Gutenberg · eo1.org

← catalogue

Œuvres de Napoléon Bonaparte, Tome IV.

by Emperor of the French Napoleon I · French · Gutenberg #13192 · 935,929 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Œuvres de Napoléon Bonaparte, Tome IV.
    
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States,
you will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.

Title: Œuvres de Napoléon Bonaparte, Tome IV.

Author: Emperor of the French Napoleon I

Editor: C. L. F. Panckoucke


        
Release date: August 15, 2004 [eBook #13192]
                Most recently updated: October 28, 2024

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/13192

Credits: Produced by Robert Connal, Renald Levesque and the Online Distributed
        Proofreading Team from images generously made available by Gallica
        (Bibliothèque nationale de France) at http://gallica.bnf.fr.


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ŒUVRES DE NAPOLÉON BONAPARTE, TOME IV. ***

OEUVRES

DE

NAPOLÉON

BONAPARTE.

TOME QUATRIÈME.

MDCCCXXI.



LIVRE CINQUIÈME.



EMPIRE. 1806.



Munich, le 6 janvier 1806[1].

_Au sénat conservateur._

Sénateurs,

«La paix a été conclue à Presbourg et ratifiée à Vienne entre moi et
l'empereur d'Autriche. Je voulais, dans une séance solennelle, vous en
faire connaître moi-même les conditions; mais ayant depuis long-temps
arrêté, avec le roi de Bavière, le mariage de mon fils le prince Eugène,
avec la princesse Augusta, sa fille, et me trouvant à Munich au moment
où la célébration du mariage devait avoir lieu, je n'ai pu résister au
plaisir d'unir moi-même les jeunes époux qui sont tous deux le modèle de
leur sexe. Je suis, d'ailleurs, bien aise de donner à la maison royale
de Bavière, et à ce brave peuple bavarois, qui, dans cette circonstance,
m'a rendu tant de services et montré tant d'amitié, et dont tes ancêtres
furent constamment unis de politique et de coeurs à la France, cette
preuve de ma considération et de mon estime particulière.

Le mariage aura lieu le 15 janvier. Mon arrivée au milieu de mon peuple
sera donc retardée de quelques jours; ces jours paraîtront longs à mon
coeur; mais après avoir été sans cesse livré aux devoirs d'un soldat,
j'éprouve un tendre délassement à m'occuper des détails et des devoirs
d'un père de famille. Mais ne voulant point retarder davantage la
publication du traité de paix, j'ai ordonné, en conséquence de nos
statuts constitutionnels, qu'il vous fût communiqué sans délai, pour
être ensuite publié comme loi de l'empire.

NAPOLÉON.

[Note 1: A compter du 1er janvier 1806, le calendrier républicain a
été supprimé par une loi.]



Munich, le 12 janvier 1806.

_Au sénat conservateur._

Sénateurs,

«Le sénatus-consulte organique du 18 floréal an 12 a pourvu à tout ce
qui était relatif à l'hérédité de la couronne impériale en France.

«Le premier statut constitutionnel de notre royaume d'Italie, en date du
19 mars 1805, a fixé l'hérédité de cette couronne dans notre descendance
directe et légitime, soit naturelle, soit adoptive[2].

«Les dangers que nous avons courus au milieu de la guerre, et qui se
sont encore exagérés chez nos peuples d'Italie, ceux que nous pouvons
courir en combattant les ennemis qui restent encore à la France, leur
font concevoir de vives inquiétudes: ils ne jouissent pas de la sécurité
que leur offre la modération et la libéralité de nos lois, parce que
leur avenir est encore incertain.

«Nous avons considéré comme un de nos premiers devoirs de faire cesser
ces inquiétudes.

«Nous nous sommes en conséquence déterminé à adopter comme notre fils le
prince Eugène, archi-chancelier d'état de notre empire, et vice-roi de
notre royaume d'Italie. Nous l'avons appelé, après nous et nos enfans
naturels et légitimes, au trône d'Italie, et nous avons statué qu'à
défaut, soit de notre descendance directe, légitime et naturelle, soit
de la descendance du prince Eugène, notre fils, il appartiendra au
parent le plus proche de celui des princes de notre sang, qui, le cas
arrivant, se trouvera alors régner en France.

«Nous avons jugé de notre dignité que le prince Eugène jouisse de tous
les honneurs attachés à notre adoption, quoiqu'elle ne lui donne des
droits que sur la couronne d'Italie; entendant que dans aucun cas, ni
dans aucune circonstance, notre adoption ne puisse autoriser ni lui, ni
ses descendans, à élever des prétentions sur la couronne de France,
dont la succession est irrévocablement réglée par les constitutions de
l'empire.

«L'histoire de tous les siècles nous apprend que l'uniformité des lois
nuit essentiellement à la force et à la bonne organisation des empires,
lorsqu'elle s'étend au-delà de ce que permettent, soit les moeurs des
nations, soit les considérations géographiques.

«Nous nous réservons, d'ailleurs, de faire connaître par des
dispositions ultérieures les liaisons que nous entendons qu'il existe
après nous, entre tous les états fédératifs de l'empire français. Les
différentes parties indépendantes entre elles, ayant un intérêt commun,
doivent avoir un lien commun.

«Nos peuples d'Italie accueilleront avec des transports de joie les
nouveaux témoignages de notre sollicitude; ils verront un garant de la
félicité dont ils jouissent, dans la permanence du gouvernement de ce
jeune prince, qui, dans des circonstances si orageuses, et surtout dans
ces premiers momens si difficiles pour les hommes même expérimentés, a
su gouverner par l'amour, et faire chérir nos lois.

«Il nous a offert un spectacle dont tous les instans nous ont vivement
intéressés. Nous l'avons vu mettre en pratique, dans des circonstances
nouvelles, les principes que nous nous étions étudié à inculquer dans
son esprit et dans son coeur, pendant tout le temps où il a été sous nos
yeux. Lorsqu'il s'agira de défendre nos peuples d'Italie, il se montrera
également digne d'imiter et de renouveler ce que nous pouvons avoir fait
de bien dans l'art si difficile des batailles.

«Au même moment où nous avons ordonné que notre quatrième statut
constitutionnel fût communiqué aux trois collèges d'Italie, il nous a
paru indispensable de ne pas différer un instant à vous instruire des
dispositions qui assoient la prospérité et la durée de l'empire sur
l'amour et l'intérêt de toutes les nations qui le composent. Nous avons
aussi été persuadés que tout ce qui est pour nous un sujet de bonheur et
de joie, ne saurait être indifférent ni à vous, ni à mon peuple.»

NAPOLÉON.

[Note 2: Art. 2. La couronne d'Italie est héréditaire dans sa
descendance directe et légitime, soit naturelle, soit adoptive, de mâle
en mâle, et à l'exclusion perpétuelle des femmes et de leur descendance,
sans néanmoins que son droit d'adoption puisse s'étendre sur une autre
personne, qu'un citoyen de l'empire français ou du royaume d'Italie
(_Statut constitutionnel du royaume d'Italie_, 19 mars 1805).]



Paris, le 2 mars 1806.

_Discours prononcé par l'empereur à l'ouverture du corps législatif._

«Messieurs les députés des départemens au corps législatif, messieurs
les tribuns et les membres de mon conseil d'état, depuis votre dernière
session, la plus grande partie de l'Europe s'est coalisée avec
l'Angleterre. Mes armées n'ont cessé de vaincre que lorsque je leur ai
ordonné de ne plus combattre. J'ai vengé les droits des états faibles,
opprimés par les forts. Mes alliés ont augmenté en puissance et en
considération; mes ennemis ont été humiliés et confondus; la maison de
Naples a perdu sa couronne sans retour; la presqu'île de l'Italie toute
entière fait partie du grand empire. J'ai garanti, comme chef suprême,
les souverains et les constitutions qui en gouvernent les différentes
parties.

«La Russie ne doit le retour des débris de son armée, qu'au bienfait de
la capitulation que je lui ai accordée. Maître de renverser le trône
impérial d'Autriche, je l'ai raffermi. La conduite du cabinet de Vienne
sera telle, que la postérité ne me reprochera pas d'avoir manqué de
prévoyance. J'ai ajouté une entière confiance aux protestations qui
m'ont été faites par son souverain. D'ailleurs, les hautes destinées de
ma couronne ne dépendent pas des sentimens et des dispositions des
cours étrangères. Mon peuple maintiendra toujours ce trône à l'abri
des efforts de la haine et de la jalousie; aucun sacrifice ne lui sera
pénible pour assurer ce premier intérêt de la patrie.

«Nourri dans les camps, et dans des camps toujours triomphans, je dois
dire cependant que, dans ces dernières circonstances, mes soldats ont
surpassé mon attente; mais il m'est doux de déclarer aussi que mon
peuple a rempli tous ses devoirs. Au fond de la Moravie, je n'ai
pas cessé un instant d'éprouver les effets de son amour et de son
enthousiasme. Jamais il ne m'en a donné des marques qui aient pénétré
mon coeur de plus douces émotions. Français! je n'ai pas été trompé dans
mon espérance. Votre amour, plus que l'étendue et la richesse de votre
territoire, fait ma gloire. Magistrats, prêtres, citoyens, tous se sont
montrés dignes des hautes destinées de cette belle France, qui, depuis
deux siècles, est l'objet des ligues et de la jalousie de ses voisins.

«Mon ministre de l'intérieur vous fera connaître les événemens qui se
sont passés dans le cours de l'année. Mon conseil-d'état vous présentera
des projets de lois pour améliorer les différentes branches de
l'administration. Mes ministres des finances et du trésor public vous
communiqueront les comptes qu'ils m'ont rendus, vous y verrez l'état
prospère de nos finances. Depuis mon retour, je me suis occupé sans
relâche de rendre à l'administration ce ressort et cette activité qui
portent la vie jusqu'aux extrémités de ce vaste empire. Mon peuple
ne supportera pas de nouvelles charges, mais il vous sera proposé de
nouveaux développemens au système des finances, dont les bases ont été
posées l'année dernière. J'ai l'intention de diminuer les impositions
directes qui pèsent uniquement sur le territoire, en remplaçant une
partie de ces charges par des perceptions indirectes.

«Les tempêtes nous ont fait perdre quelques vaisseaux après un combat
imprudemment engagé. Je ne saurais trop me louer de la grandeur d'âme et
de l'attachement que le roi d'Espagne a montrés dans ces circonstances
pour la cause commune. Je désire la paix avec l'Angleterre. De mon
côté, je n'en retarderai jamais le moment. Je serai toujours prêt à la
conclure, en prenant pour base les stipulations du traité d'Amiens.
Messieurs les députés du corps législatif, l'attachement que vous m'avez
montré, la manière dont vous m'avez secondé dans les dernières sessions
ne me laissent point de doute sur votre assistance. Rien ne vous sera
proposé qui ne soit nécessaire pour garantir la gloire et la sûreté de
mes peuples.»

NAPOLÉON.



Au palais des Tuileries, le 15 mars 1806.

_Acte impérial._

Napoléon, par la grâce de Dieu et les constitutions, empereur des
Français et roi d'Italie, à tous ceux gui les présentes verront salut:

LL. MM. les rois de Prusse et de Bavière nous ayant cédé respectivement
les duchés de Clèves et de Berg dans toute leur souveraineté,
généralement avec tous droits, titres et prérogatives qui ont été de
tous temps attachés à la possession de ces deux duchés, ainsi qu'ils ont
été possédés par eux, pour en disposer en faveur d'un prince à notre
choix, nous avons transmis lesdits duchés, droits, titres, prérogatives,
avec la pleine souveraineté, ainsi qu'ils nous ont été cédés, et
les transmettons par la présente au prince Joachim, notre très-cher
beau-frère, pour qu'il les possède pleinement et dans toute leur
étendue, en qualité de duc de Clèves et de Berg, et les transmette
héréditairement à ses descendans mâles naturels et légitimes, d'après
l'ordre de primogéniture, avec exclusion perpétuelle du sexe féminin et
de sa descendance.

Mais si, ce que Dieu veuille prévenir, il n'existait plus de descendant
mâle, naturel et légitime dudit prince Joachim, notre beau-frère, les
duchés de Clèves et de Berg passeront avec tous droits, titres et
prérogatives, à nos descendans mâles, naturels et légitimes, et s'il
n'en existe plus, aux descendans de notre frère le prince Joseph, et à
défaut d'eux, aux descendans de notre frère le prince Louis, sans que
dans aucun cas lesdits duchés de Clèves et de Berg puissent être réunis
à notre couronne impériale.

Comme nous avons été particulièrement déterminés au choix que nous avons
fait de la personne du prince Joachim, notre beau-frère, parce que nous
connaissons ses qualités distinguées, et que nous étions assuré des
avantages qui doivent en résulter pour les habitans des duchés de Berg
et de Clèves, nous avons la ferme confiance qu'ils se montreront dignes
de la grâce de leur nouveau prince, en continuant de jouir de la bonne
réputation acquise sous leur ancien prince, par leur fidélité et
attachement, et qu'ils mériteront par là notre grâce et notre protection
impériale.

NAPOLÉON.



Au palais des Tuileries, le 30 mars 1806.

_Message au sénat conservateur._

Sénateurs,

«Nous avons chargé notre cousin, l'archi-chancelier de l'empire, de vous
donner connaissance, pour être transcrits sur vos registres: 1°. Des
statuts qu'en vertu de l'article 14 de l'acte des constitutions de
l'empire, en date du 28 floréal an 12, nous avons jugé convenable
d'adopter: ils forment la loi de notre famille impériale. 2°. De la
disposition que nous avons faite du royaume de Naples et de Sicile, des
duchés de Berg et de Clèves, du duché de Guastalla et de la principauté
de Neufchâtel, que différentes transactions politiques ont mis entre
nos mains. 3°. De l'accroissement de territoire que nous avons trouvé à
propos de donner, tant à notre royaume d'Italie, en y incorporant tous
les états vénitiens, qu'à la principauté de Lucques.

«Nous avons jugé, dans ces circonstances, devoir imposer plusieurs
obligations, et faire supporter plusieurs charges à notre couronne
d'Italie, au roi de Naples et au prince de Lucques. Nous avons ainsi
trouvé moyen de concilier les intérêts et la dignité de notre trône, et
le sentiment de notre reconnaissance pour les services qui nous ont été
rendus dans la carrière civile et dans la carrière militaire. Quelle
que soit la puissance à laquelle la divine Providence et l'amour de nos
peuples nous aient élevé, elle est insuffisante pour récompenser tant
de braves, et pour reconnaître les nombreux témoignages de fidélité
et d'amour qu'ils ont donnés à notre personne. Vous remarquerez dans
plusieurs des dispositions qui vous seront communiquées, que nous ne
nous sommes pas uniquement abandonné aux sentimens affectueux dont nous
étions pénétré, et au bonheur de faire du bien à ceux qui nous ont si
bien servi: nous avons été principalement guidé par la grande pensée de
consolider l'ordre social et notre trône qui en est le fondement et la
base, et de donner des centres de correspondance et d'appui à ce grand
empire; elle se rattache à nos pensées les plus chères, à celle à
laquelle nous avons dévoué notre vie entière, la grandeur et la
prospérité de nos peuples.»

NAPOLÉON.



Au palais des Tuileries, le 30 mars 1806.

_Préambule de l'acte constitutif de la famille impériale._

Napoléon, par la grâce de Dieu et les constitutions de l'état, empereur
des Français et roi d'Italie, à tous présens et à venir, salut:

L'article 14 de l'acte des constitutions du 28 floréal an 12, porte que
nous établirons par des statuts auxquels nos successeurs seront tenus
de se conformer, les devoirs des individus de tout sexe, membres de
la maison impériale, envers l'empereur. Pour nous acquitter de cette
importante obligation, nous avons considéré dans son objet et dans ses
conséquences la disposition dont il s'agit, et nous avons pesé les
principes sur lesquels doit reposer le statut constitutionnel qui
formera la loi de notre famille. L'état des princes appelés à régner sur
ce vaste empire et à le fortifier par des alliances, ne saurait être
absolument le même que celui des autres Français. Leur naissance, leur
mariage, leur décès, les adoptions qu'ils pourraient faire, intéressent
la nation toute entière, et influent plus ou moins sur ses destinées;
comme tout ce qui concerne l'existence sociale de ces principes
appartient plus au droit politique qu'au droit civil, les dispositions
de celui-ci ne peuvent leur être appliquées qu'avec les modifications
déterminées par la raison d'état; et si cette raison d'état leur impose
des obligations dont les simples citoyens sont affranchis, ils doivent
les considérer comme une conséquence nécessaire de cette haute dignité
à laquelle ils sont élevés, et qui les dévoue sans réserve aux grands
intérêts de la patrie et à la gloire de notre maison. Des actes aussi
importans que ceux qui constatent l'état civil de la maison impériale,
doivent être reçus dans les formes les plus solennelles; la dignité du
trône l'exige, et il faut d'ailleurs rendre toute surprise impossible.

En conséquence, nous avons jugé convenable de confier à notre cousin
l'archi-chancelier de l'empire, le droit de remplir exclusivement,
par rapport à nous et aux princes et princesses de notre maison, les
fonctions attribuées par les lois aux officiers de l'état civil. Nous
avons aussi commis à l'archi-chancelier le soin de recevoir le testament
de l'empereur et le statut qui fixera le douaire de l'impératrice. Ces
actes, ainsi que ceux de l'état civil, tiennent de si près à la maison
impériale et à l'ordre politique, qu'il est impossible de leur appliquer
exclusivement les formes ordinairement employées pour les contrats et
pour les dispositions de dernière volonté.

Après avoir réglé l'état des princes et princesses de notre sang, notre
sollicitude devait se porter sur l'éducation de leurs enfans; rien de
plus important que d'écarter d'eux, de bonne heure, les flatteurs qui
tenteraient de les corrompre; les ambitieux qui, par des complaisances
coupables, pourraient capter leur confiance, et préparer à la nation des
souverains faibles, sous le nom desquels ils se promettraient un jour de
régner. Le choix des personnes chargées de l'éducation des enfans des
princes et princesses de la maison impériale doit donc être réservé à
l'empereur. Nous avons ensuite considéré les princes et princesses dans
les actions communes de la vie. Trop souvent la conduite des princes a
troublé le repos des peuples, et produit des déchiremens dans l'état.
Nous devons armer les empereurs qui régneront après nous, de tout le
pouvoir nécessaire pour prévenir ces malheurs dans leur cause éloignée,
pour les arrêter dans leurs progrès, pour les étouffer lorsqu'ils
éclatent. Nous avons aussi pensé que les princes de l'empire, titulaires
des grandes dignités, étant appelés par leurs éminentes prérogatives
à servir d'exemple au reste de nos sujets, leur conduite devait, à
plusieurs égards, être l'objet de notre particulière sollicitude. Tant
de précautions seraient sans doute inutiles, si les souverains qui sont
destinés à s'asseoir un jour sur le trône impérial, avaient, comme nous,
l'avantage de ne voir autour d'eux que des parens dévoués à leur service
et au bonheur des peuples, que des grands, distingués par un attachement
inviolable à leur personne; mais notre prévoyance doit se porter sur
d'autres temps, et notre amour pour la patrie nous presse d'assurer,
s'il se peut, aux Français, pour une longue suite de siècles, l'état de
gloire et de prospérité où, avec l'aide de Dieu, nous sommes parvenu à
les placer.

A ces causes, nous avons décrété et décrétons le présent statut, auquel,
en exécution de l'article 14 de l'acte des constitutions de l'empire, du
28 floréal an 12, nos successeurs seront tenus de se conformer.

NAPOLÉON.



Au palais des Tuileries, le 30 mars 1806.

_Acte impérial_.

Les intérêts de notre peuple, l'honneur de notre couronne, et la
tranquillité du continent de l'Europe, voulant que nous assurions d'une
manière stable et définitive le sort des peuples de Naples et de Sicile
tombés en notre pouvoir par le droit de conquête, et faisant d'ailleurs
partie du grand empire, nous avons déclaré et déclarons par les
présentes, reconnaître pour roi de Naples et de Sicile, notre frère bien
aimé Joseph Napoléon, grand-électeur de France. Cette couronne sera
héréditaire par ordre de primogéniture dans sa descendance masculine,
légitime et naturelle. Venant à s'éteindre, ce que Dieu ne veuille, sa
dite descendance, nous prétendons y appeler nos enfans mâles, légitimes
et naturels, par ordre de primogéniture, et à défaut de nos enfans
mâles, légitimes et naturels, ceux de notre frère Louis et de
sa descendance masculine, légitime et naturelle, par ordre de
primogéniture; nous réservant, si notre frère Joseph Napoléon venait
à mourir de notre vivant, sans laisser d'enfans mâles, légitimes et
naturels, le droit de désigner, pour succéder à ladite couronne, un
prince de notre maison, ou même d'y appeler un enfant adoptif, selon
que nous le jugerons convenable pour l'intérêt de nos peuples et pour
l'avantage du grand système que la divine Providence nous a destiné à
fonder.

Nous instituons dans ledit royaume de Naples et de Sicile six grands
fiefs de l'empire, avec le titre de duché et les mêmes avantages et
prérogatives que ceux qui sont institués dans les provinces vénitiennes
réunies à notre couronne d'Italie, pour être, lesdits duchés, grands
fiefs de l'empire, à perpétuité, et le cas échéant, à notre nomination
et à celle de nos successeurs. Tous les détails de la formation desdits
fiefs sont remis aux soins de notre dit frère Joseph Napoléon.

Nous nous réservons sur ledit royaume de Naples et de Sicile, la
disposition d'un million de rentes pour être distribué aux généraux,
officiers et soldats de notre armée qui ont rendu le plus de services
à la patrie et au trône, et que nous désignerons à cet effet, sous
la condition expresse de ne pouvoir, lesdits généraux, officiers ou
soldats, avant l'expiration de dix années, vendre ou aliéner lesdites
rentes qu'avec notre autorisation.

Le roi de Naples sera à perpétuité grand dignitaire de l'empire, sous
le titre de grand-électeur; nous réservant toutefois, lorsque nous le
jugerons convenable, de créer la dignité de prince vice-grand-électeur.

Nous entendons que la couronne de Naples et de Sicile, que nous plaçons
sur la tête de notre frère Joseph Napoléon et de ses descendans,
ne porte atteinte en aucune manière que ce soit à leurs droits de
succession au trône de France. Mais il est également dans notre volonté
que les couronnes, soit de France, soit d'Italie, soit de Naples et de
Sicile, ne puissent jamais être réunies sur la même tête.

NAPOLÉON.



Au palais des Tuileries, le 30 mars 1806.

_Acte impérial._

Napoléon, par la grâce de Dieu et les constitutions, empereur des
Français et roi d'Italie, à tous présens et à venir, salut:

La principauté de Guastalla étant à notre disposition, nous en avons
disposé, comme nous en disposons par les présentes, en faveur de la
princesse Pauline, notre bien-aimée soeur, pour en jouir, en toute
propriété et souveraineté, sous le titre de princesse et duchesse de
Guastalla.

Nous entendons que le prince Borghèse, son époux, porte le titre de
prince et duc de Guastalla; que cette principauté soit transmise,
par ordre de primogéniture, à la descendance masculine, légitime et
naturelle de notre soeur Pauline; et, à défaut de ladite descendance
masculine, légitime et naturelle, nous nous réservons de disposer de la
principauté de Guastalla, à notre choix, et ainsi que nous le jugerons
convenable pour le bien de nos peuples, et pour l'intérêt de notre
couronne.

Nous entendons toutefois que le cas arrivant où ledit prince Borghèse
survivrait à son épouse, notre soeur, la princesse Pauline, il ne cesse
pas de jouir personnellement et sa vie durant, de ladite principauté.

NAPOLÉON.



Au palais des Tuileries, le 30 mars 1806.

_Acte impérial._

Voulant donner à notre cousin le maréchal Berthier, notre grand-veneur
et notre ministre de la guerre, un témoignage de notre bienveillance
pour l'attachement qu'il nous a montré, et la fidélité et le talent
avec lesquels il nous a constamment servi, nous avons résolu de lui
transférer, comme en effet, nous lui transférons par les présentes, la
principauté de Neufchâtel avec le titre de prince et duc de Neufchâtel,
pour la posséder en toute propriété et souveraineté, telle qu'elle nous
a été cédée par S.M. le roi de Prusse. Nous entendons qu'il transmettra
ladite principauté à ses enfans mâles, légitimes et naturels, par ordre
de primogéniture, nous réservant, si sa descendance masculine légitime
et naturelle venait à s'éteindre, ce que Dieu ne veuille, de transmettre
ladite principauté aux mêmes titres et charges, à notre choix, et ainsi
que nous le croirons convenable pour le bien de nos peuples et l'intérêt
de notre couronne. Notre cousin le maréchal Berthier prêtera en nos
mains, et en sa dite qualité de prince et duc de Neufchâtel, le serment
de nous servir en bon et loyal sujet. Le même serment sera prêté
à chaque vacance par ses successeurs. Nous ne doutons pas qu'ils
n'héritent de ses sentimens pour nous, et qu'ils nous portent, ainsi
qu'à nos descendans, le même attachement et la même fidélité. Nos
peuples de Neufchâtel mériteront, par leur obéissance envers leur
nouveau souverain, la protection spéciale qu'il est dans notre intention
de leur accorder constamment.

NAPOLÉON.



Paris, le 21 avril 1806.

_Copie d'une note remise par Napoléon, lui-même, à M. Talleyrand,
ministre des relations extérieures._

Faire un nouvel état au nord de l'Allemagne, qui soit dans les intérêts
de la France; qui garantisse la Hollande et la Flandre contre la Prusse,
et l'Europe contre la Russie.

Le noyau serait le duché de Berg, le duché de Clèves, Hesse-Darmstadt,
etc., etc.: chercher, en outre, dans les entours tout ce qui pourrait y
être incorporé, pour pouvoir former un million ou douze cent mille âmes.

Y joindre, si l'on veut, le Hanovre.

Y joindre, dans la perspective, Hambourg, Bremen, Lubeck.

Donner la statistique de ce nouvel état.

Cela fait, considérer l'Allemagne comme divisée en huit états: Bavière,
Bade, Wurtemberg, et le nouvel état; ces quatre, dans les intérêts de la
France.

L'Autriche, la Prusse, la Saxe, Hesse-Cassel, dans les quatre autres.

D'après cette division, supposez qu'on détruise la constitution
germanique, et qu'on annule, au profit des huit grands états, les
petites souverainetés, il faut faire un calcul statistique pour savoir
si les quatre états qui sont dans les intérêts de la France perdront ou
gagneront plus à cette destruction, que les quatre états qui n'y sont
pas.

Un rapport sur ces deux objets, dimanche matin.

NAPOLÉON.

_Nota._ Le dimanche était le 23 d'avril.



Paris, le 5 juin 1806.

_Réponse de l'empereur à un discours de l'ambassadeur de la
Porte-Ottomane._

Monsieur l'ambassadeur, votre mission m'est agréable. Les assurances que
vous me donnez des sentimens du sultan Sélim, votre maître, vont à mon
coeur. Un des plus grands, des plus précieux avantages que je veux
retirer des succès qu'ont obtenus mes armes, c'est de soutenir et
d'aider le plus utile comme le plus ancien de mes alliés. Je me plais à
vous en donner publiquement et solennellement l'assurance. Tout ce
qui arrivera d'heureux ou de malheureux aux Ottomans, sera heureux ou
malheureux pour la France. Monsieur l'ambassadeur, transmettez ces
paroles au sultan Sélim; qu'il s'en souvienne toutes les fois que mes
ennemis, qui sont aussi les siens, voudront arriver jusqu'à lui. Il ne
peut jamais rien avoir à craindre de moi; uni avec moi, il n'aura jamais
à redouter la puissance d'aucun de ses ennemis.



Paris, le 5 juin 1806.

_Réponse de l'empereur à une députation du corps législatif hollandais._

Messieurs les représentans du peuple batave,

J'ai toujours regardé comme le premier intérêt de ma couronne de
protéger votre patrie. Toutes les fois que j'ai dû intervenir dans vos
affaires intérieures, j'ai d'abord été frappé des inconvéniens attachés
à la forme incertaine de votre gouvernement. Gouvernés par une assemblée
populaire, elle eût été influencée par les intrigues, et agitée par les
puissances voisines. Gouvernés par une magistrature élective, tous les
renouvellemens de cette magistrature eussent été des momens de crise
pour l'Europe, et le signal de nouvelles guerres maritimes. Tous
ces inconvéniens ne pouvaient être parés que par un gouvernement
héréditaire. Je l'ai appelé dans votre patrie par mes conseils, lors
de l'établissement de votre dernière constitution; et l'offre que vous
faites de la couronne de Hollande au prince Louis, est conforme aux
vrais intérêts de votre patrie, aux miens, et propre à assurer le repos
général de l'Europe. La France a été assez généreuse pour renoncer à
tous les droits que les événemens de la guerre lui avaient donnés sur
vous; mais je ne pouvais confier les places fortes qui couvrent ma
frontière du Nord à la garde d'une main infidèle, ou même douteuse.

Messieurs les représentans du peuple batave, j'adhère au voeu de
LL.HH.PP. Je proclame roi de Hollande le prince Louis. Vous, prince,
régnez sur ces peuples; leurs pères n'acquirent leur indépendance que
par les secours constans de la France. Depuis, la Hollande fut l'alliée
de l'Angleterre; elle fut conquise; elle dut encore à la France son
existence. Qu'elle vous doive donc des rois qui protègent ses libertés,
ses lois et sa religion. Mais ne cessez jamais d'être Français. La
dignité de connétable de l'empire sera possédée par vous et vos
descendans: elle vous retracera les devoirs que vous avez à remplir
envers moi, et l'importance que j'attache à la garde des places fortes
qui garantissent le nord de mes états, et que je vous confie. Prince,
entretenez parmi vos troupes cet esprit que je leur ai vu sur les champs
de bataille. Entretenez dans vos nouveaux sujets des sentimens d'union
et d'amour pour la France. Soyez l'effroi des méchans et le père des
bons: c'est le caractère des grands rois.

NAPOLÉON.



Au palais de Saint-Cloud, le 5 juin 1806.

_Message au sénat conservateur._

Sénateurs,

Nous chargeons notre cousin l'archichancelier de l'empire de vous faire
connaître, qu'adhérant au voeu de leurs hautes puissances, nous avons
proclamé le prince Louis Napoléon, notre bien aimé frère, roi de
Hollande, pour ladite couronne être héréditaire en toute souveraineté,
par ordre de primogéniture, dans sa descendance naturelle, légitime et
masculine; notre intention étant en même temps que le roi de Hollande et
ses descendans conservent la dignité de connétable de l'empire. Notre
détermination dans cette circonstance nous a paru conforme aux intérêts
de nos peuples. Sous le point de vue militaire, la Hollande possédant
toutes les places fortes qui garantissent notre frontière du Nord, il
importait à la sûreté de nos états que la garde en fût confiée à des
personnes sur l'attachement desquelles nous ne pussions concevoir aucun
doute. Sous le point de vue commercial, la Hollande étant située à
l'embouchure des grandes rivières qui arrosent une partie considérable
de notre territoire, il fallait que nous eussions la garantie que le
traité de commerce que nous conclurons avec elle serait fidèlement
exécuté, afin de concilier les intérêts de nos manufactures et de notre
commerce avec ceux du commerce de ces peuples. Enfin, la Hollande est le
premier intérêt politique de la France. Une magistrature élective aurait
eu l'inconvénient de livrer fréquemment ce pays aux intrigues de nos
ennemis, et chaque élection serait devenue le signal d'une guerre
nouvelle.

Le prince Louis, n'étant animé d'aucune ambition personnelle, nous a
donné une preuve de l'amour qu'il nous porte, et de son estime pour les
peuples de Hollande, en acceptant un trône qui lui impose de si grandes
obligations.

L'archichancelier de l'empire d'Allemagne, électeur de Ratisbonne et
primat de Germanie, nous ayant fait connaître que son intention était
de se donner un coadjuteur, et que, d'accord avec ses ministres et les
principaux membres de son chapitre, il avait pensé qu'il était du bien
de la religion et de l'empire germanique qu'il nommât à cette place
notre oncle et cousin le cardinal Fesch, notre grand aumônier et
archevêque de Lyon, nous avons accepté ladite nomination au nom dudit
cardinal. Si cette détermination de l'électeur archichancelier de
l'empire germanique est utile à l'Allemagne, elle n'est pas moins
conforme à la politique de la France.

Ainsi, le service de la patrie appelle loin de nous nos frères et nos
enfans; mais le bonheur et les prospérités de nos peuples composent
aussi nos plus chères affections.

NAPOLÉON.



Au palais de Saint-Cloud, le 5 juin 1806.

_Message au sénat conservateur._

Sénateurs, les duchés de Bénévent et de Ponte-Corvo étaient un sujet
de litige entre le roi de Naples et la cour de Rome: nous avons jugé
convenable de mettre un terme à ces difficultés, en érigeant ces duchés
en fiefs immédiats de notre empire. Nous avons saisi cette occasion
de récompenser les services qui nous ont été rendus par notre grand
chambellan et ministre des relations extérieures, Talleyrand, et par
notre cousin le maréchal de l'empire, Bernadotte. Nous n'entendons pas
cependant, par ces dispositions, porter aucune atteinte aux droits
du roi de Naples et de la cour de Rome, notre intention étant de les
indemniser l'un et l'autre. Par cette mesure, ces deux gouvernemens,
sans éprouver aucune perte, verront disparaître les causes de
mésintelligence qui, en différens temps, ont compromis leur
tranquillité, et qui, encore aujourd'hui, sont un sujet d'inquiétude
pour l'un et pour l'autre de ces états, et surtout pour le royaume de
Naples, dans le territoire duquel ces deux principautés se trouvent
enclavées.

NAPOLÉON.



Au palais de Saint-Cloud, le 5 juin 1806.

_Acte impérial._

Voulant donner à notre grand-chambellan et ministre des relations
extérieures, Talleyrand, un témoignage de notre bienveillance pour les
services qu'il a rendus à notre couronne, nous avons résolu de lui
transférer, comme en effet nous lui transférons par les présentes la
principauté de Bénévent, avec le titre de prince et duc de Bénévent,
pour la posséder en toute propriété et souveraineté, et comme fief
immédiat de notre couronne.

Nous entendons qu'il transmettra ladite principauté à ses enfans mâles,
légitimes et naturels, par ordre de primogéniture, nous réservant, si sa
descendance masculine, naturelle et légitime venait à s'éteindre, ce que
Dieu ne veuille, de transmettre ladite principauté, aux mêmes titres et
charges, à notre choix et ainsi que nous le croirons convenable pour le
bien de nos peuples et l'intérêt de notre couronne.

Notre grand chambellan et ministre des relations extérieures,
Talleyrand, prêtera en nos mains, et en sa dite qualité de prince et duc
de Bénévent, le serment de nous servir en bon et loyal sujet. Le même
serment sera prêté à chaque vacance par ses successeurs.

NAPOLÉON.



Au palais de Saint-Cloud, le 11 septembre 1806.

_A.S.A.E. le prince primat._

Mon frère!

Les formes de nos communications en ma qualité de protecteur, avec les
souverains réunis en congrès à Francfort, n'étant pas encore terminées,
nous avons pensé qu'il n'en était aucune qui fût plus convenable que
d'adresser la présente à votre A. Em., afin qu'elle en fasse part aux
deux collèges. En effet, quel organe pouvions-nous plus naturellement
choisir, que celui d'un prince à la sagesse duquel a été confié le soin
de préparer le premier statut fondamental? Nous aurions attendu que
ce statut eût été arrêté par le congrès, et nous eût été donné en
communication, s'il ne devait pas contenir des dispositions qui nous
regardent personnellement. Cela seul a dû nous porter à prendre
nous-même l'initiative pour soumettre nos sentimens et nos réflexions à
la sagesse des princes confédérés.

Lorsque nous avons accepté le titre de protecteur de la confédération du
Rhin, nous n'avons eu en vue que d'établir en droit ce qui existait de
fait depuis plusieurs siècles. En l'acceptant, nous avons contracté la
double obligation de garantir le territoire de la confédération contre
les troupes étrangères et le territoire de chaque confédéré contre
les entreprises des autres. Ces observations, toutes conservatrices,
plaisent à notre coeur; elles sont conformes à ces sentimens de
bienveillance et d'amitié dont nous n'avons cessé, dans toutes les
circonstances, de donner des preuves aux membres de la confédération.
Mais là se bornent nos devoirs envers eux. Nous n'entendons en rien nous
arroger la portion de souveraineté qu'exerçait l'empereur d'Allemagne
comme suzerain. Le gouvernement des peuples que la providence nous a
confié, occupant tous nos momens, nous ne saurions voir croître nos
obligations sans en être alarmé. Comme nous ne voulons pas qu'on puisse
nous attribuer le bien que les souverains font dans leurs états, nous ne
voulons pas non plus qu'on nous impute les maux que la vicissitude des
choses humaines peut y introduire. Les affaires intérieures de chaque
état ne nous regardent pas. Les princes de la confédération du Rhin sont
les souverains qui n'ont point de suzerain. Nous les avons reconnus
comme tels. Les discussions qu'ils pourraient avoir avec leurs sujets,
ne peuvent donc être portées à un tribunal étranger? La diète est
le tribunal politique, conservateur de la paix entre les différens
souverains qui composent la confédération. Ayant reconnu tous les autres
princes qui formaient le corps germanique, comme souverains indépendans,
nous ne pouvons reconnaître qui que ce soit comme leur suzerain. Ce
ne sont point des rapports de suzeraineté qui nous lient à la
confédération, mais des rapports de simple protection. Plus puissant que
les princes confédérés, nous voulons jouir de la supériorité de notre
puissance, non pour restreindre leurs droits de suzeraineté, mais pour
leur en garantir la plénitude.

Sur ce, nous prions Dieu, mon frère, qu'il vous ait en sa sainte et
digne garde.

NAPOLÉON.



Au palais de Saint-Cloud, le 21 septembre 1806.

_A.S.M. le roi de Bavière._

Monsieur mon frère!

Il y a plus d'un mois que la Prusse arme, et il est connu de tout le
monde qu'elle arme contre la France et contre la confédération du Rhin.
Nous cherchons les motifs sans pouvoir les pénétrer. Les lettres que
S. M. prussienne nous écrit sont amicales; son ministre des affaires
étrangères a notifié, à notre envoyé extraordinaire et ministre
plénipotentiaire, qu'elle reconnaissait la confédération du Rhin, et
qu'elle n'avait rien à objecter contre les arrangemens faits dans le
midi de l'Allemagne.

Les armemens de la Prusse sont-ils le résultat d'une coalition avec la
Russie, ou seulement des intrigues des différens partis qui existent à
Berlin, et de l'irréflexion, du cabinet? Ont-ils pour objet de forcer la
Hesse, la Saxe et les villes anséatiques à contracter des liens que ces
deux dernières puissances paraissent ne pas vouloir former? La Prusse
voudrait-elle nous obliger nous-même à nous départir de la déclaration
que nous avons faite, que les villes anséatiques ne pourront entrer dans
aucune confédération particulière; déclaration fondée sur l'intérêt
du commerce de la France et du midi de l'Allemagne, et sur ce que
l'Angleterre nous a fait connaître que tout changement dans la situation
présente des villes anséatiques, serait un obstacle de plus à la paix
générale? Nous avons aussi déclaré que les princes de la confédération
germanique, qui n'étaient point compris dans la confédération du Rhin,
devaient être maîtres de ne consulter que leurs intérêts et leurs
convenances, qu'ils devaient se regarder comme parfaitement libres, que
nous ne ferions rien pour qu'ils entrassent dans la confédération du
Rhin, mais que nous ne souffririons pas que qui que ce fût les forçât
de faire ce qui serait contraire à leur volonté, à leur politique, aux
intérêts de leurs peuples. Cette déclaration si juste aurait-elle blessé
le cabinet de Berlin, et voudrait-il nous obliger à la rétracter! Entre
tous ces motifs, quel peut être le véritable? Nous ne saurions le
deviner, et l'avenir seul pourra révéler le secret d'une conduite aussi
étrange qu'elle était inattendue. Nous avons été un mois sans y faire
attention. Notre impassibilité n'a fait qu'enhardir tous les brouillons
qui veulent précipiter la cour de Berlin dans la lutte la plus
inconsidérée.

Toutefois, les armemens de la Prusse ont amené le cas prévu par l'un des
articles du traité du 12 juillet, et nous croyons nécessaire que tous
les souverains qui composent la confédération du Rhin, arment pour
défendre ses intérêts, pour garantir son territoire et en maintenir
l'inviolabilité. Au lieu de 200,000 hommes que la France est obligée de
fournir, elle en fournira 300,000, et nous venons d'ordonner que les
troupes nécessaires pour compléter ce nombre, soient transportées en
poste sur le Bas-Rhin; les troupes de V. M. étant toujours restées sur
le pied de guerre, nous invitons V. M. à ordonner qu'elles soient mises,
sans délai, en état de marche avec leurs équipages de campagne, et de
concourir à la défense de la cause commune, dont le succès, nous avons
lieu de le croire, répondra à sa justice, si toutefois, contre nos
désirs et contre nos espérances, la Prusse nous met dans la nécessité de
repousser la force par la force.

Sur ce, nous prions Dieu, mon frère, qu'il vous ait en sa sainte et
digne garde.

NAPOLÉON.



Au quartier impérial de Bamberg, le 6 octobre 1806.

_Proclamation à la grande armée._

Soldats,

«L'ordre pour votre rentrée en France était parti; vous vous en étiez
déjà rapprochés de plusieurs marches. Des fêtes triomphales vous
attendaient, et les préparatifs pour vous recevoir étaient commencés
dans la capitale.

«Mais, lorsque nous nous abandonnions à cette trop confiante sécurité,
de nouvelles trames s'ourdissaient sous le masque de l'amitié et de
l'alliance. Des cris de guerre se sont fait entendre à Berlin; depuis
deux mois nous sommes provoqués tous les jours davantage.

«La même faction, le même esprit de vertige qui, à la faveur de nos
dissensions intestines, conduisit, il y a quatorze ans, les Prussiens au
milieu des plaines de la Champagne, domine dans leurs conseils. Si ce
n'est plus Paris qu'ils veulent brûler et renverser jusque dans ses
fondemens, c'est, aujourd'hui, leurs drapeaux qu'ils se vantent de
planter dans les capitales de nos alliés; c'est la Saxe qu'ils veulent
obliger à renoncer, par une transaction honteuse, à son indépendance,
en la rangeant au nombre de leurs provinces; c'est enfin vos lauriers
qu'ils veulent arracher de votre front. Ils veulent que nous évacuions
l'Allemagne à l'aspect de leur armée! les insensés!!! Qu'ils sachent
donc qu'il serait mille fois plus facile de détruire la grande capitale
que de flétrir l'honneur des enfans du grand-peuple et de ses alliés.
Leurs projets furent confondus alors; ils trouvèrent dans les plaines
de la Champagne la défaite, la mort et la honte: mais les leçons de
l'expérience s'effacent, et il est des hommes chez lesquels le sentiment
de la haine et de la jalousie ne meurt jamais.

«Soldats, il n'est aucun de vous qui veuille retourner en France par un
autre chemin que par celui de l'honneur. Nous ne devons y rentrer que
sous des arcs de triomphe.

«Eh quoi! aurions-nous donc bravé les saisons, les mers, les déserts;
vaincu l'Europe plusieurs fois coalisée contre nous; porté notre gloire
de l'orient à l'occident, pour retourner aujourd'hui dans notre patrie
comme des transfuges, après avoir abandonné nos alliés, et pour entendre
dire que l'aigle française a fui épouvantée à l'aspect des armées
prussiennes... Mais déjà ils sont arrivés sur nos avant-postes...

«Marchons donc, puisque la modération n'a pu les faire sortir de cette
étonnante ivresse. Que l'armée prussienne éprouve le même sort qu'elle
éprouva il y a quatorze ans! qu'ils apprennent que s'il est facile
d'acquérir un accroissement de domaines et de puissance avec l'amitié du
grand-peuple, son inimitié (qu'on ne peut provoquer que par l'abandon de
tout esprit de sagesse et de raison) est plus terrible que les tempêtes
de l'Océan.

NAPOLÉON.



Au quartier impérial de Bamberg, le 7 octobre 1806.

_Au sénat conservateur._

«Sénateurs,

«Nous avons quitté notre capitale, pour nous rendre au milieu de notre
armée d'Allemagne, dès l'instant que nous avons su avec certitude
qu'elle était menacée sur ses flancs par des mouvemens inopinés. A
peine arrivé sur les frontières de nos états, nous avons eu lieu de
reconnaître combien notre présence y était nécessaire, et de nous
applaudir des mesures défensives que nous avons prises avant de quitter
le centre de notre empire. Déjà les armées prussiennes, portées au grand
complet de guerre, s'étaient ébranlées de toutes parts; elles avaient
dépassé leurs frontières, la Saxe était envahie, et le sage prince qui
gouverne était forcé d'agir contre sa volonté, contre l'intérêt de ses
peuples. Les armées prussiennes étaient arrivées devant les cantonnemens
de nos troupes. Des provocations de toutes espèces, et mêmes des voies
de fait avaient signalé l'esprit de haine qui animait nos ennemis, et
la modération de nos soldats, qui, tranquilles à l'aspect de tous ces
mouvemens, étonnés seulement de ne recevoir aucun ordre, se reposaient
dans la double confiance que donnent le courage et le bon droit. Notre
premier devoir a été de passer le Rhin nous-même, de former nos camps,
et de faire entendre le cri de guerre. Il a retenti au coeur de tous
nos guerriers. Des marches combinées et rapides les ont portés en un
clin-d'oeil au lieu que nous leur avons indiqué. Tous nos camps sont
formés; nous allons marcher contre les armées prussiennes, et repousser
la force par la force. Toutefois, nous osons le dire, notre coeur est
péniblement affecté de cette prépondérance constante qu'obtient en
Europe le génie du mal, occupé sans cesse à traverser les desseins que
nous formons pour la tranquillité de l'Europe, le repos et le bonheur de
la génération présente, assiégeant tous les cabinets par tous les genres
de séductions, et égarant ceux qu'il n'a pu corrompre, les aveuglant sur
leurs véritables intérêts, et les lançant au milieu des partis, sans
autre guide que les passions qu'il a su inspirer. Le cabinet de Berlin
lui-même n'a point choisi avec délibération le parti qu'il prend; il y
a été jeté avec art et une malicieuse adresse. Le roi s'est trouvé
tout-à-coup à cent lieues de sa capitale, aux frontières de la
confédération du Rhin, au milieu de son armée et vis-à-vis des troupes
françaises dispersées dans leurs cantonnemens, et qui croyaient devoir
compter sur les liens qui unissaient les deux états, et sur les
protestations prodiguées en toutes circonstances par la cour de Berlin.
Dans une guerre aussi juste, où nous ne prenons les armes que pour
nous défendre, que nous n'avons provoquée par aucun acte, par aucune
prétention, et dont il nous serait impossible d'assigner la véritable
cause, nous comptons entièrement sur l'appui des lois et sur celui des
peuples, que les circonstances appellent à nous donner de nouvelles
preuves de leur dévouement et de leur courage. De notre côté, aucun
sacrifice personnel ne nous sera pénible, aucun danger ne nous arrêtera,
toutes les fois qu'il s'agira d'assurer les droits, l'honneur et la
prospérité de nos peuples.

«Donné en notre quartier-impérial de Bamberg, le 7 octobre 1806.

NAPOLÉON.



Bamberg, le 8 octobre 1806.

_Premier bulletin de la grande armée._

La paix avec la Russie, conclue et signée le 20 juillet, des
négociations avec l'Angleterre, entamées et presque conduites à leur
maturité, avaient porté l'alarme à Berlin. Les bruits vagues qui se
multiplièrent, et la conscience des torts de ce cabinet envers toutes
les puissances qu'il avait successivement trahis, le portèrent à ajouter
croyance aux bruits répandus qu'un des articles secrets du traité conclu
avec la Russie, donnait la Pologne au prince Constantin, avec le titre
de roi; la Silésie à l'Autriche, en échange de la portion autrichienne
de la Pologne, et le Hanovre à l'Angleterre. Il se persuada enfin que
ces trois puissances étaient d'accord avec la France, et que de cet
accord résultait un danger imminent pour la Prusse.

Les torts de la Prusse envers la France remontaient à des époques fort
éloignées. La première, elle avait armé pour profiter de nos dissensions
intestines. On la vit ensuite courir aux armes au moment de l'invasion
du duc d'Yorck en Hollande; et, lors des événemens de la guerre,
quoiqu'elle n'eût aucun motif de mécontentement contre la France, elle
arma de nouveau, et signa, le 1er octobre 1805, ce fameux traité de
Potsdam, qui fut, un mois après, remplacé par le traité de Vienne.

Elle avait des torts envers la Russie, qui ne peut oublier l'inexécution
du traité de Potsdam et la conclusion subséquente du traité de Vienne.

Ses torts envers l'empereur d'Allemagne et le corps germanique, plus
nombreux et plus anciens, ont été connus de tous les temps. Elle se tint
toujours en opposition avec la diète. Quand le corps germanique était
en guerre, elle était en paix avec ses ennemis. Jamais ses traités
avec l'Autriche ne recevaient d'exécution, et sa constante étude était
d'exciter les puissances au combat, afin de pouvoir, au moment de la
paix, venir recueillir les fruits de son adresse et de leurs succès.

Ceux qui supposeraient que tant de versatilité tient à un défaut de
moralité de la part du prince, seraient dans une grande erreur. Depuis
quinze ans, la cour de Berlin est une arène où les partis se combattent
et triomphent tour à tour; l'un veut la guerre, et l'autre veut la paix.
Le moindre événement politique, le plus léger incident donne l'avantage
à l'un ou à l'autre, et le roi, au milieu de ce mouvement des passions
opposées, au sein de ce dédale d'intrigues, flotte incertain sans cesser
un moment d'être honnête homme.

Le 11 août, un courrier de M. le marquis de Lucchesini arriva à Berlin,
et y porta, dans les termes les plus positifs, l'assurance de ces
prétendues dispositions par lesquelles la France et la Russie seraient
convenues, par le traité du 20 juillet, de rétablir le royaume de
Pologne, et d'enlever la Silésie à la Prusse. Les partisans de la guerre
s'enflammèrent aussitôt; ils firent violence aux sentimens personnels du
roi; quarante courriers partirent dans une seule nuit, et l'on courut
aux armes.

La nouvelle de cette explosion soudaine parvint à Paris le 20 du
même mois. On plaignit un allié si cruellement abusé; on lui donna
sur-le-champ des explications, des assurances précises, et comme une
erreur manifeste était le seul motif de ces armemens imprévus, on espéra
que la réflexion calmerait une effervescence aussi peu motivée.

Cependant le traité signé à Paris, ne fut pas ratifié à
Saint-Pétersbourg, et des renseignemens de toute espèce ne tardèrent pas
à faire connaître à la Prusse, que M. le marquis de Lucchesini avait
puisé ses renseignemens dans les réunions les plus suspectes de la
capitale, et parmi les hommes d'intrigues qui composaient sa société
habituelle. En conséquence il fut rappelé, on annonça pour lui succéder
M. le baron de Knobelsdorff, homme d'un caractère plein de droiture et
de franchise, et d'une moralité parfaite.

Cet envoyé extraordinaire arriva bientôt à Paris, porteur d'une lettre
du roi de Prusse, datée du 23 août.

Cette lettre était remplie d'expressions obligeantes et de déclarations
pacifiques, et l'empereur y répondit d'une manière franche et
rassurante.

Le lendemain du jour où partit le courrier porteur de cette réponse, on
apprit que des chansons outrageantes pour la France avaient été
chantées sur le théâtre de Berlin; qu'aussitôt après le départ de M. de
Knobelsdorff les armemens avaient redoublé, et que, quoique les hommes
demeurés de sang-froid eussent rougi de ces fausses alarmes, le parti
de la guerre soufflant la discorde de tous côtés, avait si bien exalté
toutes les tètes que le roi se trouvait dans l'impuissance de résister
au torrent.

On commença dès-lors à comprendre à Paris, que le parti de la paix ayant
lui-même été alarmé par des assurances mensongères et des apparences
trompeuses, avait perdu tous ses avantages, tandis que le parti de la
guerre mettant à profit l'erreur dans laquelle ses adversaires s'étaient
laissé entraîner, avait ajouté provocation à provocation, et accumulé
insulte sur insulte, et que les choses étaient arrivées à un tel point,
qu'on ne pourrait sortir de cette situation que par la guerre.

L'empereur vit alors que telle était la force des circonstances, qu'il
ne pouvait éviter de prendre les armes contre son allié. Il ordonna ses
préparatifs.

Tout marchait à Berlin avec une grande rapidité: les troupes prussiennes
entrèrent en Saxe, arrivèrent sur les frontières de la confédération, et
insultèrent les avant-postes.

Le 24 septembre, la garde impériale partit de Paris pour Bamberg, où
elle est arrivée le 6 octobre. Les ordres furent expédiés pour l'armée,
et tout se mit en mouvement.

Ce fut le 25 septembre que l'empereur quitta Paris; le 28 il était à
Mayence, le 2 octobre à Wurtzbourg, et le 6 à Bamberg.

Le même jour, deux coups de carabine furent tirés par les hussards
prussiens sur un officier de l'état-major français. Les deux armées
pouvaient se considérer comme en présence.

Le 7, S. M. l'empereur reçut un courrier de Mayence, dépêché par le
prince de Bénévent, qui était porteur de deux dépêches importantes:
l'une était une lettre du roi de Prusse, d'une vingtaine de pages, qui
n'était réellement qu'un mauvais pamphlet contre la France, dans le
genre de ceux que le cabinet anglais fait faire par ses écrivains à cinq
cents livres sterling par an. L'Empereur n'en acheva point la lecture,
et dit aux personnes qui l'entouraient: «Je plains mon frère le roi
de Prusse, il n'entend pas le français, il n'a sûrement pas lu
cette rapsodie.» A cette lettre était jointe la célèbre note de M.
Knobelsdorff. «Maréchal, dit l'Empereur au maréchal Berthier, on nous
donne un rendez-vous d'honneur pour le 8; jamais un Français n'y a
manqué; mais comme on dit qu'il y a une belle reine qui veut être témoin
des combats, soyons courtois, et marchons, sans nous coucher, pour la
Saxe.» L'empereur avait raison de parler ainsi, car la reine de Prusse
est à l'armée, habillée en amazone, portant l'uniforme de son régiment
de dragons, écrivant vingt lettres par jour pour exciter de toute part
l'incendie. Il semble voir Armide dans son égarement, mettant le feu à
son propre palais; après elle le prince Louis de Prusse, jeune prince
plein de bravoure et de courage, excité par le parti, croit trouver une
grande renommée dans les vicissitudes de la guerre. A l'exemple de ces
deux grands personnages, toute la cour crie à la guerre; mais quand
la guerre se sera présentée, avec toutes ses horreurs, tout le monde
s'excusera d'avoir été coupable, et d'avoir attiré la foudre sur
les provinces paisibles du Nord; alors par une suite naturelle des
inconséquences des gens de cour, ou verra les auteurs de la guerre, non
seulement la trouver insensée, s'excuser de l'avoir provoquée, et dire
qu'ils la voulaient, mais dans un autre temps; mais même en faire
retomber le blâme sur le roi, honnête homme, qu'ils ont rendu la dupe de
leurs intrigues et de leurs artifices.

Voici la disposition de l'armée française:

L'armée doit se mettre en marche par trois débouchés.

La droite, composée des corps des maréchaux Soult et Ney et d'une
division des Bavarois, part d'Amberg et de Nuremberg, se réunit à
Bayreuth, et doit se porter sur Hoff, où elle arrivera le 9.

Le centre, composé de la réserve du grand-duc de Berg, du corps du
maréchal prince de Ponte-Corvo et du maréchal Davoust, et de la garde
impériale, débouche par Bamberg sur Cronach, arrivera le 8 à Saalbourg,
et de là se portera par Saalbourg et Schleitz sur Géra.

La gauche, composée des corps des maréchaux Lannes et Augereau, doit se
porter de Schwenfurth sur Cobourg, Graffental et Saalfed.



De mon camp impérial de Géra, le 12 octobre 1806.

_Au roi de Prusse._

«Monsieur mon frère, je n'ai reçu que le 7 la lettre de V. M., du 25
septembre. Je suis fâché qu'on lui ait fait signer cette espèce de
pamphlet[3]. Je ne lui réponds que pour lui protester que jamais je
n'attribuerai à elle les choses qui y sont contenues; toutes sont
contraires à son caractère et à l'honneur de tous deux. Je plains et
dédaigne les rédacteurs d'un pareil ouvrage. J'ai reçu immédiatement
après la note de son ministre, du 1er octobre. Elle m'a donné
rendez-vous le 8: en bon chevalier, je lui ai tenu parole; je suis au
milieu de la Saxe. Qu'elle m'en croie, j'ai des forces telles que toutes
ses forces ne peuvent balancer longtemps la victoire. Mais pourquoi
répandre tant de sang? A quel but? Je tiendrai à V. M. le même langage
que j'ai tenu à l'empereur Alexandre deux jours avant la bataille
d'Austerlitz. Fasse le ciel que des hommes vendus ou fanatisés, plus
les ennemis d'elle et de son règne, qu'ils ne sont les miens et de ma
nation, ne lui donnent pas les mêmes conseils pour la faire arriver au
même résultat!

«Sire, j'ai été ami de V. M. depuis six ans. Je ne veux point profiter
de cette espèce de vertige qui anime ses conseils, et qui lui ont fait
commettre des erreurs politiques dont l'Europe est encore tout étonnée,
et des erreurs militaires de l'énormité desquelles l'Europe ne tardera
pas à retentir. Si elle m'eût demandé des choses possibles, par sa note,
je les lui eusse accordées; elle a demandé mon déshonneur, elle devait
être certaine de ma réponse. La guerre est donc faite entre nous,
l'alliance rompue pour jamais. Mais pourquoi faire égorger nos sujets?
Je ne prise point une victoire qui sera achetée par la vie d'un bon
nombre de mes enfans. Si j'étais à mon début dans la carrière militaire,
et si je pouvais craindre les hasards des combats, ce langage serait
tout à fait déplacé. Sire, votre majesté sera vaincue; elle aura
compromis le repos de ses jours, l'existence de ses sujets sans l'ombre
d'un prétexte. Elle est aujourd'hui intacte, et peut traiter avec moi
d'une manière conforme à son rang; elle traitera avant un mois dans une
situation différente. Elle s'est laissé aller à des irritations qu'on a
calculées et préparées avec art; elle m'a dit qu'elle m'avait souvent
rendu des services; eh bien! je veux lui donner la plus grande preuve
du souvenir que j'en ai; elle est maîtresse de sauver à ses sujets les
ravages et les malheurs de la guerre; à peine commencée, elle peut la
terminer, et elle fera une chose dont l'Europe lui saura gré. Si elle
écoute les furibonds qui, il y a quatorze ans, voulaient prendre Paris,
et qui aujourd'hui l'ont embarquée dans une guerre, et immédiatement
après dans des plans offensifs également inconcevables, elle fera à son
peuple un mal que le reste de sa vie ne pourra guérir. Sire, je n'ai
rien à gagner contre V. M.; je ne veux rien et n'ai rien voulu d'elle;
la guerre actuelle est une guerre impolitique. Je sens que peut-être
j'irrite dans cette lettre une certaine susceptibilité naturelle à tout
souverain; mais les circonstances ne demandent aucun ménagement; je lui
dis les choses comme je les pense; et d'ailleurs, que V. M. me permette
de le lui dire, ce n'est pas pour l'Europe une grande découverte que
d'apprendre que la Francs est du triple plus populeuse et aussi brave et
aguerrie que les États de V. M. Je ne lui ai donné aucun sujet réel de
guerre. Qu'elle ordonne à cet essaim de malveillans et d'inconsidérés
de se taire à l'aspect de son trône dans le respect qui lui est dû; et
qu'elle rende la tranquillité à elle et à ses États. Si elle ne retrouve
plus jamais en moi un allié, elle retrouvera un homme désireux de ne
faire que des guerres indispensables à la politique de mes peuples, et
de ne point répandre le sang dans une lutte avec des souverains qui
n'ont avec moi aucune opposition d'industrie, de commerce et de
politique. Je prie V. M. de ne voir dans cette lettre que le désir
que j'ai d'épargner le sang des hommes, et d'éviter à une nation qui,
géographiquement, ne saurait être ennemie de la mienne, l'amer repentir
d'avoir trop écouté des sentimens éphémères qui s'excitent et se calment
avec tant de facilité parmi les peuples. «Sur ce, je prie Dieu, monsieur
mon frère, qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.

«De votre majesté, le bon frère, NAPOLÉON.»

[Note 3: Ceci a rapport à une lettre du roi de Prusse, composée de
vingt pages, véritable rapsodie, et que très-certainement le roi n'a pu
ni lire ni comprendre. Nous ne pouvons l'imprimer, attendu que tout ce
qui tient à la correspondance particulière des souverains, reste dans
le portefeuille de l'empereur, et ne vient point à la connaissance
du public. Si nous publions celle de S. M., c'est parce que beaucoup
d'exemplaires en ayant été faits au quartier-général des Prussiens,
où on la trouve très-belle, une copie en est tombée entre nos mains.
(_Moniteur_)]



Auma, le 13 octobre 1806.

_Deuxième bulletin de la grande armée._

L'empereur est parti de Bamberg le 8 octobre, à trois heures du matin,
et est arrivé à neuf heures à Cronach. Sa majesté a traversé la forêt de
Franconie à la pointe du jour du 9, pour se rendre a Ebersdorff, et de
là elle s'est portée sur Schleitz, où elle a assisté au premier combat
de la campagne. Elle est revenue coucher à Ebersdorff, en est repartie
le 10 pour Schleitz, et est arrivée le 11 à Auma, où elle a couché après
avoir passé la journée à Gera. Le quartier-général part dans l'instant
même pour Gera. Tous les ordres de l'empereur ont été parfaitement
exécutés.

Le maréchal Soult se portait le 7 à Bayreuth, se présentait le 9 à
Hoff, a enlevé tous les magasins de l'ennemi, lui a fait plusieurs
prisonniers, et s'est porté sur Planen le 10.

Le maréchal Ney a suivi son mouvement à une demi-journée de distance.

Le 8, le grand duc de Berg a débouché avec la cavalerie légère,
de Cronach, et s'est porté devant Saalbourg, ayant avec lui le
vingt-cinquième régiment d'infanterie légère. Un régiment prussien
voulut défendre le passage de la Saale; après une canonnade d'une
demi-heure, menacé d'être tourné, il a abandonné apposition et la Saale.

Le 9, le grand duc de Berg se porta sur Schleitz; un général prussien y
était avec dix mille hommes. L'empereur y arriva à midi, et chargea
le maréchal prince de Ponte-Corvo d'attaquer et d'enlever le village,
voulant l'avoir avant la fin du jour. Le maréchal fit ses dispositions,
se mit à la tête de ses colonnes; le village fut enlevé et l'ennemi
poursuivi. Sans la nuit, la plus grande partie de cette division eût été
prise. Le général Walter, avec le quatrième régiment de hussards et
le cinquième régiment de chasseurs, fit une belle charge de cavalerie
contre trois régimens prussiens; quatre compagnies du vingt-septième
d'infanterie légère se trouvant en plaine, furent chargées par les
hussards prussiens; mais ceux-ci virent comme l'infanterie française
reçoit la cavalerie prussienne. Deux cents cavaliers prussiens restèrent
sur le champ de bataille. Le général Maisons commandait l'infanterie
légère. Un colonel ennemi fut tué, deux pièces de canon prises, trois
cents hommes furent faits prisonniers, et quatre cents tués. Notre perte
a été de peu d'hommes; l'infanterie prussienne a jeté ses armes, et a
fui, épouvantée, devant les baïonnettes françaises. Le grand-duc de Berg
était au milieu des charges, le sabre à la main.

Le 10, le prince de Ponte-Corvo a porté son quartier-général à Auma;
le 11, le grand-duc de Berg est arrivé à Gera. Le général de brigade
Lasalle, de la cavalerie de réserve, a culbuté l'escorte des bagages
ennemis; cinq cents caissons et voitures de bagage ont été pris par
les hussards français. Notre cavalerie légère est couverte d'or. Les
équipages de pont et plusieurs objets importans font partie du convoi.

La gauche a eu des succès égaux. Le maréchal Lannes est entré à Cobourg
le 8, se portait le 9 sur Graffenthal. Il a attaqué, le 10, à Saalfeld,
l'avant-garde du prince Hohenlohe, qui était commandée par le prince
Louis de Prusse, un des champions de la guerre. La canonnade n'a duré
que deux heures; la moitié de la division du général Suchet a seule
donné. La cavalerie prussienne a été culbutée par les neuvième et
dixième régimens d'hussards; l'infanterie prussienne n'a pu conserver
aucun ordre de retraite; partie a été culbutée dans un marais, partie
dispersée dans les bois. On a fait mille prisonniers, six cents hommes
sont restés sur le champ de bataille; trente pièces de canon sont
tombées au pouvoir de l'armée.

Voyant ainsi la déroute de ses gens, le prince Louis de Prusse, en brave
et loyal soldat, se prit corps à corps avec un maréchal-des-logis
du dixième régiment de hussards. _Rendez vous, colonel,_ lui dit le
hussard, _ou vous êtes mort._ Le prince lui répondit par un coup de
sabre; le maréchal-des-logis riposta par un coup de pointe, et le prince
tomba mort. Si les derniers instans de sa vie ont été ceux d'un mauvais
citoyen, sa mort est glorieuse et digne de regrets. Il est mort comme
doit désirer de mourir tout bon soldat. Deux de ses aides-de-camp ont
été tués à ses côtés. Ou a trouvé sur lui des lettres de Berlin, qui
font voir que le projet de l'ennemi était d'attaquer incontinent, et que
le parti de la guerre, à la tête duquel étaient le jeune prince et la
reine, craignait toujours que les intentions pacifiques du roi, et
l'amour qu'il porte à ses sujets ne lui fissent adopter des tempéramens,
et ne déjouassent leurs cruelles espérances. On peut dire que les
premiers coups de la guerre ont tué un de ses auteurs.

Dresde ni Berlin ne sont couverts par aucun corps d'armée. Tournée par
sa gauche, prise en flagrant délit au moment où elle se livrait aux
combinaisons les plus hasardées, l'armée prussienne se trouve, dès le
début, dans une position assez critique. Elle occupe Eisenach, Gotha,
Erfurt, Weimar. Le 12, l'armée française occupe Saalfed et Gera, et
marche sur Naumbourg et Jena. Des coureurs de l'armée française inondent
la plaine de Leipsick.

Toutes les lettres interceptées peignent le conseil du roi déchiré
par des opinions différentes, toujours délibérant et jamais d'accord.
L'incertitude, l'alarme et l'épouvante paraissent déjà succéder à
l'arrogance, à l'inconsidération et à la folie.

Hier 11, en passant à Gera devant le vingt-septième régiment
d'infanterie légère, l'empereur a chargé le colonel de témoigner sa
satisfaction à ce régiment, sur sa bonne conduite.

Dans tous ces combats, nous n'avons à regretter aucun officier de
marque: le plus élevé en grade est le capitaine Campobasso, du
vingt-septième régiment d'infanterie légère, brave et loyal officier.
Nous n'avons pas eu quarante hommes tués et soixante blessés.



Gera, le 13 octobre 1806.

_Troisième bulletin de la grande armée._

Le combat de Schleitz, qui a ouvert la campagne, et qui a été
très-funeste à l'armée prussienne, celui de Saalfeld qui l'a suivi le
lendemain, ont porté la consternation chez l'ennemi. Toutes les lettres
interceptées disent que la consternation est à Erfurt, où se trouvent
encore le roi et la reine, le duc de Brunswick, etc.; qu'on discute sur
le parti à prendre sans pouvoir s'accorder. Mais pendant qu'on délibère,
l'armée française marche. A cet esprit d'effervescence, à cette
excessive jactance, commencent à succéder des observations critiques
sur l'inutilité de cette guerre, sur l'injustice de s'en prendre à la
France, sur l'impossibilité d'être secouru, sur la mauvaise volonté
des soldats, sur ce qu'on n'a pas fait ceci, et mille et une autres
observations qui sont toujours dans la bouche de la multitude, lorsque
les princes sont assez faibles pour la consulter sur les grands intérêts
politiques au-dessus de sa portée.

Cependant, le 12 au soir, les coureurs de l'armée française étaient aux
portes de Leipsick; le quartier-général du grand-duc de Berg, entre
Zeist et Leipzick; celui du prince de Ponte-Corvo, à Zeist; le quartier
impérial à Gera; la garde impériale et le corps d'armée du maréchal
Soult, à Gera; le corps d'armée du maréchal Ney, à Neustadt; en première
ligne, le corps d'armée du maréchal Davoust, à Naumbourg, celui du
maréchal Lannes, à Jena; celui du maréchal Augereau, à Kala. Le prince
Jérôme, auquel l'empereur a confié le commandement des alliés et d'un
corps de troupes bavaroises, est arrivé à Schleitz, après avoir fait
bloquer le fort de Culenbach par un régiment.

L'ennemi, coupé a Dresde, était encore le 11 à Erfurt, et travaillait à
réunir ses colonnes qu'il avait envoyées sur Cassel et Wurtzbourg, dans
des projets offensifs; voulant ouvrir la campagne par une invasion en
Allemagne. Le Weser, où il avait construit des batteries, la Saale qu'il
prétendait également défendre, et les autres rivières, sont tournées
à-peu-près comme le fut l'Iller l'année passée; de sorte que l'armée
française borde la Saale, ayant le dos à l'Elbe et marchant sur l'armée
prussienne qui, de son côté, a le dos sur le Rhin, position assez
bizarre, d'où doivent naître dès événemens d'une grande importance.

Le temps, depuis notre entrée en campagne, est superbe, le pays
abondant, le soldat plein de vigueur et de santé. On fait des marches de
dix lieues, et pas un traîneur; jamais l'armée n'a été si belle.

Toutes les intentions du roi de Prusse se trouvent exécutées: il voulait
que le 8 octobre l'armée française eût évacué le territoire de la
confédération, et elle l'avait évacué; mais au lieu de repasser le Rhin,
elle a passé la Saale.



Gera, le 14 octobre 1806.

_Quatrième bulletin de la grande armée._

Les événemens se succèdent avec rapidité. L'armée prussienne est prise
en flagrant délit, ses magasins enlevés: elle est tournée.

Le maréchal Davoust est arrivé à Naumbourg le 12, à neuf heures du soir,
y a saisi les magasins de l'armée ennemie, fait des prisonniers et pris
un superbe équipage de 18 pontons de cuivre attelés.

Il paraît que l'armée prussienne se met en marche pour gagner
Magdebourg; mais l'armée française a gagné trois marches sur elle.
L'anniversaire des affaires d'Ulm sera célèbre, dans l'histoire de
France.

Une lettre qui vient d'être interceptée, fait connaître la vraie
situation des esprits, mais cette bataille dont parle l'officier
prussien, aura lieu dans peu de jours. Les résultats décideront du sort
la guerre. Les Français doivent être sans inquiétude.



Jéna, 15 octobre 1806.

_Cinquième bulletin de la grande armée._

La bataille de Jéna a lavé l'affront de Rosbach et décidé, en sept
jours, une campagne qui a entièrement calmé cette frénésie guerrière qui
s'était emparée des têtes prussiennes.

Voici la position de l'armée au 13:

Le grand-duc de Berg et le maréchal Davoust, avec leurs corps d'armée,
étaient à Naumbourg, ayant des partis sur Leipsick et Halle.

Le corps du maréchal prince de Ponte-Corvo était en marche pour se
rendre à Dornbourg.

Le corps du maréchal Lannes arrivait à Iéna.

Le corps du maréchal Augereau était en position à Kala.

Le corps du maréchal Ney était à Roda.

Le quartier-général, à Gera.

L'empereur, en marche pour se rendre à Jéna.

Le corps du maréchal Soult, de Gera était en marche pour prendre une
position plus rapprochée, à l'embranchement des routes de Naumbourg et
d'Jéna.

Voici la position de l'ennemi:

Le roi de Prusse voulut commencer les hostilités au 9 octobre, en
débouchant sur Francfort par sa droite, sur Wurtzbourg par son centre,
et sur Bamberg par sa gauche, toutes les divisions de son armée étaient
disposées pour exécuter ce plan; mais l'armée française tournant sur
l'extrémité de sa gauche, se trouva en peu de jours à Saalbourg, à
Lobenstein, à Schleitz, à Gera, à Naumbourg. L'armée prussienne,
tournée employa, les journées des 9, 10, 11 et 12 à rappeler tous ses
détachemens, et le 13, elle se présenta en bataille entre Capelsdorf et
Auerstaedt, forte de près de cent cinquante mille hommes.

Le 13, à deux heures après-midi, l'empereur arriva à Iéna, et sur un
petit plateau qu'occupait notre avant-garde, il aperçut les dispositions
de l'ennemi qui paraissait manoeuvrer pour attaquer le lendemain, et
forcer les divers débouchés de la Saale. L'ennemi défendait en force,
et par une position inexpugnable, la chaussée de Jéna à Weimar, et
paraissait penser que les Français ne pourraient déboucher dans la
plaine, sans avoir forcé ce passage. Il ne paraissait pas possible en
effet de faire monter de l'artillerie sur le plateau, qui d'ailleurs
était si petit, que quatre bataillons pouvaient à peine s'y déployer. On
fit travailler toute la nuit à un chemin dans le roc, et l'on parvint à
conduire l'artillerie sur la hauteur.

Le maréchal Davoust reçut l'ordre de déboucher par Naumbourg pour
défendre les défilés de Koesen si l'ennemi voulait marcher sur
Naumbourg, ou pour se rendre à Apolda pour le prendre à dos, s'il
restait dans la position où il était.

Le corps du maréchal prince de Ponte-Corvo fut destiné à déboucher de
Dornbourg, pour tomber sur les derrières de l'ennemi, soit qu'il se
portât en force sur Naumbourg, soit qu'il se portât sur Jéna.

La grosse cavalerie qui n'avait pas encore rejoint l'armée, ne pouvait
la rejoindre qu'à midi; la cavalerie de la garde impériale était à
trente-six heures de distance, quelque fortes marches qu'elle eût faites
depuis son départ de Paris. Mais il est des momens à la guerre où aucune
considération ne doit balancer l'avantage de prévenir l'ennemi et de
l'attaquer le premier. L'empereur fit ranger sur le plateau qu'occupait
l'avant-garde, que l'ennemi paraissait avoir négligé, et vis-à-vis
duquel il était en position, tout le corps du maréchal Lannes; ce corps
d'armée fut rangé par les soins du général Victor, chaque division
formant une aile. Le maréchal Lefebvre fit ranger au sommet la garde
impériale en bataillon carré. L'empereur bivouaqua au milieu de ses
braves. La nuit offrait un spectacle digne d'observation, celui de deux
armées dont l'une déployait son front sur six lieues d'étendue, et
embrasait de ses feux l'atmosphère, l'autre dont les feux apparens
étaient concentrés sur un petit point; et dans l'une et l'autre armée,
de l'activité et du mouvement; les feux des deux armées étaient à une
demi-portée de canon; les sentinelles se touchaient presque, et il ne se
faisait pas un mouvement qui ne fut entendu.

Les corps des maréchaux Ney et Soult passaient la nuit en marche. A la
pointe du jour, toute l'armée prit les armes. La division Gazan était
rangée sur trois lignes, sur la gauche du plateau. La division Suchet
formait la droite; la garde impériale occupait le sommet du monticule;
chacun de ces corps ayant ses canons dans les intervalles. De la ville
et des vallées voisines on avait pratiqué des débouchés qui permettaient
le déploiement le plus facile aux troupes qui n'avaient pu être placées
sur le plateau; car c'était peut-être la première fois qu'une armée
devait passer par un si petit débouché.

Un brouillard épais obscurcissait le jour. L'empereur passa devant
plusieurs lignes. Il recommanda aux soldats de se tenir en garde contre
cette cavalerie prussienne qu'on peignait comme si redoutable. Il les
fit souvenir qu'il y avait un an qu'à la même époque ils avaient
pris Ulm; que l'armée prussienne, comme l'armée autrichienne, était
aujourd'hui cernée, ayant perdu sa ligne d'opérations, ses magasins;
qu'elle ne se battait plus dans ce moment pour la gloire, mais pour sa
retraite; que cherchant à faire une trouée sur différens points, les
corps d'armée qui la laisseraient passer, seraient perdus d'honneur et
de réputation. A ce discours animé, le soldat répondit par des cris de
_marchons_. Les tirailleurs engagèrent l'action, la fusillade devint
vive. Quelque bonne que fût la position que l'ennemi occupait, il en fut
débusqué, et l'armée française, débouchant dans la plaine, commença à
prendre son ordre de bataille.

De son côté, le gros de l'armée ennemie, qui n'avait eu le projet
d'attaquer que lorsque le brouillard serait dissipé, prit les armes. Un
corps de cinquante mille hommes de la gauche, se posta pour couvrir les
défilés de Naumbourg et s'emparer des débouchés de Koesen; mais il avait
déjà été prévenu par le maréchal Davoust. Les deux autres corps formant
une force de 80,000 hommes, se portèrent en avant de l'armée française
qui débouchait du plateau de Jéna. Le brouillard couvrit les deux armées
pendant deux heures, mais enfin il fut dissipé par un beau soleil
d'automne. Les deux armées s'aperçurent à petite portée de canon. La
gauche de l'armée française, appuyée sur un village et des bois, était
commandée par le maréchal Augereau. La garde impériale la séparait du
centre qu'occupait le maréchal Lannes. La droite était formée par le
corps du maréchal Soult; le maréchal Ney n'avait qu'un simple corps de
trois mille hommes, seules troupes qui fussent arrivées de son corps
d'armée.

L'armée ennemie était nombreuse et montrait une belle cavalerie. Ses
manoeuvres étaient exécutées avec précision et rapidité. L'empereur eût
désiré retarder de deux heures d'en venir aux mains, afin d'attendre
dans la position qu'il venait de prendre après l'attaque du matin, les
troupes qui devaient le joindre, et surtout sa cavalerie; mais l'ardeur
française l'emporta. Plusieurs bataillons s'étant engagés, au village de
Hollstedt, il vit l'ennemi s'ébranler pour les en déposter. Le maréchal
Lannes reçut ordre sur-le-champ de marcher en échelons pour soutenir ce
village. Le maréchal Soult avait attaqué un bois sur la droite; l'ennemi
ayant fait un mouvement de sa droite sur notre gauche, le maréchal
Augereau fut chargé de le repousser; en moins d'une heure, l'action
devint générale; deux cent cinquante ou trois cent mille hommes avec
sept ou huit cents pièces de canon, semaient partout la mort, et
offraient un de ces spectacles rares dans l'histoire. De part et
d'autre, on manoeuvra constamment comme à une parade. Parmi nos troupes,
il n'y eut jamais le moindre désordre, la victoire ne fut pas un moment
incertaine. L'empereur eut toujours auprès de lui, indépendamment de la
garde impériale, un bon nombre de troupes de réserve pour pouvoir parer
à tout accident imprévu.

Le maréchal Soult ayant enlevé le bois qu'il attaquait depuis deux
heures, fit un mouvement en avant. Dans cet instant, on prévint
l'empereur que la division de cavalerie française de réserve commençait
à se placer, et que deux divisions du corps du maréchal Ney se plaçaient
en arrière sur le champ de bataille. On fit alors avancer toutes les
troupes qui étaient en réserve sur la première ligne, et qui, se
trouvant ainsi appuyées, culbutèrent l'ennemi dans un clin-d'oeil, et le
mirent en pleine retraite. Il la fit en ordre pendant la première heure;
mais elle devint un affreux désordre du moment que nos divisions de
dragons et nos cuirassiers, ayant le grand-duc de Berg à leur tête,
purent prendre part à l'affaire. Ces braves cavaliers, frémissant de
voir la victoire décidée sans eux, se précipitèrent partout où ils
rencontrèrent l'ennemi. La cavalerie, l'infanterie prussienne ne purent
soutenir leur choc. En vain l'infanterie ennemie se forma en bataillons
carrés, cinq de ces bataillons furent enfoncés; artillerie, cavalerie,
infanterie, tout fut culbuté et pris. Les Français arrivèrent à Weimar
en même temps que l'ennemi, qui fut ainsi poursuivi pendant l'espace de
six lieues.

A notre droite, le corps du maréchal Davoust faisait des prodiges.
Non-seulement il contint, mais mena battant pendant plus de trois
lieues, le gros des troupes ennemies qui devait déboucher du côté de
Koesen. Ce maréchal a déployé une bravoure distinguée et de la fermeté
de caractère, première qualité d'un homme de guerre. Il a été secondé
par les généraux Gudin, Friant, Morand, Daultanne, chef de l'état-major,
et par la rare intrépidité de son brave corps d'armée.

Les résultats de la bataille sont trente à quarante mille prisonniers;
il en arrive à chaque moment; vingt-cinq à trente drapeaux, trois cents
pièces de canon, des magasins immenses de subsistances. Parmi les
prisonniers, se trouvent plus de vingt généraux, dont plusieurs
lieutenants-généraux, entr'autres le lieutenant-général Schmettau. Le
nombre des morts est immense dans l'armée prussienne. On compte qu'il y
a plus de vingt mille tués ou blessés; le feld-maréchal Mollendorff a
été blessé; le duc de Brunswick a été tué; le général Rüchel a été tué;
le prince Henri de Prusse grièvement blessé. Au dire des déserteurs, des
prisonniers et des parlementaires, le désordre et la consternation sont
extrêmes dans les débris de l'armée ennemie.

De notre côté, nous n'avons à regretter parmi les généraux que la perte
du général de brigade de Billy, excellent soldat; parmi les blessés,
le général de brigade Conroux. Parmi les colonels morts, les colonels
Vergès, du douzième régiment d'infanterie de ligne; Lamotte, du
trente-sixième; Barbenègre, du neuvième de hussards; Marigny, du
vingtième de chasseurs; Harispe, du seizième d'infanterie légère;
Dulembourg, du premier de dragons; Nicolas, du soixante-unième de ligne;
Viala, du quatre-vingt-unième; Higonet, du cent-huitième.

Les hussards et les chasseurs ont montré dans cette journée une audace
digne des plus grands éloges. La cavalerie prussienne n'a jamais tenu
devant eux; et toutes les charges qu'ils ont faites devant l'infanterie,
ont été heureuses.

Nous ne parlons pas de l'infanterie française; il est reconnu depuis
long-temps que c'est la meilleure infanterie du monde. L'empereur
a déclaré que la cavalerie française, après l'expérience des deux
campagnes et de cette dernière bataille, n'avait pas d'égale.

L'armée prussienne a dans cette bataille perdu toute retraite et toute
sa ligne d'opérations. Sa gauche, poursuivie par le maréchal Davoust,
opéra sa retraite sur Weimar, dans le temps que sa droite et son centre
se retiraient de Weimar sur Naumbourg. La confusion fut donc extrême. Le
roi a dû se retirer à travers les champs, à la tête de son régiment de
cavalerie.

Notre perte est évaluée à mille ou douze cents tués et à trois mille
blessés. Le grand-duc de Berg investit en ce moment la place d'Erfurth,
où se trouve un corps d'ennemis que commandent le maréchal de
Mollendorff et le prince d'Orange.

L'état-major s'occupe d'une relation officielle, qui fera connaître dans
tous ses détails cette bataille et les services rendus par les différens
corps d'armée et régimens. Si cela peut ajouter quelque chose aux titres
qu'a l'armée à l'estime et à la considération de la nation, rien ne
pourra ajouter au sentiment d'attendrissement qu'ont éprouvé ceux qui
ont été témoins de l'enthousiasme et de l'amour qu'elle témoignait à
l'empereur au plus fort du combat. S'il y avait un moment d'hésitation,
le seul cri de vive l'empereur! ranimait les courages et retrempait
toutes les ames. Au fort de la mêlée, l'empereur voyant ses ailes
menacées par la cavalerie, se portait au galop pour ordonner des
manoeuvres et des changemens de front en carrés; il était interrompu à
chaque instant par des cris de _vive l'empereur!_ La garde impériale à
pied voyait avec un dépit qu'elle ne pouvait dissimuler, tout le monde
aux mains et elle dans l'inaction. Plusieurs voix firent entendre les
mots _en avant_? «Qu'est-ce? dit l'empereur; ce ne peut être qu'un jeune
homme qui n'a pas de barbe qui peut vouloir préjuger ce que je dois
faire; qu'il attende qu'il ait commandé dans trente batailles rangées,
avant de prétendre me donner des avis.» C'étaient effectivement des
vélites, dont le jeune courage était impatient de se signaler.

Dans une mêlée aussi chaude, pendant que l'ennemi perdait presque tous
ses généraux, on doit remercier cette Providence qui gardait notre
armée. Aucun homme de marque n'a été tué ni blessé. Le maréchal Lannes a
eu un biscaïen qui lui a rasé le poitrine sans le blesser. Le maréchal
Davoust a eu son chapeau emporté et un grand nombre de balles dans ses
habits. L'empereur a toujours été entouré, partout où il a paru, du
prince de Neufchâtel, du maréchal Bessières, du grand maréchal du
palais, Duroc, du grand-écuyer Caulincourt, et de ses aides-de-camp et
écuyers de service. Une partie de l'armée n'a pas donné, ou est encore
sans avoir tiré un coup de fusil.



De notre camp impérial de Weimar, le 15 octobre 1806.

_Aux archevêques et évêques de l'empire._

«Monsieur l'évêque, le succès que nous venons de remporter sur nos
ennemis, avec l'aide de la divine providence, imposent à nous et à
notre peuple l'obligation d'en rendre au Dieu des armées de solennelles
actions de graces. Vous avez vu, par la dernière note du roi de Prusse,
la nécessité où nous nous sommes trouvé de tirer l'épée pour défendre le
bien le plus précieux de notre peuple, l'honneur. Quelque répugnance que
nous ayons eue, nous avons été poussé à bout par nos ennemis; ils ont
été battus et confondus. Au reçu de la présente, veuillez donc réunir
nos peuples dans les temples, chanter un _Te Deum_, et ordonner des
prières pour remercier Dieu de la prospérité qu'il a accordée à nos
armes. Cette lettre n'étant pas à une autre fin, je prie Dieu, M.
l'évêque, qu'il vous ait en sa sainte garde.»

NAPOLÉON.



Weimar, le 15 octobre 1806.

_Sixième bulletin de la grande armée._

Six mille Saxons et plus de trois cents officiers ont été faits
prisonniers. L'empereur a fait réunir les officiers, et leur a dit qu'il
voyait avec peine que leur armée lui faisait la guerre; qu'il n'avait
pris les armes que pour assurer l'indépendance de la nation saxonne, et
s'opposer à ce qu'elle fût incorporée à la monarchie prussienne; que son
intention était, de les renvoyer tous chez eux s'il donnait leur parole
de ne jamais servir contre la France; que leur souverain, dont il
reconnaissait les qualités, avait été d'une extrême faiblesse en cédant
ainsi aux menaces des Prussiens, et en les laissant entrer sur son
territoire; mais qu'il fallait que tout cela finît; que les Prussiens
restassent en Prusse, et qu'ils ne se mêlassent en rien des affaires
de l'Allemagne; que les Saxons devaient se trouver réunis dans la
confédération du Rhin, sous la protection de la France, protection qui
n'était pas nouvelle, puisque depuis deux cents ans, sans la France, ils
eussent été envahis par l'Autriche, ou par la Prusse; que l'empereur
n'avait pris les armes que lorsque la Prusse avait envahi la Saxe; qu'il
fallait mettre un terme à ces violences; que le continent avait besoin
de repos, et que, malgré les intrigues et les basses passions qui
agitent plusieurs cours, il fallait que ce repos existât, dût-il en
coûter la chute de quelques trônes.

Effectivement tous les prisonniers saxons ont été renvoyés chez eux avec
la proclamation de l'empereur aux Saxons, et des assurances qu'on n'en
voulait point à leur nation.



Weimar, le 16 octobre 1806.

_Septième bulletin de la grande armée._

Le grand-duc de Berg a cerné Erfurth le 15, dans la matinée. Le 16, la
place a capitulé. Par ce moyen, quatorze mille hommes, dont huit mille
blessés et six mille bien portans, sont devenus prisonniers de guerre,
parmi lesquels sont le prince d'Orange, le feld-maréchal Mollendorff, le
lieutenant-général Larisph, le lieutenant-général Graver, les généraux
majors Leffave et Zveilfel. Un parc de cent vingt pièces d'artillerie
approvisionné est également tombé en notre pouvoir. On ramasse tous les
jours des prisonniers.

Le roi de Prusse a envoyé un aide-de-camp à l'empereur, avec une lettre
en réponse à celle que l'empereur lui avait écrite avant la bataille;
mais le roi de Prusse n'a répondu qu'après. Cette démarche de l'empereur
Napoléon était pareille à celle qu'il fit auprès de l'empereur de
Russie, avant la bataille d'Austerlitz; il dit au roi de Prusse: «Le
succès de mes armes n'est point incertain. Vos troupes seront battues;
mais il en coûtera le sang de mes enfans; s'il pouvait être épargné par
quelque arrangement compatible avec l'honneur de ma couronne, il n'y a
rien que je ne fasse pour épargner un sang si précieux. Il n'y a que
l'honneur qui, à mes yeux, soit encore plus précieux que le sang de mes
soldats.»

Il paraît que les débris de l'armée prussienne se retirent sur
Magdebourg. De toute cette immense et belle armée, il ne s'en réunira
que des débris.



Weimar, le 16 octobre 1806, au soir.

_Huitième bulletin de la grande armée._

Les différens corps d'armée qui sont à la poursuite de l'ennemi,
annoncent à chaque instant des prisonniers, la prise de bagages, de
pièces de canon, de magasins, de munitions de toute espèce. Le maréchal
Davoust vient de prendre trente pièces de canon; le maréchal Soult, un
convoi de trois mille tonneaux de farine; le maréchal Bernadotte, quinze
cents prisonniers; l'armée ennemie est tellement dispersée et mêlée
avec nos troupes, qu'un de ses bataillons vint se placer dans un de nos
bivouacs, se croyant dans le sien.

Le roi de Prusse tâche de gagner Magdebourg. Le maréchal Mollendorf est
très-malade à Erfurth, le grand-duc de Berg lui a envoyé son médecin.

La reine de Prusse a été plusieurs fois en vue de nos postes; elle est
dans des transes et dans des alarmes continuelles. La veille, elle avait
passé son régiment en revue. Elle excitait sans cesse le roi et les
généraux. Elle voulait du sang, le sang le plus précieux a coulé. Les
généraux les plus marquans sont ceux sur qui sont tombés les premiers
coups.

Le général de brigade Durosnel a fait, avec les septième et vingtième de
chasseurs, une charge hardie qui a eu le plus grand effet. Le major du
vingtième régiment s'y est distingué. Le général de brigade Colbert, à
la tête du troisième de hussards et du douzième de chasseurs, a fait sur
l'infanterie ennemie plusieurs charges qui ont eu le plus grand succès.



Weimar, le 17 octobre 1806.

_Neuvième bulletin de la grande armée._

La garnison d'Erfurth a défilé. On y a trouvé beaucoup plus de monde
qu'on ne croyait. Il y a une grande quantité de magasins. L'empereur a
nommé le général Clarke commandant de la ville et citadelle d'Erfurth
et du pays environnant. La citadelle d'Erfurth est un bel octogone
bastionné, avec casemates, et bien armé. C'est une acquisition précieuse
qui nous servira de point d'appui au milieu de nos opérations.

On a dit dans le cinquième bulletin qu'on avait pris vingt-cinq à trente
drapeaux; il y en a jusqu'ici quarante-cinq au quartier-général. Il est
probable qu'il y en aura plus de soixante. Ce sont des drapeaux donnés
par le grand Frédéric à ses soldats. Celui du régiment des gardes, celui
du régiment de la reine, brodé des mains de cette princesse, se trouvent
du nombre. Il paraît que l'ennemi veut tâcher de se rallier sur
Magdebourg; mais pendant ce temps-là on marche de tous côtés. Les
différens corps de l'armée sont à sa poursuite par différens chemins.
A chaque instant arrivent des courriers annonçant que des bataillons
entiers sont coupés, des pièces de canon prises, des bagages, etc.

L'empereur est logé au palais de Weimar, où logeait quelques jours avant
la reine de Prusse. Il paraît que ce qu'on a dit d'elle est vrai. Elle
était ici pour souffler le feu de la guerre. C'est une femme d'une jolie
figure, mais de peu d'esprit, incapable de présager les conséquences
de ce qu'elle faisait. Il faut aujourd'hui, au lieu de l'accuser, la
plaindre, car elle doit avoir bien des remords des maux qu'elle a faits
à sa patrie, et de l'ascendant qu'elle a exercé sur le roi son mari,
qu'on s'accorde à présenter comme un parfait honnête homme, qui voulait
la paix et le bien de ses peuples.



Naumbourg, le 18 octobre 1806.

_Dixième bulletin de la grande armée._

Parmi les soixante drapeaux qui ont été pris à la bataille de Jéna, il
s'en trouve plusieurs des gardes du roi de Prusse et un des gardes du
corps, sur lequel la légende est écrite en français.

Le roi de Prusse a fait demander un armistice de six semaines.
L'empereur a répondu qu'il était impossible, après une victoire, de
donner à l'ennemi le temps de se rallier.

Cependant les Prussiens ont fait tellement courir ce bruit, que
plusieurs de nos généraux les ayant rencontrés, on leur a fait croire
que cet armistice était conclu.

Le maréchal Soult est arrivé le 16 à Greussen, poursuivant devant lui
la colonne où était le roi, qu'on estimait forte de dix ou douze mille
hommes. Le général Kalkreuth, qui la commandait, fit dire au maréchal
Soult qu'un armistice avait été conclu. Ce maréchal répondit qu'il était
impossible que l'empereur eût fait cette faute; qu'il croirait à cet
armistice, lorsqu'il lui aurait été notifié officiellement. Le général
Kalkreuth témoigna le désir de voir le maréchal Soult, qui se rendit aux
avant-postes. «Que voulez-vous de nous, lui dit le général prussien? le
duc de Brunswick est mort, tous nos généraux sont tués, blessés ou pris,
la plus grande partie de notre armée est en fuite; vos succès sont assez
grands. Le roi a demandé une suspension d'armes, il est impossible que
votre empereur ne l'accorde pas.--Monsieur le général, lui répondit le
maréchal Soult, il y a long-temps qu'on en agit ainsi avec nous; on en
appelle à notre générosité quand on est vaincu, et on oublie un instant
après la magnanimité que nous avons coutume de montrer. Après la
bataille d'Austerlitz, l'empereur accorda un armistice à l'armée russe;
cet armistice sauva l'armée. Voyez la manière indigne dont agissent
aujourd'hui les Russes. On dit qu'ils veulent revenir: nous brûlons du
désir de les revoir. S'il y avait eu chez eux autant de générosité que
chez nous, on nous aurait laissé tranquilles enfin, après la modération
que nous avons montrée dans la victoire. Nous n'avons en rien provoqué
la guerre injuste que vous nous faites. Vous l'avez déclarée de gaîté de
coeur; la bataille de Jéna a décidé du sort de la campagne. Notre métier
est de vous faire le plus de mal que nous pourrons. Posez les armes, et
j'attendrai dans cette situation les ordres de l'Empereur.» Le vieux
général Kalkreuth vit bien qu'il n'avait rien à répondre. Les deux
généraux se séparèrent, et les hostilités recommencèrent un instant
après: le village de Greussen fut enlevé, l'ennemi culbuté et poursuivi
l'épée dans les reins.

Le grand-duc de Berg et les maréchaux Soult et Ney doivent, dans les
journées des 17 et 18, se réunir par des marches combinées et écraser
l'ennemi. Ils auront sans doute cerné un bon nombre de fuyards; les
campagnes en sont couvertes, et les routes sont encombrées de caissons
et de bagages de toute espèce.

Jamais plus grande victoire ne fut signalée par de plus grands
désastres. La réserve que commande le prince Eugène de Wurtemberg,
est arrivée à Halle; ainsi nous ne sommes qu'au neuvième jour de la
campagne, et déjà l'ennemi est obligé de mettre en avant sa dernière
ressource. L'empereur marche à elle; elle sera attaquée demain, si elle
tient dans la position de Halle.

Le maréchal Davoust est parti aujourd'hui pour prendre possession de
Leipsick et jeter un pont sur l'Elbe. La garde impériale à cheval vient
enfin nous joindre.

Indépendamment des magasins considérables trouvés à Naumbourg, on en a
trouvé un grand nombre à Weissenfels.

Le général en chef Rüchel a été trouvé, dans un village, mortellement
blessé; le maréchal Soult lui a envoyé son chirurgien. Il semble que ce
soit un décret de la Providence, que tous ceux qui ont poussé à cette
guerre aient été frappés par ses premiers coups.



Mersebourg, le 19 octobre 1806.

_Onzième bulletin de la grande armée._

Le nombre des prisonniers qui ont été faits à Erfurth est plus
considérable qu'on ne le croyait. Les passeports accordés aux officiers
qui doivent retourner chez eux sur parole, en vertu d'un des articles de
la capitulation, se sont montés à six cents.

Le corps du maréchal Davoust a pris possession le 18 de Leipsick.

Le prince de Ponte-Corvo, qui se trouvait le 17 à Eisleben, pour couper
des colonnes prussiennes, ayant appris que la réserve de S. M. le roi de
Prusse, commandée par le prince Eugène de Wurtemberg, était arrivée
à Halle, s'y porta. Après avoir fait ses dispositions, le prince de
Ponte-Corvo fit attaquer Halle par le général Dupont, et laissa la
division Drouet en réserve sur sa gauche. Le trente-deuxième et le
neuvième d'infanterie légère passèrent les trois ponts au pas de charge,
et entrèrent dans la ville, soutenus par le quatre-vingt-seizième. En
moins d'une heure tout fut culbuté. Les deuxième et quatrième régimens
de hussards et toute la division du général Rivaut traversèrent la ville
et chassèrent l'ennemi de Dienitz, de Peissen et de Rabatz. La cavalerie
prussienne voulut charger le huitième et le quatre-vingt-seizième
d'infanterie, mais elle fut vivement reçue et repoussée.

La réserve du prince de Wurtemberg fut mise dans la plus complète
déroute, et poursuivie l'espace de quatre lieues.

Les résultats de ce combat, qui mérite une relation particulière et
soignée, sont cinq mille prisonniers, dont deux généraux et trois
colonels, quatre drapeaux et trente-quatre pièces de canon.

Le général Dupont s'est conduit avec beaucoup de distinction.

Le général de division Rouyer a eu un cheval tué sons lui. Le général de
division Drouet a pris en entier le régiment de Treskow.

De notre côté, la perte ne se monte qu'à quarante hommes tués et deux
cents blessés. Le colonel du neuvième régiment d'infanterie légère a été
blessé.

Le général Léopold Berthier, chef de l'état-major du prince de
Ponte-Corvo, s'est comporté avec distinction.

Par le résultat du combat de Halle, il n'est plus de troupes ennemies
qui n'aient été entamées.

Le général prussien Blucher, avec cinq mille hommes, a traversé la
division de dragons du général Klein, qui l'avait coupé. Ayant allégué
au général Klein qu'il y avait un armistice de six semaines, ce général
a eu la simplicité de le croire.

L'officier d'ordonnance près de l'empereur, Montesquiou, qui avait été
envoyé en parlementaire auprès du roi de Prusse l'avant-veille de la
bataille, est de retour. Il a été entraîné, pendant plusieurs jours,
avec les fuyards ennemis; il dépeint le désordre de l'armée prussienne
comme inexprimable. Cependant la veille de la bataille, leur jactance
était sans égale. Il n'était question de rien moins que de couper
l'armée française et d'enlever des colonnes de quarante mille hommes.
Les généraux prussiens singeaient, autant qu'ils pouvaient, les manières
du grand Frédéric.

Quoique nous fussions dans leur pays, les généraux paraissaient être
dans l'ignorance la plus absolue de nos mouvements; ils croyaient qu'il
n'y avait sur le petit plateau de Jéna que quatre mille hommes; et
cependant la plus grande partie de l'armée a débouché sur ce plateau.

L'armée ennemie se retire à force sur Magdebourg. Il est probable que
plusieurs colonnes seront coupées avant d'y arriver. On n'a point de
nouvelles depuis plusieurs jours du maréchal Soult, qui a été détaché
avec quarante mille hommes pour poursuivre l'armée ennemie.

L'empereur a traversé le champ de bataille de Rosbach; il a ordonné que
la colonne qui y avait été élevée, fût transportée à Paris.

Le quartier-général de l'empereur a été le 18 à Mersebourg; il sera le
19 à Halle. On a trouvé dans cette dernière ville des magasins de toute
espèce, très-considérables.



Halle, le 19 octobre 1806.

_Douzième bulletin de la grande armée._

Le maréchal Soult a poursuivi l'ennemi jusqu'aux portes de Magdebourg.
Plusieurs fois les Prussiens ont voulu prendre position, et toujours ils
ont été culbutés.

On a trouvé à Nordhausen des magasins considérables, et même une caisse
du roi de Prusse, remplie d'argent.

Pendant les cinq jours que le maréchal Soult a employés à la poursuite
de l'ennemi, il a fait douze cents prisonniers et pris trente pièces de
canon, et deux ou trois cents caissons.

Le premier objet de la campagne se trouve rempli. La Saxe, la
Westphalie, et tous les pays situés sur la rive gauche de l'Elbe, sont
délivrés de la présence de l'armée prussienne. Cette armée, battue et
poursuivie l'épée dans les reins pendant plus de cinquante lieues, est
aujourd'hui sans artillerie, sans bagages, et sans officiers, réduite
au-dessous du tiers de ce qu'elle était il y a huit jours; et, ce qui
est encore pis que cela, elle a perdu son moral et toute confiance en
elle-même.

Deux corps de l'armée française sont sur l'Elbe, occupés à construire
des ponts.

Le quartier-général est à Halle.



Halle, le 20 octobre 1806.

_Treizième bulletin de la grande armée._

Le général Macon, commandant à Leipsick, a fait aux banquiers, négocians
et marchands de cette ville une notification[4]. Puisque les oppresseurs
des mers ne respectent aucun pavillon, l'intention de l'empereur est de
saisir partout leurs marchandises et de les bloquer véritablement dans
leur île.

On a trouvé dans les magasins militaires de Leipsick quinze mille
quintaux de farine et beaucoup d'autres denrées d'approvisionnement.

Le grand-duc de Berg est arrivé à Halberstadt le 19. Le 20, il a inondé
toute la plaine de Magdebourg, par sa cavalerie, jusqu'à la portée du
canon. Les troupes ennemies, les détachemens isolés, les hommes perdus,
seront pris au moment où ils se présenteront pour entrer dans la place.

Un régiment de hussards ennemis croyait que Halberstadt était encore
occupé par les Prussiens; il a été chargé par le deuxième de hussards,
et a éprouvé une perte de trois cents hommes.

Le général Beaumont s'est emparé de six cents hommes de la garde du roi,
et de tous les équipages de ce corps.

Deux heures auparavant, deux compagnies de la garde royale à pied
avaient été prises par le maréchal Soult.

Le lieutenant-général, comte de Schmettau, qui avait été fait
prisonnier, vient de mourir à Weimar.

Ainsi, de cette belle et superbe armée qui, il y a peu de jours,
menaçait d'envahir la confédération du Rhin, et qui inspirait à son
souverain une telle confiance, qu'il osait ordonner à l'empereur
Napoléon de sortir de l'Allemagne avant le 8 octobre, s'il ne voulait
pas y être contraint par la force; de cette belle et superbe armée,
disons-nous, il ne reste que les débris, chaos informe qui mérite plutôt
le nom de rassemblement que celui d'armée. De cent soixante mille hommes
qu'avait le roi de Prusse, il serait difficile d'en réunir plus de
cinquante mille, encore sont-ils sans artillerie et sans bagages, armés
en partie, en partie désarmés. Tous ces événemens justifient ce que
l'empereur a dit dans sa première proclamation, lorsqu'il s'est
exprimé ainsi: «Qu'ils apprennent que s'il est facile d'acquérir un
accroissement de domaines et de puissance avec l'amitié du grand peuple,
son inimitié est plus terrible que les tempêtes de l'Océan.»

Rien ne ressemble en effet davantage à l'état actuel de l'armée
prussienne que les débris d'un naufrage. C'était une belle et nombreuse
flotte qui ne prétendait pus moins qu'asservir les mers; les vents
impétueux du nord ont soulevé l'Océan contre elle. Il ne rentre au port
qu'une petite partie des équipages qui n'ont trouvé de salut qu'en se
sauvant sur des débris.

Trois lettres interceptées peignent au vrai la situation des choses.

Une autre lettre également interceptée, montre à quel point le cabinet
prussien a été dupe de fausses apparences. Il a pris la modération de
l'empereur Napoléon pour de la faiblesse. De ce que ce monarque ne
voulait pas la guerre, et faisait tout ce qui pouvait être convenable
pour l'éviter, on a conclu qu'il n'était pas en mesure, et qu'il avait
besoin de deux cent mille conscrits pour recruter son armée.

Cependant l'armée française n'était plus claquemurée dans les camps de
Boulogne; elle était en Allemagne: M. Ch. L. de Hesse et M. d'Haugwitz
auraient pu la compter. Reconnaissons donc ici la volonté de cette
providence qui ne laisse pas à nos ennemis des yeux pour voir, des
oreilles pour entendre, du jugement et de la raison pour raisonner.

Il paraît que M. Charles Louis de Hesse convoitait seulement Mayence.
Pourquoi pas Metz? pourquoi pas les autres places de l'ouest de la
France? Ne dites donc plus que l'ambition des Français vous a fait
prendre les armes; convenez que c'est votre ambition mal raisonnée qui
vous a excités à la guerre. Parce qu'il y avait une armée française
à Naples, une autre en Dalmatie, vous avez projeté de tomber sur le
grand-peuple; mais en sept jours vos projets ont été confondus. Vous
vouliez attaquer la France sans courir aucun danger, et déjà vous avez
cessé d'exister.

On rapporte que l'empereur Napoléon ayant, avant de quitter Paris,
rassemblé ses ministres, leur dit: «Je suis innocent de cette guerre; je
ne l'ai provoquée en rien: elle n'est point entrée dans mes calculs. Que
je sois battu si elle est de mon fait. Un des principaux motifs de la
confiance dans laquelle je suis que mes ennemis seront détruits, c'est
que je vois dans leur conduite le doigt de la providence, qui, voulant
que les traîtres soient punis, a tellement éloigné toute sagesse de
leurs conseils, que lorqu'ils pensent m'attaquer dans un moment de
faiblesse, ils choisissent l'instant même où je suis le plus fort.»

[Note 4: Cette notification était une injonction à tous les
négocians de déclarer les marchandises anglaises, dont la saisie était
ordonnée.]



Dessau, le 22 octobre 1806.

_Quatorzième bulletin de la grande armée._

Le maréchal Davoust est arrivé le 20 à Wittemberg, et a surpris le pont
sur l'Elbe au moment où l'ennemi y mettait le feu.

Le maréchal Lannes est arrivé à Dessau; le pont était brûlé; il a fait
travailler sur-le-champ à le réparer.

Le marquis de Lucchesini s'est présenté aux avant-postes avec une lettre
du roi de Prusse. L'empereur a envoyé le grand-maréchal de son palais,
Duroc, pour conférer avec lui.

Magdebourg est bloqué. Le général de division Legrand, dans sa marche
sur Magdehourg, a fait quelques prisonniers. Le maréchal Soult a ses
postes autour de la ville. Le grand-duc de Berg y a envoyé son chef
d'état-major le général Belliard. Ce général y a vu le prince de
Hohenlohe. Le langage des officiers prussiens était bien changé.
Ils demandent la paix à grands cris. «Que veut votre empereur, nous
disent-ils? Nous poursuivra-t-il toujours l'épée dans les reins? Nous
n'avons pas un moment de repos depuis la bataille.» Ces messieurs
étaient sans doute accoutumés aux manoeuvres de la guerre de sept ans.
Ils voulaient demander trois jours pour enterrer les morts. «Songez aux
vivans, a répondu l'empereur, et laissez-nous le soin d'enterrer les
morts; il n'y a pas besoin de trêve pour cela.»

La confusion est extrême dans Berlin. Tous les bons citoyens, qui
gémissaient de la fausse direction donnée à la politique de leur pays,
reprochent avec raison aux boute-feux excités par l'Angleterre, les
tristes effets de leurs menées. Il n'y a qu'un cri contre la reine dans
tout le pays.

Il paraît que l'ennemi cherche à se rallier derrière l'Oder.

Le souverain de Saxe a remercié l'empereur de la générosité avec
laquelle il l'a traité, et qui va l'arracher à l'influence prussienne.
Cependant bon nombre de ses soldats ont péri dans toute cette bagarre.

Le quartier-général était, le 21, à Dessau.



Wittemberg, le 23 octobre 1806.

_Quinzième bulletin de la grande armée._

Voici les renseignemens qu'on a pu recueillir sur les causes de cette
étrange guerre.

Le général Schmettau (mort prisonnier à Weymar) fit un mémoire écrit,
avec beaucoup de force et dans lequel il établissait que l'armée
prussienne devait se regarder comme déshonorée, qu'elle était cependant
en état de battre les Français, et qu'il fallait faire la guerre.

Les généraux Ruchel (tué) et Blucher (qui ne s'est sauvé que par un
subterfuge, en abusant de la bonne foi française), souscrivirent ce
mémoire, qui était rédigé en forme de pétition au roi. Le prince
Louis-Ferdinand de Prusse (tué) l'appuya de toutes sortes de sarcasmes.
L'incendie gagna toutes les tètes. Le duc de Brunswick (blessé
très-grièvement), homme connu pour être sans volonté et sans caractère,
fut enrôlé dans la faction de la guerre. Enfin, le mémoire étant ainsi
appuyé, on le presenta au roi. La reine se chargea de disposer l'esprit
de ce prince, et de lui faire connaître ce qu'on pensait de lui. Elle
lui rapporta qu'on disait qu'il n'était pas brave, et que, s'il ne
faisait pas la guerre, c'est qu'il n'osait pas se mettre à la tête de
l'armée. Le roi, réellement aussi brave qu'aucun prince de Prusse, se
laissa entraîner sans cesser de conserver l'opinion intime qu'il faisait
une grande faute.

Il faut signaler les hommes qui n'ont pas partagé les illusions des
partisans de la guerre. Ce sont le respectable feld-maréchal Mollendorf
et le général Kalkreuth.

On assure qu'après la belle charge du neuvième et du dixième régiment
de hussards à Saalfeld, le roi dit: «Vous prétendiez que la cavalerie
française ne valait rien, voyez cependant ce que fait la cavalerie
légère, et jugez ce que feront les cuirassiers. Ces troupes ont acquis
leur supériorité par quinze ans de combats. Il en faudrait autant, afin
de parvenir à les égaler; mais qui de nous serait assez ennemi de la
Prusse pour désirer cette terrible épreuve?»

L'empereur, déjà maître de toutes les communications et des magasins de
l'ennemi, écrivit le 12 de ce mois la lettre ci-jointe (nous l'avons
rapportée à son ordre de date), qu'il envoya au roi de Prusse par
l'officier d'ordonnance Montesquiou.

Cet officier arriva le 13, à quatre heures après midi, au quartier du
général Hohenlohe, qui le retint auprès de lui, et qui prit la lettre
dont il était porteur.

Le camp dit roi de Prusse était à deux lieues en arrière. Ce prince
devait donc recevoir la lettre de l'empereur au plus tard à six heures
du soir. On assure cependant qu'il ne la reçut que le 14, à neuf heures
du matin, c'est-à-dire, lorsque déjà l'on se battait. On rapporte aussi
que le roi de Prusse dit alors: «Si cette lettre était arrivée plus tôt,
peut-être aurait-on pu ne pas se battre; mais ces jeunes gens ont la
tête tellement montée, que s'il eût été question hier de la paix, je
n'aurais pas ramené le tiers de mon armée à Berlin.»

Le roi de Prusse a eu deux chevaux tués sous lui, et a reçu un coup de
fusil dans la manche.

Le duc de Brunswick a eu tous les torts dans cette guerre; il a mal
conçu et mal dirigé les mouvemens de l'armée; il croyait l'empereur
à Paris, lorsqu'il se trouvait sur ses flancs; il pensait avoir
l'initiative des mouvemens, et il était déjà tourné.

Au reste, la veille de la bataille, la consternation était déjà dans les
chefs; ils reconnaissaient qu'on était mal posté, et qu'on allait jouer
le va-tout de la monarchie. Ils disaient tous: «Eh bien? nous paierons
de notre personne». Ce qui est, d'ordinaire, le sentiment des hommes qui
conservent peu d'espérance.

La reine se trouvait toujours au quartier-général à Weimar; il a bien
fallu lui dire enfin que les circonstances étaient sérieuses, et que le
lendemain il pouvait se passer de grands événemens pour la monarchie
prussienne. Elle voulait que le roi lui dît de s'en aller; et, en effet
elle fut mise dans le cas de partir.

Lord Morpelh, envoyé par la cour de Londres pour marchander le sang
prussien, mission véritablement indigne d'un homme tel que lui, arriva
le 11 à Weimar, chargé de faire des offres séduisantes, et de proposer
des subsides considérables. L'horizon s'était déjà fort obscurci, le
cabinet ne voulut pas voir cet envoyé; il lui fit dire qu'il y avait
peut-être peu de sûreté pour sa personne, et il l'engagea à retourner
à Hambourg, pour y attendre l'événement. Qu'aurait dit la duchesse de
Devonshire, si elle avait vu son gendre chargé de souffler le feu de la
guerre, de venir offrir un or empoisonné, et obligé de retourner sur
ses pas tristement et en grande hâte? Ou ne peut que s'indigner de voir
l'Angleterre compromettre de la sorte des agens estimables et jouer un
rôle aussi odieux.

On n'a point encore de nouvelles de la conclusion d'un traité entre la
Prusse et la Russie, et il est certain qu'aucun Russe n'a paru, jusqu'à
ce jour, sur le territoire prussien. Du reste, l'armée désire fort les
voir; ils trouveront Austerlitz en Prusse.

Le prince Louis-Ferdinand de Prusse, et les autres généraux qui ont
succombé sous les premiers coups des Français, sont aujourd'hui désignés
comme les principaux moteurs de cette incroyable frénésie. Le roi, qui
en a couru toutes les chances, et qui supporte tous les malheurs qui en
ont été le résultat, est de tous les hommes entraînés par elle, celui
qui y était demeuré le plus étranger.

Il y a à Leipsick une telle quantité de marchandises anglaises, qu'on a
déjà offert soixante millions pour les racheter.

On se demande ce que l'Angleterre gagnera à tout ceci. Elle pouvait
recouvrer le Hanovre, garder le cap de Bonne-Espérance, conserver Malte,
faire une paix honorable, et rendre la tranquillité au Monde. Elle a
voulu exciter la Prusse contre la France, pousser l'empereur et la
France à bout; eh bien! elle a conduit la Prusse à sa ruine, procuré
à l'empereur une plus grande gloire, à la France une plus grande
puissance; el le temps approche où l'on pourra déclarer l'Angleterre en
état de blocus continental. Est-ce donc avec du sang que les Anglais
ont espéré alimenter leur commerce et ranimer leur industrie? De grands
malheurs peuvent fondre sur l'Angleterre; l'Europe les attribuera à la
perte de ce ministre honnête homme, qui voulait gouverner par des idées
grandes et libérales, et que le peuple anglais pleurera un jour avec des
larmes de sang.

Les colonnes françaises sont déjà en marche sur Potsdam et Berlin. Les
députés de Potsdam sont arrivés pour demander une sauve-garde.

Le quartier impérial est aujourd'hui à Wittemberg.



Wittemberg, le 24 octobre 1806.

_Seizième bulletin de la grande armée._

Le duc de Brunswick a envoyé son maréchal du palais à l'empereur. Cet
officier était chargé d'une lettre par laquelle le duc recommandait ses
états à S.M.

L'empereur lui a dit: Si je faisais démolir la ville de Brunswick, et si
je n'y laissais pas pierre sur pierre, que dirait votre prince? La loi
du talion ne me permet-elle pas de faire à Brunswick ce qu'il voulait
faire dans ma capitale? Annoncer le projet de démolir des villes, cela
peut être insensé; mais vouloir ôter l'honneur à toute une armée de
braves gens, lui proposer de quitter l'Allemagne par journées d'étapes,
à la seule sommation de l'armée prussienne, voilà ce que la postérité
aura peine à croire. Le duc de Brunswick n'eût jamais dû se permettre
un tel outrage; lorsqu'on a blanchi sous les armes, on doit respecter
l'honneur militaire, et ce n'est pas d'ailleurs dans les plaines de
Champagne que ce général a pu acquérir le droit de traiter les drapeaux;
français avec un tel mépris. Une pareille sommation ne déshonorera que
le militaire qui l'a pu faire. Ce n'est pas au roi de Prusse que restera
ce déshonneur, c'est au chef de son conseil militaire, c'est au général
à qui, dans ces circonstances difficiles, il avait remis le soin des
affaires; c'est enfin le duc de Brunswick que la France et la Prusse
peuvent accuser seul de la guerre. La frénésie dont ce vieux général a
donné l'exemple, a autorisé une jeunesse turbulente et entraîné le roi
contre sa propre pensée et son intime conviction. Toutefois, monsieur,
dites aux habitans du pays de Brunswick qu'ils trouveront dans les
Français des ennemis généreux, que je désire adoucir à leur égard les
rigueurs de la guerre, et que le mal que pourrait occasionner le passage
des troupes, serait contre mon gré. Dites au général Brunswick qu'il
sera traité avec tous les honneurs dus à un officier prussien; mais que
je ne puis reconnaître dans un général prussien, un souverain. S'il
arrive que la maison de Brunswick perde la souveraineté de ses ancêtres,
elle ne pourra s'en prendre qu'à l'auteur de deux guerres qui, dans
l'une, voulut saper jusque dans ses fondemens la grande capitale;
qui, dans l'autre, prétendit déshonorer deux cent mille braves, qu'on
parviendrait peut-être à vaincre, mais qu'on ne surprendra jamais hors
du chemin de l'honneur et de la gloire. Beaucoup de sang a été versé en
peu de jours; de grands désastres pèsent sur la monarchie prussienne.
Qu'il est digne de blâme cet homme qui d'un mot pouvait les prévenir,
si, comme Nestor, élevant la parole au milieu des conseils, il avait
dit:

«Jeunesse inconsidérée, taisez-vous; femmes, retournez à vos fuseaux et
rentrez dans l'intérieur de vos ménages; et vous, sire, croyez-en le
compagnon du plus illustre de vos prédécesseurs: puisque l'empereur
Napoléon ne veut pas la guerre, ne le placez pas entre la guerre et le
déshonneur; ne vous engagez pas dans une lutte dangereuse avec une armée
qui s'honore de quinze ans de travaux glorieux, et que la victoire a
accoutumée à tout soumettre.» Au lieu de tenir ce langage qui convenait
si bien à la prudence de son âge et à l'expérience de sa longue
carrière, il a été le premier à crier aux armes. Il a méconnu jusqu'aux
liens du sang, en armant un fils contre son père; il a menacé de planter
ses drapeaux sur le palais de Stuttgard, et accompagnant ses démarches
d'imprécations contre la France, il s'est déclaré l'auteur de ce
manifeste insensé qu'il avait désavoué pendant quatorze ans, quoiqu'il
n'osât pas nier de l'avoir revêtu de sa signature.

On a remarqué que pendant cette conversation, l'empereur avec cette
chaleur dont il est quelquefois animé, a répété souvent: renverser et
détruire les habitations des citoyens paisibles, c'est un crime qui se
répare avec du temps et de l'argent; mais déshonorer une armée, vouloir
qu'elle fuie hors de l'Allemagne, devant l'aigle prussienne, c'est une
bassesse que celui-là seul qui la conseille, était capable de commettre.

M. de Lucchesini est toujours au quartier-général; l'empereur a refusé
de le voir, mais on observe qu'il a de fréquentes conférences avec le
grand-maréchal du palais Duroc.

L'empereur a ordonné de faire présent, sur la grande quantité de draps
anglais trouvée à Leipsick, d'un habillement complet à chaque officier,
et d'une capote et d'un habit à chaque soldat.

Le quartier-général est à Kropstadt.



Potsdam, le 25 octobre 1806.

_Dix-septième bulletin de la grande armée._

Le corps du maréchal Lannes est arrivé le 24 à Potsdam.

Le corps du maréchal Davoust a fait son entrée le 25, à dix heures du
matin, à Berlin.

Le corps du maréchal prince de Ponte-Corvo est à Brandenbourg.

Le corps du maréchal Augereau fera son entrée à Berlin, demain 26.

L'empereur est arrivé hier à Potsdam, et est descendu au palais. Dans la
soirée, il est allé visiter le nouveau palais, Sans-Soucy, et toutes
les positions qui environnent Potsdam. Il a trouvé la situation et la
distribution du château de Sans-Soucy, agréables. Il est resté quelque
temps dans la chambre du grand Frédéric, qui se trouve tendue et meublée
telle qu'elle l'était à sa mort.

Le prince Ferdinand, frère du grand Frédéric, est demeuré à Berlin.

On a trouvé dans l'arsenal de Berlin cinq cents pièces de canon,
plusieurs centaines de milliers de poudre et plusieurs milliers de
fusils.

Le général Hullin est nommé commandant de Berlin.

Le général Bertrand, aide-de-camp de l'empereur, s'est rendu à Spandau,
la forteresse se défend; il en a fait l'investissement avec les dragons
de la division Dupont.

Le grand-duc de Berg s'est rendu à Spandau pour se mettre à la poursuite
d'une colonne qui file de Spandau sur Stettin, et qu'on espère couper.

Le maréchal Lefebvre, commandant la garde impériale à pied, et le
maréchal Bessières, commandant la garde impériale à cheval, sont arrivés
à Potsdam le 24 à neuf heures du soir. La garde à pied a fait quatorze
lieues dans un jour.

L'empereur reste toute la journée du 25 à Potsdam.

Le corps du maréchal Ney bloque Magdebourg.

Le corps du maréchal Soult a passé l'Elbe à une journée de Magdebourg,
et poursuit l'ennemi sur Stettin.

Le temps continue à être superbe; c'est le plus bel automne que l'on ait
vu.

En route, l'empereur étant à cheval, pour se rendre de Wittemberg à
Potsdam, a été surpris par un orage, et a mis pied à terre dans la
maison du grand-veneur de Saxe. S.M. a été fort étonnée de s'entendre
appeler par son nom par une jolie femme; c'était une Égyptienne, veuve
d'un officier français de l'armée d'Égypte, et qui se trouvait en Saxe
depuis trois mois; elle demeurait chez le grand-veneur de Saxe, qui
l'avait recueillie et honorablement traitée. L'empereur lui a fait une
pension de 1200 fr. et s'est chargé de placer son enfant. «C'est la
première fois, a dit l'empereur, que je mets pied à terre pour un orage;
j'avais le pressentiment qu'une bonne action m'attendait là.»

On remarque comme une singularité, que l'empereur Napoléon est arrivé à
Potsdam,, et descendu dans le même appartement, le jour même, et presque
à la même heure que l'empereur de Russie, lors du voyage que fit ce
prince, l'an passé, et qui a été si funeste à la Prusse. C'est de ce
moment, que la reine a quitté le soin de ses affaires intérieures et les
graves occupations de la toilette, pour se mêler des affaires d'état,
influencer le roi, et susciter partout ce feu dont elle était possédée.

La saine partie de la nation prussienne regarde ce voyage comme un des
plus grands malheurs qui soit arrivé à la Prusse. On ne se fait point
d'idée de l'activité de la faction pour porter le roi à la guerre malgré
lui.

Le résultat du célèbre serment fait sur le tombeau du grand Frédéric
le 4 novembre 1805, a été la bataillé d'Austerlitz et l'évacuation de
l'Allemagne par l'armée russe, à journées d'étapes. On fit quarante-huit
heures après, sur ce sujet, une gravure qu'on trouve dans toutes les
boutiques, et qui excite le rire même des paysans. On y voit le bel
empereur de Russie, près de lui la reine, et de l'autre côté le roi
qui lève la main sur le tombeau du grand Frédéric; la reine elle-même,
drapée d'un schall à peu près comme les gravures de Londres représentent
lady Hamilton, appuie la main sur son coeur, et a l'air de regarder
l'empereur de Russie. On ne conçoit point que la police de Berlin ait
laissé répandre une aussi pitoyable satire.

Toutefois, l'ombre du grand Frédéric n'a pu que s'indigner de cette
scène scandaleuse. Son esprit, son génie et ses voeux étaient avec la
nation qu'il a tant estimée, et dont il disait que s'il en était roi, il
ne se tirerait pas un coup de canon en Europe, sans sa permission.



Potsdam, le 26 octobre 1806.

_Dix-huitième bulletin de la grande armée._

L'empereur a passé à Potsdam la revue de la garde à pied, composée
de dix bataillons et de soixante pièces d'artillerie, servie par
l'artillerie à cheval. Ces troupes, qui ont éprouvé tant de fatigues,
avaient la même tenue qu'à la parade de Paris.

A la bataille de Jéna, le général de division Victor a reçu un biscaïen
qui lui a fait une contusion: il a été obligé de garder le lit pendant
quelques jours. Le général de brigade Gardanne, aide-de-camp de
l'empereur, a eu un cheval tué et a été légèrement blessé. Quelques
officiers supérieurs ont eu des blessures, d'autres des chevaux tués, et
tous ont rivalisé de courage et de zèle.

L'empereur a été voir le tombeau du grand Frédéric. Les restes de ce
grand homme sont renfermés dans un cercueil de bois recouvert en
cuivre, placé dans un caveau sans ornemens, sans trophées, sans aucune
distinction qui rappellent les grandes actions qu'il a faites.

L'empereur a fait présent à l'Hôtel-des-Invalides de Paris, de l'épée
de Frédéric, de son cordon de l'Aigle-Noir, de sa ceinture de général,
ainsi que des drapeaux que portait sa garde dans la guerre de sept ans.
Les vieux invalides de l'armée de Hanovre accueilleront avec un respect
religieux tout ce qui a appartenu à un des premiers capitaines dont
l'histoire conservera le souvenir.

Lord Morpelh, envoyé d'Angleterre auprès du cabinet prussien, ne se
trouvait, pendant la journée de Jéna, qu'à six lieues du champ de
bataille. Il a entendu le canon; un courrier vint bientôt lui annoncer
que la bataille était perdue, et en un moment il fut entouré de fuyards
qui le poussaient de tous côtés. Il courait en criant: _Il ne faut pas
que je sois pris!_ Il offrit jusqu'à soixante guinées pour obtenir un
cheval; il en obtint un et se sauva.

La citadelle de Spandau, située à trois lieues de Berlin, et à quatre
lieues de Potsdam, forte par sa situation au milieu des eaux, et
renfermant douze cents hommes de garnison, et une grande quantité de
munitions de guerre et de bouche, a été cernée le 24 dans la nuit. Le
général Bertrand, aide-de-camp de l'empereur, avait déjà reconnu la
place. Les pièces étaient disposées pour jeter des obus et intimider
la garnison. Le maréchal Lannes a fait signer par le commandant la
capitulation de cette place.

On a trouvé à Berlin des magasins considérables d'effets de campement et
d'habillement; ou en dresse les inventaires.

Une colonne, commandée par le duc de Weimar, est poursuivie par le
maréchal Soult. Elle s'est présentée le 23 devant Magdebourg. Nos
troupes étaient là depuis le 20. Il est probable que nette colonne,
forte de quinze mille hommes, sera coupée et prise. Magdebourg est le
premier point de rendez-vous des troupes prussiennes. Beaucoup de corps
s'y rendent. Les Français le bloquent.

Une lettre de Helmstadt, récemment interceptée, contient des détails
curieux.

MM. le prince d'Hatzfeld, Basching, président de la police, le président
de Kercheisen; Formey, conseiller intime; Polzig, conseiller de la
municipalité; MM. Ruek, Siegr et Hermensdorf, conseillers députés de la
ville de Berlin, ont remis ce matin à l'empereur, à Potsdam, les clefs
de cette capitale. Ils étaient accompagnés de MM. Grote, conseiller des
finances; le baron de Vichnitz et le baron d'Eckarlstein. Ils ont dit
que les bruits qu'on avait répandus sur l'esprit de cette ville étaient
faux; que les bourgeois et la masse du peuple avaient vu la guerre avec
peine; qu'une poignée de femmes et de jeunes officiers avaient fait
seuls ce tapage; qu'il n'y avait pas un seul homme sensé qui n'eût vu
ce qu'on avait à craindre, et qui pût deviner ce qu'on avait à espérer.
Comme tous les Prussiens, ils accusent le voyage de l'empereur Alexandre
des malheurs de la Prusse. Le changement qui s'est dès-lors opéré dans
l'esprit de la reine, qui, de femme timide et modeste, s'occupant de son
intérieur, est devenue turbulente et guerrière, a été une révolution
subite. Elle a voulu tout à coup avoir un régiment, aller au conseil;
elle a si bien mené la monarchie, qu'en peu de jours elle l'a conduite
au bord du précipice.

Le quartier-général est à Charlottembourg.



Charlottembourg, le 27 octobre 1806.

_Dix-neuvième bulletin de la grande armée._

L'empereur, parti de Potsdam aujourd'hui à midi, a été visiter la
forteresse de Spandau. Il a donné des ordres au général de division
Chasseloup, commandant le génie de l'armée, sur les améliorations à
faire aux fortifications de cette place. C'est un ouvrage superbe;
les magasins sont magnifiques. On a trouvé à Spandau des farines,
des grains, de l'avoine pour nourrir l'armée pendant deux mois, des
munitions de guerre pour doubler l'approvisionnement de l'artillerie.
Cette forteresse, située sur la Sprée, à deux lieues de Berlin, est une
acquisition inestimable. Dans nos mains, elle soutiendra deux mois de
tranchée ouverte. Si les Prussiens ne l'ont pas défendue, c'est que le
commandant n'avait pas reçu d'ordre, et que les Français y sont arrivés
en même temps que la nouvelle de la bataille perdue. Les batteries
n'étaient pas faites et la place était désarmée.

Pour donner une idée de l'extrême confusion qui règne dans cette
monarchie, il suffît de dire que la reine, à son retour de ses ridicules
et tristes voyages d'Erfurt et de Weimar, a passé la nuit à Berlin, sans
voir personne; qu'on a été long-temps sans avoir de nouvelles du roi;
que personne n'a pourvu à la sûreté de la capitale, et que les bourgeois
ont été obligés de se réunir pour former un gouvernement provisoire.

L'indignation est à son comble contre les auteurs de la guerre. Le
manifeste, que l'on appelle à Berlin un indécent libelle où aucun grief
n'est articulé, a soulevé la nation contre son auteur, misérable scribe
nommé Gentz, un de ces hommes sans honneur qui se vendent pour de
l'argent.

Tout le monde avoue que la reine est l'auteur des maux que souffre la
nation prussienne. On entend dire partout: Elle était si bonne, si
douce il y a un an! mais depuis cette fatale entrevue avec l'empereur
Alexandre, combien elle est changée!

Il n'y a eu aucun ordre donné dans les palais, de manière qu'on a trouvé
à Potsdam l'épée du grand Frédéric, la ceinture dégénérai qu'il portait
à la guerre de sept ans, et son cordon de l'Aigle-Noir. L'empereur s'est
saisi de ces trophées avec empressement, et a dit: «J'aime mieux cela
que vingt millions.» Puis, pensant un moment à qui il confierait ce
précieux dépôt: «Je les enverrai, dit-il, à mes vieux soldats de la
guerre d'Hanovre, j'en ferai présent au gouverneur des Invalides: cela
restera à l'Hôtel.»

On a trouvé dans l'appartement qu'occupait la reine, à Potsdam, le
portrait de l'empereur de Russie, dont ce prince lui avait fait présent;
on a trouvé à Charlottembourg sa correspondance avec le roi, pendant
trois ans, et des mémoires rédigés par des écrivains anglais, pour
prouver qu'on ne devait tenir aucun compte des traités conclus avec
l'empereur Napoléon, mais se tourner tout à fait du côté de la Russie.
Ces pièces surtout sont des pièces historiques; elles démontreraient,
si cela avait besoin d'une démonstration, combien sont malheureux les
princes qui laissent prendre aux femmes l'influence sur les affaires
politiques. Les notes, les rapports, les papiers d'état étaient musqués,
et se trouvaient mêlés avec les chiffons et d'autres objets de la
toilette de la reine. Cette princesse avait exalté les têtes de toutes
les femmes de Berlin; mais aujourd'hui elles ont bien changé: les
premiers fuyards ont été mal reçus; on leur a rappelé, avec ironie, le
jour où ils aiguisaient leurs sabres sur les places de Berlin, voulant
tout tuer et tout pour fendre.

Le général Savary, envoyé avec un détachement de cavalerie à la
recherche de l'ennemi, mande que le prince de Hohenlohe, obligé de
quitter Magdebourg, se trouvait, le 25, entre Rattenau et Ruppin, se
retirant sur Stettin.

Le maréchal Lannes était déjà à Zehdenick; il est probable que les
débris de ce corps ne parviendront pas à se sauver sans être de nouveau
entamés.

Le corps bavarois doit être entré ce matin à Dresde, on n'en a pas
encore de nouvelles.

Le prince Louis-Ferdinand, qui a été tué dans la première affaire de la
campagne, est appelé publiquement, à Berlin, le petit duc d'Orléans. Ce
jeune homme abusait de la bonté du roi au point de l'insulter. C'est lui
qui, à la tête d'une troupe de jeunes officiers, se porta, pendant une
nuit, à la maison de M. de Haugwitz, lorsque ce ministre revint de
Paris, et cassa ses fenêtres.

On ne sait si l'on doit le plus s'étonner de tant d'audace ou de tant de
faiblesse.

Une grande partie de ce qui a été dirigé de Berlin sur Magdebourg et sur
l'Oder a été intercepté par la cavalerie légère. On a déjà arrêté
plus de soixante bateaux chargée d'effets d'habillement, de farine
d'artillerie. Il y a des régimens d'hussards qui ont plus de 500,000
francs. On a rendu compte qu'ils achetaient de l'or pour de l'argent à
cinquante pour cent de perte.

Le château de Charlottembourg, où loge l'empereur, est situé à une lieue
de Berlin, sur la Sprée.



Charlottembourg, le 27 octobre 1806.

_Vingtième bulletin de la grande armée._

Si les événemens militaires n'ont plus l'intérêt de l'incertitude, ils
ont toujours l'intérêt des combinaisons, des marches et des manoeuvres.
L'infatigable grand-duc de Berg se trouvait à Zehdenick le 26, à trois
heures après-midi, avec la brigade de cavalerie légère du général
Lasalle, et les divisions de dragons des généraux Beaumont et Grouchy
étaient en marche pour arriver sur ce point.

La brigade du général Lasalle contint l'ennemi, qui lui montra près de
six mille hommes de cavalerie. C'était toute la cavalerie de l'armée
prussienne, qui, ayant abandonné Magdebourg, formait l'avant garde du
corps du prince de Hohenlohe, qui se dirigeait sur Stettin. A quatre
heures après midi, les deux divisions de dragons étant arrivées, la
brigade du général Lasalle chargea l'ennemi avec cette singulière
intrépidité qui a caractérisé les hussards et les chasseurs français
dans cette campagne, La ligne de l'ennemi, quoique triple, fut rompue,
l'ennemi poursuivi dans le village de Zehdenick et culbuté dans les
défilés. Le régiment des dragons de la reine voulut se reformer; mais
les dragons de la division Grouchy se présentèrent, chargèrent l'ennemi,
et en firent un horrible carnage. De ces six mille hommes de cavalerie,
partie a été culbutée dans les marais; trois cents hommes sont restés
sur le champ de bataille; sept cents ont été pris avec leurs chevaux, le
colonel du régiment de la reine et un grand nombre d'officiers sont de
ce nombre. L'étendard de ce régiment a été pris. Le corps du maréchal
Lannes est en pleine marche pour soutenir la cavalerie. Les cuirassiers
se portent en colonne sur la droite, et un autre corps d'armée se porte
sur Gransée. Nous arriverons à Stettin avant cette armée, qui, attaquée
dans sa marche en flanc, est déjà débordée par sa tête. Démoralisée
comme elle l'est, on a lieu d'espérer que rien n'échappera, et que toute
la partie de l'armée prussienne qui a inutilement perdu deux jours à
Magdebourg pour se rallier, n'arrivera pas sur l'Oder.

Ce combat de cavalerie de Zehdenick a son intérêt comme fait militaire.
De part et d'autre, il n'y avait pas d'infanterie; mais la cavalerie
prussienne est si loin de la nôtre, que les événemens de la campagne
ont prouvé qu'elle ne pouvait tenir vis à vis de forces moindres de la
moitié.

Un adjoint de l'état-major, arrêté par un parti ennemi du côté de la
Thuringe, lorsqu'il portait des ordres au maréchal Mortier, a été
conduit à Custrin, et y a vu le roi. Il rapporte qu'au-delà de l'Oder,
il n'est arrivé que très-peu de fuyards, soit à Stettin, soit à Custrin;
il n'a presque point vu de troupes d'infanterie.



Berlin, le 28 octobre 1806.

_Vingt-unième bulletin de la grande armée._

L'empereur a fait, hier 27, une entrée solennelle à Berlin. Il était
environné du prince de Neufchâtel, des maréchaux Davoust et Augereau,
de son grand-maréchal du palais, de son grand-écuyer et de ses
aides-de-camp. Le maréchal Lefebvre ouvrait la marche, à la tête de la
garde impériale à pied; les cuirassiers de la division Nansouty étaient
en bataille sur le chemin. L'empereur marchait entre les grenadiers et
les chasseurs à cheval de sa garde. Il est descendu au palais à trois
heures après-midi; il a été reçu par le grand-maréchal du palais,
Duroc. Un foule immense était accourue sur son passage. L'avenue de
Charlottembourg à Berlin est très-belle; l'entrée par cette porte
est magnifique. La journée était superbe. Tout le corps de la ville,
présenté par le général Hullin, commandant de la place, est venu à la
porte offrir les clefs de la ville à l'empereur; ce corps s'est rendu
ensuite chez S.M. Le général prince d'Hatzfeld était à la tête.

L'empereur a ordonné que les deux mille bourgeois les plus riches se
réunissent a l'hôtel-de-ville, pour nommer soixante d'entr'eux, qui
formeront le corps municipal. Les vingt cantons fourniront une garde
de soixante hommes chacun; ce qui fera douze cents des plus riches
bourgeois pour garder la ville et en faire la police. L'empereur a dit
au prince d'Hatzfeld: «Ne vous présentez pas devant moi, je n'ai pas
besoin de vos services. Retirez-vous dans vos terres.» Il a reçu le
chancelier et les ministres du roi de Prusse.

Le 28, à neuf heures du matin, les ministres de Bavière, d'Espagne,
de Portugal et de la Porte, qui étaient à Berlin, ont été admis à
l'audience de l'empereur. Il a dit au ministre de la Porte d'envoyer
un courrier à Constantinople, pour porter des nouvelles de ce qui se
passait, et annoncer que les Russes n'entreraient pas aujourd'hui en
Moldavie, et qu'ils ne tenteraient rien contre l'empire ottoman. Ensuite
il a reçu tout le clergé protestant et calviniste. Il y a à Berlin plus
de dix ou douze mille Français réfugiés par suite de l'édit de Nantes.
S. M. a causé avec les principaux d'entr'eux. Il leur a dit qu'ils
avaient de justes droits à sa protection, et que leurs privilèges et
leur culte seraient maintenus. Il leur a recommandé de s'occuper de
leurs affaires, de rester tranquilles, et de porter obéissance et
respect à _César_.

Les cours de justice lui ont été présentées par le chancelier. Il s'est
entretenu avec les membres de la division des cours d'appel et de
première instance; il s'est informé de la manière dont se rendait la
justice.

M. le comte de Néale s'étant présenté dans les salons de l'empereur,
S.M. lui a dit: «Eh! bien, Monsieur, vos femmes ont voulu la guerre,
en voici le résultat; vous deviez mieux contenir votre famille.» Des
lettres de sa fille avaient été interceptées: «Napoléon, disaient ces
lettres, ne veut pas la guerre, il faut la lui faire.» --«Non, dit S.M.
à M. de Néale, je ne veux pas la guerre, non pas que je me méfie de ma
puissance, comme vous le pensez, mais parce que le sang de mes peuples
m'est précieux, et que mon premier devoir est de ne le répandre que pour
sa sûreté et son honneur. Mais ce bon peuple de Berlin est victime de
la guerre, tandis que ceux qui l'ont attirée se sont sauvés. Je rendrai
cette noblesse de cour si petite, qu'elle sera obligée de mendier son
pain.»

En faisant connaître ses intentions au corps municipal, «j'entends, dit
l'empereur, qu'on ne casse les fenêtres de personne. Mon frère le roi de
Prusse a cessé d'être roi le jour où il n'a pas fait pendre le prince
Louis-Ferdinand, lorsqu'il a été assez osé pour aller casser les
fenêtres de ses ministres.»

Aujourd'hui 28, l'empereur est monté à cheval pour passer en revue le
corps du maréchal Davoust; demain S.M. passera en revue le corps du
maréchal Augereau.

Le grand-duc de Berg, et les maréchaux Lannes et prince de Ponte-Corvo
sont à la poursuite du prince de Hohenlohe. Après le brillant combat de
cavalerie de Zehdenick, le grand-duc de Berg s'est porté à Templin; il
y a trouvé les vivres et le dîner préparés pour les généraux et les
troupes prussienne.

À Gransée, le prince de Hohenlohe a changé de route, et s'est dirigé sur
Furstemberg. Il est probable qu'il sera coupé de l'Oder, et qu'il sera
enveloppé et pris.

Le duc de Weimar est dans une position semblable vis-à-vis du maréchal
Soult. Ce duc a montré l'intention de passer l'Elbe à Tanger-Munde, pour
gagner l'Oder. Le 25, le maréchal Soult l'a prévenu. S'il est joint, pas
un homme n'échappera; s'il parvient à passer, il tombe dans les mains du
grand-duc de Berg et des maréchaux Lannes et prince de Ponte-Corvo. Une
partie de nos troupes borde l'Oder. Le roi de Prusse a passé la Vistule.

M. le comte de Zastrow a été présenté à l'empereur le 27, à
Charlottembourg, et lui a remis une lettre du roi de Prusse. Au moment
même l'empereur reçoit un aide-de-camp du prince Eugène, qui lui annonce
une victoire remportée sur les Russes en Albanie.

Voici la proclamation que l'empereur a faite à ses soldats:


_Proclamation de l'empereur à l'armée._

Soldats! vous avez justifié mon attente, et répondu dignement à la
confiance du peuple français. Tous avez supporté les privations et les
fatigues avec autant de courage que vous avez montré d'intrépidité et
de sang-froid au milieu des combats. Vous êtes les dignes défenseurs de
l'honneur de ma couronne et de la gloire du grand peuple; tant que vous
serez animés de cet esprit, rien ne pourra vous résister. Je ne sais
désormais à quelle arme je dois donner la préférence.... vous êtes tous
de bons soldats. Voici les résultats de nos travaux.

Une des premières puissances militaires de l'Europe, qui osa naguère
nous proposer une honteuse capitulation, est anéantie. Les forêts, les
défilés de la Franconie, la Saale, l'Elbe, que nos pères n'eussent pas
traversés en sept ans, nous les avons traversés en sept jours, et livré
dans l'intervalle quatre combats et une grande bataille, Nous avons
précédé à Potsdam, à Berlin, la renommée de nos victoires. Nous avons
fait soixante mille prisonniers, pris soixante-cinq drapeaux, parmi
lesquels ceux des gardes du roi de Prusse; six cents pièces de canon,
trois forteresses, plus de vingt généraux. Cependant, près de la moitié
de vous regrettent de n'avoir pas encore tiré un coup de fusil. Toutes
les provinces de la monarchie prussienne, jusqu'à l'Oder, sont en notre
pouvoir.

Soldats! les Russes se vantent de venir à nous. Nous marcherons à leur
rencontre, nous leur épargnerons la moitié du chemin, ils retrouveront
Austerlitz au milieu de la Prusse. Une nation qui a aussitôt oublié la
générosité dont nous avons usé envers elle après cette bataille, où son
empereur, sa cour, les débris de son armée n'ont dû leur salut qu'à la
capitulation que nous leur avons accordée, est une nation qui ne saurait
lutter avec succès contre nous.

Cependant, tandis que nous marchons au-devant des Russes, de nouvelles
armées, formées dans l'intérieur de l'empire, tiennent prendre notre
place pour garder nos conquêtes. Mon peuple tout entier s'est levé,
indigné de la honteuse capitulation que les ministres prussiens, dans
leur délire, nous ont proposée. Nos routes et nos villes frontières sont
remplies de conscrits qui brûlent de marcher sur vos traces. Nous ne
serons plus désormais les jouets d'une paix traîtresse, et nous ne
poserons plus les armes que nous n'ayons obligé les Anglais, ces
éternels ennemis de notre nation, à renoncer au projet de troubler le
continent, et à la tyrannie des mers.

Soldats! je ne puis mieux vous exprimer les sentimens que j'ai pour
vous, qu'en vous disant que je vous porta dans mon coeur l'amour que
vous me montrez tous les jours.

NAPOLÉON.



Berlin, le 29 octobre 1806.

_Vingt-deuxième bulletin de la grande armée._

Les événemens se succèdent avec rapidité. Le grand-duc de Berg est
arrivé le 27 à Hasleben avec une division de dragons. Il avait envoyé à
Boitzenhourg le général Milhaud, avec le treizième régiment de chasseurs
et la brigade de cavalerie légère du général Lasalle, sur Prentzlow.
Instruit que l'ennemi était en force à Boitzenbourg, il s'est porté
à Wigneensdorf. A peine arrivé là, il s'aperçut qu'une brigade de
cavalerie ennemie s'était portée sur la gauche, dans l'intention de
couper le général Milhaud. Les voir, les charger, jeter le corps des
gendarmes du roi dans le lac, fut l'affaire d'un moment. Ce régiment se
voyant perdu, demanda à capituler. Cinq cents hommes mirent pied à
terre et remirent leurs chevaux. Les officiers se retirent chez eux sur
parole. Quatre étendards de la garde, tous d'or, furent le trophée du
petit combat de Wigneensdorf, qui n'était que le prélude de la belle
affaire de Prentzlow.

Ces célèbres gendarmes, qui ont trouvé tant de commisération après la
défaite, sont les mêmes qui, pendant trois mois, ont révolté la ville de
Berlin par toutes sortes de provocations. Ils allaient sous les fenêtres
de M. Laforêt, ministre de France, aiguiser leurs sabres: les gens de
bon sens haussaient les épaules; mais la jeunesse sans expérience, et
les femmes passionnées, à l'exemple de la reine, voyaient dans cette
fanfaronnade, un pronostic sûr des grandes destinées qui attendaient
l'armée prussienne.

Le prince de Hohenlohe, avec les débris de la bataille de Jéna,
cherchait à gagner Stettin. Il avait été obligé de changer de route,
parce que le grand-duc de Berg était à Templin avant lui. Il voulut
déboucher de Boitzenbourg sur Hasleben, il fut trompé dans son
mouvement. Le grand-duc de Berg jugea que l'ennemi cherchait à gagner
Prentzlow; cette conjecture était fondée. Le prince marcha toute la
nuit avec les divisions de dragons des généraux Beaumont et Grouchy,
éclairées par la cavalerie légère du général Lasalle. Les premiers
postes de nos hussards arrivèrent à Prentzlow avec l'ennemi, mais
ils furent obligés de se retirer le 28 au matin devant les forces
supérieures que déploya le prince de Hohenlohe. A neuf heures du matin,
le grand-duc de Berg arriva à Prentow, et à dix heures, il vit l'armée
ennemie en pleine marche. Sans perdre de temps en vains mouvemens, le
prince ordonna, au général Lasalle de charger dans les faubourgs de
Prentzlow, et le fit soutenir par les généraux Grouchy et Beaumont, et
leurs six pièces d'artillerie légère. Il fît traverser à Golmitz la
petite rivière qui passe à Prentzlow, par trois régimens de dragons,
attaquer le flanc de l'ennemi, et chargea son autre brigade de dragons
de tourner la ville. Nos braves canonnières à cheval placèrent si bien
leurs pièces, et tirèrent avec tant d'assurance, qu'ils mirent de
l'incertitude dans les mouvemens de l'ennemi. Dans le moment, le général
Grouchy reçut ordre de charger: ses braves dragons s'en acquittèrent
avec intrépidité. Cavalerie, infanterie, artillerie, tout fut culbuté
dans les faubourgs de Prentzlow. On pouvait entrer pêle-mêle avec
l'ennemi dans la ville; mais le prince préféra les faire sommer par le
général Belliard. Les portes de la ville étaient déjà brisées; Sans
espérance, le prince de Hohenlohe, un des principaux boute-feux de cette
guerre impie, capitula, et défila devant l'armée française avec seize
mille hommes d'infanterie, presque tous gardes ou grenadiers; six
régimens de cavalerie, quarante-cinq drapeaux et soixante-quatre pièces
d'artillerie attelées. Tout ce qui avait échappé des gardes du roi de
Prusse à la bataille de Jéna, est tombé en notre pouvoir. Nous avons
tous les drapeaux des gardes à pied et à cheval du roi. Le prince de
Hohenlohe, commandant en chef, après la blessure du duc de Brunswick,
un prince de Mecklembourg-Schwerin et plusieurs généraux sont nos
prisonniers.

«Mais il n'y a rien de fait, tant qu'il reste à faire, écrivit
l'empereur au grand-duc de Berg. Vous avez débordé une colonne de huit
mille hommes, commandée par le général Blucher; que j'apprenne bientôt
qu'elle a éprouvé le même sort.»

Une autre de dix mille hommes a passé l'Elbe; elle est commandée par le
duc de Weimar. Tout porte à croire que lui et toute sa colonne vont être
enveloppés.

Le prince Auguste-Ferdinand, frère du prince Louis, tué à Saalfeld, et
fils du prince Ferdinand, frère du Grand-Frédéric, a été pris par nos
dragons les armes à la main.

Ainsi, cette grande et belle armée prussienne a disparu comme un
brouillard d'automne au lever du soleil. Généraux en chef, généraux
commandant les corps d'armée, princes, infanterie, cavalerie,
artillerie, il n'en reste plus rien. Nos postes étant entrés à Francfort
sur l'Oder, le roi de Prusse s'est porté plus loin. Il ne lui reste pas
quinze mille hommes; et pour un tel résultat, il n'y a presque aucune
perte de notre côté.

Le général Clarke, gouverneur du pays d'Erfurth, a fait capituler un
bataillon saxon qui errait sans direction.

L'empereur a passé, le 28, la revue du corps du maréchal Davoust, sous
les murs de Berlin. Il a nommé à toutes les places vacantes, il
a récompensé les braves. Il a ensuite réuni les officiers et
sous-officiers en cercle, et leur a dit: «Officiers et sous-officiers du
troisième corps d'armée, vous vous êtes couverts de gloire à la bataille
de Jéna; j'en conserverai un éternel souvenir. Les braves qui sont
morts, sont morts avec gloire. Nous devons désirer de mourir dans
des circonstances si glorieuses.» En passant la revue des douzième,
soixante-unième et quatre-vingt-cinquième régimens de ligne qui ont
le plus perdu à cette bataille, parce qu'ils ont dû soutenir les plus
grands efforts, l'empereur a été attendri de savoir morts, ou grièvement
blessés, beaucoup de ses vieux soldats dont il connaissait le dévouement
et la bravoure depuis quatorze ans. Le douzième régiment surtout a
montré une intrépidité digne des plus grands éloges.

Aujourd'hui à midi, l'empereur a passé la revue du septième corps, que
commande le maréchal Augereau. Ce corps a très-peu souffert. La moitié
des soldats n'a pas eu occasion de tirer un coup de fusil, mais tous
avaient la même volonté et la même intrépidité. La vue de ce corps était
magnifique. «Votre corps seul, a dit l'empereur, est plus fort que tout
ce qui reste au roi de Prusse, et vous ne composez pas le dixième de mon
armée.»

Tous les dragons à pied que l'empereur avait fait venir à la grande
armée sont montés, et il y a au grand dépôt de Spandau quatre mille
chevaux sellés et bridés dont on ne sait que faire, parce qu'il n'y
a pas de cavaliers qui en aient besoin. On attend avec impatience
l'arrivée des dépôts.

Le prince Auguste a été présenté à l'empereur, au palais de Berlin,
après la revue du septième corps d'année. Ce prince a été renvoyé chez
son père, le prince Ferdinand, pour se reposer et se faire panser de ses
blessures.

Hier, avant d'aller à la revue du corps du maréchal Davoust, l'empereur
avait rendu visite à la veuve du prince Henri, et au prince et à la
princesse Ferdinand, qui se sont toujours fait remarquer par la manière
distinguée avec laquelle ils n'ont cessé d'accueillir les Français.

Dans le palais qu'habite l'empereur à Berlin, se trouve la soeur du roi
de Prusse, princesse électorale de Hesse-Cassel. Cette princesse est en
couche. L'empereur a ordonné à son grand-maréchal du palais de veiller
à ce qu'elle ne fût pas incommodée du bruit et des mouvemens du
quartier-général.

Le dernier bulletin rapporte la manière dont l'empereur a reçu le prince
d'Hatzfeld à son audience. Quelques instans après ce prince fut arrêté.
Il aurait été traduit devant une commission militaire et inévitablement
condamné à mort: des lettres de ce prince au prince Hohenlohe,
interceptées aux avant-postes, avaient appris que, quoiqu'il se dit
chargé du gouvernement civil de la ville, il instruisait l'ennemi des
mouvemens des Français. Sa femme, fille du ministre Schulenbourg, est
venue se jeter aux pieds de l'empereur; elle croyait que son mari était
arrêté à cause de la haine que le ministre Schulenbourg portait à la
France. L'empereur la dissuada bientôt, et lui fit connaître qu'on avait
intercepté des papiers dont il résultait que son mari faisait un double
rôle, et que les lois de la guerre étaient impitoyables sur un pareil
délit. La princesse attribuait à l'imposture de ses ennemis cette
accusation, qu'elle appelait une calomnie. «Vous connaissez l'écriture
de votre mari, dit l'empereur, je vais vous faire juge.» Il fit apporter
la lettre interceptée, et la lui remit. Cette femme, grosse de plus de
huit mois, s'évanouissait à chaque mot qui lui découvrait jusqu'à quel
point était compromis son mari, dont elle reconnaissait l'écriture.
L'empereur fut touché de sa douleur, de sa confusion, des angoisses qui
la déchiraient. «Eh! bien, lui dit-il, vous tenez cette lettre, jetez-la
au feu; cette pièce anéantie, je ne pourrai plus faire condamner votre
mari.» (Cette scène touchante se passait près de la cheminée). Madame
d'Hatzfeld ne se le fit pas dire deux fois. Immédiatement après, le
prince de Neufchâtel reçut ordre de lui rendre son mari. La commission
militaire était déjà réunie. La lettre seule de M. d'Hatzfeld le
condamnait; trois heures plus tard il était fusillé.



Berlin, le 30 octobre 1806.

_Vingt-troisième bulletin de la grande armée._

Le duc de Weimar est parvenu à passer l'Elbe à Havelberg. Le général
Soult s'est porté le 9 à Rathnau, et le 30 à Wertenhausen.

Le 29, la colonne du duc de Weimar était à Rhinsberg, et le maréchal
prince de Ponte-Corvo à Furstemberg. Il n'y a pas de doute que ces
quatorze mille hommes ne soient tombés ou ne tombent, dans ce moment, au
pouvoir de l'armée française. D'un autre côté, le général Blucher, avec
sept mille hommes, quittait Rhinsberg, le 29 au matin, pour se porter
sur Stettin, le maréchal Lannes et le grand-duc de Berg avaient trois
journées de marche d'avance sur lui. Cette colonne est tombée en notre
pouvoir, ou y tombera sous quarante-huit heures.

Nous avons rendu compte, dans le dernier bulletin, qu'à l'affaire de
Prentzlow, le grand-duc de Berg avait fait mettre bas les armes au
prince de Hohenlohe et à ses dix-sept mille hommes. Le 29, une colonne
ennemie de six mille hommes a capitulé dans les mains du général Milhaud
à Passewalk. Cela nous donne encore deux mille chevaux sellés et bridés,
avec les sabres. Voilà plus de six mille chevaux que l'empereur a ainsi
à Spandau, après avoir monté toute sa cavalerie.

Le maréchal Soult, arrivé à Rathnau, a rencontré cinq escadrons de
cavalerie saxonne qui ont demandé à capituler. Il leur a fait signer une
capitulation. C'est encore cinq cents chevaux pour l'armée.

Le maréchal Davoust a passé l'Oder à Francfort. Les alliés bavarois et
wurtembergeois, sous les ordres du prince Jérôme, sont en marche de
Dresde sur Francfort.

Le roi de Prusse a quitté l'Oder, et a passé la Vistule; il est
à Graudentz. Les places de la Silésie sont sans garnison et sans
approvisionnemens. Il est probable que la place de Stettin ne tardera
pas à tomber en notre pouvoir. Le roi de Prusse est sans armée, sans
artillerie, sans fusils. C'est beaucoup que d'évaluer à douze ou quinze
mille hommes ce qu'il aura pu réunir sur la Vistule. Rien n'est curieux
comme les mouvemens actuels. C'est une espèce de chasse où la cavalerie
légère, qui va aux aguets des corps d'armée, est sans cesse détournée
par des colonnes ennemies qui sont coupées.

Jusqu'à cette heure, nous avons cent cinquante drapeaux, parmi lesquels
sont ceux brodés des mains de la belle reine, beauté aussi funeste aux
peuples de Prusse, que le fut Hélène aux Troyens.

Les gendarmes de la garde ont traversé Berlin pour se rendre prisonniers
à Spandau. Le peuple, qui les avait vus si arrogans il y a peu de
semaines, les a vus dans toute leur humiliation.

L'empereur a fait aujourd'hui une grande parade, qui a duré depuis onze
heures du matin, jusqu'à six heures du soir. Il a vu en détail toute sa
garde à pied et à cheval, et les beaux régimens des carabiniers et des
cuirassiers de la division Nansouty; il a fait différentes promotions,
en se faisant rendre compte de tout dans le plus grand détail.

Le général Savary, avec deux régimens de cavalerie, a déjà atteint le
corps du duc de Weimar, et sert de communication pour transmettre des
renseignemens au grand-duc de Berg, au prince de Ponte-Corvo et au
maréchal Soult.

On a pris possession des états du duc de Brunswick. On croit que ce duc
s'est réfugié en Angleterre. Toutes ses troupes ont été désarmées. Si ce
prince a mérité, à juste titre, l'animadversion du peuple français, il
a aussi encouru celle du peuple et de l'armée prussienne; du peuple qui
lui reproche d'être l'un des auteurs de la guerre; de l'armée; qui se
plaint de ses manoeuvres et de sa conduite militaire. Les faux calculs
des jeunes gendarmes sont pardonnables; mais la conduite de ce vieux
prince, âgé de soixante-douze ans, est un excès de délire dont la
catastrophe ne saurait exciter de regrets. Qu'aura donc de respectable
la vieillesse, si, au défaut de son âge, elle joint la fanfaronnade et
l'inconsidération de la jeunesse?



Berlin, le 31 octobre 1806.

_Vingt-quatrième bulletin de la grande armée._

Stettin est en notre pouvoir. Pendant que la gauche du grand-duc de
Berg, commandée par le général Milhaud, faisait mettre bas les armes, à
une colonne de six mille hommes à Passewalk, la droite, commandée par
le général Lasalle, sommait la ville de Stettin, et l'obligeait à
capituler. Stettin est une place en bon état, bien armée et bien
palissadée: cent-soixante pièces de canon, des magasins considérables,
une garnison de six mille hommes de belles troupes, prisonnière,
beaucoup de généraux, tel est le résultat de la capitulation de Stettin,
qui ne peut s'expliquer que par l'extrême découragement qu'a produit
sur l'Oder et dans tous les pays de la rive droite la disparition de la
grande armée prussienne.

De toute cette belle armée de cent quatre-vingt mille hommes, rien n'a
passé l'Oder. Tout a été pris, ou erre encore entre l'Elbe et l'Oder, et
sera pris avant quatre jours. Le nombre des prisonniers montera à près
de cent mille hommes. Il est inutile de faire sentir l'importance de la
prise de la ville de Stettin, une des places les plus commerçantes de
la Prusse, et qui assure à l'armée un bon pont sur l'Oder et une bonne
ligne d'opérations.

Du moment que les colonnes du duc de Weimar et du général Blucher, qui
sont débordées par la droite et la gauche, et poursuivies par la queue,
seront rendues, l'armée prendra quelques jours de repos.

On n'entend point encore parler des Russes. Nous désirons fort qu'il en
vienne une centaine de milliers. Mais le bruit de leur marche est une
vraie fanfaronnade. Ils n'oseront pas venir à notre rencontre. La
journée d'Austerlitz se représente à leurs yeux. Ce qui indigne les gens
sensés, c'est d'entendre l'empereur Alexandre et son sénat dirigeant,
dire que ce sont les alliés qui ont été battus. Toute l'Europe sait bien
qu'il n'y a pas de familles en Russie qui ne portent le deuil.

Ce n'est point la perte des alliés qu'elle pleure: cent
quatre-vingt-quinze pièces de bataille russes qui ont été prises, et qui
sont à Strasbourg, ne sont pas les canons des alliés.

Les cinquante drapeaux russes qui sont suspendus a Notre-Dame de Paris,
ne sont point les drapeaux des alliés. Les bandes de Russes qui sont
morts dans nos hôpitaux, ou sont prisonniers dans nos villes, ne sont
pas les soldats des alliés.

L'empereur Alexandre, qui commandait à Austerlitz et à Vischau, avec un
si grand corps d'armée, et qui faisait tant de tapage, ne commandait pas
les alliés.

Le prince qui a capitulé, et s'est soumis à évacuer l'Allemagne par
journées d'étapes, n'était pas sans doute un prince allié. On ne peut
que hausser les épaules à de pareilles forfanteries. Voilà le résultat
de la faiblesse des princes et de la vénalité des ministres. Il était
bien plus simple pour l'empereur Alexandre de ratifier le traité de
paix qu'avait conclu son plénipotentiaire, et de donner le repos
au continent. Plus la guerre durera, plus la chimère de la Russie
s'effacera, et elle finira par être anéantie; autant la sage politique
de Catherine était parvenue à faire de sa puissance un immense
épouvantail, autant l'extravagance et la folie des ministres actuels la
rendront ridicule en Europe.

Le roi de Hollande, avec l'avant-garde de l'armée du Nord, est arrivé,
le 21, à Gottingue. Le maréchal Mortier, avec les deux divisions du
huitième corps de la grande armée, commandées par les généraux Lagrange
et Dupas, est arrivé le 26 à Fulde.

Le roi de Hollande a trouvé, à Munster, dans le comté de la Marck et
autres états prussiens, des magasins et de l'artillerie.

On a ôté à Fulde et à Brunswick les armes du prince d'Orange et celles
du duc. Ces deux princes ne régneront plus. Ce sont les principaux
auteurs de cette nouvelle coalition.

Les Anglais n'ont pas voulu faire la paix; ils la feront; mais la France
aura plus d'états et de côtes dans son système fédératif.



Berlin, le 2 novembre 1806.

_Vingt-cinquième bulletin de la grande armée._

Le général de division Beaumont a présenté aujourd'hui à l'empereur
cinquante nouveaux drapeaux et étendards pris sur l'ennemi; il a
traversé toute la ville avec les dragons qu'il commande, et qui
portaient ces trophées; le nombre des drapeaux, dont la prise a été la
suite de la bataille de Jéna, s'élève en ce moment à deux cents.

Le général Davoust a fait cerner et sommer Custrin, et cette place s'est
rendue. On y a fait quatre mille hommes prisonniers de guerre. Les
officiers retournent chez eux sur parole, et les soldats sont conduits
en France. Quatre-vingt-dix pièces de canon ont été trouvées sur les
remparts; la place, en très-bon état, est située au milieu des marais;
elle renferme des magasins considérables. C'est une des conquêtes les
plus importantes de l'armée; elle a achevé de nous rendre maître de
toutes les places sur l'Oder.

Le maréchal Ney va attaquer en règle Magdebourg, et il est probable que
cette forteresse fera peu de résistance.

Le grand-duc de Berg avait son quartier général, le 31, à Friedland. Ses
dispositions faites, il a ordonné l'attaque de la colonne du général
prussien Bila que le général Beker a chargé dans la plaine en avant
de la petite ville d'Anklam, avec la brigade de dragons du général
Boussart. Tout a été enfoncé, cavalerie et infanterie, et le général
Beker est entré dans la ville avec les ennemis, qu'il a forcés de
capituler. Le résultat de cette capitulation a été quatre mille
prisonniers de guerre: les officiers sont renvoyés sur parole, et les
soldats sont conduits en France. Parmi ces prisonniers, se trouve le
régiment de hussards de la garde du roi, qui, après la guerre de sept
ans, avaient reçu de l'impératrice Catherine, en témoignage de leur
bonne conduite, des pelisses de peau de tigre.

La caisse du corps du général Bila, et une partie des bagages avaient
passé la Penne et se trouvaient dans la Poméranie suédoise. Le grand-duc
de Berg les a fait réclamer.

Le 1er novembre au soir, le grand-duc avait son quartier-général à
Demmin.

Le général Blucher et le duc de Weimar, voyant le chemin de Stettin
fermé, se portaient sur leur gauche, comme pour retourner sur l'Elbe;
mais le maréchal Soult avait prévu ce mouvement: et il y a peu de doute
que ces deux corps ne tombent bientôt entre nos mains.

Le maréchal a réuni son corps d'armée à Stettin, où l'on trouve encore
chaque jour des magasins et des pièces de canon.

Nos coureurs sont déjà entrés en Pologne.

Le prince Jérôme, avec les Bavarois et les Wurtembergeois, formant un
corps d'armée, se porte en Silésie.

S.M. a nommé le général Clarke gouverneur général de Berlin et de la
Prusse, et a déjà arrêté toutes les bases de l'organisation intérieure
du pays.

Le roi de Hollande marche sur Hanovre, et le maréchal Mortier sur
Cassel.



Berlin, le 3 novembre 1806.

_Vingt-sixième bulletin de la grande armée_.

On n'a pas encore reçu la nouvelle de la prise des colonnes du général
Blucher et du duc de Weimar. Voici la situation de ces deux divisions
ennemies et celle de nos troupes. Le général Blucher, avec sa colonne,
s'était dirigé sur Stettin. Ayant appris que nous étions déjà dans cette
ville, et que nous avions gagné deux marches sur lui, il se reploya, de
Gransée, où nous arrivions en même temps que lui, sur Neustrelitz, où
il arriva le 30 octobre, ne s'arrêtant point là, et se dirigeant sur
Wharen, où on le suppose arrivé le 31, avec le projet de chercher à se
retirer du côté de Rostock pour s'y embarquer.

Le 31, six heures après son départ, le général Savary, avec une colonne
de six cents chevaux, est arrivé à Strelitz, où il a fait prisonnier le
frère de la reine de Prusse, qui est général au service du roi.

Le 1er novembre, le grand-duc de Berg était à Demmin, filant pour
arriver a Rostock, et couper la mer au général Blucher.

Le maréchal prince de Ponte-Corvo avait débordé le général Blucher. Ce
maréchal se trouvait le 31, avec son corps d'armée, à Neubrandebourg, et
se mettait en marche sur Wharen, ce qui a dû le mettre aux prises, dans
la journée du 1er, avec le général Blucher.

La colonne commandée par le duc de Weimar était arrivée le 29 octobre
à Neustrelitz; mais instruit que la route de Stettin était coupée, et
ayant rencontré les avant-postes français, il fit une marche rétrograde,
le 29, sur Wistock. Le 30, le maréchal Soult en avait connaissance
par ses hussards, et se mettait en marche sur Wertenhausen. Il l'a
immanquablement rencontré le 31 ou le 1er. Ces deux colonnes ont donc
été prises hier, ou aujourd'hui au plus tard.

Voici leurs forces: le général Blucher a trente pièces de canon, sept
bataillons d'infanterie et quinze cents hommes de cavalerie. Il est
difficile d'évaluer la force de ce corps; ses équipages, ses caissons,
ses munitions ont été pris. Il est dans la plus pitoyable situation.

Le duc de Weimar a douze bataillons et trente-cinq escadrons en bon
état; mais il n'a pas une pièce d'artillerie.

Tels sont les faibles débris de toute l'armée prussienne: il n'en
restera rien. Ces deux colonnes prises, la puissance de la Prusse est
anéantie, et elle n'a presque plus de soldats. En évaluant à dix mille
hommes ce qui s'est retiré avec le roi sur la Vistule, ce serait
exagérer.

M. Schulenbourg s'est présenté à Strelitz pour demander un passeport
pour Berlin. Il a dit au général Savary: «Il y a huit heures que j'ai vu
passer les débris de la monarchie prussienne. Vous les aurez aujourd'hui
ou demain. Quelle destinée inconcevable et inattendue! La foudre nous a
frappés.» Il est vrai que depuis que l'empereur est entré en campagne,
il n'a pas pris un moment de repos. Toujours en marches forcées,
devinant constamment les mouvemens de l'ennemi. Les résultats en sont
tels qu'il n'y en a aucun exemple dans l'histoire. De plus de cent
cinquante mille hommes qui se sont présentés à la bataille de Jéna,
pas un ne s'est échappé pour en porter la nouvelle au-delà de l'Oder.
Certes, jamais agression ne fut plus injuste; jamais guerre ne fut plus
intempestive. Puisse cet exemple servir de leçon aux princes faibles,
que les intrigues, les cris et l'or de l'Angleterre excitent toujours à
des entreprises insensées.

La division bavaroise, commandée par le général Wrede, est partie de
Dresde le 31 octobre. Celle commandée par le général Deroi est partie
le 1er novembre. La colonne wurtembergeoise est partie le 3. Toutes ces
colonnes se rendent sur l'Oder; elles forment le corps d'armée du prince
Jérôme.

Le général Durosnet a été envoyé à Odesberg avec un parti de cavalerie
immédiatement après notre entrée à Berlin, pour intercepter tout ce
qui se jetterait du canal dans l'Oder. Il a pris plus de quatre-vingts
bateaux chargés de munitions de toute espèce qu'il a envoyés à Spandau.

On a trouvé à Custrin des magasins de vivres suffisans pour nourrir
l'armée pendant deux mois.

Le général de brigade Macon, que l'empereur avait nommé commandant de
Leipsick, est mort dans cette ville d'une fièvre putride. C'était un
brave soldat et un parfait honnête homme. L'empereur en faisait cas, et
a été très-affligé de sa mort.



Berlin, le 6 novembre 1806.

_Vingt-septième bulletin de la grande armée_.

On a trouvé à Stettin une grande quantité de marchandises anglaises, à
l'entrepôt sur l'Oder; on y a trouvé cinq cents pièces de canon et des
magasins considérables de vivres.

Le 1er novembre, le grand-duc de Berg était à Demmin: le 2 à Tetetow,
ayant sa droite sur Rostock. Le général Savary était le 1er à
Kratzebourg, et le 2, de bonne heure, à Wharen et à Jabel. Le prince
de Ponte-Corvo attaqua, le soir du 1er à Jabel, l'arrière-garde de
l'ennemi. Le combat fut assez soutenu; le corps ennemi fut plusieurs
fois mis en déroute: il eût été entièrement enlevé si les difficultés de
passer le pays de Mecklembourg ne l'eussent encore sauvé ce jour-là. Le
prince de Ponte-Corvo, en chargeant avec la cavalerie, a fait une chute
de cheval, qui n'a eu aucune suite. Le maréchal Soult est arrivé le 2 à
Plauer.

Ainsi, l'ennemi a renoncé à se porter sur l'Oder. Il change tous les
jours de projets. Voyant que la route de l'Oder lui était fermée, il a
voulu se retirer sur la Poméranie suédoise. Voyant celle-ci également
interceptée, il a voulu retourner sur l'Elbe; mais le maréchal Soult
l'ayant prévenu, il paraît se diriger sur le point le plus prochain des
côtes. Il doit avoir été à bout le 4 ou le 5 novembre. Cependant tous
les jours un ou deux bataillons, et même des escadrons de cette colonne
tombent en notre pouvoir. Elle n'a plus ni caissons, ni bagages.

Le maréchal Lannes est à Stettin; le maréchal Davoust à Francfort; le
prince Jérôme en Silésie. Le duc de Weimar a quitté le commandement pour
retourner chez lui, et l'a laissé à un général peu connu.

L'empereur a passé aujourd'hui la revue de la division de dragons
du général Beaumont, sur la place du palais de Berlin. Il a fait
différentes promotions.

Tous les hommes de cavalerie qui se trouvaient à pied, se sont rendus a
Potsdam, où l'on a envoyé les chevaux de prise. Le général de division
Bourcier a été chargé de la direction de ce grand dépôt. Deux mille
dragons à pied qui suivaient l'armée, sont déjà montés.

On travaille avec activité à armer la forteresse de Spandau, et à
rétablir les fortifications de Wittemberg, d'Erfurt, de Custrin et de
Stettin.

Le maréchal Mortier, commandant le huitième corps de la grande armée,
s'est mis en marche le 30 octobre sur Cassel: il y est arrivé le 31.



Berlin, 7 novembre 1806.

_Vingt-huitième bulletin de la grande armée._

Sa majesté a passé aujourd'hui, sur la place du palais de Berlin, depuis
onze heures du matin jusqu'à trois après-midi, la revue de la division
de dragons du générai Klein. Elle a fait plusieurs promotions. Cette
division a donné avec distinction à la bataille de Jéna et a enfoncé
plusieurs carrés d'infanterie prussienne. L'empereur a vu ensuite
défiler le grand parc de l'armée, l'équipage de pont et le parc
du génie: le grand parc est commandé par le général d'artillerie
Saint-Laurent; l'équipage de pont, par le colonel Boucher, et le parc de
génie, par le général du génie Casals.

S.M. a témoigné au général Songis, inspecteur-général, sa satisfaction
de l'activité qu'il mettait dans l'organisation des différentes parties
du service de l'artillerie de cette grande armée.

Le général Savary a tourné près de Wismar sur la Baltique, à la tête de
cinq cents chevaux du premier de hussards et du septième de chasseurs,
le général prussien Husdunne, et l'a fait prisonnier avec deux brigades
de hussards et deux pièces de canon. Cette colonne appartient au corps
que poursuivent le grand-duc de Berg, le prince de Ponte-Corvo et le
maréchal Soult, lequel corps, coupé de l'Oder et de la Poméranie, paraît
acculé du côté de Lubeck.

Le colonel Excelmans, commandant le premier régiment de chasseurs du
maréchal Davoust, est entré à Posen, capitale de la Grande-Pologne. Il
a été reçu avec un enthousiasme difficile à peindre; la ville était
remplie de monde, les fenêtres parées comme en un jour de fête;: à peine
la cavalerie pouvait-elle se faire jour pour traverser les rues.

Le général du génie Bertrand, aide-de-camp de l'empereur, s'est embarqué
sur le lac de Stettin, pour faire la reconnaissance de toutes les
passes.

On a formé à Dresde et à Wittemberg un équipage de siège pour
Magdebourg: l'Elbe en est couvert. Il est à espérer que cette place ne
tiendra pas long-temps. Le maréchal Ney est chargé de ce siège.



Berlin, le 9 novembre 1806.

_Vingt-neuvième, bulletin de la grande armée._

La brigade de dragons du général Beker a paru aujourd'hui à la parade.

S.M. voulant récompenser la bonne conduite des régimens qui la
composent, a fait différentes promotions.

Mille dragons, qui étaient venus à pied à l'armée, et qui ont été montés
au dépôt de Potsdam, ont passé hier la revue du général Bessières; ils
ont été munis de quelques objets d'équipement qui leur manquaient, et
ils partent aujourd'hui pour rejoindre leurs corps respectifs, pourvus
de bonnes selles et montés sur de bons chevaux, fruits de la victoire.

S.M. a ordonné qu'il serait frappé une contribution de cent cinquante
millions sur les états prussiens et sur ceux des alliés de la Prusse.

Après la capitulation du prince Hohenlohe, le général Blucher, qui le
suivait, changea de direction, et parvint à se réunir à la colonne
du duc de Weimar, à laquelle s'était jointe celle du prince
Frédéric-Guillaume Brunswick-Oels, fils du duc de Brunswick. Ces trois
divisions se trouvèrent ainsi sous les ordres du général Blucher.
Différentes petites colonnes se joignirent également à ce corps. Pendant
plusieurs jours, ces troupes essayèrent de pénétrer par des chemins que
les Français pouvaient avoir laissés libres; mais les marches combinées
du grand-duc de Berg, du maréchal Soult et du prince de Ponte-Corvo
avaient obstrué tous les passages. L'ennemi tenta d'abord de se porter
sur Anklam, et ensuite sur Rostock: prévenu dans l'exécution de ce
projet, il essaya de revenir sur l'Elbe; mais s'étant trouvé encore
prévenu, il marche devant lui pour gagner Lubeck.

Le 4 novembre, il prit position à Crevismulen; le prince de Ponte-Corvo
culbuta l'arrière-garde, mais il ne put entamer ce corps, parce qu'il
n'avait que six cents hommes de cavalerie, et que celle de l'ennemi
était beaucoup plus forte. Le général Vattier a fait, dans cette
affaire, de très-belles charges, soutenues par les généraux Pactod et
Maisons, avec le vingt-septième régiment d'infanterie légère et le
huitième de ligne.

On remarque, dans les différentes circonstances de ce combat, qu'une
compagnie d'éclaireurs du quatre-vingt-quatorzième régiment, commandée
par le capitaine Razout, fut entourée par quelques escadrons ennemis:
mais les voltigeurs français ne redoutent point le choc des cuirassiers
prussiens; ils les reçurent de pied-ferme, et firent un feu si bien
nourri, et si adroitement dirigé, que l'ennemi renonça à les enfoncer.
On vit alors les voltigeurs à pied poursuivre la cavalerie à toute
course: les Prussiens perdirent sept pièces de canon, et mille hommes.

Mais le 4 au soir, le grand-duc de Berg, qui s'était porté sur la
droite, arriva avec sa cavalerie sur l'ennemi, dont le projet était
encore incertain. Le maréchal Soult marcha par Ratzbourg; le prince de
Ponte-Corvo marcha par Rebna. Il coucha du 5 au 6 à Schoenberg, d'où il
partit à deux heures après minuit. Arrivé à Schlukup sur la Trave, il
fit environner un corps de seize cents Suédois, qui avaient enfin jugé
convenable d'opérer leur retraite du Lauenbourg, pour s'embarquer sur
la Trave. Des coups de canon coulèrent les bâtimens préparés pour
l'embarquement. Les Suédois, après avoir riposté, mirent bas les armes.
Un convoi de trois cents voitures que le général Savary avait poursuivi
de Wismar, fut enveloppé par la colonne du prince de Ponte-Corvo, et
pris.--Cependant l'ennemi se fortifiait à Lubeck. Le maréchal Soult
n'avait pas perdu de temps dans sa marche de Ratzbourg; de sorte qu'il
arriva à la porte de Mullen lorsque le prince de Ponte-Corvo arrivait à
celle de la Trave. Le grand-duc de Berg, avec sa cavalerie, était entre
deux. L'ennemi avait arrangé à la hâte l'ancienne enceinte de Lubeck; il
avait disposé des batteries sur les bastions; il ne doutait pas qu'il ne
pût gagner là une journée; mais le voir, le reconnaître et l'attaquer
fut l'affaire d'un instant. Le général Drouet, à la tête
du vingt-septième régiment d'infanterie légère, et des
quatre-vingt-quatorzième et quatre-vingt-quinzième régimens, aborda les
batteries avec ce sang-froid et cette intrépidité qui appartiennent aux
troupes françaises. Les portes sont aussitôt enfoncées, les bastions
escaladés et l'ennemi mis en fuite; et le corps du prince de Ponte-Corvo
entre par la porte de la Trave. Les chasseurs corses, les tirailleurs
du Pô et le vingt-sixième d'infanterie légère, composant la division
d'avant-garde du général Legrand, qui n'avaient point encore combattu
dans cette campagne, et qui étaient impatiens de se mesurer avec
l'ennemi, marchèrent avec la rapidité de l'éclair: redoutes, bastions,
fossés, tout est franchi, et le corps du maréchal Soult entre par la
porte de Mullen. C'est en vain que l'ennemi voulut se défendre dans les
rues, dans les places, il fut poursuivi partout. Toutes les rues, toutes
les places furent jonchées de cadavres. Les deux corps d'armée arrivant
de deux côtés opposés, se réunirent au milieu de la ville. A peine
le grand-duc de Berg put-il passer, qu'il se mit à la poursuite des
fuyards: quatre mille prisonniers, soixante pièces de canon, plusieurs
généraux, un grand nombre d'officiers tués ou pris, tel est le résultat
de cette belle journée.

Le 7, avant le jour, tout le monde était à cheval, et le grand-duc de
Berg cernait l'ennemi près de Schwartau avec la brigade Lasalle et la
division de cuirassiers d'Hautpoult, Le général Blucher, le prince
Frédéric-Guillaume de Brunswick-Oels, et tous les généraux se présentent
alors aux vainqueurs, demandent à signer une capitulation, et défilent
devant l'armée française.

Ces deux journées ont détruit le dernier corps qui restait de l'armée
prussienne, et nous ont valu le reste de l'artillerie de cette armée,
beaucoup de drapeaux et seize mille prisonniers, parmi lesquels se
trouvent quatre mille hommes de cavalerie.

Ainsi ces généraux prussiens qui, dans le délire de leur vanité,
s'étaient permis tant de sarcasmes contre les généraux autrichiens,
ont renouvelé quatre fois la catastrophe d'Ulm, la première, par la
capitulation d'Erfurt, la seconde, par celle du prince Hohenlohe;
la troisième, par la reddition de Stettin, et la quatrième par la
capitulation de Schwartau.

La ville de Lubeck a considérablement souffert: prise d'assaut, ses
places et les rues ont été le théâtre du carnage. Elle ne doit
s'en prendre qu'à ceux qui ont attiré la guerre dans ses murs. Le
Mecklembourg a été également ravagé par les armées françaises et
prussiennes. Un grand nombre de troupes se croisant en tout sens, et à
marches forcées sur ce territoire, n'a pu trouver sa subsistance qu'aux
dépens de cette contrée. Ce pays est intimement lié avec la Russie;
son sort servira d'exemple aux princes d'Allemagne qui cherchent des
relations éloignées avec une puissance à l'abri des malheurs qu'elle
attire sur eux, et qui ne fait rien pour secourir ceux qui lui sont
attachés par les liens les plus étroits du sang et par les rapports les
plus intimes.

L'aide-de-camp du grand-duc de Berg, Dery, a fait capituler le corps
qui escortait les bagages qui s'étaient retirés derrière la Penne. Les
Suédois ont livré les fuyards et les caissons. Cette capitulation a
produit quinze cents prisonniers, une grande quantité de bagages et de
chariots. Il y a aujourd'hui des régimens de cavalerie, qui possèdent
plusieurs centaines de milliers d'écus.

Le maréchal Ney, chargé du siège de Magdebourg, a fait bombarder cette
place. Plusieurs maisons ayant été brûlées, les habitans ont manifesté
leur mécontentement, et le commandant a demandé à capituler. Il y
a, dans cette forteresse, beaucoup d'artillerie, des magasins
considérables, seize mille hommes appartenant à plus de soixante-dix
bataillons, et beaucoup de caisses des corps.

Pendant ces événemens importans, plusieurs corps de notre armée arrivent
sur la Vistule.

La malle de Varsovie a apporté beaucoup de lettres de Russie qui ont été
interceptées. On y voit que dans ce pays les fables des journaux anglais
trouvent une grande croyance; ainsi, l'on est persuadé en Russie que
le maréchal Masséna a été tué; que la ville de Naples s'est soulevée;
qu'elle a été occupée par les Calabrais; que le roi s'est réfugié à
Rome, et que les Anglais, avec cinq ou six mille hommes, sont maîtres de
l'Italie. Il ne faudrait cependant qu'un peu de réflexion pour rejeter
de pareils bruits. La France n'a-t-elle donc plus d'armée en Italie? Le
roi de Naples est dans sa capitale; il a quatre-vingt mille Français; il
est maître des deux Calabres; et à Pétersbourg on croit les Calabrais
à Rome. Si quelques galériens armés et endoctrinés par cet infâme
Sidney-Smith, la honte des braves militaires anglais, tuent des hommes
isolés, égorgent des propriétaires riches et paisibles, la gendarmerie
et l'échafaud en font justice.

La marine anglaise ne désavouera point le titre d'infamie donnée à
Sidney-Smith. Les généraux Stuart et Fox, tous les officiers de terre
s'indignent de voir le nom anglais associé à des brigands. Le brave
général Stuart s'est même élevé publiquement contre ces menées aussi
impuissantes qu'atroces, et qui tendent à faire du noble métier de
la guerre, un échange d'assassinats et de brigandages. Mais quand
Sidney-Smith a été choisi pour seconder les fureurs de la reine, on n'a
vu en lui qu'un de ces instrumens que les gouvernemens emploient trop
souvent, et qu'ils abandonnent au mépris qu'ils sont les premiers à
avoir pour eux. Les Napolitains feront connaître un jour avec détail les
lettres de Sidney-Smith, les missions qu'il a données, l'argent qu'il a
répandu pour l'exécution des atrocités dont il est l'agent en chef.

On voit aussi dans les lettres de Pétersbourg, et même dans les dépêches
officielles, qu'on croit qu'il n'y a plus de Français dans l'Italie
supérieure: on doit savoir cependant que, indépendamment de l'armée de
Naples, il y a encore en Italie cent mille hommes prêts à punir ceux qui
voudraient y porter la guerre.

On attend aussi de Pétersbourg des succès de la division de Corfou; mais
ou ne tardera pas à apprendre que cette division, à peine débarquée aux
bouches de Cattaro, a été défaite par le général Marmont; qu'une partie
a été prise, et l'autre rejetée dans ses vaisseaux. C'est une chose fort
différente d'avoir affaire à des Français, ou à des Turcs que l'on tient
dans la crainte et dans l'oppression, en fomentant avec art la discorde
dans les provinces. Mais quoi qu'il en puisse être, les Russes ne seront
point embarrassés pour détourner d'eux l'opprobre de ces résultats.

Un décret du sénat-dirigeant a déclaré qu'à Austerlitz, ce n'étaient
point les Russes, mais leurs alliés, qui avaient été battus. S'il y
a sur la Vistule une nouvelle bataille d'Austerlitz, ce sera encore
d'autres qu'eux qui auront été vaincus, quoiqu'aujourd'hui, comme alors,
leurs alliés n'aient point de troupes à joindre à leurs troupes, et que
leur armée ne puisse être composée que de Russes. Les états de mouvemens
et ceux des marches de l'armée russe seul tombés dans les mains de
l'état-major français. Il n'y aurait rien de plus ridicule que les plans
d'opérations des Russes, si leurs vaines espérances n'étaient plus
ridicules encore.

Le général Lagrange a été déclaré gouverneur-général de Cassel et des
états de Hesse.

Le maréchal Mortier s'est mis en marche pour le Hanovre et pour
Hambourg, avec son corps d'armée.

Le roi de Hollande a fait bloquer Hamelin. Il faut que cette guerre
soit la dernière, et que ses auteurs soient si sévèrement punis, que
quiconque voudra désormais prendre les armes contre le peuple Français,
sache bien, avant de s'engager dans une telle entreprise, quelles
peuvent en être les conséquences.



Berlin, le 10 novembre 1806.

_Trentième bulletin de la grande armée_.

La place de Magdebourg s'est rendue le 8: le 9, les portes ont été
occupées par les troupes françaises.

Seize mille hommes, près de huit cents pièces de canon, des magasins de
toute espèce tombent en notre pouvoir.

Le prince Jérôme a fait bloquer la place de Glogau, capitale de la
Haute-Silésie, par le général de brigade Lefebvre, à la tête de deux
mille chevaux bavarois. La place a été bombardée le 8 par dix obusiers
servis par de l'artillerie légère. Le prince fait l'éloge de la conduite
de la cavalerie bavaroise. Le général Deroy, avec sa division, a investi
Glogau le 9: on est entré en pourparler pour sa reddition.

Le maréchal Davoust est entré à Posen avec un corps d'armée le 10. Il
est extrêmement content de l'esprit qui anime les Polonais. Les agens
prussiens auraient été massacrés, si l'armée française ne les eût pris
sous sa protection.

La tête de quatre colonnes russes, fortes chacune de quinze mille
hommes, entrait dans les états prussiens par Georgenbourg, Olita, Grodno
et Jalowka. Le 25 octobre, ces têtes de colonnes avaient fait deux
marches, lorsqu'elles reçurent la nouvelle de la bataille du 14 et des
événemens qui l'ont suivie; elles rétrogradèrent sur-le-champ. Tant de
succès, des événemens d'une si haute importance, ne doivent pas ralentir
en France les préparatifs militaires; on doit, au contraire, les
poursuivre avec une nouvelle énergie, non pour satisfaire une ambition
insatiable, mais pour mettre un terme à celle de nos ennemis. L'armée
française ne quittera pas la Pologne et Berlin que la Porte ne soit
rétablie dans toute son indépendance, et que la Valachie et la Moldavie
ne soient déclarées appartenant en toute suzeraineté à la Porte.

L'armée française ne quittera point Berlin, que les possessions des
colonies espagnoles, hollandaises et françaises ne soient rendues, et la
paix générale faite.

On a intercepté une malle de Dantzick, dans laquelle on a trouvé
beaucoup de lettres venant de Pétersbourg et de Vienne. Ou use à Vienne
d'une ruse assez simple pour répandre de faux bruits. Avec chaque
exemplaire des gazettes, dont le ton est fort réservé, on envoie, sous
la même enveloppe, un bulletin à la main, qui contient les nouvelles les
plus absurdes. On y lit que la France n'a plus d'armée en Italie; que
toute cette contrée est en feu; que l'état de Venise est dans le plus
grand mécontentement et a les armes à la main; que les Russes ont
attaqué l'armée française en Dalmatie, et l'ont complètement battue.

Quelque fausses et ridicules que soient ces nouvelles, elles arrivent de
tant de côtés à la fois, qu'elles obscurcissent la vérité. Nous sommes
autorisés à dire que l'empereur a deux cent mille hommes en Italie, dont
quatre-vingt mille à Naples, et vingt-cinq mille en Dalmatie; que le
royaume de Naples n'a jamais été troublé que par des brigandages et des
assassinats; que le roi de Naples est maître de toute la Calabre; que
si les Anglais veulent y débarquer avec des troupes régulières, ils
trouveront a qui parler; que le maréchal Masséna n'a jamais eu que des
succès, et que le roi est tranquille dans sa capitale, occupé des soins
de son armée et de l'administration de son royaume; que le général
Marmont, commandant l'armée française en Dalmatie, a complètement battu
les Russes et les Monténégrins, entre lesquels la division règne; que
les Monténégrins accusent les Russes de s'être mal battus, et que les
Russes reprochent aux Monténégrins d'avoir fui; que de toutes les
troupes de l'Europe, les moins propres à faire la guerre en Dalmatie
sont certainement les troupes russes. Aussi y font-elles en général une
fort mauvaise figure.

Cependant le corps diplomatique, endoctriné par ces fausses directions
données à Vienne à l'opinion, égare les cabinets par ses rapsodies. De
faux calculs s'établissent là-dessus; et comme tout ce qui est bâti sur
le mensonge et sur l'erreur tombe promptement en ruine, des entreprises
aussi mal calculées tournent à la confusion de leurs auteurs.
Certainement dans la guerre actuelle, l'empereur n'a pas voulu affaiblir
son armée d'Italie; il n'en a pas retiré un seul homme; il s'est
contenté de faire venir huit escadrons de cuirassiers, parce que les
troupes de cette arme sont inutiles en Italie. Ces escadrons ne sont pas
encore arrivés à Inspruck. Depuis la dernière campagne, l'empereur a, au
contraire, augmenté son armée d'Italie de quinze régimens qui étaient
dans l'intérieur, et de neuf régimens du corps du général Marmont.
Quarante mille conscrits, presque tous de la conscription de 1806, ont
été dirigés sur l'Italie; et par les états de situation de cette armée
au 1er novembre, vingt-cinq mille y étaient déjà arrivés. Quant
au peuple des états vénitiens, l'empereur ne saurait être que
très-satisfait de l'esprit qui l'anime. Aussi, S.M. s'occupe-t-elle des
plus chers intérêts des Vénitiens; aussi a-t-elle ordonné des travaux
pour réparer et améliorer leur port, et pour rendre la passe de Malmocco
propre aux vaisseaux de tout rang.

Du reste, tous ces faiseurs de nouvelles en veulent beaucoup à nos
maréchaux et à nos généraux; il ont tué le maréchal Masséna à Naples;
ils ont tué en Allemagne le grand-duc de Berg, le maréchal Soult. Cela
n'empêche heureusement personne de se porter très-bien.



Berlin. le 12 novembre 1806.

Trente-unième bulletin de la grande armée.

La garnison de Magdebourg a défilé le 11, à neuf heures du matin, devant
le corps d'armée du maréchal Ney. Nous avons vingt généraux, huit cents
officiers, vingt-deux mille prisonniers, parmi lesquels deux mille
artilleurs, cinquante-quatre drapeaux, cinq étendards, huit cents pièces
de canon, un million de poudre, un grand équipage de pont et un matériel
immense d'artillerie.

Le colonel Gérard et l'adjudant-commandant Ricard ont présenté, ce
matin, à l'empereur, au nom des premier et quatrième corps, soixante
drapeaux qui ont été pris à Lubeck au corps du général prussien Blucher:
il y avait vingt-deux étendards; quatre mille chevaux tout harnachés,
pris dans cette journée, se rendent au dépôt de Potsdam.

Dans le vingt-neuvième bulletin, on a dit que le corps du général
Blucher avait fourni seize mille prisonniers, parmi lesquels quatre
mille de cavalerie. On s'est trompé, il y avait vingt-un mille
prisonniers, parmi lesquels cinq mille hommes de cavalerie montés; de
sorte que, par le résultat de ces deux capitulations, nous avons cent
vingt drapeaux et étendards, et quarante-cinq mille prisonniers. Le
nombre des prisonniers qui ont été faits dans la campagne passe cent
quarante mille; le nombre des drapeaux pris passe deux cent cinquante;
le nombre des pièces de campagne prises devant l'ennemi et sur le champ
de bataille, passe huit cents; celui des pièces prises à Berlin et dans
les places qui se sont rendues, passe quatre mille.

L'empereur a fait manoeuvrer hier sa garde à pied et à cheval, dans une
plaine aux portes de Berlin. La journée a été superbe.

Le général Savary, avec sa colonne mobile, s'est rendu à Rostock, et y a
pris quarante ou cinquante bâtimens suédois sur leur lest: il les a fait
vendre sur-le-champ.



Berlin, le 16 novembre 1806.

_Trente-deuxième bulletin de la grande armée_.

Après la prise de Magdebourg et l'affaire de Lubeck, la campagne contre
la Prusse se trouve entièrement finie.

Voici quelle était la situation de l'armée prussienne en entrant en
campagne: Le corps du général Ruchel, dit de Westphalie, était composé
de trente-trois bataillons d'infanterie, de quatre compagnies de
chasseurs, de quarante-cinq escadrons de cavalerie, d'un bataillon
d'artillerie et de sept batteries, indépendamment des pièces de
régiment. Le corps du prince de Hohenlohe était composé de vingt-quatre
bataillons prussiens et de vingt-cinq bataillons saxons, de
quarante-cinq escadrons prussiens et de trente-six escadrons saxons, de
deux bataillons d'artillerie, de huit batteries prussiennes et de huit
batteries saxonnes. L'armée commandée par le roi en personne, était
composée d'une avant-garde de dix bataillons et de quinze escadrons,
commandée par le duc de Weimar, et de trois divisions; la première,
commandée par le prince d'Orange, était composée de onze bataillons
et de vingt escadrons; la seconde division, commandée par le général
Wartensleben, était composée de onze bataillons et de quinze escadrons;
la troisième division, commandée par le général Schmettau, était
composée de dix bataillons et de quinze escadrons. Le corps de réserve
de cette armée, que commandait le général Kalkreuth, était composé de
deux divisions, chacune de dix bataillons des régimens de la garde ou
d'élite, et de vingt escadrons. La réserve que commandait le prince
Eugène de Wurtemberg, était composée de dix-huit bataillons et de vingt
escadrons. Ainsi, le total général de l'armée prussienne était de cent
soixante bataillons et de deux cent trente-six escadrons, servie par
cinquante batteries, ce qui faisait, présens sous les armes, cent quinze
mille hommes d'infanterie, trente mille de cavalerie, et huit cents
pièces de canon, y compris les canons de bataillons; Toute cette armée
se trouvait à la bataille du 14, hormis le corps du duc de Weimar, qui
était encore sur Eisenach, et la réserve du prince de Wurtemberg; ce qui
porte les forces prussiennes qui se trouvaient à la batailles à cent
vingt-six mille hommes. De ces cent vingt-six mille hommes, pas un n'a
échappé. Du corps du duc de Weimar, pas un homme n'a échappé. Du corps
de réserve du duc de Wurtemberg, qui a été battu à Halle, pas un homme
n'est échappé. Ainsi, ces cent quarante-cinq mille hommes ont tous été
pris, blessés ou tués; tous les drapeaux, étendards, tous les canons,
tous les bagages, tous les généraux ont été pris, et rien n'a passé
l'Oder. Le roi, la reine, le général Kalkreuth, et à peine dix ou douze
officiers, voilà tout ce qui s'est sauvé. Il reste aujourd'hui au roi de
Prusse un régiment dans la place de Gros-Glogau qui est assiégée, un
à Breslau, un à Brieg, deux à Varsovie, et quelques régimens à
Koenigsberg, en tout à peu près quinze mille hommes d'infanterie et
trois ou quatre mille hommes de cavalerie. Une partie de ces troupes
est enfermée dans des places fortes. Le roi ne peut pas réunir à
Koenigsberg, où il s'est réfugié dans ce moment, plus de huit mille
hommes. Le souverain de Saxe a fait présent de son portrait au général
Lemarrois, gouverneur de Wittemberg, qui, se trouvant à Torgau, a remis
l'ordre dans une maison de correction, parmi six cents brigands qui
s'étaient armés et menaçaient de piller la ville. Le lieutenant Lebrun
a présenté hier à l'empereur quatre étendards de quatre escadrons
prussiens que commandait le général Pelet, et que le général Drouet a
fait capituler du côté de Lauembourg. Ils s'étaient échappés du corps du
général Blucher. Le major Ameil, à la tête d'un escadron du seizième de
chasseurs, envoyé par le maréchal Soult le long de l'Elbe, pour ramasser
tout ce qui pourrait s'échapper du corps du général Blucher, a fait un
millier de prisonniers, dont cinq cents hussards, et a pris une grande
quantité de bagages.

Voici la position de l'armée française. La division des cuirassiers du
général d'Hautpoult, les divisions de dragons des généraux Grouchy et
Sahuc, la cavalerie légère du général Lasalle, faisant partie de la
réserve de cavalerie que le grand-duc de Berg avait à Lubeck, arrivent à
Berlin. La tête du corps du maréchal Ney, qui a fait capituler la place
de Magdebourg, est entrée aujourd'hui à Berlin. Les corps du prince de
Ponte-Corvo et du maréchal Soult sont en route pour venir à Berlin.
Le corps du maréchal Soult y arrivera le 20; celui du prince de
Ponte-Corvo, quelques jours après. Le maréchal Mortier est arrivé avec
le huitième corps à Hambourg, pour fermer l'Elbe et le Weser. Le général
Savary a été chargé du blocus de Hameln avec la division hollandaise. Le
corps du maréchal Lannes est à Thorn. Le corps du maréchal Augereau est
à Bromberg et vis-à-vis Graudentz. Le corps du maréchal Davoust est
en marche de Posen sur Varsovie, où se rend le grand-duc de Berg avec
l'autre partie de la réserve de cavalerie, composée des divisions
de dragons des généraux Beaumont, Klein et Beker, de la division de
cuirassiers du général Nansouty, et de la cavalerie légère du
général Milhaud. Le prince Jérôme, avec le corps des alliés, assiège
Gros-Glogau; son équipage de siège a été formé à Custrin. Une de ses
divisions investit Breslau. Il prend possession de la Silésie. Nos
troupes occupent le fort de Lenczyc, à mi-chemin de Posen à Varsovie;
on y a trouvé des magasins et de l'artillerie. Les Polonais montrent la
meilleure volonté, mais jusqu'à la Vistule ce pays est difficile; il y
a beaucoup de sable. Pour la première fois, la Vistule voit l'aigle
gauloise. L'empereur a désiré que le roi de Hollande retournât dans son
royaume pour veiller lui-même à sa défense. Le roi de Hollande a fait
prendre possession du Hanovre par le corps du général Mortier. Les
aigles prussiennes et les armes électorales en ont été ôtées ensemble.



Berlin, le 1er novembre 1806.

_Trente-troisième bulletin de la grande armée._

Une suspension d'armes a été signée hier à Charlottembourg. La saison
se trouvant avancée, cette suspension d'armes assoit les quartiers de
l'armée. Partie de la Pologne prussienne se trouve ainsi occupée par
l'armée française, et partie est neutre.

(_Suit la teneur de cette suspension_).



Berlin, le 31 novembre 1806.

Message au sénat.

«Sénateurs, nous voulons, dans les circonstances où se trouvent les
affaires générales de l'Europe, faire connaître, à vous et à la nation,
les principes que nous avons adoptés comme règle général.

«Notre extrême modération, après chacune des trois premières guerres, a
été la cause de celle qui leur a succédé. C'est ainsi que nous avons
eu à lutter contre une quatrième coalition, neuf mois après que la
troisième avait été dissoute, neuf mois après ces victoires éclatantes
que nous avait accordées la providence, et qui devaient assurer un long
repos au continent.

Mais un grand nombre de cabinets de l'Europe est plus tôt ou plus
tard influencé par l'Angleterre; et sans une solide paix avec cette
puissance, notre peuple ne saurait jouir des bienfaits qui sont le
premier but de nos travaux, l'unique objet de notre vie. Aussi, malgré
notre situation triomphante, nous n'avons été arrêtés, dans nos
dernières négociations avec l'Angleterre, ni par l'arrogance de son
langage, ni par les sacrifices qu'elle a voulu nous imposer. L'île de
Malte, à laquelle s'attachait pour ainsi dire l'honneur de cette guerre,
et qui, retenue par l'Angleterre au mépris des traités, en était la
première cause, nous l'avions cédée; nous avions consenti à ce qu'à la
possession de Ceylan et de l'empire du Myssoure, l'Angleterre joignît
celle du cap de Bonne-Espérance.

Mais tous nos efforts ont dû échouer lorsque les conseils de nos ennemis
ont cessé d'être animés de la noble ambition de concilier le bien du
monde avec la prospérité présente de leur patrie, et la prospérité
présente de leur patrie avec une prospérité durable; et aucune
prospérité ne peut être durable pour l'Angleterre, lorsqu'elle sera
fondée sur une politique exagérée et injuste qui dépouillerait soixante
millions d'habitans, leurs voisins, riches et braves, de tout commerce
et de toute navigation. Immédiatement après la mort du principal
ministre de l'Angleterre, il nous fut facile de nous apercevoir que la
continuation des négociations n'avait plus d'autre objet que de couvrir
les trames de cette quatrième coalition, étouffée dès sa naissance.

Dans cette nouvelle position, nous avons pris pour principes invariables
de notre conduite, de ne point évacuer ni Berlin, ni Varsovie, ni les
provinces que la force des armes a fait tomber en nos mains, avant
que la paix générale ne soit conclue; que les colonies espagnoles,
hollandaises et françaises ne soient rendues; que les fondemens de la
puissance ottomane ne soient raffermis, et l'indépendance absolue de
ce vaste empire, premier intérêt de notre peuple, irrévocablement
consacrée. Nous avons mis les îles britanniques en état de blocus, et
nous avons ordonné contre elles des dispositions qui répugnaient à
notre coeur. Il nous en a coûté de faire dépendre les intérêts des
particuliers de la querelle des rois, et de revenir, après tant d'années
de civilisation, aux principes qui caractérisent la barbarie des
premiers âges des nations. Mais nous avons été contraints, pour le bien
de nos alliés, à opposer à l'ennemi commun les mêmes armes dont il
se servait contre nous. Ces déterminations, commandées par un juste
sentiment de réciprocité, n'ont été inspirées ni par la passion, ni
par la haine. Ce que nous avons offert après avoir dissipé les trois
coalitions qui avaient tant contribué à la gloire de nos peuples, nous
l'offrons encore aujourd'hui que nos armes ont obtenu de nouveaux
triomphes. Nous sommes prêts à faire la paix avec l'Angleterre; nous
sommes prêts à la faire avec la Russie, avec la Prusse; mais elle ne
peut être conclue que sur des bases telles qu'elle ne permette à qui que
ce soit, de s'arroger aucun droit de suprématie à notre égard, qu'elle
rende les colonies a notre métropole, et qu'elle garantisse à notre
commerce et à notre industrie la prospérité à laquelle ils doivent
atteindre. Et si l'ensemble de ces dispositions éloigne de quelque temps
encore le rétablissement de la paix générale, quelque court que soit ce
retard, il paraîtra long à notre coeur. Mais nous sommes certains que
nos peuples apprécieront la sagesse de nos motifs politiques, qu'ils
jugeront avec nous qu'une paix partielle n'est qu'une trêve qui nous
fait perdre tous nos avantages acquis pour donner lieu à une nouvelle
guerre, et qu'enfin ce n'est que dans une paix générale que la France
peut trouver le bonheur. Nous sommes dans un de ces instans importans
pour 

Showing first 200,000 characters. Full text: gutenberg.org/ebooks/13192