La maison
by Henry Bordeaux · French · Gutenberg #12646 · 552,451 chars · public domain (US)
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Title: La maison
Author: Henry Bordeaux
Release date: June 1, 2004 [eBook #12646]
Most recently updated: October 28, 2024
Language: French
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAISON ***
LA MAISON
Henry Bordeaux.
_eorum memoriae qui domum et aedificaverunt et salvam servaverunt
sacrum_
LIVRE PREMIER
I
LE ROYAUME
--Où vas-tu?
--A la maison.
Ainsi répondent les petits garçons et les petites filles qu'on
rencontre sur les chemins, sortant de l'école ou revenant des champs.
Ils ont des yeux clairs et luisants comme l'herbe après la pluie, et
leur parole, s'ils ne sont pas effarouchés, pousse toute droite, à la
manière des plantes qui disposent de l'espace et ne sont pas gênées
dans leur croissance.
--Où vas-tu?
Ils ne disent pas «Nous rentrons chez nous.» Et pas davantage «Nous
allons à notre maison.» Ils disent la maison. Quelquefois, c'est une
mauvaise bicoque à moitié par terre. Mais tout de même c'est la
maison. Il n'y en a qu'une au monde. Plus tard, il y en aura d'autres,
et encore n'est-ce pas bien sûr.
Et même de jeunes hommes et de jeunes femmes, et des personnes d'âge,
et des gens mariés, s'il vous plaît, se servent encore de cette
expression. A la maison, on faisait comme ci, à la maison, il y avait
cela. On croirait qu'ils désignent leur propre foyer. Pas du tout:
ils parlent de la maison de leur enfance, de la maison de leurs père
et mère qu'ils n'ont pas toujours su garder ou dont ils ont changé les
habitudes, et c'est tout comme, mais qui est immuable dans leur
souvenir. Vous voyez bien qu'il n'y en a pas deux...
J'étais alors un collégien, oh! rien qu'un débutant de collège, sept
ou huit ans peut-être, sept ou huit ans je crois. Et je disais la
maison, comme on dit au lieu de la France la patrie. Cependant je
n'ignorais pas qu'on lui donnait d'autres noms qui pouvaient retentir
avec un son plus riche aux oreilles d'un enfant. Une nourrice
italienne, engagée pour le dernier-né, l'appelait il palazzio, en
arrondissant la bouche sur le second a pour susurrer ensuite avec une
douceur mourante la dernière syllabe. Le fermier qui apportait le
cens, ou seulement un acompte, ou seulement quelque volaille pour
inviter le maître à être patient, prononçait le château, avec
plusieurs accents circonflexes. Une dame, venue en visite, et qui
était de Paris, --on reconnaissait bien qu'elle était de Paris au
face-à-main dont elle se servait, --avait solennellement proclamé
votre hôtel. Et pendant la crise que je raconterai, quand on suspendit
à la grille un écriteau déshonorant, on pouvait lire sur l'inscription
Villa à vendre. Villa, hôtel, château, palais, comme tous ces termes
majestueux, malgré leur prestige, sont incolores! A quoi bon
emberlificoter la vérité? La maison, cela suffit. La maison, cela dit
tout.
Elle vit toujours: elle en a une longue habitude. Vous n'auriez pas
de peine à la trouver: dans tout le pays on l'appelle la maison
Rambert, parce que notre famille l'a toujours habitée. Et même on l'a
réparée avec soin, avec trop de soin, de la cave au grenier, rajustée
et rafistolée, recrépie et revernie à l'intérieur et à l'extérieur.
Sans doute on ne peut pas les laisser éternellement s'effriter, et la
vétusté des habitations ne se revêt de poésie que pour les visiteurs
de passage. Le train ordinaire des jours a ses exigences. Mais on ne
tient guère à la jeunesse de sa maison, pas plus, en somme, qu'on ne
tient à celle de ses parents. Jeunes, ils sont moins à nous, ils sont
encore à eux-mêmes, ils ont droit à une existence particulière, tandis
que, plus tard, notre vie est leur vie, et c'est tout ce que nous
demandons, car nous ne sommes pas difficiles.
Avant qu'on ne l'eût restaurée, je l'ai montrée à une dame, à une dame
de Paris comme celle du face-à-main. Il est probable, il est
vraisemblable, il est certain que je la lui avais excessivement
vantée. Ni les accents circonflexes du fermier, ni l'éclat et la
douceur mourante de la nourrice italienne n'avaient dû manquer à ma
description. Elle pouvait s'attendre à Versailles ou tout au moins à
Chantilly. Or, quand je la conduisis, dûment stylée, exaltée et mise
au point, devant l'immeuble incomparable, elle osa me demander sur un
ton de surprise «Est-ce bien ça?» Je compris son désappointement. Je
l'ai raccompagnée avec politesse jusqu'à sa voiture, --même dans la
colère on a des égards pour les femmes, --mais je ne l'ai pas revue
depuis lors, je n'ai jamais supporté de la revoir. On n'est pas
d'accord avec les étrangers sur les lieux ni sur les choses de son
enfance. Il y a des différences de dimensions. Leurs yeux ne savent
pas regarder, et il faut les plaindre. A la place de la maison, ils
n'aperçoivent, eux, qu'une maison. Comment, donc, pourrait-on
s'entendre?
Vous arrivez devant un portail de fer entre deux colonnes carrées de
pierre dure. C'est un portail peint à neuf, en trois parties, que des
battants fixés au sol retiennent pour ne laisser jouer que la porte du
milieu. On n'ouvre les trois que dans les grandes occasions, pour les
landaus et les limousines. Autrefois, c'était pour les chars de foin.
Autrefois, d'ailleurs, il n'y avait qu'à pousser un peu et l'on
entrait comme on voulait. La serrure ne fonctionnait pas. Toutes
sortes de gens imprévus pénétraient dans la cour, et ces intrusions
m'étaient fort désagréables. Les enfants sont des propriétaires
intransigeants.
--Qu'est-ce que ça fait? me disait mon grand-père.
Mon grand-père avait horreur des clôtures.
Les colonnes de pierre étaient recouvertes de mousse, tandis qu'on les
a revêtues de plantes grimpantes, disposées comme des draperies. On a
taillé les arbres, dont les branches trop rapprochées avaient l'air de
bénir le toit ou de frapper aux vitres des fenêtres. On ne devine
jamais la puissance des arbres; les quelques mètres qu'on leur
accorde, ils les ont bientôt mis à l'ombre, et peu à peu ils se
rapprochent comme des amis qui ont acquis le droit d'entrer.
Aujourd'hui qu'on les a écartés, momentanément, le soleil caresse les
murailles, et pour l'hygiène, c'est meilleur. L'humidité est malsaine,
surtout à l'automne. Mais voilà qui ne se comprend plus de mon temps,
je veux dire du temps que j'étais petit, il y avait un cadran solaire
qui se découpait en carré sur le mur. En haut se pouvait lire cette
inscription, déjà ternie et à demi effacée, dont je refusais de
pénétrer le secret: _me lux, vos umbra_. Mon père me l'avait traduite
et je me hâtais d'oublier son sens, pour lui garder la force de ses
mystérieuses syllabes. Au-dessous, la tige de fer dont la mince
projection devait le long du jour marquer l'heure, et tout autour des
noms de villes inconnues, Londres, Boston, Pékin, etc., destinés à
indiquer les différentes heures du monde, comme si le monde entier
n'était qu'une dépendance de la maison qui lui dictait les lois du
temps. Or, un tilleul, par inadvertance, avait rendu inutile le
travail de la lumière. On a élagué le tilleul, mais par une erreur
regrettable on a fait disparaître le cadran sous une couche de
badigeon en recrépissant la façade. O fâcheuse restauration! Mais n'en
suis-je pas responsable et ne l'ai-je pas ordonnée? Quand on est
grand, on accomplit des choses sacrilèges. On les fait sans penser à
mal. J'aurai dit, négligemment sans doute: «Ce pauvre cadran ne sert
plus à rien.» C'était avant la taille des arbres. On a tort de laisser
tomber sa pensée, car elle se ramasse. Un maçon qui m'avait entendu
crut m'obliger avec son pinceau, et quand je voulus l'arrêter dans son
zèle, il était trop tard. Et puis ces changements, que je me contrains
à énumérer, je vous le confesse, ne m'affectent guère. Ne me croyez
pas insensible pour autant. Je ne vois pas la maison telle qu'elle
est. On la barbouillerait du haut en bas que je ne m'en apercevrais
point. Je continue à la voir telle qu'elle fut de mon temps, du temps,
vous savez bien, que j'étais petit. Je l'ai dans les yeux pour le
restant de mes jours.
De bonnes vieilles lézardes, qui ressemblaient à des sourires et non
pas à des rides, ont été bouchées hermétiquement. Un corps de bâtiment
a été ajouté pour la commodité de l'aménagement intérieur. Et, comme
les tuiles tombaient, on les a remplacées par des ardoises. Je ne dis
pas de mal des ardoises. Il en est d'un gris presque mauve pareil au
plumage des tourterelles, et sous le soleil elles miroitent. Mais les
toits d'ardoises sont plats et monotones, uniformes et indifférents,
tandis que les tuiles inégales, arrondies, bossuées ont l'air de
bouger, de remuer, de s'étirer comme de bonnes tortues de jardin qui
soupirent après le beau temps ou font le gros dos pour protester
contre le vent et la pluie. Les teintes vont du rouge au noir, en
passant, avec lenteur ou brusquerie, par tous les tons dégradés. Et si
l'on a des yeux pour voir, on peut, rien qu'à leur patine, deviner
l'âge de la maison.
Mais cet âge est inscrit avec précision sur la plaque noircie de la
grande cheminée qui est la gloire de la cuisine. Dès que j'avais su
épeler mes lettres et mes chiffres, mon père m'avait donné à lire la
date dont je comprenais bien qu'il tirait de l'orgueil, tandis que mon
grand-père ricanait de la petite cérémonie et murmurait par derrière,
à mi-voix pour ne pas trop attirer l'attention et assez distinctement
pour que je l'entendisse néanmoins: «Laissez donc cet enfant
tranquille!» Est-ce 1610 ou 1670, on ne peut pas trancher la
difficulté avec certitude. Il faudrait convoquer toutes nos académies
locales. Le trait qui rejoint la barre est trop horizontal pour un 1,
et ne l'est pas assez pour un 7.
--Ça n'a aucune importance, m'expliqua mon grand-père à qui j'en
référai.
Cependant je ne doutai plus que ce fût 1810, lorsque mon manuel
d'histoire m'apprit que cette année-là fut assassiné Henri IV. Mon
imagination exigeait la rencontre d'un événement historique. «_Le roi
sortit du Louvre en carrosse. Il était au fond de sa voiture, dont les
panneaux se trouvaient ouverts. Un embarras de deux charrettes à
l'entrée de la rue de la Ferronnerie, qui était fort étroite, força le
carrosse royal de s'arrêter. Au même moment, un homme de trente-deux
ans, de physionomie sinistre, de grande taille et de forte corpulence,
barbe rouge et cheveux noirs, François Ravaillac, met un pied sur une
borne, l'autre sur l'un des rayons de la roue, et frappe le roi de
deux coups de couteau dont le second coupe la veine pulmonaire. Henri
s'écria: «Je suis blessé» et expira presque à l'instant._» J'ai
retenu mot pour mot le récit du manuel que je n'ai pas retrouvé. Le
terrible portrait qu'il trace du meurtrier a sans doute aidé ma
mémoire. Et je pouvais mesurer l'importance des dates à ce trait
significatif que la figure du coquin accusait infailliblement trente-
deux ans. Trente-deux, et non pas trente et un ni trente-trois. La
rapidité du drame n'empêchait point de noter ce détail avec
exactitude. Et quand l'historien ajoutait qu'en hâte on ramenait au
Louvre le roi tout percé du poignard de Ravaillac, je me représentais
le cortège à la porte de la maison. La maison, c'était notre Louvre.
La cuisine était peut-être, était sûrement la plus belle pièce, la
plus vaste, la plus confortable, la plus honorable: on aurait pu y
donner des banquets et des bals. C'était la mode autrefois et je ne
suis pas de ceux qui la blâment, croyez-le, bien que j'aie osé
transformer cette cuisine en un hall dallé de marbre blanc et noir,
bien encadré de panneaux boisés, bien éclairé par une baie vitrée qui
occupe tout le côté du couchant. Je continue d'y chercher des marmites
et des casseroles, surtout la broche qu'on tournait, et d'y humer le
fumet des ragoûts et des rôtis, et chaque fois que j'y vois entrer des
invités, je suis tenté de maudire la sottise des domestiques et de
m'écrier: «Quelle drôle d'idée de les faire passer par là!»
Là gouvernait alors Mariette la cuisinière. Son pouvoir était absolu.
Meubles et gens, tout tremblait sous son despotisme. L'espace,
heureusement, permettait d'échapper à sa surveillance. Il y avait des
coins d'ombre où l'on parvenait tant bien que mal à se dissimuler, et
notamment sous le vaste manteau de la cheminée. Cette cheminée avait
été mise à la retraite comme un vieux serviteur: je ne savais pas
pourquoi, mais je devine que c'était pour des raisons d'économie.
Elle eût consommé des forêts. On pouvait s'installer commodément à son
abri et s'asseoir sur des chenets de pierre qui étaient scellés. En
levant la tète, on voyait le jour tout en haut. Quand la nuit vient
plus vite en automne, je me penchais pour apercevoir une étoile. Et
même, un soir que je passais à contre-coeur dans la cuisine déserte et
obscure, je fus effrayé par un carré blanc qui gisait comme un drap
bien déplié juste sur la pierre du foyer. C'était la défroque d'un
fantôme: ils la rejettent peut-être ainsi au moment de s'évanouir et
la laissent comme un témoignage indéniable de leur visite. La lune
jouait au-dessus du toit.
Plus les allées et venues étaient nombreuses, plus Mariette se
réjouissait. Sa langue la démangeait dans la solitude. En temps
ordinaire, le facteur, le fermier, les ouvriers du jardin se
succédaient à intervalles réguliers. Ils buvaient du vin rouge sans
jamais omettre d'observer les rites. On lève le coude et l'on dit: «
A votre santé», après quoi il est permis de vider un verre; mais si
l'on veut en ingurgiter un autre, même sans désemparer, il faut
répéter la même formule. Aucun d'eux n'hésitait à la répéter. J'ai bu
quelquefois en leur compagnie, et sans doute dans le même verre.
Des villages on descendait aussi pour chercher mon père quand le cas
était grave. Mon père qui était médecin ne reculait pas devant le
dérangement. J'entends encore sa phrase d'accueil, à la fois
miséricordieuse et décidée, quand il traversait l'empire de Mariette
et le trouvait occupé:
--Qu'est-ce qui ne va pas, mon ami?
Mariette dévisageait les nouveaux venus d'un coup d'oeil hostile et
perspicace, qui démasquait les simulateurs et glaçait les malheureux
dont la présence importune coïncidait avec l'heure sacrée des repas.
J'ai assisté à bien des déballages de misères paysannes: elles ne
s'avouent que peu à peu et gardent la pudeur des plaintes, comme si la
maladie était une honte. Mais je ne comprenais pas cette réserve où je
ne voyais qu'une difficulté de parole.
Octobre qui est la saison des vendanges marquait le triomphe de la
cuisinière. C'étaient alors les entrées et sorties continuelles des
vignerons qui occupaient le pressoir et qu'il fallait nourrir grand
renfort de choux et de jambon, de boeuf bouilli et de pommes de terre
dont le mélange répandait une buée chaude et savoureuse. Nous
profitions de cette agitation, mes frères et soeurs et moi, pour nous
établir sur les chenets, les poches pleines de noix que le vent avait
secouées là-bas sur le chemin de la ferme, ou que nous avions sans
permission abattues avec des gaules. Un caillou nous servait de
marteau pour les écraser sur la pierre. Si la coque verte leur était
restée, il en jaillissait un jus qui tachait les mains et les habits,
et dont les meilleurs savons ne parvenaient pas à chasser les signes
révélateurs. Mais le fruit bien pelé, bien blanc, pareil à un poulet à
la broche pour dîner de poupée, craquait sous la dent délicieusement.
Ou bien nous faisions _brisoler_ des châtaignes, sournoisement, sur un
coin du fourneau. Et nous goûtions le plaisir d'avoir chaud par tout
le corps, après avoir subi au dehors, en traînant nos pieds dans les
feuilles sèches, les bises d'automne qui dans mon pays sont âpres et
rudes.
Plus d'une fois aussi, j'ai suivi avec curiosité les mouvements de
Mariette quand elle étouffait la volaille. Sa dextérité, comme son
indifférence, était extrême. Tel le bourreau le plus exercé, elle
décapitait les canards qui continuaient de courir sans leur tête, ce
qui me frappait d'admiration. Un jour, elle me demanda de maintenir
pendant l'opération un de ces volatiles récalcitrants. Comme je
refusais mon concours d'une voix indignée, elle me dit avec la
brusquerie qui lui était familière:
--Eh! faites le dégoûté vous en mangez bien!
Je ne vais pas vous conduire à travers toute la maison. Ce serait trop
long, car elle a deux étages, dont le second est beaucoup moins âgé
que le premier, plus un grenier et la tour. La tour, au sommet de
l'escalier en colimaçon, commande les quatre horizons de ses quatre
fenêtres. Cette vue multipliée, trop étendue à mon gré, ne
m'intéressait pas beaucoup. Je suppose que les enfants détestent ce
qui se perd, ce qui ne sert pas, les nuages, les paysages brouillés.
Les jours de gros temps, on entendait de là le vent qui menait un
vacarme infernal: on l'aurait pris pour un être vivant, puissant et
incivil qui insultait les murailles avant de les jeter bas. L'escalier
n'était pas trop clair, à la tombée de la nuit, on y prenait peur
facilement et, à cause des marches qui s'amincissaient en s'encastrant
dans la colonne de support, on risquait, si l'on allait vite, de se
_carabosser_. Carabosser est un verbe que tante Dine avait inventé
pour les chutes violentes obtenues par précipitation et d'où l'on se
relevait meurtri, éclopé et enflé: il doit venir de la mauvaise fée
Carabosse. Quant au grenier, nul de nous n'y aurait pénétré sans
compagnie. Une seule lucarne lui accordait avec parcimonie une lumière
insuffisante, de sorte que les tas de bois, les fascines et tous les
objets mis au rancart, qui peu à peu venaient à prolonger indéfiniment
leur existence inutile, prenaient des aspects bizarres d'instruments
de torture ou de personnages menaçants. En outre, les rats s'y
livraient des batailles rangées, et des pièces qui étaient au-dessous
on aurait cru assister à des courses organisées, avec sauts
d'obstacles. De temps à autre on y mettait le chat, un superbe angora
fainéant, gourmand et peu guerrier, qui sans doute craignait pour sa
fourrure et miaulait de frayeur jusqu'à ce que tante Dine, qui en
avait soin, le délivrât de sa corvée militaire, ce qui ne tardait
jamais.
Le salon, dont les volets, d'habitude, étaient fermés et qu'on
n'ouvrait que pour les jours de réception ou de cérémonie, nous était
formellement interdit, et de même le cabinet de mon père, encombré de
livres, d'appareils et de fioles, où l'on ne s'aventurait qu'au cours
d'explorations rapides, où je voyais entrer toutes sortes de tristes
figures qui, pour la plupart, se détendaient à la sortie. Mais, en
revanche, on nous abandonnait la salle à manger. Elle fut le théâtre
de scènes tumultueuses, et plus d'une fois les chaises durent être
rempaillées ou leur dossier remplacé. Nous envahissions en désordre la
chambre de ma mère qui était très grande, et disposée de telle sorte,
au centre de l'appartement, que tous les bruits y venaient. Ainsi ma
mère, doucement, sans qu'on le sût, veillait sur la maison; il ne s'y
passait rien qu'elle n'en fût aussitôt avertie. Et même, dans notre
avidité de conquête, nous nous emparions de la salle de musique, petit
salon octogone, d'une sonorité merveilleuse, qui donnait sur un balcon
orienté au sud. Les soirs d'été, les veillées se faisaient là, à cause
du balcon.
Il me reste à parler du jardin. Mais si j'en parle honnêtement, vous
croirez, comme la dame de Paris, qu'il s'agit de l'un de ces vastes
domaines qui entourent les châteaux historiques. Je n'arrive plus à
comprendre, quand je m'y promène, comment il a pu me paraître si
grand, et dès que je n'y suis plus, il reprend dans mon souvenir sa
véritable importance. C'est peut-être qu'il était alors si mal
entretenu qu'on avait l'impression de s'y perdre. Sauf le potager dont
les plates-bandes s'alignaient en bon ordre, tout y poussait à
l'aventure. Dans le verger, où les poires et les pêches que palpaient
nos doigts insinuants ne parvenaient pas à mûrir avant d'être
cueillies, montait une herbe drue et haute, aussi haute que moi, ma
parole! Et je songeais tout de suite aux forêts vierges que
traversaient _les enfants du capitaine Grant_. Une roseraie, chef-
d'oeuvre d'un aïeul ami des fleurs, s'épanouissait dans un coin
lorsque bon lui semblait, et sans le secours des tailles ni des
arrosoirs. Ma mère, quand elle avait des loisirs, bien rarement, lui
donnait ses soins, mais il aurait fallu un homme de l'art. Les allées
étaient envahies par la mauvaise herbe, et il fallait les chercher
pour les trouver. En revanche, d'autres qui n'avaient pas été tracées
surgissaient au milieu des pelouses. Et juste sous les fenêtres de la
chambre de ma mère coulait une fontaine: le jour, on ne l'entendait
pas, à cause de l'habitude, mais la nuit, quand tout se tait, sa
plainte monotone remplissait le silence et me prédisposait, sans que
je susse pourquoi, à la tristesse.
Je néglige une vigne qui aboutissait aux bâtiments de ferme, et dont
nous n'étions occupés que pour la soulager de ses raisins, et je viens
enfin au plus beau fouillis de buissons, de ronces, d'orties, de
toutes plantes sauvages, qui nous appartenait en propre. Là nous
étions les maîtres et seigneurs souverains. Il n'y avait plus, avant
le mur d'enceinte, qu'une châtaigneraie qui n'était que la
prolongation de notre territoire réservé. Quand je dis: une
châtaigneraie, c'est quatre ou cinq châtaigniers. Mais un seul fait
déjà une grande ombre. Il y en avait un dont les racines avaient
descellé un pan de muraille. Par cette brèche ouverte, dont je ne
m'approchais pas sans inquiétude, je m'imaginais que des voleurs
pénétraient.
Il est vrai que j'étais armé. Mon père m'avait raconté _l'Iliade_ et
_l'Odyssée_, la _Chanson de Roland_ et diverses autres épopées d'où je
sortais bouillant, impétueux et héroïque. J'étais tour à tour Roland
furieux ou le magnanime Hector. Avec une épée de bois je livrais aux
Grecs ou aux Sarrasins, que figuraient les buissons, des combats
meurtriers, dont pâtissaient quelquefois de paisibles choux et
d'inoffensives betteraves que je taillais en pièces.
Mes armes m'étaient fournies par un des singuliers ouvriers qu'on
employait au jardin ou à la vigne. Il y en avait jusqu'à trois qui
travaillaient isolément, chacun dans son coin, avec des attributions
spéciales, mais avec une besogne indéterminée. On évitait de les
réunir, car ils se détestaient. Où les avait-on recrutés?
Leur choix provenait sans doute de la mémorable incurie de mon grand-
père qui laissait tout le monde tranquille, et la terre pareillement,
ou de la bonté de ma mère bien capable d'avoir repêché ces tristes
débris.
Le premier en date, le plus ancien dans mon souvenir, mon armurier par
surcroît, s'appelait Tem Bossette. Nom et prénom étaient, je pense,
des surnoms. L'origine n'en est pas malaisée à découvrir. Tem devait
venir d'Anthelme qui est un saint vénéré dans ma province. Quant au
sobriquet de Bossette, j'ai cru longtemps que c'était une allusion
indélicate à la voûte qu'il portait sur le dos à force de se pencher
sur sa pioche. Mais j'ai trouvé une étymologie plus conforme à sa
paresse et à son caractère, et je la soumets humblement MM. les
philologues qui sauront lui consacrer, selon leur habitude, plusieurs
volumes in-folio. Chez nous, la bosse a plus d'un sens: elle désigne
notamment la futaille où l'on dépose la vendange pour la ramener
commodément des vignobles, et je vois encore l'effarement peint sur le
visage d'un ami à qui je faisais les honneurs de ma ville natale et
qui lisait une affiche, une simple petite affiche composée de ces
quelques mots: _A vendre une bosse ovale_. «Heureux pays, me dit-il,
où les bossus font commerce de leur gibbosité!» Et il se crut malin en
ajoutant: «Mais trouvent-ils acquéreurs? » Je lui expliquai sa
méprise. Or notre Tem était un ivrogne célèbre. Notre cave surtout le
savait. _Bossette, petite bosse_: lui aussi devait contenir la
vendange. Et, même, à la fin de sa vie, aurait-on pu supprimer le
diminutif.
Il me fabriquait des sabres avec les échalas de la vigne. En
récompense je lui portais des bouteilles supplémentaires que
j'obtenais de tante Dine, plus spécialement chargée de l'office, en
lui représentant la splendeur de mon armement. On se plaignait bien de
temps à autre que les ceps fussent dépourvus de tuteurs. Les sarments
sans attache se résignaient à ramper. Ils pompaient toute l'humidité
du sol. Mais grand-père, indifférent, ne blâmait personne, et veuillez
compter tous les échalas qui étaient indispensables à mon équipage. Il
m'en fallait pour mes panoplies, et il m'en fallait pour mes écuries.
Le nombre de mes chevaux attestait ma magnificence. Avec un bâton
entre les jambes, j'acquérais une étonnante vélocité, et pour chaque
bataille je changeais de monture.
Tem Bossette eût été grand s'il se fût tenu droit, mais il était gros
à n'en pas douter et sa tête ronde ressemblait assez à une courge. «
Grosse tête à rare esprit », disait de lui, en pinçant les lèvres,
Mimi Pachoux qui était jardinier, pépiniériste, lampiste, fumiste,
serrurier, menuisier, réparateur d'horloges et de faïences, frotteur
de parquets, scieur de bois, commissionnaire et je ne sais quoi
encore. Ah! si! quand la saison était mauvaise, il portait les morts.
Se présentait-il une difficulté, avait-on besoin d'une aide?--
Appelez Mimi! proclamait grand-père. Et l'on appelait Mimi, ce qui
demandait plusieurs heures, car on ne le trouvait jamais, de sorte
que, lorsqu'il arrivait enfin, le travail était fait, mais on lui en
attribuait le mérite:
--Ce Mimi, pas plus tôt venu, tout s'arrange!
Représentez-vous un petit bout d'homme mince, maigre, net, prompt, vif
et, par surcroît, invisible. Invisible, c'est comme je vous l'affirme,
à moins que vous ne préfériez lui accorder le don d'ubiquité. Il
entamait le matin plusieurs journées, à six heures chez l'un et
quelquefois en avance --oh! ce Mimi, quel zèle! --A six heures cinq
chez l'autre, et avant le quart chez un troisième, s'annonçait
bruyamment au premier, courait chez le second, volait chez le dernier,
se glissait en tapinois, sortait en secret, rentrait en catimini,
répondait ici, expliquait là, réclamait ailleurs, apparaissait,
disparaissait, reparaissait, commençait en hâte, continuait
précipitamment, n'achevait rien, et le soir touchait sa paie de trois
côtés à la fois. Mon grand-père rapportait que plusieurs personnes de
ses relations voyaient leur double. Mon père disait que c'était une
maladie bien connue et qu'il suffisait de boire. J'essayai, mais je
vis tout bouger. C'était Tem Bossette qui buvait, mais notre Mimi
Pachoux voyait son triple.
Quant au dernier ouvrier de notre équipe, il ne fallait pas le perdre
de vue une minute parce qu'il voulait absolument se pendre. Il avait
fait plusieurs tentatives qui avaient échoué. On se relayait pour sa
surveillance. Mariette lui refusait la moindre ficelle, même s'il en
avait le plus pressant besoin, et on l'utilisait spécialement dans les
espaces découverts. Les premiers temps on l'appelait Dante, mais son
nom était Béatrix. Son surnom lui venait du spirituel archiviste
départemental. Avec sa figure longue et malchanceuse il brûlait
d'aller aux Enfers, et sans cesse on lui coupait la corde. Peu à peu
il fut le Pendu et on ne le désigna plus autrement. Très peu de gens
consentaient à l'employer, à cause de la police qu'il exigeait pour
éviter une catastrophe. Ma mère fut sa providence. On lui confiait les
gros travaux, mais il les abandonnait généreusement à tante Dine qui
était forte, active et capable de remuer jusqu'aux tonneaux, ce qu'il
considérait avec admiration, les bras ballants et la bouche ouverte.
Cette bouche ne contenait que deux dents qui, par un hasard
merveilleux, se juxtaposaient avec exactitude, de sorte que,
lorsqu'elles s'appuyaient l'une contre l'autre dans ce désert, on
pouvait croire que c'était la même qui unissait les deux mâchoires.
Vous comprenez maintenant à quel point notre jardin était inculte.
L'aurais-je mieux aimé couvert de fleurs et de fruits que dans cet
état lamentable où il me semblait immense, profond et mystérieux? Cher
vieux jardin aux herbes folles, toujours un peu humide à cause de
l'ombre excessive des branches abandonnées à leurs caprices, où j'ai
tant joué et tant inventé de jeux, où j'ai connu la gloire des
combats, la curiosité des explorations, l'orgueil des conquêtes,
l'ivresse de la liberté, sans omettre l'amitié des arbres et la saveur
des fruits cueillis en cachette, vous êtes aujourd'hui méconnaissable.
Ratissé, peigné, taillé, arrosé, du sable fin dans les allées, un
gazon ras autour des corbeilles, ne pensez pas avec vos beautés
nouvelles m'éblouir...
Quand je m'y promène, c'est à l'aventure. J'écrase les plates-bandes,
je piétine les pelouses, je menace les fleurs jusqu'à ce que le
nouveau jardinier, qui a remplacé à lui seul, et trop bien, Tem
Bossette, Mimi Pachoux et le Pendu, me crie d'une voix altérée par
l'émotion:
--Faites donc attention, monsieur!
Il faut l'excuser. Il ne sait pas que je rends visite à mon jardin
d'autrefois.
Mais, pour compléter ce portrait de la maison, il manque... oh!
presque rien! Presque rien et presque tout, une ombre et un pas.
Le pas de mon père, personne ne s'y est jamais trompé. Rapide, égal,
sonore, il ne pouvait se confondre avec nul autre. Dés qu'on
l'entendait retentir, tout changeait comme par enchantement. Tem
Bossette enfonçait sa pioche avec une vigueur insoupçonnée; Mimi
Pachoux, qu'on avait cessé de voir, surgissait comme un diable d'une
botte; le Pendu se mesurait avec un fût important; Mariette activait
son feu, nous rentrions dans le rang, et grand-père, je ne sais
pourquoi, s'en allait. Y avait-il une question à trancher, un ennui à
supporter, une menace à craindre? Quand on avait annoncé: Il est là,
c'était fini, toute inquiétude se dissipait aussitôt, chacun respirait
comme après une victoire. Tante Dine surtout avait une manière de
proclamer: _Il est là!_ qui eût mis en fuite l'agresseur le plus
résolu. Cela signifiait: _Attendez donc vous allez voir ce qui va se
passer. Ce ne sera pas long! En un instant, justice sera rendue!_
Avertis de cette présence, nous nous sentions une force invincible.
C'était une impression de sécurité, de protection, de paix armée. Et
c'était aussi une impression de commandement. Chacun occupait son
poste. Mais grand-père n'aimait ni à commander ni à être commandé.
L'ombre, c'est, derrière le volet à demi clos de sa fenêtre, celle de
ma mère qui n'a pas tout son monde rassemblé autour d'elle. Elle
attend mon père, ou notre retour du collège. Quelqu'un est absent.
Elle craint pour lui. Ou bien le temps est orageux, elle interroge le
ciel pour savoir s'il faut allumer la chandelle bénite. Une autre paix
émanait d'elle, une paix, comment dirais-je? qui s'étendait au delà
des choses de la vie, qu'on recevait en dedans, qui calmait les nerfs
et les coeurs, une paix de prière et d'amour. Cette ombre, que je
guettais chaque fois que je rentrais, que je guette encore quand même
je sais bien qu'elle n'est plus là, qu'elle est ailleurs, c'était
l'âme de la maison qui transparaissait comme la pensée sur un visage.
Ainsi nous étions gardés.
Au delà de la maison il y avait la ville, en contre-bas comme il
convient, et plus loin un grand lac et des montagnes, et plus loin
encore, sans doute, le reste du monde. Ce n'étaient que des annexes.
II
LA DYNASTIE
En ce temps-là régnait mon grand-père.
Avant lui une longue suite d'ancêtres avait dû exercer le pouvoir, à
en juger par les portraits qu'on avait rassemblés au salon. De ces
portraits la plupart avaient beaucoup noirci, de sorte que, si l'on ne
laissait pas la lumière pénétrer à flots, il devenait assez difficile
de deviner le contenu des cadres. L'un des plus abîmés était celui qui
m'étonnait davantage. On ne voyait guère que le visage et la main, un
visage et une main de femme or, on m'avait appris son rôle important
aux armées, et je me demandais comment un homme si jeune et si joli
avant tant pu se battre. La dame à la rose me retenait aussi: j'avais
beau tourner autour d'elle, je recevais de tous les côtés sa fleur et
son sourire. Je passe sur d'autres bustes plus rébarbatifs, engoncés
dans de hauts cols et des foulards comme on en voit aux gens enrhumés,
et j'arrive aux deux tableaux qui occupaient la place d'honneur à
droite et à gauche de la cheminée: l'un portait l'habit bleu à galon
d'argent, le gilet écarlate, la culotte blanche et le tricorne noir
des gardes-françaises, l'autre le bonnet à poil et la capote bleue
boutons dorés et passepoils rouges aux manches et au col de grenadier
de la vieille garde. Le soldat du roi et le soldat de l'empereur se
faisaient pendant. Tous deux avaient bien servi la France, à en croire
leurs décorations. Mon père, avec orgueil, m'avait raconté leurs
exploits et révélé leur grade. Je ne les regardais pas sans une
certaine crainte révérencielle. Ils n'étaient pas beaux, ayant plus
d'os que de chair et des traits taillés à la diable. Mais je n'aurais
pas osé les déclarer vilains. Leurs yeux se fixaient sur moi
lourdement et m'inspiraient de la gêne. Ils me reprochaient de n'avoir
pas encore remporté de victoires extraordinaires comme le grenadier à
la Moskova, ou tout au moins subi d'héroïques défaites comme le garde-
française à Malplaquet. Longtemps, je n'ai su que ces deux noms de
batailles. Et je rougissais des sabres de bois de Tem Bossette et des
échalas que j'enfourchais. Je comprenais que mes chevauchées dans le
jardin, ce n'était pas sérieux, ce n'était pas vrai. Ces deux
portraits redoutables, tantôt m'exaltaient d'orgueil et tantôt
m'accablaient de leur importance. Un jour que je les considérais sans
plaisir, mon grand-père s'approcha de moi et me jeta négligemment avec
son petit rire sec et sa moue la plus impertinente:
--Peuh! ce n'est que de la mauvaise peinture.
Il est dangereux d'apprendre trop tôt l'esthétique aux enfants. Je me
réjouis que ce fût de la mauvaise peinture. Du coup, le soldat du roi
avec son tricorne et le soldat de l'Empire sous son bonnet à poil
perdirent tout prestige. Leur biographie ne me fut plus rien. J'étais
libéré de cette servitude à quoi oblige l'admiration. Je reprenais
l'avantage sur ce passé qui était mal peint et je pouvais mesurer avec
insolence la galerie des ancêtres.
Un jour il fut question de les exiler au galetas. Grand-père désirait
les remplacer par des gravures.
--Elles sont du dix-huitième siècle, expliquait-il pour mieux
convaincre.
Il formula sa proposition avec simplicité et politesse, comme la chose
la plus naturelle du monde. Mais tante Dine poussa des cris indignés,
et mon père déploya cette calme autorité qui brisait toute résistance.
Grand-père n'insista pas; il n'insistait jamais. Cependant je le
comprenais, puisque c'était de la mauvaise peinture.
Le gouvernement de mon grand-père était irrégulier et indifférent.
Autant dire qu'il n'y en avait pas. Quand je lus dans mon manuel
d'histoire, ou dans celui de mes frères aînés, le chapitre consacré
aux rois fainéants, je pensai immédiatement à mon grand-père. Il ne
tenait point du tout à ses prérogatives. Cependant il s'appelait
Auguste. Je le savais parce que ma grand'tante Bernardine; celle que
nous désignions sous le nom de tante Dine et qui était sa soeur,
l'appelait ainsi le plus rarement possible, car son prénom l'agaçait.
--Oui, déclara-t-il un jour, on m'a appelé Auguste, je ne sais fichtre
pas pourquoi. C'est encore un coup des ancêtres. On vous colle pour le
restant de vos jours une étiquette ridicule.
Bien que de taille moyenne, il donnait au premier abord une impression
de grandeur, à cause de sa belle tête dont il ne tirait point vanité
et qu'il portait avec nonchalance. Son nez fin se busquait légèrement.
Ses cheveux blancs, qu'il n'eût jamais fait tailler sans les brusques
interventions de tante Dine, bouclaient un peu, et sans cesse il
plongeait les mains dans sa longue barbe annelée, pareille à celle de
l'empereur Charlemagne sur les images, par crainte des grains de tabac
qu'elle pouvait recéler, car il fumait et prisait. De plus près, cette
impression de prophète s'atténuait, se volatilisait. Il regardait trop
souvent à terre, ou levait sur vous des yeux vagues qui ne
consentaient pas à vous voir. On sentait qu'on n'existait pas pour
lui, et rien n'est plus vexant. Il ne se souciait de rien, ni de
personne; ses vêtements lui tenaient au corps par la grâce de Dieu et
de tante Dine. Que leur coupe fût bonne ou mauvaise, il n'en a jamais
rien su. Volontiers, il eût attendu, pour en changer, qu'ils le
quittassent les premiers. Leur usure le mettait à l'aise. Il a
toujours ignoré, je pense, l'usage des bretelles, et celui des
cravates lui paraissait une concession misérable à la mode. Il
détestait tout ce qui le gênait et se serait accommodé pour la journée
entière d'une robe de chambre verte et d'un bonnet grec en velours
noir dont il se trouvait bien et qu'il lui arriva d'apporter au
déjeuner de midi. Quand nous le voyons apparaître dans cet
accoutrement, mes frères et moi, nous étouffions nos rires qu'un
regard de mon père suspendait, mais ce regard même contenait un blâme
pour la fameuse robe de chambre.
On avait beaucoup de peine à obtenir son exactitude aux repas.
--Eh! déclarait-il avec bonhomie, on mange quand on a faim. Cette
réglementation est absurde.
--Cependant, objectait mon père qui, visiblement, n'était pas content
et qui essayait de parler avec douceur, --mais de la douceur de mon
père se dégageait encore une impression d'autorité, --il faut de
l'ordre dans une maison.
--L'ordre, l'ordre, oh! oh!
Il fallait entendre ces _oh! oh!_ discrets, sourds, lancés à la
cantonade, qui atteignaient toute la régularité établie, et
qu'accompagnait un petit rire sec. Ce petit rire plaçait immédiatement
grand-père au-dessus de ses interlocuteurs. Je n'ai rien rencontré,
dans les expressions humaines, de plus inquiétant, de plus moqueur, de
plus ironique que ce petit rire. Il vous donnait aussitôt l'idée que
vous étiez une bête. Il me faisait l'effet de ces sécateurs bien
tranchants avec lesquels on élague les rosiers: ric, rac, les fleurs
tombent; ric, rac, il n'y a plus rien. Or grand-père en faisait
l'injure, involontaire sans doute, à tout le monde.
Sa présidence à table était honorifique et non effective. Non
seulement il ne dirigeait pas la conversation, mais il ne la suivait
que par hasard et quand ça lui chantait. Du reste, il ne s'occupait de
rien. Se promenait-il dans le jardin, poussait-il jusqu'à la vigne,
Tem, Mimi et Pendu réunis ne parvenaient pas à obtenir de lui une
indication. Il esquissait un geste vague qui signifiait: «Laissez-
moi en repos.» Le trio n'insistait pas outre mesure, car ce silence le
favorisait et les choses n'en marchaient pas mieux.
Une autre supériorité qu'il avait, outre son rire, c'était son violon.
Ne figurait-il pas dans la galerie des portraits, tout jeune et tout
frisé, avec une guitare dans les mains?
--De ma vie, je n'ai pincé de cette affreuse machine, protesta-t-il un
jour. Mais un Italien de passage a éprouvé le besoin de me
barbouiller.
--Tu étais si joli, proclama tante Dine. L'artiste fut enthousiasmé.
--Oh! l'artiste!
Il passait de longues heures dans sa chambre à jouer de son
instrument, mais demeurait plus longtemps encore à l'examiner avec
amour, à le palper, à tendre ou à détendre les cordes, à frotter
l'archet avec la colophane. Ainsi les faucheurs dans les champs
passent plus de temps à affûter leurs faux qu'à faucher; ils peuvent
taper dessus avec un caillou indéfiniment.
Quand il jouait, il exigeait qu'on s'en allât. Il jouait pour lui
seul, et un peu toujours les mêmes airs, car je l'écoutais de la
porte, assez souvent, et plus tard j'ai reconnu dans le _Freischütz_
et dans _Euryanthe_, dans _la Flûte enchantée_ et le _Mariage de
Figaro_, des passages qu'il affectionnait. Les rythmes clairs de
Mozart prenaient la forme de cette joie de respirer que l'on goûte
sans le savoir dans l'enfance, comme une eau limpide se soumet aux
contours d'une vase; mais Weber me donnait le désir imprécis de
choses que je ne pouvais définir: j'étais au choeur d'une forêt dont
les allées se perdaient. C'était une heureuse initiation.
Cependant tous les morceaux n'avaient pas ce mérite. Comment l'aurais-
je su? Tout est bon à une sensibilité qui s'élance. Je ne puis
aujourd'hui encore entendre l'ouverture de _Poète et Paysan_ sans être
secoué d'émotion. Un soir, à Lucerne, au bord du lac, le plus banal
des orchestres dans le plus banal des hôtels préluda à cette
ouverture. Autour de moi les convives en smoking et en robe décolletée
continuaient de causer et de rire, comme s'ils ne s'apercevaient de
rien, comme s'ils étaient sourds. Alors je sentis que j'étais seul, et
mon coeur se fondit, et je crus que j'allais pleurer. L'orchestre ne
jouait pas pour le public, il ne s'adressait qu'à moi. Ce n'était plus
l'art médiocre du compositeur autrichien, c'était le souvenir de mon
entrée enfantine dans l'empire mystérieux des sons et des rêves, dans
la forêt dont les allées se perdent.
A la même époque le chant d'un de mes camarades, au collège, acheva de
me bouleverser. Ce fut à une cérémonie de première communion. Je
n'étais pas encore admis à la Table Sainte et j'avais tout le loisir
de l'écouter. Il chanta cette mélodie de Gounod: _le Ciel a visité la
terre_, et c'était vrai que le ciel me visitait, m'envahissait,
m'emportait. Tout mon être vibrant faisait partie de ce chant. La voix
montait, montait, et bien sûr elle allait se briser. Elle n'était pas
assez forte pour résister à des notes aussi puissantes et qui
remplissaient toute la chapelle. Elle était pareille à ces jets d'eau
si minces que le vent les coupe et qu'on ne les voit plus retomber.
Elle s'est brisée en effet à l'âge de l'adolescence; la mort a pris
mon camarade à seize ans.
Il y avait aussi une boîte à musique que mon père m'avait apportée de
Milan où il avait été appelé en consultation. Quand la vis se
déclenchait, il en sortait de frêles notes fêlées, voilées, un peu
tremblantes, et une petite danseuse tournait sur le couvercle. Elle
posait gravement et en cadence ses pieds pointus, comme si elle
accomplissait un rite sacré. Cela composait un spectacle doux et
triste. Combien je fus désenchanté, plus tard, quand je constatai la
frivolité des danseuses au bal où je cherchais cette tendre douceur et
cette chère tristesse!
Les rois fainéants, dans mon abrégé d'histoire, étaient accompagnés
des maires du palais qui, de simples officiers d'abord chargés du
gouvernement intérieur, devinrent premiers ministres et les maîtres
mêmes de leur maître. Au collège, on nous citait avec éloge Pépin
d'Héristal et Pépin le Bref qui fut le père de Charlemagne. Grand-père
n'étant pas un roi très sérieux, je m'attendais à ce que mon père
s'emparât du pouvoir. Mais pourquoi témoignait-il tant de respect à
grand-père, au lieu de le déposséder? L'histoire m'enseignait une
attitude différente. Grand-père, c'était, pour les fermiers, ouvriers
et gens de service, _Monsieur_ tout court, ou _Monsieur Rambert_, et
père, c'était _Monsieur Michel_. Il ne serait venu à l'idée de
personne d'appeler Monsieur, de consulter Monsieur, de demander un
ordre à Monsieur. C'est Monsieur qui aurait protesté: --Qu'est-ce que
vous me voulez encore? Laissez-moi tranquille. Je n'ai pas le temps
(je n'ai jamais su pourquoi il n'avait pas le temps). Adressez- vous à
Monsieur Michel... Lui-même, ainsi, donnait l'exemple. J'en avais
conclu, comme tout le monde, qu'il n'était bon à rien. Et de temps à
autre, sans qu'on sût pourquoi, ne réclamait-il pas contre l'oubli où
l'on le mettait des affaires du palais, je veux dire de la maison?
Tandis que dès qu'il s'agissait d'une détermination grave, d'un ordre
important, on entendait de tous côtés ce cri de ralliement: --Où est
Monsieur Michel? Appelez Monsieur Michel...
J'ai parlé du pas de mon père. Il y avait aussi sa voix. Elle sonnait,
secouait, ragaillardissait. Il ne l'élevait jamais et il savait que
c'était inutile. Elle ouvrait les portes, pénétrait jusqu'aux chambres
les plus retirées, et en même temps versait aux coeurs une force
nouvelle comme en donne un bon verre de vin rouge, à ce que prétendent
les gens qui s'y connaissent. Quand il arrivait en retard pour le
dîner à cause de tous les clients qui se pendaient après lui, on
n'avait pas besoin d'agiter la cloche. De l'antichambre il proclamait
comme un édit:
--A table!
Et les habitants dispersés se rassemblaient en hâte.
--Quelle voix! protestait grand-père qui sursautait.
Je ne puis lire des phrases comme celles-ci qui reviennent, plus ou
moins, dans tous les manuels d'histoire, sauf dans ceux d'aujourd'hui
où les batailles sont escamotées comme si elles se gagnaient toutes
seules: --_A la voix de leur chef, les soldats s'élancèrent à
l'assaut... A la voix de leur général, les troupes se reformèrent_...
sans entendre cette voix de mon père dont toute la maison vibrait. Tem
Bossette, qui en avait une peur effroyable, l'entendait du fond de la
vigne. Le pas annonçait la présence, mais la voix ordonnait. Cependant
les ouvriers ne dépendaient pas de mon père; mais pour eux, mais pour
tous, il était le chef. Tout, chez lui, contribuait à donner cette
impression la taille, le visage aux traits droits, barré d'une
moustache dure et courte, les yeux perçants dont on ne supportait pas
volontiers le regard. De sa personne se dégageait une sorte de
fascination. Tante Dine, qui avait le sens populaire, l'exprimait rien
qu'en disant: _Mon neveu_. Elle en éclatait d'orgueil. Le grenadier
du salon ne devait pas arrondir autrement la bouche pour parler de
l'Empereur. A cette fascination je n'avais pas échappé, et même dans
ma révolte je ne cessai pas de lui rendre un culte secret. Mais
l'esprit de liberté nous porte à contredire nos plus sûrs instincts
sous prétexte d'affranchissement.
Ne croyez pas qu'il fût sévère avec nous. Il ne tirait sur la bride
que si nous prenions une fausse direction. Seulement, je n'ai jamais
rencontré chez personne une telle aptitude à commander. Malgré sa
profession absorbante, il trouvait le loisir de s'occuper de nos
études et de nos jeux, et même il les élargissait par les récits
d'épopée qu'il nous faisait avec un art accompli. Ma mémoire les a dès
lors retenus pour toujours. On voyait bien qu'il honorait les
portraits de famille. Il nous transmettait oralement le passé des
ancêtres, mais je ne pouvais oublier que ce n'était que de la mauvaise
peinture. Quand nous nous sentions observés par lui, nous devinions
qu'il y avait dans cet enveloppement de notre faiblesse par sa force
autre chose que de la tendresse et peut-être de la fierté, mais quoi?
Je sais maintenant qu'il cherchait sur nous les signes de notre
avenir. Son amour de la durée ne se contentait pas de l'ancienneté de
sa race, il voulait suivre celle-ci jusque dans l'obscur travail du
temps et consolider son destin. Notre bonheur même lui était moins
cher que la soumission de notre volonté à la tâche commune. Ce que
contient le regard paternel, l'enfant sait bien que c'est son image,
et cette certitude lui suffit.
Il nous enseigna tout petits le respect de ce qu'il appelait déjà
notre vocation. Nous en comprimes dès lors l'importance. Ma soeur
Mélanie qui était l'aînée de tous, mes frères Bernard et Etienne
avaient de très bonne heure annoncés leur choix qui était l'armée pour
Bernard, et les missions pour les deux autres. Il ne songeait pas à
les contrarier, bien qu'il dût renoncer peut-être à d'autres vues
qu'il avait sur eux. La rieuse Louise se marierait; ce n'était pas
pressé. Quant à Nicole et à Jacques, ils étaient tout de même trop
minuscules pour qu'on s'occupât de leur avenir.
--Et toi? m'avait demandé mon père.
Comme je n'avais rien trouvé à répondre, il avait exprimé tout haut
son désir:
--Tu nous resteras.
Ainsi était-il admis que je resterais pour garder la maison. Ce rôle,
que j'estimais peu séduisant, ne m'emballait pas, tandis que les
autres étaient parés de la poésie du départ. Je ne confirmais ni
n'infirmais l'opinion qu'on se faisait de mon sort. Mais j'éprouvais
une folle envie de me soustraire à ces arrangements, à ce pouvoir qui
me dominait. De sournois désirs de rébellion germaient en moi contre
cela même que j'aimais. Ils lèveraient plus tard, sous une influence
imprévue.
Je devrais maintenant parler de la reine. N'est-ce pas son tour?... En
vérité je ne le puis et il ne faut pas me le demander. L'ombre que je
cherche en rentrant, derrière la fenêtre, et dont notre absence
suffisait provoquer l'inquiétude... oui, je consens encore à l'évoquer
ainsi. C'est bien elle, mais lointaine et cachée. Si je veux
m'approcher, je ne trouve plus mes mots.
Avez-vous remarqué, aux beaux jours d'été, la buée bleue qui flotte
sur les pentes? Elle permet de mieux fixer les claires beautés de la
terre. Si je pouvais poser ce voile transparent sur le visage
maternel, il me semble que j'oserais mieux dire sa suavité et la
limpidité des yeux qui ne pouvaient croire au mal. Quelle force
inconnue recélait donc cette douceur? Mon grand-père, qui se gardait
de toute influence rien que par son petit rire si vexant, et qui même
devant son fils ne perdait pas ce moyen de défense, l'abandonnait
habituellement devant ma mère. Et mon père, dont l'autorité semblait
inébranlable et infaillible, se tournait vers elle comme s'il lui
reconnaissait une puissance mystérieuse.
Cette puissance, je le sais maintenant, c'était Dieu qui habitait en
elle, soit qu'elle fût allée Le chercher à la première messe avant que
personne fût réveillé, soit qu'elle Lui offrît ses travaux quotidiens
dans la maison...
Mes frères et soeurs et moi, nous composions le peuple. Dans tout
royaume il faut un peuple. Il est vrai que, dans la plupart des
maisons d'aujourd'hui, on cherche où le peuple a passé. Le roi et la
reine, tristes comme des saules pleureurs, se regardent vieillir avec
ennui. Ils n'ont rien à gouverner et ils n'emporteront pas leur
couronne. Chez nous, le peuple était nombreux et bruyant. Si vous
savez compter, vous n'ignorez déjà plus que nous étions sept, de
Mélanie qui me devançait de sept ans jusqu'à Jacques le dernier qui me
suivait à six ans de distance.
Tout ce bataillon, avant d'être conduit à la manoeuvre, recevait une
première inspection de tante Dine qui était préposée aux revues de
détail.
Elle était d'une activité que les années ne ralentissaient pas et que
les servantes, sauf Mariette, exploitaient sans vergogne toujours
allant et venant, de la cave au galetas, par les escaliers, car elle
oubliait la moitié des travaux qu'elle comptait entreprendre, ou
suspendait brusquement ceux qu'elle avait entrepris, commençant un
nettoyage, l'abandonnant pour chasser la poussière d'un meuble, menant
la guerre contre les toiles d'araignées au moyen d'une tête de loup,
sorte de brosse fixée au bout d'une perche, ou bondissant sur l'un de
nous qui avait crié. Elle nous a bercés, lavés, habillés, pouponnés,
pomponnés, gardés, amusés, occupés, soignés, caressés tous les sept,
et même un huitième qui est mort sans que je l'aie connu.
Encore conviendrait-il d'ajouter à ce chiffre imposant mon grand-père
à qui elle épargnait tout souci. Il n'était pas exigeant pourvu qu'il
eût immédiatement sous la main ce qu'il désirait, il ne réclamait rien
à personne. Et il fallait respecter le désordre de sa chambre qu'il
entretenait scrupuleusement, prétendant qu'on ne retrouve pas ce qui
est rangé. Il se laissait dorloter avec négligence et n'y prêtait pas
d'attention, sauf quand on l'agaçait par quelque exagération de soins.
Pour notre éducation et notre instruction, pour la direction morale,
tante Dine se mettait, malgré la différence d'âge, à la dévotion de ma
mère, pour qui elle professait un attachement, une admiration sans
bornes. Jusque dans la vieillesse, elle n'accepta que des fonctions
subalternes. Quand elle avait déclaré: «Valentine veut ceci,
Valentine a dit cela» (Valentine, c'était ma mère), il n'y avait pas à
discuter. Elle obéissait à la lettre sans même chercher à pénétrer
l'esprit. Aucune de ses pensées ne lui restait pour elle-même elle les
distribuait aux autres sans exception. A la gronderie elle n'entendait
rien et baissait la tête quand nous recevions une réprimande, en
manière de protestation contre la dureté du pouvoir. Non seulement
elle ne nous dénonçait pas, mais elle trouvait à nos pires fautes des
excuses inattendues, et si merveilleuses qu'elles désarmaient
quelquefois, rien que par l'étonnement qu'elles provoquaient.
--Cet enfant a pris des poires.
--C'était pour soulager l'arbre qui ne pouvait plus les porter.
--Cet enfant mange salement. Il a mis les mains dans son assiette
d'épinards.
--C'est dans la joie de voir de la verdure.
Nos études ne l'intéressaient pas. Mais elle avait cette culture de
l'âme qui communique à l'esprit sa fleur de délicatesse. On en savait
toujours assez si l'on était honnête et bon catholique. Et même elle
estimait qu'on remplissait de trop bonne heure notre cervelle, et d'un
tas de sciences inutiles. L'histoire des païens ne lui disait rien qui
vaille, et pour l'arithmétique, elle n'avait jamais su compter. En
revanche, notre santé, notre propreté, notre gaieté, étaient son
affaire. Elle chantait pour nous endormir, elle chantait pour nous
distraire, elle chantait pour nous faire marcher. Ses chansons
tintinnabulent dans mes souvenirs. Il y avait une berceuse où nous
devenions tour à tour général, cardinal, empereur, et dont le refrain
était destiné à nous inspirer de la patience par un avenir si
reluisant:
En attendant, sur mes genoux, Beau chérubin, endormez-vous.
Mais le beau chérubin ne se pressait pas de s'endormir.
Il y avait aussi le _Nid charmant_ que de _méchants petits lutins à la
mine éveillée_ voulaient détruire et qu'il fallait respecter, car
C'est l'espoir du printemps, C'est l'amour d'une mère.
Ou bien c'était Silvio Pellico prisonnier qui, d'une voix perçante,
réclamait sa brise d'Italie. Un de mes premiers jeux fut l'évasion de
Silvio Pellico, mais je ne savais pas qui c'était. Mes chansons
préférées étaient peut-être _l'Etang_ et _Venise_. Je les nomme ainsi,
faute d'en savoir davantage. _L'Etang_ racontait un effroyable drame
de noyade:
Petits enfants, n'approchez pas, Quand vous courez par la vallée, Du
grand étang qu'on voit là-bas, Qu'on voit là-bas sous la feuillée.
Écoutez ce qu'il arriva D'un enfant blond qui s'esquiva Des bras de sa
mè-è-è-ère.
L'enfant blond poursuivait une libellule et la _demoiselle aux ailes
d'or_ l'entraînait dans l'eau froide. Ça lui apprenait à s'esquiver
des bras maternels. Quant à _Venise_, j'en ai retenu pareillement les
premiers vers, y compris leur faute de français:
Si Dieu favorise Ma noble entreprise J'irai-z-à Venise Couler
d'heureux jours.
Est-ce la magie de ce nom de ville inconnue ou la mélancolie de la
ritournelle: je n'imaginais pas de plus beau voyage que de s'en aller
dans cette Venise dont on m'avait montré les gondoles au stéréoscope.
J'ai longtemps hésité, crainte d'une déconvenue, à réaliser ce projet
qui me venait d'une si lointaine musique, une de ces musiques que nous
continuons d'entendre en nous bien après les jours d'enfance. Faut-il
que ce soit l'une des plus sûres gardiennes du foyer qui, par l'effet
d'une simple romance chantée pour nous calmer, soit la première à nous
enflammer la cervelle? Et quand, plus tard, j'ai vu enfin la cité aux
rues mouvantes et aux palais roses, je l'ai abordée avec respect, me
souvenant que cette visite représentait une _noble entreprise_, comme
si, déjà, la puissance de son charme était contenue tout entière par
avance dans la naïve berceuse de tante Dine.
De ses innombrables chansons, quelques-unes, je le crois, étaient de
son invention. Ou, du moins, faute de se souvenir exactement de leur
texte, je suppose qu'elle les recomposait à sa manière. Certain _Père
Grégoire_, notamment, mi-parlé, mi-chanté, ne saurait figurer dans
aucun recueil. Une charmante vieille dame à qui j'en faisais part un
jour m'assura que le père Grégoire existait aussi dans le Berry, du
côté de la Châtre, sous le nom de père Christophe. C'est déjà de la
prose rythmée, et cela se déclame sur un ton de mélopée qui éclate
brusquement aux finales. Toute une petite comédie de la vanité y tient
en quelques phrases. Jugez plutôt, car je vais essayer de citer de
mémoire.
_Le père Grégoire est sorti de chez lui ce matin_. Jusque-là rien que
de naturel: le père Grégoire va se promener, c'est son droit, mais
attendez le détail qui caractérisera cette sortie: _Un beau bouquet
de coquelicots à son chapeau_. Il faut enfler la voix sur les
coquelicots. Cette fleur des champs devient un symbole de faste et
d'ostentation. Ah! eh! le père Grégoire n'est plus l'honnête homme qui
va respirer l'air de la campagne, c'est un vieux beau qui fait
fantaisie: il parade, il piaffe, il caracole, il entend qu'on le
regarde et qu'on l'admire. Mais vous serez puni, père Grégoire; un
mauvais destin vous guette! _Chemin faisant, son chien se prit de
querelle avec le mien_. On donne cette nouvelle simplement. Elle
semble au premier abord de mince importance. Fâcheuse affaire
cependant: une bataille de chiens dans une petite ville, --comment!
vous ne le savez pas? vous n'avez donc jamais vécu en province? -- une
bataille de chiens présente une gravité exceptionnelle. Les maîtres
interviennent, ils prennent parti, et le vaincu jure que ça ne se
passera pas de la sorte! Des familles se sont brouillées pour des
batailles de chiens. Quelle est l'origine de la haine des Capulets et
des Montaigus? peut-être une bataille de chiens. Et précisément notre
père Grégoire veut intervenir: son chien a le dessous, il est roulé
dans la poussière comme une quenelle dans la farine. _Le père
Grégoire, voulant les séparer, tomba le nez dans le corttin_. Il s'est
précipité, la canne haute, son pied a glissé, et le voilà par terre,
en triste posture, surtout le nez, car il n'a pas eu de chance dans
l'emplacement de sa chute. Ici, il convient de prendre un ton
lamentable, l'apostrophe qui suit doit revêtir une ampleur de
désolation infinie: _Pauvre père Grégoire!_ Un point de suspension.
On le plaint, car sa mésaventure est grande. Mais la plainte devient
tout à coup ironique et c'est l'orgueil qu'elle vise: _voilà son
bouquet de coquelicots bien loin de son chapeau_. Les insignes de sa
vanité sont souillés. Il peut rentrer chez lui se laver et se brosser.
Il ne rapportera pas les coquelicots. Sans les coquelicots, rien ne
lui serait arrivé.
J'attribue le _Père Grégoire_ à tante Dine à cause de la fertilité de
son imagination qui chaque jour lui fournissait de nouveaux contes
pour notre enchantement. Les grandes personnes ne sont pas volontiers
de plain-pied avec les enfants. Elles veulent trop se baisser. Tante
Dine trouvait d'instinct ce qui nous convenait. Ses histoires nous
tenaient haletants. Quand je cherche à les arracher au passé pour m'en
faire honneur, elles s'enfuient avec des sourires: «Non, non, me
disent-elles (car je les approche de tout près, mais nous sommes de
chaque côté d'un grand trou qui est profond s'il n'est pas bien large
et qui est la fosse commune de toutes mes années écoulées), à quoi bon
? tu ne saurais pas te servir de nous. Regarde: nous avons pris la
couleur du temps; comment la décrirais-tu?»
Lorsque le grand-père nous surprenait assis en rond autour de notre
conteuse, il secouait la tête en signe de désapprobation.
--Balivernes, murmurait-il, balivernes! On doit la vérité aux enfants.
Nous demandions à tante Dine ce que c'étaient que des balivernes.
--C'est, nous expliquait-elle par manière de vengeance, quand on joue
du violon.
Entre ses chants et le violon de grand-père, c'était quelquefois un
vacarme assourdissant.
Tante Dine possédait une autre faculté merveilleuse: celle de créer
des mots. Je vous ai cité _Carabosser_, mais elle en inventait par
centaines, et si bien adaptés aux objets qu'on les comprenait
aussitôt. Je ne puis davantage les transcrire. Transcrits, ils perdent
leur valeur. Ou bien je ne sais pas les orthographier: la langue
parlée n'est pas la langue écrite, et cette langue imagée avait la
verdeur et la saveur populaires. Tante Dine employait aussi des mots
rares --où diable les avait-elle découverts? car elle lisait peu --
qui étaient singuliers et sonores tout comme s'ils lui appartenaient
en propre, et que, plus tard, un peu surpris et bien amusé, j'ai
relevés dans le dictionnaire où je ne les eusse pas cherchés. Ainsi,
pour abaisser ma superbe, elle me qualifia un jour d'_hospodar_, et un
autre, de _premier moutardier du pape_. J'ignorais que les hospodars
étaient des tyrans de Valachie et que c'est avoir une haute opinion de
soi-même que de se croire le premier moutardier du pape. Mais ces
titres inconnus dont elle m'affublait me représentaient un gros homme
habillé de rouge, qui commandait avec de grands cris, et je ne voulais
pas lui être comparé.
Laissez-moi, chère grand'tante Bernardine, vous apostropher à la façon
du pauvre père Grégoire. Si mon enfance fait dans mon souvenir un
grand tintamarre, comme si elle était montée sur une de ces mules
toutes harnachées de grelots qui ne sauraient marcher sans musique et
qui, de loin, donnent l'impression d'un important convoi, je le dois à
vos histoires et à vos chansons. La voici qui s'avance joyeusement et
bruyamment dès que ma pensée l'appelle, c'est-à-dire tous les jours. A
cause d'elle, je ne pourrai jamais me plaindre du sort. Je l'entends
avant de la voir, mais quand elle surgit au détour du chemin qui vient
à moi du passé, elle porte dans ses bras toutes les fleurs du
printemps. Vous méritez bien que je vous en offre un bouquet, et même
un bouquet de coquelicots, pour toutes vos romances qui s'ajoutaient à
vos soins et à vos prières. Car vous priiez tout fort, sur l'escalier
comme à l'église, et même quand vous brandissiez la tête de loup. Le
silence vous était désagréable. C'est pourquoi, chère tante Dine, je
le romps ce soir et vous parle...
Tante Dine menait une garde sérieuse autour de la maison. Pour s'en
approcher, il fallait montrer patte blanche. Elle désignait sous le
nom de _ils_ les ennemis invisibles qui étaient censés nous investir.
Longtemps ces _ils_ mystérieux nous effrayèrent. Nous les cherchions
autour de nous dès qu'elle en parlait. A force de ne pas les
rencontrer, nous finîmes par en rire, sans savoir que ce rire nous
désarmait et que plus tard nous devions les retrouver en chair et en
os. Sa partialité ne fut jamais en défaut. Dès que la famille était en
cause, elle exigeait qu'on lui adressât des louanges immédiates, sans
quoi elle se rebiffait, prête au combat. Quelqu'un ayant hasardé un
blâme anodin se vit toiser de pied en cap et, pour masquer sa défaite,
voulut manier l'ironie.
--J'oubliais, déclara-t-il, que votre maison, c'est l'arche sainte.
--Et la vôtre l'arche de Noé, répliqua-t-elle du tac au tac, sachant
que son interlocuteur recevait toutes sortes de gens hétéroclites.
On pétrissait alors le pain à l'office, dans un pétrin quasi
séculaire, avant de le porter au four banal. Tante Dine, qui aimait
les gros ouvrages, surveillait cette opération et même, volontiers, y
mettait les mains. Un jour que j'y assistais, au moment où la servante
allait mélanger la farine, l'eau et le levain, ma tante la secoua avec
vivacité.
--A quoi pensez-vous, ma fille?
--A pétrir, mademoiselle.
--Vous oubliez le signe de la croix.
Car, dans les bonnes maisons on n'omet pas le signe de la croix sur la
farine blanche qui va se changer en pain. A table, mon père, avant
d'entamer la miche, ne manquait point de tracer une croix avec deux
entailles du couteau. Quand c'était grand-père qui remplissait
l'office de panetier, j'avais bien remarqué qu'il n'en faisait rien.
Ce fut l'un de mes premiers étonnements. Dès le début de la vie, je
compris l'importance des dissentiments religieux.
Grand-père jouait de son violon quand il lui plaisait. Mais lui-même
n'aimait pas à être dérangé. Nous en fîmes l'expérience. Ma soeur
Mélanie et mon frère Etienne, qui de leur première communion
conservaient une piété ardente et même un peu agressive, avaient
édifié une petite chapelle dans une armoire de ce salon octogone que
nous appelions la salle de musique parce que, jadis, on y donnait des
concerts et qu'on y avait laissé un vieux piano à queue. Etienne et
Mélanie, c'était décidé, quand ils seraient grands, évangéliseraient
les sauvages, comme Bernard l'aîné serait officier et reprendrait
l'Alsace-Lorraine, et Louise la cadette, toujours généreuse,
épouserait un fabricant de champagne, afin que nous puissions boire
librement de ce vin doré et vivant où nous n'avions jamais fait que
tremper nos lèvres les jours de fêtes de famille. Ainsi, l'avenir
s'organisait à merveille, sauf mon sort personnel qui demeurait
incertain. Mélanie tenait son nom de la petite bergère dauphinoise qui
jouissait alors d'une vogue considérable: on parlait à mots couverts
du secret de la Salette. Quelquefois je lui demandais si elle ne
demandait pas d'être mangée par les anthropophages dont ma géographie
illustrée m'avait révélé l'existence. Loin de ralentir son zèle, cette
affreuse perspective ne réussissait qu'à l'exalter. Etienne n'aspirait
pas moins violemment au martyre, bien qu'une mésaventure lui fût
arrivée au collège: ses camarades, admirant sa dévotion, avaient
compté qu'il accomplirait un miracle le jour de sa première communion
et, le miracle n'ayant pas eu lieu, ils l'en avaient un peu méprisé.
Je n'ai jamais su quelle sorte de vêpres ou de complies nous disions
devant l'armoire. Les cérémonies consistaient en cantiques vociférés
en choeur. J'étais, malgré mon jeune âge, convié à ces manifestations
cléricales. Ce jour-là nous déployions précisément une énergie de
catéchumènes. Mélanie surtout lançait éperdument ses notes sur le
diapason le plus élevé. Sa piété était en raison du bruit qu'elle
faisait. La salle de musique était malheureusement proche la chambre
du grand-père. Tout à coup, au beau milieu de notre ferveur, la porte
s'ouvrit et grand-père apparut. Il ne s'occupait jamais de nous, mais
quand nous entrions par hasard dans son rayon visuel, il nous traitait
avec bienveillance. Or, il semblait fort irrité: sa robe de chambre
dégrafée, son bonnet grec rejeté en arrière, sa barbe en désordre lui
donnaient un aspect terrible qui contrastait avec ses manières
habituelles. D'une voix aigre il nous interpella:
--Il n'y a pas moyen de reposer tranquillement dans cette maison!
Fermez-moi cette armoire, et tout de suite!
Nous avions troublé sa sieste, et son égalité d'humeur s'en
ressentait. Aussitôt nous fermâmes l'armoire. Et nous connûmes
d'avance l'horreur des décrets et des lois d'exception. La dévotion de
Mélanie et d'Etienne en fut augmentée, comme il arrive en temps de
persécution, mais la mienne, moins vive ou moins ancienne, je crains
qu'elle ne fût attiédie.
Elle subit peu après une autre atteinte. La Fête-Dieu se célébrait
dans notre ville avec une pompe et un éclat incomparables. On venait
de loin pour y assister. Qui nous rendra de si magnifiques, de si
imposants, de si nobles spectacles? On les a remplacés par des
réunions de gymnastes ou de sociétés de secours mutuels dont la
vulgarité est navrante. Je plains les enfants d'aujourd'hui qui n'ont
jamais eu l'occasion de sentir, parmi les acclamations populaires et
dans l'émotion générale, la présence de Dieu.
La rivalité des reposoirs divisait les quartiers; chacun luttait pour
sa bonne renommée. On les composait avec de la mousse et des fleurs,
que l'on disposait en forme de croix de lis, d'hortensias, de
géraniums ou de violettes, ou bien l'on combinait ingénieusement
d'autres dessins pieux plus compliqués. Pour eux l'on dépouillait
impitoyablement les jardins et les bois. Le plus beau était élevé sur
une terrasse plantée de vieux arbres, qui dominait le lac.
Le matin, toutes les fenêtres guettaient le jour, imploraient le ciel
pour obtenir un temps favorable. Les rues étaient bordées de sapins et
de mélèzes que les paysans, la veille ou l'avant-veille, apportaient
de la montagne dans leurs chars à boeufs. Les rubans, jetés d'un côté
à l'autre comme des câbles légers au-dessus d'un fleuve, supportaient
des couronnes, de sorte que l'on circulait sous des centaines d'arcs
de triomphe improvisés. Et de-ci, de-là, pour mieux orner sa façade,
chacun installait, sur une table recouverte d'une nappe immaculée, des
images, des vases, des statues avec un luminaire, et disposait des
corbeilles de roses pour ravitailler le bataillon des anges. Dans les
plus pauvres ruelles, des bonnes femmes étalaient au dehors tout ce
qu'elles avaient de précieux et jusqu'à des daguerréotypes de parents
ou des bonnets bien festonnés, afin de mieux honorer le passage du
Saint-Sacrement. Ainsi la ville entière se parait comme une jeune
mariée pour la cérémonie nuptiale.
Devant l'église on se rassemblait, les confréries en costumes avec
leurs bannières, les fanfares dont les cuivres frottés avec soin
reluisaient, les enfants des écoles, celles des filles et celles des
garçons dont les plus petits agitaient des oriflammes, et la
population massée derrière ces compagnies officielles qui étaient
rangées en bon ordre. Alors sur le parvis s'avançait avec lenteur le
cortège sacré, tandis que sonnaient toutes les cloches à la volée:
anges aux ailes de papier d'argent, qui puisaient dans un petit panier
suspendu à leur cou les pétales de fleurs dont ils jonchaient le
parcours; sacristains et clercs aux soutanes rouges, brandissant à
tour de bras les encensoirs d'où montaient la fumée bleue et l'odeur
poivrée; prêtres en surplis, chanoines en rochet d'hermine, et enfin
sous le dais couleur d'or pâle ou de froment mûr, surmonté aux quatre
angles d'aigrettes de plumes blanches, et escorté par quatre notables
en habit noir qui tenaient ses cordons, Monseigneur enveloppé dans une
chasuble d'or et tenant sur sa poitrine le grand ostensoir d'or.
C'était un instant solennel, et pourtant il y en avait un autre plus
impressionnant. Après avoir parcouru toute la ville, la procession
défilait pour une dernière bénédiction sur cette place qui forme
terrasse au-dessus du lac et que soutiennent les murs d'un ancien
château fort. Il était près de midi. Les rayons du soleil, tombant
d'aplomb sur l'eau du lac, s'en servaient comme d'un miroir pour
doubler leur lumière. Ils exaltaient toutes les couleurs et
principalement les ors où ils allumaient des étincelles. Autour du
reposoir s'étaient groupés les différents corps, étendards déployés.
Les soldats qui les encadraient --en ce temps-là, pour la dernière
fois, la troupe participait à la pompe religieuse --se rassemblèrent,
et l'on entendit commander: _Genou, terre!_ A ce commandement, tout
le monde s'agenouilla, les officiers saluèrent de leurs épées nues et
les clairons sonnèrent aux champs. Bien des vieilles femmes pleuraient
de bonheur en se prosternant, n'ayant plus besoin de rien voir pour
connaître que Dieu était là. Cependant un des prêtres, monté sur un
escabeau, retira l'ostensoir de sa niche fleurie et le remit à
Monseigneur, et l'auguste officiant, l'élevant en l'air, traça au-
dessus des fidèles le signe de la croix.
Le frisson qui m'agita à cette minute avait secoué toute la foule.
C'était un des de ces frissons collectifs qui révèlent à un peuple sa
foi commune.
Quand je rentrai dans mon uniforme de collégien, j'étais encore tout
vibrant. Ma mère m'attendait. Elle comprit ce que je venais
d'éprouver, et je vis ses yeux se remplir de larmes tandis qu'elle
m'embrassait avec orgueil. Elle-même, se sacrifiant, n'avait pas suivi
la cérémonie, parce qu'il fallait garder la maison et la préparer pour
les invités que nous devions recevoir ce jour-là. Mais elle était
allée s'agenouiller devant le portail, cachée par les sapins, quand la
procession avait passé. A travers les branches je l'avais bien vue.
Elle avait joint, pour un court moment, la part de Marie à celle de
Marthe.
A son tour mon père revint. Il avait chaud, il était fatigué, car on
lui avait fait l'honneur de lui offrir un des cordons du dais, et bien
qu'il fût chauve, il était resté découvert, au risque d'une
insolation.
--Chère femme! dit-il simplement.
Et il serra ma mère sur son coeur. Jamais, devant moi, il n'avait
montré sa tendresse, et c'est pourquoi j'en ai gardé mémoire. Lui
aussi, un grand enthousiasme l'animait.
Puis ce fut grand-père, tout souriant, tout pimpant, se redingote
boutonnée de travers et son chapeau noir un peu de côté, mais, à part
ces détails, d'un correction de tenue presque irréprochable.
--Eh bien! lui demanda ma mère avec une douceur triomphante, cette
fois vous y avez assisté?
Il paraît que les autres années il s'en allait et ne reparaissait que
le soir. Je comprenais à mille nuances que sur le terrain religieux il
n'y avait pas, chez moi, une entente absolue et que d'ordinaire on
évitait ce sujet de discussion. Mon grand-père ne put retenir son
petit rire impertinent que d'habitude il épargnait à ma mère:
--Superbe, superbe! On se serait cru à la fête du soleil. Les païens
n'auraient pas fait mieux.
Le visage de ma mère s'empourpra. Elle se pencha vers moi et m'envoya
au dehors sous un prétexte de commission. Au moment de sortir,
j'entendis la voix nette de mon père:
--Je vous en prie, ne plaisantez pas sur ce chapitre devant les
enfants.
Et l'ironique voix répondit:
--Mais je ne plaisante pas.
Dans la rue le reposoir le plus voisin gisait déjà comme une carcasse
de feu d'artifice après qu'on l'a tiré. Il n'en restait que les
échafaudages. En hâte on avait remisé la croix de fleurs, la mousse,
les candélabres, par crainte de la pluie, car le ciel se couvrait
brusquement, et aussi pour s'en aller dîner. Mon enthousiasme était
pareillement tombé sous une parole de doute.
A la fête de l'Epiphanie, chacun doit imiter les gestes du roi
d'occasion que la fève a désigné. S'il boit, on crie: «Le roi boit! »
et l'on se précipite sur son verre. Et si le roi se met à rire, tout
le monde rit aux éclats. Un roi ne doit-il pas savoir quand il faut
rire et quand il faut garder son sérieux?
III
LES ENNEMIS
Ce soir-là, c'était un samedi...
Je ne saurais fixer la date exacte, mais ce ne pouvait être qu'un
samedi, puisque je rencontrai devant le portail, en rentrant, Oui-oui
qui hochait la tête et la Zize Million qui vérifiait sur sa paume
ouverte le chiffre de sa rente.
Le samedi était le jour des pauvres. D'habitude nous regardions,
l'abri d'une vitre, leur défilé, car tante Dine, qui tenait pour la
différence des classes, nous mettait prudemment à l'écart de leur
vermineux contact. La Zize ou la Louise était une folle à qui l'on
versait régulièrement chaque semaine un modeste subside de cinquante
centimes qu'elle appelait sa rente. Sa folie ne diminuait pas ses
exigences: une nouvelle servante, mal informée, lui ayant fait grief
en ne lui octroyant que deux sous, reçut dans la figure cette monnaie
insuffisante. La tête lui avait tourné en attendant un gros lot. Elle
ne parlait que de millions et le nom lui en était resté.
Quant à Oui-oui, il devait ce sobriquet à son chef branlant dont il
soutenait le poids assez mal et qui remuait sans cesse de haut en bas
à la façon de ces animaux articulés qui sont l'ornement des bazars et
dont un marchand astucieux vante le mouvement pour augmenter leur
prix. Nous avions encouru sa colère, ma soeur Mélanie et moi, dans une
circonstance mémorable. Mélanie, ayant lu dans l'Evangile qu'un verre
d'eau donné à un pauvre nous serait rendu au centuple, s'avisa d'en
offrir un à Oui-oui. Elle voulut même, dans sa bonté, que je
participasse à son aumône. Je portais la carafe, prêt à proposer une
seconde tournée. Mais il considéra notre présent comme une injure.
Grand-père, quand il connut cette malheureuse tentative, acheva notre
déroute:
--Offrir de l'eau à cet ivrogne! Plutôt que d'en toucher, il préfère
ne pas se laver.
Et, devant nous, il tendit à Oui-oui un verre de vin rouge qui fut
englouti d'un trait, puis un second, puis un troisième. Toute la
bouteille y passa. Grand-père, s'il recevait cent fois son offrande,
serait copieusement abreuvé dans le royaume céleste.
Grand-père, quand il croisait des mendiants au moment de sa promenade
quotidienne, réclamait qu'on leur distribuât du pain et non pas de
l'argent.
--L'argent est immoral, déclarait-il. Partageons nos miches avec ces
braves gens.
Je ne comprenais pas pourquoi l'argent était immoral. Cependant on
retrouvait, émietté, devant la grille, au pied des colonnes de pierre,
tout le pain qu'on avait donné et que les pauvres avaient méprisé.
Ce devait être un samedi de juin. Il faisait grand jour encore, bien
qu'il fût plus de sept heures du soir quand je rentrai à la maison, et
au bord du jardin s'élevait une motte de foin que Tem Bossette avait
dû faucher, en prenant son temps. A peine marmonnai-je un: _Bonjour
Oui-oui, bonjour la Zize_, sans même attendre la réponse. Je ne
refermai pas le portail qu'ils avaient laissé ouvert, et je me glissai
dans le corridor qui conduisait à la cuisine, car je m'étais attardé,
au retour du collège, jouer avec des camarades dans un petit chemin
qu'on appelait _derrière les murs_, parce qu'il longeait des
propriétés fermées comme des forteresses. Je ne blâmais pas cette
farouche façon de se clore, bien que j'esse préféré ces barrières ou
ces haies qui permettent de satisfaire la curiosité et n'arrêtent pas
brusquement le regard; mais grand-père, quand il passait par là, ne
cachait pas son dégoût:
--La terre est à tout le monde, et on la ligote comme si elle voulait
se sauver!
Il en parlait comme d'une personne vivante. Hors de chez nous,
j'aurais bien admis que rien ne fût clos. La terre ne m'appartenait-
elle pas?
_Derrière les murs_, nous organisions de grandes parties de billes au
beau milieu de la route, certains de n'être pas dérangés. Si quelque
char s'y engageait, le conducteur, arrêté par nos protestations,
attendait patiemment que nous eussions fini, et parfois même
s'intéressait aux péripéties du jeu, après quoi il continuait son
chemin. Personne, alors, n'était pressé. Aujourd'hui, c'est le
boulevard de la Constitution, et il faut s'y garer des automobiles. Je
ne sais où s'en vont jouer les petits enfants d'aujourd'hui.
Ma hâte ne provenait pas de la crainte d'être grondé pour mon retard.
J'étais sûr qu'on n'y songerait même point. Mais rien qu'en approchant
de la grille, j'avais retrouvé l'inquiétude particulière qui habitait
alors la maison, comme une invitée cérémonieuse dont la présence
inspire de la gêne à tout le monde. Les drames domestiques s'annoncent
longtemps à l'avance, par des signes comparables ceux de l'orage: une
atmosphère pénible, presque irrespirable, des pluies de larmes
intermittentes, le murmure lointain des récriminations et des
plaintes. Or, il y avait de l'électricité dans l'air. Ma mère, qui ne
manquait pas d'allumer sa chandelle bénite dès que le tonnerre
commençait de rouler, multipliait ses prières, et je voyais bien
qu'elle avait du souci, car ses yeux clairs ne savaient rien
dissimuler. Tante Dine promenait dans les escaliers une fébrile ardeur
guerrière. La colère qui l'échauffait lui communiquait des forces
invincibles, dont le Pendu s'émerveillait et dont pâtirent des
araignées qui pouvaient se croire hors d'atteinte et que délogea sans
pitié la tête de loup vengeresse. Elle adressait des menaces à des
ennemis invisibles. Ah! les misérables, ils connaîtraient à qui ils
avaient affaire! Les _Ils_ recevaient d'avance de vigoureuses raclées.
Mon père même, d'habitude maître de lui, se montrait absorbé. A table
il lui fallait rejeter la tête en arrière pour chasser les
préoccupations qui le suivaient. Et plus d'une fois je l'aperçus qui
s'entretenait à voix basse avec ma mère, en lui donnant lecture de
papiers bleus dont je ne comprenais pas les termes. On attendait un
événement considérable, peut-être un bulletin de victoire ou quelque
malheur, comme il arrive dans un pays quand les armées sont à la
frontière.
Seul, au milieu de ces conciliabules secrets, de ces angoisses
visibles, mon grand-père gardait la plus parfaite indifférence.
Evidemment l'événement qui se préparait ne le concernait pas. Il
jouait du violon, il fumait sa pipe, il consultait son baromètre, il
inspectait le ciel, il prédisait le temps, comme s'il ne pouvait y
avoir de nouvelles plus importantes, et il allait se promener. Rien ne
changeait, rien ne pouvait changer que les nuages sur le soleil. Quant
aux choses de la terre, elles étaient dénuées de gravité. Une fois mon
père tenta de lui demander avis ou de lui représenter le péril d'une
situation que je ne pouvais guère soupçonner. Son discours fut
suppliant, émouvant, pathétique, et plein d'un respect qui ne
réussissait pas à en diminuer l'autorité. Etendu sur le plancher, je
n'en perdais rien, au lieu de lire mon livre de classe. Mais je ne
retenais que des mots qui peu à peu me remplissaient d'épouvante:
_Gestion irrégulière, responsabilité, hypothèque, condamnation, ruine
totale, vente aux enchères_. Enfin je reçus cette affreuse conclusion
comme un coup de canne sur la tête:
--Alors il nous faudra quitter la maison?
Quitter la maison! Grand-père, je le vois encore, leva un peu le bras
d'un geste fatigué, comme s'il écartait une mouche, le laissa retomber
le long de son corps et répliqua avec une grande douceur qui, tout
d'abord, me trompa sur ses intentions:
--Oh! moi, qu'on habite cette maison ou une autre, ça m'est
complètement égal.
Puis, s'accompagnant de son éternel petit rire, il ajouta:
--Eh! eh! quand on est locataire, on réclame des réparations. Chez soi
on n'en fait jamais.
Ce fut à ce moment que mon père m'aperçut. Ses yeux étaient si
terribles que j'eus peur et fus pris de la chair de poule. Il se
contenta de me dire, sans hausser la voix:
--Va-t'en d'ici, mon petit. Ce n'est pas ta place.
Je me sauvai, stupéfait de cette mansuétude qui contrastait si
étrangement avec son regard. Maintenant j'y trouve un témoignage du
prodigieux empire qu'il exerçait sur lui-même. Je m'élançai au jardin,
emportant, comme une bombe sous le bras, cette déclaration formidable
: _Qu'on habile une maison ou une autre..._ L'idée ne m'était jamais
venue, ne me serait jamais venue, qu'on pût habiter une autre maison.
J'avais l'impression d'avoir assisté à un sacrilège, et en même temps
ce sacrilège s'acclimatait dans mon cerveau parce qu'il n'avait pas eu
de sanction immédiate, et qu'il s'était accompli sans aucune solennité
comme un acte de rien du tout. Etait-il possible qu'une telle phrase
eût été prononcée à la cantonade, négligemment et du bout des lèvres?
Pour la première fois mes notions de la vie étaient bouleversées. Je
fis part de mon désarroi à Tem Bossette qui ruminait appuyé sur sa
pioche. Il me prêta une oreille complaisante, mais en profita pour me
confier cette histoire personnelle:
--J'avais un fils à l'hôpital. Quand j'ai vu qu'il allait mourir, je
l'ai plié dans une couverture et je suis parti avec mon paquet. Il a
passé chez nous.
Je ne saisissais pas l'actualité de son récit qu'il me débita
fièrement, comme s'il rappelait un trait d'héroïsme. Puis il
condescendit à des explications:
--C'est votre procès qui les travaille.
Notre procès? Nous avions un procès? Je ne savais pas ce que c'était,
et bien que j'eusse vergogne de mon ignorance, j'interrogeai le
vigneron:
--Qu'est-ce que c'est, un procès?
Il se gratta le nez, sans doute pour chercher une définition:
--C'est une affaire de justice. On gagne, on perd au petit bonheur.
Mais pour celui qui perd, c'est très embêtant. A cause des huissiers
qui entrent chez vous comme dans un moulin.
Les huissiers entreraient chez nous comme dans un moulin! Aussitôt je
les imaginai sous la forme d'insectes géants, d'énormes courtilières
qui pénétraient dans le jardin par la brèche du châtaignier et
s'avançaient en rangs serrés pour investir la maison. J'avais une peur
spéciale des courtilières qui ont un corps long et gluant et deux
antennes sur la tête, et qui jouissent dans le monde agricole d'une
réputation détestable: on leur attribue toutes sortes de méfaits,
elles ravagent des plates-bandes entières. J'en avais vu, précisément,
qui franchissaient la brèche et, devant leur invasion, les armes
fabriquées par Tem Bossette n'avaient pas suffi à me rassurer:
j'avais tourné bride, si je puis dire, sur mon échalas.
--C'est la faute à Monsieur, acheva l'ouvrier qui en avait lourd sur
le coeur. Qu'est-ce que vous voulez? Il se fiche de tout, et quand on
se fiche de tout, ça n'arrange rien. Heureusement il y a M. Michel.
Ainsi, d'un côté il y avait les courtilières et mon père de l'autre.
Un combat terrible allait se livrer dont la maison serait l'enjeu. Et
pendant la bataille, grand-père, indifférent, regarderait en l'air,
selon son habitude, pour savoir d'où venait le vent. Jusqu'alors je
pensais qu'il ne jouait aucun rôle, à la façon des rois fainéants,
mais voilà qu'il provoquait des catastrophes. D'un mot il fermait les
chapelles, supprimait les portraits des ancêtres, et surtout ça lui
était parfaitement égal d'habiter une maison ou une autre. Pourquoi
pas une de ces roulottes bourrées de bohémiens bronzés comme j'en
avais vu passer devant la grille, à la grande peur de tante Dine, qui
nous faisait précipitamment rentrer en recommandant de boucher toutes
les issues et de surveiller les légumes et les fruits?
Je revenais tout endolori de cette conversation quand je me heurtai à
tante Dine, dont le Pendu quêtait l'assistance pour quelque besogne
ardue qui réclamait du nerf et du muscle.
--Le procès? lui criai-je pour me soulager.
Elle s'arrêta net dans sa marche:
--Qui t'a parlé?
--Tem Bossette.
--Il faudra renvoyer cet individu. Béatrix et Pachoux suffiront.
Elle ne se comptait pas elle-même. Seule elle distribuait à Béatrix
son véritable nom. Comprit-elle à mon accent ou à ma figure le drame
intérieur que je traversais? Elle me secoua en riant:
--Mon petit, quand ton père est là, il n'y a jamais rien à craindre,
entends-tu?
Et je fus immédiatement consolé.
Déjà elle emboîtait le pas de l'ouvrier, avec, dans la main, un
peloton de ficelle rouge que Mariette, sans doute, avait refusé de
confier à celui-ci. En s'éloignant elle agitait la tête avec orgueil
comme un cheval qui encense, et je l'entendais qui _gongonnait_:
--Ah! bien, par exemple, il ne manquerait plus que ça!
...Par quels signes, ce samedi soir, fus-je averti que le combat était
livré et qu'on en attendait le résultat? Dans la cuisine, Mariette
n'était pas à son fourneau. Elle discutait violemment avec Philomène,
la femme de chambre, qui portait la soupière au risque d'en répandre
le contenu, et avec mon vieil ami Tem, plus rouge encore que de
coutume, qui s'efforçait de rassurer l'office en prophétisant:
--Mais non, mais non, ça ira. D'abord, moi, je ne veux pas quitter le
jardin.
Dès qu'on m'aperçut, le silence se fit et, reprenant bientôt son sang-
froid, Mariette me gourmanda:
--Vous êtes en retard, monsieur François. Le second coup de cloche est
sonné. Vous serez grondé.
Et se tournant vers Philomène:
--Pourquoi restes-tu là, plantée comme un poteau?
Nous fûmes ainsi dispersés. Je comptais bien rencontrer, dans le
vestibule qui précédait la salle à manger, tante Dine qui arrivait
toujours à table la dernière, parce qu'elle découvrait, le long de
l'escalier, trente-six opérations à commencer ou terminer qui
l'obligeaient à remonter et redescendre indéfiniment. Ma tactique
réussit. Afin d'éviter la gêne d'un interrogatoire, je pris
l'offensive:
--Et le procès?
--Tais-toi: on attend la nouvelle.
--Quelle nouvelle?
--C'est aujourd'hui qu'on le juge à la Cour.
Elle avait prononcé: la Cour, avec une inconsciente pompe. Et je
pensai à la cour de l'empereur Charlemagne que célébrait mon manuel
d'histoire. Un grand personnage, un roi avec une couronne d'or sur la
tête, et revêtu d'une chasuble d'or comme Mgr l'évêque à la
procession, s'occupait de notre affaire. C'était impressionnant, mais
flatteur.
Je gagnai rapidement ma place, dans l'ombre de tante Dine. Mes frères
et soeurs, par esprit de solidarité, évitèrent de signaler mon
arrivée, de sorte que je pus avaler ma soupe sans être remarqué.
D'ordinaire, ma mère venait dans la salle à manger avant nous, pour
servir le potage. La loquacité de Philomène avait empêché cette
opération préliminaire, et j'en bénéficiai. Mes parents, d'ailleurs,
ne prenaient pas la moindre attention à ma personne: j'en pouvais
conclure qu'il se passait quelque chose. Je mis les bouchées doubles
et, mon assiette vide, je jetai sur l'assistance un regard circulaire.
A la place d'honneur, le roi régnant, mon grand-père, se penchait sur
la nappe afin de ne pas laisser tomber de la soupe sur sa barbe, et
cette précaution l'absorbait visiblement tout entier. Je n'apprendrais
rien de lui, et pas davantage de mon père qui, de l'un des angles,
commandait la table et dont le regard me fit baisser les yeux, car j'y
lus distinctement la connaissance de ma faute. Après avoir interrogé
l'un ou l'autre de nous sur l'emploi de sa journée, il s'efforça de
donner à la conversation un tour général. Mais il parlait presque
seul. Son calme, sa bonne humeur même achevèrent de me rendre la
confiance que deux ou trois cuillerées bien chaudes avaient déjà
commencé de me communiquer. Tante Dine, qui ne pouvait rester inactive
pendant les intervalles du service, s'occupait à l'avance de battre la
salade dont elle conservait la spécialité, bien qu'il eût été souvent
question de lui retirer cet office à cause du vinaigre qu'elle
répandait sans ménagement. Tout en fatiguant les feuilles vertes, elle
baragouinait de vagues exorcismes contre les mauvais sorts. Ma soeur
Louise taquinait Etienne --le petit curé --qui était distrait et à qui
on aurait pu repasser indéfiniment le même plat. Cependant Bernard et
Mélanie, les deux aînés, levaient souvent les yeux dans la même
direction que je suivis. Ils regardaient ma mère, et ma mère regardait
mon père. De lui, à cette heure, semblait dépendre notre sécurité.
On avait allumé la suspension, mais il ne faisait pas encore nuit au
dehors. Seulement les arbres paraissaient se rapprocher, épaissir
leurs branches, verser une ombre plus profonde. Par les fenêtres
ouvertes, le jardin nous envoyait, pêle-mêle, l'air frais, une odeur
de fleurs et des phalènes qui, attirées par la lumière, s'en venaient
tourner dans l'abat-jour de la lampe. Je m'intéressais à leur course,
par instants, plus attentivement qu'à l'expression trop déconcertante
des visages.
Le repas touchait à son terme et déjà l'on servait le dessert. J'avais
fini par croire qu'il n'arriverait rien du tout. Soudain Mariette se
précipita dans la salle à manger, tenant à la main un télégramme. Elle
n'avait pas pris la peine de le poser sur un plateau, elle ne l'avait
pas remis à la femme de chambre qui était chargée de la table. Tel
qu'elle l'avait reçu du facteur, elle l'apportait en personne. Elle
aussi flairait quelque nouvelle d'importance et voulait sans délai en
être instruite.
--C'est pour M. Rambert, dit-elle.
Elle dépassa la place de mon grand-père et traversa la pièce dans
toute sa longueur, comme si elle accomplissait son devoir en allant
tendre le papier bleu à mon père qui était du côté des croisées. Mon
père le reçut, mais il le tendit au destinataire véritable.
--Le voulez-vous?
--Oh! non, merci, refusa grand-père avec son petit rire. Ouvre-le toi-
même.
Néanmoins il jeta un coup d'oeil rapide et vif, que j'attrapai au
passage, sur le télégramme. Son petit rire me rappela instantanément
une crécelle qu'on m'avait retirée parce qu'elle importunait tout le
monde. Ce fut le dernier bruit. Il se fit un silence presque solennel,
si complet que j'entendais la déchirure du papier. Comment mon père
pouvait-il l'ouvrir avec si peu d'impatience? Je m'imaginais l'ouvrant
à sa place crr... crrr... ça y était. Tous nos regards convergeaient
sur le travail prudent de ses deux mains, sauf ceux de grand-père qui,
tout aussi paisiblement, débarrassait de sa croûte un morceau de
fromage et se complaisait dans cette tâche mesquine. Mon père sentit
notre anxiété et voulut sans doute la secouer à tout hasard au lieu de
lire, il releva les yeux sur nous:
--Continuez de manger, dit-il. Ce n'est pas votre affaire.
Et se tournant vers la cuisinière qui était restée penchée derrière le
dossier de sa chaise en point d'interrogation:
--Vous pouvez aller, Mariette, je vous remercie.
Elle s'en fut, vexée, sans rien savoir, mais envoya bien vite
Philomène qui ne devait pas en apprendre davantage.
Mon père lut enfin. Autant il s'était montré lent dans les
préliminaires, autant il fut bref dans sa lecture. Il dut absorber le
texte d'un trait. Déjà il mettait le télégramme dans sa poche sans un
mot, sans même un jeu des muscles. Puis il fit des yeux le tour de la
table, et sous son regard nous replongeâmes le nez dans notre assiette
:
--Allons, allons! les enfants! déclara-t-il presque gaîment. Le jour
dure encore. Dépêchez-vous d'avaler votre dessert, et vous irez jouer
au jardin.
Il avait parlé de son ton habituel qui ragaillardissait et commandait
ensemble. C'était si simple que ma mère, un instant, en fut toute
réchauffée et illuminée. Je le constatai en relevant la tête, mais ce
ne fut qu'un instant fugitif, comme ce retour de la lumière sur les
cimes après le coucher du soleil. Tout de suite la brume recouvrit le
visage maternel, et même je surpris dans ses yeux deux gouttes d'eau
qui brillèrent et disparurent sans tomber. Elle avait compris. Je
compris après elle et par elle. La mystérieuse Cour avait jugé contre
nous. Le procès, le terrible procès était perdu. Nous étions tous
consternés sans connaître au juste pourquoi, mais nous avions senti
passer sur nous le vent de la défaite. Mon père, cependant, ne
manifestait aucune gène, aucune tristesse, et mon grand-père, après
son gruyère, trempait un biscuit dans son vin, ce qu'il aimait
particulièrement à cause de ses dents qui étaient mauvaises. Il
semblait n'avoir prêté aucune attention à cette histoire de
télégramme. L'assurance de l'un me stupéfiait autant que le
détachement de l'autre. Ils atteignaient au même calme par des voies
différentes. Quant à tante Dine, elle mordait avec rage dans une pêche
qui n'était pas mûre et craquait.
Nous quittâmes la table pour gagner le jardin que la nuit envahissait
à pas de loup. Je tentai de demeurer en arrière, mais je fus entraîné
par ma soeur Mélanie; elle devinait que mes parents désiraient causer
hors de notre présence. Je ne pouvais prendre goût à aucun jeu et je
fis bientôt bande à part. Mon imagination bondissait sur un monceau de
ruines. _Ils_ nous chassaient de ta maison, comme l'ange avait expulsé
Adam et Eve du paradis terrestre. _Ils_ entraient chez nous comme dans
un moulin. _Ils_ se partageaient nos trésors, comme avaient fait les
Grecs avec les dépouilles des Troyens. Qui, _ils_? Les _Ils_ de tante
Dine; je n'en savais pas davantage. Et dans cette catastrophe une
parole me revenait, incompréhensible, effroyable et cependant
obsédante: _Qu'on habite une maison ou une autre, qu'est-ce que ça
peut bien faire?_ Ce propos de mon grand-père me révoltait et en même
temps me stupéfiait, m'attirait presque par son audace. Il me donnait
une sorte de vertige. Comment acceptait-on d'abandonner sa maison,
sans la défendre jusqu'à la limite de ses forces? Intérieurement je
criais aux armes. Et pour réaliser ce qui se passait en moi, je saisis
une des épées fabriquées par Tem Bossette, j'enfourchai mon échalas
favori et, malgré la brusque venue des ténèbres qui éteignaient les
dernières lueurs crépusculaires et que je redoutais beaucoup, je
montai au galop jusqu'au sommet du jardin, jusqu'au bois de
châtaigniers, jusqu'à la brèche. L'ombre de la nuit était déjà entrée
par là, et après elle toutes les ombres. Elles rampaient, elles
grimpaient aux arbres, elles se traînaient par les chemins, elles
remplissaient les bosquets. Il y en avait une armée. C'étaient les
courtilières, les courtilières géantes, c'étaient les ennemis de la
maison. J'essayai bien de distribuer à droite et à gauche de grands
coups d'estoc. Mais je ne rencontrais rien, et c'était pire. Alors,
désespérément, je me sauvai. J'étais un vaincu.
Ce fut un soulagement pour moi d'entendre, en me rapprochant, la voix
de ma mère qui appelait:
--François! François!
Cet appel me sauva l'honneur; mon retour précipité cessait d'être une
fuite.
Ma chambre à coucher, dont les vastes proportions m'inquiétaient, mais
que je partageais heureusement avec Etienne et Bernard, était voisine
de la chambre maternelle. Je fus longtemps avant de m'endormir. Sous
la porte de communication, j'apercevais une raie de lumière. Cette
lumière dut briller très tard, et j'entendais le son alterné de deux
voix assourdies volontairement, celle de mon père et celle de ma mère.
Le sort de la famille se débattait à côté de moi avec calme.
IV
LE TRAITÉ
Quand on est enfant, on s'imagine que les événements vont se
précipiter les uns sur les autres comme les deux camps opposés dans
une partie de barres. Le lendemain, je m'attendais à des péripéties
extraordinaires qui se traduiraient en premier lieu par un congé.
Sûrement on ne travaillait pas lorsque la maison était menacée. Je fus
étonné d'être réveillé à l'heure accoutumée, alors que je pensais
rattraper le retard de mon sommeil, et conduit au collège très
régulièrement. Etienne, distrait et d'ailleurs occupé de ses prières,
n'avait rien remarqué. Mais Bernard, l'aîné, me parut manquer de son
entrain habituel; sans doute il me jugea trop petit pour me faire
part de sa tristesse. Et nous n'échangeâmes en chemin aucune
confidence tous les trois.
Ce silence était le commencement de l'oubli. Je me remis promptement
de l'alerte de la veille, et bientôt, puisque nous continuions
d'habiter la maison, je crus à une retraite inopinée de nos ennemis.
--_Ils_ n'oseront pas, avait déclaré tante Dine.
Cependant, à quelques jours de là, je me trouvais dans la chambre de
ma mère quand elle reçut la visite de sa couturière, une demoiselle
entre deux âges, avec des cheveux acajou comme je n'en avais jamais vu
à personne. Ma mère s'excusa de la déranger pour peu de chose,
seulement une réparation et non pas la commande d'une robe neuve.
--Quand on a sept enfants, ajouta-t-elle gentiment, il faut être
raisonnable. Et puis je ne suis plus assez jeune.
--Madame est toujours jeune et belle, protesta l'artiste.
Dans mon coin j'estimais cette protestation déplacée.
Ni l'âge, ni la figure de ma mère n'appartenaient à cette dame aux
cheveux acajou, mais bien et dûment à moi et à mes frères et soeurs.
Qu'elle fût jolie ou laide, jeune ou vieille, cela ne concernait que
nous.
--Alors, conclut ma mère, voici une toilette que vous pourriez
facilement arranger un peu; vous êtes si adroite.
--Madame l'a déjà beaucoup portée.
--Justement, on s'y attache.
Cette fois, je donnai raison à la couturière qui prit un air pincé
pour accepter cet ouvrage indigne d'elle. Incontestablement la robe
dont il s'agissait avait été beaucoup portée.
Sur le moment je n'opérai aucun rapprochement entre cet épisode et
notre drame de famille. Ma mère serait toujours assez belle, et les
toilettes n'y changeraient rien. Mais les conciliabules se tenaient
généralement dans le salon octogone, où l'on ne pénétrait qu'en
traversant notre chambre à coucher. Il était fort isolé, et l'on
pouvait être sûr de n'y pas être dérangé. Nous n'y entrions plus guère
que pour nos leçons de musique, depuis que la chapelle de l'armoire
avait été désaffectée.
Là j'avais perdu ma foi au miracle de Noël. Il est vrai que le rire
sec de mon grand-père, toutes les fois qu'il était question de la
descente du petit Jésus, m'avait préparé l'incrédulité. Le matin de ce
jour de fête que tous les enfants appellent et attendent, nous
trouvions dans cette pièce un sapin dont les branches pendaient sous
le poids des jouets et qu'illuminaient des bougies bleues et roses. Au
pied de l'arbre, un enfant de cire reposait sur la paille et tendait
vers nous ses petits bras. L'âne et le boeuf n'étaient pas oubliés,
mais l'enfant était plus gros qu'eux. Ce manque de proportions les
remettait à leur rang subalterne. Je supposais, sans en approfondir le
mystère, que ce sapin poussait tout seul, pendant la nuit, avec ses
fruits étranges qui suffisaient à détourner ma curiosité. Or, un soir
du 24 décembre, comme la curiosité me tenait éveillé, je vis passer
mon père et ma mère. Ils marchaient sur la pointe des pieds:
seulement, dans les vieilles maisons, il y a toujours des planches qui
crient et trahissent la présence. Il leur arrive même de crier quand
personne ne passe, comme si elles supportaient des pas invisibles, les
pas de tous les morts qui les ont foulées. Mes parents étaient chargés
de toutes sortes de paquets. Je compris dès lors leur collaboration
avec le petit Jésus.
Maintenant, de nouveau, je crois au miracle, bien qu'il soit descendu,
comme Jésus lui-même, du ciel sur la terre. C'était un miracle
d'amour.
Comment faisaient mon père et ma mère pour réaliser à la fois les
rêves de nos sept imaginations exaltées, et distribuer à chacun de
nous les objets de paradis qu'il avait désirés? Comment, surtout, ont-
ils fait pour ne rien diminuer de la générosité divine qu'ils
représentaient pendant la période douloureuse que nous devions
connaître? Je ne cesse pas de m'émerveiller quand je vois, le jour de
Noël, dans les quartiers pauvres, les enfants courir les mains
pleines. Ce sont des joujoux de quatre sous: ils portent en eux la
vertu du miracle...
Des conciliabules secrets de la salle de musique, malgré la sonorité
merveilleuse du lieu, je n'entendais rien. Ni l'un ni l'autre des deux
interlocuteurs ne haussait la voix; ils étaient toujours d'accord.
Cependant je devinais qu'ils parlaient du procès. Quelque chose de
grave se tramait dans l'ombre. On se préparait à repousser l'ennemi.
Et je me demandais pourquoi cet ennemi ne se montrait pas.
Un matin, --un jeudi matin, --comme nous rentrions, mes frères et moi,
pour le déjeuner de midi, quelle ne fut pas notre stupéfaction, notre
horreur, en apercevant, sur une des colonnes de pierre où s'encastrait
la grille du portail, un écriteau énorme où nous pouvions lire cette
inscription scandaleuse:
VILLA A VENDRE
Nous nous regardâmes, également indignés.
--C'est un affront, déclara Bernard qui avait déjà le sens militaire.
--Mais non, c'est une erreur, assura Etienne dont l'étonnement était
sans bornes.
D'esprit abstrait et distrait, et même un peu mystique, il n'avait pas
exercé une minute sa réflexion sur les faits terre à terre que nous
avions pu observer, Bernard et moi, et qui, en nous inspirant une
crainte sacrée, nous avaient préparés à cette catastrophe.
On nous eût souffletés tous les trois que nous n'eussions pas ressenti
plus de honte. Bernard, plus hardi, tenta d'arracher l'affiche, mais
elle était solidement fixée et résista. Nous nous précipitâmes, comme
une troupe de renfort, dans la maison assiégée que je m'attendais à
trouver pleine de courtilières. La première personne que nous
rencontrâmes fut tante Dine qui gesticulait et parlait toute seule. A
peine avions-nous ouvert la bouche qu'elle comprit notre émotion, et
sa fureur aussitôt dépassa de beaucoup la nôtre:
--Oui, _ils_ veulent tout nous prendre. _Ils_ prétendent emparer de
notre propriété. J'aurais dû mourir plutôt que de voir ça.
Le mot _propriété_ prenait sur ses lèvres une grandeur solennelle.
Ainsi donc, _ils_ avaient passé la brèche; en rangs serrés _ils_
avançaient. Hors cette constatation, il ne fallait pas attendre de
tante Dine des explications plus claires.
Grand-père, qui rentrait de sa promenade, fut aussitôt interrogé. Il
nous écarta d'un geste de superbe indifférence, et il nous parut
planer bien au-dessus de nos inquiétudes. N'avait-il pas déclaré qu'il
lui était indifférent d'habiter cette maison ou une autre? Il avait
marché au grand air par cette belle matinée de juillet où tout le pays
ensoleillé semblait remuer dans la lumière, il avait bonne mine, il
était radieux; comment eût-il toléré que nous lui gâtions son plaisir
par quelque fâcheux commentaire? Il souhaita, au contraire, de nous en
communiquer une parcelle.
--J'aime, nous dit-il, ce bon soleil d'été. Et personne ne peut nous
le prendre.
Cette réponse ne pouvait calmer nos alarmes. Dans sa singularité, elle
me frappa jusque dans un moment pareil, où nous n'avions pas trop de
toutes nos énergies combatives pour résister à la menace qui pesait
sur nous, elle attirait notre attention sur un bonheur tout simple qui
n'avait pas de propriétaire attitré et qui était hors d'atteinte.
C'était une remarque que nous n'avions jamais faite. On ne songe pas,
quand on est enfant, qu'on puisse jouir du soleil.
Ma mère tenait mes deux soeurs aînées serrées contre elle. Elle
tâchait à les consoler et n'y parvenait pas, car elle partageait leur
peine. A ses pieds, les deux derniers, Nicole et Jacquot, trépignaient
au hasard. Qu'on juge de l'effet que nous produisit ce groupe de
pleureuses! Louise elle-même, la rieuse Louise, s'abandonnait à ses
larmes.
--Voici votre père, s'écria maman tout à coup. Ne pleurez plus, je
vous en prie. Il a déjà bien assez de mal.
La première elle avait reconnu son pas. L'effet de ce bref discours
fut instantané. Chacun de nous se domina rapidement, et nous
descendîmes à la salle à manger avec des figures convenables.
A table, _le père_ commença de s'absorber dans ses pensées dont nous
suivions le cours. Nous l'appelions entre nous: _le père_, comme nous
disions _la maison_. Surprit-il l'angoisse de tous ces visages tendus
vers lui? Lut-il dans tous nos yeux l'inscription flétrissante:
_Villa à vendre?_ Il nous regarda bien en face tour à tour, et d'un
sourire franc il nous rassura. Allons! il gardait son air de chef qui
commande. Nous eûmes la sensation qu'il ne pouvait accepter une
pareille déchéance. L'appétit et la paix nous revinrent ensemble, et
rarement déjeuner fut plus gai que celui-là. Nous goûtions le bien-
être de nos nerfs détendus, à l'abri de cette force qui nous
protégeait.
Après le repas, tandis que mes frères, dont les études étaient déjà
importantes, terminaient un devoir, je courus au jardin: mon après-
midi m'appartenait. La silhouette de Tem Bossette émergeait de la
vigne. Je m'approchai de lui. Il attachait les sarments trop libres
aux échalas avec des liens de paille, mais il ne demandait qu'à
interrompre ses travaux qui, si l'on en jugeait par le nombre de ceps
déjà noués, n'avançaient guère. A ses pieds, une bouteille vide
prouvait la lutte obstinée qu'il soutenait contre la chaleur.
Visiblement, il me voyait venir avec satisfaction. J'entendais à
distance le son enrhumé de sa voix. Il marronnait dans sa solitude à
la façon de tante Dine. Plus tard, j'ai mieux compris le motif secret
de son indignation. Il se rendait compte, n'étant pas si sot que le
prétendait Mimi Pachoux son rival, que sa fantaisie et son ivrognerie
le rendaient partout ailleurs inutilisable; son sort était lié
étroitement au sort de la maison. Aussi ne décolérait-il pas et ne
cessait-il de se monter la tête, sa bonne grosse tête en forme de
courge, contre le roi régnant, dont il déplorait l'inertie, la
politique intérieure et extérieure et surtout les finances. Dès que je
fus en état de l'écouter, il précisa ses griefs qu'il débattait en
lui-même obscurément:
--Vous avez lu l'écriteau, monsieur François?
--Bien sûr, je l'ai lu.
Et par esprit de famille j'ajoutai aigrement:
--Qu'est-ce que ça peut vous faire, à vous?
Cette apostrophe le suffoqua. Les yeux lui sortirent de la tête, et la
fureur de la bouche:
--A moi? A moi!
De vieilles habitudes de respect le retinrent, et il se contenta
d'étaler mélancoliquement ses mérites.
--Je bûche ici depuis quarante ans (de toutes manières il exagérait).
C'est moi qui ai planté cette vigne et ce jardin.
A la vérité, il n'y avait pas de quoi en tirer de l'orgueil. Notre
jardin ressemblait tantôt à un pré et tantôt à un bois, et les
feuilles prématurément jaunies de la vigne témoignaient d'un état
chlorotique dont une médication énergique aurait sans doute eu raison.
Mais, d'accord avec son ouvrier, grand-père se méfiait des remèdes,
aussi bien pour les plantes que pour les gens.
--Où voulez-vous que j'aille en vous quittant? avoua Tem avec
franchise. Autant me jeter à l'eau.
Ce serait la seule occasion qu'il rencontrerait jamais d'en boire un
bon coup. Faudrait-il donc le surveiller aussi et n'était-ce pas assez
de la fatigante manie du Pendu? Je confesse pourtant que je ne pris
pas cette menace au sérieux et que je n'eus pas la peine de
représenter à Tem les avantages de la vie. Déjà sa lamentation suivait
un autre cours:
--Monsieur (c'était grand-père) avait bien besoin de se lancer dans
toutes ces manigances! Et le pavage de la ville, et l'exploitation des
ardoises, et le crédit agricole. Le crédit agricole! Comme si l'on
payait jamais quand on vous faisait crédit! A quoi ça servirait,
alors, le crédit, s'il fallait ensuite payer comme tout le monde? Sans
compter d'autres bricoles, ici et là, quand il n'a besoin que du
soleil et du grand air. Faut pas se mêler de diriger, quand on se
moque du tiers et du quart. On reste tranquille, avec sa rente, dans
son coin, et on laisse les autres travailler pour vous. M. Michel,
c'est une autre paire de manches. M. Michel, à la bonne heure en voilà
un qui s'entend au gouvernement. Avec lui, rien à craindre ça marche
comme sur des roulettes. Mais qu'est-ce que vous voulez qu'il fasse
quand l'autre ne veut rien savoir?
J'apprenais confusément les entreprises philanthropiques de mon grand-
père et les fâcheux effets de son administration qui aboutissait à
notre ruine. La longue harangue de Tem, débitée sans interruption,
l'avait soulagé et altéré ensemble. Il considéra la bouteille vide qui
gisait au pied d'un cep et qui était son unique provision jusqu'au
soir. Profitant de ce répit, j'essayai de voir plus clair dans notre
déconfiture:
--Mais pourquoi vendre la maison?
--Ben! c'est le procès. Quand on a perdu, on vous prend, on vous
saisit, on vous étrangle, on vous met à la porte, on s'installe chez
vous, et vous êtes bon à jeter aux chiens.
Ce tableau épouvantable ne devait pas me rassurer. Et loin de nous
plaindre, Tem, apercevant mon grand-père qui descendait l'allée
majestueusement, la canne à la main, le nez au vent, l'air gaillard,
redoubla d'irritation contre celui qui était la enlise de tous ces
dégâts:
--C'est bien fait. C'est bien fait. Quand on a mal conduit les
affaires, on est poursuivi, pincé, condamné. Faut pas vouloir
embrasser tous les hommes comme des frères, quand on a de la bonne
terre à garder. Avec de la terre on a déjà suffisamment de tracas: il
y a assez de monde pour rôder autour. Non, regardez-le passer. Il ne
nous a même pas vus. Ça lui est égal, tout lui est égal.
En temps ordinaire, Tem ne tenait pas à être remarqué. Cette fois, il
menait un grand vacarme pour attirer l'attention et n'y réussit point.
Cet échec acheva de le dégoûter, et aussi, je pense, la perspective de
finir cette après-midi sans boire. Il lâcha délibérément la paille qui
servait à ses ligatures et, désertant son poste, il m'abandonna par
surcroît.
--Je ne veux pas voir ça! Je ne veux pas voir ça! proférait-il en s'en
allant, écoeuré et colérique.
Voir quoi? L'invasion des courtilières? Moi non plus, je ne voulais
pas la voir.
De loin j'accompagnai le fuyard jusqu'à la grille où je relus trois ou
quatre fois l'écriteau pour mieux me pénétrer de l'étendue de notre
désastre. Puis, je revins lentement en arrière. Qu'allais-je devenir?
Mes chevaux, --les échalas, --mes épées de bois, mes jeux ne m'étaient
plus rien. Je laissais, pour la première fois de ma vie peut-être, mes
bras pendre inutilement le long de mon corps. Par ce sentiment de la
vanité universelle, je naissais à la douleur. J'apprenais à me séparer
de quelque chose. La cruauté des séparations, je l'ai toujours
ressentie depuis lors à l'instant où je les entrevoyais et bien avant
qu'elles ne s'accomplissent.
J'allai me coucher dans les hautes herbes du jardin que Tem avait
négligé de faucher et, le visage rapproché de la terre, je demeurai là
un temps que je ne puis évaluer. Tout le jardin m'enveloppait d'odeurs
et je respirais le jardin. La maison, de ses fenêtres ouvertes, me
regardait par-dessus les herbes, et je pleurais la maison. La force de
mon amour pour elle m'était inconnue comme mon coeur. C'était une
chaude et calme après-midi d'été, pleine de bourdonnements d'insectes
dans la lumière. Peu à peu, je me trouvai baigné dans une douceur
molle, comme une mouche s'englue dans le miel. Et peu à peu, je
devenais heureux malgré ma peine. J'ai connu aussi, plus tard, cette
injurieuse consolation qui nous vient de la beauté des jours quand la
mort a passé.
Je m'endormis comme un bébé dans ses larmes. Lorsque je me réveillai,
le soir était entré dans le jardin sans bruît et se tenait caché sous
les arbres. Je me levai et j'allai à sa poursuite dans la
châtaigneraie. On sonna la cloche du dîner, et je revins en arrière.
Je remarquais un tas de détails auxquels je n'avais jamais pris garde
encore: le son de la cloche, la couleur rose du ciel entre les
branches, la guirlande de clématites qui pendait au balcon, le manque
de symétrie des fenêtres et jusqu'au grincement de la porte que je
poussai et qui avait toujours dû grincer pareillement. Je découvrais
avec une ardeur sauvage tout ce que j'allais perdre...
Nous ne pûmes jamais nous habituer à retrouver sans révolte, quand
nous rentrions du collège, la néfaste inscription qui déshonorait le
portail. Tem Bossette n'avait pas reparu: nous apprîmes qu'il se
grisait dans tous les cabarets. Mimi Pachoux opérait ailleurs: le
navire prenait l'eau de toutes parts, l'équipage se sauvait. Seule, la
longue figure malchanceuse du Pendu se montrait parfois, ici ou là,
comme un signal de détresse ou comme le symbole agaçant de la
malchance qui nous poursuivait.
--Il est fidèle, déclarait tante Dine qui le couvrait de sa protection
et lui facilitait la besogne.
Plus fidèle encore et faisant bonne garde autour du foyer menacé, elle
vint un jour à notre rencontre jusqu'à la grille dans un état
d'agitation anormale.
--Je vous guette, mes petits1 nous dit-elle, pour vous avertir.
Que se passait-il encore? Nous ne l'ignorâmes pas longtemps.
--Il est venu un misérable, un misérable de Paris (c'était une
circonstance aggravante, car il ne pouvait rien venir de fameux de
cette Babylone corrompue et bonne à brûler), qui se permet de visiter
la maison de fond en comble, du grenier à la cave. Votre père
l'accompagne. Je ne sais pas comment il ne l'a pas encore précipité
par une fenêtre. Il faut qu'il ait une patience dont je suis bien
incapable.
Nous étions atterrés. Un inconnu osait pénétrer chez nous! Et notre
père --le père --consentait à lui servir de guide! Tante Dine avait
raison de s'épouvanter: les lois de l'univers étaient renversées.
Comme nous entrions piteusement à notre tour, la tète basse et le feu
de la honte aux joues, nous croisâmes ce visiteur qui redescendait et
prétendait revoir la cuisine. Tout haut il critiquait, dressait des
plans, évaluait les dimensions des chambres, tout en multipliant les
gestes comme s'il construisait déjà de ses propres mains un édifice
sur les ruines du nôtre.
--L'escalier est trop étroit. La cuisine est hors de proportions avec
les autres pièces: je la transformerai en salon.
Mon père le conduisait sans empressement, mais avec politesse. Il
avait son air calme et distant, et la loquacité de l'autre s'en
ressentit quand il voulut se tourner de son côté pour mieux lui
expliquer ses projets. Nous montâmes tout droit à la chambre de ma
mère, comme à notre refuge naturel. Ma mère, qui était agenouillée sur
son prie-Dieu, se leva en nous entendant. Son émotion transparaissait
sur son visage:
--Dieu nous protégera, dit-elle.
Quand elle prononçait le nom de Dieu, elle en était comme illuminée.
Je connus à cet instant la haine de l'étranger, de l'envahisseur. La
subordination de mon père, les larmes maternelles et la maison
piétinée, jugée, évaluée en argent, ce sont là des spectacles que je
ne puis oublier. Plus tard, dans mon histoire de France, quand j'ai lu
que les alliés avaient envahi les frontières en 1814 et en 1815 et
avaient pu venir cantonner dans notre capitale, quand j'ai su que les
Prussiens nous avaient arraché, comme un quartier de notre chair, la
Lorraine et l'Alsace, je n'ai pas eu de peine à donner à ces douleurs
passées une représentation matérielle: j'ai revu très nettement ce
monsieur qui se promenait chez nous du haut en bas de la maison, comme
s'il était chez lui.
--Pourquoi l'as-tu salué? demanda tante Dine à grand-père qui revenait
de son pas lent et nonchalant.
--Je suis poli avec tout le monde.
--On ne pactise pas avec l'ennemi.
Gomment mon père, qui ne passait pas pour commode, avait-il supporté
sans broncher cet outrage? Il avait la charge de notre sécurité, et
l'exercice du pouvoir impose des obligations que les irresponsables
négligent volontiers. Sa bonne humeur nous stupéfia même dans une
autre circonstance. Un jour, à table, il dit tout à coup à maman:
--Sais-tu la grande nouvelle qui se colporte en ville?
--Je n'ai vu personne.
--On annonce notre départ. La maison vendue, nous filons. Notre
orgueil bien connu n'accepterait pas une diminution de façade. Et qui
a répandu ce bruit? je te le donne en mille. Mais non, tu ne devineras
jamais, tu as trop d'illusions sur la bonté humaine. Mes chers
confrères. Ils ont découvert ce moyen pratique de se partager ma
clientèle. Tour à tour mes malades m'en informent:
--Est-ce vrai que vous partez? Restez avec nous. Qu'allons-nous
devenir?...
C'est très touchant. Mais je les ai rassurés.
Il riait d'un grand rire d'homme de guerre accoutumé à la bataille.
Nous étions trop jeunes pour comprendre ce que contenait de mépris et
de force ce rire vainqueur, dont nous nous serions volontiers
scandalisés dans notre indignation. Bernard et Louise, surtout, vifs
et susceptibles, protestèrent avec véhémence contre une si odieuse
manoeuvre, bien qu'ils ne fussent pas conviés à donner leur avis. Ma
mère, elle, avait rougi de tout le mal qu'on voulait nous faire et
qu'elle n'eût pas imaginé en effet. Quant à tante Dine, elle montrait
le poing à ces _ils_ enfin découverts:
--Ah! les monstres! ça ne m'étonne pas. Ils mériteraient qu'on leur
introduise de force toutes leurs drogues dans le corps.
Souhait qui suscita l'hilarité de grand-père, jusque-là impassible,
mais trop ennemi des médecins pour ne pas savourer la formule de
vengeance employée par sa soeur.
Ce fut encore elle qui nous apprit, quelques jours plus tard, la
délivrance. Comme une sentinelle avancée, elle s'était portée en
dehors de la grille et nous adressait de loin des signaux auxquels
nous ne pouvions rien entendre et que nous interprétâmes de plus près
dans un sens défavorable. Sûrement l'envahisseur s'était emparé de la
place, la maison était vendue. Nous n'avions plus de toit pour nous
abriter. Selon la prophétie de Tem, nous étions bons à jeter aux
chiens.
Lorsque nous fûmes à portée, elle nous héla:
--Venez vite, venez vite. La maison est à nous. La maison est à nous.
D'un élan fou, nous accourûmes.
--L'écriteau n'y est plus, observa Bernard qui nous devançait.
Il ne restait sur la colonne que les traces des clous.
--Ah! ah! continuait la voix qui éclatait en sonnerie de triomphe.
_Ils_ ont cru l'avoir. _Ils_ ne l'auront pas.
_Ils_ ne visait plus les médecins, mais le monsieur de Paris et
d'autres acquéreurs qui s'étaient présentés pendant que nous
travaillions au collège. De son bras levé, elle nous montrait la fuite
de cette troupe dispersée.
Elle nous conduisit, d'un pas rapide malgré l'âge, dans la salle de
musique où la famille s'était réunie, sauf grand-père qui sans doute
n'avait rien changé à ses habitudes de promenade et qui probablement
ignorait notre salut. Mariette nous suivit à une distance respectueuse
: son ancienneté lui donnait droit à un rang dans le cortège.
Ma mère, très émue, caressait les cheveux de mes deux soeurs aînées,
que la joie, comme le chagrin, faisait pleurer. Mais je n'attachais
pas d'importance aux larmes de mes soeurs qui en répandaient pour des
riens. Mon père, debout, appuyé au dossier de la chaise où ma mère
était assise, souriait. Je ne lui avais jamais vu le visage aussi
rayonnant. Et par la fenêtre, en arrière du groupe, le soleil entrait
comme un invité de marque.
--L'écriteau n'y est plus, répéta Bernard sans saluer personne.
--Oui, dit mon père, nous gardons la maison.
Et comme notre enthousiasme allait déborder, il ajouta:
--Vous le devez à votre mère, et aussi à votre tante Bernardine.
Celle-ci, dont les joues parcheminées s'empourprèrent rien que parce
qu'on avait parlé d'elle quand elle-même ne gardait ni ses pensées ni
ses biens et se dépouillait ainsi naturellement tous les jours, refusa
l'éloge avec une mâle énergie:
--Quelle plaisanterie, Michel! Pour une signature de rien du tout! Il
ne faut pas égarer ces enfants.
Ma mère l'approuva sans retard:
--Elle a raison c'est votre père qui nous a tous sauvés.
Et plus bas, tournée vers lui, elle murmura, mais je l'entendis:
--Tout ce que j'ai, n'est-ce pas à toi?
Je ne m'arrêtai guère, je l'avoue, à ce débat. Evidemment le salut de
la maison ne dépendait que de mon père. En quoi ma mère et tante Dine
auraient-elles pu intervenir? Il fallait jeter dehors le monsieur de
Paris en les autres envahisseurs, comme Ulysse rentrant à Ithaque
avait chassé les prétendants. C'était un exercice de force qui ne
convenait qu'à un homme. Mes notions de la vie étaient simples:
l'homme gouvernait, et la femme n'avait charge que des choses
domestiques. Que tante Dine eût sa part, même réduite, dans l'immeuble
dont on voulait nous exproprier, je ne l'aurais pas compris, et pas
davantage ce que c'était qu'une dot et comment le consentement de la
femme était nécessaire pour que le mari en disposât.
Cependant je me rappelai la scène de la couturière. Ma mère avait sans
doute réalisé des économies sur ses toilettes et les avait apportées.
Chacun ne devait-il pas sa contribution de guerre? Aussitôt je
m'esquivai de la chambre et, quand j'y revins, je tenais à la main la
tirelire où l'on m'invitait à placer les petits sous que je recevais.
Je m'attendais à une ovation pour la magnanimité de mon sacrifice.
Sans un mot, je tendis l'objet à mon père.
--Que veux-tu que j'en fasse? fut toute sa réponse.
Un peu interloqué, mais dévisagé par tous les regards, je déclarai en
rougissant:
--C'est pour la maison.
Cette fois, mon père m'attira et me donna publiquement l'accolade avec
un ordre du jour reluisant:
--Ce petit sera notre joie.
Ainsi l'Empereur récompensait sur le champ de bataille ses maréchaux:
on ne s'étonne plus de rien dans l'histoire quand on a vécu mon
enfance.
Comme il rentrait au son de la cloche, grand-père fut informé le
dernier de ce qui s'était passé par tante Dine qui le mit au courant
dans une harangue enflammée. Il écouta avec intérêt, mais sans
passion. Sa sérénité ne fut point troublée. Et quand le récit héroïque
fut terminé, il dodelina de la tête et se contenta de cette
approbation bien maigre:
--Allons, tant mieux!
Les choses s'arrangeaient sans qu'il s'en mêlât.
V
L'ABDICATION
Je compris les jours suivants, à toutes sortes de petits signes, sans
compter les propos de l'office, que la maison n'appartenait plus à
grand-père, mais à mes parents, et qu'une simple formalité marquait
pour que ce traité fût définitif. Grand-père n'en ayant plus la
charge, bien que cette charge ne l'incommodât guère, n'en désirait pas
garder l'honneur. J'entendis plus d'une fois mon père luit tenir des
discours de ce genre:
--Je veux que rien ne soit changé ici. Je veux que tout demeure comme
par le passé. Je ne veux vous ôter que les soucis.
--Eh! eh! répliquait grand-père avec son petit rire, tu as bien de la
chance de savoir tout ce que tu veux.
Et il lissat sa barbe blanche nonchalamment, comme si rien ne valait
la peine de rien. Cependant il mijotait un projet dont nous fûmes
bientôt avertis. Quand il avait une idée, on ne pouvait l'en faire
démordre, ni par supplications, ni par protestations. Il recevait tout
pêle-mêle, algarades de tante Dine, raisonnements brefs, nets, sans
réplique de mon père, prières de ma mère, avec la même tranquillité
d'humeur, et il n'écoutait personne. A son air aimable et détaché on
l'aurait cru persuadé aisément, quand le mauvais rire apparaissait et
ruinait toutes les espérances.
Nous sûmes un beau matin sa décision d'abandonner la pièce à deux
fenêtres qu'il occupait au coeur même de la maison et qui était vaste,
confortable et facile à chauffer, pour s'en aller où? Nul ne l'aurait
deviné: dans la chambre de la tour. Cette chambre était dès longtemps
déserte, et il y soufflait un vent du diable. Il n'eut pas plus tôt
signifié sa volonté que tout le monde, après d'infructueuses
tentatives pour obtenir son désistement, dut courir au plus pressé
afin de l'aider sur l'heure dans son installation. Lui-même, sans plus
attendre, prenait déjà l'escalier avec son matériel le plus précieux.
--Laisse-nous au moins balayer, nettoyer et épousseter, lui notifia
tante Dine, armée de la tête de loup.
--Ce n'est pas la peine, assura-t-il. On vit très bien avec les
araignées et la poussière.
Ce scandale fut évité. On le devança et il dut patienter quelques
minutes, ce qu'il n'aimait guère; après quoi, résolument, il s'empara
de la rampe, muni de son baromètre, de sa caisse à violon et de ses
pipes. Il redescendit pour remonter avec sa lunette d'approche. Le
reste de son déménagement ne l'intéressait pas. Ses vêtements, son
linge, ses meubles le suivraient ou ne le suivraient pas, au petit
bonheur. Il me témoigna sa confiance en m'invitant à porter un traité
d'astronomie, un volume sur les cryptogames dont je connaissais les
illustrations en couleur représentant les principales espèces de
champignons, et un autre ouvrage que je pris à son titre pour un livre
de piété: les _Confessions de Jean-Jacques Rousseau_. J'allais
oublier les _Prophéties de Michel Nostradamus_ et une collection du
_Véritable Messager boiteux de Berne et Vevey_, almanach fameux et
précieux à tous égards, mais principalement pour ses bulletins
météorologiques. Or grand-père s'occupait beaucoup de l'état de
l'atmosphère. Il le reniflait, pour ainsi dire, à sa fenêtre, le matin
et le soir, au risque d'attraper un rhume, et il observait le
mouvement des nuages et l'éclat des étoiles. Volontiers il citait
l'autorité d'un certain Mathieu de la Drôme, avec qui il était en
correspondance et que nous avions pris l'habitude de considérer comme
un sorcier ou un rebouteur du temps. Lui-même faisait des pronostics
et, si l'on voulait le flatter, on l'invitait à prédire. Il ne se
trompait guère, soit que la chance le favorisât, soit qu'il eût bien
interprété la direction des vents. Et cette petite réputation qui lui
était agréable le mêlait aux lois mystérieuses de la nature dont il
rendait les oracles.
Dès qu'il eut transporté sa bibliothèque et ses instruments, il se
trouva chez lui dans la chambre de la tour et se déclara satisfait.
Elle donnait sur le ciel et la terre de quatre côtés à la fois: le
moindre rayon de soleil, d'où qu'il vint, serait capté. Et quant à la
direction des vents, elle serait facile à déterminer. Un grand vacarme
lui apprit que son mobilier grimpait après lui. Tante Dine présidait
en personne à l'emménagement, non sans bougonner et ronchonner. Sous
un bras une descente de lit et, sous l'autre, un traversin, dans
chaque main un candélabre, elle précédait, en l'animant de la voix,
une escouade rangée en file indienne qui manoeuvrait sans beaucoup
d'ensemble. Le premier, surgit Tem Bossette avec un fauteuil sur la
tête: il avait consenti à une réconciliation scellée par l'octroi
d'une bouteille de vin rouge. Puis ce fut une oscillante armoire
portée par quatre jambes qui appartenaient --on le sut plus tard, au
sommet des marches --moitié à Pendu, et moitié (la petite moitié) à
Mimi Pachoux ramené au logis par la victoire.
--Franchement, déclara tante Dine à son frère pendant le défilé de ses
troupes, tu n'aurais pas pu rester en bas! Il faudra qu'on te hisse
chaque chose par cet escalier qui est étroit.
Comme grand-père, indifférent, esquissait un geste vague, elle lui
décocha des sarcasmes:
--Naturellement, cela ne trouble point Monsieur! Monsieur ne se
dérangera pas pour si peu. Bien assis dans le bon fauteuil que Tem a
inondé de sa sueur, Monsieur verra venir les événements. Et moi,
pendant ce temps-là, je monterai et descendrai cent fois par jour. Et
les servantes pareillement. Mais tu n'as cure de notre peine tu
trouveras toujours ici tout ce qu'il te faut.
L'attaque était directe et rude. Avant d'y répondre, grand-père jeta
un coup d'oeil effrayé sur le siège transporté par Tem, à cause de
l'inondation annoncée. Quand il le vit intact et sec, il se rasséréna
et put riposter en toute tranquillité d'esprit:
--Je ne demande rien à personne.
--Parce qu'il ne te manque jamais rien: tu vis comme un coq en pâte.
Ils avaient raison tous les deux. Grand-père n'élevait aucune
réclamation, mais on s'ingéniait à prévenir ses moindres voeux. Ainsi
ne formula-t-il aucune plainte contre les vents coulis qui
assiégeaient la tour: le lendemain de son installation, on
calfeutrait soigneusement la porte et les fenêtres.
La mauvaise humeur de tante Dine exprimait tout haut le sentiment
général. Cet exode imprévu, que rien ne motivait, assombrissait mon
père et ma mère qui en cherchaient vainement la raison:
--Pourquoi se loger si haut?
Et grand-père d'expliquer avec son mauvais petit rire:
--L'altitude m'a toujours réussi.
J'avoue que, dans cette circonstance, je tenais le parti de grand-
père. La chambre de la tour avec ses quatre horizons, son isolement,
son odeur spéciale --on ne l'ouvrait que pour y chercher les pommes
qui pendant tout l'hiver y mûrissaient --exerçait dès longtemps sur
moi un attrait irrésistible. Puisqu'elle était habitée désormais, je
me proposai de lui rendre des visites.
Cet épisode fut bientôt éclipsé par un autre, beaucoup plus grave et
qui devait frapper davantage encore mon imagination. A mon retour du
collège un matin, je fus avisé par mon informateur habituel, tante
Dine, que cette fois c'était définitif. Elle me donnait cette nouvelle
en grand mystère, mais le mystère même, chez elle, se manifestait
bruyamment. Le mot _définitif_ prenait sur ses lèvres une importance
formidable. Qu'est-ce qui était définitif?
--L'acte est signé. Tout à l'heure. Je suis bien contente.
Quel acte? Je n'y comprenais goutte.
--Eh bien! nous restons chez nous. _Ils_ ne peuvent plus rien.
Ne savais-je pas déjà qu'_ils_ étaient en pleine déroute, dispersés,
châtiés, vaincus, battus, réduits à néant, comme les Perses de mon
histoire ancienne qu'une poignée de Grecs précipita dans la mer?
Comment pensait-elle m'éblouir en me communiquant un secret vieux de
plusieurs jours, peut-être même de plusieurs semaines, et dont tout le
monde avait pu s'entretenir librement? Un enfant n'entre pas dans le
pays des préparations, des lenteurs, des formalités et des paperasses
judiciaires. Mais un événement capital allait illustrer la déclaration
de tante Dine.
Grand-père était rentré de sa promenade plus tôt qu'à l'ordinaire et,
comme l'un de nous remarquait cette ponctualité anormale, il s'était
éloigné sans souffler mot. Quand nous pénétrâmes, après le second coup
de cloche, l'estomac creux et les dents longues, dans la salle à
manger, notre surprise fut grande de l'y trouver déjà, assis devant la
table, et non pas à sa place officielle qui était la place d'honneur,
au centre, en face de ma mère, ainsi qu'il convient au chef de
famille, au roi régnant. Sans prévenir personne de ses intentions, il
avait changé les ronds de serviettes et s'était allé mettre au bout,
en face de la fenêtre. C'est vrai qu'il avait choisi une assez bonne
place, d'où il pouvait voir les arbres du jardin et même un peu de
ciel entre leurs branches. Pour un amateur de soleil, ce spectacle
n'était pas indifférent. Mais tout de même, c'était là une révolution
dans la vie de famille et dans toute l'économie domestique. Ou plutôt,
je ne m'y trompais pas, c'était une abdication.
Je me connaissais en abdications. N'avais-je pas dû apprendre dans mon
manuel celle des rois fainéants, à qui l'on coupait la chevelure avant
de les enfermer dans un cloître, et, malgré moi, je considérai les
jolis cheveux blancs de grand-père qui bouclaient légèrement. Surtout,
j'avais entendu réciter, par mon frère Bernard, l'histoire de Charles-
Quint dont j'avais été fort impressionné. Ce maître du monde, détaché
de la grandeur, se retira dans un monastère d'Estramadure dont il
réparait les pendules, et pour se donner un avant-goût de la mort, il
fit célébrer, vivant, ses funérailles. Des historiens affolés de
vérité m'ont affirmé, depuis lors, que ces détails étaient fictifs. Je
le regrette, car je ne les ai pas oubliés, tandis qu'une innombrable
quantité de faits démontrés me sont sortis de la mémoire. Mais en ce
temps-là je croyais, dur comme fer, à la retraite de Charles-Quint,
aux obsèques truquées et même aux pendules. Grand-père, lui aussi,
s'entendait à raccommoder les horloges et j'opérai aussitôt entre eux
un rapprochement.
Tante Dine, par hasard exacte, et ma mère, qui nous suivaient à peu de
distance, partagèrent notre étonnement. Puis, tous les regards se
fixèrent sur mon père qui entrait. D'un coup d'oeil il jugea la
situation, et la décision, chez lui, ne se faisait guère attendre. Il
s'avança d'un pas rapide:
--Non, non, dit-il, je ne veux pas. Rien ne doit être changé ici.
Père, reprenez votre place, je vous en prie.
Certes, aucun de nous n'aurait résisté à cette prière qui ordonnait.
Mais la force agissante et organisatrice de mon père se heurtait
devant nous à une autre force, dont je ne soupçonnais pas la puissance
et qui était l'immobilité. Grand-père ne bougea pas. Il avait résolu
de ne pas bouger.
Mon père, n'ayant pas obtenu de réponse, répéta plus doucement sa
demande. Je ne puis pas écrire plus humblement, car il gardait en
toute occasion, malgré lui, un air de fierté. Il reçut au visage un
éclat de l'éternel petit rire et cette phrase par surcroît:
--Oh! oh! que de bruit pour rien!
--Père, donnez-moi cette preuve de votre affection.
--Une place ou une autre, qu'est-ce que ça signifie? Je suis très bien
ici, j'y reste.
Et, avec un suprême dédain, grand-père ajouta:
--Si tu savais, mon pauvre Michel, comme cela m'est égal!
Tout lui était égal, Tem Bossette m'en avait averti: une place ou une
autre, une maison ou une autre. Ces phrases-là, prononcées devant
nous, avaient le don d'exaspérer mon père, mais il se contenait.
--Il faut, reprit-il, une hiérarchie dans les familles.
--Bah! nous sommes en République, et je tiens pour la liberté.
Mon père comprit qu'il était parfaitement inutile d'insister. Il se
contenta de conclure:
--Alors, vraiment, vous refusez de revenir?
--Je ne bouge plus.
Philomène, la femme de chambre, présentait le plat. Mon père lui fit
signe de l'offrir à grand-père, après quoi il dut se soumettre et
prendre la place d'honneur. Ce fut un soulagement pour tous chacun
sentait que cette place lui revenait de droit, et que lui seul
méritait de l'occuper. Le chef, c'était lui, dès longtemps, et pas un
autre. A la moindre difficulté ou contrariété, on s'adressait à lui,
on se tournait vers lui. Ce serait fini de cette anxiété qui pesait
sur la maison depuis tant de jours. Maintenant on serait dirigé. Plus
de rois fainéants! Les rênes du gouvernement, comme s'exprimait mon
manuel, seraient tenues par des mains fermes. Or, il était juste que
le chef eût les insignes de l'autorité. Un roi ne reste pas au second
rang. Mon père, évidemment, ne se fût pas lui-même couronné.
Ainsi, en notre présence, s'opéra la translation des pouvoirs.
Je ne m'attendais pas au revirement qui se fit alors en moi, presque
subitement. Le gouvernement de grand-père m'avait toujours paru
précaire et dérisoire. Dès qu'il eut refusé de l'exercer, j'admirai
son désintéressement et je découvris la poésie de l'abdication.
Ce mépris souverain des résultats matériels me parut plein de
grandeur, et j'allai même jusqu'à m'expliquer le propos que j'avais
estimé sacrilège: _Qu'on habite une maison ou une autre..._ S'il
n'avait rien accompli pour protéger la nôtre, c'est peut-être qu'il
considérait les choses de plus haut et de plus loin que nous. De la
chambre de la tour, il se mettait en communication avec les vents et
les astres et il prédisait l'avenir. Le temps et l'univers
l'absorbaient. Il ne pouvait plus se consacrer à des tâches communes.
Il y avait là une autre façon de comprendre la vie que je soupçonnais
sans me l'expliquer, et qui déjà m'attirait par sa singularité et son
énigme. Le roi déchu, paré du mystère qu'il recevait d'une science
inconnue, recouvrait son prestige et même reprenait, sans qu'il s'en
doutât, un peu d'empire sur mon esprit.
Je regardai tour à tour mon père et mon grand-père: mon père à sa
place normale, occupé de nous tous, répandant autour de lui la paix et
l'ordre, et portant sur le visage accentué et surtout dans les yeux
perçants le reflet de sa merveilleuse aptitude à commander; mon
grand-père aux traits fins, presque féminins, malgré la grande barbe
blanche, aux yeux toujours un peu noyés de brume, fréquemment
distrait, indifférent à son entourage, et plus volontiers intéressé
par les arbres du jardin ou le morceau de ciel qu'il apercevait par la
fenêtre. Et pour la première fois, je m'étonnai de les reconnaître si
différents. Cette remarque, je ne l'avais jamais faite ou je ne m'en
étais pas inquiété. Elle me frappa si fort que je faillis l'exprimer
tout haut. Elle m'eût sans doute échappé si je n'avais redouté son
inconvenance. Un fils devait ressembler à son père: aucun doute ne
pouvait exister à ce sujet. Ou bien, alors, ce n'était pas la peine
d'être le fils de quelqu'un. Et moi, à qui donc ressemblais-je?...
LIVRE II
I
LES IMAGES
Ces événements, que je retrouve si frais dans mon imagination,
flottèrent bientôt et même se perdirent momentanément dans le cours de
mes jours qui, pendant les vacances où nous entrions, se mit à couler
à pleins bords comme un beau fleuve.
Mon père, d'habitude, prenait ses vacances avec nous et en profitait
pour se rapprocher de nous davantage. Nous le vîmes beaucoup moins
cette année-là et nous fûmes un peu sevrés des récits héroïques dont
il nous régalait dans nos promenades, et qui nous agitaient d'un
furieux désir de livres des batailles et de remporter des victoires:
en l'écoutant, nous relevions la tête, nos yeux brillaient, nous
marchions plus vite et d'un pas cadencé. Pour faire face aux nouvelles
charges qu'il avait acceptées, il avait renoncé à son repos annuel.
Parfois il s'emparait d'une après-midi et tâchait hâtivement de
rétablir le contact avec nous. Ses malades le venaient relancer à
toute heure ou s'embusquaient sur son passage. Tout conspirait pour
nous l'arracher.
Cependant on devinait que sa direction s'exerçait partout. La façade
de la maison se lézardait: on y posa des supports de fer avant de la
recrépir. Les chambres furent retapissées, la mienne avec de
plaisantes scènes de chats et de chiens, et l'on changea les parquets
dont les planches se disjoignaient. La cuisine même, pour laquelle
Mariette s'obstinait à réclamer depuis des années et des années, sans
rien obtenir de grand-père qui lui répondait invariablement par un
vieux proverbe: _A blanchir la tête d'un nègre on perd sa lessive_,
la cuisine fut remise à neuf et pavée de monumentales briques rouges.
La grille du portail qui ne fermait plus fut réparée, et même il y eut
une clé, et une clé qui tournait dans la serrure. Le tilleul dégagé
permit au cadran solaire de recommencer à marquer les heures. La
brèche du mur par où les courtilières pénétraient, par où j'avais vu,
un soir fameux, nos ennemis s'introduire dans la place, reçut une
balustrade qui s'encastra dans le tronc du châtaignier. Et l'on vît ce
qu'on n'avait jamais vu: les trois ouvriers à leur poste et,
spectacle plus merveilleux encore, travaillant tous les trois.
Peu à peu le jardin, mon vieux jardin, pareil à une forêt de mauvaise
herbe où l'on n'avait jamais fini de découvrir des arbres ou des
plantes, tant ils étaient cachés, se transforma et s'ordonna. Les
allées furent tracées et sablées, les parterres dessinés et les
rosiers taillés. Les arbres contenus versèrent une ombre régulière.
Une prairie inutile devint un verger. Au coeur d'une pelouse, un jet
d'eau monta et, retombant en pluie fine, égrena des notes claires sur
le bassin. Il y eut des fleurs et des fruits à cueillir, des bouquets
et du dessert. Cependant nous n'osions plus tâter les poires ou les
pêches, et moins encore imprimer à leur manche le léger mouvement de
bascule qui les détachait. Dans l'espace découvert, on se serait
aperçu de notre larcin. Et je cherchais vainement, pour les mettre en
pièces, les taillis qui jadis foisonnaient au bord de la
châtaigneraie. D'ailleurs Tem Bossette refusait de me sculpter le
moindre sabre de bois, et il veillait sur ses échalas comme s'il les
avait payés.
Ces changements ne se firent pas d'un seul coup, et je mêle sans nul
doute leur chronologie. A peine les remarque-t-on pendant qu'ils
s'accomplissent lentement et progressivement, et, quand ils sont
terminés, voilà que déjà l'on ne se souvient plus de l'état des lieux
qui les précéda. Ils ne s'accomplirent pas sans perturbations. Tem
s'épongeait sans cesse le front et suait tout son vin. Mimi Pachoux ne
s'en allait plus: il menait grand bruit pour attester la continuité
de sa présence, et le Pendu penchait son triste profil dantesque sur
des besognes obscures et utiles. La communauté de leur sort n'avait
pas réussi à les réconcilier. Ils s'observaient et se surveillaient
les uns les autres, mais tous trois observaient et surveillaient
davantage encore la maison. Que craignaient-ils d'en voir sortir? Je
le compris un jour. Mon père, qui était devenu leur patron,
s'approchait d'un pas rapide. Il leur distribua de bonnes paroles
d'encouragement, mais il examina leur ouvrage en connaisseur.
--Tout de même il s'y entend, confessa Mimi avec admiration.
Je sus par Tem qu'après les avoir sermonnés durement, il avait
augmenté leur paie. Seulement il exigeait du bon travail. D'un mot, il
les ramenait à lui, s'ils renâclaient ou rechignaient devant la peine.
Mais, sans doute, il bouleversait toutes les vieilles habitudes d'un
pays où l'on aimait à se laisser vivre et à baguenauder en buvant du
vin frais. C'est pourquoi Tem Bossette, principalement, regrettait
l'ancien règne des rois fainéants où il vivait, tranquille et oublié,
dans sa vigne.
Il avait bien essayé, devant moi, d'apitoyer grand-père sur son sort:
--Mon ami, lui fut-il répondu, je ne suis plus rien ici: adressez-
vous ailleurs.
Jamais grand-père ne se montra aussi gai que depuis son abdication.
Non, certes, il ne regrettait pas le pouvoir et il ignorait
volontairement tous les actes du nouveau régime. Parcourait-il le
royaume? Il ne semblait pas se douter qu'on y faisait fleurir les
cailloux. Et puis, un jour qu'il se promenait au jardin, je le vis qui
se lissait la barbe et se grattait le sourcil, témoignage de
mécontentement: il lança en signe de mépris un jet de salive, et le
rire impertinent accompagna ces paroles incompréhensibles pour moi:
--Oh! oh! on met de l'ordre partout. Ce n'est pas un jardinier qu'il
faudrait, mais un géomètre.
Que trouvait-il à blâmer? Les parterres, les arbres, obéissant à la
main de l'homme, composaient un dessin d'une riche ordonnance. Mes
petites idées sur la vie s'y assemblaient et s'y disposaient avec plus
de bonheur. Et j'en voulais à grand-père de son manque d'enthousiasme.
--Regardez, lui dis-je au hasard, ces beaux cannas rouges autour du
bassin.
Mais il me prit le bras avec une rudesse inattendue.
--Prends garde, mon petit, tu vas salir le gazon.
Je posais le pied, en effet, sur l'herbe qui bordait l'allée. Et je
vis bien que grand-père se moquait de mon admiration en même temps que
du nouveau jardin. Je me rappelai l'ancien instantanément, sous
l'influence de cette ironie, l'ancien pareil à un fouillis sauvage, où
je pouvais fouler jusqu'aux plates-bandes, où de rares fleurs
poussaient à la débandade, où j'avais connu l'ivresse de la liberté.
Devant mon père, jamais grand-père ne se fût permis cette critique.
L'esprit attiré sur leurs dissemblances, j'avais remarqué la gêne de
leurs rapports. Toujours mon père faisait les avances. Il traitait
grand-père avec une déférence extrême, ne manquait point de s'informer
de sa santé, de ses promenades et même, pour flatter sa petite manie
de météorologie, il l'interrogeait sur le temps à venir. Grand-père
répondait brièvement, sans tenir le moins du monde à prolonger la
conversation qui ne tardait pas à tomber, ou bien il se servait de son
petit rire blessant, dès qu'on abordait un sujet où l'accord n'était
plus certain.
Un jour, mon père lui demanda en communication son livre de comptes
pour vérifier, expliquait-il, certains mémoires sur l'administration
de la propriété qui n'avaient pas encore été réglés et qui lui
paraissaient exagérés. Grand-père ouvrit de grands yeux:
--Mes livres de comptes?
--Sans doute.
--Je n'en ai jamais tenu.
Mon père hésita une seconde.
--Bien, conclut-il simplement.
Et il s'en alla.
Grand-père se complaisait dans sa tour, où il s'arrangeait, pour sa
toilette, de la fameuse robe de chambre verte et du bonnet grec en
velours noir orné d'un gland de soie. Avec son télescope fixé sur un
trépied, il suivait, le jour, les bateaux qui sillonnaient les eaux du
lac, et le soir il rapprochait les étoiles, mais seulement celles qui
évoluent du côté du sud, parce que, des fenêtres de sa chambre
précédente, il n'apercevait que cette partie du ciel et la connaissait
mieux. Bien plus souvent qu'autrefois, il descendait vers nous dans ce
costume d'astrologue, un monarque déchu ne tenant plus à la majesté.
Tante Dine obtenait à grand'peine qu'il s'accoutrât autrement pour se
promener en ville ou dans la campagne.
--Ça ne fait de mal à personne, observait-il.
Il consentait cependant, à force d'instances, à remplacer le bonnet
par un chapeau de feutre aux larges bords, et la robe par une
redingote qu'on frottait de benzine presque tous les jours pour la
tenir, malgré lui, en état. De ses promenades il rapportait des
plantes aromatiques, dont il composait des tisanes ou qu'il
introduisait dans des flacons d'eau-de-vie, et des champignons qui
excitaient la méfiance de tante Dine. Je les considérais, je les
flairais, mais pour rien au monde je n'en aurais goûté. Je ne pensais
pas alors qu'on pût rien trouver de bon à manger hors des magasins de
comestibles et, à la rigueur, de notre jardin.
Le règne de mon père durait depuis trois bonnes années, et même plutôt
quatre que trois, lorsqu'il advint dans mon existence d'enfant un
événement considérable: je tombai malade. L'année précédente, j'avais
fait ma première communion avec une si grande ferveur que ma mère
confiait à tante Dine:
--Va-t-il imiter Mélanie et Etienne? Dieu nous demanderait-il un
troisième enfant? Que sa volonté s'accomplisse!
Mon aventure fut à peu près celle de _l'enfant blond qui s'esquiva des
bras de sa mère_. Au cours d'une promenade de ma division, j'avais
glissé dans un ruisseau dont il nous était défendu de nous approcher,
et, plutôt que d'encourir un reproche, bien que trempé jusqu'à la
poitrine, j'avais préféré me taire. Le lendemain ou le surlendemain,
la fièvre se déclara. Je sus plus tard que c'était une bonne fluxion
de poitrine qui dégénéra en pleurésie. On crut mes jours en danger, et
mon mal devait être l'occasion de la crise intérieure qui faillit
désorienter ma jeunesse. Dans un demi-sommeil, j'entendais autour de
moi des chuchotements que j'interprétai sans retard:
--Est-ce que je vais mourir? demandai-je à ma mère et à tante Dine qui
se tenaient au bord de mon lit.
--Tais-toi, méchant! murmura tante Dine qui, aussitôt, se moucha en
sanglotant et poussant des soupirs que sans doute elle croyait
étouffer.
Ma mère, de sa voix douce et persuasive, me dit en me touchant le
front, et ce contact me rafraîchit:
--Ne t'inquiète pas nous sommes là.
Je savais très bien ce que c'était que la mort. Le portier du collège
étant décédé, une bizarre fantaisie de notre directeur nous avait
contraints à défiler, classe par classe, devant la bière où le corps
était déposé, avant qu'on vissât le couvercle. Or, ce portier était un
gros homme court, dont la dépouille exigeait une boîte cubique où il
nous parut si cocasse et grimaçant, que nous éclatâmes de rire. Il
nous fut impossible de réprimer ce rire scandaleux. Indigné, le
professeur qui conduisait notre pèlerinage manqué nous accabla des
plus durs reproches et ne craignit pas d'y joindre sans délai un
sermon sur nos fins dernières. Il nous annonça, sans aucun ménagement,
que nous mourrions tous, et peut-être bientôt, et que nos parents
mourraient, et que nous perdrions tout ce que nous aimions. Nos rires
cessèrent peu à peu. Une vague peur nous envahit à cause de la
répétition monotone de cette mort qu'on nous jetait à la tête. Quand
je rentrai à la maison ce matin-là, très ému, malgré moi, par un si
furieux discours, je regardai mon père et ma mère comme je ne les
avais encore jamais regardés. Ils allaient et venaient, comme à
l'ordinaire, sans deviner que je les observais. Ils rirent même d'une
réflexion de Bernard: je les entendis rire, d'un bon rire tout pareil
à celui que nous avait inspiré le malencontreux portier dans sa boîte.
Ah! ce rire, surtout celui de mon père qui était puissant et sonore et
donnait une magnifique impression de santé, quel soulagement pour moi,
et comme il chassa ma curiosité déjà pleine d'épouvante!
«Allons donc, pensai-je dans mon petit cerveau, mon professeur a menti
comme un arracheur de dents. Ils ne mourront pas, c'est certain. Ils
ne pourront pas mourir. D'abord, quand on rit, c'est qu'on ne meurt
pas.»
Cette constatation me suffit. Pour moi-même, la question ne se posait
pas. Ils étaient devant et moi derrière. Et, puisque eux-mêmes ne
risquaient rien, comment la mort aurait-elle pu me prendre en passant
par-dessus?
Mon interrogation: _Est-ce que je vais mourir?_ était donc simplement
destinée à me rendre intéressant. Leur présence me préservait.
Ma mère et tante Dine, m'évitant toute figure étrangère, me veillaient
à tour de rôle, ma mère deux nuits sur trois, et je la préférais. Elle
glissait dans la chambre comme une voile sur le lac, sans aucun bruit.
Je ne m'apercevais pas de ses mouvements. Ses soins se confondaient
avec ses caresses, tandis que tante Dine, la chère femme, au prix d'un
effort considérable, me secouait et me tarabustait.
Le rôle important que je jouais ne me déplaisait pas. Il me semblait
que j'étais redevenu plus petit que mon frère Jacques et ma soeur
Nicole, et qu'on pouvait bien me bercer avec des chansons. Je
réclamais _Venise_ ou _l'Etang_, surtout _l'Etang_, à cause de ma
propre noyade; et l'on croyait que je délirais. Je revois
distinctement dans ma mémoire ces deux visages penchés, et beaucoup
plus nettement encore celui de mon père, qui me rendait
continuellement visite et à qui je ne connaissais pas cette expression
attentive, immobile, presque durcie qu'il montrait en suivant sur mon
corps le travail de la maladie. C'était son visage professionnel après
l'examen, il se détendait, car la paternité l'éclairait.
Un jour, mon père amena un autre médecin, mais je compris très bien
que ce petit homme tremblait devant lui et répétait invariablement ce
qu'on lui disait. Avec une implacable logique, j'avertis mes fidèles
gardiennes:
--Pourquoi déranger ce monsieur? Père en sait plus long que lui. Père
n'a besoin de personne.
Je dus émettre à voix basse cet avis ou quelque chose d'approchant.
Aussitôt tante Dine d'approuver:
--Cet enfant a raison. Il parle si bien qu'il est déjà guéri.
Et elle répéta le propos à mon père, qui se tourmentait et qui sourit,
ce qui ne lui arrivait plus guère.
--Oui, déclara-t-il, nous le sauverons.
Je n'avais pas besoin de cette assurance. Je le sentais si fort que
cela me suffisait. Il ne prévoyait pas que ce mal même, dont il
triomphait par son art et sa volonté, serait plus tard l'origine du
drame familial où je m'écarterais de lui.
On amenait dans ma chambre, successivement, ou deux par deux, mes
frères et soeurs munis de toutes sortes de recommandations: ne pas
rester longtemps, ne pas faire de bruit, ne pas toucher aux fioles, de
sorte qu'ils s'ennuyaient très vite. Chacun d'eux s'attribuait une
part de mérite dans ma guérison, que je devais aux prières d'Etienne
et de Mélanie, aux martiales exhortations de Bernard et à la gaieté
réconfortante de Louise. Quant aux deux petits, on les tenait
prudemment à l'écart, depuis que Jacques, répétant sans doute un
propos de l'office, avait crié en trépignant d'enthousiasme:
--Fançois (car il prononçait difficilement les _r_), il est bientôt
mort.
Grand-père ne parut pas à mon chevet. Peut-être ne s'était-il douté de
rien. Je crois plutôt qu'il avait une peur invincible de la maladie et
de ce qui peut la suivre. Préoccupé de sa santé, il tenait un compte
rigoureux de ses visites à la garde-robe et, avec cette parfaite
politesse dont il ne se départait point et qui contrastait avec son
mépris de la mode et de la toilette, il ne manquait pas d'informer la
maison entière de l'accueil qu'il y avait reçu. Quand il était
éconduit, il se lamentait, et tante Dine sortait d'une armoire, afin
de le réparer et frotter, un clysopompe vénérable, encore bon pour le
service.
--Rien n'est plus important, déclarait-il devant nous en considérant
l'instrument d'un oeil satisfait.
Ma convalescence fut un enchantement, non pour la nouveauté qu'elle
rend à notre vie et dont on ne peut goûter la saveur que si l'on s'est
cru menacé, mais parce qu'elle m'ouvrit véritablement le mystérieux
royaume des livres. Je n'ignorais ni la _Bibliothèque rose_, ni le
chanoine Schmid, ni les romans de Jules Verne, ni même les contes de
Perrault et d'Andersen, mais je n'y avais pas rencontré ce mouvement
du coeur qui, le soir, vous tient au lit réveillé dans l'attente et la
crainte d'on ne sait quoi d'agréable et d'un peu dangereux, tel que me
l'avaient donné les histoires stupéfiantes de tante Dine et surtout
les récits épiques de mon père.
Pour ne pas me fatiguer, on commença par m'apporter des ouvrages
illustrés. Bernard me laissa feuilleter les albums d'Epinal qu'il
collectionnait pour les costumes militaires et qu'il ne prêtait pas
sans mérite. Je réclamai la Bible de Gustave Doré, dont on m'avait
montré une fois, par faveur spéciale, les gravures au salon sans me
permettre d'y toucher. On installa sur une table, en grande pompe, les
deux pesants volumes reliés en rouge et je passai de longues heures à
tourner les feuillets. Ma mère allait et venait dans la chambre, un
peu étonnée de ma sagesse, et même inquiète de mon silence. Elle
s'approchait et sans bruit regardait par-dessus mon épaule:
--Tu ne te fatigues pas?
--Oh! non.
--Tu ne t'ennuies pas?
--Oh! maman.
--C'est beau?
--Je ne sais pas.
On ne sait pas ce qui est beau quand on est enfant. Ce qui est beau,
c'est d'avoir le coeur plein. Quel élan recevait d'un seul coup tout
mon être sensible! Les contours de la terre, sans cadre, ne m'avaient
pas frappé. Maintenant que, transcrits, ils tenaient sur un carré de
papier, voici que je les voyais, non seulement sur la page immobile,
mais en plein air, et vivants. La maison avec ses grosses pierres, le
jardin clos de murs, je les touchais, je les comprenais, je les
possédais, et d'ailleurs, ils m'appartenaient. Mais, au delà,
commençait l'univers dont le manque de limites m'avait rebuté, de
sorte que je ne lui attribuais pas de formes précises. Et ces formes,
elles étaient là, devant moi à travers la Bible ouverte je les
découvrais.
A trente ans de distance, dans mes souvenirs qui n'ont pas besoin de
contrôle, je retrouve les images de Gustave Doré. Les pages se
tournent toutes seules, et mes chers fantômes apparaissent. Voici les
visions d'épouvante: le Léviathan qui soulève la mer, l'Ange
exterminateur qui détruit l'armée de Sennachérib, la rangée des
éléphants de Nicanor que Judas Macchabée va traverser, et la Mort de
l'Apocalypse sur son cheval pâle. Elles n'étaient pas mes préférées et
même, le soir, je les évitais. Mes préférées, c'étaient ces paysages
d'Orient reposés, apaisés, à peine estompés, comme si la lumière d'été
y soulevait des vapeurs, où croissaient des plantes étranges qui me
forçaient à leur comparer nos châtaigniers et nos chênes, où
passaient, dans le fond, des ombres de boeufs ou de chameaux,
lointaines comme ces bateaux que j'avais vus se profiler sur le lac
dans le brouillard.
La naissance d'Eve me fut douce. Tandis que dort Adam parmi les fleurs
du paradis terrestre, elle surgit droite et nue, les cheveux dénoués.
Un de ses genoux, --regardez, j'en suis sûr, --infléchi à peine, est
caressé par le jour. Par elle, par cette clarté de son genou, j'ai
pressenti la perfection pure de la nudité bien avant d'en soupçonner
le désir. Abraham conduit son troupeau dans la terre de Chanaan, et
les dos des moutons pressés ondulent comme les vagues que j'avais pu
observer de la grève. Le berceau de Moïse dérive sur le Nil: la fille
de Pharaon est sortie de son palais qu'on aperçoit dans le soleil:
elle s'avance vers le fleuve; une de ses suivantes arrête la petite
nacelle. Rebecca, aux longs voiles blancs, appuie sa cruche à la
margelle du puits et cause avec Eliézer, vieillard respectable, mais
je ne la distingue pas de la Samaritaine qui a pris la même pose. Ruth
agenouillée glane les épis. Les grands cèdres du Liban, abattus,
gisent sur le sol que recouvrait leur ombre: ils attendent de servir
à la construction du temple de Jérusalem. L'ange de l'Annonciation
flotte dans l'air, comme une feuille qui tombe et que le vent
maintient. Jésus, chez Lazare, est assis au bord de la fenêtre où le
clair de lune se glisse entre des palmiers: Marie, couchée à ses
pieds, l'écoute; Marthe, debout, s'occupe aux soins du ménage. Images
d'où la paix coule ainsi qu'une eau limpide, et qui ne sont que la
transposition de scènes quotidiennes, presque pareilles à celles que
j'avais pu voir à la maison et à la campagne, tableaux de vies
obscures où Dieu passe.
Un jour que je ne me souciais pas d'assister au retour de l'enfant
prodigue dans la maison paternelle, ma mère, qui aimait cette
parabole, me demanda la raison de ce dédain:
--Et cette page, pourquoi ne la regardes-tu pas?
Je fis le dégoûté. Elle me paraissait banale. Un père qui pardonne à
son fils, quoi d'étonnant?
Athalie qui accroche ses mains désespérées à la paroi du temple,
tandis que les soldats accourent qui vont la massacrer, rappela son
couvent à ma mère. Elle avait elle-même pris part aux choeurs de cette
tragédie que Racine écrivit pour les jeunes Saint-Cyriennes et que,
par une heureuse tradition, représentaient jadis tous les pensionnats
de jeunes filles: les vers lui en revenaient en foule:
Tout l'univers est plein de sa magnificence: Qu'on l'adore, ce Dieu!
qu'on l'invoque à jamais...
Elle les récitait avec cette émotion qu'elle apportait aux choses
religieuses, et son accent me touchait plus directement que cet art
savant qui me dépassait.
Un autre petit livre devait m'ouvrir à la poésie: c'était un livre de
ballades. Un chevalier ravissait dans une forêt, à Titania, reine des
elfes et des sylphes, la coupe du bonheur et l'emportait dans son
château au galop de son cheval. Une petite fille, au bord d'un
torrent, chantait la romance du nid de cygne caché parmi les roseaux
et rêvait d'un chevalier qui viendrait sur un cheval rouan. Le lord de
Burleigh épousait une bergère qui, dans le palais où il l'emmenait,
languissait et mourait du regret de son village et de sa chaumière.
Comme je partageais leurs désirs et leurs mélancolies! Leurs peines de
coeur me versaient un mal délicieux que je ne savais pas approfondir.
Cependant, je commençais à discerner que nous avons en nous-même une
source jaillissante de jouissances infiniment délicates.
Mon père se méfiât-il de ces excitations comme de la musique de grand-
père? Il m'apporta de courtes et claires biographies de grands hommes.
Ce n'est jamais trop tôt pour se colleter avec elles. On prend
l'habitude de se comparer à des héros et l'on ne manque pas de se dire
: «J'ai le temps devant moi. Je veux, à leur âge, les avoir
enfoncés...» Peu à peu on recherche ceux dont les exploits furent
tardifs. J'avais lu, sur je ne sais plus lequel de ces personnages
exemplaires, qu'il était entré à l'école de l'adversité. Et cette
école, que j'imaginais pour le moins aussi difficile que Polytechnique
ou Saint-Cyr, à quoi se destinait mon frère Bernard, je brûlais de m'y
présenter. Je ne savais pas que c'est la seule qui n'exige aucun
examen, aucune démarche, surtout aucune recommandation. Je confiai mon
désir à ma mère. Elle sourit, ce qui me contraria, et m'assura que je
m'y présenterais en effet, niais qu'elle souhaitait que ce fût le plus
tard possible.
Ces lectures se traduisaient chez moi par un état d'enthousiasme et de
gloire. Je n'eusse pas compris l'ironie. Dans ma famille, personne ne
s'en servait. Il n'y avait que le petit rire de grand~père. Mes
parents aimaient la gaieté, se plaisaient même au bruit que nous
faisions, mais ils ne se moquaient jamais. Ils prenaient la vie
sérieusement, comme une occasion de bien agir, et ils estimaient
qu'elle mérite les plus grands égards. A la première visite qu'il
daigna me faire après s'être assuré de ma guérison, grand-père,
feuilletant ma bibliothèque, laissa échapper des exclamations:
--Oh! oh! la Bible et les Hommes illustres! Pauvre petit! Attends,
attends, je t'en apporterai, moi, des livres.
Et il m'apporta, en effet, les _Scènes de la vie privée et publique
des animaux_ et les _Aventures de trois vieux marins_, tous deux ornés
d'illustrations. Ce dernier volume était dans un piteux état:
déficelées, les feuilles s'en allaient, et la fin manquait ainsi que
la couverture. Il devait être traduit de l'anglais et son humour me
déconcerta. Ces trois marins, échappés d'un naufrage, abordaient dans
une île déserte où ils étaient poursuivis par un tigre. Ils grimpaient
sur un arbre pour échapper à cette bête féroce, et on les voyait, sur
la gravure, agrippés au tronc, juchés les uns sur les autres, les
cheveux hérissés, les yeux hagards, les doigts de pieds crispés. Le
fauve bondissait pour les atteindre. On pouvait prévoir qu'avec un peu
d'entraînement il les atteindrait. Alors, dans une résolution
farouche, inspirée de la nécessité la plus impérieuse, les deux plus
haut perchés pesaient de tout leur poids sur celui du bas, afin de le
forcer à lâcher prise, espérant que cette proie suffirait à assouvir
la rage de l'assaillant. Et tout en s'alourdissant de leur mieux, ils
adressaient à leur malheureux compagnon des paroles funèbres et
touchantes:
--Adieu, Jérémie (c'était son triste nom), nous irons consoler votre
pauvre père et votre fiancée...
Mais Jérémie, comme Rachel, ne tenait pas aux consolations et se
raidissait pour ne pas lâcher prise. Accoutumé aux récits héroïques,
je me fâchai contre ces traîtres.
Les _Scènes de la vie des animaux_ me parurent plus chargées de sens.
C'était un recueil bigarré, que toutes les bibliothèques d'autrefois
s'enorgueillissaient de contenir. Les vignettes de Grandville me
révélaient chez les hommes, où je n'avais vu jusqu'alors que l'image
de Dieu, les traces de l'animalité. Les animaux du livre étaient
costumés en hommes et en femmes, et leur ressemblaient. Je me
familiarisai vite avec ce procédé: les déguisements étaient si
naturels! Voici l'hirondelle en facteur, le chien en laquais, le lapin
en petit employé subalterne, et voilà le vautour en propriétaire, le
lion en vieux beau, le dindon en banquier, l'âne en académicien. Le
mille-pattes joue du piano et la demoiselle danse sur la corde pendant
que le criquet se fait une trompette de la corolle d'un liseron. Le
caméléon, député, monte à la tribune pour affirmer qu'il est heureux
et fier d'être comme toujours de l'avis de tout le monde. Le requin et
la scie revêtent des blouses de chirurgiens et déclarent honnêtement:
«Nous allons inciser les muscles, trancher les os, en un mot guérir
les malades.» Le loup, meurtrier d'une brebis, lit dans sa prison les
_Idylles_ de Mme Deshoulières, tandis que la célébrité lui vient sous
la forme d'une complainte que vendent les camelots et qui se chante
sur l'air de _Fualdès_:
Écoutez, Canards et Pies, Geais, Dindons, Corbeaux et Freux, Le récit
d'un crime affreux Et bien digne des Harpies. L'auteur de cet attentat
Fut un loup peu délicat.
L'ours se plaît dans la solitude familiale: on le voit qui chauffe
son dernier-né en le tenant par les pattes devant le feu; sa femme
étend du linge à sécher, et un jeune ourson, dans un coin, retrousse
sa petite chemise pour prendre une précaution avant de s'aller coucher
; cependant on sonne à la porte, et la légende explique: «Nous vivons
entre nous, nous détestons les importuns et les visites.» Un perroquet
qui agite les ailes sans réussir à voler représente l'illustre poète
Kacatogan. Et la merlette, avec la pie et la corneille, compose un
trio de femmes de lettres. J'ignorais ce que pouvait être une femme de
lettres, mais le merle blanc, qui est poète comme le perroquet, me
l'apprit dans ses mémoires: _Tandis que je composais mes poèmes, elle
barbouillait des rames de papier. Je lui récitais mes vers à haute
voix, et cela ne la gênait nullement pour écrire pendant ce temps-là.
Elle pondait ses romans avec une facilité presque égale à la mienne,
choisissant toujours les sujets les plus dramatiques: des parricides,
des rapts, des meurtres, et même jusqu'à des filouteries, ayant
toujours soin, en passant, d'attaquer le gouvernement et de prêcher
l'émancipation des Merlettes. En un mot, aucun effort ne coûtait à son
esprit, aucun tour de force à sa pudeur; il ne lui arrivait jamais de
rayer une ligne, ni de faire un plan avant de se mettre à l'oeuvre.
C'était le type de la Merlette lettrée_.
Tante Dine aussi pondait ses histoires avec une facilité merveilleuse
: elle préférait les sujets terribles et volontiers attaquait le
gouvernement. Je la soupçonnais même de ne pas savoir, en commençant,
comment elle finirait et d'inventer au fur et à mesure la trame de ses
récits. Alors, pourquoi ne barbouillait-elle pas du papier? Le plus
simple était de le lui demander.
--Tante Dine, êtes-vous une femme de lettres?
Elle me pria de répéter deux fois ma question, comme si les femmes de
lettres appartenaient réellement au règne zoologique, dans la
catégorie des monstres. Après quoi, elle haussa les épaules et ne
daigna même pas me répondre directement:
--Cet enfant est complètement fou. Les bouquins d'Auguste lui ont
détraqué la cervelle.
Il fut question de me retirer les _Scènes de la vie des animaux_, dont
les caricatures parvinrent à rassurer et dérider mon père. L'incident
eut pour effet de m'attacher davantage au Merle blanc qui avait failli
être la cause de cette mise à l'index. Et je compris bientôt ce qui
séparait indubitablement tante Dine de la Merlette lettrée. Celle-ci,
d'un plumage immaculé, était toute peinte et enduite d'une couche de
farine qui lui donnait cet air de tomber du ciel. Le Merle blanc, qui
ne s'en doutait pas et croyait avoir découvert en elle un être unique
au monde, se méfiant d'un pot de colle dont il n'apercevait pas
l'usage, tenta une expérience qui fut désastreuse. Par le moyen de sa
poésie, il s'excita à la tendresse et versa d'abondantes larmes sur sa
compagne, ce qui fondit le badigeon, de sorte qu'il reconnut en elle
la plus banale des merlettes. Bien souvent j'avais pleuré dans les
bras de tante Dine: elle compatissait à mes maux sans rien perdre de
ses couleurs. Elle ne se servait ni de colle ni de farine non,
décidément, elle aurait beau imaginer les plus belles histoires, elle
ne serait jamais une femme de lettres.
Une autre science me vint du Merle blanc. J'appris de lui à subir le
charme des mots pour eux-mêmes, indépendamment de ce qu'ils
signifient. Après sa déconvenue conjugale, il s'en allait dans une
forêt conter ses peines au Rossignol et il lui confiait cette plainte
: _J'ai coordonné des fadaises pendant que vous étiez dans les bois_.
Je n'en saisissais pas bien le sens à cause de la coordination des
fadaises qui m'échappait, et cependant j'aimais à me bercer de cette
phrase que je me répétais à moi-même à l'infini. La réponse du
Rossignol, plus chargée encore de mystère, me bouleversait: _Je suis
amoureux de la Rose_, soupirait-il, _Sadi, le Persan, en a parlé; je
m'égosille toute la nuit pour elle, mais elle dort et ne m'entend pas.
Son calice est fermé à l'heure qu'il est, elle y berce un vieux
Scarabée; et demain matin, quand je regagnerai mon lit, épuisé de
souffrance et de fatigue, c'est alors qu'elle s'épanouira pour qu'une
abeille lui mange le coeur_. Je ne me souciais ni du vieux Scarabée ni
de Sadi le Persan: le Rossignol épuisé et cette Rose au coeur dévore
me communiquaient, par la magie des syllabes, une sorte de
pressentiment lointain de la douleur amoureuse, où je trouvais de
vagues et ineffables mélancolies.
Ces mélancolies étaient fort passagères. Bien plutôt j'empruntai à mes
nouveaux amis, les animaux, un art de la moquerie dont je tirais un
vif agrément. Je ne pouvais voir personne sans trouver son double
parmi les bêtes. Avec sa face plate et ses yeux ronds, Tem Bossette
devint une grenouille, celle-là même qui veut se faire aussi grosse
que le boeuf; Mimi Pachoux, au pas fugitif et aux promptes
disparitions, fut comparé à un rat, et le Pendu, qui semblait toujours
gêné dans l'exercice de ses bras, au kangourou, dont les membres
antérieurs sont très courts.
Mon tour d'esprit choquait et même affligeait ma mère. Elle reçut, un
jour, en ma présence, une personne hors d'âge qui dirigeait un
ouvroir, fondait un orphelinat, bâtissait une école, en un mot
dirigeait dans la paroisse plus d'oeuvres qu'il n'y en avait. Elle
s'appelait Mlle Tapinois. Elle était longue et sèche, avec un nez
pointu, des épaules tombantes et un air gelé. Elle roucoulait à voix
basse sans interruption. Quand elle fut sortie, je montrai à ma mère,
sur mon livre, une vieille colombe en camisole de nuit, un bougeoir à
la patte:
--Mlle Tapinois, dis-je triomphalement.
Ma mère protesta contre mon inconvenante comparaison:
--C'est une sainte fille, conclut-elle pour m'émouvoir.
Mais je compris, sans en recevoir l'aveu, qu'elle avait apprécié la
ressemblance.
Encouragé par le demi-succès que me valut Mlle Tapinois, je guettai
désormais les visites pour leur infliger le même traitement, et la
facilité de ce jeu me surprit. Je trouvai sans peine un gros rentier
pour l'éléphant, un triste conservateur des hypothèques pour le hibou,
un pianiste pour le mille-pattes. Un vieux noble au nez busqué me
rappela le faucon que les révolutions avaient ruiné. Ma collection, en
peu de temps, s'enrichit de l'ours, du caméléon et de plusieurs lapins
sortis de l'enregistrement ou des contributions. Mais le pays manquait
alors de muses départementales dignes d'être cataloguées parmi les
merlettes. On m'assure qu'elles foisonnent aujourd'hui.
Grand-père, à qui je fis part de mes observations, m'approuva
entièrement:
--Tu sais maintenant, m'assura-t-il, que les animaux et les hommes
sont frères. Mais les animaux valent mieux que nous.
Cependant un secret instinct m'avertissait de ne pas consulter mes
parents à ce sujet.
II
LE DÉSIR
Les beaux jours étaient revenus. Trois mois nous séparaient encore des
vacances. Mon père, d'accord avec le petit collègue craintif qu'il
avait à nouveau consulté pour appuyer son propre avis, déclara que je
ne retournerais pas au collège avant la rentrée d'octobre:
--Cet enfant a besoin de grand air. Il faut, avant tout, lui refaire
une santé.
Je fus peiné de cette décision qui m'atteignait dans mon amour-propre.
Mis en congé pendant tout le dernier trimestre, je ne pouvais plus
songer à obtenir des couronnes à la distribution des prix. Or,
l'émulation me stimulait, et la première place m'était agréable, de
quoi grand-père se moquait:
--Ces classements ne signifient rien. Premier ou dernier, c'est tout
pareil.
Le programme de vie que mon père me traçait était bien simple: des
promenades matin et soir, loin des microbes de la ville, dans la
campagne où l'on respire un vent frais que les poitrines humaines
n'ont pas contaminé. Ainsi je reprendrais des forces et de l'appétit.
Mais qui m'accompagnerait et me conduirait? Qui assumerait ce
préceptorat ambulant? Mon père, déjà retardé par ma longue maladie,
appartenait son absorbante profession. Ma mère, dont la présence était
constamment requise par toute la famille, et surtout par les plus
petits, ne quittait guère la maison que pour l'église. Tante Dine
manquait de jambes au dehors, ce qui ne l'empêchait pas de monter et
descendre les escaliers cent fois par jour, de la cuisine à la tour et
de la tour à la cuisine. Restait grand-père. Il se promenait déjà
matin et soir pour son propre compte que lui coûterait-il de m'emmener
avec lui? Les choses s'arrangeaient à merveille, et cette solution
s'imposait. Je compris cependant qu'elle rencontrait de vives
résistances; car j'entendis de contrebande que mes parents la
discutaient, sur ce ton calme et confiant qu'ils avaient accoutumé de
prendre pour régler, d'un commun accord, les questions qui nous
concernaient.
--Je ne voudrais pas, disait mon père, qu'il le détournât de la
maison.
--Oh! répondait-elle comme si l'on était coupable de s'arrêter à cette
pensée, il ne ferait pas cela. Tu ne le crois pas de ton père, n'est-
ce pas? Sans doute il a ses lubies, et ses idées ne sont pas souvent
les nôtres. C'est Dieu qui lui manque. Mais il est bon, il te sera
reconnaissant de ta confiance. Et nous ne pouvons pas nous adresser à
un étranger.
--Je ne suis pas sans inquiétude, conclut mon père.
Et, un peu plus tard, il reprit:
--Je lui parlerai. C'est indispensable.
Grand-père, quand on lui proposa cette mission dont j'étais l'objet,
l'accueillit sans enthousiasme et sans hostilité, avec une
indifférence qui me vexa:
--Moi, je veux bien. Que je me promène seul ou avec quelqu'un, ça
m'est égal. (Naturellement!) Les enfants, il faut qu'ils vivent
dehors. Les études ne servent à rien. C'est comme les remèdes.
Mon père dut avoir avec lui un entretien auquel je n'assistai pas, et
ce fut une affaire décidée. Comment se comporterait vis-à-vis de moi
ce nouveau compagnon? Il nous traitait, mes frères et soeurs et moi,
et jusqu'aux deux plus jeunes, en personnes raisonnables, seulement un
peu plus amusantes que les autres, et il attachait autant de
considération à nos paroles qu'à celles des adultes; mais nous avions
l'impression qu'il nous confondait les uns avec les autres et qu'il se
passait de nous volontiers, ce qui nous semblait injurieux.
Pourquoi mon père avait-il avoué à ma mère qu'il n'était pas sans
inquiétude? Le matin de notre première sortie, je le revois sur le
seuil de la porte. Il m'inspecte, il m'enveloppe tout entier de son
regard, puis, d'un geste résolu, il me prend la main et la met dans
celle de grand-père avec une certaine solennité, convenable au roi
régnant, dont je fis la remarque:
--Voici mon fils, ajouta-t-il. Je vous le confie. C'est l'avenir de la
maison.
Grand-père reçut le précieux dépôt sans embarras et répliqua d'une
voix un peu bourrue, qui réduisait immédiatement l'incident à des
proportions familières:
--Sois tranquille, Michel. On ne te le prendra pas.
Entre les deux je souris. Comment grand-père m'aurait-il pris à mon
père?
Les moindres détails de cette promenade me demeurent présents. Rien
n'est plus équitable: elle a tant d'importance dans ma vie. Après la
pluie, les paysages mouillés ont l'air de se rapprocher, et, par
toutes leurs gouttes d'eau, les plantes reflètent la clarté du soleil.
Mes yeux, lavés par la maladie, devaient ainsi rayonner.
--Où irons-nous, grand-père?
Je penchais pour la direction de la ville, où nous rencontrerions des
attractions de toutes sortes, boutiques, bazars, étalages, et beaucoup
de visages, de bruit, de mouvement.
Nous commençâmes par nous heurter à la grille fermée dont nous avions
oublié d'emporter la clé.
--Va la chercher, me dit-il. Mais pourquoi diable barricader cette
porte?
C'était une des mille précautions de tante Dine, qui, la veille ou
l'avant-veille, avait aperçu de loin une roulotte et menait, dès lors,
autour de l'immeuble, une garde prudente. Je courus, un peu scandalisé
par cette réflexion. Ne fallait-il pas protéger la maison contre les
ennemis? Un royaume a des frontières dont il doit exiger le respect,
et n'était-ce pas assez des ténèbres qui, le soir, pénètrent partout
sans permission malgré les barrières?
Enfin nous voilà partis, et tout de suite grand-père tourne le dos à
la ville:
--Mon petit, je n'aime pas les villes.
Adieu, boutiques et visages! Nous n'avions pas marché dix minutes,
qu'il imagine de quitter la grand'route où nous cheminions à l'aise,
bien gentiment, sans nous presser, pour prendre un sentier de traverse
qui s'en allait à l'aventure parmi les champs.
--Vous vous trompez, grand-père.
--Pas du tout. Mon petit, je déteste les routes.
Ah! mais, il commençait de me surprendre beaucoup plus que lorsqu'il
descendait à la salle à manger avec son bonnet grec et sa robe de
chambre. J'avais toujours pensé que les routes étaient faites pour
qu'on s'en servit, et il les méprisait. Pourtant on ne pouvait pas
s'en passer quand on sortait.
Le sentier à peine tracé que nous suivions nous obligea à nous
dédoubler. Je passai devant, en éclaireur. D'un côté, poussait du
froment déjà haut, et de l'autre, des avoines légères qui tremblaient
sur leurs minces tiges. Je connaissais, par l'enseignement du fermier,
les cultures de la terre. Avoine et blé se rejoignirent bientôt
fraternellement devant moi.
--Grand-père, il n'y a plus de chemin.
C'était à prévoir. Notre sentier se perdait. Grand-père,
tranquillement, me devança, parut s'orienter, huma le vent, écrasa
quelques graminées et parvint à une haie qu'il franchit avec une
aisance étonnante pour son âge.
--Mon petit, me déclara-t-il en m'aidant à traverser à mon tour, j'ai
horreur des clôtures.
Notre association commençait bien. Point de routes, point de
barrières. Nous entrâmes bientôt dans un bois de châtaigniers qui ne
ressemblait pas à l'assemblée de quatre ou cinq arbres dont
s'enorgueillissait notre enclos. C'était, sur nous, une voûte épaisse
que les troncs et le jet des branches supportaient comme des piliers
colossaux. Je vis grand-père se pencher et cueillir dans la mousse un
champignon pareil à une petite ombrelle blanche grande ouverte.
--C'est, me dit-il, une espèce d'amanite. On la croit dangereuse quand
elle est comestible (pour me le prouver, il la goûta). Ce n'est pas
encore la saison. Je t'apprendrai à connaître tous ces cryptogames. Il
y en a très peu de mauvais. La nature est bonne et ne nous veut aucun
mal. Ce sont les hommes qui la gâtent. Je connais un curé qui vit de
bolets Satan et n'en est pas incommodé.
Et il rit tout seul de son curé qui absorbait le diable sans
indigestion.
Nous parvînmes enfin dans un espace découvert d'où l'on n'apercevait
aucune maison, et pas même des champs cultivés. Toute trace humaine en
était absente. Le bois nous séparait de la ville et du lac toujours
sillonné par quelques voiles. Nous étions adossés à une colline
rocheuse dont la pierre était à demi recouverte de bruyères et de
ronces. De la paroi tombait une mince cascade qui se changeait, à nos
pieds, en un ruisseau paisible et transparent. Nous foulions des
fougères et une herbe épaisse semée de toutes les fleurs du printemps.
L'eau donnait à cette végétation une puissance exubérante. Le bruit
monotone de la chute ne réussissait pas à rompre la solitude de ce
lieu âpre et doux ensemble, et si bien caché. On aurait pu s'y croire
à l'extrémité du monde ou à son origine. Je m'y sentais à la fois
heureux et abandonné. Certes, j'avais fait bien d'autres expéditions
avec mon père. Mais il nous menait sur des hauteurs qui commandaient
la plaine: il nous désignait par leurs noms les montagnes qui
servaient à l'horizon de limites, les villages que nous dominions, les
ports qui occupaient les deux rives. Il nous donnait l'impression
d'une terre habitée, et qui était belle et intéressante parce qu'elle
était habitée. Et voici que je découvrais l'attrait de la sauvagerie.
--Commuent cela s'appelle-t-il? demandai-je à grand-père, afin de me
rassurer.
--Et quoi donc? répondit-il sans comprendre.
--L'endroit où nous sommes.
Ma question l'étonna et me valut un petit rire assez désagréable:
--Cela n'a pas de nom.
--A qui est-ce?
--Mais à personne.
A personne! c'était bien étrange. De même que la maison avait toujours
dû nous appartenir, je pensais que la terre avait toujours été divisée
en propriétés.
--A nous, si tu veux, reprit grand-père.
Et son rire, son terrible petit rire commença de ruiner mes idées sur
la vie, mes croyances. Cela me faisait l'effet du coup de doigt que je
donnais quand je bâtissais des monuments avec mon jeu de
constructions. L'édifice montait, je touchais à peine une des colonnes
de base, et tout croulait.
--Oh! à nous! protestai-je.
On ne s'emparait pas, comme ça, du bien d'autrui, sous prétexte qu'on
ignorait le nom du propriétaire.
Toutes les notions que j'avais reçues s'y opposaient.
--Mais oui, petit nigaud, reprit-il. Chacun trouve son bien sur la
terre. Ce coin te plaît? il est à toi. Il est à toi comme le soleil
qui nous chauffe, l'air que nous respirons, la douceur de ces premiers
jours printaniers.
Je n'étais pas convaincu. Des résistances confuses se levaient en moi,
frémissantes: je ne parvenais pas à leur donner une expression et je
dus me contenter de cette objection piteuse:
--Oui, mais je n'y pourrais rien prendre.
--Tu y prends ton plaisir, c'est le principal.
Et, sûr de sa victoire, il l'acheva en invoquant le témoignage d'une
tierce personne.
--Jean-Jacques, mieux que moi, t'expliquerait que la nature contient
le bonheur de l'homme. Jean-Jacques aurait aimé cette retraite.
Il prononçait: _Jean-Jacques_, en arrondissant la bouche,
onctueusement et dévotement. Il en parlait comme tante Dine des saints
les plus notoires et les plus utiles, saint Christophe, par exemple,
qui protège contre les accidents, ou saint Antoine qui aide à
découvrir les objets perdus. Intrigué, je le questionnai sans retard:
--Qui ça, Jean-Jacques?
--Un ami: un ami que tu ne connais pas.
Mais si, je connaissais ou je croyais connaître les amis de grand-
père. Il recevait peu de visites. C'étaient d'autres vieillards qui
paraissaient plus âgés, qui étaient tristes et qui l'ennuyaient très
vite. Il y en avait un qui s'asseyait sans un mot et demeurait ainsi
longtemps, immobile et muet. Un jour, grand-père l'oublia dans sa
chambre. A son retour, il le trouva à la même place, endormi. Il se
plaignait ouvertement de la venue de tous ces vieux, comme il les
appelait, dont aucun, j'en avais la certitude, ne répondait au nom de
Jean-Jacques. Au contraire il descendait volontiers au salon quand il
pensait y rencontrer des dames.
L'heure nous pressant, nous retraversâmes le bois de châtaigniers,
mais pour sortir d'un autre côté, en trouant une seconde haie de
jeunes acacias. Je revis avec un plaisir manifeste des champs et des
maisons.
--Tiens, voilà des propriétés! fit grand-père devant ces cultures.
Et ses lèvres se chargèrent de mépris. Sans me déconcerter, je
réclamai une orientation:
--Où est la nôtre?
--Je n'en sais rien. Cherche là-bas, sur la gauche. Tu la verras bien
en rentrant. Moi, quand je me promène, c'est au hasard. On se retrouve
toujours.
Quand nous rejoignîmes le grand chemin, je me serrai contre mon
nouveau précepteur, à cause d'un spectacle bizarre et inquiétant que
j'apercevais:
--Grand-père, regardez la route.
Au delà d'un talus, elle semblait venir à nous, d'un mouvement lent et
uniforme. Tout à l'heure, elle serait là. Grand-père mit ses mains en
abat-jour pour mieux circonscrire sa vue et il me donna l'explication
du phénomène:
--Ce sont les moutons qui, au printemps, quittent la Provence pour
gagner les liants pâturages. On les conduit ainsi par petites étapes.
Rangeons-nous sur le bord, à l'abri de ce tas de cailloux, et nous les
verrons défiler.
Ainsi averti, je séparai bientôt du chemin presque blanc le troupeau
d'un ton gris-jaune et brun qui composait une masse unique et
grouillante, continuée au-dessus de tous ces dos balancés
régulièrement par un mince nuage de poussière qui, de chaque côté,
débordait sur les champs. Instantanément je revis l'image de ma Bible
qui représentait Abraham s'en allant dans la terre de Chanaan.
Au-devant marchait un berger enveloppé dans une grande cape qui avait
dû supporter le vent et la pluie bien des fois, car elle était de la
couleur verdâtre de ces toits de chaume sur lesquels de nombreux
hivers ont pesé. Malgré le soleil, il ne semblait pas gêné d'une si
ample couverture. Sans doute notre soleil n'était pas celui qu'il
avait quitté. Son chapeau rabattu noircissait d'ombre tout le haut du
visage dont ne ressortait nettement que la barbe qui était grise.
C'était déjà un vieil homme. Il avançait lentement avec un léger
dandinement de tout le corps. On aurait pu le confondre avec un
mendiant sans une involontaire majesté qui le recouvrait comme son
manteau, celle du capitaine qui dirige sa compagnie, celle du semeur
qui jette les grains. Il ne faisait pas plus vite un pas que l'autre.
Et le rythme de cette allure égale devait se transmettre jusqu'au bout
de la colonne. Il donnait l'impression que toute la campagne le
suivait, obéissait en cadence à la loi qu'il fixait, et les boeufs qui
tracent les sillons, et les faucheurs qui dévêtent les prairies, et le
matin et le soir dociles au retour, et même, la nuit, les étoiles qui
parcourent sans hâte une partie du ciel et que j'avais cru voir remuer
dans la lunette de grand-père.
Il me parut si important que je le saluai, mais il ne me rendit pas
mon salut et ne daigna pas se détourner de sa tâche absorbante. Grand-
père commença une phrase:
--Dites-moi, berger...
Et il jugea inutile de l'achever à cause de tant de gravité qu'il
avait reconnue.
Derrière l'homme qui avait un chien noir dans les jambes, venaient, en
triangle, trois bourriques pelées et efflanquées, chargées d'objets
qu'on ne voyait pas, car une bâche les cachait. Elles baissaient la
tête vers le sol, comme si elles voulaient le renifler ou le brouter.
Ensuite, c'était le gros de l'armée, le peuple des moutons pressés les
uns contre les autres, par huit ou dix de front quand on pouvait les
compter: la plupart du temps, les rangs étaient incertains et soumis
à des flux et à des reflux. Toute cette laine oscillait comme si elle
appartenait à une bête unique, interminable et rampante, secouée de
frissons continuels.
Je ne distinguai rien tout d'abord dans ce tas qu'un même mouvement
agitait. Puis, je remarquai les petites taches sombres que faisaient
les oreilles. Peu à peu, je m'habituai, et du groupe compact et
monotone quelques personnalités surgirent. Il y avait des béliers,
généralement plus hauts de taille, avec de longues cornes roulées et
des sonnailles pendues au cou par un collier de bois en forme de fer à
cheval. Il y avait des brebis d'une robe plus soignée que le commun,
blanches ou noires avec une certaine ostentation. Il y en avait aussi
de vagabondes, capricieuses comme des chèvres, qui auraient aimé à
sortir de la voie ordinaire, sans la vigilance des chiens qui
opéraient sur les flancs, chiens gris à longs poils, avec des yeux
luisants au fond d'une caverne de sourcils, attentifs et actifs, et
que rien ne pouvait distraire de leur travail de sergents. L'une
d'elles monta sur les pierres qui nous abritaient et fut imitée
aussitôt par quelques-unes de ses compagnes. Un des gardiens coupa
court à cette fantaisie et, gueule ouverte, les obligea à regagner
leur place.
Il en passa, il en passa. Je crus que cela ne finirait plus, et
j'estimai leur nombre à plusieurs milliers. Peut-être, en réalité, en
passa-t-il bien trois ou quatre cents. Le flot se ralentit. Les rangs
se desserrèrent. Sept ou huit moutons débandés clôturèrent le défilé.
Et ce fut enfin l'arrière-garde, composée de quatre bourricots bâtés
et d'un second berger, moins auguste et solennel que le premier. Quand
celui-ci fut à notre hauteur, grand-père, enhardi, posa la question
que l'autre n'avait pas écoutée:
--Eh! berger, comme ça, où allez-vous?
C'était un homme jeune, souple, maigre et musclé, le couvre-chef en
arrière, le veston court, une ceinture rouge autour des reins, et qui
ne devait se soucier ni du chaud ni du froid. Il montrait en pleine
lumière sa figure bronzée. Pour se distraire, il sifflait et, en
sifflant, il souriait comme s'il s'amusait de sa musique, ou peut-être
le pli des lèvres lui donnait-il l'air de sourire.
A la question de grand-père, il éclata de rire franchement; et dans
sa bouche les dents brillèrent, des dents comme j'en avais vu à des
loups ou à des fauves dans une ménagerie où l'on m'avait mené. Et,
avec simplicité, il répondit:
--A la montagne.
Quelle étrange résonance ont en nous certaines syllabes! Il aurait
désigné par son nom la montagne où son troupeau allait paître, que ce
renseignement ne m'aurait pas frappé. Tandis que son imprécision
inattendue me communiqua, par quel sortilège, la nostalgie de
l'altitude. Ce fut un choc inexpliqué et fulgurant. Du lieu désert et
sauvage dont je revenais avec grand-père je n'avais pas compris le
charme. Non seulement j'y fus initié instantanément, j'en élargis
encore l'isolement et la sauvagerie. Je sentis sur mon front un
souffle plus froid et plus rude, le vent des sommets que je ne
connaissais pas. Plus tard, des poèmes, des symphonies m'ont rendu
cette sensation imaginaire, mais en l'atténuant. Dans chaque
découverte qu'il fait, le coeur donne, comme un vierge, sa nouveauté.
Avant le passage des moutons, je m'étais orienté tant bien que mal. La
maison, en contre-bas de la route, au bord de la ville, au-dessus du
lac, je l'avais fièrement dévisagée, malgré les arbres qui
l'entourent. Elle qui m'avait toujours paru si grande, vaste comme un
royaume, voici que je commençais de la trouver petite et mesquine,
parce que j'entendais chanter en moi ces trois mots:
--A la montagne.
Je devais, quelques années plus tard, approcher et escalader nos
montagnes, celles qu'assiègent les pins et les mélèzes et celles dont
les glaces sont l'unique végétation, celles que l'herbe tapisse et qui
sont douces comme une chair fleurie, celles qui sont tout en muscles
et en os comme des personnages de Michel-Ange, celles dont la
blancheur perfide ne sort de son immobilité qu'aux embrasements du
soleil couchant. Elles m'ont appris la patience, le calme et, peut-
être aussi, le mépris, bien qu'un des plus durs préceptes chrétiens
nous oblige à ne mépriser personne. Là, j'ai rencontré et goûté tour à
tour la guerre et la paix, la lutte et la sérénité, l'enivrement de la
solitude et la gloire de la conquête dans l'aveuglante splendeur des
neiges. Elles ne m'ont rien donné qui ne fût contenu en germe dans la
réponse du pâtre...
A l'arrivée, quand nous ouvrîmes le portail, Tem Bossette et ses deux
acolytes piochaient, le nez penché vers la terre. L'un d'eux nous
ayant signalés, ils se reposèrent d'un commun accord. Notre complicité
leur était acquise.
Tante Dine me félicita de mes joues rouges, ma mère remercia grand-
père de ses attentions. Mon père me demanda:
--Es-tu content?
Et sur mon affirmation, il se réjouit. Personne ne soupçonnait, et
moi-même pas davantage, que ce petit garçon, jusqu'alors comblé et qui
n'imaginait rien au delà de la maison, rapportait de sa promenade le
désir.
III
LA DÉCOUVERTE DE LA TERRE
Cette période de ma vie est toute lumineuse dans mon souvenir. Il
semble plus tard que le soleil se soit un peu usé. Je me promenais
matin et soir avec grand-père, j'affermissais mes rapports avec la
nature et j'inaugurais un costume neuf. C'était le premier;
jusqu'alors, je portais ceux de mes frères aînés, qu'on rafistolait
pour moi. Une couturière ajustait et raccommodait sur place les
vêtements que l'on me destinait. Elle était laide à souhait et
recommandée par Mlle Tapinois qui pensait l'avoir formée à son
ouvroir. Pendant ma maladie, j'avais grandi excessivement. Quelle ne
fut donc pas ma surprise quand je fus informé qu'un tailleur, un vrai
tailleur, viendrait prendre mes mesures, les miennes et non pas celles
d'Etienne ou de Bernard! Ce tailleur se nommait Plumeau. Tout en
hauteur comme un piquet, il flottait dans une immense redingote.
Voulut-il, comme Dieu lorsqu'il créa l'homme, me faire à son image et
à sa ressemblance? Il me composa un complet vert olive qui accentuait
ma maigreur et pour lequel il n'avait rien négligé. Le veston,
rivalisant avec un pardessus, descendait jusqu'aux genoux, l'étoffe
défiait le temps par sa solidité. J'en avais, de toute évidence, pour
m'habiller jusqu'au baccalauréat. J'eus l'impression qu'on
m'avantageait trop et ma coquetterie regimba. Toute ma famille avait
été réunie pour me contempler et ratifier la livraison. On me
contraignait à me tourner et à me retourner comme un cheval sur le
marché, et je montrais une figure hostile, presque aussi longue que
mon veston.
--Ça ira, déclara mon père.
Ça irait? Oui, dans deux ou trois ans, quand j'aurais beaucoup grandi
encore. Ma mère n'osait pas trop donner son approbation. Mes frères se
contenaient, mais je devinais qu'ils étouffaient une envie de rire, ce
dont Louise ne se privait pas. Tante Dine sauva la situation qui se
gâtait. Elle arriva en retard, car elle ravaudait dans la chambre de
la tour quand on lui avait signalé le débarquement de M. Plumeau. On
l'entendit dans l'escalier avant de la voir. L'espoir, déjà, revint.
Et ce fut l'entrée de troupes fraîches sur le champ de bataille. Elle
décida du sort de la journée.
A peine m'eut-elle découvert dans le vêtement où je me perdais,
qu'elle s'écria:
--C'est admirable, François. Je ne vous le tairai pas plus longtemps:
je n'ai jamais vu personne aussi bien habillé.
Chacun respira et je fus réconforté. Je le fus même tant et si bien
que, ne voulant plus me séparer du fameux costume, je le revêtis pour
ma prochaine promenade. Grand-père n'y prêta aucune attention. Mais je
fus rejoint à la grille par tante Dine, essoufflée:
--Mauvais garnement, me dit-elle, sortir avec un habit de cérémonie!
Pour un peu, elle m'eût déshabillé dans la rue de ses propres mains.
Je dus rentrer sous sa garde pour échanger ma livrée contre une
défroque moins reluisante, et cette promenade-là fut gâtée. Mais les
suivantes me dédommagèrent. Ce fut la forêt et ce fut le lac.
Cette forêt faisait partie, avec des vignes et des fermes, d'un
domaine historique, dont le château, à demi croulant, avait subi des
sièges, reçu de grands personnages de guerre ou d'Eglise, et n'était
plus habitable. Le tout appartenait à un colonel de cavalerie en
retraite, fils d'un baron de l'Empire, qui n'avait pas de quoi
l'entretenir décemment et le laissait péricliter: il vivait seul et
montait du matin au soir l'un ou l'autre de ses vieux chevaux sans
sortir de ses propriétés. Nous y pénétrâmes, grand-père et moi, bien
qu'elles fussent closes de murs, par des brèches que nous avions
repérées.
Il m'entraînait sous les arbres, m'apprenait à ne pas confondre leurs
essences, et m'invitait à m'asseoir à leur ombre, mais sur la mousse
et non sur les bancs fallacieux que nous apercevions de loin en loin,
et dont les planches, travaillées par l'humidité, étaient pourries.
L'herbe poussait dans les allées. Pareilles à des voûtes sous les
branches, ces allées conduisaient le regard à des portes de lumière
qui, d'un côté, paraissaient bleues à cause de l'eau qui s'y
encadrait. On était au mois de juin. Mille nuances de vert
s'enchevêtraient, se mariaient autour de nous, depuis le vert clair du
gui parasite jusqu'au vert presque noir du lierre qui grimpait aux
chênes. Toutes les gammes du printemps chantaient. Et il y avait
encore, sous bois, des amas de feuilles rousses, vestiges de la saison
précédente.
J'éprouvais une vague peur à nous sentir seuls tous les deux parmi une
assemblée si imposante et silencieuse, et je voulus parler afin de
rendre plus réelle notre présence.
--Tais-toi, me dit grand-père, tais-toi et écoute.
Ecouter quoi? Et voici que peu à peu je perçus une multitude de
rumeurs. Nous n'étions plus seuls, comme je l'avais cru:
d'innombrables êtres vivants nous environnaient.
A de grandes distances, deux pinsons se répondaient régulièrement. Le
plus éloigné reprenait en sourdine le couplet que l'autre lançait à
plein gosier. D'arbre en arbre, celui-ci se rapprocha de nous. Je le
vis, et mon oeil rencontra le sien, tout petit et tout rond. Comme je
ne bougeais pas, il resta. Mais que pouvaient être ces coups sourds et
répétés? Les piverts aiguisaient leur bec contre les troncs. De
longues bandes de clarté se glissaient çà et là, à travers les
intervalles des branches, jusqu'au sol: dans leur rayonnement où le
découpage des feuilles s'accusait, des toiles d'araignées se
balançaient, dont je distinguais les moindres fils, et des guêpes
bourdonnaient en dansant. Je finissais par entendre remuer l'herbe.
C'était le travail secret de la terre sous l'action de la chaleur. Je
découvrais une vie que je n'avais pas soupçonnée.
--Grand-père, quel est ce cri? demandai-je à voix basse.
--Ce doit être un lièvre. Cachons-nous et peut-être, si tu es sage, ne
tarderons-nous pas à le voir.
Sur ce dialogue, nous nous coulâmes tous les deux derrière un buisson.
Je ne connaissais les lièvres que pour en avoir mangé en de rares et
fastueuses occasions, bien que tante Dine déplorât qu'on donnât du
civet aux enfants, à cause des serviettes et des joues maculées. De
nouveau le cri retentit, et cette fois plus près de nous.
--Il appelle sa hase, m'expliqua grand-père.
--Sa hase?
--Oui, sa femme. Tais-toi.
C'était un doux appel, langoureux et tendre infiniment. De très loin
nous parvint un appel semblable, à peine distinct. D'un bout à l'autre
du bois, le duo s'engageait. Et je pressentais que les bêtes, comme
les hommes, désirent de se voir et de se parler. Tout à coup, là,
devant moi, traversant l'allée, je vis deux longues oreilles et une
petite boule de corps brun qui semblait vouloir passer par-dessus. Sur
la lisière le lièvre s'arrêta, attendit la voix lointaine qui le
guidait, poussa de nouveau sa plainte déchirante et se perdit dans les
taillis voisins. Il courait rejoindre sa compagne, mais j'avais eu le
temps de le bien examiner.
Une autre fois, ce fut un renard. De son museau pointu il dut nous
flairer, car il s'enfuit la
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