émotion plus vive qu'il
n'avait fait à l'aspect des pirates. Un mot du premier matelot qu'il
trouva sur la rive eût pu faire cesser cette angoisse; mais, plus il la
sentait augmenter, moins il avait le courage de s'informer.
Le commandant du château, ayant reconnu son pavillon et répondu au salut
de sa galère par autant de coups de canon qu'elle lui en avait adressé,
vint à sa rencontre, et lui annonça qu'en l'absence du gouverneur il était
chargé de donner asile et protection aux navires de la république. Ezzelin
essaya de lui demander si l'absence du gouverneur était momentanée, ou
s'il fallait entendre par ce mot la mort d'Orio Soranzo; mais, comme si sa
propre vie eût dépendu de la réponse du commandant, il ne put se résoudre
à lui adresser cette question. Le commandant, qui était plein de
courtoisie, fut un peu surpris du trouble avec lequel le jeune comte
accueillait ses civilités, et prit cet embarras pour de la froideur et du
dédain. Il le conduisit dans une vaste salle d'architecture sarrasine,
dont il lui fit les honneurs; et peu à peu il reprit ses manières
accoutumées, qui étaient les plus obséquieuses du monde. Ce commandant,
nommé Léontio, était un Esclavon, officier de fortune, blanchi au service
de la république. Habitué à s'ennuyer dans les emplois secondaires, il
était d'un caractère inquiet, curieux et expansif. Ezzelin fut forcé
d'entendre les lamentations ordinaires de tout commandant de place
condamné à un hivernage triste et périlleux. Il l'écoutait à peine;
cependant un nom qu'il prononça le tira tout à coup de sa rêverie.
«Soranzo? s'écria-t-il, ne pouvant plus se maîtriser, qui donc est ce
Soranzo, et où est-il maintenant?
--Messer Orio Soranzo, le gouverneur de cette île, est celui dont j'ai
l'honneur de parler à votre seigneurie, répondit Léontio; il est
impossible qu'elle n'ait pas entendu parler de ce vaillant capitaine.»
Ezzelin se rassit en silence; puis, au bout d'un instant, il demanda
pourquoi le gouverneur d'une place si importante n'était pas à son poste,
surtout dans un temps où les pirates couvraient la mer et venaient
attaquer les galères de l'État presque sous le canon de son fort. Cette
fois il écouta la réponse du commandant.
«Votre seigneurie, dit celui-ci, m'adresse une question fort naturelle, et
que nous nous adressons tous ici, depuis moi, qui commande la place,
jusqu'au dernier soldat de la garnison. Ah! seigneur comte! comme les plus
braves militaires peuvent se laisser abattre par un revers! Depuis
l'affaire de Patras, le noble Orio a perdu toute sa vigueur et toute son
audace. Nous nous dévorons dans l'inaction, nous dont il gourmandait
naguère la paresse et la lenteur; et Dieu sait si nous méritions de tels
reproches! Mais, quelque injustes qu'ils pussent être, nous aimions mieux
le voir ainsi que dans le découragement où il est tombé. Votre seigneurie
peut m'en croire, ajouta Léontio en baissant la voix, c'est un homme qui a
perdu la tête. Si les choses qui se passent maintenant sous ses yeux
eussent été seulement racontées il y a deux mois, il serait parti comme un
aigle de mer pour donner la chasse à ces mouettes fuyardes; il n'eût pas
eu de repos, il n'eût pu ni manger ni dormir qu'il n'eût exterminé ces
pirates et tué leur chef de sa propre main. Mais, hélas! ils viennent nous
braver jusque sous nos remparts, et le turban rouge de _l'Uscoque_ se
promène insolemment à la portée de nos regards. Sans aucun doute, c'est ce
pirate infâme qui a attaqué aujourd'hui Votre Excellence.
--C'est possible, répondit Ezzelin avec indifférence; ce qu'il y a de
certain, c'est que, malgré leur incroyable audace, ces pirates ne peuvent
triompher d'une galère bien armée. Je n'ai que soixante hommes de guerre à
mon bord, et, sans la nuit, nous serions venus à bout, je pense, de toutes
les forces réunies des Missolonghis. Certainement vous avez ici plus
d'hommes et de munitions qu'il ne vous en faudrait, avec la forte galère
que je vois à l'ancre, pour exterminer en quelques jours cette misérable
engeance. Que pensera Morosini de la conduite de son neveu lorsqu'il saura
ce qui se passe?
--Et qui osera lui en rendre compte? dit Léontio avec un sourire mêlé de
fiel et de terreur. Messer Orio est un homme implacable dans ses
vengeances; et si la moindre plainte contre lui partait de cet endroit
maudit pour aller frapper l'oreille de l'amiral, il n'est pas jusqu'au
dernier mousse parmi ceux qui l'habitent qui ne ressentît jusqu'à la mort
les effets de la colère de Soranzo. Hélas! la mort n'est rien, c'est une
chance de la guerre; mais vieillir sous le harnais sans gloire, sans
profit, sans avancement, c'est ce qu'il y a de pis dans la vie d'un
soldat! Qui sait comment l'illustre Morosini accueillerait une plainte
contre son neveu? Ce n'est pas moi qui me mettrai dans le plateau d'une
balance avec un homme comme Orio Soranzo dans l'autre!
--Et grâce à ces craintes, reprit Ezzelino avec indignation, le commerce
de votre patrie est entravé, de braves négociants sont ruinés, des
familles entières, jusqu'aux femmes et aux enfants, trouvent dans leur
traversée une mort cruelle et impunie; de vils forbans, rebut des nations,
insultent le pavillon vénitien, et messer Orio Soranzo souffre ces choses!
Et parmi tant de braves soldats qui se rongent les poings d'impatience
autour de lui, il n'en est pas un seul qui ose se dévouer pour le salut de
ses concitoyens et l'honneur de sa patrie!
--Il faut tout dire, seigneur comte,» répliqua Léontio, effrayé de
l'emportement d'Ezzelin. Puis il s'arrêta troublé, et promena un regard
autour de lui, comme s'il eût craint que les murs n'eussent des yeux et
des oreilles.
«Eh bien! dit le comte avec chaleur, qu'avez-vous à dire pour justifier
une telle timidité? Parlez, ou je vous rends responsable de tout ceci.
--Monseigneur, répondit Léontio en continuant à regarder avec anxiété de
côté et d'autre, le noble Orio Soranzo est peut-être plus infortuné que
coupable. Il se passe, dit-on, des choses étranges dans le secret de ses
appartements. On l'entend parler seul avec véhémence; on l'a rencontré la
nuit, pâle et défait, errant comme un possédé dans les ténèbres, affublé
d'un costume bizarre. Il passe des semaines entières enfermé dans sa
chambre, ne laissant parvenir jusqu'à lui qu'un esclave musulman qu'il a
ramené de sa malheureuse expédition de Patras. D'autres fois, par un temps
d'orage, il se hasarde, avec ce jeune homme et deux ou trois marins
seulement, sur une barque fragile, et, dépliant la voile avec une
intrépidité qui touche a la démence, il disparaît à l'horizon parmi les
écueils qui nous avoisinent de toutes parts. Il reste absent des jours
entiers, sans qu'on puisse supposer d'autre motif à ces courses inutiles
et aventureuses qu'une fantaisie maladive. Ces choses ne sont pas d'un
homme dépourvu d'énergie, votre seigneurie en conviendra.
--Alors elles sont le fait de la plus insigne folie, reprit Ezzelin. Si
messer Orio a perdu l'esprit, qu'on l'enferme et qu'on le soigne; mais que
le commandement d'un poste d'où dépend la sûreté de la navigation ne soit
plus confié aux mains d'un frénétique. Ceci est important, et le hasard
m'impose aujourd'hui un devoir que je saurai remplir, bien que Dieu sache
à quel point il me répugne... Voyons, le gouverneur est-il absent en effet,
ou dans son lit, à cette heure? Je veux l'interroger; je veux voir, par
mes propres yeux, s'il est malade, traître ou insensé.
--Seigneur comte, dit Léontio en paraissant vouloir cacher son inquiétude
personnelle, je reconnais à cette résolution le noble enfant de la
république; mais il m'est impossible de vous dire si le gouverneur est
enfermé dans sa chambre, ou s'il est à la promenade.
--Comment! s'écria Ezzelin en haussant les épaules, on ne sait pas même où
le prendre quand on a affaire à lui?
--C'est la vérité, dit Léontio, et votre seigneurie doit comprendre qu'ici
chacun désire avoir affaire au gouverneur le moins possible. Ce qui peut
arriver de moins fâcheux dans la situation d'esprit où il est, c'est qu'il
ne donne aucune espèce d'ordres. Lorsque son abattement cesse, c'est pour
faire place à une activité désordonnée, qui pourrait nous devenir funeste
si le lieutenant qui commande la galère ne savait éluder ses ordres avec
autant de prudence que d'adresse. Mais toute son habileté ne peut aboutir
qu'à nous préserver des folles manoeuvres que, du haut de son donjon,
messer Orio lui commande. Votre seigneurie sourirait de compassion si elle
voyait notre gouverneur, armé de pavillons de diverses couleurs, essayer
de faire connaître à cette distance ses bizarres intentions à son navire.
Heureusement, quand on feint de ne pas le comprendre, et qu'il est entré
dans d'effroyables colères, il perd la mémoire de ce qui s'est passé.
D'ailleurs le lieutenant Marc Mazzani est un homme de courage, qui ne
craindrait pas d'affronter sa furie, plutôt que d'aventurer la galère dans
les écueils vers lesquels messer Orio lui prescrit souvent de la diriger.
Je suis certain qu'il brûle du désir de donner la chasse aux pirates, et
que quelque jour il la leur donnera tout de bon, sans s'inquiéter de ce
que messer Orio pourra penser de sa désobéissance.--_Quelque jour! ...
pourra penser!_ ... s'écria Ezzelin, de plus en plus outré de ce qu'il
entendait. Voilà, en effet, un bien grand courage et un empressement bien
utile jusqu'à présent! Fi! monsieur le commandant, je ne conçois pas que
des hommes subissent le joug d'un aliéné, et qu'ils n'aient pas encore eu
l'idée, au lieu d'éluder ses ordres imbéciles, de lui lier les pieds et
les mains, de le jeter dans une barque sur un matelas, et de le conduire à
Corfou, pour que l'amiral, son oncle, le fasse soigner comme il
l'entendra. Allons, trêve à ces détails inutiles; faites-moi la grâce,
messer Léontio, d'aller demander pour moi une audience à Soranzo, et, s'il
me la refuse, de me montrer le chemin de ses appartements; car je ne
sortirai d'ici, je vous le jure, qu'après avoir tâté le pouls à son
honneur ou à son délire.
Léontio hésitait encore.
«Allez donc, monsieur, lui dit Ezzelino avec force. Que craignez-vous?
N'ai-je pas ici une galère, si la vôtre est désemparée? Et si vos trois
cents hommes ont peur d'un seul qui est malade, n'en ai-je pas soixante
qui n'ont peur de personne? Je prends sur moi toute la responsabilité de
ma détermination, et je vous promets de vous défendre, s'il le faut,
contre votre chef. Je n'aurais pas cru qu'un vieux militaire comme vous
eût besoin, pour faire son devoir, de la protection d'un jeune homme comme
moi.»
Ezzelino, resté seul, se promena avec agitation dans la salle. Le soleil
était couché et le jour baissait. Le ciel éteignait peu à peu sa pourpre
brûlante dans les flots de la mer d'Ionie. Les rivages dentelés de la
Carnie encadraient la scène immense qui se déployait autour de l'île. Le
comte s'arrêta devant l'étroite croisée à double ogive fleurie qui
dominait, à une élévation de plus de cent pieds, ce tableau splendide. Ce
château, dont les murailles lisses tombaient sur un rocher à pic toujours
battu des vagues, semblait prendre ses racines profondes dans l'abîme et
vouloir s'élancer jusqu'aux nues. Son isolement sur cet écueil lui donnait
un aspect audacieux et misérable à la fois. Ezzelino, tout en admirant
cette situation pittoresque, sentit comme une sorte de vertige, et se
demanda si une telle résidence n'était pas bien propre à exalter jusqu'au
délire un esprit impressionnable comme devait l'être celui de Soranzo.
L'inaction, la maladie et le chagrin lui parurent, dans un pareil séjour,
des tortures pires que la mort, et une sorte de pitié vint adoucir
l'indignation qui jusque-là avait rempli son âme.
Mais il résista à cet instinct d'un âme trop généreuse, et, comprenant
l'importance du devoir qu'il s'était imposé, il s'arracha à sa
contemplation, et reprit sa marche rapide le long de la grande salle.
Un affreux silence, indice de terreur et de désespoir, régnait dans cette
demeure guerrière, où le bruit des armes et le cri des sentinelles eussent
dû, à toute heure, se mêler à la voix des vents et des ondes. On n'y
entendait que le cri des oiseaux de mer qui s'abattaient, à l'entrée de la
nuit, par troupes nombreuses, sur les récifs et les flots qui se brisaient
solennellement en élevant une grande plainte monotone dans l'espace.
Ce lieu avait été témoin jadis d'une grande scène de gloire et de carnage.
Autour de ces écueils Curzolari (les antiques Échinades), l'héroïque
bâtard de Charles-Quint, don Juan d'Autriche, avait donné le premier
signal de la grande bataille de Lépante, et anéanti les forces navales de
la Turquie, de l'Égypte et de l'Algérie. La construction du château
remontait à cette époque; il portait le nom de San-Silvio, peut-être parce
qu'il avait été bâti ou occupé par le comte Silvio de Porcia, l'un des
vainqueurs de la campagne. Sur les parois de la salle, Ezzelin vit, à la
dernière lueur du jour, trembloter les grandes silhouettes des héros de
Lépante, peints à fresque assez grossièrement, dans des proportions
colossales, et revêtus de leurs puissantes armures de guerre. On y voyait
le généralissime Veniers, qui, à l'âge de soixante-seize ans, fit des
prodiges de valeur; le provéditeur Barbarigo, le marquis de Santa Cruz,
les vaillants capitaines Loredano et Malipiero, qui tous deux perdirent la
vie dans cette sanglante journée; enfin le célèbre Bragadino, qui avait
été écorché vif quelques mois avant la bataille par ordre de Mustapha, et
qui était représenté dans toute l'horreur de son supplice, la tête ceinte
d'une auréole de martyr et le corps à demi dépouillé de sa peau. Ces
fresques étaient peut-être l'oeuvre de quelque soldat artiste blessé au
combat de Lépante. L'air de la mer en avait fait tomber une partie; mais
ce qui en restait avait encore un aspect formidable, et ces spectres
héroïques, mutilés et comme flottants dans le crépuscule, firent passer
dans l'âme d'Ezzelino des émotions de terreur religieuse et d'enthousiasme
patriotique.
Quelle fut sa surprise lorsqu'il fut tiré de son austère rêverie par les
sons d'un luth! Une voix de femme, suave et pleine d'harmonie, quoique un
peu voilée par le chagrin ou la souffrance, vint s'y mêler, et lui fit
entendre distinctement ces vers d'une romance vénitienne bien connue de
lui:
Vénus est la belle déesse,
Venise est la belle cité.
Doux astre, ville enchanteresse,
Perles d'amour et de beauté,
Vous vous couchez dans l'onde amère,
Le soir, comme dans vos berceaux;
Car vous êtes soeurs, et pour mère
Vous eûtes l'écume des flots.
Ezzelino n'eut pas un instant de doute sur cette romance et sur cette
voix.
«Giovanna!» s'écria-t-il en s'élançant à l'autre bout de la salle, et en
soulevant d'une main tremblante l'épais rideau de tapisserie qui obstruait
la croisée du fond.
Cette croisée donnait sur l'intérieur du château, sur une de ces parties
ceintes de bâtiments que dans nos édifices français du moyen âge on
appelait le préau. Ezzelino vit une petite cour dont l'aspect contrastait
avec tout le reste de l'île et du château. C'était un lieu de plaisance
bâti récemment à la manière orientale, et dans lequel on avait semblé
vouloir chercher un refuge contre l'aspect fatigant des flots et l'âpreté
des brises marines. Sur une assez large plate-forme quadrangulaire, on
avait rapporté des terres végétales, et les plus belles fleurs de la Grèce
y croissaient à l'abri des orages. Ce jardin artificiel était rempli d'une
indicible poésie. Les plantes qu'on y avait acclimatées de force avaient
une langueur et des parfums étranges, comme si elles eussent compris les
voluptés et la souffrance d'une captivité volontaire. Un soin délicat et
assidu semblait présider à leur entretien. Un jet d'eau de roche murmurait
au milieu dans un bassin de marbre de Paros. Autour de ce parterre régnait
une galerie de bois de cèdre découpée dans le goût moresque avec une
légèreté et une simplicité élégantes. Cette galerie laissait entrevoir,
au-dessous et au-dessus de ses arcades, les portes cintrées et les
fenêtres en rosaces des appartements particuliers du gouverneur; des
portières de tapisseries d'Orient et des tendines de soie écarlate en
dérobaient la vue intérieure aux regards du comte. Mais à peine eut-il,
d'une voix émue et pénétrante, répété le nom de Giovanna, qu'un de ces
rideaux se souleva rapidement. Une ombre blanche et délicate se dessina
sur le balcon, agita son voile comme pour donner un signe de
reconnaissance, et, laissant retomber le rideau, disparut au même instant.
Le comte fut forcé d'abandonner la fenêtre, Léontio venait lui rendre
compte de son message; mais Ezzelino avait reconnu Giovanna, et il
écoutait à peine la réponse du vieux commandant.
Léontio vint annoncer que le gouverneur était réellement en course aux
environs de l'île; mais, soit qu'il eût mis pied à terre quelque part dans
les rochers de la plage de Garnie, soit qu'il se fût engagé dans les
nombreux îlots qui entourent l'île principale de Curzolari, on ne
découvrait nulle part son esquif à l'aide de la lunette.
«Il est fort étrange, dit Ezzelin, que dans ces courses aventureuses il ne
rencontre point les pirates.
--Cela est étrange, en effet, repartit le commandant. On dit qu'il y a un
Dieu pour les hommes ivres et pour les fous. Je gage que si messer Orio
était dans son bon sens et connaissait le danger auquel il s'expose en
allant ainsi presque seul, sur une barque, côtoyer des écueils infestés de
brigands, il aurait déjà trouvé dans ces courses la mort qu'il semble
chercher, et qui de son côté semble le fuir.
--Vous ne m'aviez pas dit, messer Léontio, interrompit Ezzelin qui ne
l'écoutait pas, que la signora Soranzo fût ici.
--Votre seigneurie ne me l'avait pas demandé, répondit Léontio. Elle est
ici depuis deux mois environ, et je pense qu'elle y est venue sans le
consentement de son époux; car, à son retour de l'expédition de Patras,
soit qu'il ne l'attendît pas, soit que, dans sa folie, il eût oublié
qu'elle dût venir le rejoindre, messer Orio lui a fait un accueil
très-froid. Cependant il l'a traitée avec les plus grands égards; et
puisque votre seigneurie a jeté les yeux sur la partie du château que l'on
découvre de cette fenêtre, elle a pu voir qu'on y a construit, avec une
célérité presque magique, un logement de bois à la manière orientale,
très-simple à la vérité, mais beaucoup plus agréable que ces grandes
salles froides et sombres dans le goût de nos pères. Le jeune esclave turc
que messer Soranzo a ramené de Patras a donné le plan et présidé à tous
les détails de ce harem improvisé, où il n'y a qu'une sultane, il est vrai,
mais plus belle à elle seule que les cinq cents femmes réunies du sultan.
On a fait ici tout ce qui était possible, et même un peu plus, comme l'on
dit, pour rendre supportable à la nièce de l'illustre amiral le séjour de
cette lugubre demeure.»
Ezzelin laissait parler le vieux commandant sans l'interrompre. Il ne
savait à quoi se résoudre. Il désirait et craignait tout à la fois de voir
Giovanna. Il ne savait comment interpréter le signe qu'elle lui avait fait
de sa fenêtre. Peut-être avait-elle besoin, dans sa triste situation,
d'une protection respectueuse et désintéressée. Il allait se décider à lui
faire demander une entrevue par Léontio, lorsqu'une femme grecque, qui
était au service de Giovanna, vint de sa part le prier de se rendre auprès
d'elle. Ezzelin prit avec empressement son chapeau qu'il avait jeté sur
une table, et se disposait à suivre l'envoyée, lorsque Léontio,
s'approchant de lui et lui parlant à voix basse, le conjura de ne point
répondre à cet appel de la signora, sous peine d'attirer sur lui et sur
elle-même la colère de Soranzo.
«Il a défendu sous les peines les plus sévères, ajouta Léontio, de laisser
aucun Vénitien, quels que soient son rang et son âge, pénétrer dans ses
appartements intérieurs; et comme il est également défendu à la signora de
franchir l'enceinte des _galeries de bois_, je déclare que cette entrevue
peut être également funeste à votre seigneurie, à la signora Soranzo et à
moi.
--Quant à vos craintes personnelles, répondit Ezzelin d'un ton ferme, je
vous ai déjà dit, monsieur, que vous pouviez passer à bord de ma galère et
que vous y seriez en sûreté; et quant à la signora Soranzo, puisqu'elle
est exposée à de tels dangers, il est temps qu'elle trouve un homme
capable de l'y soustraire, et résolu à le tenter.»
En parlant ainsi, il fit un geste expressif qui écarta promptement Léontio
de la porte vers laquelle il s'était précipité pour lui barrer le passage.
«Je sais, dit celui-ci en se retirant, le respect que je dois au rang que
votre seigneurie occupe dans la république et dans l'armée; je la supplie
donc de constater au besoin que j'ai obéi à ma consigne, et qu'elle a pris
sur elle de l'outre-passer.»
La servante grecque ayant pris, dans une niche de l'escalier, une lampe
d'argent qu'elle y avait déposée, conduisit Ezzelin, à travers un dédale
de couloirs, d'escaliers et de terrasses, jusqu'à la plate-forme qui
servait de jardin. L'air tiède du printemps hâtif et généreux de ces
climats soufflait mollement dans ce site abrité de toutes parts. De beaux
oiseaux chantaient dans une volière, et des parfums exquis s'exhalaient
des buissons de fleurs pressées et suspendues en festons à toutes les
colonnes. On eût pu se croire dans un de ces beaux _cortile_ des palais
vénitiens, où les roses et les jasmins, acclimatés avec art, semblent
croître et vivre dans le marbre et la pierre.
L'esclave grecque souleva le rideau de pourpre de la porte principale, et
le comte pénétra dans un frais boudoir de style byzantin, décoré dans le
goût de l'Italie.
Giovanna était couchée sur des coussins de drap d'or brodés en soie de
diverses couleurs. Sa guitare était encore dans ses mains, et le grand
lévrier blanc d'Orio, couché à ses pieds, semblait partager son attente
mélancolique. Elle était toujours belle, quoique bien différente de ce
qu'elle avait été naguère. Le brillant coloris de la santé n'animait plus
ses traits, et l'embonpoint de sa jeunesse avait été dévoré par le souci.
Sa robe de soie blanche était presque du même ton que son visage, et ses
grands bracelets d'or flottaient sur ses bras amaigris. Il semblait
qu'elle eût déjà perdu cette coquetterie et ce soin de sa parure qui, chez
les femmes, est la marque d'un amour partagé. Les bandeaux de perles de sa
coiffure s'étaient détachés et tombaient avec ses cheveux dénoués sur ses
épaules d'albâtre, sans qu'elle permît à ses esclaves de les rajuster.
Elle n'avait plus l'orgueil de la beauté. Un mélange de faiblesse
languissante et de vivacité inquiète se trahissait dans son attitude et
dans ses gestes. Lorsque Ezzelin entra, elle semblait brisée de fatigue,
et ses paupières veinées d'azur ne sentaient pas l'éventail de plumes
qu'une esclave moresque agitait sur son front; mais, au bruit que fit le
comte en s'approchant, elle se souleva brusquement sur ses coussins, et
fixa sur lui un regard où brillait la fièvre. Elle lui tendit les deux
mains à la fois pour serrer la sienne avec force; puis elle lui parla avec
enjouement, avec esprit, comme si elle l'eût retrouvé à Venise au milieu
d'un bal. Un instant après, elle étendit le bras pour prendre, des mains
de l'esclave, un flacon d'or incrusté de pierres précieuses, qu'elle
respira en pâlissant, comme si elle eût été près de défaillir; puis elle
passa ses doigts nonchalants sur les cordes de son luth, fit à Ezzelin
quelques questions frivoles dont elle n'écouta pas les réponses; enfin, se
soulevant et s'accoudant sur le rebord d'une étroite fenêtre placée
derrière elle, elle attacha ses regards sur les flots noirs où commençait
à trembler le reflet de l'étoile occidentale, et tomba dans une muette
rêverie. Ezzelin comprit que le désespoir était en elle.
Au bout de quelques instants, elle fit signe à ses femmes de se retirer,
et lorsqu'elle fut seule avec Ezzelin, elle ramena sur lui ses grands yeux
bleus cernés d'un bleu encore plus sombre, et le regarda avec une
singulière expression de confiance et de tristesse. Ezzelin, jusque-là
mortellement troublé de sa présence et de ses manières, sentit se
réveiller en lui cette tendre pitié qu'elle semblait implorer. Il fit
quelques pas vers elle; elle lui tendit de nouveau la main, et l'attirant
à ses pieds sur un coussin:
«O mon frère! lui dit-elle, mon noble Ezzelin! vous ne vous attendiez pas
sans doute à me retrouver ainsi! Vous voyez sur mes traits les ravages de
la souffrance; ah! votre compassion serait plus grande si vous pouviez
sonder l'abîme de douleur qui s'est creusé dans mon âme!
--Je le devine, madame, répondit Ezzelin; et puisque vous m'accordez le
doux et saint nom de frère, comptez que j'en remplirai tous les devoirs
avec joie. Donnez-moi vos ordres, je suis prêt à les exécuter fidèlement.
--Je ne sais ce que vous voulez dire, mon ami, reprit Giovanna; je n'ai
point d'ordres à vous donner, si ce n'est d'embrasser pour moi votre soeur
Argiria, le bel ange, de me recommander à ses prières et de garder mon
souvenir, afin de vous entretenir de moi quand je ne serai plus. Tenez,
ajouta-t-elle en détachant de sa chevelure d'ébène une fleur de
laurier-rose à demi flétrie, donnez-lui ceci en mémoire de moi, et
dites-lui de se préserver des passions; car il y a des passions qui
donnent la mort, et cette fleur en est l'emblème: c'est une fleur-reine,
on en couronne les triomphateurs; mais elle est, comme l'orgueil, un
poison subtil.
--Et cependant, Giovanna, ce n'est pas l'orgueil qui vous tue, dit Ezzelin
en recevant ce triste don; l'orgueil ne tue que les hommes; c'est l'amour
qui tue les femmes.
--Mais ne savez-vous pas, Ezzelin, que, chez les femmes, l'orgueil est
souvent le mobile de l'amour? Ah! nous sommes des êtres sans force et sans
vertu, ou plutôt notre faiblesse et notre énergie sont également
inexplicables! Quand je songe à la puérilité des moyens qu'on emploie pour
nous séduire, à la légèreté avec laquelle nous laissons la domination de
l'homme s'établir sur nous, je ne comprends pas l'opiniâtreté de ces
attachements si prompts à naître, si impossibles à détruire. Tout à
l'heure je redisais une romance que vous devez vous rappeler, puisque
c'est vous qui l'avez composée pour moi. Eh bien! en la chantant, je
songeais à ceci, que la naissance de Vénus est une fiction d'un sens bien
profond. A son début, la passion est comme une écume légère que le vent
ballotte sur les flots. Laissez-la grandir, elle devient immortelle. Si
vous en aviez le temps, je vous prierais d'ajouter à ma romance un couplet
où vous exprimeriez cette pensée; car je la chante souvent, et bien
souvent je pense à vous, Ezzelin. Croiriez-vous que tout à l'heure,
lorsque vous avez prononcé mon nom de la fenêtre de la galerie, votre voix
ne m'a pas laissé le moindre doute? Et quand je vous ai aperçu dans le
crépuscule, mes yeux n'ont pas hésité un instant à vous reconnaître. C'est
que nous ne voyons pas seulement avec les yeux du corps. L'âme a des sens
mystérieux, qui deviennent plus nets et plus perçants à mesure que nous
déclinons rapidement vers une fin prématurée. Je l'avais souvent ouï dire
à mon oncle. Vous savez ce qu'on raconte de la bataille de Lépante. La
veille du jour où la flotte ottomane succomba sous les armes glorieuses de
nos ancêtres autour de ces écueils, les pêcheurs des lagunes entendirent
autour de Venise de grands cris de guerre, des plaintes déchirantes, et
les coups redoublés d'une canonnade furieuse. Tous ces bruits flottaient
dans les ondes et planaient dans les cieux. On entendait le choc des armes,
le craquement des navires, le sifflement des boulets, les blasphèmes des
vaincus, la plainte des mourants; et cependant aucun combat naval ne fut
livré cette nuit-là, ni sur l'Adriatique, ni sur aucune autre mer. Mais
ces âmes simples eurent comme une révélation et une perception anticipée
de ce qui arriva le lendemain à la clarté du soleil, à deux cents lieues
de leur patrie. C'est le même instinct qui m'a fait savoir la nuit
dernière que je vous verrais aujourd'hui; et ce qui vous paraîtra fort
étrange, Ezzelin, c'est que je vous ai vu exactement dans le costume que
vous avez maintenant, et pâle comme vous l'êtes. Le reste de mon rêve est
sans doute fantastique, et pourtant je veux vous le dire. Vous étiez sur
votre galère aux prises avec les pirates, et vous déchargiez votre
pistolet à bout portant sur un homme dont il m'a été impossible de voir la
figure, mais qui était coiffé d'un turban rouge. En ce moment la vision a
disparu.
--Cela est étrange, en effet,» dit Ezzelin en regardant fixement Giovanna,
dont l'oeil était clair et brillant, la parole animée, et qui semblait
sous l'inspiration d'une sorte de puissance divinatoire.
Giovanna remarqua son étonnement, et lui dit:
«Vous allez croire que mon esprit est égaré. Il n'en est rien cependant.
Je n'attache point à ce rêve une grande importance, et je n'ai point la
puissance des sibylles. Combien ne m'eût-elle pas été précieuse en ces
heures d'inquiétude dévorante qui se renouvellent sans cesse pour moi, et
qui me tuent lentement! Hélas! dans ces périls auxquels Soranzo s'expose
chaque jour, c'est en vain que j'ai interrogé de toute la puissance de mes
sens et de toute celle de mon âme l'horreur des ténèbres ou les brumes de
l'horizon; ni dans mes veilles désolées, ni dans mes songes funestes, je
n'ai trouvé le moindre éclaircissement au mystère de sa destinée. Mais
avant d'en finir avec ces visions qui sans doute vous font sourire,
laissez-moi vous dire que l'homme au turban rouge de mon rêve vous a fait,
en s'effaçant dans les airs, un signe de menace. Laissez-moi vous dire
aussi, et pardonnez-moi cette faiblesse, que j'ai senti, au moment où la
vision a disparu, une terreur que je n'avais pas éprouvée tant que le
tableau de ce combat avait été devant mes yeux; ne méprisez pas tout à
fait les appréhensions d'un esprit plus chagrin que malade. Il me semble
qu'un grand péril vous menace de la part des pirates, et je vous supplie
de ne pas vous remettre en mer sans avoir engagé mon époux à vous donner
une escorte jusqu'à la sortie de nos écueils. Promettez-moi de le faire.
--Hélas! madame, répondit Ezzelin avec un triste sourire, quel intérêt
pouvez-vous prendre à mon sort? Que suis-je pour vous? Votre affection ne
m'a point élu époux; votre confiance ne veut pas m'accepter pour frère;
car vous refusez mes secours, et pourtant j'ai la certitude que vous en
avez besoin.
--Ma confiance et mon affection sont à vous comme à un frère; mais je ne
comprends pas ce que vous me dites quand vous me parlez de secours. Je
souffre, il est vrai; je me consume dans une agonie affreuse, mais vous
n'y pouvez rien, mon cher Ezzelin; et puisque nous parlons de confiance et
d'affection, Dieu seul peut me rendre celles de Soranzo!
--Vous avouez que vous avez perdu son amour, madame; n'avouerez-vous point
que vous avez à sa place hérité de sa haine?»
Giovanna tressaillit, et, retirant sa main avec épouvante:
«Sa haine! s'écria-t-elle, qui donc vous a dit qu'il me haïssait? Oh!
quelle parole avez-vous dite, et qui vous a chargé de me porter le coup
mortel? Hélas! vous venez de m'apprendre que je n'avais pas encore
souffert, et que son indifférence était encore pour moi du bonheur.»
Ezzelin comprit combien Giovanna aimait encore ce rival que, malgré lui,
il venait d'accuser. Il sentit, d'une part, la douleur qu'il causait à
cette femme infortunée, et de l'autre, la honte d'un rôle tout à fait
opposé à son caractère; il se hâta de rassurer Giovanna, et de lui dire
qu'il ignorait absolument les sentiments d'Orio à son égard, mais elle eût
bien de la peine à croire qu'il eût parlé ainsi par sollicitude et sous
forme d'interrogation.
«Quelqu'un ici vous aurait-il parlé de lui et de moi? lui répéta-t-elle
plusieurs fois en cherchant à lire sa pensée dans ses yeux. Serait-ce mon
arrêt que vous avez prononcé sans le savoir, et suis-je donc la seule ici
à ignorer qu'il me hait? Oh! je ne le croyais pas!»
En parlant ainsi, elle fondit en larmes; et le comte, qui, malgré lui,
avait senti l'espérance se réveiller dans son coeur, sentit aussi que son
coeur se brisait pour toujours. Il fit un effort magnanime sur lui-même
pour consoler Giovanna, et pour prouver qu'il avait parlé au hasard. Il
l'interrogea affectueusement sur sa situation. Affaiblie par ses pleurs et
vaincue par la noblesse des sentiments d'Ezzelin, elle s'abandonna à plus
d'expansion qu'elle n'avait résolu peut-être d'en avoir.
«O mon ami! lui dit-elle, plaignez-moi, car j'ai été insensée en
choisissant pour appui cet être superbe qui ne sait point aimer! Orio
n'est point comme vous un homme de tendresse et de dévouement; c'est un
homme d'action et de volonté. La faiblesse d'une femme ne l'intéresse pas,
elle l'embarrasse. Sa bonté se borne à la tolérance; elle ne s'étend pas
jusqu'à la protection. Aucun homme ne devrait moins inspirer l'amour, car
aucun homme ne le comprend et ne l'éprouve moins. Et cependant cet homme
inspire des passions immenses, des dévouements infatigables. On ne l'aime
ni ne le hait à demi, vous le savez; et vous savez aussi sans doute que,
pour les hommes de cette nature, il en est toujours ainsi. Plaignez-moi
donc; car je l'aime jusqu'au délire, et son empire sur moi est sans
bornes. Vous voyez, noble Ezzelin, que mon malheur est sans ressources. Je
ne me fais point illusion, et vous pouvez me rendre cette justice, que
j'ai toujours été sincère avec vous comme avec moi-même. Orio mérite
l'admiration et l'estime des hommes, car il a une haute intelligence, un
noble courage et le goût des grandes choses; mais il ne mérite ni l'amitié
ni l'amour, car il ne ressent ni l'un ni l'autre; il n'en a pas besoin, et
tout ce qu'il peut pour les êtres qui l'aiment, c'est de se laisser aimer.
Souvenez-vous de ce que je vous ai dit à Venise, le jour où j'ai eu le
courage egoïste de vous ouvrir mon coeur, et de vous avouer qu'il
m'inspirait un amour passionné, tandis que vous ne m'inspiriez qu'un amour
fraternel.
--Ne rappelons pas ce jour de triste mémoire, dit Ezzelin; quand la
victime survit au supplice, chaque fois que son souvenir l'y reporte, elle
croit le subir encore.
--Ayez le courage de vous rappeler ces choses avec moi, reprit Giovanna;
nous ne nous reverrons peut-être plus, et je veux que vous emportiez la
certitude de mon estime pour vous, et du repentir que j'ai gardé de ma
conduite à votre égard.
--Ne me parlez pas de repentir, s'écria Ezzelin attendri; de quel crime,
ou seulement de quelle faute légère êtes-vous coupable? N'avez-vous pas
été franche et loyale avec moi? N'avez-vous pas été douce et pleine de
pitié, en me disant vous-même ce que tout autre à votre place m'eût fait
signifier par ses parents et sous le voile de quelque prétexte spécieux!
Je me souviens de vos paroles: elles sont restées gravées dans mon coeur
pour mon éternelle consolation et en même temps pour mon éternel regret.
«Pardonnez-moi, avez-vous dit, le mal que je vous fais, et priez Dieu que
je n'en sois pas punie; car je n'ai plus ma volonté, et je cède à une
destinée plus forte que moi.»
--Hélas! hélas! dit Giovanna, oui c'était une destinée! Je le sentais déjà,
car mon amour est né de la peur, et, avant que je connusse à quel point
cette peur était fondée, elle régnait déjà sur moi. Tenez, Ezzelin, il y a
toujours eu en moi un instinct de sacrifice et d'abnégation, comme si
j'eusse été marquée, en naissant, pour tomber en holocauste sur l'autel de
je ne sais quelle puissance avide de mon sang et de mes larmes. Je me
souviens de ce qui se passait en moi lorsque vous me pressiez de vous
épouser, avant le jour fatal où j'ai vu Soranzo pour la première fois.
«Hâtons-nous, me disiez-vous; quand on s'aime, pourquoi tarder à être
heureux? Parce que nous sommes jeunes tous deux, ce n'est pas une raison
pour attendre. Attendre, c'est braver Dieu, car l'avenir est son trésor;
et ne pas profiter du présent, c'est vouloir d'avance s'emparer de
l'avenir. Les malheureux doivent dire: Demain! et les heureux:
Aujourd'hui! Qui sait ce que nous serons demain? Qui sait si la balle d'un
Turc ou une vague de la mer ne viendra pas nous séparer à jamais? Et
vous-même, pouvez-vous assurer que demain vous m'aimerez comme
aujourd'hui?» Un vague pressentiment vous faisait ainsi parler sans doute,
et vous disait de vous hâter. Un pressentiment plus vague encore
m'empêchait de céder, et me disait d'attendre. Attendre quoi? Je ne savais
pas; mais je croyais que l'avenir me réservait quelque chose, puisque le
présent me laissait désirer.
--Vous aviez raison, dit le comte, l'avenir vous réservait l'amour.
--Sans doute, reprit Giovanna avec amertume, il me réservait un amour bien
différent de ce que j'éprouvais pour vous. J'aurais tort de me plaindre,
car j'ai trouvé ce que je cherchais. J'ai dédaigné le calme, et j'ai
trouvé l'orage. Vous rappelez-vous ce jour où j'étais assise entre mon
oncle et vous? Je brodais, et vous me lisiez des vers. On annonça Orio
Soranzo. Ce nom me fit tressaillir, et en un instant tout ce que j'avais
entendu dire de cet homme singulier me revint à la mémoire. Je ne l'avais
jamais vu, et je tremblai de tous mes membres quand j'entendis le bruit de
ses pas. Je n'aperçus ni son magnifique costume, ni sa haute taille, ni
ses traits empreints d'une beauté divine, mais seulement deux grands yeux
noirs pleins à la fois de menace et de douceur, qui s'avançaient vers moi
fixes et étincelants. Fascinée par ce regard magique, je laissai tomber
mon ouvrage, et restai clouée sur mon fauteuil, sans pouvoir ni me lever
ni détourner la tête. Au moment où Soranzo, arrivé près de moi, se courba
pour me baiser la main, ne voyant plus ces deux yeux qui m'avaient
jusque-là pétrifiée, je m'évanouis. On m'emporta, et mon oncle, s'excusant
sur mon indisposition, le pria de remettre sa visite à un autre jour. Vous
vous retirâtes aussi sans comprendre la cause de mon évanouissement.
»Orio, qui connaissait mieux les femmes et le pouvoir qu'il avait sur
elles, pensa qu'il pouvait bien être pour quelque chose dans mon mal
subit: il résolut de s'en assurer. Il passa une heure à se promener sur le
Canalazzo, puis se fit de nouveau débarquer au palais Morosini. Il fit
appeler le majordome, et lui dit qu'il venait savoir de mes nouvelles.
Quand on lui eut répondu que j'étais complètement remise, il monta,
présumant, disait-il, qu'il ne pouvait plus y avoir d'indiscrétion à se
présenter, et il se fit annoncer une seconde fois. Il me trouva bien pâlie,
bien embellie, disait-il, par ma pâleur même. Mon oncle était un peu
sérieux; pourtant il le remercia cordialement de l'intérêt qu'il me
portait, et de la peine qu'il avait prise de revenir sitôt s'informer de
ma santé. Et comme, après ces compliments, il voulait se retirer, on le
pria de rester. Il ne se le fit pas dire deux fois, et continua la
conversation. Résolu déjà à profiter du premier effet qu'il avait produit,
il s'étudia à déployer d'un coup devant moi tous les dons qu'il avait
reçus de la nature, et à soutenir les charmes de sa personne par ceux de
son esprit. Il réussit complètement; et lorsque, au bout de deux heures,
il prit le parti de se retirer, j'étais déjà subjuguée. Il me demanda la
permission de revenir le lendemain, l'obtint, et partit avec la certitude
d'achever bientôt ce qu'il avait si heureusement commencé. Sa victoire ne
fut ni longue ni difficile. Son premier regard m'avait intimé l'ordre
d'être à lui, et j'étais déjà sa conquête. Puis-je vraiment dire que je
l'aimais? Je ne le connaissais pas, et je n'avais presque entendu dire de
lui que du mal. Comment pouvais-je préférer un homme qui ne m'inspirait
encore que de la crainte à celui qui m'inspirait la confiance et l'estime?
Ah! devrais-je chercher mon excuse dans la fatalité? Ne ferais-je pas
mieux d'avouer qu'il y a dans le coeur de la femme un mélange de vanité
qui s'enorgueillit de régner en apparence sur un homme fort, et de lâcheté
qui va au-devant de sa domination? Oui! oui! j'étais vaine de la beauté
d'Orio; j'étais fière de toutes les passions qu'il avait inspirées, et de
tous les duels dont il était sorti vainqueur. Il n'y avait pas jusqu'à sa
réputation de débauché qui ne semblât un titre à l'attention et un appât
pour la curiosité des autres femmes. Et j'étais flattée de leur enlever ce
coeur volage et fier qui les avait toutes trahies, et qui, à toutes, avait
laissé de longs regrets. Sous ce rapport du moins, mon fatal amour-propre
a été satisfait. Orio m'est resté fidèle, et, du jour de son mariage, il
semble que les femmes n'aient plus rien été pour lui. Il a semblé m'aimer
pendant quelque temps: puis bientôt il n'a plus aimé ni moi ni personne,
et l'amour de la gloire l'a absorbé tout entier; et je n'ai pas compris
pourquoi, ayant un si grand besoin d'indépendance et d'activité, il avait
contracté des liens qui ordinairement sont destinés à restreindre l'une et
l'autre.»
Ezzelin regarda attentivement Giovanna. Il avait peine à croire qu'elle
parlât ainsi sans arrière-pensée, et que son aveuglement allât jusqu'à ne
pas soupçonner les vues ambitieuses qui avaient porté Orio à rechercher sa
main. Voyant la candeur de cette âme généreuse, il n'osa pas chercher à
l'éclairer, et il se borna à lui demander comment elle avait perdu si vite
l'amour de son époux. Elle le lui raconta en ces termes:
«Avant notre hyménée, il semblait qu'il m'aimât éperdument. Je le croyais
du moins; car il me le disait, et ses paroles ont une éloquence et une
conviction à laquelle rien ne résiste. Il prétendait que la gloire n'était
qu'une vaine fumée, bonne pour enivrer les jeunes gens ou pour étourdir
les malheureux. Il avait fait la dernière campagne pour faire taire les
sots et les envieux qui l'accusaient de s'énerver dans les plaisirs. Il
s'était exposé à tous les dangers avec l'indifférence d'un homme qui se
conforme à un usage de son temps et de son pays. Il riait de ces jeunes
gens qui se précipitent dans les combats avec enthousiasme, et qui se
croient bien grands parce qu'ils ont payé de leur personne et bravé des
périls que le moindre soldat affronte tranquillement. Il disait qu'un
homme avait à choisir dans la vie entre la gloire et le bonheur; que, le
bonheur étant presque impossible à trouver, le plus grand nombre était
forcé de chercher la gloire; mais que l'homme qui avait réussi à s'emparer
du bonheur, et surtout du bonheur dans l'amour, qui est le plus complet,
le plus réel et le plus noble de tous, était un pauvre coeur et un pauvre
esprit quand il se lassait de ce bonheur et retournait aux misérables
triomphes de l'amour-propre. Orio parlait ainsi devant moi, parce qu'il
avait entendu dire que vous aviez perdu mon affection pour n'avoir pas
voulu me promettre de ne point retourner à la guerre.
»Il voyait que j'avais une âme tendre, un caractère timide, et que l'idée
de le voir s'éloigner de moi aussitôt après notre mariage me faisait
hésiter. Il voulait m'épouser, et rien ne lui eût coûté, m'a-t-il dit
depuis, pour y parvenir; il n'eût reculé devant aucun sacrifice, devant
aucune promesse imprudente ou menteuse. Oh! qu'il m'aimait alors! Mais la
passion des hommes n'est que du désir, et ils se lassent aussitôt qu'ils
possèdent. Très-peu de temps après notre hyménée, je le vis préoccupé et
dévoré d'agitations secrètes. Il se jeta de nouveau dans le bruit du monde,
et attira chez moi toute la ville. Il me sembla voir que cet amour du jeu
qu'on lui avait tant reproché, et ce besoin d'un luxe effréné qui le
faisait regarder comme un homme vain et frivole, reprenaient rapidement
leur empire sur lui. Je m'en effrayai; non que je fusse accessible à des
craintes vulgaires pour ma fortune, je ne la considérais plus comme mienne
depuis que j'avais cédé avec bonheur à Orio l'héritage de mes ancêtres.
Mais ces passions le détournaient de moi. Il me les avait peintes comme
les amusements misérables qu'une âme ardente et active est forcée de se
créer, faute d'un aliment plus digne d'elle. Cet aliment seul digne de
l'âme d'Orio, c'était l'amour d'une femme comme moi. Toutes les autres
l'avaient trompé ou lui avaient semblé indignes d'occuper toute son
énergie. Il aurait été forcé de la dépenser en vains plaisirs. Mais
combien ces plaisirs lui semblaient méprisables depuis qu'il possédait en
moi la source de toutes les joies! Voilà comment il me parlait; et moi,
insensée, je le croyais aveuglément. Quelle fut donc mon épouvante quand
je vis que je ne lui suffisais pas plus que ne l'avaient fait les autres
femmes, et que, privé de fêtes, il ne trouvait près de moi qu'ennui et
impatience! Un jour qu'il avait perdu des sommes considérables, et qu'il
était en proie à une sorte de désespoir, j'essayai vainement de le
consoler en lui disant que j'étais indifférente aux conséquences fâcheuses
de ses pertes, et qu'une vie de médiocrité ou de privations me semblerait
aussi douce que l'opulence, pourvu qu'elle ne me séparât point de lui. Je
lui promis que mon oncle ignorerait ses imprudences, et que je vendrais
plutôt mes diamants en secret que de lui attirer un reproche. Voyant qu'il
ne m'écoutait pas, je m'affligeai profondément et lui reprochai doucement
d'être plus sensible à une perte d'argent qu'à la douleur qu'il me
causait. Soit qu'il cherchât un prétexte pour me quitter, soit que j'eusse
involontairement froissé son orgueil par ce reproche, il se prétendit
outragé par mes paroles, entra en fureur et me déclara qu'il voulait
reprendre du service. Dès le lendemain, malgré mes supplications et mes
larmes, il demanda de l'emploi à l'amiral, et fit ses apprêts de départ. A
tous autres égards, j'eusse trouvé dans la tendresse de mon oncle recours
et protection. Il eût dissuadé Orio de m'abandonner, il l'eût ramené vers
moi; mais il s'agissait de guerre, et la gloire de la république l'emporta
encore sur moi dans le coeur de mon oncle. Il blâma paternellement ma
faiblesse, me dit qu'il mépriserait Soranzo s'il passait son temps aux
pieds d'une femme, au lieu de défendre l'honneur et les intérêts de sa
patrie; qu'en montrant, durant la dernière campagne, une bravoure et des
talents de premier ordre, Orio avait contracté l'engagement et le devoir
de servir son pays tant que son pays aurait besoin de lui. Enfin, il
fallut céder; Orio partit, et je restai seule avec ma douleur.
»Je fus longtemps, bien longtemps sous le coup de cette brusque
catastrophe. Cependant les lettres d'Orio, pleines de douceur et
d'affection, me rendirent l'espérance; et, sans les angoisses de
l'inquiétude lorsque je le savais exposé à tant de périls, j'aurais encore
goûté une sorte de bonheur. Je m'imaginai que je n'avais rien perdu de sa
tendresse, que l'honneur imposait aux hommes des lois plus sacrées que
l'amour; qu'il s'était abusé lui-même lorsque, dans l'enthousiasme de ses
premiers transports, il m'avait dit le contraire; qu'enfin il reviendrait
tel qu'il avait été pour moi dans nos plus beaux jours. Quelles furent ma
douleur et ma surprise lorsqu'à l'entrée de l'hiver, au lieu de demander à
mon oncle l'autorisation de venir passer près de moi cette saison de repos
(autorisation qui certes ne lui eût pas été refusée), il m'écrivit qu'il
était forcé d'accepter le gouvernement de cette île pour la répression des
pirates! Comme il me marquait beaucoup de regrets de ne pouvoir venir me
rejoindre, je lui écrivis à mon tour que j'allais me rendre à Corfou, afin
de me jeter aux pieds de mon oncle et d'obtenir son rappel. Si je ne
l'obtenais pas, disais-je, j'irais partager son exil à Curzolari.
Cependant je n'osai point exécuter ce projet avant d'avoir reçu la réponse
d'Orio; car plus on aime, plus on craint d'offenser l'être qu'on aime. Il
me répondit, dans les termes les plus tendres, qu'il me suppliait de ne
pas venir le rejoindre, et que, quant à demander pour lui un congé à mon
oncle, il serait fort blessé que je le fisse. Il avait des ennemis dans
l'armée, disait-il; le bonheur d'avoir obtenu ma main lui avait suscité
des envieux qui tâchaient de le desservir auprès de l'amiral, et qui ne
manqueraient pas de dire qu'il m'avait lui-même suggéré cette démarche,
afin de recommencer une vie de plaisir et d'oisiveté. Je me soumis à cette
dernière défense; mais quand à la première, comme il ne me donnait pas
d'autres motifs de refus que la tristesse de cette demeure et les
privations de tout genre que j'aurais à y souffrir, comme sa lettre me
semblait plus passionnée qu'aucune de celles qu'il m'eût écrites, je crus
lui donner une preuve de dévouement en venant partager sa solitude; et
sans lui répondre, sans lui annoncer mon arrivée, je partis aussitôt. Ma
traversée fut longue et pénible; le temps était mauvais. Je courus mille
dangers. Enfin j'arrivai ici, et je fus consternée en n'y trouvant point
Orio. Il était parti pour cette malheureuse expédition de Patras, et la
garnison était dans de grandes inquiétudes sur son compte. Plusieurs jours
se passèrent sans que je reçusse aucune nouvelle de lui; je commençais à
perdre l'espérance de le revoir jamais. M'étant fait montrer l'endroit où
il avait appareillé et où il devait aussi débarquer, j'allais chaque jour,
de ce côté, m'asseoir sur un rocher, et j'y restais des heures entières à
regarder la mer. Bien des jours se passèrent ainsi sans amener aucun
changement dans ma situation. Enfin, un matin, en arrivant sur mon rocher,
je vis sortir d'une barque un soldat turc accompagné d'un jeune garçon
vêtu comme lui. Au premier mouvement que fit le soldat je reconnus Orio,
et je descendis en courant pour me jeter dans ses bras; mais le regard
qu'il attacha sur moi fit refluer tout mon sang vers mon coeur, et le
froid de la mort s'étendit sur tous mes membres. Je fus plus bouleversée
et plus épouvantée que le jour où je l'avais vu pour la première fois, et,
comme ce jour-là, je tombai évanouie: il me semblait avoir vu sur son
visage la menace, l'ironie et le mépris à leur plus haute puissance. Quand
je revins à moi, je me trouvai dans ma chambre sur mon lit. Orio me
soignait avec empressement, et ses traits n'avaient plus cette expression
terrifiante devant laquelle mon être tout entier venait de se briser
encore une fois. Il me parla avec tendresse et me présenta le jeune homme
qui l'accompagnait, comme lui ayant sauvé la vie et rendu la liberté en
lui ouvrant les portes de sa prison durant la nuit. Il me pria de le
prendre à mon service, mais de le traiter en ami bien plus qu'en
serviteur. J'essayai de parler à Naama, c'est ainsi qu'il appelle ce
garçon; mais il ne sait point un mot de notre langue. Orio lui dit
quelques mots en turc, et ce jeune homme prit ma main et la posa sur sa
tête en signe d'attachement et de soumission.
»Pendant toute cette journée, je fus heureuse; mais dès le lendemain Orio
s'enferma dans son appartement, et je ne le vis que le soir, si sombre et
si farouche, que je n'eus pas le courage de lui parler. Il me quitta après
avoir soupé avec moi. Depuis ce temps, c'est-à-dire depuis deux mois, son
front ne s'est point éclairci. Une douleur ou une résolution mystérieuse
l'absorbe tout entier. Il ne m'a témoigné ni humeur ni colère; il s'est
donné mille soins, au contraire, pour me rendre agréable le séjour de ce
donjon, comme si, hors de son amour et de son indifférence, quelque chose
pouvait m'être bon ou mauvais! Il a fait venir des ouvriers et des
matériaux de Céphalonie pour me construire à la hâte cette demeure; il a
fait venir aussi des femmes pour me servir, et, au milieu de ses
préoccupations les plus sombres, jamais il n'a cessé de veiller à tous mes
besoins et de prévenir tous mes désirs. Hélas! il semble ignorer que je
n'en ai qu'un seul réel sur la terre, c'est de retrouver son amour.
Quelquefois... bien rarement! il est revenu vers moi, plein d'amour et
d'effusion en apparence. Il m'a confié qu'il nourrissait un projet
important; que, dévoré de vengeance contre les infidèles qui ont massacré
son escorte, pris sa galère, et qui maintenant viennent exercer leurs
pirateries presque sous ses yeux, il n'aurait pas de repos qu'il ne les
eût anéantis. Mais à peine s'était-il abandonné à ces aveux, que,
craignant mes inquiétudes et s'ennuyant de mes larmes, il s'arrachait de
mes bras pour aller rêver seul à ses belliqueux desseins. Enfin nous en
sommes venus à ce point que nous ne nous voyons plus que quelques heures
par semaine, et le reste du temps j'ignore où il est et de quoi il
s'occupe. Quelquefois il me fait dire qu'il profite du temps calme pour
faire une longue promenade sur mer, et j'apprends ensuite qu'il n'est
point sorti du château. D'autres fois il prétend qu'il s'enferme le soir
pour travailler, et je le vois, au lever du jour, dans sa barque, cingler
rapidement sur les flots grisâtres, comme s'il voulait me cacher qu'il a
passé la nuit dehors. Je n'ose plus l'interroger; car alors sa figure
prend une expression effrayante, et tout tremble devant lui. Je lui cache
mon désespoir, et les instants qu'il passe près de moi, au lieu de
m'apporter quelque soulagement, sont pour moi un véritable supplice; car
je suis forcée de veiller à mes paroles et à mes regards même, pour ne
point laisser échapper une seule de mes sinistres pensées. Quand il voit
une larme rouler dans mes yeux malgré moi, il me presse la main en silence,
se lève et me quitte sans me dire un mot. Une fois j'ai été sur le point
de me jeter à ses genoux et de m'y attacher, de m'y traîner pour obtenir
qu'il partageât au moins ses soucis avec moi, et pour lui promettre de
souscrire à tous ses desseins sans faiblesse et sans terreur. Mais, au
moindre mouvement que je fais, son regard me cloue à ma place, et la
parole expire sur mes lèvres. Il semble que, si ma douleur éclatait devant
lui, le reste de compassion et d'égards qu'il me témoigne se changerait en
fureur et en aversion. Je suis restée muette! Voilà pourquoi, quand vous
me parlez de sa haine, je dis qu'elle est impossible, car je ne l'ai point
méritée: je meurs en silence.»
Ezzelin remarqua que ce récit laissait dans l'ombre la circonstance la
plus importante de celui de Léontio. Giovanna ne semblait nullement
considérer Soranzo comme aliéné, et les questions détournées qu'il lui
adressa prudemment à cet égard n'amenèrent aucun éclaircissement. Giovanna
manquait-elle d'une confiance absolue en lui, ou bien Léontio avait-il
fait de faux rapports? Voyant que ses investigations étaient infructueuses,
Ezzelin conclut du moins qu'elle mourrait de langueur et de tristesse si
elle restait dans ce triste château, et il la supplia de se rendre à
Corfou auprès de son oncle. Il s'offrit à l'y conduire sur-le-champ; mais
elle rejeta bien loin cette proposition, disant que pour rien au monde
elle ne voudrait laisser soupçonner à son oncle qu'elle n'était point
heureuse avec Orio; car la moindre plainte de sa part le ferait
infailliblement tomber dans la disgrâce de l'amiral. Elle soutint
d'ailleurs qu'Orio n'avait envers elle aucun mauvais procédé, et que, si
l'amour qu'elle lui portait était devenu son propre supplice, Orio ne
pouvait être accusé du mal qu'elle se faisait à elle-même.
Ezzelin se hasarda à lui demander si elle ne vivait pas dans une sorte de
captivité, et s'il n'y avait pas une consigne sévère qui lui interdisait
la vue de tout compatriote. Elle répondit que cela n'était point, et que
pour rien au monde elle n'eût reçu Ezzelino lui-même, s'il eût fallu
désobéir à Orio pour goûter cette joie innocente. Orio ne lui avait jamais
témoigné de jalousie, et plusieurs fois il l'avait autorisée à recevoir
quiconque elle jugerait à propos, sans même l'en prévenir.
Ezzelin ne savait que penser de cette contradiction manifeste entre les
paroles de Giovanna et celles de Léontio. Tout à coup le grand lévrier
blanc, qui semblait dormir, tressaillit, se releva, et, posant ses pattes
de devant sur le rebord de la fenêtre, resta immobile, les oreilles
dressées.
«Est-ce ton maître, Sirius?» lui dit Giovanna.
Le chien se retourna vers elle d'un air intelligent; puis, élevant la tête
et dilatant ses narines, il frissonna et fit entendre un long gémissement
de douleur et de tendresse.
«Voici Orio! dit Giovanna en passant son bras blanc et maigre autour du
cou du fidèle animal; il revient! Ce noble lévrier reconnaît toujours, au
bruit des rames, le bateau de son maître; et quand je vais avec lui
attendre Orio sur le rocher, au moindre point noir qu'il aperçoit sur les
flots, il garde le silence ou fait entendre ce hurlement, selon que ce
point noir est l'esquif d'Orio ou celui d'un autre. Depuis qu'Orio ne lui
permet plus de l'accompagner, il a reporté sur moi son attachement, et ne
me quitte pas plus que mon ombre. Comme moi, il est malade et triste;
comme moi, il sait qu'il n'est plus cher à son maître; comme moi, il se
souvient d'avoir été aimé!»
Alors Giovanna, se penchant sur la fenêtre, essaya de discerner la barque
dans les ténèbres; mais la mer était noire comme le ciel, et l'on ne
pouvait distinguer le bruit des rames du clapotement uniforme des flots
qui battaient le rocher.
«Êtes-vous bien sûre, dit le comte, que ma présence dans votre
appartement n'indisposera point votre mari contre vous?
--Hélas! il ne me fait pas l'honneur d'être jaloux de moi, répondit-elle.
--Mais je ferais peut-être mieux, dit Ezzelin, d'aller au-devant de lui?
--Ne le faites pas, répondit-elle; il penserait que je vous ai chargé
d'épier ses démarches: restez. Peut-être même ne le verrai-je pas ce soir.
Il rentre souvent de ses longues promenades sans m'en donner avis; et sans
l'admirable instinct de ce lévrier, qui me signale toujours son retour
dans le château ou dans l'île, j'ignorerais presque toujours s'il est
absent ou présent. Maintenant, à tout événement, aidez-moi à replacer ce
panneau de boiserie sur la fenêtre; car, s'il savait que je l'ai rendu
mobile pour interroger des yeux ce côté du château qui donne sur les flots,
il ne me le pardonnerait pas. Il a fait fermer cette ouverture à
l'intérieur de ma chambre, prétendant que j'alimentais à plaisir mon
inquiétude par cette inutile et continuelle contemplation de la
mer.»
Ezzelin replaça le panneau, soupirant de compassion pour cette femme
infortunée.
Il s'écoula encore assez de temps avant l'arrivée d'Orio. Elle fut
annoncée par l'esclave turc qui ne quittait jamais Orio. Lorsque le jeune
homme entra, Ezzelin fut frappé de la perfection de ses traits à la fois
délicats et sévères. Quoiqu'il eût été élevé en Turquie, il était facile
de voir qu'il appartenait à une race plus fièrement trempée. Le type arabe
se révélait dans la forme de ses longs yeux noirs, dans son profil droit
et inflexible, dans la petitesse de sa taille, dans la beauté de ses mains
effilées, dans la couleur bronzée de sa peau lisse, sans aucune nuance. Le
son de sa voix le fit reconnaître aussi d'Ezzelin pour un Arabe qui
parlait le turc avec facilité, mais non sans cet accent guttural dont
l'harmonie, étrange d'abord, s'insinue peu à peu dans l'âme, et finit par
la remplir d'une suavité inconnue. Lorsque le lévrier le vit, il s'élança
sur lui comme s'il eût voulu le dévorer. Alors le jeune homme, souriant
avec une expression de malignité féroce, et montrant deux rangées de dents
blanches, minces et serrées, changea tellement de visage qu'il ressembla à
une panthère. En même temps il tira de sa ceinture un poignard recourbé,
dont la lame étincelante alluma encore plus la fureur de son adversaire.
Giovanna fit un cri, et aussitôt le chien s'arrêta et revint vers elle
avec soumission, tandis que l'esclave, remettant son yatagan dans un
fourreau d'or chargé de pierreries, fléchit le genou devant sa maîtresse.
«Voyez! dit Giovanna à Ezzelin, depuis que cet esclave a pris auprès
d'Orio la place de son chien fidèle, Sirius le hait tellement que je
tremble pour lui; car ce jeune homme est toujours armé, et je n'ai point
d'ordres à lui donner. Il me témoigne du respect et même de l'affection,
mais il n'obéit qu'à Orio.
--Ne peut-il s'exprimer dans notre langue? dit Ezzelin, qui voyait l'Arabe
expliquer par signes l'arrivée d'Orio.
--Non, répondit Giovanna, et la femme qui sert d'interprète entre nous
deux n'est point ici. Voulez-vous l'appeler?
--Il n'est pas besoin d'elle, dit Ezzelin. Et adressant la parole en arabe
au jeune homme, il l'engagea à rendre compte de son message; puis il le
transmit à Giovanna. Orio, de retour de sa promenade, ayant appris
l'arrivée du noble comte Ezzelino dans son île, s'apprêtait à lui offrir à
souper dans les appartements de la signora Soranzo, et le priait de
l'excuser s'il prenait quelques instants pour donner ses ordres de nuit
avant de se présenter devant lui.
«Dites à cet enfant, répondit Giovanna à Ezzelino, que je réponds ainsi à
son maître: L'arrivée du noble Ezzelin est un double bonheur pour moi,
puisqu'elle me procure celui de souper avec mon époux. Mais, non,
ajouta-t-elle, ne lui dites pas cela; il y verrait peut-être un reproche
indirect. Dites que j'obéis, dites que nous l'attendons.»
Ezzelin ayant transmis cette réponse au jeune Arabe, celui-ci s'inclina
respectueusement; mais, avant de sortir, il s'arrêta debout devant
Giovanna, et, la regardant quelques instants avec attention, il lui
exprima par gestes qu'il la trouvait encore plus malade que de coutume, et
qu'il en était affligé. Ensuite, s'approchant d'elle avec une familiarité
naïve, il toucha ses cheveux et lui fit entendre qu'elle eût à les relever.
«Dites-lui que je comprends ses bienveillants conseils, dit Giovanna au
comte, et que je les suivrai. Il m'engage à prendre soin de ma parure, à
orner mes cheveux de diamants et de fleurs. Enfant bon et rude, qui
s'imagine qu'on ressaisit l'amour d'un homme par ces moyens puérils! car,
selon lui, l'amour est l'instant de volupté qu'on donne!»
Giovanna suivit néanmoins le conseil muet du jeune Arabe. Elle passa dans
un cabinet voisin avec ses femmes, et, lorsqu'elle en sortit, elle était
éblouissante de parure. Cette riche toilette faisait un douloureux
contraste avec la désolation qui régnait au fond de l'âme de Giovanna. La
situation de cette demeure bâtie sur les flots et, pour ainsi dire, dans
les vents, le bruit lugubre de la mer et les sifflements du sirocco qui
commençait à s'élever, l'espèce de malaise qui régnait sur le visage des
serviteurs depuis que le maître était dans le château, tout contribuait à
rendre cette scène étrange et pénible pour Ezzelin. Il lui semblait faire
un rêve; et cette femme qu'il avait tant aimée, et que le matin même il
s'attendait si peu à revoir, lui apparaissant tout d'un coup livide et
défaillante, dans tout l'éclat d'un habit de fête, lui fit l'effet d'un
spectre.
Mais le visage de Giovanna se colora, ses yeux brillèrent, et son front se
releva avec orgueil lorsque Orio entra dans la salle d'un air franc et
ouvert, paré, lui aussi, comme aux plus beaux jours de ses galants
triomphes à Venise. Sa belle chevelure noire flottait sur ses épaules en
boucles brillantes et parfumées, et l'ombre fine de ses légères moustaches,
retroussées à la vénitienne, se dessinait gracieusement sur la pâleur de
ses joues. Toute sa personne avait un air d'élégance qui allait jusqu'à la
recherche. Il y avait si longtemps que Giovanna le voyait les vêtements en
désordre, le visage assombri ou décomposé par la colère, qu'elle s'imagina
ressaisir son bonheur en revoyant l'image fidèle du Soranzo qui l'avait
aimée. Il semblait en effet vouloir, en ce jour, réparer tous ses torts;
car, avant même de saluer Ezzelin, il vint à elle avec un empressement
chevaleresque, et baisa ses mains à plusieurs reprises avec une déférence
conjugale mêlée d'ardeur amoureuse. Il se confondit ensuite en excuses et
en civilités auprès du comte Ezzelin, et l'engagea à passer tout de suite
dans la salle où le souper était servi. Lorsqu'ils furent tous assis
autour de la table, qui était somptueusement servie, il l'accabla de
questions sur l'événement qui lui procurait _l'honorable joie_ de lui
donner l'hospitalité. Ezzelin en fit le récit, et Soranzo l'écouta avec
une sollicitude pleine de courtoisie, mais sans montrer ni surprise ni
indignation contre les pirates, et avec la résignation obligeante d'un
homme qui s'afflige des maux d'autrui, sans se croire responsable le moins
du monde. Au moment où Ezzelin parla du chef des pirates qu'il avait
blessé et mis en fuite, ses yeux rencontrèrent ceux de Giovanna. Elle
était pâle comme la mort, et répéta involontairement les mêmes paroles
qu'il venait de prononcer:
«_Un homme coiffé d'un turban écarlate, et dont une énorme barbe noire
couvrait presque entièrement le visage!..._ C'est lui! ajouta-t-elle,
agitée d'une secrète angoisse, je crois le voir encore!»
Et ses yeux effrayés, qui avaient l'habitude de consulter toujours le
front d'Orio, rencontrèrent les yeux de son maître tellement impitoyables,
qu'elle se renversa sur sa chaise; ses lèvres devinrent bleuâtres, et sa
gorge se serra. Mais aussitôt, faisant un effort surhumain pour ne point
offenser Orio, elle se calma, et dit avec un sourire forcé:
«J'ai fait cette nuit un rêve semblable.»
Ezzelin regardait aussi Orio. Celui-ci était d'une pâleur extraordinaire,
et son sourcil contracté annonçait je ne sais quel orage intérieur. Tout
d'un coup il éclata de rire, et ce rire âpre et mordant éveilla des échos
lugubres dans les profondeurs de la salle.
«C'est sans doute l'_Uscoque_, dit-il en se tournant vers le commandant
Léontio, que madame a vu en rêve, et que le noble comte a tué aujourd'hui
en réalité.
--Sans aucun doute, répondit Léontio d'un ton grave.
--Quel est donc cet Uscoque, s'il vous plaît? demanda le comte.
Existe-t-il encore de ces brigands dans vos mers? Ces choses ne sont plus
de notre temps, et il faut les renvoyer aux guerres de la république sous
Marc-Antonio Memmo et Giovanni Bembo. Il n'y a pas plus d'uscoques que de
revenants, bon seigneur Léontio.
--Votre seigneurie peut croire qu'il n'y en a plus, repartit Léontio un
peu piqué; votre seigneurie est dans la fleur de la jeunesse, heureusement
pour elle, et n'a pas vu beaucoup de choses qui se sont passées avant sa
naissance. Quant à moi, pauvre vieux serviteur de la très-sainte et
très-illustre république, j'ai vu souvent de près les uscoques; j'ai même
était fait prisonnier par eux, et il s'en est fallu de quelques minutes
seulement que ma tête fût plantée en guise de _ferale_ à la proue de leur
galiote. Aussi je puis dire que je reconnaîtrais un uscoque entre mille et
dix mille pirates, forbans, corsaires, flibustiers; en un mot, au milieu
de toute cette racaille de gens qu'on appelle écumeurs de mer.
--Le grand respect que je porte à votre expérience me défend de vous
contredire, mon brave commandant, dit le comte, acceptant avec un peu
d'ironie la leçon que lui donnait Léontio. Je ferais beaucoup mieux de
m'instruire en vous écoutant. Je vous demanderai donc de m'expliquer à
quoi l'on peut reconnaître un uscoque entre mille et dix mille pirates,
forbans ou flibustiers, afin que je sache bien à laquelle de ces races
appartient le brigand qui m'a assailli aujourd'hui, et auquel, sans
l'heure avancée, j'aurais voulu donner la chasse.
--L'uscoque, répondit Léontio, se reconnaît entre tous ces brigands, comme
le requin entre tous les monstres marins, par sa férocité insatiable. Vous
savez que ces infâmes pirates buvaient le sang de leurs victimes dans des
crânes humains, afin de s'aguerrir contre toute pitié. Quand ils
recevaient un transfuge et l'enrôlaient à leur bord, ils le soumettaient à
cette atroce cérémonie, afin d'éprouver s'il lui restait quelque instinct
d'humanité; et, s'il hésitait devant cette abomination, on le jetait à la
mer. On sait qu'en un mot la manière de faire la flibuste est, pour les
uscoques, de couler bas leurs prises, et de ne faire grâce ni merci à qui
que ce soit. Jusqu'ici les Missolonghis s'étaient bornés, dans leurs
pirateries, à piller les navires; et, quand les prisonniers se rendaient,
ils les emmenaient en captivité et spéculaient sur leur rançon.
Aujourd'hui les choses se passent autrement: quand un navire tombe dans
leurs mains, tous les passagers, jusqu'aux enfants et aux femmes, sont
massacrés sur place, et il ne reste même pas une planche flottant sur
l'eau pour aller porter la nouvelle du désastre à nos rivages. Nous voyons
bien les navires partis de la côte d'Italie passer dans nos eaux; mais on
ne les voit point débarquer sur celles du Levant, et ceux que la Grèce
envoie vers l'Occident n'arrivent jamais à la hauteur de nos îles.
Soyez-en certain, seigneur comte, le terrible pirate au turban rouge, que
l'on voit rôder d'écueil en écueil, et que les pêcheurs du promontoire
d'Azio ont nommé l'Uscoque, est bien un véritable uscoque, de la pure race
des égorgeurs et des buveurs de sang.
--Que le chef de bandits que j'ai vu aujourd'hui soit uscoque ou de tout
autre sang, dit le jeune comte, je lui ai arrangé la main droite _à la
vénitienne_, comme on dit. Au premier abord, il m'avait paru déterminé à
prendre ma vie ou à me laisser la sienne; cependant cette blessure l'a
fait reculer, et cet homme invincible a pris la fuite.
--A-t-il pris vraiment la fuite? dit Soranzo avec une incroyable
indifférence. Ne pensez-vous pas plutôt qu'il allait chercher du renfort?
Quant à moi, je crois que votre seigneurie a très-bien fait de venir
mettre sa galère à l'abri de la nôtre; car les pirates sont à cette heure
un fléau terrible, inévitable.
--Je m'étonne, dit Ezzelin, que messer Francesco Morosini, connaissant la
gravité de ce mal, n'ait point songé encore à y porter remède. Je ne
comprends pas que l'amiral, sachant les pertes considérables que votre
seigneurie a éprouvées, n'ait point envoyé une galère pour remplacer celle
qu'elle a perdue, et pour la mettre à même de faire cesser d'un coup ces
affreux brigandages.»
Orio haussa les épaules à demi, et d'un air aussi dédaigneux que pouvait
le permettre l'exquise politesse dont il se piquait:
«Quand même l'amiral nous enverrait douze galères, dit-il, ses douze
galères ne pourraient rien contre des adversaires insaisissables. Nous
aurions encore ici tout ce qu'il nous faudrait pour les réduire, si nous
étions dans une situation qui nous permît de faire usage de nos forces.
Mais quand mon digne oncle m'a envoyé ici, il n'a pas prévu que j'y serais
captif au milieu des écueils, et que je ne pourrais exécuter aucun
mouvement sur des bas-fonds parmi lesquels de minces embarcations peuvent
seules se diriger. Nous n'avons ici qu'une manoeuvre possible: c'est de
gagner le large et d'aller promener nos navires sur des eaux où jamais les
pirates ne se hasardent à nous attendre. Quand ils ont fait leur coup, ils
disparaissent comme des mouettes; et pour les poursuivre parmi les récifs,
il faudrait non-seulement connaître cette navigation difficile comme eux
seuls peuvent la connaître, mais encore être équipés comme eux, c'est
à-dire avoir une flottille de chaloupes et de caïques légères, et leur
faire une guerre de partisans, semblable à celle qu'ils nous font.
Croyez-vous que ce soit une chose bien aisée, et que du jour au lendemain
on puisse s'emparer d'un essaim d'ennemis qui ne se poste nulle part?
--Peut-être votre seigneurie le pourrait-elle si elle le voulait bien, dit
Ezzelino avec un entraînement douloureux; n'est-elle pas habituée à
réussir du jour au lendemain dans toutes ses entreprises?
--Giovanna, dit Orio avec un sourire un peu amer, ceci est un trait dirigé
contre vous au travers de ma poitrine. Soyez moins pâle et moins triste,
je vous en supplie; car le noble comte, notre ami, croira que c'est moi
qui vous empêche de lui témoigner l'affection que vous lui devez et que
vous lui portez. Mais, pour en revenir à ce que nous disions, ajouta-t-il
d'un ton plein d'aménité, croyez, mon cher comte, que je ne m'endors pas
dans le danger, et que je ne m'oublie point ici aux pieds de la beauté.
Les pirates verront bientôt que je n'ai point perdu mon temps, et que j'ai
étudié à fond leur tactique et exploré leurs repaires. Oui, grâce au ciel
et à ma bonne petite barque, à l'heure qu'il est, je suis le meilleur
pilote de l'archipel d'Ionie, et... Mais, ajouta Soranzo en affectant de
regarder autour de lui, comme s'il eût craint la présence de quelque
serviteur indiscret, vous comprenez, seigneur comte, que le secret est
absolument nécessaire à mes desseins. On ne sait pas quelles accointances
les pirates peuvent avoir dans cette île avec les pêcheurs et avec les
petits trafiquants qui nous apportent leurs denrées des côtes de Morée et
d'Étolie. Il ne faut que l'imprudence d'un domestique fidèle, mais
inintelligent, pour que nos bandits, avertis à temps, déguerpissent; et
j'ai grand intérêt à les conserver pour voisins, car nulle part ailleurs
j'ose jurer qu'ils ne seront si bien traqués et si infailliblement pris
dans leur propre nasse.»
En écoutant ces aveux, les convives furent agités d'émotions diverses. Le
front de Giovanna s'éclaircit, comme si elle eût attribué aux absences et
aux préoccupations de son mari quelque cause funeste, et comme si un poids
eût été ôté de sa poitrine. Léontio leva les yeux au ciel assez niaisement,
et commença d'exprimer son admiration par des exclamations qu'un regard
froid et sévère de Soranzo réprima brusquement. Quant à Ezzelin, ses
regards se portaient alternativement sur ces trois personnages, et
cherchaient à saisir ce qu'il restait pour lui d'inexpliqué dans leurs
relations. Rien dans Soranzo ne pouvait justifier l'interprétation
gratuite de folie dont il avait plu au commandant de se servir pour
expliquer sa conduite; mais aussi rien dans les traits, dans les discours
ni dans les manières de Soranzo ne réussissait à captiver la confiance ou
la sympathie du jeune comte. Il ne pouvait détacher ses yeux de ceux de
cet homme, dont le regard passait pour fascinateur; et il trouvait dans
ces yeux, d'une beauté remarquable quant à la forme et à la transparence,
une expression indéfinissable qui lui déplaisait de plus en plus. Il y
régnait un mélange d'effronterie et de couardise; parfois ils frappaient
Ezzelin droit au visage, comme s'ils eussent voulu le faire trembler; mais
dès qu'ils avaient manqué leur effet, ils devenaient timides comme ceux
d'une jeune fille, ou flottants comme ceux d'un homme pris en faute. Tout
en le regardant ainsi, Ezzelin remarqua que sa main droite n'était pas
sortie de sa poitrine une seule fois. Appuyé sur le coude gauche avec une
nonchalance élégante et superbe, il cachait son autre bras, presque
jusqu'au coude, dans les larges plis que formait sur sa poitrine une
magnifique robe de soie brochée d'or, dans le goût oriental. Je ne sais
quelle pensée traversa l'esprit d'Ezzelin.
«Votre seigneurie ne mange pas?» dit-il d'un ton un peu brusque.
Il lui sembla qu'Orio se troublait. Néanmoins il répondit avec assurance:
«Votre seigneurie prend trop d'intérêt à ma personne. Je ne mange point à
cette heure-ci.
--Vous paraissez souffrant,» reprit Ezzelin en le regardant très-fixement
et sans aucun détour.»
Cette insistance déconcerta visiblement Orio.
«Vous avez trop de bonté, répondit-il avec une sorte d'amertume; l'air de
la mer m'excite beaucoup le sang.
--Mais votre seigneurie est blessée à cette main, si je ne me trompe? dit
Ezzelin, qui avait vu les yeux d'Orio se porter involontairement sur son
propre bras droit.
Blessé! s'écria Giovanna en se levant à demi avec anxiété.
Eh! mon Dieu, madame, vous le savez bien, répondit Orio en lui lançant un
de ces coups d'oeil qu'elle craignait si fort. Voilà deux mois que vous me
voyez souffrir de cette main.»
Giovanna retomba sur sa chaise, pâle comme la mort, et Ezzelin vit dans sa
physionomie qu'elle n'avait jamais entendu parler de cette blessure.
«Cet accident date de loin? dit-il d'un ton indifférent, mais ferme.
--De mon expédition de Patras, seigneur comte.»
Ezzelin examina Léontio. Il avait la tête penchée sur son verre et
paraissait savourer un vin de Chypre d'exquise qualité. Le comte lui
trouva une attitude sournoise, et un air de duplicité qu'il avait pris
jusque-là pour de la pauvreté d'esprit.
Il persista à embarrasser Orio.
«Je n'avais pas ouï dire, reprit-il, que vous eussiez été blessé à cette
affaire; et je me réjouissais de ce qu'au milieu de tant de malheurs
celui-là, du moins, vous eût été épargné.»
Le feu de la colère s'alluma enfin sur le front d'Orio. «Je vous demande
pardon, seigneur comte, dit-il d'un air ironique, si j'ai oublié de vous
envoyer un courrier pour vous faire part d'une catastrophe qui paraît vous
toucher plus que moi-même. En vérité, je suis _marié_ dans toute la force
du terme, car mon rival est devenu mon meilleur ami.
--Je ne comprends pas cette plaisanterie, messer, répondit Giovanna d'un
ton plus digne et plus ferme que son état d'abattement physique et moral
ne semblait le permettre.
--Vous êtes susceptible aujourd'hui, mon âme,» lui dit Orio d'un air
moqueur; et, étendant sa main gauche sur la table, il attira celle de
Giovanna vers lui et la baisa.
Ce baiser ironique fut pour elle comme un coup de poignard. Une larme
roula sur sa joue.
«Misérable! pensa Ezzelin en voyant l'insolence d'Orio avec elle. Lâche,
qui recule devant un homme, et qui se plaît à briser une femme!»
Il était tellement pénétré d'indignation qu'il ne put s'empêcher de le
faire paraître. Les convenances lui prescrivaient de ne point intervenir
dans ces discussions conjugales; mais sa figure exprima si vivement ce qui
se passait en lui que Soranzo fut forcé d'y faire attention.
«Seigneur comte, lui dit-il, s'efforçant de montrer du sang-froid et de la
hauteur, vous seriez-vous adonné à la peinture depuis quelque temps? Vous
me contemplez comme si vous aviez envie de faire mon portrait.
--Si votre seigneurie m'autorise à lui dire pourquoi je la regarde ainsi,
répondit vivement le comte, je le ferai.
--Ma seigneurie, dit Orio d'un ton railleur, supplie humblement la vôtre
de le faire.
--Eh bien! messer, reprit Ezzelin, je vous avouerai qu'en effet je me suis
adonné quelque peu à la peinture, et qu'en ce moment je suis frappé d'une
ressemblance prodigieuse entre votre seigneurie....
--Et quelqu'une des fresques de cette salle? interrompit Orio.
--Non, messer: avec le chef des pirates à qui j'ai eu affaire ce matin,
avec l'Uscoque, puisqu'il faut l'appeler par son nom.
--Par saint Théodose! s'écria Soranzo d'une voix tremblante, comme si la
terreur ou la colère l'eussent pris à la gorge, est-ce dans le dessein de
répondre à mon hospitalité par une insulte et un défi que vous me tenez de
pareils discours, monsieur le comte? Parlez librement.»
En même temps il essaya de dégager sa main de sa poitrine, comme pour la
mettre sur le fourreau de son épée, par un mouvement instinctif; mais il
n'était point armé, et sa main était de plomb. D'ailleurs Giovanna
épouvantée, et craignant une de ces scènes de violence auxquelles elle
avait trop souvent assisté lorsque Orio était irrité contre ses inférieurs,
s'élança sur lui et lui saisit le bras. Dans ce mouvement, elle toucha
sans doute à sa blessure; car il la repoussa avec une fureur brutale et
avec un blasphème épouvantable. Elle tomba presque sur le sein d'Ezzelin,
qui, de son côté, allait s'élancer furieux sur Orio. Mais celui-ci, vaincu
par la douleur, venait de tomber en défaillance, et son page arabe le
soutenait dans ses bras.
Ce fut l'affaire d'un instant. Orio lui dit un mot dans sa langue; et ce
jeune garçon, ayant rempli une coupe de vin, la lui présenta et lui en fit
avaler une partie. Il reprit aussitôt ses forces, et fit à Giovanna les
plus hypocrites excuses sur son emportement. Il en fit aussi à Ezzelin,
prétendant que les souffrances qu'il ressentait pouvaient seules lui
expliquer à lui-même ses fréquents accès de colère.
«Je suis bien certain, dit-il, que votre seigneurie ne peut pas avoir eu
l'intention de m'offenser en me trouvant une ressemblance avec le pirate
uscoque.
--Au point de vue de l'art, répondit Ezzelin d'un ton acerbe, cette
ressemblance ne peut qu'être flatteuse; j'ai bien regardé cet uscoque,
c'est un fort bel homme.
--Et un hardi compère! repartit Soranzo en achevant de vider sa coupe, un
effronté coquin qui vient jusque sous mes yeux me narguer, mais avec qui
je me mesurerai bientôt, comme avec un adversaire digne de moi.
--Non pas, messer, reprit Ezzelin. Permettez-moi de n'être pas de votre
avis. Votre seigneurie a fait ses preuves de valeur à la guerre, et
l'Uscoque a fait aujourd'hui devant moi ses preuves de lâcheté.»
Orio eut comme un frisson; puis il tendit sa coupe de nouveau à Léontio,
qui la remplit jusqu'aux bords d'un air respectueux, en
disant:
«C'est la première fois de ma vie que j'entends faire un pareil reproche à
l'Uscoque.
--Vous êtes tout à fait plaisant, vous, dit Orio d'un air de raillerie
méprisante. Vous admirez les hauts faits de l'Uscoque? Vous en feriez
volontiers votre ami et votre frère d'armes, je gage? Noble sympathie
d'une âme belliqueuse!»
Léontio parut très-confus; mais Ezzelin, qui ne voulait pas lâcher prise,
intervint.
«Je déclare que cette sympathie serait mal placée, dit-il. J'ai eu l'an
dernier, dans le golfe de Lépante, affaire à des pirates missolonghis qui
se firent couper en morceaux plutôt que de se rendre. Aujourd'hui, j'ai vu
ce terrible Uscoque reculer pour une blessure et se sauver comme un lâche
quand il a vu couler son sang.»
La main d'Orio serra convulsivement sa coupe. L'Arabe la lui retira au
moment où il la portait à sa bouche.
«Qu'est-ce!» s'écria Orio d'une voix terrible. Mais, s'étant retourné et
ayant reconnu Naama, il se radoucit et dit en riant:
«Voici l'enfant du prophète qui veut m'arracher à la damnation! Aussi bien,
ajouta-t-il en se levant, il me rend service. Le vin me fait mal et
aggrave l'irritation de cette maudite plaie qui, depuis deux mois, ne
vient pas à bout de se fermer.
--J'ai quelques connaissances en chirurgie, dit Ezzelin; j'ai guéri
beaucoup de plaies à mes amis et leur ai rendu service à la guerre en les
retirant des mains des empiriques. Si votre seigneurie veut me montrer sa
blessure, je me fais fort de lui donner un bon avis.
--Votre seigneurie a des connaissances universelles et un dévouement
infatigable, repondit Orio sèchement. Mais cette main est fort bien pansée,
et sera bientôt en état de défendre celui qui la porte contre toute
méchante interprétation et contre toute accusation calomnieuse.»
En parlant ainsi, Orio se leva, et, renouvelant ses offres de service à
Ezzelin d'un ton qui cette fois semblait l'avertir qu'il les accepterait
en pure perte, il lui demanda quelles étaient ses intentions pour le
lendemain.
«Mon intention, répondit le comte, est de partir dès le point du jour pour
Corfou, et je rends grâce à votre seigneurie de ses offres. Je n'ai besoin
d'aucune escorte, et ne crains pas une nouvelle attaque des pirates. J'ai
vu aujourd'hui ce que je devais attendre d'eux, et, tels que je les
connais, je les brave.
--Vous me ferez du moins l'honneur, dit Soranzo, d'accepter pour cette
nuit l'hospitalité dans ce château; mon propre appartement vous a été
préparé...
--Je ne l'accepterai pas, messer, répondit le comte. Je ne me dispense
jamais de coucher à mon bord quand je voyage sur les galères de la
république.»
Orio insista vainement. Ezzelin crut devoir ne point céder. Il prit congé
de Giovanna, qui lui dit à voix basse, tandis qu'il lui baisait la
main:
«Prenez garde à mon rêve! soyez prudent?»
Puis elle ajouta tout haut:
«Faites mon message fidèlement auprès d'Argiria.»
Ce fut la dernière parole qu'Ezzelin entendit sortir de sa bouche. Orio
voulut l'accompagner jusqu'à la poterne du donjon, et il lui donna un
officier et plusieurs hommes pour le conduire à son bord. Toutes ces
formalités accomplies, tandis que le comte remontait sur sa galère, Orio
Soranzo se traîna dans son appartement, et tomba épuisé de fatigue et de
souffrance sur son lit.
Naam ferma les portes avec soin, et se mit à panser sa main brisée.
* * * * *
L'abbé s'arrêta, fatigué d'avoir parlé si longtemps. Zuzuf prit la parole
à son tour, et, dans un style plus rapide, il continua à peu près en ces
termes l'histoire de l'Uscoque:
«Laisse-moi, Naam, laisse-moi! Tu épuiserais en vain sur cette blessure
maudite le suc de toutes les plantes précieuses de l'Arabie, et tu dirais
en vain toutes les paroles cabalistiques dont une science inconnue t'a
révélé les secrets: la fièvre est dans mon sang, la fièvre du désespoir et
de la fureur! Eh quoi! ce misérable, après m'avoir ainsi mutilé, ose
encore me braver en face et me jeter l'insulte de son ironie! et je ne
puis aller moi-même châtier son insolence, lui arracher la vie et baigner
mes deux bras jusqu'au coude dans son sang! Voilà le topique qui guérirait
ma blessure et qui calmerait ma fièvre!
--Ami! tiens-toi tranquille, prends du repos, si tu ne veux mourir. Voici
que mes conjurations opèrent. Le sang que j'ai tiré de mes veines et que
j'ai versé dans cette coupe commence à obéir à la formule sacrée; il bout,
il fume! Maintenant je vais l'appliquer sur ta plaie...»
Soranzo se laisse panser avec la soumission d'un enfant; car il craint la
mort comme étant le terme de ses entreprises et la perte de ses richesses.
Si parfois il la brave avec un courage de lion, c'est quand il combat pour
sa fortune. A ses yeux, la vie n'est rien sans l'opulence, et si, dans ses
jours de ruine et de détresse, la voix du destin lui annonçait qu'il est
condamné pour toujours à la misère, il précipiterait, du haut de son
donjon, dans la mer noire et profonde, ce corps tant choyé pour lequel
aucun aromate d'Asie n'est assez exquis, aucune étoffe de Smyrne assez
riche ou assez moelleuse.
Quand l'Arabe a fini ses maléfices, Soranzo le presse de partir.
«Va, lui dit-il, sois aussi prompt que mon désir, aussi ferme que ma
volonté. Remets à Hussein cette bague qui t'investit de ma propre
puissance. Voici mes ordres: Je veux qu'avant le jour il soit à la pointe
de Natolica, à l'endroit que je lui ai désigné ce matin, et qu'il se
tienne là avec ses quatre caïques pour engager l'attaque; que le renégat
Fremio se poste aux grottes de la Cigogne avec sa chaloupe pour prendre
l'ennemi en flanc, et que la tartane albanaise, bien munie de ses
pierriers, se tienne là où je l'ai laissée, afin de barrer la sortie des
écueils. Le Vénitien quittera notre crique avec le jour; une heure après
le lever du soleil, il sera en vue des pirates. Deux heures après le lever
du soleil, il doit être aux prises avec Hussein; trois heures après le
lever du soleil, il faut que les pirates aient vaincu. Et dis-leur ceci
encore: Si cette proie leur échappe, dans huit jours Morosini sera ici
avec une flotte; car le Vénitien me soupçonne et va m'accuser. S'il arrive
à Corfou, dans quinze jours il n'y aura plus un rocher où les pirates
puissent cacher leurs barques, pas une grève où ils osent tracer
l'empreinte de leurs pieds, pas un toit de pêcheur où ils puissent abriter
leurs têtes. Et dis-leur ceci surtout: Si on épargnait la vie d'un seul
Vénitien de cette galère, et si Hussein, se laissant séduire par l'espoir
d'une forte rançon, consentait à emmener leur chef en captivité, dis-lui
que mon alliance avec lui serait rompue sur-le-champ, et que je me
mettrais moi-même à la tête des forces de la république pour l'exterminer,
lui et toute sa race. Il sait que je connais les ruses de son métier mieux
que lui-même; il sait que sans moi il ne peut rien. Qu'il songe donc à ce
qu'il pourrait contre moi, et qu'il se souvienne de ce qu'il doit
craindre! Va; dis-lui que je compterai les heures, les minutes; lorsqu'il
sera maître de la galère, il tirera trois coups de canon pour m'avertir;
puis il la coulera bas, après l'avoir dépouillée entièrement... Demain
soir il sera ici pour me rendre ses comptes. S'il ne me présente un gage
certain de la mort du chef vénitien, sa tête! je le ferai pendre aux
créneaux de ma grande tour. Va, telle est ma volonté. N'en omets pas une
syllabe... Maudit trois fois soit l'infâme qui m'a mis hors de combat! Eh
quoi! n'aurais-je pas la force de me traîner jusqu'à cette barque?
Aide-moi, Naam! si je puis seulement me sentir ballotter par la vague, mes
forces reviendront! Rien ne réussit à ces maudits pirates quand je ne suis
pas avec eux...»
Orio essaye de se traîner jusqu'au milieu de sa chambre; mais le frisson
de la fièvre fait claquer ses dents; les objets se transforment devant ses
yeux égarés, et à chaque instant il lui semble que les angles de son
appartement vont se jeter sur lui et serrer ses tempes comme dans un
étau.
Il s'obstine néanmoins, il cherche d'une main tremblante à ébranler le
verrou de l'issue secrète. Ses genoux fléchissent. Naam le prend dans ses
bras, et, soutenue par la force du dévouement, le ramène à son lit et l'y
replace; puis elle garnit sa ceinture de deux pistolets, examine la lame
de son poignard et prépare sa lampe. Elle est calme; elle sait qu'elle
s'acquittera de sa mission ou qu'elle y laissera sa vie. Enfant de Mahomet,
elle sait que les destinées sont écrites dans les cieux, et que rien
n'arrive au gré des hommes si la fatalité s'est jouée d'avance de leurs
desseins.
Orio se tord sur sa couche. Naam soulève le tapis de damas qui cache à
tous les yeux une trappe mobile, aux gonds silencieux. Elle commence à
descendre un escalier rapide et tortueux d'abord, construit avec la pierre
et le ciment, et bientôt taillé inégalement dans le granit à mesure qu'il
s'enfonce dans les entrailles du rocher. Soranzo la rappelle au moment où
elle va pénétrer dans ces galeries étroites où deux hommes ne peuvent
passer de front, et où la rareté de l'air porterait l'effroi dans une âme
moins aguerrie que la sienne. La voix de Soranzo est si faible qu'elle ne
peut être entendue, si ce n'est par Naam, dont le coeur et l'esprit
vigilant ont le sens de l'ouïe. Naam remonte rapidement les degrés et
passe le corps à demi par l'ouverture pour prendre les nouveaux ordres de
son maître.
«Avant de rentrer dans l'île, lui dit-il, tu iras dans la baie trouver mon
lieutenant. Tu lui diras de faire marcher la galère, au point du jour,
vers la pointe opposée de l'île, de gagner le large vers le sud. Il y
restera jusqu'au soir sans se rapprocher des écueils, quelque bruit qu'il
entende au loin. Je lui donnerai, avec le canon du fort, l'ordre de sa
rentrée. Va; hâte-toi, et qu'Allah t'accompagne!»
Naam disparaît de nouveau dans la spirale souterraine. Elle traverse les
passages secrets; de cave en cave, d'escalier en escalier, elle parvient
enfin à une ouverture étroite, portique effrayant suspendu entre le ciel
et l'onde, où le vent s'engouffre avec des sifflements aigus, et que de
loin les pêcheurs prennent pour une crevasse inabordable, où les oiseaux
de mer peuvent seuls chercher un refuge contre la tempête. Naam prend dans
un coin une échelle de corde qu'elle attache aux anneaux de fer scellés
dans le roc. Puis elle éteint sa lampe tourmentée par le vent, ôte sa robe
de soie de Perse et son fin turban d'un blanc de neige. Elle endosse la
casaque grossière d'un matelot, et cache sa chevelure sous le bonnet
écarlate d'un Maniote. Enfin, avec la souplesse et la force d'une jeune
panthère, elle se suspend aux flancs nus et lisses du roc perpendiculaire,
et gagne une plate-forme plus voisine des flots, qui se projette en avant,
et forme une caverne que la mer vient remplir dans les gros temps, mais
qu'elle laisse à sec dans les jours calmes. Naam descend dans la grotte
par une large fissure de la voûte, et s'avance sur la grève écumante. La
nuit est sombre, et le vent d'ouest souffle généreusement. Elle tire de
son sein un sifflet d'argent et fait entendre un son aigu auquel répond
bientôt un son pareil. Quelques instants se sont à peine écoulés, et déjà
une barque, cachée dans une autre cave de rocher, glisse sur les flots, et
s'approche d'elle.
«Seul? lui dit en langue turque un des deux matelots qui la dirigent.
--Seul, répond Naam; mais voici la bague du maître. Obéissez, et
conduisez-moi auprès d'Hussein.»
Les deux matelots hissent leur voile latine, Naam s'élance dans la barque
et quitte rapidement le rivage. La signora Soranzo est à sa fenêtre; elle
a cru entendre le bruit des rames et le son incertain d'une voix humaine.
Le lévrier fait entendre un grognement sourd, témoignage de haine.
«C'est Naama [_Naama_ est le masculin du nom propre de _Naam_ (féminin).]
tout seul, dit la belle Vénitienne; Soranzo, du moins, repose cette nuit
sous le même toit que sa triste compagne.»
L'inquiétude la dévore.
«Il est blessé! il souffre! il est seul peut-être! Son inséparable
serviteur l'a quitté cette nuit. Si j'allais écouter doucement à sa porte,
j'entendrais le bruit de sa respiration! Je saurais s'il dort. Et s'il est
en proie à la douleur, à l'ennui des ténèbres et de la solitude, peut-être
ne méprisera-t-il pas mes soins.»
Elle s'enveloppe d'un long voile blanc, et comme une ombre inquiète, comme
un rayon flottant de la lune, elle se glisse dans les détours du château.
Elle trompe la vigilance des sentinelles qui gardent la porte de la tour
habitée par Orio. Elle sait que Naama est absent: Naama, le seul gardien
qui ne s'endorme jamais à son poste, le seul qui ne se laisse pas séduire
par les promesses, ni gagner par les prières, ni intimider par les
menaces.
Elle est arrivée à la porte d'Orio, sans éveiller le moindre écho sur les
pavés sonores, sans effleurer de son voile les murailles indiscrètes. Elle
prête l'oreille, son coeur palpitant brise sa poitrine; mais elle retient
son souffle. La porte d'Orio est mieux gardée par la peur qu'il inspire
que par une légion de soldats. Giovanna écoute, prête à s'enfuir au
moindre bruit. La voix de Soranzo s'élève, sinistre dans le silence et
dans les ténèbres. La crainte de se trahir par la fuite enchaîne la
Vénitienne tremblante au seuil de l'appartement conjugal. Soranzo est en
proie aux fantômes du sommeil. Il parle avec agitation, avec fureur, dans
le délire des songes. Ses paroles entrecoupées ont-elles révélé quelque
affreux mystère? Giovanna s'enfuit épouvantée; elle retourne à sa chambre
et tombe consternée, demi-morte, sur son divan. Elle y reste jusqu'au jour,
perdue dans des rêves sinistres.
Cependant une ligne incertaine encore traverse le linceul immense de la
nuit et commence à séparer au loin le ciel et la mer. Orio, plus calme,
s'est soulevé sur son chevet. Il se débat encore contre les visions de la
fièvre; mais sa volonté les surmonte, et l'aube va les chasser. Il
ressaisit peu à peu ses souvenirs, il embrasse enfin la réalité.
Il appelle Naam; la mandore de la jeune Arabe, suspendue à la muraille,
répond seule par une vibration mélancolique à la voix du maître.
Orio repousse ses pesantes courtines, pose ses pieds sur le tapis, promène
ses regards inquiets autour de l'appartement où tremble à peine la lueur
du matin. La trappe est toujours baissée, Naam n'est pas de retour.
Il ne peut résister à l'inquiétude, il essaye ses forces, il soulève la
trappe, il descend quelques marches; il sent que son énergie revient avec
l'activité. Il arrive à l'issue des galeries intérieures du rocher, là où
Naam a laissé une partie de ses vêtements et l'échelle de cordes attachée
encore aux crampons de fer. Il interroge les flots avec anxiété. Les
angles du roc lui cachent le côté qu'il voudrait voir. Il voudrait
descendre l'échelle, mais, sa main blessée ne pourrait le soutenir dans
cette périlleuse traversée. D'ailleurs, le jour augmente, et les
sentinelles pourraient le remarquer, et découvrir cette communication avec
la mer, connue de lui seulement et du petit nombre des affidés. Orio subit
toutes les souffrances de l'attente. Si Naam est tombée dans quelque
embûche, si elle n'a pu transmettre son message à Hussein, Ezzelin est
sauvé, Soranzo est perdu! Et si Hussein, en apprenant la blessure qui met
Orio hors de combat, allait le trahir, vendre son secret, son honneur et
sa vie à la république! Mais tout à coup Orio voit sa galéace sortir sur
toutes voiles de la baie, et se diriger vers le sud. Naam a rempli sa
mission! Il ne songe plus à elle. Il retire l'échelle et retourne dans sa
chambre; c'est Naam qui l'y reçoit. La joie du succès donne à Orio les
apparences de la passion; il la presse contre son sein; il l'interroge
avec sollicitude.
«Tout sera fait comme lu l'as commandé, dit-elle; mais le vent ne cesse
pas de souffler de l'ouest, et Hussein ne répond de rien si le vent ne
change; car, si la galère le gagne de vitesse, ses caïques ne pourront lui
donner la chasse sans s'exposer, en pleine mer, à des rencontres
funestes.
--Hussein est insensé, répondit Orio avec impatience, il ne connaît pas
l'orgueil vénitien. Ezzelin ne fuira pas; il ira à sa rencontre, il se
jettera dans le danger. N'a-t-il pas en tête la sotte chimère de
l'honneur? D'ailleurs, le vent tournera au lever du soleil et soufflera
jusqu'à midi.
--Maître, il n'y a pas d'apparence, répond Naam.
--Hussein est un poltron,» s'écrie Orio avec colère.
Ils montent ensemble sur la terrasse du donjon. La galère du comte Ezzelin
est déjà sortie de la baie. Elle vogue légère et rapide vers le nord. Mais
le soleil sort de la mer et le vent tourne. Il souffle en plein de Venise
et va refouler les vagues et les navires sur les écueils de l'archipel
Ionien. La course d'Ezzelin se ralentit.
«Ezzelin! tu es perdu!» s'écrie Orio dans le transport de sa joie.
Naam regarde le front orgueilleux de son maître. Elle se demande si cet
homme audacieux ne commande pas aux éléments, et son aveugle dévouement ne
connaît plus de bornes.
Oh! que les heures de cette journée se traînèrent lentement pour Soranzo
et pour son esclave fidèle! Orio avait prévu si exactement le temps
nécessaire à la marche de la galère et aux manoeuvres des Missolonghis,
qu'à l'heure précise indiquée par lui le combat s'engagea. D'abord il ne
l'entendit pas, parce qu'Ezzelin n'employa pas le canon contre les
caïques. Mais quand les tartanes vinrent l'assaillir, quand il vit qu'il
avait à lutter contre deux cents pirates avec une soixantaine d'hommes
blessés ou fatigués par le combat de la veille, il fit usage de toutes ses
ressources.
Le combat fut acharné, mais court. Que pouvait le courage désespéré contre
le nombre et surtout contre le destin? Orio entendit la canonnade. Il
bondit comme un tigre dans sa cage, et se cramponna aux créneaux de la
tour, pour résister au vertige qui l'emportait à travers l'espace. Dans sa
main gauche, il tenait la main de Naam et la brisait d'une étreinte
convulsive à chaque coup de canon dont le bruit sourd venait expirer à son
oreille. Tout à coup il se fit un grand silence, un silence affreux,
impossible à expliquer, et durant lequel Naam commença à craindre que tous
les plans de son maître n'eussent avorté.
Le soleil montait calme et radieux, la mer était nue comme le ciel. Le
combat se passait entre les deux dernières îles situées au nord-est de
San-Silvio. La garnison du château s'étonnait et s'effrayait de ce bruit
sinistre; quelques sous-officiers et quelques braves marins avaient
demandé à se jeter dans des barques pour aller à la découverte. Orio leur
avait fait défendre par Léontio de bouger, sous peine de la vie. Le bruit
avait cessé. Sans doute la galère d'Ezzelin, masquée par l'île nord-ouest,
cinglait victorieuse vers Corfou. En si peu d'instants, une fine voilière,
si bien armée et si bravement défendue, ne pouvait être tombée au pouvoir
des pirates. Personne ne s'inquiétait plus de son sort, personne, excepté
le gouverneur et son acolyte silencieux. Ils étaient toujours penchés sur
les créneaux de la tour. Le soleil montait toujours, et le silence ne
cessait point.
Enfin les trois coups se firent entendre à la cinquième heure du jour.
«C'en est fait! maître, dit Naam, le bel Ezzelin a vécu.
--Deux heures pour piller un navire, dit Orio en haussant les épaules. Les
brutes! que pourraient-ils sans moi? Rien. Mais à présent, que la foudre
du ciel les écrase, que le canon vénitien les balaye, et que les abîmes de
la mer les engloutissent. J'en ai fini avec eux. Ils m'ont délivré
d'Ezzelin, et la moisson est rentrée!
--Maître, tu vas maintenant te rendre auprès de ta femme. Elle est fort
malade et presque mourante, dit-on. Il y a deux heures qu'elle te fait
demander. Je te l'ai répété plusieurs fois, tu ne m'as pas entendue.
--Dis que je n'ai pas écouté! Vraiment, j'avais bien autre chose dans
l'esprit que les visions d'une femme jalouse! Que me veut-elle?
--Maître, tu vas céder à sa demande. Allah maudit l'homme qui méprise sa
femme légitime, encore plus que celui qui maltraite son esclave fidèle. Tu
as été pour moi un bon maître; sois un bon époux pour ta Vénitienne.
Allons, viens.»
Orio céda; Naam était le seul être qui pût faire céder Orio quelquefois.
Giovanna était étendue roide et sans mouvement sur son divan. Ses joues
sont livides, ses lèvres froides, sa respiration est brûlante. Elle se
ranime cependant à la voix de Naam qui la presse de tendres questions, et
qui couvre ses mains de baisers fraternels.
«Ma soeur Zoana, lui dit la jeune Arabe dans cette langue que Giovanna
n'entend pas, prends courage, ne t'abandonne pas ainsi à la douleur. Ton
époux revient vers toi, et jamais ta soeur Naam ne cherchera à te ravir sa
tendresse. Le prophète l'ordonne ainsi; et jamais, parmi les cent femmes
dont je fus la plus aimée, il n'y en eut une seule qui pût se plaindre
avec quelque raison de la préférence du maître pour moi. Naam a toujours
eu l'âme généreuse; et de même qu'on a respecté ses droits sur la terre
des croyants, de même elle respecte ceux d'autrui sur la terre des
chrétiens. Allons, relève encore tes cheveux, et revêts tes plus beaux
ornements: l'amour de l'homme n'est qu'orgueil, et son ardeur se rallume
quand la femme prend soin de lui paraître belle. Essuie tes larmes, les
larmes nuisent à l'éclat des yeux. Si tu me confiais le soin de peindre
tes sourcils à la turque et de draper ton voile sur tes épaules à la
manière perse, sans nul doute le désir d'Orio retournerait vers toi. Voici
Orio, prend ton luth, je vais brûler des parfums dans ta chambre.»
Giovanna ne comprend pas ces discours naïfs. Mais la douce harmonie de la
voix arabe et l'air tendre et compatissant de l'esclave lui rendent un peu
de courage. Elle ne comprend pas non plus la grandeur d'âme de sa rivale,
car elle persiste à la prendre pour un jeune homme; mais elle n'en est pas
moins touchée de son affection et s'efforce de l'en récompenser en
secouant son abattement. Orio entre, Naam veut se retirer; mais Orio lui
commande de rester. Il craint, en se livrant à un reste d'amour pour
Giovanna, d'encourager ses reproches ou de réveiller ses espérances.
Néanmoins il la ménage encore. Elle est toute-puissante auprès de
Morosini. Orio la craint, et à cause de cela, bien qu'il admire sa douceur
et sa bonté, il ne peut se défendre de la haïr.
Mais cette fois Giovanna n'est ni craintive ni suppliante. Elle n'est que
plus triste et plus malade que les autres jours.
«Orio, lui dit-elle, je pense que vous auriez dû, malgré le refus du comte
Ezzelin, le faire escorter jusqu'à la haute mer. Je crains qu'il ne lui
arrive malheur. De funestes présages m'ont assiégée depuis deux jours. Ne
riez pas des avertissements mystérieux de la Providence. Faites voguer
votre galère sur les traces du comte, s'il en est temps encore. Songez que
c'est dans votre intérêt autant que dans le sien que je vous conseille
d'agir ainsi. La république vous rendrait responsable de sa perte.
--Peut-on vous demander, madame, répondit Orio d'un air froid et en la
regardant en face, quels sont ces présages dont vous me parlez, et sur
quel fondement reposent ces craintes?
--Vous voulez que je vous les dise, et vous allez les mépriser comme les
visions d'une femme superstitieuse. Mon devoir est de vous révéler ces
avertissements terribles que j'ai reçus d'en haut; si vous n'en profitez
pas...
--Parlez, madame, dit Orio d'un air grave, je vous écoute avec déférence,
vous le voyez.
--Eh bien! sachez que, peu d'instants après que l'horloge eut sonné la
troisième heure du jour, j'ai vu le comte Ezzelin entrer dans ma chambre,
tout ensanglanté, et les vêtements en désordre; je l'ai vu distinctement,
messer, et il m'a dit des paroles que je ne répéterai point, mais dont le
son vibre encore dans mon oreille. Puis il s'est effacé comme
s'effacent les spectres. Mais je gagerais qu'à l'heure où il m'a apparu il
a cessé de vivre, ou qu'il est tombé en proie à quelque destin funeste;
car hier, à l'heure où il fut attaqué par les pirates, j'ai vu en songe
l'Uscoque lever sur lui son cimeterre, et s'enfuir, la main brisée, en
blasphémant.
--Que signifient ces prétendues visions, madame, et quel soupçon
cachez-vous sous ces allégories?»
Ainsi parle Orio d'une voix tonnante et en se levant d'un air farouche.
Naam s'élance vers lui, et s'attache à son vêtement. Elle ne comprend pas
ses paroles, mais elle lit dans ses yeux étincelants la haine et la
menace. Orio se calme, son emportement pourrait le trahir et confirmer les
soupçons de Giovanna. D'ailleurs Giovanna est calme, et, pour la première
fois de sa vie, elle affronte d'un air impassible la colère d'Orio.
«J'exige que vous me répétiez ces paroles terribles qui doivent me causer
tant d'effroi, reprend Orio d'un air ironique. Si vous me les cachez,
Giovanna, je croirai que tout ceci est une ruse de femme pour me
persifler.
--Je vous les dirai donc, Orio: car ceci n'est point un jeu, et les
puissances invisibles qui interviennent dans nos destinées planent
au-dessus des vaines fureurs qu'elles excitent en nous. Le spectre du
comte Ezzelin m'a montré une large et horrible blessure par laquelle
s'écoulait tout son sang, et il m'a dit: «Madame, votre époux est un
assassin et un traître.»
--Rien de plus? dit Orio, pâle et tremblant de colère. Votre esprit a trop
d'indulgence pour mon mérite, madame, et je m'étonne que les fantômes de
vos rêves trouvent de si douces choses à vous dire de moi. A votre
prochaine entrevue, veuillez leur dire que je leur conseille de
s'expliquer mieux ou de garder le silence; car il est imprudent de parler
à la légère, et les visions pourraient bien être de mauvais protecteurs
pour les créatures humaines qu'il leur plaît de hanter.»
En parlant ainsi Orio se retira, et l'arrêt de Giovanna fut prononcé dans
son coeur.
La nuit est venue, l'épouse d'Orio n'a goûté ni sommeil durant la nuit ni
calme durant le jour. Sa tranquillité n'est qu'extérieure, son âme est en
proie à mille tortures. Elle a deviné l'horrible vérité: elle n'espère
plus rien; elle cherche, au contraire, à augmenter par l'évidence la
certitude de sa honte et de son malheur.
L'horloge a sonné minuit. Un profond silence règne dans l'île et dans le
château. Le temps est calme et clair, la mer silencieuse. Giovanna est à
sa fenêtre secrète. Elle entend l'approche de la barque au pied du rocher.
Elle voit des ombres se dresser sur la rive, et comme des taches noires se
mouvoir régulièrement sur le sable blanc. Ce n'est ni Orio ni Naam, car le
lévrier écoute et ne donne aucun signe d'affection ni de haine. La barque
s'éloigne; mais les ombres qui en sont sorties ont disparu, comme si elles
se fussent enfoncées dans la profondeur du rocher.
Cette fois, l'air est si sonore et la mer si paisible que les moindres
bruits arrivent à l'oreille de Giovanna. Les anneaux de fer ont crié
faiblement dans leurs crampons; l'échelle a grincé sous le poids d'un
homme: une voix a appelé d'en haut avec précaution; plusieurs voix ont
murmuré d'en bas; un signal, le cri d'un oiseau de nuit mal imité, a été
échangé. Tout rentre dans le silence. L'oeil ne peut rien saisir; la base
du rocher rentre en cet endroit sous la corniche des roches supérieures.
Mais tout à coup des mouvements sourds, des sons inarticulés ont retenti
aux entrailles de la terre. Giovanna colle son oreille sur le tapis de sa
chambre. Elle entend le bruit de plusieurs personnes qui se meuvent comme
dans une cave située au-dessous de son appartement. Puis elle n'entend
plus rien.
Mais elle veut éclaircir entièrement le mystère. Cette fois, ce n'est plus
à l'instinct divinatoire et à la révélation angélique des songes qu'elle
demandera la lumière, c'est au témoignage de ses sens. Elle ne songe plus
à mettre son voile: peu lui importe d'être reconnue et maltraitée.
Demi-nue et les cheveux flottants, elle court sans précaution dans les
galeries et dans les escaliers, elle s'élance vers la tour de Soranzo.
Elle ne connaît plus la pudeur de l'orgueil outragé, ni la timide
soumission de la femme, ni la crainte de la mort. Elle veut savoir et
mourir. Orio a donné cependant des ordres sévères pour que la porte de ses
appartements soit gardée à vue. Mais les consciences coupables craignent
l'horreur de la nuit. Le garde, qui voit venir à lui cette femme échevelée
avec tant d'assurance et les yeux animés d'une résolution désespérée, la
prend à son tour pour un spectre, et tombe la face contre terre. Cet homme
avait égorgé, quelques jours auparavant, sur une galiote marchande, une
belle jeune femme avec ses deux enfants dans ses bras. Il croit la voir
apparaître, et s'imagine entendre sa voix plaintive lui crier:
«Rends-moi mes enfants!
--Je ne les ai pas,» répond-il d'une voix étouffée en se roulant sur le
pavé. Giovanna ne fait pas attention à lui; elle marche sur son corps,
indifférente à tout danger, et pénètre dans l'appartement d'Orio. Il est
désert, mais des flambeaux sont allumés sur une large table de marbre. La
trappe est ouverte au milieu de la chambre. Giovanna referme avec soin la
porte par laquelle elle est entrée et se cache derrière un rideau de la
fenêtre: car déjà elle entend des voix et des pas qui se rapprochent, et
l'on monte l'escalier souterrain.
Orio paraît le premier; trois musulmans d'un aspect hideux, couverts de
vêtements souillés de sang et de vase, viennent après lui, portant un
paquet qu'ils posent sur la table. Naama vient le dernier et ferme la
trappe; puis il va s'appuyer le dos contre la porte de l'appartement, et
reste immobile.
Le vieux Hussein, le pirate missolonghi, avait une longue barbe blanche et
des traits profondément creusés qui, au premier abord, lui donnaient un
aspect vénérable. Mais plus on le regardait, plus on était frappé de la
férocité brutale et de l'obstination stupide qu'exprimait son visage
basané. Il a joué un rôle obscur, mais long et tenace, dans les annales de
la piraterie. Hussein a servi autrefois chez les uscoques. C'est un homme
de rapt et de meurtre; mais nul n'observe mieux que lui la loi de justice
et de sincérité dans le partage des dépouilles. Nulle parole de commerçant
soumis aux lois des nations n'a la valeur et l'inviolabilité de la sienne;
et cet homme, qui renierait le prophète pour un peu d'or, ferait rouler
avec mépris la tête du premier de ses pirates qui aurait frauduleusement
mesuré sa part de butin. Son intégrité et sa fermeté lui ont valu le
commandement de quatre caïques et la haute main sur ses deux associés,
hommes plus habiles à la manoeuvre, mais moins braves au combat et moins
sévères dans l'administration. Ses deux associés étaient le renégat Fremio,
qui parlait un patois mêlé de turc et d'italien, presque inintelligible
pour Giovanna, et dont la figure mince et flétrie accusait les passions
viles et l'âme impitoyable; puis un juif albanais, qui commandait une des
tartanes, et qu'une affreuse cicatrice défigurait entièrement. Le renégat
et lui posèrent le paquet sur la table et déroulèrent lentement le haillon
hideux qui l'enveloppait. Giovanna sentit son coeur défaillir, et
l'angoisse de la mort parcourut tout son corps, lorsque de ce premier
lambeau elle en vit tirer un autre tout sanglant, haché à coups de sabre
et criblé de balles, qu'elle reconnut pour le pourpoint qu'Ezzelin portait
la veille.
A cette vue, Orio, indigné, parla avec véhémence à Hussein. Giovanna,
n'entendant pas la langue dont il se servait, crut qu'il s'indignait du
meurtre; mais Orio, s'étant retourné vers le renégat et vers le juif, leur
parla ainsi en italien:
«Ceci un gage! Vous osez me présenter ce haillon comme un gage de mort!
Est-ce là ce que j'ai réclamé, et pensez-vous que je me paye de si
grossiers artifices? Chiens rapaces, traîtres maudits! vous m'avez trompé!
Vous lui avez fait grâce afin de vendre sa liberté à sa famille; mais vous
ne réussirez pas à me dérober cette proie, la seule que j'aie exigée de
vous. J'irai fouiller jusqu'aux derniers ballots et déclouer jusqu'à la
dernière planche de vos barques pour trouver le Vénitien. Mort ou vivant,
il me le faut; et, s'il m'échappe, je vous fais mettre en pièces à coups
de canon, vous et vos misérables radeaux.»
Orio écumait de rage. Il arracha le pourpoint ensanglanté des mains du
renégat consterné et le foula aux pieds. Il était hideux en cet instant,
et celle qui l'avait tant aimé eut horreur de lui.
Il y eut entre ces quatre assassins un long débat dont elle comprit une
partie. Les pirates soutenaient qu'Ezzelin était mort percé de plusieurs
balles et couvert de coups de sabre, ainsi que l'attestait ce vêtement. Le
juif, sur la tartane duquel il était tombé expirant, n'avait pu arriver à
lui assez tôt pour empêcher ses matelots de jeter son cadavre à la mer.
Heureusement la richesse de son pourpoint avait tenté l'un d'eux, qui le
lui avait arraché avant de le lancer par-dessus le bord, et le juif avait
été forcé de le lui racheter afin de pouvoir montrer à Orio ce témoignage
de la mort de son ennemi.
Après beaucoup d'emportements et d'imprécations échangés de part et
d'autre, Orio, qui, malgré la brutalité et la méchanceté de ses associés,
exerçait un ascendant extraordinaire sur eux, et savait d'un mot et d'un
geste les réduire au silence au plus fort de leur colère, parut s'apaiser
et se contenter du serment de Hussein. Hussein refusa, à la vérité, de
jurer par Allah et le prophète qu'il fût certain de la mort d'Ezzelin, car
il ne l'avait pas vu jeter à la mer; mais il jura que, si on lui avait
conservé la vie, il n'était pas complice de cette trahison; il jura aussi
qu'il s'assurerait de la vérité et qu'il châtierait sévèrement quiconque
aurait désobéi à l'Uscoque. Il prononça ce mot en italien, et en portant
les deux mains sur sa tête il s'inclina jusqu'à terre devant
Orio.
Lui! l'Uscoque! O Giovanna! Giovanna! comment ne tombes-tu pas morte en
voyant que cet infâme égorgeur, traître à sa patrie, insatiable larron et
meurtrier féroce, est ton époux, l'homme que tu as tant aimé!
Giovanna se parle ainsi à elle-même. Peut-être parle-t-elle tout haut,
tant elle méprise à cette heure le danger de mourir, tant elle a perdu le
sentiment de son être, absorbée qu'elle est tout entière dans cette scène
d'épouvante et de dégoût. Les brigands étaient si animés par la dispute
qu'ils n'auraient pu l'entendre. Ils parlèrent longtemps encore. Giovanna
ne les entendit plus; ses bras se tordirent, son cou se gonfla et ses yeux
se renversèrent dans leur orbite. Elle tomba sur le carreau et perdit le
sentiment de son infortune. Les pirates, ayant fait leurs dernières
conventions avec Orio, étaient repartis. Orio se jeta sur son lit et
s'endormit brisé de fatigue.
Naam, après avoir pansé sa blessure, veille auprès de lui, couchée à terre
sur une natte. Il y a bien longtemps que Naam n'a goûté un paisible
sommeil. Elle porte dans les événements les plus terribles et dans les
plus rudes fatigues de la vie le calme et la santé d'un esprit et d'un
corps fortement trempés. Lorsqu'elle s'assoupit, un songe transporte
quelquefois son imagination au temps où, bercée dans un hamac de damas
plus blanc que la neige par quatre jeunes esclaves nubiennes, à la peau
noire comme la nuit, aux dents blanches, à l'air franc et joyeux, elle
s'endormait aux sons de la mandore dans la fumée du benjoin, dans les
langueurs d'une oisiveté voluptueuse, aux sourires de Phingari, la reine
des nuits orientales, aux caresses de la brise, qui effeuillait mollement
sur son sein les fleurs de sa chevelure. Ces temps ne sont plus. Les pieds
délicats de Naam foulent maintenant le gravier amer des rivages et les
pointes déchirantes des récifs. Ses mains effilées se sont endurcies au
maniement du gouvernail et des cordages. Le souffle desséchant des vents
et l'air âpre de la mer ont hâlé cette peau que l'on pouvait comparer
naguère au tissu velouté des fruits, avant que la main leur ait enlevé la
vapeur argentée dont le matin les a revêtus. Plante flexible et embaumée,
mais forte et vivace, Naam est née au désert, parmi les tribus libres et
errantes. Elle n'a point oublié le temps où, courant pieds nus sur le
sable ardent, elle menait les chameaux à la citerne et chassait devant
elle leur troupe docile, rapportant sur sa tête une amphore presque aussi
haute qu'elle. Elle se souvient d'avoir passé d'une main hardie le frein
dans la bouche rebelle des maigres cavales blanches de son père. Elle a
dormi sous les tentes vagabondes, aujourd'hui au pied des montagnes, et
demain au bout de la plaine. Couchée entre les jambes des coursiers
généreux, elle écoutait avec insouciance les rugissements lointains du
chacal et de la panthère. Enlevée par des bandits et vendue au pacha avant
d'avoir connu les joies d'un amour libre et partagé, elle a fleuri, comme
une plante exotique, à l'ombre du harem, privée d'air, de mouvement et de
soleil, regrettant sa misère au sein de l'opulence et détestant le despote
dont elle subissait les caresses. Maintenant Naam ne regrette plus sa
patrie. Elle aime, elle se croit aimée. Orio la traite avec douceur et lui
confie tous ses secrets. Sans aucun doute elle lui est chère, car elle lui
est utile, et jamais il ne retrouvera tant de zèle uni à tant de
discrétion, de présence d'esprit, de courage et d'attachement.
D'ailleurs Naam se sent libre. L'air circule largement autour d'elle, ses
yeux embrassent l'immense anneau de l'horizon. Elle n'a de devoirs que
ceux que son coeur lui dicte, et le seul châtiment qu'elle ait à redouter,
c'est de n'être plus aimée. Naam ne regrette donc ni ses esclaves, ni son
bain parfumé, ni ses tresses de perles de Ceylan, ni son lourd corset de
pierreries, ni ses longues nuits de sommeil, ni ses longues journées de
repos. Reine dans le harem, elle n'avait pas cessé de se sentir esclave;
esclave parmi les chrétiens, elle se sentit libre, et la liberté, selon
elle, c'est plus que la royauté.
Un jour nouveau va poindre, lorsqu'un faible soupir réveille Naam de son
premier sommeil. Elle se soulève sur ses genoux et interroge le front
penché de Soranzo. Il dort paisiblement, son souffle est égal et pur. Un
soupir plus profond que le premier et plein d'une inexprimable angoisse
frappe encore l'oreille de Naam. Elle quitte le lit d'Orio et soulève sans
bruit le rideau de la croisée. Elle trouve Giovanna gisante, s'étonne,
s'émeut et garde un généreux silence; puis, se rapprochant d'Orio, elle
abaisse sur lui les courtines de son lit, retourne auprès de Giovanna, la
prend dans ses bras, la relève, et, sans éveiller personne, la reporte
dans sa chambre.
Orio ignora ce que Giovanna avait osé. Il la tint captive dans ses
appartements et n'alla plus jamais s'informer d'elle. Naam essaya en vain
de l'adoucir en sa faveur. Cette fois Naam fut sans persuasion, et Orio
lui sembla manquer de confiance et rouler en lui-même quelque sinistre
dessein.
Les soins de Naam ont guéri la blessure d'Orio en peu de jours. La mort
d'Ezzelin paraît constatée; nulle part on n'a retrouvé aucun indice qui
ait pu faire croire à son salut. S'il était possible d'échapper à la
férocité impétueuse des pirates, il ne le serait pas d'échapper à la haine
réfléchie de Soranzo. Giovanna ne se plaint plus; elle ne paraît plus
souffrir; elle ne se penche plus les soirs à sa fenêtre; elle n'écoute
plus les bruits vagues de la nuit. Quand Naam lui chante les airs de son
pays en s'accompagnant du luth ou de la mandore, elle n'entend pas et
sourit. Quelquefois elle tient un livre et semble lire; mais ses yeux
restent fixés des heures entières sur la même page, et son esprit n'est
point là. Elle est plus distraite et moins abattue qu'avant la mort
d'Ezzelin. Souvent on la surprend à genoux, les yeux levés vers le ciel et
ravie dans une sorte d'extase. Giovanna a trouvé enfin le calme du
désespoir; elle a fait un voeu: elle n'aime plus rien sur la terre. Elle
semble avoir recouvré la volonté de vivre. Déjà elle redevient belle, et
la pourpre de la santé commence à refleurir sur son visage.
Morosini a appris le désastre d'Ezzelin, et son âme s'indigne de
l'insolence des pirates. La perte de ce noble et fidèle serviteur de la
république remplit de douleur l'amiral et toute l'armée. On célèbre pour
lui un service funèbre sur les navires de la flotte vénitienne, et le port
de Corfou retentit des lugubres saluts du canon qui annoncent à l'armée la
triste fin d'un de ses plus vaillants officiers. On murmure contre
l'inaction et la lâcheté de Soranzo. Morosini commence à concevoir des
soupçons graves; mais sa prudence scrupuleuse commande le silence. Il
envoie à son neveu l'ordre de venir sur-le-champ le trouver pour lui
rendre compte de sa conduite, et de laisser le commandement de son île et
de sa garnison à un Mocenigo qu'il envoie à sa place. Morosini ordonne
aussi à Soranzo de ramener sa femme avec lui, et de laisser à Mocenigo la
galéace qu'il commandait, et dont il a fait si peu d'usage.
Mais Soranzo, qui entretient des espions à Corfou et dont les messagers
rapides devancent l'escadre de Mocenigo, a été averti à temps. Il n'a pas
attendu jusqu'à ce jour pour mettre en sûreté les riches captures qu'il a
faites de concert avec Hussein et ses associés. Il a converti toutes ses
prises en or monnayé. Une partie est déjà rendue à Venise. Orio a fait
équiper la galère sur laquelle Giovanna est venue le trouver. Aidé de Naam
et de ses affidés, il y a porté, durant la nuit, des caisses pesantes et
des outres de peau de chameau remplies d'or: c'est le reste de ses trésors,
et la galère est prête à mettre à la voile. Il annonce à ses officiers
que la signora veut retourner à Venise, et ne leur laisse pas soupçonner
la disgrâce qui le menace et dont il se rit désormais, car il a tout
prévu. Les pirates sont avertis. Hussein cingle rapidement avec sa
flottille vers le grand archipel, refuge assuré où il bravera les forces
vénitiennes, et où l'on assure qu'il est mort longtemps après, à l'âge de
quatre-vingt-six ans, exerçant toujours la piraterie et n'étant jamais
tombé au pouvoir de ses adversaires.
Le juif albanais l'accompagne. Condamné à mort à Venise pour plusieurs
meurtres, il n'est point à craindre pour Orio qu'il ose jamais y
retourner. Mais le renégat Frémio, dont les crimes sont moins constatés et
l'audace plus grande, lui inspire de la méfiance. Il l'interroge, il
apprend de lui que son désir est de retourner en Italie, et il craint ses
délations. Il l'invite à rester avec lui, et s'engage à le faire rentrer
dans Venise, sur sa galère, sans qu'il soit exposé aux poursuites de la
loi. Le renégat, tout méfiant qu'il est, s'abandonne à l'espoir de finir
paisiblement ses jours dans sa patrie, au sein des richesses que le
brigandage lui a procurées. Il dépose son butin sur la galère qui porte
déjà celui d'Orio, et, changeant de costume et de manières, il se fait
passer dans l'île pour un négociant génois échappé à l'esclavage des
Ottomans et réfugié sous la protection de Soranzo.
Le commandant Léontio, le lieutenant de vaisseau Mezzani, et les deux
matelots qui conduisent la barque mystérieuse de Soranzo parmi les écueils,
sont, avec le renégat, les seuls complices qu'Orio ait désormais à
redouter. Tous les préparatifs sont terminés. Le départ de Giovanna pour
Venise est fixé au premier jour du mois de mai. C'est ce jour-là
précisément que Mocenigo doit arriver à San-Silvio avec l'ordre de rappel.
Orio seul le sait. Il a fait annoncer à Giovanna qu'elle eût à se tenir
prête, et la veille au soir il se rend chez elle après avoir fait dire à
Léontio, à Mezzani et au renégat qu'ils eussent à venir recevoir, à minuit
dans son appartement, des communications importantes pour leurs intérêts.
Orio a endossé son plus riche pourpoint et bouclé sa chevelure; des bagues
étincellent à ses doigts, et sa main droite, à peu près guérie et couverte
d'un gant parfumé, balance avec grâce une branche fleurie. Il entre chez
sa femme sans se faire annoncer, renvoie ses femmes, et, resté seul avec
elle, s'approche pour l'embrasser. Giovanna recule comme si le basilic
l'eût touchée, et se dérobe à ses caresses.
«Laissez-moi, dit-elle à Soranzo, je ne suis plus votre femme, et nos
mains, qui semblaient unies pour l'éternité, ne doivent plus se rencontrer
ni dans ce monde ni dans l'autre.
--Vous avez raison, mon amour, dit Soranzo, d'être irritée contre moi.
J'ai été pour vous sans tendresse et sans courtoisie pendant plusieurs
jours; mais vous vous apaiserez, aujourd'hui que je viens mettre le genou
en terre devant vous et me justifier.»
Il lui raconte alors qu'absorbé par les soins de sa charge, il n'a voulu
goûter de repos et de bonheur qu'après avoir accompli son oeuvre.
Maintenant, selon lui, tout est prêt pour que ses desseins éclatent, et
que sa fidélité à la république soit constatée par l'extinction entière
des pirates. Un renfort, qu'il a demandé à l'amiral, doit lui arriver, et
toutes ses mesures sont prises pour un combat terrible, décisif. Mais il
ne veut pas que son épouse respectée et chérie reste exposée aux chances
d'une telle aventure. Il a tout fait préparer pour son départ. Il
l'escortera lui-même avec la galéace jusqu'à la hauteur de Teakhi; puis il
reviendra laver la tache que le soupçon a faite à son honneur, ou
s'ensevelir sous les décombres de la forteresse.
«Cette nuit est la dernière que nous passerons ensemble sous le toit de ce
donjon, ajoute-t-il. C'est peut-être la dernière de notre vie que nous
passerons sous les mêmes lambris. Ma Giovanna ne s'armera point de fierté
à cette heure fatale. Elle ne repoussera pas mon amour et mon repentir.
Elle m'ouvrira son coeur et ses bras; pour la dernière fois peut-être,
elle me rendra ce bonheur qu'elle seule m'a fait connaître sur la terre.»
En parlant ainsi, il l'enlace dans ses bras, et humilie devant elle ce
front superbe qui tant de fois l'a fait trembler. En même temps il cherche
à lire dans ses yeux le degré de confiance qu'il inspire, ou de soupçon
qu'il lui reste à combattre. Il pense qu'il est temps encore de reprendre
son empire sur cette femme qui l'a tant aimé, et auprès de qui, tant qu'il
l'a voulu, sa puissance de persuasion n'a jamais échoué. Mais elle se
dégage de ses étreintes et le repousse froidement.
«Laissez-moi, lui dit-elle. S'il reste un moyen humain de réhabiliter
votre honneur, je vous en félicite; mais il n'en est aucun pour vous de
ressaisir sur moi vos droits d'époux. Si vous succombez dans votre
entreprise, vos fautes seront peut-être expiées, et je prierai pour vous;
mais si vous survivez, je n'en serai pas moins séparée de vous pour
jamais.»
Orio pâlit et fronce le sourcil; mais Giovanna ne s'émeut plus de sa
colère. Orio se contient et persiste à l'implorer. Il feint de prendre sa
froideur pour du dépit; il l'interroge, il veut savoir si elle persiste à
l'accuser. Giovanna refuse de s'expliquer.
«Je ne dois compte de mes pensées qu'à Dieu, lui dit-elle; Dieu seul est
désormais mon époux et mon maître. J'ai tant souffert de l'amour terrestre
que j'en ai reconnu le néant. J'ai fait un voeu: en rentrant à Venise, je
ferai rompre mon mariage par le pape, et je prendrai le voile dans un
couvent.»
Orio affecte de rire de cette résolution. Il feint de n'y point croire et
d'espérer que, dans quelques heures, Giovanna se laissera fléchir par ses
caresses. Il se retire d'un air présomptueux qui remplit de mépris cette
âme tendre, mais fière, qui ne peut plus aimer l'être qu'elle méprise, et
qui a reporté vers le ciel tout son espoir et toute sa foi.
Naam attendait Orio à la porte de la tour. Elle lui trouva l'air farouche,
la parole brève et la voix tremblante.
«Quelle heure vient de sonner, Naam?
--Deux heures avant minuit.
--Tu sais ce que nous avons à faire?
--Tout est prêt.
--Les convives seront-ils à minuit dans ma chambre?
--Ils y seront.
--As-tu ton poignard?
--Oui, maître, et voici le tien.
--Es-tu sûre de toi-même, Naam?
--Maître, es-tu sûr de leur trahison?
--Je te l'ai dit. Doutes-tu de ma parole?
--Non, maître.
--Marchons donc!
--Marchons!»
Orio et Naam pénètrent dans les galeries souterraines, descendent
l'échelle de cordes, gagnent le bord de la mer, et appellent la barque.
Les deux infatigables rameurs, qui toujours à cette heure se tiennent
cachés dans la grotte voisine, attentifs au signal qui doit les avertir,
mettent à flot sur-le-champ et s'approchent. Orio et sa compagne
s'élancent sur la barque et ordonnent aux matelots de s'éloigner de la
côte. Bientôt ils sont assez loin du château pour le dessein de Soranzo.
Assis à la poupe, il se soulève, et, approchant du rameur courbé devant
lui, il lui enfonce son poignard dans la gorge.
«Trahison!» s'écrie celui-ci; et il tombe sur ses genoux en rugissant. Son
compagnon abandonne la rame et s'élance vers lui; Naam l'étend par terre
d'un coup de hache sur la tête; et tandis qu'elle s'empare de la rame et
empêche le bateau de dériver, Orio achève les victimes. Puis il les lie
ensemble avec un câble et les attache fortement au pied du mât. Il prend
ensuite l'autre rame et vogue à la hâte vers le rocher de San-Silvio. Au
moment d'y arriver, il prend la hache, et en quelques coups perce le
plancher de la barque, où l'eau s'élance en bouillonnant. Alors il saisit
le bras de Naam et se précipite avec elle sur la grève, tandis que la
barque s'enfonce et disparaît sous les flots, avec ses deux cadavres. Un
silence affreux a régné entre ces deux criminels depuis qu'ils ont quitté
la grève pour monter sur la barque. Pendant et après l'assassinat ils
n'ont point échangé une parole.
«Allons! tout va bien, du courage!» dit Soranzo à Naam, dont il entend les
dents claquer.
Naam essaye en vain de répondre; sa gorge est serrée. Elle ne perd
cependant ni sa résolution ni sa présence d'esprit. Elle remonte l'échelle
et rentre avec Orio dans la tour. Alors elle allume un flambeau, et leurs
regards se rencontrent. Leurs figures livides, leurs habits teints de sang
leur causent tant d'horreur qu'ils s'éloignent l'un de l'autre et
craignent de se toucher. Mais Orio s'efforce de raffermir par son audace
le courage ébranlé de Naam.
«Ceci n'est rien, lui dit-il. La main qui a frappé le tigre
tremblera-t-elle devant l'agonie des animaux plus vils?»
Naam, toujours muette, lui fait signe de ne pas rappeler cette image. Elle
n'a eu ni regret ni remords du meurtre du pacha, mais elle ne peut
supporter qu'on lui retrace ce souvenir. Elle se hâte de changer de
vêtement, et tandis qu'Orio imite son exemple, elle prépare la table pour
le souper. Bientôt les convives frappent doucement à la porte. Elle les
introduit. Ils s'étonnent de ne voir aucun serviteur occupé au service du
repas.
«J'ai des communications importantes à vous faire, leur dit Orio, et le
secret de notre entretien ne souffre pas de témoins inutiles. Ces fruits
et ce vin suffiront pour une collation qui n'est ici qu'un prétexte. Le
temps n'est pas venu de se livrer au plaisir. C'est dans la belle Venise,
au sein des richesses et à l'abri des dangers, que nous pourrons passer
les nuits en de folles orgies. Ici il s'agit de régler nos comptes et de
parler d'affaires. Naam, donne-nous des plumes et du papier. Mezzani, vous
serez le secrétaire, et Frémio fera les calculs. Léontio, versez-nous du
vin à tous pendant ce temps.»
Dès le commencement, Frémio éleva des prétentions injustes, et soutint que
Léontio ne lui avait pas donné une reconnaissance exacte des valeurs
déposées par lui sur la galère. Orio feignit d'écouter leur débat avec
l'attention d'un juge intègre. Au moment où ils étaient le plus échauffés,
le renégat, qui s'exprimait avec difficulté, et dont le langage grossier
faisait sourire de mépris les autres convives, se troubla de dépit et de
honte, et but à plusieurs reprises pour se donner de l'audace; mais ses
paroles devinrent de plus en plus confuses, et, frappant du pied avec rage,
il quitta la dispute et passa sur le balcon. Naam le suivit des yeux. Au
bout d'un instant, et comme la dispute continuait entre Léontio et Mezzani,
un regard échangé avec son esclave apprit à Soranzo que Frémio ne
parlerait plus. Il était assis sur la terrasse, les jambes pendantes, les
bras enlacés aux barreaux de la balustrade, la tête penchée, les yeux
fixes.
«Est-il déjà ivre? dit Léontio.
--Oui, et tant mieux, répondit le lieutenant. Terminons nos affaires sans
lui.»
Il essaya de lire ce que Léontio écrivait; sa vue se troubla.
«Ceci est étrange, dit-il en portant sa main à son front; moi aussi, je
suis ivre. Messer Soranzo, ceci est une infamie: vous nous servez du vin
qu'on ne peut boire sans perdre aussitôt la force de savoir ce qu'on
fait... Je ne signerai rien avant demain matin.»
Il retomba sur sa chaise, les yeux fixes, les lèvres violettes, les bras
étendus sur la table.
«Qu'est-ce? dit Léontio en se retournant et en le regardant avec effroi;
seigneur gouverneur, ou je n'ai jamais vu mourir personne, ou cet homme
vient de rendre l'âme.
--Et vous allez en faire autant, seigneur commandant, lui dit Orio en se
levant et en lui arrachant la plume et le papier. Dépêchez-vous d'en finir;
car il n'est plus d'espoir pour vous, et nos comptes sont
réglés.»
Léontio avait avalé seulement quelques gouttes de vin; mais la terreur
aida à l'effet du poison, et lui porta le coup mortel. Il tomba sur ses
genoux, les mains jointes, l'oeil égaré et déjà éteint. Il essaya de
balbutier quelques paroles.
«C'est inutile, lui dit Orio en le poussant sous la table; votre ruse ici
ne servira plus de rien. Je sais bien que votre marché était déjà fait, et
que, plus habile que ces deux-là, vous trahissiez d'un côté la république,
pour avoir part à notre butin, et de l'autre vos complices, afin de vous
réconcilier avec la république en nous envoyant aux Plombs. Mais
pensez-vous qu'un homme comme moi veuille céder la partie à un homme comme
vous? Allons donc! Le vautour qui combat est fait pour s'envoler, et la
chenille qui rampe pour être écrasée. C'est le droit divin qui l'ordonne
ainsi. Adieu, brave commandant, qui me faisiez passer pour fou. Lequel de
nous l'est le plus à cette heure?»
Léontio essaya de se relever; il ne le put, et se traîna au milieu de la
chambre, où il expira en murmurant le nom d'Ezzelin. Fut-ce l'effet du
remords? la vision sanglante lui apparut-elle à son dernier instant?
Orio et Naam rassemblèrent les trois cadavres et les entassèrent sous la
table, qu'ils renversèrent dessus avec les nappes et les meubles; puis
Orio prit un flambeau, et mit le feu à ce monceau après avoir fermé les
fenêtres. Orio, s'éloignant alors, dit à Naam de rester à la porte jusqu'à
ce qu'elle eût vu les cadavres, la table et tous les meubles qui étaient
dans la salle entièrement consumés, et les flammes faire éruption au
dehors; qu'alors elle eût à descendre le grand escalier et à jeter
l'épouvante dans le château en sonnant la cloche d'alarme.
Appuyée contre la porte, les bras croisés sur la poitrine, les yeux fixés
sur le hideux bûcher d'où s'élèvent des flammes bleuâtres, Naam reste
seule livrée à ses sombres pensées. Bientôt des tourbillons de fumée se
roulent en spirale et se dressent comme des serpents vers la voûte. La
flamme s'étend; les voix aiguës de l'incendie commencent à siffler, à se
répondre, à se mêler et à former des accords déchirants. On prendrait le
pavé de marbre étincelant pour une eau profonde où se reflète l'éclat du
foyer. Les fresques de la muraille apparaissent derrière les tourbillons
de flamme et de fumée comme les sombres esprits qui protègent le crime et
se plaisent dans le désastre. Peu à peu elles se détachent de la muraille,
et ces pâles géants tombent par morceaux sur le pavé avec un bruit sec et
sinistre.
Mais rien dans cette scène d'épouvante, à laquelle préside silencieusement
Naam, n'est aussi effrayant que Naam elle-même. Si une des victimes, dont
les ossements noircis gisent déjà dans la cendre, pouvait se ranimer un
instant et voir Naam éclairée par ces reflets livides, la lèvre contractée
d'horreur, mais le front armé d'une résolution inexorable, elle
retomberait foudroyée comme à l'aspect de l'ange de la mort. Jamais Azraël
n'apparut aux hommes plus terrible et plus beau que ne l'est à cette heure
l'être mystérieux et bizarre qui préside froidement aux vengeances d'Orio.
Cependant les vitres tombent en éclats, et l'incendie va se répandre. Naam
songe à exécuter les ordres de son maître et à donner l'alarme. Mais d'où
vient qu'Orio l'a quittée sans lui dire de l'accompagner? Dans l'horreur
de l'oeuvre qu'ils ont accomplie ensemble, Naam a obéi machinalement, et
maintenant un effroi subit, une sollicitude généreuse s'emparent de ce
coeur de tigre. Elle oublie de sonner la cloche, et, franchissant d'un
pied rapide les escaliers et les galeries qui séparent la grande tour du
palais de bois, elle s'élance vers les appartements de Giovanna. Un
profond silence y règne. Naam ne s'étonne pas de ne point rencontrer dans
les chambres qu'elle traverse précipitamment les femmes qui servent
Giovanna. La négresse fidèle, dont le hamac est ordinairement suspendu en
travers de la porte de sa maîtresse, n'est pas là non plus. Naam ignore
que, sous prétexte d'avoir un rendez-vous d'amour avec sa femme, Orio a
éloigné d'avance toutes ses servantes. Elle pense qu'au contraire son
premier soin a été de venir chercher Giovanna, afin de la soustraire à
l'incendie. Cependant Naam n'est pas tranquille; elle pénètre dans la
chambre de Giovanna. Un profond silence règne là comme partout, et la
lampe jette une si faible clarté que Naam ne distingue d'abord que
confusément les objets. Elle voit pourtant Giovanna couchée sur son lit,
et s'étonne du peu d'empressement qu'Orio a mis à l'avertir du danger qui
la menace. En cet instant, Naam est saisie d'une terreur qu'elle n'a point
encore éprouvée, ses genoux tremblent. Elle n'ose avancer. Le lévrier, au
lieu de se jeter sur elle avec rage comme à l'ordinaire, s'est approché
d'un air suppliant et craintif. Il est retourné s'asseoir devant le lit,
et là, l'oreille dressée, le cou tendu, il semble épier avec inquiétude le
réveil de sa maîtresse; de temps en temps il retourne la tête vers Naam,
avec une courte plainte, comme pour l'interroger, puis il lèche le
plancher humide.
Naam prend la lampe, l'approche du visage de Giovanna, et la voit baignée
dans son sang. Son sein est percé d'un seul coup de poignard; mais cette
blessure profonde, mortelle, Naam connaît la main qui l'a faite, et elle
sait qu'il est inutile d'interroger ce qui peut rester de chaleur à ce
cadavre, car là où Soranzo a frappé il n'est plus d'espoir. Naam reste
immobile en face de cette belle femme, endormie à jamais; mille pensées
nouvelles s'éveillent dans son âme; elle oublie tout ce qui a précédé ce
meurtre. Elle oublie même l'incendie qu'elle a allumé et qui court après
elle.
«O ma soeur! s'écrie-t-elle, qu'as-tu donc fait qui ait mérité la mort?
Est-ce là le sort réservé aux femmes d'Orio? A quoi t'a servi d'être
belle? A quoi t'a servi d'aimer? Est-ce donc moi qui suis cause de la
haine que tu inspirais? Non, car j'ai tout fait pour l'adoucir, et
j'aurais donné ma vie pour sauver la tienne. Serait-ce parce que tu as
été trop soumise et trop fidèle, que l'on t'a payée de mépris? Tu as été
faible, ô femme! Je me souviendrai de toi, et ce qui t'arrive me servira
d'enseignement.»
Pendant que Naam, perdue dans des réflexions sinistres, interroge sa
destinée sur le cadavre de Giovanna, l'incendie gagne toujours, et déjà la
galerie de bois qui entoure le parterre est à demi consumée. Le sifflement
et la clarté sinistre avertissent en vain Naam de l'approche du feu; elle
n'entend rien, et son âme est tellement consternée que la vie ne lui
semble pas valoir en cet instant la peine d'être disputée.
Cependant Orio s'est retiré sur une plate-forme voisine, d'où il contemple
l'incendie trop lent à son gré. Toute cette partie du château, dont il a
eu soin d'éloigner les habitants, va être dans quelques minutes la proie
des flammes; mais Orio n'a pas pris le soin de porter lui-même l'incendie
dans la chambre de Giovanna. Il entend les cris des sentinelles qui
viennent d'apercevoir la clarté sinistre, et qui donnent l'alarme.
On peut arriver à temps encore pour pénétrer auprès de Giovanna, et pour
voir qu'elle a péri par le fer. Orio prévient ce danger. Il se précipite,
un tison enflammé à la main, dans l'appartement conjugal; mais, en voyant
Naam debout devant le lit sanglant, il recule épouvanté comme à l'aspect
d'un spectre. Puis une pensée infernale traverse son âme maudite. Tous ses
complices sont écartés, tous ses ennemis sont anéantis. Le seul confident
qui lui reste, c'est Naam. Elle seule désormais pourra révéler par quels
forfaits ses richesses furent acquises et conservées. Un dernier effort de
volonté, un dernier coup de poignard rendrait Orio maître absolu,
possesseur unique de ses secrets. Il hésite, mais Naam se retourne et le
regarde. Soit qu'elle ait pressenti son dessein, soit que le meurtre de
Giovanna ait empreint d'indignation et de reproche son front livide et son
regard sombre, ce regard exerce sur Orio une fascination magique; son âme
conserve le désir du mal, mais elle n'en a plus la force. Orio a compris
en cet instant que Naam est un être plus fort que lui, et que sa destinée
ne lui appartient pas comme celle de ses autres victimes. Orio est saisi
d'une peur superstitieuse. Il tremble comme un homme surpris par le
_mauvais oeil_. Il fait du moins un effort pour achever d'anéantir
Giovanna, et, jetant son brandon sur le lit: «Que faites-vous ici? dit-il
d'un air farouche à Naam. Ne vous avais-je pas ordonné de sonner la
cloche? Allez, obéissez! Voyez! le feu nous poursuit!
--Orio, dit Naam sans se déranger et sans quitter la main du cadavre
qu'elle a prise dans les siennes, pourquoi as-tu tué ta femme? c'est un
grand crime que tu as commis! Je te croyais plus qu'un homme, et je vois
maintenant que tu es un homme comme les autres, capable de bien et de mal!
Comment te respecterai-je maintenant que je sais que l'on doit te craindre,
Orio? Ceci est une chose que je ne pourrai jamais oublier, et tout mon
amour pour toi ne me suggère rien à cette heure qui puisse l'excuser. Plût
à Dieu que tu ne l'eusses point fait, et que je ne l'eusse point vu! Je ne
sais si ton Dieu te pardonnera; mais à coup sûr Allah maudit l'homme qui
tue sa femme chaste et fidèle.
--Sortez d'ici, s'écrie Soranzo, qui craint d'être surpris en ce lieu et
durant cette querelle. Faites ce que je vous commande et taisez-vous, ou
craignez pour vous-même.»
Naam le regarde fixement, et lui montrant les flammes qui s'élancent en
gerbe par la porte:
«Celui de nous deux qui traversera ceci avec le plus de calme, lui
dit-elle, aura le droit de menacer l'autre et de l'effrayer.»
Et, tandis qu'Orio, vaincu par le péril, s'élance rapidement hors de la
chambre, elle s'approche lentement de la porte embrasée, sans paraître
s'apercevoir du danger. Le chien la suit jusqu'au seuil; mais, voyant
qu'on laisse sa maîtresse, il revient auprès du lit en pleurant.
«Animal plus sensible et plus dévoué que l'homme, dit Naam en revenant sur
ses pas, il faut que je te sauve.»
Mais elle s'efforce en vain de l'arracher au cadavre; il se défend et
s'acharne. A moins de perdre toute chance de salut, Naam ne peut
s'obstiner à cette lutte. Elle franchit les flammes avec calme, et trouve
Orio dans le parterre, qui l'attend avec impatience, et la regarde avec
admiration.
«O Naam! lui dit-il en lui prenant le bras et en l'entraînant, vous êtes
grande, vous devez tout comprendre!
--Je comprends tout, hormis cela!» répond Naam en lui montrant du doigt la
chambre de Giovanna, dont le plafond s'écroule avec un bruit affreux.
En un instant tout le château fut en rumeur. Soldats et serviteurs, hommes
et femmes, tous s'élancèrent vers les appartements du gouverneur et de sa
femme. Mais, au moment où Orio et Naam en sortirent, le palais de bois,
qui avait pris feu avec une rapidité effrayante, n'était déjà plus qu'un
monceau de cendres entouré de flammes. Personne ne put y pénétrer; un
vieux serviteur de la maison de Morosini s'y obstina et y périt. Soranzo
et son esclave disparurent dans le tumulte. Le vent, qui soufflait avec
force, porta la flamme sur tous les points. Bientôt le donjon tout entier
ne présenta plus qu'une immense gerbe rouge, et la mer se teignit, à une
lieue à la ronde, d'un reflet sanglant. Les tours s'écroulèrent avec un
bruit épouvantable, et les lourds créneaux, roulant du haut du rocher dans
la mer, comblèrent les grottes et les secrètes issues qui avaient servi à
la barque et aux sorties mystérieuses d'Orio. Les navires qui passèrent au
loin et qui virent ce foyer terrible crurent qu'un phare gigantesque avait
été dressé sur les écueils, et les habitants consternés des îles voisines
dirent:
«Voilà les pirates qui égorgent la garnison vénitienne et qui mettent le
feu au château de San-Silvio.»
Vers le matin, tous les habitants, successivement chassés du donjon par
l'incendie, se pressaient sur les grèves de la baie, seul endroit où les
pierres lancées et les décombres qui s'écroulaient ne pussent les
atteindre. Beaucoup avaient péri. A la clarté livide de l'aube, on fit le
dénombrement des victimes, et tous les regards se portèrent vers Orio, qui,
assis sur une pierre, ayant Naam débout à ses côtés, gardait un silence
farouche. Le donjon brûlait encore, et la teinte du jour naissant rendait
toujours plus affreuse celle de l'incendie. Personne ne songeait plus à
combattre le fléau. Des pleurs, des blasphèmes se faisaient entendre dans
les divers groupes. Ceux-ci regrettaient un ami, ceux-là quelque effet
précieux; tous se demandaient à voix basse:
«Mais où donc est la signera Soranzo? L'a-t-on enfin sauvée, que le
gouverneur paraît si tranquille?»
Tout à coup un fracas, plus épou
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