Œuvres de Napoléon Bonaparte, Tome V.
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Title: Œuvres de Napoléon Bonaparte, Tome V.
Author: Emperor of the French Napoleon I
Editor: C. L. F. Panckoucke
Release date: September 16, 2004 [eBook #13475]
Most recently updated: October 28, 2024
Language: French
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ŒUVRES DE NAPOLÉON BONAPARTE, TOME V. ***
OEUVRES DE NAPOLÉON BONAPARTE.
TOME CINQUIÈME.
PARIS, C.L.F. PANCKOUCKE, ÉDITEUR,
MDCCCXXI.
OEUVRES DE NAPOLÉON BONAPARTE.
CAMPAGNE DE RUSSIE.
LIVRE SEPTIÈME.
Gumbinnen, 20 juin 1812.
_Premier bulletin de la grande armée_.
A la fin de 1810, la Russie changea de système politique; l'esprit
anglais reprit son influence; l'ukase sur le commerce en fut le premier
acte.
En février 1811, cinq divisions de l'armée russe quittèrent à marches
forcées le Danube, et se portèrent en Pologne. Par ce mouvement, la
Russie sacrifia la Valachie et la Moldavie.
Les armées russes réunies et formées, on vit paraître une protestation
contre la France, qui fut envoyée à tous les cabinets. La Russie annonça
par là qu'elle ne voulait pas même garder les apparences. Tous les
moyens de conciliation furent employés de la part de la France: tout fut
inutile.
A la fin de 1811, six mois après, on vit en France que tout ceci ne
pouvait finir que par la guerre; on s'y prépara. La garnison de Dantzick
fut portée à vingt mille hommes. Des approvisionnemens de toute espèce,
canons, fusils, poudre, munitions, équipage de pont, furent dirigés sur
cette place; des sommes considérables furent mises à la disposition du
génie, pour en accroître les fortifications.
L'armée fut mise sur le pied de guerre. La cavalerie, le train
d'artillerie, les équipages militaires furent complétés.
En mars 1812, un traité d'alliance fut conclu avec l'Autriche: le mois
précédent, un traité avait été conclu avec la Prusse.
En avril, le premier corps de la grande armée se porta sur l'Oder;
Le deuxième corps se porta sur l'Elbe;
Le troisième corps, sur le Bas-Oder;
Le quatrième corps partit de Véronne, traversa le Tyrol, et se rendit en
Silésie. La garde partit de Paris.
Le 22 avril, l'empereur de Russie prit le commandement de son armée,
quitta Pétersbourg, et porta son quartier-général à Wilna.
Au commencement de mai, le premier corps arriva sur la Vistule à Elbing
et à Marienbourg;
Le deuxième corps, à Marienwerder;
Le troisième corps, à Thorn;
Le quatrième et le sixième corps, à Plock;
Le cinquième corps se réunit à Varsovie;
Le huitième corps, sur la droite de Varsovie;
Le septième corps, à Putavy.
L'empereur partit de Saint-Cloud le 9 mai, passa le Rhin le 13, l'Elbe
le 29, et la Vistule le 6 juin.
Wilkowisky, le 22 juin 1812.
_Deuxième bulletin de la grande armée._
Tout moyen de s'entendre entre les deux empires devenait impossible:
l'esprit qui dominait le cabinet russe le précipita à la guerre. Le
général Narbonne, aide-de-camp de l'empereur, fut envoyé à Wilna, et
ne put y séjourner que peu de jours. On acquérait la preuve que la
sommation arrogante et tout-à-fait extraordinaire qu'avait présentée le
prince Kourakin, où il déclara ne vouloir entrer dans aucune explication
que la France n'eût évacué le territoire de ses propres alliés, pour
les livrer à la discrétion de la Russie, était le _sine quâ non_ de ce
cabinet; et il s'en vantait auprès des puissances étrangères.
Le premier corps se porta sur la Prégel. Le prince d'Eckmülh eut son
quartier-général le 11 juin à Koenigsberg.
Le maréchal duc de Reggio, commandant le deuxième corps, eut son
quartier-général à Vehlau; le maréchal duc d'Elchingen, commandant le
troisième corps, à Soldapp; le prince vice-roi, à Rastembourg; le roi
de Westphalie, à Varsovie; le prince Poniatowski, à Pulstuk; l'empereur
porta son quartier-général, le 12, sur la Prégel, à Koenigsberg; le 17,
à Justerburg; le 19, à Gumbinnen.
Un léger espoir de s'entendre existait encore. L'empereur avait donné
au comte de Lauriston l'instruction de se rendre auprès de l'empereur
Alexandre, ou de son ministre des affaires étrangères, et de voir s'il
n'y aurait pas moyen de revenir sur la sommation du prince Kourakin,
et de concilier l'honneur de la France et l'intérêt de ses alliés avec
l'ouverture des négociations.
Le même esprit qui régnait dans le cabinet russe empêcha, sous différens
prétextes, le comte de Lauriston de remplir sa mission; et l'on vit pour
la première fois un ambassadeur ne pouvoir approcher ni le souverain, ni
son ministre dans des circonstances aussi importantes. Le secrétaire de
légation Prévost apporta ces nouvelles à Gumbinnen, et l'empereur donna
l'ordre de marcher pour passer le Niémen: «Les vaincus, dit-il, prennent
le ton de vainqueurs; la fatalité les entraîne, que les destins
s'accomplissent.» S.M. fit mettre à l'ordre de l'armée la proclamation
suivante:
Soldats,
La seconde guerre de Pologne est commencée. La première s'est terminée à
Friedland et à Tilsitt: à Tilsitt, la Russie a juré éternelle alliance à
la France, et guerre à l'Angleterre. Elle viole aujourd'hui ses sermens!
Elle ne veut donner aucune explication de son étrange conduite, que les
aigles françaises n'aient repassé le Rhin, laissant par là nos alliés à
sa discrétion.
La Russie est entraînée par la fatalité! Ses destins doivent
s'accomplir. Nous croirait-elle donc dégénérés? ne serions-nous donc
plus les soldats d'Austerlitz? Elle nous place entre le déshonneur et
la guerre. Le choix ne saurait être douteux. Marchons donc en avant!
passons le Niémen: portons la guerre sur son territoire. La seconde
guerre de Pologne sera glorieuse aux armées françaises, comme la
première; mais la paix que nous conclurons portera avec elle sa
garantie, et mettra un terme à cette orgueilleuse influence que la
Russie a exercée depuis cinquante ans sur les affaires de l'Europe.
Kowno, le 26 juin 1812.
_Troisième bulletin de la grande armée._
Le 23 juin, le roi de Naples, qui commande la cavalerie, porta son
quartier-général à deux lieues du Niémen, sur la rive gauche. Ce prince
a sous ses ordres immédiats les corps de cavalerie commandés par les
généraux comtes Nansouty et Montbrun; l'un composé des divisions aux
ordres des généraux comtes Bruyères, Saint-Germain et Valence; l'autre
composé des divisions aux ordres du général baron Vattier, et des
généraux comtes Sébastiani et Defrance.
Le maréchal prince Eckmülh, commandant le premier corps, porta son
quartier-général au débouché de la grande forêt de Pilwiski.
Le deuxième corps et la garde suivirent le mouvement du premier corps.
Le troisième corps se dirigea par Marienpol. Le vice-roi, avec les
quatrième et sixième corps restés en arrière, se porta sur Kalwary.
Le roi de Westphalie se porta à Novogorod avec les cinquième, septième
et huitième corps.
Le premier corps d'Autriche, commandé par le prince de Schwartzemberg,
quitta Lemberg le..., fit un mouvement sur sa gauche, et s'approcha de
Lublin.
L'équipage de ponts, sous les ordres du général Eblé, arriva le 23 à
deux lieues du Niémen.
Le 23, à deux heures du matin, l'empereur arriva aux avant-postes près
de Kowno, prit une capote et un bonnet polonais d'un des chevau-légers,
et visita les rives du Niémen, accompagné seulement du général du génie
Haxo.
A huit heures du soir, l'armée se mit en mouvement. A dix heures,
le général de division comte Morand fit passer trois compagnies de
voltigeurs, et au même moment trois ponts furent jetés sur le Niémen.
A onze heures, trois colonnes débouchèrent sur les trois ponts. A une
heure un quart le jour commençait déjà à paraître; à midi, le général
baron Pajol chassa devant lui une nuée de cosaques, et fit occuper Kowno
par un bataillon.
Le 24, l'empereur se porta à Kowno.
Le maréchal prince d'Eckmülh porta son quartier-général à Roumchicki;
Et le roi de Naples à Eketanoui.
Pendant toute la journée du 24 et celle du 25, l'armée défila sur les
trois ponts. Le 24 au soir, l'empereur fit jeter un nouveau pont sur la
Vilia, vis-à-vis de Kowno, et fit passer le maréchal duc de Reggio avec
le deuxième corps. Les chevau-légers polonais de la garde passèrent à la
nage. Deux hommes se noyaient, lorsqu'ils furent sauvés par des nageurs
du vingt-sixième léger. Le colonel Guéhéneuc s'étant imprudemment exposé
pour les secourir, périssait lui-même; un nageur de son régiment le
sauva.
Le 25, le duc d'Elchingen se porta à Kormelou; le roi de Naples se porta
à Jijmoroui: les troupes légères de l'ennemi furent chassées de tous
côtés.
Le 26, le maréchal duc de Reggio arriva à Janow; le maréchal duc
d'Elchingen arriva à Sgorouli; les divisions légères de cavalerie
couvrirent toute la plaine jusqu'à dix lieues de Wilna.
Le 24, le maréchal duc de Tarente, commandant le dixième corps, dont
les Prussiens font partie, a passé le Niémen à Tilsitt, et marche sur
Rossiena, afin de balayer la rive droite du fleuve et de protéger la
navigation.
Le maréchal duc de Bellune, commandant le neuvième corps, ayant sous ses
ordres les divisions Heudelet, Lagrange, Durutte, Partouneaux, occupe le
pays entre l'Elbe et l'Oder.
Le général de division comte Rapp, gouverneur de Dantzick, a sous ses
ordres la division Daendels.
Le général de division comte Hogendorp est gouverneur de Koenigsberg.
L'empereur de Russie est à Wilna avec sa garde et une partie de son
armée, occupant Ronikoutoui et Newtroki.
Le général russe Bagawout, commandant le deuxième corps, et une partie
de l'armée russe coupée de Wilna, n'ont trouvé leur salut qu'en se
dirigeant sur la Dwina.
Le Niémen est navigable pour des bateaux de deux à trois cents tonneaux
jusqu'à Kowno. Ainsi, les communications par eau sont assurées
jusqu'à Dantzick et avec la Vistule, l'Oder et l'Elbe. Un immense
approvisionnement en eau-de-vie, en farine, en biscuit, file de Dantzick
et de Koenigsberg sur Kowno. La Vilia, qui passe à Wilna, est navigable
pour de plus petits bateaux, depuis Kowno jusqu'à Wilna. Wilna, capitale
de la Lithuanie, l'est de toute la Pologne russe. L'empereur de Russie
est depuis plusieurs mois dans cette ville, avec une partie de sa cour.
L'occupation de cette place par l'armée française sera le premier
fruit de la victoire. Plusieurs officiers de cosaques et des officiers
porteurs de dépêches ont été arrêtés par la cavalerie légère.
Wilna, le 30 juin 1812.
_Quatrième bulletin de la grande armée._
Le 27, l'empereur arriva aux avant-postes à deux heures après-midi, et
mit en mouvement l'armée pour s'approcher de Wilna et attaquer, le 28, à
la pointe du jour, l'armée russe, si elle voulait défendre Wilna ou en
retarder la prise, pour sauver les immenses magasins qu'elle y avait.
Une division russe occupait Troki, et une autre division était sur les
hauteurs de Waka.
A la pointe du jour, le 28, le roi de Naples se mit en mouvement avec
l'avant-garde et la cavalerie légère du général comte Bruyères. Le
maréchal prince d'Eckmülh l'appuya avec son corps. Les Russes se
reployèrent partout. Après avoir échangé quelques coups de canon, ils
repassèrent en toute hâte la Vilia, brûlèrent le pont de bois de Wilna,
et incendièrent d'immenses magasins, évalués à plusieurs millions de
roubles; plus de cent cinquante mille quintaux de farine, un immense
approvisionnement de fourrages et d'avoine, une masse considérable
d'effets d'habillement furent brûlés. Une grande quantité d'armes, dont
en général la Russie manque, et de munitions de guerre, furent détruites
et jetées dans la Vilia.
A midi, l'empereur entra dans Wilna. A trois heures, le pont sur la
Vilia fut rétabli: tout les charpentiers de la ville s'y étaient portés
avec empressement, et construisaient un pont en même temps que les
pontonniers en construisaient un autre.
La division Bruyères suivit l'ennemi sur la rive gauche. Dans une légère
affaire d'arrière-garde, une cinquantaine de voitures furent enlevées
aux Russes. Il y eut quelques hommes tués et blessés; parmi ces derniers
est le capitaine de hussards Ségur. Les chevau-légers polonais de la
garde firent une charge sur la droite de la Vilia, mirent en déroute,
poursuivirent et firent prisonniers bon nombre de cosaques.
Le 15, le duc de Reggio avait passé la Vilia sur un pont jeté près
de Kowno. Le 26, il se dirigea sur Jonow, et le 27 sur Chatouï. Ce
mouvement obligea le prince de Wittgenstein, commandant le premier corps
de l'armée russe, à évacuer toute la Samogitie et le pays situé entre
Kowno et la mer, et à se porter sur Wilkomir en se faisant renforcer par
deux régimens de la garde.
Le 28, la rencontre eut lieu. Le maréchal duc de Reggio trouva l'ennemi
en bataille vis-à-vis Develtovo; La canonnade s'engagea: l'ennemi fut
chassé de position en position, et repassa avec tant de précipitation le
pont, qu'il ne put pas le brûler. Il a perdu trois cents prisonniers,
parmi lesquels plusieurs officiers, et une centaine d'hommes tués ou
blessés. Notre perte se monte à une cinquantaine d'hommes.
Le duc de Reggio se loue de la brigade de cavalerie légère que commande
le général baron Castex, et du onzième régiment d'infanterie légère,
composé en entier de Français des départemens au-delà des Alpes. Les
jeunes conscrits romains ont montré beaucoup d'intrépidité.
L'ennemi a mis le feu à son grand magasin de Wilkomir. Au dernier
moment, les habitans avaient pillé quelques tonneaux de farine; on est
parvenu à en recouvrer une partie.
Le 29, le duc d'Elchingen a jeté un pont vis-à-vis Souderva pour passer
la Vilia. Des colonnes ont été dirigées sur les chemins de Grodno et
de la Volhynie, pour marcher à la rencontre des différens corps russes
coupés et éparpillés.
Wilna est une ville de vingt-cinq à trente mille ames, ayant un grand
nombre de couvens, de beaux établissemens et des habitans pleins de
patriotisme. Quatre ou cinq cents jeunes gens de l'Université, ayant
plus de dix-huit ans, et appartenant aux meilleures familles, ont
demandé à former un régiment.
L'ennemi se retire sur la Dwina. Un grand nombre d'officiers
d'état-major et d'estafettes tombent à chaque instant dans nos mains.
Nous acquérons la preuve de l'exagération de tout ce que la Russie a
publié sur l'immensité de ses moyens. Deux bataillons seulement par
régiment sont à l'armée; les troisièmes bataillons, dont beaucoup
d'états de situation ont été interceptés dans la correspondance des
officiers des dépôts avec les régimens, ne se montent pour la plupart
qu'à cent vingt ou deux cents hommes.
La cour est partie de Wilna vingt-quatre heures après avoir appris notre
passage à Kowno. La Samogitie, la Lithuanie sont presque entièrement
délivrées. La centralisation de Bagration vers le nord a fort affaibli
les troupes qui devaient défendre la Volhynie.
Le roi de Westphalie, avec le corps du prince Poniatowski, le septième
et le huitième corps, doit être entré le 29 à Grodno.
Différentes colonnes sont parties pour tomber sur les flancs du corps de
Bagration, qui, le 20, a reçu l'ordre de se rendre à marche forcée
de Proujanoui sur Wilna, et dont la tête était déjà arrivée à quatre
journées de marche de cette dernière ville, mais que les événement ont
forcée de rétrograder et que l'on poursuit.
Jusqu'à cette heure, la campagne n'a pas été sanglante; il n'y a eu que
des manoeuvres: nous avons fait en tout mille prisonniers; mais l'ennemi
a déjà perdu la capitale et la plus grande partie des provinces
polonaises, qui s'insurgent. Tous les magasins de première, de deuxième
et de troisième lignes, résultat de deux années de soins, et évalués
plus de vingt millions de roubles, sont consumés par les flammes ou
tombés en notre pouvoir. Enfin, le quartier-général de l'armée française
est dans le lieu où était la cour depuis six semaines.
Parmi le grand nombre de lettres interceptées, on remarque les deux
suivantes; l'une de l'intendant de l'armée russe, qui fait connaître que
déjà la Russie ayant perdu tous ses magasins de première, de deuxième et
de troisième lignes, est réduite à en former en toute hâte de nouveaux;
l'autre, du duc Alexandre de Wurtemberg, faisant voir qu'après peu de
jours de campagne, les provinces du centre sont déjà déclarées en état
de guerre.
Dans la situation présente des choses, si l'armée russe croyait avoir
quelque chance de victoire, la défense de Wilna valait une bataille; et
dans tous les pays, mais surtout dans celui où nous nous trouvons, la
conservation d'une triple ligne de magasins aurait dû décider un général
à en risquer les chances.
Des manoeuvres ont donc seules mis au pouvoir de l'armée française une
bonne partie des provinces polonaises, la capitale et trois lignes
de magasins. Le feu a été mis aux magasins de Wilna avec tant de
précipitation, qu'on a pu sauver beaucoup de choses.
Au quartier général impérial de Wilna, le 1er juillet 1812.
_Ordre du jour sur l'organisation de la Lithuanie._
Il y aura un gouvernement provisoire de la Lithuanie, composé de sept
membres et d'un secrétaire-général. La commission du gouvernement
provisoire de la Lithuanie sera chargée de l'administration des
finances, des subsistances, de l'organisation des troupes du pays, de la
formation des gardes nationales et de la gendarmerie. Il y aura
auprès de la commission provisoire du gouvernement de la Lithuanie un
commissaire impérial.
Chacun des gouvernemens de Wilna, Grodno, Minsk et Byalistock sera
administré par une commission de trois membres, présidée par un
intendant. Ces commissions administratives seront sous les ordres de la
commission provisoire de gouvernement de la Lithuanie.
L'administration de chaque district sera confiée à un sous-préfet.
Il y aura, pour la ville de Wilna, un maire, quatre adjoints et un
conseil municipal composé de douze membres. Cette administration sera
chargée de la gestion des biens de la ville, de la surveillance des
établissemens de bienfaisance et de la police municipale.
Il sera formé à Wilna une garde nationale composée de deux bataillons.
Chaque bataillon sera de six compagnies. La force des deux bataillons
sera de quatre cent cinquante hommes.
Il y aura dans chacun des gouvernemens de Wilna, Grodno, Minsk et
Byalistock une gendarmerie commandée par un colonel ayant sous ses
ordres; savoir: ceux des gouvernemens de Wilna et de Minsk, deux chefs
d'escadron; ceux des gouvernemens de Grodno et de Byalistock, un chef
d'escadron. Il y aura une compagnie de gendarmerie par district. Chaque
compagnie sera composée de cent sept hommes.
Le colonel de la gendarmerie résidera au chef-lieu du gouvernement. La
résidence des officiers et l'emplacement des brigades seront déterminés
par la commission provisoire de gouvernement de la Lithuanie.
Les officiers, sous-officiers et volontaires gendarmes, seront pris
parmi les gentilshommes propriétaires du district: aucun ne pourra s'en
dispenser. Il seront nommés; savoir: les officiers, par la commission
provisoire de gouvernement de la Lithuanie; les sous-officiers et
volontaires gendarmes, par les commissions administratives des
gouvernemens de Wilna, Grodno, Minsk et Byalistock.
L'uniforme de la gendarmerie sera l'uniforme polonais.
La gendarmerie fera le service de police; elle prêtera main-forte
à l'autorité publique; elle arrêtera les traînards, maraudeurs et
déserteurs, de quelque armée qu'ils soient. Notre ordre du jour, en date
du ... juin dernier, sera publié dans chaque gouvernement, et il y sera,
en conséquence, établi une commission militaire.
Le major-général nommera un officier-général ou supérieur, français ou
polonais, des troupes de ligne, pour commander chaque gouvernement.
Il aura sous ses ordres les gardes nationales, la gendarmerie et les
troupes du pays.
NAPOLÉON.
Wilna, le 6 juillet 1812.
_Cinquième bulletin de la grande armée._
L'armée russe était placée et organisée de la manière suivante au
commencement des hostilités:
Le premier corps commandé par le prince Wittgenstein, composé des
cinquième et quatrième divisions d'infanterie, et d'une division de
cavalerie, formant en tout dix-huit cents hommes, artillerie et sapeurs
compris, avait été long-temps à Chawli. Il avait depuis occupé Rosiena,
et était le 24 juin à Keydanoui.
Le deuxième corps, commandé par le général Bagavout, composé des
quatrième et dix-septième divisions d'infanterie, et d'une division de
cavalerie présentant la même force, occupait Kowno.
Le troisième corps, commandé par le général Schomoaloff, composé de la
première division de grenadiers, d'une division d'infanterie et d'une
division de cavalerie, formant vingt-quatre mille hommes, occupait
New-Troki.
Le quatrième corps, commandé par le général Tutschkoff, composé des
onzième et vingt-troisième divisions d'infanterie et d'une division de
cavalerie, formant dix-huit mille hommes, était placé depuis New-Troki
jusqu'à Lida.
La garde impériale était à Wilna.
Le sixième corps, commandé par le général Doctorow, composé de deux
divisions d'infanterie et d'une division de cavalerie, formant dix-huit
mille hommes, avait fait partie de l'armée du prince Bagration. Au
milieu de juin, il arriva à Lida, venant de la Volhynie pour renforcer
la première armée. Ce corps était, à la fin de juin, entre Lida et
Grodno.
Le cinquième corps, composé de la deuxième division de grenadiers, des
douzième, dix-huitième et vingt-sixième divisions d'infanterie, et
de deux divisions de cavalerie, était le 30 à Wolkowisk. Le prince
Bagration commandait ce corps, qui pouvait être de quarante mille
hommes.
Enfin, les neuvième et quinzième divisions d'infanterie et une division
de cavalerie, commandées par le général Markow, se trouvaient dans le
fond de la Volhynie.
Le passage de la Vilia, qui eut lieu le 25 juin, et la marche du duc de
Reggio sur Janow et sur Chatoui, obligèrent le corps de Wittgenstein
à se porter sur Wilkomir et sur la gauche, et le corps de Bagawout
à gagner Dunabourg par Mouchnicki et Gedroitse. Ces deux corps se
trouvaient ainsi coupés de Wilna.
Les troisième et quatrième corps, et la garde impériale russe, se
portèrent de Wilna sur Nementschin, Swentzianoui et Vidzoui. Le roi de
Naples les poussa vivement sur les deux rives de la Vilia. Le dixième
régiment de hussards polonais, tenant la tête de colonne de la division
du comte Sébastiani, rencontra près de Lebowo un régiment de cosaques de
la garde qui protégeait la retraite de l'arrière-garde, et le chargea
tête baissée, lui tua neuf hommes et fit une douzaine de prisonniers.
Les troupes polonaises, qui jusqu'à cette heure ont chargé, ont montré
une rare détermination. Elles sont animées par l'enthousiasme et la
passion.
Le 3 juillet, le roi de Naples s'est porté sur Swentzianoui, et y a
atteint l'arrière-garde du baron de Tolly. Il donna ordre au général
Montbrun de la faire charger; mais les Russes n'ont point attendu, et se
sont retirés avec une telle précipitation, qu'un escadron de hulans,
qui revenait d'une reconnaissance du côté de Mikaïlitki, tomba dans nos
postes. Il fut chargé par le douzième de chasseurs, et entièrement pris
ou tué: soixante hommes ont été pris avec leurs chevaux. Les Polonais
qui se trouvaient parmi ces prisonniers ont demandé à servir, et ont
pris rang, tout montés, dans les troupes polonaises.
Le 4, à la pointe du jour, le roi de Naples est entré à Swentzianoui: le
maréchal duc d'Elchingen est entré à Miliatoui, et le maréchal duc de
Reggio à Avanta.
Le 30 juin, le maréchal duc de Tarente est arrivé à Rosiena; il s'est
porté de là sur Poneviegi, Chawli et Tesch.
Les immenses magasins que les Russes avaient dans la Samogitie ont été
brûlés par eux; perte énorme, non-seulement pour leurs finances, mais
encore pour la subsistance des peuples.
Cependant le corps de Doctorow, c'est-à-dire le sixième corps, était
encore, le 27 juin, sans ordres, et n'avait fait aucun mouvement. Le 28,
il se réunit et se mit en marche pour se porter sur la Dwina par une
marche de flanc. Le 30, son avant-garde entra à Soleinicki. Elle fut
chargée par la cavalerie légère du général baron Bordesoult, et chassée
de la ville. Doctorow se voyant prévenu, prit à droite, et se porta sur
Ochmiana. Le général baron Pajol y arriva avec sa brigade de cavalerie
légère, au moment où l'avant-garde de Doctorow y entrait. Le général
Pajol le fit charger; l'ennemi fut sabré et culbuté dans la ville. Il a
perdu soixante hommes tués et dix huit prisonniers. Le général Pajol a
eu cinq hommes tués et quelques blessés. Cette charge a été faite par le
neuvième régiment de lanciers polonais.
Le général Doctorow voyant le chemin coupé, rétrograda sur Olchanoui.
Le maréchal prince d'Eckmülh, avec une division d'infanterie, les
cuirassiers de la division du comte Valence et le deuxième régiment
de chevau-légers de la garde, se porta sur Ochmiana pour soutenir le
général Pajol.
Le corps de Doctorow, ainsi coupé et rejeté dans le midi, continua de
longer à droite, à marches forcées, en faisant le sacrifice de ses
bagages; sur Smoroghoui, Danowcheff et Kobouïluicki, d'où il s'est porté
sur la Dwina. Ce mouvement avait été prévu. Le général comte Nansouty,
avec une division de cuirassiers, la division de cavalerie du général
comte Bruyères et la division d'infanterie du comte Morand, s'était
portée à Mikaïlitchki pour couper ce corps. Il arriva le 3 à Swir,
lorsqu'il débouchait, et le poussa vivement, lui prit bon nombre de
traînards, et l'obligea à abandonner quelques centaines de voitures de
bagages.
L'incertitude, les angoisses, les marches et les contre-marches qu'ont
faites ces troupes, les fatigues qu'elles ont essuyées, ont dû les faire
beaucoup souffrir.
Des torrens de pluie ont tombé pendant trente-six heures sans
interruption.
D'une extrême chaleur, le temps a passé tout-à-coup à un froid très-vif.
Plusieurs milliers de chevaux ont péri par l'effet de cette transition
subite. Des convois d'artillerie ont été arrêtés dans les boues.
Cet épouvantable orage, qui a fatigué les hommes et les chevaux, a
nécessairement retardé notre marche, et le corps de Doctorow, qui a
donné successivement dans les colonnes du général Bordesoult, du général
Pajol et du général Nansouty, a été près de sa destruction.
Le prince Bagration, avec le cinquième corps, placé plus en arrière,
marche sur la Dwina. Il est parti le 30 juin de Wolkowski pour se rendre
sur Minsk.
Le roi de Westphalie est entré le même jour à Grodno. La division
Dombrowski a passé la première. L'hetman Platow se trouvait encore à
Grodno avec ses cosaques. Chargés par la cavalerie légère du prince
Poniatowski, les cosaques ont été éparpillés: on leur a tué deux
cents hommes et fait soixante prisonniers. On a trouvé à Grodno une
manutention propre à cuire cent mille rations de pain, et quelques
restes de magasins.
Il avait été prévu que Bagration se porterait sur la Dwina en se
rapprochant le plus possible de Dunabourg; et le général de division
comte Grouchy a été envoyé à Bognadow. Il était le 3 à Traboui. Le
maréchal prince d'Eckmülh, renforcé de deux divisions, était le 4 à
Wichnew. Si le prince Poniatowski a poussé vivement l'arrière-garde du
corps de Bagration, ce corps se trouvera compromis.
Tous les corps ennemis sont dans la plus grande incertitude, L'hetman
Platow ignorait, le 30 juin, que depuis deux jours Wilna fût occupé par
les Français. Il se dirigea sur cette ville jusqu'à Lida, où il changea
de route et se porta sur le midi.
Le soleil, dans la journée du 4, a rétabli les chemins. Tout s'organise
à Wilna. Les faubourgs ont souffert par la grande quantité de monde
qui s'y est précipitée pendant la durée de l'orage. Il y avait une
manutention russe pour soixante mille rations. On en à établi une autre
pour une égale quantité de rations. On forme des magasins. La tête des
convois arrive à Kowno par le Niémen. Vingt mille quintaux de farine et
un million de rations de biscuit viennent d'y arriver de Dantzick.
Wilna, le 13 juillet 1812.
_Sixième bulletin de la grande armée._
Le roi de Naples a continué à suivre l'arrière-garde ennemie. Le 5, il
a rencontré la cavalerie ennemie en position sur la Dziana; il l'a fait
charger par la brigade de cavalerie légère, que commande le général
baron Subervic. Les régimens prussiens, wurtembergeois et polonais
qui font partie de cette brigade, ont chargé avec la plus grande
intrépidité. Ils ont culbuté une ligne de dragons et de hussards russes,
et ont fait deux cents prisonniers, hussards et dragons montés. Arrivé
au-delà de la Dziana, l'ennemi coupa les ponts et voulut défendre le
passage. Le générai comte Montbrun fit alors avancer ses cinq batteries
d'artillerie légère, qui, pendant plusieurs heures, portèrent le ravage
dans les rangs ennemis. La perte des Russes a été considérable.
Le général comte Sébastiani est arrivé le même jour à Vidzoui, d'où
l'empereur de Russie était parti la veille.
Notre avant-garde est sur la Dwina.
Le général comte Nansouty était le 5 juillet à Postavoui. Il se porta,
pour passer la Dziana, à six lieues de là, sur la droite du roi de
Naples. Le général de brigade Roussel, avec le neuvième régiment de
chevau-légers polonais et le deuxième régiment de hussards prussiens,
passa la rivière, culbuta six escadrons russes, en sabra un bon nombre
et fit quarante-cinq prisonniers avec plusieurs officiers. Le général
Nansouty se loue de la conduite du général Roussel, et cite avec éloge
le lieutenant Boske, du deuxième régiment de hussards prussiens, le
sous-officier Krance, et le hussard Lutze. S.M. a accordé la décoration
de la Légion-d'Honneur au général Roussel, aux officiers et au
sous-officier ci-dessus nommés.
Le général Nansouty a fait prisonniers cent trente hussards et dragons
russes montés.
Le 3 juillet, la communication a été ouverte entre Grodno et Vilna par
Lida. L'hetmann Platow, avec six mille cosaques, chassé de Grodno, se
présenta sur Lida, et y trouva les avant-postes français. Il descendit
sur Ivie le 5.
Le général comte Grouchy occupait Wichnew, Traboui et Soubonicki. Le
général baron Pajol était à Perckaï; le généra! baron Bordesoult était à
Blakchtoui; le maréchal prince d'Eckmühl était en avant de Bobrowitski,
poussant des têtes de colonne partout.
Platow se retira précipitamment, le 6, sur Nikolaew.
Le prince Bagration, parti dans les premiers jours de juillet de
Wolkowisk, pour se diriger sur Wilna, a été intercepté dans sa route.
Il est retourné sur ses pas pour gagner Minsk; prévenu par le prince
d'Eckmühl, il a changé de direction, a renoncé à se porter sur la Dwina,
et se porte sur le Borysthène par Bobruisk, en traversant les marais de
la Bérésina.
Le maréchal prince d'Eckmühl est entré le 8 à Minsk, Il y a trouvé des
magasins considérables en farine, en avoine, en effets d'habillement,
etc. Bagration était déjà arrivé à Novoi-Sworgiew; se voyant prévenu, il
envoya l'ordre de brûler les magasins; mais le prince d'Eckmühl ne lui
en a pas donné le temps.
Le roi de Westphalie était le 9 à Nowogrodek; le général Reynier, à
Slonim. Des magasins, des voitures de bagages, des pharmacies, des
hommes isolés ou coupés tombent à chaque moment dans nos mains. Les
divisions russes errent dans ces contrées sans directions prévues,
poursuivies partout, perdant leurs bagages, brûlant leurs magasins,
détruisant leur artillerie, et laissant leurs places sans défense.
Le général baron de Colbert a pris à Vileika un magasin de trois mille
quintaux de farine, de cent mille rations de biscuit, etc. Il a trouvé
aussi à Vileika une caisse de vingt mille francs en monnaie de cuivre.
Tous ces avantages ne coûtent presque aucun homme à l'armée française:
depuis que la campagne est ouverte, on compte à peine, dans tous les
corps réunis, trente hommes tués, une centaine de blessés et dix
prisonniers, tandis que nous avons déjà deux mille à deux mille cinq
cents prisonniers russes.
Le prince de Schwartzenberg a passé le Bug à Droghitschin, a poursuivi
l'ennemi dans ses différentes directions, et s'est emparé de plusieurs
voitures de bagages. Le prince de Schwartzenberg se loue de l'accueil
qu'il reçoit des habitans, et de l'esprit de patriotisme qui anime ces
contrées.
Ainsi dix jours après l'ouverture de la campagne, nos avant-postes sont
sur la Dwina. Presque toute la Lithuanie, ayant quatre millions d'hommes
de population, est conquise. Les mouvemens de guerre ont commencé au
passage de la Vistule. Les projets de l'empereur étaient dès-lors
démasqués, et il n'y avait pas de temps à perdre pour leur exécution.
Aussi l'armée a-t-elle fait de fortes marches depuis le passage de ce
fleuve, pour se porter par des manoeuvres sur la Dwina, car il y a
plus loin de la Vistule à la Dwina, que de la Dwina à Moscou et a
Pétersbourg.
Les Russes paraissent se concentrer sur Dunabourg; ils annoncent le
projet de nous attendre et de nous livrer bataille avant de rentrer dans
leurs anciennes provinces, après avoir abandonné sans combat la Pologne,
comme s'ils étaient pressés par la justice, et qu'ils voulussent
restituer un pays mal acquis, puisqu'il ne l'a été ni par les traités,
ni par le droit de conquête.
La chaleur continue à être très-forte.
Le peuple de Pologne s'émeut de tous côtés. L'aigle blanche est arborée
partout. Prêtres, nobles, paysans, femmes, tous demandent l'indépendance
de leur nation. Les paysans sont extrêmement jaloux du bonheur des
paysans du grand-duché, qui sont libres; car, quoi qu'on dise, la
liberté est regardée par les Lithuaniens comme le premier des biens.
Les paysans s'expriment avec une vivacité d'élocution qui ne semble pas
devoir appartenir aux climats du nord, et tous embrassent avec transport
l'espérance que la fin de la lutte sera le rétablissement de leur
liberté. Les paysans du grand-duché ont gagné à la liberté, non qu'ils
soient plus riches, mais que les propriétaires sont obligés d'être
modérés, justes et humains, parce qu'autrement les paysans quitteront
leurs terres pour chercher de meilleurs propriétaires. Ainsi le noble
ne perd rien; il est seulement obligé d'être juste, et le paysan gagne
beaucoup. Ç'a dû être une douce jouissance pour le coeur de l'empereur,
que d'être témoin, en traversant le grand-duché, des transports de joie
et de reconnaissance qu'excite le bienfait de la liberté accordée à
quatre millions d'hommes.
Six régimens d'infanterie de nouvelle levée viennent d'être décrétés en
Lithuanie, et quatre régimens de cavalerie viennent d'être offerts par
la noblesse.
Wilna, le 16 juillet 1812.
_Septième bulletin de la grande armée._
S.M. fait élever sur la rive droite de la Vilia un camp retranché fermé
par des redoutes, et fait construire une citadelle sur la montagne où
était l'ancien palais des Jagellons. On travaille à établir deux ponts
de pilotis sur la Vilia. Trois ponts de radeaux existent déjà sur cette
rivière.
Le 8, l'empereur a passé la revue d'une partie de sa garde, composée des
divisions Laborde et Roguet, que commande le maréchal duc de Trévise,
et de la vieille garde, que commande le maréchal duc de Dantzick, sur
l'emplacement du camp retranché. La belle tenue de ces troupes a excité
l'admiration générale.
Le 4, le maréchal duc de Tarente fit partir de son quartier-général de
Rossiena, capitale de la Samogitie, l'une des plus belles et des plus
fertiles provinces de la Pologne, le général de brigade baron Ricard,
avec une partie de la septième division, pour se porter sur Poniewiez;
le général prussien Kleist, avec une brigade prussienne, a été envoyé
sur Chawli; et le brigadier prussien de Jeannerel, avec une autre
brigade prussienne, sur Telch. Ces trois commandans sont arrivés à leur
destination. Le général Kleist n'a pu atteindre qu'un hussard russe,
l'ennemi ayant évacué en toute hâte Chawli, après avoir incendié les
magasins.
Le général Ricard est arrivé, le 6 de grand matin, à Poniewiez. Il a eu
le bonheur de sauver les magasins qui s'y trouvaient, et qui contenaient
trente mille quintaux de farine. Il a fait cent soixante prisonniers,
parmi lesquels sont quatre officiers. Cette petite expédition fait le
plus grand honneur au détachement de hussards de la Mort prussien, qui
en a été chargé. S.M. a accordé la décoration de la Légion-d'Honneur
au commandant, au lieutenant de Raven, aux sous-officiers Werner et
Pommereit, et au brigadier Grabouski, qui se sont distingués dans cette
affaire.
Les habitans de la province de Samogitie se distinguent par leur
patriotisme. Ils ont un grief de plus que les autres Polonais: ils
étaient libres; leur pays est riche; il l'était davantage; mais leurs
destinées ont changé avec la chute de la Pologne. Les plus belles terres
ayant été données par Catherine aux Soubow, les paysans, de libres
qu'ils étaient, ont dû devenir esclaves. Le mouvement de flanc qu'a fait
l'armée sur Wilna, ayant tourné cette belle province, elle se trouve
intacte, et sera de la plus grande utilité à l'armée. Deux mille chevaux
sont en route pour venir réparer les pertes de l'artillerie. Des
magasins considérables ont été conservés. La marche de l'armée de Kowno
sur Wilna, et de Wilna sur Dunabourg et sur Minsk, a obligé l'ennemi
à abandonner les rives du Niémen, et a rendu libre cette rivière, par
laquelle de nombreux convois arrivent à Kowno. Nous avons dans ce moment
plus de cent cinquante mille quintaux de farine, deux millions de
rations de biscuit, six mille quintaux de riz, une grande quantité
d'eau-de-vie, six cent mille boisseaux d'avoine, etc. Les convois se
succèdent avec rapidité: le Niémen est couvert de bateaux.
Le passage du Niémen a eu lieu le 24, et l'empereur est entré à Wilna le
38. La première armée de l'Ouest, commandée par l'empereur Alexandre,
est composée de neuf divisions d'infanterie et de quatre divisions de
cavalerie. Poussée de poste en poste, elle occupe aujourd'hui le camp
retranché de Drissa, où le roi de Naples, avec les corps des maréchaux
ducs Elchingen et de Reggio, plusieurs divisions du premier corps, et
les corps de cavalerie des comtes Nansouty et Montbrun, la contient.
La seconde armée, commandée par le prince Bagration, était encore,
le premier juillet, à Kobrin, où elle se réunissait. Les neuvième et
quinzième divisions étaient plus loin, sous les ordres du général
Tormazow. A la première nouvelle du passage du Niémen, Bagration se
mit en mouvement pour se porter sur Wilna; il fit sa jonction avec les
cosaques de Platow, qui étaient vis-à-vis Grodno. Arrivé à la hauteur
d'Ivié, il apprit que le chemin de Wilna lui était fermé. Il reconnut
que l'exécution des ordres qu'il avait serait téméraire et entraînerait
sa perte, Soubotnicki, Traboui, Witchnew, Volojink, étant occupés par
les corps du général comte Grouchy, du général Pajol, et du maréchal
prince d'Eckmühl. Il rétrograda alors, et prit la direction de Minsk;
mais arrivé à demi-chemin de cette ville, il apprit que le prince
d'Eckmühl y était entré. Il rétrograda encore une fois: de Newij il
marcha sur Slousk, et de là il se porta sur Bobruisk, où il n'aura
d'autre ressource que de passer le Borysthène. Ainsi, les deux armées
sont entièrement coupées, et séparées entre elles par un espace de cent
lieues.
Le prince d'Eckmühl s'est emparé de la place forte de Borisow sur la
Bérésina. Soixante milliers de poudre, seize pièces de canon de siège,
des hôpitaux, sont tombés en son pouvoir. Des magasins considérables ont
été incendiés une partie cependant a été sauvée.
Le 10, le général Latour-Maubourg a envoyé la division de cavalerie
légère, commandée par le général Rozniecki, sur Mir. Elle a rencontré
l'arrière-garde ennemie à peu de distance de cette ville. Un engagement
très-vif eut lieu. Malgré l'infériorité du nombre de la division
polonaise, le champ lui est resté. Le général de cosaques Gregoriew a
été tué, et quinze cents Russes ont été tués ou blessés. Notre perte a
été de cinq cents hommes au plus. La cavalerie légère polonaise s'est
battue avec la plus grande intrépidité, et son courage a suppléé au
nombre. Nous sommes entrés le même jour à Mir.
Le 13, le roi de Westphalie avait son quartier-général à Nesvy.
Le vice-roi arrive à Dockchitsoui.
Les Bavarois, commandés par le général comte Gouvion-Saint-Cyr, ont
passé la revue de l'empereur le 14, à Wilna. La division Deroy et la
division de Wrede étaient très-belles. Ces troupes se sont mises en
marche pour Sloubokoe.
La diète de Varsovie s'étant constituée en confédération générale de
Pologne, a nommé le prince Adam Czartorinski son président. Ce prince,
âgé de quatre-vingts ans, a été, il y a cinquante ans, maréchal d'une
diète de Pologne. Le premier acte de la confédération a été de déclarer
le royaume de Pologne rétabli.
Une députation de la confédération a été présentée à l'empereur à
Wilna, et a soumis à son approbation et à sa protection l'acte de
confédération.
_Réponse de l'empereur au discours de M. le comte palatin Wibicki,
président de la députation de la confédération générale de Pologne._
MM. les députés de la confédération de Pologne, J'ai entendu avec
intérêt ce que vous venez de me dire. Polonais; je penserais et
j'agirais comme vous; j'aurais volé comme vous dans l'assemblée de
Varsovie: l'amour de la patrie est la première vertu de l'homme
civilisé.
Dans ma position, j'ai bien des intérêts à concilier et bien des devoirs
à remplir. Si j'eusse régné lors du premier, du second ou du troisième
partage de la Pologne, j'aurais armé tout mon peuple pour vous soutenir.
Aussitôt que la victoire m'a permis de restituer vos anciennes lois
à votre capitale et à une partie de vos provinces, je l'ai fait avec
empressement, sans toutefois prolonger une guerre qui eût fait couler
encore le sang de mes sujets.
J'aime votre nation: depuis seize ans, j'ai vu vos soldats à mes côtés,
sur les champs d'Italie, comme sur ceux d'Espagne.
J'applaudis à tout ce que vous avez fait: j'autorise les efforts que
vous voulez faire; tout ce qui dépendra de moi pour seconder vos
résolutions, je le ferai.
Si vos efforts sont unanimes, vous pouvez concevoir l'espoir de réduire
vos ennemis à reconnaître vos droits; mais, dans ces contrées si
éloignées et si étendues, c'est surtout sur l'unanimité des efforts de
la population qui les couvre, que vous devez fonder vos espérances de
succès.
Je vous ai tenu le même langage lors de ma première apparition en
Pologne; je dois ajouter ici que j'ai garanti à l'empereur d'Autriche
l'intégrité de ses états, et que je ne saurais autoriser aucune
manoeuvre ni aucun mouvement qui tendrait à le troubler dans la paisible
possession de ce qui lui reste des provinces polonaises. Que la
Lithuanie, la Samogitie, Witepsek, Polotzi, Mohilow, la Volhynie,
l'Ukraine, la Podolie, soient animées du même esprit que j'ai vu dans la
grande Pologne, et la providence couronnera par le succès, la sainteté
de votre cause; elle récompensera ce dévouement à votre patrie, qui vous
a rendus si intéressans, et vous a acquis tant de droits à mon estime
et à ma protection, sur laquelle vous devez compter dans toutes les
circonstances.
Glonbokoé, le 22 juillet 1812.
_Huitième bulletin de la grande armée._
Le corps du prince Bagration est composé de quatre divisions
d'infanterie, fortes de vingt-deux à vingt-quatre mille hommes; des
cosaques de Platow, formant six mille chevaux, et de quatre à cinq mille
hommes de cavalerie. Deux divisions de son corps (la neuvième et la
onzième) voulaient le rejoindre par Pinsk; elles ont été interceptées et
obligées de rentrer en Volhoynie.
Le 14, le général Latour-Maubourg, qui suivait l'arrière-garde de
Bagration, était à Romanow. Le 16, le prince Poniatowski y avait son
quartier-général.
Dans l'affaire du 10, qui a eu lieu a Romanow, le général Rozniecki,
commandant la cavalerie légère du quatrième corps de cavalerie, a
perdu six cents hommes tués ou blessés, ou faits prisonniers. On n'a à
regretter aucun officier supérieur. Le général Rozniecki assure que l'on
a reconnu sur le champ de bataille, les corps du général de division
russe comte Pahlen, des colonels russes Adrianow et Jesowayski.
Le prince de Schwartzemberg avait, le 13, son quartier-général à
Prazana. Il avait fait occuper, le 11 et le 12, la position importante
de Pinsk, par un détachement, qui a pris quelques hommes et des magasins
assez considérables. Douze houlans autrichiens ont chargé quarante-six
cosaques, les ont poursuivis pendant plusieurs lieues, et en ont pris
six. Le prince de Schwartzemberg marche sur Minsk.
Le général Reynier est revenu, le 19, à Slonim, pour garantir le duché
de Varsovie d'une incursion, et observer les deux divisions ennemies
rentrées en Volhynie.
Le 12, le général baron Pajol, étant à Jghoumen, a envoyé le capitaine
Vaudois, avec cinquante chevaux, à Khaloui. Ce détachement a pris là un
parc de deux cents voitures du corps de Bagration, a fait prisonniers
six officiers, deux canonniers, trois cents hommes du train, et a pris
huit cents beaux chevaux d'artillerie. Le capitaine Vaudois, se trouvant
éloigné de quinze lieues de l'armée, n'a pas jugé pouvoir amener ce
convoi, et l'a brûlé; il a amené les chevaux harnachés et les hommes.
Le prince d'Eckmühl était le 15 à Jghoumen; le général Pajol était à
Jachitsié, ayant des postes sur Swisloch: ce qu'apprenant, Bagration a
renoncé à se porter sur Bobruisk, et s'est jeté quinze lieues plus bas
du côté de Mozier.
Le 17, Je prince d'Eckmühl était à Golognino.
Le 15, le général Grouchy était à Borisow. Un parti qu'il a envoyé sur
Star-Lepel, y a pris des magasins considérables, et deux compagnies de
mineurs de huit officiers et de deux cents hommes.
Le 18, ce général était à Kokanow.
Le même jour, à deux heures du matin, le général baron Colbert est entré
à Orcha, où il s'est emparé d'immenses magasins de farine, d'avoine,
d'effets d'habillement. Il a passé de suite le Borysthène, et s'est mis
à la poursuite d'un convoi d'artillerie.
Smolensk est en alarme. Tout s'évacue sur Moscou. Un officier envoyé par
l'empereur pour faire évacuer les magasins d'Orcha, a été fort étonné de
trouver la place au pouvoir des Français; cet officier a été pris avec
ses dépêches.
Pendant que Bagration était vivement poursuivi dans sa retraite, prévenu
dans ses projets, séparé et éloigné de la grande armée, la grande armée,
commandée par l'empereur Alexandre, se retirait sur la Dwina. Le 14, le
général Sébastiani, suivant l'arrière-garde ennemie, culbuta cinq cents
cosaques et arriva à Drouïa.
Le 13, le duc de Reggio se porta sur Dunabourg, brûla d'assez belles
baraques que l'ennemi avait fait construire, fit lever le plan des
ouvrages, brûla des magasins et fit cent cinquante prisonniers. Après
cette diversion sur la droite, il marcha sur Drouïa.
Le 15, l'ennemi qui était réuni dans son camp retranché de Drissa, au
nombre de cent à cent vingt mille hommes, instruit que notre cavalerie
légère se gardait mal, fit jeter un pont, fit passer cinq mille hommes
d'infanterie et cinq mille hommes de cavalerie, attaqua le général
Sébastiani à l'improviste, le repoussa d'une lieue, et lui fit éprouver
une perte d'une centaine d'hommes, tués, blessés, et prisonniers, parmi
lesquels se trouvent un capitaine et un sous-lieutenant du onzième
de chasseurs. Le général de brigade baron Saint-Geniès, blessé
mortellement, est resté au pouvoir de l'ennemi.
Le 16, le maréchal duc de Trévise, avec une partie de la garde à pied
et de la garde à cheval, et la cavalerie légère bavaroise, arriva à
Gloubokoé. Le vice-roi arriva à Dockchitsié le 17.
Le 18, l'empereur porta son quartier-général à Gloubokoé.
Le 20, les maréchaux ducs d'Istrie et de Trévise étaient à Ouchatsch; le
vice-roi à Kamen; le roi de Naples à Disna.
Le 18, l'armée russe évacua son camp retranché de Drissa, consistant en
une douzaine de redoutes palissadées, réunies par un chemin couvert et
de trois mille toises de développement dans l'enfoncement de la rivière.
Ces ouvrages ont coûté une année de travail; nous les avons rasés.
Les immenses magasins qu'ils renfermaient ont été brûlés ou jetés dans
l'eau.
Le 19, l'empereur Alexandre était à Witepsek.
Le même jour, le général comte Nansouty était vis-à-vis Polotsk.
Le 20, le roi de Naples passa la Dwina, et fit inonder la rive droite
par sa cavalerie.
Tous les préparatifs que l'ennemi avait faits pour défendre le passage
de la Dwina, ont été inutiles. Les magasins qu'il formait à grands frais
depuis trois ans, ont été détruits. Il est tels de ses ouvrages qui, au
dire des gens du pays, ont coûté dans une année six mille hommes aux
Russes. On ne sait sur quel espoir ils s'étaient flattés qu'on irait les
attaquer dans des camps qu'ils avaient retranchés.
Le général comte Grouchy a des reconnaissances sur Rabinovitch et sur
Sienne. De tous côtés on marche sur la Oula. Cette rivière est réunie
par un canal à la Bérésina, qui se jette dans le Borysthène; ainsi, nous
sommes maîtres de la communication de la Baltique à la mer Noire.
Dans ses mouvemens, l'ennemi est obligé de détruire ses bagages, de
jeter dans les rivières son artillerie, ses armes. Tout ce qui est
Polonais profite de ces retraites précipitées pour déserter et rester
dans les bois jusqu'à l'arrivée des Français. On peut évaluer vingt
mille les déserteurs polonais qu'a eus l'armée russe.
Le maréchal duc de Bellune, avec le neuvième corps, arrive sur la
Vistule.
Le maréchal duc de Castiglione se rend à Berlin, pour prendre le
commandement du onzième corps.
Le pays entre l'Oula et la Dwina est très-beau et couvert de superbes
récoltes. On trouve souvent de beaux châteaux et de grands couvens. Dans
le seul bourg de Gloubokoé, il y a deux couvens qui peuvent contenir
chacun douze cent malades.
Bechenkoviski, le 25 juillet 1812.
_Neuvième bulletin de la grande aimée._
L'empereur a porté son quartier-général le 23 à Kamen, en passant par
Ouchatsack.
Le vice-roi a occupé, le 22, avec son avant-garde, le pont de
Botscheiskovo. Une reconnaissance de deux cents chevaux envoyée sur
Bechenkoviski a rencontré deux escadrons de hussards russes et deux de
cosaques, les a charges et leur a pris ou tué une douzaine d'hommes,
dont un officier. Le chef d'escadron Lorenzi, qui commandait la
reconnaissance, se loue des capitaines Rossi et Ferreri.
Le. 23, à six heures du matin, le vice-roi est arrivé à Bechenkoviski.
A dix heures, il a passé la rivière et a jeté un pont sur la Dwina.
L'ennemi a voulu disputer le passage; son artillerie a été démontée. Le
colonel Lacroix, aide-de-camp du vice-roi, a eu la cuisse cassée par une
balle.
L'empereur est arrivé à Bechenkoviski le 24, à deux heures après midi.
La division de cavalerie du général comte Bruyères et la division du
général comte Saint-Germain ont été envoyées sur la route de Witepsk;
elles ont couché à mi-chemin.
Le 20, le prince d'Eckmühl s'est porté sur Mohilow. Deux mille hommes,
qui formaient la garnison de cette ville, ont eu la témérité de vouloir
se défendre; ils ont été écharpés par la cavalerie légère. Le 21, trois
mille cosaques ont attaqué les avant-postes du prince d'Eckmühl; c'était
l'avant-garde du prince Bagration, venue de Bobruisk. Un bataillon du
quatre-vingt-cinquième a arrêté cette nuée de cavalerie légère, et l'a
repoussée au loin. Bagration parait avoir profité du peu d'activité avec
laquelle il était poursuivi, pour se porter sur Bobruisk, et de là il
est revenu sur Mohilow.
Nous occupons Mohilow, Orcha, Disna, Polotsk. Nous marchons sur Witepsk,
où il parait que l'armée russe est réunie.
Witepsk, le 3e juillet 1812.
_Dixième bulletin de la grande armée._
L'empereur de Russie et le grand-duc Constantin ont quitté l'armée et
se sont rendus dans la capitale. Le 17, l'armée russe a quitté le camp
retranché de Drissa, et s'est portée sur Polotsk et Witepsk. L'armée
russe qui était à Drissa consistait en cinq corps d'armée, chacun de
deux divisions et de quatre divisions de cavalerie. Un corps d'armée,
celui du prince Wittgenstein, est resté pour couvrir Pétersbourg; les
quatre autres corps, arrivés le 24 à Witepsk, ont passé sur la rive
gauche de la Dwina. Le corps d'Ostermann, avec une partie de la
cavalerie de la garde, s'est mis en marche le 25 à pointe du jour, et
s'est porté sur Ostrovno.
_Combat d'Ostrovno._
Le 25 juillet, le général Nansouty avec les divisions Bruyères et
Saint-Germain, et le huitième régiment d'infanterie légère, se rencontra
avec l'ennemi à deux lieues en avant d'Ostrovno. Le combat s'engagea.
Diverses charges de cavalerie eurent lieu. Toutes furent favorables aux
Français. La cavalerie légère se couvrit de gloire. Le roi de Naples
cite, comme s'étant fait remarquer, la brigade Piré, composée du
huitième de hussards et du seizième de chasseurs. La cavalerie russe,
dont partie appartenait à la garde, fut culbutée. Les batteries que
l'ennemi dressa contre notre cavalerie furent enlevées. L'infanterie
russe, qui s'avança pour soutenir son artillerie, fut rompue et sabrée
par notre cavalerie légère.
Le 26, le vice-roi marchant en tête des colonnes, avec la division
Delzons, un combat opiniâtre d'avant-garde de quinze à vingt mille
hommes s'engagea à une lieue au-delà d'Ostrovno. Les Russes furent
chassés de position en position. Les bois furent enlevés à la
baïonnette.
Le roi de Naples et le vice-roi citent avec éloges les généraux baron
Delzons, Huard et Roussel; le huitième d'infanterie légère, les
quatre-vingt-quatrième et quatre-vingt-douzième régimens de ligne, et le
premier régiment Croates, se sont fait remarquer.
Le général Roussel, brave soldat, après s'être trouvé toute la journée à
la tête des bataillons, le soir à dix heures, visitant les avant-postes,
un éclaireur le prit pour ennemi, fit feu, et la balle lui fracassa le
crâne. Il avait mérité de mourir trois heures plus tôt sur le champ de
bataille de la main de l'ennemi.
Le 27, à la pointe du jour, le vice-roi fit déboucher en tête la
division Broussier. Le dix-huitième régiment d'infanterie légère et la
brigade de cavalerie légère du baron Piré tournèrent par la droite. La
division Broussier passa par le grand chemin, et fit réparer un
petit pont que l'ennemi avait détruit. Au soleil levant, on aperçut
l'arrière-garde ennemie, forte de dix mille hommes de cavalerie,
échelonnée dans la plaine: la droite appuyée à la Dwina, et la gauche à
un bois garni d'infanterie et d'artillerie. Le général comte Broussier
prit position sur une éminence avec le cinquante-troisième régiment, en
attendant que toute sa division eût passé le défilé. Deux compagnies de
voltigeurs avaient pris les devants, seules; elles longèrent la rive
du fleuve, marchant sur cette énorme masse de cavalerie, qui fit un
mouvement en avant, enveloppa ces deux cents hommes, que l'on crut
perdus, et qui devaient l'être. Il en fut autrement; ils se réunirent
avec le plus grand sang-froid, et restèrent, pendant une heure entière,
investis de tous côtés; ayant jeté par terre plus de trois cents
cavaliers ennemis, ces deux compagnies donnèrent à la cavalerie
française le temps de déboucher.
La division Delzons fila sur la droite. Le roi de Naples dirigea
l'attaque du bois et des batteries ennemies; en moins d'une heure,
toutes les positions de l'ennemi furent emportées, et il fut rejeté dans
la plaine, au-delà d'une petite rivière qui se jette dans la Dwina sous
Witepsk, L'armée prit position sur les bords de cette rivière, à une
lieue de la ville.
L'ennemi montra dans la plaine quinze mille hommes de cavalerie et
soixante mille hommes d'infanterie. On espérait une bataille pour le
lendemain. Les Russes se vantaient de vouloir la livrer. L'empereur
passa le reste du jour à reconnaître le champ de bataille et à faire ses
dispositions pour le lendemain; mais, à la pointe du jour, l'armée russe
avait battu en retraite dans toutes les directions, se rendant sur
Smolensk.
L'empereur était sur une hauteur, tout près des deux cents voltigeurs
qui, seuls en plaine, avaient attaqué la droite de la cavalerie ennemie,
frappé de leur belle contenance, il envoya demander de quel corps ils
étaient. Ils répondirent: "_Du neuvième, et les trois-quarts enfans de
Paris!--Dites-leur, dit l'empereur, que ce sont de braves gens; ils
méritent tous la croix!_"
Les résultats des trois combats d'Ostrovno sont: dix pièces de canon
russes attelées, prises; les canonniers sabrés; vingt caissons de
munitions; quinze cents prisonniers; cinq ou six mille Russes tués ou
blessés. Notre perte se monte à deux cents hommes tués, neuf cents
blessés, et une cinquantaine de prisonniers.
Le roi de Naples fait un éloge particulier des généraux Bruyères, Piré
et Ornano, du colonel Radziwil, commandant le neuvième de lanciers
polonais, officier d'une rare intrépidité.
Les hussards rouges de la garde russe ont été écrasés; ils ont perdu
quatre cents hommes, dont beaucoup de prisonniers. Les Russes ont eu
trois généraux tués ou blessés; bon nombre de colonels et d'officiers
supérieurs de leur armée sont restés sur le champ de bataille.
Le 28, à la pointe du jour, nous sommes entrés dans Witepsk, ville
de trente mille habitans. Il y a vingt couvens. Nous y avons trouvé
quelques magasins, entre autres un magasin de sel évalué quinze
millions.
Pendant que l'armée marchait sur Witepsk, le prince d'Eckmühl était
attaqué à Mohilow.
Bagration passa la Bérésina à Bobruisk, et marcha sur Novoi-Bickow. Le
23, à la pointe du jour, trois mille cosaques attaquèrent le troisième
de chasseurs, et lui prirent cent hommes, au nombre desquels se trouvent
le colonel et quatre officiers, tous blessés. La générale battit: on en
vint aux mains. Le général russe Sieverse, avec deux divisions d'élite,
commença l'attaque: depuis huit heures du matin jusqu'à cinq heures du
soir, le feu fut engagé sur la lisière du bois et au pont que les Russes
voulaient forcer. A cinq heures, le prince d'Eckmühl fit avancer trois
bataillons d'élite, se mit à leur tête, culbuta les Russes, leur enleva
leurs positions, et les poursuivit pendant une lieue. La perte des
Russes est évaluée à trois mille hommes tués et blessés, et à onze
cents prisonniers. Nous avons perdu sept cents hommes tués ou blessés.
Bagration, repoussé, se rejeta sur Bickow, où il passa le Borysthène,
pour se porter sur Smolensk.
Les combats de Mohilow et d'Ostrovno ont été brillans et honorables
pour nos armées; nous n'avons eu d'engagé que la moitié des forces
que l'ennemi a présentées; le terrain ne comportait pas d'autres
développemens.
Witepsk, le 4 août 1812.
_Onzième bulletin de la grande armée._
Les lettres interceptées du camp de Bagration parlent des pertes qu'a
faites ce corps dans le combat de Mohilow, et de l'énorme désertion
qu'il a éprouvée en route. Tout ce qui était polonais est resté dans le
pays; de sorte que ce corps qui, en y comprenant les cosaques de Platow,
était de cinquante mille hommes, n'est pas actuellement fort de trente
mille hommes. Il se réunira, vers le 7 ou le 8 août, à Smolensk, à la
grande armée.
La position de l'armée, au 4 août, est la suivante:
Le quartier-général à Witepsk, avec quatre ponts sur la Dwina;
Le quatrième corps à Souraj, occupant Velij, Porietché et Ousviath;
Le roi de Naples à Roudina, avec les trois premiers corps de cavalerie;
Le premier corps, que commande le maréchal prince d'Eckmühl, est à
l'embouchure de la Bérésina dans le Borysthène, avec deux ponts sur ce
dernier fleuve, un pont sur la Bérésina, et des doubles têtes de pont;
Le troisième corps, commandé par le maréchal duc d'Elchingen, est à
Liozna;
Le huitième corps, que commande le duc d'Abrantès, est à Orcha, avec
deux ponts et des têtes de pont sur le Borysthène;
Le cinquième corps, commandé par le prince Poniatowski, est à Mohilow,
avec deux ponts et des têtes de pont sur le Borysthène;
Le deuxième corps, commandé par le maréchal duc de Reggio, est sur la
Drissa, en avant de Polotsk, sur la route de Sebej;
Le prince de Schwartzemberg est avec son corps à Slonim;
Le septième corps est sur Rozanna;
Le quatrième corps de cavalerie, avec une division d'infanterie,
commandé par le général comte Latour-Maubourg, est devant Bobruisk et
Mozier;
Le dixième corps, commandé par le duc de Tarente, est devant Dunabourg
et Riga;
Le neuvième corps, commandé par le duc de Bellune, se réunit à Tilsitt;
Le onzième corps, commandé par le duc de Castiglione, est à Stettin.
S. M. a mis l'armée en quartier de rafraîchissement. La chaleur est
excessive, et plus forte qu'en Italie. Le thermomètre est à vingt-six et
vingt-sept degrés: les nuits même sont chaudes.
Le général Kamenski, avec deux divisions du corps de Bagration, ayant
été coupé de ce corps, et n'ayant pu le rejoindre, est rentré en
Volhynie, s'est réuni à des divisions de recrues commandées par le
général Tormazow, et a marché sur le septième corps; il a surpris et
cerné le général de brigade Klengel, saxon, ayant sous ses ordres une
avant-garde de deux bataillons et de deux escadrons du régiment du
prince Clément. Après six heures de résistance, la plus grande partie de
cette avant-garde a été tuée ou prise: le général comte Reynier n'a pu
venir que deux heures après à son secours. Le prince Schwartzemberg
s'est mis le 30 juillet en marche pour rejoindre le général Reynier et
pousser vivement la guerre contre les divisions ennemies.
Le 19, le général prussien Grawert a attaqué les Russes à Ekan en
Courlande, les a culbutés, leur a fait deux cents prisonniers et leur
a tué bon nombre d'hommes. Le général Grawert se loue du major Stiern,
qui, avec le premier régiment de dragons prussiens, a eu une grande
part a l'affaire. Réuni au général Kleist, le général Grawert a poussé
vivement l'ennemi sur le chemin de Riga et a investi la tête de pont.
Le 30, le vice-roi a envoyé à Velij une brigade de cavalerie légère
italienne. Deux cents hommes ont chargé quatre bataillons de dépôt qui
se rendaient à Twer, les ont rompus, ont fait quatre cents prisonniers
et pris cent voitures chargées de munitions de guerre.
Le 31, l'aide-de-camp Triaire, envoyé avec le régiment de dragons de
la Reine de la garde royale italienne, est arrivé à Ousviath, a fait
prisonniers un capitaine et quarante hommes, et s'est emparé de deux
cents voitures chargées de farine.
Le 30, le maréchal duc de Reggio a marché de Polotsk sur Sebej. Il s'est
rencontré avec le général Wittgenstein, dont le corps avait été renforcé
de celui du prince Repnin. Un combat s'est engagé près du château de
Jacoubovo. Le vingt-sixième régiment d'infanterie légère s'est couvert
de gloire. La division Legrand a soutenu glorieusement le feu de tout le
corps ennemi.
Le 31, l'ennemi s'est porté sur la Drissa pour attaquer le duc de Reggio
par son flanc pendant sa marche. Le maréchal a pris position derrière la
Drissa.
Le 1er août, l'ennemi a fait la sottise de passer la Drissa, et de se
placer en bataille devant le deuxième corps. Le duc de Reggio a laissé
passer la rivière à la moitié du corps ennemi, et quand il a vu environ
quinze mille hommes et quatorze pièces de canon au-delà de la rivière,
il a démasqué une batterie de quarante pièces de canon qui ont tiré
pendant une demi-heure à portée de mitraille. En même temps, les
divisions Legrand et Verdier ont marché au pas de charge la baïonnette
en avant, et ont jeté les quinze mille Russes dans la rivière. Tous
les canons et caissons pris, trois mille prisonniers, parmi lesquels
beaucoup d'officiers, et un aide-de-camp du général Wittgenstein, et
trois mille cinq cents hommes tués ou noyés sont le résultat de cette
affaire.
Witepsk, 7 août 1812.
_Douzième bulletin de la grande armée._
Au combat de la Drissa, le général russe Koulniew, officier de troupes
légères très-distingué, a été tué. Dix autres généraux ont été blessés;
quatre colonels ont été tués.
Le général Ricard est entré avec sa brigade dans Dunabourg le 1er août.
Il y a trouvé huit pièces de canon; tout le reste avait été évacué.
Le duc de Tarente a dû s'y porter le 2. Ainsi Dunabourg, que l'ennemi
travaillait à fortifier depuis cinq ans, où il a dépensé plusieurs
millions, qui a coûté la vie à plus de vingt mille hommes de troupes
russes pendant la durée des travaux, a été abandonné sans tirer un
coup de fusil, et est en notre pouvoir, comme les autres ouvrages de
l'ennemi, et comme le camp retranché qu'il avait fait à Drissa.
En conséquence de la prise de Dunabourg, S. M. a ordonné qu'un équipage
de cent bouches à feu qu'il avait fait former à Magdebourg, et qu'il
avait fait avancer sur le Niémen, rétrogradât sur Dantzick et fût mis en
dépôt dans cette place. Au commencement de la campagne, on avait préparé
deux équipages de siége, l'un contre Dunabourg et l'autre contre Riga.
Les magasins de Witepsk s'approvisionnent; les hôpitaux s'organisent;
les manutentions s'élèvent. Ces dix jours de repos sont extrêmement
utiles à l'armée. La chaleur est d'ailleurs excessive. Nous ayons ici
plus chaud que nous ne l'avons eu en Italie. Les moissons sont superbes;
il paraît que cela s'étend à toute la Russie. L'année dernière avait été
mauvaise partout. On ne commencera à couper les seigles que dans huit ou
dix jours.
S. M. a fait faire une grande place devant le palais qu'elle occupe à
Witepsk. Ce palais est situé sur le bord de la rive gauche de la Dwina.
Tous les matins a six heures il y a grande parade, où se trouvent tous
les officiers de la garde. Une des brigades de la garde, en grande
tenue, défile alternativement.
Smolensk, 21 août 1812.
_Treizième bulletin de la grande armée._
Il paraît qu'au combat de Mohilow gagné par le prince d'Eckmühl sur
le prince Bagration, le 23 juillet, la perte de l'ennemi a été
considérable.
Le duc de Tarente a trouvé vingt pièces de canon à Dunabourg, au lieu
de huit qui avaient été annoncées. Il a fait retirer de l'eau plusieurs
bâtimens chargés de plus de quarante mille bombes et autres projectiles.
Une immense quantité de munitions de guerre a été détruite par l'ennemi.
L'ignorance des Russes, en fait de fortifications, se fait voir dans les
ouvrages de Dunabourg et de Drissa.
S. M. a donné le commandement de sa droite au prince Schwartzenberg, en
mettant sous ses ordres le septième corps. Ce prince a marché contre le
général Tormazow, l'a rencontré le 12, et l'a battu. Il fait le
plus grand éloge des troupes autrichiennes et saxonnes. Le prince
Schwartzenberg a montré dans cette circonstance autant d'activité que de
talent. L'empereur a fait demander de l'avancement et des récompenses
pour les officiers de son corps d'armée qui se sont distingués.
Le 8, la grande armée était placée de la manière suivante:
Le prince vice-roi était à Souraj avec le quatrième corps, occupant par
des avant-gardes Velij, Ousviath et Porietch. Le roi de Naples était à
Nikoulino, avec la cavalerie, occupant Inkovo.
Le maréchal duc d'Elchingen, commandant le troisième corps, était à
Liozna.
Le maréchal prince d'Eckmülh, commandant le premier corps, était à
Donbrowna.
Le cinquième corps, commandé par le prince Poniatowski, était à Mohilow.
Le quartier-général était à Witepsk.
Le deuxième corps, commandé par le maréchal duc de Reggio, était sur la
Drissa.
Le dixième corps, commandé par le duc de Tarente, était sur Dunabourg et
Riga.
Le 8, douze mille hommes de cavalerie ennemie se portèrent sur Inkovo et
attaquèrent la division du général comte Sébastiani, qui fut obligé de
battre en retraite l'espace d'une demi-lieue pendant toute la journée,
en éprouvant et faisant éprouver à l'ennemi des pertes à peu près
égales. Une compagnie de voltigeurs du vingt-quatrième régiment
d'infanterie légère, faisant partie d'un bataillon de ce régiment qui
avait été confié à la cavalerie pour tenir position dans le bois, a
été prise. Nous avons eu deux cents hommes, environ, tués et blessés;
l'ennemi peut avoir perdu le même nombre d'hommes.
Le 12, l'armée ennemie partit de Smolensk, et marcha par différentes
directions, avec autant de lenteur que d'hésitation, sur Porietch et
Nadra.
Le 10, l'empereur résolut de marcher à l'ennemi, et de s'emparer de
Smolensk en s'y portant par l'autre rive du Borysthène. Le roi de Naples
et le maréchal duc d'Elchingen partirent de Liozna, et se rendirent sur
le Borysthène, près de l'embouchure de la Bérésina, vis-à-vis Khomino,
où, dans la nuit du 13 au 14, ils jetèrent deux ponts sur le Borysthène.
Le vice-roi partit de Souraj, et se rendit par Janovitski et
Lionvavistchi à Rasasna, où il arriva le 14.
Le prince d'Eckmülh réunit tout son corps à Donbrowna le 13.
Le général comte Grouchy réunit le troisième corps de cavalerie à
Rasasna le 12.
Le général comte Eblé fit jeter trois ponts à Rasasna le 13.
Le quartier-général partit de Witepsk, et arriva à Rasasna le 13.
Le prince Poniatowski partit de Mohilow et arriva le 13 à Romanow.
Le 14, à la pointe du jour, le général Grouchy marcha sur Liadié; il
en chassa deux régimens de cosaques, et s'y réunit avec le corps de
cavalerie du général comte Nansouty.
Le même jour le roi de Naples, appuyé par le maréchal duc d'Elchingen,
arriva à Krasnoi. La vingt-septième division ennemie, forte de cinq
mille hommes d'infanterie, soutenue par deux mille chevaux et douze
pièces de canon, était en position devant cette ville. Elle fut attaquée
et dépostée en un moment par le duc d'Elchingen. Le vingt-quatrième
régiment d'infanterie légère attaqua la petite ville de Krasnoi à
la baïonnette avec intrépidité. La cavalerie exécuta des charges
admirables. Le général de brigade baron Bordesoult et le troisième
régiment de chasseurs se distinguèrent. La prise de huit pièces
d'artillerie, dont cinq de 12 et deux licornes, et de quatorze caissons
attelés, quinze cents prisonniers, un champ de bataille jonché de
plus de mille cadavres russes, tels furent les avantages du combat de
Krasnoi, où la division russe, qui était de cinq mille hommes, perdit la
moitié de son monde.
S. M. avait, le 15, son quartier-général à la poste de Kovonitza. Le 16,
au matin, les hauteurs de Smolensk furent couronnées; la ville présenta
à nos yeux une enceinte de murailles de quatre mille toises de tour,
épaisses de dix pieds et hautes de vingt-cinq, entremêlées de tours,
dont plusieurs étaient armées de canons de gros calibre.
Sur la droite du Borysthène, on apercevait et l'on savait que les corps
ennemis tournés revenaient en grande hâte sur leurs pas pour défendre
Smolensk. On savait que les généraux ennemis avaient des ordres réitérés
de leur maître de livrer la bataille et de sauver Smolensk. L'empereur
reconnut la ville, et plaça son armée, qui fut en position dans la
journée du 16. Le maréchal duc d'Elchingen eut la gauche appuyant
au Borysthène, le maréchal prince d'Eckmühl le centre, le prince
Poniatowski la droite; la garde fut mise en réserve au centre; le
vice-roi en réserve à la droite, et la cavalerie sous les ordres du roi
de Naples à l'extrême droite; le duc d'Abrantès, avec le huitième corps,
s'était égaré et avait fait un faux mouvement.
Le 16, et pendant la moitié de la journée du 17, on resta en
observation. La fusillade se soutint sur la ligne. L'ennemi occupait
Smolensk avec trente mille hommes, et le reste de son armée se formait
sur les belles positions de la rive droite du fleuve, vis-à-vis la
ville, communiquant par trois ponts. Smolensk est considéré par les
Russes comme ville forte et comme le boulevard de Moscou.
Le 17, à deux heures après midi, voyant que l'ennemi n'avait pas
débouché, qu'il se fortifiait devant Smolensk, et qu'il refusait la
bataille; que, malgré les ordres qu'il avait et la belle position
qu'il pouvait prendre, sa droite à Smolensk, et sa gauche au cours du
Borysthène, le général ennemi manquait de résolution, l'empereur se
porta sur la droite, et ordonna au prince Poniatowski de faire un
changement de front, la droite en avant, et de placer sa droite au
Borysthène, en occupant un des faubourgs par des postes et des batteries
pour détruire le pont et intercepter la communication de la ville avec
la rive droite. Pendant ce temps, le maréchal prince d'Eckmühl eut ordre
de faire attaquer deux faubourgs que l'ennemi avait retranchés à deux
cents toises de la place, et qui étaient défendus chacun par sept ou
huit mille hommes d'infanterie et par du gros canon. Le général comte
Friant eut ordre d'achever l'investissement, en appuyant sa droite au
corps du prince Poniatowski, et sa gauche à la droite de l'attaque que
faisait le prince d'Eckmühl.
A deux heures après midi, la division de cavalerie du comte Bruyères,
ayant chassé les cosaques et la cavalerie ennemie, occupa le plateau qui
se rapproche le plus du pont en amont. Une batterie de soixante pièces
d'artillerie fut établie sur ce plateau, et tira à mitraille sur la
partie de l'armée ennemie restée sur la rive droite de la rivière,
ce qui obligea bientôt les masses d'infanterie russe à évacuer cette
position.
L'ennemi plaça alors deux batteries de vingt pièces de canon à un
couvent, pour inquiéter la batterie qui le foudroyait et celles qui
tiraient sur le pont. Le prince d'Eckmühl confia l'attaque du faubourg
de droite au général comte Morand, et celle du faubourg de gauche au
général comte Gudin. À trois heures, la canonnade s'engagea; à quatre
heures et demie commença une vive fusillade, et à cinq heures, les
divisions Morand et Gudin enlevèrent les faubourgs retranchés de
l'ennemi avec une froide et rare intrépidité, et le poursuivirent jusque
sur le chemin couvert, qui fut jonché de cadavres russes.
Sur notre gauche, le duc d'Elchingen attaqua la position que l'ennemi
avait hors de la ville, s'empara de cette position, et poursuivit
l'ennemi jusque sur le glacis.
A cinq heures, la communication de la ville avec la rive droite devint
difficile, et ne se fit plus que par des hommes isolés.
Trois batteries de pièces de 12, de brèche, furent placées contre les
murailles, à six heures du soir, l'une par la division Friant, et les
deux autres par les divisions Morand et Gudin. On déposta l'ennemi des
tours qu'il occupait, par des obus qui y mirent le feu. Le général
d'artillerie comte Sorbier rendit impraticable à l'ennemi l'occupation
de ses chemins couverts, par des batteries d'enfilade.
Cependant, dès deux heures après midi, le général ennemi, aussitôt qu'il
s'aperçut qu'on avait des projets sérieux sur la ville, fit passer deux
divisions et deux régimens d'infanterie de la garde pour renforcer
les quatre divisions qui étaient dans la ville. Ces forces réunies
composaient la moitié de l'armée russe. Le combat continua toute la
nuit: les trois batteries de brèche tirèrent avec la plus grande
activité. Deux compagnies de mineurs furent attachées aux remparts.
Cependant la ville était en feu. Au milieu d'une belle nuit d'août,
Smolensk offrait aux Français le spectacle qu'offre aux habitans de
Naples une éruption du Vésuve.
A une heure après minuit, l'ennemi abandonna la ville, et repassa la
rivière. A deux heures, les premiers grenadiers qui montèrent à l'assaut
ne trouvèrent plus de résistance; la place était évacuée; deux cents
pièces de canon et mortiers de gros calibre, et une des plus belles
villes de la Russie étaient en notre pouvoir, et cela à la vue de toute
l'armée ennemie.
Le combat de Smolensk, qu'on peut à juste titre appeler bataille,
puisque cent mille hommes ont été engagés de part et d'autre, coûte aux
Russes la perte de quatre mille sept cents hommes restés sur le champ de
bataille, de deux mille prisonniers, la plupart blessés, et de sept a
huit mille blessés. Parmi les morts se trouvent cinq généraux russes.
Notre perte se monte à sept cents morts et à trois mille cent ou trois
mille deux cents blessés. Le général de brigade Grabouski a été tué;
les généraux de brigade Grandeau et Dalton ont été blessés. Toutes les
troupes ont rivalisé d'intrépidité. Le champ de bataille a offert aux
yeux de deux cent mille personnes qui peuvent l'attester, le spectacle
d'un cadavre français sur sept ou huit cadavres russes. Cependant
les Russes ont été, pendant une partie des journées du 16 et du 17,
retranchés et protégés par la fusillade de leurs créneaux.
Le 18, on a rétabli les ponts sur le Borysthène que l'ennemi avait
brûlés: on n'est parvenu à maîtriser le feu qui consumait la ville
que dans la journée du 18, les sapeurs français ayant travaillé avec
activité. Les maisons de la ville sont remplies de Russes morts et
mourans.
Sur douze divisions qui composaient la grande armée russe, deux
divisions ont été entamées et défaites aux combats d'Ostrowno; deux
l'ont été au combat de Mohilow, et six au combat de Smolensk. Il n'y a
que deux divisions et la garde qui soient restées entières.
Les traits de courage qui honorent l'armée, et qui ont distingué tant de
soldats au combat de Smolensk, seront l'objet d'un rapport particulier.
Jamais l'armée française n'a montré plus d'intrépidité que dans cette
campagne.
Smolensk, 23 août 1813.
_Quatorzième bulletin de la grande armée._
Smolensk peut être considérée comme une des belles villes de la Russie.
Sans les circonstances de la guerre qui y ont mis le feu, ce qui a
consumé d'immenses magasins de marchandises coloniales et de denrées de
toute espèce, cette ville eût été d'une grande ressource pour l'armée.
Même dans l'état où elle se trouve, elle sera de la plus grande utilité
sous le point de vue militaire. Il reste de grandes maisons qui offrent
de beaux emplacemens pour les hôpitaux. La province de Smolensk est
très-fertile et très-belle, et fournira de grandes ressources pour les
subsistances et les fourrages.
Les Russes ont voulu, depuis les événemens de la guerre, lever une
milice d'esclaves-paysans qu'ils ont armés de mauvaises piques. Il y en
avait déjà cinq mille réunis ici; c'était un objet de dérision et de
raillerie pour l'armée russe elle-même. On avait fait mettre à l'ordre
du jour que Smolensk devait être le tombeau des Français, et que si l'on
avait jugé convenable d'évacuer la Pologne, c'était à Smolensk qu'on
devait se battre pour ne pas laisser tomber ce boulevard de la Russie
entre nos mains.
La cathédrale de Smolensk est une des plus célèbres églises grecques de
la Russie. Le palais épiscopal forme une espèce de ville à part.
La chaleur est excessive: le thermomètre s'élève jusqu'à vingt-six
degrés; il fait plus chaud qu'en Italie.
_Combat de Polotsk._
Après le combat de Drissa, le duc de Reggio, sachant que le général
ennemi Wittgenstein s'était renforcé de douze troisièmes bataillons de
la garnison de Dunabourg, et voulant l'attirer à un combat en-deçà
du défilé sous Polotsk, vint ranger les deuxième et sixième corps en
bataille sous Polotsk. Le général Wittgenstein le suivit, l'attaqua le
16 et le 17, et fut vigoureusement repoussé. La division bavaroise de
Wrede, du sixième corps, s'est distinguée. Au moment où le duc de
Reggio faisait ses dispositions pour profiter de la victoire et acculer
l'ennemi sur le défilé, il a été frappé à l'épaule par un biscayen. Sa
blessure, qui est grave, l'a obligé à se faire transporter à Wilna; mais
il ne paraît pas qu'elle doive être inquiétante pour les suites.
Le général comte Gouvion-Saint-Cyr a pris le commandement des deuxième
et sixième corps. Le 17 au soir, l'ennemi s'était retiré au-delà du
défilé. Le général Verdier a été blessé. Le général Maison a été
reconnu général de division, et l'a remplacé dans le commandement de sa
division. Notre perte est évaluée à mille hommes tués ou blessés. La
perte des Russes est triple; on leur a fait cinq cents prisonniers.
Le 18, à quatre heures après-midi, le général Gouvion-Saint-Cyr,
commandant les deuxième et sixième corps, a débouché sur l'ennemi, en
faisant attaquer sa droite par la division bavaroise du comte de Wrede.
Le combat s'est engagé sur toute la ligne; l'ennemi a été mis dans une
déroute complète et poursuivi pendant deux lieues, autant que le jour
l'a permis. Vingt pièces de canon et mille prisonniers sont restés au
pouvoir de l'armée française. Le général bavarois Deroy a été blessé.
_Combat de Valontina._
Le 19, à la pointe du jour, le pont étant achevé, le maréchal duc
d'Elchingen déboucha sur la rive droite du Borysthène, et suivit
l'ennemi. À une lieue de la ville, il rencontra le dernier échelon de
l'arrière-garde ennemie; C'était une division de cinq à six mille hommes
placés sur de belles hauteurs. Il les fit attaquer a la baïonnette par
le quatrième régiment d'infanterie de ligne et par le soixante-douzième
de ligne. La position fut enlevée et nos baïonnettes couvrirent le champ
de bataille de morts. Trois à quatre cents prisonniers tombèrent en
notre pouvoir.
Les fuyards ennemis se retirèrent sur le second échelon qui était placé
sur les hauteurs de Valontina. La première position fut enlevée par
le dix-huitième de ligne, et, sur les quatre heures après-midi,
la fusillade s'engagea avec toute l'arrière-garde de l'ennemi qui
présentait environ quinze mille hommes. Le duc d'Abrantès avait passé
le Borysthène à deux lieues sur la droite de Smolensk; il se trouvait
déboucher sur les derrières de l'ennemi; il pouvait, en marchant avec
décision, intercepter la grande route de Moscou, et rendre difficile
la retraite de cette arrière-garde. Cependant les autres échelons de
l'armée ennemie qui étaient à portée, instruits du succès et de la
rapidité de cette première attaque, revinrent sur leurs pas. Quatre
divisions s'avancèrent ainsi pour soutenir leur arrière-garde, entre
autres les divisions de grenadiers qui jusqu'à présent n'avaient pas
donné; cinq à six mille hommes de cavalerie formaient leur droite,
tandis que leur gauche était couverte par des bois garnis de
tirailleurs. L'ennemi avait le plus grand intérêt à conserver cette
position le plus long-temps possible; elle était très-belle et
paraissait inexpugnable. Nous n'attachions pas moins d'importance à la
lui enlever, afin d'accélérer sa retraite et de faire tomber dans
nos mains tous les chariots de blessés et autres attirails dont
l'arrière-garde protégeait l'évacuation. C'est ce qui a donné lieu au
combat de Valontina, l'un des plus beaux faits d'armes de notre histoire
militaire.
À six heures du soir, la division Gudin qui avait été envoyée pour
soutenir le troisième corps, dès l'instant qu'on s'était aperçu du grand
secours que l'ennemi avait envoyé à son arrière-garde, déboucha en
colonne sur le centre de la position ennemie, fut soutenue par la
division du général Ledru, et, après une heure de combat, enleva la
position. Le général comte Gudin, arrivant avec sa division, a été, dès
le commencement de l'action, atteint par un boulet qui lui a emporté la
cuisse; il est mort glorieusement. Cette perte est sensible. Le général
Gudin était un des officiers les plus distingués de l'armée; il était
recommandable par ses qualités morales, autant que par sa bravoure
et son intrépidité. Le général Gérard a pris le commandement de sa
division. On compte que les ennemis ont eu huit généraux tués ou
blessés; un général a été fait prisonnier.
Le lendemain, à trois heures du matin, l'empereur distribua sur le
champ de bataille des récompenses à tous les régimens qui s'étaient
distingués; et comme le cent-vingt-septième, qui est un nouveau
régiment, s'était bien comporté, S. M. lui a accordé le droit d'avoir
un aigle, droit que ce régiment n'avait pas encore, ne s'étant trouvé
jusqu'à présent à aucune bataille. Ces récompenses données sur le
champ de bataille, au milieu des morts, des mourans, des débris et des
trophées de la victoire, offraient un spectacle vraiment militaire et
imposant.
L'ennemi après ce combat a tellement précipité sa retraite, que dans la
journée du 20, nos troupes ont fait huit lieues sans pouvoir trouver de
cosaques, et ramassant partout des blessés et des traînards.
Notre perte au combat de Valontina a été de six cents morts et deux
mille six cents blessés. Celle de l'ennemi, comme l'atteste le champ
de bataille, est triple. Nous avons fait un millier de prisonniers, la
plupart blessés.
Ainsi, les deux seules divisions russes qui n'eussent pas été entamées
aux combats précédens de Mohilow, d'Ostrowno, de Krasnoi et de Smolensk,
l'ont été au combat de Valontina.
Tous les renseignemens confirment que l'ennemi court en toute hâte sur
Moscou; que son armée a beaucoup souffert dans les précédens combats, et
qu'elle éprouve en outre une grande désertion. Les Polonais désertent en
disant: vous nous avez abandonnés sans combattre; quel droit avez-vous
maintenant d'exiger que nous restions sous vos drapeaux? Les soldats
russes des provinces de Mohilow et de Smolensk profitent également de la
proximité de leurs villages pour déserter et aller se reposer dans leur
pays.
La division Gudin a attaqué avec une telle intrépidité, que l'ennemi
s'était persuadé que c'était la garde impériale. C'est d'un mot faire
le plus bel éloge du septième régiment d'infanterie légère, douzième,
vingt-unième et cent-vingt-septième de ligne qui composent cette
division.
Le combat de Valontina pourrait aussi s'appeler une bataille, puisque
plus de quatre-vingt mille hommes s'y sont trouvés engagés. C'est du
moins une affaire d'avant-garde du premier ordre.
Le général Grouchy, envoyé avec son corps sur la route de Donkovtchina,
a trouvé tous les villages remplis de morts et de blessés, et a pris
trois ambulances contenant neuf cents blessés.
Les cosaques ont surpris à Liozna un hôpital de deux cents malades
wurtembergeois, que, par négligence, on n'avait pas évacués sur Witepsk.
Du reste, au milieu de tous ces désastres, les Russes ne cessent de
chanter des _Te Deum;_ ils convertissent tout en victoire; mais malgré
l'ignorance et l'abrutissement de ces peuples, cela commence à leur
paraître ridicule et par trop grossier.
Slawkova, le 27 août 1812.
_Quinzième bulletin de la grande armée._
Le général de division Zayoncheick, commandant une division polonaise
au combat de Smolensk, a été blessé. La conduite du corps polonais à
Smolensk a étonné les Russes, accoutumé à les mépriser; ils ont été
frappés de leur constance et de la supériorité qu'ils ont déployée sur
eux dans cette circonstance.
Au combat de Smolensk et à celui de Valontina, l'ennemi a perdu vingt
généraux tués, blessés ou prisonniers, et une très-grande quantité
d'officiers. Le nombre des hommes tués, pris ou blessés dans ces
différentes affaires, peut se monter à vingt-cinq ou trente mille
hommes.
Le lendemain du combat de Valontina, S. M. a distribué aux douzième
et vingt-unième régimens d'infanterie de ligne, et septième régiment
d'infanterie légère, un certain nombre de décorations de la
légion-d'honneur pour des capitaines, pour des lieutenans et
sous-lieutenans, et pour des sous-officiers et soldats. Le choix en a
été fait sur-le-champ, au cercle devant l'empereur, et confirmé avec
acclamation par les troupes.
L'armée ennemie en s'en allant, brûle les ponts, dévaste les routes,
pour retarder autant qu'elle peut la marche de l'armée française. Le 21,
elle avait repassé le Borysthène à Slob-Pniwa, toujours suivie vivement
par notre avant-garde.
Les établissemens de commerce de Smolensk étaient tout entiers sur
le Borysthène, dans un beau faubourg; les Russes ont mis le feu à ce
faubourg, pour obtenir le simple résultat de retarder notre marche d'une
heure. On n'a jamais fait la guerre avec tant d'inhumanité. Les Russes
traitent leur pays comme ils traiteraient un pays ennemi. Le pays est
beau et abondamment fourni de tout. Les routes sont superbes.
Le maréchal duc de Tarente continue à détruire la place de Dunabourg;
des bois de construction, des palissades, des débris de blockhaus, qui
étaient immenses, ont servi à faire des feux de joie en l'honneur du 15
août.
Le prince Schwartzenberg mande d'Ossiati, le 17, que son avant-garde
a poursuivi l'ennemi sur la route de Divin, qu'il lui a fait quelques
centaines de prisonniers, et l'a obligé à brûler ses bagages. Cependant
le général Bianchi, commandant l'avant-garde, est parvenu à saisir luit
cents chariots de bagages que l'ennemi n'a pu ni emmener, ni brûler.
L'armée russe de Tormazow a perdu presque tous ses bagages.
L'équipage du siège de Riga a commencé son mouvement de Tilsitt pour se
porter sur la Dwina.
Le général Saint-Cyr a pris position sur la Drissa. La déroute de
l'ennemi a été complète au combat de Polotsk du 18. Le brave
général bavarois Deroy a été blessé sur le champ d'honneur, âgé de
soixante-douze ans, et ayant près de soixante ans de service: S. M. l'a
nommé comte de l'empire, avec une dotation de trente mille francs de
revenu. Le corps bavarois s'étant comporté avec beaucoup de bravoure, S.
M. a accordé des récompenses et des décorations à ce corps d'armée.
L'ennemi disait vouloir tenir à Doroghobouj. Il avait, à son ordinaire,
remué de la terre et construit des batteries; l'armée s'étant montrée
en bataille, l'empereur s'y est porté; mais le général s'est ravisé, a
battu en retraite, et a abandonné la ville de Doroghobouj, forte de dix
mille âmes; il y a huit clochers. Le quartier-général était, le 26, dans
cette ville; le 27, il était à Slawkova. L'avant-garde est sur Viazma.
Le vice-roi manoeuvre sur la gauche, à deux lieues de la grande route;
le prince d'Eckmühl sur la grande route; le prince Poniatowski sur la
rive gauche de L'Osma.
La prise de Smolensk paraît avoir fait un fâcheux effet sur l'esprit
des Russes. C'est _Smolensk-la-Sainte, Smolensk-la-Forte,_ la _clef de
Moscou,_ et mille autres dictons populaires. _Qui a Smolensk, a Moscou,_
disent les paysans.
La chaleur est excessive: il n'a pas plu depuis un mois.
Le duc de Bellune, avec le neuvième corps fort de trente mille hommes,
est parti de Tilsitt pour Wilna, devant former la réserve.
Viazma, le 31 août 1812.
_Seizième bulletin de la grande armée._
Le quartier-général de l'empereur était le 37 à Slaskovo, le 28 près de
Semlovo, le 29 à un château à une lieue en arrière de Viazma, et le 30
à Viazma; l'armée marchant sur trois colonnes, la gauche formée par le
vice-roi, se dirigeant par Kanouchkino, Znamenskoi, Kostarechkovo et
Novoé; le centre formé par le roi de Naples, les corps du maréchal
prince d'Eckmühl, du maréchal duc d'Elchingen, et la garde, marchant sur
la grande route; et la droite par le prince Poniatowski, marchant sur la
rive gauche de l'Osma, par Volosk, Louchki, Pokroskoé et Slouchkino.
Le 27, l'ennemi voulant coucher sur la rivière de l'Osma, vis-à-vis
du village de Riebké, prit position avec son arrière-garde. Le roi de
Naples porta sa cavalerie sur la gauche de l'ennemi, qui montra sept à
huit mille hommes de cavalerie. Plusieurs charges eurent lieu, toutes à
notre avantage. Un bataillon fut enfoncé par le quatrième régiment de
lanciers. Une centaine de prisonniers fut le résultat de cette petite
affaire. Les positions de l'ennemi furent enlevées, et il fut obligé de
précipiter sa retraite.
Le 28, l'ennemi fut poursuivi. Les avant-gardes des trois colonnes
françaises rencontrèrent les arrière-gardes de l'ennemi; elles
échangèrent plusieurs coups de canon. L'ennemi fut poussé partout.
Le général comte Caulaincourt entra à Viazma, le 29 à la pointe du jour.
L'ennemi avait brûlé les ponts et mis le feu à plusieurs quartiers de
la ville. Viazma est une ville de quinze mille habitans; il y a quatre
mille bourgeois, marchands et artisans; on y compte trente-deux églises.
On a trouvé des ressources assez considérables en farine, en savon, en
drogues, etc., et de grands magasins d'eau-de-vie.
Les Russes ont brûlé les magasins, et les plus belles maisons de la
ville étaient en feu à notre arrivée. Deux bataillons du vingt-cinquième
se sont employés avec beaucoup d'activité à l'éteindre. On est parvenu à
le dominer et à sauver les trois quarts de la ville. Les cosaques, avant
de partir, ont exercé le plus affreux pillage, ce qui a fait dire aux
habitans que les Russes pensent que Viazma ne doit plus retourner sous
leur domination, puisqu'ils la traitent d'une manière si barbare.
Toute la population des villes se retire à Moscou. On dit qu'il y a
aujourd'hui un million cinq cent mille âmes réunies dans cette grande
ville; on craint les résultats de ces rassemblemens. Les habitans disent
que le général Kutusow a été nommé général en chef de l'armée russe, et
qu'il a pris le commandement le 28.
Le grand-duc Constantin, qui était revenu à l'armée, étant tombé malade,
l'a quittée.
Il est tombé un peu de pluie qui a abattu la grande poussière qui
incommodait l'armée. Le temps est aujourd'hui très-beau; il se
soutiendra, à ce qu'on croit, jusqu'au 10 octobre; ce qui donne encore
quarante jours de campagne.
Ghjat, le 5 septembre 1812.
_Dix-septième bulletin de la grande armée._
Le quartier-impérial était, le 31 août, à Veritchero; le 1er et le 2
septembre, a Ghjat.
Le roi de Naples avec l'avant-garde avait, le 1er, son quartier-général
à dix verstes en avant de Ghjat; le vice-roi, à deux lieues sur la
gauche, à la même hauteur; et le prince Poniatowski, à deux lieues sur
la droite. On a échangé partout quelques coups de canon et des coups de
sabre, et l'on a fait quelques centaines de prisonniers.
La rivière de Ghjat se jette dans le Volga. Ainsi nous sommes sur le
pendant des eaux qui descendent vers la mer Caspienne. La Ghjat est
navigable jusqu'au Volga.
La ville de Ghjat a huit ou dix mille âmes de population; il y a
beaucoup de maisons en pierres et en briques, plusieurs clochers et
quelques fabriques de toile. On s'aperçoit que l'agriculture a fait de
grands progrès dans ce pays depuis quarante ans. Il ne ressemble plus en
rien aux descriptions qu'on en a. Les pommes de terre, les légumes et
les choux y sont en abondance; les granges sont pleines; nous sommes
en automne, et il fait ici le temps qu'on a en France au commencement
d'octobre.
Les déserteurs, les prisonniers, les habitans, tout le monde s'accorde à
dire que le plus grand désordre règne dans Moscou et dans l'armée russe,
qui est divisée d'opinions et qui a fait des pertes énormes dans les
différens combats. Une partie des généraux a été changée; il paraît que
l'opinion de l'armée n'est pas favorable aux plans du général Barclay de
Tolly; on l'accuse d'avoir fait battre ses divisions en détail.
Le prince Schwartzenberg est en Volhynie; les Russes fuient devant lui.
Des affaires assez chaudes ont eu lieu devant Riga; les Prussiens ont
toujours eu l'avantage.
Nous avons trouvé ici deux bulletins russes qui rendent compte des
combats devant Smolensk et du combat de la Drissa. Il paraît par ces
bulletins que le rédacteur a profité de la leçon qu'il a reçue à Moscou,
qu'il ne faut pas dire la vérité au peuple russe, mais le tromper par
des mensonges. Le feu a été mis à Smolensk par les Russes; ils l'ont mis
au faubourg le lendemain du combat, lorsqu'ils ont vu notre pont établi
sur le Borysthène. Ils ont mis le feu à Doroghobouj, à Wiazma, a Ghjat;
les Français sont parvenus à l'éteindre. Cela se conçoit facilement.
Les Français n'ont pas d'intérêt à mettre le feu à des villes qui leur
appartiennent, et à se priver des ressources qu'elles leur offrent.
Partout on a trouvé des caves remplies d'eau-de-vie, de cuir et de
toutes sortes d'objets utiles à l'armée.
Si le pays est dévasté, si l'habitant souffre plus que ne le comporte la
guerre, la faute en est aux Russes.
L'armée se repose le 2 et le 3 aux environs de Ghjat.
On assure que l'ennemi travaille à des camps retranchés en avant de
Mojaïsk, et à des lignes en avant de Moscou.
Au combat de Krasnoi, le colonel Marbeuf, du sixième de chevau-légers, a
été blessé d'un coup de baïonnette à la tête de son régiment, au milieu
d'un carré d'infanterie russe qu'il avait enfoncé avec une grande
intrépidité.
Nous avons jeté six ponts sur la Ghjat.
Mojaïsk, 12 septembre 1812.
_Dix-huitième bulletin de la grande armée._
Le 4, l'empereur partit de Ghjat et vint camper près de la poste de
Gritueva.
Le 5, à six heures du matin, l'armée se mit en mouvement. A deux heures
après midi, on découvrit l'armée russe placée, la droite du côté de la
Moskwa, la gauche sur les hauteurs de la rive gauche de la Kologha. A
douze cents toises en avant de la gauche, l'ennemi avait commencé à
fortifier un beau mamelon entre deux bois, où il avait placé neuf à dix
mille hommes. L'empereur l'ayant reconnu, résolut de ne pas différer
un moment, et d'enlever cette position. Il ordonna au roi de Naples de
passer la Kologha avec la division Compans et la cavalerie. Le prince
Poniatowski, qui était venu par la droite, se trouva en mesure de
tourner la position. A quatre heures, l'attaque commença. En une heure
de temps, la redoute ennemie fut prise avec ses canons, le corps ennemi
chassé du bois et mis en déroute, après avoir laissé le tiers de son
monde sur le champ de bataille. A sept heures du soir, le feu cessa.
Le 6, à deux heures du matin, l'empereur parcourut les avant-postes
ennemis: on passa la journée à se reconnaître. L'ennemi avait une
position très-resserrée. Sa gauche était fort affaiblie par la perte de
la position de la veille; elle était appuyée à un grand bois, soutenue
par un beau mamelon couronné d'une redoute armée de vingt-cinq pièces de
canon. Deux autres mamelons couronnés de redoutes, à cent pas l'un de
l'autre, protégeaient sa ligne jusqu'à un grand village que l'ennemi
avait démoli, pour couvrir le plateau d'artillerie et d'infanterie, et y
appuyer son centre. Sa droite passait derrière la Kologha en arrière du
village de Borodino, et était appuyée à deux beaux mamelons couronnés de
redoutes et armés de batteries. Cette position parut belle et forte. Il
était facile de manoeuvrer et d'obliger l'ennemi a l'évacuer; mais cela
aurait remis la partie, et sa position ne fut pas jugée tellement forte
qu'il fallût éluder le combat. Il fut facile de distinguer que les
redoutes n'étaient qu'ébauchées, le fossé peu profond, non palissadé ni
fraisé. On évaluait les forces de l'ennemi à cent vingt ou cent trente
mille hommes. Nos forces étaient égales; mais la supériorité de nos
troupes n'était pas douteuse.
Le 7, à deux heures du matin, l'empereur était entouré des maréchaux à
la position prise l'avant-veille. A cinq heures et demie, le soleil
se leva sans nuages; la veille il avait plu: «C'est le soleil
d'Austerlitz,» dit l'empereur. Quoiqu'au mois de septembre, il faisait
aussi froid qu'en décembre en Moravie. L'armée en accepta l'augure. On
battit un ban, et on lut l'ordre du jour suivant:
Soldats,
«Voilà la bataille que vous avez tant désirée! Désormais la victoire
dépend de vous: elle nous est nécessaire; elle nous donnera l'abondance,
de bons quartiers d'hiver, et un prompt retour dans la patrie!
Conduisez-vous comme à Austerlitz, à Friedland, à Witepsk, à Smolensk,
et que la postérité la plus reculée cite avec orgueil votre conduite
dans cette journée: que l'on dise de vous: _Il était à cette grande
bataille sous les murs de Moscou!_
«Au camp impérial, sur les hauteurs de Borodino, le 7 septembre, à deux
heures du matin.»
L'armée répondit par des acclamations réitérées. Le plateau sur
lequel était l'armée, était couvert de cadavres russes du combat de
l'avant-veille.
Le prince Poniatowski, qui formait la droite, se mit en mouvement pour
tourner la forêt sur laquelle l'ennemi appuyait sa gauche. Le prince
d'Eckmühl se mit en marche le long de la forêt, la division Compans en
tête. Deux batteries de soixante pièces de canon chacune, battant la
position de l'ennemi, avaient été construites pendant la nuit.
A six heures, le général comte Sorbier, qui avait armé la batterie
droite avec l'artillerie de la réserve de la garde, commença le feu.
Le général Pernetty, avec trente pièces de canon, prit la tête de la
division Compans (quatrième du premier corps), qui longea le bois,
tournant la tête de la position de l'ennemi. A six heures et demie, le
général Compans est blessé. A sept heures, le prince d'Eckmühl a son
cheval tué. L'attaque avance, la mousqueterie s'engage. Le vice-roi,
qui formait notre gauche, attaque et prend le village de Borodino que
l'ennemi ne pouvait défendre, ce village étant sur la rive gauche de la
Kologha. A sept heures, le maréchal duc d'Elchingen se met en mouvement,
et sous la protection de soixante pièces de canon que le général Foucher
avait placées la veille contre le centre de l'ennemi, se porte sur le
centre. Mille pièces de canon vomissent de part et d'autre la mort.
A huit heures, les positions de l'ennemi sont enlevées, ses redoutes
prises, et notre artillerie couronne ses mamelons. L'avantage de
position qu'avaient eu pendant deux heures les batteries ennemies nous
appartient maintenant. Les parapets qui ont été contre nous pendant
l'attaque redeviennent pour nous. L'ennemi voit la bataille perdue,
qu'il ne la croyait que commencée. Partie de son artillerie est prise,
le reste est évacué sur ses lignes en arrière. Dans cette extrémité,
il prend le parti de rétablir le combat, et d'attaquer avec toutes ses
masses ces fortes positions qu'il n'a pu garder. Trois cents pièces de
canon françaises placées sur ces hauteurs foudroient ses masses, et ses
soldats viennent mourir au pied de ces parapets qu'ils avaient élevés
les jours précédens avec tant de soin, et comme des abris protecteurs.
Le roi de Naples, avec la cavalerie, fit diverses charges. Le duc
d'Elchingen se couvrit de gloire, et montra autant d'intrépidité que de
sang-froid. L'empereur ordonne une charge de front, la droite en avant:
ce mouvement nous rend maîtres des trois parts du champ de bataille. Le
prince Poniatowski se bat dans le bois avec des succès variés.
Il restait à l'ennemi ses redoutes de droite; le général comte Morand
y marche et les enlève; mais à neuf heures du matin, attaqué de tous
côtés, il ne peut s'y maintenir. L'ennemi, encouragé par ce succès,
fit avancer sa réserve et ses dernières troupes pour tenter encore la
fortune. La garde impériale en fait partie. Il attaque notre centre sur
lequel avait pivoté notre droite. On craint pendant un moment qu'il
n'enlève le village brûlé; la division Priant s'y porte; quatre vingt
pièces de canon françaises arrêtent d'abord et écrasent ensuite les
colonnes ennemies qui se tiennent pendant deux heures serrées sous la
mitraille, n'osant pas avancer, ne voulant pas reculer, et renonçant à
l'espoir de la victoire. Le roi de Naples décide leur incertitude; il
fait charger le quatrième corps de cavalerie qui pénètre par les brèches
que la mitraille de nos canons a faites dans les masses serrées des
Russes et les escadrons de leurs cuirassiers; ils se débandent de tous
côtés. Le général de division comte Caulaincourt, gouverneur des pages
de l'empereur, se porte à la tête du cinquième de cuirassiers, culbute
tout, entre dans la redoute de gauche par la gorge. Dès ce moment, plus
d'incertitude, la bataille est gagnée: il tourne contre les ennemis les
vingt-une pièces de canon qui se trouvent dans la redoute. Le comte
Caulaincourt qui venait de se distinguer par cette belle charge,
avait terminé ses destinées; il tombe mort frappé par un boulet: mort
glorieuse et digne d'envie!
Il est deux heures après midi, toute espérance abandonne l'ennemi: la
bataille est finie, la canonnade continue encore; il se bat pour sa
retraite et pour son salut, mais non plus pour la victoire.
La perte de l'ennemi est énorme: douze à treize mille hommes et huit
à neuf mille chevaux russes ont été comptés sur le champ de bataille;
soixante pièces de canon et cinq mille prisonniers sont restés en notre
pouvoir.
Nous avons eu deux mille cinq cents hommes tués et le triple de blessés.
Notre perte totale peut être évaluée à dix mille hommes: celle de
l'ennemi à quarante ou cinquante mille. Jamais on n'a vu pareil champ de
bataille. Sur six cadavres, il y en avait un français et cinq russes.
Quarante généraux russes ont été tués, blessés ou pris: le général
Bagration a été blessé.
Nous avons perdu le général de division comte Montbrun, tué d'un coup
de canon; le général comte Caulaincourt, qui avait été envoyé pour le
remplacer, tué d'un même coup une heure après.
Les généraux de brigade Compère, Plauzonne, Marion, Huart, ont été tués;
sept ou huit généraux ont été blessés, la plupart légèrement. Le prince
d'Eckmühl n'a eu aucun mal. Les troupes françaises se sont couvertes de
gloire et ont montré leur grande supériorité sur les troupes russes.
Telle est en peu de mots l'esquisse de la bataille de la Moskwa, donnée
à deux lieues en arrière de Mojaïsk et à vingt-cinq lieues de Moscou,
près de la petite rivière de la Moskwa. Nous avons tiré soixante mille
coups de canon, qui sont déjà remplacés par l'arrivée de huit cents
voitures d'artillerie qui avaient dépassé Smolensk avant la bataille.
Tous les bois et les villages, depuis le champ de bataille jusqu'ici,
sont couverts de morts et de blessés. On a trouvé ici deux mille morts
ou amputés russes. Plusieurs généraux et colonels sont prisonniers.
L'empereur n'a jamais été exposé; la garde, ni à pied, ni à cheval, n'a
pas donné et n'a pas perdu un seul homme. La victoire n'a jamais été
incertaine. Si l'ennemi, forcé dans ses positions, n'avait pas voulu les
reprendre, notre perte aurait été plus forte que la sienne; mais il a
détruit son armée en la tenant depuis huit heures jusqu'à deux sous le
feu de nos batteries, et en s'opiniâtrant à reprendre ce qu'il avait
perdu. C'est la cause de son immense perte.
Tout le monde s'est distingué: le roi de Naples et le duc d'Elchingen se
sont fait remarquer.
L'artillerie, et surtout celle de la garde, s'est surpassée. Des
rapports détaillés feront connaître les actions qui ont illustré cette
journée.
De notre camp impérial de Mojaïsk, le 10 septembre 1812.
_Aux évêques de France._
Monsieur l'évêque de...., le passage du Niémen, de la Dwina, du
Borysthène, les combats de Mohilow, de la Drissa, de Polotsk, de
Smolensk, enfin, la bataille de la _Moskwa_, sont autant de motifs pour
adresser des actions de grâces au Dieu des armées. Notre intention est
donc qu'à la réception de la présente, vous vous concertiez avec qui de
droit. Réunissez mon peuple dans les églises pour chanter des
prières, conformément à l'usage et aux règles de l'église en pareille
circonstance. Cette lettre n'étant à autre fin, je prie Dieu qu'il vous
ait en sa sainte garde.
NAPOLÉON.
Moscou, 16 septembre 1812.
_Dix-neuvième bulletin de la grande armée._
Depuis la bataille de la Moskwa, l'armée française a poursuivi l'ennemi
sur les trois routes de Mojaïsk, de Svenigorod et de Kalouga sur Moscou.
Le roi de Naples était, le 9, à Koubiuskoë; le vice-roi à Rouza; le
prince Poniatowski à Femiskoë. Le quartier-général est parti de Mojaïsk
le 12; et a été porté à Peselina; le 13, il était au château de Berwska;
le 14, à midi, nous sommes entrés à Moscou. L'ennemi avait élevé sur la
montagne des Moineaux, à deux werstes de la ville, des redoutes qu'il a
abandonnées.
La ville de Moscou est aussi grande que Paris; c'est une ville
extrêmement riche, remplie des palais de tous les principaux de
l'empire. Le gouverneur russe, Rostopchin, a voulu ruiner cette belle
ville, lorsqu'il a vu que l'armée russe l'abandonnait. Il a armé trois
mille malfaiteurs qu'il a fait sortir des cachots; il a appelé également
six mille satellites et leur a fait distribuer des armes de l'arsenal.
Notre avant-garde, arrivée au milieu de la ville, fut accueillie par une
fusillade partie du Kremlin. Le roi de Naples fit mettre en batterie
quelques pièces de canon, dissipa cette canaille, et s'empara du
Kremlin. Nous avons trouvé à l'arsenal soixante-mille fusils neufs et
cent vingt pièces de canon sur leurs affûts. La plus complète anarchie
régnait dans la ville; des forcenés ivres couraient dans les quartiers,
et mettaient le feu partout. Le gouverneur Rostopchin avait fait enlever
tous les marchands et négocians, par le moyen desquels on aurait pu
rétablir l'ordre. Plus de quatre cents Français et Allemands avaient
été arrêtés par ses ordres; enfin, il avait eu la précaution de faire
enlever les pompiers avec les pompes: aussi l'anarchie la plus complète
a désolé cette grande et belle ville, et les flammes la consument. Nous
y avions trouvé des ressources considérables de toute espèce.
L'empereur est logé au Kremlin, qui est au centre de la ville, comme une
espèce de citadelle entourée de hautes murailles. Trente mille blessés
ou malades russes sont dans les hôpitaux, abandonnés, sans secours et
sans nourriture.
Les Russes avouent avoir perdu cinquante mille hommes à la bataille de
la Moskwa. Le prince Bagration est blessé à mort. On a fait le relevé
des généraux russes blessés ou tués à la bataille: il se monte de
quarante-cinq à cinquante.
Moscou, le 17 septembre 1812.
_Vingtième bulletin de la grande armée._
On a chanté des _Te Deum_ en Russie pour le combat de Polotsk; on en a
chanté pour les combats de Riga, pour le combat d'Ostrowno, pour celui
de Smolensk; partout, selon les relations des Russes, ils étaient
vainqueurs, et l'on avait repoussé les Français loin du champ de
bataille; c'est donc au bruit des _Te Deum_ russes que l'armée est
arrivée à Moscou. On s'y croyait vainqueur, du moins la populace; car
les gens instruits savaient ce qui se passait.
Moscou est l'entrepôt de l'Asie et de l'Europe; ses magasins étaient
immenses; toutes les maisons étaient approvisionnées de tout pour huit
mois. Ce n'était que de la veille et du jour même de notre entrée,
que le danger avait été bien connu. On a trouvé dans la maison de ce
misérable Rostopchin, des papiers et une lettre à demi-écrite; il s'est
sauvé sans l'achever.
Moscou, une des plus belles et des plus riches villes du monde n'existe
plus. Dans la journée du 14, le feu a été mis par les Russes à la
bourse, au bazar et a l'hôpital. Le 16, un vent violent s'est élevé;
trois à quatre cents brigands ont mis le feu dans la ville en cinq cents
endroits à la fois, par l'ordre du gouverneur Rostopchin. Les cinq
sixièmes des maisons sont en bois: le feu a pris avec une prodigieuse
rapidité; c'était un océan de flammes. Des églises, il y en avait seize
cents; des palais, plus de mille; d'immenses magasins: presque tout a
été consumé. On a préservé le Kremlin.
Cette perte est incalculable pour la Russie, pour son commerce, pour sa
noblesse qui y avait tout laissé. Ce n'est pas l'évaluer trop haut que
de la porter à plusieurs milliards.
On a arrêté et fusillé une centaine de ces chauffeurs; tous ont déclaré
qu'ils avaient agi par les ordres du gouverneur Rostopchin, et du
directeur de la police.
Trente mille blessés et malades russes ont été brûlés. Les plus riches
maisons de commerce de la Russie se trouvent ruinées: la secousse doit
être considérable; les effets d'habillement, magasins et fournitures de
l'armée russe ont été brûlés; elle y a tout perdu. On n'avait rien voulu
évacuer, parce qu'on a toujours voulu penser qu'il était impossible
d'arriver à Moscou, et qu'on a voulu tromper le peuple. Lorsqu'on a tout
vu dans la main des Français, on a conçu l'horrible projet de brûler
cette première capitale, cette ville sainte, centre de l'empire, et l'on
a réduit deux cent mille bons habitans à la mendicité. C'est le crime de
Rostopchin, exécuté par des scélérats délivrés des prisons.
Les ressources que l'armée trouvait, sont par-là fort diminuées;
cependant l'on a ramassé, et l'on ramasse beaucoup de choses. Toutes
les caves sont à l'abri du feu, et les habitans, dans les vingt-quatre
dernières heures, avaient enfoui beaucoup d'objets. On a lutté contre le
feu; mais le gouverneur avait eu l'affreuse précaution d'emmener ou de
faire briser toutes les pompes.
L'armée se remet de ses fatigues; elle a en abondance du pain, des
pommes de terre, des choux, des légumes, des viandes, des salaisons, du
vin, de l'eau-de-vie, du sucre, du café, enfin des provisions de toute
espèce.
L'avant-garde est à vingt werstes sur la route de Kasan, par laquelle
se retire l'ennemi. Une autre avant-garde française est sur la route de
Saint-Pétersbourg où l'ennemi n'a personne.
La température est encore celle de l'automne: le soldat a trouvé et
trouve beaucoup de pelisses et des fourrures pour l'hiver. Moscou en est
le magasin.
Moscou, 20 septembre 1812.
_Vingt-unième bulletin de la grande armée._
Trois cents chauffeurs ont été arrêtés et fusillés. Ils étaient armés
d'une fusée de six pouces, contenue entre deux morceaux de bois; ils
avaient aussi des artifices qu'ils jetaient sur les toits. Ce misérable
Rostopchin avait fait confectionner ces artifices en faisant croire
aux habitans qu'il voulait faire un ballon qu'il lancerait, plein de
matières incendiaires, sur l'armée française. Il réunissait, sous ce
prétexte, les artifices et autres objets nécessaires à l'exécution de
son projet.
Dans la journée du 19 et dans celle du 20, les incendies ont cessé. Les
trois quarts de la ville sont brûlés, entre autres le beau palais de
Catherine, meublé à neuf. Il reste au plus le quart des maisons.
Pendant que Rostopchin enlevait les pompes de la ville, il laissait
soixante mille fusils, cent cinquante pièces de canon, plus de cent
mille boulets et bombes, quinze cent mille cartouches, quatre cent
milliers de poudre, quatre cent milliers de salpêtre et de soufre. Ce
n'est que le 19 qu'on a découvert les quatre cent milliers de salpêtre
et de soufre, dans un bel établissement situé à une demi-lieue de
la ville; cela est important. Nous voilà approvisionnés pour deux
campagnes.
On trouve tous les jours des caves pleines de vin et d'eau-de-vie.
Les manufactures commençaient à fleurir à Moscou; elles sont détruites.
L'incendie de cette capitale retarde la Russie de cent ans.
Le temps paraît tourner à la pluie. La plus grande partie de l'armée est
casernée dans Moscou.
Moscou, 27 septembre 1812.
_Vingt-deuxième bulletin de la grande armée._
Le consul général Lesseps a été nommé intendant de la province de
Moscou. Il a organisé une municipalité et plusieurs commissions, toutes
composées de gens du pays.
Les incendies ont entièrement cessé. On découvre tous les jours des
magasins de sucre, de pelleteries, de draps, etc.
L'armée ennemie paraît se retirer sur Kalouga et Toula. Toula renferme
la plus grande fabrique d'armes qu'ait la Russie. Notre avant-garde est
sur la Pakra.
L'empereur est logé au palais impérial du Kremlin. On a trouvé au
Kremlin plusieurs ornemens servant au sacre des empereurs, et tous les
drapeaux pris aux Turcs depuis cent ans.
Le temps est à peu près comme à la fin d'octobre à Paris. Il pleut un
peu, et l'on a eu quelques gelées blanches. On assure que la Moskwa et
les rivières du pays ne gèlent point avant la mi-novembre.
La plus grande partie de l'armée est cantonnée à Moscou, où elle se
remet de ses fatigues.
Moscou, 9 octobre 1812.
_Vingt-troisième bulletin de la grande armée._
L'avant-garde, commandée par le roi de Naples, est sur la Nara, à vingt
lieues de Moscou. L'armée ennemie est sur Kalouga. Des escarmouches ont
lieu tous les jours. Le roi de Naples a eu dans toutes l'avantage, et a
toujours chassé l'ennemi de ses positions.
Les cosaques rôdent sur nos flancs. Une patrouille de cent cinquante
dragons de la garde, commandée par le major Marthod, est tombée dans
une embuscade de cosaques, entre le chemin de Moscou et de Kalouga. Les
dragons en ont sabré trois cents, se sont fait jour, mais ils ont en
vingt hommes restés sur le champ de bataille, qui ont été pris, parmi
lesquels le major, blessé grièvement.
Le duc d'Elchingen est à Boghorodock; l'avant-garde du vice-roi est à
Troitsa, sur la route de Dmitrow.
Les drapeaux pris par les Russes sur les Turcs dans différentes guerres,
et plusieurs choses curieuses trouvées dans la Kremlin, sont partis pour
Paris. On a trouvé une madone enrichie de diamans; on l'a aussi envoyée
à Paris.
Il paraît que Rostopchin est aliéné. A Voronovo, il a mis le feu à son
château, et a laissé l'écrit suivant attaché à un poteau:
«J'ai embelli pendant huit ans cette campagne, et j'y ai vécu heureux au
sein de ma famille. Les habitans de cette terre, au nombre de dix-sept
cent vingt, la quittent à votre approche, et moi je mets le feu à ma
maison pour qu'elle ne soit pas souillée par votre présence.--Français,
je vous ai abandonné mes deux maisons de Moscou avec un mobilier d'un
demi-million de roubles.--Ici, vous ne trouverez que des cendres.» Signé
comte FEDOR ROSTOPCHIN.
Le palais du prince Kurakin est un de ceux qu'on est parvenu à sauver de
l'incendie. Le général comte Nansouty y est logé.
On est parvenu avec beaucoup de peine à tirer des hôpitaux et des
maisons incendiées une partie des malades russes. Il reste encore
environ quatre mille de ces malheureux. Le nombre de ceux qui ont péri
dans l'incendie est extrêmement considérable.
Il a fait depuis huit jours, du soleil, et plus chaud qu'à Paris dans
cette saison. On ne s'aperçoit pas qu'on soit dans le Nord.
Le duc de Reggio, qui est à Wilna, est entièrement rétabli.
Le général en chef ennemi Bagration est mort des blessures qu'il a
reçues à la bataille de la Moskwa.
L'armée russe désavoue l'incendie de Moscou. Les auteurs de cet attentat
sont en horreur aux Russes. Ils regardent Rostopchin comme une espèce
de Marat. Il a pu se consoler dans la société du commissaire anglais
Wilson.
L'état-major fait imprimer les détails du combat de Smolensk et de la
bataille de la Moskwa, et fera connaître ceux qui se sont distingués.
On vient d'armer le Kremlin de cinquante pièces de canon, et l'on a
construit des flèches à tous les rentrans. Il forme une forteresse. Les
fours et les magasins y sont établis.
Moscou, 14 octobre 1812.
_Vingt-quatrième bulletin de la grande armée._
Le général baron Delzons s'est porté sur Dmitrow. Le roi de Naples est
à l'avant-garde sur la Nara, en présence de l'ennemi, qui est occupé à
refaire son armée, en la complétant par des milices.
Le temps est encore beau. La première neige est tombée hier. Dans vingt
jours il faudra être en quartiers d'hiver.
Les forces que la Russie avait en Moldavie ont rejoint le général
Tormazow. Celles de Finlande ont débarqué à Riga. Elles sont sorties et
ont attaqué le dixième corps. Elles ont été battues; trois mille hommes
ont été faits prisonniers. On n'a pas encore la relation officielle de
ce brillant combat, qui fait tant d'honneur au général d'Yorck.
Tous nos blessés sont évacués sur Smolensk, Minsk et Mohilow. Un grand
nombre sont rétablis et ont rejoint leurs corps.
Beaucoup de correspondances particulières entre Saint-Pétersbourg
et Moscou font bien connaître la situation de cet empire. Le projet
d'incendier Moscou ayant été tenu secret, la plupart des seigneurs et
des particuliers n'avaient rien enlevé.
Les ingénieurs ont levé le plan de la ville, en marquant les maisons
qui ont été sauvées de l'incendie. Il résulte que l'on n'est parvenu
à sauver du feu que la dixième partie de la ville. Les neuf-dixièmes
n'existent plus.
A Noilskoë, le 20 octobre 1812.
_Vingt-cinquième bulletin de la grande armée._
Tous les malades qui étaient aux hôpitaux de Moscou, ont été évacués
dans les journées du 15, du 16, du 17 et du 18 sur Mojaïsk et Smolensk.
Les caissons d'artillerie, les munitions prises, et une grande quantité
de choses curieuses, et des trophées, ont été emballés et sont partis le
15. L'armée a reçu l'ordre de faire du biscuit pour vingt jours, et de
se tenir prête à partir; effectivement, l'empereur a quitté Moscou le
19. Le quartier-général était le même jour à Desna.
D'un côté, on a armé le Kremlin et on l'a fortifié: dans le même temps,
on l'a miné pour le faire sauter. Les uns croient que l'empereur veut
marcher sur Toula et Kalouga pour passer l'hiver dans ces provinces, en
occupant Moscou par une garnison dans le Kremlin.
Les autres croient que l'empereur fera sauter le Kremlin et brûler les
établissemens publics qui restent, et qu'il se rapprochera de cent
lieues de la Pologne, pour établir ses quartiers d'hiver dans un pays
ami, et être à portée de recevoir tout ce qui existe dans les magasins
de Dantzick, de Kowno, de Wilna et Minsk, pour se rétablir des fatigues
de la guerre: ceux-ci font l'observation que Moscou est éloigné de
Pétersbourg de cent quatre-vingt lieues de mauvaise route, tandis qu'il
n'y a de Witepsk à Pétersbourg que cent trente lieues; qu'il y a de
Moscou à Kiow deux cent dix-huit lieues, tandis qu'il n'y a de Smolensk
à Kiow que cent douze lieues, d'où l'on conclut que Moscou n'est pas une
position militaire; or, Moscou n'a plus d'importance politique, puisque
cette ville est brûlée et ruinée pour cent ans.
L'ennemi montre beaucoup de cosaques qui inquiètent la cavalerie:
l'avant-garde de la cavalerie, placée en avant de Vinkovo, a été
surprise par une horde de ces cosaques; ils étaient dans le camp avant
qu'on pût être à cheval. Ils ont pris un parc du général Sébastiani de
cent voitures de bagages, et fait une centaine de prisonniers. Le roi de
Naples est monté à cheval avec les cuirassiers et les carabiniers, et
apercevant une colonne d'infanterie légère de quatre bataillons, que
l'ennemi envoyait pour appuyer les cosaques, il l'a chargée, rompue et
taillée en pièces. Le général Dery, aide-de-camp du roi, officier brave,
a été tué dans cette charge, qui honore les carabiniers.
Le vice-roi est arrivé à Fominskoë. Toute l'armée est en marche.
Le maréchal duc de Trévise est resté à Moscou avec une garnison.
Le temps est très-beau, comme en France en octobre, peut-être un peu
plus chaud. Mais dans les premiers jours de novembre on aura des froids.
Tout indique qu'il faut songer aux quartiers d'hiver. Notre cavalerie,
surtout, en a besoin. L'infanterie s'est remise à Moscou, et elle est
très-bien portante.
Borowsk, 23 octobre 1812.
_Vingt-sixième bulletin de la grande armée._
Après la bataille de la Moskwa, le général Kutusow prit position à
une lieue en avant de Moscou; il avait établi plusieurs redoutes pour
défendre la ville; il s'y tint, espérant sans doute en imposer jusqu'au
dernier moment. Le 14 septembre, ayant vu l'armée française marcher à
lui, il prit son parti, et évacua la position en passant par Moscou. Il
traversa cette ville avec son quartier-général à neuf heures du matin.
Notre avant-garde la traversa à une heure après midi.
Le commandant de l'arrière-garde russe fit demander qu'on le laissât
défiler dans la ville sans tirer: on y consentit; mais au Kremlin, la
canaille armée par le gouverneur, fit résistance et fut sur-le-champ
dispersée. Dix mille soldats russes furent, le lendemain et les jours
suivans, ramassés dans la ville, où ils s'étaient éparpillés par l'appât
du pillage: c'étaient d'anciens et bons soldats; ils ont augmenté le
nombre des prisonniers.
Les 15, 16 et 17 septembre, le général d'arrière-garde russe dit que
l'on ne tirerait plus, et que l'on ne devait plus se battre, et parla
beaucoup de paix. Il se porta sur la route de Kolomna, et notre
avant-garde se plaça à cinq lieues de Moscou, au pont de la Moskwa.
Pendant ce temps, l'armée russe quitta la route de Kolomna et prit celle
de Kalouga par la traverse. Elle fit ainsi la moitié du tour de la
ville, à six lieues de distance. Le vent y portait des tourbillons de
flammes et de fumée. Cette marche, au dire des officiers russes, était
sombre et religieuse. La consternation était dans les âmes: on assure
qu'officiers et soldats étaient si pénétrés, que le plus profond silence
régnait dans toute l'armée comme dans la prière.
On s'aperçut bientôt de la marche de l'ennemi. Le duc d'Istrie se porta
à Desna avec un corps d'observation.
Le roi de Naples suivit l'ennemi d'abord sur Podol, et ensuite se porta
sur ses derrières, menaçant de lui couper la route de Kalouga. Quoique
le roi n'eût avec lui que l'avant-garde, l'ennemi ne se donna que le
temps d'évacuer les retranchemens qu'il avait faits, et se porta six
lieues en arrière, après un combat glorieux pour l'avant-garde. Le
prince Poniatowski prit position derrière la Nara, au confluent de
l'Istia.
Le général Lauriston ayant dû aller au quartier-général russe le 5
octobre, les communications se rétablirent entre nos avant-postes et
ceux de l'ennemi, qui convinrent entre eux de ne pas s'attaquer sans
se prévenir trois heures d'avance; mais le 18, à sept heures du matin,
quatre mille cosaques sortirent d'un bois situé à demi-portée de canon
du général Sébastiani, formant l'extrême gauche de l'avant-garde, qui
n'avait été ni occupé ni éclairé ce jour-là. Ils firent un houra
sur cette cavalerie légère dans le temps qu'elle était à pied à la
distribution de farine. Cette cavalerie légère ne put se former qu'à un
quart de lieue plus loin. Cependant l'ennemi pénétrant par cette trouée,
un parc de douze pièces de canon et de vingt caissons du général
Sébastiani fut pris dans un ravin, avec des voitures de bagages, au
nombre de trente; en tout soixante-cinq voitures, au lieu de cent que
l'on avait portées dans le dernier bulletin.
Dans le même temps, la cavalerie régulière de l'ennemi et deux colonnes
d'infanterie pénétraient dans la trouée. Elles espéraient gagner le bois
et le défilé de Voconosvo avant nous; mais le roi de Naples était là: il
était à cheval. Il marcha, et enfonça la cavalerie de ligne russe
dans dix ou douze charges différentes. Il aperçut la division de six
bataillons ennemis commandée par le lieutenant-général Muller,
la chargea et l'enfonça. Cette division a été massacrée. Le
lieutenant-général Muller a été tué.
Pendant que ceci se passait, le prince Poniatowski repoussait une
division russe avec succès. Le général polonais Fischer a été tué d'un
boulet.
L'ennemi a non-seulement éprouvé une perte supérieure à la nôtre; mais
il a la honte d'avoir violé une trêve d'avant-garde, ce qu'on ne vit
presque jamais. Notre perte se monte à huit cents hommes tués, blessés
ou pris; celle de l'ennemi est double. Plusieurs officiers russes ont
été pris: deux de leurs généraux ont été tués. Le roi de Naples, dans
cette journée, a montré ce que peuvent la présence d'esprit, la valeur
et l'habitude de la guerre. En général, dans toute la campagne, ce
prince s'est montré digne du rang suprême où il est.
Cependant, l'empereur voulant obliger l'ennemi à évacuer son camp
retranché, et le rejeter à plusieurs marches en arrière, pour
pouvoir tranquillement se porter sur les pays choisis pour ses
quartiers-d'hiver, et nécessaires à occuper actuellement pour
l'exécution de ses projets ultérieurs, avait ordonné, le 17, par le
général Lauriston, à son avant-garde, de se placer derrière le défilé de
Winkowo, afin que ses mouvemens ne pussent pas être aperçus. Depuis que
Moscou avait cessé d'exister, l'empereur avait projeté ou d'abandonner
cet amas de décombres, ou d'occuper seulement le Kremlin avec trois
mille hommes; mais le Kremlin, après quinze jours de travaux, ne fut pas
jugé assez fort pour être abandonné vingt ou trente jours à ses propres
forces; il aurait affaibli et gêné l'armée dans ses mouvemens, sans
donner un grand avantage. Si l'on eût voulu garder Moscou contre les
mendians et les pillards, il fallait vingt mille hommes. Moscou est
aujourd'hui un vrai cloaque malsain et impur. Une population de deux
cent mille âmes, errant dans les bois voisins, mourant de faim, vient
sur ses décombres chercher quelques débris et quelques légumes de
jardins pour vivre. Il parut inutile de compromettre quoi que ce soit
pour un objet qui n'était d'aucune importance militaire, et qui est
aujourd'hui devenu sans importance politique.
Tous les magasins qui étaient dans la ville ayant été découverts avec
soin, les autres évacués, l'empereur fit miner le Kremlin. Le duc de
Trévise le fit sauter le 23, à deux heures du matin: l'arsenal, les
casernes, les magasins, tout a été détruit. Cette ancienne citadelle,
qui date de la fondation de la monarchie, ce premier palais des
czars, ont été! Le duc de Trévise s'est mis en marche pour Vereja.
L'aide-de-camp de l'empereur de Russie, Winzingerode, ayant voulu
percer, le 22, à la tête de cinq cents cosaques, fut repoussé et fait
prisonnier avec un jeune officier russe nommé Nariskin.
Le quartier-général fut porté le 19 au château de Troitskoe; il y
séjourna le 20: le 21, il était à Ignatiew, le 22, à Fominskoi, toute
l'armée ayant fait deux marches de flanc, et le 21 à Borowsk.
L'empereur compte se mettre en marche le 24, pour gagner la Dwina,
et prendre une position qui le rapproche de quatre-vingts lieues de
Pétersbourg et de Wilna, double avantage, c'est-à-dire plus près de
vingt marches des moyens et du but.
De quatre mille maisons de pierre qui existaient à Moscou, il n'en
restait plus que deux cents. On a dit qu'il en restait le quart,
parce qu'on y a compris huit cents églises, encore une partie en est
endommagée. De huit mille maisons de bois, il en restait à peu près cinq
cents. On proposa à l'empereur de faire brûler le reste de la ville pour
servir les Russes comme ils le veulent, et d'étendre cette mesure autour
de Moscou. Il y a deux mille villages et autant de maisons de campagne
ou de châteaux. On proposa de former quatre colonnes de deux cents
hommes chacune, et de les charger d'incendier tout à vingt lieues à la
ronde. Cela apprendra aux Russes, disait-on, à faire la guerre en règle
et non en Tartares. S'ils brûlent un village, une maison, il faut leur
répondre en leur en brûlant cent.
L'empereur s'est refusé à ces mesures qui auraient tant aggravé les
malheurs de cette population. Sur neuf mille propriétaires dont on
aurait brûlé les châteaux, cent peut-être sont des sectateurs du Marat
de la Russie; mais huit mille neuf cents sont de braves gens déjà
trop victimes de l'intrigue de quelques misérables. Pour punir cent
coupables, on en aurait ruiné huit mille neuf cents. Il faut ajouter que
l'on aurait mis absolument sans ressources deux cent mille pauvres serfs
innocens de tout cela. L'empereur s'est donc contenté d'ordonner la
destruction des citadelles et établissemens militaires, selon les
usages de la guerre, sans rien faire perdre aux particuliers, déjà trop
malheureux par les suites de cette guerre.
Les habitans de la Russie ne reviennent pas du temps qu'il fait depuis
vingt jours. C'est le soleil et les belles journées du voyage de
Fontainebleau. L'armée est dans un pays extrêmement riche, et qui peut
se comparer aux meilleurs de la France et de l'Allemagne.
Vereia, le 27 octobre 1812.
_Vingt-septième bulletin de la grande armée._
Le 22, le prince Poniatowski se porta sur Vereia. Le 23, l'armée allait
suivre ce mouvement, lorsque, dans l'après-midi, on apprit que l'ennemi
avait quitté son camp retranché, et se portait sur la petite ville de
Maloiaroslawetz. On jugea nécessaire de marcher à lui pour l'en chasser.
Le vice-roi reçut l'ordre de s'y porter. La division Delzons arriva le
23, à six heures du soir, sur la rive gauche, s'empara du pont, et le
fit rétablir.
Dans la nuit du 23 au 24, deux divisions russes arrivèrent dans la ville
et s'emparèrent des hauteurs sur la rive droite, qui sont extrêmement
favorables.
Le 24, à la pointe du jour, le combat s'engagea. Pendant ce temps,
l'armée ennemie parut tout entière, et vint prendre position derrière la
ville: les divisions Delzons, Broussier et Pino, et la garde italienne
furent successivement engagées. Ce combat fait le plus grand honneur au
vice-roi et au quatrième corps d'armée. L'ennemi engagea les deux tiers
de son armée pour soutenir la position; ce fut en vain: la ville
fut enlevée, ainsi que les hauteurs. La retraite de l'ennemi fut si
précipitée, qu'il fut obligé de jeter vingt pièces de canon dans la
rivière.
Vers le soir, le maréchal prince d'Eckmülh déboucha avec son corps; et
toute l'armée se trouva en bataille avec son artillerie, le 25, sur la
position que l'ennemi occupait la veille.
L'empereur porta son quartier-général le 24 au village de Ghorodnia. A
sept heures du matin, six mille cosaques, qui s'étaient glissés dans
les bois, firent un houra général sur les derrières de la position, et
enlevèrent six pièces de canon qui étaient parquées. Le duc d'Istrie se
porta au galop avec toute la garde à cheval: cette horde fut sabrée,
ramenée et jetée dans la rivière; on lui reprit l'artillerie qu'elle
avait prise, et plusieurs voitures qui lui appartenaient; six cents de
ces cosaques ont été tués, blessés ou pris; trente hommes de la garde
ont été blessés, et trois tués. Le général de division comte Rapp a eu
un cheval tué sous lui: l'intrépidité dont ce général a donné tant de
preuves, se montre dans toutes les occasions. Au commencement de
la charge, les officiers de cosaques appelaient la garde, qu'ils
reconnaissaient, _muscadins de Paris_. Le major des dragons Letort
s'était fait remarquer. A huit heures, l'ordre était rétabli.
L'empereur se porta à Maloiaroslawetz, reconnut la position de l'ennemi,
et ordonna l'attaque pour le lendemain; mais dans la nuit l'ennemi a
battu en retraite. Le prince d'Eckmülh l'a poursuivi pendant six lieues;
l'empereur alors l'a laissé aller, et a ordonné le mouvement sur Vereia.
Le 26, le quartier-général était à Borowsk, et le 25 à Vereia. Le prince
d'Eckmülh est ce soir à Borowsk; le maréchal duc d'Elchingen à Mojaïsk.
Le temps est superbe, les chemins sont beaux: c'est le reste de
l'automne: ce temps durera encore huit jours, et à cette époque nous
serons rendus dans nos nouvelles positions.
Dans le combat de Maloiaroslawetz, la garde italienne s'est distinguée;
elle a pris la position et s'y est maintenue. Le général baron Delzons,
officier distingué, a été tué de trois balles. Notre perte est de quinze
cents hommes tués ou blessés; celle des ennemis est de six à sept mille.
On a trouvé sur le champ de bataille dix-sept cents Russes, parmi
lesquels onze cents recrues habillées de vestes grises, ayant à peine
deux mois de service.
L'ancienne infanterie russe est détruite; l'armée russe n'a quelque
consistance que par les nombreux renforts de cosaques récemment arrivés
du Don. Des gens instruits assurent qu'il n'y a dans l'infanterie russe
que le premier rang composé de soldats, et que les deuxième et troisième
rangs sont remplis par des recrues et des milices, que, malgré la parole
qu'on leur avait donnée, on y a incorporées. Les Russes ont eu trois
généraux tués. Le général comte Pino a été légèrement blessé.
Smolensk, le 11 novembre 1812.
_Vingt-huitième bulletin de la grande armée._
Le quartier-général impérial était, le 1er novembre, à Viazma, et le 9
à Smolensk. Le temps a été très beau jusqu'au 6; mais, le 7, l'hiver a
commencé, la terre s'est couverte de neige. Les chemins sont devenus
très-glissans et très-difficiles pour les chevaux de trait. Nous en
avons perdu beaucoup par le froid et les fatigues; les bivouacs de la
nuit leur nuisent beaucoup.
Depuis le combat de Maloiaroslawetz, l'avant-garde n'avait pas vu
l'ennemi, si ce n'est les cosaques qui, comme les Arabes, rôdent sur les
flancs et voltigent pour inquiéter.
Le 2, à deux heures après-midi, douze mille hommes d'infanterie russe,
couverts par une nuée de cosaques, coupèrent la route, à une lieue de
Viasma, entre le prince d'Eckmülh et le vice-roi. Le prince d'Eckmülh et
le vice-roi firent marcher sur cette colonne, la chassèrent du chemin,
la culbutèrent dans les bois, lui prirent un général-major avec bon
nombre de prisonniers, et lui enlevèrent six pièces de canon; depuis on
n'a plus vu l'infanterie russe, mais seulement des cosaques.
Depuis le mauvais temps du 6, nous avons perdu plus de trois mille
chevaux de trait, et près de cent de nos caissons ont été détruits.
Le général Wittgenstein ayant été renforcé par les divisions russes de
Finlande et par un grand nombre de troupes de milice, a attaqua le
18 octobre, le maréchal Gouvion-Saint-Cyr; il a été repoussé par ce
maréchal et par le général de Wrede, qui lui ont fait trois mille
prisonniers, et ont couvert le champ de bataille de ses morts.
Le 20, le maréchal Gouvion-Saint-Cyr, ayant appris que le maréchal duc
de Bellune, avec le neuvième corps, marchait pour le renforcer, repassa
la Dwina, et se porta à sa rencontre pour, sa jonction opérée avec
lui, battre Wittgenstein et lui faire repasser la Dwina. Le maréchal
Gouvion-Saint-Cyr fait le plus grand éloge de ses troupes. La division
suisse s'est fait remarquer par son sang-froid et sa bravoure. Le
colonel Guéhéneuc, du vingt-sixième régiment d'infanterie légère a été
blessé. Le maréchal Saint-Cyr a eu une balle au pied. Le maréchal duc de
Reggio est venu le remplacer, et a repris le commandement du deuxième
corps.
La santé de l'empereur n'a jamais été meilleure.
Molodetschino, le 3 décembre 1812.
_Vingt-neuvième bulletin de la grande armée._
Jusqu'au 6 novembre, le temps a été parfait, et le mouvement de l'armée
s'est exécuté avec le plus grand succès. Le froid a commencé le 9; dès
ce moment, chaque nuit nous avons perdu plusieurs centaines de chevaux,
qui mouraient au bivouac. Arrivés à Smolensk, nous avions déjà perdu
bien des chevaux de cavalerie et d'artillerie.
L'armée russe de Volhynie était opposée à notre droite. Notre droite
quitta la ligne d'opération de Minsk, et prit pour pivot de ses
opérations la ligne de Varsovie. L'empereur apprit à Smolensk, le 9, ce
changement de ligne d'opérations, et présuma ce que ferait l'ennemi.
Quelque dur qu'il lui parût de se mettre en mouvement dans une si
cruelle saison, le nouvel état des choses le nécessitait; il espérait
arriver à Minsk, ou du moins sur la Bérésina, avant l'ennemi; il partit
le 13 de Smolensk; le 16, il coucha à Krasnoi. Le froid, qui avait
commencé le 7, s'accrut subitement, et, du 14 au 15 et au 16, le
thermomètre marqua seize et dix-huit degrés au-dessous de glace.
Les chemins furent couverts de verglas; les chevaux de cavalerie,
d'artillerie, de train périssaient toutes les nuits, non par centaines,
mais par milliers, surtout les chevaux de France et d'Allemagne: plus de
trente mille chevaux périrent en peu de jours; notre cavalerie se trouva
toute à pied; notre artillerie et nos transports se trouvaient sans
attelage. Il fallut abandonner et détruire une bonne partie de nos
pièces et de nos munitions de guerre et de bouche.
Cette armée, si belle le 6, était bien différente dès le 14, presque
sans cavalerie, sans artillerie, sans transports. Sans cavalerie, nous
ne pouvions pas nous éclairer à un quart de lieue; cependant, sans
artillerie, nous ne pouvions pas risquer une bataille et attendre
de pied ferme; il fallait marcher pour ne pas être contraint à une
bataille, que le défaut de munitions nous empêchait de désirer; il
fallait occuper un certain espace pour ne pas être tournés, et cela sans
cavalerie qui éclairât et liât les colonnes. Cette difficulté, jointe à
un froid excessif subitement venu, rendit notre situation fâcheuse. Les
hommes que la nature n'a pas trempés assez fortement pour être au-dessus
de toutes les chances du sort et de la fortune, parurent ébranlés,
perdirent leur gaîté, leur bonne humeur, et ne révèrent que malheurs et
catastrophes; ceux qu'elle a créés supérieurs à tout, conservèrent leur
gaîté, leurs manières ordinaires, et virent une nouvelle gloire dans des
difficultés différentes à surmonter.
L'ennemi, qui voyait sur les chemins les traces de cette affreuse
calamité qui frappait l'armée française, chercha à en profiter. Il
enveloppait toutes les colonnes par ses cosaques, qui enlevaient,
comme les Arabes dans les déserts, les trains et les voitures qui
s'écartaient. Cette méprisable cavalerie, qui ne fait que du bruit, et
n'est pas capable d'enfoncer une compagnie de voltigeurs, se rendit
redoutable à la faveur des circonstances. Cependant l'ennemi eut à se
repentir de toutes les tentatives sérieuses qu'il voulut entreprendre;
il fut culbuté par le vice-roi au-devant duquel il s'était placé, et y
perdit beaucoup de monde.
Le duc d'Elchingen qui, avec trois mille hommes, faisait
l'arrière-garde, avait fait sauter les remparts de Smolensk. Il fut
cerné et se trouva dans une position critique: il s'en tira avec cette
intrépidité qui le distingue. Après avoir tenu l'ennemi éloigné de lui
pendant toute la journée du 18, et l'avoir constamment repoussé, à la
nuit, il fit un mouvement par le flanc droit, passa le Borysthène, et
déjoua tous les calculs de l'ennemi. Le 19, l'armée passa le Borysthène
à Orza, et l'armée russe fatiguée, ayant perdu beaucoup de monde, cessa
là ses tentatives.
L'armée de Volhynie s'était portée dès le 16 sur Minsk, et marchait sur
Borisow. Le général Dombrowski défendit la tête de pont de Borisow avec
trois mille hommes. Le 23, il fut forcé, et obligé d'évacuer cette
position. L'ennemi passa alors la Bérésina, marchant sur Bobr; la
division Lambert faisait l'avant-garde. Le deuxième corps, commandé par
le duc de Reggio, qui était à Tscherein, avait reçu l'ordre de se porter
sur Borisow pour assurer à l'armée le passage de la Bérésina. Le 24, le
duc de Reggio rencontra la division Lambert à quatre lieues de Borisow,
l'attaqua, la battit, lui fit deux mille prisonniers, lui prit six
pièces de canon, cinq cents voitures de bagages de l'armée de Volhynie,
et rejeta l'ennemi sur la rive droite de la Bérésina. Le générai
Berkeim, avec le quatrième de cuirassiers, se distingua par une belle
charge. L'ennemi ne trouva son salut qu'on brûlant le pont, qui a plus
de trois cents toises.
Cependant l'ennemi occupait tous les passages de la Bérésina; cette
rivière est large de quarante toises; elle charriait assez de glaces;
mais ses bords sont couverts de marais de trois cents toises de long, ce
qui la rend un obstacle difficile à franchir.
Le général ennemi avait placé ses quatre divisions dans différens
débouchés où il présumait que l'armée française voudrait passer.
Le 26, à la pointe du jour, l'empereur, après avoir trompé l'ennemi par
divers mouvemens faits dans la journée du 25, se porta sur le village
de Studzianca, et fit aussitôt, malgré une division ennemie, et en sa
présence, jeter deux ponts sur la rivière. Le duc de Reggio passa,
attaqua l'ennemi, et le mena battant deux heures; l'ennemi se retira
sur la tête de pont de Borisow. Le général Legrand, officier du premier
mérite, fut blessé grièvement, mais non dangereusement. Toute la journée
du 26 et du 27 l'armée passa.
Le duc de Bellune, commandant le neuvième corps, avait reçu ordre de
suivre le mouvement du duc de Reggio, de faire l'arrière-garde, et
de contenir l'armée russe de la Dwina qui le suivait. La division
Partouneaux faisait l'arrière-garde de ce corps. Le 27 à midi, le duc de
Bellune arriva avec deux divisions au pont de Studzianca.
La division Partouneaux partit à la nuit de Borisow. Une brigade de
cette division qui formait l'arrière-garde, et qui était chargée de
brûler les ponts, partit à sept heures du soir; elle arriva entre dix et
onze heures; elle chercha sa première brigade et son général de division
qui étaient partis deux heures avant, et qu'elle n'avait pas rencontrés
en route. Ses recherches furent vaines; on conçut alors des inquiétudes.
Tout ce qu'on a pu connaître depuis, c'est que cette première brigade,
partie à cinq heures, s'est égarée à six, a pris à droite au lieu de
prendre à gauche, et a fait deux ou trois lieues dans cette direction;
que dans la nuit, et transie de froid, elle s'est ralliée aux feux de
l'ennemi, qu'elle a pris pour ceux de l'armée française; entourée ainsi,
elle aura été enlevée. Cette cruelle méprise doit nous avoir fait perdre
deux mille hommes d'infanterie, trois cents chevaux et trois pièces
d'artillerie. Des bruits couraient que le général de division n'était
pas avec sa colonne, et avait marché isolément.
Toute l'armée ayant passé le 28 au matin, le duc de Bellune gardait la
tête de pont sur la rive gauche; le duc de Reggio, et derrière lui toute
l'armée, était sur la rive droite.
Borisow ayant été évacué, les armées de la Dwina et de Volhynie
communiquèrent; elles concertèrent une attaque. Le 28, à la pointe du
jour, le duc de Reggio fit prévenir l'empereur qu'il était attaqué; une
demi-heure après, le duc de Bellune le fut sur la rive gauche; l'armée
prit les armes. Le duc d'Elchingen se porta à la suite du duc de Reggio,
et le duc de Trévise derrière le duc d'Elchingen. Le combat devint vif;
l'ennemi voulut déborder notre droite; le général Doumerc, commandant
la cinquième division de cuirassiers, et qui faisait partie du deuxième
corps resté sur la Dwina, ordonna une charge de cavalerie aux quatrième
et cinquième régimens de cuirassiers, au moment où la légion de la
Vistule s'engageait dans les bois pour percer le centre de l'ennemi,
qui fut culbuté et mis en déroute. Ces braves cuirassiers enfoncèrent
successivement six carrés d'infanterie, et mirent en déroute la
cavalerie ennemie qui venait au secours de son infanterie: six mille
prisonniers, deux drapeaux et six pièces de canon tombèrent en notre
pouvoir.
De son côté, le duc de Bellune fit charger vigoureusement l'ennemi, le
battit, lui fit cinq à six cents prisonniers, et le tint hors la portée
du canon du pont. Le général Fournier fit une belle charge de cavalerie.
Dans le combat de la Bérésina, l'armée de Volhynie a beaucoup souffert.
Le duc de Reggio a été blessé; sa blessure n'est pas dangereuse; c'est
une balle qu'il a reçue dans le côté.
Le lendemain 29, nous restâmes sur le champ de bataille. Nous avions à
choisir entre deux routes, celle de Minsk et celle de Wilna. La route de
Minsk passe au milieu d'une forêt et de marais incultes, et il eût été
impossible à l'armée de s'y nourrir. La route de Wilna, au contraire,
passe dans de très-bons pays; l'armée, sans cavalerie, faible en
munitions, horriblement fatiguée de cinquante jours de marche, traînant
à sa suite ses malades et les blessés de tant de combats, avait besoin
d'arriver à ses magasins. Le 30, le quartier-général fut à Plechnitsi;
le 1er décembre à Slaiki, et le 3 à Molodetschino, où l'armée a reçu les
premiers convois de Wilna.
Tous les officiers et soldats blessés, et tout ce qui est embarras,
bagages, etc., ont été dirigés sur Wilna.
Dire que l'armée a besoin de rétablir sa discipline, de se refaire, de
remonter sa cavalerie, son artillerie et son matériel, c'est le résultat
de l'exposé qui vient d'être fait. Le repos est son premier besoin. Le
matériel et les chevaux arrivent. Le général Bourcier a déjà plus de
vingt mille chevaux de remonte dans différens dépôts. L'artillerie a
déjà réparé ses pertes; les généraux, les officiers et les soldats ont
beaucoup souffert de la fatigue et de la disette. Beaucoup ont perdu
leurs bagages par suite de la perte de leurs chevaux; quelques-uns
par le fait des embuscades des cosaques. Les cosaques ont pris nombre
d'hommes isolés, d'ingénieurs-géographes qui levaient les positions, et
d'officiers blessés qui marchaient sans précaution, préférant courir des
risques plutôt que de marcher posément et dans les convois.
Les rapports des officiers-généraux commandant les corps feront
connaître les officiers et soldats qui se sont le plus distingués, et
les détails de tous ces mémorables événemens.
Dans tous ces mouvemens, l'empereur a toujours marché au milieu de
sa garde, la cavalerie, commandée par le maréchal duc d'Istrie, et
l'infanterie, commandée par le duc de Dantzick. S. M. a été satisfaite
du bon esprit que sa garde a montré; elle a toujours été prête à
se porter partout où les circonstances l'auraient exigé; mais les
circonstances ont toujours été telles que sa simple présence a suffi, et
qu'elle n'a pas été dans le cas de donner.
Le prince de Neufchâtel, le grand-maréchal, le grand-écuyer et tous les
aides-de-camp et les officiers militaires de la maison de l'empereur,
ont toujours accompagné sa Majesté.
Notre cavalerie était tellement démontée, que l'on a dû réunir les
officiers auxquels il restait un cheval, pour en former quatre
compagnies de cent cinquante hommes chacune. Les généraux y faisaient
les fonctions de capitaines, et les colonels celles de sous-officiers.
Cet escadron sacré, commandé par le général Grouchy, et sous les ordres
du roi de Naples, ne perdait pas de vue l'empereur dans tous ses
mouvemens.
La santé de Sa Majesté n'a jamais été meilleure.
Paris, 18 décembre 1812.
_Note publiée dans le Moniteur au retour de l'empereur à Paris._
Le 5 décembre, l'empereur réunit au quartier-général de Smorgony, le roi
de Naples, le vice-roi, le prince de Neufchâtel, et les maréchaux ducs
d'Elchingen, de Dantzick, de Trévise, le prince d'Eckmülh, le duc
d'Istrie, et leur fit connaître qu'il avait nommé le roi de Naples son
lieutenant-général pour commander l'armée pendant la rigoureuse saison.
S. M. passant à Wilna accorda un travail de plusieurs heures à M. le duc
de Bassano.
S. M. voyagea _incognito_ dans un seul traîneau, avec et sous le nom du
_duc de Vicence_. Elle visita les fortifications de Praga, parcourut
Varsovie, et y passa plusieurs heures inconnue. Deux heures avant son
départ, elle fit chercher le comte Potocki et le ministre des finances
du grand-duché, qu'elle entretint long-temps.
S. M. arriva le 14, à une heure après minuit à Dresde, et descendit chez
le comte Serra, son ministre. Elle s'entretint long-temps avec le roi
de Saxe, et repartit immédiatement, prenant la route de Leipsick et de
Mayence.
Paris, 20 décembre 1812.
_Réponse de l'empereur aux députations du sénat et du conseil d'état,
envoyées pour le féliciter sur son retour de Russie._
_Au Sénat._
«Sénateurs,
«Ce que vous me dites m'est fort agréable. J'ai à coeur la gloire et la
puissance de la France; mais mes premières pensées sont pour tout ce
qui peut perpétuer la tranquillité intérieure, et mettre à jamais
mes peuples à l'abri des déchiremens des factions et des horreurs de
l'anarchie. C'est sur ces ennemies du bonheur des peuples que j'ai
fondé, avec la volonté et l'amour des Français, ce trône auquel sont
attachées désormais les destinées de la patrie.
«Des soldats timides et lâches perdent l'indépendance des nations; mais
des magistrats pusillanimes détruisent l'empire des lois, les droits du
trône, et l'ordre social lui-même.
«La plus belle mort serait celle d'un soldat qui périt au champ
d'honneur, si la mort d'un magistrat périssant en défendant le
souverain, le trône et les lois, n'était plus glorieuse encore.
«Lorsque j'ai entrepris la régénération de la France, j'ai demandé à la
Providence un nombre d'années déterminé. On détruit dans un moment, mais
on ne peut réédifier sans le secours du temps. Le plus grand besoin de
l'état est celui de magistrats courageux.
«Nos pères avaient pour cri de ralliement: _Le roi est mort, vive le
roi!_ Ce peu de mots contient les principaux avantages de la monarchie.
Je crois avoir bien étudié l'esprit que mes peuples ont montré dans les
différens siècles; j'ai réfléchi à ce qui a été fait aux différentes
époques de notre histoire: j'y penserai encore.
«La guerre que je soutiens contre la Russie est une guerre politique.
Je l'ai faite sans animosité: j'eusse voulu lui épargner les maux
qu'elle-même s'est faits. J'aurais pu armer la plus grande partie de sa
population contre elle-même, en proclamant la liberté des esclaves:
un grand nombre de villages me l'ont demandé; mais lorsque j'ai connu
l'abrutissement de cette classe nombreuse du peuple russe, je me suis
refusé à cette mesure qui aurait voué à la mort et aux plus horribles
supplices bien des familles. Mon armée a essuyé des pertes, mais c'est
par la rigueur prématurée de la saison.
«J'agrée les sentimens que vous m'exprimez.»
_Au conseil d'état._
«Conseillers d'état,
«Toutes les fois que j'entre en France, mon coeur éprouve une bien vive
satisfaction. Si le peuple montre tant d'amour pour mon fils, c'est
qu'il est convaincu, par sentiment, des bienfaits de la monarchie.
«C'est à l'idéologie, à cette ténébreuse métaphysique, qui, en
recherchant avec subtilité les causes premières, veut sur ses bases
fonder la législation des peuples, au lieu d'approprier les lois à la
connaissance du coeur humain et aux leçons de l'histoire, qu'il faut
attribuer tous les malheurs qu'a éprouvés notre belle France. Ces
erreurs devaient et ont effectivement amené le régime des hommes de
sang. En effet, qui a proclamé le principe d'insurrection comme un
devoir? qui a adulé le peuple en le proclamant à une souveraineté qu'il
était incapable d'exercer? qui a détruit la sainteté et le respect des
lois, en les faisant dépendre, non des principes sacrés de la justice,
de la nature des choses et de la justice civile, mais seulement de la
volonté d'une assemblée composée d'hommes étrangers à la connaissance
des lois civiles, criminelles, administratives, politiques et
militaires? Lorsqu'on est appelé à régénérer un état, ce sont des
principes constamment opposés qu'il faut suivre. L'histoire peint le
coeur humain; c'est dans l'histoire qu'il faut chercher les avantages et
les inconvéniens des différentes législations. Voilà les principes que
le conseil d'état d'un grand empire ne doit jamais perdre de vue; il
doit y joindre un courage à toute épreuve; et, à l'exemple des présidens
Harlay et Molé, être prêt à périr en défendant le souverain, le trône et
les lois.
«J'apprécie les preuves d'attachement que le conseil-d'état m'a données
dans toutes les circonstances. J'agrée ses sentimens.»
Au palais des Tuileries, 8 janvier 1813.
_Lettre de l'empereur au Sénat._
«Sénateurs,
«Nous avons jugé utile de reconnaître par des récompenses éclatantes
les services qui nous ont été rendus, spécialement dans cette dernière
campagne, par notre cousin le maréchal duc d'Elchingen.
«Nous avons pensé d'ailleurs qu'il convenait de consacrer le souvenir
honorable pour nos peuples, de ces grandes circonstances où nos armées
nous ont donné tant de preuves signalées de leur bravoure et de leur
dévouement, et que tout ce qui tendrait à en perpétuer la mémoire
dans la postérité était conforme à la gloire et aux intérêts de notre
couronne.
«Nous avons en conséquence érigé en principauté, sous le titre de
principauté de la Moskwa, le château de Rivoli, département du Pô, et
les terres qui en dépendent, pour être possédés par notre cousin le
maréchal duc d'Elchingen et ses descendans, aux closes et conditions
portées aux lettres patentes que nous avons ordonné à notre cousin le
prince archi-chancelier de l'empire de faire expédier par le conseil du
sceau des titres.
«Nous avons pris des mesures pour que les domaines de la-dite
principauté soient augmentés de manière à ce que le titulaire et ses
descendans puissent soutenir dignement le nouveau titre que nous
conférons, et ce, au moyen des dispositions qui nous sont compétentes.
«Notre intention est, ainsi qu'il est spécifié dans nos
lettres-patentes, que la principauté que nous avons érigée en faveur de
notre dit cousin le maréchal duc d'Elchingen, ne donne à lui et à ses
descendans d'autres rang et prérogatives que ceux dont jouissent les
ducs parmi lesquels ils prendront rang selon la date de l'érection du
titre.»
NAPOLÉON.
Paris, 14 février 1813.
_Discours de l'empereur à l'ouverture du corps-législatif._
«Messieurs les députés des départemens au corps-législatif,
«La guerre rallumée dans le nord de l'Europe offrait une occasion
favorable aux projets des Anglais sur la péninsule. Ils ont fait de
grands efforts. Toutes leurs espérances ont été déçues.... Leur armée
a échoué devant la citadelle de Burgos, et a dû, après avoir essuyé de
grandes pertes, évacuer le territoire de toutes les Espagnes.
«Je suis moi-même entré en Russie. Les armes françaises ont été
constamment victorieuses aux champs d'Ostrowno, de Polotsk, de Mohilow,
de Smolensk, de la Moskwa, de Maloiaroslawetz. Nulle part les armées
russes n'ont pu tenir devant nos aigles; _Moscou est tombé en notre
pouvoir._
«Lorsque les barrières de la Russie ont été forcées, et que
l'impuissance de ses armes a été reconnue, un essaim de Tartares ont
tourné leurs mains parricides contre les plus belles provinces de ce
vaste empire qu'ils avaient été appelés à défendre. Ils ont, en peu de
semaines, malgré les larmes et le désespoir des infortunés Moscovites,
incendié plus de quatre mille de leurs plus beau villages, plus de
cinquante de leurs plus belles villes, assouvissant ainsi leur ancienne
haine, et sous le prétexte de retarder notre marche en nous environnant
d'un désert. _Nous avons triomphé de tous ces obstacles!_ L'incendie
même de Moscou où, en quatre jours, ils ont anéanti le fruit des travaux
et des épargnes de quarante générations, n'avait rien changé à l'état
prospère de mes affaires..... Mais la rigueur excessive et prématurée
de l'hiver a fait peser sur mon armée une affreuse calamité. _En peu
de nuits, j'ai vu tout changer._ J'ai fait de grandes pertes. Elles
auraient brisé mon âme si, dans ces grandes circonstances, j'avais dû
être accessible à d'autres sentimens qu'à l'intérêt, à la gloire et à
l'avenir de mes peuples.
«A la vue des maux qui ont pesé sur nous, la joie de l'Angleterre a été
grande, ses espérances n'ont pas eu de bornes. Elle offrait nos plus
belles provinces pour récompense à la trahison. Elle mettait pour
condition à la paix le déchirement de ce bel empire: c'était, sous
d'autres termes, proclamer _la guerre perpétuelle_.
«L'énergie de mes peuples, dans ces grandes circonstances, leur
attachement à l'intégrité de l'empire, qu'ils m'ont montré, ont dissipé
toutes ces chimères, et ramené nos ennemis à un sentiment plus juste des
choses.
«Les malheurs qu'a produits la rigueur des climats ont fait ressortir
dans toute leur étendue la grandeur et la solidité de cet empire, fondé
sur les efforts et l'amour de cinquante millions de citoyens, et sur les
ressources territoriales des plus belles contrées du monde.
«C'est avec une vive satisfaction que nous avons vu nos peuples du
royaume d'Italie, ceux de l'ancienne Hollande et des départemens réunis,
rivaliser avec les anciens Français, et sentir qu'il n'y a pour eux
d'espérance, d'avenir et de bien, que dans la consolidation et le
triomphe du grand empire.
«Les agens de l'Angleterre propagent chez tous nos voisins l'esprit de
révolte contre les souverains. L'Angleterre voudrait voir le continent
entier en proie à la guerre civile et à toutes les fureurs de
l'anarchie; mais la Providence l'a elle-même désignée pour être la
première victime de l'anarchie et de la guerre civile.
«J'ai signé directement avec le pape un concordat qui termine tous
les différens qui s'étaient malheureusement élevés dans l'église. La
dynastie française règne et régnera en Espagne. Je suis satisfait de la
conduite de tous mes alliés. Je n'en abandonnerai aucun; je maintiendrai
l'intégrité de leurs états. Les Russes rentreront dans leur affreux
climat.
«Je désire la paix; elle est nécessaire au monde. Quatre fois, depuis
la rupture qui a suivi le traité d'Amiens, je l'ai proposée dans des
démarches solennelles. Je ne ferai jamais qu'une paix honorable et
conforme aux intérêts et à la grandeur de mon empire. Ma politique n'est
point mystérieuse; j'ai fait connaître les sacrifices que je pouvais
faire.
«Tant que cette guerre maritime durera, mes peuples doivent se tenir
prêts à toute espèce de sacrifices; car une mauvaise paix ferait
tout perdre, jusqu'à l'espérance, et tout serait compromis, même la
prospérité de nos neveux.
«L'Amérique a recouru aux armes pour faire respecter la souveraineté de
son pavillon; les voeux du monde l'accompagnent dans cette glorieuse
lutte. Si elle la termine en obligeant les ennemis du continent à
reconnaître le principe que le pavillon couvre la marchandise et
l'équipage, et que les neutres ne doivent pas être soumis à des
blocus sur le papier, le tout conformément aux stipulations du traité
d'Utrecht, l'Amérique aura mérité de tous les peuples. La postérité
dira que l'ancien monde avait perdu ses droits, et que le nouveau les a
reconquis.
«Mon ministre de l'intérieur vous fera connaître, dans l'exposé de
la situation de l'empire, l'état prospère de l'agriculture, des
manufactures et de notre commerce intérieur, ainsi que l'accroissement
toujours constant de notre population. Dans aucun siècle l'agriculture
et les manufactures n'ont été en France à un plus haut degré de
prospérité.
«J'ai besoin de grandes ressources pour faire face à toutes les dépenses
qu'exigent les circonstances; mais moyennant différentes mesures que
vous proposera mon ministre des finances, je ne devrai imposer aucune
nouvelle charge à mes peuples.»
De notre palais de l'Elysée, le 30 mars 1813.
_Lettres-patentes._
Napoléon, par la grâce de Dieu et les constitutions, empereur des
Français, roi d'Italie; protecteur de la confédération du Rhin,
médiateur de la confédération suisse, etc., etc;
A tous ceux qui ces présentes verront, salut.
Voulant donner à notre bien-aimée épouse l'impératrice et reine
Marie-Louise, des marques de la haute confiance que nous avons en elle,
nous avons résolu de l'investir, comme nous l'investissons par ces
présentes, du droit d'assister aux conseils du cabinet, lorsqu'il en
sera convoqué pendant la durée de mon règne, pour l'examen des affaires
les plus importantes de l'état; et attendu que nous sommes dans
l'intention d'aller incessamment nous mettre à la tête de nos armées,
pour délivrer le territoire de nos alliés, nous avons également résolu
de conférer, comme nous conférons par ces présentes, à notre bien-aimée
épouse l'impératrice et reine, le titre de régente, pour en exercer les
fonctions, en conformité de nos intentions et de nos ordres, tels que
nous les aurons fait transcrire sur le livre de l'état; entendant
qu'il soit donné connaissance aux princes grands dignitaires et à
nos ministres, desdits ordres et instructions, et qu'en aucun cas,
l'impératrice ne puisse s'écarter de leur teneur, dans l'exercice des
fonctions de régente.
Voulons que l'impératrice-régente préside, en notre nom, le sénat, le
conseil-d'état, le conseil des ministres et le conseil privé, notamment
pour l'examen des recours en grâce, sur lesquels nous l'autorisons
à prononcer, après avoir entendu les membres dudit conseil privé.
Toutefois notre intention n'est point que par suite de la présidence
conférée à l'impératrice-régente, elle puisse autoriser par sa
signature, la présentation d'aucun sénatus-consulte, ou proclamer aucune
loi de l'état; nous référant à cet égard au contenu des ordres et
instructions mentionnées ci-dessus.
Mandons à notre cousin le prince archi-chancelier de l'empire, de donner
communication des présentes lettres-patentes au sénat, qui les fera
transcrire sur ses registres, et à notre grand-juge ministre de la
justice, de les faire publier au bulletin des lois, et de les adresser à
nos cours impériales, pour y être lues, publiées et transcrites sur les
registres d'icelles.
NAPOLÉON.
En notre palais de l'Elysée-Napoléon, le 3 avril 1813.
_Message de l'empereur et roi au Sénat._
Sénateurs,
Conformément aux constitutions de l'empire, nous vous présentons comme
candidats pour la place vacante au sénat par la mort du comte de
Bougainville, le baron Lacuée, premier président de la cour impériale
d'Agen, présenté par le collège électoral du département de
Lot-et-Garonne; le baron d'Haubersaert, premier président de la cour
impériale de Douai, présenté par le collège électoral du département
du Nord; le président Berthereau, présenté par le collège électoral du
département de la Seine.
Nous sommes bien aise que nos cours impériales voient dans le choix
de ces trois magistrats notre satisfaction de la manière dont elles
remplissent nos voeux pour l'administration de la justice.
NAPOLÉON.
En notre palais de l'Elysée-Napoléon, le 5 avril 1813.
_Message de l'empereur et roi au Sénat._
Sénateurs,
Nous avons nommé pour remplir les treize places vacantes au sénat:
Le cardinal Bayane, prélat distingué par ses vertus religieuses,
l'étendue de ses lumières et les services qu'il a rendus à la patrie; il
a travaillé au concordat de Fontainebleau, qui complète les libertés de
nos églises; oeuvre commencée par saint Louis, continuée par Louis XIV,
et achevée par nous; le baron Bourlier, évêque d'Evreux, le doyen de nos
évêques, l'un des docteurs les plus distingués de la Sorbonne de Paris,
société qui a rendu de si importans services à l'état, en démêlant, au
milieu des ténèbres des siècles, les vrais principes de notre religion,
d'avec les prétentions subversives de l'indépendance des couronnes. Nous
désirons que le clergé de notre empire voie dans ces choix un témoignage
de la satisfaction que nous avons de sa fidélité, de ses lumières et de
son attachement à notre personne.
Le comte Legrand, général de division, couvert d'honorables blessures,
et auquel nous avons les plus grandes obligations pour les services
qu'il nous a rendus dans les circonstances les plus importantes.
Le comte Chasseloup-Laubat, le comte Gassendi, et le comte Saint-Marsan,
conseillers en notre conseil-d'état. Nous désirons que notre conseil
voie dans cette distinction accordée à trois de ses membres, le
contentement que nous avons de ses services;
Le comte Barbé-Marnois, premier président de notre cour des comptes: en
peu d'années et par un travail assidu, notre cour des comptes a liquidé
tout l'arriéré, et atteint le but pour lequel nous l'avions instituée.
Le comte De Crois, l'un de nos chambellans, présenté par le collège
électoral du département de Sambre et Meuse: les officiers de notre
maison verront dans cette distinction accordée à l'un d'eux, la
satisfaction que nous avons de la fidélité et de l'attachement qu'ils
nous montrent dans toutes les circonstances.
Le duc de Cadore, ministre d'état, intendant-général de notre maison;
le duc de Frioul, notre grand-maréchal; le comte de Montesquiou, notre
grand-chambellan; le duc de Vicence, notre grand-écuyer; le comte de
Ségur, notre grand-maître des cérémonies.
Nous voyons de l'utilité à faire siéger au sénat les grands-officiers
de notre couronne; nous sommes bien aise de leur donner cette preuve de
notre satisfaction.
NAPOLÉON.
CAMPAGNE DE SAXE.
LIVRE HUITIÈME.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente.[1]
SITUATION DES ARMÉES FRANÇAISES DARS LE NORD, AU 30 MARS.
[Note 1: Dans cette campagne et dans la suivante, Napoléon, comme
s'il eût prévu que la victoire allait l'abandonner pour toujours, cessa
d'envoyer dans sa capitale ces bulletins guerriers, fidèles témoignages
de ses succès sur les champs de bataille. Les nouvelles des armées
étaient adressées à l'impératrice, et Publiées par extrait dans le
Moniteur. Mais la rédaction n'en appartenait pas moins à l'empereur, et
c'est à ce titre que nous les publions. Il sera curieux de comparer la
peinture de nos revers tracée de la même main qui avait improvisé les
brillans bulletins d'Austerlitz, de Iéna et de Friedland.]
La garnison de Dantzick avait éloigné l'ennemi de toutes les hauteurs
d'Oliva, dans les premiers jours de mars.
Les garnisons de Thorn et de Modlin étaient dans le meilleur état. Le
corps qui bloquait Zamosc s'en était éloigné.
Sur l'Oder, les places de Stettin, Custrin et Glogau n'étaient pas
assiégées. L'ennemi se tenait hors de la portée du canon de ces
forteresses. La garnison de Stettin avait brûlé tous les faubourgs et
préparé tout le terrain autour de la place.
La garnison de Spandau avait également brûlé tout ce qui pouvait gêner
la défense de la place.
Sur l'Elbe, le 17, on avait fait sauter une arche du pont de Dresde, et
le général Durutte avait pris position sur la rive gauche. Les Saxons
s'étaient portés autour de Torgau.
Le vice-roi était parti de Leipsick, et avait porté, le 21, son
quartier-général à Magdebourg.
Le général Lapoype commandait à Wittenberg le pont et la place, qui
étaient armés et approvisionnés pour plusieurs mois. On l'avait remise
en bon état.
Arrivé à Magdebourg, le vice-roi avait envoyé le 22 le général Lauriston
sur la rive droite de l'Elbe. Le général Maison s'était porté à Mockern
et avait poussé des postes sur Burg et Ziczar; il n'a trouvé que
quelques pulks de troupes légères, qu'il a culbutés et sur lesquels il a
pris ou tué une soixantaine d'hommes.
Le 12, le général Carra-Saint-Cyr, commandant la trente-deuxième
division militaire, avait jugé convenable de repasser sur la rive gauche
de l'Elbe, et de laisser Hambourg à la garde des autorités et des gardes
nationales. Du 15 au 20, différentes insurrections se manifestèrent dans
les départemens des Bouches-de-l'Elbe et de l'Ems.
Le général Morand, qui occupait la Poméranie suédoise, ayant appris
l'évacuation de Berlin, faisait sa retraite sur Hambourg. Il passa
l'Elbe à Zollenpischer, et le 17, il fit sa jonction avec le général
Carra-Saint-Cyr. Deux cents hommes de troupes légères ennemies ayant
atteint son arrière-garde, il les fit charger et leur tua quelques
hommes. Le général Morand se porta sur la rive gauche, et le général
Saint-Cyr se dirigea sur Brème.
Le 24, le général Saint-Cyr fit partir deux colonnes mobiles, pour
se porter sur les batteries de Calsbourg et de Blexen, que des
contrebandiers aidés des paysans et de quelques débarquemens anglais
avaient enlevées. Ces colonnes ont mis les insurgés en déroute et repris
les batteries. Les chefs ont été pris et fusillés. Les Anglais
débarqués n'étaient qu'une centaine; on n'a pu leur faire que quarante
prisonniers.
Le vice-roi avait réuni toute son armée, forte de cent mille hommes et
de trois cents pièces de canon, autour de Magdebourg, manoeuvrant sur
les deux rives.
Le général de brigade Montbrun, qui, avec une brigade de cavalerie,
occupait Steindal, ayant appris que l'ennemi avait passé le bas Elbe
dans des bateaux près de Werden, s'y porta le 28, chassa les troupes
légères de l'ennemi, et entra dans Werden au galop. Le quatrième
de lanciers exécuta une charge à fond, dans laquelle il tua une
cinquantaine de cosaques et en prit douze. L'ennemi se hâta de regagner
la rive droite de l'Elbe. Trois gros bateaux furent coulés bas, et
quelques barques chavirèrent; elles pouvaient être chargées de soixante
chevaux et d'un pareil nombre d'hommes. On a pu sauver dix-sept
cavaliers, parmi lesquels se sont trouvés deux officiers, dont un
aide-de-camp du général Dornberg, qui commandait cette colonne.
Il paraît qu'un corps de troupes légères, d'un millier de chevaux, de
deux mille hommes d'infanterie et de six pièces de canon, est parvenu à
se diriger du côté de Brunswick, pour exciter à la révolte le Hanovre et
le royaume de Westphalie. Le roi de Westphalie s'est mis à la poursuite
de ce corps, et d'autres colonnes envoyées par le vice-roi arrivent sur
ses derrières.
Quinze cents hommes de troupes légères ennemies ont passé l'Elbe le 27,
près de Dresde, sur des batelets. Le général Durutte marche sur eux. Les
Saxons avaient laissé ce point dégarni, en se groupant autour de Torgau.
Le prince de la Moskwa était arrivé le 26 avec son quartier-général et
son corps d'armée à Wurtzbourg; son avant-garde débouchait des montagnes
de la Thuringe.
Le duc de Raguse a porté le 22 mars son quartier-général à Hanau; ses
divisions s'y réunissaient.
Au 30 mars, l'avant-garde du corps d'observation d'Italie était arrivée
à Augsbourg. Tout le corps traversait le Tyrol.
Le 27, le général Vandamme arrivait de sa personne à Brème. Les
divisions Dumonceau et Dufour avaient déjà dépassé Wesel.
Indépendamment de l'armée du vice-roi, des armées du Mein et du corps du
roi de Westphalie, il y aura dans la première quinzaine d'avril, près de
cinquante mille hommes dans la trente-deuxième division militaire, afin
de faire un exemple sévère des insurrections qui ont troublé cette
division. Le comte de Bentink, maire de Varel, a eu l'infamie de se
mettre à la tête des révoltés. Ses propriétés seront confisquées, et il
aura, par sa trahison, consommé à jamais la ruine de sa famille.
Pendant tout le mois de mars, il n'y a eu aucune affaire. Dans toutes
les escarmouches, dont celle du 28 (à Werden) est, de beaucoup, la plus
considérable, l'armée française a toujours eu le dessus.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
SITUATION DES ARMÉES FRANÇAISES DANS LE NORD, AU 5 AVRIL.
Les nouvelles de Dantzick étaient satisfaisantes. La nombreuse garnison
a formé des camps en dehors. L'ennemi se tenait éloigné de la place, et
ne paraissait pas en disposition de rien tenter. Deux frégates anglaises
s'étaient fait voir devant la place.
A Thorn, il n'y avait rien de nouveau. On y avait mis le temps à profit
pour améliorer les fortifications.
L'ennemi n'avait que très-peu de forces devant Modlin; le général
Daendels en a profité pour faire une sortie, a repoussé le corps ennemi,
et s'est emparé d'un gros convoi, où il y avait entre autres cinq cents
boeufs.
La garnison de Zamosc est maîtresse du pays à six lieues à la ronde,
l'ennemi n'observant cette place qu'avec quelque cavalerie légère.
Le général Frimont et le prince Poniatowski étaient toujours dans la
même position sur la Pilica.
Stettin, Custrin et Glogau étaient dans le même état. L'ennemi
paraissait avoir des projets sur Glogau dont le blocus était resserré.
Le corps ennemi qui, le 27 mars, a passé l'Elbe à Werden, et dont
l'arrière-garde a été défaite le 28 par le général Montbrun, et jetée
dans la rivière, s'était dirigé sur Luxembourg.
Le 29, le général Morand partit de Brême, et se porta sur Lunebourg, où
il arriva le premier avril. Les habitans, soutenus par quelques troupes
légères de l'ennemi, voulurent faire résistance; les portes furent
enfoncées à coups de canon, une trentaine de ces rebelles passés par les
armes, et la ville fut soumise.
Le 2, le corps ennemi qu'on supposait de trois à quatre mille hommes,
cavalerie, infanterie et artillerie, se présenta devant Lunebourg. Le
général Morand marcha à sa rencontre avec sa colonne, composée de huit
cents Saxons, et de deux cents Français, avec une trentaine de cavaliers
et quatre pièces de canon. La canonnade s'engagea. L'ennemi avait été
forcé de quitter plusieurs positions, lorsque le général Morand fut tué
par un boulet. Le commandement passa à un colonel saxon. Les troupes,
étonnées de la perte de leur chef, se replièrent dans la ville; et après
s'y être défendues pendant une demi-journée, elles capitulèrent le soir.
L'ennemi fit ainsi prisonniers sept cents Saxons et deux cents Français.
Une partie des prisonniers ont été repris.
Le lendemain, le général Montbrun, commandant l'avant-garde du corps
du prince d'Eckmühl, arriva à Lunebourg. L'ennemi, instruit de son
approche, avait évacué la ville en toute hâte et repassé l'Elbe. Le
prince d'Eckmühl, arrivé le 4, a forcé l'ennemi à retirer tous ses
partis de la rive gauche de l'Elbe, et a fait occuper Stade.
Le 5, le général Vandamme avait réuni à Brême les divisions Saint-Cyr et
Dufour. Le général Dumonceau, avec sa division, était à Minden.
Le vice-roi a rencontré, le 2 avril, une division prussienne en avant de
Magdebourg sur la rive droite de l'Elbe, l'a culbutée, l'a poursuivie
l'espace de plusieurs lieues, et lui a fait quelques centaines de
prisonniers.
La brigade bavaroise, qui fait partie de la division du général Durutte,
a eu, le 29 mars, une affaire à Coldiz avec la cavalerie ennemie. Cette
infanterie a repoussé toutes les charges que l'ennemi a tentées sur
elle, et lui a tué plus de cent hommes, parmi lesquels on a reconnu un
colonel et plusieurs officiers. La perte des Bavarois n'a été que de
seize hommes blessés. Depuis lors le général Durutte a continué son
mouvement sans être inquiété, pour se porter sur la Saale à Bernbourg.
Un détachement de cavalerie ennemie était entré le 5 dans Leipsick.
Le duc de Bellune était en observation à Calbe et Bernbourg sur la
Saale.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
SITUATION DES ARMÉES FRANÇAISES DANS LE NORD, AU 10 AVRIL
Le 5, la trente-cinquième division, commandée par le général Grenier,
a eu une affaire d'avant-postes sur la rive droite de l'Elbe, à quatre
lieues de Magdebourg. Quatre bataillons de cette division seulement
ont été engagés. L'infanterie a montré son intrépidité ordinaire, et
l'ennemi a été repoussé.
Le 7, le vice-roi étant instruit que l'ennemi avait passé l'Elbe à
Dessau, a envoyé le cinquième corps et une partie du onzième pour
appuyer le deuxième corps, commandé par le duc de Bellune. Lui-même il
s'est porté à Stassfurt, où son quartier-général était le 9, et il a
réuni son armée sur la Saale, la gauche à l'Elbe, la droite appuyée aux
montagnes du Hartz, et la réserve à Magdebourg.
Le prince d'Eckmühl, qui le 8 avait son quartier-général à Lunebourg, se
mettait en marche pour se rapprocher de Magdebourg.
L'artillerie des divisions du général Vandamme arrivait à Brême et à
Minden.
La tête d'un corps composé de deux divisions, qui doit prendre position
à Wesel, sous les ordres du général Lemarrois, commençait à arriver.
Le 10, le général Souham avait envoyé un régiment à Erfurt, où on
n'avait pas encore de nouvelles des troupes légères de l'ennemi.
Le duc de Raguse prenait position sur les hauteurs d'Eisenach.
L'armée française du Mein paraissait en mouvement dans différentes
directions.
Le prince de Neufchâtel était attendu à Mayence.
Une partie de l'état-major de l'empereur y était arrivée, ce qui faisait
présumer l'arrivée prochaine de ce souverain.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
SITUATION DES ARMÉES FRANÇAISES DANS LE NORD, AU 20 AVRIL.
Dantzick, Thorn, Modlin, Zamosc, étaient dans le même état.
Stettin, Custrin, Glogau, Spandau, n'étaient que faiblement bloqués.
Magdebourg était le point de réserve du vice-roi.
Wittemberg et Torgau étaient en bon état. La garnison de Wittemberg
avait repoussé l'attaque de vive force.
Le général Vandamme était en avant de Brême; le général Sébastiani entre
Celle et le Weser; le vice-roi dans la même position, la gauche sur
l'Elbe, à l'embouchure de la Saale, et la droite au Hartz, occupant
Bernbourg, sa réserve à Magdebourg.
Le prince de la Moskwa était à Erfurt; le duc de Raguse à Gotha,
occupant Langen-Saltza; le duc d'Istrie à Eisenach; le comte Bertrand à
Cobourg.
Le général Souham était à Weymar. La ville avait été occupée par trois
cents hussards prussiens, qui furent éparpillés dans la journée du 19
par un escadron du dixième de hussards, et un escadron badois, sous
les ordres du général Laboissière. On leur a pris soixante hussards et
quatre officiers, parmi lesquels se trouve un aide-de-camp du général
Blucher.
Mayence, le 24 avril 1813.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
S. M. l'empereur a passé, le 22 du mois, la revue de quatre beaux
régimens de la vieille garde; il a témoigné sa satisfaction du bel état
des ces troupes; elles sont arrivées à Mayence en poste, et n'ont mis
que six jours pour faire la route; elles étaient si peu fatiguées,
qu'elles ont passé le Rhin sur-le-champ. Le général Curial est arrivé à
Mayence avec les cadres des douze nouveaux régimens de la jeune garde
qui s'organisent en cette ville. Toutes les fournitures destinées à
l'équipement de ces troupes sont arrivées à Mayence par les transports
accélérés.
Le duc de Castiglione a été nommé gouverneur militaire des grands-duchés
de Francfort et de Wurtzbourg. La citadelle de Wurtzbourg a été armée et
approvisionnée.
Les bruits qui avaient été répandus sur une prétendue défaite du général
Sébastiani et sur la mort de ses aides-de-camp sont faux et controuvés;
au contraire, se proposant d'attirer l'ennemi à lui, il ordonna au
général Maurin d'évacuer Celle; douze cents cosaques s'y jetèrent
sur-le-champ. Le 28, le général Maurin rentra précipitamment dans Celle,
pêle-mêle avec l'ennemi, qui fut mis dans une déroute complète, et
perdit une cinquantaine de tués, grand nombre de blessés et une centaine
de prisonniers.
Pendant ce temps, le général Sébastiani se portait sur Ueltzen; il
chassa de Gros-OEsingen un parti de six cents cosaques, qui se reploya
sur Sprakensehl, où l'ennemi avait réuni quinze cents cavaliers. Le
général Sébastiani les fit aussitôt charger et enfoncer; on leur a
tué vingt-cinq hommes, blessé beaucoup plus, et pris une vingtaine de
cosaques; les fuyards ont été poursuivis jusque près d'Ueltzen.
Le général Vandamme commande à Brême; il a sous ses ordres les trois
divisions Dufour, Saint-Cyr et Dumonceau.
L'effervescence des esprits se calme dans la trente-deuxième division
militaire; la quantité de forces qu'on voit arriver de tous côtés, les
exemples sévères qu'on a faits sur les chefs des complots, mais surtout
le peu de monde que l'ennemi a pu montrer sur ce point, ont comprimé la
malveillance.
Le duc de Reggio est parti le 23 de Mayence pour prendre le commandement
du douzième corps de la grande-armée.
Au 24, la plus grande partie de l'armée avait passé les montagnes de la
Thuringe.
Le roi de Saxe ayant jugé convenable de s'approcher le plus possible de
Dresde, s'est porté sur Prague.
S. M. l'empereur est parti le 24, à huit heures du soir, de Mayence.
Le duc de Dalmatie a repris les fonctions de colonel-général de la
garde. S. M. a envoyé à Wetzlar le duc de Trévise pour organiser le
corps polonais du général Dombrowski, et en former deux régimens
d'infanterie, deux régimens de cavalerie et deux batteries d'artillerie.
S. M. a pris ce corps à sa solde depuis le premier janvier.
Le prince d'Eckmühl s'est rendu dans la trente-deuxième division
militaire, pour y exercer, vu les circonstances, les pouvoirs
extraordinaires délégués par le sénatus-consulte du 3 avril.
Le 25 avril 1813.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
La place de Thorn a capitulé; la garnison retourne en Bavière; elle
était composée de six cents Français et de deux mille sept cents
Bavarois: dans ce nombre de trois mille trois cents hommes, douze
cents étaient aux hôpitaux. Aucun préparatif n'annonçait encore le
commencement du siége de Dantzick: la garnison était en bon état et
maîtresse des dehors. Modlin et Zamosk n'étaient point sérieusement
inquiétés. A Stettin, un combat très-vif avait eu lieu. L'ennemi, ayant
voulu s'introduire entre Stettin et Dam, avait été culbuté dans les
marais, et quinze cents Prussiens y avaient été tués ou pris.
Une lettre reçue de Glogau faisait connaître que cette place, au 12
avril, était dans le meilleur état. Il n'y avait rien de nouveau à
Custrin. Spandau était assiégé: un magasin à poudre y avait sauté, et
l'ennemi ayant cru pouvoir profiter de cette circonstance pour donner
l'assaut, avait été repoussé après avoir perdu mille hommes tués ou
blessés. On n'a point fait de prisonniers, parce qu'on était séparé par
des marais.
Les Russes ont jeté des obus dans Wittenberg, et brûlé une partie de
la ville. Ils ont voulu tenter une attaque de vive force qui ne leur a
point réussi. Ils y ont perdu cinq à six cents hommes.
La position de l'armée russe paraissait être la suivante: un corps de
partisans, commandé par un nommé Dornberg qui, en 1809, était capitaine
des gardes du roi de Westphalie, et qui le trahit lâchement, était à
Hambourg et faisait des courses entre l'Elbe et le Weser. Le général
Sébastiani était parti pour lui couper l'Elbe.
Les deux corps prussiens des généraux Lecoq et Blucher paraissaient
occuper, le premier, la rive droite de la Basse-Saale; le second, la
rive droite de la Haute-Saale.
Les généraux russes Wintzingerode et Wittgenstein occupaient Leipsick;
le général Barclay de Tolly était sur la Vistule, observant Dantzick;
le général Saken était devant le corps autrichien, dans la direction de
Cracovie, sur la Pilica.
L'empereur Alexandre avec la garde russe, et le général Kutusow ayant
une vingtaine de mille hommes, paraissaient être sur l'Oder; ils
s'étaient fait annoncer à Dresde pour le 12 avril, ils s'y étaient fait
depuis annoncer pour le 20: aucune de ces annonces ne s'est réalisée.
L'ennemi paraissait vouloir se maintenir sur la Saale.
Les Saxons étaient dans Torgau.
Voici la position de l'armée française:
Le vice-roi avait son quartier-général à Mansfeld, la gauche appuyée à
l'embouchure de la Saale, occupant Calbe et Bernbourg, où est le duc
de Bellune. Le général Lauriston, avec le cinquième corps, occupait
Asleben, Sondersleben et Gerbstet. La trente-unième division était sur
Eisleben, la trente-sixième et la trente-cinquième étaient en arrière en
réserve. Le prince de la Moskwa avait son corps en avant de Weymar. Le
duc de Raguse était à Gotha; le quatrième corps, commandé par le général
Bertrand, était à Saalfeld; le douzième corps, sous les ordres du duc de
Reggio, arrivant à Cobourg.
La garde est à Erfurt, où l'empereur est arrivé le 25 à onze heures
du soir. Le 26, S. M. a passé la revue de la garde, et a visité les
fortifications de la ville et de la citadelle. Elle a fait désigner
des locaux pour y établir des hôpitaux qui pussent contenir six mille
malades ou blessés, ayant ordonné qu'Erfurt serait la dernière ligne
d'évacuation.
Le 27, l'empereur a passé en revue la division Bonnet, faisant partie du
sixième corps aux ordres du duc de Raguse.
Toute l'armée paraissait en mouvement: déjà tous les partis que l'ennemi
avait sur la rive gauche de la Saale se sont déployés. Trois mille
hommes de cavalerie s'étaient portés sur Nordhausen pour pénétrer dans
le Hartz, et un autre parti sur Heiligenstadt pour menacer Cassel: tout
cela s'est reployé avec précipitation, en laissant des malades, des
blessés, et des traînards qui ont été faits prisonniers. Depuis les
hauteurs d'Ebersdorf jusqu'à l'embouchure de la Saale, il n'y a plus
d'ennemis sur la rive gauche.
La jonction entre l'armée de l'Elbe et l'armée du Mein doit s'opérer le
27 entre Naumbourg et Mersebourg.
Le 28 avril 1813.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
Le quartier-général de l'empereur était le 28 à Naumbourg: le prince
de la Moskwa avait passé la Saale. Le général Souham avait culbuté une
avant-garde de deux mille hommes qui avait voulu s'opposer au passage
de la rivière. Tout le corps du prince de la Moskwa était en bataille
au-delà de Naumbourg.
Le général Bertrand occupait Jéna et avait son corps rangé sur le fameux
champ de bataille d'Jéna.
Le duc de Reggio, avec le douzième corps, arrivait à Saalfeld.
Le vice-roi débouchait par Halle et Mersebourg.
Le général Sébastiani s'était porté, le 24, sur Velzen; il avait culbuté
un corps de quatre mille aventuriers, commandés par le général russe
Czenicheff; il avait dispersé son infanterie; il avait pris une partie
de ses bagages et de son artillerie, et le poursuivait l'épée dans les
reins sur Lunebourg.
Le 30 avril 1813.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
Le 29, l'empereur avait porté son quartier général à Naumbourg.
Le prince de la Moskwa s'était porté sur Weissenfels. Son avant-garde,
commandée par le général Souham, arriva près de cette ville à deux
heures après midi, et se trouva en présence du général russe Lanskoi,
commandant une division de six à sept mille hommes de cavalerie,
d'infanterie et d'artillerie. Le général Souham n'avait pas de
cavalerie; mais, sans en attendre, il marcha à l'ennemi et le culbuta de
ses différentes positions. L'ennemi démasqua douze pièces de canon; le
général Souham en fit mettre un pareil nombre en batterie. La canonnade
devint vive et fit des ravages dans les rangs russes qui étaient à
cheval et à découvert, tandis que nos pièces étaient soutenues par des
tirailleurs placés dans des ravins et dans des villages. Le général
de brigade Chemineau s'est fait remarquer. L'ennemi essaya plusieurs
charges de cavalerie: notre infanterie le reçut en carré et par un
feu de file qui couvrit le champ de bataille de cadavres russes et de
chevaux. Le prince de la Moskwa dit qu'il n'a jamais vu à la fois plus
d'enthousiasme et de sang-froid dans l'infanterie. Nous entrâmes dans
Weissenfels; mais voyant que l'ennemi voulait tenir près de la ville,
l'infanterie marcha à lui au pas de charge, les schakos au bout des
fusils et aux cris de _vive l'empereur!_ La division ennemie se mit en
retraite. Notre perte en tués et blessés a été d'une centaine d'hommes.
Le 27, le comte Lauriston s'était porté sur Wettin, où l'ennemi avait un
pont. Le général Maison fit placer une batterie qui obligea l'ennemi à
brûler le pont, et il s'empara de la tête de pont, que l'ennemi avait
construite.
Le 28, le comte Lauriston se porta vis-à-vis Hall, où un corps prussien
occupait une tête de pont, culbuta l'ennemi et l'obligea d'évacuer cette
tête de pont et de couper le pont. Une canonnade très-vive s'en était
suivie d'une rive à l'autre. Notre perte a été de soixante-sept hommes;
celle de l'ennemi a été bien plus considérable.
Le vice-roi avait ordonné au maréchal duc de Tarente de se porter sur
Mersebourg. Le 29, à quatre heures après midi, ce maréchal arriva
devant cette ville; il y trouva deux mille Prussiens qui voulurent s'y
défendre; ces Prussiens étaient du corps d'Yorck, de ceux mêmes que le
maréchal commandait en chef et qui l'avaient abandonné sur le Niémen.
Le maréchal entra de vive force, leur tua du monde, leur fit deux cents
prisonniers, parmi lesquels se trouve un major, et s'empara de la ville
et du pont.
Le comte Bertrand avait, le 29, son quartier-général à Dornburg, sur la
Saale, occupant par une de ses divisions le pont d'Jéna.
Le duc de Raguse avait son quartier-général à Koesen sur la Saale; le
duc de Reggio avait son quartier-général à Saalfeld sur la Saale.
Ce combat de Weissenfels est remarquable parce que c'est une lutte
d'infanterie et de cavalerie en égal nombre et en rase plaine, et que
l'avantage y est resté à notre infanterie. On a vu de jeunes bataillons
se comporter avec autant de sang-froid et d'impétuosité que les vieilles
troupes.
Ainsi, pour le début de cette campagne, l'ennemi est chassé de tout ce
qu'il occupait sur la rive gauche de la Saale; nous sommes maîtres de
tous les débouchés de cette rivière; la jonction entre les armées de
l'Elbe et du Mein est opérée, et les villes importantes de Naumbourg, de
Weissenfels et de Mersebourg ont été occupées de vive force.
Weymar, le 30 avril 1813.
S. M. l'empereur et roi a passé ici le 28 à deux heures après midi. Le
duc de Weymar et le prince Bernard avaient été à sa rencontre jusqu'aux
limites du territoire. S. M. est descendue au palais et s'est entretenue
près de deux heures avec la duchesse; après quoi S. M. est montée à
cheval pour se rendre à six lieues d'ici, à Eckarsberg, où était son
quartier-général. Les princes ayant reconduit S. M. jusque-là, ont eu
l'honneur d'y dîner le soir avec elle à son quartier-général.
La quantité de troupes qui passe ici est innombrable. Jamais on n'a vu
de plus beaux trains d'artillerie ni de convois d'équipages militaires
en meilleur état.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
SITUATION DES ARMÉES FRANÇAISES DANS LE NORD, AU PREMIER MAI.
L'empereur avait porté son quartier-général à Weissenfels; le vice-roi
avait porté le sien à Mersebourg; le général Maison était entré à Halle;
le duc de Raguse avait son quartier-général à Naumbourg; le comte
Bertrand était à Stohssen; le duc de Reggio avait son quartier-général à
Jéna.
Il a beaucoup plu dans la journée de 30: le premier mai, le temps était
meilleur.
Trois ponts avaient été jetés sur la Saale, à Weissenfels: des ouvrages
de campagne avaient été commencés à Naumbourg, et trois ponts jetés sur
la Saale.
Quinze grenadiers du treizième de ligne se trouvant entre Saalfeld et
Jéna, furent entourés par quatre-vingt-quinze hussards prussiens.
Le commandant, qui était un colonel, s'avança en disant: _Français,
rendez-vous!_ Le sergent l'ajusta et le jeta par terre roide mort. Les
autres grenadiers se pelotonnèrent, tuèrent sept Prussiens, et les
hussards s'en allèrent plus vite qu'ils n'étaient venus.
Les différens partis de la vieille garde se sont réunis à Weissenfels;
le général de division Roguet les commande.
L'empereur a visité tous les avant-postes: malgré le mauvais temps, S.
M. jouit d'une très-bonne santé.
Le premier coup de sabre qui a été donné à ce renouvellement de
campagne, a coupé l'oreille au fils du général Blucher, général-major.
C'est par un maréchal-des-logis du dixième de hussards que ce coup de
sabre a été donné. Les habitans de Weymar ont remarqué que le premier
coup de sabre donné dans la campagne de 1806 à Saalfeld, et qui a tué le
prince Louis de Prusse, a été donné aussi par un maréchal-des-logis de
ce même régiment.
Le 2 mai, à neuf heures du matin.
_A. S. l'impératrice-reine et régente._
Le premier mai, l'empereur monta à cheval à neuf heures du matin, avec
le prince de la Moskwa et le général Souham. La division Souham se mit
en mouvement vers la belle plaine qui commence sur les hauteurs de
Weissenfels et s'étend jusqu'à l'Elbe. Cette division se forma en quatre
carrés de quatre bataillons chacun, chaque carré à cinq cents toises
l'un de l'autre, et ayant quatre pièces de canon. Derrière les carrés se
plaça la brigade de cavalerie du général Laboissière, sous les ordres du
comte de Valmy qui venait d'arriver. Les divisions Gérard et Marchand
venaient d'arriver en échelons et formées de la même manière que la
division Souham. Le maréchal duc d'Istrie tenait la droite avec toute la
cavalerie de la garde.
A onze heures, ces dispositions faites, le prince de la Moskwa, en
présence d'une nuée de cavalerie ennemie qui couvrait la plaine, se mit
en mouvement sur le défilé de Poserna. On s'empara de différens villages
sans coup férir. L'ennemi occupait, sur les hauteurs du défilé, une de
plus belles positions qu'on puisse avoir; il avait six pièces de canon,
et présentait trois lignes de cavalerie.
Le premier carré passa le défilé au pas de charge et aux cris de _vive
l'empereur_ long-temps prolongés sur toute la ligne. On s'empara de la
hauteur. Les quatre carrés de la division Souham dépassèrent le défilé.
Deux autres divisions de cavalerie vinrent alors renforcer l'ennemi avec
vingt pièces de canon. La canonnade devint vive; l'ennemi ploya partout:
la division Souham se dirigea sur Lutzen; la division Gérard prit
la direction de la route de Pegau. L'empereur voulant renforcer les
batteries de cette dernière division, envoya douze pièces de la garde,
sous les ordres de son aide-de-camp le général Drouot, et ce renfort
fit merveille. Les rangs de la cavalerie ennemie furent culbutés par la
mitraille.
Au même moment, le vice-roi débouchait de Mersebourg, avec le onzième
corps, commandé par le duc de Tarente, et le cinquième, commandé par le
général Lauriston: le corps du général Lauriston tenait la gauche sur la
grande route de Mersebourg à Leipsick; celui du duc de Tarente, où
était le vice-roi, tenait la droite. Le vice-roi ayant entendu la vive
canonnade qui avait lieu près de Lutzen, fit un mouvement à droite, et
l'empereur se trouva presqu'au même moment au village de Lutzen.
La division Marchand, et successivement les divisions Brenier et Ricard
passèrent le défilé; mais l'affaire était décidée quand elles entrèrent
en ligne.
Quinze mille hommes de cavalerie ont donc été chassés de ces belles
plaines, à peu près par un pareil nombre d'infanterie. C'est le général
Wintzingerode qui commandait ces trois divisions, dont une était celle
du général Lanskoi; l'ennemi n'a montré qu'une division d'infanterie.
Devenu plus prudent par le combat de Weissenfels, et étonné du bel ordre
et du sang-froid de notre marche, l'ennemi n'a osé aborder d'aucune part
l'infanterie, et il a été écrasé par notre mitraille. Notre perte se
monte à trente-trois hommes tués et cinquante-cinq blessés, dont un chef
de bataillon. Cette perte pourrait être considérée comme extrêmement
légère, en comparaison de celle de l'ennemi qui a eu trois colonels,
trente officiers et quatre cents hommes tués ou blessés, outre un grand
nombre de chevaux; mais par une de ces fatalités dont l'histoire de la
guerre est pleine, le premier coup de canon qui fut tiré dans cette
journée, coupa le poignet au duc d'Istrie, lui perça la poitrine, et
le jeta roide mort. Il s'était avancé à cinq cents pas du côté des
tirailleurs pour bien reconnaître la plaine. Ce maréchal qu'on peut à
juste titre nommer brave et juste, était recommandable autant par
son coup-d'oeil militaire, par sa grande expérience de l'arme de la
cavalerie, que par ses qualités civiles et son attachement à l'empereur.
Sa mort sur le champ d'honneur est la plus digne d'envie; elle a été si
rapide qu'elle a dû être sans douleur. Il est peu de pertes qui pussent
être plus sensibles au coeur de l'empereur; l'armée et la France entière
partageront la douleur que S. M. a ressentie.
Le duc d'Istrie, depuis les premières campagnes d'Italie, c'est-à-dire,
depuis seize ans, avait toujours, dans différens grades, commandé la
garde de l'empereur qu'il avait suivi dans toutes ses campagnes et à
toutes ses batailles.
Le sang-froid, la bonne volonté et l'intrépidité des jeunes soldats
étonne les vétérans et tous les officiers: c'est le cas de dire _qu'aux
âmes bien nées, la valeur n'attend pas le nombre des années_.
S. M. a eu dans la nuit du 1er au 2 mai son quartier-général à Lutzen;
le vice-roi avait son quartier-général à Markrandstedt; le général
Lauriston était à Kiebersdorf; le prince de la Moskwa avait son
quartier-général à Kaya, et le duc de Raguse avait le sien à Poserna.
Le général Bertrand était à Stohssen; le duc de Reggio en marche sur
Naumbourg.
A Dantzick la garnison a obtenu de grands avantages et fait une sortie
si heureuse qu'elle a fait prisonnier un corps de trois mille Russes.
La garnison de Wittemberg paraît aussi s'être distinguée et avoir fait,
dans une sortie, beaucoup de mal à l'ennemi.
Le 2 mai 1813.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
Les combats de Weissenfels et de Lutzen n'étaient que le prélude
d'événemens de la plus haute importance. L'empereur Alexandre et le roi
de Prusse qui étaient arrivés à Dresde avec toutes leurs forces dans les
derniers jours d'avril, apprenant que l'armée française avait débouché
de la Thuringe, adoptèrent le plan de lui livrer bataille dans les
plaines de Lutzen, et se mirent en marche pour en occuper la position;
mais ils furent prévenus par la rapidité des mouvemens de l'armée
française; ils persistèrent cependant dans leurs projets, et résolurent
d'attaquer l'armée pour la déposter des positions qu'elle avait prises.
La position de l'armée française au 2 mai, à neuf heures du matin, était
la suivante:
La gauche de l'armée s'appuyait à l'Elster; elle était formée par le
vice-roi, ayant sous ses ordres les cinquième et onzième corps. Le
centre était commandé par le prince de la Moskwa, au village de Kaia.
L'empereur avec la jeune et la vieille garde était à Lutzen.
Le duc de Raguse était au défilé de Poserna, et formait la droite avec
ses trois divisions. Enfin le général Bertrand, commandant le quatrième
corps, marchait pour se rendre à ce défilé. L'ennemi débouchait et
passait l'Elster aux ponts de Zwenkau, Pegau et Zeist. S. M. ayant
l'espérance de le prévenir dans son mouvement, et pensant qu'il ne
pourrait attaquer que le 3, ordonna au général Lauriston, dont le corps
formait l'extrémité de la gauche, de se porter sur Leipsick, afin de
déconcerter les projets de l'ennemi, et de placer l'armée française,
pour la journée du 3, dans une position toute différente de celle où les
ennemis avaient compté la trouver et où elle était effectivement le 2,
et de porter ainsi de la confusion et du désordre dans leurs colonnes.
À neuf heures du matin, S. M. ayant entendu une canonnade du côté de
Leipsick, s'y porta au galop. L'ennemi défendait le petit village de
Listenau et les ponts en avant de Leipsick. S. M. n'attendait que le
moment où ces dernières positions seraient enlevées, pour mettre en
mouvement toute son armée dans cette direction, la faire pivoter sur
Leipsick, passer sur la droite de l'Elster, et prendre l'ennemi à
revers; mais à dix heures, l'armée ennemie déboucha vers Kaïa, sur
plusieurs colonnes d'une noire profonde
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