Le petit chose
by Alphonse Daudet · French · Gutenberg #13256 · 499,475 chars · public domain (US)
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Title: Le petit chose
Author: Alphonse Daudet
Release date: August 22, 2004 [eBook #13256]
Most recently updated: October 28, 2024
Language: French
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PETIT CHOSE ***
ALPHONSE DAUDET
_Le Petit Chose_
_Histoire d'un enfant_
«C'est un de mes maux que les souvenirs
que me donnent les lieux: j'en
suis frappée au-delà de la raison.»
MADAME DE SÉVIGNÉ.
_A Paul DALLOZ._
PREMIÈRE PARTIE
I
LA FABRIQUE
Je suis né le 13 mai 18..., dans une ville du Languedoc, où l'on trouve,
comme dans toutes les villes du Midi, beaucoup de soleil, pas mal de
poussière, un couvent de carmélites et deux ou trois monuments romains.
Mon père, M. Eyssette, qui faisait à cette époque le commerce des
foulards, avait, aux portes de la ville, une grande fabrique dans un pan
de laquelle il s'était taillé une habitation commode, tout ombragée de
platanes, et séparée des ateliers par un vaste jardin. C'est là que je
suis venu au monde et que j'ai passé les premières, les seules bonnes
années de ma vie. Aussi ma mémoire reconnaissante a-t-elle gardé du
jardin, de la fabrique et des platanes un impérissable souvenir, et
lorsque à la ruine de mes parents il m'a fallu me séparer de ces choses,
je les ai positivement regrettées comme des êtres.
Je dois dire, pour commencer, que ma naissance ne porta pas bonheur à la
maison Eyssette. La vieille Annou, notre cuisinière, m'a souvent conté
depuis comme quoi mon père, en voyage à ce moment, reçut en même temps
la nouvelle de mon apparition dans le monde et celle de la disparition
d'un de ses clients de Marseille, qui lui emportait plus de quarante
mille francs; si bien que M. Eyssette, heureux et désolé du même coup,
se demandait, comme l'autre, s'il devait pleurer pour la disparition du
client de Marseille, ou rire pour l'heureuse arrivée du petit Daniel....
Il fallait pleurer, mon bon monsieur Eyssette, il fallait pleurer
doublement.
C'est une vérité, je fus la mauvaise étoile de mes parents. Du jour
de ma naissance, d'incroyables malheurs les assaillirent par vingt
endroits. D'abord nous eûmes donc le client de Marseille, puis deux fois
le feu dans la même année, puis la grève des ourdisseuses, puis notre
brouille avec l'oncle Baptiste, puis un procès très coûteux avec nos
marchands de couleurs, puis, enfin, la révolution de 18--, qui nous
donna le coup de grâce.
A partir de ce moment, la fabrique ne battit plus que d'une aile; petit
à petit, les ateliers se vidèrent: chaque semaine un métier à bas,
chaque mois une table d'impression de moins. C'était pitié de voir la
vie s'en aller de notre maison comme d'un corps malade, lentement, tous
les jours un peu. Une fois, on n'entra plus dans les salles du second.
Une autre fois, la cour du fond fut condamnée. Cela dura ainsi pendant
deux ans; pendant deux ans, la fabrique agonisa. Enfin, un jour, les
ouvriers ne vinrent plus, la cloche des ateliers ne sonna pas, le puits
à roue cessa de grincer, l'eau des grands bassins, dans lesquels on
lavait les tissus, demeura immobile, et bientôt, dans toute la fabrique,
il ne resta plus que M. et Mme Eyssette, la vieille Annou, mon frère
Jacques et moi; puis, là-bas, dans le fond, pour garder les ateliers, le
concierge Colombe et son fils le petit Rouget.
C'était fini, nous étions ruinés.
J'avais alors six ou sept ans. Comme j'étais très frêle et maladif,
mes parents n'avaient pas voulu m'envoyer à l'école. Ma mère m'avait
seulement appris à lire et à écrire, plus quelques mots d'espagnol et
deux ou trois airs de guitare, à l'aide desquels on m'avait fait,
dans la famille, une réputation de petit prodige. Grâce à ce système
d'éducation, je ne bougeais jamais de chez nous, et je pus assister
dans tous ses détails à l'agonie de la maison Eyssette. Ce spectacle me
laissa froid, je l'avoue; même je trouvai à notre ruine ce côté très
agréable que je pouvais gambader à ma guise par toute la fabrique, ce
qui, du temps des ouvriers, ne m'était permis que le dimanche. Je disais
gravement au petit Rouget: «Maintenant, la fabrique est à moi; on me l'a
donnée pour jouer.» Et le petit Rouget me croyait. Il croyait tout ce
que je lui disais, cet imbécile.
A la maison, par exemple, tout le monde ne prit pas notre débâcle
aussi gaiement. Tout à coup, M. Eyssette devint terrible: c'était dans
l'habitude une nature enflammée, violente, exagérée, aimant les cris,
la casse et les tonnerres; au fond, un très excellent homme, ayant
seulement la main leste, le verbe haut et l'impérieux besoin de donner
le tremblement à tout ce qui l'entourait. La mauvaise fortune, au lieu
de l'abattre, l'exaspéra. Du soir au matin, ce fut une colère formidable
qui, ne sachant à qui s'en prendre, s'attaquait à tout, au soleil, au
mistral, à Jacques, à la vieille Annou, à la Révolution, oh! surtout
à la Révolution!... A entendre mon père, vous auriez juré que cette
révolution de 18--, qui nous avait mis à mal, était spécialement dirigée
contre nous. Aussi, je vous prie de croire que les révolutionnaires
n'étaient pas en odeur de sainteté dans la maison Eyssette. Dieu sait
ce que nous avons dit de ces messieurs dans ce temps-là.... Encore
aujourd'hui, quand le vieux papa Eyssette (que Dieu me le conserve!)
sent venir son accès de goutte, il s'étend péniblement sur sa chaise
longue, et nous l'entendons dire: «Oh! ces révolutionnaires!...»
A l'époque dont je vous parle, M. Eyssette n'avait pas la goutte, et la
douleur de se voir ruiné en avait fait un homme terrible que personne
ne pouvait approcher. Il fallut le saigner deux fois en quinze jours.
Autour de lui, chacun se taisait; on avait peur. A table, nous
demandions du pain à voix basse. On n'osait pas même pleurer devant lui.
Aussi, dès qu'il avait tourné les talons, ce n'était qu'un sanglot,
d'un bout de la maison à l'autre; ma mère, la vieille Annou, mon frère
Jacques et aussi mon grand frère l'abbé, lorsqu'il venait nous voir,
tout le monde s'y mettait. Ma mère, cela se conçoit, pleurait de voir
M. Eyssette malheureux; l'abbé et la vieille Annou pleuraient de voir
pleurer Mme Eyssette; quant à Jacques, trop jeune encore pour comprendre
nos malheurs--il avait à peine deux ans de plus que moi,--il pleurait
par besoin, pour le plaisir.
Un singulier enfant que mon frère Jacques; en voilà un qui avait le don
des larmes! D'aussi loin qu'il me souvienne, je le vois les yeux rouges
et la joue ruisselante. Le soir, le matin, de jour, de nuit, en classe,
à la maison, en promenade, il pleurait sans cesse, il pleurait partout.
Quand on lui disait: «Qu'as-tu?» il répondait en sanglotant: «Je n'ai
rien.» Et, le plus curieux, c'est qu'il n'avait rien. Il pleurait
comme on se mouche, plus souvent, voilà tout. Quelquefois M. Eyssette,
exaspéré, disait à ma mère: «Cet enfant est ridicule, regardez-le...
c'est un fleuve.» A quoi Mme Eyssette répondait de sa voix douce: «Que
veux-tu, mon ami? cela passera en grandissant; à son âge, j'étais comme
lui.» En attendant, Jacques grandissait; il grandissait beaucoup même,
et _cela_ ne lui passait pas. Tout au contraire, la singulière aptitude
qu'avait cet étrange garçon à répandre sans raison des averses de larmes
allait chaque jour en augmentant. Aussi la désolation de nos parents
lui fut une grande fortune.... C'est pour le coup qu'il s'en donna de
sangloter à son aise, des journées entières, sans que personne vînt lui
dire: «Qu'as-tu?»
En somme, pour Jacques comme pour moi, notre ruine avait son joli côté.
Pour ma part, j'étais très heureux. On ne s'occupait plus de moi.
J'en profitais pour jouer tout le jour avec Rouget parmi les ateliers
déserts, où nos pas sonnaient comme dans une église, et les grandes
cours abandonnées, que l'herbe envahissait déjà. Ce jeune Rouget, fils
du concierge Colombe, était un gros garçon d'une douzaine d'années, fort
comme un boeuf, dévoué comme un chien, bête comme une oie et remarquable
surtout par une chevelure rouge, à laquelle il devait son surnom de
Rouget. Seulement, je vais vous dire: Rouget, pour moi, n'était pas
Rouget. Il était tour à tour mon fidèle Vendredi, une tribu de sauvages,
un équipage révolté, tout ce qu'on voulait. Moi-même, en ce temps-là, je
ne m'appelais pas Daniel Eyssette: j'étais cet homme singulier, vêtu de
peaux de bêtes, dont on venait de me donner les aventures, master
Crusoé lui-même. Douce folie! Le soir, après souper, je relisais mon
_Robinson_, je l'apprenais par coeur; le jour, je le jouais, je le
jouais avec rage, et tout ce qui m'entourait, je l'enrôlais dans ma
comédie. La fabrique n'était plus la fabrique; c'était mon île déserte,
oh! bien déserte. Les bassins jouaient le rôle d'Océan. Le jardin
faisait une forêt vierge. Il y avait dans les platanes un tas de cigales
qui étaient de la pièce et qui ne le savaient pas.
Rouget, lui non plus, ne se doutait guère de l'importance de son rôle.
Si on lui avait demandé ce que c'était que Robinson, on l'aurait bien
embarrassé; pourtant je dois dire qu'il tenait son emploi avec la plus
grande conviction, et que, pour imiter le rugissement des sauvages, il
n'y en avait pas comme lui. Où avait-il appris? Je l'ignore. Toujours
est-il que ces grands rugissements de sauvage qu'il allait chercher dans
le fond de sa gorge, en agitant sa forte crinière rouge, auraient fait
frémir les plus braves. Moi-même, Robinson, j'en avais quelquefois le
coeur bouleversé, et j'étais obligé de lui dire à voix basse: «Pas si
fort, Rouget, tu me fais peur.»
Malheureusement, si Rouget imitait le cri des sauvages très bien, il
savait encore mieux dire les gros mots d'enfants de la rue et jurer le
nom de Notre-Seigneur. Tout en jouant, j'appris à faire comme lui, et un
jour, en pleine table, un formidable juron m'échappa je ne sais comment.
Consternation générale! «Qui t'a appris cela? Où l'as-tu entendu?» Ce
fut un événement. M. Eyssette parla tout de suite de me mettre dans une
maison de correction; mon grand frère l'abbé dit qu'avant toute chose on
devait m'envoyer à confesse, puisque j'avais l'âge de raison. On me mena
à confesse. Grande affaire! Il fallait ramasser dans tous les coins de
ma conscience un tas de vieux péchés qui traînaient là depuis sept ans.
Je ne dormis pas de deux nuits; c'est qu'il y en avait toute une panerée
de ces diables de péchés; j'avais mis les plus petits dessus, mais c'est
égal, les autres se voyaient, et lorsque, agenouillé dans la petite
armoire de chêne, il fallut montrer tout cela au curé de Récollets, je
crus que je mourrais de peur et de confusion...
Ce fut fini. Je ne voulus plus jouer avec Rouget; je savais maintenant,
c'est saint Paul qui l'a dit et le curé des Récollets me le répéta, que
le démon rôde éternellement autour de nous comme un lion, _quaerens quem
devoret_. Oh! ce _quaerens quem devoret_, quelle impression il me fit!
Je savais aussi que cet intrigant de Lucifer prend tous les visages
qu'il veut pour vous tenter; et vous ne m'auriez pas ôté de l'idée qu'il
s'était caché dans la peau de Rouget pour m'apprendre à jurer le nom de
Dieu. Aussi, mon premier soin, en rentrant à la fabrique, fut d'avertir
Vendredi qu'il eût à rester chez lui dorénavant. Infortuné Vendredi!
Cet ukase lui creva le coeur, mais il s'y conforma sans une plainte.
Quelquefois je l'apercevais debout, sur la porte de la loge, du côté
des ateliers; il se tenait là tristement; et lorsqu'il voyait que je le
regardais, le malheureux poussait pour m'attendrir les plus effroyables
rugissements, en agitant sa crinière flamboyante; mais plus il
rugissait, plus je me tenais loin. Je trouvais qu'il ressemblait au
fameux lion _quaerens_. Je lui criais: «Va-t'en! tu me fais horreur.»
Rouget s'obstina à rugir ainsi pendant quelques jours; puis, un matin,
son père, fatigué de ses rugissements à domicile, l'envoya rugir en
apprentissage, et je ne le revis plus.
Mon enthousiasme pour Robinson n'en fut pas un instant refroidi. Tout
juste vers ce temps-là, l'oncle Baptiste se dégoûta subitement de son
perroquet et me le donna. Ce perroquet remplaça Vendredi. Je l'installai
dans une belle cage au fond de ma résidence d'hiver; et me voilà,
plus Crusoé que jamais, passant mes journées en tête-à-tête avec cet
intéressant volatile et cherchant à lui faire dire: «Robinson, mon
pauvre Robinson!» Comprenez-vous cela? Ce perroquet, que l'oncle
Baptiste m'avait donné pour se débarrasser de son éternel bavardage,
s'obstina à ne pas parler dès qu'il fut à moi.... Pas plus «mon pauvre
Robinson» qu'autre chose; jamais je n'en pus rien tirer. Malgré cela, je
l'aimais beaucoup et j'en avais le plus grand soin.
Nous vivions ainsi, mon perroquet et moi, dans la plus austère solitude,
lorsqu'un matin il m'arriva une chose vraiment extraordinaire. Ce
jour-là, j'avais quitté ma cabane de bonne heure et je faisais, armé
jusqu'aux dents, un voyage d'exploration à travers mon île.... Tout à
coup, je vis venir de mon côté un groupe de trois ou quatre personnes,
qui parlaient à voix très haute et gesticulaient vivement. Juste Dieu!
des hommes dans mon île! Je n'eus que le temps de me jeter derrière un
bouquet de lauriers-roses, et à plat ventre, s'il vous plaît.... Les
hommes passèrent près de moi sans me voir.... Je crus distinguer la voix
du concierge Colombe, ce qui me rassura un peu; mais, c'est égal, dès
qu'ils furent loin je sortis de ma cachette et je les suivis à distance
pour voir ce que tout cela deviendrait....
Ces étrangers restèrent longtemps dans mon ile.... Ils la visitèrent
d'un bout à l'autre dans tous ses détails. Je les vis entrer dans mes
grottes et sonder avec leurs cannes la profondeur de mes océans. De
temps en temps ils s'arrêtaient et remuaient la tête. Toute ma crainte
était qu'ils ne vinssent à découvrir mes résidences.... Que serais-je
devenu, grand Dieu! Heureusement, il n'en fut rien, et au bout d'une
demi-heure, les hommes se retirèrent sans se douter seulement que l'ile
était habitée. Dès qu'ils furent partis, je courus m'enfermer dans
une de mes cabanes, et passai là le reste du jour à me demander quels
étaient ces hommes et ce qu'ils étaient venus faire.
J'allais le savoir bientôt.
Le soir, à souper, M. Eyssette nous annonça solennellement que la
fabrique était vendue, et que, dans un mois, nous partirions tous pour
Lyon, où nous allions demeurer désormais.
Ce fut un coup terrible. Il me sembla que le ciel croulait. La fabrique
vendue!... Eh bien, et mon île, mes grottes, mes cabanes?
Hélas! l'île, les grottes, les cabanes, M. Eyssette avait tout vendu; il
fallait tout quitter, Dieu, que je pleurais!...
Pendant un mois, tandis qu'à la maison on emballait les glaces, la
vaisselle, je me promenais triste et seul dans ma chère fabrique. Je
n'avais plus le coeur à jouer, vous pensez... oh! non... J'allais
m'asseoir dans tous les coins, et regardant les objets autour de moi, je
leur parlais comme à des personnes; je disais aux platanes: «Adieu, mes
chers amis!» et aux bassins: «C'est fini, nous ne nous verrons plus!» Il
y avait dans le fond du jardin un grand grenadier dont les belles fleurs
rouges s'épanouissaient au soleil. Je lui dis en sanglotant: «Donne-moi
une de tes fleurs.» Il me la donna. Je la mis dans ma poitrine, en
souvenir de lui. J'étais très malheureux.
Pourtant, au milieu de cette grande douleur, deux choses me faisaient
sourire: d'abord la pensée de monter sur un navire, puis la permission
qu'on m'avait donnée d'emporter mon perroquet avec moi. Je me disais que
Robinson avait quitté son île dans des conditions à peu près semblables,
et cela me donnait du courage.
Enfin, le jour du départ arriva. M. Eyssette était déjà à Lyon depuis
une semaine. Il avait pris les devants avec les gros meubles. Je partis
donc en compagnie de Jacques, de ma mère et de la vieille Annou. Mon
grand frère l'abbé ne partait pas, mais il nous accompagna jusqu'à la
diligence de Beaucaire, et aussi le concierge Colombe nous accompagna.
C'est lui qui marchait devant en poussant une énorme brouette chargée
de malles. Derrière venait mon frère l'abbé, donnant le bras à Mme
Eyssette.
Mon pauvre abbé, que je ne devais plus revoir!
La vieille Annou marchait ensuite, flanquée d'un énorme parapluie
bleu et de Jacques, qui était bien content d'aller à Lyon, mais qui
sanglotait tout de même.... Enfin, à la queue de la colonne venait
Daniel Eyssette, portant gravement la cage du perroquet et se retournant
à chaque pas du côté de sa chère fabrique.
A mesure que la caravane s'éloignait, l'arbre aux grenades se haussait
tant qu'il pouvait par-dessus les murs du jardin pour la voir encore
une fois.... Les platanes agitaient leurs branches en signe d'adieu....
Daniel Eyssette, très ému, leur envoyait des baisers à tous, furtivement
et du bout des doigts.
Je quittai mon île le 30 septembre 18....
II
LES BABAROTTES[1]
[Footnote 1: Nom donné dans le Midi à ces gros insectes noirs que
l'Académie appelle des «blattes» et les gens du Nord des «cafards».]
O choses de mon enfance, quelle impression vous m'avez laissée! Il me
semble que c'est hier, ce voyage sur le Rhône. Je vois encore le bateau,
ses passagers, son équipage; j'entends le bruit des roues et le
sifflet de la machine. Le capitaine s'appelait Géniès, le maître coq
Montélimart. On n'oublie pas ces choses-là.
La traversée dura trois jours. Je passai ces trois jours sur le pont,
descendant au salon juste pour manger et dormir. Le reste du temps,
j'allais me mettre à la pointe extrême du navire, près de l'ancre. Il y
avait là une grosse cloche qu'on sonnait en entrant dans les villes: je
m'asseyais à côté de cette cloche, parmi des tas de cordes; je posais la
cage du perroquet entre mes jambes et je regardais. Le Rhône était si
large qu'on voyait à peine ses rives. Moi, je l'aurais voulu encore
plus large, et qu'il se fût appelé: la mer! Le ciel riait, l'onde était
verte. De grandes barques descendaient au fil de l'eau. Des mariniers,
guéant le fleuve à dos de mules, passaient près de nous en chantant.
Parfois, le bateau longeait quelque île bien touffue, couverte de joncs
et de saules. «Oh! une île déserte!» me disais-je dans moi-même; et je
la dévorais des yeux....
Vers la fin du troisième jour, je crus que nous allions avoir un grain.
Le ciel s'était assombri subitement; un brouillard épais dansait sur le
fleuve; à l'avant du navire on avait allumé une grosse lanterne, et, ma
foi, en présence de tous ces symptômes, je commençais à être ému.... A
ce moment, quelqu'un dit près de moi: «Voilà Lyon!» En même temps la
grosse cloche se mit à sonner. C'était Lyon.
Confusément, dans le brouillard, je vis des lumières briller sur l'une
et sur l'autre rive; nous passâmes sous un pont, puis sous un autre.
A chaque fois l'énorme tuyau de la cheminée se courbait en deux et
crachait des torrents d'une fumée noire qui faisait tousser.... Sur le
bateau, c'était un remue-ménage effroyable. Les passagers cherchaient
leurs malles; les matelots juraient en roulant des tonneaux dans
l'ombre. Il pleuvait....
Je me hâtai de rejoindre ma mère; Jacques et la vieille Annou qui
étaient à l'autre bout du bateau, et nous voilà tous les quatre, serrés
les uns contre les autres, sous le grand parapluie d'Annou, tandis
que le bateau se rangeait au long des quais et que le débarquement
commençait.
En vérité, si M. Eyssette n'était pas venu nous tirer de là, je crois
que nous n'en serions jamais sortis. Il arriva vers nous, à tâtons,
en criant: «Qui vive! qui vive!» A ce «qui vive!» bien connu, nous
répondîmes: «amis!» tous les quatre à la fois avec un bonheur, un
soulagement inexprimable.... M. Eyssette nous embrassa lestement, prit
mon frère d'une main, moi de l'autre, dit aux femmes: «Suivez-moi!» et
en route.... Ah! c'était un homme.
Nous avancions avec peine; il faisait nuit, le pont glissait. A chaque
pas, on se heurtait contre des caisses.... Tout à coup, du bout du
navire, une voix stridente, éplorée, arrive jusqu'à nous: «Robinson!
Robinson!» disait la voix.
«Ah! mon Dieu!» m'écriai-je; et j'essayai de dégager ma main de celle de
mon père; lui, croyant que j'avais glissé, me serra plus fort.
La voix reprit, plus stridente encore, et plus éplorée: «Robinson! mon
pauvre Robinson!» Je fis un nouvel effort pour dégager ma main. «Mon
perroquet, criai-je, mon perroquet!»
--Il parle donc maintenant? dit Jacques.
S'il parlait, je crois bien; on l'entendait d'une lieue. Dans mon
trouble, je l'avais oublié; là-bas, tout au bout du navire, près de
l'ancre, et c'est de là qu'il m'appelait, en criant de toutes ses
forces: «Robinson! Robinson! mon pauvre Robinson!»
Malheureusement nous étions loin; le capitaine criait: «Dépêchons-nous.»
«Nous viendrons le chercher demain, dit M. Eyssette, sur les bateaux,
rien ne s'égare.» Et là-dessus, malgré mes larmes, il m'entraîna.
Pécaïre! le lendemain on l'envoya chercher et on ne le trouva pas....
Jugez de mon désespoir: plus de Vendredi! plus de perroquet! Robinson
n'était plus possible. Le moyen, d'ailleurs, avec la meilleure volonté
du monde, de se forger une île déserte, à un quatrième étage, dans une
maison sale et humide, rue Lanterne?
Oh! l'horrible maison! Je la verrai toute ma vie: l'escalier était
gluant; la cour ressemblait à un puits; le concierge, un cordonnier,
avait son échoppe contre la pompe.... C'était hideux.
Le soir de notre arrivée, la vieille Annou, en s'installant dans sa
cuisine, poussa un cri de détresse:
«Les babarottes! les babarottes!»
Nous accourûmes. Quel spectacle!... La cuisine était pleine de ces
vilaines bêtes; il y en avait sur la crédence, au long des murs, dans
les tiroirs, sur la cheminée, dans le buffet, partout. Sans le vouloir,
on en écrasait. Pouah! Annou en avait déjà tué beaucoup; mais plus elle
en tuait, plus il en venait. Elles arrivaient par le trou de l'évier, on
boucha le trou de l'évier; mais le lendemain soir elles revinrent par un
autre endroit, on ne sait d'où. Il fallut avoir un chat exprès pour
les tuer, et toutes les nuits c'était dans la cuisine une effroyable
boucherie.
Les babarottes me firent haïr Lyon dès le premier soir. Le lendemain, ce
fut bien pis. Il fallait prendre des habitudes nouvelles; les heures des
repas étaient changées.... Les pains n'avaient pas la même forme que
chez nous. On les appelait des «couronnes». En voilà un nom!
Chez les bouchers, quand la vieille Annou demandait une _carbonade_,
l'étalier lui riait au nez; il ne savait pas ce que c'était une
«carbonade», ce sauvage!... Ah! je me suis bien ennuyé.
Le dimanche, pour nous égayer un peu, nous allions nous promener en
famille sur les quais du Rhône, avec des parapluies. Instinctivement
nous nous dirigions toujours vers le Midi, du côté de Perrache. «Il me
semble que cela nous rapproche du pays», disait ma mère, qui languissait
encore plus que moi.... Ces promenades de famille étaient lugubres. M.
Eyssette grondait, Jacques pleurait tout le temps, moi je me tenais
toujours derrière; je ne sais pas pourquoi, j'avais honte d'être dans la
rue, sans doute parce que nous étions pauvres.
Au bout d'un mois, la vieille Annou tomba malade. Les brouillards la
tuaient; on dut la renvoyer dans le Midi. Cette pauvre fille, qui aimait
ma mère à la passion, ne pouvait pas se décider à nous quitter. Elle
suppliait qu'on la gardât, promettant de ne pas mourir. Il fallut
l'embarquer de force. Arrivée dans le Midi, elle s'y maria de désespoir.
Annou partie, on ne prit pas de nouvelle bonne, ce qui me parut le
comble de la misère.... La femme du concierge montait faire le gros
ouvrage; ma mère, au feu des fourneaux, calcinait ses belles mains
blanches que j'aimais tant embrasser; quant aux provisions, c'est
Jacques qui les faisait. On lui mettait un grand panier sous le bras, en
lui disant: «Tu achèteras ça et ça»; et il achetait ça et ça très bien,
toujours en pleurant, par exemple.
Pauvre Jacques! il n'était pas heureux, lui non plus. M. Eyssette, de
le voir éternellement la larme à l'oeil, avait fini par le prendre
en grippe et l'abreuvait de taloches.... On entendait tout le jour:
«Jacques, tu es un butor! Jacques, tu es un âne!» Le fait est que,
lorsque son père était là, le malheureux Jacques perdait tous ses
moyens. Les efforts qu'il faisait pour retenir ses larmes le rendaient
laid. M. Eyssette lui portait malheur. Écoutez la scène de la cruche:
Un soir, au moment de se mettre à table, on s'aperçoit qu'il n'y a plus
une goutte d'eau dans la maison.
«Si vous voulez, j'irai en chercher», dit ce bon enfant de Jacques.
Et le voilà qui prend la cruche, une grosse cruche de grès.
M. Eyssette hausse les épaules:
«Si c'est Jacques qui y va, dit-il, la cruche est cassée, c'est sûr.
--Tu entends, Jacques,--c'est Mme Eyssette qui parle avec sa voix
tranquille,--tu entends, ne la casse pas, fais bien attention.»
M. Eyssette reprend:
«Oh! tu as beau lui dire de ne pas la casser, il la cassera tout de
même.»
Ici, la voix éplorée de Jacques:
«Mais enfin, pourquoi voulez-vous que je la casse?
--Je ne veux pas que tu la casses, je te dis que tu la casseras», répond
M. Eyssette, et d'un ton qui n'admet pas de réplique.
Jacques ne réplique pas; il prend la cruche d'une main fiévreuse et sort
brusquement avec l'air de dire:
«Ah! je la casserai? Eh bien, nous allons voir.»
Cinq minutes, dix minutes se passent; Jacques ne revient pas. Mme
Eyssette commence à se tourmenter:
«Pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé!
--Parbleu! que veux-tu qu'il lui soit arrivé? dit M. Eyssette d'un ton
bourru. Il a cassé la cruche et n'ose plus rentrer.»
Mais tout en disant cela--avec son air bourru, c'était le meilleur homme
du monde--, il se lève et va ouvrir la porte pour voir un peu ce que
Jacques était devenu. Il n'a pas loin à aller; Jacques est debout sur
le palier, devant la porte, les mains vides, silencieux, pétrifié. En
voyant M. Eyssette, il pâlit, et d'une voix navrante et faible, oh! si
faible: «Je l'ai cassée», dit-il.... Il l'avait cassée!...
Dans les archives de la maison Eyssette, nous appelons cela «la scène de
la cruche».
Il y avait environ deux mois que nous étions à Lyon, lorsque nos parents
songèrent à nos études. Mon père aurait bien voulu nous mettre au
collège, mais c'était trop cher. «Si nous les envoyions dans une
manécanterie? dit Mme Eyssette; il paraît que les enfants y sont bien.»
Cette idée sourit à mon père, et comme Saint-Nizier était l'église la
plus proche, on nous envoya à la manécanterie de Saint-Nizier.
C'était très amusant, la manécanterie! Au lieu de nous bourrer la
tête de grec et de latin comme dans les autres institutions, on nous
apprenait à servir la messe du grand et du petit côté, à chanter les
antiennes, à faire des génuflexions, à encenser élégamment, ce qui est
très difficile. Il y avait bien par-ci par-là, quelques heures dans le
jour consacrées aux déclinaisons et à l'_Epitome_ mais ceci n'était
qu'accessoire. Avant tout, nous étions là pour le service de l'église.
Au moins une fois par semaine, l'abbé Micou nous disait entre deux
prises et d'un air solennel: «Demain, messieurs, pas de classe du matin!
Nous sommes d'enterrement.»
Nous étions d'enterrement. Quel bonheur! Puis c'étaient des baptêmes,
des mariages, une visite de monseigneur, le viatique qu'on portait à
un malade. Oh! le viatique! comme on était fier quand on pouvait
l'accompagner!... Sous un petit dais de velours rouge, marchait le
prêtre, portant l'hostie et les saintes huiles. Deux enfants de choeur
soutenaient le dais, deux autres, l'escortaient avec de gros falots
dorés. Un cinquième marchait devant, en agitant une crécelle.
D'ordinaire, c'étaient mes fonctions,... Sur le passage du viatique, les
hommes se découvraient, les femmes se signaient. Quand on passait devant
un poste, la sentinelle criait: «Aux armes!» les soldats accouraient
et se mettaient en rang. «Présentez... armes! genou terre!» disait
l'officier.... Les fusils sonnaient, le tambour battait aux champs.
J'agitais ma crécelle par trois fois, comme au _Sanctus_, et nous
passions. C'était très amusant la manécanterie.
Chacun de nous avait dans une petite armoire un fourniment complet
d'ecclésiastique: une soutane noire avec une longue queue, une aube, un
surplis à grandes manches roides d'empois, des bas de soie noire, deux
calottes, l'une en drap, l'autre en velours, des rabats bordés de
petites perles blanches, tout ce qu'il fallait.
Il paraît que ce costume m'allait très bien:
«Il est à croquer là-dessous», disait Mme Eyssette. Malheureusement
j'étais très petit, et cela me désespérait. Figurez-vous que, même en
me haussant, je ne montais guère plus haut que les bas blancs de M.
Caduffe, notre suisse, et puis si frêle! Une fois, à la messe, en
changeant les Évangiles de place, le gros livre était si lourd qu'il
m'entraîna. Je tombai de tout mon long sur les marches de l'autel. Le
pupitre fut brisé, le service interrompu. C'était un jour de Pentecôte.
Quel scandale!... A part ces légers inconvénients de ma petite taille,
j'étais très content de mon sort, et souvent le soir, en nous couchant,
Jacques et moi, nous nous disions: «En somme, c'est très amusant la
manécanterie.» Par malheur, nous n'y restâmes pas longtemps. Un ami de
la famille, recteur d'université dans le Midi, écrivit un jour à mon
père que s'il voulait une bourse d'externe au collège de Lyon pour un de
ses fils, on pourrait lui en avoir une.
«Ce sera pour Daniel, dit M. Eyssette.
--Et Jacques? dit ma mère.
--Oh! Jacques! je le garde avec moi; il me sera très utile. D'ailleurs,
je m'aperçois qu'il a du goût pour le commerce. Nous en ferons un
négociant.»
De bonne foi, je ne sais comment, M. Eyssette avait pu s'apercevoir que
Jacques avait du goût pour le commerce. En ce temps-là, le pauvre garçon
n'avait du goût que pour les larmes, et si on l'avait consulté.... Mais
on ne le consulta pas, ni moi non plus.
Ce qui me frappa d'abord, à mon arrivée au collège, c'est que j'étais
le seul avec une blouse. A Lyon, les fils de riches ne portent pas de
blouses; il n'y a que les enfants de la rue, les _gones_ comme on dit.
Moi, j'en avais une, une petite blouse, j'avais l'air d'un gone....
Quand j'entrai dans la classe; les élèves ricanèrent. On disait: «Tiens!
il a une blouse!» Le professeur fit la grimace et tout de suite me prit
en aversion. Depuis lors, quand il me parla, ce fut toujours du bout des
lèvres, d'un air méprisant. Jamais il ne m'appela par mon nom; il disait
toujours: «Hé! vous, là-bas, le petit Chose!» Je lui avais dit pourtant
plus de vingt fois que je m'appelais Daniel Ey-sset-te.... A la fin, mes
camarades me surnommèrent «le petit Chose», et le surnom me resta....
Ce n'était pas seulement ma blouse qui me distinguait des autres
enfants. Les autres avaient de beaux cartables en cuir jaune, des
encriers de buis qui sentaient bon, des cahiers cartonnés, des livres
neufs avec beaucoup de notes dans le bas; moi, mes livres étaient de
vieux bouquins achetés sur les quais, moisis, fanés, sentant le rance;
les couvertures étaient toujours en lambeaux, quelquefois il manquait
des pages. Jacques faisait bien de son mieux pour me les relier avec
du gros carton et de la colle forte; mais il mettait toujours trop
de colle, et cela puait. Il m'avait fait aussi un cartable avec une
infinité de poches, très commode, mais toujours trop de colle. Le besoin
de coller et de cartonner était devenu chez Jacques une manie comme le
besoin de pleurer. Il avait constamment devant le feu un tas de petits
pots de colle et, dès qu'il pouvait s'échapper du magasin un moment, il
collait, reliait, cartonnait. Le reste du temps, il portait des paquets
en ville, écrivait sous la dictée, allait aux provisions--le commerce
enfin.
Quant à moi, j'avais compris que lorsqu'on est boursier, qu'on porte une
blouse, qu'on s'appelle «le petit Chose», il faut travailler deux fois
plus que les autres pour être leur égal, et ma foi! Le petit Chose se
mit à travailler de tout son courage.
Brave petit Chose! Je le vois, en hiver, dans sa chambre sans feu,
assis à sa table de travail, les jambes enveloppées d'une couverture.
Au-dehors, le givre fouettait les vitres. Dans le magasin, on entendait
M. Eyssette qui dictait.
«J'ai reçu votre honorée du 8 courant.»
Et la voix pleurarde de Jacques qui reprenait:
«J'ai reçu votre honorée du 8 courant.»
De temps en temps, la porte de la chambre s'ouvrait doucement: c'était
Mme Eyssette qui entrait. Elle s'approchait du petit Chose sur la pointe
des pieds: Chut!...
«Tu travailles? lui disait-elle tout bas.
--Oui, mère.
--Tu n'as pas froid?
--Oh! non!»
Le petit Chose mentait, il avait bien froid, au contraire.
Alors, Mme Eyssette s'asseyait auprès de lui, avec son tricot, et
restait là de longues heures, comptant ses mailles à voix basse, avec un
gros soupir de temps en temps.
Pauvre Mme Eyssette! Elle y pensait toujours à ce cher pays qu'elle
n'espérait plus revoir.... Hélas! pour notre malheur, pour notre malheur
à tous, elle allait le revoir bientôt....
III
IL EST MORT! PRIEZ POUR LUI!
C'était un lundi du mois de juillet.
Ce jour-là, en sortant du collège, je m'étais laissé entraîner à faire
une partie de barres, et lorsque je me décidai à rentrer à la maison, il
était beaucoup plus tard que je n'aurais voulu. De la place des Terreaux
à la rue Lanterne, je courus sans m'arrêter, mes livres à la ceinture,
ma casquette entre les dents. Toutefois, comme j'avais une peur
effroyable de mon père, je repris haleine une minute dans l'escalier,
juste le temps d'inventer une histoire pour expliquer mon retard. Sur
quoi, je sonnai bravement.
Ce fut M. Eyssette lui-même qui vint m'ouvrir. «Comme tu viens tard!» me
dit-il. Je commençais à débiter mon mensonge en tremblant; mais le
cher homme ne me laissa pas achever et, m'attirant sur sa poitrine, il
m'embrassa longuement et silencieusement.
Moi qui m'attendais pour le moins à une verte semonce, cet accueil me
surprit. Ma première idée fut que nous avions le curé de Saint-Nizier
à dîner; je savais par expérience qu'on ne nous grondait jamais ces
jours-là. Mais en entrant dans la salle à manger, je vis tout de suite
que je m'étais trompé. Il n'y avait que deux couverts sur la table,
celui de mon père et le mien.
«Et ma mère? Et Jacques?» demandai-je, étonné.
M. Eyssette me répondit d'une voix douce qui ne lui était pas
habituelle:
«Ta mère et Jacques sont partis, Daniel; ton frère l'abbé est bien
malade.»
Puis, voyant que j'étais devenu tout pâle, il ajouta presque gaiement
pour me rassurer:
«Quand je dis bien malade, c'est une façon de parler: on nous a écrit
que l'abbé était au lit; tu connais ta mère, elle a voulu partir, et je
lui ai donné Jacques pour l'accompagner. En somme, ce ne sera rien!...
Et maintenant mets-toi là et mangeons; je meurs de faim.»
Je m'attablai sans rien dire, mais j'avais le coeur serré et toutes les
peines du monde à retenir mes larmes, en pensant que mon grand frère
l'abbé était bien malade. Nous dînâmes tristement en face l'un de
l'autre, sans parler. M. Eyssette mangeait vite, buvait à grands coups,
puis s'arrêtait subitement et songeait.... Pour moi, immobile au bout
de la table et comme frappé de stupeur, je me rappelais les belles
histoires que l'abbé me contait lorsqu'il venait à la fabrique. Je le
voyais retroussant bravement sa soutane pour franchir les bassins. Je
me souvenais aussi du jour de sa première messe, où toute la famille
assistait, comme il était beau lorsqu'il se tournait vers nous, les bras
ouverts, disant _Dominus vobiscum_ d'une voix si douce que Mme Eyssette
en pleurait de joie!... Maintenant je me le figurais là-bas, couché,
malade (oh! bien malade; quelque chose me le disait), et ce qui
redoublait mon chagrin de le savoir ainsi, c'est une voix que
j'entendais me crier au fond du coeur: «Dieu te punit, c'est ta faute!
il fallait rentrer tout droit! Il fallait ne pas mentir!» Et plein de
cette effroyable pensée que Dieu, pour le punir, allait faire mourir son
frère, le petit Chose se désespérait en lui-même, disant: «Jamais, non!
jamais, je ne jouerai plus aux barres en sortant du collège.»
Le repas terminé, on alluma la lampe, et la veillée commença. Sur la
nappe, au milieu des débris du dessert, M. Eyssette avait posé ses gros
livres de commerce et faisait ses comptes à haute voix. Finet, le chat
des babarottes, miaulait tristement en rôdant autour de la table...;
moi, j'avais ouvert la fenêtre et je m'y étais accoudé....
Il faisait nuit, l'air était lourd.... On entendait les gens d'en bas
rire et causer devant leurs portes, et les tambours du fort Loyasse
battre dans le lointain.... J'étais là depuis quelques instants, pensant
à des choses tristes et regardant vaguement dans la nuit, quand un
violent coup de sonnette m'arracha de ma croisée brusquement. Je
regardai mon père avec effroi, et je crus voir passer sur son visage le
frisson d'angoisse et de terreur qui venait de m'envahir. Ce coup de
sonnette lui avait fait peur, à lui aussi.
«On sonne! me dit-il presque à voix basse.
--Restez, père! j'y vais.» Et je m'élançai vers la porte.
Un homme était debout sur le seuil. Je l'entrevis dans l'ombre, me
tendant quelque chose que j'hésitais à prendre.
«C'est une dépêche, dit-il.
--Une dépêche, grand Dieu! pour quoi faire?»
Je la pris en frissonnant, et déjà je repoussais la porte; mais l'homme
la retint avec son pied et me dit froidement:
«Il faut signer.»
Il fallait signer! Je ne savais pas: c'était la première dépêche que je
recevais.
«Qui est là, Daniel?» me cria M. Eyssette; sa voix tremblait.
Je répondis:
«Rien! c'est un pauvre....» Et, faisant signe à l'homme de m'attendre,
je courus à ma chambre, je trempai ma plume dans l'encre, à tâtons, puis
je revins.
L'homme dit:
«Signez là.»
Le petit Chose signa d'une main tremblante, à la lueur des lampes de
l'escalier; ensuite il ferma la porte et rentra, tenant la dépêche
cachée sous sa blouse.
Oh! oui, je te tenais cachée sous ma blouse, dépêche de malheur! Je ne
voulais pas que M. Eyssette te vît; car d'avance je savais que tu venais
nous annoncer quelque chose de terrible, et lorsque je t'ouvris, tu ne
m'appris rien de nouveau, entends-tu, dépêche! Tu ne m'appris rien que
mon coeur n'eût déjà deviné.
«C'était un pauvre?» me dit mon père en me regardant.
Je répondis sans rougir: «C'était un pauvre»; et pour détourner les
soupçons, je repris ma place à la croisée.
J'y restai encore quelque temps, ne bougeant pas, ne parlant pas,
serrant contre ma poitrine ce papier qui me brûlait.
Par moments, j'essayais de me raisonner, de me donner du courage, je me
disais: «Qu'en sais-tu? c'est peut-être une bonne nouvelle. Peut-être on
écrit qu'il est guéri....» Mais, au fond, je sentais bien que ce n'était
pas vrai, que je me mentais à moi-même, que la dépêche ne dirait pas
qu'il était guéri.
Enfin, je me décidai à passer dans ma chambre pour savoir une bonne fois
à quoi m'en tenir. Je sortis de la salle à manger, lentement, sans
avoir l'air; mais quand je fus dans ma chambre, avec quelle rapidité
fiévreuse, j'allumai ma lampe! Et comme mes mains tremblaient en ouvrant
cette dépêche de mort! Et de quelles larmes brûlantes je l'arrosai,
lorsque je l'eus ouverte!... Je la relus vingt fois, espérant toujours
m'être trompé; mais, pauvre de moi! j'eus beau la lire et la relire, et
la tourner dans tous les sens, je ne pus lui faire dire autre chose que
ce qu'elle avait dit d'abord, ce que je savais bien qu'elle dirait:
«Il est mort! Priez pour lui!»
Combien de temps je restai là, debout, pleurant devant cette dépêche
ouverte, je l'ignore. Je me souviens seulement que mes yeux me cuisaient
beaucoup, et qu'avant de sortir de ma chambre je baignai mon visage
longuement. Puis, je rentrai dans la salle à manger, tenant dans ma
petite main crispée la dépêche trois fois maudite.
Et maintenant, qu'allais-je faire? Comment m'y prendre pour annoncer
l'horrible nouvelle à mon père, et quel ridicule enfantillage m'avait
poussé à la garder pour moi seul? Un peu plus tôt, un peu plus tard,
est-ce qu'il ne l'aurait pas su? Quelle folie! Au moins, si j'étais allé
droit à lui lorsque la dépêche était arrivée, nous l'aurions ouverte
ensemble; à présent, tout serait dit.
Or, tandis que je me parlais à moi-même, je m'approchai de la table et
je vins m'asseoir à côté de M. Eyssette, juste à côté de lui. Le pauvre
homme avait fermé ses livres et, de la barbe de sa plume, s'amusait à
chatouiller le museau blanc de Finet. Cela me serrait le coeur qu'il
s'amusât ainsi. Je voyais sa bonne figure que la lampe éclairait à demi,
s'animer et rire par moments; et j'avais envie de lui dire: «Oh! non, ne
riez pas; je vous en prie.»
Alors, comme je le regardais ainsi tristement avec ma dépêche à la main,
M. Eyssette leva la tête. Nos regards se rencontrèrent, et je ne sais
pas ce qu'il vit dans le mien, mais je sais que sa figure se décomposa
tout à coup, qu'un grand cri jaillit de sa poitrine, qu'il me dit d'une
voix à fendre l'âme: «Il est mort, n'est-ce pas?» que la dépêche glissa
de mes doigts, que je tombai dans ses bras en sanglotant, et que nous
pleurâmes longuement, éperdus, dans les bras l'un de l'autre, tandis
qu'à nos pieds Finet jouait avec la dépêche, l'horrible dépêche de mort,
cause de toutes nos larmes.
Écoutez, je ne mens pas: voilà longtemps que ces choses se sont passées,
voilà longtemps qu'il dort dans la terre, mon cher abbé que j'aimais
tant; eh bien, encore aujourd'hui, quand je reçois une dépêche, je ne
peux pas l'ouvrir sans un frisson de terreur. Il me semble que je vais
lire qu'_il est mort_, et qu'il faut _prier pour lui_!
IV
LE CAHIER ROUGE
On trouve dans les vieux missels de naïves enluminures, où la Dame des
sept douleurs est représentée ayant sur chacune de ses joues une grande
ride profonde, cicatrice divine que l'artiste a mise là pour nous dire:
«Regardez comme elle a pleuré!...» Cette ride--la ride des larmes--, je
jure que je l'ai vue sur le visage amaigri de Mme Eyssette, lorsqu'elle
revint à Lyon, après avoir enterré son fils.
Pauvre mère, depuis ce jour elle ne voulut plus sourire. Ses robes
furent toujours noires, son visage toujours désolé. Dans ses vêtements
comme dans son coeur, elle prit le grand deuil, et ne le quitta
jamais... Du reste, rien de changé dans la maison Eyssette; ce fut un
peu plus lugubre, voilà tout. Le curé de Saint-Nizier dit quelques
messes pour le repos de l'âme de l'abbé. On tailla deux vêtements noirs
pour les enfants dans une vieille roulière de leur père, et la vie, la
triste vie recommença.
Il y avait déjà quelque temps que notre cher abbé était mort, lorsqu'un
soir, à l'heure de nous coucher, je fus très étonné de voir Jacques
fermer notre chambre à double tour, boucher soigneusement les rainures
de la porte, et, cela fait, venir vers moi, d'un grand air de solennité
et de mystère.
Il faut vous dire que, depuis son retour du Midi, un singulier
changement s'était opéré dans les habitudes de l'ami Jacques. D'abord,
ce que peu de personnes voudront croire, Jacques ne pleurait plus, ou
presque plus; puis, son fol amour du cartonnage lui avait à peu près
passé. Les petits pots de colle allaient encore au feu de temps en
temps, mais ce n'était plus avec le même entrain; maintenant, si vous
aviez besoin d'un cartable, il fallait vous mettre à genoux pour
l'obtenir.... Dès choses incroyables! un carton â chapeaux que Mme
Eyssette avait commandé était sur le chantier depuis huit jours.... A la
maison, on ne s'apercevait de rien; mais moi, je voyais bien que Jacques
avait quelque chose. Plusieurs fois, je l'avais surpris dans le magasin,
parlant seul et faisant des gestes. La nuit, il ne dormait pas; je
l'entendais marmotter entre ses dents, puis subitement sauter à bas du
lit et marcher â grands pas dans la chambre... tout cela n'était pas
naturel et me faisait peur quand j'y songeais. Il me semblait que
Jacques allait devenir fou.
Ce soir-là, quand je le vis fermer à double tour la porte de notre
chambre, cette idée de folie me revint dans la tête et j'eus un
mouvement d'effroi: mon pauvre Jacques! lui, ne s'en aperçut pas, et
prenant gravement une de mes mains dans les siennes:
«Daniel, me dit-il, je vais te confier quelque chose mais il faut me
jurer que tu n'en parleras jamais.»
Je compris tout de suite que Jacques n'était pas fou. Je répondis sans
hésiter:
«Je te le jure, Jacques.
--Eh bien, tu ne sais pas?... chut!... Je fais un poème, un grand poème.
--Un poème, Jacques! tu fais un poème, toi!»
Pour toute réponse, Jacques tira de dessous sa veste un énorme cahier
rouge qu'il avait cartonné lui-même, et en tête duquel il avait écrit de
sa plus belle main:
RELIGION! RELIGION! Poème en douze chants PAR EYSSETTE (JACQUES)
C'était si grand que j'en eus comme un vertige. Comprenez cela?...
Jacques, mon frère Jacques, un enfant de treize ans, le Jacques des
sanglots et des petits pots de colle, faisait: _Religion! Religion!_
poème en douze chants.
Et personne ne s'en doutait! et on continuait à l'envoyer chez les
marchands d'herbes avec un panier sous le bras! et son père lui criait
plus que jamais: «Jacques, tu es un âne!...»
Ah! pauvre cher Eyssette (Jacques)! comme je vous aurais sauté au cou
de bon coeur, si j'avais osé. Mais je n'osai pas... Songez donc!...
_Religion! Religion!_ poème en douze chants!... Pourtant la vérité
m'oblige à dire que ce poème en douze chants était loin d'être terminé.
Je crois même qu'il n'y avait encore de fait que les quatre premiers
vers du premier chant; mais vous savez, en ces sortes d'ouvrages la mise
en train est toujours ce qu'il y a de plus difficile, et comme disait
Eyssette (Jacques) avec beaucoup de raison: «Maintenant que j'ai mes
quatre premiers vers, le reste n'est rien; ce n'est qu'une affaire de
temps[2].»
Ce reste qui n'était rien qu'une affaire de temps, jamais Eyssette
(Jacques) n'en put venir à bout... Que voulez-vous? les poèmes ont leurs
destinées; il paraît que la destinée de _Religion! Religion!_ poème en
douze chants, était de ne pas être en douze chants du tout. Le poète eut
beau faire, il n'alla jamais plus loin que les quatre premiers vers.
C'était fatal. A la fin, le malheureux garçon, impatienté, envoya son
poème au diable et congédia la Muse (on disait encore la Muse en ce
temps-là). Le jour même, ses sanglots le reprirent et les petits pots de
colle reparurent devant le feu... Et le cahier rouge?... Oh! le cahier
rouge, il avait sa destinée aussi, celui-là.
[Footnote 2: Les voici, ces quatre vers. Les voici tels que je les ai
vus ce soir-là, moulés en belle ronde, à la première page du cahier
rouge:
_Religion! Religion!_
Mot sublime! Mystère!
Voix touchante et solitaire.
Compassion! Compassion!
Ne riez pas, cela lui avait coûté beaucoup de mal.]
Jacques me dit: «Je te le donne, mets-y ce que tu voudras.» Savez-vous
ce que j'y mis, moi?.. Mes poésies, parbleu! les poésies du petit Chose.
Jacques m'avait donné son mal.
Et maintenant, si le lecteur le veut bien, pendant que le petit Chose
est en train de cueillir des rimes, nous allons d'une enjambée franchir
quatre ou cinq années de sa vie. J'ai hâte d'arriver à un certain
printemps de 18..., dont la maison Eyssette n'a pas encore aujourd'hui
perdu le souvenir; on a comme cela des dates dans les familles.
Du reste, ce fragment de ma vie que je passe sous silence, le lecteur ne
perdra rien à ne pas le connaître. C'est toujours la même chanson, des
larmes et de la misère! les affaires qui ne vont pas, des loyers en
retard, des créanciers qui font des scènes, les diamants de la mère
vendus, l'argenterie au mont-de-piété, les draps de lit qui ont des
trous, les pantalons qui ont des pièces; des privations de toutes
sortes, des humiliations de tous les jours, l'éternel «comment
ferons-nous demain?» le coup de sonnette insolent des huissiers, le
concierge qui sourit quand on passe, et puis les emprunts, et puis les
protêts, et puis... et puis...
Nous voilà donc en 18...
Cette année-là, le petit Chose achevait sa philosophie.
C'était, si j'ai bonne mémoire; un jeune garçon très prétentieux, se
prenant tout à fait au sérieux comme philosophe et aussi comme poète; du
reste pas plus haut qu'une botte et sans un poil de barbe au menton.
Or, un matin que ce grand philosophe de petit Chose se disposait à aller
en classe, M. Eyssette père l'appela dans le magasin et, sitôt qu'il le
vit entrer, lui fit de sa voix brutale:
«Daniel, jette tes livres, tu ne vas plus au collège.»
Ayant dit cela, M. Eyssette père se mit à marcher à grands pas dans le
magasin, sans parler. Il paraissait très ému, et le petit Chose aussi,
je vous assure... Après un long moment de silence, M. Eyssette père
reprit la parole:
«Mon garçon, dit-il, j'ai une mauvaise nouvelle à t'apprendre, oh!
bien mauvaise... nous allons être obligés de nous séparer tous, voici
pourquoi.»
Ici, un grand sanglot, un sanglot déchirant retentit derrière la porte
entrebâillée.
«Jacques, tu es un âne!» cria M. Eyssette sans se retourner, puis il
continua:
«Quand nous sommes venus à Lyon, il y a six ans, ruinés par les
révolutionnaires, j'espérais, à force de travail, arriver à reconstruire
notre fortune; mais le démon s'en mêle! Je n'ai réussi qu'à nous
enfoncer jusqu'au cou dans les dettes et dans la misère... A présent,
c'est fini, nous sommes embourbés... Pour sortir de là, nous n'avons
qu'un parti à prendre, maintenant que vous voilà grandis: vendre le peu
qui nous reste et chercher notre vie chacun de notre côté.»
Un nouveau sanglot de l'invisible Jacques vint interrompre M. Eyssette;
mais il était tellement ému lui-même qu'il ne se fâcha pas. Il fit
seulement signe à Daniel de fermer la porte, et, la porte fermée, il
reprit:
«Voici donc ce que j'ai décidé: jusqu'à nouvel ordre, ta mère va s'en
aller vivre dans le Midi, chez son frère, l'oncle Baptiste. Jacques
restera à Lyon; il a trouvé un petit emploi au mont-de-piété. Moi,
j'entre commis voyageur à la Société vinicole... Quant à toi, mon pauvre
enfant, il va falloir aussi que tu gagnes ta vie... Justement, je reçois
une lettre du recteur qui te propose une place de maître d'étude; tiens,
lis!»
Le petit Chose prit la lettre.
«D'après ce que je vois, dit-il tout en lisant, je n'ai pas de temps à
perdre.
--Il faudrait partir demain.
--C'est bien, je partirai...»
Là-dessus le petit Chose replia la lettre et la rendit à son père d'une
main qui ne tremblait pas. C'était un grand philosophe, comme vous
voyez.
A ce moment, Mme Eyssette entra dans le magasin, puis Jacques
timidement derrière elle... Tous deux s'approchèrent du petit Chose et
l'embrassèrent en silence; depuis la veille ils étaient au courant de ce
qui se passait.
«Qu'on s'occupe de sa malle! fit brusquement M. Eyssette, il part demain
matin par le bateau.»
Mme Eyssette poussa un gros soupir, Jacques esquissa un sanglot, et tout
fut dit.
On commençait à être fait au malheur dans cette maison-là.
Le lendemain de cette journée mémorable, toute la famille accompagna le
petit Chose au bateau. Par une coïncidence singulière, c'était le
même bateau qui avait amené les Eyssettes à Lyon six ans auparavant.
Capitaine Géniès, maître coq Montélimart! Naturellement on se rappela le
parapluie d'Annou, le perroquet de Robinson, et quelques autres épisodes
du débarquement... Ces souvenirs égayèrent un peu ce triste départ, et
amenèrent l'ombre d'un sourire sur les lèvres de Mme Eyssette.
Tout à coup la cloche sonna. Il fallait partir.
Le petit Chose, s'arrachant aux étreintes de ses amis, franchit
bravement la passerelle.
«Sois sérieux, lui cria son père.
--Ne sois pas malade», dit Mme Eyssette.
Jacques voulait parler, mais il ne put pas; il pleurait trop.
Le petit Chose ne pleurait pas, lui. Comme j'ai eu l'honneur de vous le
dire, c'était un grand philosophe, et positivement les philosophes ne
doivent pas s'attendrir...
Et pourtant, Dieu sait s'il les aimait, ces chères créatures qu'il
laissait derrière lui, dans le brouillard. Dieu sait s'il aurait donné
volontiers pour elles tout son sang et toute sa chair... Mais que
voulez-vous? La joie de quitter Lyon, le mouvement du bateau, l'ivresse
du voyage, l'orgueil de se sentir homme--homme libre, homme fait,
voyageant seul et gagnant sa vie--, tout cela grisait le petit Chose et
l'empêchait de songer, comme il aurait dû, aux trois êtres chéris qui
sanglotaient là-bas, debout sur les quais du Rhône...
Ah! ce n'étaient pas des philosophes, ces trois-là. D'un oeil anxieux et
plein de tendresse, ils suivaient la marche asthmatique du navire,
et son panache de fumée n'était pas plus gros qu'une hirondelle à
l'horizon, qu'ils criaient encore: «Adieu! adieu!» en faisant des
signes.
Pendant ce temps, monsieur le philosophe se promenait de long en large
sur le pont, les mains dans les poches, la tête au vent. Il sifflotait,
crachait très loin, regardait les dames sous le nez, inspectait la
manoeuvre, marchait des épaules comme un gros homme, se trouvait
charmant. Avant qu'on fût seulement à Vienne, il avait appris au maître
coq Montélimart et à ses deux marmitons qu'il était dans l'Université
et qu'il y gagnait fort bien sa vie... Ces messieurs lui en firent
compliment. Cela le rendit très fier.
Une fois, en se promenant d'un bout à l'autre du navire, notre
philosophe heurta du pied, à l'avant, près de la grosse cloche, un
paquet de cordes sur lequel, à six ans de là, Robinson Crusoé était venu
s'asseoir pendant de longues heures, son perroquet entre les jambes. Ce
paquet de cordes le fit beaucoup rire et un peu rougir.
«Que je devais être ridicule, pensait-il, de traîner partout avec moi
cette grande cage peinte en bleu et ce perroquet fantastique...»
Pauvre philosophe! il ne se doutait pas que pendant toute sa vie il
était condamné à traîner ainsi ridiculement cette cage peinte en bleu,
couleur d'illusion, et ce perroquet vert, couleur d'espérance.
Hélas! à l'heure où j'écris ces lignes, le malheureux garçon la porte
encore, sa grande cage peinte en bleu. Seulement de jour en jour l'azur
des barreaux s'écaille et le perroquet vert est aux trois quarts
déplumé, pécaïre!
Le premier soin du petit Chose, en arrivant dans sa ville natale, fut de
se rendre à l'Académie, où logeait M. le recteur.
Ce recteur, ami d'Eyssette père, était un grand beau vieux, alerte et
sec, n'ayant rien qui sentît le pédant, ni quoi que ce fût de semblable.
Il accueillit Eyssette fils avec une grande bienveillance. Toutefois,
quand on l'introduisit dans son cabinet, le brave homme ne put retenir
un geste de surprise.
«Ah! mon Dieu! dit-il, comme il est petit!»
Le fait est que le petit Chose était ridiculement petit; et puis l'air
si jeune, si mauviette.
L'exclamation du recteur lui porta un coup terrible.
«Ils ne vont pas vouloir de moi», pensa-t-il. Et tout son corps se mit à
trembler.
Heureusement, comme s'il eût deviné ce qui se passait dans cette pauvre
petite cervelle, le recteur reprit:
«Approche ici, mon garçon... Nous allons donc faire de toi un maître
d'étude... A ton âge, avec cette taille et cette figure-là, le métier te
sera plus dur qu'à un autre... Mais enfin, puisqu'il le faut, puisqu'il
faut que tu gagnes ta vie, mon cher enfant, nous arrangerons cela
pour le mieux... En commençant, on ne te mettra pas dans une grande
baraque... Je vais t'envoyer dans un collège communal, à quelques lieues
d'ici, à Sarlande, en pleine montagne... Là tu feras ton apprentissage
d'homme, tu t'aguerriras au métier, tu grandiras, tu prendras de la
barbe; puis le poil venu, nous verrons!»
Tout en parlant, M. le recteur écrivait au principal du collège de
Sarlande pour lui présenter son protégé. La lettre terminée, il la remit
au petit Chose et l'engagea à partir le jour même; là-dessus, il lui
donna quelques sages conseils et le congédia d'une tape amicale sur la
joue en lui promettant de ne pas le perdre de vue.
Voilà mon petit Chose bien content. Quatre à quatre il dégringole
l'escalier séculaire de l'Académie et s'en va d'une haleine retenir sa
place pour Sarlande.
La diligence ne part que dans l'après-midi; encore quatre heures à
attendre! Le petit Chose en profite pour aller parader au soleil
sur l'esplanade et se montrer à ses compatriotes. Ce premier devoir
accompli, il songe à prendre quelque nourriture et se met en quête d'un
cabaret à portée de son escarcelle... Juste en face les casernes, il en
avise un propret, reluisant, avec une belle enseigne toute neuve:
«Voici mon affaire», se dit-il. Et, après quelques minutes
d'hésitation--c'est la première fois que le petit Chose entre dans un
restaurant--, il pousse résolument la porte.
Le cabaret est désert pour le moment. Des murs peints à la chaux...,
quelques tables de chêne... Dans un coin de longues cannes de
compagnons, à bouts de cuivre, ornées de rubans multicolores... Au
comptoir, un gros homme qui ronfle, le nez dans un journal.
«Holà! quelqu'un!» dit le petit Chose, en frappant de son poing fermé
sur les tables, comme un vieux coureur de tavernes.
Le gros homme du comptoir ne se réveille pas pour si peu; mais du fond
de l'arrière-boutique, la cabaretière accourt... En voyant le nouveau
client que l'ange Hasard lui amène, elle pousse un grand cri:
«Miséricorde! monsieur Daniel!
--Annou! ma vieille Annou!» répond le petit Chose. Et les voilà dans les
bras l'un de l'autre.
Eh! mon Dieu, oui, c'est Annou, la vieille Annou, anciennement bonne des
Eyssette, maintenant cabaretière, mère des compagnons, mariée à Jean
Peyrol, ce gros qui ronfle là-bas dans le comptoir... Et comme elle est
heureuse, si vous saviez, cette brave Annou, comme elle est heureuse de
revoir M. Daniel! Comme elle l'embrasse! comme elle l'étreint! comme
elle l'étouffe!
Au milieu de ces effusions, l'homme du comptoir se réveille.
Il s'étonne d'abord un peu du chaleureux accueil que sa femme est en
train de faire à ce jeune inconnu; mais quand on lui apprend que ce
jeune inconnu est M. Daniel Eyssette en personne, Jean Peyrol devient
rouge de plaisir et s'empresse autour de son illustre visiteur.
«Avez-vous déjeuné, monsieur Daniel?
--Ma foi! non, mon bon Peyrol...; c'est précisément ce qui m'a fait
entrer ici.»
Justice divine!... M. Daniel n'a pas déjeuné!... La vieille Annou court
à sa cuisine; Jean Peyrol se précipite à la cave,--une fière cave, au
dire des compagnons.
En un tour de main, le couvert est mis, la table est parée, le petit
Chose n'a qu'à s'asseoir et à fonctionner... A sa gauche, Annou lui
taille des mouillettes pour ses oeufs, des oeufs du matin, blancs,
crémeux, duvetés... A sa droite, Jean Peyrol lui verse un vieux
Château-Neuf-des-Papes, qui semble une poignée de rubis jetée au fond de
son verre... Le petit Chose est très heureux, il boit comme un templier,
mange comme un hospitalier, et trouve encore moyen de raconter, entre
deux coups de dents, qu'il vient d'entrer dans l'Université, ce qui le
met à même de gagner honorablement sa vie. Il faut voir de quel air il
dit cela: _gagner honorablement sa vie!_--La vieille Annou s'en pâme
d'admiration.
L'enthousiasme de Jean Peyrol est moins vif. Il trouve tout simple que
M. Daniel gagne sa vie, puisqu'il est en état de la gagner. A l'âge de
M. Daniel, lui, Jean Peyrol, courait le monde depuis déjà quatre ou cinq
ans, et ne coûtait plus un liard à la maison, au contraire...
Bien entendu, le digne cabaretier garde ses réflexions pour lui seul.
Oser comparer Jean Peyrol à Daniel Eyssette!... Annou ne le souffrirait
pas.
En attendant, le petit Chose va son train. Il parle, il boit, il mange,
il s'anime; ses yeux brillent, sa joue s'allume. Holà! maître Peyrol,
qu'on aille chercher des verres! le petit Chose va trinquer... Jean
Peyrol apporte les verres et on trinque... d'abord à Mme Eyssette,
ensuite à M. Eyssette, puis à Jacques, à Daniel, à la vieille Annou, au
mari d'Annou, à l'Université... à quoi encore?...
Deux heures se passent ainsi en libations et en bavardages. On cause du
passé couleur de deuil, de l'avenir couleur de rose. On se rappelle la
fabrique, Lyon, la rue Lanterne, ce pauvre abbé qu'on aimait tant...
Tout à coup le petit Chose se lève pour partir...
«Déjà», dit tristement la vieille Annou.
Le petit Chose s'excuse; il a quelqu'un de la ville à voir avant de s'en
aller, une visite très importante... Quel dommage! on était si bien!...
On avait tant de choses à se raconter encore!... Enfin, puisqu'il le
faut, puisque M. Daniel a quelqu'un de la ville à voir, ses amis du
_Tour de France_ ne veulent pas le retenir plus longtemps... «Bon
voyage, monsieur Daniel! Dieu vous conduise, notre cher maître!» Et
jusqu'au milieu de la rue, Jean Peyrol et sa femme l'accompagnent de
leurs bénédictions.
Or, savez-vous quel est ce quelqu'un de la ville que le petit Chose veut
voir avant de partir?
C'est la fabrique, cette fabrique qu'il aimait tant et qu'il a tant
pleurée!... c'est le jardin, les ateliers, les grands platanes, tous
les amis de son enfance, toutes ses joies du premier jour... Que
voulez-vous?
Le coeur de l'homme a de ces faiblesses; il aime ce qu'il peut, même du
bois, même des pierres, même une fabrique... D'ailleurs, l'histoire est
là pour vous dire que le vieux Robinson, de retour en Angleterre, reprit
la mer, et fit je ne sais combien de mille lieues pour revoir son île
déserte.
Il n'est donc pas étonnant que, pour revoir la sienne, le petit Chose
fasse quelques pas.
Déjà les grands platanes, dont la tête empanachée regarde par-dessus les
maisons, ont reconnu leur ancien ami qui vient vers eux à toutes jambes.
De loin ils lui font signe et se penchent les uns vers les autres, comme
pour se dire: voilà Daniel Eyssette! Daniel Eyssette est de retour!
Et lui se dépêche, se dépêche; mais, arrivé devant la fabrique, il
s'arrête stupéfait.
De grandes murailles grises sans un bout de laurier-rose ou de grenadier
qui dépasse... Plus de fenêtres, des lucarnes; plus d'ateliers, une
chapelle. Au-dessus de la porte, une grosse croix de grès rouge avec un
peu de latin autour!...
O douleur! la fabrique n'est plus la fabrique; c'est un couvent de
carmélites, où les hommes n'entrent jamais.
V
GAGNE TA VIE
Sarlande est une petite ville des Cévennes, bâtie au fond d'une étroite
vallée que la montagne enserre de partout comme un grand mur. Quand le
soleil y donne, c'est une fournaise; quand la tramontane souffle, une
glacière...
Le soir de mon arrivée, la tramontane faisait rage depuis le matin; et
quoiqu'on fût au printemps, le petit Chose, perché sur le haut de la
diligence, sentit, en entrant dans la ville, le froid le saisir jusqu'au
coeur.
Les rues étaient noires et désertes... Sur la place d'armes, quelques
personnes attendaient la voiture, en se promenant de long en large
devant le bureau mal éclairé.
A peine descendu de mon impériale, je me fis conduire au collège, sans
perdre une minute. J'avais hâte d'entrer en fonctions.
Le collège n'était pas loin de la place; après m'avoir fait traverser
deux ou trois larges rues silencieuses, l'homme qui portait ma malle
s'arrêta devant une grande maison, où tout semblait mort depuis des
années.
«C'est ici», dit-il, en soulevant l'énorme marteau de la porte...
Le marteau retomba lourdement, lourdement... La porte s'ouvrit
d'elle-même... Nous entrâmes.
J'attendis un moment sous le porche, dans l'ombre. L'homme posa sa malle
par terre, je le payai, et il s'en alla bien vite... Derrière lui,
l'énorme porte se referma lourdement, lourdement... Bientôt après, un
portier somnolent, tenant à la main une grosse lanterne, s'approcha de
moi.
«Vous êtes sans doute un nouveau?» me dit-il d'un air endormi.
Il me prenait pour un élève...
«Je ne suis pas un élève du tout, je viens ici comme maître d'étude;
conduisez-moi chez le principal...»
Le portier parut surpris; il souleva sa casquette et m'engagea à entrer
une minute dans sa loge. Pour le quart d'heure, M. le principal était à
l'église avec les enfants. On me mènerait chez lui dès que la prière du
soir serait terminée.
Dans la loge, on achevait de souper. Un grand beau gaillard à moustaches
blondes dégustait un verre d'eau-de-vie aux côtés d'une petite femme
maigre, souffreteuse, jaune comme un coing et emmitouflée jusqu'aux
oreilles dans un châle fané.
«Qu'est-ce donc, monsieur Cassagne? demanda l'homme aux moustaches.
--C'est le nouveau maître d'étude, répondit le concierge en me
désignant... Monsieur est si petit que je l'avais d'abord pris pour un
élève.
--Le fait est, dit l'homme aux moustaches, en me regardant par-dessus
son verre, que nous avons ici des élèves plus grands et même plus âgés
que monsieur.... Veillon l'aîné, par exemple.
--Et Crouzat, ajouta le concierge.
--Et Soubeyrol...», fit la femme.
Là-dessus, ils se mirent à parler entre eux à voix basse, le nez dans
leur vilaine eau-de-vie et me dévisageant du coin de l'oeil... Au-dehors
on entendait la tramontane qui ronflait et les voix criardes des élèves
récitant les litanies à la chapelle.
Tout à coup une cloche sonna; un grand bruit de pas se fit dans les
vestibules.
«La prière est finie, me dit M. Cassagne en se levant; montons chez le
principal.»
Il prit sa lanterne, et je le suivis.
Le collège me sembla immense... D'interminables corridors, de grands
porches, de larges escaliers avec des rampes de fer ouvragé..., tout
cela vieux, noir, enfumé... Le portier m'apprit qu'avant 89 la maison
était une école de marine, et qu'elle avait compté jusqu'à huit cents
élèves, tous de la plus grande noblesse.
Comme il achevait de me donner ces précieux renseignements, nous
arrivions devant le cabinet du principal... M. Cassagne poussa doucement
une double porte matelassée, et frappa deux fois contre la boiserie.
Une voix répondit: «Entrez!» Nous entrâmes.
C'était un cabinet de travail très vaste, à tapisserie verte. Tout au
fond, devant une longue table, le principal écrivait à la lueur pâle
d'une lampe dont l'abat-jour était complètement baissé.
«Monsieur le principal, dit le portier en me poussant devant lui, voilà
le nouveau maître qui vient pour remplacer M. Serrières.
--C'est bien», fit le principal sans se déranger.
Le portier s'inclina et sortit. Je restai debout au milieu de la pièce,
en tortillant mon chapeau entre mes doigts.
Quand il eut fini d'écrire, le principal se tourna vers moi, et je pus
examiner à mon aise sa petite face pâlotte et sèche, éclairée par deux
yeux froids, sans couleur. Lui, de son côté, releva, pour mieux me voir,
l'abat-jour de la lampe et accrocha un lorgnon à son nez.
«Mais c'est un enfant! s'écria-t-il en bondissant sur son fauteuil. Que
veut-on que je fasse d'un enfant!»
Pour le coup le petit Chose eut une peur terrible; il se voyait déjà
dans la rue, sans ressources... Il eut à peine la force de balbutier
deux ou trois mots, et de remettre au principal la lettre d'introduction
qu'il avait pour lui.
Le principal prit la lettre, la lut, la relut, la plia, la déplia, la
relut encore, puis il finit par me dire que, grâce à la recommandation
toute particulière du recteur et à l'honorabilité de ma famille, il
consentait à me prendre chez lui, bien que ma grande jeunesse lui fît
peur. Il entama ensuite de longues déclamations sur la gravité de mes
nouveaux devoirs; mais je ne l'écoutais plus. Pour moi, l'essentiel
était qu'on ne me renvoyât pas; j'étais heureux, follement heureux.
J'aurais voulu que M. le principal eût mille mains et les lui embrasser
toutes.
Un formidable bruit de ferraille m'arrêta dans mes effusions. Je me
retournai vivement et me trouvai en face d'un long personnage, à favoris
rouges, qui venait d'entrer dans le cabinet sans qu'on l'eût entendu:
c'était le surveillant général.
Sa tête penché sur l'épaule, à l'_Ecce homo_, il me regardait avec le
plus doux des sourires, en secouant un trousseau de clefs de toutes
dimensions, suspendu à son index. Le sourire m'aurait prévenu en sa
faveur, mais les clefs grinçaient avec un bruit terrible--frinc! frinc!
frinc--qui me fit peur.
«Monsieur Viot, dit le principal, voici le remplaçant de M. Serrières
qui nous arrive.»
M. Viot s'inclina et me sourit le plus doucement du monde. Ses clefs, au
contraire, s'agitèrent d'un air ironique et méchant comme pour dire: «Ce
petit homme-là remplacer M. Serrières! allons donc! allons donc!»
Le principal comprit aussi bien que moi ce que les clefs venaient de
dire, et ajouta avec un soupir: «Je sais qu'en perdant M. Serrières,
nous faisons une perte presque irréparable (ici les clefs poussèrent un
véritable sanglot...); mais je suis sûr que si M. Viot veut bien prendre
le nouveau maître sous sa tutelle spéciale, et lui inculquer ses
précieuses idées sur l'enseignement, l'ordre et la discipline de la
maison n'auront pas trop à souffrir du départ de M. Serrières.»
Toujours souriant et doux, M. Viot répondit que sa bienveillance m'était
acquise et qu'il m'aiderait volontiers de ses conseils; mais les clefs
n'étaient pas bienveillantes, elles. Il fallait les entendre s'agiter et
grincer avec frénésie: «Si tu bouges, petit drôle, gare à toi.»
«Monsieur Eyssette, conclut le principal, vous pouvez vous retirer.
Pour ce soir encore, il faudra que vous couchiez à l'hôtel... Soyez ici
demain à huit heures... Allez...»
Et il me congédia d'un geste digne.
M. Viot, plus souriant et plus doux que jamais, m'accompagna jusqu'à la
porte; mais, avant de me quitter, il me glissa dans la main un petit
cahier.
«C'est le règlement de la maison, me dit-il. Lisez et méditez...»
Puis il ouvrit la porte et la referma sur moi, en agitant ses clefs
d'une façon... frinc! frinc! frinc!
Ces messieurs avaient oublié de m'éclairer... J'errai un moment parmi
les grands corridors tout noirs, tâtant les murs pour essayer de
retrouver mon chemin. De loin en loin, un peu de lune entrait par le
grillage d'une fenêtre haute et m'aidait à m'orienter. Tout à coup, dans
la nuit des galeries, un point lumineux brilla, venant à ma rencontre...
Je fis encore quelques pas; la lumière grandit, s'approcha de moi, passa
à mes côtés, s'éloigna, disparut. Ce fut comme une vision; mais, si
rapide qu'elle eût été, je pus en saisir les moindres détails.
Figurez-vous deux femmes, non, deux ombres... L'une vieille, ridée,
ratatinée, pliée en deux, avec d'énormes lunettes qui lui cachaient la
moitié du visage; l'autre, jeune, svelte, un peu grêle comme tous les
fantômes, mais ayant--ce que les fantômes n'ont pas en général--une
paire d'yeux, très grands et si noirs, si noirs... La vieille tenait à
la main une petite lampe de cuivre; les yeux noirs, eux, ne portaient
rien. Les deux ombres passèrent près de moi, rapides, silencieuses, sans
me voir, et depuis longtemps elles avaient disparu que j'étais encore
debout, à la même place, sous une double impression de charme et de
terreur.
Je repris ma route à tâtons, mais le coeur me battait bien fort, et
j'avais toujours devant moi, dans l'ombre, l'horrible fée aux lunettes
marchant à côté des yeux noirs...
Il s'agissait cependant de découvrir un gîte pour la nuit; ce n'était
pas une mince affaire. Heureusement, l'homme aux moustaches, que je
trouvai fumant sa pipe devant la loge du portier, se mit tout de suite
à ma disposition et me proposa de me conduire dans un bon petit hôtel
point trop cher, où je serais servi comme un prince. Vous pensez si
j'acceptai de bon coeur.
Cet homme à moustaches avait l'air très bon enfant; chemin faisant,
j'appris qu'il s'appelait Roger, qu'il était professeur de danse,
d'équitation, d'escrime et de gymnastique au collège de Sarlande, et
qu'il avait servi longtemps dans les chasseurs d'Afrique. Ceci acheva de
me le rendre sympathique. Les enfants sont toujours portés à aimer les
soldats. Nous nous séparâmes à la porte de l'hôtel avec force poignées
de main, et la promesse formelle de devenir une paire d'amis.
Et maintenant, lecteur, un aveu me reste à te faire.
Quand le petit Chose se trouva seul dans cette chambre froide, devant
ce lit d'auberge inconnu et banal, loin de ceux qu'il aimait, son
coeur éclata, et ce grand philosophe pleura comme un enfant. La vie
l'épouvantait à présent; il se sentait faible et désarmé devant elle,
et il pleurait, il pleurait... Tout à coup, au milieu de ses larmes,
l'image des siens passa devant ses yeux; il vit la maison déserte, la
famille dispersée, la mère ici, le père là-bas... Plus de toit! plus
de foyer! et alors, oubliant sa propre détresse pour ne songer qu'à la
misère commune, le petit Chose prit une grande et belle résolution:
celle de reconstituer la maison Eyssette et de reconstruire le foyer
à lui tout seul. Puis, fier d'avoir trouvé ce noble but à sa vie, il
essuya ces larmes indignes d'un homme, d'un reconstructeur de foyer, et
sans perdre une minute, entama la lecture du règlement de M. Viot, pour
se mettre au courant de ses nouveaux devoirs.
Ce règlement, recopié avec amour de la propre main de M. Viot, son
auteur, était un véritable traité, divisé méthodiquement en trois
parties:
1° Devoirs du maître d'étude envers ses supérieurs; 2° Devoirs du
maître d'étude envers ses collègues; 3° Devoirs du maître d'étude
envers les élèves.
Tous les cas y étaient prévus, depuis le carreau brisé jusqu'aux deux
mains qui se lèvent en même temps à l'étude; tous les détails de la
vie des maîtres y étaient consignés, depuis le chiffre de leurs
appointements jusqu'à la demi-bouteille de vin à laquelle ils avaient
droit à chaque repas.
Le règlement se terminait par une belle pièce d'éloquence, un discours
sur l'utilité du règlement lui-même; mais, malgré son respect pour
l'oeuvre de M. Viot, le petit Chose n'eut pas la force d'aller jusqu'au
bout, et--juste au plus beau passage du discours--il s'endormit...
Cette nuit-là, je dormis mal. Mille rêves fantastiques troublèrent mon
sommeil... Tantôt, c'était les terribles clefs de M. Viot que je croyais
entendre, frinc! frinc! frinc! ou bien la fée aux lunettes qui venait
s'asseoir à mon chevet et qui me réveillait en sursaut; d'autres fois
aussi les yeux noirs--oh! comme ils étaient noirs!--s'installaient au
pied de mon lit, me regardant avec une étrange obstination...
Le lendemain, à huit heures, j'arrivai au collège. M. Viot, debout sur
la porte, son trousseau de clefs à la main, surveillait l'entrée des
externes. Il m'accueillit avec son plus doux sourire.
«Attendez sous le porche, me dit-il, quand les élèves seront rentrés, je
vous présenterai à vos collègues.»
J'attendis sous le porche, me promenant de long en large, saluant
jusqu'à terre MM. les professeurs qui accouraient, essoufflés. Un seul
de ces messieurs me rendit mon salut; c'était un prêtre, le professeur
de philosophie, «un original» me dit M. Viot... Je l'aimai tout de
suite, cet original-là.
La cloche sonna. Les classes se remplirent... Quatre ou cinq grands
garçons de vingt-cinq à trente ans, mal vêtus, figures communes,
arrivèrent en gambadant et s'arrêtèrent interdits à l'aspect de M. Viot.
«Messieurs, leur dit le surveillant général en me désignant, voici M.
Daniel Eyssette, votre nouveau collègue.»
Ayant dit, il fit une longue révérence et se retira, toujours souriant,
toujours la tête sur l'épaule, et toujours agitant les horribles clefs.
Mes collègues et moi nous nous regardâmes un moment en silence.
Le plus grand et le plus gros d'entre eux prit le premier la parole:
c'était M. Serrières, le fameux Serrières, que j'allais remplacer.
«Parbleu! s'écria-t-il d'un ton joyeux, c'est bien le cas de dire que
les maîtres se suivent, mais ne se ressemblent pas.»
Ceci était une allusion à la prodigieuse différence de taille qui
existait entre nous. On en rit beaucoup, beaucoup, moi le premier; mais
je vous assure qu'à ce moment-là le petit Chose aurait volontiers vendu
son âme au diable pour avoir seulement quelques pouces de plus.
«Ça ne fait rien, ajouta le gros Serrières en me tendant la main;
quoiqu'on ne soit pas bâti pour passer sous la même toise, on peut tout
de même vider quelques flacons ensemble. Venez avec nous, collègue...,
je paie un punch d'adieu au café Barbette; je veux que vous en soyez...,
on fera connaissance en trinquant.»
Sans me laisser le temps de répondre, il prit mon bras sous le sien et
m'entraîna dehors.
Le café Barbette, où mes nouveaux collègues me menèrent, était situé sur
la place d'armes. Les sous-officiers de la garnison le fréquentaient,
et ce qui frappait en y entrant, c'était la quantité de shakos et de
ceinturons pendus aux patères...
Ce jour-là, le départ de Serrières et son punch d'adieu avaient attiré
le ban et l'arrière-ban des habitués... Les sous-officiers auxquels
Serrières me présenta en arrivant, m'accueillirent avec beaucoup de
cordialité. A vrai dire, pourtant, l'arrivée du petit Chose ne fit pas
grande sensation, et je fus bien vite oublié, dans le coin de la
salle où je m'étais réfugié timidement... Pendant que les verres se
remplissaient, le gros Serrières vint s'asseoir à côté de moi; il avait
quitté sa redingote et tenait aux dents une longue pipe de terre sur
laquelle son nom était en lettres de porcelaine. Tous les maîtres
d'étude avaient, au café Barbette, une pipe comme cela.
«Eh bien, collègue, me dit le gros Serrières, vous voyez qu'il y a
encore de bons moments dans le métier... En somme, vous êtes bien tombé
en venant à Sarlande pour votre début. D'abord l'absinthe du café
Barbette est excellente et puis, là-bas, à la boîte, vous ne serez pas
trop mal.»
La boîte, c'était le collège.
«Vous allez avoir l'étude des petits, des gamins qu'on mène à la
baguette. Il faut voir comme je les ai dressés! Le principal n'est pas
méchant; les collègues sont de bons garçons: il n'y a que la vieille et
le père Viot...
--Quelle vieille? demandai-je en tressaillant.
--Oh! vous la connaîtrez bientôt. A toute heure du jour et de la
nuit, on la rencontre rôdant par le collège, avec une énorme paire
de lunettes... C'est une tante du principal; et elle remplit ici les
fonctions d'économe. Ah! la coquine! si nous ne mourons pas de faim, ce
n'est pas de sa faute.»
Au signalement que me donnait Serrières, j'avais reconnu la fée aux
lunettes et malgré moi je me sentais rougir. Dix fois, je fus sur le
point d'interrompre mon collègue et de lui demander: «Et les yeux
noirs?» Mais je n'osai pas. Parler des yeux noirs au café Barbette!
En attendant, le punch circulait, les verres vides s'emplissaient, les
verres remplis se vidaient; c'était des toasts, des oh! oh! des ah! ah!
des queues de billard en l'air, des bousculades, de gros rires, des
calembours, des confidences...
Peu à peu, le petit Chose se sentit moins timide. Il avait quitté son
encoignure et se promenait par le café, parlant haut, le verre à la
main.
A cette heure, les sous-officiers étaient ses amis; il raconta
effrontément à l'un d'eux qu'il appartenait à une famille très riche et
qu'à la suite de quelques folies de jeune homme, on l'avait chassé de la
maison paternelle; il s'était fait maître d'étude pour vivre mais il
ne pensait pas rester au collège longtemps... Vous comprenez, avec une
famille tellement riche!...
Ah! si ceux de Lyon avaient pu l'entendre à ce moment-là.
Ce que c'est que de nous, pourtant! Quand on sut au café Barbette que
j'étais un fils de famille en rupture de ban, un polisson, un mauvais
drôle, et non point, comme on aurait pu le croire, un pauvre garçon
condamné par la misère à la pédagogie, tout le monde me regarda d'un
meilleur oeil. Les plus anciens sous-officiers ne dédaignèrent pas de
m'adresser la parole; on alla même plus loin: au moment de partir,
Roger, le maître d'armes, mon ami de la veille, se leva et porta un
toast à Daniel Eyssette. Vous pensez si le petit Chose fut fier.
Le toast à Daniel Eyssette donna le signal du départ. Il était dix
heures moins le quart, c'est-à-dire l'heure de retourner au collège.
L'homme aux clefs nous attendait sur la porte.
«Monsieur Serrières, dit-il à mon gros collègue que le punch d'adieu
faisait trébucher, vous allez, pour la dernière fois, conduire vos
élèves à l'étude; dès qu'ils seront entrés, M. le principal et moi nous
viendrons installer le nouveau maître.»
En effet, quelques minutes après, le principal, M. Viot et le nouveau
maître faisaient leur entrée solennelle à l'étude.
Tout le monde se leva.
Le principal me présenta aux élèves en un discours un peu long, mais
plein de dignité; puis il se retira suivi du gros Serrières que le punch
d'adieu tourmentait de plus en plus. M. Viot resta le dernier. Il ne
prononça pas de discours, mais ses clefs, frinc! frinc! frinc! parlèrent
pour lui d'une façon si terrible, frinc! frinc! frinc! si menaçante, que
toutes les têtes se cachèrent sous les couvercles des pupitres et que le
nouveau maître lui-même n'était pas rassuré.
Aussitôt que les terribles clefs furent dehors, un tas de figures
malicieuses sortirent de derrière les pupitres; toutes les barbes
de plumes se portèrent aux lèvres, tous ces petits yeux brillants,
moqueurs, effarés, se fixèrent sur moi, tandis qu'un long chuchotement
courait de table en table.
Un peu troublé, je gravis lentement les degrés de ma chaise; j'essayai
de promener un regard féroce autour de moi, puis, enflant ma voix, je
criai entre deux grands coups secs frappés sur la table:
«Travaillons, messieurs, travaillons!»
C'est ainsi que le petit Chose commença sa première étude.
VI
LES PETITS
Ceux-là n'étaient pas méchants; c'étaient les autres. Ceux-là ne me
firent jamais de mal, et moi je les aimais bien, parce qu'ils ne
sentaient pas encore le collège et qu'on lisait toute leur âme dans
leurs yeux.
Je ne les punissais jamais. A quoi bon? Est-ce qu'on punit les
oiseaux?... Quand ils pépiaient trop haut, je n'avais qu'à crier:
«Silence!» Aussitôt ma volière se taisait--au moins pour cinq minutes.
Le plus âgé de l'étude avait onze ans. Onze ans, je vous demande! Et le
gros Serrières qui se vantait de les mener à la baguette!...
Moi, je ne les menai pas à la baguette. J'essayai d'être toujours bon,
voilà tout.
Quelquefois, quand ils avaient été bien sages, je leur racontais une
histoire... Une histoire!... Quel bonheur! Vite, vite, on pliait les
cahiers, on fermait les livres; encriers, règles, porte-plume, on jetait
tout pêle-mêle au fond des pupitres; puis, les bras croisés sur la
table, on ouvrait de grands yeux et on écoutait. J'avais composé à leur
intention cinq ou six petits contes fantastiques: _les Débuts d'une
cigale_, _les Infortunes de Jean Lapin_, etc. Alors, comme aujourd'hui,
le bonhomme La Fontaine était mon saint de prédilection dans le
calendrier littéraire, et mes romans ne faisaient que commenter ses
fables; seulement j'y mêlais de ma propre histoire. Il y avait toujours
un pauvre grillon obligé de gagner sa vie comme le petit Chose, des
bêtes à bon Dieu qui cartonnaient en sanglotant, comme Eyssette
(Jacques). Cela amusait beaucoup mes petits, et moi aussi cela m'amusait
beaucoup. Malheureusement M. Viot n'entendait pas qu'on s'amusât de la
sorte.
Trois ou quatre fois par semaine, le terrible homme aux clefs faisait
une tournée d'inspection dans le collège, pour voir si tout s'y passait
selon le règlement... Or, un de ces jours-là, il arriva dans notre étude
juste au moment le plus pathétique de l'histoire de Jean Lapin. En
voyant entrer M. Viot toute l'étude tressauta. Les petits, effarés, se
regardèrent. Le narrateur s'arrêta court. Jean Lapin, interdit, resta
une patte en l'air, en dressant de frayeur ses grandes oreilles.
Debout devant ma chaire, le souriant M. Viot promenait un long regard
d'étonnement sur les pupitres dégarnis. Il ne parlait pas, mais ses
clefs s'agitaient d'un air féroce: «Frinc! frinc! frinc! tas de drôles,
on ne travaille donc plus ici!»
J'essayai tout tremblant d'apaiser les terribles clefs.
«Ces messieurs ont beaucoup travaillé, ces jours-ci, balbutiai-je...
J'ai voulu les récompenser en leur racontant une petite histoire.»
M. Viot ne me répondit pas. Il s'inclina en souriant, fit gronder ses
clefs une dernière fois et sortit.
Le soir, à la récréation de quatre heures, il vint vers moi, et me
remit, toujours souriant, toujours muet, le cahier du règlement ouvert à
la page 12: _Devoirs du maître envers les élèves_.
Je compris qu'il ne fallait plus raconter d'histoires et je n'en
racontai plus jamais.
Pendant quelques jours, mes petits furent inconsolables. Jean Lapin leur
manquait; et cela me crevait le coeur de ne pouvoir le leur rendre. Je
les aimais tant, si vous saviez, ces gamins-là! Jamais nous ne nous
quittions... Le collège était divisé en trois quartiers très distincts:
les grands, les moyens, les petits; chaque quartier avait sa cour, son
dortoir, son étude. Mes petits étaient donc à moi, bien à moi. Il me
semblait que j'avais trente-cinq enfants.
A part ceux-là, pas un ami. M. Viot avait beau me sourire, me prendre
par le bras aux récréations, me donner des conseils au sujet du
règlement, je ne l'aimais pas, je ne pouvais pas l'aimer; ses clefs
me faisaient trop peur. Le principal, je ne le voyais jamais. Les
professeurs méprisaient le petit Chose et le regardaient du haut de
leur toque. Quant à mes collègues, la sympathie que l'homme aux clefs
paraissait me témoigner me les avait aliénés; d'ailleurs, depuis ma
présentation aux sous-officiers, je n'étais plus retourné au café
Barbette, et ces braves gens ne me le pardonnaient pas.
Il n'y avait pas jusqu'au portier Cassagne et au maître d'armes Roger
qui ne fussent pas contre moi. Le maître d'armes surtout semblait m'en
vouloir terriblement. Quand je passais à côté de lui, il frisait sa
moustache d'un air féroce et roulait de gros yeux, comme s'il eût voulu
sabrer un cent d'Arabes. Une fois il dit très haut à Cassagne, en me
regardant, qu'il n'aimait pas les espions. Cassagne ne répondit pas;
mais je vis bien à son air qu'il ne les aimait pas non plus... De quels
espions s'agissait-il?... Cela me fit beaucoup penser.
Devant cette antipathie universelle, j'avais pris bravement mon parti.
Le maître des moyens partageait avec moi une petite chambre, au
troisième étage, sous les combles; c'est là que je me réfugiais pendant
les heures de classe. Comme mon collègue passait tout son temps au café
Barbette, la chambre m'appartenait; c'était ma chambre, mon chez moi.
A peine rentré, je m'enfermais à double tour, je traînais ma malle--il
n'y avait pas de chaise dans ma chambre--devant un vieux bureau criblé
de taches d'encre et d'inscriptions au canif, j'étalais dessus tous mes
livres, et à l'ouvrage.
Alors on était au printemps... Quand je levais la tête, je voyais
le ciel tout bleu et les grands arbres de la cour déjà couverts de
feuilles. Au-dehors pas de bruit. De temps en temps la voix monotone
d'un élève récitant sa leçon, une exclamation de professeur en colère,
une querelle sous le feuillage entre moineaux...; puis, tout rentrait
dans le silence, le collège avait l'air de dormir.
Le petit Chose, lui, ne dormait pas. Il ne rêvait pas même, ce qui est
une adorable façon de dormir. Il travaillait, travaillait sans relâche,
se bourrant de grec et de latin à se faire sauter la cervelle.
Quelquefois, au plein coeur de son aride besogne, un doigt mystérieux
frappait à la porte.
«Qui est là?
--C'est moi, la Muse, ton ancienne amie, la femme du cahier rouge,
ouvre-moi vite, petit Chose.»
Mais le petit Chose se gardait d'ouvrir. Il s'agissait bien de la Muse,
ma foi!
Au diable le cahier rouge! L'important pour le quart d'heure était
de faire beaucoup de thèmes grecs, de passer licencié, d'être nommé
professeur, et de reconstruire au plus vite un beau foyer tout neuf pour
la famille Eyssette.
Cette pensée que je travaillais pour la famille me donnait un grand
courage et me rendait la vie plus douce. Ma chambre elle-même en était
embellie.... Oh! mansarde, chère mansarde, quelles belles heures j'ai
passées entre tes quatre murs! Comme j'y travaillais bien! Comme je m'y
sentais brave!...
Si j'avais quelques bonnes heures, j'en avais de mauvaises aussi. Deux
fois par semaine, le dimanche et le jeudi, il fallait mener les enfants
en promenade. Cette promenade était un supplice pour moi.
D'habitude nous allions à la Prairie, une grande pelouse qui s'étend
comme un tapis au pied de la montagne, à une demi-lieue de la ville.
Quelques gros châtaigniers, trois ou quatre guinguettes peintes en
jaune, une source vive courant dans le vert, faisaient l'endroit
charmant et gai pour l'oeil.... Les trois études s'y rendaient
séparément; une fois là, on les réunissait sous la surveillance d'un
seul maître qui était toujours moi. Mes deux collègues allaient se faire
régaler par des grands dans les guinguettes voisines, et comme on ne
m'invitait jamais, je restais pour garder les élèves.... Un dur métier
dans ce bel endroit!
Il aurait fait si bon s'étendre sur cette herbe verte, dans l'ombre des
châtaigniers, et se griser de serpolet, en écoutant chanter la petite
source!... Au lieu de cela, il fallait surveiller, crier, punir...
J'avais tout le collège sur les bras. C'était terrible...
Mais le plus terrible encore, ce n'était pas de surveiller les élèves à
la Prairie, c'était de traverser la ville avec ma division, la division
des petits. Les autres divisions emboîtaient le pas à merveille
et sonnaient des talons comme de vieux grognards! cela sentait la
discipline et le tambour. Mes petits, eux, n'entendaient rien à toutes
ces belles choses. Ils n'allaient pas en rang, se tenaient par la main
et jacassaient le long de la route. J'avais beau leur crier: «Gardez vos
distances!» Ils ne me comprenaient pas et marchaient tout de travers.
J'étais assez content de ma tête de colonne. J'y mettais les plus
grands, les plus sérieux, ceux qui portaient la tunique; mais à la
queue, quel gâchis! quel désordre! Une marmaille folle, des cheveux
ébouriffés, des mains sales, des culottes en lambeaux! Je n'osais pas
les regarder.
_Desinit in piscem_, me disait à ce sujet le souriant M. Viot, homme
d'esprit à ses heures. Le fait est que ma queue de colonne avait une
triste mine.
Comprenez-vous mon désespoir de me montrer dans les rues de Sarlande en
pareil équipage, et le dimanche, surtout! Les cloches carillonnaient,
les rues étaient pleines de monde. On rencontrait des pensionnats de
demoiselles qui allaient à vêpres, des modistes en bonnet rose, des
élégants en pantalon gris perle. Il fallait traverser tout cela avec un
habit râpé et une division ridicule. Quelle honte!...
Parmi tous ces diablotins ébouriffés que je promenais deux fois par
semaine dans la ville, il y en avait un surtout, un demi-pensionnaire,
qui me désespérait par sa laideur et sa mauvaise tenue.
Imaginez un horrible petit avorton, si petit que c'en était ridicule;
avec cela disgracieux, sale, mal peigné, mal vêtu, sentant le ruisseau,
et, pour que rien ne lui manquât, affreusement bancal.
Jamais pareil élève, s'il est permis toutefois de donner à ça le nom
d'élève, ne figura sur les feuilles d'inscription de l'Université.
C'était à déshonorer un collège.
Pour ma part, je l'avais pris en aversion; et quand je le voyais, les
jours de promenade, se dandiner à la queue de la colonne avec la grâce
d'un jeune canard, il me venait des envies furieuses de le chasser à
grands coups de botte pour l'honneur de ma division.
Bamban--nous l'avions surnommé Bamban à cause de sa démarche plus
qu'irrégulière--, Bamban était loin d'appartenir à une famille
aristocratique. Cela se voyait sans peine à ses manières, à ses façons
de dire et surtout aux belles relations qu'il avait dans le pays.
Tous les gamins de Sarlande étaient ses amis.
Grâce à lui, quand nous sortions, nous avions toujours à nos trousses
une nuée de polissons qui faisaient la roue sur nos derrières,
appelaient Bamban par son nom, le montraient du doigt, lui jetaient des
peaux de châtaignes, et mille autres bonnes singeries. Mes petits s'en
amusaient beaucoup, mais moi, je ne riais pas, et j'adressais chaque
semaine au principal un rapport circonstancié sur l'élève Bamban et les
nombreux désordres que sa présence entraînait.
Malheureusement mes rapports restaient sans réponse et j'étais toujours
obligé de me montrer dans les rues en compagnie de M. Bamban, plus sale
et plus bancal que jamais.
Un dimanche entre autres, un beau dimanche de fête et de grand soleil,
il m'arriva pour la promenade dans un état de toilette tel que nous en
fûmes tous épouvantés. Vous n'avez jamais rien rêvé de semblable. Des
mains noires, des souliers sans cordon, de la boue jusque dans les
cheveux, presque plus de culotte... un monstre.
Le plus risible, c'est qu'évidemment on l'avait fait très beau, ce
jour-là, avant de me l'envoyer. Sa tête, mieux peignée qu'à l'ordinaire,
était encore roide de pommade, et le noeud de cravate avait je ne sais
quoi qui sentait les doigts maternels. Mais il y a tant de ruisseaux
avant d'arriver au collège!...
Bamban s'était roulé dans tous.
Quand je le vis prendre son rang parmi les autres, paisible et souriant
comme si de rien n'était, j'eus un mouvement d'horreur et d'indignation.
Je lui criai: «Va-t'en!»
Bamban pensa que je plaisantais et continua de sourire. Il se croyait
très beau, ce jour-là!
Je lui criai de nouveau: «Va-t'en! va-t'en!» Il me regarda d'un air
triste et soumis, son oeil suppliait; mais je fus inexorable et la
division s'ébranla, le laissant seul, immobile au milieu de la rue.
Je me croyais délivré de lui pour toute la journée, lorsqu'au sortir de
la ville des rires et des chuchotements à mon arrière-garde me firent
retourner la tête.
A quatre ou cinq pas derrière nous, Bamban suivait la promenade
gravement.
«Doublez le pas», dis-je aux deux premiers.
Les élèves comprirent qu'il s'agissait de faire une niche au bancal, et
la division se mit à filer d'un train d'enfer.
De temps en temps on se retournait pour voir si Bamban pouvait suivre,
et on riait de l'apercevoir là-bas, bien loin, gros comme le poing
trottant dans la poussière de la route, au milieu des marchands de
gâteaux et de limonade.
Cet enragé-là arriva à la Prairie presque en même temps que nous.
Seulement il était pâle de fatigue et tirait la jambe à faire pitié.
J'en eus le coeur touché, et, un peu honteux de ma cruauté, je l'appelai
près de moi doucement.
Il avait une petite blouse fanée, à carreaux rouges, la blouse du petit
Chose, au collège de Lyon.
Je la reconnus tout de suite, cette blouse, et dans moi-même je me
disais: «Misérable, tu n'as pas honte? Mais c'est toi, le petit Chose
que tu t'amuses à martyriser ainsi.» Et, plein de larmes intérieures, je
me mis à aimer de tout mon coeur ce pauvre déshérité.
Bamban s'était assis par terre à cause de ses jambes qui lui faisaient
mal. Je m'assis près de lui. Je lui parlai.... Je lui achetai une
orange.... J'aurais voulu lui laver les pieds.
A partir de ce jour, Bamban devint mon ami. J'appris sur son compte des
choses attendrissantes....
C'était le fils d'un maréchal-ferrant qui, entendant vanter partout les
bienfaits de l'éducation, se saignait les quatre membres, le pauvre
homme! pour envoyer son enfant demi-pensionnaire au collège. Mais,
hélas! Bamban n'était pas fait pour le collège, et il n'y profitait
guère.
Le jour de son arrivée, on lui avait donné un modèle de bâtons en lui
disant: «Fais des bâtons!» Et depuis un an, Bamban, faisait des bâtons.
Et quels bâtons, grand Dieu!... tortus, sales, boiteux, clopinants, des
bâtons de Bamban!...
Personne ne s'occupait de lui. Il ne faisait spécialement partie
d'aucune classe; en général, il entrait dans celle qu'il voyait ouverte.
Un jour, on le trouva en train de faire ses bâtons dans la classe de
philosophie.... Un drôle d'élève ce Bamban!
Je le regardais quelquefois à l'étude, courbé en deux sur son cahier,
suant, soufflant, tirant la langue, tenant sa plume à pleines mains
et appuyant de toutes ses forces, comme s'il eût voulu traverser la
table.... A chaque bâton il reprenait de l'encre, et à la fin de chaque
ligne, il rentrait sa langue et se reposait en se frottant les mains.
Bamban travaillait de meilleur coeur maintenant que nous étions amis....
Quand il avait terminé une page, il s'empressait de gravir ma chaire à
quatre pattes et posait son chef-d'oeuvre devant moi, sans parler.
Je lui donnais une petite tape affectueuse en lui disant: «C'est très
bien!» C'était hideux, mais je ne voulais pas le décourager.
De fait, peu à peu, les bâtons commençaient à marcher plus droit, la
plume crachait moins, et il y avait moins d'encre sur les cahiers....
Je crois que je serais venu à bout de lui apprendre quelque chose;
malheureusement, la destinée nous sépara. Le maître des moyens quittait
le collège. Comme la fin de l'année était proche, le principal ne voulut
pas prendre un nouveau maître. On installa un rhétoricien à barbe dans
la chaire des petits, et c'est moi qui fus chargé de l'étude des moyens.
Je considérai cela comme une catastrophe.
D'abord les moyens m'épouvantaient. Je les avais vus à l'oeuvre les
jours de Prairie, et la pensée que j'allais vivre sans cesse avec eux me
serrait le coeur.
Puis il fallait quitter mes petits, mes chers petits que j'aimais
tant.... Comment serait pour eux le rhétoricien à barbe?... Qu'allait
devenir Bamban? J'étais réellement malheureux.
Et mes petits aussi se désolaient de me voir partir. Le jour où je leur
fis ma dernière étude, il y eut un moment d'émotion quand la cloche
sonna.... Ils voulurent tous m'embrasser. Quelques-uns même, je vous
assure, trouvèrent des choses charmantes à me dire.
Et Bamban?...
Bamban ne parla pas. Seulement, au moment où je sortais, il s'approcha
de moi, tout rouge, et me mit dans la main, avec solennité, un superbe
cahier de bâtons qu'il avait dessinés à mon intention.
Pauvre Bamban!
VII
LE PION
Je pris donc possession de l'étude des moyens.
Je trouvai là une cinquantaine de méchants drôles, montagnards joufflus
de douze à quatorze ans, fils de métayers enrichis, que leurs parents
envoyaient au collège pour en faire de petits bourgeois, à raison de
cent vingt francs par trimestre.
Grossiers, insolents, orgueilleux, parlant entre eux un rude patois
cévenol auquel je n'entendais rien, ils avaient presque tous cette
laideur spéciale à l'enfance qui mue, de grosses mains rouges avec des
engelures, des voix de jeunes coqs enrhumés, le regard abruti, et par
là-dessus l'odeur du collège.... Ils me haïrent tout de suite, sans me
connaître. J'étais pour eux l'ennemi, le Pion; et du jour où je m'assis
dans ma chaire, ce fut la guerre entre nous, une guerre acharnée, sans
trêve, de tous les instants.
Ah! les cruels enfants, comme ils me firent souffrir!...
Je voudrais en parler sans rancune, ces tristesses sont si loin de
nous!... Eh bien, non, je ne puis pas; et tenez! à l'heure même où
j'écris ces lignes, je sens ma main qui tremble de fièvre et d'émotion.
Il me semble que j'y suis encore.
Eux ne pensent plus à moi, j'imagine. Ils ne se souviennent plus du
petit Chose, ni de ce beau lorgnon qu'il avait acheté pour se donner
l'air plus grave....
Mes anciens élèves sont des hommes maintenant, des hommes sérieux.
Soubeyrol doit être notaire quelque part, là-haut, dans les Cévennes;
Veillon (cadet), greffier au tribunal; Loupi, pharmacien, et Bouzanquet,
vétérinaire. Ils ont des positions, du ventre, tout ce qu'il faut.
Quelquefois, pourtant, quand ils se rencontrent au cercle ou sur la
place de l'église, ils se rappellent le bon temps du collège, et alors
peut-être il leur arrive de parler de moi.
«Dis donc, greffier, te souviens-tu du petit Eyssette, notre pion de
Sarlande, avec ses longs cheveux et sa figure de papier mâché? Quelle
bonnes farces nous lui avons faites!»
C'est vrai, messieurs. Vous lui avez fait de bonnes farces, et votre
ancien pion ne les a pas encore oubliées....
Ah! le malheureux pion! vous a-t-il assez fait rire! L'avez-vous fait
assez pleurer!... Oui, pleurer!... Vous l'avez fait pleurer, et c'est ce
qui rendait vos farces bien meilleures....
Que de fois, à la fin d'une journée de martyre, le pauvre diable, blotti
dans sa couchette, a mordu sa couverture pour que vous n'entendiez pas
ses sanglots!...
C'est si terrible de vivre entouré de malveillance, d'avoir toujours
peur, d'être toujours sur le qui-vive, toujours méchant, toujours armé,
c'est si terrible de punir--on fait des injustices malgré soi--si
terrible de douter, de voir partout des pièges, de ne pas manger
tranquille, de ne pas dormir en repos, de se dire toujours, même aux
minutes de trêve: «Ah! mon Dieu!... Qu'est-ce qu'ils vont me faire,
maintenant?»
Non, vivrait-il cent ans, le pion Daniel Eyssette n'oubliera jamais tout
ce qu'il souffrit au collège de Sarlande, depuis le triste jour où il
entra dans l'étude des moyens.
Et pourtant--je ne veux pas mentir--j'avais gagné quelque chose à
changer d'étude: maintenant je voyais les yeux noirs.
Deux fois par jour, aux heures de récréation, je les apercevais de loin
travaillant derrière une fenêtre du premier étage qui donnait sur la
cour des moyens.... Ils étaient là, plus noirs, plus grands que jamais,
penchés du matin jusqu'au soir sur une couture interminable; car les
yeux noirs cousaient, ils ne se lassaient pas de coudre. C'était pour
coudre, rien que pour coudre, que la vieille fée aux lunettes les avait
pris aux Enfants trouvés--car les yeux noirs ne connaissaient ni leur
père ni leur mère--, et, d'un bout à l'autre de l'année, ils cousaient,
cousaient sans relâche, sous le regard implacable de l'horrible fée aux
lunettes, filant sa quenouille à côté d'eux.
Moi, je les regardais. Les récréations me semblaient trop courtes.
J'aurais passé ma vie sous cette fenêtre bénie derrière laquelle
travaillaient les yeux noirs. Eux aussi savaient que j'étais là. De
temps en temps ils se levaient de dessus leur couture, et le regard
aidant, nous nous parlions,--sans nous parler.
«Vous êtes bien malheureux, monsieur Eyssette?
--Et vous aussi, pauvres yeux noirs?
--Nous, nous n'avons ni père ni mère.
--Moi, mon père et ma mère sont loin.
--La fée aux lunettes est terrible, si vous saviez.
--Les enfants me font bien souffrir, allez.
--Courage, monsieur Eyssette.
--Courage, beaux yeux noirs.»
On ne s'en disait jamais plus long. Je craignais toujours de voir
apparaître M. Viot avec ses clefs--frinc! frinc! frinc!--, et là-haut,
derrière la fenêtre, les yeux noirs avaient leur M. Viot aussi. Après un
dialogue d'une minute, ils se baissaient bien vite et reprenaient leur
couture sous le regard féroce des grandes lunettes à monture d'acier.
Chers yeux noirs! nous ne nous parlions jamais qu'à de longues distances
et par des regards furtifs, et cependant je les aimais de toute mon âme.
Il y avait encore l'abbé Germane que j'aimais bien...
Cet abbé Germane était le professeur de philosophie. Il passait pour
un original, et dans le collège tout le monde le craignait, même le
principal, même M. Viot. Il parlait peu, d'une voix brève et cassante,
nous tutoyait tous, marchait à grands pas, la tête en arrière, la
soutane relevée, faisant sonner--comme un dragon--les talons de ses
souliers à boucles. Il était grand et fort. Longtemps je l'avais cru
très beau; mais un jour, en le regardant de plus près, je m'aperçus que
cette noble face de lion avait été horriblement défigurée par la petite
vérole. Pas un coin du visage qui ne fût haché, sabré, couturé, un
Mirabeau en soutane.
L'abbé vivait sombre et seul, dans une petite chambre qu'il occupait à
l'extrémité de la maison, ce qu'on appelait le vieux collège. Personne
n'entrait jamais chez lui, excepté ses deux frères, deux méchants
vauriens qui étaient dans mon étude et dont il payait l'éducation...
Le soir, quand on traversait les cours pour monter au dortoir, on
apercevait, là-haut, dans les bâtiments noirs et ruinés du vieux
collège, une petite lueur pâle qui veillait: c'était la lampe de l'abbé
Germane. Bien des fois aussi, le matin, en descendant pour l'étude de
six heures, je voyais, à travers la brume, la lampe brûler encore;
l'abbé Germane ne s'était pas couché... On disait qu'il travaillait à un
grand ouvrage de philosophie.
Pour ma part, même avant de le connaître, je me sentais une grande
sympathie pour cet étrange abbé. Son horrible et beau visage, tout
resplendissant d'intelligence, m'attirait. Seulement, on m'avait tant
effrayé par le récit de ses bizarreries et de ses brutalités, que je
n'osais pas aller vers lui. J'y allai cependant, et pour mon bonheur.
Voici dans quelles circonstances...
Il faut vous dire qu'en ce temps-là j'étais plongé jusqu'au cou dans
l'histoire de la philosophie... Un rude travail pour le petit Chose!
Or, certain jour, l'envie me vint de lire Condillac. Entre nous, le
bonhomme ne vaut même pas la peine qu'on le lise; c'est un philosophe
pour rire, et tout son bagage philosophique tiendrait dans le chaton
d'une bague à vingt-cinq sous; mais, vous savez, quand on est jeune, on
a sur les choses et sur les hommes des idées tout de travers.
Je voulais donc lire Condillac. Il me fallait un Condillac coûte que
coûte. Malheureusement, la bibliothèque du collège en était absolument
dépourvue, et les libraires de Sarlande ne tenaient pas cet article-là.
Je résolus de m'adresser à l'abbé Germane. Ses frères m'avaient dit que
sa chambre contenait plus de deux mille volumes, et je ne doutais pas
de trouver chez lui le livre de mes rêves. Mais ce diable d'homme
m'épouvantait, et pour me décider à monter à son réduit ce n'était pas
trop de tout mon amour pour M. de Condillac.
En arrivant devant la porte, mes jambes tremblaient de peur... Je
frappai deux fois très doucement.
«Entrez!» répondit une voix de Titan.
Le terrible abbé Germane était assis à califourchon sur une chaise
basse, les jambes étendues, la soutane retroussée et laissant voir de
gros muscles qui saillaient vigoureusement dans des bas de soie noire.
Accoudé sur le dossier de sa chaise, il lisait un in-folio à tranches
rouges, et fumait à grand bruit une petite pipe courte et brune, de
celles qu'on appelle «brûle-gueule».
«C'est toi! me dit-il en levant à peine les yeux de dessus son
in-folio... Bonjour! Comment vas-tu?... Qu'est-ce que tu veux?»
Le tranchant de sa voix, l'aspect sévère de cette chambre tapissée de
livres, la façon cavalière dont il était assis, cette petite pipe qu'il
tenait aux dents, tout cela m'intimidait beaucoup.
Je parvins cependant à expliquer tant bien que mal l'objet de ma visite
et à demander le fameux Condillac.
«Condillac! tu veux lire Condillac! me répondit l'abbé Germane en
souriant. Quelle drôle d'idée!... Est-ce que tu n'aimerais pas mieux
fumer une pipe avec moi! décroche-moi ce joli calumet qui est pendu
là-bas, contre la muraille, et allume-le...; tu verras, c'est bien
meilleur que tous les Condillac de la terre.»
Je m'excusai du geste, en rougissant.
«Tu ne veux pas?... A ton aise, mon garçon... Ton Condillac est là-haut,
sur le troisième rayon à gauche... tu peux l'emporter; je te le prête.
Surtout ne le gâte pas, ou je te coupe les oreilles.»
J'atteignis le Condillac sur le troisième rayon à gauche, et je me
disposais à me retirer; mais l'abbé me retint.
«Tu t'occupes donc de philosophie? me dit-il en me regardant dans les
yeux... Est-ce que tu y croirais par hasard?... Des histoires, mon cher,
de pures histoires! Et dire qu'ils ont voulu faire de moi un professeur
de philosophie! Je vous demande un peu!... Enseigner quoi? zéro,
néant... Ils auraient pu tout aussi bien, pendant qu'ils y étaient,
me nommer inspecteur général des étoiles ou contrôleur des fumées de
pipe... Ah! misère de moi! Il faut faire parfois de singuliers métiers
pour gagner sa vie... Tu en connais quelque chose, toi aussi, n'est-ce
pas?... Oh! tu n'as pas besoin de rougir. Je sais que tu n'es pas
heureux, mon pauvre petit pion, et que les enfants te font une rude
existence.»
Ici l'abbé Germane s'interrompit un moment. Il paraissait très en colère
et secouait sa pipe sur son ongle avec fureur. Moi, d'entendre ce digne
homme s'apitoyer ainsi sur mon sort, je me sentais tout ému, et j'avais
mis le Condillac devant mes yeux, pour dissimuler les grosses larmes
dont ils étalent remplis.
Presque aussitôt l'abbé reprit:
«A propos! j'oubliais de te demander... Aimes-tu le Bon Dieu?... Il
faut l'aimer, vois-tu! mon cher, et avoir confiance en lui, et le prier
ferme; sans quoi tu ne t'en tireras jamais... Aux grandes souffrances
de la vie, je ne connais que trois remèdes: le travail, la prière et la
pipe, la pipe de terre, très courte, souviens-toi de cela... Quant aux
philosophes, n'y compte pas; ils ne te consoleront jamais de rien. J'ai
passé par là, tu peux m'en croire.
--Je vous crois, monsieur l'abbé.
--Maintenant, va-t'en, tu me fatigues... Quand tu voudras des livres, tu
n'auras qu'à venir en prendre. La clef de ma chambre est toujours sur la
porte, et les philosophes toujours sur le troisième rayon à gauche... Ne
me parle plus... Adieu!»
Là-dessus, il se remit à sa lecture et me laissa sortir, sans même me
regarder.
A partir de ce jour, j'eus tous les philosophes de l'univers à ma
disposition; j'entrais chez l'abbé Germane sans frapper, comme chez moi.
Le plus souvent, aux heures où je venais, l'abbé faisait sa classe, et
la chambre était vide. La petite pipe dormait sur le bord de la table,
au milieu des in-folio à tranches rouges et d'innombrables papiers
couverts de pattes de mouches... Quelquefois aussi l'abbé Germane était
là. Je le trouvais lisant, écrivant, marchant de long en large, à
grandes enjambées. En entrant, je disais d'une voix timide:
«Bonjour, monsieur l'abbé!»
La plupart du temps, il ne me répondait pas... Je prenais mon philosophe
sur le troisième rayon à gauche, et je m'en allais, sans qu'on eût
seulement l'air de soupçonner ma présence... Jusqu'à la fin de l'année,
nous n'échangeâmes pas vingt paroles; mais n'importe! quelque chose en
moi-même m'avertissait que nous étions de grands amis...
Cependant les vacances approchaient. On entendait tout le jour les
élèves de la musique répétant, dans la classe de dessin, des polkas
et des airs de marche pour la distribution des prix. Ces polkas
réjouissaient tout le monde. Le soir, à la dernière étude, on voyait
sortir des pupitres une foule de petits calendriers, et chaque enfant
rayait sur le sien le jour qui venait de finir: «Encore un de moins!»
Les cours étaient pleines de planches pour l'estrade; on battait des
fauteuils, on secouait les tapis... plus de travail, plus de discipline.
Seulement, toujours, jusqu'au bout, la haine du pion et les farces, les
terribles farces.
Enfin, le grand jour arriva. Il était temps; je n'y pouvais plus tenir.
On distribua les prix dans ma cour, la cour des moyens... je la vois
encore avec sa tente bariolée, ses murs couverts de draperies blanches,
ses grands arbres verts pleins de drapeaux, et là-dessous tout un
fouillis de toques, de képis, de shakos, de casques, de bonnets à
fleurs, de claques brodés, de plumes, de rubans, de pompons, de
panaches... Au fond, une longue estrade où étaient installées les
autorités du collège dans des fauteuils en velours grenat... Oh! cette
estrade, comme on se sentait petit devant elle! Quel grand air de dédain
et de supériorité elle donnait à ceux qui étaient dessus! Aucun de ces
messieurs n'avait plus sa physionomie habituelle.
L'abbé Germane était sur l'estrade, lui aussi, mais il ne paraissait pas
s'en douter. Allongé dans son fauteuil, la tête renversée, il écoutait
ses voisins d'une oreille distraite et semblait suivre de l'oeil, à
travers le feuillage, la fumée d'une pipe imaginaire.
Aux pieds de l'estrade, la musique, trombones et ophicléides, reluisant
au soleil; les trois divisions entassées sur des bancs, avec les maîtres
en serre-file; puis, derrière, la cohue des parents, le professeur de
seconde offrant le bras aux dames en criant: «Place! place!» et enfin,
perdues au milieu de la foule, les clefs de M. Viot qui couraient d'un
bout de la cour à l'autre et qu'on entendait--frinc! frinc! frinc!--à
droite, à gauche, ici, partout en même temps.
La cérémonie commença, il faisait chaud. Pas d'air sous la tente... il y
avait de grosses dames cramoisies qui sommeillaient à l'ombre de leurs
marabouts, et des messieurs chauves qui s'épongeaient la tête avec
des foulards ponceau. Tout était rouge: les visages, les tapis, les
drapeaux, les fauteuils... Nous eûmes trois discours, qu'on applaudit
beaucoup; mais moi, je ne les entendis pas. Là-haut, derrière la fenêtre
du premier étage, les yeux noirs cousaient à leur place habituelle, et
mon âme allait vers eux... Pauvres yeux noirs! même ce jour-là, la fée
aux lunettes ne les laissait pas chômer.
Quand le dernier nom du dernier accessit de la dernière classe eut été
proclamé, la musique entama une marche triomphale et tout se débanda.
Tohu-bohu général. Les professeurs descendaient de l'estrade; les
élèves sautaient par-dessus les bancs pour rejoindre leurs familles. On
s'embrassait, on s'appelait: «Par ici! par ici!» Les soeurs des lauréats
s'en allaient fièrement avec les couronnes de leurs frères. Les robes de
soie faisaient froufrou à travers les chaises... Immobile derrière un
arbre, le petit Chose regardait passer les belles dames, tout malingre
et tout honteux dans son habit râpé.
Peu à peu la cour se désemplit. A la grande porte, le principal et M.
Viot se tenaient debout, caressant les enfants au passage, saluant les
parents jusqu'à terre.
«A l'année prochaine, à l'année prochaine!» disait le principal avec un
sourire câlin... les clefs de M. Viot tintaient, pleines de caresses:
«Frinc! frinc! frinc! Revenez-nous l'année prochaine.»
Les enfants se laissaient embrasser négligemment et franchissaient
l'escalier d'un bond.
Ceux-là montaient dans de belles voitures armoriées, où les mères et les
soeurs rangeaient leurs grandes jupes pour faire place: clic! clac!...
en route vers le château!... Nous allons revoir nos parcs, nos pelouses,
l'escarpolette sous les acacias, les volières pleines d'oiseaux rares,
la pièce d'eau avec ses deux cygnes, et la grande terrasse à balustres
où l'on prend des sorbets le soir.
D'autres grimpaient dans les chars à banc de famille, à côté de jolies
filles riant à belles dents sous leurs coiffes blanches. La fermière
conduisait avec sa chaîne d'or autour du cou... Fouette, Mathurine! On
retourne à la métairie; on va manger des beurrées, boire du vin muscat,
chasser à la pipée tout le jour et se rouler dans le foin qui sent bon!
Heureux enfants! Ils s'en allaient, ils partaient tous... Ah! si j'avais
pu partir moi aussi...
VIII
LES YEUX NOIRS
MAINTENANT le collège est désert. Tout le monde est parti... D'un bout
des dortoirs à l'autre, des escadrons de gros rats font des charges
de cavalerie en plein jour. Les écritoires se dessèchent au fond des
pupitres. Sur les arbres des cours, la division des moineaux est en
fête; ces messieurs ont invité tous leurs camarades de la ville, ceux de
l'évêché, ceux de la sous-préfecture, et, du matin jusqu'au soir, c'est
un pépiage assourdissant.
De sa chambre, sous les combles, le petit Chose les écoute en
travaillant. On l'a gardé par charité, dans la maison, pendant les
vacances. Il en profite pour étudier à mort les philosophes grecs.
Seulement, la chambre est trop chaude et les plafonds trop bas. On
étouffe là-dessous... Pas de volets aux fenêtres. Le soleil entre comme
une torche et met le feu partout. Le plâtre des solives craque, se
détache... De grosses mouches, alourdies par la chaleur, dorment collées
aux vitres... Le petit Chose lui, fait de grands efforts pour ne pas
dormir. Sa tête est lourde comme du plomb; ses paupières battent.
Travaille donc, Daniel Eyssette!... Il faut reconstruire le foyer...
Mais non! Il ne peut pas... Les lettres de son livre dansent devant ses
yeux, puis, ce livre qui tourne, puis la table, puis la chambre. Pour
chasser cet étrange assoupissement, le petit Chose se lève, fait
quelques pas; arrivé devant la porte, il chancelle et tombe à terre
comme une masse, foudroyé par le sommeil.
Au-dehors, les moineaux piaillent; les cigales chantent à tue-tête; les
platanes, blancs de poussière, s'écaillent au soleil en étirant leur
mille branches.
Le petit Chose fait un rêve singulier; il lui semble qu'on frappe à la
porte de sa chambre, et qu'une voix éclatante l'appelle par son nom:
«Daniel, Daniel!...» Cette voix, il la reconnaît. C'est du même ton
qu'elle criait autrefois: «Jacques, tu es un âne!»
Les coups redoublent à la porte: «Daniel, mon Daniel, c'est ton père;
ouvre vite.»
Oh! l'affreux cauchemar. Le petit Chose veut répondre, aller ouvrir. Il
se redresse sur son coude: mais sa tête est trop lourde, il retombe et
perd connaissance...
Quand le petit Chose revient à lui, il est tout étonné de se trouver
dans une couchette bien blanche, entourée de grands rideaux bleus qui
font de l'ombre tout autour... Lumière douce, chambre tranquille. Pas
d'autre bruit que le tic-tac d'une horloge et le tintement d'une cuiller
dans la porcelaine... Le petit Chose ne sait pas où il est; mais il se
trouve très bien. Les rideaux s'entrouvrent. M. Eyssette père, une tasse
à la main, se penche vers lui avec un bon sourire et des larmes plein
les yeux. Le petit Chose peut continuer son rêve.
«Est-ce vous, père? Est-ce bien vous?
--Oui, mon Daniel; oui, mon cher enfant, c'est moi
--Où suis-je donc?
--A l'infirmerie, depuis huit jours...; maintenant tu es guéri, mais tu
as été bien malade...
--Mais vous, mon père, comment êtes-vous là? Embrassez-moi donc
encore!... Oh! tenez! de vous voir, il me semble que je rêve toujours.»
M. Eyssette père l'embrasse:
«Allons! couvre-toi, sois sage... Le médecin ne veut pas que tu parles.»
Et pour empêcher l'enfant de parler, le brave homme parle tout le temps.
«Figure-toi qu'il y a huit jours, la Compagnie vinicole m'envoie faire
une tournée dans les Cévennes. Tu penses si j'étais content: une
occasion de voir mon Daniel! J'arrive au collège... On t'appelle, on
te cherche... Pas de Daniel. Je me fais conduire à ta chambre: la clef
était en dedans... Je frappe: personne. Vlan! j'enfonce ta porte
d'un coup de pied, et je te trouve là, par terre, avec une fièvre de
cheval!... Ah! pauvre enfant, comme tu as été malade! Cinq jours de
délire! Je ne t'ai pas quitté d'une minute... Tu battais la campagne
tout le temps; tu parlais toujours de reconstruire le foyer. Quel foyer?
dis!... Tu criais: «Pas de clefs! ôtez les clefs des serrures!» Tu ris?
Je te jure que je ne riais pas, moi. Dieu! quelles nuits tu m'as fait
passer!... Comprends-tu cela! M. Viot--c'est bien M. Viot, n'est-ce
pas?--qui voulait m'empêcher de coucher dans le collège! Il invoquait le
règlement... Ah! bien oui, le règlement! Est-ce que je le connais, moi,
son règlement? Ce cuistre-là croyait me faire peur en me remuant ses
clefs sous le nez. Je l'ai poliment remis à sa place, va!»
Le petit Chose frémit de l'audace de M. Eyssette; puis oubliant bien
vite les clefs de M. Viot: «Et ma mère?» demande-t-il, en étendant ses
bras comme si sa mère était là, à portée de ses caresses.
«Si tu te découvres, tu ne sauras rien, répondit M. Eyssette d'un ton
fâché. Voyons! couvre-toi... Ta mère va bien, elle est chez l'oncle
Baptiste.
--Et Jacques?
--Jacques? c'est un âne!... Quand je dis un âne, tu comprends, c'est une
façon de parler... Jacques est un très brave enfant, au contraire... Ne
te découvre donc pas, mille diables!... Sa position est fort jolie. Il
pleure toujours, par exemple. Mais, du reste, il est très content. Son
directeur l'a pris pour secrétaire... Il n'a rien à faire qu'à écrire
sous la dictée... Une situation fort agréable.
--Il sera donc toute sa vie condamné à écrire sous la dictée, ce pauvre
Jacques!...»
Disant cela, le petit Chose se met à rire de bon coeur, et M. Eyssette
rit de le voir rire, tout en le grondant à cause de cette maudite
couverture qui se dérange toujours...
Oh! bienheureuse infirmerie! Quelles heures charmantes le petit Chose
passe entre les rideaux bleus de sa couchette!... M. Eyssette ne le
quitte pas; il reste là tout le jour, assis près du chevet, et le petit
Chose voudrait que M. Eyssette ne s'en allât jamais... Hélas! c'est
impossible. La Compagnie vinicole a besoin de son voyageur. Il faut
reprendre la tournée des Cévennes...
Après le départ de son père, l'enfant reste seul, dans l'infirmerie
silencieuse... Il passe ses journées à lire, au fond d'un grand fauteuil
roulé près de la fenêtre. Matin et soir, la jaune Mme Cassagne lui
apporte ses repas. Le petit Chose boit le bol de bouillon, suce
l'aileron de poulet, et dit: «Merci, madame!» Rien de plus. Cette femme
sent les fièvres et lui déplaît; il ne la regarde même pas.
Or, un matin qu'il vient de faire son: «Merci, madame!» tout sec comme
à l'ordinaire, sans quitter son livre des yeux, il est bien étonné
d'entendre une voix très douce lui dire: «Comment cela va-t-il
aujourd'hui, monsieur Daniel?»
Le petit Chose lève la tête, et devinez ce qu'il voit?... Les yeux
noirs, les yeux noirs en personne, immobiles et souriants devant lui!...
Les yeux noirs annoncent à leur ami que la femme jaune est malade et
qu'ils sont chargés de faire son service. Ils ajoutent en se baissant
qu'ils éprouvent beaucoup de joie à voir M. Daniel rétabli; puis ils se
retirent avec une profonde révérence, en disant qu'ils reviendront le
même soir. Le même soir, en effet, les yeux noirs sont revenus, et le
lendemain matin aussi, et, le lendemain soir encore. Le petit Chose est
ravi. Il bénit sa maladie, la maladie de la femme jaune, toutes les
maladies du monde; si personne n'avait été malade, il n'aurait jamais eu
de tête-à-tête avec les yeux noirs.
Oh! bienheureuse infirmerie! Quelles heures charmantes le petit Chose
passe dans son fauteuil de convalescent, roulé près de la fenêtre!... Le
matin, les yeux noirs ont sous leurs grands cils un tas de paillettes
d'or que le soleil fait reluire; le soir, ils resplendissent doucement
et font, dans l'ombre autour d'eux, de la lumière d'étoile... Le petit
Chose rêve aux yeux noirs toutes les nuits, il n'en dort plus. Dès
l'aube, le voilà sur pied pour se préparer à les recevoir: il a tant de
confidences à leur faire!... Puis, quand les yeux noirs arrivent, il ne
leur dit rien.
Les yeux noirs ont l'air très étonnés de ce silence. Ils vont et
viennent dans l'infirmerie, et trouvent mille prétextes pour rester près
du malade, espérant toujours qu'il se décidera à parler; mais ce damné
de petit Chose ne se décide pas.
Quelquefois, cependant, il s'arme de tout son courage et commence ainsi
bravement: «Mademoiselle!...»
Aussitôt les yeux noirs s'allument et le regardent en souriant. Mais
de les voir sourire ainsi, le malheureux perd la tête, et d'une voix
tremblante, il ajoute: «Je vous remercie de vos bontés pour moi.» Ou
bien encore: «Le bouillon est excellent ce matin.»
Alors les yeux noirs font une jolie petite moue qui signifie: «Quoi! ce
n'est que cela!» Et ils s'en vont en soupirant.
Quand ils sont partis, le petit Chose se désespère: «Oh! dès demain, dès
demain sans faute, je leur parlerai.»
Et puis le lendemain c'est encore à recommencer.
Enfin, de guerre lasse et sentant bien qu'il n'aura jamais le courage
de dire ce qu'il pense aux yeux noirs, le petit Chose se décide à leur
écrire... Un soir, il demande de l'encre et du papier, pour une lettre
importante, oh! très importante... Les yeux noirs ont sans doute deviné
quelle est la lettre dont il s'agit; ils sont si malins, les yeux
noirs!... Vite, vite, ils courent chercher de l'encre et du papier, les
posent devant le malade, et s'en vont en riant, tout seuls.
Le petit Chose se met à écrire; il écrit toute la nuit; puis, quand le
matin est venu, il s'aperçoit que cette interminable lettre ne contient
que trois mots, vous m'entendez bien; seulement ces trois mots sont les
plus éloquents du monde, et il compte qu'ils produiront un très grand
effet.
Attention, maintenant!... Les yeux noirs vont venir... Le petit Chose
est très ému; il a préparé sa lettre d'avance et se jure de la remettre
dès qu'on arrivera... Voici comment cela va se passer. Les yeux noirs
entreront, ils poseront le bouillon et le poulet sur la table. «Bonjour,
monsieur Daniel!...» Alors, lui, leur dira tout de suite, très
courageusement: «Gentils yeux noirs, voici une lettre pour vous.»
Mais chut!... Un pas d'oiseau dans le corridor... Les yeux noirs
approchent... Le petit Chose tient la lettre à la main. Son coeur bat;
il va mourir...
La porte s'ouvre... Horreur!...
A la place des yeux noirs, paraît la vieille fée, la terrible fée aux
lunettes.
Le petit Chose n'ose pas demander d'explications; mais il est
consterné... Pourquoi ne sont-ils pas revenus?... Il attend le soir avec
impatience... Hélas!... le soir encore, les yeux noirs ne viennent pas,
ni le lendemain non plus, ni les jours d'après, ni jamais.
On a chassé les yeux noirs. On les a renvoyés aux Enfants trouvés, où
ils resteront enfermés pendant quatre ans, jusqu'à leur majorité... Les
yeux noirs volaient du sucre!...
Adieu les beaux jours de l'infirmerie! les yeux noirs s'en sont allés,
et pour comble de malheur, voilà les élèves qui reviennent... Eh quoi!
déjà la rentrée... Oh! que ces vacances ont été courtes!
Pour la première fois depuis six semaines, le petit Chose descend dans
les cours, pâle, maigre, plus petit Chose que jamais... Tout le collège
se réveille. On le lave du haut en bas. Les corridors ruissellent d'eau.
Férocement, comme toujours, les clefs de M. Viot se démènent. Terrible
M. Viot, il a profité des vacances pour ajouter quelques articles à son
règlement et quelques clefs à son trousseau. Le petit Chose n'a qu'à
bien se tenir.
Chaque jour, il arrive des élèves... Clic! clac! On revoit devant la
porte les chars à bancs et les berlines de la distribution des prix...
Quelques anciens manquent à l'appel, mais des nouveaux les remplacent.
Les divisions se reforment. Cette année comme l'an dernier, le petit
Chose aura l'étude des moyens. Le pauvre pion tremble déjà. Après tout,
qui sait? Les enfants seront peut-être moins méchants cette année-ci.
Le matin de la rentrée, grande musique à la chapelle. C'est la messe du
Saint-Esprit... _Veni, creator Spiritus!..._ Voici M. le principal
avec son bel habit noir et la petite palme d'argent à la boutonnière.
Derrière lui, se tient l'état-major des professeurs en toge de
cérémonie: les sciences ont l'hermine orange; les humanités, l'hermine
blanche. Le professeur de seconde, un freluquet, s'est permis des gants
de couleur tendre et une toque de fantaisie; M. Viot n'a pas l'air
content. _Veni, creator Spiritus!..._ Au fond de l'église, pêle-mêle
avec les élèves, le petit Chose regarde d'un oeil d'envie les toges
majestueuses et les palmes d'argent... Quand sera-t-il professeur, lui
aussi?... Quand pourra-t-il reconstruire le foyer? Hélas! avant d'en
arriver là, que de temps encore et que de peines! _Veni, creator
Spiritus!..._ Le petit Chose se sent l'âme triste; l'orgue lui donne
envie de pleurer... Tout à coup, là-bas, dans un coin du choeur, il
aperçoit une belle figure ravagée qui lui sourit.. Ce sourire fait du
bien au petit Chose, et, de revoir l'abbé Germane, le voilà plein de
courage et tout ragaillardi! _Veni, creator Spiritus!..._
Deux jours après la messe du Saint-Esprit, nouvelles solennités. C'était
la fête du principal... Ce jour-là--de temps immémorial--, tout le
collège célèbre la Saint-Théophile sur l'herbe, à grand renfort de
viandes froides et de vins de Limoux. Cette fois, comme à l'ordinaire,
M. le principal n'épargne rien pour donner du retentissement à ce petit
festival de famille, qui satisfait les instincts généreux de son coeur,
sans nuire cependant aux intérêts de son collège. Dès l'aube, on
s'emplit tous--élèves et maîtres--dans de grandes tapissières pavoisées
aux couleurs municipales, et le convoi part au galop, traînant à sa
suite, dans deux énormes fourgons, les paniers de vin mousseux et les
corbeilles de mangeaille... En tête, sur le premier char, les gros
bonnets et la musique. Ordre aux ophicléides de jouer très fort. Les
fouets claquent, les grelots sonnent, les piles d'assiettes se heurtent
contre les gamelles de fer-blanc... Tout Sarlande en bonnet de nuit se
met aux fenêtres pour voir passer la fête du principal.
C'est à la Prairie que le gala doit avoir lieu. A peine arrivé, on
étend des nappes sur l'herbe, et les enfants crèvent de rire en voyant
messieurs les professeurs assis au frais dans les violettes comme de
simples collégiens... Les tranches de pâté circulent. Les bouchons
sautent. Les yeux flambent. On parle beaucoup... Seul, au milieu de
l'animation générale, le petit Chose a l'air préoccupé. Tout à coup on
le voit rougir... M. le principal vient de se lever, un papier à la
main: «Messieurs, on me remet à l'instant même quelques vers que
m'adresse un poète anonyme. Il parait que notre Pindare ordinaire,
M. Viot, a un émule cette année. Quoique ces vers soient un peu trop
flatteurs pour moi, je vous demande la permission de vous les lire.
--Oui, oui... lisez... lisez!...»
Et de sa belle voix des distributions, M. le principal commence la
lecture...
C'est un compliment assez bien tourné, plein de rimes aimables à
l'adresse du principal et de tous ces messieurs. Une fleur pour chacun.
La fée aux lunettes elle-même n'est pas oubliée. Le poète l'appelle
«l'ange du réfectoire», ce qui est charmant.
On l'applaudit longuement. Quelques voix demandent l'auteur. Le petit
Chose se lève, rouge comme un pépin de grenade, et s'incline avec
modestie. Acclamations générales. Le petit Chose devient le héros de la
fête. Le principal veut l'embrasser. De vieux professeurs lui serrent la
main d'un air entendu. Le régent de seconde lui demande ses vers pour
les mettre dans le journal. Le petit Chose est très content; tout cet
encens lui monte au cerveau avec les fumées du vin de Limoux. Seulement,
et ceci le dégrise un peu, il croit entendre l'abbé Germane murmurer:
«L'imbécile!» et les clefs de son rival grincer férocement.
Ce premier enthousiasme apaisé, M. le principal frappe dans ses mains
pour réclamer le silence.
«Maintenant, Viot, à votre tour! après la Muse badine, la Muse sévère.»
M. Viot tire gravement de sa poche un cahier relié, gros de promesses,
et commence sa lecture en jetant sur le petit Chose un regard de côté.
L'oeuvre de M. Viot est une idylle, une idylle toute virgilienne
en l'honneur du règlement. L'élève Ménalque et l'élève Dorilas s'y
répondent en strophes alternées... L'élève Ménalque est d'un collège
où fleurit le règlement; l'élève Dorilas, d'un autre collège d'où le
règlement est exilé... Ménalque dit les plaisirs austères d'une forte
discipline; Dorilas, les joies infécondes d'une folle liberté.
A la fin, Dorilas est terrassé. Il remet entre les mains de son
vainqueur le prix de la lutte, et tous deux, unissant leurs voix,
entonnent un chant d'allégresse à la gloire du règlement.
Le poème est fini... Silence de mort!... Pendant la lecture, les enfants
ont emporté leurs assiettes à l'autre bout de la prairie, et mangent
leurs pâtés, tranquilles, loin, bien loin, de l'élève Ménalque et
Dorilas. M. Viot les regarde de sa place avec un sourire amer... Les
professeurs ont tenu bon, mais pas un n'a le courage d'applaudir...
Infortuné M. Viot! C'est une vraie déroute.. Le principal essaie de le
consoler: «Le sujet était aride, messieurs, mais le poète s'en est bien
tiré.»
«Moi, je trouve cela très beau», dit effrontément le petit Chose, à qui
son triomphe commence à faire peur.
Lâchetés perdues! M. Viot ne veut pas être consolé. Il s'incline sans
répondre et garde son sourire amer... Il le garde tout le jour, et le
soir, en rentrant, au milieu des chants des élèves, des couacs de la
musique et du fracas des tapissières roulant sur les pavés de la ville
endormie, le petit Chose entend dans l'ombre, près de lui, les clefs de
son rival qui grondent d'un air méchant: «Frinc! frinc! frinc! monsieur
le poète, nous vous revaudrons cela!»
IX
L'AFFAIRE BOUCOYRAN
Avec la Saint-Théophile, voilà les vacances enterrées.
Les jours qui suivirent furent tristes; un vrai lendemain de mardi gras.
Personne ne se sentait en train, ni les maîtres, ni les élèves. On
s'installait... Après deux grands mois de repos, le collège avait peine
à reprendre son va-et-vient habituel. Les rouages fonctionnaient mal,
comme ceux d'une vieille horloge, qu'on aurait depuis longtemps oublié
de remonter. Peu à peu, cependant, grâce aux efforts de M. Viot, tout se
régularisa. Chaque jour, aux mêmes heures, au son de la même cloche, on
vit de petites portes s'ouvrir dans les cours et des litanies d'enfants,
roides comme des soldats de bois, défiler deux par deux sous les arbres;
puis la cloche sonnait encore, ding! dong!--et les mêmes enfants
repassaient sous les mêmes petites portes. Ding! dong! Levez-vous.
Ding! dong! Couchez-vous. Ding! dong! Instruisez-vous! Ding! dong!
Amusez-vous. Et cela pour toute l'année.
O triomphe du règlement! Comme l'élève Ménalque aurait été heureux de
vivre, sous la férule de M. Viot, dans le collège modèle de Sarlande...
Moi seul, je faisais ombre à cet adorable tableau. Mon étude ne marchait
pas. Les terribles _moyens_ m'étaient revenus de leurs montagnes, plus
laids, plus âpres, plus féroces que jamais. De mon côté, j'étais aigri;
la maladie m'avait rendu nerveux et irritable; je ne pouvais plus rien
supporter... Trop doux l'année précédente, je fus trop sévère cette
année... J'espérais ainsi mater ces méchants drôles, et, pour la moindre
incartade, je foudroyais toute l'étude de pensums et de retenues...
Ce système ne me réussit pas. Mes punitions, à force d'être prodiguées,
se déprécièrent et tombèrent aussi bas que les assignats de l'an IV...
Un jour, je me sentis débordé. Mon étude était en pleine révolte, et je
n'avais plus de munitions pour faire tête à l'émeute. Je me vois encore
dans ma chaire, me débattant comme un beau diable, au milieu des
cris, des pleurs, des grognements, des sifflements: «A la porte!...
Cocorico!... kss!... kss!... Plus de tyrans!... C'est une injustice!...»
Et les encriers pleuvaient, et les papiers mâchés s'épataient sur mon
pupitre, et tous ces petits monstres--sous prétexte de réclamations--se
pendaient par grappes à ma chaire, avec des hurlements de macaques.
Quelquefois, en désespoir de cause, j'appelais M. Viot à mon secours.
Pensez quelle humiliation! Depuis la Saint-Théophile, l'homme aux clefs
me tenait rigueur et je le sentais heureux de ma détresse. Quand il
entrait dans l'étude brusquement, ses clefs à la main, c'était comme une
pierre dans un étang de grenouilles: en un clin d'oeil tout le monde se
retrouvait à sa place, le nez sur les livres. On aurait entendu voler
une mouche. M. Viot se promenait un moment de long en large, agitant son
trousseau de ferraille, au milieu du grand silence; puis il me regardait
ironiquement et se retirait sans rien dire.
J'étais très malheureux. Les maîtres, mes collègues, se moquaient de
moi. Le principal, quand je le rencontrais, me faisait mauvais accueil;
il y avait sans doute du M. Viot là-dessous... Pour m'achever, survint
Boucoyran.
Oh! cette affaire Boucoyran! Je suis sûr qu'elle est restée dans
les annales du collège et que les Sarlandais en parlent encore
aujourd'hui... Moi aussi, je veux en parler de cette terrible affaire.
Il est temps que le public sache la vérité...
Quinze ans, de gros pieds, de gros yeux, de grosses mains, pas de front,
et l'allure d'un valet de ferme: tel était le marquis de Boucoyran,
terreur de la cour des moyens et seul échantillon de la noblesse
cévenole au collège de Sarlande. Le principal tenait beaucoup à cet
élève, en considération du vernis aristocratique que sa présence donnait
à l'établissement. Dans le collège, on ne l'appelait que le «marquis».
Tout le monde le craignait; moi-même je subissais l'influence générale
et je ne lui parlais qu'avec des ménagements.
Pendant quelque temps, nous vécûmes en assez bons termes.
M. le marquis avait bien par-ci par-là certaines façons impertinentes de
me regarder ou de me répondre qui rappelaient par trop l'Ancien Régime,
mais j'affectais de n'y point prendre garde, sentant que j'avais affaire
à forte partie.
Un jour cependant, ce faquin de marquis se permit de répliquer, en
pleine étude, avec une insolence telle que je perdis toute patience.
«Monsieur de Boucoyran, lui dis-je en essayant de garder mon sang-froid,
prenez vos livres et sortez sur-le-champ.»
C'était un acte d'autorité inouï pour ce drôle. Il en resta stupéfait et
me regarda, sans bouger de sa place, avec des gros yeux.
Je compris que je m'engageais dans une méchante affaire, mais j'étais
trop avancé pour reculer.
«Sortez, monsieur de Boucoyran!...» commandai-je de nouveau.
Les élèves attendaient, anxieux... Pour la première fois, j'avais du
silence.
A ma seconde injonction, le marquis, revenu de sa surprise, me répondit,
il fallait voir de quel air: «Je ne sortirai pas!»
Il y eut parmi toute l'étude, un murmure d'admiration. Je me levai dans
ma chaire, indigné.
«Vous ne sortirez pas, monsieur?... C'est ce que nous allons voir.»
Et je descendis...
Dieu m'est témoin qu'à ce moment-là toute idée de violence était bien
loin de moi; je voulais seulement intimider le marquis par la fermeté
de mon attitude; mais, en me voyant descendre de ma chaire, il se mit à
ricaner d'une façon si méprisante, que j'eus le geste de le prendre au
collet pour le faire sortir de son banc.
Le misérable tenait cachée sous sa tunique une énorme règle en fer. A
peine eus-je levé la main, qu'il m'assena sur le bras un coup terrible.
La douleur m'arracha un cri.
Toute l'étude battit des mains.
«Bravo, marquis!»
Pour le coup, je perdis la tête. D'un bond, je fus sur la table, d'un
autre sur le marquis; et alors, le prenant à la gorge, je fis si bien,
des pieds, des poings, des dents, de tout, que je l'arrachai de sa place
et qu'il s'en alla rouler hors de l'étude jusqu'au milieu de la cour...
Ce fut l'affaire d'une seconde; je ne me serais jamais cru tant de
vigueur.
Les élèves étaient consternés. On ne criait plus: «Bravo, marquis!»
On avait peur. Boucoyran, le fort des forts, mis à la raison par ce
gringalet de pion! Quelle aventure!... Je venais de gagner en autorité
ce que le marquis venait de perdre en prestige.
Quand je remontai dans ma chaire, pâle encore et tremblant d'émotion,
tous les visages se penchèrent vivement sur les pupitres. L'étude était
matée. Mais le principal, M. Viot, qu'allaient-ils penser de cette
affaire? Comment! j'avais osé lever la main sur un élève! sur le marquis
de Boucoyran! sur le noble du collège! Je voulais donc me faire chasser!
Ces réflexions, qui me venaient un peu tard, me troublèrent dans mon
triomphe. J'eus peur, à mon tour. Je me disais: «C'est sûr, le marquis
est allé se plaindre.» Et, d'une minute à l'autre, je m'attendais à voir
entrer le principal. Je tremblai jusqu'à la fin de l'étude; pourtant,
personne ne vint.
A la récréation, je fus très étonné de voir Boucoyran rire et jouer avec
les autres. Cela me rassura un peu; et, comme toute la journée se passa
sans encombres, je m'imaginai que mon drôle se tiendrait coi et que j'en
serai quitte pour la peur.
Par malheur, le jeudi suivant était jour de sortie, M. le marquis ne
rentra pas au dortoir. J'eus comme un pressentiment et je ne dormis pas
de toute la nuit.
Le lendemain, à la première étude, les élèves chuchotaient en regardant
la place de Boucoyran qui restait vide. Sans en avoir l'air, je mourais
d'inquiétude.
Vers les sept heures, la porte s'ouvrit d'un coup sec. Tous les enfants
se levèrent.
J'étais perdu...
Le principal entra le premier, puis M. Viot derrière lui, puis enfin
un grand vieux, boutonné jusqu'au menton dans une longue redingote et
cravaté d'un col de crin haut de quatre doigts. Celui-là, je ne le
connaissais pas, mais je compris tout de suite que c'était M. de
Boucoyran le père. Il tortillait sa longue moustache et bougonnait entre
ses dents.
Je n'eus pas même le courage de descendre de ma chaire pour faire
honneur à ces messieurs; eux non plus, en entrant, ne me saluèrent pas.
Ils prirent position tous les trois au milieu de l'étude et, jusqu'à
leur sortie, ne regardèrent pas une seule fois de mon côté.
Ce fut le principal qui ouvrit le feu.
«Messieurs, dit-il en s'adressant aux élèves, nous venons ici remplir
une mission pénible, très pénible. Un de vos maîtres s'est rendu
coupable d'une faute si grave, qu'il est de notre devoir de lui infliger
un blâme public.»
Là-dessus le voilà parti à m'infliger un blâme qui dura au moins un
grand quart d'heure. Tous les faits dénaturés: le marquis était le
meilleur élève du collège; je l'avais brutalisé sans raison, sans
excuse. Enfin j'avais manqué à tous mes devoirs.
Que répondre à ces accusations?
De temps en temps, j'essayais de me défendre. «Pardon, monsieur le
principal!...» Mais le principal ne m'écoutait pas, et il m'infligea son
blâme jusqu'au bout.
Après lui, M. de Boucoyran, le père, prit la parole et de quelle
façon!... Un véritable réquisitoire. Malheureux père! On lui avait
presque assassiné son enfant. Sur ce pauvre petit être sans défense, on
s'était rué comme... comme... comment dirait-il?... comme un buffle,
comme un buffle sauvage. L'enfant gardait le lit depuis deux jours.
Depuis deux jours, sa mère en larmes, le veillait...
Ah! s'il avait eu affaire à un homme, c'est lui, M. de Boucoyran le
père, qui se serait chargé de venger son enfant! Mais On n'était qu'un
galopin dont il avait pitié. Seulement qu'On se le tînt pour dit: si
jamais On touchait encore à un cheveu de son fils, On se ferait couper
les deux oreilles tout net...
Pendant ce beau discours, les élèves riaient sous cape, et les clefs de
M. Viot frétillaient de plaisir. Debout, dans sa chaire, pâle de
rage, le pauvre On écoutait toutes ces injures, dévorait toutes ces
humiliations et se gardait bien de répondre. Si On avait répondu, On
aurait été chassé du collège; et alors où aller?
Enfin, au bout d'une heure, quand ils furent à sec d'éloquence, ces
trois messieurs se retirèrent. Derrière eux, il se fit dans l'étude un
grand brouhaha. J'essayai, mais vainement, d'obtenir un peu de silence;
les enfants me riaient au nez. L'affaire Boucoyran avait achevé de tuer
mon autorité.
Oh! ce fut une terrible affaire!
Toute la ville s'en émut... Au Petit-Cercle, au Grand-Cercle, dans les
cafés, à la musique, on ne parlait pas d'autre chose. Les gens bien
informés donnaient des détails à faire dresser les cheveux. Il parait
que ce maître d'étude était un monstre, un ogre. Il avait torturé
l'enfant avec des raffinements inouïs de cruauté. En parlant de lui, on
ne disait plus que «le bourreau».
Quand le jeune Boucoyran s'ennuya de rester au lit, ses parents
l'installèrent sur une chaise longue, au plus bel endroit de leur
salon, et pendant huit jours, ce fut à travers ce salon une procession
interminable. L'intéressante victime était l'objet de toutes les
attentions.
Vingt fois de suite, on lui faisait raconter son histoire, et à
chaque fois, le misérable inventait quelque nouveau détail. Les mères
frémissaient; les vieilles demoiselles l'appelaient «pauvre ange!»
et lui glissaient des bonbons. Le journal de l'opposition profita de
l'aventure et fulmina contre le collège un article terrible au profit
d'un établissement religieux des environs....
Le principal était furieux; et, s'il ne me renvoya pas, je ne le dus
qu'à la protection du recteur.... Hélas! il eût mieux valu pour moi être
renvoyé tout de suite. Ma vie dans le collège était devenue impossible.
Les enfants ne m'écoutaient plus; au moindre mot, ils me menaçaient de
faire comme Boucoyran, d'aller se plaindre à leur père. Je finis par ne
plus m'occuper d'eux.
Au milieu de tout cela, j'avais une idée fixe: me venger des Boucoyran.
Je revoyais toujours la figure impertinente du vieux marquis, et mes
oreilles étaient restées rouges de la menace qui leur avait été faite.
D'ailleurs eussé-je voulu oublier ces affronts, je n'aurais pas pu y
parvenir; deux fois par semaine, les jours de promenade, quand les
divisions passaient devant le café de l'Évêché, j'étais sûr de trouver
M. de Boucoyran, le père, planté devant la porte, au milieu d'un groupe
d'officiers de la garnison, tous nu-tête et leurs queues de billard à
la main. Ils nous regardaient venir de loin avec des rires goguenards;
puis, quand la division était à portée de la voix, le marquis criait
très fort, en me toisant d'un air de provocation: «Bonjour, Boucoyran!»
«Bonjour, mon père!» glapissait l'affreux enfant du milieu des rangs. Et
les officiers, les élèves, les garçons du café, tout le monde riait....
Le «Bonjour, Boucoyran!» était devenu un supplice pour moi, et pas moyen
de m'y soustraire. Pour aller à la Prairie, il fallait absolument passer
devant le café de l'Évêché, et pas une fois mon persécuteur ne manquait
au rendez-vous.
J'avais par moments des envies folles d'aller à lui et de le provoquer;
mais deux raisons me retenaient: d'abord toujours la peur d'être chassé,
puis la rapière du marquis, une grande diablesse de colichemarde qui
avait fait tant de victimes lorsqu'il était dans les gardes du corps.
Pourtant, un jour, poussé à bout, j'allai trouver Roger, le maître
d'armes et, de but en blanc, je lui déclarai ma résolution de me mesurer
avec le marquis. Roger, à qui je n'avais pas parlé depuis longtemps,
m'écouta d'abord avec une certaine réserve; mais, quand j'eus fini, il
eut un mouvement d'effusion et me serra chaleureusement les deux mains.
«Bravo! monsieur Daniel! Je le savais bien, moi, qu'avec cet air-là
vous ne pouviez pas être un mouchard. Aussi, pourquoi diable étiez-vous
toujours fourré avec votre M. Viot? Enfin, on vous retrouve; tout est
oublié. Votre main! Vous êtes un noble coeur! Maintenant, à votre
affaire! Vous avez été insulté? Bon! Vous voulez en tirer réparation?
Très bien! Vous ne savez pas le premier mot des armes? Bon! bon! très
bien! très bien! Vous voulez que je vous empêche d'être embroché par ce
vieux dindon? Parfait! Venez à la salle, et, dans six mois, c'est vous
qui l'embrocherez.»
D'entendre cet excellent Roger épouser ma querelle avec tant d'ardeur,
j'étais rouge de plaisir. Nous convînmes des leçons: trois heures par
semaine; nous convînmes aussi du prix qui serait un prix exceptionnel
(exceptionnel en effet! j'appris plus tard qu'on me faisait payer deux
fois plus cher que les autres). Quand toutes ces conventions furent
réglées, Roger passa familièrement son bras sous le mien.
«Monsieur Daniel, me dit-il, il est trop tard pour prendre aujourd'hui
notre première leçon; mais nous pouvons toujours aller conclure notre
marché au café Barbette. Allons! voyons, pas d'enfantillage! est-ce
qu'il vous fait peur, par hasard, le café Barbette?... Venez donc,
sacrebleu! tirez-vous un peu de ce saladier de cuistres. Vous trouverez
là-bas des amis, de bons garçons, triple nom! de nobles coeurs, et vous
quitterez vite avec eux ces manières de femmelette qui vous font tort.»
Hélas! je me laissai tenter. Nous allâmes au café Barbette. Il était
toujours le même, plein de cris, de fumée, de pantalons garance; les
mêmes shakos, les mêmes ceinturons pendaient aux mêmes patères.
Les amis de Roger me reçurent à bras ouverts. Il avait bien raison,
c'étaient tous de nobles coeurs! Quand ils connurent mon histoire avec
le marquis et la résolution que j'avais prise, ils vinrent, l'un après
l'autre, me serrer la main: «Bravo, jeune homme, très bien.»
Moi aussi j'étais un noble coeur. Je fis venir un punch, on but à mon
triomphe, et il fut décidé entre nobles coeurs que je tuerais le marquis
de Boucoyran à la fin de l'année scolaire.
X
LES MAUVAIS JOURS
L'hiver était venu, un hiver sec, terrible et noir, comme il en fait
dans ces pays de montagnes. Avec leurs grands arbres sans feuilles et
leur sol gelé plus dur que la pierre, les cours du collège étaient
tristes à voir. On se levait avant le jour, aux lumières; il faisait
froid; de la glace dans les lavabos.... Les élèves n'en finissaient
plus; la cloche était obligée de les appeler plusieurs fois. «Plus vite,
messieurs!» criaient les maîtres en marchant de long en large pour se
réchauffer.... On formait les rangs en silence, tant bien que mal, et
on descendait à travers le grand escalier à peine éclairé et les longs
corridors où soufflaient les bises mortelles de l'hiver.
Un mauvais hiver pour le petit Chose!
Je ne travaillais plus. A l'étude, la chaleur malsaine du poêle me
faisait dormir. Pendant les classes, trouvant ma mansarde trop froide,
je courais m'enfermer au café Barbette et n'en sortais qu'au dernier
moment. C'était là maintenant que Roger me donnait ses leçons; la
rigueur du temps nous avait chassés de la salle d'armes et nous nous
escrimions au milieu du café avec les queues de billard, en buvant du
punch. Les sous-officiers jugeaient les coups; tous ces nobles coeurs
m'avaient décidément admis dans leur intimité et m'enseignaient chaque
jour une nouvelle botte infaillible pour tuer ce pauvre marquis de
Boucoyran. Ils m'apprenaient aussi comment on édulcore une absinthe, et
quand ces messieurs jouaient au billard, c'était moi qui marquais les
points....
Un mauvais hiver pour le petit Chose!
Un matin de ce triste hiver, comme j'entrais au café Barbette--j'entends
encore le fracas du billard et le ronflement du gros poêle en faïence--,
Roger vint à moi précipitamment: «Deux mots, monsieur Daniel!» et
m'emmena dans la salle du fond, d'un air tout à fait mystérieux.
Il s'agissait d'une confidence amoureuse.... Vous pensez si j'étais
fier de recevoir les confidences d'un homme de cette taille. Cela me
grandissait toujours un peu.
Voici l'histoire. Ce sacripant de maître d'armes avait rencontré par
la ville, en un certain endroit qu'il ne pouvait pas nommer, certaine
personne dont il s'était follement épris. Cette personne occupait à
Sarlande une situation tellement élevée,--hum! hum! vous m'entendez
bien!--tellement extraordinaire, que le maître d'armes en était encore
à se demander comment il avait osé lever les yeux si haut. Et pourtant,
malgré la situation de la personne--situation tellement élevée,
tellement, etc.--, il ne désespérait pas de s'en faire aimer, et même
il croyait le moment venu de lancer quelques déclarations épistolaires.
Malheureusement les maîtres d'armes ne sont pas très adroits aux
exercices de la plume. Passe encore s'il ne s'agissait que d'une
grisette; mais avec une personne dans une situation tellement, etc., ce
n'était pas du style de cantine qu'il fallait, et même un bon poète ne
serait pas de trop.
«Je vois ce que c'est, dit le petit Chose d'un air entendu; vous avez
besoin qu'on vous trousse quelques poulets galants pour envoyer à la
personne, et vous avez songé à moi.
--Précisément, répondit le maître d'armes.
--Eh bien, je suis votre homme, et nous commencerons quand vous voudrez;
seulement, pour que nos lettres n'aient pas l'air d'être empruntées au
_Parfait secrétaire_, il faudra me donner quelques renseignements sur la
personne....
Le maître d'armes regarda autour de lui d'un air méfiant, puis tout bas
il me dit, en me fourrant ses moustaches dans l'oreille:
"C'est une blonde de Paris. Elle sent bon comme une fleur et s'appelle
Cécilia."
Il ne put pas m'en confier davantage, à cause de la situation de
la personne, situation tellement, etc.--mais ces renseignements me
suffisaient, et le soir même--, pendant l'étude--, j'écrivis ma première
lettre à la blonde Cécilia.
Cette singulière correspondance entre le petit Chose et cette
mystérieuse personne dura près d'un mois. Pendant un mois, j'écrivis
en moyenne deux lettres de passion par jour. De ces lettres, les unes
étaient tendres et vaporeuses comme le Lamartine d'Elvire, les autres
enflammées et rugissantes comme le Mirabeau de Sophie. Il y en avait
qui commençaient par ces mots: _«O Cécilia, quelquefois, sur un rocher
sauvage...»_ et qui finissaient par ceux-ci: _«On dit qu'on en meurt...
essayons!»_ Puis, de temps en temps, la Muse s'en mêlait:
Oh! ta lèvre, ta lèvre ardente!
Donne-la-moi! donne-la-moi!
Aujourd'hui, j'en parle en riant; mais à l'époque, le petit Chose ne
riait pas, je vous le jure, et tout cela se faisait très sérieusement.
Quand j'avais terminé une lettre, je la donnais à Roger pour qu'il la
recopiât de sa belle écriture de sous-officier; lui, de son côté, quand
il recevait des réponses (car elle répondait, la malheureuse!), il me
les apportait bien vite, et je basais mes opérations là-dessus.
Le jeu me plaisait en somme; peut-être même me plaisait-il un peu trop.
Cette blonde invisible, parfumée comme un lilas blanc, ne me sortait
plus de l'esprit. Par moments, je me figurais que j'écrivais pour
mon propre compte; je remplissais mes lettres de confidences toutes
personnelles, de malédictions contre la destinée, contre ces êtres vils
et méchants au milieu desquels j'étais obligé de vivre: «O Cécilia, si
tu savais comme j'ai besoin de ton amour!»
Parfois aussi, quand le grand Roger venait me dire en frisant sa
moustache: «Ça mord! ça mord!... continuez!» j'avais de secrets
mouvements de dépit, et je pensais en moi-même: «Comment peut-elle
croire que c'est ce gros réjoui, ce Fanfan la Tulipe, qui lui écrit ces
chefs-d'oeuvre de passion et de mélancolie?»
Elle le croyait pourtant; elle le croyait si bien qu'un jour, le maître
d'armes, triomphant, m'apporta cette réponse qu'il venait de recevoir:
«A neuf heures, ce soir, derrière la sous-préfecture!»
Est-ce à l'éloquence de mes lettres ou à la longueur de ses moustaches
que Roger dut son succès? Je vous laisse, mesdames, le soin de décider.
Toujours est-il que cette nuit-là, dans son dortoir mélancolique, le
petit Chose eut un sommeil très agité. Il rêva qu'il était grand, qu'il
avait des moustaches, et que des dames de Paris--occupant des situations
tout à fait extraordinaires--lui donnaient des rendez-vous derrière les
sous-préfectures....
Le plus comique, c'est que le lendemain, il me fallut écrire une lettre
d'actions de grâces et remercier Cécilia de tout le bonheur qu'elle
m'avait donné: «Ange qui as consenti à passer une nuit sur la terre....»
Cette lettre, je l'avoue, le petit Chose l'écrivit avec la rage dans le
coeur. Heureusement la correspondance s'arrêta là, et pendant quelque
temps, je n'entendis plus parler de Cécilia ni de sa haute situation.
XI
MON BON AMI LE MAÎTRE D'ARMES
Ce jour-là, le 18 février, comme il était tombé beaucoup de neige
pendant la nuit, les enfants n'avaient pas pu jouer dans les cours.
Aussitôt l'étude du matin finie, on les avait casernés tous pêle-mêle
dans _la salle_, pour y prendre leur récréation à l'abri du mauvais
temps en attendant l'heure des classes.
C'était moi qui les surveillais.
Ce qu'on appelait _la salle_ était l'ancien gymnase du collège de
la Marine. Imaginez quatre grands murs nus avec de petites fenêtres
grillées; çà et là des crampons à moitié arrachés, la trace encore
visible des échelles, et, se balançant à la maîtresse poutre du plafond,
un énorme anneau en fer au bout d'une corde.
Les enfants avaient l'air de s'amuser beaucoup en regardant la neige qui
remplissait les rues et les hommes armés de pelles qui l'emportaient
dans des tombereaux.
Mais tout ce tapage, je ne l'entendais pas.
Seul, dans un coin, les larmes aux yeux, je lisais une lettre, et les
enfants auraient à cet instant démoli le gymnase de fond en comble, que
je ne m'en fusse pas aperçu. C'était une lettre de Jacques que je
venais de recevoir; elle portait le timbre de Paris,--mon Dieu! oui, de
Paris,--et voici ce qu'elle disait:
«Cher Daniel,
«Ma lettre va bien te surprendre. Tu ne te doutais pas, hein? que je
fusse à Paris depuis quinze jours. J'ai quitté Lyon sans rien dire à
personne, un coup de tête....--Que veux-tu? je m'ennuyais trop dans
cette horrible ville, surtout depuis ton départ.
«Je suis arrivé ici avec trente francs et cinq ou six lettres de M. le
curé de Saint-Nizier. Heureusement la Providence m'a protégé tout de
suite, et m'a fait rencontrer un vieux marquis chez lequel je suis entré
comme secrétaire. Nous mettons en ordre ses mémoires, je n'ai qu'à
écrire sous sa dictée, et je gagne à cela cent francs par mois. Ce n'est
pas brillant, comme tu vois; mais, tout compte fait, j'espère pouvoir
envoyer de temps en temps quelque chose à la maison sur mes économies.
«Ah! mon cher Daniel, la jolie ville que ce Paris! Ici--du moins--, il
ne fait pas toujours du brouillard; il pleut bien quelquefois, mais
c'est une petite pluie gaie, mêlée de soleil, et comme je n'en ai jamais
vu ailleurs. Aussi je suis tout changé, si tu savais! Je ne pleure plus
du tout, c'est incroyable.»
J'en étais là de la lettre, quand tout à coup, sous les fenêtres,
retentit le bruit sourd d'une voiture roulant dans la neige. La voiture
s'arrêta devant la porte du collège, et j'entendis les enfants crier à
tue-tête: «Le sous-préfet! le sous-préfet!»
Une visite de M. le sous-préfet présageait évidemment quelque chose
d'extraordinaire. Il venait à peine au collège de Sarlande une ou deux
fois chaque année, et c'était alors comme un événement. Mais, pour le
quart d'heure, ce qui m'intéressait avant tout, ce qui me tenait à coeur
plus que le sous-préfet de Sarlande et plus que Sarlande tout entier,
c'était la lettre de mon frère Jacques. Aussi, tandis que les élèves,
mis en gaieté, se culbutaient devant les fenêtres pour voir M. le
sous-préfet descendre de voiture, je retournai dans mon coin et je me
remis à lire.
«Tu sauras, mon bon Daniel, que notre père est en Bretagne, où il fait
le commerce du cidre pour le compte d'une compagnie. En apprenant que
j'étais le secrétaire du marquis, il a voulu que je place quelques
tonneaux de cidre chez lui. Par malheur, le marquis ne boit que du vin,
et du vin d'Espagne, encore! J'ai écrit cela au père; sais-tu ce qu'il
m'a répondu: «Jacques, tu es un âne!» comme toujours. Mais c'est égal,
mon cher Daniel, je crois qu'au fond il m'aime beaucoup.
«Quant à maman, tu sais qu'elle est seule maintenant. Tu devrais bien
lui écrire, elle se plaint de ton silence.
«J'avais oublié de te dire une chose qui, certainement, te fera le plus
grand plaisir: j'ai ma chambre au Quartier latin... au Quartier latin!
pense un peu!... Une vraie chambre de poète, comme dans les romans, avec
une petite fenêtre et des toits à perte de vue. Le lit n'est pas large,
mais nous y tiendrons deux au besoin; et puis, il y a dans un coin une
table de travail où on serait très bien pour faire des vers.
«Je suis sûr que si tu voyais cela, tu voudrais venir me trouver au plus
vite; moi aussi je te voudrais près de moi, et je ne te dis pas que
quelque jour je ne te ferai pas signe de venir.
«En attendant, aime-moi toujours bien et ne travaille pas trop dans ton
collège, de peur de tomber malade.
«Je t'embrasse. Ton frère
«JACQUES.»
Ce brave Jacques! quel mal délicieux il venait de me faire avec sa
lettre! je riais et je pleurais en même temps. Toute ma vie de ces
derniers mois, le punch, le billard, le café Barbette, me faisaient
l'effet d'un mauvais rêve, et je pensais: «Allons! c'est fini.
Maintenant je vais travailler, je vais être courageux comme Jacques.»
A ce moment, la cloche sonna. Mes élèves se mirent en rang, ils
causaient beaucoup du sous-préfet et se montraient, en passant, sa
voiture stationnant devant la porte. Je les remis entre les mains des
professeurs; puis, une fois débarrassé d'eux, je m'élançai en courant
dans l'escalier. Il me tardait tant d'être seul dans ma chambre avec la
lettre de mon frère Jacques!
«Monsieur Daniel, on vous attend chez le principal.»
Chez le principal?... Que pouvait avoir à me dire le principal?...
Le portier me regardait avec un drôle d'air. Tout à coup, l'idée du
sous-préfet me revint.
«Est-ce que M. le sous-préfet est là-haut?» demandai-je.
Et le coeur palpitant d'espoir je me mis à gravir les degrés de
l'escalier quatre à quatre.
Il y a des jours où l'on est comme fou. En apprenant que le sous-préfet
m'attendait, savez-vous ce que j'imaginai? Je m'imaginai qu'il avait
remarqué ma bonne mine à la distribution, et qu'il venait au collège
tout exprès pour m'offrir d'être son secrétaire. Cela me paraissait
la chose la plus naturelle du monde. La lettre de Jacques avec ses
histoires de vieux marquis m'avait troublé la cervelle, à coup sûr.
Quoi qu'il en soit, à mesure que je montais l'escalier, ma certitude
devenait plus grande: secrétaire du sous-préfet; je ne me sentais pas de
joie....
En tournant le corridor, je rencontrai Roger. Il était très pâle; il
me regarda comme s'il voulait me parler; mais je ne m'arrêtai pas: le
sous-préfet n'avait pas le temps d'attendre.
Quand j'arrivai devant le cabinet du principal, le coeur me battait bien
fort, je vous jure. Secrétaire de M. le sous-préfet! Il fallut m'arrêter
un instant pour reprendre haleine; je rajustai ma cravate, je donnai
avec mes doigts un petit tour à mes cheveux et je tournai le bouton de
la porte doucement.
Si j'avais su ce qui m'attendait!
M. le sous-préfet était debout, appuyé négligemment au marbre de la
cheminée et souriant dans ses favoris blonds. M. le principal, en robe
de chambre, se tenait près de lui humblement, son bonnet de velours à la
main et M. Viot, appelé en hâte, se dissimulait dans un coin.
Dès que j'entrai, le sous-préfet prit la parole.
«C'est donc monsieur, dit-il en me désignant, qui s'amuse à séduire nos
femmes de chambre?»
Il avait prononcé cette phrase d'une voix claire, ironique et sans
cesser de sourire. Je crus d'abord qu'il voulait plaisanter et je ne
répondis rien, mais le sous-préfet ne plaisantait pas; après un moment
de silence, il reprit en souriant toujours:
«N'est-ce pas à monsieur Daniel Eyssette que j'ai l'honneur de parler, à
monsieur Daniel Eyssette qui a séduit la femme de chambre de ma femme?»
Je ne savais de quoi il s'agissait; mais en entendant ce mot de femme de
chambre, qu'on me jetait ainsi à la figure pour la seconde fois, je me
sentis rouge de honte, et ce fut avec une véritable indignation que je
m'écriai:
«Une femme de chambre, moi!... Je n'ai jamais séduit de femme de
chambre.»
A cette réponse, je vis un éclair de mépris jaillir des lunettes du
principal, et j'entendis les clefs murmurer dans leur coin: «Quelle
effronterie!»
Le sous-préfet, lui, ne cessait pas de sourire; il prit sur la tablette
de la cheminée un petit paquet de papiers que je n'avais pas aperçus
d'abord, puis se tournant vers moi et les agitant négligemment:
«Monsieur, dit-il, voici des témoignages fort graves qui vous accusent.
Ce sont des lettres qu'on a surprises chez la demoiselle en question.
Elles ne sont pas signées, il est vrai, et, d'un autre côté, la femme de
chambre n'a voulu nommer personne. Seulement, dans ces lettres il est
souvent parlé du collège, et, malheureusement pour vous, M. Viot a
reconnu votre écriture et votre style....»
Ici les clefs grincèrent férocement et le sous-préfet, souriant
toujours, ajouta:
«Tout le monde n'est pas poète au collège de Sarlande.»
A ces mots, une idée fugitive me traversa l'esprit: je voulus voir de
près ces papiers. Je m'élançai; le principal eut peur d'un scandale et
fit un geste pour me retenir. Mais le sous-préfet me tendit le dossier
tranquillement.
«Regardez!» me dit-il.
Miséricorde! ma correspondance avec Cécilia.
....Elles y étaient toutes, toutes! Depuis celle qui commençait: _«O
Cécilia, quelquefois sur un rocher sauvage....»_ jusqu'au cantique
d'actions de grâces: _«Ange qui as consenti à passer une nuit sur
la terre....»_ Et dire que toutes ces belles fleurs de rhétorique
amoureuse, je les avais effeuillées sous les pas d'une femme de
chambre!... dire que cette personne, d'une situation tellement élevée,
tellement, etc..., décrottait tous les matins les socques de la
sous-préfète...! On peut se figurer ma rage, ma confusion.
«Eh bien, qu'en dites-vous, seigneur don Juan? ricana le sous-préfet,
après un moment de silence. Est-ce que ces lettres sont de vous, oui ou
non?»
Au lieu de répondre, je baissai la tête. Un mot pouvait me disculper;
mais ce mot, je ne le prononçai pas. J'étais prêt à tout souffrir plutôt
que de dénoncer Roger.... Car remarquez bien qu'au milieu de cette
catastrophe, le petit Chose n'avait pas un seul instant soupçonné la
loyauté de son ami. En reconnaissant les lettres, il s'était dit tout de
suite: «Roger aura eu la paresse de les recopier; il a mieux aimé faire
une partie de billard de plus et envoyer les miennes.» Quel innocent, ce
petit Chose!
Quand le sous-préfet vit que je ne voulais pas répondre, il remit les
lettres dans sa poche et, se tournant vers le principal et son acolyte:
«Maintenant, messieurs, vous savez ce qui vous reste à faire.»
Sur quoi les clefs de M. Viot frétillèrent d'un air lugubre, et le
principal répondit en s'inclinant jusqu'à terre, «que M. Eyssette avait
mérité d'être chassé sur l'heure; mais qu'afin d'éviter tout scandale,
on le garderait au collège encore huit jours». Juste le temps de faire
venir un nouveau maître.
A ce terrible mot «chassé», tout mon courage m'abandonna. Je saluai
sans rien dire et je sortis précipitamment. A peine dehors, mes larmes
éclatèrent.... Je courus d'un trait jusqu'à ma chambre, en étouffant mes
sanglots dans mon mouchoir....
Roger m'attendait; il avait l'air fort inquiet et se promenait à grands
pas, de long en large.
En me voyant entrer, il vint vers moi:
«Monsieur Daniel!...» me dit-il, et son oeil m'interrogeait. Je me
laissai tomber sur une chaise sans répondre.
«Des pleurs, des enfantillages! reprit le maître d'armes d'un ton
brutal, tout cela ne prouve rien. Voyons... vite!... Que s'est-il
passé?»
Alors je lui racontai dans tous ses détails toute l'horrible scène du
cabinet.
A mesure que je parlais, je voyais la physionomie de Roger s'éclaircir;
il ne me regardait plus du même air rogue, et à la fin, quand il eut
appris comment, pour ne pas le trahir, je m'étais laissé chasser du
collège, il me tendit ses deux mains ouvertes et me dit simplement:
«Daniel, vous êtes un noble coeur.»
A ce moment, nous entendîmes dans la rue le roulement d'une voiture;
c'était le sous-préfet qui s'en allait.
«Vous êtes un noble coeur, reprit mon bon ami le maître d'armes en me
serrant les poignets à les briser, vous êtes un noble coeur, je ne
vous dis que ça.... Mais vous devez comprendre que je ne permettrai à
personne de se sacrifier pour moi.»
Tout en parlant, il s'était rapproché de la porte:
«Ne pleurez pas, monsieur Daniel, je vais aller trouver le principal, et
je vous jure bien que ce n'est pas vous qui serez chassé.»
Il fit encore un pas pour sortir; puis, revenant vers moi comme s'il
oubliait quelque chose:
«Seulement, me dit-il à voix basse, écoutez bien ceci avant que je m'en
aille... Le grand Roger n'est pas seul au monde; il a quelque part
une mère infirme dans un coin... Une mère!... pauvre sainte femme!...
Promettez-moi de lui écrire quand tout sera fini.»
C'était dit gravement, tranquillement, d'un ton qui m'effraya.
«Mais que voulez-vous faire?» m'écriai-je.
Roger ne répondit rien; seulement il entrouvrit sa veste et me laissa
voir dans sa poche la crosse luisante d'un pistolet.
Je m'élançai vers lui, tout ému:
«Vous tuer, malheureux? vous voulez vous tuer?»
Et lui, très froidement:
«Mon cher, quand j'étais au service, je m'étais promis que si jamais,
par un coup de ma mauvaise tête, je venais à me faire dégrader, je
ne survivrais pas à mon déshonneur. Le moment est venu de me tenir
parole... Dans cinq minutes je serai chassé du collège, c'est-à-dire
dégradé; une heure après, bonsoir! j'avale ma dernière prune.»
En entendant cela, je me plantai résolument devant la porte.
«Eh bien, non! Roger, vous ne sortirez pas... J'aime mieux perdre ma
place que d'être cause de votre mort.
--Laissez-moi faire mon devoir», me dit-il d'un air farouche, et, malgré
mes efforts, il parvint à entrouvrir la porte.
Alors, j'eus l'idée de lui parler de sa mère, de cette pauvre mère qu'il
avait quelque part, dans un coin. Je lui prouvai qu'il devait vivre pour
elle, que moi j'étais à même de trouver facilement une autre place, que
d'ailleurs, dans tous les cas, nous avions encore huit jours devant
nous, et que c'était bien le moins qu'on attendît jusqu'au dernier
moment avant de prendre un parti si terrible... Cette dernière réflexion
parut le toucher. Il consentit à retarder de quelques heures sa visite
au principal et ce qui devait s'ensuivre.
Sur ces entrefaites, la cloche sonna; nous nous embrassâmes, et je
descendis à l'école.
Ce que c'est que de nous! J'étais entré dans ma chambre désespéré, j'en
sortis presque joyeux.... Le petit Chose était si fier d'avoir sauvé la
vie à son bon ami le maître d'armes.
Pourtant, il faut bien le dire, une fois assis dans ma chaire et le
premier mouvement de l'enthousiasme passé, je me mis à faire des
réflexions. Roger consentait à vivre, c'était bien; mais moi-même,
qu'allais-je devenir après que mon beau dévouement m'aurait mis à la
porte du collège!
La situation n'était pas gaie, je voyais déjà le foyer singulièrement
compromis, ma mère en larmes, et M. Eyssette bien en colère.
Heureusement je pensai à Jacques; quelle bonne idée sa lettre avait eue
d'arriver précisément le matin! C'était bien simple, après tout,
ne m'écrivait-il pas que dans son lit il y avait place pour deux?
D'ailleurs, à Paris, on trouve toujours de quoi vivre...
Ici, une pensée horrible m'arrêta: pour partir, il fallait de l'argent;
celui du chemin de fer d'abord, puis cinquante-huit francs que je devais
au portier, puis dix francs qu'un grand m'avait prêtés, puis des sommes
énormes inscrites à mon nom sur le livre de compte du café Barbette. Le
moyen de se procurer tout cet argent?
«Bah! me dis-je en y songeant, je me trouve bien naïf de m'inquiéter
pour si peu; Roger n'est-il pas là? Roger est riche, il donne des leçons
en ville, et il sera trop heureux de me procurer quelque cent francs à
moi qui viens de lui sauver la vie.»
Mes affaires ainsi réglées, j'oubliai toutes les catastrophes de la
journée pour ne songer qu'à mon grand voyage de Paris. J'étais très
joyeux, je ne tenais plus en place, et M. Viot, qui descendit à l'étude
pour savourer mon désespoir, eut l'air fort déçu en voyant ma mine
réjouie. A dîner, je mangeai vite et bien; dans la cour, je pardonnai
les arrêts des élèves. Enfin l'heure de la classe sonna.
Le plus pressant était de voir Roger; d'un bond, je fus à sa chambre;
personne à sa chambre. «Bon! me dis-je en moi-même, il sera allé
faire un tour au café Barbette», et cela ne m'étonna pas dans des
circonstances aussi dramatiques.
Au café Barbette, personne encore: «Roger, me dit-on, était allé à la
Prairie avec les sous-officiers.» Que diable pouvaient-ils faire là-bas
par un temps pareil? Je commençais à être fort inquiet; aussi, sans
vouloir accepter une partie de billard qu'on m'offrait, je relevai
le bas de mon pantalon et je m'élançai dans la neige, du côté de la
Prairie, à la recherche de mon bon ami le maître d'armes.
XII
L'ANNEAU DE FER
Des portes de Sarlande à la Prairie il y a bien une bonne demi-lieue;
mais, du train dont j'allais, je dus ce jour-là faire le trajet en moins
d'un quart d'heure. Je tremblais pour Roger. J'avais peur que le pauvre
garçon n'eût, malgré sa promesse, tout raconté au principal pendant
l'étude; je croyais voir encore luire la crosse de son pistolet. Cette
pensée lugubre me donnait des ailes.
Pourtant, de distance en distance, j'apercevais sur la neige la trace de
pas nombreux allant vers la Prairie, et de songer que le maître d'armes
n'était pas seul, cela me rassurait un peu.
Alors, ralentissant ma course, je pensais à Paris, à Jacques, à mon
départ.... Mais au bout d'un instant, mes terreurs recommençaient.
«Roger va se tuer évidemment. Que serait-il venu chercher, sans cela,
dans cet endroit désert, loin de la ville? S'il amène avec lui ses amis
du café Barbette, c'est pour leur faire ses adieux, pour boire le coup
de l'étrier, comme ils disent.... Oh! ces militaires!...» Et me voilà
courant de nouveau à perdre haleine.
Heureusement j'approchais de la Prairie dont j'apercevais déjà les
grands arbres chargés de neige. «Pauvre ami, me disais-je, pourvu que
j'arrive à temps!»
La trace des pas me conduisit ainsi jusqu'à la guinguette d'Espéron.
Cette guinguette était un endroit louche et de mauvais renom, où les
débauchés de Sarlande faisaient leurs parties fines. J'y étais venu plus
d'une fois en compagnie des nobles coeurs, mais jamais je ne lui avais
trouvé une physionomie aussi sinistre que ce jour-là. Jaune et sale, au
milieu de la blancheur immaculée de la plaine, elle se dérobait, avec sa
porte basse, ses murs décrépis et ses fenêtres aux vitres mal lavées,
derrière un taillis de petits ormes. La maisonnette avait l'air honteuse
du vilain métier qu'elle faisait.
Comme j'approchais, j'entendis un bruit joyeux de voix, de rires et de
verres choqués.
«Grand Dieu! me dis-je en frémissant, c'est le coup de l'étrier.» Et je
m'arrêtai pour reprendre haleine.
Je me trouvais alors sur le derrière de la guinguette; je poussai une
porte à claire-voie, et j'entrai dans le jardin. Quel jardin! Une
grande haie dépouillée, des massifs de lilas sans feuilles, des tas
de balayures sur la neige, et des tonnelles toutes blanches qui
ressemblaient à des huttes d'esquimaux. Cela était d'un triste à faire
pleurer.
Le tapage venait de la salle du rez-de-chaussée, et la ripaillage devait
chauffer à ce moment, car, malgré le froid, on avait ouvert toutes
grandes les deux fenêtres.
Je posais déjà le pied sur la première marche du perron, lorsque
j'entendis quelque chose qui m'arrêta net et me glaça: c'était mon nom
prononcé au milieu de grands éclats de rires. Roger parlait de moi, et,
chose singulière, chaque fois que le nom de Daniel Eyssette revenait,
les autres riaient à se tordre.
Poussé par une curiosité douloureuse, sentant bien que j'allais
apprendre quelque chose d'extraordinaire, je me rejetai en arrière et,
sans être entendu de personne, grâce à la neige qui assourdissait comme
un tapis le bruit de mes pas, je me glissai dans une des tonnelles, qui
se trouvait fort à propos juste au-dessous des fenêtres.
Je la reverrai toute ma vie, cette tonnelle; je reverrai toute ma vie la
verdure morte qui la tapissait, son sol boueux et sale, sa petite table
peinte en vert et ses bancs de bois tout ruisselants d'eau.... A travers
la neige dont elle était chargée, le jour passait à peine; la neige
fondait lentement et tombait sur ma tête goutte à goutte.
C'est là, c'est dans cette tonnelle noire et froide comme un tombeau,
que j'ai appris combien les hommes peuvent être méchants et lâches;
c'est là que j'ai appris à douter, à mépriser, à haïr.... O vous qui me
lisez, Dieu vous garde d'entrer jamais dans cette tonnelle!... Debout,
retenant mon souffle, rouge de colère et de honte, j'écoutais ce qui se
disait chez Espéron.
Mon bon ami le maître d'armes avait toujours la parole.... Il racontait
l'aventure de Cécilia, la correspondance amoureuse, la visite de M. le
sous-préfet au collège, tout cela avec des enjolivements et des gestes
qui devaient être bien comiques, à en juger par les transports de
l'auditoire.
«Vous comprenez, mes petits amours, disait-il de sa voix goguenarde,
qu'on n'a pas joué pour rien la comédie pendant trois ans sur le théâtre
des zouaves. Vrai comme je vous parle! j'ai cru un moment la partie
perdue, et je me suis dit que je ne viendrais plus boire avec vous le
bon vin du père Espéron.... Le petit Eyssette n'avait rien dit, c'est
vrai; mais il était temps de parler encore; et, entre nous, je crois
qu'il voulait seulement me laisser l'honneur de me dénoncer moi-même.
Alors je me suis dit: «Ayons l'oeil, Roger, et en avant la grande
scène!»
Là-dessus, mon bon ami le maître d'armes se mit à jouer ce qu'il
appelait la grande scène, c'est-à-dire ce qui s'était passé le matin
dans ma chambre entre lui et moi. Ah! le misérable! il n'oublia rien....
Il criait: _Ma mère! ma pauvre mère!_ avec des intonations de théâtre.
Puis il imitait ma voix: «Non, Roger! non! vous ne sortirez pas!...» La
grande scène était réellement d'un haut comique, et tout l'auditoire
se roulait. Moi, je sentais de grosses larmes ruisseler le long de mes
joues, j'avais le frisson, les oreilles me tintaient, je devinais toute
l'odieuse comédie du matin, je comprenais vaguement que Roger avait
fait exprès d'envoyer mes lettres pour se mettre à l'abri de toute
mésaventure, que depuis vingt ans sa mère, sa pauvre mère, était morte,
et que j'avais pris l'étui de sa pipe pour une crosse de pistolet.
«Et la belle Cécilia? dit un noble coeur.
--Cécilia n'a pas parlé, elle a fait ses malles, c'est une bonne fille.
--Et le petit Daniel que va-t-il devenir?
--Bah!» répondit Roger.
Ici, un geste qui fit rire tout le monde.
Cet éclat de rire me mit hors de moi. J'eus envie de sortir de la
tonnelle et d'apparaître soudainement au milieu d'eux comme un spectre.
Mais je me contins: j'avais déjà été assez ridicule.
Le rôti arrivait, les verres se choquèrent:
«A Roger! A Roger!» criait-on.
Je n'y tins plus, je souffrais trop. Sans m'inquiéter si quelqu'un
pouvait me voir, je m'élançai à travers le jardin. D'un bond je franchis
la porte à claire-voie et je me mis à courir devant moi comme un fou.
La nuit tombait, silencieuse; et cet immense champ de neige prenait
dans la demi-obscurité du crépuscule je ne sais quel aspect de profonde
mélancolie.
Je courus ainsi quelque temps comme un cabri blessé; et si les coeurs
qui se brisent et qui saignent étaient autre chose que des façons de
parler, à l'usage des poètes, je vous jure qu'on aurait pu trouver
derrière moi, sur la plaine blanche, une longue trace de sang.
Je me sentais perdu. Où trouver de l'argent? Comment m'en aller? Comment
rejoindre mon frère Jacques? Dénoncer Roger ne m'aurait même servi de
rien.... Il pouvait nier, maintenant que Cécilia était partie.
Enfin, accablé, épuisé de fatigue et de douleur, je me laissai tomber
dans la neige au pied d'un châtaignier. Je serais resté là jusqu'au
lendemain peut-être, pleurant et n'ayant pas la force de penser, quand
tout à coup, bien loin, du côté de Sarlande, j'entendis une cloche
sonner. C'était la cloche du collège. J'avais tout oublié; cette cloche
me rappela à la vie: il me fallait rentrer et surveiller la récréation
des élèves dans la _salle_.... En pensant à la _salle_, une idée subite
me vint. Sur-le-champ mes larmes s'arrêtèrent; je me sentis plus fort,
plus calme. Je me levai, et, de ce pas délibéré de l'homme qui vient de
prendre une irrévocable décision, je repris le chemin de Sarlande.
Si vous voulez savoir quelle irrévocable décision vient de prendre le
petit Chose, suivez-le jusqu'à Sarlande, à travers cette grande plaine
blanche; suivez-le dans les rues sombres et boueuses de la ville;
suivez-le sous le porche du collège; suivez-le dans la _salle_ pendant
la récréation, et remarquez avec quelle singulière persistance il
regarde le gros anneau de fer qui se balance au milieu; la récréation
finie, suivez-le encore jusqu'à l'étude, montez avec lui dans sa chaire,
et lisez par-dessus son épaule cette lettre douloureuse qu'il est en
train d'écrire au milieu du vacarme et des enfants ameutés:
«_Monsieur Jacques Eyssette,_
_rue Bonaparte, à Paris._
«Pardonne-moi, mon bien-aimé Jacques, la douleur que je viens te causer.
Toi qui ne pleurais plus, je vais te faire pleurer encore une fois; ce
sera la dernière par exemple.... Quand tu recevras cette lettre, ton
pauvre Daniel sera mort....»
Ici, le vacarme de l'étude redouble; le petit Chose s'interrompt et
distribue quelques punitions de droite et de gauche, mais gravement,
sans colère. Puis il continue:
«Vois-tu! Jacques, j'étais trop malheureux. Je ne pouvais pas faire
autrement que de me tuer. Mon avenir est perdu: on m'a chassé du
collège:--c'est pour une histoire de femme, des choses trop longues à te
raconter; puis, j'ai fait des dettes, je ne sais plus travailler, j'ai
honte, je m'ennuie, j'ai le dégoût, la vie me fait peur.... J'aime mieux
m'en aller....»
Le petit Chose est obligé de s'interrompre encore: «Cinq cents vers à
l'élève Soubeyrol! Fouque et Loupi en retenue dimanche!» Ceci fait, il
achève sa lettre:
«Adieu, Jacques! J'en aurais encore long à te dire, mais je sens que je
vais pleurer, et les élèves me regardent. Dis à maman que j'ai glissé
du haut d'un rocher, en promenade, ou bien que je me suis noyé, en
patinant. Enfin, invente une histoire, mais que la pauvre femme ignore
toujours la vérité!... Embrasse-la bien pour moi, cette chère mère;
embrasse aussi notre père, et tâche de leur reconstruire vite un beau
foyer.... Adieu! je t'aime. Souviens-toi de Daniel.»
Cette lettre terminée, le petit Chose en commence tout de suite une
autre ainsi conçue:
«Monsieur l'abbé, je vous prie de faire parvenir à mon frère Jacques
la lettre que je laisse pour lui. En même temps, vous couperez de mes
cheveux, et vous en ferez un petit paquet pour ma mère.
«Je vous demande pardon du mal que je vous donne. Je me suis tué parce
que j'étais trop malheureux ici. Vous seul, monsieur l'abbé, vous êtes
toujours montré très bon pour moi. Je vous en remercie.
«DANIEL EYSSETTE.»
Après quoi, le petit Chose met cette lettre et celle de Jacques sous une
même grande enveloppe, avec cette suscription: «La personne qui trouvera
la première mon cadavre, est priée de remettre ce pli entre les mains
de l'abbé Germane.» Puis, toutes ses affaires terminées, il attend
tranquillement la fin de l'étude.
L'étude est finie. On soupe, on fait la prière, on monte au dortoir.
Les élèves se couchent; le petit Chose se promène de long en large,
attendant qu'ils soient endormis. Voici maintenant M. Viot qui fait sa
ronde; on entend le cliquetis mystérieux de ses clefs et le bruit sourd
de ses chaussons sur le parquet. «Bonsoir, monsieur Viot! murmure le
petit Chose.--Bonsoir, monsieur!» répond à voix basse le surveillant;
puis il s'éloigne, ses pas se perdent dans le corridor.
Le petit Chose est seul. Il ouvre la porte doucement et s'arrête un
instant sur le palier pour voir si les élèves ne se réveillent pas; mais
tout est tranquille dans le dortoir.
Alors il descend, il se glisse à petits pas dans l'ombre des murs.
La tramontane souffle tristement par-dessous les portes. Au bas de
l'escalier, en passant devant le péristyle, il aperçoit la cour blanche
de neige, entre ses quatre grands corps de logis tout sombres.
Là-haut, près des toits, veille une lumière: c'est l'abbé Germane qui
travaille à son grand ouvrage. Du fond de son coeur le petit Chose
envoie un dernier adieu, bien sincère à ce bon abbé; puis il entre dans
la _salle_....
Le vieux gymnase de l'école de marine est plein d'une ombre froide et
sinistre. Par les grillages d'une fenêtre un peu de lune descend et
vient donner en plein sur le gros anneau de fer--oh! cet anneau, le
petit Chose ne fait qu'y penser depuis des heures--, sur le gros anneau
de fer qui reluit comme de l'argent.... Dans un coin de la _salle_, un
vieil escabeau dormait. Le petit Chose va le prendre, le porte sous
l'anneau, et monte dessus; il ne s'est pas trompé, c'est juste à la
hauteur qu'il faut. Alors il détache sa cravate, une longue cravate en
soie violette qu'il porte chiffonnée autour de son cou, comme un ruban.
Il attache la cravate à l'anneau et fait un noeud coulant.... Une heure
sonne. Allons! il faut mourir.... Avec des mains qui tremblent, le petit
Chose ouvre le noeud coulant. Une sorte de fièvre le transporte. Adieu,
Jacques! Adieu Mme Eyssette!...
Tout à coup un poignet de fer s'abat sur lui. Il se sent saisi par le
milieu du corps et planté debout sur ses pieds, au bas de l'escabeau. En
même temps une voix rude et narquoise, qu'il connaît bien, lui dit: «En
voilà une idée, de faire du trapèze à cette heure!»
Le petit Chose se retourne, stupéfait.
C'est l'abbé Germane, l'abbé Germane sans sa soutane, en culotte courte,
avec son rabat flottant sur son gilet. Sa belle figure laide sourit
tristement, à demi éclairée par la lune.... Une seule main lui a suffi
pour mettre le suicidé par terre; de l'autre main il tient encore sa
carafe qu'il vient de remplir à la fontaine de la cour.
De voir la tête effarée et les yeux pleins de larmes du petit Chose,
l'abbé Germane a cessé de sourire, et il répète, mais cette fois d'une
voix douce et presque attendrie:
«Quelle drôle d'idée, mon cher Daniel, de faire du trapèze à cette
heure!»
Le petit Chose est tout rouge, tout interdit.
«Je ne fais pas du trapèze, monsieur l'abbé, je veux mourir.
--Comment!... mourir?... Tu as donc bien du chagrin?
--Oh!... répond le petit Chose avec de grosses larmes brûlantes qui
roulent sur ses joues.
--Daniel, tu vas venir avec moi», dit l'abbé.
Le petit Daniel fait signe que non et montre l'anneau de fer avec la
cravate.... L'abbé Germane le prend par la main: «Voyons! monte dans ma
chambre; si tu veux te tuer, eh bien, tu te tueras là-haut: il y a du
feu, il fait bon.»
Mais le petit Chose résiste: «Laissez-moi mourir, monsieur l'abbé. Vous
n'avez pas le droit de m'empêcher de mourir.»
Un éclair de colère passe dans les yeux du prêtre: «Ah! c'est comme
cela!» dit-il. Et prenant brusquement le petit Chose par la ceinture,
il l'emporta sous son bras comme un paquet, malgré sa résistance et ses
supplications....
....Nous voici maintenant chez l'abbé Germane: un grand feu brille dans
la cheminée; près du feu, il y a une table avec une lampe allumée, des
pipes et des tas de papier chargés de pattes de mouche.
Le petit Chose est assis au coin de la cheminée. Il est très agité, il
parle beaucoup, il raconte sa vie, ses malheurs et pourquoi il a voulu
en finir. L'abbé l'écoute en souriant; puis, quand l'enfant a bien
parlé, bien pleuré, bien dégonflé son pauvre coeur malade, le brave
homme lui prend les mains et lui dit très tranquillement:
«Tout cela n'est rien, mon garçon, et tu aurais été joliment bête de te
mettre à mort pour si peu. Ton histoire est fort simple: on t'a chassé
du collège--ce qui, par parenthèse, est un grand bonheur pour toi...--,
eh bien, il faut partir, partir tout de suite, sans attendre tes huit
jours.... Tu n'es pas une cuisinière, ventrebleu!... Ton voyage, tes
dettes, ne t'en inquiète pas! je m'en charge.... L'argent que tu voulais
emprunter à ce coquin, c'est moi qui te le prêterai. Nous réglerons tout
cela demain.... A présent, plus un mot! j'ai besoin de travailler, et tu
as besoin de dormir.... Seulement je ne veux pas que tu retournes dans
ton affreux dortoir: tu aurais froid, tu aurais peur; tu vas te coucher
dans mon lit, de beaux draps blancs de ce matin!... Moi, j'écrirai toute
la nuit: et si le sommeil me prend, je m'étendrai sur le canapé....
Bonsoir! ne me parle plus.»
Le petit Chose se couche, il ne résiste pas.... Tout ce qui lui arrive
lui fait l'effet d'un rêve. Que d'événements dans une journée! Avoir été
si près de la mort, et se retrouver au fond d'un bon lit, dans cette
chambre tranquille et tiède!... Comme le petit Chose est bien!... De
temps en temps, en ouvrant les yeux, il voit sous la clarté douce de
l'abat-jour le bon abbé Germane qui, tout en fumant, fait courir sa
plume, à petit bruit, du haut en bas des feuilles blanches....
....Je fus réveillé le lendemain matin par l'abbé qui me frappait sur
l'épaule. J'avais tout oublié en dormant.... Cela fit beaucoup rire mon
sauveur.
«Allons! mon garçon, me dit-il, la cloche sonne, dépêche-toi; personne
ne se sera aperçu de rien, va prendre tes élèves comme à l'ordinaire;
pendant la récréation du déjeuner je t'attendrai ici pour causer.»
La mémoire me revint tout d'un coup. Je voulais le remercier; mais
positivement le bon abbé me mit à la porte.
Si l'étude me parut longue, je n'ai pas besoin de vous le dire.... Les
élèves n'étaient pas encore dans la cour, que déjà je frappais chez
l'abbé Germane. Je le retrouvai devant son bureau, les tiroirs grands
ouverts, occupé à compter les pièces d'or, qu'il alignait soigneusement
par petits tas.
Au bruit que je fis en entrant, il retourna la tête, puis se remit à son
travail, sans rien me dire; quand il eut fini, il referma ses tiroirs,
et me faisant signe de la main avec un bon sourire:
«Tout ceci est pour toi, me dit-il. J'ai fait ton compte. Voici pour le
voyage, voici pour le portier, voici pour le café Barbette, voici pour
l'élève qui t'a prêté dix francs.... J'avais mis cet argent de côté pour
faire un remplaçant à Cadet; mais Cadet ne tire au sort que dans six
ans, et d'ici là nous nous serons revus.»
Je voulus parler, mais ce diable d'homme ne m'en laissa pas le temps: «A
présent, mon garçon, fais-moi tes adieux... voilà ma classe qui sonne,
et quand j'en sortirai je ne veux plus te retrouver ici. L'air de cette
Bastille ne te vaut rien.... File vite à Paris, travaille bien, prie le
Bon Dieu, fume des pipes, et tâche d'être un homme.--Tu m'entends, tâche
d'être un homme. Car vois-tu! mon petit Daniel, tu n'es encore qu'un
enfant, et même j'ai bien peur que tu sois un enfant toute ta vie.»
Là-dessus, il m'ouvrit les bras avec un sourire divin; mais, moi, je me
jetai à ses genoux en sanglotant. Il me releva et m'embrassa sur les
deux joues.
La cloche sonnait le dernier coup.
«Bon! voilà que je suis en retard», dit-il en rassemblant à la hâte ses
livres et ses cahiers. Comme il allait sortir, il se retourna encore
vers moi.
«J'ai bien un frère à Paris, moi aussi, un brave homme de prêtre, que
tu pourrais aller voir... Mais, bah! à moitié fou comme tu l'es, tu
n'aurais qu'à oublier son adresse...» Et sans en dire davantage, il se
mit à descendre l'escalier à grands pas. Sa soutane flottait derrière
lui; de la main droite il tenait sa calotte, et, sous le bras gauche, il
portait un gros paquet de papiers et de bouquins... Bon abbé Germane!
Avant de m'en aller, je jetai un dernier regard autour de sa chambre; je
contemplai une dernière fois la grande bibliothèque, la petite table, le
feu à demi éteint, le fauteuil où j'avais tant pleuré, le lit où j'avais
dormi si bien; et, songeant à cette existence mystérieuse dans laquelle
je devinais tant de courage, de bonté cachée, de dévouement et de
résignation, je ne pus m'empêcher de rougir de mes lâchetés, et je me
fis le serment de me rappeler toujours l'abbé Germane.
En attendant, le temps passait... J'avais ma malle à faire, mes dettes à
payer, ma place à retenir à la diligence...
Au moment de sortir, j'aperçus sur un coin de la cheminée plusieurs
vieilles pipes toutes noires. Je pris la plus vieille, la plus noire,
la plus courte, et je la mis dans ma poche comme une relique; puis je
descendis.
En bas, la porte du vieux gymnase était encore entrouverte. Je ne pus
m'empêcher d'y jeter un regard en passant, et ce que je vis me fit
frissonner.
Je vis la grande salle sombre et froide, l'anneau de fer qui reluisait,
et ma cravate violette avec son noeud coulant, qui se balançait dans le
courant d'air au-dessus de l'escabeau renversé.
XIII
LES CLEFS DE M. VIOT
Comme je sortais du collège à grandes enjambées, encore tout ému de
l'horrible spectacle que je venais de voir, la loge du portier s'ouvrit
brusquement, et j'entendis qu'on m'appelait:
«Monsieur Eyssette! monsieur Eyssette!»
C'étaient le maître du café Barbette et son digne ami M. Cassagne, l'air
effaré, presque insolents.
Le cafetier parla le premier.
«Est-ce vrai que vous partez, monsieur Eyssette?
--Oui, monsieur Barbette, répondis-je tranquillement, je pars
aujourd'hui même.»
M. Barbette fit un bond, M. Cassagne en fit un autre; mais le bond de M.
Barbette fut bien plus fort que celui de M. Cassagne, parce que je lui
devais beaucoup d'argent.
«Comment! aujourd'hui même!
--Aujourd'hui même, et je cours de ce pas retenir ma place à la
diligence.»
Je crus qu'ils allaient me sauter à la gorge.
«Et mon argent? dit M. Barbette.
--Et le mien?» hurla M. Cassagne.
Sans répondre, j'entrai dans la loge, et tirant gravement, à pleines
mains, les belles pièces d'or de l'abbé Germane, je me mis à leur
compter sur le bout de la table ce que je leur devais à tous les deux.
Ce fut un coup de théâtre! Les deux figures renfrognées se déridèrent,
comme par magie... Quand ils eurent empoché leur argent, un peu honteux
des craintes qu'ils m'avaient montrées, et tout joyeux d'être payés,
ils s'épanchèrent en compliments de condoléance et en protestations
d'amitié:
«Vraiment, monsieur Eyssette, vous nous quittez?... Oh! quel dommage!
Quelle perte pour la maison!»
Et puis des oh! des ah! des hélas! des soupirs, des poignées de main,
des larmes étouffées...
La veille encore, j'aurais pu me laisser prendre à ces dehors d'amitié;
mais maintenant j'étais ferré à glace sur les questions de sentiment.
Le quart d'heure passé sous la tonnelle m'avait appris à connaître les
hommes--du moins je le croyais ainsi--, et plus ces affreux gargotiers
se montraient affables, plus ils m'inspiraient de dégoût. Aussi, coupant
court à leurs effusions ridicules, je sortis du collège et m'en allai
bien vite retenir ma place à la bienheureuse diligence qui devait
m'emporter loin de tous ces monstres.
En revenant du bureau des messageries, je passai devant le café
Barbette, mais je n'entrai pas; l'endroit me faisait horreur. Seulement,
poussé par je ne sais quelle curiosité malsaine, je regardai à travers
les vitres... Le café était plein de monde; c'était jour de poule au
billard. On voyait parmi la fumée des pipes flamboyer les pompons des
shakos et les ceinturons qui reluisaient pendus aux patères. Les nobles
coeurs étaient au complet, il ne manquait que le maître d'armes.
Je regardai un moment ces grosses faces rouges que les glaces
multipliaient, l'absinthe dansant dans les verres, les carafons
d'eau-de-vie tout ébréchés sur le bord; et de penser que j'avais vécu
dans ce cloaque je me sentis rougir... Je revis le petit Chose roulant
autour du billard, marquant les points, payant le punch, humilié,
méprisé, se dépravant de jour en jour, et mâchonnant sans cesse entre
ses dents un tuyau de pipe ou un refrain de caserne... Cette vision
m'épouvanta encore plus que celle que j'avais eue dans la salle du
gymnase en voyant flotter la petite cravate violette. Je m'enfuis...
Or, comme je m'acheminais vers le collège, suivi d'un homme de la
diligence pour emporter ma malle, je vis venir sur la place le maître
d'armes, sémillant, une badine à la main, le feutre sur l'oreille,
mirant sa moustache fine dans ses belles bottes vernies... De loin je le
regardais avec admiration en me disant: «Quel dommage qu'un si bel homme
porte une si vilaine âme!...» Lui, de son côté, m'avait aperçu et venait
vers moi avec un bon sourire bien loyal et deux grands bras ouverts...
Oh! la tonnelle!
«Je vous cherchais, me dit-il... Qu'est-ce que j'apprends? Vous...»
Il s'arrêta net. Mon regard lui cloua ses phrases menteuses sur les
lèvres. Et dans ce regard qui le fixait d'aplomb, en face, le misérable
dut lire bien des choses, car je le vis tout à coup pâlir, balbutier,
perdre contenance; mais ce ne fut que l'affaire d'un instant: il reprit
aussitôt son air flambant, planta dans mes yeux deux yeux froids et
brillants comme l'acier, et, fourrant ses mains au fond de ses poches
d'un air résolu, il s'éloigna en murmurant que ceux qui ne seraient pas
contents n'auraient qu'à venir le lui dire...
Bandit, va!
Quand je rentrai au collège, les élèves étaient en classe. Nous montâmes
dans ma mansarde. L'homme chargea la malle sur ses épaules et descendit.
Moi, je restai encore quelques instants dans cette chambre glaciale,
regardant les murs nus et salis, le pupitre noir tout déchiqueté, et,
par la fenêtre étroite, les platanes des cours qui montraient leurs
têtes couvertes de neige... En moi-même, je disais adieu à tout ce
monde.
A ce moment, j'entendis une voix de tonnerre qui grondait dans les
classes: c'était la voix de l'abbé Germane. Elle me réchauffa le coeur
et fit venir au bord des cils quelques bonnes larmes.
Après quoi, je descendis lentement, regardant attentif autour de moi,
comme pour emporter dans mes yeux l'image, toute l'image, de ces lieux
que je ne devais plus jamais revoir. C'est ainsi que je traversai les
longs corridors à hautes fenêtres grillagées où les yeux noirs m'étaient
apparus pour la première fois. Dieu vous protège, mes chers yeux
noirs!... Je passai aussi devant le cabinet du principal, avec sa double
porte mystérieuse; puis, à quelques pas plus loin, devant le cabinet de
M. Viot... Là, je m'arrêtai subitement... O joie, ô délices! les clefs,
les terribles clefs pendaient à la serrure, et le vent les faisait
doucement frétiller. Je les regardai un moment, ces clefs formidables,
je les regardai avec une sorte de terreur religieuse; puis, tout à coup,
une idée de vengeance me vint. Traîtreusement, d'une main sacrilège, je
retirai le trousseau de la serrure, et, le cachant sous ma redingote je
descendis l'escalier quatre à quatre.
Il y avait au bout de la cour des moyens un puits très profond. J'y
courus d'une haleine... A cette heure la cour était déserte; la fée
aux lunettes n'avait pas encore relevé son rideau. Tout favorisait mon
crime. Alors, tirant les clefs de dessous mon habit, ces misérables
clefs qui m'avaient tant fait souffrir, je les jetai dans le puits de
toutes mes forces... Frinc! frinc! frinc! Je les entendis dégringoler,
rebondir contre les parois et tomber lourdement dans l'eau qui se
referma sur elles; ce forfait commis, je m'éloignai souriant.
Sous le porche, en sortant du collège, la dernière personne que je
rencontrai fut M. Viot, mais un M. Viot sans ses clefs, hagard, effaré,
courant de droite et de gauche. Quand il passa près de moi, il me
regarda un moment avec angoisse. Le malheureux avait envie de me
demander si je ne _les_ avais pas vues. Mais il n'osa pas... A ce
moment, le portier lui criait du haut de l'escalier en se penchant:
«Monsieur Viot, je ne les trouve pas!» J'entendis l'homme aux clefs
faire tout bas: «Oh! mon Dieu!»--Et il partit comme un fou à la
découverte.
J'aurais été heureux de jouir plus longtemps de ce spectacle, mais le
clairon de la diligence sonnait sur la place d'Armes, et je ne voulais
pas qu'on partît sans moi.
Et maintenant, adieu pour toujours, grand collège enfumé, fait de vieux
fer et de pierres noires; adieu, vilains enfants! adieu, règlement
féroce! Le petit Chose s'envole et ne reviendra plus. Et vous, marquis
de Boucoyran, estimez-vous heureux: On s'en va, sans vous allonger ce
fameux coup d'épée, si longtemps médité avec les nobles coeurs du café
Barbette...
Fouette, cocher! Sonne, trompette! Bonne vieille diligence, fais feu
de tes quatre roues, emporte le petit Chose au galop de tes trois
chevaux... Emporte-le bien vite dans sa ville natale, pour qu'il
embrasse sa mère chez l'oncle Baptiste, et qu'ensuite il mette le cap
sur Paris et rejoigne au plus vite Eyssette (Jacques) dans sa chambre du
Quartier latin!...
XIV
L'ONCLE BAPTISTE
Un singulier type d'homme que cet oncle Baptiste, le frère de Mme
Eyssette! Ni bon ni méchant, marié de bonne heure à un grand gendarme
de femme avare et maigre qui lui faisait peur, ce vieil enfant n'avait
qu'une passion au monde: la passion du coloriage. Depuis quelque
quarante ans, il vivait entouré de godets, de pinceaux, de couleurs, et
passait son temps à colorier des images de journaux illustrés. La maison
était pleine de vieilles _Illustrations!_ de vieux _Charivaris!_ de
vieux _Magasins pittoresques!_ de cartes géographiques! tout cela
fortement enluminé. Même dans ses jours de disette, quand la tante lui
refusait de l'argent pour acheter des journaux à
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