Ghislaine
by Hector Malot · French · Gutenberg #13562 · 543,702 chars · public domain (US)
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Title: Ghislaine
Author: Hector Malot
Release date: September 30, 2004 [eBook #13562]
Most recently updated: October 28, 2024
Language: French
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK GHISLAINE ***
OEUVRES COMPLÈTES D'HECTOR MALOT
GHISLAINE
PAR
HECTOR MALOT
PREMIÈRE PARTIE
I
Une file de voitures rangées devant le double portique de l'ancien hôtel
de Brissac, devenu aujourd'hui la mairie du Palais-Bourbon, provoquait
la curiosité des passants qui savaient lire les armoiries peintes sur
leurs panneaux, ou simplement les couronnes estampées sur le cuivre et
l'argent des harnais:--couronne diadémée et sommée du globe crucifère
des princes du Saint-Empire, couronne rehaussée de fleurons des ducs,
couronne des marquis et couronne des comtes.
--Un grand mariage.
Mais à regarder de près, rien n'annonçait ce grand mariage: ni fleurs
dans la cour, ni plantes dans le vestibule, ni tapis dans les escaliers;
comme en temps ordinaire, le va-et-vient continuel des gens qui
montaient aux bureaux de l'état-civil ou à la justice de paix, dont
c'était le jour de conciliation sur billets d'avertissement et de
conseils de famille.
Au haut de l'escalier, dans le grand vestibule du premier étage et dans
les étroits corridors du greffe, ceux qui étaient appelés pour les
conciliations et pour les conseils de famille attendaient pêle-mêle; de
temps en temps un secrétaire appelait des noms et des gens entraient
tandis que d'autres sortaient dans l'escalier à double révolution.
C'était un murmure de voix qui continuaient les discussions que la
conciliation du juge de paix n'avait pas apaisées.
Le secrétaire cria:
--Les membres du conseil de famille de la princesse de Chambrais
sont-ils tous arrivés?
Alors il se fit un mouvement dans un groupe composé de six hommes, d'une
dame et d'une jeune fille qui attendaient dans un coin, et qu'à leur
tenue, autant qu'à leur air de n'être pas là, il était impossible de
confondre avec les gens de toutes classes qui encombraient la salle.
--Oui, répondit une voix.
--Veuillez entrer.
--Mon oncle, dit la jeune fille en s'adressant à celui qui venait de
répondre, lady Cappadoce demande si elle doit nous accompagner.
--Ma foi, je n'en sais rien.
--Puisque c'est le conseil de la famille, dit lady Cappadoce d'un air de
regret et avec une intonation bizarre formée de l'accent anglais mêlé à
l'accent marseillais, je suppose qu'il est mieux que je reste ici.
--Probablement. Veuillez donc nous attendre. Prends mon bras, mignonne.
Tandis que les membres du conseil de famille suivaient le secrétaire,
lady Cappadoce, restée seule debout au milieu de la salle, regardait
autour d'elle.
--Si madame veut en user, dit un tonnelier qui causait avec un
croque-mort assis à côté de lui sur un banc, on peut lui faire une
petite place.
--Merci.
--Où il y a de la gêne, il n'y a pas de plaisir. C'est de bon coeur.
Elle s'éloigna outragée dans sa dignité de lady que cet individu en
tablier se permît cette familiarité, suffoquée dans sa pudibonderie
anglaise qu'il lui proposât une pareille promiscuité; et elle se mit à
marcher d'un grand pas mécanique, les mains appliquées sur ses hanches
plates, les yeux à quinze pas devant elle.
Pendant ce temps le conseil de famille était entré dans le cabinet du
juge de paix.
La ligne paternelle à droite de la cheminée, dit le secrétaire en
indiquant des fauteuils, la ligne maternelle à gauche.
Prenant une feuille de papier, il appela à demi-voix:
--Ligne paternelle: M. le comte de Chambrais, oncle et tuteur; M. le duc
de Charment, cousin; M. le comte d'Ernauld, cousin. Et mademoiselle?
demanda-t-il en s'arrêtant.
--Mademoiselle Ghislaine de Chambrais, pour l'émancipation de laquelle
nous sommes ici, dit M. de Chambrais.
--Très bien.
Puis se tournant vers la gauche, il continua:
--Ligne maternelle: M. le prince de Coye, M. le comte de La Roche-Odon,
M. le marquis de Lucilière, amis.
Il vérifia sa liste:
--C'est bien cela. M. le juge de paix est à vous tout de suite.
Assis à son bureau, le juge de paix était pour le moment aux prises avec
un boucher, dont le tablier blanc, retroussé dans la ceinture, laissait
voir un fusil à aiguiser les couteaux, et avec une petite femme pâle,
épuisée manifestement autant par le travail que par la misère.
--Contestez-vous le chiffre de la dette? demandait le juge de paix à la
femme.
--Non, monsieur.
--Alors nous disons dette reconnue, continua le juge de paix en écrivant
quelques mots sur un bulletin imprimé. Quand paierez-vous ces
vingt-sept francs soixante qui, avec les quatre-vingt-dix centimes pour
avertissement, font vingt-huit francs cinquante?
--Aussitôt, que je pourrai, n'ayez crainte, nous sommes assez malheureux
de devoir.
--Il faut une date; quel délai demandez-vous?
--La fin du mois, dit le boucher, il y a assez longtemps que j'attends.
--Nous voilà dans la morte saison. Mon homme est à l'hôpital, il n'y a
que mon garçon et moi pour faire marcher notre boutique de reliure...
S'il y avait de l'ouvrage!
--Croyez-vous pouvoir payer cinq francs par mois régulièrement? demanda
le juge de paix.
--Je tâcherai.
--Il faut promettre et tenir votre promesse, ou bien vous serez
poursuivie.
--Je tâcherai; la bonne volonté ne manquera pas.
--C'est entendu, cinq francs par mois, allez.
Le boucher paraissait furieux, et la femme était épouvantée d'avoir à
trouver ces cinq francs tous les mois.
Mademoiselle de Chambrais, qui avait suivi cette scène sans en perdre un
mot, se leva et se dirigea vers la femme qui sortait:
--Envoyez, demain, à l'hôtel de Chambrais, rue Monsieur, lui dit-elle
vivement, on vous donnera une collection de musique à relier.
Et sans attendre une réponse, elle revint prendre sa place.
Libre enfin, le juge de paix s'excusait, en s'adressant à tous les
membres du conseil de famille, de les avoir fait attendre.
--C'est sur la demande de M. le comte de Chambrais, dit-il, que vous
êtes convoqués pour examiner la question de savoir s'il y a lieu
d'émanciper sa pupille, mademoiselle Ghislaine de Chambrais, qui vient
d'accomplir ses dix-huit ans, d'hier, si je ne me trompe?
--Parfaitement, répondit le comte de Chambrais.
Un sourire passa sur le visage de tous les membres du conseil, mais le
juge de paix garda sa gravité.
--C'est pour que vous voyiez vous-même que ma nièce est en état d'être
émancipée, continua M. de Chambrais, que je l'ai amenée.
--Je ne vois pas que mademoiselle de Chambrais ait l'air d'une
émancipée, dit le juge de paix en saluant.
C'était, en effet, une mignonne jeune fille, plutôt petite que grande,
au type un peu singulier, en quelque sorte indécis, où se lisait un
mélange de races, et dont le charme ne pouvait échapper même au premier
coup d'oeil. Ses cheveux, que la toque laissait passer en mèches sur le
front, derrière en chignon tordu à l'anglaise sur la nuque, étaient d'un
noir violent, mais leur ondulation et leurs frisures étaient si souples
et si légères que cette chevelure profonde, coiffée à la diable, avait
des douceurs veloutées qu'aucune teinte blonde n'aurait pu donner.
Bizarre aussi était le visage fin, enfantin et fier à la fois, à l'ovale
allongé, au nez pur, au teint ambré éclairé par d'étranges yeux gris
chatoyants, qui éveillaient la curiosité, tant ils étaient peu ceux
qu'on pouvait demander à cette figure moitié sévère, moitié mélancolique
qui ne riait que par le regard et d'un rire pétillant. Il n'y avait pas
besoin de la voir longtemps pour sentir qu'elle était pétrie d'une pâte
spéciale et pour se laisser pénétrer par la noblesse qui se dégageait
d'elle. Sa bonne grâce, sa simplicité de tenue ne pouvaient avoir
d'égales, et dans son costume en mousseline de laine gros bleu à pois
blancs, avec son petit paletot de drap mastic démodé dont la modestie
voulue montrait un mépris absolu pour la toilette, elle avait un air
royal que l'être le plus grossier aurait reconnu, et qui forçait le
respect; et c'était précisément à cet air que le juge de paix avait
voulu rendre hommage, en vieux galantin qu'il était.
--Au reste, c'est au conseil de se prononcer, dit-il.
--Nous sommes d'accord sur l'opportunité de cette émancipation, répondit
M. de Chambrais.
Les cinq membres du conseil firent un même signe affirmatif.
--Alors, je n'ai qu'à déclarer l'émancipation, continua le juge de paix,
et vous, messieurs, il ne vous reste plus qu'à nommer le curateur. Qui
choisissez-vous pour curateur?
Cinq bouches prononcèrent en même temps le même nom:
--Chambrais.
--Comment! moi! s'écria le comte, et pourquoi moi, je vous prie,
pourquoi pas l'un de vous?
--Parce que vous êtes l'oncle de Ghislaine.
--Parce que vous êtes son plus proche parent.
--Parce que vous avez été son tuteur.
--Parce que ses intérêts ne peuvent pas avoir un meilleur défenseur que
vous.
Ces quatre répliques étaient parties en même temps. Il allait leur
répondre, quand le vieux comte de La Roche-Odon, qui n'avait rien dit,
plaça aussi son mot:
--Parce que, depuis huit ans, vous avez été le meilleur des tuteurs,
parce que vous l'aimez comme une fille, parce qu'elle vous aime comme un
père.
M. de Chambrais resta bouche ouverte, et son visage exprima l'émotion en
même temps que la contrariété:
--Certainement, dit-il, j'aime Ghislaine, elle le sait, comme je sais
qu'elle m'aime; mais enfin, vous me permettrez bien de m'aimer aussi un
peu, moi, et de penser à moi. C'est pour suivre ma fantaisie que je ne
me suis pas marié. Quand mon aîné a pris femme, je suis resté auprès de
notre mère aveugle, et pendant treize ans elle ne s'est pas un seul jour
appuyée sur un autre bras que le mien pour monter à sa chambre.
L'année même où nous l'avons perdue, cette enfant--il se tourna
vers Ghislaine--est devenue orpheline, et j'ai dû veiller sur elle.
Aujourd'hui, la voilà grande et, par le sérieux de l'esprit, la sagesse
de la raison, la droiture du coeur, en état de conduire sa vie; elle a
dix huit ans, moi j'en ai cinquante.... Il s'arrêta et se reprit--enfin
j'en ai plus de cinquante, il me reste peut-être cinq ou six années
pour vivre de la vie que j'ai toujours désirée...je vous demande de
m'émanciper à mon tour; il n'en est que temps.
--Je ferai remarquer à ces messieurs, dit le juge de paix, que M. le
comte de Chambrais, ayant été tuteur et ayant, en cette qualité, un
compte de tutelle à rendre, ne peut assister la mineure émancipée à la
reddition de ce compte en qualité de curateur, puisqu'il se contrôlerait
ainsi lui-même.
--Vous voyez, messieurs, s'écria M. de Chambrais triomphant.
--Mais, continua le juge de paix, si vous nommez un tuteur _ad hoc_ à
l'effet de recevoir le compte de tutelle, vous pouvez, si telle est
votre intention, confier la curatelle à M. le comte de Chambrais.
--Vous voyez, s'écrièrent en même temps les cinq membres du conseil de
famille.
--Je vois que c'est odieux, que c'est une tyrannie sans nom.
--La mission du curateur ne consiste pas à agir pour le mineur émancipé,
dit le juge de paix d'un ton conciliant, mais seulement à l'assister
pour la bonne administration de sa fortune et dans quelques autres
actes.
--Mais comment voulez-vous que j'assiste utilement ma nièce dans
l'administration de sa fortune, quand j'ai si mal administré la mienne?
--En huit ans vous avez accru d'un quart celle de votre pupille.
Toutes les protestations de M. de Chambrais furent inutiles; malgré lui
et malgré tout, il fut nommé curateur.
Quand on sortit du cabinet du juge de paix, il resta en arrière avec le
duc de Charmont.
--Que faites-vous ce soir? demanda-t-il.
--Nous dînons avec des gueuses au café Anglais, et après nous allons à
la première des Bouffes.
--Si Ghislaine ne me retient pas à dîner, j'irai vous rejoindre; en tout
cas, gardez-moi une place dans votre loge.
II
Un haut mur, une grande porte, des branches au-dessus, c'est tout ce
qu'on voit de l'hôtel de Chambrais dans la rue Monsieur, où il a son
entrée; mais quand cette porte s'ouvre pour le passage d'une voiture, on
l'aperçoit dans sa belle ordonnance, au milieu de pelouses vallonnées
qui, entre des murailles garnies de lierres et masquées par des arbres à
haute tige, se prolongent jusqu'au boulevard des Invalides. Enveloppée
dans les jardins des couvents voisins, il semble que ce soit plutôt une
habitation de campagne que de ville, et ses deux étages en pierre jaune,
sans aucun ornement, élevés au-dessus d'un perron bas, ses persiennes
blanches; son toit d'ardoises à lucarnes toutes simples accentuent
encore ce caractère.
Évidemment, quand les Chambrais ont, au dix-huitième siècle, abandonné
leur vieil hôtel du quartier du Temple pour faire bâtir celui-là, ils
avaient en vue le confortable et l'agrément plus que la richesse de
l'architecture ou de la décoration, et leur but a été atteint: il y a de
plus belles, de plus somptueuses demeures dans ce quartier, il n'y en a
pas de mieux ensoleillée l'hiver et de plus discrètement ombragée l'été,
de plus agréable à habiter, avec de la lumière, de l'air, de l'espace,
de plus tranquille, où l'on soit mieux chez soi.
Quand Ghislaine et son oncle revinrent de la justice de paix, ils
n'entrèrent pas dans l'hôtel.
--Si nous faisions une promenade dans le jardin, proposa M. de
Chambrais.
Ghislaine savait ce que cela voulait dire; c'était le moyen que son
oncle employait lorsqu'il voulait l'entretenir en particulier, en se
tenant à distance de lady Cappadoce et de ses oreilles toujours aux
aguets: le temps était doux, le ciel radieux, le jardin se montrait tout
lumineux et tout parfumé des fleurs de mai avec les reflets rouges des
rhododendrons épanouis qui éclairaient les murs, les oiseaux chantaient
dans les massifs; ce désir de promenade devait donc paraître tout
naturel sans qu'on eût à lui chercher des explications de mystère ou de
secret, mais précisément rien ne paraissait naturel à la curiosité de
lady Cappadoce, et tout lui était mystères qu'elle voulait pénétrer.
Pourquoi se serait-on caché d'elle? Ne devait-elle pas connaître tout
ce qui touchait son élève? Si à chaque instant elle affirmait bien haut
«qu'elle n'était pas de la famille,» en réalité, elle estimait que
Ghislaine était sa fille. Ce n'est pas en gouvernante qu'elle l'avait
élevée, c'était en mère. Une Cappadoce n'est pas gouvernante. Si le
malheur des temps l'avait obligée, à la mort de son mari, officier dans
l'armée anglaise, à accepter de diriger l'éducation de cette enfant,
elle n'avait pas pour cela cessé d'être une lady, et c'était en lady
qu'elle voulait être traitée, le malheur n'avait point abattu sa fierté,
au contraire; les Cappadoce valaient bien les Chambrais sans doute, et
même, en remontant dans les âges, il était facile de prouver qu'ils
valaient mieux.
Quand elle vit le comte et Ghislaine se diriger vers le jardin, elle fit
quelques pas en avant pour se rattacher à eux:
--Que faisons-nous ce soir? demanda-t-elle, restons-nous à Paris, ou
partons-nous pour Chambrais?
--Mon oncle, c'est à vous que la question s'adresse, dit Ghislaine; si
vous me faites le plaisir de rester à dîner je couche ici, sinon je
retourne à Chambrais.
Le comte parut embarrassé, Il y avait tant de tendresse dans l'accent de
ces quelques mots, qu'il comprit qu'il allait la peiner s'il n'acceptait
pas cette invitation; mais d'autre part il sentait que ce serait un si
cruel désappointement pour lui de ne pas rejoindre le duc de Charmont,
qu'il ne savait quel parti prendre.
--C'est que Charmont m'a demandé de dîner avec lui, dit-il enfin.
Le regard que sa nièce attacha sur lui l'arrêta.
--Je ne lui ai pas promis, reprit-il vivement, parce que je pensais bien
que tu voudrais me garder; et cependant il a beaucoup insisté, il s'agit
pour lui d'une décision grave à prendre.
--Il faut y aller, mon oncle.
--Si tu le veux....
--Nous partirons pour Chambrais à cinq heures, dit Ghislaine en se
tournant vers lady Cappadoce.
--Comme tu dois revenir à Paris très prochainement pour la reddition du
compte de tutelle, nous dînerons ensemble ce jour-là, je te le promets.
Satisfait de cet arrangement qui, selon lui, conciliait tout, M. de
Chambrais passa son bras sous celui de sa nièce, et l'emmena dans le
jardin. Penché vers elle, en lui effleurant les cheveux de sa barbe à la
Henri IV qui commençait à grisonner, il avait l'air d'un grand frère
qui s'entretient avec sa petite soeur bien plus que d'un tuteur ou d'un
oncle. Et en réalité, c'était un frère qu'il avait toujours été pour
elle, en frère qu'il l'aimait, en frère qu'il l'avait toujours traitée
sans pouvoir jamais s'élever à la dignité d'oncle ou de tuteur. Tuteur,
pouvait-on l'être quand pour la jeunesse du corps, de l'esprit et du
coeur on n'avait pas trente ans? Il eût voulu jouer dans la vie les
Bartolo, que pour son élégance et sa désinvolture, pour sa souplesse,
son entrain, on eût bien plutôt vu en lui Almaviva, un peu marqué
peut-être, mais à coup sûr un vainqueur.
--Et maintenant, mignonne, dit-il lorsqu'ils furent à l'abri des
oreilles curieuses, que comptes-tu faire?
--Comment cela, mon oncle?
--Je veux dire: maintenant que tu es émancipée, comment veux-tu arranger
ta vie?
--Est-ce que cette émancipation m'a métamorphosée d'un coup de baguette
magique?
--Certainement.
--Je suis autre aujourd'hui que je n'étais hier, cet après-midi que je
n'étais ce matin?
--Sans doute.
--Je ne le sens pas du tout, même quand vous me le dites.
--Tu as la volonté, la liberté; et je te demande comment tu veux en
user.
--Mais simplement en continuant la semaine prochaine ce que j'ai fait la
semaine dernière: demain, M. Lavalette viendra à Chambrais et me fera
une conférence de littérature sur le Chatterton d'Alfred de Vigny;
après-demain, je viendrai à Paris et je travaillerai de une heure à
trois, dans l'atelier de M. Casparis, à mon groupe de chiens qui avance;
vendredi, c'est le jour de M. Nicétas; nous ferons de la musique
d'accompagnement.
--C'est le grand jour, celui-là; tu aimes mieux Mozart qu'Alfred de
Vigny, et M. Nicétas que M. Lavalette.
--Je vous assure que M. Lavalette est très intéressant, il sait tout et
il vous fait tout comprendre.
--Cependant tu préfères le jour de M. Nicétas.
--Je reconnais que la musique est ma grande joie.
--Pendant que j'ai encore une certaine autorité sur toi....
--Mais vous aurez toujours toute autorité sur moi, mon oncle.
--Enfin, laisse-moi te dire, ma chère enfant, que tu te donnes
trop entièrement à la musique. Plusieurs fois, je t'ai adressé des
observations à ce sujet. Aujourd'hui, j'y reviens et j'insiste, car tu
m'inquiètes.
--Vous n'aimez pas la musique!
--Tu te trompes; j'aime la musique comme distraction, je ne l'aime pas
comme occupation, et ce que je te reproche, c'est de ne pas t'en tenir à
la simple distraction. Il en est d'elle comme des parfums; respirer un
parfum par hasard, est agréable; vivre dans une atmosphère chargée de
parfums, est aussi désagréable que dangereux. Tandis que la pratique des
autres arts fortifie, celle de la musique poussée à l'excès affaiblit.
Quand tu as modelé pendant deux ou trois heures dans l'atelier de
Casparis, tu sors de ce travail allègre et vaillante; quand, pendant
deux heures, tu as fait de la musique avec M. Nicétas, tu sors de cette
séance les nerfs tendus, l'esprit alangui, le coeur troublé. On dit et
l'on répète que la musique est le plus immatériel des arts; c'est le
contraire qui est vrai: il est le plus matériel de tous. Il semble
qu'elle agisse à l'égard de certaines parties de notre organisme en
frappant dessus, comme les marteaux dans un piano frappent sur les
cordes. Nos cordes à nous, ce sont les nerfs. Sous ces vibrations
répétées, nos nerfs commencent par se tendre, et quand ils ne cassent
pas ils finissent par s'user. De là ces virtuoses dévastés, détraqués,
déséquilibrés que je pourrais te nommer, si cela n'était inutile avec
les exemples que tu as sous les yeux. Trouves-tu que Nicétas, avec
ses mouvements de hanneton épileptique, ses yeux convulsionnés, ses
grimaces, soit un être équilibré? Cependant il est grand, fort, bien
bâti, et a vingt-trois ans; il pourrait passer pour un beau garçon, sans
ces tics maladifs. Trouves-tu que son maître Soupert, qui n'est qu'un
paquet de nerfs, ne soit pas plus inquiétant encore dans sa maigreur
décharnée?
--Est-ce que vraiment je suis menacée de tout cela? demanda-t-elle avec
un demi-sourire.
--Je parle sérieusement, ma mignonne, et c'est sérieusement que je
te demande de comparer Soupert à Casparis, puisque ce sont les seuls
artistes que tu connaisses. Vois le statuaire superbe dans sa belle
santé physique et morale; et, d'autre part, vois le musicien maladif et
désordonné.
--Est-il donc certain que M. Casparis soit superbe par cela seul qu'il
est statuaire, et que M. Soupert soit maladif par cela seul qu'il est
musicien; leur nature n'est-elle pour rien dans leur état? En tout cas,
comme vous n'avez pas à craindre que j'approche jamais du talent de M.
Soupert, ni simplement de celui de M. Nicétas, j'échapperai sans doute à
la maigreur de l'un comme aux tics épileptiques de l'autre. Je ne
suis pas d'ailleurs la musicienne que vous imaginez, il s'en faut de
beaucoup. Si j'ai fait trop de musique, c'est que j'étais dans des
conditions particulières qui ont peut-être eu plus d'influence sur moi
que mes dispositions propres. J'aurais eu des frères, des soeurs, des
camarades pour jouer, que j'aurais probablement oublié mon piano bien
souvent. Vous savez que mes seules lectures ont été celles que lady
Cappadoce permettait, et ce que lady Cappadoce permet n'est pas très
étendu. Je n'ai jamais été au théâtre. Dans la musique seule, j'ai eu et
j'ai liberté complète. Voilà pourquoi je l'ai aimée; non seulement pour
les distractions présentes, pour les sensations qu'elle me donnait, mais
encore pour les ailes qu'elle mettait à mes rêveries... quelquefois
lourdes... et tristes.
Il lui prit la main et affectueusement, tendrement, il la lui serra:
--Pauvre enfant! dit-il.
--Je ne me plains pas, mon oncle, et si j'avais des plaintes à former,
je ne les adresserais certainement pas à vous, qui avez toujours été si
bon pour moi.
--Ce que tu dis des tristesses de tes années d'enfance, je me le suis
dit moi-même bien souvent, mais sans trouver le moyen de les adoucir.
C'est le malheur de ta destinée que tu sois restée orpheline si jeune,
sans frère, ni soeur, n'ayant pour proche parent qu'un oncle qui
ne pouvait être ni un père ni une mère pour toi! Heureusement ces
tristesses vont s'évanouir puisque te voilà au moment de faire ta vie et
de trouver dans celle que tu choisiras les affections et les tendresses
qui ont manqué à ton enfance.
--Vous voulez me marier? s'écria-t-elle.
--Non; je veux que tu te maries toi-même, et pour cela je demande qu'à
partir d'aujourd'hui, quand tu mettras comme tu dis des ailes à ta
rêverie, ce ne soit pas pour te perdre dans les fantaisies que la
musique pouvait suggérer à ton imagination enfantine, mais pour suivre
les pensées sérieuses que le mariage fait naître dans l'esprit et le
coeur d'une fille de dix-huit ans.
--Vous avez quelqu'un en vue?
--Oui.
--Quelqu'un qui m'a demandée?
--Non; mais quelqu'un qui serait heureux de devenir ton mari, je le
sais.
--Qui, mon oncle, qui?
--Je ne veux pas prononcer de nom; si je t'en dis un, tu partiras
là-dessus, tu n'auras plus ta liberté; cherche dans notre monde qui tu
accepterais pour mari, et aussi qui peut prétendre à ta main; quelqu'un
que tu connais, au moins pour l'avoir vu; quand tu auras fait cet
examen, nous en reparlerons.
--Quel jour? demain?
--Non, non, pas demain?
--Alors, après-demain?
--Eh bien! oui, après-demain! tu viendras pour travailler avec Casparis,
je dînerai avec toi, et tu te confesseras. Je suis heureux de voir à ton
impatience que tu n'es pas rétive à l'idée de mariage.
III
Malgré le trouble que lui avaient causé les paroles de son oncle,
Ghislaine n'oublia pas la femme de la justice de paix; aussitôt que M.
de Chambrais l'eut quittée, elle s'occupa à réunir tout ce qu'elle put
trouver de musique non reliée.
Surprise de cet empressement, lady Cappadoce voulut savoir ce qu'elle
faisait là, et Ghislaine le lui expliqua.
--Comment! s'écria le gouvernante, vous allez donner votre musique à
relier à des gens qui n'ont pas de travail; mais s'ils n'ont pas de
travail c'est qu'ils sont de mauvais ouvriers, et votre musique sera
perdue. Croyez-moi, laissez une aumône si vous tenez à lui faire du
bien.
--Elle ne demande pas l'aumône.
--Si elle est réduite à la misère que vous dites, comment voulez-vous
qu'elle achète ce qui doit entrer dans ces reliures: la peau, le carton,
le papier?
--Vous avez raison, je vais lui laisser une avance pour qu'elle puisse
faire ces achats.
--Et dans la note qu'elle écrivait pour indiquer comment elle voulait
que ces reliures fussent faites, elle plia un billet de cent francs.
A cinq heures, un coupé attelé en poste vint se ranger devant le perron,
car pour aller à Chambrais, qui se trouve entre Orsay et Montlhéry, ou
pour venir de Chambrais à Paris, ce n'était point l'habitude qu'on prit
le chemin de fer: quatre postiers étaient attachés à ce service, et en
leur laissant un jour de repos sur deux, ils battaient les locomotives
de Sceaux--ce qui d'ailleurs n'est pas bien difficile.
Quand lady Cappadoce s'était trouvée exclue du tête-à-tête que M. de
Chambrais avait voulu se ménager avec Ghislaine, elle avait compté sur
ce voyage pour apprendre ce qui s'était dit dans cette longue promenade
autour du jardin. Et ce n'était pas une curiosité vaine qui la poussait,
le seul désir de savoir pour savoir, c'était son intérêt.
Maintenant que Ghislaine était émancipée, qu'allait-il se passer?
Était-ce d'un projet de mariage que M. de Chambrais l'avait entretenue?
La question. était pour elle capitale. Bien qu'elle montrât une navrante
mortification d'en être réduite, elle, une lady, à vivre dans une
position subalterne, en réalité, elle tenait à cette position qui
n'était pas sans avantages. Et bien qu'elle affectât aussi de n'avoir
que du dédain pour la France, le pays, ses moeurs et ses usages, en
réalité elle tenait beaucoup à ne pas quitter cette France détestée pour
retourner dans son Angleterre adorée. Superbe, l'Angleterre, admirable,
incomparable pour tout... mais de loin. En somme, si malheureuse qu'elle
fût, elle ne craignait rien tant que d'être obligée, par le mariage de
Ghislaine, de renoncer à son malheur et à son humiliation.
A peine le coupé quittant la rue Oudinot roulait-il sur le boulevard des
Invalides, qu'elle commença ses questions:
--Cette émancipation va-t-elle changer quelque chose dans nos habitudes?
dit-elle de son ton le plus affable.
--C'est justement ce que mon oncle vient de me demander.
--Et vous lui avez répondu?
--Qu'étant aujourd'hui ce que j'étais hier, je ferais la semaine
prochaine ce que j'avais fait la semaine dernière.
--Il est certain que l'émancipation ne confère pas tout d'un coup des
grâces spéciales.
--Je ne sens pas qu'elle m'en ait conféré; et, si vous le voulez bien,
je vais préparer ma leçon pour M. Lavalette, en lisant _Chatterton_.
Ce que lady Cappadoce voulait, c'était continuer la conversation sur ce
sujet, mais déjà Ghislaine avait pris le Théâtre d'Alfred de Vigny dans
une poche de la voiture et sa lecture était commencée; elle dut donc
se contenter du peu qu'elle avait obtenu, ce qui d'ailleurs était
rassurant: une enfant, qui pendant un certain temps encore ne serait
qu'une enfant.
Mais quand elle remarqua les distractions avec lesquelles Ghislaine,
ordinairement attentive et appliquée, faisait sa lecture, l'inquiétude
prit la place de la confiance; certainement il s'était dit, entre
l'oncle et la nièce, autre chose que ce que Ghislaine lui avait répété,
et cette lecture n'était qu'un prétexte pour penser librement à cette
autre chose.
A un certain moment, mordue plus fort par la curiosité, elle la
questionna de nouveau; mais cette fois indirectement:
--Il me semble que _Chatterton_ ne vous intéresse guère?
--Je réfléchis.
--C'est précisément ma remarque.
--Vous m'avez toujours dit qu'il ne fallait pas dévorer ses lectures.
--Encore faut-il les suivre.
--C'est ce que je vais faire.
Elle se plongea dans son livre sans relever les yeux, sinon pour lire,
au moins pour échapper à ces interrogations. Elle avait bien l'esprit à
la lecture, vraiment! aux amertumes de Chatterton ou aux gronderies du
quaker! Quel sens pouvaient avoir ces paroles vaines, quand dans ses
oreilles et dans son coeur retentissaient encore celles de son oncle?
Elle n'avait pas attendu le jour de son émancipation pour se dire
qu'elle ne trouverait que dans le mariage les affections et les
tendresses qui avaient si tristement manqué à sa première jeunesse; mais
les idées qui depuis longtemps flottaient dans son esprit venaient de
prendre corps par la forme précise que son oncle leur avait données et
elles la jetaient dans un trouble qui l'emportait.
Quel était ce mari? Réaliserait-il les rêveries et les espérances dont
son coeur se nourrissait depuis qu'elle avait commencé à juger la vie?
Jusqu'à sa dixième année, il n'y avait pas eu d'enfance plus heureuse
que la sienne, et les souvenirs qui lui restaient de ce temps étaient
tous pleins de joies: un père, une mère qui l'adoraient, et dont
l'unique souci semblait être son bonheur; autour d'elle, une existence
de fêtes qui lui avait laissé comme des visions de féeries: au château,
dans les allées du parc, les brillantes cavalcades auxquelles elle était
mêlée, galopant sur son poney à côté de sa mère; à l'hôtel de la rue
Monsieur, les splendeurs des bals qu'elle entrevoyait avant l'arrivée
des invités, et la musique qui, la nuit, la berçait dans son lit, et
toujours à Paris, à la campagne, un entourage d'amis, une sorte de cour.
Et tout à coup la nuit s'était faite: plus de père, plus de mère, plus
de fêtes, plus d'amis, l'abandon, la solitude, le silence. Le père avait
été tué dans un accident de chasse. Huit jours après, la mère était
morte d'un accès de fièvre chaude.
Du côté de son père, il lui restait un oncle, le comte de Chambrais,
dont on avait fait son tuteur, et de nombreux cousins qui la
rattachaient aux grandes familles de l'aristocratie française; du côté
de sa mère, Espagnole de naissance, elle avait des oncles et tantes;
mais, fixés tous en Espagne, ils ne pouvaient guère s'acquitter de leurs
devoirs de parenté envers cette petite Française qu'ils connaissaient à
peine.
Plus de tendresse, plus de caresses, plus de chaude affection dans la
maison déserte: seulement de temps en temps un mot amical, un baiser
de son oncle quand il venait la voir au château ou à l'hôtel, et plus
souvent à l'hôtel qui était à Paris qu'au château où l'on n'arrivait
qu'après un petit voyage. Et toujours la parole grave, le geste
solennel, la leçon à propos de tout, de lady Cappadoce, bonne femme dans
le coeur, mais dans le caractère, les manières, l'attitude toujours
gouvernante, et gouvernante anglaise, froide, impeccable, infatuée de sa
naissance, exaspérée de sa pauvreté, et convaincue qu'elle grandissait
sa situation par sa dignité.
A dix ans, à onze ans, jusqu'à quatorze ans, Ghislaine avait accepté
cette vie monotone, soumise et résignée, sans échappée au dehors,
n'imaginant pas dans son impuissance enfantine qu'elle pût être autre.
Si enfant qu'elle fût, elle comprenait que c'était par scrupule et pour
qu'on ne l'accusât point de s'être débarrassé d'un devoir difficile, que
son oncle, au lieu de la mettre au couvent, avait voulu cette éducation.
Et quand elle le voyait se faire jeune et affectueux pour lui en adoucir
les sévérités; quand elle voyait lady Cappadoce toujours attentive et
toujours appliquée à sa tâche, ne pas dire un mot, ne pas faire une
observation qui ne fussent dictés par la justice même, elle sentait
qu'elle eût été ingrate de se plaindre. On était pour elle ce que les
circonstances permettaient qu'on fût: un oncle n'est pas un père; une
gouvernante n'est pas une mère; c'était là le malheur, la tristesse de
sa situation qu'elle ne pouvait pas leur reprocher.
Mais la floraison de la quinzième année avait suscité en elle des
échappées au dehors, qui étaient nées de ses souvenirs mêmes.
C'était en se rappelant les regards émus et les paroles de tendresse que
sa mère et son père échangeaient en l'embrassant, qu'elle s'était
dit que la morne solitude et les tristesses de son enfance ne se
dissiperaient que le jour où elle se marierait. Pourquoi, alors, ne
serait-elle pas heureuse comme sa mère l'avait été? Pourquoi le babil
d'un enfant n'amènerait-il pas sur ses lèvres ces sourires qu'elle avait
vu le sien provoquer sur celles de sa mère?
Et de même c'était en se rappelant les illuminations et les fleurs des
grands appartements de l'hôtel aujourd'hui toujours fermés; c'était en
retrouvant dans sa mémoire l'aspect superbe de la cour d'honneur du
château les jours des grandes chasses, ou celui de la salle de spectacle
les soirs où l'on jouait la comédie, qu'elle avait compris que tout cela
ressusciterait quand elle se marierait.
Et voilà que le mari qu'elle avait rêvé; sans lui donner un corps,
l'être idéal qui flottait indécis dans les féeries de son imagination
devenait un personnage réel; il existait, il la connaissait; tout au
moins il l'avait vue.
Où?
Elle n'était point de ces petites bourgeoises mondaines qui, à dix-huit
ans, ont été partout; en vraie fille du monde où les traditions sont
une religion, elle n'avait été nulle part! les offices à
Saint-François-Xavier, quand parfois elle passait un dimanche à Paris;
quelques rares visites chez des parentes à qui elle avait des devoirs à
rendre, en janvier ou à de certains anniversaires; en mai, des séances
d'étude au Salon depuis qu'elle travaillait la sculpture, et c'était
tout; il lui était donc facile de remonter dans ses souvenirs en se
demandant où elle avait vu «l'homme de son monde qu'elle accepterait
pour mari et qui pouvait prétendre à sa main».
Évidemment, elle n'avait pas à chercher au Salon. Jamais personne n'y
avait fait attention à elle. Tout d'abord, elle en avait été mortifiée,
s'imaginant qu'elle valait bien un regard; mais elle n'avait pas tardé à
comprendre que ceux qui ne la connaissaient pas n'allaient pas accorder
ce regard à une fille simplement habillée, que pour le costume on
pouvait prendre pour une jeune femme de chambre accompagnant sa
maîtresse, plutôt que pour une fille de grande maison accompagnée de sa
gouvernante.
C'est donc seulement dans des visites qu'elle avait pu se rencontrer
avec ce mari, et parmi les jeunes hommes qui semblaient réunir les
qualités dont parlait son oncle, elle n'en trouvait qu'un, un seul qui
les eût toutes,--celles-là et beaucoup d'autres qu'elle était disposée
à lui reconnaître,--le comte d'Unières. En tout elle ne l'avait pas vu
trois fois, et ils n'avaient pas échangé dix paroles; mais certainement
il était le seul qui fût l'incarnation vivante de l'être idéal dont elle
avait si souvent rêvé.
Pourquoi? En quoi? Elle eût été bien embarrassée de le dire, ne sachant
rien ou presque rien de lui, mais enfin elle sentait qu'il en était
ainsi.
IV
C'était une règle, établie que Ghislaine se coucha tous les soirs à
neuf heures et demie. Mais ce jour-là, si elle entra dans sa chambre à
l'heure réglementaire, ce ne fut pas pour se mettre au lit. Elle était
trop agitée pour penser à dormir, et après avoir fait le voyage de
Paris à Chambrais sous les regards curieux de lady Cappadoce qui ne la
quittaient pas, elle avait besoin d'être libre pour réfléchir: sa porte
close, elle l'était.
Jusqu'à quinze ans, elle avait habité sa chambre d'enfant, à côté de sa
gouvernante, au premier étage. Mais alors son oncle avait voulu qu'elle
prit l'appartement de sa mère, qui se composait de quatre pièces au
rez-de-chaussée, dans l'aile droite du château: un petit salon, une
chambre à coucher qui était immense avec six fenêtres, deux sur la cour
d'honneur, deux sur l'avant-cour et deux sur les jardins; un vaste
cabinet de toilette avec salle de bain, et un autre cabinet où couchait
une femme de chambre.
Lady Cappadoce s'était opposée à ce changement qui lui semblait
amoindrir son autorité; mais c'était justement en vue de cet
affaiblissement d'autorité que M. de Chambrais avait imposé sa volonté.
Ne fallait-il pas préparer l'enfant à l'émancipation? Pour cela le
mieux était de l'habituer à une certaine liberté. Chez elle, dans
l'appartement qu'avaient toujours habité les princesses de Chambrais
depuis deux cents ans, Ghislaine n'était plus une petite fille.
Une fois dans sa chambre, Ghislaine commença par éteindre sa lampe, puis
ouvrant une des fenêtres qui donnent sur les jardins, elle resta à
rêver en laissant sa pensée se perdre dans les profondeurs du parc
qu'éclairait la pleine lune.
Respectueux de la tradition, les princes de Chambrais n'avaient apporté
aucun changement aux dispositions primitives de leur château et de leur
parc: tels ils les avaient reçus de leurs pères, tels il les avaient
conservés. Chaque fois que les dégradations du temps l'avaient exigé,
ils avaient fait réparer le château, mais sans jamais accepter des
restaurations plus ou moins savantes qui auraient altéré son caractère.
De même, pour le mobilier, ils avaient changé les étoffes toutes les
fois qu'elles s'étaient trouvées usées, mais toujours en respectant
l'harmonie de l'ensemble: ainsi, le meuble de la chambre de Ghislaine,
qui dans son neuf, sous Louis XIV, était en velours de Gênes, avait été
recouvert de velours à parterre sous Louis XVI et de nouveau en velours
de Gênes lorsque plus tard celui-ci avait repris son ancien nom.
Dessinés par Le Nôtre, les jardins et le parc qui leur faisait suite
n'avaient jamais subi les embellissements des paysagistes, et tandis
qu'on voyait à Versailles le bassin de l'île d'Amour devenir le jardin
du Roi, aux Tuileries les vieux parterres se moderniser, Chambrais
restait ce qu'il avait toujours été avec ses avenues droites, ses
arabesques de gazon et de buis, ses charmilles en portiques, ses ifs et
ses cyprès taillés, ses pièces d'eau, ses bassins, ses escaliers, ses
terrasses, ses balustres, ses vases de marbre et ses statues.
Bien souvent depuis trois ans, en entrant dans sa chambre, elle était
ainsi venue s'asseoir à cette place. Certaine de n'être pas surprise
par lady Cappadoce qui, habitant au-dessus d'elle, ne voyait pas cette
fenêtre, elle pouvait rester là aussi longtemps qu'elle voulait.
C'étaient les seuls moments de la journée où elle eût sa liberté
d'esprit et ne fut pas exposée à entendre sa gouvernante, toujours aux
aguets, lui dire de sa voix des rappels à l'ordre: «A quoi pensez-vous
donc, mon enfant? Ne vous abandonnez pas aux fantaisies de la rêverie,
n'est-ce pas?»
Quand on a soeurs, amis, camarades, confidents, on peut n'être pas
bavard avec soi-même; mais des confidents elle n'en avait pas d'autres
que cette partie du jardin et du parc que de cette fenêtre son
regard embrassait. Sans doute, de dedans son lit, elle eût pu bien
tranquillement se confesser à quelque coin de sa chambre ou à quelque
meuble, mais ils n'eussent été que de muets confesseurs, tandis que le
jardin et le parc étaient des êtres vivants qui lui parlaient. Que la
neige couvrit la terre de son drap blanc, qu'au contraire le parfum des
orangers passât dans l'air tiède, pourvu que la lune brillât, c'étaient
de longues conversations qu'elle engageait avec ces arbres et ces
statues: elle leur disait ce qu'elle avait dans le coeur ou dans
l'esprit, et ils lui répondaient; et toujours elle les trouvait en
accord avec ses sentiments: triste, ils étaient tristes aussi: «Tu te
plains d'être abandonnée; mais nous? Tu te plains de ta solitude; mais
la nôtre? Tu penses mélancoliquement au présent et à l'avenir en te
rappelant le passé; et nous?»
Mais, ce soir-là, ce ne fut pas par des plaintes que ses confidents
lui répondirent. Comme ils s'étaient associés à ses tristesses, ils
s'associèrent à ses espérances: on allait donc revoir les fêtes
d'autrefois; les promenades des amis dans les allées; les danses dans
les charmilles illuminées; les joyeuses cavalcades qui traverseraient le
parc pour gagner le rendez-vous de chasse dans la forêt.
L'entretien se prolongea, et la nuit était si douce, éclairée par
la pleine lune de mai, parfumée par les senteurs des roses et des
chèvrefeuilles, qu'il était tard lorsqu'elle se décida à fermer
doucement sa fenêtre et se mettre su lit. Mais le sommeil ne vint pas
tout de suite, et quand à la fin elle s'endormit, ce fut pour continuer
son rêve de la soirée.
Le temps avait marché: on célébrait son mariage avec le comte d'Unières,
dans l'église Saint-François Xavier; elle avait la toilette ordinaire
des mariées, la robe de satin blanc et le voile en point d'Alençon. Mais
le comte était en prince Charmant, celui de la _Belle au Bois dormant_,
tel qu'elle l'avait vu dans les dessins de Doré: justaucorps de satin
rose, toque à plumes, épée; en même temps, par un dédoublement de
personnalité tout naturel dans un songe, elle assistait au baptême de
son premier né.
Ce n'était point l'habitude de Ghislaine d'être distraite pendant ses
leçons; mais le lendemain, quand M. Lavalette commenca son explication
de _Chatterton_, elle montra une inattention qui frappa lady Cappadoce:
évidemment, il se passait quelque chose d'extraordinaire.
Quand, la leçon finie, M. Lavalette se retira, la gouvernante
l'accompagna jusque dans la cour où attendait la voiture qui devait le
reconduire à la station.
--Je suppose, dit-elle en marchant près de lui, que vous avez remarqué
le trouble de votre élève?
--Mon Dieu non, répondit le professeur qui n'était pas homme à remarquer
quoi que ce fût quand il s'écoutait parler.
--C'est à peine si elle vous a entendu.
--Vraiment?
--Son esprit était ailleurs, et il n'y a rien d'étonnant à cela avec un
pareil sujet.
--Mais il est anglais, ce sujet.
--Non, monsieur; dites que les personnages ont des noms anglais, je vous
l'accorde, mais pour les sentiments, les idées, les moeurs, les actions,
ces gens-là sont des Français, et voilà le mal, le danger: croyez-vous
qu'un pareil sujet, traité comme il l'est, ne soit pas de nature à
éveiller les idées d'une jeune fille?
--Et comment voulez vous que j'enseigne notre littérature contemporaine
sans parler de ses oeuvres, typiques?
--Eh bien! monsieur, ne l'enseignez pas; tenez-vous en à des modèles
plus anciens; pour moi, j'ai appris le français dans les _Mémoires de
Joinville_, et je m'en suis bien trouvée.
--C'est un point de vue, dit le professeur, qui ne voulait pas engager
une discussion inutile, je le soumettrai à M. le comte de Chambrais.
--Alors, je l'en entretiendrai moi-même demain, répliqua lady Cappadoce
qui n'avait jamais admis qu'on lui répondit ironiquement.
Mais le lendemain elle ne put pas réaliser ce dessein, car lorsque M. de
Chambrais arriva, il emmena Ghislaine dans le jardin comme il l'avait
fait le jour de l'émancipation, et elle en fut réduite à les observer
de derrière une persienne pour tâcher de comprendre à leur pantomime
ce qu'ils se disaient; malheureusement, elle était si discrète, cette
pantomime, qu'elle ne laissait rien deviner: la pluie, le beau temps, un
mariage, une affaire d'intérêts, il pouvait être aussi bien question de
ceci que de cela.
--Eh bien! mon enfant, as-tu pensé à ce que je t'ai dit avant-hier,
avait commencé M. de Chambrais lorsqu'ils avaient été à une certaine
distance de la maison?
--Oh! mon oncle, pouvez-vous le demander!
--Et tu as trouvé?
--Comment voulez-vous que je sache?
--En me disant le nom ou les noms qui te sont venus à l'esprit.
--Mais je vous assure que cela m'est tout à fait difficile; je n'ose
pas.
--Pourquoi? Nos sentiments ne se décident-ils pas le plus souvent en
vertu de certaines affinités mystérieuses dans lesquelles notre volonté
ne joue aucun rôle? Ce que je te demande, c'est uniquement si parmi les
jeunes gens que tu as vus et qui peuvent être des maris pour toi, il en
est un, ou plusieurs, pour qui tu te sentes de la sympathie. Cela, rien
de plus.
--Il y en a un qu'une jeune fille dans ma position pourrait, il me
semble, accepter pour mari.
--Un seul?
--J'ai vu si peu de monde!
--C'est vrai. Eh bien! quel est ce mari possible?
Elle hésita un moment, détournant la tête pour cacher sa confusion, car
il lui semblait que c'était là un aveu.
Son oncle lui prit le bras et, le passant sous le sien, il continua d'un
ton tout plein d'une tendre affection:
--Crois-tu que je ne t'aime pas assez pour mériter d'être ton confident?
--Ce n'est pas du confident que j'ai peur, c'est de la confidence.
Mais j'ai tort, je le sais, et ne veux pas plus longtemps me défendre
sottement: j'ai pensé à M. d'Unières.
Il poussa une exclamation de joie.
--Eh bien! ma mignonne, c'est précisément de d'Unières qu'il s'agit. Tu
vois maintenant combien j'ai eu raison de t'imposer cette épreuve... un
peu aventureuse, j'en conviens. Elle est décisive, et me prouve que
nous pouvons nous engager dans ce mariage avec la certitude qu'il sera
heureux. Vous vous êtes vus quatre ou cinq fois....
--Trois.
--C'est encore mieux; les affinités dont je parlais se manifestent plus
franchement; sans vous connaître, vous avez été l'un à l'autre attirés,
par une sympathie qui ne demande qu'à devenir un sentiment plus tendre,
et qui le deviendra. Tu m'aurais demandé un mari que je ne t'en aurais
pas choisi un autre que d'Unières; tu as fait ce choix toi-même, c'est
beaucoup mieux. De tous les jeunes gens que j'ai observés en pensant que
j'aurais un jour la responsabilité de ton mariage, je n'en connais aucun
qui soit comme lui digne de toi. Sa maison est ancienne; si sa fortune
n'est pas l'égale de la tienne, elle est cependant suffisante; enfin
c'est un homme d'intelligence supérieure et d'esprit sérieux. Au lieu de
perdre sa jeunesse dans les frivolités à la mode, il a travaillé; il a
fait de bonnes études en droit; il a voyagé, en séjournant dans les
pays étrangers où il y a à apprendre, en Angleterre, en Allemagne, aux
États-Unis, et avec le don de la parole qui est naturel chez lui, on
peut être certain que, quand il entrera à la Chambre, il sera un des
meilleurs députés de notre parti.
--Quel âge a-t-il donc?
--Il aura juste vingt-cinq ans à son élection. C'est pour la préparer
qu'il est en ce moment dans son département. Il en reviendra dans
six semaines. Et alors nous déciderons le mariage. Tu seras comtesse
d'Unières, ma mignonne; et comme tu apporteras à ton mari la Grandesse
d'Espagne, il pourra timbrer ses armes de la couronne ducale.
V
Si lady Cappadoce ne supportait que difficilement et à son corps
défendant les leçons de littérature française contemporaine, par contre
elle était passionnée pour celles de musique; que cette musique fût
allemande, italienne ou française, ancienne ou nouvelle, peu importait,
pour elle il n'y avait ni nationalité, ni âge. Tout à craindre de
Lamartine, Hugo, Musset, Balzac, qui ne sont, comme chacun le sait, que
des corrupteurs. Rien à redouter de Beethoven, Rossini, Verdi, qui sont
des charmeurs. Infâme le rapt de la fille de Triboulet par François Ier;
innocent, celui de la fille de Rigoletto par le duc de Mantoue.
Pour elle, il en était des professeurs comme de leur science ou de leur
art; c'était ce qu'ils enseignaient qui les faisait prendre en grippe ou
en tendresse et qui leur donnait certaines qualités ou certains défauts:
M. Lavalette, le professeur de littérature française, ne pouvait être
qu'un sacripant, et Nicétas, le professeur d'accompagnement, qu'un
charmant jeune homme. A la vérité, on lui avait dit et répété sur tous
les tons que M. Lavalette était un critique de grand talent, un esprit
distingué, une conscience droite, en tout le plus honnête homme du
monde, mais son antipathie ne pouvait pas admettre cela: on ne savait
pas, on se trompait. Au contraire, elle était disposée à voir un ange
dans Nicétas: en pouvait-il être autrement avec l'âme et la verve qu'il
mettait dans son exécution?
Le supplice qu'elle éprouvait à écouter les leçons de l'un toujours trop
longues, se changeait en ravissement à celles de l'autre toujours trop
courtes. Installée dans un fauteuil vis-à-vis de Nicétas, elle ne le
quittait pas des yeux, et tant que durait le morceau qu'il exécutait,
elle restait plongée dans sa béatitude, dodelinant de la tête, battant
la mesure avec ses deux pieds, et laissant de temps en temps échapper de
petits cris que l'excès du plaisir lui arrachait.
Avec M. Lavalette, elle veillait de près à ce que l'heure de la leçon ne
fût pas dépassée, et s'il se laissaient entraîner à des développements
qui l'intéressait lui-même, ou s'il s'oubliait, elle avait une façon de
tirer sa montre qui lui coupait net la parole; mais avec Nicétas, elle
n'avait jamais eu de montre, et tant qu'il voulait bien jouer, elle
écoutait: un morceau de musique ne s'interrompt pas comme une scène
de comédie ou comme une pièce de vers; on va jusqu'au bout. Encore
avait-elle d'ingénieuses ressources pour allonger la séance et même
quelquefois pour la doubler.
Tout à coup, retrouvant sa montre oubliée, elle s'apercevait qu'il était
trop tard pour que Nicétas pût prendre le train; il partirait par le
suivant. Ou bien il pleuvait trop; ou bien il faisait trop chaud, ou
bien trop froid: et, passant par dessus les règles de l'étiquette et des
convenances, qui pourtant lui étaient si chères, elle le gardait à dîner
au château. Que faire en attendant l'heure du dîner? De la musique. Et
comme il eût été indiscret de continuer le travail de la leçon, ce qui
eût ressemblé à une sorte d'exploitation, elle demandait les morceaux
qui lui plaisaient.
Aucun autre professeur, n'eût été honoré par elle d'une pareille faveur,
et le soleil eût pu dévorer la plaine, le verglas eût pu rendre la route
impraticable sans qu'elle pensât à les retenir, mais Nicétas n'était pas
un professeur comme les autres: d'abord il était musicien, et ce titre
seul suffisait pour justifier toutes les faiblesses qui pour lui n'en
étaient pas; et puis il y avait dans sa vie, sa naissance, ses habitudes
et même dans son attitude des côtés mystérieux dont on parlait tout
bas, qui plaisaient à l'imagination romanesque et chevaleresque de lady
Cappadoce.
Jusqu'à l'année précédente, le maître de musique de Ghislaine avait été
le compositeur Soupert, qu'on avait choisi autant pour son nom que parce
que c'était un voisin de campagne: habitant Palaiseau, il lui serait
facile de venir à Chambrais, sans grand dérangement et sans perte de
temps. Mais si Soupert était un musicien de talent, par contre c'était
bien pour la régularité le plus détestable professeur qu'on pût trouver:
il n'y avait pas de meilleures leçons que les siennes; seulement, il
fallait qu'il les donnât et surtout qu'il fût en état de les donner, ce
qui n'arrivait que rarement.
Après une période d'éclat qui avait duré une vingtaine d'années, Soupert
était redevenu dans sa vieillesse le bohème qu'il avait été dans sa
jeunesse: rôdeur de brasserie de dix-huit à trente ans; habitué des
salons où il promenait de trente à cinquante une fille de grande
naissance qu'il avait épousée; à soixante, il vivait dans une masure
du plateau de Palaiseau avec une blanchisseuse dont il avait fait sa
seconde femme, sans avoir nettement conscience de la distance qui
séparait celle-ci de celle-là.
Quand il avait été question de le donner pour professeur à Ghislaine,
c'était à l'auteur du _Croisé_ et des _Abencerrages_ que M. de Chambrais
avait pensé et non au vieux bohème de Palaiseau: de l'auteur du _Croisé_
il se rappelait les succès au temps où il l'avait rencontré dans le
monde, la réputation, le mariage extraordinaire; du bohème, il ne
savait rien, si ce n'est qu'il habitait à une assez courte distance de
Chambrais pour qu'on eût l'idée de s'adresser à lui, plutôt qu'à un
musicien qui viendrait de Paris.
Mais il n'avait pas fallu longtemps pour que le bohème se montrât tel
que la vie, la lutte et «le pas de chance» l'avaient fait. Partant de
chez lui le matin pour venir à Chambrais, il s'arrêtait au premier
cabaret de la côte de Palaiseau pour boire le vin blanc sur le zinc et
prendre la force d'accomplir cette odieuse corvée qui consisté à donner
une leçon de piano, au lieu de rester attablé tranquillement avec les
ouvriers carriers et les paysans qui composaient maintenant sa société.
Au cabaret du bas de la côte, il faisait une seconde halte. Au café de
la Gare, il en faisait une troisième. S'il ne trouvait personne à qui
causer, c'était bien, il prenait le train. Mais si un visage ami ou
simplement connu lui souriait, il s'asseyait; les verres se succédaient,
et au lieu d'être à Chambrais dans la matinée comme il le devait, il n'y
arrivait qu'à deux ou trois heures de l'après midi.
--Retenu; à mon grand regret empêché; vous comprenez.
Et lady Cappadoce, si scrupuleusement exacte cependant, comprenait
parfaitement.
--Les artistes sont esclaves de l'inspiration, tout le monde sait cela.
Nous ne pouvons pas vous en vouloir d'un retard qui, peut-être, nous
vaudra un nouveau chef-d'oeuvre.
En attendant le chef d'oeuvre qui se faisait attendre, ce que ce retard
valait à Ghislaine et à lady Cappadoce, c'était une odeur de vin blanc
mêlée à celle des liqueurs qui emplissait la salle de travail, et quand
Soupert se mettait au piano, c'était qu'il frappât un _la_ ou un _fa_ au
lieu d'un _sol_, incapable qu'il était de diriger ses doigts tremblants.
Un professeur de lettres ou de sciences eût apporté ces parfums, que
lady Cappadoce n'eût éprouvé aucun embarras avec lui: elle l'eût tout
de suite remercié; mais ce procédé expéditif était-il applicable à un
musicien? à un maître tel que Soupert, dont elle avait les romances
dans le coeur et les airs de danse dans les jambes? Elle ne l'avait pas
pensé. Il fallait aviser, s'ingénier, chercher, trouver quelque moyen
qui empêchât ces accidents de se produire. Que Soupert partît de chez
lui pour venir directement sans s'arrêter en route, il n'aurait pas
d'occasions de se parfumer à l'anisette ou au cassis. Pour cela, il n'y
avait qu'à l'envoyer chercher en voiture.
Lorsqu'elle lui avait fait, avec toute la diplomatie dont elle était
capable, cette proposition, il avait commencé par refuser:
--La promenade du matin est hygiénique.
Mais elle s'était montrée si pressante, qu'il avait dû accepter.
Il avait été calculé qu'il arriverait au château un peu avant neuf
heures: la première fois qu'on alla le chercher, il arriva à dix
heures et demie, et lady Cappadoce eut la douleur de constater que le
professeur et le cocher étaient exactement dans le même état, pour
s'être arrêtés à tous les bouchons de la route.
Boire avec un valet!
Il avait fallu prendre un parti, et Soupert avait été prévenu que, «à
cause de l'irrégularité dans ses heures, qui dérangeaient tous les
autres professeurs», mademoiselle de Chambrais renonçait à ses leçons.
Un autre que Soupert se fût fâché de ce remerciement; mais lui n'était
pas homme à le prendre par le mauvais côté, et, bien qu'il lui enlevât
deux cents francs par semaine, qui étaient à peu près sa seule
ressource, il s'était tout de suite consolé en se disant que c'était la
liberté qu'il recouvrait; maître de son temps désormais et n'ayant
plus à se préoccuper de ces leçons, il aurait le loisir de faire les
démarches nécessaires pour que son répertoire fût repris: c'était
parce qu'on ne le voyait pas assez souvent qu'on le négligeait; il se
montrerait.
Une seule chose l'avait contrarié: l'abandon d'une élève qui
l'intéressait; elle était née musicienne, cette jeune fille, et il
serait vraiment dommage qu'elle tombât entre de mauvaises mains: il ne
fallait pas, il ne voulait pas qu'elle reçût maintenant les leçons de
gens qu'il méprisait; et pour que cela n'arrivât pas, il avait proposé à
lady Cappadoce de le remplacer par un de ses anciens élèves, celui
qu'il avait formé avec le plus d'amour, en qui il mettait le plus
d'espérances, qui le continuerait peut-être un jour: Nicétas.
Bien que les déceptions que Soupert lui avait causées eussent été
cruelles et mortifiantes, lady Cappadoce avait encore assez confiance
en sa probité d'artiste pour le croire en un pareil sujet. D'ailleurs,
Nicétas offrait des garanties personnelles, il était premier prix
de violon du Conservatoire de Vienne, premier prix également du
Conservatoire de Paris. Et quand Soupert affirmait que le meilleur
accompagnateur que pût trouver mademoiselle de Chambrais était ce jeune
musicien, il semblait qu'on pouvait se fier à cette parole.
Mais Soupert, ne s'en tenant pas à ces titres sérieux qui recommandaient
l'artiste, avait ajouté tout bas et confidentiellement des détails
particulier sur l'homme dont lady Cappadoce s'était émue.
--Je dois vous dire que ce qu'est Nicétas au juste, je n'en sais rien.
--Mais alors....
--Évidemment il flotte dans une atmosphère mystérieuse. Quelle est
sa nationalité? Je n'ai que des probabilités à ce sujet. Comment se
nomme-t-il de vrai? Je l'ignore.
--Et vous le recommandez!
--Qu'il soit Russe, Français, Italien, qu'il s'appelle Alexis, Jacques,
Emilio, cela ne lui donne ni ne lui retire du talent, et il me semble
que c'est le talent seul qui doit vous influencer. En tout cas, c'est
lui qui m'a fait m'intéresser à Nicétas. Un jour il vint me trouver à
Palaiseau et me demander mes conseils, sinon mes leçons. Nous étions en
été, et la poussière couvrait ses chaussures, la sueur ruisselait sur
son visage comme s'il avait fait la route à pied. Je le questionnai.
Il me répondit qu'en effet il était venu à pied. Huit lieues aller et
retour pour me demander un conseil, cela me toucha. Je lui offris de se
rafraîchir. Il dévora une miche de pain. Je me mis à sa disposition
pour lui donner autant de leçons qu'il voudrait en prendre; ce fut le
commencement de nos relations. Elles continuèrent sans que j'apprisse
rien, ou à peu près rien sur lui, tant il était réservé et discret:
il était remarquablement doué pour la musique; en toutes choses,
son éducation avait été poussée beaucoup plus avant que ne l'est
ordinairement celle des virtuoses; il parlait plusieurs langues, voilà
tout ce que je savais de lui. Il y avait à peu près un an que je le
connaissais, lorsque par hasard je lui parlai d'une de mes anciennes
élèves que j'aimais beaucoup, qui allait partir pour la Russie et que
j'aurais voulu servir dans ce pays. La façon dont je m'exprimais lui
montra combien je m'intéressais à elle.--Je puis lui donner des lettres
qui lui ouvriront quelques portes, me dit-il.--Vous avez habité la
Russie?--Oui. Il me donna ces lettres; l'une était pour une grande
duchesse, les autres pour des personnages de la plus haute noblesse.
Vous comprenez ma stupéfaction: comment avait-il des relations dans
ce monde, et telles qu'il pouvait y présenter quelqu'un? Malgré ma
curiosité, je ne lui adressai pas de questions. A quelque temps de là,
le hasard me fit monter chez lui, car après l'avoir fait engager aux
Concerts populaires, je lui avais trouvé aussi quelques leçons, et il
avait maintenant un chez lui, sous les toits. C'était la première fois
que j'entrais dans sa chambre, sa pauvre chambre; au mur était accrochée
une gravure, un portrait, celui d'un personnage revêtu d'un uniforme
étranger chamarré de décorations: un nom avait été gravé au dessous,
mais il était effacé; à côté se lisait, de l'écriture de Nicétas, que je
connais bien, cette étrange inscription: «Haine éternelle.»
--Voilà qui est bizarre.
--Ce qui l'est plus encore, c'est qu'entre le personnage qui représente
ce portrait et Nicétas, il y a une ressemblance frappante.
--Son père, alors.
--Je ne suis pas naturellement bien curieux, mais j'avoue que cette
histoire du portrait, s'ajoutant à celle des lettres, m'intéressa. Je
voulus en savoir un peu plus long, et sans forcer les confidences
de Nicétas par des questions, lever un coin du voile dans lequel il
s'enveloppe.
--Et vous y êtes arrivé?
--Non pas avec certitude, mais au moins avec des probabilités. Il serait
le fils d'un personnage russe qui l'aurait eu d'une jeune fille de Nice,
aimée pendant un séjour que ce personnage aurait fait dans le Midi.
Obligé de retourner en Russie, ce personnage maria sa maîtresse à un
professeur du Conservatoire de Marseille, et celui-ci, moyennant le
paiement d'une grosse somme, reconnut l'enfant. Pendant sept ou huit
ans, Nicétas vit auprès du mari de sa mère, mais martyrisé par celui-ci,
il écrit à son vrai père qui vient le reprendre, le rachète, l'emmène en
Russie et le fait élever dans sa propre famille avec ses autres enfants.
Ce serait pendant ce temps qu'il aurait été le camarade de ceux et de
celles pour qui il m'a donné des lettres de recommandation. Un jour son
père meurt et l'enfant naturel est chassé de la maison paternelle.
Jeté sur le pavé, il vient je ne sais comment à Vienne, entre au
Conservatoire où il obtient un premier prix, et arrive enfin à Paris où
il en obtient un autre.
Il n'en fallait pas tant pour que l'esprit romanesque de lady Cappadoce
s'enflammât; mais c'était presque un personnage de roman, ce jeune
musicien; de plus, il avait de la naissance, une naissance illustre,
à coup sûr, car sur ce point sa certitude d'Anglaise affolée de
supériorité aristocratique allait plus vite et plus loin que les
probabilités de Soupert.
--Amenez-le, cher monsieur Soupert.
Quand elle l'avait vu arriver au château, amené par Soupert, elle
n'avait plus douté de cette naissance illustre.
Évidemment ce jeune homme de vingt-trois ans, de grande taille, large
d'épaules, à la tête énergique et bizarre, aux longs cheveux noirs qui
lui retombaient sur le cou et sur le front en boucles frisées, était
quelqu'un.
Peut-être y avait-il de l'affectation dans le désordre voulu de cette
chevelure tortillée en serpents; peut-être les yeux ardents qui
brillaient, à travers ces mèches ramenées en avant, au lieu d'être
rejetées en arrière, cherchaient-ils à donner à leur regard une
expression peu naturelle, toujours en quête d'un effet quelconque;
mais qu'importait, cela n'empêchait pas qu'il fût étrangement
original,--comme il convenait à un homme de son sang.
Un Romanof--elle était sûre que c'en était un--maître de musique de la
princesse de Chambrais; au-dessus de lui une Cappadoce, c'était bien.
VI
Autant Soupert avait été irrégulier dans ses leçons, autant Nicétas
était exact dans les siennes; si l'un avait toujours été en retard,
l'autre était toujours en avance.
Quand il arrivait ainsi trop tôt, il demandait au concierge de ne pas
l'annoncer par un coup de cloche, et se glissant par la petite grille
entr'ouverte, il se promenait en attendant son heure dans les jardins:
lady Cappadoce le voyant alors errer à petits pas, la tête tournée vers
le château, s'attendrissait sur lui:
--Le pauvre garçon, se disait-elle, il rêve au château de ses pères.
Et, par la pensée, elle s'envolait sur les bords de la Néva, où elle
avait décidé, sans aucune raison pour cela bien entendu, que devait se
trouver ce château.
--Comme il doit souffrir de cette misérable vie de musicien en la
comparant à celle de ses frères, et jamais une plainte, jamais une
allusion; le stoïcisme!
Elle trouvait que, par là, il se rapprochait d'elle, qui jamais non plus
ne faisait allusion à ses grandeurs déchues, et cette ressemblance le
lui rendait plus sympathique encore.
Elle eût voulu lui offrir les consolations d'un coeur qui avait passé
par ces épreuves, mais comment? Il portait si dignement le malheur.
Ne pouvant rien pour lui franchement, elle s'ingéniait par de petits
moyens détournés à lui prouver qu'une femme qui avait, elle aussi,
du sang royal dans les veines--elle descendait des rois d'Écosse
incontestablement--compatissait à son infortune et qu'il n'était pas
seul. Quand il arrivait par un temps froid, elle veillait à ce qu'il se
réchauffât avant sa leçon; quand c'était par une journée de soleil,
elle lui faisait servir des rafraîchissements, quoi qu'il fît pour s'en
défendre; tout cela accompagné de bonnes paroles, de câlineries, de
cajoleries; une mère n'eût pas eu plus de prévenances avec un fils.
Dans son élan de compassion elle eût souhaité que Ghislaine s'associât à
elle, sinon avec la même franchise, au moins avec une sympathie secrète.
Malheureusement, Ghislaine ne voyait dans Nicétas qu'un professeur comme
les autres, moins ennuyeux que certains autres, parce qu'elle aimait
l'art qu'il enseignait; mais c'était tout. Si lorsqu'il entrait, elle
l'accueillait toujours avec plaisir, ce plaisir était simplement celui
d'une musicienne heureuse de jouer avec un artiste de talent; elle
n'avait aucune arrière-pensée et ne se doutait pas que cet artiste,
réduit à toucher un cachet, était un Romanof. Comment l'idée lui en
serait-elle venue? Ce n'était pas à une jeune fille de son âge, élevée
comme elle l'avait été, qu'on pouvait parler des hontes de cette
illustre origine.
C'était le lundi et le vendredi que Nicétas venait à Chambrais; le
vendredi qui suivit l'émancipation de Ghislaine, il arriva comme
toujours en avance. L'heure de la leçon était trois heures; un peu après
la demie de deux heures, lady Cappadoce l'aperçut se promenant dans
le jardin; en apparence il donnait toute son attention aux fleurs des
plates-bandes, mais en réalité il tournait assez souvent la tête vers le
château pour qu'on devinât sa préoccupation: il pensait à la Néva!
La journée était brûlante; d'un ciel bleu vaporeux pommelé de blanc
tombait une chaleur lourde qui le força à s'abriter dans un berceau
d'ifs taillés ras, et là, ne se sachant pas observé, il resta la tête
franchement levée sur l'aile du château qu'il avait devant lui,--celle
habitée par Ghislaine. De la fenêtre derrière laquelle elle était, lady
Cappadoce ne lui voyait point les yeux, cachés qu'ils étaient comme
toujours par les cheveux rabattus sur le front, mais à l'attitude
générale, on pouvait suivre sa pensée: Chambrais lui rappelait le
château de la Néva, et en l'observant avec cette fixité, il revivait,
le pauvre jeune homme, les années de sa jeunesse, celles qu'il avait
passées dans les joies de la famille et la paix du coeur, auprès de son
père, entre ses frères et soeurs.
Au coup de trois heures, il se leva et, après avoir secoué sa longue
chevelure emmêlée et l'avoir arrangée avec ses doigts sur son cou et
sur son front, il se dirigea vers le château. Aussitôt, lady Cappadoce
descendit pour être auprès de Ghislaine quand il entrerait.
Elle était toujours bizarre cette entrée, et étudiée pour produire un
effet quelconque. Tantôt il paraissait tomber du ciel, engourdi dans un
ravissement séraphique; tantôt, au contraire, on aurait pu croire qu'il
surgissait directement de l'enfer, désespéré.
Ce jour-là, c'était la période du recueillement; après avoir adressé une
longue et basse inclinaison de tête à Ghislaine sans prononcer un mot,
une autre un peu moins longue et moins basse à lady Cappadoce, il tira
son violon de la boîte dans laquelle il dormait depuis trois jours,
l'accorda avec soin, et se mit à son pupitre; alors seulement il daigna
ouvrir les lèvres:
--Quand vous voudrez, mademoiselle.
La séance devait se composer de deux parties l'une réservée au
déchiffrage, l'autre à l'exécution de morceaux déjà travaillés; ce
fut par le déchiffrage qu'ils commencèrent, et comme pendant les
hésitations, les arrêts, les reprises, lady Cappadoce pouvait se laisser
distraire par les choses extérieures, elle remarqua bientôt que le ciel
se couvrait et que le vent s'était élevé.
--Un orage! Mais alors elle aurait un prétexte pour retenir Nicétas, et
prolonger la musique de deux heures au moins.
Cependant, avec sa prudence accoutumée, elle ne dit rien tout de suite;
ce fut seulement quand les roulements du tonnerre se rapprochèrent
qu'elle prépara son invitation.
--Est-ce que votre soirée est engagée aujourd'hui? demanda-t-elle, entre
deux morceaux.
--Non, madame
--C'est heureux, car je crains bien que vous ne puissiez pas partir à
votre heure habituelle; je crois que nous allons être assaillis par un
orage terrible.
Il ne répondit rien, mais si elle l'avait observé d'un peu près,
elle aurait remarqué qu'il attachait sur Ghislaine un regard dont
l'expression était pour le moins étrange.
Les coups de tonnerre éclatèrent de plus en plus forts, l'obscurité
s'épaissit, les nuages que roulait le vent crevèrent en une trombe
d'eau.
Ghislaine s'arrêta de jouer.
--Décidément, dit lady Cappadoce, vous ne pourrez pas partir.
Mais Ghislaine, qui avait depuis longtemps deviné les malices de sa
gouvernante, et trouvait qu'il était peu délicat de payer d'un dîner les
heures prises de cette façon, voulut intervenir:
--Si vous avez besoin de rentrer à Paris, dit-elle, on fera atteler pour
vous reconduire à la gare.
--Je n'ai nullement besoin de rentrer; personne ne m'attend.
--Alors nous vous gardons à dîner, dit lady Cappadoce.
--Mais, madame....
--C'est entendu....
Elle sonna pour qu'on transmît ses ordres au maître d'hôtel.
L'orage, qu'elle avait annoncé terrible, fut au contraire assez faible,
les roulements du tonnerre s'éloignèrent, la pluie cessa, et Nicétas
aurait très bien pu repartir pour la gare à son heure habituelle, mais
puisqu'il avait promis de rester, il n'était pas décent qu'il reprit sa
liberté; aussi, quand la séance de travail fut finie, eut-elle la joie
de se faire jouer jusqu'au dîner les morceaux qu'elle demandait.
Ce n'était pas seulement pour Nicétas que Ghislaine trouvait les
artifices de sa gouvernante désagréables et mauvais, c'était aussi pour
elle-même. Tant que durait la leçon, elle était parfaitement à son
aise; tout à la musique qu'elle jouait, elle ne voyait en lui que
l'accompagnateur, et il réalisait toutes les qualités qu'elle pouvait
désirer; c'était bien l'artiste de talent, de grand talent, le musicien
que Soupert avait recommandé. Mais à table, l'artiste devenait un
invité, comme un autre, un monsieur quelconque, et cet invité, ce
monsieur la mettait mal à l'aise; à table, elle ne se laissait pas
emporter comme au piano, elle avait tout son calme, sa raison, et ce
qu'elle voyait la blessait comme ce qu'elle entendait: la façon dont il
la regardait à la dérobée l'obligeait le plus souvent à tenir ses yeux
sur son assiette; quand elle les levait, elle le voyait prendre des
attitudes mélancoliques ou inspirées qu'elle trouvait grossièrement
ridicules; et quand il parlait, il y avait dans les discours qu'il
adressait généralement à lady Cappadoce ou dans les moindres mots qui
tombaient de ses lèvres une affectation à la bizarrerie, une tension à
la pose dont elle ne pouvait pas ne pas être blessée, elle qui était
la franchise même. Cela l'avait frappée le premier jour, et, depuis,
s'était toujours continué: l'un des valets qui faisait le service de
table lui ayant offert du vin, il avait refusé en disant qu'il ne buvait
que de l'eau glacée et que plus elle était glacée meilleure il la
trouvait.
Elle ne pensait point que boire du vin fût un mérite et boire de l'eau
un vice, mais le ton sublime de cette réponse l'avait choquée, et comme
depuis, à chaque instant, il en avait eu du même genre, elle dut le
juger pour ce qu'il était et pour ce qu'elle méprisait le plus:--un
comédien.
Aussi quand lady Cappadoce avait réussi à le retenir, ce qui d'ailleurs
n'était guère difficile depuis quelque temps, cherchait-elle toujours à
abréger le dîner.
Ce soir-là, l'orage lui fournit un prétexte:
--Si vous voulez, dit-elle à sa gouvernante, un peu avant de quitter la
table, nous ferons ce soir un tour dans le parc; après la pluie il est
agréable de marcher sous bois.
Il n'y avait pas à insister pour garder Nicétas; à son grand regret,
lady Cappadoce, qui, au lieu de s'exposer à l'humidité des bois, aurait
mieux aimé passer la soirée au coin du piano à entendre de la musique,
dut se conformer à cette invitation.
En sortant de la salle à manger, Nicétas tourna à droite, Ghislaine
tourna à gauche accompagnée de lady Cappadoce, et tandis qu'elles
descendaient le perron du vestibule qui accède aux jardins, il
descendait, lui, celui de la cour d'honneur.
--Je crois que nous aurions pu garder M. Nicétas ce soir, dit lady
Cappadoce, continuant son idée.
--C'est justement pour ne pas le garder que j'ai proposé cette
promenade.
--Et pourquoi ne vouliez-vous pas le garder?
--Parce que mon oncle trouve que je fais trop de musique et désire que
j'en fasse moins.
--Il n'aime pas la musique, M. de Chambrais.
Comme il ne convenait pas à Ghislaine de soutenir une discussion sur
les idées et les goûts de son oncle, elle ne répondit pas, mais lady
Cappadoce, qui était outrée, continua:
--Je regrette que M. de Chambrais ne m'ait pas adressé son observation;
puisque j'ai la direction de votre travail, c'était à moi qu'elle devait
être présentée.
--Mon oncle n'avait pas en vue les heures du travail, mais celles de la
distraction, et c'est pour cela qu'il m'a fait son observation amicale
au lieu de vous l'adresser.
Si doux qu'eût été le ton de cette réponse conciliante, il ne désarma
point lady Cappadoce qui ne savait de quoi elle était le plus furieuse,
ou de l'atteinte portée à son autorité, ou de la suppression des séances
supplémentaires de musique.
--Je ne connais pas de distractions mieux employées que celles qu'on
donne à la musique, plus saines, plus morales.
Ghislaine n'avait rien à répondre; elle était débarrassée de ces dîners,
cela suffisait, et pour l'heure présente, plutôt que de discuter, elle
aimait mieux être tout au plaisir de la promenade et de la rêverie: le
soir tombait, et de la terre trempée par l'orage montait avec des buées
blanches le parfum des fleurs du jardin mêlé à l'âcre odeur des herbes
et des mousses du parc; après la chaleur du jour il était réconfortant
de se baigner dans cette fraîcheur, comme il était doux aux yeux, après
les violentes clartés du matin, de se perdre dans les vapeurs grises qui
rampaient aux extrémités des longues allées droites.
C'était bien à Nicétas qu'elle allait penser vraiment, de lui qu'elle
allait s'occuper!
VII
Ce n'était point l'habitude de Nicétas d'être affable pour les
domestiques de Chambrais, hautain au contraire et dédaigneux avec
affectation, à ce point que ceux qui avaient de l'autorité dans la
maison s'étaient entendus pour ne pas le servir; lorsqu'on devait le
conduire à la gare, c'était le second cocher que déléguait le premier;
lorsqu'il arrivait, les valets de pied se sauvaient pour ne pas
lui ouvrir la porte, et à table, le maître d'hôtel le livrait
dédaigneusement aux mains d'un subalterne.
Mais ce soir-là, lorsqu'il passa devant le pavillon du concierge, il
s'arrêta pour échanger quelques mots avec ce fonctionnaire qui soupait
la fenétre ouverte, en compagnie de sa femme et de ses enfants.
--Bonsoir, bonsoir.
--Bonsoir, Monsieur.
--Qu'est-ce que vous pensez du temps, je vous prie?
--Le temps? Ah! oui, le temps, fameux pour les biens de la terre.
--Je veux dire: Est-ce que vous croyez que je pourrai arriver à la
station sans pluie?
--Oh! pour sûr.
Il salua poliment et sortit, tandis que le concierge et sa femme se
regardaient en se demandant ce qu'il pouvait y avoir sous ces questions
peu naturelles.
Il était parti d'un pas pressé en homme qui a hâte d'arriver, mais il ne
tarda pas à ralentir sa marche, longeant le parc, il s'était arrêté à un
endroit où le mur abattu sur une vingtaine de mètres était remplacé par
un simple grillage en fil de fer tendu sur des poteaux; suffisant pour
empêcher la sortie des lièvres, des chevreuils et des daims, ce grillage
n'était qu'une défense insignifiante pour quelqu'un qui voudrait sauter
par-dessus en s'aidant des tas de moellons préparés de chaque côté des
fondations commencées. A cet endroit il n'y avait pas de maisons le long
de la route vis-à-vis le mur, seulement des champs et des prairies, à
cette heure déserts. Il regarda autour de lui, et ne voyant personne,
n'entendant aucun bruit, il enjamba par-dessus le grillage.
Il était dans le parc d'où il venait de sortir en prenant soin de faire
constater sa sortie par le concierge; rapidement il se dirigea vers le
château, mais en s'arrêtant de temps en temps pour écouter et regarder.
Il ne tarda pas à entrer dans les jardins, et bientôt à arriver au
berceau d'ifs où dans l'après-midi il s'était assis. Mais à ce moment,
il ne pouvait plus être question de reprendre cette place où il se
trouverait en vue du château, aussi s'embusqua-t-il derrière, ne
risquant qu'un oeil par un trou qui s'était fait dans ce mur de verdure.
Autour de lui, tout était silencieux; depuis longtemps, les jardiniers
étaient rentrés chez eux; et c'était dans une partie opposée du parc que
Ghislaine et lady Cappadoce avaient dirigé leur promenade; il n'avait
donc pas à craindre que personne vînt le déranger. A ce moment même,
une femme de chambre parut à l'une des fenêtres de l'appartement de
Ghislaine, et tirant les volets, elle les ferma; puis elle passa à
une seconde, et ainsi successivement pour toutes, une seule exceptée,
qu'elle laissa ouverte, en se contentant de rapprocher les volets de
façon à ce que l'air frais du dehors pénétrât à l'intérieur.
De derrière son abri il voyait le bonnet blanc passer sur le fond sombre
de la chambre, et de temps en temps dans le calme du soir, il
entendait grincer sur leurs tringles de fer les lourds rideaux qu'elle
manoeuvrait. Le ménage dura assez longtemps, puis une porte claqua et
rien ne troubla plus le silence. Son travail fini, la femme de chambre
était partie pour ne plus revenir, et maintenant cette partie du château
se trouvait abandonnée, le personnel domestique dînant tranquillement à
l'office dans d'aile opposée.
La nuit se serait faite depuis quelques instants déjà si la lune en
se levant n'avait ajouté sa lumière frisante aux dernières lueurs du
couchant, mais cependant les ombres commençaient à être assez confuses
pour que Nicétas pût ne pas craindre d'être aperçu si par extraordinaire
quelqu'un regardait de ce coté. Sortant de derrière sa cachette, il vint
s'asseoir dans le berceau, où il resta près de dix minutes, se levant
brusquement, se rasseyant aussitôt, en homme qui balance une résolution,
prise, abandonnée et reprise. Enfin, quittant le berceau et se baissant
de manière à ce que sa tête ne dépassât point les arbustes et les
plantes des plates-bandes, marchant sur les bordures gazonnées pour
que son pas ne criât pas sur le gravier, il se dirigea vers la fenêtre
restée ouverte; son appui n'étant pas à plus d'un mètre cinquante du
sol, il l'escalada facilement et se trouva dans la chambre de Ghislaine.
Il respira et regarda autour de lui; bien des fois avant cette soirée,
il l'avait examinée en se promenant dans le jardin, et il connaissait sa
disposition comme son ameublement: ses six fenêtres sur trois faces, le
lit à baldaquin, dont le chevet était adossé au mur, le paravent à six
feuilles, ses grands fauteuils en bois doré, mais dans la demi-obscurité
où la plongeaient les volets et les rideaux fermés, il fut un moment à
se retrouver. Peu à peu cependant, et successivement, chaque chose
se fit distincte en prenant sa forme réelle; alors, allant à une des
fenêtres fermées, il souleva un des rideaux et reconnut que, comme il le
présumait, l'embrasure était assez profonde pour qu'on pût se cacher
là en toute sûreté; par leur poids et leur épaisseur, ces rideaux
en velours ciselé formaient une sorte de mur, et il n'était pas
vraisemblable que quand Ghislaine rentrerait, elle irait, en petite
fille peureuse, soulever chaque rideau pour voir si un voleur n'était
pas embusqué derrière!
Maintenant que la première partie de son plan avait réussi, il n'avait
qu'à réfléchir à l'exécution de la seconde, et il était bien aise
d'avoir quelques instants à lui, avant le retour de mademoiselle de
Chambrais, pour se calmer.
Mais ce ne fut pas le calme qui lui vint; à mesure que le temps
s'écoulait, son agitation enfiévrée le dévorait, et par moment, étouffé
derrière les rideaux, il sentait la sueur qui coulait de son visage lui
tomber sur les mains.
Enfin, il entendit une porte s'ouvrir, et une lueur, glissant par les
deux côtés des rideaux, éclaira sa cachette; le bruit des pas lui dit
que Ghislaine n'était pas seule, comme il avait imaginé qu'elle le
serait qui l'accompagnait? Une femme de chambre ou lady Cappadoce?
--Faut-il fermer la fenêtre?
C'était une femme de chambre.
--Non, répondit Ghislaine, je la fermerai plus tard.
--Mademoiselle n'a pas besoin de moi?
--Pas du tout.
La femme de chambre se retira en fermant la porte; presque aussitôt la
lampe fut éteinte, et Ghislaine s'assit dans un fauteuil en face de la
fenêtre restée ouverte.
Il attendit quelques instants que le silence se fût établi, puis
écartant doucement l'un des rideaux il fit trois ou quatre pas en avant.
--C'est vous, Jeanne? demanda Ghislaine, n'admettant pas la possibilité
qu'une autre personne que sa femme de chambre fût là.
--Non, mademoiselle.
Elle poussa un cri en se levant d'un bond.
--Ne craignez rien.
Il s'était avancé, et dans le cadre clair de la fenêtre; il la voyait
haletante.
--N'approchez pas, j'appelle.
--Vous n'avez rien à craindre de moi, rien, je le jure.
--Pourquoi êtes-vous ici? Comment?
--Il faut que je vous parle, il y va de ma vie.
Elle avait eu le temps de se remettre et, le premier moment d'affolement
passé, de reprendre courage:
--Je n'ai rien à entendre ici, en ce moment.
Instinctivement et sans s'en rendre compte, elle parlait d'une voix
étouffée, peut-être parce que lui-même avait pris ce ton.
--Partez, monsieur, demain je vous écouterai.
Comme il ne bougeait pas et la regardait avec des yeux ardents qu'elle
voyait briller dans l'ombre, car il faisait face à la fenêtre, elle
continua:
--Me forcerez-vous à sonner?
--Vous ne sonnerez pas.
--Qui m'en empêchera?
--Vous-même; la réflexion; le souci de votre réputation; que
penserait-on, que dirait-on si, répondant à votre coup de sonnette, on
nous trouvait en tête à tête, la lampe éteinte, dans votre chambre?
Cette pensée ne lui était pas venue à l'esprit. C'était vrai; que
dirait-on, jusqu'où irait le scandale? C'était le calme, le sang-froid
qu'elle devait appeler seuls à son aide.
--Alors, monsieur, parlez; que me voulez vous?
Il avait été un moment démonté, mais en voyant ce changement d'attitude,
l'assurance lui revint, et il fit encore quelques pas vers elle:
--Vous dire ce que mes regards vous ont répété cent fois, que je vous
aime, que je vous adore....
Éperdue, elle jeta ses deux mains devant son visage, mais tout de suite
elle les abaissa en relevant la tête pour le regarder en face:
--Et c'est pour me faire cet outrage que vous vous êtes introduit ici,
partez, monsieur.
Il se mit à genoux, séparé d'elle par le fauteuil qu'elle venait de
quitter; mais cette pose de soumission respectueuse ne calma pas
l'indignation de Ghislaine:
--Quelle idée vous êtes-vous faite de moi, que vous avez pu admettre la
pensée que je vous écouterais?
--Et vous, quelle idée vous faites-vous de mon amour de trouver un
outrage dans son aveu; qu'ai-je demandé?
--L'outrage est de vous être introduit dans cette chambre; il est dans
votre aveu, dans votre attitude. Relevez-vous, monsieur, et partez,
partez, partez.
A chaque mot, l'accent s'était exaspéré: ce n'était pas seulement sa
pudeur et son honnêteté, sa dignité et sa fierté que cette brutale
déclaration blessait, c'étaient aussi ses rêves et ses espérances, ses
plus chères croyances; combien souvent avait-elle pensé à la première
parole d'amour qu'on lui adresserait; quels rêves radieux avait-elle
faits en les poétisant, en les idéalisant de tout ce que son imagination
inventait:--et voilà quelle était la réalité.
--Partez, répétait-elle.
--Pas avant que vous m'ayez entendu.
--Je n'ai rien à entendre, je ne veux rien entendre; cette insistance
est odieuse; si vous êtes un homme d'honneur, ne le sentez-vous pas?
partez.
--Je ne partirai pas.
--Eh bien! moi, je pars.
Mais elle n'avait point fait deux pas vers la porte que, se relevant, il
se plaça devant elle les bras étendus:
--Vous ne passerez pas.
Elle recula.
--Ne comprenez-vous pas que si je me suis décidé à cette résolution
désespérée, c'est que je ne suis pas maître de mon amour, c'est lui qui
m'a amené ici contre toute raison, contre ma volonté, c'est lui qui
m'oblige à parler: je vous aime, je vous aime, je vous aime.
--Mais c'est cela que je ne veux pas entendre.
--Et moi, c'est cela que je veux dire, redire, répéter. Je vous aime. Et
quel mal, quel outrage vous fait mon amour? il ne demande rien que de ne
pas rester ignoré. Vous savez que je vous aime, je vous vois, je suis
heureux.
--Eh bien! je le sais, partez.
--Oui, je partirai puisque ma présence ici vous jette dans cet émoi,
mais pas avant que vous ne m'ayez promis que cet aveu ne changera rien
à ce qui est. Je comprends que vous soyez blessée, qu'un homme payé par
vous, qui est à vos ordres, ait osé lever les yeux jusqu'à vous, mais si
cet homme n'est aujourd'hui qu'un pauvre musicien, l'espérance cependant
lui est permise.
--Que m'importe tout cela, puisque je ne ferai pas cette promesse:
jamais je ne permettrai qu'un homme qui m'a parlé comme vous venez de le
faire se retrouve à mes côtés: cette fierté que vous invoquez pour vous,
doit vous faire comprendre la mienne. Elle ne subira pas plus longtemps
votre présence; si vous ne voulez pas partir, quoi qu'il puisse en
advenir, je sonne.
--Je vous en empêcherai bien.
--Alors j'appelle.
Ils se regardèrent un moment en silence et Ghislaine ne baissa pas les
yeux; il y avait dans son attitude, dans le port de sa tête, dans son
regard une résolution qui surprit Nicétas; celle qui se tenait droite
devant lui n'était plus la jeune fille, la petite fille, l'élève qu'il
était habitué à voir depuis un an: ce qu'elle disait, elle le ferait.
Alors, qu'arriverait-il?
--Et si je partais? dit-il.
C'était un marché qu'il lui proposait; elle ne voulut pas comprendre.
--Partez, dit-elle.
--Au moins vous vous souviendrez que je n'avais que le bras à étendre
pour vous empêcher de sonner, que je n'avais qu'à vous mettre la main
sur la bouche pour que vous ne puissiez pas appeler, et que cependant je
suis parti. Vous vous souviendrez que je vous aime et ne demande qu'à
vous aimer... silencieusement, respectueusement.
Pendant qu'il se dirigeait vers la fenêtre, elle reculait autour du
fauteuil; il enjamba l'appui:
--Vous vous souviendrez.
VIII
Quand il se trouva en pleine campagne et regarda sa montre, il vit que
l'heure était trop avancée pour qu'il pût prendre le dernier train de
Paris.
Que faire? Sa résolution fut vite arrêtée: il n'avait qu'à aller coucher
chez Soupert. Quelques kilomètres à travers les champs par cette
belle nuit lumineuse n'étaient pas pour l'effrayer. Si, en arrivant à
Palaiseau, la porte du vieux maître était fermée, il frapperait et
on lui ouvrirait; hospitalier, Soupert, et habitué à recevoir ainsi
quelquefois la visite de noctambules égarés.
La route lui était connue, il n'avait qu'à aller droit devant lui par la
campagne déserte et les villages endormis; personne pour raconter qu'on
l'avait vu à cette heure aux environs de Chambrais; dans la plaine
silencieuse on n'entendait que le cri articulé des perdrix, et de temps
en temps les aboiements des chiens de bergers qui le poursuivaient quand
il longeait une pièce de trèfle où ils gardaient leurs moutons parqués;
dans le lointain aussi les sifflets des trains de la grande ligne
derrière les collines de Montlhéry.
Tout en marchant à grands pas, la tête basse, il était encore dans la
chambre de Ghislaine se demandant comment il en était sorti et pourquoi.
Pourquoi ne l'avait-il pas prise dans ses bras? Avant qu'elle eût
appelé, il lui eût fermé la bouche. Il ne comprenait pas encore comment
il s'était laissé dominer. Quel prestige exerçait-elle donc qu'il lui
avait obéi si docilement, si bêtement? C'était bien la peine vraiment
de se jeter dans cette aventure pour arriver à cette sortie piteuse.
Partez. Et il était parti.
Maintenant, il s'agissait de savoir comment elle allait prendre cette
soumission. Se souviendrait-elle, comme il lui avait demandé; ou bien sa
fierté persisterait-elle, comme elle l'en avait menacé?
La veille, il aurait cru au souvenir; maintenant, en retrouvant
Ghislaine si ferme devant lui, il avait peur de la fierté.
Allant de l'une à l'autre de ces questions, les examinant, les
retournant, mais sans s'arrêter à rien de satisfaisant, il fut tout
surpris de se trouver à Palaiseau qu'il traversa: pas une maison
ouverte; pas une lumière derrière les volets clos; certainement il
serait obligé de réveiller Soupert pour se faire ouvrir.
C'était au haut de la côte, sur le plateau de Saclay, au milieu de la
plaine, que se trouvait la maisonnette où Soupert était venu échouer,
heureux encore d'avoir cet abri où il vivait entre sa femme et sa
belle-mère, l'ancienne blanchisseuse. Entourée d'un jardin du côté des
champs, elle était en façade sur la grande route de Versailles, et
c'était sur cette disposition que Nicétas comptait pour se faire ouvrir
en cognant à la porte.
Mais il n'eut pas besoin de cogner; comme il approchait de la maison
dont il voyait déjà la façade toute blanche éclairée par la lune, il
crut entendre, dans le calme de la nuit, un piano.
--Soupert faisant de la musique, voilà qui serait étrange!
Si étrange que cela pût paraître, c'était bien Soupert; non seulement
il jouait du piano, mais encore de sa voix cassée et chevrotante il
chantait la romance du ténor des _Abencerrages_, celle qui, vingt ans
auparavant, avait eu une si grande vogue.
Nicétas n'était pas dans des circonstances à s'attendrir sur les autres,
cependant il fut ému, et avant de frapper il voulut attendre que la
romance fût achevée.
Comme il avançait la main vers le volet il entendit le tremblement d'un
goulot de bouteille sur le bord d'un verre; alors il frappa.
--Holà, qui est là?
--Moi, maestro.
--Qui toi?
--Nicétas.
--Le bambino. Ah! par exemple! Attends, attends, j'y vais.
La porte ouverte, Nicétas se trouva dans une pièce assez grande qui
servait à la fois de salon, de salle à manger et de cabinet de travail;
un piano à queue, reste d'anciennes splendeurs, en était le meuble
principal avec une immense bergère recouverte en velours d'Utrecht.
--Tu arrives de Chambrais, dit Soupert, et tu viens me demander à
coucher?
--Si vous le voulez bien.
--La bergère te tend les bras; mais avant, nous allons prendre un grog.
Sur la table étaient posés une bouteille d'eau-de-vie, dont le bouchon
était retenu par une ficelle, une carafe d'eau et un verre; Soupert prit
un autre verre dans le buffet et tendit la bouteille à Nicétas de sa
main tremblante:
--Tu dois avoir soif.
--Un peu.
--Comme tu dis cela.
Il le regarda en face.
--Est-ce que tu as fait de mauvaises rencontres en chemin? Tu es
troublé.
--Mais non.
--Tu sais que je ne me trompe pas au timbre de la voix; tu as quelque
chose. Mais restons-en là si tu ne veux pas répondre; tu me connais: pas
curieux. A ta santé, mon garçon.
Il vida d'un coup la moitié de son verre et, en le reposant sur la
table, il continua de façon à changer de conversation:
--Tu es toujours content de mademoiselle de Chambrais? Fameuse élève que
je t'ai donnée là, n'est-ce pas? Elle est douée, cette petite, et
jolie; à ton âge, j'en serais devenu amoureux; mais il n'y a plus
d'amoureux--regardant le verre de Nicétas encore plein--comme il n'y a
plus de buveurs; à quoi bon la jeunesse, si vous n'en faites rien?
--Et qui vous dit que je ne suis pas amoureux?
--De mademoiselle de Chambrais?
Il y eut un moment de silence. Soupert, les deux coudes sur la table,
regardait Nicétas qui, lui, regardait vaguement les fleurs du papier de
tenture.
--C'est justement cet amour, dit-il enfin, qui vient de me jeter dans
une aventure, laquelle m'amène ici ce soir.
Incertain et perplexe, Nicétas était dans des conditions où le besoin
des confidences force les lèvres les plus étroitement fermées à
s'ouvrir; Soupert avait eu des histoires d'amour assez extraordinaires
pour qu'on pût parler d'amour avec lui; avant de devenir le vieux
bonhomme dévoyé et tombé qui ne pensait plus qu'à boire, il avait été un
vainqueur.
Du doigt, Soupert montra le plafond:
--Les femmes dorment, dit-il, tu peux parler.
Cette invitation directe décida Nicétas.
--Puisque vous auriez été amoureux de mademoiselle de Chambrais, dit-il,
vous ne devez pas vous étonner que je le sois devenu.
--Ce serait le contraire qui m'étonnerait: une jolie fille, un garçon
comme toi, pour toute surveillante une vieille folle, c'était écrit.
--Quand je me suis aperçu que je commençais à l'aimer, et ç'a été tout
de suite, j'ai voulu me défendre contre ce sentiment. Nicétas amoureux
de la princesse de Chambrais, la belle affaire vraiment, où pouvait-elle
me conduire?
--Je te l'ai dit, bambino, pas de jeunesse! la jeunesse ne se demande
jamais où les mouvements de son coeur peuvent la conduire, elle va, et
de l'avant.
--Comme je me donnais toutes sortes de raisons, et elles ne me
manquaient pas, pour me détacher, votre exemple, maestro, a pesé
sur moi; ne vous êtes-vous pas fait aimer par une femme qui, par la
naissance, était l'égale de mademoiselle de Chambrais?
--Elle lui était supérieure.
--Et comme moi, vous n'étiez qu'un musicien.
--Oui, mais avec le prestige du talent.
--Enfin, je ne me suis pas détaché... au contraire; après chaque
leçon je me retirais plus épris, possédé, je l'aimais, je l'aimais
passionnément.
--Et elle?
--Nous allons y arriver. Je passe sur le développement de mon amour, sur
ses espérances et ses craintes....
--Je connais ça.
--Et j'arrive à ce soir. Décidé à lui parler.
--Ah! tu es l'homme des discours, toi; elle était donc disposée à
t'écouter?
--Je n'en savais rien, et c'était justement pour le savoir que je
voulais lui parler. Ce soir, après avoir dîné au château, pendant
qu'elle faisait une promenade dans le parc, je me suis introduit dans sa
chambre, et quand elle est entrée je lui ai dit mon amour.
--Et puisque te voilà ici, je devine la réponse. Flanqué à la porte.
--Elle m'a demandé de partir, et comme je l'aime, je me suis laissé
toucher par son émoi: je suis parti.
--C'est ce que j'appelle flanqué à la porte; maintenant que va-t-il
arriver?
--Je vous le demande.
--Affaire mal engagée! Que diable veux-tu que je te réponde, je n'ai
jamais passé par là. Vois-tu, en amour, il y a trois façons de procéder:
écrire, ce qui est à l'usage des enfants; parler, ce qui est la manière
des très jeunes gens, agir, ce qui est celle des hommes. Moi j'ai été
homme tout de suite, et j'ai épousé une femme qui, comme tu le dis,
était l'égale de mademoiselle de Chambrais; ce qui ne serait pas arrivé,
je t'assure, si j'avais eu l'idée juvénile de lui adresser un beau
discours. Il n'y a pas eu à me répondre; elle d'abord, la famille
ensuite n'ont eu qu'à accepter un mariage indispensable. Alors c'est
elle qui a parlé pour moi. Tandis que dans ta situation je ne vois pas
ta rentrée auprès de mademoiselle de Chambrais facile. Tu es parti.
--C'est justement ce qui prouve mon amour.
--Si tu veux; mais rentrer? Peux-tu te présenter devant elle comme si
rien ne s'était passé entre vous? Quel jour donnes-tu ta leçon?
--Lundi.
--Eh bien! lundi, peux-tu arriver et lui dire tranquillement: «Qu'est-ce
que nous jouons aujourd'hui?»
--Je vous le demande.
--Je n'en sais rien. Crois-tu qu'elle va accepter près d'elle un maître
de musique qui lui a déclaré sa flamme, et auquel elle a répondu:
Partez! Si mademoiselle de Chambrais avait été une curieuse ou une
gaillarde disposée à trouver dans cet amour des distractions ou autre
chose, si même elle n'avait été simplement qu'une coquette, elle ne
t'aurait pas flanqué à la porte. Tu y es, je ne sais vraiment pas
comment tu rentreras, car je ne serais pas du tout surpris si demain ou
après-demain lady Cappadoce, de sa longue et grande écriture anglaise,
t'écrivait que les leçons d'accompagnement sont momentanément
suspendues. Tu comprends que, sans rien avouer, il n'est pas difficile à
la petite Ghislaine de trouver un prétexte pour justifier la suspension
de ces leçons. Alors?
--Alors?
--Tu conviendras que l'idée est bizarre de t'introduire, à la brune,
dans la chambre d'une jeune fille, et d'une jeune fille qui est
mademoiselle de Chambrais, pour lui dire tout gaillardement: «Je vous
aime»; sans avoir préalablement préparé le terrain, et sans s'être
demandé comment cet aveu serait reçu.
--C'est une inspiration de cette jeunesse que vous me reprochiez de ne
pas avoir. Je n'ai rien calculé; je ne me suis rien demandé. Entraîné
malgré moi, poussé par une force inconsciente, j'ai éprouvé un besoin
irrésistible de lui dire: «Je vous aime»; et je n'ai pas vu autre chose
que le bonheur de le lui dire. Si je vous avouais que je lui ai écrit
vingt fois cet aveu, sans jamais oser lui remettre ma lettre! Que
voulez-vous, cher maestro, je n'ai pas commencé comme vous par être
homme.
--C'est donc vrai que tu es si bambino que ça! Comment as-tu eu le
courage d'entrer dans la chambre et de parler?
--Vous savez bien que ce sont les faibles qui ont toutes les audaces
quand ils sont poussés à bout... et je l'étais par mon amour. Une fois
sorti de ma réserve ordinaire, rien ne m'arrête plus.
--Espérons que la lettre de lady Cappadoce ne te jettera pas hors de
toi. C'est égal, fichue aventure. Buvons un grog.
Il caressa son verre:
--Voilà le vrai ami, le seul qu'on trouve toujours quand on en a besoin;
tandis que l'amour, les femmes, la gloire, illusion, mon cher, et folie.
A ta santé.
IX
Sur la bergère où il avait pour toute couverture un vieux tapis de
table, Nicétas dormit peu, et le matin, avant que la maison fût
éveillée, il partit pour prendre à Palaiseau le premier train de Paris.
Quand il s'était décidé à raconter son aventure, il avait cru que
l'obscurité dans laquelle il se débattait allait se dissiper, et que
Soupert, avec son expérience de la vie, éclairerait son lendemain; mais
Soupert n'avait rien éclairé du tout, au contraire, et son lendemain
était aussi plein d'indécision et d'incertitude que la veille.
De cet entretien avec le vieux maestro il n'avait tiré qu'un seul
enseignement, c'est qu'il avait été plus que naïf d'obéir à Ghislaine
quand elle lui avait demandé de partir, et cela il se l'était dit vingt
fois dans le trajet de Chambrais à Palaiseau, mais ces railleries
pesaient d'un tout autre poids sur lui que tous les reproches qu'il
avait pu s'adresser.
Et quand il rapprochait ces railleries des confidences de Soupert sur
son mariage «indispensable», il s'exaspérait contre sa naïveté juvénile:
évidemment la comparaison entre son procédé et celui de Soupert n'était
pas à son avantage: Soupert s'était fait aimer par une fille qui était
l'égale de mademoiselle de Chambrais et il l'avait épousée; lui s'était
fait flanquer à la porte.
Qu'il eût procédé comme Soupert, Ghislaine serait sa maîtresse; tandis
que maintenant il fallait bien reconnaître que les probabilités étaient
pour que lady Cappadoce écrivît la lettre annoncée par Soupert.
Il l'attendit toute la journée, cette lettre, et à chaque instant, il
rentra demander si l'on n'avait rien reçu pour lui.
Le soir, elle n'était pas arrivée; alors il se prit à espérer qu'elle ne
viendrait pas, se disant que si Ghislaine avait été réellement blessée
par son aveu, au point de ne pas vouloir se retrouver avec lui, son
indignation n'attendrait pas; fâchée, exaspérée, elle commencerait sa
journée par lui faire signifier congé; les prétextes ne lui manqueraient
pas si, comme il était probable, elle ne voulait pas confesser la
vérité. Puisque cette signification n'avait pas encore eu lieu, il
lui semblait qu'il pouvait prendre espoir, et les bonnes raisons
s'enchaînaient dans son imagination enfiévrée.
Pourquoi n'aurait-elle pas été touchée de sa soumission? Parce qu'elle
avait repoussé un amant alors qu'il se présentait maladroitement et
de façon à effrayer une plus délurée qu'elle, il n'en résultait pas
nécessairement qu'elle refusait de se laisser aimer. Il pouvait lui
déplaire d'accepter une liaison toute franche; mais il pouvait très bien
lui plaire d'avoir un amoureux et de jouer au sentiment; et pour lui il
était tout disposé à se contenter de ce rôle... au moins en attendant.
Quand il la regarderait maintenant, il rencontrerait ses yeux au lieu de
ne trouver que ses paupières baissées; ils s'entendraient à demi-mot,
d'un signe, d'un sourire; sans rien demander leurs mains iraient l'une
au-devant de l'autre; leurs silences même auraient une douceur et une
ivresse; il y aurait entre eux un secret et un mystère; enfin ce serait
un amusement de tromper la vieille Anglaise qui, avec sa majesté
héréditaire, ne verrait pas plus loin que le bout de son nez.
Ce fut le rêve de sa nuit; tout plein de charme et de repos après les
angoisses de la journée.
Qu'elle acceptât cette situation, et sans fatuité on pouvait croire que,
plus tard, elle serait amenée fatalement à en accepter une autre: à lui
de la préparer.
Le lendemain, qui était un dimanche, il ne sortit point afin de pouvoir
descendre d'heure en heure voir si la lettre n'arrivait point, sa
concierge n'étant point femme à monter ses cinq étages pour la lui
remettre: chaque fois il eut la même réponse: rien; à la dernière, sa
concierge qui voyait son trouble, crut à propos de lui adresser un mot
d'encouragement.
--Ce sera pour demain.
Décidément, il pouvait s'affermir dans son espérance; Ghislaine n'avait
rien dit, lady Cappadoce n'écrirait pas.
Le lendemain, avant huit heures, il montait la garde à la porte de la
loge; quand le facteur parut, il entra avec lui; il y avait un paquet
d'une vingtaine de lettres pour la maison; dans son anxiété il se pencha
par-dessus l'épaule de la concierge, qui lentement, les lunettes sur le
nez, faisait son tri.
--Encore rien pour vous, monsieur Nicétas, ce sera pour la seconde.
Il n'avait pas cela à craindre; comme il devait partir à une heure pour
Chambrais, s'il n'avait pas de lettre, c'est que décidément Ghislaine
acceptait la déclaration avec ses conséquences.
Il pouvait donc respirer; pas si juvénile, sa déclaration, que Soupert
le disait; pas si naïve, sa sortie; décidément, il était vieux jeu, le
maestro.
Comme il montait l'escalier triomphant, il entendit qu'on l'appelait.
--Monsieur Nicétas, une dépêche.
Il fallut redescendre; le doute était difficile, la dépêche sûrement
venait de Chambrais.
Elle en venait en effet, et elle était signée de lady Cappadoce:
«Empêchement à la leçon aujourd'hui; préviendrai quand pourra être
reprise.»
Il remonta à sa chambre. Soupert avait eu raison les leçons étaient
momentanément suspendues.
Était-ce momentanément?
Après un moment d'accablement il se retrouva: jamais il ne pourrait
attendre que lady Cappadoce le prévint; il fallait savoir et tout de
suite, car malgré ce que cette dépêche, arrivant dans ces circonstances;
avait de significatif, il ne voulait pas désespérer encore tout à fait.
Il écrivit:
«J'ai l'honneur de présenter à lady Cappadoce mon respectueux hommage,
et de la prier de me faire savoir si les empêchements dont parle sa
dépêche semblent probables pour vendredi.»
Timide devant Ghislaine, seul dans sa chambre, il était résolu, car
c'était son amour qui faisait sa faiblesse, non son caractère, violent
au contraire et emporté; la réponse de la gouvernante déciderait la
question, et il voulait qu'elle le fût, incapable de rester dans le
doute.
Elle ne se fit pas attendre; dès le lendemain elle arriva:
«Lady Cappadoce aura le plaisir de prévenir M. Nicétas à l'avance
lorsque les leçons pourront être reprises, mais en ce moment il y a
empêchement à fixer une date.»
A ce court billet était joint un chèque pour le paiement du mois.
Il n'y avait plus d'explications plus ou moins plausibles à échafauder
pour chercher un doute, c'était bien un congé, malgré la forme aimable
dont lady Cappadoce l'enveloppait, sans rien confesser. Ghislaine
avait trouvé un prétexte pour supprimer les leçons, et avec sa naïveté
ordinaire, la vieille Anglaise croyait à une simple suspension.
Pour Ghislaine tout était fini; elle voulait ne le revoir jamais, et
elle prenait ses précautions pour qu'il en fût ainsi.
Pour lui, rien ne l'était; et il n'avait qu'à prendre les siennes pour
la revoir le jour même.
Quand, cédant à ses demandes, il avait consenti à partir, un marché
était intervenu entre eux: «Vous vous souviendrez»; c'était une
condition; puisqu'elle ne l'observait pas, il allait reprendre
l'entretien au point où il avait eu la naïveté de l'interrompre, et
cette fois, il irait jusqu'au bout: elle ne voulait pas de l'amour
respectueux dont il se serait contenté; à elle la responsabilité de ce
qui arriverait.
Ce jour-là, elle venait ordinairement à Paris pour travailler dans
l'atelier de Casparis; avant d'arrêter son plan, il voulut savoir si
elle viendrait; sans doute c'était une sorte de faiblesse, quelque
chose comme une acceptation «des empêchements» mis en avant par lady
Cappadoce; mais si comme il en était sûr à l'avance, les empêchements
n'existaient pas pour Casparis, il n'en serait que plus ferme dans sa
résolution.
A l'heure où il savait qu'elle devait arriver, il alla s'installer
avenue de Villiers, et en se promenant à une petite distance de
l'atelier du statuaire, il attendit; bientôt, il la vit descendre de
voiture, accompagnée de lady Cappadoce, et aussitôt, il partit pour la
gare de Sceaux.
Pour l'exécution du plan qu'il avait combiné, il fallait, en effet,
qu'il s'introduisit dans la chambre de Ghislaine, non après le dîner,
mais pendant le dîner, et pour cela, il avait besoin d'arriver de bonne
heure à Chambrais.
Que Ghislaine fît laisser ses fenêtres ouvertes le soir, quand elle
n'imaginait pas qu'on pourrait entrer chez elle, rien n'était plus
naturel, mais instruite par l'expérience, elle avait dû prendre des
précautions pour empêcher une nouvelle surprise, et il y eût eu naïveté
à lui de procéder une seconde fois de la même façon que la première.
Qu'il se présentât à la grille d'entrée, et le concierge ne le
laisserait pas probablement passer. Qu'il essayât de pénétrer dans la
chambre à la nuit tombante, et il trouverait les volets clos: il devait
donc manoeuvrer autrement.
C'était à sept heures que Ghislaine dînait avec lady Cappadoce, et
c'était à la même heure que les jardiniers cessaient leur travail pour
rentrer chez eux. Sa combinaison reposait sur cette concordance. A sept
heures, l'aile du château où se trouvait l'appartement de Ghislaine
devait être abandonnée; à sept heures les jardins devaient être
déserts; enfin à sept heures, les maçons qui réparaient le mur du parc
finissaient leur journée; si le hasard le favorisait, il avait des
chances pour arriver à cet appartement sans être rencontré et aperçu;
s'il ne le favorisait point, il s'en tirerait comme il pourrait ou il
ne s'en tirerait pas; sa vie eût-elle été en jeu que, dans l'état de
surexcitation où il se trouvait, il n'aurait pas hésité.
Au mur, la chance fut avec lui, et elle l'accompagna dans les jardins
qui, comme il l'avait prévu, étaient déserts; mais ce qu'il n'avait pas
prévu, c'était que les persiennes de l'appartement de Ghislaine fussent
déjà fermées, et cependant quand il arriva en vue du château, il vit
qu'elles l'étaient. Il resta décontenancé, ne pensant même pas à se
cacher: c'était l'anéantissement de son plan.
Mais dans cette façade, un petit perron descendait au jardin; si la
porte n'était pas fermée il pourrait entrer par là; assurément cette
voie était plus périlleuse, mais il n'avait pas à choisir: cela ou
rien. Il monta le perron et mit la main sur le bouton de la porte qui
s'ouvrit.
N'allait-il pas rencontrer quelque domestique, le bruit de ses pas
n'attirerait-il pas l'attention?
Marchant sur la pointe des pieds dans le vestibule sonore, il ouvrit la
première porte qu'il trouva et qui, d'après son estime, devait conduire
dans l'appartement de Ghislaine. L'obscurité l'empêcha tout d'abord de
se reconnaître, mais bientôt il vit que cette pièce meublée simplement
devait être habitée par la femme de chambre qui couchait auprès de Mlle
de Chambrais. Il continua d'avancer et, ouvrant une autre porte, il se
trouva dans un vaste cabinet de toilette, celui de Ghislaine.
Son intention n'était pas de se cacher comme la première fois, derrière
un rideau, car les précautions prises indiquaient qu'il devait employer
des moyens moins primitifs, et ce qu'il lui fallait c'était quelque coin
sombre ou mieux encore une armoire. Dans la partie du château qu'il
connaissait, elles étaient nombreuses, et il en avait vu d'immenses;
n'était-il pas logique d'en supposer dans les pièces habitées par
Ghislaine comme dans les autres?
Après un moment d'examen, il comprit qu'il n'avait que l'embarras du
choix; il en ouvrit une, puis une autre, puis une troisième, et se
décida enfin pour un placard haut et profond qui servait à ranger les
balais, les brosses, les plumeaux et tous les ustensiles de ménage. Là,
il devait être en sûreté; ce n'était pas l'heure de se servir de ces
objets, et en ayant soin d'enlever la clé de la serrure il ne courait
pas risque d'être enfermé; il y entra et tira la porte sur lui.
Il n'avait plus qu'à attendre; et comme il était à son aise pour prendre
les positions qu'il voulait, il pouvait rester là une partie de la nuit.
Il y resta jusqu'à neuf heures et demie; à ce moment, il entendit qu'on
entrait dans la chambre de Ghislaine: il y avait deux personnes.
--Fermez la porte à clef, dit Ghislaine.
--Oui, mademoiselle.
Il reconnut que cette voix était celle de Jeanne, une jeune femme de
chambre attachée spécialement au service de Ghislaine.
Il se fit un certain remue-ménage et un bruit d'allées et venues qui
vint faiblement jusqu'à lui.
--Est-ce que mademoiselle veut bien me permettre d'aller voir ma mère ce
soir? demanda la femme de chambre.
--Quand rentrerez-vous?
--Je ne serai qu'une heure partie, mon frère me ramènera.
--Allez; mais fermez la porte de votre chambre et emportez la clé.
--Oui, mademoiselle.
La femme de chambre traversa le cabinet de toilette et passa dans
sa chambre dont elle ferma la porte donnant sur le vestibule; ainsi
Ghislaine devait se croire en sûreté.
Que faisait-elle? Il n'entendait aucun bruit qui le renseignât; mais
peu importait, car son dessein n'était pas d'aller dans la chambre, il
attendrait qu'elle vînt dans le cabinet de toilette.
Au bout d'un quart d'heure à peu près un filet de lumière annonça
qu'elle arrivait, et des profondeurs sombres de sa cachette il la vit
poser sa bougie sur une console; elle était à deux pas du placard, lui
tournant le dos.
Doucement, il sortit; avant qu'elle pût pousser un cri, il la prit dans
son bras et de l'autre main il lui ferma la bouche:
--Ce soir, je ne partirai pas.
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE
DEUXIÈME PARTIE
I
Le lendemain à midi, Philippe, le valet de chambre du comte de
Chambrais, se décidait, après avoir hésité plusieurs fois, à éveiller
son maître qui, rentré seulement à cinq heures, dormait du lourd sommeil
des nuits prolongées.
--Je demande pardon à monsieur le comte de le réveiller, dit-il en
toussant discrètement. C'est une dépêche que j'ai reçue de Mlle de
Chambrais, il y a déjà près de deux heures; elle demande une réponse,
alors...
Brusquement le comte se mit sur son séant et prit le papier bleu que
Philippe lui présentait sur un plateau.
--Tire les rideaux.
C'était rue de Rivoli, en face des Tuileries, presque au coin de la
place de la Concorde, que demeurait le comte, à l'une des expositions
les plus claires et les plus ensoleillées de Paris assurément; cependant
la nappe de lumière crue qui emplit la chambre ne lui permit pas de
déchiffrer la dépêche qu'il tenait à bout de bras par coquetterie, il
n'avait pas voulu se résigner encore aux lunettes ni aux pince-nez,
et pour qu'il pût lire, certaines conditions d'éclairage lui étaient
nécessaires, qu'il ne trouvait pas dans son lit drapé de rideaux de
satin rouge.
--Lis toi-même, dit-il en rendant la dépêche à Philippe.
«Prévenez mon oncle que j'ai besoin de le voir aujourd'hui et que je le
prie de venir à Chambrais. S'il est déjà sorti au reçu de cette dépêche,
portez-la lui. Une voiture l'attendra à la gare à partir de deux
heures.»
--Que me lis-tu là?
--Rien que ce qui est sur la dépêche.
Le comte sauta à bas du lit et courut à la fenêtre où il trouverait
l'éclairage qu'il lui fallait.
Mais s'il n'avait rien compris à la dépêche quand Philippe la lui avait
lue, elle ne fut guère moins obscure quand il la lut lui-même.
Que se passait-il donc à Chambrais pour qu'elle l'appelât ainsi en toute
hâte? Il n'y avait pas à hésiter: il fallait partir.
--Commande-moi deux oeufs et, une tasse de thé, dit-il.
Puis quand le valet de chambre fut sorti, il commença à s'babiller.
--Et je m'imaginais que l'émancipation me rendrait ma liberté!
s'écria-t-il tout à coup.
Précisément, toutes sortes d'affaires exigeaient que ce jour-là il fût
libre.
A deux heures et demie, il avait un rendez-vous au Tattersall pour aider
un de ses amis à choisir un cheval; à quatre heures, il présidait une
séance d'escrime; à sept heures, il dînait au cabaret avec une petite
femme charmante qui vingt fois avait refusé son invitation et capitulait
enfin.
Voilà qu'il fallait changer tout cela, et ce qui l'ennuyait le plus au
monde, écrire un tas de lettres pour s'excuser: la visite au Tattersall,
la séance d'escrime, passe encore, mais le dîner! elle pourrait très
bien se fâcher, la petite femme charmante, alors c'était une occasion
perdue qui ne se retrouverait pas.
A la hâte il écrivit ses lettres, à la hâte aussi il avala son déjeuner,
et à trois heures il descendait de voiture devant le perron du château
où Ghislaine l'attendait, seule.
En la regardant il fut surpris de l'étrangeté de son attitude, comme en
écoutant les quelques paroles qu'elle lui adressa, il le fut des sons
rauques de sa voix tremblante.
--Se serait-il passé quelque chose de plus grave que ce qu'il avait
imaginé?
Ce fut ce qu'il se demanda en la suivant dans son appartement. Aussitôt
qu'ils furent entrés dans le petit salon qui précédait la chambre de
Ghislaine, elle ferma la porte avec un soin qu'il ne put pas ne pas
remarquer; de même il remarqua aussi que, malgré la chaleur, les
fenêtres donnant sur le Nord étaient closes. Il chercha les yeux de sa
nièce pour l'interroger, mais il ne les rencontra pas.
--Eh bien! mon enfant, que se passe-t-il? demanda-t-il à mi-voix d'un
ton affectueux et encourageant.
Elle ne répondit pas.
--Tu as besoin de moi, me voilà, tout à ta disposition.
Elle se cacha le visage entre ses deux mains et, d'une voix brisée, à
peine perceptible, elle murmura.
--La chose la plus infâme, la plus monstrueuse....
L'émotion lui coupa la parole, et ce ne furent que des sons
inintelligibles pour M. de Chambrais qu'elle prononça; puis,
brusquement, elle s'arrêta et fondit en larmes.
Il comprit que ce qu'il avait imaginé était à côté de la vérité,
terrible à coup sûr, mais sans pouvoir la deviner, sans oser même
l'envisager hardiment.
Pourtant, il fallait venir en aide à la pauvre enfant, et par de bonnes
paroles la pousser, la forcer:
--Ma chère enfant, ma petite fille, si tu avais encore ton père, ce qui
t'oppresse, tu le lui confierais, n'est-ce pas? Il est vrai que je n'ai
pas été tout à fait un père pour toi, mais je t'assure que j'en ai
l'affection, la tendresse, l'indulgence.--Parle-moi donc comme s'il
t'écoutait.
Il s'était approché d'elle et l'avait prise dans ses bras; elle s'appuya
contre lui, la tête basse, et il sentit qu'un tremblement la secouait.
Il attendit un moment, car s'il fallait l'encourager, c'était sans la
brusquer.
--Je n'ose pas, murmura-t-elle, je ne peux pas.
Puis, baissant encore la voix:
--Vous souvenez-vous de ce que vous m'avez dit à propos de mon goût pour
la musique....
Un éclair le frappa:
--Nicétas, s'écria-t-il.
--Oui.
Tous deux en même temps s'arrêtèrent, et un silence s'établit. M. de
Chambrais se refusait à aller jusqu'où ce qu'il voyait du désespoir de
Ghislaine le poussait; et Ghislaine hésitait, reculait devant ce qu'il
lui restait à dire.
Il sentit qu'il devait l'aider et lui tendre une main qui l'entraînât et
la soutînt en même temps.
--Tu vois que j'avais raison de me défier de ce Nicétas et de te
recommander la réserve avec lui.
--Croyez, mon oncle, que je me suis toujours enfermée dans cette
réserve.
Ce fut un soulagement pour M. de Chambrais; il avait foi dans la parole
de Ghislaine, et ce qu'elle disait, il savait qu'il pouvait le croire;
si elle ne s'était pas laissé prendre aux regards passionnés de ce
musicien, rien de bien grave n'était à craindre, semblait-il. Sans
doute, il s'agissait de quelque déclaration ridicule dont elle s'était
exagéré la portée; il n'y avait qu'à congédier le drôle, et cela serait
facile.
--Alors, parle, tu comprends qu'il faut tout me dire, si pénible que
cela puisse être.
--Comment?
--Tu n'avais donc jamais encouragé Nicétas?
--Oh! jamais.
--Cependant?
--Je n'avais même jamais admis la pensée qu'il pût prendre mon attitude
avec lui pour un encouragement: à la vérité, il était quelquefois
étrange, souvent il me regardait d'une façon gênante, il tenait des
discours incohérents, mais je m'expliquais tout cela par la bizarrerie
de son caractère. Comment supposer...
--Évidemment.
--Les choses en étaient là, et je me proposais même d'observer avec lui
une plus grande réserve encore, comme vous me l'aviez recommandé, quand
vendredi lady Cappadoce l'a retenu à dîner....
--Et pourquoi?
--Il y avait eu de l'orage; elle craignait qu'il ne fût mouillé en
retournant à la gare; enfin elle a pour lui, vous le savez, beaucoup de
sympathie. Pendant le dîner il s'était montré ce que je l'avais toujours
vu, ni plus ni moins étrange. En nous levant de table, lady Cappadoce et
moi, nous fîmes une promenade dans le parc, la pluie ayant cessé, et...
lui partit pour la station; au moins je crus qu'il partait. Mais en
rentrant après notre promenade, je le trouvai dans ma chambre; sans
doute il était entré par une fenêtre ouverte et il s'était caché
derrière un rideau d'où il sortit quand je fus seule. Mon premier
mouvement fut de me jeter sur la sonnette, mais il s'était placé entre
elle et moi. Je pensai aussi à appeler, à crier, mais la peur du
scandale me retint, la honte d'avoir à rougir devant les domestiques; et
avant d'en venir là je voulus essayer de me défendre seule.
--Bien, ma fille.
--Dois-je vous répéter ce qu'il me dit?
--Non, seulement ce qui est indispensable que je sache.
--Il commença par me dire qu'il fallait qu'il me parlât, qu'il y allait
de sa vie; je lui répondis que je n'avais rien à entendre; que je
l'écouterais le lendemain, qu'il devait partir; mais il ne partit point
et alors il se jeta à genoux....
--Je comprends, passe.
--Je voulus sortir moi-même, il se plaça devant la porte. Je recommençai
à le presser de partir, et il répondit qu'il m'obéirait si je voulais
prendre l'engagement que je serais pour lui après cet aveu ce que
j'étais avant. Je refusai, et comme il s'obstinait à rester, à parler,
je le menaçai d'appeler à l'aide. A mon accent, il comprit que j'étais
décidée à tout, plutôt qu'à supporter ses outrages une minute de plus;
il enjamba la fenêtre, en me priant de me souvenir qu'il m'avait obéi.
--Et depuis?
--Il m'était impossible de le retrouver en face de moi; sans confesser
la vérité à lady Cappadoce, je la priai de lui écrire pour le prévenir
que les leçons étaient interrompues: puis pour ne pas être exposée à
ce qu'il revînt dans ma chambre comme la première fois, je recommandai
qu'on tînt toutes les fenêtres de mon appartement fermées, avant le
dîner; je me croyais en sûreté. Hier soir....
Elle s'arrêta, et sa voix qui s'était raffermie s'altéra au point d'être
à peine intelligible.
--Hier soir je rentrai chez moi, accompagnée de Jeanne; toutes les
fenêtres étaient fermées, et rien ne se présentait d'inquiétant.
Rassurée, je permis à Jeanne d'aller passer une heure chez sa mère, mais
en lui ordonnant de fermer la porte de sa chambre et d'en emporter la
clef: la mienne était verrouillée. Au bout d'un certain temps, je passai
dans le cabinet de toilette, et au moment où je posai ma bougie sur la
console....
--Il était là!
--Il me saisit dans son bras et me ferma la bouche d'une main. Je voulus
appeler, me débattre, me dégager, la force ma manqua. Quand je revins à
moi, il n'était plus là; une fenêtre de ma chambre était entrouverte.
II
Elle s'était enfoncé la tête dans la poitrine de son oncle, éplorée,
haletante, et lui la tenait sans trouver un mot à dire, bouleversé par
la douleur et aussi frémissant d'indignation.
--Ma pauvre enfant, murmurait-il, ma pauvre enfant!
Puis s'interrompant dans sa tendre compassion, il se laissait aller aux
mouvements de fureur qui le soulevaient:
--Le misérable!
L'horreur de la réalité dépassait ce qu'il avait osé craindre, et devant
le désespoir de cette enfant qui lui inspirait une tendresse dont pour
la première fois il sentait toute l'étendue, il restait anéanti.
Cependant il fallait qu'il lui parlât, il fallait qu'elle comprît
qu'elle pouvait se réfugier en lui, car si quelque chose devait la
relever et la soutenir c'était à coup sûr la certitude qu'elle ne serait
pas abandonnée.
--Ainsi, dit-il d'un ton qu'il aurait pris pour parler à un petit
enfant, ta première pensée a été de m'envoyer cette dépêche.
--N'êtes-vous pas tout pour moi?
--Oui, mon enfant, ton coeur ne t'a pas trompée: je suis à toi,
entièrement à toi et désormais je veux que nous vivions comme père et
fille. J'ai eu tort de penser que tu étais assez grande pour n'avoir
plus besoin de moi, et ma part de responsabilité est lourde dans ce
malheur. Si j'avais été ce que je devais être, si j'étais resté près
de toi je t'aurais protégée, ma présence seule eût empêché ce qui est
arrivé.
Tout d'abord elle n'avait pas compris mais peu à peu la lumière se
faisait.
--Oh! mon oncle, murmura-t-elle.
--L'oncle fait place au père; oncle, je l'étais quand je t'ai donné lady
Cappadoce, et je l'étais aussi quand j'ai provoqué ton émancipation;
père, je le suis en te disant que je ne te quitterai plus jusqu'au
jour....
Il allait dire «de ton mariage»; mais ce mot prononcé en ce moment ne
pouvait qu'éveiller des douleurs et des hontes nouvelles: il le retint à
temps.
--Que je ne te quitterai plus jusqu'au jour où tu ne voudras plus de
moi.
Elle releva la tête, et le regarda avec une émotion qui disait combien
profondément elle était touchée.
--Pour aujourd'hui, reprit-il, tu me fais préparer mon appartement ici,
celui que je suis venu occuper quand tu es restée seule.
--Qui aurait prévu alors que je pourrais être plus malheureuse un jour
que je ne l'étais en ce moment?
N'ayant rien à répondre à ce cri désespéré, il continua pour qu'elle fût
obligée de le suivre.
--Il importe que personne ne puisse remarquer que tu n'es pas dans ton
état normal, et si tu étais forcée de te contraindre, si tu devais
amener un sourire sur tes lèvres quand tu aurais des yeux pleins de
larmes, ce serait un supplice que je veux t'épargner. Nous partirons
donc demain ou après-demain en voyage, pour aller droit devant nous; et
bien entendu nous laisserons lady Cappadoce au château, n'emmenant que
Philippe, qui est aussi incapable de voir ce qu'on ne lui montre pas que
s'il était aveugle.
Il s'arrêta quelques secondes, car ce qu'il avait à dire était si
délicat, si difficile, qu'il ne savait comment l'aborder: cette nuit
n'avait pas fait que Ghislaine ne fût encore l'innocente et pure jeune
fille qu'elle était la veille, et il fallait qu'il parlât sans que cette
innocence fût effleurée.
--Il se peut, continua-t-il, que nous soyons empêchés de revenir à
Chambrais avant... plusieurs mois, un an, peut-être. Sans doute, il
est à espérer que cette crainte ne se réalisera pas, et même les
probabilités sont pour la non réalisation; mais il faut la prévoir;
dans ce cas nous irions à l'étranger, quelque part où nous aurions la
certitude de n'être pas connus, et nous attendrions.
Comme il sentit la main qu'il tenait dans la sienne se mouiller de
sueur, il poursuivit:
--Si en ce moment je parle de cette menace qui, je le répète, est en
dehors de la probabilité, c'est pour que dès maintenant tu aies la
certitude que quoi qu'il arrive, ce terrible secret restera entre nous;
que ce qui s'est passé cette nuit et ce qui en peut résulter ne sera
connu de personne; enfin que pour te défendre, te sauver, compatir à
ton malheur, te plaindre ou te soutenir, tu auras une affection, une
tendresse paternelles.
Elle se jeta dans les bras de son oncle, mais sans trouver une parole,
étouffée par les larmes.
--A deux nous serons forts, dit-il doucement, et si pendant le temps
qu'il nous reste à passer ici tu peux t'observer, j'arrangerai les
choses pour que notre départ paraisse à tous la chose la plus naturelle
du monde: lady Cappadoce sait-elle que tu m'as envoyé une dépêche?
--Je ne crois pas.
--Dans le cas où elle le saurait, est-il possible que cette dépêche soit
une réponse à une lettre que tu aurais reçue de moi?
--Sans doute.
--Eh bien! il en sera ainsi: notre voyage n'aura pas été arrangé
aujourd'hui; je te l'aurai proposé il y a plusieurs jours--ce qui a son
importance, tu le comprends--aujourd'hui je ne serai venu que pour nous
entendre définitivement. C'est ainsi que tout de suite je vais présenter
les choses à lady Cappadoce. Toi, pendant ce temps, fais atteler une
voiture qui me conduira à Paris.
--Vous voulez?
--Ne t'imagine pas, pauvre petite, que je veuille revenir sur ce que
j'ai dit: je suis à toi, entièrement; si je vais à Paris c'est pour toi;
je dois voir ce misérable.
Elle eut un frémissement.
--C'est de ton honneur qu'il s'agit, c'est de l'honneur de notre nom;
aie confiance en moi.
Elle releva la tête et lui tendant la main:
--Toute confiance, mon oncle.
--Si tu ne veux pas rester ici, exposée aux questions de lady Cappadoce
et à sa curiosité, viens avec moi à Paris, tu m'attendras à l'hôtel
tandis que je serai chez lui, et nous rentrerons ce soir ensemble. A la
veille d'un départ, il est tout naturel qu'on ait des courses à faire
dans les magasins. Ce sera ton explication.
Pendant que le comte annonçait son voyage à lady Cappadoce, si ébahie
qu'on ne l'emmenât point qu'elle ne trouvait pas un mot à répondre,
Ghislaine, devant une glace se baignait le visage, tâchant d'effacer les
traces de ses larmes: quand M. de Chambrais la fit appeler, elle était
prête à partir.
En chemin, pour la distraire, il voulut discuter leur plan de voyage: où
désirait-elle aller? Mais elle n'avait aucun désir, bien qu'elle ne fût
pas plus blasée sur les voyages que sur les autres plaisirs, qui avaient
été réservés pour ses premières années de mariage. Si l'été leur
interdisait l'Espagne et l'Italie, il leur restait les pays du nord:
la Hollande, la Norvège. Le Danemark ne la tentait pas plus que la
Hollande, la Norvège que le Danemark.
Pourquoi ne pas rester en France, dans un village au milieu des bois, ou
au bord de la mer? A quoi bon parcourir des pays plus ou moins curieux
qu'elle verrait mal? Mais elle n'eut pas plutôt fait cette réponse
qu'elle en comprit l'égoïsme, et tout de suite elle s'en excusa en
priant son oncle de choisir lui-même le pays qu'il aurait plaisir à voir
ou à revoir, et ce fut sur la Hollande que décidément tomba ce choix.
Cette discussion eut cela de bon qu'elle occupa la route: obligée de
suivre son oncle, obligée de lui répondre, Ghislaine se calma. La honte
de la confession commençait à perdre de son intensité première, en
même temps que l'horreur de sa situation s'atténuait dans la tendresse
qu'elle rencontrait. Certes, elle avait compté sur cette tendresse, et
c'était cette confiance qui lui avait donné la force de l'appeler à son
aide; mais comment eût-elle imaginé que son oncle, dont elle connaissait
les idées et les habitudes d'indépendance, allait sacrifier ses idées
et ses habitudes pour se donner à elle avec ce dévouement? L'émotion
qu'elle éprouvait à se sentir ainsi soutenue lui desserrait le coeur.
En arrivant à Paris, M. de Chambrais la laissa à l'hôtel:
--Tâche de n'être pas trop impatiente, ma mignonne: tu comprends que
je peux ne pas le rencontrer chez lui; peut-être faudra-t-il que je
revienne à une heure où il y a chance de le trouver.
Il avait envoyé chercher une voiture de place, il se fit conduire rue
de Savoie où demeurait Nicétas; à sa demande, la concierge répondit que
justement M. Nicétas était chez lui:
--Au cinquième, la porte et gauche, au fond du corridor.
Ces cinq étages, le comte les monta lentement; pour les mêmes raisons
qui lui avaient fait laisser sa canne dans son fiacre, il s'arrêtait à
chaque palier: il fallait qu'il se calmât et ne se laissât pas entraîner
par la colère indignée qui le poussait; c'était de sang-froid, avec
dignité, qu'il devait aborder cet entretien et le conduire à sa fin.
Au dernier palier il fit une longue pause, car malgré tout ce qu'il
s'était dit et se répétait, il ne se sentait pas maître de ses nerfs.
La nature pas plus que l'éducation n'avaient fait de lui un de ces
hommes apathiques qui supportent les coups du sort en tendant le dos, et
préparent leur joue droite quand ils ont reçu un soufflet sur la gauche.
En lui donnant la taille et la carrure d'un cuirassier, les muscles d'un
gymnaste, les capacités et les exigences stomacales d'un gentilhomme
campagnard grand mangeur, grand buveur, grand chasseur, grand marcheur,
également fort dans tous les sports, la nature ne l'avait pas prédisposé
à la retenue ou à la timidité.
Ordinairement, il allait droit devant lui, fièrement, crânement; la tête
haute et le nez au vent, ne subissant d'autres règles que celles de sa
fantaisie, d'autres lois que celles des convenances ou de sa conscience.
Aussi lui en coûtait-il, dans ces circonstances, de ne pas entrer
simplement chez ce misérable pour lui casser les reins et lui tordre le
cou comme il le méritait; ce qu'il eût fait sans le moindre scrupule, si
l'honneur de cette pauvre petite n'eût été en jeu.
Et c'était cette lutte même contre l'impulsion de son caractère qui le
rendait hésitant: comment se contiendrait il lorsqu'il aurait ce lâche
gredin devant lui?
Une femme, qui entr'ouvrit une des portes donnant sur le palier et
l'examina avec la curiosité d'une commère à l'affût de ce qui se passe
chez ses voisins, le décida: sachant qu'on pouvait l'écouter, il serait
plus maître de soi.
Il suivit le corridor; au bout se trouvait la porte que lui avait
indiquée la concierge, la clé dans la serrure.
Il frappa. On ne répondit pas. Il frappa plus fort.
--Entrez, dit la voix de Nicétas du ton bourru d'un homme mécontent
qu'on le dérange.
Sous la main impatiente et nerveuse de M. de Chambrais la clé accrocha
dans la serrure, mais cependant la porte s'ouvrit:
Nicétas qui était assis à une table, écrivant, tourna la tête d'un
mouvement impatienté; mais en reconnaissant M. de Chambrais il se leva
violemment:
--Monsieur de Cham...
Le comte leva sa main puissante et d'un geste énergique lui ferma la
bouche si violemment que le nom fut coupé.
--Ne prononcez pas de noms.
De sa main levée il montra la porte et les quatre murs:
--Personne ne doit entendre ce qui va se dire entre nous; parlons bas.
III
La pièce dans laquelle M. de Chambrais se trouvait était plutôt un
atelier de peintre qu'une chambre. Aménagée dans les greniers de cette
vieille maison, elle recevait le jour par un châssis ouvert dans le
rampant du toit, et ses dimensions comme la hauteur de son plafond
n'avaient rien des petits logements qu'on rencontre ordinairement à ces
hauteurs.
Mais par où elle se rapprochait de ces logements, c'était par la
pauvreté de son ameublement consistant en trois chaises de paille et
une table de bois noirci; de lit on n'en voyait point, mais un paravent
recouvert de papier peint développé dans un angle pouvait le cacher
derrière ses feuilles; au mur, en belle place, était accrochée dans
un cadre, dont la dorure tirait l'oeil, une gravure représentant un
militaire en grand uniforme--le fameux portrait qui avait si fort
provoqué l'étonnement de Soupert et la sympathie de lady Cappadoce.
--Nous sommes seuls? demanda le comte en montrant ce paravent.
--Oui, monsieur.
--Le cri qui vous a échappé en me voyant entrer est l'aveu que vous
savez ce qui m'amène.
Nicétas était resté dans l'attitude polie de l'homme qui reçoit un
personnage important; il se redressa, et prenant une physionomie de
défense:
--Je suis à votre disposition, monsieur.
Le comte fit brusquement un pas en avant, le poing crispé; mais il se
retint, et attendit un moment, pour se donner le temps de retrouver un
peu de son sang-froid.
--A ma disposition! dit-il enfin les dents serrées, en sifflant ses
paroles, ahi vraiment, à ma disposition, vous!
Et il le regarda de si haut, avec tant de dignité, que Nicétas baissa
les yeux:
--Vous imaginez-vous que je viens vous demander de me faire l'honneur de
vous battre avec moi?
--Vous venez me demander quelque chose, au moins, puisque vous êtes ici.
Il avait relevé la tête, regardant le comte en face, d'un air de défi.
De nouveau M. de Chambrais prit un temps assez long avant de répondre,
et au lieu de répliquer, à cette insolence, il continua:
--Nous battre, n'est-ce pas; la belle affaire!
--Le comte de Chambrais contre Nicétas le musicien.
M. de Chambrais haussa les épaules avec une pitié méprisante:
--Décidément, vous êtes un sot.
--Monsieur le comte!
--Quel autre qu'un sot peut s'imaginer qu'un duel est possible entre
vous et moi? comprenez donc qu'il ne s'agit ni--il baissa la voix--de
moi, ni de M. Nicétas, le musicien, mais uniquement de... votre victime.
Que nous allions sur le terrain, que je vous tue, n'est-ce pas le plus
sûr moyen de la déshonorer? Si je pouvais vous tuer, ce ne serait pas
dans un duel, ce serait en vous tordant le cou comme vous le méritez.
Cela fut dit avec une fierté si haute que Nicétas, malgré son assurance,
ne soutint pas le regard terrible que le comte lui avait asséné.
--On se bat entre honnêtes gens, on ne se bat pas contre... l'homme que
vous êtes.
--Alors, que voulez-vous?
--Je vais vous le dire. Mais avant, cessez de me regarder avec cet air
menaçant; vous devez bien voir qu'on ne m'intimide pas, pas plus qu'on
ne me met dehors.
Il était devant la porte, à laquelle il tournait le dos; sur sa large
poitrine, il croisa ses deux bras puissants, les poings fermés.
--Ce que je veux de vous: mettre ma nièce à l'abri de vos poursuites
en vous prévenant que si vous faisiez une tentative pour la voir et
pénétrer dans le château, on vous tuerait comme un chien! A partir
d'aujourd'hui je ne la quitte plus, et je donne des ordres pour qu'on
vous tire dessus.
Nicétas secoua la tête en homme qui ne se laisse pas intimider.
--C'est une menace, continua M. de Chambrais, et c'est sur elle que je
compte pour vous tenir à distance, n'étant pas assez simple pour faire
appel à un autre ordre de sentiments.
--Peut-être avez-vous tort, monsieur; d'abord parce qu'une menace de
mort n'est efficace que sur ceux qui ont peur de la mort, et ce n'est
point mon cas; ensuite, parce que j'aurais pu écouter cet appel à
d'autres sentiments.
--Vous voulez de l'argent, vous?
Nicétas blêmit, son visage prit une expression de sauvagerie féroce: il
ne regardait plus à travers les mèches de ses cheveux tortillés qu'il
avait franchement rejetés en arrière; dans sa face contractée, ses yeux
noirs lançaient des flammes.
--Vous ne savez pas à qui vous parlez, s'écria-t-il.
--A qui?
Nicétas leva la main vers le portrait, mais tout de suite, violemment,
il la rabaissa.
--A un misérable, dit-il, oui, monsieur, à un misérable, mais qui ne
veut pas d'argent. Vous ne voyez en moi qu'un lâche et vous entrez ici
la menace à la bouche, plein de mépris, plein de fureur.
--Que vous ne méritez pas?
--Que je mérite, cela est vrai; mais enfin à ma faute....
--Votre faute!
--....A mon crime il y a une explication et une excuse.
--Une excuse au crime le plus lâche
--L'amour; j'aime mademoiselle de Cham...
--Je vous ai dit de ne prononcer aucun nom.
--J'aime... celle pour laquelle vous êtes ici; et c'est cet amour, cette
passion qui m'a entraîné. Est-ce ma faute si cet amour s'est emparé de
moi, m'a pris tout entier et m'a rendu fou? Croyez-vous qu'on puisse
laisser vivre côte à côte une jeune tille et un jeune homme sans qu'il
en résulte autre chose qu'un échange de politesses banales? croyez-vous
qu'ils peuvent exécuter les morceaux les plus passionnés de la musique,
rien qu'avec leurs doigts, mécaniquement, sans que la tête et le coeur
se prennent? Peut-être est-ce possible pour certaines natures. Cela ne
l'a point été pour moi. Peu à peu l'amour s'est glissé dans mon coeur.
En voyant mademoiselle de... en la voyant si charmante, en découvrant
chaque jour une séduction nouvelle, cette passion a grandi, et il est
venu un moment où je n'ai pas pu la taire. Je suis entré chez elle pour
lui dire cet amour que j'aurais maintenu aussi soumis, aussi respectueux
qu'elle l'aurait exigé. Elle n'a pas voulu m'écouter; elle n'a pas voulu
me comprendre. Elle m'a demandé de partir, je lui ai obéi, Si j'avais
été l'homme que vous croyez, serais-je parti alors? Nous étions seuls,
portes et fenêtres closes, je n'avais qu'à la prendre, et cependant je
ne l'ai pas prise.
--Par grandeur d'âme, par honnêteté, par délicatesse? Non. Par calcul.
Vous avez cru qu'oubliant cet outrage, elle vous admettrait près d'elle
comme par le passé, et qu'un jour, se laissant toucher par cet amour
respectueux et soumis, elle se donnerait:
--Je n'ai point fait de calcul.
--Et moi je vous dis que vous en avez fait un, puisque vous lui avez
proposé un marché. Élève de Soupert, vous vous êtes souvenu que votre
maître s'était fait aimer d'une jeune fille de notre monde, et vous
vous êtes demandé pourquoi il n'en serait pas de vous comme de lui: il
l'avait bien forcée au mariage, pourquoi n'arriveriez-vous pas au même
résultat? L'affaire était bonne. Malheureusement pour vous, votre calcul
était faux: vous ne vous étiez pas fait aimer, et maintenant vous vous
êtes fait mépriser et haïr si profondément, que la malheureuse se
jetterait plutôt dans les bras de la mort que dans les vôtres.
--Que vous dirai-je? vous me croyez capable de toutes les bassesses; je
n'ai pas à me défendre. Et cependant si je voulais, je vous prouverais
que toutes ces explications que vous entassez pour m'en accabler ne
reposent sur rien.
--Si vous vouliez! mais vous ne voulez pas.
--A quoi bon? Et pourtant.
Brusquement il alla à la table où il était assis quand M. de Chambrais
était entré et, prenant une lettre, il la tendit ouverte au comte.
--Lisez cette lettre, dit-il je l'écrivais à mademoiselle de Chambrais,
et, puisque je ne vous attendais pas,--mon cri de surprise en vous
voyant vous l'a prouvé,--vous ne pourrez pas supposer que je l'avais
écrite par calcul, pour ma défense, et vous verrez si d'avance elle ne
répondait pas à vos accusations.
--Et que m'importe votre lettre, répondit le comte dédaigneusement sans
avancer la main.
Mais il n'eut pas plutôt dit ces quelques mots, qu'une réflexion le fit
revenir sur ce premier mouvement de mépris.
Déjà Nicétas avait reposé la lettre sur la table.
--Donnez, dit le comte.
Se plaçant sous le chassis d'où la lumière tombait vive et crue, il lut:
«Voudrez-vous lire cette lettre? Aurez-vous le courage de la lire?
«Pourtant, il faudrait que vous sachiez.
«A vous aussi il a manqué une mère, un père, mais en grandissant vous
avez compris que vous aviez la fortune, la considération, l'honneur, le
nom; rien à mendier; pas d'indignation à dompter; pas de situation à
conquérir; la vie toute faite, un peu vide d'affections sans doute,
cependant aimable, brillante, solide, forte à jamais et pouvant s'emplir
de joie et d'amour. Il s'agissait pour vous de laisser couler les jours,
doucement, sans rien brusquer, et le bonheur était là tout prêt à vous
attendre, à vous guetter.
«Pour moi, si je n'ai eu ni parents ni soutien dans mon enfance, en
grandissant j'ai vu s'assombrir mon ciel déjà chargé, il fallait faire
ma place. Comment? Qu'est-ce qui aide les abandonnés, les solitaires,
les pauvres? Et je n'étais pas humble. Et j'ai toujours repoussé les
platitudes avec dégoût. Et je sentais dans mes artères la chaleur d'un
sang de sauvage.
«Alors, j'ai considéré la vie comme une bataille, bataille contre le
destin le plus injuste, le plus inégal qui soit. J ai donc combattu en
vindicatif que je suis, à coup d'épaule, à coup de poing; c'est une
habitude que j'ai prise d'autant plus facilement qu'elle s'accordait
avec mon tempérament, et je n'ai jamais pu l'abandonner; j'en ai été
l'esclave, même dans l'amour.
«Je vous aimais; et je m'imaginais que je pouvais être heureux par cet
amour.
«Mais c'était une nouvelle lutte, puisque c'était vous que j'aimais.
Cependant j'en avais assez de cogner en sourd sans jamais rien
recueillir de bon; et il fallait cette fois que ma rage contre le sort
qui m'a toujours soutenu quand j'ai voulu tenter quelque chose, me
conduisît à une résolution qui devînt ma force.
«Les circonstances ont encore dominé ma volonté et c'est brutalement,
c'est par surprise que je vous ai avoué mon amour, entraîné, poussé
malgré moi.
«Ah! pourquoi m'avoir repoussé, pourquoi n'avoir pas permis que je vous
revoie: il ne fallait que cela pourtant: vous voir, vivre près de vous,
vous aimer respectueusement, pour que je sois celui que je voulais être.
«Repoussé, chassé, votre porte fermée, séparé de vous pour toujours,
c'était une nouvelle lutte plus décisive et plus grave que toutes les
autres: je n'ai pas reculé; je l'ai engagée.
«Oui, j'ai été indigne; oui, j'ai été criminel, et envers une femme
idolâtrée; mais je sentais que sans violence vous m'échappiez et que
vous n'aviez même pas pour moi sympathie ou pitié.
«Maintenant cette pitié, qui serait ma gloire, la ressentirez-vous
jamais?
«Au moins, croyez-le, je ne suis ni vil, ni lâche; j'aime et je demande
seulement que vous me laissiez aimer; oubliez; je ne serai plus pour
vous que ce que vous voudrez que je sois. Laissez-moi revenir, reprendre
notre existence d'hier, et je serai heureux; je n'aurai pas d'exigences;
les remords ont étouffé la révolte, et c'est un malheureux repentant
soumis, qui se traîne à vos pieds pour implorer son pardon.»
--Vous alliez envoyer cette lettre? demanda M. de Chambrais.
--Ce soir même.
--Je la prends.
Nicétas hésita un moment, pendant que M. de Chambrais, la pliant, la
mettait dans sa poche.
--La lira-t-elle? demanda-t-il.
--Allez-vous aussi à moi proposer un marché? Je n'ai qu'une réponse
à vous faire, c'est vous répéter ce que je vous ai dit: une nouvelle
tentative, et l'on vous tire dessus; vous avouez que vous êtes un
sauvage; c'est en sauvage que vous serez traité.
IV
C'était sur les distractions du voyage, le mouvement, la fatigue que M.
de Chambrais avait compté pour occuper Ghislaine.
Mais ce qui plus que ces distractions, plus que le mouvement, le
changement, le nouveau, la fatigue, occupa Ghislaine et l'arracha à
elle-même, ce fut la tendresse qu'elle trouva chez son oncle.
Depuis qu'elle était orpheline, il s'était montré le meilleur des
parents assurément, bon, prévenant, indulgent, affectueux, mais avec
l'acuité de sentiment d'un coeur inquiet, qui exige tout précisément
parce qu'il n'a rien; elle avait très bien démêlé qu'il ne se donnait
pas entièrement comme elle l'aurait voulu. Qu'il vînt déjeuner à
Chambrais comme il lui en faisait la fête assez souvent, il n'oubliait
jamais l'heure du départ; toujours il avait les meilleures raisons pour
rentrer à Paris, des rendez-vous pris; on l'attendait; une affaire
importante; la prochaine fois il s'arrangerait pour rester plus
longtemps, mais cette prochaine fois n'arrivait jamais: malgré son
affectueuse bonté, il était oncle comme elle n'était pour lui qu'une
nièce, et non une fille.
Mais fille elle était devenue le jour où ils avaient quitté Paris pour
Bruges, et dans la douceur de se sentir enveloppée d'une tendresse
qu'elle avait si longtemps appelée sans la trouver telle qu'elle
l'imaginait, son angoisse nerveuse s'était fondue: elle n'avait point
douté de lui quand il avait dit que «l'oncle désormais ferait place au
père», mais ce n'étaient que des paroles qui n'avaient qu'un sens vague
pour son coeur bouleversé, tandis que maintenant ces paroles étaient
réalité.
Jusqu'à ce moment la vie de M. de Chambrais s'était partagée en deux
parts inégales, l'une tout au plaisir, l'autre tout au devoir. Pendant
les treize années qu'il avait données à sa mère aveugle, l'accompagnant
partout, ne la quittant pas du matin au soir, lui faisant la lecture,
l'entretenant, la distrayant, l'occupant, il avait pris des habitudes
de sollicitude, de prévenance, de petits soins qui lui étaient
instantanément revenus auprès de Ghislaine.
Dans ce rôle l'homme de plaisir eût été mal placé, mais l'homme de
devoir fut tout de suite à son aise; il n'eut qu'à se souvenir.
Cependant ce ne fut pas sans un sentiment de regret qu'il quitta Paris,
et quand dans la gare du Nord, se promenant devant le coupé qu'il avait
fait retenir, il se demanda quand il reviendrait, il eut un mouvement de
contrariété et de mélancolie.
--Il ne ferait donc jamais ce qu'il voudrait; toute sa vie il serait
esclave; et quand la liberté lui serait rendue, si jamais elle l'était,
la vieillesse l'empêcherait d'en profiter.
Mais ce souci personnel ne tint pas contre le regard inquiet de
Ghislaine: ce n'était pas à lui de l'attrister; aussitôt il monta près
d'elle et ne s'occupa plus que de l'installer avec les attentions et les
précautions d'un habitué des voyages.
--Sais-tu, mignonne, dit-il, que notre excursion va être un plaisir pour
moi?
--Vraiment, vous êtes trop bon, mon cher oncle.
--Mais pas du tout, ce que je te dis est sincère. C'est la première fois
que tu sors de Paris: tu vas ouvrir des yeux grands comme ça, et je vais
jouir de tes étonnements. Je t'en prie, ne sois pas correcte, et si tu
peux redevenir enfant, laisse-toi aller. Surtout, questionne-moi. Je ne
suis pas bien savant, et quand nous serons devant les chefs-d'oeuvre des
peintres flamands et hollandais, il ne faudra pas me demander des dates,
mais je peux encore ciceroner. Tu me diras ce que tu penses, ce que tu
sens, et ce me sera une joie de voir tes idées s'éveiller. Quoi de plus
charmant qu'une aurore!
Il s'arrêta, car plus d'une fois, pour expliquer et justifier la vie
sévère imposée à la jeunesse de Ghislaine, il lui avait dit que cette
sévérité tenait à de certains scrupules: il voulait réserver à un mari
aimé la joie de lui montrer le monde. Comment évoquer un pareil souvenir
en ce moment? Comment faire allusion à un mari ou un mariage? Ce
mariage, c'était celui qu'elle avait accepté si franchement. Ce mari,
c'était le comte d'Unières. Tout ce qui pourrait les évoquer serait une
blessure. Qui pouvait savoir le chemin qu'en quelques jours ce projet
avait fait dans cette imagination et dans ce coeur de jeune fille?
Pour combien l'anéantissement de l'avenir qu'elle s'était bâti
entrait-il dans son désespoir? car pour elle ce mariage qu'elle désirait
était rompu, et ce mari qu'elle aimait déjà peut-être était perdu. Tout
ce qu'il aurait pu dire à ce sujet eût été aussi inutile que dangereux.
Si ce projet pouvait être jamais repris, ce qu'il ignorait lui-même, ce
ne serait que plus tard. Pour le moment, le silence seul convenait à
cette situation, et c'était dans un silence absolu qu'il devait se
renfermer en attendant.
Le train filait. A droite se découpaient, sur le bleu du ciel, les
hautes cheminées et les combles du château d'Écouen; à gauche c'était
Chantilly, ses étangs, sa forêt et son château: les sujets de causerie
s'enchaînaient et Ghislaine n'avait le temps ni de revenir en arrière,
ni de réfléchir.
Elle l'eût bien moins encore à Bruges, à Ostende, où pour la première
fois elle vit la mer, à Anvers où les Rubens de la cathédrale et les
Metsys du Musée ouvrirent à son esprit tout un monde nouveau.
Le voyage se continua lentement; aux rives vertes de l'Escaut
succédèrent celles non moins vertes et non moins douces de la Meuse; aux
éblouissements des Rubens, les révélations des Rembrandt de La Haye et
d'Amsterdam.
Chaque soir, M. de Chambrais, en faisant l'examen de la journée écoulée,
s'applaudissait d'avoir eu cette idée de voyager, car chaque soir il
la trouvait plus calme que la veille, plus reposée: évidemment la
distraction et la fatigue opéraient sans qu'elle en eût conscience.
Ce n'était pas seulement une distance matérielle qui l'éloignait de
Chambrais, c'était encore une distance morale: l'angoisse des premiers
moments s'affaiblissait.
A la vérité, lorsqu'elle venait le matin se mettre à sa disposition
pour partir en excursion, il remarquait en elle, bien souvent, sur son
vissage ou dans son attitude, des traces évidentes de trouble; des plis
au front et aux lèvres, des contractions aux paupières, une profondeur
de regard qui disaient que son sommeil avait été agité, mais il lui
semblait que ces plis étaient maintenant moins profonds qu'en quittant
Paris, et comme pendant la journée ils s'effaçaient peu à peu, il se
disait que bientôt ils disparaîtraient entièrement si des complications
ne se présentaient pas.
C'était un grand point obtenu que cette amélioration continue, et tel
qu'on pouvait espérer la guérison dans un délai donné, mais il y en
avait un autre plus grave qui restait et devait rester douteux pour
quelques semaines encore.
Père, il avait pu le devenir: mère, il ne le pouvait pas, et il y avait
certaines questions qu'une mère seule aurait su adresser à cette jeune
fille. Condamné au silence, il en était réduit à l'observer pour tâcher
de deviner ce qui était impossible à demander, mais encore était-ce avec
une extrême réserve, car lorsqu'il la regardait un peu trop franchement
il était sûr de la voir aussitôt troublée et mal à l'aise, confuse et
honteuse pour plusieurs heures.
Ce n'était donc qu'à la dérobée qu'il pouvait chercher en elle un
indice qui fut une lumière, et s'il en trouvait un plus ou moins
caractéristique, il ne l'acceptait jamais sans hésitation: parce que ses
yeux s'entouraient quelquefois le matin d'un cercle bistré; parce que
son regard avait perdu de sa vivacité; parce que sa peau se décolorait,
en résultait-il nécessairement qu'il devait croire à une grossesse?
Et des raisons toutes simples ne se présentaient-elles pas aussitôt à
l'esprit pour expliquer ces changements sans se jeter tout de suite aux
extrêmes?
Si la grossesse pouvait être possible, était-elle probable?
Il eût fallu un médecin pour distinguer les nuances qui se présentaient
dans ses observations, et il l'était aussi peu que possible, surtout en
cette partie de la médecine.
Quand il avait remarqué un indice qui lui paraissait offrir quelque
précision il interrogeait Ghislaine, mais d'une façon si vague que les
réponses qu'il obtenait ne pouvaient guère avoir de sens.
Qu'elle ne mangeât pas à un repas, il lui demandait si elle avait mal à
l'estomac, et quand elle avait répondu négativement il n'insistait pas.
Cependant n'était-il pas bizarre qu'elle ne voulût jamais de bouillon
gras et qu'elle ne bût plus de vin? Ne l'était-il pas qu'elle demandât
toujours de la salade et des fruits?
Se rappelant qu'une de ses amies avait, au commencement d'une grossesse,
souffert de névralgies dentaires, il questionna Ghislaine pour savoir
si elle n'avait pas mal aux dents; mais comme il la vit surprise de son
insistance, il se jeta dans des explications qui n'expliquaient rien du
tout.
--Dans un pays humide comme la Hollande, il est naturel d'avoir mal aux
dents, alors j'avais pensé...
--Mais je n'ai pas mal aux dents, je vous assure.
--Tant mieux!
Sans doute tant mieux, mais ce n'était qu'un léger soulagement et un
mince sujet d'espérance: si la grossesse se manifeste quelquefois par
des douleurs de dents, ce signe n'est pas constant et son absence ne
signifiait pas qu'ils n'avaient rien à craindre: Ghislaine ne souffrait
pas des dents, voilà tout; rien ne prouvait qu'un autre symptôme
n'éclaterait pas le lendemain, décisif celui-là.
Depuis qu'ils étaient à Amsterdam, leur temps se partageait en visites
aux musées, aux collections particulières et en promenades aux environs.
Brook, Zaandam, Alkmaar, le Helder; ils se faisaient conduire en voiture
sur le quai de l'Y, et là ils montaient dans l'un des nombreux petits
bateaux à vapeur prêts à partir; au hasard, ils verraient bien où ils
arriveraient.
Un jour qu'ils s'étaient ainsi embarqués sur un vapeur sans autre
but que de passer entre des rives fraîches et vertes, de chaque côté
desquelles s'étalaient d'immenses prairies rayées de canaux, avec çà et
là un bouquet d'arbres ou une ferme en briques roses et au grand toit
en tuiles noires, ils étaient arrivés à un gros village appelé
Monnickendam; là M. de Chambrais se rappela que c'était l'endroit d'où
l'on pouvait le plus facilement partir pour visiter l'île de Marken,
et il proposa cette excursion à Ghislaine qui accepta avec plaisir: ce
serait sa première promenade sur mer; le temps était beau, la traversée
du détroit ne demandait pas en barque plus d'une heure, c'était
charmant.
La barque quitta le petit port et bientôt ils se trouvèrent au milieu
d'une mer glauque, laissant derrière eux les clochers de Monnickendam,
et se dirigeant sur le fanal de Marken, qui dans une brume légère se
découpait sur un ciel d'un gris tendre. C'était à peine si la légère
brise qui soufflait de terre faisait clapoter l'eau; cependant Ghislaine
ne tarda pas à pâlir et à paraître souffrante; son regard se troubla.
Était-il possible que par ce calme, sur cette mer tranquille, ce fut le
mal de mer?
Quand, descendus à terre il s'assirent sur la digue qui protège l'île
contre les vagues, il l'interrogea avec une anxiété qu'il n'avait jamais
mise dans ses questions:
--Est-ce que maintenant quelquefois, tu as mal au coeur?
Elle avoua que depuis quelques jours, le matin en s'éveillant, elle
avait des nausées.
V
D'ordinaire M. de Chambrais était abondant dans ses discours quand il
connaissait le pays où ils se promenaient, mais bien qu'il fût déjà venu
à Marken dans un précédent voyage, ils parcoururent l'île sans une de
ces longues explications auxquelles il se plaisait.
Ils marchaient lentement sur les étroites levées de terre qui coupent
ce sol plat que souvent la mer recouvre, et quand ils arrivaient à un
groupe de maisons, toutes de la même forme, ne variant entre elles que
par la couleur crue bleue, verte ou noire dont elles étaient peintes,
ils s'arrêtaient un moment.
Le retour sur la terre ferme et celui en bateau à vapeur à Amsterdam
furent aussi silencieux. De temps en temps seulement, M. de Chambrais
prononçait quelques mots insignifiants, et encore était-ce plutôt pour
parler que pour dire quelque chose; puis il retournait aussitôt à ses
réflexions.
Il n'y avait plus d'illusions à opposer à l'évidence ce mal de mer
survenant sans raisons, et l'aveu des nausées du matin n'étaient que
trop significatifs, alors surtout qu'ils s'ajoutaient aux symptômes déjà
observés: les changements dans la physionomie, les troubles d'estomac,
les dégoûts pour certains aliments,--c'était bien une grossesse.
Cette conclusion, qui déjà tant de fois s'était présentée à son esprit,
ne pouvait plus être repoussée; les signes étaient désormais certains
et maintenant ils allaient s'accentuer; les probabilités qu'il n'avait
envisagées que pour les rejeter aussitôt étaient devenues la réalité.
--Une Chambrais!
Et bien qu'il eût combiné et arrangé longuement ce qu'il aurait à faire
dans ce cas, il restait paralysé ce n'était plus dans un délai plus
ou moins reculé, c'était tout de suite qu'il fallait s'expliquer avec
Ghislaine.
Depuis leur arrivée à Amsterdam, ils avaient l'habitude d'employer
leur soirée à une promenade dans les environs de la ville ou au Jardin
zoologique, lorsqu'on y donnait un concert; il aimait à s'asseoir à une
table dans ce jardin, tout plein de gens qui s'amusaient, et il prenait
plaisir à jouir de l'effet que produisait Ghislaine, dont les cheveux
noirs, le teint ambré, la finesse et la sveltesse contrastaient avec la
beauté pâle et plantureuse des femmes et des jeunes filles du pays qui
occupaient les tables voisines.
Quand, après le dîner, il entra chez elle, croyant la trouver prête à
sortir, elle ne l'était point.
--Es-tu plus souffrante? demanda-t-il surpris.
--Souffrante, non; mais si troublée, si angoissée, qu'avant de sortir je
vous prie de me donner quelques instants.
--Tu as quelque chose à me demander?
Elle baissa la voix:
--Pourquoi, tantôt, sur la digue de Marken, avez-vous insisté afin de
savoir si j'avais mal au coeur tous les matins?
--Ah! tu as remarqué que j'insistais.
--Avec inquiétude, et cette insistance rapprochée des questions que vous
m'adressez à chaque instant sur ma santé est la preuve que vous craignez
quelque chose de grave. Ce quelque chose, devez-vous me le dire, au
contraire devez-vous me le cacher? C'est ce que mon angoisse me pousse à
vous demander.
Avant qu'il pût répondre, elle continua:
--A chaque instant, je sens votre sollicitude et vos prévenances pour
adoucir les douleurs de ma situation, et si, depuis notre départ de
Paris, j'ai pu me laisser distraire au lieu de rester toujours absorbée
dans la même pensée, c'est à cette sollicitude, à votre tendresse que je
le dois; mais enfin vous ne pouvez pas faire que ce qui est ne soit pas.
Peut-être ce que je vous demande me l'avez-vous déjà dit, quand vous
m'avez expliqué qu'il se pourrait que nous fussions empêchés de revenir
à Chambrais avant plusieurs mois, et qu'alors nous irions à l'étranger,
où nous attendrions. Mais j'étais à ce moment si bouleversée, si peu en
état d'entendre et de comprendre, que je ne sais quel sens attacher à
ces paroles qui ne sont peut-être pas les vôtres précisément.
--Au moins est-ce leur sens.
--Pardonnez-moi de vous questionner. Sans doute, je devrais attendre;
mais à bout d'anxiété, j'imagine que la vérité, si cruelle qu'elle soit,
ne peut pas être pire que le doute; sans savoir rien, j'imagine tout, et
ce tout me jette dans l'affolement: je vous assure qu'il y a des heures
où je me demande si j'ai ma tête.
--Tu as raison, il faut s'expliquer, et je l'aurais fait déjà, n'était
la difficulté, avec une chaste fille comme toi, de prononcer certaines
paroles.
Elle lui prit la main et l'embrassant:
--Sûre de votre appui et de votre affection, je suis peut-être plus
forte que vous ne pensez.
--Ce n'était pas de toi que je doutais, c'était de moi; tu me montres ce
que je dois faire, comme une brave que tu es.
--Plus désespérée que brave, hélas! Mais c'est peut-être dans le
désespoir qu'on prend quelquefois le courage.
Ils restèrent quelques instants sans parler; Ghislaine debout appuyée
contre une console, M. de Chambrais marchant dans la chambre et
s'arrêtant devant l'une des fenêtres ouvertes, comme s'il regardait
ce qui se passait sur l'Amstel, dont les rives droites, encaissées de
quais, formaient perspective pour l'hôtel, mais en réalité regardant en
lui-même et cherchant comment aborder cet entretien, ce qu'il devait
dire pour n'en pas trop dire.
--Tu ne t'es pas trompée en pensant que mes questions sur ta santé
visaient plus loin que l'heure présente, et que leur intérêt n'était pas
seulement immédiat: elles avaient pour but de tâcher d'apprendre si les
craintes dont je t'ai parlé et que tu viens de rappeler ne menaçaient
pas de se réaliser.
--Et elles se réalisent? demanda-t-elle anxieusement.
Il inclina la tête d'un signe affirmatif.
--Elles paraissent se réaliser.
Comme elle attachait sur lui ses yeux éperdus, il baissa les siens:
--Fais appel à tout ton courage, ma mignonne, et pardonne-moi de te
parler un langage que j'aurais voulu épargner à ta pureté... nous avons
à craindre une grossesse.
Elle ne répondit rien; mais comme il avait détourné la tête pour ne pas
ajouter à sa honte en la regardant, il entendit qu'elle était agitée par
un tremblement qui secouait la console sur laquelle elle était appuyée.
--Je ne dis pas qu'elle soit certaine, continuait-il avec plus de
liberté, car maintenant le mot terrible était lâché, mais enfin tu dois
t'habituer à l'idée qu'elle est possible... et même probable si nous
ajoutons foi aux symptômes qui, depuis quelque temps, se sont manifestés
dans ton état; pour être fixés, nous devrions sans douter consulter un
médecin....
--Oh!
--....Mais je ne vois pas qu'il soit utile de t'imposer cette nouvelle
épreuve puisque le temps nous fixera lui-même; nous n'avons qu'à
attendre en prenant nos précautions.
Il releva les yeux. Elle était décolorée, chancelante, et de ses doigts
crispés elle se retenait au marbre de la console; il la prit dans ses
bras et la fit asseoir, gardant une de ses mains dans les siennes.
--Si grand que soit notre malheur, dit-il vivement, il ne nous trouve
pas désarmés. Tu n'es pas une pauvre fille écrasée par le poids de sa
faute et abandonnée. De faute tu n'en as pas commise, et c'est une
grande force de pouvoir s'appuyer sur sa conscience. Abandonnée tu ne
l'es pas, puisque tu peux t'appuyer sur ma tendresse. Nous pouvons donc
résister. Je vais t'expliquer comment. Le jour où tu m'as raconté...
ce qui s'est passé, je t'ai dit que peut-être nous serions empêchés de
revenir à Chambrais avant plusieurs mois, pendant lesquels nous irions
à l'étranger; quelque part où nous ne serions pas connus. Je ne pouvais
pas, je n'osais pas à ce moment, m'expliquer plus clairement; mais ces
ménagements de paroles ne sont plus possibles aujourd'hui. C'est pour
cacher cette grossesse qne nous irons à l'étranger, et ce sera pour
cacher aussi la naissance de l'enfant, dont, tu le comprends bien,
n'est-ce pas, tu ne peux pas être la mère.
Au long regard troublé qu'elle attacha sur lui, il sentit qu'elle ne le
comprenait pas, comme il l'avait cru.
--Tu admets, n'est-ce pas, reprit-il, que je connais le monde et la vie,
et que, dans les circonstances où nous nous trouvons, je dois savoir ce
qu'il convient de faire?
--Oh! sans doute.
--Eh bien! la vérité est que du jour où tu m'as appelé à ton secours,
j'ai attendu le coup qui maintenant s'abat sur nous et me suis préparé à
le recevoir; il ne me prend donc pas à l'improviste, et ce que je te dis
est réfléchi: tu peux avoir confiance.
--Ce n'est pas le doute qui cause ma surprise, c'est l'ignorance: vous
dites que cet enfant dont je serai mère ne peut m'avoir pour mère, c'est
là ce que je ne comprends pas.
--Tu vas comprendre. Le jour où tu seras assez maîtresse de ta volonté
pour ne pas laisser ta physionomie te trahir, nous quitterons la
Hollande et nous rentrerons à Chambrais. Le plus tôt sera le mieux; mais
je ne peux pas te fixer de date. Quand tu te croiras assez forte, tu
me le diras, et nous partirons. Nous ne resterons que peu de temps à
Chambrais; car il importe que nous soyons loin de Paris quand d'Unières
y reviendra...
Un mouvement échappa à Ghislaine, mais M. de Chambrais continua comme
s'il ne l'avait pas remarqué:
--Le prétexte de ce nouveau voyage sera un goût vif pour l'étude de
la peinture qui t'aura pris en Flandre et en Hollande; un besoin de
comparer les maîtres de ces pays avec les maîtres italiens. Ce prétexte
sera une raison suffisante pour lady Cappadoce, pour nos parents et pour
le monde. Nous partirons donc pour l'Italie. Mais comme en cette saison
la chaleur serait dangereuse pour toi à Venise, à Florence, à Rome, nous
ferons un séjour en Suisse d'abord, puis au bord du lac Majeur ou du lac
de Côme, là où tu te trouveras le mieux; quand l'été se calmera, nous
descendrons vers le sud, Milan, Venise, Bologne, Ravenne, Florence,
Pise, les petites villes de la Toscane, Rome et Naples. Je pense que ces
étapes seront bonnes pour ton esprit qu'elles occuperont et distrairont,
mais alors même qu'elles amèneraient parfois un peu de fatigue et
d'ennui, elles devraient avoir lieu quand même, afin que tu puisses en
parler à ton retour; c'est une sorte d'alibi que nous nous créons. Quand
nous arriverons à Naples, il sera temps que nous ne nous exposions pas à
être rencontrés par des personnes de connaissance. Alors nous partirons
pour la Sicile où nous passerons les derniers mois de la grossesse dans
un village perdu aux environs de Palerme, à l'abri des indiscrets, et
assez près de la ville cependant pour avoir à notre disposition un bon
médecin; ce sera ce médecin qui fera la déclaration de l'enfant comme né
de père et mère inconnus; après quelque temps de repos nous reviendrons
à Chambrais.
--Et lui?
--Qui?
--L'enfant, murmura-t-elle.
--Il restera chez la nourrice que nous lui aurons trouvée.
--Mais c'est l'abandonner!
--Peux-tu, toi, princesse de Chambrais, élever un enfant naturel;
peux-tu rentrer en France en l'ayant à tes côtés? Je comprends ton cri:
«C'est l'abandonner!» Mais il y a un autre abandon auquel nous devons
penser, c'est celui de ton honneur, celui de l'honneur de notre nom.
S'il était possible que tu fusses la mère de cet enfant, toutes les
précautions que nous prenons, toutes les combinaisons que j'arrange
seraient inutiles; nous resterions simplement en France, et simplement
nous confesserions la vérité, en livrant le misérable à la justice. Pour
être élevé par une nourrice, une bonne nourrice, un enfant n'est pas
perdu.
--Et après?
--Quand il aura atteint un certain âge, il viendra en France et je
surveillerai son éducation. Enfin, plus tard, je l'aiderai à entrer dans
la vie et lui laisserai par testament, ce qui me reste de fortune, car
il sera ton fils, c'est-à-dire mon petit neveu, et je ferai pour lui ce
que tu ne pourrais pas faire toi-même. Peut-être dira-t-on, peut-être
croira-t-il qu'il est mon fils; mais cela sera sans importance je peux,
moi, avoir un enfant naturel. Tu vois que j'ai tout prévu, ou à peu
près.
VI
Pour éviter les questions et les observations de lady Cappadoce, M. de
Chambrais voulut que Ghislaine écrivît à celle-ci leur projet de voyage
en Italie. En présence d'un plan arrêté, il n'y aurait rien à dire.
Mais il la connaissait mal: elle eut à dire, au contraire, et beaucoup.
--Pourquoi l'Italie après la Hollande? Que voulait-on cacher sous ces
voyages qui s'enchaînaient sans raison? Était-ce un prétexte pour lui
faire comprendre qu'on n'avait plus besoin de ses services? S'il en
était ainsi, pourquoi ne pas s'expliquer franchement? Elle n'était pas
femme à s'imposer.
Aux premières questions, Ghislaine avait été décontenancée; mais ce
souci égoïste de ramener tout à soi la tira d'embarras: comme il n'avait
jamais été question de se priver des services de lady Cappadoce, elle
put démontrer avec la persuasion de la vérité que cette idée ne reposait
sur aucun fondement; elle allait en Italie parce que son oncle qui,
avait pris plaisir à lui montrer la peinture flamande et hollandaise,
voulait maintenant lui montrer la peinture italienne, voilà tout;
c'était bien simple; et il fallut que lady Cappadoce se contentât de ces
explications.
Repoussée de ce côté, elle se tourna vers M. de Chambrais à qui elle
essaya de présenter des objections de convenance sur ce long tête-à-tête
entre un homme jeune encore et une toute jeune fille, mais elle fut
reçue de telle sorte qu'elle dut renoncer à se mettre en tiers dans ce
tête-à-tête comme elle l'aurait désiré.
Évidemment on ne voulait pas d'elle; si bizarre, si extraordinaire que
cela fût, il fallait qu'elle le reconnût, et elle ne s'expliqua cette
bizarrerie que par la haute compétence qu'elle s'attribuait dans les
questions d'art: jaloux de cette compétence, M. de Chambrais, qui était
un ignorant présomptueux--comme tous les Français d'ailleurs--prenait
ses précautions pour n'avoir pas à subir, à chaque pas, des leçons qui
l'auraient humilié.
Que faire à cela? Il n'y avait pour elle que deux partis à prendre:
se soumettre ou se fâcher. Son premier mouvement fut de retourner en
Angleterre; mais comme elle s'était juré depuis longtemps de ne rentrer
dans son pays qu'après avoir recueilli un héritage qui devait la
rétablir dans son rang et que la mort maladroite lui faisait encore
attendre, elle trouva qu'il était plus digne d'obéir à son serment que
de se laisser emporter par l'amour-propre si justement blessé qu'il fût,
et elle se soumit.
Lady Cappadoce n'était pas la seule avec laquelle M. de Chambrais eût
à prendre des précautions pour sauver les apparences; il avait aussi
à faire accepter ce long voyage par les membres de la famille qui
s'intéressaient à Ghislaine et qui auraient pu s'étonner d'une absence
de près d'un an.
Ce fut à ces visites qu'ils employèrent les quelques jours qu'ils
passèrent à Paris. Partout l'accueil fut le même: on félicita le comte
et on complimenta Ghislaine:
--Charmant voyage!
--Êtes-vous heureuse, ma chère enfant?
Et Ghislaine dut montrer sa joie et répéter à tous qu'elle était
heureuse, bien heureuse de ce charmant voyage.
Enfin ils purent partir. Il était temps. Le sourire que Ghislaine avait
dû mettre sur ses lèvres pour parler des «joies de ce charmant voyage»
était un supplice. Ce fut seulement quand, en s'éloignant de Paris, elle
put déposer son masque souriant, qu'elle trouva un peu de calme.
Et cependant c'était le grand saut dans l'inconnu qu'elle faisait.
Que serait cette vie nouvelle si pleine de mystères dans laquelle elle
entrait? Que durerait-elle? Comment, se terminerait-elle?
Il y avait là un insondable qui lui donnait le vertige lorsqu'elle se
penchait au-dessus avec l'angoisse d'une curiosité ignorante: mère!
enfant! que de questions ces mots suggéraient, sans qu'elle eût personne
pour l'éclairer.
Et c'était avec un émoi paralysant qu'elle revenait aux arrangements
pris par son oncle. Sans doute, elle devait croire qu'ils étaient dictés
par l'expérience de la vie et par la sagesse la plus ferme, et elle le
croyait, n'imaginant pas qu'il y eût de plus honnête homme au monde que
son oncle, de plus droit et de plus délicat que lui, mais malgré tout,
au fond de sa conscience, une voix mystérieuse balbutiait de vagues
protestations, que tout ce qu'elle se disait ne parvenait pas à
étouffer; les mères se sacrifient pour leurs enfants, tandis qu'elle
sacrifiait son enfant à son propre intérêt, à l'honneur, à l'orgueil de
son nom.
Plus d'une fois, sous l'obsession de cette pensée, elle fut sur le point
de se confesser à son oncle; mais comment? Elle qui ne savait rien et
n'était rien, pouvait-elle se mettre en opposition avec lui? A quel
titre? En appuyant sur quoi?
Elle sentait qu'elle ne devait pas abandonner son enfant, mais le
sentait-elle assez fermement pour avoir la force de résister à son
oncle; et si cette force lui manquait, qu'obtiendrait-elle?
Quand elle s'interrogeait sur ce point, elle était obligée de convenir
que cet amour des mères pour leurs enfants qui engendre ces sacrifices,
et ces héroïsmes dont parle la tradition, était bien faible en elle, si
même il existait, et que ce qu'elle trouvait dans son coeur comme dans
son esprit, c'était une sorte d'instinct vague, nullement un sentiment
passionné. L'illusion n'était pas possible: sa vie serait manquée dans
tout ce qui fait le bonheur de la femme: elle aurait eu un amant, sans
l'amour; elle aurait un enfant sans la maternité.
Le programme tracé par M. de Chambrais s'exécutait régulièrement pendant
qu'elle tournait ses tristes pensées, et si absorbantes qu'elles
fussent, elles cédaient cependant aux distractions du voyage.
Enfermée à Chambrais dans son appartement, elle fut toujours revenue au
même point: la grossesse, l'enfant, la maternité, l'abandon, la honte,
mais le mouvement et le tourbillon du voyage ne pouvaient pas ne pas la
secouer.
A Chambrais, les journées s'enchaînant les unes après les autres eussent
été éternelles à passer: au Righi ou au Saint-Gothard, elles étaient si
remplies que le soir arrivait sans qu'elle en eût trop conscience.
A Chambrais, les nuits sans sommeil, agitées par la fièvre et les
tristes réflexions, eussent été terriblement longues: à Andermatt ou à
la Furca, la fatigue les faisait courtes.
Les premiers jours, M. de Chambrais avait veillé précisément à ce que
Ghislaine ne se fatiguât point, et leurs promenades avaient été limitées
en conséquence. Mais en voyant qu'au lieu de lui être mauvaises, elles
avaient au contraire une heureuse influence sur son état général, il les
avait peu à peu allongées.
Pour être mignonne, Ghislaine n'était ni faible ni chétive; élevée à
la campagne dans la liberté du plein air, elle n'avait pas besoin de
ménagements et de précautions qui eussent été indispensables à une
Parisienne; elle savait marcher et pouvait supporter le chaud comme
le froid, la pluie comme le soleil; qu'elle fît de l'exercice, elle
mangerait; qu'elle se fatiguât, elle dormirait; qu'elle fût toujours en
mouvement, elle échapperait aux rêveries de la réflexion et du retour
sur soi,--le point essentiel à obtenir.
La réalité justifia ce raisonnement, non seulement elle mangea et
elle dormit, mais encore les troubles et les malaises qui s'étaient
manifestés en Hollande disparurent.
Après un mois passé dans la Suisse centrale, ils descendirent sur les
lacs de la frontière italienne, puis en septembre ils commencèrent leur
vrai voyage par Milan, Venise, Rome, pour arriver à Naples en novembre.
Jusqu'alors Ghislaine avait pu se montrer sans que rien sur son visage
ou dans son attitude provoquât la curiosité, et les personnes de leur
monde qu'ils avaient rencontrées à Pise, à Florence et même à Rome
n'avaient pu faire aucune remarque inquiétante: à la vérité, on pouvait
trouver qu'elle portait des vêtements un peu larges, mais il y avait
à cette tenue des explications toutes naturelles qu'on admettait sans
aller en chercher d'invraisemblables: la liberté du voyage, la chaleur
et, plus que tout, le dédain de la toilette qui chez mademoiselle de
Chambrais était notoire.
Mais à Naples le moment était venu de ne plus s'exposer à ces rencontres
et de disparaître, comme il était arrivé aussi pour M. de Chambrais
de se débarrasser de son valet de chambre. Sans doute il avait pleine
confiance dans ce vieux domestique attaché à son service depuis plus
de vingt-cinq ans, mais cependant elle n'allait pas jusqu'à le rendre
maître du secret de Ghislaine. Sous prétexte de lui faire surveiller des
travaux de peintures et d'appropriation dans l'appartement de la rue
de Rivoli, Philippe fut donc renvoyé à Paris avec ordre de presser
les ouvriers de façon à ce que le comte trouvât tout prêt le premier
janvier.
Alors ils s'embarquèrent pour Palerme par une soirée de beau temps, la
mer devant être plus douce à Ghislaine que ne l'aurait été un voyage en
voiture à travers les Calabres et le Sicile.
Ce n'était pas le hasard qui avait inspiré le choix de M. de Chambrais.
Vingt ans auparavant, il avait fait un voyage en Sicile. A cette époque,
il n'imaginait guère qu'il remplirait plus tard les rôles de père, mais
il espérait que plus d'une fois il jouerait ceux de jeune premier et
d'amoureux, et en visitant une petite ville des environs de Palerme,
Bagaria, l'idée lui était venue qu'on serait là à souhait pour se
cacher avec une femme aimée, dans un pays délicieux, à l'abri de toute
surprise.
Ce rêve ne s'était pas réalisé, mais le souvenir lui en était resté
assez vivace pour s'imposer le jour où il s'était demandé dans quel pays
Ghislaine trouverait un refuge: tout de suite il avait pensé à la Sicile
et à Bagaria.
Que serait cette Sicile, que serait cette petite ville dont son oncle
lui avait tant parlé? Depuis trois mois la question s'était posée à
chaque instant pour Ghislaine. Aussi quand l'heure de l'arrivée à
Palerme approcha, alla-t-elle s'installer à l'avant du bateau. Elle
resta là assez longtemps, les yeux perdus dans les profondeurs bleues de
l'horizon. Enfin un point plus sombre se détacha sur la ligne indécise
où la mer et le ciel se confondent, et quand peu à peu le panorama
verdoyant de Palerme se dressa devant elle montant du rivage jusqu'au
cirque de montagnes grises qui l'encadrent, ce fut un émerveillement.
--Tu vois! dit M. de Chambrais répondant au regard charmé qu'elle avait
fixé sur lui.
Pour Bagaria non plus il ne l'avait pas trompée; et quand elle se trouva
installée dans une villa dont les jardins occupaient les pentes du
Monte-Catalfano, elle éprouva un sentiment de tranquillité et de repos,
presque de confiance. A la vérité, ces jardins, tout pleins d'ermitages,
de ruines et de grottes avec des statues de personnages à figure de
cire ou de bêtes d'une création étrange, étaient bien ridicules, mais
qu'importait? ces «embellissements» n'avaient pas supprimé l'admirable
vue de Palerme; pendant les trois ou quatre mois qu'elle allait vivre
là, enfermée ou à peu près dans cette villa, n'ayant pour se promener
que les allées plantées d'orangers de ces jardins, cette vue lui
ouvrirait au moins des échappées au dehors et cela suffirait.
Cependant ces trois mois furent longs à passer et les promenades dans
les jardins, pas plus que les contemplations de la mer n'auraient suffi
pour les remplir si la sollicitude de M. de Chambrais n'avait trouvé
moyen de les couper de temps en temps.
Les raisons qui l'avaient empêché de consulter un médecin depuis leur
départ de Paris n'existaient plus, au contraire, il en trouvait de
toutes sortes, pour en appeler un qui le déchargeât de responsabilités
dont depuis trop longtemps il portait le poids tout seul. En l'habituant
peu à peu à ce médecin, Ghislaine serait moins mal à l'aise avec lui au
moment décisif; et, d'ici là, il l'éclairerait sur plus d'un point que
lui, oncle, ne pouvait même pas effleurer.
Bien entendu, le comte n'était débarqué en Sicile ni sous son vrai nom,
ni avec son titre; mais il suffisait de le voir pour comprendre que
c'était un client sérieux qu'on avait tout intérêt à contenter; aussi
quand il avait demandé à un médecin de Palerme, réunissant à peu près
les conditions de savoir et d'âge qu'il voulait, de venir une fois
par semaine à Bagaria, avait-il vu sa proposition acceptée avec
empressement.
Il fallait une nourrice, et le choix exigeait d'autant plus de
précautions qu'elle devait garder l'enfant pendant plusieurs années.
On trouva une femme de pêcheur, aux environs de Bagaria, qui offrait
certaines garanties, et dont le médecin, qui la connaissait, répondit:
jeune encore, superbe de force et de santé, elle avait déjà eu cinq
enfants; sans être à son aise, elle n'était point misérable, et sa
maisonnette, bâtie au bord de la mer, était plus propre que celles de
ses voisins.
Enfin il fallait une layette que Ghislaine voulut choisir elle-même et
dont elle surveilla l'exécution pièce par pièce, sans que son oncle s'en
fâchât: certes, il lui déplaisait de voir en elle le développement d'un
sentiment maternel si faible qu'il fût, mais enfin il était bon qu'elle
s'occupât à quelque chose.
VII
M. de Chambrais était depuis trop longtemps éloigné de Paris pour ne pas
vouloir rentrer en France aussitôt que possible, il le voulait pour lui,
car les journées commençaient à être terriblement longues; et il le
voulait aussi, il le voulait surtout pour Ghislaine dont l'absence avait
duré quatre ou cinq mois de plus que le temps qu'il avait, lors de leur
départ, fixé pour leur voyage. Mais avant de se mettre en route il
fallait être certain à l'avance qu'elle pourrait sans danger supporter
les fatigues de la traversée de Palerme à Naples; et de Naples à Paris
celles du chemin de fer; comme il fallait aussi qu'en rentrant à
Chambrais personne ne pût trouver en elle le plus léger indice qui
permît un soupçon.
--Quand pourrons-nous partir, demandait-il toutes les fois que le
médecin venait à Bagaria.
Ce médecin était trop fin pour n'avoir pas deviné une partie de la
vérité, et il était trop italien pour ne pas accepter tout ce que le
comte lui demandait ou lui disait: on lui avait donné une jeune femme à
soigner et à ses yeux Ghislaine était une jeune femme; on l'avait prié
de déclarer l'enfant comme né de père et de mère inconnus, il avait fait
cette déclaration sans laisser paraître la plus légère surprise, et de
cette enfant--une fille--il avait voulu être le parrain avec sa femme
pour marraine; on le chargeait d'envoyer toutes les semaines à Paris,
poste restante, à de certaines initiales, un bulletin de la santé
de l'enfant, il trouvait ces précautions toutes naturelles et ne
s'offusquait pas qu'on les prît avec lui; jamais d'opposition, de
contradiction, de suspicion:--«Vous voulez? rien de plus facile, et avec
le plus grand plaisir, très heureux de vous êtes agréable.»
Cependant sur cette question du départ de Ghislaine, il avait pour la
première fois résisté.
--Je comprends votre désir de rentrer en France, je dirai même que je le
partage, certainement la Sicile est un pays admirable et Palerme est une
belle ville, mais la France! mais Paris! Et puis il y a les affaires,
les relations, les amitiés, la famille. Je voudrais donc vous voir
partir, malgré le plaisir que j'aurais à vous garder toujours. Mais il
ne faut rien risquer, rien compromettre. Certainement, les choses se
sont passées pour madame votre fille--il avait toujours appelé Ghislaine
«Madame votre fille»--d'une façon extraordinairement providentiellement
favorable. D'abord nous avons eu une fin de grossesse admirable, sans
aucun trouble pathologique, et grâce à certaines précautions en usage
en Angleterre, et que notre charmant sujet a bien voulu adopter, sans
aucune fatigue pour lui. Puis l'accouchement a suivi une marche des plus
régulières, des plus heureuses. Aujourd'hui enfin le rétablissement
s'opère si bien, que j'ai la certitude que si dans six mois on me
demandait d'examiner madame votre fille, moi médecin, je serais dans
l'impossibilité de dire qu'elle a eu un enfant et qu'elle n'est pas
primipare.
Il savait ce qu'il disait, l'aimable Sicilien, en abordant ce point,
mais il ne convenait pas à son adresse de laisser voir jusqu'où il
allait dans ses paroles, aussi voulut-il tout de suite les expliquer de
façon à ce que le comte pût les interpréter comme il voudrait:
--En ne considérant que la question de beauté chez la femme, c'est
quelque chose cela. On croit généralement que la grossesse et
l'accouchement laissent des stigmates ineffaçables; mais c'est là une
opinion des gens du monde, ce n'est pas celle des médecins. Sans doute
il arrive quelquefois et même il arrive souvent que ces stigmates
existent, mais il se produit aussi des cas où ils manquent absolument,
et ce cas est celui de madame votre fille, ou plutôt sera celui de
madame votre fille, si vous permettez, en différant votre départ de
quelques semaines encore, qu'elle se rétablisse complètement.
Comment résister? Après tout, quelques semaines de plus ou de moins
étaient de peu d'importance pour lui, et puisqu'elles étaient décisives
pour la santé de Ghislaine, il fallait les accepter; ils n'auraient
voulu rentrer à Paris qu'avec le printemps; et cette explication pouvait
être donnée sans provoquer les interprétations.
Tant que Ghislaine avait gardé la chambre, elle avait demandé que la
nourrice lui amenât sa fille tous les jours et quand elle avait commencé
à sortir elle avait voulu tous les jours aussi l'aller voir chez la
nourrice.
De même que M. de Chambrais avait été peu satisfait du soin qu'elle
mettait à la layette, de même et plus vivement il fut fâché de la voir
donner à cet enfant des témoignages d'affection et de tendresse.
--Que diable les femmes ont-elles dans le coeur? Ne devrait-elle pas
avoir pour l'enfant les sentiments qu'elle a pour le père?
A mesure que le moment du départ approchait, les visites de Ghislaine
chez la nourrice se faisaient de plus en plus longues: les premiers
jours, elles n'avaient été que de quelques instants, mais peu à peu
elles s'étaient prolongées, et au lieu de garder la voiture qui
l'amenait, elle la renvoyait en disant au cocher de venir la reprendre à
une heure chaque fois plus reculée.
On était en mars, et dans ce climat méditerranéen les journées étaient
déjà chaudes sous un ciel radieux; quand le vent soufflait du sud ou de
l'ouest il apportait le parfum et même les pétales des amandiers, des
abricotiers, des cerisiers qui fleurissaient cette belle plaine de
Palerme si riche qu'on l'appelle la _Conca d'oro_. Ghislaine s'asseyait
au bord du rivage à l'abri d'une touffe de figuiers et se faisait
apporter sa fille qu'elle prenait sur ses genoux, tandis que la
nourrice, heureuse d'avoir un moment de liberté, vaquait à son ménage,
ne venant que de temps en temps pour voir si l'enfant n'avait pas besoin
d'elle.
Quand elle était petite, Ghislaine avait assez souvent joué à la maman
avec ses poupées pour savoir comment on tient un bébé, et tout de suite
sa fille s'était trouvée bien sur elle, y restant tranquille sans
pleurer.
Sa fille! car si c'était celle d'un homme auquel elle ne pouvait penser
qu'avec horreur, c'était la sienne aussi, et cependant elle allait
l'abandonner!
Alors, toutes les raisons qu'elle aurait voulu opposer à son oncle et
qui l'avaient si douloureusement tourmentée lui revenaient avec plus
d'intensité maintenant que cet enfant n'était plus un être vague, que
son imagination se représentait difficilement.
Le jour où il était né, avant que la nourrice l'emportât, elle avait
voulu qu'on le lui montrât; mais dans son état de prostration, elle
l'avait à peine regardé, et le souvenir indécis qui lui en était resté
était celui d'une petite masse de chair rouge fort laide. Puis revenant
à ce souvenir lorsqu'elle avait été seule, elle s'était dit que
décidément ce qu'elle avait prévu se réalisait: elle n'avait point le
sentiment de la maternité; et continuant son examen, elle s'était dit
aussi que peut-être valait-il mieux qu'il en fût ainsi c'est le
père aimé que la mère cherche et trouve dans son enfant, comment
aimerait-elle celui-là?
C'était donc par devoir plutôt que par tendresse qu'elle avait voulu que
la nourrice le lui apportât tous les matins; la seconde fois, elle ne
l'avait pas vu moins laid, ni la troisième, ni la quatrième non plus:
que pouvaient lui dire ces yeux qui se mouvaient dans toutes les
directions, au hasard, sans paraître rien voir, ces lèvres qui ne
s'ouvraient que pour sucer le lait resté dans les plis de la bouche ou
pour crier?
Mais un jour qu'elle le tenait sur elle, l'enfant lui prit un doigt dans
sa petite main et le serra, en même temps ses joues se plissèrent et ses
yeux vagues exprimèrent un sourire.
Alors une commotion secoua Ghislaine de la tête aux pieds, et fit sauter
son coeur dans sa poitrine: cette caresse, la plus douce qu'elle eût
reçue, ce sourire venaient d'éveiller en elle ce sentiment maternel
qu'elle se croyait incapable d'éprouver.
Chaque jour fut marqué par une découverte nouvelle. Le lendemain
l'enfant suivit de ses yeux les mouvements que sa mère faisait pour la
prendre; le surlendemain elle parut l'écouter lorsqu'elle prononça son
nom:
--Claude.
Puis comme elle le répétait avec une intonation de tendresse, elle crut
remarquer que la petite la regardait de ses yeux pâles en souriant,
comme si c'était pour elle une agréable musique que cette voix qui la
caressait; elle le répéta:
--Claude, Claude.
Et le sourire de la petite s'épanouit, en même temps elle chercha à
produire des sons qui, bien que n'arrivant pas à l'articulation n'en
étaient pas moins pour Ghislaine une réponse.
Ghislaine, qui n'avait aucune idée de la psychologie expérimentale,
n'était pas en état de décider ni même de se demander si ce sourire et
ces sons étaient nés d'une intention, ou s'ils n'étaient pas plutôt le
produit d'un mécanisme mystérieux: Claude la voyait, l'entendait, lui
souriait;--elles se comprenaient dans une langue plus éloquente que
celle des savants, celle que la mère,--humaine ou bête, parle à son
enfant et que l'enfant parle à sa mère.
Et à partir de ce jour-là tout le temps qu'on lui permettait de rester
dehors, elle le passa au pied du figuier ou dans la cabane de la
nourrice quand la pluie tombait, sa fille dans ses bras, ayant autour
d'elle les frères et les soeurs de lait de Claude qui jouaient ou
piaillaient.
Quand, à la fin d'avril, son oncle lui annonça que le médecin autorisait
enfin leur départ, elle demeura anéantie.
--Que crains-tu? demanda M. de Chambrais, se méprenant sur la cause de
son émotion.
--Je ne crains rien.
--Je t'assure que tu es aussi fraîche que l'année dernière à pareille
époque; à vrai-dire même, tu es peut-être en meilleure santé, fortifiée
par ce bon air de la mer; personne en te voyant ne pourra avoir le plus
léger soupçon.
--Si vous trouvez que cet air est si bon, pourquoi partir?
--L'été va rendre le pays inhabitable: et d'ailleurs une plus longue
absence serait impossible à expliquer, elle n'a que trop duré. Je
comprends que décidément j'ai eu tort de te laisser voir cette petite
tous les jours. Ne me fais pas repentir de ma faiblesse. Si la nourrice
l'avait enlevée le premier jour, comme il était convenu, tu accepterais
aujourd'hui notre départ sans penser à le retarder.
--C'est vrai; à ce moment, je le trouvais jusqu'à un certain point
naturel, aujourd'hui, il me paraît impossible.
--Impossible?
--A ce moment, cette enfant ne représentait pour moi qu'un sentiment
confus, aujourd'hui elle est ma fille.
--Dis qu'elle est celle de ce misérable.
--La mienne aussi; et parce qu'elle ne peut pas avoir un père, faut-il
qu'elle n'ait pas de mère.
--Alors, que veux-tu?
--Je voudrais ne pas l'abandonner.
--Comment?
--Mais en restant près d'elle, en la gardant avec moi.
--Ici?
--Ici où ailleurs, peu m'importe, ce n'est pas du pays que j'ai souci.
--Et ta réputation, ton honneur?
--Dois-je sacrifier ma fille à mon honneur, ou mon honneur à ma fille?
C'est la question que je me pose avec de terribles angoisses. Puisque je
suis libre, qui m'empêche de vivre avec elle, quelque part à l'étranger,
sous le nom que vous avez pris en venant dans ce pays; ainsi le nom de
Chambrais ne serait pas atteint.
--Non, tu n'es pas libre, tu ne l'es ni envers notre nom, ni envers moi.
Si depuis bientôt un an je t'ai aimée et soutenue avec une tendresse
paternelle, j'ai par cela même acquis sur toi les droits d'un père, tu
en conviendras, n'est-ce pas?
--De tout coeur.
--Eh bien! ces droits, je les fais valoir et les mets en opposition avec
la liberté dont tu parles: moi ton père, moi chef de famille, je ne
permets pas la folie dans laquelle un coup de tête de jeunesse te
pousse. Me résisteras-tu? L'oseras-tu? La ligne de conduite que je t'ai
imposée, je l'ai prise avec l'autorité que me donne l'expérience de la
vie et j'en assume toute la responsabilité. Assumeras-tu, toi, celle
de la désobéissance? Nous partons samedi à une heure; d'ici là tu
décideras.
--N'admettez pas un seul instant la pensée que je puisse vous désobéir,
nous partirons samedi.
--Pardonne-moi de t'avoir parlé ainsi; il fallait t'empêcher de te
suicider. Maintenant que ta résolution est prise, comprends que pas plus
que toi je ne veux l'abandon de cette enfant. Qu'elle reste ici tant que
les soins de sa nourrice lui seront nécessaires; puis je viendrai la
chercher et l'amènerai en France, près de Paris, où je pourrai la voir
et la surveiller.
VIII
Le jour même du retour de Ghislaine à Chambrais, lady Cappadoce voulut
arranger avec elle la reprise des leçons, telles qu'elles avaient lieu
avant le départ pour la Hollande, et dresser tout de suite un horaire
immuable: elles étaient la justification de son pouvoir, ces leçons,
aussi y tenait-elle.
Déjà, elle avait vu MM. Lavalette et Casparis qui avaient donné leurs
heures; quant à Nicétas, il avait quitté Paris pour l'Amérique du Sud,
le Brésil, la Plata, le Pérou, où il donnait des concerts dont les
journaux parlaient avec enthousiasme, disait Soupert; il faudrait donc
le remplacer, ce qui, d'ailleurs, serait facile; elle s'était entendue à
ce sujet avec Soupert, qui recommandait un jeune Hongrois du plus grand
talent.
Mais les choses n'allèrent point ainsi: par le seul fait de
l'installation de M. de Chambrais au château, les habitudes d'autrefois
se trouvaient changées du tout au tout; c'était le comte qui était le
maître désormais et tout devait être subordonné à son agrément; on ne
pouvait pas lui imposer la vie de travail et de retraite d'autrefois
qui, seule, permettait d'assurer la régularité des leçons; le sacrifice
qu'il faisait en abandonnant Paris était assez grand pour qu'on lui en
fût reconnaissant sans marchander, et pour cela il fallait l'amuser, le
distraire et se remettre entièrement à sa disposition, en étant toujours
prête â faire ce qu'il voudrait, à le suivre où il lui plairait d'aller,
à recevoir qui il voudrait inviter.
Lady Cappadoce avait été positivement renversée.
--Mais les leçons....
--Je n'y renonce pas, bien qu'à dix-neuf ans je pusse peut-être employer
mon temps autrement. J'aime le travail, au moins certaines études, et
je serai toujours heureuse de leur donner les heures dont je pourrai
disposer: ainsi nous verrons à nous entendre avec M. Lavalette et M.
Casparis....
--Et le Hongrois que m'a recommandé Soupert? interrompit lady Cappadoce,
poussée par la passion musicale.
--Pour la musique, nous attendrons; je travaillerai seule quand l'envie
m'en prendra; plus tard, nous verrons. En ce moment, je ne veux prendre
d'engagements qu'avec la certitude qu'ils ne gêneront pas mon oncle.
--La musique ne le gênerait pas plus que la littérature ou la sculpture.
Il fallait que Ghislaine justifiât son refus:
--Peut-être l'ennuierait-elle davantage.
--C'est vrai, M. de Chambrais n'aime pas la musique, dit lady Cappadoce
avec un mélange d'aigreur et de compassion.
--Je dois donc la lui éviter.
--C'est M. de Chambrais qui a pris ces nouveaux arrangements?
--Non, c'est moi pour lui être agréable, et je vous serai reconnaissante
de les faciliter.
Si ce n'était pas M. de Chambrais qui avait pris ces nouveaux
arrangements, au moins était-ce lui qui, sans en avoir l'air, les avait
inspirés à Ghislaine.
Lorsque dans leurs longs tête-à-tête, de Bagaria ils avaient parlé
de leur retour en France, et que M. de Chambrais avait annoncé son
intention de se fixer au château, Ghislaine s'en était inquiétée. Sans
doute elle était touchée de cette nouvelle marque de tendresse, mais
connaissant les goûts mondains de son oncle, elle ne pouvait pas ne pas
se demander comment il s'habituerait à la vie de la campagne monotone et
régulière; s'il avait pu depuis plusieurs mois accepter cette existence,
peu faite pour lui, c'était sous le coup de la nécessité; mais à
quelques pas de Paris, comment la supporterait-il?
Franchement, et après l'avoir remercié avec une effusion toute pleine de
gratitude émue, elle lui avait fait part de ses scrupules.
C'était là que le comte, qui lui aussi la connaissait, et savait qu'elle
n'était pas de caractère à ne penser qu'à elle égoïstement, l'attendait.
--Certainement la vie des champs n'est pas précisément pour me plaire,
mais pourquoi veux-tu que cette vie soit fatalement monotone, régulière
et retirée? ces conditions ne me paraissaient pas obligatoires.
--Comment serait-elle autre?
--En la changeant. Cette vie, tu l'as menée depuis que tu as perdu ton
père, et ta mère, parce que tu n'étais qu'une petite fille; mais l'âge
est venu; tu n'es plus un enfant qu'on couche à neuf heures; tu es
émancipée, ne l'oublie pas; pourquoi n'aurais-tu pas quelquefois au
château d'anciens amis, des membres de notre famille, des camarades à
moi, qui ouvriraient un peu cette retraite si étroitement fermée, et
égaieraient cette monotonie?
--Est-ce donc possible?
--Quand on est dans ta position, quand on a ton nom, tout est possible,
et tout est faisable; il n'y a qu'à vouloir.
--Je veux tout ce qui peut vous être agréable.
--Eh bien! nous verrons à arranger cela; je ne suis pas si exigeant pour
les plaisirs que tu l'imagines; j'avoue que Chambrais tout nu n'est
pas très récréatif, mais Chambrais animé, égayé, c'est différent. Et
d'ailleurs ce qui sera bon pour moi, le sera pour toi aussi.
C'était dans ce dernier mot que se trouvait la raison déterminante qui
avait suggéré l'idée de M. de Chambrais. Depuis l'aveu de Ghislaine il
n'avait prononcé qu'une seule fois le nom du comte d'Unières, et au
trouble qu'elle avait laissé paraître, il avait compris qu'elle croyait
que le mariage dont il l'avait entretenue était maintenant à jamais
impossible, ce qui était pour elle une douleur d'autant plus grande
qu'elle aimait le comte ou en tout cas qu'elle désirait vivement ce
mariage. Qu'il essayât de lui prouver qu'elle se trompait, il ne
réussirait point à ébranler un sentiment contre lequel les raisonnements
les plus adroits seraient sans influence, précisément par cela même que
c'était un sentiment: elle se jugeait indigne de d'Unières, et rien de
ce qu'il dirait en ce moment n'agirait sur elle. Il n'y avait donc rien
à dire, il fallait agir doucement et sans rien brusquer.
De là cette idée de rendre le séjour de Chambrais moins triste:
d'Unières que, dans les circonstances présentes il était impossible
d'inviter seul, viendrait avec les autres amis, et l'amour ferait le
reste: la première entrevue serait cruelle pour Ghislaine; la seconde le
serait un peu moins: elle désirerait, elle attendrait la cinquième ou la
sixième.
Alors il serait temps de revenir au projet de mariage, et il aurait deux
alliés: le comte d'abord, Ghislaine ensuite; comment ne gagnerait-il pas
la bataille?
Enfin il pourrait respirer: il serait libre; fou il avait été de
s'imaginer que l'émancipation lui donnerait cette liberté.
Quand Ghislaine vit sur la liste des invités qu'il lui communiqua le nom
du comte d'Unières, elle ne fut pas maîtresse de retenir une exclamation
douloureuse:
--Vous avez invité M. d'Unières!
Il évita de la regarder.
--M'était-il possible de faire autrement?
--Mais après ce qui s'est passé....
--C'est justement sa demande et ce qui s'est passé qui m'obligeaient à
l'inviter. Depuis notre départ pour la Hollande, je ne t'ai pas parlé de
lui, mais tu dois comprendre qu'au point où en étaient les choses, nous
ne pouvions pas entreprendre un voyage en Hollande, et surtout celui
d'Italie, sans que je lui donne des explications.
--Des explications?
--Après t'avoir parlé de lui et de son projet de mariage, je lui avais
écrit que, lorsqu'il rentrerait à Paris, son élection faite, nous
examinerions ce projet qui me semblait pouvoir se réaliser, à mon grand
contentement.
--Vous avez dit cela?
--N'était-ce pas la vérité; et pouvais-je à ce moment lui tenir un
autre langage? Il désirait t'épouser, tu étais favorable à sa demande,
moi-même je souhaitais ce mariage, je ne pouvais que lui dire: «Arrivez,
je vous attends.» Au lieu de l'attendre, nous sommes partis, il fallait
une explication, ou bien nous paraissions nous sauv
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