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L'Immortel

by Alphonse Daudet · French · Gutenberg #12950 · 396,665 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of L'Immortel
    
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Title: L'Immortel

Author: Alphonse Daudet


        
Release date: July 19, 2004 [eBook #12950]
                Most recently updated: October 28, 2024

Language: French

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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'IMMORTEL ***

[Note du transcripteur: Ce text utilise l'orthographe du XIXe siècle:
siège = siége, complètement = complétement, etc.]




ALPHONSE DAUDET

L'IMMORTEL

MOEURS PARISIENNES



PARIS

ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR 27-31, PASSAGE CHOISEUL, 27-31

1888

_A mon cher Philippe Gille

Comme au plus parisien de mes amis de lettres

J'offre cette étude de moeurs

A.D._




L'IMMORTEL




I


On lit dans le _Dictionnaire des Célébrités contemporaines_, édition de
1880, à l'article Astier-Réhu:

«_Astier, dit Astier-Réhu (Pierre-Alexandre-Léonard), de l'Académie
française, né en 1816, à Sauvagnat (Puy-de-Dôme) chez d'humbles
cultivateurs, montra dès son plus jeune âge de rares aptitudes pour
l'histoire. De solides études, comme on n'en fait plus maintenant,
commencées au collége de Riom, terminées à Louis-le-Grand où il devait
revenir plus tard professeur, lui ouvrirent toutes grandes les portes de
l'École Normale supérieure. Il en sortit pour occuper la chaire
d'histoire au lycée de Mende; c'est là que fut écrit l_'Essai sur
Marc-Aurèle, _(couronné par l'Académie française). Appelé l'année
suivante à Paris par M. de Salvandy, le jeune et brillant professeur sut
reconnaître l'intelligente faveur dont il avait été l'objet en publiant
coup sur coup:_ Les grands ministres de Louis XIV _(couronné par
l'Académie française)_,--Bonaparte et le Concordat _(couronné par
l'Académie française),--et cette admirable_ Introduction à l'Histoire de
la Maison d'Orléans, _portique grandiose de l'oeuvre à laquelle
l'historien devait donner vingt ans de sa vie. Cette fois, l'Académie
n'ayant plus de couronne à lui offrir, le fit asseoir parmi ses élus. Il
était déjà un peu de la maison, ayant épousé Mlle Réhu, fille du
regretté Paulin Réhu, le célèbre architecte, membre de l'Académie des
Inscriptions et Belles Lettres, petite-fille du vénérable Jean Réhu,
doyen de l'Académie française, l'élégant traducteur d'Ovide, l'auteur
des_ Lettres à Uranie, _dont la verte vieillesse fait l'admiration de
l'Institut.

On sait avec quel noble désintéressement, appelé par M. Thiers, son
collègue et ami, aux fonctions d'archiviste des Affaires étrangères,
Léonard Astier-Réhu se démit de sa charge au bout de quelques années
(1878), refusant de courber sa plume et l'impartialité de l'Histoire
devant les exigences de nos gouvernants actuels. Mais, privé de ses
chères archives, l'écrivain a su mettre ses loisirs à profit. En deux
ans, il nous a donné les trois derniers volumes de son histoire et nous
annonce prochainement un_ Galilée inconnu _d'après les documents les
plus curieux et les plus inédits. Tous les ouvrages d'Astier-Réhu sont
en vente chez Petit-Séquard, à la librairie académique_.»

L'éditeur du Dictionnaire des «Célébrités» laissant à chaque intéressé
le soin de se raconter lui-même, l'authenticité de ces notes
biographiques ne saurait être mise en doute. Mais pourquoi dire que
Léonard Astier-Réhu avait donné sa démission d'archiviste, quand
personne n'ignore qu'il fut destitué, mis à pied comme un simple cocher
de fiacre, pour une phrase imprudente échappée à l'historien de la
Maison d'Orléans, tome V, page 327: «Alors comme aujourd'hui, la France,
submergée sous le flot démagogique...»

Où peut conduire une métaphore! Les douze mille francs de sa place, un
logement au quai d'Orsay, chauffage, éclairage, en plus ce merveilleux
trésor de pièces historiques où ses livres avaient pris vie; voilà ce
que lui emporta ce «flot démagogique,» son flot! Le pauvre homme ne s'en
consolait pas. Même après deux ans écoulés, le regret du bien-être et
des honneurs de son emploi lui mordait le coeur, plus vif à certains
jours, à certaines dates du mois ou de la semaine, et principalement le
jour de Teyssèdre.

C'était le frotteur, ce Teyssèdre. Il venait de fondation chez les
Astier le mercredi; et l'après-midi du même jour, Mme Astier recevait
dans le cabinet de travail de son mari, seule pièce présentable de ce
troisième étage de la rue de Beaune, débris d'un beau logis, majestueux
de plafond, mais terriblement incommode. On se figure le désarroi où ce
mercredi, revenant chaque semaine, jetait l'illustre historien
interrompu dans sa production laborieuse et méthodique; il en avait pris
en haine le frotteur, son «pays», à la face jaune, fermée et dure comme
son pain de cire, ce Teyssèdre qui, sous prétexte qu'il était de Riom,
«tandis que meuchieu Achtier n'était que de Chauvagnat,» bousculait sans
respect la lourde table encombrée de cahiers, de notes, de rapports,
chassait de pièce en pièce le pauvre grand homme, réduit à se réfugier
dans une soupente prise sur la hauteur de son cabinet, où, bien que de
taille médiocre, il ne tenait qu'assis. Meublé d'un vieux fauteuil en
tapisserie, d'une ancienne table à jeu et d'un cartonnier, ce débarras
s'éclairait sur la cour par le cintre de la grande fenêtre du dessous;
cela faisait dans la muraille une porte d'orangerie, basse et vitrée,
devant laquelle l'historien en labeur s'apercevait des pieds à la tête,
péniblement ramassé comme le cardinal La Balue dans sa cage. C'est là
qu'il se trouvait un matin, les yeux sur un vieux grimoire, quand le
timbre de l'entrée retentit dans l'appartement envahi par le tonnerre de
Teyssèdre.

«Est-ce vous, Fage? demanda l'académicien de sa voix de basse, cuivrée
et profonde.

--Non, meuchieu Achtier... ch'est votre garchon.»

Le frotteur ouvrait, le mercredi matin, parce que Corentine habillait
madame.

«Comment va le maître?» cria Paul Astier tout en filant vers la chambre
de sa mère. L'académicien ne répondit pas. Cette ironie de son fils
l'appelant: Maître, cher maître,... pour moquer ce titre dont on le
flattait généralement, le choquait toujours.

«Qu'on fasse monter M. Fage dès qu'il viendra, dit-il sans s'adresser
directement au frotteur.

--Oui, meuchieu Achtier...» Et le tonnerre recommença à ébranler la
maison.

«Bonjour, m'man...

--Tiens! c'est Paul. Entre donc... Prenez garde aux plissés,
Corentine.»

Madame Astier passait une jupe devant la glace; longue, mince, encore
bien, malgré la fatigue des traits et d'une peau trop fine. Sans bouger,
elle lui tendit sa joue veloutée de poudre qu'il frôla de sa barbe en
pointe blonde, aussi peu démonstratifs l'un que l'autre.

«Est-ce que M. Paul déjeune?» demanda Corentine, une forte paysanne à
teint huileux, couturé de petite vérole, assise sur le tapis comme une
pastoure au pré, en train de raccommoder le bas de la jupe de sa
maîtresse, une loque noire; le ton, l'attitude, trahissaient la grande
familiarité dans la maison de la bonne à tout faire mal rétribuée.

Non, Paul ne déjeunait pas. On l'attendait. Il avait son boghey en bas:
venu seulement pour dire un mot à sa mère.

«Ta nouvelle charrette anglaise?... Voyons!»

Mme Astier s'approcha de la fenêtre ouverte, écarta un peu les
persiennes toutes rayées d'une belle lumière de mai, juste assez pour
voir le fringant petit attelage étincelant de cuir neuf et de sapin
verni, et le domestique en livrée fraîche, debout à la tête du cheval
qu'il maintenait.

«Oh! madame, que c'est beau!... murmura Corentine qui regardait aussi;
comme M. Paul doit être mignon, là-dedans.»

La mère rayonnait. Mais des fenêtres s'ouvraient en face, du monde
s'arrêtait devant l'équipage qui mettait tout ce bout de la rue de
Beaune en rumeur, et, la servante congédiée, Mme Astier, assise au bord
d'une chaise longue, acheva de repriser sa jupe elle-même, attendant de
savoir ce que son fils avait à lui dire, s'en doutant bien un peu,
quoiqu'elle parût tout attentionnée à sa couture. Paul Astier, renversé
dans un fauteuil, ne parlait pas non plus, jouait avec un éventail
d'ivoire, une vieillerie qu'il connaissait à sa mère depuis qu'il était
né. A les voir ainsi, leur ressemblance frappait: la même chair créole
rosée sur un léger bistre, la même taille souple, l'oeil gris
impénétrable, et dans les deux visages une tare légère, à peine visible,
le nez fin, un peu dévié, donnant l'expression narquoise, quelque chose
de pas sûr. Silencieux, ils se guettaient, s'attendaient, avec la brosse
de Teyssèdre au lointain.

«Gentil, tout ça...», fit Paul.

Sa mère leva la tête:

«Ça, quoi?»

Du bout de l'éventail, d'un geste d'atelier il indiquait les bras nus,
le dessin des épaules tombantes sous un corsage de fine batiste. Elle se
mit à rire:

«Oui, mais il y a ça...» Elle montrait son cou très long où des
craquelures marquaient l'âge de la femme. «Oh! et puis...» Elle pensa:
«Qu'est-ce que ça fait, puisque tu es beau...» mais ne le dit pas.
Cette parleuse renommée, rompue à tous les papotages, à tous les
mensonges de société, experte à tout dire ou faire entendre, restait
sans expression pour le seul sentiment véritable qu'elle eût jamais
ressenti.

En réalité, Mme Astier n'était pas de celles qui ne peuvent se décider
à vieillir. Longtemps avant l'heure du couvre-feu, peut-être aussi n'y
avait-il jamais eu grand feu chez elle, toute sa coquetterie, tout son
désir féminin de conquérir et de séduire, ses ambitions glorieuses,
élégantes ou mondaines, elle les avait mises dans son fils, ce grand
joli garçon de vingt-huit ans, à la tenue correcte de l'artiste moderne,
la barbe légère, les cheveux ras au front, et dans l'allure, l'encolure,
cette grâce militaire, que le volontariat laisse à la jeunesse de
maintenant.

«Ton premier est-il loué? demanda enfin la mère.

--Ah oui! loué!... pas un chat! les écriteaux, les annonces, rien n'y
fait... Comme disait Védrine à son exposition particulière: Je ne sais
pas ce qu'ils ont, ils ne viennent pas.»

Il se mit à rire doucement; il voyait la belle fierté paisible et
convaincue de Védrine au milieu de ses émaux, de ses sculptures,
s'étonnant sans colère de l'abstention du public. Mais Mme Astier ne
riait pas: ce premier superbe vacant depuis deux ans!... Rue Fortuny?
un quartier magnifique, une maison style Louis XII... bâtie par son
fils, enfin!... Qu'est-ce qu'ils demandaient donc?... Eux, ils,
probablement les mêmes qui n'allaient pas chez Védrine... Et cassant
entre ses dents le fil de sa couture:

«C'est pourtant une bonne affaire!

--Excellente, mais il faudrait de l'argent pour la soutenir...» Le
Crédit Foncier prenait tout... puis, les entrepreneurs qui lui
tombaient sur le dos... 10,000 francs de menuiserie à payer à la fin du
mois, dont il n'avait pas le premier louis.

La mère, qui passait son corsage devant la glace, pâlit et se vit pâlir.
Frisson de duel quand l'arme en face se lève et vous vise.

«Tu as touché la restauration de Mousseaux?

--Mousseaux! Il y a beau temps.

--Et le tombeau des Rosen?

--Toujours là... Védrine n'en finit pas avec sa statue.

--Aussi pourquoi Védrine? ton père te l'avait bien dit...

--Oui, je sais... C'est leur bête noire, à l'Institut...»

Il se leva, s'agitant par la chambre:

«Tu me connais, voyons! Je suis un homme pratique... Si j'ai pris
celui-là pour ma figure, probable que j'avais mon idée.»

Et brusquement retourné vers sa mère:

«Tu ne les as pas, toi, mes dix mille francs?»

Voilà ce qu'elle attendait depuis qu'il était entré; il ne venait jamais
la voir que pour cela.

«Dix mille francs?... Comment veux-tu?...»

Sans parler davantage, le navrement de la bouche et du regard signifiait
clairement ceci: «Tu sais bien que je t'ai tout donné, que je m'habille
de mise-bas, que je ne me suis pas acheté un chapeau depuis trois ans,
que Corentine lave mon linge à la cuisine tellement je rougirais de
donner ces friperies à la blanchisseuse; et tu sais aussi que la pire
misère, c'est encore de te refuser ce que tu demandes. Alors, pourquoi
le demandes-tu?» Et cette objurgation muette de sa mère était si
éloquente que Paul Astier y répondit tout haut:

«Bien sûr, ce n'est pas à toi que je songeais... Toi, parbleu! si tu
les avais...» Puis avec son air de blague froide:

«Mais, le maître, là-haut... Peut-être que tu obtiendrais... Tu sais
si bien le prendre!

--Plus maintenant, c'est fini.

--Mais pourtant, il travaille, ses livres se vendent, vous ne dépensez
rien...»

Il inspectait, dans le demi-jour, la détresse de ce vieil ameublement,
rideaux passés, tapis râpés, non renouvelés depuis trente ans, depuis
leur mariage. Où passait donc tout son argent? «Ah ça!... est-ce que par
hasard l'auteur de mes jours ferait la vie!...» C'était si énorme, si
invraisemblable, Léonard Astier-Réhu faisant la vie, que sa femme ne put
s'empêcher de rire à travers sa tristesse. Non, pour cela, elle pensait
qu'on pouvait être tranquille: «Seulement, que veux-tu? il se cache, il
se méfie... le paysan terre ses sous, nous lui en avons trop fait.»
Ils parlaient tout bas, en complices, les yeux sur le tapis.

«Et bon papa? fit Paul sans conviction, si tu essayais?...

--Bon papa? tu es fou!...»

Il le connaissait pourtant bien, le vieux Réhu et son égoïsme farouche
de quasi-centenaire qui les eût tous regardés mourir plutôt que de se
priver d'une prise de tabac, d'une seule des épingles dont les revers de
sa redingote étaient toujours piqués. Ah! le pauvre enfant, fallait-il
qu'il fût à bout pour qu'une idée pareille lui vînt!

«Voyons!... veux-tu que je demande?...

--A qui?

--Rue de Courcelles... En avance sur le tombeau.

--Je te le défends bien, par exemple!» Il lui parlait en maître, les
lèvres pâles, l'oeil mauvais; puis de suite reprenant sa mine fermée, un
peu railleuse:

«Ne t'occupe plus de ça... ce n'est qu'une crise à passer... J'en ai
vu bien d'autres.»

Elle lui tendit son chapeau qu'il cherchait, prêt à partir puisqu'il ne
pouvait rien tirer d'elle; et pour le retenir quelques instants de plus,
elle lui parlait d'une grosse affaire en train, un mariage dont on
l'avait chargée.

A ce mot de mariage, il tressaillit, la regarda de côté: «Qui donc?»
Elle avait juré de ne rien dire encore, mais à lui: «... le prince
d'Athis.

--Samy!... Et avec?»

Elle aussi mit de profil son petit nez de ruse:

«Tu ne la connais pas... Une étrangère... très riche... Si je
réussis, je pourrai t'aider... conditions faites, engagement par
lettres...»

Il souriait, complétement rassuré:

«Et la duchesse?

--Elle ne sait rien, tu penses!

--Son Samy, son prince, une liaison de quinze ans!»

Madame Astier eut un geste atroce d'indifférence de femme pour une autre
femme:

«Ah! tant pis. Elle a l'âge...

--Quel âge donc?

--Elle est de 1827. Nous sommes en 80... Ainsi, compte. Juste un an de
plus que moi.

--La duchesse!» fit Paul stupéfait. Et la mère riant:

«Eh oui! malhonnête... Qu'est-ce qui t'étonne? Tu la croyais, je suis
sûre, vingt ans plus jeune... Mais c'est donc vrai que le plus roué de
vous n'y connaît rien... Enfin, tu comprends, ce pauvre prince ne
pouvait pas traîner ce licou toute sa vie, d'autant qu'un jour ou
l'autre le vieux duc va mourir, il faudrait qu'il épouse. Et le vois-tu
marié à cette vieille femme?...

--Mazette! il fait bon être ton amie.»

Elle s'emporta: La duchesse, une amie!... Oui, joliment!... Une femme
qui, avec six cent mille francs de rente, intimes comme elles étaient,
connaissant à fond leur détresse, n'avait jamais eu la pensée de leur
venir en aide... de temps en temps une robe, un chapeau à prendre chez
sa faiseuse... des cadeaux utiles... de ceux qui ne font pas
plaisir...

«Les jours de l'an de bon papa Réhu, fit Paul approuvant,... un atlas,
une mappemonde...

--Oh! je crois qu'Antonia est encore plus avare... Rappelle-toi, à
Mousseaux, en pleine saison des fruits, quand Samy n'était pas là, les
pruneaux qu'on nous donnait à dessert. Et pourtant, il y en a des
vergers, des potagers; mais tout est vendu sur les marchés de Blois, de
Vendôme... D'abord, c'est dans le sang. Son père, le maréchal, était
renommé à la cour de Louis-Philippe... Et passer pour avare, à cette
cour-là!... Toutes les mêmes, ces grandes familles corses: crasse et
vanité. Ça mange dans de la vaisselle plate à leurs armes des châtaignes
dont les porcs ne voudraient pas... La duchesse! mais c'est elle-même
qui compte avec son maître d'hôtel... on lui monte la viande tous les
matins... et le soir, dans les dentelles de son coucher,--je tiens ça
du prince,--ainsi! prête pour l'amour, elle fait sa caisse.»

Mme Astier se dégonflait, de sa petite voix aiguë et sifflante comme un
cri d'oiseau de mer en haut d'un mât. Lui, l'écoutait, amusé d'abord,
puis impatient, déjà dehors.

«Je me sauve... fit-il brusquement, déjeuner d'affaires... très
important...

--Une commande?

--Non... Cette fois, pas d'architéquerie...»

Comme elle insistait curieusement pour savoir:

«Plus tard... je te dirai... c'est en train...»

Et avant de quitter sa mère, dans un baiser léger, il lui murmura près
de l'oreille: «Tout de même, pense à mes dix mille...»

Sans ce grand fils qui les divisait sourdement, les Astier-Réhu auraient
fait un excellent ménage selon la convention mondaine et surtout
académique. Après trente ans, leurs sentiments mutuels restaient les
mêmes, gardés sous la neige à la température de «couche froide,» comme
disent les jardiniers. Lorsque vers 1850 le professeur Astier, lauréat
de l'Institut, demanda la main de Mlle Adélaïde Réhu, domiciliée alors
au palais Mazarin, chez son grand-père, la beauté fine et longue de la
fiancée, son teint d'aurore, n'étaient pas pour lui le véritable
attrait; la fortune non plus, car les parents de Mlle Adélaïde, morts
subitement du choléra, n'avaient laissé que peu de chose, et le
grand-père, créole de la Martinique, un ancien beau du Directoire,
joueur, viveur, mystificateur et duelliste, répétait bien haut qu'il
n'ajouterait pas un sou à la maigre dot. Non, ce qui séduisit l'enfant
de Sauvagnat, bien plus ambitieux que cupide, ce fut l'Académie. Les
deux grandes cours à traverser pour apporter le bouquet journalier, ces
longs corridors solennels, coupés de bouts d'escaliers poussiéreux,
c'était pour lui le chemin de la gloire bien plus que celui de l'amour.
Le Paulin Réhu des Inscriptions et Belles Lettres, le Jean Réhu des
«Lettres à Uranie,» l'Institut tout entier, ses lions, sa coupole, ce
dôme attirant comme une Mecque, c'est avec tout cela qu'il avait couché,
sa première nuit de noces.

Beauté qui ne s'éraille pas, celle-là, passion sur laquelle le temps
n'avait pu mordre et qui le tenait si fort qu'il garda, vis-à-vis de sa
femme, l'attitude d'un de ces mortels des temps mythologiques à qui les
dieux accordaient parfois leurs filles. Devenu dieu lui-même, à quatre
tours de scrutin, ce respect subsista encore. Quant à Mme Astier qui
n'avait accepté le mariage que comme un moyen de quitter le grand-père à
anecdotes, égoïste et dur, il lui avait fallu peu de temps pour juger
quel pauvre cerveau de paysan laborieux, quelle étroitesse
d'intelligence cachaient la solennité du lauréat académique fabricant
d'in-octavos, sa parole à son d'ophicléide faite pour les hauteurs de la
chaire. Pourtant, après qu'à force d'intrigues, de démarches, de
quémandes, elle fut parvenue à l'installer académicien, elle se sentit
prise d'une certaine vénération, oubliant qu'elle-même l'avait revêtu de
cet habit à palmes vertes où sa nullité disparaissait.

En cette parfaite association, sans joie, ni intimité ni communication
d'aucune sorte, une seule note humaine et naturelle, l'enfant; et cette
note troubla l'harmonie. Tout d'abord rien ne se réalisa de ce que le
père voulait pour son fils, lauriers universitaires, nominations au
grand concours, puis l'École Normale et le professorat. Paul, au lycée,
n'eut que des prix de gymnastique et d'escrime, se distingua surtout par
une cancrerie volontaire, entêtée, cachant un esprit pratique et le sens
précoce de la vie. Soigneux de sa tenue, de sa figure, il n'allait
jamais en promenade sans l'espoir hautement déclaré entre gamins, de
«lever une femme riche.» Deux ou trois fois, devant le parti-pris de
paresse, le père avait voulu sévir brutalement, à l'auvergnate; mais la
mère était là pour excuser et protéger. Astier-Réhu grondait, faisait
claquer sa mâchoire, cette mâchoire en avant qui lui avait valu le
surnom de Crocodilus aux années de professorat; en dernière menace il
parlait de faire sa malle et de s'en retourner planter ses vignes à
Sauvagnat.

«Oh! Léonard, Léonard...» disait Mme Astier doucement narquoise; et il
n'en était pas autre chose. Un jour, pourtant, il faillit la boucler
pour de bon, sa malle, quand après trois ans d'architecture à l'école
des Beaux-Arts, Paul Astier refusa de concourir pour le prix de Rome. Le
père bégayait d'indignation: «Malheureux, mais Rome... tu ne sais donc
pas... Rome, c'est l'Institut!» Le garçon se moquait bien de cela. Ce
qu'il voulait, c'était la fortune, et l'Institut ne la donnait guère, à
preuve son père, son grand-père et son aïeul le vieux Réhu. Se lancer,
brasser des affaires, beaucoup d'affaires, gagner de l'argent tout de
suite, voilà ce qu'il ambitionnait, lui, et pas de palmes sur habit
vert!

Léonard Astier suffoquait. Entendre son fils proférer de tels
blasphèmes, et sa femme, la fille des Réhu, les approuver! Pour le coup,
la malle fut descendue du grenier, son ancienne malle de professeur de
province, ferrée de clous, de gonds, comme un portail de temple, et
haute et profonde assez pour avoir tenu l'énorme manuscrit de
«Marc-Aurèle,» et tous les rêves glorieux, les ambitions de l'historien
en marche sur l'Académie. Mme Astier eut beau dire, en pinçant sa
bouche: «Oh! Léonard... Léonard...» rien ne l'empêcha de la faire sa
malle. Pendant deux jours elle encombra le milieu du cabinet, puis elle
passa dans l'antichambre d'où elle ne bougea plus, changée
définitivement en coffre à bois.

De fait, pour commencer, Paul Astier triompha; par sa mère et ses hautes
relations mondaines, aussi son habileté et sa grâce personnelles, il eut
vite des travaux qui le mirent en vue. La duchesse Padovani, femme de
l'ancien ambassadeur et ministre, lui confiait la restauration de ce
merveilleux château de Mousseaux-sur-la-Loire, vieille demeure royale
restée longtemps à l'abandon et à laquelle il sut restituer son
caractère avec une adresse, une ingéniosité vraiment bien surprenantes
chez ce médiocre écolier des Beaux-Arts. Mousseaux lui valut le nouvel
hôtel de l'ambassade Ottomane; enfin la princesse de Rosen lui confiait
le mausolée du prince Herbert mort tragiquement dans l'expédition de
Christian d'Illyrie. Dès lors, le jeune homme se crut maître de la
fortune; le père Astier entraîné par sa femme donna quatre-vingt mille
francs de ses économies, pour l'achat d'un terrain, rue Fortuny, où
Paul se fit construire un hôtel, plutôt une aile d'hôtel taillée dans
une élégante maison de rapport, car c'était un garçon pratique, et s'il
voulait un hôtel comme tous les artistes chics, il fallait que cet hôtel
lui servit des rentes.

Par malheur les maisons de rapport ne se louent pas toujours
commodément, et le train de vie du jeune architecte, deux chevaux à
l'écurie, l'un de trait, l'autre pour la selle, le cercle, le monde, les
rentrées difficilement faites, tout cela lui ôtait le moyen d'attendre.
De plus, le père Astier déclara subitement qu'il ne donnerait rien
désormais, et tout ce que la mère put tenter ou dire pour son fils chéri
se heurta contre cette décision irrévocable, cette résistance à sa
volonté personnelle, jusque-là prépondérante dans le ménage. Ce fut dès
lors une lutte continuelle, la mère rusant, trafiquant sur la dépense
comme un intendant infidèle, pour ne jamais dire non aux demandes
d'argent de son fils, Léonard se méfiant et se défendant, vérifiant les
notes. En cet humiliant débat, la femme, plus distinguée, se lassait la
première; et vraiment il fallait que son Paul fût aux abois pour qu'elle
se hasardât à une nouvelle tentative.

En entrant dans la salle à manger, longue et triste, à peine éclairée de
hautes fenêtres étroites où l'on atteignait par deux marches--avant eux
c'était une table d'hôte pour ecclésiastiques,--Mme Astier trouva son
mari déjà à table, l'air préoccupé, presque grognon. D'ordinaire,
pourtant, le maître apportait aux repas une sérénité souriante, égale,
comme son appétit aux intactes dents de chien de montagne auxquelles
rien ne résistait, ni le pain rassis, ni la viande coriace et les noirs
contretemps divers dont l'assaisonne chaque journée de la vie.

«Le jour de Teyssèdre, sans doute...» pensa Mme Astier, et elle s'assit
dans le frou de sa robe de réception, un peu surprise de ne pas recevoir
le compliment dont il ne manquait jamais d'accueillir, le mercredi, sa
toilette pourtant bien minable. Comptant que cette mauvaise disposition
se dissiperait aux premières bouchée, elle attendit pour commencer
l'attaque. Mais le maître, qui dévorait quand même, montrait une humeur
croissante: le vin sentait le bouchon... les boulettes de boeuf bouilli
étaient brûlées.

«Tout ça parce que votre M. Fage vous a fait poser ce matin,» cria de la
cuisine à côté Corentine furieuse, dont la face luisante et couturée
apparut au guichet percé dans la muraille par où l'on passait les plats
du temps de la table d'hôte. Quand elle l'eut refermé violemment,
Léonard Astier murmura: «Cette fille est d'une impudence!...» au fond,
très gêné que ce nom de Fage eut été prononcé devant sa femme. Et bien
sûr qu'en tout autre moment Mme Astier n'aurait pas manqué de dire: «Ah!
Ah!... encore ce Fage... encore votre relieur...» et qu'une scène de
ménage eût suivi, sur laquelle Corentine comptait bien en jetant sa
phrase perfide. Mais aujourd'hui il s'agissait de ne pas irriter le
maître, de l'amener, au contraire, par d'habiles préparations à ce qu'on
voulait de lui; en l'entretenant, par exemple, de la santé de
Loisillon, le secrétaire perpétuel de l'Académie, qu'on disait de plus
en plus bas. Le poste de Loisillon, son appartement à l'Institut,
devaient revenir à Léonard Astier comme une compensation à l'emploi
qu'il avait perdu, et quoique lié de coeur avec ce collègue mourant,
l'espoir d'un bon traitement, d'un logis aéré, commode, et quelques
autres avantages, enveloppaient cette fin prochaine de perspectives
agréables dont Léonard avait honte peut-être, mais qu'il envisageait
naïvement dans l'intimité de son ménage. Eh bien! non, même cela ne le
déridait pas aujourd'hui.

«Pauvre M. Loisillon, sifflait Mme Astier, voilà que maintenant il ne
trouve plus ses mots: Lavaux nous racontait, hier, chez la duchesse, il
ne sait plus dire que «bi... bibelot... bi... bibelot!»--Elle ajouta,
pinçant ses lèvres, son long cou dressé: «Et il est de la commission du
dictionnaire.»

Astier Réhu ne sourcilla pas.

«Le trait a du bon... dit-il en faisant claquer sa mâchoire, l'air
doctoral... Mais j'ai écrit quelque part dans mon histoire: En France
il n'y a que le provisoire qui dure...» Il prononçait histoâre,
provisoâre... «Voilà dix ans que Loisillon est à la mort... Il nous
enterrera tous.» Il répéta furieux, tirant sur son pain dur: «tous...
tous...»

Décidément, Teyssèdre l'avait tout à fait mal tourné.

Alors Mme Astier parla de la grande séance des cinq Académies, proche de
quelques jours et à laquelle assisterait le grand-duc Léopold de
Finlande. Justement Astier-Réhu, directeur pour ce trimestre, devait
présider la séance et prononcer le discours d'ouverture avec un
compliment à Son Altesse. Et adroitement interrogé sur ce discours dont
il formait déjà le plan, Léonard en indiqua les grandes lignes, une
charge à fond contre l'école littéraire moderne, de solides étrivières
données publiquement à ces bélitres, à ces babouins!...

Ses larges prunelles de gros mangeur s'allumaient dans sa face carrée où
le sang montait sous l'épaisse broussaille des sourcils restés d'un
noir de houille, en contraste avec le collier de barbe blanche.

«A propos, dit-il brusquement, et mon habit?... l'a-t-on visité?...
Quand je le mis la dernière fois, pour enterrer Montribot...»

Mais, est-ce que les femmes ne pensent pas à tout? Mme Astier l'avait
soigneusement visité, le matin même, cet habit de cérémonie. La soie des
palmes s'éraillait, la doublure ne tenait plus. Un vieil habit, dam!...
qui datait de... Eh! mon Dieu, de sa réception... 12 octobre 1866...
Le mieux serait de s'en commander un neuf pour la séance. Les cinq
Académies, une Altesse, tout Paris qui viendrait... On leur devait bien
cela.

Léonard se défendait mollement, prétextant de la dépense trop forte.
Avec l'habit, il faudrait renouveler le gilet, tout au moins le gilet,
puisque le pantalon ne se porte plus.

«C'est nécessaire, mon ami.»

Elle insistait. Sans y prendre garde ils devenaient ridicules à force
d'économie. Bien des choses autour d'eux vieillissaient; ainsi le
meuble de sa chambre... elle en était honteuse, quand une amie entrait
... pour une somme relativement minime...

«Ouais!... quelque sot!...» fit tout bas Astier-Réhu qui empruntait
volontiers au répertoire classique. Le pli de son front se creusa,
fermant comme d'une barre de volet sa face un moment large ouverte. Tant
de fois il avait donné de quoi solder une facture de modiste, de
couturière, renouveler des tentures, le linge des armoires, et puis rien
n'était réglé ni acheté, l'argent filait rue Fortuny chez le mange-tout;
maintenant, assez, on ne l'attrapait plus. Il arrondit son dos, baissa
les yeux dans son assiette qu'emplissait une tranche énorme de fromage
d'Auvergne, et ne parla plus.

Mme Astier connaissait ce silence têtu, cette molle résistance de balle
de coton sitôt qu'entre eux il était question d'argent; mais cette fois,
elle s'était juré de le faire répondre.

«Ah! vous vous mettez en boule... On sait ce que ça veut dire, quand
vous faites le hérisson!... Pas d'argent, n'est-ce pas? du tout, du
tout, du tout?»

Le dos s'arrondissait de plus en plus.

«Vous en trouvez cependant pour M. Fage...»

Léonard Astier tressaillit, redressé, regardant sa femme avec
inquiétude... De l'argent!... lui!... à M. Fage!...

«Voyons, ça coûte, vos reliures... continua-t-elle enchantée de l'avoir
forcé dans ses résistances silencieuses, et quel besoin, je vous demande
un peu, pour toutes ces paperasses?»

Il se rassura. Évidemment elle ne savait rien, tirait au hasard. Mais ce
mot de paperasses lui restait sur le coeur; des pièces autographiques
sans rivales, des lettres signées Richelieu, Colbert, Newton, Galilée,
Pascal, des merveilles acquises pour un morceau de pain et qui
représentaient une fortune. «Oui, madame, une fortune.» Il se montait,
citait des chiffres, des offres qu'on lui avait faites, Bos, le fameux
Bos de la rue de l'Abbaye, et il s'y connaissait, celui-là! prêt à
donner vingt mille francs rien que pour trois pièces de la collection,
trois lettres de Charles-Quint à François Rabelais.

«Des paperasses, ah! oui-da!»

Mme Astier l'écoutait stupéfaite. Elle savait bien que depuis deux ou
trois ans il s'était mis à collectionner des vieux papiers, il lui
parlait quelquefois de ses trouvailles, qu'elle écoutait de cette
oreille distraite et vague d'une femme qui entend la même voix d'homme
depuis trente ans; mais jamais elle n'aurait pu supposer... Vingt mille
francs pour trois pièces!... et comment n'acceptait-il pas?

Le bonhomme éclata comme un coup de mine:

«Vendre mes Charles-Quint!... Jamais!... Je vous verrais tous manquer de
pain, aller aux portes, je n'y toucherais pas, entendez-vous!» Il
frappait sur la table, très pâle, la bouche en avant, maniaque et
féroce; un Astier-Réhu extraordinaire que sa femme ne connaissait pas.
Les êtres ont ainsi dans le rayonnement subit d'une passion des aspects
ignorés de leurs plus intimes. Presque aussitôt, redevenu très calme,
l'académicien s'expliqua, un peu honteux; ces documents lui étaient
indispensables pour la confection de ses livres, maintenant surtout
qu'il n'avait plus les archives des Affaires étrangères. Vendre ces
matériaux, ce serait renoncer à écrire! Aussi songeait-il plutôt à les
accroître. Et finissant sur une note ambre et tendre où l'on sentait
tous les regrets, toutes les déceptions de sa paternité: «Après moi,
monsieur mon fils vendra, s'il lui convient, et puisqu'il ne veut
qu'être riche, je vous garantis qu'il le sera.

--Oui, mais en attendant...»

Ce fut dit, cet «en attendant,» d'un petit ton flûté si monstrueusement
naturel et tranquille, que Léonard, outré de jalousie contre ce fils qui
lui tenait tout le coeur de sa femme, riposta dans un solennel coup de
mâchoire:

«En attendant, madame, que les autres fassent comme moi... Je n'ai pas
d'hôtel, moi, ni de chevaux, ni de charrette anglaise. Le tramway me
suffit pour mes courses et, comme appartement, un troisième sur entresol
où je suis la proie de Teyssèdre; je travaille nuit et jour, j'entasse
les volumes, deux, trois in-8o par an, je suis de deux commissions de
l'Académie, je ne manque pas une séance, je figure à tous les
enterrements, et même, l'été, je n'accepte aucune invitation de campagne
pour ne pas perdre un seul jeton. Je souhaite à monsieur mon fils, quand
il aura soixante-cinq ans, de montrer le même courage!»

C'était la première fois depuis longtemps qu'il parlait de Paul, et avec
cette âpreté. La mère en restait saisie, et dans le regard en dessous,
presque cruel, qu'elle jetait à son mari, perçait comme un respect qui
n'y était pas tout à l'heure.

«On sonne... dit vivement Léonard, déjà levé, la serviette au dos de sa
chaise... Ce doit être mon homme.

--Quelqu'un pour madame... Ils commencent de bonne heure,
aujourd'hui!...»

Corentine posait une carte au bord de la table, de ses gros doigts de
cuisine essuyés vivement à son tablier. Mme Astier regarda la carte.
«Vicomte de Freydet;» un éclair traversa ses yeux... Et tout haut, d'un
ton posé qui cachait sa joie: «M. de Freydet est donc à Paris?...

--Oui, pour son livre...

--Ah! mon Dieu! son livre... Et moi qui ne l'ai pas encore coupé... De
quoi ça parle-t-il, ce livre-là?...»

Elle précipitait ses dernières bouchées, lavait le bout de ses doigts
blancs dans son verre pendant que son mari lui donnait distraitement
quelques notions sur le nouveau volume de Freydet... _Dieu dans la
Nature_, poème philosophique... En instance pour le prix Boisseau...
«Oh! il l'aura, n'est-ce pas?... Il faut qu'il l'ait... Ils sont si
gentils, lui et sa soeur... Il est si bon pour cette pauvre
paralytique.»

Astier eut un geste évasif. Il ne pouvait répondre de rien, mais il
recommanderait certainement Freydet, qui lui semblait en progrès réel.
«Mon appréciation personnelle, s'il vous la demande, est celle-ci: il y
en a encore un peu trop pour mon goût, mais beaucoup moins que dans ses
autres livres. Et dites-lui que son vieux maître est content.»

De quoi y avait-il trop? de quoi y avait-il moins? Mme Astier le savait
probablement, car sans demander d'explications, elle sortit de table et
passa, toute légère, dans le cabinet transformé en salon pour ce
jour-là.

Derrière elle, Léonard Astier, de plus en plus préoccupé, émietta
quelques instants avec son couteau ce qu'il restait de fromage
d'Auvergne dans son assiette; puis dérangé de ses réflexions par
Corentine, qui desservait en hâte sans prendre garde à lui, il se leva
péniblement, et remontant dans sa soupente par un petit escalier en
échelle de moulin, il vint reprendre sa loupe et le vieux grimoire dont
l'examen l'absorbait depuis le matin.




II


«Hep!... hep!...» Sur le charreton à deux roues qu'il conduit lui-même,
correct et droit, les guides hautes, Paul Astier file bon train vers son
mystérieux déjeuner d'affaires: le Pont-Royal, les quais, la place de la
Concorde. Dans ce décor de terrasses, de verdure et d'eau, avec un peu
de fantaisie en tête, il pourrait croire que c'est l'aile de la fortune
qui l'emporte, tant la route est unie, la matinée splendide; mais le
garçon n'a pas le crâne mythologique et, tout en roulant, il inspecte
les cuirs neufs de l'attelage, s'informe du grainetier au jeune groom
râblé, tassé auprès de lui, l'air blagueur et rageur d'un petit ratier
d'écurie. Encore un, paraît-il, ce grainetier, qui renâcle sur la
fourniture. «Ah!» fait Paul distraitement, occupé déjà d'autre chose.
Les confidences de sa mère lui trottent dans l'esprit...
Cinquante-trois ans, la belle Antonia!... Ce dos, ces épaules, le plus
parfait décolletage de la saison. Ce n'est pas Dieu croyable!... «Hep!
là...» Il se la rappelle à Mousseaux, l'été dernier, levée avant tout
le monde, courant le parc avec ses chiens dans la rosée, cheveux au
vent, la bouche fraîche... Ça n'avait pourtant pas l'air d'une femme
fabriquée... même qu'un jour, en landau, il s'est fait remiser, oh!
mais remiser, sans un mot, rien que d'un coin d'oeil, comme un
domestique, pour avoir seulement frôlé une jambe d'Hébé, longue, fine,
solide... Cinquante-trois ans, cette jambe-là, jamais de la vie!...
«Hep! hep! gare donc! Est-il traître, ce tournant du rond-point et de
l'avenue d'Antin...» C'est égal! un sale coup qu'on lui monte, à cette
pauvre femme, de lui marier son prince. Car enfin, m'man a beau dire,
le salon de la duchesse leur a rudement servi à tous... Est-ce que le
père serait de l'Académie, sans elle? lui-même, toutes ses commandes...
Et l'héritage Loisillon, la perspective de ce beau logement sous la
coupole... Non, décidément, les femmes, comme rosserie!... Et avec ça
que les hommes... Ce d'Athis, quand on pense tout ce qu'elle a fait
pour lui... Ruiné, vidé, une loque, lorsqu'ils se sont connus.
Aujourd'hui, ministre plénipotentiaire, membre de l'Académie des
sciences morales et politiques pour un livre dont il n'a pas écrit un
mot: _La Mission de la femme dans le Monde!_ Et pendant qu'elle
travaille à lui décrocher une Ambassade, lui n'attend que le décret de
_l'Officiel_ pour filer à l'anglaise et, après quinze ans d'un bonheur
sans mélange, poser à sa duchesse un de ces lapins!... En voilà un qui
l'a comprise, la mission de la femme dans le monde!... Faudrait voir à
ne pas être plus serin que lui... «Hep! hep!... porte, s'il vous
plaît!»

Le monologue est fini, le charreton en arrêt devant un hôtel de la rue
de Courcelles dont le portail s'ouvre à deux battants, très lent, très
lourd, comme faisant une besogne dont il aurait perdu depuis longtemps
l'habitude.

       *       *       *       *       *

C'est là que vivait, cloîtrée depuis son deuil et la tragique aventure
qui la fit veuve à vingt-six ans, la princesse Colette de Rosen. Les
chroniques du temps ont raconté le désespoir à grand fracas de ce jeune
veuvage, les cheveux blonds coupés ras, jetés dans la bière, la chambre
transformée en chapelle ardente, les repas solitaires, à deux couverts,
et sur la table de l'antichambre, à leur place ordinaire, la canne, les
gants, le chapeau du prince, comme s'il était là, comme s'il allait
sortir. Mais ce dont personne n'avait parlé, c'est le dévouement
affectueux, la sollicitude presque maternelle de Mme Astier pour la
«pauvre petite,» en ces circonstances douloureuses.

La liaison de ces dames datait de quelques années, d'un prix décerné par
l'Académie au prince de Rosen pour un ouvrage historique. Astier-Réhu
rapporteur: toutefois l'écart de l'âge, des positions, maintenait entre
elles des distances que le deuil de la princesse supprima. Dans son
éclatante rupture avec le monde, madame Astier fut seule exceptée;
seule, elle put franchir le perron de l'hôtel changé en couvent où
pleurait la pauvre Carmélite noire à tête rase; seule, elle fut admise à
entendre, deux fois par semaine, la messe dite à Saint-Philippe pour le
repos de l'âme d'Herbert, et aussi la lecture des lettres que Colette
écrivait tous les soirs à son cher absent, lui racontant sa vie,
l'emploi de ses journées. Il y a dans le deuil le plus austère des
détails matériels qui déshonorent la douleur mais que veut le monde,
commandes de livrées, draperies d'équipages, l'écoeurant contact du
fournisseur aux façons hypocrites et dolentes; de tout cela Mme Astier
s'était chargée avec une patience inlassable, et prenant en tutelle
cette lourde maison que de beaux yeux brouillés de larmes ne pouvaient
plus conduire, elle épargnait à la jeune veuve tout ce qui dérangeait
son désespoir, ses heures pour prier, pleurer, correspondre «au delà,»
et porter des brassées de fleurs rares au Père-Lachaise, où Paul Astier
surveillait l'érection du gigantesque mausolée en pierres commémoratives
prises sur le lieu du désastre, selon le désir de la princesse.

Malheureusement, l'extraction, le transport de ces rochers dalmates, le
granit dur à tailler, puis les mille projets, les changeants caprices de
la veuve, qui ne trouvait rien d'assez grand, d'assez pompeux, à la
taille de son héros mort, avaient causé tant de retards et d'entraves
qu'en mai 1880, deux années pleines après la catastrophe et l'entreprise
des travaux, le monument n'était pas encore fini. C'est beaucoup, deux
ans, pour une douleur démonstrative, toujours au paroxisme, prête à se
donner en une fois. Sans doute le deuil subsistait, toujours austère
d'apparence, l'hôtel muet et fermé comme un caveau; mais au lieu de la
statue vivante, en prières et en larmes, au fond de la crypte, il y
avait maintenant une jeune et jolie femme, dont les cheveux repoussaient
serrés et fins avec des révoltes de vie, des frisons, des ondulements.

De cette blonde chevelure revenue, le noir du veuvage s'éclaircissait
comme égayé, ne semblait plus qu'un caprice d'élégance; et dans
l'allure, la voix de la princesse, on sentait l'activité printanière,
cet air soulagé, paisible, qu'on trouve chez les jeunes veuves à la
seconde période de leur deuil. État charmant. La femme goûte pour la
première fois la douceur de cet affranchissement, de cette libre
possession d'elle-même qu'elle n'a pas connue, passée toute jeune de la
famille au mari; elle est délivrée de la grossièreté du mâle et,
surtout, de cette crainte de l'enfant, de cette terreur dans l'amour qui
est la caractéristique de la jeune femme moderne. Et l'évolution toute
naturelle de la douleur débordante à ce complet apaisement s'accentuait
ici de l'appareil du veuvage inconsolable dont la princesse Colette
continuait à s'entourer; non par hypocrisie, mais comment, sans faire
sourire la valetaille, donner l'ordre d'enlever ce chapeau qui attendait
dans l'antichambre, cette canne en évidence, ce couvert pour l'absent?
comment dire: «Le prince ne dîne pas ce soir.» Seule, la correspondance
mystique, «A Herbert, au ciel,» avait faibli, espacée de jour en jour,
réduite à un journal sur un ton fort calme dont s'amusait, sans rien
dire, l'intelligente amie de Colette.

C'est qu'elle avait son plan, Mme Astier, une idée germée dans sa solide
petite tête, un mardi soir, aux Français, sur cette confidence à voix
basse du prince d'Athis: «Ah! ma pauvre Adélaïde, quel boulet!... que je
m'ennuie!...» Tout de suite elle pensait à le marier avec la princesse,
et ce fut un nouveau jeu, à l'envers du premier, non moins délicat et
charmant. Il ne s'agissait plus de prêcher l'éternité des serments, de
chercher dans Joubert ou autres honnêtes philosophes des pensées comme
celle-ci, copiée par la princesse en tête de son livre de mariage: «On
n'est épouse et veuve avec dignité qu'une fois...» ni de s'extasier sur
les grâces viriles du jeune héros dont l'image en pied, en buste, de
profil ou de trois quarts, sculpture, peinture, se dressait par tout
l'hôtel.

Au contraire, une dépréciation graduée et savante: «Ne trouvez-vous
pas, chère amie... ces portraits du prince lui font la mâchoire trop
lourde... sans doute, je veux bien, il avait tout ceci un peu fort, un
peu épais...» et, à tout petits coups empoisonnés, avec une douceur,
une adresse infinies, se reprenant quand elle allait trop loin, guettant
le sourire de Colette à une malice appuyée, elle arrivait à lui faire
convenir que son Herbert avait toujours été pas mal reître, plus
gentilhomme de nom que de façons, sans le grand air, par exemple, de ce
prince d'Athis rencontré, l'autre dimanche, sur le perron de
Saint-Philippe. «Si le coeur vous en dit, il est à marier, ma chère...»
Ceci jeté comme en l'air, sur un ton de badinage; puis repris, présenté
plus clairement. Eh! pourquoi pas? toutes les convenances y seraient,
grand nom, situation diplomatique considérable; et pas de changement à
la couronne ni au titre, ce qui avait bien son importance ménagère:
«Enfin, ma chère, s'il faut vous l'apprendre, un homme qui a pour vous
le plus vif sentiment...»

Ce mot de sentiment blessa d'abord la princesse comme un outrage, mais
elle s'habitua à l'entendre. On rencontrait d'Athis à l'église, puis rue
de Beaune, en grand mystère, et Colette convenait bientôt que lui seul
aurait pu la faire renoncer au veuvage... Mais, quoi? son pauvre Rosen
l'avait aimée si dévotement, si uniquement!

«Oh! uniquement!...» faisait Mme Astier dans un petit sourire renseigné
que suivaient des allusions, des demi-mots, et, comme toujours,
l'empoisonnement de la femme par la femme. «Mais, chère amie, il n'y a
pas d'amour unique, de mari fidèle... les honnêtes, les élevés
s'arrangent pour ne pas attrister, humilier leur femme, troubler le
ménage...

--Alors vous croyez qu'Herbert?...

--Mon Dieu! comme les autres.»

La princesse se révoltait, boudait, fondait en ces larmes faciles, sans
douleur, d'où la femme sort apaisée et rafraîchie comme une pelouse
après l'ondée. Tout de même, elle ne cédait pas, au grand dépit de Mme
Astier bien loin de soupçonner la cause réelle de cette résistance.

Le vrai, c'est qu'à force d'examiner ensemble ce projet de mausolée,
frôlant leurs mains et leurs cheveux sur les plans, les esquisses de
caveaux et de statues funèbres, Paul et Colette s'étaient pris l'un pour
l'autre d'une sympathie de camarades, peu à peu devenue plus tendre,
jusqu'au jour où Paul Astier surprit dans un regard posé sur lui le
trouble d'un caprice, presque un aveu. Cette possibilité, ce rêve, ce
prodige lui apparut de Colette de Rosen l'épousant, lui apportant ses
vingt ou trente millions. Oh! plus tard, après un stage de patience, un
siége en règle de la place. Avant tout, se méfier de m'man, très
subtile, très forte, mais péchant par abus de zèle, surtout lorsqu'il
s'agissait de son Paul. Elle brûlerait toutes les chances à vouloir
hâter la réussite. Il se cachait donc de Mme Astier, sans se douter
qu'elle allait à contre-mine dans le même chemin que lui, agissait tout
seul, très lentement, charmant la princesse par sa jeunesse élégante, sa
gaîté, son esprit blagueur dont il avait soin de rentrer les griffes,
sachant que la femme, comme le peuple, comme l'enfant et tous les êtres
de naïveté et de spontanéité, déteste l'ironie qui la déconcerte et
qu'elle sent l'antagoniste des enthousiasmes, des rêveries de l'amour.

       *       *       *       *       *

Ce matin de printemps, le jeune Astier arrivait avec plus d'assurance
encore que d'habitude. C'était la première fois qu'il déjeunait à
l'hôtel de Rosen, sous prétexte d'une visite à faire ensemble au
Père-Lachaise pour voir les travaux sur place. On avait choisi le
mercredi, jour de Mme Astier, par une complicité muette afin de ne pas
l'emmener en tiers; aussi, malgré sa réserve, le prudent jeune homme, en
franchissant le perron, jeta négligemment sur la vaste cour, les communs
somptueux, un regard circulaire, enveloppant comme une prise de
possession. Il se refroidit en traversant l'antichambre, où suisse et
valets de pied en grandissime deuil mat somnolaient sur les banquettes
et semblaient en veillée funèbre autour du chapeau du mort, un superbe
chapeau gris annonçant la belle saison et l'entêtement de la princesse
à la perpétuité du souvenir. Paul s'en trouva vexé comme de la rencontre
d'un rival: il ne se rendait pas compte de la difficulté pour Colette
captive d'elle-même, d'échapper à son immense deuil. Et, furieux, il se
demandait: «Est-ce qu'elle va me faire déjeuner avec lui?...» quand le
valet qui lui prenait sa canne et son chapeau des mains l'avertit que
madame la princesse attendait monsieur dans le petit salon. Tout de
suite introduit sous la rotonde vitrée, verdie de plantes rares, il se
rassura par la vue de deux couverts dressés sur une toute petite table,
dont Mme de Rosen surveillait elle-même l'installation.

«Une fantaisie, en voyant ce beau soleil... Nous serons comme à la
campagne...»

Elle avait ruminé cela toute la nuit, de ne pas manger avec ce beau
garçon devant le couvert de l'autre; et ne sachant comment s'y prendre
pour les gens, elle avait imaginé de céder la place, de commander tout à
coup, en caprice: «Dans la serre.»

En somme, le déjeuner d'affaires s'annonçait bien; le Romanée blanc au
frais dans la vasque du petit rocher, parmi des fougères et des
capillaires, du soleil sur les cristaux, sur la laque verte des feuilles
découpées, et les deux jeunes gens en face l'un de l'autre, leurs genoux
se touchant presque, lui très calme, ses yeux clairs brûlants et froids,
elle toute rose et blonde, ses cheveux repoussés en fin plumage ondé,
marquant la forme de sa petite tête sans le moindre artifice de coiffure
féminine. Et tandis qu'ils parlaient de choses indifférentes, mentant à
leur vraie pensée, Paul Astier triomphait de voir là-bas, dans la salle
à manger déserte, s'ouvrant au va-et-vient silencieux du service, le
couvert du mort, réduit pour la première fois à l'ennui de la solitude.




III

     _Mademoiselle Germaine de Freydet_

     _Clos-Jallanges_

     _Par Mousseaux_

     _(Loir-et-Cher)_

Voici très exactement, ma chère soeur, l'emploi de mon temps à Paris. Je
compte écrire cela chaque soir et t'envoyer le paquet deux fois par
semaine, tout le temps de mon séjour.

Donc, arrivé ce matin, lundi. Descendu, comme toujours, dans mon calme
petit hôtel de la rue Servandoni, où je n'entends du grand Paris que les
cloches de Saint-Sulpice et le bruit continuel d'une forge voisine, ce
fer frappé en mesure que j'aime comme un rappel du village. Tout de
suite couru chez l'éditeur: «Quand paraissons-nous?

--Votre livre? mais il a paru il y a huit jours.»

Paru et même disparu dans les profondeurs de cette terrible usine
Manivet, toujours fumante, haletante, en mal d'un bouquin nouveau.
Lundi, justement, c'était le lançage d'un grand roman de Horscher: _La
Faunesse_, tiré à je ne sais combien de cinquante mille exemplaires, en
piles, en ballots, dans toute la hauteur de la librairie; et tu te
figures la tête distraite des commis, l'air égaré, tombé de la lune, de
l'excellent Manivet quand j'ai parlé de mon pauvre volume de vers et de
mes chances au prix Boisseau. J'ai demandé quelques exemplaires destinés
aux membres de la commission, et me suis sauvé à travers des rues, de
vraies rues de _Faunesse_ montant jusqu'au plafond. En voiture,
regardé, feuilleté le volume, qui m'a plu avec la gravité de son titre:
_Dieu dans la Nature_; un peu minces, peut-être, à la réflexion, les
lettres du titre, pas assez noires, ne tirant pas l'oeil, mais, bah! ton
joli nom de Germaine, en dédicace, nous portera bonheur. Laissé deux
exemplaires rue de Beaune, chez les Astier, qui n'ont plus, comme tu
sais, leur appartement des Affaires étrangères; Mme Astier a cependant
gardé son jour. A mercredi donc pour savoir ce que le maître pense de
mon oeuvre; et je file à l'Institut, où j'arrive encore en pleine usine
à vapeur.

Vraiment, l'activité de ce Paris est prodigieuse, surtout pour ceux qui,
comme nous, vivent toute l'année au calme et au large des champs. Trouvé
Picheral,--tu sais, le monsieur si poli du secrétariat, qui t'avait si
bien placée, il y a trois ans, à la séance de mon prix,--Picheral et ses
commis, dans un brouhaha de noms, d'adresses, jetés d'un bureau à
l'autre parmi l'étalage des cartes bleues, jaunes, vertes, de tribunes,
pourtour, hémicycle, entrée A, entrée B, tout le lancement des
invitations à la grande séance annuelle qu'honorera cette fois une
Altesse en tournée, le grand-duc Léopold. «Désolé, monsieur le
vicomte... Picheral m'appelle toujours ainsi, tradition de
Chateaubriand sans doute... mais il faut attendre...--Faites, faites,
M. Picheral.»

Très amusant, le bonhomme, et très courtois; il me fait penser à
Bonicar, à nos leçons de maintien dans la galerie couverte, chez
grand'mère de Jallanges,--et irritable, comme notre ancien maître à
danser, quand on le contrecarre. J'aurais voulu que tu l'entendes parler
au comte de Brétigny, l'ancien ministre, un des grands seigneurs de
l'Académie, venu là, pendant que j'attendais, pour une réclamation de
jetons. Il faut te dire que le jeton de présence vaut six francs,
l'ancien écu de six livres; ils sont quarante académiciens, soit deux
cent quarante francs par séance, à répartir entre les assistants, dont
la part est plus forte, naturellement, quand ils sont moins nombreux.
La paye se fait tous les mois, en écus, dans des sacs de gros papier
portant chacun, épinglé dessus, son bordereau comme une note de
blanchisseuse. Brétigny n'avait pas son compte, il lui manquait deux
jetons, et c'était tout ce qu'il y a de plus drôle, ce richissime
richard, président de je ne sais combien de conseils d'administration,
venant en équipage réclamer ses douze francs. Il n'en a eu que six, que
Picheral, après un long débat, lui a jetés de haut comme à un
commissionnaire et qu'a empochés l'immortel avec une joie infinie. C'est
si bon, l'argent gagné à la sueur de son front! Car il ne faut pas
croire qu'on flâne à l'Académie; ces legs, ces fondations dont le nombre
augmente d'année en année, tant d'ouvrages à lire, de rapports à
grossoyer, et le dictionnaire, et les discours!... «Posez votre livre,
mais ne vous montrez pas, m'a dit Picheral, apprenant que je
concourais... Cette besogne forcée qu'on leur apporte rend nos
messieurs féroces aux postulants.»

Je me rappelle en effet l'accueil de Ripault-Babin et de Laniboire à
mon dernier prix. Toutefois, quand c'est une jolie femme, les choses se
passent autrement. Laniboire devient grivois; Ripault-Babin, toujours
bouillant quoique octogénaire, offre à la candidate un peu de pâte de
guimauve et chevrote: «Portez-la d'abord à vos lèvres... Je la
finirai.» J'ai cueilli le propos au secrétariat même, où les immortels
sont traités avec une aimable désinvolture. «Le prix Boisseau? Attendez
donc... vous avez deux ducs, trois Petdeloup, deux cabotins.» C'est
ainsi que, dans l'intimité des bureaux, se subdivise l'Académie
française. Les ducs, ce sont tous les gens de noblesse et l'épiscopat;
les Petdeloup comprennent les professeurs et savants divers; par
cabotins, on entend les avocats, hommes de théâtre, journalistes,
romanciers.

Ayant donc les adresses de mes Petdeloup, ducs et cabotins, j'ai
dédicacé un de mes exemplaires à l'aimable Picheral, un autre, pour la
forme, au pauvre M. Loisillon, le secrétaire perpétuel, qu'on dit à
toute extrémité, et je me suis empressé de distribuer le reste à tous
les bouts de Paris. Il faisait un temps superbe, le bois de Boulogne que
j'ai traversé en revenant de chez Ripault-Babin--portez-le d'abord à vos
lèvres--embaumait l'aubépine et la violette, je me croyais chez nous, à
ces premiers jours de printemps hâtif où l'air est si frais et le soleil
si chaud, et l'envie me venait de tout négliger pour rentrer à
Jallanges, près de toi. Dîné au boulevard, tout seul, mélancoliquement;
fini ma soirée aux Français, où l'on jouait _Le Dernier Frontin_ de
Desminières. Un de mes juges pour le prix Boisseau, ce Desminières;
aussi ne dirai-je qu'à toi combien ses vers m'ont ennuyé. La chaleur, le
gaz, j'avais le sang à la tête. Tous ces comédiens jouaient comme pour
le grand roi; et pendant qu'ils dévidaient les alexandrins pareils aux
bandelettes d'une momie qu'on démaillote, l'odeur des épines de
Jallanges me poursuivait encore, et je me récitais les jolis vers de Du
Bellay, presque un _pays_:

    Plus que le marbre dur me plaît l'ardoise fine,
    Plus mon Loire Gaulois que le Tibre latin,
    Plus mon petit Liré que le mont Palatin
    Et plus que l'air marin la douceur angevine.

Mardi. Courses dans Paris tout le matin, stations devant les libraires,
cherchant mon livre aux vitrines. _La Faunesse... La Faunesse..._ On
ne voyait que ça partout, bandé de l'annonce «vient de paraître,» puis,
de loin en loin, un pauvre _Dieu dans la Nature_, piteux, enfoui. Quand
on ne me regardait pas, je le mettais sur la pile, bien en vue, mais
personne ne s'arrêtait. Si, boulevard des Italiens, un nègre, très bien,
l'air intelligent... Il a feuilleté mon bouquin cinq minutes, puis est
parti sans l'acheter. J'avais envie de le lui offrir.

A déjeuner, dans un coin de taverne anglaise, lu les journaux. Pas un
mot sur moi, pas même une petite annonce. Ce Manivet est si négligent!
a-t-il seulement fait les envois, comme il me le jure? Et puis il en
paraît tant de livres. Paris en est submergé. C'est triste tout de
même, ces vers qui vous brûlaient les doigts quand on les écrivait dans
la joie, dans la fièvre, qui vous semblaient beaux, à remplir, illuminer
le monde, les voilà qui circulent, plus ignorés que lorsqu'ils vous
bourdonnaient obscurément dans le cerveau; un peu l'histoire de ces
toilettes de bal, revêtues dans l'enthousiasme de la famille, qu'on se
figure devoir tout éclipser, tout écraser, et qui, sous le lustre, se
perdent dans la quantité. Ah! ce Herscher est bien heureux. On le lit,
lui; on le comprend. J'ai rencontré des femmes ayant au bras, dans leur
mantelet, ce volume jaune tout frais paru... Misère de nous! on a beau
se mettre en dehors et au-dessus de la foule, c'est pour elle qu'on
écrit. Séparé de tous, dans son île, ayant perdu jusqu'à l'espoir d'une
voile à la chute de l'horizon, Robinson, même grand génie poétique,
eût-il jamais fait des vers? Longuement réflexionné là-dessus en battant
les Champs-Élysées, perdu comme mon livre dans ce grand flot
indifférent.

Je revenais dîner à mon hôtel, pas mal assombri, comme tu penses, quand
sur le quai d'Orsay, devant la ruine envahie de verdure de la Cour des
Comptes, je me heurte à un grand diable encombrant et distrait:
«Freydet!--Védrine!» Tu n'as pas oublié mon ami le sculpteur Védrine
qui, du temps qu'il travaillait à Mousseaux, était venu passer une
après-midi à Clos-Jallanges avec sa jeune et charmante femme. Il n'a pas
changé, seulement un peu blanc vers les tempes; il tenait par la main ce
bel enfant aux yeux de fièvre que tu admirais, s'en allait le front
haut, de lents gestes descriptifs, l'air planant et superbe d'une
promenade élyséenne que suivait à distance Mme Védrine poussant la
petite voiture où riait une fillette, née depuis leur voyage en
Touraine.

«Ça lui en fait trois, moi compris,» m'a dit Védrine montrant sa femme;
et c'est bien vrai que dans le regard dont elle couve son mari, il y a
la maternité paisible et tendre d'une madone flamande en extase devant
son fils et son Dieu. Causé longtemps debout contre le parapet du quai;
cela me faisait du bien d'être avec ces braves gens. En voilà un,
Védrine, qui se moque du succès, et du public, et des prix d'Académie.
Apparenté comme il est, cousin des Loisillon, du baron Huchenard, il
n'aurait qu'à vouloir, à teinter d'un peu d'eau son vin trop raide; il
obtiendrait des commandes, le prix biennal, serait de l'Institut demain.
Mais rien ne le tente, pas même la gloire. «La gloire, me disait-il,
j'en ai goûté deux ou trois fois, je sais ce que c'est... tiens, il
t'arrive en fumant de prendre ton cigare à rebours, eh bien! c'est ça la
gloire. Un bon cigare dans la bouche par le côté du feu et de la
cendre...

--Mais enfin, Védrine, si tu ne travailles ni pour la gloire ni pour
l'argent...

--Oh! ça...

--Oui, je sais ton beau mépris... Alors, pourquoi te donner tant de
mal?

--Pour moi, pour ma joie personnelle, le besoin de créer, de
m'exprimer.»

Évidemment, celui-là, dans l'île déserte, eût continué son labeur. C'est
le véritable artiste, inquiet, curieux d'une forme nouvelle, et, dans
ses intervalles de travail, cherchant avec d'autres matières, d'autres
éléments, à contenter son goût d'inédit. Il a fait de la poterie, des
émaux, ces belles mosaïques de la salle des gardes que l'on admire à
Mousseaux. Puis, la chose achevée, la difficulté vaincue, il passe à une
autre; son rêve, en ce moment, c'est d'essayer de la peinture, et, sitôt
son paladin terminé, une grande figure de bronze pour le tombeau de
Rosen, il compte, comme il dit, «se mettre à l'huile!» Et sa femme
approuve toujours, chevauche avec lui toutes ses chimères; la vraie
femme d'artiste, silencieuse, admirante, écartant du grand enfant ce qui
blesserait son rêve, heurterait son pied dans sa marche d'astrologue.
Une femme, ma chère Germaine, à faire désirer le mariage. Oui, j'en
connaîtrais une pareille, je l'amènerais à Clos-Jallanges et je suis sûr
que tu l'aimerais; mais ne t'effraie pas, les Mme Védrine sont rares, et
nous continuerons à vivre tous deux, comme maintenant, jusqu'à la fin.

On s'est quitté en prenant rendez-vous pour jeudi prochain, non pas
chez eux à Neuilly, mais à l'atelier du quai d'Orsay où ils passent la
journée tous ensemble. Cet atelier, paraît-il, est la chose la plus
extraordinaire du monde: un coin de l'ancienne Cour des Comptes où le
sculpteur a obtenu de travailler dans la verdure sauvage et les pierres
croulantes. En m'en allant, je me retournais pour les voir marcher le
long du quai, le père, la mère, les petits, tous serrés dans cette
lumière paisible du couchant qui les dorait comme un tableau de
Sainte-Famille. Ébauché quelques vers là-dessus, le soir, à l'hôtel;
mais les voisins me gênent, je n'ose pas donner de la voix. Il me faut
mon grand cabinet de Jallanges, mes trois croisées sur le fleuve et les
pentes de vignes.

       *       *       *       *       *

Et enfin nous voilà à mercredi, le grand jour, les grandes nouvelles,
que je veux te donner par le détail. J'attendais, je te l'avoue, ma
visite aux Astier avec un battement de coeur qui s'accentuait,
aujourd'hui, en montant ce vieil escalier majestueux et humide de la rue
de Beaune. Qu'allait-on me dire de mon livre? Mon maître Astier
aurait-il eu seulement le temps de l'ouvrir? C'était si grave, le
jugement de cet excellent homme qui a gardé pour moi son prestige de
professeur en chaire, et devant qui je me sentirai toujours écolier. Sa
décision impartiale et sûre serait certainement celle de l'Académie pour
le prix Boisseau. Aussi, quelle angoisse impatiente, tandis que
j'attendais dans le grand cabinet de travail que le maître abandonne à
sa femme pour sa réception de chaque semaine.

Ah! ce n'est plus ici l'appartement du ministère. La table de
l'historien est poussée dans une encoignure, masquée d'un grand paravent
en étoffe ancienne qui dissimule en même temps une partie de la
bibliothèque. En face, dans le panneau d'honneur, le portrait de Mme
Astier, encore jeune, ressemblant à son fils d'une façon extraordinaire,
aussi au vieux Réhu que j'ai, depuis tantôt, l'honneur de connaître. Ce
portrait est d'une distinction un peu triste, froide et cirée comme
cette grande pièce sans tapis, drapée de rideaux sombres sur une cour
plus sombre encore. Mais Mme Astier vient d'apparaître et son aimable
accueil transforme tout, autour de moi. Qu'y a-t-il dans l'air de Paris
pour garder la grâce d'un visage de femme au delà du temps, comme sous
le verre d'un pastel? Je l'ai trouvée rajeunie de trois ans, cette
blonde fine, aux yeux aigus. Elle m'a d'abord parlé de toi, de ta chère
santé, s'intéressant à notre ménage fraternel; puis, vivement: «Et votre
livre?... parlons de votre livre!... Quelle merveille! Je vous ai lu
toute la nuit...» Et mille louanges délicates, deux ou trois vers cités
juste, avec l'assurance que mon maître Astier était ravi; il l'avait
chargée de me le dire, dans le cas où il ne pourrait quitter ses
archives.

Rouge d'habitude, je devais être ponceau, comme à la fin d'un dîner de
chasse; mais ma joie est vite tombée, aux confidences que la pauvre
femme était entraînée à me faire sur la détresse de leur situation. Des
pertes d'argent, leur disgrâce, le maître travaillant nuit et jour à ses
livres historiques d'une fabrication si lente, si coûteuse, et que le
public n'achète pas. Puis l'aïeul, le vieux Réhu qu'il faut aider, car
il n'a guère que ses jetons, et à son âge, quatre-vingt-dix-huit ans,
que de précautions, de gâteries! Sans doute, Paul est un bon fils,
travailleur, en passe d'arriver; seulement ces entrées de carrière sont
terribles. Aussi Mme Astier lui cache-t-elle leur misère, comme à son
mari, pauvre cher grand homme dont j'entendais le pas lourd, paisible,
au-dessus de ma tête, pendant que sa femme me demandait, avec un
tremblement de lèvres, des mots qu'elle cherchait, qu'elle s'arrachait,
si je ne pourrais pas... Ah! divine, divine créature, j'aurais voulu
baiser les dentelles de sa robe... Et tu comprends maintenant, soeur
chérie, la dépêche que tu as reçue tantôt, et pour qui les dix mille
francs que je te demande par le retour du courrier. Je pense que tu as
envoyé tout de suite chez Gobineau. Si je ne l'ai pas averti
directement, c'est que nous «faisons de moitié» en tout, toi et moi, et
que nos élans de générosité, de pitié, doivent être en commun comme le
reste... Mais, mon amie, est-ce effrayant, ces façades parisiennes,
brillantes, glorieuses, et qui cachent de telles douleurs!

Cinq minutes après ces navrants aveux, le monde arrivé, les salons
pleins, Mme Astier parlait et répondait avec une parfaite aisance
d'esprit, la mine et la voix heureuses, à me donner la chair de poule.
Vu, là, Mme Loisillon, la femme du secrétaire perpétuel, qui ferait bien
mieux de garder son malade que de fatiguer la société des charmes de son
délicieux appartement, le plus confortable de l'Institut, trois pièces
de plus que du temps de Villemain. Si elle ne l'a pas répété dix fois,
d'une voix rogue de commissaire-priseur, et devant une amie logée à
l'étroit, dans l'emplacement d'une ancienne table d'hôte!

Avec Mme Ancelin, un nom que citent souvent les feuilles mondaines, rien
de pareil à craindre. Cette bonne grosse dame toute ronde, la figure
rouge et poupine, qui flûte ses mots ou plutôt ceux qu'elle recueille et
colporte, est bien la plus aimable personne. Encore une qui a passé la
nuit à me lire. Après cela, c'est peut-être une formule. Elle m'a ouvert
tout grand son salon, un des trois où fréquente et s'agite l'Académie.
Picheral dirait que Mme Ancelin, affolée de théâtre, reçoit plus
volontiers les cabotins, Mme Astier les Petdeloup, et que la duchesse
Padovani accapare les ducs, la gentry de l'Institut. Mais en somme, ces
trois rendez-vous de gloire et d'intrigue ouvrent les uns sur les
autres, car j'ai vu défiler, mercredi, rue de Beaune, un assortiment
varié d'immortels de toutes catégories: Danjou, l'auteur dramatique,
Rousse, Boissier, Dumas, de Brétigny, le baron Huchenard des
Inscriptions et Belles Lettres, le prince d'Athis des Sciences morales
et politiques. Il y a encore un quatrième salon en formation, celui de
Mme Eviza, une juive aux joues pleines, aux longs yeux étroits, et qui
flirte avec tout l'Institut, dont elle porte les couleurs, des broderies
vertes sur sa veste printanière et son petit chapeau aux ailes de
caducée. Oh! mais un flirt jusqu'à l'inconvenance... Je l'entendais
dire à Danjou, qu'elle invitait:

«Chez Mme Ancelin c'est: ici l'on dîne. Chez moi: ici l'on aime.

--Il me faut les deux... logé et nourri,» répondait froidement Danjou,
que je crois un parfait cynique, sous son masque dur, immobile, sa
toison noire et drue de pâtre du Latium. Belle diseuse, Mme Eviza, d'une
érudition imperturbable, citant au vieux baron Huchenard des phrases
entières de ses _Habitants des Cavernes_ discutant le poète Shelley avec
un tout jeunet critique de revue, correctement et sagement grave, le col
haut sous son menton pointu.

Dans ma jeunesse, on débutait par des vers, pour aller n'importe où, à
la prose, aux affaires, au barreau. Maintenant, c'est par la critique
et, généralement, par une étude sur Shelley. Mme Astier m'a présenté à
ce petit monsieur dont les décisions comptent dans le monde littéraire,
mais ma moustache et mon hâle de soldat laboureur lui ont probablement
déplu, nous n'avons échangé que peu de mots tandis que j'observais la
comédie des candidats, femmes ou parentes de candidats, venant se
montrer, tâter l'eau, car Ripault-Babin est bien vieux et Loisillon ne
peut durer: deux fauteuils en perspective autour desquels s'échangent
des regards furieux, des paroles empoisonnées.

Tu sais, Dalzon, ton romancier, il était là; bonne, franche et
spirituelle figure, bien celle de son talent. Mais tu aurais souffert de
le voir humble et frétillant, devant une non-valeur comme Brétigny qui
n'a jamais rien fait, qui tient à l'Académie la place réservée de
l'homme du monde, celle du «pauvre» en province, aux tablées du jour des
Rois; et non seulement auprès de Brétigny, mais de chaque académicien
qui entrait, attentif aux anecdotes du vieux Réhu, riant aux moindres
malices de Danjou, du rire lâche, écolier, que Védrine appelait à
Louis-le-Grand le «rire au professeur.» Tout cela pour monter, des
douze voix qu'il eut l'an dernier, à la majorité nécessaire.

Le vieux Jean Réhu est apparu un moment chez sa petite-fille,
prodigieusement vert et droit, sanglé dans sa longue redingote, avec une
toute petite figure ratatinée, comme tombée dans le feu, et de la barbe
courte et cotonneuse, une mousse sur de la vieille pierre. Des yeux
vifs, une mémoire admirable; mais il est sourd, ce qui l'attriste, le
condamne à des monologues d'intéressants et personnels souvenirs. Il
nous racontait aujourd'hui l'intérieur de l'impératrice Joséphine à la
Malmaison, sa payse, comme il l'appelle, créoles tous deux, de la
Martinique. Il nous la montrait dans ses mousselines et ses châles,
sentant le musc à renverser, entourée de fleurs des colonies que, même
en temps de guerre, les flottes ennemies laissaient galamment passer. Il
nous parlait aussi de l'atelier David pendant le Consulat, il nous
faisait le peintre, sa joue gonflée, sa bouche de travers, pleine de
bouillie, tutoyant, rudoyant ses élèves. Et toujours, à la fin de
chaque récit, l'Ancêtre témoin de tant de choses a un hochement de
tête, regarde au loin, et de sa voix forte dit: «J'ai vu ça, moi...»
mettant en quelque sorte une signature d'authenticité au bas du tableau.

Je dois dire qu'à part Dalzon qui buvait hypocritement ses paroles,
j'étais seul dans le salon à m'intéresser aux récits de ce patriarche,
plus curieux pour moi que les historiettes d'un certain Lavaux,
journaliste, bibliothécaire, je ne sais trop, en tout cas terriblement
bavard et renseigné. Dès qu'il est arrivé: «Ah! voilà Lavaux...
Lavaux...» et tout de suite un cercle autour de lui, on rit, on s'ébat;
le plus sourcilleux des immortels se délecte aux anecdotes de ce gros
homme, sorte de chanoine papelard et rasé, la face rubiconde, les yeux
en bille, entremêlant ses potins et ses discours de: «Je disais à de
Broglie... Dumas me racontait, l'autre soir... Je tiens ceci de la
duchesse...» s'appuyant des plus grands noms, des illustrations de tout
genre, choyé de toutes ces dames qu'il met au courant des intrigues
académiques, diplomatiques, littéraires et mondaines, intime de Danjou
qui le tutoie, familier du prince d'Athis avec qui il est entré,
traitant Dalzon de haut en bas, aussi le jeune critique de Shelley,
enfin doué d'une autorité, d'une puissance que je ne puis m'expliquer.

Dans le fatras d'anecdotes qu'il tirait de ses inépuisables bajoues,
pour la plupart des charades à mon ingénuité provinciale, une seulement
m'a frappé: l'aventure d'un jeune garde-noble, le comte Adriani, qui,
traversant Paris avec son oblégat pour porter à je ne sais qui la
barrette et la calotte cardinalices, aurait oublié ces deux insignes
chez une belle de nuit rencontrée dans la gare même au saut du vagon, et
dont le pauvre garçon, éperdu dans Paris, ne savait ni le nom, ni
l'adresse. Le voilà obligé d'écrire à la cour de Rome pour remplacer les
deux coiffures sacerdotales dont la demoiselle doit être bien
embarrassée. Le piquant, c'est que ce petit comte Adriani est le propre
neveu du nonce, et qu'à la dernière soirée de la duchesse--on dit, ici,
la duchesse tout court comme à Mousseaux--il racontait son histoire en
toute innocence et dans un délicieux jargon que Lavaux imite à ravir:
«Dans la gare, Monsignor il mé dit: Pepino, porte le berretto...
Z'avais déza le zuccheto... avec le berretto ça m'en faisait deux...»
Et les roulements d'yeux du jeune et ardent papalin en arrêt devant la
drôlesse: «Cristo! qu'elle est bella...»

Au milieu des rires, des petits cris: «Charmant... Ah! ce Lavaux... ce
Lavaux...» je demande à Mme Ancelin assise près de moi: «Qu'est-ce donc
que ce M. Lavaux? Qu'est-ce qu'il fait?» La bonne dame a paru
stupéfaite: «Lavaux?... Connaissez pas?... Mais c'est le zèbre de la
duchesse...» Elle est partie là-dessus, courant après Danjou, et me
voilà bien informé. Ce monde parisien est extraordinaire, son
dictionnaire se renouvelle à chaque saison. Zèbre, un zèbre! Qu'est-ce
que cela peut vouloir dire? Mais je m'aperçois que ma visite se prolonge
hors de toute convenance et que mon maître Astier ne descend pas. Il
faut partir. Je me glisse entre les fauteuils pour aller saluer la
maîtresse de maison; au passage, aperçu Mlle Moser qui pleure dans le
gilet blanc de Brétigny. Depuis dix ans qu'il a posé sa candidature, le
pauvre Moser découragé n'ose plus lui-même, il envoie sa fille, personne
déjà mûre, pas jolie, et qui se donne un mal d'Antigone, monte des
étages, s'improvise commissionnaire et corvéable des académiciens et de
leurs femmes, corrige les épreuves, soigne les rhumathismes des uns et
des autres, use son triste célibat à cette poursuite du fauteuil où son
père n'atteindra jamais; en noir, modeste, mal coiffée, elle encombre la
sortie, non loin de Dalzon qui, très agité, se débat entre deux
académiciens à têtes de juges et proteste d'une voix étranglée:

«Pas vrai... une infamie!... Jamais écrit cela...»

Mystère!... Madame Astier, qui pourrait me renseigner, est elle-même en
conférence très intime avec Lavaux et le prince d'Athis.

Tu as dû l'apercevoir en voiture avec la duchesse, roulant sur les
routes de Mousseaux, ce d'Athis, Samy, comme on l'appelle, un long,
mince, chauve, cassé en deux, la figure fripée, d'un blanc de cire, une
barbe noire jusqu'au milieu de la poitrine, comme si tous les cheveux
qui lui manquent étaient tombés dans cette barbe; un homme qui ne parle
pas, et qui, lorsqu'il vous regarde, semble scandalisé que vous osiez
respirer dans le même air que lui. Ministre plénipotentiaire, réservé,
subtil, le genre britannique,--il est petit neveu de lord
Palmerston,--on le cote très haut à l'Institut et au quai d'Orsay.
C'est, paraît-il, le seul de nos chargés d'affaires que Bismarck n'ait
jamais osé regarder en face. On le dit sur le point d'occuper une de nos
grandes ambassades. Que deviendra la duchesse? Le suivre, quitter Paris?
c'est bien grave pour cette mondaine. Et puis, à l'étranger,
acceptera-t-on cette liaison équivoque et reconnue, consacrée ici comme
un mariage, grâce à la tenue, aux ménagements gardés et au triste état
du duc, hémiplégique, plus vieux de vingt ans que sa femme qui est aussi
sa nièce?

Sans doute, le prince s'entretenait de ces choses graves avec Lavaux et
Mme Astier, quand je me suis approché d'eux. Nouveau venu dans n'importe
quel monde, on s'aperçoit bientôt comme on en est peu, au courant de
rien, des mots, des idées, un importun. Je m'en allais, quand la bonne
Mme Astier me rappelle: «Montez donc le voir... il sera si heureux...»
Et je monte vers mon vieux maître, par un étroit escalier intérieur. Du
fond du corridor, j'entends sa forte voix: «C'est vous, Fage?

--Non, mon bon maître.

--Tiens, Freydet! Prenez garde, baissez la tête...»

Impossible, en effet, de se tenir debout dans cette soupente, et quelle
différence avec les archives du ministère où je le vis la dernière fois,
cette haute galerie tapissée de cartons.

«Un chenil, n'est-ce pas? m'a dit l'excellent homme en souriant, mais si
vous saviez quels trésors!...» Et son geste indiquait un grand classeur
renfermant au moins dix mille pièces autographiques des plus rares,
recueillies par lui en ces dernières années. «Il y en a, de l'histoire,
là-dedans, répétait-il en se montant, agitant sa loupe à grimoire; et de
la neuve et de la solide, quoi qu'ils en aient!»

Au fond, il me semblait assombri et nerveux. On a été si dur avec lui.
Cette destitution brutale; et puis, comme il continuait à publier des
livres d'histoire très documentés, n'a-t-on pas dit qu'il avait
décatalogué des pièces du fonds Bourbon. Et d'où est venue cette
calomnie? de l'Institut même, de ce baron Huchenard qui se fait appeler
le prince des autographiles français, et que la collection Astier
désespère. De là une guerre hypocrite et sauvage, un lancinement de
perfidies, d'attaques en dessous. «Jusqu'à mes Charles-Quint... mes
Charles-Quint qu'on me conteste maintenant... Pourquoi, je vous
demande? Pour un lapsus, une vétille: Maître Rabelais au lieu de frère
Rabelais... comme si la plume des Empereurs ne fourchait jamais...
Mauvaise foi! mauvaise foi!» Et voyant que je m'indignais avec lui, mon
bon maître me prit les mains: «Laissons ces vilenies... Mme Astier
vous a dit, n'est ce pas, pour votre livre? Il y en a encore un peu trop
pour mon goût... mais, n'importe! je suis content.» Ce dont il y a trop
dans mes vers, c'est ce qu'il appelle la mauvaise herbe, imagination,
fantaisie; au lycée, déjà, il nous faisait la guerre là-dessus,
arrachant, épluchant. Maintenant, écoute ceci, ma Germaine; mot pour mot
la fin de notre entretien.

Moi: «Pensez vous, mon maître, que j'aie quelque chance pour le prix
Boisseau?»

Le maître: «Après ce livre-là, mon cher enfant, ce n'est pas un prix,
c'est un fauteuil qu'il vous faut. Loisillon en a dans l'aile, Ripault
ne durera pas longtemps... Ne bougez pas, laissez moi faire... Pour
moi, dès ce moment, votre candidature est posée...»

Qu'ai-je dit ou répondu? Je n'en sais rien. Tel était mon trouble
heureux qu'il me semble rêver encore. Moi, moi, de l'Académie
française!... Oh! soigne-toi, soeur chérie, guéris tes maudites jambes,
que tu puisses venir à Paris pour le grand jour, voir ton frère l'épée
au côté, dans l'habit vert brodé de palmes, prendre place parmi tout ce
que la France compte d'illustre. Tiens! la tête me tourne, je t'ombrasse
vite et vais me coucher,

Ton frère bien aimant,

ABEL DE FREYDET.

Tu penses qu'au milieu de ces aventures, j'ai oublié les graines,
paillassons, arbustes, toutes mes emplettes; ce sera pour bientôt, je
resterai ici quelque temps. Astier-Réhu m'a bien recommandé de ne rien
dire, mais de fréquenter les milieux académiques. Me montrer, qu'on me
voie, c'est plus important que tout.




IV


«Méfie-toi, mon Freydet... Je connais ce coup-là, c'est le coup du
racolage... Au fond, ces gens se sentent finis, en train de moisir sous
leur coupole... L'Académie est un goût qui se perd, une ambition passée
de mode... Son succès n'est qu'une apparence... Aussi, depuis quelques
années, l'illustre compagnie n'attend plus le client chez elle, descend
sur le trottoir et fait la retape. Partout, dans le monde, les ateliers,
les librairies, les couloirs de théâtre, tous les milieux de littérature
ou d'art, vous trouvez l'académicien racoleur souriant aux jeunes
talents qui bourgeonnent: «L'Académie a l'oeil sur vous, jeune
homme!...» Si le renom est déjà venu, si l'auteur en est à son troisième
ou quatrième bouquin, comme toi, alors l'invite est plus directe:
«Pensez à nous, mon cher, c'est le moment...» Ou brutalement, dans une
bourrade affectueuse: «Ah ça! décidément, vous ne voulez pas être des
nôtres?...» Le coup se fait aussi, mais plus insinuant, plus en douceur,
avec l'homme du monde, traducteur de l'Arioste, fabricant de comédies de
sociétés: «Hé! hé!... dites donc... mais savez-vous que...?» Et si le
mondain se récrie sur son indignité, le peu de sa personne et de son
bagage, le racoleur lui sort la phrase consacrée: «l'Académie est un
salon...» Bon sang de Dieu! ce qu'elle a servi, cette phrase-là:
«l'Académie est un salon... elle ne reçoit pas l'oeuvre seulement, mais
l'homme...» En attendant, c'est le racoleur qui est reçu, choyé, de
tous les dîners, de toutes les fêtes... Il devient le parasite adulé
des espérances qu'il fait naître et qu'il a soin de cultiver...»

Ici, le bon Freydet s'indigna. Jamais son maître Astier ne se livrerait
à des besognes aussi basses. Et Védrine haussant les épaules:

«Lui, mais c'est le pire de tous, le racoleur convaincu,
désintéressé... Il croit à l'Académie; toute sa vie est là, et quand il
vous dit: «Si vous saviez que c'est bon!» avec le clapement de langue
qui savoure une pêche mûre, il parle comme il pense et son amorce est
d'autant plus forte et dangereuse. Par exemple, une fois l'hameçon
happé, bien ancré, l'Académie ne s'occupe plus de son patient, elle le
laisse s'agiter, barboter... Voyons, toi, pêcheur, quand tu as pris une
belle perche, un brochet de poids et que tu le files derrière ton
bateau, comment appelles-tu ça?

--Noyer le poisson?...

--Tout juste! Regarde Moser... A-t-il bien une tête de poisson noyé!...
dix ans qu'on le charrie à la remorque. Et de Salèle, et Guérineau...
combien d'autres qui ne se débattent même plus.

--Mais enfin, on y entre, à l'Académie, on y arrive...

--Jamais à la remorque... Et puis, quand on réussit, la belle affaire!
Qu'est-ce que ça rapporte?... de l'argent? pas tant que tes foins... La
notoriété? Oui, dans un coin d'église grand comme un fond de chapeau...
Encore si ça donnait du talent, si ceux qui en ont ne le perdaient pas
une fois là, glacés par l'air de la maison. L'Académie est un salon, tu
comprends; il y a un ton qu'il faut prendre, des choses qui ne se disent
pas ou s'atténuent. Finies, les belles inventions; finis, les coups
d'audace à se casser les reins. Les plus grouillants ne bougent plus, de
peur d'un accroc à l'habit vert; c'est comme les petits qu'on
endimanche: «Amusez-vous, mais ne vous salissez pas.» Ils s'amusent, je
t'en réponds... Il leur reste, je sais bien, l'adulation des popotes
académiques et des belles dames qui les tiennent. Mais c'est si
ennuyeux! J'en parle par expérience, m'y étant laissé quelquefois
traîner. Oui, comme dit le vieux Réhu, j'ai vu ça, moi!... Des pécores
prétentieuses m'ont débité des phrases de Revue mal digérées qui leur
sortaient du bec en banderoles comme aux personnages de rébus. J'ai
entendu Mme Ancelin, cette bonne grosse mère bête comme un accident,
glousser d'admiration aux mots de Danjou, des mots de théâtre, fabriqués
au couteau, aussi peu naturels que les frisons de sa perruque...»

Freydet n'en revenait pas: Danjou, le pâtre du Latium, une perruque!

«Oh! seulement une demie, un _breton_... J'ai subi chez Mme Astier des
lectures ethnographiques à tuer un hippopotame, et à la table de la
duchesse, pourtant hautaine et prude, j'ai vu ce vieux singe de
Laniboire, occupant la place d'honneur, grimacer des polissonneries qui,
à tout autre qu'un immortel, auraient valu la porte avec un de ces mots
à la Padovani, je ne te dis que ça... Le comique, c'est que la duchesse
qui l'a fait entrer à l'Académie, ce Laniboire, qui l'a vu humble et
piteux à ses pieds, priant, geignant pour être élu... «Nommez-le,
disait-elle à mon cousin Loisillon, nommez-le pour m'en débarrasser...»
Maintenant elle l'honore comme un Dieu, l'a toujours près d'elle à sa
table, remplaçant son mépris de jadis par la plus plate admiration;
ainsi le sauvage s'agenouille et tremble devant l'idole qu'il s'est
taillée lui-même. Si je les connais, les salons académiques, niaiserie,
cocasserie, vilaines petites intrigues!... Et tu irais te fourrer
là-dedans? Je me demande pourquoi. Tu as la vie la plus belle du monde.
Moi qui ne tiens à rien, je t'ai presque envié quand je t'ai vu à
Clos-Jallanges avec ta soeur: la maison idéale à mi-côte, de hauts
plafonds, des cheminées à entrer dedans tout entier, des chênes, des
blés, des vignes, la rivière, une existence de gentilhomme campagnard
comme on en trouve dans les romans de Tolstoï, pêche et chasse, de bons
livres, un voisinage pas trop bête, des closiers pas trop voleurs, et
pour l'empêcher de l'épaissir en ce perpétuel bien-être, le sourire de
ta malade, si affinée, si vivante dans son fauteuil de blessée, si
heureuse lorsque au retour d'une course en plein air tu lui lis quelque
beau sonnet, des vers de nature, bien jaillis, écrits au crayon sur le
bord de ta selle, ou le ventre dans l'herbe, comme nous voilà, moins cet
horrible fracas de camions et de trompettes...»

Védrine fut forcé de s'interrompre. De lourds fardiers, chargés de
famille, ébranlant le sol et les maisons, une éclatante sonnerie dans la
caserne de dragons voisine, le rauque beuglement d'une sirène de
remorqueur, un orgue, les cloches de Sainte-Clotilde, se rencontrèrent
dans un de ces confusionnants _tutti_ que forment par poussées les
bruits d'une grande ville; et le contraste était saisissant de ce
vacarme énorme et babylonien, que l'on sentait si proche, avec le champ
sauvage d'avoines et de fougères, ombragé de hautes verdures, où les
deux anciens Louis-le-Grand fumaient et causaient coeur à coeur.

C'était au coin du quai d'Orsay et de la rue de Bellechasse, sur cette
terrasse ruinée de l'ancienne Cour des Comptes, envahie d'odorantes
herbes folles, comme une carrière en plein bois quand vient le
printemps. De grands massifs défleuris de lilas, des bosquets touffus de
platanes et d'érables, poussés le long des balustres de pierre chargés
de lierres et de clématites, faisaient un abri vert et serré où
s'abattaient des pigeons, où tournaient des abeilles, où, sous un rayon
de lumière blonde, apparaissait le calme et beau profil de Mme Védrine
donnant le sein à sa toute petite, pendant que l'aîné chassait à coups
de pierre des chats nombreux et panachés, gris, noirs, jaunes, qui sont
comme les tigres de cette jungle en plein Paris.

«Et puisque nous parlons de tes vers... on se dit tout, n'est-ce pas,
mon camarade?... ton livre, eh bien! ton livre, que je n'ai fait
qu'entr'ouvrir, n'a pas la bonne odeur de muguet, de menthe sauvage que
les autres m'apportaient. Il sent le laurier académique, ton _Dieu dans
la Nature_, et je crains bien que, cette fois, ta jolie note à la
Brizeux, toute ta grâce forestière, n'aient été sacrifiées, jetées en
péage dans la gueule de Crocodilus.»

Ce surnom de Crocodilus que Védrine retrouvait au fond de sa mémoire
écolière les amusa une minute. Ils voyaient Astier-Réhu dans sa chaire,
le front fumant, la toque en arrière, une aune de ruban rouge sur le
noir de sa toge, accompagnant de son geste solennel à grandes manches
ses plaisanteries du répertoire: «Tirez, tirez, ils ont pissé
partout!...» ou ses déclamations rondouillardes en style de Vicq d'Azir
dont il devait plus tard occuper le fauteuil. Puis, comme Freydet, pris
d'un remords de railler ainsi son vieux maître, vantait son oeuvre
historique, tant d'archives remuées, tirées pour la première fois de la
poussière:

«Rien du tout,» fit Védrine d'un parfait dédain. Pour lui, les archives
les plus curieuses aux mains d'un imbécile n'avaient pas plus de
signification que le fameux document humain quand c'est un sot romancier
qui l'utilise. La pièce d'or changée en feuille morte!... Et s'animant:
«Voyons, est-ce que cela constitue un titre d'historien, ce délayage de
pièces inédites en de lourds in-octavo que personne ne lit, qui
figurent dans les bibliothèques au rayon des livres instructifs, des
livres pour l'usage externe... agiter avant de s'en servir!... Il n'y a
que la légèreté française pour prendre ces compilations au sérieux. Ce
que les Allemands et les Anglais nous blaguent!... _Ineptissimus vir
Astier-Réhu!..._ dit Mommsen dans une de ses notes.

--C'est même toi, gros sans-coeur, qui la fis lire au pauvre homme,
cette note, et en pleine classe.

--Ah! J'en ai eu du babouin et du bélitre, presque autant que le jour
où, fatigué de l'entendre nous répéter que la volonté était un cric,
qu'on parvenait à tout avec ce cric, je lui jetai de mon banc en faisant
sa voix: Et les ailes, monsieur Astier, et les ailes!»

Freydet se mit à rire, et, lâchant l'historien pour l'universitaire, il
essayait de défendre Astier-Réhu comme professeur. Mais Védrine se
montait encore:

«Oui, parlons-en, du professeur, un misérable dont l'existence s'est
passée à détruire, à arracher dans des milliers d'intelligences la
mauvaise herbe, c'est-à-dire l'original, le spontané, ces germes de vie
qu'un maître doit, avant tout, entretenir et protéger... Ah! le
saligaud, nous a-t-il assez raclés, épluchés, sarclés... Il y en avait
qui résistaient au fer et à la bêche, mais le vieux s'acharnait des
outils et des ongles, arrivait à nous faire tous propres et plats comme
un banc d'école. Aussi regarde-les, ceux qui ont passé dans ses mains, à
part quelques révoltés comme Herscher qui, dans sa haine du convenu,
tombe à l'excessif et à l'ignoble, comme moi qui dois à cette vieille
bête mon goût du contourné, de l'exaspéré, ma sculpture en sacs de noix,
comme ils disent... tous les autres, abrutis, rasés, vidés...

--Eh bien! et moi? dit Freydet dans un navrement comique.

--Oh! toi, la nature t'a sauvé jusqu'à présent, mais, gare! si tu
retombes sous la coupe de Crocodilus. Et dire qu'il y a des écoles
nationales pour nous fournir de ce genre de pédagogues, dire qu'il y a
des appointements pour ça, des décorations pour ça, et même l'Institut
pour ça!...»

Couché de son long dans l'herbe folle, la tête sur son coude, balançant
une fougère dont il s'abritait du soleil, Védrine proférait doucement
ces choses violentes sans qu'un muscle agitât sa large face de dieu
indien, bouffie et blanche, où de tout petits yeux rieurs réveillaient
l'indolence et la songerie du visage.

L'autre l'écoutait effaré dans ses habitudes de vénération: «Mais,
enfin, comment t'arranges-tu pour être l'ami du fils avec cette haine
pour le père?

--Pas plus de l'un que de l'autre... Il m'intéresse, ce Paul Astier,
avec son aplomb de gandin roué et sa tête de jolie coquine... Je
voudrais vivre assez vieux pour voir ce qu'il deviendra...

--Ah! monsieur de Freydet, dit alors Mme Védrine se mêlant de sa place à
la conversation, si vous saviez comme il exploite mon mari... Mais
toute la restauration de Mousseaux, la galerie neuve sur la rivière, le
pavillon de musique, la chapelle, c'est Védrine qui a tout fait; et le
tombeau de Rosen! On lui payera seulement la sculpture, quand l'idée,
l'arrangement, il n'y a pas ça qui ne soit de lui.

--Laisse... laisse...» fit l'artiste sans s'émouvoir. Pardieu!
Mousseaux, jamais ce gamin-là n'aurait été fichu d'en retrouver une
corniche sous la couche de bêtise que les _architèques_ y déposaient
depuis trente ans, mais le pays délicieux, la duchesse aimable et pas
gênante, l'ami Freydet qu'on avait découvert à Clos-Jallanges... «Et
puis, voilà, j'ai trop d'idées: elles me gênent, me dévorent... C'est
me rendre service de m'alléger de quelques-unes... Mon cerveau
ressemble à l'une de ces gares de bifurcation où des locomotives
chauffent sur tous les rails, dans toutes les directions... Il a
compris ça, ce jeune homme, les inventions lui manquent, il me chipe les
miennes, les met au point de la clientèle, certain que je ne réclamerai
jamais... Quant à être sa dupe!... Je le devine si bien lorsqu'il va me
happer quelque chose... un air blagueur, des yeux indifférents, puis
tout à coup une petite grimace nerveuse du coin de la bouche. C'est
fait... dans le sac!... A part lui, il se dit sûrement: «Mon Dieu, que
ce Védrine est niais!» Il ne se doute pas que je le guette, que je le
savoure... Maintenant, fit le sculpteur en se levant, que je te montre
mon paladin, puis nous visiterons la boîte... Elle est curieuse, tu
verras.»

Quittant la terrasse pour entrer dans le palais, ils franchirent un
perron circulaire de quelques marches, traversèrent une salle carrée,
l'ancien secrétariat du Conseil d'État, sans parquets ni plafonds, tous
les étages supérieurs effondrés, laissant voir le bleu du ciel entre les
énormes traverses de fer, tordues par la flamme, qui divisaient les
étages. Dans un coin, contre le mur où s'accrochaient de longs tuyaux de
fonte envahis d'herbes grimpantes, une maquette en plâtre du tombeau de
Rosen gisait en trois morceaux dans les orties et les gravats.

«Tu vois, dit Védrine, ou du moins non, tu ne peux pas voir...» et il
lui décrivait le monument. Pas commode à contenter, cette petite
princesse, en ses caprices tumulaires; il avait fallu des essais
divers, des conceptions de sépultures égyptiennes, assyriennes,
ninivites, avant d'arriver au projet de Védrine qui ferait crier les
architectes mais ne manquerait pas de grandeur. Un tombeau militaire,
une tente ouverte aux toiles relevées, laissant voir à l'intérieur,
devant un autel, le sarcophage large, bas, taillé en lit de camp, où
reposait le bon chevalier, croisé, mort pour son roi et sa foi; à côté
de lui, l'épée brisée, et, à ses pieds, un grand lévrier étendu.

A cause de la difficulté du travail, de la dureté de ce granit dalmate
auquel la princesse tenait expressément, Védrine avait dû prendre la
masse et le ciseau, travailler sous la bâche au Père-Lachaise comme un
manoeuvre; enfin, après beaucoup de temps et de peine, le morceau était
debout: «Et cette jeune fripouille de Paul Astier en tirera beaucoup
d'honneur...» ajouta le sculpteur en souriant sans la moindre amertume.
Puis il souleva un vieux tapis fermant sur la muraille un trou qui avait
été une porte, et fit passer Freydet dans l'énorme vestibule au plafond
de planches, garni de nattes, de tentures sur les ruines, qui lui
servait d'atelier. L'aspect et le fouillis d'un hangar ou plutôt d'une
cour qu'on aurait couverte, car un figuier superbe montait dans une
encoignure ensoleillée, tordait ses branches aux feuilles décoratives,
et tout près, la carcasse d'un calorifère éclaté simulait un vieux puits
enguirlandé de lierre et de chèvrefeuille. C'est là qu'il travaillait
depuis deux ans, été comme hiver, dans les brumes du fleuve tout proche,
les bises glacées et meurtrières, «sans même éternuer une fois,»
affirmait-il, paisible et robuste comme un de ces grands artistes de la
Renaissance dont il montrait le masque large et l'imaginative fécondité.
Maintenant, par exemple, il en avait de la sculpture et de
l'architecture, comme s'il venait d'écrire une tragédie! Sitôt sa figure
livrée, payée, ce qu'il allait partir, remonter le Nil en dabbich avec
sa smala, et peindre, peindre du matin au soir... Tout en parlant, il
écartait un escabeau, une sellette, amenait son ami devant un énorme
bloc ébauché: «Le voilà, mon paladin... dis franchement, comment la
trouves-tu?»

Freydet était un peu effaré et gêné par les dimensions colossales du
guerrier couché, plus grand que nature pour le proportionner à la
hauteur de la tente et exagérant dans ce buste du plâtre la musculature
violente qui donne aux oeuvres de Védrine, en horreur du léché, l'aspect
incomplet, limoneux, préhistorique d'une belle oeuvre encore dans sa
gangue; pourtant, à mesure qu'il regardait et comprenait mieux,
l'immense statue dégageait pour lui cette force irradiante et attractive
qui est le beau dans l'art.

«Superbe!» dit-il, l'accent convaincu. Et l'autre clignant ses yeux d'un
bon rire:

«Pas à première vue, hein? Il faut s'y faire, à ma sculpture, et j'ai
bien peur que la princesse, quand elle va voir cet affreux bonhomme...»

Paul Astier devait la lui amener dans quelques jours, une fois tout
raboté, poli, prêt à partir pour la fonte; et cette visite
l'inquiétait, car il connaissait le goût des femmes du monde, il
entendait au salon, les jours à cent sous, ce jabotage en clichés qui
court le long des Halles et s'ébat à la sculpture. Ce qu'elles mentent,
ce qu'elles se forcent! il n'y a de sincère que leurs toilettes de
printemps étrennées pour ce Salon qui leur donne l'occasion de les
montrer.

«D'ailleurs, mon gros, continuait Védrine en entraînant son ami hors de
l'atelier, de toutes les grimaces parisiennes, de tous les mensonges de
société, il n'y en a pas de plus effronté, de plus comique que
l'engouement pour les choses d'art. Une momerie à crever de rire, tous
pratiquent et personne ne croit. C'est comme pour la musique... si tu
les voyais, le dimanche...»

Ils enfilaient un long couloir en arcades, envahi lui aussi de cette
végétation curieuse dont les germes apportés là des quatre coins du
ciel, gonflaient, verdissaient le sol battu, jaillissaient d'entre les
peintures des murailles crevées et noircies par la flamme; puis ils se
trouvèrent dans la cour d'honneur, autrefois sablée, formant
aujourd'hui un champ mêlé d'avoine, de plantin, mélilo et séneçon aux
mille hampes et thyrses minuscules, au milieu duquel des planches
limitaient un potager fleuri de tournesols, où mûrissaient des fraises,
des potirons, un jardinet de squatter à la lisière de quelque forêt
vierge, et, pour compléter l'illusion, une petite construction en
briques y attenait.

«Le jardin du relieur et sa boutique,» dit Védrine désignant au-dessus
de la porte entr'ouverte cette enseigne en lettres d'un pied:

     ALBIN FAGE

     _Reliure en tous genres._

Ce Fage, relieur de la Cour des Comptes et du Conseil d'État, ayant
obtenu de garder son logement échappé à l'incendie, était, avec la
concierge, le seul locataire du palais. «Entrons chez lui un moment, dit
Védrine... tu vas voir un bon type...» En approchant de la maison, il
appela: «Hé! père Fage!...» Mais le modeste atelier de reliure était
désert, l'établi devant la fenêtre, chargé de rognures, de grandes
cisailles à carton, de registres verts cornés de cuivre sous une presse.
La singularité de cet intérieur, c'est que le cousoir, la table en
tréteaux, la chaise vide devant elle, les étagères sur lesquelles
s'entassaient les livres et jusqu'au miroir à barbe pendu à
l'espagnolette, tout était de petite dimension, à hauteur et à portée
d'un enfant de douze ans; on aurait cru l'habitation d'un nain, d'un
relieur de Lilliput.

«C'est un bossu, chuchotait Védrine à Freydet, et un bossu à femmes, qui
se parfume et se pommade...» Une horrible odeur de salon de coiffure,
essences de roses et de Lubin, se mêlait au relent de colle-forte qui
prend à la gorge. Védrine appela encore une fois vers le fond où était
la chambre; puis ils sortirent, Freydet s'amusant de cette idée d'un
bossu Lovelace: «Il est peut-être en bonne fortune...

--Tu ris... Eh bien! mon cher, ce bossu se paye les plus jolies femmes
de Paris, s'il faut en croire les murs de sa chambre tapissés de
photographies signées, dédicacées: A mon Albin... à mon cher petit
Fage... Et pas de souillons: des filles de théâtre, la haute bicherie.
Il n'en amène jamais ici; mais de temps en temps, après une bordée de
deux, trois jours, il vient, tout frétillant, me raconter à l'atelier,
avec son hideux rictus, qu'il s'est offert un in-octavo superbe ou un
joli petit in-douze, car c'est ainsi qu'il appelle ses conquêtes, selon
le grand ou le moyen format.

--Et il est laid, tu dis?

--Un monstre.

--Sans fortune?

--Pauvre petit relieur, cartonneur, qui vit de son travail, de ses
légumes... avec ça, intelligent, d'une érudition, d'une mémoire...
Nous allons, sans doute, le trouver rôdant à quelque coin du palais...
C'est un grand rêvassier, ce père Fage, comme tous les hommes à
passion... Suis-moi, mais regarde à tes pieds... le chemin n'est pas
toujours commode.»

Ils montaient un vaste escalier dont les premières marches tenaient
encore, ainsi que la rampe toute rouillée, éclatée et tordue par
endroits; puis brusquement l'en suivait un précaire pont de bois appuyé
sur les traverses de l'escalier, entre de hautes murailles où se
devinaient des restes de grandes fresques craquelées, mangées, couleur
de suie, la croupe d'un cheval, un torse nu de femme, avec des titres à
peine lisibles sur des cartouches dédorés: _la Méditation... le Silence
... le Commerce rapproche les peuples_.

Au premier étage, un long corridor, à voûte cintrée comme aux arènes
d'Arles ou de Nîmes, se perdait entre des murs noircis, lézardés,
éclairé çà et là de larges crevasses, montrant des débris de plâtre, de
fonte, d'inextricables broussailles. A l'entrée de ce couloir la
muraille portait: _Corridor des huissiers_. Ils le retrouvèrent à peu
près semblable à l'étage au-dessus, seulement, ici, la toiture ayant
cédé, ce n'était plus qu'une longue terrasse de broussailles montant aux
arcades restées debout et retombant en lianes échevelées et battantes
jusqu'au niveau de la cour d'honneur. Et l'on apercevait de là-haut les
toits des maisons voisines, les murs blancs de la caserne rue de
Poitiers, les grands platanes de l'hôtel Padovani balançant à leur cime
des nids de corneilles, abandonnés et vides jusqu'à l'hiver, puis, en
bas, la cour déserte, pleine de soleil, le petit jardin du relieur et
son étroite maisonnette.

«Dis donc, mon vieux, y en a-t-il! y en a-t-il!... disait Védrine
montrant à son camarade la flore sauvage, d'une exubérance, d'une
variété si extraordinaires, dont le palais entier était envahi... si
Crocodilus voyait ça, quelle colère!» Tout à coup se reculant: «C'est
trop fort, par exemple...»

En bas, vers la maison du relieur, venait d'apparaître Astier-Réhu
reconnaissable à sa longue redingote vert serpent, à son haute-forme
élargi et plat; célèbre sur la rive gauche, ce chapeau jeté en arrière
sur des boucles grises, auréolant l'archange du baccalauréat, Crocodilus
en personne. Il s'entretenait assez vivement avec un tout petit homme,
tête nue et luisant de cosmétique, sanglé dans un veston clair où
saillait, comme une coquetterie, la difformité de son dos. On ne pouvait
entendre leurs paroles, mais Astier semblait très animé, agitant sa
canne, penchant sa taille vers la face du petit être très calme au
contraire, l'air réfléchi, ses deux grandes mains en arrière croisées
sous sa bosse.

«Il travaille donc pour l'Institut, cet avorton?» demanda Freydet qui se
rappelait maintenant ce nom de Fage prononcé par son maître. Védrine ne
répondit pas, attentif à la mimique des deux hommes dont la discussion
venait de s'interrompre brusquement, le bossu rentrant chez lui avec un
geste de dire: «Comme vous voudrez...» tandis qu'Astier-Réhu gagnait à
grands pas furieux la sortie du palais vers la rue de Lille, puis,
hésitant, revenait vers la boutique dont la porte se refermait sur lui.

«C'est drôle, murmurait le sculpteur... Pourquoi Fage ne m'a-t-il
jamais dit?... Quel abîme, ce petit homme!... Après tout, peut-être
font-ils leurs farces ensemble... la chasse à l'in-12 et à l'in-8o.

--Oh! Védrine.»

       *       *       *       *       *

Freydet, sa visite faite, remontait lentement le quai d'Orsay, songeant
à son livre, à ses ambitions académiques, fortement secouées par les
rudes vérités qu'il venait d'entendre. Comme on change peu, tout de
même! Comme on est de bonne heure ce qu'on sera!... A vingt-cinq ans de
distance, sous les rides, les poils gris, tous les postiches dont
l'existence affuble les hommes, les deux copains de Louis-le-Grand se
retrouvaient identiques à ce qu'ils étaient sur leur banc de classe:
l'un violent, exalté, toujours en révolte; l'autre docile, hiérarchique,
avec un fond d'indolence qui s'était développé au calme des champs.
Après tout, Védrine avait peut-être raison: même avec l'assurance de
réussir, cela valait-il de tant s'agiter? Surtout il s'effrayait pour sa
soeur, la pauvre infirme, toute seule à Clos-Jallanges pendant qu'il
ferait ses démarches et visites de candidat. Rien que pour quelques
jours d'absence elle s'alarmait, s'attristait, lui avait écrit le matin
une lettre navrante.

A ce moment, il passait devant la caserne des dragons et fut distrait
par l'aspect des faméliques attendant, de l'autre côté de la chaussée,
qu'on leur distribue des restes de soupe. Venus longtemps d'avance, de
peur de perdre leur tour, assis sur les bancs ou debout alignés contre
le parapet du quai, terreux, sordides, avec des cheveux, des barbes
d'hommes-chiens, des loques de naufragés, ils restaient là sans bouger,
sans se parler, en troupeau, guettant jusqu'au fond de la grande cour
militaire l'arrivée des gamelles et le signe de l'adjudant qui leur en
permettrait l'approche. Et c'était terrible, dans la splendeur du jour,
cette rangée silencieuse d'yeux de fauves, de mufles affamés tendus avec
la même expression animale vers ce portail large ouvert.

«Que faites-vous donc là, mon cher enfant?» Astier-Réhu, radieux, avait
passé son bras sous celui de son élève. Il suivit le geste du poète lui
montrant, sur le trottoir en face, ce navrant tableau parisien. «En
effet..., en effet...» Mais ses gros yeux de pédagogue ne savaient rien
voir que dans les livres, sans notion directe ni émue des choses de la
vie. Même, à sa façon d'enlever Freydet, de lui dire en l'entraînant:
«Accompagnez-moi donc jusqu'à l'Institut,» on sentait que le maître
désapprouvait ces musarderies de la rue, voulait qu'on fût plus sérieux
que cela. Et doucement appuyé au bras du disciple préféré, il lui
contait sa joie, son ravissement, la miraculeuse trouvaille qu'il venait
de faire: une lettre de la grande Catherine à Diderot sur l'Académie, et
cela, juste à l'approche de son compliment au grand-duc. Il comptait la
lire en séance, cette merveille des merveilles, peut-être même offrir à
Son Altesse, au nom de la Compagnie, l'autographe de son aïeule. Le
baron Huchenard en crèverait de male envie.

«A propos, vous savez, mes Charles-Quint?... Calomnie, pure calomnie...
J'ai là de quoi le confondre, ce Zoïle!» De sa grosse main courte, il
frappait sur le maroquin d'une lourde serviette et, dans l'expansion de
sa joie, voulant que Freydet fut heureux aussi, il le ramenait à leur
conversation de la veille, à sa candidature au premier fauteuil vacant.
Ce serait si charmant, le maître et l'élève, assis tous deux côte à côte
sous la coupole! «Et vous verrez que c'est bon, comme on est bien... on
ne peut se le figurer avant d'y être.» A l'entendre, il semblait qu'une
fois là, ce fût fini des tristesses, des misères de la vie. Elles
battaient le seuil sans entrer. On planait très haut, dans la paix, dans
la lumière, au-dessus de l'envie, de la critique, consacré. Tout! on
avait tout, on ne désirait plus rien... Ah! l'Académie, l'Académie, ses
détracteurs en parlaient sans la connaître, ou par rage jalouse de n'y
pouvoir entrer, les babouins!...

Sa forte voix sonnait, faisait retourner le monde tout le long du quai.
Quelques-uns le reconnaissaient, prononçaient le nom d'Astier-Réhu. Sur
le pas de leurs boutiques, les libraires, les marchands de curiosités et
d'estampes, habitués à le voir passer à des heures régulières,
saluaient d'un respectueux mouvement de retraite.

«Freydet, regardez ça!...» Le maître lui montrait la palais Mazarin
devant lequel ils arrivaient... «Le voilà, mon Institut, le voilà comme
il m'apparaissait dès mon plus jeune âge, en écusson sur la couverture
des Didot. Dès lors, je m'étais dit: «J'y entrerai...» et j'y suis
entré... A votre tour de vouloir, cher enfant... à bientôt...»

Il franchit d'un pas alerte le portail à gauche du corps principal,
s'élança dans une suite de grandes cours pavées, majestueuses, pleines
de silence, où son ombre s'allongeait.

Il avait disparu que Freydet regardait encore, repris, immobile, et sur
sa bonne figure hâlée et pleine, dans ses yeux globuleux et doux, il y
avait la même expression qu'aux mufles d'hommes-chiens, là-bas, devant
la caserne, attendant la soupe. Désormais, en regardant l'Institut, sa
figure prendrait toujours cette expression-là.




V


Ce soir, dîner de gala, puis réception intime à l'hôtel Padovani. Le
grand-duc Léopold reçoit à la table de «sa parfaite amie,» comme il
appelle la duchesse, quelques membres triés des différentes sections de
l'Institut, et rend ainsi aux cinq Académies la politesse de leur
accueil, les coups d'encensoir de leur directeur. Comme toujours, chez
l'ancienne ambassadrice, le monde diplomatique est avantageusement
représenté, mais l'Institut prime tout, et la place même des convives
précise l'intention du dîner. Le grand-duc, assis en face de la
maîtresse de maison, a Madame Astier à sa droite, à sa gauche la
comtesse de Foder, femme du premier secrétaire de l'ambassade
finlandaise, faisant fonction d'ambassadeur. La droite de la duchesse
est occupée par Léonard Astier, la gauche par Monseigneur Adriani, nonce
du Pape; puis suivent et s'alternent le baron Huchenard pour les
Inscriptions et Belles-Lettres, Mourad-Bey ambassadeur de Turquie, le
chimiste Delpech de l'Académie des Sciences, le ministre de Belgique, le
musicien Landry de l'Académie des beaux-arts, Danjou, l'auteur
dramatique, un des cabotins de Picheral, enfin le prince d'Athis, qui,
par son double titre de ministre plénipotentiaire et de membre de
l'Académie des sciences morales et politiques, donne bien la note à deux
teintes du salon. En bout de table, le général aide de camp de Son
Altesse, le jeune garde-noble comte Adriani, neveu du Nonce, et Lavaux,
l'indispensable, l'homme de toutes les fêtes.

Le féminin manque d'agrément. Rousse et vive, toute menue, engoncée de
dentelles jusqu'au bout de son petit nez pointu, la comtesse de Foder a
l'air d'un écureuil enrhumé. La baronne Huchenard, moustachue, sans âge,
donne l'impression d'un vieux monsieur décolleté, très gras. Madame
Astier, en robe de velours demi-ouverte, un cadeau de la duchesse,
sacrifie à sa chère Antonia la joie qu'elle aurait à montrer ses bras,
ses épaules, ce qui lui reste; et grâce à cette attention, la duchesse
Padovani semble, à table, la seule femme. Grande, blanche, dans sa robe
de chez Chose, une toute petite tête aux beaux yeux dorés, orgueilleux
et mobiles, des yeux de bonté, de tendresse et de colère, sous de longs
sourcils noirs presque rejoints, le nez court, la bouche voluptueuse et
violente, et l'éclat d'un teint de jeunesse, d'un teint de femme de
trente ans, qu'elle doit à l'habitude de passer l'après-midi au lit
quand elle reçoit le soir ou va dans le monde. Ayant vécu longtemps
dehors, ambassadrice à Vienne, à Saint-Pétersbourg, à Constantinople,
autorisée à donner le ton de la mode française, elle a gardé quelque
chose de doctoral, d'informé, que les parisiennes lui reprochent, car
elle leur parle en sa penchant comme à des étrangères, leur explique
tout ce qu'elles savent aussi bien qu'elle-même. La duchesse continue à
représenter Paris chez les Kurdes, dans son salon de la rue de Poitiers,
et c'est le seul défaut de cette noble et rayonnante personne.

Malgré la presque absence de femmes, de ces claires toilettes découvrant
les bras et les épaules, qui alternent si bien dans la monotonie des
habits noirs, miroitantes de brillants et de fleurs, la table a pour
s'égayer la soutane violette du nonce à large ceinture de moire, la
chechia pourpre de Mourad-Bey, la tunique rouge du garde-noble au collet
d'or, à broderies bleues et galons d'or sur la poitrine où luit en plus
l'énorme croix de la légion d'honneur, que le jeune italien a reçue le
matin même, l'Élysée ayant cru devoir récompenser l'heureuse mission du
porteur de barrette. Puis, partout les taches vertes, bleues, rouges des
cordons, l'argent mat et les feux en étoiles des brochettes et des
plaques.

Dix heures. Le dîner touche à sa fin, sans une fleur froissée aux
bordures odorantes des surtouts et des couverts, sans une parole plus
haute, un geste plus animé. Pourtant la chère est exquise à l'hôtel
Padovani, une des rares tables de Paris où il y ait encore du vin. On
sent quelqu'un de gourmand, dans la maison, et non pas la duchesse,
vraie mondaine française, trouvant toujours le dîner bon quand elle a
une robe seyante à sa beauté, quand le service est paré, fleuri,
décoratif; mais l'attentif de Madame, le prince d'Athis, palais raffiné,
estomac fini, rongé par les cuisines de cercle et qui ne se nourrit pas
exclusivement de vaisselle plate ni de la vue des livrées de gala à
mollets blancs irréprochables. C'est pour lui que le soin des menus
compte parmi les préoccupations de la belle Antonia, pour lui les
nourritures montées et l'ardeur des grands vins de côte qui, ce soir,
franchement, n'ont guère allumé la table.

Même torpeur, même réserve gourmée au dessert qu'aux hors-d'oeuvre, à
peine une rougeur aux joues et aux nez des femmes. Un dîner de poupées
de cire, officiel, majestueux, de ce majestueux qui s'obtient surtout
avec de l'espace dans le décor, des hauteurs de plafonds, des siéges
très écartés supprimant l'intimité du coude à coude. Un froid noir,
profond, un froid de puits, passe entre les couverts malgré la tiède
nuit de juin dont le souffle venu des jardins par les persiennes
entrecloses gonfle doucement les stores de soie. On se parle de haut, de
loin, du bout des lèvres, le sourire immobile et figé; et, des choses
qui se disent, pas une qui ne soit un mensonge et ne retombe sur la
nappe, banale et convenue, parmi les facticités du dessert. Les phrases
restent masquées comme les visages, et c'est heureux, car si chacun se
découvrait à cette minute, laissait voir sa pensée du fond, quel
désarroi dans l'illustre société!

Le grand-duc, large face blafarde entre des favoris trop noirs taillés
en boulingrin, tête de souverain pour journaux illustrés, tandis qu'il
interroge avidement le baron Huchenard sur son récent ouvrage, songe en
lui-même: «Mon Dieu! que ce savant m'ennuie avec ses huttes en forme
d'arbre... Comme on serait bien mieux au ballet de _Roxelane_ où danse
cette petite Déa que j'adore!... L'auteur de _Roxelane_ est ici, me
dit-on, mais c'est un vieux monsieur très vilain, tris triste... Oh!
les jambes, le tutu de ma petite Déa.»

Le nonce, grand nez, lèvres minces, spirituelle figure romaine aux yeux
noirs dans un teint de bile, écoute aussi, penché de côté, l'historique
de l'habitation humaine et songe en regardait ses ongles luisants comme
des coquillages: «J'ai mangé ce matin à la nonciature un délicieux
_misto-frito_ qui m'est resté sur l'estomac... Gioachimo a trop serré
ma ceinture... Je voudrais bien être sorti de table.»

L'ambassadeur de Turquie, lippu, jaune, abruti, son fez jusqu'aux yeux,
la nuque en avant, verse à boire à la baronne Huchenard et se dit: «Ces
roumis sont abominables d'amener leurs femmes dans le monde à cet état
de décomposition... le pal, plutôt le pal, que de laisser croire que
cette grosse dame ait jamais couché avec moi!» Et sous le sourire
minaudier de la baronne remerciant Son Excellence, il y a: «Ce turc est
ignoble, il me dégoûte.»

Ce que dit tout haut Mme Astier n'a pas non plus de rapport avec sa
préoccupation intime: «Pourvu que Paul n'ait pas oublié d'aller chercher
bon papa... l'effet sera joli de l'aïeul appuyé à l'épaule de son
arrière-petit-fils... Si nous pouvions décrocher quelque commande à Son
Altesse...» Puis, regardant tendrement la duchesse: «Elle est en
beauté, ce soir... de bonnes nouvelles, sans doute, pour son
ambassade... Jouis de ton reste, ma fille; Samy sera marié dans un
mois...»

Mme Astier ne s'est pas trompée. Le grand-duc, en arrivant, annonçait à
sa parfaite amie la promesse de l'Élysée pour d'Athis, c'est l'affaire
de quelques jours. La duchesse est folle d'une joie contenue qui
l'illumine en dessous, la pare d'un éclat extraordinaire. Voilà ce
qu'elle a fait de l'homme aimé, où elle l'a conduit!... Et déjà elle
projette son installation personnelle à Pétersbourg, un hôtel sur la
Perspective, pas trop loin de l'ambassade, pendant que le prince, blême,
la joue fripée, le regard perdu--ce regard dont Bismarck n'a jamais
supporté le scrutement--comprimant sur sa lèvre méprisante le double
sourire, sibyllin et dogmatique, de la Carrière et de l'Académie, songe
en lui-même: «Il faut maintenant que Colette se décide... elle
viendrait là-bas, on se marierait sans bruit à la chapelle des pages...
tout serait fini et irréparable quand la duchesse l'apprendrait.»

Et d'un convive à l'autre, mille pensées incongrues, bouffonnes,
disparates, circulent ainsi sous la même enveloppe gommée. C'est la
satisfaction béate de Léonard Astier qui a reçu le matin même l'ordre de
Stanislas, deuxième classe, en retour de l'hommage fait à Son Altesse
d'un exemplaire de son discours portant, épinglé en première page,
l'autographe de la grande Catherine, très ingénieusement enchâssé dans
le compliment de bienvenue. Cette lettre, qui a eu les honneurs de la
séance, occupe les journaux depuis deux jours, retentit par toute
l'Europe, répercutant le nom d'Astier, de sa collection, de son oeuvre,
dans un de ces assourdissants et disproportionnés échos de montagne que
la multiplicité de la presse vaut à tous les événements contemporains.
Maintenant le baron Huchenard peut essayer de ronger, de mordre et
marmotter avec son ton doucereux: «J'appelle votre attention, mon cher
collègue...» On ne l'écoutera plus. Et comme il sent bien cela, le
prince des autographiles, quel regard enragé il tourne vers le cher
collègue entre deux phrases de son boniment scientifique, que de venin
dans tous les creux de sa longue figure en biseau, poreuse comme une
pierre ponce!

Le beau Danjou rage, lui aussi, mais pour un autre motif que le baron:
la duchesse n'a pas invité sa femme. Cette exclusion le blesse dans son
amour-propre de mari, ce second foie plus douloureux que l'autre; et
malgré son désir de briller pour le grand-duc, la provision de mots
qu'il avait apportés, presque inédits, lui reste dans la gorge. Un
autre encore qui sourit de travers, c'est le chimiste Delpech que
l'Altesse, au moment des présentations, a félicité de ses travaux sur
les caractères cunéiformes, le confondant avec son collègue de
l'Académie des Inscriptions. Il faut dire qu'en dehors de Danjou, dont
les comédies sont populaires à l'étranger, le grand-duc n'a jamais
entendu parler des célébrités académiques présentes à ce dîner. Lavaux,
le matin même, a fabriqué avec l'aide de camp une série de petits menus
portant le nom de chaque invité et la nomenclature de ses principaux
ouvrages. Que Son Altesse ne se soit pas plus embrouillée dans la série
des compliments, voilà qui prouve un fier à-propos et une mémoire
princière. Mais la soirée n'est pas finie, d'autres gloires académiques
vont apparaître, déjà de sourds roulements de voitures, des claquements
de portières jetées retentissent sous le porche, Monseigneur pourra se
rattraper.

En attendant, d'une voix molle, lente, cherchant ses mots dont la moitié
lui passe par le nez et s'y égare, Son Altesse discute un point
d'histoire avec Astier-Réhu à propos de la lettre de Catherine II.
Depuis longtemps les aiguières à mains ont fait le tour de la nappe,
personne ne boit ni ne mange plus; on ne respire plus même, de peur
d'interrompre la conférence, toute la table hypnotisée, soulevée, et par
un curieux phénomène de lévitation, littéralement pendue aux lèvres
impériales. Tout à coup l'auguste nasillement s'arrête, et Léonard
Astier, qui résistait pour la forme, pour rendre plus éclatant le
triomphe de son adversaire, jette ses bras comme des armes brisées,
disant d'un air convaincu: «Ah! Monseigneur, vous m'avez fait
quinaud...» Le charme est rompu, la table sur ses pieds, on se lève
dans un léger brouhaha d'admiration, des portes battent, la duchesse a
pris le bras du grand-duc, Mourad-Bey celui de la baronne; et tandis
qu'avec un frôlement de jupes, de chaises reculées, l'assistance
s'égrène à la file, passe dans les salons, Firmin, le maître d'hôtel,
grave, le menton haut, suppute à part lui: «Ce dîner, partout ailleurs,
m'aurait valu mille francs de gratte... mais avec elle, va-t'en
voir!... pas même trois cents francs...» Puis, tout haut, comme un
crachat sur la traîne de la fière duchesse: «Carne, va!...»

«Que Votre Altesse me permette... mon grand-père, M. Jean Réhu, doyen
des cinq Académies.»

Le timbre suraigu de Mme Astier sonne dans les grands salons allumés,
presque déserts, où sont arrivés déjà les intimes admis à la soirée;
elle crie très fort pour que bon-papa comprenne à qui il est présenté et
réponde en conséquence. Il a fière mine, le vieux Réhu, dressant sa
longue taille, portant droite encore sa petite tête créole devenue noire
avec l'âge et toute gercée. Appuyé au bras de Paul Astier élégant et
charmant, sa fille de l'autre côté, Astier-Réhu derrière eux, la famille
ainsi groupée présente une scène sentimentale à la Greuze qu'on se
figurerait volontiers sur une de ces hautes lisses claires qui tendent
les murs du salon et dont l'extraordinaire vieillard est presque
contemporain. Le grand-duc, très touché, cherche une parole heureuse;
mais l'auteur des _Lettres à Uranie_ ne figure pas sur ses menus. Il
s'en tire par quelques phrases vagues, auxquelles le vieux Réhu, croyant
qu'on l'interroge sur son âge comme d'habitude, répond:
«Quatre-vingt-dix-huit ans dans quinze jours, Altesse...» Puis il
ajoute, ce qui ne rime pas davantage aux félicitations encourageantes du
grand-duc: «Pas depuis 1803, monseigneur... la ville doit être bien
changée...» Et pendant que s'échange ce singulier dialogue, Paul
chuchote à sa mère: «Tu le reconduiras, si tu veux; moi, je ne m'en
charge plus... Il est d'une humeur de loup... En voiture, tout le
temps, il m'envoyait des coups de pied dans les jambes... pour détirer
ses nerfs, disait-il.» Lui-même, le jeune Paul a la voix cruellement
nerveuse et cassante, ce soir, quelque chose de serré, de contracturé
sur sa figure douce, que sa mère connaît bien, qu'elle a vu tout de
suite quand elle est entrée. Qu'y a-t-il encore? Elle le surveille,
essaie de lire dans ses yeux clairs qui se dérobent impénétrables,
seulement plus aigus, plus durs.

Et le froid du dîner, le froid solennel continue, circule parmi les
invités qui se groupent çà et là, les quelques femmes en cercle sur des
siéges bas, les hommes debout, arrêtés ou marchant, mimant des
conversations profondes avec la visible préoccupation d'attirer les
regards de Son Altesse. C'est pour elle que le musicien Landry rêve au
coin de la cheminée, levant son front génial et sa barbe d'apôtre, et
qu'à l'autre angle Delpech le savant médite, le menton dans la main,
anxieux, penché, des fronces au sourcil, comme s'il surveillait un
mélange détonant.

Le philosophe Laniboire, fameux par sa ressemblance avec Pascal, rôde
aussi, passe et repasse devant le canapé où monseigneur est en proie à
Jean Réhu; on a oublié de le présenter, et, piteux, son grand nez
s'allonge, quête à distance, semble dire: «Mais voyez donc si ce n'est
pas le nez de Pascal!» Et vers le même canapé Mme Eviza filtre entre ses
paupières à peine décloses un regard qui promet tout, quand monseigneur
voudra, où et comme il voudra, pourvu que monseigneur vienne chez elle,
qu'on le voie à son prochain lundi. Ah! le décor a beau changer, la
pièce sera toujours la même: vanité, bassesse, aptitude aux courbettes,
courtisanesque besoin de s'avilir, de s'aplatir! Il peut nous en venir,
des visites impériales: nous avons à l'ancien garde-meuble tout ce qu'il
faut pour les recevoir.

«Général!

--Votre Altesse?

--Je n'arriverai jamais pour la ballet...

--Mais, pourquoi restons-nous là, monseigneur?

--Je ne sais quoi... une surprise... on attend que le nonce soit
parti...»

Ils murmurent ces quelques mots du bout des lèvres, sans se regarder,
sans qu'un muscle anime leurs faces officielles, l'aide de camp assis
près de son maître dont il imite le nasillement, le geste rare et la
posture immobile au bord du divan, le bras arrondi sur la hanche, raide
comme à la parade ou sur le devant de la loge impériale au théâtre
Michel. Debout, devant eux, le vieux Réhu ne veut pas s'asseoir, ni
cesser de parler, de remuer ses poudreux souvenirs de centenaire. Il a
tant connu de gens, s'est habillé de tant de modes différentes! et plus
c'est loin, mieux il se rappelle. «J'ai vu ça, moi.» Il s'arrête une
minute à la fin de chaque anecdote, les yeux au lointain, vers le passé
fuyant, puis repart sur une autre histoire. Il était chez Talma, à
Brunoy, ou dans le boudoir de Joséphine, plein de boîtes à musique, de
colibris en brillants, gazouillant et battant des ailes. Le voici qui
déjeune avec Mme Tallien, rue de Babylone. Il la dépeint nue jusqu'aux
flancs, ses beaux flancs en galbe de lyre, un long pagne de cachemire
battant ses jambes à cothurnes, les épaules recouvertes par les cheveux
frisés et tombants. Il a vu cela, lui, toute cette chair d'espagnole,
grassouillette et pâle, nourrie de blancs-mangers; et ce souvenir fait
grésiller ses petits yeux sans cils au fond de leurs orbites.

Dehors sur la terrasse, dans la nuit tiède du jardin, on cause à
mi-voix, des rires étouffés traversent l'ombre où les cigares font un
cercle de points rouges. C'est Lavaux qui s'amuse à demander au jeune
garde-noble pour Danjou et Paul Astier l'histoire de la barrette et du
_zucchelo_: «Monsignor il me dit: Popino...

--Et la dame, comte, la dame de la gare?...

--Cristo, qu'elle était bella!» dit l'Italien d'une voix sourde; et,
tout de suite, pour corriger ce qu'il y a de trop goulu dans son aveu,
il ajoute doucereusement: «Sympathica, surtout, sympathica!...» Belles
et sympathiques, toutes les parisiennes lui semblent ainsi. Ah! s'il
n'était pas obligé de reprendre son service... Et mis en verve par les
vins de France, il raconte sa vie aux gardes-nobles, les bonis du
métier, l'espoir qu'ils ont tous en entrant là de faire un beau mariage,
de conquérir, un jour d'audience pontificale, quelque riche anglaise
catholique, ou la fanatique espagnole venue de l'Amérique du sud pour
apporter son offrande au Vatican. «L'ouniforme est zouli, comprenez; et
pouis les enfortounes del Saint-Père cela nous donne à nous autres ses
soldats oun prestigio roumanesque, cevaleresque, qualque sose qui plaît
aux dames zénéralementé.»

C'est vrai qu'avec sa jeune tête virile, ses broderies d'or doucement
brillantes sous la lune, son collant de peau blanche, il rappelle les
héros de l'Arioste ou du Tasse.

«Eh bien! mon cher Pepino, dit le gros Lavaux de son ton raillard et
mauvais chien, la belle affaire que vous cherchez, vous l'avez tout près
d'ici, sous la main...

--_Comé_!... sous la main!...»

Paul Astier tressaille et tend l'oreille. Dès qu'on parle d'un riche
mariage, il croit qu'on veut lui souffler le sien.

«La duchesse, parbleu!... Le vieux Padovani est à sa dernière
attaque...

--_Ma_... lé prince d'Athis?...

--Jamais il ne l'épousera...»

On peut croire Lavaux, qui est l'ami du prince, de la duchesse aussi du
reste, mais qui dans la très prochaine craqûre du ménage s'est mis du
côté qu'il suppose le plus solide: «Allez-y donc carrément, mon cher
comte... Il y a là de l'argent, beaucoup d'argent... des relations
... la femme pas trop décatie...

--Cristo! qu'elle est bella!...» soupire l'autre.

Danjou ricane: «Sympathique, surtout.»

Et le garde-noble, après un court étonnement, ravi de se rencontrer avec
un académicien de tant d'esprit: «Si, si... sympathica... precisamenté
... zé me le pensais...

--Et puis, reprend Lavaux, si vous aimez les eaux de teinture,
postiches, bandages, sous-ventrières, vous serez servi... On la dit
bardée, ceinturée de cuir et de fer en dessous... la meilleure cliente
de Charrière...»

Il parle tout haut, sans aucune gêne, en face de la salle à manger dont
la porte-fenêtre entr'ouverte éclaire sa large face rubiconde et cynique
d'affranchi, de parasite, et souffle encore une haleine chaude de
truffes, de salmis, tout le somptueux dîner qu'il vient de faire et
qu'il éructe en basses et ignobles calomnies. Tiens! les voilà, tes
truffes farcies; les voilà, tes gélinotes et tes «châteaux» à vingt
francs le verre. Ils se sont mis à deux, Danjou et lui, pour cette
partie de débinage très reçue dans la société. Et ils en savent, et ils
en racontent. Lavaux lance l'ordure, Danjou la repaume; et l'ingénu
garde-noble, ne sachant au juste ce qu'il faut croire, essayant de rire,
le coeur étreint à l'idée que la duchesse pourrait les surprendre,
éprouve un vrai soulagement en entendant son oncle qui l'appelle à
l'autre bout de la terrasse: «Oh!... Pépino...» La nonciature se couche
de bonne heure et lui fait expier en sagesse les mésaventures de la
barrette.

«Bonne nouit, messieurs.

--Bonne chance, jeune homme.»

Le nonce est parti. Vite, la surprise! Sur un signe de la duchesse,
l'auteur de _Roxelane_ se met au piano, traîne sa barbe sur les touches
en plaquant deux moelleux accords. Aussitôt, là-bas, tout au fond, les
hautes portières s'écartent, et dans l'enfilade des salons étincelants
s'avance au petit trot, sur la pointe de ses souliers dorés, une
délicieuse brunette en maillot de danse et jupes ballonnées, menée au
bout des doigts par un sombre personnage aux cheveux roulés, à la face
macabre coupée d'une longue moustache en bois noirci. Déa, Déa, la folie
du jour, le jouet à la mode, et avec elle son professeur Valère, chef de
la danse à l'Opéra. On a commencé ce soir par _Roxelane_, et, toute
chaude encore du triomphe de sa sarabande, la petite vient la danser une
seconde fois pour l'hôte impérial de la duchesse.

De surprise plus agréable, la parfaite amie n'aurait su vraiment en
imaginer. Avoir là, devant soi, pour soi, presque dans la figure, ce
joli tourbillon de tulle, ce souffle haletant, jeune et frais, entendre
tous les nerfs tendus du petit être craquer, vibrer comme les écoutes
d'une voile, quelles délices! et monseigneur n'est pas seul à les
savourer. Dès la première pirouette, les hommes se sont rapprochés,
formant un cercle brutal et serré d'habits noirs en dehors duquel les
rares femmes présentes en sont réduites à regarder de loin. Le grand-duc
est confondu, bousculé dans cette presse, car à mesure que se précipite
la sarabande, le cercle se rétrécit, jusqu'à gêner l'évolution de la
danse; et, penchés, soufflant très fort, académiciens et diplomates, la
nuque avancée, leurs cordons, leurs grand-croix ballant comme des
sonnailles, montrent des rictus de plaisir qui ouvrent jusqu'au fond des
lèvres humides, des bouches démeublées, laissent entendre de petits
rires semblables à des hennissements. Même le prince d'Athis humanise la
courbe méprisante de son profil devant ce miracle de jeunesse et de
grâce dansante qui, du bout de ses pointes, décroche tous ces masques
mondains; et le turc Mourad-Bey qui n'a pas dit un mot de la soirée,
affalé sur un fauteuil, maintenant gesticule au premier rang, gonfle ses
narines, désorbite ses yeux, pousse les cris gutturaux d'un obscène et
démesuré Caragouss. Dans ce frénétisme de vivats, de bravos, la fillette
volte, bondit, dissimule si harmonieusement le travail musculaire de
tout son corps que sa danse paraîtrait facile, la distraction d'une
libellule, sans les quelques points de sueur sur la chair gracile et
pleine du décolletage et le sourire en coin des lèvres, aiguisé,
volontaire, presque méchant, où se trahit l'effort, la fatigue du
ravissant petit animal.

Paul Astier, qui n'aime pas la danse, est resté à fumer sur la terrasse.
Les applaudissements lui arrivent lointains avec les grêles accords du
piano, accompagnement d'une songerie profonde où il voit clair peu à peu
en lui-même, comme il aperçoit, ses yeux se faisant à l'ombre, les
grands fûts des arbres du jardin, leurs feuillages frémissants, le
treillage fin et serré d'une façade dans le goût ancien appuyée au mur
du fond, en perspective... C'est dur, d'arriver; il en faut, du
souffle, pour atteindre ce qu'on vise, ce but que l'on croit toucher,
toujours reculé, toujours plus haut... Cette Colette! à chaque instant,
il semble qu'elle va lui tomber dans les bras; puis quand il revient,
c'est à recommencer, une conquête à refaire. On dirait qu'en, son
absence quelqu'un s'amuse à détruire son ouvrage. Qui?... Le mort,
pardi! ce sale mort... Il faudrait être là du matin au soir, près
d'elle; mais comment faire, avec la vie, les corvées, tant de courses
pour l'argent?

Un pas léger, un frôlement épais de velours, c'est sa mère qui le
cherche et s'inquiète: Pourquoi ne vient-il pas au salon avec tout le
monde? Elle s'accoude au balustre près de lui, veut savoir ce qui le
préoccupe.

«Rien, rien...» Puis pressé, questionné: Eh bien! il a... il a...
qu'il en a assez de cette vie de crevage de faim. Toujours des billets,
des protêts... Boucher un trou pour en rouvrir un autre... Il est à
bout, il n'en peut plus, là!...

Du salon viennent de grands cris, des rires fous, et la voix blanche de
Valère, le chef de la danse, faisant mimer à Déa la charge d'un ballet
vieux style: «Un battement... deux battements... l'Amour méditant un
larcin...»

«Qu'est-ce qu'il te faut? chuchote la mère toute tremblante. Jamais elle
ne l'a vu ainsi.

--Non, inutile, tu ne pourrais pas... c'est trop lourd.»

Elle insiste: «Combien?

--Vingt mille!...» et chez l'huissier demain, avant cinq heures...
sans quoi, la saisie, la vente, un tas de malpropretés dont, plutôt que
d'avoir la honte... Il mâchonne rageusement son cigare et ses mots:
«... mieux me faire sauter le caisson.»

Ah! il n'en faut pas plus: «Tais-toi, tais-toi... demain avant cinq
heures...» Et des mains passionnées, furieuses, se jettent à ses lèvres
pour en arracher, pour y renfoncer l'horrible parole de mort.




VI


De la nuit, elle ne dormit pas, avec l'affreux lancinement de ce chiffre
en travers du crâne: Vingt mille francs! Vingt mille francs! Où les
trouver? à qui écrire? Et si peu de temps devant elle. Des noms, des
figures passaient en éclair, traversaient un instant au plafond le
reflet bleuâtre de la veilleuse pour s'évanouir et faire place à
d'autres noms, d'autres figures qui disparaissaient aussi vite. Freydet?
Elle venait de s'en servir... Samy? sans le sou jusqu'à son mariage...
Puis, quoi! Est-ce qu'on emprunte vingt mille francs, est-ce qu'on les
prête? Il fallait ce poète de province... A Paris, dans la «Société»
l'argent ne joue qu'un rôle occulte. On est censé en avoir, vivre
au-dessus de ces misères comme dans les comédies distinguées. Manquer à
cette convention, ce serait s'éliminer soi-même de la bonne compagnie.

Et pendant que Mme Astier songeait dans la fièvre, le large dos de son
mari soulevé d'un souffle égal s'arrondissait à côté d'elle. Une des
tristesses de leur vie à deux, ce lit bourgeoisement partagé où ils
dormaient depuis trente ans côte à côte, sans rien de commun que leurs
draps; mais jamais l'indifférence de son morne compagnon de litière ne
l'avait ainsi révoltée, indignée. L'éveiller? à quoi bon? Lui parler de
l'enfant, de sa menace désespérée? Elle savait si bien qu'il ne la
croirait pas, qu'il ne retournerait pas même cet énorme dos en guérite
où il s'abritait. Un moment l'idée lui vint de tomber dessus, de le
cribler de coups de poings, de coups de griffes, de crier bien fort à ce
lourd sommeil égoïste: «Léonard, vos archives brûlent.» Et cette idée
d'archives lui traversant follement la tête, peu s'en fallut
qu'elle-même ne se précipitât du lit. Trouvés, les vingt mille francs!
Là-haut, dans le cartonnier... Comment n'y avait-elle pas songé plus
tôt?... Jusqu'au jour, jusqu'au dernier crépitement de la veilleuse,
elle combina son affaire, immobile, apaisée, un regard de voleuse dans
ses yeux restés ouverts.

Habillée de bonne heure, tout le matin elle rôda par l'appartement,
guettant son mari qui devait partir puis changeait d'avis, faisait du
classement jusqu'au déjeuner. Léonard allait, venait de son cabinet à la
soupente, les bras chargés de paperasses, dispos et fredonnant, bien
trop épais pour comprendre l'inquiétude nerveuse qui chargeait
l'atmosphère de l'étroit logis, agitait les meubles, électrisait les
battants et les boutons des portes. Calme dans son travail, il fut
bavard à table, raconta d'idiotes histoires qu'elle connaissait par
coeur, interminables autant que l'émiettement au bout du couteau à
dessert de son éternel fromage d'Auvergne; et toujours il en reprenait,
de ce fromage, et toujours il ajoutait une anecdote à l'anecdote. Et
comme il fut lent encore à partir pour la séance de l'Institut, précédée
aujourd'hui de la commission du dictionnaire, quel temps aux plus petits
détails, malgré son vouloir à elle de le pousser dehors!

Quand il eut tourné la rue de Beaune, sans même refermer la fenêtre elle
courut au guichet de Corentine:

«Vite, une voiture!»

Et seule, enfin seule, elle s'élança dans le petit escalier des
archives.

La tête courbée à cause du plafond bas, elle essayait les clefs d'un
trousseau à la serrure fermant les traverses du cartonnier et, devant la
difficulté, le temps qui pressait, sans hésiter voulut faire sauter un
des montants. Mais ses mains s'énervaient, elle cassait ses ongles. Il
fallait un levier, un objet quelconque; elle ouvrit le tiroir de la
table à jeu et les trois lettres, les trois Charles-Quint qu'elle
cherchait, s'offrirent à elle, griffonnés et jaunis. Il y a de ces
miracles!... Penchée dans le cintre de la vitre basse, elle s'assura
que c'était bien cela, «A François Rabelais, maître en toutes sciences
et bonnes lettres...» n'en lut pas davantage, se cogna durement la tête
en se relevant mais ne sentit rien qu'en bas dans le fiacre qui
l'emportait chez ce Bos de la rue de l'Abbaye.

Elle descendit à l'entrée de cette rue, très courte, paisible, abritée
dans l'ombre de Saint-Germain-des-Prés et les briques rouges des vieux
bâtiments de l'école de Chirurgie où stationnaient quelques coupés de
maître à la somptueuse livrée de Messieurs les professeurs. Peu de
passants; des pigeons picorant à même le trottoir qu'elle fit envoler en
arrivant devant le magasin, moitié librairie, moitié curiosités, qui
étalait juste en face de l'école son enseigne archaïque bien à sa place
dans ce recoin du vieux Paris: «Bos, archiviste-paléographe.»

Il y avait de tout, à cette devanture; anciens manuscrits, livres de
raison aux tranches piquées de moisissures, antiques missels dédorés,
fermoirs, gardes de livres, puis, collés sur les hautes vitres, des
assignats, de vieilles affiches, plans de Paris, complaintes, bons de
poste militaires tachés de sang, autographes de tous les temps, une
poésie de Mme Lafarge, deux lettres de Chateaubriand à Perluzé bottier;
et des noms de célébrités anciennes et modernes sous des invitations à
dîner, quelquefois des demandes d'argent, des aveux de détresse ou des
confidences d'amour, à donner la terreur et le dégoût d'écrire. Ces
autographes portaient tous leurs chiffres de vente; et Mme Astier
arrêtée un moment à la vitrine pouvait voir, près d'une lettre de Rachel
cotée trois cents francs, un billet de Léonard Astier-Réhu à son éditeur
Petit-Séquard: deux francs cinquante. Mais ce n'était pas cela qu'elle
cherchait derrière l'écran de soie verte qui masquait l'intérieur, le
profil de l'archiviste-paléographe, l'homme à qui elle aurait à faire.
Une appréhension lui venait à la dernière minute: pourvu qu'il fût là,
seulement!

L'idée que son Paul attendait la fit entrer enfin dans le noir, le
renfermé poussiéreux de la boutique, et, sitôt introduite vers un second
petit cabinet au fond, elle entreprit d'expliquer à M. Bos, un gros
rouge ébouriffé, tête d'orateur de réunions publiques, leur détresse
momentanée et comment son mari n'avait pu se décider à venir lui-même.
Il ne la laissa pas mentir toute son histoire: «Mais comment donc,
madame!» Tout de suite, un chèque sur le Crédit Lyonnais, et des égards,
des saluts de reconduite jusqu'au fiacre.

«Une femme bien distinguée,» pensait-il, enchanté de son acquisition; et
elle, en dépliant le chèque glissé dans son gant, relisant le
bienheureux chiffre, songeait: «Quel homme charmant!» Du reste, nul
remords, pas même ce petit sursaut de la mauvaise action accomplie; la
femme ne connaît pas ces choses-là. Toute à son désir de l'heure
présente, elle a des oeillères naturelles qui l'empêchent de voir autour
d'elle, lui épargnent les réflexions dont l'homme encombre ses actes
décisifs. De temps en temps, celle-ci pensait bien à la colère de son
mari constatant le vol; mais cela lui semblait confus, très lointain,
peut-être même était-elle heureuse d'ajouter cette épreuve à tous les
tremblements ressentis depuis la veille: «Encore ça que mon enfant me
coûte.»

C'est que sous ses dehors tranquilles, sous sa patine de mondaine
académique, il y avait chez elle ce qu'il y a chez toutes, du monde ou
pas du monde, la passion. Le mari ne la trouve pas toujours, cette
pédale qui met le clavier féminin en mouvement; l'amant lui-même la
manque quelquefois, jamais le fils. Dans le triste roman sans amour, que
sont tant d'existences de femmes, c'est lui le héros, le grand premier
rôle. A son Paul, surtout depuis qu'il avait l'âge d'homme, Mme Astier
devait les seules vraies émotions de sa vie, les délicieuses angoisses
de l'attente, les pâleurs, les froids, les brûlures au creux des mains,
les intuitions surnaturelles qui font dire infailliblement: «le voilà!»
avant que la voiture s'arrête, toutes choses ignorées d'elle, même aux
premières années du mariage, même au temps où le monde l'accusait de
légèreté, où Léonard Astier disait avec bonhomie: «C'est singulier...
Je ne fume jamais, et les voilettes de ma femme sentent le tabac...»

Oh! son affolement d'inquiétude, quand elle arriva rue Fortuny et qu'un
premier coup de sonnette resta sans réponse. Muet et clos sous son grand
toit à crête de zinc, le petit hôtel Louis XII, tant admiré pourtant,
lui apparut tout à coup sinistre, et non moins sinistre la maison de
rapport, fortement Louis XII aussi, dont les deux étages supérieurs
montraient des files d'écriteaux «A louer... A louer...» en travers
des hautes fenêtres à meneaux. Au second coup de timbre, frémissant et
retentissant, celui-là, Stenne, le rageur petit domestique, très en
tenue, sanglé dans sa livrée bleu de ciel, se montra enfin sur le seuil,
assez embarrassé, bégayant ses réponses: «Pour sûr, que M. Paul était
là, seulement... seulement...» La malheureuse mère, depuis la veille
hantée par l'idée d'une catastrophe, s'imagina son fils râlant
ensanglanté, et d'un élan franchit le couloir, les trois marches de
l'atelier-salon où elle entra en suffoquant.

Paul travaillait debout devant sa table haute dans l'embrasure d'un
magnifique vitrail dont un panneau ouvert éclairait le lavis en train,
la boîte d'aquarelle étalée, tandis que les fonds de la pièce reculaient
dans un odorant et voluptueux demi-jour. Il restait absorbé par son
travail comme s'il n'eût pas entendu l'arrêt de la voiture, ensuite les
deux coups de timbre et le rapide battement d'une robe dans le couloir.
Mais ce n'était pas cette pauvre robe noire fripée qu'il attendait, ce
n'était pas pour elle qu'il posait de profil sur son esquisse, ni pour
elle non plus qu'il avait préparé ces frêles bouquets de grandes fleurs,
iris et tulipes, et sur une petite table anglaise un drageoir et des
flacons ciselés.

En se retournant, son exclamation: «C'est toi!» aurait averti toute
autre que la mère. Elle n'y prît pas garde, éblouie de le voir là, en
face d'elle, correct et joli, bien vivant; et, sans parler encore, son
gant vivement déboutonné, elle lui tendit le chèque, triomphante. Il ne
demanda pas d'où venait cet argent, ce qu'il lui avait coûté, la prît
tendrement contre son coeur en ayant soin de ne pas chiffonner le
papier: «M'man, m'man...» et ce fut tout. Elle était payée, sentant
cependant une gêne en son enfant au lieu de la grande joie qu'elle
attendait.

«Où vas-tu en sortant d'ici? fit-il d'un ton rêveur, toujours son chèque
à la main.

--En sortant d'ici?...» Elle le regardait égarée et triste. Mais elle
arrivait seulement, elle comptait bien passer un bon moment avec lui;
enfin, puisque cela le gênait... «Où je vais?... chez la princesse...
Oh! ce n'est pas pressé... si ennuyeuse à toujours pleurer son
Herbert... On croit qu'elle n'y pense plus, et puis ça repique de plus
belle.»

Sur les lèvres de Paul hésita quelque chose qu'il ne dit pas.

«Eh bien! rends-moi un service, m'man... J'attends quelqu'un... va
toucher ceci pour moi et retirer mes traites de chez l'huissier... Tu
veux?»

Si elle voulait! En s'occupant de lui, ne serait-elle pas avec lui plus
longtemps? Pendant qu'il signait, la mère regardait autour d'elle
l'atelier tendu de tapis et de guipures, où, à part un X en vieux
noyer, quelques moulages historiques, des fragments d'entablement
accrochés ça et là, rien ne disait la profession de l'habitant; et
songeant à ses transes de tout à l'heure, la vue des bouquets à grandes
tiges, du lunch servi près du divan, lui suggéra que c'étaient de
singuliers apprêts de suicide. Elle sourit sans la moindre rancune...
«Ah! le joli monstre!...» et se contenta de lui dire en montrant du bout
de son ombrelle le drageoir rempli de fondants:

«Pour te faire sauter la... le... comment dis-tu ça?»

Lui aussi se mit à rire:

«Oh! tout est changé depuis hier... Mon affaire, tu sais, la grosse
affaire dont je t'ai parlé... Eh bien! cette fois, je crois que ça va y
être...

--Tiens! c'est comme la mienne...

--Ah! oui, Samy... le mariage...»

Leurs jolis yeux faux, d'un gris dur et semblable, un peu déteint chez
la mère, se croisaient, se fouillaient un moment. «Tu vas voir que nous
serons trop riches...» dit-il enfin, et la poussant doucement dehors:
«Sauve-toi... sauve-toi.»

       *       *       *       *       *

Le matin, un billet de la princesse avait averti Paul qu'elle viendrait
le prendre chez lui, pour aller là-bas. Là-bas, c'est-à-dire au
Père-Lachaise. Depuis quelque temps «Herbert repiquait», comme disait
Mme Astier. Deux fois par semaine, la veuve portait des fleurs au
cimetière, les flambeaux, les prie-Dieu pour la chapelle, activait et
surveillait les ouvriers; une vraie recrudescence de ferveur conjugale.
C'est qu'après un long et pénible débat entre sa vanité et son amour, la
tentation de rester princesse et le charme fascinant de ce délicieux
Paul Astier,--débat d'autant plus cruel qu'elle ne le confiait à
personne qu'au pauvre Herbert, tous les soirs, dans son journal,--tout à
coup la nomination de Samy avait emporté sa résolution; et il lui
paraissait convenable, avant de prendre un nouveau mari, d'enterrer le
premier définitivement, d'en finir avec ce mausolée et l'intimité
dangereuse du trop séduisant architecte.

Paul Astier s'amusait sans les comprendre des trépidations de cette
petite âme affolée, y voyait un symptôme excellent, la crise suprême des
grandes décisions, seulement trop longue, et il était pressé. Il fallait
brusquer le dénouement, profiter de cette visite de Colette longtemps
attendue, longtemps remise, comme si, malgré sa curiosité de connaître
l'installation du jeune homme, la princesse avait eu peur d'un
tête-à-tête, plus complet là que dans son propre hôtel ou dans son
coupé, sous la surveillance de la livrée toujours présente. Non qu'il
eût montré trop de hardiesse; frôleur, enveloppant, c'est tout ce qu'on
pouvait dire. Mais elle se redoutait elle-même, donnant en cela raison à
ce jeune impertinent qui, très adroit stratége en amour, l'avait à
première vue classée dans la catégorie des villes ouvertes. Il désignait
ainsi les mondaines très défendues et bastionnées en apparence, gardées
d'amont et d'aval, par le fleuve et par la montagne, haut perchées,
inattaquables, et qui en réalité s'enlèvent d'un coup de main. Cette
fois pourtant, son intention n'était pas de donner l'assaut; quelques
approches un peu vives, une heure ou deux de pressant flirtage, assez
pour marquer la femme à sa griffe sans l'humilier, le congé du mort
signifié positivement, puis le mariage et les trente millions. Voilà le
rêve heureux que Mme Astier avait interrompu et qu'il reprenait à la
même table, dans la même pose méditative, quand un nouveau coup de
timbre remplit tout l'hôtel. Des pourparlers, des retards. Paul ouvrit
sa porte impatienté: «Qu'est-ce que c'est?»

La voix d'un grand valet de pied, vêtu de noir, découpant sa silhouette
sur la rue éclaboussée de pluie, lui répondit de loin avec une
respectueuse insolence que madame la princesse attendait Monsieur dans
la voiture. Paul Astier eut le courage de crier en étranglant: «J'y
vais.» Mais, quelle rage! que d'ignobles injures bégayées contre ce
mort, dont le souvenir l'avait sûrement retenue! Presque aussitôt
l'espoir d'une revanche, probablement très bouffonne et à courte date,
remit ses traits en place pour rejoindre la princesse, aussi maître de
lui que d'habitude, ne gardant de sa colère qu'un peu plus de pâleur aux
joues.

Très chaud, le coupé dont on avait du relever les glaces à cause de
l'ondée subite. D'énormes bouquets de violettes, des couronnes lourdes
comme des tourtes chargeaient les coussins autour de Mme de Rosen,
emplissaient ses genoux.

«Ces fleurs vous gênent peut-être... désirez-vous que j'ouvre?»
demanda-t-elle avec cette câlinerie gentiment hypocrite de la femme qui
vient de vous jouer un mauvais tour mais voudrait qu'on reste amis quand
même. Paul eut un geste évasif très digne. Qu'on ouvrit, qu'on fermât,
cela lui était parfaitement égal. Toute dorée et rose sous ses longs
voiles de veuve, repris les jours de cimetière, la princesse se sentait
mal à l'aise, aurait préféré des reproches. Elle était si cruelle envers
ce jeune homme, bien plus cruelle encore qu'il ne pensait, hélas!... Et
la main doucement sur celle de Paul: «Vous m'en voulez?»

Lui? pas du tout. De quoi lui en aurait-il voulu?

«De n'être pas entrée... C'est vrai que j'avais promis... puis au
dernier moment... Je ne croyais pas vous faire tant de peine.

--Vous m'en avez fait beaucoup.»

Oh! ces hommes corrects, ces hommes de tenue, quand un mot de
sensibilité leur échappe quelle valeur il prend au coeur de la femme.
Cela la retourne presque autant que de voir pleurer un officier en
uniforme.

«Non, non, je vous en prie, n'ayez plus de chagrin à cause de moi...
dites que vous ne m'en voulez plus...»

Elle lui parlait de tout près, penchée vers lui, laissant crouler ses
fleurs, rassurée contre tout danger par les deux larges dos noirs, les
hauts chapeaux à cocardes noires qu'un grand parapluie abritait sur le
siége.

«Écoutez, je vous promets de venir une fois, au moins une fois,
avant...» Elle s'arrêta épouvantée. Dans la sincérité de son effusion,
n'allait-elle pas lui avouer leur séparation prochaine, son départ à
Pétersbourg. Et se reprenant bien vite, elle jura de venir le surprendre
une après-midi où elle n'irait pas là-bas ensuite.

«Mais vous y allez tous les jours là-bas,» dit-il les dents serrées,
avec une si comique intonation de rage froide qu'un sourire frissonna
sous le voile de la veuve qui abaissa la glace par contenance. L'averse
avait cessé; dans la rue faubourienne, misérable et joyeuse, où le coupé
s'engageait, un chaud soleil, presque d'été, annonçait la fin des
misères, faisait reluire les étalages sordides, les petites charrettes
au ras des ruisseaux, le coloriage des affiches, les guenilles flottant
aux fenêtres. La princesse regardait indifférente, car rien n'existe des
trivialités de la rue pour les gens habitués à ne la voir que des
coussins de leur voiture, suspendus à deux pieds de terre. Le doux
balancement, les glaces intactes font à ces privilégiés une vision à
part, désintéressée de tout ce qui n'est pas au niveau de leur regard.

Mme de Rosen pensait: Comme il m'aime, comme il est bien!... L'autre
avait certainement plus grand air, mais comme, avec celui-là, c'eût été
plus gentil! Ah! la vie la plus heureuse n'est qu'un service dépareillé,
il n'y a jamais de complet assortiment.

On approchait du cimetière. Des deux côtés de la chaussée les hangars
des marbriers montraient des blancheurs dures, des dalles, des statues,
des croix mêlées à l'or des immortelles, au jais noir ou blanc des
couronnes et des ex-votos.

«Et Védrine?... sa figure?... à quoi nous décidons-nous?» demanda-t-il
brusquement, du ton d'un homme qui ne veut que parler affaires.

--C'est que...» Et tout éplorée: «Ah! mon Dieu, je vais vous faire
encore de la peine...

--Moi... pourquoi donc?»

La veille ils étaient retournés voir une dernière fois le paladin avant
qu'on l'envoyât à la fonte. Déjà, à une première visite, la princesse
avait été fâcheusement impressionnée, moins encore par la sculpture de
Védrine à peine regardée que par cet étrange atelier où poussaient des
arbres, où des lézards et des cloportes couraient sur les murailles;
puis, tout autour, ces ruines, ces plafonds effondrés, sentant encore
l'incendie, la révolution. Mais de cette seconde entrevue la pauvre
petite femme était revenue littéralement malade. «L'horreur des
horreurs, ma chère!» ainsi exprimait-elle sa vraie impression, le soir
même, à Mme Astier, ce qu'elle n'avait osé dire à Paul, le sachant ami
du sculpteur, et aussi parce que ce nom de Védrine était des trois ou
quatre que la convention mondaine choisit à l'envers de son goût, de son
éducation et admire follement sans savoir pourquoi, par une prétention à
l'originalité artistique. Cette informe et grossière figure sur la tombe
de son Herbert!... oh! non, non... mais c'est le prétexte à donner
qu'elle ne trouvait pas.

«Voyons, monsieur Paul, entre nous... sans doute, c'est un morceau
superbe... Un beau Védrine certainement... mais convenez que c'est un
peu triste!

--Dame! pour un tombeau...

--Puis, si vous voulez que je vous dise...» Elle avouait, hésitante,
que cet homme tout nu sur son lit de camp ne lui paraissait vraiment pas
convenable, on pouvait croire à un portrait: «Et voyez-vous ce pauvre
Herbert, si réservé, si correct... De quoi aurait-on l'air?

--Le fait est qu'en y songeant...» fit Paul très sérieux; et jetant son
ami Védrine par-dessus bord aussi tranquillement qu'une portée de petits
chats: «Après tout, si cette figure vous déplaît, on en mettra une
autre, ou même pas du tout. Ce sera plus saisissant, la tente vide, le
lit dressé, et personne...»

La princesse ravie, surtout à l'idée qu'on ne verrait pas le vilain
couche-tout-nu: «Oh! quel bonheur... comme vous êtes gentil... Tenez,
maintenant je puis vous le dire, j'en ai pleuré toute la nuit.»

       *       *       *       *       *

Comme toujours, en arrêtant au grand portail, le valet de pied prit les
couronnes et suivit à distance, pendant que Colette et Paul montaient
sous le soleil lourd par un chemin amolli des averses de tout à
l'heure; elle s'appuyait à son bras, s'excusait de temps en temps: «Je
vous fatigue...» A quoi, lui, faisait non de la tête avec un sourire
triste. Peu de monde au cimetière. Un jardinier, un gardien saluaient
respectueusement au passage la princesse, une habituée; mais lorsqu'ils
eurent quitté l'avenue, franchi les terrasses supérieures, ce fut la
solitude et l'ombre avec des cris d'oiseaux sous les feuilles, mêlés à
ce grincement des scies, à ces coups métalliques d'instruments taillant
la pierre qu'on entend toujours au Père-Lachaise, comme dans une ville
jamais finie, en permanente construction.

Deux ou trois fois Mme de Rosen avait surpris le regard irrité de son
compagnon vers le grand laquais en longue lévite, cocarde au chapeau,
éternel et lugubre accompagnateur de leur amour, et dans son
empressement à lui plaire aujourd'hui: «Attendez,» dit-elle en
s'arrêtant. Elle se chargea elle-même des fleurs, des couronnes, puis
congédia le domestique, et ils furent tout à fait seuls dans l'allée
tournante. Cette attention gentille ne défronça pas les sourcils de
Paul, et comme il avait passé au bras qui lui restait libre trois ou
quatre disques de violettes russes, immortelles, lilas de perse, sa
colère contre le défunt montait encore. Il pensait rageusement: «Tu me
paieras ça.» Elle, au contraire, se sentait singulièrement heureuse,
épanouie dans cet égoïsme de santé et de vie qui nous prend aux endroits
de mort. Peut-être la chaleur du jour, ces fleurs embaumées, mêlant leur
arome à celui plus fort des ifs et des buis, de la terre mouillée
s'évaporant au soleil et aussi à une autre odeur, âcre, fade,
pénétrante, qu'elle connaissait bien, mais qui, ce jour-là, ne
l'écoeurait pas comme ordinairement, la grisait plutôt.

Tout à coup, elle frissonna. Sa main sur le bras du jeune homme, il
venait de la saisir dans la sienne, brusquement, et il la serrait,
l'étreignait comme un corps de femme, cette petite main qui n'avait pas
le courage de s'en aller. Il cherchait à en écarter les doigts menus
pour les croiser aux siens, y entrer, l'avoir toute; mais la main
résistait, se contractait sous le gant: «Non, non... jamais!» et
pendant ce temps, ils continuaient à marcher, l'un près de l'autre, sans
parler, sans se regarder, très émus, car tout est relatif dans la
volupté et c'est la résistance qui fait le désir. Enfin, elle se donna,
s'ouvrit, cette petite main serrée, et leurs doigts se crochèrent à
écarteler leurs gants; une minute délicieuse de plein aveu, de
possession complète. Mais, tout de suite, l'orgueil de la femme se
réveilla. Elle voulut parler, prouver qu'elle restait intacte, que cela
se passait loin d'elle, même qu'elle l'ignorait parfaitement, et ne
trouvant rien à dire, elle lisait tout haut l'épitaphe d'une tombe à
plat dans les ronces: «Augusta, 1847,» et lui, haletant, murmurait: «Une
histoire d'amour, sans doute.» Des merles sifflaient sur leurs têtes,
des mésanges, grinçant un peu comme ce bruit de bâtisse, qui ne cessait
pas au lointain.

Ils arrivaient dans la vingtième division, cette partie du cimetière qui
est comme le vieux Paris du Père-Lachaise, les allées plus étroites,
les arbres plus hauts, les tombes plus serrées, un enchevêtrement de
grilles, de colonnes, de temples grecs, de pyramides, d'anges, de
génies, de bustes, d'ailes ouvertes ou repliées. De ces tombes,
vulgaires, baroques, originales, simples, emphatiques, prétentieuses ou
timides, comme furent les existences qu'elles recouvraient, les unes
avaient la pierre de leur caveau fraîchement ravalée, chargée de fleurs,
d'ex-votos et de petits jardins d'une grâce minuscule et chinoise. A
d'autres, verdissaient ou se fendaient les dalles moussues, chargées de
ronces et d'herbes hautes; mais toutes montraient des noms connus, des
noms bien parisiens, notaires, magistrats, commerçants notables,
alignant là leur devanture comme aux quartiers de basoche ou de négoce,
et même de doubles noms alliant deux familles, association de richesse
ou de situation, signatures prospères disparues du Bottin, des en-dos de
banque et se retrouvant immuables sur les caveaux. Et Mme de Rosen les
signalait: «Tiens... les un tel...» de la même exclamation surprise et
presque joyeuse dont elle saluait une voiture au bois. «Mario!...
était-ce le chanteur?...» toujours pour feindre d'ignorer l'étreinte de
leurs deux mains.

Mais la porte d'un caveau grinça près d'eux, quelqu'un se montra, une
grosse dame en noir, ronde et fraîche, qui portait un petit arrosoir,
faisait son ménage mortuaire, soignait le jardinet, la chapelle,
tranquille comme à la campagne dans un cabanon marseillais. Par-dessus
l'entourage, elle les salua d'un bon sourire affectueux et résigné qui
semblait dire: «Allez, aimez-vous, la vie est courte, il n'y a que cela
de bon.» Gênées, leurs mains se décroisèrent; et subitement allégée du
mauvais charme, la princesse passa devant, un peu confuse, prit au plus
court à travers les tombes pour joindre plus vite le mausolée du prince.

Il occupait, tout en haut de la «vingtième,» un vaste terre-plein
gazonné et fleuri que fermait une grille en fer forgé, basse et lourde,
dans le sentiment de la grille du tombeau des Scaliger, à Florence.
L'aspect général, ainsi voulu, était trapu et fruste, bien la tente
primitive à gros plis rudes de toile passée au tanin dont la pierre
dalmate donnait les tons rougeâtres. Trois larges degrés de cette même
pierre, puis la baie s'ouvrait, flanquée de piédestaux et de hauts
trépieds funéraires en bronze noir, comme vernissé. Au-dessus de
l'entrée, les armes des Rosen dans un grand cartouche, de bronze encore,
qui suspendait ainsi, devant sa tente, l'écu du bon chevalier endormi.

La grille franchie, les couronnes posées un peu partout, aux deux
piédestaux, sur les bornes inclinées faisant comme d'énormes piquets de
tente au ras du soubassement, la princesse vint s'agenouiller tout au
fond dans l'ombre de l'autel, où luisaient les franges d'argent de deux
prie-Dieu, le vieil or d'une croix gothique et de chandeliers massifs.
Il faisait bon, là, pour prier dans la fraîcheur des dalles et ces
revêtements de marbre noir où le nom du prince Herbert étincelait avec
tous ses titres, en face de versets de l'Ecclésiaste et du Cantique des
cantiques. Mais rien ne venait à la princesse que des mots, un
marmottement, distrait d'idées profanes qui lui faisaient honte. Elle
se levait, s'agitait autour des jardinières, s'éloignait à point pour
juger de l'effet du lit en sarcophage. Déjà était posé le coussinet de
bronze noir chiffré d'argent; et elle trouvait cela simple et beau,
cette dure couche sans rien dessus. Pourtant, il fallait consulter M.
Paul dont on entendait les pas d'attente sur le gravier du jardinet, et
tout en approuvant sa discrétion, elle allait l'appeler quand le caveau
s'assombrit. La pluie se remit à tinter sur les trèfles vitrés de la
coupole. «Monsieur Paul... monsieur Paul!» Assis au bord d'un
piédestal, immobile, il supportait l'ondée et répondit d'abord par un
muet refus.

«Mais entrez donc!»

Il résistait, et très bas, très vite:

«Je ne veux pas... vous l'aimez trop...

--Si, si, venez...»

Elle l'attira par la main sur l'entrée du caveau, mais les
éclaboussements les faisaient reculer peu à peu jusqu'au sarcophage où
ils s'accotaient debout et rapprochés, regardant sous le ciel bas et
brouillé tout le vieux Paris de la mort, en pente devant eux,
précipitant ses minarets, ses statues grises et sa basse multitude de
pierres dressées en dolmens parmi les verdures luisantes. Nul bruit, ni
chants d'oiseaux, ni grincement d'outils, rien que l'eau s'écoulant de
toutes parts et, sous la toile d'un monument en construction, deux
monotones voix d'ouvriers se contant les misères du travail. Les fleurs
embaumaient dans cette réaction chaude que fait à l'intérieur la pluie
du dehors; et toujours, et toujours l'autre arome indémêlable. La
princesse avait relevé son voile, elle défaillait, la bouche sèche comme
tout à l'heure en montant l'allée. Et tous deux muets, immobiles,
faisaient si bien partie du tombeau qu'un petit oiseau couleur de
rouille vint en sautillant secouer ses plumes, piquer un ver entre les
dalles... «C'est un rossignol,» dit Paul tout bas dans le silence
oppressant et doux. Elle voulut demander: «Est-ce qu'ils chantent encore
en ce mois-ci?» Mais il l'avait prise, assise dans ses genoux au bord du
lit de granit et, lui renversant la tête, il appuyait sur sa bouche
entr'ouverte un lent, un profond baiser qu'elle lui rendit follement.
«Parce que l'amour est plus fort que la mort,» disait le verset de la
Sulamite écrit au-dessus d'eux dans le marbre du mur...

       *       *       *       *       *

Quand la princesse rentra rue de Courcelles où Mme Astier l'attendait,
elle pleura longtemps sur son épaule, passée des bras du fils dans ceux
de la mère, aussi peu sûrs l'un que l'autre, avec un débord de plaintes,
de paroles entrecoupées: «Ah! mon amie, que je suis malheureuse... si
vous saviez... si vous saviez...» Son désespoir était grand autant que
son embarras devant cette inextricable situation, formellement promise
au prince d'Athis et venant de s'engager avec ce charmeur, cet envoûteur
qu'elle maudissait de toute son âme. Mais le plus cruel, c'était de ne
pouvoir confier sa faiblesse à l'amie tendre, car elle pensait bien
qu'au premier mot d'aveu la mère se mettrait avec son fils contre Samy,
pour le coeur contre la raison, la contraindrait peut-être à ce mariage
de roture, à cette déchéance impossible.

«Ben quoi!... ben quoi! disait Mme Astier sans s'émouvoir à ces
explosions désolées... Vous venez du cimetière, j'imagine; vous vous
êtes encore monté la tête... Voyons, à la fin des fins, ma pauvre
Artémise...» et connaissant les côtés vaniteux de cette nature, elle
raillait ces démonstrations prolongées, ridicules aux yeux du monde, et
pour le moins enlaidissantes. Encore s'il s'agissait d'un nouveau
mariage d'amour! mais c'était plutôt l'alliance de deux grands noms qui
se préparait, de deux titres semblables... Herbert lui-même, s'il la
voyait de là-haut, ne pouvait qu'être satisfait.

«C'est vrai, qu'il comprenait tout, pauvre ami!...» soupira Colette de
Rosen, née Sauvadon, à qui l'ambassade tenait à coeur et, surtout, son
titre de princesse.

«Tenez, ma petite, voulez-vous un bon conseil... filez, sauvez-vous...
Samy partira dans huit jours... ne l'attendez pas, prenez Lavaux, il
connaît Pétersbourg, vous installera en attendant... Sans compter que
vous vous épargnerez ainsi quelque scène pénible avec la duchesse. Ces
Corses, vous savez, il faut s'attendre à tout.

--Oui, partir... peut-être...» Mme de Rosen y voyait surtout
l'avantage d'échapper à de nouvelles obsessions, d'éloigner la chose de
là-bas, son égarement d'une minute.

«Le tombeau?... ajouta Mme Astier devant son hésitation... C'est le
tombeau qui vous inquiète?... Mais Paul le finira bien sans vous...
Allons, ne pleurez plus, mignonne, l'arrosage vous va, mais vous
moisiriez, à la fin.» Et s'en allant, dans le jour qui tombait, attendre
l'omnibus du Roule, la bonne dame soupirait: «Ouf!... d'Athis ne saura
jamais ce que son mariage me coûte!» Alors le sentiment de sa fatigue,
le besoin qu'elle aurait eu d'un bon repos après tant de corvées, la fit
songer subitement que la plus fatigante de toutes l'attendait. La
rentrée, la scène. Elle n'avait pas encore eu le temps d'y arrêter son
esprit; à présent, elle y courait, chaque tour de roue de la lourde
voiture l'en rapprochait. D'avance, elle en frissonnait toute, non de
peur; mais les cris, la démence, la grosse voix brutale d'Astier-Réhu,
ce qu'il faudrait répondre, et la malle! la malle qu'on allait
revoir... Mon Dieu, quel ennui!... Si lasse de sa nuit, de sa
journée... Oh! pourquoi cela ne pouvait-il être pour demain?... Et la
tentation lui venait, au lieu d'avouer tout de suite: «C'est moi...» de
détourner les soupçons sur quelqu'un, Teyssèdre par exemple, jusqu'au
lendemain matin; au moins, elle aurait sa nuit tranquille.

«Ah! voilà madame... Il y en a, du nouveau!» dit Corentine accourant
ouvrir, bouleversée, sa petite vérole plus ressortie que d'habitude,
comme dans les grandes émotions. Mme Astier voulut gagner sa chambre,
mais la porte du cabinet s'était ouverte, un impérieux: «Adélaïde!» la
força d'entrer. Léonard l'accueillit avec une figure extraordinaire
qu'éclairait la lampe sous son globe. Il lui prit les deux mains,
l'attira bien dans la lumière, puis d'une voix tremblante: «Loisillon
est mort...» et il l'embrassa sur les deux joues.

Rien! Il ne savait rien encore, n'était pas monté aux archives; il
marchait depuis deux heures dans son cabinet, impatient de la voir, de
lui donner cette nouvelle si importante pour eux, toute leur vie changée
avec ces trois mots:

«Loisillon est mort!»




VII


_Mademoiselle Germaine de Freydet_

_Clos-Jallanges._

Tes lettres me désolent, ma chère soeur. Tu t'ennuies, tu souffres, tu
me voudrais là, mais comment faire? Rappelle-toi le conseil de mon
maître: «Montrez-vous... qu'on vous voie...» Et penses-tu que c'est à
Clos-Jallanges, dans mes houseaux et mon gilet de chasse, que je
pourrais préparer ma candidature? Car, il n'y a pas à dire, le moment
est proche, Loisillon baisse à vue d'oeil, et je mets à profit les
délais de cette lente agonie pour me créer, dans l'Académie, des
sympathies qui deviendront des voix. Léonard Astier m'a déjà présenté à
plusieurs de ces messieurs; je vais le prendre souvent après la séance,
et c'est délicieux, cette sortie de l'Institut, ces hommes presque tous
aussi chargés d'ans que de gloire, s'en allant bras dessus bras dessous,
par groupes de trois, quatre, vifs, rayonnants, parlant haut, tenant le
trottoir, les yeux encore humides des bonnes parties de rire qu'ils
viennent de faire là-dedans: «Ce Pailleron, quelle verve!... Et comme
Danjou lui a répondu!...» Moi je me carre au bras d'Astier-Réhu, dans le
choeur des Immortels, j'ai l'air d'en être; puis les groupes s'égrènent,
on se sépare à un coin de pont en se criant: «Jeudi! ne manquez pas...»
Et je reviens rue de Beaune accompagner mon maître qui m'encourage, me
conseille, et, sûr du succès, me dit avec son large rire: «On a vingt
ans de moins quand on sort de là!»

Réellement, je crois que la coupole les conserve. Où trouver un
vieillard aussi ingambe que Jean Réhu dont nous fêtions hier soir, chez
Voisin, le quatre-vingt-dix-huitième anniversaire? Une idée de Lavaux,
ce festival, et qui, si elle me coûte cinquante louis, m'a permis de
compter mes hommes. Nous étions vingt-cinq à table, tous académiciens,
hormis Picheral, Lavaux et moi: là-dessus dix-sept ou dix-huit voix
acquises, le reste encore flottant, mais sympathique. Dîner très bien
servi, très causant...

Ah! j'y pense, j'ai invité Lavaux à Clos-Jallanges pendant les vacances
de la Mazarine où il est bibliothécaire. On lui donnera la grande
chambre en retour devant la Faisanderie. Je ne le crois pas très bon, ce
Lavaux, mais il faut l'avoir, c'est le zèbre de la duchesse. T'ai-je dit
que nos mondaines appellent ainsi l'ami garçon, oisif, discret, rapide,
qu'on a toujours sous la main pour les courses, les démarches délicates
dont on ne peut charger un domestique? Sorte de courrier entre
puissances, le zèbre, quand il est jeune, fait quelquefois de doux
intérim; mais d'ordinaire l'animal se montre sobre, facile à nourrir, se
paye de menus suffrages, des places en bout de table et de l'honneur de
piaffer pour la dame et pour son salon. J'imagine que Lavaux a su tirer
autre chose de son emploi. Il est si adroit, si redouté malgré son air
bonasse; marmiton chef dans deux cuisines, comme il dit, l'académique et
la diplomatique, il me signale les fondrières, chausse-trapes dont le
chemin de l'Institut est miné et que mon maître Astier ignore encore.
Pauvre grand naïf qui a fait l'ascension droit devant lui, sans se
douter des dangers, les yeux vers la coupole, se fiant à sa force, à son
oeuvre, et qui se serait cent fois rompu le cou si sa femme, fine entre
les fines, ne l'avait guidé à son insu.

C'est Lavaux qui m'a détourné de publier, d'ici la prochaine vacance de
fauteuil, mes _Pensées d'un rustique_. «Non, non, m'a-t-il dit... vous
avez assez fait... si même vous pouviez donner à entendre que vous ne
produirez plus, que vous êtes fini, à bout, simple homme du monde...
l'Académie adore cela.» A joindre au précieux avertissement de Picheral:
«Ne leur portez pas vos livres.» Je vois que moins on a d'oeuvres, plus
on a de titres. Très influent, le Picheral; encore un que nous aurons
cet été, une chambre au second, peut-être l'ancien serre-tout, tu
verras. Voilà bien du tracas, ma pauvre Germaine, et dans ton état de
souffrance. Mais, que veux-tu? C'est déjà si fâcheux de ne pas avoir
maison à Paris pendant l'hiver, de ne pas recevoir comme Dalzon, Moser
et tous mes autres concurrents. Ah! soigne-toi, guéris-toi, mon Dieu...

Pour revenir à mon dîner, on y a naturellement beaucoup parlé de
l'Académie, de ses choix, de ses devoirs, du bien et du mal que le
public en pense. Selon nos Immortels, tous les détracteurs de
l'institution, tous, sont de pauvres hères qui n'ont pu y entrer; quant
aux oublis en apparence inexplicables, chacun eut sa raison d'être. Et
comme je citais timidement le nom de Balzac, notre grand compatriote, le
romancier Desminières, l'ancien organisateur des charades de Compiègne,
s'est emporté vivement. «Balzac! mais l'avez-vous connu? Savez-vous,
monsieur, de qui vous parlez?... le désordre, la bohème!... un homme,
monsieur, qui n'a jamais eu vingt francs dans sa poche... Je tiens ce
détail de son ami Frédéric Lemaître... Jamais vingt francs... et vous
auriez voulu que l'Académie...» Alors le vieux Jean Réhu, la main en
cornet sur l'oreille, a compris qu'on parlait de jetons et nous a conté
ce joli trait de son ami Suard venant à l'Académie le 21 janvier 93, le
jour de la mort du roi, et profitant de l'absence de ses collègues pour
rafler à lui tout seul les deux cent quarante francs de la séance.

Il narre bien, le vieux père «J'ai vu ça...» et sans sa surdité serait
un brillant causeur. A quelques vers dits par moi en toast à son
étonnante vieillesse, le bonhomme a répondu avec beaucoup de
bienveillance en m'appelant son «cher collègue.» Mon maître Astier le
reprend: «futur collègue.» Rires, bravos, et c'est ce titre de futur
collègue qu'ils m'ont tous donné en me quittant, avec des poignées de
mains vibrantes, significatives, des «à revoir... à bientôt...» qui
faisaient allusion à ma prochaine visite. Un béjaune, ces visites
académiques; mais puisque tous y passent. Astier-Réhu me racontait en
sortant du dîner Voisin que, lors de son élection, le vieux Dufaure
l'avait laissé venir dix fois sans le recevoir. Eh bien! le maître s'est
entêté et, à la onzième visite, la porte s'ouvrait toute grande. Il faut
vouloir. «Je fais en ce moment le métier le plus bas et le plus
ennuyeux, je sollicite pour l'Académie,...» dit Mérimée dans sa
correspondance, et quand des hommes de cette valeur nous ont donné
l'exemple de la platitude, aurions-nous bien le droit de nous montrer
plus fiers qu'eux!

En réalité, si Ripault-Babin ou Loisillon mouraient,--tous deux sont en
danger, mais c'est Ripault-Babin qui m'inspire encore le plus de
confiance,--mon seul concurrent sérieux serait Dalzon. Du talent, de la
fortune, très bien avec les ducs, une cave excellente; il n'a contre lui
qu'un péché de jeunesse récemment découvert, _Toute Nue_, plaquette en
six cents vers, publiés à Éropolis, sans nom d'auteur, et d'un raide! On
prétend qu'il a tout racheté, mis au pilon, mais qu'il circule encore
quelques exemplaires signés et dédicacés. Le pauvre Dalzon proteste, se
débat comme un diable, et l'Académie se réserve, jusqu'au bout de son
enquête; c'est pourquoi mon bon maître, sans préciser davantage, me
déclarait gravement, l'autre soir: «Je ne voterai plus pour M. Dalzon.»
L'Académie est un salon, voilà ce qu'il faut comprendre avant tout. On
n'y peut entrer qu'en tenue et les mains intactes. Toutefois, je suis
trop galant homme et j'estime trop mon adversaire pour me servir de ces
armes cachées; et Fage, le relieur de la Cour des Comptes, ce singulier
petit bossu que je rencontre quelquefois dans l'atelier de Védrine,
Fage, très au courant des curiosités de la bibliographie, a été rudement
remis à sa place quand il m'a proposé un des exemplaires signés de
_Toute Nue_. «Ce sera pour M. Moser,» a-t-il répondu sans s'émouvoir.

A propos de Védrine, ma situation devient embarrassante. Dans la ferveur
de nos premières rencontres, je l'avais engagé à nous amener sa femme,
ses enfants, à la campagne; mais comment concilier son séjour avec
celui des Astier, des Lavaux qui l'abominent? C'est un être si rude, si
original! Comprends-tu qu'il est noble, marquis de Védrine, et que même
à Louis-le-Grand il cachait déjà son titre et sa particule, que tant
d'autres envieraient en ce temps de démocratie où tout s'acquiert
excepté cela. Son motif? Il veut être aimé pour lui-même; tâche de
comprendre. En attendant, la princesse de Rosen refuse le paladin,
sculpté pour le tombeau du prince et dont on parlait sans cesse dans
cette maison d'artistes souvent à court. «Quand nous aurons vendu le
paladin, on m'achètera un cheval mécanique...» disait l'enfant, et la
pauvre mère comptait aussi sur le paladin pour remonter un peu ses
armoires vides, tandis que Védrine ne voyait dans cet argent du
chef-d'oeuvre que trois mois de flâne, en dabbieh, sur le Nil. Eh bien!
le paladin non vendu ou payé Dieu sait quand, après procès, expertise,
si tu crois que cela les a désarçonnés le moins du monde... En arrivant
à la Cour des Comptes, le lendemain de cette mauvaise nouvelle, j'ai
trouvé mon Védrine installé devant un chevalet, heureux, ravi, jetant
sur une grande toile l'étrange forêt vierge du monument incendié.
Derrière lui, la femme, l'enfant extasiés, et Mme Védrine me disant tout
bas, très grave, berçant sa petite fille: «Nous voilà bien heureux...
M. Védrine s'est mis à l'huile...» N'est-ce pas à donner envie de rire
et de pleurer?

Chère soeur, le décousu de cette lettre t'apprend l'agitation, la fièvre
de mon existence depuis que je prépare ma candidature. Je vais aux
«Jours» des uns, des autres, dîners, soirées. Ne me donne-t-on pas pour
zèbre à la bonne Mme Ancelin, parce que je fréquente assidument dans son
salon le vendredi, et le mardi soir aux Français, dans sa loge. Zèbre
bien rustique en tout cas, malgré les modifications que j'ai fait subir
à mon personnage dans le sens doctrinaire et mondain. Attends-toi à des
surprises pour mon retour. Lundi dernier, réception intime à l'hôtel
Padovani où j'ai eu l'honneur d'être présenté au grand-duc Léopold. Son
Altesse m'a complimenté sur mon dernier livre, sur tous mes livres,
qu'elle connaît comme moi-même. Ces étrangers sont extraordinaires! Mais
c'est avec les Astier que je me plais le mieux, dans cette patriarcale
famille, si unie, si simple. L'autre jour, après déjeuner, on apporte au
maître un habit neuf d'académicien, nous l'avons essayé ensemble; je dis
nous, car il a voulu voir sur moi l'effet des palmes. J'ai mis l'habit,
le chapeau, l'épée, une vraie épée, ma chère, qui se tire, montrant une
rigole au milieu pour l'écoulement du sang; et, ma foi, je
m'impressionnais moi-même. Enfin, c'est pour te montrer le degré de
cette intimité précieuse.

Puis, quand je rentre au calme de ma petite cellule, s'il est trop tard
pour t'écrire, je fais toujours un peu de pointage. Sur la liste
complète des académiciens, je marque ceux que je sais à moi, ceux qui
tiennent pour Dalzon. Je soustrais, j'additionne, c'est un
divertissement exquis. Tu verras, je te montrerai. Ainsi que je te
disais, Dalzon a les ducs; mais l'auteur de la _Maison d'Orléans_, admis
à Chantilly, doit m'y présenter avant peu. Si je plais,--j'apprends par
coeur dans ce but une certaine bataille de Rocroy, tu vois que ton frère
acquiert de l'astuce,--donc si je plais, l'auteur de _Toute Nue, à
Éropolis_, perd son plus sûr appui. Quant à mes opinions, je ne les
renie pas. Républicain, oui; mais on va trop loin. Et puis, candidat
avant tout. Sitôt après ce petit voyage, je compte bien retourner près
de ma Germaine que je supplie de ne pas s'énerver, de songer à la joie
du grand jour. Va, ma chère soeur, nous y entrerons dans le «jardin de
l'oie,» comme dit ce bohémien de Védrino, mais il faut du courage et de
la patience.

Ton frère qui t'aime,

ABEL DE FREYDET.

Je rouvre ma lettre: les journaux du matin m'apprennent la mort de
Loisillon. Ces coups du destin vous émeuvent, même quand ils sont
attendus et prévus. Quel deuil, quelle perte pour les lettres
françaises! Ma pauvre Germaine, voilà mon départ encore retardé. Règle
les closiers. A bientôt des nouvelles.




VIII


Il était écrit que ce Loisillon aurait toutes les chances, même de
mourir à temps. Huit jours plus tard, les salons fermés, Paris dispersé,
la Chambre, l'Institut en vacances, quelques délégués des sociétés
nombreuses dont il fut président ou secrétaire auraient suivi ses
funérailles derrière les coureurs de jetons de l'Académie, rien de plus.
Mais industrieux par delà la vie, il partait juste à l'heure, la veille
du grand prix, choisissant une semaine toute blanche, sans crime, ni
duel, ni procès célèbre, ni incident politique, où l'enterrement à
fracas du secrétaire perpétuel serait l'unique distraction de Paris.

Pour midi, la messe noire; et, bien avant l'heure, un monde énorme
affluait autour de Saint-Germain-des-Prés, la circulation interdite, les
seules voitures d'invités ayant droit d'arriver sur la place agrandie,
bordée d'un sévère cordon de sergents de ville espacés en tirailleurs.
Ce qu'était Loisillon, ce qu'il avait fait dans ses soixante-dix ans de
séjour parmi les hommes, la signification de cette majuscule brodée
d'argent sur la haute tenture sombre, bien peu la savaient dans cette
foule uniquement impressionnée par ce déploiement de police, tant
d'espace laissé au mort;--toujours les distances, et du large et du vide
pour exprimer le respect et la grandeur! Le bruit ayant couru qu'on
verrait des actrices, des gens célèbres, de loin la badauderie
parisienne mettait des noms sur des visages reconnus, se groupant et
causant devant l'église.

C'est là, sous le porche drapé de noir, qu'il fallait entendre l'oraison
funèbre de Loisillon, la vraie, non pas celle qui serait prononcée tout
à l'heure à Montparnasse, et le vrai feuilleton sur l'oeuvre et sur
l'homme, bien différent des articles préparés pour les journaux du
lendemain. L'oeuvre: un «Voyage au Vol d'Andorre» et deux rapports
édités par l'Imprimerie Nationale du temps où Loisillon était
surintendant des Beaux-Arts. L'homme: un type d'avoué retors, plat,
piteux, le dos courtisan, un geste perpétuel de s'excuser, de demander
grâce, grâce pour ses croix, pour ses palmes, son rang dans cette
Académie où sa rouerie d'homme d'affaires servait d'agent de fusion
entre tant d'éléments divers à aucun desquels on n'aurait pu
l'assimiler, grâce pour cette extraordinaire fortune, grâce pour cet
avancement à la nullité, à la bassesse frétillante. On se rappelait son
mot à un dîner de corps où il s'activait autour de la table, une
serviette au bras, tout glorieux: «Quel bon domestique j'aurais fait!»
Juste épitaphe pour sa tombe.

Et tandis qu'on philosophait sur le rien de cette existence, il
triomphait, ce rien, jusque dans la mort. Les équipages se succédaient
devant l'église, les longues lévites brunes, bleues de la valetaille
couraient, s'envolaient, se courbaient, balayaient le parvis au fracas
luxueux des portières et des marchepieds; les groupes de journalistes
s'écartaient respectueusement devant la duchesse Padovani, à la haute et
fière démarche. Mme Ancelin fleurie dans ses crêpes de deuil, Mme Eviza,
dont les yeux longs flambaient sous le voile, à faire retourner un agent
des moeurs, toute la congrégation des dames de l'Académie, ses
ferventes, ses dévotes, venues là, moins pour honorer la mémoire de feu
Loisillon que pour contempler leurs idoles, ces Immortels fabriqués,
pétris de leurs petites mains adroites, vrais ouvrages de femmes où
elles avaient mis leurs forces inemployées d'orgueil, d'ambition, de
ruse, de volonté. Des actrices s'y joignaient sous prétexte de je ne
sais quel orphelinat dramatique présidé par le défunt, témoignant en
réalité ce prodigieux besoin d'en être qui les brûle toutes. Éplorées et
tragiques, on pouvait les prendre pour de proches parentes. Tout à coup
une voiture s'arrête, dépose des voiles noirs, agités, éperdus, une
douleur qui fait mal à voir. L'épouse, cette fois? Non! Marguerite Oger,
la belle actrice de drame, dont l'apparition soulève aux quatre coins de
la place une longue rumeur, des bousculades curieuses. Un journaliste
s'élance du porche au-devant d'elle, presse ses mains, la soutient,
l'encourage.

«Oui, vous avez raison, je serai forte...»

Et ses larmes bues, renfoncées à coups de mouchoir, elle entre, ou
plutôt fait son entrée dans la grande nef obscure que des cierges
pointillent tout au fond, tombe à genoux sur un prie-Dieu, côté des
dames, s'y prostre, s'y abîme, puis relevée, toute dolente, demande à
une camarade près d'elle: «Qu'est-ce qu'on a fait au Vaudeville, hier?

--Quatre mille deux!...» répond l'amie du même ton de catastrophe.

Perdu dans la foule, à l'extrémité de la place, Abel de Freydet
entendait autour de lui: «Marguerite!... C'est Marguerite!... Ah! elle
est bien entrée...» Mais sa petite taille le gênait et il essayait
vainement de se frayer un passage, quand une main lui frappa l'épaule:
«Encore à Paris?... La pauvre soeur ne doit pas être contente...» En
même temps Védrine l'entraînait, et, ramant de ses coudes robustes,
coupant le flot qu'il dominait de toute la tête: «La famille,
messieurs!...» il amenait jusqu'aux premiers rangs le provincial
enchanté de la rencontre, un peu confus tout de même, car le sculpteur
parlait haut et librement, à son habitude. «Hein! ce veinard de
Loisillon... autant de monde que Béranger... voilà qui doit donner du
coeur au ventre à la jeunesse...» Tout à coup, voyant Freydet se
découvrir à l'apparition du cortége: «Qu'as-tu donc de changé?
Tourne-toi... Mais, malheureux, tu ressembles à Louis-Philippe...» La
moustache abattue, coiffé en toupet, sa bonne figure rougeaude et brune
épanouie entre des favoris grisonnants, le poète redressait toute sa
petite personne avec une raideur cérémonieuse. Et Védrine riant: «Ah! je
comprends... la tête pour les ducs, pour Chantilly!... Ça te tient
toujours, alors, l'Académie?... Mais regarde donc cette mascarade!...»

Sous le soleil, dans le large espace réservé, l'effet était abominable:
derrière le corbillard, des membres du bureau, qu'une féroce gageure
semblait avoir choisis parmi les plus ridicules vieillards de l'Institut
et qu'enlaidissait encore le costume dessiné par David, l'habit à
broderies vertes, le chapeau à la française, l'épée de gala battant des
jambes difformes que David n'avait certainement pas prévues. Gazan
venait le premier, le chapeau de travers sur les inégalités de son
crâne, le vert végétal de l'habit accentuant encore la graisse terreuse,
squameuse de son masque proboscidien. Près de lui le sinistre, long,
Laniboire, ses marbrures violettes, sa bouche tordue de guignol
hémiplégique, cachait ses palmes sous un pardessus trop court laissant
voir un bout d'épée, les basques du frac qui, avec les pointes de son
chapeau, lui donnaient l'air d'un employé des pompes funèbres, bien
moins distingué certainement que l'appariteur à canne d'ébène en marche
devant le bureau. D'autres suivaient, Astier-Réhu, Desminières, tous
gênés, honteux, ayant conscience et s'excusant par leur humble
contenance du grotesque de ces défroques acceptables sous la lumière
haute, refroidie et, pour ainsi dire, historique de la coupole, mais en
pleine vie, en pleine rue, faisant sourire comme une exhibition de
macaques.

«Vrai! c'est à leur jeter une poignée de noisettes, pour les voir courir
à quatre pattes...» Mais Freydet n'entendait pas cette nouvelle
impertinence de son compromettant compagnon. Il s'esquivait, se mêlait
au cortége et pénétrait dans l'église entre deux files de soldats le
fusil renversé. Au fond, la mort de Loisillon lui causait une joie vive;
il ne l'avait jamais vu ni connu, ne pouvait l'aimer à travers son
oeuvre, cette oeuvre n'existant pas, et la seule reconnaissance qu'il
lui garderait, c'était justement cette mort, ce fauteuil vacant à point
pour sa candidature. Malgré tout, l'appareil funèbre dont les vieux
parisiens se blasent par l'habitude, cette haie de soldats, le sac au
dos, les fusils tombant sur les dalles d'un seul coup de crosse au
commandement d'un sacré petit officier, très jeune, pas commode, la
jugulaire au menton, dont cet enterrement devait être la première
affaire, surtout la musique noire, les tambours voilés le saisirent d'un
grand respect ému; et, comme toujours quand un sentiment vif le
poignait, des rimes se présentèrent. Même cela commençait très bien, une
large et belle image sur l'espèce de trouble, d'angoisse nerveuse,
d'éclipse intellectuelle que fait dans l'atmosphère d'un pays la
disparition d'un de ses grands hommes. Mais il s'interrompit pour offrir
une place à Danjou qui, venu très en retard, s'avançait au milieu de
chuchotements, de regards féminins, promenant sa tête orgueilleuse et
dure avec ce geste habituel qu'il a de passer la main à plat dessus,
sans doute pour s'assurer que son postiche est toujours en place.

«Il ne m'a pas reconnu...» pensa Freydet, vexé de l'écrasant regard
dont l'académicien repoussa dans le rang ce ciron qui se permettait de
lui faire signe, «mes favoris, probablement...» et distrait de ses
vers, le candidat se mit à ruminer son plan d'attaque, ses visites, la
lettre officielle pour le secrétaire perpétuel. Mais, au fait, il était
mort, le perpétuel... Allait-on nommer Astier-Réhu avant les vacances?
Et l'élection, pour quand? Sa préoccupation descendit jusqu'aux détails,
à l'habit; prendrait-il le tailleur d'Astier décidément? Et ce tailleur
fournissait-il aussi le chapeau et l'épée?

«_Pie Jesu, Domine_...» une voix de théâtre, admirable, montait
derrière l'autel, demandait le repos pour Loisillon que le Dieu de
miséricorde semblait vouloir torturer cruellement; car l'église
suppliait dans tous les tons, tous les registres, en soli et en choeur:
«le repos, le repos, mon Dieu!... Qu'il dorme tranquille après tant
d'agitation et d'intrigues!...» A ce chant triste, irrésistible,
répondaient dans la nef les sanglots des femmes dominés par le hoquet
tragique de Marguerite Oger, son terrible hoquet du «Quatre» dans
_Musidora_. Tout ce deuil pénétrait le bon candidat, allait rejoindre
dans son coeur d'autres deuils, d'autres tristesses; il pensait à des
parents morts, à sa soeur, une mère pour lui, condamnée par tous, et le
sachant, en parlant dans toutes ses lettres. Hélas! vivrait-elle même
jusqu'au jour du triomphe?... Des larmes l'aveuglèrent, l'obligèrent à
s'essuyer les yeux.

«C'est trop... c'est trop... On ne vous croira pas...» ricanait dans
son oreille la grimace du gros Lavaux. Il se retourna indigné, mais la
voix du jeune officier commanda furieusement: «Portez... armes!...» et
les fusils firent cliqueter leurs baïonnettes, tandis que l'orgue
grondait «la marche pour la mort d'un héros.» Le défilé de la sortie
commençait; toujours le bureau en tête, Gazan, Laniboire, Desminières,
son bon maître Astier-Réhu. Tous très beaux maintenant, noyant dans le
mystère des hautes, voûtes le vert perroquet chamarré des uniformes, ils
descendaient la nef deux par deux, très lentement, comme à regret, vers
ce grand carré de jour découpé au portail ouvert. Derrière, toute la
compagnie, cédant le pas à son doyen, l'extraordinaire Jean Réhu grandi
par une longue redingote, portant haut sa toute petite tête brune,
creusée dans une noix de coco, d'un air dédaigneux et distrait
signifiant qu'il avait «vu ça» un nombre incalculable de fois; et, de
fait, depuis soixante ans qu'il touchait les jetons de l'Académie, il
avait dû en entendre de ces psalmodies, en jeter de cette eau bénite sur
des catafalques glorieux.

Mais si celui-là justifiait miraculeusement son titre d'Immortel, le
groupe d'ancêtres qu'il précédait semblait en être la bouffonne et
triste parodie. Décrépits, cassés en deux, déjetés comme de vieux arbres
à fruits, les pieds de plomb, les jambes molles, des yeux clignotants de
bêtes de nuit, ceux qu'on ne soutenait pas s'en allaient les mains
tâtonnantes, et leurs noms murmurés par la foule évoquaient des oeuvres
mortes, oubliées depuis longtemps. A côté de ces revenants, de ces
«permissionnaires du Père-Lachaise,» comme les appelait un malin de
l'escorte, les autres académiciens semblaient jeunes, ils se campaient,
bombaient leurs torses sous des regards extasiés de femmes les brûlant à
travers les voiles noirs, l'entassement de la foule, les shakos et les
sacs des militaires ahuris. Cette fois encore, le salut de Freydet à
deux ou trois «futurs collègues» fut repoussé de froids et méprisants
sourires comme on évoquent ces rêves où vos meilleurs amis ne vous
reconnaissent plus. Mais il n'eut pas le temps de s'en attrister, pris
par la bousculade à deux mouvements qui agitait l'église vers le haut et
vers la sortie.

«Eh bien! monsieur le vicomte, il va falloir nous remuer,
maintenant...» Cet avis chuchoté de l'aimable Picheral au milieu de la
rumeur, de l'enchevêtrement des chaises, remit le sang en route dans les
veines du candidat; mais comme il passait devant le catafalque, Danjou
lui tendant le goupillon murmura sans le regarder: «Surtout, ne bougez
plus... laissez faire...» Il en eut les jambes fracassées.
Remuez-vous!... Ne bougez plus!... Quel avis suivre et croire le
meilleur? Son maître Astier le lui dirait sans doute, et il essaya de
le rejoindre dehors. Ce n'était pas chose commode avec l'encombrement du
parvis pendant que se classait le cortége et qu'on hissait le cercueil,
écrasé d'innombrables couronnes, rien d'animé comme cette sortie
d'enterrement dans la lumière d'un beau jour; des saluts, des propos
mondains tout à fait étrangers à la cérémonie funèbre, et sur les
visages l'allègement, la revanche à prendre de cette grande heure
d'immobilité traversée de chants lugubres. Les projets, les rendez-vous
échangés marquaient la vie impatiente et recommençant vite après ce
court arrêt, rejetaient le pauvre Loisillon bien loin dans ce passé dont
il faisait partie désormais.

«Aux Français, ce soir... n'oubliez pas... le dernier mardi...»
minaudait Mme Ancelin; et Paul au gros Lavaux:

«Allez-vous jusqu'au bout?

--Non. Je reconduis Mme Eviza.

--Alors à six heures chez Keyser; ça semblera bon après les discours.»

Les voitures de deuil s'approchaient à la file, pendant que des coupés
partaient au grand trot. Du monde se penchait à toutes les fenêtres de
la place, et, vers le boulevard Saint-Germain, des gens debout sur les
tramways arrêtés alignaient des têtes au-dessus des têtes, coupaient le
ciel bleu de files sombres. Freydet, ébloui de soleil, son chapeau en
abat-jour, regardait cette foule à perte de vue, se sentait très fier,
reportant à l'Académie cette gloire posthume qu'on ne pouvait attribuer
vraiment à l'auteur du _Voyage au Val d'Andorre_, et en même temps il
avait le chagrin de constater que les chers «futurs collègues» le
tenaient visiblement à distance, absorbés quand il s'approchait, ou se
détournant, se groupant contre l'intrus, ceux-même qui, l'avant-veille,
chez Voisin, l'attiraient: «Quand serez-vous des nôtres?...» Mais la
plus dure de toutes fut la défection d'Astier-Réhu!

«Quel malheur, cher maître!...» vint lui dire le candidat, s'apitoyant
par contenance, pour parler, sentir une sympathie. L'autre, à côté du
corbillard, sans répondre feuilletait le discours qu'il prononcerait
tout à l'heure. Freydet répéta: «Quel malheur!...

--Mon cher Freydet, vous êtes indécent...» prononça le maître tout
haut, très brutal; et, le temps d'un sévère coup de mâchoire, il se
remit à sa lecture.

Indécent!... pourquoi?... Le malheureux eut le geste instinctif
d'assurer ses boutons, s'examina jusqu'à l'extrémité des bottes avec
inquiétude, sans pouvoir s'expliquer ces paroles réprobatrices. Que se
passait-il? Qu'avait-il fait?

Ce fut un étourdissement de quelques minutes; il voyait vaguement le
corbillard s'ébranler sous sa vacillante pyramide de fleurs, des habits
verts aux quatre coins, d'autres habits verts derrière, puis toute la
Compagnie, et sitôt après elle, mais cérémonieusement distancé, un
groupe où lui-même se trouva mêlé, poussé, sans savoir comment. Des
jeunes hommes, des vieux, tous horriblement tristes et découragés, au
milieu du front la même ride profonde de l'idée fixe, aux yeux le même
regard haineux et méfiant du voisin. Quand, remis de son malaise, il
put mettre des noms sur ces personnages, il reconnut la figure fanée,
déçue, du père Moser, l'éternel candidat; l'honnête mine de Dalzon,
l'homme au livre, le retoqué des dernières élections; et de Salèles, et
Guérineau. La remorque, parbleu! ceux dont l'Académie ne s'occupe plus,
qu'elle laisse filer au sillage de la barque glorieuse, les ayant
amorcés d'un fer solide. Tous, ils étaient tous là, les pauvres poissons
noyés, les uns morts et sous l'eau, d'autres se débattant encore,
roulant un regard douloureux et goulu, qui en veut, en demande, en
voudra toujours. Et pendant qu'il se jurait d'éviter le même sort, Abel
de Freydet suivait l'amorce, lui aussi, tirait sur l'hameçon, déjà trop
bien croché pour pouvoir se reprendre.

Au loin, sur la voie déblayée à l'étendue du cortége, des roulements
voilés alternaient avec des sonneries de trompettes, ameutant tout du
long les passants du trottoir et les curieux des fenêtres; puis la
musique reprenait à longs cris la «marche pour la mort d'un héros.» Et
devant ces grandioses honneurs, ces funérailles nationales, cette
orgueilleuse révolte de l'homme humilié, vaincu par la mort mais
haussant et parant sa défaite, il faisait beau songer que tout cela
était pour Loisillon, secrétaire perpétuel de l'Académie française,
c'est-à-dire rien, le dessous de rien.




IX


Tous les jours, entre quatre et six, plus tôt ou plus tard selon la
saison, Paul Astier venait prendre sa douche à «l'hydrothérapie Keyser»
en haut du faubourg Saint-Honoré. Vingt minutes de fleuret, de boxe ou
de bâton, puis le jet froid, le bain de piscine, la petite station, en
sortant, chez la fleuriste de la rue du Cirque pour se faire coudre un
oeillet à la boutonnière; et la réaction jusqu'à l'Arc-de-l'Étoile,
Stenne et le phaéton suivant au ras du trottoir. Ensuite un tour aux
acacias, où Paul montrait un teint clair, une peau de femme à «lever»
toutes les femmes et qu'il devait à ses habitudes d'hygiène chic. Cette
séance chez Keyser lui épargnait en outre la lecture des journaux, par
les potins de cabine à cabine, ou sur les divans de la salle d'armes, en
veste de tir, en peignoir de flanelle, même à la porte du docteur, quand
on attendait son tour de douche. Des cercles, des salons, de la Chambre,
de la Bourse ou du Palais, les nouvelles de la journée s'annonçaient là
librement, à voix haute, dans le froissement des épées et des cannes,
les appels au garçon, les grandes claques en battoir des mains sur la
chair nue, le cliquetis des fauteuils à roulettes pour rhumatisants, les
lourds plongeons qui s'ébrouaient dans la piscine aux voûtes sonores,
et, dominant tous les bruits d'eau brisée, jaillie, la voix du bon
docteur Keyser debout sur sa tribune et ce mot revenant toujours comme
un refrain: «Tournez-vous.»

Ce jour-là, Paul Astier se «tournait» avec délices sous la pluie
bienfaisante, y laissait la migraine et la poussière de sa corvée, et
les funèbres ronrons des regrets académiques en style Astier-Réhu:
«L'airain lui mesurait ses heures... la main glacée de Loisillon...
épuisé la coupe du bonheur...» O papa! ô cher maître! Il en fallait de
l'eau, en pluie, en fouet, en cascade, pour nettoyer ce noir fatras.
Encore ruisselant, il croisa un grand corps qui remontait de la piscine
et lui faisait un bonjour grelottant de la tête, courbé en deux sous un
large bonnet en caoutchouc couvrant le crâne et une partie de la figure.
Cette maigreur livide, cette raide démarche contracturée, il crut à un
de ces pauvres névropathes, habitués de chez Keyser, dont les muettes
apparitions d'oiseaux de nuit, lorsqu'ils venaient se peser à la bascule
dans la salle d'armes, faisaient un tel contraste aux rires de santé et
de vigueur débordantes. Puis la courbe méprisante de ce grand nez, ces
plis de dégoût tirant la bouche lui rappelèrent vaguement un visage de
la société. Et dans sa cabine, pendant que le garçon baigneur lui
étrillait la peau, il demanda: «Qui donc m'a salué, Raymond?

--Mais c'est le prince d'Athis, monsieur...» fit Raymond avec la fierté
du peuple à prononcer ce mot de prince. «Il vient à la douche depuis
quelque temps, touj

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