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Histoire de la Révolution française, Tome 09

by Adolphe Thiers · French · Gutenberg #12258 · 602,184 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Histoire de la Révolution française, Tome 09
    
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Title: Histoire de la Révolution française, Tome 09

Author: Adolphe Thiers


        
Release date: May 1, 2004 [eBook #12258]
                Most recently updated: October 28, 2024

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/12258

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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE, TOME 09 ***

HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE


PAR M.A. THIERS DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

NEUVIÈME ÉDITION

TOME NEUVIÈME






HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.

DIRECTOIRE.


CHAPITRE VII.

SITUATION DU GOUVERNEMENT DANS L'HIVER DE L'AN V (l797).--CARACTÈRES ET
DIVISIONS DES CINQ DIRECTEURS, BARRAS, CARNOT, REWBELL, LETOURNEUR
ET LARÉVELLIÈRE-LÉPAUX.--ÉTAT DE L'OPINION PUBLIQUE. CLUB DE
CLICHY.--INTRIGUES DE LA FACTION ROYALISTE. COMPLOT DÉCOUVERT DE
BROTTIER, LAVILLE-HEURNOIS ET DUVERNE DE PRESLE.--ÉLECTIONS DE L'AN
V.--COUP D'OEIL SUR LA SITUATION DES PUISSANCES ÉTRANGÈRES A L'OUVERTURE
DE LA CAMPAGNE DE 1797.


Les dernières victoires de Rivoli et de la Favorite, la prise de
Mantoue, avaient rendu à la France toute sa supériorité. Le directoire,
toujours aussi vivement injurié, inspirait la plus grande crainte aux
puissances. _La moitié de l'Europe_, écrivait Mallet-Dupan[1], _est aux
genoux de ce divan, et marchande l'honneur de devenir son tributaire._

[Note 1: Correspondance secrète avec le gouvernement de Venise.]

Ces quinze mois d'un règne ferme et brillant avaient consolidé les cinq
directeurs au pouvoir, mais y avaient développé aussi leurs passions et
leurs caractères. Les hommes ne peuvent pas vivre longtemps ensemble
sans éprouver bientôt du penchant ou de la répugnance les uns pour les
autres, et sans se grouper conformément à leurs inclinations. Carnot,
Barras, Rewbell, Larévellière-Lépaux, Letourneur, formaient déjà des
groupes différens. Carnot était systématique, opiniâtre et orgueilleux.
Il manquait entièrement de cette qualité qui donne à l'esprit l'étendue
et la justesse, au caractère la facilité. Il était pénétrant,
approfondissait bien le sujet qu'il examinait; mais une fois engagé
dans une erreur il n'en revenait pas. Il était probe, courageux, très
appliqué au travail, mais ne pardonnait jamais ou un tort, ou une
blessure faite à son amour-propre; il était spirituel et original,
ce qui est assez ordinaire chez les hommes concentrés en eux-mêmes.
Autrefois il s'était brouillé avec les membres du comité de salut
public, car il était impossible que son orgueil sympathisât avec celui
de Robespierre et de Saint-Just, et que son grand courage fléchît devant
leur despotisme. Aujourd'hui la même chose ne pouvait manquer de lui
arriver au directoire. Indépendamment des occasions qu'il avait de se
heurter avec ses collègues, en s'occupant en commun d'une tâche aussi
difficile que celle du gouvernement, et qui provoque si naturellement
la diversité des avis, il nourrissait d'anciens ressentimens,
particulièrement contre Barras. Tous ses penchans d'homme sévère,
probe et laborieux, l'éloignaient de ce collègue prodigue, débauché
et paresseux; mais il détestait surtout en lui le chef de ces
thermidoriens, amis et vengeurs de Danton, et persécuteurs de la vieille
Montagne. Carnot, qui était l'un des principaux auteurs de la mort de
Danton, et qui avait failli plus tard devenir victime des persécutions
dirigées contre les montagnards, ne pouvait pardonner aux thermidoriens:
aussi nourrissait-il contre Barras une haine profonde.

Barras avait servi autrefois dans les Indes; il y avait montré le
courage d'un soldat. Il était propre, dans les troubles, à monter à
cheval, et, comme on a vu, il avait gagné de cette manière sa place au
directoire. Aussi, dans toutes les occasions difficiles, parlait-il de
monter encore à cheval et de sabrer les ennemis de la république. Il
était grand et beau de sa personne; mais son regard avait quelque chose
de sombre et de sinistre, qui était peu d'accord avec son caractère,
plus emporté que méchant. Quoique nourri dans un rang élevé, il n'avait
rien de distingué dans les manières. Elles étaient brusques, hardies et
communes. Il avait une justesse et une pénétration d'esprit qui,
avec l'étude et le travail, auraient pu devenir des facultés très
distinguées; mais paresseux et ignorant, il savait tout au plus ce qu'on
apprend dans une vie assez orageuse, et il laissait percer dans les
choses qu'il était appelé à juger tous les jours, assez de sens pour
faire regretter une éducation plus soignée. Du reste, dissolu et
cynique, violent et faux comme les méridionaux qui savent cacher la
duplicité sous la brusquerie; républicain par sentiment et par position,
mais homme sans foi, recevant chez lui les plus violens révolutionnaires
des faubourgs et tous les émigrés rentrés en France, plaisant aux
uns par sa violence triviale, convenant aux autres par son esprit
d'intrigue, il était en réalité chaud patriote, et en secret il donnait
des espérances à tous les partis. A lui seul il représentait le parti
Danton tout entier, au génie près du chef, qui n'avait pas passé dans
ses successeurs.

Rewbell, ancien avocat à Colmar, avait contracté au barreau et dans
nos différentes assemblées une grande expérience dans le maniement des
affaires. A la pénétration, au discernement les plus rares, il joignait
une instruction étendue, une mémoire fort vaste, une rare opiniâtreté
au travail. Ces qualités en faisaient un homme précieux à la tête
de l'état. Il discutait parfaitement les affaires, quoique un peu
argutieux, par un reste des habitudes du barreau. Il joignait à une
assez belle figure l'habitude du monde; mais il était rude et blessant
par la vivacité et l'âpreté de son langage. Malgré les calomnies des
contre-révolutionnaires et des fripons, il était d'une extrême probité.
Malheureusement il n'était pas sans un peu d'avarice; il aimait à
employer sa fortune personnelle d'une manière avantageuse, ce qui lui
faisait rechercher les gens d'affaires, et ce qui fournissait de fâcheux
prétextes à la calomnie. Il soignait beaucoup la partie des relations
extérieures, et il portait aux intérêts de la France un tel attachement,
qu'il eût été volontiers injuste à l'égard des nations étrangères.
Républicain chaud, sincère et ferme, il appartenait originairement à la
partie modérée de la convention, et il éprouvait un égal éloignement
pour Carnot et Barras, l'un comme montagnard, l'autre comme dantonien.
Ainsi Carnot, Barras, Rewbell, issus tous trois de partis contraires,
se détestaient réciproquement; ainsi les haines contractées pendant
une longue et cruelle lutte, ne s'étaient pas effacées sous le régime
constitutionnel; ainsi les coeurs ne s'étaient pas mêlés, comme des
fleuves qui se réunissent sans confondre leurs eaux. Cependant, tout
en se détestant, ces trois hommes contenaient leurs ressentimens, et
travaillaient avec accord à l'oeuvre commune.

Restaient Larévellière-Lépaux et Letourneur, qui n'avaient de haine pour
personne. Letourneur, bon homme, vaniteux, mais d'une vanité facile et
peu importune, qui se contentait des marques extérieures du pouvoir,
et des hommages des sentinelles, Letourneur avait pour Carnot une
respectueuse soumission. Il était prompt à donner son avis, mais aussi
prompt à le retirer, dès qu'on lui prouvait qu'il avait tort, ou dès que
Carnot parlait. Sa voix dans toutes les occasions appartenait à Carnot.

Larévellière, le plus honnête et le meilleur des hommes, joignait à une
grande variété de connaissances un esprit juste et observateur. Il était
applique, et capable de donner de sages avis sur tous les sujets; il en
donna d'excellens dans des occasions importantes. Mais il était souvent
entraîné par les illusions, ou arrêté par les scrupules d'un coeur pur.
Il aurait voulu quelquefois ce qui était impossible, et il n'osait
pas vouloir ce qui était nécessaire; car il faut un grand esprit pour
calculer ce qu'on doit aux circonstances sans blesser les principes.
Parlant bien, et d'une fermeté rare, il était d'une grande utilité
quand il s'agissait d'appuyer les bons avis, et il servait beaucoup le
directoire par sa considération personnelle.

Son rôle, au milieu de collègues qui se détestaient, était extrêmement
utile. Entre les quatre directeurs, sa préférence se prononçait en
faveur du plus honnête et du plus capable, c'est-à-dire, de Rewbell.
Cependant, il avait évité un rapprochement intime, qui eût été de son
goût, mais qui l'eût éloigné de ses autres collègues. Il n'était pas
sans quelque penchant pour Barras, et se serait rapproché de lui s'il
l'eût trouvé moins corrompu et moins faux. Il avait sur ce collègue un
certain ascendant par sa considération, sa pénétration et sa fermeté.
Les roués se moquent volontiers de la vertu, mais ils la redoutent quand
elle joint à la pénétration qui les devine le courage qui ne sait pas
les craindre. Larévellière se servait de son influence sur Rewbell et
Barras, pour les maintenir en bonne harmonie entre eux et avec Carnot.
Grace à ce conciliateur, et grace aussi à leur zèle commun pour les
intérêts de la république, ces directeurs vivaient convenablement
ensemble, et poursuivaient leur tâche, se partageant dans les questions
qu'ils avaient à décider, beaucoup plus d'après leur opinion que d'après
leurs haines.

Excepté Barras, les directeurs vivaient dans leurs familles, occupant
chacun un appartement au Luxembourg. Ils déployaient peu de luxe.
Cependant Larévellière, qui aimait assez le monde, les arts et les
sciences, et qui se croyait obligé de dépenser ses appointemens d'une
manière utile à l'état, recevait chez lui des savans et des gens de
lettres, mais il les traitait avec simplicité et cordialité. Il s'était
exposé malheureusement à quelque ridicule, sans y avoir du reste
contribué en aucune manière. Il professait en tout point la philosophie
du dix-huitième siècle, telle qu'elle était exprimée dans la profession
de foi du Vicaire savoyard. Il souhaitait la chute de la religion
catholique, et se flattait qu'elle finirait bientôt, si les gouvernemens
avaient la prudence de n'employer contre elle que l'indifférence et
l'oubli. Il ne voulait pas des pratiques superstitieuses et des images
matérielles de la Divinité; mais il croyait qu'il fallait aux hommes des
réunions, pour s'entretenir en commun de la morale et de la grandeur
de la création. Ces sujets en effet ont besoin d'être traités dans des
assemblées, parce que les hommes y sont plus prompts à s'émouvoir, et
plus accessibles aux sentimens élevés et généreux. Il avait développé
ces idées dans un écrit, et avait dit qu'il faudrait un jour faire
succéder aux cérémonies du culte catholique des réunions assez
semblables à celles des protestans, mais plus simples encore, et plus
dégagées de représentation. Cette idée, accueillie par quelques esprits
bienveillans, fut aussitôt mise à exécution. Un frère du célèbre
physicien Haüy forma une société qu'il intitula des _Théophilanthropes_,
et dont les réunions avaient pour but les exhortations morales, les
lectures philosophiques et les chants pieux. Il s'en forma plus d'une
de ce genre. Elles s'établirent dans des salles louées aux frais des
associés, et sous la surveillance de la police. Quoique Larévellière
crût cette institution bonne, et capable d'arracher aux églises
catholiques beaucoup de ces ames tendres qui ont besoin d'épancher en
commun leurs sentimens religieux, il se garda de jamais y figurer ni
lui ni sa famille, pour ne pas avoir l'air de jouer un rôle de chef
de secte, et ne pas rappeler le pontificat de Robespierre. Malgré la
réserve de Larévellière, la malveillance s'arma de ce prétexte pour
verser quelque ridicule sur un magistrat universellement honoré, et
qui ne laissait aucune prise à la calomnie. Du reste, si la
théophilanthropie était le sujet de quelques plaisanteries fort peu
spirituelles chez Barras, ou dans les journaux royalistes, elle
attirait assez peu l'attention, et ne diminuait en rien le respect dont
Larévellière-Lépaux était entouré.

Celui des directeurs qui nuisait véritablement à la considération du
gouvernement, c'était Barras. Sa vie n'était pas simple et modeste comme
celle de ses collègues; il étalait un luxe et une prodigalité que sa
participation aux profits des gens d'affaires pouvait seule expliquer.
Les finances étaient dirigées avec une probité sévère par la majorité
directoriale, et par l'excellent ministre Ramel; mais on ne pouvait pas
empêcher Barras de recevoir des fournisseurs ou des banquiers qu'il
appuyait de son influence, des parts de bénéfices assez considérables.
Il avait mille moyens encore de fournir à ses dépenses: la France
devenait l'arbitre de tant d'états grands et petits, que beaucoup de
princes devaient rechercher sa faveur, et payer de sommes considérables
la promesse d'une voix au directoire. On verra plus tard ce qui fut
tenté en ce genre. La représentation que déployait Barras aurait pu
n'être pas inutile, car des chefs d'état doivent fréquenter beaucoup
les hommes pour les étudier, les connaître et les choisir; mais il
s'entourait, outre les gens d'affaires, d'intrigans de toute espèce,
de femmes dissolues et de fripons. Un cynisme honteux régnait dans ses
salons. Ces liaisons clandestines qu'on prend à tâche, dans une société
bien ordonnée, de couvrir d'un voile, étaient publiquement avouées. On
allait à Gros-Bois se livrer à des orgies, qui fournissaient aux ennemis
de la république de puissans argumens contre le gouvernement. Barras
du reste ne cachait en rien sa conduite, et, suivant la coutume des
débauchés, aimait à publier ses désordres. Il racontait lui-même devant
ses collègues, qui lui en faisaient quelquefois de graves reproches, ses
hauts faits de Gros-Bois et du Luxembourg; il racontait comment il avait
forcé un célèbre fournisseur du temps de se charger d'une maîtresse
qui commençait à lui être à charge, et aux dépenses de laquelle il ne
pouvait plus suffire; comment il s'était vengé sur un journaliste,
l'abbé Poncelin, des invectives dirigées contre sa personne; comment,
après l'avoir attiré au Luxembourg, il l'avait fait fustiger par ses
domestiques. Cette conduite de prince mal élevé, dans une république,
nuisait singulièrement au directoire, et l'aurait déconsidéré
entièrement, si la renommée des vertus de Carnot et de Larévellière
n'eût contre-balancé le mauvais effet des désordres de Barras.

Le directoire, institué le lendemain du 15 vendémiaire[2], formé en
haine de la contre-révolution, composé de régicides et attaqué avec
fureur par les royalistes, devait être chaudement républicain. Mais
chacun de ses membres participait plus ou moins aux opinions qui
divisaient la France. Larévellière et Rewbell avaient ce républicanisme
modéré, mais rigide, aussi opposé aux emportemens de 93 qu'aux fureurs
royalistes de 95. Les gagner à la contre-révolution était impossible.
L'instinct si sûr des partis leur apprenait qu'il n'y avait rien à
obtenir d'eux, ni par des séductions, ni par des flatteries de journaux.
Aussi n'avaient-ils pour ces deux directeurs que le blâme le plus amer.
Quant à Barras et à Carnot, il en était autrement. Barras, quoiqu'il vît
tout le monde, était en réalité un révolutionnaire ardent. Les faubourgs
l'avaient en grande estime, et se souvenaient toujours qu'il avait été
le général de vendémiaire, et les conspirateurs du camp de Grenelle
avaient cru pouvoir compter sur lui. Aussi les patriotes le comblaient
d'éloges, et les royalistes l'accablaient d'invectives. Quelques agens
secrets du royalisme, rapprochés de lui par un commun esprit d'intrigue,
pouvaient bien, comptant sur sa dépravation, concevoir quelques
espérances; mais c'était une opinion à eux particulière. La masse du
parti l'abhorrait et le poursuivait avec fureur.

[Note 2: An IV, 4 octobre 1795.]

Carnot, ex-montagnard, ancien membre du comité de salut public, et
exposé après le 9 thermidor à devenir victime de la réaction royaliste,
devait être certainement un républicain prononcé, et l'était
effectivement. Au premier moment de son entrée au directoire, il avait
fortement appuyé tous les choix faits dans le parti montagnard; mais peu
à peu, à mesure que les terreurs de vendémiaire s'étaient calmées, ses
dispositions avaient changé. Carnot, même au comité de salut public,
n'avait jamais aimé la tourbe des révolutionnaires turbulens, et avait
fortement contribué à détruire les hébertistes. En voyant Barras, qui
tenait à rester _roi de la canaille_, s'entourer des restes du parti
jacobin, il était devenu hostile pour ce parti; il avait déployé
beaucoup d'énergie dans l'affaire du camp de Grenelle, et d'autant plus
que Barras était un peu compromis dans cette échauffourée. Ce n'est pas
tout: Carnot était agité par des souvenirs. Le reproche qu'on lui avait
fait d'avoir signé les actes les plus sanguinaires du comité de salut
public, le tourmentait. Ce n'était pas assez à ses yeux des explications
fort naturelles qu'il avait données; il aurait voulu par tous les moyens
prouver qu'il n'était pas un monstre; et il était capable de beaucoup de
sacrifices pour donner cette preuve. Les partis savent tout, devinent
tout; ils ne sont difficiles à l'égard des hommes que lorsqu'ils sont
victorieux; mais quand ils sont vaincus, ils se recrutent de toutes les
manières, et mettent particulièrement un grand soin à flatter les chefs
des armées. Les royalistes avaient bientôt connu les dispositions de
Carnot à l'égard de Barras et du parti patriote. Ils devinaient son
besoin de se réhabiliter; ils sentaient son importance militaire, et ils
avaient soin de le traiter autrement que ses collègues, et de parler de
lui de la manière qu'ils savaient la plus capable de le toucher. Aussi,
tandis que la cohue de leurs journaux ne tarissait pas d'injures
grossières pour Barras, Larévellière et Rewbell, elle n'avait que des
éloges pour l'ex-montagnard et régicide Carnot. D'ailleurs, en gagnant
Carnot, ils avaient aussi Letourneur, et c'étaient deux voix acquises
par une ruse vulgaire, mais puissante, comme toutes celles qui
s'adressent à l'amour propre. Carnot avait la faiblesse de céder à ce
genre de séduction; et, sans cesser d'être fidèle à ses convictions
intérieures, il formait, avec son ami Letourneur, dans le sein du
directoire, une espèce d'opposition analogue à celle que le nouveau
tiers formait dans les deux conseils. Dans toutes les questions soumises
à la décision du directoire, il se prononçait pour l'avis adopté par
l'opposition des conseils. Ainsi, dans toutes les questions relatives
à la paix et à la guerre, il votait pour la paix, à l'exemple de
l'opposition, qui affectait de la demander sans cesse. Il avait
fortement insisté pour qu'on fît à l'empereur les plus grands
sacrifices, pour qu'on signât la paix avec Naples et avec Rome, sans
s'arrêter à des conditions trop rigoureuses.

De pareils dissentimens ont à peine éclaté, qu'ils font des progrès
rapides. Le parti qui veut en profiter loue à outrance ceux qu'il veut
gagner, et déverse le blâme sur les autres. Cette tactique avait eu
son succès accoutumé. Barras, Rewbell, déjà ennemis de Carnot, lui en
voulaient encore davantage depuis les éloges dont il était l'objet,
et lui imputaient le déchaînement auquel eux-mêmes étaient en
butte. Larévellière employait de vains efforts pour calmer de tels
ressentimens; la discorde n'en faisait pas moins de funestes progrès;
le public, instruit de ce qui se passait, distinguait le directoire en
majorité et minorité, et rangeait Larévellière, Rewbell et Barras d'une
part, Carnot et Letourneur de l'autre.

On classait aussi les ministres. Comme on s'attachait beaucoup à
critiquer la direction des finances, on poursuivait le ministre Ramel,
administrateur excellent, que la situation pénible du trésor obligeait à
des expédiens blâmables en tout autre temps, mais inévitables dans les
circonstances. Les impôts ne rentraient que difficilement, à cause
du désordre effroyable de la perception. Il avait fallu réduire
l'imposition foncière; et les contributions indirectes rendaient
beaucoup moins qu'on ne l'avait présumé. Souvent on se trouvait sans
aucuns fonds à la trésorerie; et, dans ces cas pressans, on prenait sur
les fonds de l'ordinaire ce qui était destiné à l'extraordinaire, ou
bien on anticipait sur les recettes, et on faisait tous les marchés
bizarres et onéreux auxquels les situations de ce genre donnent lieu. On
criait alors aux abus et aux malversations, tandis qu'il aurait fallu au
contraire venir au secours du gouvernement. Ramel, qui remplissait les
devoirs de son ministère avec autant d'intégrité que de lumières,
était en butte à toutes les attaques et traité en ennemi par tous les
journaux. Il en était ainsi du ministre de la marine Truguet, connu
comme franc républicain, comme l'ami de Hoche, et comme l'appui de tous
les officiers patriotes; ainsi du ministre des affaires étrangères,
Delacroix, capable d'être un bon administrateur, mais du reste mauvais
diplomate, trop pédant et trop rude dans ses rapports avec les ministres
des puissances; ainsi de Merlin, qui, dans son administration de la
justice, déployait toute la ferveur d'un républicain montagnard. Quant
aux ministres de l'intérieur, de la guerre et de la police, Benezech,
Petiet et Cochon, on les rangeait entièrement à part. Benezech avait
essuyé tant d'attaques de la part des jacobins, pour avoir proposé de
revenir au commerce libre des subsistances et de ne plus nourrir
Paris, qu'il en était devenu agréable au parti contre-révolutionnaire.
Administrateur habile, mais élevé sous l'ancien régime qu'il regrettait,
il méritait en partie la faveur de ceux qui le louaient. Petiet,
ministre de la guerre, s'acquittait bien de ses fonctions; mais créature
de Carnot, il en partageait entièrement le sort auprès des partis. Quant
au ministre Cochon, il était recommandé aussi par ses liaisons avec
Carnot; la découverte qu'il avait faite des complots des jacobins, et
son zèle dans les poursuites dirigées contre eux, lui valaient la faveur
du parti contraire, qui le louait avec affectation.

Malgré ces divergences, le gouvernement était encore assez uni pour
administrer avec vigueur et poursuivre avec gloire ses opérations contre
les puissances de l'Europe. L'opposition était toujours contenue par la
majorité conventionnelle, restée dans le corps législatif. Cependant les
élections approchaient, et le moment arrivait où un nouveau tiers, élu
sous l'influence du moment, remplacerait un autre tiers conventionnel.
L'opposition se flattait d'acquérir alors la majorité, et de sortir de
l'état de soumission dans lequel elle avait vécu. Aussi, son langage
devenait plus haut dans les deux conseils, et laissait percer ses
espérances. Les membres de cette minorité se réunissaient à Tivoli
pour s'y entretenir de leurs projets et y concerter leur marche. Cette
réunion de députés était devenue un club des plus violens, connu sous le
nom de _club de Clichy_. Les journaux participaient à ce mouvement. Une
multitude de jeunes gens, qui sous l'ancien régime auraient fait de
petits vers, déclamaient dans cinquante ou soixante feuilles contre
les excès de la révolution et contre la convention, à laquelle
ils imputaient ces excès. On n'en voulait pas, disaient-ils, à la
république, mais à ceux qui avaient ensanglanté son berceau. Les
réunions d'électeurs se formaient par avance, et on tâchait d'y préparer
les choix. C'était en tout le langage, l'esprit, les passions de
vendémiaire; c'était la même bonne foi et la même duperie dans la masse,
la même ambition dans quelques individus, la même perfidie dans quelques
conspirateurs, travaillant secrètement pour la royauté.

Cette faction royaliste, toujours battue, mais toujours crédule et
intrigante, renaissait sans cesse. Partout où il y a une prétention
appuyée de quelques secours d'argent, il se trouve des intrigans prêts à
la servir par de misérables projets. Quoique Lemaître eût été condamné
à mort, que la Vendée fût soumise, et que Pichegru eût été privé du
commandement de l'armée du Rhin, les menées de la contre-révolution
n'avaient pas cessé; elles continuaient au contraire avec une extrême
activité. Toutes les situations étaient singulièrement changées. Le
prétendant, qualifié tour à tour de comte de Lille ou de Louis XVIII,
avait quitté Vérone, comme on a vu, pour passer à l'armée du Rhin. Il
s'était arrêté un moment dans le camp du prince de Condé, où un accident
mit sa vie en péril. Étant à une fenêtre, il reçut un coup de fusil,
et fut légèrement effleuré par la balle. Ce fait, dont l'auteur resta
inconnu, ne pouvait manquer d'être attribué au directoire, qui n'était
pas assez sot pour payer un crime profitable seulement au comte
d'Artois. Le prétendant ne resta pas long-temps auprès du prince de
Condé. Sa présence dans l'armée autrichienne ne convenait pas au cabinet
de Vienne, qui n'avait pas voulu le reconnaître, et qui sentait combien
elle envenimerait encore la querelle avec la France, querelle déjà trop
coûteuse et trop cruelle. On lui signifia l'ordre de partir, et, sur son
refus, on fit marcher un détachement pour l'y contraindre. Il se retira
alors à Blankembourg, où il continua d'être le centre de toutes les
correspondances. Condé demeura avec son corps sur le Rhin. Le comte
d'Artois, après ses vains projets sur la Vendée, s'était retiré en
Ecosse, d'où il correspondait encore avec quelques intrigans, allant et
venant de la Vendée en Angleterre.

Lemaître étant mort, ses associés avaient pris sa place et lui avaient
succédé dans la confiance du prétendant. C'étaient, comme on le sait
déjà, l'abbé Brottier, ancien précepteur, Laville-Heurnois, ci-devant
maître des requêtes, un certain chevalier Despomelles, et un officier de
marine nommé Duverne de Presle. L'ancien système de ces agens, placés à
Paris, était de tout faire par les intrigues de la capitale, tandis que
les Vendéens prétendaient tout faire par l'insurrection armée, et le
prince de Condé tout par le moyen de Pichegru. La Vendée étant soumise,
Pichegru étant condamné à la retraite, et une réaction menaçante
éclatant contre la révolution, les agens de Paris furent d'autant plus
persuadés que l'on devait tout attendre d'un mouvement spontané de
l'intérieur. S'emparer d'abord des élections, puis s'emparer par les
élections des conseils, par les conseils du directoire et des places,
leur semblait un moyen assuré de rétablir la royauté, avec les moyens
même que leur fournissait la république. Mais pour cela il fallait
mettre un terme à cette divergence d'idées qui avait toujours régné
dans les projets de contre-révolution. Puisaye, resté secrètement en
Bretagne, y rêvait, comme autrefois, l'insurrection de cette province.
M. de Frotté, en Normandie, tâchait d'y préparer une Vendée, mais ni
l'un ni l'autre ne voulaient s'entendre avec les agens de Paris. Le
prince de Condé, dupé sur le Rhin dans son intrigue avec Pichegru,
voulait toujours la conduire à part, sans y mêler ni les Autrichiens,
ni le prétendant, et c'est à regret qu'il les avait mis dans le secret.
Pour mettre de l'ensemble dans ces projets incohérens, et surtout pour
avoir de l'argent, les agens de Paris firent voyager l'un d'entre eux
dans les provinces de l'Ouest, en Angleterre, en Ecosse, en Allemagne
et en Suisse. Ce fut Duverne de Presle qui fut choisi. Ne pouvant pas
réussir à priver Puisaye de son commandement, on essaya, par l'influence
du comte d'Artois, de le rattacher au système de l'agence de Paris, et
de l'obliger à s'entendre avec elle. On obtint des Anglais la chose
la plus importante, quelque secours d'argent. On se fit donner par le
prétendant des pouvoirs qui faisaient ressortir toutes les intrigues
de l'agence de Paris. On vit le prince de Condé, qu'on ne rendit ni
intelligent, ni maniable. On vit M. de Précy, qui était toujours le
promoteur secret des troubles de Lyon et du Midi; enfin on concerta un
plan général qui n'avait d'ensemble et d'unité que sur le papier, et qui
n'empêchait pas que chacun agît à sa façon, d'après ses intérêts et ses
prétentions.

Il fut convenu que la France entière se partagerait en deux agences,
l'une comprenant l'Est et le Midi, l'autre le Nord et l'Ouest. M. de
Précy était à la tête de la première, les agens de Paris dirigeaient
la seconde. Ces deux agences devaient se concerter dans toutes leurs
opérations, et correspondre directement avec le prétendant qui leur
donnait ses ordres. On imagina des associations secrètes sur le plan de
celles de Baboeuf. Elles étaient isolées entre elles, et ignoraient le
nom des chefs, ce qui empêchait qu'on ne saisît toute la conspiration en
saisissant l'une des parties. Ces associations devaient être adaptées à
l'état de la France. Comme on avait vu que la plus grande partie de la
population, sans désirer le retour des Bourbons, voulait l'ordre,
le repos, et imputait au directoire la continuation du système
révolutionnaire, on forma une maçonnerie dite des _Philantropes_, qui
s'engageaient à user de leurs droits électoraux et à les exercer en
faveur d'hommes opposés au directoire. Les philantropes ignoraient le
but secret de ces menées, et on ne devait leur avouer qu'une seule
intention, celle de renforcer l'opposition. Une autre association, plus
secrète, plus concentrée, moins nombreuse, et intitulée _des fidèles_,
devait se composer de ces hommes plus énergiques et plus dévoués,
auxquels on pouvait révéler le secret de la faction. Les fidèles
devaient être secrètement armés, et prêts à tous les coups de main.
Ils devaient s'enrôler dans la garde nationale, qui n'était pas encore
organisée, et, à la faveur de ce costume, exécuter plus sûrement les
ordres qu'on leur donnerait. Leur mission obligée, indépendamment de
tout plan d'insurrection, était de veiller aux élections; et si on en
venait aux mains, comme cela était arrivé en vendémiaire, de voler au
secours du parti de l'opposition. Les fidèles contribuaient en outre
à cacher les émigrés et les prêtres, à faire de faux passeports, à
persécuter les révolutionnaires et les acquéreurs de biens nationaux.
Ces associations étaient sous la direction de chefs militaires, qui
correspondaient avec les deux agences principales, et recevaient leurs
ordres. Tel était le nouveau plan de la faction, plan chimérique que
l'histoire dédaignerait de rapporter, s'il ne faisait connaître les
rêves dont les partis se repaissent dans leurs défaites. Malgré ce
prétendu ensemble, l'association du Midi n'aboutissait qu'à produire des
compagnies anonymes, agissant sans direction et sans but, et ne suivant
que l'inspiration de la vengeance et du pillage. Puisaye, Frotté,
Rochecot, dans la Bretagne et la Normandie, travaillaient à part à
refaire une Vendée, et désavouaient la contre-révolution mixte des agens
de Paris. Puisaye fit même un manifeste pour déclarer que jamais la
Bretagne ne seconderait des projets qui ne tendraient pas à rendre par
la force ouverte une royauté absolue et entière à la famille de Bourbon.

Le prince de Condé continuait de son côté à correspondre directement
avec Pichegru, dont la conduite singulière et bizarre ne s'explique que
par l'embarras de sa position. Ce général, le seul connu dans l'histoire
pour s'être fait battre volontairement, avait lui-même demandé sa
démission. Cette conduite devra paraître étonnante, car c'était se
priver de tout moyen d'influence, et par conséquent se mettre dans
l'impossibilité d'accomplir ses prétendus desseins. Cependant on la
comprendra en examinant la position de Pichegru: il ne pouvait pas
rester général sans mettre enfin à exécution les projets qu'il
annonçait, et pour lesquels il avait reçu des sommes considérables.
Pichegru avait devant lui trois exemples, tous trois fort différents,
celui de Bouillé, de Lafayette et de Dumouriez, qui lui prouvaient
qu'entraîner une armée était chose impossible. Il voulait donc se mettre
dans l'impuissance de rien tenter, et c'est là ce qui explique la
demande de sa démission, que le directoire, ignorant encore tout à fait
sa trahison, ne lui accorda d'abord qu'à regret. Le prince de Condé et
ses agens furent fort surpris de la conduite de Pichegru, et crurent
qu'il leur avait escroqué leur argent, et qu'au fond il n'avait jamais
voulu les servir. Mais à peine destitué, Pichegru retourna sur les bords
du Rhin, sous prétexte de vendre ses équipages, et passa ensuite dans le
Jura, qui était son pays natal. De là il continua à correspondre avec
les agens du prince, et leur présenta sa démission comme une combinaison
très-profonde. Il allait, disait-il, être considéré comme une victime du
directoire, il allait se lier avec tous les royalistes de l'intérieur
et se faire un parti immense; son armée, qui passait sous les ordres
de Moreau, le regrettait vivement, et, au premier revers qu'elle
essuyerait, elle ne manquerait pas de réclamer son ancien général, et de
se révolter pour qu'on le lui rendît. Il devait profiter de ce moment
pour lever le masque, accourir à son armée, se donner la dictature, et
proclamer la royauté. Ce plan ridicule, eût-il été sincère, aurait été
déjoué par les succès de Moreau, qui, même pendant sa fameuse retraite,
n'avait cessé d'être victorieux. Le prince de Condé, les généraux
autrichiens qu'il avait été obligé de mettre dans la confidence, le
ministre anglais en Suisse, Wickam, commençaient à croire que Pichegru
les avait trompés. Ils ne voulaient plus continuer cette correspondance;
mais sur les instances des agens intermédiaires, qui ne veulent jamais
avoir fait une vaine tentative, la correspondance fut continuée, pour
voir si on en tirerait quelque profit. Elle se faisait par Strasbourg,
au moyen de quelques espions qui passaient le Rhin et se rendaient
auprès du général autrichien Klinglin; et aussi par Bâle, avec le
ministre anglais Wickam. Pichegru resta dans le Jura sans accepter ni
refuser l'ambassade de Suède, qu'on lui proposa, mais travaillant à se
faire nommer député, payant les agens du prince des plus misérables
promesses du monde, et recevant toujours des sommes considérables.
Il faisait espérer les plus grands résultats de sa nomination aux
cinq-cents; il se targuait d'une influence qu'il n'avait pas; il
prétendait donner au directoire des avis perfides, et l'induire à des
déterminations dangereuses; il s'attribuait la longue résistance de
Kehl, qu'il disait avoir conseillée pour compromettre l'armée. On
comptait peu sur ces prétendus services. M. le comte de Bellegarde
écrivait: «Nous sommes dans la situation du joueur qui veut regagner
son argent, et qui s'expose à perdre encore pour recouvrer ce qu'il a
perdu.» Les généraux autrichiens continuaient cependant à correspondre,
parce qu'à défaut de grands desseins, ils recueillaient au moins de
précieux détails sur l'état et les mouvemens de l'armée française. Les
infâmes agens de cette correspondance envoyaient au général Klinglin les
états et les plans qu'ils pouvaient se procurer. Pendant le siége de
Kehl, ils n'avaient cessé d'indiquer eux-mêmes les points sur lesquels
le feu ennemi pouvait se diriger avec le plus d'effet.

Tel était donc alors le rôle misérable de Pichegru. Avec un esprit
médiocre, il était fin et prudent, et avait assez de tact et
d'expérience pour croire tout projet de contre-révolution inexécutable
dans le moment. Ses éternels délais, ses fables pour amuser la crédulité
des agens du prince, prouvent sa conviction à cet égard; et sa conduite
dans des circonstances importantes le prouvera mieux encore. Il n'en
recevait pas moins le prix des projets qu'il ne voulait pas exécuter, et
avait l'art de se le faire offrir sans le demander.

Du reste, c'était là la conduite de tous les agens du royalisme. Ils
mentaient avec impudence, s'attribuaient une influence qu'ils n'avaient
pas, et prétendaient disposer des hommes les plus importans, sans
leur avoir jamais adressé la parole. Brottier, Duverne de Presle et
Laville-Heurnois se vantaient de disposer d'un grand nombre de députés
dans les deux conseils, et se promettaient d'en avoir bien plus encore
après de nouvelles élections. Il n'en était rien cependant; ils ne
communiquaient qu'avec le député Lemerer et un nommé Mersan, qui avait
été exclu du corps législatif, en vertu de la loi du 3 brumaire contre
les parens d'émigrés. Par Lemerer ils prétendaient avoir tous les
députés composant la réunion de Clichy. Ils jugeaient, d'après les
discours et la manière de voter de ces députés, qu'ils applaudiraient
probablement à la restauration de la monarchie, et ils se croyaient
autorisés par là à offrir d'avance leur dévouement et même leur repentir
au roi de Blankembourg. Ces misérables en imposaient à ce roi, et
calomniaient les membres de la réunion de Clichy. Il y avait là des
ambitieux qui étaient ennemis des conventionnels, parce que les
conventionnels occupaient le gouvernement tout entier, des hommes
exaspérés contre la révolution, des dupes qui se laissaient conduire,
mais très-peu d'hommes assez hardis pour songer à la royauté, et assez
capables pour travailler utilement à son rétablissement. Ce n'en était
pas moins sur de tels fondemens que les agens du royalisme bâtissaient
leurs projets et leurs promesses.

C'est l'Angleterre qui fournissait à tous les frais de la
contre-révolution présumée; elle envoyait de Londres en Bretagne les
secours que demandait Puisaye. Le ministre anglais en Suisse, Wickam,
était chargé de fournir des fonds aux deux agences de Lyon et de Paris,
et d'en faire parvenir directement à Pichegru, qui était, suivant la
correspondance, _cavé pour les grands cas_.

Les agens de la contre-révolution avaient la prétention de prendre
l'argent de l'Angleterre et de se moquer d'elle. Ils étaient convenus
avec le prétendant de recevoir ses fonds, sans jamais suivre aucune
de ses vues, sans jamais obéir à aucune de ses inspirations, dont il
fallait, disait-on, se défier. L'Angleterre n'était point leur dupe, et
avait pour eux tout le mépris qu'ils méritaient. Wickam, Pitt, et tous
les ministres anglais, ne comptaient pas du tout sur les oeuvres de ces
messieurs, et n'en espéraient pas la contre-révolution. Il leur fallait
des brouillons qui troublassent la France, qui répandissent l'inquiétude
par leurs projets, et qui, sans mettre le gouvernement dans un péril
réel, lui causassent des craintes exagérées. Ils consacraient
volontiers un million ou deux par an à cet objet. Ainsi les agens de
contre-révolution se trompaient, en croyant tromper les Anglais. Avec
toute leur bonne volonté de faire une escroquerie, ils n'y réussissaient
pas; et l'Angleterre ne comptait pas sur de plus grands résultats que
ceux qu'ils étaient capables de produire.

Tels étaient alors les projets et les moyens de la faction royaliste.
Le ministre de la police, Cochon, en connaissait une partie; il savait
qu'il existait à Paris des correspondans de la cour de Blankembourg; car
dans notre longue révolution, où tant de complots se sont succédé, il
n'y a pas d'exemple d'une conspiration restée inconnue. Il suivait
attentivement leur marche, les entourait d'espions, et attendait de leur
part une tentative caractérisée, pour les saisir avec avantage. Ils
lui en fournirent bientôt l'occasion. Poursuivant leur beau projet de
s'emparer des autorités, ils songèrent à s'assurer d'abord des autorités
militaires de Paris. Les principales forces de la capitale consistaient
dans les grenadiers du corps législatif, et dans le camp des Sablons.
Les grenadiers du corps législatif étaient une troupe d'élite de douze
cents hommes, que la constitution avait placés auprès des deux conseils,
comme garde de sûreté et d'honneur. Leur commandant, l'adjudant-général
Ramel, était connu pour ses sentimens modérés, et aux yeux des imbéciles
agens de Louis XVIII, c'était une raison suffisante pour le croire
royaliste. La force armée réunie aux Sablons s'élevait à peu près à
douze mille hommes. Le commandant de cette force armée était le général
Hatry, brave homme qu'on n'espérait pas gagner. On songea au chef
d'escadron du 21e de dragons, le nommé Malo, qui avait chargé si
brusquement les jacobins lors de leur ridicule tentative sur le camp de
Grenelle. On raisonna pour lui comme pour Ramel; et parce qu'il avait
repoussé les jacobins, on supposa qu'il accueillerait les royalistes.
Brottier, Laville-Heurnois et Duverne de Presle les sondèrent tous les
deux, leur firent des propositions qui furent écoutées, et dénoncées
sur-le-champ au ministre de la police. Celui-ci enjoignit à Ramel et
Malo de continuer à écouter les conspirateurs, pour connaître tout leur
plan. Ceux-ci les laissèrent développer longuement leurs projets, leurs
moyens, leurs espérances; et on s'ajourna à une prochaine entrevue, dans
laquelle ils devaient exhiber les pouvoirs qu'ils tenaient de Louis
XVIII. C'était le moment choisi pour les arrêter. Les entrevues avaient
lieu chez le chef d'escadron Malo, dans l'appartement qu'il occupait
à l'École-Militaire. Des gendarmes et des témoins furent cachés, de
manière à tout entendre, et à pouvoir se montrer à un signal donné. Le
11 pluviôse (30 janvier), en effet, ces misérables dupes se rendirent
chez Malo avec les pouvoirs de Louis XVIII, et développèrent de nouveau
leurs projets. Quand on les eut assez écoutés, on feignit de les laisser
partir, mais les agens apostés les saisirent, et les conduisirent chez
le ministre de la police. Sur-le-champ on se rendit à leurs domiciles,
et on s'empara en leur présence de tous leurs papiers. On y trouva
des lettres qui prouvaient suffisamment la conspiration, et qui en
révélaient en partie les détails. On y vit, par exemple, que ces
messieurs composaient de leur chef un gouvernement tout entier. Ils
voulaient dans le premier moment, et en attendant le retour du roi de
Blankembourg, laisser exister une partie des autorités actuelles. Ils
voulaient nommément conserver Benezech à l'intérieur, Cochon à la
police; et si ce dernier, comme régicide, effarouchait les royalistes,
ils projetaient de mettre à sa place M. Siméon ou M. Portalis. Ils
voulaient encore placer aux finances M. Barbé-Marbois, _qui a_,
disaient-ils, _des talens, de l'instruction_, et qui _passe pour
honnête_. Ils n'avaient point consulté certainement ni Benezech, ni
Cochon, ni MM. Portalis, Siméon et Barbé-Marbois, auxquels ils étaient
totalement inconnus; mais ils avaient disposé d'eux, comme d'usage, à
leur insu, et sur leurs opinions présumées.

La découverte de ce complot produisit une vive sensation, et prouva que
la république devait toujours être en garde contre ses anciens
ennemis. Il causa un véritable étonnement dans toute l'opposition, qui
aboutissait au royalisme sans s'en douter, et qui n'était nullement dans
le secret. Cet étonnement prouvait combien ces misérables se vantaient,
en annonçant à Blankembourg qu'ils disposaient d'un grand nombre de
membres des deux conseils. Le directoire voulut sur-le-champ les livrer
à une commission militaire. Ils déclinèrent cette compétence, en
soutenant qu'ils n'avaient point été surpris les armes à la main, ni
faisant une tentative de vive force. Plusieurs députés, qui s'unissaient
de sentiment à leur cause, les appuyèrent dans les conseils; mais le
directoire n'en persista pas moins à les traduire devant une commission
militaire, comme ayant tenté d'embaucher des militaires.

Leur système de défense fut assez adroit. Ils avouèrent leur qualité
d'agens de Louis XVIII, mais ils soutinrent qu'ils n'avaient d'autre
mission que celle de préparer l'opinion, et d'attendre d'elle seule, et
non de la force, le retour aux idées monarchiques. Ils furent condamnés
à mort, mais leur peine fut commuée en une détention, pour prix des
révélations de Duverne de Presle[3]. Celui-ci fit au directoire une
longue déclaration, qui fut insérée au registre secret, et dans laquelle
il dévoila toutes les menées des royalistes. Le directoire, instruit
de ces détails, se garda de les publier, pour ne point apprendre aux
conspirateurs qu'il connaissait leur plan tout entier. Duverne de Presle
ne dit rien sur Pichegru, dont les intrigues, aboutissant directement au
prince de Condé, étaient restées inconnues aux agens de Paris; mais
il déclara vaguement, d'après des ouï-dire, que l'on avait essayé de
pratiquer des intelligences dans l'une des principales armées.

[Note 3: 19 germinal (8 avril).]

Cette arrestation de leurs principaux agens aurait pu déjouer les
intrigues des royalistes, s'ils avaient eu un plan bien lié; mais
chacun agissant de son côté à sa manière, l'arrestation de Brottier,
Laville-Heurnois et Duverne de Presle n'empêcha point MM. Puisaye et de
Frotté d'intriguer en Normandie et en Bretagne, M. de Précy à Lyon, et
le prince de Condé dans l'armée du Rhin.

On jugea peu de temps après Baboeuf et ses complices; ils furent tous
acquittés, excepté Baboeuf et Darthé qui subirent la peine de mort[4].

[Note 4: 6 prairial (25 mai).]

L'affaire importante était celle des élections. Par opposition au
directoire ou par royalisme, une foule de gens s'agitaient pour les
influencer. Dans le Jura, on travaillait à faire nommer Pichegru; à
Lyon, M. Imbert-Colomès, l'un des agens de Louis XVIII dans le Midi. A
Versailles, on faisait élire un M. de Vauvilliers, gravement compromis
dans le complot découvert. Partout enfin on préparait des choix hostiles
au directoire. A Paris, les électeurs de la Seine s'étaient réunis pour
concerter leurs nominations. Ils se proposaient d'adresser les demandes
suivantes aux candidats: _As-tu acquis des biens nationaux? As-tu été
journaliste? As-tu écrit, agi et fait quelque chose dans la révolution?_
On ne devait nommer aucun de ceux qui répondraient affirmativement sur
ces questions. De pareils préparatifs annonçaient combien était
violente la réaction contre tous les hommes qui avaient pris part à la
révolution. Cent journaux déclamaient avec véhémence, et produisaient un
véritable étourdissement sur les esprits. Le directoire n'avait, pour
les réprimer, que la loi qui punissait de mort les écrivains provoquant
le retour à la royauté. Jamais des juges ne pouvaient consentir à
appliquer une loi aussi cruelle. Il demanda pour la troisième fois aux
conseils, de nouvelles dispositions législatives qui lui furent encore
refusées. Il proposa aussi de faire prêter aux électeurs le serment de
haine à la royauté; une vive discussion s'engagea sur l'efficacité du
serment, et on modifia la proposition, en changeant le serment en
une simple déclaration. Chaque électeur devait déclarer qu'il était
également opposé à l'anarchie et à la royauté. Le directoire, sans
se permettre aucun des moyens honteux, si souvent employés dans les
gouvernemens représentatifs pour influer sur les élections, se contenta
de choisir pour commissaires auprès des assemblées, des hommes connus
par leurs sentimens républicains, et de faire écrire des circulaires par
le ministre Cochon, dans lesquelles il recommandait aux électeurs les
candidats de son choix. On se récria beaucoup contre ces circulaires,
qui n'étaient qu'une exhortation insignifiante, et point du tout une
injonction; car le nombre, l'indépendance des électeurs, surtout dans
un gouvernement où presque toutes les places étaient électives, les
mettaient à l'abri de l'influence du directoire.

Pendant qu'on travaillait ainsi aux élections, on s'occupait beaucoup
du choix d'un nouveau directeur. La question était de savoir lequel des
cinq serait désigné par le sort, conformément à la constitution, pour
sortir du directoire: si c'était Barras, Rewbell ou Larévellière-Lépaux,
l'opposition était assurée, avec le secours du nouveau tiers, de nommer
un directeur de son choix. Alors elle espérait avoir la majorité dans le
gouvernement; en quoi elle se flattait beaucoup, car bientôt ses folies
n'auraient pas manqué d'éloigner d'elle Carnot et Letourneur.

Le club de Clichy discutait bruyamment le choix du nouveau directeur.
On y proposait Cochon et Barthélémy. Cochon avait perdu un peu dans
l'opinion des contre-révolutionnaires, depuis qu'il avait fait arrêter
Brottier et ses complices, surtout depuis ses circulaires aux électeurs.
On préférait Barthélémy, notre ambassadeur en Suisse, que l'on croyait
secrètement lié avec les émigrés et le prince de Condé.

Les bruits les plus absurdes étaient répandus au milieu de cette
agitation. On disait que le directoire voulait faire arrêter les députés
nouvellement élus, et empêcher leur réunion; on soutenait même qu'il
voulait les faire assassiner. Ses amis, de leur côté, disaient qu'on
préparait son acte d'accusation à Clichy, et qu'on n'attendait que le
nouveau tiers pour le présenter aux cinq-cents.

Mais tandis que les partis s'agitaient, dans l'attente d'un événement
qui devait altérer les majorités et changer la direction du gouvernement
de la république, une campagne nouvelle se préparait, et tout annonçait
qu'elle serait la dernière. Les puissances étaient à peu près partagées
comme l'année précédente. La France, unie à l'Espagne et à la Hollande,
avait à lutter avec l'Angleterre et l'Autriche. Les sentimens de la
cour d'Espagne n'étaient pas et ne pouvaient pas être favorables aux
républicains français; mais sa politique, dirigée par le prince de la
Paix, était entièrement pour eux. Elle regardait leur alliance comme le
moyen le plus sûr d'être protégée contre leurs principes, et pensait
avec raison qu'ils ne voudraient pas la révolutionner, tant qu'ils
trouveraient en elle un puissant auxiliaire maritime. D'ailleurs, elle
avait une vieille haine contre l'Angleterre, et se flattait que l'union
de toutes les marines du continent lui fournirait un moyen de venger ses
injures. Le prince de la Paix, voyant son existence attachée à cette
politique, et sentant qu'il périrait avec elle, employait à la faire
triompher des sentimens de la famille royale, toute son influence sur la
reine; il y réussissait parfaitement. Il résultait toutefois de cet
état de choses que les Français étaient individuellement maltraités
en Espagne, tandis que leur gouvernement y obtenait la plus grande
déférence à ses volontés. Malheureusement la légation française ne
s'y conduisit ni avec les égards dus à une puissance amie, ni avec la
fermeté nécessaire pour protéger les sujets français. L'Espagne, en
s'unissant à la France, avait perdu l'importante colonie de la Trinité.
Elle espérait que si la France se délivrait cette année de l'Autriche,
et reportait toutes ses forces contre l'Angleterre, on ferait expier
à celle-ci tous ses avantages. La reine se flattait surtout d'un
agrandissement en Italie pour son gendre, le duc de Parme. Il était
question encore d'une entreprise contre le Portugal; et, dans ce vaste
bouleversement des états, la cour de Madrid n'était pas sans quelque
espérance de réunir toute la péninsule sous la même domination.

Quant à la Hollande, sa situation était assez triste. Elle était agitée
par toutes les passions que provoque un changement de constitution.
Les gens raisonnables, qui voulaient un gouvernement dans lequel on
conciliât l'ancien système fédératif avec l'unité nécessaire pour donner
de la force à la république batave, avaient à combattre trois partis
également dangereux. D'abord les orangistes, comprenant toutes les
créatures du stathouder, les gens vivant d'emplois, et la populace;
secondement les fédéralistes, comprenant toutes les familles riches
et puissantes qui voulaient conserver l'ancien état de choses, au
stathoudérat près, qui blessait leur orgueil; enfin les démocrates
prononcés, parti bruyant, audacieux, implacable, composé de têtes
ardentes et d'aventuriers. Ces trois partis se combattaient avec
acharnement et retardaient l'établissement de la constitution du pays.
Outre ces embarras, la Hollande craignait toujours une invasion de la
Prusse, qui n'était contenue que par les succès de la France. Elle
voyait son commerce gêné dans le Nord par les Anglais et les Russes;
enfin elle perdit toutes ses colonies par la trahison de la plupart de
ses commandans. Le cap de Bonne-Espérance, Trinquemale, les Moluques,
étaient déjà au pouvoir des Anglais. Les troupes françaises, campées en
Hollande pour la couvrir contre la Prusse, observaient la plus louable
et la plus sévère discipline; mais les administrations et les chefs
militaires ne s'y conduisaient ni avec ménagement, ni avec probité. Le
pays était donc horriblement surchargé. On en pourrait conclure que la
Hollande avait mal fait de se lier à la France, mais ce serait raisonner
légèrement. La Hollande, placée entre les deux masses belligérantes, ne
pouvait pas échapper à l'influence des vainqueurs. Sous le stathouder,
elle était sujette de l'Angleterre et sacrifiée à ses intérêts, elle
avait de plus l'esclavage intérieur. En s'alliant à la France,
elle courait les chances attachées à la nature de cette puissance,
continentale plutôt que maritime, et compromettait ses colonies; mais
elle pouvait un jour, grâce à l'union des trois marines du continent,
recouvrer ce qu'elle avait perdu; elle pouvait espérer une constitution
raisonnable sous la protection française. Tel est le sort des états;
s'ils sont forts, ils font eux-mêmes leurs révolutions, mais ils en
subissent tous les désastres et se noient dans leur propre sang; s'ils
sont faibles, ils voient leurs voisins venir les révolutionner à main
armée, et subissent tous les inconvénients de la présence des armées
étrangères. Ils ne s'égorgent pas, mais ils paient les soldats qui
viennent faire la police chez eux. Telle était la destinée de la
Hollande et sa situation par rapport à nous. Dans cet état, elle n'avait
pas été fort utile au gouvernement français. Sa marine et son armée se
réorganisaient très lentement; les rescriptions bataves, avec lesquelles
avait été payée l'indemnité de guerre de cent millions, s'étaient
négociées presque pour rien, et les avantages de l'alliance étaient
devenus presque nuls pour la France: aussi il s'en était ensuivi de
l'humeur entre les deux pays. Le directoire reprochait au gouvernement
hollandais de ne pas tenir ses engagemens, et le gouvernement hollandais
reprochait au directoire de le mettre dans l'impossibilité de les
remplir. Malgré ces nuages, les deux puissances marchaient cependant
au même but. Une escadre et une armée d'embarquement se préparaient en
Hollande, pour concourir aux projets du directoire.

Quant à la Prusse, à une grande partie de l'Allemagne, au Danemark, à la
Suède et à la Suisse, la France était toujours avec ces états dans les
rapports d'une exacte neutralité. Des nuages s'étaient élevés entre la
France et l'Amérique. Les États-Unis se conduisaient à notre égard avec
autant d'injustice que d'ingratitude. Le vieux Washington s'était laissé
entraîner dans le parti de John Adams et des Anglais, qui voulaient
ramener l'Amérique à l'état aristocratique et monarchique. Les torts de
quelques corsaires et la conduite des agens du comité de salut public
leur servaient de prétexte; prétexte bien peu fondé, car les torts des
Anglais envers la marine américaine étaient bien autrement graves; et
la conduite de nos agents s'était ressentie du temps et devait être
excusée. Les fauteurs du parti anglais répandaient que la France voulait
se faire céder par l'Espagne les Florides et la Louisiane; qu'au moyen
de ces provinces et du Canada, elle entourerait les Etats-Unis, y
sèmerait les principes démocratiques, détacherait successivement tous
les États de l'Union, dissoudrait ainsi la fédération américaine, et
composerait une vaste démocratie entre le golfe du Mexique et les cinq
lacs. Il n'en était rien; mais ces mensonges servaient à échauffer les
têtes et à faire des ennemis à la France. Un traité de commerce venait
d'être conclu par les Américains avec l'Angleterre; il renfermait des
stipulations qui transportaient à cette puissance des avantages réservés
autrefois à la France seule, et dus aux services qu'elle avait rendus à
la cause américaine. L'avis d'une rupture avec les États-Unis avait des
partisans dans le gouvernement français. Monroe, qui était ambassadeur à
Paris, donnait à cet égard les plus sages avis au directoire. «La guerre
avec la France, disait-il, forcera le gouvernement américain à se
jeter dans les bras de l'Angleterre, et le livrera à son influence;
l'aristocratie dominera aux États-Unis, et la liberté sera compromise.
En souffrant patiemment, au contraire, les torts du président actuel, on
le laissera sans excuse, on éclairera les Américains, et on décidera un
choix contraire à la prochaine élection. Tous les torts dont la France
peut avoir à se plaindre seront alors réparés.» Cet avis sage et
prévoyant l'avait emporté au directoire. Rewbell, Barras, Larévellière
le firent triompher contre l'avis du systématique Carnot, qui quoique
disposé ordinairement pour la paix, voulait qu'on se fit donner la
Louisiane, et qu'on y essayât une république.

Tels étaient les rapports de la France avec les puissances qui étaient
ses alliées ou simplement ses amies. L'Angleterre et l'Autriche avaient
fait, l'année précédente, un traité de triple alliance avec la Russie;
mais la grande et fourbe Catherine venait de mourir. Son successeur,
Paul 1er, prince dont la raison était peu solide, et s'éclairait par
lueurs passagères, comme il arrive souvent dans sa famille, avait montré
beaucoup d'égards aux émigrés français, et cependant peu d'empressement
à exécuter les conditions du traité de triple alliance. Ce prince
semblait être frappé de la puissance colossale de la république
française, et on aurait dit qu'il comprenait le danger de la rendre plus
redoutable en la combattant; du moins ses paroles à un Français très
connu par ses lumières et son esprit, le feraient croire. Sans rompre le
traité, il avait fait valoir l'état de ses armées et de son trésor, et
avait conseillé à l'Angleterre et à l'Autriche la voie des négociations.
L'Angleterre avait essayé de décider le roi de Prusse à se jeter dans la
coalition, mais n'y avait pas réussi. Ce prince sentait qu'il n'avait
aucun intérêt à venir au secours de son plus redoutable ennemi,
l'empereur. La France lui promettait une indemnité en Allemagne pour le
stathouder, qui avait épousé sa soeur; il n'avait donc rien à désirer
pour lui-même. Il voulait seulement empêcher que l'Autriche, battue et
dépouillée par la France, ne s'indemnisât de ses pertes en Allemagne;
il aurait même désiré s'opposer à ce qu'elle reçût des indemnités en
Italie: aussi avait-il déclaré que jamais il ne consentirait à ce que
l'Autriche reçût la Bavière en échange des Pays-Bas, et il faisait en
même temps proposer son alliance à la république de Venise, lui offrant
de la garantir, dans le cas où la France et l'Autriche voudraient
s'accommoder à ses dépens. Son but était donc d'empêcher que l'empereur
ne trouvât des équivalens pour les pertes qu'il faisait en luttant
contre la France.

La Russie n'intervenant pas encore dans la lutte, et la Prusse
persistant dans la neutralité, l'Angleterre et l'Autriche restaient
seules en ligne. L'Angleterre était dans une situation fort triste; elle
ne redoutait plus, pour le moment du moins, une expédition en Irlande,
mais sa banque était menacée, plus sérieusement que jamais; elle ne
comptait pas du tout sur l'Autriche, qu'elle voyait hors d'haleine, et
elle s'attendait à voir la France, après avoir vaincu le continent,
l'accabler elle-même de ses forces réunies. L'Autriche, malgré
l'occupation de Kehl et d'Huningue, sentait qu'elle s'était perdue en
s'opiniâtrant contre deux têtes de pont, et en ne portant pas toutes ses
forces en Italie. Les désastres de Rivoli et de la Favorite, la prise
de Mantoue, la mettaient dans un péril imminent. Elle était obligée de
dégarnir le Rhin, et de se réduire, sur cette frontière, à une véritable
infériorité, pour porter ses forces et son prince Charles du côté de
l'Italie. Mais pendant l'intervalle que ses troupes mettraient à faire
le trajet du Haut-Rhin à la Piave et à l'Izonzo, elle était exposée sans
défense aux coups d'un adversaire qui savait saisir admirablement les
avantages du temps.

Toutes ces craintes étaient fondées; la France lui préparait, en effet,
des coups terribles que la campagne que nous allons voir s'ouvrir ne
tarda pas à réaliser.


CHAPITRE VIII.

ÉTAT DE NOS ARMÉES A L'OUVERTURE DE LA CAMPAGNE DE 1797--MARCHE DE
BONAPARTE CONTRE LES ÉTATS ROMAINS.--TRAITÉ DE TOLENTINO AVEC
LE PAPE.--NOUVELLE CAMPAGNE CONTRE LES AUTRICHIENS.--PASSAGE DU
TAGLIAMENTO. COMBAT DE TARWIS.--RÉVOLUTION DANS LES VILLES DE BERGAME,
BRESCIA ET AUTRES VILLES DES ÉTATS DE VENISE.--PASSAGE DES ALPES
JULIENNES PAR BONAPARTE. MARCHE SUR VIENNE. PRÉLIMINAIRES DE PAIX
AVEC L'AUTRICHE SIGNÉS A LÉOBEN.--PASSAGE DU RHIN A NEUWIED ET A
DIRSHEIM.--PERFIDIE DES VÉNITIENS, MASSACRE DE VERONE. CHUTE DE LA
RÉPUBLIQUE DE VENISE.


L'armée de Sambre-et-Meuse, renforcée d'une grande partie de l'armée de
l'Océan, avait été portée à quatre-vingt mille hommes. Hoche, qui en
était devenu général, s'était arrêté peu de temps à Paris, à son
retour de l'expédition d'Irlande, et s'était hâté de se rendre à son
quartier-général. Il avait employé l'hiver à organiser ses troupes et à
les pourvoir de ce qui leur était nécessaire. Tirant de la Hollande et
des provinces d'entre Meuse et Rhin, qu'on traitait en pays conquis, des
ressources assez grandes, il avait mis ses soldats à l'abri des besoins
qui affligeaient l'armée du Rhin. Imaginant une autre répartition des
différentes armes, il avait perfectionné son ensemble, et lui avait
donné la plus belle organisation. Il brûlait de marcher à la tête de
ses quatre-vingt mille hommes, et ne voyait aucun obstacle qui pût
l'empêcher de s'avancer jusqu'au coeur de l'Allemagne. Jaloux de
signaler ses vues politiques, il voulait imiter l'exemple du général
d'Italie et créer à son tour une république. Les provinces d'entre
Meuse et Rhin, qui n'avaient point été, comme la Belgique, déclarées
territoire constitutionnel, étaient provisoirement sous l'autorité
militaire. Si, à la paix avec l'empire, on les refusait à la France,
pour ne pas lui donner la ligne du Rhin, on pouvait du moins consentir à
ce qu'elles fussent constituées en une république indépendante, alliée
et amie de la nôtre. Cette république, sous le nom de république
cisrhénane, aurait pu être indissolublement attachée à la France, et lui
être aussi utile qu'une de ses provinces. Hoche profitait du moment
pour lui donner une organisation provisoire, et la préparer à l'état
républicain. Il avait formé à Bonn une commission, chargée de la double
tâche de l'organiser et d'en tirer les ressources nécessaires à nos
troupes.

L'armée du Haut-Rhin, sous Moreau, était loin de se trouver dans un état
aussi satisfaisant. Elle ne laissait rien à désirer quant à la valeur
et à la discipline des soldats, mais elle manquait du nécessaire, et le
défaut d'argent, ne permettant pas même l'acquisition d'un équipage
de pont, retardait son entrée en campagne. Moreau faisait de vives
instances pour obtenir quelques centaines de mille francs, que la
trésorerie était dans l'impossibilité de lui fournir. Il s'était
adressé, pour les obtenir, au général Bonaparte; mais il fallait
attendre que celui-ci eût achevé son excursion dans les états du pape.
Cette circonstance devait retarder les opérations sur le Rhin.

Les plus grands coups et les plus prompts allaient se porter en Italie.
Bonaparte, prêt à détruire à Rivoli la dernière armée autrichienne,
avait annoncé qu'il ferait ensuite une excursion de quelques jours dans
les états du pape, pour le soumettre à la république, et y prendre
l'argent nécessaire aux besoins de l'armée; il avait ajouté que si on
lui envoyait un renfort de trente mille hommes, il franchirait les Alpes
Juliennes, et marcherait hardiment sur Vienne. Ce plan, si vaste,
était chimérique l'année précédente, mais aujourd'hui il était devenu
possible. La politique seule du directoire aurait pu y mettre obstacle;
il aurait pu ne pas vouloir remettre toutes les opérations de la guerre
dans les mains de ce jeune homme si absolu dans ses volontés. Cependant,
le bienveillant Larévellière insista fortement pour qu'on lui fournît le
moyen d'exécuter un projet si beau, et qui terminait la guerre si vite.
Il fut décidé que trente mille hommes lui seraient envoyés du Rhin. La
division Bernadotte fut tirée de l'armée de Sambre-et-Meuse; la division
Delmas de celle du Haut-Rhin, pour être acheminées toutes deux à travers
les Alpes au milieu de l'hiver. Moreau fit les plus grands efforts pour
mettre la division Delmas en état de représenter convenablement l'armée
du Rhin en Italie; il choisit ses meilleures troupes, et épuisa ses
magasins pour les équiper. On ne pouvait être mû par un sentiment plus
honorable et plus délicat. Ces deux divisions formant vingt et quelques
mille hommes, passèrent les Alpes en janvier, dans un moment où personne
ne se doutait de leur marche. Sur le point de franchir les Alpes, une
tempête les arrêta. Les guides conseillaient de faire halte; on sonna la
charge, et on brava la tempête, tambour battant, enseignes déployées.
Déjà ces deux divisions descendaient dans le Piémont, qu'on ignorait
encore leur départ du Rhin.

Bonaparte avait à peine signé la capitulation de Mantoue, qu'il était
parti sans attendre que le maréchal Wurmser eût défilé devant lui, et
s'était rendu à Bologne pour aller faire la loi au pape. Le directoire
aurait désiré qu'il détruisît enfin la puissance temporelle du
Saint-Siége; mais il ne lui en faisait pas une obligation, et le
laissait libre d'agir d'après les circonstances et sa volonté. Bonaparte
ne songeait point du tout à s'engager dans une pareille entreprise.
Tandis que tout se préparait dans la Haute-Italie pour une marche
au-delà des Alpes Juliennes, il voulait arracher encore une ou deux
provinces au pape, et le soumettre à une contribution qui suffît aux
frais de la nouvelle campagne. Aspirer à faire davantage, c'était
compromettre le plan général contre l'Autriche. Il fallait même que
Bonaparte se hâtât beaucoup, pour être en mesure de revenir promptement
vers la Haute-Italie; il fallait surtout qu'il se conduisît de manière à
s'éviter une guerre de religion, et qu'il imposât à la cour de Naples,
laquelle avait signé la paix, mais ne se regardait nullement comme
liée par son traité. Cette puissance avait envie d'intervenir dans la
querelle, soit pour s'emparer d'une partie des dépouilles du pape, soit
pour empêcher qu'on n'établît une république à Rome, et qu'on ne plaçât
ainsi la révolution à ses portes. Bonaparte réunit à Bologne la division
Victor, les nouvelles troupes italiennes levées en Lombardie et dans
la Cispadane, et s'achemina à leur tête, pour exécuter lui-même une
entreprise qui, pour être conduite à bien, exigeait tout ce qu'il avait
de tact et de promptitude.

Le pape était dans la plus cruelle anxiété; l'empereur ne lui avait
promis son alliance qu'aux plus dures conditions, c'est-à-dire au prix
de Ferrare et de Commachio; mais cette alliance même ne pouvait plus
être efficace, depuis que l'armée d'Alvinzy n'existait plus. Le
Saint-Siége s'était donc compromis inutilement. La correspondance du
cardinal Busca, secrétaire d'état, et ennemi juré de la France, avait
été interceptée. Les projets contre l'armée française, qu'on avait voulu
prendre par derrière, étaient dévoilés; il ne restait plus aucune excuse
pour invoquer la clémence du vainqueur, dont on refusait depuis un
an d'écouter les propositions. Lorsque le ministre Cacault publia le
manifeste du général français et qu'il demanda à se retirer, on n'osa
pas le retenir par un reste d'orgueil, mais on fut dans une cruelle
inquiétude. Bientôt on n'écouta plus que les conseils du désespoir. Le
général autrichien Colli, arrivé à Rome avec quelques officiers, fut mis
à la tête des troupes papales; on fit des prédications fanatiques dans
toutes les provinces romaines; on promit le ciel à tous ceux qui se
dévoueraient pour le Saint-Siége, et on tâcha d'exciter une Vendée
autour de Bonaparte. Des prières instantes furent adressées à la cour
de Naples, pour réveiller tout ce qu'elle avait d'ambition et de zèle
religieux.

Bonaparte s'avança rapidement pour ne pas donner à l'incendie le temps
de se propager. Le 16 pluviôse an V (4 février), il marcha sur le Senio.
L'armée papale s'y était retranchée; elle se composait de sept à huit
mille hommes de troupes régulières, et de grand nombre de paysans armés
à la hâte et précédés de leurs moines. Cette armée présentait l'aspect
le plus burlesque. Un parlementaire vint déclarer que si l'armée de
Bonaparte persistait à s'avancer, on tirerait sur elle. Elle s'avança
néanmoins vers le pont du Senio qui était assez bien retranché. Lannes
remonta son cours avec quelques cents hommes, le passa à gué, et vint se
ranger en bataille sur les derrières de l'armée papale. Alors le général
Lahoz, avec les troupes lombardes, marcha sur le pont, et l'eut bientôt
enlevé. Les nouvelles troupes italiennes supportèrent bien le feu, qui
fut un instant assez vif. On fit quatre à cinq cents prisonniers, et
on sabra quelques paysans. L'armée papale se retira en désordre. On la
poursuivit sur Faenza; on enfonça les portes de la ville, et on y entra
au bruit du tocsin et aux cris d'un peuple furieux. Les soldats en
demandaient le pillage; Bonaparte le leur refusa. Il assembla les
prisonniers faits dans la journée aux bords du Senio, et leur parla
en italien. Ces malheureux s'imaginaient qu'on allait les égorger.
Bonaparte les rassura, et leur annonça, à leur grand étonnement,
qu'il les laissait libres, à condition qu'ils iraient éclairer leurs
compatriotes sur les intentions des Français, qui ne venaient détruire
ni la religion ni le Saint-Siége, mais qui voulaient écarter seulement
les mauvais conseillers dont le pape était entouré. Il leur fit ensuite
donner à manger et les renvoya. Bonaparte s'avança rapidement de Faenza
à Forli, Césène, Rimini, Pesaro et Sinigaglia. Colli, auquel il ne
restait plus que trois mille hommes de troupes régulières, les retrancha
en avant d'Ancône dans une bonne position. Bonaparte les fit envelopper,
et enlever en grande partie. Il leur donna encore la liberté aux mêmes
conditions. Colli se retira avec ses officiers à Rome. Il ne restait
plus qu'à marcher sur cette capitale. Bonaparte se dirigea immédiatement
sur Lorette, dont le trésor était évacué et où l'on trouva à peine un
million. La vierge en vieux bois fut envoyée à Paris, comme objet de
curiosité. De Lorette, il quitta les bords de la mer, et marcha par
Macerata sur l'Apennin, pour le traverser et déboucher sur Rome, si cela
devenait nécessaire. Il arriva à Tolentino le 25 pluviôse (13 février),
et s'y arrêta pour attendre l'effet que produiraient sa marche rapide
et le renvoi des prisonniers. Il avait mandé le général des Camaldules,
religieux en qui Pie VI avait une grande confiance, et l'avait chargé
d'aller porter à Rome des paroles de paix. Bonaparte souhaitait avant
tout que le pape se soumît et acceptât les conditions qu'il voulait
lui faire subir. Il ne voulait pas perdre du temps à faire à Rome une
révolution, qui pourrait le retenir plus qu'il ne lui convenait, qui
provoquerait peut-être la cour de Naples à prendre les armes, et qui,
enfin, en renversant le gouvernement établi, ruinerait pour le moment
les finances romaines, et empêcherait de tirer du pays les 20 ou 30
millions dont on avait besoin. Il pensait que le Saint-Siége, privé
de ses plus belles provinces au profit de la Cispadane, et exposé au
voisinage de la nouvelle république, serait bientôt atteint par la
contagion révolutionnaire, et succomberait sous peu de temps. Cette
politique était habile, et l'avenir en prouva la justesse. Il attendit
donc à Tolentino les effets de la clémence et de la peur.

Les prisonniers renvoyés étaient allés, en effet, dans toutes les
parties de l'état romain, et surtout à Rome, répandre les bruits les
plus favorables à l'armée française, et calmer les ressentimens excités
contre elle. Le général des Camaldules arriva au Vatican, au moment où
le pape allait monter en voiture pour quitter Rome. Ce prince, rassuré
par ce que lui dit ce religieux, renonça à quitter sa capitale, congédia
le secrétaire d'état Busca, et dépêcha à Tolentino, pour traiter avec
le général français, le cardinal Mattei, le prélat Galeppi, le marquis
Massimi, et son neveu le duc de Braschi. Ils avaient plein pouvoir de
traiter, pourvu que le général n'exigeât aucun sacrifice relatif à la
foi. Le traité devenait dès lors très facile, car sur les articles de
foi, le général français n'était nullement exigeant. Le traité fut
arrêté en quelques jours, et signé à Tolentino le 1er ventôse (19
février). Voici quelles en étaient les conditions. Le pape révoquait
tout traité d'alliance contre la France, reconnaissait la république, et
se déclarait en paix et en bonne intelligence avec elle. Il lui cédait
tous ses droits sur le Comtat Venaissin, il abandonnait définitivement
à la république cispadane les légations de Bologne et de Ferrare, et
en outre la belle province de la Romagne. La ville et l'importante
citadelle d'Ancône restaient au pouvoir de la France jusqu'à la paix
générale. Les deux provinces du duché d'Urbin et de Macerata, que
l'armée française avait envahies, étaient restituées au pape, moyennant
la somme de 15 millions. Pareille somme devait être payée conformément
à l'armistice de Bologne, non encore exécuté. Ces 30 millions étaient
payables deux tiers en argent et un tiers en diamants, ou pierres
précieuses. Le pape devait fournir en outre huit cents chevaux de
cavalerie, huit cents chevaux de trait, des buffles, et autres produits
du territoire de l'Église. Il devait désavouer l'assassinat de
Basseville, et faire payer 300,000 francs, tant à ses héritiers qu'à
ceux qui avaient souffert par suite du même événement. Tous les objets
d'art et manuscrits, cédés à la France par l'armistice de Bologne,
devaient être sur-le-champ dirigés sur Paris.

Tel fut le traité de Tolentino, qui valait à la république cispadane,
outre les légations de Bologne et de Ferrare, la belle province de la
Romagne, et qui procurait à l'armée un subside de 30 millions, plus que
suffisant pour la campagne qu'on allait faire. Quinze jours avaient
suffi à cette expédition. Pendant qu'on négociait ce traité, Bonaparte
sut imposer à la cour de Naples, et se débarrasser d'elle. Avant de
quitter Tolentino, il fit un acte assez remarquable, et qui déjà
prouvait sa politique personnelle. L'Italie et particulièrement les
états du pape regorgeaient de prêtres français bannis. Ces malheureux,
retirés dans les couvens, n'y étaient pas toujours reçus avec beaucoup
de charité. Les arrêtés du directoire leur interdisaient les pays
occupés par nos armées, et les moines italiens n'étaient pas fâchés d'en
être délivrés par l'approche de nos troupes. Ces infortunés étaient
réduits au désespoir. Éloignés depuis long-temps de leur patrie, exposés
à tous les dédains de l'étranger, ils pleuraient en voyant nos soldats;
ils en reconnurent même quelques-uns dont ils avaient été curés dans les
villages de France. Bonaparte était facile à émouvoir; d'ailleurs il
tenait à se montrer exempt de toute espèce de préjugés révolutionnaires
ou religieux: il ordonna par un arrêté à tous les couvens du Saint-Siége
de recevoir les prêtres français, de les nourrir, et de leur donner
une paie. Il améliora ainsi leur état, loin de les mettre en fuite. Il
écrivit au directoire les motifs qu'il avait eus en commettant cette
infraction à ses arrêtés. «En faisant, dit-il, des battues continuelles
de ces malheureux, on les oblige à rentrer chez eux. Il vaut mieux
qu'ils soient en Italie qu'en France; ils nous y seront utiles. Ils sont
moins fanatiques que les prêtres italiens, ils éclaireront le peuple
qu'on excite contre nous. D'ailleurs, ajoutait-il, ils pleurent en nous
voyant; comment n'avoir pas pitié de leur infortune?» Le directoire
approuva sa conduite. Cet acte et sa lettre publiés produisirent une
sensation très grande.

Il revint sur-le-champ vers l'Adige, pour exécuter la marche militaire
la plus hardie dont l'histoire fasse mention. Après avoir franchi une
fois les Alpes pour entrer en Italie, il allait les franchir une seconde
fois, pour se jeter au-delà de la Drave et de la Muer, dans la vallée du
Danube, et s'avancer sur Vienne. Jamais armée française n'avait paru en
vue de cette capitale. Pour exécuter ce vaste plan, il fallait braver
bien des périls. Il laissait toute l'Italie sur ses derrières, l'Italie
saisie de terreur et d'admiration, mais imbue toujours de l'idée que les
Français ne pouvaient la posséder longtemps.

La dernière campagne de Rivoli et la prise de Mantoue avaient paru
terminer ces doutes; mais une marche en Allemagne allait les réveiller
tous. Les gouvernemens de Gênes, de Toscane, de Naples, Rome, Turin,
Venise, indignés de voir le foyer de la révolution placé à leurs côtés,
dans la Cispadane et la Lombardie, pouvaient saisir le premier revers
pour se soulever. Dans l'incertitude du résultat, les patriotes italiens
s'observaient, pour ne pas se compromettre. L'armée de Bonaparte était
de beaucoup inférieure à ce qu'elle aurait dû être pour parer à tous les
dangers de son plan. Les divisions Delmas et Bernadotte, arrivées du
Rhin, ne comptaient pas au-delà de vingt mille hommes, l'ancienne armée
d'Italie en comptait au delà de quarante, ce qui, avec les troupes
lombardes, pouvait faire environ soixante et dix mille. Mais il fallait
laisser vingt mille hommes au moins en Italie, garder le Tyrol avec
quinze ou dix-huit mille, et il n'en restait que trente environ pour
marcher sur Vienne; témérité sans exemple. Bonaparte, pour parer à ces
difficultés, tâcha de négocier avec le Piémont une alliance offensive
et défensive, à laquelle il aspirait depuis long-temps. Cette alliance
devait lui valoir dix mille hommes de bonnes troupes. Le roi, qui
d'abord ne s'était pas contenté de la garantie de ses états pour prix
des services qu'il allait rendre, s'en contenta, maintenant qu'il voyait
la révolution gagner toutes les têtes. Il signa le traité, qui fut
envoyé à Paris. Mais ce traité contrariait les vues du gouvernement
français. Le directoire, approuvant la politique de Bonaparte en Italie,
qui consistait à attendre la chute très-prochaine des gouvernemens, et à
ne point la provoquer, pour n'avoir ni la peine ni la responsabilité
des révolutions, le directoire ne voulait ni attaquer ni garantir
aucun prince. La ratification du traité était donc fort douteuse, et
d'ailleurs elle exigeait quinze ou vingt jours. Il fallait ensuite que
le contingent sarde se mît en mouvement, et alors Bonaparte devait déjà
se trouver au-delà des Alpes. Bonaparte aurait voulu surtout conclure
un pareil traité d'alliance avec Venise. Le gouvernement de cette
république faisait des armemens considérables, dont le but ne pouvait
être douteux. Les lagunes étaient remplies de régimens esclavons. Le
podestat de Bergame, Ottolini, instrument aveugle des inquisiteurs
d'état, avait répandu de l'argent et des armes parmi les montagnards
du Bergamasque, et les tenait prêts pour une bonne occasion. Ce
gouvernement, aussi faible que perfide, ne voulait cependant pas se
compromettre, et persistait dans sa prétendue neutralité. Il avait
refusé l'alliance de l'Autriche et de la Prusse, mais il était en armes;
et si les Français, entrant en Autriche, essuyaient des revers, alors
il était décidé à se prononcer, en les égorgeant pendant leur retraite.
Bonaparte, qui était aussi rusé que l'aristocratie vénitienne, sentait
ce danger, et tenait à son alliance plutôt pour se garantir de ses
mauvais desseins que pour avoir ses secours. En passant l'Adige, il
voulut voir le procurateur Pezaro, celui qu'il avait tant effrayé
l'année précédente à Peschiera; il lui fit les ouvertures les plus
franches et les plus amicales. Toute la terre-ferme, lui dit-il, était
imbue des idées révolutionnaires; il suffisait d'un seul mot des
Français pour insurger toutes les provinces contre Venise, mais les
Français, si Venise s'alliait à eux, se garderaient de pousser à la
révolte; ils tâcheraient de calmer les esprits; ils garantiraient la
république contre l'ambition de l'Autriche, et, sans lui demander le
sacrifice de sa constitution, ils se contenteraient de lui conseiller,
dans son propre intérêt, quelques modifications indispensables. Rien
n'était plus sage ni plus sincère que ces avis. Il n'est point vrai qu'à
l'instant où ils étaient donnés, le directoire et Bonaparte songeassent
à livrer Venise à l'Autriche. Le directoire n'avait aucune idée à cet
égard; en attendant les événemens, s'il songeait à quelque chose,
c'était plutôt à affranchir l'Italie, qu'à en céder une partie à
l'Autriche. Quant à Bonaparte, il voulait sincèrement se faire un allié,
et si Venise l'eût écouté, si elle se fût rattachée à lui, et qu'elle
eût modifié sa constitution, elle aurait sauvé son territoire et ses
antiques lois. Pezaro ne répondit que d'une manière évasive. Bonaparte
voyant qu'il n'y avait rien à espérer, songea à prendre ses précautions,
et à pourvoir à tout ce qui lui manquait, par son moyen ordinaire, la
rapidité et la vivacité des coups.

Il avait soixante et quelques mille hommes de troupes, telles que
l'Europe n'en avait jamais vu. Il voulait en laisser dix mille en
Italie, qui, réunis aux bataillons lombards et cispadans, formeraient
une masse de quinze ou dix-huit mille hommes, capables d'imposer aux
Vénitiens. Il lui restait cinquante et quelques mille combattans, dont
il allait disposer de la manière suivante. Trois routes conduisaient
à travers les Alpes Rhétiennes, Noriques et Juliennes à Vienne: la
première à gauche, traversant le Tyrol au col du Brenner; la seconde au
centre, traversant la Carinthie au col de Tarwis; la troisième à
droite, passant le Tagliamento et l'Izonzo, et conduisant en Carniole.
L'archiduc Charles avait le gros de ses forces sur l'Izonzo, gardant
la Carniole et couvrant Trieste. Deux corps, l'un à Feltre et Bellune,
l'autre dans le Tyrol, occupaient les deux autres chaussées. Par la
faute qu'avait commise l'Autriche de ne porter que fort tard ses forces
en Italie, six belles divisions détachées du Rhin n'étaient point encore
arrivées. Cette faute aurait pu être réparée en partie, si l'archiduc
Charles, plaçant son quartier-général dans le Tyrol, avait voulu opérer
sur notre gauche. Il aurait reçu quinze jours plus tôt les six divisions
du Rhin; et certainement alors, Bonaparte, loin de filer sur la droite
par la Carinthie ou la Carniole, aurait été obligé de le combattre, et
d'en finir avec lui avant de se hasarder au-delà des Alpes. Il l'aurait
trouvé alors avec ses plus belles troupes, et n'en aurait pas eu aussi
bon marché. Mais l'archiduc avait ordre de couvrir Trieste, seul port
maritime de la monarchie. Il s'établit donc au débouché de la Carniole,
et ne plaça que des corps accessoires sur les chaussées de la Carinthie
et du Tyrol. Deux des divisions, parties du Rhin, devaient venir
renforcer le général Kerpen dans le Tyrol; les quatre autres devaient
filer par derrière les Alpes, à travers la Carinthie et la Carniole,
et rejoindre le quartier-général dans le Frioul. On était en ventôse
(mars). Les Alpes étaient couvertes de neiges et de glace: comment
imaginer que Bonaparte songeât à gravir dans ce moment la crête des
Alpes?

Bonaparte pensa qu'en se jetant sur l'archiduc, avant l'arrivée des
principales forces du Rhin, il enlèverait plus facilement les débouchés
des Alpes, les franchirait à sa suite, battrait successivement, comme il
avait toujours fait, les Autrichiens isolés, et, s'il était appuyé par
un mouvement des armées du Rhin, s'avancerait jusqu'à Vienne.

En conséquence, il renforça Joubert, qui depuis Rivoli avait mérité
toute sa confiance, des divisions Baraquai d'Hilliers et Delmas, et lui
composa un corps de dix-huit mille hommes. Il le chargea de monter dans
le Tyrol, de battre à outrance les généraux Laudon et Kerpen, de les
rejeter au-delà du Brenner, de l'autre côté des Alpes, et ensuite de
filer par la droite à travers le Putersthal, pour venir joindre la
grande armée dans la Carinthie. Laudon et Kerpen pouvaient sans doute
revenir dans le Tyrol, après que Joubert aurait rejoint l'armée
principale; mais il leur fallait du temps pour se remettre d'une
défaite, pour se renforcer et regagner le Tyrol, et pendant ce temps
Bonaparte serait aux portes de Vienne. Pour calmer les Tyroliens,
il recommanda à Joubert de caresser les prêtres, de dire du bien de
l'empereur et du mal de ses ministres, de ne toucher qu'aux caisses
impériales, et de ne rien changer à l'administration du pays. Il chargea
l'intrépide Masséna, avec sa belle division forte de dix mille hommes,
de marcher sur le corps qui était au centre vers Feltre et Bellune, de
courir aux gorges de la Ponteba qui précèdent le grand col de Tarwis, de
s'emparer des gorges et du col, et de s'assurer ainsi du débouché de
la Carinthie. Il voulait de sa personne marcher avec trois divisions,
fortes de vingt-cinq mille hommes, sur la Piave et le Tagliamento,
pousser devant lui l'archiduc dans la Carniole, se rabattre ensuite vers
la chaussée de la Carinthie, joindre Masséna au col de Tarwis, franchir
les Alpes à ce col, descendre dans la vallée de la Drave et de la Muer,
recueillir Joubert, et marcher sur Vienne. Il comptait sur l'impétuosité
et l'audace de ses attaques, et sur l'impression que laissaient
ordinairement ses coups prompts et terribles.

Avant de se mettre en marche, il donna au général Kilmaine le
commandement de la Haute-Italie. La division Victor, échelonnée dans les
états du pape, en attendant le paiement des 30 millions, devait revenir
sous peu de jours sur l'Adige, et y former avec les Lombards le corps
d'observation. Une fermentation extraordinaire régnait dans les
provinces vénitiennes. Les paysans et les montagnards dévoués
aux prêtres et à l'aristocratie, les villes agitées par l'esprit
révolutionnaire, étaient près d'en venir aux mains. Bonaparte commanda
au général Kilmaine d'observer la plus exacte neutralité, et se mit en
marche pour exécuter ses vastes projets. Il publia, suivant son usage,
une proclamation énergique et capable d'augmenter encore l'exaltation de
ses soldats, si elle avait pu l'être. Le 20 ventôse an V (10 mars 1797),
par un froid rigoureux et plusieurs pieds de neige sur les montagnes, il
mit toute sa ligne en mouvement. Masséna commença son opération sur
le corps du centre, le poussa sur Feltre, Bellune, Cadore, lui fit un
millier de prisonniers, au nombre desquels était encore le général
Lusignan, se rabattit sur Spilimbergo, et s'engagea dans les gorges de
Ponteba, qui précèdent le col de Tarwis. Bonaparte s'avança avec trois
divisions sur la Piave: la division Serrurier qui s'était illustrée
devant Mantoue, la division Augereau, actuellement confiée au général
Guyeux, en l'absence d'Augereau qui était allé porter des drapeaux
à Paris, et la division Bernadotte arrivée du Rhin. Cette dernière
contrastait, par sa simplicité et sa tenue sévère, avec la vieille armée
d'Italie, enrichie dans les belles plaines qu'elle avait conquises, et
composée de méridionaux braves, fougueux et intempérans. Les soldats
d'Italie, fiers de leurs victoires, se moquaient des soldats venus du
Rhin, et les appelaient _le contingent_, par allusion aux contingens
des cercles, qui dans les armées de l'empereur faisaient mollement leur
devoir. Les soldats du Rhin, vieillis sous les armes, étaient impatiens
de prouver leur valeur à leurs rivaux de gloire. Déjà quelques coups
de sabre avaient été échangés à cause de ces railleries, et on était
impatient de faire ses preuves devant l'ennemi.

Le 23 (13 mars), les trois divisions passèrent la Piave sans accident,
et faillirent seulement perdre un homme, qui allait se noyer, lorsqu'une
cantinière le sauva en se jetant à la nage. Bonaparte donna à cette
femme un collier d'or. Les avant-gardes ennemies se replièrent, et
vinrent chercher un refuge derrière le Tagliamento. Toutes les troupes
du prince Charles répandues dans le Frioul y étaient réunies pour en
disputer le passage. Les deux jeunes adversaires allaient se trouver en
présence. L'un, en sauvant l'Allemagne par une pensée heureuse, s'était
acquis l'année précédente une grande réputation. Il était brave, point
engagé dans les routines allemandes, mais fort incertain du succès,
et très alarmé pour sa gloire. L'autre avait étonné l'Europe par la
fécondité et l'audace de ses combinaisons, il ne craignait rien au
monde. Modeste jusqu'à Lodi, il ne croyait maintenant aucun génie égal
au sien, et aucun soldat égal au soldat français. Le 26 ventôse (16
mars) au matin, Bonaparte dirigea ses trois divisions par Valvasone, sur
les bords du Tagliamento. Ce fleuve, dont le lit est mal tracé, roule
des Alpes sur des graviers, et se divise en une multitude de bras, tous
guéables. L'armée autrichienne était déployée sur l'autre rive, couvrant
les grèves du fleuve de ses boulets, et tenant sa belle cavalerie
déployée sur ses ailes, pour en profiter sur ces plaines si favorables
aux évolutions.

Bonaparte laissa la division Serrurier en réserve à Valvasone, et porta
les deux divisions Guyeux et Bernadotte, la première à gauche, faisant
face au village de Gradisca où était logé l'ennemi; la seconde à droite,
en face de Godroïpo. La canonnade commença, et il y eut quelques
escarmouches de cavalerie sur les graviers. Bonaparte, trouvant l'ennemi
trop préparé, feignit de donner du repos à ses troupes, fit cesser le
feu, et ordonna de commencer la soupe. L'ennemi trompé crut que les
divisions ayant marché toute la nuit allaient faire une halte et prendre
du repos. Mais à midi, Bonaparte fait tout à coup reprendre les armes.
La division Guyeux se déploie à gauche, la division Bernadotte à droite.
On forme les bataillons de grenadiers. En tête de chaque division, se
place l'infanterie légère, prête à se disperser en tirailleurs, puis les
grenadiers qui doivent charger, et les dragons qui doivent les appuyer.
Les deux divisions sont déployées en arrière de ces deux avant-gardes.
Chaque demi-brigade a son premier bataillon déployé en ligne, et les
deux autres ployés en colonne serrée sur les ailes du premier. La
cavalerie est destinée à voltiger sur les ailes. L'armée s'avance ainsi
vers les bords du fleuve, et marche au combat avec le même ordre et la
même tranquillité que dans une parade.

Le général Dammartin à gauche, le général Lespinasse à droite, font
approcher leur artillerie. L'infanterie légère se disperse, et couvre
les bords du Tagliamento d'une nuée de tirailleurs. Alors Bonaparte
donne le signal. Les grenadiers des deux divisions entrent dans l'eau,
appuyés par des escadrons de cavalerie, et s'avancent sur l'autre rive.
«Soldats du Rhin, s'écrie Bernadotte, l'armée d'Italie vous regarde!»
Des deux côtés on s'élance avec la même bravoure. On fond sur l'armée
ennemie, et on la repousse de toutes parts. Cependant le prince Charles
avait placé un gros d'infanterie à Gradisca, vers notre gauche, et
tenait sa cavalerie vers notre aile droite, pour nous déborder et nous
charger à la faveur de la plaine. Le général Guyeux à la tête de sa
division attaque Gradisca avec furie, et l'enlève. Bonaparte dispose
sa réserve de cavalerie vers notre aile menacée, et la lance, sous les
ordres du général Dugua et de l'adjudant-général Kellermann, sur
la cavalerie autrichienne. Nos escadrons chargent avec adresse et
impétuosité, font prisonnier le général de la cavalerie ennemie, et
la mettent en déroute. Sur toute la ligne le Tagliamento est franchi,
l'ennemi est en fuite. Nous avons quatre à cinq cents prisonniers; le
terrain tout ouvert ne permettait pas d'en prendre davantage.

Telle fut la journée du 29 ventôse (16 mars), dite bataille du
Tagliamento. Pendant qu'elle avait lieu, Masséna, sur la chaussée
du centre, attaquait Osopo, s'emparait des gorges de la Ponteba, et
poussait sur Tarwis les débris des divisions Lusignan et Orkscay.

L'archiduc Charles sentait que, pour garder la chaussée de la Carniole
et couvrir Trieste, il allait perdre la chaussée de la Carinthie, qui
était la plus directe et la plus courte, et celle que Bonaparte voulait
suivre pour marcher sur Vienne. La chaussée de la Carniole communique
avec celle de la Carinthie et le col de Tarwis par une route
transversale qui suit la vallée de l'Izonzo. L'archiduc Charles dirige
la division Bayalitsch par cette communication sur le col de Tarwis,
pour prévenir Masséna, s'il est possible. Il se retire ensuite avec
le reste de ses forces sur le Frioul, afin de disputer le passage du
Bas-Izonzo.

Bonaparte le suit et s'empare de Palma-Nova, place vénitienne que
l'archiduc avait occupée, et qui renfermait des magasins immenses. Il
marche ensuite sur Gradisca, ville située en avant de l'Izonzo. Il y
arrive le 29 ventôse (19 mars). La division Bernadotte s'avance vers
Gradisca, qui était faiblement retranchée, mais gardée par trois mille
hommes. Pendant ce temps, Bonaparte dirige la division Serrurier un peu
au-dessous de Gradisca, pour y passer l'Izonzo et couper la retraite à
la garnison. Bernadotte, sans attendre le résultat de cette manoeuvre,
somme la place de se rendre. Le commandant s'y refuse. Les soldats du
Rhin demandent l'assaut, pour entrer dans la place avant les soldats
d'Italie. Ils fondent sur les retranchemens, mais une grêle de balles et
de mitraille en abat plus de cinq cents. Heureusement la manoeuvre de
Serrurier fait cesser le combat. Les trois mille hommes de Gradisca
mettent bas les armes, et livrent des drapeaux et du canon.

Pendant ce temps, Masséna était enfin arrivé au col de Tarwis, et, après
un combat assez vif, s'était emparé de ce passage des Alpes. La division
Bayalitsch, acheminée à travers les sources de l'Izonzo pour prévenir
Masséna à Tarwis, allait donc trouver l'issue fermée. L'archiduc
Charles, prévoyant ce résultat, laisse le reste de son armée sur la
route du Frioul et de la Carniole, avec ordre de venir le rejoindre
derrière les Alpes à Klagenfurth; il vole ensuite de sa personne à
Villach, où arrivaient de nombreux détachements du Rhin, pour attaquer
Tarwis, en chasser Masséna, et rouvrir la route à la division
Bayalitsch. Bonaparte de son côté laisse la division Bernadotte à la
poursuite des corps qui se retiraient dans la Carniole, et avec les
divisions Guyeux et Serrurier, se met à harceler par derrière la
division Bayalitsch à travers la vallée d'Izonzo.

Le prince Charles, après avoir rallié derrière les Alpes les débris de
Lusignan et d'Orkscay, qui avaient perdu le col de Tarwis, les renforce
de six mille grenadiers, les plus beaux et les plus braves soldats de
l'empereur, et réattaque le col de Tarwis, où Masséna avait à peine
laissé un détachement. Il parvient à le recouvrer, et s'y établit avec
les corps de Lusignan, d'Orkscay et les six mille grenadiers. Masséna
réunit toute sa division pour l'emporter de nouveau. Les deux généraux
sentaient tous deux l'importance de ce point. Tarwis enlevé, l'armée
française était maîtresse des Alpes, et prenait la division Bayalitsch
tout entière. Masséna fond tête baissée avec sa brave infanterie, et,
suivant son usage, paie de sa personne. Le prince Charles ne se prodigue
pas moins que le général républicain, et s'expose plusieurs fois à être
pris par les tirailleurs français. Le col de Tarwis est le plus élevé
des Alpes Noriques, il domine l'Allemagne. On se battait au-dessus des
nuages, au milieu de la neige et sur des plaines de glace. Des lignes
entières de cavalerie étaient renversées et brisées sur cet affreux
champ de bataille. Enfin, après avoir fait donner jusqu'à son dernier
bataillon, l'archiduc Charles abandonne Tarwis à son opiniâtre
adversaire, et se voit obligé de sacrifier la division Bayalitsch.
Masséna, resté maître de Tarwis, se rabat sur la division Bayalitsch qui
arrivait, et l'attaque en tête, tandis qu'elle est pressée en queue par
les divisions Guyeux et Serrurier réunies sous les ordres de Bonaparte.
Cette division n'a d'autre ressource que de se rendre prisonnière. Une
foule de soldats, natifs de la Carniole et de la Croatie, se sauvent à
travers les montagnes en jetant bas leurs armes; mais il en reste
cinq mille au pouvoir des Français, avec tous les bagages, avec les
administrations et les parcs de l'armée autrichienne, qui avaient suivi
cette route. Ainsi Bonaparte était arrivé en quinze jours au sommet des
Alpes, et sur le point où il commandait il avait entièrement réalisé son
but.

Dans le Tyrol, Joubert justifiait sa confiance en livrant des combats de
géans. Les deux généraux Laudon et Kerpen occupaient les deux rives de
l'Adige. Joubert les avait attaqués et battus à Saint-Michel, leur avait
tué deux mille hommes et pris trois mille. Les poursuivant sans relâche
sur Neumark et Tramin, et leur enlevant encore deux mille hommes, il
avait rejeté Laudon à la gauche de l'Adige, dans la vallée de la Meran,
et Kerpen à droite, au pied du Brenner. Kerpen, renforcé à Clausen de
l'une des deux divisions venant du Rhin, s'était fait battre encore. Il
s'était renforcé de nouveau, à Mittenwald, de la seconde division du
Rhin, avait été battu une dernière fois, et s'était retiré enfin au-delà
du Brenner. Joubert, après avoir ainsi déblayé le Tyrol, avait fait un
à droite, et il marchait à travers le Putersthal pour rejoindre son
général en chef. On était au 12 germinal (1er avril), et déjà Bonaparte
était maître du sommet des Alpes; il avait près de vingt mille
prisonniers; il allait réunir Joubert et Masséna à son corps principal,
et marcher avec cinquante mille hommes sur Vienne. Son adversaire rompu
faisait effort pour rallier ses débris, et les réunir aux troupes qui
arrivaient du Rhin. Tel était le résultat de cette marche prompte et
audacieuse.

Mais tandis que Bonaparte obtenait ces résultats si rapides, tout ce
qu'il avait prévu et appréhendé sur ses derrières se réalisait. Les
provinces vénitiennes, travaillées par l'esprit révolutionnaire,
s'étaient soulevées. Elles avaient ainsi fourni au gouvernement vénitien
un prétexte pour déployer des forces considérables, et pour se mettre en
mesure d'accabler l'armée française, en cas de revers. Les provinces
de la rive droite du Mincio étaient les plus atteints de l'esprit
révolutionnaire, par l'effet du voisinage de la Lombardie. Dans les
villes de Bergame, Brescia, Salo, Crême, se trouvaient une multitude de
grandes familles, auxquelles le joug de la noblesse du Livre d'Or était
insupportable, et qui, appuyées par une bourgeoisie nombreuse, formaient
des partis puissans. En suivant les conseils de Bonaparte, en ouvrant
les pages du livre d'or, en apportant quelques modifications à
l'ancienne constitution, le gouvernement de Venise aurait désarmé le
parti redoutable qui s'était formé dans toutes les provinces de la
terre-ferme; mais l'aveuglement ordinaire à toutes les aristocraties
avait empêché cette transaction, et rendu une révolution inévitable.
La part que prirent les Français dans cette révolution est facile à
déterminer, malgré toutes les absurdités inventées par la haine
et répétées par la sottise. L'armée d'Italie était composée de
révolutionnaires méridionaux, c'est-à-dire de révolutionnaires ardens.
Dans tous leurs rapports avec les sujets vénitiens, il n'était pas
possible qu'ils ne communiquassent leur esprit, et qu'ils n'excitassent
la révolte contre la plus odieuse des aristocraties européennes; mais
cela était inévitable, et il n'était au pouvoir ni du gouvernement ni
des généraux français de l'empêcher. Quant aux intentions du directoire
et de Bonaparte, elles étaient claires. Le directoire souhaitait la
chute naturelle de tous les gouvernemens italiens, mais il était
décidé à n'y prendre aucune part active, et du reste il s'en reposait
entièrement sur Bonaparte de la conduite des opérations politiques et
militaires en Italie. Quant à Bonaparte lui-même, il avait trop besoin
d'union, de repos et d'amis sur ses derrières pour vouloir révolutionner
Venise. Une transaction entre les deux partis lui convenait bien
davantage. Cette transaction et notre alliance étant refusées, il se
proposait d'exiger à son retour ce qu'il n'avait pu obtenir par la voie
de la douceur; mais pour le moment il ne voulait rien essayer;
ses intentions à cet égard étaient positivement exprimées à son,
gouvernement, et il avait donné au général Kilmaine l'ordre le plus
formel de ne prendre aucune part aux événemens politiques, et de
maintenir le calme le plus qu'il pourrait.

Les villes de Bergame et de Brescia, les plus agitées de la terre-ferme,
étaient fort en communication avec Milan. Partout se formaient des
comités révolutionnaires secrets pour correspondre avec les patriotes
milanais. On leur demandait du secours pour secouer le joug de
Venise. Les victoires des Français ne laissaient plus aucun doute sur
l'expulsion définitive des Autrichiens. Les patrons de l'aristocratie
étaient donc vaincus; et quoique les Français affectassent la
neutralité, il était clair qu'ils n'emploieraient pas leurs armes à
faire rentrer sous le joug les peuples qui l'auraient secoué. Tous ceux
donc qui s'insurgeaient paraissaient devoir rester libres. Telle était
la manière de raisonner des Italiens. Les habitans de Bergame, plus
rapprochés de Milan, firent demander secrètement aux chefs milanais
s'ils pouvaient compter sur leur appui, et sur le secours de la légion
lombarde commandée par Lahoz. Le Podestat de Bergame, Ottolini, celui
qui, fidèle agent des inquisiteurs d'état, donnait de l'argent et des
armes aux paysans et aux montagnards, avait des espions parmi les
patriotes milanais; il connut le projet qui se tramait, et obtint le nom
des principaux habitans de Bergame, agens de la révolte. Il se hâta de
dépêcher un courrier à Venise, pour porter leurs noms aux inquisiteurs
d'état, et provoquer leur arrestation. Les habitans de Bergame, avertis
du péril, firent courir après le porteur de la dépêche, le firent
arrêter, et publièrent les noms de ceux d'entre eux qui étaient
compromis. Cet événement décida l'explosion. Le 11 mars, au moment même
où Bonaparte marchait sur la Piave, le tumulte commença dans Bergame.
Le podestat Ottolini fit des menaces qui ne furent pas écoutées. Le
commandant français que Bonaparte avait placé dans le château avec une
garnison, pour veiller aux mouvemens des montagnards du Bergamasque,
redoubla de vigilance et renforça tous ses postes. De part et d'autre on
invoqua son appui; il répondit qu'il ne pouvait entrer dans les démêlés
des sujets vénitiens avec leur gouvernement, et il dit que le doublement
de ses postes n'était qu'une précaution pour la sûreté de la place qui
lui était confiée. En exécutant ses ordres, et en restant neutre, il
faisait bien assez pour les Bergamasques. Ceux-ci s'assemblèrent le
lendemain 12 mars, formèrent une municipalité provisoire, déclarèrent
la ville de Bergame libre, et chassèrent le podestat Ottolini, qui se
retira avec les troupes vénitiennes. Sur-le-champ, ils envoyèrent une
adresse à Milan, pour obtenir l'appui des Lombards. L'incendie devait se
communiquer rapidement à Brescia, et à toutes les villes voisines. Les
habitans de Bergame, à peine affranchis, envoyèrent une députation à
Brescia. La présence des Bergamasques souleva les Brescians. C'était
Battaglia, ce Vénitien qui avait soutenu de si sages avis dans les
délibérations du sénat, qui était podestat à Brescia. Il ne crut pas
pouvoir résister, et il se retira. La révolution de cette ville s'opéra
le 15 mars. L'incendie continua de se répandre, en longeant le pied des
montagnes. Il se communiqua à Salo, où la révolution se fit de même
par l'arrivée des Bergamasques et des Brescians, par la retraite des
autorités vénitiennes, et en présence des garnisons françaises, qui
restaient neutres, mais dont l'aspect, quoique silencieux, remplissait
les révoltés d'espérance. Ce soulèvement du parti patriote dans
les villes devait naturellement déterminer le soulèvement du parti
contraire, qui était dans les montagnes et les campagnes. Les
montagnards et les paysans, armés de longue main par Ottolini, reçurent
le signal des capucins et des moines qui vinrent prêcher dans les
hameaux: ils se préparèrent à venir saccager les villes insurgées, et,
s'ils le pouvaient, à assassiner les Français. Dès cet instant, les
généraux français ne pouvaient plus demeurer inactifs, tout en voulant
rester neutres. Ils connaissaient trop bien les intentions des
montagnards et des paysans, pour souffrir qu'ils prissent les armes; et
sans vouloir donner de l'appui à aucun parti, ils se voyaient obligés
d'intervenir, et de comprimer celui qui avait et qui annonçait contre
eux des intentions hostiles. Kilmaine ordonna sur-le-champ au général
Lahoz, commandant la légion lombarde, de marcher vers les montagnes pour
s'opposer à leur armement. Il ne voulait ni ne devait mettre obstacle
aux opérations des troupes vénitiennes régulières, si elles venaient
agir contre les villes insurgées, mais il ne voulait pas souffrir un
soulèvement dont le résultat était incalculable, dans le cas d'une
défaite en Autriche. Il envoya sur-le-champ des courriers à Bonaparte,
et fit hâter la marche de la division Victor, qui revenait des états du
pape.

Le gouvernement de Venise, comme il arrive toujours aux gouvernements
aveuglés, qui ne veulent pas prévenir le danger en accordant ce qui est
indispensable, fut épouvanté de ces événemens, comme s'ils avaient été
imprévus. Il fit marcher sur-le-champ les troupes qu'il réunissait
depuis long-temps, et les achemina sur les villes de la rive droite du
Mincio. En même temps, persuadé que les Français étaient l'influence
secrète qu'il fallait conjurer, il s'adressa au ministre de France
Lallemant, pour savoir si, dans ce péril extrême, la république de
Venise pouvait compter sur l'amitié du directoire. La réponse du
ministre Lallemant fut simple, et dictée par sa position. Il déclara
qu'il n'avait aucune instruction de son gouvernement pour ce cas, ce
qui était vrai; mais il ajouta que si le gouvernement vénitien voulait
apporter à sa constitution les modifications réclamées par le besoin du
temps, il pensait que la France l'appuierait volontiers. Lallemant ne
pouvait pas faire d'autre réponse; car si la France avait offert son
alliance à Venise contre les autres puissances, elle ne la lui offrit
jamais contre ses propres sujets, et elle ne pouvait la lui offrir
contre eux, qu'à condition que le gouvernement adopterait des principes
sages et raisonnables. Le grand-conseil de Venise délibéra sur la
réponse de Lallemant. Il y avait plusieurs siècles que la proposition
d'un changement de constitution n'avait été faite publiquement. Sur
deux cents voix, elle n'en obtint que cinq. Une cinquantaine de voix
se déclarèrent pour l'adoption d'un parti énergique; mais cent
quatre-vingts se prononcèrent pour une réforme lente, successive,
renvoyée à des temps plus calmes, c'est-à-dire, pour une détermination
évasive. On résolut d'envoyer sur-le-champ deux députés à Bonaparte,
pour sonder ses intentions, et invoquer son appui. On choisit l'un des
sages de terre-ferme, J.-B. Cornaro, et le fameux procurateur Pezaro,
qu'on a déjà vu si souvent en présence du général.

Les courriers de Kilmaine et les envoyés vénitiens atteignirent
Bonaparte au moment où ses manoeuvres hardies lui avaient assuré la
ligne des Alpes et ouvert les États héréditaires. Il était à Gorice,
occupé à régler la capitulation de Trieste. Il apprit avec une véritable
peine les événemens qui se passaient sur ses derrières, et on le croira
facilement si on réfléchit combien il y avait d'audace et de danger dans
sa marche sur Vienne. Du reste, ses dépêches au directoire font foi de
la peine qu'il éprouvait; et ceux qui ont dit qu'il n'exprimait pas sa
véritable pensée dans ces dépêches ont montré peu de jugement, car il ne
fait aucune difficulté d'y avouer ses ruses les moins franches contre
les gouvernemens italiens. Cependant que pouvait-il faire au milieu de
pareilles circonstances? Il n'était pas généreux à lui de comprimer
par la force le parti qui proclamait nos principes, qui caressait,
accueillait nos armées, et d'assurer le triomphe à celui qui était prêt,
en cas de revers, à anéantir nos principes et nos armées. Il résolut de
profiter encore de cette circonstance pour obtenir des envoyés de Venise
les concessions et les secours qu'il n'avait pu leur arracher. Il reçut
les deux envoyés poliment, et leur donna audience le 5 germinal (25
mars). «Que je m'arme, leur dit-il, contre mes amis, contre ceux qui
nous accueillent et veulent nous défendre, en faveur de mes ennemis, en
faveur de ceux qui nous détestent et veulent nous égorger, c'est là une
chose impossible. Cette lâche politique est aussi loin de mon coeur que
de mes intérêts. Jamais je ne prêterai mon secours contre des principes
pour lesquels la France a fait sa révolution, et auxquels je dois en
partie le succès de mes armes. Mais je vous offre encore une fois
mon amitié et mes conseils. Alliez-vous franchement à la France,
rapprochez-vous de ses principes, faites des modifications
indispensables à votre constitution; alors je réponds de tout, et sans
employer une violence qui est impossible de ma part, j'obtiendrai par
mon influence sur le peuple italien, et par l'assurance d'un régime plus
raisonnable, le retour à l'ordre et à la paix. Ce résultat vous convient
à vous autant qu'à moi.» Ce langage, qui était sincère, et dont la
sagesse n'a pas besoin d'être démontrée, ne convenait point aux envoyés
vénitiens, surtout à Pezaro. Ce n'était point là ce qu'ils voulaient;
ils désiraient que Bonaparte leur restituât les forteresses qu'il avait
occupées par précaution, dans Bergame, Brescia, Vérone; qu'il souffrît
l'armement du parti fanatique contre le parti patriote, et qu'il permît
qu'on lui préparât ainsi une Vendée sur ses derrières. Ce n'était pas là
un moyen de s'entendre. Bonaparte, dont l'humeur était prompte, traita
fort mal les deux envoyés, et leur rappelant les procédés des Vénitiens
envers l'armée française, leur déclara qu'il connaissait leurs
dispositions secrètes et leurs projets; mais qu'il était en mesure, et
qu'il y avait une armée en Lombardie pour veiller sur eux. La conférence
devint aigre. On passa de ces questions à celles des approvisionnemens.
Jusqu'ici Venise avait fourni des vivres à l'armée française, et elle
avait autorisé Bonaparte à les exiger d'elle, en nourrissant l'armée
autrichienne. Les Vénitiens voulaient que Bonaparte, transporté dans les
états héréditaires, cessât de se nourrir à leurs dépens. Ce n'était pas
du tout son intention, car il ne voulait rien demander aux habitans
de l'Autriche, afin de se les concilier. Les fournisseurs secrètement
chargés par le gouvernement vénitien de nourrir l'armée avaient cessé
ces fournitures. On avait été réduit à faire des réquisitions dans
les états vénitiens. «Ce moyen est vicieux, dit Bonaparte; il vexe
l'habitant, il donne lieu à d'affreuses dilapidations; donnez-moi un
million par mois pendant que durera encore cette campagne qui ne peut
pas être longue; la république française comptera ensuite avec vous,
et vous saura plus de gré de ce million que de tous les maux que vous
endurez par les réquisitions. D'ailleurs vous avez nourri tous mes
ennemis, vous leur avez donné asile, vous me devez la réciprocité.» Les
deux envoyés répondirent en disant que le trésor était ruiné, «S'il est
ruiné, répliqua Bonaparte, prenez de l'argent dans le trésor du duc de
Modène, que vous avez recelé au détriment de mes alliés les Modénois;
prenez-en dans les propriétés des Anglais, des Russes, des Autrichiens,
de tous mes ennemis, que vous gardez en dépôt.» On se sépara avec
humeur. Une entrevue nouvelle eut lieu le lendemain. Bonaparte, calmé,
renouvela toutes ses propositions; mais Pezaro ne fit rien pour le
satisfaire, et promit seulement d'informer le sénat de toutes ses
demandes. Alors Bonaparte, dont l'irritation commençait à ne plus
se contenir, prit Pezaro par le bras et lui dit: «Au reste, je vous
observe, je vous devine; je sais ce que vous me préparez; mais prenez-y
garde! si, pendant que je serai engagé dans une entreprise lointaine,
vous assassiniez mes malades, vous attaquiez mes dépôts, vous menaciez
ma retraite, vous auriez décidé votre ruine. Ce que je pourrais
pardonner pendant que je suis en Italie, serait un crime irrémissible
pendant que je serai engagé en Autriche. Si vous prenez les armes, vous
décidez ou ma perte ou la vôtre. Songez-y donc, et n'exposez pas le lion
valétudinaire de Saint-Marc contre la fortune d'une armée qui trouverait
dans ses dépôts et ses hôpitaux de quoi franchir vos lagunes et vous
détruire.» Ce langage énergique effraya, sans les convaincre, les
envoyés vénitiens, qui écrivirent sur-le-champ le résultat de cette
conférence. Bonaparte écrivit aussitôt à Kilmaine pour lui ordonner de
redoubler de vigilance, de punir les commandans français s'ils sortaient
des limites de la neutralité, et de désarmer tous les montagnards et les
paysans.

Les évènemens étaient tellement avancés, qu'il était impossible qu'ils
s'arrêtassent. L'insurrection de Bergame avait eu lieu le 22 ventôse (12
mars); celle de Brescia le 27 (17 mars); celle de Salo le 4 germinal (24
mars). Le 8 germinal (28 mars), la ville de Crême fit sa révolution, et
les troupes françaises s'y trouvèrent forcément engagées. Un détachement
qui précédait la division Victor, de retour en Lombardie, se présenta
aux portes de Crême. C'était dans un moment de fermentation. La vue
des troupes françaises ne pouvait qu'accroître les espérances et la
hardiesse des patriotes. Le podestat vénitien, qui était dans l'effroi,
refusa d'abord l'entrée aux Français; puis il en introduisit quarante,
lesquels s'emparèrent des portes de la ville, elles ouvrirent aux
troupes françaises qui suivaient. Les habitans profitèrent de
l'occasion, s'insurgèrent, et renvoyèrent le podestat vénitien. Les
Français n'avaient pris ce parti que pour s'ouvrir passage; les
patriotes en profitèrent pour se soulever. Quand il existe de
pareilles dispositions, tout devient cause, et les évènemens les plus
involontaires ont des résultats qui font supposer la complicité là où il
n'en existe point. Telle fut la situation des Français, qui, sans
aucun doute, souhaitaient individuellement la révolution, mais qui
officiellement observaient la neutralité.

Les montagnards et les paysans, excités par les agens de Venise et par
les prédications des capucins, inondaient les campagnes. Les régimens
esclavons, débarqués des lagunes sur la terre-ferme, s'avançaient
sur les villes insurgées. Kilmaine avait donné ses ordres, et mis en
mouvement la légion lombarde pour désarmer les paysans. Déjà plusieurs
escarmouches avaient eu lieu; des villages avaient été incendiés, des
paysans saisis et désarmés. Mais ceux-ci, de leur côté, menaçaient de
saccager les villes et d'égorger les Français, qu'ils désignaient sous
le nom de jacobins. Déjà même ils assassinaient d'une manière
horrible tous ceux qu'ils trouvaient isolés. Ils firent d'abord la
contre-révolution à Salo; aussitôt une troupe des habitans de Bergame
et de Brescia, appuyée par un détachement des Polonais de la légion
lombarde, marcha sur Salo, pour en chasser les montagnards. Quelques
individus envoyés pour parlementer furent attirés dans la ville et
égorgés; le détachement fut enveloppé et battu, deux cents Polonais
furent faits prisonniers, et envoyés à Venise. On saisit à Salo, à
Vérone, dans toutes les villes vénitiennes, les partisans connus des
Français; on les envoya sous les plombs, et les inquisiteurs d'état,
encouragés par ce misérable succès, se montrèrent disposés à de cruelles
vengeances. On prétend qu'il fut défendu de nettoyer le canal Orfano,
qui était destiné, comme on sait, à l'horrible usage de noyer les
prisonniers d'état. Cependant le gouvernement de Venise, tandis qu'il
se préparait à déployer les plus grandes rigueurs, cherchait à tromper
Bonaparte par des actes de condescendance apparente, et il accorda le
million par mois qui avait été demandé. L'assassinat des Français ne
continua pas moins partout où ils furent rencontrés. La situation
devenait extrêmement grave, et Kilmaine envoya de nouveaux courriers
à Bonaparte. Celui-ci, en apprenant les combats livrés par les
montagnards, l'événement de Salo, où deux cents Polonais avaient été
faits prisonniers, l'emprisonnement de tous les partisans de la France,
et les assassinats commis sur les Français, fut saisi de colère.
Sur-le-champ il envoya une lettre foudroyante au sénat, dans laquelle
il récapitulait tous ses griefs, et demandait le désarmement des
montagnards, l'élargissement des prisonniers polonais et des sujets
vénitiens jetés sous les plombs. Il chargea Junot de porter cette
lettre, de la lire au sénat; et ordonna au ministre Lallemant de
sortir sur-le-champ de Venise, en déclarant la guerre, si toutes les
satisfactions exigées n'étaient pas accordées.

Pendant ce temps, il descendait à pas de géant du haut des Alpes
Noriques, dans la vallée de la Mur. Sa principale espérance dans cette
marche téméraire était la prompte entrée en campagne des armées du Rhin,
et leur prochaine arrivée sur le Danube. Mais il reçut une dépêche
du directoire qui lui ôta tout espoir à cet égard. La détresse de la
trésorerie était si grande, qu'elle ne pouvait fournir au général Moreau
les quelques cent mille francs indispensables pour se procurer un
équipage de pont et passer le Rhin. L'armée de Hoche, qui occupait
Deux-Ponts et était toute prête, demandait à marcher, mais on n'osait
pas la hasarder seule au-delà du Rhin, tandis que Moreau resterait
en-deçà. Carnot exagérait encore dans sa dépêche les retards que devait
subir l'entrée en campagne des armées d'Allemagne, et ne laissait à
Bonaparte aucun espoir d'être appuyé. Celui-ci fut très déconcerté par
cette lettre; il avait l'imagination vive, et il passait de l'extrême
confiance à l'extrême défiance. Il s'imagina ou que le directoire
voulait perdre l'armée d'Italie et son général, ou que les autres
généraux ne voulaient pas le seconder. Il écrivit une lettre amère sur
la conduite des armées du Rhin. Il dit qu'une ligne d'eau n'était jamais
un obstacle, et que sa conduite en était la preuve; que lorsqu'on
voulait franchir un fleuve, on le pouvait toujours; qu'en ne voulant
jamais exposer sa gloire, on la perdait quelquefois; qu'il avait franchi
les Alpes sur trois pieds de neige et de glace, et que, s'il avait
calculé comme ses collègues, il ne l'aurait jamais osé; que si les
soldats du Rhin laissaient l'armée d'Italie seule exposée en Allemagne,
il fallait _qu'ils n'eussent pas de sang dans les veines_; que du reste
cette brave armée, si on l'abandonnait, se replierait, et que l'Europe
serait juge entre elle et les autres armées de la république. Comme tous
les hommes passionnés et orgueilleux, Bonaparte aimait à se plaindre et
à exagérer le sujet de ses plaintes. Quoi qu'il dit, il ne songeait ni à
se retirer, ni même à s'arrêter, mais à frapper l'Autriche d'épouvante
par une marche rapide, et à lui imposer la paix. Beaucoup de
circonstances favorisaient ce projet. La terreur était dans Vienne;
la cour était portée à transiger; le prince Charles le conseillait
fortement; le ministère seul, dévoué à l'Angleterre, résistait encore.
Les conditions fixées à Clarke, avant les victoires d'Arcole et de
Rivoli, étaient si modérées, qu'on pouvait facilement obtenir l'adhésion
de l'Autriche à ces conditions, et même à beaucoup mieux. Réuni à
Joubert et à Masséna, Bonaparte allait avoir quarante-cinq ou cinquante
mille hommes sous la main; et avec une masse aussi forte, il ne
craignait point une bataille générale, quelle que fût la puissance de
l'ennemi. Par toutes ces raisons, il résolut de faire une ouverture
au prince Charles, et s'il n'y répondait pas, de fondre sur lui avec
impétuosité, et de frapper un coup si prompt et si fort, qu'on ne
résistât plus à ses offres. Quelle gloire pour lui, si, seul, sans
appui, transporté en Autriche par une route si extraordinaire, il
imposait la paix à l'empereur!

Il était à Klagenfurth, capitale de la Carinthie, le 11 germinal
(31 mars). Joubert à sa gauche achevait son mouvement et allait le
rejoindre. Bernadotte, qu'il avait détaché pour traverser la chaussée de
la Carniole, s'était emparé de Trieste, des riches mines d'Idria, des
magasins autrichiens, et allait arriver par Laybach et Klagenfurth. Il
écrivit au prince Charles, le même jour 11 (31), une lettre mémorable.
«Monsieur le général en chef, lui dit-il, les braves militaires font la
guerre et désirent la paix. Cette guerre ne dure-t-elle pas depuis six
ans? avons-nous assez tué de monde, et causé assez de maux à la triste
humanité? Elle réclame de tous côtés. L'Europe, qui avait pris les armes
contre la république française, les a posées. Votre nation reste seule,
et cependant le sang va couler plus que jamais. Cette sixième campagne
s'annonce par des présages sinistres. Quelle qu'en soit l'issue, nous
tuerons de part et d'autre quelques milliers d'hommes, et il faudra
bien que l'on finisse par s'entendre, puisque tout a un terme, même les
passions haineuses.

«Le directoire exécutif de la république française avait fait connaître
à sa majesté l'empereur le désir de mettre fin à la guerre qui désole
les deux peuples. L'intervention de la cour de Londres s'y est opposée.
N'y a-t-il donc aucun espoir de nous entendre, et faut-il, pour les
intérêts et les passions d'une nation étrangère aux maux de la guerre,
que nous continuions à nous entr'égorger? Vous, monsieur le général
en chef, qui par votre naissance approchez si près du trône, et êtes
au-dessus de toutes les petites passions qui animent souvent les
ministres et les gouvernemens, êtes-vous décidé à mériter le titre de
bienfaiteur de l'humanité entière, et de vrai sauveur de l'Allemagne?
Ne croyez pas, monsieur le général en chef, que j'entende par là qu'il
n'est pas possible de la sauver par la force des armes; mais dans la
supposition que les chances de la guerre vous deviennent favorables,
l'Allemagne n'en sera pas moins ravagée. Quant à moi, monsieur le
général en chef, si l'ouverture que j'ai l'honneur de vous faire peut
sauver la vie à un seul homme, je m'estimerai plus fier de la couronne
civique que je me trouverai avoir méritée, que de la triste gloire qui
peut revenir des succès militaires.»

L'archiduc Charles ne pouvait accueillir cette ouverture, car la
détermination du conseil aulique n'était pas encore prise. On embarquait
à Vienne les meubles de la couronne et les papiers précieux sur le
Danube, et on envoyait les jeunes archiducs et archiduchesses en
Hongrie. La cour se préparait, dans un cas extrême, à évacuer la
capitale. L'archiduc répondit au général Bonaparte qu'il désirait la
paix autant que lui, mais qu'il n'avait aucun pouvoir pour en traiter,
et qu'il fallait s'adresser directement à Vienne. Bonaparte s'avança
rapidement à travers les montagnes de la Carinthie, et, le 12 germinal
au matin (1er avril), poursuivit l'arrière-garde ennemie sur Saint-Weith
et Freisach, et la culbuta. Dans l'après-midi du même jour, il rencontra
l'archiduc, qui avait pris position en avant des gorges étroites
de Neumark, avec les restes de son armée du Frioul, et avec quatre
divisions venues du Rhin, celles de Kaim, de Mercantin, du prince
d'Orange, et la réserve des grenadiers. Un combat furieux s'engagea dans
ces gorges. Masséna en eut encore tout l'honneur. Les soldats du
Rhin défièrent les vieux soldats de l'armée d'Italie. C'était à qui
s'avancerait plus vite et plus loin. Après une action acharnée, dans
laquelle l'archiduc perdit trois mille hommes sur le champ de bataille
et douze cents prisonniers, tout fut enlevé à la baïonnette, et les
gorges emportées. Bonaparte marcha sans relâche le lendemain, de Neumark
sur Unzmark. C'était entre ces deux points qu'aboutissait la route
transversale, qui unissait la grande chaussée du Tyrol à la grande
chaussée de la Carinthie. C'était par cette route qu'arrivait Kerpen
poursuivi par Joubert. L'archiduc, voulant avoir le temps de rallier
Kerpen à lui, proposa une suspension d'armes pour prendre, disait-il,
en considération la lettre du 11 (31 mars). Bonaparte répondit qu'on
pouvait négocier et se battre, et continua sa marche. Le lendemain 14
germinal (3 avril), il livra encore un violent combat à Unzmark, où il
fit quinze cents prisonniers, entra à Knitelfeld, et ne trouva plus
d'obstacle jusqu'à Léoben. L'avant-garde y entra le 18 germinal (7
avril). Kerpen avait fait un grand détour pour rejoindre l'archiduc, et
Joubert avait donné la main à l'armée principale.

Le jour même où Bonaparte entrait à Léoben, le lieutenant-général
Bellegarde, chef d'état-major du prince Charles, et le général major
Merfeld, arrivèrent au quartier-général au nom de l'empereur, que la
marche rapide des Français avait intimidé, et qui voulait une suspension
d'armes. Ils la demandaient de dix jours. Bonaparte sentait qu'une
suspension d'armes de dix jours donnait à l'archiduc le temps de
recevoir ses derniers renforts du Rhin, de remettre ensemble toutes les
parties de son armée, et de reprendre haleine. Mais lui-même en avait
grand besoin, et il gagnait de son côté l'avantage de rallier Bernadotte
et Joubert; d'ailleurs il croyait au désir sincère de traiter, et
il accorda cinq jours de suspension d'armes, pour donner à des
plénipotentiaires le temps d'arriver, et de signer des préliminaires.
La convention fut signée le 18 (7 avril), et dut se prolonger seulement
jusqu'au 23 (12 avril). Il établit son quartier-général à Léoben, et
porta l'avant-garde de Masséna sur le Simmering, dernière hauteur des
Alpes Noriques, qui est à vingt-cinq lieues de Vienne, et d'où l'on peut
voir les clochers de cette capitale. Il employa ces cinq jours à reposer
et à rallier ses colonnes. Il fit une proclamation aux habitans pour les
rassurer sur ses intentions, et il joignit les effets aux paroles, car
rien ne fut pris sans être payé par l'armée.

Bonaparte attendit l'expiration des cinq jours, prêt à frapper un
nouveau coup pour ajouter à la terreur de la cour impériale, si elle
n'était pas encore assez épouvantée. Mais tout se disposait à Vienne
pour mettre fin à cette longue et cruelle lutte, qui durait depuis six
années, et qui avait fait répandre des torrens de sang. Le parti anglais
dans le ministère était entièrement discrédité; Thugut était prêt à
tomber en disgrâce. Les Viennois demandaient la paix à grands cris:
l'archiduc Charles lui-même, le héros de l'Autriche, la conseillait,
et déclarait que l'Empire ne pouvait plus être sauvé par les armes.
L'empereur penchait pour cet avis. On se décida enfin, et on fit partir
sur-le-champ pour Léoben le comte de Merfeld, et le marquis de Gallo,
ambassadeur de Naples à Vienne. Ce dernier fut choisi par l'influence de
l'impératrice, qui était fille de la reine de Naples, et qui se mêlait
beaucoup des affaires. Leurs instructions étaient de signer des
préliminaires qui serviraient de base pour traiter plus tard de la
paix définitive. Ils arrivèrent le 24 germinal (13 avril au matin), à
l'instant où la trêve étant achevée, Bonaparte allait faire attaquer les
avant-postes. Ils déclarèrent qu'ils avaient des pleins pouvoirs pour
arrêter les bases de la paix. On neutralisa un jardin dans les environs
de Léoben, et on traita au milieu des bivouacs de l'armée française.
Le jeune général, devenu tout à coup négociateur, n'avait jamais fait
d'apprentissage diplomatique; mais depuis une année il avait eu à
traiter les plus grandes affaires qui se puissent traiter sur la terre;
il avait une gloire qui en faisait l'homme le plus imposant de son
siècle, et il avait un langage aussi imposant que sa personne. Il
représentait donc glorieusement la république française. Il n'avait
pas mission pour négocier; c'est Clarke qui était revêtu de tous les
pouvoirs à cet égard, et Clarke, qu'il avait mandé, n'était point encore
arrivé au quartier-général. Mais il pouvait considérer les préliminaires
de la paix comme un armistice, ce qui était dans les attributions des
généraux; d'ailleurs il était certain que Clarke signerait tout ce qu'il
aurait fait, et il entra sur-le-champ en pourparler. Le plus grand souci
de l'empereur et de ses envoyés était le règlement de l'étiquette.
D'après un ancien usage, l'empereur avait sur les rois de France
l'honneur de l'initiative; il était toujours nommé le premier dans
le protocole des traités, et ses ambassadeurs avaient le pas sur les
ambassadeurs français. C'était le seul souverain auquel cet honneur fût
concédé par la France. Les deux envoyés de l'empereur consentaient
à reconnaître sur-le-champ la république française, si l'ancienne
étiquette était conservée.

«La république française, répondit fièrement Bonaparte, n'a pas besoin
d'être reconnue; elle est en Europe comme le soleil sur l'horizon; tant
pis pour les aveugles qui ne savent ni le voir ni en profiter.» Il
refusa l'article de la reconnaissance. Quant à l'étiquette, il déclara
que ces questions étaient fort indifférentes à la république française,
qu'on pourrait s'entendre à cet égard avec le directoire, et qu'il ne
serait probablement pas éloigné de sacrifier de semblables intérêts à
des avantages réels; que, pour le moment, on traiterait sur le pied
de l'égalité, et que la France et l'empereur auraient alternativement
l'initiative.

On aborda ensuite les questions essentielles. Le premier et le plus
important article était la cession des provinces belgiques à la France.
Il ne pouvait plus entrer dans l'intention de l'Autriche de les refuser.
Il fut convenu d'abord que l'empereur abandonnerait à la France toutes
ses provinces belgiques; qu'en outre il consentirait, comme membre de
l'empire germanique, à ce que la France étendît sa limite jusqu'au Rhin.
Il s'agissait de trouver des indemnités, et l'empereur avait exigé qu'on
lui en procurât de suffisantes, soit en Allemagne, soit en Italie. Il
y avait deux moyens de lui en procurer en Allemagne, lui donner la
Bavière, ou séculariser divers états ecclésiastiques de l'Empire. La
première idée avait plus d'une fois occupé la diplomatie européenne. La
seconde était due à Rewbell, qui avait imaginé ce moyen comme le plus
convenable et le plus conforme à l'esprit de la révolution. Ce n'était
plus le temps, en effet, où des évêques devaient être souverains
temporels, et il était ingénieux de faire payer à la puissance
ecclésiastique les agrandissemens que recevait la république française.
Mais les agrandissemens de l'empereur en Allemagne ne pouvaient que
difficilement obtenir l'assentiment de la Prusse. D'ailleurs, si on
donnait la Bavière, il fallait trouver des indemnités pour le prince
qui la possédait. Enfin les états d'Allemagne étant sous l'influence
immédiate de l'empereur, il ne gagnait pas beaucoup à les acquérir, et
il aimait beaucoup mieux des agrandissemens en Italie, qui ajoutaient
véritablement de nouveaux territoires à sa puissance. Il fallait donc
songer à chercher des indemnités en Italie.

Si on avait consenti à rendre sur-le-champ à l'empereur la Lombardie;
si on avait pris l'engagement de conserver dans son état actuel la
république de Venise, et de ne pas faire arriver la démocratie jusqu'aux
frontières des Alpes, il aurait consenti sur-le-champ à la paix, et
aurait reconnu la république cispadane, composée du duché de Modène, des
deux légations et de la Romagne. Mais replacer la Lombardie sous le joug
de l'Autriche, la Lombardie qui nous avait montré tant d'attachement,
qui avait fait pour nous tant d'efforts et de sacrifices, et dont les
principaux habitans s'étaient si fort compromis, était un acte odieux et
une faiblesse; car notre situation nous permettait d'exiger davantage.
Il fallait donc assurer l'indépendance de la Lombardie, et chercher en
Italie des indemnités qui dédommageassent l'Autriche de la double perte
de la Belgique et de la Lombardie. Il y avait un arrangement tout
simple, qui s'était présenté plus d'une fois à l'esprit des diplomates
européens, qui plus d'une fois avait été un sujet d'espérance pour
l'Autriche et de crainte pour Venise, c'était d'indemniser l'Autriche
avec les états vénitiens. Les provinces illyriennes, l'Istrie et toute
la Haute-Italie, depuis l'Izonzo jusqu'à l'Oglio, formaient de riches
possessions, et pouvaient fournir d'amples dédommagemens à l'Autriche.
La manière dont l'aristocratie vénitienne s'était conduite avec la
France, ses refus constans de s'allier avec elle, ses armemens secrets
dont le but évident était de tomber sur les Français en cas de revers,
le soulèvement récent des montagnards et des paysans, l'assassinat
des Français, avaient rempli Bonaparte d'indignation. D'ailleurs, si
l'empereur, pour qui Venise s'était secrètement armée, acceptait ses
dépouilles, Bonaparte, contre qui elle avait fait ces armemens, ne
pouvait avoir aucun scrupule à les céder. Du reste, il y avait des
dédommagemens à offrir à Venise. On avait la Lombardie, le duché de
Modène, les légations de Bologne et de Ferrare, la Romagne, provinces
riches et considérables, dont une partie formait la république
cispadane. On pouvait indemniser Venise avec quelques-unes de ces
provinces. Cet arrangement parut le plus convenable, et là, pour la
première fois, fut arrêté le principe de dédommager l'Autriche avec les
provinces de la terre-ferme de Venise, sauf à dédommager celle-ci avec
d'autres provinces italiennes.

On en référa à Vienne, dont on était à peine éloigné de vingt-cinq
lieues. Ce genre d'indemnité fut agréé; les préliminaires de la paix
furent aussitôt fixés, et rédigés en articles, qui durent servir de base
à une négociation définitive. L'empereur abandonnait à la France toutes
ses possessions des Pays-Bas, et consentait, comme membre de l'Empire, à
ce que la république acquît la limite du Rhin. Il renonçait en outre à
la Lombardie. En dédommagement de tous ces sacrifices, il recevait
les états vénitiens de la terre-ferme, l'Illyrie, l'Istrie et la
Haute-Italie jusqu'à l'Oglio. Venise restait indépendante, conservait
les îles Ioniennes, et devait recevoir des dédommagemens pris sur
les provinces qui étaient à la disposition de la France. L'empereur
reconnaissait les républiques qui allaient être fondées en Italie.
L'armée française devait se retirer des états autrichiens, et cantonner
sur la frontière de ces états, c'est-à-dire, évacuer la Carinthie et la
Carniole, et se placer sur l'Izonzo et aux débouchés du Tyrol. Tous
les arrangemens relatifs aux provinces et au gouvernement de Venise,
devaient être faits d'un commun accord avec l'Autriche. Deux congrès
devaient s'ouvrir, l'un à Berne pour la paix particulière avec
l'empereur, l'autre dans une ville d'Allemagne pour la paix avec
l'Empire. La paix avec l'empereur devait être conclue dans trois mois,
sous peine de la nullité des préliminaires. L'Autriche avait de plus une
raison puissante de hâter la conclusion du traité définitif, c'était
d'entrer au plus tôt en possession des provinces vénitiennes, afin
que les Français n'eussent pas le temps d'y répandre les idées
révolutionnaires.

Le projet de Bonaparte était de démembrer la république cispadane,
composée du duché de Modène, des deux légations et de la Romagne; de
réunir le duché de Modène à la Lombardie, et d'en composer une seule
république, dont la capitale serait Milan, et dont le nom serait
_Cisalpine_, à cause de sa situation par rapport aux Alpes. Il voulait
ensuite donner les deux légations et la Romagne à Venise, en ayant soin
de soumettre son aristocratie et de modifier sa constitution. De cette
manière, il existerait en Italie deux républiques, alliées de la France,
lui devant leur existence, et disposées à concourir à tous ses plans.
La Cisalpine aurait pour frontière l'Oglio, qu'il serait facile de
retrancher. Elle n'avait pas Mantoue, qui restait avec le Mantouan à
l'empereur; mais on pouvait faire de Pizzighitone sur l'Adda une place
de premier ordre; on pouvait relever les murs de Bergame et de Crême. La
république de Venise avec ses îles, avec le Dogado et la Polésine qu'on
tâcherait de lui conserver, avec les deux légations et la Romagne, qu'on
lui donnerait, avec la province de Massa-Carrara, et le golfe de la
Spezia, qu'on y ajouterait dans la Méditerranée, serait une puissance
maritime touchant à la fois aux deux mers.

On se demande pourquoi Bonaparte ne profitait pas de sa position pour
rejeter tout-à-fait les Autrichiens hors de l'Italie; pourquoi surtout
il les indemnisait aux dépens d'une puissance neutre, et par un attentat
semblable à celui du partage de la Pologne. D'abord, était-il possible
d'affranchir entièrement l'Italie? Ne fallait-il pas bouleverser encore
l'Europe, pour la faire consentir au renversement du pape, du roi de
Piémont, du grand-duc de Toscane, des Bourbons de Naples, et du prince
de Parme? La république française était-elle capable des efforts qu'une
telle entreprise aurait encore exigés? N'était-ce pas beaucoup de
jeter dans cette campagne les germes de la liberté, en instituant deux
républiques, d'où elle ne manquerait pas de s'étendre bientôt jusqu'au
fond de la péninsule? Le partage des états vénitiens n'avait rien qui
ressemblât à l'attentat célèbre qu'on a si souvent reproché à l'Europe.
La Pologne fut partagée par les puissances mêmes qui l'avaient soulevée,
et qui lui avaient promis solennellement leurs secours. Venise, à qui
les Français avaient sincèrement offert leur amitié, l'avait refusée, et
se préparait à les trahir, et à les surprendre dans un moment de péril.
Si elle avait à se plaindre de quelqu'un, c'était des Autrichiens, au
profit de qui elle voulait trahir les Français. La Pologne était un état
dont les limites étaient clairement tracées sur la carte de l'Europe,
dont l'indépendance était, pour ainsi dire, commandée par la nature,
et importait au repos de l'Occident; dont la constitution, quoique
vicieuse, était généreuse; dont les citoyens, indignement trahis,
avaient déployé un beau courage, et mérité l'intérêt des nations
civilisées. Venise, au contraire, n'avait de territoire naturel que ses
lagunes, car sa puissance n'avait jamais résidé dans ses possessions
de terre-ferme; elle n'était pas détruite parce que certaines de ses
provinces étaient échangées contre d'autres; sa constitution était la
plus inique de l'Europe; son gouvernement était abhorré de ses sujets;
sa perfidie et sa lâcheté ne lui donnaient aucun droit ni à l'intérêt,
ni à l'existence. Rien donc dans le partage des états vénitiens ne
pouvait être comparé au partage de la Pologne, si ce n'est le procédé
particulier de l'Autriche.

D'ailleurs, pour se dispenser de donner de pareilles indemnités aux
Autrichiens, il fallait les chasser de l'Italie, et on ne le pouvait
qu'en traitant dans Vienne même. Mais il aurait fallu pour cela le
concours des armées du Rhin, et on avait écrit à Bonaparte qu'elles ne
pourraient entrer en campagne avant un mois. Il ne lui restait, dans
cette situation, qu'à rétrograder, pour attendre leur entrée en
campagne, ce qui exposait à bien des inconvéniens; car il eût donné par
là à l'archiduc le temps de préparer une armée formidable contre lui, et
à la Hongrie de se lever en masse pour se jeter sur ses flancs. De plus,
il fallait rétrograder, et presque avouer la témérité de sa marche. En
acceptant les préliminaires, il avait l'honneur d'arracher seul la
paix; il recueillait le fruit de sa marche si hardie; il obtenait des
conditions qui, dans la situation de l'Europe, étaient fort brillantes
et qui étaient surtout beaucoup plus avantageuses que celles qui avaient
été fixées à Clarke, puisqu'elles stipulaient la ligne du Rhin et des
Alpes, et une république en Italie. Ainsi, moitié par des raisons
politiques et militaires, moitié par des considérations personnelles, il
se décida à signer les préliminaires. Clarke n'était pas encore arrivé
au quartier-général. Avec sa hardiesse accoutumée et l'assurance que lui
donnaient sa gloire, son nom, et le voeu général pour la paix, Bonaparte
passa outre, et signa les préliminaires, comme s'il eût été question
d'un simple armistice. La signature fut donnée à Léoben le 29 germinal
an V (18 avril 1797).

Si dans le moment il eût connu ce qui se passait sur le Rhin, il ne se
serait pas tant hâté de signer les préliminaires de Léoben; mais il
ne savait que ce qu'on lui avait mandé, et on lui avait mandé que
l'inaction serait longue. Il fit partir sur-le-champ Masséna pour porter
à Paris le traité des préliminaires. Ce brave général était le seul qui
n'eût pas été député pour porter des drapeaux et recevoir à son tour les
honneurs du triomphe. Bonaparte jugea que l'occasion de l'envoyer était
belle, et digne des grands services qu'il avait rendus. Il expédia des
courriers pour les armées du Rhin et de Sambre-et-Meuse, qui passèrent
par l'Allemagne, afin d'arriver beaucoup plus vite, et de faire cesser
toutes les hostilités, si elles étaient commencées.

Elles l'étaient, en effet, à l'instant même de la signature des
préliminaires. Hoche, impatient depuis long-temps d'entrer en action, ne
cessait de demander les hostilités. Moreau était accouru à Paris pour
solliciter les fonds nécessaires à l'achat d'un équipage de pont. Enfin
l'ordre fut donné. Hoche, à la tête de sa belle armée, déboucha par
Neuwied, tandis que Championnet, avec l'aile droite, débouchait par
Dusseldorf, et marchait sur Uckerath et Altenkirchen. Hoche attaqua
les Autrichiens à Heddersdoff, où ils avaient élevé des retranchemens
considérables, leur tua beaucoup de monde, et leur fit cinq mille
prisonniers. Après cette belle action, il s'avança rapidement sur
Francfort, battant toujours Kray, et cherchant à lui couper la retraite.
Il allait l'envelopper par une manoeuvre habile et l'enlever peut-être,
lorsqu'arriva le courrier de Bonaparte, qui annonçait la signature des
préliminaires. Cette circonstance arrêta Hoche au milieu de sa marche
victorieuse, et lui causa un vif chagrin, car il se voyait encore
une fois arrêté dans sa carrière. Si du moins on eût fait passer les
courriers par Paris, il aurait eu le temps d'enlever Kray tout entier,
ce qui aurait ajouté un beau fait d'armes à sa vie, et aurait eu
l'influence la plus grande sur la suite des négociations. Tandis que
Hoche se portait si rapidement sur la Nidda, Desaix, qui avait reçu de
Moreau l'autorisation de franchir le Rhin, tentait une des actions les
plus hardies dont l'histoire de la guerre fasse mention. Il avait choisi
pour passer le Rhin un point fort au-dessous de Strasbourg. Après avoir
échoué avec ses troupes sur une île de gravier, il avait enfin abordé la
rive opposée; il était resté là pendant vingt-quatre heures, exposé
à être jeté dans le Rhin, et obligé de lutter contre toute l'armée
autrichienne pour se maintenir dans des taillis, des marécages, en
attendant que le pont fût jeté sur le fleuve. Enfin le passage s'était
opéré; on avait poursuivi les Autrichiens dans les Montagnes-Noires,
et on s'était emparé d'une partie de leurs administrations. Ici encore
l'armée fut arrêtée au milieu de ses succès par le courrier parti
de Léoben, et on dut regretter que les faux avis donnés à Bonaparte
l'eussent engagé à signer si tôt.

Les courriers arrivèrent ensuite à Paris, où ils causèrent une grande
joie à ceux qui souhaitaient la paix, mais non au directoire, qui
jugeant notre situation formidable, voyait avec peine qu'on n'en eût pas
tiré un parti plus avantageux. Larévellière et Rewbell désiraient en
philosophes l'affranchissement entier de l'Italie; Barras souhaitait,
en fougueux révolutionnaire, que la république humiliât les puissances;
Carnot, qui affectait la modération depuis quelque temps, qui appuyait
assez généralement les voeux de l'opposition, approuvait la paix, et
prétendait que, pour l'obtenir durable, il ne fallait pas trop humilier
l'empereur. Il y eut de vives discussions au directoire sur les
préliminaires; cependant, pour ne pas trop indisposer l'opinion, et
ne point paraître désirer une guerre éternelle, il fut décidé qu'on
approuverait les bases posées à Léoben.

Tandis que ces choses se passaient sur le Rhin et en France, des
évènemens importans éclataient en Italie. On a vu que Bonaparte, averti
des troubles qui agitaient les états vénitiens, du soulèvement des
montagnards contre les villes, de l'échec des Brescians devant Salo, de
la capture de deux cents Polonais, de l'assassinat d'une grande quantité
de Français, de l'emprisonnement de tous leurs partisans, avait écrit de
Léoben une lettre foudroyante au sénat de Venise. Il avait chargé son
aide-de-camp Junot de la lire lui-même au sénat, de demander ensuite
l'élargissement de tous les prisonniers, la recherche et l'extradition
des assassins, et il lui avait prescrit de sortir de suite de Venise, en
faisant afficher une déclaration de guerre, si une pleine satisfaction
n'était accordée. Junot fut présenté au sénat le 26 germinal (15 avril).
Il lut la lettre menaçante de son général, et se comporta avec toute la
rudesse d'un soldat, et d'un soldat victorieux. On lui répondit que les
armemens qui avaient été faits n'avaient pour but que de maintenir la
subordination dans les états de la république; que, si des assassinats
avaient été commis, c'était un malheur involontaire qui serait réparé.
Junot ne voulait pas se payer de vaines paroles, et menaçait de
faire afficher la déclaration de guerre si on n'élargissait pas les
prisonniers d'état et les Polonais, si on ne donnait pas l'ordre de
désarmer les montagnards et de poursuivre les auteurs de tous les
assassinats. Cependant on parvint à le calmer, et il fut arrêté avec
lui et le ministre français Lallemant qu'on allait écrire au général
Bonaparte, et lui envoyer deux députés pour convenir des satisfactions
qu'il avait à exiger. Les deux députés choisis furent François Donat et
Léonard Justiniani.

Mais, pendant ce temps, l'agitation continuait dans les états vénitiens.
Les villes étaient toujours en hostilité avec la population des
campagnes et des montagnes. Les agens du parti aristocratique et monacal
répandaient les bruits les plus faux sur le sort de l'armée française en
Autriche. Ils prétendaient qu'elle avait été enveloppée et détruite, et
ils s'appuyaient sur deux faits pour autoriser leurs fausses nouvelles.
Bonaparte, en attirant à lui les deux corps de Joubert et de Bernadotte,
qu'il avait fait passer, l'un par le Tyrol, l'autre par la Carniole,
avait découvert ses ailes. Joubert avait battu et rejeté Kerpen au-delà
des Alpes, mais il avait laissé Laudon dans une partie du Tyrol, d'où
celui-ci avait bientôt reparu, soulevant toute la population fidèle
de ces montagnes, et descendant l'Adige pour se porter sur Vérone. Le
général Servier, laissé avec douze cents hommes à la garde du Tyrol,
se retirait pied à pied sur Vérone, pour venir se réfugier auprès des
troupes françaises laissées dans la Haute-Italie. En même temps un corps
de même force, laissé dans la Carniole, se retirait devant les Croates,
insurgés comme les Tyroliens, et se repliait sur Palma-Nova. C'étaient
là des faits insignifians, et le ministre de France, Lallemant,
s'efforçait de démontrer au gouvernement de Venise leur peu
d'importance, pour lui épargner de nouvelles imprudences; mais tous ses
raisonnemens étaient inutiles; et tandis que Bonaparte obligeait
les plénipotentiaires autrichiens à venir traiter au milieu de son
quartier-général, on répandait dans les états de Venise qu'il était
battu, débordé, et qu'il allait périr dans sa folle entreprise. Le parti
ennemi des Français et de la révolution, à la tête duquel étaient la
plupart des membres du gouvernement vénitien, sans que le gouvernement
parût y être lui-même, se montrait plus exalté que jamais. C'est à
Vérone surtout que l'agitation était grande. Cette ville, la plus
importante des états vénitiens, était la première exposée à la contagion
révolutionnaire, car elle venait immédiatement après Salo sur la ligne
des villes insurgées. Les Vénitiens tenaient à la sauver et à en chasser
les Français. Tout les y encourageait, tant les dispositions des
habitans, que l'affluence des montagnards et l'approche du général
Laudon. Déjà il s'y trouvait des troupes italiennes et esclavonnes, au
service de Venise. On en fit approcher de nouvelles, et bientôt toutes
les communications furent interceptées avec les villes voisines. Le
général Balland, qui commandait à Vérone la garnison française, se vit
séparé des autres commandans placés dans les environs. Plus de vingt
mille montagnards inondaient la campagne. Les détachemens français
étaient attaqués sur les routes, des capucins prêchaient la populace
dans les rues, et on vit paraître un faux manifeste du podestat de
Vérone, qui encourageait au massacre des Français. Ce manifeste était
supposé, et le nom de Battaglia, dont on l'avait signé, suffisait pour
en prouver la fausseté; mais il n'en devait pas moins contribuer à
échauffer les têtes. Enfin un avis émané des chefs du parti dans Vérone,
annonçait au général Laudon qu'il pouvait s'avancer, et qu'on allait lui
livrer la place. C'était dans les journées des 26 et 27 germinal (15
et 16 avril) que tout ceci se passait. On n'avait aucune nouvelle de
Léoben, et le moment paraissait en effet des mieux choisis pour une
explosion.

Le général Balland se tenait sur ses gardes. Il avait donné à toutes
ses troupes l'ordre de se retirer dans les forts au premier signal. Il
réclama auprès des autorités vénitiennes contre les traitemens exercés
à l'égard des Français, et surtout contre les préparatifs qu'il
voyait faire. Mais il n'obtint que des paroles évasives et point de
satisfaction réelle. Il écrivit à Mantoue, à Milan, pour demander des
secours, et il se tint prêt à s'enfermer dans les forts. Le 28
germinal (17 avril), jour de la seconde fête de Pâques, une agitation
extraordinaire se manifesta dans Vérone; des bandes de paysans y
entrèrent en criant: Mort aux jacobins! Balland fit retirer ses troupes
dans les forts, ne laissa que des détachemens aux portes, et signifia
qu'au premier acte de violence, il foudroyerait la ville. Mais vers le
milieu du jour, des coups de sifflet furent entendus dans les rues;
on se précipita sur les Français, des bandes armées assaillirent les
détachemens laissés à la garde des portes, et massacrèrent ceux qui
n'eurent pas le temps de rejoindre les forts. De féroces assassins
couraient sur les Français désarmés que leurs fonctions retenaient
dans Vérone, les poignardaient et les jetaient dans l'Adige. Ils ne
respectaient pas même les hôpitaux, et se souillèrent du sang d'une
partie des malades. Cependant tous ceux qui pouvaient s'échapper, et
qui n'avaient pas le temps de courir vers les forts, se jetaient dans
l'hôtel du gouvernement, où les autorités vénitiennes leur donnèrent
asile, pour que le massacre ne parût pas leur ouvrage. Déjà plus
de quatre cents malheureux avaient péri, et la garnison française
frémissait de rage en voyant les Français égorgés et leurs cadavres
flottant au loin sur l'Adige. Le général Balland ordonna aussitôt le
feu, et couvrit la ville de boulets. Il pouvait la mettre en cendres.
Mais si les montagnards qui avaient débordé s'en inquiétaient peu, les
habitans et les magistrats vénitiens effrayés voulurent parlementer pour
sauver leur ville. Ils envoyèrent un parlementaire au général Balland
pour s'entendre avec lui et arrêter le désastre. Le général Balland
consentit à entendre les pourparlers, afin de sauver les malheureux
qui s'étaient réfugiés au palais du gouvernement, et sur lesquels on
menaçait de venger tout le mal fait à la ville. Il y avait là des
femmes, des enfans appartenant aux employés des administrations, des
malades échappés aux hôpitaux, et il importait de les tirer du péril.
Balland demandait qu'on les lui livrât sur-le-champ, qu'on fît sortir
les montagnards et les régimens esclavons, qu'on désarmât la populace,
et qu'on lui donnât des otages pris dans les magistrats vénitiens pour
garans de la soumission de la ville. Les parlementaires demandaient
qu'un officier vînt traiter au palais du gouvernement. Le brave chef de
brigade Beaupoil eut le courage d'accepter cette mission. Il traversa
les flots d'une populace furieuse, qui voulait le mettre en pièces, et
parvint enfin auprès des autorités vénitiennes. Toute la nuit se passa
en vaines discussions avec le provéditeur et le podestat, sans pouvoir
s'entendre. On ne voulait pas désarmer, on ne voulait pas donner
d'otages, on voulait des garanties contre les vengeances que le général
Bonaparte ne manquerait pas de tirer de la ville rebelle. Mais pendant
ces pourparlers, la convention de ne pas tirer dans l'intervalle des
conférences n'était pas exécutée par les hordes furieuses qui avaient
envahi Vérone; on se fusillait avec les forts, et nos troupes faisaient
des sorties. Le lendemain matin, 29 germinal (18 avril), le chef de
brigade Beaupoil rentra dans les forts, au milieu des plus grands
périls, sans avoir rien obtenu. On apprit que les magistrats vénitiens
ne pouvant gouverner cette multitude furieuse, avaient disparu. Les
coups de fusil recommencèrent contre le fort. Alors le général Balland
fit de nouveau mettre le feu à ses pièces, et tira sur la ville à toute
outrance. Le feu éclata dans plusieurs quartiers. Quelques-uns des
principaux habitans se réunirent au palais du gouvernement pour prendre
la direction de la ville en l'absence des autorités. On parlementa de
nouveau, on convint de ne plus tirer; mais la convention n'en fut pas
mieux exécutée par les insurgés, qui ne cessèrent de tirer sur les
forts. Les féroces paysans qui couvraient la campagne se jetèrent sur la
garnison du fort de la Chiusa, placé sur l'Adige, et l'égorgèrent. Ils
en firent de même à l'égard des Français répandus dans les villages
autour de Vérone.

Mais l'instant de la vengeance approchait. Des courriers partis de
tous côtés étaient allés prévenir le général Kilmaine. Des troupes
accouraient de toutes parts. Le général Kilmaine avait ordonné au
général Chabran de marcher sur-le-champ avec douze cents hommes; au chef
de la légion lombarde, Lahoz, de s'avancer avec huit cents; aux généraux
Victor et Baraguay-d'Hilliers, de marcher avec leurs divisions. Pendant
que ces mouvemens de troupes s'exécutaient, le général Laudon venait
de recevoir la nouvelle de la signature des préliminaires, et s'était
arrêté sur l'Adige. Après un combat sanglant que le général Chabran eut
à livrer aux troupes vénitiennes, la ville de Vérone fut entourée de
toutes parts, et alors les furieux qui avaient massacré les Français
passèrent de la plus atroce violence au plus grand abattement. On
n'avait cessé de parlementer et de tirer pendant les journées du 1er au
5 floréal (du 20 au 24 avril). Les magistrats vénitiens avaient reparu;
ils voulaient encore des garanties contre les vengeances qui les
menaçaient; on leur avait donné vingt-quatre heures pour se décider; ils
disparurent de nouveau. Une municipalité provisoire les remplaça; et,
en voyant les troupes françaises maîtresses de la ville et prêtes à la
réduire en cendres, elle se rendit sans conditions. Le général Kilmaine
fit ce qu'il put pour empêcher le pillage; mais il ne put sauver le
Mont-de-Piété, qui fut en partie dépouillé. Il fit fusiller quelques-uns
des chefs connus de l'insurrection, pris les armes à la main; il imposa
pour la solde de l'armée une contribution de onze cent mille francs à la
ville, et lança sa cavalerie sur les routes pour désarmer les paysans,
et sabrer ceux qui résisteraient. Il s'efforça ensuite de rétablir
l'ordre, et fit sur-le-champ un rapport au général en chef, pour
attendre sa décision à l'égard de la ville rebelle. Tels furent les
massacres connus sous le nom de _Pâques véronaises_.

Pendant que cet événement se passait à Vérone, il se commettait à
Venise même un acte plus odieux encore, s'il est possible. Un règlement
défendait aux vaisseaux armés des puissances belligérantes d'entrer dans
le port du Lido. Un lougre commandé par le capitaine Laugier, faisant
partie de la flottille française dans l'Adriatique, chassé par des
frégates autrichiennes, s'était sauvé sous les batteries du Lido, et
les avait saluées de neuf coups de canon. On lui signifia de s'éloigner
malgré le temps et malgré les vaisseaux ennemis qui le poursuivaient. Il
allait obéir, lorsque, sans lui donner le temps de prendre le large,
les batteries font feu sur le malheureux vaisseau, et le criblent sans
pitié. Le capitaine Laugier, se comportant avec un généreux dévouement,
fait descendre son équipage à fond de cale, et monte sur le pont avec un
porte-voix pour se faire entendre, et répéter qu'il se retire. Mais il
tombe mort sur le pont avec deux hommes de son équipage. Dans le même
moment, des chaloupes vénitiennes, montées par des Esclavons, abordent
le lougre, fondent sur le pont et massacrent l'équipage, à l'exception
de deux ou trois malheureux qui sont conduits à Venise. Ce déplorable
événement eut lieu le 4 floréal (23 avril).

Dans ce moment, on apprenait avec les massacres de Vérone, la prise
de cette ville, et la signature des préliminaires. Le gouvernement se
voyait tout-à-fait compromis, et ne pouvait plus compter sur la ruine
du général Bonaparte, qui, loin d'être enveloppé et battu, était au
contraire victorieux, et venait d'imposer la paix à l'Autriche. Il
allait se trouver maintenant en présence de ce général tout-puissant
dont il avait refusé l'alliance, et dont il venait de massacrer
les soldats. Il était plongé dans la terreur. Qu'il eût ordonné
officiellement, et les massacres de Vérone, et les cruautés commises au
port du Lido, ce n'était pas vraisemblable; et on ne connaîtrait pas la
marche des gouvernemens dominés par les factions, si on le supposait.
Les gouvernemens qui sont dans cette situation n'ont pas besoin de
donner les ordres dont ils souhaitent l'exécution; ils n'ont qu'à
laisser agir la faction dont ils partagent les voeux. Ils lui livrent
leurs moyens, et font par elle tout ce qu'ils n'oseraient pas faire
eux-mêmes. Les insurgés de Vérone avaient des canons; ils étaient
appuyés par les régimens réguliers vénitiens; le podestat de Bergame,
Ottolini, avait reçu de longue main tout ce qui était nécessaire pour
armer les paysans; ainsi, après avoir fourni les moyens, le gouvernement
n'avait qu'à laisser faire; et c'est ainsi qu'il se conduisit. Dans le
premier instant cependant, il commit une imprudence: ce fut de décerner
une récompense au commandant du Lido, pour avoir fait respecter, dit-il,
les lois vénitiennes. Il ne pouvait donc se flatter d'offrir des excuses
valables au général Bonaparte. Il envoya de nouvelles instructions aux
deux députés Donat et Justiniani, qui n'étaient chargés d'abord que de
répondre aux sommations faites par Junot le 26 germinal (15 avril).
Alors les évènemens de Vérone et du Lido n'étaient pas connus; mais
maintenant les deux députés avaient une bien autre tâche à remplir, et
bien d'autres évènemens à expliquer. Ils s'avancèrent au milieu des
cris d'allégresse excités par la nouvelle de la paix, et ils comprirent
bientôt qu'eux seuls auraient sujet d'être tristes, au milieu de ces
grands évènemens. Ils apprirent en route que Bonaparte, pour les punir
du refus de son alliance, de leurs rigueurs contre ses partisans, et
de quelques assassinats isolés commis sur les Français, avait cédé
une partie de leurs provinces à l'Autriche. Que serait-ce quand il
connaîtrait les odieux évènemens qui avaient suivi!

Bonaparte revenait déjà de Léoben, et, suivant la teneur des
préliminaires, repliait son armée sur les Alpes et l'Izonzo. Ils le
trouvèrent à Gratz, et lui furent présentés le 6 floréal (25 avril). Il
ne connaissait encore dans ce moment que les massacres de Vérone, qui
avaient commencé le 28 germinal (17 avril), et point encore ceux du
Lido, qui avaient eu lieu le 4 floréal (23 avril). Ils s'étaient munis
d'une lettre d'un frère du général, pour être plus gracieusement
accueillis. Ils abordèrent en tremblant cet homme _vraiment
extraordinaire_, dirent-ils, _par la vivacité de son imagination, la
promptitude de son esprit, et la force invincible de ses sentimens_[5].
Il les accueillit avec politesse, et, contenant son courroux, leur
permit de s'expliquer longuement; puis, rompant le silence: «Mes
prisonniers, leur dit-il, sont-ils délivrés? Les assassins sont-ils
poursuivis? Les paysans sont-ils désarmés? Je ne veux plus de vaines
paroles: mes soldats ont été massacrés, il faut une vengeance
éclatante!» Les deux envoyés voulurent revenir sur les circonstances
qui les avaient obligés de se prémunir contre l'insurrection, sur les
désordres inséparables de pareils évènemens, sur la difficulté de saisir
les vrais assassins. «Un gouvernement, reprit vivement Bonaparte, aussi
bien servi par ses espions que le vôtre, devrait connaître les vrais
instigateurs de ces assassinats. Au reste, je sais bien qu'il est aussi
méprisé que méprisable, qu'il ne peut plus désarmer ceux qu'il a armés;
mais je les désarmerai pour lui. J'ai fait la paix, j'ai quatre-vingt
mille hommes; j'irai briser vos plombs, je serai un second Attila pour
Venise. Je ne veux plus ni inquisition, ni Livre d'or; ce sont des
institutions des siècles de barbarie. Votre gouvernement est trop vieux,
il faut qu'il s'écroule. Quand j'étais à Gorice, j'offris à M.
Pezaro mon alliance et des conseils raisonnables. Il me refusa. Vous
m'attendiez à mon retour pour me couper la retraite; eh bien! me voici.
Je ne veux plus traiter, je veux faire la loi. Si vous n'avez pas autre
chose à me dire, je vous déclare que vous pouvez vous retirer.»

[Note 5: Veramente originale, ma forse non più che per vivacità
d'imaginazione, robustezza invincibile di sentimento, ed agilità nel
Ravvisarlo esternamento.]

Ces paroles, prononcées avec courroux, atterrèrent les envoyés
vénitiens. Ils sollicitèrent une seconde entrevue, mais ils ne purent
pas obtenir d'autres paroles du général, qui persista toujours dans les
mêmes intentions, et dont la volonté évidente était de faire la loi à
Venise, et de détruire par la force une aristocratie qu'il n'avait pu
engager à s'amender par ses conseils. Mais bientôt ils eurent de bien
autres sujets de crainte, en apprenant avec détail les massacres de
Vérone, et surtout l'odieuse cruauté commise au port du Lido. N'osant se
présenter à Bonaparte, ils hasardèrent de lui écrire une lettre des
plus soumises, pour lui offrir toutes les explications qu'il pourrait
désirer. «Je ne puis, leur répondit-il, vous recevoir tout couverts de
sang français; je vous écouterai quand vous m'aurez livré les trois
inquisiteurs d'état, le commandant du Lido et l'officier chargé de la
police de Venise.» Cependant, comme ils avaient reçu un dernier courrier
relatif à l'évènement du Lido, il consentit à les voir, mais il refusa
d'écouter aucune proposition avant qu'on lui eût livré les têtes qu'il
avait demandées. Les deux Vénitiens cherchant alors à user d'une
puissance dont la république avait souvent tiré un utile parti,
essayèrent de lui proposer une réparation d'un autre genre. «Non, non,
répliqua le général irrité, quand vous couvririez cette plage d'or, tous
vos trésors, tous ceux du Pérou, ne pourraient payer le sang d'un seul
de mes soldats.»

Bonaparte les congédia. C'était le 13 floréal (2 mai); il publia
sur-le-champ un manifeste de guerre contre Venise. La constitution
française ne permettait ni au directoire, ni aux généraux de déclarer la
guerre, mais elle les autorisait à repousser les hostilités commencées.
Bonaparte, s'étayant sur cette disposition et sur les évènemens de
Vérone et du Lido, déclara les hostilités commencées, somma le ministre
Lallemant de sortir de Venise, fit abattre le lion de Saint-Marc dans
toutes les provinces de la terre-ferme, municipaliser les villes,
proclamer partout le renversement du gouvernement vénitien, et, en
attendant la marche de ses troupes qui revenaient de l'Autriche, ordonna
au général Kilmaine de porter les divisions Baraguay-d'Hilliers et
Victor sur le bord des lagunes. Ses déterminations, aussi promptes que
son courroux, s'exécutèrent sur-le-champ. En un clin d'oeil on vit
disparaître l'antique lion de Saint-Marc des bords de l'Izonzo jusqu'à
ceux du Mincio, et partout il fut remplacé par l'arbre de la liberté.
Des troupes s'avancèrent de toutes parts, et le canon français retentit
sur ces rivages, qui depuis si long-temps n'avaient pas entendu le canon
ennemi.

L'antique ville de Venise, placée au milieu de ses lagunes, pouvait
présenter encore des difficultés presque invincibles, même au général
qui venait d'humilier l'Autriche. Toutes les lagunes étaient armées.
Elle avait trente-sept galères, cent soixante-huit barques canonnières,
portant sept cent cinquante bouches à feu, et huit mille cinq cents
matelots ou canonniers. Elle avait pour garnison trois mille cinq cents
Italiens, et onze mille Esclavons, des vivres pour huit mois, de l'eau
douce pour deux, et les moyens de renouveler ces provisions. Nous
n'étions pas maîtres de la mer; nous n'avions point de barques
canonnières, pour traverser les lagunes; il fallait s'avancer la sonde
à la main, le long de ces canaux inconnus pour nous, et sous le feu
d'innombrables batteries. Quelque braves et audacieux que fussent les
vainqueurs de l'Italie, ils pouvaient être arrêtés par de pareils
obstacles, et condamnés à un siége de plusieurs mois. Et que d'évènemens
aurait pu amener un délai de plusieurs mois! L'Autriche repoussée
pouvait rejeter les préliminaires, rentrer dans la lice, ou faire naître
de nouvelles chances.

Mais si la situation militaire de Venise présentait ces ressources, son
état intérieur ne permettait pas qu'on en fit un usage énergique. Comme
tous les corps usés, cette aristocratie était divisée; elle n'avait
ni les mêmes intérêts, ni les mêmes passions. La haute aristocratie,
maîtresse des places, des honneurs, et disposant de grandes richesses,
avait moins d'ignorance, de préjugés et de passions, que la noblesse
inférieure; elle avait surtout l'ambition du pouvoir. La masse de la
noblesse, exclue des emplois, vivant de secours, ignorante et furieuse,
avait les véritables préjugés aristocratiques. Unie aux prêtres, elle
excitait le peuple qui lui appartenait, comme il arrive dans tous
les états où la classe moyenne n'est pas encore assez puissante pour
l'attirer à elle. Ce peuple, composé de marins et d'artisans, dur,
superstitieux, et à demi sauvage, était prêt à se livrer à toutes les
fureurs. La classe moyenne, composée de bourgeois, de commerçans, de
gens de loi, de médecins, etc., souhaitant comme partout l'établissement
de l'égalité civile, se réjouissait de l'approche des Français, mais
n'osait pas laisser éclater sa joie, en voyant un peuple qu'on pouvait
pousser aux plus grands excès, avant qu'une révolution fût opérée.
Enfin, à tous ces élémens de division, se joignait une circonstance
non moins dangereuse. Le gouvernement vénitien était servi par des
Esclavons. Cette soldatesque barbare, étrangère au peuple vénitien,
et souvent en hostilité avec lui, n'attendait qu'une occasion pour se
livrer au pillage, sans le projet de servir aucun parti.

Telle était la situation intérieure de Venise. Ce corps usé était prêt
à se disloquer. Les grands, en possession du gouvernement, étaient
effrayés de lutter contre un guerrier comme Bonaparte; quoique Venise
pût très bien résister à une attaque, ils n'envisageaient qu'avec
épouvante les horreurs d'un siége, les fureurs auxquelles deux partis
irrités ne manqueraient pas de se livrer, les excès de la soldatesque
esclavonne, les dangers auxquels seraient exposés Venise et ses
établissemens maritimes et commerciaux; ils redoutaient surtout de voir
leurs propriétés, toutes situées sur la terre-ferme, séquestrées par
Bonaparte, et menacées de confiscation. Ils craignaient même pour les
pensions dont vivait la petite noblesse, et qui seraient perdues si, en
poussant la lutte à l'extrémité, on s'exposait à une révolution.
Ils pensaient qu'en traitant ils pourraient sauver les anciennes
institutions de Venise par des modifications; conserver le pouvoir
qui est toujours assuré aux hommes habitués à le manier; sauver leurs
terres, les pensions de la petite noblesse, et éviter à la ville les
horreurs du sac et du pillage. En conséquence, ces hommes qui n'avaient
ni l'énergie de leurs ancêtres, ni les passions de la masse nobiliaire,
songèrent à traiter. Les principaux membres du gouvernement se réunirent
chez le doge. C'étaient les six conseillers du doge, les trois présidens
de la garantie criminelle, les six sages-grands, les cinq sages de
terre-ferme, les cinq sages des ordres, les onze sages sortis du
conseil, les trois chefs du conseil des dix, les trois avogadori. Cette
assemblée extraordinaire, et contraire même aux usages, avait pour
but de pourvoir au salut de Venise. L'épouvante y régnait. Le doge,
vieillard affaibli par l'âge, avait les yeux remplis de larmes. Il dit
qu'on n'était pas assuré cette nuit même de dormir tranquillement dans
son lit. Chacun fit différentes propositions. Un membre proposait de
se servir du banquier Haller pour gagner Bonaparte. On trouva la
proposition ridicule et vaine. D'ailleurs l'ambassadeur Quirini avait
ordre de faire à Paris tout ce qu'il pourrait, et d'acheter même des
voix au directoire, s'il était possible. D'autres proposèrent de se
défendre. On trouva la proposition imprudente, et digne de têtes folles
et jeunes. Enfin on s'arrêta à l'idée de proposer au grand conseil une
modification à la constitution, afin d'apaiser Bonaparte par ce moyen.
Le grand conseil, composé ordinairement de toute la noblesse, et
représentant la nation vénitienne, fut convoqué. Six cent dix-neuf
membres, c'est-à-dire un peu plus de la moitié, furent présens. La
proposition fut faite au milieu d'un morne silence. Déjà cette question
avait été agitée, sur une communication du ministre Lallemant au sénat;
et on avait décidé alors de renvoyer les modifications à d'autres temps.
Mais cette fois on sentit qu'il n'était plus possible de recourir à des
moyens dilatoires. La proposition du doge fut adoptée par cinq cent
quatre-vingt-dix-huit voix. Elle portait que deux commissaires envoyés
par le sénat, seraient autorisés à négocier avec le général Bonaparte,
et à traiter même des objets qui étaient de la compétence du grand
conseil, c'est-à-dire des objets constitutionnels, sauf ratification.

Les deux commissaires partirent sur-le-champ et trouvèrent Bonaparte sur
le bord des lagunes, au pont de Marghera. Il disposait ses troupes,
et les artilleurs français échangeaient déjà des boulets avec les
canonnières vénitiennes. Les deux commissaires lui remirent la
délibération du grand conseil. Un instant il parut frappé de cette
détermination; puis, reprenant un ton brusque, il leur dit: «Et les
trois inquisiteurs d'état, et le commandant du Lido, sont-ils arrêtés?
Il me faut leurs têtes. Point de traité jusqu'à ce que le sang français
soit vengé. Vos lagunes ne m'effraient pas; je les trouve telles que je
l'avais prévu. Dans quinze jours je serai à Venise. Vos nobles ne se
déroberont à la mort qu'en allant comme les émigrés français traîner
leur misère par toute la terre.» Les deux commissaires firent tous leurs
efforts pour obtenir un délai de quelques jours, afin de convenir des
satisfactions qu'il désirait. Il ne voulait accorder que vingt-quatre
heures. Cependant il consentit à accorder six jours de suspension
d'armes, pour donner aux commissaires vénitiens le temps de venir le
rejoindre à Mantoue, avec l'adhésion du grand conseil à toutes les
conditions imposées.

Bonaparte, satisfait d'avoir jeté l'épouvante chez les Vénitiens, ne
voulait pas en venir à des hostilités réelles, parce qu'il appréciait la
difficulté d'emporter les lagunes, et qu'il prévoyait une intervention
de l'Autriche. Un article des préliminaires portait que tout ce
qui était relatif à Venise serait réglé d'accord avec la France et
l'Autriche. S'il y entrait de vive force, on se plaindrait à Vienne de
la violation des préliminaires, et de toutes manières il lui convenait
mieux de les amener à se soumettre. Satisfait de les avoir effrayés, il
partit pour Mantoue et Milan, ne doutant pas qu'ils ne vinssent bientôt
faire leur soumission pleine et entière.

L'assemblée de tous les membres du gouvernement, qui s'était déjà
formée chez le doge, se réunit de nouveau pour entendre le rapport des
commissaires. Il n'y avait plus moyen de résister aux exigences du
général; il fallait consentir à tout, car le péril devenait chaque
jour plus imminent. On disait que la bourgeoisie conspirait et voulait
égorger la noblesse, que les Esclavons allaient profiter de l'occasion
pour piller la ville. On convint de faire une nouvelle proposition au
grand conseil, tendante à accorder tout ce que demandait le général
Bonaparte. Le 15 floréal (4 mai), le grand conseil fut assemblé de
nouveau. A la majorité de sept cent quatre voix contre dix, il décida
que les commissaires seraient autorisés à traiter à toutes conditions
avec le général Bonaparte, et qu'une procédure serait commencée
sur-le-champ contre les trois inquisiteurs d'état et le commandant du
Lido.

Les commissaires, munis de ces nouveaux pouvoirs, suivirent Bonaparte
à Milan pour aller mettre l'orgueilleuse constitution vénitienne à ses
pieds. Mais six jours ne suffisaient pas, et la trève devait expirer
avant qu'ils eussent pu s'entendre avec le général. Pendant ce temps
la terreur allait croissant dans Venise. Un instant on fut tellement
épouvanté, qu'on autorisa le commandant des lagunes à capituler avec les
généraux français, chargés du commandement en l'absence de Bonaparte. On
lui recommanda seulement l'indépendance de la république, la religion,
la sûreté des personnes et des ambassadeurs étrangers, les propriétés
publiques et particulières, la monnaie, la banque, l'arsenal, les
archives. Cependant on obtint des généraux français une prolongation de
la trève, pour donner aux envoyés vénitiens le temps de négocier avec
Bonaparte.

L'arrestation des trois inquisiteurs d'état avait désorganisé la police
de Venise. Les plus influens personnages de la bourgeoisie s'agitaient,
et manifestaient ouvertement l'intention d'agir, pour hâter la chute
de l'aristocratie. Ils entouraient le chargé d'affaires de France,
Villetard, qui était resté à Venise après le départ du ministre
Lallemant, et qui était un ardent patriote. Ils cherchaient et
espéraient en lui un soutien pour leurs projets. En même temps les
Esclavons se livraient à l'indiscipline et faisaient craindre les plus
horribles excès. Ils avaient eu des rixes avec le peuple de Venise, et
la bourgeoisie semblait elle-même exciter ces rixes, qui amenaient la
division dans les forces du parti aristocratique. Le 20 floréal (9 mai),
la terreur fut portée à son comble. Deux membres très influens du parti
révolutionnaire, les nommés Spada et Zorzi, entrèrent en communication
avec quelques-uns des personnages qui composaient la réunion
extraordinaire formée chez le doge. Ils insinuèrent qu'il fallait
s'adresser au chargé d'affaires de France, et s'entendre avec lui pour
préserver Venise des malheurs qui la menaçaient. Donat et Battaglia,
deux patriciens qu'on a déjà vus figurer, s'adressèrent à Villetard le
9 mai. Ils lui demandèrent quels seraient, dans le péril actuel, les
moyens les plus propres à sauver Venise. Celui-ci répondit qu'il n'était
nullement autorisé à traiter par le général en chef, mais que si on lui
demandait son avis personnel, il conseillait les mesures suivantes:
l'embarquement et le renvoi des Esclavons; l'institution d'une garde
bourgeoise; l'introduction de quatre mille Français dans Venise, et
l'occupation par eux de tous les points fortifiés; l'abolition de
l'ancien gouvernement; son remplacement par une municipalité de
trente-six membres choisis dans toutes les classes et ayant le doge
actuel pour maire; l'élargissement de tous les prisonniers pour cause
d'opinion. Villetard ajouta que sans doute à ce prix le général
Bonaparte accorderait la grâce des trois inquisiteurs d'état et du
commandant du Lido.

Ces propositions furent portées au conseil réuni chez le doge. Elles
étaient bien graves, puisqu'elles entraînaient une entière révolution
dans Venise. Mais les chefs du gouvernement craignaient une révolution
ensanglantée par les projets du parti réformateur, par les fureurs
populaires et par la cupidité des Esclavons. Deux d'entre eux firent une
vive résistance. Pezaro dit qu'ils devaient se retirer en Suisse avant
de consommer eux-mêmes la ruine de l'antique gouvernement vénitien.
Cependant les résistances furent écartées, et il fut résolu que ces
propositions seraient présentées au grand conseil. La convocation fut
fixée au 23 floréal (12 mai). En attendant, on paya aux Esclavons la
solde arriérée, et on les embarqua pour les renvoyer en Dalmatie. Mais
le vent contraire les retint dans le port, et leur présence dans les
eaux de Venise ne fit qu'entretenir le trouble et la terreur.

Le 23 floréal (12 mai), le grand conseil fut réuni avec appareil pour
voter l'abolition de cette antique aristocratie. Un peuple immense était
réuni. D'une part, on apercevait la bourgeoisie joyeuse enfin de voir le
pouvoir de ses maîtres renversé; et d'autre part, le peuple excité par
la noblesse, prêt à se précipiter sur ceux qu'il regardait comme les
instigateurs de cette révolution. Le doge prit la parole en versant des
larmes, et proposa au grand conseil d'abdiquer sa souveraineté. Tandis
qu'on allait délibérer, on entendit tirer des coups de fusil. La
noblesse se crut menacée d'un massacre. «Aux voix! aux voix!»
s'écria-t-on de toutes parts. Cinq cent douze suffrages votèrent
l'abolition de l'ancien gouvernement. D'après les statuts, il en aurait
fallu six cents. Il y eut douze suffrages contraires, et cinq nuls.
Le grand conseil rendit la souveraineté à la nation vénitienne tout
entière; il vota l'institution d'une municipalité, et l'établissement
d'un gouvernement provisoire, composé de députés de tous les états
vénitiens; il consolida la dette publique, les pensions accordées aux
nobles pauvres, et décréta l'introduction des troupes françaises dans
Venise. A peine cette délibération fut-elle prise, qu'un pavillon fut
hissé à une fenêtre du palais. A cette vue, la bourgeoisie fut dans la
joie; mais le peuple furieux, portant l'image de Saint-Marc, parcourant
les rues de Venise, attaqua les maisons des habitans accusés d'avoir
arraché cette détermination à la noblesse vénitienne. Les maisons de
Spada et de Zorzi furent pillées et saccagées; le désordre fut porté au
comble, et on craignit un horrible bouleversement. Cependant un certain
nombre d'habitans intéressés à la tranquillité publique se réunirent,
mirent à leur tête un vieux général maltais nommé Salembeni, qui avait
été long-temps persécuté par l'inquisition d'état, et fondirent sur les
perturbateurs. Après un combat au pont de Rialto, ils les dispersèrent,
et rétablirent l'ordre et la tranquillité.

Les Esclavons furent enfin embarqués et renvoyés après de grands
excès commis dans les villages du Lido et de Malamocco. La nouvelle
municipalité fut instituée; et, le 27 floréal (16 mai), la flottille
alla chercher une division de quatre mille Français, qui s'établit
paisiblement dans Venise.

Tandis que ces choses se passaient à Venise, Bonaparte signait à Milan,
et le même jour, avec les plénipotentiaires vénitiens, un traité
conforme en tout à la révolution qui venait de s'opérer. Il stipulait
l'abdication de l'aristocratie, l'institution d'un gouvernement
provisoire, l'introduction d'une division française à titre de
protection, la punition des trois inquisiteurs d'état et du commandant
du Lido. Des articles secrets stipulaient en outre des échanges de
territoire, une contribution de 3 millions en argent, de 3 millions en
munitions navales, et l'abandon à la France de trois vaisseaux de guerre
et de deux frégates. Ce traité devait être ratifié par le gouvernement
de Venise; mais la ratification devenait impossible, puisque
l'abdication avait déjà eu lieu, et elle était inutile, puisque tous les
articles du traité étaient déjà exécutés. La municipalité provisoire ne
crut pas moins devoir ratifier le traité.

Bonaparte, sans se compromettre avec l'Autriche, sans se donner les
horribles embarras d'un siége, en était donc venu à ses fins. Il avait
renversé l'aristocratie absurde qui l'avait trahi, il avait placé Venise
dans la même situation que la Lombardie, le Modénois, le Bolonais, le
Ferrarais; maintenant il pouvait, sans aucun embarras, faire tous les
arrangemens de territoire qui lui paraîtraient convenables. En cédant à
l'empereur toute la terre-ferme qui s'étend de l'Izonzo à l'Oglio, il
avait le moyen d'indemniser Venise, en lui donnant Bologne, Ferrare
et la Romagne, qui faisaient actuellement partie de la Cispadane. Ce
n'était pas replacer ces provinces sous le joug que de les donner
à Venise révolutionnée. Restaient ensuite le duché de Modène et la
Lombardie, dont il était facile de composer une seconde république,
alliée de la première. Il y avait encore mieux à faire, c'était, si
on pouvait faire cesser les rivalités locales, de réunir toutes les
provinces affranchies par les armes françaises, et de composer avec
la Lombardie, le Modénois, le Bolonais, le Ferrarais, la Romagne, la
Polésine, Venise et les îles de la Grèce, une puissante république, qui
dominerait à la fois le continent et les mers de l'Italie.

Les articles secrets relatifs aux 3 millions en munitions navales, et
aux trois vaisseaux et deux frégates, étaient un moyen de mettre la main
sur toute la marine vénitienne. Le vaste esprit de Bonaparte, dont la
prévoyance se portait sur tous les objets à la fois, ne voulait pas
qu'il nous arrivât avec les Vénitiens ce qui nous était arrivé avec
les Hollandais, c'est-à-dire que les officiers de la marine, ou les
commandans des îles, mécontens de la révolution, livrassent aux Anglais
les vaisseaux et les îles qui étaient sous leur commandement. Il tenait
surtout beaucoup aux importantes îles vénitiennes de la Grèce, Corfou,
Zante, Céphalonie, Sainte-Maure, Cérigo. Sur-le-champ il donna des
ordres pour les faire occuper. Il écrivit à Toulon pour qu'on lui
envoyât par terre un certain nombre de marins, promettant de les
défrayer et de les équiper à leur arrivée à Venise. Il demanda au
directoire des ordres pour que l'amiral Brueys appareillât sur-le-champ
avec six vaisseaux, afin de venir rallier toute la marine vénitienne, et
d'aller s'emparer des îles de la Grèce. Il fit partir de son chef deux
millions pour Toulon, afin que l'ordonnateur de la marine ne fût pas
arrêté par le défaut de fonds. Il passa encore ici par dessus les
règlemens de la trésorerie, pour ne pas subir de délai. Cependant,
craignant que Brueys n'arrivât trop tard, il réunit la petite flottille
qu'il avait dans l'Adriatique aux vaisseaux trouvés dans Venise, mêla
les équipages vénitiens aux équipages français, plaça à bord deux mille
hommes de troupes, et les fit partir sur-le-champ pour s'emparer des
îles. Il s'assurait ainsi la possession des postes les plus importans
dans le Levant et l'Adriatique, et prenait une position qui, devenant
tous les jours plus imposante, devait influer singulièrement sur les
négociations définitives avec l'Autriche.

La révolution faisait tous les jours de nouveaux progrès, depuis que la
signature des préliminaires de Léoben avait fixé le sort de l'Italie, et
y avait assuré l'influence française. Il était certain maintenant que la
plus grande partie de la Haute-Italie serait constituée en république
démocratique. C'était un exemple séduisant, et qui agitait le Piémont,
le duché de Parme, la Toscane, les États du pape. Le général français
n'excitait personne, mais semblait prêt à accueillir ceux qui se
jetteraient dans ses bras. A Gênes, les têtes étaient fort exaltées
contre l'aristocratie, moins absurde et moins affaiblie que celle de
Venise, mais plus obstinée encore, s'il était possible. La France, comme
on a vu, avait traité avec elle pour assurer ses derrières, et s'était
bornée à exiger 2 millions d'indemnités, 2 millions en prêt, et le
rappel des familles exilées pour leur attachement à la France. Mais le
parti patriote ne garda plus de mesure dès que Bonaparte eut imposé la
paix à l'Autriche. Il se réunissait chez un nommé Morandi, et y avait
formé un club extrêmement violent. Une pétition y fut rédigée et
présentée au doge, pour demander des modifications à la constitution.
Le doge fit former une commission pour examiner cette proposition. Dans
l'intervalle, on s'agita. Les bourgeois de Gênes et les jeunes gens, à
tête ardente se concertèrent, et se tinrent prêts à une prise d'armes.
De leur côté, les nobles, aidés par les prêtres, excitèrent le
menu-peuple, et armèrent les charbonniers et les porte-faix. Le ministre
de France, homme doux et modéré, contenait plutôt qu'il n'excitait le
parti patriote. Mais le 22 mai, quand les événemens de Venise furent
connus, les _Morandistes_, comme on les appelait, se montrèrent en
armes, et voulurent s'emparer des postes principaux de la ville. Un
combat des plus violens s'engagea. Les patriotes, qui avaient à faire à
tout le peuple, furent battus et souffrirent de cruelles violences. Le
peuple victorieux se porta à beaucoup d'excès, et ne ménagea pas les
familles françaises, dont beaucoup furent maltraitées. Le ministre de
France ne fut lui-même respecté que parce que le doge eut soin de lui
envoyer une garde. Dès que Bonaparte apprit ces événemens, il vit qu'il
ne pouvait plus différer d'intervenir. Il envoya son aide-de-camp
Lavalette pour réclamer les Français détenus, pour demander des
réparations à leur égard, et surtout pour exiger l'arrestation des trois
inquisiteurs d'état, accusés d'avoir mis les armes aux mains du peuple.
Le parti patriote, soutenu par cette influence puissante, se rallia,
reprit le dessus, et obligea l'aristocratie génoise à abdiquer, comme
avait fait celle de Venise. Un gouvernement provisoire fut installé,
et une commission envoyée à Bonaparte, pour s'entendre avec lui sur la
constitution qu'il convenait de donner à la république de Gênes.

Ainsi, après avoir en deux mois soumis le pape, passé les Alpes
Juliennes, imposé la paix à l'Autriche, repassé les Alpes et puni
Venise, Bonaparte était à Milan, exerçant une autorité suprême sur
toute l'Italie, attendant, sans la presser, la marche de la révolution,
faisant travailler à la constitution des provinces affranchies, se
créant une marine dans l'Adriatique, et rendant sa situation toujours
plus imposante pour l'Autriche. Les préliminaires de Léoben avaient été
approuvés à Paris et à Vienne; l'échange des ratifications avait été
fait entre Bonaparte et M. de Gallo, et on attendait incessamment
l'ouverture des conférences pour la paix définitive. Bonaparte à Milan,
simple général de la république, était plus influent que tous les
potentats de l'Europe. Des courriers arrivant et partant sans cesse,
annonçaient que c'était là que les destinées du monde venaient aboutir.
Les Italiens enthousiastes attendaient des heures entières pour voir
le général sortir du palais Serbelloni. De jeunes et belles femmes
entouraient madame Bonaparte, et lui composaient une cour brillante.
Déjà commençait cette existence extraordinaire qui a ébloui et dominé le
monde.


CHAPITRE IX.

SITUATION EMBARRASSANTE DE L'ANGLETERRE APRÈS LES PRÉLIMINAIRES DE
PAIX AVEC L'AUTRICHE; NOUVELLES PROPOSITIONS DE PAIX; CONFÉRENCES
DE LILLE.--ÉLECTIONS DE L'AN V.--PROGRÈS DE LA RÉACTION
CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRE.--LUTTE DES CONSEILS AVEC LE
DIRECTOIRE.--ÉLECTION DE BARTHÉLEMY AU DIRECTOIRE, EN REMPLACEMENT DE
LETOURNEUR, DIRECTEUR SORTANT.--NOUVEAUX DÉTAILS SUR LES FINANCES DE
L'AN V.--MODIFICATIONS DANS LEUR ADMINISTRATION PROPOSÉES PAR
L'OPPOSITION.--RENTRÉE DES PRÊTRES ET DES ÉMIGRÉS.--INTRIGUES ET COMPLOT
DE LA FACTION ROYALISTE.--DIVISION ET FORCES DES PARTIS.--DISPOSITIONS
POLITIQUES DES ARMÉES.


La conduite de Bonaparte à l'égard de Venise était hardie, mais
renfermée néanmoins dans la limite des lois. Il avait motivé le
manifeste de Palma-Nova sur la nécessité de repousser les hostilités
commencées; et avant que les hostilités se changeassent en une guerre
déclarée, il avait conclu un traité qui dispensait le directoire de
soumettre la déclaration de guerre aux deux conseils. De cette manière,
la république de Venise avait été attaquée, détruite et effacée de
l'Europe, sans que le général eût presque consulté le directoire, et le
directoire les conseils. Il ne restait plus qu'à notifier le traité.
Gênes avait de même été révolutionnée, sans que le gouvernement parût
consulté; et tous ces faits, qu'on attribuait au général Bonaparte
beaucoup plus qu'ils ne lui appartenaient réellement, donnaient de
sa puissance en Italie, et du pouvoir qu'il s'arrogeait, une idée
extraordinaire. Le directoire jugeait en effet que le général Bonaparte
avait tranché beaucoup de questions; cependant il ne pouvait lui
reprocher d'avoir outre-passé matériellement ses pouvoirs; il était
obligé de reconnaître l'utilité et l'à-propos de toutes ses opérations,
et il n'aurait pas osé désapprouver un général victorieux, et revêtu
d'une si grande autorité sur les esprits. L'ambassadeur de Venise à
Paris, M. Quirini, avait employé tous les moyens possibles auprès du
directoire pour gagner des voix en faveur de sa patrie. Il se servit
d'un Dalmate, intrigant adroit, qui s'était lié avec Barras, pour gagner
ce directeur. Il paraît qu'une somme de 600,000 francs en billets fut
donnée, à la condition de défendre Venise dans le directoire. Mais
Bonaparte, instruit de l'intrigue, la dénonça. Venise ne fut pas sauvée,
et le paiement des billets fut refusé. Ces faits, connus du directoire,
y amenèrent des explications, et même un commencement d'instruction;
mais on finit par les étouffer. La conduite de Bonaparte en Italie
fut approuvée, et les premiers jours qui suivirent la nouvelle des
préliminaires de Léoben furent consacrés à la joie la plus vive. Les
ennemis de la révolution et du directoire, qui avaient tant invoqué la
paix, pour avoir un prétexte d'accuser le gouvernement, furent très
fâchés au fond d'en voir signer les préliminaires. Les républicains
furent au comble de leur joie. Ils auraient désiré sans doute l'entier
affranchissement de l'Italie; mais ils étaient charmés de voir la
république reconnue par l'empereur, et en quelque sorte consacrée par
lui. La grande masse de la population se réjouissait de voir finir les
horreurs de la guerre, et s'attendait à une réduction dans les charges
publiques. La séance où les conseils reçurent la notification des
préliminaires fut une scène d'enthousiasme. On déclara que les armées
d'Italie, du Rhin et de Sambre-et-Meuse, avaient bien mérité de la
patrie et de l'humanité, en conquérant la paix par leurs victoires. Tous
les partis prodiguèrent au général Bonaparte les expressions du plus vif
enthousiasme, et on proposa de lui donner le surnom d'_Italique_, comme
à Rome on avait donné à Scipion celui d'_africain_.

Avec l'Autriche, le continent était soumis. Il ne restait plus que
l'Angleterre à combattre; et, réduite à elle-même, elle courait de
véritables périls. Hoche, arrêté à Francfort au moment des plus beaux
triomphes, était impatient de s'ouvrir une nouvelle carrière. L'Irlande
l'occupait toujours, il n'avait nullement renoncé à son projet de
l'année précédente. Il avait près de quatre-vingt mille hommes entre le
Rhin et la Nidda; il en avait laissé environ quarante mille dans les
environs de Brest; l'escadre armée dans ce port était encore toute prête
à mettre à la voile. Une flotte espagnole réunie à Cadix n'attendait
qu'un coup de vent, qui obligeât l'amiral anglais Jewis à s'éloigner,
pour sortir de la rade, et venir dans la Manche combiner ses efforts
avec ceux de la marine française. Les Hollandais étaient enfin parvenus
aussi à réunir une escadre, et à réorganiser une partie de leur armée.
Hoche pouvait donc disposer de moyens immenses pour soulever l'Irlande.
Il se proposait de détacher vingt mille hommes de l'armée de
Sambre-et-Meuse, et de les acheminer vers Brest, pour y être embarqués
de nouveau. Il avait choisi ses meilleures troupes pour cette grande
opération, but de toutes ses pensées. Il se rendit aussi en Hollande en
gardant le plus grand incognito, et en faisant répandre le bruit qu'il
était allé passer quelques jours dans sa famille. Là, il veilla de ses
yeux à tous les préparatifs. Dix-sept mille Hollandais d'excellentes
troupes furent embarqués sur une flotte, et n'attendaient qu'un signal
pour venir se réunir à l'expédition préparée à Brest. Si à ces moyens
venaient se joindre ceux des Espagnols, l'Angleterre était menacée,
comme on le voit, de dangers incalculables.

Pitt était dans la plus grande épouvante. La défection de l'Autriche,
les préparatifs faits au Texel et à Brest, l'escadre réunie à Cadix, et
qu'un coup de vent pouvait débloquer, toutes ces circonstances étaient
alarmantes. L'Espagne et la France travaillaient auprès du Portugal,
pour le contraindre à la paix, et on avait encore à craindre la
défection de cet ancien allié. Ces événemens avaient sensiblement
affecté le crédit, et amené une crise longtemps prévue, et souvent
prédite. Le gouvernement anglais avait toujours eu recours à la banque,
et en avait tiré des avances énormes, soit en lui faisant acheter des
rentes, soit en lui faisant escompter les bons de l'échiquier. Elle
n'avait pu fournir à ces avances que par d'abondantes émissions de
billets. L'épouvante s'emparant des esprits, et le bruit s'étant répandu
que la banque avait fait au gouvernement des prêts considérables, tout
le monde courut pour convertir ses billets en argent. Aussi, dès le mois
de mars, au moment où Bonaparte s'avançait sur Vienne, la banque se
vit-elle obligée de demander la faculté de suspendre ses paiemens.
Cette faculté lui fut accordée, et elle fut dispensée de remplir une
obligation devenue inexécutable, mais son crédit et son existence
n'étaient pas sauvés pour cela. Sur-le-champ on publia le compte de son
actif et de son passif. L'actif était de 17,597,280 livres sterling; le
passif de 13,770,390 livres sterling. Il y avait donc un surplus dans
son actif de 3,826,890 livres sterling. Mais on ne disait pas combien
dans cet actif il entrait de créances sur l'état. Tout ce qui consistait
ou en lingots ou en lettres de change de commerce était fort sûr; mais
les rentes, les bons de l'échiquier, qui faisaient la plus grande partie
de l'actif, avaient perdu crédit avec la politique du gouvernement. Les
billets perdirent sur-le-champ plus de quinze pour cent. Les banquiers
demandèrent à leur tour la faculté de payer en billets, sous peine
d'être obligés de suspendre leurs paiemens. Il était naturel qu'on leur
accordât la même faveur qu'à la banque, et il y avait même justice à le
faire, car c'était la banque qui, en refusant de remplir ses engagemens
en argent, les mettait dans l'impossibilité d'acquitter les leurs de
cette manière. Mais dès lors on donnait aux billets cours forcé de
monnaie. Pour éviter cet inconvénient, les principaux commerçans de
Londres se réunirent, et donnèrent une preuve remarquable d'esprit
public et d'intelligence. Comprenant que le refus d'admettre en paiement
les billets de la banque amènerait une catastrophe inévitable, dans
laquelle toutes les fortunes auraient également à souffrir, ils
résolurent de la prévenir, et ils convinrent d'un commun accord de
recevoir les billets en paiement. Dès cet instant, l'Angleterre entra
dans la voie du papier-monnaie. Il est vrai que ce papier-monnaie, au
lieu d'être forcé, était volontaire; mais il n'avait que la solidité du
papier, et il dépendait éminemment de la conduite politique du cabinet.
Pour le rendre plus propre au service de monnaie, on le divisa en
petites sommes. On autorisa la banque dont les moindres billets étaient
de 5 livres sterling (98 ou 100 francs), à en émettre de 20 et 40
schellings (24 et 48 francs). C'était un moyen de les faire servir au
paiement des ouvriers.

Quoique le bon esprit du commerce anglais eût rendu cette catastrophe
moins funeste qu'elle aurait pu l'être, cependant la situation n'en
était pas moins très périlleuse; et, pour qu'elle ne devînt pas tout à
fait désastreuse, il fallait désarmer la France, et empêcher que les
escadres espagnole, française et hollandaise, ne vinssent allumer un
incendie en Irlande. La famille royale était toujours aussi ennemie de
la révolution et de la paix; mais Pitt, qui n'avait d'autre vue que
l'intérêt de l'Angleterre, regardait, dans le moment, un répit comme
indispensable. Que la paix fût ou non définitive, il fallait un instant
de repos. Entièrement d'accord sur ce point avec lord Grenville, il
décida le cabinet à entamer une négociation sincère, qui procurât
deux ou trois ans de relâche aux ressorts trop tendus de la puissance
anglaise. Il ne pouvait plus être question de disputer les Pays-Bas,
aujourd'hui cédés par l'Autriche; il ne s'agissait plus que de disputer
sur les colonies, et dès lors il y avait moyen et espoir de s'entendre.
Non-seulement la situation indiquait l'intention de traiter, mais le
choix du négociateur la prouvait aussi. Lord Malmesbury était encore
désigné cette fois, et, à son âge, on ne l'aurait pas employé deux fois
de suite dans une vaine représentation. Lord Malmesbury, célèbre par sa
longue carrière diplomatique, et par sa dextérité comme négociateur,
était fatigué des affaires, et voulait s'en retirer, mais après une
négociation heureuse et brillante. Aucune ne pouvait être plus belle
que la pacification avec la France après cette horrible lutte; et, s'il
n'avait eu la certitude que son cabinet voulait la paix, il n'aurait
pas consenti à jouer un rôle de parade, qui devenait ridicule en se
répétant. Il avait reçu, en effet, des instructions secrètes qui ne lui
laissaient aucun doute. Le cabinet anglais fit demander des passe-ports
pour son négociateur; et, d'un commun accord, le lieu des conférences
fut fixé non à Paris, mais à Lille. Le directoire aimait mieux recevoir
le ministre anglais dans une ville de province, parce qu'il craignait
moins ses intrigues. Le ministre anglais, de son côté, désirait n'être
pas en présence d'un gouvernement dont les formes avaient quelque
rudesse, et préférait traiter par l'intermédiaire de ses négociateurs.
Lille fut donc le lieu choisi, et de part et d'autre on prépara une
légation solennelle. Hoche n'en dut pas moins continuer ses préparatifs
avec vigueur, pour donner plus d'autorité aux négociateurs français.

Ainsi la France, victorieuse de toutes parts, était en négociation avec
les deux grandes puissances européennes, et touchait à la paix générale.
Des événemens aussi heureux et aussi brillans auraient dû ne laisser
place qu'à la joie dans tous les coeurs; mais les élections de l'an
V venaient de donner à l'opposition des forces dangereuses. On a vu
combien les adversaires du directoire s'agitaient à l'approche des
élections. La faction royaliste avait beaucoup influé sur leur résultat.
Elle avait perdu trois de ses agens principaux, par l'arrestation de
Brottier, Laville-Heurnois et Duverne de Presle; mais c'était un petit
dommage, car la confusion était si grande chez elle, que la perte de ses
chefs n'y pouvait guère ajouter. Il existait toujours deux associations,
l'une composée des hommes dévoués et capables de prendre les armes,
l'autre des hommes douteux, propres seulement à voter dans les
élections. L'agence de

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