Gutenberg · eo1.org

← catalogue

Le péché de Monsieur Antoine, Tome 1

by George Sand · French · Gutenberg #12367 · 579,089 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Le péché de Monsieur Antoine, Tome 1
    
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States,
you will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.

Title: Le péché de Monsieur Antoine, Tome 1

Author: George Sand


        
Release date: May 1, 2004 [eBook #12367]
                Most recently updated: October 28, 2024

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/12367

Credits: Produced by Carlo Traverso, Eric Bailey and Distributed Proofreaders Europe, http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PÉCHÉ DE MONSIEUR ANTOINE, TOME 1 ***

ŒUVRES DE GEORGE SAND


LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE I




NOTICE


J'ai écrit _le Péché de monsieur Antoine_ à la campagne, dans une phase de
calme extérieur et intérieur, comme il s'en rencontre peu dans la vie des
individus. C'était en 1845, époque où la critique de la société réelle et
le rêve d'une société idéale atteignirent dans la presse un degré de
liberté de développement comparable à celui du XVIIIe siècle. On croira
peut-être avec peine, un jour, le petit fait très-caractéristique que je
vais signaler.

Pour être libre, à cette époque, de soutenir directement ou indirectement
les thèses les plus hardies contre le vice de l'organisation sociale, et de
s'abandonner aux espérances les plus vives du sentiment philosophique, il
n'était guère possible de s'adresser aux journaux de l'opposition. Les plus
avancés n'avaient malheureusement pas assez de lecteurs pour donner une
publicité satisfaisante à l'idée qu'on tenait à émettre. Les plus modérés
nourrissaient une profonde aversion pour le socialisme, et, dans le courant
des dix dernières années de la monarchie de Louis-Philippe, un de ces
journaux de l'opposition réformiste, le plus important par son ancienneté
et le nombre de ses abonnés, me fit plusieurs fois l'honneur de me demander
un roman-feuilleton, toujours à la condition qu'il ne s'y trouverait aucune
espèce de tendance socialiste.

Cela était bien difficile, impossible peut-être, à un esprit préoccupé des
souffrances et des besoins de son siècle. Avec plus ou moins de détours
habiles, avec plus ou moins d'effusion et d'entraînement, il n'est guère
d'artiste un peu sérieux qui ne se soit laissé impressionner dans son
œuvre par les menaces du présent ou les promesses de l'avenir. C'était,
d'ailleurs, le temps de dire tout ce qu'on pensait, tout ce qu'on croyait.
On le devait, parce qu'on le pouvait. La guerre sociale ne paraissant pas
imminente, la monarchie, ne faisant aucune concession aux besoins du
peuple, semblait de force à braver plus longtemps qu'elle ne l'a fait le
courant des idées.

Ces idées dont ne s'épouvantaient encore qu'un petit nombre d'esprits
conservateurs, n'avaient encore réellement germé que dans un petit nombre
d'esprits attentifs et laborieux. Le pouvoir, du moment qu'elles ne
revêtaient aucune application d'actualité politique, s'inquiétait assez peu
des théories, et laissait chacun faire la sienne, émettre son rêve,
construire innocemment la cité future au coin de son feu, dans le jardin de
son imagination.

Les journaux conservateurs devenaient donc l'asile des romans socialistes.
Eugène Sue publia les siens dans _les Débats_ et dans _le Constitutionnel_.
Je publiai les miens dans _le Constitutionnel_, et dans _l'Époque_. A peu
près dans le même temps, _le National_ courait sus avec ardeur aux
écrivains socialistes dans son feuilleton, et les accablait d'injures
très-âcres ou de moqueries fort spirituelles.

_L'Époque_, journal qui vécut peu, mais, qui débuta par renchérir sur tous
les journaux conservateurs et absolutistes du moment, fut donc le cadre où
j'eus la liberté absolue de publier un roman socialiste. Sur tous les murs
de Paris on afficha en grosses lettres: _Lisez l'Époque! Lisez le Péché de
monsieur Antoine!_

L'année suivante, comme nous errions dans les landes de Crozant et dans les
ruines de Châteaubrun, théâtre agreste où s'était plu ma fiction, un
Parisien de nos amis criait facétieusement aux pasteurs à demi sauvages de
ces solitudes _Avez-vous lu l'Époque? Avez-vous lu le Péché de monsieur
Antoine?_ Et, en les voyant fuir épouvantés de ces incompréhensibles
paroles, il nous disait en riant: «Comme on voit bien que les romans
socialistes montent la tête aux habitants des campagnes!...»

Une vieille femme, assez belle diseuse, vint à Châteaubrun me faire une
scène de reproches, parce que j'avais fait sur elle et sur son maître un
livre _plein de menteries_. Elle croyait que j'avais voulu mettre en scène
le propriétaire du château et elle-même. Elle avait entendu parler du
livre. On lui avait dit qu'il n'y avait _pas un mot de vrai_. Il fut
impossible de lui faire comprendre ce que c'est qu'un roman, et cependant
elle en faisait aussi, car elle nous raconta l'assassinat de Louis XVI et
de Marie-Antoinette _poignardés dans leur carrosse par la populace de
Paris_. Ceux qui accusent les écrits socialistes d'incendier les esprits,
devraient se rappeler qu'ils ont oublié d'apprendre à lire aux paysans.

Renierai-je, maintenant que les masses s'agitent, le communisme de M. de
Boisguilbault, personnage très-excentrique, et cependant pas tout à fait
imaginaire, de mon roman? Dieu m'en garde, surtout après que, sur tous les
tons, on a accusé les socialistes de prêcher le partage des propriétés.

L'idée diamétralement contraire, celle de communauté par association,
devrait être la moins dangereuse de toutes aux yeux des conservateurs,
puisque c'est malheureusement la moins comprise et la moins admise par les
masses. Elle est surtout antipathique dans la campagne et n'y sera
réalisable que par l'initiative d'un gouvernement fort, ou par une
rénovation philosophique, religieuse et chrétienne, ouvrage des siècles
peut-être!

Des essais d'associations ouvrières ont été cependant tentés dans la
portion la plus instruite, la plus morale, la plus patiente du peuple
industriel des grandes villes. Les gouvernements éclairés, quelle que soit
leur devise, protégeront toujours ces associations, parce qu'elles offrent
un asile à la pensée véritablement sociale et religieuse de l'avenir.
Imparfaites à leur naissance probablement, elles se compléteront avec le
temps, et quand il sera bien prouvé qu'elles ne détruisent pas, mais
conservent, au contraire, le respect de la famille et de la propriété,
elles entraîneront insensiblement toutes les classes dans une réciprocité
et une solidarité d'intérêts et de dévouements, seule voie de salut ouverte
à la société future!

    GEORGE SAND.

       *       *       *       *       *




I

ÉGUZON.


Il est peu de gîtes aussi maussades en France que la ville d'Éguzon, située
aux confins de la Marche et du Berry, dans la direction sud-ouest de cette
dernière province. Quatre-vingts à cent maisons, d'apparence plus ou moins
misérable (à l'exception de deux ou trois, dont nous ne nommerons point les
opulents propriétaires, de peur d'attenter à leur modestie), composent les
deux ou trois rues, et ceignent la place de cette bourgade fameuse à dix
lieues à la ronde pour l'esprit procédurier de sa population et la
difficulté de ses abords. Malgré ce dernier inconvénient qui va bientôt
disparaître, grâce au tracé d'une nouvelle route, Éguzon voit souvent des
voyageurs traverser hardiment les solitudes qui l'environnent, et risquer
leurs carrioles sur son pavé terrible. L'unique auberge est située sur
l'unique place, laquelle est d'autant plus vaste, qu'elle s'ouvre sur la
campagne, comme si elle attendait les constructions nouvelles de futurs
citadins, et cette auberge est parfois forcée, dans la belle saison,
d'inviter les trop nombreux arrivants à s'installer dans les maisons du
voisinage, qui leur sont ouvertes, il faut le dire, avec beaucoup
d'hospitalité. C'est qu'Éguzon est le point central d'une région
pittoresque semée de ruines imposantes, et que, soit qu'on veuille voir
Châteaubrun, Crozant, la Prugne-au-Pot, ou enfin le château encore debout
et habité de Saint-Germain, il faut nécessairement aller coucher à Éguzon,
afin de partir, dès le matin suivant, pour ces différentes excursions.

Il y a quelques années, par une soirée de juin, lourde et orageuse, les
habitants d'Éguzon ouvrirent de grands yeux en voyant un jeune homme de
bonne mine traverser la place pour sortir de la ville, un peu après le
coucher du soleil. Le temps menaçait, la nuit se faisait plus vite que de
raison, et pourtant le jeune voyageur, après avoir pris un léger repas à
l'auberge, et s'être arrêté le temps strictement nécessaire pour faire
rafraîchir son cheval, se dirigeait hardiment vers le nord, sans
s'inquiéter des représentations de l'aubergiste, et sans paraître se
soucier des dangers de la route. Personne ne le connaissait; il n'avait
répondu aux questions que par un geste d'impatience, et aux remontrances
que par un sourire. Quand le bruit des fers de sa monture se fut perdu dans
l'éloignement: «Voilà, dirent les flâneurs de l'endroit, un garçon qui
connaît bien le chemin, ou qui ne le connaît pas du tout. Ou il y a passé
cent fois, et sait le nom du moindre caillou, ou bien il ne se doute pas de
ce qui en est, et va se trouver fort en peine.

--C'est un étranger qui n'est pas d'ici, dit judicieusement un homme
capable: il n'a voulu écouter que sa tête; mais, dans une demi-heure, quand
l'orage éclatera, vous le verrez revenir!

--S'il ne se casse pas le cou auparavant à la descente du pont des Piles!
observa un troisième.

--Ma foi, firent en chœur les assistants, c'est son affaire! Allons
fermer nos contrevents, de peur que la grêle n'endommage nos vitres.»

Et l'on entendit par la ville un grand bruit de portes et de fenêtres que
l'on se hâtait d'_accoter_, tandis que le vent, qui commençait à mugir sur
les bruyères, devançait de rapidité les servantes essoufflées, et renvoyait
à leur nez les battants de ces lourdes huisseries, où les ouvriers du pays,
conformément aux traditions de leurs ancêtres, n'ont épargné ni le bois de
chêne, ni le ferrage. De temps en temps, une voix se faisait entendre d'un
travers de rue à l'autre, et ces propos se croisaient sur le seuil des
habitations: «Tous les vôtres sont-ils rentrés?--_Ah ouà!_ j'en ai encore
deux charrois par terre.--Et moi six sur pied!--Moi, ça m'est égal, tout
est engrangé.» Il s'agissait des foins.

Le voyageur, monté sur un excellent bidet de Brenne, laissait la nuée
derrière lui, et, pressant l'allure, il se flattait de devancer l'orage à
la course; mais à un coude que faisait subitement le chemin, il reconnut
qu'il lui serait impossible de ne pas être pris en flanc. Il déplia son
manteau, que des courroies tenaient fixé sur sa valise, attacha les
mentonnières de sa casquette, et donnant de l'éperon à sa monture, il
fournit une nouvelle course, espérant au moins atteindre et franchir, à la
faveur du jour, le passage dangereux qu'on lui avait signalé. Mais son
attente fut trompée; le chemin devint si difficile, qu'il lui fallut
prendre le pas et soutenir son cheval avec précaution au milieu des roches
semées sous ses pieds. Lorsqu'il se trouva au sommet du ravin de la Creuse,
la nuée ayant envahi tout le ciel, l'obscurité était complète, et il ne
pouvait plus juger de la profondeur de l'abîme qu'il côtoyait, que par le
bruit sourd et engouffré du torrent.

Téméraire comme on l'est à vingt ans, le jeune homme ne tint compte des
prudentes hésitations de son cheval, et il le força de se livrer au hasard
d'une pente, que chaque pas du docile animal trouvait plus inégale et plus
rapide. Mais tout à coup il s'arrêta, se rejeta en arrière par un vigoureux
coup de reins, et le cavalier, un peu ébranlé de la secousse, vit, à la
lueur d'un grand éclair, qu'il était sur l'extrême versant d'un précipice à
pic, et qu'un pas de plus l'aurait infailliblement entraîné au fond de la
Creuse.

La pluie commençait à tomber, et une tourmente furieuse agitait les cimes
des vieux châtaigniers qui se trouvaient au niveau de la route. Ce vent
d'ouest poussait précisément l'homme et le cheval vers la rivière, et le
danger devenait si réel, que le voyageur fut forcé de mettre pied à terre,
afin d'offrir moins de prise au vent, et de mieux diriger sa monture dans
les ténèbres. Ce qu'il avait entrevu du site à la lueur de l'éclair lui
avait paru admirable, et d'ailleurs la position où il se trouvait flattait
ce goût d'aventures qui est propre à la jeunesse.

Un second éclair lui permit de mieux distinguer le paysage, et il profita
d'un troisième pour familiariser sa vue avec les objets les plus
rapprochés. Le chemin ne manquait pas de largeur, mais cette largeur même
le rendait difficile à suivre. C'était, une demi-douzaine de vagues
passages marqués seulement par les pieds des chevaux et les ornières,
formant diverses voies entre-croisées comme au hasard sur le versant d'une
colline; et, comme il n'y avait là ni haies, ni fossés, ni trace aucune de
culture, le sol avait livré ses flancs pelés à toutes les tentatives
d'escalade qu'il avait pris envie aux passants de faire; chaque saison
voyait ainsi ouvrir une route nouvelle, ou reprendre une ancienne que le
temps et l'abandon avaient raffermie. Entre chacun de ces tracés capricieux
s'élevaient des monticules hérissés de rochers ou de touffes de bruyères,
qui offraient la même apparence dans l'obscurité; et, comme ils
s'enlaçaient sur des plans très-inégaux, il était difficile de passer de
l'un à l'autre sans friser une chute qui pouvait entraîner dans l'abîme
commun; car tous subissaient la pente bien marquée du ravin, non seulement
en avant, mais encore sur le coté, de sorte qu'il fallait à la fois pencher
devant soi et sur la gauche. Aucune de ces voies tortueuses n'était donc
sûre; car depuis l'été toutes étaient également battues, les habitants du
pays les prenant au hasard en plein jour avec insouciance, mais, au milieu
d'une nuit sombre, il n'était pas indifférent de s'y tromper, et le jeune
homme, plus soigneux des genoux du cheval qu'il aimait que de sa propre
vie, prit le parti de s'approcher d'une roche assez élevée pour les
garantir tous deux de la violence du vent, et de s'arrêter là en attendant
que le ciel s'éclaircît un peu. Il s'appuya contre _Corbeau_, et relevant
un coin de son manteau imperméable pour garantir le flanc et la selle de
son compagnon, il tomba dans une rêverie romanesque, aussi satisfait
d'entendre hurler la tempête, que les habitants d'Éguzon, s'ils pensaient
encore à lui en cet instant, le supposaient soucieux et désappointé.

Les éclairs, en se succédant, lui eurent bientôt procuré une connaissance
suffisante du pays environnant. Vis-à-vis de lui, le chemin, gravissant la
pente opposée du ravin, se relevait aussi brusquement qu'il s'était
abaissé, et offrait des difficultés de même nature. La Creuse, limpide et
forte, coulait sans grand fracas au bas de ce précipice, et se resserrait
avec un mugissement sourd et continu, sous les arches d'un vieux pont qui
paraissait en fort mauvais état. La vue était bornée en face par le retour
de l'escarpement; mais, de côté, on découvrait une verte perspective de
prairies inclinées et bien plantées, au milieu desquelles serpentait la
rivière; et vis-à-vis de notre voyageur, au sommet d'une colline hérissée
de roches formidables qu'entrecoupait une riche végétation, on voyait se
dresser les grandes tours délabrées d'un vaste manoir en ruines. Mais, lors
même que le jeune homme aurait eu la pensée d'y chercher un asile contre
l'orage, il lui eût été difficile de trouver le moyen de s'y rendre; car on
n'apercevait aucune trace de communication entre le château et la route, et
un autre ravin, avec un torrent qui se déversait dans la Creuse, séparait
les deux collines. Ce site était des plus pittoresques, et le reflet livide
des éclairs lui donnait quelque chose de terrible qu'on y eût vainement
cherché à la clarté du jour. De gigantesques tuyaux de cheminée, mis à nu
par l'écroulement des toits, s'élançaient vers la nuée lourde qui rampait
sur le château, et qu'ils avaient l'air de déchirer. Lorsque le ciel était
traversé par des lueurs rapides, ces ruines se dessinaient en blanc sur le
fond noir de l'air, et au contraire, lorsque les yeux s'étaient habitués au
retour de l'obscurité, elles présentaient une masse sombre sur un horizon
plus transparent. Une grande étoile, que les nuages semblaient ne pas oser
envahir, brilla longtemps sur le fier donjon, comme une escarboucle sur la
tête d'un géant. Puis enfin elle disparut, et les torrents de pluie qui
redoublaient ne permirent plus au voyageur de rien discerner qu'à travers
un voile épais. En tombant sur les rochers voisins et sur le sol durci par
de récentes chaleurs, l'eau rebondissait comme une écume blanche, et
parfois on eût dit des flots de poussière soulevés par le vent.

En faisant un mouvement pour abriter davantage son cheval contre le rocher,
le jeune homme s'aperçut tout à coup qu'il n'y était pas seul. Un homme
venait chercher aussi un refuge en cet endroit, ou bien il en avait pris
possession le premier. C'est ce qu'on ne pouvait savoir dans ces
alternatives de clarté éblouissante et de lourdes ténèbres. Le cavalier
n'eut pas le temps de bien voir le piéton; il lui sembla vêtu misérablement
et n'avoir pas très-bonne mine. Il paraissait même vouloir se cacher, en
s'enfonçant le plus possible sous la roche; mais dès qu'il eut jugé, à une
exclamation du jeune voyageur, qu'il avait été aperçu, il lui adressa sans
hésiter la parole, d'une voix forte et assurée:

«Voilà un mauvais temps pour se promener, Monsieur, et si vous êtes sage,
vous retournerez coucher à Éguzon.

--Grand merci, l'ami!» répondit le jeune homme en faisant siffler sa forte
cravache à tête plombée, pour faire savoir à son problématique
interlocuteur qu'il était armé.

Ce dernier comprit fort bien l'avertissement, et y répondit en frappant le
rocher, comme par désœuvrement, avec un énorme bâton de houx qui fit voler
quelques éclats de pierre. L'arme était bonne et le poignet aussi.

«Vous n'irez pas loin ce soir par un temps pareil, reprit le piéton.

--J'irai aussi loin qu'il me plaira, répondit le cavalier, et je ne
conseillerais à personne d'avoir la fantaisie de me retarder en chemin.

--Est-ce que vous craignez les voleurs, que vous répondez par des menaces à
des honnêtetés? Je ne sais pas de quel pays vous venez, mon jeune homme,
mais vous ne savez guère dans quel pays vous êtes. Il n'y a, Dieu merci,
chez nous, ni bandits, ni assassins, ni voleurs.»

L'accent fier mais franc de l'inconnu inspirait la confiance. Le jeune
homme reprit avec douceur:

«Vous êtes donc du pays, mon camarade?

--Oui, Monsieur, j'en suis, et j'en serai toujours.

--Vous avez raison d'y vouloir rester: c'est un beau pays.

--Pas toujours cependant! Dans ce moment-ci, par exemple, il n'y fait pas
trop bon; le temps est bien _en malice_, et il y en aura pour toute la
nuit.

--Vous croyez?

--J'en suis sûr. Si vous suivez le vallon de la Creuse, vous aurez l'orage
pour compagnie jusqu'à demain midi, mais je pense bien que vous ne vous
êtes pas mis en route si tard sans avoir un abri prochain en vue?

--A vous dire le vrai, je crois que l'endroit où je vais est plus éloigné
que je ne l'avais pensé d'abord. Je me suis imaginé qu'on voulait me
retenir à Éguzon, en m'exagérant la distance et les mauvais chemins; mais
je vois, au peu que j'ai fait depuis une heure, que l'on ne m'avait guère
trompé.

--Et, sans être trop curieux, où allez-vous?

--A Gargilesse. Combien comptez-vous jusque-là!

--Pas loin, Monsieur, si l'on voyait clair pour se conduire; mais si vous
ne connaissez pas le pays, vous en avez pour toute la nuit: car ce que vous
voyez ici n'est rien en comparaison des casse-cous que vous avez à
descendre pour passer du ravin de la Creuse à celui de la Gargilesse, et
vous y risquez la vie par-dessus le marché.

--Eh bien, l'ami, voulez-vous, pour une honnête récompense, me conduire
jusque-là?

--Nenni, Monsieur, en vous remerciant.

--Le chemin est donc bien dangereux, que vous montrez si peu d'obligeance?

--Le chemin n'est pas dangereux pour moi, qui le connais aussi bien que
vous connaissez peut-être les rues de Paris; mais quelle raison aurais-je
de passer la nuit à me mouiller pour vous faire plaisir?

--Je n'y tiens pas, et je saurai me passer de votre secours; mais je n'ai
point réclamé votre obligeance gratis: je vous ai offert ...

--Suffit! suffit! vous êtes riche et je suis pauvre, mais je ne tends pas
encore la main, et j'ai des raisons pour ne pas me faire le serviteur du
premier venu ... Encore si je savais qui vous êtes ...

--Vous vous méfiez de moi? dit le jeune homme, dont la curiosité était
éveillée par le caractère hardi et fier de son compagnon. Pour vous prouver
que la méfiance est un mauvais sentiment, je vais vous payer d'avance.
Combien voulez-vous?

--Pardon, excuse, Monsieur, je ne veux rien; je n'ai ni femme ni enfants,
je n'ai besoin de rien pour le moment: d'ailleurs j'ai un ami, un bon
camarade, dont la maison n'est pas loin, et je profiterai du premier
_éclairci_ pour y aller souper et dormir à couvert. Pourquoi me
priverais-je de cela pour vous? Voyons, dites! est-ce parce que vous avez
un bon cheval et des habits neufs?

--Votre fierté ne me déplaît pas, tant s'en faut! Mais je la trouve mal
entendue de repousser un échange de services.

--Je vous ai rendu service de tout mon pouvoir, en vous disant de ne pas
vous risquer la nuit par un temps si noir et des chemins qui, dans une
demi-heure, seront impossibles. Que voulez-vous de plus?

--Rien ... En vous demandant votre assistance, je voulais connaître le
caractère des gens du pays, et voilà tout. Je vois maintenant que leur bon
vouloir pour les étrangers se borne à des paroles.

--Pour les étrangers! s'écria l'indigène avec un accent de tristesse et de
reproche qui frappa le voyageur. Et n'est-ce pas encore trop pour ceux qui
ne nous ont jamais fait que du mal? Allez, Monsieur, les hommes sont
injustes; mais Dieu voit clair, et il sait bien que le pauvre paysan se
laisse tondre, sans se venger, par les gens savants qui viennent des
grandes villes.

--Les gens des villes ont donc fait bien du mal dans vos campagnes? C'est
un fait que j'ignore et dont je ne suis pas responsable, puisque j'y viens
pour la première fois.

--Vous allez à Gargilesse. Sans doute, c'est M. Cardonnet que vous allez
voir? Vous êtes, j'en suis sûr, son parent ou son ami?

--Qu'est-ce donc que ce M. Cardonnet, à qui vous semblez en vouloir?
demanda le jeune homme après un instant d'hésitation.

--Suffit, Monsieur, répondit le paysan; si vous ne le connaissez pas, tout
ce que je vous en dirais ne vous intéresserait guère, et si vous êtes riche
vous n'avez rien à craindre de lui. Ce n'est qu'aux pauvres gens qu'il en
veut.

--Mais enfin, reprit le voyageur avec une sorte d'agitation contenue, j'ai
peut-être des raisons pour désirer de savoir ce qu'on pense dans le pays de
ce M. Cardonnet. Si vous refusez de motiver la mauvaise opinion que vous
avez de lui, c'est que vous avez contre lui une rancune personnelle peu
honorable pour vous-même.

--Je n'ai de comptes à rendre à personne, répondit le paysan, et mon
opinion est à moi. Bonsoir, Monsieur. Voilà la pluie qui s'arrête un peu.
Je suis fâché de ne pouvoir vous offrir un abri; mais je n'en ai pas
d'autre que le château que vous voyez là, et qui n'est pas à moi.
Cependant, ajouta-t-il après avoir fait quelques pas, et en s'arrêtant
comme s'il se fût repenti de ne pas mieux exercer les devoirs de
l'hospitalité, si le cœur vous disait d'y venir demander le couvert pour
la nuit, je peux vous répondre que vous y seriez bien reçu.

--Cette ruine est donc habitée? demanda le voyageur, qui avait à descendre
le ravin pour traverser la Creuse, et qui se mit en marche à côté du
paysan, en soutenant son cheval par la bride.

--C'est une ruine, à la vérité, dit son compagnon en étouffant un soupir;
mais quoique je ne sois pas des plus vieux, j'ai vu ce château-là debout
bien entier, et si beau, en dehors comme en dedans, qu'un roi n'y eût pas
été mal logé. Le propriétaire n'y faisait pas de grandes dépenses, mais il
n'avait pas besoin d'entretien, tant il était solide et bien bâti; et les
murs étaient si bien découpés, les pierres des cheminées et des fenêtres si
bien travaillées, qu'on n'aurait pu y rien apporter de plus riche que ce
que les maçons et les architectes y avaient mis en le construisant. Mais
tout passe, la richesse comme le reste, et le dernier seigneur de
Châteaubrun vient de racheter pour quatre mille francs le château de ses
pères.

--Est-il possible qu'une telle masse de pierres, même dans l'état où elle
se trouve, ait aussi peu de valeur?

--Ce qui reste là vaudrait encore beaucoup, si on pouvait l'ôter et le
transporter; mais où trouver dans le pays d'ici des ouvriers et des
machines capables de jeter bas ces vieux murs? Je ne sais pas avec quoi
l'on bâtissait dans l'ancien temps, mais ce ciment-là est si bien lié,
qu'on dirait que les tours et les grands murs sont faits d'une seule
pierre. Et puis, vous voyez comme ce bâtiment est planté sur la pointe
d'une montagne, avec des précipices de tous côtés! Quelles voitures et
quels chevaux pourraient charrier de pareils matériaux? A moins que la
colline ne s'écroule, ils resteront là aussi longtemps que le rocher qui
les porte, et il y a encore assez de voûtes pour mettre à l'abri un pauvre
monsieur et une pauvre demoiselle.

--Ce dernier des Châteaubrun a donc une fille? demanda le jeune homme en
s'arrêtant pour regarder le manoir avec plus d'intérêt qu'il n'avait encore
fait. Et elle demeure là?

--Oui, oui, elle demeure là, au milieu des gerfauts et des chouettes, et
elle n'en est pas moins jeune et jolie. L'air et l'eau ne manquent pas ici,
et malgré les nouvelles lois contre la liberté de la chasse, on voit encore
quelquefois des lièvres et des perdrix sur la table du seigneur de
Châteaubrun. Allons, si vous n'avez pas des affaires qui vous obligent de
risquer votre vie pour arriver avant le jour, venez avec moi, je me charge
de vous faire bien accueillir au château. Et quand même vous y arriveriez
seul et sans recommandation, il suffit que la nuit soit mauvaise, et que
vous ayez la figure d'un chrétien, pour que vous soyez bien reçu et bien
traité chez M. Antoine de Châteaubrun.

--Ce gentilhomme est pauvre, à ce qu'il paraît, et je me ferais scrupule
d'user de sa bonté d'âme.

--Vous lui ferez plaisir, au contraire. Allons, vous voyez bien que l'orage
va recommencer plus fort que tout à l'heure, et je n'aurais pas la
conscience en repos si je vous laissais ainsi tout seul dans la montagne.
Voyez-vous, il ne faut pas m'en vouloir pour vous avoir refusé mes
services: j'ai mes raisons, que vous ne pouvez pas juger, et que je n'ai
pas besoin de dire; mais je dormirai plus tranquille si vous suivez mon
conseil. D'ailleurs je connais M. Antoine; il me saurait mauvais gré de ne
pas vous avoir retenu et emmené chez lui, et il serait capable de courir
après vous, ce qui ne serait pas bon pour lui après souper.

--Et ... vous ne pensez pas que sa fille fût mécontente de voir arriver
ainsi un inconnu?...

--Sa fille est sa fille, c'est-à-dire qu'elle est aussi bonne que lui, si
elle n'est pas meilleure, quoique cela ne paraisse guère possible.»

Le jeune homme hésita encore quelque temps; mais, poussé par un attrait
romanesque, et créant déjà dans son imagination le portrait de la perle de
beauté qu'il allait trouver derrière ces murailles à l'aspect terrible, il
se dit qu'on ne l'attendait à Gargilesse que le lendemain dans la journée;
qu'en y arrivant au milieu de la nuit, il y dérangerait le sommeil de ses
parents; qu'enfin il y avait, à persister dans son projet, une véritable
imprudence dont, à coup sûr, sa mère le détournerait, si elle pouvait, à
cette heure, se faire entendre de lui. Touché de toutes les bonnes raisons
qu'on se donne à soi-même quand le démon de la jeunesse et de la curiosité
s'en mêle, il suivit son guide dans la direction du vieux château.




II.

LE MANOIR DE CHÂTEAUBRUN.


Après avoir péniblement gravi un chemin escarpé, ou plutôt un escalier
pratiqué dans le roc, nos voyageurs arrivèrent, au bout de vingt minutes, à
l'entrée de Châteaubrun. Le vent et la pluie redoublaient, et le jeune
homme n'eut guère le loisir de contempler le vaste portail qui n'offrait à
sa vue, en cet instant, qu'une masse confuse de proportions formidables. Il
remarqua seulement qu'en guise de clôture, la herse seigneuriale était
remplacée par une barrière de bois, pareille à celles qui ferment les prés
du pays.

«Attendez. Monsieur, lui dit son guide. Je vais passer par là-dessus et
aller chercher la clef; car la vieille Janille ne s'est-elle pas imaginé,
depuis quelque temps, de faire placer ici un cadenas, comme s'il y avait
quelque chose à voler chez ses maîtres? Au reste, son intention est bonne,
et je ne la blâme pas.»

Le paysan escalada la barrière fort adroitement, et, en attendant qu'il fût
de retour pour l'introduire, le jeune homme essaya en vain de comprendre
la disposition des masses d'architecture ruinées qu'il apercevait
confusément dans l'intérieur de la cour: c'était l'aspect du chaos.

Peu d'instants après, il vit venir plusieurs personnes qui ouvrirent
promptement la barrière: l'une prit son cheval, l'autre sa main, une
troisième portait, en avant, une lanterne dont le secours était bien
nécessaire pour se diriger à travers les décombres et les broussailles qui
obstruaient le passage. Enfin, après avoir traversé une partie du préau et
plusieurs vastes salles obscures, ouvertes à tous les vents, on se trouva
dans une petite pièce oblongue, voûtée, et qui avait pu, autrefois, servir
d'office ou de cellier entre les cuisines et les écuries. Cette pièce,
proprement reblanchie, servait désormais de salon et de salle à manger au
seigneur de Châteaubrun. On y avait récemment pratiqué une petite cheminée
à manteau et à chambranles de bois bien ciré et luisant; la vaste plaque de
fonte qui en remplissait tout le foyer, et qui avait été enlevée à
quelqu'une des grandes cheminées du manoir, ainsi que les gros chenets de
fer poli, renvoyaient splendidement la chaleur et la lumière du feu dans
cette chambre nue et blanche, qui, avec le secours d'une petite lampe de
fer-blanc, se trouvait ainsi parfaitement éclairée. Une table de
châtaignier, qui pouvait, dans les grandes occasions, porter jusqu'à six
couverts, quelques chaises de paille, et un coucou d'Allemagne, acheté six
francs à un colporteur, composaient tout l'ameublement de ce salon modeste.
Mais tout cela était d'une propreté recherchée; la table et les chaises
grossièrement travaillées par quelque menuisier de la localité avaient un
éclat qui attestait les services assidus de la serge et de la brosse.
L'âtre était balayé avec soin, le carreau sablé à l'anglaise contrairement
aux habitudes du pays, et, dans un pot de grès placé sur la cheminée,
s'étalait un énorme bouquet de roses, mêlées à des fleurs sauvages
cueillies sur les collines d'alentour.

Cet intérieur modeste n'avait, au premier coup d'œil, aucun caractère
_cherché_ dans le genre poétique ou pittoresque; cependant, en l'examinant
mieux, on eût pu voir que, dans cette demeure, comme dans toutes celles de
tous les hommes, le caractère et le goût naturel de la personne créatrice
avaient présidé, soit au choix, soit à l'arrangement du local. Le jeune
homme, qui y pénétrait pour la première fois, et qui s'y trouva seul un
instant, tandis que ses hôtes s'occupaient de lui préparer la meilleure
réception possible, se forma bientôt une idée assez juste de la situation
d'esprit des habitants de cette retraite. Il était évident qu'on avait eu
des habitudes d'élégance, et qu'on avait encore des besoins de bien-être;
que, dans une condition fort précaire, on avait eu le bon sens de proscrire
toute espèce de vanité extérieure; enfin qu'on avait choisi, pour point de
réunion, parmi le peu de chambres restées intactes dans ce vaste domaine,
la plus facile à entretenir, à chauffer, à meubler et à éclairer, et que,
par instinct, on avait pourtant donné la préférence à une construction
élégante et mignonne. En effet, ce petit coin était le premier étage d'un
pavillon carré, adjoint, vers la fin de la renaissance, aux antiques
constructions qui défendaient la face principale du préau. L'artiste qui
avait composé cette tourelle angulaire s'était efforcé d'adoucir la
transition de deux styles si différents; il avait rappelé pour la forme des
fenêtres le système défensif des meurtrières et des ouvertures
d'observation; mais on voyait bien que ces fenêtres, petites et rondes,
n'avaient jamais été destinées à pointer le canon, et qu'elles n'étaient
qu'un ornement pour la vue. Élégamment revêtues de briques rouges et de
pierres blanches alternées, elles formaient un joli encadrement à
l'intérieur, et diverses niches, ornées de même, disposées régulièrement
entre chaque croisée, rendaient inutiles les papiers, les tentures et même
les meubles qui eussent chargé ces parois sans ajouter à leur aspect
agréable et simple.

Sur une de ces niches, dont une dalle, bien blanche et luisante comme du
marbre, formait la base, à hauteur d'appui, le voyageur vit un joli petit
rouet rustique avec la quenouille chargée de laine brune; et, en
contemplant cet instrument de travail si léger et si naïf il se perdit dans
des réflexions dont il fut tiré par le frôlement d'un vêtement de femme
derrière lui. Il se retourna vivement; mais, aux palpitations qui s'étaient
emparées de son jeune cœur, succéda une grave déception. C'était une
vieille servante qui venait d'entrer sans bruit, grâce au sablon qui
couvrait le sol, et qui se penchait pour jeter dans la cheminée une brassée
de sarment de vigne sauvage.

«Approchez-vous du feu, Monsieur, dit la vieille en grasseyant avec une
sorte d'affectation, et donnez-moi votre casquette et votre manteau, afin
que j'aille les faire sécher dans la cuisine. Voilà un bon manteau pour la
pluie; je ne sais plus comment on appelle cette étoffe-là, mais j'en ai
déjà vu à Paris. Voilà qui ferait plaisir d'en voir un pareil sur les
épaules de M. le comte! Mais cela doit coûter cher, et d'ailleurs il n'est
pas dit qu'il voulût s'en servir. Il croit qu'il a toujours vingt-cinq ans,
et il prétend que l'eau du ciel n'a jamais enrhumé un honnête homme;
pourtant, l'hiver dernier, il a commencé à sentir un peu de sciatique ...
Mais ce n'est pas à votre âge qu'on craint ces douleurs-là. N'importe,
chauffez-vous les reins; tenez, tournez votre chaise comme cela, vous serez
mieux. Vous êtes de Paris, j'en suis sûre; je vois cela à votre teint qui
est trop frais pour notre pays; bon pays, Monsieur, mais bien chaud en été
et bien froid en hiver. Vous me direz que, ce soir, il fait aussi froid que
par une nuit de novembre: c'est la vérité, que voulez-vous? c'est l'orage
qui en est cause. Mais cette petite salle est bien bonne, bien facile à
réchauffer, et, dans un moment, vous m'en direz des nouvelles. Avec cela,
nous avons le bonheur que le bois mort ne nous manque pas. Il y a tant de
vieux arbres ici, et rien qu'avec les ronces qui poussent dans la cour, on
peut chauffer le four pendant tout l'hiver. Il est vrai que nous ne faisons
jamais de grosses fournées: M. le comte est un petit mangeur, et sa fille
est comme lui; le petit domestique est le plus vorace de la maison: oh!
pour lui, il lui faut trois livres de pain par jour; mais je lui fais sa
miche à part, et je n'y épargne pas le seigle. C'est assez bon pour lui, et
même avec un peu de son, ça étoffe le pain, et ça n'est pas mauvais pour la
santé. Hé! hé! ça vous fait rire? et moi aussi. Moi, voyez-vous, j'ai
toujours aimé à rire et à causer: l'ouvrage n'en va pas moins vite; car
j'aime la vitesse en tout. M. Antoine est comme moi; quand il a parlé, il
faut qu'on marche comme le vent. Aussi nous avons toujours été d'accord sur
ce point-là. Vous nous excuserez, Monsieur, si on vous fait attendre un
peu. Monsieur est descendu à la cave avec l'homme qui vous a amené, et
l'escalier est si dégradé qu'on n'y arrive pas vite; mais c'est une belle
cave, Monsieur; les murs ont plus de dix pieds d'épaisseur, et quand on est
là dedans, c'est si profond sous la terre, qu'on se croit enterré vivant.
Vrai! ça fait un drôle d'effet. On dit que, dans le temps, on mettait là
les prisonniers de guerre; à présent, nous n'y mettons personne, et notre
vin s'y conserve très-bien. Ce qui nous retarde aussi, c'est que notre
fille est déjà couchée: elle a eu la migraine aujourd'hui, parce qu'elle a
été au soleil sans chapeau. Elle dit qu'elle veut s'habituer à cela, et
que puisque je me passe bien de chapeau et d'ombrelle, elle peut bien s'en
passer aussi; mais elle se trompe: elle a été élevée en demoiselle, comme
elle devait l'être, la pauvre enfant! car, quand je dis, notre fille, ce
n'est pas que je sois la mère à mademoiselle Gilberte; elle ne me ressemble
pas plus que le chardonneret ne ressemble à un moineau franc; mais comme je
l'ai élevée, j'ai toujours gardé l'habitude de l'appeler ma fille; elle n'a
jamais voulu souffrir que je cesse de la tutoyer. C'est une enfant si
aimable! Je suis fâchée qu'elle soit au lit; mais vous la verrez demain,
car vous ne partirez pas sans déjeuner, on ne le souffrira pas, et elle
m'aidera à vous servir un peu mieux que je ne peux le faire toute seule. Ce
n'est pas pourtant le courage qui me manque, Monsieur, car j'ai de bonnes
jambes; je suis restée mince comme vous voyez, dans ma petite taille, et
vous ne me donneriez jamais l'âge que j'ai ... Voyons! quel âge me
donneriez-vous bien?»

Le jeune homme croyait que, grâce à cette question, il allait pouvoir
placer une parole, un compliment pour remercier et pour entrer en matière,
car il désirait beaucoup avoir de plus amples détails sur mademoiselle
Gilberte; mais la bonne femme n'attendit pas sa réponse, et reprit avec
volubilité:

«J'ai soixante-quatre ans, Monsieur, du moins je les aurai à la Saint-Jean,
et je fais plus d'ouvrage à moi seule que trois jeunesses n'en sauraient
faire. J'ai le sang vif, moi, Monsieur! Je ne suis pas du Berry; je suis
née en Marche, à plus d'une demi-lieue d'ici; aussi ça se voit et ça se
connaît. Ah! vous regardez l'ouvrage de notre fille? Savez-vous que c'est
filé aussi égal et aussi menu que la meilleure fileuse de campagne? Elle a
voulu que je lui apprenne à filer la laine: «Tiens, mère, qu'elle m'a dit
(car elle m'appelle toujours comme ça; la pauvre enfant n'a jamais connu
la sienne, et m'a toujours aimée comme si c'était moi, quoique nous nous
ressemblions à peu près comme une rose ressemble à une ortie), tiens, mère,
qu'elle a dit, ces broderies, ces dessins, toutes ces niaiseries qu'on m'a
enseignées au couvent, ne serviraient à rien ici. Apprends-moi à filer, à
tricoter et à coudre, afin que je t'aide à faire les vêtements de mon
père....»

Au moment où le monologue infatigable de la bonne femme commençait à
devenir intéressant pour son auditeur fatigué, elle sortit comme elle avait
déjà fait plusieurs fois, car elle ne restait pas un moment en place, et
tout en pérorant, elle avait couvert la table d'une grosse nappe blanche,
et avait servi les assiettes, les verres et les couteaux; elle avait
rebalayé l'âtre, ressuyé les chaises et rallumé le feu dix fois, reprenant
toujours son soliloque à l'endroit où elle l'avait laissé. Mais cette fois,
sa voix, qui commençait à grasseyer dans le couloir voisin, fut couverte
par d'autres voix plus accentuées, et le comte de Châteaubrun, accompagné
du paysan qui avait introduit notre voyageur, se présenta enfin à ses
regards, chacun portant deux grands brocs de grès, qu'ils placèrent sur la
table. Ce fut alors seulement, que le jeune homme put voir distinctement
les traits de ces deux personnages.

M. de Châteaubrun était un homme de cinquante ans, de moyenne taille, d'une
belle et noble figure, large d'épaules, avec un cou de taureau, des membres
d'athlète, un teint basané au moins autant que celui de son acolyte, et de
larges mains, durcies, hâlées, gercées à la chasse, au soleil, au grand
air; mains de braconnier s'il en fut, car le bon seigneur avait trop peu de
terres pour ne pas chasser sur celles des autres.

Il avait la face épanouie, ouverte et souriante; la jambe ferme et la voix
de stentor. Son solide costume de chasseur, propre, quoique rapiécé au
coude, sa grosse chemise de toile de chanvre, ses guêtres de cuir, sa barbe
grisonnante qui attendait patiemment le dimanche, tout en lui dénotait
l'habitude d'une vie rude et sauvage, tandis que son agréable physionomie,
ses manières rondes et affectueuses, et une aisance qui n'était pas sans
mélange de dignité, rappelaient le gentilhomme courtois et l'homme habitué
à protéger et à assister plutôt qu'à l'être.

Son compagnon le paysan n'était pas à beaucoup près aussi propre. L'orage
et les mauvais chemins avaient fort endommagé sa blouse et sa chaussure. Si
la barbe du seigneur avait bien sept ou huit jours de date, celle du
villageois en avait bien quatorze ou quinze. Celui-ci était maigre, osseux,
agile, plus grand de quelques pouces, et quoique sa figure exprimât aussi
la bonté et la cordialité, elle avait, si l'on peut parler ainsi, des
éclairs de malice, de tristesse ou de sauvagerie hautaine. Il était évident
qu'il avait plus d'intelligence ou qu'il était plus malheureux que le
seigneur de Châteaubrun.

«Allons, Monsieur, dit le gentilhomme, êtes-vous un peu séché? Vous êtes le
bienvenu ici, et mon souper est à votre disposition.

--Je suis reconnaissant de votre généreux accueil, répondit le voyageur,
mais je craindrais de manquer à la bienséance si je ne vous faisais savoir
d'abord qui je suis.

--C'est bien, c'est bien, reprit le comte, que nous appellerons désormais
tout simplement M. Antoine, comme on l'appelait généralement dans la
contrée; vous me direz cela plus tard, si vous le désirez: quant à moi, je
n'ai pas de questions à vous faire, et je prétends remplir les devoirs de
l'hospitalité sans vous faire décliner vos noms et qualités. Vous êtes en
voyage, étranger dans le pays, surpris par une nuit d'enfer à la porte de
ma demeure: voilà vos titres et vos droits. Par dessus le marché, vous avez
une agréable figure et un air qui me plaît; je crois donc que je serai
récompensé de ma confiance par le plaisir d'avoir obligé un brave garçon.
Allons, asseyez-vous, mangez et buvez.

--C'est trop de bontés, et je suis touché de votre manière franche et
affable d'accueillir les voyageurs. Mais je n'ai besoin de rien, Monsieur,
et c'est bien assez que vous me permettiez d'attendre ici la fin de
l'orage. J'ai soupé à Éguzon il n'y a guère plus d'une heure. Ne faites
donc rien servir pour moi, je vous en conjure.

--Vous avez soupé déjà? mais ce n'est pas là une raison! Êtes-vous donc de
ces estomacs qui ne peuvent digérer qu'un repas à la fois? A votre âge,
j'aurais soupé à toutes les heures de la nuit si j'en avais trouvé
l'occasion. Une course à cheval et l'air de la montagne, c'est bien assez
pour renouveler l'appétit. Il est vrai qu'à cinquante ans on a l'estomac
moins complaisant; aussi, moi, pourvu que j'aie un demi-verre de bon vin
avec une croûte de pain rassis, je me tiens pour bien traité. Mais ne
faites pas de façons ici. Vous êtes venu à point, j'allais me mettre à
table, et ma pauvre _petite_ ayant la migraine aujourd'hui, nous étions
tout tristes, Janille et moi, de manger tête à tête: votre arrivée est donc
une consolation pour nous, ainsi que celle de ce brave garçon, mon ami
d'enfance, que je reçois toujours avec plaisir. Allons, toi, assieds-toi là
à mon côté, dit-il en s'adressant au paysan, et vous, mère Janille,
vis-à-vis de moi. Faites les honneurs: car vous savez que j'ai la main
malheureuse, et que quand je me mêle de découper, je taille en deux le rôt,
l'assiette, la nappe, voire un peu de la table, et cela vous fâche.»

Le souper que dame Janille avait étalé sur la table d'un air de
complaisance, se composait d'un fromage de chèvre, d'un fromage de brebis,
d'une assiettée de noix, d'une assiettée de pruneaux, d'une grosse tourte
de pain bis, et des quatre cruches de vin apportées par le maître en
personne. Les convives se mirent bien vite à déguster ce repas frugal avec
une satisfaction évidente, à l'exception du voyageur, qui n'avait aucun
appétit, et qui se contentait d'admirer la bonne grâce avec laquelle le
digne châtelain le conviait, sans embarras et sans fausse honte, à son
splendide ordinaire. Il y avait dans cette aisance affectueuse et naïve
quelque chose de paternel et d'enfantin en même temps qui gagna le cœur du
jeune homme.

Fidèle à la loi de générosité qu'il s'était imposée, M. Antoine ne fit
aucune question à son hôte, et même évita toute réflexion qui eût pu
ressembler à une curiosité déguisée. Le paysan paraissait un peu plus
inquiet, et se tenait sur la réserve. Mais bientôt, entraîné par l'espèce
de causerie générale que M. Antoine et dame Janille avaient entamée, il se
mit à l'aise et laissa remplir son verre si souvent, que le voyageur
commença à regarder avec étonnement un homme capable de boire ainsi sans
perdre non-seulement l'usage de sa raison, mais encore l'habitude de son
sang-froid et de sa gravité.

Quant au châtelain, ce fut une autre affaire. A peine eut-il bu la moitié
du broc placé auprès de lui, qu'il commença à avoir l'œil animé; le nez
vermeil et la main peu sûre. Cependant il ne déraisonna point, même après
que tous les brocs furent vidés par lui et son ami le paysan; car Janille,
soit par économie, soit par sobriété naturelle, mit à peine quelques
gouttes de vin dans son eau, et le voyageur, ayant fait un effort héroïque
pour avaler la première rasade, s'abstint de ce breuvage aigre, trouble et
détestable.

Ces deux campagnards paraissaient pourtant le boire avec délices. Au bout
d'un quart d'heure, Janille, qui ne pouvait vivre sans remuer, quitta la
table, prit son tricot et se mit à travailler au coin du feu, grattant à
chaque instant ses tempes avec son aiguille, sans toutefois déranger les
minces bandeaux de cheveux encore noirs qui dépassaient un peu sa coiffe.
Cette vieille, proprette et menue, pouvait avoir été jolie; son profil
délicat ne manquait pas de distinction, et si elle n'eût été maniérée, et
préoccupée de faire la capable et la gentille, notre voyageur l'eût prise
aussi en affection.

Les autres personnages qui, en l'absence de la _demoiselle_, complétaient
l'intérieur de M. Antoine étaient, l'un un petit paysan, d'une quinzaine
d'années, à la mine éveillée, au pied leste, qui remplissait les fonctions
de factotum; l'autre, un vieux chien de chasse, à l'œil terne, au flanc
maigre, à l'air mélancolique et rêveur; couché auprès de son maître, il
s'endormait philosophiquement entre chaque bouchée que celui-ci lui
présentait en l'appelant _monsieur_ d'un air gravement facétieux.




III.

M. CARDONNET.


Il y avait plus d'une heure qu'on était à table, et M. Antoine ne
paraissait nullement las de la séance. Lui et son ami le paysan faisaient
durer leurs petits fromages et leurs grandes pintes de vin avec cette
majestueuse lenteur qui est presque un art chez le Berrichon. Portant
alternativement leurs couteaux sur ce morceau friand dont l'odeur
aigrelette n'avait rien d'agréable, ils le _débitaient_ en petits morceaux
qu'ils plaçaient méthodiquement sur leurs assiettes de terre, et qu'ils
mangeaient ensuite miette à miette sur leur pain bis. Entre chaque
bouchée, ils avalaient une gorgée de vin du cru, après avoir choqué leurs
verres, en s'adressant chaque fois cet échange de compliments: «_A la
tienne, camarade!--A la vôtre, monsieur Antoine!_» ou bien: «_Bonne santé
à toi, mon vieux!--A vous pareillement, mon maître!_»

Au train que prenaient les choses, ce festin pouvait durer toute la nuit,
et le voyageur, qui s'épuisait en efforts pour paraître boire et manger,
bien qu'il s'en dispensât le plus possible, commençait à lutter péniblement
contre le sommeil, lorsque la conversation, roulant jusqu'alors sur le
temps, sur la récolte des foins, sur le prix des bestiaux et sur les
provins de la vigne, prit peu à peu une direction qui l'intéressa
fortement.

«Si ce temps-là continue, disait le paysan, en écoutant la pluie qui
ruisselait au dehors, les eaux grossiront ce mois-ci comme au mois de mars.
La Gargilesse n'est pas commode, et il pourra y avoir du dégât chez M.
Cardonnet.

--Tant pis, dit M. Antoine, ce serait dommage; car il a fait de grands et
beaux travaux sur cette petite rivière.

--Oui, mais la petite rivière s'en moque, reprit le paysan, et je trouve,
moi, que le dommage ne serait pas grand.

--Si fait, si fait! cet homme a déjà fait à Gargilesse pour plus de deux
cent mille francs de dépenses; et il ne faut qu'un _coup de colère_ de
l'eau, comme on dit chez nous, pour ruiner tout cela.

--Eh bien, ce serait donc un si grand malheur, monsieur Antoine?

--Je ne dis pas que ce fût un malheur irréparable, pour un homme que l'on
dit riche d'un million, reprit le châtelain, dont la candeur s'obstinait à
ne pas comprendre les sentiments hostiles de son commensal à l'endroit de
M. Cardonnet; mais ce serait toujours une perte.

--Et c'est pourquoi je rirais un peu, si un petit coup du sort faisait ce
trou à sa bourse.

--C'est là un mauvais sentiment, mon vieux! Pourquoi en voudrais-tu à cet
étranger? Il ne t'a jamais fait, non plus qu'à moi, ni bien ni mal.

--Il a fait du mal à vous, monsieur Antoine, à moi, à tout le pays. Oui, je
vous dis qu'il en a fait par intention et qu'il en fera tout de bon à tout
le monde. Laissez pousser le bec du livot (la buse), et vous verrez comme
il tombera sur votre poulailler!

--Toujours tes idées fausses, vieux! car tu as des idées fausses, je te
l'ai dit cent fois: tu en veux à cet homme parce qu'il est riche. Est-ce sa
faute?

--Oui, Monsieur, c'est sa faute. Un homme parti peut-être d'aussi bas que
moi-même, et qui a fait un pareil chemin, n'est pas un honnête homme.

--Allons donc! que dis-tu là? T'imagines-tu qu'on ne puisse pas faire
fortune sans voler?

--Je n'en sais rien; mais je le crois. Je sais bien que vous êtes né riche
et que vous ne l'êtes plus. Je sais bien que je suis né pauvre et que je le
serai toujours; et m'est avis que si vous étiez parti pour d'autres pays,
sans payer les dettes de votre père, et que je me fusse mis, de mon côté, à
maquignonner, à tondre et à grappiller sur toutes choses, nous roulerions
carrosse tous les deux, à l'heure qu'il est. Pardon, excuse, si je vous
offense! ajouta d'un ton rude et fier le paysan, en s'adressant au jeune
homme, qui donnait des signes marqués d'une émotion pénible.

--Monsieur, dit le châtelain, il se peut que vous connaissiez M. Cardonnet,
que vous soyez employé par lui, ou que vous lui ayez quelques obligations.
Je vous prie de ne pas faire attention à ce que dit ce brave villageois.
Il a des idées exagérées sur beaucoup de choses, qu'il ne comprend pas
bien. Au fond, soyez certain qu'il n'est ni haineux, ni jaloux, ni capable
de porter le moindre préjudice à M. Cardonnet.

--J'attache peu d'importance à ses paroles, répondit le jeune étranger. Je
m'étonne seulement, monsieur le comte, qu'un homme que vous honorez de
votre estime ternisse à plaisir la réputation d'un autre homme, sans avoir
le moindre fait à alléguer contre lui et sans rien connaître de ses
antécédents. J'ai déjà demandé à votre commensal des renseignements sur ce
M. Cardonnet qu'il paraît haïr personnellement, et il a refusé de
s'expliquer. Je vous en fais juge: peut-on établir une opinion loyale sur
des imputations gratuites, et, si vous ou moi en prenions une défavorable à
M. Cardonnet, votre hôte n'aurait-il pas commis une mauvaise action?

--Vous parlez selon mon cœur et selon ma pensée, jeune homme, répondit
M. Antoine. Toi, ajouta-t-il en se tournant vers son commensal rustique, et
frappant sur la table d'une manière courroucée, tandis qu'il lui adressait
un regard où l'affection et la bonté triomphaient du mécontentement, tu as
tort, et tu vas tout de suite nous dire ce que tu reproches audit
Cardonnet, afin qu'on puisse juger si tes griefs ont quelque valeur.
Autrement, nous te tiendrons pour un esprit chagrin et une mauvaise langue.

--Je n'ai rien à dire que ce que tout le monde sait, répliqua le paysan
d'un air calme, et sans paraître intimidé de la mercuriale. On voit les
choses, et chacun les juge comme il l'entend; mais puisque ce jeune homme
ne connaît pas M. Cardonnet, ajouta-t-il en jetant un regard pénétrant sur
le voyageur, et puisqu'il désire tant savoir quel particulier ce peut être,
dites-le-lui vous-même, monsieur Antoine, et quand vous aurez établi les
faits, moi j'en ferai le détail; j'en dirai la cause et la fin, et monsieur
jugera tout seul, à moins qu'il n'ait quelque meilleure raison que les
miennes pour ne pas dire ce qu'il en pense.

--Eh bien, accordé? dit M. Antoine, qui ne faisait pas autant d'attention
que son compagnon à l'agitation croissante du jeune homme. Je dirai les
choses comme elles sont, et si je me trompe, je permets à la mère Janille,
qui a la mémoire et la précision d'un almanach, de me contredire et de
m'interrompre. Quant à vous, petit drôle, dit-il en s'adressant à son page
en blouse et en sabots, tâchez de ne pas me plonger ainsi dans le blanc des
yeux quand je vous parle. Votre regard fixe me donne le vertige, et votre
bouche ouverte me fait l'effet d'un puits où je vais tomber. Eh bien,
qu'est-ce? vous riez? Apprenez qu'un garnement de votre âge ne doit pas se
permettre de rire devant son maître. Mettez-vous dermoi et tenez-vous aussi
décemment que _monsieur_.»

En disant cela, il désignait son chien, et il avait l'air si sérieux et la
voix si haute en plaisantant de la sorte; que le voyageur se demanda s'il
n'était point sujet à des fantaisies de domination seigneuriale tout à fait
disparates avec sa bonhomie ordinaire. Mais il lui suffit de regarder la
figure de l'enfant pour se convaincre que ce n'était qu'un jeu dont
celui-ci avait l'habitude, car il se plaça gaiement à côté du chien et se
mit à jouer avec lui sans aucun sentiment d'humeur ou de honte.

Cependant, comme les manières de M. Antoine avaient une originalité qui ne
se comprenait pas bien du premier coup, le voyageur crut qu'il commençait,
à force de boire, à battre la campagne, et il résolut de ne pas attacher la
moindre importance à ce qu'il allait dire. Mais il était bien rare que le
châtelain perdît la tête, même après qu'il avait perdu les jambes, et il
n'était retombé dans son passe-temps favori de goguenarder en jouant ceux
qui l'entouraient, que pour détourner l'impression pénible que ce débat
venait de faire naître entre ses convives.

«Monsieur,» dit-il en s'adressant à son hôte ...

Mais aussitôt il fut interrompu par son chien qui, ayant aussi l'habitude
de la plaisanterie, s'attribua l'interpellation, et vint lui pousser le
coude en gambadant aussi agréablement que son âge pouvait le lui permettre.

«Eh bien, _monsieur_! reprit-il en lui faisant de gros yeux, qu'est-ce à
dire? Depuis quand êtes-vous aussi mal élevé qu'une personne naturelle?
Allez bien vite vous rendormir, et qu'il ne vous arrive plus de me faire
répandre du vin sur la nappe, ou vous aurez affaire à dame Janille.--Vous
saurez donc, jeune homme, poursuivit M. Antoine, que l'an dernier, par un
beau jour de printemps ...

--Pardon, Monsieur, dit Janille, nous n'étions encore qu'au 19 mars, donc
c'était l'hiver.

--C'était bien la peine de chicaner pour deux jours de différence! Ce qu'il
y a de certain, c'est qu'il faisait un temps magnifique, une chaleur comme
au mois de juin, et même de la sécheresse.

--C'est la vraie vérité, s'écria le groom rustique: à preuve que je ne
pouvais plus faire boire le _chevau_ de monsieur à la petite fontaine.

--Cela ne fait rien à l'affaire, reprit M. Antoine en frappant du pied;
petit, retenez votre langue. Vous parlerez quand vous serez appelé en
témoignage; vous pouvez ouvrir vos oreilles, afin de vous former l'esprit
et le cœur, s'il y a lieu.--Je disais donc que, par un beau temps, je
revenais d'une foire, et j'allais tranquillement à pied, lorsque je
rencontrai un grand homme, beau de visage, quoiqu'il ne soit guère plus
jeune que moi, et que ses yeux noirs, sa figure pâle et même jaune lui
donnent l'air un peu dur et farouche. Il était en cabriolet et descendait
une pente rapide, hérissée de pierres sur champ, comme les arrangeaient nos
pères, et cet homme pressait le pas de son cheval, sans paraître se douter
du danger. Je ne pus me défendre de l'avertir. «Monsieur, lui dis-je, de
mémoire d'homme, jamais voiture à quatre, à trois ou à deux roues, n'a
descendu ce chemin. Je crois l'entreprise sinon impossible, du moins de
nature à vous casser le cou, et si vous voulez prendre un chemin plus long,
mais plus sûr, je vais vous l'indiquer.

«--Grand merci, me répondit-il d'un air tant soit peu rogue; ce chemin me
paraît suffisamment, praticable, et je vous réponds que mon cheval s'en
tirera.

«--Cela vous regarde, repris-je, et ce que j'en ai fait n'était que par
pure humanité.

«--Je vous en remercie Monsieur, et puisque vous êtes si obligeant, je veux
m'acquitter envers vous. Vous êtes à pied, vous suivez la même route que
moi; si vous voulez monter dans ma voiture, vous arriverez plus vite au bas
du vallon, et j'aurai l'agrément de votre compagnie.»

--Tout cela est exact, dit Janille; c'est absolument comme ça que vous nous
l'avez raconté le soir même, à telle enseigne que vous nous avez dit que ce
monsieur avait une grande redingote bleue.

--Faites excuse, mam'selle Janille, dit l'enfant, monsieur a dit noir.

--Bleue, vous dis-je, monsieur l'avisé!

--Non, mère Janille, noire.

--Bleue, j'en réponds!

--Noire, j'en pourrais jurer.

--Allons, flanquez-moi la paix, elle était verte! s'écria M. Antoine. Mère
Janille, ne m'interrompez pas davantage; et toi, mauvais garnement, va-t'en
voir à la cuisine si j'y suis, ou mets ta langue dans ta poche: choisis.

--Monsieur, j'aime mieux écouter, je ne dirai plus rien.

--Or donc, reprit le châtelain, je restai un petit moment partagé entre la
crainte de me rompre les os en acceptant, et celle de passer pour poltron
en refusant. Après tout, me dis-je, ce quidam n'a point l'air d'un fou, et
il ne paraît avoir aucune raison d'exposer sa vie. Il a sans doute un
merveilleux cheval et une excellente _brouette_. Je m'installai à ses
côtés, et nous commençâmes à descendre au grand trot ce précipice, sans que
le cheval fît un seul faux pas, et sans que le maître perdît un instant sa
résolution et son sang-froid. Il me parlait de choses et d'autres, me
faisait beaucoup de questions sur le pays; et j'avoue que je répondais un
peu à tort et à travers, car je n'étais pas absolument rassuré. «C'est
bien, lui dis-je quand nous fûmes arrivés sans accident au bord de la
Gargilesse; nous avons descendu le casse-cou, mais nous ne traverserons
pas l'eau ici; elle est aussi basse que possible, mais encore n'est-elle
pas guéable en cet endroit: il faut remonter un peu sur la gauche.

«--Vous appelez cela de l'eau? dit-il en haussant les épaules; quant à moi,
je n'y vois que des pierres et des joncs. Allons donc! se détourner pour un
ruisseau à sec!

«--Comme vous voudrez,» lui dis-je un peu mortifié. Son audace méprisante
me taquinait; je savais qu'il allait donner tout droit dans un gouffre, et
pourtant, comme je ne suis pas d'un naturel pusillanime, et qu'il me
répugnait d'être traité comme tel, je refusai l'offre qu'il fit de me
laisser descendre. J'aurais voulu, pour le punir, qu'il eût enfin
l'occasion d'avoir une belle peur, eussé-je dû boire un coup dans la
rivière, quoique je n'aime pas l'eau.

«Je n'eus ni cette satisfaction, ni cette mortification: le cabriolet ne
chavira point. Au beau milieu de la rivière, qui s'est creusé un lit en
biseau dans cet endroit-là, le cheval en eut jusqu'aux nasaux; la voiture
fut soulevée par le courant. Le monsieur à redingote verte (car elle était
verte, Janille), fouetta la bête; la bête perdit pied, dériva, nagea, et,
comme par miracle, nous fit bondir sur la rive, sans autre mal qu'un bain
de pieds moins que tiède. Je n'avais pas perdu la tête, je sais nager tout
comme un autre, mais mon compagnon m'avoua ensuite qu'il n'en savait pas
plus long à cet égard qu'une poutre; et pourtant il n'avait ni bronché, ni
juré, ni changé de couleur. Voilà, pensé-je, un solide compère, et son
aplomb ne me déplaît pas, bien que sa tranquillité ait quelque chose de
méprisant comme le rire du diable.

«--Si vous allez à Gargilesse, j'y passe aussi, lui dis-je, et nous pouvons
continuer de faire route ensemble.

«--Soit, reprit-il. Qu'est-ce que Gargilesse?

«--Vous n'y allez donc pas?

«--Je ne vais nulle part aujourd'hui, dit-il, et je suis prêt à aller
partout.»

«Je ne suis pas superstitieux, Monsieur, et pourtant les histoires de ma
nourrice me revinrent à l'esprit je ne sais comment, et j'eus un instant de
sotte méfiance, comme si je m'étais trouvé en cabriolet côte à côte avec
Satan. Je regardais de travers cet étrange personnage qui, n'ayant aucun
but, s'en allait ainsi à travers monts et rivières pour le seul plaisir de
s'exposer ou de m'exposer avec lui, moi, nigaud, qui m'étais laissé
persuader de monter dans sa brouette infernale.

«Voyant que je ne disais mot, il crut devoir me rassurer.

«--Ma manière de courir le pays vous étonne, me dit-il, sachez donc que j'y
viens avec le dessein de tenter un établissement dans le lieu qui me
paraîtra le plus convenable. J'ai des fonds à placer, que ce soit pour moi
ou pour d'autres, peu vous importe sans doute; mais enfin vous pouvez
m'aider par vos indications à atteindre mon but.

«--Fort bien, lui dis-je, tout à fait rassuré en voyant qu'il parlait
raisonnablement; mais, pour vous donner des conseils, il me faudrait savoir
d'abord quelle espèce d'établissement vous prétendez faire.

«--Il suffira, dit-il, éludant ma question, que vous répondiez à tout ce
que je vous demanderai. Par exemple, quelle est, au maximum, la force de
ce petit cours d'eau que nous venons de traverser, depuis ce même endroit
jusqu'à son débouché dans la Creuse?

«--Elle est fort irrégulière; vous venez de la voir au minimum; mais ses
crues sont fréquentes et terribles; et si vous voulez voir le moulin
principal, ancienne propriété de la communauté religieuse de Gargilesse,
vous vous convaincrez des ravages de ce torrent, des continuelles avaries
qu'éprouve cette pauvre vieille usine, et de la folie qu'il y aurait à
faire là de grandes dépenses.

«--Mais avec de grandes dépenses, Monsieur, on enchaîne les forces
déréglées de la nature! Où la pauvre usine rustique succombe, l'usine
solide et puissante triomphe!

«--C'est vrai, repris-je; dans toute rivière, les gros poissons mangent les
petits.»

«Il ne releva point cette réflexion et continua à me promener et
m'interroger. Moi, complaisant par devoir et un peu flâneur par nature, je
le conduisis de tous côtés. Nous entrâmes dans plusieurs moulins, il causa
avec les meuniers, examina toutes choses avec attention, et revint à
Gargilesse, où il s'entretint avec le maire et les principaux de l'endroit,
avec lesquels il désira que je le misse tout de suite en relations. Il
accepta le repas que lui offrit le curé, se laissa choyer sans façon et
faisant entendre qu'il était en position de rendre encore plus de services
aux gens qu'il n'en recevrait d'eux. Il parlait peu, et écoutait beaucoup
et s'enquérait de tout, même des choses qui paraissaient fort étrangères
aux affaires: par exemple, si les gens du pays étaient dévots sincères ou
seulement superstitieux; si les bourgeois aimaient leurs aises ou s'ils les
sacrifiaient à l'économie; si l'opinion était libérale ou démocratique; de
quelles gens le conseil général du département était composé; que sais-je?
Quand la nuit vint, il prit un guide pour aller coucher au Pin, et je ne le
revis plus que trois jours après. Il passa devant Châteaubrun et s'arrêta à
ma porte, pour me remercier, disait-il, de l'obligeance que je lui avais
montrée; mais, dans le fait, je crois, pour me faire encore des
questions.--Je reviendrai dans un mois, me dit-il en prenant congé de moi,
et je crois que je me déciderai pour Gargilesse. C'est un centre, le lieu
me plaît, et j'ai dans l'idée que votre petit ruisseau, que vous faites si
méchant, ne sera pas bien difficile à réduire. J'aurai moins de dépenses
pour le gouverner que je n'en aurais sur la Creuse; et, d'ailleurs,
l'espèce de petit danger que nous avons couru en le traversant et que nous
avons surmonté me fait croire que ma destinée est de vaincre en ce lieu.

«Là-dessus cet homme me quitta. C'était M. Cardonnet.

«Moins de trois semaines après, il revint avec un mécanicien anglais et
plusieurs ouvriers de la même partie; et, depuis ce temps, il n'a cessé de
remuer de la terre, du fer et de la pierre à Gargilesse. Acharné à son
œuvre, il est levé avant le jour, et couché le dernier. Tel temps qu'il
fasse il est dans la vase jusqu'aux genoux, ne perdant pas de l'œil un
mouvement de ses ouvriers, sachant le pourquoi et le comment de toutes
choses, et menant de front la construction d'une vaste usine, d'une maison
d'habitation avec jardin et dépendances, de bâtiments d'exploitation, de
hangars, de digues, ponts et chaussées, enfin un établissement magnifique.
Durant son absence, les gens d'affaires avaient traité pour lui de
l'acquisition du local, sans qu'il parût s'en mêler. Il a acheté cher;
aussi a-t-on cru tout d'abord qu'il n'entendait rien aux affaires et qu'il
venait _se couler_ ici. On s'est moqué de lui encore plus, quand il a
augmenté le prix de la journée des ouvriers; et quand, pour amener le
conseil municipal à lui laisser diriger comme il l'entendrait le cours de
la rivière, il s'est engagé à faire une route qui lui a coûté énormément;
on a dit: cet homme est fou; l'ardeur de ses projets le ruinera. Mais, en
définitive, je le crois aussi sage qu'un autre, et je gage qu'il réussira à
bien placer sa demeure et son argent. La rivière l'a beaucoup contrarié
l'automne dernier, mais, par fortune, elle a été fort tranquille ce
printemps, et il aura le temps d'achever ses travaux avant le retour des
pluies, si nous n'avons pas d'orages extraordinaires durant le cours de
l'été. Il fait les choses en grand et y met plus d'argent qu'il n'est
besoin, c'est la vérité; mais s'il a la passion d'achever vite ce qu'il a
une fois entrepris, et qu'il ait le moyen et la volonté de payer cher la
sueur du pauvre travailleur, où est le mal. Il me semble que c'est un grand
bien, au contraire, et qu'au lieu de taxer cet homme de cerveau brûlé,
comme font les uns, et de spéculateur sournois, comme font les autres, on
devrait le remercier d'avoir apporté à notre pays les bienfaits de
l'activité industrielle. J'ai dit! que la partie adverse s'explique à son
tour.»




IV.

LA VISION.


Avant que le paysan, qui continuait à ronger son pain d'un air soucieux, se
fût préparé à répondre, le jeune homme dit avec effusion à M. Antoine qu'il
le remerciait de son récit et de la loyauté de son interprétation. Sans
avouer qu'il tenait de près ou de loin à M. Cardonnet, il se montra touché
de la manière dont le comte de Châteaubrun jugeait son caractère, et il
ajouta:

«Oui, Monsieur, je crois qu'en cherchant le bon côté des choses on est plus
souvent dans le vrai qu'en faisant le contraire. Un spéculateur effréné
montrerait de la parcimonie dans les détails de son entreprise, et c'est
alors qu'on serait en droit de suspecter sa moralité. Mais quand on voit un
homme actif et intelligent rétribuer largement le travail ...

--Un instant, s'il vous plaît, interrompit le paysan; vous êtes de braves
gens et de bons cœurs, je veux le croire de ce jeune monsieur, comme j'en
suis sûr de votre part, monsieur Antoine. Mais, sans vous offenser, je vous
dirai que vous n'y voyez pas plus loin que le bout de votre nez.
Écoutez-moi. Je suppose que j'ai beaucoup d'argent à placer, avec
l'intention, non pas d'en tirer seulement un intérêt honnête et
raisonnable, comme c'est permis à tout le monde, mais de doubler et de
tripler mon capital en peu d'années. Je ne serai pas si sot que de dire mon
intention aux gens que je suis forcé de ruiner. Je commencerai donc par les
amadouer, par me montrer généreux, et, pour ôter les méfiances, par me
faire passer, au besoin, pour prodigue et sans cervelle. Cela fait, je
tiens mes dupes; j'ai sacrifié cent mille francs, je suppose, à ces petites
amorces. Cent mille francs, c'est beaucoup dire pour le pays! et, pour moi,
si j'ai plusieurs millions, ce n'est que le pot-de-vin de mon affaire. Tout
le monde m'aime, bien que quelques-uns se moquent de ma simplicité; le plus
grand nombre me plaint et m'estime. Personne ne se sauvegarde. Le temps
marche vite, et mon cerveau encore plus; j'ai jeté la nasse, tous les
poissons y mordent. D'abord les petits, le fretin qui est avalé sans qu'on
s'en aperçoive, ensuite les gros, jusqu'à ce que tout y passe!

--Et que veux-tu dire avec toutes tes métaphores? dit M. Antoine en
haussant les épaules. Si tu continues à parler par figures, je vais
m'endormir. Allons, dépêche, il se fait tard.

--Ce que je dis est bien clair, reprit le paysan. Une fois que j'ai ruiné
toutes les petites industries qui me faisaient concurrence, je deviens un
seigneur plus puissant que ne l'étaient vos pères avant la révolution,
monsieur Antoine! Je gouverne au-dessus des lois, et, tandis que pour la
moindre peccadille je fais coffrer un pauvre diable, je me permets tout ce
qui me plaît et m'accommode. Je prends le bien d'un chacun (filles et
femmes par-dessus le marché, si c'est mon goût), je suis le maître des
affaires et des subsistances de tout un département. Par mon talent, j'ai
mis les denrées un peu au rabais; mais, quand tout est dans mes mains,
j'élève les prix à ma guise, et dès que je peux le faire sans danger,
j'accapare et j'affame. Et puis, c'est peu de chose que tuer la
concurrence: je deviens bientôt le maître de l'argent qui est la clef de
tout. Je fais la banque en dessous main, en petit et en grand; je rends
tant de services, que je suis le créancier de tout le monde, et que tout le
monde m'appartient. On s'aperçoit qu'on ne m'aime plus, mais on voit qu'il
faut me craindre, et les plus puissants eux-mêmes me ménagent, tandis que
les petits tremblent et soupirent autour de moi. Cependant, comme j'ai de
l'esprit et de la science, je fais le grand de temps à autre. Je sauve
quelques familles, je concours à quelque établissement de charité. C'est
une manière de graisser la roue de ma fortune, qui n'en court que plus
vite: car on en revient à m'aimer un peu. Je ne passe plus pour bon et
niais, mais pour juste et grand. Depuis le préfet du département jusqu'au
curé du village, et depuis le curé jusqu'au mendiant, tout est dans le
creux de ma main; mais tout le pays souffre et nul n'en voit la cause.
Aucune autre fortune que la mienne ne s'élévera, et toute petite condition
sera amoindrie, parce que j'aurai tari toutes les sources d'aisance,
j'aurai fait renchérir les denrées nécessaires et baisser les denrées du
superflu, au contraire de ce qui devrait être. Le marchand s'en trouvera
mal et le consommateur aussi. Moi, je m'en trouverai bien, puisque je
serai, par ma richesse, la seule ressource des uns et des autres. Et l'on
dira enfin: Que se passe-t-il donc? les petits fournisseurs sont à
découvert, et les petits acheteurs sont à sec. Nous avons plus de jolies
maisons et plus de beaux habits sous les yeux que par le passé, et tout
cela coûte, dit-on, moins cher; mais nous n'avons plus le sou dans la
poche. On nous a donné une fièvre de paraître, et les dettes nous rongent.
Ce n'est pas pourtant M. Cardonnet qui a voulu tout cela, car il fait du
bien, et, sans lui, nous serions tous perdus. Dépêchons-nous de servir M.
Cardonnet: qu'il soit maire, qu'il soit préfet, qu'il soit député,
ministre, roi, si c'est possible, et le pays est sauvé!

«Voilà, Messieurs, comme je me ferais porter sur le dos des autres si
j'étais M. Cardonnet, et comment je suis sûr que M. Cardonnet compte faire.
A présent, dites que j'ai tort de le voir d'un mauvais œil, que je suis
un prophète de malheur, et qu'il n'arrivera rien de ce que j'annonce. Dieu
vous fasse dire vrai! mais, moi, je sens la grêle venir de loin; et il n'y
a qu'un espoir qui me soutienne: c'est que la rivière sera moins sotte que
les gens, qu'elle ne se laissera pas brider par les belles mécaniques qu'on
lui passe aux dents, et qu'un de ces matins, elle donnera aux usines de M.
Cardonnet un coup de reins qui le dégoûtera de jouer avec elle; et
s'engagera à aller porter ailleurs ses capitaux et leur conséquence.
Maintenant, j'ai dit, moi aussi. Si j'ai porté un jugement téméraire, que
Dieu qui m'a entendu me pardonne!»

Le paysan avait parlé avec une grande animation. Le feu de la pénétration
jaillissait de ses yeux clairs, et un sourire d'indignation douloureuse
errait sur ses lèvres mobiles. Le voyageur examinait cette figure
accentuée, assombrie par une épaisse barbe grisonnante, flétrie par la
fatigue, les injures de l'air, peut-être aussi par le chagrin, et, malgré
la souffrance que lui faisait éprouver son langage, il ne pouvait se
défendre de le trouver beau, et d'admirer, dans sa facilité à exprimer
rudement ses pensées, une sorte d'éloquence naturelle empreinte de
franchise et d'amour de la justice: car si ses paroles, dont nous n'avons
pas rendu toute la rusticité, étaient simples et parfois vulgaires, son
geste était énergique, et l'accent de sa voix commandait l'attention. Une
profonde tristesse s'était emparée des auditeurs, tandis qu'il esquissait
sans art et sans ménagement la peinture du riche persévérant et insensible.
Le vin n'avait fait aucun effet sur lui, et chaque fois qu'il levait les
yeux sur le jeune homme, il semblait plonger dans son sein et lui adresser
un sévère interrogatoire. M. Antoine, un peu affaissé sous le poids du
breuvage, n'avait pourtant rien perdu de son discours, et, subissant, comme
de coutume, l'ascendant de cette âme plus ferme que la sienne, il laissait
échapper, de temps en temps, un profond soupir.

Quand le paysan se tut:

«Que Dieu, te pardonne, en effet, si tu juges mal, ami, dit-il en élevant
son verre comme une offrande à la Divinité; et si tu devines juste, que la
Providence veuille détourner un tel fléau de la tête des pauvres et des
faibles!

--Monsieur de Châteaubrun, écoutez-moi, et vous aussi, mon ami, s'écria le
jeune homme, en prenant de chaque main, les mains de ses hôtes: Dieu, qui
entend toutes les paroles des hommes et qui lit leurs sentiments au fond de
leurs cœurs, sait que ces maux ne sont pas à craindre, et que vos
appréhensions ne sont que des chimères. Je connais l'homme dont vous
parlez, je le connais beaucoup; et quoique sa figure soit froide, son
caractère obstiné, son intelligence active et puissante, je vous réponds de
la loyauté de ses intentions et du noble emploi qu'il saura faire de sa
fortune. Il y a quelque chose d'effrayant, j'en conviens, dans la fermeté
de sa volonté, et je ne m'étonne pas que son air inflexible vous ait donné
une sorte de vertige, comme si un être surnaturel était apparu au milieu de
vos campagnes paisibles; mais cette force d'âme est basée sur des principes
religieux et moraux qui font de lui, sinon le plus doux et le plus affable
des hommes, du moins le plus strictement juste et le plus royalement
généreux.

--Eh bien, tant mieux, nom d'une bombe! répondit le châtelain en choquant
son verre contre celui du paysan. Je bois à sa santé et je suis heureux
d'avoir à estimer un homme, quand j'étais sur le point de le maudire.
Allons, toi, ne fais pas l'entêté, et crois ce brave jeune homme qui parle
comme un livre et qui en sait plus long que toi et moi. Puisqu'il te dit
qu'il connaît Cardonnet! qu'il le connaît beaucoup, là! que veux-tu de
mieux? Il nous répond de lui. Donc, nous pouvons être tranquilles.

«Sur ce, mes amis, allons nous coucher, ajouta le châtelain, enchanté
d'accepter, pour un homme qu'il connaissait peu, la caution d'un homme
qu'il ne connaissait pas du tout, et dont il ne savait pas seulement le
nom; voilà onze heures qui sonnent, et c'est une heure indue.

--Je vais prendre congé de vous, dit le voyageur, et me retirer, en vous
demandant la permission de venir bientôt vous remercier de vos bontés.

--Vous ne partirez pas ce soir, s'écria M. Antoine, c'est impossible, il
pleut à verse, les chemins sont _perdus_, et on n'y voit pas à ses pieds.
Si vous vous obstinez à partir, je veux ne jamais vous revoir.»

Il insista si bien, et l'orage était tellement déchaîné en effet, que force
fut au jeune homme d'accepter l'hospitalité.

Sylvain Charasson, c'était le nom du page de Châteaubrun, apporta une
lanterne, et M. Antoine, prenant le bras du voyageur, le guida, à travers
les décombres de son manoir, à la recherche d'une chambre.

Le pavillon carré était occupé à tous les étages par la famille de
Châteaubrun; mais, outre ce petit corps de logis resté debout et
fraîchement restauré, il y avait, de l'autre côté du préau, une immense
tour, la plus ancienne, la plus haute, la plus épaisse, la plus impossible
à détruire qui fût dans tout le domaine, les salles superposées qui la
remplissaient étant voûtées en pierres encore plus solidement que le
pavillon carré. La bande noire, qui, plusieurs années auparavant, avait
acheté ce château pour le démolir, et qui en avait emporté tout le bois et
tout le fer, jusqu'au moindre gond de porte, n'avait pas eu besoin
d'effondrer l'intérieur des premiers étages, et M. Antoine en avait fait
nettoyer et clore un, pour les rares occasions on il pouvait exercer
l'hospitalité. Ç'avait été pour le bonhomme une grande magnificence que de
faire placer des portes et des fenêtres, un lit et quelques chaises dans
cet appartement qui n'était pas nécessaire aux besoins de sa famille. Il
avait fait joyeusement cet effort en disant à Janille: «Ce n'est pas tout
d'être bien, il faut songer à pouvoir héberger honnêtement son prochain.»
Et pourtant, lorsque le jeune homme entra dans cet affreux donjon féodal,
et qu'il se trouva comme étouffé dans une geôle, son cœur se serra, et il
eût volontiers suivi le paysan, qui allait, par goût et par habitude,
dormir sur la litière fraîche avec Sylvain Charasson. Mais M. Antoine était
si fier et si content de pouvoir faire les honneurs d'une _chambre d'amis_,
en dépit de sa détresse, que le jeune hôte crut devoir accepter pour gîte
une des sinistres prisons du moyen âge.

Il y avait pourtant bon feu dans la vaste cheminée, et le lit, composé d'un
gros plumetis posé sur un énorme sommier de balle d'avoine, n'était
nullement à dédaigner. Tout était pauvre et propre. Le jeune garçon eut
bientôt chassé les tristes pensées qui assiégent tout voyageur abrité dans
un lieu semblable, et, malgré les roulements de la foudre, le cri des
oiseaux de nuit, le bruit du vent et de la pluie qui ébranlaient ses
fenêtres, tandis que les rats livraient de plus furieux assauts au bois de
sa porte, il ne tarda pas à s'endormir profondément.

Pourtant son sommeil fut agité de rêves bizarres, et même il eut une sorte
de cauchemar aux approches du jour, comme s'il était impossible de passer
la nuit dans un lieu souillé des crimes mystérieux de la féodalité, sans y
être en proie à des visions pénibles. Il lui sembla voir entrer M.
Cardonnet, et, comme il s'efforçait de sauter à bas de son lit, pour courir
à sa rencontre, le fantôme lui fit un signe impérieux pour qu'il eût à ne
pas bouger; puis venant à lui d'un air impassible, il lui monta sur la
poitrine sans répondre un seul mot à ses plaintes, et sans témoigner par
aucune expression de son visage de pierre qu'il fût sensible à l'agonie
qu'il lui faisait endurer.

Accable sous ce poids formidable, le dormeur s'agita en vain pendant un
espace de temps qui lui parut un siècle, et il était saisi du râle de
l'agonie lorsqu'il parvint à se réveiller. Mais, bien que le jour commençât
à poindre, et qu'il vît distinctement l'intérieur de la tour, il demeura
tellement sous l'impression de son rêve; qu'il croyait encore voir la
figure inflexible devant ses yeux, et sentir le poids d'un corps lourd
comme une montagne d'airain sur la poitrine défaillante et brisée. Il se
leva et fit plusieurs fois le tour de sa chambre avant de se remettre au
lit: car, malgré son dessein de partir de bonne heure, il éprouvait un
accablement invincible. Mais à peine ses yeux se furent-ils refermés que le
spectre reprit sa résolution de l'étouffer, jusqu'à ce que, se sentant près
d'expirer, le jeune homme s'écria d'une voix entrecoupée: Mon père! ô mon
père! que vous ai-je donc fait, et pourquoi avez-vous résolu d'être le
meurtrier de votre fils?

Le son de sa propre voix le réveilla, et, se voyant de nouveau poursuivi
par l'apparition, il courut ouvrir sa fenêtre. Dès que la fraîcheur de
l'air pénétra dans cette pièce basse, dont l'atmosphère avait quelque chose
de léthargique, l'hallucination se dissipa, et il s'habilla en toute hâte,
afin de fuir un lieu où il venait d'être le jouet d'une si cruelle
fantaisie. Mais malgré les efforts qu'il fit pour s'en distraire, il resta
sous le poids d'une sorte d'anxiété douloureuse, et la _chambre d'amis_ de
Châteaubrun lui parut plus sépulcrale que la veille. Le jour gris et sombre
qui se levait lui permit enfin de voir par sa fenêtre l'ensemble du
château.

Ce n'était littéralement qu'un amas de ruines, vestiges encore grandioses
d'une demeure seigneuriale, bâtie à diverses époques. Le préau, rempli
d'herbes touffues où le peu de mouvement d'une famille réduite au strict
nécessaire avait tracé seulement deux ou trois petits sentiers pour
circuler de la grande tour à la petite, et du puits à à la porte
principale, était bordé en face de lui de murailles écroulées, où l'on
reconnaissait la base et l'emplacement de plusieurs constructions, et entre
autres d'une chapelle élégante dont le fronton, orné d'une jolie rosace
festonnée de lierre, était encore debout. Au fond de la cour, dont un grand
puits formait le centre, s'élevait la carcasse démantelée de ce qui avait
été le corps de logis principal, la véritable habitation des seigneurs de
Châteaubrun depuis le temps de François Ier jusqu'à la révolution. Cet
édifice, jadis somptueux, n'était plus qu'un squelette sans forme, mis à
jour de toutes parts, un pêle-mêle bizarre que l'écroulement des
compartiments intérieurs faisait paraître d'une élévation démesurée. Les
tours qui avaient servi de cage aux élégantes spirales d'escaliers, les
grandes salles peintes à fresque, les admirables chambranles de cheminée
sculptés dans la pierre, rien n'avait été respecté par le marteau du
démolisseur, et quelques vestiges de cette splendeur, qu'on n'avait pu
atteindre pour les détruire, quelques restes de frises richement ornées,
quelques guirlandes de feuillages dues au ciseau des habiles artisans de la
renaissance, jusqu'à des écussons aux armes de France traversées par le
bâton de bâtardise, tout cela taillé dans une belle pierre blanche que le
temps n'avait encore pu ternir, offrait le triste spectacle d'une œuvre
d'art, sacrifiée sans remords à la brutale loi d'une brusque nécessité.

Quand le jeune Cardonnet reporta ses regards sur le petit pavillon habité
désormais par le dernier rejeton d'une illustre et opulente famille, il se
sentit pénétré de compassion en songeant qu'il y avait là une jeune fille
dont l'aïeule avait eu des pages, des vassaux, des meutes, des chevaux de
luxe, tandis que, désormais, cette héritière d'une ruine effrayante à voir,
allait peut-être, comme la princesse Nausicaa, laver elle-même son linge à
la fontaine.

Au moment où il faisait cette réflexion, il vit, au dernier étage de la
tour carrée, une petite fenêtre ronde s'ouvrir doucement, et une tête de
femme, portée par le plus beau cou qui se puisse imaginer, se pencher comme
pour parler à quelqu'un dans le préau. Émile Cardonnet, quoiqu'il appartînt
à une génération de myopes, avait la vue excellente, et la distance n'était
pas assez grande pour ne pas lui permettre de distinguer les traits de
cette gracieuse tête blonde, dont le vent faisait voltiger la chevelure un
peu en désordre. Elle lui parut ce qu'elle était en effet, une tête d'ange,
parée de toute la fraîcheur de la jeunesse, douce et noble en même temps.
Le son de la voix qui se fit entendre était plein de charmes, et la
prononciation avait une distinction remarquable.

--Jean, disait-elle, il a donc plu toute la nuit? Voyez comme la cour est
remplie d'eau? De ma fenêtre je vois tous les prés comme des étangs.

--C'est un déluge, ma chère enfant, répondit d'en bas le paysan, qui
paraissait l'ami intime de la famille, une vraie trombe d'eau! je ne sais
pas si le gros de la nuée a crevé ici ou ailleurs, mais jamais je n'ai vu
la fontaine si remplie.

--Les chemins doivent être abîmés, Jean, et vous ferez bien de rester ici.
Mon père est-il éveillé?

--Pas encore, ma Gilberte, mais la mère Janille est déjà sur pied.

--Voulez-vous la prier de monter auprès de moi, mon vieux Jean? J'ai
quelque chose à lui demander.

--J'y cours.

La fenêtre se referma sans que la jeune fille eût paru remarquer que celle
du voyageur était ouverte, et qu'il était là, occupé à la contempler.

Un instant après, il était dans la cour, où la pluie avait, en effet,
creusé de petits torrents à la place des sentiers, et il trouva dans
l'écurie Sylvain Charasson, qui, tout en pansant son cheval et celui de M.
Antoine, se livrait à des commentaires sur les effets d'une si mauvaise
nuit, avec le paysan dont Émile Cardonnet savait enfin le prénom. Cet homme
lui avait causé la veille une sorte d'inquiétude indéfinissable, comme s'il
eût porté en lui quelque chose de mystérieux et de fatal. Il avait remarqué
que M. Antoine ne l'avait pas nommé une seule fois, et que, lorsque Janille
avait été à diverses reprises au moment de le faire, il l'avait avertie du
regard afin qu'elle eût à s'observer. On l'appelait _ami, camarade, vieux,
toi_, et il semblait que son nom fût un secret qu'on ne voulait pas trahir.
Quel était donc cet homme qui avait l'extérieur et le langage d'un paysan,
et qui, cependant, portait si loin ses sombres prévisions, et si haut sa
terrible critique?

Émile s'efforça de lier conversation avec lui, mais ce fut inutile; il
avait pris des manières plus réservées encore que la veille, et, lorsqu'il
l'interrogea sur les ravages de la tempête, il se contenta de répondre:

«Je vous conseille de ne pas perdre de temps pour vous en aller à
Gargilesse, si vous voulez encore trouver des ponts pour passer l'eau, car,
avant qu'il soit deux heures, il y aura par là une _dribe_ de tous les
diables.

--Qu'entendez-vous par là? je ne comprends pas ce mot.

--Vous ne savez pas ce que c'est qu'une _dribe_? Eh bien, vous le verrez
aujourd'hui, et vous ne l'oublierez jamais. Bonjour, Monsieur, partez
vite, car il y aura du malheur tantôt chez votre ami Cardonnet.»

Et il s'éloigna sans vouloir ajouter un mot de plus.

Saisi d'un vague effroi, Émile se hâta de seller lui-même son cheval, et,
jetant une pièce d'argent à Charasson:

«Mon enfant, lui dit-il, tu diras à ton maître que je pars sans lui faire
mes adieux, mais que je reviendrai bientôt le remercier de ses bontés pour
moi.»

Il franchissait le portail, lorsque Janille accourut pour lui barrer le
passage. Elle voulait réveiller M. Antoine; mademoiselle était en train de
s'habiller; le déjeuner serait prêt dans un instant; les chemins étaient
trop mouillés; la pluie allait recommencer. Le jeune homme se déroba, avec
force remerciements, à ses prévenances, et lui fit aussi un cadeau qu'elle
parut accepter avec grand plaisir. Mais il n'avait pas atteint le bas de la
colline, qu'il entendit derrière lui le bruit d'un cheval dont les pieds
larges et solides rasaient le pavé en trottant. C'était Sylvain Charasson,
qui, monté à poil sur la jument de M. Antoine, et ne se servant pas d'autre
bride que d'une corde en licou passée entre les dents de l'animal, le
rejoignait à la hâte. «Je vas vous conduire, Monsieur, lui cria-t-il en
passant devant lui; mademoiselle Janille dit que vous _vous_ péririez, ne
connaissant pas les chemins et c'est la vraie vérité.

--A la bonne heure, mais prends le plus court, répondit le jeune homme.

--Soyez tranquille, reprit le page rustique,» et, jouant des sabots, il mit
au grand trot l'animal ensellé, dont le gros ventre nourri de foin, sans
aucun mélange d'avoine, contrastait avec des flancs maigres et une encolure
grêle.




V.

LA DRIBE.


Grâce aux pentes ardues que dominait Châteaubrun, le jeune homme et son
nouveau guide purent bientôt gagner la plaine, sans être retardés par aucun
torrent considérable. Mais, en passant très vite auprès d'une petite mare
pleine jusqu'aux bords, l'enfant dit en jetant de côté un regard de
surprise: «La _Font-Margot_ toute pleine! Ça veut dire grand dégât dans le
pays creux. Nous _peinerons_ à passer la rivière. Dépêchons-nous,
Monsieur!». Et il fit prendre le galop à sa monture, qui, malgré sa
mauvaise construction et ses pieds larges et plats, garnis d'une frange de
longs poils traînant jusqu'à terre, se dirigeait à travers les aspérités de
ce terrain avec une adresse et une sécurité remarquables.

Les vastes plaines de cette région forment de grands plateaux coupés de
ravins, qui font de leurs pentes brusques et profondes de véritables
montagnes à descendre et à remonter. Après une heure de marche environ, nos
voyageurs se trouvèrent en face du vallon de la Gargilesse, et un site
enchanteur se déploya devant eux. Le village de Gargilesse, bâti en pain de
sucre sur une éminence escarpée, et dominé par sa jolie église et son
ancien monastère, semblait surgir du fond des précipices, et, au fond du
plus accentué de ces abîmes, l'enfant montrant à Émile de vastes bâtiments
tout neufs, et d'une belle apparence: «Tenez, Monsieur, dit-il, voilà les
bâtisses à M. Cardonnet.»

C'était la première fois qu'Émile, étudiant en droit à Poitiers, et passant
le temps de ses vacances à Paris, pénétrait dans la contrée où son père
tentait depuis un an un établissement d'importance. L'aspect de ce lieu lui
sembla admirable, et il sut gré à ses parents d'avoir rencontré un site où
l'industrie pouvait trouver son compte sans bannir les influences de la
poésie.

Il y avait à marcher encore sur le plateau avant d'en atteindre le versant,
et d'embrasser d'un seul coup d'œil tous les détails du paysage. A mesure
qu'Émile approchait, il y découvrait de nouvelles beautés, et le
couvent-château de Gargilesse, planté fièrement sur le roc au-dessus des
usines Cardonnet, semblait être là comme une décoration établie à dessein
de couronner l'ensemble. Les flancs du ravin, où s'engouffrait rapidement
la petite rivière, étaient tapissés d'une végétation robuste, et le jeune
homme qui, malgré lui, laissait un peu absorber son attention par les
dehors de son nouvel héritage, remarqua avec satisfaction qu'au milieu de
l'abatis nécessaire pour l'établir dans une partie aussi ombragée, on avait
pourtant épargné de magnifiques vieux arbres, qui faisaient le plus bel
ornement de l'habitation.

Cette habitation, située un peu en arrière de l'usine, était commode,
élégante, simple dans sa richesse, et des rideaux à la plupart des fenêtres
annonçaient qu'elle était déjà occupée. Elle était entourée d'un beau
jardin relevé en terrasse le long du torrent, et l'on distinguait de loin
les vives couleurs des plantes épanouies qui avaient été substituées comme
par enchantement aux souches de saules et aux flaques d'eau sablonneuses
dont naguère ces rives étaient bordées. Le cœur du jeune homme battit bien
haut, lorsqu'il vit une femme descendre le perron du moderne château, et
marcher lentement au milieu de ses fleurs favorites, car c'était sa mère.
Il étendit les bras et agita sa casquette pour attirer son attention, mas
sans succès. Madame Cardonnet était absorbée par l'examen de ses travaux
d'horticulture; elle n'attendait son fils que dans la soirée.

Sur une plage plus découverte, Émile vit les constructions savantes et
compliquées de l'usine, et, au milieu d'un pêle-mêle de matériaux de toutes
sortes, remuer une cinquantaine d'ouvriers affairés, les uns sciant des
pierres de taille, les autres préparant le mortier, d'autres équarrissant
les poutres, d'autres encore chargeant des charrettes traînées par
d'énormes chevaux. Comme il fallait, de toute nécessité, descendre au pas
le chemin rapide, le petit Charasson put prendre la parole.

«Voilà une mauvaise descente, pas vrai, Monsieur? Tenez bien la guide à
votre chevau! Ça serait bien de besoin que M. Cardonnet fît un chemin pour
amener les gens de chez nous à son _invention_ (son usine). Voyez, les
belles routes qu'il a faites des autres côtés! et les jolis ponts! tout en
pierres, oui! Avant lui, on se mouillait les pattes en été pour passer
l'eau, et en hiver on n'y passait mie. C'est un homme que le pays devrait
lui baiser la terre où ce qu'il marche.

--Vous n'êtes donc pas comme votre ami Jean qui dit tant de mal de lui?

--Oh! le Jean, le Jean! il ne faut pas faire grande attention à ce qu'il
chante. C'est un homme qui a des _ennuis_, et qui voit tout en mal depuis
quelque temps, quoiqu'il ne soit pas méchant homme, au contraire. Mais il
n'y a que lui dans le pays qui dise comme ça; tout le monde est grandement
porté pour M. Cardonnet. Il n'est pas chiche, celui-là. Il parle un peu
dur, il échine un peu l'ouvrier, mais dame! il paye, faut voir! et quand on
se crèverait à la peine, si on est bien récompensé, on doit être content,
pas vrai, Monsieur?»

Le jeune homme étouffa un soupir. Il ne partageait pas absolument le
système de compensations économiques de M. Sylvain Charasson, et il ne
voyait pas bien clairement, quelque envie qu'il eût d'approuver son père,
que le salaire pût remplacer la perte de la santé et de la vie.

«Je m'étonne de ne pas le voir sur le dos de ses ouvriers, ajouta naïvement
et sans malice le page de Châteaubrun; car il n'a pas coutume de les
laisser beaucoup souffler. Ah dame! c'est un homme qui s'entend à faire
avancer l'ouvrage! Ce n'est pas comme la mère Janille de chez nous, qui
braille toujours, et qui ne laisse rien faire aux autres. Lui n'a pas l'air
de se remuer, mais on dirait qu'il fait l'ouvrage avec ses yeux. Quand un
ouvrier cause; ou quitte sa pioche pour allumer sa pipe, ou fait tant
seulement un petit bout de _dormille_ sur le midi par _le grand'chaud_:
«C'est bien, qu'il dit sans se fâcher; tu n'es pas à ton aise ici pour
fumer ou pour dormir, va-t'en chez-toi, tu seras mieux.» Et c'est dit. Il
ne l'employe pendant huit jours; et, à la seconde fois, c'est pour un mois,
et à la troisième, c'est fini à tout jamais.»

Émile soupira encore: il retrouvait dans ces détails la rigoureuse sévérité
de son père; et il lui fallait se reporter vers le but présumé de ses
efforts pour en accepter les moyens.

«Au! pardine, le voilà bien, s'écria l'enfant en désignant du bras M.
Cardonnet, dont la haute taille et les vêtements sombres se dessinaient sur
l'autre rive. Il regarde l'eau; peut-être qu'il craint la dribe, quoiqu'il
ait coutume de dire que c'est des bêtises.

--La dribe, c'est donc la crue de l'eau? demanda Émile, qui commençait à
comprendre le mot _déribe, dérive_.

--Oui, Monsieur, c'est comme une _trompe_ (une trombe), qui vient par les
grands orages. Mais l'orage est passé, la dribe n'est pas venue; et je
crois bien que le Jean aura mal prophétisé. _Stapendant_, Monsieur, voyez
comme les eaux sont basses! c'est presque à sec depuis hier et c'est
mauvais signe. Passons-vite, ça peut venir d'une minute à l'autre ...»

Ils redoublèrent le pas et traversèrent facilement à gué un premier bras du
torrent. Mais à un effort que le cheval d'Émile avait fait pour gravir la
marge un peu escarpée de la petite île, il avait rompu ses sangles, et il
lui fallut mettre pied à terre pour essayer de fixer sa selle. Ce n'était
pas facile, et dans sa précipitation à rejoindre ses parents, Émile s'y
prit mal; le nœud qu'il venait de faire coula comme il mettait le pied
dans l'étrier, et Charasson fut obligé de couper un bout de la corde qui
lui servait de bride pour consolider cette petite réparation. Tout cela
prit un certain temps, pendant lequel leur attention fut tout à fait
détournée du fléau que Sylvain appréhendait. L'îlot était couvert d'une
épaisse saulée qui ne leur permettait pas de voir à dix pas autour d'eux.

Tout à coup un mugissement semblable au roulement prolongé du tonnerre se
fit entendre, arrivant de leur côté avec une rapidité extrême. Émile, se
trompant sur la cause de ce bruit, regarda le ciel qui était serein
au-dessus de sa tête: mais l'enfant devint pâle comme la mort: «La dribe!
s'écria-t-il, la dribe! sauvons nous, Monsieur!».

Ils traversèrent l'île au galop; mais avant qu'ils fussent sortis de la
saulée, des flots d'une eau jaunâtre et couverte d'écume, vinrent à leur
rencontre, et leurs chevaux en avaient déjà jusqu'au poitrail, lorsqu'ils
se trouvèrent en face du torrent gonflé qui se répandait avec fureur sur
les terrains environnants.

Émile voulait tenter le passage; mais son guide s'attachant après lui:
«Non, Monsieur, non, s'écria-t-il, il est trop tard. Voyez la force du
torrent, et les poutres qu'il charrie! Il n'y a ni homme ni bête qui
puisse s'en sauver. Laissons les _chevals_, Monsieur, laissons les
_chevals_, peut-être qu'ils auront l'esprit d'en sortir; mais c'est trop
risquer pour des chrétiens. Tenez, au diable! voilà la passerelle emportée!
Faites comme moi, Monsieur, faites comme moi, ou vous êtes mort!»

Et Charasson, qui avait déjà de l'eau jusqu'aux épaules, se mit à grimper
lestement sur un arbre. Émile voyant à la fureur du torrent qui grossissait
d'un pied à chaque seconde, que le courage allait devenir folie, et
songeant à sa mère, se décida à suivre l'exemple du petit paysan.

«Pas celui-là, Monsieur, pas celui-là! cria l'enfant en lui voyant
escalader un tremble. C'est trop faible, ça sera emporté comme une paille.
Venez auprès de moi, pour l'amour du bon Dieu, attrapez-vous à mon arbre!»

Émile reconnaissant la justesse des observations de Sylvain, qui, au milieu
de son épouvante, ne perdait ni sa présence d'esprit, ni le bon désir de
sauver son prochain, courut au vieux chêne que l'enfant tenait embrassé, et
parvint bientôt à se placer non loin de lui sur une forte branche, à
quelques pieds au-dessus de l'eau. Mais il leur fallut bientôt céder ce
poste à l'élément irrité qui montait toujours; et, montant de leur côté de
branche en branche, ils réussirent à s'en préserver.

Lorsque l'inondation eut atteint son dernier degré d'intensité, Émile était
placé assez haut sur l'arbre qui lui servait de refuge pour voir ce qui se
passait dans la vallée. Il se cachait le plus possible dans le feuillage
pour n'être pas reconnu de l'habitation, et faisait taire Sylvain qui
voulait appeler au secours; car il craignait de mettre ses parents, et
surtout sa mère, dans des transes mortelles, s'ils eussent été avertis de
sa présence et de sa situation. Il put apercevoir son père qui, examinant
toujours les effets de la _dribe_, se retirait lentement à mesure que
l'eau montait dans son jardin et envahissait toute l'usine. Il semblait
céder à regret la place à ce fléau qu'il avait méprisé et qu'il affectait
de mépriser encore. Enfin, on le vit distinctement aux fenêtres de sa
maison avec madame Cardonnet, tandis que les ouvriers épars s'étaient
enfuis sur la hauteur, abandonnant leurs vestes et les instruments de leur
travail dans la vase. Quelques-uns, surpris par ce déluge aux premiers
étages de l'usine, étaient montés à la hâte sur les toits, et si les plus
avisés se réjouissaient intérieurement de gagner à ce désastre la
prolongation de leurs travaux lucratifs, la plupart s'abandonnaient à un
sentiment naturel de consternation en voyant le résultat de leurs fatigues
perdu ou compromis.

Les pierres, les murs fraîchement crépis, les solives récemment taillées,
tout ce qui n'offrait pas une grande résistance flottait au hasard au
milieu des tourbillons d'écume; les ponts à peine terminés s'écroulaient
séparés des chaussées encore fraîches qui ne pouvaient plus les soutenir;
le jardin était à moitié envahi, et l'on voyait les vitrages de la serre,
les caisses de fleurs et les brouettes de jardinier voguer rapidement et
fuir à travers les arbres.

Tout à coup on entendit de grands cris dans l'usine. Un énorme train de
bois de construction avait été poussé avec violence contre les œuvres
vives de la machine principale, et le bâtiment, violemment ébranlé,
semblait prêt à s'engloutir. Il y avait au moins douze personnes, tant
hommes que femmes et enfants, sur le faîte. Tous criaient et pleuraient.
Émile sentit une sueur froide le gagner. Indifférent aux périls qu'il
courait lui-même si le chêne venait à être déraciné, il s'effrayait du
destin de ces familles qu'il voyait s'agiter dans la détresse. Il fut au
moment de se précipiter dans l'eau pour voler à leur secours; mais il
entendit la voix puissante de son père qui leur criait de son perron, à
l'aide d'un porte-voix: «Ne bougez pas; le radeau s'achève; il n'y a pas de
danger où vous êtes.» Tel était l'ascendant du maître, que l'on se tint
tranquille, et qu'Émile le subit lui même instinctivement.

De l'autre côté de l'île, c'était bien un autre spectacle de désolation.
Les villageois couraient après leurs bestiaux, les femmes après leurs
enfants. Des cris perçants portèrent surtout l'inquiétude d'Émile vers un
point que la végétation lui cachait; mais bientôt il vit paraître vers le
rivage opposé un homme vigoureux qui emportait un enfant à la nage. Le
courant était moins fort de ce côté qu'en face de l'usine, et néanmoins le
nageur luttait avec une peine incroyable, et plusieurs fois la vague le
couvrit entièrement.

«J'irai à son aide, j'irai! s'écria Émile ému jusqu'aux larmes, et prêt
encore une fois à s'élancer de l'arbre.

--Non, Monsieur, non! cria Charasson en le retenant. Voyez, le voilà qui
sort du courant, il est sauvé; il ne nage plus, il marche dans la vase.
Pauvre homme, a-t-il eu de la peine! Mais l'enfant n'est pas mort, il
pleure, il crie comme un petit loup-garou. Pauvre innocent, va! ne crie
donc plus, te voilà sauvé! Et tiens, avisez donc, le diable me tortille si
ce n'est pas le vieux Jean qui l'a tiré de l'eau! Oui, Monsieur, oui, c'est
le Jean! En voilà un de courage! Ah! voyez à présent comme le père le
remercie, comme la mère lui embrasse les jambes, et pourtant elles ne sont
guère propres, ses pauvres jambes! Ah! Monsieur, le Jean est d'un grand
cœur, et il n y en a pas un pareil dans le monde. S'il nous savait là, il
viendrait nous en retirer, vrai! J'ai envie de l'appeler.

--Gardez-vous-en bien. Nous sommes en sûreté, et lui s'exposerait encore.
Oui, je vois que c'est un digne homme. Est-il le parent de cet enfant et de
ces gens-là?

--Non, Monsieur, non. C'est les Michaud, c'est des gens et un enfant qui
ne lui sont de rien ni à moi non plus: mais quand il y a du malheur quelque
part, on peut bien être sûr de voir arriver Jean, et là où personne
n'oserait se risquer il y court, lui, quand même il n'y a rien de rien, pas
même un verre de vin à y gagner. Le bon Dieu sait bien pourtant qu'il ne
fait pas bon dans ce pays-ci pour Jean, et que ce n'est guère sa place.

--Court-il donc quelque autre danger à Gargilesse que celui de se noyer
comme tout le monde?»

Sylvain ne répondit pas, et parut se reprocher d'en avoir trop dit.

«Voilà l'eau qui baisse un peu, dit-il pour détourner l'attention d'Émile;
dans une couple d'heures, nous pourrons peut-être repasser par où nous
sommes venus; car du côté de M. Cardonnet, il y en a pour six heures au
moins.»

Cette perspective n'était pas très riante; néanmoins Émile, qui ne voulait
à aucun prix effrayer ses parents, s'y résigna de son mieux. Mais un
accident nouveau le fit changer de résolution avant qu'une demi-heure se
fût écoulée. L'eau se retirait assez vite des points extrêmes qu'elle avait
envahis; et de l'autre côté du lac qu'elle avait formé entre lui et la
demeure de son père, il vit passer deux chevaux, l'un entièrement nu,
l'autre sellé et bridé, que des ouvriers conduisaient vers l'habitation.

«Nos bêtes, Monsieur, dit Sylvain Charasson; oui, Dieu me bénisse, nos deux
bêtes qui se sont sauvées! Ma pauvre jument, je la croyais bien dans la
Creuse à cette heure! Ah! M. Antoine sera-t-il content, quand je lui
ramènerai sa _Lanterne!_ Elle aura bien gagné son avoine, et peut-être que
Janille ne lui refusera pas un picotin. Et votre noire, Monsieur, vous
voilà pas fâché de la voir sur terre? Il paraît qu'elle sait nager itout?»

Émile s'avisa rapidement de ce qui allait arriver. M. Cardonnet ne
connaissait pas son cheval, à la vérité, puisqu'il l'avait acheté en route;
mais on ouvrirait la valise, on ne tarderait pas à reconnaître qu'elle lui
appartenait, et la première pensée serait qu'il avait péri. Il se décida
bien vite à se faire voir, et, après beaucoup d'efforts pour élever sa voix
au-dessus de celle du torrent, qui n'était guère apaisée, il réussit à
faire savoir aux personnes réfugiées sur le toit de l'usine qu'il était là,
et qu'il était urgent d'en informer M. et madame Cardonnet. La nouvelle
passa de bouche en bouche par les divers points de refuge aussi vite qu'il
put le désirer, et bientôt il vit sa mère à la fenêtre, agitant son
mouchoir, et son père monté en personne sur un radeau avec deux hommes
vigoureux qui se hasardaient vers le courant avec résolution. Émile réussit
à les en détourner, leur criant, non sans beaucoup de paroles perdues et
maintes fois répétées, qu'il était en sûreté, qu'il fallait attendre encore
pour venir à lui, et que le plus pressé était de délivrer les ouvriers
prisonniers dans l'usine. Tout se fit comme il le souhaitait, et quand il
n'y eut plus à trembler pour personne, il descendit de l'arbre, se mit à
l'eau jusqu'à la ceinture, et s'avança à la rencontre du radeau, soulevant
dans ses bras le petit Charasson et l'aidant à ne pas perdre pied. Trois
heures après le passage de la trombe, Émile et son guide étaient auprès
d'un bon feu, madame Cardonnet couvrait son fils de caresses et de larmes,
et le page de Châteaubrun, choyé comme lui-même, racontait avec emphase le
péril qu'ils avaient surmonté.

Émile adorait sa mère. C'était encore la plus ardente affection de sa vie.
Il ne l'avait pas vue depuis l'époque des vacances, qu'ils avaient passées
ensemble à Paris, loin de la contrainte assidue et sèchement réprimandeuse
de leur commun maître, M. Cardonnet. Tous deux souffraient du joug qui
pesait sur eux, et s'entendaient sur ce point sans jamais se l'être avoué.
Douce, aimante et faible, madame Cardonnet sentait que son fils avait dans
l'esprit une bonne partie de l'énergie et de la fermeté de son époux, avec
un cœur généreux et sensible qui lui préparait de grands chagrins, lorsque
ces deux caractères fortement trempés viendraient à se heurter sur les
points où leurs sentiments différeraient. Aussi, avait-elle dévoré tous les
chagrins de sa vie, attentive à n'en jamais rien révéler à ce fils, qui
était son unique bonheur et sa plus chère consolation. Sans être bien
pénétrée du droit que son mari avait de la froisser et de l'opprimer sans
relâche, elle avait toujours paru accepter sa situation comme une loi de la
nature et un précepte religieux. L'obéissance passive, prêchée ainsi
d'exemple, était donc devenue une habitude d'instinct chez le jeune Émile,
et s'il en eût été autrement, il y avait déjà longtemps que le raisonnement
l'eût conduit à s'y soustraire. Mais en voyant tout plier au moindre signe
de la volonté paternelle, et sa mère la première, il n'avait pas encore
songé que cela pût et dût être autrement. Cependant le poids de
l'atmosphère despotique où il avait vécu, l'avait, dès son enfance, porte à
une sorte de mélancolie et de souffrance sans nom, dont il lui arrivait
rarement de rechercher la cause. Il est dans la loi de nature que les
enfants prennent le contre-pied des leçons qui les froissent; aussi Émile
avait-il, de bonne heure, reçu des faits extérieurs une impulsion tout
opposée à celle que son père eût voulu lui donner.

Les conséquences de cet antagonisme naturel et inévitable seront
suffisamment développées par les faits de cette histoire, sans qu'il soit
nécessaire de les expliquer ici.

Après avoir donné à sa mère le temps de se remettre un peu des émotions
qu'elle avait éprouvées, Émile suivit son père, qui l'appelait pour venir
constater les effets du désastre. M. Cardonnet montrait un calme au-dessus
de tous les revers, et quelque contrariété qu'il pût éprouver, il n'en
témoignait rien. Il passa en silence au milieu d'une haie de paysans qui
étaient venus satisfaire leur curiosité et se donner le spectacle de son
malheur, les uns avec indifférence, quelques autres avec un intérêt
sincère, la plupart avec cette satisfaction non avouée mais irrésistible
que le pauvre refoule prudemment, mais qu'il éprouve à coup sûr, lorsqu'il
voit la colère des éléments frapper également sur le riche et sur lui. Tous
ces villageois avaient perdu quelque chose à l'inondation, l'un une petite
récolte de foin, l'autre un coin de potager, un troisième une brebis,
quelques poules ou un tas de fagots; pertes bien minces en réalité, mais
aussi graves peut-être relativement que celles du riche industriel.
Cependant, lorsqu'ils virent le désordre de cette belle propriété naguère
florissante, ils ne purent se défendre d'un mouvement de consternation,
comme si la richesse avait quelque chose de respectable en soi-même, en
dépit de la jalousie qu'elle excite.

M. Cardonnet n'attendit pas que l'eau fût complètement retirée pour faire
reprendre le travail. Il envoya courir dans les prairies environnantes à la
recherche des matériaux emportés par le courant. Il arma ses hommes de
pelles et de pioches pour déblayer la vase et les foins entraînés qui
obstruaient les abords de l'usine, et quand on put y pénétrer, il y entra
le premier, afin de n'avoir point à s'émouvoir en pure perte des
exagérations inspirées aux témoins par la première surprise.




VI.

JEAN LE CHARPENTIER.


«Prenez un crayon, Émile, dit l'industriel à son fils, qui le suivait dans
la crainte de quelque danger pour sa personne; ne faites pas d'erreur dans
les chiffres que je vais vous dicter ... Une ... deux ... trois roues
brisées ici ... La cage emportée ... le grand moteur endommagé ... trois
mille ... cinq ... sept ou huit ... Prenons le maximum: c'est le plus sûr
en affaires ... Écrivez huit mille francs ... La digue rompue?... c'est
étrange!... Écrivez quinze mille ... Il faudra la refaire tout entière en
ciment romain ... Voilà un angle qui a fléchi ... Écrivez, Émile ... Émile,
avez-vous écrit?...?»

Pendant une heure, M. Cardonnet fit ainsi la devis de ses pertes et de ses
prochaines dépenses; et quand son fils fut sommé d'en dresser le total, il
haussa les épaules d'impatience en voyant que, soit distraction soit défaut
d'habitude, le jeune homme ne s'en acquittait pas aussi rapidement qu'il
l'eût souhaité.

«As-tu fait? dit-il au bout de deux ou trois minutes d'attente contenue.

--Oui, mon père ... cela monte à quatre-vingt mille francs environ.

--Environ? reprit M. Cardonnet en fronçant le sourcil. Qu'est-ce que ce
mot-là?»

Et fixant sur lui des yeux animés par une pénétration railleuse:

«Allons, dit-il, je vois que tu es un peu engourdi pour avoir perché sur un
arbre. Moi, j'ai fait mon calcul de tête, et je suis fâché d'avoir à te
dire qu'il était prêt avant que tu eusses taillé ton crayon. Il y a là pour
quatre-vingt-un mille cinq cents francs de déboursés à recommencer.

--C'est beaucoup! dit Émile en s'efforçant de dissimuler son impatience
sous un air sérieux.

--C'est plus de violence que je n'en aurais supposé à ce petit cours d'eau,
reprit M. Cardonnet avec autant de calme que s'il eût fait l'expertise d'un
dommage étranger à sa fortune ... mais ça ne sera pas long à réparer. Holà!
du monde ici ... Voilà un soliveau engagé entre deux grandes roues, et
qu'un reste d'eau fait ballotter ... Otez-moi cela bien vite, ou mes roues
seront cassées.»

On s'empressa d'obéir, mais la besogne était plus difficile qu'elle ne
paraissait. Toute la force de la mécanique tendait à peser sur cet
obstacle, qui la menaçait de ne pas rompre le premier. Plusieurs hommes
s'écorchèrent les mains en pure perte.

«Prenez donc garde de vous blesser!» s'écriait involontairement Émile,
mettant lui-même la main à l'œuvre pour alléger leur peine.

Mais M. Cardonnet criait de son côté:

«Tirez! poussez! allons donc, vous avez des bras de filasse!»

La sueur coulait de tous les fronts, et on n'avançait guère.

«Otez-vous tous de là, cria tout à coup une voix qu'Émile reconnut
aussitôt, et laissez-moi faire ... je veux en venir à bout tout seul.»

Et Jean, armé d'un levier, dégagea lestement une pierre à laquelle personne
ne faisait attention. Puis, avec une dextérité merveilleuse, il donna un
mouvement vigoureux au soliveau.

«Doucement, mille diables! cria M. Cardonnet, vous allez tout briser.

--Si je casse quelque chose je le payerai, répondit le paysan avec une
brusquerie enjouée. Maintenant, ici deux bons enfants. Allons, ferme!...
Courage, mon petit Pierre, c'est bien!... Encore un peu, mon vieux
Guillaume!... Oh! les bons compagnons!... Bellement! bellement! que je
retire mon pied, ou tu me l'écraseras, fils du diable! Ça y
est ... pousse ... n'aie pas peur ... je tiens!...»

Et en moins de deux minutes, Jean, dont la présence et la voix semblaient
électriser les autres ouvriers, dégagea la machine du corps étranger qui la
compromettait.

«Suivez-moi, Jean, dit alors M. Cardonnet.

--Pourquoi faire, Monsieur? répliqua le paysan. J'ai assez travaillé comme
cela pour aujourd'hui.

--C'est pourquoi je veux que vous veniez boire un verre de mon meilleur
vin. Venez, vous dis-je, j'ai à vous parler ... Mon fils, allez dire à
votre mère qu'elle fasse servir du malaga sur ma table.

--Votre fils? dit Jean en regardant Émile avec un peu d'émotion. Si c'est
là votre fils, je vous suis, car il m'a l'air d'un bon garçon.

--Oui, mon fils est un bon garçon, Jean, dit M. Cardonnet au paysan,
lorsqu'il le vit accepter un verre plein de la main d'Émile. Et vous aussi,
vous êtes un bon garçon, et il est temps que vous le prouviez un peu mieux
que vous ne faites depuis deux mois.

--Monsieur, faites excuse, répondit Jean en regardant autour de lui d'un
air de méfiance; mais je suis trop vieux pour aller à l'école, et je ne
suis pas venu ici tout en sueur pour entendre de la morale froide comme du
verglas. A votre santé, monsieur Cardonnet; en vous remerciant, vous, jeune
homme, à qui j'ai fait de la peine hier soir. Vous ne m'en voulez pas?

--Attendez un instant, dit M. Cardonnet: avant de retourner à vos trous de
renard, emportez ce pour-boire.

Et il lui tendit une pièce d'or.

«Gardez ça, gardez ça, dit Jean avec humeur, en repoussant la gratification
par un mouvement du coude. Je ne suis pas intéressé, vous devez le savoir,
et ce n'est pas pour vous faire plaisir que je viens de travailler avec vos
charpentiers. C'était tout bonnement pour les empêcher de s'échiner en pure
perte. Et puis, on connaît le métier, et ça impatiente de voir les gens s'y
prendre tout de travers. J'ai le sang un peu vif, et, malgré moi, je me
suis mêlé de ce qui ne me regardait pas.

--De même que vous vous êtes trouvé où vous ne deviez pas être, répondit M.
Cardonnet d'un ton sévère, et avec l'intention évidente d'intimider le
hardi paysan. Jean, voici une dernière occasion de nous entendre et de nous
connaître; profitez-en, ou vous vous en repentirez. Quand je suis arrivé
ici, l'année dernière, j'ai remarqué votre activité, votre intelligence,
l'affection que vous portaient tous les ouvriers et tous les habitants de
ce village. J'ai eu sur votre probité les meilleurs renseignements, et j'ai
résolu de vous mettre à la tête de mes travaux de charpente; j'ai offert de
doubler pour vous seul le salaire, soit à la journée, soit à la tâche. Vous
m'avez répondu par des billevesées, et comme si vous ne me preniez pas pour
un homme sérieux.

--Ce n'est pas ça, Monsieur, faites excuse; je vous ai dit que je n'avais
pas besoin de vos travaux, et que j'en avais dans le bourg plus que je n'en
pouvais faire.

--Défaite et mensonge! Vous étiez très mal dans vos affaires, et vous y
voilà pire que jamais. Poursuivi pour dettes, vous avez été forcé de
quitter votre maison, d'abandonner votre atelier, et de vous cacher dans
les montagnes comme un gibier traqué par les chasseurs.

--Quand on se mêle de raisonner, reprit Jean avec hauteur, il faut dire la
vérité. Je ne suis pas poursuivi pour dettes, comme vous l'entendez,
Monsieur. J'ai toujours été un honnête homme et rangé, et si je dois un sou
dans le village ou dans les environs, que quelqu'un vienne le dire et lever
la main contre moi. Cherchez, vous ne trouverez personne!

--Il y a pourtant trois mandats d'amener contre vous, et, depuis deux mois,
les gendarmes sont à votre poursuite sans pouvoir vous appréhender.

--Et ils y seront tant que je voudrai. Le grand mal, pas vrai, que ces
braves gendarmes promènent leurs chevaux sur une rive de la Creuse, tandis
que je promène mes jambes sur l'autre! Voilà des gens qui sont bien
malades, eux qui sont payés pour prendre l'air et rendre compte de ce
qu'ils ne font pas! Ne les plaignez pas tant, monsieur Cardonnet, c'est le
gouvernement qui les paye, et le gouvernement est assez riche pour que je
lui fasse banqueroute de mille francs ... car c'est la vérité que je suis
condamné à payer mille francs ou à aller en prison! Ça vous étonne, vous,
jeune homme, qu'un pauvre diable qui a toujours obligé son prochain, au
lieu de lui nuire, soit poursuivi comme un forçat évadé? Vous n'avez pas
encore un mauvais cœur, quoique riche, parce que vous êtes jeune. Eh bien,
sachez donc mes fautes. Pour avoir envoyé trois bouteilles de vin de ma
vigne à un camarade qui était malade, j'ai été pris par les gabelous comme
vendant du vin sans payer les droits, et comme je ne pouvais pas mentir et
m'humilier pour obtenir une transaction, comme je soutenais la vérité qui
est que je n'avais pas vendu une goutte de vin, et que, par conséquent, je
ne pouvais pas être puni, j'ai été condamné à payer ce qu'ils appellent le
minimum, cinq cents francs d'amende. Excusez, le minimum! cinq cents
francs, le prix de mon travail de l'année pour un cadeau de trois
bouteilles de vin! Sans compter que mon pauvre confrère, qui les avait
reçues, a été condamné aussi, et c'est ce qui m'a mis le plus en colère.
Et comme je ne pouvais pas payer une pareille somme, on a tout saisi, tout
pillé, tout vendu chez moi, jusqu'à mes outils de charpentier. Alors, à
quoi bon payer patente pour un métier qui ne peut plus vous nourrir? J'ai
cessé de le faire, et, un jour que je travaillais en journée hors de chez
moi, autre persécution, querelle avec l'adjoint, où j'ai failli m'oublier
et le frapper. Que devenir? Le pain manquait dans mon bahut; j'ai pris un
fusil et j'ai été tuer un lièvre dans la bruyère. Autrefois, dans ce
pays-ci, le braconnage était passé à l'état de coutume et de droit: les
anciens seigneurs n'y regardaient pas de près, depuis la révolution; ils
braconnaient même avec nous, quand ça leur faisait plaisir.

--Témoin M. Antoine de Châteaubrun, qui le fait encore, dit M. Cardonnet
d'un ton ironique.

--Pourvu qu'il n'aille pas sur vos terres, qu'est-ce que cela vous fait?
reprit le paysan irrité. Tant il y a que, pour avoir tué un lièvre au
fusil, et pris deux lapins au collet, j'ai été encore pincé et condamné à
l'amende et à la prison. Mais je me suis échappé des pattes des gendarmes,
comme ils me conduisaient à l'_auberge_ du gouvernement; et, depuis ce
temps-là, je vis comme je l'entends, sans vouloir aller tendre mon bras à
la chaîne.

--On sait fort bien comment vous vivez, Jean, dit M. Cardonnet. Vous errez
nuit et jour, braconnant en tous lieux et en toute saison, ne couchant
jamais deux nuits de suite au même endroit, et le plus souvent à la belle
étoile; recevant parfois l'hospitalité à Châteaubrun, dont le châtelain a
été nourri par votre mère, et que je ne blâme pas de vous assister, mais
qui ferait plus sagement, dans vos intérêts, de vous prêcher le travail et
une vie régulière. Allons, Jean, c'est assez de paroles inutiles, et vous
allez m'écouter. Je prends pitié de votre sort, et je vais vous rendre la
liberté et la sécurité, en me portant caution pour vous. Vous en serez
quitte pour quelques jours de prison, seulement pour la forme, je paierai
toutes vos amendes, et vous pourrez alors marcher tête levée, est-ce clair?

--Oh! vous avez raison, mon père, s'écria Émile, vous êtes bon, vous êtes
juste. Eh bien, Jean, vous ai-je trompé?

--Il paraît que vous vous connaissiez déjà, dit M. Cardonnet.

--Oui, mon père, répondit Émile avec feu, Jean m'a rendu personnellement
service hier soir; et ce qui m'attache à lui encore plus, c'est que je l'ai
vu ce matin exposer sa vie bien sérieusement pour retirer de l'eau un
enfant qu'il a sauvé. Jean, acceptez les services de mon père, et que sa
générosité triomphe d'un orgueil mal entendu.

--C'est bien, monsieur Émile, répondit le charpentier, vous aimez votre
père, c'est bien. Moi aussi, je respectais le mien! Mais voyons, monsieur
Cardonnet, à quelles conditions ferez-vous tout ça pour moi?

--Tu travailleras à mes charpentes, répondit l'industriel. Tu en auras la
direction.

--Travailler pour votre établissement, qui sera la ruine de tant de gens!

--Non, mais qui fera la fortune de tous mes ouvriers et la tienne.

--Allons, dit Jean ébranlé: si ce n'est pas moi qui fais vos charpentes,
d'autres les feront, et je ne pourrai rien empêcher. Je travaillerai donc
pour vous, jusqu'à concurrence de mille francs. Mais qui me nourrira
pendant que je vous paierai ma dette au jour le jour?

--Moi, puisque j'augmenterai d'un tiers le produit de ta journée.

--Un tiers, c'est peu, car il faudra que je m'habille. Je suis tout nu.

--Eh bien! je double; ta journée est de trente sous au prix courant du
pays, je te la paie trois francs; tous les jours tu en recevras la moitié,
l'autre moitié étant consacrée à t'acquitter envers moi.

--Soit; ce sera long, j'en aurai au moins pour quatre ans.

--Tu te trompes, pour deux ans juste. J'espère bien que dans deux ans je
n'aurai plus rien à bâtir.

--Comment, Monsieur, je travaillerai donc chez vous tous les jours, tous
les jours de l'année sans désemparer?

--Excepté le dimanche.

--Oh! le dimanche, je le crois bien! Mais je n'aurai pas un ou deux jours
par semaine que je pourrai passer à ma fantaisie?

--Jean, tu es devenu paresseux, je le vois. Voilà déjà les fruits du
vagabondage.

--Taisez-vous! dit fièrement le charpentier; paresseux vous-même! Jamais le
Jean n'a été lâche, et ce n'est pas à soixante ans qu'il le deviendra.
Mais, voyez-vous, j'ai une idée pour me décider à prendre votre ouvrage.
C'est celle de me bâtir une petite maison. Puisqu'on m'a vendu la mienne,
j'aime autant en avoir une neuve, faite par moi tout seul, et à mon goût, à
mon idée. Voilà pourquoi je veux au moins un jour par semaine.

--C'est ce que je ne souffrirai pas, répondit l'industriel avec roideur. Tu
n'auras pas de maison, tu n'auras pas d'outils à toi, tu coucheras chez
moi, tu mangeras chez moi, tu ne te serviras que de mes outils, tu ...

--En voilà bien assez pour me faire voir que je serai votre propriété et
votre esclave. Merci, Monsieur, il n'y a rien de fait.»

Et il se dirigea vers la porte.

Émile trouvait les conditions de son père bien dures; mais le sort de Jean
allait le devenir bien davantage, s'il les refusait. Il essaya de les faire
transiger.

«Brave Jean, dit-il en le retenant, réfléchissez, je vous en conjure. Deux
ans sont bientôt passés, et grâce aux petites économies que vous pourrez
faire pendant ce temps, d'autant plus, ajouta-t-il en regardant M.
Cardonnet d'un air à la fois suppliant et ferme, que mon père vous nourrira
en sus du salaire convenu ...

--Vrai? dit Jean ému.

--Accordé, répondit M. Cardonnet.

--Eh bien! Jean, vos vêtements sont peu de chose, et ma mère et moi nous
nous ferons un plaisir de remonter votre garde-robe. Vous aurez donc, au
bout de deux ans, mille francs nets; c'est assez pour bâtir une maison de
garçon à votre usage, puisque vous êtes garçon.

--Veuf, Monsieur, dit Jean avec un soupir, et un fils mort au service!

--Au lieu que si tu manges ton salaire chaque semaine, reprit Cardonnet
père sans s'émouvoir, tu le gaspilleras, et au bout de l'année, tu n'auras
rien bâti et rien conservé.

--Vous prenez trop d'intérêt à moi: qu'est-ce que ça vous fait?

--Cela me fait que mes travaux, interrompus sans cesse, iront lentement,
que je ne t'aurai jamais sous la main, et que dans deux ans, lorsque tu
viendras m'offrir la prolongation de tes services, je n'aurai plus besoin
de toi. J'aurai été forcé de confier ton poste à un autre.

--Vous aurez toujours des travaux d'entretien! Croyez-vous que je veuille
vous faire banqueroute?

--Non, mais j'aimerais mieux ta banqueroute que des retards.

--Ah! que vous êtes donc pressé de jouir! Eh bien! voyons, vous me
donnerez un seul jour par semaine, et j'aurai des outils à moi.

--Il paraît qu'il tient beaucoup à ce jour de liberté, dit Émile;
accordez-le-lui, mon père.

--Je lui accorde le dimanche.

--Et moi je ne l'accepte que pour me reposer, dit Jean avec indignation; me
prenez-vous pour un païen? Je ne travaille pas le dimanche, Monsieur; ça me
porterait malheur, et je ferais de la mauvaise ouvrage pour vous et pour
moi.

--Eh bien, mon père vous donnera le lundi ...

--Taisez-vous, Émile, point de lundi! Je n'entends pas cela. Vous ne
connaissez pas cet homme. Intelligent et rempli d'inventions parfois
heureuses, souvent puériles, il ne s'amuse que quand il peut travailler à
des niaiseries à son usage; il tranche du menuisier, de l'ébéniste, que
sais-je? il est adroit de ses mains; mais quand il s'abandonne à ses
fantaisies, il devient flâneur, distrait et incapable d'un travail sérieux.

--Il est artiste, mon père! dit Émile en souriant avec des larmes dans les
yeux, ayez un peu de pitié pour le génie!»

M. Cardonnet regarda son fils d'un air de mépris; mais Jean, prenant la
main du jeune homme: «Mon enfant, dit-il avec sa familiarité étrange et
noble, je ne sais pas si tu me rends justice, ou si tu te moques de moi,
mais tu as dit la vérité! j'ai trop d'esprit d'invention pour le métier
qu'on veut que je fasse ici. Quand je travaille chez mes amis du village,
chez M. Antoine, chez le curé, chez le maire, ou chez de pauvres gueux
comme moi, ils me disent: «Fais comme tu voudras, invente ça toi-même, mon
vieux! suis ton idée, ça sera un peu plus long, mais ça sera bien!» Et
c'est alors que je travaille avec plaisir, oui! avec tant de plaisir, que
je ne compte pas les heures, et que j'y mets une partie des nuits. Ça me
fatigue, ça me donne la fièvre, ça me tue quelquefois! mais j'aime cela,
vois-tu, mon garçon, comme d'autres aiment le vin. C'est mon amusement, à
moi ... Ah! riez et moquez-vous, monsieur Cardonnet; eh bien, votre
ricanement m'offense, et vous ne m'aurez pas, non, vous ne m'aurez pas,
quand même les gendarmes seraient là, et qu'il irait de la guillotine. Me
vendre à vous corps et âme pendant deux ans! Ne faire que ce qui vous
plaira, vous voir inventer, et n'avoir pas mon avis! car si vous me
connaissez, je vous connais aussi: je sais comment vous êtes, et qu'il ne
se remue pas une cheville chez vous sans que vous l'ayez mesurée. Je serais
donc un manœuvre, travaillant à la corvée comme défunt mon père
travaillait pour les abbés de Gargilesse? Non, Dieu me punisse! je ne
vendrai pas mon âme à un travail aussi ennuyeux et aussi bête. Encore si
vous donniez mon jour de récréation et de dédommagement, pour contenter mes
anciennes pratiques et moi-même! mais rien!

--Non, rien, dit M. Cardonnet irrité; car l'amour-propre d'artiste
commençait à être en jeu de part et d'autre. Va-t'en, je ne veux pas de
toi; prends ce napoléon, et va te faire pendre ailleurs.

--On ne pond plus, Monsieur, répondit Jean en jetant la pièce d'or par
terre, et quand même ça se ferait encore, je ne serais pas le premier
honnête homme qui aurait passé par les mains du bourreau.

--Émile, dit M. Cardonnet dès qu'il fut sorti, faites monter ici le garde
champêtre, cet homme qui est là sur le perron avec une petite fourche de
fer à la main.

--Mon Dieu! que voulez-vous faire? dit Émile effrayé.

--Ramener cet homme à la raison, à la bonne conduite, au travail, à la
sécurité, au bonheur. Quand il aura passé une nuit en prison, il sera plus
traitable, et il me bénira un jour de l'avoir délivré de son démon
intérieur.

--Mais, mon père, attenter à la liberté individuelle ... Vous ne le pouvez
pas ...

--Je suis maire depuis ce matin, et mon devoir est de faire saisir les
vagabonds. Obéissez, Émile, ou j'y vais moi-même.»

Émile hésitait encore. M. Cardonnet, incapable de supporter l'ombre de la
résistance, le poussa brusquement de devant la porte et alla, en sa qualité
de premier magistrat du lieu, donner ordre au garde champêtre d'arrêter
Jean Jappeloup, natif de Gargilesse, charpentier de profession, et
actuellement sans domicile avoué.

Cette mission répugnait beaucoup au fonctionnaire rustique, et M. Cardonnet
lut son hésitation sur sa figure. «Caillaud, dit l'industriel d'un ton
absolu, ta destitution avant huit jours, ou vingt francs de
récompense!--Suffit, Monsieur, répondit Caillaud.» Et brandissant sa pique,
il partit d'un pas dégagé.

Il rejoignit le fugitif à deux portées de fusil du village, ce qui ne fut
pas difficile, car ce dernier s'en allait lentement, la tête penchée sur sa
poitrine et absorbé dans une méditation douloureuse. «Sans ma mauvaise
tête, se disait-il, je serais à présent sur le chemin du repos et du
bien-être, au lieu qu'il me faut reprendre le collier de misère, errer
comme un loup à travers les ronces et les rochers, être souvent à charge à
ce pauvre Antoine, qui est bon, qui m'accueille toujours bien, mais qui est
pauvre et qui me donne plus de pain et de vin que je ne peux prendre dans
mes lacets de perdrix et de lièvres pour sa table ... Et puis, ce qui me
fend le cœur, c'est de quitter pour toujours ce pauvre cher village où je
suis né, où j'ai passé toute ma vie, où j'ai tous mes amis et où je ne peux
plus entrer que comme un chien affamé qui brave un coup de fusil pour avoir
un morceau de pain. Ils sont tous bons pour moi, pourtant, les gens d'ici;
et, sans la crainte des gendarmes, ils me donneraient asile!»

En rêvant ainsi Jean entendit la cloche qui sonnait l'_angelus_ du soir, et
des larmes involontaires coulèrent sur ses joues basanées, «Non,
pensa-t-il, il n'y a pas à dix lieues à la ronde une seule cloche qui ait
une aussi jolie sonnerie que celle de Gargilesse!» Un merle chanta auprès
de lui dans l'aubépine du buisson, «Tu es bien heureux, toi, lui dit-il,
parlant tout haut dans sa rêverie, tu peux nicher là, voler dans tous ces
jardins que je connais si bien, et te nourrir des fruits de tout le monde,
sans qu'on te dresse procès-verbal.

--Procès-verbal, c'est ça, dit une voix derrière lui, je vous arrête au nom
de la loi!»

Et Caillaud lui mit la main au collet.




VII.

L'ARRESTATION.


«Toi? toi! Caillaud! dit le charpentier stupéfait, avec le même accent que
dut avoir César en se sentant frappé par Brutus.

--Oui, moi-même, garde champêtre. Au nom de la loi! cria Caillaud de toutes
ses forces pour être entendu aux environs, s'il se trouvait là quelque
témoin; et il ajouta tout bas:--Échappez-vous, père Jean. Allons,
repoussez-moi, et jouez des jambes.

--Que je fasse de la résistance pour mieux embrouiller mes affaires? Non,
Caillaud, ça serait pire pour moi. Mais comment as-tu pu te décider à faire
l'office de gendarme, pour arrêter l'ami de ta famille, ton parrain,
malheureux?

--Aussi, je ne vous arrête pas, mon parrain, dit Caillaud à voix basse ...
Allons, suivez-moi, ou j'appelle main-forte! cria-t-il de tous ses
poumons ... Allons donc! reprit-il à la sourdine, filez, père Jean; faites
mine de me donner un renfoncement, je vas me laisser tomber par terre.

--Non, mon pauvre Caillaud, ça te ferait perdre ton emploi, ou tout au
moins tu passerais pour un capon et une poule mouillée. Puisque tu as eu le
cœur d'accepter ta commission, il faut aller jusqu'au bout. Je vois bien
qu'on t'a menacé, qu'on t'a forcé la main; ça m'étonne bien que M. Jarige
ait pu se décider à me faire ce tort-là.

--Mais ça n'est plus M. Jarige qui est maire; c'est M. Cardonnet.

--Alors, j'entends, et ça me donne envie de te battre pour t'apprendre à
n'avoir pas donné ta démission tout de suite.

--Vous avez raison, père Jean, dit Caillaud navré, je m'en vais la donner;
c'est le mieux. Allez vous-en!

--Qu'il s'en aille! et toi ... garde ta place, dit Émile Cardonnet sortant
de derrière un buisson. Tiens, mon camarade, tombe, puisque tu veux tomber,
ajouta-t-il en lui passant adroitement la jambe à la manière des écoliers,
et si l'on te demande qui est l'auteur de ce guet-apens, tu diras à mon
père que c'est son fils.

--Ah! la farce est bonne, dit Caillaud en se frottant le genou, et si votre
papa vous fait mettre en prison, ça ne me regarde pas. Vous m'avez fait
tomber un peu durement, pas moins, et j'aurais autant aimé que ça se fût
trouvé sur l'herbe. Eh bien! est-il parti ce vieux fou de Jean?

--Pas encore, dit Jean qui avait gravi une éminence, et qui se tenait à
portée de prendre les devants. Merci, monsieur Émile, je n'oublierai pas,
car je me serais soumis à mon sort, si la loi seule s'en était mêlée; mais,
depuis que je sais que c'est une trahison de votre père, j'aimerais mieux
me jeter dans la rivière la tête en avant, que de céder à un homme si
méchant et si faux. Quant à vous, vous méritiez de sortir d'une meilleure
souche; vous avez du cœur, et aussi longtemps que je vivrai ...

--Va-t'en, répondit Émile en s'approchant de lui, et garde-toi bien de me
parler mal de mon père. J'ai bien des choses à te dire, moi, mais ce n'est
pas le moment. Veux-tu être à Châteaubrun demain soir?

--Oui, Monsieur. Prenez des précautions pour ne pas vous faire suivre, et
ne me demandez pas trop haut à la porte. Allons, grâce à vous, j'ai encore
les étoiles sur la tête, et je n'en suis pas mécontent.»

Il partit comme un trait; et Émile, en se retournant, vit Caillaud couché
tout de son long par terre, comme s'il se fût évanoui.

«Eh bien? qu'y a-t-il? lui demanda le jeune homme effrayé; vous aurais-je
blessé réellement? souffrez-vous?

--Ça ne va pas mal, Monsieur, répondit le rusé villageois; mais vous voyez
bien qu'il faut que quelqu'un vienne me relever, pour que j'aie l'air
d'avoir été battu.

--C'est inutile, je me charge de tout, dit Émile. Lève-toi, et va-t'en dire
à mon père que je me suis opposé de force ouverte à l'arrestation de Jean.
Je te suis de près, et le reste est mon affaire.

--Au contraire, Monsieur, passez le premier. Il faut que je m'en aille en
clopant; car si je me mets à courir pour raconter que vous m'avez cassé les
deux jambes, et que j'ai supporté ça patiemment, votre papa ne me croira
pas, et je serai destitué.

--Donne-moi le bras, appuie-toi sur moi, et nous arriverons ensemble, dit
Émile.

--C'est ça, Monsieur. Aidez-moi un peu. Pas si vite! Diable! j'ai le corps
tout brisé.

--Tout de bon? mais j'en serais désespéré, mon camarade.

--Eh non, Monsieur, ça n'est rien du tout: mais c'est comme ça qu'il faut
dire.

--Qu'est-ce que cela signifie? dit sévèrement M. Cardonnet en voyant
arriver le garde champêtre appuyé sur Émile. Jean a fait de la résistance;
tu t'es laissé assommer comme un imbécile, et le délinquant s'est échappé.

--Faites excuse, Monsieur, le délinquant n'a rien fait, le pauvre homme;
c'est monsieur votre garçon que voilà, qui, en passant près de moi, m'a
poussé, sans le faire exprès, et au moment où je mettais la main, sur mon
homme, _baoun!_ voilà que j'ai roulé plus de cinquante pieds, la tête en
bas, sur les rochers. Ce pauvre cher monsieur en a eu bien du chagrin, et
il accouru pour m'empêcher de tomber dans la rivière, sans quoi j'allais
boire un coup, bien sûr! Mais qui a été bien content? c'est le père
Jappeloup, qui s'est ensauvé pendant que je restais là, tout _essoti_ et ne
pouvant remuer ni pieds ni pattes pour courir après lui. Si c'était un
effet de votre bonté de me faire donner un doigt de vin, ça me serait
rudement bon; car je crois bien que j'ai l'estomac décroché.»

Émile, en reconnaissant que ce paysan à l'air simple et patelin avait
beaucoup plus d'esprit que lui pour mentir et arranger toutes choses pour
la meilleure fin, hésita s'il n'accepterait pas l'issue qu'il donnait à son
aventure. Mais il lut bien vite dans les yeux perçants de son père que ce
dernier ne se paierait pas d'une assertion tacite, et que, pour le
persuader, il faudrait avoir la même dose d'effronterie que maître
Caillaud.

«Quelle est cette sotte et incroyable histoire! dit M. Cardonnet en
fronçant le sourcil. Depuis quand mon fils est-il si fort, si brutal, et si
pressé de suivre le même chemin que toi? si tu te tiens si mal sur les
jambes, qu'un coup de coude te fasse trébucher et rouler comme un sac,
c'est que tu es ivre apparemment! Dites la vérité, Émile, Jean Jappeloup a
battu cet homme, peut-être l'a-t-il poussé dans le ravin, et vous, qui
souriez comme un enfant que vous êtes, vous avez trouvé cela plaisant, et
tout en courant à l'aide du niais que voici, vous avez consenti à prendre
sur votre compte une prétendue inadvertance! C'est cela? n'est-ce pas?

--Non, mon père, ce n'est pas cela, dit Émile avec résolution. Je suis un
enfant, il est vrai; c'est pour cela qu'il peut entrer un peu de malice
dans ma légèreté. Que Caillaud pense ce qu'il voudra de ma manière de
renverser les gens en passant trop près d'eux; si je l'ai blessé, je suis
prêt à lui en demander excuse et à l'indemniser ... En attendant,
permettez-moi de l'envoyer à votre femme de charge, pour qu'elle lui
administre le cordial qu'il réclame; et quand nous serons seuls, je vous
dirai franchement comment il m'est arrivé de faire cette sottise.

--Allez, conduisez-le à l'office, dit M. Cardonnet, et revenez tout de
suite.

--Ah! monsieur Émile, dit Caillaud au jeune homme en descendant à l'office,
je ne vous ai pas vendu, n'allez pas me trahir, au moins!

--Sois tranquille, bois sans perdre l'esprit, répondit le jeune homme, et
sois sûr qu'il n'y aura que moi de compromis.

--Et pourquoi, diable, voulez-vous donc vous accuser? ça serait,
pardonnez-moi, une grande bêtise. Vous ne pensez donc pas qu'il y va de la
prison, pour avoir contrarié et maltraité un fonctionnaire public dans
l'exercice de ses fonctions?

--Cela me regarde; soutiens ton dire, puisque tu as su très-bien arranger
les choses; moi, j'expliquerai mes intentions comme il me conviendra.

--Tenez, vous, vous avez trop bon cœur, dit Caillaud stupéfait; vous
n'aurez jamais la tête de votre père!

--Eh bien, Émile, dit M. Cardonnet, que son fils trouva marchant avec
agitation dans son cabinet, m'expliquerez-vous cette inconcevable aventure?

--Mon père, je suis le seul coupable, répondit le jeune homme avec fermeté.
Que tout votre mécontentement et tous les résultats de ma faute retombent
sur moi. Je vous atteste sur mon honneur que Jean Jappeloup se laissait
arrêter sans la moindre résistance, lorsque j'ai poussé rudement le garde
pour le faire tomber, et cela je l'ai fait exprès.

--Fort bien, dit froidement M. Cardonnet qui voulait savoir toute la
vérité; et le balourd s'est laissé choir. Il a lâché sa prise, et pourtant,
quoiqu'il mente à présent, il s'est fort bien aperçu que ce n'était pas une
maladresse, mais un parti pris de votre part?

--Cet homme n'a rien compris à mon action, reprit Émile; il a été désarmé
et renversé par surprise; je crois même qu'il a été un peu meurtri en
tombant.

--Et vous lui avez laissé croire que c'était une distraction de votre part,
j'espère!

--Qu'importe ce que cet homme pense de mes intentions, et ce qui se passe
au fond de sa pensée! Votre magistrature s'arrête au seuil de la
conscience, mon père, et vous ne pouvez juger que les faits.

--Est-ce mon fils qui me parle de la sorte?

--Non, mon père, c'est votre administré, le délinquant que vous avez à
juger et à punir. Quand vous m'interrogerez sur mon propre compte, je vous
répondrai comme je le dois. Mais il s'agit ici du pauvre diable qui vit de
son modeste emploi. Il vous est soumis, il vous craint, et si vous lui
ordonnez de me conduire en prison, il est prêt à le faire.

--Émile, vous me faites pitié. Laissons là ce garde champêtre et ses
contusions. Je lui pardonne, et je vous autorise à lui faire un bon présent
pour qu'il se taise, car je ne suis pas d'avis de vous faire débuter dans
ce pays-ci par un scandale ridicule. Mais voudrez-vous bien m'expliquer
pourquoi vous semblez provoquer un drame burlesque en police
correctionnelle? Quelle est cette aventure où vous jouez le rôle de don
Quichotte, en prenant Caillaud pour votre Sancho-Pança? Où alliez-vous si
vite, lorsque vous vous êtes trouvé présent à l'arrestation du charpentier?
Quelle fantaisie vous a prise de soustraire cet homme à la main de la
justice et aux intentions bienveillantes que j'avais à son égard? Êtes-vous
devenu fou depuis six mois que nous ne nous sommes vus? Avez-vous fait vœu
de chevalerie, ou avez-vous l'intention de contrarier mes desseins et de me
braver? Répondez sérieusement si vous le pouvez, car c'est
très-sérieusement que votre père vous interroge.

--Mon père, j'aurais beaucoup de choses à vous répondre, si vous
m'interrogiez sur mes sentiments et mes idées. Mais il s'agit ici d'un
petit fait particulier, et je vous dirai en peu de mots comment les choses
se sont passées. Je courais après le fugitif, afin de lui faire éviter la
honte et la douleur d'être arrêté; j'espérais devancer Caillaud, et
persuader à Jean de revenir de lui-même écouter vos offres et faire ses
soumissions à la loi. Arrivé trop tard, et ne pouvant dissuader loyalement
le garde de faire son devoir, je l'en ai empêché en m'exposant seul à la
peine du délit. J'ai agi spontanément, sans préméditation, sans réflexion,
et entraîné par un mouvement irrésistible de compassion et de douleur. Si
j'ai mal fait, blâmez-moi; mais si, par des moyens de douceur, et de
persuasion, je vous ramène Jean de bon gré et avant qu'il soit deux jours,
pardonnez-moi, et avouez que les mauvaises têtes ont parfois d'heureuses
inspirations.

--Émile, dit M. Cardonnet après s'être promené en silence pendant quelques
instants, j'aurais de graves reproches à vous faire pour être entré en
révolte ouverte, je ne dis pas contre la loi municipale à propos de
laquelle je ne ferai point le pédant; mais contre ma volonté. Il y a là de
votre part un immense orgueil et un manque de respect très-grave envers
l'autorité paternelle. Je ne suis pas disposé à tolérer souvent de pareils
coups de tête, vous devez me connaître assez pour le savoir, ou vous m'avez
étrangement oublié depuis que nous sommes éloignés l'un de l'autre; mais je
vous épargnerai, pour aujourd'hui, les longues remontrances, vous ne me
paraissez pas disposé à en profiter. D'ailleurs, ce que je vois de votre
conduite et ce que je sais de la situation de votre esprit me prouvent que
nous avons besoin de mettre de l'ordre dans une discussion sérieuse sur le
fond même de vos idées et de la nature de vos projets pour l'avenir. Le
désastre qui m'a frappé aujourd'hui ne me laisse pas le temps de causer
avec vous davantage ce soir. Vous avez eu des émotions dans le cours de
cette journée, et vous devez avoir besoin de repos: allez voir votre mère,
et couchez-vous de bonne heure. Dès que l'ordre et le calme seront rétablis
dans mon établissement, je vous dirai pourquoi je vous ai rappelé de ce que
vous appeliez votre exil, et ce que j'attends de vous désormais.

--Et jusqu'au moment de cette explication, que je désire vivement, répondit
Émile, car ce sera la première fois de ma vie que vous ne m'aurez pas
traité comme un enfant, puis-je espérer, mon père, que vous ne serez pas
irrité contre moi?

--Quand je te revois après une longue séparation, il me serait difficile
de n'être pas indulgent, dit M. Cardonnet en lui serrant la main.

--Le pauvre Caillaud ne sera pas destitué? reprit Émile en embrassant son
père.

--Non, à condition que tu ne te mêleras jamais des affaires de la
municipalité.

--Et vous ne ferez pas arrêter le pauvre Jean?

--Je n'ai rien à répondre à une telle question; j'ai eu trop de confiance
en vous, Émile, je vois que nous ne pensons pas de même sur certains
points, et, jusqu'à ce que nous soyons d'accord, je ne m'exposerai pas à
des contestations qui ne conviennent point à mon rôle de chef de famille.
C'est assez; bonsoir, mon enfant! J'ai à travailler.

--Ne puis-je donc vous aider? vous ne m'avez jamais cru propre à vous
éviter quelque fatigue!

--J'espère que tu le deviendras. Mais tu ne sais pas encore faire une
addition.

--Des chiffres; toujours des chiffres!

--Va donc dormir, c'est moi qui veillerai pour que tu sois riche un jour.

--Eh! ne suis-je pas déjà assez riche? pensait Émile en se retirant. Si,
comme mon père me l'a dit souvent et avec raison, la richesse impose des
devoirs immenses, pourquoi donc user sa vie à se créer ces devoirs, qui
dépassent peut-être nos forces!»

La journée du lendemain fut consacrée à réparer un peu le désordre apporté
par l'inondation. M. Cardonnet, malgré la force de son caractère, éprouvait
une profonde contrariété, en constatant à chaque pas une perte imprévue
dans les mille détails de son entreprise; ses ouvriers étaient démoralisés.
L'eau, qui faisait marcher l'usine, et dont il était encore impossible de
régler la force, imprimait aux machines un mouvement de rotation
désordonné, augmentant à mesure qu'elle tendait à s'écouler par dessus les
écluses. L'industriel était grave et pensif; il s'irritait secrètement
contre le peu de présence d'esprit des hommes qu'il gouvernait, et qui lui
semblaient plus machines que ses machines. Il les avait habitués à une
obéissance passive, aveugle, et il sentait que dans les moments de crise,
où la volonté d'un seul homme devient insuffisante, les esclaves sont les
plus mauvais serviteurs qui se puissent trouver. Il n'appela pourtant pas
Émile à son aide, et, au contraire, chaque fois que le jeune homme vint lui
offrir ses services, il l'écarta sous divers prétextes, comme s'il se fût
méfié de lui en effet. Cette manière de le châtier était la plus
mortifiante pour un cœur ardent et généreux.

Émile essaya de se consoler auprès de sa mère; mais la bonne madame
Cardonnet manquait totalement de ressort, et l'ennui qu'inspirait à tout le
monde l'accablement de son esprit et l'espèce de stupeur dont son âme était
à jamais frappée se traduisait chez son fils par une invincible mélancolie,
lorsqu'elle essayait de le distraire et de l'amuser. Elle aussi le traitait
comme un enfant, et c'était à force de tendresse qu'elle arrivait au même
résultat blessant que son mari. N'ayant pas assez de vigueur pour sonder
l'abîme qui séparait ces deux hommes, et possédant pourtant assez
d'intelligence pour le pressentir, elle en détournait sa pensée avec effroi
et s'efforçait de jouer au bord avec son fils, comme s'il eût été possible
de l'abuser lui-même.

Elle le promenait dans sa maison et ses jardins, lui faisant mille
remarques puériles, et tâchant de lui prouver qu'elle n'était malheureuse
que parce que la rivière avait débordé.

«Si tu étais venu un jour plus tôt, lui disait-elle, tu aurais vu comme
tout cela était beau, propre et bien tenu! Je me faisais une fête de te
servir le café dans un joli bosquet de jasmins qui était là, au bord de la
terrasse; hélas! il n'y en a plus trace maintenant: la terre même a été
emportée, et l'eau nous a donné en échange cette vilaine vase noire et des
cailloux.

--Consolez-vous, chère mère, répondait Émile, nous vous aurons bientôt
rendu tout cela; si les ouvriers de mon père n'ont pas le temps, je me
ferai votre jardinier. Vous me direz comment c'était arrangé; d'ailleurs,
je l'ai vu: ç'a été comme un beau rêve. Du haut de la colline, en face
d'ici, j'ai pu admirer vos jardins enchantés, vos belles fleurs qu'un
instant a ravagées et détruites sous mes yeux; mais ces pertes sont
réparables: ne vous affligez pas, d'autres sont plus à plaindre!

--Et quand je pense que tu as failli être emporté toi-même par cette
odieuse rivière que je déteste à présent! O mon enfant! je déplore le jour
où ton père a eu la fantaisie de se fixer ici. Déjà, dans le courant de
l'hiver, nous avions été inondés plus d'une fois, et il avait été forcé de
recommencer tous ses travaux. Cela l'affecte et le mine plus qu'il ne veut
l'avouer. Son caractère s'aigrit, et sa santé finira par en souffrir. Et
tout cela à cause de cette rivière!

--Mais vous, ma mère, croyez-vous que cette habitation toute neuve, cet air
humide, ne soient pas pernicieux pour votre santé?

--Je n'en sais rien, mon enfant. Je me consolais de tout avec mes fleurs,
dans l'espérance de te revoir. Mais te voilà, et tu arrives dans un
cloaque, dans une grenouillère, lorsque je me flattais de te voir fumer ton
cigare et lire en marchant sur des tapis de fleurs et de gazon! Oh! la
maudite rivière!»

Quand le soir vint, Émile s'aperçut que la journée lui avait paru
démesurément longue, à entendre maudire la rivière par tout le monde et sur
tous les tons. Son père seul continuait de dire que ce n'était rien et
qu'une toise de glacis de plus mettrait ce ruisseau à la raison une fois
pour toutes; mais son visage blême et ses dents serrées en parlant
annonçaient une rage intérieure, plus pénible avoir que toutes les
exclamations des autres à entendre.

Le dîner fut morne et glacial. Vingt fois interrompu, M. Cardonnet se leva
vingt fois de table pour aller donner des ordres; et comme madame Cardonnet
le traitait avec un respect sans bornes, on remportait les plats pour les
tenir chauds, on les rapportait trop cuits: il les trouvait détestables; sa
femme pâlissait et rougissait tour à tour, allait elle-même à l'office, se
donnait mille soins, partagée entre le désir d'attendre son mari et de ne
pas faire attendre son fils, qui trouvait qu'on dînait bien mal et bien
longtemps dans ce riche ménage.

On sortit de table si tard, et les gués de rivière étaient encore si peu
praticables dans l'obscurité, qu'Émile dut renoncer à se rendre à
Châteaubrun, comme il en avait eu le projet. Il avait raconté comment il y
avait été accueilli.

«Oh, j'irai leur faire une visite de remerciements! s'était écrié madame
Cardonnet. Mais son mari avait ajouté:--Vous pouvez bien vous en dispenser.
Je ne me soucie pas que vous m'attiriez la société de ce vieil ivrogne, qui
vit de pair à compagnon avec les paysans, et qui se griserait dans ma
cuisine avec mes ouvriers.

--Sa fille est charmante, dit timidement madame Cardonnet.

--Sa fille! reprit le maître avec hauteur. Quelle fille? celle qu'il a eue
de sa servante?

--Il l'a reconnue.

--Il a bien fait, car la vieille Janille serait fort embarrassée de
reconnaître le père de cet enfant-là. Qu'elle soit charmante ou non,
j'espère qu'Émile n'ira pas, ce soir, faire une pareille course. Le temps
est sombre et les chemins sont mauvais.

--Oh! non, s'écria madame Cardonnet, il n'ira pas ce soir: mon cher enfant
ne voudra pas me faire un pareil chagrin. Demain, au jour, si la rivière
est tout à fait rentrée dans son lit, à la bonne heure!

--Eh bien, demain, répondit Émile, très contrarié, mais soumis à sa mère;
car il est bien certain que je dois une visite de remerciement pour
l'affectueuse hospitalité que j'ai reçue.

--Vous la devez certainement, dit M. Cardonnet; mais là se borneront,
j'espère, vos relations avec cette famille, qu'il ne me convient pas de
fréquenter. Ne faites pas votre visite trop longue: c'est demain soir que
j'ai l'intention de causer avec vous, Émile.»

Dès la pointe du jour suivant, Émile fit seller son cheval avant que ses
parents fussent levés, et franchissant la rivière encore troublée et
courroucée, il prit au galop la route de Châteaubrun.




VIII.

GILBERTE.


La matinée était superbe et le soleil se levait lorsque Émile se trouva en
face de Châteaubrun. Cette ruine, qui lui était apparue si formidable à la
lueur des éclairs, avait maintenant un aspect d'élégance et de splendeur
qui triomphait du temps et de la dévastation. Les rayons du matin lui
envoyaient un reflet blanc rosé, et la végétation dont elle était couverte
s'épanouissait coquettement comme une parure digne d'être le linceul
virginal d'un si beau monument.

De fait il est peu d'entrées de châteaux aussi seigneurialement disposées
et aussi fièrement situées que celle de Châteaubrun. L'édifice carré qui
contient la porte et le péristyle en ogive est d'une belle coupe; la pierre
de taille employée pour cette voûte et pour les encadrements de la herse
est d'une blancheur inaltérable. La façade se déploie sur un tertre gazonné
et planté, mais bien assis sur le roc et tombant en précipice sur un
ruisseau torrentueux. Les arbres, les rochers et les pelouses qui s'en vont
en désordre sur ces plans brusquement inclinés ont une grâce naturelle que
les créations de l'art n'eussent jamais pu surpasser. Sur l'autre face la
vue est plus étendue et plus grandiose: la Creuse, traversée par deux
écluses en biais, forme, au milieu des saules et des prairies, deux
cascades molles et doucement mélodieuses sur cette belle rivière, tantôt si
calme, tantôt si furieuse dans son cours, partout limpide comme le cristal,
et partout bordée de ravissants paysages et de ruines pittoresques. Du haut
de la grande tour du château on la voit s'enfoncer en mille détours dans
des profondeurs escarpées, et fuir comme une traînée de vif-argent sur la
verdure sombre et parmi les roches couvertes de bruyère rose.

Lorsque Émile eut franchi le pont qui traverse de vastes fossés, comblés en
partie, et dont les revers étaient remplis d'herbe touffue et de ronces en
fleurs, il admira la propreté que l'écoulement des pluies d'orage avait
naguère redonnée à cette vaste terrasse naturelle et à tous les abords de
la ruine. Tous les plâtras avaient été entraînés ainsi que tous les
fragments de bois épars, et l'on eût dit que quelque fée géante avait lavé
avec soin les sentiers et les vieux murs, épuré les sables et débarrassé le
passage de tout le déchet de démolissement que le châtelain n'aurait
jamais eu le moyen de faire enlever. L'inondation, qui avait gâté, souillé
et détruit toute la beauté de la nouvelle maison Cardonnet, avait donc
servi à nettoyer et à rajeunir le monument dévasté de Châteaubrun. Ses
vieilles murailles inébranlables bravaient les siècles et les orages, et le
poste élevé qu'elles occupaient semblait destiné à dominer tous les
éphémères travaux des nouvelles générations.

Quoi qu'il fût fier comme doivent et peuvent l'être les descendants de
l'antique bourgeoisie, cette race intelligente, vindicative et têtue, qui a
eu de si grands jours dans l'histoire, et qui serait encore si noble si
elle avait tendu la main au peuple, au lieu de le repousser du pied, Émile
fut frappé de la majesté que cette demeure féodale conservait sous ses
débris, et il éprouva un sentiment de pitié respectueuse en entrant, lui
riche et puissant roturier, dans ce domaine où l'orgueil d'un nom pouvait
seul lutter encore contre la supériorité réelle de sa position. Cette noble
compassion lui était d'autant plus facile que rien, dans les sentiments et
les habitudes du châtelain, ne cherchait à la provoquer ni à la repousser.
Calme, insouciant et affectueux, le bon Antoine, occupé à tailler des
arbres fruitiers à l'entrée de son jardin, l'accueillit d'un air paternel,
accourut à sa rencontre, et lui dit en souriant:

«Soyez encore une fois le bienvenu, mon cher monsieur Émile; car je sais
qui vous êtes maintenant, et je suis content de vous connaître. Vrai! votre
figure m'a plu dès le premier coup d'œil, et depuis que vous avez détruit
les préventions que l'on tâchait de me suggérer contre votre père, je sens
qu'il me sera doux de vous voir souvent dans mes ruines. Allons, suivez moi
d'abord à l'écurie, je vous aiderai à attacher votre cheval, car mons
Charasson est occupé à faire des greffes de rosier avec ma fille, et il ne
faut pas déranger la petite d'une si importante occupation. Vous allez,
cette fois, déjeuner avec nous; car nous sommes vos créanciers pour un
repas que nous vous avons volé l'autre jour.

--Je ne viens pas pour vous causer de nouveaux embarras, mon généreux hôte,
dit Émile en serrant avec une sympathie irrésistible la large main calleuse
du gentilhomme campagnard. Je voulais d'abord vous remercier de vos bontés
pour moi, et puis rencontrer ici un homme qui est votre ami et le mien, et
auquel j'avais donné rendez-vous pour hier soir.

--Je sais, je sais cela, dit M. Antoine en posant un doigt sur ses lèvres:
il m'a tout dit. Seulement il m'a exagéré, comme de coutume, ses griefs
contre votre père. Mais nous parlerons de cela, et j'ai à vous remercier,
pour mon propre compte, de l'intérêt que vous lui portez. Il est parti à la
petite pointe du jour, et je ne sais s'il pourra revenir aujourd'hui, car
il est plus traqué que jamais; mais je suis sûr que, grâce à vous, ses
affaires prendront bientôt une meilleure tournure. Vous me direz ce que
vous avez définitivement obtenu de monsieur votre père pour le salut et la
satisfaction de mon pauvre camarade. Je suis chargé de vous entendre et de
vous répondre, car j'ai ses pleins pouvoirs pour traiter avec vous de la
pacification; je suis sûr que les conditions seront honorables en passant
par votre bouche! Mais rien ne presse au point que vous n'acceptiez pas
notre déjeuner de famille, et je vous déclare que je n'entrerai pas en
pourparlers à jeun. Commençons par satisfaire votre cheval, car les animaux
ne savent point demander ce qu'ils désirent, et il faut que les gens
s'occupent d'eux avant de s'occuper d'eux-mêmes, de peur de les oublier.
Ici, Janille! apportez votre tablier plein d'avoine, car cette noble bête à
l'habitude d'en manger tous les jours, j'en suis certain, et je veux
qu'elle hennisse en signe d'amitié toutes les fois qu'elle passera devant
ma porte; je veux même qu'elle y entre malgré son maître, s'il m'oublie.»

Janille, malgré l'économie parcimonieuse qui présidait à toutes ses
actions, apporta sans hésiter un peu d'avoine qu'elle tenait en réserve
pour les grandes occasions. Elle trouvait bien que c'était une superfluité;
mais, pour l'honneur de la maison de son maître, elle eût vendu son dernier
casaquin, et cette fois elle se disait avec une malice généreuse que le
présent qu'Émile lui avait fait à leur dernière entrevue, et celui qu'il ne
manquerait pas de lui faire encore, seraient plus que suffisants pour
nourrir splendidement son cheval, chaque fois qu'il lui plairait de
revenir.

«Mange, mon garçon, mange,» dit-elle en caressant le cheval d'un air
qu'elle s'efforçait de rendre mâle et déluré; puis, faisant un bouchon de
paille, elle se mit en devoir de lui frotter les flancs.

«Laissez, dame Janille, s'écria Émile en lui ôtant la paille des mains. Je
ferai moi-même cet office.

--Croyez-vous donc que je ne m'en acquitterai pas aussi bien qu'un homme?
dit la petite bonne femme omni-compétente. Soyez tranquille, Monsieur, je
suis aussi bonne à l'écurie qu'au garde-manger et à la lingerie; et si je
ne faisais pas ma visite au râtelier et a la sellerie tous les jours, ce
n'est pas ce petit évaporé de _jockey_ qui tiendrait convenablement la
jument de monsieur le comte. Voyez comme elle est propre et grasse, cette
pauvre Lanterne! Elle n'est pas belle, Monsieur, mais elle est bonne; c'est
comme tout ce qu'il y a ici, excepté ma fille qui est l'une et l'autre.

--Votre fille! dit Émile frappé d'un souvenir qui ôtait quelque poésie à
l'image de mademoiselle de Châteaubrun. Vous avez donc une fille ici? Je
ne l'ai pas encore vue.

--Fi donc! Monsieur! que dites-vous là? s'écria Janille, dont les joues
pâles et luisantes se couvrirent d'une rougeur de prude, tandis que M.
Antoine souriait avec quelque embarras. Vous ignorez apparemment que je
suis demoiselle.

--Pardonnez-moi, reprit Émile, je suis si nouveau dans le pays, que je peux
faire beaucoup de méprises ridicules. Je vous croyais mariée ou veuve.

--Il est vrai qu'à mon âge je pourrais avoir enterré plusieurs maris, dit
Janille; car les occasions ne m'ont pas manqué. Mais j'ai toujours eu de
l'aversion pour le mariage, parce que j'aime à faire à ma volonté. Quand je
dis _notre fille_, c'est par amitié pour une enfant que j'ai quasi vue
naître, puisque je l'ai eue chez moi en sevrage, et monsieur le comte me
permet de traiter sa fille comme si elle m'appartenait, ce qui n'ôte rien
au respect que je lui dois. Mais si vous aviez vu mademoiselle, vous auriez
remarqué qu'elle ne me ressemble pas plus que vous, et qu'elle n'a que du
sang noble dans les veines. Jour de Dieu! si j'avais une pareille fille, où
donc l'aurais-je prise? j'en serais si fière, que je le dirais à tout le
monde, quand même cela ferait mal parler de moi. Hé! hé! vous riez!
monsieur Antoine? riez tant que vous voudrez: j'ai quinze ans de plus que
vous, et les mauvaises langues n'ont rien à dire sur mon compte.

--Comment donc, Janille! personne, que je sache, ne songe à cela, dit M. de
Châteaubrun en affectant un air de gaieté. Ce serait me faire beaucoup trop
d'honneur, et je ne suis pas assez fat pour m'en vanter. Quant à ma fille,
tu as bien le droit de l'appeler comme tu voudras: car tu as été pour elle
plus qu'une mère s'il est possible!»

Et, en disant ces derniers mots d'un ton sérieux et pénétré, le châtelain
eut tout à coup dans les yeux et dans la voix comme un nuage et un accent
de tristesse profonde. Mais la durée d'un sentiment chagrin était
incompatible avec son caractère, et il reprit aussitôt sa sérénité
habituelle.

«Allez apprêter le déjeuner, jeune folle, dit-il avec enjouement à son
petit majordome femelle; moi j'ai encore deux arbres à tailler, et M. Émile
va venir me tenir compagnie.»

Le jardin de Châteaubrun avait été vaste et magnifique comme le reste;
mais, vendu en grande partie avec le parc qui avait été converti en champ
de blé, il n'occupait plus que l'espace de quelques arpents. La partie la
plus voisine du château était belle de désordre et de végétation; l'herbe
et les arbres d'agrément, livrés à leur croissance vagabonde, laissaient
apercevoir çà et là quelques marches d'escalier et quelques débris de murs,
qui avaient été des kiosques et des labyrinthes au temps de Louis XV. Là,
sans doute, des statues mythologiques, des vases, des jets d'eau, des
pavillons soi-disant rustiques, avaient rappelé jadis en petit
l'ornementation coquette et maniérée des maisons royales. Mais tout cela
n'était plus que débris informes, couverts de pampre et de lierre, plus
beaux peut-être pour les yeux d'un poëte et d'un artiste qu'ils ne
l'avaient été au temps de leur splendeur.

Sur un plan plus élevé et bordé d'une haie d'épines, pour enfermer les deux
chèvres qui paissaient en liberté dans l'ancien jardin, s'étendait le
verger, couvert d'arbres vénérables, dont les branches noueuses et tortues,
échappant à la contrainte de la taille en quenouille et en espalier,
affectaient des formes bizarres et fantastiques. C'était un entrecroisement
d'hydres et de dragons monstrueux qui se tordaient sous les pieds et sur la
tête, si bien qu'il était difficile d'y pénétrer sans se heurter contre
d'énormes racines ou sans laisser son chapeau dans les branches.

«Voilà de vieux serviteurs, dit M. Antoine en frayant un passage à Émile
parmi ces ancêtres du verger; ils ne produisent plus guère que tous les
cinq ou six ans; mais alors, quels fruits magnifiques et succulents sortent
de cette vieille sève lente et généreuse! Quand j'ai racheté _ma terre_,
tout le monde me conseillait d'abattre ces souches antiques; ma fille a
demandé grâce pour elles à cause de leur beauté, et bien m'en a pris de
suivre son conseil, car cela fait un bel ombrage, et pour peu que
quelques-unes produisent dans l'année sur la quantité, nous nous trouvons
suffisamment approvisionnés de fruits. Voyez quel gros pommier! Il a dû
voir naître mon père, et je gage bien qu'il verra naître mes
petits-enfants. Ne serait-ce pas un meurtre d'abattre un tel patriarche?
Voilà un coignassier qui ne rapporte qu'une douzaine de coings chaque
année. C'est peu pour sa taille; mais les fruits sont gros comme ma tête et
jaunes comme de l'or pur: et quel parfum, Monsieur! Vous les verrez à
l'automne! Tenez, voilà un cerisier qui n'est pas mal garni. Oui-dà, les
vieux sont encore bons à quelque chose, que vous en semble? Il ne s'agit
que de savoir tailler les arbres comme il convient. Un horticulteur
systématique vous dirait qu'il faut arrêter tout ce développement des
branches, élaguer, rogner, afin de contraindre la sève à se convertir en
bourgeons. Mais quand on est vieux soi-même, on a l'expérience qui vous
conseille autrement. Quand l'arbre à fruit a vécu cinquante ans sacrifié au
rapport, il faut lui donner de la liberté, et le remettre pour quelques
années aux soins de la nature. Alors il se fait pour lui une seconde
jeunesse: il pousse en rameaux et en feuillage; cela le repose. Et quand,
au lieu d'un squelette ramassé, il est redevenu par la cime un arbre
véritable, il vous remercie et vous récompense en fructifiant à souhait.
Par exemple, voici une grosse branche qui paraît de trop, ajouta-t-il en
ouvrant sa serpette. Eh bien, elle sera respectée: une amputation aussi
considérable épuiserait l'arbre. Dans les vieux corps le sang ne se
renouvelle plus assez vite pour supporter les opérations que peut subir la
jeunesse. Il en est de même pour les végétaux. Je vais seulement ôter le
bois mort, gratter la mousse et rafraîchir les extrémités. Voyez, c'est
bien simple.»

Le sérieux naïf avec lequel M. de Châteaubrun se plongeait tout entier dans
ces innocentes occupations touchait Émile, et lui offrait à chaque instant
un contraste avec ce qui se passait chez lui, à propos des mêmes choses.
Tandis qu'un jardinier largement rétribué et deux aides, occupés du matin à
la nuit, ne suffisaient pas à rendre assez propre et assez brillant le
jardin de sa mère, tandis qu'elle se tourmentait pour un bouton de rose
avorté ou pour une greffe de contrebande, M. Antoine était heureux de la
fière sauvagerie de ses _élèves_, et rien ne lui paraissait plus fécond et
plus généreux que le vœu de la nature. Cet antique verger, avec son gazon
fin et doux, taillé par la dent laborieuse de quelques patientes brebis
abandonnées là sans chien et sans berger, avec ses robustes caprices de
végétation, et les molles ondulations de ses pentes, était un lieu
splendide où aucun souci de surveillance jalouse ne venait interrompre la
rêverie.

«Maintenant que j'ai fini avec mes arbres, dit M. Antoine en remettant sa
veste qu'il avait accrochée à une branche, allons chercher ma fille pour
déjeuner. Vous n'avez pas encore vu ma fille, je crois? Mais elle vous
connaît déjà, car elle est initiée à tous les petits secrets de notre
pauvre Jean; et même, il a tant d'affection pour elle, qu'il prend plus
souvent conseil d'elle que de moi. Marchez devant, _Monsieur_, dit-il à son
chien, allez dire à votre jeune maîtresse que l'heure de se mettre à table
est venue. Ah! cela vous rend tout guilleret, vous! Votre appétit vous dit
l'heure aussi bien qu'une montre.»

Le chien de M. Antoine répondait également au nom de _Monsieur_ qu'on lui
donnait quand on était content de lui, et à celui de Sacripant, qui était
son nom véritable, mais qui ne plaisait pas à mademoiselle de Châteaubrun,
et dont son maître ne se servait plus guère avec lui qu'à la chasse, ou
pour le réprimander gravement, quand il lui arrivait, chose bien rare, de
commettre quelque inconvenance, comme de manger avec gloutonnerie, de
ronfler en dormant, ou d'aboyer lorsqu'au milieu de la nuit Jean arrivait
par-dessus les murs. Le fidèle animal sembla comprendre le discours de son
maître, car il se mit à rire, expression de gaieté très marquée chez
quelques chiens, et qui donne à leur physionomie un caractère presque
humain d'intelligence et d'urbanité. Puis il courut en avant et disparut en
descendant la pente du côté de la rivière.

En le suivant, M. Antoine fit remarquer à Émile la beauté du site qui se
déployait sous leurs yeux. «Notre Creuse aussi s'est mêlée de déborder
l'autre jour, dit-il: mais tous les foins du rivage étaient rentrés, et
cela grâce au conseil de Jean, qui nous avait avertis de ne pas les laisser
trop mûrir. On le croit ici comme un oracle, et il est de fait qu'il a un
grand esprit d'observation et une mémoire prodigieuse. A certains signes
que nul autre ne remarque, à la couleur de l'eau, à celle des nuages, et
surtout à l'influence de la lune dans la première quinzaine du printemps,
il peut prédire à coup sûr le temps qu'il faut espérer ou craindre tout le
long de l'année. Ce serait un homme très-précieux pour votre père, s'il
voulait l'écouter. Il est bon à tout, et si j'étais dans la position de M.
Cardonnet, rien ne me coûterait pour essayer de m'en faire un ami: car
d'en faire un serviteur assidu et discipliné, il n'y faut pas songer. C'est
la nature du sauvage, qui meurt quand il s'est soumis. Jean Jappeloup ne
fera jamais rien de bon que de son plein gré; mais qu'on s'empare de son
cœur, qui est le plus grand cœur que Dieu ait formé, et vous verrez
comme, dans les occasions importantes, cet homme-là s'élève au-dessus de ce
qu'il parait! Que la dérive, l'incendie, un sinistre imprévu vienne frapper
l'établissement de M. Cardonnet, et alors il nous dira si la tête et le
bras de Jean Jappeloup peuvent être trop payés et trop protégés!»

Émile n'écouta pas la fin de cet éloge avec l'intérêt qu'il y aurait donné
en toute autre circonstance, car ses oreilles et sa pensée venaient de
prendre une autre direction: une voix fraîche chantait ou plutôt murmurait
à quelque distance un de ces petits airs charmants de mélancolie et de
naïveté qui sont propres au pays. Et la fille du châtelain, cet enfant du
célibat, dont le nom maternel était resté un problème pour tout le
voisinage, parut au détour d'un massif d'églantiers, belle comme la plus
belle fleur inculte de ces gracieuses solitudes.

Blanche et blonde, âgée de dix-huit ou dix-neuf ans, Gilberte de
Châteaubrun avait, dans la physionomie comme dans le caractère, un mélange
de raison au-dessus de son âge et de gaieté enfantine, que peu de jeunes
filles eussent conservé dans une position comme la sienne; car il lui était
impossible d'ignorer sa pauvreté, et l'avenir d'isolement et de privations
qui lui était réservé dans ce siècle de calculs et d'égoïsme. Elle ne
paraissait pourtant pas s'en affecter plus que son père, auquel elle
ressemblait trait pour trait au moral comme au physique, et la plus
touchante sérénité régnait dans son regard ferme et bienveillant. Elle
rougit beaucoup en apercevant Émile, mais ce fut plutôt l'effet de la
surprise que du trouble; car elle s'avança et le salua sans gaucherie,
sans cet air contraint et sournoisement pudique qu'on a trop vanté chez les
jeunes filles, faute de savoir ce qu'il signifie. Il ne vint pas à la
pensée de Gilberte que le jeune hôte de son père allait la dévorer du
regard, et qu'elle dût prendre un air digne pour mettre un frein à l'audace
de ses secrets désirs. Elle le regarda elle-même, au contraire, pour voir
si sa figure lui était sympathique autant qu'à son père, et avec une
perspicacité très-prompte, elle remarqua qu'il était très beau sans en être
vain le moins du monde, qu'il suivait les modes avec modération, qu'il
n'était ni guindé, ni arrogant, ni prétentieux; enfin que sa physionomie
expressive était pleine de candeur, de courage et de sensibilité.
Satisfaite de cet examen, elle se sentit tout à coup aussi à l'aise que si
un étranger ne s'était pas trouvé entre elle et son père.

«C'est vrai, dit-elle en achevant la phrase d'introduction de M. de
Châteaubrun, mon père vous en a voulu, Monsieur, de vous être enfui l'autre
jour sans avoir voulu déjeuner. Mais moi, j'ai bien compris que vous étiez
impatient de revoir madame votre mère, surtout au milieu de cette
inondation où chacun pouvait avoir peur pour les siens. Heureusement madame
Cardonnet n'a pas été trop effrayée, à ce qu'on nous a dit, et vous n'avez
perdu aucun de vos ouvriers?

--Grâce à Dieu, personne chez nous, ni dans le village, n'a péri, répondit
Émile.

--Mais il y a eu beaucoup de dommage chez vous?

--C'est le point le moins intéressant, Mademoiselle; les pauvres gens ont
bien plus souffert à proportion. Heureusement mon père a le pouvoir et la
volonté de réparer beaucoup de malheurs.

--On dit surtout ... on dit _aussi_, reprit la jeune fille en rougissant un
peu du mot qui lui était échappé malgré elle, que madame votre mère est
extrêmement bonne et charitable. Je parlais d'elle précisément tout à
l'heure avec le petit Sylvain, qu'elle a comblé.

--Ma mère est parfaite; dit Émile; mais, en cette occasion, il était bien
simple qu'elle témoignât de l'amitié à ce pauvre enfant, sans lequel
j'aurais peut-être péri par imprudence. Je suis impatient de le voir pour
le remercier.

--Le voilà, reprit mademoiselle de Châteaubrun en montrant Charasson qui
venait derrière elle, portant un panier et un petit pot de résine. Nous
avons fait plus de cinquante écussons de greffe, et il y a même là des
échantillons que Sylvain a ramassés dans le haut de votre jardin. C'était
le rebut que le jardinier avait jeté après la taille de ses rosiers, et
cela nous donnera encore de belles fleurs, si nos greffes ne sont pas trop
mal faites; vous y regarderez, n'est-ce pas, mon père? car je n'ai pas
encore beaucoup de science.

--Bah! tu greffes mieux que moi, avec tes petites mains, dit M. Antoine en
portant à ses lèvres les jolis doigts de sa fille. C'est un ouvrage de
femme qui demande plus d'adresse que nous n'en pouvons avoir. Mais tu
devrais mettre tes gants, ma petite! Ces vilaines épines ne te respecteront
pas.

--Et qu'est-ce que cela fait, mon père? dit la jeune fille en souriant. Je
ne suis pas une princesse, moi, et j'en suis bien aise. J'en suis plus
libre et plus heureuse.»

Émile ne perdit pas un mot de cette dernière réflexion, quoiqu'elle l'eût
faite à demi-voix pour son père; et que, de son côté, il eût fait quelques
pas au-devant du petit Sylvain pour lui dire bonjour avec amitié.

«Oh! moi, ça va très bien, répondit le page de Châteaubrun; je n'avais
qu'une crainte, c'est que la jument ne _s'enrhumît_, après avoir été si
bien baignée. Mais, par bonheur, elle ne s'en porte que mieux, et moi j'ai
été bien content d'entrer dans votre joli château, de voir vos belles
chambres, les domestiques à votre papa, qui ont des gilets rouges et de
l'or à leurs chapeaux!

--Ah! voilà surtout ce qui lui a tourné la tête, dit Gilberte en riant de
tout son cœur, et en découvrant deux rangs de petites dents blanches et
serrées comme un collier de perles. M. Sylvain, tel que vous le voyez, est
rempli d'ambition: il méprise profondément sa blouse neuve et son chapeau
gris depuis qu'il a vu des laquais galonnés. S'il voit jamais un chasseur
avec un plumet de coq et des épaulettes, il en deviendra fou.

--Pauvre enfant! dit Émile, s'il savait combien son sort est plus libre,
plus honorable et plus heureux que celui des laquais bariolés des grandes
villes!

--Il ne se doute pas que la livrée soit avilissante, reprit la jeune fille,
et il ignore qu'il est le plus heureux serviteur qui ait jamais existé.

--Je ne me plains pas, répondit Sylvain; tout le monde est bon pour moi,
ici, même mademoiselle Janille, quoiqu'elle soit un peu _regardante_, et je
ne voudrais pas quitter le pays, puisque j'ai mon père et ma mère à Cuzion,
tout auprès de la maison! Mais un petit bout de toilette, ça vous refait un
homme!

--Tu voudrais donc être mieux mis que ton maître? dit mademoiselle de
Châteaubrun. Regarde mon père, comme il est simple. Il serait bien
malheureux s'il lui fallait mettre tous les jours un habit noir et des
gants blancs.

--Il est vrai que j'aurais de la peine à en reprendre l'habitude, dit M.
Antoine. Mais entendez-vous Janille, mes enfants? la voilà qui s'égosille
après nous pour que nous allions déjeuner.»

_Mes enfants_ était une locution générale que, dans son humeur
bienveillante, M. Antoine adressait souvent, soit à Janille et à Sylvain
lorsqu'ils étaient ensemble, soit aux paysans de son endroit. Gilberte
rencontra donc avec étonnement le regard rapide et involontaire que le
jeune Cardonnet jeta sur elle. Il avait tressailli, et un sentiment confus
de sympathie, de crainte et de plaisir avait fait battre son cœur en
s'entendant confondre avec la belle Gilberte dans cette paternelle
appellation du châtelain.




IX.

M. ANTOINE.


Cette fois le déjeuner fut un peu plus confortable que de coutume à
Châteaubrun. Janille avait eu le temps de faire quelques préparatifs. Elle
s'était procuré du laitage, du miel, des œufs, et elle avait bravement
sacrifié deux poulets qui chantaient encore lorsque Émile avait paru sur le
sentier, mais qui, mis tout chauds sur le gril, furent assez tendres.

Le jeune homme avait gagné de l'appétit dans le verger, et il trouva ce
repas excellent. Les éloges qu'il y donna flattèrent beaucoup Janille, qui
s'assit comme de coutume en face de son maître et fit les honneurs de la
table avec une certaine distinction.

Elle fut surtout fort touchée de l'approbation que son hôte donna à des
confitures de mûres sauvages confectionnées par elle.

«Petite mère, lui dit Gilberte, il faudra envoyer un échantillon de ton
savoir-faire et ta recette à madame Cardonnet, pour qu'elle nous accorde en
échange du plant de fraises ananas.

--Ça ne vaut pas le diable, vos grosses fraises de jardin, répondit
Janille; ça ne sent que l'eau. J'aime bien mieux nos petites fraises de
montagne, si rouges et si parfumées. Cela ne m'empêchera pas de donner à
M. Émile un grand pot de mes confitures pour _sa maman_, si elle veut bien
les accepter.

--Ma mère ne voudrait pas vous en priver, ma chère demoiselle Janille,
répondit Émile, touché surtout de la naïve générosité de Gilberte, et
comparant dans son cœur les bonnes intentions candides de cette pauvre
famille avec les dédains de la sienne.

--Oh! reprit Gilberte en souriant, cela ne nous privera pas. Nous avons et
nous pouvons recommencer une ample provision de ces fruits. Ils ne sont pas
rares chez nous, et si nous n'y prenions garde, les ronces qui les
produisent perceraient nos murs et pousseraient jusque dans nos chambres.

--Et à qui la faute, dit Janille, si les ronces nous envahissent? N'ai-je
pas voulu les couper toutes? Certainement j'en serais venue à bout sans
l'aide de personne, si on m'eût laissée faire.

--Mais moi, j'ai protégé ces pauvres ronces contre toi, chère petite mère!
Elles forment de si belles guirlandes autour de nos ruines, que ce serait
grand dommage de les détruire.

--Je conviens que cela fait un joli effet, reprit Janille, et qu'à dix
lieues à la ronde on ne trouverait pas d'aussi belles ronces, et produisant
des fruits aussi gros!

--Vous l'entendez, monsieur Émile! dit à son tour M. Antoine. Voilà Janille
tout entière. Il n'y a rien de beau, de bon, d'utile et de salutaire qui ne
se trouve à Châteaubrun. C'est une grâce d'état.

--Pardine, Monsieur, plaignez-vous, dit Janille; oui, Je vous le conseille,
plaignez-vous de quelque chose!

--Je ne me plains de rien, répondit le bon gentilhomme: à Dieu ne plaise!
entre ma fille et toi, que pourrais-je désirer pour mon bonheur?

--Oh! oui; vous dites comme cela quand on vous écoute, mais si on a le dos
tourné, et qu'une petite mouche vous pique, vous prenez des airs de
résignation tout à fait déplacés dans votre position.

--Ma position est ce que Dieu l'a faite! répondit M. Antoine avec une
douceur un peu mélancolique. Si ma fille l'accepte sans regret, ce n'est ni
toi, ni moi, qui accuserons la Providence.

--Moi! s'écria Gilberte; quel regret pourrais-je donc avoir? Dites-le-moi,
cher père; car, pour moi, je chercherais en vain ce qui me manque et ce que
je puis désirer de mieux sur la terre.

--Et moi je suis de l'avis de mademoiselle, dit Émile, attendri de
l'expression sincère et noblement affectueuse de ce beau visage. Je suis
certain qu'elle est heureuse, parce que ...

--Parce que?... Dites, monsieur Cardonnet! reprit Gilberte avec enjouement,
vous alliez dire pourquoi, et vous vous êtes arrêté?

--Je serais au désespoir d'avoir l'air de vouloir dire une fadeur, répondit
Émile en rougissant presque autant que la jeune fille; mais je pensais que
quand on avait ces trois richesses, la beauté, la jeunesse et la bonté, on
devait être heureux, parce qu'on pouvait être sûr d'être aimé.

--Je suis donc encore plus heureuse que vous ne pensez, répondit Gilberte
en mettant une de ses mains dans celle de son père et l'autre dans celle de
Janille; car je suis aimée sans qu'il soit question de tout cela. Si je
suis belle et bonne, je n'en sais rien; mais je suis sûre que, laide et
maussade, mon père et ma mère m'aimeraient encore quand même. Mon bonheur
vient donc de leur bonté, de leur tendresse, et non de mon mérite.

--On vous permettra pourtant de croire, dit M. Antoine à Émile, tout en
pressant sa fille sur son cœur, qu'il y a un peu de l'un et un peu de
l'autre.

--Ah! monsieur Antoine! qu'avez-vous fait là? s'écria Janille; voilà encore
une de vos distractions!... Vous avez fait une tache avec votre œuf sur la
marche de Gilberte.

--Ce n'est rien, dit M. Antoine; je vais la laver moi-même.

--Non pas! non pas! ce serait pire; vous répandriez sur elle toute la
carafe, et vous noieriez ma fille. Viens ici, mon enfant, que j'enlève
cette tache. J'ai horreur des taches, moi! Ne serait-ce pas dommage de
gâter cette jolie robe toute neuve?»

Émile regarda pour la première fois la toilette de Gilberte. Il n'avait
encore fait attention qu'à sa taille élégante et à la beauté de sa
personne. Elle était vêtue d'un coutil gris très-frais, mais assez
grossier, avec un petit fichu blanc comme neige, rabattu autour du cou.
Gilberte remarqua cette investigation, et, loin d'en être humiliée, elle
mit un peu d'orgueil à dire que sa robe lui plaisait, qu'elle était de
bonne qualité, qu'elle pouvait braver les épines et les ronces, et que,
Janille l'ayant choisie elle-même, aucune étoffe ne pouvait lui être plus
agréable à porter.

«Cette robe est charmante, en effet, dit Émile; ma mère en a une toute
pareille.»

Ce n'était pas vrai; Émile, quoique sincère, fit ce petit mensonge sans
s'en apercevoir. Gilberte n'en fut pas dupe, mais elle lui sut gré d'une
intention délicate.

Quant à Janille, elle fut visiblement flattée d'avoir eu bon goût, car elle
tenait presque autant à ce mérite qu'à la beauté de Gilberte.

«Ma fille n'est pas coquette, dit-elle, mais moi, je le suis pour elle. Et
que diriez-vous, monsieur Antoine, si votre fille n'était pas gentille et
proprette comme cela convient à son rang dans le monde?

--Nous n'avons rien à démêler avec le monde, ma chère Janille, répondit M.
Antoine, et je ne m'en plains pas. Ne te fais donc pas d'illusions
inutiles.

--Vous avez l'air chagrin en disant cela, monsieur Antoine? Moi, je vous
dis que le rang ne se perd pas; mais voilà comme vous êtes: vous jetez
toujours le manche après la cognée!

--Je ne jette rien du tout, reprit le châtelain; j'accepte tout, au
contraire.

--Ah! vous acceptez! dit Janille qui avait toujours besoin de chercher
querelle à quelqu'un, pour entretenir l'activité de sa langue et de sa
pantomime animée. Vous êtes bien bon, ma foi, d'accepter un sort comme le
vôtre! Ne dirait-on pas, à vous entendre, qu'il vous faut beaucoup de
raison et de philosophie pour en venir là? Allons, vous n'êtes qu'un
ingrat.

--A qui en as-tu, mauvaise tête? reprit M. Antoine. Je te répète que tout
est bien et que je suis consolé de tout.

--Consolé! voyez un peu; consolé de quoi, s'il vous plaît? N'avez-vous pas
toujours été le plus heureux des hommes?

--Non, pas toujours! Ma vie a été mêlée d'amertume comme celle de tous les
hommes; mais pourquoi aurais-je été mieux traité que tant d'autres qui me
valaient bien?

--Non, les autres ne vous valaient pas, je soutiens cela, moi, comme je
soutiens aussi que vous avez été en tout temps mieux traité que personne.
Oui, Monsieur, je vous prouverai, quand vous voudrez, que vous êtes né
coiffé.

--Ah! tu me ferais plaisir si tu pouvais le prouver en effet, reprit M.
Antoine en souriant.

--Eh bien, je vous prends au mot, et je commence. M. Cardonnet sera juge
et témoin.

--Laissons-la dire, monsieur Émile, reprit M. Antoine. Nous sommes au
dessert, et rien ne pourrait empêcher Janille de babiller à ce moment-là.
Elle va dire mille folies, je vous en préviens! Mais elle a de l'entrain et
de l'esprit. On ne s'ennuie pas à l'écouter,

--D'abord, dit Janille en se rengorgeant, jalouse qu'elle était de
justifier cet éloge, Monsieur naît comte de Châteaubrun, ce qui n'est pas
un vilain nom ni un mince honneur!

--Cet honneur-là ne signifie pas grand'chose aujourd'hui, dit M. de
Châteaubrun; et quant au nom que m'ont transmis mes ancêtres, n'ayant pu
rien faire pour en augmenter l'éclat, je n'ai pas grand mérite à le porter.

--Laissez, Monsieur, laissez, repartit Janille. Je sais où vous voulez en
venir, et j'y viendrai de moi-même. Laissez-moi dire! Monsieur vient au
monde ici (dans le plus beau pays du monde), et il est nourri par la plus
belle et la plus fraîche villageoise des environs, mon ancienne amie, à
moi, quoique je fusse plus jeune qu'elle de quelques années, la mère de ce
brave Jean Jappeloup; celui-là est toujours resté dévoué à monsieur comme
le pied l'est à la jambe. Il a des peines, maintenant, mais des peines qui
vont sans doute finir!...

--Grâce à vous! dit Gilberte en regardant Émile; et, dans ce regard ingénu
et bienveillant, elle le paya du compliment qu'il avait fait à sa beauté et
à sa robe.

--Si tu t'embarques dans tes parenthèses accoutumées, dit M. Antoine à
Janille, nous n'en finirons jamais.

--Si fait, Monsieur, reprit Janille. Je vais me résumer, comme dit M. le
curé de Cuzion au commencement de tous ses sermons. Monsieur fut doué d'une
excellente constitution, et, par-dessus le marché, il était le plus bel
enfant qu'on ait jamais vu. A preuve que lorsqu'il fut devenu un des plus
beaux cavaliers de la province, les dames de toute condition s'en
aperçurent très-bien.

--Passons, passons, Janille, interrompit le châtelain avec un mélange de
tristesse dans sa gaieté; il n'y a pas grand'chose à dire là-dessus.

--Soyez tranquille, reprit la petite femme, je ne dirai rien qui ne soit
très-bon à dire. Monsieur fut élevé à la campagne dans ce vieux château,
qui était grand et riche alors ... et qui est encore très-habitable
aujourd'hui! Jouant avec les marmots de son âge et avec son frère de lait
le petit Jean Jappeloup, cela lui fit une santé excellente. Voyons,
plaignez-vous de votre santé, Monsieur, et dites-nous si vous connaissez un
homme de cinquante ans plus alerte et mieux conservé que vous?

--C'est fort bien; mais tu ne dis pas qu'étant né dans un temps de trouble
et de révolution, mon éducation première fut fort négligée.

--Pardine, Monsieur, voudriez-vous pas être né vingt ans plus tôt, et avoir
aujourd'hui soixante-dix ans? Voilà une drôle d'idée! Vous êtes né fort à
point, puisque vous avez encore, Dieu merci, longtemps à vivre. Quant à
l'éducation, rien n'y manqua: vous fûtes mis au collège à Bourges, et
monsieur y travailla fort bien.

--Fort mal, au contraire. Je n'avais pas été habitué au travail de
l'esprit; je m'endormais durant les leçons. Je n'avais pas la mémoire
exercée; j'eus plus de peine à apprendre les éléments des choses qu'un
autre à compléter de bonnes études.

--Eh bien donc, vous eûtes plus de mérite qu'un autre, puisque vous eûtes
plus de souci. Et d'ailleurs vous en saviez bien assez pour être un
gentilhomme. Vous n'étiez pas destiné à être curé ou maître d'école.
Aviez-vous besoin de tant de grec et de latin? Quand vous veniez ici en
vacances, vous étiez un jeune homme accompli; nul n'était plus adroit que
vous aux exercices du corps: vous faisiez sauter votre balle jusque
par-dessus la grande tour, et lorsque vous appeliez vos chiens, vous aviez
la voix si forte qu'on vous entendait de Cuzion.

--Tout cela ne constitue pas de fort bonnes études, dit M. Antoine, riant
de ce panégyrique.

--Quand vous fûtes en âge de quitter les écoles, c'était le temps de la
guerre avec les Autrichiens, les Prussiens et les Russiens. Vous vous
battîtes fort bien, à preuve que vous reçûtes plusieurs blessures.

--Peu graves, dit M. Antoine.

--Dieu merci! reprit Janille. Voudriez-vous pas être écloppé et marcher sur
des béquilles? Vous avez cueilli le laurier, et vous êtes revenu couvert de
gloire, sans trop de contusions.

--Non, non, Janille, fort peu de gloire, je t'assure. Je fis de mon mieux;
mais quoi que tu en dises, j'étais né quelques années trop tard; mes
parents avaient trop longtemps combattu mon désir de servir mon pays sous
l'usurpateur, comme ils l'appelaient. J'étais à peine lancé dans la
carrière, qu'il me fallut revenir au logis, _traînant l'aile et tirant le
pied_, tout consterné et désespéré du désastre de Waterloo.

--Monsieur, je conviens que la chute de l'Empereur ne vous fut pas
avantageuse, et que vous eûtes la bonté de vous en chagriner, bien que cet
homme-là ne se fût pas fort bien conduit avec vous. Avec le nom que vous
portiez, il aurait dû vous faire général tout de suite, au lieu qu'il ne
fit aucune attention à votre personne.

--Je présume, dit M. de Châteaubrun en riant, qu'il était distrait de ce
devoir par des affaires plus sérieuses et plus nécessaires. Enfin, tu
conviens, Janille, que ma carrière militaire fut brisée, et que, grâce à ma
belle éducation, je n'étais pas très-propre à m'en créer une autre?

--Vous auriez fort bien pu servir les Bourbons, mais vous ne le voulûtes
point.

--J'avais les idées de mon temps. Peut-être les aurais-je encore, si
c'était à refaire.

--Eh bien, Monsieur, qui pourrait vous en blâmer? Ce fut très-honorable, à
ce qu'on disait alors dans le pays, et vos parents ont été les seuls à vous
condamner.

--Mes parents furent orgueilleux et durs dans leurs opinions légitimistes.
Tu ne saurais nier qu'ils m'abandonnèrent au désastre qui me menaçait, et
qu'ils se soucièrent fort peu de la perte de ma fortune.

--Vous fûtes encore plus fier qu'eux, vous ne voulûtes jamais les implorer.

--Non, insouciance ou dignité, je ne leur demandai aucun appui.

--Et vous perdîtes votre fortune dans un grand procès contre la succession
de votre père, on sait cela. Mais si vous l'avez perdu ce procès, c'est que
vous l'avez bien voulu.

--Et c'est ce que mon père a fait de plus noble et de plus honorable dans
sa vie, reprit Gilberte avec feu.

--Mes enfants, reprit M. Antoine, il ne faut pas dire que j'ai perdu ce
procès, je ne l'ai pas laissé juger.

--Sans doute, sans doute, dit Janille; car s'il eût été jugé, vous
l'eussiez gagné. Il n'y avait qu'une voix là-dessus.

--Mais mon père, reconnaissant que le fait n'est pas le droit, dit Gilberte
en s'adressant à Émile avec vivacité, ne voulut pas tirer avantage de sa
position. Il faut que vous sachiez cette histoire, monsieur Cardonnet, car
ce n'est pas mon père qui songerait à vous la raconter, et vous êtes assez
nouveau dans le pays pour ne pas l'avoir apprise encore. Mon grand-père
avait contracté des dettes d'honneur pendant la minorité de mon père; il
était mort sans que les circonstances lui permissent ou lui fissent un
devoir pressant de s'acquitter. Les titres des créanciers n'avaient pas de
valeur suffisante devant la loi; mais mon père, en se mettant au courant de
ses affaires, en trouva un dans les papiers de mon aïeul. Il eût pu
l'anéantir, personne n'en connaissait l'existence. Il le produisit, au
contraire, et vendit tous les biens de la famille pour payer une dette
sacrée. Mon, père m'a élevée dans les principes qui ne me permettent pas de
penser qu'il ait fait autre chose que son devoir; mais beaucoup de gens
riches en ont jugé autrement. Quelques-uns l'ont traité de niais et de tête
folle. Je suis bien aise que, quand vous entendrez dire à certains parvenus
que M. Antoine de Châteaubrun s'est ruiné par sa faute, ce qui, à leurs
yeux, est peut-être le plus grand déshonneur possible, vous sachiez à quoi
vous en tenir sur le désordre et la mauvaise tête de mon père.

--Ah! Mademoiselle, s'écria Émile dominé par son émotion, que vous êtes
heureuse d'être sa fille, et combien je vous envie cette noble pauvreté!

--Ne faites pas de moi un héros, mon cher enfant, dit M. Antoine en
pressant la main d'Émile. Il y a toujours quelque chose de vrai au fond des
jugements portés par les hommes, même quand ils sont rigoureux et injustes
en grande partie. Il est bien certain que j'ai toujours été un peu
prodigue, que je n'entends rien à l'économie domestique, aux affaires, et
que j'eus moins de mérite qu'un autre à sacrifier ma fortune, puisque j'y
eus moins de regrets.»

Cette modeste apologie pénétra Émile d'une si vive affection pour M.
Antoine, qu'il se pencha sur la main qui tenait la sienne, et qu'il y porta
ses lèvres avec un sentiment de vénération où Gilberte entrait bien pour
quelque chose. Gilberte fut plus émue qu'elle ne s'y attendait de cette
soudaine effusion du jeune homme. Elle sentit une larme au bord de sa
paupière, baissa les yeux pour la cacher, essaya de prendre un maintien
grave, et, tout à coup emportée par un irrésistible mouvement de cœur,
elle faillit tendre aussi la main à son hôte; mais elle ne céda point à cet
élan et elle y donna naïvement le change en se levant pour prendre
l'assiette d'Émile et lui en présenter une autre, avec toute la grâce et la
simplicité d'une fille de patriarche offrant la cruche aux lèvres du
voyageur.

Émile fut d'abord surpris de cet acte d'humble sympathie, si peu conforme
aux convenances du monde où il avait vécu. Puis il le comprit, et son sein
fut tellement agité, qu'il ne put remercier la châtelaine de Châteaubrun,
sa gracieuse servante.

«D'après tout cela, reprit M. Antoine, qui ne vit rien que de très-simple
dans l'action de sa fille, il faudra bien que Janille convienne qu'il y a
un peu de malheur dans ma vie; car il y avait quelque temps que ce procès
durait quand je découvris, au fond d'un vieux meuble abandonné, la
déclaration que mon père avait laissée de sa dette. Jusque-là, je n'avais
pas cru à la bonne foi des créanciers. Le malheur qu'ils avaient eu de
perdre leurs titres était invraisemblable, je dormais donc sur les deux
oreilles. Ma Gilberte était née, et je ne me doutais guère qu'elle était
réservée à partager avec moi un sort tout à fait précaire. L'existence de
cette chère enfant me rendit le coup un peu plus sensible qu'il ne l'eût
été à mon imprévoyance naturelle. Me voyant dénué de toutes ressources, je
me résolus à travailler pour vivre, et c'est là que j'eus d'abord quelques
moments assez rudes.

--Oui, Monsieur, c'est vrai, dit Janille, mais vous vîntes à bout de vous
astreindre au travail, et vous eûtes bientôt repris votre bonne humeur et
votre franche gaieté, avouez-le!

--Grâce à toi, brave Janille, car toi, tu ne m'abandonnas point. Nous
allâmes habiter Gargilesse, avec Jean Jappeloup, et le digne homme me
trouva de l'ouvrage.

--Quoi, dit Émile, vous avez été ouvrier, monsieur le comte?

--Certainement, mon jeune ami. J'ai été apprenti charpentier, garçon
charpentier, aide-charpentier au bout de quelques années, et il n'y a pas
plus de deux ans que vous m'eussiez vu une blouse au dos, une hache sur
l'épaule, allant en journée avec Jappeloup.»

--C'est donc pour cela, dit Émile tout troublé, que ... il s'arrêta,
n'osant achever.

--C'est pour cela, oui, je vous comprends, répliqua monsieur Antoine, que
vous avez entendu dire: «Le vieux Antoine s'est déconsidéré grandement
pendant sa misère; il a vécu avec les ouvriers, on l'a vu rire et boire
avec eux dans les cabarets.» Eh bien, cela mérite un peu d'explications et
je ne me ferai pas plus tort et plus pur que je ne suis. Dans les idées des
nobles et des gros bourgeois de la province, j'aurais mieux fait sans doute
de demeurer triste et grave, fièrement accablé sous ma disgrâce,
travaillant en silence, soupirant à la dérobée, rougissant de toucher un
salaire, moi qui avais eu des salariés sous mes ordres, et ne me mêlant
point le dimanche à la gaieté des ouvriers qui me permettaient de joindre
mon travail au leur durant la semaine. Eh bien, j'ignore si c'eût été mieux
ainsi, mais je confesse que cela n'était pas du tout dans mon caractère. Je
suis fait de telle sorte, qu'il m'est impossible de m'affecter et de
m'effrayer longtemps de quoi que ce soit. J'avais été élevé avec Jappeloup
et avec d'autres petits paysans de mon âge. J'avais traité de pair à
compagnon avec eux dans les jeux de notre enfance. Je n'avais jamais fait,
depuis, le maître ni le seigneur avec eux. Ils me reçurent à bras ouverts
dans ma détresse, et m'offrirent leurs maisons, leur pain, leurs conseils,
leurs outils et leurs pratiques. Comment ne les aurais-je pas aimés?
Comment leur société eût-elle pu me paraître indigne de moi? Comment
n'aurais-je pas partagé avec eux, le dimanche, le salaire de la semaine?
Bah! loin de là, j'y trouvai tout à coup le plaisir et la joie comme une
récompense de mon travail. Leurs chants, leurs réunions sous la treille où
se balançait la branche de houx du cabaret, leur honnête familiarité avec
moi, et l'amitié indissoluble de ce cher Jean, mon frère de lait, mon
maître en charpenterie, mon consolateur, me firent une nouvelle vie que je
ne pus pas m'empêcher de trouver fort douce, surtout quand j'eus réussi à
être assez habile dans la partie pour ne point rester à leur charge.

--Il est certain que vous étiez laborieux, dit Janille, et que, bientôt,
vous fûtes très-utile au pauvre Jean. Ah! je me souviens de ses colères
avec vous dans les commencements, car il n'a jamais été patient, le cher
homme, et vous, vous étiez si maladroit! Vrai, monsieur Émile, vous auriez
ri d'entendre Jean jurer et crier après monsieur le comte, comme après un
petit apprenti. Et puis, après cela, on se réconciliait et on s'embrassait,
que ça donnait envie de pleurer. Mais puisque au lieu de nous quereller
entre nous, comme j'en avais l'intention tout à l'heure, voilà que nous
nous sommes mis à vous raconter tout bonnement notre histoire, je vas, moi,
vous dire le reste; car si on laisse faire M. Antoine, il ne me laissera
pas placer une parole.

--Parle, Janille, parle! s'écria M. Antoine; je te demande pardon de t'en
avoir privée si longtemps!»




X

UNE BONNE ACTION.


«A en croire M. Antoine, dit Janille, nous aurions été absolument privés de
ressources; mais, s'il en fut ainsi, cela ne dura pas trop longtemps, Au
bout de quelques années, quand la terre de Châteaubrun eut été vendue en
détail, les dettes soldées, et toute cette débâcle bien liquidée, on
s'aperçut qu'il restait encore à monsieur un petit capital, qui, bien
placé, pouvait lui assurer douze cents francs de rente. Hé! hé! cela
n'était point à dédaigner. Mais, avec la bonté et la générosité de
monsieur, cela eût pu aller un peu vite; c'est alors que ma mie Janille,
qui vous parle, reconnut qu'il fallait prendre les rênes

Showing first 200,000 characters. Full text: gutenberg.org/ebooks/12367