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Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta

by Michel Zévaco · French · Gutenberg #13383 · 723,963 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta
    
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Title: Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta

Author: Michel Zévaco


        
Release date: September 6, 2004 [eBook #13383]
                Most recently updated: October 28, 2024

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/13383

Credits: Produced by Renald Levesque


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PARDAILLAN — TOME 03 : LA FAUSTA ***

MICHEL ZÉVACO



LES PARDAILLAN

La Fausta



PROLOGUE

DÉCOR: une nuit de printemps parfumée, mystérieuse et pure. Le parvis de
Notre-Dame. La cathédrale accroupie dans l'ombre comme un sphinx et, à
l'autre bout, un seigneurial hôtel à façade sévère. Au balcon gothique,
sous la caresse des clartés astrales, une blanche apparition de charme
et de grâce.

Palpitante et radieuse, elle suit des yeux, dans l'obscurité bleuâtre,
un élégant et fier gentilhomme qui s'éloigne.

Cette jeune fille, c'est Léonore, l'unique enfant du baron de Montaigues
qui, depuis la tragique journée de la Saint-Barthélémy où le vieux
huguenot fut supplicié,--aveuglé des deux yeux!--lui prodigue
d'inépuisables consolations.

Et ce seigneur, à qui elle jette l'adieu passionné de ses baisers, c'est
le fastueux et noble duc Jean de Kervilliers.

Son amant! Lentement, à regret, lorsqu'il a disparu, elle rentre dans
cette chambre où ses rendez-vous nocturnes s'écoulent aussi rapides que
les irréelles minutes d'un songe éblouissant et où, il y a une heure,
ici même, suspendue au cou de Jean, elle a murmuré le plus émouvant et
le plus redoutable des aveux... Elle va être mère!

Comme elle a tremblé alors! car pour le baron de Montaigues, ce père
qu'elle adore, quelle agonie de honte!

A son premier mot, Kervilliers est devenu livide de bonheur sans
doute; car il l'a enlacée d'une plus ardente étreinte et a balbutié de
formelles assurances; le vieillard ne saura pas. La faute réparée à
temps sera ignorée de tous. Demain, lui, Jean, parlera! Demain, elle
sera sa fiancée! Dans peu de jours sa femme!

Tout à coup, un fracas retentit! Une vitre du balcon a sauté, une pierre
enveloppée d'un papier roule sur le tapis!

Léonore demeure d'abord immobile de stupeur et d'effroi...

Ce papier alors, la fascine et l'attire. Un billet? Elle se baisse, le
saisit, hésite et... elle le déplie C'en est fait d'un trait elle l'a
parcouru! Alors elle pâlit.

Son coeur se serre, une plainte d'infinie détresse expire sur ses
lèvres. Qu'a-t-elle lu?... Voici:

_Monseigneur l'évêque prince Farnèse, qui demain célébrera la Pâque
dans Notre-Dame, est le seul qui puisse vous dire pourquoi Jean, duc de
Kervilliers, ne vous épousera jamais... jamais!_

Qui a jeté la pierre? Un jaloux d'amour? Un ennemi de race? Qu'importe!
Et pendant que cet être, quel qu'il soit, écoute et regarde, pendant que
la fille de Montaigues se débat, aux prises avec le désespoir le duc
de Kervilliers rentre chez lui, tombe à genoux devant un portrait de
Léonore et sanglote:

«Qu'a-t-elle dit? qu'elle va être mère? J'ai bien entendu?... Perdue!
oh! perdue!... Et moi! Ah! misérable! pourquoi n'ai-je pas fui
quand cette passion m'a mordu au coeur? Que faire?... Fuir! Fuir
honteusement...»


Au coup de la grand-messe de ce dimanche de Pâques 1573, Léonore entre
dans cette cathédrale dont, fille de huguenots, elle n'a jamais franchi
le seuil.

Ce sont des heures d'inoubliables tortures qu'elle vient de vivre. Mille
suppositions affolantes ont traversé son esprit. Jean est-il marié à une
autre? L'évêque va lui répondre!

Dans l'église, elle s'arrête, défaillante, consciente à peine de ce
qu'elle fait. Là-bas, tout au fond, dans la splendeur des cierges,
couvert d'or, le prince Farnèse, légat du pape, entonné le _Kyrie_.

Léonore se met en marche. Par de lents efforts, elle se fraie un
passage. Mais, quand enfin elle atteint le choeur, elle est sans
forces. Dix pas, au plus, la séparent du prince-évêque. Tourné vers
le tabernacle, il officie, en des poses empreintes d'une solennelle
dignité.

Et, maintenant, Léonore a peur. L'approche de l'horrible réalité
l'épouvante. Elle se raccroche à son rêve d'amour, elle veut garder une
illusion quelques minutes encore... Soudain la sonnette résonne pour
l'élévation!

Mgr Farnèse a saisi l'ostensoir, et, flamboyant de sa majesté, il se
retourne... Une terrible secousse ébranle Léonore des pieds à la tête.
Cet évêque!... Cette flamme des yeux!... Cette éclatante beauté!... Elle
les connaît!...

Cet évêque!... Non! l'hallucination est par trop insensée! Il faut
qu'elle s'assure, qu'elle voie de près! Hagarde, rapide, elle franchit
la grille, s'élance... et alors!... Pantelante, elle monte les degrés
de l'autel! Ses deux mains convulsives s'abattent sur les épaules de
l'évêque foudroyé, et un lamentable cri déchire le silence:

«Puissances du Ciel! Jean! mon amant! C'est toi!»

Et Léonore inanimée tombe en travers des marches, aux pieds de l'évêque
pétrifié, blanc comme un marbre.

Une tempête de rumeurs se déchaîne. Sacrilège! On accourt. On se
précipite sur Léonore, on la saisit.

Et, tandis qu'on l'entraîne, qu'on l'emporte, qu'on la jette au fond
d'un cachot, le prince Farnèse, duc de Kervilliers, l'évêque, l'amant,
rugit dans sa conscience:

«Damné! Maudit! Je suis maudit!»


Sur la place de Grève, dans la brumeuse matinée de novembre, un flot
humain houle et roule autour d'un échafaudage de poutres grossières.
Contre le poteau central est assis un géant silencieux: c'est maître
Claude... le bourreau! Ce sinistre squelette de madriers, c'est le
gibet! Et ce peuple accouru des quatre horizons de Paris est là pour
voir mourir Léonore, condamnée pour mensonge diabolique et calomnie
hérésiarque envers l'évêque.

Le jour même où Léonore a été arrêtée dans Notre-Dame, le baron de
Montaigues, son père, s'est tué d'un coup de dague au coeur. Quant à
l'accusée, à toutes les questions elle a répondu par des regards sans
vie.

Neuf heures sonnent. Le glas tinte. On entend le _De Profundis_: c'est
le cortège.

Les moines, les confréries, les pénitents qui psalmodient, le
médecin-juré, les gens du guet, le grand prévôt...

Puis, soutenue par deux prêtres, les cheveux épars, les pieds nus, la
tête renversée sur l'épaule, c'est Léonore!

Et, derrière elle, entouré d'inquisiteurs qui le surveillent, morne,
vieilli, décomposé, marchant tout éveillé dans un rêve funèbre lui!
l'amant!... Ordre implacable venu du Saint-Office de Rome: il faut que
sa présence et son indifférence prouvent au monde que l'hérétique a
menti en accusant un évêque au pied même du trône de Dieu!

Soudain, tout s'immobilise dans un effrayant silence: le grand prévôt
fait le signe fatal!

Le bourreau s'avance. Sa large main tombe sur l'épaule nue de la
condamnée. L'instant est atroce...

A cette suprême seconde, Léonore a un spasme qui l'arrache à la
monstrueuse étreinte... Et, coup sur coup, deux clameurs brèves,
stridentes, font explosion sur ses lèvres crispées!...

Cette femme qui va mourir, là, sous la corde qui se balance, elle se
débat dans les douleurs de l'enfantement!

Le bourreau recule! Le médecin-juré s'élance, tandis qu'une rafale de
frémissements balaie la Grève! Et, lorsqu'il se relève enfin, le peuple,
aux côtés de Léonore prostrée, inerte, évanouie, aperçoit un tout petit
être qui vagit...

«Une fille! c'est une fille!» crie une femme.

La foule, tout autour de cette nouvelle-née si faible, si seule, demeure
un instant pantelante. Puis, brusquement, la pitié déborde, éclate et
gronde. On supplie, on menace, on crie grâce et miséricorde pour la
mère! Le grand prévôt hésite... puis, convaincu par l'immense compassion
du peuple, il jette un ordre: la condamnée a vie sauve. Léonore, sans
connaissance, est emportée sur une civière, et l'enfant...



L'enfant demeure! La condamnée n'a pas le droit de nourrir sa fille en
prison! L'innocente créature est abandonnée à la merci publique: une
heure durant, elle sera exposée où elle est née: sous le gibet! Pauvre
toute-petite qui attend qu'on lui fasse la charité d'une mère.

Et Farnèse! Jean de Kervilliers! Le père. Il est là, haletant, la sueur
aux cheveux, dévorant des yeux cette chair de sa chair, courbé, enchaîné
par l'effroyable obéissance à d'effroyables ordres supérieurs. Il veut
prendre son enfant, l'emporter... il ne doit pas! Il ne peut pas! Quoi!
la mère a été graciée... et sa fille va donc mourir là! Non! oh! non...
car voici quelqu'un, enfin!... quelqu'un qui s'approche d'elle, se
penche, se baisse avec un sourire tout mouillé de pleurs... Et. avec
des précautions délicates et tendres, ce quelqu'un enveloppe la frêle
abandonnée dans un pan de son manteau. Puis, tandis que l'évêque brisé,
contenu par les inquisiteurs, éclate en sanglots et tend les bras,
l'homme lentement s'en va... emportant la fille du prince Farnèse...

Et cet homme... c'est le bourreau!...


I

VIOLETTA

Le matin du 12 mai 1588, six gentilshommes montaient à fond de train
les hauteurs de Chaillot. Sur le sommet, leur chef s'arrêta. Pâle de
désespoir, il se retourna vers Paris qu'il contempla longuement.

Un rauque sanglot déchira sa gorge. Il se raidit, et hurla ces paroles
qu'emporta le souffle du vent:

«Ville ingrate! Ville déloyale! Toi que j'ai aimée plus que ma propre
femme! Tremble, car je ne rentrerai dans tes murs que par la brèche!»

A cet instant, deux cavaliers apparurent: l'un paraissant avoir dépassé
la trentaine, admirable de vigueur, avec une de ces, physionomies
audacieuses et railleuses, glaciales et géniales, qui laissent
d'ineffaçables impressions; l'autre dix-huit ans, svelte, gracieux,
merveilleux de beauté.

Les cinq fidèles qui entouraient le fugitif, voyant s'arrêter ces deux
inconnus, cherchèrent à l'entraîner. Mais lui, levant les bras au ciel,
cria:

--Malédiction sur moi! Tout m'abandonne. Oh! qui donc à présent voudra
me prendre en pitié?

--Moi! répondit une voix sonore.

Le fugitif vit le plus jeune des deux étrangers qui s'avançait... Alors
une terreur subite s'empara de lui:

--Toi! Toi! Charles! Mon frère, es-tu donc sorti du tombeau pour
m'accabler?

--Vous vous trompez, répondit l'inconnu. Je ne suis pas celui qu'évoque
votre remords, je ne suis pas Charles IX. Je suis son fils. Je suis
Charles, duc d'Angoulême.

--Ah! gronda le fugitif, c'est toi l'enfant de Marie Touchet et de
Charles! C'est toi le bâtard d'Angoulême! Que viens-tu demander à Henri
III, roi de France?

--Je vais vous le dire. J'ai quitté Orléans pour vous parler en face!
Il y a huit jours, Sire, j'ai atteint ma majorité. Ce jour-là, ma mère
m'a conduit dans sa chambre et a découvert un portrait que j'avais
toujours vu voilé d'un crêpe: j'ai reconnu Charles IX. Alors ma mère
s'est agenouillée. Elle m'a raconté comment était mort l'homme qu'elle
avait adoré. J'ai su l'effroyable agonie de mon père! Et je suis parti
pour dire au duc de Guise: Traître et rebelle, qu'as-tu fait de ton roi?
Je suis parti pour crier à Catherine de Médicis: Mère infâme! mère sans
entrailles, qu'as-tu fait de ton fils? Je suis parti pour trouver Henri
de Valois, roi de France, et lui crier: Qu'as-tu fait de ton frère?...

A cette dernière apostrophe, le roi, d'une violente saccade, fit reculer
son cheval; puis il s'affaissa sur lui-même, secoué d'un tremblement
mortel.

Une clameur alors éclata parmi les cinq gentilshommes. En même temps,
ils dégainèrent... A cet instant, le compagnon du duc d'Angoulême bondit
au milieu du groupe furieux, tira une longue rapière et, très calme:

--Messieurs, dit-il, ceci est une affaire intime. Laissez l'oncle et le
neveu s'expliquer, ou bien je croirai que vous êtes de la famille. Et,
dans ce cas, je serai forcé de croire que j'en suis aussi, moi!

Les épées allaient s'entrechoquer, lorsque le roi fit un signe
impérieux. Les gentilshommes s'arrêtèrent:

--On se retrouvera!... si toutefois monsieur ne cache pas son nom!
grondèrent-ils.

--Messieurs, dit froidement l'étranger, je m'appelle le chevalier de
Pardaillan!

Le chevalier ne parut pas avoir remarqué le prodigieux effet produit par
son nom. Il se retira à l'écart, comme si cette scène violente eût cessé
de l'intéresser. Il se mit à examiner une troupe de cavalerie qui,
sortant de Paris, s'approchait de Chaillot, sans trop de hâte,
d'ailleurs.

Le duc d'Angoulême n'avait pas bougé. Sombre comme une figure de
remords, Henri III se tourna vers lui.

--Jeune homme, dit-il, il manquait à mon malheur de vous rencontrer sur
le chemin de l'exil. Priez le Ciel qu'au jour où je remonterai sur mon
trône je puisse oublier que vous avez insulté à ma misère!

--Ce jour-là, vous me verrez me dresser sur les marches de ce trône! Je
vous arracherai votre manteau royal! Jusque-là, je ne puis vous haïr;
vous n'avez droit qu'à ma pitié! Paris vous chasse; vous n'êtes plus
qu'un fantôme de roi que hante le fantôme d'une victime. Allez donc,
Sire! car voici qu'on se met à votre poursuite... Regardez!... Jusqu'à
ce que vous soyez redevenu roi de France, le fils de Charles IX vous
fait grâce!

Henri III, blême de rage, voulut balbutier quelques mots qui se
perdirent dans un sanglot. Mais ses fidèles, apercevant le gros des
cavaliers qui sortait de Paris, saisirent son cheval et l'entraînèrent.

Charles d'Angoulême demeura songeur, les yeux fixés sur Paris. Que se
passait-il dans cette âme? Pourquoi ce jeune homme ne suivait-il pas
d'un dernier regard de haine le roi à qui il venait de jeter de tels
défis?

Peu à peu, par degré, les derniers reflets de sentiments violents qui
venaient de l'agiter s'éteignirent sur son visage qui s'éclaira alors
d'un sourire très doux.

D'une voix d'extase, il murmura:

«Paris!... Oui, je viens y chercher la vengeance... mais je viens y
chercher aussi l'amour!... Paris! C'est là que je vais te retrouver,
chère inconnue qui emporta mon âme. Violetta... douce violette d'amour.

A ce moment, le chevalier de Pardaillan s'approcha de lui et ïe toucha à
l'épaule. D'un geste large, il enveloppa Paris. Et, regardant le fils de
Charles IX dans les yeux:

--Un trône à prendre, monseigneur!... prononça-t-il.

Charles d'Angoulême eut le tressaillement du rêveur qu'on arrache au
plus doux songe; et il balbutia:

--Pardaillan! Pardaillan! que dites-vous?

--Je dis simplement qu'Henri de Valois n'est plus roi de France,
qu'Henri de Guise n'est encore que roi de Paris, qu'Henri de Navarre
jette par ici son regard de faucon qui cherche une proie, je dis que
cela fait trois hommes pour la même couronne... et que, cette couronne,
il serait beau qu'elle puisse me servir en la posant sur votre tête, à
payer ma dette de reconnaissance à votre mère!

A ces mots, Pardaillan se lança sur un sentier qui courait autour de
Paris et traversait les hameaux du Roule et de Monceaux pour aboutir au
village de Montmartre.

«Violetta! murmura le jeune homme, que n'ai-je, en effet un trône à
t'offrir!...»

Et palpant ébloui de ce qu'il entrevoyait dès lors, Charles d'Angoulême
se jeta à la suite de son compagnon au moment où le gros des cavaliers
qui étaient sortis de Paris montait les pentes de Chaillot. Celui qui
marchait en tête de ces poursuivants était un homme de trente-huit ans,
magnifique de costume et de taille, beau de visage, hautain de geste,
sombre de physionomie, le front balafre par l'entaille d'une ancienne
blessure: c'était Henri de Lorraine duc de Guise.

--Messieurs, dit-il en s'arrêtant, le roi est déjà loin. Il nous faut
renoncer à l'espoir de le ramener à ses sujets...

--Dites un mot, fit un gentilhomme près de lui, donnez-moi dix bons
chevaux, et je le ramène vif... ou mort!

--Maurevert, es-tu fou? dit le duc sur le même ton. Laissons fuir! Holà,
quelle est cette figure d'enfer?

A ce moment, en effet, débouchait sur la hauteur une longue et lourde
voiture à demi détraquée, poussiéreuse, traînée par un squelette de
cheval...

Et, près de la bête poussive, marchait d'un pas de spectre une
bohémienne masquée de rouge, portant avec une étrange noblesse
son costume bariolé sur lequel retombaient ses cheveux d'un blond
magnifique.

--Qui es-tu? demanda le duc de Guise en poussant vers elle son cheval.

La bohémienne s'arrêta. Mais elle ne dit pas un mot.

--Par le Ciel! s'écria le duc, je crois que cette gitane se moque...

Il n'acheva pas: à cette seconde, de l'intérieur de cette chose
innommable qu'était la voiture, s'échappait une mélodie: une voix d'une
incomparable pureté chantait doucement. Le duc de Guise, soudain pâli,
frémissant, écoutait à demi penché, sous le charme:

--Oh! cette voix! C'est la sienne! C'est elle!...

Un homme, à cet instant, s'élança de la voiture et se courba en une pose
de respect exorbitant et ironique.

--Le bohémien Belgodère! murmura Henri de Guise.

Et cherchant à cacher la violente émotion qui l'étreignait:

--Dis-moi, bohème: quelle est cette femme masquée, plus silencieuse que
la nuit, plus mystérieuse que la tombe?...

--Excusez-la, monseigneur! C'est Saïzuma, une pauvre folle que j'ai
recueillie un jour quelle sortait de prison; sa folie, c'est d'avoir
le visage toujours couvert, afin, dit-elle, qu'on ne puisse voir sa
honte... quant à moi, d'où je viens, monseigneur? Du bout du monde! Où
je vais? A Paris, centre du monde! Qui je suis? Belgodère, premier et
dernier du nom bateleur, jongleur, avaleur de sabre et bon à tout métier
Vous faut-il le spectacle?

--Il suffit, bohème!... Dis-moi, n'étais-tu pas à Orléans il v a trois
mois?

--J'y étais, monseigneur! fit Belgodère qui dissimula un sourire. J'y
étais avec toute ma troupe y compris la merveille des merveilles, la
chanteuse Violetta qui charme jusqu'aux princes! Monseigneur va la voir!
Violetta! Violetta mia! Ah! la voila.

Une jeune fille de quinze ans apparut, toute tremblante, sur le devant
de la voiture:

--Me voici, maître... me voici!...

Un murmure d'admiration parcourut les cinquante cavaliers. Le duc
demeura ébloui.

«Oui, c'est elle! fit-il en lui-même. J'éprouve le même trouble que
lorsque je la vis pour la première fois. Par les saints! Qu'ai-je donc à
m'émouvoir ainsi!... Cette fille de bohème sera à moi, je le veux!»

Ah! C'est que cette fille de bohème était vraiment une merveille.

Voyant ces étrangers qui fixaient sur elle des yeux étincelants, elle
baissa la tête. Alors son regard rencontra celui du duc de Guise, et
un geste de terreur lui échappa. Elle se recula, s'effaça derrière les
rideaux de cuir et courut à une femme qui, étendue sur un matelas, la
tête près d'une petite fenêtre ouverte au ras du plancher, livide comme
une mourante, respirait péniblement.

--Mère! Mère! murmura Violetta, l'homme d'Orléans! Il est là! Oh! j'ai
peur! Le malheur rôde autour de moi!

Et ce mot de mère semblait inexact, de cette fille exquise à cette femme
aux traits communs quoique pleins de bonté, à peine affinés par la
phtisie.

--Pauvre enfant! râla-t-elle... bientôt... je n'y serai plus... Puisse
le Ciel... te faire rencontrer... un sauveur... Espère, Violetta... ce
jeune homme... qui n'osa jamais t'adresser la parole... je crois avoir
lu dans son âme... il t'aime!...

--Violetta! Violetta! hurlait le bohémien. Attends! je vais te
chercher...

--Laisse cette enfant tranquille, ordonna le duc de Guise en se baissant
vers Belgodère. Et écoute-moi. Prends cette bourse, elle contient
dix ducats d'or. Dix bourses pareilles, tu entends, si tu exécutes
fidèlement tout ce que quelqu'un viendra te dire de ma part.

Belgodère s'inclina jusqu'à terre. Quand il se releva, il vit le duc
qui, s'étant mis à la tête de ses cavaliers, reprenait au grand trot le
chemin de Paris... Alors, il se redressa de toute sa hauteur, jeta un
coup d'oeil oblique sur la voiture où avait disparu Violetta, et gronda:

«Je tiens ma vengeance!»



II

LA PLACE DE GRÈVE

Au fond d'une vaste salle aux majestueuses tentures, aux meubles
solennels, dans l'ombre d'un dais de soie brochée d'or, immobile en un
fauteuil d'ébène précieusement sculpté, se tenait une femme. Un être
de beauté prodigieuse, éblouissante et fatale: peut-être une sainte
extatique, ou peut-être une étincelante magicienne, ou peut-être une
somptueuse courtisane orientale.

Un homme entra: opulent et sévère costume de cavalier tout en velours
noir, figure livide, pétrifiée lentement par une douleur qui ne pardonne
jamais. 11 s'arrêta devant la splendide inconnue et fléchit le genou.

Elle ne parut pas étonnée de cet hommage royal ou religieux et tendit le
bras vers une large fenêtre ouverte. Le gentilhomme se redressa.

L'inconnue, alors, parla. Et aucune épithète ne pourrait traduire la
force de sa voix.

--Cardinal, dit-elle, je viens de vous donner un ordre.

Le cavalier frissonna; et, humblement, comme s'il n'y eût rien eu dans
ces paroles d'exorbitant, de stupéfiant, de fabuleux, cet homme à cette
femme répondit:

--J'obéis à Votre Sainteté...

--Cardinal, reprit-elle sans un tressaillement, vous venez de prononcer
un mot terrible. N'oubliez pas que si, dans Rome, je suis celle que
vous dites, l'héritière de la souveraineté pontificale de Jeanne, la
chevalière de la grande tradition, ici, dans Paris, je ne suis que la
descendante de Lucrèce Borgia: la princesse Fausta!...

Le gentilhomme à qui elle donnait le titre de cardinal, bien qu'il ne
portât pas l'habit religieux et fut armé d'une épée, cet homme qui
pourtant semblait cuirassé par l'orgueil des vieilles races, se courba
dans une attitude d'obéissance; puis, avec désespoir, il marcha à la
fenêtre, et, glacé par une secrète horreur, s'y appuya, domina la
place...

C'était le lendemain de la journée des Barricades. Et Paris, qui
venait de chasser son roi, Paris tout hérissé, Paris fumant encore des
arquebusades de la veille, fêtait la violette et la rose; car, de tout
temps, Paris adora l'émeute et les fleurs, grondement et sourire de sa
rue. Ensoleillée, bruyante, la Grève, en cette radieuse matinée du grand
marché annuel de mai, présentait un indescriptible mouvement de lignes
et de couleurs, fouillis de promeneuses en atours, de mendiants en
guenilles.

Sans doute le cardinal, qui planait sur cette féerie de joie, était
descendu dans les ténèbres de son passé, évoquant quelques souvenirs
effrayants, car il haletait. Mais sous ses yeux, soudain, aux deux
extrémités de la place, un double mouvement de foule le fit tressaillir.

Sur sa droite, c'était une fantastique guimbarde que l'imagination
surmenée d'une Callot eût donnée pour carrosse à ses équipes de
sacripants: le véhicule de Belgodère qui, au pas branlant de sa
haridelle fourbue, faisait son entrée sur la Grève. Sur sa gauche,
c'était un groupe de jeunes seigneurs cuirassés de buffle, l'épée de
guerre aux flancs. Et, au milieu d'eux, les dépassant de la tête,
plus magnifique et plus sombre encore que la veille sur le plateau de
Chaillot, pensif et formidable, le Balafré, le duc Henri de Guise, le
roi de Paris!

Le redoutable capitaine semblait ne rien voir autour de lui, ni ce
respect mêlé de terreur qui courbait les têtes sur son passage, ni
l'angoisse de cette multitude. Il ne voyait que la bohémienne Saïzuma
qui, une main sur la bride du cheval, s'avançait, lentement, énigme
vivante; et, près d'elle. Belgodère qui vociférait.

Du haut de la fenêtre, le cardinal avait vu Guise marchant vers
Belgodère. Sans quitter son poste, il se tourna alors vers le fauteuil
d'ébène, et dit:

--Ils sont venus!...

La mystérieuse inconnue qui s'appelait princesse Fausta se leva et, d'un
pas de déesse, s'approcha:

--Violetta! Violetta! clamait à ce moment Belgodère en apercevant le duc
de Guise qui venait à lui.

L'enfant, pareille à un rayonnement d'aurore, apparut sur le devant de
la charrette, ses longs cheveux blonds épars sur ses épaules de neige,
timide, craintive, effarouchée.

La princesse Fausta darda un regard où couvait une flamme d'incendie,
sur cette vision de charme intense et pur qu'était Violetta.

--Henri, murmura-t-elle, Henri de Guise, tu m'appartiens! Tu seras roi
parce que je veux être reine! Maîtresse de la France et de l'Italie,
Henri, périsse donc tout ce qui t'empêche de m'aimer... moi, moi seule!
Périsse Catherine de Clèves, ta femme! Périsse cette Violetta que tu
adores!

Et d'une voix brève, soudain devenue métallique et dure:

--Cardinal, voici l'heure d'agir... Voyez cet homme sur qui reposent
d'immenses espérances. Croyez-vous qu'il pense à ce trône qu'il touche
grâce à nous? Depuis trois mois, depuis qu'à Orléans il a vu une pauvre
fille de Bohème dont il porte partout l'image, Guise hésite: il nous
échappe et il est perdu pour nous... si je ne lui arrache du coeur la
racine même de cette passion!

Le cardinal regarda l'adorable enfant, et murmura:

--Pauvre innocente!

--La pitié est un crime souvent, une faiblesse toujours, dit la
princesse Fausta, glaciale. Descendez, cardinal, et faites en sorte que
le bohème Belgodère m'amène cette petite en mon palais de la Cité...

Sans doute, le cardinal savait quelle effroyable sentence cachait cet
ordre, car il baissa la tête, et balbutia:

--Frappez donc, puisque la mort de cette infortunée créature est
nécessaire! Mais épargnez-moi l'affreuse besogne de vous la livrer!

--Cardinal, reprit-elle avec une terrible froideur, vous préviendrez
maître Claude.

--Le bourreau! haleta le cardinal. Ne me condamnez pas au hideux
supplice de revoir l'homme qui m'arracha l'âme en me volant et en
laissant mourir ma...

--Silence, cardinal Farnèse!...

Il y eut cette fois un tel grondement de tonnerre dans l'accent de la
princesse que l'homme chancela, haletant, ébloui, dompté. Alors, calmée,
soudainement paisible:

--Ce sera pour ce soir dix heures. Allez, cardinal. Agissez. Et faites
tenir cette lettre au duc de Guise.

Le gentilhomme saisit le pli, puis, plus morne encore, il sortit et
descendit en râlant au fond de son coeur:

--Ah! la malédiction pèse sur moi, toujours!...

Sur la Grève, à travers la foule qui formait cercle, le visage redevenu
rigide, il marcha vers Belgodère, Sur l'avant de la voiture attendait
Violetta, tremblante. A ce moment, le duc de Guise se penchait vers le
sacripant et murmurait:

--Tout à l'heure, un gentilhomme t'apportera mes ordres. Exécute-les, si
tu ne veux avoir les os rompus!

--Je suis prêt, monseigneur. Ordonnez!

--Alors, à toi les ducats... à moi la fille!... Et maintenant fais-la
chanter afin que ma présence ait ici un prétexte.

--A l'instant même, Violetta! Violetta!

La jeune fille tressaillit, arrachée à un rêve d'extase. Au loin, du
fond de la place, un jeune seigneur s'avançait, les yeux fixés sur elle.
Leur double regard se cherchait, se croisait. Et ce gentilhomme, tout
radieux, de sa jeunesse et de son amour, c'était le fils du roi Charles
IX, le duc d'Angoulême!

--Violetta! vociféra Belgodère.

Un cri terrible l'interrompit... Un cri d'agonie ou d'épouvanté, qui
jaillissait de la roulotte.

--Ma mère! ma mère se meurt!

L'agonisante, celle que Violetta appelait sa mère, les mains crispées,
tenait son visage collé à la petite fenêtre, comme fascinée par une
effroyable apparition...

--Ma mère! ma mère! sanglota Violetta.

--Messeigneurs! criait dehors Belgodère, un instant de patience, et je
vous ramène la chanteuse. En attendant, la célèbre Saïzuma va vous dire
la bonne aventure!

Saïzuma demeurait immobile. Ses yeux flamboyants, du masque rouge, se
rivaient sur le cardinal Farnèse...

Le cardinal avait vu cette femme... Et tous les deux se regardaient.

La femme agonisante tourna vers Violetta, que Belgodère injuriait, un
visage empreint d'une immense pitié:

--Violetta, je vais mourir. Il faut que tu saches... Je ne suis pas ta
mère...

--Oh! sanglota la jeune fille éperdue, c'est un affreux vertige qui vous
saisit. Revenez à vous, mère!

--Je ne suis pas ta mère!... Et ton père, Violetta, tu crois que ce fut
maître Claude? Eh bien, maître Claude n'est pas ton père!... Ta mère, je
ne sais où elle est... Mais ton père. Violetta?... ton père!... veux-tu
le connaître?... Veux-tu le voir?... Eh bien... tiens.... regarde!...

Dans une effrayante convulsion, la mourante essaya de désigner l'homme
sur qui elle dardait son regard...

--Saints et anges! balbutia Violetta éperdue, prenez pitié de ma mère!

A cet instant, une sauvage imprécation éclata sur cette scène poignante,
et Belgodère apparut, ramassé sur lui-même. Il se jeta sur la jeune
fille, l'empoigna par les deux épaules, et, d'un geste furieux, la remit
debout.

--Dehors! gronda-t-il. Au travail, la chanteuse!

--Regarde! cria l'agonisante. Et souviens-toi!...

--Enfer! vociféra le bohémien. Voici la Simonne qui s'en mêle
maintenant! Attends un peu, toi!

Alors, il se rua sur celle qu'il appelait la Simonne: sur la mourante!
Il la renversa sur la couchette et lui plaqua une de ses formidables
mains sur la bouche, l'autre sur la gorge...

La Simonne se débattit deux secondes... Soudain, elle eut un bref soupir
et elle se tint immobile, tandis que son bras décharné, tendu vers la
fenêtre, semblait montrer encore l'homme dans la foule... L'envoyé de
Fausta! Le prince Farnèse! L'amant de Léonore de Montaigues!... Le père
de Violetta!

L'enfant, rudement poussée, était tombée; elle n'avait rien vu de la
hideuse tragédie. Lorsqu'elle se releva, déjà, le sacripant, debout,
sombre, étonné de son crime, grommelait:

--J'ai serré un peu fort, peut-être! Et puis, je n'ai rien tué, moi! La
mort était là, qui rôdait, je l'ai aidée...

Le premier regard de Violetta fut pour la Simonne, blanche comme cire.

--Morte! râla-t-elle. Ma mère est morte!...

--Et moi, je te dis qu'elle dort! ricana Belgodère. Dehors, la
chanteuse, dehors! Au travail.

Violetta s'abattit sur ses genoux et se prit à sangloter:

--O pauvre, pauvre maman Simonne, vous n'êtes donc plus! Vous abandonnez
donc votre petite Violetta! Mère, vous ne me prendrez donc plus dans vos
bras?

A ce moment, la bohémienne Saïzuma apparut a l'entrée de la roulotte et,
sans paraître voir Belgodère, ni Violetta, ni la morte, alla s'asseoir
dans le fond. Alors, un long frisson l'agita, et elle murmura:

--Pourquoi cet homme m'a-t-il regardée?... Pourquoi l'ai-je regardé,
moi?... Au fond de quel enfer ai-je déjà éprouvé la brûlure de ses yeux
noirs? Oh! déchirer ce voile funèbre qui recouvre ma pensée!

D'un geste de folie, elle pressa son front à deux mains; et, comme
si son masque lui eût pesé, elle le dénoua, son visage fut visible!
Étrange, avec ses traits qui paraissaient pétrifiés, ses yeux sans vie
ou brûlait seulement la flamme d'un insondable désespoir, ce visage
gardait une beauté avec on ne savait quoi de tragique, de mystérieux,
d'infiniment doux et d'inconcevable...

Violetta sanglotait doucement, les lèvres collées sur la main glacée de
celle qu'elle nommait sa mère. Belgodère allait et venait, mâchonnait
de sourds jurons, stupéfait de sa propre hésitation. Brusquement, il
décrocha la guitare dont Violetta s'accompagnait d'habitude et grommela:

--En voilà assez! Si tu pleures tant, tu ne pourras plus chanter.
Allons, la chanteuse, on t'attend! Des seigneurs, des ducs, des princes:
noble compagnie, bonne récolte!

Violetta se releva, et, révoltée:

--Chanter! râla-t-elle. Chanter quand ma mère morte est là encore! Oh!
tuez-moi plutôt!

--Ecoute bien, la chanteuse! Je ne te tuerai pas... car on t'attend...
des princes, des ducs, te dis-je! Seulement choisis: ou tu vas prendre
ta guitare et faire entendre ta jolie voix, ou je me mets à fouetter...
ta mère!...

En même temps, le bandit saisit un fouet à chien... Violetta jeta un
cri d'épouvanté. Elle jeta autour d'elle un regard de douleur et de
désespoir... et ce regard s'arrêta sur la morte!... La jeune fille
courut à la bohémienne, lui saisit les deux mains, et, d'une voix
étranglée:

--Madame! Madame! Défendez-la, protégez-la, souvenez-vous qu'elle vous
a soignée! Oh! elle ne m'entend pas! allez-vous laisser frapper une
morte?... Ma mère...

--Qui parle ici de mère? dit la bohémienne, hagarde. Est-ce qu'il y a
des mères! Est-ce qu'il y a des enfants!...

--Pitié, madame! Cet homme vous écoute et vous craint! Un mot! dites un
mot!

--Attention! hurla Belgodère. Décide-toi!

--Oh! cria Violetta, se tordant les bras, vous n'avez pas de coeur,
bohémienne!

--Pas de coeur! dit sourdement Saïzuma. Il est perdu, mon coeur... Il
est resté là-bas... dans l'immense église... Jeune fille, prends garde à
l'évêque voleur de coeurs!...

--Misérable folle! sanglota l'enfant. Tu ne veux rien faire pour
ma mère! Eh bien, écoute à ton tour! Moi, la fille, je te maudis!
Entends-tu? Maudite sois-tu! par moi!...

Saïzuma éclata de rire!... Et, lentement, elle remit son masque rouge
sur son visage... Violetta se tourna vers le bohémien au moment où il
laissait retomber le fouet... Elle bondit... Ce fut elle qui reçut le
coup sur ses épaules...

--Grâce, Belgodère! Je t'obéirai... J'irai chanter!...

--A la bonne heure! dit froidement le sacripant, qui tendit la guitare à
l'enfant.

Elle la saisit lentement, d'un mouvement de désespoir concentré et, le
visage ruisselant de larmes, murmura:

«Chanter!... Près du corps de ma mère!... O ma pauvre maman,
pardonne-moi ce sacrilège... Obéir!...

Elle s'inclina rapidement, baisa la morte au front, et s'élança
au-dehors. Belgodère, lui jetant un regard de terrible joie, grinça
entre ses dents:

--Va, fille de bourreau! Guise t'attend! Demain, tu seras infâme! Nul
autre que moi ne le dira à ton père!...

Et, alors, il descendit les marches branlantes du petit escalier en
hurlant:

--Messeigneurs, voici la chanteuse! Place, manants! Place à l'illustre
chanteuse Violetta! Et vous, monsieur Picouic! Et vous, monsieur
Croasse! Fainéants!

Deux hercules, qui complétaient la troupe de Belgodère, se mirent à
distribuer au menu peuple force horions et bourrades, et, bientôt, un
grand cercle se forma, au centre duquel la pauvre créature accordait sa
guitare sur laquelle tombaient des larmes silencieuses.

A deux pas de la petite chanteuse, un groupe de gentilshommes, favoris
de Guise, et, en avant d'eux, le duc, pâle, agité, l'oeil rivé sur cette
enfant qui le faisait trembler... Sur sa gauche, le prince Farnèse,
sombre et muet; près de la roulotte à laquelle s'appuyait le duc Charles
d'Angoulême, plus tremblant, plus agité peut-être qu'Henri de Guise...
Et là-haut, à la fenêtre, à demi cachée dans les rideaux, la princesse
Fausta.

Violetta ne voyait rien; son âme était restée près de la morte; ses yeux
demeuraient baissés sur l'instrument; et ses doigts fins se mirent à
voltiger sur les cordes; une ritournelle d'une grande douceur s'exhala
dans l'air embaumé par les éventaires du marché aux fleurs. Et sa voix
d'or commença une naïve complainte d'amour... mais, dès la première
strophe, elle s'arrêta, brisée par un sanglot... Le duc de Guise
s'avança vivement.

--Vous pleurez? demanda-t-il d'une voix altérée.

La chanteuse leva sur lui son regard noyé de douleur.

--Vous, balbutia-t-elle frissonnante. Laissez-moi!

--Tu pleures, reprit le duc, haletant. Si tu voulais... jamais plus
tu ne pleurerais... car, tu serais la plus fêtée, la plus choyée dans
Paris. Ecoute-moi, gronda-t-il avec plus de menaçante ardeur, ne te
recule pas ainsi... Par le Ciel! il faut que tu saches que je t'aime...
il faut...

A ce moment, comme Charles d'Angoulême, livide, la main à la garde de
l'épée, s'avançait en frémissant, une éclatante fanfare de trompettes
résonna sur la place de Grève... Des clameurs furieuses, aussitôt,
s'élevèrent de la multitude qui reflua, tourbillonna...

--Les gardes du roi! Les Suisses de Crillon! A mort!... A l'eau!...

Ces gardes, c'étaient ceux qui, la veille, avaient essayé d'enlever les
barricades élevées par le peuple!...

Le duc de Guise s'élança en poussant une imprécation. Ses gentilshommes
le suivirent, l'épée à demi tirée... Le peuple, à la vue de ses ennemis
de la veille, poussait des vociférations de rage... En un instant, la
place, si paisible et joyeuse, fut remplie de hurlements, bousculades de
bourgeois courant s'armer.

--Aux armes! A mort les suppôts d'Hérode!...

--A l'eau, les gardes! A l'eau, Crillon!...

Et ce fut dans ce tumulte de prise d'armes, à cette minute où les
arquebusades allaient peut-être recommencer, qu'eut lieu la première
rencontre de Charles d'Angoulême et de Violetta...

En voyant Guise se précipiter sur Crillon, Charles avait renfoncé son
épée et s'était arrêté près de l'enfant... Ils étaient l'un devant
l'autre, tous deux d'un charme intense dans la grande rumeur d'orage qui
se déchaînait.

--De grâce, dit-il doucement, ne craignez rien... Vous pleuriez...
Est-ce que cet insolent gentilhomme...

--Non! oh! non, dit-elle avec effroi. Je pleurais... voyez-vous... parce
que... ma mère est morte!... Elle est là... toute seule!... Et nul ne se
penche sur ce pauvre corps pour lui faire l'aumône d'une prière...

--Votre mère est là... morte! fit Charles en pâlissant de pitié, comme
il avait pâli d'amour. Et vous, pauvre enfant, on vous forçait à
chanter!... cela est horrible!...

--Non! non! dit-elle en jetant un regard de terreur sur Belgodère qui
rôdait autour d'eux, en grondant. Je chantais... pour acheter des fleurs
à ma mère...

Charles prit une main de Violetta qui, à ce contact, tressaillit... Il
la conduisit à la roulotte, la fit monter et entra lui-même. Alors, il
aperçut le corps de la Simonne étendu sur sa couchette, et il s'inclina,
la tête nue.

--Veillez votre mère, dit-il avec une expression d'immense pitié. Et,
quant à son cercueil, c'est moi qui le fleurirai, si vous daignez le
permettre... Violetta leva sur lui un regard éperdu de reconnaissance...

--Ce n'est ni le lieu ni l'heure de vous parler, dit alors Charles
d'Angoulême. Mais, dès maintenant, cessez de craindre quoi que ce
soit... Il est impossible que vous demeuriez avec ces bohémiens...
Demain matin, je viendrai parler au maître de cette voiture...

--Qui est tout prêt à vous entendre, monseigneur, et à vous répondre,
dit près de Charles une voix ironique.

Le jeune duc toisa le sacripant courbé devant lui.

--Où pourrai-je te parler, mon maître? demanda-t-il.

--Ici près, monseigneur: rue de la Tissanderie, à l'auberge de
l'Espérance.

--C'est bien. Attends-moi donc dès demain matin.

Charles d'Angoulême jeta un dernier regard sur Violetta, prosternée, le
visage dans les deux mains.

A la vengeance, maintenant! murmura-t-il. O mon père, regarde ce que va
faire ton fils!

Et il sortit, se dirigeant droit vers le duc de Guise!... Belgodère, les
bras croisés, ricanait:

--Viens demain, oui, je t'attendrai de pied ferme, imbécile!...
Demain!... Où sera demain Violetta?

Il haussa les épaules et descendit en grognant:

--Il faut pourtant que j'aille prévenir qu'on me débarrasse du cadavre.
Le plus tôt sera le mieux. Aujourd'hui même, tu seras partie, la
Simonne. Bon voyage!...

Et il allait s'élancer, lorsque au bas des marches il vit se dresser
devant lui un homme vêtu de velours noir, dont le visage livide semblait
celui d'un mort.

--C'est toi, demanda-t-il, qui es Belgodère, maître de cette voiture?

--Voilà une infernale figure, songea le bohémien qui frémit malgré lui.
Oui, mon gentilhomme, ajouta-t-il tout haut, je suis celui que vous
dites.

--C'est donc toi, reprit-il lentement, qui es le maître de cette jeune
chanteuse... Violetta?

Belgodère. tressaillit, s'inclina plus profondément.

--J'y suis! songea-t-il. C'est le gentilhomme que le duc de Guise devait
m'envoyer pour me transmettre ses décisions! Ah! ah! je te tiens enfin,
Claude! Tu vas savoir de mes nouvelles! Et des nouvelles de ta fille!

Il se redressa, se drapa, et dit brusquement:

--J'attends ce que vous avez à me communiquer.

--Je te suis envoyé par un puissant personnage. Cette enfant... cette
Violetta... dit le gentilhomme sourdement.

--Violetta et moi, nous sommes au service de celui qui vous envoie, dit
Belgodère. Vos ordres?

--Ecoute, il y a dans la Cité une maison délabrée, presque en ruine. La
porte est en fer, avec un marteau de bronze; c'est là... C'est là que ce
soir, à neuf heures, tu devras amener cette jeune fille.

--Ce soir! A neuf heures! On y sera, par l'enfer!

Le gentilhomme noir demeura un instant abîmé dans une lointaine rêverie.
Puis, avec un tressaillement:

--Cette femme masquée de rouge... qui était là tout à l'heure...
dis-moi, qui est-ce?...

--Une bohémienne de ma tribu. Elle s'appelle Saïzuma.

Celui que le bohémien appelait une infernale figure se redressa. Il
parut soulagé de quelque secrète épouvante. Alors, il fit un signe
d'adieu au bohémien. Puis tirant de son pourpoint la lettre que Fausta
lui avait remise pour le duc de Guise, le prince Farnèse se glissa parmi
la multitude où il disparut sans bruit.



III

PARDAILLAN

Tandis que se décidait ainsi la destinée de Violetta dans ce rapide
et sinistre entretien de Belgodère et du prince Farnèse, Charles
d'Angoulême marchait au duc de Guise.

Le fils du roi Charles IX était bouleversé d'une terrible colère.
Lorsque Guise avait parlé à voix basse à la jeune fille, il avait senti
se lever dans son coeur un sentiment qui n'y était pas encore: la haine
d'amour, la plus implacable des haines... Ce fut les poings serrés qu'il
fonça dans les rangs pressés de la multitude silencieuse, attentive aux
gestes et aux paroles de Guise, son héros, son idole!

Tout à coup, il se sentit saisi par le bras. Il se retourna vivement:

--Le chevalier de Pardaillan! fit-il avec joie.

--Oui, j'arrive à temps pour vous empêcher de faire une folie! fit
Pardaillan. Où courez-vous de ce pas? Insulter monseigneur le duc?...
Peste! vous êtes gourmand... Ils sont ici une armée de guisards!...
Il n'y avait qu'un homme au monde capable de tenir tête à dix mille
bourgeois qui enragent du désir de massacrer n'importe quoi... Cet homme
est mort, mon prince: c'était mon père.

Tout en cherchant à étourdir Charles de ses paroles, Pardaillan essayait
de l'entraîner hors de la foule.

--Pardaillan, gronda le jeune duc d'un ton de désespoir concentré, je
veux parler à cet homme.

--Eh! par Pilate, la vie est bonne, au bout du compte! Je ne veux pas
me faire égorger, moi!... Du moins, pas avant d'avoir dit ma façon, de
penser à ce digne sire de Maurevert! Allons, venez, mordieu!...

--Allez donc, Pardaillan! murmura Charles, des larmes de rage aux
paupières. Allez! Moi, je vais à Guise!

Le chevalier jeta sur le jeune homme un regard ou il y avait comme une
tendresse de grand frère.

--Vous le voulez absolument! dit-il en saisissant une main de Charles.

--Je hais Guise! Malheur à lui, puisque je le trouve sur mon chemin!

--Amour! Amour! Folie et misère! grommela le chevalier. Tâchons de
sauver ce jeune fou! Allons donc, ajouta-t-il tout haut, puisque vous
le voulez! Mais, vrai Dieu, la conversation va être drôle! Giboulée, ma
bonne vieille rapière, à toi la parole!...

Pardaillan se haussa sur la pointe des pieds, embrassa d'un rapide
regard circulaire la foule énorme qui les enveloppait et se mit en
marche!... A coups de coude, il se fraya un passage. En quelques
instants, le chevalier et son jeune compagnon atteignirent le premier
rang, et ils virent alors le duc de Guise, le roi de Paris, qui,
hautain, livide, se tenait devant Grillon, et hurlait quelques mots qui
se perdaient dans une furieuse acclamation de la foule...

La minute était tragique... Voici ce qui venait de se passer:
Crillon--celui-là même que Charles IX, au siège de Saint-Jean-d'Angély,
avait surnommé _le brave_--Crillon, brave et fidèle jusqu'à la mort,
venait d'apprendre qu'Henri III avait fui de Paris. Et il était sorti de
l'Hôtel de Ville où il était renfermé avec mille gardes et deux mille
Suisses, pour rejoindre son roi!

Guise venait d'accourir! D'un signe, il enchaînait la foule idolâtre et
la muselait. Et, alors, le duc s'avançait au-devant de Crillon. Le vieux
capitaine, trapu, le visage sanglant, arrêta sa troupe, et, d'un geste
rude, salua le duc.

--Je vois avec plaisir, dit Guise sur un ton mordant, que Louis de
Crillon ramène ses gardes à Sa Majesté... C'est donc au Louvre que vous
vous rendez?

--Vous faites erreur! C'est au roi que je me rends! éclata Crillon.

--Prenez garde, capitaine! gronda le Balafré, vous avez déjà commis une
folle imprudence en sortant de l'Hôtel de Ville!

--Et vous voudriez m'en faire commettre une autre en m'y faisant
rentrer! Le roi est hors de Paris, monsieur le duc: je sortirai de
Paris! Le chemin est-il libre?

--Il l'est pour tous les vrais fidèles, éclata Guise. Et le roi...

--Vive le roi! monsieur! hurla Crillon. Prenez garde vous-même,
monseigneur! Prenez garde à la forfaiture! Nous avons tous deux l'ordre
du Saint-Esprit; en le recevant, nous avons juré fidélité au roi, notre
grand maître! Que faites-vous de votre serment?

Un grondement de tonnerre roula sur la place de Grève démontée, agitée
de furieuses vagues humaines. Guise, devenu affreusement pâle, jetait
autour de lui des ordres rapides. Et ses gentilshommes s'élançaient sur
tous les points où les troupes de la Ligue étaient disséminées.

Crillon leva son épée... Ce fut à cet instant que Charles d'Angoulême
et le chevalier de Pardaillan parvinrent au premier rang de cette foule
tumultueuse.

Guise, l'idole de Paris, Guise eut alors un grand geste large et
superbe. Et la foule s'apaisa, écouta, avide de l'entendre, de l'admirer
encore.

A ce moment, le colonel des Suisses, qui jusqu'ici s'était tenu en
arrière de Crillon, s'avança rapidement vers le duc et dit à haute voix:

--Ni moi ni mes Suisses ne sortirons de Paris!

--Colonel! hurla Crillon, à votre rang! Ou, par le sang du Christ, il
faut vous battre avec moi jusqu'à ce qu'un de nous deux tombe!

--Monseigneur, dit le colonel, je me rends à la Ligue!... Suisses!
sortez des rangs!...

A ce moment, une voix jeune, sonore, vibrante, éclata.

--Traître! tu te rends à un traître!...

Le colonel gronda une furieuse imprécation. Guise, la figure bouleversée
de rage, tira à demi son épée et chercha l'audacieux qui le souffletait
de ce nom de traître!

Et il vit alors un jeune homme qui bondissait au milieu du cercle vide,
repoussait le colonel des Suisses d'un geste de souverain mépris, et se
plantait devant lui.

--Henri de Lorraine, duc de Guise! dit encore ce jeune homme, meurtrier
de mon père, deux fois traître! moi, Charles d'Angoulême, fils de
Charles IX, roi de France, je te déclare félon et te défie en champ
clos, à l'heure, au jour, au lieu qui te plairont!...

A l'instant, vingt gentilshommes se ruèrent sur Charles, le poignard
levé. Mais Guise les contint d'un signe. Il haletait. Sa bouche écumait.
Il cherchait une insulte avant de faire le geste qui livrerait le jeune
homme à sa meute...

--Fils de Charles! dit-il enfin, j'accepte ton défi... Mais, comme la
lâcheté est héréditaire dans ta famille, comme tu pourrais essayer de
fuir, je vais te faire précieusement garder jusqu'au jour où moi, le
Balafré...

--Vous ne vous appelez pas le Balafré, monseigneur! cria un homme qui,
à son tour, s'avança, calme, la lèvre ironique, les yeux pétillants de
malice, de joie.

C'était Pardaillan!... D'un coup d'oeil, il avait jugé là situation. Il
venait de comprendre que Guise allait jeter un ordre d'arrestation.

«Sauvons mon petit louveteau!» grommela-t-il.

Il marcha sur le duc de Guise à qui, d'une voix cinglante, il jeta ces
mots:

--Pardon; vous ne vous appelez pas le Balafré!...

--Votre nom, à vous! rugit Guise. Qui êtes-vous?...

--Ce n'est pas mon nom qui importe, c'est le vôtre, monseigneur! Il y a
seize ans, dans la cour d'un hôtel de la rue de Béthisy...

--La rue de Béthisy! murmura Guise dont les yeux exorbités se posèrent
avec épouvante sur Pardaillan. Oh! si tu es celui que je crois...
malheur à toi! continue!...

--Je continue! Donc, vous veniez d'assassiner l'amiral Coligny... Au
moment où vous posiez le pied sur la face sanglante du cadavre, cette
main que voilà, monseigneur...

Pardaillan ouvrit sa main toute large...

--Cette main s'appesantit sur votre face, à vous, et, depuis lors, vous
vous appelez le Souffleté!...

--C'est toi! rugit Guise... A moi! A moi! Arrêtez-les tous deux!
Prenez-les! Vivants! Il me les faut vivants!...

Alors, un effroyable tumulte se déchaîna. Les digues de l'océan
populaire se rompirent... Crillon recula jusque sur ses gardes, emporté
comme par un mascaret. Le colonel des Suisses, le premier, mit rudement
la main sur l'épaule du duc d'Angoulême... Au même instant, il s'abattit
comme une masse: Pardaillan venait de tirer sa rapière, et, d'un coup de
pommeau, lui avait fracassé le crâne...

--Guise! Guise! cria Charles, souviens-toi que tu as accepté mon défi!

--A mort! A mort! hurlait la foule.

--Vivants! Je les veux vivants! vociférait Guise.

Au moment où, d'un coup de pommeau, le chevalier abattait aux pieds de
Guise le colonel des Suisses, il saisit Charles, son louveteau! à
pleins bras et se mit à bondir vers Crillon, vers la troupe des gardes
immobiles et pâles... Il tenait sa rapière par la lame, et se servait
du pommeau comme d'une massue. Ce fut ainsi qu'il se fraya un passage
jusqu'à la troupe de Crillon, parmi les gentilshommes de Guise rués sur
lui.

Pardaillan se dressa sur la pointe des pieds et leva très haut, de son
bras tendu, sa rapière vers le ciel. Et alors, d'une voix qui résonna
comme du bronze, à l'instant où Crillon, éperdu, se voyait débordé, où
les gardes allaient se débander, où Guise, déjà, poussait un rugissement
de triomphe, Pardaillan tonna:

--Trompettes! sonnez la marche royale!...

Électrisés, soulevés par l'enthousiasme des grands chocs, les hommes
d'armes hurlèrent dans un grand élan:

--Vive le roi!...

Et ils se mirent en marche, tandis que la fanfare royale éclatait et
dominait l'épouvantable tumulte...

Et, en avant, l'épée haute, près de Charles qu'il entraînait, près de
Crillon, stupéfait, qui l'admirait, le chevalier de Pardaillan marchait,
fonçant dans la foule, entraînant les hommes d'armes, creusant un
sillage à travers les masses des ligueurs et les infernales clameurs de
mort... Maintenant, devant la troupe de Crillon, devant ces blessés qui
s'avançaient d'un pas pesant et régulier, la hallebarde croisée, les
multitudes de bourgeois s'ouvraient, fuyaient, les uns courant s'armer,
les autres déchargeant leurs pistolets au hasard.

Pardaillan avait remis sa rapière au fourreau. Il marchait en tête, d'un
pas rude, et criait:

«Place au roi! Place au roi!...»

Et il y avait une telle ironie dans ce cri que ceux qui l'entendaient ne
savaient de quel roi le chevalier voulait parler, ni si c'était vraiment
pour le service d'un roi que flamboyait le regard de cet homme!

À ce moment, mille ligueurs, commandés par Bussi-Leclerc, armés
d'arquebuses toutes chargées, débouchèrent au pas de course sur la place
de Grève, venant de la Bastille.

--Enfin! rugit le duc de Guise, triomphant.

Il allait s'élancer vers Bussi-Leclerc; une main, tout à coup, se posa
sur son bras.

--Que voulez-vous! gronda-t-il d'une voix rauque à celui qui venait
d'arrêter son élan--un gentilhomme, vêtu de velours noir, silencieux et
sinistrement paisible.

--Lisez ceci, monseigneur duc, dit le gentilhomme qui tendit un pli
fermé.

--Hé! monsieur! vociféra Guise. Tout à l'heure...

--Il sera trop tard! dit l'homme vêtu de noir. Cette lettre est de la
princesse Fausta!...

Le duc qui s'élançait s'arrêta court, avec un profond tressaillement. Il
saisit la lettre, brisa le cachet... Et lut!... L'effet de cette lecture
fut foudroyant. Le duc chancela... Son visage devint couleur de cendres.

--Vos ordres, monseigneur? cria Bussi-Leclerc.

--Mes ordres! balbutia le duc.

Il jeta sur tout ce qui l'entourait un regard où luisait une folie de
meurtre; puis, d'une voix basse:

--A l'hôtel, messieurs! Suivez-moi à l'hôtel de Guise!...

Et il s'élança, suivi de ses gentilshommes stupéfaits, oubliant
Bussi-Leclerc et ses mille ligueurs, Grillon, Pardaillan et le duc
d'Angoulême, oubliant tout au monde.

Pardaillan avait continué sa marche foudroyante, entraînant Grillon et
ses hommes d'armes. A travers des foules de ligueurs hurlants, mais
qui, sans chefs, sans armes, n'osaient attaquer, la troupe de Crillon
atteignit la Porte Neuve au moment où, des deux Châtelets, du Temple,
de l'Arsenal, s'élançaient en courant vers la Grève les compagnies
prévenues... La porte fut franchie... Alors Crillon se jeta dans les
bras de Pardaillan.

--Partez vite, si vous m'en croyez! fit le chevalier.

--Oui! mais de quel côté?... J'ignore où est le roi!...

--Je l'ai vu hier, fuyant et fort pâle... un triste Sire, entre nous,
monsieur de Grillon! Quoi qu'il en soit, il prit la route de Chartres...

--Venez avec moi, monsieur, s'écria Crillon, le roi vous fera colonel!

--Eh! monsieur! fit tranquillement Pardaillan, je suis déjà maréchal!
maréchal de moi-même, et c'est énorme. Pourquoi me faire colonel des
autres?

Crillon secoua sa crinière:

--Vous êtes un rude compagnon. Si le roi avait dix serviteurs taillés
sur votre modèle, il serait demain sur son trône!... Allons, adieu!...
Votre nom?...

--Chevalier de Pardaillan! Adieu, monsieur de Crillon!

Le brave Crillon, ébahi, se tourna vers ses troupes et se mit en route,
en saluant une dernière fois de son épée cet homme dont l'intrépidité
l'avait émerveillé.

Pardaillan prit le duc d'Angoulême par le bras et, simplement, comme si
rien d'extraordinaire ne se fût passé:

--Rentrons par la porte Montmartre et allons nous reposer en vidant
un broc de Suresnes à la Devinière, chez cette bonne dame Huguette
Grégoire...

Laissons Pardaillan et Charles d'Angoulême rentrer dans Paris, et
revenons un instant au duc de Guise qui venait de s'élancer vers son
hôtel.

Sous ses allures de magnifique gentilhomme, sous l'ambition effrénée qui
surchauffait son cerveau, sous cette passion même qui le brûlait pour
une pauvre petite fille de Bohême, Henri de Lorraine, duc de Guise, roi
de Paris par la force, presque roi de France par l'immense désir de la
Ligue, cet homme, qui faisait trembler des rois, portait au coeur un mal
terrible, un ulcère rongeur: la jalousie!

Guise avait lu la lettre de la princesse Fausta, que le cardinal Farnèse
lui remettait. Elle contenait ces lignes:

«Le comte de Loignes n'est pas de ceux qui sont sortis de Paris à la
suite d'Hérode. La duchesse de Guise, que vous croyez sur la route de
Lorraine et que vous avez conduite vous-même, il y a deux jours jusqu'à
Lagny, vient de rentrer dans Paris. Quelqu'un vous attend en votre hôtel
pour vous expliquer ce double évènement.»



IV

LE BOURREAU

Le soir de ce jour, sous la sérénité pâle du crépuscule Paris gardait
encore de profonds tressaillements, il ne faisait plus jour, pas encore
nuit; peu à peu les bruits s'éteignaient, et, du ciel, mêlées aux
dernières clartés, tombaient les premières ombres qui allaient
envelopper la silhouette capricieuse et tourmentée du vieux Paris.

Ce fut à cette heure indécise que quatre hommes portant une civière
s'approchèrent de la voiture de Belgodère demeurée sur la place de
Grève. Sur la civière, il y avait un cercueil vide.

Dans la roulotte une torche de résine était allumée; ses lueurs
fuligineuses jetaient de vagues reflets rouges sur le corps de la
Simonne, étendue toute raide sur sa couchette: Violetta agenouillée,
affaissée, les yeux fixés sur la figure aimée de celle qu'elle appelait
sa mère, ne pleurait pas, n'ayant plus de larmes... Près d'elle, debout,
les bras croisés, la lèvre crispée par la haine satisfaite, Belgodère
guettait.

Les quatre hommes entrèrent et déposèrent le cercueil au long de la
morte.

--Voilà! fit l'un; nous venons enlever cette hérétique de Bohême...

--Bien entendu, ajouta un autre, il n y a pas de prêtre; la défunte s'en
est passée pendant sa vie: elle s'en passera pour sa dernière promenade.

Violetta, secouée d'un long frisson, s'était jetée sur la Simonne,
et doucement, à mots imperceptibles, brisés de sanglots, lui disait
l'éternel adieu... Rudement, Belgodère l'arracha à la funèbre étreinte:
Violetta se releva, le coeur défaillant. Lorsqu'elle osa regarder, la
Simonne était dans le cercueil!... Alors l'enfant eut un grand cri.

La Simonne avait disparu à jamais. Et le secret que son agonie avait
voulu crier, le secret de la naissance de Violetta, était cloué avec
elle dans la bière!...

--Viens, dit alors Belgodère d'une voix étrange. Tu ne veux pas
laisser ta mère s'en aller toute seule!... Allons, je te permets de
l'accompagner...

Pour la première fois depuis de longues années, Violetta leva sur
Belgodère un regard où il y avait une aube de reconnaissance étonnée...

Accompagner sa mère jusqu'au cimetière! Pour cette pauvre enfant,
c'était une consolation...! Et les patrouilles qui sillonnaient Paris
purent voir ce pauvre cercueil fleuri comme un cercueil de princesse,
qui s'en allait par les rues déjà obscures, suivi lentement par une
jeune fille qui marchait en pleurant...

Belgodère avait quitté la roulotte en disant à ses deux hercules assis
sur les marches:

--Ramenez la voiture à l'auberge, peut-être ne rentrerai-je pas cette
nuit... Et, quant à Violetta, ajouta-t-il plus sourdement, elle ne
rentrera jamais!...

Il s'éloigna alors à grandes enjambées, et, d'assez loin, se mit à
suivre Violetta qu'il couvait de son oeil luisant.

Au moment où Violetta se mit en marche derrière la lugubre civière, un
homme, abrité sous l'auvent d'une maison de la place, la suivit d'un
morne regard.

La victime est en route, murmura-t-il alors. Il me reste à prévenir le
sacrificateur! Effroyable besogne! Pauvre infortunée! Le hideux bohémien
te mène... et, là-bas, t'attend Fausta, l'implacable Fausta!...

Cet homme frissonna comme s'il eût fait grand froid. Alors il quitta le
recoin d'où il avait guetté le départ de Belgodère et de Violetta et
pénétra dans le dédale de la Cité.

.........................................

Près de la cathédrale, vers le milieu de la rue Calandre, dans un
terrain vague en bordure du Marché Neuf achevé depuis deux mois,
s'élevait une maison basse, honteuse, en quarantaine parmi les logis
voisins.

Le jour, les hommes s'écartaient de cette demeure en grondant une
imprécation. Les femmes pâlissaient et faisaient un signe de croix. En
ce logis, dans une pièce froide, aux meubles sévères, aux murailles
nues qui s'ornaient seulement d'une croix d'ébène, une sorte de colosse
pensif était assis dans un large fauteuil, le front dans la main, tandis
qu'une vieille servante allait et venait à pas furtifs.

--Vous ne mangez donc pas, maître Claude? demanda la femme en
s'arrêtant.

Le géant fit un geste d'indifférence et de lassitude.

--Toujours ces affreux souvenirs de votre ancien métier, reprit-elle, au
bout d'un silence.

--Non, dit sourdement Claude en secouant la tête.

Oh!... alors, c'est que vous pensez à l'enfant!...

--Toujours! soupira Claude comme s'il se fût parlé à lui-même. Les
minutes où les spectres de mes victimes ne viennent pas m'assiéger sont
encore, peut-être, les plus terribles pour moi... Car alors, c'est son
image, à elle, qui se dresse devant mes yeux... Huit ans, dame Gilberte!
huit ans écoulés presque jour pour jour depuis qu'elle disparut comme un
beau songe qui s'évanouit...

Maître Claude, qui semblait l'incarnation de la force animale, reprit
avec une étrange douceur:

--Il paraît que je n'étais pas fait pour tant de
bonheur, et que j'étais condamné aux solitudes maudites!

--Allons, allons, maître Claude, fuyez ces souvenirs!

--Avec quel enivrement, continua Claude sans entendre, je courais à
Meudon!... La bonne Simonne venait au-devant de moi... Et l'enfant?
Ah! la voici! Elle accourt, elle me serre le cou, elle grimpe sur mes
épaules en riant et en criant comme une petite folle: Mère Simonne!
voici papa!... Ah! quel bon rire... Maître Claude couvrit son visage de
ses deux mains... Il pleurait doucement, sans bruit...

--Un matin... jour d'épouvanté! C'était un jeudi... il faisait beau...
j'arrive à Meudon, j'appelle... pas de réponse... J'entre dans le
jardin! Pas de Simonne! Encore moins d'enfant! Je pénètre dans la
maison... tout est bouleversé comme par une lutte... je me sens devenir
fou... je sors, je crie... rien, toujours rien!... L'effroyable journée!
Je tombe, le soir, sans connaissance... et, lorsque je reviens à moi, je
vois une femme qui me soigne... Mon enfant! Où est mon enfant?... Nul ne
sait!... Tout ce qu'on sait dans le voisinage, c'est que, la veille, on
a vu passer une troupe de bohémiens... Comment ne suis-je pas mort!

Un coup frappé à la porte réveilla de longs échos dans la maison.
Gilberte demeura immobile, saisie de stupeur...

--Depuis huit ans, nul n'a frappé à cette porte! gronda Claude. Qui cela
peut être, sinon le malheur qui passe?...

Un deuxième coup plus rude du heurtoir retentit sourdement. Maître
Claude fit un signe impérieux à la servante qui sortit. Tout à coup,
dans l'encadrement de la porte, un homme parut, la tête couverte d'une
cape noire... Claude se leva, et, d'un ton raide et craintif à la fois,
demanda:

--Qui êtes-vous?... Que voulez-vous de moi?...

L'inconnu demeura une minute sans parler; puis, d'une voix basse et
rauque, il prononça:

--Maître, je viens requérir les services de ta profession...

Claude fut secoué d'un tressaillement et dit:

--Du temps que j'exerçais mon sinistre métier, l'Official et le grand
prévôt seuls pouvaient me requérir. Vous n'êtes ni l'Official ni le
grand prévôt... sans quoi vous sauriez que, depuis huit ans, je me suis
fait relever de mes fonctions...

L'inconnu demeura une minute sans parler; puis, d'une voix rauque, il
laissa tomber ces mots:

--Pour moi, pour celle à qui tu dois obéissance, tu es encore le
bourreau... regarde!

Alors il sortit de dessous son manteau sa main droite. Au médius de
cette main, il y avait un large anneau couronné par un énorme chaton de
fer sur lequel étaient tracés des signes mystérieux. Claude jeta un coup
d'oeil sur ces signes. Alors un frémissement le fit chanceler!

--Tu obéis?... demanda l'inconnu.

--J'obéis, monseigneur!...

--Bien. Rends-toi à la maison du bout de l'île, derrière Notre-Dame.
L'exécution est pour dix heures... Y seras-tu?

--J'y serai, monseigneur!... fit Claude dans un soupir qui ressemblait
à un râle. Mais dites à ceux qui vous envoient de ne plus compter sur
moi... cette exécution sera la dernière!

--La dernière! fit l'homme. Soit!... Maintenant, Claude, je vais te
montrer ce visage que tu sembles me reprocher de tenir caché...

D'un geste rapide, il fit tomber, sa cape et son visage apparut, pâle,
d'une pâleur spectrale. Claude recula haletant et murmura avec un
indicible accent:

--L'évêque!... Le prince Farnèse!... Le père de de l'enfant!...

--De l'enfant que tu me volas! gronda Farnèse.

--Oui, c'est moi! Moi qui t'ai maudit! Moi qui viens de te maudire
encore, puisque tu n'as pas eu pitié de mon malheur! Ou plutôt, non! je
ne te maudis pas. C'est en suppliant que je viens... Ecoute! dis-moi la
vérité! Sois homme une fois dans ta vie!

Claude hésita un instant... puis secoua la tête.

--La vérité! gronda enfin Claude. Je vous l'ai dite le jour que vous
êtes venu, il y a près de quinze ans! Elle est morte! Morte trois jours
après que je la recueillis au pied du gibet...

Le cardinal-prince Farnèse ne dit plus rien. Il ramena sa cape sur sa
tête et, avec un lugubre gémissement, se dirigea vers la porte. Claude,
rapidement, jeta un manteau sur ses épaules, suivit Farnèse et le
rejoignit au moment où il mettait le pied dans la rue.

--Vous ne m'avez pas dit qui je dois exécuter ce soir!...

--J'ignore!... dit Farnèse, morne et glacé.

--Est-ce un homme?... Une femme?...

--Une femme!.. Une jeune fille!...

Le bourreau essuya la sueur qui inondait son front... Et il s'élança
vers l'extrémité de l'île, vers la mystérieuse maison de la princesse
Fausta, en grondant:

«La dernière exécution... La dernière victime!...»



V

LA MAISON DE LA CITÉ

La Simonne fut enterrée dans le plus proche cimetière, c'est-à-dire aux
Innocents. Lorsque le cercueil eut été mis en terre, et que le fossoyeur
commença à rejeter les premières pelletées, Belgodère saisit Violetta
par la main et l'entraîna. La jeune fille le suivit sans résistance.
Elle marchait sans se rendre compte du trajet qu'elle accomplissait.
Pourtant au fond de son coeur rayonnait doucement une image consolatrice
qui semblait lui murmurer qu'elle n'était pas seule au monde.

Ce jeune seigneur au regard limpide, à la voix caressante...
reviendrait-il? Elle ignorait jusqu'à son nom...

Oui, il reviendra! puisqu'il l'a dit!... Demain matin, elle le
reverra!... Et les presque dernières paroles de la Simonne murmurant à
son coeur une consolation:

«Ce jeune homme... ce sera ton sauveur... car il t'aime!...»

Tout à coup, elle s'aperçut que Belgodère ne se dirigeait ni vers la
place de Grève ni vers la rue de la Tissanderie où se trouvait l'auberge
de l'Espérance.

--Où me conduisez-vous? balbutia-t-elle.

Le bohémien, sans rien dire, serra plus fort la main de Violetta et
marcha plus vite. Il passa entre la double rangée des maisons d'un pont,
et, le fleuve franchi, tourna à gauche.

A l'est, derrière Notre-Dame et le palais archiépiscopal, se dressaient
côte à côte deux constructions pareilles à deux soeurs se tenant par la
main... mais deux soeurs dont l'une était mignonne créature et l'autre
un monstre de hideux.

Belgodère, tenant toujours Violetta par la main, marcha droit au
formidable portail de la construction monstrueuse.

--Où sommes-nous? bégaya Violetta en jetant autour d'elle un regard
éperdu.

Belgodère ne répondit pas. Il heurta le lourd marteau de bronze. La
porte de fer s'ouvrit sans bruit. Violetta voulut se rejeter en arrière;
le bohémien la harponna solidement: dans la seconde qui suivit, elle se
vit dans un vaste vestibule dallé, aux hautes murailles nues, faiblement
éclairé, où se tenaient deux hommes masqués, la dague nue à la ceinture.

--Voici la petite que moi, Belgodère, devais amener. C'est bien ici? fit
le bohémien.

--C'est ici! dit l'un des deux gardes.

Au même instant, cet homme jeta sur la tête de Violetta un sac de toile
noire qu'il serra au cou par un cordon. Sans un cri, sans un souffle,
paralysée, Violetta se sentit soulevée, entraînée, emportée elle ne
savait où!... L'autre géant masqué tendit à Belgodère une bourse bien
gonflée:

--Voici les cent ducats que tu as demandés... Un instant, l'ami: si tu
veux avoir la langue arrachée, si tu veux être écorché vif, tu n'as qu'à
souffler à âme qui vive un mot de ce que tu viens de faire...

Le bohémien s'inclina jusqu'à terre, avec un sourire narquois, et
sortant à reculons s'évanouit dans la nuit.

Dix heures sonnèrent à Notre-Dame. Belgodère avait disparu depuis
longtemps. Ce fut à ce moment que maître Claude s'approchant à son tour
de la terrible maison, heurta le marteau de bronze. Encore une fois la
porte de fer s'ouvrît sans bruit. Après la victime, le bourreau! Sans
doute les deux hommes masqués le reconnurent, car l'un d'eux, lui
faisant signe de le suivre, se mit à le précéder dans l'intérieur de la
maison.

Dès le vestibule franchi, cette maison hideuse devenait un fabuleux
palais, une succession de pièces ornées avec magnificence, aboutissant à
une salle immense au fond de laquelle, sous un dais, s'élevait un trône
d'or, merveille de sculpture.

Dans la salle du trône, douze torchères en or massif supportant chacune
douze flambeaux de cire rosé, des colonnes alternativement de jaspe
et de marbre, d'énormes vases de porphyre, des tapisseries d'Arabie,
soixante fauteuils aux dossiers très hauts, tous surmontés d'une tiare
sculptée, tous portant une F brodée sous laquelle se croisaient deux
clefs symboliques que semblaient garder vingt-quatre hommes d'armes
vêtus d'acier, silencieux, immobiles, hallebardes au poing.

Le bourreau passa parmi ces merveilles sans un frémissement, suivant son
conducteur muet. Il parvint ainsi, de salle en salle, jusqu'à une pièce
nue, froide, humide, avec des murs en pierre grise, sans un meuble;
seulement, au long des murailles, il y avait des chaînes accrochées à
des anneaux de fer.

Là se tenait une femme vêtue de noir, la tête couverte d'une mantille en
dentelle noire. On ne voyait pas son visage; mais à sa main étincelait
un anneau pareil à celui du prince Farnèse. Seulement, tandis que
l'anneau du cardinal était en fer, celui qui brillait à cette main de
femme était en or pur; et les caractères du chaton étaient tracés par
des diamants qui fulguraient dans la pénombre.

Cette femme, c'était Fausta!

Alors Claude frissonna et tomba à genoux en murmurant:

«La souveraine!...»

Fausta prononça avec une étrange et glaciale solennité:

--Bourreau! Nous, grande prêtresse de l'Ordre auquel vous avez juré
obéissance, avons jugé et condamné à mort une créature humaine de qui
la vie était une menace pour les projets sacrés dont nous sommes la
dépositaire. Bourreau! vous avez accepté d'être l'exécuteur de secrètes
sentences qui ne relèvent que de la divine justice... Entrez donc dans
la chambre des exécutions où la condamnée attend et accomplissez votre
oeuvre...

Claude releva le front et tendit les mains vers Fausta.

Vous avez à Nous parler!... Nous vous le permettons..., dit Fausta.

--Souveraine, dit Claude avec un tremblement convulsif, j'ose adresser
une supplique à l'éblouissante Majesté aux pieds de laquelle je me
prosterne...

--Parlez, bourreau: Nous sommes sur cette terre pour punir, mais aussi
pour consoler.

--Consoler!... Oui! C'est de consolation dont j'ai besoin... Le vent qui
passe m'apporte les larmes et les malédictions de ceux que j'ai tués...
En vain je me crie que je fus seulement un instrument de la justice
humaine! En vain j'implore le Dieu tout-puissant de rendre un peu
d'apaisement à mon coeur! J'ai peur de mourir sans cette absolution
suprême qui me fut promise par votre envoyé!... Depuis deux ans que j'ai
juré obéissance, par trois fois j'ai dû venir ici exercer mon terrible
ministère... et la Seine n'a redit à personne le secret des trois
cadavres que je lui ai jetés!... J'ai imploré la pitié de plus de cent
prêtres; et aucun n'a voulu tracer sur ma tête le signe rédempteur qui
m'eût rendu le repos!... A votre envoyé. Souveraine, j'ai refusé l'or
qu'il m'offrait... mais, lorsqu'il m'a promis la sainte absolution, j'ai
signé le pacte!... Par trois fois, j'ai obéi, Souveraine! Maintenant, je
ne peux plus. Souveraine, ayez pitié de moi!...

--Vous avez bien fait de m'ouvrir votre âme, dit Fausta d'un accent de
douceur pénétrante. Bourreau, l'épreuve est terminée. Allez demain dans
Notre-Dame. Après la messe, vous serez entendu en confession générale,
mais par un prince de l'Eglise, muni, à votre intention, des pleins
pouvoirs de Sa Sainteté...

Et d'une voix de commandement suprême:

--Maintenant bourreau, va! Éteins cette vie encore!... A ce prix,
demain, tu seras absous de tous tes meurtres, et délivré de tous tes
spectres...

Claude se releva d'un bond, le visage resplendissant d'une épouvantable
extase.

--Vous dites, gronda-t-il, que je serai absous de tout mon passé?...

--Tu seras absous!...

--Et que cette exécution est la dernière... qu'après cette femme je ne
tuerai plus personne?...

--Cette femme sera ta dernière victime!

--Qu'elle meure donc, rugit maître Claude, en se dirigeant vers la
chambre des exécutions.

C'était une large pièce au plancher mal équarri, au milieu duquel
apparaissaient les rainures d'une trappe fermée. Il y avait un anneau à
cette trappe. Une corde y était adaptée; elle montait droit au plafond,
puis, par un système de poulies, descendait le long d'une paroi où elle
était fixée à un gros clou par un noeud. Il n'y avait qu'à défaire ce
noeud: la corde glissait dans ses poulies, et le couvercle de la trappe,
n'étant plus soutenu par elle, s'abaissait, retombait...

Quiconque se trouvait alors sur ce couvercle était précipité... En bas,
la Seine coulait avec de sourdes lamentations, des clapotis pareils à
des malédictions.

En entrant, le bourreau aperçut au milieu de la salle, dans la livide
clarté diffuse, celle qu'il allait tuer. Elle était étendue sur le
plancher, évanouie de terreur sans doute.

Il frissonna longuement. Puis il se dirigea vers le clou auquel était
accrochée la corde qui soutenait la trappe!... Mais, pour y aller, il
fit un long détour, sans regarder la victime... La sueur coulait à
grosses gouttes sur son visage... Et ce fut ainsi qu'il atteignit la
corde. Sans oser se retourner, il porta une main tremblante sur le
noeud, qu'il commença à défaire... A ce moment, la condamnée, la
victime, poussa un soupir.

«Elle se réveille... Il faut que je la tue avant de la précipiter...
Elle pourrait se sauver!.. Et puis... elle souffrirait trop... je dois
tuer, non faire souffrir!...» ajouta-t-il grelottant.

Alors il se retourna, bondit jusqu'à la condamnée, et s'agenouilla
ou plutôt s'accroupit près d'elle disposant les cordelettes de
l'étranglement!...

La victime fit un mouvement... Des paroles à peine bégayées parvinrent
jusqu'à l'oreille du bourreau.

«Adieu, mère... ma mère chérie... Père! Où es-tu?...»

«Elle appelle sa mère, haleta le bourreau. Comme sa voix est douée et
comme elle me remue le coeur!...»

Une irrésistible curiosité s'emparait de lui! Voir! oh! voir le visage
de cette victime... Lire peut-être sur sa figure le crime qui la
condamnait. Il résistait encore à la tentation que, déjà, ses doigts
avaient délié le cordon qui maintenait le sac noir autour du cou. Déjà
lui apparaissait l'adorable visage de Violetta... Il la contempla une
longue minute, avec un indicible effarement.

Puis, à force de la regarder, il sentit comme un battement sourd et
profond de son coeur, un bouleversement de son âme.

«Ah ça! gronda-t-il en saisissant sa crinière de ses deux mains
crispées, mais je deviens fou, moi!... Que vais-je imaginer là!...
Vais-je sombrer dans la folie!... ce visage... il me rappelle... non!...
c'est insensé!... l'enfant aurait cet âge-là! oh si je pouvais voir ses
yeux! Si c'était elle!... Ma fille! hurla-t-il dans un cri terrible!...
Violetta! Violetta!...

Violetta ouvrit les yeux, les posa, timides et craintifs, sur le
bourreau... Elle tendit les bras et murmura:

--Mon père!... Bon, bon petit papa Claude!...

Claude jeta une déchirante clameur:

--Seigneur Dieu! c'est elle! c'est mon enfant!...

Il se redressa et recula, ses mains énormes, secouées d'un tremblement
convulsif, se tendaient vers elle. Il riait et pleurait.

Puis, avec une sorte de rudesse, il empoigna la jeune fille dans ses
bras puissants, l'emporta dans l'angle le plus éloigné de la trappe,
s'assit sur le plancher, et la mit sur ses genoux.

Il pleurait à grosses larmes, bégayant des choses incompréhensibles,
et il y avait sur son visage monstrueux une irradiation de bonheur.
Violetta souriait et répétait:

--Mon père... mon bon père Claude... c'est vous!...

Et, quand elle pût comprendre quelques mots de ce qu'il balbutiait, elle
l'entendit qui disait:

--Oui... c'est ça... appelle-moi encore ainsi... encore... Ah ça! que
s'est-il passé? Non, tais-toi, tu me diras ça plus tard... Dire que
c'est toi?... Je ne rêve pas, dis!... Ah ça! fit-il en riant avec
délices, rentrons chez nous...

--Oh! père... qu'est-ce donc, ici... murmura Violetta reprise
d'épouvante.

Claude répéta en grelottant d'angoisse:

--Ici!... Nous sommes ici!...

--Père, père! quelle horrible angoisse vous saisit! Oh! j'ai peur!
Qu'est-ce donc que cette maison?...

--Ce que c'est! gronda Claude. Oh!... je me souviens!...

Il se releva d'un bond, saisit la jeune fille terrifiée... A ce moment
la porte s'ouvrit. Fausta parut, voilée de noir.

Fausta fixa sur Violetta un regard d'ardente curiosité.

--C'est donc là, murmura-t-elle, l'enfant que recueillit le bourreau!
C'est donc la fille de Farnèse! Nouvelle raison plus puissante encore
pour qu'elle disparaisse!...

Claude s'était arrêté, pétrifié. Fausta tendit les bras et dit avec une
funèbre simplicité:

--Qu'attendez-vous?...

Claude eut un recul de bête sauvage à l'instant de regorgement. Fausta,
de sa même voix affreusement simple, répéta:

--Qu'attendez-vous?

Alors Claude repoussa derrière lui Violetta comme pour une protection
suprême. Puis il joignit ses mains énormes et, la tête perdue, balbutia
d'une voix très basse:

--Madame, c'est mon enfant... Je l'avais perdue... et je la retrouve
ici... Vous ne voudriez pas, n'est-ce pas? maintenant que vous savez.
Allons... laissez-nous passer...

--Bourreau, dit Fausta, qu'attends-tu pour exécuter la condamnée?

A ce mot de bourreau, un cri d'angoisse et d'horreur jaillit de la gorge
de Violetta.

--Mon père!... Bourreau!... Mon père est bourreau!...

Claude entendit ce cri. Alors, il se tourna vers la jeune fille. Une
sublime expression de désespoir s'étendit sur sa physionomie. Et d'un
accent indiciblement navré:

--Ne t'effraie pas... je ne te toucherai plus, si tu veux... je ne te
parlerai plus... je ne t'appellerai plus ma fille... mais ne t'effraie
pas. Je t'en supplie, n'aie pas peur... Madame, gronda-t-il soudain en
se retournant vers Fausta, vous venez de commettre un crime; vous avez
brisé le lien d'affection qui rattachait cette enfant à l'infortuné que
je suis. Et je vous le déclare: prenez garde, maintenant...

--Prends garde toi-même, bourreau! interrompit Fausta sans colère, Es-tu
en rébellion? Obéis-tu?

--Obéir! Ah ça! Je vous dis que c'est ma fille!... Ne crains rien, ma
petite Violetta. Sortons d'ici!

--Bourreau! dit Fausta d'une voix éclatante, choisis: de mourir avec
elle, ou d'obéir!...

--Obéir, moi! hurla Claude d'un accent sauvage. Assassiner ma fille,
moi!... Vous êtes folle, ma Souveraine! Place! place, par l'enfer! Ou ta
dernière heure est venue!..

De son bras gauche, il entoura la taille de Violetta qu'il emporta...
Et, levant son bras, balançant dans l'espace son poing formidable, il
marcha sur Fausta...

Fausta vit venir sur elle l'homme, effroyable. Elle ne recula pas, mais
d'un sifflet qu'elle portait à la ceinture elle tira un son bref et
aigu... A l'instant même, quinze gardes armés d'arquebuses firent
irruption dans la funèbre salle.

Claude, portant Violetta à demi évanouie dans ses bras, recula en
grondant:

--Venez-y donc! Touchez-la, si vous osez...

Mais les gardes n'avançaient pas: sans doute, Fausta leur avait donné
ses ordres avant d'entrer. Ils n'avançaient pas!... Mais Claude les vit
apprêter leurs armes!

--Attention! commanda une voix rude.

A cet instant, les quinze gardes entendirent un hurlement, ils virent
une ombre géante qui bondissait; dans la même seconde, ils firent feu!
Le tonnerre des quinze arquebuses éclata! La sinistre chambre s'emplit
d'une fumée noire!... Et les gardes, alors, sortirent...

Fausta demeura seule, immobile, un mystérieux sourire aux lèvres.
Lentement, les volutes de fumée se dissipèrent... Alors, elle chercha
les cadavres de Claude et de Violetta... Et elle ne les vit pas!...
Violetta et Claude avaient disparu!...

Les yeux de Fausta errèrent, fouillèrent les coins sombres... et
enfin... s'arrêtèrent sur la trappe, au milieu de la pièce... la trappe
était ouverte!...

Fausta s'approcha, se pencha, écouta et demeura là, inclinée sur ce
gouffre noir, au fond duquel, sans doute, tournoyaient maintenant les
cadavres enlacés...



VI

LA BONNE HÔTESSE

En se séparant de Crillon dans la plaine des Tuileries, le chevalier de
Pardaillan et le duc d'Angoulême longèrent les fossés et rentrèrent dans
Paris par la porte Montmartre. Ils traversèrent la ville, parvinrent
dans la rue des Barrés située entre la Seine et Saint-Paul, et
pénétrèrent dans une maison de bourgeoise apparence où, la veille, après
leur rencontre avec Henri III, ils étaient descendus tout droit.

Cette maison appartenait à Marie Touchet, mère du jeune duc, et lui
avait été donnée par Charles IX. Elle était donc toute pleine des
souvenirs de ce roi mort si jeune, d'une mort si effrayante, après la
sanglante tragédie de la Saint-Barthélémy.

Charles, qui avait pour camarades une foule de jeunes seigneurs dans
l'Orléanais et l'Ile-de-France, ne se savait qu'un ami: Pardaillan. Et,
pourtant, ce Pardaillan, il ne le connaissait que depuis une dizaine
de jours: un soir, le chevalier était passé par Orléans et avait fait
visite à l'amante du feu roi Charles IX. Marie Touchet avait raconté
à son fils ce qu'elle savait de Pardaillan, et le jeune duc l'avait
écoutée comme on écoute quelque héroïque passage d'un poème de
chevalerie. Puis, lorsque le lendemain, après la scène où fut décidé son
départ, Charles d'Angoulême s'était mis en route. Marie avait levé ses
yeux suppliants sur le chevalier, comme pour lui dire:

--J'hésitais à laisser partir mon enfant... mais je n'aurai plus peur si
vous lui accordez votre amitié.

--Madame, avait dit Pardaillan, je vais à Paris. J'espère que Mgr le duc
d'Angoulême voudra bien me compter parmi ses amis...

La mère de Charles avait compris ce qu'il pouvait y avoir de promesse
dans ces mots et avait répondu par un regard où elle avait mis toute sa
reconnaissance. Pendant la route, le duc s'était pris d'une sorte de
passion pour son compagnon, dont il ne pouvait se lasser d'admirer
l'allure insoucieuse, enfin tout cet ensemble qui frappait du premier
coup, qui faisait de Pardaillan un être à part, un de ces hommes qu'il
est impossible de ne pas remarquer.

Enfin, la bagarre de la place de Grève, les restes de la défaite des
Barricades avaient inspiré au jeune duc un sentiment qui tenait de
l'étonnement émerveillé, du respect, et aussi de la reconnaissance
--puisque, sans le chevalier, il eût été purement et simplement occis.

Or, lorsque, après avoir longtemps ruminé, il se décida le soir, à
table, à parler de Violetta, lorsqu'il eut chanté son amour, il se
trouva que Charles rencontra dans Pardaillan le plus parfait des amis
que puisse rêver un amoureux.

--Aimez-la, morbleu! s'exclama le chevalier, et faites-vous aimer! Et
soyez heureux, tous deux! Bohémienne ou princesse, du moment que vous
l'aimez, elle est l'étoile qui vous guidera!

Sur ces mots, Pardaillan s'alla coucher, non sans avoir annoncé à
Charles qu'il se rendrait le lendemain matin à la Devinière, rue
Saint-Denis, où il l'attendrait pour savoir le résultat de sa démarche
auprès de Belgodère.

Le lendemain, à l'aube, le jeune duc était debout, il sentait son coeur
battre:

«La revoir! murmura-t-il en s'élançant enivré, la revoir et lui dire...
oserai-je?...

Pardaillan, lui, dormit comme un homme qui n'a rien de mieux à faire.
Et au matin, vers neuf heures, il se rendit comme il l'avait dit, à la
Devinière, célèbre rôtisserie qui était alors le rendez-vous de la haute
société galante.

Lorsque le chevalier de Pardaillan gravit, non sans une sourde émotion,
les quatre marches du perron de la Devinière et qu'il s'assit dans
un coin obscur de la grande salle commune, l'hôtesse, les bras nus
jusqu'aux coudes, le visage tout rosé devant la haute flamme claire
de la cuisine, surveillait deux ou trois rangs de bécassines et de
sarcelles des marais de la Grange-Batelière qui tournoyaient gravement
et se doraient au feu.

Huguette, la patronne de la Devinière, avait à cette époque un peu plus
de trente-trois ans, sa taille avait gardé de la ligne, ses traits
avaient une finesse que plus d'une grande dame leur eût enviée.

Tout à coup, un chien roux leva le nez, avec un tressaillement; il se
dressa subitement sur ses pattes en reniflant... puis bondit dans la
salle. Huguette s'arrêta net, ses yeux agrandis, fixés sur un étranger,
qui le caressait. Elle pâlit.

--Jésus! murmura-t-elle, est-ce que ce serait...

A l'instant, le chevalier leva la tête et elle le reconnut.

--Mon Dieu! monsieur le chevalier... est-ce bien vous?...

Pardaillan se leva vivement, contempla une seconde l'hôtesse avec un
sourire attendri, puis lui saisit les mains, et, au grand ébahissement
des servantes qui n'avaient jamais vu leur patronne permettre à personne
une pareille familiarité, l'embrassa sur les deux joues.

--Et comment va ce bon Grégoire? demanda le chevalier pour essayer de
donner le change à l'émotion visible de l'hôtesse.

--Dieu ait son âme, le pauvre cher homme! il est mort, voici tantôt sept
ans...

Et, avec cette spéciale hypocrisie qu'on pardonne aux jolies femmes,
Huguette profita de ce souvenir pour donner un libre cours aux larmes
qui pointaient à ses paupières.

--Et de quoi diable a-t-il pu mourir? demanda le chevalier. Il avait une
santé si florissante...

--Justement, dit Huguette en essuyant ses yeux. Il est mort de trop bien
se porter...

Elle examinait le chevalier à la dérobée; et elle constatait, peut-être
avec une arrière-pensée de satisfaction inavouée, qu'il n'avait pas dû
faire fortune: à certains détails perceptibles seulement au coup d'oeil
sûr de la femme qui aime, elle jugeait que, si Pardaillan n'était plus
le pauvre hère qu'elle avait connu jadis, il était loin d'être le
magnifique seigneur qu'il était devenu, croyait-elle encore une heure
auparavant.

--Vous rappelez-vous, monseigneur le chevalier, dit-elle, la dernière
visite que vous fîtes à la Devinière?... Quinze ans presque... vous
étiez triste... oh! si triste!...

Pardaillan avait soulevé le rideau de la fenêtre près de laquelle il
était placé, et, un peu pâle, avait levé les yeux vers la façade d'une
vieille maison sise vis-à-vis de l'auberge.

--C'est là que je la connus, dit-il avec une grande douceur! C'est là
que je la vis pour la première fois...

--Loïse!... murmura l'hôtesse en elle-même.

Pardaillan laissa retomber le rideau, et se mettant à rire:

--Ah ça! dame Huguette, vous n'avez donc plus de ce vin si clair et si
traître qu'affectionnait mon père?...

L'hôtesse fit un signe; une servante se précipita; bientôt Huguette
remplit un gobelet que le chevalier lampa d'un trait. Coup sur coup,
il vida ainsi trois ou quatre verres, tandis que l'hôtesse, de sa voix
câline, multipliait les questions, poussée par la curiosité... L'oeiï
de Pardaillan se troublait, ce front d'une si insoucieuse audace se
voilait.

--Tenez, Huguette, dit-il soudain, je n'ai plus personne qui m'aime...
que vous... Je ne vois pas pourquoi je vous cacherais mon coeur. Sachez
donc, dame Huguette, que, si j'étais si triste à mon dernier passage à
Paris, c'est que je venais de perdre Loïse...

--Morte! fit l'hôtesse avec une sincère et profonde douleur! Morte,
Loïse de Montmorency!..

--Loïse de Pardaillan, comtesse de Margency, dit gravement le chevalier.
Car elle était ma femme. Et moi, on m'avait fait comte de Margency. Oui,
elle est morte... Le jour où nous quittâmes Paris, en ce jour d'horreur
où nous marchions dans le sang...

--La Saint-Barthélémy!

--Oui... Ce fut ce jour-là que mon père succomba à ses blessures. Et ce
fut à ce moment, à cette minute d'angoisse où je me penchais sur mon
père, ce fut alors qu'un démon bondit et frappa Loïse d'un coup de
poignard... Versez-moi donc à boire, ma jolie Huguette...

--Oh! c'est affreux! fit l'hôtesse. Voir mourir le même jour votre père
et... celle que vous adoriez!...

--Non! dit Pardaillan, elle ne mourut pas ce jour-là. La blessure était
insignifiante. Et Loïse en guérit rapidement... Alors, Je l'épousai...
à Montmorency. Alors je crus que le paradis était descendu sur terre
exprès pour moi. Car, vous l'avez dit, j'adorais Loïse comme j'adorerai
jusqu'à mon dernier souffle le radieux souvenir que je garde d'elle...

Pardaillan disait ces choses-là avec un léger tremblement, les yeux
perdus au loin, dans son passé...

--Pauvre chevalier! Pauvre Loïse! dit Huguette.

--Oui!... Trois mois après notre union, l'ange s'envola... Un soir, une
fièvre ardente la prit... Le lendemain matin, elle jeta ses bras autour
de mon cou, voulut prononcer quelques mots, et expira doucement.

--Elle a donc succombé à cette fièvre? reprit timidement Huguette.

Pardaillan secoua la tête:

--Si elle était simplement morte d'une fièvre, dit-il d'une voix
étrangement rauque, n'ayant plus rien à faire au monde, je serais mort
aussi, moi!... Or, j'ai vécu... et je vis... ajouta-t-il avec un accent
terrible.

Il laissa retomber son verre vide sur la table et reprit:

--Loïse est morte assassinée... Le poignard était empoisonné!...

L'hôtesse frissonna.

--Alors, poursuivit le chevalier, je me mis en route pour rejoindre
l'homme. C'est à cette époque que je vous vis, ma bonne Huguette.

--Et... vous l'avez rejoint... l'homme?...

--Pas encore. Il sait que je le cherche. Par quatre fois, j'avais réussi
à l'acculer... Je le tenais! L'homme, à chaque fois, m'a glissé dans les
mains au dernier moment... Mais je le suis... il ne m'échappera pas...
J'ai connu la misère des grandes routes, et, souvent, Huguette, lorsque
je me couchais sur une botte de paille sans manger, j'ai songé à la
bonne hôtesse de la Devinière, qui avait toujours un dîner pour ma faim,
un sourire pour mes joies, une larme pour mes douleurs...

--Hélas! murmura Huguette toute pâle de ce qu'elle venait d'entendre,
ce n'est pas souvent que l'hôtesse a pensé à vous... c'est toujours!...
Mais à propos de dîner, monsieur le chevalier, j'ose espérer...

--Comment donc, ma bonne Huguette! Je fais plus que d'espérer: je
réclame!...

Dans la cuisine, qui avait une porte particulière sur la rue, Huguette
se heurta à deux seigneurs, dont l'un dit:

--Holà, l'hôtesse, un cabinet pour mon camarade et moi, quatre flacons
de Beaugency, une ou deux de ces volailles, et le reste à l'avenant!

Huguette conduisit les deux gentilshommes et les quitta pour revenir à
la cuisine en leur disant:

--Dans un instant vous allez être servis, monsieur de Maineville et
monsieur de Maurevert!...

--Soudain un jeune gentilhomme entra, le visage bouleversé, parcourut
la salle d'un coup d'oeil et, apercevant le chevalier, courut à lui.
C'était Charles d'Angoulême qui, très pâle, se laissa tomber sur un
escabeau.

--Mon cher Pardaillan! murmura-t-il, je suis perdu!

--Bah! fit Pardaillan, que vous arrive-t-il?

--Eh bien, dit le jeune duc, dont les yeux s'emplirent de larmes, cette
jeune fille dont je vous ai parlé... celle que j'aime, Pardaillan!...
Elle a disparu!

--Pauvre petit duc! murmura le chevalier avec un singulier
attendrissement. Et que dit le bohémien?

--Belgodère? introuvable! On ne l'a pas revu à l'auberge de l'Espérance.
Sur de vagues indications, je suis parti comme un fou, j'ai exploré les
rues qui avoisinent la Grève et, enfin, me voici...

Pardaillan garda le silence. Il réfléchissait:

--Oui, gronda-t-il enfin, comme se parlant à lui-même, c'est bien le
temps des rapts, des viols, des meurtres, des trames sombres. Qui peut
avoir intérêt à faire disparaître une pauvre petite bohémienne?

--Pardaillan, Pardaillan, vous me faites frémir!

Le chevalier haussa les épaules. Tout à coup il tressaillit, médita un
instant, et, relevant la tête:

--Auriez-vous, d'aventure, un objet quelconque ayant appartenu à cette
jeune fille?...

Le duc d'Angoulême rougit, soupira, et finit par tirer de son pourpoint
une écharpe en soie brodée.

--Je l'ai... ramassée, hier, dans la voiture du bohémien, balbutia-t-il
en la tendant au chevalier.

--Dites donc que vous l'avez volée, fit paisiblement Pardaillan
qui fourra l'écharpe dans sa poche, et ajouta: Rentrez chez vous,
monseigneur, et attendez-moi rue des Barrés. Peut-être ce soir ou demain
matin vous apporterai-je des nouvelles... car j'ai un guide sûr.

C'était son chien Pipeau confié autrefois à Huguette.

Pipeau remua gravement la queue. A ce moment, l'hôtesse déposait sur la
table les premiers éléments d'un dîner qui devait être une merveille.

--Eh quoi! demanda Huguette d'une voix tremblante, vous partez? Sans
faire honneur à mon dîner?...

--Dîner digne de deux empereurs, dit Pardaillan qui jeta un regard de
regret sur les somptuosités gastronomiques d'où montaient des parfums
délectables.

--Hélas! il ne fut ordonné qu'à votre intention... Qui va être digne de
le manger?...

--Qui, ma chère Huguette? Par Dieu! s'écria Pardaillan dont l'oeil
s'illumina d'une flamme de bonté pour ainsi dire blagueuse, je veux
aujourd'hui faire deux empereurs! Promettez-moi de servir mes invités
comme moi-même!...

Pardaillan traversa majestueusement la salle qui commençait à s'emplir
de buveurs. Sur le perron, il s'arrêta, et considéra un instant les
passants, faisant son choix, et cherchant deux individus dignes de lui,
dignes du merveilleux dîner d'Huguette.

--Holà! cria-t-il soudain à deux hommes qui vinrent à passer. Veuillez
entrer, messeigneurs... Oui, vous... vous, le grand noir aux yeux de
corbeau, et vous, le grand échalas, aux yeux de vrille... Faites-moi
l'honneur de venir dîner céans: je vous invite!

Les deux hères auxquels s'adressait le discours en question s'arrêtèrent
stupéfaits, puis timidement, redoublant les salutations, gravirent le
perron.

C'étaient deux grands diables qui n'en finissaient plus de hauteur, mais
tous deux d'une extravagante maigreur, piteux, minables, avec leurs
manteaux troués, leurs semelles éculées, vêtus d'emphatiques guenilles
de baladins dans la misère.

Pardaillan conduisit les deux gueux à la table resplendissante et leur
fit signe de s'asseoir devant le féerique repas qu'elle supportait.
Effarés, muets d'émotion, les narines larges ouvertes et l'oeil
obliquement braqué sur les chefs-d'oeuvre d'Huguette, les deux
lamentables sires obéirent, s'assirent de côté, posant chacun un quart
de fesse sur le siège. Et ils demeurèrent pantelants, croyant rêver.

--Comment vous appelez-vous, monsieur de la Vrille? demanda Pardaillan à
celui do ses invités qui paraissait le plus intelligent des deux.

L'homme répondit en se courbant:

--Monseigneur, on m'appelle Picouic...

--Picouic?... Joli et mélodique. Mais veuillez ne pas me
monseigneuriser, s'il vous plaît!... Et vous, monsieur du Corbeau?

L'autre, en effet, était une caricature de corbeau: cheveux noirs et
plats sur le front, nez long, proéminent et osseux. Il répondit d'une
voix lugubre:

--Monseigneur, on m'appelle Croasse...

--Croasse? Admirable, par Pilate!... Eh bien, monsieur Picouic et
monsieur Croasse, mangez et buvez, vous êtes les hôtes du chevalier
de Pardaillan... Madame Grégoire, voici l'écot de mes deux camarades,
ajouta le chevalier en déposant deux écus d'or dans la main de
l'hôtesse.

Et, sur un geste de refus esquissé par Huguette:

--Ma chère Huguette, fit-il doucement, vous savez que mes hôtes sont à
moi et que je n'ai jamais permis à personne de s'en emparer.

Et, saluant les deux hères d'un de ces grands gestes chevaleresques dont
il avait le secret, le chevalier, suivi de Pipeau, rejoignit le duc
d'Angoulême qui l'attendait dans la rue: cependant que MM. Croasse
et Picouic, les deux «hercules» de Belgodère, hébétés d'admiration,
commençaient timidement l'attaque.

A l'instant où Pardaillan franchissait le seuil de la Devinière, le
rideau d'un cabinet qui s'ouvrait sur la cuisine et la salle se souleva.
Derrière les vitraux apparut une sombre figure qui le regarda descendre
le perron... Et, cette figure, convulsée de haine, c'était celle de
Maurevert, l'assassin de Loïse de Pardaillan, comtesse de Margency.



VII

L'ORGIE

S'il fallait chercher le mot synthétique capable de traduire le duc
de Guise dans sa personnalité humaine, nous dirions que cet homme
s'appelait Orgueil. Guise, comme Achille, n'avait qu'un point vulnérable
dans son âme cuirassée: on ne pouvait le blesser que dans son orgueil.

Or, ce capitaine qui pouvait réellement passer pour le plus beau
gentilhomme de Paris, à qui toutes les grandes dames de l'époque
écrivaient des lettres passionnées, ce triomphateur à qui nulle femme ne
résistait, Henri de Guise était marié et trompé...

Ce fut le mari le plus outragé de son époque. Il eut des désespoirs
d'orgueil--car, naturellement, il n'aimait pas sa femme dont il exigeait
la fidélité: il voulait bien la tromper tous les jours, mais non en être
bafoué. L'assassinat de Saint-Mégrin n'arrêta pas l'outrage: Catherine
de Clèves, duchesse de Guise, pleura huit jours Saint-Mégrin et prit un
autre amant, puis un autre, puis d'autres, en sorte que Guise continua à
verser du sang et des larmes de rage.

Pour le moment, Henri de Guise ne connaissait pas l'amant de Catherine:
pourtant, il était bien sûr qu'elle en avait un. Résolu à garder toute
sa lucidité d'esprit, au moment où Paris commençait à gronder, il envoya
Catherine en Lorraine, sous la garde d'une duègne dont il se croyait
sûr. On a vu par la lettre de la princesse Fausta que Catherine était
sortie par une porte et rentrée par une autre... Mais là devait
s'arrêter la comédie... C'est sur un drame que le rideau allait se
relever!...

Rentré en son hôtel, le duc de Guise se renferma dans son appartement
et eut une longue conversation avec celui qui lui était annoncé dans
la lettre de Fausta. Le lendemain, il passa sa journée à dicter des
lettres, à donner des ordres. Il était inquiet, nerveux, ses familiers
voyaient clairement les marques de la tempête intérieure qui se
déchaînait en lui.

Le soir de ce même jour deux hommes s'arrêtaient à l'extrémité de la
Cité, devant une maison dont la façade en ruine dissimulait un féerique
palais.

L'un d'eux frappa, et, lorsque la porte de fer se fut ouverte, s'effaça
devant son compagnon qui entra. A l'intérieur, ce dernier laissa
retomber son manteau, et les deux gardes qui veillaient sans cesse dans
le vestibule purent reconnaître la sombre et livide figure du duc de
Guise.

Le roi de Paris, et que Paris eût voulu appeler roi de France, fut alors
conduit vers la gauche de ce palais, c'est-à-dire vers cette ligne où la
maison Fausta et l'auberge du Pressoir-de-Fer entraient en conjonction.

Là, dans une salle plus petite, moins sévère que les autres, mais aussi
plus élégante, la princesse Fausta, harmonieusement habillée d'un
costume de laine blanche aux plis hiératiques, était assise dans un
fauteuil couvert de soie blanche; ses pieds reposaient sur un coussin
de velours blanc. Dans cette blancheur immaculée, la beauté de Fausta
resplendissait et les diamants noirs de ses yeux voilés de longs cils
brillaient d'un éclat étrange, hallucinant.

Henri de Guise entra brusquement, mais, devant Fausta, il s'arrêta court
et, avec un frémissement de tout son être, s'inclina très bas. Lorsqu'il
se redressa, son visage apparut en pleine lumière, si pâle que la
cicatrice de sa balafre semblait d'un rouge sanglant.

--Vous pouvez parler, duc, dit la mystérieuse princesse avec un sourire
qui était un poème de grâce.

--Madame, dit alors Henri de Guise d'une voix rauque, votre émissaire
m'a tout dit. J'ai souffert depuis hier comme un damné... Des preuves,
madame!...

--Vous... voulez! dit Fausta d'un ton de suprême hauteur qui glaça
Guise, soudain courbé.

--Pardonnez-moi, bégaya-t-il. J'ai perdu, la tête... Oh! tenir ce comte
de Loignes comme j'ai tenu Saint-Mégrin!...

--Ainsi, dit doucement Fausta, si... on vous donnait... des preuves...

--Oh! malheur à lui!... gronda Guise.

--Mais elle?... reprit Fausta, elle?... Pauvre femme! Pauvre affolée
d'amour!... J'espère que ce n'est pas sur elle que retomberait votre
vengeance?...

--Assez, madame, rugit Guise, hors de lui. Si la duchesse a poussé
l'abjection jusqu'à aimer un Loignes, il faut qu'elle meure!... il faut
qu'ils meurent ensemble!...

La Fausta tressaillit.

--Duc, dit-elle, souvenez-vous que des intérêts puissants vous sont
confiés. Souvenez-vous que vous êtes pour le peuple le Fils de David,
et, pour nous, le Fils bien-aimé de notre Eglise, le roi de France!...
Allez, duc, continua-t-elle en frappant sur un gong, accomplissez l'acte
nécessaire qui doit rendre enfin la paix à votre âme... Suivez votre
guide... vous verrez, et vous serez convaincu...

Guise, haletant, ivre de vengeance, gronda:

--Si je vous dois cela... Je vous devrai plus que le trône! haleta
Guise, ivre de vengeance.

Il s'inclina avec ce respect religieux qui courbait tous ceux qui
approchaient Fausta, et, voyant un homme qui, au coup de timbre, venait
d'entrer, le suivit précipitamment, la main au manche de sa dague.

Alors, Fausta s'approcha d'une lourde tapisserie qu'elle souleva.
Derrière la tapisserie, il y avait une porte fermée, sur le panneau de
laquelle s'ouvrait un judas, qui faisait communiquer la maison de Fausta
avec l'auberge voisine!...

L'homme qui conduisait Guise sortit de la maison, et se dirigea droit
sur l'entrée du Pressoir-de-Fer. Il gratta à la porte qui s'ouvrit
et, quelques instants plus tard, le duc de Guise se trouvait dans
l'intérieur de ce cabaret.

Deux grosses filles joufflues, très peintes, couvertes de bijoux et très
court vêtues, s'avancèrent au-devant de lui en souriant et exécutant des
révérences.

L'une d'elles s'approcha de lui et lui appliqua sur la figure un
masque de velours tel que les élégants en portaient alors, lorsqu'ils
pénétraient dans un lieu de réputation douteuse, et pour ne pas être
reconnus. Presque en même temps, l'autre lui jetait sur les épaules un
ample manteau de soie légère.

Guise comprit que ces femmes étaient averties de sa visite et qu'elles
savaient ce qu'il venait chercher à l'auberge du Pressoir-de-Fer. Elles
l'entraînèrent dans la salle qui s'ouvrait sur le cabaret.

Là, régnait une demi-obscurité. La pièce, tendue d'élégantes étoffes et
meublée de larges fauteuils, était déserte; mais, de la salle voisine,
arrivaient des éclats de rire, des voix excitées, tout un bruit
d'orgie... Et Guise comprit alors que cette petite maison de cabaret sur
le devant était en réalité un lieu de débauche, comme il y en avait tant
dans les sombres ruelles de la Cité...

--Monseigneur n'a qu'à entrer, murmura l'une des femmes, on n'attend
plus qu'un convive... ce convive ne viendra pas... c'est monseigneur qui
vient à sa place... La partie de plaisir consiste ce soir à garder son
masque: seulement, à dix heures, tous les masques devront tomber...

Elles poussèrent une porte, s'effacèrent et Guise entra. Tout d'abord,
il demeura ébloui par l'éclat des lumières. Il était brusquement poussé
dans l'orgie la plus radieuse et la plus impudique.

La pièce était vaste, luxueuse, emplie de parfums capiteux.

Au milieu, une table somptueuse se dressait, chargée de vaisselle d'or,
supportant des fruits rares, des friandises précieuses; des vins aux
tons de rubis chatoyaient dans des flacons aux formes étranges, et, ces
vins, c'étaient des servantes aux costumes impudiques qui, impassibles
et souriantes, les versaient dans les coupes d'or des convives.

Il y avait là quatre couples enlacés, les femmes sur les genoux des
hommes. C'est À peine s'ils firent attention à Guise qui entrait: un
geste de bienvenue de l'un des hommes, une invitation à prendre place,
et ce fut tout... Seulement, une femme, qui était seule, s'avança
vivement vers lui, l'enlaça de ses deux bras nus et murmura:

--Enfin, vous voici, cher seigneur... vous venez bien tard...

Guise se sentit devenir insensé... une irrésistible fureur fit craquer
ses muscles... D'un geste fou, il voulut repousser la femme... mais,
plus étroitement, elle l'enlaça, une de ses mains arrêta sur sa bouche
le cri de fureur... et, de l'autre, elle lui indiquait un objet qu'il
n'avait pas vu encore.

C'était une grande horloge qui scandait l'orgie d'un tic-tac ironique.
Guise vit alors qu'elle allait marquer dix heures!

--Dix heures! murmura la femme. L'heure où les masques vont tomber...
Attendez, cher seigneur... Regardez!...

Le duc se laissa tomber sur un fauteuil et, sous son masque, il sentit
la sueur couler. Les quatre couples demeuraient enlacés et murmuraient
des choses confuses... Tout à coup, l'horloge sonna... Les dix coups
tombèrent, grêles et sinistres.

--Tant pis! cria soudain une voix de femme. Nous avons gagé de nous
montrer!... Moi, je commence...

Et, brusquement, elle laissa tomber son masque et arracha celui de
l'homme au cou duquel elle était suspendue.

--La reine Margot! murmura Guise, stupéfait.

--Puisque c'est convenu! continua une autre femme au milieu des éclats
de rire.

Et, d'un geste plus hardi encore, elle imita Margot.

--Claudine de Beauvilliers! gronda en lui-même Guise.

L'homme qui accompagnait Claudine lui était inconnu. Mais, déjà, la
troisième femme venait de retirer son masque! Et celle-là riait d'un
rire gamin plus frais, plus sonore... Et, cette fois, Guise fut secoué
d'un frémissement de rage. Dans cette femme, il venait de reconnaître sa
propre soeur!... La duchesse de Montpensier!...

Toute rieuse et s'efforçant de rougir, elle essayait de dénouer le
masque de son compagnon: mais l'homme résistait, son ivresse dissipée
soudain... tout à coup, elle y parvint... le visage de l'amant de la
duchesse apparut... Et les rires qui avaient salué chaque visage qui se
découvrait se figèrent... l'amant de la duchesse de Montpensier s'était
relevé soudain, les yeux hagards.

C'était un jeune homme livide, au teint bilieux, aux traits convulsifs.
Il passa sur son front une main pâle, d'une pâleur d'ivoire, et gronda:

--Qu'ai-je fait? Que suis-je venu faire ici?

En même temps, il recula, bondit vers la porte et, le visage dans les
mains, se sauva... Guise qui, d'un oeil ardent, avait suivi toute cette
scène fantastique, murmura:

--Le moine Jacques Clément, amant de Marie!...

--A mon tour, cria la quatrième femme d'une voix résolue, comme si toute
hésitation de pudeur eût disparu de sa pensée. Aussitôt, d'un geste de
bravade, elle arracha son masque et fit tomber celui de son amant... Et,
alors. Guise sentit sa tête tourner. Cet... homme, c'était le comte de
Loignes, son ennemi mortel! Et, cette ribaude impudique, au sourire
provocateur, c'était Catherine de Clèves, la duchesse de Guise, sa
femme!...

Cette seconde de faiblesse chez le duc de Guise fit place à une réaction
où la honte, encore, tenait la plus grande place. Il se redressa
lentement et demeura immobile. La duchesse de Guise vit cette sorte de
statue dont les yeux, du fond du masque, se rivaient sur elle. Un rapide
frisson, le long de sa nuque, la prévint que la terreur allait s'emparer
d'elle... Elle sourit pourtant et, hardie, demanda:

--Et vous, messire, ne tiendrez-vous pas la gageure?

Elle s'arrêta net. Guise venait de laisser tomber son masque. Au même
instant, le comte de Loignes se redressa, livide, tandis que les deux
autres hommes gagnaient la porte; la duchesse de Montpensier se sauva;
Claudine de Beauvilliers s'évanouit et la duchesse de Guise, malgré
toute son audace, ne put retenir un faible gémissement.

Guise, en effet. Guise silencieux, la lèvre tremblante, la dague à la
main, avait une de ces physionomies comme elle lui en avait vu deux ou
trois fois. Elle voulut se lever, faire un geste, balbutier une parole;
mais elle demeura paralysée, fascinée, se disant qu'elle allait
mourir...

Le duc était d'un côté de la table; de Loignes, en face, de l'autre
côté. Guise se ramassa sur lui-même; d'un effort énorme, il renversa la
lourde table et, dans la seconde qui suivit, il y eut le geste rapide
d'un bras qui se lève et qui retombe... Un jet de sang inonda le
parquet... Loignes tomba comme une masse.

Guise, alors, se retourna vers la duchesse, sa dague toute rouge à
la main. Et il la vit qui bondissait affolée, franchissait la porte,
s'enfuyait. Il se rua...

Des insultes affreuses, des cris rauques éclatèrent. La duchesse,
épouvantée, franchit deux salles, arriva à la porte extérieure,
l'ouvrit, se jeta dehors... Guise la poursuivit jusque dans la salle du
cabaret; là, il trébucha contre une table, sa tête tourna, il sentit le
sol se dérober sous ses pas et il s'affaissa, évanoui, tenant dans sa
main crispée le poignard rouge.

......................................................

Dans la pièce où le comte de Loignes gisait inanimé, une porte secrète
s'ouvrit, sans bruit. Une femme entra. Elle jeta un regard à peine sur
Loignes et, parvenue dans la salle du cabaret, vit la porte ouverte.

--Catherine de Clèves est morte! murmura-t-elle. Henri de Guise sera roi
de France, et moi reine!...

Un sourire terrible illumina son visage... Mais, soudain, son pied
heurta le duc de Guise évanoui, étendu sur le carreau. Elle le reconnut
aussitôt... Son oeil se dilata...

Catherine de Clèves a échappé! dit sourdement Fausta. Un retard. Un
obstacle. Il faut trouver autre chose!...

Alors, lentement, Fausta revint sur ses pas. Un homme agenouillé près
du comte de Loignes sondait la blessure. Elle s'approcha de celui qui
étudiait la blessure de Loignes, et le toucha à l'épaule.

--Est-ce qu'il est mort? demanda Fausta...

--Non, madame... et, même, il ne mourra pas...

--Maître Ruggieri... reprit-elle, que faudrait-il pour que cet homme
meure?

--Vous pouvez le faire achever, madame, dit avec froideur l'homme qu'on
venait d'appeler Ruggieri.

--Maître, dit Fausta secouant la tête, il faut que cette blessure soit
suffisante sans que je m'en mêle...

--Alors, madame, il faut que le blessé soit transporté chez moi. Il
suffira d'entretenir la fièvre. Pour cela, il est nécessaire que je
puisse surveiller la marche du mal.

Fausta approuva d'un signe de tête et disparut.

Ruggieri la suivit d'un sourire qui, peut-être, eût glacé cette femme
que rien n'effrayait.

--Sois tranquille, gronda-t-il alors lui-même... Tu ne te doutes pas,
Fausta, que j'ai deviné ta pensée!...

A ce moment, six hommes, sans doute prévenus par Fausta, entrèrent,
déposèrent le comte de Loignes toujours évanoui sur un fauteuil et
l'emportèrent hors de l'auberge.

Catherine de Clèves, duchesse de Guise, avait bondi hors de l'auberge,
en proie à une terreur insensée. Ses forces tout à coup défaillirent,
Elle comprit qu'elle allait rouler sur le pavé. A ce moment, il lui
sembla voir un homme arrêté devant la maison voisine. Elle se traîna
jusqu'à cet inconnu et tomba dans ses bras en murmurant:

--Par pitié, monsieur, qui que vous soyez, défendez-moi.

L'homme, très embarrassé de ce fardeau et comprenant qu'un prompt
secours était nécessaire à cette femme, regarda autour de lui, et,
avisant la porte de la maison de Fausta, souleva le heurtoir de bronze.

La porte s'ouvrit... Et Pardaillan entra, portant dans ses bras la
duchesse de Guise évanouie. Et la porte de fer de la maison de Fausta se
referma sur lui!...



VIII

DOUBLE CHASSE

Le chevalier de Pardaillan avait quitté la Devinière, escorté, par
Charles d'Angoulême et suivi de Pipeau. Sur ses instances et presque sur
ses ordres, le jeune duc le quitta pour aller l'attendre rue des Barrés.
Pardaillan n'eut pas de peine à trouver l'auberge de l'Espérance, et il
y établit son quartier général pour la journée.

Il se mit en observation, interrogeant l'hôte, faisant bavarder les gens
de basse mine qui hantaient l'auberge. Quoi qu'il fît et qu'il dît, il
ne put obtenir aucun renseignement positif sur la singulière disparition
de la petite chanteuse de Bohême. Il se décida donc à attendre la nuit
pour entreprendre l'expédition qu'il méditait.

La nuit venue, Pardaillan sortit, sifflotant un air de fanfare. Pipeau
marchait gravement sur ses talons.

Dehors, le chevalier présenta au chien l'écharpe de Violetta et la lui
fit flairer. Pipeau considéra l'écharpe d'un oeil torve, la renifla un
instant, et son moignon de queue s'agita.

--Très bien, fit Pardaillan, nous y sommes. En avant!

Au premier croisement des rues. Pipeau quêta, chercha avec rage, avec
frénésie, le bout du nez de travers.

A vingt pas derrière Pardaillan, dans l'ombre, se glissant le long des
murs, trois hommes avançaient et suivaient tous ses mouvements. Deux
d'entre eux tenaient à la main un solide poignard effilé; le troisième
les dirigeait et semblait guetter le moment de les lâcher sur
Pardaillan...

Cet homme, c'était Maurevert. Les deux autres, c'étaient les deux
hercules de la troupe Belgodère: Croasse et Picouic.

Maurevert, au moment où le chevalier était sorti de la Devinière,
s'était élancé sur ses traces et l'avait suivi jusqu'à la porte de
l'auberge de l'Espérance, et, dehors, avait guetté la sortie de
Pardaillan.

Il était patient. Il eût attendu jusqu'au lendemain, s'il l'eût fallu.
Pardaillan à Paris!... C'était la mort assurée!...

Où fuir encore?... Il faudrait donc recommencer cette course éperdue,
qui avait duré des années?...

Que voulait-il?... Il ne savait pas au juste. Il avait quitté
précipitamment Maineville et s'était élancé derrière Pardaillan,
fasciné, entraîné, avec le vague espoir que le hasard le lui livrait
peut-être!...

Oh! s'il pouvait le tuer!... Non pas qu'il désirât la mort du chevalier;
sa haine, certes, lui souhaitait non seulement la mort, mais d'affreuses
souffrances. Mais il y avait en lui quelque chose de plus fort que la
haine... C'était la peur... une peur de tous les instants...

Tuer Pardaillan, pour Maurevert, c'était se décharger de l'épouvante;
tant que le chevalier vivrait, lui n'oserait vivre!...

La nuit était venue depuis quelque temps déjà, lorsqu'il aperçut deux
hommes qui, se tenant le bras, s'approchaient de l'auberge... Avec sa
sûreté de coup d'oeil, Maurevert reconnut en eux deux façons de truands,
deux de ces sacripants comme il en pullulait alors, et qui, pour
quelques écus, dépêchaient leur homme en douceur et sans trop le faire
crier. Maurevert fit donc un signe impérieux, auquel les deux hères se
rendirent aussitôt.

--Voulez-vous gagner chacun cinquante bonnes livres bien comptées?
demanda Maurevert tout en continuant à surveiller du coin de l'oeil la
porte de l'auberge.

--Que faut-il faire? demandèrent-ils en choeur.

Maurevert s'assura que les deux truands étaient armés d'une bonne dague,
et ce, malgré les édits répétés.

--Écoutez, mes braves; ce qu'il faut faire, le voici: il y a là, dans
cette auberge, un homme...

--Qui vous gêne, peut-être, dit l'un.

--Tu es intelligent, l'ami, dit Maurevert.

--Et cet homme, il s'agirait de...

--Oui, gronda Maurevert.

--Bon! Ça nous va. Cent livres pour nous deux, après l'opération: c'est
entendu. Prépare ta dague, Croasse! car les deux malandrins étaient les
hôtes de Pardaillan.

--Silence!... fit Maurevert.

La porte de l'auberge s'ouvrait. Les trois hommes s'aplatirent contre le
mur. Dans le rai de lumière qui sortait du cabaret, Maurevert reconnut
Pardaillan et se sentit blêmir... Lorsque le chevalier et le chien se
furent mis en route, Maurevert donna ses instructions:

--Suivez-moi, dit-il à voix basse. Quand je vous dirai: «Allez!» il sera
temps. Vous vous jetterez sur l'homme. Mais ne le manquez pas du premier
coup: sans quoi il ne vous manquera pas, lui!

Pour toute réponse, Picouic tira son poignard et Croasse, ayant enfin
compris ce dont il s'agissait, l'imita. Maurevert se mit en route. Les
deux maigres hercules le suivaient le poignard au poing. Vingt fois,
Maurevert eût pu donner le signal; vingt fois, il fut sur le point de le
donner. Il n'osa pas!...

C'est en roulant des pensées de peur mortelle que Maurevert, sur la
piste de Pardaillan, atteignit la Cité...

Là, Maurevert vit le chevalier s'arrêter devant une maison, il crût
enfin que l'occasion était propice, et il allait s'effacer, donner le
signal, lorsqu'une femme échevelée sortit de l'auberge voisine et alla
tomber dans les bras de Pardaillan... Quelques instants plus tard, le
chevalier disparaissait avec l'inconnue dans la maison à laquelle il
venait de frapper.

--Il nous échappe, dit Picouic. C'est de votre faute, mon gentilhomme!

--Attendons, répondit Maurevert.



IX

L'ABSOLUTION

Maître Claude, tenant Violetta évanouie dans ses bras puissants, s'était
jeté dans la trappe. En atteignant l'eau, il se sentit d'abord entraîné
au fond, très loin. Il étreignit son enfant sur sa vaste poitrine, et,
d'un vigoureux coup de talon, remonta à la surface de la Seine. Alors,
tout ce qu'il avait de force et d'instinct vital fut employé à soutenir
la tête de la jeune fille hors de l'eau. Tout à coup, il eut aux genoux
la sensation d'un raclement. Il avait pied!... Alors, il éleva l'enfant
tout entière hors de l'eau et il marchait, soufflant fortement.

Quand il fut monte sur le haut de la berge, il vit qu'il se trouvait
à peu près vers la rue de la Juiverie, au-dessous du pont Notre-Dame.
Alors, il se mit à courir, et en quelques minutes atteignit son logis. A
ses appels, la porte s'ouvrit; dame Gilberte apparut tout effarée.

--Du feu! haleta Claude, des linges chauds... vite!

Dans l'affolement, la porte demeura ouverte. Claude courut jusqu'à sa
chambre, déposa Violetta sur son lit.

Dame Gilberte, dans la cuisine, allumait un grand feu...

Or, à l'instant où Claude pénétrait dans la maison, un homme qui venait
d'entrer dans la rue de la Calandre s'arrêtait devant le logis de
l'ancien bourreau de Paris. C'était Belgodère!...

La figure du sacripant avait un rayonnement terrible, Il vit la porte
ouverte et s'arrêta un instant, perplexe. Puis, assurant une dague
trapue dans son poing caché sous son manteau, il haussa les épaules et
grommela:

«Tant mieux, après tout!... On dirait que Claude n'attend que moi!...
Entrons!... Voyons, que vais-je lui dire? Il faut que je dose la
souffrance... Il faut qu'il en meure sous mes yeux!... Comment, maître
Claude! vous ne me reconnaissez pas? Regardez-moi bien! C'est moi qui
vous attachâtes au pilori, alors qu'il vous était si facile de me
laisser fuir!... Maintenant, attention: c'est moi qui enlevai votre
petite Violetta... Et savez-vous ce que j'en ai fait, de votre pure et
chaste enfant. J'en ai fait une ribaude! Allez la chercher dans le lit
de monseigneur de Guise!... Ah! Ah! que dites-vous de la farce, mon bon
monsieur Claude?...»

Le bandit ricanait en se racontant ces choses à lui-même. Il entra et
vit des portes ouvertes devant lui. Tout à coup, il s'arrêta: il venait
d'apercevoir au fond d'une chambre Claude penché sur un lit, Claude qui,
les épaules secouées de sanglots, râlait:

--Elle vit!... Seigneur Jésus qui avez pitié des pauvres gens, vous avez
donc eu pitié de moi aussi!... Violetta, mon enfant, ouvre tes yeux...

Belgodère demeura un instant frappé de stupeur. Puis, rapide et
silencieux, il recula dans la pièce voisine qui était la salle à manger.
Elle était obscure. Le bohémien, alors, gagna doucement la porte de la
salle à manger, puis la porte extérieure, et il s'éloigna rapidement.
D'instinct, et sans savoir au juste ce qu'il voulait faire, il se
dirigea vers la maison de Fausta. Là, il s'arrêta. La rage le faisait
trembler. Mais il y avait en lui de l'étonnement plus que de la fureur.

Méditant sur ce qu'il avait vu, Belgodère s'était approche de la porte
de fer à laquelle il se mit à frapper à coups redoublés. Dix minutes
plus tard, le bohémien était amené devant Fausta. Il y eut un long
entretien au cours duquel la mystérieuse princesse, ayant frappé sur un
timbre, donna cet ordre à l'homme accouru:

--Qu'on aille à l'instant me chercher le prince Farnèse...

L'entretien terminé, Belgodère fut conduit à une chambre du palais où il
fut enfermé à double tour. Mais sans doute le bohémien s'attendait à cet
emprisonnement qui, au surplus, était probablement consenti, car il ne
témoignait ni surprise ni terreur.

Grâce aux soins de dame Gilberte qui l'avait déshabillée, couchée et
frictionnée, Violetta revint à elle. Et, lorsque maître Claude put
entrer dans la chambre, il trouva l'enfant les yeux grands ouverts,
pensive, rêveuse, semblant réfléchir à des choses douloureuses et
graves.

Il toussa comme pour prévenir Violetta de sa présence, et, de loin,
d'une voix humble et enrouée:

--Tâche de dormir; ne pense plus à tout cela; c'est fini, je te dis...
Tu comprends, il faut que tu te reposes pour que demain à la première
heure nous puissions partir... non, non, ne dis rien... tais-toi...
Sache seulement que, lorsque nous serons loin de Paris, quand tu seras
en sûreté... eh bien, tu seras libre de me voir ou de ne pas me voir...

Violetta voulut prononcer quelques mots... Mais déjà Claude avait
disparu. Lorsque les premiers rayons du soleil pénétrèrent dans la
chambre, elle se leva, s'habilla et s'assit dans un fauteuil, les mains
jointes, la tête penchée sur le sein. Ce fut à ce moment que maître
Claude entra.

--Dans quelques minutes, dit-il, une bonne litière va venir. Tu y
monteras avec dame Gilberte... Moi, je serai à cheval, et, tu sais, ne
va pas avoir peur...

--Avant de partir, je voudrais vous parler, balbutia Violetta avec une
émotion qui la faisait trembler.

Claude pâlit.

Violetta, cependant, se taisait. Elle avait baissé les yeux, et
continuait à trembler. Claude, par un suprême effort de désespoir,
souriait.

--Voyons, dit-il d'une voix qu'il crut très naturelle, parle, puisque tu
as quelque chose à me dire... moi, vois-tu, je crois... je...

Brusquement, il tomba à genoux.

--Écoute-moi, ma petite Violetta. Avant que la bonté du Seigneur ne
t'eût mise dans ma vie comme un rayon de soleil, j'exerçais mon métier
sans savoir. Tantôt à Montfaucon, tantôt en Grève, des fois à la
Croix-du-Trahoir, ou ailleurs, j'allais... on me livrait le condamné, la
condamnée... Est-ce que je savais, moi?... Mon père, mon grand-père, mon
arrière-grand-père, tous avaient tué. J'ai fait comme eux. C'était le
métier de la famille...

Violetta écoutait, dans un tel saisissement qu'il lui eût été impossible
de faire un geste.

--C'était ainsi, continua-t-il. Et voilà qu'un jour je te pris, je te
ramassai, toute frêle, toute petite, et si jolie... Tu ne saurais jamais
ce qui s'est passé dans mon coeur à cette minute où tu tendais tes mains
à la foule?...

--Je tendais... mes mains... à la foule?...

--Bien sûr! Et c'est moi qui te pris, puisque tu n'avais pas de père...

--Pas de père! cria Violetta secouée d'un tressaillement.

--C'est vrai... tu ne sais pas... je t'ai toujours menti... Je ne suis
pas ton père..., termina-t-il humblement.

Violetta porta vivement ses mains à ses yeux comme pour les garantir
d'une lumière trop vive et murmura: --O Simonne, ton agonie a donc dit
la vérité...

Elle demeura ainsi, le visage caché dans ses mains, tandis que Claude
reprenait:

--Voilà. Je ne suis pas ton père. Avant que tu ne fusses mienne, avant
que je ne t'eusse ramassée, pauvre petite abandonnée, j'ignorais ce que
c'est que la vie. Mais, quand tu fus à moi, un jour, tout à coup, je
m'aperçus que je n'étais plus le même... j'eus horreur de tuer...
Déjà je songeais à ce que tu penserais, à ce que tu dirais, si jamais
l'affreuse vérité t'était révélée... Je crus retrouver la paix en me
faisant relever de mes horribles fonctions... Ah! bien, oui! Plus que
jamais, des spectres rôdèrent autour de moi... Et ce n'est que près de
toi, dans notre petite maison de Meudon, que je me sentais redevenir
moi-même... c'était trop de bonheur encore pour moi... je te perdis. Ce
que j'ai souffert en ces années de solitude et de désespoir, moi-même
sans doute je ne pourrais le dire... Et voici qu'à l'heure où je te
retrouve, au moment, à la minute où je puis espérer revivre encore...
voici que tu apprends ce que j'ai été!... Voilà... tu sais tout...
Ce que je voulais te demander seulement, c'est de me permettre de te
sauver... de te mettre en sûreté... Et puis, après, tu me renverras!

Claude baissa la tête. A genoux, affaissé sur lui-même. Violetta ouvrit
ses yeux bleus où brilla une lueur d'aurore, et, de sa voix douce, elle
dit:

--Père... mon bon petit papa Claude... embrasse-moi... tu vois bien que
tu me fais beaucoup de chagrin...

--Qu'as-tu dit? bégaya Claude tout tremblant.

Violetta, sans répondre, saisit de ses deux petites mains les mains
formidables du bourreau, le força à se relever, et, lorsque Claude,
éperdu, fut tombé dans le fauteuil, elle s'assit sur ses genoux, jeta
ses bras autour de son cou, posa sa tête adorable sur sa poitrine, et
répéta:

--Père... mon bon père... embrassez votre fille!...



X

LE PÈRE

L'heure qui suivit fut pour maître Claude un tel rayonnement de bonheur
que son passé en fut comme effacé.

--Partons, fit-il tout à coup. Voilà que j'oublie tout, moi! Ce n'est
pas qu'il y ait du danger... car sûrement on nous croit morts... Donc,
nous pourrions d'autant mieux rester ici que, même si on ne nous croit
pas morts, on ne supposera jamais que nous avons cherché un refuge ici
même... On nous cherchera partout, excepté dans cette maison... mais
elle me fait peur à présent cette maison! J'y ai tant souffert! Mais
assez bavardé... Partons!

Violetta secoua doucement la tête.

--Comment! Tu ne veux pas partir?...

--Père, vous l'avez dit vous-même: il n'y a ici aucun danger; nous y
sommes mieux cachés que partout ailleurs, puisqu'on nous croit morts...

--C'est vrai... mais pourquoi?...

--Je ne veux pas quitter Paris encore, fit Violetta en baissant les
yeux. Restons ici tout au moins quelques jours.

--Tant que tu voudras. Dame Gilberte! renvoyez cette litière et ce
cheval. L'enfant veut rester!...

La vieille servante qui, émerveillée, tournait autour de Claude et de
Violetta, s'empressa d'obéir.

--Ce n'est pas tout, père, dit alors Violetta avec un sourire, nous
restons; mais ce matin il faut que je sorte, pour aller à l'auberge de
l'Espérance...

--Ah! bah!... Voyons... tout à l'heure, quand je te tenais dans mes
bras, tu m'as raconté une foule de choses que j'entendais à peine... Ah!
j'y suis! Le jeune homme qui a apporté des fleurs?... Voyons, dis-moi
cela, un peu!... Son nom, d'abord... Tu rougis? Pourquoi?...

--Je n'ai pas dit..., murmura la jeune fille en pâlissant.

--Mais, moi, je devine! Digne jeune homme! Allons, comment
s'appelle-t-il?

--Je ne sais pas! fit Violetta dans un souffle.

Claude éclata d'un bon rire qui fit trembler les vitraux.

--Dépeins-le-moi, au moins...

Violetta, tout heureuse elle-même de cette joie débordante, entreprit
une description que maître Claude lui arracha par lambeaux. Quand ce fut
fini, Claude se leva.

--Je vais le chercher dit-il. Dans une heure je te l'amène. Il faut que
je voie ce jeune gentilhomme, que je lise dans ses yeux s'il est capable
d'aimer assez pour...

Claude serra Violetta dans ses bras, et sortit en courant, la laissant
tout étourdie, n'ayant pas eu le temps de faire une objection. Et, par
la pensée, elle le suivait jusqu'à l'auberge de l'Espérance.

A ce moment, les vitraux d'une fenêtre du rez-de-chaussée volèrent
en éclats; plusieurs hommes sautèrent dans la maison, et Violetta,
épouvantée, entendit crier ces mots:

--Si l'homme résiste, tuez-le!... Mais pas une égratignure à la
petite!...

Maître Claude, ayant jeté un manteau sur ses épaules, s'était élancé
vers la rue de la Tissanderie et n'avait pas tardé à atteindre l'auberge
de l'Espérance.

Claude ne se rencontra pas avec Charles d'Angoulême. L'aubergiste, tenu
à la plus extrême prudence, ne lui donna que de maigres renseignements.
Maître Claude attendit plus d'une heure. Puis il se dit que le jeune
gentilhomme ne viendrait sans doute pas. Il partit, se promettant de
revenir.

Dix minutes plus tard, Charles rentrait dans l'auberge, après avoir
inutilement exploré les environs...

Maître Claude venait de franchir le pont et rentrait dans Notre-Dame,
il s'arrêta court. Un homme venait au-devant de lui... Et c'était une
figure de malheur.

Une immense pitié envahit l'âme du bourreau qui murmura en pâlissant:

--Le père de Violetta!

C'était en effet le prince Farnèse!... Or, d'où venait-il?... Il sortait
du logis de Claude!...

Appelé dans la nuit par Fausta, il en avait reçu une mission. Et, cette
mission, il avait cherché à la remplir en même temps que la maison
de Claude était envahie... Farnèse n'avait pas trouvé le bourreau.
Peut-être sa mission devenait-elle dès lors inutile. Car il avait quitté
le logis maudit en jetant une dernière malédiction contre l'homme qui
lui avait pris sa fille... A ce moment Farnèse aperçut Claude, il
s'arrêta devant lui:

--J'ai reçu hier l'ordre de vous entendre en confession générale,
dit-il.

Une bouffée de honte monta au cerveau de Claude.

--Ainsi, songea-t-il tout au fond de sa conscience, c'est lui qui devait
me donner l'absolution!... Je lui ai volé sa fille, et lui me rend à
Dieu!...

--Monseigneur, balbutia-t-il, je ne veux pas vous tromper... Depuis
hier... cette nuit même... il s'est passé un événement qui fait que...
peut-être... je n'ai plus droit à votre bénédiction!...

--Je dois vous entendre, dit Farnèse d'une voix étrange; peu importe ce
qui a pu se passer.

Farnèse s'était mis en marche, comme s'il eût la certitude que Claude le
suivait, et, en effet, Claude marchait à trois pas derrière lui.

Par des ruelles détournées, Farnèse atteignait Notre-Dame. Maître Claude
y entra à sa suite. Farnèse le conduisit jusqu'à un confessionnal et
dit:

--Attendez-moi là... préparez votre conscience au grand acte...

Claude tomba à genoux et murmura:

--Mon Dieu, Seigneur! N'est-ce pas que je ne puis pas me séparer de mon
enfant! N'est-ce pas que je puis la garder!... N'est-ce pas que c'est
assez que je dise à votre ministre qu'il ne doit plus pleurer, et que,
plus tard, il reverra l'enfant!...

Farnèse avait disparu dans la sacristie. Il y était entré cavalier; il
en sortit cardinal... Lorsque Claude le revit soudain traversant la
vaste nef silencieuse et obscure, il tressaillit. Farnèse en cavalier
était un admirable gentilhomme. Farnèse en cardinal était, dans toute sa
majesté imposante, ce que pouvait alors représenter ce mot: un-prince de
l'Eglise...

Farnèse, en passant devant le maître-autel, fléchit le genou, peut-être
autant par une faiblesse physique que par devoir religieux. Une sorte
de gémissement sourd s'échappa de ses lèvres, et il baissa les yeux,
n'osant regarder ces marches en travers desquelles était tombée
Léonore...

Ah! cette horrible matinée du jour de Pâques de l'année 1573!...

Livide de ces souvenirs, il se dirigea vers Claude agenouillé, là-bas,
dans le grand confessionnal à la vaste architecture... Et alors, ce fut
un autre sentiment qui se déchaîna en lui! Ce fut une autre scène qui
se présenta à son imagination!... Il revit le gibet de la place de
Grève!... Il revit le bourreau s'emparant de son enfant!...

Une enfant... une fille! C'est-à-dire la possibilité de vivre, d'aimer
encore, de réparer peut-être... Non! rien de tout cela n'avait été... Il
se revit courant chez Claude, le suppliant... Il entendit le bourreau
lui répéter:

Votre fille n'a vécu que trois jours...

Et l'affreuse parole de mort, Claude l'avait répétée la veille. Cet
homme avait laissé mourir sa fille... l'avait tuée peut-être?... Qui
savait!... Oh! faire souffrir cet homme comme il avait souffert, lui...
Lui rendre douleur pour douleur, désespoir pour désespoir.

Il s'assit près de Claude, non pas à la place ordinaire du confesseur,
de l'autre côté du grillage, mais près de lui, le touchant presque...
Claude ne remarqua pas ce détail. Son visage rayonna lorsqu'il vit le
cardinal.

--Si triste et sombre maintenant, comme il va être heureux tout à
l'heure! songea-t-il.

--Je vous écoute, dit Farnèse glacial.

Un frisson secoua les larges épaules de Claude. Alors, il commença le
hideux récit... sa confession de bourreau qui a horreur de tant de
meurtres froidement accomplis. Le bourreau, les cheveux hérissés, les
yeux hagards, grondant et suant, racontait, racontait toujours, et
parfois levait un regard de détresse sur le cardinal.

Et celui-ci demeurait glacial. Pas un mot... Farnèse attendait que ce
fût fini... Claude, enfin, s'arrêta, haletant.

--Ce sont bien là tous vos meurtres? demanda Farnèse.

--Tous, monseigneur, répondit Claude humblement. Je n'ai rien oublié...

Farnèse avait fermé les yeux. Lorsqu'il les rouvrit, il darda un tel
regard que Claude frissonna longuement, se ramassa sur lui-même comme à
l'approche d'un malheur.

--Tu as oublié le plus hideux de tes meurtres, dit alors Farnèse.
Monstre, descends en toi-même, et cherche le véritable crime de ton
existence abjecte!...

Claude, avec un frémissement d'épouvanté, se releva... Au même instant,
le cardinal fut debout et lui saisit la main...

--Ton crime, c'est d'avoir tué un coeur d'homme, le mien!... Tu m'as
volé ma fille! Tu l'as laissée mourir! Tu l'as tuée, dis-je!...
Réponds!... Misérable démon, moi, t'absoudre!... Ecoute, écoute, puisque
tu as une fille, puisque, toi aussi, tu as un coeur de père!...

Claude devint pâle comme un mort. Les yeux dilatés, la bouche ouverte,
il considérait Farnèse sans pouvoir énoncer un mot... Le cardinal eut un
rire effrayant, et, de sa main, secoua violemment le bras de Claude.

--Ah! tu as une fille, toi aussi! Ah! tu aimes, toi aussi!... Ta fille,
monstre, c'est moi qui l'ai conduite dans la chambre des exécutions!...
Oui, oui, je vois le ricanement de tes yeux! Tu veux dire que tu l'as
sauvée?

--Vous saviez ce qui s'est passé cette nuit!... rugit Claude.

--Oui, je le savais!... Et c'est pour cela... c'est pour te dire...
écoute!... ta fille... en ce moment... tu m'entends? démon!... Ta
fille... elle est reprise! Elle est aux mains de Fausta!.. On la tue!...
Et c'est moi qui ai fait cela!...

Farnèse, d'un geste rude, repoussa Claude et se croisa les bras.
Celui-ci, sous l'épouvantable parole, avait fléchi, ses deux mains à son
visage.

Lorsque Claude laissa retomber ses bras, il était méconnaissable... il
était la personnification de la stupeur dans la douleur... Son regard
tragique et sanglant alla jusqu'à l'autel, jusqu'à la Croix. Et il
dit...

--Tu as fait cela, prêtre? Tu as livré cette enfant?...

--Oui, je l'ai livrée!...

--Et tu dis qu'on la tue?... Elle est morte?...

--Morte!...

Un gémissement, d'une étrange douceur, monta jusqu'aux voûtes de la
cathédrale. Puis ce gémissement s'enfla, devint un grondement furieux,
et Claude tonna:

--Cette enfant, prêtre!... Cette enfant que tu as fait assassiner!...
sais-tu qui elle est?

--Cette enfant! balbutia Farnèse. Eh bien?...

--Eh bien..., hurla Claude, d'une voix déchirante, cette enfant!...
c'était ta fille!...

Et il s'en alla, titubant, emplissant la vaste nef de ses sanglots, sans
regards derrière lui, sans voir ce que devenait le cardinal. Le cardinal
s'était affaissé avec un râle. Un jeune moine qui priait non loin de
là s'approcha alors de lui, et ayant constaté qu'il vivait se mit à le
soigner activement. Ce moine s'appelait Jacques Clément.



XI

LE PACTE

Claude sortit de Notre-Dame, marcha sur la maison Fausta, et frappa
violemment du poing à la porte de fer, sans songer au heurtoir.

La porte ne s'ouvrit pas.

--On m'ouvrira bien, grognait Claude; il faudra bien qu'on m'ouvre, il
faudra bien qu'on me dise ce qu'est devenue mon enfant. Malédiction!...
Ouvrirez-vous?...

Des deux poings, il frappait...

--Mais, mon bon monsieur, dit une voix, vous ne savez donc pas que la
maison est déserte?

Un rassemblement s'était formé autour de lui. Bien peu reconnurent
l'ancien bourreau. Un homme, à ce moment, un cavalier vêtu de noir,
traversa les groupes sans rien voir, marchant d'un pas égal et rapide,
et il pénétra dans la petite maison voisine, dans l'auberge du
Pressoir-de-Fer. Cet homme ne vit pas Claude, et Claude ne le vit pas...

Après l'abattement et les supplications, Claude s'en alla, la tête
basse.

Il rentra dans son logis et se mit à errer. Dame Gilberte avait disparu;
dans la chambre où avait dormi Violetta, il y avait des traces de lutte.
Machinalement, Claude se mit à tout remettre en place.

Il prononçait des mots sans suite, et serrait convulsivement dans ses
mains les quelques objets qui avaient pu toucher Violetta... Il finit
par se jeter dans le fauteuil où s'était assise Violetta et ferma les
yeux, essaya de réfléchir...

--C'est cela, murmura-t-il avec un indéfinissable sourire; c'est, cela
pardieu!... Mourir!... Quelle bonne idée!...

Il se releva et courut à une salle où il n'avait pas dû entrer depuis
longtemps, car tout y sentait le moisi. Claude ouvrit violemment la
fenêtre et rabattit les contrevents. La lumière éclatante du plein midi
entra à flots dans cette pièce et éclaira soudain des haches rouillées,
des masses, des maillets de bois, des couteaux. Cette salle... c'était
sa salle aux outils... les sinistres outils de son ancien métier!...

Dans un coin, des paquets de cordes toutes neuves; quelques-unes de ces
cordes étaient toutes préparées, avec le noeud coulant au bout. Claude
en saisit une, et, tout courant, revint à la chambre de Violetta...

Là, il éprouva la solidité de la corde, ses mains ne tremblaient pas;
avec le plus grand soin, il se mit à graisser la corde aux abords du
noeud coulant; puis il planta un clou énorme assez haut dans le mur et
y accrocha la corde... Alors, monté sur un escabeau, il passa le noeud
coulant autour de son cou...

Alors, d'un coup de pied, Claude fit basculer l'escabeau... Il tomba
dans le vide.

......................................................

Au même instant, quelqu'un parut au seuil de la chambre, Ce quelqu'un
vit maître Claude pendu. Il tira son poignard, et, au-dessus de la tête,
trancha la corde... Claude s'affaissa au long du mur... L'homme, avec la
même résolution, desserra le noeud coulant et se mit à frictionner le
bourreau qui, au bout de quelques minutes, commença à respirer et ouvrit
les yeux... Cet homme, c'était le père de Violetta, le cardinal prince
Farnèse...

Claude, en revenant à lui, reconnut le cardinal. Il se releva, repoussa
rudement Farnèse, et, avec un éclat de rire infernal, s'élança hors de
la chambre. Quelques secondes plus tard, il reparaissait, une lourde
hache au poing. Le cardinal n'avait pas bougé.

Claude s'aperçut alors d'une chose qu'il n'avait pas remarquée tout
d'abord... Le matin, dans la cathédrale, les longs et fins cheveux du
cardinal et sa barbe soyeuse étaient presque noirs... Maintenant, cette
barbe et ces cheveux étaient blancs... Le cardinal Farnèse avait vieilli
de vingt ans en quelques heures...

Claude fit cette remarque sans y attacher aucune importance. Il s'avança
sur Farnèse en grondant:

--Merci, prêtre! je t'avais oublié, tu viens me rappeler qu'avant de
mourir!...

--Je viens te rappeler que tu as autre chose à faire que de mourir, dit
Farnèse d'une voix étrangement calme.

--Qu'ai-je donc à faire! rugit Claude dont les yeux devenaient hagards.
Te tuer avant de mourir?...

--Tue-moi si tu veux; je venais te dire qu'il nous reste à venger
l'enfant...

--La venger? bégaya Claude.

--Cette femme, dit Farnèse, qui a profité de ton absence dénoncée par
je ne sais quel démon, cette femme aux pieds de laquelle je viens de
me traîner deux heures durant, qui m'a employé, moi, au meurtre de
l'enfant... que j'appelais Sainteté, que tu appelais Souveraine,
l'assassin de ma fille... bourreau, veux-tu donc qu'elle vive?...

Claude saisit le bras de Farnèse et le serra avec violence.

--Bourreau, continua Farnèse, je suis venu te dire ceci: veux-tu m'aider
à frapper cette femme? Elle représente une redoutable puissance. Son
pouvoir est sans bornes. Son approche peut nous briser comme verre. Un
signe d'elle peut nous tuer. Eh bien, aimais-tu assez l'enfant pour
devenir mon aide? mon aide pendant une seule année... Non seulement mon
aide, mais mon esclave?

Claude avait écouté en frémissant de tout son être. Une sombre joie
s'alluma dans ses yeux éperdus.

--Monseigneur, répondit-il dans un souffle, à partir de cette minute, je
vous appartiens corps et âme, pomme vous m'appartiendrez corps et âme
quand ce sera fait!

Avec une effroyable sérénité, Farnèse s'assit à la table sur laquelle se
trouvaient parchemin et écritoire.

--Échangeons en ce cas les écritures nécessaires à notre ligue, dit-il.

Sur une feuille de parchemin, il écrivit:

«Ce 14 de mai de l'an 1588. Moi, prince Farnèse, cardinal, évêque de
Modène, déclare et certifie: Dans un an, jour pour jour, ou avant ladite
époque si la femme nommée Fausta succombe, m'engage à me présenter
devant maître Claude, bourreau, à tel jour ou telle nuit qui lui plaira;
m'engage à lui obéir quoi qu'il demande; et lui donne permission de me
tuer si bon lui semble. Et que je sois damné dans l'éternité si je tente
de me refuser ou de fuir. Et je signe: Jean, prince Farnèse, évêque et
cardinal par la grâce de Dieu.»

Farnèse se leva, tendit le papier à Claude. Celui-ci le lut lentement,
plia le parchemin et le mit dans sa poche.

--A ton tour! dit alors le cardinal.

«Ce 14 de mai de l'an 1588. Moi, maître Claude, bourgeois de la Cité,
ancien bourreau-juré de Paris, demeuré bourreau par l'âme, déclare et
certifie: Pour atteindre la femme nommée Fausta, m'engage, pendant un an
à dater de ce jour, à obéir aveuglément à Monseigneur prince et cardinal
évêque Farnèse. Et que je sois damné dans l'éternité si une seule fois
dans le cours de cet an je lui refuse obéissance. Et je signe...»

A ce moment, comme le front de Claude saignait, une goutte de sang tomba
sur le parchemin au-dessous du dernier mot, Claude tressaillit et, de
son pouce, il écrasa la goutte de sang et traça une croix rouge.

--Ma signature, à moi..., gronda-t-il.

--Je la tiens pour valable! dit Farnèse prenant le parchemin.

Le bourreau le regardait s'en aller et murmurait sourdement:

--La Souveraine... d'abord!... Et vous, ensuite... Monseigneur!...



XII

LA FAUSTA

Nous ramenons maintenant notre lecteur au mystérieux palais de la
princesse Fausta, au moment où Pardaillan y vient d'entrer, portant
Catherine de Clèves évanouie.

Du palais se sont enfuies Marie de Lorraine, duchesse de Montpensier, et
Claudine de Beauvilliers, profitant de la porte de communication.

Fausta, revenant de l'auberge, longea un long couloir et murmura devant
une porte:

«Ici, la petite bohémienne, nous verrons!»

Plus loin devant une deuxième porte:

«Ici, Claudine de Beauvilliers, la solution peut-être.»

Plus loin encore, devant une troisième porte:

«Ici, Marie de Lorraine m'attend... J'ai à lui parler du moine!...
dit-elle.

Plus loin enfin, devant une quatrième porte, sur les confins de la
partie réservée aux gardes:

«Ici, le bohémien Belgodère... Un bon limier à lancer sur Farnèse!...»

Ainsi, avec une effrayante lucidité, cette femme étiquetait, pour
ainsi dire, sa multiple pensée: son esprit se mouvait à l'aise dans le
tourbillon de la vaste intrigue...

Comme elle revenait sur ses pas et qu'elle passait devant le grand
vestibule, tout à coup une voix sonore et railleuse parvint jusqu'à
elle. Chaque porte de ce palais était truquée; chacune possédait un
judas, un oeil invisible... Fausta n'eut qu'à s'approcher pour voir ce
qui se passait dans le vestibule. Elle eut une exclamation de joie.

«Dieu est avec moi!» murmura-t-elle.

Au même instant elle fit un signe: et sans doute ses servantes ne la
perdaient jamais de vue dans ses évolutions, car aussitôt deux femmes
accoururent, deux femmes françaises, celles-là. Elle leur donna quelques
ordres à voix basse et rapide, puis ouvrit toute grande la porte du
vestibule, où Pardaillan, soutenant dans ses bras la duchesse de Guise,
disait leur fait aux deux gardes.

--A Dieu ne plaise, dit Fausta, que quelqu'un ait frappé à ce logis et
qu'il n'y ait trouvé les secours qui se doivent entre chrétiens. Entrez,
monsieur; vous êtes le bienvenu... Mes femmes vont donner les soins
nécessaires à votre dame que je vois pâmée...

Pardaillan remit la duchesse de Guise aux bras des deux femmes qui
disparurent, portant Catherine de Clèves sans connaissance. Alors
Pardaillan se découvrit.

--Madame, dit-il, je vous dois mille grâces. Sans vous, je me fusse
trouvé fort embarrassé. Cette noble dame n'est point mienne...

Et, en quelques mots, il met Fausta au courant de son histoire.

--Sire chevalier de Pardaillan, dit gravement Fausta, votre air et vos
paroles me donnent le désir de vous connaître mieux. Ne me ferez-vous
pas la faveur de vous reposer un instant chez la princesse
Fausta-Borgia, étrangère venue à Paris pour s'y instruire des arts, des
lettres, de la noble élégance de la gentilhommerie française...

Le chevalier jeta autour de lui ce rapide et sûr coup d'oeil de l'homme
habitué à la prudence.

--Qu'est ceci? grommela-t-il en lui-même. Un coupe-gorge, peut-être?...
Hum!... Voilà aussi, par la mort-diable, une créature par trop
délicieuse, pour un tel cadre... Ma foi, je me laisse tomber? Tant pis
s'il y a un précipice sous les fleurs!...

Et s'inclinant avec une grâce altière, non sans laisser entrevoir la
longueur démesurée de sa rapière:

--Madame, dit-il, l'illustre nom de Borgia m'est garant qu'en fait
d'arts et de lettres vous pourriez être notre éducatrice. Cela dit,
madame, je me déclare à vos ordres.

Fausta fit un geste comme pour inviter le chevalier à la suivre et
pénétra dans l'intérieur.

Pardaillan ébloui, transporté en pays de rêve et de mystère, palpitait
voyant le trône et la tiare.

Fausta s'arrêta dans cette façon de boudoir où elle avait reçu le duc de
Guise et qui était sans doute destiné aux étrangers. Elle s'assit sur ce
siège de satin blanc où sa beauté fatale prenait un relief de précieuse
médaille. Et, avant que Pardaillan fût revenu de son étonnement:

--Monsieur le chevalier, dit-elle, c'est vous qui, sur la place de
Grève, avez tenu tête à M. le duc de Guise, et avez joué ce tour dont
tout Paris a parlé.

--Moi, madame? s'écria Pardaillan, jouant la stupéfaction, êtes-vous
bien sûre que ce soit moi?...

--J'ai tout vu; du haut d'une fenêtre, je prenais plaisir à voir la
place encombrée de bateleurs et de marchands... j'ai tout vu, et je
viens de vous reconnaître.

--En ce cas, madame, je me garderai bien de vous contredire. Ce serait
vous donner une piètre idée de cette gentilhommerie française que vous
êtes venue étudier sur place.

Pardaillan, son premier étonnement passé, redevenait maître de lui-même.
Il avait une physionomie de naïveté ingénue et paisible. Quant à Fausta,
il était impossible de savoir ce qu'elle pensait. Mais, pour la première
fois, elle voyait un homme soutenir son regard avec une dignité mêlée
d'une impassible ironie...

--Monsieur, dit-elle, sur la place de Grève, je vous ai admiré... Votre
épée est sûre, monsieur; mais votre coup d'oeil est encore plus sûr.
Venons donc au fait.

«Que va-t-il m'arriver?» se dit Pardaillan.

--Lorsque, sur la place de Grève, je vous ai vu à l'oeuvre, continua
Fausta en essayant vainement de faire baisser les yeux du chevalier,
j'ai pris aussitôt la résolution de m'enquérir de vous et de vous
connaître. Le hasard me sert à souhait, M. de Guise doit vous haïr. S'il
vous hait depuis longtemps, raison de plus pour faire votre paix avec
lui...

--Vous voulez dire, madame, qu'il serait sage à lui de faire sa paix
avec moi?

Fausta jeta un regard plus aigu sur la figure de cet homme qui osait
parler ainsi du maître de Paris.

--Monsieur, dît-elle tout à coup, si vous voulez mettre votre épée
au service du duc de Guise, je vous jure, moi, que non seulement il
oubliera tout ressentiment, mais encore qu'il fera de vous un puissant
seigneur...

--Il faudra donc, dit paisiblement le chevalier, qu'il touche cette main
que voici?

--Il la touchera, fit-elle en souriant.

--Permettez-moi, madame, d'avoir meilleure opinion que vous d'un homme
qui sera, demain peut-être, roi de France. M. de Guise ne peut toucher
la main qui l'a touché au visage...

--Vous avez fait cela! murmura-t-elle, vous avez souffleté le duc de
Guise!....

--Dans une circonstance qu'il vous racontera lui-même si vous le lui
demandez. Il vous dira que lui, chevalier de Lorraine, haut seigneur, le
premier du royaume après les princes du sang et peut-être même avant,
n'a pas hésité à faire assassiner dans son lit un vieillard. Il vous
dira qu'il poussa la magnanimité jusqu'à faire jeter par la fenêtre le
cadavre de l'amiral Coligny! Rude victoire, madame! Et ce ne fut pas la
payer trop cher, du soufflet qui jaillit alors, si j'ose dire, de la
main que voici!...

--Le duc défendait la cause de l'Eglise! dit sourdement Fausta.

--De quelle Eglise? madame... Il y en a au moins deux..., dit Pardaillan
sans aucune intention qu'une innocente raillerie.

--Comment savez-vous qu'il y a deux Eglises, vous? gronda-t-elle,
pâlissante.

--Deux Eglises! murmura Pardaillan étourdi. Que veut dire cela...?

--Est-ce que cet homme serait un espion! songeait Fausta.

--Oh! oh! se disait le chevalier, est-ce que cette femme serait le
chef occulte de la Sainte Ligue... Est-ce que Guise ne serait qu'un
instrument?... Est-ce que la Ligue serait une nouvelle Eglise?...

Dans ce bref instant où ils songeaient ainsi, ils s'étaient étudiés,
comme deux lutteurs. Fausta avait rapidement pris son parti. De son
examen, il résulta à ses yeux que Pardaillan devait être un routier
héroïque, capable d'entreprises extraordinaires: une épée invincible
qu'il s'agissait d'acheter à tout prix.

--Chevalier, reprit tout à coup Fausta, si vous ne pouvez être à M. de
Guise, peut-être ne refuseriez-vous pas de servir un autre maître?

--Cela dépend du maître, madame, fit Pardaillan de son air le plus
ingénu. Voyons, madame, le maître que vous avez à me proposer est-il
celui qu'attend le monde?...

Fausta le regardait, stupéfaite de sentir au fond d'elle-même elle ne
savait quoi qui palpitait. Cet homme, le premier, troublait sa pensée.
Elle était émue, malgré elle.

--Le maître que j'ai à vous proposer, dit-elle en gardant cette
majestueuse froideur qu'elle devait à une longue étude, est digne de
vous, chevalier...

--Ah! pardieu, madame, je serai bien aise de connaître un tel
personnage!...

--Vous l'avez devant vous, dit Fausta.

--Vous, madame!...

--Moi!... Moi, chevalier, moi qui cherche des hommes pour l'exécution de
vastes entreprises capables de séduire les plus ambitieux... Voulez-vous
être l'un de ces hommes?... Je devine en vous la grandeur d'âme,
la force d'un esprit supérieur, la pensée qui permet de dominer
l'humanité!...

«Malheur de moi! songea le chevalier. Me voilà bien loti! Il n'y a donc
pas moyen de vivre en paix?»

--Sachez donc, continua Fausta d'une voix devenue ardente, sachez donc,
ô vous que je ne connais pas, sachez mon rêve!... Sachez que je suis
celle que des évêques, des cardinaux réunis en conclave secret ont élue
pour conduire l'Eglise à ses destinées suprêmes!... Sachez que...

Elle s'arrêta, palpitante... Soudain, elle porta la main à son front.
Et, en elle-même, elle balbutia:

«Quoi! Émue à ce point par ce routier! Quoi! Moi qui parle aux rois
en despote, je me sens fléchir devant cet aventurier!... Malheureuse!
qu'ai-je dit! qu'allais-je dire!...

Mais Pardaillan avait compris... le voile de mystère qui enveloppait
Fausta se déchirait en partie!...

«Oh! murmura-t-il, c'est donc vrai! C'est bien Rome dans Paris!... Et,
ce trône que j'ai aperçu, s'il n'est pas pour un pape... eh bien, il est
donc pour la Papesse!»

Pardaillan frissonna. Une femme!... Oui, une femme qui se dressait
devant Sixte-Quint!... Il y avait dans cette monstrueuse supposition
une telle démence apparente que Pardaillan haussa les épaules et:
«Impossible!...» prononça-t-il à mi-voix.

«Il m'a devinée! murmura Fausta au fond d'elle-même. Il faut que cet
homme devienne sur l'heure un de mes serviteurs... ou bien qu'il ne
sorte pas vivant de ce palais!...»

Les violentes émotions duraient peu chez Pardaillan. Ce fut avec
curiosité qu'il considéra l'étrange princesse.

«Madame, dit-il, puisque vous avez commencé à m'expliquer votre pensée,
daignez achever... Je vois que vous êtes en France pour une oeuvre...
terrible.

--Cette oeuvre, dit alors Fausta redevenue maîtresse d'elle-même, vous
en avez vu les premiers actes... Henri de Valois a succombé à nos
premiers coups... il est en fuite... Le trône de France est inoccupé...
Chevalier, que pensez-vous d'Henri III?...

--Je connais à peine le roi, madame. Je ne l'ai vu qu'une fois ou deux,
alors qu'il s'appelait le duc d'Anjou, et j'avoue que je le tiens en
médiocre estime...

--Bien, dit Fausta, le visage éclairé, maintenant, tout ressentiment à
part, que pensez-vous d'Henri de Guise?

--Je pense, dit nettement le chevalier, qu'il est tout désigné pour
monter sur le trône de France...

--Oui, dit Fausta. Mais ne pensez-vous pas aussi qu'il est plus digne de
la couronne que n'importe quel gentilhomme de ce pays?

Pardaillan prit un visage des plus stupéfaits.

--Comment M. de Guise peut-il m'apparaître brave et beau, à moi qui l'ai
souffleté!... Guise est un fauve, madame. Et puis...

--Achevez donc, chevalier, dit froidement Fausta.

--Soit! Je voulais vous dire ceci: que faites-vous vous-même? Si belle,
madame, vous ne songez à rien de sérieux, c'est-à-dire à l'amour, au
bonheur... Vous songez à des choses qui, d'avance, me font bâiller
d'ennui... c'est-à-dire à des histoires de trône... Excusez-moi...

--Jamais je ne fus autant intéressée... continuez! reprit Fausta dont le
regard lança un sombre éclair.

--Merci, madame!... Je continue... Encore si ces histoires de trône
offraient un amusement quelconque... Mais non. Cela se complique...
Voulez-vous que je vous dise?... Eh bien, Henri de Guise ne sera pas roi
de France!...

--Pourquoi?... Voyons... pourquoi?...

--Parce que je ne veux pas, dit simplement Pardaillan. Vous êtes
venue en France pour accomplir cette oeuvre. Eh bien, madame, vous ne
réussirez pas!

--Pourquoi? gronda Fausta... pourquoi?...

--Parce que je vous ai devinée, madame! Parce qu'une femme qui rêve
de s'appeler Papesse est une chose qui me blesse, moi! parce que vous
voulez monter sur le trône auprès d'un homme que j'ai résolu d'écarter
du trône!...

--Mais pourquoi ne réussirais-je pas? dit Fausta.

--Parce que vous allez me trouver sur votre chemin, madame!

Sur ces mots, Pardaillan s'inclina profondément. A ce moment retentit un
coup de sifflet strident. Et, en se redressant, le chevalier put croire
qu'il avait rêvé car Fausta avait disparu!... Il se retourna vivement.

--Ah! ah! s'écria-t-il en éclatant de rire. Trois... sept... douze!...
Ça, messieurs, qu'êtes-vous?

En parlant ainsi, Pardaillan avait tiré sa longue rapière, et,
s'acculant d'un bond à l'angle gauche de la pièce, était tombé en
garde... En effet, au coup de sifflet, en même temps que Fausta
disparaissait par une porte dissimulée derrière les tentures du dais,
une douzaine d'hommes masqués s'étaient rués, l'épée à la main....

A l'instant, la salle se remplit du cliquetis des fers froissés et
choqués; puis, coup sur coup, il y eut un gémissement bref et un
hurlement prolongé: le gémissement venait de l'un des assaillants tombé
raide mort; le hurlement, d'un blessé qui se retirait de la bagarre.

Pardaillan, acculé à son angle, ramassé sur lui-même, l'oeil calme et
brillant, ne faisait que peu de gestes; seulement chacun de ces gestes
était un éclair de foudre. Les assaillants serrés lui portaient coup sur
coup... Un instant, le chevalier fit trois pas en avant et s'enveloppa
d'un tel flamboiement d'acier qu'il y eut un recul...

--Arrière, messieurs! cria Pardaillan.

Il n'avait pas une blessure. Parmi les assaillants, cinq étaient morts
ou blessés. A ce moment, sept ou huit nouveaux combattants entrèrent en
scène. Ceux-ci étaient armés de pistolets!... Pardaillan était perdu!

A cet instant précis, et avant qu'un seul des pistolets eût fait feu,
une porte s'ouvrit... Un homme parut!... Pardaillan, échevelé, bondit
comme un lion. D'une poussée terrible, il envoya l'homme rouler à dix
pas, et franchit la porte!

Cette porte, c'était celle qui faisait communiquer le palais Fausta avec
l'auberge du Pressoir-de-Fer! Cet homme, c'était le duc de Guise!...

Pardaillan se trouva dans la salle de l'orgie...

--Arrête! Arrête! vociférèrent les bravi de Fausta.

En quelques secondes, le chevalier eut traversé deux salles et se trouva
dans le cabaret: la porte par où avait fui la duchesse de Guise était
entrouverte...

Il se trouvait dans la ruelle... L'instant d'après, il s'effaçait dans
l'ombre...

«Ouf! dit-il en s'arrêtant au bout d'une centaine de pas. Au fond, je ne
suis pas fâché d'avoir vu cela, moi!...»

Il fit dix pas encore et s'arrêta soudain.

«Ah ça! grommela-t-il, et la jeune personne qui s'est pâmée dans mes
bras!... Que devient-elle? Si j'allais la chercher?... Au fait, je suis
son cavalier?... C'est peut-être une impolitesse de la planter là! Tout
de même, ce serait excessif de me faire mettre en charpie uniquement
pour aller présenter mes hommages et mes adieux à une inconnue...
Allons, chevalier, un peu de sagesse, que diable!... Et la petite
bohémienne? Où vais-je reprendre sa piste?...

Il se secoua et se remit tranquillement en route.

«Allons dormir, fit-il. J'ai toujours vu que mes bonnes idées me sont
venues en dormant.»

Et, ayant franchi le pont, il se dirigea vers la rue des Barrés où
l'attendait Charles d'Angoulême...

Depuis qu'il était sorti de l'auberge du Pressoir-de-Fer, trois
ombres le suivaient, s'attachant à ses pas, et suivant chacun de ses
mouvements. C'était Picouic et Croasse suivis de Maurevert.

Arrivé au port Saint-Paul, le chevalier s'enfonça à gauche dans une
sorte d'étroit boyau qui allait s'ouvrir à son autre extrémité sur la
rue des Barrés.

--Voici le moment! gronda Maurevert en s'arrêtant.

Les deux «hercules» s'élancèrent... Maurevert tira sa dague et s'apprêta
à se ruer sur Pardaillan dès qu'il serait à terre; il voulait lui porter
le dernier coup.

Le chevalier, maintenant, marchait insoucieusement. Tout à coup, il
entendit derrière lui le glissement de deux pas rapides. Il se retourna
et vit les deux hommes qui arrivaient à lui. Sa main se porta vivement à
sa rapière.

«Oh! dit-il, c'est une nuit de travail pour Giboulée!... Bon!
ajouta-t-il en enfonçant sa rapière, ce ne sont que deux truands!..

--La bourse ou la vie! crièrent les bandits.

En même temps, ils levèrent leurs dagues. Mais, avant que leurs bras
se fussent abattus, tous deux poussèrent un hurlement de douleur.
Simplement, Pardaillan avait détendu ses deux poings... Le poing droit
écrasa le nez de Croasse. Le poing gauche enfla subitement l'oeil de
Picouic.

--A genoux, truands! dit le chevalier, et demandez pardon au chevalier
de Pardaillan...

Les deux hommes, malgré la douleur et l'effarement de cette réception à
laquelle ils étaient loin de s'attendre, s'apprêtaient à porter quelque
traître coup au chevalier; mais à ce nom ils s'arrêtèrent stupéfaits...
Croasse jeta son poignard... Picouic rengaina le sien...

--Ah ça! gronda le chevalier; à genoux, vous dis-je!...

En même temps, il les saisit l'un et l'autre par le cou, et les deux
fronts, irrésistiblement rapprochés, se cognèrent avec un bruit de bois
que l'on frappe. Les deux malandrins tombèrent à genoux.

--Grâce, monsieur le chevalier, gémit l'un... je vous dirai tout!...
Sachez seulement que je suis Picouic!...

--Et moi, monseigneur, dit l'autre, plutôt que de toucher à l'un de
vos cheveux, j'aimerais mieux jeûner un mois de suite: Croasse a la
reconnaissance du ventre!

--Croasse! Picouic? dit Pardaillan; où ai-je entendu ces deux noms...
Ça! levez-vous, mes drôles!... Où vous ai-je vus?

--Ce matin, monseigneur! dit Picouic. En l'auberge de La Devinière...

--Hum! je vous reconnais maintenant. Donc, pour prix de ce dîner préparé
par les divines mains d'Huguette elle-même, vous me vouliez meurtrir?

Picouic et Croasse répondirent ensemble:

--Ah! si j'avais su que ce fût vous, monseigneur!...

--Qu'eussiez-vous fait? Parlez, et je vous laisse aller sains et saufs,
sans autre correction; mais soyez francs!

--Éloignons-nous, monseigneur! dit Croasse; car il pourrait tomber sur
vous à l'improviste...

--Qui ça!... Il?... Vous étiez donc trois?...

--Celui qui nous a payés pour vous mettre à mal!

Mais déjà Pardaillan n'écoutait plus. Il s'était élancé vers la Seine...
Être attaqué par deux malandrins qui en voulaient à son argent, ce
n'était rien... mais, que quelqu'un eût payé ces gens pour le faire
assassiner, c'était plus grave. Pardaillan eut beau battre les environs,
il ne trouva personne. Il revint donc simplement aux deux truands, qui
étaient restés dans la ruelle. Il les retrouva à la même place--preuve
qu'ils étaient de bonne foi.

--L'homme a disparu! dit-il. Dépeignez-le-moi un peu... c'est peut-être
un de mes amis qui voulait m'amuser!...

Picouic et Croasse se regardèrent, stupéfaits. Ils n'étaient pas
habitués à ces façons de parler. Picouic, le plus intelligent des deux,
entreprit alors une description de l'homme qui les avait payés. Il
paraît que cette description fut assez exacte, et que Pardaillan finit
par voir clairement de quoi il s'agissait, car peu à peu son visage
s'enflamma, et un sourire crispa ses lèvres:

«Lui!... murmura-t-il. Ah! il sait déjà que je suis à Paris!...»

Il demeura rêveur quelques instants, puis s'écria:

--C'est bien, allez vous faire pendre où vous voudrez...

Mais les gueux ne voulurent pas le laisser partir seul et
l'accompagnèrent jusqu'à la rue des Barrés.



XIII

LA REINE MÈRE

Dans un vaste et sombre oratoire de l'hôtel de la reine, une femme
assise dans un fauteuil de vieux chêne feuilletait avec une profonde
attention un gros volume écrit en latin, à la première page duquel on
pouvait lire ce titre:

STEMMATA LOTHARINGIE ET BARRI DUCUM

Généalogie des ducs de Lorraine et de Bar!... C'était une interminable
argumentation bourrée de documents plus ou moins apocryphes et de pièces
justificatives.

La liseuse parut s'absorber dans les conclusions du livre qu'elle
referma enfin d'un geste lent. Elle murmura sourdement:

--Oui, René, voilà l'audace des Guise et de leurs partisans!... L'avocat
David, que j'ai fait tuer, faisait remonter l'ascendance de Guise
jusqu'à Charlemagne...

--Ne vous plaignez pas, madame, dit l'homme à qui ces mots
s'adressaient, et qui, debout, contemplait fixement la liseuse, ne vous
plaignez pas; c'est vous qui avez couvé ce vautour; il fallait lui
rogner les ailes quand je vous l'ai dit..

--Mon fils est un usurpateur; les Valois sont des usurpateurs, la vraie
race royale, c'est la race des Lorrains... Le vrai roi de France, c'est
Henri de Guise!...

--Catherine! Songez que vous avez laissé tout le beau rôle au duc de
Guise, pendant les journées que ce livre appelle les pieuses matines de
saint Barthélémy...

Cette fois, la femme tressaillit et redressa un visage énergique et
sombre. C'était Catherine de Médicis, mère d'Henri III. Elle avait, à
cette époque, bien près de soixante-dix ans.

--La Saint-Barthélémy! fit-elle dans un souffle.

--Oui, dit l'homme qu'on avait appelé René, d'une voix terriblement
calme, la mort de mon fils!...

La vieille reine feignit de ne pas entendre.

--Ruggieri, dit-elle, tu as raison. La Saint-Barthélémy est la grande
faute de ma vie... J'eusse dû me débarrasser des Guise d'abord... Et,
quant aux huguenots, il eût toujours été temps de les livrer à la
sanglante piété du peuple... Mais n'en parlons plus, René... Voici Guise
maître de Paris... Mon fils a fui: le pauvre enfant n'a eu que le
temps de franchir les portes, comptant sur sa mère pour tenir tête aux
barricades... Ah! qu'il me connaît bien! Il savait que la vieille ne
déserterait pas, elle!

Elle s'était redressée. Une flamme de haine mettait une auréole tragique
sûr ce front vieilli... Une grande horloge, à ce moment, sonna lentement
neuf heures.

--Dans quelques minutes, reprit-elle, le visiteur sera ici. Tu auras
soin, René, de le placer de façon qu'il voie et entende tout. Quant à
Guise, tu le feras introduire dans cet oratoire. Va, mon bon René... A
propos, ce Loignes, comment est-il?... En réchappera-t-il?...

--Oui, ma reine. Il vivra. Dans un mois, il sera debout...

--Tu me l'amèneras alors, que je sache ce qu'on peut tirer de cet homme.

Ruggieri, au lieu de sortir, s'approcha de la vieille reine, sortit de
sa poche un sachet de velours, et en tira une pierre ronde qu'il déposa
sur la table, devant Catherine.

--Qu'est-ce que cela? fit la reine dont les yeux se mirent à briller de
joie. Un nouveau talisman?...

--Oui, madame, dit gravement Ruggieri. J'ai pensé qu'en ces effrayantes
conjonctures Votre Majesté ne saurait être assez protégée contre les
maléfices et le mauvais sort.

--Ah! René, tu me sauves! s'écria Catherine qui, de ses doigts
tremblants, saisit la pierre et l'examina.

C'était un onyx rond, de deux couleurs, sur lequel était gravé un mot...

--Publeni..., épela la vieille reine.

--Un mot de cabale que j'ai trouvé dans le manuscrit de Nostradamus,
répondit l'astrologue. Sa vertu est à peu près infinie. Lorsque vous
serez embarrassée pour trouver l'idée victorieuse, la réponse sans
réplique, il suffira que vous le prononciez trois fois à voix basse...

--Publeni! répéta Catherine de Médicis.

Déjà Ruggieri avait sorti d'une trousse des pinces d'acier, pareilles
à celles dont se servent les bijoutiers. Catherine dégrafa un bracelet
qu'elle portait au poignet gauche. Ce bracelet se composait déjà de neuf
chatons que Ruggieri avait donnés à la reine en diverses circonstances.
L'astrologue y joignit l'onyx qu'il venait d'offrir.

--Vous voilà solidement armée, ma reine, dit l'astrologue quand il eut
terminé son travail.

Sur ces mots, Ruggieri sortit.

--M. Peretti est-il arrivé? demanda-t-il à un laquais.

--Il attend depuis quelques minutes dans la salle des Nymphes.

Ruggieri s'avança précipitamment vers cette salle. Là, un homme vêtu
comme un modeste bourgeois, assis dans un fauteuil à coussins.
C'était un vieillard à cheveux gris; il pouvait avoir un peu plus de
soixante-huit ans; mais sa taille élevée se tenait droite dans une
attitude de force et d'orgueil. Tel était M. Peretti.

Au moment où Ruggieri entra, il se leva en gémissant, comme s'il eût eu
beaucoup de peine à se mouvoir, et, courbé, s'appuya sur une canne de sa
main droite, tandis que, de la gauche, il pesait de tout son poids sur
le bras que Ruggieri lui tendait avec respect.

L'astrologue conduisit le visiteur jusqu'à une pièce qui communiquait
avec l'oratoire de la reine. De la place où il s'assit, M. Peretti
pouvait voir et entendre à travers une baie assez large qui était
dissimulée par une tapisserie...

Catherine de Médicis venait à peine d'achever une fantastique prière où
les anges se mêlaient étrangement aux démons, lorsque des acclamations
du peuple retentirent dans les rues. Elle se releva, les poings serrés,
et gronda:

«Voici Henri de Guise qui vient! On l'acclame, lui!... Et mon fils, à
moi, est méprisé!... Mais patience... Encore patience!»

La rumeur des vivats grossit, se rapprocha, puis s'affaissa presque tout
à coup: Henri de Guise venait de pénétrer dans l'hôtel de la reine.
Quelques instants plus tard, la porte de l'oratoire s'ouvrit; un valet
de chambre, sorte de majordome dans l'hôtel, apparut. Mais, avant même
qu'il eût ouvert la bouche, la reine dit à haute voix:

--Allez dire à M. le duc qu'il nous plaît de lui donner audience, comme
au plus fidèle sujet de Sa Majesté le roi...

--Je remercie Votre Majesté, dit le duc en entrant, de me donner ce nom
de fidèle sujet, qui est le plus beau titre auquel puisse prétendre un
loyal gentilhomme...

La reine prit place dans son fauteuil. Guise demeura debout, mais dans
une attitude si hautaine et si agressive qu'il était difficile de
savoir s'il venait en sujet du roi ou en conquérant, qui va dicter ses
conditions.

Catherine de Médicis avait pris cette physionomie de majestueuse dignité
qu'elle adoptait comme un masque.

--Mon cousin, dit-elle avec une sérénité qui était vraiment du grand
art, quelles sont vos intentions? Nous sommes seuls. Nul ne peut nous
écouter. Moi, je suis disposée à tout entendre et comprendre. Jusqu'où
prétendez-vous pousser la victoire?

Henri de Guise, connaissant de longue date la fourberie de Catherine,
avait préparé ses batteries en conséquence.

--Madame, dit-il, ce n'est pas moi, vous le savez, qui ai fait
les barricades. C'est le peuple de Paris. qu'en vain j'ai essayé
d'enchaîner; les bourgeois étaient las de payer de lourds impôts,
madame.

La reine approuva d'un geste.

--Ce qui a exaspéré Paris, continua Guise en s'échauffant, c'est
l'hypocrisie de ce roi qui tantôt se donne à la Ligue et tantôt aux
huguenots, c'est sa dépravation incroyable qui le fait s'entourer de
mignons, c'est enfin l'immense souffle du royaume indigné réclamant un
roi, un vrai roi...

--Et ce vrai roi... C'est vous!...

--Moi, madame!... Moi... ou un autre! gronda Guise perdant toute mesure.
Il faut sauver la France...

--Et le sauveur, c'est vous!...

--Moi, madame... Moi... ou un autre! Qu'importe, pourvu que l'antique
renom de la France ne sombre pas à tout jamais dans le ridicule et la
honte des orgies, entremêlées de processions hypocrites!...

--Tout ce que vous venez de dire, fit la reine, je le pensais. Mille
fois j'ai prévenu mon fils. Hélas! on ne m'a pas écoutée... N'en parlons
plus: je suis trop vieille et trop fatiguée pour lutter encore. Mais
j'avoue que je mourrais le désespoir dans l'âme de voir passer le trône
à un hérétique... à ce Béarnais maudit qui, en ce moment même, rassemble
à La Rochelle une formidable armée...

Guise pâlit et chancela presque sous le coup terrible que Catherine
venait de lui porter. Henri de Béarn, roi de Navarre, était le seul qui
pût lui tenir tête.

--Hélas! continua-t-elle, qui donc est capable d'arrêter le huguenot
dans sa marche à la couronne?... Mon fils en fuite, presque proscrit,
sans soldats, ne peut rien... Et vous, mon cousin, comment feriez-vous
la guerre au Béarnais?

--Ah! Madame, je mettrai le royaume à feu et à sang... mais Henri de
Navarre n'arrivera pas à Paris!...

--Quelle autorité avez-vous pour conduire à bien cette entreprise?
Il faudrait donc tout d'abord vous faire proclamer roi! C'est-à-dire
déposer mon fils, ce qui serait un crime abominable.

--Quelle que soit ma répugnance à ce crime, il faudra pourtant le
commettre, madame!....

--C'est la guerre civile déchaînée, dit Catherine.

--Voyez-vous un autre moyen d'arrêter le Béarnais? demanda le duc avec
une insolente ironie.

--Il y en a un, dit Catherine gravement, un seul... c'est d'attendre la
mort de mon fils...

Guise tressaillit violemment. Catherine, à ce moment, paraissait auguste
de douleur et de majesté.

--Vous savez, dit-elle d'une voix infiniment triste, que le pauvre
enfant est condamné; vous savez que les médecins ne lui accordent pas
plus d'un an à vivre maintenant... Duc, écoutez-moi... Ne voyez en
moi qu'une mère affligée, une chrétienne qui veut mourir en paix,
en accomplissant jusqu'au bout son devoir... Henri est mon dernier
enfant... Après lui, la dynastie des Valois est donc éteinte.

Guise, maintenant, écoutait avec une telle attention que le chapeau
qu'il tenait à la main lui glissa des doigts.

Un imperceptible sourire balafra ses lèvres minces.

--Mon fils mort dans quelques mois, reprit-elle, qui va succéder à la
race des Valois éteinte?... Qui donc, sinon celui que le roi Henri III
aura désigné lui-même?...

--Et qui donc Henri III désignera-t-il, sinon celui que je lui aurai
nommé moi-même? car, grâce à Dieu, j'ai gardé tout mon pouvoir sur le
coeur de mon enfant... Il reste donc uniquement à savoir qui est celui
que je désignerai?...

--Et celui-là, madame, palpita Guise, qui est-il?...

A ces mots, Catherine comprit que la victoire lui appartenait. Guise se
rendait à discrétion.

--Celui-là, dit-elle avec cette sorte d'indifférence, celui-là, c'est
celui qui m'aidera, je veux dire aidera mon fils à terrasser pour
toujours le Béarnais... Je ne vois qu'un homme capable de remplir ce
rôle: c'est vous, mon cousin.

Le duc frémissait d'espoir et d'orgueil. Ce que lui offrait Catherine,
c'était la royauté assurée, sans la guerre. Et, pour cela, que lui
demandait-on en revanche?...

D'attendre que le roi fût mort.

Un an à peine, et Guise était roi sans contestation possible. Et, si la
mort était trop lente au gré du prétendant, ne pouvait-on la hâter?...

Voilà les effroyables pensées qui s'agitaient à cette minute dans
l'esprit de Guise. En cette minute, peut-être, il consentit sa perte!
Aux dernières paroles de Catherine, il répondit en se redressant:

--Madame, quand voulez-vous que j'aille chercher le roi pour le ramener
triomphant à son Louvre?

--Mon cousin, dit Catherine cachant son ironie, nous irons ensemble...
Mais, pour nos Parisiens, il faudra que la rentrée de mon fils soit
précédée de quelque discussion. Il ne faut pas que vous ayez eu l'air de
vous soumettre, si vous voulez que les ligueurs vous demeurent fidèles
au jour... prochain hélas! où vous serez sacré Majesté...

--Madame, dit Guise ébloui, j'admire votre génie. Il sera donc fait
comme vous dites. Je me présenterai au roi en lieutenant-général de la
Ligue... et non...

--Et non en sujet par trop fidèle! acheva Catherine avec un sourire
aigu. A propos, ajouta-t-elle en toussant et en jetant un rapide regard
vers la tapisserie, il sera de toute nécessité de vous assurer le
concours de Rome...

--Rome! fit-il sourdement. Tenez, madame, il est temps que le pape
s'occupe un peu plus des affaires de l'Eglise et un peu moins des
affaires de la France. Sixte est envahissant.

--Prenez garde, mon fils... Sixte est puissant...

--Il l'a été, madame!... Nous pouvons aujourd'hui nous passer de lui.
Par son despotisme, il s'est attiré la haine d'une foule de cardinaux.
Qu'il prenne garde lui-même!

--Ce que je vais dire à Votre Majesté est tellement incroyable que j'ose
à peine le croire moi-même... Seulement, sachez ceci: c'est que, si
la Chrétienté a comme chef visible Sixte-Quint, elle a aussi un chef
occulte...

--Oh! ceci est impossible!... Un schisme!...

--Pourquoi pas, madame! Si le schisme assure la prédominance du pouvoir
royal!

--Hélas! dit Catherine. Je ne souhaite rien voir de ce que vous
m'annoncez là... je ne souhaite plus qu'une chose au monde... C'est que
mon fils vive à peu près tranquille les deux mois qui lui restent à
vivre... après quoi, je m'éteindrai, n'ayant plus rien à faire sur cette
terre.

Guise s'inclina avec une apparente émotion. Puis, il alla lui-même
ouvrir la porte. Son escorte apparut aux yeux de la vieille reine...

--Messieurs, dit à haute voix le duc de Guise, Sa Majesté la reine a
bien voulu me promettre, en ce jour mémorable, d'employer son crédit
à faire cesser la guerre qui désole Paris et son royaume... La reine,
messieurs, continua Guise, a accepté et promis de faire accepter par Sa
Majesté le roi les articles les plus importants de notre Sainte Ligue...

Les gentilshommes de l'escorte demeurèrent stupéfaits. Ils étaient venus
pour arrêter Catherine, pour en faire un otage, et ils assistaient, avec
stupeur, à cette réconciliation imprévue.

--Messieurs, dit alors Catherine, veuillez préparer un cahier de vos
désirs: je réponds de le faire accepter par le roi.

--Vive la reine! crièrent les gens de Guise, qui commencèrent aussitôt à
se retirer.

La reine mère, debout, appuyée à son fauteuil, les regardait s'éloigner
en souriant. Alors, elle se dirigea vers la tapisserie qui masquait la
baie où M. Peretti, invisible, avait assisté à cette scène. La reine
Catherine de Médicis demeura debout devant ce bourgeois, comme Guise
était demeuré debout devant elle.

--Votre Sainteté a vu et entendu? demanda la reine.

--Oui, ma fille, répondit M. Peretti, tout vu, tout Entendu...



XIV

SIXTE-QUINT

--M. le Duc De Guise, continua le pape, rappelle volontiers que, dans ma
première jeunesse, j'ai gardé des pourceaux. En effet, le maître chez
qui j'étais domestique me jugeait tellement faible d'esprit qu'il
n'avait même pas voulu me confier les vaches de son troupeau. On me
donna les pourceaux à conduire à la pâture: c'est là, ma fille, que j'ai
appris à conduire les hommes... Devenu prêtre, devenu cardinal, plus je
montais, plus je m'apercevais que les hommes sont des pourceaux, qu'il
faut mener à coups de gaule. C'est ainsi que je suis devenu pape, ma
fille!...

Il se mit à rire doucement.

--Savez-vous comment m'appelaient les cardinaux du conclave?... Ils
m'appelaient l'Âne!... Oui, ma fille, l'Âne de la Marche. Et c'est pour
cela qu'ils m'ont élu... Et puis, ils croyaient que j'allais mourir,
tellement j'étais courbé, penché vers la terre... Jugez de leur terreur
lorsque je me redressai tout à coup, une fois élu!... Votre Guise est
pleutre, madame. Votre Guise est un pourceau, madame!

Sixte se mit à rire doucement, mais, si doux que fût ce rire, il était
formidable. Catherine, malgré elle, frissonna. Le pape, tout à coup, se
tourna vers elle:

--Votre fils Henri, madame, est un pauvre prince. Lorsque Guise, malgré
sa défense, est allé le braver jusque dans le Louvre, c'était le moment,
pour le roi, de se défaire d'un homme qui pouvait le perdre. Il fallait
alors...

Il s'arrêta brusquement... Catherine s'était penchée comme pour
recueillir avidement la parole qui autorisait, sanctifiait pour ainsi
dire le meurtre du duc de Guise.

--Guise, reprit le pape, m'a demandé de l'argent pour exterminer
l'hérésie en France. Cet argent, je l'ai apporté, madame: trente mules
chargées d'or arrivent sur Paris.

La reine frémit.

--Je vous remercie, continua Sixte, de m'avoir révélé un Guise que je ne
connaissais pas; les millions qui viennent s'en retourneront à Rome.

La reine respira.

--C'est vrai, poursuivit le vieillard, j'ai eu peur d'Henri de Béarn.
J'ai eu peur de voir l'hérésie s'asseoir, avec cet homme, sur le trône
de France. La France, perdue pour l'Eglise, madame, c'était une de ces
catastrophes auxquelles les papes doivent parer coûte que coûte...
Malgré toute mon affection pour vous, j'ai donc dû abandonner Henri III.
Et je me suis tourné vers Guise... J'avoue que le duc m'apparaissait,
avec la Ligue, comme le champion des destinées de l'Eglise. Je me suis
trompé... vous venez de me le prouver... Votre fils est faible... Qui
donc va nous sauver de l'hérésie?...

Catherine, alors, se redressa lentement; et elle, qui n'avait encore
rien dit, répondit:

--Moi!... _Me, me adsum!..._ Je suis là, moi!... Ce qui m'épouvantait,
Saint-Père, ce qui me paralysait, c'était de savoir que Votre Sainteté
n'était pas avec nous. Vous étiez avec l'ennemi mortel de ma maison,
avec Guise!... Ah! Saint-Père, que je sois simplement assurée de votre
neutralité, je n'en demande pas plus, et vous me verrez à l'oeuvre!...
Quant à Guise, j'en fais mon affaire!

--Et que faut-il pour cela? demanda Sixte souriant.

--Votre neutralité d'abord!... L'appui de Philippe d'Espagne!... en
second lieu.

--Dès aujourd'hui, je sommerai le roi Philippe de vous venir en aide...
Ensuite?...

--Votre bénédiction, Saint-Père! dit Catherine en tombant à genoux.

Sixte-Quint leva la main droite et bénit des trois doigts la reine
prosternée.

--Saint-Père, dit la vieille reine en se relevant, daignerez-vous
accepter l'humble et pieuse hospitalité de la plus fervente et de la
plus soumise de vos filles?

--Oui, dit Sixte-Quint. Je suis trop vieux pour me remettre en route
sans avoir pris quelques jours de repos.

Lorsque Catherine fut sortie, Sixte-Quint s'assit à une table, puis se
mit à écrire longuement. Quand il eut terminé, il fit appeler Cajetan,
le seul de ses cardinaux en qui il eût une confiance absolue.

--Cajetan, lui dit-il, vous allez partir à l'instant. Hors Paris, vous
lirez ce papier qui renferme des instructions précises, puis, vous le
détruirez quand vous aurez compris...

--Où dois-je aller, Saint-Père?...

--Il s'agit, mon bon Cajetan, d'amener à nous... le seul homme capable
de sauver l'Eglise et de restaurer l'autorité royale en France...

--Et qui est cet homme, Saint-Père?...

--C'est un huguenot. Il s'appelle Henri de Bourbon. Il est roi de
Navarre en attendant d'être roi de France..., répondit Sixte-Quint,
regardant fixement le Cardinal.



XV

SAÏZUMA

Pendant trois jours, le chevalier de Pardaillan et Charles d'Angoulême
battirent Paris pour retrouver une trace quelconque de la petite
bohémienne. Mais ce fut en vain.

--Je ne la retrouverai plus, dit Charles avec abattement.

--Pourquoi cela? ripostait Pardaillan. Une femme se retrouve toujours,
vous pouvez m'en croire.

--Pardaillan, je suis au désespoir!

Le chevalier le regarda avec une fraternelle pitié.

--Ah ça! s'écria-t-il, je voudrais bien comprendre, moi! Lorsque Madame
votre mère me fit l'insigne honneur de me prier de veiller sur vous, je
croyais que vous veniez à Paris avec des pensées d'ambition... Sur le
plateau de Chaillot, je vous ai proposé de conquérir le trône vacant...

--Non! dit fermement le jeune homme. Non, Pardaillan, ce n'est pas pour
cela que je suis venu à Paris!

--Le visage du chevalier s'éclaira:

--Ainsi, dit-il, vous ne rêvez pas la royauté?...

--Non, mon ami...

Le chevalier se mit à se promener dans la pièce où avait lieu cet
entretien. Il souriait. Ses yeux brillaient de joie.

--Alors, reprit-il tout à coup, qu'êtes-vous venu chercher à Paris?...
Simplement la vengeance?...

Cette fois, l'oeil du jeune homme s'alluma, et il répondit:

--En vain, je voudrais me parer à vos yeux d'un sentiment de force qui
n'est pas dans mon âme... Méprisez-moi, Pardaillan: je ne suis ni le
prince que votre audace a peut-être espéré, ni l'homme de violence que
votre esprit d'entreprise a souhaité sans doute. Pardaillan, il faut que
vous me connaissiez tout entier.

Le chevalier s'était jeté dans un fauteuil et, à travers ses paupières à
demi closes, considérait le duc.

--Chevalier, continuait d'Angoulême, je dois l'avouer. Lorsque vous
m'avez laissé entrevoir que, moi aussi, je pouvais me jeter à la
conquête de ce trône qu'assiègent de si formidables appétits, j'ai eu un
instant d'éblouissement. J'ai cru une minute que j'étais un prince, et
j'ai oublié que je suis simplement le Bâtard d'Angoulême. Fils de roi,
oui, mais non fils de reine... Oh! je n'ai pas besoin de vous dire,
n'est-ce pas! J'aime mieux que ma mère s'appelle Marie Touchet. Je ne
conçois pas de mère plus tendre que n'est la mienne. Mais Marie Touchet
n'était pas l'épouse de Charles IX et, si je suis fils de roi, je ne
puis être prince héritier...

--Est-ce donc pour cela que vous renoncez à la grande lutte que je vous
offrais? demanda le chevalier.

Charles baissa les yeux.

--Laissez-moi achever, dit-il, et vous me jugerez après, tel que je
suis... Lorsque nous avons rencontré le roi, mon oncle, j'ai cru que la
vengeance seule occupait mon coeur. Et, pourtant, je sentais moi-même
que mon cri de haine sonnait faux. La vengeance n'est chez moi qu'un
devoir filial. Elle ne jaillit pas du fond de mon âme...

--Et lorsque vous vous êtes trouvé nez à nez avec M. de Guise?
interrogea Pardaillan malicieux.

Le jeune prince pâlit.

--Ah! fit-il sourdement, là, j'ai vraiment éprouvé le ravage que peut
faire dans le coeur humain ce redoutable sentiment qui s'appelle la
haine. Oui, Pardaillan, je veux frapper Henri III, véritable meurtrier
de Charles IX, par ses menées hypocrites qui ont poussé mon père à la
folie... mais je ne le hais pas! Oui, je veux frapper Catherine de
Médicis... ma grand-mère! Sombre esprit de maléfice qui a précipité le
malheureux Charles IX aux abîmes du désespoir... mais je ne la hais pas!
Et je hais Guise, le moins coupable des trois, parce qu'il parlait avec
le sourire insolent du triomphe à la pauvre bohémienne que j'aime,
moi!... Maintenant, vous savez tout, Pardaillan!

Charles avait prononcé ces derniers mots d'une voix de plus en plus
basse. A la fin, deux grosses larmes jaillirent de ses yeux.

--Pauvre petit! murmura Pardaillan.

--Je vous fais honte, n'est-ce pas? reprit Charles.

Pardaillan marcha au jeune homme et lui prit la main.

--Non, mon enfant, dit-il simplement. Pourquoi vous mépriserais-je? De
toutes les occupations, l'amour est la plus noble, la plus humaine, en
ce sens que c'est elle qui fait le moins de mal aux autres hommes. Par
la mort-Dieu, la conquête de la femme aimée est autrement précieuse et
intéressante que la conquête d'un trône!

Le fils de Charles IX frémissait. Son coeur se gonflait d'amour et de
désespoir.

--Pauvre petit! répéta Pardaillan. Allons, reprit-il à haute voix, ne
vous chagrinez pas ainsi!

--Qui sait si elle n'est pas morte! Ou pis encore, Pardaillan! qui sait
si elle n'est pas au pouvoir de cet homme!...

--Bon! Supposons même cela! Eh bien, vous pouvez m'en croire, la femme
qui aime est capable de toutes les malices et de tous les héroïsmes pour
se garder à celui qu'elle a élu.

Longtemps encore, Pardaillan parla sur ce ton.

Charles, écrasé de fatigue par ces journées de recherches ardentes
et inutiles, s'était jeté dans un fauteuil. Peu à peu, ses yeux se
fermèrent. La nuit était venue. Pardaillan, doucement, referma la
fenêtre et sortit doucement.

Sur la gauche de l'hôtel de la rue des Barrès, se trouvait une petite
cour. Là, s'ouvrait l'écurie. Le chevalier, traversant la petite cour,
aperçut deux hommes sur la porte de cette écurie, assis sur une botte de
paille et devisant entre eux, assez mélancoliquement.

C'était Picouic et Croasse. Ils se levèrent à la vue de celui qu'ils
avaient failli assassiner.

--Que diable faites-vous là? demanda-t-il.

--Comme monseigneur peut le voir, nous prenons le frais avant de nous
mettre à la recherche d'un maître moins rude que Belgodère.

--Belgodère? demanda Pardaillan qui tressaillit. Celui-là qui fait
profession de bateleur et logeait rue de la Tissanderie, à l'auberge de
l'Espérance?...

--Celui-là même!... Si monseigneur daignait le permettre, je lui
soumettrais une idée qui m'est venue en dormant sur le foin de cette
écurie...

--Voyons l'idée, dit Pardaillan.

--Nous cherchons un maître, monseigneur, un maître qui ne nous rosse pas
du matin au soir, et nous sustente autrement qu'avec des cailloux. Nous
cherchons, dis-je, un maître qui sache reconnaître notre intelligence,
notre habileté. Pourquoi ne seriez-vous pas ce maître?

--Dites-moi, fit Pardaillan qui avait suivi son idée à lui, puisque vous
avez vécu avec ce Belgodère, qui était cette jeune fille, nommée...
comment donc?...

--Monseigneur veut parler de la chanteuse Violetta?

--C'est cela même. Avez-vous un soupçon de ce qu'elle pouvait être et de
l'intérêt que votre maître pouvait avoir à la garder avec lui?

--Nous ne la connaissions pas. Lorsque Belgodère nous a rencontrés et
nous a engagés dans sa troupe, Violetta et Saïzuma vivaient déjà avec le
bohémien.

--Saïzuma? demanda Pardaillan.

--Oui: la diseuse de bonne aventure... une folle.

--Et cette Saïzuma a-t-elle disparu aussi?

--Je l'ignore, monseigneur; nous n'avons pas remis les pieds à l'auberge
de l'Espérance... Mais monseigneur n'a pas répondu a la demande que
j'avais l'honneur de lui soumettre humblement.

--Ah! oui... vous cherchez un maître, et il vous conviendrait que ce
maître, ce fût moi?... Eh bien, je vous répondrai là-dessus demain
matin. Demeurez donc ici pour cette nuit encore et nous verrons... Mais,
dites-moi, cette Saïzuma... vous dites que c'est une folle?...

--Du moins, elle paraît telle. D'ailleurs, elle parle fort peu, si ce
n'est pour exercer son métier qui est de lire dans la main des gens.

--Savez-vous si elle connaissait la petite chanteuse?

--Qui peut savoir ce que pense Saïzuma? Elle est un mystère vivant. Son
visage même nous est inconnu, car elle porte toujours un masque.

Pardaillan demeura pensif. Cette mystérieuse bohémienne excitait sa
curiosité. Il songea à la douleur de Charles d'Angoulême. Il se dit que,
s'il pouvait retrouver la piste de la disparue, s'il pouvait créer
ce bonheur de deux amants réunis grâce à lui, ce lui serait une joie
presque aussi puissante que de retrouver Maurevert.

Il se mit donc en route pour l'auberge de l'Espérance et y pénétra au
moment même où l'hôte fermait les portes, à cause du couvre-feu qui
sonnait. Mais, pour certains cabarets borgnes de Paris, la fermeture
n'était qu'apparente.

En entrant, le chevalier vit que la salle était occupée par une
vingtaine de buveurs, hommes ou femmes, et il alla s'installer à une
table, comptant se renseigner aussitôt auprès de l'hôte. L'honorable
assemblée qui s'abreuvait se composait, bien entendu, de truands et de
ribaudes. L'une de ces femmes, voyant le chevalier prendre place à
une table isolée, quitta le groupe dont elle faisait l'ornement, pour
s'approcher de Pardaillan. Elle s'assit devant lui, les coudes sur la
table, et se mit à rire.

Devant ce rire, Pardaillan demeura grave et paisible.

--Par la tête et le ventre! cria à ce moment l'un des buveurs, veux-tu
venir ici, Loïson!

Le chevalier tressaillit et pâlit. Ce nom fit monter à son cerveau une
bouffée de souvenirs.

Tu t'appelles Loïson? demanda-t-il à la ribaude.

Loïse, mon prince...

Un instant, il ferma les yeux. Puis il secoua la tête.

--Ah! ça, gronda le buveur, truand trapu à la tignasse rouge,
faudra-t-il que je vienne te chercher?

--C'est bon. Rougeaud, grommela la ribaude, laisse-moi gagner ma vie, et
la tienne!

--Tenez, ma fille, dit Pardaillan avec une grande douceur, prenez cet
écu et allez boire avec votre ami le Rougeaud...

Loïson fut stupéfaite. Elle prit l'écu que le chevalier lui tendait et
chercha comment elle pourrait remercier une pareille générosité. Alors
elle murmura:

--Je demeure dans la rue, la porte en face du cabaret...

Ayant ainsi fait preuve de reconnaissance, la ribaude se leva et
rejoignit le Rougeaud qui, à la vue de l'écu, avait louché fortement et
jeté un mauvais regard sur Pardaillan, lorsque, de différents côtés, des
cris s'élevèrent.

--Ohé! cabaretier du diable, tu ne nous montres pas la diablesse rouge?
grognait l'un.

--La bonne aventure! glapissaient des femmes.

--C'est bon, c'est bon, mes agneaux, répondit l'hôte, je vais la
chercher, la femme au masque!...

--Qui est cette bohémienne qu'on vous réclame? demanda Pardaillan.

--Une malheureuse, une folle, mon gentilhomme! On me l'a laissée en
gage. Figurez-vous qu'il y a quelques jours s'est installée dans mon
honorable auberge une troupe de baladins. Ces gens mangeaient chacun
comme quatre. En sorte que la note a pris en moins de rien des
proportions mirifiques. Or, ils ont tout à coup disparu... Ces bateleurs
ont oublié d'emmener la diseuse de bonne aventure. Et, pour me
rembourser de mes frais, tous les soirs j'oblige cette femme à raconter
à chacun la petite histoire qu'elle lit dans les mains: il en coûte deux
deniers par personne, et comme de juste...

--Vous empochez les deniers. C'est fort bien vu. Allez donc la chercher,
car voici votre clientèle qui s'impatiente.

Saïzuma, drapée dans ses vêtements bariolés, son masque rouge sur la
figure, sa splendide chevelure éparse sur ses épaules, entra de son pas
majestueux et spectral.

--Allons, bohémienne! dit tout à coup le cabaretier avec un rire
contraint, raconte-nous un peu ton histoire.

--Vous tous qui m'écoutez, dit-elle alors, seigneurs et hautes dames
assemblés dans cette cathédrale, pourquoi me regardez-vous ainsi? J'ai
dit la vérité. L'imposture est sur les lèvres de l'évêque et non sur les
miennes... Malheureuse! Pourquoi l'ai-je aimé?... Écoutez, puisque vous
voulez savoir l'histoire du malheur.

Elle pencha la tête. Les ribaudes tremblaient et les truands
frémissaient.

--C'est le soir, dit lentement la bohémienne... Tout est paisible dans
le somptueux hôtel et par la grande fenêtre large ouverte apparaît
la cathédrale que contemple la jeune fille... La voici qui sourit
doucement... Comme elle est heureuse!... Près d'elle, celui qu'elle
aime est assis, et il lui tient les deux mains, et elle écoute, dans
le ravissement de son âme, ce que lui dit le noble seigneur... Et,
cependant, au fond du somptueux hôtel, le vieux père aveugle se
repose... confiant dans sa fille, il dort... Du moins, elle le croit.
Et son amant le croit aussi. Et ils sont l'un près de l'autre, et leurs
lèvres se rapprochent, et elles vont s'unir dans un baiser, lorsque la
porte s'ouvre...

--Malheur!... gronda une ribaude toute pâle.

--C'est le père... aveugle qui s'avance, les mains étendues, et
appelle sa fille... L'amant s'est redressé... la fille tremble de
terreur...--«Ma fille, mon enfant... avec qui parlais-tu?...--«Avec
personne, père!...» Et l'amant?... Ah! comme il est adroit, silencieux
et furtif!... Il s'est reculé jusqu'au fond de la chambre, et il ne
semble même plus respirer... La jeune fille n'a même pas la force de se
lever pour aller au-devant de l'aveugle... C'est lui qui vient à elle à
pas tremblants, et enfin il saisit ses mains...--«Comme tes mains sont
glacées, mon enfant!»--«Père, c'est le soir... c'est le vent...» Et
les yeux de la jeune fille mourante d'effroi se portent sur l'amant
immobile. Elle cherche un autre mensonge.

--Pauvre demoiselle! dit la ribaude qui s'appelait Loïson.

Saïzuma n'entendit pas: Et elle continua.

«Le front du père se voile; l'aveugle tourne autour de lui son regard
mort, comme s'il espérait voir... Voir! oh! s'il avait vu!...--«Ma
fille, mon enfant, es-tu bien sûre qu'il n'y a personne ici?...»--«Sûre,
mon père! oh! tout à fait sûre!...»--«Jure-le, mon enfant!... Car je
sais que tu as l'âme haute et pure et tu ne voudrais pas te charger
d'un tel parjure!...» Jurer! Jurer cela! sur les cheveux blancs de
l'aveugle!... le regard de la jeune fille va chercher le regard de
l'amant, et le regard de l'amant répond: Jure, mais jure donc!...--Et
alors, sous le regard de l'amant, la jeune fille dit: «Mon père, sur vos
cheveux blancs, sur la sainte Bible, je jure qu'il n'y a personne ici
que nous deux...» Et le pauvre père sourit. Et il demande pardon à
sa fille. Et elle, la parjure, sent que le malheur, désormais, va la
saisir...»

Saïzuma se tut. Et peut-être y avait-il eu une brusque saute de
direction dans l'esprit de Saïzuma.

D'une voix changée, emphatique et théâtrale, elle s'écria:

--A force de regarder en moi-même au fond du cachot j'ai appris à
regarder dans l'âme des autres. Seigneurs et hautes dames, la bohémienne
sait tout, et l'avenir pour elle n'a pas de voiles. Qui veut connaître
son avenir?

--Moi, moi! cria une ribaude qui tendit sa main.

--Tu vivras longtemps, dit Saïzuma, mais tu ne seras jamais ni riche ni
heureuse.

--Malédiction! gronda la ribaude.

Mais déjà Loïson tendait sa main sur laquelle Saïzuma jetait un coup
d'oeil.

--Prends garde à celui que tu aimes, dit-elle, il te fera du mal.

--Bon! grogna le Rougeaud, ce sera pain bénit.

Successivement, plusieurs ribaudes et quelques truands connurent en
frémissant l'avenir révélé par la bohémienne.

Le Rougeaud lui aussi tendit la main.

--Ton sang va couler, dit Saïzuma. Prends garde.

Le Rougeaud avait peut-être bu plus que de raison. Il pâlit soudain et
poussa un juron. Puis son visage s'enflamma. Il était convaincu que la
bohémienne lui jetait un mauvais sort. Il l'avait violemment saisie au
bras. Saïzuma, raide, immobile, ne fit pas un geste de défense.

--Déclare que tu as menti! rugit le truand, tandis que les ribaudes
s'écartaient épouvantées.

--J'ai dit! répéta Saïzuma de sa voix morne.

Le Rougeaud leva le poing... Au moment où ce poing, véritable massue,
allait s'abattre sur la tête de la bohémienne, le truand sentit une main
rude tomber sur son épaule. Il chancela et se retourna avec un furieux
grognement.

Pardaillan prit Saïzuma par la main et la conduisit à la place qu'il
venait de quitter. Le Rougeaud resta stupéfait de cet acte d'audace.
Le Rougeaud était le roi de cet antre qui s'appelait l'auberge de
l'Espérance. Il y régnait en despote. Quand il avait parlé, les autres
clients n'avaient qu'à obéir. Il se fit donc un grand silence dans la
salle; les truands attendirent ce qui allait se passer, prêts d'ailleurs
à se ruer au secours de leur chef si besoin était. Les ribaudes
regardèrent Pardaillan avec compassion. Loïson pâlit. Le chevalier
s'était assis près de Saïzuma et, paisible, sans daigner se préoccuper
de l'orage qui s'amassait sur sa tête:

--Madame, dit-il, vous plairait-il de me dire à moi aussi, ma bonne
aventure?

--Madame! dit sourdement Saïzuma qui tressaillit. Quand m'a-t-on appelée
ainsi?... Oh! il y a longtemps!

--Il ne me plaît pas, à moi, que la bohémienne vous dise la bonne
aventure, gronda le Rougeaud en s'avançant alors.

Pardaillan redressa la tête, toisa le truand et dit:

--Voulez-vous un bon conseil, l'ami?...

--Je ne veux pas de conseil. Je ne veux rien de vous. Que faites-vous
ici? Messieurs de la gentilhommerie n'ont pas le droit d'entrer dans ce
cabaret, si ce n'est avec ma permission. Sortez donc à l'instant.

Le calme relatif du Rougeaud fit frissonner l'assemblée.

--Et si je ne sors pas? demanda Pardaillan.

--Alors c'est moi qui vais vous porter dehors!

En même temps les deux poings du truand se levèrent. Mais à l'instant
même un grondement de stupeur courut parmi les truands qui se levèrent
dans un grand tumulte.

Les poings du Rougeaud n'avaient pas eu le temps de s'abattre...
Pardaillan s'était vivement levé. Ses deux poings à lui, se détendant
comme deux catapultes, avaient frappé le truand en pleine poitrine...
Et ce geste avait été si rapide qu'on put seulement voir le truand
chanceler sur sa base et s'abattre contre une table qui roula avec ses
pots de grès et ses gobelets d'étain. Dans le même instant le Rougeaud
se leva d'un bond et vociféra:

--En avant, la truanderie! Mort au gentilhomme!

Alors les dagues jetèrent des lueurs sinistres. Les ribaudes, par une
prompte manoeuvre, se massaient dans un angle. En un clin d'oeil la
salle se trouva débarrassée et les truands, le poignard à la main,
s'avancèrent sur Pardaillan, le Rougeaud en tête.

Brusquement, il y eut dans cette troupe de forcenés un arrêt
d'épouvanté. D'un geste formidable, Pardaillan empoigna le Rougeaud, le
coucha sur la table, le maintint à la gorge d'une main, et de l'autre,
tirant sa dague, en appuya la pointe sur la poitrine du truand...

--Un pas de plus, vous autres, fit-il froidement, et cet homme est
mort!...

Sous l'étreinte de cette main de fer, le Rougeaud, fou de rage, eut un
mouvement de reptile qui se tord.

--En avant! hurla-t-il.

La dague s'enfonça!... le sang jaillit!...

--J'ai dit! murmura Saïzuma.

Les truands reculèrent... Le Rougeaud fit un suprême effort, tenta en
vain de débarrasser sa gorge, et, d'une voix qui cette fois ne fut qu'un
râle, répéta:

--En avant!... Enfer!... Je meurs!... Je...

Et, cette fois, cinq ou six des plus furieux s'avançaient en vociférant.
Le tumulte éclata, plus violent.

--En avant les grands moyens! tonna Pardaillan.

Et, alors, on le vit saisir le Rougeaud presque évanoui et l'acculer au
mur... Alors, cet être pantelant, le chevalier le souleva d'un effort
furieux au-dessus de sa tête, le balança un inappréciable temps, et, à
l'instant où les truands allaient l'atteindre, à toute volée, le lança,
vivant projectile!... Quatre des truands roulèrent. Le Rougeaud demeura
sur le carreau, étendu sans vie. Il y eut parmi les truands un recul
terrifié, des jurons et des imprécations.

C'en était fait!... Pardaillan triomphait... il s'assit paisiblement et
attendit que le calme se fût rétabli.

--Madame, disait doucement Pardaillan à Saïzuma, comme si rien ne se fût
passé, est-il quelque chose au monde que je puisse faire pour vous?

--Oui, dit la bohémienne: me faire sortir d'ici...

Pardaillan se leva, chercha des yeux le cabaretier et dit:

--Ouvrez la porte.

Avant même que l'hôte eût fait un mouvement, la porte se trouva ouverte
par deux ou trois de ses clients. Pardaillan prit Saïzuma par la main
et tous deux traversèrent la salle. Les truands, sur leur passage,
s'écartèrent. Sur le carreau, le Rougeaud sanglant, le visage noir,
râlait. Loïson, à genoux, bassinait son front avec de l'eau fraîche, et
pleurait. Le chevalier se pencha, examina le blessé, et dit:

--Ne pleurez pas, mon enfant, il en reviendra... Vous m'en voulez,
peut-être?

La ribaude leva les yeux sur lui et répondit doucement:

--Je ne vous en veux pas...

Le chevalier lui glissa un écu d'or dans la main. Et il continua son
chemin jusqu'à la porte du cabaret. Sur le seuil, il se retourna, tira
de sa poche une poignée de pièces de cuivre et d'argent mêlées, et il
les jeta en pluie, et il sortit avec Saïzuma, tandis que, dans la salle,
il y avait une ruée sur les pièces qui couraient et roulaient.

Il faisait nuit noire. La ville dormait, silencieuse, et Pardaillan
arriva rue Montmartre, escortant la bohémienne.

--Madame, dit alors le chevalier, vous voilà délivrée de ces gens. Mais
où irez-vous à présent? Si vous voulez....

--Je voudrais, dit Saï

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