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Histoire de St. Louis, Roi de France

by Richard Girard de Bury · French · Gutenberg #12437 · 613,228 chars · public domain (US)

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Title: Histoire de St. Louis, Roi de France

Author: Richard Girard de Bury


        
Release date: May 1, 2004 [eBook #12437]
                Most recently updated: October 28, 2024

Language: French

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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE ST. LOUIS, ROI DE FRANCE ***

Histoire de St. Louis

Roi de France

Par De Bury

Nouvelle édition revue avec soin

  _Je suis cet heureux Roi que la France révère,
  Le Père des Bourbons...._
          Henri. Volt.

[Illustration: Couronne de Saint-Louis]

Lyon Rolland, Imprimeur Libraire Rue du Pérat, n°4

1828


       *       *       *       *       *

Louis VIII, roi de France, père de saint Louis, était dans la
quarantième année de son âge, et la troisième de son règne, lorsque,
revenant à Paris, après le siége de la ville d'Avignon, il se sentit
vivement pressé d'un mal qu'il avait tenu caché jusqu'alors, et fut
forcé de s'arrêter au château de Montpensier, en Auvergne. Ce fut
dans cette occasion que ce prince fit voir qu'il était véritablement
chrétien. Quel que fût ce mal, dont l'histoire ne nous a pas appris la
véritable cause, les médecins lui proposèrent un remède que la loi de
Dieu lui défendait. Malgré le refus qu'il fit d'en user, on introduisit
auprès de lui, pendant qu'il dormait, une jeune fille. S'étant éveillé,
il appela l'officier qui le servait, lui ordonna de la faire retirer,
en lui disant ces belles paroles: _Qu'il aimait mieux mourir, que de
conserver sa vie en commettant un péché mortel_.

Cependant le mal ayant augmenté, et ce prince sentant les approches de
la mort, il ne s'occupa plus que du soin de mettre ordre à ses affaires.
Ayant fait venir autour de son lit les évêques et les grands seigneurs
qui l'avaient accompagné, il leur déclara qu'il nommait la reine Blanche
de Castille, son épouse, régente de l'état pendant la minorité de son
fils Louis[1]. Cette nomination fut faite en présence de l'archevêque de
Sens, des évêques de Beauvais, de Noyon et de Chartres, et du chancelier
Garin, qui la déclarèrent authentiquement, après sa mort, par des
lettres scellées de leurs sceaux. Il recommanda son fils aux seigneurs
français qui était présens, et principalement à Matthieu II de
Montmorency, connétable de France, à Philippe, comte de Boulogne, au
comte de Montfort, aux sires de Coucy et de Bourbon, princes de son
sang, et à plusieurs autres seigneurs qui lui promirent que ses
intentions seraient exactement exécutées; qu'ils feraient serment de
fidélité au prince son fils, et qu'ils soutiendraient l'autorité de la
reine durant sa régence.

[Note 1: Il n'avait que douze ans commencés; et, dans ce temps, les rois
n'étaient déclarés majeurs qu'à 21 ans.]

Pendant que cela se passait à Montpensier, Blanche était restée à Paris,
où elle attendait avec impatience l'arrivée du roi, pour le féliciter
sur ses conquêtes: elle n'était pas instruite de sa maladie. Pressée du
désir de le revoir, elle s'était mise en chemin pour aller le joindre,
lorsqu'elle rencontra le jeune Louis, qui revenait précipitamment,
accompagné du chancelier et de plusieurs autres seigneurs. Elle
reconnut, à la tristesse répandue sur leurs visages, la perte que
la France venait de faire. Elle retourna aussitôt à Paris, afin de
concerter avec les fidèles serviteurs du roi, les mesures les plus
promptes qu'il convenait de prendre pour le faire couronner.

La régente ne fut pas long-temps sans apercevoir des semences de
division dans les discours de plusieurs grands vassaux de la couronne,
par les demandes qu'ils lui firent, et surtout par le refus de plusieurs
d'entre eux de se trouver à la cérémonie du couronnement du roi, qui
fut faite le premier dimanche de l'Avent de l'année 1226. Le nombre des
seigneurs qui y assistèrent ne fut pas, à beaucoup près, aussi grand
qu'il devait être, suivant l'usage ordinaire, et en conséquence des
lettres que la régente leur avait fait écrire pour les y inviter; mais
elle ne laissa pas de faire faire la cérémonie, par les conseils du
chancelier et du légat, le retardement paraissant dangereux, surtout
dans ces temps-là, où on la regardait comme essentielle à la royauté.

La cour, et tous ceux qui devaient assister à cette cérémonie, s'étaient
rendus à Reims. Thibaud, comte de Champagne, était en chemin pour s'y
trouver; mais, comme il approchait de la ville, on l'envoya prier de n'y
pas entrer, à cause du bruit faux, mais fâcheux, qui courait de lui,
qu'il avait fait empoisonner le feu roi. La comtesse sa femme fut
néanmoins de la fête, ainsi que la comtesse de Flandre, qui se
disputèrent entre elles le droit de porter l'épée devant le roi, comme
représentant leurs maris absens. Mais, sur le refus qu'on leur en fit,
elles consentirent que Philippe, comte de Boulogne, oncle du roi, eût
cet honneur, sans préjudice de leurs droits, ou plutôt de ceux de leurs
maris.

L'affront qu'on venait de faire au comte de Champagne ne pouvait
manquer, vu son caractère brouillon, de le jeter dans le parti des
factieux, et il semble qu'il eût été de la prudence de ne lui en pas
donner l'occasion. Mais ou l'on savait qu'il y était déjà, ou la
reine régente ne se crut pas assez d'autorité pour obtenir des grands
seigneurs assemblés qu'il n'en fût pas exclu: peut-être aussi ne
fut-elle pas fâchée de voir mortifier un seigneur qui avait eu la
hardiesse de lui témoigner de l'amour.

Quoi qu'il en soit, il fut un des premiers qui fit ouvertement des
préparatifs pour la révolte, de concert avec deux autres seigneurs
mécontens: c'étaient Pierre de Dreux, comte de Bretagne, surnommé
_Mauclerc_[1], auquel Philippe-Auguste avait fait épouser l'héritière de
ce comté; et Hugues de Lusignan, comte de la Marche, qui avait épousé
Isabelle, fille d'Aymard, comte d'Angoulême, veuve de Jean-Sans-Terre,
roi d'Angleterre, mère de Henri III, qui y régnait alors.

[Note 1: C'est-à-dire, suivant le langage du temps, _homme malin et
méchant_.]

Comme l'archevêché de Reims était alors vacant, ce fut de Jacques de
Bazoche, son suffragant, évêque de Soissons, que Louis reçut cette
onction qui rend les rois sacrés pour les peuples. Quoiqu'il fût encore
bien jeune, il était déjà assez instruit pour ne pas regarder cette
action comme une simple cérémonie[2]. Il ne put faire, sans trembler, le
serment de n'employer sa puissance que pour la gloire de Dieu, pour la
défense de l'Eglise et pour le bien de ses peuples. Il s'appliqua ces
paroles qui commencent la messe ce jour-là, et dont David se servait
pour dire: _Qu'il mettait en Dieu toute sa confiance, et qu'il
s'assurait d'être exaucé_.

[Note 2: Joinville, p. 15.]

Comme cette cérémonie est trop connue pour nous arrêter à la décrire, je
dirai seulement que, lorsqu'elle fut finie, on fit asseoir le roi sur un
trône richement paré, que l'on mit entre ses mains le sceptre et la main
de justice, et qu'ensuite tous les grands seigneurs et prélats, qui
étaient présens, lui prêtèrent serment de fidélité, ainsi qu'à la reine
sa mère, pour le temps que sa régence durerait.

Dès le lendemain, la reine partit pour ramener le roi à Paris; elle
souhaita qu'il n'y eût aucunes marques de réjouissances, comme il n'y en
avait point eu à Reims: car, quelque satisfaction qu'elle eût de voir
régner son fils, rien n'effaçait de son coeur le regret dont elle était
pénétrée de la perte qu'elle venait de faire. D'ailleurs l'affliction
était si générale, que les grands et le peuple n'eurent pas de peine à
suspendre les mouvemens de leur joie, et la sagesse de la régente ne lui
permettait pas de perdre en vains amusemens un temps dont elle avait
besoin pour arrêter et éteindre les factions qui se formaient dans
l'état.

_Caractère de la régente_.

Blanche de Castille était une princesse dont la prudence, la présence
d'esprit, l'activité, la fermeté, le courage et la sage politique,
rendront à jamais la mémoire chère et respectable aux Français. Elle
s'appliqua uniquement à dissiper les orages qui se formaient contre
l'état: elle n'eut d'autres vues que de conserver à son fils les
serviteurs qui lui étaient restés fidèles, de lui en acquérir de
nouveaux, et de prévenir les dangereux desseins de ses ennemis. Les
seigneurs de la cour se ressentirent de ses bienfaits, et tout le monde
de ses manières obligeantes et naturelles qu'elle employait pour gagner
les coeurs qui y étaient d'autant plus sensibles, qu'elle accompagnait
ses grâces du plus parfait discernement.

Comme le comte de Boulogne était un des plus puissans seigneurs de
l'état, et celui dont le roi pouvait attendre plus de secours ou
de traverses, elle n'oublia rien pour le mettre dans ses intérêts.
Philippe-Auguste lui avait donné le comté de Mortain; mais Louis VIII
s'en était réservé le château, en confirmant ce don. Blanche commença
par le lui remettre, et lui rendit en même temps le château de
l'Isle-Bonne, que le feu roi s'était pareillement réservé; et, dans la
suite, elle lui céda encore l'hommage du comté de Saint-Pol, comme une
dépendance de celui de Boulogne.

La reine Blanche traita avec la même générosité Ferrand, comte de
Flandre. Philippe-Auguste l'avait fait prisonnier à la bataille de
Bouvines, et n'avait pas voulu lui rendre sa liberté, à moins qu'il
ne payât une rançon de cinquante mille livres, somme alors
très-considérable, et qu'il ne donnât pour sûreté Lille, Douai et
l'Ecluse. La régente, de l'avis des grands du royaume, rendit au comte
sa liberté, et lui fit remise de la moitié de sa rançon, à condition
de laisser seulement pendant dix ans, entre les mains du jeune roi, la
citadelle de Douai. Ce bienfait l'attacha si fortement aux intérêts de
la reine et de son fils, que rien ne put l'en écarter, et qu'il résista
constamment à toutes les sollicitations des seigneurs mécontens.

Cependant le comte de Champagne avait levé le premier l'étendard de la
révolte: il avait fait une ligue avec les comtes de Bretagne et de la
Marche. Ils avaient commencé par faire fortifier et fournir de munitions
de guerre et de bouche les châteaux de Beuvron en Normandie, et de
Bellesme dans le Perche, dont le feu roi avait confié la garde au comte
de Bretagne.

La régente, usant de la plus grande diligence, avant que les mécontens
fussent en état de se mettre en campagne, assembla promptement une
armée assez nombreuse pour accabler le comte de Champagne. Elle fut
parfaitement secondée par Philippe, comte de Boulogne, oncle du roi; par
Robert, comte de Dreux, frère du comte de Bretagne; et par Hugues IV,
duc de Bourgogne. Elle marcha avec eux, accompagnée du roi son fils,
en Champagne, contre le comte Thibaud. Ce seigneur, surpris de cette
diligence, mit les armes bas, et eut recours à la clémence du roi qui
lui pardonna, et le reçut en ses bonnes graces.

C'est sur cette réconciliation si prompte, et principalement sur les
discours perfides d'un auteur anglais[1], qu'il a plu à quelques-uns de
nos écrivains d'orner, ou plutôt de salir leur histoire de l'épisode
imaginaire des amours du comte de Champagne et de la reine régente. Le
plaisir de mal parler des grands, et de se faire applaudir par des gens
corrompus, dont notre siècle n'est pas plus exempt que les autres, donne
la vogue à ces sortes de fables; mais celles-là ne furent point capables
de flétrir la réputation d'une reine à laquelle notre histoire a, dans
tous les temps, rendu la justice qu'elle méritait. D'ailleurs les
historiens anglais, et surtout Matthieu Paris, moine bénédictin,
croyaient, par ces traits de malignité, venger leur roi Henri III des
avantages que les Français, sous la conduite de la reine Blanche,
avaient remportés sur lui, lorsqu'ayant pris, comme je le dirai dans la
suite, le parti des mécontens, il fut renvoyé dans son île, après avoir
vu détruire son armée, et dépensé beaucoup d'argent. A la vérité,
suivant les mémoires de ce temps-là, il y a lieu de penser que le comte
de Champagne avait conçu de l'inclination pour cette princesse; mais on
n'y voit rien qui puisse persuader qu'elle y ait jamais répondu, et l'on
y trouve même le contraire. Elle méprisa le comte, le plus volage et le
plus frivole seigneur de son temps, et le laissa se consoler par les
vers et les chansons dont il ornait les murs de son château de Provins.

[Note 1: Matthieu Paris.]

Le parti révolté, étant fort affaibli par le retour du comte de
Champagne sous l'obéissance du roi, la régente fit marcher aussitôt
l'armée au-delà de la Loire, contre les deux autres chefs. Le roi les
fit citer deux fois devant le parlement. N'ayant pas obéi, et étant
cités une troisième fois, ils se rendirent à Vendôme, où était le roi.
Comme ils n'avaient point d'autre ressource que la miséricorde de ce
prince pour éviter le châtiment qu'ils méritaient, ils y eurent recours.
La bonté du roi, la nécessité de ménager les autres seigneurs, parens ou
amis des deux comtes, l'espérance de rétablir plus promptement, par les
voies de la douceur, la tranquillité de l'état, engagèrent la régente à
faire obtenir du roi, non seulement leur pardon, mais encore des grâces
et des conditions très-avantageuses par un traité que le roi fit avec
eux.

D'abord, pour ce qui regardait le comte de la Marche, il fut conclu
qu'Alfonse de France, frère du roi, épouserait Elisabeth, fille de ce
comte, dont le fils aîné, Hugues de la Marche, épouserait Elisabeth de
France, soeur du roi. Il fut encore convenu que le roi ne pourrait faire
la paix avec le roi d'Angleterre, sans y comprendre le comte. Celui-ci,
de sa part, céda ses prétentions sur le Bordelais et sur la ville de
Langès, moyennant une somme d'argent payable en plusieurs années, en
dédommagement du douaire de la reine d'Angleterre, femme du comte, saisi
par les Anglais.

A l'égard du comte de Bretagne, il fut convenu qu'Iolande, sa fille,
épouserait Jean de France, frère du roi; que, jusqu'à ce que Jean
eût atteint vingt-un ans (il n'en avait alors que huit), le comte de
Bretagne aurait la possession d'Angers, de Beaugé, de Beaufort et de la
ville du Mans; qu'il donnerait en dot à sa fille, Bray, Châteauceau,
avec les châteaux de Beuvron, de la Perrière et de Bellesme, à condition
qu'il jouirait de ces trois dernières places le reste de sa vie, et quil
ne ferait aucune alliance avec Henri, roi d'Angleterre, ni avec Richard,
son frère. Aussitôt après ce traité, le comte de Bretagne, pour prouver
son attachement aux intérêts du roi, marcha avec Imbert de Beaujeu,
connétable de France, contre Richard, frère du roi d'Angleterre,
l'empêcha de rien entreprendre sur les terres de France, et l'obligea
de se retirer. Le roi d'Angleterre sollicita en vain les seigneurs de
Normandie, d'Anjou et du Poitou, de prendre les armes en sa faveur;
mais, comme aucun d'eux n'osa se déclarer, il fut obligé de faire une
trève pour un an, qu'il obtint par la médiation du pape Grégoire IX, qui
venait de succéder à Honoré III.

Les choses étant ainsi pacifiées, la régente renouvela les traités faits
sous les précédens règnes, avec l'empereur Frédéric II, et avec Henri
son fils, roi des Romains, par lesquels ils s'engageaient à ne prendre
aucune liaison avec l'Angleterre contre la France. Elle employa tous ses
soins pour se maintenir en bonne intelligence avec les princes alliés de
la France, pour s'attacher le plus qu'elle pourrait de seigneurs vassaux
de la couronne, et elle fut toujours attentive à prévenir et arrêter,
dans leur naissance, les entreprises des esprits brouillons; car elle ne
devait pas compter qu'ils en demeurassent à une première tentative; ils
en avaient tiré trop d'avantages, et l'esprit de faction s'apaise bien
moins par les bienfaits, qu'il ne s'anime par l'espérance d'en extorquer
de nouveaux.

_Education de Louis._

Quoique la conduite des affaires de l'état donnât beaucoup d'occupation
à la reine régente, cependant elle savait encore trouver assez de temps
pour donner ses soins à l'éducation du prince son fils, à laquelle elle
présidait elle-même. Les historiens contemporains ont négligé de nous
apprendre quel était le gouverneur de Louis: nous devons croire que la
reine en faisait les principales fonctions. Nous ignorons aussi le nom
et les qualités de son précepteur, qu'on ne lui donna que fort tard,
suivant l'usage de ce temps-là; mais, quel qu'il fût, il est certain que
les voies lui étaient bien préparées par les soins que la reine régente
en avait déjà pris. Nous voyons dans les Mémoires du sire de Joinville,
auteur contemporain et confident de Louis, qu'elle n'épargna rien pour
mettre auprès de son fils les personnes les plus capables pour la vertu
et pour la science. De la part du jeune prince, la docilité, la douceur,
le désir de profiter, la droiture de l'esprit, et surtout celle du
coeur, rendaient aisée une fonction si épineuse et si difficile.
La reine s'attacha surtout à l'instruire, dès son bas âge, de la
connaissance de Dieu, et des véritables vertus dont il est le modèle.
Aussi n'oublia-t-il jamais ce que sa mère lui avait dit un jour,
lorsqu'il était encore jeune: _Mon fils, vous êtes né roi; je vous aime
avec toute la tendresse dont une mère est capable; mais j'aimerais mieux
vous voir mort, que de vous voir commettre un péché mortel._ Il grava
ces instructions si profondément dans son coeur, qu'il donna toujours à
l'exercice de la religion et à la retraite, les momens qu'il dérobait
aux fonctions de la royauté.

On n'oublia pas en même temps de lui procurer les instructions qui
peuvent contribuer à former l'esprit, mais, selon qu'on le pouvait faire
dans ce siècle-là, où l'ignorance était prodigieuse, même parmi les
ecclésiastiques. On rapporte comme un éloge de ce prince, qu'il savait
écrire (car les plus grands seigneurs ne savaient pas même signer leur
nom), qu'il entendait très-bien le latin de l'Ecriture-Sainte, et les
ouvrages des Pères de l'Eglise, qui ont écrit dans cette langue.

Pour ce qui est de l'histoire, il savait celle des rois ses
prédécesseurs, rapportée dans les chroniques particulières de leurs
règnes, qui, quoique très-imparfaites, nous ont néanmoins conservé les
actions les plus mémorables des princes des deux premières races de
la monarchie. On y trouve la connaissance de leurs vertus et de leurs
défauts, qui fournissait des exemples pour apprendre à pratiquer les
unes et éviter les autres.

On lui proposa surtout pour modèle le roi Philippe-Auguste, son aïeul,
un des plus grands rois de la monarchie. Ce prince était monté sur le
trône, dans un âge à peu près pareil à celui de Louis, et dans les mêmes
circonstances. La reine Blanche, sa mère, lui fit prévoir le mauvais
effet que pouvait produire l'idée de sa jeunesse sur les esprits mutins
et brouillons de son royaume. Elle s'appliqua à lui faire éviter les
défauts des jeunes gens de son âge, et surtout l'inapplication, l'amour
de l'oisiveté et du plaisir. Elle lui donna connaissance de toutes
les affaires; elle ne décida jamais rien d'important sans le lui
communiquer; et, dans les guerres qu'elle eut à soutenir, elle le fit
toujours paraître à la tête de ses troupes, accompagné des seigneurs les
plus braves et les plus expérimentés.

La reine se donnait en même temps de pareils soins pour l'éducation de
ses autres enfans. Ils étaient quatre; savoir: Robert, qui fut depuis
comte d'Artois; Jean, comte d'Anjou; Alfonse, comte de Poitiers, et
Charles, comte de Provence. Chacun recevait les instructions dont son
âge pouvait être capable. L'exemple de leur frère aîné leur donnait une
émulation qui les excitait à lui ressembler, en acquérant les mêmes
connaissances, et pratiquant les mêmes vertus.

La reine Blanche réussit encore à persuader à ses enfans, que leur plus
grand bonheur dépendait de la parfaite union qui devait régner entre
eux: ils profitèrent si bien des avis de cette sage mère, que ces
princes furent pénétrés toute leur vie, pour le roi, leur frère aîné, de
cette amitié tendre et respectueuse qui fait ordinairement la félicité
des supérieurs et des inférieurs; comme, de sa part, Louis les traita
toujours avec la plus grande bonté, moins en roi qu'en ami. Lorsque ses
frères commencèrent à être capables d'occupations sérieuses, il les
admit dans ses conseils; il les consultait dans les affaires qui se
présentaient, et prenait leur avis. Ils commandaient dans ses armées des
corps particuliers de troupes, à la tête desquels ils ont très-souvent
fait des actions dignes de la noblesse de leur naissance. Ils étaient,
pour ainsi dire, les premiers ministres du roi. Ils partageaient avec
lui les fonctions pénibles de la royauté, et contribuaient unanimement à
la gloire de l'Etat et au bonheur des peuples.

Pendant que la reine Blanche donnait tous ses soins à l'éducation de
ses enfans, elle était encore occupée à rendre inutiles les nouvelles
entreprises des esprits brouillons, et surtout de ceux dont je viens
de parler. Ils n'étaient pas rentrés sincèrement dans leur devoir; ils
avaient été forcés par la prudence et l'activité de la régente de se
soumettre, et les grâces qu'elle leur avait fait accorder par le roi,
au lieu de les satisfaire, n'avaient fait qu'augmenter le désir d'en
obtenir de nouvelles.

L'union de Philippe, comte de Boulogne, oncle du roi, avec la reine
régente, était pour eux un frein qui les arrêtait: ils entreprirent
de le rompre, et ils s'y prirent de la manière qu'il fallait pour y
réussir. Ils lui firent représenter qu'étant celui de tous les princes
qui, après les frères du roi, était son plus proche parent, étant fils
de Philippe-Auguste, c'était un affront pour lui que la régence du
royaume fût en d'autres mains que les siennes, et surtout en celles
d'une femme, et d'une femme étrangère qui, par ces deux raisons, devait
être exclue du gouvernement du royaume de France: ils l'assurèrent de
leurs services pour soutenir son droit, s'il voulait le faire valoir.

Le comte Philippe avait épousé Mathilde, fille du vieux comte de
Boulogne, qui avait été fait et resté prisonnier de Philippe-Auguste,
depuis la bataille de Bouvines; et le gendre, pendant la prison de son
beau-père, avait été investi de tous les biens du comte. C'était sans
doute ce qui avait tenu jusqu'alors le gendre attaché aux intérêts du
roi et de la régente: car, si le vieux comte de Boulogne était sorti
de prison en même temps que le comte de Flandre, il aurait pu causer
beaucoup d'embarras à Philippe son gendre, et il est vraisemblable que
c'était cette raison qui avait empêché la régente, après la mort du roi
son époux, de donner la liberté au vieux comte de Boulogne. Celui-ci en
mourut de chagrin, ou de désespoir, car le bruit courut qu'il s'était
donné la mort. Philippe, après cet événement, n'ayant plus le motif
qui lui avait jusqu'alors fait ménager la régente, se trouva disposé
à écouter les mauvais conseils qu'on lui donnait pour s'emparer de la
régence.

Il concerta avec plusieurs seigneurs le projet de se saisir de la
personne du roi, qui se trouvait dans l'Orléanais. Ils avaient résolu
d'exécuter ce complot sur le chemin d'Orléans à Paris, lorsque le roi
retournerait dans sa capitale. Ce prince, en ayant été averti par le
comte de Champagne, se réfugia à Montlhéry, d'où il fit sur-le-champ
avertir la reine sa mère, et les habitans de Paris. Blanche en fit
partir promptement tous ceux qui étaient capables de porter les armes,
et tout le chemin, depuis Paris jusqu'à Montlhéry, fut aussitôt occupé
par une nombreuse armée et une foule incroyable de peuple, au milieu de
laquelle le roi passa comme entre deux haies de ses gardes. Ce n'était
qu'acclamations redoublées, et que bénédictions, qui ne cessèrent point
jusqu'à Paris. Le sire de Joinville rapporte que le roi se faisait
toujours un plaisir de se souvenir et de parler de cette journée, qui
lui avait fait connaître l'amour que ses peuples lui portaient. Les
seigneurs conjurés qui s'étaient rendus à Corbeil pour l'exécution de
leur dessein, voyant leur coup manqué, firent bonne contenance, et,
traitant de terreur panique la précaution que le roi avait prise, ils
se retirèrent pour former un nouveau projet de révolte, qui n'éclata
cependant que l'année suivante.

Ce fut pendant la tranquillité que procura dans le royaume
l'accommodement avec les seigneurs mécontens, dont je viens de
parler, que la régente termina une autre affaire importante, dont la
consommation fut très-glorieuse et fort utile pour le royaume, ayant
procuré la réunion à la couronne du comté de Toulouse et de ses
dépendances.

Le pape sollicitait vivement la régente de ne point abandonner la cause
de la religion, et de continuer à réduire les Albigeois, dont la mort du
roi son mari avait arrêté la ruine totale. Le légat, pour ce sujet,
fit payer par le clergé une grosse contribution que la reine employa
utilement. Elle procura des secours à Imbert de Beaujeu, dont la
prudence et l'activité avaient conservé les conquêtes qu'on avait faites
sur ces hérétiques. Ayant reçu un nouveau renfort, il fatigua tellement
les Toulousains par ses courses continuelles aux environs de leur ville,
par les alarmes qu'il leur donnait sans cesse, qu'il les mit enfin à
la raison, et obligea le comte de Toulouse à rentrer dans le sein de
l'Eglise, et à abandonner les Albigeois.

Le cardinal de Saint-Ange, qui était revenu en France depuis quelque
temps, profita de la consternation des Toulousains: il leur envoya
l'abbé Guérin de Grand-Selve, pour leur offrir la paix. Ils répondirent
qu'ils étaient prêts à la recevoir; et, sur cette réponse, la régente
leur ayant fait accorder une trève, on commença à traiter à Baziège,
auprès de Toulouse, et, peu de temps après, la ville de Meaux fut
choisie pour les conférences. Le comte Raymond s'y rendit avec plusieurs
des principaux habitans de Toulouse. Le cardinal-légat et plusieurs
prélats s'y trouvèrent aussi. La négociation ayant été fort avancée dans
diverses conférences, l'assemblée fut transférée à Paris, pour terminer
entièrement l'affaire en présence du roi.

La régente et le légat conclurent enfin un traité par lequel il fut
stipulé, 1.° que le comte de Toulouse donnerait Jeanne sa fille, qui
n'avait alors que neuf ans, en mariage à Alfonse de France, un des
frères du roi; 2.° que le comte de Toulouse jouirait des seuls biens
qui lui appartenaient dans les bornes de l'évêché de Toulouse, et de
quelques autres dans les évêchés de Cahors et d'Agen; qu'il n'en aurait
que l'usufruit, et que toute sa succession reviendrait, après sa mort, à
sa fille, à Alfonse son mari, et à leur postérité; et qu'au cas qu'il ne
restât point d'enfans de ce mariage, le comté de Toulouse serait réuni
à la couronne (comme il arriva en effet, après la mort de Jeanne et
d'Alfonse); 3.° que le comte remettrait au roi toutes les places et
toutes les terres qu'il possédait au-delà du Rhône et en-deçà, hors
l'évêché de Toulouse; qu'il lui livrerait la citadelle de cette ville,
et quelques autres places des environs, où le roi tiendrait garnison
pendant dix ans; 4.° que le comte irait dans dix ans au plus tard dans
la Palestine, combattre à ses propres frais contre les Sarrasins pendant
cinq ans. Enfin, le comte de Toulouse, pour assurer l'accomplissement
de tous les articles du traité, se constitua prisonnier dans la tour du
Louvre, jusqu'à ce que les murailles de Toulouse, et de quelques autres
villes et forteresses, eussent été détruites, comme on en était convenu,
et que Jeanne sa fille eût été remise entre les mains des envoyés de la
régente, etc.

Ensuite de ce traité, le comte fit amende honorable dans l'église de
Paris, pieds nus, et en chemise, en présence du cardinal-légat et de
tout le peuple de Paris.

Après cette paix conclue, on tint un célèbre concile à Toulouse pour
réconcilier cette ville à l'Eglise. Il fallut toutefois encore quelques
années pour rétablir une parfaite tranquillité dans le pays, où il se
fit de temps en temps quelques soulèvemens par les intrigues du comte de
la Marche et de quelques autres seigneurs; mais elles n'eurent pas de
grandes suites.

Ce que je viens de rapporter s'exécuta pendant la troisième année de la
minorité du jeune roi, avec beaucoup de gloire pour la reine régente,
et beaucoup de chagrin pour les factieux, qui n'osant plus s'attaquer
directement au roi, résolurent de tourner leurs armes contre Thibaud,
comte de Champagne, pour se venger de ce qu'il les avait empêchés de se
rendre maîtres de la personne de Louis.

_Les factieux attaquent le comte de Champagne_.

Le comte de Bretagne, auquel il ne coûtait pas plus de demander des
grâces, que de s'en rendre indigne, et le comte de la Marche, étaient
toujours les chefs de cette faction, aussi bien que le comte de
Boulogne, qui, sans vouloir paraître d'abord et se mettre en campagne,
se contenta de faire fortifier Calais et quelques autres places de sa
dépendance.

Entre les seigneurs ennemis du comte de Champagne, il y en eut
quelques-uns qui, faisant céder la colère où ils étaient contre lui, à
leur haine et à leur jalousie contre la régente, proposèrent, pour la
perdre, un projet qu'ils crurent infaillible: ce fut de détacher de ses
intérêts ce seigneur, qui, par sa puissance, était le principal appui
de la régente, et aurait été le plus redoutable ennemi qu'on pût lui
susciter à cause de la situation de ses états au milieu du royaume. Il
fallait, pour cet effet, lui faire reprendre ses anciennes liaisons. La
comtesse de Champagne, Agnès de Beaujeu, était morte. Thibaud, jeune
encore et n'ayant qu'une fille, cherchait à se remarier: on lui offrit
la princesse Iolande, fille du comte de Bretagne, quoique, par le traité
de Vendôme, elle eût été promise à Jean de France, frère du roi. Thibaud
écouta volontiers cette proposition. Après quelques négociations,
l'affaire fut conclue, et le jour pris pour amener la jeune princesse à
l'abbaye du Val-Secret, près Château-Thierry, où la cérémonie du mariage
devait se faire. Le comte de Bretagne était en chemin pour venir
l'accomplir, accompagné de tous les parens de l'une et de l'autre
maison.

Quoique cette affaire eût été tenue fort secrète, la régente toujours
attentive aux moindres démarches des seigneurs mécontens, fut instruite,
par ses espions et par les préparatifs que l'on faisait pour cette fête,
de ce qui se passait. Elle en prévit les suites, en instruisit le
roi son fils, et l'engagea d'écrire au comte de Champagne la lettre
suivante, qu'elle lui fit remettre par Godefroi de la Chapelle, grand
pannetier de France[1]: «Sire Thibaud, j'ai entendu que vous avés
convenance, et promis prendre à femme la fille du comte de Bretagne:
pourtant vous mande que si cher que avez, tout quant que amés au royaume
de France, ne le facez pas: la raison pour quoi, vous savés bien. Je
jamais n'ai trouvé pis qui mal m'ait voulu faire que lui.» Cette lettre,
et d'autres choses importantes que Godefroi de la Chapelle était chargé
de dire au comte, de la part du roi, eurent leur effet. Thibaud changea
de résolution, quelque avancée que fût l'affaire; car il ne reçut cette
lettre que lorsqu'il était déjà en chemin pour l'abbaye du Val-Secret,
où ceux qui étaient invités aux noces se rendaient de tous côtés.
Il envoya sur-le-champ au comte de Bretagne et aux seigneurs qui
l'accompagnaient, pour les prier de l'excuser, s'il ne se rendait pas
au Val-Secret, qu'il avait des raisons de la dernière importance qui
l'obligeaient de retirer la parole qu'il avait donnée au comte de
Bretagne, dont il ne pouvait épouser la fille. Aussitôt il retourna
à Château-Thierry, où, peu de temps après, il épousa Marguerite de
Bourbon, fille d'Archambaud, huitième du nom.

[Note 1: Joinville, 2e partie.]

Ce changement et cette déclaration du comte de Champagne mirent les
seigneurs invités dans une plus grande fureur que jamais contre lui. La
plupart de ceux qui devaient se trouver au mariage étaient ennemis du
roi et de la régente, et cette assemblée était moins pour la célébration
des noces, que pour concerter entre eux une révolte générale, dans
laquelle ils s'attendaient bien à engager le comte de Champagne. Ils
prirent donc la résolution de lui faire la guerre à toute outrance;
mais, pour y donner au moins quelque apparence de justice, ils
affectèrent de se déclarer protecteurs des droits qu'Alix, reine de
Chypre, cousine de Thibaud, prétendait avoir sur le comté de Champagne.

Ce fut donc sous le prétexte de protéger cette princesse dont les droits
étaient fort incertains, qu'ils attaquèrent tous ensemble le comte de
Champagne, dans le dessein de l'accabler.

Ce fut alors que le comte de Boulogne, oncle du roi, se déclara
ouvertement avec le comte Robert de Dreux, le comte de Brienne,
Enguerrand de Coucy, Thomas, son frère, Hugues, comte de Saint-Pol,
et plusieurs autres. Ayant assemblé toutes leurs troupes auprès de
Tonnerre, ils entrèrent en Champagne quinze jours après la saint Jean,
mirent tout à feu et à sang, et vinrent se réunir auprès de Troyes, à
dessein d'en faire le siége, disant partout qu'ils voulaient exterminer
celui qui avait empoisonné le feu roi: car c'était encore un prétexte
dont ils coloraient leur révolte.

Le comte de Champagne, n'étant pas assez fort pour résister à tant
d'ennemis, parce que ses vassaux étaient entrés dans la confédération,
eut recours au roi, comme à son seigneur, et le conjura de ne le pas
abandonner à la haine de ses ennemis, qu'il ne s'était attirée que
pour lui avoir été fidèle; et cependant il fit lui-même détruire
quelques-unes de ses places les moins fortes, pour empêcher les ennemis
de s'y loger. Le seigneur Simon de Joinville, père de l'auteur de
l'_Histoire de saint Louis_, se jeta pendant la nuit, avec beaucoup de
noblesse, dans la ville de Troyes pour la défendre; et ce secours fit
reprendre coeur aux habitans qui parlaient déjà de se rendre.

Le roi, sur cet avis, envoya aussitôt commander, de sa part, aux
confédérés de mettre bas les armes, et de sortir incessamment des terres
de Champagne. Ils étaient trop forts et trop animés pour obéir à un
simple commandement. Ils continuèrent leurs ravages; mais se voyant
prévenus par le seigneur de Joinville, ils s'éloignèrent un peu des
murailles de Troyes, et allèrent se camper dans une prairie voisine,
ayant le jeune duc de Bourgogne à leur tête. Louis, qui avait bien prévu
qu'il ne serait pas obéi, avait promptement assemblé son armée; et,
s'étant fait joindre par Matthieu II du nom, duc de Lorraine, il vint en
personne au secours du comte de Champagne.

Les approches du souverain, dont on commençait à ne plus si fort
mépriser la jeunesse, étonnèrent les rebelles. Ils envoyèrent au-devant
de lui le supplier de leur laisser vider leur querelle avec le comte
de Champagne, le conjurant de se retirer, et de ne point exposer sa
personne dans une affaire qui ne le regardait point. Le roi leur
répondit qu'en attaquant son vassal, ils l'attaquaient lui-même, et
qu'il le défendrait au péril de sa propre vie. Quand ce jeune prince
parlait de la sorte, il était dans sa quinzième année, et commençait
déjà à développer ce courage et cette fermeté qui lui étaient naturels,
et dont la reine, sa mère, lui avait donné l'exemple, et lui avait
enseigné l'usage qu'on devait en faire. Sur cette réponse, les rebelles
lui députèrent de nouveau pour lui dire qu'ils ne voulaient point tirer
l'épée contre leur souverain, et qu'ils allaient faire leur possible
pour engager la reine de Chypre à entrer en négociation avec le comte
Thibaud, sus la discussion de leurs droits. Le roi répliqua qu'il
n'était point question de négociation, qu'il voulait, avant toutes
choses, qu'ils sortissent des terres de Champagne; que, jusqu'à ce
qu'ils en fussent dehors, il n'écouterait ni ne permettrait au comte
d'écouter aucune proposition. On vit, en cette occasion, l'impression
que fait la fermeté d'un souverain armé qui parle en maître à des sujets
rebelles. Ils s'éloignèrent dès le même jour d'auprès de Troyes, et
allèrent se camper à Jully. Le roi les suivit, se posta dans le lieu
même qu'ils venaient d'abandonner, et les obligea de se retirer sous les
murs de la ville de Langres, qui n'était plus des terres du comté de
Champagne.

Ce qui contribua beaucoup encore à ce respect forcé qu'ils firent
paraître pour leur souverain, fut la diversion que le comte de Flandre,
à la prière de la régente, fit dans le comté de Boulogne, dont le comte,
qui était le chef le plus qualifié des ligués, fut obligé de quitter
le camp pour aller défendre son pays. On le sollicita en même temps de
rentrer dans son devoir, en lui représentant qu'il était indigne d'un
oncle du roi de paraître à la tête d'un parti de séditieux, et combien
étaient vaines les espérances dont on le flattait pour l'engager à se
rendre le ministre de la passion et des vengeances d'autrui. La crainte
de voir toutes ses terres désolées, comme on l'en menaçait, eut tout
l'effet qu'on désirait. Il écrivit au roi avec beaucoup de soumission,
et se rendit auprès de sa personne, sur l'assurance du pardon qu'on lui
promit.

Pour ce qui est du différend de la reine de Chypre avec le comte de
Champagne, le roi le termina de cette manière: la princesse fit sa
renonciation aux droits qu'elle prétendait avoir sur le comté de
Champagne, à condition seulement que Thibaud lui donnerait des terres du
revenu de deux mille livres par an, et quarante mille livres une fois
payées. Le comte n'étant pas en état de fournir cette somme, le roi la
paya pour lui, et le comte lui céda les comtés de Blois, de Chartres et
de Sancerre, avec la vicomté de Châteaudun[1]. Le roi, par ce traité,
tira un grand avantage d'une guerre dont il avait beaucoup à craindre;
mais elle ne fut pas entièrement terminée.

[Note 1: L'acte de cette vente est rapporté par Ducange, dans ses
_Observations sur l'Histoire de saint Louis_, par Joinville.]

Le comte de Bretagne, principal auteur de cette révolte, et dont
l'esprit était très-remuant, n'oublia rien pour engager le roi
d'Angleterre à seconder ses pernicieux desseins. Il lui envoya
l'archevêque de Bordeaux, et plusieurs seigneurs de Guyenne, de
Gascogne, de Poitou et de Normandie, qui passèrent exprès en Angleterre
pour presser Henri de profiter des conjonctures favorables qui se
présentaient de reconquérir les provinces que son père avait perdues
sous les règnes précédens. Ils l'assurèrent qu'il lui suffisait de
passer en France avec une armée, pour y causer une révolution générale.
L'irrésolution de ce prince fut le salut de la France. Hubert du Bourg,
à qui il avait les plus grandes obligations pour lui avoir conservé sa
couronne, était tout son conseil. Ce ministre, gagné peut-être par la
régente de France, comme on l'en soupçonnait en Angleterre, s'opposa,
presque seul, à la proposition qu'on fit au roi de passer en France, et
son avis fut suivi. Il se fit même, cette année, une trève d'un an entre
les deux couronnes: ce qui n'empêcha pas le roi d'Angleterre d'envoyer
un corps de troupes anglaises au comte de Bretagne. Ayant fait avec ces
troupes, jointes aux siennes, quelques courses sur les terres de France,
il fut cité à Melun, pour comparaître à la cour des pairs; et, sur le
refus qu'il fit de s'y rendre, on le déclara déchu des avantages que le
roi lui avait faits par le traité de Vendôme. Ensuite ce prince partit
de Paris avec la reine régente, et marcha avec son armée pour aller
punir le comte de Bretagne. Louis vint mettre le siége devant le château
de Bellesme, place très-forte, qui avait été laissée en la garde du
comte, par le traité de Vendôme. La place fut prise en peu de temps
par capitulation. Aussitôt après, les Anglais, mécontens du comte de
Bretagne dont les grands projets n'avaient abouti à rien, moins par sa
faute que par celle de leur roi, retournèrent en Angleterre.

Quelque ascendant que le roi, conduit par les conseils de la reine sa
mère, eût pris sur ses vassaux par la promptitude avec laquelle il avait
réprimé leur audace, cependant la France n'en était pas plus tranquille;
et l'on voyait sous ce nouveau règne, comme sous les derniers rois de la
seconde race, et sous les premiers de la troisième, tout le royaume en
combustion par les guerres particulières que les seigneurs se faisaient
les uns aux autres pour le moindre sujet; mais elles faisaient un bon
effet, en suspendant les suites de la jalousie et de la haine que la
plupart avaient contre la régente. Comme l'état se trouvait assez
tranquille cette année, elle négocia heureusement avec plusieurs
seigneurs qu'elle mit dans les intérêts du roi son fils, en les
déterminant par ses grâces, par ses bienfaits, et par ses manières
agréables et engageantes à lui rendre hommage de leurs fiefs;
affermissant par ce moyen, autant qu'il lui était possible, l'autorité
de ce jeune prince; mais elle ne put rien gagner sur le comte de
Bretagne.

C'était un esprit indomptable, qui, voyant la plupart des vassaux du
roi divisés entre eux, ne cessait de cabaler, et fit si bien, par ses
intrigues auprès du roi d'Angleterre, que ce prince se détermina enfin à
prendre la résolution de faire la guerre à la France, et d'y passer en
personne.

L'année précédente, il avait assemblé à Portsmouth une armée nombreuse.
Il s'était rendu en ce port avec tous les seigneurs qui devaient
l'accompagner; mais, lorsqu'il fut question de s'embarquer, il se trouva
si peu de vaisseaux, qu'à peine eussent-ils suffit pour contenir la
moitié des troupes. Henri en fut si fort irrité contre Hubert du Bourg,
son ministre et son favori, qu'il fut sur le point de le percer de
son épée, en lui reprochant qu'il était un traître qui s'était laissé
corrompre par l'argent de la régente de France. Le ministre se retira
pour laisser refroidir la colère de son maître. Quelques jours après,
le comte de Bretagne étant arrivé pour conduire, dans quelqu'un de ses
ports, l'armée d'Angleterre, selon qu'on en était convenu, il se trouva
frustré de ses espérances: néanmoins, comme il s'aperçut que le roi,
après avoir jeté son premier feu, avait toujours le même attachement
pour son ministre, il prit lui-même le parti de l'excuser, et il réussit
si bien qu'il le remit en grâce, s'assurant, qu'après un pareil service,
du Bourg ne s'opposait plus à ses desseins.

Avant de partir pour retourner en Bretagne, le comte voulut donner une
assurance parfaite de son dévouement au roi d'Angleterre: il lui fit
hommage de son comté de Bretagne, dont il était redevable au seul
Philippe-Auguste, roi de France; et, comme il savait que plusieurs
seigneurs de Bretagne étaient fort contraires au roi d'Angleterre, il
ajouta, dans son serment de fidélité, qu'il le faisait contre tous
les vassaux de Bretagne, qui ne seraient pas dans les intérêts de
l'Angleterre. Henri, en récompense, le remit en possession du comté
de Richemont et de quelques autres terres situées en Angleterre, sur
lesquelles le comte avait des prétentions. Il lui donna de plus cinq
mille marcs d'argent pour l'aider à se soutenir contre le roi de France,
et lui promit qu'au printemps prochain il l'irait joindre avec une belle
armée.

Le comte étant de retour et assuré d'un tel appui, ne ménagea plus rien:
il eut la hardiesse de publier une déclaration, dans laquelle il se
plaignait de n'avoir jamais pu obtenir justice ni du roi ni de la
régente, sur les justes requêtes qu'il avait présentées plusieurs fois.
Après avoir exagéré l'injustice qu'on lui avait faite par l'arrêt donné
à Melun contre lui, la violence avec laquelle on lui avait enlevé
le château de Bellesme et les domaines qu'il possédait en Anjou, il
protestait qu'il ne reconnaissait plus le roi pour son seigneur, et
qu'il prétendait n'être plus désormais son vassal. Cette déclaration fut
présentée au roi, à Saumur, de la part du comte, par un chevalier du
temple. C'était porter l'audace et la félonie aussi loin qu'elles
pouvaient aller.

Sa témérité ne demeura pas impunie. Dès le mois de février le roi vint
assiéger Angers, et le prit, après quarante jours de siége. Il aurait pu
pousser plus loin ses conquêtes, et même accabler le comte de Bretagne;
mais les seigneurs dont les troupes composaient une partie de son armée,
qui n'aimaient pas que le roi fît de si grands progrès, lui demandèrent
après ce siége leur congé, qu'il ne put se dispenser de leur accorder.
Il retira le reste de ses troupes, et fut obligé de demeurer dans
l'inaction jusqu'à l'année suivante.

Mais, pendant cet intervalle, la régente ne fut pas oisive: elle regagna
le comte de la Marche, et conclut avec lui un nouveau traité à Clisson,
par lequel le roi s'obligea de donner en mariage sa soeur Elisabeth
au fils aîné de ce comte. Elle traita avec Raimond, nouveau comte de
Thouars. Ce seigneur fit hommage au roi des terres qu'il tenait en
Poitou et en Anjou, et s'engagea de soutenir la régence de la reine
contre ceux qui voudraient la lui disputer; et enfin, elle remit dans
les intérêts du roi plusieurs seigneurs qui promirent de le servir
envers et contre tous. Elle leva des troupes, et mit le roi en état
de s'opposer vigoureusement au roi d'Angleterre, qui faisait des
préparatifs pour passer en France.

Effectivement, ce prince étant parti de Portsmouth le dernier avril
de l'an 1230, vint débarquer à St-Malo, où il fut reçu avec de grands
honneurs par le comte de Bretagne, qui, soutenant parfaitement sa
nouvelle qualité de vassal de la couronne d'Angleterre, lui ouvrit les
portes de toutes ses places.

Louis n'eut pas plutôt appris ce débarquement, qu'ayant assemblé
son armée, il se mit à la tête, vint se poster à la vue de la ville
d'Angers, où il demeura quelque temps, pour voir de quel côté le roi
d'Angleterre tournerait ses armes. Louis était alors dans la seizième
année de son âge. La régente lui avait donné, pour l'accompagner
et l'instruire du métier de la guerre, le connétable Mathieu
de Montmorency, et plusieurs autres seigneurs qui lui étaient
inviolablement attachés. Louis, voyant que les ennemis ne faisaient
aucun mouvement, s'avança jusqu'à quatre lieues de Nantes, et fit
le siége d'Ancenis. Plusieurs seigneurs de Bretagne, qui s'étaient
fortifiés dans leurs châteaux à l'arrivée des Anglais, dont ils
haïssaient la domination, vinrent trouver le roi pour lui offrir leurs
services et lui rendre hommage de leurs terres[1].

[Note 1: Les actes en subsistent encore au trésor des chartres.]

Le roi, avant de recevoir ces hommages, avait tenu, comme on le voit par
ces actes, une assemblée des seigneurs et des prélats, où le comte de
Bretagne, pour peine de sa félonie, avait été déclaré déchu de la garde
du comté de Bretagne, qu'il ne possédait qu'en qualité de tuteur de son
fils et de sa fille Iolande, auxquels le comté de Bretagne appartenait,
du chef de leur mère.

Cependant Ancenis fut pris, et les Anglais ne firent aucun mouvement
pour le secourir. Le roi s'avança encore plus près de Nantes, et fit
insulter les châteaux d'Oudun et de Chanteauceau, qu'il emporta aussi
sans que l'armée ennemie s'y opposât. On eût dit que le roi d'Angleterre
n'était venu en Bretagne que pour s'y divertir; car ce n'était que
festins, que réjouissances, que fêtes dans la ville de Nantes, tandis
que les ennemis étaient aux portes. Rien n'était plus propre que cette
inaction pour confirmer le soupçon qu'on avait depuis long-temps, que le
favori du roi d'Angleterre était pensionnaire de la régente de France.

Comme la saison s'avançait, et que l'on voyait bien que les Anglais,
parmi lesquels les maladies et la disette commençaient à se faire
sentir, ne pouvaient désormais exécuter rien d'important, la régente
pensa à mettre la dernière main à un ouvrage qu'elle avait déjà fort
avancé, et qui était de la dernière importance pour le bien de l'état.
C'était la réconciliation des grands du royaume entre eux, et leur
réunion entière avec le roi. On laissa sur la frontière autant de
troupes qu'il en fallait pour arrêter l'invasion de l'ennemi, et la cour
se rendit à Compiègne au mois de septembre 1230. Ce fut là qu'après
beaucoup de difficultés, tant les intérêts étaient compliqués, la
régente, bien convaincue que de là dépendaient le repos du roi son fils,
et la tranquillité de l'état, eut le bonheur de réussir. Les comtes de
Flandre et de Champagne se réconcilièrent avec le comte de Boulogne,
à qui l'on donna une somme d'argent pour le dédommager des dégâts qui
avaient été faits sur ses terres par ordre de la cour. Jean, comte de
Châlons, reconnut le duc de Bourgogne pour son seigneur, et promit
de lui faire hommage. Le duc de Lorraine et le comte de Bar furent
réconciliés par le comte de Champagne et par la régente. Tous les
seigneurs promirent au roi de lui être fidèles, après que ce prince et
la régente leur eurent assuré la confirmation de leurs droits et de
leurs priviléges, suivant les règles de la justice, les lois et les
coutumes de l'état.

Le roi d'Angleterre ne voulant pas qu'il fût dit qu'il n'était passé en
France que pour y donner des fêtes, se livrer au plaisir et y ruiner ses
affaires, prit l'occasion de l'éloignement du roi, pour conduire ce
qui lui restait de troupes en Poitou et en Gascogne, où il reçut les
hommages de ceux de ses sujets qui relevaient de lui à cause de son
duché de Guyenne. Etant ensuite revenu en Bretagne, et voyant que son
séjour en France lui serait désormais inutile, après ce qui venait de
se passer à Compiègne, il repassa la mer et arriva à Portsmouth au mois
d'octobre, fort chagrin d'avoir fait une excessive dépense, et perdu par
les maladies beaucoup de ses officiers.

Le départ du roi d'Angleterre laissait le comte de Bretagne exposé à
toute la vengeance du roi; mais le comte de Dreux, fort empressé à tirer
son frère du danger où il était, obtint sa grâce du roi, qui voulut
bien, par bonté, accorder au comte de Bretagne une trève de trois
années, qui fut conclue au mois de juillet 1231.

Le roi et l'état firent, cette année, deux grandes pertes par la mort
des deux seigneurs les plus illustres et les plus distingués pour leur
valeur dans les armées, et dans les conseils par leur prudence. Je veux
parler de Mathieu II de Montmorency, qui exerça la charge de connétable
sous trois rois avec la plus grande fidélité, et du célèbre Garin,
chancelier de France.

Montmorency avait accompagné Philippe-Auguste dans l'expédition qu'il
fit en Palestine avec Richard, roi d'Angleterre, contre les infidèles.
Il contribua beaucoup à la fameuse victoire que Philippe remporta à
Bouvines, dans laquelle Montmorency prit seize bannières, en mémoire
de quoi, au lieu de quatre alérions qu'il portait dans ses armoiries,
Philippe voulut qu'il en mît seize.

Montmorency commanda depuis aux siéges de Niort, de Saint-Jean-d'Angely,
de La Rochelle, et de plusieurs autres places qu'il prit sur les
Anglais. Quoique l'histoire ne nous apprenne pas le nom du gouverneur de
saint Louis, pendant sa minorité, il ne faut pas douter, que Montmorency
n'en fît les fonctions. Louis VIII, étant au lit de la mort, pria ce
seigneur d'assister de ses forces et de ses conseils le jeune Louis:
Mathieu le lui promit; et, fidèle à sa parole, il réduisit les
mécontens, soit par la force, soit par sa prudence, à se soumettre au
roi et à la régente sa mère. Quoique Louis n'eût encore que quinze ans,
il accompagnait, dans toutes les expéditions militaires, Montmorency,
qui lui apprenait le métier de la guerre, dans laquelle ce jeune prince
devint un des plus expérimentés capitaines de l'Europe. L'histoire nous
apprend que Montmorency est le premier connétable de France qui ait été
général d'armée: car, auparavant la charge de connétable répondait à peu
près à celle de grand-écuyer. Son courage, son crédit, son habileté,
illustrèrent beaucoup sa famille, et commencèrent à donner à la charge
de connétable l'éclat qu'elle a eu depuis.

Le chancelier Garin avait été d'abord chevalier de
Saint-Jean-de-Jérusalem, ensuite garde-des-sceaux, puis évêque de
Senlis, et enfin chancelier. Génie universel, d'une prudence et d'une
fermeté sans exemple; grand homme de guerre avant qu'il fût pourvu de
l'épiscopat, il se trouva avec Philippe-Auguste à Bouvines, où il fit
les fonctions de maréchal de bataille, contribua beaucoup à la victoire
par ses conseils et par son courage, et dans laquelle il fit prisonnier
le comte de Flandre; évêque digne des premiers siècles, quand il cessa
d'être homme de guerre. Ce fut lui qui éleva la dignité de chancelier au
plus haut degré d'honneur, et lui assura le rang au-dessus des pairs de
France. Il commença le _Trésor des chartres_, et fit ordonner que les
titres de la couronne ne seraient plus transportés à la suite des rois,
mais déposés en un lieu sûr. Il continua jusqu'à sa mort à aider de ses
conseils la reine Blanche, et conserva, sous sa régence, le crédit qu'il
avait depuis quarante ans dans les principales affaires de l'état.

La France commença donc à respirer, après tant de desordres causés par
les guerres civiles. La régente n'oublia rien pour rétablir l'ordre
et la tranquillité dans tout le royaume; elle continua ses soins pour
accommoder encore les différends de quelques seigneurs, qu'on n'avait pu
terminer dans le parlement de Compiègne.

Elle fit revenir à Paris les professeurs de l'université, qui s'étaient
tous retirés de concert, à l'occasion d'une querelle que quelques
écoliers[1], à la suite d'une partie de débauche, avaient eue avec des
habitans du faubourg Saint-Marceau, et sur laquelle le roi n'avait pas
donné à l'université la satisfaction qu'elle avait demandée avec trop de
hauteur et peu de raison.

[Note 1: Les écoliers n'étaient pas alors, comme aujourd'hui, des enfans
à peine sortis de l'adolescence: c'étaient tous des hommes faits, qui
causaient souvent des désordres, et que l'université soutenait trop.]

On tint la main à l'exécution d'une ordonnance publiée quelque temps
auparavant contre les Juifs, dont les usures excessives ruinaient toute
la France. On fit fortifier plusieurs places sur les frontières; et
enfin on renouvela les traités d'alliance avec l'empereur et le roi des
Romains, pour maintenir la concorde entre les vassaux des deux états,
et empêcher qu'aucuns ne prissent des liaisons trop étroites avec
l'Angleterre.

Les interdits étaient depuis long-temps fort en usage. Les papes les
jetaient sur les royaumes entiers, et les évêques, à leur exemple, dès
qu'ils croyaient avoir reçu quelque tort ou du roi, ou de ses officiers,
ou de leurs diocésains, faisaient cesser partout le service divin, et
fermer les églises, si on leur refusait satisfaction. Cela fut regardé
par la régente, et avec raison, comme un grand désordre. Milon, évêque
de Beauvais, et Maurice, archevêque de Rouen, en ayant usé ainsi,
leur temporel fut saisi au nom du roi, et ils furent obligés de lever
l'interdit. Ce prince, tout saint qu'il était, tint toujours depuis pour
maxime de ne pas se livrer à un aveugle respect pour les ordres des
ministres de l'église, qu'il savait être sujets aux emportemens de la
passion comme les autres hommes[1]. Il balançait toujours, dans les
affaires de cette nature, ce que la piété et la religion d'un côté, et
ce que la justice de l'autre, demandaient de lui. Le sire de Joinville,
dans l'Histoire de ce saint roi, en rapporte un exemple, sans marquer
précisément le temps où le fait arriva, et qui mérite d'avoir ici sa
place.

[Note 1: Daniel, tom. III, édition de 1722, p. 198.]

«Je vy une journée, dit-il, que plusieurs prélats de France se
trouvèrent à Paris, pour parler au bon saint Louis, et lui faire une
requête, et quand il le sçut il se rendit au palais, pour les ouïr de ce
qu'ils vouloient dire, et quand tous furent assemblés, ce fut l'évêque
Gui d'Auseure[1], qui fut fils de monseigneur Guillaume de Melot, qui
commença à dire au roi, par le congié et commun assentement de tous les
autres prélats: Sire, sachez que tous ces prélats qui sont en votre
présence me font dire que vous lessés perdre toute la chrétienté, et
qu'elle se perd entre vos mains. Alors le bon roi se signe de la croix,
et dit: Evêque, or me dites comment il se fait, et par quelle raison?
Sire, fit l'evêque, c'est pour ce qu'on ne tient plus compte des
excommuniés; car aujourd'hui un homme aimeroit mieux morir tout
excommunié que de se faire absoudre, et ne veut nully faire satisfaction
à l'Eglise. Pourtant, Sire, ils vous requièrent tous à un vois, pour
Dieu, et pour ce que ainsi le devés faire, qu'il vous plaise commander à
tous vos baillifs, prévôts, et autres administrateurs de justice, que
où il sera trouvé aucun en votre royaume, qui aura été an et jour
continuellement excommunié, qu'ils le contraignent à se faire
absoudre, par la prinse de ses biens. Et le saint homme répondit que
très-volontiers le commanderoit faire de ceux qu'on trouveroit être
torçonniers à l'église et à son prème[2]. Et l'évêque dit qu'il ne leur
appartenoit à connoître de leurs causes. Et à ce répondit le roi, il ne
le feroit autrement, et disoit que ce seroit contre Dieu et raison qu'il
fît contraindre à soi faire absoudre ceux à qui les clercs feroient
tort, et qu'ils ne fussent oiz en leur bon droit. Et de ce leur donna
exemple du comte de Bretaigne, qui par sept ans a plaidoyé contre les
prélats de Bretaigne tout excommunié; et finablement a si bien conduit
et mené sa cause, que notre saint père le pape les a condamnés envers
icelui comte de Bretaigne. Parquoi disoit que si, dès la première année,
il eût voulu contraindre icelui comte de Bretaigne à soi faire absoudre,
il lui eût convenu laisser à iceulx prélats, contre raison, ce qu'ils
lui demandoient contre son vouloir, et que, en ce faisant, il eût
grandement mal fait envers Dieu et envers ledit comte de Bretaigne.
Après lesquelles choses ouyes, pour tous iceulx prélats, il leur suffit
de la bonne réponse du roi, et oncques puis ne oï parler qu'il fût fait
demande de telles choses.»

[Note 1: D'Auxerre.]

[Note 2: Prochain.]

_Mariage du roi_.

Le roi étant entré dans sa dix-neuvième année, la régente pensa
sérieusement à le marier. Il est étonnant que la piété solide de ce
prince, et la vie exemplaire qu'il menait dès lors, ne l'aient point mis
à couvert des traits de la plus noire calomnie. Les libertins, dont les
cours ne manquent jamais, et dont le plaisir est de pouvoir flétrir la
vertu la plus pure, à quoi ils joignirent encore la jalousie qu'ils
avaient de la prospérité dont la France jouissait sous la conduite de
la régente, osèrent faire courir le bruit que ce jeune prince avait des
maîtresses, que sa mère ne l'ignorait pas, mais qu'elle n'osait pas trop
l'en blâmer, afin de n'être point obligée de le marier sitôt pour se
conserver plus longtemps l'autorité entière du gouvernement.

Ces traits injurieux firent une telle impression dans le public, qu'un
bon religieux, poussé d'un zèle indiscret, en fit une vive réprimande à
la reine. L'innocence est toujours humble, toujours modeste. _J'aime le
roi mon fils_, répondit Blanche avec douceur, _mais, si je le voyais
prêt à mourir, et que, pour lui sauver la vie, je n'eusse qu'à lui
permettre d'offenser son Dieu, le ciel m'est témoin que, sans hésiter,
je choisirais de le voir périr, plutôt que de le voir encourir la
disgrace de son Créateur par un péché mortel_.

La régente, avec sa grandeur d'ame ordinaire, méprisa ces calomnies,
et ceux qui les répandaient n'eurent pas la satisfaction de l'en voir
touchée; mais elle confondit leur malignité sur ce qui la regardait, en
mariant le roi son fils, et en lui faisant épouser la fille aînée du
comte de Provence.

Il s'appelait Raymond Bérenger. Il était de l'illustre et ancienne
maison des comtes de Barcelone, dont on voyait les commencemens sous
les premiers rois de la seconde race. Le royaume d'Aragon y était entré
depuis près de cent ans par une héritière de cet état. Le comté
de Provence, démembré de la couronne de France, du temps de
Charles-le-Simple, était aussi venu par alliance dans la maison de
Barcelone, au moins pour la plus grande partie; car les comtes de
Toulouse y avaient des terres et des places, et se disaient marquis de
Provence. Ce comté fut le partage de la branche cadette dont Raymond
Bérenger était le chef, et cousin-germain de Jacques régnant
actuellement en Aragon.

Raymond Bérenger eut de Béatrix, sa femme, quatre filles, qui, toutes
quatre, furent reines. Eléonore, la seconde, fut mariée à Henri II,
roi d'Angleterre. Ce prince fit épouser la troisième, nommée Sancie,
à Richard, son frère, qui fut roi des Romains. Béatrix, la cadette de
toutes, épousa Charles, comte d'Anjou, depuis roi de Sicile, frère de
Louis. Enfin, Marguerite, l'aînée, épousa le roi de France. Ce prince la
fit demander par Gaulthier, archevêque de Sens, et par le sire Jean de
Nesle. Le comte de Provence, très-sensible à cet honneur, en accepta
la proposition avec la plus grande joie. Il confia sa fille aux
ambassadeurs avec un cortége convenable pour la conduire à la cour de
France.

La naissance et la beauté de Marguerite la rendaient également digne
de cet honneur. Ses parens lui avaient fait donner une éducation assez
semblable à celle que Louis avait reçue de la reine sa mère. Ce prince
l'épousa à Sens, où elle fut en même temps couronnée par l'archevêque.

Cependant la trève de trois années, que Louis avait accordée au comte de
Bretagne, était sur le point de finir: le comte y avait même fait des
infractions par plusieurs violences exercées sur les terres de Henri
d'Avaugour, à cause de l'attachement que ce seigneur avait fait paraître
pour la France. Le comte, toujours en liaison avec le roi d'Angleterre,
avait obtenu de lui deux mille hommes qu'il avait mis dans les places
les plus exposées de sa frontière. Le roi, instruit de ses intrigues,
résolut de le pousser plus vivement qu'il n'avait encore fait. Le comte
de Dreux et le comte de Boulogne étaient morts pendant la trève. Le
comte de Bretagne avait perdu, dans le premier, qui était son frère, un
médiateur dont le crédit eût été pour lui une ressource en cas que ses
affaires tournassent mal; et dans le second, un homme toujours assez
disposé à seconder ses mauvais desseins. Le roi, ayant assemblé ses
troupes, s'avança sur les frontières de Bretagne avec une nombreuse
armée. On y porta le ravage partout; de sorte que le comte, se voyant
sur le point d'être accablé, envoya au roi pour le prier d'épargner ses
sujets, et d'écouter quelques propositions qu'il espérait lui faire
agréer. Le comte lui représenta que les engagemens qu'il avait avec
le roi d'Angleterre, tout criminels qu'ils étaient, ne pouvaient être
rompus tout d'un coup: il le supplia de vouloir bien lui donner le temps
de se dégager avec honneur, et de lui accorder une trève jusqu'à la
Toussaint, pendant laquelle il demanderait au roi d'Angleterre une chose
qu'assurément ce prince n'était pas en état de lui accorder; savoir:
qu'avant le mois de novembre il vînt à son secours en personne, avec une
armée capable de résister à celle des Français, et promit que, sur son
refus, il renoncerait à sa protection et à l'hommage qu'il lui avait
fait, et remettrait entre les mains du roi toute la Bretagne. Le roi,
qui savait qu'en effet le roi d'Angleterre ne pourrait jamais en si peu
de temps faire un armement de terre et de mer suffisant pour une telle
expédition, accorda au comte ce qu'il lui demandait; mais à condition
qu'il lui livrerait trois de ses meilleures places, et qu'il rétablirait
dans leurs biens les seigneurs bretons, partisans de la France. Le comte
de Bretagne accepta ces conditions. Peu de temps après il passa en
Angleterre, où il exposa à Henri l'état où il était réduit, le pria de
venir en Bretagne avec une armée, lui demanda l'argent nécessaire pour
soutenir la guerre contre un ennemi aussi puissant que celui qu'il avait
sur les bras, et lui dit que, faute de cela, il serait obligé de faire
sa paix à quelque prix que ce fût.

Le roi d'Angleterre lui répondit qu'il lui demandait une chose
impossible, lui reprocha son inconstance, et lui fit avec chagrin le
détail des grosses dépenses que l'Angleterre avait faites pour le
soutenir, sans qu'il en eût su profiter. Il lui offrit néanmoins encore
quelque secours de troupes s'il voulait s'en contenter. Le comte, de son
côté, se plaignit qu'on l'abandonnait après qu'il s'était sacrifié pour
le service de la couronne d'Angleterre, qu'il était entièrement ruiné,
et que le petit secours qu'on lui offrait était moins pour le défendre,
que pour l'engager à se perdre sans ressources; et l'on se sépara fort
mécontent de part et d'autre. Après ce que nous avons rapporté de la
dernière expédition du roi d'Angleterre en Bretagne, il serait bien
difficile de décider lequel de lui ou du comte s'était conduit avec le
plus d'imprudence.

Le comte de Bretagne n'eut pas plutôt repassé la mer, qu'il vint se
jeter aux pieds du roi pour lui demander miséricorde, en confessant
qu'il était un rebelle, un traître, qu'il lui abandonnait tous ses états
et sa propre personne pour le punir comme il le jugerait à propos.

Le roi, touché de la posture humiliante où il voyait le comte, fit
céder ses justes ressentimens à sa compassion; et, après lui avoir fait
quelques reproches sur sa conduite passée, il lui dit que, quoiqu'il
méritât la mort pour sa félonie, et pour les maux infinis qu'il avait
causés à l'état, il lui donnait la vie; qu'il accordait ce pardon à
sa naissance, qu'il lui rendait ses états, et qu'il consentait qu'ils
passassent à son fils, qui n'était pas coupable des crimes de son père.
Le comte, pénétré de la bonté du roi, lui promit de le servir envers
tous, et contre tous. Il lui remit ses forteresses de Saint-Aubin, de
Chanteauceaux et de Mareuil pour trois ans, et s'obligea de plus à
servir à ses frais pendant cinq ans en Palestine, et à rétablir la
noblesse de Bretagne dans tous ses priviléges.

Le comte, très-content d'en être quitte à si bon marché, retourna en
Bretagne, d'où il envoya déclarer au roi d'Angleterre qu'il ne se
reconnaissait plus pour son vassal. Henri ne fut point surpris de cette
déclaration; mais sur-le-champ il confisqua le comté de Richemont et les
autres terres que le comte possédait en Angleterre. Le comte, pour s'en
venger, fit équiper dans ses ports quelques vaisseaux avec lesquels il
fit courir sur les Anglais, troubla partout leur commerce, et remplit
par là, dit Matthieu Paris, historien anglais, son surnom de _Mauclerc_,
c'est-à-dire d'homme malin et méchant.

La soumission du comte de Bretagne fut de la plus grande importance pour
affermir l'autorité du jeune roi. La vigueur avec laquelle il l'avait
poussé, retint dans le respect les autres grands vassaux de la couronne;
mais il ne fut pas moins attentif à prévenir les occasions de ces sortes
de révoltes, que vif à les réprimer.

_Politique de nos rois sur les mariages des grands_.

Les alliances que les vassaux contractaient par des mariages avec
les ennemis de l'état, et surtout avec les Anglais, y contribuaient
beaucoup: aussi une des précautions que prenaient les rois, à cet égard,
était d'empêcher ces sortes d'alliances autant qu'il était possible, et
dans les traités qu'ils faisaient avec leurs vassaux, cette clause était
ordinairement exprimée, que ni le vassal, ni aucun de sa famille ne
pourrait contracter mariage avec étrangers, sans l'agrément du prince.
Louis était très-exact à faire observer cet article important. Le roi
d'Angleterre, dans le dessein d'acquérir de nouvelles terres et de
nouvelles places en France, demanda en mariage à Simon, comte de
Ponthieu, Jeanne, l'aînée de ses quatre filles, et sa principale
héritière. Le traité du mariage fut fait; elle fut épousée au nom du roi
d'Angleterre par l'évêque de Carlile, et le pape même y avait contribué.
Malgré ces circonstances, Louis s'opposa à ce mariage, dont il prévoyait
les suites dangereuses pour l'intérêt de l'état. Il menaça le comte de
Ponthieu de confisquer toutes ses terres, s'il l'accomplissait, et
tint si ferme, que le comte, sur le point de se voir beau-père du roi
d'Angleterre, fut obligé de renoncer à cet honneur. Mais un autre
mariage, qui fut conclu cette même année, récompensa la comtesse Jeanne
de la couronne que Louis lui avait fait perdre, en l'obligeant de
refuser la main du roi d'Angleterre. Ferdinand, roi de Castille, écrivit
au monarque français pour le prier d'agréer la demande qu'il voulait
faire de cette vertueuse princesse: ce qu'il obtint d'autant plus
aisément, qu'il en avait plus coûté au coeur de Louis pour arracher un
sceptre des mains d'une personne du plus grand mérite, et sa proche
parente; car elle descendait d'Alix, fille de Louis-le-Jeune. On le vit
encore, quelque temps après, consoler la comtesse Mathilde d'avoir été
contrainte de préférer le bien de l'état à son inclination pour un
gentilhomme. Il lui fit épouser le prince Alphonse, frère de Sanche,
roi de Portugal, neveu de la reine Blanche, qui avait fait élever cette
jeune demoiselle à la cour de France.

Le roi tint la même conduite à l'égard de Jeanne, comtesse de Flandre,
veuve du comte Ferrand. Simon de Montfort, comte de Leicester, et frère
cadet d'Amauri de Montfort, connétable de France, s'était établi en
Angleterre pour y posséder le comté de Leicester, dont il était héritier
du chef de sa grand'mère, et dont le roi d Angleterre n'aurait pas voulu
lui accorder la jouissance s'il était demeuré en France. Ce seigneur,
homme de beaucoup de mérite, était en état, par ses grands biens et par
le crédit où il était parvenu en Angleterre, d'épouser la comtesse de
Flandre. Le roi, dans un traité fait à Péronne avec elle, quelques
années auparavant, n'avait pas manqué d'y faire insérer un article par
lequel elle s'engageait de ne point s'allier avec les ennemis de
l'état. Ce fut en vertu de ce traité, qu'il l'obligea de rompre toute
négociation sur ce mariage. Il empêcha aussi Mathilde, veuve du comte de
Boulogne, oncle du roi, dont nous avons déjà parlé, d'épouser le même
Simon de Montfort.

_Majorité de saint Louis_.

Cette conduite de Louis faisait connaître à toute la France combien il
avait profité, dans l'art de régner, des instructions que lui avait
données la reine sa mère. Cette princesse cessa de prendre la qualité de
régente du royaume, sitôt que le roi eut vingt et un ans accomplis, et
ce fut le cinq d'avril 1236. Ce terme de la minorité fut avancé depuis
par une ordonnance de Charles V, suivant laquelle les rois de France
sont déclarés majeurs dès qu'ils commencent leur quatorzième année.

La première affaire importante que Louis eut en prenant le gouvernement
de son état, lui fut suscitée par le comte de Champagne, que sa légéreté
naturelle ne laissait guère en repos. Il se brouillait tantôt avec son
souverain, tantôt avec ses vassaux, tantôt avec ses voisins, et une
couronne dont il avait hérité depuis deux ans ne contribuait pas à le
rendre plus traitable. Il était fils de Blanche, soeur de Sanche, roi de
Navarre.

Sanche étant mort en 1234, sans laisser d'héritiers, Thibaud, son
neveu, lui succéda au trône de Navarre. Il trouva dans le trésor de son
prédécesseur 1,700,000 livres, somme qui, réduite au poids de notre
monnaie d'aujourd'hui, ferait environ 15,000,000. Avec ces richesses et
cet accroissement de puissance, il se crut moins obligé que jamais de
ménager le roi.

Il prétendit que la cession qu'il avait faite des comtés de Blois, de
Chartres, de Sancerre et des autres fiefs dont il avait traité avec le
roi pour les droits de la reine de Chypre, n'était point une vente, mais
seulement un engagement de ces fiefs avec pouvoir de les retirer en
rendant la somme d'argent que le roi avait payée pour lui: il entreprit
donc de l'obliger à les lui rendre. Outre son humeur inquiète, il fut
encore animé par le comte de la Marche, et encore plus par la comtesse
sa femme, qui, après avoir rabaissé sa qualité de reine d'Angleterre
en épousant un simple vassal du roi de France, conservait néanmoins
toujours sa fierté à ne pouvoir plier sous le joug de la dépendance.

Il y avait un an que ces intrigues se tramaient. Dès que le roi en fut
averti, il en prévint l'effet. Il fit assembler promptement les milices
des communes, et celles de ses vassaux. Ses ordres ayant été exécutés,
son armée se trouva prête à marcher avant que le roi de Navarre eût pu
mettre en défense ses places les plus voisines de Paris. Mais Thibaud,
qui savait bien qu'avec ses seules forces il ne pourrait résister à
la puissance du roi, avait pris l'année précédente des mesures pour
suspendre l'orage. Comme il s'était croisé pour faire le voyage de la
Terre-Sainte, il crut pouvoir se prévaloir des priviléges accordés aux
croisés par les papes, dont l'un était de ne pouvoir être attaqués par
leurs ennemis. Il fit entendre au pape Grégoire IX que le roi voulait
lui faire la guerre, et le mettrait dans l'impuissance d'accomplir
son voeu. Le pape, qui avait cette expédition fort à coeur, écrivit
sur-le-champ au roi, moins pour le prier, que pour lui défendre, sous
peine des censures ecclésiastiques, de ne rien entreprendre contre un
prince croisé pour le soutien de la religion.

Le roi, plus éclairé sur cet article que plusieurs de ses prédécesseurs,
et qui connaissait parfaitement ce qu'il pouvait et ce qu'il devait
faire en conscience en cette matière, n'eut pas beaucoup d'égard aux
lettres du pape, mal informé des intrigues et des mauvais desseins du
roi de Navarre: il assembla son armée au bois de Vincennes, dans la
ferme résolution de fondre incessamment sur la Brie et sur la Champagne.

Le roi de Navarre, fort embarrassé, car le roi avait résolu de le punir,
prit le parti de la soumission, qui lui avait déjà réussi. Il envoya
promptement un homme de confiance, qui vint témoigner au roi le regret
que le roi de Navarre avait de lui avoir donné lieu de soupçonner sa
fidélité, et le supplier de lui pardonner sa faute.

Le roi, toujours porté à la douceur, pourvu que son autorité n'en
souffrît pas, répondit qu'il était prêt de recevoir les soumissions
du roi de Navarre à ces conditions: la première, qu'il renonçât à ses
injustes prétentions sur les fiefs qu'il lui avait cédés par un traité
solennel; la seconde, que, pour assurance de sa fidélité, il lui remît
incessamment entre les mains quelques places de ses frontières de Brie
et de Champagne; la troisième, qu'il accomplît au plutôt son voeu
d'aller à la Terre-Sainte; et la quatrième, que, de sept ans, il ne
remît le pied en France.

L'envoyé consentit à tout, et le roi de Navarre vint, peu de jours
après, trouver le roi, auquel il livra Bray-sur-Seine et Montereau
Faut-Yonne: c'est là ce que son infidélité et son imprudence lui
valurent. Peu de temps après, la reine régente lui envoya ordre de
sortir de la cour, choquée sans doute de la liberté qu'il prenait de
lui témoigner toujours de la tendresse, lui faisant connaître par cette
conduite le mépris qu'elle faisait d'un homme aussi frivole que lui.

L'accommodement fait avec le roi de Navarre établit la tranquillité dans
le royaume, et le fit jouir, pendant cette année, d'une heureuse paix,
durant laquelle le roi fut garanti d'un grand péril qu'il n'était pas
possible de prévoir. On avait appris en Orient que le pape ne cessait
d'exciter les princes chrétiens à s'unir ensemble pour le secours de la
Palestine; que le roi de France, qui joignait à une grande puissance
beaucoup de courage et de zèle pour sa religion, était de tous les
princes celui sur lequel le pape pouvait le plus compter pour le faire
chef d'une de ces expéditions générales qui avaient déjà mis plusieurs
fois le mahométisme sur le penchant de sa ruine, et qui avaient causé de
si grandes pertes aux Musulmans. Un roi de ces contrées, qu'on nommait
le _Vieux de la Montagne_, et prince des assassins, crut qu'il rendrait
un grand service à son pays, s'il pouvait faire périr Louis. Pour cet
effet, il commanda à deux de ses sujets, toujours disposés à exécuter
aveuglément ses ordres, de prendre leur temps pour aller assassiner ce
prince. Ils partirent dans cette résolution, mais la providence de Dieu
qui veillait à la conservation d'une tête si précieuse, toucha le coeur
du prince assassin par le moyen de quelques chevaliers du Temple[1], qui
lui firent des représentations a ce sujet. Il envoya un contre-ordre;
ceux qui le portaient arrivèrent heureusement en France avant ceux qui
étaient chargés du premier ordre, et avertirent eux-mêmes le roi. Ce
prince profita de cet avis, et se fit une nouvelle compagnie de gardes,
armés de massues d'airain, qui l'accompagnaient partout, persuadé que la
prudence humaine, renfermée dans ses justes bornes, n'est point opposée
à la soumission aux décrets de la Providence. On fit la recherche des
deux assassins, et on les découvrit. On les renvoya sans leur faire
aucun mal: on leur donna même des présens pour leur maître, que
l'aveugle obéissance de ses sujets rendait redoutable. Mais le roi le
traita depuis honorablement dans son voyage de la Terre-Sainte, comme je
le dirai dans la suite.

[Note 1: Nangius in _Historiá Ludovici_.]

Cette visible protection du Ciel fut un nouveau motif au roi pour
redoubler sa ferveur et sa piété. Il les fit paraître quelque temps
après, en dégageant à ses frais la couronne d'épines de Notre-Seigneur,
un morceau considérable de la vraie croix, et d'autres précieuses
reliques qui avaient été engagées par Baudouin, empereur de
Constantinople, pour une très-grosse somme d'argent. Ces précieuses
reliques furent apportées en France et reçues au bois de Vincennes par
le roi, qui les conduisit de là à Paris, marchant nu-pieds, aussi bien
que les princes ses frères, tout le clergé et un nombre infini de
peuple. Ces reliques furent ensuite placées dans la Sainte-Chapelle, où
on les conserva comme un des plus précieux trésors qu'il y eût dans le
monde.

Ce qui contribua beaucoup à entretenir la paix dans le royaume, fut
la résolution que prirent quelques-uns des vassaux du roi, les plus
difficiles à gouverner, d'accomplir le voeu qu'ils avaient fait d'aller
à la Terre-Sainte. Le roi de Navarre, le comte de Bretagne, Henri, comte
de Bar, le duc de Bourgogne, Amauri de Montfort, connétable de France,
et quantité d'autres seigneurs, passèrent en Palestine, où plusieurs
d'entre eux périrent sans avoir rien fait de mémorable, ni de fort
avantageux pour la religion.

Pendant que ces seigneurs étaient occupés dans la Palestine à faire la
guerre aux infidèles, les états de Louis étaient dans la plus grande
tranquillité. Ce prince, occupé tout entier de la religion et du bonheur
de ses peuples, partageait également ses soins entre l'une et les
autres. Les mariages des grands étaient alors l'objet le plus important
de la politique de nos souverains. Mathilde, veuve de Philippe, comte
de Boulogne, oncle du roi, avait promis par écrit de ne marier sa fille
unique, que de l'agrément de Louis. Elle fut fidèle à sa promesse. Le
monarque qui, peu de temps auparavant, s'était opposé à l'union de
la mère avec le comte de Leicester, seigneur anglais d'une ambition
démesurée, consentit que la fille épousât Gaucher IV, chef de la maison
de Châtillon, seigneur français, aussi distingué par sa fidélité que par
sa haute naissance. Ce fut aussi par le même principe qu'après avoir
forcé la comtesse de Flandre à renoncer à l'alliance du même Leicester,
il lui permit de s'unir au comte Thomas, cadet de la maison de Savoie,
oncle de la reine Marguerite, le cavalier le mieux fait de son temps,
plus estimable encore par les qualités de l'esprit et du coeur, mais peu
avantagé des biens de la fortune.

_Mariages des princes Robert et Alphonse, frères du roi_.

Mais de tous ces mariages, les plus célèbres furent ceux des princes
Robert et Alphonse, frères du roi. Le premier avait été accordé avec la
fille unique du feu comte de Flandre. La mort prématurée de cette riche
héritière inspira d'autres vues. Louis choisit, pour la remplacer,
Mathilde ou Mahaut, soeur aînée du duc de Brabant, princesse en grande
réputation de sagesse. Alphonse, par le traité qui mit fin aux croisades
contre les Albigeois, avait été promis à la princesse Jeanne, fille
unique du comte de Toulouse; mais, comme ils n'étaient alors l'un et
l'autre que dans la neuvième année de leur âge, la célébration de leurs
noces avait été différée jusqu'à ce moment.

Quelques jours après, le monarque, qui eut toujours pour ses frères
la plus tendre affection, arma ces deux princes chevaliers, l'un à
Compiègne, l'autre à Saumur. Alors il donna à Robert pour son apanage
le comté d'Artois, et à Alphonse le Poitou et l'Auvergne; et, pour me
servir du terme qui était alors en usage, il les _investit_ de ces
provinces, c'est-à-dire, qu'il les en mit en possession. On observe que
la cérémonie de leur chevalerie se fit avec une magnificence qui avait
peu d'exemples. Ce fut, dit Joinville, _la nonpareille chose qu'on
eût oncques vue_. Il y eut toutes sortes de courses et de combats de
barrière. C'est ce qu'on appelait tournois.

_Démêlés de l'empereur Frédéric avec les papes_.

Pendant que la paix dont la France jouissait, donnait à Louis le temps
de s'occuper de ces fêtes utiles et agréables; pendant qu'il vivait en
bonne intelligence avec les princes ses voisins, il s'était élevé dans
l'Europe une guerre entre le pape Grégoire IX et l'empereur Frédéric
II, qui causa beaucoup de scandale dans la chrétienté. Les deux princes
firent tous leurs efforts, chacun de leur côté, pour engager Louis dans
leurs intérêts. Ils voulurent même le prendre pour médiateur. Ce prince
essaya tous les moyens pour les concilier; n'ayant pu y réussir, il
se conduisit dans cette affaire avec tant de prudence et de
désintéressement; il fit paraître tant de zèle pour la religion et le
bien de l'Eglise, tant de générosité et de modération, qu'il fut regardé
comme le prince le plus sage de l'Europe. On en verra la preuve dans
l'extrait que je vais donner de cette grande affaire.

Frédéric II, profitant du malheur d'Othon, son concurrent à l'empire,
qui mourut après la célèbre victoire remportée sur lui à Bouvines, en
l'année 1214 par Philippe-Auguste, roi de France, aïeul de Louis, fut
couronné empereur à Aix-la-Chapelle, et ensuite à Rome par le pape
Honoré III.

Frédéric était un prince d'un génie et d'un courage au-dessus du commun.
Son ambition lui fit d'abord tout promettre au pape Honoré III, pour
parvenir à l'empire. Mais ensuite jaloux à l'excès de son autorité, et
toujours attentif à n'y laisser donner aucune atteinte par les papes, il
eut de grands démêlés avec eux, parce que leurs intérêts se trouvaient
presque toujours opposés aux siens.

Mais ce fut sous le pontificat de Grégoire IX, que se firent les grands
éclats. L'occasion et le fondement de ces divisions fut l'engagement que
Frédéric avait pris avec les papes Innocent III et Honoré III, de passer
la mer avec une armée, pour aller combattre les infidèles dans la
Palestine. C'était par cette promesse qu'il avait gagné ces deux
pontifes, et ce fut en manquant à sa parole qu'il excita contre lui
Grégoire IX, leur successeur. Ce pape excommunia Frédéric, conformément
au traité fait entre lui et le pape Honoré III, par lequel il
se soumettait à l'excommunication, si, dans le temps marqué, il
n'accomplissait pas son voeu.

Frédéric, outré de la rigueur dont Grégoire usait à son égard, ne pensa
plus qu'à satisfaire son ressentiment. Outre les manifestes qu'il
répandit dans toute l'Europe pour justifier sa conduite, par les
nécessités pressantes de son état, qui l'obligeaient à différer son
voyage, il mit plusieurs seigneurs romains dans son parti, en achetant
toutes leurs terres argent comptant, et les leur rendant ensuite. Il les
fit par ce moyen ses feudataires et princes de l'empire, avec obligation
de le servir envers tous et contre tous. Le premier service qu'ils lui
rendirent, fut d'exciter dans Rome une sédition contre le pape, qui,
ayant été contraint d'en sortir, fut obligé de se retirer à Pérouse.

Cependant Frédéric, pour convaincre toute l'Europe de la sincérité de
ses intentions, se prépara pour le voyage de la Terre-Sainte, et partit
en effet en l'année 1228, avec vingt galères seulement et peu de
troupes, mais suffisantes pour sa sûreté, ayant confié au duc de
Spolette la plus grande partie de celles qu'il laissait en Europe, avec
ordre de continuer en son absence la guerre contre le pape.

Je n'entrerai pas dans le détail de l'expédition de Frédéric dans la
Palestine; elle est étrangère à l'histoire du règne de saint Louis.
Je dirai seulement que Frédéric, ayant fait une trève avec le soudan
d'Egypte, alla à Jérusalem avec son armée, qu'il fit ses dévotions dans
l'église du Saint Sépulcre, et que, prétendant avoir accompli son voeu,
il revint en Europe. Etant arrivé en Italie, il continua à faire la
guerre au pape. Après différens événemens, toutes ces dissensions furent
terminées par une paix que ces deux princes firent entre eux, suivie de
l'absolution que le pape donna à Frédéric de l'excommunication qu'il
avait fulminée contre lui.

Plusieurs années se passèrent sans aucune rupture éclatante jusque vers
l'année 1239. Frédéric, après avoir soumis plusieurs villes confédérées
de la Lombardie, s'empara de l'île de Sardaigne, que les papes depuis
long-temps regardaient comme un fief relevant de l'église de Rome. Il
en investit Henri son fils naturel, et érigea en royaume feudataire de
l'empire cette île, qu'il prétendait en avoir été injustement démembrée.
A cette occasion, le pape fulmina une nouvelle excommunication contre
Frédéric, et envoya la formule à tous les princes et tous les évêques
de la chrétienté, avec ordre de la faire publier les dimanches et fêtes
pendant l'office divin; et il déclara tous les sujets de Frédéric
relevés du serment de fidélité qu'ils lui avaient fait.

Ce prince _accoutumé depuis long-temps au bruit de tous ces foudres_[1],
s'en mettait fort peu en peine, et s'en vengeait en toute occasion
sur les partisans du pape. Mais Grégoire prévoyant que les armes
spirituelles produiraient peu d'effet contre un pareil ennemi, écrivit
à plusieurs souverains, et leur envoya des légats pour demander des
secours temporels. Le pape ne trouva pas beaucoup de princes disposés
à lui en procurer, car dans ce temps-là il y avait des personnes
instruites et sensées, qui ne pensaient pas que les papes pussent
excommunier les princes, ou les particuliers, pour des intérêts civils,
parce que Jésus-Christ avait dit, que _son royaume n'était pas de ce
monde_.

[Note 1: Ce sont les termes dont se sert le P. Daniel, pag. 209 du 3e
vol. de son Histoire de France, édition de 1722.]

Le pape écrivit d'Anagnie une lettre au roi de France dans laquelle,
après de grands éloges des rois ses prédécesseurs dont il relevait
surtout la piété et le zèle à défendre la sainte église contre ses
persécuteurs, il priait le roi de ne le pas abandonner, et de l'assister
de ses troupes dans la nécessité fâcheuse où il était de prendre les
armes contre l'empereur.

Afin de l'y engager plus fortement, il lui fit présenter une autre
lettre[1] pour être lue dans l'assemblée des seigneurs de France, parce
qu'elle leur était adressée aussi bien qu'au roi: elle était conçue en
ces termes:

[Note 1: Matthieu Paris, _Henric. III, ad ann. 1239_.]

«L'illustre roi de France, fils spirituel, bien-aimé de l'église, et
tout le corps de la noblesse française, apprendront par cette lettre que
du conseil de nos frères, et après une mûre délibération, nous avons
condamné Frédéric, soi disant empereur, et lui avons ôté l'empire, et
que nous avons élu en sa place le comte Robert, frère du roi de France,
que nous le soutiendrons de toutes nos forces, et le maintiendrons par
toutes sortes de moyens, dans la dignité que nous lui avons conférée.
Faites-nous donc connaître promptement que vous acceptez l'offre
avantageuse que nous vous faisons, par laquelle nous punissons les
crimes innombrables de Frédéric, que toute la terre condamne avec nous,
sans lui laisser aucune espérance de pardon.»

Le pape se flattait que sa lettre serait reçue favorablement en France,
à cause de l'offre de l'empire qu'il faisait au frère du roi: néanmoins
la proposition du pape fut rejetée d'une manière très-dure, si la
réponse, rapportée par l'historien d'Angleterre fut telle qu'il le dit:
car cet auteur, indisposé contre les papes, ne doit pas toujours être
cru sur ce qui les regarde.

Les termes de cette réponse sont très-offensans, et nullement du style
du roi, qui, plein de respect pour le chef de l'Eglise, n'aurait jamais
usé de ces expressions outrageantes dont elle est remplie. Il est vrai
qu'il supportait, beaucoup plus impatiemment que ses prédécesseurs,
l'extension de la puissance spirituelle sur la juridiction temporelle;
mais on voit par tous les actes de lui sur ce sujet qu'il ne s'emportait
jamais contre les papes, ni contre les évêques.

Ainsi cette lettre pourrait bien, au lieu d'être la réponse du roi,
avoir été celle des seigneurs de l'assemblée, irrités la plupart contre
les évêques pour leurs entreprises continuelles, et que la déposition
d'un empereur aurait indisposés contre le pape. Telles sont les
expressions de cette lettre[1]: «Qu'on était surpris de la téméraire
entreprise du pape, de déposer un empereur qui s'était exposé à tant de
périls dans la guerre et sur la mer pour le service de Jésus-Christ;
qu'il s'en fallait bien qu'ils eussent reconnu tant de religion dans la
conduite du pape même, qui, au lieu de seconder les bons desseins de ce
prince, s'était servi de son absence pour lui enlever ses états; que
les seigneurs français n'avaient garde de s'engager dans une guerre
dangereuse contre un si puissant prince, soutenu des forces de tant
d'états, auxquels il commandait, et surtout de la justice de sa cause;
que les Romains ne se mettaient guère en peine de l'effusion du sang
français, pourvu qu'ils satisfissent leur vengeance, et que la ruine de
l'empereur entraînerait celle des autres souverains, qu'on foulerait aux
pieds.

[Note 1: Daniel, tom. III, édition de 1722, p. 210.]

«Ils ajoutaient néanmoins que, pour montrer qu'ils avaient quelque égard
aux demandes du pape, quoiqu'ils vissent bien que l'offre qu'il faisait,
était plus l'effet de sa haine contre l'empereur, que d'une singulière
affection pour la France, on enverrait vers Frédéric pour s'informer
de lui s'il était sincèrement catholique. Que s'il l'est en effet,
continuent-ils, pourquoi lui ferions-nous la guerre? Que s'il ne l'est
pas, nous la lui ferons à outrance, comme nous la ferions au pape même,
et à tout autre mortel, s'ils avaient des sentimens contraires à Dieu et
à la véritable religion.»

En effet ils envoyèrent des ambassadeurs à l'empereur, qui, levant les
mains au ciel avec des pleurs et des sanglots, protesta qu'il n'avait
que des sentimens chrétiens et catholiques. Il fit ses remerciemens aux
envoyés, de la conduite qu'on avait tenue en France à son égard. Ce qui
est très-certain, c'est que le roi refusa de prendre les armes contre
l'empereur, ainsi qu'on le voit par une lettre qu'il écrivit à ce prince
quelque temps après.

Le roi néanmoins, pour contenter le pape, laissa publier en France
l'excommunication de l'empereur, selon que les évêques en avaient reçu
l'ordre de Rome. Le roi d'Angleterre en fit autant; et, dans l'un et
l'autre royaume, on permit des levées d'argent pour le pape sur les
bénéfices: mais si nous en croyons l'historien anglais, ces levées
furent beaucoup moins fortes en France qu'en Angleterre. Louis refusa
même de laisser sortir de son royaume l'argent qu'on y avait levé,
pour empêcher qu'il ne servît à continuer une guerre si funeste au
christianisme. Le pape en fut très-mécontent, et parut vouloir s'en
venger, quelque temps après, par l'opposition qu'il fit à l'élection de
Pierre-Charlot, fils naturel de Philippe-Auguste, à l'évêché de Noyon,
sous prétexte qu'il n'était pas légitime, et que les canons excluaient
les bâtards de l'épiscopat. Le roi sentit l'injustice de ce procédé; il
déclara que nul autre que son oncle ne posséderait cet évêché: Pierre en
fut effectivement mis en possession sous le pontificat d'Innocent IV.

Tant de maux qui affligeaient l'Eglise, auraient dû toucher le pape et
l'empereur; mais ni l'un ni l'autre ne voulaient se relâcher. Leurs
prétentions étaient si contraires, qu'il n'y avait pas d'apparence
de les rapprocher par la négociation, et il n'était guère possible
d'imaginer une voie dont ils pussent convenir. Les lettres de l'empereur
aux rois de France et d'Angleterre prouvent manifestement que ces deux
princes s'intéressaient vivement à la réunion du pape et de l'empereur,
et que ce furent les deux rois qui, pour y parvenir, proposèrent la
convocation d'un concile général, au jugement duquel les deux parties
se rapporteraient. Le pape y consentit, et l'empereur fit de vives
instances pour qu'il s'assemblât au plus tôt.

Le pape fit donc expédier des lettres circulaires pour la convocation du
concile. Il en envoya à l'empereur de Constantinople, aux rois de France
et d'Angleterre, et généralement à tous les princes chrétiens, aux
patriarches, aux évêques et aux abbés, et il leur marqua le temps auquel
ils devaient se rendre à Rome pour l'ouverture du concile, qui fut fixée
au jour de Pâque 1241. On proposa même une trève jusqu'à ce temps-là:
mais, ou elle ne se fit pas, ou elle dura peu. Les uns en attribuent la
faute au pape, les autres à l'empereur. Nonobstant la guerre, le pape ne
laissa pas de presser l'assemblée du concile. L'empereur écrivit au
roi pour le prier de défendre aux évêques de France d'aller à Rome,
déclarant qu'il ne leur donnerait point de sauf-conduit, ni par mer,
ni par terre, et qu'il ne serait point responsable des malheurs qui
pourraient leur arriver sur le chemin.

Cependant le cardinal de Palestine assembla à Meaux un grand nombre
d'évêques et d'abbés et leur commanda, en vertu de l'obéissance qu'ils
devaient au pape, de quitter toutes autres affaires et de le suivre à
Rome, afin d'y arriver au temps marqué pour le concile. Il les assura
qu'ils trouveraient à l'embouchure du Rhône des vaisseaux tout équipés
pour les transporter par mer, le chemin par terre étant impraticable,
parce que l'empereur était maître de tous les passages.

Le roi, après avoir mûrement délibéré s'il déférerait aux prières de
l'empereur, ou aux instances du légat, résolut de demeurer neutre. Il se
détermina à laisser aux évêques la liberté de prendre le parti qu'ils
voudraient. La plupart de ceux qui s'étaient trouvés à Meaux, prirent
la résolution d'obéir au pape. Ils se rendirent à Vienne avec le légat;
mais, lorsqu'ils y furent arrivés, ils ne trouvèrent pas ce qu'on leur
avait promis. Il y avait bien à la vérité quelques vaisseaux préparés,
mais en si petit nombre et si mal armés, que de s'y embarquer, c'était
s'exposer au danger d'être pris par les armateurs de l'empereur, qui
couraient toute la Méditerranée.

Sur cela les archevêques de Tours et de Bourges, l'évêque de Chartres,
et les députés de plusieurs autres évêques, qui ne voulaient assister au
concile que par procureur, quittèrent le légat et s'en retournèrent chez
eux; d'autres hasardèrent le passage, mais pour leur malheur: car Henri,
fils naturel de l'empereur, les ayant rencontrés, les attaqua à la
hauteur de la ville de Pise. Après quelque résistance, il les obligea de
se rendre, et les envoya dans différentes forteresses de la Pouille pour
y être étroitement gardés. Quelques prélats d'Angleterre et d'Italie,
qui s'étaient joints aux Français à Gênes, ne furent pas mieux traités.
Cet accident et la mort de Grégoire IX, arrivée sur ces entrefaites,
rompirent toutes les mesures prises pour le concile.

La nouvelle qu'on reçut alors de l'emprisonnement des prélats français
par les armateurs de l'empereur, pensa le brouiller avec la France.
Le roi, ayant appris le traitement qu'on leur avait fait, écrivit à
Frédéric pour se plaindre et demander leur délivrance. «Il lui disait
dans sa lettre que, s'il voulait que la bonne intelligence subsistât
entre les deux états, il fallait qu'il mît au plus tôt les évêques
français en liberté; qu'ils n'avaient eu aucun mauvais dessein contre
lui, mais que l'obéissance qu'ils devaient au Saint-Siége ne leur avait
pas permis de manquer d'aller au concile; qu'il devait se souvenir de la
conduite qu'on avait tenue en France à son égard, du refus qu'on avait
fait au légat du pape du secours qu'il demandait, et des propositions
avantageuses qu'on n'avait pas voulu écouter, pour ne rien faire à
son préjudice. Qu'au reste, il lui déclarait qu'il regardait
l'emprisonnement des évêques comme une injure faite à sa propre
personne, et que si on ne les relâchait incessamment, il lui ferait
connaître qu'on n'était point d'humeur en France à se voir impunément
insulté.» C'étaient là les dernières paroles de sa lettre.

L'empereur répondit assez fièrement à cette lettre, et sans rien
promettre au roi de ce qu'il lui demandait; il terminait sa réponse en
disant que ces prélats avaient conspiré contre lui avec le pape; qu'il
était en droit de les regarder comme ses ennemis, de les faire mettre
en prison et de les y retenir. Les choses s'adoucirent néanmoins, et
l'histoire, sans nous faire le détail des négociations qu'il y eut sur
ce sujet, nous apprend que les évêques furent délivrés, l'empereur,
après de plus sérieuses réflexions, ayant appréhendé que le roi ne se
liguât avec le pape. Les choses étaient en cet état, lorsque Grégoire IX
mourut. Célestin IV lui succéda, et ne vécut que dix-huit jours après
son exaltation sur le siége pontifical, qui ne fut rempli que vingt mois
après par l'élection d'Innocent IV.

Le roi, âgé de vingt-six ans, avait, par les conseils et la prudente
conduite de la reine, sa mère, rétabli l'autorité royale à peu près
au même état où la sagesse et la fermeté de son père et de son aïeul
l'avaient portée. Les grands vassaux paraissaient soumis, et il avait
pris la résolution de maintenir la tranquillité dans ses états, au point
qu'il pût lui-même conduire dans quelque temps du secours aux chrétiens
de l'Orient. Mais l'esprit d'indépendance, suite dangereuse du
gouvernement féodal, n'était pas encore éteint. Il était difficile que
le roi d'Angleterre, le comte de Toulouse et le comte de la Marche,
regardassent tranquillement la prospérité de Louis. Le premier, par la
félonie de ses ancêtres, avait trop perdu sous les règnes précédens, et
le second, sous le règne présent. Le troisième était un esprit inquiet;
il avait une femme trop impérieuse, et fière de sa qualité de reine, qui
le gouvernait, et souffrait très-impatiemment de voir son mari vassal
du roi de France. Nul d'eux, séparément des autres, eût été fort
à craindre; mais, unis ensemble, ils pouvaient causer beaucoup de
désordre. Jacques, roi d'Aragon, qui possédait Montpellier et d'autres
fiefs, était aussi assez disposé à entrer dans leurs intrigues.

Il s'était tenu, l'année précédente, une conférence à Montpellier, entre
lui, le comte de Toulouse et le comte de Provence, dans laquelle, entre
autres résolutions qu'ils y avaient prises, ils avaient fait avec le roi
d'Angleterre une ligue pour attaquer la France. La conduite du comte de
Provence paraissait, en cette occasion, pleine d'ingratitude, vu qu'il
était beau-père du roi, qu'il lui avait de grandes obligations, et même
de toutes récentes pour avoir garanti la Provence, que l'empereur avait
voulu faire envahir par le comte de Toulouse. Le roi d'Angleterre avait
signé vers l'an 1238, une prolongation de trève, pour quelques années
avec la France: mais cherchant un prétexte plausible pour la rompre,
il le trouva dans le dessein que le roi avait d'investir incessamment
Alphonse, son frère, du comté de Poitou, parce qu'Henri lui-même,
plusieurs années auparavant, avait donné l'investiture de ce comté qu'il
prétendait lui appartenir, à Richard son frère. Ce traité demeura secret
jusqu'à ce qu'on se crût en état de l'exécuter: ce fut le comte de la
Marche qui, le premier, leva le masque à l'occasion suivante.

Le roi, en exécution du testament du roi son père, donnait à ses frères,
dès qu'ils avaient atteint l'âge de vingt et un ans, les apanages
qui leur étaient destinés. En 1238 il avait fait Robert, son frère,
chevalier à Compiègne; il l'avait en même temps investi du comté
d'Artois, et lui avait fait épouser Mathilde, fille du duc de Brabant.
Il voulut alors faire aussi chevalier Alphonse, son troisième frère. La
cérémonie s'en fit le jour de Saint-Jean, à Saumur, où il avait convoqué
toute la noblesse de France avec un grand nombre d'évêques et d'abbés;
et, quelques jours après, il le mit en possession des comtés de Poitou
et d'Auvergne. Entre ceux qui s'y trouvèrent, les plus considérables
furent: Pierre, comte de Bretagne; Thibault, roi de Navarre, l'un et
l'autre revenus depuis quelque temps de la Palestine; Robert, comte
d'Artois; le jeune comte de Bretagne; le comte de la Marche; le comte de
Soissons; Imbert de Beaujeu, connétable de France; Enguerrand de Coucy,
et Archambaud de Bourbon. Chacun affecta de s'y distinguer par la
magnificence des habits et des équipages, et par une nombreuse suite de
gentilshommes.

Tout se passa, au moins en apparence, avec une satisfaction universelle,
et le roi, au sortir de Saumur, mena le nouveau comte de Poitou dans
la capitale de son comté. Le jeune prince y reçut les hommages de ses
vassaux, et le roi commanda au comte de la Marche de faire le sien comme
les autres. Il obéit avec beaucoup de répugnance. Il fit hommage pour
son comté de la Marche, et pour les autres domaines qu'il possédait en
Poitou, en Saintonge et en Gâtinais.

A cette occasion, la reine Isabelle, sa femme, qui lui inspirait sans
cesse des sentimens de révolte, le fit ressouvenir des engagemens qu'il
avait pris avec le roi d'Angleterre et avec le comte de Toulouse. «Ce
serait une lâcheté honteuse, disait-elle sans cesse à son mari, que de
se reconnaître vassal du comte de Poitiers. Le trône n'est pas tellement
affermi dans la maison de Louis, qu'il ne puisse être ébranlé.
L'Angleterre n'attend que le moment favorable pour se faire justice
des usurpations de Philippe-Auguste. L'empereur lui-même, malgré les
obligations qu'il a aux Français, les comtes d'Armagnac, de Foix, les
vicomtes de Lomagne et de Narbonne, tout est prêt à se déclarer contre
_le fils de Blanche_.» C'est le nom qu'elle affectait de donner au
monarque. Elle lui persuada enfin de réparer, au moins par quelque
marque de mécontentement, la honteuse démarche qu'il venait de faire.

Après toutes ces cérémonies, le roi était parti pour se rendre à Paris,
et avait laissé à Poitiers le comte son frère, qui, n'ignorant pas
les menées du comte de la Marche, dont toute l'application tendait à
soulever la noblesse d'au-delà de la Loire, voulut qu'il lui renouvelât
son hommage. Il l'envoya prier de venir à Poitiers aux fêtes de Noël. Le
comte s'y étant rendu, Alphonse lui déclara ses intentions. Il répondit
qu'il était prêt à lui donner cette satisfaction, et que dès le
lendemain il lui ferait son hommage. Mais ayant rendu compte à sa femme
de ce qu'on lui avait proposé, et de ce qu'il avait promis, elle se
moqua de lui, lui disant qu'ayant donné dans un piége qu'il devait avoir
prévu, il n'eût pas dû avoir la faiblesse d'engager ainsi sa parole, et
lui ajouta qu'il était temps de se déclarer, et de rompre ouvertement
avec le comte de Poitiers. Ils concertèrent ensemble la manière de le
faire, et voici comme ils s'y prirent.

_Le comte de la Marche se révolte contre le comte de Poitiers_.

Le comte de la Marche, s'étant fait escorter par un grand nombre de gens
armés, vint trouver le prince qui l'attendait à dîner, et lui parla
de la manière la plus audacieuse. «Vous m'avez surpris et trompé, lui
dit-il, pour m'engager malgré moi à vous faire hommage; mais je vous
déclare et je jure que jamais je ne le ferai. Vous êtes un injuste qui
avez envahi le comté et le titre de comte sur le comte Richard, fils
de la reine mon épouse, tandis qu'il était occupé à combattre dans la
Palestine pour la foi, et à tirer de la captivité et de la tyrannie des
infidèles la noblesse française qui, sans lui, y serait encore.» Il
ajouta plusieurs menaces en se retirant, monta aussitôt sur un cheval
qu'on lui tenait tout prêt, et sortit de Poitiers, après avoir mis le
feu à la maison où il avait logé. Il traversa avec grand bruit toute
la ville, qu'il laissa dans un grand étonnement d'une si prodigieuse
audace. Le prince, surpris de cette incartade, n'aurait pas manqué de le
faire arrêter, s'il avait eu le temps de se reconnaître; mais le comte
avait pris toutes ses sûretés, et fut en un moment hors de la ville,
avec sa femme et toute sa famille.

Alphonse ne tarda pas à informer la cour de ce qui s'était passé, et le
roi comprit qu'il en fallait venir à la guerre. Le comte de la Marche
s'y était bien attendu; il ne pensa plus qu'à mettre ses forteresses
en état de défense, et à lever des troupes. Il envoya en Angleterre
demander au roi l'exécution de la parole qu'il lui avait donnée de
passer incessamment en France. Il lui manda qu'il devait moins se mettre
en peine d'amener des troupes, que d'apporter beaucoup d'argent; qu'en
arrivant il trouverait une armée prête à lui obéir; qu'il était assuré
du comte de Toulouse, du roi d'Aragon, du roi de Navarre, de toute la
noblesse de Poitou et de Gascogne, qui n'attendait que son arrivée pour
se déclarer contre la France, et pour le remettre en possession des
provinces que les rois ses prédécesseurs avaient perdues sous les
derniers règnes.

Le roi d'Angleterre, qui attendait avec impatience quelque coup d'éclat
de la part du comte, apprit cette nouvelle avec joie. Il promit à
l'envoyé tout ce que son maître demandait, et lui dit qu'il assemblerait
incessamment son parlement pour se mettre en état de passer la mer aux
fêtes de Pâques. En effet, il fit expédier des lettres circulaires
à tous ceux qui avaient droit d'y assister, par lesquelles il leur
ordonnait de se rendre à Londres, afin de lui donner leurs avis sur des
affaires de la dernière importance pour le bien de l'état.

Tandis que les membres du parlement se disposaient à s'assembler à
Londres, le comte Richard, frère du roi, arriva de son voyage de la
Palestine, où il avait acquis beaucoup plus de gloire que le roi de
Navarre et les autres seigneurs français qui s'y étaient trouvés en même
temps que lui, et dont plusieurs lui étaient redevables de leur salut et
de leur liberté.

Lorsque le roi d'Angleterre eut communiqué son dessein au prince son
frère, voyant qu'il avait son approbation, il résolut de surmonter tous
les obstacles qu'on pourrait y apporter. Il avait bien prévu que le
parlement n'approuverait pas cette guerre: il en fut encore plus
convaincu lorsqu'il apprit que la plupart des membres, étant arrivés
à Londres, s'étaient mutuellement donné parole, avec serment, de ne
consentir à aucune levée d'argent, quelques instances que le roi pût
faire. Ils tinrent leur parole; car, sur l'exposition que le roi leur
fit de son dessein dans la première assemblée, en leur représentant
fortement la gloire et l'avantage que la nation retirerait de cette
guerre, où elle réparerait les pertes que la couronne avait faites
depuis plusieurs années, ils répondirent tous d'une voix que cette
entreprise n'était point de saison, qu'elle ne pouvait réussir sans
d'excessives dépenses, que le royaume était épuisé par les levées que le
roi avait faites depuis long-temps sur le peuple, et qu'on était dans
l'impuissance d'en supporter de nouvelles.

Le roi, voyant cette opposition universelle, n'insista pas davantage
pour le moment; il les pria seulement de faire attention à ce qu'il leur
avait proposé, de ne pas oublier le zèle qu'ils devaient avoir pour la
gloire de la nation, qu'il les rassemblerait le lendemain, et qu'il
espérait de les revoir dans de meilleures dispositions. Cependant il vit
en particulier chacun des plus accrédités du parlement; il les conjura
de ne point s'opposer à un si glorieux dessein, les assurant que
plusieurs d'entre eux, quoi qu'ils eussent dit dans l'assemblée, lui
avaient promis secrètement de l'aider. Il leur montrait même une liste
de leurs noms, et des sommes qu'ils s'étaient engagés de lui fournir.
Quoique ce fût un pur artifice de la part du roi, quelques-uns s'y
laissèrent surprendre, mais le plus grand nombre s'en tint à la
résolution prise le jour précédent. Le parlement s'étant rassemblé, et
le roi ayant réitéré ses représentations, plusieurs lui répétèrent
ce qu'ils lui avaient déjà dit touchant l'épuisement du royaume, en
ajoutant qu'il s'était engagé dans la ligue contre la France sans les
consulter, et qu'il pouvait, s'il voulait soutenir cet engagement, le
faire à ses frais; qu'il n'était ni de son honneur, ni de sa conscience,
de faire la guerre à la France avant la fin de la trève, qui subsistait
encore, et que les Français avaient religieusement observée; qu'il avait
traité avec des rebelles et des perfides qui le trahiraient lui-même
après avoir violé, comme ils avaient déjà fait, les droits les plus
sacrés de l'obéissance et de la soumission envers leur souverain; qu'ils
n'en voulaient qu'à l'argent de l'Angleterre, comme ils le faisaient
assez connaître, en ne demandant rien autre chose, et qu'il n'était
nullement à propos de l'employer à un pareil usage; enfin que les rois
ses prédécesseurs étaient un exemple pour lui, qu'il ne devait point
oublier; que la plupart de leurs expéditions en France avaient échoué;
que la noblesse française était invincible dans son pays; que ce que les
rois d'Angleterre y avaient acquis par des alliances et des mariages,
ils n'avaient non-seulement pu l'augmenter par la guerre, mais qu'ils
n'avaient pu le conserver que par la paix.

Ces remontrances mirent Henri dans une colère qu'il ne put contenir. Il
répliqua dans des termes pleins d'aigreur et d'amertume, et conclut,
en jurant par tous les Saints, qu'il exécuterait son projet, malgré la
lâcheté de ceux qui l'abandonnaient, et qu'il passerait la mer avec une
flotte aux fêtes de Pâques. Il congédia le parlement, qui néanmoins,
avant de se séparer, fit mettre par écrit ce qu'il avait représenté au
roi, à quoi on ajouta le dénombrement des sommes qu'il avait levées
depuis plusieurs années, dont on n'avait vu aucun emploi.

Sitôt qu'on eut appris à la cour de France la résolution du roi
d'Angleterre, Louis convoqua un parlement à Paris, pour demander conseil
sur le châtiment que méritait un vassal qui ne voulait point reconnaître
son seigneur. Toute l'assemblée répondit d'une voix, que le vassal était
déchu de ses fiefs, et que le seigneur devait les confisquer, comme un
bien qui lui appartenait. En conséquence le roi fit, de son côté, tous
les préparatifs nécessaires: il assembla les troupes des communes et
de ses vassaux, et fit faire un très-grand nombre de machines alors en
usage pour les siéges. Tout fut prêt pour la fin d'avril, temps marqué
pour se réunir en Poitou, où le roi fit la revue de son armée près de
Chinon.

Elle se trouva composée de quatre mille chevaliers avec leur suite, ce
qui faisait un très-grand nombre d'hommes, et de vingt mille autres
soldats très-bien armés. Le roi, profitant du temps et du retardement
du roi d'Angleterre, que les vents contraires retenaient à Portsmouth,
entra sur les terres du comte de la Marche, où il se vengea des courses
que ce comte avait commencé de faire sur les terres de France: il
s'empara de plusieurs places ou forteresses, telles que Montreuil en
Gastine, la Tour-de-Bergue, Montcontour, Fontenay-le-Comte et Vouvant.

Hugues, trop faible contre un tel ennemi, n'osait tenir la campagne;
mais, pour arrêter l'impétuosité française, en attendant le secours
d'Angleterre, il jeta ses troupes dans ses places, fit le dégât partout,
brûla les fourrages et les vivres, arracha les vignes, boucha les puits,
et empoisonna ceux qu'il laissa ouverts. La comtesse Reine, sa femme,
cette furie que l'historien de son fils[1] traite d'empoisonneuse et de
sorcière, et dont on avait changé le nom d'Isabelle en celui de Jézabel,
porta la fureur encore plus loin. Désespérée du malheureux succès d'une
guerre dont elle était l'unique cause, elle résolut d'employer plutôt
les voies les plus lâches et les plus honteuses, que de voir retomber
sur son mari le juste châtiment de l'insolence qu'elle lui avait fait
faire. Pour cet effet, elle prépara de ses propres mains un poison dont
elle avait le secret, et envova quelques-uns de ses gens aussi scélérats
qu'elle pour le répandre sur les viandes du roi. Déjà ces malheureux
s'étaient glissés dans les cuisines; mais leurs visages inconnus les
firent remarquer: certain air inquiet, embarrassé, acheva de les rendre
suspects. On les arrêta; ils avouèrent leur crime: la corde fut la
seule punition d'un attentat qui méritait qu'on inventât de nouveaux
supplices[2]. On redoubla depuis la garde du roi, et personne d'inconnu
ne l'approcha plus sans être auparavant visité.

[Note 1: Matthieu Paris.]

[Note 2: Annales de France.]

Sur ces entrefaites le roi d'Angleterre arriva au port de Royan, avec
beaucoup d'argent: ce qui fâchait beaucoup les Anglais, et ce que les
Poitevins, gens dont la foi était fort décriée, souhaitaient avec le
plus de passion. Henri était accompagné de Richard, son frère, de Simon
de Montfort, comte de Leicester, à la tête de trois cents chevaliers,
et de plusieurs autres seigneurs anglais, que Henri avait engagés à le
suivre par ses caresses et par ses présens. La comtesse de la Marche, sa
mère, _l'attendait au port_, et, selon la chronique de France, _lui alla
à l'encontre, le baisa moult doucement, et lui dit: Biau cher fils, vous
êtes de bonne nature, qui venés secourir votre mère et vos frères, que
les fils de Blanche d'Espagne veulent trop malement défouler et tenir
sous pieds_. Il fut accueilli en Saintonge avec beaucoup de joie,
par les seigneurs ligués; et, dès qu'il fut débarqué, il envoya des
ambassadeurs au roi, qui faisait le siége de Fontenoi, place alors
très-forte. La garnison, commandée par un fils naturel du comte de la
Marche, se défendait avec beaucoup de valeur, et le comte de Poitiers
venait d'y être blessé. Le roi reçut les ambassadeurs avec bonté,
les fit manger à sa table, et ensuite leur donna audience. Ils lui
exposèrent le sujet de leur mission, qui se réduisit à dire que le roi
leur maître était fort surpris qu'on rompît si hautement la trève faite
entre les deux états, et qui ne devait finir que dans deux ans.

Le roi les écouta avec modération, et répondit qu'il n'avait rien plus à
coeur que de garder la trève, et même de la prolonger, ou faire la paix
à des conditions raisonnables, sans demander aucun dédommagement; que
c'était le roi leur maître qui la rompait manifestement, en venant avec
une flotte soutenir la rébellion des vassaux de la couronne de France;
qu'il n'appartenait pas au roi d'Angleterre de se mêler des différends
qu'ils avaient avec leur souverain; que le comte de Toulouse et le comte
de la Marche n'étaient en aucune manière compris dans le traité
de trève; que c'était leur félonie qui leur avait attiré sa juste
indignation et le châtiment qu'il allait leur faire subir, comme à des
traîtres et à des parjures. Les ambassadeurs étant retournés vers leur
prince, il rejeta toute proposition de paix, animé par les agens du
comte et de la comtesse de la Marche, qui l'assurèrent que la guerre lui
procurerait bientôt de plus grands avantages que ceux qu'on lui offrait,
et que la conduite du roi de France, en cette occasion, n'était qu'un
effet de la crainte que la présence de Henri et la puissance de la ligue
lui inspiraient. Dans cette persuasion, il envoya sur-le-champ deux
chevaliers de l'Hôpital-de-Jérusalem déclarer la guerre au roi.

_Le roi d'Angleterre déclare la guerre au roi de France_.

Louis, sur cette dernière dénonciation, protesta, en présence de toute
sa cour, que c'était avec beaucoup de regret qu'il entrait en guerre
avec le roi d'Angleterre, dont il aurait voulu acheter l'amitié aux
dépens de ses propres intérêts. On pressa donc plus vivement qu'on
n'avait fait jusqu'alors le siége de Fontenoi, et la ville fut prise au
bout de quinze jours, au grand étonnement des ennemis, qui regardaient
cette place comme imprenable. Le fils du comte de la Marche et toute la
garnison furent obligés de se rendre à discrétion. On conseilla au roi
de les faire pendre pour donner de la terreur aux rebelles; mais il n'y
voulut pas consentir, disant que le fils du comte de la Marche était
excusable, n'agissant que par les ordres de son père. Il se contenta de
les envoyer dans les prisons de Paris.

La bonté du roi, jointe à la valeur avec laquelle il poussait son
entreprise, fit plus d'effet que n'en auraient eu les conseils violens
qu'on lui donnait: car, après cette conquête, plusieurs autres
forteresses se rendirent à lui sans attendre qu'elles fussent attaquées.
Il garda les plus fortes, et fit détruire les autres. Il y en eut
quelques-unes qui résistèrent et qui furent forcées; par ce moyen
le roi s'ouvrit le chemin jusqu'à la Charente, et s'avança vers
Taillebourg, place située sur cette rivière.

Le roi d'Angleterre s'étant mis en marche avec ses troupes, s'était
rendu à Saintes, où il avait passé quelques jours pour y grossir son
armée des troupes du comte de Toulouse, et des autres seigneurs ligués
que le comte de la Marche lui avait fait espérer, et qui ne venaient
qu'en petit nombre.

Cependant il sortit de cette ville, et marcha en descendant la Charente,
pour en défendre le passage contre l'armée française. Il se campa
sous Tonnay-Charente, et ayant appris que le roi prenait la route de
Taillebourg, il vint se poster vis-à-vis cette place, qu'il trouva déjà
rendue au roi: ce prince s'y était logé avec les principaux seigneurs,
et avait fait camper son armée dans la prairie aux environs de la ville.

_Bataille de Taillebourg, où le roi est victorieux_.

Les deux armées n'étaient séparées que par la rivière, qui en cet
endroit est fort profonde, mais peu large. Le roi d'Angleterre avait
vingt mille hommes de pied, six cents arbalétriers, et seize
cents chevaliers, qui, en comptant leur suite, faisaient un corps
très-considérable de cavalerie. Le roi, en commençant la campagne, avait
autant d'infanterie, et presque le double de cavalerie, mais il en avait
perdu une partie par les siéges et par les maladies que les grandes
chaleurs avaient causées.

Son dessein était de passer la Charente, et celui du roi d'Angleterre de
l'en empêcher. La profondeur de la rivière était un grand obstacle pour
les Français.

Il y avait devant Taillebourg un pont de pierre, mais si étroit qu'il y
pouvait à peine passer quatre hommes de front. Henri s'en était emparé,
aussi bien que d'un fort qui était de son côté à la tête du pont. Louis
cependant pensait à forcer ce passage. Il avait fait préparer sur la
rivière quantité de bateaux, pour s'en servir à faire passer le plus
qu'il pourrait de ses troupes, dans le même temps qu'il ferait attaquer
le pont.

L'ardeur du soldat ne lui permit pas de délibérer plus long-temps, et un
mouvement que le roi d'Angleterre fit faire à son armée pour l'éloigner
du bord de la rivière, de deux portées d'arc, engagea l'affaire lorsque
le roi y pensait le moins.

Quelques officiers de l'armée française prirent ce mouvement pour une
retraite. Dans cette pensée, cinq cents hommes, sans en avoir reçu
l'ordre, se détachent, et attaquent le pont. L'exemple de ceux-ci en
entraîna d'autres, plusieurs se jetèrent dans les bateaux et gagnèrent
l'autre bord.

Les Anglais soutinrent vaillamment l'attaque du pont, et on se battit
dans ce défilé avec beaucoup de valeur de part et d'autre. Les
assaillans n'ayant pu d'abord emporter ce poste, leur ardeur, comme il
arrive dans ces attaques brusques, se ralentit par la résistance des
ennemis. Le roi, qui était accouru au bruit, les ranima par sa présence,
et encore plus par son exemple. Il s'avança le sabre à la main, et, se
jetant au plus fort de la mêlée, suivi de plusieurs seigneurs, il poussa
les Anglais hors du pont et s'en rendit maître.

Le péril ne fit qu'augmenter par cet avantage: car le roi ayant très-peu
de terrein, et ses soldats n'arrivant qu'à la file par le pont, et peu
pouvant passer en même temps dans les bateaux, il se trouva exposé
à toute l'armée ennemie, avec une fort petite troupe; mais l'ardeur
qu'inspire un premier succès suppléant au nombre, on fit reculer les
Anglais, on gagna du terrein; la plupart des troupes passèrent, et se
rangèrent en bataille à mesure qu'elles arrivaient. Les Anglais auxquels
on ne donna pas le temps de revenir de leur première frayeur, reculèrent
et ensuite tournèrent le dos: on les poursuivit l'épée dans les reins
jusqu'à Saintes où plusieurs Français, emportés par leur ardeur et par
la foule, entrèrent mêlés avec eux, et furent faits prisonniers. Cette
action se passa la veille de la Magdelaine de l'année 1242.

Après cette déroute, le roi d'Angleterre, qui n'avait que très-peu de
troupes réunies, les autres étant dispersées par leur fuite, était au
moment d'être enveloppé dans la campagne, et d'être fait prisonnier.
Le comte Richard voyant le péril auquel le roi son frère était exposé,
trouva le moyen de l'en garantir. Il savait que le roi de France
l'estimait, qu'il avait de l'amitié pour lui, et que les grands services
qu'il avait rendus dans la Palestine à plusieurs seigneurs français,
en les tirant des mains des Infidèles, lui avaient acquis une grande
considération à la cour de France. Il quitta son casque et sa cuirasse;
il s'avança vers l'armée française, n'ayant qu'une canne à la main,
et demanda à parler au comte d'Artois, frère du roi. Le comte s'étant
avancé, et l'ayant reçu avec beaucoup de civilité, Richard le pria de le
conduire au roi. Ce prince, que la modération n'abandonna jamais, même
au sein de la victoire, fit beaucoup de caresses à Richard, et l'assura
de la disposition où il était de lui donner toute satisfaction. Richard
le supplia de lui accorder une suspension d'armes pour le reste de la
journée et jusqu'au lendemain. Le roi, toujours porté à la paix, lui
accorda sa demande, et lui dit ces paroles en le congédiant:
«Monsieur le comte, la nuit porte avis, donnez-en un salutaire au roi
d'Angleterre, et faites en sorte qu'il le suive.» Le roi voulait lui
faire entendre qu'il devait conseiller à Henri de faire une bonne paix
avec la France, et de se départir de la protection qu'il donnait à des
rebelles contre leur souverain. Mais Richard pensa d'abord à mettre la
personne du roi son frère en sûreté. Il piqua vers le lieu où il était,
et lui ayant appris qu'il avait obtenu une suspension d'armes pour le
reste du jour et pour la nuit, il le pressa de partir, et de se retirer
dans la ville de Saintes: ce qu'il fit sans tarder, avec ce qu'il avait
pu recueillir de ses troupes. Il y trouva le comte de la Marche, qui
était aussi affligé que lui de cette malheureuse journée. Il lui parla
avec beaucoup d'aigreur, lui fit de grands reproches de l'avoir engagé
mal à propos dans cette guerre, sans lui tenir les paroles qu'il
lui avait données. Où sont, lui demanda-t-il en colère, le comte de
Toulouse, le roi d'Aragon, les rois de Castille et de Navarre, et toutes
ces nombreuses troupes qui devaient accabler le roi de France?

Le comte en rejeta toute la faute sur la comtesse reine, sa femme. C'est
votre mère, lui répondit-il, dont la rage contre la France, l'ambition
insatiable, et le zèle aveugle qu'elle a pour votre agrandissement, ont
lié toute cette partie, et lui ont fait regarder comme immanquables des
desseins chimériques. J'y perds, et elle aussi, plus que vous.

Cependant le roi, pendant la nuit, fît passer le pont de Taillebourg à
toute son armée, et établit son camp au même lieu où le roi d'Angleterre
avait eu le sien le jour précédent. Dès le matin il envoya faire un
grand fourrage jusque sous les murailles de Saintes, et l'on en ravagea
tous les environs.

Le comte de la Marche espérant avoir sa revanche, fit, sans consulter le
roi d'Angleterre, une grande sortie sur les fourrageurs qui s'étaient
débandés, et les chargea vigoureusement, suivi de ses trois fils et d'un
corps considérable de Gascons et d'Anglais, outrés de leurs défaite du
jour précédent, et de cette nouvelle hardiesse des Français. Ceux-ci se
défendirent avec la même vigueur qu'ils étaient attaqués, et quoiqu'en
nombre beaucoup inférieur, ils firent ferme et se battirent en retraite,
mais avec grande perte.

Trois cents hommes de la commune de Tournai furent taillés en pièces,
et le reste était dans un danger évident d'être enveloppé; car le roi
d'Angleterre, dissimulant sagement son ressentiment, envoyait sans cesse
de nouvelles troupes au comte de la Marche, et sortit même pour le
soutenir. L'officier qui commandait le fourrage des Français, se voyant
en cette extrémité, envoya promptement demander du secours au camp. Le
comte de Boulogne, dont le quartier était le plus avancé, ayant reçu cet
avis, courut aussitôt le porter au roi, et fit en même temps prendre les
armes à toutes les troupes. Chacun se rangea sous ses drapeaux, et le
roi fit avancer à grands pas les escadrons et les bataillons qui se
trouvèrent le plus tôt en état de marcher. Ces premières troupes
arrêtèrent la furie de l'ennemi. Le comte de Boulogne tua de sa main le
châtelain de Saintes, qui portait la bannière du comte de la Marche,
et insensiblement les deux armées s'étant rassemblées, l'action
devint générale. Sitôt que les deux rois parurent, on entendit crier:
_Montjoye! Saint-Denis!_ de la part des Français; et _Réalistes!_ de
celle des Anglais. On combattit de part et d'autre avec un acharnement
extraordinaire, et tel qu'on devait l'attendre de deux partis animés,
l'un par la victoire du jour précédent, et l'autre par le désir de
réparer sa perte. On se battait dans un pays fort peu propre à une
bataille, embarrassé de vignobles et plein de défilés, où il était
impossible de s'étendre; de sorte que c'était plutôt une infinité de
petits combats qui se donnaient, qu'une bataille régulière. La victoire
fut long-temps douteuse, par l'opiniâtre résistance des Anglais, parmi
lesquels Simon de Montfort, comte de Leicester, se distingua beaucoup.
Mais Louis qui se trouvait partout, secondé par la noblesse de France,
presque toujours invincible lorsqu'elle est d'intelligence avec son
souverain, combattit avec tant de valeur et de conduite, que l'ennemi
plia de tous côtés, et fut repoussé jusque sous les murailles de
Saintes, où le roi d'Angleterre se sauva, laissant la victoire et le
champ de bataille aux Français.

Le nombre des morts n'est pas connu; mais il dut être grand, à en
juger par la manière dont les historiens parlent de l'ardeur et de
l'opiniâtreté des combattans. Le seigneur Henri de Hastinges, vingt
autres seigneurs anglais et une grande partie de l'infanterie ennemie,
furent fait prisonniers par les Français. Le seigneur Jean Desbarres
avec six chevaliers, et quelques autres, furent pris par les Anglais.

Cette seconde victoire, remportée par le roi en personne, réduisit les
ennemis à la dernière extrémité, et força le comte de la Marche à songer
à la paix. Il envoya secrètement un de ses confidens à Pierre, comte de
Bretagne, l'ancien complice de ses premières révoltes, qui était dans le
camp du roi. Il le pria de ménager son accommodement tel qu'il plairait
à sa majesté de lui accorder, et lui donna ses pleins pouvoirs à cet
effet. Le comte de Bretagne, sans rien demander en particulier, obtint
le pardon du comte de la Marche, aux conditions qu'il plut au roi de
prescrire. Elles furent fâcheuses; mais en même temps l'effet d'une
grande clémence du roi, qui était en pouvoir et en droit de dépouiller
ce seigneur rebelle de tous ses états. Ces conditions étaient que toutes
les places que le roi avait prises sur le comte et la comtesse de la
Marche lui demeureraient et au comte de Poitou à perpétuité; que le roi
serait quitte de la somme de cinquante mille livres tournois qu'il leur
payait tous les ans; qu'il pourrait faire paix ou trève avec le roi
d'Angleterre, comme bon lui semblerait, sans leur consentement, et
sans qu'ils y fussent compris; que le comte de la Marche ferait au roi
hommage pour le comté d'Angoulême, pour Castres, pour la châtellenie de
Jarnac, pour tout ce que le roi lui laissait, et pour tout ce qui en
dépendait; qu'il ferait pareillement hommage-lige au comte de Poitiers
pour Lusignan, pour le comté de la Marche et toutes leurs dépendances,
et cela, contre tous hommes et femmes qui pourraient vivre et mourir[1].

[Note 1: M. Ducange a rapporté cet acte tout au long dans ses
Observations sur l'Histoire de saint Louis, pag. 42.]

Cependant le roi d'Angleterre était demeuré à Saintes, afin d'y
délibérer sur le parti qu'il avait à prendre pour le reste de la
campagne, lorsqu'il fut instruit par le comte Richard son frère, du
traité que le comte de la Marche avait fait. Ce prince en avait appris
le détail par un de ces seigneurs français qu'il avait tirés de la
captivité des Turcs; lequel, par reconnaissance pour son bienfaiteur,
et par une générosité très-mal entendue, crut pouvoir en cette occasion
trahir le secret de son souverain. Il fit savoir de plus au comte
Richard que le roi, dont l'armée augmentait tous les jours par l'arrivée
de quantité de nouvelles troupes de tous les coins du royaume, avait
résolu d'investir Saintes incessamment, de la prendre par force ou
par famine, et d'obliger le roi d'Angleterre, et tous ceux qui se
trouveraient dans la place de se rendre à discrétion. Ce fut le 28
juillet que cet avis fut donné.

Henri eut peine à croire cette nouvelle; mais il reçut un pareil avis
presqu'en même temps de la part de Guy et de Geoffroi de Lusignan,
deux des fils du comte de la Marche. Ils l'assuraient que, dès la
nuit suivante, Saintes serait investie; que même les habitans étaient
d'intelligence avec le roi de France, et qu'il n'y avait pas un moment à
perdre pour sortir de cette ville. Henri était sur le point de se mettre
à table, mais l'affaire était si pressante qu'il monta sur-le-champ à
cheval. Il fut suivi de ceux qui étaient les plus prêts à partir. Le
reste des seigneurs prit après lui le chemin de Blaye, où il leur fit
savoir qu'il se rendrait. Cette route, qui était de treize à quatorze
lieues, se fit presque toute d'une traite. L'armée se mit à la débandade
sans vivres et sans provisions. Les bagages furent abandonnés et pillés;
le roi d'Angleterre y perdit sa chapelle, qui était fort riche, et
plusieurs autres meubles précieux, dont les Français profitèrent.

Le roi, averti de la fuite du roi d'Angleterre, se consola de l'avoir
manqué, par la reddition de Saintes, où il fut reçu avec une extrême
joie du peuple et du clergé. Il en sortit aussitôt pour suivre l'armée
anglaise dont plusieurs soldats furent faits prisonniers. Il cessa de la
poursuivre, s'étant trouvé incommodé après quelques lieues de chemin; et
le roi d'Angleterre, ne se croyant pas encore assez en sûreté à Blaye,
gagna Bordeaux, et mit la Garonne entre les Français et lui.

Pour revenir au comte de la Marche, lorsque Pierre de Bretagne alla lui
annoncer les conditions auxquelles le roi lui pardonnait, elles lui
parurent si dures qu'il en demeura tout consterné, et fut quelque temps
sans parler, tant il était pénétré de douleur.

Mais le comte de Bretagne lui fit comprendre qu'il valait mieux
conserver une partie de ses états, que de perdre le tout. Il faut
observer que, lorsqu'un seigneur vassal faisait la guerre à son
souverain, ce qui s'appelait tomber en félonie, le seigneur avait droit
de confisquer tous les biens de son vassal; et c'était pour punir le
roi d'Angleterre de cette félonie, que Philippe-Auguste s'était mis en
possession de la plus grande partie des fiefs que les prédécesseurs de
Henri possédaient en France.

Le comte de la Marche prit enfin son parti, et apporta lui-même au roi
le traité signé. Il se jeta à ses pieds pour lui demander pardon. La
reine, sa femme, dont l'orgueil ne fut jamais plus humilié qu'en cette
occasion, parut aussi en posture de suppliante. Le roi fit promettre
au comte sur-le-champ, qu'en vertu de son hommage et de sa qualité de
vassal, il accompagnerait au plus tôt avec ses troupes, le comte de
Bretagne contre le comte de Toulouse qu'on avait pareillement résolu de
châtier.

La fuite du roi d'Angleterre causa la ruine de tout son parti en Poitou
et en Saintonge. Renaud de Pons employa le crédit de tous les amis qu'il
avait à la cour pour faire sa paix: il l'obtint avec beaucoup de peine,
en se livrant lui-même et sa ville de Pons à la miséricorde du roi.
Guillaume, l'archevêque, seigneur de Partenay, en fit autant. Le vicomte
de Thouars, et tous les autres, rachetèrent de même leur ruine prochaine
par une entière soumission. Les autres places qui appartenaient au
roi d'Angleterre en ces quartiers-là, ouvrirent leurs portes, et se
rendirent au roi sans résistance, excepté Montauban et quelques châteaux
des environs qui furent assiégés et pris.

On n'était encore qu'au mois d'août, et la consternation était si grande
parmi les Anglais, que Henri appréhenda pour la Gascogne. Il fut informé
que Louis était sur le point de marcher vers cette province; et de plus,
quoiqu'on ne fît pas alors sur mer des armemens pareils à ceux qu'on a
vus depuis, cependant les armateurs des deux nations se faisaient une
cruelle guerre, où les Anglais avaient du dessous pour l'ordinaire. Tant
de mauvais succès obligèrent le roi d'Angleterre à demander la paix. Le
roi, tout porté qu'il était à la douceur, ne voulut rien décider sans
l'avis de son conseil. Les conjonctures étaient des plus favorables pour
chasser de France les Anglais; mais on était à la fin de la campagne.
Les chaleurs excessives avaient causé tant de maladies et de morts dans
l'armée, qu'elle en était fort affaiblie: le roi lui-même ne se portait
pas bien; et ce fut principalement cette dernière raison qui obligea le
conseil de ce prince à écouter les propositions du roi d'Angleterre,
auquel on accorda, non pas la paix, mais une trève de cinq ans.

Rien ne pouvait arriver de plus heureux pour les seigneurs de la suite
de Henri: tous étaient réduits à la dernière misère. Ils quittèrent
l'armée sans congé pour regagner leur pays; mais n'osant s'embarquer en
Gascogne, parce que l'ancien comte de Bretagne, feignant d'ignorer la
trève, infestait la Manche, ils demandèrent la permission de passer par
la France. Le roi leur fit donner tous les passeports nécessaires. C'est
une sorte de grâce, disait-il, que je ne refuserai jamais à mes ennemis.
Ils traversèrent donc tout le royaume pour se rendre à Calais, et en
furent quittes pour des railleries qu'il leur fallut essuyer.

Quelques courtisans voulurent aussi mêler Henri dans leurs
plaisanteries; mais Louis leur imposa silence d'un ton très-sérieux.
_Quand ce ne serait pas_, leur dit-il, _fournir au roi mon frère un
prétexte de me haïr, sa dignité mérite bien qu'on en parle avec respect;
il faut espérer que les aumônes et les bonnes oeuvres qu'on lui voit
faire, le tireront du mauvais pas où les méchans l'ont jeté par leurs
conseils imprudens_. Sentimens vraiment dignes d'un héros qui trouve
toujours des motifs de faire grâce à un ennemi malheureux; sentimens
aussi dans un coeur tel que celui de saint Louis, conformes aux
préceptes de l'Evangile qui nous ordonne de pardonner à nos ennemis.
Le saint monarque fit plus encore, il usa des plus rudes menaces pour
obliger le comte de Bretagne à laisser la mer libre. Le roi d'Angleterre
en profita pour se retirer dans son royaume, où les réflexions qu'il fit
sur sa malheureuse expédition lui ôtèrent le désir de revenir désormais
soutenir en France les rebelles à leur souverain.

Ainsi finit l'année 1242 qui termina, à la gloire de saint Louis, une
guerre dangereuse qui paraissait devoir ruiner la France: guerre civile
allumée par des vassaux également redoutables par leurs qualités
personnelles, par leurs alliances, par l'étendue, les richesses et la
puissance de leurs domaines; guerre étrangère projetée par les rois de
Navarre, de Castille et d'Aragon; conseillée par un grand empereur,
entreprise et soutenue par un monarque puissant en hommes et en
richesses. Louis, presque seul, trouva dans sa prudence et son courage
les moyens de résister à tant d'ennemis réunis; et, seul contre tous,
les réduisit à recourir à sa clémence et à ses bontés. Les rois
de Navarre, de Castille et d'Aragon, n'osèrent se joindre au roi
d'Angleterre qui, vaincu deux fois, fut forcé de rentrer dans son île,
et d'y paraître dans l'état le plus déplorable; enfin les vassaux
rebelles à la France, humiliés et domptés, contraints de rentrer dans
leur devoir, sans pouvoir en sortir.

Quand on réfléchit que Louis n'avait que vingt huit ans lorsqu'il
exécuta de si grandes choses, et que son caractère était encore fort
au-dessus de sa fortune, on ne peut s'empêcher de reconnaître qu'un tel
prince, par ses grandes qualités et ses vertus, était né pour commander
à l'univers, et pour en faire le bonheur.

Louis, après avoir pourvu à la tranquillité des pays qu'il venait de
soumettre, revint à Paris, et fut reçu des habitans avec ces transports
de joie qu'ils ont coutume de faire éclater lorsqu'ils revoient leur
prince couvert de gloire, surtout lorsqu'il les a eux-mêmes préservés
des malheurs de la guerre.

Leur joie augmenta encore par la naissance d'un prince auquel la reine
Marguerite donna naissance dans le même temps. Il fut tenu sur les fonts
par l'abbé de Saint-Denis, baptisé par l'évêque de Paris, et nommé Louis
comme son père et son aïeul.

Après avoir dompté les Anglais et les rebelles, le roi avait encore à
soumettre le comte de Toulouse. Il avait été un des principaux et des
plus ardens chefs de la ligue. Il y avait fait entrer Roger, comte
de Foix; Amauri, vicomte de Narbonne; Pons de Olargues, et quantité
d'autres des plus puissans seigneurs du pays; mais en trahissant son
souverain, il était lui-même trahi par ses vassaux qui le haïssaient, et
qui avaient moins dessein de le soutenir, que de l'engager à se perdre
lui-même, en prenant le parti du roi d'Angleterre. En effet, Guillaume
Arnaud, de l'ordre de Saint-Dominique, inquisiteur de la foi, et
Etienne, de l'ordre de Saint-François, son collègue, ayant été
assassinés par les Albigeois, dans le palais même du comte de Toulouse,
à Avignon, et sans qu'il en eût fait faire les moindres perquisitions,
le comte de Foix et les autres vassaux du comte prirent cette occasion
pour dégager leur parole, protestant qu'ils ne reprendraient jamais les
armes en faveur d'un fauteur d'hérétiques, et d'un persécuteur déclaré
des catholiques. C'était cette conduite qui avait empêché le comte de
Toulouse, abandonné par ses vassaux, de venir joindre, avec ses troupes,
le comte de la Marche et le roi d'Angleterre; de sorte que jamais
diversion ne fut plus favorable au roi, et c'est ce qui lui facilita
beaucoup ses victoires. Le comte de Foix en profita pour secouer la
domination du comte de Toulouse, et pour rendre son comté un fief
relevant immédiatement de la couronne de France. Le comte de Toulouse,
dans cet embarras, ne pensa plus qu'à faire sa paix avec le roi. Tandis
que l'évêque de Toulouse agissait pour lui à la cour de France, il
écrivait au roi pour lui demander pardon de sa révolte, et le laissa
maître des conditions qu'il voudrait lui imposer. Louis lui pardonna, et
lui accorda la paix, conformément à ce qui avait été convenu à l'ancien
traité de Paris. Le comte, pour sûreté de sa parole, livra encore
quelques forteresses au roi; il renonça à tout commerce avec les
hérétiques, et fit punir de mort ceux qui avaient assassiné les
inquisiteurs; et, pour marquer au roi la sincérité de son retour à
l'obéissance qu'il devait à son souverain, il lui remit entre les
mains les lettres de l'empereur Frédéric II, par lesquelles ce prince
l'exhortait à continuer dans sa révolte.

Il serait difficile de pénétrer les motifs de cette conduite étrange du
monarque allemand. Louis, malgré les grands avantages qu'on lui offre,
refuse constamment de prendre les armes contre Frédéric. Frédéric, sans
autre espérance que d'exciter des troubles, soulève contre lui une
partie de son royaume. Que de générosité d'un côté, que de duplicité de
l'autre! Telle est la supériorité de la véritable vertu!

Au mois d'avril 1243, la trève faite entre la France et l'Angleterre
l'année précédente, après les batailles de Taillebourg et de Saintes,
fut confirmée à Bordeaux et entièrement exécutée. Jusque-là, en
considérant la manière dont on s'était comporté de part et d'autre,
depuis que les armées eurent quitté la campagne, il semble qu'on n'avait
fait qu'un simple projet de traité: par celui de Bordeaux le roi demeura
en possession de toutes ses conquêtes. Henri lui rendit les places qu'il
avait prises depuis la dernière campagne, et s'obligea de lui payer cinq
mille livres sterlings en cinq années.

Le fruit des victoires de Louis et de cette trève, en même temps si
glorieuse et si avantageuse, fut la tranquillité de la France, qui ne
s'était depuis long-temps trouvée jouir d'une si profonde paix. C'est ce
qui donna lieu à ce prince de penser plus que jamais à procurer celle de
l'Eglise.

Il y avait dix-huit mois que le Saint-Siége était vacant par le décès
de Célestin IV: les cardinaux en rejetaient la faute sur Frédéric,
et Frédéric sur les cardinaux. Ceux-ci ce plaignaient surtout que
l'empereur retenait encore dans ses prisons ceux de leurs collègues
qu'il avait pris sur la mer, lorsqu'ils allaient au concile convoqué par
Grégoire IX, et protestaient qu'ils n'éliraient point de pape que les
cardinaux prisonniers ne fussent remis en liberté, afin de procéder
ensemble à la nouvelle élection. L'empereur se relâcha sur ce point et
délivra les cardinaux; mais voyant qu'il ne pouvaient encore s'accorder,
que leurs divers intérêts les tenaient partagés, et qu'une affaire de
cette importance n'était pas plus avancée qu'auparavant, il eut recours
aux moyens les plus violens pour les contraindre à la finir: car il fit
investir Rome par son armée, et ravager toutes les terres des cardinaux.

Le roi, animé d'un zèle sans doute beaucoup plus pur et moins violent,
écrivit en même temps aux cardinaux une lettre fort vive sur le même
sujet, dans laquelle il leur reprochait leur partialité, et leur
insensibilité pour le bien général de l'Eglise, leur promettant
néanmoins sa protection contre Frédéric, _dont nous ne craignons_,
disait-il, _ni la haine, ni les artifices, et dont nous blâmons la
conduite, parce qu'il semble qu'il voudrait être en même temps empereur
et pape_.

Les cardinaux, pressés et sollicités ainsi de toutes parts, s'assemblèrent
à Anagnie, et élurent enfin, le jour de Saint-Jean-Baptiste, le cardinal
Sinibalde, Génois de la maison de Fiesque, qui prit le nom d'Innocent
IV. C'était un homme de mérite, d'un grand sens, fort habile, et aimé
de l'empereur, qui, connaissant la fermeté de Sinibalde, dit à un de
ses confidens lorsqu'il apprit la nouvelle de cette élection: _Le cardinal
était mon bon ami, mais le pape sera pour moi un dangereux ennemi_.
L'empereur avait raison; car les intérêts d'un cardinal sont bien
differens de ceux d'un pape, qui se regarde comme le premier monarque
de la chrétienté.

Cependant Frédéric témoigna beaucoup de joie en public, de l'élection de
Sinibalde: il lui envoya une solennelle ambassade, dont était chef
le fameux Pierre Desvignes, chancelier de l'empire, celui qui nous a
conservé quantité de lettres sur les différends de l'empereur avec les
papes.

Les ambassadeurs présentèrent à Innocent une lettre de ce prince, par
laquelle il lui faisait offre de ses services et de toute sa puissance
pour le bien de l'Eglise, en ajoutant toutefois à la fin du compliment,
_sauf les droits et l'honneur de l'empire et des royaumes que nous
possédons_: paroles dont la signification était bien différente à la
cour de l'empereur et à celle des papes, et qui faisaient entre eux
toute la difficulté des accommodemens.

Le pape répondit à l'empereur qu'il le verrait avec joie rentrer dans
la communion des fidèles, et qu'il le recevrait à bras ouverts, pourvu
qu'il satisfît l'Eglise sur les points pour lesquels Grégoire, son
prédécesseur, l'avait excommunié; que lui, de son côté, était prêt à
le satisfaire sur ses plaintes; qu'en cas qu'il pût prouver que le
Saint-Siége lui eût fait quelque tort, il était dans la résolution de
les réparer; qu'il s'en rapporterait volontiers au jugement des rois et
des évêques, dans un concile qu'il offrait de convoquer à ce sujet.
Il lui fit demander aussi, avant toutes choses, par ses envoyés, la
délivrance des autres personnes qui avaient été prises sur la mer avec
les cardinaux qu'on avait déjà relâchés.

La négociation n'eut aucun succès, non plus que les sollicitations du
roi qui avait cette paix fort à coeur. Frédéric recommença à mettre en
usage les voies de fait. Il fit garder tous les passages des Alpes. Il
mit en mer quantité d'armateurs pour empêcher que le pape pût avoir
communication avec les autres princes; et quelques pères cordeliers
ayant été pris et trouvés saisis de lettres du pape pour diverses cours
de l'Europe, Frédéric les fit pendre.

Pendant que cette rupture jetait de nouveau l'Italie dans la
consternation, la France était dans la joie par la naissance d'un
successeur à la couronne. C'était le troisième enfant que la reine avait
mis au monde: les deux autres étaient deux filles qui furent nommées,
l'une Blanche, et l'autre Isabelle. On donna au prince nouveau-né le nom
de Louis.

Le roi, qui désirait, autant qu'il lui était possible, de maintenir
la tranquillité dans son royaume, et s'assurer de la fidélité de ses
sujets, fit cette année une chose qu'aucun de ses prédécesseurs
n'avait osé entreprendre; elle était contre un usage pratiqué de temps
immémorial, dont la suppression devait faire de la peine à beaucoup de
seigneurs; mais, d'ailleurs, elle était d'une très-grande importance
pour empêcher toutes les intrigues secrètes que les esprits factieux
tâchaient toujours d'entretenir avec les ennemis de l'état.

Plusieurs seigneurs et gentilshommes français, et principalement les
Normands, avaient des fiefs en Angleterre. La coutume était que, quand
il y avait guerre entre les deux nations, ceux qui, en vertu de ces
fiefs qu'ils possédaient dans l'un et dans l'autre royaume, étaient
vassaux des deux rois, se déclarassent pour le parti de celui dont ils
tenaient le plus considérable de leurs fiefs, étant par là censés être
ses sujets naturels, tant que la guerre durait. Alors le prince contre
lequel ils servaient, saisissait les autres fiefs du seigneur, qui se
trouvaient dans son royaume, sous la condition de les restituer après la
guerre finie. Cette coutume ne s'observait pas seulement entre les rois
de France et d'Angleterre, on en usait de même toutes les fois que
l'empire était en guerre avec la France.

Le roi prit donc la résolution d'abolir cet usage à l'égard de
l'Angleterre; et, dans une assemblée qu'il fit de ces seigneurs qui
avaient des fiefs dans les deux royaumes, il leur déclara qu'il leur
laissait la liberté entière de le choisir lui, ou le roi d'Angleterre,
pour leur seul et unique seigneur; mais qu'il voulait qu'ils se
déterminassent pour l'un ou pour l'autre, alléguant à propos ce passage
de l'Evangile, _que personne ne peut servir deux maîtres en même temps_.
Quelque intérêt qu'eussent ces seigneurs à ne pas subir cette nouvelle
loi qui les privait, ou des biens qu'ils possédaient en Angleterre, ou
de ceux qu'ils possédaient en France, ils s'y soumirent néanmoins, les
uns par complaisance pour le roi, les autres parce qu'ils voyaient
que leur résistance serait inutile. Quelques-uns passèrent au service
d'Angleterre; la plupart s'attachèrent à celui de France; et le roi
dédommagea ceux-ci de ce qu'ils perdaient, en leur donnant les terres de
ceux qui le quittaient, ou d'autres récompenses. A cette nouvelle, le
roi d'Angleterre, qui avait le talent de faire toujours mal ce qu'il
aurait pu bien faire, se livra à toute l'impétuosité de son génie; et,
sans garder aucune mesure, ni proposer aucune option, comme avait fait
le roi de France, il confisqua les terres que les seigneurs français,
et principalement les Normands, possédaient dans ses états. Ceux-ci en
furent tellement irrités, qu'ils firent tous leurs efforts pour engager
le roi à déclarer la guerre à Henri; mais il les adoucit par ses
promesses et ses libéralités.

Tandis que Louis prenait les mesures les plus efficaces pour maintenir
la tranquillité dans le royaume, l'Italie se trouvait livrée plus que
jamais aux horreurs de la guerre civile, dont le pape rejetait toujours
la faute sur l'empereur, et l'empereur sur le pape.

L'empereur écrivait aux princes de l'Europe qu'il était disposé à s'en
rapporter aux rois de France et d'Angleterre pour ses intérêts les plus
essentiels; et le pape protestait au contraire qu'il ne demandait que
l'exécution des paroles que l'empereur lui avait fait porter pour la
paix, et que ce prince ne cherchait par ses feintes et ses artifices
qu'à en imposer à toute l'Europe, et à réduire l'Eglise et le
Saint-Siége en servitude. Il fulmina de nouveau l'excommunication contre
lui. Il la fit publier partout, et même à Paris, dans les églises.

Ce fut à cette occasion qu'un curé de cette capitale fit une action
aussi hardie qu'elle était peu convenable. Il monta en chaire et parla
de cette sorte à ses auditeurs: «Vous saurez, mes frères, que j'ai reçu
ordre de publier l'excommunication fulminée par le pape contre Frédéric,
empereur, et de le faire au son des cloches, tous les cierges de mon
église étant allumés. J'en ignore la cause, et je sais seulement qu'il
y a entre ces deux puissances de grands différends, et une haine
irréconciliable. Je sais aussi qu'un des deux a tort, mais j'ignore qui
l'a des deux. C'est pourquoi, de toute ma puissance j'excommunie et je
déclare excommunié celui qui fait injure à l'autre, et j'absous celui
qui souffre l'injustice d'où naissent tant de maux dans la chrétienté.»
Ce discours fit rire non-seulement dans l'auditoire et dans Paris,
mais encore dans tous les pays étrangers. L'empereur, qui l'apprit
des premiers, en fit faire au curé des complimens qu'il accompagna de
présens considérables. Le pape ne goûta point la plaisanterie, et le
curé, quelque temps après, fut mis en pénitence.

Cependant, l'empereur poussa si vivement le pape, qu'il fut obligé de
s'enfuir d'Italie, et de venir chercher un asile en-deçà des Alpes. Il
se sauva d'abord au travers de bien des dangers à Gênes, sa patrie; mais
ne se croyant pas encore en sûreté, il en partit sans trop savoir quel
lieu il choisirait pour sa retraite. Son dessein était de venir en
France; mais il n'était pas sûr qu'on voulût l'y recevoir, et son
incertitude n'était point sans fondement.

Soit qu'il eût déjà fait sonder le roi sur ce sujet, soit que les
seigneurs de France ne fussent pas dans une disposition favorable pour
lui, il ne s'adressa pas directement à ce prince, mais il prit une autre
voie. Il savait que le roi avait une extrême considération pour l'ordre
de Cîteaux, et qu'il devait honorer de sa présence le chapitre général
qui devait s'y tenir au mois de septembre. Il engagea l'abbé et tout
l'Ordre, à demander au roi son agrément pour sa retraite dans le
royaume.

Le roi se rendit effectivement à Cîteaux avec la reine sa mère, les
comtes d'Artois et de Poitiers, et quelques autres des principaux
seigneurs de France. Comme c'était la première fois qu'il venait à cette
célèbre abbaye, on l'y reçut avec les honneurs et les cérémonies dues à
la majesté et à la vertu d'un si grand prince. L'abbé de Cîteaux, les
abbés de l'Ordre et les religieux, au nombre de cinq cents, vinrent
au-devant de lui. Le roi descendit de cheval, et reçut leurs complimens
avec la plus grande bonté.

Ce prince entra dans le chapitre; et s'y étant assis accompagné des
seigneurs et de la reine sa mère, à qui, par respect pour elle, il fit
prendre la première place, l'abbé de Cîteaux, à la tête de ce grand
cortége d'abbés et de religieux, vint se jeter à ses pieds. Le roi, les
voyant tous à genoux, se mit à genoux lui-même, les fit relever, et
leur demanda ce qu'ils souhaitaient de lui. L'abbé fit un discours fort
pathétique pour supplier Sa Majesté de prendre en main la cause du chef
de l'Eglise, persécuté par l'empereur, et finit en le conjurant, les
larmes aux yeux, de vouloir bien lui donner un asile dans son royaume.
Les autres abbés et les religieux accompagnèrent le discours de l'abbé
de leurs gémissemens et de leurs larmes, et firent connaître au roi que
c'était une grâce que l'Ordre en général, pour lequel il avait tant de
bontés, lui demandait.

Le roi leur répondit qu'il était très-édifié de l'attachement qu'ils
faisaient paraître pour le père commun des Fidèles, qu'ils ne pouvaient
pas douter que lui-même n'en eût aussi beaucoup, et qu'il ne fût
très-sensible aux maux que souffrait le pape; qu'il aurait égard à leur
demande; qu'il était disposé à soutenir les intérêts de l'Eglise et à
la mettre à couvert de toutes sortes d'injures; qu'il prendrait la
protection du pape autant que son devoir et son honneur l'exigeaient de
lui; mais qu'il ne pouvait point recevoir le pape en France, qu'il n'eût
consulté auparavant les seigneurs qui l'accompagnaient, et il ajouta
qu'il ne tiendrait pas à lui que tout l'Ordre ne fût satisfait.

Mais les principaux seigneurs, consultés quelque temps après, ne furent
pas d'avis que le pape vînt faire sa demeure en France. La jalousie
qu'ils avaient conçue contre la puissance des ecclésiastiques dans le
royaume, avec lesquels ils contestaient sans cesse sur les bornes de
leur juridiction, leur fit appréhender la présence du pape, en qui cette
puissance réside avec plus de plénitude. On le fit prier, comme il
s'avançait vers Lyon, de ne pas passer outre. Le roi d'Angleterre et le
roi d'Aragon lui refusèrent pareillement l'entrée de leurs états: de
sorte qu'il fut obligé de demeurer à Lyon, qui n'était pas encore alors
réuni au royaume de France. Cette ville relevait de l'empire, de manière
néanmoins que l'archevêque en était le seigneur, et que les empereurs,
depuis long-temps, n'y avaient aucune autorité.

Le souverain pontife ressentit vivement ce refus; et lorsque le docteur
Martin, envoyé du roi d'Angleterre, lui rapporta sa réponse, on dit
que, dans sa colère, il laissa échapper ces paroles inconsidérées qui
choquèrent extrêmement les souverains: _Il faut_, dit-il, _venir à bout
de l'empereur, ou nous accommoder avec lui, et quand nous aurons écrasé
ou adouci ce grand dragon, nous foulerons aux pieds sans crainte tous
ces petits serpens_. Dès lors il résolut de faire son séjour à Lyon, et
d'y assembler un concile pour y citer Frédéric, et l'y déposer, s'il
refusait de s'accommoder avec le Saint-Siége.

Mais, sur ces entrefaites, il survint un accident qui jeta toute la
France dans la plus extrême consternation. Le roi fut attaqué à Pontoise
(Joinville dit à Paris) d'une dyssenterie cruelle, jointe à une fièvre
ardente, qui fit en peu de jours désespérer de sa vie. Il se condamna
lui-même; et, après avoir donné quelques ordres sur des affaires
importantes, il ne pensa plus qu'à paraître au jugement de Dieu, et sans
attendre qu'on l'avertît de son devoir, il demanda et reçut avec les
plus grands sentimens de piété les sacremens de l'Eglise.

C'est en ces tristes occasions que paraissent l'estime et l'amour que
les peuples ont pour leur souverain, et jamais on n'en vit de plus
sensibles et de plus sincères marques qu'en celle-ci. L'affliction était
générale par toute la France. La noblesse, les ecclésiastiques, le
peuple, prenaient également part à ce malheur public. Les églises
ne désemplissaient point; on faisait partout des prières et des
processions; on venait en foule de toutes les provinces, chacun voulant
s'instruire par soi-même de l'état où ce prince se trouvait. Il tomba
dans une si profonde léthargie, qu'on fut en doute s'il était mort: de
sorte qu'une dame de la cour, qui l'avait toujours soigné pendant sa
maladie, voulut lui couvrir le visage; mais une autre s'y opposa,
soutenant qu'il n'était pas encore mort: il fut un jour dans cet état,
et le bruit de sa mort se répandit par toute l'Europe. La reine-mère
ordonna qu'on exposât la châsse de Saint-Denis; elle fit apporter le
morceau de la vraie croix et les autres reliques qu'on avait eues de
l'empereur Baudouin, et les fit mettre sur le lit du malade, en faisant
hautement à Dieu cette fervente prière: _Seigneur, glorifiez, non pas
nous, mais votre saint nom; sauvez aujourd'hui le royaume de France
que vous avez toujours protégé_. Le roi revint à l'instant de son
assoupissement, ce qui fut regardé de tout le monde comme un effet
miraculeux opéré par ces sacrés monumens de la passion du Sauveur du
monde. Les premières paroles que ce prince proféra dans ce moment,
furent pour demander à Guillaume d'Auvergne, évêque de Paris, homme
célèbre par ses écrits et par la sainteté de sa vie, la croix, pour
faire voeu, en la prenant, d'aller au secours des Chrétiens de la
Terre-Sainte, avec résolution d'employer ses armes et la vie qui lui
avait été rendue, à les délivrer de la tyrannie des infidèles. Ce fut
en vain que le sage prélat lui représenta les suites d'un si grand
engagement: il insista d'un air si touchant et si impérieux tout
ensemble, que Guillaume lui donna cette croix si désirée. Il la reçut
avec un profond respect, la baisa, et assura qu'il était guéri. En
effet, son mal diminua considérablement. Dès que sa santé fut affermie,
il vint à Paris goûter le plus grand plaisir qui puisse toucher un bon
roi: il connut qu'il était tendrement aimé. L'empressement tumultueux du
peuple, les transports inouïs d'allégresse, et la joie répandue sur tous
les visages lui firent mieux sentir la place qu'il occupait dans tous
les coeurs, que n'eussent pu faire des arcs de triomphe, des fêtes ou
des harangues étudiées. Aussi s'appliqua-t-il plus que jamais au bonheur
de ce même peuple, aux prières duquel il ne doutait pas qu'il eût été
rendu.

Le voeu que le roi venait de faire diminua de beaucoup la joie que
le retour de sa santé avait donné à toute la cour. La reine-mère qui
prévoyait qu'il accomplirait infailliblement cette promesse, en parut
presque aussi consternée qu'elle l'avait été du danger extrême où
elle l'avait vu quelques momens auparant. Le roi, après deux mois
de convalescence, se trouva parfaitement rétabli: il n'exécuta pas
néanmoins sitôt son dessein. Les préparatifs pour une expédition si
importante, et d'autres affaires, lui firent différer le voyage pendant
deux ans et demi; et, en attendant, il demanda au pape des missionnaires
pour prêcher la croisade dans le royaume, et s'appliqua, durant cet
intervalle, à mettre la France en état de se passer de sa présence.

Cependant toute l'Europe était attentive à ce qui se passait au concile
convoqué à Lyon par le pape Innocent IV. Il avait commencé à la fin du
mois de juin de l'année 1245[1].

[Note 1: Ce fut à ce concile que le pape donna le chapeau rouge aux
cardinaux.]

Le but de ce concile n'était pas seulement de terminer les différends
de l'empereur Frédéric avec le Saint-Siége, et de rendre la paix à
l'Eglise, mais encore d'unir tous les princes chrétiens entre eux pour
la défense de la religion contre les Infidèles. L'engagement que le roi
avait déjà pris par son voeu était un grand exemple, et l'on peut même
assurer que, sans lui, tous les efforts et toutes les bonnes intentions
du pape auraient eu peu d'effet.

La première de ces deux importantes affaires fut celle qui occupa
d'abord le concile; il ne s'agissait pas moins que de la déposition de
l'empereur. Je n'entrerai point dans le détail de tout ce qui s'y passa:
cela m'éloignerait trop de mon sujet. Je dirai seulement qu'après
plusieurs sessions on alla aux suffrages, et la condamnation ainsi que
la déposition de l'empereur furent résolues. Ensuite le pape prononça
le jugement par lequel il déclara Frédéric déchu de l'empire et de ses
états, défendant à tous les fidèles de le reconnaître désormais pour
empereur ni pour roi; il dispensait tous ses sujets du serment de
fidelité qu'ils lui avaient fait, et ordonnait aux électeurs de l'empire
de procéder à l'élection d'un nouvel empereur.

Frédéric était à Turin lorsqu'il apprit cette nouvelle. On peut
s'imaginer les mouvemens qu'elle produisit dans le coeur d'un prince
aussi violent que lui. S'étant un peu calmé, il se fit apporter la
couronne impériale; et, la mettant sur sa tête, il dit: _La voilà cette
couronne qu'on veut m'enlever, et il y aura bien du sang répandu avant
quelle m'échappe_.

Cette menace n'eut que trop d'effet; mais, pour prévenir l'impression
que pourrait faire dans l'Europe la publication de ce jugement du pape,
Frédéric écrivit une lettre circulaire à tous les princes, pour leur
faire comprendre les conséquences de cette entreprise; qu'il s'agissait
dans cette affaire, non pas de son intérêt particulier, mais de celui
des rois, qui devaient tout appréhender d'un homme qui traitait si
outrageusement le premier des souverains.

Outre cette lettre circulaire, Frédéric en écrivit une particulière
au roi de France, où, répétant les principales choses qui regardaient
l'intérêt commun que tous les souverains avaient de ne pas souffrir que
les papes osassent attaquer ainsi les têtes couronnées; il lui faisait
remarquer que, quoique par l'usage le couronnement des empereurs
appartînt au pape, il ne leur donnait nul droit sur leurs couronnes et
sur leur puissance temporelle, et qu'en vertu de cette cérémonie il ne
pouvait pas plus les en dépouiller qu'un évêque particulier du royaume
ne pouvait détrôner le roi qu'il aurait couronné. Ensuite il lui
représentait la nullité des procédures qu'on avait faites contre lui,
le priant de se souvenir de l'étroite alliance qu'il y avait depuis si
long-temps entre les empereurs de sa maison et les rois de France. On
voit encore une lettre de Frédéric sur le même sujet, qui fut apportée
par Pierre Desvignes, son chancelier, à saint Louis, où l'empereur le
faisait juge, avec les pairs laïques et la noblesse de France, de la
justice de sa cause.

On ne sait point en détail ce que le roi répondit à ces lettres; mais
on sait seulement, par le témoignage d'un auteur contemporain[1], qu'il
était fort mécontent de la conduite du pape en cette occasion; et, comme
il désapprouvait aussi beaucoup certains emportemens de Frédéric, il
ne prit alors aucun parti dans cette affaire, et résolut de garder la
neutralité. Il eut cependant au mois de novembre de cette année une
conférence avec le pape, dans l'abbaye de Cluny, sur les moyens de
rétablir la paix dans l'Eglise. La reine-mère fut seule admise à cette
conférence, et le secret qu'on affecta de garder sur ce qui y avait été
traité donna lieu à bien des conjectures. Ce qu'on sait seulement par
une lettre de Frédéric au roi d'Angleterre, c'est que le pape ne put
être fléchi par les prières du roi, et qu'il ne voulut entendre parler
d'aucun accommodement, à moins que Frédéric ne se soumît absolument, et
sans restriction, à ce qu'il plairait au pape de déterminer touchant
les villes de Lombardie qui s'étaient depuis longtemps révoltées contre
l'empereur.

[Note 1: Chronicon Abbatiae Senonensis in Vosago, lib. 4.]

Louis, de retour à Paris, et toujours occupé de la pensée de la
croisade, fit, à cette occasion, un trait de plaisanterie à ses
courtisans qui en engagea quelques-uns à se croiser, autant par respect
humain, que par dévotion.

C'était la coutume que le roi, aux fêtes de Noël, fît présent aux
seigneurs qui étaient à sa cour, de certaines capes, ou casaques, dont
ils se revêtaient sur-le-champ: c'est ce qui, dans les anciens comtes de
la maison du roi, est appelé du nom de livrée, parce que le roi donnait
ou livrait lui-même ces habits aux seigneurs. Il en avait fait faire un
plus grand nombre, et d'étoffes plus précieuses qu'à l'ordinaire. La
veille de Noël, qu'il avait destinée à cette distribution, il fit savoir
qu'il irait à la messe de grand matin.

Les seigneurs se rendirent de bonne heure dans sa chambre, où l'on avait
affecté d'avoir peu de lumière. Le roi leur distribua ces capes; et,
après qu'ils les eurent prises, ils le suivirent à la messe. Quand il
fut jour, ou bien à la clarté des cierges de l'Eglise, chacun remarqua à
l'endroit de la cape qui répondait à l'épaule de ceux qui étaient devant
lui, des croix en belle broderie d'or, et s'aperçurent qu'ils en avaient
autant sur la leur. Ils comprirent la pensée du roi, et en rirent avec
lui au sortir de la messe; mais il n'y eut pas moyen de s'en défendre.

Au commencement de cette année, le roi fit épouser à Charles de France,
son frère, Béatrix, quatrième fille du comte de Provence, soeur de la
reine de France, de la reine d'Angleterre et de l'épouse de Richard,
frère du roi d'Angleterre. Le comte de Provence étant mort dans les
derniers jours de l'année précédente, le roi fit marcher des troupes du
côté de la Provence pour s'en saisir comme d'un bien appartenant à la
reine sa femme, fille aînée du comte, et par conséquent son héritière.
Charles fut reconnu comte de Provence, et mis en possession de toutes
les places. Par ce mariage, la Provence qui avait été usurpée sur la
France, après la mort de Louis-le-Bègue, et en avait toujours été
séparée depuis, rentra dans la maison royale de France, plus de trois
cents ans après cette séparation.

Le roi, dans la même année y fit chevalier, à Melun, le nouveau comte de
Provence, et l'investit des comtés d'Anjou et du Maine, lui assigna
sur son épargne une pension considérable, et le rendit un prince
très-puissant.

Ces differens soins, et le gouvernement de l'état, n'empêchèrent pas
Louis de se préparer au voyage d'outre-mer, quelques efforts que la
reine sa mère pût faire pour l'en détourner. Elle ne cessait de lui
répéter qu'un voeu, fait dans l'extrémité où sa maladie l'avait réduit,
c'est-à-dire dans un moment où la tête n'est pas bien libre, n'était en
aucune façon capable de le lier; que le seul intérêt du royaume, sans
autre dispense, suffisait pour l'en dégager; que tout demandait sa
présence, tant au dedans qu'au dehors; l'infidélité des Poitevins qui
n'obéissaient qu'avec regret; les mouvemens du Languedoc qui n'étaient
qu'assoupis; l'animosité de l'Angleterre; l'irréconciliable inimitié
du pape et de l'empereur, qui mettait l'Allemagne et l'Italie en
combustion; l'intérêt de ses peuples qui ne devaient pas lui être moins
chers que les chrétiens de l'Orient; sa tendresse pour sa famille,
que son absence exposait peut être, par la suite, à toutes sortes de
malheurs; enfin les larmes d'une mère qui n'avait plus guère à vivre,
et qui regardait cette séparation comme devant être à son égard sans
retour. Blanche n'était pas seule de son opinion: la plupart des
seigneurs pensaient comme elle. Ils vinrent avec elle trouver le roi, et
lui firent les remontrances les plus vives sur le danger d'une pareille
émigration. Ils lui représentèrent les difficultés extrêmes que l'on
trouverait à y réussir; l'éloignement des lieux où l'on allait porter la
guerre; le péril du transport des troupes au-delà des mers, ou de leur
marche au travers des pays habités par des peuples barbares, ennemis ou
suspects; le mauvais succès de tant de semblables entreprises, où les
plus belles et les plus nombreuses armées avaient péri, partie par le
fer, partie par la famine ou par les maladies.

La reine avait attiré l'évêque de Paris dans son sentiment; et, comme
c'était lui qui avait donné la croix au roi dans sa maladie, il vint le
trouver avec la reine. Ce sage prélat employa en vain tout ce que la
raison a de plus convaincant, et l'éloquence de plus séduisant. Louis
parut touché, mais il ne fut point ébranlé. «Eh bien! dit-il, la voilà,
cette croix que j'ai prise dans une circonstance où, selon vous, je
n'avais pas une entière liberté d'esprit. Je vous la remets; mais en
même temps, si vous êtes mes amis, et si j'ai quelque pouvoir sur vous,
ne me refusez pas la grâce que je vous demande: c'est de recevoir le
voeu que je fais de nouveau d'aller combattre les infidèles. Pouvez-vous
douter que je n'aie actuellement toute la connaissance requise pour
contracter un engagement? Rendez-moi donc cette sainte croix; il y va de
ma vie. Je vous déclare que je ne prendrai aucune nourriture que je
ne me revoie possesseur de cette précieuse marque de la milice du
Seigneur.» Personne n'osa répliquer. Chacun se retira en versant des
larmes, et l'on ne pensa plus qu'à seconder les soins que le monarque
prenait de hâter l'exécution d'un dessein qui paraissait venir de Dieu.

Pour augmenter le trésor que le roi avait amassé dans cette vue, on
imposa une taxe sur tout le clergé, tant séculier que régulier: elle
était de la dîme de leur revenu, ce qui causa de grands murmures dans
ce corps, qui avait jusque-là fort applaudi à la croisade, mais dont le
zèle n'allait pas toujours jusqu'au parfait désintéressement[1]. Ils
étaient encore fort choqués de ce que cette levée se faisait par les
commissaires du pape, qui imposaient en même temps une autre taxe pour
avoir de quoi se maintenir contre l'empereur. Mais le roi, sur les
remontrances qu'on lui fit, empêcha cette seconde levée, ne voulant pas,
disait-il, qu'on appauvrît les églises de son royaume, pour faire la
guerre à des chrétiens: c'est-à-dire à l'empereur. En vain Innocent lui
envoya plusieurs légats pour le supplier de lui permettre au moins de
faire un emprunt sur les évêques; il fut inflexible, et le bien de ses
sujets l'emporta dans son coeur sur le respect qu'il eut toute sa vie
pour le premier pontife de la religion.

[Note 1: Daniel, tom. III, édition de 1722, p. 145.]

Cependant Louis ayant formé le dessein de débarquer au royaume de
Chypre, où Henri, de la maison de Lusignan, régnait alors, fit faire,
avec l'agrément de ce prince, de prodigieux magasins dans cette île, et
fréter partout des vaisseaux qui devaient se rendre à Aiguemortes, sur
la Méditerranée, où l'embarquement de l'armée française devait avoir
lieu. L'empereur Frédéric le seconda généreusement, ayant donné ordre
dans tous ses ports de fournir aux munitionnaires de France des blés,
des vivres, des vaisseaux, et toutes les choses dont ils auraient
besoin.

Comme le roi d'Angleterre était l'unique voisin que le roi eût à
craindre pour son royaume, durant son absence, et que la trève faite
avec lui, après la journée de Taillebourg, était sur le point de finir,
un de ses principaux soins fut d'en assurer la prolongation. Après
plusieurs négociations la trève fut faite, et le pape s'en rendit le
garant.

Le roi menait avec lui le comte de la Marche et le comte Pierre de
Bretagne, les deux plus grands brouillons de son état; mais le comte de
Toulouse, auquel il ne se fiait guère davantage, n'avait point encore
pris, du moins de concert avec lui, la même résolution. Il fallut
l'engager à accomplir son voeu dans une occasion si favorable, qu'il ne
pouvait pas refuser avec honneur sans indisposer son souverain contre
lui. Il promit au roi de le suivre, et ce prince lui prêta de l'argent
pour faire ses préparatifs: néanmoins, n'ayant pu les achever lorsque le
roi partit, le comte retarda son voyage jusqu'à l'année suivante.

En tout cela le roi agissait en prince sage, mais il paraissait encore
dans toute sa conduite autant de piété que de prudence. Lorsqu'il fut
proche de son départ, il se fit une loi qu'il garda toute sa vie, de
ne plus se vêtir d'écarlate ni d'aucune autre étoffe précieuse. Il ne
portait plus d'éperons dorés; il affectait une extrême simplicité jusque
dans ses armes, dans les harnais des chevaux qu'il montait, faisant
donner exactement aux pauvres ce qu'il épargnait par cette pieuse
modestie. On remarquait dans tout son extérieur un air de pénitence et
d'humilité qui marquait parfaitement que le désir de la gloire n'avait
aucune part dans l'expédition qu'il méditait.

_Il juge un grand différend entre les comtés de Flandre et de Hainaut_.

Cependant, avant de partir, il termina un différend qui faisait alors
beaucoup de bruit en Flandre, et qui aurait pu causer une guerre entre
ses vassaux.

Jeanne, comtesse de Flandre, était morte sans laisser d'enfans, ni de
Ferrand de Portugal, son premier mari, ni de Thomas de Savoie, son
second; celui-ci n'avait remporté de cette alliance d'autre avantage que
le titre de comte et une pension de 6,000 livres.

Marguerite, soeur de la comtesse, lui succéda, paya le rachat de la
pension, fit son hommage au roi de France, et se soumit au traité fait
au commencement du règne de Louis, pour la liberté de Ferrand. Elle eut
des enfans de deux maris, dont le premier vécut même long-temps après le
second: c'est ce qui donna naissance à cette fameuse querelle dont il
est ici question. Voici comme elle est rapportée dans les chroniques de
Flandre[1]:

[Note 1: _Chron. Flam._, p. 26.]

«Baudouin 1er, empereur de Constantinople, père des deux princesses,
Jeanne et Marguerite de Flandre, les avait mises sous la tutelle de
Philippe, comte de Namur, son frère; celui-ci les remit entre les
mains de Philippe-Auguste, roi de France, qui lui-même les rendit
aux Flamands. Jeanne, avec l'agrément du monarque, épousa Ferrand de
Portugal. Marguerite, trop jeune encore, fut confiée à la garde de
Bouchard d'Avesnes. C'était un seigneur bien fait, de beaucoup de
mérite, à qui l'on ne pouvait reprocher autre chose que de s'être chargé
d'un grand nombre de bénéfices qui l'obligèrent même d'entrer dans les
ordres sacrés.

«Embarrassé de la multitude de ceux qui prétendaient à l'alliance de sa
pupille, il consulta Mathilde, veuve de Philippe d'Alsace, oncle de la
jeune princesse; il en était fort estimé: elle lur fit entendre qu'il
pouvait les accorder en se mettant lui-même sur les rangs. Il n'en
fallut pas davantage pour lui faire oublier ce qu'il était. Il demande
Marguerite; il l'obtient sans aucune contradiction, et l'épouse
clandestinement selon quelques auteurs, et publiquement selon quelques
autres.

«La réflexion suit de près la faute: elle lui rappelle son
sous-diaconat. Il part pour Rome, et court aux pieds du pape demander
dispense et pardon. On veut bien lui faire grâce, à condition qu'il ira
passer un an dans la Terre-Sainte; qu'il remettra la princesse entre les
mains de ses parens, et qu'il leur fera satisfaction d'un tel outrage.
Il promit tout, et peut être de bonne foi; mais un regard de Marguerite,
et le tendre accueil qu'elle lui fit à son retour, firent évanouir ses
belles résolutions: il proteste qu'il préférerait la mort au malheur
d'être séparé d'elle. Aussitôt il se vit frappé de tous les foudres
ecclésiastiques, qui n'empêchèrent pas néanmoins qu'il ne naquit trois
enfans de ce mariage, illégitime. Cependant cette passion si tendre,
qui avait résisté à toute la sévérité des lois, ne put tenir contre
le temps, et s'éteignit tout-à-coup. Les deux époux se séparèrent, et
Marguerite, devenue libre, accepta la main de Guillaume de Dampierre,
fils de Guy, sire de Bourbon, dont elle eut cinq enfans. Alors la
tendresse de Bouchard se ralluma plus vive que jamais. Il écrivit à la
princesse, lui fit mille reproches; mais il n'en tira d'autre réponse,
sinon qu'il pouvait aller gagner les distributions de ses chanoines; que
pour elle il ne lui paraissait pas qu'il manquât rien à son bonheur.

«La mort de ce second mari mit toute la Flandre en combustion. Les
d'Avesnes, enfans de Bouchard, et les Dampierre, nés de Guillaume,
prétendirent, au préjudice les uns des autres, posséder les comtés de
Flandre et de Hainaut, qui regardaient l'aîné des fils de Marguerite,
après la mort de cette princesse. On courut aux armes: on ne voyait
partout que ravages et désolation. On convint enfin de part et d'autre
de s'en rapporter au jugement du roi de France et du légat Odon; les
princes intéressés, la comtesse leur mère, les seigneurs de toutes
les villes des deux comtés, s'obligèrent par serment d'acquiescer
entièrement à la décision du monarque.»

Louis, tout mûrement considéré, et la bonne foi de la mère, et le bien
de la paix préférable à tout intérêt particulier, adjugea la Flandre à
l'aîné des Dampierre, et le Hainaut au premier des d'Avesnes. Tout le
monde applaudit à la sagesse du juge, et la tranquillité fut rétablie en
Flandre, du moins pour quelques années.

Cependant le roi continuait ses préparatifs pour l'accomplissement de
la croisade. Dès le mois d'août de l'année précédente, le pape, à sa
prière, avait envoyé en France, en qualité de légat, le cardinal Eudes
de Château-Roux, évêque de Toulouse, pour prêcher la croisade. Il était
Français de nation, et avait été chancelier de l'Eglise de Paris. Peu de
temps après son arrivée, au commencement d'octobre, le roi tint à Paris
un parlement, c'est-à-dire, une grande assemblée d'évêques, d'abbés, de
seigneurs et de la principale noblesse de France, où le légat commença à
faire les fonctions de sa mission.

Comme il fut parfaitement secondé de l'autorité, de l'exemple et des
discours du roi, son zèle eut tout le succès qu'il pouvait désirer;
chacun s'enrôla à l'envi pour le secours de la Terre-Sainte, et l'on vit
renaître dans le coeur des Français l'ancienne ardeur de ces expéditions
d'outre-mer, si coûteuses dans leurs préparatifs, toujours si
malheureuses dans l'exécution. Les plus illustres d'entre ceux qui
prirent la croix, à l'exemple du monarque, furent les trois princes ses
frères, Robert, Alphonse et Charles; Pierre, comte de Bretagne, et Jean
son fils; Hugues, duc de Bourgogne; Guillaume de Dampierre, comte de
Flandre; le vaillant comte de Saint-Pol, et Gaucher de Châtillon, son
neveu; Hugues de Lusignan, comte de la Marche, et Hugues le Brun, son
fils aîné; les comtes de Dreux, de Bar, de Soissons, de Réthel, de
Montfort et de Vendôme; le sire Imbert de Beaujeu, connétable; Jean
de Beaumont, grand chambellan; Philippe de Courtenay, Archambaud de
Bourbon, Raoul de Courcy, Jean Desbarres, Gaubert d'Apremont et ses
frères, Gilles de Mailly, Robert de Béthune, Hugues de Noailles, et
Jean, sire de Joinville, dont l'histoire qu'il nous a donnée de cette
croisade est d'un style si naïf qu'elle porte le sceau de la sincérité
et de la vérité. On nomme, parmi les prélats qui se croisèrent, Juhel de
Mayenne, archevêque de Reims; Guillaume Berruyer, archevêque de Bourges;
Robert de Cressonsac, évêque de Beauvais; Garnier, évêque de Laon;
Guillaume de Bussy, évêque d'Orléans; Hugues de la Tour, évêque de
Clermont, et Guy du Châtel ou de Châtillon, évêque de Soissons. Car
on était persuadé, par l'usage de deux siècles, que, quoique l'Eglise
défendît aux prêtres d'aller à la guerre, il en fallait excepter les
expéditions contre les infidèles, parce que c'était courir au martyre.

On peut juger de l'effet que produisit sur la simple noblesse et sur le
peuple l'exemple des princes, des premiers seigneurs de l'état, et des
évêques. Partout où la croisade fut prêchée, on vint en foule prendre
la croix, et le roi eut de quoi choisir parmi tous ceux qui se
présentèrent, pour former une nombreuse et florissante armée.

Cette croisade produisait réellement de très-bons effets: ceux qui
s'y enrôlaient satisfaisaient aux devoirs de chrétien, dont les moins
scrupuleux et les moins exacts s'acquittaient d'ordinaire fidèlement.
Les périls extrêmes qu'ils allaient courir, la résolution ou ils étaient
de prodiguer leur vie et d'acquérir la couronne du martyre en combattant
contre les infidèles, faisaient qu'ils se préparaient à ce voyage
comme à la mort, ils mettaient ordre à leurs affaires domestiques, et
plusieurs faisaient leur testament; ils se réconciliaient avec leurs
ennemis, mais surtout ils avaient grand soin de restituer le bien mal
acquis, et d'examiner s'ils n'avaient rien à se reprocher en cette
matière. Le sire de Joinville raconte de lui-même ce qu'il fit avant de
partir, en ces termes:

«Je fus toute la semaine à faire fêtes et banquets avec mon frère de
Vauquelour et tous les riches hommes du pays qui là étoient, et disoient
après que avions bu et mangé chansons les uns après les autres, et
demenoient grande joie chacun de sa part, et quand ce vint le vendredi,
je leur dis: Seigneurs, saichés que je m'en vais outre-mer, je ne sçai
si je reviendrai jamais ou non; pourtant, s'il y a nul à qui j'aye
jamais fait aucun tort, et qu'il veuille se plaindre de moi, se tire
avant, car je le veux amander, ainsi que j'ai coutume de faire à ceux
qui se plaignent de moi ne de mes gens, et ainsi le feys par commun
dit des gens du pays et de ma terre. Et afin que je n'eusse point de
support, leur conseil tenant, je me tirai à quartier, et en voulus
croire tout ce qu'ils en rapporteroient sans contredict; et le faisoye,
parce que je ne vouloye emporter un seul denier à tort. Et pour faire
mon cas, je engaigé à mes amis grande quantité de ma terre, tant qu'il
ne me demoura point plus haut de douze cents livres de terre de rente:
car madame ma mère vivoit encore qui tenoit la plupart de mes choses en
douaire.»

Le religieux monarque donnait lui-même l'exemple de ces oeuvres de
piété, moins pour se conformer à la coutume usitée dans ces sortes
d'occasions, que par la disposition de son coeur à la plus exacte
justice. Son principal soin fut de découvrir et de réparer les désordres
commis par ses officiers. Il envoya des commissaires dans toutes les
provinces pour s'informer s'il n'y avait rien de mal acquis dans ses
domaines. On ne voit pas même qu'il s'en soit fié à ces premiers
envoyés: il fit partir secrètement de saints ecclésiastiques et de bons
religieux, pour aller faire les mêmes informations, afin de voir par
leur rapport si ceux qu'il croyait gens de bien n'étaient pas eux-mêmes
corrompus. Il y eut très-peu de plaintes, et, dans ce petit nombre,
celles qui se trouvèrent fondées, obtinrent les satisfactions
convenables.

Le roi, tout occupé qu'il était des préparatifs de son voyage, ne voyait
qu'avec une extrême douleur les maux de l'Eglise se perpétuer par la
guerre cruelle que le pape et l'empereur se faisaient l'un à l'autre,
et qui produisirent même des deux côtés, des conjurations contre leurs
propres personnes.

Henri, landgrave de Thuringe, après la déposition de Frédéric, avait été
élu empereur en sa place par les archevêques de Cologne et de Mayence,
et par quelques autres princes de l'empire. Depuis son élection, Henri
avait remporté une victoire sur Conrad, fils de Frédéric, auquel, par
cette circonstance, le pape était devenu plus redoutable qu'auparavant.
Frédéric espéra que Louis, dans la conjoncture du grand service qu'il
allait rendre à la religion, pourrait, par de nouvelles instances,
gagner quelque chose sur l'esprit du souverain pontife. Il écrivit
au roi pour lui demander de nouveau sa médiation. Il lui donna plein
pouvoir d'offrir en son nom au pape toutes sortes de soumissions, et
d'aller consacrer le reste de ses jours au service de Dieu dans la
Palestine, à condition seulement que le pape lui donnât l'absolution, et
qu'il fît empereur, à sa place, son fils Conrad.

Ces offres avaient de quoi toucher, ou du moins éblouir le pape, mais
il ne craignait guère moins le fils que le père; et, dans une entrevue
qu'il eut avec le roi, à Cluny, il lui répondit que c'était là un des
artifices ordinaires de Frédéric, auquel il était bien résolu de ne pas
se laisser surprendre; que les parjures de ce prince devaient lui avoir
ôté toute créance, qu'au reste il s'agissait de la cause de l'Eglise,
dans laquelle rien n'ébranlerait jamais sa fermeté.

Le roi lui répliqua que, quelque grandes que fussent les fautes que
Frédéric avait commises contre l'Eglise, on ne devait point lui ôter
toute espérance de pardon; que Jésus-Christ, dont les papes étaient les
vicaires sur la terre, avait ordonné de pardonner autant de fois que le
pécheur se reconnaîtrait; que la réconciliation de ce prince était de la
dernière importance pour le bien de l'Eglise, et en particulier pour la
guerre sainte; que Frédéric était le maître de la Méditerranée, et qu'il
était en état de beaucoup contribuer au succès de cette entreprise, ou
de beaucoup y nuire. Ecoutez mes prières, lui dit le saint roi, celles
de tant de milliers de pélerins qui attendent un passage favorable,
celles enfin de toute l'Eglise qui vous demande par ma voix de ne pas
rejeter des soumissions que Dieu ne rejette peut-être pas. Tout ce qu'il
put dire fut inutile. Le pape fut inflexible; il ne voulut rien écouter,
et le roi sortit de cette conférence avec quelque indignation.

On ne saurait trop admirer, dans ces occurrences, la sagesse du roi. Il
était assez puissant pour faire pencher la balance en faveur de celui
dont il voudrait prendre le parti; mais il voulut la laisser dans
l'équilibre, par la crainte qu'il eut que la justice ne fût pas du côté
de celui qu'il soutiendrait. Il ne faut pas douter que ses lumières
et sa prudence ne lui eussent fait connaître que le pape et Frédéric
avaient tort chacun de leur part, et qu'ils poussaient leurs prétentions
au-delà des véritables bornes de la justice. C'est pourquoi il attendit
avec résignation ce que la Providence en devait ordonner.

Après trois années de préparatifs, tous les vaisseaux destinés pour le
voyage de la Terre-Sainte étant assemblés à Aiguemortes, où les
croisés se rendaient de toutes parts, le roi, qui était alors âgé de
trente-trois ans, se mit en état de partir. Il manda à Paris ses barons,
leur fit faire hommage et serment de fidélité, et obligea ceux qui
demeuraient en France de jurer qu'ils ne feraient rien contre son
service, pendant son voyage, et garderaient fidélité et loyauté aux deux
princes ses enfans, Louis et Philippe, qu'il laissait en France.

Il se rendit ensuite à Saint-Denis pour y prendre, selon la coutume,
l'oriflamme, qui était l'étendard royal, le bourdon, et les autres
marques de pélerin de la Terre-Sainte. Il les reçut par les mains
d'Odon, cardinal-légat, qui devait l'accompagner pendant tout le voyage,
et se mit en marche au mois de juin, le vendredi d'après la Pentecôte de
l'année 1248. De là, conduit par le clergé, la cour et la ville, il
alla monter à cheval à l'abbaye de Saint-Antoine, et prit le chemin de
Corbeil, où les deux reines devaient se rendre le lendemain.

Etant arrivé à Corbeil, il y déclara régente la reine sa mère. La
sagesse de cette princesse, ses lumières, sa prudence, une expérience de
vingt-deux années dans le gouvernement, tout contribuait à persuader au
roi qu'il ne pouvait mettre l'état en de meilleures mains. Il lui fit
expédier des lettres-patentes par lesquelles il lui donnait le pouvoir
de se former un conseil, d'y admettre ou d'en exclure ceux qu'elle
jugerait à propos, d'établir et de révoquer les baillis, les châtelains,
les forestiers par tout le royaume, de conférer les charges et les
bénéfices vacans, de recevoir, en vertu de la régale, les sermens
de fidélité des évêques et des abbés, en un mot tout l'exercice de
l'autorité royale.

Quoique Alphonse, comte de Poitiers, frère du roi, eût pris la croix
avec les autres princes et seigneurs, il jugea à propos qu'il différât
d'un an son voyage, pour aider la reine-mère de ses conseils et de son
autorité dans les commencemens de sa régence. La jeune reine Marguerite,
oubliant la délicatesse de son sexe, voulut absolument suivre le roi son
mari. La comtesse d'Anjou imita son exemple. La comtesse d'Artois prit
la même résolution; mais, étant enceinte, et se trouvant trop proche de
son terme, on ne voulut pas lui permettre de s'embarquer en cet état.
Elle retourna à Paris, et ne fit son voyage que l'année suivante, avec
le comte de Poitiers.

Le roi continua sa route, par la Bourgogne, jusqu'à Cluny, où il
eut encore diverses conférences avec le pape, principalement sur
l'accommodement de Frédéric avec le Saint-Siége; mais elles furent aussi
inutiles que les précédentes, nonobstant la mort de Henri, landgrave de
Hesse, qui fut une fâcheuse circonstance pour le pape. Il fit élire à
sa place roi des Romains, Guillaume, comte de Hollande, qu'il opposa
de nouveau à Frédéric. Il donna sa parole au roi d'employer toute son
autorité pontificale pour empêcher que personne, et en particulier le
roi d'Angleterre, ne fît aucune entreprise contre la France.

Le roi ayant reçu la bénédiction du pape, continua son voyage. Il fit
forcer en chemin faisant la Roche-de-Gluy, qui était un château dont le
seigneur, nommé Roger de Clorége[1], faisait de grandes vexations aux
passagers et aux pélerins de la Terre-Sainte, volait et pillait tous
les marchands qui passaient sur ses terres. Le roi en fit une sévère
justice: une partie du château fut rasée, et le tyran forcé de restituer
ce qu'il avait pris.

[Note 1: Guillaume de Nangis, p. 246.]

_Le roi part pour la Terre-Sainte_.

Le roi étant arrivé à Aiguemortes, où tout était prêt, il s'embarqua le
vingt-cinq d'août, et après avoir attendu deux jours à l'ancre un
vent favorable, il fit voile avec une très-belle armée et une flotte
parfaitement bien équipée.

Le trajet fut de trois semaines, et le roi arriva heureusement en Chypre
vers le vingt de septembre, au port de Limesson, sur la côte orientale
de l'île, où Henri de Lusignan, roi de Chypre, le reçut à la tête de
la noblesse de son royaume. Ce prince avait aussi pris la croix, et il
avait promis au roi de le suivre dans son expédition, dès qu'on aurait
résolu de quel côté on porterait la guerre. Il conduisit le roi à
Nicosie, capitale de son royaume, et le logea dans son palais. Toute
l'armée mit pied à terre les jours suivans, et se reposa des fatigues de
la mer. Les provisions de bouche s'y trouvèrent en abondance: on ne se
lassait point, dit Joinville[1], de voir et d'admirer les magasins
que les pourvoyeurs français avaient faits: c'étaient, d'un côté, des
milliers de tonneaux de vin posés les uns sur les autres avec tant
d'ordre, qu'on eût pu les prendre pour de grandes maisons artistement
étagées; de l'autre, des amas prodigieux de blés qui formaient, au
milieu des champs, comme autant de grosses montagnes couvertes d'une
herbe verte, parce que les pluies en avaient fait germer la superficie,
ce qui les conserva toujours beaux et frais jusqu'à ce qu'on voulût
les transporter à la suite des troupes. Mais, quoiqu'on n'eût rien à
souffrir de la disette, le changement d'air, les mauvaises eaux, la
bonne chère peut-être, et la débauche, causèrent une espèce de peste
qui emporta beaucoup de monde. Les comtes de Dreux, de Montfort et de
Vendôme, Archambaud de Bourbon, Robert, évêque de Beauvais, Guillaume
Desbarres, et près de deux cent cinquante chevaliers, en moururent. Le
saint roi ne s'épargnait pas dans cette désolation publique: il allait
lui-même visiter les malades, les consoler sans craindre de gagner leur
mal; il donnait de l'argent aux uns, des médicamens aux autres; il les
exhortait tous à profiter de leur état en l'offrant à Dieu, qui, content
de leur bonne volonté, les voulait couronner avant même qu'ils eussent
combattu.

[Note 1: Guillaume de Nangis, page 25.]

C'était contre son inclination que le roi avait pris le parti de passer
l'hiver en Chypre. Quoique la moitié des croisés ne fût pas encore
arrivée, _si n'eussent été ses parens et ses proches_, dit Joinville,
_il fût hardiment parti seul et avec peu de compagnie_. Mais il sut
utilement employer ce délai qui coûtait tant à son coeur. Les fonds de
la plupart des croisés se trouvaient considérablement diminués par
ce long séjour que personne n'avait pu prévoir; il profita de la
circonstance pour se les attacher. Joinville n'avait plus que douze
vingts livres tournois d'or: cependant il fallait faire subsister ses
dix chevaliers; plusieurs menaçaient de le quitter. _Lors_, dit-il, _je
fus un peu ébahi en mon courage, mais toujours avois fiance en Dieu.
Quand le bon roi sçut ma destinée, il m'envoya quérir, me retint à lui,
et me donna huit cents tournois_[1]. Guillaume de Dampierre, Gaucher de
Châtillon, Raoul de Coucy, et beaucoup d'autres seigneurs, se voyaient
dans le même embarras que le sire de Joinville: le généreux monarque
s'obligea pour eux à des marchands italiens, parmi lesquels on compte
des Spinola et des Doria, noms qui sont devenus depuis si célèbres.

[Note 1: Il faut observer que tous les seigneurs qui s'étaient croisés,
et qui avaient suivi le roi, ne recevaient aucune paye: ils vivaient à
leurs dépens, et entretenaient leurs chevaliers.]

Le mélange des Latins avec les Grecs avait fait naître de grands
différends entre les insulaires. Les Grecs, par les soins du roi,
revinrent de leur schisme, abjurèrent les erreurs qu'ils y avaient
ajoutées, et leur archevêque y fut rétabli.

La division régnait entre la noblesse et leur archevêque; il eut aussi
le bonheur de les réconcilier: mais, ce qui était encore plus important,
il fit la paix entre les Templiers et les Hospitaliers, en leur faisant
comprendre qu'en vain ils s'étaient dévoués au service de Dieu, si par
leurs inimitiés, conduites par leur intérêt particulier, ils effaçaient
les belles actions qu'ils avaient faites contre les ennemis de la foi.

Aithon, roi d'Arménie, Bohémond V, prince d'Antioche et de Tripoli, se
faisaient une guerre cruelle pour des intérêts fort embrouillés; Louis
leur représenta si vivement les suites funestes de leurs divisions,
qu'il les engagea enfin à conclure une trève. _Ce Aithon_, dit
Joinville, _étoit homme de grande renommée, et y eut beaucoup de gens
qui passèrent en Arménie pour aller en sa bataille gagner et profiter,
desquels puis n'en ouït-on nouvelles_.

La piété du roi, et la sagesse qui paraissait dans toutes les actions de
sa vie, le rendaient puissant sur les esprits et sur les coeurs. On
ne pouvait le voir prier Dieu d'une manière si persuadée, qu'on ne se
sentît touché, et plusieurs Sarrasins, esclaves dans l'île de Chypre,
après l'avoir vu, demandèrent le baptême, et voulurent être de la
religion d'un prince qui était l'exemple de toutes les vertus.

On ne voyait parmi les croisés que d'éternelles querelles qu'il n'était
pas aisé d'accommoder; le monarque, obligé à beaucoup d'égards, agissait
en ces occasions, moins par autorité que par douceur et par insinuation.
Tous les grands seigneurs, fiers de leur naissance, et qui la plupart
faisaient le voyage à leurs dépens, n'obéissaient qu'à demi: les traiter
avec hauteur c'eût été les rebuter; il fallait de grands ménagemens, et
Louis possédait admirablement cet art précieux. Sans oublier qu'il était
leur maître, il leur faisait sentir qu'il était leur ami: chacun croyait
suivre son inclination, et ne suivait réellement que son devoir. Jamais
il n'employa l'autorité, et toujours il trouva le moyen d'obtenir ce
qu'il voulait.

Ce fut encore à sa sollicitation que les Génois et les Pisans, acharnés
depuis long-temps les uns contre les autres, sacrifièrent enfin leurs
intérêts à celui de la religion, et signèrent une suspension d'armes.

Telles étaient les occupations du saint monarque lorsqu'il reçut une
ambassade de la part d'un prince tartare, nommé Ercalthai, qui se disait
converti à la foi chrétienne, et faisait paraître le zèle le plus
sincère pour son avancement. Le chef de cette députation était un
certain David que des religieux de la suite de saint Louis reconnurent
pour l'avoir vu en Tartarie, où le pape les avait envoyés quelques
années auparavant. Il remit au roi une lettre pleine de traits de
dévotion, où cependant l'affectation se remarquait encore plus que le
style du pays, et l'assura que le grand kan s'était fait baptiser depuis
trois ans; que les chrétiens n'avaient pas un plus zélé protecteur;
et qu'il était prêt à favoriser de tout son pouvoir l'expédition des
Français.

On croit aisément ce qu'on souhaite; Louis, charmé de ces prétendues
conversions, qui pouvaient être si utiles à la religion, fit tout
l'accueil possible aux ambassadeurs, les traita magnifiquement, les mena
au service de l'église pendant les fêtes de Noël, les renvoya comblés de
ses bienfaits, et les fit accompagner de quelques religieux chargés de
présens pour leur maître. C'était entre autres choses, dit Joinville,
_une tente faite à la guise d'une chapelle, qui étoit moult riche et
bien faite, car elle étoit de bonne écarlate fine, sur laquelle il fit
entailler, et par image, l'Annonciation de la Vierge et tous les autres
points de la foi_. Mais en vain nos ambassadeurs, Jacobins et Mineurs,
cherchèrent le prétendu Ercalthai; ils ne purent en avoir aucune
nouvelle. La conversion du grand kan se trouva de même être imaginaire:
loin de protéger les chrétiens, il se préparait à leur faire une guerre
cruelle. Ce qu'on peut conjecturer de tout ceci, c'est que le prince
Ercalthai pouvait être quelque petit seigneur tartare peu connu, et
chrétien, tel qu'il y en avait dans ce pays-là. De là cette maxime
énoncée dans sa lettre, «que Dieu veut que tous ceux qui adorent la
croix, Latins, Grecs, Arméniens, Nestoriens, vivent en paix ensemble,
sans aucun égard à la diversité des sentimens.» Peut-être aussi cette
fourberie était-elle l'ouvrage des moines de ces contrées, gens
corrompus pour la plupart, et qui ne cherchaient qu'à tirer quelque
chose de la libéralité du roi, que son zèle pour la religion exposait
plus qu'un autre à ces sortes de surprises.

Tel était l'état de la Palestine lorsque le roi prit les armes pour la
secourir. Les chrétiens originaires de l'Europe y possédaient quatre
principautés, savoir: celle d'Acre, ou Ptolémaïs, dans laquelle les
Vénitiens, les Génois et les Pisans, avaient chacun un quartier qui leur
appartenait; celle de Tripoli; celle de Tyr et celle d'Antioche; sans
parler de quelques autres seigneuries, mouvantes pour la plupart de ces
quatre principales: mais elles se trouvaient investies et resserrées de
tous côtés par les Mahométans, dont le plus puissant était Malech-Sala,
soudan d'Egypte.

Le roi, pour commencer la guerre, avait deux partis à prendre: c'était
de la porter en Palestine ou dans l'Egypte. Les efforts de la plupart
des croisades avaient été en Palestine; mais le succès que Jean de
Brienne, roi de Jérusalem, avait eu quelques années auparavant en
Egypte, où la prise de Damiette avait jeté les Sarrasins dans la
dernière consternation, détermina le roi à tourner ses armes de ce
côté-là. Les suites funestes de l'expédition de Jean de Brienne ne
l'étonnèrent point: comme Louis en connaissait les causes, il espérait
éviter les embarras où Jean de Brienne était tombé malgré lui, et qui
l'avaient obligé de rendre Damiette aux infidèles. Ce fut donc dans
les états de Malech-Sala, appelé dans nos histoires, tantôt soudan de
Babylone, tantôt soudan d'Egypte, que le roi se décida à porter la
guerre.

Quoique le bruit fût assez constant que le dessein du roi était d'aller
en Egypte, néanmoins son séjour en Chypre tenait en échec les princes
d'Orient, jusque-là que le soudan de Babylone se flatta pendant quelque
temps que l'armement était en effet destiné contre la Palestine, et même
que le roi, dans l'impatience de se mettre au plus tôt en possession de
Jérusalem, se joindrait à lui contre les soudans avec lesquels il était
en guerre, et surtout contre celui d'Alep.

Le soudan de Babylone assiégeait alors Ernesse, ville du domaine de
celui d'Alep, qui, ayant trouvé le moyen de le faire empoisonner, le
força de retourner en Egypte, où il ne fit plus que languir. Cependant
le calife de Bagdad agit si prudemment auprès d'eux par ses envoyés,
qu'il leur fit conclure une suspension d'armes, afin d'être en état de
repousser l'armée chrétienne, qui était sur le point de les attaquer.

Cependant le roi se disposait sérieusement à partir: la perte qu'il
avait faite de beaucoup de gens de sa brave noblesse et de soldats, par
les maladies, était en plus grande pa

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