Hélika: Memoire d'un vieux maître d'école
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Title: Hélika: Memoire d'un vieux maître d'école
Author: Charles DeGuise
Release date: August 10, 2004 [eBook #13149]
Most recently updated: October 28, 2024
Language: French
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HÉLIKA: MEMOIRE D'UN VIEUX MAÎTRE D'ÉCOLE ***
HÉLIKA
MEMOIRE D'UN VIEUX MAÎTRE D'ÉCOLE
PAR LE
Dr. CHS. DeGUISE
LA RÉUNION D'AMIS.
C'est en vain que nous chercherions à nouer des liens plus forts: et
plus durables que ceux qui nous unissent à nos compagnons d'école, et à
nos condisciples de collège. La vieille amitié d'autrefois a jeté dans
nos coeurs des racines si profondes, que nous les sentons grandir avec
le nombre de nos années.
Lorsque rage à desséché notre veine, et que les blessures de la vie ont
laissé sur chaque épine du chemin le reste de nos dernières illusions,
elles viennent nous réjouir et nous consoler sous la riante et
gracieuse image de notre enfance, avec ses jeux, son espièglerie et son
insouciance. Ses racines ont alors produit des fleurs précieuses que
le vieil âge se plait à cueillir comme l'a fait l'auteur des "Anciens
Canadiens."
Mais parmi ceux de nos jeunes compagnons, il en est qui nous sont restés
plus sympathiques; parce qu'ils étaient d'un caractère plus conforme au
nôtre, plus jovials ou taciturnes, plus taquins ou espiègles, suivant,
qu'ils ont pris eux-mêmes plus ou moins; de part dans nos escapades
d'écoliers. Aussi quels francs éclats de rire, lorsque nous nous
rencontrons et nous racontons nos réminiscences du passé, de notre vie
d'école, et de nos années de collège.
En parlant de la jeunesse, temps hélas, bien éloigné de moi aujourd'hui,
il m'est revenu une narration, et la lecture d'un manuscrit, faite par
un ancien maître d'école, qui sont encore l'une et l'autre dans un des
replis de ma mémoire, comme un émouvant souvenir des temps passés.
Ces souvenirs datent de loin, puisque je n'avais qu'à peine vingt ans
lorsque je les entendis de la bouche du père d'Olbigny.
Le père d'Olbigny était un vieux maître d'école.
Il était un jour, arrivant on ne savait d'où, venu prendre possession de
l'école de notre village.
Après un examen passé devant le curé et les syndics, qui n'étaient
malins ni en grammaire, ni en calcul, il avait été décidé qu'il était
capable de nous enseigner l'alphabet.
Or, le père d'Olbigny était un homme instruit, profondément instruit.
Il parlait, et écrivait correctement plusieurs langues anciennes et
modernes; comme nous pûmes en juger plus tard.
Son extérieur n'était rien moins que prévenant en sa faveur. Une balafre
affreuse lui partageait transversalement la figure, et lui donnait une
expression étrange; mais ses yeux étaient si bons, si doux et si chargés
de tristesse; ses procédés à notre égard si affectueux et si paternels,
que nous l'aimâmes à première vue et nous nous livrâmes à l'élude,
crainte de lui faire de la peine. Il nous traitait tous avec la même
bonté, mais il y avait une classe qui paraissait lui être privilégiée.
Cette classe se composait de jeunes gens de mon âge et j'en faisais
partie.
Ce fut donc en pleurant qu'il reçut nos adieux, lorsque nous laissâmes
l'école pour endosser la livrée de collégiens.
Un soir, dix ans après, nous retrouvions les mêmes condisciples de cette
classe, au coin du feu où nous avions été conviés par l'un de nous.
Naturellement, nous vînmes à parler de notre temps d'enfance et de notre
cher monsieur d'Olbigny. Il avait laissé nos endroits, et ce fut alors
que l'un de nous, nous informa qu'il habitait une maison écartée à
quelque distance du village de B...., et qu'il y vivait en véritable
ermite.
Nous décidâmes, séance tenante, d'aller passer une soirée avec lui.
Il vivait, paraissait-il, dans un pénible état de gêne. Plusieurs de mes
amis. étaient riches, une souscription fut ouverte et la bourse qui fut
formée lui fut transmise sous forme de restitution. Il avait, reçu par
ce moyen de quoi vivre largement, comparativement, pendant deux ans.
Au jour fixé, personne ne manqua à l'appel.
Le père d'Olbigny pleura de joie de nous revoir, il nous reçut comme
ses véritables enfants. Quelques verres d'eau de vie que nous avions
apportés le rendirent plus expansif. Il nous avoua qu'une main inconnue
lui avait, fait une restitution; cette main, ajouta-t-il plaisamment, ne
peut venir que du ciel, parce que je ne connais personne sur la terre
qui me doive restitution. Ce fut après un toast pris à sa santé, et
qu'il nous eut affectueusement remerciés, qu'il continua:
Il fait bon, mes amis, d'être jeunes, de voir l'avenir se dérouler
devant nous avec tous les rêves dorés que l'espérance nous fait
entrevoir. Vous voir réunis autour de ma table, me rappelle une époque
bien éloignée, et cependant à peu près analogue.
Nous étions nous aussi, mes compagnons d'école et moi, autour de la
table d'un professeur, qui avait autant de plaisir à nous recevoir que
j'en éprouve aujourd'hui. Hélas! j'étais cette soirée-là bien gai, bien
joyeux, et me doutais guère qu'elle aurait une si grande influence sur
le reste de ma vie.
Si je croyais que cette histoire put vous intéresser, je vous en
raconterais une partie et la terminerais par la lecture d'un manuscrit,
écrit dans toute l'amertume du repentir par l'auteur même d'un drame
terrible de jalousie et de vengeance.
Des bravos enthousiastes accueillirent cette proposition ou plutôt cette
bonne aubaine. Les verres se remplirent les pipes s'allumèrent et ce fut
avec un religieux silence que nous écoutâmes le palpitant récit qui va
suivre:
Il y a au delà de soixante ans que quelques amis et moi avions formé le
même projet que vous exécutez, d'aller revoir notre ancien professeur.
C'était un bon vieux curé qu'on appelait monsieur Fameux. Il habitait un
village qui se trouvait presque sur la lisière des bois. Rien ne pouvait
d'ailleurs mieux nous convenir. Nous avions décidé dans notre réunion,
d'aller faire une partie de chasse et de pêche auprès d'un lac qui se
trouvait à quelques dix lieues dans les grands bois, et nous n'avions
qu'un faible détour à faire pour aller lui serrer la main. Outre le
plaisir que nous éprouvions d'avance à revoir ce bon vieux père, nous
espérions pouvoir nous procurer des guides qu'il nous ferait connaître
parmi les chasseurs et trappeurs de sa mission. Bien que l'heure du soir
fut avancée, nous nous dirigeâmes vers le presbytère, et ce fut en nous
pressant dans ses bras que monsieur Fameux nous reçut. Jamais nous ne
pouvions arriver plus à propos, car il nous annonça au réveillon que
lui-même partait le lendemain matin pour aller explorer des terres
auprès du même lac, qu'on lui avait dit être très fertile, et où il
avait intention d'aller fonder une colonie. Puis, ouvrant la porte de
sa cuisine, il nous montra quatre vigoureux gaillards étendus sur le
parquet, la tête sur leurs havre-sacs et faisant un bruit par leurs
ronflements capable de réveiller les morts. Voilà nos guides,
ajouta-t-il.
Enfin, après une intime causerie, nous récitâmes la prière et nous nous
étendîmes sur des lits de camp; puis, lorsque le dernier d'entre nous
s'endormit, le prêtre agenouillé priait encore.
Le lendemain, le soleil radieux s'élevait à peine de l'horizon que nous
étions sur pieds. La messe sonnait, nous nous y rendîmes.
Je ne sais quel charme cet homme de bien répandait sur tout ce qu'il
faisait ou disait; mais la messe entendue, nous sentions au dedans de
nous un calme, une paix et un bonheur intimes que je n'ai peut-être
jamais éprouvés depuis. Le déjeuner se se ressentit de notre disposition
d'esprit, il fut gai et pétillant de bons mots; puis havre-sacs sur le
dos, nous prîmes, en chantant de gais refrains, le chemin des grands
bois.
LE VOYAGE
Tout alla pour le mieux pendant les premiers six milles, mais à mesure
que le soleil s'élevait, la chaleur devenait de plus en plus forte, et
vers midi, l'air était suffocant. Les moustiques, cette journée-là,
s'étaient liés pour soutirer le droit de passage; aussi, fallut-il que
chacun du nous leur payât un tribut; à vrai dire, ils étaient encore
plus avides que certains douaniers auxquels vous n'avez pas donné un
bonus. Les enflures et les démangeaisons insupportables, que leurs
piqûres nous causaient, faisaient presque regretter d'être venus si
loin chercher le plaisir. De plus, les sources d'eau que nos guides
s'attendaient à rencontrer sur notre route, étaient taries en
conséquence de la sécheresse exceptionnelle de l'été.
Vers quatre heures de l'après midi, nos gosiers étaient arides, nos
palais desséchés et nos estomacs criaient famine. Depuis le matin, nous
n'avions que grignoté par ci par là quelques morceaux de biscuits, tout
en marchant. Malgré l'assurance que nos guides nous donnaient, que nous
n'étions plus qu'à deux milles de la chute; nous allions faire halte,
lorsque la grosse voix de Baptiste, notre premier guide, se fit
entendre. Il avait pris les devants depuis quelque temps, et jamais
refrain plus agréable parvint à nos oreilles. A boire, à boire, qui donc
en voudra boire chantait-il en même temps qu'il se montra portant une
énorme gourde bien remplie. Après que nous eûmes avidement vidé le
contenu de cette bienfaisante gourde et pris quelques minutes de repos,
nous nous remîmes en route rafraîchis et réconfortés. Les guides
entonnèrent les gais chants des voyageurs canadiens, ensemble nous fîmes
chorus. Point ai-je besoin de dire que ces chants n'eussent pas été
admis au Conservatoire de Paris.
Enfin haletants, fatigués, méconnaissables par l'enflure causée par les
piqûres des mouches, nous arrivâmes sous la direction de Baptiste dans
une charmante érablière où le bruit d'une forte chute d'eau se faisait
entendre. C'était l'oasis désirée. Des hourras frénétiques la saluèrent.
Nous allions nous élancer dans la direction de la chute, lorsqu'un
sifflement aiguë et un signe énergique de Baptiste qui se tenait
immobile au milieu du sentier, nous arrêta. Il nous montrait du doigt
une magnifique famille de perdrix branchées sur un arbre du voisinage.
Elles semblaient être venues s'offrir intentionnellement comme le menu
du repas, aussi n'en fîmes nous pas fi. Quatre à cinq coups de feu
jetèrent à nos pieds la bande emplumée. De grands battements de mains de
la part de monsieur Fameux et des spectateurs furent la couronne de
ce bel exploit. Notez que nous avions tiré les perdrix presqu'à bout
portant.
La joie augmenta encore lorsqu'un de nos guides, qui était resté en
arrière, arriva avec quatre beaux lièvres qu'il avait rencontrés;
mais elle devint délirante quand nous aperçûmes bouillonner l'eau des
cascades dont nous n'étions plus éloigné que de quelques pas.
Une minute plus tard, nous étions sur les bords de la rivière et aux
pieds d'une des chutes les plus pittoresques qu'on puisse contempler.
Le spectacle était beau, grandiose, et bien digne eut-il été le seul
de nous faire oublier les tourments de la soif et de la faim que nous
avions endurés, mais ventre affamé n'a pas d'oreilles, c'était le temps
ou jamais de le dire, car ce qui nous réjouit le plus et nous mit en
belle humeur, ce fut lorsque des feux furent allumés et que les marmites
commencèrent à bouillir. Pendant ce temps, tout le monde était à
l'oeuvre. Les uns écorchaient les lièvres, d'autres préparaient les
perdrix, on découpaient des tranches de lard et de jambon; quelques-uns
enfin bûchaient le bois, tandis que Baptiste confectionnait les
assiettes avec des écorces de bouleau et faisait des micoines, des
fourchettes de bois, bref enfin, tout le monde ainsi à l'oeuvre fit
merveille, et une demi-heure après, le bruit des mâchoires eut dominé
celui des meules des plus assourdissants moulins. Il y a de cela bien
près de soixante ans et je ne crains pas de répéter aujourd'hui à la
face du monde que jamais repas fut mieux cuit et mieux assaisonné avec
plus grande sauce de l'appétit, que celui que nous prîmes on plutôt
dévorâmes au pied de la chute de la décharge du Lac à la Truite. Enfin
les appétits satisfaits, les pipes allumées, nous nous étendîmes avec
délices sur les bords de la rivière.
Il eut été difficile de choisir un plus beau moment pour contempler le
paysage qui nous entourait. Le soleil allait bientôt s'enfoncer derrière
le rideau des grands arbres, les oiseaux dans leur suave et beau langage
le saluaient et lui souhaitaient le bonsoir; quelques petits écureuils,
d'un air éveillé et mutin, s'approchaient en sautillant, leurs queues
coquettement retroussées, pour glaner quelques restes de notre repas;
puis vifs comme l'éclair, remontaient au haut d'une branche ou au sommet
de l'arbre pour nous envoyer leur trille de colère ou de plaisir.
Mais la beauté qui ne pouvait être surpassée, était celle de la chute,
avec ses mille paillettes d'or qui brillaient au soleil couchant. Les
rochers qui la surplombaient, semblaient eux aussi tout émaillés de
diamants. L'arc-en-ciel brillait à leurs pieds de ses plus vives
couleurs, pendant que la nappe d'eau qu'elle formait au bas, tranquille
d'abord, puis comme prise d'un accès subit de rage, se ruait un instant
après frémissante et écumeuse de cascades en cascades, hérissant la
crête de chacune de ses vagues, comme pour attester sa colère de voir
son cours intercepté.
Tous ces chants ou ces bruits divers, toutes ces beautés sauvages et
primitives étaient égalés, surpassés peut-être par la grandeur de la
chute elle-même.
L'eau se précipitait d'une hauteur d'à peu près cinquante pieds; mais
dans sa chute, elle rencontrait d'énormes rochers superposés les uns
aux autres, bondissant de l'un à l'autre, elle s'élevait et retombait
blanche et floconneuse comme la neige, pour se former un peu plus bas,
en gerbes de diamants auxquels le soleil couchant, ce véritable peintre
céleste, imprimait ses plus magnifiques nuances et son plus éclatant
coloris.
La splendeur de ce tableau ne saurait être surpassée. Toutefois, un pic
incliné d'une hauteur de cent pieds au dessus de la chute, et dont la
base était minée par l'incessant travail de la rivière attirait notre
attention dans ce moment. Nous en étions même à supputer, combien il lui
faudrait de temps, avant que de parvenir à le précipiter dans l'abîme,
lorsque sur une des pointes les plus élevées, survint une apparition
presque fantastique.
LE LAC.
Cette apparition était celle d'une jeune fille mollement appuyée sur une
légère carabine de chasse. Deux dogues énormes étaient à ses côtés. Le
costume de cette jeune fille était demi-sauvage autant que nous en pûmes
juger. Nous ne pouvions comme de raison, par l'éloignement, distinguer
ses traits; mais à sa taille svelte et dégagée, au contour de ses
épaules, et telle qu'elle nous apparut dans sa pose à la fois gracieuse
et nonchalante, nous nous formâmes l'idée qui se confirma plus tard,
qu'elle était admirablement belle.
Monsieur Fameux la reconnut.--Adala seule, dit-il, où donc est le vieil
Hélika? Voyez, ajouta-t-il, en s'adressant à Baptiste, elle semble nous
avoir reconnus tous les deux, et la voilà qui nous fait signe d'aller la
rejoindre. Si Hélika, qui ne la laisse jamais d'un seul pas, n'est pas
auprès d'elle; c'est qu'un malheur lui est arrivé ou qu'il gît sur son
lit de mort. La jeune fille comprit sans doute le signe que Baptiste lui
adressa, car elle s'assit dans une pose pleine de grâce et de tristesse,
pendant que notre guide allait traverser la rivière plus loin dans un
endroit guéable.
Les chiens s'étaient étendus à ses pieds, comme deux vigilantes
sentinelles. Nous aurions dû le dire déjà, Baptiste était le type du
chasseur et du trappeur canadien. Il était par conséquent le commensal
et l'ami de toutes les tribus sauvages, il en possédait la langue et les
dialectes. Pendant l'absence de Baptiste, nous pressâmes monsieur Fameux
de questions. L'histoire de cette malheureuse enfant des bois est bien
douloureuse, nous répondit-il d'une voix pleine d'émotion; mais elle ne
m'appartient pas. C'était nous faire comprendre qu'il ne pouvait en dire
plus long; mais ces quelques paroles de monsieur Fameux, comme
bien vous pensez ne firent que redoubler notre curiosité déjà bien
surexcitée. Baptiste revînt au bout de quelque temps, sa bonne et
honnête figure était empreinte de tristesse.
Hélika est bien malade, dit-il, l'enfant des bois cherche du secours.
Nos coups de feu à la chasse de tantôt l'ont effrayée; elle a craint de
rencontrer quelques pirates des bois; voilà, pourquoi elle s'est retirée
sur l'autre rive et vous supplie d'arriver au plus vite. C'est Hélika
qui l'envoie vous chercher; elle se fut rendue jusqu'à votre presbytère,
si elle n'avait rencontré personne pour remplir son message auprès de
vous. Hélika est gisant dans sa cabane sur son lit de mort, et il désire
ardemment vous voir. Elle retourne immédiatement auprès de lui, avec
l'espoir que nous la suivrons de près. Si vous n'êtes pas trop fatigué,
mon bon monsieur, nous allons tous deux nous remettre en marche, pendant
que les autres guides dresseront des campements pour la nuit à vos
jeunes compagnons. Demain, je les attendrai sur les bords du lac avec
des canots. Le prêtre et Baptiste partirent immédiatement.
La veillée se passa en conjectures. Cet incident nous avait
singulièrement intrigués, parce qu'aucun des guides qui nous restaient
ne pouvait donner des renseignements précis sur le nom et l'origine de
la jeune fille. Tout ce qu'ils nous apprirent, ce fut qu'ils l'avaient
bien souvent rencontrée dans les bois, toujours accompagnée d'un
vieillard d'une haute stature, qui paraissait lui porter un amour et une
sollicitude véritablement paternels. Bien plus, son attention pour elle,
et ses soins étaient ceux de la mère la plus tendre. Ils ajoutaient
aussi, qu'esclave de tous ses désirs, il venait de temps en temps dans
le village, y séjourner aussi longtemps qu'elle le voulait. Il y prenait
les meilleurs logements; mais les seules visites qu'ils faisaient où
recevaient, étaient celles de monsieur Fameux. Il la conduisait dans les
magasins, ne regardait jamais au prix des étoffes qu'elle choisissait,
suivant ses caprices, le prix en fut-il très élevé.
L'un d'eux assurait même avoir entendu monsieur Fameux dire au père
Hélika, tel était le nom du vieux sauvage: je suis heureux de voir
combien vous vous donnez de peine pour former l'éducation de votre chère
Adala, et combien elle répond admirablement à vos efforts, elle parle et
écrit aujourd'hui parfaitement le Français.
II y avait certes dans ces informations, matière plus que suffisante
pour piquer notre curiosité déjà excitée à l'extrême. Malgré notre
fatigue, nous mîmes longtemps avant de nous endormir tous, faisant des
suppositions plus où moins ridicules ou extravagantes.
De bonne heure, le lendemain matin, nos étions en route tout en
discourant sur l'incident de la veille. Comme toujours lorsqu'on est
jeune, la gaîté nous était revenue Avec le repos; aussi ne mîmes-nous
pas de temps à franchir les trois milles qui séparaient le lac du lieu
de notre campement. Lorsque nous arrivâmes sur ses bords, deux beaux
grands canots, creusés dans le tronc de gros pins, nous attendaient.
Baptiste se promenait sur le rivage et du revers de sa main essuyait une
larme.
Hâtez-vous, messieurs, nous dit-il, le père Hélika désire vous voir. Il
a paraît-il quelque confidence à vous faire, et le pauvre vieillard n'a
plus bien longtemps à vivre. En peu d'instants nous fûmes installés dans
les canots et pesâmes hardiment sur l'aviron.
Le lac était beau ce matin là. Sa surface était plane et unie, pas une
ride ne venait troubler le paisible miroir que nous avions devant les
yeux. Quelques vapeurs humides s'élevaient ça et là des rochers ou de la
masse d'eau. Elles nous apparaissaient comme les images fantastiques des
fées de nos anciens contes. Les cris des huards se faisaient entendre de
l'un ou l'autre rivage, tant l'atmosphère était calme. Parfois aussi, le
martin-pêcheur nous envoyait des notes saccadées et stridentes, tantôt
frémissantes de joie de la prise qu'il venait de faire d'un petit
goujon. Les fleurs des glaïeuls, qui nageaient à la surface et
s'ouvraient au soleil levant nous faisaient penser à un riche tapis de
verdure émaillé de fleurs. Mais entre les rives et le pied des montagnes
avoisinantes, de beaux grands arbres séculaires donnaient par les
différentes nuances de leur feuillage un cadre magnifique au miroir qui
s'étendait devant nous. Ces arbres avaient une grandeur et une majesté
impossibles à décrire.
Quelques-uns d'une taille plus svelte s'inclinaient complaisamment comme
s'ils eussent voulu contempler leur beauté dans le cristal limpide de
l'eau, tel que peut le faire une coquette jeune fille. D'autres au
contraire élevaient leurs troncs énormes et secs, montrant ainsi leurs
branches desséchées comme les membres d'un vieillard. Tandis qu'un
bouquet verdoyant semblait, comme la tête d'un patriarche, avoir seul
conservé un reste de sève et de vie. On voyait à ses pieds, des arbustes
de différentes familles s'élever et sembler lui demander protection.
Plus loin et du quatrième côté du lac, s'étendait une savane sombre et
triste. Des arbres rabougris, une mousse épaisse, un terrain marécageux
et rempli de fondrières donnaient à cet endroit un aspect solitaire
et désolé. Il formait un contraste frappant qui faisait rassortir
d'avantage la beauté des autres rives. Nous nageâmes en silence
pendant quelque temps, absorbés dans la contemplation de la sauvage et
pittoresque beauté de paysage, lorsqu'après avoir doublé un cap, nous
aperçûmes un plateau élevé de quinze à vingt pieds qui dominait le lac
et la rivière.
HÉLIKA.
Sur ce plateau qui pouvait avoir une étendue d'une dizaine d'arpents,
trois grandes huttes se touchant les unes les autres avaient été
élevées. L'une d'elles avait une apparence toute particulière. Bien que
comme les autres, elle fut construite de matériaux grossiers, sa forme
ressemblait à celle d'une chaumière, elle était plus spacieuse que
les autres. Le houblon et quelques vignes sauvages, en la tapissant à
l'extérieur, lui donnaient un air de fraîcheur et de bien-être. Des
fenêtres l'éclairaient de tous côtés, les unes donnant sur le lac,
les autres sur la rivière, Nous connaîtrons plus tard comment le
propriétaire avait pu se procurer un tel luxe pour un sauvage, habitant
la profondeur des forêts.
De forts volets garnis de fer avaient été posés pour les protéger du
dehors. Par ci par là, un trou ou plutôt une meurtrière était percée.
Enfin, on voyait combien Hélika, puisque c'était sa demeure, était
jaloux de veiller à la sûreté de ceux qui l'habitaient.
Les deux autres étaient construites de gros morceaux de bois, superposés
les uns aux autres, et encochées à chacune de leurs extrémités pour
s'adapter l'un dans l'autre et donner la solidité à cette construction
toute primitive. Ce fut vers la première que Baptiste nous conduisit.
La chambre d'entrée était spacieuse et parfaitement éclairée. Bien que
l'ameublement en fut grossier, il offrait toutefois tout le confort
désirable. Quelques fleurs sauvages de diverses familles y étaient
cultivées avec le même soin que nous en prenons pour les fleurs
exotiques. Des livres aussi étaient disposés sur quelques rayons. Mais
ce qui frappa surtout nos regards, ce fut lorsqu'ils tombèrent sur un
lit recouvert d'une peau d'ours où gisait un vieillard dont les traits
portaient l'empreinte de la mort.
Cet homme devait être bien vieux. Des rides profondes sillonnaient son
front et ses joues en tous sens. Il avait plutôt l'air d'un spectre,
aussi n'eut-on pas manqué de le considérer comme tel, si ses yeux noirs
et enfoncés dans leur orbite n'eussent conservé un éclat extraordinaire.
Ses sourcils étaient épars, son nez aquilin ressemblait au bec d'un
oiseau de proie. Son front était haut et fuyant, ses lèvre minces et
son menton proéminent, tout annonçait dans la figure de cet homme
une indomptable énergie. L'ensemble de cette figure dénotait une si
implacable férocité, qu'il eut fait frémir celui qui l'aurait rencontré
un soir dans un chemin détourné ou sur la lisière d'un bois. Cependant,
au moment où nous l'aperçûmes ses mains étaient jointes sur sa poitrine,
ses lèvres s'agitaient et semblaient répéter les paroles d'une prière
que monsieur Fameux disait à haute voix.
Comme contraste, agenouillée auprès du lit, se tenait dans l'attitude de
la prière la jeune fille de la veille. Son épaisse chevelure inondait
ses épaules et descendait jusqu'à la ceinture. Elle avait le dos tourné
vers la porte. C'était bien la taille que nous avions admirée le soir
d'avant, elle offrait dans ses contours tout ce que nous avions pu
imaginer dans nos rêves de jeune homme de plus gracieux et de plus
parfait. Nous étions arrêtés sur le pas de la porte à contempler ce
tableau, lorsque le bruit de nos pas la fit se retourner. Jamais de ma
vie, je n'ai vu aussi ravissante figure, nous en fûmes tous éblouis,
fascinés. Murillo ou Raphaël eussent été heureux d'en faire la portrait
et de le présenter comme celui de leur Madone. Une profonde tristesse
était empreinte sur ses traits, et les larmes abondantes qui inondaient
ses joues rehaussaient encore, s'il était possible, son angélique
beauté. En nous apercevant, elle se retira timide et confuse dans un
coin de la chambre; mais sur un signe du moribond elle disparut dans
l'autre hutte. Celui-ci, après avoir jeté sur nous un regard perçant, et
scrutateur, nous dit: "Vous devez avoir besoin, messieurs, de prendre un
peu de nourriture et de repos, pendant que moi de mon côté, je vais avec
ce saint homme terminer ma paix avec Dieu".
Une vieille sauvagesse nous conduisit dans la troisième cabane où un
repas, composé de gibier et de poisson, nous avait été préparé. On
s'était mis en frais pour nous y recevoir, car les lits, de sapin
avaient été renouvelés. C'était, nous dit Baptiste, la maison que
le père Hélika avait fait construire spécialement pour y exercer
l'hospitalité, là, chasseurs canadiens ou sauvages y trouvaient toujours
un gîte et la nourriture. Ils restèrent tous deux trois heures en tête
à tête, et lorsqu'à l'appel de monsieur Fameux nous entrâmes dans la
chambre du mourant, une transformation complète s'était faite sur son
visage. Les yeux n'avaient plus rien de farouche ou d'inquiet, des
larmes mêmes s'en échappaient. C'était bien encore la même figure
énergique mais elle n'avait plus ce cachet de férocité, cet air empreint
de trouble et de remords que nous avions d'abord remarqués; elle
indiquait plutôt le calme et le recueillement intérieur qui ne
paraissaient pas exister auparavant.
Monsieur Fameux insista pour qu'il prit quelque nourriture. Il le
fit pour lui complaire. Le bon prêtre lui parla quelques instants à
l'oreille; mais il secoua la tête et reprit tout haut: non Monsieur,
c'est en vain que vous voudriez m'en dissuader, ma confession doit être
publique; puisse-t-elle être une légère expiation de mes crimes et
servir d'exemple à ceux qui se laissent entraîner par la fougue de leurs
passions. Un frisson involontaire parcourut les membres des assistants,
nous pressentions quelque drame lugubre, sanguinaire peut-être, dont
Hélika avait été le héros.
Nous prîmes donc chacun une place autour de son lit, et c'est ainsi
qu'il commença:
LA CONFESSION.
Plus de quatre-vingts ans ont passé sur ma tête, et la terre dans
quelques heures va recouvrir cette masse de boue et de misère qui
devrait y être enfouie depuis mon enfance. On ne souffre pas dans le
fond du cercueil après la mort; mais devrais-je sentir chacun des
vers qui doivent dévorer mon cadavre, dussent-ils m'occasionner les
souffrances les plus atroces, je remercierais Dieu de m'infliger des
peines aussi légères; car quelques grandes qu'elles fussent, elles ne
pourraient vous donner une idée des épouvantables tortures que les
remords ont fait endurer à ma conscience depuis de longues bien longues
années.
Dieu est juste, ajouta-t-il, d'un ton pénétré. Il m'a fait entendre sa
grande voix dans tous les objets de la nature; oui je l'ai entendue,
glacé de terreur depuis au delà de quinze ans dans le frizelis des
feuilles comme dans les roulements terribles du tonnerre, je l'ai
entendue dans le souffle léger de la brise comme dans les hurlements
épouvantables de la tempête; et depuis le brin d'herbe jusqu'au grand
chêne des bois; je l'ai vu dans la goutte d'eau dont je me désaltérais
jusqu'au fruit savoureux que je voulais goûter. Je l'entendais, je le
voyais, je le sentais en moi-même, ce vengeur inexorable des crimes que
nous commettons et des souffrances que nous faisons endurer à nos frères
de même que je l'ai éprouvé plus tard, sous le fouet du maître et dans
les chaînes de l'esclavage.
En prononçant ces paroles, bien que les membres du vieillard fussent
glacés par le froid de la mort, nous voyions cependant un frémissement
qui lui parcourait tout le corps. Sans doute qu'il remarqua notre
surprise de l'entendre s'exprimer aussi bien, car il ajouta en
continuant: Ne soyez pas surpris si je parle un français qui peut vous
paraître bien pur pour un habitant des bois, mais j'appartiens à votre
race, et c'est à une vengeance diabolique que je dois le triste état
dans lequel vous me voyez aujourd'hui.
Dans mon enfance et ma jeunesse, j'ai vu moi aussi de beaux jours. Si
vous saviez comme j'étais heureux lorsque je revenais chaque année dans
ma famille pour y passer mes vacances. Nous étions plusieurs compagnons
de collège de la même paroisse. Oh! que nous nous en promettions des
parties de pêche et de chasse et comme alors nous avions le coeur léger,
l'âme pure et tranquille. Il me semble encore voir ma vieille mère, mon
père et mes soeurs accourir au-devant de moi, me presser tour à tour
dans leurs bras et m'arroser la figure de leurs larmes lorsque je venais
déposer A leurs pieds les prix nombreux que j'avais obtenu pour mes
succès classiques. Puis le bon vieux curé que nous ne manquions jamais
d'aller voir, il nous avait baptisés, fait faire notre première
communion; de plus, il nous avait initiés aux premières notions de
la langue latine. Il nous considérait donc comme ses enfants et nous
recevait avec le plus grand plaisirs et la plus touchante affection. Son
presbytère et sa table étaient toujours à notre disposition. Il était
aussi fier de nos succès que si nous lui eussions appartenus.
Nos jours de vacance se passaient en des parties de pêche et de chasse;
mes bons parents refusant que je prisse part à leurs travaux crainte que
je ne me fatiguasse. Le soir amenait les joyeuses veillées. Nous nous
réunissions tantôt dans une maison, tantôt dans l'autre. Au son du
violon nous dansions quelques rondes au milieu des rires de la plus
folle gaîté; puis, dix heures sonnant, la voix de l'aïeule se faisait
entendre, nous tombions à genoux et récitions en commun la prière du
soir, et noua noua séparions en nous promettant bien de recommencer le
lendemain.
La voix du moribond à ces souvenirs se remplit d'émotion puis il ajouta
comme se parlant à lui-même. Chers souvenirs des beaux jours du ma
jeunesse, combien de fois avec celui des larmes de plaisir de mes bons
parents n'êtes vous pas venus tomber sur mon coeur désespéré comme la
rosée bienfaisante sur la fleur desséchée? Ah! pourquoi ai-je à jamais
abandonné le sentier béni de la vertu avec ses joies si pures et si
naïves pour céder à mon exécrable passion? Pourquoi ai-je perdu le
touchant exemple de cette vie de calme, d'amour et de religion que
me donnaient ma famille et tous ceux qui m'entouraient!... A ces
réminiscences de son passé si fortuné, Hélika ferma les yeux comme pour
savourer une dernière fois les délices des beaux jours de son enfance.
Il parut se recueillir et garda le silence pendant quelque temps.
Monsieur Fameux s'approcha de lui et voulut le dissuader de continuer
son récit. "Non monsieur, répondit-il, je dois aller jusqu'au bout
de mes forces, c'est un devoir que ma conscience m'impose, et je
l'accomplis avec plaisir; ma résolution est inébranlable." Puis il
demanda quelque chose pour se rafraîchir. Cette demande fut sans doute
entendue de l'autre côté, car la même indienne dont nous avons déjà
parlée, apporta une tisane d'une couleur verdâtre. Il but quelques
gouttes de ce breuvage qui parut le ranimer. "Éloigne Adala, dit-il à la
vieille, qu'elle n'entende pas ce qui me reste à dire."
C'est peut-être mal, ajouta-t-il, en se tournant vers monsieur Fameux,
mais je voudrais conserver l'estime et l'amour de mon enfant jusqu'au
dernier soupir, puis il reprit:
Vers l'année 17... nous touchions aux vacances qui devaient commencer
vers la mi-juillet, mais je ne sais comment me l'expliquer aujourd'hui,
était-ce un pressentiment qu'avec elles allaient s'éteindre pour
toujours les joies de ma vie? Hélas! elles devaient être les dernières,
car je terminais mon cours d'étude. Je me sentais triste et abattu. Il
y a toujours quelque chose de solennel dans ce suprême adieu que nous
faisons à nos belles années de collège. Le succès avait couronné mon
travail au delà de mes espérances. Je remportai presque tous les
premiers prix de ma classe. L'accueil que je reçus à la maison
paternelle fut encore plus chaleureux, plus affectueux, s'il était
possible qu'il ne l'avait été les années précédentes.
Mon père, ma mère et mes soeurs me reçurent avec les mêmes
démonstrations de joie, j'étais le seul fils. Or sans être bien riche,
ma famille jouissait d'une honnête aisance comme cultivateur. Après les
premiers embrassements. "Il va falloir, me dit mon vieux père, bien te
reposer mon enfant. Je t'ai acheté un beau fusil, un beau cheval est à
l'écurie, j'ai quelques épargnes, amuses-toi, promènes-toi et surtout
laisses là tes livres pour jouir de la vie dont tu ne connais pas encore
les plaisirs".
Puis ma mère et mes soeurs me conduisirent dans la plus belle chambre
qui avait été préparée avec tous les soins, la tendresse et l'affection
qu'elles me portaient. Je remarquai plein d'attendrissement, avec quelle
ingénieuse sollicitude on y avait déposé tous les objets qui pouvaient
flatter mon goût et me procurer le plus grand confort.
Tu vas faire ta toilette maintenant, me dit ma mère en m'embrassant,
nous avons invité les voisins à souper, et j'espère que tu vas t'amuser
dans la soirée puisque tous tes anciens compagnons d'enfance avec leur
soeurs sont de la partie.
En effet personne n'avait manqué à l'invitation. Les bons voisins avec
leurs enfants étaient venus se réunir à cette fête, et je rougissais
d'orgueil et de plaisir, lorsque je voyais ces braves gens venir me
presser la main avec une considération qui tenait presque du respect; et
me prodiguer des éloges sur mes succès, en présence des jeunes filles et
de leurs frères.
Le souper fut bien joyeux, les langues déliées par quelques verres de
bon vieux rhum, débitaient mille et mille plaisanteries qui étaient
saluées par des tonnerres d'éclats de rire. Les chants ensuite
succédèrent aux bons mots, enfin la gaîté était au diapason, lorsque
nous nous levâmes de table. Ma mère, par une délicate attention, m'avait
fait placer auprès d'une jeune fille plus jolie, plus instruite et plus
distinguée que ses compagnes. Cette jeune fille n'était pas précisément
belle, elle n'était peut-être pas même jolie, tel qu'on l'entend dans
l'acception du mot, mais sa figure était si sympathique, sa voix et son
regard si caressants et si doux, qu'elle répandait autour d'elle un
charme et un bonheur auxquels il était difficile de résister. Sa
conversation était entraînante, et se ressentait de son caractère aimant
et contemplatif, elle avait une teinte de mélancolie lorsque le sujet
s'y prêtait, qui donnait à sa figure et à ses paroles quelque chose
d'enivrant. Pendant le souper nous parlâmes de différentes choses, mais
le sujet sur lequel je me surpris à l'écouter avec un indicible plaisir,
ce fut lorsqu'elle m'entretint des beautés de la nature. Ce n'était
certes pas dans les livres qu'elle les avait étudiés, ce n'était pas non
plus dans les ébouriffantes dissertations des romanciers; mais dans le
grand livre de la nature, où chacun y puise les connaissances et la foi
en celui qui a créé toutes ces merveilles. Elle en parlait avec chaleur
et émotion, et, suspendue ses lèvres, j'écoutais les descriptions
qu'elle me faisait. Elles débordaient, pittoresques et animées, comme
une cascade de diamants.
Bref, ai-je besoin de le dire, j'avais alors vingt ans, l'enivrement de
la fête, le sentiment supposé de ma supériorité, les vins qui avaient
été versés à profusion, les éloges qu'on m'avait prodigués, tout enfin
avait contribué à exalter mon cerveau. Mais lorsque je me levai de
table, je sentis dans mon coeur quelque chose que je n'avais pas encore
éprouvé.
Le bal s'ouvrit ensuite, je dansai plusieurs fois avec cette jeune fille
que je nommerai Marguerite, et quand la veillée fut finie, qu'elle
fut partie avec ses parents, j'éprouvai un vide mêlé de charme et un
sentiment de vague inquiétude indéfinissable. Il fallut m'avouer, que de
l'avoir vue au bras d'un beau et loyal jeune homme, et échanger ensemble
des paroles d'intimité en était la cause. Quelques regards que j'avais
surpris produisirent dans mon être un bouleversement jusqu'alors
inconnu. Ce jeune homme s'appelait Octave, il avait été mon condisciple
de collège et jusqu'à ce temps mon ami. Il avait terminé ses études
depuis deux ans, et était revenu prendre les travaux des champs sur
la ferme de son père. Ça fut en vain cette nuit-li que je cherchai le
sommeil, je la passai à me rouler sur mon lit, et, lorsque plus calme
le lendemain matin, je voulus descendre dans les replis de mon âme,
je sentis que j'aimais éperdument Marguerite, et que le démon de la
jalousie allait prendre possession de moi.
Je formai donc la résolution du ne plus la revoir. Effectivement, bien
des jours se passèrent, oui quinze longs jours s'écoulèrent avant que je
la revisse, et cependant pas une heure, pas un instant au jour ou de
la nuit sans que je pensasse, que je rêvasse à elle. Tout le monde me
faisait des reproches sur mon air morne et abattu, j'avais perdu le
sommeil et l'appétit. Mes parents étaient inquiets, ma bonne mère ne
manquait pas de l'attribuer au travail excessif de mes études.
Cependant il fallut céder aux obsessions et retourner aux soirées du
village. Je croyais être assez fort pour pouvoir affronter le danger.
J'y rencontrais fréquemment Marguerite et Octave et m'en revenais chaque
soir de plus on plus éperdument amoureux et jaloux. Son nom m'arrivait
sur les lèvres à chaque jeune fille dont j'apercevais dans le lointain
la robe onduler sous les caresses de la brise. Je partais pour la chasse
sans munitions, ni carnassière et allais m'asseoir sur le bord de la
mer, et là, des journées entières je pensais à elle. La plainte de
la vague gui venait tristement déferler sur la plage convenait à ma
tristesse.
Ainsi se passa ma première année chez mes parents. La demeure de
Marguerite était presque voisine de la nôtre, nous nous visitions
réciproquement et la voyais très fréquemment, Il était impossible
qu'elle ne s'aperçut pas du feu qui me dévorait. Cependant sa conduite
envers moi et ses paroles étaient toujours affectueuses et amicales,
mais qu'étaient-elles ces marques d'amitié pour moi qui sentais au
dedans de mon coeur un brasier dévorant? De ma fenêtre je voyais sa
demeure, ses allées et venues et avec frémissement j'apercevais sa
silhouette dans le lointain. Lorsqu'elle se rendait à l'église, je la
suivais de loin et aurais été heureux de baiser les traces de ses pas
dans la poussière du chemin.
Vous pouvez juger de ce que j'éprouvais avec cet amour immense, quand je
la voyais au bras d'Octave et avec quelle rage j'appris un jour qu'ils
étaient fiancés. Elle devint désespoir, le jour ou je la rencontrai
rougissante de bonheur et de plaisir, elle était amoureusement inclinée
vers Octave et le main dans la sienne, ils se souriaient l'un à l'autre,
Pendant que je passais ainsi toutes mes journées en folles rêveries
amoureuses, Octave par son travail et avec l'aide de l'argent que son
père lui avait donné s'était acquis une belle propriété, et moi je ne
faisais rien. Ma famille était très occupée de voir la tournure que
prenait mon esprit, car je devenais de plus en plus morose et taciturne.
Ma mère un jour à la suggestion de mon père m'en fit la remarque
d'une manière douce et maternelle. Je lui répondis d'un ton bourru et
grossier. La sainte femme m'écouta avec étonnement d'abord, comme si
elle n'en pouvait croire ses oreilles ou comme si elle se fut éveillée
d'un mauvais rêve, puis tout à coup elle fondit en larmes et m'entourant
de ses bras elle me dit en m'embrassant: "Pauvre enfant, tu souffres
donc bien." Elle ne put ajouter un seul mot, les sanglots la
suffoquèrent. Ces larmes de ma mère furent les premières qu'elle versa
de chagrin, mais elles ne furent pas, hélas! les dernières que virent
couler ses cheveux blancs et dont seul je fus la cause par mon
ingratitude et ma méchanceté.
Enfin le jour décisif arrivait, il me fallait sortir de cet affreux
état.
Un dimanche matin, Octave était absent, je revenais de l'église
accompagnant Marguerite. Je résolus de profiter de l'occasion pour
tenter un dernier effort. Je lui rappelai d'une voix émue les joies, les
plaisirs de notre enfance, combien alors les journées étaient longues et
ennuyeuses quand nous ne pouvions nous rencontrer pour partager nos
jeux et nos promenades. Je remontai ainsi jusqu'au temps présent. Elle
m'écouta d'abord avec plaisir, ne sachant où je voulais en venir. Mais
bientôt mes paroles devinrent plus significatives et plus pressantes.
Lorsque je lui exprimai en termes brûlants combien je l'aimais, quels
étaient mes rêves, le bonheur que j'avais fondés sur son amour et son
union avec moi, elle rougit, puis pâlit au point que je crus qu'elle
allait défaillir. Je lui fis ensuite le tableau de mes souffrances
passées et de mon désespoir si elle refusait de se rendre à mes voeux.
Alors des larmes abondantes glissèrent sur ses joues, mais elle ne me
répondit pas. Je redoublai d'instances, tout mon coeur, toute mon âme,
tout mon amour passèrent dans mes paroles, elles devaient tomber sur son
coeur de glace comme des gouttes de feu. Insensé, j'espérai un instant
qu'elle aurait pitié de moi et se laisserait fléchir, mais ce ne fut
qu'un éclair.
Jugez de ce que je devins, lorsque me prenant les deux mains et
m'enveloppant de son regard si doux et si caressant elle me dit en
pleurant: "Le ciel m'est à témoin que je donnerais la plus grande part
du bonheur qu'il me destine pour vous savoir heureux. Mais pour vous
appartenir je manquerais au serment que j'ai fait à un autre devant
Dieu, je manquerais de plus aux cris de ma conscience et à la voix de
mon coeur; car je ne vous cacherai pas je suis fiancée à Octave et que
dans peu de jours nous serons irrévocablement unis." Je ne sais quelle
transformation se fit dans ma figure, si elle eut peur de l'expression
des mes traits ou de l'effet de ses paroles; mais en levant les yeux sur
moi elle recula de quelques pas.
"Pourquoi ajouta-t-elle tristement, faut-il que je vous cause du
chagrin? une autre vous comprendra mieux que je ne le puis faire, car
elle sera plus que moi à la hauteur de votre intelligence et vous serez
heureux avec elle. Octave et moi vous avons désigné une place au coin
du feu où vous viendrez vous asseoir bien souvent, nous causerons, nous
nous amuserons et nous nous occuperons de vous trouver une épouse digne
de vous".
Tels furent les dernier mots qu'elle m'adressa en me pressant
affectueusement la main. Elle était toute émue et tremblante, je la
voyais pleurer et j'avais l'enfer dans le coeur; c'est ainsi que nous
nous quittâmes.
Je passai le peu de jours qui suivirent cet entretien et précédèrent
leur union dans des transports de rage et de jalousie inexprimables. Mes
parents crurent véritablement que je devenais fou furieux.
Cependant, ainsi qu'elle me l'avait dit, huit jours après, la tête
brûlante, la figure affreusement contractée, j'entendis à l'abri d'un
pilier de la petite église de notre paroisse le serment qu'Octave et
Marguerite se firent de s'appartenir l'un à l'autre. J'aurais voulu voir
le temple s'écrouler sur eux et les mettre en poussière. C'en était fait
de moi, j'avais au fond du coeur tous les esprits du mal et tout ce
que le coeur humain peut avoir de haine contre son semblable, je
le ressentis pour eux. De tous les pores de ma peau sortait le cri
vengeance, vengeance! Si elle m'eut aperçu lorsque sa robe vint me
frôler au sortir de l'église, elle eut reculé, épouvantée comme à
l'aspect d'un serpent.
Fou, insensé, j'avais espéré jusqu'au moment solennel. Oui j'espérais
qu'elle comprendrait toute l'immensité de mon amour et combien j'aurais
travaillé à la rendre heureuse. Le dimanche même, malgré la publication
des bancs, cet espoir m'enivrait encore.
Vous êtes peut-être surpris qu'après tant d'années et en ce de moment
solennel où il ne me reste que peu de temps à vivre, je vous parle avec
autant de chaleur du passé; mais sur son lit de mort, le vieillard
sent quelquefois son sang se réchauffer aux brûlants souvenirs de sa
jeunesse: c'est la dernière lueur du flambeau qui va s'éteindre.
Je laissai le cortège nuptial s'éloigner et m'élançai hors du temple. Je
courus à la maison, fis un paquet de quelques hardes, me munis d'un bon
sac de provisions et d'amples munitions, sifflai mon chien et répondant
à peine aux douces paroles de ma mère qui pleurait en m'embrassant, je
pris le chemin du bois.
Mes bons parents je ne les ai jamais revus depuis; mais j'ai appris par
d'autres que mes deux soeurs avaient embrassé la vie religieuse dans un
couvent des Soeurs de Charité; que mon père et ma mère joignaient leurs
prières aux leurs pour celui qu'ils croyaient mort depuis longtemps.
Hélas! leur fils dénaturé n'a pas été essuyer les pleurs de leurs vieux
ans et leur fermer les yeux.
DANS LES BOIS.
Les forces du moribond étaient complètement épuisées. Ces souvenirs
chargés de repentir avaient trop longtemps pesé sur son âme.
Il indiqua à monsieur Fameux un endroit dans la chambre où il trouverait
un manuscrit qui contenait toute l'histoire de sa vie. Il nous demanda
comme une faveur de vouloir en prendre connaissance, de le publier même,
si on le voulait, afin qu'il servit d'enseignement.
Sur un des rayons poudreux de ses tablettes, Monsieur d'Olbigny alla
prendre un manuscrit jauni par le temps: "Voilà, nous dit-il, qui
complétera l'histoire d'Hélika, si elle vous présente quelqu'intérêt.
Mais auparavant, permettez-moi de vous raconter ses derniers moments."
Il était donc évident que l'heure suprême était arrivée pour le
vieillard, aussi le sentait-il lui-même. Il nous fit signer comme
témoins, un testament olographe qu'il avait préparé, par lequel il
instituait Adala, sa légatrice universelle, lui enjoignant toutefois de
prendre un soin tout filial de la vieille indienne et nommait monsieur
Fameux son exécuteur testamentaire.
Toutes ces dispositions prises, il nous exprima le désir de rester
encore quelques instants seul avec le ministre de Dieu. Ses forces
l'abandonnaient rapidement. Après un assez long entretien avec monsieur
Fameux, sur sa demande nous rentrâmes dans la chambre. La jeune fille
agenouillée, recevait toute en larmes la dernière bénédiction et les
derniers baisers du mourant, pendant que la vieille indienne regardait
d'un oeil sec et stoïque cet émouvant tableau.
Bientôt après, nous nous mîmes à genoux et récitâmes les prières des
agonisants; quelques heures plus tard, Hélika était devant Dieu. Le
surlendemain, nous le déposâmess dans sa dernière demeure à l'endroit
qu'il nous avait lui-même indiqué. La cérémonie fut touchante et bien
propre à nous impressionner. La nature avait cette journée là une teinte
morne et sombre. Le temps était couvert, le soleil voilé ne répandait
qu'une lumière blanchâtre à travers les nuages qui le recouvraient. Une
brise froide et glacée comme un vent d'automne, imprimait aux arbres
des craquements et un balancement qui leur arrachaient des plaintes
continues; elles faisaient écho aux lamentations la jeune orpheline,
qui, la figure prosternée, arrosait de ses larmes la terre sous laquelle
reposait celui qu'elle avait aimé comme son père.
Les plaintes du vent allaient s'éteindre dans les fourrés comme des
sanglots. Le lac soulevé par la brise venait déferler ses vagues sur les
galets du rivage avec de sourds gémissements.
La cérémonie terminée, Adala toute en larmes se jeta dans les bras de
monsieur Fameux. "Ma grand'mère et moi seules désormais sur la terre que
deviendrons-nouss, si avec l'aide de Dieu vous ne nous protégez".
Tes parents, ma chère enfant, lui répondit-il d'une vois émue veillent
sur toi du haut du Ciel; sois donc confiante et résignée, tant que Dieu
me laissera un souffle de vie, je tiendrai leur place sur la terre;
auprès de toi; d'ailleurs, le pauvre vieillard, qui vient de rendre
son âme à Dieu, t'a laissé de quoi compléter ton éducation et vivre
richement. Bénis la Providence pour ce qu'elle a fait, car dans ses
inscrutables desseins, elle donne en abondance d'une main ce qu'elle
paraît ôter de l'autre. Tu dois d'ailleurs, d'après l'ordre de
ton bienfaiteur, abandonner la vie des bois, venir au sein de le
civilisation, ou tu rencontreras plus de protection et te préparer à y
remplir la mission que le ciel te destine.
Ce fut avec une voix pleine d'émotion et de reconnaissance qu'Adala
remercia M. Fameux de ces bonnes paroles. Pour nous, après cet
entretien, nous n'eûmes, au gré de nos désirs, que bien peu d'occasions
de la revoir. Toujours sous la surveillance de la vieille sauvagesse;
elle l'aidait à préparer nos repas, à renouveler le sapin de nos lits,
pendant que nous passions nos journées à la chasse ou à la pêche et que
le bon missionnaire explorait les terres.
La journée finie nous nous retrouvions le soir au coin du feu et nous
racontions les exploits du jour avec leurs incidents; puis l'heure du
repos arrivée, nous donnions, dans nos prières, un souvenir au pauvre
vieillard qui venait de nous laisser. Le lendemain, quelque matinal que
fut notre déjeuner, il était toujours prêt. La bonne indienne et Adala
nous l'avaient préparé avec le plus grand soin.
Nos coeurs jeunes et neufs de toutes impressions devaient céder aux
attraits de cette enfant des bois, qui avait pour nous le parfum et la
suavité d'une fleur sauvage, poussée sous l'ombrage des grands arbres
de nos bosquets. Sa séduisante beauté et sa grâce naturelle étaient
rehaussées encore s'il était possible, par la tristesse répandue sur ses
traits et par ses habits de deuil.
Est-il étonnant que ses charmes produisent leur effet sur nous. Bois
Hébert, l'un de mes compagnons, se prit à l'aimer avec toute la force et
l'ardeur du son tempérament de feu, et jamais dans le cours de sa vie
son amour se ralentit un seul instant.
Pourquoi, ne vous avouerai-je pas que je cédai à l'entraînement, que je
l'aimai moi aussi comme on ne peut aimer qu'une seule fois dans la vie,
c'est vous dire qu'elle fut mon premier et mon dernier amour. Bois
Hébert était beau, riche et noble, brave comme un lion, il possédait
de plus un caractère d'or et une générosité qui ne se démentit jamais;
aussi obtint-il facilement la préférence sur moi, qui n'avais autre
chose à lui offrir qu'un coeur dévoué.
Ce qui vous surprendra peut-être encore plus, c'est que j'ai toujours
été à l'un et à l'autre le plus sincère et intime ami, partageant avec
Bois Hébert toutes les péripéties de sa vie aventureuse, et reprenant
dans les temps de calme mes fonctions de précepteur auprès de ses
enfants quand il eut épousé Adala.
Pardonnez, ajouta monsieur d'Olbigny, au vieillard, les pleurs qui
coulent de ses yeux, et permettez-moi de tirer le rideau sur ces
souvenirs qui m'émeuvent encore malgré moi. D'ailleurs, si quelqu'un
d'entre nous en ressent le courage après la lecture de ces pages, il
pourra voir l'histoire de leur vie dans le "Braillard de la Magdeleine".
Je reprends la lecture du manuscrit, c'était, si vous vous en rappelez
au sortir de l'église et après que Hélika eut reçu les embrassements de
sa mère, pour prendre les grands bois.
Où allais-je? où ai-je été? Qu'ai-je fait? Je n'en sais rien. J'étais
habitué au collège aux plus violents exercices. En gymnase j'étais de
première habileté et l'on me considérait comme un très grand marcheur;
ma force et ma vigueur étaient réputées extraordinaires.
Lorsque la connaissance me revint, j'éprouvai une grande lassitude dans
les jambes, je marchais encore mais d'un mouvement automatique.
Je devais être bien loin, mon pauvre chien ne me suivait plus que
difficilement, et le soleil était monté sur les onze heures du matin.
Mon front était brûlant et je frissonnais parce qu'une fièvre ardente me
dévorait. J'étais auprès d'un petit ruisseau où coulait une eau fraîche
et limpide; j'y trompai mon mouchoir et m'en enveloppai la tête; cette
application me fit du bien. Je tirai ensuite de mon havre-sac quelques
aliments, mais je ne pus pas même les approcher de ma bouche; je les
jetai à mon chien qui les dévora. Quelques instants après, je dormais
profondément, Je n'avais pas fermé l'oeil depuis longtemps et avais
toujours marché depuis le matin de la veille. Grâce à ma forte
constitution, lorsque je m'éveillai le lendemain, la fièvre avait
disparu complètement et mes idées étaient parfaitement lucides.
Le soleil s'était levé dans tout son éclat; un nid de fauvettes placé
sur une branche auprès de moi, était balancé par la brise du matin. Le
père secouant ses ailes toutes humides des gouttes de rosée, adressait
au Créateur ses notes d'amour et de reconnaissance, pendant que la mère
distribuait à la famiile la becquée du matin. Un instant, une seconde
peut-être, je les contemplai avec plaisir; mais tout A coup, le démon de
la jalousie me souffla le mot Marguerite, Marguerite, depuis deux
jours et une nuit dans les bras d'Octave. Oh! alors je bondis dans un
transport de rage inexprimable. Je saisis mon fusil, ajustai le musicien
ailé et fis feu J'avais bien visé, le chantre qui m'avait éveillé par
son ramage, tomba mort à mes pieds, la mère mortellement blessée roula
un peu plus loin; tandis que je lançai le nid et la couvée par terre et
les écrasai sous mes pieds. Leur bonheur, leur gaîté m'avaient paru une
provocation dérisoire.
Fou, furieux, je m'enfonçai encore plus avant dans la forêt. Ma
conscience m'avertissait de prendre garde, que j'allais en finir avec la
vie honnête et et entrer dans la carrière du crime. Mais une autre voix
me soufflait les mots vengeance, vengeance, et malheureusement, ce fut
cette dernière qui l'emporta. Dès ce moment je n'eus donc plus qu'une
idée fixe, inflexible, inexorable. Ce fut de tirer contre Octave et
Marguerite, une vengeance terrible parce que dans ma folle méchanceté,
je les accusais d'avoir empoisonné le bonheur de mon existence.
Je l'avoue aujourd'hui, après cet acte de barbarie, j'eus peur de moi,
quand je sondai l'abîme des maux dans lequel j'allais m'enfoncer. Jamais
une créature vivante n'avait été mise à mort par moi, pour le seul
plaisir de voir couler son sang ou par méchanceté. Mais de ce jour, le
génie du mal s'empara de moi et se garda bien de lâcher sa proie; pour
la première fois, je vis le sang avec une joie féroce.
Je continuai donc ma marche en m'avançant du plus en plus dans la forêt;
je marchai encore plusieurs jours, ne sachant où j'allais. Les étoiles
et la lune, la nuit, le soleil, le jour, me servaient de boussole, et
ma fureur, ma jalousie augmentaient à chaque pas. Tout en cheminant, je
méditais, je m'ingéniais à trouver quelle pourrait être la plus grande
souffrance que je pourrais leur infliger.
Le meurtre ou l'empoisonnement d'Octave se présentèrent bien à mon
esprit, je tressaillis d'abord à cette idée, qu'Octave mort, je
pourrais encore espérer de devenir le mari de Marguerite; mais en y
réfléchissant, je songeai qu'elle n'était plus aujourd'huit cette chaste
et candide jeune fille que j'avais connue, et ma rage s'en augmenta
encore s'il était possible. Pour la satisfaire, je sentis qu'il me
fallait inventer d'autres tortures que tous deux devaient partager. Il
me les fallait terribles mais incessantes.
Depuis cinq jours que j'avais laissé la maison paternelle, j'errais à
l'aventure lorsqu'un matin j'arrivai sur le bord d'une clairière. Au
milieu, une biche, nonchalamment couchée, suivait avec orgueil et amour
les ébats d'un jeune faon qui folâtrait auprès d'elle. Ils étaient tous
deux dans une parfaite sécurité. J'avais des provisions en abondance;
mais l'instinct féroce déjà me dominait. J'ajustai donc le faon, le coup
partit et il tomba à deux pas de sa mère. Un jet de sang s'échappa de sa
poitrine. Surprise d'abord, la malheureuse biche regarda autour d'elle
pour se rendre compte sans doute du lieu d'où venait le danger, puis
ses regards se portèrent sur son petit. Il était étendu par terre, ses
membres s'agitaient et se raidissaient sous l'étreinte d'une suprême
agonie. D'un bond elle fut auprès de lui, et lorsqu'elle aperçut le flot
de sang qui ruisselait de sa blessure, elle poussa un gémissement si
triste, si plaintif qu'il eut attendre le coeur le plus endurci. Ce cri
d'une inénarrable douleur, qui ne peut venir que des entrailles d'une
mère, me réjouit cependant intérieurement, et ce fut avec plaisir
que j'observai ce qui se passa. La pauvre mère, en continuant ses
gémissements, se mit à lécher la blessure et à inonder son petit de
son souffle, comme pour réchauffer ses membres que le froid de la mort
saisissait. Elle tournait autour de lui, essayait à soulever sa tête,
puis s'éloignait ensuite de quelques pas comme pour l'engager à la
suivre et à fuir avec elle. Elle revenait un instant après, recommençait
encore à l'appeler comme elle avait dû faire bien des fois dans sa
sollicitude maternelle, pour l'avertir d'éviter un danger; mais le
faon ne bougeait pas, il était bien mort. A mesure que le faon se
refroidissait et qu'elle voyait ses efforts de plus en plus inutiles,
ses braiements devenaient plus désespérés et déchirants. Parfois elle
courait à chaque coin de la clairière et faisait retentir les échos des
bois de ses plaintes, comme si elle eut appelé au secours, puis elle
revenait en toute hâte auprès de son petit, paraissant refuser de croire
qu'un être fut assez méchant pour lui avoir donné la mort, Enfin,
lorsqu'elle se fut assurée que tout espoir était perdu, elle s'arrêta
morne et immobile auprès de lui, appuya ses narines sur les siennes.
C'était le dernier baiser que donne la mère sur les lèvres glacées de
son enfant. La clairière était d'une petite étendue, la biche avait
la face tournée vers moi; je remarquai dans ses yeux une expression
d'indicible douleur et des larmes abondantes qui s'en échappaient.
Je le confesse, loin d'être touché de cette scène, j'y pris un froid
et secret intérêt. Après l'avoir contemplée pendant quelque temps, je
sortis soudain de ma cachette. Une idée diabolique venait de me frapper.
Il ne me restait plus qu'à attendre pour la mettre à exécution. Ma
figure devait être bien hideuse de méchanceté, car la pauvre mère
en m'apercevant s'enfuit toute effarée en poussant de douloureux
gémissements. Je passai auprès du faon et d'un brutal coup de pied, je
le lançai à vingt pas plus loin. J'avais remarqué avec joie que la biche
s'était retournée sur la lisière du bois et qu'elle m'observait. Puis je
continuai ma route en sifflant joyeusement.
DANS LA TRIBU.
Je passai deux mois m'éloignant toujours des endroits où j'avais été
autrefois si heureux, et jamais l'idée des angoisses que ma famille
devait éprouver de mon absence ne se présenta à mon esprit. Je ne vivais
plus depuis longtemps que de chasse et de pêche. Je m'étais ainsi
habitué aux bruits des bois, et pouvais à mon oreille et à l'examen de
la piste reconnaître quelle était la bête fauve, et quelquefois la tribu
du sauvage qui avaient traversé les sentiers que je parcourais.
Un soir j'étais occupé a préparer mon repas, j'avais décidé de passer la
nuit auprès d'une belle source où je m'étais installé. Depuis au delà de
deux mois je n'avais point rencontré de créature humaine. J'étais tout
occupé aux préparatifs du souper, qui d'ailleurs ne sont pas longs
dans les bois, lorsque des craquements de branches inusités se firent
entendre à quelques pas en arrière de moi. Je me retournai, deux yeux
étincelants brillaient dans la demi obscurité, et mon feu faisait
miroiter l'éclat de la lame d'un poignard déjà levé pour me percer.
L'instinct de la conservation s'était réveillé en moi. Heureusement que
mon fusil était sous ma main, je le saisis et en appuyai la gueule sur
la poitrine du survenant. Ne tirez pas, me dit-il, je me rends. Jette
ton poignard, m'écriai-je, ou tu es mort. Il le laissa tomber par terre,
De mon côté, je déposai mon fusil, saisis mon homme d'un bras ferme, et
le conduisis auprès du feu. Gare à toi, lui dis-je, d'une voix tonnante,
si tu fais le moindre mouvement. Que me veux-tu? Que cherches-tu ici? Il
balbutia alors quelques paroles que je ne compris pas. Je le fis asseoir
en face de moi de manière que la lumière éclaira son visage. Que veux-tu
lui demandai-je de nouveau? Il me répondit, j'ai faim, je veux manger.
Et, certes, le gaillard m'eut bien disputé ce repas, s'il ne m'eut senti
de force à lui résister. Je lui coupai une large tranche de venaison, il
la dévora en aussi peu de temps que je mets à vous le dire. Je lui en
donnai une seconde, et, pendant qu'il la mangeait avec la même avidité,
je pus l'examiner tout à mon aise à la lueur de mon feu.
C'était un jeune sauvage à figure véritablement patibulaire. Bien que
sa charpente fut robuste et osseuse, on voyait par son teint hâve et
amaigri qu'il avait souffert de la misère et de la faim. Il était
hideux, son visage reflétait toutes les mauvaises passions de son âme,
et en l'interrogeant je pus me convaincre qu'il était aussi laid au
moral qu'au physique. Il appartenait à une de ces races abâtardis de
sauvages, qui ont pris tous les défauts et les vices des blancs, sans
même en avoir conservé leurs rares qualités. Il me raconta avec un
cynisme étrange ses vols et ses rapines, me nomma avec des ricanements
sataniques les victimes qu'il avait faites en tous genres. Puis il
confessa qu'il s'était échappé de la prison dans laquelle il avait été
enfermé pour la troisième fois. Je compris d'après ses paroles, que ce
n'était pas une évasion, mais le dégoût ou la crainte qu'il ne gâtât
les autres prisonniers, fussent-ils même des plus pervers, l'avait fait
rejeter de son sein. C'était d'ailleurs dans un temps où l'on croyait
que le jeune délinquant, ne devait pas venir en contact et prendre les
leçons des plus roués ou infâmes bandits.
Je le fis ainsi longtemps causer, et m'assurai que je pourrais le
dominer. Je me convainquis qu'il serait le meilleur instrument de ma
vengeance, et lui demandai ses projets d'avenir. Il m'apprit qu'il
allait rejoindre une tribu Iroquoise qui se trouvait à quelques vingt
lieues plus loin.
Pourquoi lui demandai-je ne vas-tu pas rejoindre tes frères de ta tribu?
Ils ne voudront plus me recevoir, me répondit-il. C'est la troisième
fois qu'ils m'ont chassé.
Je suis Huron, ajouta-t-il, d'un ton déterminé, mais malheur à eux quand
je serai chez les Iroquois, et que j'aurai le moyen de me venger.
Nous causâmes longtemps, bien longtemps et mêlâmes deux gouttes de sang
que nous tirâmes l'un de l'autre avec la pointe d'un couteau, en signe
d'éternelle alliance. C'est un serment que le sauvage, fut-il le plus
renégat, n'oserait pas violer. Il convint de plus qu'il m'obéirait
aveuglement.
Peut-être est-ce le temps de dire ici que, malgré ma scélératesse, je
suis toujours resté franchement l'ami de mon, pays.
Je lui ordonnai de me conduire dans sa propre tribu, me faisant fort de
lui obtenir son pardon.
Les nations sauvages qui nous étaient alors alliées étaient peu
nombreuses, et il me répugnait de voir ce jeune homme plein
d'intelligence et de force, passer dans le camp ennemi. Il connaissait
parfaitement les villages et les moyens de leurs habitants, et aurait
pu aider puissamment les ennemis à dévaster notre colonie française qui
n'était alors, on le sait, que dans son enfance.
Malgré sa répugnance il m'obéit.
Je me présentai quelques jours après dans sa tribu, et m'offris à leur
chef comme voulant faire partie des leurs. L'occasion était on ne peut
plus favorable. Nous étions en 17.... L'histoire du Canada nous apprend
combien furent longues et sanglantes les luttes que nous soutînmes
contre les Iroquois, leurs plus mortels ennemis.
J'eus toutes les peines du monde à obtenir son pardon du grand chef mais
enfin il céda à mes instances et à l'assurance que je lui donnai que
j'allais combattre avec Paulo à leurs côtés.
Il m'est inutile de faire l'histoire des actes de courage et d'audace
qui furent déployés dans nos rencontres désespérées, ainsi que des
affreux supplices qui furent infligés aux malheureux prisonniers.
Après trois ans de guerre, j'étais unanimement choisi comme un des
principaux chefs de ta tribu. Vingt fois j'ai vu la mort autour de moi,
et me suis trouvé presque seul au milieu de nombreux ennemis. Bien que
je désirasse ardemment de mourir, je voulais faire payer ma vie aussi
chèrement que possible, je ne sais combien de monceaux de cadavres j'ai
vus à mes pieds sans que la mort elle-même eut voulu de moi, malgré mes
blessures nombreuses.
Pendant que je prodiguais ainsi mon sang pour sa tribu, Paulo. en
misérable lâche, fuyait du champ de bataille, aussitôt que l'action
s'engageait; mais quand le feu était cessé, le premier il était à
l'endroit du carnage pour dépouiller les morts et torturer les blessés.
Ma position de chef que je devais à ma force musculaire, (tel que mon
nom Hélika, qui veut dire bras fort, vous l'indique,) me donnait un
ascendant considérable sur mes nouveaux alliés. Le fait est que mon
pouvoir était illimité parmi eux, et qu'ils obéissaient aveuglement à
mes ordres.
Depuis quatre ans, nous faisions cette guerre barbare et sanguinaire
avec toute la férocité et l'acharnement possibles, lorsque nous apprîmes
par un envoyé des Iroquois, que le reste de leur tribu demandait la
paix. Nous la leur accordâmes aux conditions les plus avantageuses pour
nous. Malgré nos exigences, ils y accédèrent volontiers.
La paix une fois signée, ce fut alors que surgirent en moi plus
terribles et plus inexorables les idées de vengeance. Le jour elles
faisaient bouillonner mon sang et donnaient à ma figure une expression
diabolique. La nuit elles revenaient encore dans mon sommeil et me
faisaient entrevoir les jouissances des démons lorsqu'ils enlèvent une
âme à leur Créateur.
L'ENLÈVEMENT
Mon plan était tout tracé, et Paulo en connaissait une partie, il devait
être mon complice dans son exécution.
Bien qu'occupé dans les luttes continuelles de ruses et d'embucades
que nous avions à tendre ou à éviter dans une guerre indienne, pour
surprendre et ne pas être surpris par l'ennemi; je me tenais cependant
parfaitement au courant de ce qui se passait au village. Mes coureurs,
d'après mon ordre, allaient fréquemment rôder autour de la demeure
d'Octave, et me rapportaient qui s'y passait. Il avait acheté à un mille
du village une charmante propriété, où il jouissait avec Marguerite du
plus grand bonheur domestique. Une petite fille, alors âgée de trois
ans, était venue mettre le comble à leur félicité. Cette enfant, par sa
rare beauté et sa gentillesse, faisait les délices de ses parents qui
l'aimaient avec idolâtrie.
Tous ces détails exaspéraient encore ma rage contre eux. Ils étaient si
heureux, et moi si malheureux. Oh! le temps de les faire souffrir à leur
tour, le père et la mère d'abord et leur enfant ensuite était venu.
Car, dans ma fureur insensée, je tenais cette chère et innocente petite
créature solidaire des tourments que j'endurais.
Je ne perdis donc pas de temps, et partis accompagné de Paulo. Peu de
jours de marche nous amenèrent auprès du village. J'envoyai mon complice
en exploration pour examiner les lieux, se rendre compte de la position,
et prendre connaissance du personnel de la maison. Je lui enjoignis
d'avoir bien soin de ne pas se laisser voir.
Le misérable ne manquait ni d'intelligence, ni d'adresse, aussi
s'acquitta-t-il de sa mission de manière à lui faire honneur. Il avait
su se glisser auprès de la ferme, compter le nombre de ses habitants, et
apprendre parfaitement la topographie des lieux.
Nous nous rendîmes auprès de l'habitation d'Octave, pour guetter une
occasion favorable et accomplir mon dessein.
Elle était située sur une légère éminence, et dominait un agreste et
beau paysage. Une rivière profonde l'une certaine largeur dont le cours
était rapide, coulait à quelques arpents de sa porte. Cette rivière
était traversée au moyen d'un bac.
Nous étions aux beaux jours de juillet, c'est-à-dire que c'était le
temps de la fenaison. Octave possédait de l'autre côté de la rivière, de
vastes prairies.
Le soir du jour où nous arrivâmes, nous pûmes remarquer qu'il avait
fait abattre une grande quantité de foin, qui devait être engrangé le
lendemain. Or, il fallait pour cette opération un grand nombre de bras,
et je compris que tous ceux de la ferme seraient mis en réquisition,
Cette circonstance secondait parfaitement l'exécution de mes projets.
Pauvre Marguerite, si tu avais pu apercevoir le soir dont je parle,
les yeux flamboyants où brillait une joie diabolique, les deux figures
hideuses et sinistres qui du dehors épiaient les abords de ta maison,
et jusqu'aux tendres caresses que tu donnais à ton enfant, tu serais
morte d'épouvanté.
Le lendemain de cette soirée nous nous tînmes Paulo et moi dans le
voisinage, surveillant avec le plus grand soin ce qui se passait.
Ce fut avec un indicible plaisir que nous vîmes Octave, Marguerite et
tous leurs employés traverser la rivière pour s'occuper aux travaux des
champs. Angeline, c'est ainsi que la veille je l'avais entendu appeler
par sa mère, avait été confiée aux soins d'une vieille servante.
La journée se passa sans incidents. Marguerite traversa deux ou trois
fois pour venir embrasser l'enfant. Vers cinq heures du soir, j'ordonnai
à Paulo d'aller couper la corde qui retenait le bac. L'embarcation
emportée par un courant rapide disparut bientôt de nos yeux, et alla se
briser dans des cascades qui étaient à quelques milles plus loin. Au
même moment, je remarquai que la veille servante était sortie et occupée
pour un instant dans le jardin qui se trouvait à un demi arpent de la
maison. Tout semblait concourir à assurer le succès de mes projets.
Je profitai de son absence pour entrer par une fenêtre qui était ouverte
du coté opposé où elle se trouvait. L'enfant dans son berceau, dormait
du sommeil doux et calme de l'enfance. On voyait avec quelle tendre
sollicitude sa mère avait orné sa couche, et rendu son lit aussi
douillet qu'il était possible. Sur les meubles et le berceau étaient
dispersés les jouets. Au moment où j'entrai dans la chambre, la petite
avait quelques-uns de ces beaux rêves dorés où elle causait avec les
anges que sa mère lui avait représentés comme de petites soeurs, car sa
figure était épanouie, et un sourire d'un ineffable plaisir errait sur
ses lèvres. J'ai peine à me rendre compte aujourd'hui comment, malgré
mon extrême scélératesse, je ne fus pas ému de ce touchant tableau.
Pourtant avec fureur, la saisir dans mes bras, m'élancer vers la
fenêtre, et gagner le bois qui était à deux arpents plus loin, ce fut
pour moi l'affaire d'une minute, je ne pus pas toutefois m'évader
tellement vite, que l'enfant éveillée soudainement en sursaut, jeta un
cri qui fut entendu de la vieille servante et qui la fit accourir
en toute hâte à la maison. Elle alla sans doute droit au berceau de
l'enfant, car elle sortit aussitôt en poussant elle aussi un autre cri
qui fut entendu des travailleurs sur l'autre rive.
Derrière un des grands arbres, je pus voir sans être vu ce qui se
passait. Je savais que la rivière guéable qu'à plusieurs milles plus
loin, et m'étais assuré qu'il n'y avait aucune embarcation qui put leur
permettre de traverser. Je vis les employés d'Octave et Marguerite les
retenir pour les empêcher de se noyer, en voulant aller porter secours
à leur enfant, sans qu'ils pussent eux-mêmes savoir quels dangers la
menaçait.
J'avais au moins deux grandes heures devant moi avant qu'ils arrivassent
à la maison. Deux heures et la nuit étendrait ses sombres voiles dans la
forêt, ma fuite était assurée.
Cependant Paulo par mon ordre, avait jeté dans une des chambres de la
maison un brandon incendiaire, et était revenu me rejoindre tandis
que que la vieille fille sur les bords de la rivière, s'arrachait les
cheveux et jetait des cris de désespoir. Bientôt après elle aperçut la
fumée qui s'échappait par l'embrasure; je la vis courir à la maison, et
quelques instants plus tard le feu était éteint, mais l'enfant déposée
dans une hotte que j'avais préparée exprès était sur mes épaules, et je
pris ma course vers la profondeurs des bois, Paulo me suivait et portait
les provisions.
Je marchai ainsi sans relâche deux jours et deux nuits, ne m'arrêtant
qu'un instant pour donner quelque nourriture à la petite malheureuse,
ne prenant pas moi-même le temps de dormir. La troisième journée, nous
devions avoir parcouru une distance considérable, et par les précautions
que nous avions prises de ne laisser aucun vestige da notre passage,
nous étions hors de l'atteinte de ceux qui nous poursuivaient. Nous
fîmes halte, et je sortis pour la première fois l'enfant de sa hotte. La
pauvre petite était affreusement changée, elle n'avait cessé depuis ïe
moment de l'enlèvement de pleurer et d'appeler à grands cris sa
mère, son père, tous ceux enfin de qui elle pouvait espérer quelque
protection. La frayeur qu'elle éprouva en apercevant nos figures est
encore présente à ma mémoire, elle cacha son visage dans ses deux
petites mains, et se mit à pousser des cria déchirants en appelant
encore maman, maman. Je fus obligé de la menacer pour lui faire prendre
quelque nourriture qu'elle avait jusqu'alors presque toujours refusée.
Je tenais l'enfant sur mes genoux et la sentais trembler d'effroi. Je
revois encore ses beaux yeux chargés de larmes qui nous imploraient tour
à tour d'un air suppliant, pendant que la peur lui faisait étouffer des
sanglots, et que sa petite bouche ne s'ouvrait que pour nous demander sa
mère. Au lieu d'en avoir pitié, j'eus la férocité de lever la main sur
elle et lui défendis d'une voix terrible de ne jamais prononcer ce nom
devant moi, puis je l'étendis sur un lit que j'avais fait préparer par
Paulo, car véritablement je commençais à craindre que l'enfant ne mourut
épuisée par ses larmes et que ma vengeance ne fut ainsi qu'à moitié
satisfaite.
Elle s'endormit enfin et bien longtemps pendant son sommeil des soupirs
vinrent soulever sa poitrine. Lorsqu'elle s'éveilla quelques heures
après, ce fut d'une voix triste et timide qu'elle me demanda à manger.
Pendant qu'elle dormait j'avais préparé pour elle nos meilleurs
aliments. Ce n'était certes pas par tendresse que je l'avais fait, car
je sentais au dedans de moi une telle fureur contre l'enfant d'Octave,
que je l'eusse saisie par les pieds et lui eus broyé la tête sur un
rocher; mais mon désir de leur faire du mal n'était pas encore au tiers
satisfait. Il me fallait prolonger la souffrance et leur voir boire le
calice de la douleur jusqu'à la lie.
Enfin, lorsqu'elle eut pris son repas, je l'installai de nouveau dans la
hotte. La pauvre petite se laissa faire sans même proférer une parole;
mais la regard suppliant qu'elle tournait de temps à autre sur Paulo et
sur moi, nous demandait grâce. Nous continuâmes notre route allant vers
le nord. Je présumais que la poursuite s'était plutôt dirigée au sud,
parce qu'un parti d'Iroquois avait été aperçu quelques jours auparavant
prenant cette direction, et qu'ils retournaient dans leurs foyers; ces
sauvages d'ailleurs étaient coutumiers de ces sortes d'enlèvements chez
les colons français.
Nous marchâmes plusieurs jours faisant la plus grande diligence, et
arrivâmes un soir dans un village montagnais. Ces sauvages avaient été
nos alliés pendant presque toute la guerre que nous venions de soutenir;
et leurs chefs me reçurent avec les plus grandes acclamations de joie.
Dans la tribu, je connaissait une vieille indienne idolâtre qui avait
conservé contre les blancs une haine implacable. Ce fut entre ses mains
que je déposai Angeline, en lui donnant de l'or, beaucoup d'or, et lui
promettant le double se je la retrouvais vivante lorsque, dans quatre
ans, je reviendrais la chercher. La part des pillages qui me
revenait comme chef, dans les guerres qui avaient eu lieu était très
considérable, leur vente m'avait mis en mains de grandes valeurs en
argent. Cette femme était cupide et méchante, et je ne doutais pas
qu'entre ses mains l'enfant aurait tout à souffrir.
Je passai quelques jours au milieu des montagnais, et vins rejoindre
ensuite la tribu huronne à l'endroit où je l'avais laissée.
Grâce à la paix qui avait été faite, un commerce étendu s'était établi
entre les colonies françaises et anglaises, je m'engageai comme guide
conduisant les caravanes, quelquefois aussi je faisais le métier de
trappeur. Ces deux états augmentèrent beaucoup pendant quatre années les
sommes que j'avais amassées.
PLAISIRS DE LA VENGEANCE
Douze mois après les évènements que je viens de relater, sous un
déguisement qui me rendait méconnaissable, je m'approchai de la demeure
d'Octave et Marguerite, pour m'assurer par moi-même si la douleur que je
leur faisais endurer, pouvait satisfaire la haine que je leur portais.
Non jamais le tigre altéré du sang de sa victime, n'éprouve un plus
grand plaisir, lorsqu'il la tient dans ses griffes, que celui que me
causa la scène que je vais décrire.
La nuit était déjà avancée quand je frappai à leur porte et demandai
l'hospitalité. On me l'accorda de tout coeur. Aussitôt après la vieille
servante que je reconnus pour celle aux soins de laquelle l'enfant avait
été confiée, dressa la table sur l'ordre d'Octave, que j'eus de la peine
à reconnaître tant il était changé. Mais je refusai de manger et allai
m'asseoir dans le coin le plus obscur de la salle: j'avais bien autre
chose à faire que de prendre de la nourriture.
Ce fut donc avec une extrême satisfaction que je remarquai chez lui une
empreinte de tristesse inexprimable. Son teint était hâve et ses membres
amaigris. Tout dénotait les ravages d'un mal incurable et d'une douleur
sans bornes.
La scène était plus déchirante encore lorsque je me retournai de l'autre
coté de la chambre et que je vis Marguerite gisant sur son lit. Quelques
bonnes voisines l'entouraient et pleuraient avec elle, et j'entendais le
nom d'Angeline se mêler à leurs larmes. "Dieu, disait l'une, prend soin
des petits enfants, pourquoi n'en ferait-il pas autant pour votre chère
petite fille?" Marguerite à ces paroles se levait sur son lit, et leur
répondait: "Pourquoi Dieu nous l'a-t-il donnée cette enfant, notre joie
et notre bonheur, et a-t-il permis que de barbares sauvages s'en soient
emparés?" Vous avez entendu, reprenait une autre voisine, ce que
monsieur le curé vous a dit: "le cheveu qui tombe de notre tête, c'est
Dieu qui l'ordonne, les trésors de sa Providence sont infinis, il veille
sur ses petits enfants. Pourquoi la vôtre ne serait-elle pas aussi sous
sa main?"
Pauvre Marguerite, dirai-je encore une fois, combien tu étais différente
du jour où je t'avais vue si heureuse prêtant le serment éternel d'être
fidèle à Octave, au pied de l'autel de notre vieille église. Oh! tu
souffrais, oui tu souffrais dans ton coeur de mère toutes les tortures
les plus atroces, physiques et morales qu'un être humain puisse
infliger. Elle était pâle, élevait parfois aussi vers le Ciel ses yeux
baignés de larmes. Mon Dieu, mon Dieu, dit-elle, qui donc nous rendra
notre chère petite Angeline?
Octave racontait dans un autre coin de la chambre aux voisins qui
voulaient le consoler, combien il avait goûté du bonheur intime avant
l'enlèvement de leur petite fille. A ce déchirant tableau, je voyais les
yeux de chacun se baigner de larmes, et de mon coin je contemplais leur
désespoir, un seul mot leur eut donné une félicité suprême, mais je
me gardai bien de le prononcer, je jouissais trop des délices de ma
vengeance. Ces jouissances devinrent plus effectives encore, lorsque la
pauvre mère s'adressant à moi me demanda: Vous mon frère, qui venez
sans doute de bien loin, ne pourriez-vous pas me donner quelques
renseignements sur ce qui est devenue mon enfant? Je parus étonné et
demandai des explications.
Octave et Marguerite me racontèrent l'un et l'autre ce qui s'était
passé. Je me plaisais à contourner le poignard dans la blessure. Elle
doit, leur dis-je, avoir été enlevée par une tribu Iroquoise, qui soumet
aux plus affreux tourments les enfants qu'ils ravissent aux blancs. Je
leur racontai quelles devaient être les souffrances qu'elle endurait
entre leurs mains. En entendant ces détails les pauvres et malheureux
parents fondaient en larmes, je voyais tous les assistants frémir et
paraître me dire, c'est assez, par grâce n'allez pas plus loin.
Cette nuit-là, le démon de la jalousie qui me possédait, devait
tressaillir d'allégresse, car lorsqu'Octave allait embrasser sa femme et
essayer de la consoler; au dedans de moi je sentais un ineffable plaisir
de les entendre échanger entr'eux des paroles de désespoir, elles
étaient le témoignage de ce qu'ils souffraient mutuellement. Tels furent
les premiers fruits que je cueillis de mon odieuse vengeance.
AU LABRADOR.
Lorsque j'arrivai au camp, je fut accueilli comme de coutume, je
m'informai si Paulo était revenu. Le misérable s'était depuis un an
engagé avec d'autres vagabonds pour aller faire la chasse dans le
Nord-Ouest. Il était arrivé de la veille, paraît-il. Je le fis appeler
et j'écoutai le récit de ses exploits.
Certes, il n'avait pas toujours trouvé viande cuite! Associé avec
un parti d'Esquimaux, il avait parcouru les régions les plus
septentrionales de l'Amérique, longeant toujours les côtes du Labrador
et du Détroit de Davis. Ils avaient vécu tous ensemble de la chair de
quelques loups-marins qu'ils avaient capturés ça et là.
Un jour enfin, il leur avait fallu tirer au sort pour savoir lequel
d'entr'eux servirait de nourriture aux autres. Leurs chiens avaient été
dévorés, l'un après l'autre, le tissu des raquettes qu'ils avaient fait
bouillir, leur avait même servi d'aliment. Une poussière de glace qui
leur fouettait sans cesse la figure, leur avait causé une maladie des
yeux dont ils eurent mille peines à se guérir. Plusieurs d'entr'eux
avaient déjà succombé à la faim et aux misères de toutes sortes; ils
avaient été obligés d'abandonner leur chasse, leurs pelleteries et leurs
munitions, et c'est avec peine; qu'ils se sauvèrent des troupeaux de
loups et d^ours blancs qui les poursuivaient.
Un parti de chasseurs montagnais qu'ils rencontrèrent les sauva de la
mort qui les menaçait de si près, ceux-ci les emmenèrent avec eux dans
leur propre village, où Paulo lui-même passa quelques jours. Il y fut
reçu avec la plus cordiale hospitalité. Par la manière dont il me
désigna l'endroit, je compris qu'il avait été, recueilli par la même
tribu et dans le même village où j'avais été confier Angeline aux soins
d'une vieille sauvagesse.
Effectivement, il ajouta qu'il s'était pris d'amitié pour une vieille
femme; que bien souvent il se rendait dans son wigwam et la voyait
battre une enfant qu'elle avait recueillie, disait-elle. L'enfant
portait sur son corps et sur ses membres les meurtrissures des coups
qu'elle avait reçus.
Je lui avais caché le lieu où j'avais laissé Angeline, mais je ne doutai
pas un instant après l'avoir entendu parler que le misérable avait
reconnu l'enfant, et qu'il savait me faire plaisir en m'apprenant les
traitements qu'elle recevait.
Quelques mois après, la guerre se renouvela plus féroce encore qu'elle
n'avait été. Les Iroquois portèrent toutes leurs forces contre les
Hurons, qui étaient fixés sur les bords du lac qui porte leur nom.
Ils firent un épouvantable massacre des vieillards, des femmes et
des enfants qu'ils trouvèrent dans la bourgade. Les pères Brébeuf et
Lalemant expirèrent eux aussi, comme l'avait fait précédemment le père
Daniel dans les plus affreux tourments.
C'était le coup de grâce qui était donné à nos malheureux alliés les
Hurons. Aussi durent ils se disperser et venir chercher sous l'abri des
canons de Québec, la protection dont ils avaient besoin pour conserver
les restes de leur tribu.
Les massacres avaient été terribles; couvert du sang de mes ennemis et
cherchant la mort, je ne pus pas la rencontrer.
Paulo, dans les guerres dont je viens de parler, avait été fidèle au
serment qu'il avait prêté de répondre à mon appel. Il était lâche, comme
je vous l'ai dit, mais remplissait auprès de moi le rôle de valet que je
lui avais donné.
Enfin les quatre années que j'avais fixées pour le temps où j'irais
réclamer Angeline, étaient expirées. L'or que j'avais donné à la vieille
devait être épuisé, si elle l'avait employé comme je le lui avait dit.
Angeline avait alors sept ans et demi et j'avais trop souffert d'être
privé du plaisir de la voir endurer des tourments comme ceux dont elle
avait été victime pendant ce temps, pour ne pas avoir hâte de l'avoir
auprès de moi, pour jouir au moins de ce que je lui réservais pour
l'avenir.
Quand les restes de la tribu Huronne furent fixés auprès de Québec,
repris avec Paulo la direction des contrées du Nord. La saison de la
pêche et de la chasse était arrivée. Dans les régions septentrionales,
tout le monde sait que c'est aux derniers jours de décembre que les
loups-marins en troupeaux nombreux se laissent aller au courant sur les
glaces polaires, pour venir raser les côtes de l'Ile de Cumberland et
celles du Labrador. C'était par conséquent vers ces endroits que la
tribu des Montagnais s'était dirigée. Paulo me désigna dans notre route
les endroits où plusieurs de ses anciens associés avaient trouvé la
mort. La triste expérience qu'il avait acquise m'avait mis sur mes
gardes, aussi n'avais-je pas regardé aux dépenses pour m'assurer
d'amples suppléments de provisions et un heureux retour.
Lorsque je rejoignis les Montagnais, je fus salué avec plaisir,
Malheureusement leur chasse et leur pêche n'avaient pas été fructueuses,
cependant ils espéraient des secours qui devaient leur venir d'un parti
de chasseurs qui étaient allés plus loin.
La vieille sauvagesse avait suivi la tribu. Elle surtout avait
souffert toutes les misères possibles. Angeline était dans un état
d'amaigrissement à faire peur. Comment dans ce moment n'ai-je pas frémi
en faisant un rapprochement du temps où j'avais arraché cette enfant, si
heureuse d'entre les bras de ses parents, pour la remettre aux soins de
cette marâtre. Je récompensai cette dernière en lui donnant de l'argent
pour payer ses mauvais traitements. J'avais eu soin d'enfouir dans des
endroits sûrs, le long du trajet, les provisions et les viandes fumées
dont je pouvais disposer, de sorte que j'étais certain de n'en pas
manquer au retour.
Ainsi revins-je avec Angeline prenant d'elle les soins les plus tendres
et désirant qu'elle fut aussi belle, aussi charmante que possible, quand
j'irais la présenter à ses parents sous un nom supposé.
Après notre retour, grâce à une bonne nourriture, elle retrouva toutes
ses forces; et sa beauté en se développant, frappait tous ceux qui la
voyaient. Elle avait néanmoins conservé de la hutte sauvage une teinte
de tristesse et de timidité, qui donnait à sa figure un charme dont il
était difficile de se défendre. Son caractère était sympathique, et sa
sensibilité extrême, elle ressentait très profondément les injustices
et les mauvais traitements sans toutefois jamais se plaindre: les bons
procédés ne manquaient jamais de faire venir à ses yeux des larmes
de gratitude accompagnées des plus touchants remercîments. Trois ans
s'étaient écoulés, depuis que je l'avais ramenée, auprès de moi; je
m'était chaque jour évertué à former son éducation et à développer son
intelligence; l'enfant répondait d'une manière admirable aux leçons que
je lui donnais; c'était une belle petite sensitive que je cultivais,
elle était bonne, affectueuse et possédait de plus une grâce et une
délicatesse naturelle exquise.
Il me semble la revoir encore dans ce moment, lorsqu'elle tournait ses
beaux yeux si caressants vers moi, me demander à chaque instant du jour
de sa voix si douée: Père (c'est ainsi qu'elle m'appelait) que puis-je
faire qui puisse t'être agréable? La manière dont elle me parlait
semblait une supplication, une prière et faisait taire pour un moment
mes mauvaises passions, je me sentais attendri de tant de prévenances
et de soumission, mais le démon qui me dominait reprenait bien vite le
dessus. Octave et Marguerite, me soufflait-il à l'oreille, comme ils
devraient s'amuser de te voir si lâche, eux qui ont été si heureux. A
cette idée, je bondissais dans d'inexplicables transporta de rage comme
aux premiers jours de leur union, Je maudissait tout le monde et jusqu'à
Dieu lui-même... Oh! quel enivrement, me disais-je dans ma fureur
insensée, quel enivrement, quels délices de les voir souffrir avec usure
des tourments qu'ils m'ont fait endurer. Mais je ne connaissais pas
alors combien plus terribles et inexorables sont les châtiments que Dieu
inflige à notre conscience, lorsque nous enfreignons ses lois.
En écrivant ces pages néfastes des jours malheureux de ma vie, les
larmes brûlantes et si amères du repentir coulent le long de mes joues,
il vous ferait pitié si vous le voyiez, dans ce moment, anéanti sous le
poids des remords, ce vieillard qui n'a jamais sourcillé aux tristes
apprêts des bûchers dans les guerres indiennes, lui qui voyait d'un
oeil indifférent les chairs palpitantes et dénudées des infortunés
prisonniers de guerre, frémir sous les tisons ardents dans une dernière
agonie.
Hélas la pauvre enfant ne se doutait guère, que tous les bons
traitements dont je l'entourais n'étaient qu'autant de réseaux perfides
que je tendais autour d'elle; comme enfant de Marguerite, je la haïssais
de toutes les puissances de mon âme. De même que le cannibale engraisse
son prisonnier pour le préparer à son repas de fête, ainsi ai-je fait
d'Angeline; et sur une nature comme la sienne, j'étais certain d'avance
d'une obéissance aveugle envers moi.
Jamais allusion n'avait été faite aux jours de son enfance, que par
l'histoire que je lui racontais de la manière dont elle était tombée
dans mes mains. C'était, lui avais-je dit, en passant un jour le long
d'une grande route déserte, que j'avais entendu les cris d'une toute
jeune enfant; abandonnée par ses parents dénaturés, elle aurait
indubitablement servi de proie aux bêtes féroces, si je ne l'avais pas
recueillie. De sales haillons l'enveloppaient, la faim et les misères
de toutes sortes étaient empreintes sur sa figure. J'avais ainsi rempli
pour elle le rôle de la Providence.
A chaque mot de cette histoire, l'enfant, baignée de larmes venait
m'embrasser en me remerciant.
Enfin le jour où je devais la conduire à ses parents, sans toutefois la
faire reconnaître, était arrivé.
Elle était encore tout émue de la répétition de ce conte. Oh! qu'elle
était belle avec son costume pittoresque et demi-sauvage que je lui
avais fait confectionner sans regarder au prix lorsque je la conduisis
chez Octave quelques jours après. J'étais d'ailleurs informé que le
temps pressait, parce qu'il n'avait plus que quelques jours à vivre. Mes
renseignements étaient bien précis, puisqu'en entrant dans la maison,
cette fois j'eus presque peur de mon oeuvre. Jamais le génie du mal ne
peut infliger dans une paisible et heureuse demeure, plus ou même
autant de douleurs que je leur en ai fait endurer. Pour compléter leurs
souffrances, un incendie avait détruit leur grange et toute leur récolte
l'année précédente; mes espions m'en avaient informé, c'étaient eux qui
y avaient mis le feu d'après mon ordre.
Les malheureux jeunes gens avaient été obligés de contracter des dettes
considérables pour réparer les pertes qu'ils avaient subies; ils étaient
donc devenus dans un état de gêne des plus apparentes. Au moment où
nous arrivâmes, un prêtre avec une nombreuse assistance terminaient
les derniers versets du _De Profondis_. Tout le monde était triste et
recueilli, et l'on entendait des sanglots de tous côtés, Octave venait
d'expirer. Son cadavre gisait devant moi. Il était hâve et défiguré au
point que je ne l'aurais point reconnu, si ma haine ne m'eût dit que
c'était lui.
La prière finie, chacun en essuyant ses larmes disait: Pauvre Octave, si
jeune avec un si long avenir de bonheur devant lui, si plein de force
et de santé et malgré cela déjà mort. Quelles douleurs terribles les
malheureux enfants ont enduré depuis l'enlèvement de leur petite fille,
quelles larmes de sang le désespoir ne leur a-t-il pas fait verser, et
Marguerite dans peu d'instants, elle aura été rejoindre Octave. Ils
seront tous deux bienheureux, alors leur martyr sera terminé.
Cependant, d'après le conseil du prêtre, ou avait transporté Marguerite
dans un autre appartement pour lui épargner la vue navrante des derniers
moments d'Octave; le silence était parfait et nous l'entendions qui
l'exhortait d'une voix émue et pleine d'onction à se résigner et à faire
à Dieu l'offrande des sacrifices que dans ses inscrutables desseins,
il avait exigés d'elle. Si votre enfant est auprès des anges,
réjouissez-vous, lui disait-il, dans peu d'instants vous serez avec elle
et votre mari; si au contraire, elle vit encore, du haut du ciel vous
veillerez tous deux sur elle, et dans le cas où elle serait entre les
mains des méchants, vous la protégerez plus efficacement que vous
n'auriez pu le faire ici-bas.
Peu après, elle demanda à revoir encore une fois son Octave. On
s'empressa d'acquiescer à son désir et de transporter son lit dans la
chambre où il gisait. Elle fît un signa à une vieille servante, que
je reconnus pour la même qui prenait soin de l'enfant le jour de
l'enlèvement. Celle-ci alla chercher le berceau et le plaça entre les
deux lits. Hélas il était à jamais resté désert. Les mêmes jouets que
j'avais vus autrefois auprès de la petite étaient encore là au pied de
sa couche et comme a portée du sa main. Ils avaient été religieusement
conservés, comme s'ils eussent espéré qu'un ange la leur ramènerait.
Leur lustre seul avait été terni par les larmes et les baisera des
parents désolés.
Avant que de jeter un regard sur la mourante, je fermai les yeux pour
me recueillir et jouir intérieurement des ravages que la douleur et le
désespoir devaient lui avoir causé. En les rouvrant, je faillis pousser
un cri de joie, mes plus extravagantes espérances étaient dépassées.
Marguerite n'était plus qu'un squelette, recouvert d'un parchemin jauni
et collé sur des os.
Ses yeux seuls vivaient, mais ils avaient un éclat véritablement
effrayant. Ils semblaient vous percer et rentrer dans l'âme de ceux sur
lesquels ils s'arrêtaient. Je les suivais avec angoisse, de crainte
qu'ils ne s'arrêtassent sur moi quand je les voyais se promener avec
indifférence sur chacune des personnes de l'assistance.
Les pleurs d'Angeline se mêlaient abondamment à ceux des voisins et de
leurs femmes, qui chaque jour avaient suivi les progrès du mal.
Marguerite regarda un instant Octave, puis ses yeux tombèrent sur moi
après avoir erré vaguement sur les personnes présentes. Un feu sombre et
terrible les éclairait. C'était les derniers jets de lumière de la
lampe qui s'éteint. Surpris d'abord, ils prirent bientôt une fixité
extraordinaire. Je sentais qu'ils plongeaient jusqu'aux derniers replis
de mon âme comme s'ils eussent voulu en pénétrer les secrets. De plus en
plus, de ternes et maladifs qu'ils étaient auparavant, ils devenaient
intelligents et perçants. Je ne sais ce qui se passait au dedans d'elle,
mais je comprenais qu'il y avait quelque chose de surnaturel, et qu'elle
lisait au dedans de moi comme dans un livre ouvert. Le feu qui sortait
sous ses prunelles me brûlait, me dévorait, et j'aurais donné tout le
monde pour pouvoir m'y soustraire.
Sous ce regard ardent, mes dents claquaient, dans ma bouche, un
frémissement se fit sentir dans tous mes membres, et malgré l'empire que
j'avais sur moi-même, je tremblais et une sueur abondante se répandit
sur tout mon corps.
Je le voyais, elle me reconnaissait et devinait tout. Je ne sais ce qui
fut advenu, si ses paupières ne se fussent fermées. Bien que son regard
n'eut pas été long, il m'avait exprimé tout ce qu'il y avait eu dans ma
conduite de méchanceté et de scélératesse. Je profitai toutefois de
ce moment pour me réfugier dans un coin de la chambre d'où je pouvais
l'observer sans qu'elle ne me vit.
Pendant, ce temps, tout le monde était silencieux, le prêtre seul priait
tout bas auprès de leurs chevets.
Peu d'instants après, la mère ouvrit de nouveau ses yeux et les tourna
vers l'endroit que je venais de laisser. Angeline avait pris ma place.
Elle la couvrit à son tour de son regard brillant, mais maintenant
lucide. Elle la fixa longtemps. Jamais je ne pourrai décrire le
changement d'expression qui s'opéra soudainement. Ce fut comme un rayon
céleste d'espérance et d'amour d'abord, puis de bonheur ineffable, il
passa et s'éteignit comme l'éclair. Elle ferma de nouveau les yeux pour
se recueillir encore un moment, et fit signe à la vieille servante
d'approcher plus près d'elle, lui murmura quelques mots à l'oreille. Ces
quelques mots que nous n'entendîmes pas nous parurent être un ordre.
Celle-ci vint prendre Angélique qui fondait en larmes, et la conduisit
auprès du lit. Marguerite la contempla un instant avec une expression
que je ne puis décrire, et que vous ne sauriez jamais imaginer; puis,
d'un bond, elle fut sur son séant, saisit Angeline, la pressa sur sa
poitrine et collant ses lèvres sur celles de la petite: Mon enfant, ma
chère Angeline, s'écria-t-elle, d'une voix impossible à rendre, merci,
merci mon Dieu... puis elle retomba sur son oreiller tenant toujours son
enfant étroitement embrassée.
À cette vue, tout le monde était muet de stupeur et quand au bout d'une
minute quelques assistants les séparèrent, Marguerite ne souffrait plus,
et Angeline par ses sanglots et ses larmes avait inondé la visage de la
morte pendant que dans ses paroles à peine articulées, on entendait:
ma mère, oh! ma mère...... Dieu avait permis qu'elles se reconnussent
mutuellement.
Maintenant que je n'étais plus sous les regards de la mère, ma joie
féroce était revenue. Je devais être horrible à voir dans ce moment
solennel et déchirant; je craignais que le bonheur que je ressentais
dans mon âme, ne se trahit sur ma figure et qu'on ne s'en aperçut. Je
saisis donc Angeline par la main et me précipitai vers la porte; A nous
deux, à présent, lui dis-je, bien que la malheureuse victime répétât
encore, ma mère, oh! ma mère, et qu'elle étouffa dans ses sanglots.
LES YEUX DE MARGUERITE.
Lorsque je quittai la demeure d'Octave tout occupé que j'étais à
poursuivre mes idées diaboliques de vengeance jusque sur Angeline, je
n'avais pas remarqué un tout jeune homme qui avait observé avec une
attention extraordinaire, comme je pus m'en convaincre plus tard, ce qui
venait de se passer. Il était doué d'une perspicacité bien rare. Sans
doute qu'il analysa tout ce qu'il y avait d'horreur et de reproches dans
les terribles yeux de Marguerite lorsqu'ils se fixèrent sur moi, et
qu'elle m'eut reconnu ainsi que son enfant.
Vraiment l'ange de la vengeance ne saurait avoir lors du jugement
dernier rien de plus affreux, de plus implacable que n'eut ce regard.
Malgré tout l'empire que j'avais sur moi, et les efforts que je fis pour
le dissimuler, la terreur et l'épouvante qu'il me causa ne lui avaient
pas échappé. Sans aucune défiance, je pris le chemin des bois,
tressaillant de plaisir au souvenir des succès inespérés que j'avais
obtenus, et méditant de nouveaux projets aussi exécrables contre
Angeline. Une chose toutefois me revenait à l'esprit et me causait
intérieurement un malaise indéfinissable, c'était ce regard si terrible
qui m'effrayait autant qu'une apparition d'outre'tombe.
Tant que le permirent les forces de l'enfant, nous marchâmes sans
prendre un instant de repos et aussi vite qu'il était possible. Vers la
fin de la journée, je fus obligé d'entreprendre de la porter jusqu'à une
hutte que je savait être sur la lisière des bois et où j'avais décidé de
passer la nuit.
Le sentier que j'avais choisi pour revenir, n'était pas le même que
j'avais suivi les jours précédents. Autant le premier était rempli de
vie, de clarté et de fraîcheur sous le couvert des grands arbres,
autant celui-ci était triste et désolé. Je l'avais préféré parce qu'il
abrégeait notre route. Il serpentait à travers des savanes et des
fondrières à perte de vue. Quelques mousses brûlées, quelques arbres
rabougris épars ça et là, faisaient contraste avec les magnifiques
chênes qui bordaient le premier. A part quelques couleuvres ou autres
reptiles qui traversaient notre sentier, et se glissaient sous l'herbe
desséchée, point de gaîté, point de chants des oiseaux. Seul parfois, un
héron solitaire envoyait une ou deux notes gutturales et monotones, puis
tout retombait dans le silence.
Le soleil si brillant le matin, avait pris une lueur sombre. De
blafardes et épaisses vapeurs l'obscurcissaient, et le faisaient
paraître comme entouré d'un cercle de fer chauffé à blanc. L'atmosphère
était lourde et suffocante, pas un souffle ne se faisait sentir.
Habitué par ma vie errante à observer les astres et les changements de
température, il me fut aisé de prévoir l'approche d'un de ces terribles
ouragans qui sont heureusement assez rares dans nos climats.
La distance qui nous séparait du lieu où nous devions passer la nuit
était encore considérable, il fallait doubler le pas si nous voulions
y parvenir avant que l'orage éclatât, tel que tout dans la nature nous
l'annonçait. Exaspéré moi-même par la fatigue et les mille passions qui
me dominaient, je déposais Angeline de temps à autre et la forçais de
marcher. Elle était épuisée; elle trébuchait à chaque pas, et malgré
cela, je la brutalisais pour la faire avancer encore plus vite. Depuis
plusieurs heures, je lui parlais d'une voix menaçante. J'étais le maître
désormais, elle une victime orpheline. Enfin elle s'affaissa au milieu
du sentier, puis joignant les mains et jetant sur moi un regard baigné
de larmes, "Père, dit-elle, je ne puis aller plus loin." Je grinçai des
dents et levai mon bâton sur elle, elle baissa la tête. "Tue moi si tu
veux, je le mérite bien, ajouta-t-elle, en pleurant plus fort, car je
n'ai plus la force de me soutenir." Furieux, j'allais frapper, quand un
éblouissement me saisit, il ne dura pas une seconde, mais il fut assez
long pour produire un tremblement dans tous mes membres. Marguerite avec
son effroyable regard était entre son enfant et moi, pendant qu'à mon
oreille résonnaient ces mots de menace et de défit "frappes si tu
l'oses" en même temps que ses yeux jetaient des flammes.
Je lançai au loin mon bâton, saisis Angeline dans mes bras et pris ma
course poursuivi par cette terrible vision. Lorsque j'arrivai haletant
et épuisé à l'endroit où devait se trouver la cabane, il n'y avait plus
qu'un monceau de cendres et quelques morceaux de bois que l'incendie
n'avait pu dévorer.
Malgré mon extrême fatigue, je profitai des dernières lueurs du
crépuscule pour chercher un gîte. Un rocher ayant un enfoncement qui
pouvait donner abri à une seule personne, se présenta à ma vue. J'y fis
entrer Angeline, lui donnai quelques aliments et fermai l'ouverture avec
les restes des pièces de bois que le feu avait épargnées; puis je
me glissai sons un amas d'arbres que le vent avait renversés et qui
formaient par leurs branches une toiture presque imperméable.
Il était grand temps, car en ce moment la tempête éclatait dans toute sa
fureur. Bien des fois j'avais pris plaisir à voir le choc terrible que
les éléments dans leur colère insensée se livrent entre eux. J'entendais
alors sans crainte roulements du tonnerre, et je n'avais pas été ému en
voyant la foudre écraser des arbres gigantesques à quelques pas de moi.
Je croyais avoir vu en fait d'ouragans tout ce que la nature peut offrir
de plus effroyable; mais jamais je n'avais été témoin d'un tumulte
pareil, les éclats du tonnerre étaient accompagnés de torrents de grêle
et de pluie. Le vent avec une rage indicible passait au travers des
branches, s'enfonçait dans les anfractuosités des rochers avec des cris
aigres et discordants qui vous glaçaient de terreur. Sous sa puissante
étreinte, les arbres s'entrechoquaient avec de douloureux gémissements.
Il me semblait voir leurs troncs se tordre en tous sens, pour échapper à
la force irrésistible de cet ennemi invisible. Je suivais en imagination
les péripéties de cette, lutte suprême; mais bientôt, un craquement
prolongé m'annonça qu'un des géants de nos forêts venait de tomber,
entraînant dans sa chute les arbres voisins qui n'avaient pu supporter
son poids énorme. Pendant ce temps, les éclairs se succédaient sans
interruption, le firmament était en feu, on eut dit du dernier jour.
C'était un spectacle grandiose et effrayant à la fois.
Jamais non plus la grande voix des éléments déchaînés ne s'était montrée
aussi solennelle et ne m'avait empêché du fermer l'oeil; mais ce
soir-là, je me sentais inquiet, mal à l'aise et malgré mon extrême
fatigue, je ne pus pendant longtemps réussir à m'endormir. Toutes ces
voix stridentes, tous ces fracas terribles et discordants produisaient
sur moi l'effet de fanfares infernales.
L'apparition de l'après-midi me revenait sans cesse à l'esprit et
me faisait frissonner; pourtant ma vengeance n'était pas complète
puisqu'Angeline me restait! D'un autre côté, il me semblait entendre
encore le prêtre qui, en montrant le ciel à Marguerite, lui disait: "De
là haut, vous et Octave protégerez votre enfant, si elle est au pouvoir
des méchants."
Toutes ces pensées différentes me bouleversaient et lorsqu'enfin je pus
m'endormir, une fièvre ardente s'était emparée de moi et ma tête était
brûlante. Mon sommeil fut pénible et agité. J'étais au milieu d'un songe
affreux, lorsqu'un éclat de tonnerre plus terrible que tous les autres
vint abattre un chêne énorme à quelques pas de moi. Le bruit me fit
ouvrir les yeux et que devins-je? en apercevant un spectre hideux penché
sur moi! Son souffle glacé, comme le vent d'hiver m'inondait tout la
corps. Bientôt un pétillement comme celui d'un incendie dans les bois se
fit entendre. Des lueurs sombres et sinistres environnèrent le spectre.
La figure s'en dégagea. Grand Dieu! que vis-je? C'était Marguerite telle
que je l'avais vue le matin, plongeant encore son regard dans le mien.
Il avait la même fixité et le même éclat; mais cette fois de même que
dans la savane, il était chargé de menaces. Ma frayeur augmenta encore,
lorsqu'approchant sa bouche décharnée de mon visage, elle me répéta de
sa voix brève et sépulcrale: "Frappe si tu l'oses!" Et après ces mots,
un autre spectre vint se placer à côté d'elle, c'était Octave, je le
reconnus parfaitement. Ses traits à lui aussi avaient un caractère
d'implacable sévérité. Angeline, je ne sais comment, se trouvait
derrière eux et arrêtait leurs bras prêts à me précipiter dans un
gouffre béant tout auprès de ma couche. Je demeurai foudroyé, anéanti
par cette affreuse vision. Mes cheveux se dressèrent d'épouvante, une
sueur froide et abondante s'échappa de chaque pore de ma peau; mes dents
claquaient de terreur et pourtant malgré toutes les tentatives que
je fis, je ne puis réussir à me soustraire à l'apparition. Vainement
cherchai-je à l'éloigner de moi, je fis des efforts en raidissant les
bras pour la repousser, mais ils étaient rivés au sol. Ma langue ne put
articuler un seul mot, ni mes yeux se fermer. Il ne faut pas croire que
ce que je rapporte était l'effet d'un cerveau en délire; non certes,
j'avais la fièvre, mais je les voyais tous deux. Je sentais leur
souffle, j'aurais pu les toucher, si l'épouvante et la terreur n'eussent
paralysé tout mon être. Mes chiens eux-mêmes, blottis et tremblant
auprès moi, poussaient des gémissements plaintifs et semblaient me
demander protection.
Ah! combien je souffris dans ces quelques heures, je ne saurais le dire.
La force humaine a des limites: peut-être aussi l'idée d'une prière me
vint-elle et Dieu eut-il pour moi un regard de pitié; mais ce que je
me rappelle, c'est d'avoir entendu des cris plaintifs, que des flammes
m'environnèrent et que je perdis connaissance.
Quand je revins à moi, j'étais étendu sur un bon lit de sapins, un dôme
de verdure me protégeait contre les rayons matinals du soleil. Les
branches entrelacées laissent filtrer une douce lumière et la rosée du
matin me représentaient avec les rayons du soleil qui les traversaient,
comme un écrin de diamants.
Je fus quelque temps avant que de pouvoir me rendre compte de l'endroit
où j'étais, et me rappeler ce qui s'était passé. Après un effort, je
réussis à me mettre sur mon séant. Mes idées devinrent plus lucides.
Angeline au pied de mon lit pleurait et priait. "Où suis-je demandai-je
d'une voix presqu'éteinte?" Au son de ma voix, elle poussa un cri de
joie et vint m'embrasser: les mains; puis mettant un doigt mutin et
discret sur sa bouche pour me défendre de parler, elle continua d'une
voix émue; "Le bon Dieu nous a envoyé un grand secours! Après lui, c'est
à une femme des bois et à son fils surtout, que tu dois de n'être pas
brûlé vif, et moi morte de faim ou d'épuisement. Ils t'ont sauvé des
flammes au moment ou un affreux incendie, allumé par le tonnerre,
allait t'envelopper. Il était grand temps; crois-moi, les flammes
t'entouraient, tes vêtements étaient en feu; Père, tu étais sans
connaissance. Depuis bientôt dix jours, ils te soignent et nous donnent
à tous deux la nourriture; mais ne dis pas mot, car ils me gronderaient;
vois-tu ils m'ont défendu de te laisser parler et m'ont recommandé de te
faire boire à ton réveil un peu de cette tisane."
Enfin deux jours après je me trouvai beaucoup mieux et pus avoir
quelques explications d'Angeline quoiqu'elles fussent bien imparfaites,
n'ayant pu obtenir encore le plaisir d'offrir à mes sauveurs inconnus
l'expression de ma reconnaissance et les récompenses que je leur
destinais. Ils s'obstinèrent longtemps sous un prétexte ou sous un
autre à ne pas se montrer, mais enfin ils durent céder à mes demandes
réitérées et je pus faire leur connaissance.
Ils m'apprirent plus tard qu'ils s'étaient trouvés chez Octave le jour
de sa mort; qu'Octave et Marguerite avaient été pour le jeune homme et
sa mère une véritable Providence.
Ils les avaient recueillis un soir que manquant de tout, ils allaient
mourir en proie à une fièvre ardente et ils leur avaient donné tous les
soins possibles.
Tous deux avaient donc voué à leurs protecteurs une reconnaissance sans
bornes et ne manquaient jamais de venir la leur exprimer à leur sortie
des bois.
A la nouvelle de leur mort prochaine, ils s'étaient hâtés d'accourir.
Ils avaient vu bien des fois le désespoir des malheureux parents au
sujet de leur petite fille; mais appartenant à une autre tribu, ils
ignoraient ce qu'elle était devenue.
Aucun des incidents de la journée ne leur avait échappé. Ils avaient
remarqué mon malaise indicible lorsque Marguerite avait fixé son regard
sur moi et entendu le cri déchirant de la mère lorsqu'elle avait reconnu
l'enfant. Ils avaient aussi soupçonné une partie de la vérité et
s'étaient mis sur mes traces pour approfondir ce mystère et protéger au
besoin la malheureuse orpheline.
Cependant mes forcée se rétablirent bientôt et je pus reprendre en
regagnant ma tribu la vie d'habitant des bois. Mais le croirait-on à
mesure que les forces me revenaient, l'idée de poursuivre ma vengeance
se réveillait plus pressante, plus terrible que jamais; et malgré la
terreur que m'inspirait encore le souvenir du la vision, je résolus
fermement de la pousser jusqu'au bout. Quelque fussent les obligations
que j'avais envers l'indienne et son fils je ne tardai pas à les prendre
en haine. Je sentais instinctivement qu'ils allaient être de puissants
protecteurs pour Angeline et je décidai de me soustraire à leur
surveillance.
Je partis un jour avec Angeline pendant qu'Attenousse et sa mère avaient
rejoint un parti de chasseurs et devaient être absents plusieurs
semaines; je me dirigeai vers les rivages de la Baie des Chaleurs, sans
que personne sut de quel côté j'allais. J'y passai cinq années au milieu
des Abénakis, cultivant et développant, autant qu'il m'était possible,
l'esprit et les sentiments de délicatesse de l'enfant, ne perdant durant
ce temps aucune occasion de m'informer de Paulo et de tâcher de lui
faire connaître l'endroit où je l'attendais, car il était indispensable
à mes projets. Enfin un matin, il arriva tout dégradé, plus hideux et
plus cynique encore qu'il ne l'était les dernières fois que je l'avais
vu. Le fer rouge du bourreau lui avait imprimé sur le front le stigmate
d'infamie. A cette vue, le coeur me bondit de joie, aussi j'en fis mon
hôte et mon commensal; il devint mon compagnon inséparable.
Angeline pouvait alors avoir de quatorze à quinze ans, elle s'était
admirablement développée. Sa figure était belle, son front respirait
la douceur et la candeur. Elle m'était soumise et dévouée à l'extrême,
s'évertuant à prévenir le moindre de mes désirs; et je savais qu'elle se
mettrait à la torture pour me faire plaisir.
Pour compléter ma vengeance, j'avais décidé de jeter cet ange de
vertu et de bonté entre les bras du misérable Paulo. Il est facile de
comprendre l'aversion et l'horreur que ce scélérat lui inspirait. Bien
que je lui recommandasse de cacher ses débauches crapuleuses aux yeux de
la jeune fille, sa scélératesse naturelle l'en empêchait. J'aurais mis
mon projet, à exécution depuis longtemps si le regard de Marguerite ne
m'eut encore poursuivi et n'était venu de temps en temps me faire frémir
de terreur, lorsque surtout sa vox sépulcrale soufflait à mon oreille
"frappe si tu l'oses."
Cependant, un jour que j'avais pris de l'eau-de-vie plus qu'à
l'ordinaire, je me résolus à frapper le dernier coup. Je n'avais encore
fait que des allusions détournées à Angeline quant à mon projet, et
chaque fois, j'avais vu la jeune fille frissonner de dégoût au seul
nom du monstre. Ce fut donc ce jour-là, après avoir pris un bon repas,
qu'elle m'avait apprêté avec grand soin et pendant que Paulo d'après
mes ordres, s'était absenté, que je lui signifiai formellement ce que
j'exigeais d'elle. La pauvre enfant me regarda d'abord d'un oeil doux et
étonné comme pour s'assurer si j'étais sérieux, n'en pouvant croire ses
oreilles, mais bientôt ma voix devint plus sèche et plus impérative, je
pris le ton de la colère et l'informai que dans trois semaines, elle
serait l'épouse de Paulo. A ces mots, elle tomba à mes pieds en les
arrosant de ses larmes. Les mains jointes, elle tourna ses beaux
grands yeux vers moi: "Oh! mon père, mon bon père, dit-elle d'une voix
entrecoupée de sanglots, non! non! c'est impossible! Je veux toujours
demeurer avec toi, je te soignerai dans tes vieux jours et tâcherai de
ne jamais te donner aucune cause de chagrin. Pardonnes-moi, toi qui est
si bon, car il faut que, sans intention, j'aie fait des choses bien
mauvaise qui ont pu te déplaire, pour que tu veuilles me livrer à
cet infâme. Si tu l'exiges, mon père, je laisserai la cabane et n'y
reviendra que pour préparer tes repas et prendre soin de toi lorsque tu
seras malade. Je ne te demande pour toute nourriture que de partager
avec les chiens les restes que tu nous abandonnera; je t'aimerai
autant que je le fais et te servirai aussi bien que je le pourrai. Je
m'étendrai à la porte de ton wigwam et serai toujours prête à répondre à
ton appel. Non jamais je me plaindrai car je te sais bon et juste et à
force du soins et de prévenances, je te ferai peut-être oublier le mal
que je t'ai fait sans le vouloir; mais au nom du ciel, au nom de tout ce
que tu as de plus cher sur la terre, oh! ne me livres pas, ne me donnes
pas à ce misérable." En disant ces mots, la misérable enfant embrassait
mes pieds et versait des larmes capables d'attendrir un rocher.
Quels mépris ne devront pas avoir pour moi ceux qui liront ces lignes et
quelle horreur n'ai-je pas ressentie depuis quinze ans contre moi même
au souvenir de cette scène déchirante. Non, dans ce moment je n'étais
pas une créature de Dieu, je n'étais pas même un homme, j'étais un
véritable démon incarné. Une joie féroce parcourut tout mon être et
comme l'éclair, la rage et la jalousie que j'avais nourries depuis si
longtemps éclatèrent plus effrayante que jamais.
Au lieu d'être attendri, je saisis l'enfant dans mes bras et allais lui
briser la tête sur la pierre du foyer, lorsque l'éblouissement et la
vision des yeux de Marguerite passèrent devant moi. En même temps mes
deux bras se trouvèrent serrés comme dans un étau, cette fois encore,
tous les objets disparurent à ma vue et les mots "frappe si tu l'oses"
retentirent à mes oreilles.
Mes terribles passions à force de violence avaient enfin fini par
influer sur ma constitution. Un médecin que j'avais consulté dans une de
mes excursions, m'avait prévenu que si je ne modérais pas la fougue de
mes emportements, je ressentirais bientôt les atteintes du _Haut
Mal_. Toujours est-il que dans le cours de la nuit, lorsque je repris
connaissance, Angeline, agenouillée dans un coin de ma chambre, avait
les mains élevées vers le ciel, elle récitait en pleurant, une fervente
prière, demandait à Dieu de conserver mes jours, promettant bien de
faire tout ce que j'ordonnerais; elle s'accusait d'être la cause de mon
mal par le chagrin qu'elle me causait.
Cependant, je sentais aux deux bras une douleur très-vive. Je relevai
mes manches et aperçus les empreintes de doigts telles qu'en aurait
pu faire une main de fer. Or, pas un homme de la tribu, je le savais,
n'aurait pu imprimer par sa force musculaire de semblables meurtrissures
sur moi et ne l'aurait osé. Le souvenir de cette étreinte formidable me
revint à l'esprit. Était-ce Octave ou un protecteur inconnu qui était
venu sauver Angeline? On le saura.
Ce fut alors et peut-être pour la première fois depuis bien des années,
qu'en cherchant à répondre aux questions que je m'adressait, l'idée d'un
Dieu vengeur se présenta à ma pensée, et pour la première fois aussi des
larmes de repentir glissèrent sur mes joues, Pendant ce temps, Angeline
priait toujours. Oh! comme dans ce moment, si je l'avais osé, je
l'aurais interrompue pour lui demander pardon. Quand elle eut terminé
sa fervente prière, elle s'approcha de moi, me prit la main d'un air
timide; son regard était chargé de tristesse et de larmes. J'allais
parler pour la consoler lorsque des pas se firent entendre de ma cabane.
En même temps, un beau jeune indien à la taille herculéenne, aux traits
mâles et francs s'arrêta sur le seuil. Il portait le costume d'une
autre tribu sauvage, nos plus fidèles amis. Je remarquai de plus avec
étonnement qu'il avait le tatouage et les armes du guerrier indien qui
parcourt les sentiers de la guerre. Il s'arrêta immobile et attendit,
comme il est d'usage chez eux, que je lui adressasse la parole. Que veux
mon jeune frère, lui dis-je, en m'asseyant sur mon lit? Depuis quand
est-il dans le camp et pourquoi n'est-il pas venu fumer le calumet avec
l'Ours Gris (c'est ainsi qu'on me désignait parmi les indiens dans le
wigwam du grand chef). Je suis venu, répondit-il, mais le mauvais génie
s'était emparé de l'esprit du Grand Chef et au moment ou je suis entré,
il allait écraser la tête d'une pauvre jeune fille. "L'Ours Gris,
ajouta-t-il d'un air dédaigneux, n'a-t-il donc plus assez de force pour
combattre des hommes, puisqu'il s'attaque aujourd'hui aux femmes.
Le Grand Chef de Stadaconé sera bien surpris, lorsque je lui dirai
qu'Hélika qu'il m'a envoyé chercher pour réunir ses guerriers, je l'ai
trouvé assassinant une enfant qui ne lui a jamais fait de mal? Que
diront aussi Ononthio et ses guerriers, si jamais ils entendent parler
de ce que j'ai vu hier soir? J'ai attendu que le génie du mal fut parti
du ton esprit, que tu pusses me comprendre pour te remettre un message
pressé et important."
Ces paroles étaient dites d'une voix ferme et pleine de mépris.
Dès ce moment, les empreintes que je portais sur mes bras étaient
expliquées.
Je fis signe au guerrier de s'asseoir et m'empressai de décacheter ce
message. C'était effectivement un ordre du gouverneur de Québec qui
m'invitait ainsi que tous les autres chefs des divers tribus alliées aux
français, de se rendre immédiatement à un conseil de guerre. Il fallait,
ajoutait le message, faire la plus grande diligence, car les anglais
et les iroquois avaient déjà fait irruption sur notre territoire; des
renseignements positifs le mettait à même d'affirmer que plusieurs des
nôtres avaient été massacrés par ces derniers.
Il n'y avait pas à balancer un seul instant. En peu de temps,
j'assemblai la tribu et je réunis le grand conseil de guerre. Il fut
unanimement décidé que nous irions porter secours à nos frères, et
repousser, pour toujours, s'il était possible, ces puissants et barbares
ennemis. Toutes les diverses peuplades, Malachites, Abénakis, et
Montagnais se joignirent à nous et deux jour après l'arrivée du
courrier, ayant remis les femmes et les enfants sous la protection du
grand _Esprit des visages pâles_, nous prîmes les sentiers de la guerre.
Malgré l'activité fébrile que j'avais déployée, je n'avais pas oublié de
pourvoir aux besoins futurs d'Angeline. Depuis la dernière nuit dont
je vous ai parlé, une transformation complète s'était faite en moi.
Était-ce l'effet de la peur, ou était-ce dû aux prières d'Angeline,
peut-être aussi a une protection céleste? Je ne puis m'en rendre compte
encore aujourd'hui; mais j'en avais fini avec mes idées de haine et de
vengeance. Le bras de Dieu s'était appesanti sur moi. J'avais usurpé
ses droits, violé ses commandements, c'était à moi désormais qu'il
appartenait de souffrir. La pauvre et chère enfant entendit avant
mon départ les premières paroles de tendresse que je lui adressais
sincèrement. Elle reçut avec avec une gratitude infinie l'assurance
que je lui donnai que je travaillerais toujours, au retour de notre
expédition, à la rendre heureuse. Je la confiai aux mains de la vieille
indienne qui nous avait déjà sauvé la vie et qui depuis deux jours était
arrivée je ne savais d'où dans notre camp. Son fils Attenousse, car
c'était bien lui qui était le porteur du message du Gouverneur, était
reparti la veille de notre départ pour aller prendre le commandement
d'une tribu Montagnaise dont il était le chef.
Je remis de plus à la vieille des papiers importants qu'elle
transmettrait à un missionnaire que je lui avais désigné et qui devait
bientôt revenir, laissant une procuration à ce dernier et l'autorisait
à retirer les fonds nécessaires afin de pourvoir amplement à la
subsistance d'Angeline et de celle qui en prendrait soin. Mes fonds
étaient déposés comme la chose se faisait alors, dans le Trésor Royal,
et reçus en bonne forme m'en avaient été donnés. Toutes ces dispositions
prises, j'étais tranquille sur le sort d'Angeline; c'était d'ailleurs
un commencement de réparation qui lui était dû, ainsi qu'à ses parents
dont j'avais été le persécuteur et le bourreau.
Cet homme de bien auquel j'avais confié l'exécution de mes dernières
volontés en partant, ce bon prêtre, dont la charité et les bonnes
oeuvres étaient sans bornes s'appelait monsieur Odillon. Il me
représentait l'ancien curé de ma paroisse si bon et si vénérable. Dans
mon imprévoyance, je n'avais pas songé que si lui-même venait à manquer
ou bien était forcé de s'éloigner sans avoir pu remplir la mission de
pourvoyeur que je lui avais confiée, Angeline et la mère d'Attenousse
se trouveraient toutes deux dans un complet dénûment comme la chose est
arrivé. Cette vieille sauvagesse était la même qui s'était mise à ma
piste le jour de la mort.
_LA BRISE_
Deux jours après, je partis si la tête de guerriers que j'avais plus
d'une fois, conduits au combat. Mais je l'avoue, cette fois ce n'était
plus la pensée, l'espoir ou plutôt le désespoir de rencontrer la mort
qui me guidait, mais bien le ferme désir de faire à Angeline les
jours aussi heureux que je les lui destinais misérables et tourmentés
auparavant. Les, remords, ces cris de la conscience, ces inexorables
vengeurs de la transgression des lois de Dieu, d'une minute à l'autre me
parlaient de plus en plus fort, désormais je n'étais plus le même homme;
une transformation salutaire s'était opérée en moi.
Tant que le feu des batailles, avec l'excitation qu'elles produisent,
dura, je vécus comparativement calme et tranquille, les succès que nous
obtînmes dans les années de 1744 à 48 sont enregistrés dans les pages
de l'histoire, et certes ils avaient été assez grands pour exalter nos
cerveaux pleins d'amour et de patrie.
M. de Beauharnais, alors Gouverneur de Québec, avait admirablement
combiné ses plans. Il avait divisé ses troupes en plusieurs endroits
de manière à partager ainsi les forces de l'ennemi plus nombreux qu'il
avait à rencontrer.
Cinq mois après, j'étais revenu de Saratoga avec un des corps
expéditionnaires dont je faisais partie. La lutte avait été sanglante,
et acharnée, mais je portais sur moi les témoignages de ma valeur, que
j'avais gagnés sur les champs d'honneur. Enivré par le souffle des
batailles ou plutôt par le désir de chercher dans une excitation
extérieure, un calmant pour les remords qui me dévoraient, je résolus de
me joindre avec mes hommes au corps du M. Ramsay qui se dirigeait vers
l'Acadie. Je n'ai pas besoin du vous dire sous cet habile général,
combien nous réussîmes dans nos projets.
Tous les officiers d'état-major m'avaient, tour à tour félicité sur la
bravoure que j'avais déployée dans les combats que nous livrâmes dans
cet endroit. Mais si mes idées ou mon ambition de gloire étaient
satisfaites, mon désir de procurer de plus grandes richesses encore à ma
malheureuse Angeline, était loin de l'être. J'aurais voulu pouvoir lui
construire un palais d'or, la voir entourée de toute l'abondance et des
jouissances que le monde peut produire. Je reconnais intérieurement que
tous ces biens de la terre ne seraient rien en comparaison de ce que
je lui avais fait perdre, le plus grand bienfait que Dieu ait donné à
l'enfant, c'est de recevoir les caresses et les baisers de sa mère.
J'appris donc un jour qu'à Louisbourg des corsaires avaient amassé des
fortunes considérables par la prise de vaisseaux ennemis. Chacun de
l'équipage avait sa part de prise. Bien que je pusse revenir paisible
dans mes foyers, je résolus, après avoir choisi cinquante hommes des
plus vigoureux et intelligents de la tribu, et leur avoir fait part de
mes projets, d'aller offrir mes services à quelqu'un de ces corsaires.
Tous me suivirent avec enthousiasme et nous nous dirigeâmes vers Port
Royal.
C'étaient des hommes forts et déterminés que ces braves que j'avais
choisis, et j'en parle encore aujourd'hui avec orgueil, car ils se sont
toujours battus comme des lions et n'ont jamais compté le nombre de
leurs ennemis.
Pendant dix-huit mois nous parcourûmes les mers de ces parages à bord de
la corvette _La Brise_, commandée par le capitaine Le Blond, avec une
chance sans égale pour ainsi dire. Nous fîmes des prises que nous
dirigeâmes vers Québec et qui nous donnèrent encore des sommes
considérables qui furent déposées en notre nom dans le Trésor Royal.
J'y étais pour ma part de pas moins de vingt-cinq mille piastres, dont
j'avais la reconnaissance. Cet argent devait être retiré par M. Odillon.
le missionnaire dont, j'ai parlé plus haut.
Enfin, mus par le désir de revoir nos foyers, rassasiés de gloire et de
nos parts prises, nous allions reprendre terre, lorsqu'un sloop qui nous
servait d'éclaireur vint nous informer qu'un gros bâtiment anglais se
dirigeait vers Boston. Son allure était lourde et sa marche bien lente.
Il était à dix-neuf milles de la côte et paraissait faire force de
voiles pour gagner sa destination. Unanimement nous décidâmes d'en faire
notre proie.
Nous levâmes l'ancre et nous nous mîmes à sa poursuite. Nous ne fûmes
pas longtemps sans l'atteindre. Après vingt-quatre heures de course, nos
vedettes perchées dans les hunes, nous apprirent qu'elles apercevaient
les lumières du bâtiment que nous convoitions. Il était neuf heures du
soir. Nous mîmes toute la toile disponible au vent et vers quatre heures
du matin, le bâtiment n'était plus qu'à un demi-mille de nous. Nous
étions alors au mois d'août et l'aurore est encore matinale dans les
latitudes septentrionales.
Au premier coup de canon que nous tirâmes, nous le vîmes carguer
et mettre en panne. Des hourrahs de notre bord accueillirent cette
manoeuvre. Ce bâtiment était à nous, nous le croyions déjà, et
nous-mêmes avions serré nos voiles, car pendants ce temps, nous l'avions
approché à moins qu'à demi-portée de canon.
Mais le capitaine anglais était un rusé vieux loup de mer. Pour retarder
la marche de son vaisseau et nous laisser approcher autant que possible,
il avait suspendu des sacs de sable qui l'empêchaient d'avancer. Il
avait aussi masqué l'ouverture des sabords et abaissé la mâture des
ses _hautes oeuvres_. Cette tactique lui réussit parfaitement.
Malheureusement, nous avions affaire à une frégate de cinquante-six,
montée par trois cents hommes d'équipage, plus un régiment de soldats
qu'elle amenait à Boston. Nous ne nous en aperçûmes que lorsqu'il était
trop tard. Notre chère corvette ne portait qu'à peine vingt petites
couleuvrines.
Nos succès antérieurs nous avaient rendus téméraires jusqu'à la folie. A
peine fûmes nous dans ses eaux qu'à un coup de sifflet, ses hunes et ses
vergues se garnirent de matelot, les haches coupèrent les cordages qui
retenaient les sacs de sable et, vive comme un marsouin, la _Vigourous_
tourna son flanc vers nous, ouvrit ses sabords, vingt-huit gueules de
canons nous lancèrent des boulets qui abattirent deux de nos mâts,
coupèrent les cordages; quelques-uns même d'entr'eux traversèrent de
part en part la coque de notre malheureuse corvette. _La Brise_ était
complètement désemparée. Peu d'instants après la frégate avait jeté ses
grappins d'abordage. Vaincre ou mourir cria le capitaine d'une voix
tonnante et hourrah pour la France. Vaincre ou mourir répétâmes nous
à l'unisson et hourrah pour la France, quoique nous sussions la lutte
impossible.
Le carnage fut affreux. Des monceaux de morts et de blessés recouvrirent
notre pont, mais quand nous sentîmes _La Brise_ s'enfoncer et que nous
n'étions plus que quatre hommes vivant auxquels il ne restait qu'un
souffle de vie, car le sang s'échappait de nos nombreuses blessures, il
fallut nous rendre on plutôt permettre qu'on nous transportât à bord du
bâtiment anglais.
Pauvre _Brise_! dix minutes après j'entendais les cris de triomphe
de l'équipage qui m'apprenaient que tu venais d'enfoncer dans les
profondeurs de l'océan et je perdis connaissance.
Le lendemain, quand je revins à moi mes blessures avaient été pansées,
je gisais sur un lit dans un des hôpitaux de Boston. Des quatre marins
qui avaient échappé au désastre, deux seuls survécurent aux suites de
leurs blessures. Ce furent un autre canadien et moi.
Dès que la santé nous revint, il fut dirigé avec moi vers la Caroline
du Sud où nous fûmes vendus comme esclaves. Ce jeune homme, après des
dangers sans nombre et des peines infinies, réussit à s'évader. Je ne
le revis que plusieurs années plus tard: il a été depuis mon hôte, mon
commensal et mon ami. Il s'appelait Baptiste.
C'était, ajouta monsieur D'Olbigny, le même Baptiste qui nous servait de
guide dans notre excursion au Lac à la Truite.
ESCLAVAGE ET ÉVASION.
Je passai cinq longues années enchaîné à un autre homme. C'était un
nègre qu'on avait acheté d'un capitaine négrier. Il avait été vendu à
ce dernier par un vainqueur barbare. Le malheureux était lui aussi un
prisonnier de guerre et venait d'arriver des côtes du Mozambique. Comme
moi, il avait toujours été libre enfant des grands bois, aimant les
fruits savoureux du cocotier et l'ombrage des palmiers dont les
habitants du sol jouissent dans toute leur inappréciable liberté et
indolence.
Il avait de plus laissé au pays une jeune femme, des enfants, des frères
et soeurs, un grand nombre d'amis, mais par dessus tout, de vieux
parents dont il était le seul soutien dans leur vieillesse.
Tous ces renseignements, il me les donna lorsque nous pûmes nous
comprendre, car nous avions réussi, après quelques mois passés dans les
fers, à former un langage dans lequel nous nous entendions parfaitement.
Oh! mon Dieu qu'ils furent longs ces jours d'esclavage, et ce boulet que
nous traînâmes pendant si longtemps, qu'il était pesant.
Combien de fois n'aurais-je pas attenté à ma vie, si des idées plus
chrétiennes et la pensée d'une expiation ne fussent venues ranimer mon
courage. Combien de fois aussi, le dos lacéré par les lanières du fouet
du contre-maître, n'avons-nous pas versé des larmes amères en souvenir
de notre patrie et de notre enfance tout en formant des projets
d'évasion. Deux fois même, nous tentâmes de les mettre à exécution, mais
nos mesures étaient mal prises et nous échouâmes. Nous fûmes repris et
si nous ne succombâmes pas sous les coups, c'est que le Dieu de pitié
veillait sur nous et en avait décidé autrement.
Cependant les tortures que j'endurais produisirent dans mon âme un effet
salutaire, je reconnus la main vengeresse de Dieu qui me frappait, je
les acceptai comme un juste châtiment et les offris en expiation de mes
crimes.
Enfin après cinq années de souffrances indicibles, la Providence qui se
laisse toucher par les pleurs du pécheur pénitent, nous envoya un ange
de délivrance sous la forme d'une toute jeune fille. Elle était l'enfant
unique du planteur qui nous avait achetés.
Dans la journée, elle nous avait vus tous les deux, mon compagnon et moi
attachés au poteau infâme. Elle avait entendu le contre-maître ordonner
à un espèce d'Hercule, monstre de férocité à face humaine, de nous
administrer à chacun cinquante coups de fouet. Elle avait vu avec
horreur le sang ruisseler de chacune des déchirures profondes que le
fouet à neuf branches faisait dans nos chairs. Elle avait vu nos membres
se tordre dans des mouvements convulsifs sous ces inénarrables douleurs,
elle résolut alors de nous sauver.
Elle savait d'ailleurs que nous étions parfaitement innocents de la
faute de larcin dont on nous accusait.
C'était ostensiblement pour punition de cette faute que nous avions été
flagellés, tout le monde savait bien aussi dans la plantation que la
vraie raison était que le nègre et moi nous avions exprimé un sentiment
d'indicible horreur de voir une jeune quarteronne, enfant du vendeur,
exposée nue à la criée publique. Un acheteur d'esclaves menait
l'enchère. C'était un vieillard aux regards lascifs et pleins de
convoitise. La mère de cette jeune fille, élevée dans des sentiments
catholiques, voyait avec désespoir le spectacle auquel on la forçait
d'assister. On peut juger de ce qu'elle devait éprouver et de ce que
j'éprouvais moi-même en songeant: Oh si c'était mon Angeline qui fut à
la place de cette malheureuse!!
Enfin l'adjudication se fit, l'odieux vieillard était l'acquéreur, elle
était désormais son bien, sa propriété.
Combien pourtant ne s'est-il pas trouvé d'hommes qui voyaient avec
indignation le mouvement qui se faisait pour l'abolition de l'esclavage.
La mère, quand elle vit partir son enfant, s'approcha d'elle en poussant
des sanglots déchirants; elle la pressa sur son coeur et lui passa une
croix autour du cou.
Le contre-maître se précipita aussitôt vers elles, les sépara
brutalement, envoya rouler par terre la malheureuse mère par un rude
coup de poing et arracha violemment la croix qu'elle avait suspendue
au cou de son enfant, le cordon qui la retenait laissa sur sa peau un
sanglant sillon.
Oh! si j'avais été libre et que j'eusse eu autour de moi mes braves
sauvages, non, certes cet acte exécrable ne se fut pas accompli.
J'allais m'élancer pour anéantir le contre-maître tant j'étais hors
de moi, le nègre spontanément allait aussi en faire autant, mais nos
chaînes infâmes nous retinrent. Le contre-maître vit sans doute le
mouvement que nous fîmes, il comprit, à l'expression de nos figures,
toute l'horreur qu'il nous inspirait; aussi instinctivement recula-t-il
de quelques pas. Le lendemain le nègre et moi étions attachés au poteau
dont j'ai parlé.
Ce fut donc dans la nuit qui suivit, lorsque nous étions fortement liés
sur des lits de paille remplie de chardons sur lesquels reposaient nos
chairs mises au vif par leurs affreuses cruautés, qu'accompagnée d'une
jeune esclave, notre libératrice entra dans notre hutte. Elle portait
une lanterne sourde, en dirigea la lumière vers son visage pour que nous
vîmes le signe qu'elle nous faisait en mettant le doigt à sa bouche, de
garder le silence.
Elle s'approcha ensuite de nous, déposa des livres à notre portée,
pondant que la servante nous montrait un ample sac de provisions et des
vêtements convenables pour servir à notre déguisement. Elle dit ensuite
quelques mois en espagnol que cette dernière nous traduisit: A un
endroit qu'elle nous indiqua, un canot avait été disposé pour favoriser
noire fuite. En descendant la rivière, nous n'aurions pas à craindre
la poursuite des hommes ou des chiens. Un papier où la signature du
planteur était contrefaite nous accordait un congé de deux semaines.
Elle nous informa de plus que dans trois jours, dans le port de
Charlestown, un bâtiment français devait mettre à la voile pour
l'Europe.
Pour comble de bienfaits notre libératrice nous remit deux bourses bien
garnies et s'éloigna non sans que nous eussions eu le temps de voir
son angélique figure inondée de pleurs. Nous suivîmes à la lettre les
instructions de notre ange de salut. Le canot effectivement se trouvait
à l'endroit désigné. Ce qu'il nous avait fallu déployer d'énergie, de
forces morales et physiques pour réussir à briser nos liens et marcher
jusque là est impossible à décrire, tant nous étions épuisés par les
tortures de la veille.
J'ai vu, depuis ce temps, dans les rapports des chirurgiens militaires
anglais que les soldats obligés de subir des amputations capitales,
disaient à l'opérateur: oh! ce n'est rien, monsieur, les blessures et
les amputations ne produisent jamais les souffrances que nous fait
endurer le chat à neuf queues!
Enfin la Providence sembla favoriser notre évasion, car la nuit était
des plus sombres; tout faisait présager un orage prêt à éclater, ce fut
effectivement ce qui arriva; mais toutefois nous réussîmes avant que le
crépuscule parut et que l'horizon s'éclaira, à mettre une bonne distance
entre nous et ceux qui nous poursuivaient.
Mon expérience dans la vie des bois m'avait fait connaître une plante
dont la friction aux pieds trompe le flair du plus fin limier qui
précède les dogues qu'on lance à la poursuite de l'esclave marron.
Le jour, nous transportions à quelque distance dans les bois notre
embarcation qui n'était rien autre chose qu'un canot d'écorce, puis, la
nuit tombée, nous reprenions la rivière et notre frêle nacelle, poussée
par le courant et nos énergiques efforts volait sur la surface des eaux
avec la rapidité de l'alouette.
Dans la nuit de la troisième journée, nous aspirâmes à pleins poumons
les émanations salées de l'océan. Nous entrions dans la baie de
Charlestown, Caroline du Sud. Là devaient commencer pour nous de
nouvelles angoisses. A qui s'adresser pour prendre ce bâtiment français
qui était eu partance? Nous résolûmes une dernière fois de risquer le
tout pour le tout, et convînmes de nous donner la mort réciproquement
si nous avions à tomber entre les mains de ces infâmes bourreaux qui
s'appelaient des planteurs, possesseurs d'esclaves.
Nous débarquâmes silencieusement dans un endroit écarté et prîmes une
rue obscure. Nous errâmes longtemps dans cette rue bordée de tabagies de
toute espèce, lorsqu'enfin, quelques accents français mêlés de jurons
énergiques vinrent frapper mon oreille.
Immédiatement, je donnai mes instructions au nègre, lui enjoignant de
ne pas dire un seul mot, et de paraître dans un état complet d'ébriété.
Nous entrâmes dans cette tabagie, nous heurtant l'un sur l'autre et
d'une voix enrouée: "Moricaud disais-je, nous prenons une bordée; gare à
nous! l'ancre n'est pas fixée dans les ports des Frères de la Côte."
Ici est le temps de le dire, les habillements que notre bienfaitrice
nous avait fournis pour notre déguisement consistaient en chemise de
toile, chapeau goudronné, vareuse de matelot.
Oh! noble fille! sois à jamais bénie dans les tiens et tout ce que tu as
de plus cher pour cette prévoyante attention......
La salle dans laquelle nous entrâmes avait une atmosphère chargée
de nuages épais de fumée de tabac. On y sentait une odeur de grog
insupportable.
Un contre-maître, avec quatre matelots de son bord, allaient engager une
rixe contre deux autres compagnons d'une taille colossale qui refusaient
absolument de s'embarquer de nouveau avec eux. Certes, au moment où
nous arrivâmes, la discussion était vive, aussi les deux camps ne nous
virent-ils entrer qu'avec dépit ou plutôt avec défiance. Cependant d'un
air délibéré, quoique titubant, nous nous dirigeâmes vers le comptoir où
le nègre et moi nous nous fîmes servir d'un verre de liqueur. Je pris
quelques instants avant que de l'avaler complètement, et saisis le sens
des paroles que l'un et l'autre camp échangeaient mutuellement. Ce fut
leur conversation acrimonieuse et menaçante qui m'apprit que la guerre
était finie depuis trois ans, entre la France et l'Angleterre, que les
deux matelots récalcitrants avaient décidé de sa fixer dans le pays
pour y cultiver des terres, que leurs engagements étaient terminés; ils
étaient deux bretons et certes ce n'est pas peu dire pour l'obstination
et l'opiniâtreté. Le contre-maître leur avait offert des gages très
élevés, mais ils refusaient parce que leurs fiancées avaient exigé
qu'ils s'établissent sur des terres et qu'ils abandonnassent la vie de
marins.
Après avoir vidé mon verre, j'entonnai, d'une voix enrouée et bachique,
une chanson française de matelot en goguettes. Les premières stances
finies, j'observai du coin de l'oeil le contre-maître qui parlait à un
des matelots qui paraissait être son homme de de confiance, puis il
s'approcha de moi d'un air aimable.
--Hé! Hé! dit-il, l'ami, en me tapant sur l'épaule familièrement, il me
vient à l'idée que tu as déjà bouliné dans des parages de la France!
--Oui, lui répondis-je en clignotant des veux, mon moricaud et moi nous
en avons vu bien d'autres que des requins d'eau douce.
--Tu n'étais donc pas un vrai marin puisque te voilà aujourd'hui un
véritable terrien. Je fis un geste d'indignation.
--Par la sainte Barbe, dis-je en frappant du poing sur le comptoir, on
n'insulte pas ainsi un des premiers gabiers des Frères de la Côte!
--J'en ai été un, répliqua le contre-maître ravi, nous sommes frères,
buvons ensemble! Il pourrait se faire que nous naviguerions encore dans
les mêmes eaux.
--C'est pas de refus, répondis-je d'une voix de plus en plus enrouée,
mais d'abord vos civilités; pour le moricaud, ajoutais-je en me tournant
vers le nègre, il en a déjà jusqu'aux écoutilles, il ne peut plus
parler.
Bref, vous le dirai-je, le nègre et moi une heure après, nous étions en
pleine mer à bord d'un bon gros bâtiment marchand et cinglions à toutes
voiles vers la France.
Nons étions en mer depuis deux jours lorsque le capitaine me fit inviter
à passer dans sa cabine. Cet homme, bien que vieux marin, avait conservé
le coeur, l'esprit et la gentillesse de l'homme bien élevé et poli, du
véritable capitaine français. Aimé et respecté des passagers de son
bord, il l'était encore plus, s'il était possible, de ses matelots.
Je n'hésitai donc pas à lui raconter l'histoire d'une partie de ma vie
de guerrier où comme chef sauvage, j'avais combattu à côté des
siens dans les colonies ou à bord de _La Brise_. Je lui montrai les
témoignages de ma valeur que je possédais quand à l'assaut ou à
l'abordage, en qualité de chef, je conduisais mes guerriers. Il avait
une idée vague du désastre de _La Brise_ et m'en fit redire les détails.
Nos cinq années d'esclavage, de misères et de tortures le mirent dans un
état d'émotion considérable.
A la fin du récit, il vint affectueusement me presser la main et
m'embrassa. Il me demanda la permission de raconter aux passagers et
à l'équipage l'histoire de ma vie qui était appuyée sur des preuves
irrécusables.
De ce moment, nous fûmes l'objet des prévenances et des égards de tout
l'équipage, et si quelquefois le nègre et moi nous mîmes la main à la
manoeuvre, c'était plutôt pour aider volontairement, car chacun,
à l'exemple du capitaine, nous traitait d'une manière tout-à-fait
respectueuse et amicale.
Le bâtiment, en passant, devait toucher à Boston. Là je dus me séparer
de mon compagnon d'infortune; non sans avoir offert au capitaine tout
l'or que je tenais de ma bienfaitrice, pour qu'il me donnât l'assurance
qu'il le rapatrierait dans un voyage qu'il devait faire vers les rives
de sa terre natale. Pour moi le chemin de Boston au Canada m'était
parfaitement connu.
Au lieu d'accepter mon argent, le capitaine, les passagers même
l'équipage firent une généreuse souscription pour nous deux. Ainsi nous
quittâmes après les plus affectueuses expressions d'amitié et de bons
souvenirs. Ce fut en me pressant cordialement la main que le capitaine
me dit adieu, j'étais devenu son ami dans le voyage.
J'appris, quelques années plus tard, lorsque je le revis par une
circonstance toute fortuite et que le bâtiment se trouvait dans le
même port de mer où j'étais, qu'il avait effectivement débarqué mon
malheureux compagnon d'esclavage sur les rives de sa terre natale.
Le bâtiment, ajoutait-il, était au large. Je fis mettre à l'eau un
de mes plus forts canots et le nègre s'y embarqua en pleurant et me
témoignant une reconnaissance sans bornes. En mettant le pied à terre,
il se prosterna d'abord, embrassa les rivages d'où il avait été exilé,
vint baiser la main de chacun des matelots qui l'avait conduit, puis
poussant un cri d'un bonheur indicible, il s'élança vers les bois où ils
le perdirent de vue!!
Telle fut l'histoire qui me fut répétée par quelques-uns des matelots
qui avaient conduit le canot.
Un mois après mon débarquement à Boston, j'étais aux Trois-Rivières.
Mais là m'attendait un des plus terribles drames dont ma vie si
tourmentée a été quelquefois l'auteur, mais cette fois le témoin.
LE MEURTRE.
En y débarquant, le premier homme que je rencontrai face à face poussa
un wooh! de surprise, ses yeux s'arrêtèrent sur moi avec une terreur et
un étonnement indicibles. Il allait prendre la fuite, peut-être, lorsque
je l'arrêtai en l'appelant par son nom. C'était un chef sauvage, lui
aussi d'une tribu Souriquoise, nos alliés, et était l'ami le plus
intime et le frère d'armes d'Attenousse. L'Ours Gris, dit-il d'une voix
frémissante, est-ce toi ou ton esprit que le génie du bien envoie
pour sauver Attenousse? Oh! si c'est toi, notre frère n'a plus rien à
craindre, car tu peux tout. Le Dieu des blancs est grand, plus fort
que ceux que ma tribu vénérait avant l'arrivée du Père à la Robe Noire
ajouta-t-il, comme se parlant à lui-même.
En prononçant ces paroles, Anakoui élevait ses yeux vers le ciel et
versait des pleurs d'espérance.
Hélas! les guerres sanglantes avaient laissé sur la figure de ce
malheureux chef sauvage des traces patentes du raffinement de notre
civilisation; il avait la figure balafrée en tous sens et de plus, il
avait perdu un bras.
Quel orgueil ne devons nous pas avoir aujourd'hui, en voyant les moyens
de destruction que le siècle nous apporte, et combien doivent-être
heureux ceux qui, nouveaux Caïns, ne demandent pas mieux que de tuer ou
mutiler leurs frères!!!
Ce fut la remarque que je me fis pendant qu'il me parlait dans un état
de fiévreuse agitation. Véritablement, je crus qu'il était devenu fou,
tant grande était son exaltation. Enfin, je le pris par la main et
nous allâmes nous asseoir sous les grands arbres qui bordaient naguère
encore, les charmants coteaux du rivage St. Laurent aux Trois Rivières.
Ce fut alors, qu'après avoir donné cours à son émotion, exprimée par
des paroles incohérentes, que j'entendis, avec stupeur, le récit des
événements qui s'étaient passés pendant mon absence. En voici le résumé:
Le désastre de _La Brise_ avait été publié à son de trompe par les
vainqueurs. La nouvelle en était venue dans la colonie avec la rapidité
et l'exactitude que comportent toujours un bruit fâcheux ou une mauvaise
nouvelle. Pourtant il y avait un homme, mais celui-là était le seul,
c'était un jeune canadien qui prétendait avoir fait partie de l'équipage
de La Brise et avoir échappé vivant de cette malheureuse croisière avec
un chef sauvage. Il ajoutait que ce chef et lui avaient été amenés en
esclavage dans des directions diverses. Lui avait été dirigé sur une
plantation au bord de la mer, et c'est à cette circonstance qu'il dût
son évasion; s'étant jeté à la nage et ayant gagné un vaisseau européen
qui était en partance. On sait qu'alors c'était un asile inviolable pour
un blanc. Quant au chef, ajoutait-il, plus fort et plus vigoureux que
moi, il a été vendu à un bien plus haut prix et a été envoyé dans la
profondeur des terres, il doit être mort depuis longtemps d'après le
rapport de nègres marrons qui s'étaient échappés de la même plantation,
car jamais maître plus féroce et plus barbare ne pouvait faire subir de
plus mauvais traitements à ses esclaves, aussi en était-il réputé parmi
eux comme un monstre odieux de cruauté.
Toutefois personne ne croyait un mot de cette histoire que Baptiste
leur affirmait être vraie en tous points. Grand donc fut l'étonnement
d'Anakoui, lorsqu'à mon tour, je lui assurai qu'elle était de la plus
exacte vérité.
Mais j'étais sur des charbons ardents et n'osais l'interrompre, crainte
de blesser sa susceptibilité indienne. Quelles angoisses néanmoins ne
ressentais-je pas à la pensée d'Angeline dont le souvenir était venu à
chaque minute du jour et de la nuit, bouleverser mon cerveau depuis cinq
longues années.
Enfin je n'y pu tenir plus longtemps. Angeline, lui demandai-je,
qu'est-elle donc devenue? je frémissais dans l'appréhension de sa
réponse.
--Assieds-toi, mon frère, me répondit Anakoui, je vais tout te dire: "Un
des guerriers d'une tribu amie, un de tes compagnons d'armes que tu
as bien connu autrefois lorsque tu étais plus jeune, est revenu de la
guerre trois mois après être parti à la tête de ses braves guerriers.
Pas un seul d'entre eux n'est arrivé dans la tribu sans montrer avec
orgueil d'honorables blessures.
"Attenousse est un grand chef. Angeline sous les soins de sa mère,
avait souvent entendu, parler de lui et naturellement elle l'aima
par reconnaissance d'abord de ce qu'il t'avait sauvé la vie lors de
l'incendie dans les bois, elle l'aima par dessus tout, parce qu'il était
bon, loyal et courageux, et qu'il l'avait sauvée des poursuites et des
persécutions incessantes de Paulo. Ta fille, ajouterai-je, avait été
élevée par toi aux récits des actes de bravoure et d'héroïsme.
"Le missionnaire, continua Anakoui, chargé par toi de retirer les fonds
pour procurer le confort aux deux femmes laissées sans autres secours
que la procuration que tu lui donnais, n'est pas revenu s'asseoir dans
nos foyers. Elles ont donc manqué de tout et le père à la _Robe Noire_
ignorait tous ces faits, tu vas le voir dans la prison où il est venu
d'après l'ordre de l'Évêque, son grand chef consoler et prendre soin des
malheureux prisonniers."
"Maintenant, mon frère, ne m'interromps pas, les moments sont précieux."
"Pendant trois mois, les deux pauvres femmes essuyèrent toutes espèces
de misères et de privations et ne durent leur subsistance qu'à la
charité des sauvages dont les bras débiles ne pouvaient plus porter les
armes et qui pourtant avaient été préposés aux soins des femmes et des
enfants. Enfin, Attenousse arrivé, l'abondance régna dans leur cabane,
il pourvut amplement à leur bien-être et ce ne fut que deux ans après
ton départ, n'ayant reçu aucune nouvelle de toi, malgré les informations
toujours infructueuses que nous apprîmes de toutes parts, que se
trouvant seule, isolée et sans protection sur la terre, te croyant mort,
Angeline consentit à épouser l'unique homme qu'elle eut jamais aimé
après toi. Cet homme c'est Attenousse."
Puis, comme s'il eût craint d'exciter ma colère, Anakoui ajouta:
"remarque que c'est la seule chose qu'elle ait fait sans ta permission
et c'était pour se débarrasser des persécutions de l'infâme Paulo qui
la tourmentait sans cesse dans les moments où Attenousse et sa mère
s'absentaient."
"Tout alla pour le mieux dans le jeune ménage. Deux ans et demi après
leur union, une petite fille est venue prendre place auprès d'eux.
Cette enfant est une fleur que les femmes se passaient tour à tour pour
l'embrasser. La mère, la grand'mère, la pressaient à tous moments dans
leurs bras. Ils étaient alors heureux et rien ne venait troubler leur
bonheur, Paulo étant disparu; mais le génie du mal dont il était
l'instrument planait sur la demeure de nos amis."
"Il y a, comme tu le sais, à une quinzaine de lieues du campement,
une rivière qu'on appelle la Rivière aux Castor. Ses bords sont très
giboyeux. La marte, le vison, le pékan et le loup-cervier s'y trouvent
en abondance. Parfois aussi, l'ours et l'orignal viennent se désaltérer
dans le cristal de ses eaux. Tu connais d'ailleurs tout cela."
"Un jour Attenousse, avec un de ses amis, résolut d'aller y chasser
pendant quelque temps. Ces deux hommes s'aimaient réciproquement et sans
arrière-pensées."
"Ils tendirent des pièges aussitôt arrivés dans cet endroit. La journée
du lendemain se passa à choisir les places les plus avantageuses pour
parcourir la forêt et à dresser un camp. Attenousse à bonne heure le
surlendemain s'était levé pour aller examiner leurs trappes. Il lui
fallait pour cela, parcourir une grande distance et son compagnon qui
n'avait pas sa vigueur, dormait encore lorsqu'il partit."
"Le couteau qu'il portait ordinairement, lui avait servi à dépecer à
son déjeuner quelques pièces de venaison; sur le manche était sa marque
comme c'est l'habitude de tout sauvage de l'y ciseler, il oublia de le
remettre dans sa gaine."
"Lorsqu'il revint vers cinq heures du soir, un désordre affreux existait
dans la cabane. Une lutte désespérée et sanglante avait dû avoir lieu,
car le sang avait jailli et on en voyait les traces toutes fraîches."
Son malheureux compagnon, étendu par terre, râlait les derniers soupirs
de l'agonie. Un couteau était enfoncé dans sa poitrine. Attenousse
s'élança aussitôt, arracha l'arme de la blessure et vit avec stupeur que
c'était le sien. Au moment où il le rejetait avec horreur, des éclats
de rire se firent entendre, en se retournant, il aperçut la figure de
l'odieux Paulo avec deux autres figures également patibulaires qui le
contemplaient en poussant des ricanements d'enfer.
Ils portaient eux aussi sur leurs habits et leurs figures des traces du
sang de leur victime. Ils en avaient mêmes les mains rougies.
Attenousse demeurait anéanti.
Pendant ce temps, un des scélérats s'avança, saisit le couteau, le
retourna en tous sens, le montra à ses deux associés et tous trois
sortirent du camp en continuant leurs ricanements sataniques, proférant
des paroles de menace et emportant avec eux l'arme fatale.
Mais dans des natures fortes et énergiques comme était celle du mari
d'Angeline, la réaction se fait vite.
Il se mit à leur poursuite, après avoir suspendu toutefois le cadavre
de son ami pour le mettre à l'abri des bêtes fauves en attendant que
quelqu'un de la tribu vint le chercher pour le déposer dans le cimetière
de la bourgade; ce qui donna aux meurtriers le temps de mettre une bonne
distance entre eux et lui.
Grand fut l'émoi à la nouvelle qu'apporta Attenousse parmi ces bons
sauvages, car la victime était très estimée par tout le monde.
On assembla un conseil, et il y fut décidé qu'un parti de chasseurs
irait immédiatement chercher le corps du malheureux, tandis
qu'Attenousse, accompagné de tout ce qu'il y avait de plus respectable
dans la tribu, se rendrait faire sa déposition devant un juge de paix.
LE JUGE DE PAIX.
Était-ce une superstition ou y a-t-il, comme beaucoup le croient
quelquefois, prescience chez l'homme? Voilà la question que je me suis
posée depuis en pensant au récit, de mon ami Anakoui.
Attenousse, continua-t-il, fit le lendemain matin ses adieux à sa
vieille mère, à sa femme et à son enfant, comme s'il eut pressenti qu'il
ne les reverrait plus, il les tint longtemps fortement embrassées, des
larmes même coulaient de ses yeux. Il semblait triste et préoccupé en
parlant.
Ils arrivèrent vers cinq heures de l'après-midi et se rendirent
immédiatement à la maison du juge qu'on leur indiqua. Là ils furent
reçus par un homme d'une taille élevée, aux yeux hors de tête, avec une
bouche édentée et des manières grossières et impérieuses.
--Que me voulez-vous; demanda-t-il d'un ton altier et arrogant.
--Vous parler d'une affaire de meurtre qui vient d'avoir lieu sur le
bord de la Rivière aux Castors.
--Quel est votre nom, dit-il en s'adressant directement à Attenousse?
Celui-ci se nomma sans défiance.
--Alors votre déposition est toute faite, ajouta-t-il d'un ton sinistre,
puisque tel est votre nom.
Ce juge de paix s'appelait Justitia Bélandré. C'était un homme stupide
et grossier comme nous l'avons dit, ignorant et fanatique au suprême
degré et par là même bouffi d'orgueil.
Le mensonge et la calomnie ne lui coûtaient nullement dès qu'il
s'agissait de faire du tort à quelqu'un qu'il n'aimait pas. Dans ses
élucubrations mensongères et calomniatrices, il signait Justifia.
Comme aide-de-camp et huissier se trouvait un autre être aussi vil et
méprisable que lui. C'était son rapporteur: son nom était José. Leur
secrétaire à tous deux était un nommé Vergette.
Ainsi se composait le tribunal devant lequel devait comparaître
Attenousse.
Sur un ordre qu'il donna tout bas, Vergette disparut et revint au bout
de quelque temps, escorté de sept à huit hommes.
C'était ce qu'attendait le juge, car, aussitôt qu'ils furent entrés et
qu'il fut certain qu'il n'existait pour lui aucun danger, il était si
lâche le misérable, que, se levant du haut de sa grandeur, il prononça
lentement,: "Attenousse, d'après des dépositions qui m'ont été faites ce
matin, par trois hommes respectables de votre tribu, vous êtes accusé de
meurtre pour lequel vous venez en accuser d'autres qui, à mon idée, sont
innocents; je suis convaincu d'après leur témoignage, que vous êtes
certainement le meurtrier. J'ai donc dressé l'ordre de vous conduire à
la prison des Trois-Rivières, c'est en cet endroit où vous subirez votre
procès, la cour devant s'ouvrir sous peu de jours et les témoins sont
assignés par moi pour y comparaître. Vos accusateurs sont Paulo, Rodinus
et Dubecca, ils vous ont, vu retirer votre propre couteau du sein de
votre compagnon où vous veniez de l'enfoncer, c'est la preuve la plus
forte qu'il puisse y avoir contre vous."
"Chacun ici connaît combien grands sont mes pouvoirs, ajouta-t-il en
promenant un regard d'importance sur l'auditoire. Gare à vous d'essayer
à résister ou à fuir, car je vous fais lier pieds et poings."
En entendant Justitia s'exprimer ainsi, Attenousse comprit sans doute à
quel homme il avait affaire, car il haussa dédaigneusement les épaules
en disant: "Pourquoi donc chercherais-je à fuir comme un vil assassin?
Ce que je désire, c'est d'être confronté avec mes accusateurs." Les
autre sauvages qui l'accompagnaient voulurent protester de l'innocence
d'Attenousse et certifier de son bon caractère, en en même temps qu'ils
s'offraient de prouver la scélératesse de Paulo et de ses complices.
D'un geste solennel et impérieux, le juge, comme on le pense bien, s'y
refusa, leur ordonnant de laisser la salle et, commandant à ceux
qu'il avait choisi pour conduire Attenousse de se mettre en route
immédiatement.
Or dans ces temps-là, lorsque l'endroit où l'on avait capturé un
incriminé se trouvait éloigné du lieu de la prison, il était conduit
d'un juge de paix à l'autre, chacun d'eux étant obligé de commander des
hommes pour l'accompagner et le garder jusqu'au prochain magistrat et
ces hommes devaient obéir sous peine d'une forte amende ou de la prison.
Mais dans les grands bois où les postes étaient établis à des distances
bien éloignées, le magistrat choisissait quatre à cinq hommes qui
étaient, nourris et payés aux dépens du gouvernement pour remettre le
prisonnier entre les mains du geôlier de la prison la plus rapprochée.
Tel était le cas pour Attenousse. Bélandré, agent d'une société qui
exploitait le commerce de fourrures, parce qu'il avait une teinte
d'instruction, avait été nommé à la charge de magistrat stipendiaire.
Ce n'était pas à son mérite personnel que la chose était due, mais aux
intrigues qu'il avait exercées auprès des personnes haut placées.
On sait que les sauvages Abénakis et Micmacs ne craignaient pas de
s'embarquer dans leurs frêles canots, pour traverser le fleuve, gagner
le Saguenay, le remonter et aller faire la chasse et la pêche au lac St.
Jean.
La distance était à peu de différence près de cet endroit de Québec ou
Trois-Rivières. C'est là que se trouvaient les acteurs de la scène que
nous voyons.
La ville des Trois-Rivieres était alors un entrepôt considérable pour le
commerce de pelleteries; c'était le rendez-vous des trafiquants et des
sauvages. Cette petite ville, à part du temps où les canots chargés
de fourrures y venaient chaque année, avait la tranquillité qu'elle
a aujourd'hui, aussi l'arrivée d'un meurtrier comme Attenousse y
produisit-elle grande sensation.
Il fut escorté par une foule de personnes hurlant et vociférant contre
lui, lui promenant sur eux un regard calme et fier.
Enfin on l'introduisit dans la prison, où il dut encore entendre les
imprécations de cette foule.
Chacun s'empressa d'interroger ceux qui l'avaient conduit l'arme au
bras, et qui ne manquèrent pas de répéter l'affirmation du magistrat
qu'il était un grand scélérat et qu'il n'en était probablement pas à son
premier meurtre.
Le soir, ce fut en frémissant que les commères se répétaient qu'il
y avait dans la prison un homme coupable de plusieurs meurtres, que
c'était un véritable démon incarné; aussi tremblait-on à l'idée qu'il
pourrait s'échapper.
Ces propos plus ou moins crus étaient comme toujours de nature à
préjuger les gens ignorants, et les petits jurés pouvaient aussi s'en
ressentir dans leurs décisions.
Il eut été difficile cette nuit là à tout étranger d'obtenir
l'hospitalité dans la ville, tant les portes étaient solidement
barricadées et tant la frayeur était grande.
Enfin ajouta Anakoui, sache donc que son procès est terminé depuis
quinze jours, qu'il a été trouvé coupable, qu'il est condamné à être
pendu et que l'exécution doit avoir lieu demain à six heures au matin;
vite, agis, ne perds pas une minute si tu veux le sauver.
Je n'avais pas besoin de ce stimulant. Depuis longtemps j'attendais
avec impatience le dénouement de son récit, mais, comme je l'ai dit, je
n'osais l'interrompre. Il était alors quatre heures de l'après midi.
Où est le Gouverneur? lui dis-je en me levant d'un bond. Anakoui me
l'indique, je m'élançai l'oeil en feu, la figure empreinte d'anxiété
vers la demeure de celui qui, je l'espérais, pouvait accorder le pardon
de l'homme innocent qui allait souffrir le dernier supplice. Je voulais
lui dire quel était le caractère, de son infâme accusateur. Mon
témoignage ne devait pas lui être suspect puisque je portais sur moi
les certificats d'éloge et d'estime que m'avaient donnés les premiers
officiers français qui commandaient les armées où j'avais combattu pour
ma bravoure et les services que je leur avais rendus. Je les portais sur
ma poitrine écrits sur parchemin. Je voulais de plus lui raconter ce que
j'avais souffert dans l'esclavage pour servir les français et je croyais
que sans doute, il m'écouterait.
Toutes ces idées me montaient le cerveau, je courais dans les rues,
j'avais tant hâte d'arriver et d'aller porter à mon malheureux ami
l'ordre signé de la délivrance, car je ne doutais point du succès de ma
démarche.
Oh! je l'avoue aujourd'hui, transporté par cette espérance ou plutôt par
la certitude que j'avais de réussir, je devais paraître un fou forcené.
Les gens s'arrêtaient pour me voir passer. Ce fut dans cet état que je
me présentai à la porte de la demeure du Gouverneur.
Je culbutai cinq à six gardes qui me refusaient l'entrée. Je veux voir
le gouverneur, disais-je à toutes les objections qu'on me faisait et je
m'avançais toujours.
Enfin huit hommes vigoureux me saisirent et ne me continrent; qu'avec
les plus grands efforts.
J'étais dans le vestibule; le gouverneur sortit de son appartement,
s'avança sur le palier de l'escalier et s'informa de la cause de ce
vacarme.
C'est un fou furieux, dit un des gendarmes, qui en veut peut-être à
votre vie, Excellence. Oh! non, non, Excellence, m'écriai-je, enjoignant
les mains, ce n'est pas un fou, c'est un homme qui vient implorer
quelques instants d'audience.
Il veut vous tuer, s'écrièrent plusieurs voix et on se précipita nouveau
sur moi.
La surexcitation dans laquelle j'étais décuplait mes forces, je
renversai les gardes et m'élançai sur le haut de l'escalier, là je
m'agenouillai, je priai, je suppliai, tout ce que ma voix pouvait
contenir de sanglots, mon âme de supplications et de désespoir furent
employés pour obtenir une entrevue ne dut-elle même durer que cinq
minutes.
Mais au moment où mes lamentations devaient être des plus déchirantes et
des plus pressantes, pour toute réponse je fus saisi et garrotté.
Alors mes forces m'abandonnèrent complètement et un affreux
découragement s'empara de moi. Dans cet état, on me conduisit à la
prison, on m'enferma dans un obscur cachot et on m'enchaîna comme un
misérable malfaiteur.
Lorsque j'entendis la porte se refermer sur moi, je sortis de mon
complet anéantissement, car depuis le palais jusqu'à la prison, j'avais
perdu l'usage de tous mes sens.
La fraîcheur du cachot me ramena aux sentiments de la réalité.
La prison des Trois-Rivières, comme toutes celles de ces temps était une
bâtisse à deux étages. La lumière ne filtrait dans les cellules que par
un étroit soupirail grillé de niveau avec le plafond, elle ne pouvait
se faire jour qu'à travers un épais rideau de poussière et de fils
d'araignées. Les murs suintaient l'humidité de toutes parts, un monceau
de paille pourrie répandait une odeur infecte quelques crampons de fer
rivés aux murs auxquels étaient attachées de fortes chaînes avec des
menottes qu'on me passa aux pieds et aux mains, tel était l'intérieur de
tous les cachots. Tous rapports avec l'extérieur ne se faisaient que par
un guichet d'une petite dimension par où le geôlier venait passer aux
prisonniers l'écuelle d'eau et le morceau de pain sec s'ils n'étaient
pas enchaînés; dans l'autre cas, ces aliments étaient déposés près
d'eux, celui qui les apportait pénétrait dans la cellule ou plutôt
dans le cachot. C'est à peine si cette nourriture pouvait soutenir ces
pauvres malheureux pendant une quinzaine de jours.
Voilà ce qui explique pourquoi on s'empressait de juger sitôt les
criminels tant on craignait, qu'ils ne mourussent d'inanition avant que
d'avoir subi leur procès.
Toutes ces réflexions je les fis dans un instant, puis tout à coup se
présenta à mon esprit l'exécution d'Attenousse, qui devait avoir lieu le
lendemain et moi qui était si près de lui, moi dont la poitrine était
couverte de blessures et dont la voix était si puissante, quand j'étais
libre, auprès des officiers français et du Gouverneur en chef, qui tous
me connaissaient particulièrement, je ne pouvais rien faire pour lui.
Oh! alors je bondissais comme un lion dans sa cage, je faisais des
efforts surhumains pour conquérir ma liberté, je m'élançais au bout de
mes chaînes et faisais de telles tractions qu'elles ébranlaient presque
le mur vermoulu de mon cachot. Je poussais des cris, des rugissements
qui n'avaient rien d'humain et qui devaient retentir dans les recoins
les plus éloignés de l'édifice, mais tout était inutile et l'heure
fatale avançait avec une effroyable rapidité.
Ce que je souffris dans cette horrible nuit d'angoisses et de tortures
morales je ne pourrais jamais l'exprimer jusqu'au moment où l'idée d'une
prière me vint à l'esprit.
Je tombai à genoux et priai avec toute la ferveur dont mon âme était
capable.
Cette prière sans doute fut écoutée du Ciel, car bientôt des pas lents
et graves comme ceux que j'avais entendus dans la journée retentirent
de nouveau dans le corridor. J'appelai encore une fois d'un accent
désespéré. Cette fois, ma voix parvint aux oreilles de ceux à qui elle
s'adressait. Les pas s'arrêtèrent à la porte de mon cachot et une voix
pleine d'onction et de tristesse demanda à celui qui l'accompagnait qui
appelait ainsi.
Ces un fou furieux, répondit celui à qui la question était posée, il a
voulu aujourd'hui assassiner le gouverneur.
--Oh! non, non, m'écriai-je avec force. Qu'on veuille seulement
m'entendre, mon témoignage peut sauver de la mort un innocent.
--Ouvrez-moi la porte de cette cellule, dit la même voix douce mais
ferme cette fois.
--N'en faites rien, monsieur l'Abbé, il est capable de vous tuer.
--Ouvrez, répéta la voix plus fermement encore. La clef grinça dans la
serrure et la porte roula sur ses gonds, alors entra un prêtre vénérable
dont la chevelure blanche comme la neige retombait en rouleau sur ses
épaules. Il avait à la main un flambeau qu'il déposa près de moi d'un
air calme et paternel. Sa figure portait un caractère de grandeur et de
sérénité empreinte dans ce moment d'une indicible tristesse.
A sa vue, je tombai à genoux et joignant les mains je m'écriai dans un
état de reconnaissance sans bornes "Merci, mon Dieu, merci".
Le prêtre parut d'abord surpris de cette brusque transformation, il
s'avança encore plus près de moi et me prenant les deux mains avec bonté
me dit d'une voix grave et sympathique:
"Vous avez donc bien souffert, mou pauvre frère, ou vous souffrez encore
beaucoup." Je ne pus lui répondre un seul mot, mais à l'altération de
mes traits, il comprit que quelque chose d'extraordinaire se passait en
moi. Il alla alors fermer la porte, ôta le léger manteau qui était jeté
sur ses épaules, le plia en quatre, la déposa sur ma couche, s'assit
lui-même à côté sur la paille humide et avec une douce autorité
m'obligea de prendre place sur ce siège qu'il m'avait improvisé, puis,
prenant une de mes mains, il me dit avec bonté: "Que puis-je faire pour
vous mon frère? Une malheureuse victime innocente des lois humaines
dort du sommeil du juste en attendant l'heure du supplice, je puis donc
demeurer quelques instants auprès de vous, parlez, en quoi puis-je vous
être utile".
Oh! c'est alors que je soulageai mon âme du poids énorme qui l'écrasait
depuis si longtemps en lui faisant, aussi brièvement que possible, la
confession de toute ma vie et en lui racontant les circonstances
qui avaient lié mon existence avec celles de Paulo, Angelina et
d'Attenousse. Je fis la peinture des caractères de ces deux hommes, je
m'accusai de ce que j'avais fait de mal, lui parlai des combats auxquels
j'avais eu part et lui montrai, à l'appui de mes paroles, les cicatrices
qui couvraient ma poitrine et tirai de mon sein les parchemins qui
m'avaient été donnés.
Quand j'eus fini de parler, le prêtre s'approcha de la lumière, examina
mes parchemins un instant, puis, saisissant tout à coup le flambeau,
il vint le présenter devant ma figure: Hélika! Monsieur Odillon! nous
écriâmes-nous spontanément et nous tombâmes dans les bras l'un de
l'autre. Je le suppliai alors, me mettant à ses genoux, de sauver
Attenousse. Le bon prêtre m'embrassa avec effusion, je sentis ses larmes
couler de mes joues, mais il me dit d'une voix profondément émue et en
secouant la tète: "Hélas! je crains qu'il ne soit malheureusement trop
tard, j'ai déjà fait tout ce qui était en mon pouvoir, car je le connais
depuis longtemps et le sais parfaitement innocent, néanmoins je vais
encore tenter l'impossible pour y parvenir."
Au même moment, un des guichetiers vint doucement gratter à la porte du
cachot, sur l'invitation du prêtre, il entra.
Est-il éveillé? demanda-t-il au guichetier d'une voix profondément
affligée.
Non, mon père, répondit celui-ci avec respect, je viens vous dire qu'il
repose encore. Son sommeil est des plus paisibles, seulement ses lèvres
se sont entr'ouvertes pour laisser échapper les noms de sa mère, de sa
femme et de son enfant dont il nous a parlé si souvent depuis qu'il est
ici; il a dit aussi ces mots: Oh! père Hélika! si tu vivais encore.
Le prêtre tout ému se retourna vers moi, m'embrassa avec effusion, mes
sanglots m'empêchaient d'articuler une seule syllabe; "Courage, me
dit-il, priez et espérez. Soumettons-nous dans tous les cas aux
inscrutables desseins de la Providence; dans une heure, je serai de
retour."
La lueur blafarde du crépuscule du matin scintillait péniblement, déjà
depuis quelque temps, à travers le sombre vitreau grillé de mon cachot
et l'exécution devait avoir, lieu à six heures.
Les ouvriers qui avaient travaillé à dresser l'échafaud avaient; terminé
leur tâche funèbre, car on n'entendait plus les coups de marteau. De
plus, le murmure du dehors, comme celui d'une foule qui s'occupe
avec indifférence des intérêts les plus mercenaires dans ces moments
solennels, parfois même un éclat de rire mal étouffé arrivait à mon
oreille attentive, aiguisée et inquiète; je frémissais en songeant que
déjà on se rendait pour choisir la meilleure place afin de savourer plus
longtemps les dernières palpitations d'un corps humain suspendu au bout
d'une corde.
Je supputai qu'il pouvait être alors quatre heures et demie.
Jamais je ne saurais vous dépeindre les angoisses, les tortures, les
inexprimables douleurs, les anxieuses espérances que chaque minute
m'apporta, en attendant le retour de monsieur Odillon.
Enfin des pas se firent entendre dans le corridor, la porte de mon
cachot s'ouvrit et la figure grave de l'homme de bien m'apparut. Il
était accompagné de deux tourne-clefs.
J'ai enfin pu pénétrer auprès du Gouverneur après des peines sans nombre
me dit-il tristement.
Il paraît qu'il a failli être assassiné hier soir et il a noyé sa
frayeur dans de copieuses libations. Il m'a donné sa parole qu'il allait
envoyer immédiatement l'ordre d'un sursis. Il a refusé de m'en charger
tant il est encore abasourdi, mais il consent néanmoins à ce qu'on vous
ôte vos fers et permet que vous communiquiez avec Attenousse?
Vous savez, reprit-il avec amertume, pendant qu'on me délivrait de mes
fers, qu'on met plus d'empressement souvent à condamner ses semblables
qu'à sauver un innocent.
Ce fut d'un pas défaillant qu'accompagné de monsieur Odillon et d'un
guichetier je pus me rendre au cachot d'Attenousse. Lorsque nous
entrâmes, il dormait encore, mais le bruit de nos pas l'éveilla. En
m'apercevant, il s'élança au bout de ses chaînes et nous nous tînmes
longtemps embrassés. "Angeline, mon entant, et ma vieille mère, me
demanda-t-il lorsqu'il put parier, que sont elles devenues?" Je ne pus
lui répondre, je me sentais, étouffé sous le poids, de tant d'émotions.
Alors monsieur Odillon vint à mon secours, il lui raconta en quelques
mots les principaux incidents qui m'étaient advenus depuis mon départ à
bord de la corvette, _La Brise_.
Puis nous lui fîmes part de l'assurance que le Gouverneur avait donné de
l'envoi d'un sursis, bien que nous n'y ajoutâmes que peu de foi et que
nous ne conservâmes nous-mêmes aucun espoir, Tout est bien fini pour le
pauvre guerrier sauvage, nous répondit-il, en secouant tristement la
tête.
Cette nuit dans un songe, il a vu sa femme, sa vieille mère et son
enfant, mais elles étaient là-haut, dans la demeure du Grand Esprit,
c'est donc qu'il les reverra désormais.
L'horloge marquait cinq heures et un quart et l'ordre du sursis
n'arrivait pas. Nous laissâmes tous le cachot à l'exception de monsieur
Odillon qu'Attenousse désirait entretenir quelques instants.
Dix minutes après, la porte s'ouvrit et nous fûmes invités à entrer de
nouveau. La figure de monsieur Odillon était empreinte de tristesse,
celle d'Attenousse était calme et sérieuse.
A fûmes nous auprès d'eux que la cloche de la prison se fit entendre.
J'écoutai en frémissant: hélas! c'étaient des glas qui invitaient les
âmes charitables à unir leurs prières à celles du prêtre qui allait
offrir le Saint Sacrifice pour le repos de l'âme de celui qui devait
mourir. En effet, quelques instants après, revêtu de sacerdotaux, il
commençait une Messe de Requiem et sa voix émue s'arrêtait de temps en
temps pour dominer son émotion pendant que les sanglots des assistants
troublaient seuls le silence.
Au moment de la communion, le prêtre voulu adresser quelques paroles,
maïs il ne put le faire que difficilement à travers ses sanglots.
Je ne pus comprendra que ces quelques mots: "le Juste par excellence a
été mis à mon injustement, faites-lui donc généreusement le sacrifice
de votre vie, comme il l'a fait sans se plaindre, pour sauver les
coupables. Voici mon frère, le pain des forts qui va vous soutenir dans
le moment où Dieu va vous appeler à lui."
Ce fut tout ce qu'il put dire.
Attenousse reçut l'eucharistie avec une ferveur angélique, lui seul
n'était pas ému.
Après la messe, monsieur Odillon lui administra le Sacrement de
l'Extrême-Onction.
Et le sursis n'arrivait pas.
A six heures moins dix minutes, la porte s'ouvrit, c'était le bourreau
qui entrait suivi de ses aides. En le voyant, le bon prêtre regarda à sa
montre: "encore cinq minutes" lui dit-il. Oh! je compris de suite que
tout espoir était perdu.
En trébuchant, je réussis à me jeter une dernière fois au cou de mon
malheureux ami. Dans l'état d'extrême souffrance où j'étais, je ne pus
que distinguer ces quelques paroles: "Père Hélika, je te confie ma
vieille mère, ma pauvre femme et ma chère petite fille; sois leur
protecteur et ne les abandonne jamais. Portes-leur au plus tôt mes
derniers embrassements et dis leur que je meurs innocent."
Incapable d'y tenir plus longtemps, je sortis de l'appartement supporté
par deux gardiens et allai m'affaisser sur un siège dans une autre
chambre plus loin.
Peu d'instants après, je fus tiré de mon état de torpeur par des bruits
de pas dans le corridor. C'était le cortège funèbre qui défilait, je le
suivis machinalement.
La cloche sonna de nouveau, mais cette fois, c'était le dernier glas.
Attenousse, les mains liées derrière le dos et la corde au cou dont le
bourreau tenait l'autre extrémité, s'avança, d'un air calme, jusque sur
le bord de l'échafaud.
La foule était immense, les rires et les chuchotements cessèrent, le
spectacle allait commencer. Le condamné se mit à genoux, répéta les
prières des agonisants après Monsieur Odillon, puis se levant, il dit
d'une voix ferme: "Avant que de paraître devant Dieu, je déclare de la
manière la plus solennelle que je suis entièrement innocent du crime
pour lequel on m'ôte la vie. Je demande pardon à tous ceux à qui j'ai pu
faire du mal sans le savoir et pardonne de tout coeur à ceux qui m'en on
fait." Il ajouta en se tournant fièrement vers la foule: "le coeur du
guerrier sauvage est inaccessible à la peur. Son chant de mort ne sera
pas celui de ses pères, mais celui de la religion de sa femme et de son
enfant qu'un missionnaire leur apprit à répéter à l'enterrement de leurs
frères." Puis d'une voix forte, pleine d'une suave et pittoresque beauté
il entonna son _Libera_.
Je crois encore, après quinze ans de ces événements, entendre chacune
de ces notes qui retentissent dans mon âme avec le glas funèbre que la
brise du matin nous apportait, du toutes les cloches de la ville.
Son chant funèbre terminé, il se mit de nouveau à genoux, embrassa
pieusement le crucifix que monsieur Odillon lui présenta, le bonnet
fut rabattu sur ses yeux puis un bruit mat se fit entendre. C'était
la trappe qui venait de s'ouvrir. A l'instant même, le cri "grâce"
retentit. Un officier à cheval agitant un papier débouchait au coin de
la prison.
Ce cri produisit un choc électrique. La foule se précipita vers
l'échafaud, la corde fut coupée par vingt couteaux, mais hélas!... il
était trop tard... les vertèbres avaient été disloquées et la mort, par
conséquent, instantanée!!!!......
La justice des hommes comme on le dit généralement était
satisfaite...........
Des médecins furent appelés en toute hâte. Ce que l'art put tenter fut
vainement employé pour lui rendre la vie. Pendant ce temps, la foule
anxieuse, la tête découverte, consultait avec angoisse la figure
des médecins pour tâcher de découvrir s'il n'y avait pas encore
quelqu'espoir. Mais lorsque ceux-ci déclarèrent qu'il était bien mort,
que tout était fini, toutes les poitrines se soulevèrent, il y eut un
long murmure de pitié et bien des yeux laisserent couler des larmes.
Cependant au milieu du silence général, Anakoui s'approcha de Monsieur
Odillon et désignant du doigt quatre hommes à figure imbécile, "voici,
lui dit-il, quatre des jurés qui ont condamné à mort mon malheureux
frère. Demandez-leur donc pourquoi ils ne l'ont pas acquitté quand des
témoins ont déclaré avoir entendu les trois scélérats concerter leur
plan d'accusation contre lui, les avoir vu de plus essayer à faire
disparaître sur leurs habits et leurs mains des taches de sang; et
qu'un autre du nos frères les avait vus sortir ensanglantés de la hutte
quelque temps avant qu'Attenousse y soit entré."
Monsieur Odillon, qui avait assisté au procès et qui l'avait suivi
dans tous ses détails, connaissait l'exactitude de ces remarques. A la
suggestion du chef sauvage, il s'approcha d'eux et leur demanda comment
il se faisait qu'ils eussent trouvé Attenousse coupable de meurtre quand
le juge dans son adresse aux jurés avait appuyé fortement sur cette
partie de la défense où l'alibi se trouvait parfaitement prouvé, qu'il
s'était de plus étendu sur la crédibilité des témoins à décharge et sur
leurs bons caractères attestés par tous ceux qui les connaissaient. Il
avait ajouté que des témoignages non moins irrécusables affirmaient que
les accusateurs n'étaient rien autre que des repris de justice.
Alors un des jurés s'avança et d'un air capable il dit: Faites excuse,
monsieur le juge a dit que ces témoignages se contrecarraient les uns
les autres.
Ils avaient compris contrecarrer au lieu de corroborer que le juge avait
dit; de là leur erreur.
Malheureux, leur dit Monsieur Odillon, en laissant tomber ses deux mains
avec découragement, par votre ignorance, vous êtes cause de la mort d'un
innocent. Puisse Dieu ne pas vous demander compte de la mission que vous
aviez à remplir et de la manière dont vous l'avez fait.
Après ces mots, ils restèrent atterrés pendant quelque temps et des
murmures de plus en plus menaçant commencèrent à s'élever dans la foule.
Enfin l'un d'eux reprit: "le juge de paix lui-même avant le procès nous
avait assuré qu'il était certainement coupable. Le voilà demandez-lui
pourquoi il nous a mis sous cette impression?" Il désignait en même
temps Bélandré qui allongeait le cou et essayait de saisir quelques
paroles de ce qui se disait.
Il y eut alors un cri de rage indicible. Les sauvages qui avaient
assisté à l'exécution sortirent leurs couteaux et s'élancèrent dans la
direction que le juré avait signalé. Bélandré comprit l'immensité du
danger. Il prit la fuite vers la demeure du gouverneur chaudement
poursuivi par les sauvages et la foule. Grâce à l'agilité de ses jambes
et à la peur qui lui donnait des ailes, il put mettre en peu de temps
entre lui et ceux qui le poursuivaient, les gardes du gouverneur et les
portes du palais.
Disons de suite qu'il ne reparut jamais dans ces endroits et qu'il
alla dans une autre partie du pays répandre le venin de sa langue
empoisonnée.
Sans l'intervention de Monsieur Odillon, la foule aurait aussi fait un
fort mauvais parti aux jurés.[1]
[Note 1: N. B. Quoique l'institution de Juge de Paix et celle de
juré soit d'une date bien postérieure à celle où les évènements qui
sont décrits sont sensés se passer, l'auteur a cru toutefois pouvoir se
permettre cet anachronisme que le lecteur voudra bien lui pardonner en
considération du motif qui le lui a fait commettre. Sans être en aucune
manière contre ces deux institutions, on ne peut toutefois se dissimuler
qu'elles comportent parfois de graves inconvénients et occasionnent
souvent d'irréparables malheurs. Il suffit d'assister à une séance d'une
de ces cours de Juge de Paix dans les campagnes pour s'en convaincre. Un
homme, souvent dépourvu de toute éducation et quelquefois même du
plus gros bon sens s'éveille un bon matin tout étonné de recevoir une
commission de juge de paix. Il le doit quelquefois à l'appui qu'il a
donné à un candidat heureux. De suite le voilà grand personnage, il
devient un tyranneau de paroisse. Il y a bien assez souvent pourtant de
graves difficultés, car à peine peut-il réussir quelquefois à signer son
nom d'une manière lisible. Il est obligé de se faire lire la loi par un
voisin complaisant, sauf à l'interpréter comme il l'entendra plus tard.
Ces décisions, pour les parties lésées sont presqu'aussi sans appel que
celles des commissaires pour les décisions des petites causes puisque le
malheureux plaideur a à payer, le plus souvent, une somme au dessus
de ses moyens pour lever un _certiorari_ et obtenir justice. Nous en
connaissons même et le nombre en est plus grand qu'on ne pense, qui ne
voient pas sans plaisir un homme contre lequel ils ont des ressentiments
personnels ou politiques, amené à leur tribunal. Ceux-là à coup sûr sont
invariablement condamnés. Tous les Juges de Paix ne sont sans doute pas
de ce calibre, mais le nombre en est cependant assez grand pour que
la Commission de la Paix ait besoin d'être révisée soigneusement. Les
inconvénients qu'on rencontre dans l'institution de Juré sont plus
grandes encore. En effet, si vous avez une cause d'une légère importance
pour une affaire pécuniaire vous allez la confier à un avocat qui jouit
de la plus haute considération et dont la science et le jugement sont
parfaitement reconnus; mais s'il s'agit d'une question de vie et de mort
vous êtes obligés de vous en rapporter aux jugement d'hommes préjugés
quelquefois et, de plus, souvent dénués du plus gros bon sens. Joignez
à cela l'esprit de nationalité, les traductions imparfaites au corps de
juré, des témoignages rendus dans des langues qu'ils ne comprennent pas,
la longueur des questions et transquestions posées aux témoins et vous
aurez une idée du verdict que peuvent rendre ces hommes fatigués et
ennuyés par la durée des plaidoyers. De plus, il est très rare, qu'aucun
d'eux ne prenne des notes. Ils n'ont donc pour se guider dans leurs
décisions que l'exposé du Juge qu'ils écoutent souvent d'une manière
distraite et qui n'est que le résumé des témoignages contradictoires qui
ont été donnés, ce qui souvent ne saurait jeter une grande lumière sur
les sujets. Qu'on ne croie pas que le fait rapporté plus haut soit
purement imaginaire. Nous avons entendu un avocat éminent, aujourd'hui
sur le banc, qui disait avoir demandé à un juré qui avait déclaré
coupable un de ses clients accusé de meurtre, pourquoi il en avait agi
ainsi: grand nombre de témoins des plus respectables avaient prouvé
l'alibi et le juge lui-même le leur avait expliqué dès que ces
témoignages se trouvaient parfaitement corroborés. Le juré lui avoua
alors franchement qu'ils avaient compris que corroboré était synonyme de
contrecarré. Malheureusement lorsque l'avocat reçut cette déclaration,
il était trop tard. C'est parce que nous croyons les rôles des grands
et des petits jurés intervertis que nous nous permettons ces
remarques.--Note de l'auteur.]
Le lendemain, un concours immense avait envahi l'église des
Trois-Rivières pour assister au service funèbre du malheureux
Attenousse. Ce concours l'accompagna même tête découverte jusqu'à
sa dernière demeure. Toutes les figures portaient l'empreinte de la
tristesse et de la pitié. Parfois aussi un sanglot mal étouffé se
faisait entendre.
La cérémonie terminée, un officier vint me remettre un papier couvert de
la signature du gouverneur par lequel il m'invitait à passer chez lui.
Il avait entendu raconter tout ce qui était arrivé depuis la veille. On
lui avait aussi redit dans les plus minutieux détails la scène aux pieds
de l'échafaud et les déclarations des jurés, il en était profondément
affecté. Il se reprochait amèrement de ne m'avoir pas donné audience la
veille. Il s'accusait même d'être coupable de la mort de mon malheureux
ami en ayant trop tardé à envoyer le sursis, mais il pensait que
l'exécution n'aurait lieu qu'à sept heures. Il m'offrit ensuite comme
compensation une forte somme d'argent pour qu'elle fut remise à la
famille du supplicié. Je la refusai en leur nom de la manière la plus
péremptoire et lui dis avec amertume en découvrant ma poitrine, que si
les blessures dont j'étais couvert et le sang que j'avais versé pour
la patrie n'avaient pas même pu me procurer une audience de quelques
instants pour sauver un innocent, du moins il pourraient servir à leur
assurer le bien-être et le confort matériel, puisque j'avais amassé des
sommes considérables que je leur destinais.
Là dessus je pris congé de lui après qu'il m'eut assuré que par un édit
qu'il allait publier, il proclamerait l'innocence d'Attenousse.
J'allai ensuite faire mes adieux à Monsieur Odillon. Il n'était pas
encore remis des secousses qu'il avait éprouvées. Il put cependant
trouver quelques paroles de consolation et d'encouragement, et ce fut,
avec la plus grande émotion que nous nous séparâmes.
ANGELINE.
La voie qui me restait à suivre était désormais toute tracée. Réparer
le mal que j'avais fait, tel était mon devoir et la détermination
que j'avais prise. Je suis heureux aujourd'hui du témoignage de ma
conscience qui me dit que je n'ai pas forfait à mon serment.
Il me fallait, aller rejoindre Angeline. L'affreux malheur qui était
venu fondre sur elle me l'avait rendu encore plus chère, s'il était
possible, car à l'amour paternel que je lui portais rejoignait un
sentiment d'incommensurable pitié.
Je passai le reste de la journée à acheter des provisions en abondance
ainsi que des étoffes et des vêtements de toutes sortes. Le lendemain
matin, accompagné de quatre hommes vigoureux que j'avais choisis et
engagés, je me dirigeai vers le Lac St. Jean où je devais la rencontrer.
Nous marchâmes pondant quatre jours et quatre nuits sans prendre que
justement le temps nécessaire pour les repas et le repos qui nous
étaient indispensables, j'avais hâte d'arriver et pourtant je redoutais
le moment où elle me demanderait des nouvelles d'Attenousse, car je
savais que ce serait la première question que sa mère et elle me
poseraient.
La quatrième nuit, du haut d'une éminence, par un beau clair de lune,
je pus contempler le campement d'une partie de la tribu qui reposait
paisiblement sur les bords du lac. Je voyais la fumée qui s'échappait de
chaque toit et s'élevait en ondoyant pour se perdre dans l'immensité des
cieux.
Je pressai alors ma poitrine à deux mains pour arrêter les palpitations
de mon coeur qui semblait prêt à en sortir. Un des indiens qui
m'accompagnait me désigna la demeure d'Angeline. Je sentais en
descendant la pente qui y conduisait mes jambes faiblir sous moi. Les
chiens de garde poussaient des hurlements inquiets et plaintifs pour
avertir leurs maîtres que des étrangers arrivaient, j'avançais toujours
malgré la certitude où j'étais que j'allais porter le désespoir dans cet
intérieur. Quelques sauvages sortirent pour se rendre compte de ce bruit
insolite. Presque tous me reconnurent lorsque je passai devant eux, mais
ils rentrèrent précipitamment, croyant que c'était plutôt mon esprit qui
venait les visiter tant ils étaient certains de ma mort et tant était
grande la superstition qui les dominait, malgré les lumières que le
christianisme leur avait données.
Enfin, je réussis à dominer quelque peu mon émotion et me dirigeai vers
la demeure de ma pauvre Angeline. Mes deux chiens que j'avais laissés
avant mon départ et qui avaient toujours montré pour elle un attachement
sans bornes, étaient étendus à la porte l'oeil et l'oreille au guet,
comme deux vigilantes sentinelles. Lorsqu'ils entendirent le bruit de
mes pas, ils se levèrent et poussèrent d'affreux hurlements auxquels
répondirent tous les autres chiens de la tribu, puis dès qu'ils virent
que nous nous avancions vers la porte qu'ils gardaient soigneusement,
ils s'élancèrent vers nous le poil hérissé, l'oeil ardent, nous montrant
deux rangées de dents formidables. On eut dit qu'ils voulaient nous
barrer le passage. Je me sentis touché de ce dévouement si vrai et si
désintéressé; je les appelai par leurs noms, ils reconnurent ma voix.
D'un saut, ils furent auprès de moi, vinrent me lécher les mains, firent
mille cabrioles en avant et autour de moi, allèrent japper joyeusement
à la porte pour leur apprendre qu'un ami arrivait puis recommençaient
leurs gambades tant leur joie était délirante.
Je n'étais plus enfin qu'à quelques pas de l'habitation, lorsque la
porte s'ouvrit et deux femmes parurent sur le seuil. L'une d'elles
tenait une carabine, l'autre pressait un jeune enfant sur sa poitrine.
Toutes deux avaient été éveillées en sursaut par le bruit inusité et
craignaient sans doute une attaque de quelques tribus ennemies, attaques
qui n'étaient que trop fréquentes dans ces temps-là. Je les reconnus du
premier coup d'oeil; c'étaient la mère d'Attenousse et mon Angeline.
Mes forces voulurent m'abandonner, mais je réussis à prendre le
dessus.--Hélika, s'écria la vieille en se reculant épouvantée pendant
qu'Angeline s'élançant à ma rencontre venait jeter son enfant dans mes
bras et me sauter au cou. Je les pressai un instant toutes deux sur mon
coeur.
--Père, me dit Angeline, je t'attendais. Va-t-il bientôt nous revenir?
Elle n'osait prononcer le nom de son époux. Je pus alors, pressé de ses
questions, me débarrasser de son étreinte et ordonner aux sauvages qui
portaient mes effets de les déposer à la porte de la hutte et leur
enjoignis de se retirer. Je leur avais expressément défendu de raconter
la mort tragique d'Attenousse et je pouvais compter sur leur discrétion.
Puis prenant Angeline et son enfant dans mes bras, comme je l'avais fait
les deux jours qui avaient précédé mon départ, j'entrai dans la cabane
et les assis sur mes genoux.
Pendant, ce temps, la vieille mère disséquait chacun des traits de ma
figure comme si elle eut voulu y lire la terrible nouvelle que j'allais
leur annoncer et qu'elle semblait anticiper.
L'accablement dont mon âme était en proie ne put leur échapper, elles
semblèrent comprendre qu'un grand malheur était arrivé, et les
sanglots d'Angeline me tirèrent de l'abîme de douleurs où j'étais
enfoncé.--"Angeline, ma bonne, ma chère enfant, lui dis-je en
l'embrassant, ton mari était trop parfait pour la terre, il ne pouvait
vivre au milieu des méchants qui rôdent autour de nous. Dieu a voulu
qu'il me chargeât de te donner avec nous tous un rendez-vous dans le
ciel, car il l'a appelé à lui. Une affreuse maladie l'a saisie à son
arrivée aux Trois-Rivières, il un est mort entouré de tous les secours
de la religion bénissant ton nom, celui de sa mère et faisant des voeux
pour le bonheur de son enfant. Il m'a chargé de prendre soin de vous
tous et je ne faillirai pas à l'engagement que j'ai contracté sur son
lit de mort. Plutôt m'arracher le coeur que de me séparer de ton enfant
à laquelle j'ai voué tout l'amour, que j'ai porté à la mère et que je
ressens pour toi aujourd'hui."
J'avais dit ces paroles qui ne comportaient qu'une partie de la vérité,
les yeux baissés et l'esprit encore noyé dans le souvenir des scènes
affreuses que j'avais vues se dérouler depuis mon arrivée dans la ville.
Quand je levai la tête, Angeline ne pleurait plus, son regard était
perdu dans le vide, un frisson agitait tous ses membres, sa pâleur était
extrême. La mère continuait à m'examiner et malgré les efforts qu'elle
faisait avec la stoïque énergie du sauvage pour dissimuler ce qu'elle
éprouvait, je pus voir clairement qu'elle pressentait tout ce qui était
arrivé.
Je déposai Angeline sur son lit, je la couvris de mes baisers, l'inondai
de mes larmes et nous tentâmes, la mère et moi, tous les efforts
possibles pour tâcher du la faire revenir à elle. Elle fut longtemps,
bien longtemps avant que de pouvoir reprendre ses sens. Heureusement
qu'une idée lumineuse me frappa. Je couchai auprès d'elle la petite
Adala et lui ayant dit tout bas que sa mère allait mourir si elle
n'essayait pas par ses caresses de la rappeler à la connaissance. Cette
enfant était d'une intelligence bien supérieure à son âge, on eut dit
qu'elle comprenait l'importance de ce que je lui avais dit et elle
répéta les mots que je lui avais appris: "Maman si tu mourais que ferait
Adala?" et elle l'embrassait à chacune de ses paroles. Ces accents naïfs
qui peuvent faire surgir la mère de la tombe à la voix de son enfant
premier-né eurent l'effet désiré.
--Oh! Adala, dit-elle en la pressant avec transport, seules désormais
sur la terre qu'allons-nous devenir, car tu es orpheline et ne comprends
pas encore toute la perte que tu as faite en étant privée de l'appui
de ton père, et des larmes abondantes inondèrent ses joues. Agenouillé
auprès du lit, je suivais avec anxiété cette scène navrante; toutefois,
j'augurai bien des larmes que versait Angeline, car il me semblait
qu'elles devaient la sauver. Je regrettai alors de ne pas lui avoir dit
toute la vérité, mais quelles consolations aurais-je pu lui offrir; une
consolation est-elle possible dans cette vallée de larmes?
Mais pourquoi m'appesantirais-je davantage sur ces tristes
évènements?.....
A force de bons soins, la santé d'Angeline parut se rétablir et chaque
soir, une prière était dite en commun dans la tribu pour le repos de
l'âme du malheureux Attenousse.
Toutefois la position n'était guère tenable. D'un moment à l'autre, un
mot indiscret de quelqu'enfant de la tribu, pouvait tout compromettre,
car chacun savait ce qui s'était passé avant et après l'exécution, et je
craignais qu'il en vint quelque chose aux oreilles d'Angeline et qu'on
lui apprit de quelle manière Attenousse était mort. Je me décidai donc
un jour de fuir ces endroits à jamais néfastes, d'amener avec moi mes
infortunées protégées, d'aller demeurer dans un lieu ignoré, auprès d'un
lac qui se trouve dans les profondeurs des bois, vis-à-vis Ste. Anne
de la Pocatière, autrefois Ste. Anne de la Grande Anse. Je fis mes
préparatifs en conséquence: j'achetai un fort grand canot, engageai des
hommes et le surlendemain, accompagnés d'une embarcation montée par
de puis
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