Les Pardaillan — Tome 01
by Michel Zévaco · French · Gutenberg #13207 · 805,667 chars · public domain (US)
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Title: Les Pardaillan — Tome 01
Author: Michel Zévaco
Release date: August 17, 2004 [eBook #13207]
Most recently updated: October 28, 2024
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/13207
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PARDAILLAN — TOME 01 ***
MICHEL ZÉVACO
LES PARDAILLAN
Les Pardaillan
I
LES DEUX FRÈRES
La maison était basse, toute en rez-de-chaussée, avec un humble visage.
Près d'une fenêtre ouverte, dans un fauteuil armorié, un homme, un
grand vieillard à tête blanche; une de ces rudes physionomies comme en
portaient les capitaines qui avaient survécu aux épopées guerrières du
temps du roi François I.
Il fixait un morne regard sur la masse grise du manoir féodal des
Montmorency, qui dressait au loin dans l'azur l'orgueil de ses tours
menaçantes.
Puis ses yeux se détournèrent. Un soupir terrible comme une silencieuse
imprécation gonfla sa poitrine; il demanda:
--Ma fille?... Où est ma fille?...
Une servante, qui rangeait la salle, répondit:
--Mademoiselle a été au bois cueillir du muguet.
--Oui, c'est vrai, c'est le printemps. Les haies embaument. Chaque arbre
est un bouquet. Tout rit, tout chante, des fleurs partout. Mais la fleur
la plus belle, ma Jeanne, ma noble et chaste enfant, c'est toi...
Son regard, alors, se reporta sur la formidable silhouette du manoir
accroupi sur la colline.
--Tout ce que je hais est là! gronda-t-il. Là est la puissance qui m'a
brisé, anéanti! Oui, moi, seigneur de Piennes, autrefois maître de toute
une contrée, j'en suis réduit à vivre presque misérable, dans cet humble
coin de terre que m'a laissé la rapacité du Connétable!... Que dis-je,
insensé! Mais ne cherche-t-il pas, en ce moment même, à me chasser de ce
dernier refuge!...
Deux larmes silencieuses creusèrent un amer sillon parmi les rides de ce
visage désespéré.
Soudain, il pâlit affreusement: un cavalier, vêtu de noir, entrait et
s'inclinait devant lui!...
--Enfer!... Le bailli de Montmorency!...
--Seigneur de Piennes, dit l'homme noir, je viens de recevoir de mon
maître le connétable un papier que j'ai ordre de vous communiquer à
l'instant: ce papier que voici, c'est la copie d'un arrêt du Parlement
de Paris en date d'hier, samedi 25 avril de cet an 1553. L'arrêt porte
que vous occupez indûment le domaine de Margency; que le roi Louis XII
outrepassa son droit en vous conférant la propriété de cette terre qui
doit faire retour à la maison de Montmorency, et qu'il vous est enjoint
de restituer castel, hameau, prairies et bois.
Le seigneur de Piennes ne fit pas un mouvement, pas un geste. Seulement,
une pâleur plus grande se répandit sur son visage, et sa voix tremblante
s'éleva:
--O mon digne sire Louis douzième! et vous, illustre François Ier!
sortirez-vous de vos tombes pour voir comme on traite celui qui, sur
quarante champs de bataille, a risqué sa vie et versé son sang? Revenez,
sires! Et vous assisterez à ce grand spectacle du vieux soldat dépouillé
parcourant les routes de l'Ile-de-France pour mendier un morceau de
pain!
Devant ce désespoir, le bailli trembla.
Furtivement, il déposa sur une table le parchemin maudit, et il recula,
gagna la porte et s'enfuit.
Alors, dans la pauvre maison, on entendit une clameur funèbre
déchirante:
--Et ma fille! Ma fille! Ma Jeanne! ma fille est sans abri! Ma Jeanne
est sans pain! Montmorency! malédiction sur toi et toute ta race.
La catastrophe était effroyable. En effet, Margency, qui depuis Louis
XII appartenait au seigneur de Piennes, était tout ce qui restait de son
ancienne splendeur à cet homme qui avait jadis gouverné la Picardie.
Dans l'effondrement de sa fortune, il s'était réfugié dans cette pauvre
terre enclavée dans les domaines du connétable.
Maintenant, c'était fini! L'arrêt du Parlement, c'était, pour Jeanne de
Piennes et son père, la misère honteuse.
Jeanne avait seize ans. Mince, frêle, fière, d'une exquise élégance,
elle semblait une créature faite pour le ravissement des yeux, une
émanation de ce radieux printemps, pareille, en sa grâce un peu sauvage,
à une aubépine qui tremble sous la rosée au soleil levant.
Ce dimanche 26 avril 1553, elle était sortie comme tous les jours, à la
même heure.
Elle avait pénétré dans la forêt de châtaigniers à laquelle s'appuyait
Margency. Sous un bois, Jeanne, oppressée, une main sur son coeur, se
mit à marcher rapidement en murmurant:
--Oserai-je lui dire? Ce soir, oui, dès ce soir, je parlerai!... je
dirai ce secret terrible... et si doux!
Soudain, deux bras robustes et tendres l'enlacèrent. Une bouche
frémissante chercha sa bouche:
--Toi, enfin! Toi, mon amour...
--Mon François! mon cher seigneur!...
--Mais qu'as-tu, mon aimée? Tu trembles...
Il se pencha, l'enlaça d'une étreinte plus forte.
--C'était un beau grand garçon au regard droit, au visage doux, au front
haut et calme.
Or, ce jeune homme s'appelait François de Montmorency!... Oui! c'était
le fils aîné de ce connétable Anne qui venait d'arracher au seigneur de
Piennes le dernier lambeau de sa fortune!
Enlacés, ils marchaient lentement parmi les fleurs ouvertes, dont l'âme
s'épandait en mystérieux effluves.
Parfois, un tressaillement agitait l'amante. Elle s'arrêtait, prêtait
l'oreille et murmurait:
--On nous suit... on nous épie... as-tu entendu?
--Quelque bouvreuil effarouché, mon doux amour...
--François! François! oh! j'ai peur...
--Peur? Chère aimée! depuis trois mois que tu es mienne, depuis l'heure
bénie où notre amour impatient a devancé la loi des hommes pour obéir à
la loi de la nature, plus que jamais, Jeanne, tu es sous ma protection.
Que crains-tu? Bientôt tu porteras mon nom. La haine qui divise nos deux
pères, je la briserai!...
--Je le sais, mon seigneur, je le sais! Et même si ce bonheur ne m'était
pas réservé, je serais heureuse encore d'être à toi tout entière. Oh!
aime-moi, aime-moi, mon François! car un malheur est sur ma tête!
--Je t'adore, Jeanne. J'en jure le ciel, rien au monde ne pourra faire
que tu ne sois ma femme!
Un éclat de rire, sourdement, retentit tout près...
--Ainsi, continuait François, si quelque peine secrète t'agite,
confie-la à ton amant... ton époux.
--Oui, oui!... ce soir. Ecoute, à minuit, je t'attendrai... chez ma
bonne nourrice... il faut que tu saches!...
--A minuit, donc, bien-aimée...
--Et maintenant, va, pars... adieu... à ce soir...
--Une dernière étreinte les unit. Un dernier baiser les fit frissonner.
Puis François de Montmorency s'élança, disparut sous les fourrés.
Une minute Jeanne de Piennes demeura à la même place, émue, palpitante.
Enfin, avec un soupir, elle se retourna. Au même instant, elle devint
très pâle: quelqu'un était devant elle--un homme d'une vingtaine
d'années, figure violente, oeil sombre, allure hautaine. Jeanne eut un
cri d'épouvanté:
--Vous, Henri! vous!
--Moi, Jeanne! Il paraît que je vous effraie! Par la mort-dieu, n'ai-je
donc pas le droit de vous parler,... comme lui... comme mon frère!
Elle demeura tremblante. Et lui, éclatant de rire:
--Si je ne l'ai pas, ce droit, je le prends! Oui, c'est moi Jeanne! moi
qui ai sinon tout entendu, du moins tout vu! Tout! vos baisers et vos
étreintes! Tout, vous dis-je, par l'enfer! Vous m'avez fait souffrir
comme un damné! Et maintenant, écoutez-moi! Sang du Christ, ne vous
ai-je pas le premier déclaré mon amour? Est-ce que je ne vaux pas
François?
--Henri, dit-elle, je vous aime et vous aimerai toujours comme un
frère... le frère de celui à qui j'ai donné ma vie. Et il faut que mon
affection pour vous soit grande, puisque je n'ai jamais dit un mot à
François...
--Ah! c'est plutôt pour lui épargner une inquiétude! Mais dites-lui
que je vous aime! Qu'il vienne, les armes à la main, me demander des
comptes!
--C'en est trop, Henri! Ces paroles me sont odieuses, et j'ai besoin de
toutes mes forces pour me souvenir encore que vous êtes son frère!
--Son frère?... Son rival! Réfléchissez, Jeanne!
Le jeune homme grinça des dents, et haleta:
--Donc, vous me repoussez!... Parlez! mais parlez donc!... Vous vous
taisez?... Ah! prenez garde!
--Puissent les menaces que je lis dans vos yeux retomber sur moi seule!
Henri frissonna.
--Au revoir, Jeanne de Piennes, gronda-t-il; vous m'entendez?... Au
revoir... et non adieu!...
Alors ses yeux s'injectèrent. Il eut un geste violent, secoua la tête
comme un sanglier blessé et se rua à travers la forêt.
--Puisse-je être seule frappée! balbutia Jeanne.
Et comme elle disait ces mots, quelque chose d'inconnu, de lointain,
d'inexprimable, tressaillit au fond, tout au fond de son être. D'un
geste instinctif, elle porta les mains à ses flancs, et tomba à genoux;
prise d'une terreur folle, elle bégaya:
--Seule! seule! Mais, malheureuse, je ne suis plus seule! mais il y a en
moi un être qui vit et veut vivre!
II
MINUIT!
Le silence et les ténèbres d'une nuit sans lune pesaient sur la vallée
de Montmorency. Onze heures sonnèrent lentement au clocher de Margency.
Jeanne de Piennes s'était redressée pour compter les coups, cessant
d'actionner son rouet!... Elle murmura:
--Ce soir, quand je suis rentrée, pourquoi mon père paraissait-il
bouleversé?... Pourquoi, si convulsivement, m'a-t-il serrée sur son
coeur? Comme il était pâle! En vain, j'ai essayé de lui arracher son
secret...
Enfin, elle éteignit le flambeau, s'enveloppa d'une mante et, poussant
la porte, marcha vers une maison paysanne située à cinquante pas.
Comme elle longeait une haie toute parfumée de rosés sauvages, il lui
sembla qu'une ombre, une forme humaine, se dressait de l'autre côté de
la haie.
--François!... appela-t-elle, palpitante.
Rien ne lui répondit... et, secouant la tête, elle poursuivit son
chemin. Alors, cette ombre se mit en mouvement, se glissa vers la
demeure du seigneur de Piennes, alla droit à une fenêtre éclairée; et
l'homme, rudement, frappa.
Le seigneur de Piennes ne s'était pas couché. A pas lents, le dos
voûté, il se promenait dans la salle, l'esprit tendu dans une recherche
affreuse: qu'allait devenir sa Jeanne!
Le coup frappé à la fenêtre arrêta soudain sa morne promenade, et
l'immobilisa dans l'attente pantelante d'une dernière catastrophe.
Le seigneur de Piennes, alors, ouvrit, regarda!...
Et un rugissement de haine, de douleur et de désespoir déchira sa
gorge... Celui qui frappait, c'était un fils de l'implacable ennemi,
c'était Henri de Montmorency!
Le vieillard se retourna: d'un bond, il courut à une panoplie, décrocha
deux épées, les jeta sur la table.
Henri avait franchi la fenêtre, échevelé, hagard.
D'un signe violent, le seigneur de Piennes montra les deux épées.
Henri secoua la tête, haussa les épaules et saisit la main du vieillard.
--Je ne suis pas venu pour me mesurer avec vous, dit-il d'une voix
démente; pour quoi faire? Je vous tuerais. Et d'ailleurs, je n'ai pas de
haine contre vous, moi! Est-ce que cela me regarde que mon père vous
ait fait disgracier? Je sais! oh! je sais: par le connétable, vous avez
perdu votre gouvernement; de riche et puissant que vous étiez, vous êtes
pauvre et misérable!...
--Qu'es-tu donc venu faire ici? Parle! gronda le vieux capitaine.
--Tu veux savoir pourquoi je suis ici? C'est parce que je sais que tu
dois aux Montmorency la misère qui t'accable! Oui, c'est parce que je
connais ta haine, vieillard insensé, que je viens te crier: N'est-il
pas un abominable sacrilège que Jeanne de Piennes soit la maîtresse de
François de Montmorency!...
Le seigneur de Piennes chancela. Un nuage rouge passa devant ses yeux.
Ses pupilles se dilatèrent. Sa main se leva pour une insulte suprême.
Henri de Montmorency, d'un geste foudroyant, saisit cette main et la
serra à la broyer.
--Tu doutes! rugit-il. Vieillard stupide! Je te dis que ta fille, à
cette minute même, est dans les bras de mon frère! Viens! viens!
Stupide, en effet, sans forces, sans voix, le père de Jeanne fut
violemment entraîné par le jeune homme qui, d'un coup de pied, ouvrit
la porte: l'instant d'après, tous deux étaient devant la chambre de
Jeanne... Cette chambre était vide!...
Le seigneur de Piennes leva au ciel des bras chargés de malédiction et
sa clameur désespérée traversa lamentablement le silence de la nuit.
Puis courbé, râlant, vacillant, se heurtant à la muraille, il parvint à
regagner la salle... Henri s'était enfui dans la nuit, comme dut jadis
s'enfuir Caïn.
Jeanne de Piennes avait marché jusqu'à la maison paysanne. Le premier
coup de minuit sonna: au détour du sentier, à trois pas d'elle, François
apparut...
Elle le reconnut aussitôt et, au même instant, elle fut dans ses bras.
L'étreinte fut presque violente: ils s'aimaient vraiment de toute leur
âme.
--Mon aimée, dit alors François de Montmorency, les minutes nous sont
comptées ce soir. Un cavalier vient d'arriver au manoir, devançant mon
père d'une heure: il faut que le connétable me trouve au château...
Parle donc, bien-aimée... dis-moi quel est le secret qui t'oppresse.
Quoi que tu aies à me confier, souviens-toi que c'est un époux qui
t'écoute...
--Un époux, mon François! Oh! tu m'enivres de bonheur...
--Un époux, Jeanne: je le jure par mon nom glorieux et sans tache
jusqu'à ce jour!
--Eh bien, fit-elle toute palpitante, écoute...
Il se pencha. Elle appuya sa tête sur son épaule. Elle allait parler...
elle cherchait la parole d'aveu...
A ce moment, un cri terrible, un cri d'horrible agonie déchira le
silence des choses...
--C'est la voix de mon père! balbutia Jeanne épouvantée. François!
François! on égorge mon père!...
Elle s'était arrachée des bras de l'amant; elle se mit à courir; en
quelques secondes elle fut devant la maison et vit la porte et la
fenêtre ouvertes... Un instant plus tard, elle était dans la salle: son
père râlait dans un fauteuil. Elle se jeta sur lui, toute secouée de
sanglots, saisit sa tête blanche dans ses bras...
--Mon père, mon père, c'est moi! c'est ta Jeanne!
Le vieillard ouvrit les yeux et les fixa sur sa fille.
Sous ce regard elle recula de deux pas; entre eux, il ne fut pas besoin
de paroles: elle comprit qu'il savait tout! Et inconsciente, elle avoua:
--Pardon, père! pardon de l'avoir aimé, de l'aimer encore!... Voyons,
père, ne me regarde pas ainsi... tu veux donc que ta pauvre petite
Jeanne meure à tes pieds, de désespoir!... Ce n'est pas ma faute, va, si
je l'aime... une force inconnue m'a jetée dans ses bras... Oh! père...,
si tu savais comme je l'aime!...
A mesure qu'elle parlait, le seigneur de Piennes s'était redressé de
toute sa hauteur. Sans répondre, il la conduisit jusqu'au seuil de la
maison, étendit le bras dans la nuit, et il prononça:
--Allez, je n'ai plus de fille!...
Elle chancela; un gémissement râla dans sa gorge...
A ce moment une voix chaude s'éleva soudain:
--Vous vous trompez, monseigneur. Vous avez encore une fille. C'est
votre fils qui vous le jure!
En même temps, François de Montmorency apparut dans le cercle de
lumière, tandis que Jeanne jetait un cri d'espoir insensé et que le
seigneur de Piennes reculait en bégayant:
--L'amant de ma fille!... ici!... devant moi!...
Calme, sans un frémissement. François se courba.
--Monseigneur, voulez-vous de moi pour votre fils?
--Mon fils! balbutia le vieillard. Vous, mon fils! Qu'ai-je entendu?
Est-ce une sanglante moquerie!...
François saisit les mains de Jeanne:
--Monseigneur, daigne votre bonté accorder à François de Montmorency
votre fille Jeanne pour épouse légitime, dit-il avec plus de fermeté
encore.
--Épouse légitime!... Je rêve!... Ignorez-vous donc...
--Je sais tout, monseigneur! Mon mariage avec Jeanne de Piennes réparera
toutes les injustices, effacera tous les malheurs... J'attends, mon
père, que vous prononciez le sort de ma vie...
Une joie immense descendit dans l'âme du vieillard, et déjà des paroles
de bénédiction montaient à ses lèvres, lorsqu'une pensée foudroyante
traversa son cerveau:
--Cet homme voit que je vais mourir! Moi mort, il se rira de la fille
comme il se rit du père!...
--Décidez, monseigneur, reprit François.
--Père, mon vénéré père, supplia Jeanne.
--Vous voulez épouser ma fille? dit alors le vieillard.
Le jeune homme comprit ce qui se passait dans le coeur de ce mourant. Un
rayon de loyauté mâle et douce illumina son front. Et il répondit:
--Dès demain, mon père! dès demain!...
--Demain! dit le seigneur de Piennes, je serai mort!...
--Demain, vous vivrez... et de longs jours encore, pour bénir vos
enfants.
--Demain! râla le vieillard avec une immense amertume. Trop tard! c'est
fini... Je meurs maudit... désespéré!
François regarda autour de lui et vit que les domestiques de la maison,
réveillés, s'étaient rassemblés.
Alors une sublime pensée descendit en lui.
Il enlaça d'un bras la jeune fille éperdue, fit signe à deux serviteurs
de saisir le fauteuil où agonisait le seigneur de Piennes, et sa voix
solennelle s'éleva:
--A l'église! commanda-t-il. Mon père, il est minuit: votre chapelain
peut dire sa première messe... ce sera celle de l'union des familles de
Piennes et de Montmorency.
--Oh! je rêve!... je rêve!... répéta le vieillard.
Alors, le coeur désespéré du vieux capitaine se fondit.
Ses yeux se remplirent de larmes, et sa main livide se tendit vers le
noble enfant de la race maudite!
Dix minutes plus tard, dans la petite chapelle de Margency, le prêtre
officiait à l'autel. Au premier rang se tenaient François et Jeanne.
En arrière d'eux, dans le fauteuil même où on l'avait transporté, le
seigneur de Piennes. Et en arrière encore, deux femmes, trois hommes,
les gens de la maison, témoins de ce mariage tragique.
Bientôt les anneaux furent échangés et les mains frémissantes des amants
s'étreignirent.
Puis l'officiant murmura une bénédiction:
--François de Montmorency, Jeanne de Piennes, au nom du Dieu vivant,
vous êtes unis dans l'éternité...
Alors les deux époux se retournèrent vers le seigneur de Piennes comme
pour lui demander sa bénédiction, à lui.
Un instant, il leur sourit...
Puis ses bras retombèrent pesamment... et ce sourire demeura figé à
jamais sur ses lèvres décolorées:
Le seigneur de Piennes venait d'expirer!...
III
LA GLOIRE DU NOM
Une heure plus tard, François pénétrait dans le manoir de Montmorency...
Il avait remis la jeune épousée toute en pleurs aux mains de la
nourrice, confidente de leurs amours, et, serrant Jeanne dans ses bras,
il lui avait dit qu'il serait de retour près d'elle à la pointe du jour,
dès qu'il aurait salué son père dont un cavalier lui avait annoncé
l'arrivée.
Lorsque François entra dans la salle des armes, il vit le connétable
Anne de Montmorency assis dans un somptueux fauteuil surélevé de trois
marches. Cinquante capitaines immobiles à ses côtés attendaient en
silence.
François n'avait pas vu son père depuis deux ans. Il s'avança jusqu'au
pied du trône.
Près de ce trône, se tenait Henri, arrivé depuis un quart d'heure. Il
était blême et tremblant.
A quoi songeait ce jeune homme de vingt ans?
François de Montmorency ne vit pas le sanglant regard de son frère;
profondément, il s'inclina devant le chef de famille. Le connétable,
voyant la forte carrure de son aîné et sa taille vigoureuse, eut un
sourire: ce furent toutes ses effusions paternelles.
Alors, sans un geste, il parla, tranquille et terrible:
--Écoutez-moi. Vous savez le désastre qu'a subi l'empereur Charles Quint
sous les murs de Metz, au dernier mois de décembre. Le froid et la
maladie, en quelques jours, ont détruit sa grande armée de soixante
mille hommes d'armes et reîtres... Tous nous jugeâmes alors que c'était
la fin de l'Empire! L'Espagnol détruit, le huguenot écrasé par moi
dans les pays de langue d'oc, la paix semblait assurée; et, tout ce
printemps, Sa Majesté Henri II l'a passé en fêtes, danses et tournois...
Le réveil est terrible!
Le connétable ajouta plus sourdement:
--Oui, les éléments qui se mêlent parfois de donner aux conquérants
d'effroyables leçons ont infligé à Charles Quint une mémorable défaite!
Oui, l'empereur a pleuré en abandonnant ses quartiers où il laissait
vingt mille cadavres, quinze mille malades et quatre-vingts pièces
d'artillerie!... Mais le voila qui relève la tête!
--Hier, à trois heures, la première nouvelle nous en est arrivée;
l'empereur Charles Quint se prépare à envahir la Picardie et l'Artois!
Cet homme de fer a constitué sa grande armée. Et à l'heure même où je
parle, un corps d'infanterie et d'artillerie se porte à marches forcées
sur Thérouanne. Écoutez tous, Thérouanne prise, c'est la France envahie,
vous entendez bien! Voici ce que Sa Majesté et moi nous avons décidé:
mon armée se concentre sous Paris et partira dans deux jours. Mais, en
attendant un corps de deux mille cavaliers va courir à Thérouanne, s'y
enfermer et y lutter jusqu'à la mort pour arrêter l'ennemi.
--Jusqu'à la mort! rugirent les capitaines.
--Or continua le connétable, pour cette aventureuse expédition, il
fallait un chef jeune, indomptable, téméraire. Ce chef, je l'ai
choisi!... François, mon fils, c'est toi!...
--Moi? s'exclama François avec un cri de désespoir.
--Toi! Oui, toi qui vas sauver ton roi, ton père et ton pays à la
fois!... Deux mille cavaliers sont là! Revêts tes armes! Sois parti dans
un quart d'heure! Va, et ne t'arrête plus que dans Thérouanne où il
faudra vaincre ou mourir!... Henri, tu resteras au manoir et le mettra
en état de défense!
Henri se mordit les lèvres jusqu'au sang pour étouffer un rugissement de
joie furieuse.
--Jeanne est à moi! gronda-t-il au fond de lui-même.
François, livide, fit un pas, et haleta:
--Quoi! mon père! s'écria-t-il. Moi!... moi!...
Les yeux hagards, l'âme convulsée, il eut l'atroce vision de Jeanne...
de l'épouse... abandonnée...
--Moi! répéta-t-il. Horreur!... Impossible!...
Le connétable fronça les sourcils, et d'une voix rauque:
--A cheval, François de Montmorency! à cheval!...
--Mon père, écoutez-moi!... Deux heures! une heure! Je vous demande une
heure! cria François.
Le connétable Anne de Montmorency se dressa tout debout.
--Vous discutez les ordres du roi et de votre chef!
--Une heure! mon père. Et je cours à la mort!...
--Par le tonnerre du ciel! un mot encore, François de Montmorency... un
seul... et, pour la gloire du nom que vous portez, je vous arrête de mes
propres mains.
L'outrage était formidable, François redressa la tête. Tout disparut
de son esprit: amour, femme, rêve de bonheur. Et sa parole couvrit la
parole du vieux chef:
--Que la foudre écrase donc celui qui a jamais pu dire qu'un Montmorency
recule! Pour la gloire du nom, j'obéis, mon père, je pars! Mais si je
reviens vivant, monsieur le connétable, nous aurons un terrible compte à
régler. Adieu!...
D'un pas rude, il traversa les rangs des capitaines épouvantés de cette
provocation inouïe, de ce rendez-vous donné au maître tout-puissant des
armées, au père!
Tous les visages, tournés vers le connétable, attendaient un ordre
d'arrestation.
Mais un étrange sourire détendit les lèvres du chef, et ceux qui étaient
près de lui l'entendirent murmurer:
--C'est un Montmorency!
Dix minutes plus tard, François était dans la cour d'honneur, cuirassé,
harnaché, prêt à monter à cheval. Il se tourna vers un page:
--Mon frère Henri! dit-il. Qu'on aille appeler mon frère.
--Me voici, François!...
Henri de Montmorency apparut dans la lumière des torches.
François le saisit par la main, sans remarquer que cette main brûlait de
fièvre.
--Henri, dit-il, es-tu vraiment un frère pour moi?
--Qui te permet d'en douter?
--Pardonne! je souffre tant! Tu vas comprendre. Je pars, Henri, je pars
pour ne plus revenir, peut-être... et je laisse derrière moi une immense
détresse... Ecoute de toute ton âme; car de ta réponse va dépendre
ma suprême résolution. Tu connais Jeanne... la fille du seigneur de
Piennes...
--Je la connais! répondit sourdement Henri.
--Eh bien, voici le malheur... Je pars... Et Jeanne et moi, nous nous
aimons!...
Henri étouffa un rugissement de rage.
--Tais-toi, continua François. Ecoute jusqu'au bout. Depuis six mois,
nous nous aimons; depuis trois mois, nous sommes l'un à l'autre; depuis
deux heures, elle s'appelle Montmorency... comme moi!
Une sorte de gémissement râla dans la gorge d'Henri.
--Ne t'étonne pas, poursuivit fiévreusement François; ne t'exclame pas!
Elle-même te dira demain que le chapelain de Margency nous a unis cette
nuit. Mais ce n'est pas tout! En ce moment Jeanne pleure sur un cadavre:
le seigneur de Piennes est mort! Mort dans l'église même, tout à
l'heure, en me jetant un dernier regard qui m'ordonnait de veiller sur
le bonheur de son enfant! Et ce n'est pas tout encore! Margency fait
retour à la maison du connétable! Oh! Henri, Henri, ceci est affreux! Je
laisse Jeanne seule au monde, sans défense ni ressource... m'entends-tu?
me comprends-tu?
--J'entends... je comprends!
--Frère, écoute-moi bien à présent. Acceptes-tu le dépôt que je veux te
confier? Me jures-tu de veiller sur la femme que j'aime et qui porte mon
nom?...
Henri frissonna longuement, mais il répondit:
--Je te le jure!
--Si la guerre m'épargne, je retrouverai l'épouse dans la maison de mon
père, sans que jamais elle ait souffert en mon absence. Car tu seras là
pour la protéger, la défendre. Me le jures-tu?
--Je te le jure!
--Si je succombe, tu révéleras ce secret au connétable et tu lui
imposeras la volonté de ton frère mort: que ma part du patrimoine mette
à jamais ma veuve à l'abri de la pauvreté, et lui fasse une existence
honorée. Me le jures-tu?
--Je te le jure! répondit Henri pour la troisième fois.
François l'étreignit alors dans ses bras en disant:
--Tu as juré... souviens-toi!...
A peine fut-il en selle qu'il alla se placer à la tête des deux mille
cavaliers rassemblés sur une esplanade.
Et aussitôt, levant le bras, d'une clameur éclatante et désespérée que
le vieux Montmorency dut entendre du fond de son manoir, il cria:
--En avant! Jusqu'à la mort!
IV
LE SERMENT FRATERNEL
Le corps du seigneur de Piennes revêtu de ses habits de gala, les mains
croisées sur son épée nue, comme une statue de tombeau, avait été placé,
selon l'usage, au milieu de la salle d'honneur, sur un petit lit de
camp.
Jeanne, toute pâle de cette nuit qu'elle venait de passer à veiller son
père, se dirigeait vers la fenêtre qu'elle entrouvrit.
A ce moment, au loin, retentit un galop de cheval.
--Le voilà! s'écria la jeune femme.
Ses yeux se fixèrent sur la porte qui allait livrer passage à son cher
François.
Cette porte s'ouvrit. Jeanne, qui allait s'élancer, demeura pétrifiée,
et un grand frisson glacial la parcourut: le frère de François parut.
Henri de Montmorency fit trois pas, s'arrêta devant elle, la tête
couverte, sans s'incliner.
--Madame, dit-il, je suis porteur de nouvelles que j'ai juré de vous
transmettre dès ce matin; sans quoi vous ne me verriez pas ici, en
pareil moment, à la place de celui que vous attendiez... François est
parti cette nuit...
Elle laissa échapper un faible gémissement.
--Parti? dit-elle timidement. Parti... mais, pour revenir bientôt, sans
doute?... aujourd'hui même, peut-être?
--François ne reviendra pas!
Jeanne porta ses deux mains à son sein palpitant.
--La guerre se déchaîne. François a sollicité et obtenu l'honneur de
se porter dans Thérouanne pour y arrêter l'armée de Charles Quint...
Arrêter l'empereur avec une poignée de cavaliers, c'est vouloir
mourir!... Je vous dois toute ma pensée, madame... la pensée de mon
frère: pris malgré lui dans une inextricable situation, placé dans
l'alternative de désavouer un mariage qu'il regrette ou d'encourir la
disgrâce du connétable, François a choisi de tous les suicides le plus
glorieux.
Jeanne devint aussi blanche que le cadavre de son père.
Un cri terrible jaillit de sa gorge. Elle s'abattit sur les genoux. Et,
dans l'atroce douleur qui faisait bondir son coeur, dans la foudroyante
catastrophe qui la terrassait, un mot, un seul, résuma, condensa tout
son désespoir.
--Mon enfant!... mon pauvre enfant!...
Longtemps elle demeura ainsi prostrée, sanglotante, oubliant la présence
d'Henri, oubliant son père mort, s'oubliant elle-même, ah! surtout
elle-même.
--C'est bien, dit-elle. Où va le mari doit aller la femme. Ce soir, je
partirai pour Thérouanne!...
--Partir! vous! gronda le frère de François. Allons donc! vous n'y
songez pas! traverser un pays envahi, des lignes ennemies!... Vous ne
partirez pas!
--Qui m'en empêchera?
--Moi!
Et brusquement, la passion l'emporta, l'affola, se déchaîna en lui. Il
saisit la jeune femme dans ses bras, l'étreignit convulsivement, et
d'une voix ardente:
--Jeanne! Jeanne! Il est parti! Il vous abandonne! Trop lâche pour
proclamer son amour, il ne vous aime donc pas! Mais moi,--moi, Jeanne!
je vous adore à en perdre la raison, à en braver le ciel et l'enfer, à
poignarder mon père de mes mains, si mon père s'opposait à mon amour!
Jeanne! ô Jeanne!
Que François meure donc de la mort des faibles puisqu'il n'a pas su vous
garder! Moi, je vous veux! moi, je vous revendiquerai devant l'univers!
O Jeanne, un mot d'espoir! ou plutôt, non, ne dites rien... un seul de
vos regards sans colère me dira si je puis espérer...
Jeanne l'entendait à peine. Toute sa volonté, toute sa force, elle
les employait à se dégager de l'étreinte furieuse. Soudain, elle put
s'arracher des bras de l'homme.
Alors, Jeanne, debout, amincie, agrandie, pour ainsi dire, par la
tension de son être, jeta un long regard sur Henri. Elle fit un pas. Son
bras s'allongea. Son doigt toucha le front d'Henri. Et elle dit:
--Chapeau bas, monsieur. Sinon devant la femme, du moins devant la mort!
Henri tressaillit. Son regard trouble se posa un instant sur le cadavre,
qu'il sembla apercevoir pour la première fois. D'un geste lent, il porta
la main à son front, comme vaincu, comme pour se découvrir. Mais ce
geste, il ne l'acheva pas. Son bras retomba. Ses yeux s'injectèrent de
sang. Tout l'orgueil et toute la violence de sa race montèrent à son
cerveau en une bouffée ardente:
--Par la mort-diable! savez-vous, madame, que je suis ici chez moi, et
que seul, après mon père, j'ai le droit d'y demeurer couvert!
--Chez vous! éclata la jeune femme sans comprendre.
--Chez moi! Oui, chez moi! L'arrêt du Parlement communiqué ici restitue
Margency à notre maison, et je ne souffrirai pas qu'une vassale...
Il n'acheva pas. D'un bond, Jeanne avait couru à une cassette enfermant
les papiers du mort, l'avait ouverte, avait déplié le premier parchemin
qui s'offrait à elle, l'avait parcouru et, le laissant tomber, sa voix
s'élevait, couvrant celle de Montmorency, appelant les serviteurs:
--Guillaume! Jacques! Toussaint! Pierre! venez tous!
--Madame! voulut interrompre Henri.
Les serviteurs en deuil étaient entrés et, avec eux, plusieurs paysans
de Margency.
--Entrez tous, continuait Jeanne enfiévrée, soutenue par une étrange
exaltation. Entrez tous! Et apprenez la nouvelle: je ne suis plus ici
chez moi!...
Jeanne saisit une main glacée du cadavre et la secoua.
--N'est-ce pas, mon père, que nous ne sommes plus ici chez nous?
N'est-ce pas qu'on nous chasse? N'est-ce pas, père, que tu ne veux pas
rester une minute de plus dans la maison de la race maudite?... Allons,
vous autres! n'entendez-vous pas que le seigneur de Piennes n'est plus
ici chez lui!
Les joues brûlantes, les pommettes pourpres, les yeux en feu, la jeune
femme courait d'un serviteur à l'autre, les poussait avec une force
irrésistible, les plaçait autour du lit de camp... et, quand la
manoeuvre fut prête, elle fit un signe.
Huit hommes saisirent le lit, le soulevèrent sur leurs épaules, et les
autres se formèrent en cortège, avec de sourdes malédictions, Jeanne
marchant en tête!...
Henri, comme dans un cauchemar, vit le cadavre franchir la porte, puis
Jeanne disparaître et, au loin, dans le village, il n'entendit plus
qu'un sourd murmure d'imprécations...
Alors, violemment, il frappa le sol du pied, sortit, sauta sur son
cheval et il s'enfuit...
Jeanne, en arrivant chez la vieille nourrice où elle avait ordonné de
porter le corps, tomba à la renverse, écrasée. Presque aussitôt, une
fièvre intense se déclara; elle perdit la connaissance des choses, et
seul le délire témoigna qu'elle vivait encore.
Henri passa une nuit terrible, avec des accès de honte humiliée, des
accès de fureur démente, et des crises de passion. Le lendemain, il
retourna à Margency, prêt à tout,--peut-être à un meurtre. Une nouvelle
l'écrasa: Jeanne se mourait!
Dès lors, il revint tous les jours rôder autour de la maison paysanne...
Cela dura des mois. Près d'une année s'écoula... une année atroce
pendant laquelle sa passion s'exaspéra, pendant laquelle aussi il apprit
tout à coup que Thérouanne avait succombé, que la place avait été rasée,
que la garnison avait été passée au fil de l'épée, que François avait
disparu!...
Mort peut-être?...
Il l'espéra! Oui, dans l'âme de ce frère, germa, grandit et se fortifia
l'abominable espoir...
Et il en eut l'irrévocable conviction le jour où quelques hommes
d'armes exténués, amaigris, en lambeaux, passèrent par Montmorency et
s'arrêtèrent au manoir.
Ils racontèrent la prise de Thérouanne, la ville incendiée, rasée, le
grand massacre de la garnison...
Quant au chef, quant à Montmorency, disparu!
On l'avait vu un moment derrière une barricade que plus de trois mille
assaillants attaquaient...
Et tranquille désormais, Henri se remit à rôder autour de la maison,
attendant patiemment que Jeanne fût enfin guérie.
Un jour--onze mois après le départ de son frère!--il aperçut enfin
Jeanne dans le pauvre verger de la vieille nourrice. A la palpitation de
son coeur, il comprit que l'amour était tout-puissant en lui.
Jeanne était en grand deuil. Elle tenait dans ses bras un enfant qu'elle
serrait passionnément sur son sein.
Henri s'en retourna lentement, combinant un plan.
Enfin, Jeanne était guérie! Enfin, il allait pouvoir agir! C'était
simple: enlever la jeune femme et l'emmener de force au manoir.
En arrivant dans la cour d'honneur, il vit un cavalier tout poudreux qui
venait de mettre pied à terre.
Henri pâlit...
Mais il lui sembla que cet homme avait une figure joyeuse, qu'il était
porteur d'une nouvelle qu'il devait croire heureuse...
Mais à peine ce cavalier l'eut-il aperçu qu'il se dirigea vers lui et,
d'une voix paisible, il dit en s'inclinant:
--Monseigneur François de Montmorency, délivré de sa captivité, sera,
après-demain, dans le manoir de ses pères. Il m'a fait l'honneur de
m'envoyer en avant pour prévenir de son arrivée son bien-aimé frère...
Henri devint livide; dans un éclair, il entrevit son frère se dressant
en justicier, le frappant du coup mortel.
Puis il s'abattit tout d'une pièce, foudroyé, assommé comme un boeuf à
l'abattoir...
V
LOÏSE
Pendant quatre mois, Jeanne avait lutté contre la mort. Dans la pauvre
chambre de paysans où on l'avait couchée, elle se débattit des jours et
des nuits contre la fièvre cérébrale qui devait ou la tuer ou la laisser
folle.
Au bout du quatrième mois, elle était hors de danger, et la fièvre avait
disparu pour toujours. Pourtant, quand elle était seule, elle prononçait
tout bas de vagues paroles d'infinie tendresse, adressées à qui?... Elle
seule le savait!
Deux autres mois s'écoulèrent ainsi.
Un matin d'automne, comme la fenêtre ouverte laissait entrer le soleil
d'octobre, doux comme un adieu de l'été, Jeanne se sentit plus forte et
voulut se lever.
Mais à peine eut-elle fait deux pas qu'elle porta vivement les mains
à ses flancs en poussant un cri de détresse: la première douleur de
l'enfantement venait de lui infliger sa redoutable morsure.
La nourrice la coucha. Quand elle revint à elle, quand elle put soulever
ses paupières alourdies, quand elle put regarder, un long frémissement
de joie et d'amour la fit palpiter tout entière: là, tout contre elle,
sur le même oreiller, ses deux poings minuscules solidement fermés, ses
paupières closes, sa petite figure blanche comme du lait, rosé comme
une feuille de rosé, ses lèvres entrouvertes par un faible vagissement,
l'enfant, l'être tant espéré, tant adoré, l'enfant était là!...
--C'est une fille! murmura la vieille nourrice.
--Loïse! balbutia Jeanne dans un souffle imperceptible.
Elle tourna son visage vers l'enfant, n'osant le toucher, osant à peine
bouger.
--Pauvre adorée... pauvre mignonne innocente... c'est donc vrai!... Tu
n'auras pas de père!...
Loïse grandit en force et en beauté. Dès que ses traits commencèrent à
se former, il fut évident que cette fillette serait un miracle de grâce
et d'harmonie.
Chaque regard de la mère était une extase; chacune de ses paroles, un
acte d'adoration. Elle n'aima pas son enfant, elle l'idolâtra. Le soir
seulement, à l'heure où l'enfant s'endormait sur son coeur, Jeanne
parvenait à détacher non pas son âme, mais sa pensée, de sa fille... et
elle songeait à l'amant... à l'époux... au père!
François!... le cher amant!... l'homme à qui elle s'était donnée sans
restriction, tout entière!...
Était-ce donc vrai qu'il était parti honteusement, sous un prétexte de
guerre?... Était-ce donc bien vrai qu'il l'avait abandonnée, qu'il ne
reviendrait plus?
Mort peut-être... Aucune nouvelle!... Rien!...
Et l'enfant qui dormait, parfois se réveillait soudain sous la pluie
tiède des larmes qui tombaient sur son front...
L'hiver se passa. Jeanne sortait rarement et ne s'éloignait jamais du
jardin. Elle avait conservé une sourde terreur de sa dernière rencontre
avec Henri de Montmorency, et elle tremblait à la seule pensée de se
trouver devant lui...
Puis le printemps revint, très précoce.
En mars, Loïse allait vers son sixième mois--les premiers bourgeons
éclatèrent, et tout redevint radieux dans l'univers, excepté dans le
coeur de la pauvre abandonnée.
Un jour, vers la fin de ce mois de mars, la nourrice et son homme
allèrent couper du bois dans la forêt.
Jeanne se trouvait dans sa chambre, contemplant avec une inexprimable
tendresse Loïse endormie sur le lit.
Cette chambre donnait sur le jardin, par une fenêtre à ce moment
entrouverte.
Tout à coup, un bruit de pas se fit entendre dans la première pièce qui
donnait sur la route, et une voix s'éleva, implorant la charité. Jeanne
entra dans cette pièce, et voyant un moine quêteur qui tendait sa
besace, coupa une miche de pain et la tendit en disant:
--Allez en paix, bon frère!
Le quêteur remercia en nasillant, combla Jeanne de bénédiction, et
finalement se retira.
Alors Jeanne rentra dans sa chambre. Son premier regard fut pour le lit
où reposait Loïse.
Et un cri horrible, un cri sans expression humaine, un cri de louve à
qui on arrache ses petits, un cri de mère enfin, jaillit de tout son
être épouvanté:
Loïse avait disparu!
Jeanne chercha son enfant avec la fureur, avec l'irrésistible rage d'un
être qui cherche sa vie. Pendant quatre heures, hagarde, échevelée,
rugissante, effrayante à voir, elle battit les haies, les fourrés, se
déchira, s'ensanglanta.
La pensée lui vint soudain que l'enfant était à la maison... elle
bondit, arriva haletante...
Au milieu de la grande pièce, un homme était là, debout, livide,
fatal... Henri de Montmorency!
--Vous! vous qui ne m'apparaissez qu'aux heures sinistres de ma vie!
D'un élan il fut sur elle, lui saisit les deux poignets,--et d'une voix
basse, rauque, rapide:
--Vous cherchez votre fille? Dites!... Oui! vous la cherchez! Eh bien,
sachez ceci: votre fille, c'est moi qui l'ai! Je l'ai prise! Je la
tiens! Malheur à elle si vous ne m'écoutez!
--Toi! hurla-t-elle. Toi, misérable félon!
--Tais-toi, gronda-t-il en lui meurtrissant les poignets. Écoute, écoute
bien! si tu veux la revoir...
La mère n'entendit que ce mot: la revoir! Sa fureur se fondit. Elle se
mit à supplier:
--La revoir! Oh! qu'avez-vous dit! La revoir!... Dites! oh! redites, par
pitié! j'embrasserai vos genoux, je baiserai la trace de vos pas! Ma
fille! Rends-moi mon enfant!...
--Ecoute, te dis-je!... Ta fille, à cette minute, est aux mains d'un
homme à moi. Un homme? Un tigre, si je veux, un esclave! Nous avons
convenu ceci: écoute: ne bouge pas!... Voici ce qui est convenu: que je
m'approche de cette fenêtre, que je lève ma toque en l'air, et l'homme
prendra sa dague et l'enfoncera dans la gorge de l'enfant...
Elle tomba à genoux, et de son front heurta la terre battue, voulant
crier grâce, ne pouvant pas.
--Relève-toi! gronda-t-il.
Elle obéit promptement, et toujours avec un geste affreux des mains
tendues, suppliantes.
--Es-tu décidée à obéir? reprit le fauve.
Elle fit oui, de la tête, démente, pantelante, terrible et sublime...
--Ecoute, maintenant, François... mon frère... Eh bien, il arrive!... Tu
entends? Ici, devant toi, je vais lui parler... Si tu ne dis pas que je
mens, si tu te tais... ce soir ta fille est dans tes bras... Si tu dis
un seul mot, je lève la toque... ta fille meurt!... Regarde, regarde...
Voici François qui vient...
Sur la route de Montmorency, un tourbillon de poussière accourait,
comme poussé par une rafale... et de ce tourbillon sortait une voix
frénétique:
--Jeanne, Jeanne... C'est moi. Me voici!
--François! François! hurla Jeanne délirante. A moi!
D'un pas d'une tranquillité féroce, Henri se rapprocha de la fenêtre et
gronda:
--C'est donc toi qui auras tué ta fille!
--Grâce! Grâce! Je me tais! J'obéis!
A cette seconde, François de Montmorency poussa violemment la porte et,
haletant d'émotion, ivre de joie et d'amour, s'arrêta chancelant, tendit
les bras, murmurant:
--Jeanne!... Ma bien-aimée!
Mais ses bras, lentement, retombèrent.
Pâle de bonheur, François devint livide d'épouvanté.
Quoi! il arrivait! il retrouvait l'amante, la chère épousée! Et elle
était là, immobile, statue de l'effroi... du remords peut-être!...
François fit trois pas rapides.
--Jeanne! répéta-t-il.
Un soupir d'agonie râla dans la gorge de la mère. Elle eut comme un
sursaut de son être pour se jeter dans les bras de l'homme adoré. Son
regard dément se posa sur Henri. Il avait sa toque à la main, et son
bras se levait!...
--Non! non, bégaya la mère.
--Jeanne! répéta François dans un cri terrible.
Et son regard, à lui aussi, se tourna vers Henri.
--Mon frère!...
Tous les deux, le frère et l'épouse gardèrent un silence effrayant.
Alors, François, d'un geste lent, croisa ses bras sur sa poitrine. Et
grave, solennel comme un juge, triste comme un condamné, il parla:
--Depuis un an, pas un battement de mon coeur qui ne fût pour la femme à
qui librement ce coeur s'est à jamais donné, pour l'épouse qui porte mon
nom. J'accours, le coeur plein d'amour, la tête enfiévrée de bonheur...
et l'épouse tourne la tête... et le frère n'ose me regarder!...
Ce que souffrit Jeanne dans cette minute fut inconcevable. L'effroyable
supplice dépassait les bornes de la conception humaine. Elle aimait!
Elle adorait!
Et pendant que son coeur la poussait aux bras de l'époux, de l'amant,
ses yeux fixés sur l'infernal auteur du supplice s'attachaient
invinciblement à la main qui, d'un signe, pouvait tuer sa fille!
Sa fille! Sa Loïse! Ce pauvre petit ange d'innocence! Cette radieuse
merveille de grâce et de beauté! Quoi! égorgée!
Jeanne se tordait les mains. Une écume de sang moussait au coin de ses
lèvres: la malheureuse, pour étouffer le cri de son amour, se mordait
les lèvres.
A peine François eut-il fini de parler qu'Henri se tourna à demi vers
lui.
Sans quitter la fenêtre ouverte, sa main menaçante prête au funeste
signal, d'une voix que sa tranquillité en cette épouvantable seconde
rendait sinistre, il prononça:
--Frère, la vérité est triste. Mais tu vas la savoir tout entière.
--Parle! gronda François.
--Cette femme..., dit Henri.
--Cette femme... ma femme...
--Eh bien, je l'ai chassée, moi, ton frère!
François chancela. Jeanne laissa entendre une sorte de gémissement
lointain, sans expression humaine.
--Frère, cette femme qui porte ton nom est indigne. Cette femme t'a
trahi. Et c'est pourquoi moi, ton frère, en ton lieu et place, je l'ai
chassée comme on chasse une ribaude.
L'accusation était capitale: la femme adultère était fouettée en place
publique et pendue haut et court.
La minute qui suivit l'accusation fut tragique.
Henri, prêt à tout événement, la main gauche crispée à sa dague, la
droite serrant la toque... le signal fatal!... Henri tenait sous son
regard Jeanne et François;--il était calme en apparence, et roulait dans
sa tête la pensée d'un double meurtre si la vérité éclatait.
Jeanne, sous le coup de fouet de l'abominable accusation, se redressa.
Pendant un instant inappréciable, l'amante fut plus forte en elle que
la mère; une secousse la galvanisa comme la décharge d'un courant
électrique peut galvaniser un cadavre. Elle eut un en avant fébrile de
tout son corps; à ce moment, le bras d'Henri commença de se lever... La
malheureuse vit le mouvement, avança, recula, bégaya on ne sait quoi de
confus... et elle baissa la tête.
Quant à François, il chancela. Lorsqu'il se fut dompté, lorsqu'il
fut sûr de ne pas saisir dans ses mains puissantes l'adultère et de
l'étrangler, François marcha sur Jeanne qu'il domina de sa haute
stature. Quelque chose d'incompréhensible éclata sur ses lèvres
blanches, quelque chose qui signifiait sans doute:
--Est-ce vrai?
Jeanne, les yeux fixés sur Henri, garda un silence mortel, car elle
espérait être tuée.
--Est-ce vrai?
Le supplice allait au-delà des forces. Jeanne tomba. Non pas même à
genoux, mais sur le sol, prostrée, se soulevant à grand effort sur une
main, et dans un mouvement spasmodique, la tête toujours tournée vers
Henri, et toujours son regard atroce de désespoir surveillant le geste
assassin.
Et ce fut alors seulement qu'elle murmura, ou crut murmurer, car on
n'entendit pas ses paroles:
--Oh! mais achève-moi donc! mais tu vois bien que je meurs pour que
notre fille vive!...
Et elle ne fut plus qu'un corps inerte chez qui la violente palpitation
des tempes indiquait seule la vie.
François la regarda un instant, comme le premier homme biblique put sans
doute regarder le paradis perdu puis il se retourna vers la porte, et
sans un cri, sans un gémissement, s'en alla, très lent et un peu courbé.
Henri le suivit,--à distance.
Il ne s'inquiéta pas de Jeanne.
Qu'elle mourût, qu'elle vécût, il n'y songea pas.
Si elle vivait, elle était à lui maintenant! Si elle mourait, eh
bien, il avait du moins arraché de son esprit l'atroce tourment de la
jalousie.
Et ce fut dans cette solennelle et affreuse minute qu'Henri comprit
toute l'étendue de sa haine contre son frère. Il le voyait écrasé... et
il ne se sentit pas satisfait.
Il voulait encore autre chose!... Quoi?... que François souffrît
exactement la souffrance qu'il avait endurée, la même!...
Et il le suivait avec une patience de chasseur.
François ne fut pas étonné de voir son frère. Et simplement, comme s'il
eût continué un entretien depuis longtemps commencé, il demanda:
--Raconte-moi comment ces choses se sont passées.
--A quoi bon, frère? Pourquoi te tourmenter ainsi d'un mal que rien ne
peut guérir... rien!
--Tu te trompes, Henri! Quelque chose peut me guérir, dit sourdement
François. La mort de l'homme!....
--Henri tressaillit. Il pâlit un peu. Mais aussitôt une flamme étrange
brilla dans ses yeux.
--Tu le veux?
--Je le veux! dit François. Tu m'avais juré de veiller sur elle... oh!
tais-toi!... pas de reproche, pas de récrimination de ma part! Mais toi,
tu me dois un récit fidèle du crime et le nom du criminel!... tu me dois
cela, Henri!
--J'obéis. A peine fûtes-vous parti, monseigneur, que la demoiselle de
Piennes témoigna à l'homme combien peu elle vous regrettait!...
--L'homme!... qui?... Le nom de l'homme!...
--Patience, monseigneur!... Peut-être, dès avant votre départ, l'homme
avait-il partagé votre bonne fortune. Peut-être ne voulait-elle de vous
que le nom et la fortune et la puissance que vous assurait votre qualité
de fils aîné! Oui, monseigneur, cela doit être!
--Maintenant que j'y pense, monseigneur, maintenant que l'heure est
venue de dire toute la vérité, je ne me contente plus de conjecturer:
j'affirme... Dès avant vous, comprenez-moi bien, monseigneur, l'homme
avait possédé Jeanne de Piennes... vous ne fûtes que le second!
Un rugissement gronda dans la poitrine de François.
--Parle...
--J'obéis, reprit Henri. Lors de votre départ, les relations entre
l'homme et Jeanne de Piennes continuèrent. Ils étaient libres désormais.
Jeanne avait un nom, un titre. Vous absent, le mari parti, l'amant fut
heureux au-delà de tout ce que je puis vous dire... Ce furent des nuits
de délices... L'homme vous tenait de près, monseigneur! le jour où il
apprit votre arrivée, il fit ce que vous eussiez fait! sa passion était
satisfaite; il ne voulut pas qu'une de vos maisons fût souillée plus
longtemps: il chassa l'adultère; il chassa la ribaude!
François fut saisi d'un vertige: l'abîme était plus profond, plus
insondable qu'il n'avait cru. Le regard qu'il attacha sur Henri fut
celui d'un fou... Et Henri, la bouche crispée, le visage convulsé par la
haine, la parole sifflante, acheva:
--Il ne vous faut plus que le nom de l'homme, mon seigneur mon frère?
Le voici! L'amant de Jeanne de Piennes, monseigneur, s'appelle Henri de
Montmorency...
VI
PARDAILLAN
Ce n'était pas une comédie qu'avait jouée Henri en menaçant Jeanne de
faire tuer la petite Loïse: bien réellement, l'enfant était aux mains
d'un homme; bien réellement, cet homme guettait le signal; bien
réellement, il avait accepté de plonger sa dague dans la gorge de la
pauvrette, si Henri, son maître, donnait le signal.
Il s'appelait Pardaillan, ou plutôt le chevalier de Pardaillan. Il était
d'une vieille famille de l'Armagnac, qui, au XIIIe siècle, acquit la
seigneurie de Gondrin, près Condom. Cette famille se divisa en deux
branches. La branche aînée fournit à l'histoire quelques noms connus:
une de ces descendantes fut la célèbre Montespan; le duc d'Antin, qui a
donné son nom à un quartier de Paris, descendait donc de cette branche
dont un autre rameau se rattacha à la famille de Comminges.
La deuxième branche demeure obscure et pauvre. Nous ne pouvons rien
contre sa pauvreté; mais quant à l'obscurité, nous espérons bien qu'elle
se sera dissipée aux yeux de nos lecteurs, lorsque nous aurons raconté
la vie étrange, fabuleuse et prestigieuse du héros extraordinaire qui,
bientôt, fera son apparition dans ce récit.
Le chevalier de Pardaillan était un homme d'une cinquantaine d'années,
un reître vieilli sous le harnais de guerre, un de ces soldats
d'aventure que connaissaient toutes les routes de France et des pays
voisins, toujours à la solde du plus payant et dernier enchérisseur...
Le connétable de Montmorency, dans sa grande croisade au pays
d'Armagnac, le ramassa, pauvre, gueux, sans sou ni maille, aux environs
de Lectoure, se l'attacha, reconnut en lui une épée invincible, et le
donna à son fils Henri.
Lorsque le connétable partit pour sa campagne dans l'Artois et que
François de Montmorency se fut élancé vers Thérouanne, le chevalier de
Pardaillan demeura au manoir près d'Henri. Dans le courant de cette
année, Henri, prévoyant peut-être qu'il aurait un jour besoin d'un
dévouement aveugle, s'attacha à Pardaillan, s'employa à le conquérir par
des dons, par sa faveur, par toutes les caresses qui pouvaient séduire
un vieux soldat: Pardaillan devint sa chose, Pardaillan se fût fait
pendre pour son maître, Pardaillan n'attendait qu'une occasion de mourir
pour lui!
Un jour le vieux chevalier apprit la nouvelle qui venait de se répandre
dans tout le manoir: Monseigneur François de Montmorency revenait!...
Le surlendemain, au matin, Henri, sombre, pâle, agité, l'emmena à
Margency, lui montra la maison de la vieille nourrice et lui ordonna
d'enlever Loïse; une heure après, Pardaillan revenait au point où
l'attendait son maître: il tenait dans ses bras la pauvre petite
créature.
Alors, Henri lui donna ses instructions que Pardaillan écouta en faisant
la grimace. En même temps, il lui glissa une bague ornée d'un magnifique
diamant: le prix de l'horrible meurtre convenu!
Henri pénétra dans la maison et attendit le retour de Jeanne. On sait la
double et dramatique scène qui se produisit...
Pardaillan vit arriver François... il demeura les yeux fixés sur la
fenêtre, un peu pâle seulement, la fillette endormie dans ses bras;
c'était horrible...
Quand il vit sortir François, quand il vit Henri, à son tour, quitter la
maison, Pardaillan eut un profond soupir de soulagement: le signal ne
viendrait plus maintenant!... Et alors, qui se fût trouvé près de lui
l'eût entendu grommeler:
--C'est heureux que ce signal ne m'ait pas été donné! Car j'eusse
été obligé de désobéir, de me sauver, de reprendre la vie errante
d'autrefois, avec une vengeance de Montmorency à mes trousses!... Et
je suis bien vieux... bien las!... Allons, mademoiselle, faites la
risette!... Quant au reste... ma foi, j'obéis!... Il n'y a pas de mal,
je pense, à garder cette petite un mois ou deux, comme j'en ai reçu
l'ordre...
Alors, très doucement, le reître enveloppa l'enfant dans un pli de son
manteau et s'éloigna. Il parvint à une maison basse qui s'élevait au
pied de la grande tour du manoir et entra: un petit garçon de quatre ou
cinq ans courut à sa rencontre, les bras ouverts.
--Jean, mon fils, dit Pardaillan, je t'amène une petite soeur.
Et s'adressant à une paysanne qui filait au rouet:
--Eh! la Mathurine, voici une petite fille à qui il faudra donner du
lait... Et puis, pas un mot à âme qui vive!
La servante jura d'être muette comme la tombe, prit la délicieuse petite
créature dans ses bras, et s'occupa à l'instant de lui donner du lait,
de l'installer...
Quant au petit garçon, il ouvrait de grands yeux pétillants d'astuce
et d'intelligence. C'était un enfant admirablement bâti, dont chaque
mouvement révélait la force d'un jeune loup et la souplesse d'un jeune
chat.
C'était le fils du vieux routier, qui, habitant lui-même le manoir, le
faisait élever dans cette chaumière où il l'allait voir tous les jours.
Où Pardaillan avait-il eu ce fils? De quelle dame en mal de galanterie
l'avait-il eu? C'était un mystère dont il ne parlait jamais...
Il le prit sur ses genoux, et dans son oeil gris s'alluma une flamme
de tendresse... Mais Jean, d'un geste volontaire, se débarrassa de
l'étreinte paternelle, se laissa glisser à terre, courut à son petit lit
où la Mathurine avait déposé Loïse, et saisit la frêle fillette dans ses
bras nerveux.
--Oh! petit père! oh! la mignonne petite soeur!...
Pardaillan se leva brusquement, les yeux plissés, et sortit tout pensif,
songeant à la mère! songeant à son désespoir, à lui, si son Jean
disparaissait!
Une heure après, Pardaillan était à Margency. Tantôt se glissant le long
des haies, tantôt rampant, il s'approcha de la fenêtre, regarda, écouta.
Oh! les lamentations de l'amante à son réveil! Les accès de fureur! les
crises de démence où elle se maudissait de son silence, où elle voulait
courir, rejoindre François, tout lui dire!... Et aussitôt la pensée de
Loïse égorgée l'arrêtait!...
Et la malheureuse râlait:
--Mais j'ai obéi, moi! Je me suis tue! Je me suis assassinée!... Il m'a
promis de me rendre ma fille... n'est-ce pas qu'il a juré?... Il me la
rendra, dites? Loïse!... Où es-tu?...
Pardaillan, écoutant ces accents du désespoir humain, claqua des dents,
rivé à sa place, épouvanté de ce qu'il avait fait!...
Enfin, il se recula d'abord doucement, puis plus vite, puis se mit à
courir comme un insensé.
Lorsqu'il arriva à la chaumière de la Mathurine, il faisait nuit. La
Mathurine montra à son maître Loïse qui dormait près de son fils. Jean,
de son petit bras, soutenait la tête si naïvement confiante, d'une
sublime confiance, de la fillette. Alors, doucement, pour ne pas la
réveiller, il la prit, l'enveloppa soigneusement, et se dirigea vers la
porte. Au moment de sortir, il se retourna et d'une voix enrouée, il
dit:
--Vous réveillerez Jean. Vous l'habillerez. Vous le préparerez pour un
long voyage... que tout soit prêt dans une heure... Ah! vous irez dire
à mon valet qu'il amène ici mon cheval tout sellé... avec mon
porte-manteau...
Et Pardaillan, laissant la servante stupéfaite, reprit le chemin de
Margency, avec, dans ses bras, la fille de Jeanne.
Jeanne, écrasée par l'horrible fatigue de son désespoir, la tête vide,
somnolait fiévreusement sur un fauteuil, des paroles confuses aux
lèvres, tandis que la vieille nourrice, en pleurant, rafraîchissait son
front avec des linges mouillés.
--Allons, enfant, suppliait la vieille femme, allons, pauvre chère
demoiselle, il faut vous coucher...
--Loïse! Loïse! murmurait la mère.
Et à cet instant, une grande ombre parut; Jeanne bondit, d'un geste
frénétique, lui arrachait quelque chose que cette ombre portait dans ses
bras; ce quelque chose, elle l'emportait avec un mouvement de voleuse,
le déposait sur le fauteuil, et elle se jetait à genoux... et déjà,
sans un mot, sans une larme, sans songer à embrasser sa fille, avec
la dextérité instinctive de ses mains tremblantes, elle déshabillait
rapidement l'enfant... Seulement elle bredouillait:
--Pourvu qu'elle n'ait pas de mal, à présent! pourvu qu'on ne lui ai pas
fait mal... voyons ça, voyons...
En un instant, l'enfant fut toute nue, heureuse, comme les bébés,
de remuer bras et jambes dans un fouillis frais et rosé. Avidement,
gloutonnement, la mère la saisit, l'examina, la palpa, la dévora du
regard depuis les cheveux jusqu'aux ongles des pieds...
Alors, elle couvrit son corps de baisers furieux, les épaules, la
bouche, les yeux, au hasard des lèvres, les fossettes des coudes, les
mains, les pieds, tout, toute sa fille.
Pardaillan regardait cela.
Brusquement, la mère se tourna vers lui, se traîna vers lui, sur ses
genoux, saisit ses mains, les baisa...
--Madame! Madame!
--Si! si! je veux embrasser vos mains! c'est vous qui me ramenez ma
fille! Qui êtes-vous? Laissez! Je puis bien baiser vos mains qui ont
porté ma fille! Votre nom? Votre nom! Que je le bénisse jusqu'à la fin
de mes jours!...
Pardaillan fit un effort pour se dégager.
--Votre nom? répéta Jeanne.
--Un vieux soldat, madame... aujourd'hui ici... demain ailleurs... peu
importe mon nom...
--Comment avez-vous ramené ma fille?
--Mon Dieu, madame, c'est bien simple... une conversation surprise...
j'ai vu un homme qui emportait une fillette... je le connaissais... je
l'ai interrogé... voilà tout!
Pardaillan rougissait, pâlissait, bredouillait.
--Alors, reprit-elle, vous ne voulez pas me dire votre nom, pour que je
le bénisse?
--Pardonnez-moi, madame... à quoi bon?...
--Alors!... Dites-moi le nom de l'autre!...
--Le nom de celui qui a enlevé la petite?
--Oui! Vous le connaissez! Le nom du misérable qui a accepté de tuer ma
fille?
--Vous voulez que je vous dise son nom... moi!...
--Oui! Son nom!... que je le maudisse à jamais!...
Pardaillan hésita une minute. Il cherchait un nom quelconque. Et
subitement une pensée profonde descendit dans les obscurités de cette
conscience, pensée de remords, et aussi pensée rédemptrice... Un peu
pâle, il murmura:
--Il s'appelle le chevalier de Pardaillan!
VII
LA ROUTE DE PARIS
Dans la forêt de châtaigniers, sous la haute futaie, le soir qui
descendait sur la vallée de Montmorency était déjà la nuit. Henri, en
proférant l'épouvantable calomnie où il s'accusait lui-même pour mieux
perdre Jeanne, Henri regarda avidement son frère. Il ne vit qu'une face
blafarde d'où giclait le double éclair d'un regard insensé.
Tout à coup, il ploya légèrement: la main de François venait de
s'abattre sur son épaule. Et François disait:
--Tu vas mourir!
D'un prodigieux effort, Henri bondit en arrière. Au même instant, il
tira son épée et tomba en garde.
François, d'un geste lent, sans hâte, dégaina...
L'instant d'après, les deux frères étaient en garde l'un devant l'autre,
les épées croisées, les yeux dans les yeux.
Pendant une seconde ou deux, il n'y eut plus que le cliquetis de
l'acier, le souffle rauque des deux respirations, puis un bref juron
d'Henri, puis encore un temps de silence... et puis, tout à coup, un
soupir, un cri, le bruit sourd et lourd d'un corps qui tombe tout d'une
masse.
L'épée de François venait de traverser le côté droit de la poitrine
d'Henri, au-dessus de la troisième côte.
François mit un genou en terre.
Il s'aperçut qu'Henri vivait encore. Brusquement, il tira sa dague, et
d'un geste furieux la leva...
--Meurs, gronda-t-il, meurs, misérable!...
A cette seconde, une lueur rougeâtre éclaira le visage d'Henri.
--Mon frère! Mon frère! murmura François d'une voix de fou, comme si,
vraiment, il eût alors seulement reconnu son frère.
Il se releva et détourna la tête.
Alors il vit deux bûcherons dont la cabane s'élevait à quinze pas, et
qui étaient accourus, une torche de résine à la main, attirés par le
choc des épées...
Incapable de prononcer un mot, François, d'un geste tragique, leur
montra le corps de son frère...!
Deux heures plus tard, François arriva au manoir.
Le chef du poste au pont-levis jeta un faible cri de surprise et
d'effroi en le voyant. Et il montra à un officier les cheveux du fils
aîné du connétable. Ces cheveux, noirs le matin, étaient maintenant tout
blancs comme des cheveux de vieillard.
--Monseigneur, dit l'officier, nous avons fait préparer votre
appartement, et...
--Qu'on m'amène un cheval, interrompit François.
Quelques instants plus tard, un valet amenait une monture, et l'officier
tenant l'étrier demandait:
--Monseigneur sera sans doute bientôt de retour!...
François sauta en selle, et répondit:
--Jamais!
Aussitôt, il rendit la main et, dès qu'il fut hors de l'enceinte, piqua
furieusement et disparut.
--François! François! François!
Ce triple appel désolé, enivré, haletant, retentit à cette seconde même,
et une femme apparut, tenant un enfant.
Mais sans doute Montmorency n'entendit pas ce cri déchirant, car il ne
se retourna pas. Et le bruit du galop de son cheval s'éteignit dans le
lointain.
La femme, alors, s'approcha du groupe de soldats et d'officiers éclairés
par des torches, qui avaient salué le départ de leur maître et assisté
avec étonnement à cette sorte de fuite.
--Où va-t-il? demanda-t-elle d'une voix brisée.
L'officier reconnut la demoiselle de Piennes. Il se découvrit et
répondit:
--Qui le sait, madame?...
--Quand reviendra-t-il?...
--Il a dit: jamais!
--Par là... où cela conduit-il?
--Route de Paris, madame.
--Paris. Bon!...
Jeanne se mit aussitôt en chemin, serrant nerveusement dans ses bras
Loïse endormie.
Forte de son amour d'amante et de son amour de mère, elle s'enfonça dans
la nuit, sous les grands arbres de la forêt, que les rafales de mars
courbaient en salutations majestueuses entrevues dans l'ombre.
Environ une heure après le départ de François de Montmorency, des
bûcherons apportèrent sur une civière le corps ensanglanté de son frère
Henri. Henri fut porté dans son appartement, et le chirurgien du château
sonda la blessure.
--Il vivra, dit-il, mais, de six mois, il ne pourra se lever.
Les bûcherons avaient reconnu François au moment du duel. Mais
l'événement leur parut si étrange et si redoutable qu'ils ne voulurent
rien dire. On supposa donc que le deuxième fils du connétable avait dû
être attaqué par des routiers.
Ce fut vers la même heure que le chevalier de Pardaillan quitta
Montmorency. Il ignorait ce qui venait de se passer au manoir. Mais
l'eût-il su qu'il fût parti quand même. En effet, Pardaillan connaissait
admirablement Henri de Montmorency, et savait qu'il n'y avait pas de
pitié à attendre de lui.
--En somme, grommelait-il, en rendant l'enfant j'ai trahi mon vindicatif
seigneur. Tudiable! C'est qu'il adore voir un corps se balancer au bout
d'une corde, ce digne maître!
Ayant ainsi raisonné, ayant soigneusement examiné la ferrure de son
cheval et bourré son porte-manteau, le chevalier de Pardaillan se mit en
selle, plaça devant lui son petit Jean, salua le manoir d'un grand geste
héroïque et railleur, et se mit en route d'un bon trot dans la direction
de Paris.
Au bout d'un bon temps de trot de vingt minutes, le cavalier crut
apercevoir une ombre à deux pas de son cheval et, au même instant,
celui-ci fit un brusque écart, puis s'arrêta net. Pardaillan se pencha,
distingua une femme, et presque aussitôt la reconnut. Il tressaillit.
Jeanne, cependant, continuait à marcher. Peut-être n'avait-elle pas
entendu venir le cavalier.
--Madame..., fit doucement le routier.
Jeanne s'arrêta.
--Monsieur, dit-elle, je suis bien sur le chemin de Paris?
--Oui, madame. Mais vraiment... vous allez ainsi, toute seule, en forêt,
par la nuit?... Voulez-vous me permettre de vous tenir compagnie?...
Elle secoua la tête, murmura un faible remerciement.
--Quoi! vous voulez être seule? reprit le cavalier.
--Seule, oui, je ne crains rien.
--Mais, madame, reprit-il, avez-vous au moins des parents à Paris?
Savez-vous où vous irez?
--Non... Je ne sais pas...
--Mais vous avez sans doute de l'argent?... ne vous offensez pas, je
vous prie...
Un violent combat parut se livrer dans l'esprit du cavalier qui maugréa,
pesta, jura tout bas, puis, prenant une soudaine résolution, se
pencha vers Jeanne, déposa sur la poitrine de la petite Loïse un objet
brillant, et s'enfuit au galop après avoir murmuré ces mots:
--Madame, ne maudissez pas trop le chevalier de Pardaillan... c'est un
de mes amis!
Jeanne reconnut alors que le cavalier était l'homme qui lui avait rendu
sa petite Loïse. Et, ayant examiné l'objet brillant, elle vit que
c'était un magnifique diamant enchâssé dans une bague.
Ce diamant c'était celui qu'Henri de Montmorency avait donné à
Pardaillan pour payer l'enlèvement de Loïse!...
VIII
L'IMMOLATION
LE connétable de Montmorency, d'un pas agité, se promenait dans la vaste
salle d'honneur de son hôtel, à Paris. Ses gentilshommes disséminés
sur les banquettes, ou debout par groupes, se racontaient à voix basse
d'étranges choses.
Tout d'abord que le connétable, s'étant penché tout à l'heure à une
fenêtre, avait vu une femme debout devant le grand portail de l'hôtel,
exténuée, paraissait-il, très pâle et un enfant dans les bras. Et le
connétable avait donné l'ordre d'aller chercher cette femme et de
l'introduire: elle attendait maintenant dans un cabinet voisin.
Ensuite, que le fils du connétable, que l'on croyait mort, était arrivé
soudain dans la nuit, qu'il avait eu une longue et orageuse entrevue
avec son père, et qu'il était reparti pour une destination inconnue.
Que la nouvelle venait d'arriver de Montmorency que le deuxième fils du
connétable, Henri, avait été attaqué dans la forêt et grièvement blessé.
Enfin, que Sa Majesté Henri II devait, ce jour-là même, à quatre heures,
faire une visite, au chef de ses armées. On en concluait qu'une nouvelle
campagne se préparait.
Plus d'une fois le connétable s'était avancé jusqu'à la porte du cabinet
où on avait introduit la femme.
Et toujours il avait reculé, frappant du pied avec colère, reprenant sa
promenade dans le demi-silence de la salle d'honneur. Enfin, il parut se
décider, poussa brusquement la porte, et entra.
Au milieu du cabinet, la femme, debout, attendait. Elle avait déposé
son enfant endormi dans un fauteuil, et, appuyée au dossier, le
contemplait... Rudement, il demanda:
--Que voulez-vous, madame?
--Monseigneur...
--Oui, reprit le connétable, ce n'est pas moi que vous attendiez,
n'est-ce pas? Au lieu du fils que l'on espère encore séduire par de
mielleuses paroles, c'est le père inexorable qui paraît! Et cela vous
déconcerte, n'est-ce pas?
Jeanne de Piennes releva son douloureux visage:
--Monseigneur, il est vrai que j'espérais voir François... mais une
femme de ma race ne peut se déconcerter à se trouver en présence du père
de son époux!
--Votre époux! gronda le connétable en serrant les poings. Croyez-moi,
je vous engage à ne point invoquer ce titre devant moi! François m'a
tout raconté cette nuit. Tout, entendez-vous bien! Je sais que vous et
votre père avez été assez habiles pour arracher à la faiblesse de mon
fils un mariage. Quel mariage, d'ailleurs! nocturne et honteux comme un
vol!...
--Vous mentez, monsieur!
--Par le Ciel! que dit-elle là?...
--Je dis, monsieur, que vous avez seulement l'habit d'un gentilhomme! Je
dis que votre couronne de cheveux blancs ne vous mettrait pas à l'abri
du soufflet vengeur, si mon père, assassiné par vous, se trouvait
près de moi! Je dis que vous parlez à une femme qui porte votre nom,
monsieur!
L'accent de ces paroles avait été en se haussant pour ainsi dire, depuis
la simple dignité de la femme offensée jusqu'à la majesté d'une reine.
Montmorency, étonné, rougit, pâlit et parut un instant balancer pour
jeter un ordre... Puis le vieux chef des armées du roi s'inclina
profondément. Il était dompté.
--Monseigneur, reprit alors Jeanne en comprimant la violente agitation
de son sein, vous m'avez dit tout à l'heure que vous saviez tout!...
Non, monseigneur, vous ne savez pas tout! Vous ignorez l'affreuse
vérité, comme l'ignore mon maître et mari, comme l'ignore l'époux de
mon coeur, l'homme à qui j'ai donné ma vie, à qui je voudrai éviter une
larme au prix de mon sang!... Cette vérité, monseigneur, vous devez
l'entendre pour mon honneur, pour le bonheur de François, pour la vie de
l'innocente créature qu'abrite votre toit en ce moment... l'enfant de
notre amour!
Étonné par la noblesse du geste et par la douleur de l'accent, fasciné
par tant de beauté et de simplicité, le vieux Montmorency, pour la
deuxième fois, s'inclina.
--Parlez donc, madame, dit-il.
Et en même temps, ses yeux se portèrent sur la petite Loïse endormie.
Jeanne saisit ce regard au vol. Quelque chose comme une aube d'espoir
illumina son âme. Avec ce mouvement d'orgueil qu'ont toutes les mères,
elle prit la mignonne créature dans ses bras, l'embrassa longuement et,
avec une timidité douloureuse, avec un sourire mouillé de pleurs, la
tendit au formidable aïeul.
Peut-être, à cette fugitive minute, le coeur de Montmorency fut-il
attendri! Il eut un geste vague des bras comme pour saisir l'enfant, et
il demanda:
--Comment s'appelle-t'il?...
--Elle s'appelle Loïse! dit Jeanne, palpitante de tendresse.
Une moue dédaigneuse plissa les lèvres du connétable. Une fille!... Elle
recula en pâlissant, tandis que lui reprenait:
--Je vous promets, madame, de vous écouter maintenant!... Parlez
donc sans crainte, et exposez-moi cette vérité dont vous vouliez
m'entretenir.
Jeanne comprit que le lien qui était en train de se former d'elle à
Montmorency venait de se briser. Mais une femme qui aime recèle dans son
coeur des forces qui sont pour l'homme un sujet de stupéfaction. Elle
rassembla toute son énergie, et entreprit de se justifier aux yeux du
père de François.
Avec cette voix qui était comme une mélodie d'un charme à la fois
délicat et puissant, avec cette poésie naturelle qu'elle puisait
dans son amour, elle dit ses premières rencontres avec François,
l'irrésistible tendresse qui les avait poussés l'un vers l'autre, leurs
aveux, puis la faute, puis la scène du mariage nocturne, les menaces
d'Henri, la naissance de Loïse, et enfin l'effroyable supplice final où
son coeur d'amante et de mère avait été broyé...
Elle dit tout, n'omit aucun détail; le vieux Montmorency l'écouta sans
prononcer une parole. Son oeil se plissait, son esprit, indifférent à ce
drame lamentable, cherchait une ruse...
--Relevez-vous, madame, dit-il enfin. Je suis convaincu que vous dites
la vérité...
--Oh! s'écria Jeanne avec exaltation. Loïse est sauvée!...
Ce cri de la mère troubla un instant l'âme obscure du guerrier. Mais
aussitôt il se remit et reprit:
--J'ignorais d'ailleurs tout ce que vous venez de raconter touchant mon
fils Henri. François ne m'en a point parlé (il mentait), et, tout
à l'heure, en vous disant que je savais tout, je faisais seulement
allusion à ce mariage secret qui m'a gravement offensé dans mon autorité
paternelle et dans nos intérêts de famille. Ce mariage est impossible,
madame!
--Ce mariage, murmura Jeanne frappée au coeur, n'est ni possible ni
impossible: il est: voilà tout!...
Avec tranquillité, le connétable tira de son pourpoint deux parchemins
et en déplia un.
--Lisez ceci, dit-il.
Jeanne parcourut d'un trait le parchemin. Elle devint livide. Le papier
ne contenait que quelques lignes.
Ces lignes, les voici:
--A tous présents et à venir, salut.
--Ordre est donné à notre prévôt, messire Tellier, de se saisir de
la personne de François, comte de Margency, aîné de la maison de
Montmorency, colonel de notre infanterie suisse, et de le conduire en
notre prison du Temple où il demeurera jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de
l'appeler à Lui. Nous le voulons et mandons ainsi à notre prévôt et tous
officiers de notre prévôté, car tel est notre bon plaisir.
--Monseigneur! Oh! monseigneur! bégaya enfin Jeanne, que vous a
fait François? Oh! vous voulez m'éprouver, m'effrayer! La prison
perpétuelle!... ô mon François!...
--Madame, dit Montmorency, avec un calme sinistre, ce parchemin n'est
pas signé encore. Je suis, madame, connétable des armées du roi et
grand-maître de France. Dans quelques instants, le roi sera dans cet
hôtel. Je n'aurai qu'à lui présenter ce papier, et à lui dire: Plaise à
Votre Majesté d'apposer sa griffe au bas de ce parchemin. Et demain,
madame, commencera la prison pour celui que vous aimez.
--Oh! c'est affreux! Ma raison s'égare! Mais que vous a-t-il fait,
seigneur? Que vous a-t-il fait?
--Il vous a épousée: là est son crime...
--Son crime! balbutia l'infortunée dont la raison, vraiment,
s'égarait... Oh! monseigneur, ne punissez que moi!
Une flamme s'alluma dans l'oeil du vieux Montmorency qui, froidement,
continua:
--Maintenant, madame, voici un deuxième parchemin. C'est un acte de
renonciation volontaire à votre mariage...
--Non non! oh! pas cela! haleta Jeanne dans un cri déchirant. Tuez-moi!
mais pas cela...
--Je sais combien un divorce est chose grave, et qu'il est difficile de
faire casser un mariage. Mais, le roi aidant...
--Grâce! Pitié! Justice, monseigneur! cria Jeanne.
--La bonne volonté de notre Saint-Père nous est acquise... vous n'avez
qu'à signer...
--Pitié! oh! laissez-moi François!
--Signez, madame, et le Saint-Père cassera le mariage...
--Ma fille, monseigneur! La fille de François! Vous lui volez son
père!... Vous lui arrachez son nom!...
--C'en est assez, madame. Tout à l'heure, je présenterai l'un ou l'autre
de ces deux parchemins au roi. François sera demain au Temple si, dès ce
soir, je ne puis expédier à Rome votre renonciation. Signez et vous le
sauvez...
--Grâce! grâce! sanglota l'épouse martyre. Non! non!
--Le roi! Le roi! Vive le roi!...
Des cris éclataient dans la cour d'honneur. Une fanfare de trompettes
retentit. On entendit les pas précipités des gentilshommes qui couraient
au-devant d'Henri II. La porte s'ouvrit violemment et un homme cria:
--Monseigneur! monseigneur! voici Sa Majesté!...
--Adieu, madame, dit lentement Montmorency. Déchirez cette renonciation.
Moi, je vais faire signer au roi l'ordre d'emprisonner mon fils!
--Arrêtez! je signe! râla la martyre.
Et elle signa!... Puis elle tomba à la renverse, tandis qu'un de ses
bras, dans un geste instinctif et sublime, cherchait encore à protéger
Loïse...
Le connétable fondit sur le parchemin, le saisit, le cacha dans son
pourpoint et, de son pas lourd de tueur d'hommes et de femmes, se porta
à la rencontre d'Henri II.
Dans la cour, les cris de joie éclataient furieusement:
--Vive le roi! Vive le roi! Vive le connétable!...
IX
LA DAME EN NOIR
Le mariage secret de François de Montmorency et de Jeanne de Piennes
fut cassé par le pape. En l'année 1558, François, maréchal des armées
royales, épousa Diane de France, fille naturelle du roi. Quinze jours
avant l'époque fixée pour la cérémonie, il alla trouver la princesse.
--Madame, lui dit-il, je ne sais quels sont vos sentiments à mon égard.
Pardonnez-moi la franchise brutale de mon langage: je ne vous aime pas,
et ne vous aimerai jamais...
La princesse écoutait en souriant.
--On nous marie, continua François. En acceptant l'insigne honneur de
devenir votre époux, j'obéis au roi et au connétable qui veulent cette
union pour des raisons politiques. Je vous offense, je le sais...
--Non pas, monsieur le maréchal, fit vivement Diane.
--Si mon coeur était libre, dit alors François, il serait à vous; car
vous êtes belle parmi les plus belles. Mais...
--Mais votre coeur est à une autre?...
--Non, madame! Et je me suis mal exprimé: mon coeur est mort, voilà
tout!...
Diane se leva. C'était une grande belle femme qui ne manquait ni de
coeur ni d'esprit.
--Monsieur le maréchal, dit-elle doucement, venant de tout autre que
vous, une pareille franchise m'eût en effet offensée. Mais à vous,
monsieur, je pardonne tout... Obéissons donc au voeu du roi, et gardons
chacun notre coeur. C'est bien ainsi que vous l'entendez?...
--Madame..., murmura François en pâlissant... car peut-être avait-il
espéré une autre réponse.
--Allez, monsieur le maréchal. Je respecterai le deuil de votre coeur...
C'est ainsi que fut conclu le pacte.
Après la cérémonie, François se lança à corps perdu dans une série de
dangereuses campagnes; mais la mort ne voulait pas de lui.
Quant à Henri, il ne revit pas son aîné. On eût dit, d'ailleurs, que les
deux frères cherchaient à s'éviter.
Quand l'un guerroyait dans le Nord, l'autre se trouvait dans le Midi.
Le jour de la rencontre devait pourtant venir, et de terribles drames se
préparaient pour ce jour-là...
Car les deux frères aimaient toujours la même femme, maintenant
disparue, sans qu'aucun d'eux, malgré des recherches ardentes, eût
jamais pu la retrouver.
Qu'était-elle donc devenue, cette femme tant adorée? Plus heureuse
que François, avait-elle trouvé un refuge dans la mort? Non! Jeanne
vivait!...
Comment la malheureuse avait-elle quitté l'hôtel de Montmorency après
l'effroyable scène où s'était consommé son sacrifice? Comment ne
mourut-elle pas de désespoir?
Il nous a été impossible de reconstituer les épisodes de cette existence
flétrie.
Nous retrouvons Jeanne dans une pauvre maison de la rue Saint-Denis.
Elle habite tout en haut, sous les toits, un étroit logement composé de
trois petites pièces. Et dès l'instant même où nous la retrouvons, nous
possédons le secret de la force étrange qui a permis à Jeanne de vivre.
Entrons dans la maison... pénétrons dans une pièce claire, pauvre, mais
arrangée avec un goût délicieux... regardons le tableau admirable qui
s'offre à nos yeux... écoutons!...
Jeanne vient d'entrer dans cette petite pièce et se dirige vers
l'embrasure de la fenêtre où est assise une jeune fille.
En passant, elle s'arrête un instant devant le miroir, se regarde, et
songe:
--Comme il me trouverait flétrie, s'il me voyait à présent!... Me
reconnaîtrait-il seulement? Hélas! Je ne suis plus la Jeanne de jadis,
je ne suis plus celle qu'il appelait la Fée du printemps... je ne suis
plus que la Dame en noir...
Jeanne se trompe!... Elle est admirablement belle. Sa pâleur n'enlève
rien à l'idéale beauté de son visage, à la parfaite pureté des lignes, à
l'harmonieuse splendeur de ses cheveux...
L'éclat de ses yeux s'est seulement adouci et comme voilé.
Mais elle est toujours la femme radieusement belle que les gens du
voisinage appellent--la Dame en noir parce qu'elle porte sur ses
vêtements le même deuil éternel que dans son coeur.
Et ces yeux voilés reprennent eux-mêmes tout leur tendre éclat, cette
bouche close reprend aussi son adorable sourire lorsque le regard
de Jeanne se reporte sur la jeune fille qui, dans l'embrasure de la
fenêtre, se penche et s'active sur un travail de tapisserie.
Ah! c'est que cette petite ouvrière aux doigts rosés qui courent dans la
laine, c'est sa fille! sa Loïse!...
Loïse paraît seize printemps...
Ses yeux, d'un bleu intense, semblent réfléchir l'infinie pureté d'un
ciel de mai. Ses cheveux forment autour de son front de neige un nimbe
nuageux, presque fluide tant ils sont fins et soyeux.
On ne sait quelle force de souplesse et de fierté se dégage de ce
merveilleux ensemble.
Et pourtant... Quelle mélancolie sur ce front si radieux, si noble de
lignes, si expressif!...
Jeanne s'est approchée de son enfant.
La mère et la fille se sourient... et quiconque les verrait en ce moment
se demanderait laquelle des deux est la plus admirable, et jurerait que
ce sont deux soeurs que quelques années séparent à peine!
Jeanne s'assied devant Loïse, prend l'autre extrémité de la tapisserie
et se met à travailler activement.
--Mère, dit Loïse, reposez-vous. Voilà trois nuits que vous passez sur
cet ouvrage...
--Chère Loïse!... Tu oublies que je dois porter cette tapisserie
aujourd'hui même à cette jeune dame...
--Que vous m'avez dit de bonne bourgeoisie... dame Marie Touchet, je
crois?...
--Oui, mon enfant...
--Ah! ma mère, pourquoi ne sommes-nous pas, nous aussi, de
bourgeoisie?... Pourquoi sommes-nous de pauvres ouvrières?... Je dis
cela pour vous, ajouta vivement Loïse, car, moi, je suis si heureuse!...
Jeanne jette un profond regard sur sa fille, et murmure en tressaillant:
--De bourgeoisie!... Pauvre enfant sans nom!... Que dirais-tu si tu
savais que tu t'appelles Loïse de Montmorency?...
--A quoi songez-vous, ma mère?
--Je songe, mon enfant, ma petite Loïse adorée, que peut-être tu n'étais
pas née pour ce pénible labeur... et que c'est bien triste pour moi de
voir des piqûres d'aiguilles au bout de tes jolis doigts...
Jeanne saisit la main de sa fille et couvre ses doigts de baisers. Loïse
éclate d'un joli rire sonore, clair, d'une charmante gaieté.
--Bon, ma mère! s'écrie-t-elle. Croyez-vous donc que j'aie des mains de
jeune princesse?...
La mère tressaille profondément.
--Qui sait, reprend-elle, qui sait si, sans ces deux hommes maudits...
Loïse laisse tomber son aiguille, et, très émue, cette fois:
--Ah! ma mère! quand me direz-vous ce terrible secret qui pèse sur votre
vie?...
--Jamais! jamais! murmure sourdement Jeanne.
--Quand me direz-vous, reprend Loïse qui n'a pas entendu, le nom des
deux hommes, cause du malheur qui est dans votre existence, je le
sens!... De ces deux noms, vous ne m'en avez jamais dit qu'un!...
--Oui, Loïse!... Le nom du chevalier de Pardaillan!...
--Je ne l'oublie pas, ma mère! Et je vous jure que, cet homme, je le
déteste de toutes mes forces, pour ce mal inconnu qu'il vous a fait!...
Mais l'autre! l'autre, plus criminel encore, m'avez-vous dit!...
--Jamais! jamais!, reprend Jeanne au fond de son coeur.
Loïse respecte le silence de sa mère, et pousse un soupir. Les deux
femmes se penchent vers la tapisserie, et on ne voit plus que leurs deux
mains agiles qui vont et viennent, tandis que leurs cheveux se touchent,
se frôlent...
Bientôt la tapisserie est terminée.
Jeanne, alors, s'enveloppe d'une mante et, après avoir serré Loïse
sur son coeur, sort pour se rendre chez la dame qui a commandé cet
ouvrage... dame Marie Touchet.
Loïse a accompagné sa mère jusque sur le palier. Elle rentre alors et,
comme attirée par une force invincible, court à la fenêtre de l'autre
pièce qui donne sur la rue Saint-Denis...
En face, se dresse une grande maison: l'hôtellerie de la Devinière.
Loïse lève sa tête charmante vers l'hôtellerie, craintivement,
furtivement, tandis que son jeune sein se gonfle d'espoir et d'émoi.
Là-haut, à une fenêtre de grenier, apparaît un jeune cavalier... Du bout
des doigts, il envoie un baiser à Loïse...
Loïse hésite, rougit, pâlit... elle demeure un instant les yeux fixés
sur l'inconnu... et ce regard est peut-être un aveu.
Ce jeune cavalier porte un nom qu'ignore Loïse et qui, s'il était
prononcé, retentirait comme une malédiction dans le coeur de jeune fille
qui s'ouvre à l'amour le plus pur.
Car le jeune cavalier s'appelle le chevalier Jean de Pardaillan!...
X
PARDAILLAN, GALAOR. PIPEAU ET GIBOULÉE
Ce Jean de Pardaillan habitait depuis près de trois années une assez
belle chambre située tout en haut de l'hôtellerie de la Devinière et
donnant sur la rue Saint-Denis. Nous allons voir comment et pourquoi
un pauvre hère comme lui pouvait se permettre le luxe de loger à la
Devinière, la première rôtisserie du quartier, renommée dans tout Paris
au point que Ronsard et sa bande de poètes y venaient faire ripaille; la
Devinière, ainsi baptisée quarante ans auparavant par maître Rabelais en
personne!
Jean de Pardaillan, disons-nous, était un pauvre hère, un sans-le-sou.
C'était un jeune homme d'une vingtaine d'années, grand, mince, flexible
comme une épée vivante.
Été comme hiver, on le voyait vêtu du même costume de velours gris;
il ne portait pas la toque, mais une sorte de chapeau rond, en feutre
gris--ce genre de chapeau qu'Henri III devait plus tard mettre à la
mode, et dont Pardaillan fut sans aucun doute l'inventeur. A ce chapeau
s'accrochait une plume de coq rouge qui chatoyait au soleil et lui
donnait crâne allure. Ses bottes en peau gris de souris, modelant
la jambe fine et nerveuse, montaient aux cuisses presque jusqu'au
haut-de-chausses. Le talon soutenait des éperons formidables; au
ceinturon de cuir éraillé, éraflé, pendait une rapière démesurée, et
lorsque, des éperons, l'oeil montait à cette rapière, de cette rapière à
la large poitrine serrée dans un pourpoint rapiécé, de la poitrine aux
moustaches hérissées, des moustaches aux yeux flamboyants, et enfin des
yeux au chapeau posé sur l'oreille, en bataille, les hommes gardaient de
cet ensemble une impression de force qui leur inspirait instantanément
un respect non dissimulé; les femmes, une impression d'élégance et de
beauté du diable, que plus d'une avait de la peine à dissimuler.
Dans toute la rue Saint-Denis et dans le voisinage, le chevalier de
Pardaillan était connu et redouté. Plus d'un mari faisait la grimace en
le voyant passer, fier comme le roi, gueux comme un truand; mais plus
d'une bourgeoise se retournait avec un sourire, et même des grandes
dames soulevaient les rideaux de leur litière pour l'accompagner du
regard.
Et lui, candide au fond, ne voyant rien de toute cette admiration qui
lui faisait escorte, faisait résonner ses éperons et passait, le nez
au vent, comme un jeune loup cherchant aventure--aventure de bataille,
aventure d'amour, coups à donner ou à recevoir, grands déploiements de
l'étincelante rapière, baisers furtifs, tout lui était bon!...
Donc, le chevalier de Pardaillan, hormis sa santé, sa force et son
élégance, ne possédait rien au monde.
Ou plutôt nous nous trompons: il possédait Galaor! il possédait Pipeau!
il possédait Giboulée!
Qu'était-ce que Galaor? Un cheval!
Pipeau? Un chien!
Giboulée? Une rapière!
Six mois environ avant le jour où nous avons vu Jean de Pardaillan
envoyer de haut et de loin ce baiser qui révélait en lui tout un état
d'âme, M. de Pardaillan le père avait appelé son fils.
Le vieux routier logeait dans cette hôtellerie de la Devinière depuis
deux ans. Il occupait avec son fils un étroit cabinet noir qui donnait
sur une sombre cour.
--Mon fils, dit-il, je vous fais mes adieux...
--Quoi! monsieur, vous partez donc! s'écria le jeune homme avec un élan
qui chatouilla le coeur de son père.
--Oui, mon enfant, je pars!... Toutefois, je vous propose de vous
emmener avec moi...
Le jeune chevalier, qui rougissait rarement, qui pâlissait encore moins
souvent, rougit et pâlit coup sur coup à cette proposition.
--Je vous propose de vous emmener; mais je crois vraiment que vous
feriez mieux de demeurer à Paris... Paris, mon cher, c'est la grande
marmite où les sorcières font bouillir ensemble la bonne et la mauvaise
fortune. Restez, mon enfant. Quelque chose me dit que, dans la
distribution que font les sorcières de leur marmite, c'est la bonne
fortune qui vous tombera en partage... Aussi disais-je bien: je vous
fais mes adieux.
--Mais, mon père! fit Jean plus ému qu'il ne voulait le paraître, qui
vous oblige à vous éloigner?
--Une foule de choses--et d'autres encore. Que voulez-vous? J'ai la
nostalgie de la grande route. Je regrette les coups de soleil et les
averses. J'étouffe dans Paris, moi. Enfin, il faut que je m'en aille!
Peut-être le vieux Pardaillan, avait-il un motif plus impérieux de fuir
Paris. Car il paraissait tout embarrassé.
Il se hâta de continuer:
--Au moment de nous quitter, peut-être pour toujours, car je suis
bien vieux, je regrette, chevalier, de n'avoir à vous laisser que des
conseils. Au moins ces conseils, qui constituent tout votre héritage,
sont-ils dignes d'être précieusement observés... Je m'en vais, mon cher
fils; mais je puis me vanter d'avoir fait de vous un homme capable de
lutter contre cette chose perverse et maléficieuse qu'on appelle la vie.
Vous êtes un escrimeur accompli, et il n'y a pas un maître d'armes dans
tout le royaume capable de parer les bottes que je vous ai enseignées.
Dans les seize ans qui viennent de s'écouler, je vous ai emmené avec
moi; et soit sur mon cheval, soit sur mon dos quand vous étiez petit;
soit sur vos jambes ou sur la monture que vous procurait le hasard,
quand vous étiez adolescent, vous avez parcouru en tous sens les pays
de France, de Bourgogne, de Provence et de langue d'oc et de la langue
d'oïl. Vous avez donc appris les choses--les plus difficiles qui soient:
savoir dormir sur la dure, avec la selle sous la tête; savoir se coucher
sans manger; avoir froid et chaud indifféremment... oui, vous savez tout
cela, mon fils, et c'est pourquoi vous êtes bâti de fer et d'acier!
Le vieux Pardaillan regarda une minute son fils avec une orgueilleuse
admiration. Puis il reprit:
--Et pourtant, vous eussiez pu vivre heureux et tranquille, me succéder
dans un bon emploi, au sein de la richesse et de la prospérité, sous un
maître noble comme le roi, plus riche que le roi!... Un crime a décidé
autrement de ma destinée et de la vôtre.
--Un crime, mon père! s'écria Jean tout palpitant.
--Un crime ou un acte imbécile: c'est tout un. Et c'est moi qui le
commis...
--Vous! Impossible! Vous, le coeur le plus tendre...
--Comme vous y allez! Écoutez. Après une existence de routier, de
hère, de sacripant, de malandrin, j'avais donc fini par trouver la
tranquillité: bombance, bons vins et le reste; tout ce qui constitue
l'honnêteté de la vie. Mais, un jour, mon maître me donna une petite
commission des plus faciles: enlever une effrontée d'enfant au maillot.
Je le fis et reçus en récompense un diamant qui valait bien trois mille
écus. J'eus promesse du double si je gardais la petite... Je ne vous
parle pas d'une autre clause du traité, que j'étais décidé dès la
première minute à ne pas tenir...
-Eh bien, mon père?
-Eh bien, je fis la sottise de prêter l'oreille à je ne sais quelle
absurde voix qui murmurait je ne sais plus trop quoi dans mon coeur.
Bref, je rendis l'enfant! Et criminel jusqu'au bout, j'offris le diamant
à la mère.
--Le nom de cette mère? Le nom du maître qui vous donnait de ces
commissions?...
--Le secret n'est pas à moi, mon fils... Je continue. Grâce à ce crime,
vous êtes pauvre comme Job ne le fut jamais. Maintenant, chevalier,
écoutez ce que j'avais à vous dire... Écoutez, s'il vous plaît, de tout
votre coeur, et recueillez l'héritage de mes bons et loyaux conseils...
Les voici... Premièrement, méfiez-vous des hommes. Il n'en est pas un
qui vaille beaucoup plus que la vieille corde qui devrait le pendre. Si
vous voyez quelqu'un se noyer, tirez-lui votre chapeau et passez. Si
vous apercevez des truands qui attaquent un bourgeois à un coin de rue,
tirez sur l'autre coin. Si quelqu'un se dit votre ami, demandez-vous
aussitôt quel mal il vous souhaite. Si un homme déclare qu'il vous veut
du bien, mettez une cotte de mailles. Si on vous appelle à l'aide,
bouchez-vous les deux oreilles... Me promettez-vous de ne pas oublier
ces paroles?
--Je vous le promets, monsieur... Ensuite?
--Deuxièmement, méfiez-vous des femmes. La plus douce cache une furie.
Leurs cheveux fins sont des serpents qui enlacent et étouffent. Leurs
yeux poignardent. Leur sourire empoisonne. Vous m'entendez bien, mon
fils? Ayez des femmes tant qu'il vous plaira. Mais ne vous donnez à
aucune, si vous ne voulez flétrir votre vie, si vous ne voulez périr
accablé, par les mensonges et les trahisons. Méfiez-vous des femmes.
--Je vous le promets, monsieur. Ensuite?...
--Troisièmement, méfiez-vous de vous-même. Ah! surtout de vous-même!
Écartez violemment dès le début de votre vie les mauvais conseils de
miséricorde, d'amour et de pitié, tous les pièges que votre coeur ne
manquera pas de vous tendre. C'est l'affaire de quelques années. Très
facilement avec un peu de bonne volonté, vous deviendrez comme les
autres hommes: dur, impitoyable, égoïste, et alors vous serez solidement
armé. M'avez-vous bien entendu?
--Oui, mon père, et je vous promets de m'exercer de mon mieux.
--Bon! Je pars donc tranquille. Je vous laisse Giboulée, ajouta
Pardaillan, qui jeta un regard caressant sur une longue rapière
accrochée au mur.
Il la prit et ceignit lui-même le cuir verni autour des reins de son
fils.
--Là! Vous voilà chevalier pour de bon, maintenant! Soyez fort contre
vous-même, fort contre les femmes, fort contre les hommes! Adieu, mon
fils, adieu...
Ce fut ainsi que Jean demeura seul au monde, et qu'il acquit Giboulée.
Une quinzaine de jours après le départ de son père, le chevalier de
Pardaillan se promenait un soir, tout mélancolique, sur les bords de la
Seine, lorsqu'il vit une bande de gamins lier les pattes à un pauvre
chien avec l'intention évidente de le noyer. Fondre sur la bande, la
disperser à coups de taloches, délier la malheureuse bête fut, pour le
chevalier, l'affaire d'un instant.
--Bon! pensa-t-il, monsieur mon père m'a recommandé de laisser se noyer
les hommes, mais non les chiens. Je ne lui désobéis donc pas...
Inutile d'ajouter que l'animal ainsi sauvé s'attacha à son libérateur et
le suivit pas à pas lorsqu'il s'en alla. Il l'avait appelé Pipeau.
Pipeau était un chien berger à poil roux ébouriffé, ni beau ni laid,
mais d'une jolie ligne, et surtout admirable par l'intelligence et la
mansuétude de ses yeux bruns. Il possédait une mâchoire à briser du
fer; il était un peu fou, aimait à courir frénétiquement aux moineaux,
fonçant tête baissée, renversant tout sur son passage, et l'air très
étonné, quand il s'arrêtait, que les moineaux ne l'eussent pas attendu.
Le soir où il rentra à l'auberge accompagné de Pipeau, c'est-à-dire une
quinzaine après le départ si étrange de, son père, Pardaillan monta
tristement à son pauvre cabinet noir et jeta un regard navré sur la
tristesse de ce gîte.
--Il n'est pas possible, grommela-t-il, que j'habite plus longtemps ce
taudis. J'y mourrais, maintenant que M. de Pardaillan n'est plus là pour
l'égayer. Par Pilate et Barabbas, comme disait mon père, il me faut une
chambre logeable. Oui, mais où la trouver?
Comme il réfléchissait ainsi, il s'aperçut que la porte qui faisait
vis-à-vis à la sienne était entrouverte.
Il y alla aussitôt, la poussa doucement, et passa la tête. Il n'y avait
personne dans la chambre, belle grande pièce, ornée d'un bon lit, de
plusieurs chaises; et même d'une table, d'un fauteuil.
--Voilà mon affaire! se dit Pardaillan.
Il ouvrit la fenêtre: elle donnait sur la rue Saint-Denis.
Il allait retirer sa tête lorsque ses yeux s'étant portés sur la maison
d'en face, plus basse que l'hôtellerie, il vit, à une fenêtre qui
s'ouvrait sur le toit de cette maison, une tête de jeune fille, si
belle, avec ses cheveux d'un blond d'or, et l'air si doux, si candide et
si fier que Pardaillan crut avoir entrevu un être paradisiaque. Et que
fut-ce lorsqu'au bout de quelques instants il reconnut une jeune fille
rencontrée plusieurs fois dans la rue Saint-Denis.
Au cri qu'il avait poussé, elle leva la tête, rougit, ferma la fenêtre
et disparut. Mais Pardaillan demeura une heure à la même place, et il
y fût demeuré plus longtemps encore si une voix ne l'avait subitement
arraché à sa contemplation. Il se retourna en fronçant le sourcil et
se vit en présence de maître Landry Grégoire, successeur de son père;
propriétaire actuel de l'hôtellerie de la Devinière.
Maître Landry avait été dans son enfance un être chétif et si court
sur jambes que les clients de la rôtisserie l'avaient surnommé Landry
Cul-de-Lampe. Au fur et à mesure qu'il avait avancé en âge, au lieu
de pousser en hauteur, il s'était développé en largeur; maître Landry
apparaissait comme une sorte de boule, placée en équilibre sur deux
masses charnues et surmontée d'une tête en pain de sucre, percée de deux
petits yeux craintifs, méfiants, fouilleurs et sournois.
--Je venais justement chez vous, monsieur le chevalier, dit maître
Landry.
--Eh bien, vous y êtes! fit Pardaillan.
--Comment, j'y suis!
--Mais oui, j'ai changé de logis: à partir de ce soir, je m'installe
ici.
Maître Grégoire devint cramoisi.
--Monsieur, dit-il, je venais vous dire qu'il m'est impossible de
continuer à vous loger dans le cabinet noir...
--Vous voyez bien! Nous sommes d'accord.
--A plus forte raison, poursuivit Grégoire exaspéré, ne puis-je vous
céder cette chambre qui vaut ses cinquante écus par an. Il est temps
que je parle, monsieur le chevalier... Lorsque M. votre père me fit
l'honneur de venir loger chez moi, voici deux ans de cela, il promit de
me payer régulièrement. Au bout de six mois, n'ayant pas encore reçu
un denier, je me présentai à M. votre père, et le priai de me payer
l'arriéré...
--Et que fit mon vénérable père? Il vous paya, je pense.
--Il me rossa, monsieur! dit Landry avec une majestueuse indignation.
--Et dès lors, vous fûtes convaincu de l'impertinence qu'il y a à
réclamer de l'argent à un honorable gentilhomme?
--Oui, monsieur, dit simplement le maître de la Devinière. Mais je dois
dire que M. votre père me rendait quelques services. Il protégeait ma
rôtisserie, et n'avait pas son pareil pour prendre un ivrogne par les
reins et le jeter à la rue.
--En ce cas, c'est vous qui lui redevez, maître Landry. N'importe, je
vous fais crédit.
Landry, qui était déjà cramoisi, devint violet. Il souffla pendant deux
minutes. Puis il reprit:
--Trêve de plaisanterie, monsieur.
--Que voulez-vous donc? Expliquez-vous, que diable!
--Monsieur, je veux que vous vous en alliez, à moins que vous ne
puissiez me payer les deux ans d'arriérés que vous me devez, vous et M.
votre père!
--Est-ce votre dernier mot, maître?
--Mon dernier mot. J'entends que dès demain le cabinet soit libre!
Tranquillement, le chevalier passa dans son logis, prit dans un coin un
bâton court, le même qui avait servi à son père, saisit Landry par l'une
des courtes nageoires qui lui servaient de bras, leva le bâton et le
laissa retomber sur l'échiné de l'aubergiste.
--Un bon fils doit imiter les vertus de son père, dit-il; mon père vous
a rossé: mon devoir est de vous rosser!...
Et Pardaillan se mit, en effet, à rosser maître Grégoire avec une
conscience qui prouvait qu'il ne savait rien faire à demi. L'aubergiste
poussa des hurlements effroyables, et ses clameurs retentirent dans
toute la maison.
En un instant, la chambre fut envahie par les domestiques.
Alors, Pardaillan poussa le malheureux Grégoire vers la fenêtre qu'il
ouvrit toute grande, le saisit, le harponna solidement, le passa à
travers la fenêtre, et, les bras tendus, le tint suspendu dans le vide.
--Dehors, vous autres! dit-il de sa voix calme et mordante, dehors, ou
je le laisse tomber!...
--Allez-vous-en! allez-vous-en!... gémit l'aubergiste plus mort que vif.
Il y eut une retraite précipitée des domestiques. Seule, Mme Landry
demeura, et il faut dire qu'elle ne semblait pas effarée outre mesure de
la périlleuse situation où se trouvait, son mari.
--Grâce, monsieur le chevalier! murmura Landry.
--Nous sommes d'accord, n'est-ce pas? Plus de ces demandes
intempestives?...
--Jamais! Jamais!
--Et je pourrai habiter cette chambre?
--Oui, oui!... Mais rentrez-moi, pour l'amour de la Vierge!... Je
meurs!...
Le chevalier, sans se presser, réintégra l'aubergiste dans la chambre,
et l'assit presque évanoui dans le fauteuil où Mme Landry s'empressa de
lui bassiner les tempes.
--Ah! monsieur le chevalier, dit-elle avec un regard qui n'avait rien de
trop sévère, quelle peur vous m'avez faite!
Lorsque Landry revint à lui, il eut avec le chevalier de Pardaillan une
explication à la suite de laquelle il fut convenu que la belle chambre
demeurerait le logis du jeune homme, et que même il pourrait prendre ses
repas du soir dans la rôtisserie, à condition qu'il continuât le genre
de services qu'avait rendus son père.
Et ce fut ainsi que la paix fut signée entre maître Landry Grégoire et
l'aventurier.
Un soir, le chevalier de Pardaillan sortait d'un bouge de la rue des
Francs-Bourgeois où il venait de boire avec quelques truands de ses amis
force mesures d'hypocras. Il était à peu près ivre. C'est-à-dire que sa
fine moustache se hérissait plus que jamais, et que Giboulée en bataille
derrière les mollets occupait toute la largeur de l'étroite rue. Il
chantait un sonnet à la mode, de maître Ronsard.
--Au meurtre! au truand! cria une voix dans le lointain, une voix de
vieillard, semblait-il.
--Or ça, disait Pardaillan, les cris viennent de la rue Saint-Antoine;
d'après les conseils de mon père, je dois tourner les talons et gagner
la Devinière. Ainsi fais-je, il me semble!
Il ne tarda pas à arriver rue Saint-Antoine.
--Tiens, fit-il, j'aurais pourtant juré que j'avais tourné vers la rue
Saint-Denis!...
Là, il aperçut deux hommes que serraient de près une dizaine de truands.
Tous les deux étaient à cheval. L'un d'eux tenait en main une troisième
monture toute sellée. C'était un vieillard, vêtu comme un serviteur de
grande maison. C'était lui qui criait:
--Au meurtre! Au guet!
Mais les truands, sachant bien que personne n'interviendrait et que le
guet, en entendant les cris, s'écarterait prudemment, ne s'occupaient
pas du vieux, et entouraient l'autre cavalier qui, sans prononcer une
parole, se défendait énergiquement, à preuve les deux francs-bourgeois
qui étaient étendus sur la chaussée, le crâne fracassé.
Cependant cet homme, si vigoureux et si courageux qu'il fût, allait
succomber.
--Tenez bon, monsieur! cria tout à coup une voix calme et plutôt
railleuse, on vient à vous!...
En même temps, Pardaillan surgit dans la mêlée et commença à faire,
pleuvoir sur les truands une grêle de coups. Il n'avait pas dégainé la
fameuse Giboulée; mais saisissant par le cou les deux premiers de la
bande qui lui tombèrent sous la main, il les rapprocha l'un de l'autre,
d'un irrésistible et rapide mouvement; les deux faces se heurtèrent,
les deux nez commencèrent à saigner; alors par un mouvement inverse,
Pardaillan les sépara, les poussa l'un à droite, l'autre à gauche, les
lança, pareils à une double catapulte; chacun des truands alla rouler
à dix pas, entraînant dans sa chute deux ou trois de ses camarades, et
aussitôt le chevalier se plaça devant l'inconnu assailli et, d'un geste
large, tira la flamboyante Giboulée...
Les truands furent-ils épouvantés de la manoeuvre et de la force
musculaire qu'elle prouvait? Toujours est-il qu'il se fit parmi eux un
mouvement de retraite silencieuse et précipitée; en un instant, tous
avaient disparu, emportant leurs blessés, comme des fantômes qui
s'évanouissaient dans la nuit.
--Par la mordieu, mon brave! s'écria alors le cavalier inconnu, vous
m'avez sauvé la vie!
Le chevalier de Pardaillan rengaina froidement son épée, souleva son
chapeau, et dit:
--Savez-vous, monsieur, ce que je viens de faire?
--Eh! par le diable! Vous venez de me sauver, vous dis-je!
--Non pas: j'ai désobéi au voeu formel de mon père... Et je crains bien
qu'il ne m'en arrive malheur.
Ces derniers mots furent prononcés d'un ton glacial qui firent
frissonner l'inconnu.
--En tout cas, reprit-il, vous m'avez rendu un fier service. Acceptez en
souvenir de cette rencontre la monture que mon domestique tient en main.
Galaor est le meilleur cheval de mes écuries.
--Soit! J'accepte le cheval! répondit Pardaillan avec le ton et le geste
d'un roi acceptant l'hommage d'un sujet.
Et avec la légèreté d'un cavalier qui, dès cinq ans, avait chevauché par
monts et par vaux, il sauta sur Galaor.
L'inconnu fit de la main un signe d'adieu et s'éloigna en homme pressé.
Au moment où le vieux serviteur se disposait à suivre son maître à
distance respectueuse, Pardaillan s'approcha de lui, et lui demanda à
voix basse:
--Y a-t-il inconvénient à ce que je sache le nom de ce seigneur pour qui
j'ai commis le crime de désobéir au voeu de mon père?...
--Aucun, monsieur, fit le vieillard étonné.
--Alors, ce cavalier?
--C'est Mgr Henri de Montmorency, maréchal de Damville...
Ce soir-là, Jean de Pardaillan ramena donc un nouvel hôte à l'auberge de
la Devinière; il arriva au moment où on fermait l'hôtellerie: sans rien
demander à personne, il conduisit Galaor à l'écurie, l'installa à la
meilleure place et versa une mesure d'avoine dans la mangeoire.
Galaor était un aubère cap de more qui pouvait aller sur ses quatre ans;
il avait la tête fine, le front large, les naseaux ouverts, le garrot
bien dessiné, la croupe souple, les jambes sèches. C'était une bête
magnifique.
--Ah ça! que diable faites-vous donc là? demanda tout à coup la voix
grasse de maître Landry.
Pardaillan tourna légèrement la tête vers la boule de graisse que
représentait l'aubergiste et répondit par-dessus l'épaule:
--J'examine le produit de mon dernier crime.
Landry frissonna.
--Ainsi, dit-il, ce cheval est à vous?
--Je vous l'ai dit, maître Landry, répondit Pardaillan.
--Et, continua l'aubergiste, je devrai le nourrir?
--Ah ça! voudriez-vous d'aventure que cette noble bête mourût de
faim?...
Et le chevalier, s'étant assuré par un dernier regard que Galaor ne
manquait de rien, souhaita le bonsoir à l'aubergiste atterré, et s'en
fut se coucher.
A partir de ce jour, on ne vit plus Pardaillan que monté sur Galaor, et
Pipeau le précédant le nez au vent, en quête de tout ce qui était bon
à manger et à voler aux devantures des marchands de volailles; quant à
Galaor, pour rien au monde il ne se dérangeait de la ligne droite.
Il faut ajouter que, pour un murmure, pour un regard de travers, la
redoutable Giboulée sortait toute seule de son fourreau.
Pardaillan sur Galaor, compliqué de Pipeau, aggravé de Giboulée, devint
donc la terreur du quartier--nous voulons dire la terreur des insolents,
des hobereaux pillards, des spadassins et des capitans qui pullulaient;
car le chevalier n'intervenait jamais dans une querelle que pour
défendre le plus faible.
Un jour, Pardaillan s'occupait dans sa chambre à raccommoder son
pourpoint. Ordinairement, c'était Mme Landry qui s'occupait de ce soin.
Mais la belle aubergiste, ayant surpris le chevalier les yeux fixés sur
le toit d'en face, boudait depuis quelques jours, retirée sous la tente,
c'est-à-dire parmi ses casseroles.
Ayant tant bien que mal réparé l'accroc qu'il essayait de faire
disparaître, Pardaillan remit son pourpoint, ceignit son épée et
s'apprêta à sortir. Mais avant de s'éloigner, il se mit à la fenêtre:
juste à ce moment, il vit la Dame en noir qui sortait de la maison et
prenait la direction de la rue Saint-Antoine. Au même instant, Loïse
parut à la fenêtre.
Emporté peut-être par une sorte de bravade à la misère de son costume,
par un défi à l'impossibilité d'être aimé tel qu'il se voyait, pour la
première fois, d'un geste tout instinctif, il envoya un baiser...
Loïse rougit, il est vrai! maïs elle demeura une seconde à regarder le
chevalier, sans colère, puis, lentement, elle rentra.
--Oh! songea Pardaillan dont le coeur se mit à battre la chamade, mais
on dirait qu'elle n'est pas indignée! Oh! Il faut que, sur-le-champ, je
parle à sa mère!...
Un roué eût dit:--Je vais profiter de l'absence de la mère pour aller me
jeter aux pieds de cette belle enfant!...
Sans plus réfléchir, le chevalier s'élança en coup de vent et rattrapa
la Dame en noir au moment où elle tournait l'angle de la rue Saint-Denis
et prenait la rue Saint-Antoine, dans la direction de la Bastille.
Mais alors, il n'osa plus! Et il se contenta de suivre la Dame en noir à
distance respectueuse.
Arrivée non loin de la place Baudoyer, Jeanne tourna à droite dans
ce dédale de ruelles qui servaient de communication entre la rue
Saint-Antoine et le port Saint-Paul, derrière la place de Grève.
Elle finit par s'arrêter dans la rue des Barrés, à l'endroit précis où
s'était élevé jadis un couvent de carmes.
La maison devant laquelle Jeanne de Piennes s'était arrêtée était située
sur l'emplacement même de l'ancien couvent; elle était entourée de beaux
jardins; elle était petite, mais de belle apparence, bien qu'un peu
mystérieuse.
Pardaillan vit la Dame en noir heurter le marteau, et, bientôt après,
entrer dans la maison.
--Je lui parlerai quand elle sortira, pensa-t-il. Il faut que je lui
parle!
Et il se posta en sentinelle, à un bout de la rue.
Une servante avait introduit Jeanne et l'avait conduite au premier
étage, dans une pièce agréablement meublée.
A son entrée, un jeune homme et une femme qui étaient assis l'un près de
l'autre tournèrent la tête.
--Ah! fit la femme, voici ma tapisserie!
--Bon! dit le jeune homme en s'adressant à Jeanne. Avez-vous tenu compte
de l'inscription que je vous fis tenir?
--Oui, monsieur, dit Jeanne.
--Quelle inscription? demanda la femme d'une voix timide et très douce.
--Vous allez voir! répondit le jeune homme.
Ce jeune homme semblait âgé de vingt ans au plus. Il était habillé comme
un riche bourgeois, de drap fin; son vêtement était noir; mais à sa
toque de velours noir resplendissait un diamant énorme.
Il était de taille moyenne, et paraissait de santé délicate; son visage
était pâle et même bilieux; il avait le front bombé; les yeux sournois
ne regardaient pas en face; la bouche se plissait ordinairement sous
l'effort d'un sourire en général mauvais, parfois sinistre, mais qui, en
ce moment, était plein d'une réelle cordialité; les mains s'agitaient
et les doigts se contractaient par suite de quelque manie; peut-être ce
jeune homme était-il atteint d'une maladie nerveuse.
Quant à la femme, elle accusait trois ou quatre ans de plus que son
compagnon. C'était une jolie blonde d'allure modeste et qui, dans une
foule, ne devait pas provoquer ce murmure qui forme comme un sillage
d'admiration sur le passage de certaines femmes souveraines par la
beauté. Tout en elle était modestie, effacement presque craintif;
mais elle avait des yeux d'une douceur infinie et d'une tendresse
extraordinaire lorsqu'elle les posait sur le jeune homme.
--Voyons l'inscription! reprit-elle avec une curiosité impatiente.
--Regardez, Marie! fit le jeune homme en prenant la tapisserie des mains
de la Dame en noir.
Cette tapisserie représentait une série de bouquets de fleurs de lis qui
s'entrelaçaient et couraient autour de l'étoffé; au centre se dessinait
un cartouche sur fond bleu; et c'est sur ce cartouche que se détachait
en lettres d'or l'inscription suivante:
JE CHARME TOUT.
Celle qu'on avait appelée Marie leva sur le jeune homme un regard
interrogateur. Celui-ci frotta lentement ses mains pâles et dit avec un
sourire heureux:
--Chère Marie, vous ne devinez pas?
--Non, mon bien-aimé Charles...
--Eh bien, ce sera là désormais votre devise, Marie...
--Oh! Charles... mon bon Charles...
--Savez-vous où j'ai trouvé cette inscription?
--Comment devinerais-je, mon doux ami?
--Eh bien, s'écria Charles triomphalement, c'est dans votre nom!...--Je
charme tout n'est que l'anagramme de Marie Touchet, votre nom!--Vous
n'avez qu'à vérifier...
Alors, toute rouge d'un réel bonheur, elle se jeta dans les bras de son
amant qui la serra sur sa poitrine avec une indicible expression de
tendresse.
Jeanne de Piennes avait assisté, immobile et douloureuse, à cette scène
de bonheur intime et paisible.
--Comme ils s'aiment! songea-t-elle. Comme ils sont heureux, ce bon
bourgeois et cette douce bourgeoise! Hélas! moi aussi, j'aurais pu être
heureuse!...
--Oui, Marie, disait à voix basse le jeune homme, oui, c'est à cela que
j'ai songé ces temps derniers! Car c'est à toi seule que je rêve au fond
de mon Louvre! Et tandis que ma mère me croit occupé à la destruction
des huguenots, tandis que mon frère d'Anjou se demande si je songe au
moyen de le tuer, tandis que Guise cherche à surprendre sur mon front le
secret de sa destinée, moi je songe que je t'aime, toi seule, puisque
seule tu m'aimes!
Marie écoutait ces paroles avec ivresse... Elle oubliait la présence de
la Dame en noir.
--Sire! sire! fit-elle, presque à haute voix, vous m'enivrez de bonheur.
--Sire! murmura Jeanne. Le roi de France!...
Et dans sa pauvre imagination tant martyrisée, une secousse violente se
produisit. Elle était devant Charles IX... L'homme que tant de fois
elle avait rêvé d'approcher pour implorer justice... non pour elle, ah!
certes! mais pour sa fille, pour sa Loïse!...
Haletante, la tête en feu, elle fit un pas en avant.
Charles IX avait enlacé Marie Touchet dans ses bras. Il reprit à
demi-voix:
--Il n'y a pas de sire, ici! Il n'y a pas de majesté, tu entends. Marie?
Il n'y a que Charles! Ton bon Charles, comme tu m'appelles... Car il n'y
a que toi, Marie, pour dire que je suis bon et cela me soulage, vois-tu,
cela jette une lumière dans l'horreur de mes pensées... Le roi! Je suis
le roi!... Marie, je suis un pauvre enfant que sa mère déteste, que ses
frères haïssent! Au Louvre, je n'ose pas manger, j'ai peur du verre
d'eau qu'on m'apporte, j'ai peur de l'air que je respire... Ici, je
mange, je dors, je bois sans crainte, ici! ah! je respire à pleins
poumons!
--Charles! Charles! calme-toi...
Mais Charles IX s'exaltait. Ses yeux flamboyaient. Sa parole était
devenue rauque et sifflante.
--Je te dis qu'ils veulent ma mort! grinça-t-il tout à coup sans
prendre la précaution de baisser la voix. Ah! Marie, Marie! Sauve-moi,
cache-moi!... J'ai lu dans leurs pensées, te dis-je! J'ai fouillé leurs
consciences, et j'y ai vu ma condamnation écrite en lettres de flamme!
--Charles! par grâce, calme-toi!... Oh! voilà encore ton accès!...
Charles! reviens à toi! Tu es près de moi...
Mais le roi s'abattit dans un fauteuil, les yeux convulsés, en proie à
une crise violente.
Jeanne s'était élancée pour aider Marie.
--Oh! madame, balbutia celle-ci, par pitié pour mon pauvre Charles si
malheureux, jamais un mot de ceci!
--Rassurez-vous! dit Jeanne avec dignité, je sais trop ce qu'est la
douleur humaine, et c'est la douleur qui m'a appris le silence....
Marie fit un signe de tête pour remercier.
--Puis-je vous être utile? reprit Jeanne.
--Non, non, fit vivement Marie; soyez remerciée et bénie... Je connais
ces redoutables crises... Charles, dans quelques instants, sera à lui...
--En ce cas, je vous quitte...
--Ah! madame! s'écria Marie avec un élan de reconnaissance, vous avez
toutes les délicatesses... Comme vous avez dû aimer!...
Un fugitif et douloureux sourire passa sur les lèvres décolorées de
Jeanne, qui fit un signe d'adieu et se retira.
A peine avait-elle disparu que Charles IX ouvrit les yeux, jeta autour
de lui un regard anxieux et, voyant Marie penchée sur lui, sourit
tristement.
--Encore un accès? fit-il avec une sourde angoisse.
--Rien, presque rien, mon Charles!
--Il y avait ici quelqu'un tout à l'heure... ah! oui... la femme qui a
fait cette tapisserie... Où est-elle?...
--Partie, mon Charles, partie depuis deux minutes...
--Avant l'accès?
--Oui, oui, mon bon Charles, avant!... Allons, te voilà remis... bois un
peu de cet élixir... là... repose un instant ta pauvre tête... là... sur
mon coeur... mon bon Charles.
Elle s'était assise, l'avait attiré sur ses genoux, et Charles, docile
comme un enfant, obéissait, penchait sa tête pâle et sombre.
XI
VOX POPULI, VOX DEI!...
Le chevalier de Pardaillan avait attendu la sortie de Jeanne avec la
patience d'un amoureux. Il était résolu à lui parler. Pour lui dire
quoi? Qu'il aimait sa fille? Qu'il la voulait pour épouse? Cela,
peut-être.
Lorsqu'il la vit sortir et revenir vers lui, il prépara donc un discours
très propre; selon lui, à produire une vive émotion sur celle qui
l'écouterait.
Malheureusement, à la minute où la Dame en noir passa près de lui, il en
vint justement à oublier le commencement de son discours, le plus beau
passage, selon lui toujours. Il demeura donc bouche bée... Jeanne passa.
Pardaillan s'élança alors, en se disant qu'il se donnait jusqu'à la rue
Saint-Dente pour aborder la Dame en noir, ne songeant même pas que le
moyen le plus convenable après tout, c'était de se présenter au logis de
la dame.
Mais lorsqu'il déboucha dans la rue Saint-Antoine, il trouva que
l'aspect de Paris avait changé, comme parfois, à l'approche des
premières rafales d'une tempête, l'Océan change brusquement de face.
Des groupes nombreux, bourgeois et peuple mêlés, marchaient dans la
direction du Louvre. La grande artère était devenue une fleuve d'hommes
d'où montaient des murmures menaçants, parfois des éclats de voix.
Que se passait-il?
Pardaillan cherchait à ne pas perdre de vue la Dame en noir qui marchait
à vingt pas devant lui.
A un moment, un de ces remous violents qui font tourbillonner les foules
sans qu'on sache pourquoi se produisit. Jeanne, enveloppée dans ce
remous, disparut. Le chevalier s'élança, distribuant force horions,
jouant des coudes, et se frayant un passage à coups de bourrades; mais
il ne retrouva plus la Dame en noir.
Devant lui, bras dessus, bras dessous, marchaient trois hommes, trois
hercules, avec des cous de taureaux, des faces rouges, des yeux
menaçants. Et la foule, sur leur passage, vociférait:
--Vive Kervier! Vive Pezou! Vive Crucé!
--Quels sont ces trois éléphants? demanda Pardaillan.
--Comment, monsieur! répondit un bourgeois, vous ne connaissez pas
Crucé, l'orfèvre du pont de bois? Et Pezou, le boucher de la rue du
Roi-de-Sicile? Et Kervier, le libraire de l'Université?
--Excusez-moi, j'arrive de province, dit Pardaillan. Ah!... c'est là le
boucher, le libraire et l'orfèvre? Bon! je suis content d'avoir vu cela,
moi!
--Les trois grands amis de M. de Guise!
--Peste! C'est bien de l'honneur pour M. de Guise!
--Oui, monsieur! les défenseurs de la sainte religion.
A ce moment, Pardaillan arrivait près du pont de bois. Là, une foule
énorme, agitée, poussait des clameurs:
--Vive Guise!... Mort aux huguenots!
--Vous entendez? dit le bourgeois. Vous entendez le peuple? Or, vous le
savez, _vox populi, vox Dei!..._
--Pardon, observa doucement le chevalier, je n'entends pas l'anglais...
--Ce n'est pas de l'anglais, monsieur, fit l'homme avec dédain. C'est du
latin. Et ce latin-là signifie que la voix du peuple, c'est la voix de
Dieu.
Le bourgeois, à ce moment, fut séparé de Pardaillan par une poussée du
peuple: une forte escouade d'arbalétriers et d'arquebusiers du guet
déblayait les abords du pont pour laisser le passage libre à Henri de
Guise.
Pardaillan était placé à l'entrée du pont, contre la première maison
du côté gauche: une vieille bâtisse à demi ruinée, et qui probablement
était abandonnée, car les fenêtres en étaient closes, tandis que toutes
les autres maisons du pont laissaient voir des spectateurs jusque sur
leurs toits.
Cependant, le chevalier remarqua que la première maison du côté droit
qui faisait vis-à-vis à la bâtisse abandonnée était également fermée:
une seule de ses fenêtres était ouverte, mais cette fenêtre était
grillée d'un treillis épais.
Derrière ce treillis, dans l'ombre, Pardaillan crut voir un instant une
figure de femme dont les yeux incandescents jetaient des regards de
flamme sur la foule, qui sourdement grondait:
--Mort aux huguenots!...
Pourquoi?... Il n'y avait pas à ce moment de huguenots dans Paris. Ou
s'il y en avait, ils se cachaient!
Pardaillan vit tout à coup l'orfèvre, le boucher et le libraire, Crucé,
Pezou et Kervier, parcourir vivement des groupes et donner un mot
d'ordre. Dès qu'ils avaient passé, on criait de plus belle:
--Sus au parpaillot! Mort à Béarn! A l'eau, Albret!...
Alors Crucé, Pezou et Kervier vinrent se poster sur le côté gauche du
pont, à trois pas du chevalier.
--Par Pilate et Barabbas! grommela-t-il, je crois que je vais voir
aujourd'hui des choses intéressantes!...
--Ah! ah! hurlait à ce moment Crucé, voici M. de Biron qui passe! Biron
le boiteux!...
--Et M. de Mesmes, seigneur de Malassise! ajouta Kervier.
--Les signataires de la paix de Saint-Germain! vociféra Pezou. Les amis
des damnés huguenots!...
Autour d'eux, la foule trépigna de joie et hurla:
--A bas la paix de Saint-Germain! Mort aux parpaillots!
Crucé leva les yeux vers la fenêtre grillée où Pardaillan avait cru
remarquer un visage de femme. Cette fois, c'était un visage d'homme qui
apparaissait derrière le treillis épais. Cet homme échangea un rapide
signal avec Crucé, puis disparut dans l'intérieur...
Pénétrons un instant dans cette maison.
Là, dans la pièce à la fenêtre grillée, une femme grande, maigre, tout
enveloppée de noir, avec une tête d'oiseau de proie, nez de vautour,
bouche serrée, regard perçant, est assise dans un vaste fauteuil.
Cette femme, c'est la veuve d'Henri II, la mère de Charles IX, Catherine
de Médicis...
Près d'elle, un homme jeune encore, et qui a dû être fort beau,
emphatique de geste, théâtral d'allure, avec on ne sait quoi de souple
dans la démarche, et de félin dans les attitudes...
Cet homme, c'est Ruggieri, l'astrologue...
Que font-ils là tous les deux? Quelles mystérieuses accointances
permettent à l'astrologue florentin de garder devant la reine cette
attitude ou il y a plus de caresse que de respect?
Catherine frappe nerveusement du bout du pied.
--Patience, patience, _Catharina mia_, dit Ruggieri
--Et tu es sûr, René, qu'elle est à Paris?
--Tout à fait sûr! La reine de Navarre est entrée hier secrètement dans
Paris. Jeanne d'Albret est sans doute venue voir quelque important
personnage.
--Mais comment l'as-tu su, René?...
--Eh! comment l'aurais-je su, sinon par la belle Béarnaise que vous avez
placée près d'elle?
--Alice de Lux?...
--Elle-même! Ah! c'est une fille précieuse.
--Et tu es sûr que Jeanne d'Albret va passer sur ce pont?
--Croyez-vous, sans cela, que j'y aurais appelé Crucé, Pezou et Kervier?
fit Ruggieri en haussant les Épaules.
--Oh! murmura Catherine de Médicis en serrant ses mains l'une contre
l'autre, c'est que je la hais, vois-tu, cette Jeanne d'Albret! Guise
n'est rien. Je le tiens dans ma main et je le briserai quand je voudrai.
Mais Albret, voilà l'ennemi, René, le seul ennemi vraiment redoutable
pour moi! Ah! si je pouvais donc la tenir ici, et l'étrangler de mes
mains!...
--Bah! ma reine, fit Ruggieri, laissez cette besogne au bon peuple de
Paris. Tenez, le voilà qui s'apprête! Écoutez!
En effet, d'effroyables hurlements éclataient au-dehors.
Ruggieri s'était approché du treillis, suivi de Catherine.
--Je ne vois qu'Henri de Guise, haleta sourdement Catherine de Médicis.
--Regardez là-bas... au bout du pont... cette litière, derrière
l'escorte... La litière ne peut plus reculer... la foule l'enserre...
tout à l'heure, en arrivant ici... les rideaux vont s'écarter un
instant... et ce sera bien du diable si notre ami Crucé ne reconnaît pas
la reine de Navarre!...
Sur le pont, Henri de Guise s'avançait, suivi d'une trentaine de
cavaliers. Il saluait du geste et du sourire, et de temps à autre il
criait:
--Vive la messe!
--Vive la messe! Mort aux huguenots! répétait la multitude qui délirait.
C'était un redoutable et magnifique spectacle. Ces seigneurs de
l'escorte, montés sur des chevaux splendidement harnachés, portaient des
costumes éclatants où rutilaient des pierreries... mais le plus beau de
tous, le plus étincelant, c'était leur chef: Henri de Guise. C'est tout
au plus s'il avait vingt ans. Il était de haute taille, bien pris, avec
un visage où éclatait un somptueux orgueil.
--Guise! Guise! vociférait le peuple, avec des acclamations que
Catherine de Médicis écoutait en incrustant ses ongles acérés dans les
paumes de ses mains.
Et là-bas, dans la petite maison, de la rue des Barrés, dans le logis
de Marie Touchet, le roi de France dormait paisiblement, la tête sur
l'épaule maternelle de sa maîtresse...
Cependant, Henri de Guise et son escorte avaient franchi le pont. Mais
alors, ils trouvèrent la foule si compacte qu'ils durent s'arrêter
plusieurs minutes. A ce moment, derrière eux, éclatèrent des clameurs si
féroces que le duc de Guise, instinctivement, porta la main à sa dague
et fit volte-face.
Non, ce n'était pas à lui qu'on en voulait!...
Une litière, s'avançant à grand-peine, arrivait au débouché du pont,
devant la maison en ruine près de laquelle se tenaient Crucé, Pezou et
Kervier. Cette litière était modeste, et ses rideaux de cuir étaient
hermétiquement fermés.
A ce moment, les rideaux s'ouvrirent l'espace d'une seconde. Mais cette
seconde avait suffi!...
--Enfer! rugit Crucé dont la voix de stentor domina les clameurs. C'est
la reine de Navarre! Mort à la parpaillote! Mort à Jeanne d'Albret!...
Et avec ses amis, il se rua sur la litière.
--Enfin! murmura Catherine avec un terrible sourire.
En un instant, un groupe nombreux et discipliné avait entouré la
litière, gesticulant et vociférant:
--Albret! Albret! Mort à Albret! A l'eau, la huguenote!...
La litière fut soulevée comme un fétu de paille par les lames de
l'océan; renversée, piétinée, elle disparut...
Mais les deux femmes qu'elle contenait avaient eu le temps de sauter à
terre.
--Pitié pour Sa Majesté! cria la plus jeune des deux femmes, d'une
merveilleuse beauté.
--La voilà! La voilà! tonnèrent Crucé et Pezou en désignant l'autre
dame, qui tenait à la main une sorte de petit sac en cuir.
C'était Jeanne d'Albret, en effet!...
D'un geste de souveraine majesté, elle ramena son voile sur son visage.
Une poussée puissante, irrésistible, la jeta contre la porte de la
maison en ruine avec celle qui l'accompagnait. Mille bras se levèrent.
La reine de Navarre allait être saisie, broyée, déchirée...
A cet instant, Catherine de Médicis et Ruggieri, du haut de leur
fenêtre, le duc de Guise, du haut de son cheval, virent un spectacle
inouï, fantastique et merveilleux... Un jeune homme venait de s'élancer,
balayant la foule à coups de poing, à coups de tête, à coups de coude,
entrant, pénétrant comme un coin de fer, et semblant faire le vide
autour de lui, par une sorte de formidable roulis de ses épaules... En
un clin d'oeil, il se forma un espace entre la porte de la maison en
ruine à laquelle s'appuyaient les deux femmes, et la multitude furieuse
à la tête de laquelle se trouvaient l'orfèvre, le boucher et le
libraire.
Alors, le jeune homme tira sa longue et solide rapière qui flamboya, et
se mit à décrire un moulinet vertigineux, qu'il n'interrompit que pour
lancer de seconde en seconde des coups de pointe furieux, tandis que la
cohue stupéfaite, épouvantée, reculait, élargissant le demi-cercle!...
--René! gronda Catherine, il faut que ce jeune homme meure ou qu'il soit
à moi!
--J'y pensais! répondit Ruggieri en s'élançant.
--Saint-Mégrin! disait de son côté le duc de Guise, tâche donc de savoir
qui est cet enragé. Cornes du diable, le magnifique sanglier.
Cet enragé, comme disait Guise, ce sanglier qui tenait tête à la meute
humaine, c'était le chevalier de Pardaillan.
Au moment où Crucé et sa bande se jetaient sur la litière, il avait vu
que cette litière contenait deux femmes.
Ce fut, pendant presque une demi-minute, l'homérique image d'un rocher
qu'assaillent vainement des vagues déchaînées. Le peuple tourbillonnait
autour de Pardaillan avec d'effroyables vociférations. Crucé, Kervier et
Pezou lui jetaient des menaces apocalyptiques. Et Pardaillan, ramassé
sur lui-même, les mâchoires serrées, sans un mot, sans un geste inutile,
faisait tournoyer la flamboyante Giboulée.
Le demi-cercle se resserrait, malgré la résistance du premier rang;
des masses profondes, par-derrière, poussaient, avec de tumultueux
mouvements de flux et de reflux.
Pardaillan comprit qu'il allait être écrasé..
Il jeta sur Jeanne d'Albret et sa compagne un regard qui eut la durée
d'un éclair, et cria:
--Rangez-vous!
Les deux femmes obéirent.
Alors, lui, toujours couvert par la longue rapière, se pencha en avant,
en équilibre sur la jambe gauche, tandis que, du pied droit, il se
mettait à décocher contre la porte vermoulue des ruades forcenées.
Au premier coup de talon, qui résonna comme un choc de madrier, la
multitude comprit la manoeuvre, poussa une clameur de rage, et essaya
de se ruer sur l'insensé qui tentait le miracle de sauver la huguenote.
Deux ou trois hommes tombèrent, sanglants, et Giboulée décrivit un
cercle d'acier flamboyant.
Au deuxième coup de talon, la porte ébranlée gémit, et une de ses
ferrures tomba. Au troisième, elle s'ouvrit violemment, la serrure
fracassée.
--Venez, Alice! dit Jeanne d'Albret d'une voix étrangement calme.
Le peuple, en voyant que sa victime lui échappait pour l'instant, jeta
un rugissement tel qu'il sembla que la vieille maison allait s'écrouler;
Crucé, Pezou et Kervier, maintenant, ne se trouvaient plus en tête; ils
avaient disparu dans les vastes remous de cette houle humaine; il y eut
comme un assaut, la marche irrésistible d'un mascaret, le dévalement
gigantesque d'une trombe qui s'abat... mais cette masse d'hommes écrasés
les uns sur les autres, poussant, poussés, vint s'arrêter, haletante,
rugissante, émiettée par ses propres mouvements, devant la porte
refermée!...
En effet, à peine la reine de Navarre avait-elle disparu que Pardaillan,
cessant son moulinet, porta à droite, à gauche, devant, au hasard, une
dizaine de coups de pointe dont chacun fut suivi d'un hurlement de
douleur. Puis, dans cet espace de temps; inappréciable où la multitude
s'arrêta, hésitante, hébétée, il bondit en arrière, à corps perdu,
repoussa la porte et jeta autour de lui un regard de flamme...
La maison, ancien logis d'un menuisier ou d'un charpentier, était pleine
de madriers. Saisir cinq ou six de ces madriers, les arc-bouter contre
la porte, établir un rempart solidement échafaudé, fut pour le chevalier
l'affaire d'une minute.
Le premier mot de Jeanne d'Albret fut:
--Êtes-vous de la religion, monsieur [1]?
[Note 1: Êtes-vous protestant?]
--Eh! madame, je suis de la religion de vivre... surtout en ce moment où
mauvais marchand serait celui qui achèterait ma peau pour plus d'un sol.
Jeanne d'Albret jeta un regard d'admiration sur ce jeune homme en
lambeaux, les mains déchirées de sanglantes éraflures, qui continuait à
sourire.
--Si nous devons mourir, reprit la reine de Navarre, je veux, avant,
vous remercier et vous dire qu'à l'instant de ma mort j'aurai connu le
plus héroïque gentilhomme que j'aie jamais vu...
--Oh! murmura Pardaillan, nous ne sommes pas morts encore: nous avons
bien trois minutes devant nous!...
D'un coup d'oeil, il avait examiné l'endroit où il se trouvait. C'était
une pièce immense qui avait dû servir d'atelier à un charpentier. Il n'y
avait pas de plafond. C'était le toit lui-même qui couvrait cet atelier,
et ce toit était soutenu par trois poutres verticales qui semblaient
aller chercher leur base à travers le plancher, dans les caves.
En moins de temps qu'il ne le faut pour l'écrire, Pardaillan avait
parcouru la pièce. En arrivant au fond, c'est-à-dire au côté qui donnait
sur le fleuve, il aperçut une trappe ouverte qui permettait de descendre
aux caves.
D'un cri, il appela les deux femmes qui accoururent.
--Descendez! fit-il.
--Et vous? demanda la reine.
--Descendez toujours, madame!
Jeanne d'Albret et sa compagne obéirent. Au bas de l'escalier, elles
trouvèrent qu'elles étaient non pas dans une cave, mais dans une pièce
pareille à celle du dessus; sous le plancher, elles entendaient des
clapotements... la maison était construite sur pilotis! Et c'était la
Seine qui coulait au-dessous.
A ce moment, une minute à peu près s'était écoulée depuis l'instant où
elles étaient entrées dans la maison.
Jeanne d'Albret prêta l'oreille une seconde.
Dans une sorte d'accalmie des rafales populaires, elle crut entendre
là-haut comme un grincement de scie... mais cela dura l'espace d'un
éclair et, de nouveau, l'énorme mugissement de la foule couvrit tous les
bruits.
Jeanne d'Albret eut l'intuition qu'on devait pouvoir communiquer avec
le fleuve... son pied, tout à coup, heurta un anneau de fer... elle se
baissa avec un cri de joie puissante, le souleva d'un effort inouï,
arracha la trappe de son alvéole... et là, sous ses yeux, avec le rauque
soupir du condamné qui a la vie sauve, oui, là, elle aperçut une échelle
qui descendait au fleuve!...
Et au bas de cette échelle, une barque!
--Monsieur, monsieur, rugit-elle.
--Me voici! tonna Pardaillan.. Si nous mourons, ce sera en nombreuse
compagnie!...
Et le chevalier apparut au haut de l'escalier, tenant une grosse corde
à la main. Sur cette corde, il s'arc-bouta, d'un effort tel que les
muscles de ses jambes saillirent, et que les veines de ses tempes
parurent prêtes à éclater.
A ce moment, la hideuse multitude affamée de mort, dans un effrayant
fracas, se précipitait, se ruait...
--A mort! à mort! à mort!...
A ce moment, aussi, Pardaillan, d'une dernière secousse frénétique,
semblable à un titan qui cherche à déraciner un chêne séculaire, tira
sur la corde!...
Un craquement formidable se fit entendre, la maison parut osciller un
instant, puis, parmi d'atroces clameurs de désespoir, un grondement
puissant, quelque chose comme un roulement de tonnerre... la maison
s'effondrait! Les poutres se déchiraient! la toiture tout entière
tombait d'un bloc: blessant, tuant par centaines les meurtriers!...
Que s'était-il passé?
Pardaillan avait scié les trois poutres qui portaient la toiture!...
Pardaillan les avait liées avec la même corde!
Pardaillan, en secouant frénétiquement cette corde, avait fait tomber
les poutres! Et alors, d'un bond, d'un saut, il se lança dans le vide,
tomba au pied de l'escalier, et se rua vers Jeanne d'Albret, tandis que,
sur le plancher qu'il venait de quitter, s'effondrait la toiture de la
vieille maison!...
La reine, d'un geste, lui montra le fleuve, l'échelle, la barque!... En
un instant, ils y furent tous les trois... Le chevalier coupa la corde
qui retenait la légère embarcation, et celle-ci, entraînée par le
courant, se mit à filer dans la direction du Louvre.
Pardaillan dirigea la barque au moyen d'une godille qu'il trouva au
fond. Cinq minutes plus tard, il abordait au-dessous du Louvre, à
l'endroit même où se trouvait quelques années auparavant l'enclos des
Tuileries, et où Catherine de Médicis faisait alors construire un palais
par son architecte Philibert Delorme.
Lorsqu'ils furent débarqués, Pardaillan s'arrêta sur la berge, le
chapeau à la main.
--Monsieur, dit alors Jeanne d'Albret avec ce calme énergique dont elle
ne s'était pas départie un seul instant, je suis la reine de Navarre...
Et vous?
--Je m'appelle le chevalier de Pardaillan, madame.
--Vous venez, monsieur, de rendre à la maison de Bourbon un service
qu'elle n'oubliera jamais...
Le chevalier fit un geste.
--Ne vous en défendez pas, reprit la reine... pas devant moi, du moins!
ajouta-t-elle avec amertume.
Pardaillan saisit l'allusion: avoir défendu la huguenote, c'était
peut-être mériter la mort!
--Ni devant vous, ni devant personne, madame, dit-il. J'ai conscience
d'avoir, en effet, rendu un grand service à Votre Majesté, puisque je
lui ai sauvé la vie; mais je dois déclarer que j'ignorais quelle grande
reine j'avais l'honneur de défendre.
Jeanne d'Albret, qui depuis des années commandait à des héros et devait
se connaître en héroïsme, fut frappée de cette dignité froide, corrigée
par on ne savait quoi d'ironique et de gouailleur, qui émanait de toute
la personne du chevalier.
--Monsieur, reprit la reine après l'avoir examiné avec admiration, si
vous voulez me suivre au camp de mon fils Henri, votre fortune est
faite.
Pardaillan tressaillit et dressa l'oreille au mot de fortune.
Au même instant, l'image de la jeune fille aux cheveux d'or, de
l'adorable voisine qu'il guettait pendant des heures à la fenêtre, cette
radieuse image passa devant ses yeux.
Il eut donc une grimace de regret pour cette fortune qui s'évanouissait
à peine entrevue, et répondit en s'inclinant avec une grâce altière:
--Que Votre Majesté daigne accepter l'hommage de ma reconnaissance: mais
c'est à Paris que j'ai résolu de chercher fortune.
--C'est bien, monsieur. Mais au cas où quelqu'un des miens désirerait
vous rencontrer, où vous trouverait-il?
--A l'auberge de la Devinière, madame, rue Saint-Denis.
Jeanne d'Albret fit alors un signe de tête et se tourna vers sa
compagne.
--Alice, vous avez été bien imprudente de faire passer la litière par le
pont...
--Je croyais le passage libre. Majesté, répondit avec assez de fermeté
la jeune fille.
--Alice, reprit la reine, vous avez été bien imprudente de lever les
rideaux...
--Un mouvement de curiosité... fit Alice avec moins d'assurance.
--Alice, continua Jeanne d'Albret, vous avez été bien imprudente enfin
de prononcer tout haut mon nom devant cette foule hostile...
--J'avais la tête perdue, madame! répondit la jeune fille, cette fois
dans un véritable balbutiement.
--Ce n'est pas pour vous en faire le reproche, mon enfant. Mais enfin,
quelqu'un qui eût voulu me livrer n'eût pas agi autrement...
--Oh! Majesté!...
--Une autre fois, soyez plus prudente, acheva la reine avec tant de
sérénité qu'Alice de Lux (Ruggieri nous a appris son nom) fut aussitôt
rassurée.
--Monsieur le chevalier, dit alors Jeanne d'Albret, je vais abuser de
vous...
--Je suis à vos ordres, madame.
--Bien. Merci. Veuillez donc nous suivre à distance là où nous allons...
Sous la protection d'une épée telle que la vôtre, je ne craindrais pas
de traverser une armée.
Pardaillan reçut sans faiblir le compliment. Seulement, il poussa un
soupir et murmura:
--Quel dommage que je ne puisse plus quitter Paris!... Monsieur mon père
me l'avait bien dit... Méfie-toi des femmes!... Me voilà ficelé par les
cheveux d'or de ma voisine...
Tout en monologuant, le chevalier suivait à dix pas, l'oeil au guet,
la main à la garde de l'épée, les deux femmes qui, rapidement,
s'enfoncèrent dans Paris.
Le soir commençait à tomber.
Pardaillan qui, dans sa hâte à suivre la mère de Loïse, était parti sans
déjeuner, commençait à ressentir de furieux tiraillements d'estomac.
Après d'innombrables détours, Jeanne d'Albret et sa compagne arrivèrent
enfin au Temple.
En face de la sombre prison dont la grande tour noircie par le temps
dominait le quartier comme une menace, une maison d'apparence bourgeoise
s'élevait d'un étage.
Sur un geste de la Reine, Alice de Lux heurta à la porte. Presque
aussitôt on ouvrit.
Jeanne d'Albret fit signe à Pardaillan de se rapprocher.
--Monsieur, dit-elle, vous avez maintenant le droit de connaître mes
affaires. Entrez donc, je vous prie.
--Madame, dit Pardaillan, Votre Majesté s'abuse: je n'ai qu'un droit,
celui de me tenir à ses ordres.
La porte, cependant, s'était refermée. Les trois visiteurs furent
conduits par une domestique, sorte de géant femelle, jusqu'à une pièce
étroite, mal meublée, mais assez propre.
Là, un vieillard à nez recourbé, à longue barbe biblique, était assis
à une table sur laquelle se trouvaient trois balances de différents
calibres.
--Ah! ah! fit-il avec une cordialité exagérée, c'est encore vous,
madame... madame... comment donc, déjà? C'est qu'il y a trois ans que je
ne vous ai vue... mais votre nom est inscrit là, dans mon coffre...
--Madame Leroux, dit la reine sèchement.
--C'est bien cela! J'allais le dire! Et vous avez encore quelque collier
de perles, quelque agrafe de diamant à vendre à ce bon Isaac Ruben?
Nous prierons notre lecteur de se souvenir que la reine de Navarre, au
moment où elle avait sauté de la litière, tenait à la main un sac
de cuir. Ce sac, Jeanne d'Albret l'ouvrit, et en versa le contenu,
pêle-mêle.
Les yeux d'Isaac Ruben pétillèrent. Il allongea les mains sur les
diamants, les rubis, les émeraudes, les pierres précieuses qui
chatoyaient sur la table et croisaient leurs feux.
La reine de Navarre était alors une femme de quarante-deux ans. Elle
portait encore le deuil de son mari, Antoine de Bourbon, mort en 1562.
Elle avait des yeux gris, avec un regard puissant qui pénétrait jusqu'à
l'âme. Sa voix provoquait les enthousiasmes. Sa bouche avait un pli
sévère; et, au premier abord, cette femme paraissait glaciale. Mais
quand la passion l'animait, elle se transformait.
Jeanne d'Albret n'avait qu'une passion: son fils. C'est pour son fils
que, femme simple, éprise de la vie patriarcale du Béarn, elle s'était
jetée à corps perdu dans la vie des camps.
Cependant, Isaac Ruben venait de trier les pierres.
Il les examina, le sourcil froncé par l'effort du calcul.
--Madame, dit brusquement le Juif en levant la tête, il y a là pour cent
cinquante mille écus de pierres.
--C'est exact, dit Jeanne d'Albret.
--Je vous offre cent quarante-cinq mille écus. Le reste représente mon
bénéfice et mes risques. Comment voulez-vous que je vous paie?
--Comme la dernière fois.
--En une lettre à l'un de mes correspondants?
--Oui. Seulement, ce n'est pas à votre correspondant de Bordeaux que je
veux avoir à faire.
--Choisissez, madame. J'ai des correspondants partout. Le nom de la
ville?
--Saintes.
Sans plus rien dire, le Juif se mit à écrire quelques lignes, les signa,
déposa un cachet spécial sur le parchemin, relut soigneusement cette
sorte de lettre de change, et la tendit à Jeanne d'Albret qui, l'ayant
lue, la cacha dans son sein.
Isaac Ruben se leva en disant:
--Je demeure à vos ordres, madame, pour toute opération de ce genre.
La reine de Navarre tressaillit, et un soupir vite réprimé gonfla son
sein: ce qu'elle venait de vendre, c'étaient ses derniers bijoux; il ne
lui restait plus rien!...
Faisant de la main un signe d'adieu au marchand, elle se retira suivie
d'Alice. Pardaillan les suivit.
XII
LES TROIS AMBASSADEURS
JEANNE D'ALBRET sortit de Paris par la porte Saint-Martin, voisine
du Temple. A deux cents toises de là, attendait une voiture que
conduisaient deux postillons. La reine de Navarre marcha jusqu'à cette
voiture sans prononcer une parole. Elle fit monter Alice de Lux la
première, et, se tournant alors vers Pardaillan:
--Monsieur, dit-elle, vous n'êtes pas de ceux qu'on remercie. Je veux
seulement vous dire que j'emporte le souvenir d'un des derniers paladins
qui soient au Monde...
En même temps, elle tendit sa main.
Avec cette grâce altière qui lui était propre, le chevalier se pencha
sur cette main et la baisa respectueusement.
La voiture s'éloigna au galop de ses petits tarbes nerveux.
Longtemps, il demeura là tout rêveur.
--Un paladin! Moi!... songeait-il. Et pourquoi pas! Oui! Pourquoi
n'entreprendrais-je pas de montrer aux hommes de mon temps que la force
virile, le courage indomptable sont des vices hideux quand ils sont
mis à la disposition de l'esprit de haine et d'intrigue; et qu'ils
deviennent des vertus, quand...
Au mot de vertu, il leva les épaules, renvoya Giboulée dans ses mollets,
d'un coup de talon, et grommela:
--M. de Pardaillan, mon père, m'a pourtant fait jurer de me défier
surtout de moi-même! Allons voir s'il reste quelque perdreau ou quelque
carcasse de poulet chez maître Landry!
Une heure plus tard, dans la rôtisserie de la Devinière, il était
attablé devant une magnifique volaille que Mme Landry Grégoire découpait
elle-même, ce qui lui permettait de faire valoir la rondeur d'un bras nu
jusqu'au coude.
Une fois rassasié, Pardaillan s'en fut tranquillement se coucher, tandis
que maître Landry poussait un soupir de désespoir en constatant que
trois flacons avaient succombé aux attaques de son hôte.
Le lendemain, fatigué de la grande bataille de la veille, Pardaillan se
réveilla assez tard. Il se leva, passa son haut-de-chausses et se mit en
devoir de raccommoder son pourpoint, opération qui lui était des plus
familières.
Il s'était placé près de la fenêtre pour avoir du jour, et tournait le
dos à la porte. Il venait de boucher un premier trou et attaquait un
accroc situé en pleine poitrine lorsqu'on gratta légèrement à la porte.
--Entrez! cria-t-il sans se déranger.
La porte s'ouvrit. Il entendit la voix grasse de maître Landry Grégoire
qui disait avec respect:
--C'est ici, mon prince, c'est ici même...
Et ayant tourné la tête par-dessus son épaule pour voir de quel prince
il s'agissait, Pardaillan aperçut en effet le plus magnifique seigneur
qui eût jamais franchi le seuil de la Devinière: hautes bottes en peau
fine, à éperons d'or, haut-de-chausses en velours violet, pourpoint de
satin, aiguillettes d'or, rubans mauves, grand manteau de satin violet
pâle, toque à plume violette agrafée à une émeraude; et, dans ce
costume, un jeune homme frisé, musqué, pommadé, parfumé, moustaches
relevées au fer, joues fardées, lèvres passées au rouge: un mignon
splendide.
Le chevalier se leva et, son aiguille à la main, dit:
--Veuillez entrer, monsieur.
--Va, dit l'inconnu, va dire à ton maître que Paul de Stuer de Caussade,
comte de Saint-Mégrin, désire avoir l'honneur de l'entretenir.
--Pardon, dit froidement le chevalier, quel maître?
--Mais le tien, ventre de biche! J'ai dit ton maître, par le sambleu!
Pardaillan devint de glace, et avec la superbe tranquillité qui le
caractérisait, répondit:
--Mon maître, c'est moi!
Saint-Mégrin fut étonné ou ne le fut pas; il demeura impassible,
craignant surtout de déranger la dentelle de sa collerette. Seulement,
il laissa tomber ces mots:
--Seriez-vous, d'aventure, monsieur le chevalier de Pardaillan?
--J'ai cet honneur.
Saint-Mégrin, dans toutes les règles de l'art, se découvrit et exécuta
sa révérence la plus exquise.
Pardaillan ramena sur ses épaules son vieux manteau déteint et, d'un
geste, désigna au comte l'unique fauteuil de la chambre, tandis qu'il
s'asseyait sur une chaise.
--Chevalier, dit Saint-Mégrin, je vous suis dépêché par Mgr le duc
de Guise pour vous dire qu'il vous tient en grande estime et haute
admiration.
--Croyez bien, monsieur, fit Pardaillan du ton le plus naturel, que je
lui rends cette estime et cette admiration.
--L'affaire d'hier vous a mis en fort belle posture. Et tout à l'heure,
au lever de Sa Majesté, le récit en fut fait au roi par son poète
favori, Jean Dorât, qui a assisté à la chose.
--Bon! Et qu'a-t-il dit, ce poète?
--Que vous méritiez la Bastille pour avoir sauvé deux criminelles.
--Et qu'a dit le roi?
--Si vous étiez homme de cour, vous sauriez que Sa Majesté parle très
peu... Quoi qu'il en soit, vous passez maintenant pour un Alcide ou un
Achille. Tenir tête à tout un peuple pour protéger deux femmes, c'est
fabuleux cela! Et, surtout, ce moulinet de la rapière! Et les coups de
pointe de la fin! Et cette maison qui s'écroule!... Bref, Mgr le duc de
Guise serait charmé de vous être agréable. Et pour preuve, il m'a chargé
de vous supplier d'accepter ce petit diamant comme une première marque
de son amitié. Oh! ne refusez pas, vous feriez injure à ce grand
capitaine.
--Mais je ne refuse pas, dit Pardaillan.
Et il passa à son doigt la magnifique bague que lui tendait le comte.
--Or ça, dit Saint-Mégrin, venons-en aux choses sérieuses. Notre grand
Henri de Guise remonte sa maison en vue de certains événements qui se
préparent. Voulez-vous en être? La question est franche.
--J'y répondrai par la même franchise: je désire n'être que d'une seule
maison.
--Laquelle?
--La mienne!
--Est-ce la réponse que je dois rapporter au duc de Guise?
--Dîtes à monseigneur que je suis touché jusqu'aux larmes de sa haute
bienveillance, et que j'irai moi-même lui porter ma réponse.
--Bon! pensa Saint-Mégrin, il est à nous. Mais il se réserve de discuter
le prix de l'épée qu'il apporte.
Tout plein de cette idée, il tendit une main qui fut serrée du bout des
doigts.
Le chevalier l'accompagna jusqu'à sa porte où eurent lieu force
salamalecs et salutations.
--Hum! songea Pardaillan quand il fut seul. Voilà ce que je puis appeler
une proposition inespérée. Etre de la suite du duc de Guise! Mais c'est
la fortune, cela! Non, je n'accepterai pas!... Pourquoi?
Pardaillan se mit à arpenter sa chambre avec agitation.
--Eh! pardieu, j'y suis! Je n'accepterai point parce que monsieur mon
père m'a recommandé de me défier!...
Content d'avoir trouvé ou feint de trouver cette explication, et de
n'avoir pas à s'interroger davantage, le chevalier contempla avec
admiration le diamant que lui avait laissé Saint-Mégrin.
--Cela vaut bien cent pistoles, murmura-t-il. Peut-être cent vingt? Qui
sait si on ne m'en donnera pas cent cinquante?
Il en était à deux cents pistoles lorsque la porte s'ouvrit de nouveau,
et Pardaillan vit entrer un homme enveloppé d'un long manteau,
simplement vêtu comme un marchand. Cet homme salua profondément le
chevalier stupéfait et dit:
--C'est bien devant monsieur le chevalier de Pardaillan que j'ai
l'honneur de m'incliner?
--En effet monsieur. Que puis-je pour votre service?
--Je vais vous le dire, monsieur, dit l'inconnu, qui dévorait le jeune
homme du regard. Mais avant tout, voudriez-vous me faire le plaisir de
me dire quel jour vous êtes né? Quelle heure? Quel mois? Quelle année?
L'inconnu, malgré l'étrangeté de ses questions, n'avait pas l'air d'un
fou.
--Monsieur, dit Pardaillan avec la plus grande douceur, tout ce que je
puis vous dire, c'est que je suis né en 49, au mois de février. Quant au
jour et à l'heure, je les ignore.
--_Peccato!_ murmura le bizarre visiteur. Enfin! je tâcherai
de reconstituer l'horoscope du mieux que je pourrai. Monsieur,
continua-t-il à haute voix, êtes-vous libre?
--Ménageons-le se dit le chevalier.--Libre, monsieur? Eh! qui peut se
vanter de l'être? Le roi l'est-il, alors qu'il ne peut faire un pas hors
de son Louvre? Libre! comme vous y allez, mon cher monsieur! C'est comme
si vous me demandiez si je suis riche. Libre! Par Pilate! Si par là vous
entendez que je puis me lever à midi et me coucher à l'aube, que je
puis, sans crainte, sans remords, sans regarder qui me suit, entrer au
cabaret ou à l'église, manger si j'ai faim, boire si j'ai soif... (la
paix. Pipeau! Qu'as-tu à grogner, imbécile!) embrasser les deux joues
de la belle madame Huguette, ou pincer les servantes de la Corne d'Or,
battre Paris le jour ou la nuit à ma guise (n'ayez pas peur il ne
mord pas!), me moquer des truands et du guet, n'avoir de guide que ma
fantaisie et de maître que l'heure du moment, oui monsieur, je suis
libre! Et vous?
L'inconnu se dirigea vers la table et y déposa un sac qu'il sortit de
dessous son manteau.
--Monsieur, dit-il alors, il y a là deux cents écus.
--Deux cents écus? Diable!
--De six livres.
--Oh! oh! De six livres? Vous dites: de six livres?
--Parisis, monsieur!
--Parisis! Eh bien, monsieur, voilà un honnête sac.
--Il est à vous, fit brusquement l'homme.
--En ce cas, dit Pardaillan avec cette froide tranquillité qu'il prenait
tout à coup parfois, en ce cas, permettez que je le mette en lieu sûr.
Maintenant, dites-moi pourquoi ces deux cents écus de six livres parisis
sont à moi.
L'inconnu croyait avoir écrasé un homme. Ce fut lui qui le fut. Il
s'attendait à des remerciements enthousiastes, il reçut la question de
Pardaillan en pleine poitrine. Toutefois, il se remit promptement, et,
reconnaissant au fond de lui-même qu'il avait affaire à un rude jouteur,
il résolut d'assommer d'un mot son adversaire.
--Ces deux cents écus sont à vous, dit-il, parce que je suis venu vous
acheter votre liberté.
Pardaillan ne sourcilla pas, ne fit pas un mouvement.
--En ce cas, monsieur, prononça-t-il du bout des dents, c'est neuf cent
quatre-vingt-dix-neuf mille huit cents écus de six livres parisis que
vous me redevez, pas un de moins, pas un de plus. J'ai dit.
--_Briccone!_ murmura l'homme dont les épaules ployèrent. Ouf, monsieur!
C'est donc à un million d'écus que vous estimez votre liberté?
--Pour la première année, dit Pardaillan sans broncher.
Cette fois, René Ruggieri--que l'on a sûrement deviné--s'avoua vaincu.
--Monsieur, dit-il après avoir jeté un regard d'admiration sur le
chevalier, je vois que vous maniez la parole comme l'épée et que vous
connaissez toutes les escrimes. Je vous demande pardon d'avoir essayé de
vous étonner. Et je viens au fait de mon affaire. Gardez votre liberté,
monsieur. Vous êtes homme de coeur et d'esprit, comme vous avez prouvé
hier que vous avez du coeur. _Perhacco_, monsieur! Vous avez une épée
qui tranche et des mots qui assomment! Que diriez-vous si je vous
proposais de mettre l'un et l'autre au service d'une cause noble et
juste entre toutes, d'une sainte cause pour mieux dire! Et d'une
princesse puissante, bonne, généreuse...
--Laissons la cause et voyons la princesse. Serait-ce Mme de
Montpensier?
--Non, certes! fit vivement Ruggieri. Mais tenez, ne cherchez pas! Qu'il
vous suffise de savoir que c'est la princesse la plus puissante qu'il
soit en France.
--Cependant, il faut bien que je sache à qui et à quoi j'engage ma foi?
--Juste! on ne peut plus juste! Venez donc, s'il vous plaît, demain
soir, sur le coup de dix heures, au pont de bois, et frappez trois coups
à la première maison qui est à droite du pont...
Pardaillan ne put s'empêcher de tressaillir en songeant à cette figure
pâle qu'il avait cru entrevoir derrière le mystérieux treillis de la
fenêtre grillée.
--On y sera! dit-il d'un ton bref.
--C'est tout ce que voulais... pour l'instant! répondit Ruggieri.
Quelques instants plus tard, l'étrange visiteur avait disparu. Et
Pardaillan se mit à songer:
--Je veux que le diable m'arrache un à un les poils de ma moustache si
cette princesse ne s'appelle pas Catherine de Médicis!
Pardaillan en était là de ses réflexions lorsque, pour la troisième
fois, la porte s'ouvrit.
Il sursauta, tout de bon effaré, lui qui mettait son point d'honneur
à ne s'effarer de rien. Mais presque aussitôt, son étonnement, sans
diminuer d'intensité, changea de sujet. En effet, l'homme qui entrait
était le vivant portrait de l'homme qui venait de sortir. C'était le
même air de sombre orgueil, le même port de tête emphatique, les mêmes
traits accentués, le même regard de flamme.
Seulement l'homme aux deux cents écus (René Ruggieri, on le sait)
paraissait âgé de quarante-cinq ans. Il était de moyenne taille. Le feu
de ses yeux se voilait d'hypocrisie. Il semblait se fier plus à la ruse
qu'à la force.
Le nouveau venu, au contraire, n'accusait que vingt-cinq ans, était de
haute stature; la franchise éclatait dans son regard, son orgueil était
de la fierté.
Mais une lourde tristesse paraissait peser sur lui; il y avait dans cet
homme on ne sait quoi de fatal.
Les deux hommes s'étudièrent un instant et, bien que l'un parût
l'antithèse de l'autre, ils se sentirent tous deux comme rassurés par
une indéfinissable sympathie.
--Êtes-vous le chevalier de Pardaillan? demanda ce troisième visiteur.
--Oui, monsieur, dit Pardaillan avec une douceur qui ne lui était pas
habituelle. Me ferez-vous l'honneur de me dire qui j'ai la joie de
recevoir dans mon pauvre logis?
A cette question, l'étranger tressaillit et pâlit légèrement.
--C'est juste. La politesse veut que je vous dise mon nom. Je m'appelle
Déodat. Déodat tout court. Déodat sans plus. C'est-à-dire un nom qui
n'en est pas un. Un nom qui crie qu'on n'a ni père ni mère. Déodat,
monsieur, signifie: donné à Dieu. En effet, je suis un enfant trouvé,
ramassé devant le porche d'une église. Arraché à ce Dieu à qui mes
parents inconnus m'avaient donné. Confié par le hasard à une femme qui a
été pour moi plus qu'un Dieu. Voilà mon nom, monsieur, et l'histoire de
ce nom.
--Et cette femme qui vous recueillit?
--C'est la reine de Navarre.
--Mme d'Albret!
--Oui, monsieur. Et ceci me rappelle à ma mission, que je vous demande
pardon d'avoir oubliée pour vous entretenir de ma médiocre personne...
--Bon! je la connais!
--Vous la connaissez?
--Oui. La reine de Navarre vous envoie me dire qu'elle me remercie
encore de l'avoir tirée, hier, des mains de ces enragés; elle vous
charge de me réitérer l'offre qu'elle m'a faite d'entrer à son service;
et enfin, elle m'adresse par votre entremise quelque bijoux précieux.
Est-ce bien cela?
--Comment savez-vous?...
--C'est bien simple. J'ai reçu ce matin un ambassadeur de certain grand
seigneur qui m'a donné un fort beau diamant et qui m'a demandé si je
voulais servir son maître; j'ai ensuite reçu un mystérieux député qui
m'a remis deux cents écus et m'a fait savoir que certaine princesse
me veut compter parmi ses gentilshommes. Enfin, vous voici, vous,
troisième. Et je suppose que l'ordre logique des choses va se continuer.
--Voici en effet le bijou, fit Déodat en tendant au chevalier une
splendide agrafe composée de trois rubis.
--Que vous disais-je! s'écria Pardaillan qui saisit l'agrafe.
--Sa Majesté, continua Déodat, m'a chargé de vous dire qu'elle avait
distrait ce bijou de certain sac que vous avez dû voir. Elle ajoute que
jamais elle n'oubliera ce qu'elle vous doit. Et quant à prendre rang
dans son armée, vous le ferez quand cela vous conviendra.
--Mais, demanda Pardaillan, vous avez donc rencontré la reine?
--Je ne l'ai pas rencontrée: je l'attendais à Saint-Germain, d'où Sa
Majesté est partie pour Saintes, après m'avoir donné la commission qui
m'amène près de vous.
--Bon. Une autre question: Avez-vous rencontré, en montant ici, un homme
enveloppé d'un manteau, paraissant âgé de quarante à cinquante ans?
--Je n'ai rencontré personne, fit Déodat.
--Dernière question: Quand repartez-vous?
--Je ne repars pas, répondit Déodat dont la physionomie redevint sombre;
la reine de Navarre m'a chargé de diverses missions qui me demanderont
du temps.
--Bon. En ce cas, votre logement est tout trouvé; vous vous installez
ici.
--Mille grâces, chevalier. Je suis attendu chez quelqu'un qui... Mais
que dis-je là?... Fi! J'aurais un secret pour un homme tel que vous! Je
suis attendu chez M. de Téligny, qui est secrètement à Paris.
--Le gendre de l'amiral Coligny?
--Lui-même. Et c'est à l'hôtel de l'amiral, rue de Béthisy, que vous
devriez me venir demander, si ma bonne étoile voulait jamais que vous
eussiez besoin de moi. Mais il vous suffira de frapper trois coups à la
petite porte bâtarde. Et quand on aura tiré le judas, vous direz: Jarnac
et Moncontour.
--A merveille, cher ami. Mais à propos de Téligny, savez-vous ce qui se
dit assez couramment?
--Que Téligny est pauvre? Qu'il n'a pour tout apanage que son
intrépidité et son esprit? Que l'amiral eut grand tort de donner sa
fille à un gentilhomme sans fortune?
--On dit cela. Mais on dit aussi autre chose. On, c'est un certain
truand, homme de sac et de corde qui a été employé à plus d'une besogne
et qui a vu beaucoup. On m'a donc affirmé que, la veille du mariage
de Téligny, un gentilhomme de haute envergure se serait présenté chez
l'amiral pour lui dire qu'il aimait sa fille Louise.
--Ce gentilhomme, interrompit Déodat, s'appelle Henri de Guise. Vous
voyez que je connais l'histoire. Oui, c'est vrai. Henri de Guise aimait
Louise de Coligny. Il vint représenter à l'amiral que l'union de la
maison de Guise et de la maison de Châtillon représentée par Coligny
mettrait fin aux guerres religieuses; enfin, l'orgueilleux gentilhomme
plia jusqu'à pleurer devant l'amiral, en le priant de rompre le mariage
projeté et de lui accorder Louise.
--C'est bien cela. Et que répondit l'amiral?
--L'amiral répondit qu'il n'avait qu'une parole et que cette parole
était engagée à Téligny. Il ajouta que d'ailleurs ce mariage était voulu
par sa fille qui, en somme, prétendit-il, était le premier juge en cette
affaire. Henri de Guise partit désespéré. Téligny épousa Louise de
Coligny. Et, de chagrin, Guise se jeta à la tête de Catherine de Clèves,
qu'il vient d'épouser il y a dix mois.
--Laquelle Catherine, assure-t-on, aime partout où elle peut, excepté
chez son mari!
--Elle a un amant, fit Déodat.
--Qui s'appelle?
--Saint-Mégrin. Le connaîtriez-vous?
--Je le connais depuis ce matin. Mais cher ami, laissez-moi vous
apprendre une nouvelle: Henri de Guise est à Paris.
--Vous êtes sûr? s'exclama Déodat, qui tressaillit.
--Je l'ai vu de mes yeux. Et je vous réponds que le bon peuple de Paris
ne lui a pas ménagé les acclamations!
Déodat boucla rapidement son épée, et jeta son manteau sur ses épaules:
--Adieu, fit-il d'un ton bref, soudain redevenu sombre. Laissez-moi vous
embrasser, ajouta-t-il. Je viens de passer une heure de joie paisible
comme j'en ai connu bien peu dans ma vie.
--J'allais vous proposer la fraternelle accolade, répondit le chevalier.
Les deux jeunes gens s'embrassèrent cordialement.
--N'oubliez pas, dit Déodat; l'hôtel Coligny... la petite porte...
--Jarnac et Moncontour. Soyez tranquille, cher ami. Le jour où j'aurai
besoin qu'on vienne se faire tuer près de moi, c'est à vous que je
penserai d'abord.
--Merci! dit simplement Déodat.
Et il s'éloigna en toute hâte. Quant à Pardaillan, son premier soin fut
de courir chez un fripier pour remplacer ses vêtements. Il choisit un
costume de velours gris tout pareil à celui qu'il quittait, avec cette
différence que celui-ci était entièrement neuf. Puis il fixa l'agrafe de
rubis à son chapeau neuf pour y maintenir la plume de coq. Puis il alla
chez le Juif Isaac Ruben pour lui vendre le beau diamant du duc de
Guise, dont il eut cent soixante pistoles.
XIII
UNE CÉRÉMONIE PAÏENNE
Le soir commençait à tomber lorsque Pardaillan revint à la Devinière.
Instinctivement, ses yeux se levèrent vers la petite fenêtre où tant de
fois était apparu le charmant visage de Loïse. Mais la fenêtre était
fermée.
Le chevalier poussa un soupir et se tourna vers le perron de la
Devinière. A gauche de ce perron, il aperçut alors trois gentilshommes
qui, le nez en l'air, semblaient examiner attentivement la maison où
demeurait la Dame en noir.
--Vous dites que c'est bien là, Maurevert? fit l'un d'eux.
--C'est là, comte de Quélus. Au premier, la propriétaire, vieille dame
bigote, sourde et confite en prière. Le deuxième est à moi depuis ce
matin.
--Maugiron, reprit celui qu'on venait d'appeler comte de Quélus,
conçois-tu ces bizarres passions de Son Altesse pour ces petites
bourgeoises?
--Moins que des bourgeoises, Quélus. Lui qui a la cour!...
--Mieux que la cour, Maugiron: il a Margot!
Les deux jeunes gentilshommes éclatèrent de rire et continuèrent
à causer entre eux sans s'occuper de Maurevert, pour lequel ils
cherchaient à peine à déguiser un sentiment de mépris et de crainte.
Maurevert s'était éloigné en disant:
--A ce soir, messieurs!
Quélus et Maugiron allaient en faire autant lorsqu'ils virent se dresser
devant eux un jeune homme qui, avec une politesse glaciale, mit son
chapeau à la main et demanda:
--Messieurs, voulez-vous me faire la grâce de me dire ce que vous
regardiez si attentivement dans cette maison?
Les deux gentilshommes échangèrent un coup d'oeil
--Pourquoi nous posez-vous cette question, monsieur? fit Maugiron avec
hauteur.
--Parce que, dit Pardaillan, cette maison m'appartient.
--Et vous supposez, dit Quélus, que nous aurions envie de Racheter?
--Ma maison n'est pas à vendre, messieurs, fit Pardaillan.
--Alors, que voulez-vous?
--Vous dire simplement ceci: je ne veux pas qu'on regarde ce qui
m'appartient, et surtout qu'on en rie.
--Vous ne voulez pas! s'écria Maugiron avec Colère.
--Viens, fit Quélus. C'est un fou.
--Messieurs, dit Pardaillan toujours impassible, je ne suis pas fou. Je
vous répète que je hais les insolents qui regardent ce qu'ils ne doivent
pas voir...
--Mordieu! Vous allez vous faire couper les oreilles!
--Et que j'ai l'habitude de châtier ceux dont le rire me déplaît, acheva
Pardaillan. Allez rire ailleurs.
--Ah! ah! fit Quélus. Et où diable voulez-vous que nous allions rire?
--Mais, par exemple, dans le petit Pré aux Clercs.
--C'est bien. Et quand?
--Tout de suite, si vous voulez!
--Non pas. Mais demain matin, vers les dix heures, nous y serons, mon
ami et moi. Et vous, Monsieur, tâchez de bien rire ce soir. Car, demain,
vous ne rirez plus.
--J'y tâcherai, messieurs! dit Pardaillan qui salua d'un grand geste de
sa plume de coq...
Quélus et Maugiron s'éloignèrent dans la direction qu'avait déjà prise
Maurevert.
Pardaillan, inquiet et troublé, entra dans la salle de la Devinière, et
s'attabla.
--Que diable faisaient là ces deux étourneaux?... Et l'autre, avec
sa figure d'oiseau de mauvais augure!... Seraient-ils venus là pour
elle?... Par les cornes de tous les enfers! Si cela était!...
Le raisonnement aidant, et aussi un bon flacon de vin d'Anjou,
Pardaillan parvint à se rassurer, et, selon ses habitudes d'observateur,
se mit à regarder autour de lui.
Ce soir-là, il y avait grand remue-ménage dans l'auberge. Les servantes
dressaient le couvert pour une forte tablée dans une pièce voisine.
Maître Landry et ses queux agitaient force casseroles.
--Ah ça! demanda le chevalier à Lubin, qui le servait, il y aura donc
belle et nombreuse société ce soir?
--Oui, monsieur. Et vous m'en voyez tout joyeux.
--Pourquoi joyeux?
--D'abord parce que messieurs les poètes sont fort généreux... ils
boivent bien, et me font boire.
--Ce sont donc des poètes qui vont venir?
--Comme tous les mois, le premier vendredi, monsieur le chevalier.
Ils se réunissent pour dire des poésies qui me feraient rougir, si je
n'étais trop occupé à boire pour écouter.
--Bon. Ensuite?... Ton autre motif de joie?
--Ah oui! Eh bien, c'est que frère Thibaut va venir.
--Le moine? Est-il donc aussi poète?
--Non. Mais... excusez-moi, monsieur le chevalier, voici justement...
une plume rouge...
Et, sans finir sa phrase, Lubin, qui paraissait fort embarrassé, se
précipita au-devant d'un cavalier qui venait d'entrer dans la salle.
Ce cavalier avait une plume rouge à sa toque. Il s'enveloppait
soigneusement de son manteau qu'il relevait jusqu'au nez. Mais, si bien
qu'il dissimulât son visage, Pardaillan aperçut un instant ce visage.
--M. de Cosseins! murmura-t-il.
Cosseins était le capitaine des gardes de Charles IX, c'est-à-dire le
premier personnage militaire du Louvre.
--Qu'est-ce que cette société de poètes dont font partie le capitaine
des gardes et le moine Thibaut? songea le chevalier. Pourquoi est-ce
Lubin cet ancien moine qui a quitté son couvent et qui s'est fait garçon
d'hôtellerie par amour de la bonne chère et non maître Landry qui va
au-devant d'un pareil personnage?
Et, avec une curiosité surexcitée, il suivit des yeux le manège de Lubin
et de Cosseins. Landry, occupé à ses fourneaux dans la rôtisserie,
n'avait pas fait attention au nouveau venu, bien que, de la cuisine
située à gauche de la grande salle, il pût voir par une large baie ce
qui se passait dans l'auberge.
Or, Lubin et le capitaine pénétrèrent dans la salle où les servantes
dressaient le couvert.
--C'est ici qu'aura lieu le banquet, messire poète, fit Lubin en
essayant vainement de dévisager l'homme à la plume rouge.
--Allons plus loin! dit Cosseins.
La salle suivante était vide et donnait dans une quatrième salle
également vide, mais où des sièges étaient préparés.
A gauche de cette salle s'ouvrait un cabinet noir. Cosseins y entra.
--Qu'est-ce que c'est que cette porte? demanda le capitaine.
--Elle ouvre sur l'allée qui longe les quatre salles et aboutit à la
rue.
--Nul ne peut entrer par ici?
Lubin sourit et montra les deux énormes verrous qui maintenaient la
porte massive.
--C'est bien. Où se tiendra le moine?
--Frère Thibaut? Dans la grande salle, devant la porte du banquet. Oh!
personne n'entrera, et vous pourrez à l'aise vous débiter vos sonnets et
vos ballades.
--C'est que, vous comprenez, il y a tant de jaloux qui seraient bien
aises de s'emparer de nos productions!
Cosseins, satisfait sans doute de son inspection, retraversa les salles,
gagna la porte du salon et disparut.
--Que diable va-t-il se passer ce soir à la Devinière? se demanda
Pardaillan.
Le chevalier n'était pas homme à perdre son temps en méditation. Il
connaissait l'hôtellerie de fond en comble.
Il se leva donc sans affectation, appela Pipeau d'un claquement de
langue, et pénétra dans la salle du banquet où trois servantes effarées
achevaient de mettre le couvert. Il passa rapidement, et entra dans la
pièce vide en refermant derrière lui la porte. Puis il atteignit la
pièce où étaient rangés des sièges, et enfin le cabinet noir qui donnait
sur l'allée.
Ce cabinet n'était d'ailleurs qu'une sorte de caveau aux murailles en
pierre humide, et tout tapissé de toiles d'araignées. Il communiquait
avec l'allée par la lourde porte que nous avons signalée, et avec la
pièce aux sièges par une porte percée d'un judas.
Or, ce caveau, c'était l'antichambre des caves de maître Landry. Dans le
fond s'ouvrait une trappe que fermait un couvercle à anneau de fer.
Pardaillan, toujours suivi de son fidèle Pipeau, s'enfonça dans
l'escalier qui descendait aux caves, les visita soigneusement, et,
n'ayant remarqué rien d'anormal, revint s'installer dans le cabinet noir
en laissant ouverte la trappe des caves.
Nous reviendrons dans la grande salle de l'auberge.
Là, vers neuf heures, apparurent trois hommes très enveloppés et portant
à leurs toques des plumes rouges.
Lubin courut au-devant de ces mystérieux personnages et les introduisit
dans la salle du banquet.
Dix minutes plus tard, deux autres cavaliers, puis enfin trois nouveaux,
tous ayant une plume rouge à la toque, entrèrent à la Devinière et
furent conduits par Lubin qui, alors, murmura:
--Huit plumes rouges. Le compte y est!
A ce moment, un moine a barbe blanche, aux yeux sournois, à la figure
rubiconde, franchit à son tour le seuil.
--Frère Thibaut! s'écria Lubin en s'élançant à la rencontre du moine.
--Mon frère, dit celui-ci à voix basse, nos huit poètes sont-ils
arrivés?
--Ils sont là, répondit Lubin.
--Très bien. Veuillez donc m'écouter, mon cher frère. Il s'agit de
choses graves. Vous comprenez. Ce sont des poètes étrangers qui viennent
discuter avec les nôtres.
--Mais, mon frère, comment se fait-il que vous soyez mêlé à des
questions de poésie?
--Frère Lubin, fit sévèrement le moine, si notre révérend et vénérable
abbé, Mgr Sorbin de Sainte-Foi, a permis que vous quittassiez le
couvent pour venir faire ripaille et bombance en cette auberge... Si le
révérend, prenant en pitié votre soif inextinguible, vous a donné une
preuve aussi extraordinaire de sa mansuétude, ce n'est pas qu'il vous
tolère par surcroît le péché mortel de la curiosité! Vous n'avez pas de
questions à poser. Ou sinon, vous rentrez au couvent!
--Miséricorde! Je vous jure, mon frère...
--C'est bien. Maintenant, dressez-moi une petite table là, devant la
porte de cette salle, car je me sens quelque appétit.
--Que vous donnerai-je à dîner, mon cher frère?
--La moindre des choses: une moitié de poularde, une friture de Seine,
un pâté, une omelette et des confitures, avec quatre bouteilles de vin
d'Anjou...
--Le moine s'installa donc devant la porte, de façon que nul ne pût
entrer sans sa permission.
Lorsque Lubin eut apporté sur la table les éléments du repas modeste
demandé par frère Thibaut, celui-ci reprit:
--Maintenant, frère Lubin, écoutez-moi bien. Vous connaissez l'allée qui
aboutit au cabinet noir? Eh bien, vous allez vous mettre en sentinelle à
la porte de cette allée, sur la rue, jusqu'à ce que je vous en relève.
Lubin, qui voyait s'évanouir tous ses rêves gastronomiques et bachiques,
poussa un soupir qui eût attendri un tigre. Mais frère Thibaut ne parut
pas s'en apercevoir.
--Si quelqu'un veut entrer dans l'allée, continua-t-il, vous vous y
opposerez. Si ce quelqu'un persiste, vous pousserez un cri d'alarme.
Allez, mon cher frère, hâtez-vous...
Force fut à Lubin d'obéir.
Alors, frère Thibaut attaqua consciencieusement sa demi-poularde.
La demie de neuf heures sonna. A ce moment, six nouveaux personnages
firent leur entrée dans l'auberge.
--Voici les mécréants! grogna frère Thibaut. Je suis comme frère Lubin,
moi. Je ne comprends pas pourquoi on me force à garder la porte pour des
faiseurs de phébus comme ce Ronsard, ce Baïf, ce Rémy Belleau, ce Jean
Dorât... ce Jodelle et ce Pontus de Thyard!
En grommelant ainsi, frère Thibaut dévisageait successivement les six
poètes et se rangeait pour les laisser entrer dans la salle du banquet.
Il va sans dire que l'arrivée des poètes et leur disparition étaient
passées inaperçues. Et pour se rendre un compte exact de cette scène,
notre lecteur doit se figurer la grande salle de la Devinière pleine de
soldats, d'écoliers, d'aventuriers, de gentilshommes; Ça et là, quelques
ribaudes; au milieu de la salle, un bohémien qui fait des tours de
passe-passe; les éclats de rire, les chansons, les cris des buveurs, le
fracas des pots d'étain et des gobelets qui s'entrechoquent.
Les six poètes de la Pléiade (Joachim du Bellay, le septième, était mort
en 1560) entrèrent donc sans avoir éveillé la moindre curiosité, et
passèrent dans la salle du festin.
Là, Jean Dorât arrêta d'un geste ses confrères, et leur dit;
--Nous voici donc, une fois encore, unis dans la célébration de nos
mystères. Je puis dire que nous sommes ici la fleur de la poésie antique
et moderne, et que jamais assemblée de plus fiers docteurs en l'art
sublime ne fut plus digne de monter au Parnasse pour y saluer les
dieux tutélaires. Je vous ai parlé, il y a huit jours, de ces quelques
étrangers qui désirent assister à la célébration d'un de nos mystères.
--Sont-ce des poètes tragiques? demanda Jodelle.
--Nullement. Et même ils ne sont pas poètes. Mais je réponds que ce sont
d'honnêtes gens. Ils m'ont confié leurs noms sous le sceau du secret.
Maître Ronsard approuve leur admission.
--Mais s'ils nous trahissent? observa Rémy Belleau.
--Ils ont juré le silence, répondit vivement Dorât. D'ailleurs,
messieurs, ils repartent dès demain, il est vraisemblable qu'ils ne
reviendront jamais à Paris.
Pontus de Thyard, qui était mangeur et buveur d'élite, Pontus qu'on
appelait le--Grand Pontus à cause de sa taille herculéenne, Pontus dit
alors:
--Moi, je trouve qu'on dîne de mauvaise humeur et qu'on digère mal
quand...
--Ces nobles étrangers n'assisteront pas à notre agape! interrompit
Dorât.
Alors, les six poètes entonnèrent en choeur une chanson bachique. Et ce
fut aux accents de cette chanson qu'ils firent leur entrée dans la salle
du fond où se trouvaient déjà les huit inconnus aux plumes rouges.
Ils étaient assis sur deux rangées, comme des gens venus au spectacle.
Tous étaient masqués.
Les six poètes eurent l'air de ne pas les avoir vus.
A peine furent-ils entrés que leur chanson bachique se transforma en une
mélopée au rythme bizarre qui devait être une invocation.
En même temps, ils se rangèrent sur un seul rang devant le panneau du
fond de la salle qui faisait vis-à-vis à la porte du cabinet noir par où
on accédait aux caves.
Aussitôt, Jean Dorât ouvrit la porte d'un vaste placard qui occupait
tout le panneau.
Ce placard s'évidait profondément en forme d'alcôve.
Et voici ce que les huit spectateurs virent alors.
Au fond de cette alcôve se dressait une sorte d'autel antique. Cet
autel, qui était en granit rosé, affectait la forme primitive et
rudimentaire des grandes pierres qui, jadis, au temps des mystères,
servaient aux sacrifices. Mais son soubassement était orné de sculptures
et de médaillons; l'un de ces médaillons représentait Phébus ou Apollon,
dieu de la poésie; dans un autre, c'était Cérès, déesse des moissons; un
troisième figurait Mercure, dieu du commerce et des voleurs, en réalité,
dieu de l'ingéniosité.
A gauche et à droite de l'autel, étaient accrochées des tuniques
blanches et des couronnes de feuillage.
Enfin, par un incroyable mais véridique caprice ou peut-être par un
mélange de paganisme et de religion chrétienne, d'où certainement était
banni tout esprit de profanation, ou peut-être enfin par un singulier
oubli, en arrière de l'autel, un peu à gauche, accrochée au mur, très
étonnée sans doute de se trouver là, c'était une enluminure représentant
la Vierge qui écrasait un serpent!...
A peine la porte de l'alcôve fut-elle ouverte que Jean Dorât y entra,
décrocha les tuniques blanches et les couronnes et les tendit à ses
amis. En un instant les six poètes furent habillés comme des prêtres
de quelque temple de Delphes et couronnés de feuillage et de fleurs
entrelacés.
Alors, ils se placèrent à gauche de l'autel, et commencèrent, en grec,
un couplet modulé sur une musique primitive; le couplet terminé, ils
évoluèrent en file et vinrent se placer à droite de l'autel où eut lieu,
sur la même musique, la reprise d'un deuxième couplet, figurant sans
aucun doute l'antistrophe, tandis que le premier avait figuré la
strophe.
Ronsard s'avança vers un brûle-parfum et y jeta le contenu d'une
cassolette qu'il venait de prendre sur l'autel. Aussitôt, une fumée
blanche et légère s'éleva dans les airs, emplissant l'alcôve de la salle
d'une odeur subtile de myrrhe ou de cinname.
Alors, il y eut une reprise en choeur sur une mélopée plus lente. Puis,
tout se fut de nouveau.
Les poètes s'étaient débarrassés de leurs tuniques blanches, mais
avaient gardé sur leurs têtes leurs couronnes de fleurs.
La porte de l'alcôve fut soudain refermée.
Et les poètes, attaquant le chant bachique qui avait servi d'entrée à
cette étrange scène de paganisme, se mirent en file et disparurent dans
la salle du festin, où aussitôt on entendit le choc des verres, le bruit
des conversations et des éclats de rire.
--Voilà de bien grands fous, ou de dignes philosophes! grommela le
chevalier de Pardaillan.
Nos lecteurs n'ont pas oublié, en effet, que le chevalier s'était
introduit dans le cabinet noir, prêt à s'engouffrer dans la trappe de la
cave au moindre danger d'être découvert.
Après la disparition des poètes, les huit hommes masques se levèrent.
--Sacrilège et profanation! gronda l'un d'eux qui ôta son masque.
--L'évoque Sorbin de Sainte-Foi! murmura Pardaillan, qui étouffa une
exclamation de surprise.
--Et l'on m'oblige, moi, reprit Sorbin, à assister à de telles infamies!
Ah! la foi s'en va. L'hérésie nous étouffe! Il n'est que temps
d'agir!...
--Que voulez-vous, monseigneur! s'écria un autre qui retira également
son masque. Dorât est des nôtres. Il nous couvre. Il surveille cette
réunion. Où voulez-vous aller? Chez vous? Dans une heure, nous étions
tous arrêtés. Partout, la prévôté fait bonne surveillance. Ici, nous
sommes en sûreté!
Et, dans celui qui venait de parler ainsi, Pardaillan reconnut Cosseins,
le capitaine des gardes du roi!
Il n'était pas au bout de ses surprises.
Car, les six autres s'étant démasqués à leur tour, il reconnut avec
stupéfaction le duc Henri de Guise et son oncle, le cardinal de
Lorraine!
Quant aux quatre derniers, il ne les connaissait pas.
--Ne nous occupons pas, dit le cardinal de Lorraine, de la comédie de
ces poètes. Plus tard, nous verrons à étouffer cette hérésie nouvelle...
Plus tard, quand nous serons les maîtres. Cosseins, vous avez étudié les
lieux?
--Oui, monseigneur.
--Vous répondez que nous y sommes en sûreté?
--Sur ma tête!
--Eh bien, messieurs, parlons de nos affaires, dit alors le duc de Guise
d'un ton d'autorité. Calmez-vous, monsieur l'évêque, les temps sont
proches. Lorsqu'il y aura sur le trône de France un roi digne de ce
nom, vous prendrez votre revanche. Je vous ai juré que l'hérésie serait
exterminée; vous me verrez à l'oeuvre. Où en sommes-nous? Parlez le
premier, mon oncle.
--Moi, dit le cardinal de Lorraine, j'ai fait les recherches
nécessaires, et je puis maintenant prouver que les Capétiens ont été des
usurpateurs et que ceux qui leur ont succédé n'ont fait que perpétuer
l'usurpation. Par Luther, duc de Lorraine, vous descendez de
Charlemagne, Henri.
--Et vous, maréchal de Tavannes? dit Henri.
--J'ai mille fantassins prêts à marcher.
--Et vous, maréchal de Damville?
Pardaillan tressaillit. Le maréchal de Damville! Celui qu'il avait tiré
des mains des truands! Celui qui lui avait donné Galaor!...
--J'ai quatre mille arquebusiers et trois mille gens d'armes à cheval,
dit Henri de Montmorency. Mais je tiens à rappeler mes conditions.
--Voyez si je les oublie, fit Henri de Guise avec un sourire: votre
frère François saisi, vous devenez le chef de la maison de Montmorency,
et vous avez l'épée de connétable de votre père. Est-ce bien cela?
Henri de Montmorency s'inclina.
Et Pardaillan vit luire dans ses yeux une rapide flamme d'ambition ou de
haine.
--A vous, monsieur de Guitalens! reprit le duc de Guise.
--Moi, en ma qualité de gouverneur de la Bastille, mon rôle m'est tout
tracé. Qu'on m'amèn le prisonnier en question, et je réponds qu'il ne
sortira pas vivant.
Qui était le prisonnier en question?...
--A vous, de Cosseins! dit Henri de Guise.
--Je réponds des gardes du Louvre. Les compagnies sont à moi. Au premier
signal, je le saisis, je le mets dans une voiture et le conduis à M. de
Guitalens!...
--A vous, monsieur Marcel.
--Moi, maître Le Charron m'a supplanté dans mon poste de prévôt des
marchands. Mais j'ai le peuple avec moi. De la Bastille au Louvre, tous
les quarteniers et dizainiers sont prêts à faire marcher leurs hommes
quand je voudrai.
--A vous, monsieur l'évoque.
--Dès demain, dit Sorbin de Sainte-Foi, je commence la grande
prédication contre Charles, protecteur des hérétiques. Dès demain, je
lâche mes prédicateurs, et les chaires de toutes les églises de Paris se
mettent à tonner.
Henri de Guise demeura une minute rêveur.
--Et le duc d'Anjou? Qu'en ferons-nous? demanda tout à coup Tavannes. Et
le duc d'Alençon?
--Les frères du roi! murmura Guise en tressaillant.
--La famille est maudite! répondit âprement Sorbin de Sainte-Foi.
Frappons d'abord à la tête; les membres tombent en pourriture!
--Messieurs, dit alors Henri de Guise, à chaque jour suffit sa tâche.
Nous nous sommes vus. Nous savons maintenant sur quoi nous pouvons
compter pour mener à bien notre grande oeuvre. Messieurs, vous pouvez
compter sur moi... non seulement pour l'action, mais pour ce qui doit
suivre l'action. Un pacte me lie à chacun de vous; je le tiendrai
religieusement. Vous recevrez le mot d'ordre. D'ici là, que chacun
reprenne ses occupations ordinaires. Maintenant, messieurs,
séparons-nous.
Alors, tous, l'un après l'autre, vinrent baiser la main de Guise,
hommage royal que le jeune duc accepta comme une chose vraiment
naturelle.
Puis ils sortirent, en s'espaçant de quelques minutes.
Alors, la trappe de la cave se souleva et la tête de Pardaillan apparut.
Le chevalier était un peu pâle de ce qu'il venait de voir et d'entendre.
C'était un formidable secret qu'il venait de surprendre, un de ces
secrets qui tuent sans rémission. Et Pardaillan, qui n'eût pas tremblé
devant dix truands, Pardaillan qui avait tenu tête à un peuple déchaîné,
Pardaillan frissonna de se sentir maître--ou l'esclave!--d'un tel
secret. Devait-il assister, spectateur impuissant, à la tragédie qui
se préparait? Non! mille fois non! Une haine lui venait contre ces
conspirateurs... Pardaillan n'aimait pas le roi... Charles IX lui était
indifférent.
Quel que fût le roi de France, lui était son propre roi... Mais
vraiment, ces gens lui apparaissaient bien vils! Tous, tous, ils
devaient au roi leurs places, leurs emplois, leurs honneurs... Tous
faisaient partie de sa cour, l'encensaient, l'adulaient! Et par-derrière
ils voulaient le frapper!
Alors, quoi?... Les dénoncer?... Jamais, ah! jamais cela, par exemple!
Il n'était pas l'homme de ces basses besognes.
Ces réflexions passèrent comme un éclair dans l'esprit du chevalier.
Et comme la contemplation n'était guère son fait, il se couvrit
soigneusement le visage de son manteau et s'élança dans l'allée, juste
au moment où Lubin se dirigeait vers lui pour refermer la porte laissée
ouverte par Montmorency.
Lubin, à qui frère Thibaut avait fait la leçon, savait que huit poètes
devaient sortir par l'allée. Il avait compté, tout joyeux à l'idée
d'aller tenir compagnie à frère Thibaut.
--Holà! cria-t-il en apercevant ce neuvième personnage qui dérangeait
son calcul, que faites-vous ici?
Mais la stupéfaction de Lubin se changea instantanément en terreur.
Car il achevait à peine de parler qu'il reçut une violente bourrade,
laquelle l'allongea de tout son long dans l'allée. Pardaillan sauta
lestement par-dessus le gémissant Lubin, et aussitôt il se trouva dans
la rue.
XIV
LE TIGRE A L'AFFÛT
A cette heure-là, l'hôtellerie de la Devinière était fermée. Closes
également les boutiques d'alentour La rue était une solitude enténébrée.
Le silence était profond. Il fallait être un brave et hardi cavalier
pour s'aventurer seul dans les rues, qui dès le couvre-feu, devenaient
le vaste et inextricable domaine des truands, gueux, mauvais garçons,
capons, argotiers et francs bourgeois.
Henri de Montmorency s'était engagé sans hésiter dans la rue
Saint-Denis. Sous son manteau, il tenait a la main une forte dague bien
emmanchée.
Il marchait sans hâte, rasant les maisons à droite dans la direction de
la Seine. Tout à coup, il s'arrêta net s'enfonça dans un angle obscur,
s'immobilisa contre une borne.
A vingt pas, se dirigeant vers lui, il venait de distinguer un groupe
confus qui, l'instant d'après, se dégagea des ténèbres et lui apparut,
composé de quatre personnes.
--Des truands! songea le maréchal de Damville en assurant dans sa main
le manche de sa dague.
Mais non. Ce ne pouvait être une bande de truands. Ces inconnus avaient
cette démarche assurée qui indique des gens en parfaite amitié avec le
guet et leur conscience. Ils causaient et le maréchal entendait leurs
rires étouffés.
--Messieurs messieurs, disait à ce moment l'un d'eux, ne riez pas. Cette
personne a un nom.
--La voix du duc d'Anjou! murmura sourdement Henri de Montmorency.
--Et ce nom, mon prince? reprenait un autre de la bande.
--Dans la rue Saint-Denis, on l'appelle Mme Jeanne, ou la Dame en noir.
--Nom à donner froid au dos!
--J'en conviens, messieurs. Mais qu'importe le nom de la mère si la
fille est jolie. Et peut-on rien voir de plus ravissant que cette petite
Loïse!... Ah! messieurs, vous allez voir la merveille, et je veux...
Mais le maréchal n'écoutait plus.
Le reste se perdit dans un murmure étouffé.
Au nom de Jeanne, il avait violemment tressailli. Au nom de Loïse, il
avait étouffé un rugissement, et, presque sans prendre de précautions,
s'était jeté à la poursuite du duc d'Anjou et de son escorte.
--Jeanne! Loïse!...
Ces deux noms avaient retenti en lui comme un coup de tonnerre. Qu'était
cette Jeanne? Qu'était cette Loïse? Étaient-ce _elles_?... Oh! il
voulait le savoir à tout prix! Dût-il interroger le duc d'Anjou! Dût-il
provoquer le frère du roi!
Un instant, Henri de Montmorency s'arrêta suffoqué. Quoi! seize ans
écoulés! Et ce nom qui pouvait ne pas la désigner, qui s'appliquait
peut-être à une quelconque, ce nom déchaînait en lui la passion qu'il
croyait éteinte.
--Jeanne! Jeanne!
Était-ce donc possible qu'il la revît, qu'il lui parlât! Était-ce
possible que, vivante, elle lui apparût encore, alors qu'il la croyait
morte, alors qu'il espérait avoir étouffé l'amour de jadis sous les
cendres de ses ambitions!
Oui. Il aimait. Il aimait comme autrefois. Plus qu'autrefois
peut-être...
La bande avait pris de l'avance.
En quelques bonds, il la rejoignit.
Et brusquement, une pensée terrible fulgura parmi les pensées
tumultueuses qui assaillaient son esprit, comme un coup de foudre
éclaire soudain un ciel chargé de nuées livides.
--Mais si c'est elle! Si elle est à Paris! Avec sa fille!... Si François
l'apprend!... Si le hasard ou l'enfer les met en présence!... S'il
connaît ma trahison!... Oh! mon frère se dressant devant moi, comme
jadis, là-bas dans la forêt de châtaigniers!... François me demandant
compte de l'imposture!... Que dirai-je?... Que ferai-je?...
Il essuya les grosses gouttes de sueur qui roulaient sur ses tempes. Et
un rire silencieux, un rire terrible résonna, condensa les vapeurs de
vengeance qui montaient à sa tête.
--Je n'attendrai donc pas qu'Henri de Guise soit roi de France pour
devenir le chef de la maison de Montmorency! Et puisque François est de
trop, qu'il meure!...
A ce moment, il vit que la bande s'était arrêtée devant l'hôtellerie de
la Devinière.
Montmorency--ou Damville, si on veut lui donner le nom sous lequel il
était connu,--se colla contre un mur, sous un auvent, et là, presque
chancelant, la respiration rauque, il tâcha de voir, il tâcha
d'entendre...
--Maurevert, la clef! dit la voix du duc d'Anjou.
--La voici, monseigneur!...
--Allons, messieurs!...
Les quatre s'avancèrent vers la porte de la maison qui faisait vis-à-vis
à la Devinière...
--Oh! gronda Henri de Damville, par l'enfer, il faut que je sache!
Il eut un mouvement pour s'élancer.
Mais il s'arrêta court, se renfonça sous son auvent...
Devant la porte, un homme venait de se dresser soudain. Et cet homme
disait sans raillerie, sans colère:
--Par Pilate et Barabbas, messieurs! Vous me forcez à désobéir aux
ordres de monsieur mon père! Que cette faute retombe sur vous seuls!
--Quel est ce maître fou? dit le duc d'Anjou.
--Eh! pardieu, Maugiron, c'est notre homme de tantôt!
--C'est lui-même, ou Dieu me damne! s'écria Maugiron. Ah ça? mon digne
propriétaire, vous montez donc la garde devant votre maison?
--Comme vous voyez, mon digne mignon, répondit Pardaillan. Le jour, la
nuit, je suis toujours là!
--Ça! éclata le duc d'Anjou, finissons-en, monsieur le drôle; ôtez-vous
de là!
--Ah! messieurs, fit Pardaillan d'une voix très calme, en s'adressant
à Quélus et à Maugiron, recommandez donc à votre laquais de se tenir
tranquille, ou il va se faire étriller, comme vous-mêmes, demain matin,
sur le petit Pré aux Clercs, vous allez vous faire estafiler?
--Misérable! rugirent les gentilshommes. Ce n'est pas demain matin,
c'est tout de suite que tu vas mourir.
Pardaillan tira son épée.
Maurevert, sans dire un mot, s'était précipité.
Mais il recula avec un hurlement de douleur et de rage.
Le chevalier avait tiré son épée, de ce grand geste ample et rapide qui
faisait siffler Giboulée dans sa main. La lame décrivit un demi-cercle
flamboyant, s'abattit à revers comme une cravache d'acier, et cingla la
joue de Maurevert. Une longue éraflure sanguinolente marqua une trace
rouge sur cette joue, et Pardaillan, du même coup, tombant en garde, se
prit à dire posément:
--Puisque vous voulez que ce soit tout de suite, je le veux bien, moi!
Mais, par Pilate! que dirait monsieur mon père, s'il me voyait ici? Ah!
monsieur, je suis au désespoir de lui désobéir en vous portant ce coup
de pointe!
Cette fois, ce fut Maugiron qui hurla et recula, le bras droit inerte
laissant tomber son épée.
Quélus, à son tour, s'élança.
--Halte! fit la voix impérieuse du duc d'Anjou.
Le duc écarta vivement Quélus et s'avança, désarmé, jusqu'à Pardaillan,
qui, baissant son épée, en appuya la pointe sur le bout de sa botte.
--Monsieur, dit le duc d'Anjou, je vous tiens pour un brave gentilhomme.
Pardaillan salua jusqu'à terre, mais son oeil ne perdit pas de vue un
instant ses adversaires.
--Vous avez dit tout à l'heure des choses que vous regretteriez
amèrement si vous saviez à qui vous parlez.
--Monsieur, dit Pardaillan, votre politesse me les fait déjà regretter,
quelque basse et indigne que soit la conduite d'un gentilhomme, c'est
aller un peu loin que de le traiter de laquais. Je m'excuse, et vous
m'en voyez tout marri.
La phrase était si équivoque, si ambiguë, que le duc pâlit de honte.
Mais il était résolu à passer outre et à feindre de tenir pour valable
une excuse qui n'était qu'un nouvel affront.
--J'accepte vos excuses, dit-il en nasillant, ce qui lui arrivait quand
il voulait se donner plus de majesté qu'il n'en avait en réalité. Et
maintenant que nous nous sommes expliqués je dois vous dire que j'ai
affaire dans cette maison.
--Ah! ah! Que ne le disiez-vous tout de suite!... Affaire! Diable! Vous
avez affaire ici?
--Affaire d'amour, monsieur!
--Je ne m'en doutais pas, vraiment!
--Vous allez donc nous laisser le passage libre?
--Non! fit tranquillement Pardaillan.
--Ah! prenez garde, monsieur! On dit que la patience du roi est courte.
Celle de son frère est encore plus courte!...
En parlant ainsi, le duc d'Anjou cherchait à redresser sa taille. Car
il était assez petit et atteignait à peine à l'épaule de Pardaillan. Le
chevalier feignit de n'avoir pas compris qu'Henri d'Anjou venait, en
somme, de se nommer. Et, avec ingénuité, il répondit:
--Monsieur, au nom de cette amitié toute neuve dont vous avez bien voulu
m'honorer, je vous supplie de ne pas insister: vous me désobligeriez
cruellement...
La position devenait ridicule, c'est-à-dire terrible pour le duc
d'Anjou. Il pâlit de fureur et, dans un tressaillement de rage, il leva
la main.
Au même instant, il sentit sur sa gorge la pointe de l'épée de
Pardaillan. Les trois gentilshommes jetèrent un cri et, saisissant le
duc, le ramenèrent violemment en arrière.
--Chargeons! dit Quélus.
--Non pas! répondit le duc qui frémissait de honte. Remettons la partie,
messieurs. Maugiron est hors de combat. Maurevert n'y voit plus. Quant
à moi, je ne puis décemment pas me commettre avec ce truand. Rengaine,
Quélus! Rengaine, mon ami, nous reviendrons en nombre.
Et, s'adressant à Pardaillan qui, l'épée en garde, appuyé de la main
gauche à la porte, attendait, immobile, silencieux:
--Au revoir, monsieur. Vous aurez de mes nouvelles...
--Je souhaite qu'elles soient bonnes, monsieur! répondit le chevalier.
L'instant d'après, la bande avait disparu.
Pendant plus d'une heure, Pardaillan demeura à la même place, l'oreille
au guet, l'épée au poing.
Mais la rue demeura dès lors déserte et silencieuse.
Le chevalier, certain qu'il n'y aurait plus de nouvelle attaque, du
moins pour cette nuit, cogna du poing à la porte basse de la Devinière,
se fit ouvrir, et monta à sa chambre.
Alors, sous prétexte de se rassurer encore, il ouvrit sa fenêtre et
plongea sur la chaussée un regard perçant. Mais, de cette hauteur, il
ne voyait plus rien, ou, s'il voyait quelque chose, ce n'était que
la petite fenêtre d'en face vers laquelle ses yeux se trouvèrent
invinciblement ramenés. La fenêtre était d'ailleurs obscure. Loïse et sa
mère dormaient.
Nous devons dire que Pardaillan demeura tout d'abord atterré de ce
qu'il venait de faire. Il avait parfaitement reconnu le duc d'Anjou. Et
maintenant que le feu de l'action était tombé, il comprenait l'énormité
de son acte.
Le frère du roi, héritier de la couronne, était en effet une figure
populaire à Paris.
Pardaillan était badaud comme tout bon Parisien; et le visage du duc
d'Anjou lui était familier. Donc, malgré la nuit, il l'avait reconnu.
Et, comme nous l'avons dit, il en était atterré. Il constata avec
amertume qu'une sorte de fatalité le poussait à se mêler de ce qui ne le
regardait pas, et que, fils dénaturé, rebelle aux voeux sacrés de son
père, il prenait justement le contre-pied de ses sages conseils, que
pourtant il se jurait chaque matin d'observer religieusement.
Finalement, il eut ce haussement d'épaules qui lui était familier et qui
signifiait:
--Allons! le vin est tiré, il faudra bien le boire! Et au surplus, nous
verrons bien!
En attendant, il se promit d'être prudent et de ne pas se rendre le
lendemain au Pré aux Clercs où il avait rendez-vous avec Quélus et
Maugiron.
--J'ai servi de mon mieux l'un de ces gentilshommes, songea-t-il. Quant
à l'autre, je chercherai une occasion de lui rendre raison. Mais quant à
aller au Pré aux Clercs, ce serait me jeter dans les bras des sbires que
le duc d'Anjou ne manquera pas d'aposter et qui me conduiraient tout
droit à la Bastille.
Content d'avoir ainsi arrangé les choses, il se coucha en rêvant à
Loïse.
En bas, dans la rue, le maréchal de Damville avait assisté à toute la
scène sans reconnaître Pardaillan, qu'il avait à peine entrevu dans
cette nuit sombre, il y avait plusieurs mois de cela, et dont il
ignorait le nom comme la figure.
Sans bouger de la place où il s'était immobilisé, il avait vu
l'intervention soudaine du jeune homme, le départ du duc d'Anjou et
de ses acolytes, et enfin la rentrée de Pardaillan à l'auberge de la
Devinière.
Lorsqu'il fut certain que la rue serait désormais paisible, il quitta
son poste d'observation et, longeant les boutiques fermées, vint se
placer devant la maison dans laquelle le duc d'Anjou avait voulu
pénétrer.
Alors la question se posa de nouveau en lui:
--Quelle est cette Jeanne? Quelle est cette Loïse?...
Elles! c'est certain! Coïncidence pour un nom, passe! Mais coïncidence
pour les deux noms! Est-ce possible? Non, non! ce sont elles!... C'est
elle qui est la!... Oh! il faut que je le sache, que je m'en assure!...
Je reviendrai au jour... Oui, mais si, d'ici là, elle disparaît?... Non,
il faut que je demeure ici jusqu'à ce que je sache!...
Ses yeux levés interrogeaient, fouillaient, scrutaient fiévreusement le
visage muet de la maison.
Le jour se leva.
Peu à peu, les boutiques s'ouvrirent; la rue s'anima; les marchands
ambulants passèrent et virent avec étonnement cet homme pâle qui tenait
ses yeux fixés sur la maison...
Henri de Montmorency ne bougeait pas.
Parfois un frisson l'agitait.
Tout à coup, là-haut, une fenêtre s'ouvrit, une tête de femme se montra
l'espace d'une seconde; mais cette seconde avait suffi. Henri de
Montmorency étouffa un cri en reconnaissant Jeanne de Piennes!...
XV
CATHERINE DE MÉDICIS
IL était neuf heures du soir. Dans la maison du pont de bois où nous
avons déjà introduit nos lecteurs; Catherine de Médicis et l'astrologue
Ruggieri attendaient le chevalier de Pardaillan auquel, on s'en
souvient, le Florentin avait donné rendez-vous.
La reine écrivait à une table, tandis que l'astrologue se promenait
à pas lents, venant de temps à autre jeter un coup d'oeil sur ce
que Catherine écrivait, sans chercher d'ailleurs à cacher cette
indiscrétion, mais comme un homme qui a le droit d'être indiscret--ou
qui le prend.
Un monceau de lettres déjà cachetées étaient entassées dans une
corbeille. Et Catherine écrivait toujours. A peine une lettre finie,
elle en commençait une autre.
La prodigieuse activité de cette reine se dépensait ainsi.
C'est ainsi qu'après une lettre de huit pages serrées où elle exposait
à sa fille, la reine d'Espagne, la situation des partis religieux en
France et où elle demandait de décider le roi d'Espagne à intervenir,
elle écrivait à Philibert Delorme, son architecte, pour lui donner des
indications sur le palais des Tuileries; puis elle écrivait à Coligny
en termes caressants pour l'assurer que la paix de Saint-Germain serait
durable; puis elle achevait un billet à maître Jean Dorât; elle écrivait
ensuite au pape, puis au maître de cérémonies pour lui dire d'organiser
une fête. De temps à autre, et sans s'interrompre, elle jetait un mot
bref.
--Ce jeune homme viendra-t-il?
--Certainement. Mais que voulez-vous faire de ce spadassin?
Catherine de Médicis posa la plume, jeta un profond regard sur
l'astrologue et dit:
--J'ai besoin d'hommes, René. De grandes choses sont en l'air. Il me
faut des hommes... et surtout j'ai besoin d'un bon spadassin, comme tu
dis.
--Nous avons Maurevert.
--C'est vrai; mais Maurevert m'inquiète. Il en sait trop long
maintenant. Et puis Maurevert a été touché à son dernier duel. Son bras
a tremblé. Vienne une circonstance tragique, vienne une de ces secondes
terribles où le sort d'un empire repose sur une épée... que cette épée
tremble un millième de seconde... que le coup s'égare... et l'empire
s'écroule peut-être... René, le bras de ce jeune homme ne tremble pas!
--Il sera à nous, rassurez-vous, Cath
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