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Zézette : moeurs foraines

by Oscar Méténier · French · Gutenberg #13478 · 662,800 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Zézette : moeurs foraines
    
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Title: Zézette : moeurs foraines

Author: Oscar Méténier


        
Release date: September 16, 2004 [eBook #13478]
                Most recently updated: October 28, 2024

Language: French

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        http://gallica.bnf.fr.


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ZÉZETTE : MOEURS FORAINES ***

ZÉZETTE
MOEURS FORAINES

PAR OSCAR MÉTÉNIER


PARIS
BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
11, RUE DE GRENELLE, 11

1891




I


Debout sur la parade, Chausserouge fit un signe et l'orchestre attaqua
les premières mesures d'une marche.

Puis, tandis que pistons et trombones s'évertuaient, il jeta un coup
d'oeil autour de lui.

A ses pieds, un cormoran déplumé faisait claquer son bec, tandis que,
perché au sommet d'une échelle, un singe enchaîné promenait sur les
rares passants un regard résigné.

Une peau de lion et une peau d'ours, se faisant face, tapissaient le
réduit ouvert qui donnait accès dans la ménagerie. Au fond, un trophée
de cornes gigantesques entourait une tête de bison.

Soudain, Chausserouge remarqua que le contrôle était vide. Il courut à
l'entrée des premières, souleva une portière effilochée, et de sa grosse
voix brutale:

--Zézette, cria-t-il, ah ça! vas-tu venir, mauvaise gamine!

--Oui, papa! mais c'est Anatole qui ne veut pas me suivre...

--Eh bien! tape dessus!

Et presqu'aussitôt apparut une petite fille de douze ans environ, dont
les yeux et les cheveux noirs faisaient encore ressortir la pâleur,
traînant derrière elle, comme un chien, un jeune lionceau.

--Donne-moi ça! fit l'homme en arrachant brusquement la laisse des
mains de l'enfant, colle-toi à ton comptoir et fais-moi le plaisir de ne
plus en bouger.

Puis comme l'animal résistait, cherchant avec ses pattes de devant à se
débarrasser du collier qui lui serrait la gorge, il lui allongea un coup
de pied qui l'amena au bord du plancher.

--Avance donc, sale bête!

Le lionceau fit entendre une sorte de miaulement plaintif et vint se
tapir au pied du piquet autour duquel Chausserouge enroula la laisse.

L'orchestre se tut; le dompteur fit, une minute durant, résonner, un
gong retentissant; puis, tandis que le bonisseur achevait son invariable
discours, il vint se camper, face au public, le jarret tendu, les bras
croisés sur son dolman bleu-ciel à brandebourgs noirs.

Mais, ni cette mise en scène, ni les alléchantes promesses du boniment,
ne parvenaient à fixer l'attention des rares passants qui sillonnaient
encore le cours de Vincennes.

Il était dix heures du soir, et bien que la fête battit son plein, qu'on
fût encore dans la semaine de Pâques, jamais peut-être, de mémoire de
«voyageur», la foire n'avait attiré moins de monde.

En vain, de la place du Trône à la barrière, les orchestres faisaient
rage; en vain les bateleurs déployaient toutes les ressources de leur
esprit, le public passait indifférent, accordant à peine un regard aux
parades, un sourire aux lazzis des pitres.

Depuis le matin, une chaleur lourde, accablante, avait fait regretter la
bise de la veille. Maintenant les nuages noirs amoncelés à l'horizon se
rapprochaient; un petit vent, précurseur de l'orage, faisait bruisser
les feuilles des arbres et voltiger l'étoffe des drapeaux.

--Allons! messieurs, mesdames! glapissait le bonisseur, prenez vos
places! Entrez! Pour la dernière représentation de la soirée, c'est à
cinquante centimes les premières, vingt-cinq centimes les secondes!
Travail dans toutes les cages par le célèbre dompteur Chausserouge! Et
la séance sera terminée par le repas des animaux! Entrez! Entrez!

Mais personne ne répondait à cet appel. Les projections électriques des
baraques voisines n'illuminaient que le vide; les animaux, énervés par
l'atmosphère pesante, se promenaient inquiets dans leurs cages poussant
des rugissements sourds, quand tout à coup de larges gouttes de pluie
mouchetèrent les marches de bois de la ménagerie.

--V'là d'la lance! dit le bonisseur. Rien de fait pour ce soir...
Allons, rentre, Gustave!

Et il poussa devant lui le cormoran, qui, sentant la fraîcheur de la
pluie, lissait avec son bec les plumes de ses ailes.

--Bon Dieu! fit le dompteur en montrant le poing au ciel, quel gueux de
temps!

Et d'un geste colère, il rabattit l'auvent qui fermait la ménagerie.

Soudain l'horizon se déchira; un formidable coup de tonnerre retentit et
l'orage creva.

Comme par enchantement, le silence s'était fait dans toute la foire; les
lumières s'étaient éteintes. Les animaux nerveux tout à l'heure
s'étaient calmés.

On n'entendit plus pendant un instant que le crépitement continu de
l'eau sur les bâches de toile.

--C'est ce matin qu'il nous aurait fallu cela, dit Chausserouge, bourru;
au moins ce soir, avec de la fraîcheur, on aurait du monde. Allons, la
même, compte la recette.

Zézette vida son tiroir sur le contrôle et aligna les pièces.

--Quatre-vingt-dix-huit francs cinquante! La recette d'une journée pour
donner à bouffer à cinquante-trois pensionnaires, hommes et bêtes! Allez
vous aligner avec ça! Ah! chien de métier! A la paye, vous autres!

Un à un, les musiciens de l'orchestre s'avancèrent. Il remit à chacun
d'eux le prix de leur journée, puis, comme la pluie semblait tomber avec
moins d'abondance, les quatre hommes sortirent de la baraque après,
avoir souhaité le bonsoir au patron.

--Comme on aurait envie, dans des moments comme ça, de foutre la clef
sous la porte et de filer n'importe où! répétait le dompteur découragé.
Enfin! heureusement qu'on a encore de la viande pour aujourd'hui. Je vas
aller servir les bêtes... pour leur enlever l'idée de se payer sur ma
peau demain matin.

--Alors, je peux disposer? demanda le bonisseur.

--Dam! puisqu'y a pas de séance! Je ferai l'affaire avec Jean.

--Bonsoir, patron?

--Bonsoir!

Resté seul, le dompteur se dévêtit rapidement et tendit son dolman à
Zézette.

--Porte-moi cela dans la caravane. As-tu dîné?

--Oui, papa, fit humblement la petite fille.

--Alors, tu peux filer chez la mère Tabary. Je n'ai plus besoin de toi.

Chausserouge rentra dans la ménagerie.

Dans un coin, un grand gaillard aux solides épaules était occupé à
découper sur un large étal, supporté par deux roues, des quartiers de
viande de cheval.

--C'est fini, Jean? demanda le dompteur.

--A peu près, mais tu sais, ils en auront pour une dent creuse, ce soir.

--Tant pis... c'est pas encore la recette d'aujourd'hui qui augmentera
leur ordinaire... A propos, tu rogneras la portion des vieux, de ceux
qui ne travaillent plus... Voyons, y sommes-nous?... Je vas te donner un
coup de main.

Ils allaient commencer la distribution quand la portière se souleva et
un vieillard, vêtu d'une blouse bleue complètement mouillée, fit son
entrée.

--Bonjour, les petits fieux! Eh bien! En voilà une de saucée!

Il secoua son chapeau dont les larges bords ruisselaient.

--Bonjour, père Vermieux! firent les deux hommes en échangeant un regard
mélancolique.

Le père Vermieux était l'usurier des forains.

Ancien «voyageur», il avait un beau jour vendu le manège de chevaux de
bois avec lequel il avait fait fortune et s'était retiré dans le petit
trou d'Auvergne où il était né.

Mais bientôt repris de la nostalgie de la vie nomade, il avait rejoint
le «Voyage» et il s'était constitué le banquier de ses anciens
confrères.

Aux uns, il prêtait à la petite semaine; aux autres, aux riches, à ceux
dont l'installation offrait une garantie, il faisait des avances à plus
long terme, surveillant lui-même l'emploi des fonds qu'il confiait,
pourtant à de gros intérêts.

De temps en temps, le père Vermieux faisait un tour au pays, puis on le
voyait régulièrement reparaître aux échéances. Il était avare et sa
parfaite connaissance du métier et de la solvabilité de ses débiteurs
l'assurait contre toute mauvaise spéculation.

Plein d'indulgence pour ceux qu'il savait pouvoir se relever à la suite
d'une campagne malheureuse, il était intraitable à l'égard de ceux qui
étaient à la côte, et il les exécutait alors sans pitié.

On le craignait plus, encore qu'on ne le détestait, car il n'était
peut-être pas un forain sur le «Voyage» qui n'eût eu besoin dans sa vie
d'avoir recours à lui.

Justement Chausserouge était son obligé. C'était le surlendemain qu'il
devait payer à Vermieux une somme de trois cents francs; il l'avait
oublié; l'apparition du petit vieux venait brusquement de rappeler ce
léger détail à sa mémoire.

--Eh bien, mes enfants, que pensez-vous de ce petit temps-là? Ça ne doit
pas faire aller le commerce?

--M'en parlez pas, père Vermieux! Nous avons dû fermer à dix heures.

--Eh pardieu! vous n'êtes pas les seuls! Depuis le Trône, j'ai pas
rencontré âme qui vive... Figurez-vous que j'arrive ce soir de mon
patelin... Allons faire un tour sur le Voyage, que je me suis dit...
j'ai mangé un morceau près de la gare et je m'en suis venu tout
doucettement. Je t'en fiche! A peine au pied de la colonne, v'là le
tonnerre, les éclairs, tout le diable et son train!... Toutes les
baraques fermées... Ma foi, je marchais devant moi... sous la pluie...
j'ai reconnu l'enseigne de Chausserouge... et me voilà!... Dis donc,
garçon, t'aurais pas une blouse à me prêter pour faire sécher
celle-là...

--Mais si, mais si! père Vermieux! Et si vous voulez, on va prendre
ensemble un verre de vin... ça vous réchauffera!

--Ah! c'est pardieu pas de refus!

Et Chausserouge, précédant l'usurier, le conduisit dans la caravane
adossée à la ménagerie.

--Tenez, père Vermieux, voilà de quoi vous mettre à l'aise. Pendant ce
temps, je vais retrouver Jean, car c'est l'heure de préparer à souper
aux animaux... Tout à l'heure nous serons à vous.

Dehors, l'orage redoublait de furie. Le vent s'engouffrait en sifflant
sous les toiles et la foudre tonnait sans relâche.

Chausserouge rejoignit son aide.

--Encore trois cents francs à payer après-demain... et pas le premier
sou! Il avait bien besoin de venir... ce vieux cancre!

Il y eut un silence. Les deux hommes absorbés par les pensées que
suscitait la présence inopinée de l'usurier, continuaient à découper les
quartiers de viande.

Jean parla le premier.

--Tout de même, fit-il avec un mauvais rire, si on n'était pas des
honnêtes gens, y aurait un riche moyen de s'acquitter en une fois.

--Lequel? demanda Chausserouge, qui avait compris.

--Oh! rien, une idée qui me passait par la tête...

Il s'arrêta, puis:

--Comme ça serait tout de même un débarras pour tout le Voyage, aussi
bien que pour nous! reprit-il en regardant fixement le dompteur.

--Ne parlons pas de ça! interrompit Chausserouge, évidemment sous le
coup d'une pareille obsession.

Mais Jean continua.

--Un homme qui n'a jamais l'habitude de mettre âme qui vive dans la
confidence de ses petites affaires... qui n'aime personne et que
personne n'aime... qui débarque un beau soir incognito à la gare de
Lyon... et qui vous tombe dans une ménagerie, sans que pas un chrétien
l'ait vu entrer... Enfin, voyons, y aurait-il pas de quoi tenter des
gens pas scrupuleux?...

--Nous sommes des honnêtes gens, fit observer Chausserouge.

--Sans doute! Et c'est Vermieux qui est une crapule!

--Et une belle!

--Alors... Je ne sais pas, moi... voyons, jusqu'à quel point ce serait
une mauvaise action...

--Tais-toi!... un assassinat... Jamais!...

--Avec ça qu'il se gênera après-demain... malgré que tu l'auras hébergé
ce soir... de te faire des misères... même de te faire vendre... si tu
ne payes pas!... Sans compter que le vieux, qui porte toujours son
argent sur lui, doit avoir la poche bien garnie...

Chausserouge leva les yeux et regarda à son tour bien en face son
interlocuteur.

--Alors, toi, tu n'hésiterais pas?

--Ah! moi... entendons-nous!... Moi... pas tout seul!...

--Enfin, que me conseilles-tu?

--Dame! c'est surtout toi que ça regarde...

--Et alors si, en fin de compte... je me décidais, je pourrais
compter?...

--Comme sur toi-même... tu le sais bien, acheva Jean, mais part à deux,
car, faut être juste, c'est moi qui ai eu l'idée...

--Soit! fit brusquement Chausserouge, à qui cet entretien pesait.

Pourtant, à cette seconde où il venait de prendre une si subite et si
terrible détermination, il se sentit une sorte d'hésitation, comme si
l'idée du partage qu'il venait de consentir lui semblait un sacrifice
trop lourd, étant donné la responsabilité qu'il assumait. Mais il
réfléchit que ce partage, en établissant la complicité de son aide,
rassurait en même temps de son silence, et il conclut:

--Dépêchons-nous! Voilà les bêtes qui s'impatientent.

Mais Jean posa sa main sur le bras du dompteur.

--Laisse donc! Ce sera de l'économie pour demain, puisque c'est
décidé... ils vont en avoir, de la viande, tout à l'heure!

--Viens! fit Chausserouge.

Tous deux rentrèrent dans la caravane.

Le père Vermieux était attablé.

--Vous avez déjà fini! demanda-t-il.

--Non!... Nous avons fait les parts simplement... Ce n'est pas encore
l'heure. Ils n'ont l'habitude de manger qu'à minuit.

En ce moment, un long rugissement partit de la ménagerie.

--C'est pas leur avis, en tout cas, fit l'usurier en ricanant. En voilà
un qui réclame.

--Il ne perdra rien pour attendre, riposta Jean. Il sera servi tout à
l'heure.

--Vous savez, continua le père Vermieux, je ne me gêne pas, je fais
comme chez moi... Vous ne montiez pas... J'ai trouvé une bouteille de
vin... je l'ai entamée, en vous attendant...

--Vous avez bien fait, père Vermieux!

L'usurier, quand il était chez ses débiteurs, saisissait toutes les
occasions de se payer en nature. C'était autant de pris sur l'ennemi.

Chausserouge s'était assis près du vieillard. Jean était debout, appuyé
contre le lit qui garnissait le fond de la caravane.

--Viens donc par ici, garçon, qu'on te voie, dit Vermieux. La mère
Tabary va toujours bien?

--Mais, pas mal... je vous remercie...

--J'irai demain lui dire un petit bonjour.

--Ça lui fera plaisir. Et vous, père Vermieux, vous êtes content?

--Pas trop! pas trop! J'ai perdu de l'argent ces temps derniers. J'avais
obligé ces gredins de Romillard, vous savez, le petit théâtre de
Marionnettes... J'ai attendu trop longtemps... Bien contre mon gré, il
m'a fallu faire vendre... je n'ai pas retiré mes frais... c'était trop
tard... A votre santé, mes enfants!

Chausserouge et Jean trinquèrent ensemble et échangèrent un regard.

Les Romillard étaient de malheureux saltimbanques que les exigences de
Vermieux avaient ruiné et qui mouraient littéralement de faim.

--Sais-tu, continua le terrible vieux en s'adressant au dompteur, que tu
ne m'as pas l'air de faire beaucoup fortune? Ton costume, que je vois
pendu là, dans le coin, est rudement loqueteux.

--Ah! qu'est-ce que vous voulez... Je n'ai pas eu de chance non plus...
soupira le dompteur, et je suis logé à la même enseigne que les
camarades... Depuis que j'ai perdu ma pauvre femme, dont la maladie m'a
coûté les yeux de la tête, il m'est survenu toutes sortes de malheurs.
Ma grande lionne est morte... Vous savez bien, Sultane, avec ses trois
lionceaux... Encore heureux que ça s'est borné là et que mes autres
bêtes n'y ont pas passé... De la viande malade qu'on nous avait
livrée...

--Voilà ce que c'est de ne pas acheter de la bonne marchandise. On y
perd plus qu'on y gagne, prononça Vermieux.

--Je comptais sur la foire du Trône pour me refaire un peu... Nous avons
eu un temps abominable... on ne voit pas un chat, des recettes
dérisoires. Et dame! ça coûte cher, une ménagerie à entretenir.

--Mais, interrompit Vermieux, tu sais que ton billet vient après-demain?
Ton billet de trois cents francs?... Je pense que tu seras en mesure?

--Ayez pas peur, père Vermieux, je serai en mesure après-demain!
répliqua Chausserouge avec un sourire contenu. Mais vous ne buvez pas!

--C'est ma foi vrai! dit l'usurier rassénéré, mais dame! ça tient à ce
qu'il n'y a plus rien dans la bouteille.

--Je dois en avoir une autre par là... une bonne!

--Voyons donc voir cela! fit le vieux en passant sa langue sur sa
moustache grise.

Chausserouge se leva, passa derrière la table et fit mine de chercher
dans un petit meuble situé à un angle obscur de la caravane, au pied du
lit.

Jean fit un pas et mit dans la main du dompteur la hachette qui servait
à dépecer les viandes et dont il s'était muni à tout hasard.

--Vois-tu, continua Vermieux, qui tournait le dos aux deux hommes, y a
rien de tel, par les temps de pluie, qu'un verre de bon vin, bu avec
des...

Il n'acheva pas. D'un coup formidable de sa hachette, Chausserouge
venait de lui fendre le crâne.

Il s'abattit sans un cri, sans un geste, le nez sur la table, puis son
corps glissa lentement de la chaise et tomba sur le côté.

Les deux hommes se regardèrent un instant en silence.

Enfin Jean se pencha, et souleva une main du vieillard. Elle retomba
inerte.

--Ça y est! fit-il, il a son compte! Allons, oust, perdons pas de temps!
Le magot!

Il fouilla dans les poches de l'assassiné, en retira un portefeuille
qu'il soupesa une minute.

--Mâtin! Il est lourd!

Il l'ouvrit et étala son contenu sur la table: des lettres, des traites
parmi lesquelles toutes celles de Chausserouge et vingt-cinq mille
francs en billets de banque.

--Ce qui fait, dit Jean, douze mille cinq cents francs pour chacun de
nous... et en plus, pour toi, ta dette liquidée.

Jean, très calme, avait conservé tout son sang-froid. Maintenant que le
coup était fait, Chausserouge sentait une terreur singulière s'emparer
de tout son être. Ses yeux papillotaient, il voyait des ombres danser
sur les murs... Ses dents claquaient...

--Allons, pas de sentiment, hein! Ce n'est pas le moment! Prends ce qui
te revient et brûlons le reste!... Faut bien faire quelque chose pour
les copains... C'est eux qui seront épatés de ne pas voir rappliquer
Vermieux...

--Tiens! fit Chausserouge qui considérait machinalement la liasse de
billets souscrits par lui, il y a même celui d'après-demain. Il ne
l'avait donc pas passé à un banquier?..

--Pas si bête, le père Vermieux... Il économisait l'escompte... Allons!
Liquidons! Liquidons!

Il tordit la liasse des traites, en fit une torche qu'il alluma
au-dessus de la lampe fumeuse qui les éclairait.

La flamme jetait autour d'eux des reflets rougeâtres qui firent de
nouveau frissonner le dompteur.

--Poule mouillée! va! Tu as peur? dit Jean en haussant les épaules.

--Je n'ai pas peur... mais je suis plus à mon aise quand j'entre dans
mes cages.

--Laisse-donc! Le feu purifie tout... Et voilà, ajouta-t-il en broyant
sous son pied les cendres provenant de l'auto-da-fé, les infamies de
Vermieux réparées et notre crime pardonné.

A ce moment, un éclair illumina la caravane, suivi presque aussitôt
d'un coup de foudre terrible, auquel répondirent les rugissements des
bêtes fauves.

--V'là le bon Dieu qui dit oui! ricana Jean. Finissons-en!

Chausserouge, livide, les yeux hagards, s'était cramponné, pour ne pas
tomber, à la cloison de la caravane. Il sentait ses jambes flageoler
sous lui.

--Ah! Tu m'embêtes avec ta peur... fit Jean durement. Le vin est tiré...
il faut le boire! Aide-moi!

--Je n'oserai jamais! balbutia le dompteur.

--Je le croyais plus d'aplomb que ça, tu sais... Aide-moi seulement à le
déshabiller... Après, je me charge du reste!

Chausserouge rassembla ses forces. Il se pencha, ainsi que Jean, et tous
deux relevèrent le cadavre toujours chaud qu'ils étendirent sur la
table.

Le visage, couvert de sang, était méconnaissable. Le crâne presque
chauve de l'usurier était partagé en deux par une large ligne sanglante.
A la hâte et en silence, les deux hommes enlevèrent les vêtements
souillés du vieillard qu'ils transportèrent ensuite dans la ménagerie.

Rapidement, Jean débarrassa l'état roulant, il y coucha le corps et se
prépara à commencer son office.

--Barricade la portière... commanda-t-il, et viens m'éclairer.

Chausserouge plaça devant l'entrée deux larges planches qu'il assujettit
avec une barre de fer, puis, la lampe à la main, il regarda son aide
accomplissant sa terrible besogne.

Toujours calme, Jean avait saisi sa hachette et, méthodiquement, sans
apparence d'émotion, il détacha les membres du tronc.

Minuit sonna. Dans les cages, les lions et les tigres, alléchés par
l'odeur du sang, rugissaient.

Tout à coup, dans un angle obscur de la ménagerie, à trente pas des
deux hommes, une tête émergea d'un monceau de paille.

C'était Zézette, qui, contrevenant à l'ordre de son père et épouvantée
par l'orage, au lieu d'aller se coucher chez la mère Tabary, s'était
tapie dans le réduit où le dompteur serrait le fourrage.

Elle reconnut son père, puis Jean... Tout d'abord elle ne se rendit pas
compte de ce qu'elle voyait... puis soudain un cri s'étrangla dans sa
gorge...

C'était bien un homme... un homme mort... assassiné sans doute... que
l'autre, l'aide, dépeçait avec tranquillité...

Elle crut rêver... Mais non, elle ne se trompait pas.

Un des lions, Néron, le plus rapproché des deux hommes, grattait avec
fureur le plancher de sa cage, les yeux injectés, la crinière hérissée.

--Allons! patience donc, Néron! Voilà que c'est fini! fit Jean en
poussant devant lui son étal roulant.

La petite charrette passa à trois pas de l'enfant... Ses yeux agrandis
par l'épouvante ne pouvaient se détacher de l'horrible spectacle auquel
présidait son père.

Elle ne bougea pas, ne fit pas un mouvement, craignant de se montrer...
de faire voir qu'elle avait surpris cet affreux secret... On la tuerait
peut-être aussi, elle, si on la trouvait là... et elle sentit tout son
petit corps frissonner des pieds à la tête.

Jean s'était armé d'une fourche de fer; il commença la distribution.

--Les gros morceaux aux plus gourmands! dit-il d'une voix gouailleuse en
passant une cuisse à Néron, qui se jeta sur cette proie, dans laquelle
il enfonça ses crocs avec rage.

--Et je vous recommande les os, mes enfants! continuait Jean, c'est un
morceau de roi... n'en laissez pas surtout!

--Écoute, dit Chausserouge, qui sentait une sueur froide perler à ses
tempes, n'en donne pas aux bêtes qui travaillent. J'ai entendu dire que
la chair humaine avait un goût, et que quand ils en avaient mangé une
fois...

--Allons donc, peureux! Il faut que chacun ait sa part!

Quelques instants après, l'étal était vide. Il ne restait plus rien du
corps de Vermieux.

--Et voilà... ça y est! fit Jean tout joyeux. Maintenant je vais me
laver les mains et la police sera rudement fine si elle retrouve la
trace du vieux!

--Est-ce que... tu vas t'en aller? demanda le dompteur.

--Non! diable! ce n'est pas le moment de s'endormir. Il faut veiller à
ce que ces sacrés animaux-là n'en laissent pas une miette... Vois-tu
qu'on retrouve demain matin un doigt de pied du père Vermieux? Après,
nous brûlerons ses frusques!

Tout à coup un bruit semblable à un cri humain retentit derrière eux.

--As-tu entendu? fit Chausserouge en se retournant vivement.

--Mon Dieu! que tu es embêtant... c'est un singe qui jacte... Il n'y a
ici que des amis... des croque-mort!

Les deux hommes prirent place sur un banc des premières.

--Et que comptes-tu faire de ta galette? demanda Jean.

--Dame! je ne sais pas... payer mes dettes... m'agrandir.

--Veux-tu que je te fasse une proposition? Associons-nous!

--Oui! c'est cela, associons-nous! répliqua vivement le dompteur. Comme
cela, pensait-il, il restera près de moi toujours et je ne serai plus
seul... en face de ces bêtes qui ont mangé Vermieux.

Derrière eux gisait, évanouie sur la paille, Zézette qui avait compris.




II


François Chausserouge, âgé de trente-cinq ans environ, était, par sa
mère, d'origine bohème, de cette race aujourd'hui à peu près disparue
qu'on nomme sur tout le Voyage, _romanichelle_, par corruption
abréviative, _ramoni_.

Son père, un robuste Auvergnat, dernier né d'une nombreuse famille,
avait, au temps de sa prime jeunesse, et fatigué de la vie des champs,
quitté le pays pour suivre une ménagerie de passage, en qualité de
palefrenier.

Très satisfait de ses services, le directeur l'avait élevé bientôt au
rang de garçon de ménagerie.

Peu à peu, le jeune homme s'était familiarisé avec les animaux et il
avait été mordu de la secrète ambition de travailler à son compte.

A force d'économies, il avait fini par amasser un petit pécule et un
beau jour, profitant d'une occasion qui s'offrait à lui, il quitta son
patron, acheta un ours et deux loups et se fit montreur de bêtes.

Pendant des années, il parcourut les campagnes, faisant travailler ses
pensionnaires sur les places publiques des villages.

Pas assez riche pour acheter un cheval, ni une caravane, il avait fait
l'acquisition d'une petite charrette traînée par des chiens, dans
laquelle il renfermait ses vivres et son maigre matériel.

Cela dura jusqu'au moment où, ayant renforcé sa troupe de plusieurs
singes et d'un perroquet, il songea à se joindre au Voyage, c'est-à-dire
à la réunion générale des saltimbanques.

Il suivrait les foires, profiterait de la réclame de ses voisins,
pousserait peut-être jusqu'à Paris, si toutefois les circonstances le
favorisaient.

Il fut de prime abord assez mal reçu.

Il n'existe pas d'association où l'on se sente davantage les coudes que
chez les Voyageurs. Là, tout nouveau venu est un concurrent qui
accaparera forcément une nouvelle part de la recette générale. C'est un
ennemi qu'il faut évincer.

Mais Chausserouge était homme à ne se laisser rebuter ni par les mauvais
procédés, ni par les injustices.

Sa ténacité eut raison des jalousies et des colères qu'il excita. Comme
ses nouveaux collègues, il avait droit à sa place au soleil, il la prit.

Ceux-ci, forts de leur expérience, de leur ancienneté, connaissaient les
bons endroits, s'installaient les premiers, ne laissant à l'intrus que
les coins dont ils ne voulaient pas.

Chausserouge ne réclamait jamais et triomphait généralement, car
l'étrangeté du spectacle qu'il donnait captivait le public plus que ne
le pouvait faire les attractions déjà vues de ses voisins.

Sans instruction, sans posséder aucun des secrets des dompteurs de
profession, n'ayant pour tout aide qu'une patience à toute épreuve, il
était parvenu à obtenir des résultats merveilleux et on s'écrasait dans
le «tour de toile» en plein vent où il faisait travailler ses bêtes.

L'homme, du reste, n'était pas moins curieux que ses animaux.

Invariablement vêtu d'une blouse en grosse toile, qu'une ceinture de
cuir serrait autour de sa taille, coiffé d'un vaste chapeau de feutre à
la mode de son pays, chaussé de bottes fortes, on n'apercevait que ses
yeux noirs et pétillants au milieu d'un visage hirsute et broussailleux.

Le fouet en main, il allait et venait au milieu de ses pensionnaires
démuselés avec une insouciance et une tranquillité qui effrayaient et
faisaient penser à ces fantastiques «meneux de loups», dont on conte
encore les exploits aux veillées dans certaines provinces.

Le succès de ce Voyageur d'une nouvelle espèce, qui ne connaissait guère
que son patois natal, le fit mettre en quarantaine.

On fit courir sur lui de vilains bruits, mais Chausserouge n'en eut
cure. Il vivait isolé, content de voir son magot s'arrondir de jour en
jour.

Toutes les préventions tomberaient, il le savait bien, le jour où sa
persévérance serait enfin récompensée, où il pourrait comme les autres
acheter une voiture, des chevaux, agrandir son installation si modeste
encore.

Du reste, il n'était pas seul l'objet de l'ostracisme et de la haine des
forains.

Près de lui et toujours à la gauche du campement, une famille de vrais
ramonis au teint basané vivait misérablement sans s'inquiéter des
commentaires, sans se soucier des injures.

Cette famille se composait de trois personnes, le père, la mère et une
fille de dix-sept ans, superbe avec ses grands yeux et sa chevelure
épaisse. Des lèvres rouges saignaient au milieu d'une peau brûlée par le
soleil, dont la couleur bistrée faisait encore valoir l'éclat de ses
dents très belles.

Chausserouge s'était dit souvent que Maria serait pour lui une rude
compagne. Il avait trente-cinq ans et bien que très accoutumé à la vie
d'anachorète qu'il menait depuis son enfance, il s'était surpris bien
des fois à penser que les privations auxquelles il se soumettait,
seraient bien moins dures à supporter s'il avait près lui quelqu'un pour
les partager.

Et puis, en somme, il était seul au monde. Il ne se souciait pas de
revoir sa famille; n'était-il pas temps pour lui de s'en créer une, pour
qui il travaillerait.

Il aurait des enfants, qui lui succéderaient plus tard, qui
augmenteraient leur patrimoine ambulant, qui pourraient le venger des
rebuffades qui l'avaient accueilli.

Et jamais il n'avait rencontré dans sa vie aucune femme qui répondit
autant que Maria à son idéal... Mais un obstacle infranchissable les
séparait. Maria était ramoni, païenne... lui était chrétien et il savait
combien les ramonis, qui ne se marient qu'entre eux, sont fidèles à leur
religion.

Toutefois, et comme si ces deux êtres eussent senti entre eux une sorte
d'affinité, Maria n'avait pas pour Chausserouge le regard de mépris dont
elle couvrait les autres forains et parfois, tandis qu'accroupie à
l'ombre de sa caravane à moitié détraquée, la jeune fille occupait son
après-midi à tresser des paniers, Chausserouge, assis, la pipe aux
dents, à l'entrée de sa tente, passait des heures à la contempler
silencieusement.

Le père, connu seulement sous le prénom de Michel, raccommodait la
porcelaine et s'occupait pour le surplus des soins à donner aux bêtes,
un vieux cheval efflanqué, qui trouvait la plupart du temps sa pâture le
long des routes, une chèvre et une guenon.

La mère était bonne-ferte, c'est-à-dire diseuse de bonne aventure.

Les jours de foire, on suspendait à la porte de la caravane un tableau
grossièrement peint, et, pour dix centimes, vingt centimes, si l'on
voulait le grand jeu, elle étalait ses tarots et dévoilait à tout venant
les secrets de l'avenir.

Et dans la bouche de cette vieille femme, semblable aux sorcières du
moyen âge, la moindre parole prenait l'importance d'un oracle.

Elle croyait à ses prophéties et savait imposer sa croyance aux autres.
Si l'on ne sortait pas de chez elle convaincu, on en sortait
impressionné.

Aussi ses ennemis profitaient-ils de cette disposition pour l'accuser de
magie.

Quelque malheur frappait-il un Voyageur, c'était la bonne-ferte qui
avait jeté un sort.

Plusieurs fois, on était parvenu à ameuter contre ces pauvres hères des
populations entières.

Alors, renfermée dans sa caravane, la vieille faisait appel à la
science léguée par ses ancêtres, et si les divins tarots n'annonçaient
aucun danger immédiat, elle laissait passer l'orage, sûre que rien de
fâcheux pour elle ne résulterait de cette effervescence.

Les parents de Maria, eux aussi, voyaient Chausserouge d'un bon oeil.

Depuis un an qu'ils voyageaient côte à côte, ils s'étaient rendus
mutuellement mille petits services, sans avoir peut-être jamais échangé
dix mots.

Une sympathie inavouée rapprochait ces parias du Voyage et il fallut
qu'un événement grave survînt, pour faire éclater entre eux ces
sentiments qui n'existaient qu'à l'état latent.

Un soir d'été, dans un village berrichon, comme Chausserouge venait de
s'étendre sur le grabat, qui lui servait de lit, au fond de sa petite
charrette, quelqu'un vint gratter à la toile qui recouvrait son primitif
campement.

Les chiens n'aboyèrent pas; ce devait être une main amie. Le dompteur
prêta l'oreille.

--M'sieu Chausserouge! disait une voix. M'sieu Chausserouge, je vous en
prie!

Chausserouge se dressa brusquement sur son séant.

Il avait reconnu la voix de Maria.

--M'sieu Chausserouge, continua la jeune fille, c'est papa qui est près
de mourir, je vous en prie, venez!

Le dompteur sauta à bas de sa charrette et une minute après, il entrait
dans la caravane des ramonis.

Étendu sur un matelas de varech, le père Michel râlait.

Près de lui, l'oeil sec, quoique empreint d'une souffrance indicible, la
vieille bonne-ferte s'occupait à faire chauffer sur un réchaud allumé à
la hâte un breuvage de sa composition.

--Ça l'a pris tout à l'heure, dit la jeune fille; ce soir il se sentait
mal à son aise... il est allé panser Cadet... il a essayé de manger et
il est tombé d'un seul coup... comme s'il était frappé d'un coup de
maillet... Il respire encore, mais il ne nous reconnaît plus... Il
faudrait un médecin...

--Pas de médecin! grogna la vieille. Ça ne sert à rien... qu'à tuer le
monde.

--Si, m'man, je t'assure! implora la jeune fille, laisse M. Chausserouge
aller chercher un médecin.

--Qu'il y aille, s'il veut; puisque ça te fait plaisir!

--J'y vais, mam'zelle Maria! fit le dompteur, qui sortit et prit sa
course à travers les rues du village.

Une demi-heure après, il était de retour.

Le docteur, qu'il était parvenu à découvrir dans ce trou perdu du Berry,
se pencha sur le malade; il l'examina longuement, se fit raconter les
circonstances qui avaient précédé et accompagné sa chute, puis il secoua
la tête d'un air qui indiquait que tout espoir lui semblait perdu.

Le père Michel avait été frappé d'une congestion pulmonaire.

Toutefois, avant de se retirer, le médecin prescrivit quelques
médicaments.

Sur le seuil de la caravane, Chausserouge l'interrogea:

--Il ne passera pas la nuit! fit le docteur.

Le dompteur lui glissa dans la main le prix de sa visite et courut de
nouveau au village pour faire exécuter l'ordonnance.

Quand il revint, le malade, rappelé à la vie par le breuvage que la
vieille, sans se soucier des prescriptions du médecin, était parvenue à
lui administrer, avait repris connaissance.

Ses yeux étaient ouverts et fixés sur sa fille.

A la vue de Chausserouge, son regard, terne jusque-là, parut
s'illuminer; ses lèvres remuèrent sans articuler une parole.

Les trois assistants s'agenouillèrent alors au chevet du mourant.

Le vieux ramoni faisait des efforts inouïs pour parler; une sueur
froide perlait à ses tempes. Il parvint enfin à lever un bras, saisit la
main velue du dompteur et il la posa sur celle de sa fille.

--Que veux-tu, Michel? demanda la bonne-ferte. Que notre voisin épouse
Maria?...

--Vous me donnez votre fille?... articula le dompteur, la gorge serrée
par l'émotion.

Michel ne répondit pas, mais ses paupières, qui battirent fébrilement,
disaient oui.

--Il sera fait selon ta volonté, si Chausserouge consent, prononça la
vieille.

--Et si mamz'elle Maria... veut bien de moi, ajouta le dompteur en
implorant la jeune fille d'un regard si tendre, que celle-ci ne put
s'empêcher de sourire à travers ses pleurs.

--Je consens! dit-elle, en prenant la main du meneur de loups.

Alors, le vieux ramoni pencha la tête en fermant les yeux. Tout son
corps reprit une immobilité cadavérique. Soudain, deux hoquets
soulevèrent sa poitrine; une pâleur de cire s'épandit sur son visage.

Le père Michel était mort.

Ce fut Chausserouge qui, le surlendemain, conduisit le deuil du ramoni.

Maria avait demandé qu'un prêtre accompagnât son père jusqu'à sa
dernière demeure.

Le Voyage tout entier, à quelques exceptions près, fit cortège au
cercueil.

Les rancunes semblaient s'être éteintes devant la mort et peut-être
aussi, les forains, peu curieux d'initier les populations à leurs
dissensions intimes, avaient-ils tenu à donner un gage public de leur
bonne entente.

Lorsque Chausserouge et Maria furent de retour du cimetière, ils
trouvèrent la bonne-ferte accroupie dans un coin de la caravane, l'oeil
fixé sur ses tarots étalés.

Bien qu'elle ressentit une douleur réelle de la perte de son mari, sa
croyance en la fatalité lui avait fait rapidement reprendre le dessus.

--Les cartes annonçaient une mort, dit-elle, et je n'avais rien vu.

--Et les cartes annonçaient-elles aussi... un mariage? demanda
timidement le dompteur.

--Oui, répliqua la vieille. Il faut que tout s'accomplisse ici-bas. Il
n'y a rien à faire contre la destinée. Tu te marieras, mon garçon!
D'ailleurs, il y a longtemps que tu aimes ma fille, ajouta-t-elle. A
l'heure dernière, le regard des mourants est devin...

--Mais vous, mamz'elle Maria, m'aimez-vous aussi?

--Aurais-je été vous chercher si je ne vous avais pas mieux considéré
que tous les autres forains du Voyage? répliqua la jeune fille.

--Il n'est pas bon que des femmes soient seules dans la vie... prononça
la bonne-ferte. Tu es plus digne que tous les autres d'entrer dans la
grande famille des ramonis... C'est pourquoi le père, qui voyait loin...
t'a choisi! Sa volonté sera faite.

Le lendemain, Chausserouge fit publier les bans et les forains
comprirent pourquoi ils avaient vu le dompteur conduire le deuil du
vieux ramoni.

Toutefois, de ce jour la fusion fut complète entre les deux campements.

La jeune fille apportait en dot une caravane, un vieux cheval et
cinquante écus enfouis au fond d'un vieux bas.

Le dompteur apportait de son côté son pécule qui se montait à trois
mille francs environ et ses animaux.

La première partie de son rêve était accomplie. Il allait maintenant
pouvoir marcher de pair avec les forains qui l'avaient si fort méprisé
jusque-là.

Pour permettre à la noce de se faire dans ce pays berrichon dont il
garderait désormais un éternel souvenir, il retarda son départ et
utilisa le temps que lui laissaient les délais légaux, à apporter à son
nouvel établissement d'utiles améliorations.

Il avait acheté avant le départ de ses confrères une caravane spacieuse
et presque neuve à un forain qui se retirait des affaires. Il se complut
à l'embellir pour la rendre digne de sa compagne, dont ce serait
désormais le séjour habituel, maintenant qu'elle allait rester vouée aux
soins uniques du ménage.

La vieille caravane de Michel, complètement mise à neuf, fut affectée au
transport des animaux.

Et une fois le mariage accompli, ce fut plein d'orgueil et le coeur
rempli d'espoir que, debout, à l'avant de sa maison roulante attelée
d'un vigoureux cheval, il prit le chemin qui devait lui faire rejoindre
le Voyage.

A présent, il ne doutait plus, il avait foi en son étoile. Il avait tout
oublié, les déboires et les douleurs passées.

Son désir le plus cher, le ciel l'avait pour ainsi dire miraculeusement
réalisé, car comment expliquer autrement le geste suprême de ce mourant,
à qui il ne s'était jamais ouvert de ses sentiments, mettant dans sa
main caleuse la petite main hâlée de Maria?

Par quelle divination, par quelle double vue le vieux ramoni avait-il lu
au plus profond de son coeur?

Il était sûr à présent de faire fortune.

Après trois jours de marche, il atteignit Bourges où le Voyage était
installé.

Quand il débarqua sur la place Seraucourt, les forains firent le cercle
autour de la belle caravane verte sur laquelle on lisait, peintes en
lettres jaunes d'un pied de haut, l'inscription suivante:

                     GRANDE MÉNAGERIE CHAUSSEROUGE

Après un moment de stupéfaction, les principaux d'entre eux
s'approchèrent et serrèrent la main du dompteur un peu ébahi.

Une fois de plus, le proverbe avait raison: On pardonne tout aux riches.

La fortune venait de réhabiliter Chausserouge, de lui donner droit de
cité.

Le soir même, sous une tente neuve, il donnait sa première
représentation.




III


Une ère de prospérité et de bonheur s'ouvrit pour Chausserouge. Maria
était en effet la femme forte, accoutumée aux privations, aux misères et
aux fatigues du Voyage qu'il s'était figuré; la vieille mère, qui bien à
contre-coeur et sur la prière du dompteur, avait renoncé à son métier de
bonne-ferte, l'aidait dans les soins du ménage.

Elle avait pris goût à la profession de son gendre et elle s'était
instituée l'infirmière des animaux malades.

Aidée par sa grande connaissance des simples, possédant les recettes
traditionnelles de ceux de sa race, elle acquit bientôt sur tout le
Voyage une réputation de guérisseuse telle qu'on venait la chercher des
ménageries voisines dès qu'une bête ne mangeait plus ou donnait des
signes de maladie.

Son concours fut à Chausserouge d'une utilité d'autant plus grande qu'il
ne perdait jamais une occasion d'augmenter sa collection.

Quelques campagnes heureuses lui avaient permis de reconstituer à peu
près son capital; il en profita pour acheter une lionne, puis deux
hyènes, puis une panthère.

La lionne mit bas, et deux lionceaux, qu'il fit élever par une chienne
Terre-Neuve, furent la souche de toute une génération.

Sans demander plus de conseils aux spécialistes du métier qu'il ne
l'avait fait jadis pour les loups et les ours, Chausserouge se livra à
l'éducation de ces nouveaux pensionnaires, dont il ne connaissait ni les
habitudes, ni le caractère, avec la même insouciance et la même énergie
qu'autrefois.

Un succès pareil couronna son effort.

Bref, il eût été complètement heureux s'il fût né un enfant de son union
avec Maria.

Un enfant dont il aurait fait un monsieur, que, selon son expression, il
aurait mis dans la «diplomatie», c'est-à-dire à qui il eût donné une
profession libérale, celle de médecin ou d'avocat, par exemple.

Un enfant dont il pût, dans ses vieux jours, être fier et qui n'aurait
pas besoin de traînailler comme lui par les routes pour gagner son pain.

Combien de fois n'interrogea-t-il pas à cet effet sa belle-mère, qui
passait à consulter ses cartes tout le temps que lui laissait ses
multiples occupations.

--Tu auras un fils, lui répétait toujours la vieille, mais ne désire pas
trop sa venue, qui sera pour toi le signal d'un grand malheur!

Et si Chausserouge insistait pour savoir de quelle calamité il était
menacé:

--Les cartes ne le disent pas. Elles parlent d'un malheur, voilà tout!

La prédiction de la vieille se réalisa. Maria devint enceinte après six
ans de mariage et accoucha d'un fils, mais une fièvre puerpérale
consécutive à son accouchement se déclara et l'enleva en trois jours.

La douleur de Chausserouge fut immense.

Une épidémie décimant ses animaux, même la déconfiture complète le
remettant au point d'où il était parti, l'eût trouvé ferme et résigné,
prêt à recommencer la lutte, mais l'irrémédiable catastrophe qui
l'atteignait brisa son courage en ruinant son espérance.

Six années durant, Maria avait été la compagne dévouée, l'assistant dans
ses déboires, l'aidant dans ses entreprises.

Désormais, une place allait rester vide éternellement, qui lui
rappellerait son bonheur passé; lui, qui sans appui était parvenu à se
créer une situation indépendante et enviable, il se sentait à présent
isolé, faible, comme si le génie qui avait présidé à sa fortune l'eût
pour toujours abandonné.

Il se sentait vaincu et perdait toute foi dans l'avenir.

La vieille mère se montra plus forte. Après l'abattement du premier
moment, elle se releva plus courageuse, plus fataliste que jamais.

--Ainsi l'a voulu la destinée! disait-elle.

Et elle lui montra le petit François, dont l'éducation restait à faire.

C'est pour celui-là que maintenant il allait falloir travailler.

Le père, désolé, prit l'enfant dans ses bras et tout en conservant gravé
éternellement dans son coeur le souvenir de sa chère Maria, il reporta
sur l'être chéri, dont la venue tant désirée avait coûté si cher, toute
l'affection dont il était capable.

Il se remit au travail avec plus d'acharnement que jamais, voulant
oublier; il se plut aux exercices les plus audacieux, tels qu'il
n'aurait pas osé les tenter auparavant, et il dépassa en prouesses les
dompteurs les plus fameux.

Il se lançait avec une sorte de furie dans les aventures les plus
hardies, étonnant par le stoïque mépris de la mort, le sang-froid avec
lequel il s'exposait au danger.

Quelques jours avant la mort de sa femme, il avait reçu d'un marchand
d'animaux deux superbes tigres royaux adultes, qu'il avait baptisés Jim
et Toby.

Personne n'avait encore osé pénétrer dans leur cage et chaque jour il
remettait au lendemain cette dangereuse expérience.

Un soir, qu'il venait de terminer différents exercices dans la cage
centrale, devant une assistance nombreuse, il eut l'idée, soudain,
d'affronter les deux terribles fauves.

Au lieu de se retirer, comme il avait l'habitude de le faire pour
permettre de faire passer dans des cages voisines les animaux qui ne
devaient pas travailler, il frappa résolument du pommeau de son fouet, à
la mince cloison de planches qui le séparait de Jim et de Toby.

--Ouvre! cria-t-il au garçon de piste.

--Mais, monsieur Chausserouge, ce sont les tigres!

--Ouvre! répéta le dompteur d'un ton qui n'admettait pas de réplique.
Passe-moi la fourche et ouvre!

Tremblant à la pensée de ce qui allait arriver, s'attendant à voir son
maître mis en pièces par les monstres furieux, le garçon obéit.

A l'aide d'un croc en fer, il tira le portant et livra passage au
dompteur, qui s'avança brusquement, le fouet haut et la fourche en
arrêt.

Un instant stupéfait par cette visite inattendue, les deux tigres se
tapirent en grondant au fond de la cage, prêts à bondir.

Chausserouge, sous les yeux d'un public haletant, marcha à leur
rencontre et fouailla...

Surpris par l'attaque, fascinés par le regard du dompteur, Jim et Toby
s'élancèrent, décrivant autour de la tête de l'imprudent des cercles
vertigineux, ébranlant la voiture par leurs bonds désordonnés...

Lui, ne les quittait pas de l'oeil et fouaillait sans relâche...

--La chasse au tigre, messieurs!

Et il déchargea sur eux ses pistolets chargés à poudre... les
poursuivant dans les angles de la cage, ne se laissant pas intimider par
leurs effroyables rugissements...

--Passe les barrières! cria-t-il tout à coup.

Et les deux tigres affolés, harcelés par le dompteur, dont la lutte
doublait l'audace et l'énergie, sautèrent les barrières d'abord, puis
les cerceaux enflammés.

Sur les gradins, la foule trépignait d'enthousiasme.

Enfin, le garçon tira de nouveau le portant de sortie et les deux
monstres se précipitèrent dans l'ouverture béante.

Le dompteur était sauvé.

Debout, sans une égratignure, toujours très calme, quoique ruisselant de
sueur, il salua les spectateurs qui l'acclamèrent.

--- Vous savez, patron, lui dit le garçon encore tout tremblant
d'émotion, c'est bon pour aujourd'hui, mais il ne faudrait pas
recommencer ce petit jeu-là!

--Pourquoi pas? répliqua Chausserouge, les tigres sont domptée, ils ont
obéi. Maintenant je suis sûr de moi!

Et le lendemain, et les jours suivants, il renouvela son périlleux
exercice avec le même succès que la veille.

Cependant le petit François grandissait.

Le père l'entourait d'une affection jalouse; l'enfant ressemblait trait
pour trait à sa mère et il croyait voir revivre en lui sa défunte.

La vieille bonne-ferte élevait son petit-fils en vrai ramoni.

Si à sept ans, François ne connaissait pas ses lettres, il lisait
couramment les tarots et parlait sa langue originelle.

Habitué à vivre au milieu d'eux, les rugissements des fauves ne
l'effrayaient pas. Au contraire, son grand bonheur était de pouvoir
passer son après-midi dans la ménagerie, tandis que son père, enfermé
dans la cage centrale, dressait les animaux.

Il lui arrivait de dire:

--Quand je serai grand, moi aussi je dompterai les lions!

Alors le père l'interrompait:

--Quand tu seras grand, tu iras au collège et on fera de toi un savant
afin que tu puisses devenir un jour un monsieur, «un diplomate!»

L'enfant faisait la moue et ne répondait rien, mais il était facile de
voir que dans sa petite tête était née et s'affermissait la résolution
bien arrêtée de vivre comme avaient vécu ses parents.

Néanmoins, le dompteur tint bon, malgré les avis de la bonne-ferte qui
soutenait l'enfant dans sa révolte.

--Jamais un ramoni n'a été au collège... laisse-le donc vivre en ramoni!

Chausserouge n'entendit rien.

Quand l'enfant eut dix ans, malgré ses cris et ses protestations, il le
plaça dans une institution, à Saint-Mandé.

Quatre jours après, il le retrouvait un soir dans la ménagerie,
installée alors boulevard de la Villette, blotti derrière la caisse aux
serpents.

François avait profité de la première promenade pour s'échapper.

Le dompteur, inflexible, prit son fils par l'oreille et le reconduisit
incontinent, en le recommandant d'une façon particulière.

François Chausserouge passa cinq ans dans cette maison d'où on se serait
bien gardé de le renvoyer, car le père payait largement; mais jamais on
n'avait vu élève plus indocile, plus indiscipliné, plus amoureux de sa
liberté.

Il grandissait, s'adonnait avec passion à tous les exercices du corps,
mais il montrait pour l'étude une répugnance invincible, à ce point
qu'il avait dû redoubler toutes ses classes et qu'il dépassait de la
tête tous ses camarades de cours.

En vain son père lui reprochait-il son apathie:

--Je ne puis pas, répondait-il, c'est plus fort que moi!... Je veux être
dompteur... comme toi!

Chausserouge s'entêtait, mais à la fin il dut céder.

A quinze ans, son fils, s'il était devenu un gaillard hardi et bien
planté, n'avait fait aucun progrès.

Justement, la vieille bonne-ferte, tombée en enfance, venait de mourir;
la solitude pesait au vieux belluaire.

Le soir de l'enterrement, il ne reconduisit pas son fils à
l'institution.

--Reste avec moi, lui dit-il avec un soupir, tu m'aideras... C'est
égal, j'aurais tout de même bien voulu faire de toi un monsieur...

--Bah! j'en sais assez pour te remplacer... j'ai besoin pour vivre de
l'odeur de toutes ces bonnes bêtes... J'ai besoin d'entendre leurs
rugissements... je suis né pour cela, je te dis! J'ai le métier dans le
sang!

Et il embrassa son père si tendrement, que le dompteur ne sut s'il
devait déplorer le manque d'aptitude de son fils ou s'en réjouir.

Dans tous les cas, il avait fait l'impossible pour ouvrir au jeune homme
une carrière moins périlleuse; il ne regrettait pas les sacrifices qu'il
s'était imposés, puisqu'il avait rempli son devoir.

--On ne peut pas résister à sa destinée, répétait sans cesse François, à
qui la vieille grand'mère avait inculqué son fanatisme et ses
superstitions.!

--Eh bien! advienne que pourra! prononça Chausserouge.

De ce jour, il eut un lieutenant sur lequel il pouvait aveuglément
compter.

A François était dévolue la tâche de surveiller les garçons, d'assurer
le service des vivres, de seconder son père en faisant «l'explication»
pendant le cours des représentations, de présider au montage et au
démontage de l'établissement à chacun des déplacements de la ménagerie.

Mais François ne se résignait qu'à regret à ce rôle qu'il jugeait par
trop effacé.

Ce qu'il voulait, c'était affronter, lui aussi, les crocs des fauves,
soumettre à sa volonté les redoutables pensionnaires de la ménagerie.

Il avait soif des applaudissements qui saluaient son père, chaque fois
qu'il avait terminé ses exercices.

Vivre libre, courir les routes, ne plus être obligé de pâlir sur des
livres entre quatre murs, c'était très bien, mais ce qui l'attirait,
c'était l'appât du danger et le bruit des bravos, journalière récompense
de la glorieuse victoire de l'homme sur la bête.

Lui aussi, il voulait voir fixés sur lui les yeux de tout un public
frémissant de crainte, partagé entre l'effroi et l'admiration.

Mais quand il parla pour la première fois à son père d'entrer à son tour
dans les cages, de commencer son apprentissage, il se heurta à un refus
formel.

Cet homme qu'une sorte d'inconscience avait toujours protégé contre la
peur, qui avait affronté mille périls sans un battement de coeur,
tremblait à l'idée de voir son unique enfant s'exposer aux mêmes
dangers.

François insista. Le père tint bon, tout d'abord, mais il finit par se
laisser toucher.

Il fut convenu que le jeune homme débuterait le jour où il aurait
atteint sa dix-huitième année.

En attendant, le vieux dompteur lui enseigna les premiers principes de
son art.

Une lionne venait justement de mettre bas.

Chausserouge résolut de confier à son fils le dressage des trois
lionceaux.

Tout d'abord, il lui rappela que, comme l'homme, l'animal naît avec des
instincts bons ou mauvais, qu'il n'était pas rare de trouver dans des
sujets issus du même père et de la même mère, des types de caractères
absolument dissemblables; les uns dociles et doux, les autres rebelles à
toute éducation.

La difficulté énorme pour le dompteur quand il s'adresse à des animaux
arrivés adultes chez lui, se trouve bien amoindrie quand il a affaire à
des bêtes qu'il a vu naître, dont il a eu le temps par conséquent
d'étudier le tempérament, de discerner le degré de franchise.

Il lui reste alors à habituer ses élèves à sa présence, à appliquer à
chacun le genre de travail qui lui convient, en ayant soin de ne pas
trop demander à la fois, afin de ne pas rebuter l'animal et provoquer
ainsi ses légitimes révoltes.

Se faire craindre, en sachant se faire aimer, telle devait être le but
et la devise du dompteur.

Chausserouge fut charmé de voir avec quel entrain son fils acceptait sa
nouvelle tâche, avec quelle adresse il mettait en pratique ses conseils.

En effet, du moment où il fut institué le précepteur des lionceaux,
François tint à ce que nul que lui ne les approchât.

Il les soignait, leur donnait à manger, entrait chaque jour dans leur
cage, afin de les familiariser avec lui.

Il avait à lui deux lionnes et un lion; il les baptisa Saïda, Rachel et
Néron.

Au bout de quelques mois, il commença leur éducation.

Les lionnes étaient assez dociles, surtout Rachel, mais Néron se
montrait rétif; le jeune homme dut déployer à l'égard de ce dernier,
beaucoup de patience et d'énergie.

Le père qui suivait tous ces essais d'un oeil inquiet, sentit bientôt
s'évanouir toutes ses appréhensions.

Son fils était bien un vrai Chausserouge; il en avait les qualités,
l'audace et la persévérance, pourquoi fallait-il qu'il y joignit des
défauts inconnus à sa race?

Car s'il remplissait avec une exemplaire rectitude tous les devoirs de
son nouvel état, François depuis qu'il était libre, laissait, en dehors
du service auquel il s'astreignait avec joie, un libre cours à ses
penchants naturels.

Son père lui avait tracé la voie; il n'avait pas à lutter comme lui avec
les difficultés d'un pénible début.

La situation acquise, l'aisance dans laquelle il n'avait qu'à se laisser
vivre le dispensait de compter et puisqu'il travaillait, pensait-il, il
était juste aussi qu'il profitât de l'existence.

La vie nomade qu'on mène sur le Voyage est pleine de périls pour un
jeune homme; François y succomba.

Tandis que sur la masse des forains, les uns, les sérieux et les
économes, n'ont d'autre désir, leur journée finie, que de rentrer chez
eux et d'y goûter les joies de la famille, les autres se réunissent
dans le cabaret dont ils ont fait choix et où ils se donnent rendez-vous
et attendent que l'heure tardive les oblige de regagner leurs caravanes.

Au fond d'une arrière-salle d'estaminet, on boit, on joue et plus d'un
voyageur a perdu là souvent le gain de sa journée.

Le soir, quand Chausserouge avait rabattu l'auvent qui fermait l'entrée
de la ménagerie, François s'esquivait pour aller retrouver les nombreux
amis qu'il s'était faits.

Il aimait le jeu, le vin; ces réunions avaient pour lui un attrait
irrésistible.

Ce gros garçon si fort, si insoucieux du danger, si audacieux, était un
faible.

Il s'était laissé entraîner une première fois par Jean Tabary, le fils
du directeur d'un Concert Tunisien; peu à peu il avait laissé prendre
sur lui par son compagnon de plaisir un ascendant contre lequel il
n'avait pu réagir.

Le père Chausserouge, plein d'indulgence, n'avait d'abord vu dans ces
escapades qu'un passe-temps, qu'après tout son fils avait bien le droit
de prendre, puis quand il avait compris quelle influence fâcheuse
pouvait avoir sur l'avenir de François cette habitude de «godaille», il
s'était gendarmé, mais en vain.

Le pli était formé, et Jean Tabary était là pour contrebalancer son
autorité.

--Est-ce qu'on ne peut pas rigoler un brin quand on a turbiné toute une
sainte journée? Laisse-le donc dire, le vieux! Quand t'auras son âge,
t'auras toujours le temps d'être sérieux, ne cessait de répéter Jean
Tabary.

Et François passait outre; mais comme, le lendemain, il se mettait au
travail avec une nouvelle ardeur, le père soupirait et fermait les yeux.

Ce fut à la foire de Neuilly que le fils Chausserouge parut pour la
première fois en public.

Quand il apparut dans la cage centrale, serré dans un coquet dolman à
brandebourgs d'or, culotté de blanc, chaussé de bottes à l'écuyère, il y
eut parmi la foule des spectateurs un petit murmure d'admiration.

Tout fier et plus ému qu'il ne voulait le paraître, le père se tenait en
avant des premières, dans l'allée qui longe les cages, un croc de fer à
la main.

Il n'avait voulu laisser à personne le soin de faire le service de
garçon de piste.

Tour à tour défilèrent, aux applaudissements de la foule, les vieux
pensionnaires de la maison, lions, hyènes, ours, loups et jusqu'aux deux
tigres, Jim et Toby, qui évoluèrent sous le fouet et exécutèrent leurs
exercices habituels sans, de leur part, grande velléité de résistance.

La volonté du père Chausserouge les avait rudement asservis; celle du
fils les tenait en respect plus rudement encore.

Ils comprenaient qu'ils avaient affaire à un maître et ils obéissaient.

Le vieux dompteur était radieux. Il ne regrettait plus maintenant
d'avoir permis au jeune homme de suivre une vocation pour laquelle il
était si manifestement né.

Il y eut un entr'acte.

On jeta de la sciure sur le plancher de la cage, après quoi le père
Chausserouge prit la parole:

--Mesdames et messieurs, pour terminer la représentation, mon fils
François Chausserouge--et il prononçait ce nom avec orgueil,--va avoir
l'honneur de présenter, pour la première fois, un lion et deux lionnes
du Sahara, tous trois adultes et capturés récemment, Néron, Rachel et
Saïda!

Il se fit un grand silence.

Chausserouge venait de tirer le portant et d'introduire les trois fauves
dans la grande cage.

Néron était maintenant âgé de trois ans. C'était une bête superbe. Sa
tête énorme disparaissait sous une épaisse crinière.

Il promena un instant son regard torve sur l'assistance et poussa un
sourd rugissement auquel répondirent les deux lionnes.

François frappa trois coups du pommeau de son fouet, puis il entra
brusquement, tandis que d'une voix de stentor, le père clamait:

--Le dompteur François Chausserouge dans les cages!

A la vue du jeune homme, la crinière de Néron se hérissa.

Suivi des lionnes, la gueule menaçante, les crocs prêts à déchirer, il
s'élança au-devant du nouveau venu.

Tranquillement, François se débarrassa de son fouet et marcha droit sur
le fauve, qu'il saisit par la crinière, malgré ses grondements.

Puis, rassemblant ses forces, il le mit debout et le jeta à la renverse.

L'animal retomba sur ses pattes à l'angle opposé de la cage.

Un tonnerre d'applaudissements salua cette énergique entrée en matière.

François Chausserouge se tourna aussitôt vers Saïda, dont il entr'ouvrit
les mâchoires, et à trois reprises il plaça son bras droit, puis son
visage entre les crocs aigus de la bête.

Il s'avança ensuite sur le bord de la cage.

A son commandement, Rachel se dressa contre lui, appuya ses lourdes
pattes contre sa poitrine et lui lécha la face...

Cette fois, l'enthousiasme fut à son comble; le père Chausserouge
pleurait de joie.

François maniait ses bêtes avec autant de tranquillité et d'aisance que
s'il se fût agi de jeunes chiens.

Il se fit passer sur un plat d'étain un morceau de viande, noua autour
du cou de Néron une serviette, plaça la viande devant son nez, et
l'animal ne s'en saisit en grondant que lorsqu'il lui en donna l'ordre.

--Maintenant, sautez!

Et tour à tour il fit franchir à ses élèves des barrières de un mètre
cinquante de haut.

Comme de simples caniches, il les fit passer à travers des cerceaux de
papiers et des cerceaux enflammés, puis pour couronner ses exercices, il
donna un signal.

Instantanément, le gaz fut baissé et la salle se trouva plongée dans
l'obscurité.

Quand on ralluma, François Chausserouge était étendu à terre, la tête
appuyée sur Néron et les deux lionnes étaient couchées à ses côtés.

Puis tandis que la salle entière l'acclamait, il se leva, salua
profondément et sortit.

Il avait à peine disparu que les trois fauves se précipitaient en
rugissant contre la grille, l'ébranlant sous leurs efforts, labourant le
plancher de leurs griffes.

--Allons! les agneaux! C'est trop tard, criait narquoisement le père
Chausserouge, rentrez vos gousses d'ail! Y a rien à faire!

Et se tournant vers le public:

--Mesdames et messieurs, c'est pour avoir l'honneur de vous remercier.
Demain, deux grandes représentations, l'une à trois heures, l'autre à
neuf heures du soir, la dernière, suivie du repas des animaux!

Dans la caravane, où il le rejoignit, il étreignit longuement son fils
dans ses bras.

Il pouvait mourir maintenant. Il avait un digne successeur.

Jamais, même au temps de sa jeunesse, il n'aurait égalé en hardiesse et
en vigueur ce galopin de dix-huit ans.

Il en avait honte, mais ça lui faisait tout de même bien plaisir.

Mais en même temps que, de par son succès, François devenait grand
premier rôle, un soudain changement s'opéra chez lui.

Grisé par ses triomphes quotidiens, il oublia son humble origine et par
quelle série de privations son père avait dû passer pour atteindre à ce
degré de prospérité, qui lui avait permis de débuter si brillamment.

Il n'attribua qu'à lui l'engouement subit dont le public avait été saisi
et qui faisait chaque soir affluer dans la baraque le «monde chic» et
tout ce que Paris comptait de notabilités.

Certes, sa jeunesse, la crânerie avec laquelle il affrontait le péril
étaient pour quelque chose dans cet enthousiasme, mais la vieille
renommée de son père, qui l'avait façonné, instruit, qui l'avait fait
bénéficier de ses trente années de dure expérience, y était aussi pour
beaucoup.

Plein d'orgueil, le jeune homme s'en rendit d'autant moins compte qu'il
était en but à des sollicitations bien faites pour flatter sa vanité.

Comme les militaires, comme les acrobates, comme tout ce qui porte
élégamment un uniforme ou un costume brillant, il fut assailli de
déclarations, de demandes de rendez-vous et il en vint bonnement à
penser que ces marques d'une sympathie un peu outrée s'adressaient bien
plus à son intime personnalité qu'à son dolman soutaché d'or.

Il y répondit, et certaines déconvenues qui auraient dû le convaincre
que son prestige tombait quand il n'apparaissait pas dans la cage,
debout au milieu de ses fauves, ne parvinrent pas à le détromper.

Il dédaigna dès lors de coucher dans la caravane paternelle.

A proximité du campement, il choisissait un hôtel de belle apparence et
il y louait une chambre pour la durée de chaque séjour.

Le père, aveuglé par sa tendresse paternelle, laissait faire.

--Il jette sa gourme, pensait-il, il deviendra sérieux quand il sera
temps.

Au contraire, la recherche de mauvais goût avec laquelle son fils
s'habillait lui semblait le dernier mot de l'élégance.

Il trouvait un motif d'orgueil dans le genre de succès qu'obtenait
François et il finissait par fermer les yeux sur la vie qu'il lui voyait
mener, si en désaccord pourtant avec l'existence austère qu'il avait
tenue lui-même dans sa jeunesse.

Il avait rêvé de faire un «monsieur» de son enfant, et François avait
trouvé le moyen de devenir un «monsieur» tout en restant dompteur.

Il réhabilitait la profession; c'était l'idéal.

Le pauvre homme n'apercevait pas le danger qu'il y avait à laisser
contracter à son fils des habitudes de plaisir et d'intempérance.

Mais peu à peu François se relâcha de ses devoirs. S'il se livrait avec
la même ardeur au périlleux exercice de son état, il jugea bientôt
indigne de lui de s'adonner comme par le passé aux mille petits détails
que nécessite le bon entretien de la ménagerie.

En dehors des heures consacrées au dressage des nouveaux pensionnaires
ou aux représentations, il devint impossible d'obtenir de lui le moindre
service.

C'eût été déroger.

C'est ce qu'il parvint à persuader à son père, la première fois que
celui-ci hasarda une timide observation.

Il parla même de renforcer le personnel, d'engager de nouveaux employés.

--Tant que je serai là, répliqua le vieillard, nous n'aurons pas besoin
d'augmenter nos frais déjà si lourds, je suffirai à tout par mon travail
et mon active surveillance, mais si je venais à disparaître?...

--Bah! je gagne assez d'argent pour ne pas m'astreindre à une besogne de
manoeuvre et de domestique!

--Rien ne vaut l'oeil du maître! Tu te laisseras voler et les animaux
en souffriront. Un dompteur doit toujours tenir ses bêtes en haleine.

--J'ai mon fouet et cela suffit! répondait le jeune homme.

Le père hochait la tête, n'osait pas insister, et des semaines, des
mois, des années passèrent, sans que rien vint remédier à un état de
choses qu'il ne pouvait s'empêcher de déplorer.

A vingt-cinq ans, le fils Chausserouge était devenu un dompteur
accompli, mais il s'était acquis une réputation de noceur et de bourreau
des coeurs dont il tirait vanité.

Sur tout le Voyage, on ne l'appelait plus que «le beau François».

Il était le chef reconnu de la jeunesse foraine et la chronique
scandaleuse ne s'alimentait que du bruit de ses conquêtes et de ses
exploits.

Puis peu à peu et à mesure que sa renommée grandissait, le jeune homme
se fit des relations en dehors de son monde.

Il s'était trouvé en rapport avec des reporters, des boulevardiers à
l'occasion des fêtes de bienfaisance pour lesquelles on avait réclamé
son concours; il se lia avec eux et, dès lors, on put chaque soir, après
sa représentation, le rencontrer sur le boulevard, habitué assidu des
restaurants de nuit et des tripots clandestins.

Le père Chausserouge s'alarma sérieusement et ce fut pour mettre fin à
cette vie de débordements que, très inquiet de l'avenir de son
établissement, lorsqu'il ne serait plus là pour veiller aux intérêts
matériels de la ménagerie, il conçut un beau jour le projet de marier
son fils.

Peut-être, lorsqu'il saurait trouver chez lui une femme gentille,
aimante, le jeune homme consentirait-il à renoncer aux joies turbulentes
et dispendieuses du dehors.

Justement, il avait quelqu'un à lui proposer.

Un de ses rares amis, originaire de la même province et directeur d'un
Musée mécanique, le père Collinet, avait une fille, qui passait sur tout
le Voyage pour une vertu inexpugnable.

Amélie avait vingt ans et était fille unique.

A elle seule devait donc revenir un jour l'héritage du vieil Auvergnat,
un malin lui aussi, qui à force d'économie, avait su arrondir sa pelote.

C'était donc un parti. Le fils Chausserouge pouvait décemment épouser.
Les deux compères eurent à ce sujet une longue conversation et ils
tombèrent d'autant mieux d'accord, qu'Amélie, pressentie à ce sujet,
laissa comprendre que son union avec le jeune dompteur mettrait le
comble à ses voeux.

François était son camarade d'enfance. Ils avaient été élevés côte à
côte, la baraque de Collinet avoisinant toujours la ménagerie de
Chausserouge.

Puis, à mesure qu'ils avaient grandi, l'affection fraternelle que la
jeune fille portait à son ami s'était changée en une sorte d'admiration
muette qu'elle n'osait manifester.

Elle avait été, comme tout le monde sur le Voyage, spectatrice attristée
du changement si radical survenu dans la manière de vivre de François
et, plus que personne, elle en avait souffert tout bas.

Et voilà que ce rêve formé au plus profond de son coeur de devenir un
jour la compagne du jeune dompteur allait peut-être se transformer en
une réalité.

Certes, une bien vive tendresse l'attachait à son père, dont elle était
l'utile auxiliaire, mais elle n'hésiterait pas à quitter cette caravane
dans laquelle elle avait vu le jour pour se consacrer toute entière à
l'être chéri pour le bonheur duquel il lui semblait qu'elle était née.

Depuis ses récents succès, François l'avait bien un peu négligée... Il
avait paru oublier son amie des premiers ans, cette petite Amélie si
douce, si aimante... Il lui en avait préféré d'autres plus belles, plus
riches... Mais elle lui pardonnait toutes ses fautes passées, puisqu'il
allait lui revenir et pour toujours!

Et elle lui montrerait tant de soumission aveugle, tant de dévouement,
qu'il finirait bien, à son tour, par l'aimer un peu!

Son illusion fut de courte durée.

Lorsque, le soir même du jour où il avait «pris des arrangements» avec
Collinet, le père Chausserouge s'ouvrit à son fils de son projet
d'avenir, il se heurta à un refus formel.

--Je n'épouserai pas Amélie, déclara nettement François, je n'aime pas
les gnangnans... C'est une bonne fille, mais ça ne suffit pas!
D'ailleurs, je suis trop jeune pour me marier... Je n'ai que vingt-cinq
ans, j'ai le temps d'y penser!

--Amélie t'aime... Elle a une jolie dot... Le père Collinet a l'idée de
vendre son Musée aussitôt après le mariage de sa fille pour s'en aller
vivre au pays... Tu vois donc bien que c'est une bonne affaire... Je
n'insisterais pas s'il s'agissait d'une étrangère, mais celle-là, tu la
connais... tu sais ce qu'elle vaut... Je te le dis, ça sera une vraie
ménagère et, y a pas, une bonne femme, c'est un trésor!... Elle serait
rudement utile chez nous!

--C'est possible! mais je ne reviens pas sur ce que j'ai dit... Je ne
veux pas me marier!

Ce fut au tour du père Chausserouge d'entrer dans une violente colère.

C'était la première fois que son fils lui résistait aussi ouvertement.

--Eh bien! répliqua-t-il durement, libre à toi de ne pas m'écouter...
Jusqu'ici j'ai fermé les yeux, tu as fait ce que tu as voulu et je n'ai
rien dit, quoiqu'il m'en ait coûté... A partir d'aujourd'hui, tout va
changer... Tu n'es plus que mon aide, mon employé... Tu seras victime,
entends-tu, de la vie que tu mènes... Mais comme je ne veux pas qu'il
soit dit que tant que je vivrai, une situation que j'ai eu tant de peine
à acquérir soit compromise, comme je ne veux pas que mes bêtes en
souffrent, je te retire toute autorité... dans ma maison. Après ma mort,
tu feras ce que tu voudras...

--Si l'établissement marche, à qui le dois-tu? riposta insolemment
François. Il me semble que c'est à moi... Et si je te quittais?

--Tu le peux! Mais je resterai le maître! Le jour où tu partiras, je
rentrerai dans les cages et on verra une fois de plus ce que peut faire
le père Chausserouge, sans culottes collantes et sans dolmans à
brandebourgs d'or! Je t'apporte le bonheur... tu le refuses, tant pis
pour toi! A la fin, si je cédais toujours, vous vous ficheriez de moi,
toi et toute ta séquelle d'amis! Car, veux-tu que je te dise, tu es un
brave garçon, fort et courageux comme pas un... mais tu as été perdu par
les galvaudeux dont tu fais ta société! Il y a surtout Jean, Jean
Tabary!... Celui-là, que je lui voie jamais mettre les pieds dans la
ménagerie, je le flanque dans la cage à Néron!

--Jean Tabary n'a pas plus peur de Néron que de toi!

--C'est possible! Mais qu'il se le tienne pour dit! Et puis,
finissons-en! Tu ne sors pas de la culotte du pape... Tu es comme moi un
paysan, un Chausserouge... un saltimbanque... Tu vivras en saltimbanque,
puisque tu l'as voulu... puisque, malgré moi, c'est cet état-là que tu
as choisi! Voilà tout ce que j'ai à te dire!

--C'est ton dernier mot?

--C'est mon dernier mot!

Rentré seul dans sa caravane, le vieux Chausserouge pleura pour la
première fois peut-être depuis la mort de sa femme, mais n'importe, il
avait déchargé son coeur.

Il s'applaudit tout bas de l'énergie qu'il avait montrée et il se jura
de ne pas céder. N'était-ce pas le bonheur de son enfant qu'il adorait,
qui était en jeu?

Il n'avait que trop tardé à faire acte d'autorité. Il n'était que temps
de réagir, avant que le pli ne fût pris irrémédiablement.

Et, en effet, il tint parole.

A partir de ce jour, il reprit en mains les rênes du gouvernement.

Il s'installa au contrôle, s'occupa des multiples détails de
l'administration et François, qui jadis puisait à pleines mains dans la
caisse commune, dut désormais passer chaque samedi toucher sa paye,
comme le dernier des palefreniers.

En vain, il essaya de faire revenir son père sur sa décision.

Chausserouge resta inflexible.

--J'ai fait pour toi tous les sacrifices que me commandait mon
affection. Tu me résistes... Je cesse de te traiter en fils, car je ne
veux pas voir gaspiller mon bien... Tu travailles, je te donne ton
salaire... Tu n'as le droit de rien exiger de plus... Je ne te dois plus
rien...

Furieux de cet entêtement qu'il était loin de prévoir, François
Chausserouge continua par amour-propre son habituel genre de vie, mais
il ne tarda pas à s'apercevoir que l'existence qu'il s'était choisie
était hors de proportion avec les ressources relativement modestes dont
il disposait à présent.

Le premier, il dut s'avouer vaincu. Un soir de déveine, il perdit au
tripot et joua sur parole.

Le lendemain, il lui fallait mille francs pour acquitter sa dette.

Après de longues hésitations, il dut s'adresser à son père.

Le vieux dompteur écouta en silence, réfléchit un instant, puis, levant
son regard vers son fils:

--Il faut toujours écouter les anciens, dit-il, et voilà le commencement
de ma prédiction qui se réalise. A ton âge, je n'avais pas mille francs
à perdre, ni surtout un père derrière moi... N'importe! C'est entendu,
tu auras ton argent, mais à une condition... Nous partons demain en
«villes mortes».

Partir en villes mortes! Quitter Paris, abandonner le Voyage! Courir la
province de chef-lieu en chef-lieu isolément! Mais ça ne se pouvait pas.

--Alors nous ne partirons pas.

--Mais l'argent... les mille francs qu'il me faut!

--Alors partons! Je n'en ai pas autant, vois-tu, garçon, à te donner
tous les jours, et je ne veux pas me voir obligé une belle fois, de
vendre mes bêtes pour payer tes dettes...

--Mais nous sommes en pleine fête de Montmartre! Tous les jours nous
faisons salle comble! La ménagerie est très courue! C'est de la folie!

--Tant mieux! Nous ne ferons que de plus belles recettes en province, où
le bruit de tes succès est parvenu et où on ne te connaît pas! Quand
nous reviendrons à Paris, plus tard... beaucoup plus tard... tu n'en
seras que mieux accueilli!... Nous partirons demain!

Devant cette décision sans appel, il n'y avait qu'à s'incliner.

--Soit! tu ne t'en prendras qu'à toi de la bêtise que tu commets
aujourd'hui! répliqua rageusement François.

Le père Chausserouge donna sans regret les mille francs au moyen
desquels il payait le bonheur à venir de son fils.

Il était heureux d'en être quitte à si bon compte.

Maintenant qu'il allait le tenir éloigné de cet entourage funeste qui
l'avait perdu, qu'il était sûr de l'avoir près de lui, toujours, il
était certain de réussir, de réveiller dans le coeur de ce grand enfant
tous les bons sentiments qui sommeillaient.

L'éloignement de Paris, c'était la rupture définitive des habitudes
prises; au milieu des vicissitudes d'une promenade à travers le monde,
François n'aurait ni le moyen, ni l'occasion de renouer des relations
dangereuses.

Obligé désormais de consacrer tous ses instants à son métier, il se
reprendrait à aimer la vie tranquille, et qui sait... peut-être?...

Quand François rendit compte à Jean Tabary du résultat de sont
entretien:

--Mais tu ne vas pas faire ça! Menace de le lâcher! Il n'a que toi... Il
n'osera pas te laisser aller... Dis-lui donc, au vieux, que Perdel, son
concurrent, t'offre un engagement magnifique...

--Tu voudrais que je quitte mon père?

--Pourquoi pas? Puisqu'il te traite en gamin.

--Non! ne me demande pas ça... parce que, voisin, il y a aussi mes
bêtes... Et je les aime, mes bêtes!... Le vieux passerait outre, quand
même ça lui ferait gros coeur... mais, moi, ça me ferait encore plus de
peine de voir mes bêtes partir sans moi! On se reverra, un jour, va
donc!

--Tu es un lâche, tiens! T'as pas plus de coeur qu'une poule!

Le soir même, après la dernière représentation et à la grande
stupéfaction du personnel de l'établissement, le vieux dompteur donna
l'ordre de tout préparer pour le départ.

Deux jours après, la ménagerie Chausserouge quittait le Voyage.

Au moment où François, qui s'était attardé pour prendre congé de ses
amis, la rejoignait à la barrière de Fontainebleau, il remarqua, suivant
les somptueuses voitures qui contenaient les cages et le matériel, une
humble caravane.

Il regarda plus attentivement.

C'était Amélie Collinet qui la conduisait.

A la vue du jeune homme, elle sourit, mais François fronça le sourcil,
fouetta nerveusement les poneys attelés à sa charrette et passa.




IV


Ce fut la première grande tournée entreprise par la ménagerie
Chausserouge depuis la consécration qu'elle avait reçue à Paris.

Elle dépassa en succès tout ce qu'on était en droit d'espérer.

Autant le séjour «en villes mortes» est désastreux pour une installation
de peu d'importance, autant il est fructueux s'il s'agit d'un
établissement connu, capable d'éveiller la curiosité de la population
toute entière.

Du reste, une publicité savante, dans laquelle entrait pour beaucoup la
reproduction dans les journaux locaux d'articles découpés dans les
feuilles parisiennes et signés de noms retentissants, précédait, dans
chaque chef-lieu, l'arrivée de Chausserouge père et fils.

Et, avide d'émotions, le public affluait, s'écrasait dans la baraque,
pour applaudir ce jeune dompteur, qui avait fait courir tout Paris.

La série d'ovations dont François fut l'objet dans toutes les villes
qu'il traversa lui fit bientôt oublier le dépit qu'il avait éprouvé de
quitter le Voyage, et le père ne tarda pas à s'applaudir de l'énergique
résolution qu'il avait prise.

C'était le seul moyen de faire échapper son fils aux influences néfastes
qui l'entouraient et, de jour en jour, il retrouvait ce François qu'il
avait si bien cru perdu.

Une autre personne que lui surveillait d'un oeil ravi ce changement qui
s'opérait lentement; c'était Amélie Collinet.

Elle se reprenait maintenant à espérer, bien que la froideur que lui
avait témoignée François pendant les premiers jours de la tournée eût
bien été de nature à lui faire considérer sa cause comme perdue
définitivement.

La présence de la jeune fille influait évidemment beaucoup sur les
nouvelles façons d'être du fils Chausserouge sans qu'il s'en rendit
compte exactement.

C'était bien là-dessus qu'avait compté le vieux dompteur, lorsqu'il
avait eu l'idée de se faire accompagner par les Collinet.

--Vois-tu, avait-il dit à son ami, le jour où il avait dû lui
communiquer la réponse de François, je connais mon fils... Il est bon et
il obéit sans s'en rendre compte des conseillers avec lesquels il aurait
dû ne jamais se lier... Je vais le forcer à s'éloigner pour un temps...
Viens avec nous... Tu profiteras de ma réclame et il y aura toujours
pour ton musée une petite place à la gauche de mon campement... partout
où nous nous arrêterons... Nous vivrons ensemble. Amélie prendra
provisoirement la place que je voudrais lui voir définitivement
occuper... Je la connais... Elle saura se faire aimer... se rendre
indispensable... Et comme mon fils est jeune, qu'il ne verra plus
qu'elle... il sera forcé de rendre hommage à ses qualités, à ses
charmes... Alors, le reste nous regardera... Il s'agira seulement de
savoir profiter du bon moment...

Quelques objections qu'avait soulevées le père Collinet avaient été vite
aplanies, d'autant plus qu'Amélie avait accueilli avec joie la nouvelle
de cette combinaison, qui allait plus que jamais la faire vivre dans
l'ombre de celui qu'elle chérissait.

A la première étape, cependant, sur la route de Melun, le jeune homme
avait manifesté tout haut son mécontentement.

Il avait deviné les intentions de son père et s'était montré froissé
qu'on voulût lui forcer la main.

Alors Amélie s'était approchée de lui et, très humblement:

--Vrai! ça t'ennuie tant que ça, François, que nous soyons partis
ensemble?

--Non... Mais je trouve que c'était inutile...

--Je trouve, moi, interrompit Chausserouge, que c'était indispensable.
Ne nous fallait-il pas quelqu'un pour s'occuper des détails intérieurs
de nos deux maisons et, mon Dieu! personne mieux qu'Amélie ne pouvait
s'acquitter de ce soin, puisqu'elle consent à s'en charger. Du reste,
Collinet voulait depuis longtemps quitter le Voyage. Ça le rapprochera
de son pays et, pour le surplus, il n'avait pas de meilleure occasion,
s'il voulait gagner de l'argent, que d'entreprendre la tournée en notre
compagnie. Tu vois bien que tout est pour le mieux.

François ne répondit rien et bouda trois jours, mais peu à peu il se
sentit insensiblement gagné par le dévouement que lui montrait la jeune
fille, les prévenances dont on l'entourait.

Lorsqu'il avait donné, les soirs de séjour, sa représentation, quand la
ville était retombée dans le calme monotone des cités de province, et
une fois ses bêtes pansées, il était bien forcé, ne connaissant
personne, de rentrer dans la caravane.

Il trouvait alors son souper servi, et dans un coin, près du poêle, les
deux vieux assis, fumant tranquillement leur pipe, tandis qu'Amélie se
multipliait pour qu'il ne lui restât rien à désirer.

Après le dîner, un rams familial ou un piquet à quatre les réunissait
encore autour de la table et on allait se coucher, non sans avoir pris
pour le lendemain les dernières dispositions.

On demeurait au plus quatre ou cinq jours dans chaque ville, sauf à
Lyon, à Bordeaux, à Marseille et à Nice où la ménagerie stationna près
d'un mois.

Le père Chausserouge trouvait à cette vie nomade, à ces courses par les
chemins poudreux, un charme infini.

Cela lui rappelait l'époque pénible et pourtant si heureuse de ses
débuts, alors qu'il campait sur le bord d'un champ, à la croisée de deux
routes et que Maria préparait sur un fourneau improvisé en plein vent
le repas du soir, tandis que les chevaux dételés broutaient l'herbe des
fossés.

Et c'était certes le vrai sang des Chausserouge, qui circulait dans les
veines de François, puisqu'au bout de deux mois de cette existence,
nouvelle en somme pour lui, habitué comme il était aux plaisirs de la
grande ville, toute trace d'ennui avait disparu de son front.

Maintenant, il taquinait Amélie, lui rappelait les jeux de leur enfance,
la remerciait d'un sourire ou d'un mot aimable chaque fois qu'elle
s'était ingéniée à lui faire une surprise agréable: un plat qu'il
aimait, un bibelot qu'elle avait acheté et qu'elle cachait sous sa
serviette.

Et ce sourire, ce mot, faisaient oublier à la jeune fille tous les
dédains, toutes les rebuffades dont elle avait tant souffert.

L'intimité des deux caravanes avait grandi à ce point que, maintenant,
pour beaucoup de gens, les Collinet et les Chausserouge ne formaient
déjà plus qu'une seule et même famille.

Le vieux dompteur riait dans sa barbe et se frottait les mains.

--Ça marche! ça marche. Laissons faire! Amélie est une fine mouche! Il
ne se passera pas longtemps avant que nous en soyons arrivés à nos
fins... et c'est mon garçon, lui-même, qui te demandera ta fille!

Ce fut dans un délai plus court encore qu'il ne l'espérait.

La vie commune, cette constante cohabitation, ce rapprochement de tous
les instants, finissait par fouetter le sang du jeune homme.

Il ne tarda pas à voir en Amélie autre chose qu'une soeur; il remarqua
qu'elle était grande, bien faite, presque jolie.

Énervé peut-être aussi par l'abandon naïf de la jeune fille qui le
traitait en frère et qui, élevée librement, n'avait aucune de ces
pudeurs féminines s'effarouchant d'un mot leste, les sens excités par
l'agaçante quoique inconsciente coquetterie qu'elle déployait, il
sentait renaître en lui les instincts brutaux de sa race.

Un soir qu'il se trouva seul en face d'elle dans la ménagerie,
faiblement éclairée par le falot du veilleur, il fut pris du désir subit
de la posséder.

Il la saisit, appliqua ses lèvres sur sa bouche... Très souple,
confiante et câline, elle se laissa aller aux bras du jeune homme.

Elle fermait les yeux, secouée tout entière par la douceur de cette
première caresse, si longtemps attendue.

Alors, il l'aimait donc un peu... comme elle voulait être aimée!...

Soudain, François fit un pas... Il cherchait à l'entraîner dans l'angle
le plus obscur, là où les palefreniers avaient l'habitude de serrer le
fourrage...

Elle comprit, se redressa d'un tour de reins, s'arracha de l'étreinte de
son amant; et dit un seul mot:

--François!

Le jeune homme, surpris de cette résistance inattendue, s'arrêta.

Il regarda Amélie un instant, puis, après un silence:

--Tu m'as quelquefois, dit-il, reproché de ne pas t'aimer; c'est toi qui
ne m'aimes pas!

--Écoute, François! je suis une honnête fille! Je veux bien être ta
femme, mais je ne serai jamais ta maîtresse!... Si je te cédais
aujourd'hui, c'est alors que tu aurais le droit de penser que je ne
t'aime pas... que peut-être j'ai cédé à d'autres avant toi... tandis que
du plus profond de mon coeur, je n'ai jamais été qu'à toi! Ah! je t'en
prie, jamais... jamais, entends-tu! ne recommence ce que tu viens de
faire!... Je penserais que tu ne me considères pas plus que toutes les
autres... celles qui te poursuivaient là-bas, tu sais bien...

--Celles-là, je n'éprouvais pas pour elles le sentiment que j'ai pour
toi! s'écria le jeune homme. Oui! tu seras ma femme, je te le promets,
je te le jure!... Mais laisse-moi t'aimer... comme je le veux!... Je
suis un ramoni, moi... par ma mère! Et ceux de notre sang n'ont pas de
ces scrupules bêtes... On se prend quand on s'aime!... Et si, après, on
se convient toujours... on se marie devant le plus ancien de la tribu...
Allons... viens!

De nouveau il chercha à enlacer la jeune fille, mais elle le repoussa
avec force et, se campant résolument en face de lui:

--Je ne suis pas une ramoni, moi!... Donc, je serai ta femme...
légalement, et je t'appartiendrai toute entière... si non, je ne serai
jamais rien pour toi!... Choisis! je te préviens seulement que si je
dois continuer à être en butte à de semblables obsessions, indignes de
l'affection que je te porte, demain je pars avec mon père!

--Toi, partir! Ah! non, je ne veux pas! Voici des mois, que je te vois
tous les jours, que je me suis habitué à toi... Non! Non! je veux que tu
restes... toujours!

--Alors, tu sais ce qui te reste à faire! dit Amélie, en se dirigeant
vers la caravane où l'attendait le vieux Collinet.

--Eh bien! soit! Mais je veux t'avoir!

Et le soir même, avant de se coucher, il prenait à part son père et lui
demandait officiellement la permission d'épouser Amélie.

La joie du dompteur fut immense.

--Oh! je savais bien que tu y viendrais! Tiens! Tu me rends le plus
heureux des hommes! Maintenant je pourrai mourir tranquille!

Il sauta au cou de son fils et dans l'excès de sa joie, il courut à la
porte et appela son ami déjà rentré dans sa caravane:

--Collinet! Collinet! arrive donc! c'est François qui veut se marier
avec ta fille!

--Si elle veut, ajouta François en riant.

Pour toute réponse, Amélie, qui était accourue, tendit ses joues à son
ami, puis, pour célébrer cet heureux jour, tous les quatre
s'attablèrent, et, autour d'un saladier de vin qu'on fit chauffer en
hâte, discutèrent les conditions du mariage.

Ce ne fut pas long, les deux compères en ayant arrêté depuis longtemps
les détails et les fiancés étaient bien trop amoureux pour s'attarder en
des considérations qui leur paraissaitent si futiles!...

Il fut décidé toutefois que l'union serait célébrée à Paris dans le plus
bref délai possible; puis le père Collinet vendrait son musée et se
retirerait à la campagne après avoir constitué en dot à sa fille le
montant de cette vente.

Il avait réalisé assez d'économies pour pouvoir vivre tranquille le
reste de ses jours dans le petit trou où il avait acquis déjà une
maisonnette et quelques lopins de terre.

Un mois après cette soirée mémorable, la ménagerie de retour à Paris
s'installait provisoirement aux Quatre-Chemins, sur la route
d'Aubervilliers, et sur le champ François envoyait à tous ses amis des
lettres de faire part.

L'émoi fut grand sur le Voyage.

On ne s'attendait pas à cette solution.

Le beau François qu'on avait vu partir à contre-coeur, revenir si vite,
converti et amoureux... d'Amélie Collinet, c'était à n'y pas croire!

Il fallait cependant se rendre à l'évidence, mais Jean Tabary se fit
l'interprète du sentiment général.

--Ce n'est pas la peine d'être fort, d'être brave, lui dit-il, d'être la
coqueluche de toutes les jolies femmes de Paris, pour finir aussi
piteusement. Je te croyais plus d'énergie. Tu te laisses mener comme un
gamin, c'est honteux! Tu te repentiras de ce que tu fais aujourd'hui...
il ne sera plus temps.

--Mon cher, je t'assure qu'Amélie est charmante... tu ne la connais pas.

--Un homme dans ta position doit rester libre et indépendant... Tu es
jeune, tu as de l'argent, il fallait profiter de la vie et ne pas
t'emberlinguer d'une femme dont tu auras assez dans six mois!

Cette fois les insinuations de Jean Tabary restèrent sans écho.

Le parti de François était pris irrévocablement.

Pour sa vengeance, il se contenta d'inviter son ami à sa noce, qui
devait se célébrer avec éclat au Salon des Familles, à Saint-Mandé.

On garda longtemps sur le Voyage le souvenir de cette fête à laquelle on
avait convoqué le ban et l'arrière-ban de l'industrie foraine.

Dans une salle immense, tapissée de peaux de lions, ornée de trophées,
autour d'une table en fer à cheval, chargée de victuailles, prirent
place toutes les illustrations, toutes les célébrités du Voyage.

D'abord, les collègues, les dompteurs fameux: Dozon, Perdel, Giovanni,
Gladiator, Julio et Bella-Mina, qui avaient tenu, en cette solennelle
circonstance, à donner à leur aîné dans la carrière des marques de leur
sympathie.

Puis Lamberty, directeur du Miroir Magique, celui que les ramonis
reconnaissaient pour chef suprême; puis Devisme, Deker, les grands
impresarios, Oiselli, directeur du Cirque des animaux savants, les
Romillard, dû théâtre des Marionnettes, Augustin Bay, du Grand tir
algérien, enfin la foule des montreurs de phénomènes, des patrons
d'entresorts, manèges, massacres et tombolas; puis Bermondy, le grand
champion de la lutte, directeur des Grandes Arènes, puis pêle-mêle des
journalistes, des boulevardiers, des acteurs.

Amélie Collinet, toute rougissante et fière de s'appuyer sur le bras du
beau dompteur, manifestement gêné dans son habit noir, était charmante
dans son costume de mariée.

Le père Chausserouge était rayonnant. Quant à Collinet, il ne pouvait
croire à tant de bonheur. Jamais, il n'aurait osé espérer pour sa
fille, un parti aussi cossu.

La fête fut pleine de gaieté. On dansa jusqu'au matin aux sons de la
cornemuse, et le père Chausserouge retrouva ses vingt ans pour ouvrir le
bal avec sa bru, en exécutant aux applaudissements de tous, la danse de
son pays, la bourrée traditionnelle.

Le lendemain, on tint conseil et on rechercha le parti auquel il
convenait de s'arrêter.

La campagne en province avait été particulièrement heureuse; François
fut d'avis de ne pas rester en si bon chemin, d'autant plus qu'il se
souciait peu de passer sa lune de miel au milieu de ses anciens amis.

Une pareille proposition ne devait trouver d'objection ni auprès
d'Amélie, ni auprès du vieux dompteur.

On avait exploité tout le Midi de la France; on exploiterait le Nord, et
l'on pousserait jusqu'en Belgique en faisant séjour à Amiens, à Arras, à
Lille, puis après cette dernière tournée, qu'on espérait fructueuse, on
rejoindrait définitivement le Voyage.

Huit jours après, le père Collinet, le coeur un peu gros, embrassait sa
fille dont il se séparait pour la première fois et la ménagerie se
mettait en route.

Les années qui suivirent marquèrent l'apogée de la fortune des
Chausserouge. François marchait de succès en succès; d'étapes en étapes,
les ovations succédaient aux ovations.

Puissamment aidé par son père, qui se faisait vieux, mais dont l'entrain
ne se ralentissait pas, il accomplit des exploits qui restèrent célèbres
dans les annales de la banque.

C'est ainsi qu'on le vit faire le pari de monter en ballon avec son lion
Néron, et gagner son pari.

A Bruxelles, une actrice célèbre ayant manifesté le désir d'entrer avec
lui dans sa cage, il l'y autorisa et il sut tenir ses animaux en respect
tandis que l'intrépide comédienne, d'une voix calme, récitait une pièce
de vers de Victor Hugo devant un public frémissant d'enthousiasme.

A la suite de cet exploit, il devint à la mode d'assister le dompteur
dans ses exercices et nombre de personnalités connues défilèrent avec
lui dans la cage centrale.

Ce fut encore lui qui inaugura les séances d'hypnotisme au milieu
d'animaux divers réunis pour la circonstance, et jamais un accident ne
vint attrister une seule de ses représentations.

Il fut engagé dans les théâtres pour jouer les rôles de dompteur. Il
parut dans les _Pirates de la Savane_, le _Juif-Errant_, dans une féerie
surtout où il eut l'audace d'entrer en scène, au mépris des règlements
de police, suivi de deux lionnes en liberté.

C'est à cette époque qu'il reçut en Belgique la croix du Mérite civil.
Bref, François Chausserouge connut toutes les gloires, épuisa les
honneurs.

Sa fortune s'arrondissait de jour en jour, et il se sentait si sûr de
lui que rien désormais ne pouvait ébranler sa confiance. Il était né,
pensait-il, sous une heureuse étoile, et c'était tout.

Le père Chausserouge marchait en plein rêve, tant ce prodigieux succès
surpassait ses espérances. Quand il examinait le chemin parcouru, qu'il
se reportait à ses débuts, il ne pouvait se défendre d'une certaine
appréhension, d'un instinctif effroi.

C'était trop de bonheur à la fois, d'autant plus que son fils était
heureux jusque dans son ménage, François ayant justement trouvé dans
Amélie la compagne dévouée et aimante qu'il lui fallait.

Quoique d'apparence frêle, la fille du père Collinet avait puisé dans la
tendresse qu'elle portait à son mari la force de remplir les devoirs
nombreux qui lui incombaient dans cette incessante promenade à travers
le monde.

Elle avait bien eu à se plaindre parfois du caractère changeant, même un
peu brutal de François, dont l'ardeur s'était calmée, mais elle s'était
montrée si dévouée, si attentive et si prévenante que jamais leur union
n'avait été troublée par un désaccord grave.

Elle tenait à lui, elle l'aimait, elle eût souffert mille morts plutôt
que d'encourir la colère de cet homme à qui elle avait consacré son
existence, de s'aliéner l'affection de ce héros qu'elle n'était pas
éloignée de prendre pour un demi-dieu.

François Chausserouge était en représentations à Liège lorsqu'elle
accoucha d'une fille à qui on donna le prénom d'Élisabeth.

Elle salua cette naissance avec joie; c'était un lien de plus qui
l'attachait au jeune dompteur et elle reporta sur le petit être, toute
la tendresse dont elle était encore capable.

Le père Chausserouge eut préféré un fils, mais il se résigna bien vite,
quand il entendait sa bru lui dire en souriant:

--Laissez donc, papa, elle est de votre sang, cette enfant-là! Nous en
ferons une dompteuse... et vous n'aurez pas à rougir d'elle!

--Oui, mais je n'aurai pas le temps de la voir et de l'applaudir!
riposta le vieillard d'un ton mélancolique.

Peut-être était-il hanté d'un sinistre pressentiment, car la venue de la
petite Élisabeth, Zézette, comme l'appelait son grand-père, fut la
dernière joie qu'il connut.

Un soir, comme il venait de rentrer dans sa roulotte, des cris étouffés,
venant de la ménagerie, parvinrent jusqu'à lui.

Il prêta l'oreille, croyant avoir mal entendu. Cette fois, il ne s'était
pas trompé, il reconnut la voix du veilleur appelant au secours.

Il courut frapper à la porte de la caravane de son fils:

--François, viens vite! Il se passe quelque chose de grave!

Comme il soulevait l'auvent de la ménagerie, un hennissement s'éleva,
plaintif et douloureux, scandé de rugissements furieux.

--Mes chevaux qu'on saigne!... Nom de Dieu!

Il s'élança, et en deux bonds parvint à l'angle de la baraque, dans
lequel il voyait, à la lueur de la lampe fumeuse du veilleur, s'agiter
des masses confuses.

Un spectacle terrifiant et inattendu s'offrit à son regard. Un lion,
échappé sans doute à la suite de l'imprudence du garçon de piste chargé
de préparer la litière des animaux, s'acharnait sur un des poneys qu'il
avait renversé dans son élan furieux, tandis que le second, à bout de
longe, renâclait avec terreur.

Abrité derrière la balustrade des premières, le veilleur le visage en
sang, sans bouger, criait à l'aide.

Le vieux dompteur s'arma d'une fourche et marcha résolument sur le lion,
à qui il s'efforça de faire lâcher prise.

L'animal releva la tête en grondant.

Chausserouge reconnut alors l'un de ses plus redoutables pensionnaires,
Pacha, une bête arrivée adulte chez lui, et qui s'était toujours montrée
rebelle à toute éducation.

Sous les coups redoublés dont il l'accablait, le lion abandonna sa
proie; il recula en rampant, ses yeux injectés de sang et qui lançaient
des flammes fixés sur son agresseur.

--Arrière, Pacha..., sale bête!... arrière!... criait le dompteur en
suivant le monstre dans sa retraite.

Tout à coup, l'animal se sentit acculé... Il se détendit comme un
ressort et bondit sur Chausserouge qu'il renversa...

Alors, accroupi sur sa victime, il commença à lui déchirer la poitrine
avec ses griffes.

Chausserouge, sans perdre son sang-froid, plongea ses mains dans la
crinière de la bête qu'il saisit à la gorge; mais ses forces
s'épuisaient.

Lentement ses doigts se desserrèrent, il rassembla toute son énergie et
cria une fois encore:

--A moi, François!

Puis il ferma les yeux et perdit connaissance.

Excités par le bruit et les grondements de Pacha, les animaux,
réveillés, bondissaient dans leurs cages épouvantant de leurs
rugissements le veilleur, dont les dents claquaient de terreur, quand
soudain apparut François, à demi-vêtu, suivi des garçons de piste.

Alors commença une lutte effrayante.

François, armé d'une carabine, n'osait faire feu craignant d'atteindre
son père.

Il saisit un sabre-baïonnette que lui passa un des assistants et, à son
tour, il frappa le lion pour le forcer à reculer.

Mais le monstre ne lâchait pas sa proie.

Rendu plus furieux encore par la douleur, bien que son sang s'échappât
par vingt blessures, il continuait à s'acharner sur le corps pantelant
du vieillard.

François Chausserouge fit appel à toute sa vigueur et à tout son
sang-froid.

Il se pencha, saisit le lion par la gorge et l'arracha de dessus sa
victime.

Puis quand il eut enfin dégagé son père de l'étreinte affreuse, avant
même que l'animal eût eu le temps de bondir ou de revenir à la charge,
il se releva, tout sanglant lui-même et déchargea les deux coups de sa
carabine chargée à balle sur son terrible adversaire.

Le lion, blessé à mort, roula à terre, se releva et chercha encore une
fois à s'élancer sur le dompteur, mais, vaincu définitivement, il
s'affaissa, creusant dans la terre de profonds sillons à l'aide de ses
ongles puissants et faisant une dernière fois retentir la ménagerie de
ses rugissements désespérés.

François s'approcha de lui avec précaution et, saisissant le moment, où
vaincu par la souffrance, il restait immobile, une écume sanglante à la
gueule, il lui plongea dans le côté son sabre-baïonnette.

Secoué par une suprême convulsion, le corps de l'animal eut un
soubresaut, puis retomba inerte... Le lion était mort.

Alors, sans se préoccuper de ses propres blessures, François souleva la
tête de son père.

Le père Chausserouge respirait encore. On étendit le blessé sur un lit
de paille, en attendant l'arrivée d'un médecin.

Amélie qui, remplie d'épouvante, avait assisté de loin à cette scène de
carnage, s'approcha et resta muette d'horreur.

Le corps du vieux dompteur n'était plus qu'une plaie. A voir ce ventre
ouvert, cette poitrine déchirée, cette face méconnaissable, on
s'étonnait qu'il pût vivre encore. Une des épaules était broyée et le
bras pendait, presque détaché du tronc.

Agenouillé près de son père, François étanchait les blessures à l'aide
d'un linge humide, lavait son visage souillé...

Tout à coup, le père Chausserouge ouvrit les yeux:

--C'est toi? articula-t-il d'une voix si faible que son fils seul put
l'entendre.

--Oui, père, c'est moi!...

--Qu'y a-t-il?... Ah!... oui, je me souviens, c'est Pacha, le lion
échappé... L'as-tu fait rentrer... dans sa cage?

--Non, père..., je l'ai tué!

--C'est dommage!... C'était une belle bête!... Mais je ne sais plus...
Je souffre... C'est fini, va... je vais mourir!...

--Non, père, tu ne mourras pas... le médecin va venir! Laisse-toi
soigner... Ne parle pas!

--Je te dis que je vais mourir... et le médecin n'y fera rien!... Eh
bien! J'aime mieux ça!... Mourir en dompteur... comme tous les autres...
les grands... c'est une belle mort, ça, tu sais, fils!... Ça vaut mieux
que de mourir dans un lit... Et puis, ça m'est égal... Tu es content...
Tu es heureux... Ça me fait moins de peine de m'en aller... Oui...
Pacha... c'était un beau lion... Il faut bien aimer tes bêtes, tu
sais!...

Épuisé par l'effort, le blessé s'arrêta un instant, puis il reprit:

--Aime bien ta fille Zézette... et puis Mélie aussi... c'est une bonne
femme... Il faut les aimer toutes deux... Maintenant que tu vas être le
maître tout seul... tâche qu'on continue à dire que les Chausserouge
sont les premiers dompteurs... du monde!...

En ce moment, le médecin arriva. Il jeta un coup d'oeil sur le
vieillard, et il eut un geste de découragement que surprit le vieux
dompteur.

--Je vais mourir, n'est-ce pas, monsieur le médecin?

--Mais non, je n'ai pas dit ça, mais pour vous panser il faudrait que
vous soyez sur un lit.

--Non... non... ne vous inquiétez pas de moi... Moi, je suis réglé!...
Et je veux finir ici... dans ma ménagerie... Occupez-vous de François
qui est jeune, lui... et qui s'est fait blesser en me défendant...
Garçon, je veux embrasser Zézette!...

Puis, quand François eut apporté l'enfant et rempli ainsi le dernier
désir de son père, le vieillard laissa tomber sa tête et resta sans
mouvement. Il ne reprit pas connaissance et mourut dans la nuit.

On fit au vieux dompteur des funérailles magnifiques, auxquelles la
ville entière assista.

François avait été cruellement touché par cet affreux accident:

--Je ne veux pas rester ici un jour de plus, dit-il à sa femme en
rentrant dans sa caravane... Partons!... le changement me fera oublier
mon chagrin!

--Où allons-nous?

--A Paris!... retrouver le Voyage!

Amélie soupira, mais elle n'osa exprimer sa pensée secrète.




V


La disparition du père Chausserouge causa un plus grande vide dans la
ménagerie qu'on aurait pu tout d'abord le supposer.

Bien que le vieux dompteur ne parût plus dans les cages depuis les
débuts de son fils, il s'était réservé dans l'administration la part la
plus ingrate et la plus laborieuse.

Avec une abnégation rare, il s'astreignait à une surveillance de tous
les instants.

Levé à la première heure, il avait l'oeil à tout, ne se fiant qu'à lui
pour le choix de la nourriture des animaux, pour les soins journaliers à
leur prodiguer.

C'est à ce dévouement absolu à la cause commune, joint à l'attrait du
spectacle, que la ménagerie devait cette prospérité étonnante qui ne
s'était pas démentie depuis des années.

François ne comprit bien la perte qu'il venait de faire qu'au lendemain
des obsèques de son père, lorsqu'il se trouva seul en face des multiples
devoirs qui lui incombaient.

Il en ressentit un découragement d'autant plus profond que cette mort
avait été plus imprévue.

A ce sentiment s'en mêlait un autre: une sorte de crainte superstitieuse
qu'il n'avait jamais éprouvée jusqu'alors.

--C'était bien cela, la vraie fin du dompteur! avait balbutié le vieux
Chausserouge à sa dernière heure. Et ces paroles avaient résonné à son
oreille comme un avertissement suprême, dicté à son père par cette sorte
de prescience que donne l'approche de la mort.

Ainsi il était voué inéluctablement à cette fin terrible par la dent de
ses bêtes et ce pouvait être son tour dans un an, dans un mois, une
semaine, demain... ce soir peut-être.

Et ni les consolations que lui prodigua sa femme, ni l'ingénu sourire de
Zézette ne parvinrent à chasser le trouble qui s'empara de son âme.

Pour recouvrer la pleine possession de lui-même, il avait besoin de ne
plus se sentir seul, de vivre au milieu de l'agitation des fêtes, et
c'est ainsi qu'inconsciemment, mû par une impulsion secrète qui
l'attirait vers le bruit, la distraction, il avait résolu de rejoindre
le Voyage.

Aussi bien, il n'avait pas paru depuis longtemps à Paris; il tenait à ne
pas s'y faire oublier. Le malheur qui venait de le frapper avait fait le
tour de la presse, qui s'était montrée unanimement sympathique.

Son nom allait revenir à la mode; c'était l'heure ou jamais de mettre
fin à sa campagne et d'opérer sa rentrée. Justement la fête des
Invalides allait commencer. Il télégraphia, fit retenir sa place et il
se mit en route.

Dès son arrivée, tous les forains défilèrent dans la ménagerie. On
tenait à savoir, de la bouche même du jeune dompteur, les détails du
terrible accident et à lui apporter le tribut des consolations d'usage.

Jean Tabary fut un des premiers à venir serrer la main de son ancien
ami.

--Reste, lui dit François, j'ai à te parler sérieusement.

Et quand tout le monde fut parti, et qu'ils purent causer seul à seul,
heureux de trouver quelqu'un dans le sein de qui il put s'épancher
librement et chez qui il était sûr de trouver un appui moral, le
dompteur lui raconta sa vie depuis leur dernière séparation.

Il lui dit ses succès, la renommée acquise, la prospérité croissante de
la ménagerie, puis, subitement, la catastrophe inopinée dont la
soudaineté l'avait terrifié, bien que l'avenir lui apparût, d'autre
part, plus souriant que jamais.

Il lui dit ses doutes, ses appréhensions folles de la mort, cet effroi
de la solitude qui lui avait fait reprendre si rapidement le chemin de
Paris, cette crainte idiote peut-être, mais réelle, à la pensée qu'il
allait falloir supporter seul un fardeau trop lourd, assumer une
responsabilité qui lui semblait d'autant plus grave qu'il avait à
présent charge d'âmes.

Sa femme, cette petite Zézette qui avait été la joie des derniers jours
du pauvre père Chausserouge et qui était son unique enfant!

Ah! non, il avait été gâté! S'il était l'homme des audaces, des actes
héroïques, il avait besoin dans la vie d'un autre lui-même, sur qui il
pût aveuglément compter, qui remplît auprès de lui la place qu'avait
occupée son père, pendant ces dernières années.

Et c'est à cet égard, pour s'enlever toute espèce de doute, qu'il avait
tenu à consulter son ami.

Jean Tabary haussa dédaigneusement les épaules:

--Tu me fais rire, mon pauvre François! lui répliqua-t-il. Tu seras donc
toujours le même? A te voir mou comme une chique, peureux comme une
femme, irrésolu, je me demande où tu peux trouver le courage d'entrer
dans les cages et de faire manoeuvrer les bêtes! Ah ça! mais
franchement, je ne te comprends pas! Tu es dans la plus belle situation
que tu puisses rêver. Jusqu'à aujourd'hui, tout ce que tu as entrepris
t'a réussi... Tu as une collection... de l'argent de côté, une grande
renommée et tu te plains!... Ah! si, il te manquait quelque chose...
l'indépendance! Certes, tu as évidemment perdu beaucoup, en perdant ton
père, qui était un rude homme, un peu brute, mais rude homme tout de
même!... mais il n'y a pas à dire, à ton âge, ça devait te peser,
voyons, de ne pas te sentir ton maître! Surtout qu'en somme, ce n'est
pas lui qui l'a fait ta réputation... Tu te l'es bien faite tout seul!
Et voilà qu'au moment où le vieux disparaît... où tu deviens libre, tu
passes ton temps à gémir et à désespérer!... Toi, l'homme le plus brave
qu'il y ait sur le Voyage, tu as le trac parce qu'il te manque quelqu'un
pour surveiller ton monde et veiller à ce qu'on ne laisse pas crever de
faim tes bêtes!... Car enfin, il ne faisait que ça, ton père! Tiens! tu
me fais de la peine! Laisse donc! va, un régisseur, un administrateur,
ça se trouve... On n'a qu'à y mettre le prix! Ah bien! conclut-il en
soupirant, c'est moi qui voudrais être à ta place, au lieu de panader
avec mon truc à la manque où il n'y a qu'à manger de l'argent... Tu
verrais si je canerais!

--Ça ne va donc pas, ton entresort?

--Non, le métier se perd. La Préfecture nous cause des ennuis. Voilà
qu'elle se mêle maintenant de ce qui ne la regarde pas. Elle s'inquiète
de l'âge des femmes qu'on occupe. Si ça ne fait pas suer. Et puis nous
avons eu affaire, ces temps derniers, à des grincheux, qui ont formé une
ligue anti-foraine sous le prétexte que nos installations et le bruit de
nos parades les empêchaient de dormir... Ah! mon vieux, tout n'est pas
rose! Bien que nous ayons résisté énergiquement, que nous ayons maintenu
des droits, que nous achetons d'ailleurs assez cher en payant patente et
en louant nos places à des prix exorbitants, nous avons un mal du diable
à nous en tirer... Qu'est-ce que tu veux? Il n'y a pire sourd que celui
qui ne veut pas entendre. Pas moyen de faire comprendre à ces gens-là
qu'une fête c'est la fortune, d'un quartier, c'est la caisse de
l'arrondissement remplie jusqu'aux bords...

--Sans compter, dit Chausserouge sentencieusement, qu'il faut des
amusements pour le peuple... Qu'est-ce qu'il lui restera, si on supprime
les fêtes?

Et comme une phrase qu'il avait lue dans les journaux lui revenait
subitement à la mémoire, il ajouta:

--Pendant que le peuple s'amuse, il ne songe pas à faire des
révolutions!

--Nous avons eu des réunions où on a dit tout ça... reprit Tabary. Ça
n'a servi à rien. Et alors, chaque fois que nous allons nous installer
dans un quartier, c'est toute une affaire pour avoir la permission
d'abord... une prolongation ensuite et on nous impose des conditions qui
rendent le travail, sinon impossible, du moins si onéreux, que le métier
de Voyageur, si ça continue, va devenir un métier de crève-la-faim...
Pour comble de malheur, v'là les saisons qui se détraquent... On ne sait
plus comment on vit ni sur quoi compter... Il fait beau quand on se
repose. Il fait mauvais quand il devrait faire beau... Ah! non, mon
vieux, tu sais, c'est pas drôle... Et certainement,--ça, c'est encore ta
veine!--y a que toi depuis quelque temps qu'ait pu gagner de l'argent et
encore parce que tu as eu le nez de quitter Paris au bon moment.
Maintenant, on ne sait pas, peut-être que ton retour va nous porter
bonheur!

--Écoute, dit Chausserouge, qui avait écouté très attentivement les
doléances de son ami, je te connais depuis longtemps, je sais que tu es
un débrouillard... Il me faut quelqu'un pour m'aider... Veux-tu entrer
chez moi?

--Pourquoi faire?...

--Bien entendu que je ne t'engage pas comme dompteur, répliqua François.
Veux-tu entrer pour faire tout ce que faisait mon père? Tu seras
régisseur ou administrateur... à ton choix.

--Aux appointements de?...

--Nous fixerons cela ensemble. Voyons, veux-tu?

--Pour ça, il faudra que je consulte ma mère.

--Va l'inviter à dîner de ma part pour ce soir. Nous causerons et
j'espère bien que nous nous entendrons.

--Moi, j'en suis sûr! dit Jean en se séparant de son ami.

Quand il fut resté seul, il sembla à Chausserouge qu'il était débarrassé
d'un poids énorme.

L'insouciance, la roublardise de Jean Tabary le ragaillardissaient.
Avec un aide comme celui-là, sa confiance renaissait; maintenant qu'il
était sûr de trouver constamment près de lui un conseiller énergique,
habile à trouver des expédients, à tourner les difficultés, l'avenir lui
paraissait moins sombre, moins hérissé de périls.

Bien qu'âgé de cinq ans de moins, Jean Tabary avait toujours exercé une
énorme influence sur François Chausserouge.

Sa seule présence venait en un clin d'oeil de dissiper les doutes, les
craintes folles qui depuis quinze jours troublaient la vie et
annihilaient la volonté du dompteur.

Ce fut donc le visage souriant, presque gai, qu'il se hâta d'aller
prévenir sa femme.

--Ce soir, dit-il à Amélie, tu feras dresser la table dans la grande
roulotte. Nous avons du monde à dîner.

--Qui donc?

--Louise Tabary et son fils.

--Ah! fit simplement la jeune femme, dont le visage devint soucieux.

--Pourquoi fais-tu la mine? Les Tabary sont d'excellentes gens.
Qu'est-ce que tu as contre eux?

--Moi, rien! Je ne les aime pas, voilà tout!

--Alors, fit le dompteur d'un ton sec, il faudra faire comme si tu les
aimais, parce que tu es exposée à les voir souvent.

--Comment cela? demanda Amélie qui flairait un danger.

--Il est probable, continua Chausserouge, qu'à partir de demain Jean
Tabary entrera chez nous comme régisseur... Il nous faut quelqu'un. Jean
est bien au courant du métier... Il remplacera le père... Ainsi...

La jeune femme pâlit.

Jean Tabary entrant comme employé dans la ménagerie! Et pour remplacer
le père, qui le détestait tant! Ce Jean qui avait détourné jadis son
mari, qui l'avait entraîné dans une vie de débauches, dont elle avait
tant souffert, à laquelle le vieux Chausserouge avait eu tant de peine à
arracher son fils!

Et voici que dès la première heure de son retour, François retombait
sous cette influence néfaste! Voici qu'il lui ouvrait toutes grandes les
portes de sa maison!

Elle en avait le pressentiment très net, si elle ne s'opposait pas de
toutes ses forces à cette intrusion dangereuse, c'en était fait de son
bonheur et peut-être de la fortune de rétablissement.

Son devoir était tout tracé.

Elle devait à son titre d'épouse et mère de se révolter contre cette
tyrannie prochaine dont elle serait par contre-coup la première victime.

Elle appuya sa main sur le bras de François et d'une voix très ferme:

--Tu ne peux pas introduire chez nous cet homme, contre lequel ton père
avait tant de haine... ce serait insulter à sa mémoire! Je regrette
d'avoir à te le rappeler... Jean Tabary est un être perdu, dont tu ne
peux ignorer la mauvaise réputation... Il a été ton mauvais génie...
Qu'il vienne dîner ici ce soir, si tu y tiens, avec sa mère, mais pour
moi... pour notre enfant, ne le prends pas avec toi! Je t'en supplie!...
Tu trouveras assez autre part un régisseur connaissant mieux le métier!

François Chausserouge ne s'attendait pas à cette résistance. Il haussa
les épaules:

--Tais-toi donc! Jean Tabary est un honnête homme, un excellent ami, qui
nous aime beaucoup, qui est très malin et qui nous sera d'une grande
utilité. On t'aura monté la tête... Il ne faut jamais écouter les
mauvaises langues.

--Jean Tabary, un honnête homme! Ta faiblesse pour lui, ou plutôt
l'influence qu'il exerce sur toi t'aveugle! Mais, moi aussi, je suis du
Voyage... Et je n'ai eu besoin de personne pour apprendre ce que que
tout le monde sait!... De quel métier avouable a-t-il vécu jusqu'à ce
jour, ton Jean Tabary, qu'on trouve plus souvent chez les mastroquets
que sur la place! Et sa mère?... Sa mère, sais-tu ce qu'on dit
d'elle?... Connais-tu la réputation qu'elle s'est acquise... et qu'elle
a conservée depuis... du reste!... Et ce sont ces gens-là que tu vas
faire asseoir... ici... à côté de moi... à cette table de famille... que
tu vas introduire chez nous... Ce sont ces gens-là dont tu vas accepter
les conseils, en attendant qu'ils te donnent des ordres... chez toi!
Tiens, j'en rougis pour toi!

--Amélie! cria Chausserouge exaspéré en levant la main.

Jamais la jeune femme ne lui avait parlé d'un ton si ferme.

Jamais elle ne s'était révoltée avant autant de violence contre ses
caprices et ses fantaisies.

La jeune femme s'était laissée tomber sur une chaise et les coudes sur
la table, la tête dans ses mains, elle pleurait silencieusement, étonnée
elle-même d'avoir mis tant d'énergie dans son indignation.

La colère du dompteur tomba en présence de cette douleur qu'il sentait
si réelle; au fond pensa-t-il même que la jeune femme pouvait avoir
raison; mais, soit qu'il mit son amour-propre à ne vouloir point céder
soit que sa brutalité ordinaire qui ne s'exerçait que contre les faibles
eût repris le dessus, il s'avança et frappa du poing sur la table:

--Il n'y a, prononça-t-il durement, qu'un seul maître ici, c'est moi! Et
il n'y aura jamais que moi! Je veux qu'on m'obéisse, entends-tu, et je
te dispense de tes récriminations!... Tu vas faire préparer à dîner, et,
si cela me plaît, Jean Tabary entrera chez nous!

Puis, fier de cet acte d'autorité, il sortit en faisant claquer la
porte.

Amélie se leva, le regarda s'éloigner, puis elle eut un geste de
résignation douloureuse, comme si un abîme, ses efforts ne
parviendraient jamais à combler, venait de s'ouvrir devant elle...




VI


Louise Tabary était une personnalité fort célèbre sur le Voyage.

Elle était née au faubourg Saint-Antoine, d'un père ébéniste et d'une
mère passementière.

Son enfance, peu surveillée, s'était écoulée au milieu de la promiscuité
des quartiers populeux; et, dès son jeune âge, elle avait montré une
grande précocité.

Elle avait treize ans lorsque son père, un alcoolique invétéré, était
mort à l'hôpital et sa mère était restée avec quatre enfants dont elle
était l'aînée.

Jolie, d'une taille bien prise, n'ignorant rien, elle avait été vite en
butte à des sollicitations dont elle comprenait la nature, mais sa jeune
expérience déjà mûre l'avait mise en garde contre le danger.

Un jour qu'avec un cynisme ingénu elle racontait à sa mère une de ces
aventures auxquelles elle était journellement en butte:

--Moi, conclut-elle, je suis comme cela! Je me donnerai pour rien à qui
me plaira, ou pour beaucoup d'argent à qui me paiera!

Elle n'avait pas achevé qu'elle recevait une paire de taloches.

Mais un jour qu'on avait faim à la maison et que les petits criaient
devant le buffet vide, elle rentra portant sous son bras un pain de six
livres et, ployé dans un papier graisseux, un magnifique poulet rôti.

Puis elle tira de sa poche une pièce de vingt francs qu'elle déposa sans
mot dire sur la table.

Cette fois, la mère embrassa sa fille. Pour son bon coeur, elle lui
pardonnait sa faute.

Tel fut le début dans la vie de la jeune Louise.

De ce jour, elle fut libre de vivre à sa guise et la maison ne chôma
plus.

La mère, qui se faisait vieille et qui ne dédaignait pas de boire de
temps en temps un petit verre avec les voisins, abandonna son métier et
s'habitua à ce régime, si bien qu'un jour sa fille ne s'étant pas
trouvée en mesure d'acquitter le montant du terme, elle leva la main sur
elle pour la rappeler au sentiment de ses devoirs.

Mais Louise allait avoir seize ans.

Outrée de ce procédé, elle ne reparut pas le lendemain, mais une lettre
prévenait la mère de la résolution de la jeune fille.

«Ma chère mère, j'ai rempli mon devoir; tu n'as pas rempli le tien, tant
pis pour toi! Je ne veux pas être maltraitée. Débrouille-toi. Ne cherche
pas à me retrouver, tu n'y arriverais pas.

«Ta fille dévouée, LOUISE.»

La mère furieuse porta cette lettre au commissaire de police, qui
prescrivit des recherches, mais en vain. Elle ne revit plus la gamine.

Louise avait profité de la fin de la fête du Trône pour filer avec celui
de ses amoureux qui lui semblait non le plus digne d'être aimé, mais le
plus facile à conduire.

Elle n'avait choisi ni le plus jeune, ni le plus beau, ni le plus riche,
mais un simple photographe ambulant, qui opérait «en palque»,
c'est-à-dire derrière un tour de toile en plein vent.

Charles Tabary, de vingt ans plus vieux qu'elle, était un garçon
intelligent qui, par son activité et son savoir-faire, eût pu se créer
une situation enviable sur le Voyage, sans son penchant immodéré pour
l'absinthe.

Tout d'abord, il recula quand cette gamine lui offrit de partir avec
lui; mais elle l'assura si nettement qu'il n'avait rien à craindre et
tout à gagner en la gardant, qu'il accepta, flatté, au fond, d'un choix
qui l'avait fait préférer à vingt autres.

Louise, très belle fille, déjà fort connue des forains, était, il le
savait, l'objet des poursuites de nombre de ses collègues.

Elle passa deux jours dans la chambre noire, le temps de tout emballer,
puis ils partirent par une nuit obscure et quittèrent Paris, sans
toutefois trop s'en éloigner.

Ils firent ensemble toutes les fêtes de la banlieue.

C'est alors qu'il put admirer de combien de ressources disposait
l'esprit inventif et commerçant de sa jeune amie.

Elle se mit rapidement au courant des moindres détails du métier et la
baraque prospéra. Jamais photographie n'avait eu marcheuse plus
engageante. Personne mieux qu'elle ne savait empaumer son monde.

Comme il s'étonnait par fois d'un résultat semblable:

--Tout ça, vois-tu, lui disait-elle dans l'argot spécial de la banque,
c'est du truc! Le tout est de savoir bien engrainer le trèpe[1] et
préparer son lantodage[2].

[1] Engrainer le trèpe.--Attirer le monde.

[2] Lantodage.--Entrée du public en foule.

En effet, on ne passait pas impunément devant la baraque, véritable
toile d'araignée, dans laquelle elle excellait à faire tomber les
mouches.

--Monsieur, votre portrait... un franc... c'est pas cher... on ne vous
demande qu'une minute!

Et on ne résistait pas au clin d'oeil de la jolie fille; on entrait
parfois dans l'espoir de trouver derrière ce jour de toile un recoin
tutélaire où l'on put être à l'abri des regards indiscrets...

--Madame, le portrait de votre joli bébé... en une seconde c'est
fait... en souvenir de la fête... Oh! mon Dieu! quel amour d'enfant!

Et la mère ravie suivait la marcheuse.

Et à l'intérieur, elle savait si bien enjôler le client!

--Voilà votre portrait!... Voyez comme il est réussi! Malheureusement,
il sera bien vite brûlé... à cause du soleil... tandis qu'avec une
couche d'émail... Ce sera vraiment dommage... Une couche d'émail et vous
pourriez le conserver indéfiniment... C'est si vite fait... Oui,
n'est-ce pas?... Charles, émaille le portrait de monsieur!... Ce n'est
pas cher, ce n'est qu'un franc!

Puis, pour faire patienter le client étourdi par ce flot de paroles:

--Maintenant, continuait-elle, je vais préparer le cadre, un joli
cadre... n'est-ce pas... Vous ne voudriez pas le donner à votre
connaissance sans un cadre... Regardez celui-là, tenez!... Partout vous
le payeriez trois et quatre francs... Chez nous qui tenons à notre
clientèle et qui ne cherchons pas à les estamper, ce n'est que trente
sous... Charles, fixe le portrait de monsieur dans ce cadre!... Tu sais,
celui-là, pas un autre... c'est celui-là que monsieur a choisi!...

Et s'il s'agissait d'une jeune femme:

--Comment? pas de bijoux!... Oh! une femme sans bijoux... sur une
photographie!... Nous en avons de faux... qui imitent le vrai... pour la
pose... Et nous ne prenons rien pour cela!

Quand elle avait suspendu des boucles aux oreilles de sa cliente, des
bracelets à ses poignets, elle jetait un cri d'admiration:

--Comme ça vous va tout de même! Comme ça requinque tout de suite une
femme!... Ah! Et puis, y'a pas à dire vous étiez faite pour porter des
diamants!... Vous savez, s'ils vous font plaisir, ne vous gênez pas! Je
vous les vendrai... Oh! ce qu'ils me coûtent... Nous ne gagnons pas
dessus... C'est pour faire plaisir à notre clientèle! Et elle vendait sa
garniture de camelote quatre fois sa valeur.

Elle trouvait toujours un moyen de venir à bout des gens les plus
rétifs. C'est elle qui inventa ce truc, usité quelquefois sur le Voyage
par des malins qui ont affaire à des clients entêtés, mais timides.

Un jour qu'elle avait entraîné malgré lui, dans le tour de toile, un
vieux paysan porteur de deux énormes paquets et que le bonhomme, très
défiant, s'était fait photographier avec ses deux colis déposés à droite
et à gauche de sa chaise, toute son éloquence se heurta à une
indifférence peu commune.

Le paysan n'accepta ni émaillage ni cadre.

Il allait partir et tendait déjà sa pièce de vingt sous, lorsque Louise
lui barra la route:

--Ah! mais non, mon vieux! Nous ne sommes pas ici pour nous amuser, mais
pour gagner notre vie! Ce n'est pas parce que vous êtes un richard et
nous de pauvres voyageurs, qu'il faut nous exploiter... J'appellerais
plutôt les hirondelles (gendarmes)... C'est vingt ronds pour vous tout
seul, mais vos deux paquets et vous ça fait trois! Vous ne voudriez pas
que nous fournissions notre marchandise à l'oeil... Aboulez trois
francs!

Et force fut au vieux paysan de s'exécuter, pour éviter le scandale.

L'aventure resta légendaire et quand on la lui rappelait:

--Ça prouve tout simplement que j'ai le génie du commerce! disait-elle
modestement.

Charles Tabary était émerveillé.

De bonne grâce, il se résignait au rôle d'opérateur, comprenant que son
intérêt était de laisser un libre cours à l'imagination de sa maîtresse.

Elle avait une si grande entente des affaires et il était si agréable de
n'avoir qu'à se laisser vivre!

De fait, en même temps qu'elle en était l'âme, Louise était la véritable
patronne de l'établissement.

Ils vivaient ensemble depuis un an environ lorsqu'elle devint enceinte.

Tabary offrit aussitôt de régulariser la position.

Il devait trop à la jeune fille pour ne pas saisir toutes les occasions
de lui montrer combien il tenait à lui être agréable et c'était du reste
une façon de la lier à lui.

--Mon Dieu, mon pauvre homme, comme tu es simple! Me marier avec toi, je
ne demanderais pas mieux, mais il faudrait demander l'autorisation à ma
mère, qui doit me chercher partout. Elle nous tombera dessus... elle et
toute sa marmaille! Soit, puisque tu le désires, c'est entendu, mais
nous attendrons qu'elle soit morte... En attendant, tu te contenteras de
reconnaître le gosse... D'ailleurs, pour tout le monde, c'est-y pas la
même chose... Je suis ta mistonne légitime!... On m'appelle la femme à
Tabary! Pour ce que nous voulons en faire, va, ce sera toujours le temps
de s'y prendre!

Et comme toujours, Charles Tabary acquiesça.

Louise accoucha d'un fils qui reçut le prénom de Jean et fut mis en
nourrice. La mère avait alors dix-sept ans.

Cependant le bruit de l'habileté de la jeune femme se répandit sur le
Voyage.

--C'était une rouée qui la connaissait dans les coins! disait-on en
parlant d'elle.

Et ce qu'avait prévu Tabary arriva.

On vint de toutes parts lui faire des offres superbes si elle voulait
entrer qui dans un théâtre de marionnettes, où il fallait une
explicatrice, qui dans un cirque, qui dans un tir.

Mais Louise ne se laissa pas tenter.

Elle était chez elle et ne se souciait pas de passer au service des
autres, même à des conditions extraordinaires.

Toutefois, une de ces offres la fit réfléchir.

Elle avait reçu la visite de la mère Voiret, la directrice de
l'entresort le mieux tenu du Voyage, qui lui avait tenu ce langage:

--Ma fille, vous êtes grande, jeune et bien faite... Vous avez du
bagout... En un mot, vous plaisez... Au lieu de vous exterminer à
poiroter par tous les temps, pour faire réussir un truc de
roustissure[3], venez avec moi... Je monterai pour vous une baraque où
vous serez au chaud... Vous choisirez le genre qui vous plaira, la femme
tigrée, la femme torpille, la femme coupée en deux, même la femme
colosse. C'est facile, et vous ferez de l'or... ou bien, ce qui est
mieux et encore plus simple, vous serez simplement la belle Créole ou la
belle Amaïdée... Je vous assure que c'est là votre vraie voie!...

[3] Qui ne rapporte pas la peine qu'on se donne.

Louise Tabary ajourna sa réponse, mais le soir même, elle posait à
brûle-pourpoint cette question à son amant:

--Combien avons-nous de côté?

--Dam! je ne sais pas... dans les quinze cents francs... peut-être.

--Si nous lâchions la photographie.

--Tu veux plaisanter.

--Pas du tout. Mais la mère Voiret m'a donné une idée. Dans notre
métier, nous avons un mal de chien pour gagner quatre sous... Dans le
sien, si on sait s'y prendre, on peut sans peine s'y faire des recettes
admirables.

Elle se leva, prit la lampe, s'examina un instant avec complaisance dans
une petite glace pendue à la muraille, puis, satisfaite sans doute, elle
revint s'asseoir et continua:

--Bien que j'aie eu un gosse, je ne suis pas trop décatie. Au contraire,
ma parole, je crois que la maternité m'a embellie... Eh bien! nous
allons vendre notre matériel, tu n'en garderas que ce qu'il en faut pour
qu'il te soit possible de faire de la photographie en amateur, si ça
t'amuse... Nous achèterons une caravane, parce que j'en ai soupé d'être
obligée de loger en garni et de laisser sur le tas notre tour de toile
exposé au mauvais temps et à la portée des voleurs... Puis nous
monterons un entresort... je choisirai un nom ronflant... Louise, c'est
pas assez chic... Loïsa, par exemple... tiens Loïsa, la belle Créole...
l'idée de la mère Voiret! Nous prendrons un bonisseur qui connaîtra à
fond les trucs du métier et qui me les apprendra... Il suffit qu'on
sache bien engrainer le trèpe, parce qu'une fois entré dans la baraque,
c'est moi qui me charge de le faire marcher... Voyons! qu'est-ce que tu
en penses?

--Je pense que c'est une bonne idée, mais ça me fait gros coeur tout de
même de lâcher ma photographie... Y aurait pas moyen de faire les deux
ensemble?

--Mon Dieu! on peut essayer. Mais sans moi, tu sais, j'ai bien peur que
ce ne soit un four... Tu feras juste pour tes frais et t'auras la peine
en plus.

Dès le lendemain,--car avec la jeune femme, l'exécution suivait toujours
de près le projet,--la peu scrupuleuse Louise s'abouchait avec Joseph,
le bonisseur de la mère Voiret, et lui offrait, s'il voulait entrer à
son service, des avantages qu'il ne trouvait pas chez sa patronne
actuelle.

Joseph Débucher, dit Boyau-Rouge, était né à Arras. Venu tout jeune à
Paris, il s'était «dessalé» dans les faubourgs et avait exercé un peu
tous les métiers. En dernier lieu, il avait été garçon marchand de vins.

Pendant une fête, une des odalisques employées dans le Concert Tunisien
de la mère Voiret était tombée amoureuse de son torse d'hercule et il
avait lâché le tablier pour suivre sa conquête.

Justement la mère Voiret avait besoin d'un surveillant sérieux et bien
découplé pour garder son harem; autant par intérêt que pour faire
plaisir à sa pensionnaire, elle avait engagé Boyau-Rouge qui s'était
bientôt fait remarquer par son bagout extraordinaire et sa roublardise.

On l'avait alors élevé à la dignité de bonisseur et nul ne s'acquittait
mieux de cet emploi.

Sur tout le Voyage, ses lazzis étaient célèbres, et l'on pouvait être
sûr d'une recette lorsqu'il voulait se donner la peine de «travailler».

Il était avec cela d'une jolie force sur le tambour et donnait en parade
de véritables représentations, reprenant pour son propre compte avec une
incomparable virtuosité tout le répertoire de Plessis.

C'était bien l'homme qu'il fallait aux Tabary pour lancer leur nouvelle
affaire.

Tout d'abord, Boyau-Rouge se fit tirer l'oreille.

Il avait de bons appointements, se faisait de beaux bénéfices. Ces dames
l'aimaient beaucoup et il eût été complètement heureux, sans la jalousie
idiote de Leïla, son odalisque particulière... Mais à part ce petit
désagrément, il ne voyait pas de situation pouvant lui rapporter de plus
beaux profits ni autant de satisfactions...

Il eût donc été déraisonnable à lui d'abandonner la proie pour l'ombre,
le certain pour l'incertain.

Et il accentuait sa défense de sous-entendus égrillards, sur le ton de
fatuité d'un homme habitué aux succès faciles et qui n'hésite pas, le
cas échéant, à faire passer un triomphe d'amour-propre avant ses
intérêts matériels.

Il y avait dix pensionnaires dans l'entresort de la mère Voiret; dans le
nouvel établissement il travaillerait seul avec la patronne, une femme
bien engageante, bien intelligente certainement, mais dame... qui serait
toujours la patronne, et il ne voyait pas bien clairement l'avantage...

--J'engagerai Leïla, si tu veux...

--Ah! non, par exemple! Si jamais j'acceptais, ce serait justement pour
ne plus la revoir... Je veux bien être gentil, mais j'aime pas être
cramponné!

Louise devina la secrète pensée du rusé bonisseur; un instant elle le
considéra des pieds à la tête, en silence.

Cette inspection fut sans doute assez favorable à Boyau-Rouge, car elle
conclut:

--J'ai compris... Avec toi je suis sûre du succès... donc je saurai
faire tous les sacrifices. Si tu veux... nous nous associons... part à
deux! Quant au reste, je tâcherai que tu ne sois pas trop mécontent!

Le gars sourit imperceptiblement en mordillant sa moustache blonde.

--Est-ce entendu? reprit Louise en regardant dans les yeux de son
interlocuteur.

--Eh bien, soit!

Le pacte fut scellé chez le prochain marchand de vins, entre deux prunes
à l'eau-de-vie.

A son retour, elle trouva Tabary complètement gris et elle lui exposa
les avantages de sa nouvelle combinaison, sans toutefois lui en faire
connaître toutes les charges.

Le photographe approuva sans discuter, et lorsque deux jours après, la
mère Voiret vint chercher sa réponse:

--Je vous remercie, répondit Louise, de votre démarche et de
l'excellente idée que vous m'avez donnée. Je vais la mettre en pratique,
mais comme j'ai quelques sous devant moi, je travaillerai pour mon
compte. Faut pas vous en fâcher, ni que ça nous empêche de rester bonnes
amies... Chacun pense pour soi en ce bas monde...

--Il faut de l'expérience dans le métier, ma petite, riposta la mère
Voiret d'un air pincé. Tant pis pour vous si vous buvez un bouillon,
tandis qu'avec moi, c'était une affaire sûre et sans risques...

--J'aurai tout ce qu'il faudra pour la faire réussir, riposta Louise sur
le même ton.

Mais la mère Voiret ne comprit bien le sens de cette dernière phrase que
quelques jours après, lorsque Boyau-Rouge lui demanda congé et lui
annonça son projet de s'établir de compte à demi avec les Tabary.

Elle se mordit les doigts, mais trop tard, d'avoir indiqué cette voie à
l'ambitieuse gamine, qui était bien capable de lui opposer une
concurrence sérieuse.

Deux semaines s'étaient à peine écoulées qu'une belle tente toute neuve
se dressait adossée au tour de toile de Tabary.

Sur le chapiteau les passants pouvaient lire cette inscription en gros
caractères:

                           VENEZ VOIR LOÏSA
                          =LA BELLE CRÉOLE=

et derrière le comptoir une pancarte verte avec ces mots:

                   VISIBLE POUR LES HOMMES SEULEMENT

                     _Premières: 30 centimes._
       _Secondes: 20 centimes.--Les militaires: 10 centimes._

Boyau-Rouge avait présidé à l'aménagement intérieur de la baraque.

Sur une estrade établie dans un des angles, Louise Tabary trônait,
moulée dans un maillot couleur chair, les pieds emprisonnés dans de
hautes bottines lacées.

Ses cheveux très noirs, coupés courts et frisés avec soin, donnaient un
cachet original à sa frimousse toujours en éveil, et son corsage
largement échancré laissait voir les trésors arrondis d'une gorge très
blanche et très ferme.

Sans être une des sept merveilles de la création ainsi que l'annonçait
au dehors Boyau-Rouge, dans l'étourdissant boniment qu'il avait
spécialement composé pour la circonstance, Louise était l'attraction la
plus agréable à voir de tout le Voyage.

Au pied de l'estrade, deux rangées de chaises pour les premières;
derrière une balustrade recouverte de velours rouge, deux banquettes de
moleskine pour les secondes. Aux troisièmes, le public restait debout.

Boyau-Rouge, costumé en clown, recommençait sa parade et ses roulements
dix fois par heure...

On pouvait entrer... les amateurs du sexe en auraient pour leur
argent... Le sujet ne montrerait ni des appas, ni des mollets de
pacotille... Cette demoiselle, célèbre dans son pays pour sa beauté et
sa grâce sans pareille, s'exhiberait «en pleine nature». D'où
l'interdiction de pénétrer faite aux femmes et aux jeunes gens de moins
de seize ans... Ce n'est qu'à prix d'or et pour un temps limité qu'on
avait pu déterminer la belle Loïsa à paraître en public... Il fallait
donc profiler de cette occasion unique...

--Entrez! entrez! C'est pour rien! On rendra l'argent à ceux qui ne
seront pas contents!

A l'intérieur, Loïsa, dès qu'une assistance suffisante avait pris place
commençait son petit discours, le récit de sa lamentable aventure, sur
un ton monotone de mélopée.

Elle était née aux colonies, et ses parents avaient été assassinés par
un nègre qui avait voulu la prendre de force... Elle avait dû venir en
France pour gagner sa vie... etc.

Puis, bien stylée par Boyau-Rouge, elle détaillait elle-même avec une
complaisance naïve les charmes de sa personne, tendant son mollet
qu'elle laissait palper par les messieurs des premières, puis, comme le
public un peu désappointé murmurait, peu satisfait de ne point voir «la
pleine nature» promise:

--Maintenant, messieurs, pour terminer, je vais vous montrer mon petit
chat... mais ceci étant réservé à mes bénéfices personnels... je vais me
permettre de faire le tour de la société.

Elle recueillait généralement des spectateurs alléchés une ample moisson
de gros sous, remontait sur son estrade, tirait d'un panier dissimulé
sous son fauteuil un petit chat noir, dont le cou était orné d'une
faveur rose, et le posait sur ses genoux.

--Voici, messieurs, le petit chat que je vous ai promis... C'est pour
avoir l'honneur de vous remercier, et si vous êtes contents et
satisfaits, vous voudrez bien en faire part à vos amis et connaissances.

Cette plaisanterie d'un goût douteux obtenait le succès qu'elle
méritait. On sortait en souriant, furieux, dans le fond, d'avoir été
victime d'une semblable mystification, et personne ne revenait, sauf
toutefois ceux que les formes grassouillettes et la gentillesse réelle
de la belle Créole avaient particulièrement séduits...

Ceux-là prenaient généralement pour confident Boyau-Rouge, qui, bien
payé, acceptait de se faire auprès de la jeune fille l'interprète de ses
admirateurs. C'était en vain, Louise n'accordant aucune attention à ces
déclarations.

D'un autre côté, Tabary, livré à lui-même, n'obtenait plus que des
résultats insignifiants.

Depuis le départ de la marcheuse, la photographie ne faisait plus ses
frais et il vint un moment où l'entreprise commune ne rapportant pas les
bénéfices qu'on en espérait, Boyau-Rouge montra les dents.

L'activité qu'il dépensait ne portait pas ses fruits et il regrettait à
présent son ancienne situation. Il exposa ses griefs à la jeune femme
qui, de son côté, commençait à réfléchir, et tous deux tinrent conseil.

On négligea de demander son avis à Tabary, qui, depuis qu'il n'était
plus surveillé, noyait régulièrement son ennui dans les pots.

--Ma chère amie, dit le bonisseur, nous perdons notre temps... et si ça
continue, nous perdrons notre argent... Tu as beau avoir comme moi le
génie de la réclame, ça ne suffit pas... Dans une industrie comme la
notre, notre métier consiste à nous moquer du public... En somme, on lui
demande son argent et on ne lui donne en retour rien d'intéressant... Il
se laisse bien empiler une fois, mais il ne revient plus et il empêche
les autres de venir. Que de fois déjà n'ai-je pas vu des gens en
ballade sur la foire et sur le point d'entrer, être arrêtés par l'un
d'eux:--«Ah! non, pas là-dedans, je vous en prie, c'est des farceurs!»
Dans un entresort, vois-tu, il faut savoir trouver et offrir des
compensations qui font passer sur la pauvreté du spectacle.

--Je ne comprends pas, dit Louise.

--Tu vas comprendre, reprit Boyau-Rouge. Le jour où les beaux messieurs,
les rigolos qui viennent pour s'amuser aux fêtes sauront trouver ici une
jolie fille... pas bégueule, il n'y aura plus besoin d'aller les
chercher... Ils reviendront tous les jours, tout seuls... et ils
mettront à la mode ton établissement... Ce n'est pas autrement que la
mère Voiret a fait fortune...

--Mais Charles?... objecta Louise, qui comprenait admirablement, mais
qui voulait au moins avoir l'air de résister.

--Charles!... Charles!... qu'est-ce que ça peut lui faire... Ça ne
l'empêche pas de le garder...

--Oh! oui, tu sais, dit Louise avec dignité, car il est le père de mon
fils!

--Justement... En somme, tu travailleras pour l'avenir de ton enfant...
avenir que nous compromettrons si nous conservons un truc qui nous fera
bouffer jusqu'à notre dernière galette. Dès l'instant que tout ira bien,
Charles n'aura rien à dire...

--Du reste, je m'en charge, interrompit Louise vivement, comme si elle
venait de prendre subitement une résolution. Qui veut la fin veut les
moyens, et si nous avons envie de devenir riches.

--Parfaitement... Et tu n'as qu'à te fier à moi... J'ai l'expérience de
ces sortes d'affaires... Quand je te dirai: «Tu peux marcher!» c'est
qu'en effet tu pourras y aller les yeux fermés... Tout sera débattu
d'avance... Maintenant, pour rétablir un peu l'équilibre du budget, nous
allons supprimer la photographie qui ne nous rapporte rien et engager
des «chiqués»... Ça m'aidera pour les parades et ça ne nous coûtera que
trente sous par jour et le dîner... Tu as remarqué... même quand il y a
beaucoup de monde devant la baraque, personne ne mange... Dès qu'il
entre quelqu'un, tout le monde suit... C'est l'affaire des «chiqués» de
faire suivre le trèpe, quand je l'ai engrainé.

Toutes ces dispositions prises et approuvées, Louise fit le soir même,
part à Tabary de sa nouvelle décision.

Elle rencontra d'abord une certaine résistance; le photographe tenait à
son établissement, ne voulant pas se résigner à s'en séparer... Mais
Louise finit comme toujours par obtenir gain de cause.

Elle lui expliqua que l'intérêt commun était en jeu, qu'il fallait être
pratique et que des scrupules bêtes étaient déplacés dans la
circonstance.

On lui demandait simplement de rester tranquille, de s'occuper du
service particulier de la maison et de laisser faire. Elle se chargeait
du reste.

Tabary consentit à tout sans demander plus de détails. Il comprenait
qu'une existence nouvelle, libre et indépendante, lui était réservée en
récompense de son effacement. Il pourrait à sa volonté se livrer à son
penchant favori, sans que nul y trouvât à redire.

C'était l'idéal.

Dès ce jour, il inaugura les fonctions de mari de la reine, et il sut
toujours s'en acquitter avec un tact dont les deux associés lui surent
beaucoup de gré.

Tel fut le début de cette vie à trois, qui devint légendaire sur le
Voyage et qui pendant les longues années qu'elle dura ne reçut jamais un
accroc.

Les prévisions de Boyau-Rouge s'étaient réalisées.

A partir du jour où l'on sut trouver la jeune fille, sinon toujours
facile... du moins jamais cruelle, ni indifférente aux galanteries, le
public afflua dans le salon de la belle Loïsa, en dépit de
l'insignifiance ridicule du spectacle.

Elle devint même tellement à la mode, que le directeur d'un grand
établissement de Paris l'engagea et fit d'elle sa principale attraction.

Il forma seulement, pour l'encadrer, une troupe danseuses vaguement
exotiques, au milieu desquelles trônait Loïsa, qui était décidément
devenue une fille superbe.

Boyau-Rouge resta son barnum. Elle s'était prise d'une véritable
affection pour ce grand garçon, dont les conseils et l'appui lui avaient
été si utiles.

Elle lui était reconnaissante du dévouement et de l'abnégation qu'il lui
montrait, car lui aussi s'était attaché à elle et lui avait donné des
preuves nombreuses de son attachement.

Gamine avec Tabary, déjà trop vieux et trop usé pour elle, elle s'était
réveillée femme aux bras du bonisseur et femme dans toute l'acception du
mot, en proie à des passions aussi vives, à des désirs aussi ardents que
si elle fut née réellement sous le ciel brûlant des Antilles, que si
elle eût été une véritable créole.

Peut-être fallait-il chercher dans cette révolution de tout son être, le
secret de cette beauté et de cet attrait, qui lui valaient tant
d'adorateurs.

Toujours est-il que cinq ans après ses débuts, Loïsa était célèbre et
déjà riche. Dans les vitrines s'étalaient ses photographies; les échos
des journaux mondains célébraient sa gloire.

Elle resta toutefois fidèle à son origine et se refusa toujours à
abandonner le Voyage.

Après chaque fugue, à la fin de chacun de ses engagements en province ou
à l'étranger, elle revenait à son point de départ.

Elle avait conservé auprès d'elle la troupe de danseuses qu'on avait
formée à son intention et elle était devenue patronne.

Propriétaire de trois immenses caravanes, d'un matériel très complet et
très luxueux, elle rêva d'organiser sous son unique direction, la série
complète de toutes les attractions des entresorts.

C'était encore une idée suggérée par Boyau-Rouge.

C'est ainsi qu'outre le Concert Tunisien, dont elle était l'étoile,
elle eût une femme torpille, une femme colosse, une femme tigrée...

Elle liait à elle ses pensionnaires par des engagements très durs, leur
enlevant toute liberté, afin de les avoir toujours sous la main...

Son installation devenait plus que jamais le rendez-vous du Paris qui
s'amuse; plus que jamais l'intelligence et la bonne volonté de
Boyau-Rouge trouvèrent leur emploi.

Comme Loïsa jadis et sous la surveillance de la patronne, ces dames
mirent à profil ses bons offices, toujours rendus avec tant de
discrétion que la police qui se doutait bien un peu du trafic, ne put
jamais les trouver en défaut, et la belle créole gagna en argent tout ce
que la morale perdait en cette affaire.

Cependant Charles Tabary vieillissait à vue d'oeil, non qu'il fut très
âgé--il avait dépasse à peine la quarantaine--mais l'oisiveté dans
laquelle on le faisait vivre avait développé en lui l'amour de la
boisson.

Son intelligence s'était épaissie, et un jour Boyau-Rouge constata que
l'ami Charles avait un commencement de tremblotte.

Il en avisa Louise Tabary. La belle créole s'émut de cet état.

Elle réfléchit longtemps et l'hypothèse de la mort de Charles lui
apparut menaçante. Car enfin elle avait un fils qui s'appelait aussi
Tabary et elle était toujours demoiselle.

Elle devait à sa dignité de ne pas rester plus longtemps dans une
situation qu'elle trouva équivoque, et, puisqu'elle avait le père sous
sa coupe, qu'il avait bien voulu jadis l'épouser, il fallait réaliser ce
projet au plus vite.

La situation fausse de Charles, mari et père _in partibus_, deviendrait
normale et honorable dès qu'il serait mari légitime.

Maintenant qu'elle avait vingt et un ans accomplis, elle n'aurait plus
à craindre d'ennuis de la part de sa mère. Ses frères et soeurs devaient
être grands.

Au besoin, maintenant qu'elle était établie, riche et considérée, elle
prendrait sa famille avec elle.

Elle eut quelque peine à en retrouver la trace. Sa mère était morte,
ainsi qu'un de ses frères.

Il restait un garçon de dix-huit ans et une soeur de seize ans,
aujourd'hui tous les deux employés dans une fabrique de chaussures.

Elle leur fit quitter leur emploi, confia à son frère la surveillance
d'une partie du personnel et commit la jeune fille aux soins de son
ménage particulier.

Fière d'avoir saisi cette occasion de se montrer bonne soeur, elle
songea à se montrer bonne mère.

--Vois-tu, dit-elle à Tabary, nous avons pu, dans notre jeunesse,
commettre quelques inconséquences... Aujourd'hui que nous sommes en
passe de devenir les forains les plus calés du Voyage... nous n'avons
pas le droit de vivre en dehors de la règle commune...

Et elle ajouta sérieusement:

--Pour notre dignité et pour notre considération, il faut que nous
soyons mariés...

--On a bien vécu toujours comme ça, objecta Tabary.

--Ça ne fait rien, vois-tu, ça fait causer! répliqua l'inconsciente
Loïsa. On se dit en parlant de toi:--En v'là un fainéant, ce Tabary, qui
se fait nourrir par sa femme! Tandis qu'étant mon mari, on te respectera
et on ne dira plus rien.

--Alors, dit Tabary, si tu crois que c'est mieux comme ça, je veux
bien... Et Boyau-Rouge, qu'est-ce qu'il en pense?

--Il pense comme moi... D'ailleurs, voilà que notre fils grandit. Nous
allons le reprendre avec nous... Il sera pas long à comprendre
maintenant, ce petit-là... intelligent comme il est!... Tu ne voudrais
pas qu'il rougisse de ses parente.

Cette considération sentimentale fit grand effet sur Tabary.

--Oui... décidément, tu as raison. A cause de notre fils, il faut que
nous soyons mariés.

L'inconscience de Loïsa était sincère.

Elle n'apercevait pas ce que sa conduite privée avait de parfaitement
scandaleux et ne se doutait pas du caractère ignoble de son industrie.

Elle avait fondé un entresort. Elle avait accepté de s'exhiber. Elle
avait dû, pour obtenir un résultat, se conformer aux obligations qui
constituent la seule chance de réussite d'un établissement de ce genre.

A sa vue, elle avait exercé son métier habilement, voilà tout. Mais son
honnêteté n'avait pour cela reçu aucune atteinte.

Bref, le mariage eut lieu, au milieu d'une affluence considérable de
forains et d'amis que la décision cocasse de Louise amusait autant que
l'attitude recueillie et sérieuse qu'elle garda pendant les deux
cérémonies, à la mairie et à l'église.

Boyau-Rouge remplissait le rôle de garçon d'honneur.

Quant à Tabary, il était tout heureux des marques de sympathie, trop
chaleureuses pour n'être pas ironiques, qu'on prodiguait à sa femme, et
il serra consciencieusement toutes les mains qui se tendaient vers lui.

Dans la soirée, après le repas, il fut pris d'un accès d'attendrissement
et il serra sur son coeur sa chère femme, ce modèle des épouses, mais
Louise se dégagea doucement et elle l'envoya se coucher dans la caravane
particulière où il vivait depuis déjà longtemps, seul, avec les
appareils photographiques dont il n'avait pas consenti à se séparer.

Quant à elle, elle continua à présider la petite fête, sans qu'elle se
sentît autrement émotionnée par la gravité de l'acte qu'elle avait
accompli le matin.

Toutefois, à partir de ce jour, elle renonça à figurer sur l'estrade, au
milieu de ses pensionnaires.

Elle était la patronne, une femme établie, légitimement mariée, ayant
de la surface, il ne lui convenait plus de se mêler à un tas de
figurantes...

Néanmoins, elle garda le maillot. Elle se souvenait de ses succès de
marcheuse; elle fit la parade en costume, concurremment avec
Boyau-Rouge, et la prospérité de son établissement s'en accrut tant,
qu'elle ruina du coup l'industrie de la mère Voiret, trop vieille pour
pouvoir lutter.

On n'allait plus que chez la belle créole, dont l'installation devenait
de jour en jour trop petite pour contenir toutes les attractions qu'elle
avait su grouper.

Sous son intelligente direction, sa grande baraque était devenue un
conservatoire où l'on apprenait toutes les danses du monde, une Cour des
Miracles où l'on rencontrait tous les phénomènes.

Mais elle n'exhiba jamais que des «personnes du sexe».

Ce fut elle, notamment, qui lança la femme-poisson, un monstre
authentique, qui n'avait à chaque main que deux doigts en forme de
pinces de homard; la Nageuse, une femme qui restait deux minutes sous
l'eau.

Ce fut elle qui perfectionna les trucs célèbres, mais un peu usés, de la
femme-torpille et de la femme tigrée.

Pour cette dernière exhibition, il suffisait de se procurer un sujet de
bonne volonté de dix-huit à vingt-cinq ans, jolie autant que possible,
mais qui consentit à se défigurer.

Par des brûlures au pétrole ou à l'aide de la pierre infernale, on
marbrait la poitrine de la patiente, ses deux bras et une
jambe--toujours la même, celle qu'elle déchaussait à la demande du
public et moyennant un petit supplément--et le tour était joué.

Il ne restait qu'à «remaquiller» la pauvre fille aux mêmes endroits et
tous les deux jours.

Pour les femmes colosses, elle avait inventé tout un système de mollets
élastiques, de chaises très hautes, de tabourets dissimulés sous des
tapis, ce qui donnait une apparence de géantes aux femmes vêtues de
longues robes, traînantes et rembourrées, et assises sur une estrade
élevée, entourée de glaces de tous côtés, les sujets fussent-ils de
taille moyenne.

Elle maintenait tout son monde sous une discipline très dure. Le
personnel entier, parqué dans deux voitures transformées en dortoirs,
était soumis à une surveillance sévère. Défense d'en sortir sans une
permission spéciale.

Le salaire était unique pour toutes: la nourriture et trois francs par
jour. Le _rouleau_, autrement dit la quête obligatoire à chaque séance,
était un des bénéfices de la direction.

Quant aux avantages extérieurs que ses pensionnaires pouvaient tirer de
leur exhibition, Louise Tabary, qui servait, ainsi que Boyau-Rouge,
d'intermédiaire officieux, était seule juge de la suite qu'il convenait
de donner aux propositions.

Cette ingérence dans les affaires privées de ses élèves, loin de nuire à
celles qui en étaient l'objet, était au contraire une sauvegarde pour
elles et au bout de quelques années d'exercice, l'on citait telles
horizontales de grande marque qui avaient débuté dans l'entresort des
Tabary et qui ne devaient leur situation qu'aux conseils de Louise.

Aussi, tout en sachant très bien que celle-ci avait dû en retirer un
bénéfice, lui savaient-elles néanmoins gré de son intervention.

Dans ces conditions et pendant les premiers temps, le recrutement fut
facile.

Louise Tabary n'avait que le choix parmi les nombreux sujets qui se
présentaient, puis, peu à peu, l'engouement passa.

Les anciennes pensionnaires, rebutées par les exigences croissantes de
la patronne, dégoûtaient les nouvelles venues d'un métier aussi dur et
dans lequel, à tout prendre, les occasions vraiment avantageuses étaient
rares, Louise, que l'âge était loin d'avoir fatiguée, sachant fort bien
se réserver les aubaines.

--Les brillants dont elle constellait son maillot, chaque fois qu'elle
entrait en parade, disaient les envieuses, avaient été acquis la plupart
du temps au détriment de pensionnaires plus jeunes et souvent plus
jolies.

C'était le diable, pour les gens bien intentionnés, de parvenir jusqu'à
elles; il fallait franchir la double barrière élevée entre le public et
l'estrade par la patronne et son fidèle Boyau-Rouge, un gaillard qui
veillait au grain et dont les intérêts, ajoutaient les mauvaises
langues, se confondaient décidément trop, en dépit du mari, avec ceux de
Louise Tabary.

Mais tous ces bavardages, qui parvenaient de loin en loin aux oreilles
de l'intéressée, ne parvenait pas à altérer sa sérénité.

Elle était sûre de son affaire maintenant; chaque jour elle voyait son
magot s'arrondir.

Que lui importait le reste?

Elle se contentait seulement de tenir à l'oeil les mécontentes et à la
première incartade, elle les jetait dehors, sachant toujours profiter du
moment où leur renvoi mettait les récalcitrantes dans le plus grand
embarras.

Puis, par un discours bien senti, elle prévenait charitablement celles
qui étaient tentées de suivre un si déplorable exemple:

--Je vous avertis qu'avec moi il y a tout à gagner ou tout à perdre...
Choisissez! Je veux de la soumission! Sinon je colle à la porte la
première qui rebiffe, le cul tout nu et les manches pareilles!... J'ai
commencé comme vous, et je ne m'en porte pas plus mal.» Seulement, j'ai
toujours été sérieuse... Faites comme moi, si vous voulez que nous
restions bonnes camarades! Vous avez plus besoin de moi que je n'ai
besoin de vous!

Et elle disait vrai.

Même lorsqu'il y avait sur tout le Voyage pénurie de sujets dans les
entresorts, elle trouvait le moyen de renouveler sa troupe quand il le
fallait.

Elle partait un matin, explorait les murailles des quartiers commerçants
et consultait les petites affiches faites à la main, sur papier écolier
et collées à hauteur d'homme à tous les angles de rue.

C'étaient des offres d'emploi:--_On demande des culottières, des
finisseuses de chaussures, etc._, ou des demandes d'ouvrage:--_Une jeune
fille connaissant bien la couture demande à entrer au pair... S'adresser
à Mlle X..., rue..., n°..., etc._, toujours invariablement ornées d'un
timbre de quittance de dix centimes.

Des offres d'emploi, Louise Tabary n'avait cure, mais elle relevait
soigneusement les adresses et se rendait immédiatement au domicile de
celles qui demandaient de l'ouvrage.

C'étaient la plupart du temps de pauvres filles, pressées par le besoin,
tentant un dernier effort avant de succomber et qu'un reste de dignité
avait préservées jusque-là de l'irrémédiable chute...

Elle se présentait pour offrir, disait-elle, un travail facile, qui ne
demandait que de la bonne volonté et un peu d'intelligence, sans
toutefois s'expliquer davantage.

Si la personne était vieille ou difforme, ou seulement laide, après un
bref interrogatoire et quelques phrases banales d'excuses, elle se
retirait.

--Décidément, non... à mon grand regret, vous ne pouvez convenir pour
l'emploi que j'aurais désiré vous confier... Je vous demande pardon...
Ce sera pour une autre fois...

Si elle était jolie, bien faite, Louise Tabary appréciait d'un coup
d'oeil le dénuement probable dans lequel devait se trouver la pauvre
fille et aussitôt commençait son boniment.

Mon Dieu! elle n'était ni couturière, ni blanchisseuse, ni culottière,
mais elle était à la tête d'une maison prospère, comptant beaucoup
d'employées, qu'elle traitait comme ses enfants... Chez elle, on
retrouvait une famille et c'était vraiment une chance, pour une jeune
personne comme il faut et qui veut gagner honnêtement sa vie, de tomber
sur une femme comme elle.

--Voyez, mon enfant, quels avantages je vais vous offrir... Vous serez
logée, vêtue, nourrie... Vous n'aurez que peu de chose à faire... Cela
vous va-t-il?

--Mais encore faudrait-il savoir?...

--C'est bien simple. Je suis à la tête d'un établissement très
important, d'un théâtre ambulant, et j'ai besoin pour mon contrôle de
jeunes personnes avenantes et sûres... des caissières enfin! Quatre
heures d'un travail où vous n'aurez qu'à sourire et à être polie avec le
public... Cela vous sera facile... Remarquez bien que si cela ne vous
convenait pas, je ne vous retiendrai pas de force, mais il ne coûte rien
d'essayer!

Neuf fois sur dix, alléchée par les promesses et le ton maternel de
Louise Tabary, la jeune fille acceptait.

Pendant les premiers jours, en effet, l'associée de Boyau-Rouge faisait
tenir le contrôle à la nouvelle venue, puis, lorsque celle-ci était un
peu apprivoisée, lorsqu'elle paraissait habituée à ce nouveau genre de
vie, la patronne revenait à la charge.

Il était vraiment déplorable de voir une aussi jolie fille se contenter
d'un gain aussi dérisoire, quand d'autres qui ne la valaient pas
paradaient sur l'estrade, réalisant des bénéfices qu'elle n'atteindrait
jamais dans son emploi... Justement, elle avait dans sa troupe une place
vacante.

--Vous n'avez pas à vous inquiéter du costume... ni du linge... Je vous
fournirai tout... à crédit... Si vous restez à la maison, tout ce qui
vous aura servi vous sera acquis sans que vous ayez bourse à délier...

La caissière, qui parfois avait regardé avec envie ses compagnes plus
favorisées, ornées d'oripeaux éclatants, tentait l'expérience et la
baraque s'augmentait d'une pensionnaire régulière de plus.

Louise Tabary comptait justement sur l'influence du milieu, les
liaisons nouvelles pour abolir chez la jeune fille les derniers préjugés
et insensiblement elle la faisait rentrer sous la règle commune.

Au bout de quelques années de cette exploitation raisonnée, elle trouva
dans son fils Jean un nouvel auxiliaire.

Aussitôt après son mariage avec Tabary, qui de mois en mois, devenait
plus gâteux, elle avait retiré de nourrice son enfant et l'avait gardé
avec elle jusqu'à l'âge de dix ans.

Elle l'avait ensuite placé en pension, mais bientôt le gamin avait
déclaré qu'il entendait rester avec sa mère, et cette femme autoritaire,
brutale jusqu'à la cruauté, ne s'était pas senti la force d'imposer sa
volonté.

Elle avait une tendresse aveugle pour ce petit, qui grandissait et à qui
elle exigeait qu'on laissât une liberté entière. Aussi donnait-il un
libre cours à ses mauvais instincts.

Personne ne trouvait grâce devant lui et il devint bientôt le maître
absolu de l'établissement.

Sa mère riait aux éclats chaque fois que Jean commettait une mauvaise
farce.

Loin d'être à l'abri des méchancetés de son fils, le vieux Tabary devint
sinon le souffre-douleur, du moins le continuel objet des tracasseries
du petit tyran.

Il partageait ses journées maintenant entre ses stations chez les
mastroquets et le découpage à l'aide de scies minuscules de petites
planchettes dont il confectionnait des étagères ou des coffrets. Il
avait monté, à cet effet, un tour dans la caravane qui lui était
affectée.

Le plus grand plaisir de Jean était de démonter ou de briser les objets
qui avaient souvent coûté à son père de longues heures de travail.

Si le vieux parlait de se plaindre, Jean prenait les devants:

--M'man! c'est ton soulaud de mari qui vient encore nous embêter avec
ses découpages.

--Et la mère, indulgente, souriait et congédiait l'ancien photographe.

--Laisse donc faire cet enfant... Voyons, faut bien qu'il s'amuse! C'est
de son âge!

Le seul, qui trouvât grâce devant l'affreux galopin, était Boyau-Rouge,
dont l'autorité d'associé et les violences lui en imposaient. Il se
souvenait toujours d'une correction que lui avait infligée le bonisseur,
un jour qu'il avait voulu toucher à son tambour.

Mais il en garda sournoisement rancune à cette espèce de géant, qui seul
avait conservé quelque influence sur Louise.

A mesure qu'il grandissait, la méchanceté et le cynisme de Jean
s'affinaient, encouragés par l'aveuglement maternel.

A dix-huit ans, il était réputé sur tout le Voyage comme le plus fieffé
garnement. Habitué de bals publics, coureur de guilledou, batailleur,
débauché, joueur, il mettait toute son intelligence au service du mal.

Il avait lié connaissance avec les pires individus, et il s'était formé
une sorte de cour, qui l'accompagnait sans cesse et à laquelle on
pouvait toujours, sans crainte de se tromper, attribuer tous les méfaits
dont les auteurs restaient inconnus.

Il exerçait sur cette bande, en raison de sa situation de fortune, une
influence réelle et dont il se montrait fier. Malheur au garçon honnête
et imprudent qui s'aventurait en sa société; entraîné par l'exemple, il
devenait rapidement aussi taré que ses compagnons de plaisir.

C'est ce qui était arrivé à François Chausserouge, et au bout de
quelques mois d'intimité, il n'avait fallu rien moins que l'énergique
résolution qu'avait prise le vieux dompteur de quitter Paris pour
arracher le jeune homme à cet entourage funeste.

Cependant François était de cinq ans plus vieux que le fils Tabary; mais
son esprit faible et irrésolu avait vite capitulé devant le caractère
allier et tout d'une pièce de son cadet.

Mais là où Jean Tabary exerçait sa tyrannie avec le plus d'âpreté,
c'était dans l'entresort, dont la faiblesse de sa mère l'avait rendu
maître absolu.

Il était positivement l'effroi de toutes les pensionnaires.

Une de ces malheureuses refusait-elle d'obéir à ses caprices,
repoussait-elle avec indignation ses propositions, elle était
impitoyablement chassée, non sans avoir essuyé mille avanies préalables.

Elle n'avait qu'une ressource, réclamer l'appui de Boyau-Rouge,
l'associé de la patronne, qui voyait de très mauvais oeil l'importance
croissante que prenait le jeune homme dans la maison.

Boyau-Rouge, depuis que l'entreprise avait réussi, était devenu un homme
sérieux et il pensait justement qu'il est aussi difficile de conserver
une situation acquise péniblement que de se la préparer.

Il en résultait des scènes terribles entre son associée et lui, dans
lesquelles il donnait libre cours à sa mauvaise humeur et à sa violence
naturelle.

Depuis longtemps du reste une certaine froideur avait remplacé l'étroite
intimité qui avait régné entre lui et Louise Tabary.

Honteux du rôle qu'on lui faisait jouer, décidé à tout, même à rompre,
s'il en était besoin, sa colère n'attendait pour éclater qu'une occasion
favorable. Ce fut plus tôt qu'il ne le pensait.

Un jour que Jean réclamait le renvoi d'une pensionnaire qui lui avait
résisté, il s'y opposa carrément.

--Cette femme, dont je suis très satisfait, restera chez nous, et il n'y
a aucune raison pour que nous nous privions de ses services.

--Puisqu'elle a été inconvenante à l'égard de mon garçon... puisque Jean
le désire?

--Je m'en fous! cria Boyau-Rouge, et d'ailleurs elle est dans son droit,
cette fille... elle a été engagée ici pour travailler et non pas pour
servir de passe-temps à un morveux, qui aurait encore besoin d'une bonne
pour le moucher!... Je suis ici le maître autant que toi!... Ton Jean,
je lui interdis à partir d'aujourd'hui l'entrée de la caravane des
femmes... Il n'a rien à y faire! Sinon, c'est moi qui le sortirai, et
sans mettre de mitaines!

--Jean me représente, riposta Louise Tabary, il a donc les mêmes droits
que moi. J'ai besoin de lui pour défendre mes intérêts...

--Et moi je suis assez de tout seul pour défendre les miens...
Seulement, comme je suis trop vieux pour céder, que je ne veux pas me
laisser manger la laine sur le dos par un galopin, ce sera lui qui
partira ou bien moi... Choisis!

--Mon fils ne me quittera pas!

--Eh bien! ce sera moi! D'après notre traité, nos parts sont égales...
la liquidation sera donc bien simple. La moitié du tout pour chacun de
nous...

--Joseph!... Tu n'y penses pas... Nous quitter après quinze ans d'une
association si heureuse?

--Heureuse, c'est possible, mais qui ne tarderait pas à devenir
désastreuse, si je n'étais résolu à y mettre bon ordre... Je te le
répète, choisis... lui ou moi!

--Mon choix est fait! répliqua Louise d'un ton sec. Je n'aime que mon
fils au monde... Il te gêne! je refuse de te le sacrifier... Il restera
avec moi... Quant à toi, fais ce que tu voudras.

--C'est ton dernier mot.

--Oui.

--Eh bien! nous nous séparerons, et nous verrons la suite quand je ne
serai plus là pour réparer ses sottises. Moi, je ne suis pas inquiet, je
suis, au contraire, très satisfait d'une circonstance qui me permettra
enfin d'être seul maître chez moi. Au revoir!

Et dès le lendemain, les deux associés procédaient à la liquidation
générale de l'établissement.

Le partage des fonds amassés en commun fut facile, Boyau-Rouge ayant
exigé depuis longtemps qu'ils fussent convertis en valeurs.

Quant au matériel, on s'en rapporta à l'estimation d'un voyageur, choisi
comme arbitre, pour éviter des frais.

Restait à régler la question du personnel, mais une première désillusion
attendait là Louise Tabary.

Les engagements contractés par la Société Tabary-Debucher étaient
résiliés de droit. On mit les pensionnaires, libres désormais, en
demeure de choisir entre les deux associés.

Pas une d'elles ne voulut rester chez les Tabary; toutes optèrent en
faveur de Boyau-Rouge, qui se vit ainsi à la tête d'un établissement
prêt à fonctionner, tandis que Jean et sa mère avaient, restés seuls,
tout un personnel à reconstituer.

Pour la première fois, Louise, qui sentait ses intérêts gravement
atteints, s'emporta contre son fils:

--C'est par ta faute, entends-tu, que tout cela nous arrive! Voilà
maintenant nos ressources diminuées de moitié et tout est à recommencer!
Pendant ce temps, Boyau-Rouge va continuer seul, à notre nez, à notre
barbe! Et Dieu sait si jamais nous parviendrons à former une troupe
semblable à celle que nous perdons! C'est bien fait pour moi! Ça
m'apprendra à être faible!

--Tu as tort, m'man! répliqua Jean en câlinant sa mère. Ne crains rien,
va! Tu ne te repentiras pas de ce que tu viens de faire... C'était un
coup de balai nécessaire! Y avait trop longtemps que ce Boyau-Rouge
était de trop dans notre existence. Fie-toi à moi et tu verras! Les
beaux jours reviendront... Nous retrouverons notre succès... et nous
serons seuls à en profiter... C'était pour toi et non pour lui qu'on
venait!...

Le père Tabary apprit cette scission sans étonnement. Néanmoins, il
voulut demander une explication:

--Toi! tu vas te taire! dit Jean. Tu n'es bon à rien... On te donne à
manger... à boire, du bois pour tes découpages, eh bien! fous-nous la
paix!

Et le pauvre vieux, à demi gâteux, se tut, n'osant répliquer. Il avait
peur de son fils.

Jean se mit en campagne.

Quelques jours après, il avait racolé, çà et là, dans les quartiers
populeux, dans les bals de barrières, un premier noyau de pensionnaires,
qu'il costuma en mauresques, et à qui sa mère donna les premières
notions du métier. Il se procura aussi deux phénomènes, une femme géante
et une naine.

Mais cela ne suffisait pas et combien paraissait mesquine cette nouvelle
installation, en comparaison de l'ancienne, même en comparaison de celle
de Boyau-Rouge.

La première campagne qu'il entreprit donna les plus mauvais résultats.
Les Tabary mangeaient de l'argent.

Jean ne décolérait plus et, ce qui augmentait sa rage, c'était la vue du
succès de son rival, dont l'établissement ne désemplissait pas.

Pour donner un appât aux clients, il engagea sa mère à se départir de la
sévérité qu'elle avait toujours gardée vis-à-vis de ses pensionnaires.
Quand on pourrait les approcher plus librement, on viendrait plus
volontiers. Mais la latitude qu'on leur laissa ne tarda pas à dégénérer
en licence. De véritables scènes de débauche se passaient dans
l'entresort et la police en eut vent.

Deux avertissements n'ayant pas suffi, le commissaire du quartier sur
lequel l'entresort était installé fit une descente. Le magistrat ayant
trouvé, au cours de sa visite, deux pensionnaires mineures, prévint
Louise Tabary que la Préfecture n'autorisait l'exhibition que de jeunes
filles ayant vingt et un ans accomplis et qu'en cas de contravention à
cet article du règlement, son établissement serait immédiatement fermé.

De même si le bruit du moindre scandale venait à la connaissance de
l'administration.

--C'est idiot! déclara Louise Tabary, quand le commissaire fut parti,
avec cela que j'avais vingt et un ans quand je suis montée la première
fois sur l'estrade... Et je ne m'en porte pas plus mal pour cela!

--C'est-à-dire, grogna Jean, qu'avec toutes ces exigences, il n'y a plus
de commerce possible!

Il fallut néanmoins faire contre mauvaise fortune bon coeur, se
conformer aux volontés de la Préfecture. Les Tabary apportèrent la plus
extrême prudence dans l'exercice de leur petite industrie; mais s'ils
parvinrent à apaiser les justes susceptibilités des autorités par qui
ils se savaient surveillés, ils découragèrent leur clientèle par l'excès
de précautions qu'ils se sentaient obligés de prendre. C'est ainsi que
de jour en jour et tandis que l'entresort de Boyau-Rouge continuait à
prospérer, leur établissement perdit sa vogue ancienne.

Les frais dépassaient les recettes; chaque mois se soldait en perte, et
pour faire face aux dépenses, Louise se vit forcée d'attaquer le fonds
de réserve. Pour comble de malheur, Charles Tabary devint ataxique et
complètement gâteux.

Son état nécessitait des soins particuliers qu'il fut bientôt impossible
de lui donner.

Louise Tabary, d'accord avec son fils, se décida à placer son mari en
pension dans une maison de refuge.

C'était une charge de plus ajoutée aux autres; mais elle ne regrettait
pas, disait-elle, ce surcroît de dépense; on se devait à sa famille!

Tel n'était pas l'avis de Jean, qui, lui, exprima cyniquement sa pensée.

--Comme si, déclara-t-il, en revenant de conduire son père à l'hospice,
il n'aurait pas mieux fait de crever tout de suite... au moins, comme
cela, nous aurions été débarrassés.

--Tais-toi! fils, tais-toi! répliqua la mère, ne regrette rien, va! Le
pauvre cher homme n'est pas bien méchant... et il ne peut pas maintenant
en avoir pour bien longtemps! Quant à nous, maintenant, il faut voir à
nous débrouiller!

L'entresort traversait cette phase critique et les Tabary n'avaient
trouvé aucun moyen d'améliorer une situation qui semblait à beaucoup
sinon désespérée, du moins fort compromise, lorsque Chausserouge reparut
sur le Voyage.

Le jour où le dompteur lui proposa d'entrer à son service, Jean comprit
qu'une planche de salut s'offrait à lui.

François était riche; il était faible. Il y avait là pour le rusé coquin
un moyen de rétablir ses affaires; il lui suffisait de prendre pied dans
la maison et justement on venait lui en offrir l'occasion.

Bien qu'il fût décidé à ne pas la laisser échapper, il ajourna sa
réponse, prétextant qu'il devait, avant tout, consulter sa mère, mais
dans le but réel de ne pas faire paraître un empressement qui eût pu
éveiller les soupçons de son ami.

--Mère! cria-t-il, en rentrant dans la caravane, nous sommes sauvés.
Chausserouge m'offre de me prendre avec lui. Qu'en penses-tu?

Louise Tabary regarda fixement son fils et réfléchit un instant.

--Quel âge a-t-il, François?

--Cinq ans de plus que moi... Ça lui fait vingt-huit ans.

--Alors, il faut accepter.

--Je crois bien... je le connais comme si je l'avais fait... Une fois
avec lui, je me charge du reste... Mais pourquoi me demandes-tu son âge?

--Pour rien... une idée qui me passait par la tête.

--Tu sais... Je n'ai pas répondu oui tout de suite... mais nous sommes
invités à dîner tous les deux ce soir, chez lui... Au dessert nous
arrangerons l'affaire...

--Très bien! En ce cas je vais me préparer.

Et lorsqu'à six heures du soir, Louise Tabary sortit de sa caravane, son
fils resta émerveillé.

Parée de ses plus beaux habits, les poignets chargés de bracelets,
coiffée avec recherche, elle paraissait de dix ans plus jeune.

--Mâtin! ce que tu t'es fait chic! Tu te mets bien, toi, quand tu vas
voir des amis!

--Il faut toujours mieux faire envie que pitié! riposta Louise Tabary
d'un ton énigmatique. Allons, viens, mon garçon!

Jean Tabary sourit imperceptiblement, puis il prit le bras de sa mère et
tous deux s'acheminèrent vers la ménagerie Chausserouge.




VII


Quand ils arrivèrent, Chausserouge était seul dans la caravane.

--Bonjour, madame Louise! bonjour, Jean! fit le dompteur en les voyant
entrer, c'est bien gentil à vous d'avoir accepté mon invitation.

--Bonjour, François! dit la Tabary; ce n'est pas quand ils sont dans le
malheur qu'on oublie les amis, nous autres! Car, mon pauvre garçon, j'ai
su cela, tu as été bien éprouvé!

--Ah! oui, un chagrin, un grand chagrin, madame Louise, une perte
irréparable et dont je ne me consolerai pas de si tôt... Mais que
voulez-vous, dans notre sacré métier, il faut s'attendre à tout; hier,
c'était mon père... demain, ça sera peut-être mon tour... mais vous
savez, c'est dur tout de même, mourir comme ça, bêtement, quand, pendant
trente ans de sa vie, on n'a pas, autant dire, attrapé une égratignure!
Et dire que depuis deux ans, il n'entrait plus dans les cages. Enfin!

Et le dompteur dut raconter, faire connaître en détail, les
circonstances de l'accident.

--Mais je ne vois pas ta femme? demanda Louise. Est-ce qu'elle n'est pas
avec toi?

--Si! si! elle est à côté, elle va venir.

--Il paraît que tu as une petite fille, un amour d'enfant?

--Oui, ma petite Zézette! Sa mère va nous l'apporter tout à l'heure.
Mais, savez-vous, madame Louise, que vous ne changez pas; vous êtes
aussi fraîche, aussi jeune que la dernière fois que je vous ai vue, le
jour de mon mariage, si je me souviens bien.

--Ça n'empêche pas que je frise la quarantaine... Tiens, regarde-moi
celui-là, ajouta-t-elle, en lui désignant son fils, en voilà un qui ne
me rajeunit pas. Heureusement que je m'y suis prise de bonne heure... Ça
fait que comme ça, il n'a pas trop honte de sa mère. Et pourtant ce
n'est pas faute d'avoir eu des misères... Ah! c'est dur, un métier comme
le nôtre!

--Oui, Jean m'a dit un mot de tout ça... Vous n'avez pas eu de chance?

--Si, j'en ai eu de la chance, et beaucoup... pour arriver où j'en suis,
étant partie de rien; mais, il y a deux ans, je ne connaissais que le
beau côté de la chose. Depuis, j'ai payé ma veine... Il paraît qu'on ne
peut pas toujours être heureux... Ça a d'abord été cette canaille de
Boyau-Rouge, un homme dont j'ai fait la situation, pour qui je me suis
sacrifiée, c'est le mot... qui me quitte, m'enlève mes pensionnaires et
organise une concurrence à deux pas de moi. Puis, mon bonhomme de
mari... encore un qui sans moi serait resté dans la crotte et à qui le
bon Dieu ferait une belle grâce en l'appelant à lui... Le voilà
maintenant paralysé, impotent, placé dans un hospice, où il me coûte les
yeux de la tête. Je ne regrette rien, parce qu'après tout il est mon
homme, et je ne fais que mon devoir en l'assistant... Enfin, c'est la
Préfecture, à qui il est venu des scrupules sur le tard, et qui me fait
mistoufle sur mistoufle. Non, là, vraiment, le bon Dieu n'est pas juste
et je n'ai pas mérité tout ça! Je fais un métier reconnu, je paye
patente... Ne dirait-on pas, à entendre ces messieurs, que je débauche
les petites filles de douze ans!

--Vous en reviendrez, madame Louise, vous en reviendrez et nous vous y
aiderons! fit le dompteur, mais en attendant, dînons!

En ce moment la porte s'ouvrit et Amélie parut, les yeux un peu rouges,
très simplement mise et portant la petite Zézette dans ses bras.

Elle s'arrêta sur le seuil et son regard se porta immédiatement sur
Louise Tabary.

Un instant les deux femmes se toisèrent; enfin Louise se leva et
s'avança au-devant de la jeune femme.

--Bonjour, ma chère amie! fit-elle en lui tendant les bras. Ça me fait
bien plaisir de vous voir... J'espère que vous avez un joli bébé!

Et elle embrassa tour à tour la mère et l'enfant.

Amélie la laissa faire, puis sans répondre aux effusions de l'invitée de
son mari:

--La table est mise à côté! dit-elle simplement. Si vous voulez venir!

François offrit galamment son bras à Louise et tous se rendirent dans la
caravane voisine qui servait de salle à manger.

Il y eut d'abord un instant de gêne entre les convives.

Amélie gardait une attitude pleine de réserve, évitant de prendre aucune
part à la conversation.

Dès le premier instant, Louise Tabary sentit qu'elle avait en face
d'elle une ennemie et elle s'efforça par son entrain, ses prévenances,
ses compliments sur la tenue de la caravane, l'ordonnance du dîner, de
dissiper la prévention de la mère de Zézette.

Elle affecta d'être gaie et comme Chausserouge faisait la remarque que
le malheur n'avait altéré en rien sa belle humeur:

--La gaieté, répliqua-t-elle, c'est l'indice d'une bonne conscience...
Quand on a été honnête toute sa vie... qu'on n'a rien à se reprocher...
on n'est jamais triste...

Puis, comme elle surprenait au coin de la lèvre d'Amélie un pli
ironique, elle ajouta:

--A moins, toutefois, qu'on ne soit sous le coup d'un ennui récent,
comme cette pauvre Amélie, par exemple. Voyons, qu'avez-vous, ma chère
enfant? Est-ce que ce gredin de Chausserouge ne vous rend pas heureuse?

--Si! répliqua la jeune femme, très heureuse! Mais c'est l'avenir qui
m'inquiète... J'ai des pressentiments... Comme vous, j'ai eu trop de
bonheur pendant longtemps... j'ai peur que ça ne continue pas...

Cette déclaration jeta un froid, surtout à l'heure où le but avoué de la
réunion était de prendre des résolutions pour assurer cet avenir qui
semblait si menaçant, et Chausserouge se hâta de changer la
conversation.

Au dessert, il prit la parole:

--Ma chère amie, tu nous l'as dit il y a quelques instants, la mort de
notre père a causé chez nous un vide qui n'est pas près d'être rempli...
Rester seul pour veiller à tant d'intérêts, ce serait, de ma part,
afficher une présomption et une confiance dans mes propres forces que je
suis loin d'avoir... Je suis donc heureux de t'annoncer que Jean Tabary
accepte de devenir mon second.

--C'est décidé? demanda Amélie.

--C'est décidé... absolument! déclara François en regardant fixement sa
femme, à moins que madame Louise ne s'y oppose?

--Moi! s'exclama Louise Tabary, m'opposer à ce que mon fils rende
service à un ami!... Ah! grands dieux! vous me connaissez bien peu! Et
d'ailleurs, service pour service, Jean ne trouvera-t-il pas chez vous
une situation meilleure que celle que je puis lui offrir chez moi, par
le temps qui court! Ah! je suffirai bien seule à faire marcher mon petit
truc!... Les affaires vont si mal!

--Il nous reste à régler les conditions... à arrêter le chiffre des
appointements, dit le dompteur.

Mais Louise Tabary l'arrêta d'un geste:

--Pas un mot de plus, nous sommes entre amis et nous savons fort bien
que vous ne voulez pas abuser de nous... Vos conditions seront les
nôtres!

Amélie se leva, s'excusa, auprès de ses convives... il était l'heure de
coucher Zézette, l'enfant étant peu habituée à veiller, et elle sortit,
laissant à sa femme de ménage, le soin de desservir.

Dès qu'elle fut seule dans sa chambre, elle serra son enfant contre sa
poitrine et éclata en sanglots.

Ainsi, c'était fini! Malgré ses prières, ses supplications, son mari
avait passé outre!

Jusqu'à l'heure du dîner elle avait espéré...

Sans doute on discuterait devant elle... on examinerait la question sous
toutes ses faces et elle aurait trouvé des arguments pour qu'il ne fût
donné aucune suite au projet de François.

Mais voici qu'on ne lui avait même pas fait l'honneur de la consulter.
Les arrangements avaient été pris hors de sa présence et tout au plus
avait-on consenti à l'informer officiellement de la chose, quand la
résolution avait été irrévocable!

Ainsi maintenant, tous les jours, elle aurait devant les yeux cet être
que le père Chausserouge détestait tant qu'il ne parlait rien moins que
de le jeter dans la cage de ses lions, s'il tentait seulement d'entrer
dans la ménagerie!

Et c'était à lui que François allait déléguer son autorité! Et cette
femme, la mère, qui l'accablait de ses protestations hypocrites, elle
était destinée à la voir tous les jours... elle devrait lui faire bon
visage pour complaire à son mari!

Dieu sait pourtant quelles coupables pensées, quelles intentions
malfaisantes devaient s'agiter derrière ce visage, beau encore à la
vérité, mais dont l'expression méchante et vicieuse l'épouvantait!

Cependant, comme son absence se prolongeait, elle craignit qu'on ne
l'attribuât à la cause véritable qui l'avait provoquée.

Elle essuya ses yeux, et, ayant couché son enfant, elle se disposa à
aller retrouver ses convives.

Quand elle rentra dans la salle à manger, les deux hommes, la pipe aux
dents, très allumés, prenaient le café, tandis que, renversée sur sa
chaise, Louise Tabary fumait une cigarette.

--Je vous demande pardon, ma chère. C'est une vieille habitude. J'espère
que vous ne voyez aucun inconvénient...

--Aucun! balbutia Amélie; mais ce simple détail, le ton même de la
phrase de Louise, l'effrayèrent sans qu'elle pût imaginer pourquoi.

--C'est moi, dit François, qui ai prié Madame Louise de faire comme chez
elle... Si on se gêne avec les amis... il n'y a plus de raison.

Il s'arrêta, considéra un instant la fumeuse:

--Vous avez dû être tout de même une rude belle fille dans votre temps,
ajouta-t-il la langue légèrement pâteuse, car vous en avez de fameux
restes, y a pas à dire! Cré mâtin! vous faites plaisir à voir!

--François! prononça Amélie toute pâle, François, tu as bu!

--De quoi! De quoi! Est-ce qu'il n'y a plus moyen de faire un compliment
maintenant... je la trouve bien, moi, madame Louise! je lui dis, voilà
tout! Je lui dirais peut être pas si je n'avais pas si bien dîné! C'est
de ta faute!

--Tu aurais tort, dit Louise, un compliment, ça fait toujours plaisir...
quand on a mon âge...

--Tu sais, continua François, tout est arrangé, conclu et bâclé... Jean
aura trois cents francs par mois et nourri... C'est pour rien!... Pense
donc! je n'aurai plus à m'occuper de ça... A ce propos, faut pas
oublier que nous ouvrons demain... Si on allait s'assurer que nos
bêtes--et il appuya sur nos--ne manquent de rien... D'ailleurs, il faut
bien que tu fasses connaissance avec elles... Tu sais, y en a pas mal de
nouvelles... Tu vas voir...

Il se leva avec peine et descendit dans la ménagerie, suivi de ses
convives.

--Hep! le pisteur! a-t-on préparé le boulotage?

--Oui! m'sieu Chausserouge, le boucher a fait les parts! On attend
l'heure pour la distribution!

--C'est bon! éclaire-nous!

Et tandis que les animaux, réveillés par la lumière et reconnaissant
leur dompteur, venaient flairer en grondant les barreaux des cages, il
fit faire aux Tabary le tour de la ménagerie, appelant au passage chaque
bête par son nom, donnant des explications sur leurs moeurs, leurs
habitudes, leur travail, comme s'il avait affaire à son habituelle
clientèle.

--Voilà Néron... mon vieux Néron, le plus beau lion qu'il y ait sur tout
le Voyage, et puis ses deux femmes, Rachel et Saïda... Voici Turc, une
sale bête qu'il faut tenir tout le temps à l'oeil si on ne veut pas être
égratigné... Voici Jim et Toby, les deux premiers tigres royaux qui
aient été dressés... encore deux camarades pas bien commodes... puis
quatre loups russes que je viens d'acheter et que je vais faire
travailler... Voilà mon léopard Agésilas, bon garçon quand il veut, mais
hypocrite endiablé... la Grandeur, un petit amour d'ours des cocotiers,
rigolo comme tout, c'est mon clown! Faut voir sa gueule, quand je le
fais entrer dans la cage de Néron... Et puis voilà Moquart, mon
éléphant... toujours à côté de son ami Gustave... tu vois, là-bas, le
cormoran!

Et, s'approchant de l'oiseau, il lui passa la main sur le bec
affectueusement:

--Bonjour, mon vieux déplumé!

Puis il se retourna et montrant une cage vide:

--C'est de là que s'est échappé Pacha... le lion qui a tué mon père! En
face, mon poney... Je n'en ai plus qu'un... Il a fallu que je fasse
abattre l'autre, la pauvre bête, que Pacha avait à moitié étranglé.
Maintenant, mon vieux Jean, à part mes serpents, tu as tout vu; à partir
d'aujourd'hui, tu es libre d'entrer partout... même dans les cages!

--Je ne dis pas non! riposta Jean.

--Ah! si tu veux, je te prends pour élève... à l'oeil! Dis-donc, sais-tu
que tu pourrais plus mal faire! En attendant, c'est convenu, je compte
sur toi à partir de demain, pour l'ouverture!

--C'est dit! répondit Jean en serrant la main de son ami.

--Il me reste à te remercier, garçon, ainsi que ta femme, dit Louise, de
la bonne soirée que tu viens de nous faire passer... Ce ne sera pas la
dernière et tu sais, ajouta-t-elle en lui prenant à son tour la main et
en appuyant sur les mots, que chaque fois que tu me feras l'amitié de
venir me voir... en voisin... tu me feras plaisir!

--Alors vous me verrez souvent! répliqua François sur le même ton.

Il reconduisit ses hôtes jusqu'à la porte et rentra dans sa caravane.

--Eh bien? demanda-t-il à sa femme, comment les trouves-tu?

--Je n'ai pas changé d'opinion, répondit Amélie tristement.

--Tu ne les aime pas?

--Non! ils me font peur!

--Ah! elle est bien bonne! s'exclama le dompteur. Jean est un bon
camarade... sa mère une femme charmante... Ah! pour sûr, charmante!...
Trouve-m'en une sur tout le Voyage qui soit ficelée comme ça... On la
prendrait quasiment pour la soeur de son fils... On doit pas s'ennuyer
avec une femme pareille!

--François, tu as bu, ce soir. Peut-être demain te repentiras-tu de ce
que tu as fait aujourd'hui. Écoute, il est encore temps, ne prends pas
Jean avec toi!

--Nos paroles sont échangées.

--Retire la tienne, je t'en supplie!

Le dompteur se leva, blême de colère:

--Alors, ça va recommencer? C'est entendu! Maintenant, je ne puis plus
être tranquille et gai une journée entière! Faut que j'entende tout le
temps pleurnicher autour de moi! Je te prie de ne plus me parler de
cela! Tu as compris?

--François!

--Flanque-moi la paix et couche-toi.

Amélie soupira et obéit.

Jean Tabary avait accompagné sa mère jusqu'à sa caravane.

--Comment penses-tu que François m'ait trouvée? lui demanda Louise en se
débarrassant de ses bijoux.

--Mais très bien... il te l'a dit, du reste.

--Oui, mais penses-tu qu'il m'ait trouvée... à son goût... mieux que sa
femme?

Jean Tabary regarda sa mère bien en face, puis il sourit:

--Tu es rudement forte tout de même... Eh bien! puisque tu veux le
savoir, mon idée est que s'il ne t'a pas trouvée mieux que sa femme...
ça ne tardera pas beaucoup! Et alors nous n'avons pas fini de rire!
Bonsoir, m'man!




VIII


Ce fut sur l'esplanade des Invalides que François Chausserouge fit sa
rentrée, devant le public parisien, et d'une façon assez brillante.

Certes l'engouement d'autrefois était passé, mais un affichage bien
compris et la relation récente de la mort du vieux dompteur avaient
ramené l'attention sur la ménagerie.

Toutefois, ce premier résultat ne satisfit point pleinement Jean Tabary.

--Tu sais, dit-il à François, maintenant que tu m'as pris pour ton
régisseur, il faudra bien que tu m'écoutes, de bon gré ou de force. Je
ne veux pas que tu puisses me reprocher d'avoir été pour toi une cause
de débine... Eh bien! tu as déjà commis une faute... Tu n'as pas assez
profité de la mort malheureuse de ton père... Il y avait là un coup de
réclame épatant...

Et comme Chausserouge lut faisait observer qu'un pareil moyen lui
répugnait:

--Tais-toi donc! répartit Jean, tu parles comme un petit enfant...
Écoute bien! Tu vas d'abord trouver un peintre qui te brossera un grand
tableau représentant ton père terrassé par le lion... Toi, luttant avec
l'animal et le forçant à reculer... On n'est pas obligé de dire que tu
as tué Pacha... et personne ici ne te contredira... La bête peut être
guérie de ses blessures et tu présenteras au public l'un quelconque de
tes pensionnaires comme celui qui a boulotte ton père... Néron, par
exemple, que tu connais bien et qui n'est pas trop méchant, bien qu'il
ait toujours l'air de vouloir tout avaler... Avec un peu de mise en
scène, un boniment bien senti à ton entrée dans la cage du fauve
redoutable... tu verras l'effet énorme...

--Non! non! c'est impossible! je ne veux pas faire ça! dit François,
révolté par cette idée de battre la grosse caisse sur le cadavre de son
père, non! Et d'ailleurs, ça serait tromper le public! Pacha est bien
mort et sa peau toute trouée est suspendue dans la baraque... ainsi...

--Ça sera la peau d'un autre! Tous les lions se ressemblent, et Pacha
sera baptisé Néron avec une étiquette indicative au bord de la cage...
Allons! c'est entendu et je vais m'occuper de ça!

Et sans attendre que Chausserouge pût formuler une dernière objection,
il s'était mis en campagne, afin de réaliser le plus vite possible son
projet de réclame.

Amélie, lorsque François lui fit part de cette innovation, se montra
très peinée de ce manque de convenances:

--Voilà le commencement! dit-elle, Tabary te fait commettre une première
bêtise! Après celle-là ce sera une autre. Qu'as-tu besoin d'une
semblable réclame? Le public d'ailleurs n'y mord plus... Au temps de son
plus grand succès, la ménagerie n'a dû sa vogue qu'au courage et à la
témérité que tu montrais à tes débuts... C'est par là qu'il faut
continuer à frapper l'imagination des spectateurs... Un dompteur qui a
le souci de sa gloire ne doit devoir qu'à lui-même sa célébrité et les
moyens malsains qu'on te force d'employer n'ajouteront rien à ta
valeur... au contraire. Ils ne serviront qu'à te faire prendre pour un
saltimbanque et à éloigner de toi les véritables amateurs...

Chausserouge protesta pour la forme. Il sentait combien le raisonnement
d'Amélie était juste, mais il ne voulait pas avoir l'air d'avoir cédé à
son régisseur. Il s'attribua l'initiative de cette innovation, dont Jean
Tabary n'avait été que le metteur en oeuvre.

--Alors, répliqua la jeune femme, tu as eu là une mauvaise inspiration,
pourquoi ne me consulterais-tu pas quand tu as une décision à prendre,
tu ne t'en trouverais pas plus mal.

--Les femmes n'entendent rien à la réclame, riposta François d'un ton
bourru, pour mettre un terme à l'entretien.

Et, à part lui, il prit la résolution de ne plus obéir aux injonctions
de son aide.

Mais soit qu'il eût deviné dans l'attitude du dompteur cette velléité de
résistance, soit qu'il se sentit assez sûr de son influence pour ne pas
avoir à craindre un désaveu, Tabary ne lui eu laissa pas le loisir.

A partir du jour où il inaugura ses nouvelles fonctions, de son
autorité privée il bouleversa tout dans la ménagerie.

Il commença par congédier le chef de piste, un vieux serviteur tout
dévoué aux Chausserouge, qui, depuis dix ans, n'avait pas quitté
l'établissement.

Sous prétexte d'économies, il remplaça le garçon chargé de
«l'explication», Auguste, qui passait à juste titre pour le meilleur
bonisseur de tout le Voyage, et que son dévouement seul avait fait
rester fidèle à ses patrons, car il avait maintes fois refusé les offres
les plus avantageuses de la part des concurrents de Chausserouge.

François, cette fois, se fâcha pour tout de bon. Mais Tabary haussa
tranquillement les épaules.

--Mais tu ne vois donc pas que tous ces gens-là t'exploitent! Tu manges
ton bénéfice positivement en payant fort cher des gens qui ne valent
certainement pas l'argent que tu leur donnes... Je me charge, moi, de
faire le boniment aussi bien qu'Auguste... Tu te plains parce que je
prends tes intérêts! Elle est raide, celle-là!

--Mais le chef de piste! C'est lui qui fait passer les animaux d'une
cage dans l'autre, pendant les représentations! Je ne tiens pas à ce
qu'on se trompe... Un accident est si vite arrivé! Avec lui, j'étais
tranquille! Il savait faire entrer les animaux et les faire sortir au
moment précis!

--Je m'en charge encore! dit Tabary.

--Mais tu ne peux pas tout faire... Et d'abord tu n'as pas l'habitude du
métier!...

--Je la prendrai, en attendant que j'en dresse un jeune, qui te coûtera
infiniment moins cher.

--Dans tous les cas, c'étaient de vieux serviteurs qui avaient connu mon
père, qui m'avaient vu enfant...

--Oh! Oh! si tu entres dans les considérations sentimentales, il n'y a
plus d'affaires possibles!

Et François, peut-être pas persuadé, mais vaincu par l'insistance de son
aide, laissait faire.

Jean Tabary ne s'en tint pas là; pour continuer l'épuration, comme il
disait, il donna leurs huit jours aux musiciens français de l'orchestre,
dont il fit prendre la place par des ramonis allemands.

Ceux-là, on les avait à moitié prix et ils jouaient des airs de leur
pays. Pas de droits d'auteur à payer.

--Le public va se fâcher! objecta timidement François. Il y a déjà eu
des histoires parce qu'on employait des étrangers sur la parade.

--Je veux bien, moi! répliquait Jean qui avait toujours une raison à
donner, expose-toi tous les jours à te faire bouffer par tes bêtes...
uniquement pour le plaisir d'enrichir tes compatriotes avec l'argent que
tu gagnes au péril de la vie, je veux bien! C'est stupide, mais c'est
d'un bon Français!... Ah! tu comprends le commerce, toi!

Bref, au bout de peu de temps, il ne restait plus personne de l'ancien
personnel.

Il avait été tout entier remplacé par des créatures de Jean Tabary, des
individus plus ou moins tarés, qui avaient été les compagnons de
débauche du régisseur.

Maintenant le fils de Louise Tabary était sûr de ne se heurter à aucune
résistance. On exécutait ses ordres et tout pliait devant son autorité,
que celle de Chausserouge contrebalançait à peine.

Une seule volonté lui faisait obstacle et l'empêchait de se considérer
comme le chef occulte, mais suprême de la ménagerie, mais un obstacle
devant lequel se brisait toute sa diplomatie.

Amélie ne cessait de lui témoigner l'antipathie, la plus franche, et
bien qu'elle ne prit aucune part à l'administration, elle ne perdait
jamais une occasion de s'élever avec force contre des réformes qui
devaient, à son avis, conduire l'établissement à sa ruine.

C'était entre elle et son mari un éternel sujet de discussion. Elle
n'avait pu prendre son parti de l'ingérence dans la maison de ce Jean,
dont elle avait tant redouté dès le premier instant la funeste
influence.

Tabary avait bien fait tous ses efforts pour faire revenir la jeune
femme sur sa mauvaise impression.

Voyant qu'il ne pouvait y réussir, qu'au contraire, elle cherchait par
tous les moyens à le perdre dans l'esprit de son mari, il entra
résolument en lutte avec elle. On verrait bien qui resterait vainqueur.

--Je t'avais bien prévenu, dit-il à François, le jour où tu m'as fait
part de ton projet de te marier avec la fille du père Collinet...
Maintenant tu n'es plus le maître chez toi... elle te mène par le bout
du nez... C'est facile à voir...

--Amélie s'occupe du ménage et pas d'autre chose... riposta
Chausserouge. Elle m'obéit et je ne reçois d'ordres de personne...

--Non... mais avec ça que je ne m'aperçois pas que tu n'es plus le même
chaque fois que tu viens de la quitter... Elle te fourre des idées dans
la tête et il n'y a plus moyen de te faire entendre raison. Je voudrais
avoir une femme qui se permettrait de me faire... simplement des
observations. Nous verrions ça!

--Le fait est qu'elle ne t'aime pas... Mais la preuve que je ne la
consulte pas, c'est que tu es ici... malgré elle.

--Pour une fois que tu as montré de l'énergie! Pardieu, il n'aurait plus
manqué que dans cette occasion-là tu n'aies pas prouvé que tu étais le
maître! Je voudrais bien savoir comment tu aurais fait pour t'en tirer!
Mais, mon vieux, ne passe donc pas ta vie dans les jupes de ta femme!
Tiens, ce soir, il y a quelques amis qui viennent après la
représentation rigoler dans la caravane de la mère Tabary... On fera une
petite partie entre copains... Veux-tu venir?

--Je ne sais pas si...

--Tu vois! Tu n'oses pas répondre sans consulter ta femme.

--Eh bien, j'irai! dit Chausserouge piqué au vif.

--C'est bon, je compte sur toi! On verra si tu es de parole!

Chausserouge rentra chez lui et prévint sa femme de son intention
d'aller passer la soirée chez les Tabary.

--Je suis aujourd'hui un peu souffrante, dit Amélie triplement, et puis,
ces derniers temps, Zézette a pris froid; elle tousse... Si tu étais
gentil, ce soir, tu ne sortirais pas... tu resterais avec moi.

--J'ai promis. Il faut que j'y aille.

--Tu vois... tu préfères la société de ces gens-là à la mienne. Ah!
François! François! prends garde... je ne sais pas, il me semble qu'un
nouveau malheur nous menace. Et, tu sais, mes pressentiments ne me
trompent pas...

--Oh! Mais tu m'ennuies à la fin... et si ça continue, tu vas me rendre
l'existence insupportable! répliqua durement Chausserouge. J'en ai assez
de toutes ces jérémiades... Je ne suis pas un gamin et je sais ce que
j'ai à faire!

Il dîna rapidement, descendit à la ménagerie, et aussitôt après la
dernière représentation, il se rendit chez les Tabary.

Louise, prévenue, avait préparé une collation.

Elle était vêtue d'un peignoir rose et elle n'avait négligé aucun des
artifices qui pût faire ressortir l'éclat de son teint encore frais et
l'attrait de sa beauté déjà un peu mûre.

Puis tour à tour arrivèrent Oiselli, dit le Bel-Homme, Romillard, le
«marchand de marionnettes», comme l'appelaient les forains et Troubat,
propriétaire d'un manège perfectionné: les chevaux au galop.

Tous étaient des amis de la maison. Ils prirent place dans l'étroite
caravane autour d'une table, dont le centre était occupé par un vaste
saladier rempli de vin chaud.

Louise Tabary avait fait à Chausserouge une place auprès d'elle.

--Sais-tu, dit Jean à sa mère, que nous avons failli ne pas avoir l'ami
François. La patronne voulait le garder ce soir pour elle toute seule.

--En voilà une égoïste! dit Louise, elle n'avait qu'à l'accompagner, son
cher et tendre, elle aurait été la bienvenue.

--Ma femme est un peu souffrante ce soir, dit Chausserouge.

--Non! Je sais ce que c'est... Elle est jalouse, fit Jean ironiquement.

--Il n'y a pourtant pas de quoi. Une vieille femme comme moi! répliqua
Louise en servant le dompteur. Ah! Si j'avais dix ans de moins! Il y a
eu un moment, quand il a débuté, le petit...--je l'appelle toujours le
petit, je l'ai vu si jeune!--à l'époque où toutes les belles dames lui
couraient après, où je n'aurais pas été éloignée d'avoir un regard pour
lui. J'étais encore pas trop mal dans ce temps-là, mais j'avais Tabary
qui, lui non plus, n'était pas encore gâteux, le pauvre cher homme, et
je n'aurais pas voulu lui fa

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